The Project Gutenberg eBook, Les quatre livres de philosophie morale et
politique de la Chine , by Confucius and Mencius, Translated by M. G.
Pauthier


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Title: Les quatre livres de philosophie morale et politique de la Chine 


Author: Confucius and Mencius



Release Date: February 18, 2014  [eBook #44958]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1


***START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES QUATRE LIVRES DE PHILOSOPHIE
MORALE ET POLITIQUE DE LA CHINE ***


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CONFUCIUS ET MENCIUS.

LES QUATRE LIVRES

DE PHILOSOPHIE MORALE ET POLITIQUE DE LA CHINE

Traduits du Chinois par M. G. Pauthier







Paris,
Charpentier, Libraire-diteur,
17, Rue de Lille.
1846.




INTRODUCTION.


Toute grande puissance qui apparat sur la terre y laisse des traces
plus ou moins durables de son passage: des pyramides, des arcs de
triomphe, des colonnes, des temples, des cathdrales, en portent
tmoignage  la postrit. Mais les monuments les plus durables,
ceux qui exercent la plus puissante influence sur les destines des
nations, ce sont les grandes oeuvres de l'intelligence humaine que les
sicles produisent de loin en loin, et qui, mtores extraordinaires,
apparaissent comme des rvlations  des points dtermins du temps et
de l'espace, pour guider les nations dans les voies providentielles que
le genre humain doit parcourir[1].

C'est un de ces monuments providentiels dont on donne ici la premire
traduction franaise faite sur le texte chinois[2].

Dans un moment o l'Orient semble se rveiller de son sommeil sculaire
au bruit que font les puissances europennes qui convoitent dj
ses dpouilles, il n'est peut-tre pas inutile de faire connatre
les oeuvres du plus grand philosophe moraliste de cette merveilleuse
contre, dont les souvenirs touchent au berceau du monde, comme elle
touche au berceau du soleil. C'est le meilleur moyen de parvenir 
l'intelligence de l'un des phnomnes les plus extraordinaires que
prsente l'histoire du genre humain.

En Orient, comme dans la plupart des contres du globe, mais en Orient
surtout, le sol a t sillonn par de nombreuses rvolutions, par des
bouleversements qui ont chang la face des empires. De grandes nations,
depuis quatre mille ans, ont paru avec clat sur cette vaste scne du
monde. La plupart sont descendues dans la tombe avec les monuments
de leur civilisation, ou n'ont laiss que de faibles traces de leur
passage: tel est l'ancien empire de Darius, dont l'antique lgislation
nous a t en partie conserve dans les crits de Zoroastre, et dont
on cherche maintenant  retrouver les curieux et importants vestiges
dans les inscriptions cuniformes de Babylone et de Perspolis. Tel
est celui des Pharaons, qui, avant de s'ensevelir sous ses ternelles
pyramides, avait jet  la postrit, comme un dfi, l'nigme de sa
langue figurative, dont le gnie moderne, aprs deux mille ans de
tentatives infructueuses, commence enfin  soulever le voile. Mais
d'autres nations, contemporaines de ces grands empires, ont rsist,
depuis prs de quarante sicles,  toutes les rvolutions que la
nature et l'homme leur ont fait subir. Restes seules debout et
immuables quand tout s'croulait autour d'elles, elles ressemblent 
ces rochers escarps que les flots des mers battent depuis le jour de
la cration sans pouvoir les branler, portant ainsi tmoignage de
l'impuissance du temps pour dtruire ce qui n'est pas une oeuvre de
l'homme.

En effet, c'est un phnomne, on peut le dire, extraordinaire, que
celui de la nation chinoise et de la nation indienne se conservant
immobiles, depuis l'origine la plus recule des socits humaines,
sur la scne si mobile et si changeante du monde! On dirait que leurs
premiers lgislateurs, saisissant de leurs bras de fer ces nations
 leur berceau, leur ont imprim une forme indlbile, et les ont
coules, pour ainsi dire, dans un moule d'airain, tant l'empreinte a
t forte, tant la forme a t durable! Assurment, il y a l quelques
vestiges des lois ternelles qui gouvernent le monde.

La civilisation chinoise est, sans aucun doute, la plus ancienne
civilisation de la terre. Elle remonte authentiquement, c'est--dire
par les preuves de l'histoire chinoise[3], jusqu' deux mille six cents
ans avant notre re. Les documents recueillis dans le _Chou-king_
ou _Livre par excellence_[4], surtout dans les premiers chapitres,
sont les documents les plus anciens de l'histoire des peuples. Il est
vrai que le _Chouking_ fut coordonn par KHOUNG-FOU-TSEU (CONFUCIUS)
dans la seconde moiti du sixime sicle avant notre re[5]; mais ce
grand philosophe, qui avait un si profond respect pour l'antiquit,
n'altra point les documents qu'il mit en ordre. D'ailleurs, pour les
sinologues, le style de ces documents, qui diffre autant du style
moderne que le style des Douze Tables diffre de celui de Cicron, est
une preuve suffisante de leur anciennet.

Ce qui doit profondment tonner  la lecture de ce beau monument
de l'antiquit, c'est la haute raison, le sens minemment moral qui
y respirent. Les auteurs de ce livre, et les personnages dans la
bouche desquels sont placs les discours qu'il contient, devaient,
 une poque si recule, possder une grande culture morale, qu'il
serait difficile de surpasser, mme de nos jours. Cette grande culture
morale, dgage de tout autre mlange impur que celui de la croyance
aux indices des sorts, est un fait trs-important pour l'histoire de
l'humanit; car, ou cette grande culture morale tait le fruit d'une
civilisation dj avance, ou c'tait le produit spontan d'une nature
minemment droite et rflchie: dans l'un et l'autre cas, le fait n'en
est pas moins digne des mditations du philosophe et de l'historien.

Les ides contenues dans le _Chou-king_ sur la Divinit, sur
l'influence bienfaisante qu'elle exerce constamment dans les vnements
du monde, sont trs-pures et dignes en tout point de la plus saine
philosophie. On y remarqua surtout l'intervention constante du
Ciel ou de la Raison suprme dans les relations des princes avec
les populations, ou des gouvernants avec les gouverns; et cette
intervention est toujours en faveur de ces derniers, c'est--dire du
peuple. L'exercice de la souverainet, qui dans nos socits modernes
n'est le plus souvent que l'exploitation du plus grand nombre au profit
de quelques-uns, n'est, dans le _Chou-king_, que l'accomplissement
religieux d'un mandat cleste au profit de tous, qu'une noble et
grande mission confie au plus dvou et au plus digne, et qui tait
retire ds l'instant que le mandataire manquait  son mandat. Nulle
part peut-tre les droits et les devoirs respectifs des rois et des
peuples, des gouvernants et des gouverns, n'ont t enseigns d'une
manire aussi leve, aussi digne, aussi conforme  la raison. C'est
bien l qu'est constamment mise en pratique cette grande maxime de la
dmocratie moderne: _vox populi, vox Dei_, la voix du peuple est la
voix de Dieu. Cette maxime se manifeste partout, mais on la trouve
ainsi formule  la fin du chapitre _Kao-yao-mo_, 7 (p. 56 des _Livres
sacrs de l'Orient_):

Ce que le Ciel voit et entend n'est que ce que le peuple voit et
entend. Ce que le peuple juge digne de rcompense et de punition est
ce que le Ciel veut punir et rcompenser. Il y a une communication
intime entre le Ciel et le peuple; que ceux qui gouvernent les peuples
soient donc attentifs et rservs. On la trouve aussi formule de
cette manire dans le _Ta-hio_ ou la _Grande tude_, ch. X, 5 (page 62
du prsent volume):

Obtiens l'affection du peuple, et tu obtiendras l'empire;

Perds l'affection du peuple, et tu perdras l'empire.

On ferait plusieurs volumes, si l'on voulait recueillir tous les
axiomes semblables qui sont exprims dans les livres chinois, depuis
les plus anciens jusqu'aux plus modernes; et, nous devons le dire, on
ne trouverait pas dans tous les crivains politiques et moraux de la
Chine, bien plus nombreux que partout ailleurs, un seul aptre de la
tyrannie et de l'oppression, un seul crivain qui ait eu l'audace,
pour ne pas dire l'impit, de nier les droits de tous aux dons de
Dieu, c'est--dire aux avantages qui rsultent de la runion de l'homme
en socit, et de les revendiquer au profit d'un seul ou d'un petit
nombre. Le pouvoir le plus absolu que les crivains politiques et les
moralistes chinois aient reconnu aux chefs du gouvernement n'a jamais
t qu'un pouvoir dlgu par le Ciel ou la Raison suprme absolue, ne
pouvant s'exercer que dans l'intrt de tous, pour le bien de tous, et
jamais dans l'intrt d'un seul et pour le bien d'un seul. Des limites
morales infranchissables sont poses  ce pouvoir absolu; et s'il lui
arrivait de les dpasser, d'enfreindre ces lois morales, d'abuser de
son mandat, alors, comme l'a dit un clbre philosophe chinois du
douzime sicle de notre re, TCHOU-HI, dans son Commentaire sur le
premier des _Quatre Livres classiques de la Chine_ (voyez page 61),
enseign dans toutes les coles et les collges de l'empire, le peuple
serait dgag de tout respect et de toute obissance envers ce mme
pouvoir, qui serait dtruit immdiatement, pour faire place  un autre
pouvoir lgitime, c'est--dire s'exerant uniquement dans les intrts
de tous.

Ces doctrines sont enseignes dans le _Chou-king_ ou le _Livre sacr
par excellence_ des Chinois, ainsi que dans les _Quatre Livres
classiques_ du grand philosophe KHOUNG-TSEU et de ses disciples, dont
nous donnons dans ce volume une traduction complte et aussi littrale
que possible. Ces livres, rvrs  l'gal des livres les plus
rvrs dans d'autres parties du monde, et qui ont reu la sanction
de gnrations et de populations immenses, forment la base du droit
public; ils ont t expliqus et comments par les philosophes et
les moralistes les plus clbres, et ils sont continuellement dans
les mains de tous ceux qui, tout en voulant orner leur intelligence,
dsirent encore possder la connaissance de ces grandes vrits morales
qui font seules la prosprit et la flicit des socits humaines.

KHOUNG-FOU-TSEU (que les missionnaires europens, en le faisant
connatre et admirer  l'Europe, nommrent _Confucius_, en latinisant
son nom) fut, non pas le premier, mais le plus grand lgislateur de
la Chine. C'est lui qui recueillit et mit en ordre, dans la seconde
moiti du sixime sicle avant notre re, tous les documents religieux,
philosophiques, politiques et moraux qui existaient de son temps, et
en forma un corps de doctrines, sous le titre de _Y-king_, ou _Livre
sacr des permutations; Chou-king_, ou _Livre sacr par excellence;
Chi-king_, ou _Livre des Vers; Li-ki_, ou _Livre des Rites_. Les
_Sse-chou_, ou _Quatre Livres classiques_, sont ses dits et ses maximes
recueillis par ses disciples. Si l'on peut juger de la valeur d'un
homme et de la puissance de ses doctrines par l'influence qu'elles
ont exerce sur les populations, on peut, avec les Chinois, appeler
KHOUNG-TSEU _le plus grand Instituteur du genre humain que les sicles
aient jamais produit!_

En effet, il suffit de lire les ouvrages de ce philosophe, composs
par lui ou recueillis par ses disciples, pour tre de l'avis des
Chinois. Jamais la raison humaine n'a t plus dignement reprsente.
On est vraiment tonn de retrouver dans les crits de KHOUNG-TSEU
l'expression d'une si haute et si vertueuse intelligence, en mme
temps que celle d'une civilisation aussi avance. C'est surtout dans
le _Ln-y_ ou les _Entretiens philosophiques_ que se manifeste la
belle me de KHOUNG-TSEU. O trouver, en effet, des maximes plus
belles, des ides plus nobles et plus leves que dans les livres
dont nous publions la traduction? On ne doit pas tre surpris si les
missionnaires europens, qui les premiers firent connatre ces crits 
l'Europe, conurent pour leur auteur un enthousiasme gal  celui des
Chinois.

Ses doctrines taient simples et fondes sur la nature de l'homme.
Aussi disait-il  ses disciples: _Ma doctrine est simple et facile
 pntrer_[6]. Sur quoi l'un d'eux ajoutait: La doctrine de notre
matre consiste uniquement  possder la droiture du coeur et  aimer
son prochain comme soi-mme[7].

Cette doctrine, il ne la donnait pas comme nouvelle, mais comme un
dpt traditionnel des sages de l'antiquit, qu'il s'tait impos la
mission de transmettre  la postrit[8]. Cette mission, il l'accomplit
avec courage, avec dignit, avec persvrance, mais non sans prouver
de profonds dcouragements et de mortelles tristesses. Il faut donc que
partout ceux qui se dvouent au bonheur de l'humanit s'attendent 
boire le calice d'amertume, le plus souvent jusqu' la lie, comme s'ils
devaient expier par toutes les souffrances humaines les dons suprieurs
dont leur me avait t doue pour accomplir leur mission divine!

Cette mission _d'Instituteur du genre humain_, le philosophe chinois
l'accomplit, disons-nous, dans toute son tendue, et bien autrement
qu'aucun philosophe de l'antiquit classique. Sa philosophie ne
consistait pas en spculations plus ou moins vaines, mais c'tait une
philosophie surtout pratique, qui s'tendait  toutes les conditions
de la vie,  tous les rapports de l'existence sociale. Le grand but de
cette philosophie, le but pour ainsi dire unique, tait _l'amlioration
constante de soi-mme et des autres hommes;_ de soi-mme d'abord,
ensuite des autres. L'amlioration ou le perfectionnement de soi-mme
est d'une ncessit absolue pour arriver  l'amlioration et au
perfectionnement des autres. Plus la personne est en vidence, plus
elle occupe un rang lev, plus ses devoirs d'amlioration de soi-mme
sont grands; aussi KHOUNG-TSEU considrait-il le gouvernement des
hommes comme la plus haute et la plus importante mission qui puisse
tre confre  un mortel, comme un vritable _mandat cleste_. L'tude
du coeur humain ainsi que l'histoire lui avaient appris que le pouvoir
pervertissait les hommes quand ils ne savaient pas se dfendre de
ses prestiges, que ses tendances permanentes taient d'abuser de sa
force et d'arriver  l'oppression. C'est ce qui donne aux crits du
philosophe chinois, comme  tous ceux de sa grande cole, un caractre
si minemment politique et moral. La vie de KHOUNG-TSEU se consume
en cherchant  donner des enseignements aux princes de son temps, 
leur faire connatre leurs devoirs ainsi que la mission dont ils
sont chargs pour gouverner les peuples et les rendre heureux. On
le voit constamment plus occup de prmunir les peuples contre les
passions et la tyrannie des rois que les rois contre les passions et
la turbulence des peuples; non pas qu'il regardt les derniers comme
ayant moins besoin de connatre leurs devoirs et de les remplir, mais
parce qu'il considrait les rois comme seuls responsables du bien et du
mal qui arrivaient dans l'empire, de la prosprit ou de la misre des
populations qui leur taient confies. Il attachait  l'exercice de la
souverainet des devoirs si tendus et si obligatoires, une influence
si vaste et si puissante, qu'il ne croyait pas pouvoir trop clairer
ceux qui en taient revtus des devoirs qu'ils avaient  remplir pour
accomplir convenablement leur mandat. C'est ce qui lui faisait dire:
Gouverner son pays avec la vertu et la capacit ncessaires, c'est
ressembler  l'toile polaire, qui demeure immobile  sa place, tandis
que toutes les autres toiles circulent autour d'elle et la prennent
pour guide[9].

Il avait une foi si vive dans l'efficacit des doctrines qu'il
enseignait aux princes de son temps, qu'il disait:

Si je possdais le mandat de la royaut, il ne me faudrait pas plus
d'une gnration pour faire rgner partout la vertu de l'humanit[10].

Quoique la politique du premier philosophe et lgislateur chinois
soit essentiellement _dmocratique_, c'est--dire ayant pour but la
culture morale et la flicit du peuple, il ne faudrait pas cependant
prendre ce mot dans l'acception qu'on lui donne habituellement. Rien
ne s'loigne peut-tre plus de la conception moderne d'un gouvernement
_dmocratique_ que la conception politique du philosophe chinois. Chez
ce dernier, les lois morales et politiques qui doivent rgir le genre
humain sous le triple rapport de l'homme considr dans sa nature
d'tre moral perfectible, dans ses relations de famille, et comme
membre de la socit, sont des lois ternelles, immuables, expression
vraie de la vritable nature de l'homme, en harmonie avec toutes les
lois du monde visible, transmises et enseignes par des hommes qui
taient eux-mmes la plus haute expression de la nature morale de
l'homme, soit qu'ils aient d cette perfection  une faveur spciale
du ciel, soit qu'ils l'aient acquise par leurs propres efforts pour
s'amliorer et se rendre dignes de devenir les instituteurs du genre
humain. Dans tous les cas, ces lois ne pouvaient tre parfaitement
connues et enseignes que par un trs-petit nombre d'hommes, arrivs 
la plus haute culture morale de l'intelligence  laquelle il soit donn
 la nature humaine d'atteindre, et qui aient dvou leur vie tout
entire et sans rserve  la mission noble et sainte de l'enseignement
politique pour le bonheur de l'humanit. C'est donc la ralisation
des lois morales et politiques qui peuvent constituer vritablement la
socit et assurer la flicit publique, lois conues et enseignes
par un petit nombre au profit de tous; tandis que, dans la conception
politique moderne d'un gouvernement dmocratique, la connaissance
des lois morales et politiques qui constituent la socit et doivent
assurer la flicit publique est suppose dans chaque individu dont se
compose cette socit, quel que soit son degr de culture morale et
intellectuelle; de sorte que, dans cette dernire conception, il arrive
le plus souvent que celui qui n'a pas mme les lumires ncessaires
pour distinguer le juste de l'injuste, dont l'ducation morale et
intellectuelle est encore entirement  faire, ou mme dont les
penchants vicieux sont les seuls mobiles de sa conduite, est appel,
surtout si sa fortune le lui permet,  donner des lois  celui dont la
culture morale et intellectuelle est le plus dveloppe, et dont la
mission devrait tre l'enseignement de cette mme socit, rgie par
les intelligences les plus nombreuses, il est vrai, mais aussi souvent
les moins faites pour cette haute mission.

Selon KHOUNG-TSEU, _le gouvernement est ce qui est juste et droit_[11].
C'est la ralisation des lois ternelles qui doivent faire le
bonheur de l'humanit, et que les plus hautes intelligences, par une
application incessante de tous les instants de leur vie, sont seules
capables de connatre et d'enseigner aux hommes. Au contraire, le
gouvernement, dans la conception moderne, n'est plus qu'un acte  la
porte de tout le monde, auquel tout le monde veut prendre part, comme
 la chose la plus triviale et la plus vulgaire, et  laquelle on n'a
pas besoin d'tre prpar par le moindre travail intellectuel et moral.

Pour faire mieux comprendre les doctrines morales et politiques du
philosophe chinois, nous pensons qu'il ne sera pas inutile de prsenter
ici un court aperu des _Quatre Livres classiques_ dont nous donnons la
traduction.

1 LE TA-HIO OU LA GRANDE TUDE. Ce petit ouvrage se compose d'un
_texte_ attribu  KHOUNG-TSEU, et d'une _Exposition_ faite par son
disciple _Thseng-tseu_. Le texte, proprement dit, est fort court.
Il est nomm _King_ ou _Livre par excellence_; mais tel qu'il est,
cependant, c'est peut-tre, sous le rapport de l'art de raisonner, le
plus prcieux de tous les crits de l'ancien philosophe chinois, parce
qu'il offre au plus haut degr l'emploi d'une mthode logique, qui
dcle dans celui qui en fait usage, sinon la connaissance des procds
syllogistiques les plus profonds, enseigns et mis en usage par les
philosophes indiens et grecs, au moins les progrs d'une philosophie
qui n'est plus borne  l'expression aphoristique des ides morales,
mais qui est dj passe  l'tat scientifique. L'art est ici trop
vident pour que l'on puisse attribuer l'ordre et l'enchanement
logique des propositions  la mthode naturelle d'un esprit droit qui
n'aurait pas encore eu conscience d'elle-mme. On peut donc tablir
que l'argument nomm _sorite_ tait dj connu en Chine environ deux
sicles avant Aristote, quoique les lois n'en aient peut-tre jamais
t formules dans cette contre par des traits spciaux[12].

Toute la doctrine de ce premier trait repose sur un grand principe
auquel tous les autres se rattachent et dont ils dcoulent comme de
leur source primitive et naturelle: _le perfectionnement de soi-mme_.
Ce principe fondamental, le philosophe chinois le dclare obligatoire
pour tous les hommes, depuis celui qui est le plus lev et le plus
puissant jusqu'au plus obscur et au plus faible; et il tablit que
ngliger ce grand devoir, c'est se mettre dans l'impossibilit
d'arriver  aucun autre perfectionnement moral.

Aprs avoir lu ce petit trait, on demeure convaincu que le but du
philosophe chinois a t d'enseigner les devoirs du gouvernement
politique comme ceux du perfectionnement de soi-mme et de la pratique
de la vertu par tous les hommes.

2 LE TCHOUNG-YOUNG, OU L'INVARIABILIT DANS LE MILIEU. Le titre de cet
ouvrage a t interprt de diverses manires par les commentateurs
chinois. Les uns l'ont entendu comme signifiant _la persvrance de
la conduite dans une ligne droite galement loigne des extrmes_,
c'est--dire dans la _voie de la vrit_ que l'on doit constamment
suivre; les autres l'ont considr comme signifiant _tenir le milieu
en se conformant aux temps et aux circonstances_, ce qui nous parat
contraire  la doctrine exprime dans ce livre, qui est d'une nature
aussi mtaphysique que morale. _Tseu-sse_, qui le rdigea, tait
petit-fils et disciple de KHOUNG-TSEU. On voit,  la lecture de ce
trait, que _Tseu-sse_ voulut exposer les principes mtaphysiques
des doctrines de son matre, et montrer que ces doctrines n'taient
pas de simples _prceptes dogmatiques_ puiss dans le sentiment et
la raison, et qui seraient par consquent plus ou moins obligatoires
selon la manire de sentir et de raisonner, mais bien des _principes
mtaphysiques_ fonds sur la nature de l'homme et les lois ternelles
du monde. Ce caractre lev, qui domine tout le _Tchoung-young_, et
que des crivains modernes, d'un mrite suprieur d'ailleurs[13],
n'ont pas voulu reconnatre dans les crits des philosophes chinois,
place ce trait de morale mtaphysique au premier rang des crits de
ce genre que nous a lgus l'antiquit. On peut certainement le mettre
 ct, sinon au-dessus de tout ce que la philosophie ancienne nous
a laiss de plus lev et de plus pur. On sera mme frapp, en le
lisant, de l'analogie qu'il prsente, sous certains rapports, avec les
doctrines morales de la philosophie stoque enseignes par pictte et
Marc-Aurle, en mme temps qu'avec la mtaphysique d'Aristote.

On peut se former une ide de son contenu par l'analyse sommaire que
nous allons en donner d'aprs les commentateurs chinois.

Dans le premier chapitre, _Tseu-sse_ expose les ides principales de
la doctrine de son matre KHOUNG-TSEU, qu'il veut transmettre  la
postrit. D'abord il fait voir que la _voie droite_, ou la _rgle de
conduite morale_, qui oblige tous les hommes, a sa base fondamentale
dans le ciel, d'o elle tire son origine, et qu'elle ne peut changer;
que sa substance vritable, son essence propre, existe compltement
en nous, et qu'elle ne peut en tre spare; secondement, il parle du
devoir de conserver cette _rgle de conduite morale_, de l'entretenir,
de l'avoir sans cesse sous les yeux; enfin il dit que les saints
hommes, ceux qui approchent le plus de l'intelligence divine, type
parfait de notre imparfaite intelligence, l'ont porte par leurs oeuvres
 son dernier degr de perfection.

Dans les dix chapitres qui suivent, _Tseu-sse_ ne fait, pour ainsi
dire, que des citations de paroles de son matre destines  corroborer
et  complter les sens du premier chapitre. Le grand but de cette
partie du livre est de montrer que la _prudence claire_, l'_humanit_
ou la _bienveillance universelle pour les hommes_, la _force d'me_,
ces _trois vertus universelles et capitales_, sont comme la porte
par laquelle on doit entrer dans la _voie droite_ que doivent suivre
tous les hommes; c'est pourquoi ces vertus ont t traites dans la
premire partie de l'ouvrage (qui comprend les chapitres 2, 3, 4, 5, 6,
7, 8, 9, 10 et 11).

Dans le douzime chapitre, _Tseu-sse_ cherche  expliquer le sens
de cette expression du premier chapitre, o il est dit que la _voie
droite_ ou la _rgle de conduite morale de l'homme_ est tellement
obligatoire, que l'on ne peut s'en carter d'un seul point un seul
instant. Dans les huit chapitres qui suivent, _Tseu-sse_ cite sans
ordre les paroles de son matre KHOUNG-TSEU pour claircir le mme
sujet.

Toute morale qui n'aurait pas pour but le perfectionnement de la nature
humaine serait une morale incomplte et passagre. Aussi le disciple de
KHOUNG-TSEU, qui veut enseigner la loi ternelle et immuable d'aprs
laquelle les actions des hommes doivent tre diriges, tablit, dans le
vingtime chapitre, que la loi suprme, la loi de conduite morale de
l'homme qui renferme toutes les autres, est la _perfection_. Il y a un
principe certain, dit-il, pour reconnatre l'tat de perfection. _Celui
qui ne sait pas distinguer le bien du mal, le vrai du faux, qui ne sait
pas reconnatre dans l'homme le mandat du ciel, n'est pas encore arriv
 la perfection._

Selon le philosophe chinois, le _parfait_, le vrai, dgag de tout
mlange, est la loi du ciel; la _perfection_ ou le _perfectionnement_,
qui consiste  employer tous ses efforts pour dcouvrir et suivre
la loi cleste, le vrai principe du mandat du ciel, est la loi de
l'homme. Par consquent, il faut que l'homme atteigne la _perfection_
pour accomplir sa propre loi.

Mais, pour que l'homme puisse accomplir sa loi, il faut qu'il la
connaisse. Or, dit _Tseu-sse_ (chap. XXII), il n'y a dans le monde
que les hommes souverainement parfaits qui puissent connatre 
fond leur propre nature, la loi de leur tre et les devoirs qui en
drivent; pouvant connatre  fond la loi de leur tre et les devoirs
qui en drivent, ils peuvent, par cela mme, connatre  fond la
nature des autres hommes, la loi de leur tre, et leur enseigner
tous les devoirs qu'ils ont  observer pour accomplir le mandat du
ciel. Voil les hommes parfaits, les saints, c'est--dire ceux qui
sont arrivs  la _perfection_, constitus les instituteurs des
autres hommes, les seuls capables de leur enseigner leurs devoirs
et de les diriger dans la _droite voie_, la _voie de la perfection
morale_. Mais _Tseu-sse_ ne borne point l les facults de ceux qui
sont parvenus  la _perfection_. Suivant le procd logique que
nous avons signal prcdemment, il montre que les hommes arrivs 
la _perfection_ dveloppent leurs facults jusqu' leur plus haute
puissance, s'assimilent aux pouvoirs suprieurs de la nature, et
s'absorbent finalement en eux. Pouvant connatre  fond, ajoute-t-il,
la nature des autres hommes, la loi de leur tre, et leur enseigner les
devoirs qu'ils ont  observer pour accomplir le mandat du ciel, ils
peuvent, par cela mme, connatre  fond la nature des autres tres
vivants et vgtants, et leur faire accomplir leur loi de vitalit
selon leur propre nature; pouvant connatre  fond la nature des tres
vivants et vgtants, et leur faire accomplir leur loi de vitalit
selon leur propre nature, ils peuvent, par cela mme, au moyen de
leurs facults intelligentes suprieures, aider le ciel et la terre
dans la transformation et l'entretien des tres, pour qu'ils prennent
leur complet dveloppement; pouvant aider le ciel et la terre dans la
transformation et l'entretien des tres, ils peuvent, par cela mme,
constituer un troisime pouvoir avec le ciel et la terre. Voil la loi
du ciel.

Mais, selon _Tseu-sse_ (chap. XXIII-XXIV), il y a diffrents degrs de
_perfection_. Le plus haut degr est  peine compatible avec la nature
humaine, ou plutt ceux qui l'ont atteint sont devenus suprieurs  la
nature humaine. Ils peuvent prvoir l'avenir, la destine des nations,
leur lvation et leur chute, et ils sont assimils aux intelligences
immatrielles, aux tres suprieurs  l'homme. Cependant ceux qui
atteignent un degr de _perfection_ moins lev, plus accessible 
la nature de l'homme (chap. XXIII), oprent un grand bien dans le
monde par la salutaire influence de leurs bons exemples. On doit donc
s'efforcer d'atteindre  ce second degr de _perfection_.

Le _parfait_ (chap. XXV) est par lui-mme parfait, absolu; la _loi du
devoir_ est par elle-mme loi du devoir.

Le _parfait_ est le commencement et la fin de tous les tres; sans
le parfait, les tres ne seraient pas. C'est pourquoi _Tseu-sse_
place le perfectionnement de soi-mme et des autres au premier rang
des devoirs de l'homme. Runir le perfectionnement intrieur et le
perfectionnement extrieur constitue la rgle du devoir.

C'est pour cela, dit-il (chap. XXVI), que l'homme souverainement
parfait ne cesse jamais d'oprer le bien et de travailler au
perfectionnement des autres hommes. Ici le philosophe chinois exalte
tellement la puissance de l'homme parvenu  la _perfection_, qu'il
l'assimile  celle du ciel et de la terre (chap. XXVI et XXVII).
C'est un caractre propre  la philosophie de l'Orient[14], et que
l'on ne retrouve point dans la philosophie de l'antiquit classique,
d'attribuer  l'homme parvenu  la _perfection_ philosophique des
pouvoirs surnaturels qui le placent au rang des puissances surhumaines.

_Tseu-sse_, dans le vingt-neuvime chapitre de son livre, est amen,
par la mthode de dduction,  tablir que les lois qui doivent rgir
un empire ne peuvent pas tre proposes par des sages qui ne seraient
pas revtus de la dignit souveraine, parce qu'autrement, quoique
excellentes, elles n'obtiendraient pas du peuple le respect ncessaire
 leur sanction, et ne seraient point observes. Il en conclut que
cette haute mission est rserve au souverain, qui doit tablir ses
lois selon les lois du ciel et de la terre, et d'aprs les inspirations
des intelligences suprieures. Mais voyez  quelle rare et sublime
condition il accorde le droit de donner des institutions aux hommes et
de leur commander! Il n'y a dans l'univers (chap. XXXI) que l'homme
souverainement saint qui, par la facult de connatre  fond et de
comprendre parfaitement les lois primitives des tres vivants, soit
digne de possder l'autorit souveraine et de commander aux hommes;
qui, par sa facult d'avoir une me grande, magnanime, affable et
douce, soit capable de possder le pouvoir de rpandre des bienfaits
avec profusion; qui, par sa facult d'avoir une me leve, ferme,
imperturbable et constante, soit capable de faire rgner la justice et
l'quit; qui, par sa facult d'tre toujours honnte, simple, grave,
droit et juste, soit capable de s'attirer le respect et la vnration;
qui, par sa facult d'tre revtu des ornements de l'esprit et des
talents que donne une tude assidue, et de ces lumires que procure
une exacte investigation des choses les plus caches, des principes
les plus subtils, soit capable de discerner avec exactitude le vrai du
faux, le bien du mal.

Il ajoute: Que cet homme souverainement saint apparaisse avec ses
vertus, ses facults puissantes, et les peuples ne manqueront pas
de lui tmoigner leur vnration; qu'il parle, et les peuples ne
manqueront pas d'avoir foi en ses paroles; qu'il agisse, et les peuples
ne manqueront pas d'tre dans la joie.... Partout o les vaisseaux
et les chars peuvent parvenir, o les forces de l'industrie humaine
peuvent faire pntrer, dans tous les lieux que le ciel couvre de son
dais immense, sur tous les points que la terre enserre, que le soleil
et la lune clairent de leurs rayons, que la rose et les nuages du
matin fertilisent, tous les tres humains qui vivent et qui respirent
ne peuvent manquer de l'aimer et de le rvrer.

Mais ce n'est pas tout d'tre _souverainement saint_, pour donner
des lois aux peuples et pour les gouverner, il faut encore tre
_souverainement parfait_ (chap. XXXII), pour pouvoir distinguer
et fixer les devoirs des hommes entre eux. La loi de l'homme
souverainement parfait ne peut tre connue que par l'homme
souverainement saint; la vertu de l'homme souverainement saint ne peut
tre pratique que par l'homme souverainement parfait; il faut donc
tre l'un et l'autre pour tre digne de possder l'autorit souveraine.

3 Le LUN-YU, ou les ENTRETIENS PHILOSOPHIQUES. La lecture de ces
_Entretiens philosophiques_ de KHOUNG-TSEU et de ses disciples
rappelle, sous quelques rapports, les dialogues de Platon, dans
lesquels Socrate, son matre, occupe le premier plan, mais avec
toute la diffrence des lieux et des civilisations. Il y a assurment
beaucoup moins d'art, si toutefois il y a de l'art, dans les entretiens
du philosophe chinois, recueillis par quelques-uns de ses disciples,
que dans les dialogues potiques du philosophe grec. On pourrait plutt
comparer les _dits_ de KHOUNG-TSEU  ceux de Socrate, recueillis par
son autre disciple Xnophon. Quoi qu'il en soit, l'impression que
l'on prouve  la lecture des _Entretiens_ du philosophe chinois avec
ses disciples n'en est pas moins grande et moins profonde, quoiqu'un
peu monotone peut-tre. Mais cette monotonie mme a quelque chose de
la srnit et de la majest d'un enseignement moral qui fait passer
successivement sous les yeux les divers cts de la nature humaine en
la contemplant d'une rgion suprieure. Et aprs cette lecture on peut
se dire comme le philosophe chinois: Celui qui se livre  l'tude du
vrai et du bien, qui s'y applique avec persvrance et sans relche,
n'en prouve-t-il pas une grande satisfaction[15]?

On peut dire que c'est dans ces _Entretiens philosophiques_ que se
rvle  nous toute la belle me de KHOUNG-TSEU, sa passion pour la
vertu, son ardent amour de l'humanit et du bonheur des hommes. Aucun
sentiment de vanit ou d'orgueil, de menace ou de crainte, ne ternit la
puret et l'autorit de ses paroles: Je ne naquis point dou de la
science, dit-il; je suis un homme qui a aim les anciens et qui a fait
tous ses efforts pour acqurir leurs connaissances[16].

Il tait compltement exempt de quatre choses, disent ses disciples:
il tait sans amour-propre, sans prjugs, sans gosme et sans
obstination[17].

L'tude, c'est--dire la recherche du bien, du vrai, de la vertu,
tait pour lui le plus grand moyen de perfectionnement. J'ai pass,
disait-il, des journes entires sans nourriture, et des nuits entires
sans sommeil, pour me livrer  la mditation, et cela sans utilit
relle: l'tude est bien prfrable.

Il ajoutait: L'homme suprieur ne s'occupe que de la droite voie, et
non du boire et du manger. Si vous cultivez la terre, la faim se trouve
souvent au milieu de vous; si vous tudiez, la flicit se trouve dans
le sein mme de l'tude. L'homme suprieur ne s'inquite que de ne pas
atteindre la droite voie; il ne s'inquite pas de la pauvret[18].

Avec quelle admiration il parle de l'un de ses disciples, qui, au sein
de toutes les privations, ne s'en livrait pas moins avec persvrance 
l'tude de la sagesse!

Oh! qu'il tait sage _Hoe!_ Il avait un vase de bambou pour prendre
sa nourriture, une simple coupe pour boire, et il demeurait dans
l'humble rduit d'une rue troite et abandonne; un autre homme que
lui n'aurait pu supporter ses privations et ses souffrances. Cela ne
changeait pas cependant la srnit de _Hoe!_ Oh! qu'il tait sage
_Hoe_[19]!

S'il savait honorer la pauvret, il savait aussi fltrir nergiquement
la vie matrielle, oisive et inutile. Ceux qui ne font que boire et
que manger, disait-il, pendant toute la journe, sans employer leur
intelligence  quelque objet digne d'elle, font piti. N'y a-t-il pas
le mtier de bateleur? Qu'ils le pratiquent; ils seront des sages en
comparaison[20]!

C'est une question rsolue souvent par l'affirmative, que les anciens
philosophes grecs avaient eu deux doctrines, l'une publique et l'autre
secrte; l'une pour le vulgaire (_profanum vulgus_), et l'autre
pour les initis. La mme question ne peut s'lever  l'gard de
KHOUNG-TSEU; car il dclare positivement qu'il n'a point de doctrine
secrte. Vous, mes disciples, tous tant que vous tes, croyez-vous
que j'aie pour vous des doctrines caches? Je n'ai point de doctrines
caches pour vous. Je n'ai rien fait que je ne vous l'aie communiqu, 
mes disciples! C'est la manire d'agir de _Khieou_ (de lui-mme[21]).

Il serait trs-difficile de donner une ide sommaire du _Ln-y_,
 cause de la nature de l'ouvrage, qui prsente, non pas un trait
systmatique sur un ou plusieurs sujets, mais des rflexions amenes
 peu prs sans ordre sur toutes sortes de sujets. Voici ce qu'a dit
un clbre commentateur chinois du _Ln-y_ et des autres livres
classiques, _Tching-tseu_, qui vivait sur la fin du onzime sicle de
notre re:

Le _Ln-y_ est un livre dans lequel sont dposes les paroles
destines  transmettre la doctrine de la raison; doctrine qui a t
l'objet de l'tude persvrante des hommes qui ont atteint le plus haut
degr de saintet.... Si l'on demande quel est le but du _Ln-y_, je
rpondrai: Le but du _Ln-y_ consiste  faire connatre la vertu de
l'humanit ou de la bienveillance universelle pour les hommes; c'est
le point principal des discours de KHOUNG-TSEU. Il y enseigne les
devoirs de tous; seulement, comme ses disciples n'avaient pas les mmes
moyens pour arriver aux mmes rsultats (ou  la pratique des devoirs
qu'ils devaient remplir), il rpond diversement  leurs questions. Le
_Ln-y_ est divis en deux livres, formant ensemble vingt chapitres.
Il y eut, selon les commentateurs chinois, trois copies manuscrites du
_Ln-y_; l'une conserve par les hommes instruits de la province de
_Thsi;_ l'autre par ceux de _Lou_, la province natale de KHOUNG-TSEU,
et la troisime fut trouve cache dans un mur aprs l'incendie des
livres: cette dernire copie fut nomme _Kou-ln_, c'est--dire
l'_Ancien Ln_. La copie de _Thsi_ comprenait _vingt-deux_ chapitres;
l'ancienne copie (_Kou-ln_), _vingt et un;_ et la copie de _Lou_,
celle qui est maintenant suivie, _vingt_. Les deux chapitres en plus de
la copie de _Thsi_ ont t perdus; le chapitre en plus de l'ancienne
copie vient seulement d'une division diffrente de la mme matire.

4 MENG-TSEU. Ce quatrime des livres classiques porte le nom de son
auteur, qui est plac par les Chinois immdiatement aprs KHOUNG-TSEU,
dont il a expos et dvelopp les doctrines. Plus vif, plus ptulant
que ce dernier, pour lequel il avait la plus haute admiration, et
qu'il regardait comme le plus grand instituteur du genre humain que
les sicles aient jamais produit, il disait: Depuis qu'il existe
des hommes, il n'y en a jamais eu de comparables  KHOUNG-TSEU[22].
A l'exemple de ce grand matre, il voyagea avec ses disciples (il
en avait dix-sept) dans les diffrents petits tats de la Chine,
se rendant  la cour des princes, avec lesquels il philosophait et
auxquels il donnait souvent des leons de politique et de sagesse
dont ils ne profilaient pas toujours. Comme KHOUNG-TSEU (ainsi que
nous l'avons dj dit ailleurs[23]), il avait pour but le bonheur de
ses compatriotes et de l'humanit tout entire. En communiquant la
connaissance de ses principes d'abord aux princes et aux hommes qui
occupaient un rang lev dans la socit, et ensuite  un grand nombre
de disciples que sa renomme attirait autour de lui, il s'efforait de
propager le plus possible ces mmes doctrines au sein de la multitude,
et d'inculquer dans l'esprit des grands, des princes, que la stabilit
de leur puissance dpendait uniquement de l'amour et de l'affection
qu'ils auraient pour leurs peuples. Sa politique parait avoir eu une
expression plus dcide et plus hardie que celle de son matre. En
s'efforant de faire comprendre aux gouvernants et aux gouverns leurs
devoirs rciproques, il tendait  soumettre tout l'empire chinois  la
domination de ses principes. D'un ct il enseignait aux peuples le
droit divin que les rois avaient  rgner, et de l'autre il enseignait
aux rois que c'tait leur devoir de consulter les dsirs du peuple,
et de mettre un frein  l'exercice de leur tyrannie; en un mot, de
se rendre le _pre et la mre du peuple_. MENG-TSEU tait un homme
de principes indpendants, et, contrle vivant et incorruptible du
pouvoir, il ne laissait jamais passer un acte d'oppression, dans les
Etats avec lesquels il avait des relations, sans le blmer svrement.

MENG-TSEU possdait une connaissance profonde du coeur humain, et il a
dploy dans son ouvrage une grande souplesse de talent, une grande
habilet  dcouvrir les mesures arbitraires des princes rgnants et
les abus des fonctionnaires publics. Sa manire de philosopher est
celle de Socrate et de Platon, mais avec plus de vigueur et de saillies
spirituelles. Il prend son adversaire, quel qu'il soit, prince ou
autre, corps  corps, et, de dduction en dduction, de consquence
en consquence, il le mne droit  la sottise ou  l'absurde. Il le
serre de si prs, qu'il ne peut lui chapper. Aucun crivain oriental
ne pourrait peut-tre offrir plus d'attraits  un lecteur europen,
surtout  un lecteur franais, que MENG-TSEU, parce que (ceci n'est pas
un paradoxe) ce qu'il y a de plus saillant en lui, quoique Chinois,
c'est la vivacit de son esprit. Il manie parfaitement l'ironie, et
cette arme, dans ses mains, est plus dangereuse et plus aigu que dans
celles du sage Socrate.

Voici ce que dit un crivain chinois du livre de MENG-TSEU: Les sujets
traits dans cet ouvrage sont de diverses natures. Ici, les vertus
de la vie individuelle et de parent sont examines; l, l'ordre des
affaires est discut. Ici, les devoirs des suprieurs, depuis le
souverain jusqu'au magistrat du dernier degr, sont prescrits pour
l'exercice d'un bon gouvernement; l, les travaux des tudiants, des
laboureurs, des artisans, des ngociants, sont exposs aux regards;
et, dans le cours de l'ouvrage, les lois du monde physique, du
ciel, de la terre et des montagnes, des rivires, des oiseaux, des
quadrupdes, des poissons, des insectes, des plantes, des arbres, sont
occasionnellement dcrites. Bon nombre des affaires que MENG-TSEU
traita dans le cours de sa vie, dans son commerce avec les hommes; ses
discours d'occasion avec des personnes de tous rangs; ses instructions
 ses lves; ses vues ainsi que ses explications des livres anciens et
modernes, toutes ces choses sont incorpores dans cette publication. Il
rappelle aussi les faits historiques, les dits des anciens sages pour
l'instruction de l'humanit.

M. Abel Rmusat a ainsi caractris les deux plus clbres philosophes
de la Chine:

Le style de MENG-TSEU, moins lev et moins concis que celui du
prince des lettres (KOUNG-TSEU), est aussi noble, plus fleuri et plus
lgant. La forme du dialogue, qu'il a conserve  ses entretiens
philosophiques avec les grands personnages de son temps, comporte plus
de varit qu'on ne peut s'attendre  en trouver dans les apophthegmes
et les maximes de Confucius. Le caractre de leur philosophie diffre
aussi sensiblement. Confucius est toujours grave, mme austre; il
exalte les gens de bien, dont il fait un portrait idal, et ne parle
des hommes vicieux qu'avec une froide indignation. Meng-tseu, avec le
mme amour pour la vertu, semble avoir pour le vice plus de mpris que
d'horreur; il l'attaque par la force de la raison, et ne ddaigne pas
mme l'arme du ridicule. Sa manire d'argumenter se rapproche de cette
ironie qu'on attribue  Socrate. Il ne conteste rien  ses adversaires;
mais, en leur accordant leurs principes, il s'attache  en tirer des
consquences absurdes qui les couvrent de confusion. Il ne mnage mme
pas les grands et les princes de son temps, qui souvent ne feignaient
de le consulter que pour avoir occasion de vanter leur conduite, ou
pour obtenir de lui les loges qu'ils croyaient mriter. Rien de
plus piquant que les rponses qu'il leur fait en ces occasions; rien
surtout de plus oppos  ce caractre servile et bas qu'un prjug trop
rpandu prte aux Orientaux, et aux Chinois en particulier. Meng-tseu
ne ressemble en rien  Aristippe: c'est plutt  Diogne, mais avec
plus de dignit et de dcence. On est quelquefois tent de blmer
sa vivacit, qui tient de l'aigreur; mais on l'excuse en le voyant
toujours inspir par le zle du bien public[24].

Quel que soit le jugement que l'on porte sur les deux plus clbres
philosophes de la Chine et sur leurs ouvrages, dont nous donnons
la traduction dans ce volume, il n'en restera pas moins vrai
qu'ils mritent au plus haut degr l'attention du philosophe et de
l'historien, et qu'ils doivent occuper un des premiers rangs parmi
les plus rares gnies qui ont clair l'humanit et l'ont guide
dans le chemin de la civilisation. Bien plus, nous pensons que l'on
ne trouverait pas dans l'histoire du monde une figure  opposer 
celle du grand philosophe chinois, pour l'influence si longue et si
puissante que ses doctrines et ses crits ont exerce sur ce vaste
empire qu'il a illustr par sa sagesse et son gnie. Et tandis que les
autres nations de la terre levaient de toutes parts des temples  des
tres inintelligents ou  des dieux imaginaires, la nation chinoise
en levait  l'aptre de la sagesse et de l'humanit, de la morale et
de la vertu; au grand missionnaire de l'intelligence humaine, dont
les enseignements se soutiennent depuis plus de deux mille ans, et se
concilient maintenant l'admiration et l'amour de plus de trois cents
millions d'mes[25].

Avant que de terminer, nous devons dire que ce n'est pas le dsir d'une
vaine gloire qui nous a fait entreprendre la traduction dont nous
donnons aujourd'hui une dition nouvelle[26], mais bien l'esprance de
faire partager aux personnes qui la liront une partie des impressions
morales que nous avons prouves nous-mme en la composant. Oh! c'est
assurment une des plus douces et des plus nobles impressions de l'me
que la contemplation de cet enseignement si lointain et si pur, dont
l'humanit, quel que soit son prtendu progrs dans la civilisation, a
droit de s'enorgueillir. On ne peut lire les ouvrages des deux premiers
philosophes chinois sans se sentir meilleur, ou du moins sans se sentir
raffermi dans les principes du vrai comme dans la pratique du bien, et
sans avoir une plus haute ide de la dignit de notre nature. Dans un
temps o le sentiment moral semble se corrompre et se perdre, et la
socit marcher aveuglement dans la voie des seuls instincts matriels,
il ne sera peut-tre pas inutile de rpter les enseignements de haute
et divine raison que le plus grand philosophe de l'antiquit orientale
a donns au monde. Nous serons assez rcompens des peines que notre
traduction nous a cotes, si nous avons atteint le but que nous nous
sommes propos en la composant.

G. PAUTHIER.


[1] Avertissement de la traduction franaise que nous avons donne en
1837 du _Ta-hio_ ou de la _Grande tude, avec une version latine et le
texte chinois en regard, accompagn du commentaire complet du Tchou-hi
et de notes tires des divers autres commentateurs chinois_. Gr. in-8.

[2] Voyez la note ci-aprs, p. 33.

[3] On peut consulter  ce sujet notre _Description historique,
gographique et littraire de la Chine_, t. I, p. 32 et suiv. F. Didot
frres, 1857.

[4] Voyez la traduction de ce livre dans les _Livres sacrs de
l'Orient_ que nous avons publis chez MM. F. Didot, en un fort vol.
in-8  deux colonnes, d'o la traduction que nous donnons ici des
_Quatre Livres_ a t tire.

[5] Voyez la Prface du P. Gaubil, pag. 1 et suiv.

[6] _Lun-yu_, chap. IV, 5.

[7] _Id._, 16.

[8] _Id._, chap. VII, 1, 19.

[9] _Lun-yu_, chap. II, 1.

[10] _Id._, chap. XIII, 12.

[11] _Lun-yu_, chap. XII, 17.

[12] Voyez l'Argument philosophique de l'dition _chinoise-latine_ et
_franaise_ que nous avons donne de cet ouvrage. Paris, 1837, grand
in-8.

[13] Voyez les Histoires de la philosophie ancienne de Hegel et de H.
Ritter.


[14] Voyez aussi notre traduction des Essais de Colebrooke sur la
_Philosophie des Hindous_, un vol. in-8.

[15] _Lun-yu_, chap. I, 1.

[16] _Lun-yu_, chap. V, 19.

[17] _Id._, chap. IX, .

[18] _Id._, chap. XV, 30 et 31.

[19] _Lun-yu_, chap. VI, 9.

[20] _Id._, chap. XVII, 22.

[21] _Lun-yu_, chap. VI, 23.

[22] _Meng-tseu_, chap. III, pag. 249 de notre traduction. Ce
tmoignage est corrobor dans _Meng-tseu_ par celui de trois des plus
illustres disciples du philosophe, que _Meng-tseu_ rapporte au mme
endroit.

[23] _Description de la Chine_, t. I, pag. 187.

[24] Vie de _Meng-tseu_. Nouv. Mlanges asiatiques, t. II, pag. 119.

[25] Nous renvoyons, pour les dtails biographiques que l'on pourrait
dsirer sur KHOUNG-TSEU et MENG-TSEU,  notre _Description de la Chine_
dj cite, t. 1, pag. 120 et suiv., o l'on trouvera aussi le portrait
de ces deux philosophes.

[26] La traduction que nous publions des _Quatre Livres classiques de
la Chine_ est la premire traduction franaise qui ait t faite sur le
texte chinois, except toutefois les deux premiers livres: le _Ta-hio_
ou la _Grande tude_, et le _Tchoung-young_ ou l'_Invariabilit dans
le milieu_, qui avalent dj t traduits en franais par quelques
missionnaires (_Mmoires sur les Chinois_, t. I, p. 436-481) et par
M. A. Rmusat (_Notices et Extraits des manuscrits de la Bibliothque
du roi_, t. X, pag. 269 et suiv.). La traduction des missionnaires
n'est qu'une longue paraphrase enthousiaste dans laquelle on reconnat
 peine le texte original. Celle du _Tchoung-young_ de M. Rmusat,
qui est accompagne du texte chinois et d'une version latine, est
de beaucoup prfrable. La traduction franaise de l'abb Pluquet,
publie en 1784, sous le titre de: _Les Livres classiques de l'empire
de la Chine_, a t faite sur la traduction latine du P. Nol, publie
 Prague, en 1711, sous ce titre: _Sinensis imperii libri classici
sex_. Nous avons cru inutile de la consulter pour faire notre propre
traduction, attendu que nous nous sommes constamment efforc de nous
appuyer uniquement sur le texte et les commentaires chinois. (Voyez,
pour plus de dtails, les _Livres sacrs de l'Orient_, p. XXVIII.)




LES SSE CHOU,

OU

LES QUATRE LIVRES DE PHILOSOPHIE

MORALE ET POLITIQUE

DE LA CHINE.


LE TA HIO,

OU

LA GRANDE TUDE,


OUVRAGE DE

KHOUNG-FOU-TSEU (CONFUCIUS)

ET DE SON DISCIPLE THSNG-TSEU.


PREMIER LIVRE CLASSIQUE.


PRFACE

DU COMMENTAIRE SUR LE TA HIO,

PAR LE DOCTEUR TCHOU-HI.

       *       *       *       *       *


Le livre de la _Grande tude_ est cette Grande tude que dans
l'antiquit on enseignait aux hommes, et qu'on leur proposait pour
rgle de conduite; or, les hommes tirant du ciel leur origine, il en
rsulte qu'il n'en est aucun qui n'ait t dou par lui des sentiments
de charit ou d'humanit, de justice, de convenance et de sagesse.
Cependant, quoique tous les hommes possdent certaines dispositions
naturelles et constitutives qu'ils ont reues en naissant, il en est
quelques-uns qui n'ont pas le pouvoir ou la facult de les cultiver et
de les bien diriger. C'est pourquoi ils ne peuvent pas tous avoir en
eux les moyens de connatre les dispositions existantes de leur propre
nature, et ceux de leur donner leur complet dveloppement. Il en est
qui, possdant une grande perspicacit, une intelligence pntrante,
une connaissance intuitive, une sagesse profonde, peuvent dvelopper
toutes les facults de leur nature, et ils se distinguent au milieu de
la foule qui les environne; alors le ciel leur a certainement donn le
mandat d'tre les chefs et les instituteurs des gnrations infinies;
il les a chargs de la mission de les gouverner et de les instruire,
afin de les faire retourner  la puret primitive de leur nature.

Voil comment [les anciens empereurs] _Fou-hi, Chin-noung, Hoang-ti,
Yao_ et _Chun_ occuprent successivement les plus hautes dignits que
confre le ciel; comment les ministres d'tat furent attentifs  suivre
et  propager leurs instructions, et d'o les magistrats qui prsident
aux lois civiles et  la musique drivrent leurs enseignements.

Aprs l'extinction des trois premires dynasties, les institutions
qu'elles avaient fondes s'tendirent graduellement. Ainsi, il arriva
par la suite que dans les palais des rois, comme dans les grandes
villes et mme jusque dans les plus petits villages, il n'y avait
aucun lieu o l'on ne se livrt  l'tude. Ds que les jeunes gens
avaient atteint l'ge de huit ans, qu'ils fussent les fils des rois,
des princes ou de la foule du peuple, ils entraient tous  la _Petite
cole_[1], et l on leur enseignait  arroser,  balayer,  rpondre
promptement et avec soumission  ceux qui les appelaient ou les
interrogeaient;  entrer et  sortir selon les rgles de la biensance;
 recevoir les htes avec politesse et  les reconduire de mme.
On leur enseignait aussi les usages du monde et des crmonies, la
musique, l'art de lancer des flches, de diriger des chars, ainsi que
celui d'crire et de compter.

Lorsqu'ils avaient atteint l'ge de quinze ans, alors, depuis
l'hritier prsomptif de la dignit impriale et tous les autres fils
de l'empereur, jusqu'aux fils des princes, des premiers ministres,
des gouverneurs de provinces, des lettrs ou docteurs de l'empire
promus  des dignits, ainsi que tous ceux d'entre les enfants du
peuple qui brillaient par des talents suprieurs, entraient  la
_Grande cole_[2], et on leur enseignait les moyens de pntrer et
d'approfondir les principes des choses, de rectifier les mouvements
de leur coeur, de se corriger, de se perfectionner eux-mmes, et de
gouverner les hommes. Voil comment les doctrines que l'on enseignait
dans les collges taient divises en _grandes_ et _petites_. Par cette
division et cette composition des tudes, leur propagation s'tendit
au loin, et le mode d'enseigner se maintint dans les limites prcises
de cet ordre de subordination; c'est ce qui en fit un vritable
enseignement. En outre, toute la base de cette institution rsidait
dans la personne du prince, qui en pratiquait tous les devoirs. On ne
demandait aucun salaire aux enfants du peuple, et on n'exigeait rien
d'eux que ce dont ils avaient besoin pour vivre journellement. C'est
pourquoi, dans ces ges passs, il n'y avait aucun homme qui ne se
livrt  l'tude. Ceux qui tudiaient ainsi se gardaient bien de ne
pas s'appliquer  connatre les dispositions naturelles que chacun
d'eux possdait rellement, la conduite qu'il devait suivre dans
les fonctions qu'il avait  remplir; et chacun d'eux faisait ainsi
tous ses efforts, puisait toutes ses facults, pour atteindre  sa
vritable destination. Voil comment il est arriv que, dans les temps
florissants de la haute antiquit, le gouvernement a t si glorieux
dans ceux qui occupaient les emplois levs, les moeurs si belles, si
pures dans les infrieurs, et pourquoi il a t impossible aux sicles
qui leur ont succd d'atteindre  ce haut degr de perfection.

Sur le dclin de la dynastie des Tchou, lorsqu'il ne paraissait plus
de souverains dous de saintet et de vertu, les rglements des grandes
et petites coles n'taient plus observs; les saines doctrines taient
ddaignes et foules aux pieds; les moeurs publiques tombaient en
dissolution. Ce fut  cette poque de dpravation gnrale qu'apparut
avec clat la saintet de KHOUNG-TSEU; mais il ne put alors obtenir des
princes qu'ils le plaassent dans les fonctions leves de ministre
ou instituteur des hommes, pour leur faire observer ses rglements
et pratiquer sa doctrine. Dans ces circonstances, il recueillit dans
la solitude les lois et institutions des anciens rois, les tudia
soigneusement et les transmit [ ses disciples] pour clairer les
sicles  venir. Les chapitres intituls _Khio-li, Chao-i, Ne-tse_[3],
concernent les devoirs des lves, et appartiennent vritablement 
la _Petite tude_, dont ils sont comme des ruisseaux dtachs ou des
appendices; mais parce que les instructions concernant la _Petite
tude_ [ou l'_tude_ propre aux enfants] avaient t compltement
dveloppes dans les ouvrages ci-dessus, le livre qui nous occupe a
t destin  exposer et rendre manifeste  tous les lois claires,
videntes, de la _Grande tude_ [ou l'_tude_ propre aux esprits
mrs]. En dehors du livre et comme frontispice, sont poss les grands
principes qui doivent servir de base a ces enseignements, et dans le
livre, ces mmes principes sont expliqus et dvelopps en paragraphes
spars. Mais, quoique dans une multitude de trois mille disciples,
il n'y en ait eu aucun qui n'et souvent entendu les enseignements du
matre, cependant le contenu de ce livre fut transmis  la postrit
par les seuls disciples de _Thsng-tseu_, qui en avait reu lui-mme
les maximes de son matre KHOUNG-TSEU, et qui, dans une exposition
concise, en avait expliqu et dvelopp le sens.

Aprs la mort de _Mng-tseu_, il ne se trouva plus personne pour
enseigner et propager cette doctrine des anciens; alors, quoique le
livre qui la contenait continut d'exister, ceux qui la comprenaient
taient fort rares. Ensuite il est arriv de l que les lettrs
dgnrs s'tant habitus  crire des narrations,  compiler,  faire
des discours lgants, leurs oeuvres concernant la _Petite Etude_ furent
au moins doubles de celles de leurs prdcesseurs; mais leurs prceptes
diffrents furent d'un usage compltement nul.

Les doctrines du _Vide_ et de la _Non-entit_[4], du _Repos absolu_ et
de l'_Extinction finale_[5], vinrent ensuite se placer bien au-dessus
de celle de la _Grande tude_; mais elles manquaient de base vritable
et solide. Leur autorit, leurs prtentions, leurs artifices tnbreux,
leurs fourberies, en un mot, les discours de ceux qui les prchaient
pour s'attirer une renomme glorieuse et un vain nom, se sont rpandus
abondamment parmi les hommes, de sorte que l'erreur, en envahissant le
sicle, a abus les peuples et a ferm toute voie  la charit et  la
justice. Bien plus, le trouble et la confusion de toutes les notions
morales sont sortis de leur sein, au point que les sages mmes ne
pouvaient tre assez heureux pour obtenir d'entendre et d'apprendre les
devoirs les plus importants de la grande doctrine, et que les hommes du
commun ne pouvaient galement tre assez heureux pour obtenir dans leur
ignorance d'tre clairs sur les principes d'une bonne administration;
tant les tnbres de l'ignorance s'taient paissies et avaient
obscurci les esprits! Cette maladie s'tait tellement augmente dans la
succession des annes, elle tait devenue tellement invtre, qu' la
fin de l'poque des cinq dynasties [vers 950 de notre re] le dsordre
et la confusion taient au comble.

Mais il n'arrive rien sur cette terre que le ciel ne ramne de nouveau
dans le cercle de ses rvolutions: la dynastie des Soung s'leva, et
la vertu fut bientt florissante; les principes du bon gouvernement et
l'ducation reprirent leur clat. A cette poque, apparurent dans la
province du _Ho-nan_ deux docteurs de la famille _Tching_, lesquels,
dans le dessein de transmettre  la postrit les crits de _Mng-tseu_
et de ses disciples, les runirent et en formrent un corps d'ouvrage.
Ils commencrent d'abord par manifester une grande vnration pour
ce livre [le _Ta Hio_ ou la _Grande tude_], et ils le remirent en
lumire, afin qu'il frappt les yeux de tous. A cet effet, ils le
retirrent du rang secondaire o il tait plac[6], en mirent en ordre
les matriaux, et lui rendirent ses beauts primitives. Ensuite la
doctrine qui avait t anciennement expose dans le livre de la _Grande
tude_ pour instruire les hommes, le vritable sens du saint texte
original [de KHOUNG-TSEU] et de l'explication de son sage disciple,
furent de nouveau examins et rendus au sicle dans toute leur
splendeur. Quoique, moi _Hi_, je ne sois ni habile ni pntrant, j'ai
t assez heureux cependant pour retirer quelque fruit de mes propres
tudes sur ce livre, et pour entendre la doctrine qui y est contenue.
J'avais vu qu'il existait encore dans le travail des deux docteurs
_Tching_ des choses incorrectes, ingales, que d'autres en avaient t
dtaches ou perdues; c'est pourquoi, oubliant mon ignorance et ma
profonde obscurit, je l'ai corrig et mis en ordre autant que je l'ai
pu, en remplissant les lacunes qui y existaient, et en y joignant des
notes pour faire saisir le sens et la liaison des ides[7]; enfin, en
supplant ce que les premiers diteurs et commentateurs avaient omis ou
seulement indiqu d'une manire trop concise; en attendant que, dans la
suite des temps, il vienne un sage capable d'accomplir la tche que je
n'ai fait qu'effleurer. Je sais parfaitement que celui qui entreprend
plus qu'il ne lui convient n'est pas exempt d'encourir pour sa faute le
blme de la postrit. Cependant, en ce qui concerne le _gouvernement
des tats, la conversion des peuples, l'amlioration des moeurs_, celui
qui tudiera mon travail sur le mode et les moyens de se corriger ou
se perfectionner soi-mme et de gouverner les hommes, dira assurment
qu'il ne lui aura pas t d'un faible secours.

Du rgne nomm _Chun-hi_, anne _Kuy-yeo_ [1191 de notre re], second
mois lunaire _Kia-tseu_, dans la ville de _Sin-ngan_, ou de la _Paix
nouvelle_ [vulgairement nomme _Hoe-tchou_]. Prface de _Tchou-hi._


[1] _Siao hio._

[2] _Ta hio._

[3] Chapitres du _Li-ki_, ou _Livre des Rites._

[4] Celle des _Tao-sse_, qui a _Lao-tseu_ pour fondateur.

[5] Celle des _Bouddhistes_, qui a _Fo_ ou _Bouddha_ pour fondateur.

[6] Il formait un des chapitres du _Li-ki._

[7] Il ne faudrait pas croire que cet habile commentateur ait fait
des changements au texte ancien du livre; il n'a fait que transposer
quelquefois des chapitres de l'Explication, et suppler par des notes
aux lacunes des mots ou des ides; mais il a eu toujours soin d'en
avertir dans le cours de l'ouvrage, et ses additions explicatives sont
imprimes en plus petits caractres ou en lignes plus courtes que
celles du texte primitif.




AVERTISSEMENT

DU DOCTEUR TCHING-TSEU.


Le docteur _Tching-tseu_ a dit: Le _Ta hio_ [ou la _Grande tude_]
est un livre laiss par KHOUNG-TSEU et son disciple [_Thsng-tseu_],
afin que ceux qui commencent  tudier les sciences morales et
politiques s'en servent comme d'une porte pour entrer dans le sentier
de la sagesse. On peut voir maintenant que les hommes de l'antiquit,
qui faisaient leurs tudes dans un ordre mthodique, s'appuyaient
uniquement sur le contenu de ce livre; et ceux qui veulent tudier le
_Lun-yu_ et le _Mng-tseu_ doivent commencer leurs tudes par le _Ta
hio_; alors ils ne courent pas le risque de s'garer.




LA GRANDE TUDE.

1. La loi de la grande tude, ou de la philosophie pratique, consiste
 dvelopper et remettre en lumire le principe lumineux de la raison
que nous avons reu du ciel,  renouveler les hommes, et  placer sa
destination dfinitive dans la perfection, ou le souverain bien.

2. Il faut d'abord connatre le but auquel ou doit tendre, ou sa
destination dfinitive, et prendre ensuite une dtermination; la
dtermination tant prise, on peut ensuite avoir l'esprit tranquille
et calme; l'esprit tant tranquille et calme, on peut ensuite jouir de
ce repos inaltrable que rien ne peut troubler; tant parvenu  jouir
de ce repos inaltrable que rien ne peut troubler, on peut ensuite
mditer et se former un jugement sur l'essence des choses; ayant mdit
et s'tant form un jugement sur l'essence des choses, on peut ensuite
atteindre  l'tat de perfectionnement dsir.

3. Les tres de la nature ont une cause et des effets; les actions
humaines ont un principe et des consquences: connatre les causes
et les effets, les principes et les consquences, c'est approcher
trs-prs de la mthode rationnelle avec laquelle on parvient  la
perfection.

4. Les anciens princes qui dsiraient dvelopper et remettre en lumire
dans leurs Etats le principe lumineux de la raison que nous recevons du
ciel s'attachaient auparavant  bien gouverner leurs royaumes; ceux
qui dsiraient bien gouverner leurs royaumes s'attachaient auparavant
 mettre le bon ordre dans leurs familles; ceux qui dsiraient mettre
le bon ordre dans leurs familles s'attachaient auparavant  se corriger
eux-mmes; ceux qui dsiraient se corriger eux-mmes s'attachaient
auparavant  donner de la droiture  leur me; ceux qui dsiraient
donner de la droiture  leur me s'attachaient auparavant  rendre
leurs intentions pures et sincres; ceux qui dsiraient rendre leurs
intentions pures et sincres s'attachaient auparavant  perfectionner
le plus possible leurs connaissances morales; perfectionner le plus
possible ses connaissances morales consiste  pntrer et approfondir
les principes des actions.

5. Les principes des actions tant pntrs et approfondis, les
connaissances morales parviennent ensuite  leur dernier degr de
perfection; les connaissances morales tant parvenues  leur dernier
degr de perfection, les intentions sont ensuite rendues pures et
sincres; les intentions tant rendues pures et sincres, l'me se
pntre ensuite de probit et de droiture; l'me tant pntre de
probit et de droiture, la personne est ensuite corrige et amliore;
la personne tant corrige et amliore, la famille est ensuite bien
dirige; la famille tant bien dirige, le royaume est ensuite bien
gouvern; le royaume tant bien gouvern, le monde ensuite jouit de la
paix et de la bonne harmonie.

6. Depuis l'homme le plus lev en dignit jusqu'au plus humble et au
plus obscur, devoir gal pour tous: corriger et amliorer sa personne,
ou le _perfectionnement de soi-mme_, est la base fondamentale de tout
progrs et de tout dveloppement moral.

7. Il n'est pas dans la nature des choses que ce qui a sa base
fondamentale en dsordre et dans la confusion puisse avoir ce qui en
drive ncessairement dans un tat convenable.

Traiter lgrement ce qui est le principal ou le plus important, et
gravement ce qui n'est que secondaire, est une mthode d'agir qu'il ne
faut jamais suivre[1].

Le _King_ ou _Livre par excellence_, qui prcde, ne forme qu'un
chapitre; il contient les propres paroles de KHOUNG-TSEU, que son
disciple _Thsng-tseu_ a commentes dans les dix sections ou chapitres
suivants, composs de ses ides recueillies par ses disciples.

Les tablettes en bambou des anciennes copies avaient t runies d'une
manire fautive et confuse; c'est pour cela que _Tching-tseu_ dtermina
leur place, et corrigea en l'examinant la composition du livre. Par la
disposition qu'il tablit, l'ordre et l'arrangement ont t arrts
comme il suit.


[1] Le texte entier de l'ouvrage consiste en quinze cent quarante-six
caractres. Toute l'Exposition [de _Thsng-tseu_] est compose de
citations varies qui servent de commentaire au _King_ [ou texte
original de KHOUNG-TSEU], lorsqu'il n'est pas compltement narratif.
Ainsi les principes poss dans le texte sont successivement dvelopps
dans un enchanement logique. Le sang circule bien partout dans les
veines. Depuis le commencement jusqu' la fin, le grave et le lger
sont employs avec beaucoup d'art et de finesse. La lecture de ce
livre est agrable et pleine de suavit. On doit le mditer longtemps,
et l'on ne parviendra mme jamais  en puiser le sens. (_Note du
Commentateur._)




EXPLICATION DE THSNG-TSEU.




CHAPITRE I_er_.

Sur le devoir de dvelopper et de rendre  sa clart primitive le
principe lumineux de notre raison.


1. Le _Khang-kao_[1] dit: Le roi _Wen_ parvint  _dvelopper et faire
briller dans tout son clat le principe lumineux de la raison que nous
recevons du ciel._

2. Le _Ta-kia_[2] dit: Le roi _Tching-thang_ avait sans cesse les
regards fixs sur _ce don brillant de l'intelligence que nous recevons
du ciel._

3. Le _Ti-tien_[3] a dit: _Yao_ put _dvelopper et faire briller dans
tout son clat le principe sublime de l'intelligence que nous recevons
du ciel._

4. Tous ces exemples indiquent que l'on doit cultiver sa nature
rationnelle et morale.

Voil le premier chapitre du Commentaire. Il explique ce que l'on doit
entendre par _dvelopper et remettre en lumire le principe lumineux de
la raison que nous recevons du ciel._


[1] Il forme aujourd'hui un des chapitres du _Chou-king._

[2] Il forme aujourd'hui un chapitres du _Chou-king_.

[3] ibid.




CHAPITRE II.

Sur le devoir de renouveler ou d'clairer les peuples.


1. Des caractres gravs sur la baignoire du roi _Tching-thang_
disaient: Renouvelle-toi compltement chaque jour; fais-le de
_nouveau_, encore de _nouveau_, et toujours de _nouveau_.

2. Le _Khang-kao_ dit: Fais que le peuple se _renouvelle_.

3. Le _Livre des Vers_ dit:

        Quoique la famille des _Tcheou_ possdt depuis
        longtemps une principaut royale,

        Elle obtint du ciel (dans la personne de _Wen-wang_) une
        investiture _nouvelle_.

4. Cela prouve qu'il n'y a rien que le sage ne pousse jusqu'au dernier
degr de la perfection.

Voil le second chapitre du Commentaire. Il explique ce que l'on doit
entendre par _renouveler les peuples_.




CHAPITRE III.

Sur le devoir de placer sa destination dfinitive dans la perfection ou
le souverain bien.


1. Le _Livre des Vers_ dit:

        C'est dans un rayon de mille _li_ (cent lieues) de la
        rsidence royale

        Que le peuple aime  _fixer sa demeure_.

2. Le _Livre des Vers_ dit:

        L'oiseau jaune au chant plaintif _mien-mn

        Fixe sa demeure_ dans le creux touffu des montagnes.

Le philosophe [KHOUNG-TSEU] a dit:

_En fixant l sa demeure_, il prouve qu'il connat le lieu de sa
_destination_; et l'homme [la plus intelligente des cratures][4] ne
pourrait pas en savoir autant que l'oiseau!

3. Le _Livre des Vers_ dit:

        Que la vertu de _Wen-wang_ tait vaste et profonde!

        Comme il sut joindre la splendeur  la sollicitude la
        plus grande pour l'accomplissement de ses diffrentes
        _destinations!_

Comme prince, il _plaait sa destination_ dans la pratique de
l'humanit ou de la bienveillance universelle pour les hommes; comme
sujet, il _plaait sa destination_ dans les gards dus au souverain;
comme fils, il _plaait sa destination_ dans la pratique de la pit
filiale; comme pre, il _plaait sa destination_ dans la tendresse
paternelle; comme entretenant des relations ou contractant des
engagements avec les hommes, il _plaait sa destination_ dans la
pratique de la sincrit et de la fidlit[5].

4. Le _Livre des Vers_ dit:

        Regarde l-bas sur les bords du _Ki;_

        Oh! qu'ils sont beaux et abondants les verts bambous!

        Nous avons un prince orn de science et de sagesse[6];

        Il ressemble  l'artiste qui coupe et travaille l'ivoire,

        A celui qui taille et polit les pierres prcieuses.

        Oh! qu'il parait grave et silencieux!

        Comme sa conduite est austre et digne!

        Nous avons un prince orn de science et de sagesse;

        Nous ne pourrons jamais l'oublier!

5. _Il ressemble  l'artiste qui coupe et travaille l'ivoire_, indique
l'tude ou l'application de l'intelligence  la recherche des principes
de nos actions; _il ressemble  celui qui taille et polit les pierres
prcieuses_, indique le _perfectionnement de soi-mme_. L'expression
_Oh! qu'il parat grave et silencieux!_ indique la crainte, la
sollicitude qu'il prouve pour atteindre  la perfection. _Comme sa
conduite est austre et digne!_ exprime combien il mettait de soin 
rendre sa conduite digne d'tre imite. _Nous avons un prince orn de
science et de sagesse; nous ne pourrons jamais l'oublier!_ indique
cette sagesse accomplie, cette perfection morale que le peuple ne peut
oublier.

6. Le _Livre des Vers_ dit:

        Comme la mmoire des anciens rois (_Wen_ et _Wou_) est
        reste dans le souvenir des hommes!

Les sages et les princes qui les suivirent imitrent leur sagesse et
leur sollicitude pour le bien-tre de leur postrit. Les populations
jouirent en paix, par la suite, de ce qu'ils avaient fait pour
leur bonheur, et elles mirent  profit ce qu'ils firent de bien et
de profitable dans une division et une distribution quitable des
terres[7]. C'est pour cela qu'ils ne seront point oublis dans les
sicles  venir.

        Voil le troisime chapitre du Commentaire. Il explique
        ce que l'on doit entendre par _placer sa destination
        dfinitive dans la perfection ou le souverain bien_[8].


[4] C'est l'explication que donne le _Ji-kiang_, en dveloppant le
commentaire laconique de _Tchou-hi_: L'homme est de tous les tres
le plus intelligent; s'il ne pouvait pas choisir le souverain bien
pour s'y fixer, c'est qu'il ne serait pas mme aussi intelligent que
l'oiseau.

[5] Le _Ji-kiang_ s'exprime ainsi: _Tchou-tseu_ dit: Chaque homme
possde en soi le principe de sa _destination_ obligatoire ou de ses
devoirs de conduite, et atteindre  sa _destination_ est du devoir du
saint homme.

[6] _Tcheou-koung_, qui vivait en 1150 avant notre re, l'un des plus
sages et des plus savants hommes qu'ait eus la Chine.

[7] C'est l'explication que donnent de ce passage plusieurs
commentateurs: Par le partage des champs labourables et leur
distribution en portions d'un _li_ (un dixime de lieue carre), chacun
eut de quoi s'occuper et s'entretenir habituellement; c'est l le
profit qu'ils en ont tir. (Commentaire, _Ho-kiang_.)

[8] Dans ce chapitre sont faites plusieurs citations du _Livre des
Vers_, qui seront continues dans les suivants. Les anciennes ditions
sont fautives  cet endroit. Elles placent ce chapitre aprs celui sur
le _devoir de rendre ses intentions pures et sincres_. (TCHOU-HI.)




CHAPITRE IV.

Sur le devoir de connatre et de distinguer les causes et les effets.


1. Le Philosophe a dit: Je puis couter des plaidoiries et juger des
procs comme les autres hommes; mais ne serait-il pas plus ncessaire
de faire en sorte d'empcher les procs? Ceux qui sont fourbes et
mchants, il ne faudrait pas leur permettre de porter leurs accusations
mensongres et de suivre leurs coupables desseins. On parviendrait par
l  se soumettre entirement les mauvaises intentions des hommes.
C'est ce qui s'appelle _connatre la racine ou la cause_.

        Voila le quatrime chapitre du Commentaire. Il explique
        ce que l'on doit entendre par _la racine et les
        branches_ ou _la cause et les effets_.




CHAPITRE V.

Sur le devoir de perfectionner ses connaissances morales en pntrant
les principes des actions.


1. Cela s'appelle _connatre la racine ou la cause_.

2. Cela s'appelle _la perfection de la connaissance_.

        Voil ce qui reste du cinquime chapitre du Commentaire.
        Il expliquait ce que l'on doit entendre par
        _perfectionner ses connaissances morales en pntrant
        les principes des actions_; il est maintenant perdu. Il
        y a quelque temps, j'ai essay de recourir aux ides
        de _Tching-tseu_ [autre commentateur du _Ta hio_, un
        peu plus ancien que _Tchou-hi_] pour suppler  cette
        lacune, en disant:

        Les expressions suivantes du texte, _perfectionner ses
        connaissances morales consiste  pntrer le principe et
        la nature des actions_, signifient que, si nous dsirons
        _perfectionner nos connaissances morales_, nous devons
        nous livrer  une investigation profonde des actions, et
        scruter  fond leurs principes ou leur raison d'tre;
        car l'intelligence spirituelle de l'homme n'est pas
        videmment incapable de _connatre_ [ou est adquate 
        la _connaissance_]; et les tres de la nature, ainsi
        que les actions humaines, ne sont pas sans avoir un
        principe, une cause ou une raison d'tre[9]. Seulement
        ces principes, ces causes, ces raisons d'tre n'ont pas
        encore t soumis  d'assez profondes investigations.
        C'est pourquoi la science des hommes n'est pas complte,
        absolue; c'est aussi pour cela que la _Grande tude_
        commence par enseigner aux hommes que ceux d'entre eux
        qui tudient la philosophie morale doivent soumettre 
        une longue et profonde investigation les tres de la
        nature et les actions humaines, afin qu'en partant de
        ce qu'ils savent dj des principes des actions, ils
        puissent augmenter leurs connaissances, et pntrer
        dans leur nature la plus intime[10]. En s'appliquant
        ainsi  exercer toute son nergie, toutes ses facults
        intellectuelles, pendant longtemps, on arrive un jour
         avoir une connaissance, une comprhension intime
        des vrais principes des actions; alors la nature
        intrinsque et extrinsque de toutes les actions
        humaines, leur essence la plus subtile comme leurs
        parties les plus grossires, sont pntres; et, pour
        notre intelligence ainsi exerce et applique par
        des efforts soutenus, tous les principes des actions
        deviennent clairs et manifestes. Voil ce qui est appel
        _la pntration dos principes des actions_; voila ce qui
        est appel _la perfection des connaissances morales_.

[9] Le _Ji-kiang_ s'exprime ainsi sur ce passage: Le coeur ou le
principe pensant de l'homme est minemment immatriel, minemment
intelligent; il est bien loin d'tre dpourvu de tout savoir naturel,
et toutes les actions humaines sont bien loin de ne pas avoir une cause
ou une raison d'tre galement, naturelle.

[10] Le commentaire _Ho-kiang_ s'exprime ainsi: Il n'est pas dit
[dans le texte primitif] qu'il faut chercher  connatre,  scruter
profondment les principes, les causes; mais il est dit qu'il faut
chercher  apprcier parfaitement les actions: en disant qu'il faut
chercher  connatre,  scruter profondment les principes, les causes,
alors on entrane facilement l'esprit dans un chaos d'incertitudes
inextricables; en disant qu'il faut chercher  apprcier parfaitement
les actions, alors on conduit l'esprit  la recherche de la vrit.

Pascal a dit: C'est une chose trange que les hommes aient voulu
comprendre les principes des choses, et arriver jusqu' connatre
tout! car il est sans doute qu'on ne peut former ce dessein sans une
prsomption ou sans une capacit infinie comme la nature.




CHAPITRE VI.

Sur le devoir de rendre ses intentions pures et sincres.


1. Les expressions _rendre ses intentions pures et sincres_
signifient: Ne dnature point tes inclinations droites, comme celles de
fuir une odeur dsagrable, et d'aimer un objet agrable et sduisant.
C'est ce qui est appel la satisfaction de soi-mme. C'est pourquoi le
sage veille attentivement sur ses intentions et ses penses secrtes.

2. Les hommes vulgaires qui vivent  l'cart et sans tmoins commettent
des actions vicieuses; il n'est rien de mauvais qu'ils ne pratiquent.
S'ils voient un homme sage qui veille sur soi-mme, ils feignent de
lui ressembler, en cachant leur conduite vicieuse et en faisant parade
d'une vertu simule. L'homme qui les voit est comme s'il pntrait leur
foie et leurs reins; alors  quoi leur a-t-il servi de dissimuler?
C'est l ce que l'on entend par le proverbe: _La vrit est dans
l'intrieur, la forme  l'extrieur_. C'est pourquoi le sage doit
veiller attentivement sur ses intentions et ses penses secrtes.

3. _Thsng-tseu_ a dit: De ce que dix yeux le regardent, de ce que dix
mains le dsignent, combien n'a-t-il pas  redouter, ou  veiller sur
lui-mme!

4. Les richesses ornent et embellissent une maison, la vertu orne et
embellit la personne; dans cet tat de flicit pure, l'me s'agrandit,
et la substance matrielle qui lui est soumise profite de mme. C'est
pourquoi le sage doit _rendre ses intentions pures et sincres_[11].

        Voil le sixime chapitre du Commentaire. Il explique ce
        que l'on doit entendre par _rendre ses intentions pures
        et sincres_.


[11] Il est dit dans le _King: Dsirant rendre ses intentions pures et
sincres, ils s'attachaient d'abord  perfectionner au plus haut degr
leurs connaissances morales_. Il est encore dit: _Les connaissances
morales tant portes au plus haut degr, les intentions sont ensuite
rendues pures et sincres_. Or l'essence propre de l'intelligence est
d'tre claire; s'il existe en elle des facults qui ne soient pas
encore dveloppes, alors ce sont ces facults qui sont mises au jour
par le perfectionnement des connaissances morales; il doit donc y avoir
des personnes qui ne peuvent pas vritablement faire usage de toutes
leurs facults, et qui, s'il en est ainsi, se trompent elles-mmes.
De cette manire, quelques hommes sont clairs par eux-mmes, et ne
font aucun effort pour devenir tels; alors ce sont ces hommes qui
clairent les autres; en outre, ils ne cessent pas de l'tre, et ils
n'aperoivent aucun obstacle qui puisse les empcher d'approcher de la
vertu. C'est pourquoi ce chapitre sert de dveloppement au prcdent,
pour rendre cette vrit vidente. Ensuite il y aura  examiner le
commencement et la fin de l'usage des facults, et  tablir que leur
ordre ne peut pas tre troubl, et que leurs oprations ne peuvent pas
manquer de se manifester. C'est ainsi que le philosophe raisonne.
(TCHOU-HI.)




CHAPITRE VII

Sur le devoir de se perfectionner soi-mme en pntrant son me de
probit et de droiture.


1. Ces paroles, _se corriger soi-mme de toutes passions vicieuses
consiste  donner de la droiture  son me_, veulent dire: Si l'me
est trouble par la passion de la colre, alors elle ne peut obtenir
cette _droiture;_ si l'me est livre  la crainte, alors elle ne
peut obtenir cette _droiture_; si l'me est agite parla passion de la
joie et du plaisir, alors elle ne peut obtenir cette _droiture_; si
l'me est accable par la douleur, alors elle ne peut obtenir cette
_droiture_.

2. L'me n'tant point matresse d'elle-mme, on regarde, et on ne voit
pas; on coute, et on n'entend pas; on mange, et on ne connat point la
saveur des aliments. Cela explique pourquoi l'action de _se corriger
soi-mme de toutes passions vicieuses consiste dans l'obligation de
donner de la droiture  son me_.

        Voil le septime chapitre du Commentaire. Il explique
        ce que l'on doit entendre par _se corriger soi-mme de
        toute habitude, de toutes passions vicieuses, en donnant
        de la droiture  son me_[12].

[12] Ce chapitre se rattache aussi au prcdent, afin d'en lier le sens
 celui du chapitre suivant. Or, _les intentions tant rendues pures
et sincres_, alors la vrit est sans mlange d'erreur, le bien sans
mlange de mal, et l'on possde vritablement la vertu. Ce qui peut
la conserver dans l'homme, c'est le coeur ou la facult intelligente
dont il est dou pour dompter ou maintenir son corps. Quelques-uns ne
savent-ils pas seulement rendre leurs intentions pures et sincres,
sans pouvoir examiner soigneusement les facults de l'intelligence qui
sait les conserver telles? alors ils ne possdent pas encore la vrit
intrieurement, et ils doivent continuer  amliorer,  perfectionner
leurs personnes.

Depuis ce chapitre jusqu' la fin, tout est parfaitement conforme aux
anciennes ditions. (TCHOU-HI.)




CHAPITRE VIII.

Sur le devoir de mettre le bon ordre dans sa famille, en se
perfectionnant soi-mme.


1. Ce que signifient ces mots, _mettre le bon ordre dans sa famille
consiste auparavant  se corriger soi-mme de toutes passions
vicieuses_, le voici: Les hommes sont partiaux envers leurs parents et
ceux qu'ils aiment; ils sont aussi partiaux ou injustes envers ceux
qu'ils mprisent et qu'ils hassent; envers ceux qu'ils respectent
et qu'ils rvrent, ils sont galement partiaux ou serviles; ils sont
partiaux ou trop misricordieux[13] envers ceux qui inspirent la
compassion et la piti; ils sont aussi partiaux ou hautains envers ceux
qu'ils traitent avec supriorit. C'est pourquoi aimer et reconnatre
les dfauts de ceux que l'on aime, har et reconnatre les bonnes
qualits de ceux que l'on hait, est une chose bien rare sous le
ciel[14].

2. De l vient le proverbe qui dit: _Les pres ne veulent pas
reconnatre les dfauts de leurs enfants, et les laboureurs la
fertilit de leurs terres_.

3. Cela prouve qu'un homme qui ne s'est pas _corrig lui-mme de ses
penchants injustes_ est incapable de _mettre le bon ordre dans sa
famille_.

        Voil le huitime chapitre du Commentaire. Il explique
        ce que l'on doit entendre par _mettre le bon ordre dans
        sa famille, en se corrigeant soi-mme de toute habitude,
        de toutes passions vicieuses._


[13] C'est le sens que donnent les commentateurs chinois.
L'_Explication_ du _Kiang-i-pi-tchi_ dit: Envers les hommes qui
sont dans la peine et la misre, qui sont puiss par la souffrance,
quelques-uns s'abandonnent  une excessive indulgence, et ils sont
_partiaux_.

[14] Le _Ji-kiang_ s'exprime ainsi sur ce chapitre: _Thsng-tseu_
dit: Ce que le saint Livre (le texte de KHOUNG-TSEU) appelle _mettre
le bon ordre dans sa famille consiste auparavant  se corriger
soi-mme de toutes passions vicieuses_, signifie: Que la personne
tant le fondement, la base de la famille, celui qui veut _mettre le
bon ordre dans sa famille_ doit savoir que tout consiste dans les
sentiments d'amiti et d'aversion, d'amour et de haine qui sont en
nous, et qu'il s'agit seulement de ne pas tre _partial_ et _injuste_,
dans l'expression de ces sentiments. L'homme se laisse toujours
naturellement entraner aux sentiments qui naissent en lui, et, s'il
est dans le sein d'une famille, il perd promptement la rgle de ses
devoirs naturels. C'est pourquoi, dans ce qu'il aime et dans ce qu'il
hait, il arrive aussitt  la _partialit_ et  l'_injustice_, et sa
_personne n'est point corrige et amliore_.




CHAPITRE IX.

Sur le devoir de bien gouverner un tat, en mettant le bon ordre dans
sa famille.


1. Les expressions du texte, _pour bien gouverner un royaume, il est
ncessaire de s'attacher auparavant  mettre le bon ordre dans sa
famille_, peuvent s'expliquer ainsi: Il est impossible qu'un homme qui
ne peut pas instruire sa propre famille puisse instruire les hommes.
C'est pourquoi le fils de prince[15], sans sortir de sa famille, se
perfectionne dans l'art d'instruire et de gouverner un royaume. La
pit filiale est le principe qui le dirige dans ses rapports avec le
souverain; la dfrence est le principe qui le dirige dans ses rapports
avec ceux qui sont plus gs que lui; la bienveillance la plus tendre
est le principe qui le dirige dans ses rapports avec la multitude[16].

2. Le _Khang-kao_ dit: Il est comme une mre qui embrasse tendrement
son nouveau-n[17]. Elle s'efforce de toute son me  prvenir ses
dsirs naissants; si elle ne les devine pas entirement, elle ne se
mprend pas beaucoup sur l'objet de ses voeux. Il n'est pas dans la
nature qu'une mre apprenne  nourrir un enfant pour se marier ensuite.

3. Une seule famille ayant de l'humanit et de la charit suffira pour
faire natre dans la nation ces mmes vertus de charit et d'humanit;
une seule famille ayant de la politesse et de la condescendance suffira
pour rendre une nation condescendante et polie; un seul homme, le
prince[18], tant avare et cupide, suffira pour causer du dsordre dans
une nation. Tel est le principe ou le mobile de ces vertus et de ces
vices. C'est ce que dit le proverbe: _Un mot perd l'affaire; un homme
dtermine le sort d'un empire_.

4. _Yao_ et _Chun_ gouvernrent l'empire avec humanit, et le peuple
les imita. _Kie_ et _Tcheou_[19] gouvernrent l'empire avec cruaut, et
le peuple les imita. Ce que ces derniers ordonnaient tait contraire 
ce qu'ils aimaient, et le peuple ne s'y soumit pas. C'est pour cette
raison que le prince doit lui-mme pratiquer toutes les vertus, et
ensuite engager les autres hommes  les pratiquer. S'il ne les possde
pas et ne les pratique pas lui-mme, il ne doit pas les exiger des
autres hommes. Que n'ayant rien de bon, rien de vertueux dans le coeur,
on puisse tre capable de commander aux hommes ce qui est bon et
vertueux, cela est impossible et contraire  la nature des choses.

5. C'est pourquoi _le bon gouvernement d'un royaume consiste dans
l'obligation pralable de mettre le bon ordre dans sa famille_.

6. Le _Livre des Vers_ dit:

        Que le pcher est beau et ravissant!

        Que son feuillage est fleuri et abondant!

        Telle une jeune fiance se rendant  la demeure de son
        poux,

        Et se conduisant convenablement envers les personnes de
        sa famille!

_Conduisez-vous convenablement envers les personnes de votre famille_,
ensuite vous pourrez instruire et diriger une nation d'hommes.

7. Le _Livre des Vers_ dit:

        Faites ce qui est convenable entre frres et soeurs de
        diffrents ges.

Si vous faites ce qui est convenable entre frres de diffrents ges,
alors vous pourrez instruire de leurs devoirs mutuels les frres ans
et les frres cadets d'un royaume[20].

8. Le _Livre des Vers_ dit:

        Le prince dont la conduite est toujours pleine d'quit
        et de sagesse

        Verra les hommes des quatre parties du monde imiter sa
        droiture.

Il remplit ses devoirs de pre, de fils, de frre ain et de frre
cadet, et ensuite le peuple l'imite.

9. C'est ce qui est dit dans le texte: _L'art de bien gouverner une
nation consiste  mettre auparavant le bon ordre dans sa famille_.

        Voil le neuvime chapitre du Commentaire. Il explique
        ce que l'on doit entendre par _bien gouverner le royaume
        en mettant le bon ordre dans sa famille_.


[15] La glose du _Kiang-i-pi-tchi_ dit que c'est le fils d'un prince
possdant un royaume qui est ici dsign.

[16] En dgageant compltement la pense du philosophe de sa forme
chinoise, on voit qu'il assimile le gouvernement de l'tat  celui
de la famille, et qu' ses yeux, celui qui possde toutes les vertus
exiges d'un chef de famille possde galement toutes les vertus
exiges d'un souverain. C'est aussi ce que dit le _Commentaire
imprial_ (_Ji-kiang_): Ces trois vertus: la _pit filiale_, la
_dfrence_ envers les frres ains, la _bienveillance_ ou l'affection
pour ses parents, sont des vertus avec lesquelles le prince orne sa
personne, tout en instruisant sa famille; elles sont gnralement la
source des bonnes moeurs, et en les tendant, en en faisant une grande
application, on en fait par consquent la rgle de toutes ses actions.
Voil comment le fils du prince, sans sortir de sa famille, se forme
dans l'art d'instruire et de gouverner un royaume.

[17] Le _Commentaire imprial_ (_Ji-kiang_) s'exprime ainsi sur ce
passage: Autrefois _Wou-wang_ crivit un livre pour donner des
avertissements  _Kang-chou_ (son frre cadet, qu'il envoyait gouverner
un tat dans la province du _Ho-nan_); il dit: Si l'on exerce les
fonctions de prince, il faut aimer, chrir les cent familles (tout le
peuple chinois) comme une tendre mre aime et chrit son jeune enfant
au berceau. Or, dans les premiers temps que son jeune enfant vient
de natre, chaque mre ne peut pas apprendre par des paroles sorties
de sa bouche ce que l'enfant dsire; la mre, qui par sa nature est
appele  lui donner tous ses soins et  ne le laisser manquer de rien,
s'applique avec la plus grande sincrit du coeur, et beaucoup plus
souvent qu'il est ncessaire,  chercher  savoir ce qu'il dsire, et
elle le trouve ensuite. Il faut qu'elle cherche  savoir ce que son
enfant dsire, et quoiqu'elle ne puisse pas toujours russir  deviner
tous ses voeux, cependant son coeur est satisfait, et le coeur de son
enfant doit aussi tre satisfait; ils ne peuvent pas s'loigner l'un de
l'autre. Or, le coeur de cette mre, qui chrit ainsi son jeune enfant
au berceau, le fait naturellement et de lui-mme: toutes les mres ont
les mmes sentiments maternels; elles n'ont pas besoin d'attendre qu'on
les instruise de leur devoir pour pouvoir ainsi aimer leurs enfants.
Aussi n'a-t-on jamais vu dans le monde qu'une jeune femme apprenne
d'abord les rgles des soins  donner  un jeune enfant au berceau,
pour se marier ensuite. Si l'on sait une fois que les tendres soins
qu'une mre prodigue  son jeune enfant lui sont ainsi inspirs par ses
sentiments naturels, on peut savoir galement que ce sont les mmes
sentiments de tendresse naturelle qui doivent diriger un prince dans
_ses rapports avec la multitude_. N'en est-il pas de mme dans _ses
rapports avec le souverain_ et _avec ses ans?_ Alors c'est ce qui est
dit, que _sans sortir de sa famille on peut se perfectionner dans l'art
d'instruire et de gouverner un royaume._

[18] Par _un seul homme_ on indique le _prince_. (_Glose_.)

[19] On peut voir ce qui a t dit de ces souverains de la Chine dans
notre _Rsum de l'histoire et de la civilisation chinoises, depuis les
temps les plus anciens jusqu' nos jours_, pag. 33 et suiv., et pag.
61, 70. On peut aussi y recourir pour toutes les autres informations
historiques que nous n'avons pas cru devoir reproduire ici.

[20] Dans la politique de ces philosophes chinois, chaque famille est
une nation ou tat en petit, et toute nation ou tout tat n'est qu'une
grande famille: l'un et l'autre doivent tre gouverns par les mmes
principes de sociabilit et soumis aux mmes devoirs. Ainsi, comme un
homme qui ne montre pas de vertus dans sa conduite et n'exerce point
d'empire sur ses passions n'est pas capable de bien administrer une
famille, de mme un prince qui n'a pas les qualits qu'il faut pour
bien administrer une famille est galement incapable de bien gouverner
une nation. Ces doctrines ne sont point constitutionnelles, parce
quelles sont en opposition avec la doctrine que le chef de l'_tat
rgne_ et _ne gouverne pas_, et qu'elles lui attribuent un pouvoir
exorbitant sur ses sujets, celui d'un pre sur ses enfants, pouvoir
dont les princes, en Chine, sont aussi ports  abuser que partout
ailleurs; mais, d'un autre ct, ce caractre d'assimilation au
pre de famille leur impose des devoirs qu'ils trouvent quelquefois
assez gnants pour se dcider  les enfreindre; alors, d'aprs la
mme politique, les membres de la grande famille ont le droit, sinon
toujours la force, de dposer les mauvais rois qui ne gouvernent pas en
vrais pres de famille. On en a vu des exemples.




CHAPITRE X.

Sur le devoir d'entretenir la paix et la bonne harmonie dans le monde,
en bien gouvernant les royaumes.


1. Les expressions du texte, _faire jouir le monde de la paix et de
l'harmonie consiste  bien gouverner son royaume_, doivent tre ainsi
expliques: Que celui qui est dans une position suprieure, ou le
prince, traite ses pre et mre avec respect, et le peuple aura de la
pit filiale; que le prince honore la supriorit d'ge entre les
frres, et le peuple aura de la dfrence fraternelle; que le prince
ait de la commisration pour les orphelins, et le peuple n'agira pas
d'une manire contraire. C'est pour cela que le prince a en lui la
rgle et la mesure de toutes les actions.

2. Ce que vous rprouvez dans ceux qui sont au-dessus de vous, ne le
pratiquez pas envers ceux qui sont au-dessous; ce que vous rprouvez
dans vos infrieurs, ne le pratiquez pas envers vos suprieurs; ce que
vous rprouvez dans ceux qui vous prcdent, ne le faites pas  ceux
qui vous suivent; ce que vous rprouvez dans ceux qui vous suivent, ne
le faites pas  ceux qui vous prcdent; ce que vous rprouvez dans
ceux qui sont  votre droite, ne le faites pas  ceux qui sont  votre
gauche; ce que vous rprouvez dans ceux qui sont  votre gauche, ne le
faites pas  ceux qui sont  votre droite: voil ce qui est appel la
raison et la rgle de toutes les actions.

3. Le _Livre des Vers_ dit:

        Le seul prince qui inspire de la joie,

        C'est celui qui est le pre et la mre du peuple!

Ce que le peuple aime, l'aimer; ce que le peuple hait, le har: voil
ce qui est appel _tre le pre et la mre du peuple_.

4. Le _Livre des Vers_ dit:

        Voyez au loin cette grande montagne du Midi,

        Avec ses rochers escarps et menaants!

        Ainsi, ministre _Yn_, tu brillais dans ta fiert!

        Et le peuple te contemplait avec terreur!

Celui qui possde un empire ne doit pas ngliger de veiller
attentivement sur lui-mme, pour pratiquer le bien et viter le mal;
s'il ne tient compte de ses principes, alors la ruine de son empire en
sera la consquence[21].

5. Le _Livre des Vers_ dit:

        Avant que les princes de la dynastie de _Yn_ [ou
        _Chang_] eussent perdu l'affection du peuple,

        Ils pouvaient tre compars au Trs-Haut.

        Nous pouvions considrer dans eux

        Que le mandat du ciel n'est pas facile  conserver.

Ce qui veut dire:

Obtiens l'affection du peuple, et tu obtiendras l'empire;

Perds l'affection du peuple, et tu perdras l'empire[22].

6. C'est pourquoi un prince doit, avant tout, veiller attentivement sur
son principe rationnel et moral. S'il possde les vertus qui en sont la
consquence, il possdera le coeur des hommes; s'il possde le coeur des
hommes, il possdera aussi le territoire; s'il possde le territoire,
il en aura les revenus; s'il en a les revenus, il pourra en faire usage
pour l'administration de l'tat. Le principe rationnel et moral est la
base fondamentale; les richesses ne sont que l'accessoire.

7. Traiter lgrement la base fondamentale ou le principe rationnel et
moral, et faire beaucoup de cas de l'accessoire ou des richesses, c'est
pervertir les sentiments du peuple et l'exciter par l'exemple au vol et
aux rapines.

8. C'est pour cette raison que si un prince ne pense qu' amasser
des richesses, alors le peuple, pour l'imiter, s'abandonne  toutes
ses passions mauvaises; si, au contraire, il dispose convenablement
des revenus publics, alors le peuple se maintient dans l'ordre et la
soumission.

9. C'est aussi pour cela que si un souverain ou des magistrats publient
des dcrets et des ordonnances contraires  la justice, ils prouveront
une rsistance opinitre  leur excution et aussi par des moyens
contraires  la justice; s'ils acquirent des richesses par des moyens
violents et contraires  la justice, ils les perdront aussi par des
moyens violents et contraires  la justice.

10. Le _Khang-kao_ dit: Le mandat du ciel qui donne la souverainet 
un homme ne la lui confre pas pour toujours. Ce qui signifie qu'en
pratiquant le bien ou la justice, on l'obtient, et qu'en pratiquant le
mal ou l'injustice, on la perd.

11. Les Chroniques de _Thsou_ disent:

La nation de _Thsou_ ne regarde pas les parures en or et en pierreries
comme prcieuses; mais, pour elle, les hommes vertueux, les bons et
sages ministres sont les seules choses quelle estime tre prcieuses.

12. _Kieou-fan_ a dit:

Dans les voyages que j'ai faits au dehors, je n'ai trouv aucun objet
prcieux; l'humanit et l'amiti pour ses parents sont ce que j'ai
trouv seulement de prcieux.

13. Le _Thsin-tchi_ dit:

Que n'ai-je un ministre d'une droiture parfaite, quand mme il
n'aurait d'autre habilet qu'un coeur simple et sans passions; il serait
comme s'il avait les plus grands talents! Lorsqu'il verrait des hommes
de haute capacit, il les produirait, et n'en serait pas plus jaloux
que s'il possdait leurs talents lui-mme. S'il venait  distinguer
un homme d'une vertu et d'une intelligence vastes, il ne se bornerait
pas  en faire l'loge du bout des lvres, il le rechercherait avec
sincrit et l'emploierait dans les affaires. Je pourrais me reposer
sur un tel ministre du soin de protger mes enfants, leurs enfants et
le peuple. Quel avantage n'en rsulterait-il pas pour le royaume[23]!

Mais si un ministre est jaloux des hommes de talent, et que par
envie il loigne ou tienne  l'cart ceux qui possdent une vertu
et une habilet minentes, en ne les employant pas dans les charges
importantes, et en leur suscitant mchamment toutes sortes d'obstacles,
un tel ministre, quoique possdant des talents, est incapable de
protger mes enfants, leurs enfants et le peuple. Ne pourrait-on pas
dire alors que ce serait un danger imminent, propre  causer la ruine
de l'empire?

14. L'homme vertueux et plein d'humanit peut seul loigner de lui de
tels hommes, et les rejeter parmi les barbares des quatre extrmits de
l'empire, ne leur permettant pas d'habiter dans le royaume du milieu.

Cela veut dire que l'homme juste et plein d'humanit seul est capable
d'aimer et de har convenablement les hommes[24].

15. Voir un homme de bien et de talent, et ne pas lui donner de
l'lvation; lui donner de l'lvation, et ne pas le traiter avec
toute la dfrence qu'il mrite, c'est lui faire injure. Voir un homme
pervers, et ne pas le repousser; le repousser, et ne pas l'loigner 
une grande distance, c'est une chose condamnable pour un prince.

16. Un prince qui aime ceux qui sont l'objet de la haine gnrale,
et qui hait ceux qui sont aims de tous, fait ce que l'on appelle un
outrage  la nature de l'homme. Des calamits redoutables atteindront
certainement un tel prince.

17. C'est en cela que les souverains ont une grande rgle de conduite
 laquelle ils doivent se conformer; ils l'acquirent, cette rgle,
par la sincrit et la fidlit, et ils la perdent par l'orgueil et la
violence.

18. Il y a un grand principe pour accrotre les revenus (de l'tat ou
de la famille). Que ceux qui produisent ces revenus soient nombreux, et
ceux qui les dissipent, en petit nombre; que ceux qui les font crotre
par leur travail se donnent beaucoup de peine, et que ceux qui les
consomment le fassent avec modration; alors, de cette manire, les
revenus seront toujours suffisants[25].

19. L'homme humain et charitable acquiert de la considration  sa
personne, en usant gnreusement de ses richesses; l'homme sans
humanit et sans charit augmente ses richesses aux dpens de sa
considration.

20. Lorsque le prince aime l'humanit et pratique la vertu, il est
impossible que le peuple n'aime pas la justice; et lorsque le peuple
aime la justice, il est impossible que les affaires du prince n'aient
pas une heureuse fin; il est galement impossible que les impts dment
exigs ne lui soient pas exactement pays.

21. _Meng-hien-tseu_[26] a dit: Ceux qui nourrissent des coursiers et
possdent des chars  quatre chevaux n'lvent pas des poules et des
pourceaux, qui sont le gain des pauvres. Une famille qui se sert de
glace dans la crmonie des anctres ne nourrit pas des boeufs et des
moutons. Une famille de cent chars, ou un prince, n'entretient pas des
ministres qui ne cherchent qu' augmenter les impts pour accumuler des
trsors. S'il avait des ministres qui ne cherchassent qu' augmenter
les impts pour amasser des richesses, il vaudrait mieux qu'il et des
ministres ne pensant qu' dpouiller le trsor du souverain.--Ce qui
veut dire que ceux qui gouvernent un royaume ne doivent point faire
leur richesse prive des revenus publics, mais qu'ils doivent faire de
la justice et de l'quit leur seule richesse.

22. Si ceux qui gouvernent les tats ne pensent qu' amasser des
richesses pour leur usage personnel, ils attireront indubitablement
auprs d'eux des hommes dpravs; ces hommes leur feront croire
qu'ils sont des ministres bons et vertueux, et ces hommes dpravs
gouverneront le royaume. Mais l'administration de ces indignes
ministres appellera sur le gouvernement les chtiments divins et les
vengeances du peuple. Quand les affaires publiques sont arrives 
ce point, quels ministres, fussent-ils les plus justes et les plus
vertueux, dtourneraient de tels malheurs? Ce qui veut dire que ceux
qui gouvernent un royaume ne doivent point faire leur richesse prive
des revenus publics, mais qu'ils doivent faire de la justice et de
l'quit leur seule richesse.

        Voil le dixime chapitre du Commentaire. Il explique ce
        que l'on doit entendre par _faire jouir le monde de la
        paix et de l'harmonie en bien gouvernant l'empire_[27].

        L'Explication tout entire consiste en dix chapitres.
        Les quatre premiers chapitres exposent l'ensemble
        gnral de l'ouvrage, et en montrent le but. Les six
        autres chapitres exposent plus en dtail les diverses
        branches du sujet de l'ouvrage. Le cinquime chapitre
        enseigne le devoir d'tre vertueux et clair.
        Le sixime chapitre pose la base fondamentale du
        perfectionnement de soi-mme. Ceux qui commencent
        l'tude de ce livre doivent faire tous leurs efforts
        pour surmonter les difficults que ce chapitre prsente
         sa parfaite intelligence; ceux qui le lisent ne
        doivent pas le regarder comme trs-facile  comprendre
        et en faire peu de cas.


[21] On veut dire [dans ce paragraphe] que celui qui est dans la
position la plus leve de la socit [le souverain] ne doit pas
ne pas prendre en srieuse considration ce que les hommes ou les
populations demandent et attendent de lui; s'il ne se conformait pas
dans sa conduite aux droites rgles de la raison, et qu'il se livrt
de prfrence aux actes vicieux [aux actions contraires  l'intrt du
peuple] en donnant un libre cours  ses passions d'amiti et de haine,
alors sa propre personne serait extermine et le gouvernement prirait;
c'est l la grande ruine de l'empire [dont il est parl dans le texte].
(TCHOU-HI.)

[22] Le _Ho-kiang_ dit a ce sujet: La fortune du prince dpend du
ciel, et la volont du ciel existe dans le peuple. Si le prince obtient
l'affection et l'amour du peuple, le Trs-Haut le regardera avec
complaisance et affermira son trne; mais s'il perd l'affection et
l'amour du peuple, le Trs-Haut le regardera avec colre, et il perdra
son royaume.

[23] On voit par ces instructions de _Mou-koung_, prince du petit
royaume de _Thsin_, tires du _Chou-king_, quelle importance on
attachait dj en Chine, 650 ans avant notre re, au bon choix des
ministres, pour la prosprit et le bonheur d'un tat. Partout
l'exprience claire les hommes! Mais malheureusement ceux qui les
gouvernent ne savent pas ou ne veulent pas toujours en profiter.

[24] Je n'admire point un homme qui possde une vertu dans toute sa
perfection, s'il ne possde en mme temps dans un pareil degr la vertu
oppose, tel qu'tait paminondas, qui avait l'extrme valeur jointe 
l'extrme bnignit; car autrement ce n'est pas monter, c'est tomber.
On ne montre pas sa grandeur pour tre en une extrmit, mils bien
en touchant les deux  la fois, et remplissant tout l'entre-deux.
(PASCAL.)

[25] _Liu-chi_ a dit: Si dans un royaume le peuple n'est pas paresseux
et avide d'amusements, alors ceux qui produisent les revenus sont
nombreux; si la cour n'est pas son sjour de prdilection, alors ceux
qui mangent ou dissipent ces revenus sont en petit nombre; si on
n'enlve pas aux laboureurs le temps qu'ils consacrent  leurs travaux,
alors ceux qui travaillent, qui labourent et qui sment, se donneront
beaucoup de peine pour faire produire la terre; si l'on a soin de
calculer ses revenus pour rgler sur eux ses dpenses, alors l'usage
que l'on en fera sera modr.

[26] _Meng-hien-tseu_ tait un sage _Ta-fou_, ou mandarin, du royaume
de _Lou_, dont la postrit s'est teinte dans son second petit-fils.
_Ceux qui nourrissent des coursiers et possdent des chars  quatre
chevaux_, ce sont les mandarins ou magistrats civils, _Tu-fou_, qui
passent les premiers examens des lettres  des priodes fixes. _Une
famille qui se sert de glace dans la crmonie des anctres_, ce sont
les grands de l'ordre suprieur nomms _King_, qui se servaient de
_glace_ dans les crmonies funbres qu'ils faisaient en l'honneur de
leurs anctres. _Une famille de cent chars_, ce sont les grands de
l'tat qui possdaient des fiefs spars dont ils tiraient les revenus.
Le prince devrait plutt perdre ses propres revenus, ses propres
richesses, que d'avoir des ministres qui fissent prouver des vexations
et des dommages au peuple. C'est pourquoi _il vaut mieux_ que [le
prince] _ait des ministres qui dpouillent le trsor du souverain_ que
des _ministres qui surchargent le peuple d'impts pour accumuler des
richesses_.

[27] Le sens de ce chapitre est qu'il faut faire tous ses efforts
pour tre d'accord avec le peuple dans son amour et son aversion, ou
partager ses sympathies, et qu'il ne faut pas s'appliquer uniquement
a faire son bien-tre matriel. Tout cela est relatif a la rgle de
conduite la plus importante que l'on puisse s'imposer. Celui qui peut
agir ainsi traite alors bien les sages, se plait dans les avantages qui
en rsultent; chacun obtient ce a quoi il peut prtendre, et le monde
vit dans la paix et l'harmonie. (_Glose_.)

_Thoung-yang-hiu-chi_ a dit: Le grand but, le sens principal de
ce chapitre signifie que le gouvernement d'un empire consiste dans
l'application des rgles de droiture et d'quit naturelles que
nous avons en nous,  tous les actes du gouvernement, ainsi qu'au
choix des hommes que l'on emploie, qui, par leur bonne ou mauvaise
administration, conservent ou perdent l'empire. Il faut que, dans ce
qu'ils aiment et dans ce qu'ils hassent, ils se conforment toujours au
sentiment du peuple.




TCHOUNG-YOUNG,

ou

L'INVARIABILIT DANS LE MILIEU;


RECUEILLI PAR TSEU-SSE,

PETIT-FILS ET DISCIPLE DE KHOUNG-TSEU.


DEUXIME LIVRE CLASSIQUE.




AVERTISSEMENT

DU DOCTEUR TCHING-TSEU.


        Le docteur _Tching-tseu_ a dit: Ce qui ne dvie
        d'aucun ct est appel _milieu_ (_tchoung_); ce qui
        ne change pas est appel _invariable_ (_young_). Le
        _milieu_ est la droite voie, ou la droite rgle du
        monde; l'_invariabitil_ en est la raison fixe. Ce
        livre, comprend les rgles de l'intelligence qui ont
        t transmises par les disciples de KHOUNG-TSEU  leurs
        propres disciples. _Tseu-sse_ (petit-fils de KHOUNG-TSEU)
        craignit que, dans la suite des temps, ces rgles de
        l'intelligence ne se corrompissent; c'est pourquoi il
        les consigna dans ce livre pour les transmettre lui-mme
         _Mng-tseu_. _Tseu-sse_, au commencement de son livre,
        parle de la raison qui est une pour tous les hommes;
        dans le milieu, il fait des digressions sur toutes
        sortes de sujets; et  la fin, il revient sur la raison
        unique, dont il runit tous les lments. S'tend-il
        dans des digressions varies, alors il parcourt les
        six points fixes du monde (l'est, l'ouest, le nord, le
        sud, le nadir et le znith); se ressere-t-il dans son
        exposition, alors il se concentre et s'enveloppe pour
        ainsi dire dans les voiles du mystre. La saveur de ce
        livre est inpuisable, tout est fruit dans son tude.
        Celui qui sait parfaitement le lire, s'il le mdite avec
        une attention soutenue, et qu'il en saisisse le sens
        profond, alors, quand mme il mettrait toute sa vie
        ses maximes en pratique, il ne parviendrait pas  les
        puiser.




CHAPITRE I_er._


1. Le _mandat_ du ciel (ou le principe des oprations vitales et des
actions intelligentes confres par le ciel aux tres vivants[1])
s'appelle _nature rationnelle_; le principe qui nous dirige dans la
conformit de nos actions avec la nature rationnelle s'appelle _rgle
de conduite morale_ ou _droite voie_; le systme coordonn de la rgle
de conduite morale ou droite voie s'appelle _Doctrine des devoirs_ ou
_Institutions_.

2. La _rgle de conduite morale_ qui doit diriger les actions est
tellement obligatoire, que l'on ne peut s'en carter d'un seul point,
un seul instant. Si l'on pouvait s'en carter, ce ne serait plus une
rgle de conduite immuable. C'est pourquoi l'homme suprieur, ou celui
qui s'est identifi avec la droite voie[2], veille attentivement dans
son coeur sur les principes qui ne sont pas encore discerns par tous
les hommes, et il mdite avec prcaution sur ce qui n'est pas encore
proclam et reconnu comme doctrine.

3. Rien n'est plus vident pour le sage que les choses caches dans le
secret de la conscience; rien n'est plus manifeste pour lui que les
causes les plus subtiles des actions. C'est pourquoi l'homme suprieur
veille attentivement sur les inspirations secrtes de sa conscience.

4. Avant que la joie, la satisfaction, la colre, la tristesse, se
soient produites dans l'me (avec excs), l'tat dans lequel on se
trouve s'appelle _milieu_. Lorsqu'une fois elles se sont produites
dans l'me, et qu'elles n'ont encore atteint qu'une certaine limite,
l'tat dans lequel on se trouve s'appelle _harmonique_. Ce _milieu_
est la grande base fondamentale du monde; l'_harmonie_ en est la loi
universelle et permanente.

5. Lorsque le _milieu_ et l'_harmonie_ sont ports au point de
perfection, le ciel et la terre sont dans un tat de tranquillit
parfaite, et tous les tres reoivent leur complet dveloppement.

        Voil le premier chapitre du livre dans lequel
        _Tseu-sse_ expose les ides principales de la doctrine
        qu'il veut transmettre  la postrit. D'abord il montre
        clairement que la _voie droite_ ou la _rgle de conduite
        morale_ tire sa racine fondamentale, sa source primitive
        du ciel, et qu'elle ne peut changer; que sa substance
        vritable existe compltement en nous, et qu'elle ne
        peut en tre spare. Secondement, il parle du devoir
        de la conserver, de l'entretenir, de l'avoir sans cesse
        sous les yeux; enfin il dit que les saints hommes, ceux
        qui approchent le plus de l'intelligence divine, l'ont
        porte par leurs bonnes oeuvres  son dernier degr de
        perfection. Or il veut que ceux qui tudient ce livre
        reviennent sans cesse sur son contenu, qu'ils cherchent
        en eux-mmes les principes qui y sont enseigns, et s'y
        attachent aprs les avoir trouvs, afin de repousser
        tout dsir dprav des objets extrieurs, et d'accomplir
        les actes vertueux que comporte leur nature originelle.
        Voil ce que _Yang-chi_[3] appelait la substance
        ncessaire ou le corps obligatoire du livre. Dans les
        dix chapitres qui suivent, _Tseu-sse_ ne fait, pour
        ainsi dire, que des citations des paroles de son matre,
        destines  corroborer et  complter le sens de ce
        premier chapitre.


[1] _Commentaire._

[2] _Glose._

[3] Le philosophe _Yang-tseu_.




CHAPITRE II.


1. Le philosophe TCHOUNG-NI (KHOUNG-TSEU) dit: L'homme d'une vertu
suprieure persvre invariablement dans le milieu; l'homme vulgaire,
ou sans principes, est constamment en opposition avec ce milieu
invariable.

2. L'homme d'une vertu suprieure persvre sans doute invariablement
dans le milieu; par cela mme qu'il est d'une vertu suprieure, il
se conforme aux circonstances pour tenir le milieu. L'homme vulgaire
et sans principes tient aussi quelquefois le milieu; mais, par
cela mme qu'il est un homme sans principes, il ne craint pas de
le suivre tmrairement en tout et partout (sans se conformer aux
circonstances[4]).

        Voil le second chapitre.

[4] _Glose_.




CHAPITRE III.


1. Le Philosophe (KHOUNG-TSEU) disait: Oh! que la limite de la
persvrance dans le milieu est admirable! Il y a bien peu d'hommes qui
sachent s'y tenir longtemps!

        Voil le troisime chapitre.




CHAPITRE IV.


1. Le Philosophe disait: La voie droite n'est pas suivie; j'en
connais la cause: les hommes instruits la dpassent; les ignorants ne
l'atteignent pas. La voie droite n'est pas vidente pour tout le monde,
je le sais: les hommes d'une vertu forte vont au del; ceux d'une vertu
faible ne l'atteignent pas.

2. De tous les hommes, il n'en est aucun qui ne boive et ne mange; mais
bien peu d'entre eux savent discerner les saveurs!

        Voil le quatrime chapitre.




CHAPITRE V.


1. Le Philosophe disait: Qu'il est  dplorer que la voie droite ne
soit pas suivie!

        Voil le cinquime chapitre. Ce chapitre se rattache au
        prcdent qu'il explique, et l'exclamation sur la _voie
        droite_ qui n'est pas suivie sert de transition pour
        relier le sens du chapitre suivant. (TCHOU-HI.)




CHAPITRE VI.


1. Le Philosophe disait: Que la sagesse et la pntration de _Chun_
taient grandes! Il aimait  interroger les hommes et  examiner
attentivement en lui-mme les rponses de ceux qui l'approchaient; il
retranchait les mauvaises choses et divulguait les bonnes. Prenant les
deux extrmes de ces dernires, il ne se servait que de leur milieu
envers le peuple. C'est en agissant ainsi qu'il devint le grand _Chun!_

        Voil le sixime chapitre.




CHAPITRE VII.


1. Le Philosophe disait: Tout homme qui dit: _Je sais distinguer les
mobiles des actions humaines_, prsume trop de sa science; entran par
son orgueil, il tombe bientt dans mille piges, dans mille filets
qu'il ne sait pas viter. Tout homme qui dit: _Je sais distinguer les
mobiles des actions humaines_, choisit l'tat de persvrance dans
la voie droite galement loigne des extrmes; mais il ne peut le
conserver seulement l'espace d'une lune.

        Voil le septime chapitre. Il y est parl indirectement
        du grand sage du chapitre prcdent. En outre, il y est
        question de la sagesse qui n'est point claire, pour
        servir de transition au chapitre suivant. (TCHOU-HI.)




CHAPITRE VIII.


1. Le Philosophe disait: _Hoe_[5], lui, tait vritablement un homme!
Il choisit l'tat de persvrance dans la voie droite galement
loigne des extrmes. Une fois qu'il avait acquis une vertu, il s'y
attachait fortement, la cultivait dans son intrieur et ne la perdait
jamais.

        Voil le huitime chapitre.

[5] Le plus aim de ses disciples, dont le petit nom tait _Yan-youan_.




CHAPITRE IX.


1. Le Philosophe disait: Les tats peuvent tre gouverns avec justice;
les dignits et les moluments peuvent tre refuss; les instruments de
gains et de profits peuvent tre fouls aux pieds: la persvrance dans
la voie droite galement loigne des extrmes ne peut tre garde!

        Voil le neuvime chapitre. Il se rattache au chapitre
        prcdent, et il sert de transition au chapitre suivant.
        (TCHOU-HI.)




CHAPITRE X.


1. _Tseu-lou_ [disciple de KHOUNG-TSEU] interrogea son matre sur la
force de l'homme.

2. Le Philosophe rpondit: Est-ce sur la force virile des contres
mridionales, ou sur la force virile des contres septentrionales?
Parlez-vous de votre propre force?

3. Avoir des manires bienveillantes et douces pour instruire les
hommes; avoir de la compassion pour les insenss qui se rvoltent
contre la raison: voil la force virile propre aux contres
mridionales; c'est  elle que s'attachent les sages.

4. Faire sa couche de lames de fer et de cuirasses de peaux de btes
sauvages; contempler sans frmir les approches de la mort: voil la
force virile propre aux contres septentrionales, et c'est  elle que
s'attachent les braves.

5. Cependant, que la force d'me du sage qui vit toujours en paix avec
les hommes et ne se laisse point corrompre par les passions est bien
plus forte et bien plus grande! Que la force d'me de celui qui se
tient sans dvier dans la voie droite galement loigne des extrmes
est bien plus forte et bien plus grande! Que la force d'me de celui
qui, lorsque son pays jouit d'une bonne administration qui est son
ouvrage, ne se laisse point corrompre ou aveugler par un sot orgueil,
est bien plus forte et bien plus grande! Que la force d'me de celui
qui, lorsque son pays sans lois manque d'une bonne administration,
reste immuable dans la vertu jusqu' la mort, est bien plus forte et
bien plus grande!

        Voil le dixime chapitre.




CHAPITRE XI.


1. Le Philosophe disait: Rechercher les principes des choses qui sont
drobes  l'intelligence humaine; faire des actions extraordinaires
qui paraissent en dehors de la nature de l'homme; en un mot, oprer des
prodiges pour se procurer des admirateurs et des sectateurs dans les
sicles  venir: voil ce que je ne voudrais pas faire.

2. L'homme d'une vertu suprieure s'applique  suivre et  parcourir
entirement la voie droite. Faire la moiti du chemin, et dfaillir
ensuite, est une action que je ne voudrais pas imiter.

3. L'homme d'une vertu suprieure persvre naturellement dans la
pratique du milieu galement loign des extrmes. Fuir le monde,
n'tre ni vu ni connu des hommes, et cependant n'en prouver aucune
peine, tout cela n'est possible qu'au saint.

        Voil le onzime chapitre. Les citations des paroles
        de KHOUNG-TSEU par _Tseu-sse_, faites dans l'intention
        d'claircir le sens du premier chapitre, s'arrtent
        ici. Or le grand but de cette partie du livre est de
        montrer que la _prudence_ claire, l'_humanit_ ou la
        _bienveillance universelle pour les hommes_, la _force
        d'me_, ces trois vertus universelles et capitales,
        sont la porte par o l'on entre dans la voie droite
        que doivent suivre tous les hommes. C'est pourquoi ces
        vertus ont t traites dans la premire partie de
        l'ouvrage, en les illustrant par l'exemple des actions
        du grand _Chun_, de _Yan-youan_ (ou _Hoe_, le disciple
        chri de KHOUNG-TSEU), et de _Tseu-lou_ (autre disciple
        du mme philosophe). Dans _Chun_, c'est la _prudence
        claire_; dans _Yan-youan_, c'est _l'humanit_ ou la
        bienveillance pour tous les hommes; dans _Tseu-lou_,
        c'est la _force d'me_ ou la _force virile_. Si l'une de
        ces trois vertus manque, alors il n'est plus possible
        d'tablir la rgle de conduite morale ou la voie droite,
        et de rendre la vertu parfaite. On verra le reste dans
        le vingtime chapitre. (TCHOU-HI.)




CHAPITRE XII.


1. La voie droite [ou la rgle de conduite morale du sage] est d'un
usage si tendu, qu'elle peut s'appliquer  toutes les actions des
hommes; mais elle est d'une nature tellement subtile, qu'elle n'est pas
manifeste pour tous.

2. Les personnes les plus ignorantes et les plus grossires de la
multitude, hommes et femmes, peuvent atteindre  cette science simple
de se bien conduire; mais il n'est donn  personne, pas mme 
ceux qui sont parvenus au plus haut degr de saintet, d'atteindre
 la perfection de cette science morale; il reste toujours quelque
chose d'inconnu [qui dpasse les plus nobles intelligences sur cette
terre][6]. Les personnes les plus ignorantes et les plus grossires
de la multitude, hommes et femmes, peuvent pratiquer cette rgle de
conduite morale dans ce qu'elle a de plus gnral et de plus commun;
mais il n'est donn  personne, pas mme  ceux qui sont parvenus au
plus haut degr de saintet, d'atteindre  la perfection de cette
rgle de conduite morale; il y a encore quelque chose que l'on ne
peut pratiquer. Le ciel et la terre sont grands sans doute; cependant
l'homme trouve encore en eux des imperfections. C'est pourquoi le sage,
en considrant ce que la rgle de conduite morale de l'homme a de plus
grand, dit que le monde ne peut la contenir; et, en considrant ce
qu'elle a de plus petit, il dit que le monde ne peut la diviser.

3. Le _Livre des Vers_ dit[7]:

        L'oiseau _youan_ s'envole jusque dans les cieux, le
        poisson plonge jusque dans les abmes.

Ce qui veut dire que la rgle de conduite morale de l'homme est la loi
de toutes les intelligences; qu'elle illumine l'univers dans le plus
haut des cieux comme dans les plus profonds abmes!

4. La rgle de conduite morale du sage a son principe dans le coeur de
tous les hommes, d'o elle s'lve  sa plus haute manifestation pour
clairer le ciel et la terre de ses rayons clatants!

        Voil le douzime chapitre. Il renferme les paroles
        de _Tseu-sse_, destines  expliquer le sens de cette
        expression du premier chapitre, o il est dit que l'_on
        ne peut s'carter de la rgle de conduite morale de
        l'homme_. Dans les huit chapitres suivants, _Tseu-sse_
        cite sans ordre les paroles de KHOUNG-TSEU pour
        claircir le mme sujet. (TCHOU-HI.)

[6] _Glose_.

[7] Livre _Ta-ya_, ode _Han-lou_.




CHAPITRE XIII.


1. Le Philosophe a dit: La voie droite ou la rgle de conduite que
l'on doit suivre n'est pas loigne des hommes. Si les hommes se font
une rgle de conduite loigne d'eux [c'est--dire, qui ne soit pas
conforme  leur propre nature], elle ne doit pas tre considre comme
une rgle de conduite.

2. Le _Livre des Vers_ dit[8]:

        L'artisan qui taille un manche de cogne sur un autre
        manche

        N'a pas son modle loign de lui.

Prenant le manche modle pour tailler l'autre manche, il le regarde de
ct et d'autre, et, aprs avoir confectionn le nouveau manche, il
les examine bien tous les deux pour voir s'ils diffrent encore l'un
de l'autre. De mme le sage se sert de l'homme ou de l'humanit pour
gouverner et diriger les hommes; une fois qu'il les a ramens au bien,
il s'arrte l[9].

3. Celui dont le coeur est droit, et qui porte aux autres les mmes
sentiments qu'il a pour lui-mme, ne s'carte pas de la loi morale du
devoir prescrite aux hommes par leur nature rationnelle; il ne fait pas
aux autres ce qu'il dsire qui ne lui soit pas fait  lui-mme.

4. La rgle de conduite morale du sage lui impose quatre grandes
obligations: moi, je n'en puis pas seulement remplir compltement une.
Ce qui est exig d'un fils, qu'il soit soumis  son pre, je ne puis
pas mme l'observer encore; ce qui est exig d'un sujet, qu'il soit
soumis  son prince, je ne puis pas mme l'observer encore; ce qui est
exig d'un frre cadet, qu'il soit soumis  son frre an, je ne puis
pas mme l'observer encore; ce qui est exig des amis, qu'ils donnent
la prfrence en tout  leurs amis, je ne puis pas l'observer encore.
L'exercice de ces vertus constantes, ternelles; la circonspection
dans les paroles de tous les jours; ne pas ngliger de faire tous ses
efforts pour parvenir  l'entier accomplissement de ses devoirs; ne pas
se laisser aller  un dbordement de paroles superflues; faire en sorte
que les paroles rpondent aux oeuvres, et les oeuvres aux paroles; en
agissant de cette manire, comment le sage ne serait-il pas sincre et
vrai?

        Voil le treizime chapitre.


[8] Livre _Kou-foung_, ode _Fa-ko_.

[9] Il ne lui impose pas une perfection contraire  sa nature.




CHAPITRE XIV.


1. L'homme sage qui s'est identifi avec la loi morale [en suivant
constamment la ligne moyenne galement loigne des extrmes] agit
selon les devoirs de son tat, sans rien dsirer qui lui soit tranger.

2. Est-il riche, combl d'honneurs, il agit comme doit agir un homme
riche et combl d'honneurs. Est-il pauvre et mpris, il agit comme
doit agir un homme pauvre et mpris. Est-il tranger et d'une
civilisation diffrente, il agit comme doit agir un homme tranger et
de civilisation diffrente. Est-il malheureux, accabl d'infortunes, il
agit comme doit agir un malheureux accabl d'infortunes. Le sage qui
s'est identifi avec la loi morale conserve toujours assez d'empire sur
lui-mme pour accomplir les devoirs de son tat dans quelque condition
qu'il se trouve.

3. S'il est dans un rang suprieur, il ne tourmente pas ses infrieurs;
s'il est dans un rang infrieur, il n'assige pas de sollicitations
basses et cupides ceux qui occupent un rang suprieur. Il se tient
toujours dans la droiture, et ne demande rien aux hommes; alors la paix
et la srnit de son me ne sont pas troubles. Il ne murmure pas
contre le ciel, et il n'accuse pas les hommes de ses infortunes.

4. C'est pourquoi le sage conserve une me toujours gale, en attendant
l'accomplissement de la destine cleste. L'homme qui est hors de la
voie du devoir se jette dans mille entreprises tmraires pour chercher
ce qu'il ne doit pas obtenir.

5. Le Philosophe a dit: L'archer peut tre, sous un certain point de
vue, compar au sage: s'il s'carte du but auquel il vise, il rentre
en lui-mme pour en chercher la cause.

        Voil le quatorzime chapitre.




CHAPITRE XV.


1. La voie morale du sage peut tre compare  la route du voyageur,
qui doit commencer  lui pour s'loigner ensuite; elle peut aussi tre
compare au chemin de celui qui gravit un lieu lev en partant du lieu
bas o il se trouve.

2. Le _Livre des Vers_ dit[10]:

        Une femme et des enfants qui aiment l'union et
        l'harmonie

        Sont comme les accords produits par le _Khin_ et le
        _Che_.

        Quand les frres vivent dans l'union et l'harmonie, la
        joie et le bonheur rgnent parmi eux. Si le bon ordre
        est tabli dans votre famille, votre femme et vos
        enfants seront heureux et satisfaits.

3. Le Philosophe a dit: Quel contentement et quelle joie doivent
prouver un pre et une mre  la tte d'une semblable famille!

        Voil le quinzime chapitre.


[10] Livre _Siao-ya_, ode _Tchang-ti_.




CHAPITRE XVI.


1. Le Philosophe a dit: Que les facults des puissances subtiles du
ciel et de la terre sont vastes et profondes!

2. On cherche  les apercevoir, et on ne les voit pas; on cherche 
les entendre, et on ne les entend pas; identifies  la substance des
choses, elles ne peuvent en tre spares.

3. Elles font que, dans tout l'univers, les hommes purifient et
sanctifient leur coeur, se revtent de leurs habits de fte pour offrir
des sacrifices et des oblations  leurs anctres. C'est un ocan
d'intelligences subtiles! Elles sont partout au-dessus de nous,  notre
gauche,  notre droite; elles nous environnent de toutes parts!

4. Le _Livre des Vers_ dit[11]:

        L'arrive des esprits subtils

        Ne peut tre dtermine;

        A plus forte raison si on les nglige.

5. Ces esprits cependant, quelque subtils et imperceptibles qu'ils
soient, se manifestent dans les formes corporelles des tres; leur
essence tant une essence relle, vraie, elle ne peut pas ne pas se
manifester sous une forme quelconque.

        Voil le seizime chapitre. _On ne peut ni voir ni
        entendre ces esprits subtils_; c'est--dire qu'ils
        sont drobs  nos regards par leur propre nature.
        Identifis avec la substance des choses telles qu'elles
        existent, ils sont donc aussi d'un usage gnral. Dans
        les trois chapitres qui prcdent celui-ci, il est parl
        de choses d'un usage restreint, particulier; dans les
        trois chapitres suivants, il est parl de choses d'un
        usage gnral; dans ce chapitre-ci, il est parl tout
         la fois de choses d'un usage gnral, obscures et
        abstraites; il comprend le gnral et le particulier.
        (TCHOU-HI.)

[11] Livre _Ta-ya_, ode _Y-tchi_.


CHAPITRE XVII.


1. Le Philosophe a dit: Qu'elle tait grande la pit filiale de
_Chun!_ il fut un saint par sa vertu; sa dignit fut la dignit
impriale; ses possessions s'tendaient aux quatre mers[12]; il offrit
les sacrifices impriaux  ses anctres dans le temple qui leur tait
consacr; ses fils et ses petits-fils conservrent ses honneurs dans
une suite de sicles[13].

2. C'est ainsi que sa grande vertu fut, sans aucun doute, le principe
qui lui fit obtenir sa dignit impriale, ses revenus publics, sa
renomme, et la longue dure de sa vie.

3. C'est ainsi que le ciel, dans la production continuelle des tres,
leur donne sans aucun doute leurs dveloppements selon leurs propres
natures, ou leurs tendances naturelles; l'arbre debout, il le fait
crotre, le dveloppe; l'arbre tomb, mort, il le dessche, le rduit
en poussire.

4. Le _Livre des Vers_ dit[14]:

        Que le prince qui gouverne avec sagesse soit lou!

        Sa brillante vertu resplendit de toutes parts;

        Il traite comme ils le mritent les magistrats et le
        peuple;

        Il tient ses biens et sa puissance du ciel;

        Il maintient la paix, la tranquillit et l'abondance en
        distribuant [les richesses qu'il a reues];

        Et le ciel les lui rend de nouveau!

5. Il est vident par l que la grande vertu des sages leur fait
obtenir le mandat du ciel pour gouverner les hommes.

        Voil le dix-septime chapitre. Ce chapitre tire son
        origine de la persvrance dans la voie droite, de
        la constance dans les bonnes oeuvres; il a t destin
         montrer au plus haut degr leur dernier rsultat;
        il fait voir que les effets de la voie du devoir sont
        effectivement trs-tendus, et que ce par quoi ils sont
        produits est d'une nature subtile et cache. Les deux
        chapitres suivants prsentent aussi de pareilles ides.
        (TCHOU-HI.)


[12] C'est--dire, aux douze provinces (_Tcheou_) dans lesquelles tait
alors compris l'empire chinois. (_Glose_.)

[13] _Glose_.

[14] Livre _Ta-ya_, ode _Kia-lo_.




CHAPITRE XVIII.


1. Le Philosophe a dit: Le seul d'entre les hommes qui n'ait pas
prouv les chagrins de l'me fut certainement _Wen-wang_. Il eut
_Wang-ki_ pour pre, et _Wou-wang_ fut son fils. Tout le bien que le
pre avait entrepris fut achev par le fils.

2. _Wou-wang_ continua les bonnes oeuvres de _Ta-wang_, de _Wang-ki_
et de _Wen-wang_. Il ne revtit qu'une fois ses habits de guerre, et
tout l'empire fut  lui. Sa personne ne perdit jamais sa haute renomme
dans tout l'empire; sa dignit fut celle de fils du Ciel [c'est--dire
d'empereur]; ses possessions s'tendirent aux quatre mers. Il offrit
les sacrifices impriaux  ses anctres dans le temple qui leur tait
consacr; ses fils et ses petits-fils conservrent ses honneurs et sa
puissance dans une suite de sicles.

3. _Wou-wang_ tait dj trs-avanc en ge lorsqu'il accepta le
mandat du Ciel qui lui confrait l'empire. _Tcheou-koung_ accomplit
les intentions vertueuses de _Wen-wang_ et de _Wou-wang_. Remontant
 ses anctres, il leva _Ta-wang_ et _Wang-ki_ au rang de roi,
qu'ils n'avaient pas possd, et il leur offrit les sacrifices selon
le rite imprial. Ces rites furent tendus aux princes tributaires,
aux grands de l'empire revtus de dignits, jusqu'aux lettrs et aux
hommes du peuple sans titres et dignits. Si le pre avait t un
grand de l'empire, et que le fils ft un lettr, celui-ci faisait
des funrailles  son pre selon l'usage des grands de l'empire, et
il lui sacrifiait selon l'usage des lettrs; si son pre avait t un
lettr, et que le fils ft un grand de l'empire, celui-ci faisait des
funrailles  son pre selon l'usage des lettrs, et il lui sacrifiait
selon l'usage des grands de l'empire. Le deuil d'une anne s'tendait
jusqu'aux grands; le deuil de trois annes s'tendait jusqu'
l'empereur. Le deuil du pre et de la mre devait tre port trois
annes sans distinction de rang: il tait le mme pour tous.

        Voil le dix-huitime chapitre.




CHAPITRE XIX.


1. Le Philosophe a dit: Oh! que la pit filiale de _Wou-wang_ et de
_Tcheou-koung_ s'tendit au loin!

2. Cette mme pit filiale sut heureusement suivre les intentions des
anciens sages qui les avaient prcds, et transmettre  la postrit
le rcit de leurs grandes entreprises.

3. Au printemps,  l'automne, ces deux princes dcoraient avec soin le
temple de leurs anctres; ils disposaient soigneusement les vases et
ustensiles anciens les plus prcieux [au nombre desquels taient le
grand sabre  fourreau de pourpre, et la sphre cleste de _Chun_][15];
ils exposaient aux regards les robes et les diffrents vtements des
anctres, et ils leur offraient les mets de la saison.

4. Ces rites tant ceux de la salle des anctres, c'est pour cette
raison que les assistants taient soigneusement placs  gauche ou
adroite, selon que l'exigeait leur dignit ou leur rang; les dignits
et les rangs taient observs: c'est pour cette raison que les hauts
dignitaires taient distingus du commun des assistants; les fonctions
crmoniales taient attribues  ceux qui mritaient de les remplir:
c'est pour cette raison que l'on savait distinguer les sages des autres
hommes; la foule s'tant retire de la crmonie, et la famille s'tant
runie dans le festin accoutum, les jeunes gens servaient les plus
gs: c'est pour cette raison que la solennit atteignait les personnes
les moins leves en dignit. Pendant les festins, la couleur des
cheveux tait observe: c'est pour cette raison que les assistants
taient placs selon leur ge.

5. Ces princes, _Wou-wang_ et _Tcheou-koung_, succdaient  la dignit
de leurs anctres; ils pratiquaient leurs rites; ils excutaient leur
musique; ils respectaient ce qu'ils avaient respect; ils chrissaient
ce qu'ils avaient aim; ils les servaient morts comme ils les auraient
servis vivants; ils les honoraient ensevelis dans la tombe comme s'ils
avaient encore t prs d'eux: n'est-ce pas l le comble de la pit
filiale?

6. Les rites du sacrifice au ciel et du sacrifice  la terre taient
ceux qu'ils employaient pour rendre leurs hommages au suprme
Seigneur[16]; les rites du temple des anctres taient ceux qu'ils
employaient pour offrir des sacrifices  leurs prdcesseurs. Celui
qui sera parfaitement instruit des rites du sacrifice au ciel et du
sacrifice  la terre, et qui comprendra parfaitement le sens du grand
sacrifice quinquennal nomm _Ti_, et du grand sacrifice automnal nomm
_Tchang_, gouvernera aussi facilement le royaume que s'il regardait
dans la paume de sa main.

        Voil le dix-neuvime chapitre.

[15] On peut voir la gravure de cette sphre, et la description des
crmonies indiques ci-dessus, dans la _Description de la Chine_, par
le traducteur, tom. 1, p. 89 et suiv.

[16] Le ciel et la terre qui est au milieu. (_Glose_.)




CHAPITRE XX.


1. _Ngai-koung_ interrogea KHOUNG-TSEU sur les principes constitutifs
d'un bon gouvernement.

2. Le Philosophe dit: Les lois gouvernementales des rois _Wen_ et _Wou_
sont consignes tout entires sur les tablettes de bambous. Si leurs
ministres existaient encore, alors leurs lois administratives seraient
en vigueur; leurs ministres ont cess d'tre, et leurs principes pour
bien gouverner ne sont plus suivis.

3. Ce sont les vertus, les qualits runies des ministres d'un prince
qui font la bonne administration d'un tat; comme la vertu fertile
de la terre, runissant le mou et le dur, produit et fait crotre
les plantes qui couvrent sa surface. Cette bonne administration dont
vous me parlez ressemble aux roseaux qui bordent les fleuves; elle se
produit naturellement sur un sol convenable.

4. Ainsi la bonne administration d'un tat dpend des ministres qui lui
sont prposs. Un prince qui veut imiter la bonne administration des
anciens rois doit choisir ses ministres d'aprs ses propres sentiments,
toujours inspirs par le bien public; pour que ses sentiments aient
toujours le bien public pour mobile, il doit se conformer  la grande
loi du devoir; et cette grande loi du devoir doit tre cherche dans
l'humanit, cette belle vertu du coeur, qui est le principe de l'amour
pour tous les hommes.

5. Cette humanit, c'est l'homme lui-mme; l'amiti pour les parents
en est le premier devoir. La justice, c'est l'quit; c'est rendre
 chacun ce qui lui convient: honorer les hommes sages en forme le
premier devoir. L'art de savoir distinguer ce que l'on doit aux parents
de diffrents degrs, celui de savoir comment honorer les sages selon
leurs mrites, ne s'apprennent que par les rites ou principes de
conduite inspirs par le ciel[17].

6. C'est pourquoi le prince ne peut pas se dispenser de corriger
et perfectionner sa personne. Dans l'intention de corriger et
perfectionner sa personne, il ne peut pas se dispenser de rendre  ses
parents ce qui leur est d. Dans l'intention de rendre  ses parents
ce qui leur est d, il ne peut pas se dispenser de connatre les
hommes sages pour les honorer et pour qu'ils puissent l'instruire de
ses devoirs. Dans l'intention de connatre les homme sages, il ne peut
pas se dispenser de connatre le ciel, ou la loi qui dirige dans la
pratique des devoirs prescrits.

7. Les devoirs les plus universels pour le genre humain sont au
nombre de cinq, et l'homme possde trois facults naturelles pour les
pratiquer. Les cinq devoirs sont: les relations qui doivent exister
entre le prince et ses ministres, le pre et ses enfants, le mari et
la femme, les frres ans et les frres cadets, et l'union des amis
entre eux; lesquelles cinq relations constituent la loi naturelle
du devoir la plus universelle pour les hommes. La conscience, qui
est la lumire de l'intelligence pour distinguer le bien et le mal;
l'humanit, qui est l'quit du coeur; le courage moral, qui est la
force d'me, sont les trois grandes et universelles facults morales de
l'homme; mais ce dont on doit se servir pour pratiquer les cinq grands
devoirs se rduit  une seule et unique condition.

8. Soit qu'il suffise de natre pour connatre ces devoirs universels,
soit que l'tude ait t ncessaire pour les apprendre, soit que leur
connaissance ait exig de grandes peines, lorsqu'on est parvenu 
cette connaissance, le rsultat est le mme; soit que l'on pratique
naturellement et sans efforts ces devoirs universels, soit qu'on
les pratique dans le but d'en retirer des profits ou des avantages
personnels, soit qu'on les pratique difficilement et avec efforts,
lorsqu'on est parvenu  l'accomplissement des oeuvres mritoires, le
rsultat est le mme.

9. Le Philosophe a dit: Celui qui aime l'tude, ou l'application de
son intelligence  la recherche de la loi du devoir, est bien prs
de la science morale; celui qui fait tous ses efforts pour pratiquer
ses devoirs est bien prs de ce dvoment au bonheur des hommes que
l'on appelle humanit; celui qui sait rougir de sa faiblesse dans la
pratique de ses devoirs est bien prs de la force d'me ncessaire pour
leur accomplissement.

10. Celui qui sait ces trois choses connat alors les moyens qu'il faut
employer pour bien rgler sa personne, ou se perfectionner soi-mme;
connaissant les moyens qu'il faut employer pour rgler sa personne,
il connat alors les moyens qu'il faut employer pour faire pratiquer
la vertu aux autres hommes; connaissant les moyens qu'il faut employer
pour faire pratiquer la vertu aux autres hommes, il connat alors les
moyens qu'il faut employer pour bien gouverner les empires et les
royaumes.

11. Tous ceux qui gouvernent les empires et les royaumes ont neuf
rgles invariables  suivre,  savoir: se rgler ou se perfectionner
soi-mme, rvrer les sages, aimer ses parents, honorer les premiers
fonctionnaires de l'tat ou les ministres, tre en parfaite harmonie
avec tous les autres fonctionnaires et magistrats, traiter et chrir
le peuple comme un fils, attirer prs de soi tous les savants et les
artistes, accueillir agrablement les hommes qui viennent de loin, les
trangers[18], et traiter avec amiti tous les grands vassaux.

12. Ds l'instant que le prince aura bien rgl et amlior sa
personne, aussitt les devoirs universels seront accomplis envers
lui-mme; ds l'instant qu'il aura rvr les sages, aussitt il n'aura
plus de doute sur les principes du vrai et du faux, du bien et du mal;
ds l'instant que ses parents seront l'objet des affections qui leur
sont dues, aussitt il n'y aura plus de dissensions entre ses oncles,
ses frres ans et ses frres cadets; ds l'instant qu'il honorera
convenablement les fonctionnaires suprieurs ou ministres, aussitt il
verra les affaires d'tat en bon ordre; ds l'instant qu'il traitera
comme il convient les fonctionnaires et magistrats secondaires,
aussitt les docteurs, les lettrs s'acquitteront avec zle de leurs
devoirs dans les crmonies; ds l'instant qu'il aimera et traitera le
peuple comme un fils, aussitt ce mme peuple sera port  imiter son
suprieur; ds l'instant qu'il aura attir prs de lui tous les savants
et les artistes, aussitt ses richesses seront suffisamment mises en
usage; ds l'instant qu'il accueillera agrablement les hommes qui
viennent de loin, aussitt les hommes des quatre extrmits de l'empire
accourront en foule dans ses tats pour prendre part  ses bienfaits;
ds l'instant qu'il traitera avec amiti ses grands vassaux, aussitt
il sera respect dans tout l'empire.

13. Se purifier de toutes souillures, avoir toujours un extrieur
propre et dcent et des vtements distingus; ne se permettre aucun
mouvement, aucune action contrairement aux rites prescrits[19]: voil
les moyens qu'il faut employer pour bien rgler sa personne; repousser
loin de soi les flatteurs, fuir les sductions de la beaut, mpriser
les richesses, estimer  un haut prix la vertu et les hommes qui
la pratiquent: voil les moyens qu'il faut employer pour donner de
l'mulation aux sages; honorer la dignit de ses parents, augmenter
leurs revenus, aimer et viter ce qu'ils aiment et vitent: voil
les moyens qu'il faut employer pour faire natre l'amiti entre les
parents; crer assez de fonctionnaires infrieurs pour excuter les
ordres des suprieurs: voil le moyen qu'il faut employer pour exciter
le zle et l'mulation des ministres; augmenter les appointements des
hommes pleins de fidlit et de probit: voil le moyen d'exciter le
zle et l'mulation des autres fonctionnaires publics; n'exiger de
services du peuple que dans les temps convenables, diminuer les impts:
voil les moyens d'exciter le zle et l'mulation des familles;
examiner chaque jour si la conduite des hommes que l'on emploie est
rgulire, et voir tous les mois si leurs travaux rpondent  leurs
salaires: voil les moyens d'exciter le zle et l'mulation des
artistes et des artisans; reconduire les trangers quand ils s'en
vont, aller au-devant de ceux qui arrivent pour les bien recevoir,
faire l'loge de ceux qui ont de belles qualits et de beaux talents,
avoir compassion de ceux qui en manquent: voil les moyens de bien
recevoir les trangers; prolonger la postrit des grands feudataires
sans enfants, les rintgrer dans leurs principauts perdues, rtablir
le bon ordre dans les tats troubls par les sditions, les secourir
dans les dangers, faire venir  sa cour les grands vassaux, et leur
ordonner de faire apporter par les gouverneurs de province les prsents
d'usage aux poques fixes; traiter grandement ceux qui s'en vont, et
gnreusement ceux qui arrivent, en n'exigeant d'eux que de lgers
tributs: voil les moyens de se faire aimer des grands vassaux.

14. Tous ceux qui gouvernent les empires ont ces neuf rgles
invariables  suivre; les moyens  employer pour les pratiquer se
rduisent  un seul.

15. Toutes les actions vertueuses, tous les devoirs qui ont t
rsolus d'avance, sont par cela mme accomplis; s'ils ne sont pas
rsolus d'avance, ils sont par cela mme dans un tat d'infraction.
Si l'on a dtermin d'avance les paroles que l'on doit prononcer, on
n'prouve par cela mme aucune hsitation. Si l'on a dtermin d'avance
ses affaires, ses occupations dans le monde, par cela mme elles
s'accomplissent facilement. Si l'on a dtermin d'avance sa conduite
morale dans la vie, on n'prouvera point de peines de lame. Si l'on a
dtermin d'avance la loi du devoir, elle ne faillira jamais.

16. Si celui qui est dans un rang infrieur n'obtient pas la confiance
de son suprieur, le peuple ne peut pas tre bien administr; il y a un
principe certain dans la dtermination de ce rapport: _Celui qui n'est
pas sincre et fidle avec ses amis n'obtiendra pas la confiance de ses
suprieurs_. Il y a un principe certain pour dterminer les rapports
de sincrit et de fidlit avec les amis: _Celui qui n'est pas soumis
envers ses parents n'est pas sincre et fidle avec ses amis_. Il y a
un principe certain pour dterminer les rapports d'obissance envers
les parents: _Si en faisant un retour sur soi-mme on ne se trouve
pas entirement dpouill de tout mensonge, de tout ce qui n'est pas
la vrit; si l'on ne se trouve pas parfait enfin, on ne remplit pas
compltement ses devoirs d'obissance envers ses parents_. Il y a un
principe certain pour reconnatre l'tat de perfection: _Celui qui ne
sait pas distinguer le bien du mal, le vrai du faux; qui ne sait pas
reconnatre dans l'homme le mandat du ciel, n'est pas encore arriv 
la perfection._

17. Le parfait, le vrai, dgag de tout mlange, est la loi du ciel;
la perfection ou le perfectionnement, qui consiste  employer tous ses
efforts pour dcouvrir la loi cleste, le vrai principe du mandat du
ciel, est la loi de l'homme. L'homme _parfait_ [_ching-tche_] atteint
cette loi sans aucun secours tranger; il n'a pas besoin de mditer,
de rflchir longtemps pour l'obtenir; il parvient  elle avec calme
et tranquillit; c'est l le _saint homme_ [_ching-jin_]. Celui qui
tend constamment  son perfectionnement est le sage qui sait distinguer
le bien du mal, qui choisit le bien et s'y attache fortement pour ne
jamais le perdre.

18. Il doit beaucoup tudier pour apprendre tout ce qui est bien; il
doit interroger avec discernement, pour chercher  s'clairer dans
tout ce qui est bien; il doit veiller soigneusement sur tout ce qui
est bien, de crainte de le perdre, et le mditer dans son me; il doit
s'efforcer toujours de connatre tout ce qui est bien, et avoir grand
soin de le distinguer de tout ce qui est mal; il doit ensuite fermement
et constamment pratiquer ce bien.

19. S'il y a des personnes qui n'tudient pas, ou qui, si elles
tudient, ne profitent pas, qu'elles ne se dcouragent point, ne
s'arrtent point; s'il y a des personnes qui n'interrogent pas les
hommes instruits, pour s'clairer sur les choses douteuses ou qu'elles
ignorent, ou si, en les interrogeant, elles ne peuvent devenir plus
instruites, qu'elles ne se dcouragent point; s'il y a des personnes
qui ne mditent pas, ou qui, si elles mditent, ne parviennent pas 
acqurir une connaissance claire du principe du bien, qu'elles ne se
dcouragent point; s'il y a des personnes qui ne distinguent pas le
bien du mal, ou qui, si elles le distinguent, n'en ont pas cependant
une perception claire et nette, qu'elles ne se dcouragent point; s'il
y a des personnes qui ne pratiquent pas le bien, ou qui, si elles le
pratiquent, ne peuvent y employer toutes leurs forces, qu'elles ne
se dcouragent point: ce que d'autres feraient en une fois, elles le
feront en dix; ce que d'autres feraient en cent, elles le feront en
mille.

20. Celui qui suivra vritablement cette rgle de persvrance, quelque
ignorant qu'il soit, il deviendra ncessairement clair; quelque
faible qu'il soit, il deviendra ncessairement fort.

        Voil le vingtime chapitre. Il contient les paroles
        de KHOUNG-TSEU, destines  offrir les exemples de
        vertu du grand _Chun_, de _Wen-wang_, de _Wou-wang_
        et de _Tcheou-koung_, pour les continuer. _Tseu-sse_,
        dans ce chapitre, claircit ce qu'ils ont transmis par
        la tradition; il le rapporte et le met en ordre. Il
        fait mme plus, car il embrasse les devoirs d'un usage
        gnral, ainsi que les devoirs moins accessibles des
        hommes qui tendent  la perfection, en mme temps que
        ceux qui concernent les petits et les grands, afin
        de complter le sens du douzime chapitre. Dans le
        chapitre prcdent, il est parl de la perfection, et le
        philosophe expose ce qu'il entend par ce terme; ce qu'il
        appelle le _parfait_ est vritablement le noeud central
        et fondamental de ce livre. (TCHOU-HI.)


[17] Il y a ici dans l'dition de TCHOU-HI un paragraphe qui se trouve
plus loin, et que la plupart des autres diteurs chinois ont supprim,
parce qu'il n'a aucun rapport avec ce qui prcde et ce qui suit, et
qu'il parait la dplac et faire un double emploi. Nous l'avons aussi
supprim en cet endroit.

[18] La _Glose_ dit que ce sont _les marchands trangers_ (chang), _les
commerants_ (kou), _les htes ou visiteurs_ (pin), _et les trangers
au pays_ (liu).

[19] Regarder, couter, parler, se mouvoir, sortir, entrer, se lever,
s'asseoir, sont des mouvements qui doivent tre conformes aux rites.
(_Glose._)




CHAPITRE XXI.


1. La haute lumire de l'intelligence qui nat de la perfection morale,
ou de la vrit sans mlange, s'appelle vertu naturelle ou saintet
primitive. La perfection morale qui nat de la haute lumire de
l'intelligence s'appelle instruction ou saintet acquise. La perfection
morale suppose la haute lumire de l'intelligence; la haute lumire de
l'intelligence suppose la perfection morale.

        Voil le vingt et unime chapitre, par lequel _Tseu-sse_
        a li le sens du chapitre prcdent  celui des
        chapitres suivants, dans lesquels il expose la doctrine
        de son matre KHOUNG-TSEU, concernant la _loi du ciel_
        et la _loi de l'homme_. Les onze chapitres qui suivent
        renferment les paroles de _Tseu-sse_, destines 
        claircir et  dvelopper le sens de celui-ci.




CHAPITRE XXII.


1. Il n'y a dans le monde que les hommes souverainement parfaits qui
puissent connatre  fond leur propre nature, la loi de leur tre,
et les devoirs qui en drivent; pouvant connatre  fond leur propre
nature et les devoirs qui en drivent, ils peuvent par cela mme
connatre  fond la nature des autres hommes, la loi de leur tre, et
leur enseigner tous les devoirs qu'ils ont  observer pour accomplir
le mandat du ciel; pouvant connatre  fond la nature des autres
hommes, la loi de leur tre, et leur enseigner les devoirs qu'ils ont
 observer pour accomplir le mandat du ciel, ils peuvent par cela mme
connatre  fond la nature des autres tres vivants et vgtants, et
leur faire accomplir leur loi de vitalit selon leur propre nature;
pouvant connatre  fond la nature des tres vivants et vgtants, et
leur faire accomplir leur loi de vitalit selon leur propre nature,
ils peuvent par cela mme, au moyen de leurs facults intelligentes
suprieures, aider le ciel et la terre dans les transformations et
l'entretien des tres, pour qu'ils prennent leur complet dveloppement;
pouvant aider le ciel et la terre dans les transformations et
l'entretien des tres, ils peuvent par cela mme constituer un
troisime pouvoir avec le ciel et la terre.

        Voil le vingt-deuxime chapitre. Il y est parl de la
        loi du ciel. (TCHOU-HI.)




CHAPITRE XXIII.


1. Ceux qui viennent immdiatement aprs ces hommes souverainement
parfaits par leur propre nature sont ceux qui font tous leurs efforts
pour rectifier leurs penchants dtourns du bien; ces penchants
dtourns du bien peuvent revenir  l'tat de perfection; tant arrivs
 l'tat de perfection, alors ils produisent des effets extrieurs
visibles; ces effets extrieurs visibles tant produits, alors ils se
manifestent; tant manifests, alors ils jetteront un grand clat;
ayant jet un grand clat, alors ils mouvront les coeurs; ayant mu les
coeurs, alors ils opreront de nombreuses conversions; ayant opr de
nombreuses conversions, alors ils effaceront jusqu'aux dernires traces
du vice: il n'y a dans le monde que les hommes souverainement parfaits
qui puissent tre capables d'effacer ainsi les dernires traces du vice
dans le coeur des hommes.

        Voil le vingt-troisime chapitre. Il y est parl de la
        loi de l'homme.




CHAPITRE XXIV


1. Les facults de l'homme souverainement parfait sont si puissantes,
qu'il peut, par leur moyen, prvoir les choses  venir. L'lvation des
familles royales s'annonce assurment par d'heureux prsages; la chute
des dynasties s'annonce assurment aussi par de funestes prsages; ces
prsages heureux ou funestes se manifestent dans la grande herbe nomme
_chi_, sur le dos de la tortue, et excitent en elle de tels mouvements,
qu'ils font frissonner ses quatre membres. Quand des vnements
heureux ou malheureux sont prochains, l'homme souverainement parfait
prvoit avec certitude s'ils seront heureux; il prvoit galement
avec certitude s'ils seront malheureux; c'est pourquoi l'homme
souverainement parfait ressemble aux intelligences surnaturelles.

        Voil le vingt-quatrime chapitre. Il y est parl de la
        loi du ciel.




CHAPITRE XXV.


1. Le _parfait_ est par lui-mme parfait absolu; _la loi du devoir_ est
par elle-mme loi de devoir.

2. Le _parfait_ est le commencement et la fin de tous les tres; sans
le parfait ou la perfection, les tres ne seraient pas. C'est pourquoi
le sage estime cette perfection au-dessus de tout.

3. L'homme parfait ne se borne pas  se perfectionner lui-mme
et s'arrter ensuite; c'est pour cette raison qu'il s'attache 
perfectionner aussi les autres tres. Se perfectionner soi-mme est
sans doute une vertu; perfectionner les autres tres est une haute
science; ces deux perfectionnements sont des vertus de la nature ou de
la facult rationnelle pure. Runir le perfectionnement extrieur et le
perfectionnement intrieur constitue la rgle du devoir. C'est ainsi
que l'on agit convenablement selon les circonstances.

        Voil le vingt-cinquime chapitre. Il y est parl de la
        loi de l'homme.




CHAPITRE XXVI.


1. C'est pour cela que l'homme souverainement parfait ne cesse jamais
d'oprer le bien, ou de travailler au perfectionnement des autres
hommes.

2. Ne cessant jamais de travailler au perfectionnement des autres
hommes, alors il persvre toujours dans ses bonnes actions;
persvrant toujours dans ses bonnes actions, alors tous les tres
portent tmoignage de lui.

3. Tous les tres portant tmoignage de lui, alors l'influence de la
vertu s'agrandit et s'tend au loin; tant agrandie et tendue au loin,
alors elle est vaste et profonde; tant vaste et profonde, alors elle
est haute et resplendissante.

4. La vertu de l'homme souverainement parfait est vaste et profonde:
c'est pour cela qu'il a en lui la facult de contribuer  l'entretien
et au dveloppement des tres; elle est haute et resplendissante: c'est
pour cela qu'il a en lui la facult de les clairer de sa lumire; elle
est grande et persvrante: c'est pour cela qu'il a en lui la facult
de contribuer  leur perfectionnement, et de s'identifier par ses
oeuvres avec le ciel et la terre.

5. Les hommes souverainement parfaits, par la grandeur et la profondeur
de leur vertu, s'assimilent avec la terre; par sa hauteur et son
clat, ils s'assimilent avec le ciel; par son tendue et sa dure, ils
s'assimilent avec l'espace et le temps sans limite.

6. Celui qui est dans cette haute condition de saintet parfaite ne
se montre point, et cependant, comme la terre, il se rvle par ses
bienfaits; il ne se dplace point, et cependant, comme le ciel, il
opre de nombreuses transformations; il n'agit point, et cependant,
comme l'espace et le temps, il arrive au perfectionnement de ses oeuvres.

7. La puissance ou la loi productive du ciel et de la terre peut tre
exprime par un seul mot; son action dans l'un et l'autre n'est pas
double: c'est la perfection; mais alors sa production des tres est
incomprhensible.

8. La raison d'tre, ou la loi du ciel et de la terre, est vaste en
effet; elle est profonde! elle est sublime! elle est clatante! elle
est immense! elle est ternelle!

9. Si nous portons un instant nos regards vers le ciel, nous
n'apercevons d'abord qu'un petit espace scintillant de lumire; mais si
nous pouvions nous lever jusqu' cet espace lumineux, nous trouverions
qu'il est d'une immensit sans limites; le soleil, la lune, les
toiles, les plantes, y sont suspendus comme  un fil; tous les tres
de l'univers en sont couverts comme d'un dais. Maintenant, si nous
jetons un regard sur la terre, nous croirons d'abord que nous pouvons
la tenir dans la main; mais, si nous la parcourons, nous la trouverons
tendue, profonde; soutenant la haute montagne fleurie[20] sans flchir
sous son poids; enveloppant les fleuves et les mers dans son sein, sans
en tre inonde, et contenant tous les tres. Cette montagne ne nous
semble qu'un petit fragment de rocher; mais, si nous explorons son
tendue, nous la trouverons vaste et leve; les plantes et les arbres
croissant  sa surface, des oiseaux et des quadrupdes y faisant leur
demeure, et renfermant elle-mme dans son sein des trsors inexploits.
Et cette eau que nous apercevons de loin nous semble pouvoir  peine
remplir une coupe lgre; mais, si nous parvenons  sa surface, nous ne
pouvons en sonder la profondeur; des normes tortues, des crocodiles,
des hydres, des dragons, des poissons de toute espce, vivent dans son
sein; des richesses prcieuses y prennent naissance.

10. Le _Livre des Vers_ dit[21]:

        Il n'y a que le mandat du ciel

        Dont l'action loigne ne cesse jamais.

Voulant dire par l que c'est cette action incessante qui le fait le
mandat du ciel.

Oh! comment n'aurait-elle pas t clatante,

La puret de la vertu de _Wou-wang_?

Voulant dire aussi par l que c'est par cette mme puret de vertu
qu'il fut _Wou-wang_, car elle ne s'clipsa jamais.

        Voil le vingt-sixime chapitre. Il y est parl de la
        loi du ciel.

[20] Montagne de la province du _Chen-si_.

[21] Livre _Tcheou-soung_, ode _We-thian-tchi-ming_.




CHAPITRE XXVII.


1. Oh! que la loi du devoir de l'homme saint est grande!

2. C'est un ocan sans rivages! elle produit et entretient tous les
tres; elle touche au ciel par sa hauteur.

3. Oh! qu'elle est abondante et vaste! elle embrasse trois cents rites
du premier ordre et trois mille du second.

4. Il faut attendre l'homme capable de suivre une telle loi, pour
qu'elle soit ensuite pratique.

5. C'est pour cela qu'il est dit: Si l'on ne possde pas la suprme
vertu des saints hommes, la suprme loi du devoir ne sera pas
compltement pratique.

6. C'est pour cela aussi que le sage, identifi avec la loi du
devoir, cultive avec respect sa nature vertueuse, cette raison droite
qu'il a reue du ciel, et qu'il s'attache  rechercher et  tudier
attentivement ce qu'elle lui prescrit. Dans ce but, il pntre
jusqu'aux dernires limites de sa profondeur et de son tendue, pour
saisir ses prceptes les plus subtils et les plus inaccessibles aux
intelligences vulgaires. Il dveloppe au plus haut degr les hautes
et pures facults de son intelligence, et il se fait une loi de
suivre toujours les principes de la droite raison. Il se conforme
aux lois dj reconnues et pratiques anciennement de la nature
vertueuse de l'homme, et il cherche  en connatre de nouvelles, non
encore dtermines; il s'attache avec force  tout ce qui est honnte
et juste, afin de runir en lui la pratique des rites, qui sont
l'expression de la loi cleste.

7. C'est pour cela que s'il est revtu de la dignit souveraine, il
n'est point rempli d'un vain orgueil; s'il se trouve dans lune des
conditions infrieures, il ne se constitue point en tat de rvolte.
Que l'administration du royaume soit quitable, sa parole suffira pour
l'lever  la dignit qu'il mrite; qu'au contraire le royaume soit
mal gouvern, qu'il y rgne des troubles et des sditions, son silence
suffira pour sauver sa personne.

Le _Livre des Vers_ dit[22]:

        Parce qu'il fut intelligent et prudent observateur des
        vnements,

        C'est pour cela qu'il conserva sa personne.

Cela s'accorde avec ce qui est dit prcdemment.

        Voil le vingt-septime chapitre. Il y est parl de la
        loi de l'homme.


[22] Livre _Ta-ya_, ode _Tching-ming_.




CHAPITRE XXVIII.


1. Le Philosophe a dit: L'homme ignorant et sans vertu, qui aime  ne
se servir que de son propre jugement; l'homme sans fonctions publiques,
qui aime  s'arroger un pouvoir qui ne lui appartient pas; l'homme
n dans le sicle et soumis aux lois de ce sicle, qui retourne 
la pratique des lois anciennes, tombes en dsutude ou abolies, et
tous ceux qui agissent d'une semblable manire, doivent s'attendre 
prouver de grands maux.

2. Except le fils du Ciel, ou celui qui a reu originairement un
mandat pour tre le chef de l'empire[23], personne n'a le droit
d'tablir de nouvelles crmonies, personne n'a le droit de fixer de
nouvelles lois somptuaires, personne n'a le droit de changer ou de
corriger la forme des caractres de l'criture en vigueur.

3. Les chars de l'empire actuel suivent les mmes ornires que ceux des
temps passs; les livres sont crits avec les mmes caractres, et les
moeurs sont les mmes qu'autrefois.

4. Quand mme il possderait la dignit impriale des anciens
souverains, s'il n'a pas leurs vertus, personne ne doit oser tablir de
nouvelles crmonies et une nouvelle musique. Quand mme il possderait
leurs vertus, s'il n'est pas revtu de leur dignit impriale, personne
ne doit galement oser tablir de nouvelles crmonies et une nouvelle
musique.

5. Le Philosophe a dit: J'aime  me reporter aux usages et coutumes de
la dynastie des _Hia;_ mais le petit tat de _Khi_, o cette dynastie
s'est teinte, ne les a pas suffisamment conservs. J'ai tudi les
usages et coutumes de la dynastie de _Yin_ [ou _Chang_]; ils sont
encore en vigueur dans l'tat de _Song_. J'ai tudi les usages et
coutumes de la dynastie des _Tcheou_; et comme ce sont celles qui sont
aujourd'hui en vigueur, je dois aussi les suivre.

        Voil le vingt-huitime chapitre. Il se rattache au
        chapitre prcdent, et il n'y a rien de contraire au
        suivant. Il y est aussi question de la loi de l'homme.
        (TCHOU-HI.)


[23] C'est ainsi que s'exprime la _Glose_.




CHAPITRE XXIX.


1. Il y a trois affaires que l'on doit regarder comme de la plus haute
importance dans le gouvernement d'un empire: _l'tablissement des rites
ou crmonies, la fixation des lois somptuaires, et l'altration dans
la forme des caractres de rcriture;_ et ceux qui s'y conforment
commettent peu de fautes.

2. Les lois, les rgles d'administration des anciens temps, quoique
excellentes, n'ont pas une autorit suffisante, parce que l'loignement
des temps ne permet pas d'tablir convenablement leur authenticit;
manquant d'authenticit, elles ne peuvent obtenir la confiance du
peuple; le peuple ne pouvant accorder une confiance suffisante aux
hommes qui les ont crites, il ne les observe pas. Celles qui sont
proposes par des sages non revtus de la dignit impriale, quoique
excellentes, n'obtiennent pas le respect ncessaire; n'obtenant pas
le respect qui est ncessaire  leur sanction, elles n'obtiennent
pas galement la confiance du peuple; n'obtenant pas la confiance du
peuple, le peuple ne les observe pas.

3. C'est pourquoi la loi du devoir d'un prince sage, dans
l'tablissement des lois les plus importantes, a sa base fondamentale
en lui-mme; l'autorit de sa vertu et de sa haute dignit s'impose 
tout le peuple; il conforme son administration  celle des fondateurs
des trois premires dynasties, et il ne se trompe point; il tablit ses
lois selon celles du ciel et de la terre, et elles n'prouvent aucune
opposition; il cherche la preuve de la vrit dans les esprits et les
intelligences suprieures, et il est dgag de nos doutes; il est cent
gnrations  attendre le saint homme, et il n'est pas sujet  nos
erreurs.

4. _Il cherche la preuve de la vrit dans les esprits et les
intelligences suprieures_, et par consquent il connat profondment
la loi du mandat cleste. _Il est cent gnrations  attendre le saint
homme, et il n'est pas sujet  nos erreurs_; par consquent il connait
profondment les principes de la nature humaine.

5. C'est pourquoi le prince sage n'a qu' agir, et pendant des sicles
ses actions sont la loi de l'empire; il n'a qu' parler, et pendant des
sicles ses paroles sont la rgle de l'empire. Les peuples loigns
ont alors esprance en lui; ceux qui l'avoisinent ne s'en fatigueront
jamais.

6. Le _Livre des Vers_ dit[24]:

        Dans ceux-l il n'y a pas de haine.

        Dans ceux-ci il n'y a point de satit.

        Oh! oui, matin et soir

        Il sera  jamais l'objet d'ternelles louanges!

Il n'y a jamais eu de sages princes qui n'aient t tels aprs avoir
obtenu une pareille renomme dans le monde.

        Voila le vingt-neuvime chapitre. Il se rattache  ces
        paroles du chapitre prcdent: _Plac dans le rang
        suprieur_ [ou revtu de la dignit impriale], _il
        n'est point rempli d'orgueil_. Il y est aussi parl de
        la loi de l'homme.


[24] Livre _Tcheou-soung_, ode _Tching-lou_.




CHAPITRE XXX.


1. Le philosophe KHOUNG-TSEU rappelait avec vnration les temps des
anciens empereurs _Yao_ et _Chun;_ mais il se rglait principalement
sur la conduite des souverains plus rcents _Wen_ et _Wou_. Prenant
pour exemple de ses actions les lois naturelles et immuables qui
rgissent les corps clestes au-dessus de nos ttes, il imitait la
succession rgulire des saisons qui s'opre dans le ciel;  nos pieds,
il se conformait aux lois de la terre et de l'eau fixes ou mobiles.

2. On peut le comparer au ciel et  la terre, qui contiennent et
alimentent tout, qui couvrent et enveloppent tout; on peut le
comparer aux quatre saisons, qui se succdent continuellement sans
interruption; on peut le comparer au soleil et  la lune, qui clairent
alternativement le monde.

3. Tous les tres de la nature vivent ensemble de la vie universelle,
et ne se nuisent pas les uns aux autres; toutes les lois qui rglent
les saisons et les corps clestes s'accomplissent en mme temps sans se
contrarier entre elles. L'une des facults partielles de la nature est
de faire couler un ruisseau; mais ses grandes nergies, ses grandes et
souveraines facults produisent et transforment tous les tres. Voil
en effet ce qui rend grands le ciel et la terre!

        Voil le trentime chapitre. Il traite de la loi du
        ciel. (TCHOU-HI.)




CHAPITRE XXXI


1. Il n'y a dans l'univers que l'homme souverainement saint qui, par
la facult de connatre  fond et de comprendre parfaitement les
lois primitives des tres vivants, soit digne de possder l'autorit
souveraine et de commander aux hommes; qui, par sa facult d'avoir une
me grande, magnanime, affable et douce, soit capable de possder le
pouvoir de rpandre des bienfaits avec profusion; qui, par sa facult
d'avoir une me leve, ferme, imperturbable et constante, soit
capable de faire rgner la justice et l'quit; qui, par sa facult
d'tre toujours honnte, simple, grave, droit et juste, soit capable
de s'attirer le respect et la vnration; qui, par sa facult d'tre
revtu des ornements de l'esprit, et des talents que procure une tude
assidue, et de ces lumires que donne une exacte investigation des
choses les plus caches, des principes les plus subtils, soit capable
de discerner avec exactitude le vrai du faux, le bien du mal.

2. Ses facults sont si amples, si vastes, si profondes, que c'est
comme une source immense d'o tout sort en son temps.

3. Elles sont vastes et tendues comme le ciel; la source cache
d'o elles dcoulent est profonde comme l'abme. Que cet homme
souverainement saint apparaisse avec ses vertus, ses facults
puissantes, et les peuples ne manqueront pas de lui tmoigner leur
vnration; qu'il parle, et les peuples ne manqueront pas d'avoir foi
en ses paroles; qu'il agisse, et les peuples ne manqueront pas d'tre
dans la joie.

4. C'est ainsi que la renomme de ses vertus est un ocan qui inonde
l'empire de toutes parts; elle s'tend mme jusqu'aux barbares des
rgions mridionales et septentrionales; partout o les vaisseaux et
les chars peuvent aborder, o les forces de l'industrie humaine peuvent
faire pntrer, dans tous les lieux que le ciel couvre de son dais
immense, sur tous les points que la terre enserre, que le soleil et la
lune clairent de leurs rayons, que la rose et les nuages du matin
fertilisent; tous les tres humains qui vivent et qui respirent ne
peuvent manquer de l'aimer et de le rvrer. C'est pourquoi il est dit:
_Que ses facults, ses vertus puissantes l'galent au ciel_.

        Voil le trente et unime chapitre. Il se rattache au
        chapitre prcdent; il y est parl des nergies ou
        facults partielles de la nature dans la production
        des tres. Il y est aussi question de la loi du ciel.
        (TCHOU-HI.)




CHAPITRE XXXII.


1. Il n'y a dans l'univers que l'homme souverainement parfait par
la puret de son me qui soit capable de distinguer et de fixer les
devoirs des cinq grandes relations qui existent dans l'empire entre les
hommes; d'tablir sur des principes fixes et conformes  la nature des
tres la grande base fondamentale des actions et des oprations qui
s'excutent dans le monde; de connatre parfaitement les crations et
les annihilations du ciel et de la terre. Un tel homme souverainement
parfait a en lui-mme le principe de ses actions.

2. Sa bienveillance envers tous les hommes est extrmement vaste; ses
facults intimes sont extrmement profondes; ses connaissances des
choses clestes sont extrmement tendues.

3. Mais,  moins d'tre vritablement trs-clair, profondment
intelligent, saint par ses oeuvres, instruit des lois divines, et
pntr des quatre grandes vertus clestes [_l'humanit, la justice, la
biensance et la science des devoirs_], comment pourrait-on connatre
ses mrites?

        Voil le trente-deuxime chapitre. Il se rattache au
        chapitre prcdent, et il y est parl des grandes
        nergies ou facults de la nature dans la production
        des tres; il y est aussi question de la loi du ciel.
        Dans le chapitre qui prcde celui-ci, il est parl des
        vertus de l'homme souverainement saint; dans celui-ci,
        il est parl de la loi de l'homme souverainement
        parfait. Ainsi la loi de l'homme souverainement parfait
        ne peut tre connue que par l'homme souverainement
        saint; la vertu de l'homme souverainement saint ne
        peut tre pratique que par l'homme souverainement
        parfait; alors ce ne sont pas effectivement deux choses
        diffrentes. Dans ce livre, il est parl du saint homme
        comme ayant atteint le point le plus extrme de la loi
        cleste; arriv l, il est impossible d'y rien ajouter.
        (TCHOU-HI.)




CHAPITRE XXXIII.


1. Le _Livre des Vers_ dit[25]:

        Elle couvrait sa robe brode d'or d'un surtout
        grossier.

Elle hassait le faste et la pompe de ses ornements. C'est ainsi que
les actions vertueuses du sage se drobent aux regards, et cependant
se rvlent de plus en plus chaque jour, tandis que les actions
vertueuses de l'homme infrieur se produisent avec ostentation et
s'vanouissent chaque jour. La conduite du sage est sans saveur
comme l'eau, mais cependant elle n'est point fastidieuse; elle est
retire, mais cependant elle est belle et grave; elle parat confuse
et dsordonne, mais cependant elle est rgulire. Le sage connat les
choses loignes, c'est--dire le monde, les empires et les hommes,
par les choses qui le touchent, par sa propre personne; il connat les
passions des autres par les siennes propres, par les mouvements de son
coeur; il connat les plus secrets mouvements de son coeur par ceux qui
se rvlent dans les autres. C'est ainsi qu'il peut entrer dans le
chemin de la vertu.

2. Le _Livre des Vers_ dit[26]:

        Quoique le poisson en plongeant se cache dans l'eau,

        Cependant la transparence de l'onde le trahit, et on
        peut le voir tout entier.

C'est ainsi que le sage en s'examinant intrieurement ne trouve rien
dans son coeur qu'il ait  se reprocher et dont il ait  rougir. Ce que
le sage ne peut trouver en lui, n'est-ce pas ce que les autres hommes
n'aperoivent pas en eux?

3. Le _Livre des Vers_ dit[27]:

        Sois attentif sur toi-mme jusque dans ta maison;

        Prends bien garde de ne rien faire, dans le lieu le plus
        secret, dont tu puisses rougir.

C'est ainsi que le sage s'attire encore le respect, lors mme qu'il
ne se produit pas en public; il est encore vrai et sincre, lors mme
qu'il garde le silence.

4. Le _Livre des Vers_ dit[28]:

        Il se rend avec recueillement et en silence au temple
        des anctres,

        Et pendant tout le temps du sacrifice il ne s'lve
        aucune discussion sur la prsance des rangs et des
        devoirs.

C'est ainsi que le sage, sans faire de largesses, porte les hommes 
pratiquer la vertu; il ne se livre point  des mouvements de colre, et
il est craint du peuple  l'gal des haches et des coutelas.

5. Le _Livre des Vers_ dit[29]:

        Sa vertu recueillie ne se montrait pas, tant elle tait
        profonde!

        Cependant tous ses vassaux l'imitrent!

C'est pour cela qu'un homme plein de vertus s'attache fortement 
pratiquer tout ce qui attire le respect, et par cela mme il fait que
tous les tats jouissent entre eux d'une bonne harmonie.

6. Le _Livre des Vers_[30] met dans la bouche du souverain suprme ces
paroles:

        J'aime et je chris cette vertu brillante qui est
        l'accomplissement de la loi naturelle de l'homme,

        Et qui ne se rvle point par beaucoup de pompe et de
        bruit.

Le Philosophe disait  ce sujet: La pompe extrieure et le bruit
servent bien peu pour la conversion des peuples.

Le _Livre des Vers_ dit[31]:

        La vertu est lgre comme le duvet le plus fin.

Le duvet lger est aussi l'objet d'une comparaison:

        Les actions, les oprations secrtes du ciel suprme

        N'ont ni son ni odeur.

C'est le dernier degr de l'immatrialit.

        Voil le trente-troisime chapitre. _Tseu-sse_ ayant,
        dans les prcdents chapitres, port l'expos de sa
        doctrine au dernier degr de l'vidence, revient sur son
        sujet pour en sonder la base. Ensuite il enseigne qu'il
        est de notre devoir de donner une attention srieuse 
        nos actions et  nos penses intrieures secrtes; il
        poursuit, et dit qu'il faut faire tous nos efforts pour
        atteindre  cette solide vertu qui attire le respect
        et la vnration de tous les hommes, et procure une
        abondance de paix et de tranquillit dans tout l'empire.
        Il exalte ses effets admirables, merveilleux, qui vont
        jusqu' la rendre dnue des attributs matriels du son
        et de l'odeur; et il s'arrte l. Ensuite il reprend les
        ides les plus importantes du Livre, et il les explique
        en les rsumant. Son intention, en revenant ainsi sur
        les principes les plus essentiels pour les inculquer
        davantage dans l'esprit des hommes, est trs-importante
        et trs-profonde. L'tudiant ne doit-il pas puiser
        tous les efforts de son esprit pour les comprendre?
        (TCHOU-HI.)


[25] Livre _Kou-foung_, ode _Chi-jin_.

[26] Livre _Siao-ya_, ode _Tching-you_.

[27] Livre _Ta-ya_, ode I.

[28] Livre _Chang-soung_, ode _Lie-tsou_.

[29] Livre _Tcheou-soung_, ode _Lie-wen_.

[30] Livre _Ta-ya_, ode _Hoang-i_.

[31] Livre _Ta ya_, ode _Tching-min_.




LE LUN-YU,

OU

LES ENTRETIENS PHILOSOPHIQUES.

TROISIME LIVRE CLASSIQUE.


CHANG-LUN,

PREMIER LIVRE.




CHAPITRE PREMIER,

COMPOS DE 16 ARTICLES.


1. Le philosophe KHOUNG-TSEU a dit: Celui qui se livre  l'tude du
vrai et du bien, qui s'y applique avec persvrance et sans relche,
n'en prouve-t-il pas une grande satisfaction?

N'est-ce pas aussi une grande satisfaction que de voir arriver prs
de soi, des contres loignes, des hommes attirs par une communaut
d'ides et de sentiments?

tre ignor ou mconnu des hommes, et ne pas s'en indigner, n'est-ce
pas le propre de l'homme minemment vertueux?

2. _Yeou-tseu_ (disciple de KHOUNG-TSEU) dit: Il est rare que celui qui
pratique les devoirs de la pit filiale et de la dfrence fraternelle
aime  se rvolter contre ses suprieurs; mais il n'arrive jamais
que celui qui n'aime pas  se rvolter contre ses suprieurs aime 
susciter des troubles dans l'empire.

L'homme suprieur ou le sage applique toutes les forces de son
intelligence  l'tude des principes fondamentaux; les principes
fondamentaux tant bien tablis, les rgles de conduite, les devoirs
moraux s'en dduisent naturellement. La pit filiale, la dfrence
fraternelle, dont nous avons parl, ne sont-elles pas le principe
fondamental de l'humanit ou de la bienveillance universelle pour les
hommes?

3. KHOUNG-TSEU dit: Des expressions ornes et fleuries, un extrieur
recherch et plein d'affectation, s'allient rarement avec une vertu
sincre.

4. _Thsng-tseu_ dit: Je m'examine chaque jour sur trois points
principaux: N'aurais-je pas gr les affaires d'autrui avec le mme
zle et la mme intgrit que les miennes propres? n'aurais-je pas
t sincre dans mes relations avec mes amis et mes condisciples?
n'aurais-je pas conserv soigneusement et pratiqu la doctrine qui m'a
t transmise par mes instituteurs?

5. KHOUNG-TSEU dit: Celui qui gouverne un royaume de mille chars[1]
doit obtenir la confiance du peuple, en apportant toute sa sollicitude
aux affaires de l'tat; il doit prendre vivement  coeur les intrts
du peuple en modrant ses dpenses, et n'exiger les corves des
populations qu'en temps convenable.

6. KHOUNG-TSEU dit: Il faut que les enfants aient de la pit filiale
dans la maison paternelle, et de la dfrence fraternelle au dehors. Il
faut qu'ils soient attentifs dans leurs actions, sincres et vrais dans
leurs paroles envers tous les hommes, qu'ils doivent aimer de toute la
force et l'tendue de leur affection, en s'attachant particulirement
aux personnes vertueuses. Et si, aprs s'tre bien acquitts de leurs
devoirs, ils ont encore des forces de reste, ils doivent s'appliquer 
orner leur esprit par l'tude et  acqurir des connaissances et des
talents.

7. _Tseu-hia_ (disciple de KHOUNG-TSEU) dit: tre pris de la vertu
des sages au point d'changer pour elle tous les plaisirs mondains[2];
servir ses pre et mre autant qu'il est en son pouvoir de le faire;
dvouer sa personne au service de son prince; et, dans les relations
que l'on entretient avec ses amis, porter toujours une sincrit et
une fidlit  toute preuve: quoique celui qui agirait ainsi puisse
tre considr comme dpourvu d'instruction, moi je l'appellerai
certainement un homme instruit.

8. KHOUNG-TSEU dit: Si l'homme suprieur n'a point de gravit dans
sa conduite, il n'inspirera point de respect; et s'il tudie, ses
connaissances ne seront pas solides. Observez constamment la sincrit
et la fidlit ou la bonne foi; ne contractez pas des liaisons d'amiti
avec des personnes infrieures  vous-mmes moralement ou pour les
connaissances; si vous commettez quelques fautes, ne craignez pas de
vous corriger.

9. _Tcheng-tseu_ dit: Il faut tre attentif  accomplir dans toutes
leurs parties les rites funraires envers ses parents dcds, et
offrir les sacrifices prescrits; alors le peuple, qui se trouve dans
une condition infrieure, frapp de cet exemple, retournera  la
pratique de cette vertu salutaire.

10. _Tseu-kin_ interrogea _Tseu-koung_, en disant: Quand le
philosophe votre matre est venu dans ce royaume, oblig d'tudier
son gouvernement, a-t-il lui-mme demand des informations, ou, au
contraire, est-on venu les lui donner? _Tseu-koung_ rpondit: Notre
matre est bienveillant, droit, respectueux, modeste et condescendant;
ces qualits lui ont suffi pour obtenir toutes les informations qu'il a
pu dsirer. La manire de prendre des informations de notre matre ne
diffre-t-elle pas de celle de tous les autres hommes?

11. KHOUNG-TSEU dit: Pendant le vivant de votre pre, observez avec
soin sa volont; aprs sa mort, ayez toujours les yeux fixs sur ses
actions; pendant les trois annes qui suivent la mort de son pre, le
fils qui, dans ses actions, ne s'carte point de sa conduite, peut tre
appel _dou de pit filiale_.

12. _Yeou-tseu_ dit: Dans la pratique usuelle de la politesse [ou de
cette ducation distingue qui est la loi du ciel][3], la dfrence ou
la condescendance envers les autres doit tre place au premier rang.
C'tait la rgle de conduite des anciens rois, dont ils tirent un si
grand clat; tout ce qu'ils firent, les grandes comme les petites
choses, en drivent. Mais il est cependant une condescendance que l'on
ne doit pas avoir quand on sait que ce n'est que de la condescendance;
n'tant pas de l'essence mme de la vritable politesse, il ne faut pas
la pratiquer.

13. _Yeou-tseu_ dit: Celui qui ne promet que ce qui est conforme 
la justice peut tenir sa parole; celui dont la crainte et le respect
sont conformes aux lois de la politesse loigne de lui la honte et le
dshonneur. Par la mme raison, si l'on ne perd pas en mme temps les
personnes avec lesquelles on est uni par des liens troits de parent,
on peut devenir un chef de famille.

14. KHOUNG-TSEU dit: L'homme suprieur, quand il est  table, ne
cherche pas  assouvir son apptit; lorsqu'il est dans sa maison, il
ne cherche pas les jouissances de l'oisivet et de la mollesse; il
est attentif  ses devoirs et vigilant dans ses paroles; il aime 
frquenter ceux qui ont des principes droits, afin de rgler sur eux sa
conduite. Un tel homme peut tre appel _philosophe_, ou qui se plat
dans l'tude de la sagesse[4].

15. _Tseu-koung_ dit: Comment trouvez-vous l'homme pauvre qui ne
s'avilit point par une adulation servile; l'homme riche qui ne
s'enorgueillit point de sa richesse?

KHOUNG-TSEU dit: Un homme peut encore tre estimable sans leur
ressembler; mais ce dernier ne sera jamais comparable  l'homme qui
trouve du contentement dans sa pauvret, ou qui, tant riche, se plat
nanmoins dans la pratique des vertus sociales.

_Tchou-koung_ dit: On lit dans le _Livre des Vers_[5]:

        Comme l'artiste qui coupe et travaille l'ivoire,

        Comme celui qui taille et polit les pierres prcieuses.

Ce passage ne fait-il pas allusion  ceux dont il vient d'tre question?

KHOUNG-TSEU rpondit: _Sse_ (surnom de _Tseu-Koung_) commence 
pouvoir citer dans la conversation des passages du _Livre des Vers_; il
interroge les vnements passs pour connatre l'avenir.

16. KHOUNG-TSEU dit: Il ne faut pas s'affliger de ce que les hommes
ne nous connaissent pas, mais au contraire de ne pas les connatre
nous-mmes.


[1] Un _royaume de mille chars_ est un royaume feudataire, dont le
territoire est assez tendu pour lever une arme de _mille chars de
guerre_. (Glose.)

[2] La _Glose_ entend par _Sse, les plaisirs des femmes_.

[3] Commentaire de _Tchou-hi_.

[4] En chinois _hao-hio_, littralement: _aimant, chrissant l'tude_.

[5] Ode _Khi-ngao_, section _Ve-foung_.




CHAPITRE II,

COMPOS DE 24 ARTICLES.


1. Le Philosophe[6] dit: Gouverner son pays avec la vertu et la
capacit ncessaires, c'est ressembler  l'toile polaire, qui demeure
immobile  sa place, tandis que toutes les autres toiles circulent
autour d'elle et la prennent pour guide.

2. Le Philosophe dit: Le sens des trois cents odes du _Livre des Vers_
est contenu dans une seule de ses expressions: Que vos penses ne
soient point perverses.

3. Le Philosophe dit: Si on gouverne le peuple selon les lois d'une
bonne administration, et qu'on le maintienne dans l'ordre par la
crainte des supplices, il sera circonspect dans sa conduite, sans
rougir de ses mauvaises actions. Mais si on le gouverne selon les
principes de la vertu, et qu'on le maintienne dans l'ordre par les
seules lois de la politesse sociale [qui n'est que la loi du ciel], il
prouvera de la honte d'une action coupable, et il avancera dans le
chemin de la vertu.

4. Le Philosophe dit: A l'ge de quinze ans, mon esprit tait
continuellement occup  l'tude;  trente ans, je m'tais arrt
dans des principes solides et fixes;  quarante, je n'prouvais plus
de doutes et d'hsitation;  cinquante, je connaissais la loi du ciel
[c'est--dire la loi constitutive que le ciel a confre  chaque tre
de la nature pour accomplir rgulirement sa destine[7]];  soixante,
je saisissais facilement les causes des vnements;  soixante et dix,
je satisfaisais aux dsirs de mon coeur, sans toutefois dpasser la
mesure.

5. _Meng-i-tseu_ (grand du petit royaume de _Lou_) demanda ce que
c'tait que l'obissance filiale.

Le Philosophe dit qu'elle consistait  ne pas s'opposer aux principes
de la raison.

_Fan-tchi_ (un des disciples de KHOUNG-TSEU), en conduisant le char
de son matre, fut interpell par lui de cette manire: _Meng-sun_[8]
me questionnait un jour sur la pit filiale; je lui rpondis qu'elle
consistait  ne pas s'opposer aux principes de la raison.

_Fan-tchi_ dit: Qu'entendez-vous par l? Le Philosophe rpondit:
Pendant la vie de ses pre et mre, il faut leur rendre les devoirs
qui leur sont dus, selon les principes de la raison naturelle qui nous
est inspire par le ciel (_li_); lorsqu'ils meurent, il faut aussi les
ensevelir selon les crmonies prescrites par les rites [qui ne sont
que l'expression sociale de la raison cleste], et ensuite leur offrir
des sacrifices galement conformes aux rites.

6. _Meng-wou-pe_ demanda ce que c'tait que la pit filiale. Le
Philosophe dit: Il n'y a que les pres et les mres qui s'affligent
vritablement de la maladie de leurs enfants.

7. _Tseu-yeou_ demanda ce que c'tait que la pit filiale. Le
Philosophe dit: Maintenant, ceux qui sont considrs comme ayant de la
pit filiale sont ceux qui nourrissent leurs pre et mre; mais ce
soin s'tend galement aux chiens et aux chevaux, car on leur procure
aussi leur nourriture. Si on n'a pas de vnration et de respect pour
ses parents, quelle diffrence y aurait-il dans notre manire d'agir?

8. _Tseu-hia_ demanda ce que c'tait que la pit filiale. Le
Philosophe dit: C'est dans la manire d'agir et de se comporter que
rside toute la difficult. Si les pres et mres ont des travaux
 faire, et que les enfants les exemptent de leurs peines; si ces
derniers ont le boire et le manger en abondance, et qu'ils leur en
cdent une partie, est-ce l exercer la pit filiale?

9. Le Philosophe dit: Je m'entretiens avec _Hoe_ (disciple chri
du Philosophe) pendant toute la journe, et il ne trouve rien 
m'objecter, comme si c'tait un homme sans capacit. De retour chez
lui, il s'examine attentivement en particulier, et il se trouve alors
capable d'illustrer ma doctrine. _Hoe_ n'est pas un homme sans
capacit.

10. Le Philosophe dit: Observez attentivement les actions d'un homme;
voyez quels sont ses penchants; examinez attentivement quels sont ses
sujets de joie. Comment pourrait-il chapper  vos investigations?
Comment pourrait-il plus longtemps vous en imposer?

11. Le Philosophe dit: Rendez-vous compltement matre de ce que vous
venez d'apprendre, et apprenez toujours de nouveau; vous pourrez alors
devenir un instituteur des hommes.

12. Le Philosophe dit: L'homme suprieur n'est pas un vain ustensile
employ aux usages vulgaires.

13. _Tseu-koung_ demanda quel tait l'homme suprieur. Le Philosophe
dit: C'est celui qui d'abord met ses paroles en pratique, et ensuite
parle conformment  ses actions.

14. Le Philosophe dit: L'homme suprieur est celui qui a une
bienveillance gale pour tous, et qui est sans gosme et sans
partialit. L'homme vulgaire est celui qui n'a que des sentiments d
gosme, sans disposition bienveillante pour tous les hommes en gnral.

15. Le Philosophe dit: Si vous tudiez sans que votre pense soit
applique, vous perdrez tout le fruit de votre tude; si, au contraire,
vous vous abandonnez  vos penses sans les diriger vers l'tude, vous
vous exposez  de graves inconvnients.

16. Le Philosophe dit: Opposez-vous aux principes diffrents des
vritables[9]; ils sont dangereux et portent  la perversit[10].

17. Le Philosophe dit: _Yeou_, savez-vous ce que c'est que la science?
Savoir que l'on sait ce que l'on sait, et savoir que l'on ne sait pas
ce que l'on ne sait pas: voil la vritable science.

18. _Tseu-tchang_ tudia dans le but d'obtenir les fonctions de
gouverneur. Le Philosophe lui dit: coutez beaucoup, afin de diminuer
vos doutes; soyez attentif  ce que vous dites, afin de ne rien dire de
superflu; alors vous commettrez rarement des fautes. Voyez beaucoup,
afin de diminuer les dangers que vous pourriez courir en n'tant pas
inform de ce qui se passe. Veillez attentivement sur vos actions, et
vous aurez rarement du repentir. Si dans vos paroles il vous arrive
rarement de commettre des fautes, et si dans vos actions vous trouvez
rarement une cause de repentir, vous possdez dj la charge  laquelle
vous aspirez.

19. _Nga-koung_ (prince de _Lou_) fit la question suivante: Comment
ferai-je pour assurer la soumission du peuple? KHOUNG-TSEU lui
rpondit: levez, honorez les hommes droits et intgres; abaissez,
destituez les hommes corrompus et pervers, alors le peuple vous obira.
levez, honorez les hommes corrompus et pervers; abaissez, destituez
les hommes droits et intgres, et le peuple vous dsobira.

20. _Ki-kang_ (grand du royaume de _Lou_) demanda comment il faudrait
faire pour rendre le peuple respectueux, fidle, et pour l'exciter  la
pratique de la vertu. Le Philosophe dit: Surveillez-le avec dignit et
fermet, et alors il sera respectueux; ayez de la pit filiale et de
la commisration, et alors il sera fidle; levez aux charges publiques
et aux honneurs les hommes vertueux, et donnez de l'instruction  ceux
qui ne peuvent se la procurer par eux-mmes, alors il sera excit  la
vertu.

21. Quelqu'un parla ainsi  KHOUNG-TSEU: Philosophe, pourquoi
n'exercez-vous pas une fonction dans l'administration publique? Le
Philosophe dit: On lit dans le _Chou-king_[11]: S'agit-il de la pit
filiale? Il n'y a que la pit filiale et la concorde entre les frres
de diffrents ges, qui doivent tre principalement cultives par
ceux qui occupent des fonctions publiques: ceux qui pratiquent ces
vertus remplissent par cela mme des fonctions publiques d'ordre et
d'administration.

Pourquoi considrer seulement ceux qui occupent des emplois publics
comme remplissant des fonctions publiques?

22. Le Philosophe dit: Un homme dpourvu de sincrit et de fidlit
est un tre incomprhensible  mes yeux. C'est un grand char sans
flche, un petit char sans timon; comment peut-il se conduire dans le
chemin de la vie?

23. _Tseu-tchang_ demanda si les vnements de dix gnrations
pouvaient tre connus d'avance.

Le Philosophe dit: Ce que la dynastie des _Yn_ (ou des _Chang_) emprunta
 celle des _Hia_ en fait de rites et de crmonies, peut tre connu;
ce que la dynastie des _Tcheou_ (sous laquelle vivait le Philosophe)
emprunta  celle des _Yn_ en fait de rites et de crmonies, peut tre
connu. Qu'une autre dynastie succde  celle des _Tcheou_[12] alors
mme les vnements de cent gnrations pourront tre prdits[13].

24. Le Philosophe dit: Si ce n'est pas au gnie auquel on doit
sacrifier que l'on sacrifie, l'action que l'on fait n'est qu'une
tentative de sduction avec un dessein mauvais; si l'on voit une chose
juste, et qu'on ne la pratique pas, on commet une lchet.


[6] Nous emploierons dornavant ce mot pour rendre le mot chinois
_tseu_, lorsqu'il est isol, terme dont on qualifie en Chine ceux qui
se sont livrs  l'tude de la sagesse, et dont le chef et le modle
est KHOUNG-tseu, ou KHOUNG-FOU-tseu.

[7] _Commentaire_.

[8] Celui dont il vient d'tre question.

[9] Ce sont des principes, des doctrines contraires  celles des saints
hommes. (TCHOU-HI.)

[10] Le commentateur _Tching-tseu_ dit que les paroles ou la doctrine
de _Fo_, ainsi que celles de _Yana_ et de _M_, ne sont pas conformes 
la raison.

[11] Voyez la traduction de ce _Livre_ dans notre volume intitul _Les
Livres sacrs de l'Orient_.

[12] Cette supposition mme est hardie de la part du Philosophe.

[13] Selon les commentateurs chinois, qui ne font que confirmer ce
qui rsulte clairement du texte, le Philosophe dit  son disciple que
l'tude du pass peut seule faire prvoir l'avenir, et que par son
moyen on peut arriver  connatre la loi des vnements sociaux.




CHAPITRE III,

COMPOS DE 26 ARTICLES.


1. KHOUNG-TSEU dit que _Ki-chi_ (grand du royaume de _Lou_) employait
huit troupes de musiciens  ses ftes de famille; s'il peut se
permettre d'agir ainsi, que n'est-il pas capable de faire[14]?

2. Les trois familles (des grands du royaume de _Lou_) se servaient de
la musique _Young-tchi_. Le Philosophe dit:

Il n'y a que les princes qui assistent  la crmonie;

Le fils du Ciel (l'empereur) conserve un air profondment recueilli et
rserv. (Passage du _Livre des Vers_.)

Comment ces paroles pourraient-elles s'appliquer  la salle des trois
familles?

3. Le Philosophe dit: tre homme, et ne pas pratiquer les vertus que
comporte l'humanit, comment serait-ce se conformer aux rites? tre
homme, et ne pas possder les vertus que comporte l'humanit[15],
comment jouerait-on dignement de la musique?

4. _Ling-fang_ (habitant du royaume de _Lou_) demanda quel tait le
principe fondamental des rites [ou de la raison cleste, formul en
diverses crmonies sociales][16].

Le Philosophe dit: C'est l une grande question, assurment! En fait de
rites, une stricte conomie est prfrable  l'extravagance; en fait de
crmonies funbres, une douleur silencieuse est prfrable  une pompe
vaine et strile.

5. Le Philosophe dit: Les barbares du nord et de l'occident (les _I_
et les _Joung_) ont des princes qui les gouvernent; ils ne ressemblent
pas  nous tous, hommes de _Hia_ (de l'empire des _Hi_), qui n'en avons
point.

6. _Ki-chi_ alla sacrifier au mont _Ta-chan_ (dans le royaume
de _Lou_). Le Philosophe interpella _Yen-you_[17], en lui
disant: Ne pouvez-vous pas l'en empcher? Ce dernier lui rpondit
respectueusement: Je ne le puis! Le Philosophe s'cria: Hlas! hlas!
ce que vous avez dit relativement au mont _Ta-chan_ me fait voir que
vous tes infrieur  _Ling-fang_ (pour la connaissance des devoirs du
crmonial[18]).

7. Le Philosophe dit: L'homme suprieur n'a de querelles ou de
contestations avec personne. S'il lui arrive d'en avoir, c'est quand
il faut tirer au but. Il cde la place  son antagoniste vaincu, et
il monte dans la salle; il en descend ensuite pour prendre une tasse
avec lui (en signe de paix). Voil les seules contestations de l'homme
suprieur.

8. _Tseu-hia_ fit une question en ces termes:

Que sa bouche fine et dlicate a un sourire agrable!

Que son regard est doux et ravissant! Il faut que le fond du tableau
soit prpar pour peindre! (Paroles du _Livre des Vers_.) Quel est le
sens de ces paroles?

Le Philosophe dit: Prparez d'abord le fond du tableau pour y appliquer
ensuite les couleurs. _Tseu-hia_ dit: Les lois du rituel sont donc
secondaires? Le Philosophe dit: Vous avez saisi ma pense,  _Chang!_
Vous commencez maintenant  comprendre mes entretiens sur la posie.

9. Le Philosophe dit: Je puis parler des rites et des crmonies de la
dynastie _Hia_; mais _Ki_ est incapable d'en comprendre le sens cach.
Je puis parler des rites et des crmonies de la dynastie _Yn_; mais
_Sung_ est incapable d'en saisir le sens cach: le secours des lois
et l'opinion des sages ne suffisent pas pour en connatre les causes.
S'ils suffisaient, alors nous pourrions en saisir le sens le plus cach.

10. Le Philosophe dit: Dans le grand sacrifice royal nomm _Ti_, aprs
que la libation a t faite pour demander la descente des esprits, je
ne dsire plus rester spectateur de la crmonie.

11. Quelqu'un ayant demand quel tait le sens du grand sacrifice
royal, le Philosophe dit: Je ne le connais pas. Celui qui connatrait
ce sens, tout ce qui est sous le ciel serait pour lui clair et
manifeste; il n'prouverait pas plus de difficults  tout connatre
qu' poser le doigt dans la paume de sa main.

12. Il faut sacrifier aux anctres comme s'ils taient prsents; il
faut adorer les esprits et les gnies comme s'ils taient prsents. Le
Philosophe dit: Je ne fais pas les crmonies du sacrifice comme si ce
n'tait pas un sacrifice.

13. _Wang-sun-kia_ demanda ce que l'on entendait en disant qu'il valait
mieux adresser ses hommages au gnie des grains qu'au gnie du foyer.
Le Philosophe dit: Il n'en est pas ainsi; dans cette supposition, celui
qui a commis une faute envers le ciel[19] ne saurait pas  qui adresser
sa prire.

14. Le Philosophe dit: Les fondateurs de la dynastie des _Tchcou_
examinrent les lois et la civilisation des deux dynasties qui les
avaient prcds; quels progrs ne firent-ils pas faire  cette
civilisation! Je suis pour les _Tcheou_.

15. Quand le Philosophe entra dans le grand temple, il s'informa
minutieusement de chaque chose; quelqu'un s'cria: Qui dira maintenant
que le fils de l'homme de _Tsou_[20] connat les rites et les
crmonies? Lorsqu'il est entr dans le grand temple, il s'est inform
minutieusement de chaque chose! Le Philosophe ayant entendu ces
paroles, dit: Cela mme est conforme aux rites.

16. Le Philosophe dit: En tirant  la cible, il ne s'agit pas de
dpasser le but, mais de l'atteindre; toutes les forces ne sont pas
gales; c'tait l la rgle des anciens.

17. _Tseu-koung_ dsira abolir le sacrifice du mouton, qui s'offrait
le premier jour de la douzime lune. Le Philosophe dit: _Sse_, vous
n'tes occups que du sacrifice du mouton; moi je ne le suis que de la
crmonie.

18. Le Philosophe dit: Si quelqu'un sert (maintenant) le prince comme
il doit l'tre, en accomplissant les rites, les hommes le considrent
comme un courtisan et un flatteur.

19. _Ting_ (prince de _Lou_) demanda comment un prince doit employer
ses ministres, et les ministres servir le prince. KHOUNG-TSEU rpondit
avec dfrence: Un prince doit employer ses ministres selon qu'il est
prescrit dans les rites; les ministres doivent servir le prince avec
fidlit.

20. Le Philosophe dit: Les modulations joyeuses de l'ode _Kouan-tseu_
n'excitent pas des dsirs licencieux; les modulations tristes ne
blessent pas les sentiments.

21. _Nga-koung_ (prince de _Lou_) questionna _Tsa-ngo_, disciple de
KHOUNG-TSEU, relativement aux autels ou tertres de terre rigs en
l'honneur des gnies. _Tsa-ngo_ rpondit avec dfrence: Les familles
princires de la dynastie _Hia_ rigrent ces autels autour de l'arbre
_pin_; les hommes de la dynastie _Yn_, autour des _cyprs_; ceux
de la dynastie _Tcheou_, autour du _chtaignier_: car on dit que le
_chtaignier_ a la facult de rendre le peuple craintif[21].

Le Philosophe ayant entendu ces mots, dit: Il ne faut pas parler des
choses accomplies, ni donner des avis concernant celles qui ne peuvent
pas se faire convenablement; ce qui est pass doit tre exempt de blme.

22. Le Philosophe dit: _Kouan-tchoung_ (grand ou _ta-fou_ de l'tat
de _Thsi_) est un vase de bien peu de capacit. Quelqu'un dit:
_Kouan-tchoung_ est donc avare et parcimonieux? [Le Philosophe]
rpliqua: _Kouan-chi_ (le mme) a trois grands corps de btiments
nomms _Koue_, et dans le service de ses palais il n'emploie pas plus
d'un homme pour un office: est-ce l de l'avarice et de la parcimonie?

Alors, s'il en est ainsi, _Kouan-tchoung_ connat-il les rites?

[Le Philosophe] rpondit: Les princes d'un petit tat ont leurs portes
protges par des palissades; _Kouan-chi_ a aussi ses portes protges
par des palissades. Quand deux princes d'un petit tat se rencontrent,
pour fter leur bienvenue, aprs avoir bu ensemble, ils renversent
leurs coupes; _Kouan-chi_ a aussi renvers sa coupe. Si _Kouan-chi_
connat les rites ou usages prescrits, pourquoi vouloir qu'il ne les
connaisse pas?

23. Le Philosophe s'entretenant un jour sur la musique avec le
_Ta-sse_, ou intendant de la musique du royaume de _Lou_, dit: En fait
de musique, vous devez tre parfaitement instruit; quand on compose un
air, toutes les notes ne doivent-elles pas concourir  l'ouverture? en
avanant, ne doit-on pas chercher  produire l'harmonie, la clart, la
rgularit, dans le but de complter le chant?

24. Le rsident de _Y_ demanda avec prire d'tre introduit [prs
du Philosophe], disant: Lorsque des hommes suprieurs sont arrivs
dans ces lieux, je n'ai jamais t empch de les voir. Ceux qui
suivaient le Philosophe l'introduisirent, et quand le rsident sortit,
il leur dit: Disciples du Philosophe, en quelque nombre que vous
soyez, pourquoi gmissez-vous de ce que votre matre a perdu sa charge
dans le gouvernement? L'empire[22] est sans lois, sans direction
depuis longtemps; le ciel va prendre ce grand homme pour en faire un
hraut[23] rassemblant les populations sur son passage, et pour oprer
une grande rformation.

25. Le Philosophe appelait le chant de musique nomm _Tchao_ (compos
par _Chun_) parfaitement beau, et mme parfaitement propre  inspirer
la vertu. Il appelait le chant de musique nomm _Vou_, _guerrier_,
parfaitement beau, mais nullement propre  inspirer la vertu.

26. Le Philosophe dit: Occuper le rang suprme, et ne pas exercer des
bienfaits envers ceux que l'on gouverne; pratiquer les rites et usages
prescrits sans aucune sorte de respect, et les crmonies funbres sans
douleur vritable: voil ce que je ne puis me rsigner  voir.


[14] Il tait permis aux empereurs, par les rites, d'avoir _huit_
troupes de musiciens dans les ftes; aux princes, _six_; et aux
_ta-fou_ ou ministres, _quatre_. _Ki-chi_ usurpait le rang de prince.

[15] _Jin_, la _droite raison du monde._ (_Comm_.)

[16] C'est ainsi que les commentateurs chinois entendent le mot _li_.

[17] Disciple du Philosophe, et aide-assistant de _Ki-chi_.

[18] Il n'y avait que le chef de l'tat qui avait le droit d'aller
sacrifier au mont _Ta-chan_.

[19] Envers la raison (_li_) (_Comm_.)

[20] L'homme de _Tsou_, c'est--dire le pre de KHOUNG-TSEU.

[21] Le nom mme du chtaignier, _li_, signifie _craindre_.

[22] Littralement: _tout ce qui est sous le ciel_ (_Thian-hia_, le
_monde_).

[23] Tel est le sens que comportent les deux mots chinois _mou-to_,
littralement: _clochette avec battant de bois_, dont se servaient les
hrauts dans les anciens temps, pour rassembler la multitude dans le
but de lui faire connatre un message du prince. (_Comment_.) Le texte
porte littralement: _le ciel va prendre votre matre pour en faire
une clochette avec un battant de bois_. Nous avons d traduire en le
paraphrasant, pour en faire comprendre le sens.




CHAPITRE IV,

COMPOS DE 26 ARTICLES.


1. Le Philosophe dit: L'humanit ou les sentiments de bienveillance
envers les autres sont admirablement pratiqus dans les campagnes;
celui qui, choisissant sa rsidence, ne veut pas habiter parmi ceux qui
possdent si bien l'humanit ou les sentiments de bienveillance envers
les autres, peut-il tre considr comme dou d'intelligence?

2. Le Philosophe dit: Ceux qui sont dpourvus d'_humanit_[24] ne
peuvent se maintenir longtemps vertueux dans la pauvret, ne peuvent
se maintenir longtemps vertueux dans l'abondance et les plaisirs. Ceux
qui sont pleins d'humanit aiment  trouver le repos dans les vertus de
l'humanit; et ceux qui possdent la science trouvent leur profit dans
l'humanit.

3. Le Philosophe dit: Il n'y a que l'homme plein d'humanit qui puisse
aimer vritablement les hommes et les har d'une manire convenable[25].

4. Le Philosophe dit: Si la pense est sincrement dirige vers les
vertus de l'humanit, on ne commettra point d'actions vicieuses.

5. Le Philosophe dit: Les richesses et les honneurs sont l'objet du
dsir des hommes; si on ne peut les obtenir par des voies honntes et
droites, il faut y renoncer. La pauvret et une position humble ou vile
sont l'objet de la haine et du mpris des hommes; si on ne peut en
sortir par des voies honntes et droites, il faut y rester. Si l'homme
suprieur abandonne les vertus de l'humanit, comment pourrait-il
rendre sa rputation de sagesse parfaite? L'homme suprieur ne doit pas
un seul instant[26] agir contrairement aux vertus de l'humanit. Dans
les moments les plus presss, comme dans les plus confus, il doit s'y
conformer.

6. Le Philosophe dit: Je n'ai pas encore vu un homme qui aimt
convenablement les hommes pleins d'humanit, qui et une haine
convenable pour les hommes vicieux et pervers. Celui qui aime les
hommes pleins d'humanit ne met rien au-dessus d'eux; celui qui hait
les hommes sans humanit pratique l'humanit; il ne permet pas que les
hommes sans humanit approchent de lui.

Y a-t-il des personnes qui puissent faire un seul jour usage de toutes
leurs forces pour la pratique des vertus de l'humanit? [S'il s'en est
trouv] je n'ai jamais vu que leurs forces n'aient pas t suffisantes
[pour accomplir leur dessein], et, s'il en existe, je ne les ai pas
encore vues.

7. Le Philosophe dit: Les fautes des hommes sont relatives  l'tat de
chacun. En examinant attentivement ces fautes, on arrivera  connatre
si leur humanit tait une vritable humanit.

8. Le Philosophe dit: Si le matin vous avez entendu la voix de la
raison cleste, le soir vous pourrez mourir[27].

9. Le Philosophe dit: L'homme d'tude dont la pense est dirige
vers la pratique de la raison, mais qui rougit de porter de mauvais
vtements et de se nourrir de mauvais aliments, n'est pas encore apte 
entendre la sainte parole de la justice.

10. Le Philosophe dit: L'homme suprieur, dans toutes les circonstances
de la vie, est exempt de prjugs et d'obstination; il ne se rgle que
d'aprs la justice.

11. Le Philosophe dit: L'homme suprieur fixe ses penses sur la
vertu; l'homme vulgaire les attache  la terre. L'homme suprieur ne
se proccupe que de l'observation des lois; l'homme vulgaire ne pense
qu'aux profits.

12. Le Philosophe dit: Appliquez-vous uniquement aux gains et
aux profits, et vos actions vous feront recueillir beaucoup de
ressentiments.

13. Le Philosophe dit: L'on peut, par une relle et sincre observation
des rites, rgir un royaume; et cela n'est pas difficile  obtenir. Si
l'on ne pouvait pas, par une relle et sincre observation des rites,
rgir un royaume,  quoi servirait de se conformer aux rites?

14. Le Philosophe dit: Ne soyez point inquiet de ne point occuper
d'emplois publics; mais soyez inquiet d'acqurir les talents
ncessaires pour occuper ces emplois. Ne soyez point afflig de ne pas
encore tre connu; mais cherchez  devenir digne de l'tre.

15. Le Philosophe dit: _San!_ (nom de _Thsng-tseu_) ma doctrine est
simple et facile  pntrer. _Thsng-tseu_ rpondit: Cela est certain.

Le Philosophe tant sorti, ses disciples demandrent ce que leur
matre avait voulu dire. _Thsng-tseu_ rpondit: La doctrine de notre
matre consiste uniquement  avoir la droiture du coeur et  aimer son
prochain comme soi-mme[28].

16. Le Philosophe dit: L'homme suprieur est influenc par la justice;
l'homme vulgaire est influenc par l'amour du gain.

17. Le Philosophe dit: Quand vous voyez un sage, rflchissez en
vous-mme si vous avez les mmes vertus que lui. Quand vous voyez un
pervers, rentrez en vous-mme, et examinez attentivement votre conduite.

18. Le Philosophe dit: En vous acquittant de vos devoirs envers vos
pre et mre, ne faites que trs-peu d'observations; si vous voyez
qu'ils ne sont pas disposs  suivre vos remontrances, ayez pour eux
les mmes respects, et ne vous opposez pas  leur volont; si vous
prouvez de leur part de mauvais traitements, n'en murmurez pas.

19. Le Philosophe dit: Tant que votre pre et votre mre subsistent, ne
vous loignez pas d'eux; si vous vous loignez, vous devez leur faire
connatre la contre o vous allez vous rendre.

20. Le Philosophe dit: Pendant trois annes (depuis sa mort), ne vous
cartez pas de la voie qu'a suivie votre pre; votre conduite pourra
tre alors appele de la pit filiale.

21. Le Philosophe dit: L'ge de votre pre et de votre mre ne doit pas
tre ignor de vous; il doit faire natre en vous, tantt de la joie,
tantt de la crainte.

22. Le Philosophe dit: Les anciens ne laissaient point chapper de
vaines paroles, craignant que leurs actions n'y rpondissent point.

23. Le Philosophe dit: Ceux qui se perdent en restant sur leurs gardes
sont bien rares!

24. Le Philosophe dit: L'homme suprieur aime  tre lent dans ses
paroles, mais rapide dans ses actions.

25. Le Philosophe dit: La vertu ne reste pas comme une orpheline
abandonne; elle doit ncessairement avoir des voisins.

26. _Tseu-yeou_ dit: Si dans le service d'un prince il arrive
de le blmer souvent, on tombe bientt en disgrce. Si dans les
relations d'amiti on blme souvent son ami, on prouvera bientt son
indiffrence.


[24] Nous emploierons dsormais ce terme pour rendre le caractre
chinois _jin_, qui comprend toutes les vertus attaches  l'_humanit_.

[25] La mme ide est exprime presque avec les mmes termes dans le
_Ta-hio_, chap. X, paragr. 14.

[26] Littralement: _intervalle d'un repas_.

[27] Le caractre _Tao_ de cette admirable sentence, que nous avons
traduit par _voix de la raison divine_, est expliqu ainsi par
_Tchou-hi_: La raison ou le principe des devoirs dans les actions de la
vie: _sse we thang jan tchi li_.

[28] En chinois, _tchoung_ et _chou_. On croira difficilement que notre
traduction soit exacte; cependant nous ne pensons pas que l'on puisse
en faire une plus fidle.




CHAPITRE V,

COMPOS DE 27 ARTICLES.


1. Le Philosophe dit que _Kong-tchi-tchang_ (un de ses disciples)
pouvait se marier, quoiqu'il ft dans les prisons, parce qu'il n'tait
pas criminel; et il se maria avec la fille du Philosophe.

Le Philosophe dit  _Nan-young_ (un de ses disciples) que si le royaume
tait gouvern selon les principes de la droite raison, il ne serait
pas repouss des emplois publics; que si, au contraire, il n'tait pas
gouvern par les principes de la droite raison, il ne subirait aucun
chtiment: et il le maria avec la fille de son frre an.

2. Le Philosophe dit que _Tseu-tsien_ (un de ses disciples) tait un
homme d'une vertu suprieure. Si le royaume de _Lou_ ne possdait aucun
homme suprieur, o celui-ci aurait-il pris sa vertu minente?

3. _Tseu-koung_ fit une question en ces termes: Que pensez-vous de
moi? Le Philosophe rpondit: Vous tes un vase.--Et quel vase? reprit
le disciple.--Un vase charg d'ornements[29], dit le Philosophe.

4. Quelqu'un dit que _Young_ (un des disciples de KHOUNG-TSEU) tait
plein d'humanit, mais qu'il tait dnu des talents de la parole.
Le Philosophe dit: A quoi bon faire usage de la facult de parler
avec adresse? Les discussions de paroles que l'on a avec les hommes
nous attirent souvent leur haine. Je ne sais pas s'il a les vertus de
l'humanit; pourquoi m'informerais-je s'il sait parler avec adresse?

5. Le Philosophe pensait  faire donner  _Tsi-tiao-ka_ (un de
ses disciples) un emploi dans le gouvernement. Ce dernier dit
respectueusement  son matre: Je suis encore tout  fait incapable
de comprendre parfaitement les doctrines que vous nous enseignez. Le
Philosophe fut ravi de ces paroles.

6. Le Philosophe dit: La voie droite (sa doctrine) n'est point
frquente. Si je me dispose  monter un bateau pour aller en mer,
celui qui me suivra, n'est-ce pas _Yeou_ (surnom de _Tseu-lou_)?
_Tseu-lou_, entendant ces paroles, fut ravi de joie. Le Philosophe dit:
_Yeou,_ vous me surpassez en force et en audace, mais non en ce qui
consiste  saisir la raison des actions humaines.

7. _Meng-wou-pe_ (premier ministre du royaume de _Lou_) demanda si
_Tseu-lou_ tait humain. Le Philosophe dit: Je l'ignore. Ayant rpt
sa demande, le Philosophe rpondit: S'il s'agissait de commander les
forces militaires d'un royaume de mille chars, _Tseu-lou_ en serait
capable; mais je ne sais pas quelle est son humanit.

--Et _Kieou_, qu'en faut-il penser? Le Philosophe dit: _Kieou?_ s'il
s'agissait d'une ville de mille maisons, ou d'une famille de cent
chars, il pourrait en tre le gouverneur: je ne sais pas quelle est son
humanit.

--Et _Tchi_ (un des disciples de KHOUNG-TSEU), qu'en faut-il penser? Le
Philosophe dit: _Tchi_, ceint d'une ceinture officielle, et occupant
un poste  la cour, serait capable, par son locution fleurie,
d'introduire et de reconduire les htes: je ne sais pas quelle est son
humanit.

8. Le Philosophe interpella _Tseu-koung_, en disant: Lequel de vous,
ou de _Hoe_, surpasse l'autre en qualits? [_Tseu-koung_] rpondit
avec respect: Moi _Sse_, comment oserais-je esprer d'galer seulement
_Hoe? Hoe_ n'a besoin que d'entendre une partie d'une chose pour en
comprendre de suite les dix parties; moi _Sse_, d'avoir entendu cette
seule partie, je ne puis en comprendre que deux [sur dix].

Le Philosophe dit: Vous ne lui ressemblez pas; je vous accorde que vous
ne lui ressemblez pas.

9. _Tsa-yu_ se reposait ordinairement sur un lit pendant le jour. Le
Philosophe dit: Le bois pourri ne peut tre sculpt; un mur de boue ne
peut tre blanchi;  quoi servirait-il de rprimander _Yu_?

Le Philosophe dit: Dans le commencement de mes relations avec les
hommes, j'coutais leurs paroles, et je croyais qu'ils s'y conformaient
dans leurs actions. Maintenant, dans mes relations avec les hommes,
j'coute leurs paroles, mais j'examine leurs actions. _Tsa-yu_ a opr
en moi ce changement.

10. Le Philosophe dit: Je n'ai pas encore vu un homme qui ft
inflexible dans ses principes. Quelqu'un lui rpondit avec respect:
Et _Chin-tchang?_ Le Philosophe dit: _Chang_ est adonn au plaisir;
comment serait-il inflexible dans ses principes?

11. _Tseu-koung_ dit: Ce que je ne dsire pas que les hommes me
fassent, je dsire galement ne pas le faire aux autres hommes. Le
Philosophe dit: _Sse_, vous n'avez pas encore atteint ce point de
perfection.

12. _Tseu-koung_ dit: On peut souvent entendre parler notre matre
sur les qualits et les talents ncessaires pour faire un homme
parfaitement distingu; mais il est bien rare de l'entendre discourir
sur la nature de l'homme et sur la raison cleste.

13. _Tseu-lou_ avait entendu (dans les enseignements de son matre)
quelque maxime morale qu'il n'avait pas encore pratique; il craignait
d'en entendre encore de semblables.

14. _Tseu-koung_ fit une question en ces termes: Pourquoi
_Khoung-wen-tseu_ est-il appel _lettr_, ou d'_une ducation
distingue_ (_wen_)? Le Philosophe dit: Il est intelligent, et il aime
l'tude; il ne rougit pas d'interroger ses infrieurs (pour en recevoir
d'utiles informations); c'est pour cela qu'il est appel _lettr_ ou
d'_une ducation distingue._

15. Le Philosophe dit que _Tseu-tchan_ (grand de l'Etat de _Tching_)
possdait les qualits, au nombre de quatre, d'un homme suprieur;
ses actions taient empreintes de gravit et de dignit; en servant
son suprieur, il tait respectueux; dans les soins qu'il prenait
pour la subsistance du peuple, il tait plein de bienveillance et de
sollicitude; dans la distribution des emplois publics, il tait juste
et quitable.

16. Le Philosophe dit: _Ngan-ping-tchoung_ (grand de l'Etat de _Thsi_)
savait se conduire parfaitement dans ses relations avec les hommes;
aprs un long commerce avec lui, les hommes continuaient  le respecter.

17. Le Philosophe dit: _Tchang-wen-tchoung_ (grand du royaume de _Lou_)
logea une grande tortue dans une demeure spciale, dont les sommits
reprsentaient des montagnes, et les poutres des herbes marines. Que
doit-on penser de son intelligence?

18. _Tseu-tchang_ fit une question en ces termes: Le mandarin
_Tseu-wen_ fut trois fois promu aux fonctions de premier ministre
(_ling-yin_) sans manifester de la joie, et il perdit par trois fois
cette charge sans montrer aucun regret. Comme ancien premier ministre,
il se fit un devoir d'instruire de ses fonctions le nouveau premier
ministre. Que doit-on penser de cette conduite? Le Philosophe dit
qu'elle fut droite et parfaitement honorable. [Le disciple] reprit:
Etait-ce de l'humanit? [Le Philosophe] rpondit: Je ne le sais pas
encore: pourquoi [dans sa conduite toute naturelle] vouloir trouver la
grande vertu de l'humanit?

_Tsou-tseu_ (grand du royaume de _Thsi_), ayant assassin le prince
de _Thsi, Tchin-wen-tseu_ (galement grand dignitaire, _ta-fou_, de
l'Etat de _Thsi_), qui possdait dix quadriges (ou quarante chevaux
de guerre), s'en dfit, et se retira dans un autre royaume. Lorsqu'il
y fut arriv, il dit: Ici aussi il y a des grands comme notre
_Tsou-tseu_. Il s'loigna de l, et se rendit dans un autre royaume.
Lorsqu'il y fut arriv, il dit encore: Ici aussi il y a des grands
comme notre _Tsou-tseu_. Et il s'loigna de nouveau. Que doit-on
penser de cette conduite? Le Philosophe dit: Il tait pur.--Etait-ce
de l'humanit? [Le Philosophe] dit: Je ne le sais pas encore; pourquoi
[dans sa conduite toute naturelle] vouloir trouver la grande vertu de
l'humanit?

19. _Ki-wen-tseu_ (grand du royaume de _Lou_) rflchissait trois fois
avant d'agir. Le Philosophe ayant entendu ces paroles, dit: Deux fois
peuvent suffire.

20. Le Philosophe dit: _Ning-wou-tseu_ (grand de l'Etat de _We_), tant
que le royaume fut gouvern selon les principes de la droite raison,
affecta de montrer sa science; mais, lorsque le royaume ne fut plus
dirig par les principes de la droite raison, alors il affecta une
grande ignorance. Sa science peut tre gale; sa [feinte] ignorance ne
peut pas l'tre.

21. Le Philosophe tant dans l'Etat de _Tchin_ s'cria: Je veux m'en
retourner! je veux m'en retourner! les disciples que j'ai dans mon pays
ont de l'ardeur, de l'habilet, du savoir, des manires parfaites; mais
ils ne savent pas de quelle faon ils doivent se maintenir dans la voie
droite.

22. Le Philosophe dit: _Pe-i_ et _Chou-tsi_[30] ne pensent point
aux fautes que l'on a pu commettre autrefois [si l'on a chang de
conduite]; aussi il est rare que le peuple prouve des ressentiments
contre eux.

23. Le Philosophe dit: Qui peut dire que _We-sang-kao_ tait un homme
droit? Quelqu'un lui ayant demand du vinaigre, il alla en chercher
chez son voisin pour le lui donner.

24. Le Philosophe dit: Des paroles fleuries, des manires affectes, et
un respect exagr, voil ce dont _Tso-kieou-ming_ rougit. Moi KHIEOU
(petit nom du Philosophe) j'en rougis galement. Cacher dans son sein
de la haine et des ressentiments en faisant des dmonstrations d'amiti
 quelqu'un, voil ce dont _Tso-kieou-ming_ rougit. Moi KHIEOU, j'en
rougis galement.

25. _Yen-youan_ et _Ki-lou_ tant  ses cts, le Philosophe leur
dit: Pourquoi l'un et l'autre ne m'exprimez-vous pas votre pense?
_Tseu-lou_ dit: Moi, je dsire des chars, des chevaux, des pelisses
fines et lgres, pour les partager avec mes amis. Quand mme ils me
les prendraient, je n'en prouverais aucun ressentiment.

_Yen-youan_ dit: Moi, je dsire de ne pas m'enorgueillir de ma vertu ou
de mes talents, et de ne pas rpandre le bruit de mes bonnes actions.

_Tseu-lou_ dit: Je dsirerais entendre exprimer la pense de notre
matre. Le Philosophe dit: Je voudrais procurer aux vieillards un doux
repos; aux amis et  ceux avec lesquels on a des relations, conserver
une fidlit constante; aux enfants et aux faibles, donner des soins
tout maternels[31].

26. Le Philosophe dit: Hlas! je n'ai pas encore vu un homme qui ait pu
apercevoir ses dfauts et qui s'en soit blm intrieurement.

27. Le Philosophe dit: Dans un village de dix maisons, il doit y avoir
des hommes aussi droits, aussi sincres que KHIEOU (lui-mme); mais il
n'y en a point qui aiment l'tude comme lui.


[29] Vase _hou-lien_, richement orn, dont en faisait usage pour mettre
le grain dans le temple des anctres. On peut voir les nos.
21, 22, 23 (45e planche) des vases que l'auteur de cette
traduction a fait graver, et publier dans le 1er volume de
sa _Description historique, gographique et littraire de l'empire de
la Chine;_ Paris, F. Didot, 1837.

[30] Deux fils du prince _Kou-tchou_.

[31] Laissez venir  moi les petits enfants. (_vangile_.)




CHAPITRE VI,

COMPOS DE 28 ARTICLES.


1. Le Philosophe dit: _Young_ peut remplir les fonctions de celui qui
se place sur son sige, la face tourne vers le midi (c'est--dire
gouverner un tat).

_Tchoung-koung_ (_Young_) dit: Et _Tsang-pe-tseu?_ Le Philosophe dit:
Il le peut; il a le jugement libre et pntrant.

_Tchoung-koung_ dit: Se maintenir toujours dans une situation digne
de respect, et agir d'une manire grande et librale dans la haute
direction des peuples qui nous sont confis, n'est-ce pas l aussi ce
qui rend propre  gouverner? Mais si on n'a que de la libralit, et
que toutes ses actions rpondent  cette disposition de caractre,
n'est-ce pas manquer des conditions ncessaires et ne possder que
l'excs d'une qualit?

Le Philosophe dit: Les paroles de _Young_ sont conformes  la raison.

2. _Nga-kong_ demanda quel tait celui des disciples du Philosophe qui
avait le plus grand amour de l'tude.

KHOUNG-TSEU rpondit avec dfrence: Il y avait _Yan-hoe_ qui aimait
l'tude avec passion; il ne pouvait loigner de lui l'ardent dsir de
savoir; il ne commettait pas deux fois la mme faute. Malheureusement
sa destine a t courte, et il est mort jeune. Maintenant il n'est
plus[32]! je n'ai pas appris qu'un autre et un aussi grand amour de
l'tude.

3. _Tseu-hoa_ ayant t envoy (par le Philosophe) dans le royaume
de _Tchi_, _Yan-tseu_ demanda du riz pour la mre de _Tseu-hoa_, qui
tait momentanment prive de la prsence de son fils. Le Philosophe
dit: Donnez-lui-en une mesure. Le disciple en demanda davantage.
Donnez-lui-en une mesure et demie, rpliqua-t-il. _Yan-tseu_ lui donna
cinq _ping_ de riz (ou huit mesures).

Le Philosophe dit: _Tchi_ (_Tseu-hoa_), en se rendant dans l'tat de
_Thsi_, montait des chevaux fringants, portait des pelisses fines et
lgres; j'ai toujours entendu dire que l'homme suprieur assistait
les ncessiteux, et n'augmentait pas les richesses du riche.

_Youan-sse_ (un des disciples du Philosophe) ayant t fait gouverneur
d'une ville, on lui donna neuf cents mesures de riz pour ses
appointements. Il les refusa.

Le Philosophe dit: Ne les refusez pas; donnez-les aux habitants des
villages voisins de votre demeure.

4. Le Philosophe, interpellant _Tchoung-koung_, dit: Le petit d'une
vache de couleur mle, qui aurait le poil jaune et des cornes sur
la tte, quoiqu'on puisse dsirer ne l'employer  aucun usage, [les
gnies] des montagnes et des rivires le rejetteraient-ils?

5. Le Philosophe dit: Quant  _Hoe_, son coeur pendant trois mois ne
s'carta point de la grande vertu de l'humanit. Les autres hommes
agissent ainsi pendant un jour ou un mois; et voil tout!

6. _Ki-kang-tseu_ demanda si _Tchoung-yeou_ pourrait occuper un emploi
suprieur dans l'administration publique. Le Philosophe dit: _Yeou_
est certainement propre  occuper un emploi dans l'administration
publique; pourquoi ne le serait-il pas?--Il demanda ensuite: Et _Sse_
est-il propre  occuper un emploi suprieur dans l'administration
publique?--_Sse_ a un esprit pntrant, trs-propre  occuper un
emploi suprieur dans l'administration publique; pourquoi non?--Il
demanda encore: _Kieou_ est-il propre  occuper un emploi suprieur
dans l'administration publique?--_Kieou_, avec ses talents nombreux
et distingus, est trs-propre  occuper un emploi suprieur dans
l'administration publique; pourquoi non?

7. _Ki-chi_ envoya un messager  _Min-tseu-kien_ (disciple de
KHOUNG-TSEU), pour lui demander s'il voudrait tre gouverneur de _Pi.
Min-tseu-kien_ rpondit: Veuillez remercier pour moi voire matre; et
s'il m'envoyait de nouveau un messager, il me trouverait certainement
tabli sur les bords de la rivire _Wan_ (hors de ses tats).

8. _Pe-nieou_ (disciple de KHOUING-TSEU) tant malade, le Philosophe
demanda  le voir. Il lui prit la main  travers la croise, et dit:
Je le perds! c'tait la destine de ce jeune homme qu'il eut cette
maladie; c'tait la destine de ce jeune homme qu'il et cette maladie!

9. Le Philosophe dit: O qu'il tait sage, _Hoe!_ il avait un vase
de bambou pour prendre sa nourriture, une coupe pour boire, et il
demeurait dans l'humble rduit d'une rue troite et abandonne; un
autre homme que lui n'aurait pu supporter ses privations et ses
souffrances. Cela ne changeait pas cependant la srnit de _Hoe_: 
qu'il tait sage, _Hoe!_

10. _Yan-kieou_ dit: Ce n'est pas que je ne me plaise dans l'tude
de votre doctrine, matre; mais mes forces sont insuffisantes. Le
Philosophe dit: Ceux dont les forces sont insuffisantes font la moiti
du chemin et s'arrtent; mais vous, vous manquez de bonne volont.

11. Le Philosophe, interpellant _Tseu-hia_, lui dit: Que votre savoir
soit le savoir d'un homme suprieur, et non celui d'un homme vulgaire.

12. Lorsque _Tseu-yeou_ tait gouverneur de la ville de _Wou_, le
Philosophe lui dit: Avez-vous des hommes de mrite? Il rpondit:
Nous avons _Tan-ta_, surnomm _Mie-ming_, lequel en voyageant ne
prend point de chemin de traverse, et qui, except lorsqu'il s'agit
d'affaires publiques, n'a jamais mis les pieds dans la demeure de _Yen_
(_Tseu-yeou_).

13. Le Philosophe dit: _Meng-tchi-fan_ (grand de l'tat de _Lou_)
ne se vantait pas de ses belles actions. Lorsque l'arme battait
en retraite, il tait  l'arrire-garde; mais lorsqu'on tait prs
d'entrer en ville, il piquait son cheval et disait: Ce n'est pas que
j'aie eu plus de courage que les autres pour rester en arrire; mon
cheval ne voulait pas avancer.

14. Le Philosophe dit: Si l'on n'a pas l'adresse insinuante de _To_,
intendant du temple des anctres, et la beaut de _Soung-tchao_, il est
difficile, hlas! d'avancer dans le sicle o nous sommes.

15. Le Philosophe dit: Comment sortir d'une maison sans passer par la
porte? pourquoi donc les hommes ne suivent-ils pas la droite voie?

16. Le Philosophe dit: Si les penchants naturels de l'homme dominent
son ducation, alors ce n'est qu'un rustre grossier; si, au contraire,
l'ducation domine les penchants naturels de l'homme [dans lesquels
sont compris la droiture, la bont de coeur, etc.], alors ce n'est qu'un
homme politique. Mais lorsque l'ducation et les penchants naturels
sont dans d'gales proportions, ils forment l'homme suprieur.

17. Le Philosophe dit: La nature de l'homme est droite; si cette
droiture du naturel vient  se perdre pendant la vie, on a repouss
loin de soi tout bonheur.

18. Le Philosophe dit: Celui qui connat les principes de la droite
raison n'gale pas celui qui les aime; celui qui les aime n'gale pas
celui qui en fait ses dlices et les pratique.

19. Le Philosophe dit: Les hommes au-dessus d'une intelligence moyenne
peuvent tre instruits dans les plus hautes connaissances du savoir
humain; les hommes au-dessous d'une intelligence moyenne ne peuvent pas
tre instruits des hautes connaissances du savoir humain.

20. _Fan-tchi_ demanda ce que c'tait que le savoir. Le Philosophe dit:
Employer toutes ses forces pour faire ce qui est juste et convenable
aux hommes; rvrer les esprits et les gnies, et s'en tenir toujours
 la distance qui leur est due: voil ce que l'on peut appeler
_savoir_. Il demanda ce que c'tait que l'humanit. L'humanit [dit le
Philosophe], c'est ce qui est d'abord difficile  pratiquer, et que
l'on peut cependant acqurir par beaucoup d'efforts: voil ce qui peut
tre appel _humanit_.

21. Le Philosophe dit: L'homme instruit est [comme] une eau limpide qui
rjouit; l'homme humain est [comme] une montagne qui rjouit. L'homme
instruit a en lui un grand priucipe de mouvement, l'homme humain un
principe de repos. L'homme instruit a en lui des motifs instantans de
joie; l'homme humain a pour lui l'ternit.

22. Le Philosophe dit: L'tat de _Thsi_, par un changement ou une
rvolution, arrivera  la puissance de l'Etat de _Lou_; l'Etat de
_Lou_, par une rvolution, arrivera au gouvernement de la droite raison.

23. Le Philosophe dit: Lorsqu'une coupe  anses a perdu ses anses,
est-ce encore une coupe  anses, est-ce encore une coupe  anses?

24. _Tsa-ngo_ fit une question en ces termes: Si un homme plein de
la vertu de l'humanit se trouvait interpell en ces mots: Un homme
est tomb dans un puits, pratiquerait-il la vertu de l'humanit, s'il
l'y suivait? Le Philosophe dit: Pourquoi agirait-il ainsi? Dans ce
cas, l'homme suprieur doit s'loigner; il ne doit pas se prcipiter
lui-mme dans le puits; il ne doit point s'abuser sur l'tendue du
devoir, qui ne l'oblige point  perdre la vie [pour agir contrairement
aux principes de la raison].

25. Le Philosophe dit: L'homme suprieur doit appliquer toute son tude
 former son ducation,  acqurir des connaissances; il doit attacher
une grande importance aux rites ou usages prescrits. En agissant ainsi,
il pourra ne pas s'carter de la droite raison.

26. Le Philosophe ayant fait une visite  _Nan-tseu_ (femme de
_Ling-koung_, prince de l'Etat de _We_), _Tseu-lou_ n'en fut pas
satisfait. KHOUNG-TSEU s'inclina en signe de rsignation, et dit: Si
j'ai mal agi, que le ciel me rejette, que le ciel me rejette.

27. Le Philosophe dit: L'invariabilit dans le milieu est ce qui
constitue la vertu; n'en est-ce pas le faite mme? Les hommes rarement
y persvrent.

28. _Tseu-koung_ dit: S'il y avait un homme qui manifestt une extrme
bienveillance envers le peuple, et ne s'occupt que du bonheur de la
multitude, qu'en faudrait-il penser? pourrait-on l'appeler homme dou
de la vertu de l'humanit? Le Philosophe dit: Pourquoi se servir [pour
le qualifier] du mot _humanit?_ ne serait-il pas plutt un _saint?
Yao_ et _Chun_ sembleraient mme bien au-dessous de lui.

L'homme qui a la vertu de l'humanit dsire s'tablir lui-mme, et
ensuite tablir les autres hommes; il dsire connatre les principes
des choses, et ensuite les faire connatre aux autres hommes.

Avoir assez d'empire sur soi-mme pour juger des autres par comparaison
avec nous, et agir envers eux comme nous voudrions que l'on agt envers
nous-mme, c'est ce que l'on peut appeler la doctrine de l'_humanit;_
il n'y a rien au del.


[32] _Yan-hoe_ mourut  trente-deux ans.




CHAPITRE VII,

COMPOS DE 37 ARTICLES.


1. Le Philosophe dit: Je commente, j'claircis (les anciens ouvrages),
mais je n'en compose pas de nouveaux. J'ai foi dans les anciens, et je
les aime; j'ai la plus haute estime pour notre _Lao-pang_[33].

2. Le Philosophe dit: Mditer en silence et rappeler  sa mmoire
les objets de ses mditations; se livrer  l'tude, et ne pas se
rebuter; instruire les hommes, et ne pas se laisser abattre: comment
parviendrai-je  possder ces vertus?

3. Le Philosophe dit: La vertu n'est pas cultive; l'tude n'est pas
recherche avec soin; si l'on entend professer des principes de justice
et d'quit, on ne veut pas les suivre; les mchants et les pervers ne
veulent pas se corriger: voil ce qui fait ma douleur!

4. Lorsque le Philosophe se trouvait chez lui, sans proccupation
d'affaires, que ses manires taient douces et persuasives! que son air
tait affable et prvenant!

5. Le Philosophe dit: O combien je suis dchu de moi-mme! depuis
longtemps, je n'ai plus vu en songe _Tcheou-koung_[34].

6. Le Philosophe dit: Que la pense soit constamment fixe sur les
principes de la droite voie;

Que l'on tende sans cesse  la vertu de l'humanit;

Que l'on s'applique, dans les moments de loisir,  la culture des
arts[35].

7. Le Philosophe dit: Ds l'instant qu'une personne est venue me voir,
et m'a offert les prsents d'usage[36], je n'ai jamais manqu de
l'instruire.

8. Le Philosophe dit: Si un homme ne fait aucun effort pour dvelopper
son esprit, je ne le dvelopperai point moi-mme. Si un homme ne veut
faire aucun usage de sa facult de parler, je ne pntrerai pas le
sens de ses expressions; si, aprs avoir fait connatre l'angle d'un
carr, on ne sait pas la dimension des trois autres angles, alors je ne
renouvelle pas la dmonstration.

9. Quand le Philosophe se trouvait  table avec une personne qui
prouvait des chagrins de la perte de quelqu'un, il ne pouvait manger
pour satisfaire son apptit. Le Philosophe, dans ce jour (de deuil) se
livrait lui-mme  la douleur, et il ne pouvait chanter.

10. Le Philosophe, interpellant _Yen-youan_, lui dit: Si on nous
emploie dans les fonctions publiques, alors nous remplissons notre
devoir; si on nous renvoie, alors nous nous reposons dans la vie
prive. Il n'y a que vous et moi qui agissions ainsi.

_Tseu-lou_ dit: Si vous conduisiez trois corps d'arme ou _Kiun_ de
douze mille cinq cents hommes chacun, lequel de nous prendriez-vous
pour lieutenant?

Le Philosophe dit: Celui qui de ses seules mains nous engagerait au
combat avec un tigre; qui, sans motifs, voudrait passer un fleuve
 gu; qui prodiguerait sa vie sans raison et sans remords: je ne
voudrais pas le prendre pour lieutenant. Il me faudrait un homme qui
portt une vigilance soutenue dans la direction des affaires; qui aimt
 former des plans et  les mettre  excution.

11. Le Philosophe dit: Si, pour acqurir des richesses par des moyens
honntes, il me fallait faire un vil mtier, je le ferais; mais si les
moyens n'taient pas honntes, j'aimerais mieux m'appliquer  ce que
j'aime.

12. Le Philosophe portait la plus grande attention sur l'ordre, la
guerre et la maladie.

13. Le Philosophe tant dans le royaume de _Thsi_, entendit la musique
nomme _Tchao_ (de _Chun_). Il en prouva tant d'motion, que pendant
trois lunes il ne connut pas le got des aliments. Il dit: Je ne me
figure pas que depuis la composition de cette musique on soit jamais
arriv  ce point de perfection.

14. _Yen-yeou_ dit: Notre matre aidera-t-il le prince de _We_?
_Tseu-koung_ dit: Pour cela, je le lui demanderai.

Il entra (dans l'appartement de son matre), et dit: Que pensez-vous
de _Pe-i_ et de _Chou-tsi?_ Le Philosophe dit: Ces hommes taient de
vritables sages de l'antiquit. Il ajouta: N'prouvrent-ils aucun
regret?--Ils cherchrent  acqurir la vertu de l'humanit, et ils
obtinrent cette vertu: pourquoi auraient-ils prouv des regrets? En
sortant (_Tseu-koung_) dit: Notre matre n'assistera pas (le prince de
_We_).

15. Le Philosophe dit: Se nourrir d'un peu de riz, boire de l'eau,
n'avoir que son bras courb pour appuyer sa tte, est un tat qui a
aussi sa satisfaction. tre riche et honor par des moyens iniques,
c'est pour moi comme le nuage flottant qui passe.

16. Le Philosophe dit: S'il m'tait accord d'ajouter  mon ge de
nombreuses annes, j'en demanderais cinquante pour tudier le _Y-king_,
afin que je pusse me rendre exempt de fautes graves.

17. Les sujets dont le Philosophe parlait habituellement taient le
_Livre des Vers_, le _Livre des Annales_ et le _Livre des Rites_.
C'taient les sujets constants de ses entretiens.

18. _Ye-kong_ interrogea _Tseu-lou_ sur KHOUNG-TSEU. _Tseu-lou_ ne lui
rpondit pas.

Le Philosophe dit: Pourquoi ne lui avez-vous pas rpondu? C'est un
homme qui, par tous les efforts qu'il fait pour acqurir la science,
oublie de prendre de la nourriture; qui, par la joie qu'il prouve de
l'avoir acquise, oublie les peines qu'elle lui a causes, et qui ne
s'inquite pas de l'approche de la vieillesse. Je vous en instruis.

19. Le Philosophe dit: Je ne naquis point dou de la science. Je suis
un homme qui a aim les anciens, et qui a fait tous ses efforts pour
acqurir leurs connaissances.

20. Le Philosophe ne parlait, dans ses entretiens, ni des choses
extraordinaires, ni de la bravoure, ni des troubles civils, ni des
esprits.

21. Le Philosophe dit: Si nous sommes trois qui voyagions ensemble,
je trouverai ncessairement deux instituteurs [dans mes compagnons de
voyage]; je choisirai l'homme de bien pour l'imiter, et l'homme pervers
pour me corriger.

22. Le Philosophe dit: Le ciel a fait natre la vertu en moi; que peut
donc me faire _Hoan-tou?_

23. Vous, mes disciples, tous tant que vous tes, croyez-vous que j'aie
pour vous des doctrines caches? Je n'ai point de doctrines caches
pour vous. Je n'ai rien fait que je ne vous l'aie communiqu,  mes
disciples! C'est la manire d'agir de KHIEOU (de lui-mme).

24. Le Philosophe employait quatre sortes d'enseignements: la
littrature, la pratique des actions vertueuses, la droiture ou la
sincrit, et la fidlit.

25. Le Philosophe dit: Je ne puis parvenir  voir un saint homme; tout
ce que je puis, c'est de voir un sage.

Le Philosophe dit; Je ne puis parvenir  voir un homme vritablement
vertueux; tout ce que je puis, c'est de parvenir  voir un homme
constant et ferme dans ses ides.

Manquer de tout, et agir comme si l'on possdait avec abondance; tre
vide, et se montrer plein; tre petit, et se montrer grand, est un rle
difficile  soutenir constamment.

26. Le Philosophe pchait quelquefois  l'hameon, mais non au filet;
il chassait aux oiseaux avec une flche, mais non avec des piges.

27. Le Philosophe dit: Comment se trouve-t-il des hommes qui agissent
sans savoir ce qu'ils font? je ne voudrais pas me comporter ainsi. Il
faut couter les avis de beaucoup de personnes, choisir ce que ces avis
ont de bon et le suivre; voir beaucoup et rflchir mrement sur ce que
l'on a vu; c'est le second pas de la connaissance.

28. Les _Heou-hiang_ (habitants d'un pays ainsi nomm) taient
difficiles  instruire. Un de leurs jeunes gens tant venu visiter les
disciples du Philosophe, ils dlibrrent s'ils le recevraient parmi
eux.

Le Philosophe dit: Je l'ai admis  entrer [au nombre de mes disciples];
je ne l'ai pas admis  s'en aller. D'o vient cette opposition de votre
part? cet homme s'est purifi, s'est renouvel lui-mme afin d'entrer 
mon cole; louez-le de s'tre ainsi purifi; je ne rponds pas de ses
actions passes ou futures.

29. Le Philosophe dit: L'humanit est-elle si loigne de nous! je
dsire possder l'humanit, et l'humanit vient  moi.

30. Le juge du royaume de _Tchin_ demanda si _Tchao-kong_ connaissait
les rites. KHOUNG-TSEU dit: Il connat les rites.

KHOUNG-TSEU s'tant loign, [le juge] salua _Ou-ma-ki_, et, le
faisant entrer, il lui dit: J'ai entendu dire que l'homme suprieur ne
donnait pas son assentiment aux fautes des autres; cependant un homme
suprieur y a donn son assentiment. Le prince s'est mari avec une
femme de la famille _Ou_, du mme nom que le sien, et il l'a appele
_Ou-meng-tseu_. Un prince doit connatre les rites et coutumes:
pourquoi, lui, ne les connat-il pas?

_Ou-ma-ki_ avertit le Philosophe, qui s'cria: Que KHIEOU est heureux!
s'il commet une faute, les hommes sont srs de la connatre.

31. Lorsque le Philosophe se trouvait avec quelqu'un qui savait bien
chanter, il l'engageait  chanter la mme pice une seconde fois, et il
l'accompagnait de la voix.

32. Le Philosophe dit: En littrature, je ne suis pas l'gal d'autres
hommes. Si je veux que mes actions soient celles d'un homme suprieur,
alors je ne puis jamais atteindre  la perfection.

33. Le Philosophe dit: Si je pense  un homme qui runisse la saintet
 la vertu de l'humanit, comment oserais-je me comparer  lui! Tout
ce que je sais, c'est que je m'efforce de pratiquer ces vertus sans
me rebuter, et de les enseigner aux autres sans me dcourager et
me laisser abattre. C'est l tout ce que je vous puis dire de moi.
_Kong-si-hoa_ dit: Il est juste d'ajouter que nous, vos disciples, nous
ne pouvons pas mme apprendre ces choses.

34. Le Philosophe tant trs-malade, _Tseu-lou_ le pria de permettre
 ses disciples d'adresser pour lui leurs prires[37] aux esprits et
aux gnies. Le Philosophe dit: Cela convient-il? _Tseu-lou_ rpondit
avec respect: Cela convient. Il est dit dans le livre intitul _Lou_:
Adressez vos _prires_ aux esprits et aux gnies d'en haut et d'en bas
[du ciel et de la terre]. Le Philosophe dit:

La prire de KHIEOU [la sienne] est permanente.

35. Le Philosophe dit: Si l'on est prodigue et adonn au luxe, alors on
n'est pas soumis. Si l'on est trop parcimonieux, alors on est vil et
abject. La bassesse est cependant encore prfrable  la dsobissance.

36. Le Philosophe dit: L'homme suprieur a de l'quanimit et de la
tranquillit d'me. L'homme vulgaire prouve sans cesse du trouble et
de l'inquitude.

37. Le Philosophe tait d'un abord aimable et prvenant; sa gravit
sans roideur et la dignit de son maintien inspiraient du respect sans
contrainte.


[33] Sage, _ta-fou_, de la dynastie des _Chang_.

[34] Voyez notre _Description de la Chine_, t. 1, p. 84 et suiv.

[35] Ces arts sont, selon le Commentaire, les rites, la musique, l'art
de tirer de l'arc, l'quitation, l'criture et l'arithmtique.

[36] Des morceaux de viande sale et seche au soleil.

[37] Le mot chinois, selon le commentateur, implique l'Ide _d'viter
le mal et d'avancer dans la vertu_ avec l'assistance des esprits. Si
l'on n'a aucun motif de _prier_, alors l'on ne doit pas _prier_.




CHAPITRE VIII,

COMPOS DE 21 ARTICLES.


1. Le Philosophe dit: C'est _Ta-p_[38] qui pouvait tre appel
souverainement vertueux! ou ne trouvait rien  ajouter  sa vertu.
Trois fois il refusa l'empire, et le peuple ne voyait rien de louable
dans son action dsintresse.

2. Le Philosophe dit: Si la dfrence et le respect envers les autres
ne sont pas rgls par les rites ou l'ducation, alors ce n'est plus
qu'une chose fastidieuse; si la vigilance et la sollicitude ne sont
pas rgles par l'ducation, alors ce n'est qu'une timidit outre; si
le courage viril n'est pas rgl par l'ducation, alors ce n'est que
de l'insubordination; si la droiture n'est pas rgle par l'ducation,
alors elle entrane dans une grande confusion.

Si ceux qui sont dans une condition suprieure traitent leurs parents
comme ils doivent l'tre, alors le peuple s'lvera  la vertu de
l'humanit. Pour la mme raison, s'ils ne ngligent et n'abandonnent
pas leurs anciens amis, alors le peuple n'agira pas d'une manire
contraire.

3. _Thsng-tseu_, tant dangereusement malade, fit venir auprs de lui
ses disciples, et leur dit: Dcouvrez-moi les pieds, dcouvrez-moi les
mains. Le _Livre des Vers_ dit:

        Ayez la mme crainte et la mme circonspection

        Que si vous contempliez sous vos yeux un abme profond,

        Que si vous marchiez sur une glace fragile!

Maintenant ou plus tard, je sais que je dois vous quitter, mes chers
disciples.

4. _Thsng-tseu_ tant malade, _Meng-king-tseu_ (grand du royaume de
_Lou_) demanda des nouvelles de sa sant. _Thsng-tseu_ pronona ces
paroles: Quand l'oiseau est prs de mourir, son chant devient triste;
quand l'homme est prs de mourir, ses paroles portent l'empreinte de la
vertu.

Les choses que l'homme suprieur met au-dessus de tout, dans la pratique
de la raison, sont au nombre de trois: dans sa dmarche et dans son
attitude, il a soin d'loigner tout ce qui sentirait la brutalit et
la rudesse; il fait en sorte que la vritable expression de sa figure
reprsente autant que possible la ralit et la sincrit de ses
sentiments; que dans les paroles qui lui chappent de la bouche et dans
l'intonation de sa voix, il loigne tout ce qui pourrait tre bas ou
vulgaire et contraire  la raison. Quant  ce qui concerne les vases
en bambous [choses moins importantes], il faut que quelqu'un prside 
leur conservation.

5. _Thsng-tseu_ dit: Possder la capacit et les talents, et prendre
avis de ceux qui en sont dpourvus; avoir beaucoup, et prendre avis de
ceux qui n'ont rien; tre riche, et se comporter comme si l'on tait
pauvre; tre plein, et paratre vide ou dnu de tout; se laisser
offenser sans en tmoigner du ressentiment; autrefois j'avais un ami
qui se conduisait ainsi dans la vie.

6. _Thsng-tseu_ dit: L'homme  qui l'on peut confier un jeune
orphelin de six palmes (_tchi_) de haut[39],  qui l'on peut remettre
l'administration et le commandement d'un royaume de cent _li_
d'tendue, et qui, lorsque apparat un grand dchirement politique, ne
se laisse pas arracher  son devoir, n'est-ce pas un homme suprieur?
Oui, c'est assurment un homme suprieur!

7. _Thsng-tseu_ dit: Les lettrs ne doivent pas ne pas avoir l'me
ferme et leve, car leur fardeau est lourd, et leur route longue.

L'humanit est le fardeau qu'ils ont  porter (ou le devoir qu'ils ont
 remplir): n'est-il pas en effet bien lourd et bien important? C'est
 la mort seulement qu'on cesse de le porter: la route n'est-elle pas
bien longue?

8. Le Philosophe dit: Elevons notre esprit par la lecture du _Livre des
Vers_; tablissons nos principes de conduite sur le _Livre des Rites_;
perfectionnons-nous par la _Musique_.

9. Le Philosophe dit: On peut forcer le peuple  suivre les principes
de la justice et de la raison; on ne peut pas le forcer  les
comprendre.

10. L'homme qui se plait dans les actions courageuses et viriles,
s'il prouve les privations et les souffrances de la misre, causera
du trouble et du dsordre; mais l'homme qui est dpourvu des vertus
de l'humanit, les souffrances et les privations mme lui manquant,
causera beaucoup plus de troubles et de dsordres.

11. Le Philosophe dit: Suppos qu'un homme soit dou de la beaut et
des talents de _Tcheou-koung_, mais qu'il soit en mme temps hautain et
d'une avarice sordide, ce qui lui reste de ses qualits ne vaut pas la
peine qu'on y fasse attention.

12. Le Philosophe dit: Il n'est pas facile de trouver une personne qui
pendant trois annes se livre constamment  l'tude [de la sagesse]
sans avoir en vue les moluments qu'elle peut en retirer.

13. Le Philosophe dit: Celui qui a une foi inbranlable dans la
vrit, et qui aime l'tude avec passion, conserve jusqu' la mort les
principes de la vertu, qui en sont la consquence.

Si un tat se trouve en danger de rvolution [par suite de son mauvais
gouvernement], n'allez pas le visiter; un pays qui est livr au
dsordre ne peut pas y rester. Si un empire se trouve gouvern par les
principes de la droiture et de la raison, allez le visiter; s'il n'est
pas gouvern par les principes de la raison, restez ignors dans la
retraite et la solitude.

Si un tat est gouvern par les principes de la raison, la pauvret et
la misre sont un sujet de honte; si un tat n'est pas gouvern parles
principes de la raison, la richesse et les honneurs sont alors les
sujets de honte[40].

14. Le Philosophe dit: Si vous n'occupez pas des fonctions dans un
gouvernement, ne donnez pas votre avis sur son administration.

15. Le Philosophe dit: Comme le chef de musique nomm _Tchi_, dans son
chant qui commence par ces mots: _Kouan-tsiu-tchi-louan_, avait su
charmer l'oreille par la grce et la mlodie!

16. Le Philosophe dit: tre courageux et hardi sans droiture, hbt
sans attention, inepte sans sincrit; je ne connais pas de tels
caractres.

17. Le Philosophe dit: tudiez toujours comme si vous ne pouviez jamais
atteindre [au sommet de la science], comme si vous craigniez de perdre
le fruit de vos tudes.

18. Le Philosophe dit: O quelle lvation, quelle sublimit dans le
gouvernement de _Chun_ et de _Yu!_ et cependant il n'tait encore rien
 leurs yeux.

19. Le Philosophe dit: O qu'elle tait grande la conduite de _Yao_
dans l'administration de l'empire! qu'elle tait leve et sublime! il
n'y a que le ciel qui pouvait l'galer en grandeur; il n'y a que _Yao_
qui pouvait imiter ainsi le ciel! Ses vertus taient si vastes et si
profondes, que le peuple ne trouvait point de noms pour leur donner!

O quelle grandeur! quelle sublimit dans ses actions et ses mrites! et
que les monuments qu'il a laisss de sa sagesse sont admirables!

20. _Chun_ avait cinq ministres; et l'empire tait bien gouvern.

_Wou-wang_ disait: J'ai pour ministres dix hommes d'tat habiles dans
l'art de gouverner.

KHOUNG-TSEU dit: Les hommes de talent sont rares et difficiles 
trouver; n'est-ce pas la vrit? A partir de l'poque de _Chang_
(_Yao_) et de _Yu_ (_Chun_) jusqu' ces ministres (de _Wou-wang_),
pleins de mrites, il y a eu une femme, ainsi que neuf hommes de
talent; et voil tout.

De trois parties qui formaient l'empire (_Wen-wang_) en eut deux,
avec lesquelles il continua  servir la dynastie de _Yn_. La vertu
du fondateur de la dynastie des _Tcheou_ peut tre appele une vertu
sublime.

21. Le Philosophe dit: Je ne vois aucun dfaut dans _Yu!_ il tait
sobre dans le boire et le manger, et souverainement pieux envers
les esprits et les gnies. Ses vtements ordinaires taient mauvais
et grossiers; mais comme ses robes et ses autres habillements de
crmonies taient beaux et pars! Il habitait une humble demeure; mais
il employa tous ses efforts  faire lever des digues et creuser des
canaux pour l'coulement des eaux. Je ne vois aucun dfaut dans _Yu_.


[38] Fils ain de _Ta-wang_, des _Tchou_.

[39] L'hritier du trne.

[40] Ces admirables principes n'ont pas besoin de commentaire.




CHAPITRE IX,

COMPOS DE 30 ARTICLES.


1. Le Philosophe parlait rarement du gain, du destin [ou mandat du
ciel, _ming_] et de l'humanit [la plus grande des vertus].

2. Un homme du village de _Ta-hiang_ dit: Que KHOUNG-TSEU est grand!
cependant ce n'est pas son vaste savoir qui a fait sa renomme.

Le Philosophe ayant entendu ces paroles, interpella ses disciples en
leur disant: Que dois-je entreprendre de faire? Prendrai-je l'tat de
voiturier, ou apprendrai-je celui d'archer? Je serai voiturier.

3. Le Philosophe dit: Autrefois on portait un bonnet d'toffe de lin,
pour se conformer aux rites; maintenant on porte un bonnet de soie
comme plus conomique; je veux suivre la multitude. Autrefois on
s'inclinait respectueusement au bas des degrs de la salle de rception
pour saluer son prince, en se conformant aux rites; maintenant on salue
en haut des degrs. Ceci est de l'orgueil. Quoique je m'loigne en cela
de la multitude, je suivrai le mode ancien.

4. Le Philosophe tait compltement exempt de quatre choses: il tait
sans amour-propre, sans prjugs, sans obstination et sans gosme.

5. Le Philosophe prouva des inquitudes et des frayeurs  _Kouang_. Il
dit: _Wen-wang_ n'est plus; la mise en lumire de la pure doctrine ne
dpend-elle pas maintenant de moi?

Si le ciel avait rsolu de laisser prir cette doctrine, ceux qui ont
succd  _Wen-wang_, qui n'est plus, n'auraient pas eu la facult de
la faire revivre et de lui rendre son ancien clat. Le ciel ne veut
donc pas que cette doctrine prisse. Que me veulent donc les hommes de
_Kouang?_

6. Un _Ta-tsa_, ou grand fonctionnaire public, interrogea un jour
_Tseu-koung_ en ces termes: Votre matre est-il un saint? N'a-t-il pas
un grand nombre de talents?

_Tseu-koung_ dit: Certainement le ciel lui a dparti presque tout ce
qui constitue la saintet, et, en outre, un grand nombre de talents.

Le Philosophe ayant entendu parler de ces propos, dit: Ce grand
fonctionnaire me connait-il? Quand j'tais petit, je me suis trouv
dans des circonstances pnibles et difficiles; c'est pourquoi j'ai
acquis un grand nombre de talents pour la pratique des affaires
vulgaires. L'homme suprieur possde-t-il un grand nombre de ces
talents? Non, il n'en possde pas un grand nombre.

_Lao_ (un des disciples de KHOUNG-TSEU) dit: Le Philosophe rptait
souvent: Je ne fus pas employ jeune dans les charges publiques; c'est
pourquoi je m'appliquai  l'tude des arts.

7. Le Philosophe dit: Suis-je vritablement en possession de la
science? je n'en sais rien[41]. Mais s'il se rencontre un ignorant qui
me fasse des questions, tant vides soient-elles, j'y rponds de mon
mieux, en puisant le sujet sous toutes ses faces.

8. Le Philosophe dit: L'oiseau nomm _Foung_ ou _Foung-ling_ ne vient
pas, le fleuve ne fait pas sortir de son sein le [tableau sur lequel
est figur le dragon]. C'en est fait de moi.

9. Lorsque le Philosophe voyait quelqu'un en habits de deuil, ou
portant le bonnet et la robe de magistrat, ou aveugle, quand mme
il eut t plus jeune que lui, il se levait  son approche [s'il
se trouvait assis]. S'il passait devant lui assis, le Philosophe
acclrait le pas.

10. _Yen-youan_ s'cria en soupirant: Si je considre la doctrine
de notre matre, je ne vois rien de plus lev; si je cherche  la
pntrer, je ne trouve rien de plus impntrable; si je la regarde
comme devant mes yeux et me prcdant, aussitt elle m'chappe et me
fuit.

Mon matre m'a cependant conduit pas  pas; il a dvelopp
graduellement mon esprit, car il savait admirablement captiver les
hommes par ses paroles; il a tendu beaucoup mes connaissances dans les
sciences qui constituent l'ducation, et il m'a surtout fait tudier le
_Livre des Rites_.

Si je voulais m'arrter, je ne le pouvais pas. Quand j'avais puis
toutes mes forces, [cette doctrine] tait toujours l comme fixe
devant moi  une certaine distance. Quoique j'aie dsir ardemment de
l'atteindre, je n'ai pu y parvenir.

11. Le Philosophe tant trs-malade, _Tseu-lou_ lui envoya un disciple
pour lui servir de ministre.

Dans un intervalle [de souffrance] que lui laissa la maladie, le
Philosophe dit: N'y a-t-il pas dj longtemps que _Yeou_ (_Tseu-lou_)
se conduit d'une manire peu conforme  la raison? Je n'ai pas de
ministres, et cependant j'ai quelqu'un qui en fait les fonctions; qui
tromp-je, de moi ou du ciel?

Plutt que de mourir entre les mains d'un ministre, n'aurait-il pas
mieux valu pour moi de mourir entre les mains de mes disciples?
Quoique, dans ce dernier cas, je n'eusse pas obtenu de grandes
funrailles, je serais mort dans la droite voie!

12. _Tseu-koung_ dit: Si j'avais un beau joyau dans les circonstances
actuelles, devrais-je le renfermer et le cacher dans une bote, ou
chercher  le vendre un bon prix? Le Philosophe dit: Vendez-le!
vendez-le! Mais j'attendrais quelqu'un qui pt l'estimer sa valeur.

13. Le Philosophe tmoigna le dsir d'aller habiter parmi les
_Kieou-i_, ou les neuf tribus barbares des rgions orientales.
Quelqu'un dit: Ce serait une condition vile et abjecte; comment avoir
un pareil dsir? Le Philosophe dit: O l'homme suprieur, le sage,
habite, comment y aurait-il bassesse et abjection?

14. Le Philosophe dit: Lorsque du royaume de _We_ je retournai dans
celui de _Lou_, je corrigeai et rectifiai la musique. Les chants
compris sous les noms de _Ya_ et de _Soung_ [deux divisions du _Livre
des Vers_] furent remis chacun  la place qu'ils doivent occuper.

15. Le Philosophe dit: Quand vous tes hors de chez vous, rendez vos
devoirs  vos magistrats suprieurs. Quand vous tes chez vous, faites
votre devoir envers vos pre et mre et vos frres. Dans les crmonies
funbres, ne vous permettez aucune ngligence. Ne vous livrez  aucun
excs dans l'usage du vin. Comment pourrais-je tolrer une conduite
contraire?

16. Le Philosophe, tant sur le bord d'une rivire, dit: Comme elle
coule avec majest! elle ne s'arrte ni jour ni nuit!

17. Le Philosophe dit: Je n'ai encore vu personne qui aimt autant la
vertu que l'on aime la beaut du corps.

18. Le Philosophe dit: Soit une comparaison: je veux former un
monticule de terre; avant d'avoir rempli un panier, je puis m'arrter;
je m'arrte. Soit une autre comparaison: je veux niveler un terrain;
quoique j'aie dj transport un panier de terre, j'ai toujours la
libert de discontinuer ou d'avancer; je puis agir d'une faon ou d'une
autre.

19. Le Philosophe dit: Dans le cours de nos entretiens, celui dont
l'esprit ne se lassait point, ne s'engourdissait point, c'tait _Hoe_.

20. Le Philosophe, parlant de _Yen-youan_ (_Hoe_), disait: Hlas! je
le vis toujours avancer et jamais s'arrter.

21. Le Philosophe dit: L'herbe pousse, mais ne donne point de fleurs;
si elle donne des fleurs, elle ne produit point de graines mres.
Voil o en est le sage!

22. Le Philosophe dit: Ds l'instant qu'un enfant est n, il faut
respecter ses facults; la science qui lui viendra par la suite ne
ressemble en rien  son tat prsent. S'il arrive  l'ge de quarante
ou de cinquante ans sans avoir rien appris, il n'est plus digne d'aucun
respect.

23. Le Philosophe dit: Un langage sincre et conforme  la droite
raison n'obtiendra-t-il pas l'assentiment universel? C'est un
changement de conduite, une conversion  la vertu, qui est honorable et
bien par-dessus tout. Un langage insinuant et flatteur ne causera-t-il
pas de la satisfaction  celui qui l'entend? c'est la recherche du vrai
qui est honorable et bien par-dessus tout. prouver de la satisfaction
en entendant un langage flatteur, et ne pas rechercher le vrai; donner
son assentiment  un langage sincre et conforme  la droite raison, et
ne pas se convertir  la vertu: c'est ce que je n'ai jamais approuv et
pratiqu moi-mme.

24. Le Philosophe dit: Mettez toujours au premier rang la droiture du
coeur et la fidlit; ne contractez point d'amiti avec ceux qui ne vous
ressemblent pas; si vous commettez une faute, alors ne craignez pas de
changer de conduite.

25. Le Philosophe dit: A une arme de trois divisions (un corps de
37,500 hommes) on peut enlever son gnral [et la mettre en droute];
 l'homme le plus abject ou le plus vulgaire, on ne peut enlever sa
pense!

26. Le Philosophe dit: S'il y a quelqu'un qui, vtu d'habits les plus
humbles et les plus grossiers, puisse s'asseoir sans rougir  ct de
ceux qui portent les vtements les plus prcieux et les plus belles
fourrures, c'est _Yeou!_

Sans envie de nuire et sans dsirs ambitieux,

A quelle action simple et vertueuse n'est-on pas propre[42]?

_Tseu-lou_ (_Yeou_) avait sans cesse la maxime prcdente  la bouche.
Le Philosophe dit: C'est  l'tude et  la pratique de la droite raison
qu'il faut surtout s'appliquer; comment suffirait-il de faire le bien?

27. Le Philosophe dit: Quand la saison de l'hiver arrive, c'est alors
que l'on reconnat le pin et le cyprs [dont les feuilles ne tombent
pas], tandis que les autres feuilles tombent.

28. Celui qui est instruit et clair par la raison n'hsite point;
celui qui possde la vertu de l'humanit n'prouve point de regret;
celui qui est fort et courageux n'a point de crainte.

29. Le Philosophe dit: On peut s'appliquer de toutes ses forces 
l'tude, sans pouvoir rencontrer les vrais principes de la raison,
la vritable doctrine; on peut rencontrer les vrais principes de la
raison, sans pouvoir s'y tablir d'une manire fixe; on peut s'y
tablir d'une manire fixe, sans pouvoir dterminer leur valeur d'une
manire certaine, relativement aux temps et aux circonstances.

30. Les fleurs du prunier sont agites de ct et d'autre,

Et je pense  leur porter un appui.

        Comment ne penserais-je pas  toi,

        O ma demeure, dont je suis si loign[43]!

Le Philosophe dit: On ne doit jamais penser  la distance, quelle
qu'elle soit, qui nous spare [de la vertu].


[41] _Wou-tchi-ye;_ non scio equidem.

[42] Paroles du _Livre des Vers_.

[43] Citation d'un ancien _Livre des Vers_. Les deux premiers vers
n'ont aucun sens, selon TCHOU-HI; ils servent seulement d'exorde aux
deux suivants.




CHAPITRE X,

COMPOS DE 18 ARTICLES.


1. KHOUNG-TSEU, lorsqu'il rsidait encore dans son village, tait
extrmement sincre et droit; mais il avait tant de modestie, qu'il
paraissait dpourvu de la facult de parler.

Lorsqu'il se trouva dans le temple des anctres et  la cour de son
souverain, il parla clairement et distinctement; et tout ce qu'il dit
portait l'empreinte de la rflexion et de la maturit.

2. A la cour, il parla aux officiers infrieurs avec fermet et
droiture; aux officiers suprieurs, avec une franchise polie.

Lorsque le prince tait prsent, il conservait une attitude
respectueuse et digne.

3. Lorsque le prince le mandait  sa cour, et le chargeait de recevoir
les htes[44], son attitude changeait soudain. Sa dmarche tait grave
et mesure, comme s'il avait eu des entraves aux pieds.

S'il venait  saluer les personnes qui se trouvaient auprs de lui,
soit  droite, soit  gauche, sa robe, devant et derrire, tombait
toujours droite et bien dispose.

Son pas tait acclr en introduisant les htes, et il tenait les bras
tendus comme les ailes d'un oiseau.

Quand l'hte tait parti, il se faisait un devoir d'aller rendre
compte [au prince] de sa mission en lui disant: L'hte n'est plus en
votre prsence.

4. Lorsqu'il entrait sous la porte du palais, il inclinait le corps,
comme si la porte n'avait pas t assez haute pour le laisser passer.

Il ne s'arrtait point en passant sous la porte, et dans sa marche il
ne foulait point le seuil de ses pieds.

En passant devant le trne, sa contenance changeait tout  coup; sa
dmarche tait grave et mesure, comme s'il avait eu des entraves. Ses
paroles semblaient aussi embarrasses que ses pieds.

Prenant sa robe avec les deux mains, il montait ainsi dans la salle du
palais, le corps inclin, et retenait son haleine comme s'il n'et pas
os respirer.

En sortant, aprs avoir fait un pas, il se relchait peu  peu de sa
contenance grave et respectueuse, et prenait un air riant; et, quand il
atteignait le bas de l'escalier, laissant retomber sa robe, il tendait
de nouveau les bras comme les ailes d'un oiseau; et en repassant devant
le trne sa contenance changeait de nouveau, et sa dmarche tait grave
et mesure, comme s'il avait eu des entraves aux pieds.

5. En recevant la marque distinctive de sa dignit [comme envoy de
son prince], il inclina profondment le corps, comme s'il n'avait pu
la supporter. Ensuite il l'leva en haut avec les deux mains, comme
s'il avait voulu la prsenter  quelqu'un, et la baissa jusqu' terre,
comme pour la remettre  un autre; prsentant dans sa contenance et son
attitude l'apparence de la crainte, et dans sa dmarche tantt lente,
tantt rapide, comme les diffrents mouvements de son me.

En offrant les prsents royaux selon l'usage, il avait une contenance
grave et affable; en offrant les autres prsents, son air avait encore
quelque chose de plus affable et de plus prvenant.

6. Le Philosophe ne portait point de vtements avec des parements
pourpres ou bleu fonc.

Il ne faisait point ses habillements ordinaires d'toffe rouge ou
violette.

Dans la saison chaude, il portait une robe d'toffe de chanvre fine ou
grossire, sous laquelle il en mettait toujours une autre pour faire
ressortir la premire.

Ses vtements noirs (d'hiver) taient fourrs de peaux d'agneau; ses
vtements blancs, de peaux de daim; ses vtements jaunes, de peaux de
renard.

La robe qu'il portait chez lui eut pendant longtemps la manche droite
plus courte que l'autre.

Son vtement de nuit ou de repos tait toujours une fois et demie aussi
long que son corps.

Il portait dans sa maison des vtements pais faits de poils de renard.

Except dans les temps de deuil, aucun motif ne l'empchait de porter
attach  ses vtements tout ce qui tait d'usage.

S'il ne portait pas le vtement propre aux sacrifices et aux crmonies
nomm _wei-chang_, sa robe tait toujours un peu ouverte sur le ct.

Il n'allait pas faire de visites de condolance avec une robe garnie de
peaux d'agneau et un bonnet noir.

Le premier jour de chaque lune, il mettait ses habits de cour, et se
rendait au palais [pour prsenter ses devoirs au prince].

7. Dans les jours d'abstinence, il se couvrait constamment d'une robe
blanche de lin.

Dans ces mmes jours d'abstinence, il se faisait toujours un devoir de
changer sa manire de vivre; il se faisait aussi un devoir de changer
le lieu o il avait l'habitude de reposer.

8. Quant  la nourriture, il ne rejetait pas le riz cuit  l'eau, ni
les viandes de boeuf ou de poisson dcoupes en petits morceaux.

Il ne mangeait jamais de mets corrompus par la chaleur, ni de poisson
ni des autres viandes dj entres en putrfaction. Si la couleur en
tait altre, il n'en mangeait pas; si l'odeur en tait mauvaise, il
n'en mangeait pas; s'ils avaient perdu leur saveur, il n'en mangeait
pas; si ce n'tait pas des produits de la saison, il n'en mangeait pas.

La viande qui n'tait pas coupe en lignes droites, il ne la mangeait
pas. Si un mets n'avait pas la sauce qui lui convenait, il n'en
mangeait pas.

Quand mme il aurait eu beaucoup de viande  son repas, il faisait en
sorte de n'en prendre jamais une quantit qui excdt celle de son
pain ou de son riz. Il n'y avait que pour sa boisson qu'il n'tait
pas rgl; mais il n'en prenait jamais une quantit qui pt porter le
trouble dans son esprit.

Si le vin tait achet sur un march public, il n'en buvait pas; si
on lui prsentait de la viande sche achete sur les marchs, il n'en
mangeait pas.

Il ne s'abstenait pas de gingembre dans ses aliments.

Il ne mangeait jamais beaucoup.

Quand on offrait les sacrifices et les oblations dans les palais du
prince, il ne retenait pas pour lui, mme pour une nuit, la viande
qu'il avait reue. Quand il y offrait lui-mme les oblations de viande
 ses anctres, il ne passait pas trois jours sans la servir; si les
trois jours taient passs, on ne la mangeait plus.

En mangeant, il n'entretenait point de conversation; en prenant son
repos au lit, il ne parlait point.

Quand mme il n'et pris que trs-peu d'aliments, et des plus communs,
soit des vgtaux, ou du bouillon, il en offrait toujours une petite
quantit comme oblation ou libation; et il faisait cette crmonie avec
le respect et la gravit convenables.

9. Si la natte sur laquelle il devait s'asseoir n'tait pas tendue
rgulirement, il ne s'asseyait pas dessus.

10. Quand des habitants de son village l'invitaient  un festin, il ne
sortait de table que lorsque les vieillards qui portaient des btons
taient eux-mmes sortis.

Quand les habitants de son village faisaient la crmonie nomme _n_,
pour chasser les esprits malins, il se revtait de sa robe de cour, et
allait s'asseoir parmi les assistants du ct oriental de la salle.

11. Quand il envoyait quelqu'un prendre des informations dans d'autres
Etats, il lui faisait deux fois la rvrence, et l'accompagnait jusqu'
une certaine distance.

_Kang-tseu_ lui ayant envoy un certain mdicament, il le reut avec un
tmoignage de reconnaissance; mais il dit: KHIEOU ne connat pas assez
ce mdicament, il n'ose pas le goter.

12. Son curie ayant t incendie, le Philosophe, de retour de la
cour, dit: Le feu a-t-il atteint quelque personne? je ne m'inquite pas
des chevaux.

13. Lorsque le prince lui envoyait en prsent des aliments[45], il se
faisait aussitt un devoir de les placer rgulirement sur sa table et
de les goter. Lorsque le prince lui envoyait un prsent de chair crue,
il la faisait toujours cuire, et il l'offrait ensuite [aux mnes de
ses anctres]. Si le prince lui envoyait en prsent un animal vivant,
il se faisait un devoir de le nourrir et de l'entretenir avec soin.
S'il tait invit par le prince  dner  ses cts, lorsque celui-ci
se disposait  faire une oblation, le Philosophe en gotait d'abord.

S'il tait malade, et que le prince allt le voir, il se faisait mettre
la tte  l'orient, se revtait de ses habits de cour, et se ceignait
de sa plus belle ceinture.

Lorsque le prince le mandait prs de lui, sans attendre son attelage,
qui le suivait, il s'y rendait  pied.

14. Lorsqu'il entrait dans le grand temple des anctres, il s'informait
minutieusement de chaque chose.

15. Si quelqu'un de ses amis venait  mourir, n'ayant personne pour
lui rendre les devoirs funbres, il disait: Le soin de ses funrailles
m'appartient.

Recevait-il des prsents de ses amis, quoique ce fussent des chars
et des chevaux, s'il n'y avait pas de viande qu'il pt offrir comme
oblation  ses anctres, il ne les remerciait par aucune marque de
politesse.

16. Quand il se livrait au sommeil, il ne prenait pas la position d'un
homme mort; et lorsqu'il tait dans sa maison, il se dpouillait de sa
gravit habituelle.

Si quelqu'un lui faisait une visite pendant qu'il portait des habits
de deuil, quand mme c'et t une personne de sa connaissance
particulire, il ne manquait jamais de changer de contenance et de
prendre un air convenable; s'il rencontrait quelqu'un en bonnet de
crmonie, ou qui ft aveugle, quoique lui-mme ne portt que ses
vtements ordinaires, il ne manquait jamais de lui tmoigner de la
dfrence et du respect.

Quand il rencontrait une personne portant des vtements de deuil, il la
saluait en descendant de son attelage; il agissait de mme lorsqu'il
rencontrait les personnes qui portaient les tablettes sur lesquelles
taient inscrits les noms des citoyens[46].

Si l'on avait prpar pour le recevoir un festin splendide, il ne
manquait jamais de changer de contenance et de se lever de table pour
s'en aller.

Quand le tonnerre se faisait entendre tout  coup, ou que se levaient
des vents violents, il ne manquait jamais de changer de contenance [de
prendre un air de crainte respectueux envers le ciel][47].

17. Quand il montait sur son char, il se tenait debout ayant les rnes
en mains.

Quand il se tenait au milieu, il ne regardait point en arrire, ni ne
parlait sans un motif grave; il ne montrait rien du bout du doigt.

18. Il disait: Lorsque l'oiseau aperoit le visage du chasseur, il se
drobe  ses regards, et il va se reposer dans un lieu sr.

Il disait encore: Que le faisan qui habite l au sommet de la colline
sait bien choisir son temps [pour prendre sa nourriture]! _Tseu-lou_
ayant vu le faisan, voulut le prendre; mais celui-ci poussa trois cris,
et s'envola.


[44] Les princes ou grands vassaux qui gouvernent le royaume.
(TCHOU-HI.)

[45] Cette usage est maintenu en Chine jusqu' nos jours. Voyez les
divers relations d'ambassades europennes la cour de l'empereur de la
Chine.

[46] Quels beaux sentiments, et comme ils relvent la dignit de
l'homme!

[47] _Commentaire chinois._




HIA-LUN,

SECOND LIVRE.




CHAPITRE XI,

COMPOS DE 25 ARTICLES.


1. Le Philosophe dit: Ceux qui les premiers firent des progrs dans
la connaissance des rites et dans l'art de la musique sont regards
[aujourd'hui] comme des hommes grossiers. Ceux qui aprs eux et de
notre temps ont fait de nouveaux progrs dans les rites et dans la
musique sont regards comme des hommes suprieurs.

Pour mon propre usage, je suis les anciens.

2. Le Philosophe disait: De tous ceux qui me suivirent dans les Etats
de _Tchin_ et de _Tsa_, aucun ne vient maintenant  ma porte [pour
couter mes leons].

Ceux qui montraient le plus de vertu dans leur conduite taient
_Yan-youan_, _Min-tseu-kian_, _Jan-pe-nieou_ et _Tchoung-koung_;
ceux qui brillaient par la parole et dans les discussions taient
_Tsa-ngo_, et _Tseu-koung;_ ceux qui avaient le plus de talents pour
l'administration des affaires taient _Jan-yeou_ et _Ki-lou_; ceux
qui excellaient dans les tudes philosophiques taient _Tseu-yeou_ et
_Tseu-hia_.

3. Le Philosophe dit: _Hoe_ ne m'aidait point [dans mes
discussions][1]; dans tout ce que je disais, il ne trouvait rien dont
il ne ft satisfait.

4. Le Philosophe dit: O quelle pit filiale avait _Min-tseu-kian!_
Personne ne diffrait l-dessus de sentiment avec le tmoignage de ses
pre et mre et de ses frres.

5. _Nan-young_ trois fois par jour rptait l'ode _Pe-koue_ du _Livre
des Vers_. KHOUNG-TSEU lui donna la fille de son frre en mariage.

6. _Ki-kang-tseu_ demanda lequel des disciples du Philosophe avait
le plus d'application et d'amour pour l'tude. KHOUNG-TSEU rpondit
avec dfrence: C'tait _Yan-hoe_ qui aimait le plus l'tude! mais,
malheureusement, sa destine a t courte; il est mort avant le temps.
Maintenant c'en est fait; il n'est plus!

7. _Yan-youan_ tant mort, _Yan-lou_ (pre de _Yan-youan_) pria
qu'on lui remit le char du Philosophe pour le vendre, afin de faire
construire un tombeau pour son fils avec le prix qu'il en retirerait.

Le Philosophe dit: Qu'il ait du talent ou qu'il n'en ait pas, chaque
pre reconnat toujours son fils pour son fils. _Li_ (ou _Pe-yu_, fils
de KHOUNG-TSEU) tant mort, il n'eut qu'un cercueil intrieur, et
non un tombeau. Je ne puis pas aller  pied pour faire construire un
tombeau [ _Yan-youan_]; puisque je marche avec les grands dignitaires,
je ne dois pas aller  pied.

8. _Yan-youan_ tant mort, le Philosophe dit: Hlas! le ciel m'accable
de douleurs! hlas! le ciel m'accable de douleurs!

9. _Yan-youan_ tant mort, le Philosophe le pleura avec excs. Les
disciples qui le suivaient dirent: Notre matre se livre trop  sa
douleur.

[Le Philosophe] dit: N'ai-je pas prouv une perte extrme?

Si je ne regrette pas extrmement un tel homme, pour qui donc
prouverais-je une pareille douleur?

10. _Yan-youan_ tant mort, ses condisciples dsirrent lui faire de
grandes funrailles. Le Philosophe dit: Il ne le faut pas.

Ses condisciples lui firent des funrailles somptueuses.

Le Philosophe dit: _Hoe_ (_Yan-youan_) me considrait comme son pre;
moi je ne puis le considrer comme mon fils; la cause n'en vient pas de
moi, mais de mes disciples.

11. _Ki-lou_ demanda comment il fallait servir les esprits et les
gnies. Le Philosophe dit: Quand on n'est pas encore en tat de
servir les hommes, comment pourrait-on servir les esprits et les
gnies?--Permettez-moi, ajouta-t-il, que j'ose vous demander ce que
c'est que la mort? [Le Philosophe] dit: Quand on ne sait pas encore ce
que c'est que la vie, comment pourrait-on connatre la mort?

12. _Min-tseu_ se tenait prs du Philosophe, l'air calme et serein;
_Tseu-lou_, l'air austre et hardi; _Jan-yeou_ et _Tseu-Koung_, l'air
grave et digne. Le Philosophe en tait satisfait.

En ce qui concerne _Yeou_ (ou _Tseu-lou_, dit-il), il ne lui arrivera
pas de mourir de sa mort naturelle[2].

13. Les habitants du royaume de _Lou_ voulaient construire un grenier
public.

_Min-tseu-kian_ dit: Pourquoi l'ancien ne servirait-il pas encore, et
pourquoi agir comme vous le faites? Qu'est-il besoin de le changer et
d'en construire un autre [qui cotera beaucoup de sueurs au peuple][3]?

Le Philosophe dit: Cet homme n'est pas un homme  vaines paroles; s'il
parle, c'est toujours  propos et dans un but utile.

14. Le Philosophe dit: Comment les sons de la guitare[4] de _Yeou_
(_Tseu-lou_) peuvent-ils parvenir jusqu' la porte de KHIEOU? [ cause
de cela] les disciples du Philosophe ne portaient plus le mme respect
 _Tseu-lou_. Le Philosophe dit: _Yeou_ est dj mont dans la grande
salle, quoiqu'il ne soit pas encore entr dans la demeure intrieure.

15. _Tseu-koung_ demanda lequel de _Sse_ ou de _Chang_ tait le plus
sage? Le Philosophe dit: _Sse_ dpasse le but; _Chang_ ne l'atteint pas.

--Il ajouta: Cela tant ainsi, alors _Sse_ est-il suprieur  _Chang?_

Le Philosophe dit: Dpasser, c'est comme ne pas atteindre.

16. _Ki-chi_ tait plus riche que _Tcheou-koung_, et cependant _Kieou_
levait pour lui des tributs plus considrables, et il ne faisait que
les augmenter sans cesse.

Le Philosophe dit: Il n'est pas de ceux qui frquentent mes leons. Les
petits enfants doivent publier ses crimes au bruit du tambour, et il
leur est permis de le poursuivre de leurs railleries.

17. _Tcha_ est sans intelligence.

_San_ a l'esprit lourd et peu pntrant.

_Sse_ est lger et inconstant.

_Yeou_ a les manires peu polies.

18. Le Philosophe dit: _Hoe_, lui, approchait beaucoup de la voie
droite! il fut souvent rduit  la plus extrme indigence.

_Sse_ ne voulait point admettre le mandat du ciel; mais il ne cherchait
qu' accumuler des richesses. Comme il tentait beaucoup d'entreprises,
alors il atteignait souvent son but.

19. _Tseu-tchang_ demanda ce que c'tait que la voie ou la rgle de
conduite de l'homme vertueux par sa nature. Le Philosophe dit: Elle
consiste  marcher droit sans suivre les traces des anciens, et ainsi 
ne pas pntrer dans la demeure la plus secrte [des saints hommes].

20. Le Philosophe dit: Si quelqu'un discourt solidement et vivement, le
prendrez-vous pour un homme suprieur, ou pour un rhteur qui en impose?

21. _Tseu-lou_ demanda si aussitt qu'il avait entendu une chose [une
maxime ou un prcepte de vertu enseign par le Philosophe] il devait
la mettre immdiatement en pratique? Le Philosophe dit: Vous avez un
pre et un frre an qui existent encore [et qui sont vos prcepteurs
naturels]; pourquoi donc, aussitt que vous auriez entendu une chose,
la mettriez-vous immdiatement en pratique? _Yan-yeou_ demanda
galement si aussitt qu'il avait entendu une chose il devait la mettre
immdiatement en pratique? Le Philosophe dit: Aussitt que vous l'avez
entendue, mettez-la en pratique. _Kong-si-hoa_ dit: _Yeou_ (_Tseu-lou_)
a demand si aussitt qu'il avait entendu une chose il devait la
mettre immdiatement en pratique? Le matre a rpondu: Vous avez un
pre et un frre an qui existent encore. _Khieou_ (_Yan-yeou_) a
demand si aussitt qu'il avait entendu une chose il devait la mettre
immdiatement en pratique? Le matre a rpondu: Aussitt que vous
l'avez entendue, mettez-la en pratique. Moi, _Tchi_ (_Kong-si-hoa_),
j'hsite [sur le sens de ces deux rponses]; je n'ose faire une
nouvelle question. Le Philosophe dit: Quant  _Khieou_, il est toujours
dispos  reculer; c'est pourquoi je l'aiguillonne pour qu'il avance:
_Yeou_ aime  surpasser les autres hommes; c'est pourquoi je le retiens.

22. Le Philosophe prouva un jour une alarme dans _Kouang. Yan-youan_
tait rest en arrire. [Lorsqu'il eut rejoint], le Philosophe lui
dit: Je vous croyais mort! [Le disciple] dit: Le matre tant vivant,
comment _Hoe_ (_Yan-youan_) oserait-il mourir?

23. _Ki-tseu-jan_[5] demanda si _Tchouang-yeou_ et _Yan-khieou_
pouvaient tre appels de grands ministres.

Le Philosophe rpondit: Je pensais que ce serait sur des choses
importantes et extraordinaires que vous me feriez une question, et vous
tes venu me parler de _Yeou_ et de _Khieou!_

Ceux que l'on appelle grands ministres servent leur prince selon les
principes de la droite raison [et non selon les dsirs du prince][6];
s'ils ne le peuvent pas, alors ils se retirent.

Maintenant _Yeou_ et _Khieou_ peuvent tre considrs comme ayant
augment le nombre des ministres.

Il ajouta: Alors ils ne feront donc que suivre la volont de leur
matre?

Le Philosophe dit: Faire prir son pre ou son prince, ce ne serait pas
mme suivre sa volont.

24. _Tseu-lou_[7] fit nommer _Tseu-kao_ gouverneur de _Pi_.

Le Philosophe dit: Vous avez fait du tort  ce jeune homme.

_Tseu-lou_ dit: Il aura des populations  gouverner, il aura les
esprits de la terre et des grains  mnager; qu'a-t-il besoin de
lire des livres [en pratiquant les affaires comme il va le faire]? il
deviendra par la suite assez instruit.

Le Philosophe dit: C'est l le motif pourquoi je hais les docteurs de
cette sorte.

25. _Tseu-lou, Thseng-sie[8], Yan-yeou, Kong-si-hoa,_ taient assis aux
cts du Philosophe.

Le Philosophe dit: Ne serais-je mme que d'un jour plus g que vous,
n'en tenez compte dans nos entretiens [n'ayez aucune rserve par
rapport  mon ge].

Demeurant  l'cart et dans l'isolement, alors vous dites: Nous ne
sommes pas connus. Si quelqu'un vous connaissait, alors que feriez-vous?

_Tseu-lou_ rpondit avec un air lger, mais respectueux: Suppos un
royaume de dix mille chars de guerre, press entre d'autres grands
royaumes, ajoutez mme, par des armes nombreuses, et qu'avec cela il
souffre de la disette et de la famine; que _Yeou_ (_Tseu-lou_) soit
prpos  son administration, en moins de trois annes je pourrais
faire en sorte que le peuple de ce royaume reprt un courage viril et
qu'il connt sa condition. Le Philosophe sourit  ces paroles.

Et vous, _Khieou_, que pensez-vous?

Le disciple rpondit respectueusement: Suppos une province de soixante
ou de soixante et dix _li_ d'tendue, ou mme de cinquante ou de
soixante _li_, et que _Khieou_ soit prpos  son administration,
en moins de trois ans je pourrais faire en sorte que le peuple et
le suffisant. Quant aux rites et  la musique, j'en confierais
l'enseignement  un homme suprieur.

Et vous, _Tchi_, que pensez-vous?

Le disciple rpondit respectueusement: Je ne dirai pas que je puis
faire ces choses; je dsire tudier. Lorsque se font les crmonies du
temple des anctres, et qu'ont lieu de grandes assembles publiques,
revtu de ma robe d'azur et des autres vtements propres  un tel
lieu et  de telles crmonies, je voudrais y prendre part en qualit
d'humble fonctionnaire.

Et vous, _Tian_, que pensez-vous?

Le disciple ne fit plus que tirer quelques sons rares de sa guitare;
mais, ces sons se prolongeant, il la dposa, et, se levant, il rpondit
respectueusement: Mon opinion diffre entirement de celles de mes
trois condisciples.--Le Philosophe dit: Qui vous empche de l'exprimer?
chacun ici peut dire sa pense. [Le disciple] dit: Le printemps n'tant
plus, ma robe de printemps mise de ct, mais coiff du bonnet de
virilit[9], accompagn de cinq ou six hommes et de six ou sept jeunes
gens, j'aimerais  aller me baigner dans les eaux de l'_Y_[10],  aller
prendre le frais dans ces lieux touffus o l'on offre les sacrifices
au ciel pour demander la pluie, moduler quelques airs, et retourner
ensuite  ma demeure.

Le Philosophe, applaudissant  ces paroles par un soupir de
satisfaction, dit: Je suis de l'avis de _Tian_.

Les trois disciples partirent, et _Thseng-sie_ resta encore quelque
temps. _Thseng-sie_ dit: Que doit-on penser des paroles de ces trois
disciples? Le Philosophe dit: Chacun d'eux a exprim son opinion, et
voil tout.--Il ajouta: Matre, pourquoi avez-vous souri aux paroles de
_Yeou_?

[Le Philosophe] dit: On doit administrer un royaume selon les lois et
coutumes tablies; les paroles de _Yeou_ n'taient pas modestes, c'est
pourquoi j'ai souri.

Mais _Khieou_ lui-mme n'exprimait-il pas le dsir d'administrer aussi
un Etat? Comment voir cela dans une province de soixante  soixante et
dix _li_, et mme de cinquante  soixante _li_ d'tendue? ce n'est pas
l un royaume.

Et _Tchi_, n'tait-ce pas des choses d'un royaume dont il entendait
parler? ces crmonies du temple des anctres, ces assembles
publiques, ne sont-elles pas le privilge des grands de tous les
ordres? et comment _Tchi_ pourrait-il y prendre part en qualit
d'humble fonctionnaire? qui pourrait donc remplir les grandes fonctions?


[1] Parce qu'il tait toujours de l'avis de son matre.

[2] A cause de son esprit aventureux et hardi.

[3] Commentaire de TCHOU-HI.

[4] Instrument de musique nomm _sse_ en chinois. On en peut voir la
figure dans notre ouvrage cit. _Planche_ 2.

[5] Fils pun de _Ki-chi_, qui, par la grande puissance que sa famille
avait acquise, avait fait nommer ses deux fils ministres. (TCHOU-HI.)

[6] Commentaire.

[7] _Tseu-lou_ tait gouverneur de _Ki-chi_.

[8] Pre de _Thseng-tseu_, rdacteur du _Ta-hio._

[9] _Kouan_, bonnet que le pre donne  son fils  l'ge de vingt an.

[10] Situe au midi de la ville de _Kou_.




CHAPITRE XII,

COMPOS DE 24 ARTICLES.


1. _Yan-youan_ demanda ce que c'tait que la vertu de l'humanit. Le
Philosophe dit: Avoir un empire absolu sur soi-mme, retourner aux
rites [ou aux lois primitives de la raison cleste manifeste dans les
sages coutumes], c'est pratiquer la vertu de l'humanit. Qu'un seul
jour un homme dompte ses penchants et ses dsirs drgls, et qu'il
retourne  la pratique des lois primitives, tout l'empire s'accordera
 dire qu'il a la vertu de l'humanit. Mais la vertu de l'humanit
dpend-elle de soi-mme, ou bien dpend-elle des autres hommes?
_Yan-youan_ dit: Permettez-moi de demander quelles sont les diverses
ramifications de cette vertu? Le Philosophe dit: Ne regardez rien
contrairement aux rites; n'entendez rien contrairement aux rites; ne
dites rien contrairement aux rites; ne faites rien contrairement aux
rites. _Yan-youan_ dit: Quoique _Hoe_ (lui-mme) n'ait pas fait preuve
jusqu'ici de pntration, il demande  mettre ces prceptes en pratique.

2. _Tchoung--houng_ demanda ce que c'tait que la vertu de l'humanit.
Le Philosophe dit: Quand vous tes sorti de chez vous, comportez-vous
comme si vous deviez voir un hte d'une grande distinction; en
dirigeant le peuple, comportez-vous avec le mme respect que si vous
offriez le grand sacrifice. Ce que vous ne dsirez pas qui vous
soit fait  vous-mme, ne le faites pas aux autres hommes. [En vous
comportant ainsi] dans le royaume, personne n'aura contre vous de
ressentiment; dans votre famille, personne n'aura contre vous de
ressentiment.

_Tchoung-houng_ dit: Quoique _Young_ (_Tchoung-houng_) n'ait pas fait
preuve jusqu'ici de pntration, il demande  mettre ces prceptes en
pratique.

3. _Sse-ma-nieou_ demanda ce que c'tait que la vertu de l'humanit.

Le Philosophe dit: Celui qui est dou de la vertu de l'humanit est
sobre de paroles.--Il ajouta: Celui qui est sobre de paroles, c'est
celui-l que l'on appelle dou de la vertu de l'humanit. Le Philosophe
dit: Pratiquer l'humanit est une chose difficile; pour en parler, ne
faut-il pas tre sobre de paroles?

4. _Sse-ma-nieou_ demanda ce qu'tait l'homme suprieur. Le
Philosophe dit: L'homme suprieur n'prouve ni regrets ni crainte.
[_Sse-ma-nieou_] ajouta: Celui qui n'prouve ni regrets ni crainte,
c'est celui-l que l'on appelle l'homme suprieur. Le Philosophe dit:
Celui qui, s'tant examin intrieurement, ne trouve en lui aucun
sujet de peine, celui-l qu'aurait-il  regretter? qu'aurait-il 
craindre?

5. _Sse-ma-nieou_, affect de tristesse, dit: Tous les hommes ont des
frres; moi seul je n'en ai point!

_Tseu-hia_ dit: _Chang_ (lui-mme) a entendu dire:

Que la vie et la mort taient soumises  une loi immuable fixe ds
l'origine, et que les richesses et les honneurs dpendaient du ciel;

Que l'homme suprieur veille avec une srieuse attention sur lui-mme,
et ne cesse d'agir ainsi; qu'il porte dans le commerce des hommes une
dfrence toujours digne, avec des manires distingues et polies,
regardant tous les hommes qui habitent dans l'intrieur des quatre mers
[tout l'univers] comme ses propres frres. En agissant ainsi, pourquoi
l'homme suprieur s'affligerait-il donc de n'avoir pas de frres?

6. _Tseu-tchang_ demanda ce que c'tait que la pntration. Le
Philosophe dit: Ne pas couter des calomnies qui s'insinuent  petit
bruit comme une eau qui coule doucement, et des accusations dont
les auteurs seraient prts  se couper un morceau de chair pour les
affirmer; cela peut tre appel de la pntration. Ne pas tenir compte
des calomnies qui s'insinuent  petit bruit comme une eau qui coule
doucement, et des accusations dont les auteurs sont toujours prts 
se couper un morceau de chair pour les affirmer; cela peut tre aussi
appel de l'extrme pntration.

7. _Tseu-koung_ demanda ce que c'tait que l'administration des
affaires publiques. Le Philosophe dit: Ayez de quoi fournir
suffisamment aux besoins des populations, des troupes en quantit
suffisante, et que le peuple vous soit fidle.

_Tseu-koung_ dit: Si l'on se trouve dans l'impossibilit de parvenir 
ces conditions, et que l'une doive tre carte, laquelle de ces trois
choses faut-il carter de prfrence? [Le Philosophe] dit: Il faut
carter les troupes.

_Tseu-koung_ dit: Si l'on se trouve dans l'impossibilit de parvenir
aux autres conditions, et qu'il faille en carter encore une, laquelle
de ces deux choses faut-il carter de prfrence? [Le Philosophe] dit:
cartez les provisions. Depuis la plus haute antiquit, tous les hommes
sont sujets  la mort; mais un peuple qui n'aurait pas de confiance et
de fidlit dans ceux qui le gouvernent ne pourrait subsister.

8. _Ko-tseu-tching_ (grand de l'tat de _We_) dit: L'homme suprieur
est naturel, sincre; et voil tout. A quoi sert-il de lui donner les
ornements de l'ducation?

_Tseu-koung_ dit: Oh! quel discours avez-vous tenu, matre, sur l'homme
suprieur! quatre chevaux attels ne pourraient le ramener dans votre
bouche. Les ornements de l'ducation sont comme le naturel; le naturel,
comme les ornements de l'ducation. Les peaux de tigre et de lopard,
lorsqu'elles sont tannes, sont comme les peaux de chien et de mouton
tannes.

9. _Nga-koung_ questionna _Yeou-jo_ en ces termes: L'anne est
strile, et les revenus du royaume ne suffisent pas; que faire dans ces
circonstances?

_Yeou-jo_ rpondit avec dfrence: Pourquoi n'exigez-vous pas la dme?
[Le prince] dit: Les deux diximes ne me suffisent pas; d'aprs cela,
que ferais-je du dixime seul?

[_Yeou-jo_] rpondit de nouveau avec dfrence: Si les cent familles
[tout le peuple chinois] ont le suffisant, comment le prince ne
l'aurait-il pas? les cent familles n'ayant pas le suffisant, pourquoi
le prince l'exigerait-il?

10. _Tseu-tchang_ fit une question concernant la manire dont on
pouvait accumuler des vertus et dissiper les erreurs de l'esprit. Le
Philosophe dit: Mettre au premier rang la droiture et la fidlit
 sa parole; se livrer  tout ce qui est juste [en tchant de se
perfectionner chaque jour]; c'est accumuler des vertus. En aimant
quelqu'un, dsirer qu'il vive; en le dtestant, dsirer qu'il meure,
c'est par consquent dsirer sa vie, et, en outre, dsirer sa mort;
c'est l le trouble, l'erreur de l'esprit.

L'homme parfait ne recherche point les richesses; il a mme du respect
pour les phnomnes extraordinaires[11].

11. _King-kong_, prince de _Thsi_, questionna KHOUNG-TSEU sur le
gouvernement.

KHOUNG-TSEU lui rpondit avec dfrence: Que le prince soit prince;
le ministre, ministre; le pre, pre; le fils, fils. [Le prince]
ajouta: Fort bien! c'est la vrit! si le prince n'est pas prince, si
le ministre n'est pas ministre, si le pre n'est pas pre, si le fils
n'est pas fils, quoique les revenus territoriaux soient abondants,
comment parviendrais-je  en jouir et  les consommer?

12. Le Philosophe dit: Celui qui avec la moiti d'une parole peut
terminer des diffrends, n'est-ce pas _Yeou_ (_Tseu-lou_)?

_Tseu-lou_ ne met pas l'intervalle d'une nuit dans l'excution de ses
rsolutions.

13. Le Philosophe dit: Je puis couter des plaidoiries, et juger des
procs comme les autres hommes; mais ne serait-il pas plus ncessaire
de faire en sorte d'empcher les procs[12]?

14. _Tseu-tchang_ fit une question sur le gouvernement. Le Philosophe
dit: Rflchissez mrement, ne vous lassez jamais de faire le bien et
de traiter les choses avec droiture.

15. Le Philosophe dit: Celui qui a des tudes trs-tendues en
littrature se fait un devoir de se conformer aux rites; il peut mme
prvenir les sditions.

16. Le Philosophe dit: L'homme suprieur perfectionne ou dveloppe
les bonnes qualits des autres hommes; il ne perfectionne pas ou ne
dveloppe pas leurs mauvais penchants; l'homme vulgaire est l'oppos.

17. _Ki-kang-tseu_ questionna KHOUNG-TSEU sur le gouvernement.
KHOUNG-TSEU rpondit avec dfrence: Le gouvernement, c'est ce qui est
juste et droit. Si vous gouvernez avec justice et droiture, qui oserait
ne pas tre juste et droit?

18. _Ki-kang-tseu_ ayant une grande crainte des voleurs, questionna
KHOUNG-TSEU  leur sujet. KHOUNG-TSEU lui rpondit avec dfrence:
Si vous ne dsirez point le bien des autres, quand mme vous les en
rcompenseriez, vos sujets ne voleraient point.

19. _Ki-kang-tseu_ questionna de nouveau KHOUNG-TSEU sur la manire de
gouverner, en disant: Si je mets  mort ceux qui ne respectent aucune
loi, pour favoriser ceux qui observent les lois, qu'arrivera-t-il
de l? KHOUNG-TSEU rpondit avec dfrence: Vous qui gouvernez les
affaires publiques, qu'avez-vous besoin d'employer les supplices? aimez
la vertu, et le peuple sera vertueux. Les vertus d'un homme suprieur
sont comme le vent; les vertus d'un homme vulgaire sont comme l'herbe;
l'herbe, lorsque le vent passe dessus, s'incline.

20. _Tseu-tchang_ demanda quel devait tre un chef pour pouvoir tre
appel illustre [ou d'une vertu reconnue par tous les hommes]?

Le Philosophe rpondit: Qu'appelez-vous illustration?

_Tseu-tchang_ rpondit avec respect: Si l'on rside dans les provinces,
d'entendre bien parler de soi; si l'on rside dans sa famille,
d'entendre bien parler de soi.

Le Philosophe dit: Cela, c'est simplement une bonne renomme, et non de
l'illustration. L'illustration dont il s'agit consiste  possder le
naturel, la droiture, et  chrir la justice;  examiner attentivement
les paroles des hommes,  considrer leur contenance,  soumettre sa
volont  celle des autres hommes. [De cette manire] si l'on rside
dans les provinces, on est certainement illustre; si l'on rside dans
sa famille, on est certainement illustre.

Cette renomme, dont il s'agit, consiste quelquefois  ne prendre que
l'apparence de la vertu de l'humanit, et de s'en loigner dans ses
actions. En demeurant dans cette voie, on n'prouve aucun doute; si
l'on rside dans les provinces, on entendra bien parler de soi; si l'on
rside dans sa famille, on entendra bien parler de soi.

21. _Fan-tchi_ ayant suivi le Philosophe dans la partie infrieure du
lieu sacr o l'on faisait les sacrifices au ciel pour demander la
pluie [_Wou-yu_] dit: Permettez-moi que j'ose vous demander ce qu'il
faut faire pour accumuler des vertus, se corriger de ses dfauts, et
discerner les erreurs de l'esprit[13]?

Le Philosophe dit: Oh! c'est l une grande et belle question!

Il faut placer avant tout le devoir de faire ce que l'on doit faire
[pour acqurir la vertu], et ne mettre qu'au second rang le fruit que
l'on en obtient; n'est-ce pas l accumuler des vertus? combattre ses
dfauts ou ses mauvais penchants, ne pas combattre les dfauts ou
les mauvais penchants des autres, n'est-ce pas l se corriger de ses
dfauts? par un ressentiment ou une colre d'un seul matin perdre son
corps, pour que le malheur atteigne ses parents, n'est-ce pas l un
trouble de l'esprit?

22. _Fan-tchi_ demanda ce que c'tait que la vertu de l'humanit. Le
Philosophe dit: Aimer les hommes.--Il demanda ce que c'tait que la
science. Le Philosophe dit: Connatre les hommes. _Fan-tchi_ ne pntra
pas le sens de ces rponses.

Le Philosophe dit: Elever aux honneurs les hommes justes et droits,
et repousser tous les pervers; on peut, en agissant ainsi, rendre les
pervers justes et droits.

_Fan-tchi_, en s'en retournaut, rencontra _Tseu-hia_, et lui dit: Je
viens de faire une visite  notre matre, et je l'ai questionn sur
la science. Le matre m'a dit: Elever aux honneurs les hommes justes
et droits, et repousser tous les pervers; on peut, en agissant ainsi,
rendre les pervers justes et droits. Qu'a-t-il voulu dire?

_Tseu-hia_ dit: O que ces paroles sont fertiles en applications!

_Chun_, ayant obtenu l'empire, choisit parmi la foule, et leva aux
plus grands honneurs _Kao-yao_; ceux qui taient vicieux et pervers,
il les tint loigns. _Chang_, ayant obtenu l'empire, choisit parmi
la foule, et leva aux plus grands honneurs _Y-yn_; ceux qui taient
vicieux et pervers, il les tint loigns.

23. _Tseu-koung_ demanda comment il fallait se comporter dans ses
relations avec ses amis? Le Philosophe dit: Avertissez avec droiture
de coeur, et ramenez votre ami dans le chemin de la vertu. Si vous ne
pouvez pas agir ainsi, abstenez-vous. Ne vous dshonorez pas vous-mme.

24. _Thsng-tseu_ dit: L'homme suprieur emploie son ducation [ou
ses talents acquis par l'tude]  rassembler des amis, et ses amis 
l'aider dans la pratique de l'humanit.


[11] Plusieurs commentateurs chinois regardent cette phrase comme
dfectueuse ou interpole.

[12] Ce paragraphe se trouve dj dans le _Ta-hio_, chap. IV, 1.

[13] Voyez l'_Article_ 10 de ce mme chapitre.




CHAPITRE XIII,

COMPOS DE 30 ARTICLES.


1. _Tseu-lou_ fit une question sur la manire de bien gouverner.
Le Philosophe dit: Donnez le premier au peuple, et de votre propre
personne, l'exemple de la vertu; donnez le premier au peuple, et de
votre propre personne, l'exemple des labeurs[14].

--Je vous prie d'ajouter quelque chose  ces instructions.--Ne vous
lassez jamais d'agir ainsi.

2. _Tchoung-koung_, exerant les fonctions de ministre de _Ki-chi_,
fit uue question sur la manire de bien gouverner. Le Philosophe
dit: Commencez par avoir de bons fonctionnaires sous vos ordres pour
diriger avec intelligence et probit les diverses branches de votre
administration; pardonnez les fautes lgres; levez les hommes de
vertus et de talents aux dignits publiques. [_Tchoung-koung_] ajouta:
Comment connatre les hommes de vertus et de talents afin de les lever
aux dignits? [Le Philosophe] dit: Elevez aux dignits ceux que vous
connaissez tre tels; ceux que vous ne connaissez pas, croyez-vous que
les autres hommes les ngligeront?

3. _Tseu-lou_ dit: Supposons que le prince de l'Etat de _Me_ vous
dsire, matre, pour diriger les affaires publiques;  quoi vous
appliqueriez-vous d'abord de prfrence?

Le Philosophe dit: Ne serait-ce pas  rendre correctes les
dnominations mmes des personnes et des choses?

_Tseu-lou_ dit: Est-ce vritablement cela? Matre, vous vous cartez de
la question. A quoi bon cette rectification?

Le Philosophe dit: Vous tes bien simple, _Yeou!_ L'homme suprieur,
dans ce qu'il ne connat pas bien, prouve une sorte d'hsitation et
d'embarras.

Si les dnominations ne sont pas exactes, correctes, alors les
instructions qui les concernent n'y rpondent pas comme il convient;
les instructions ne rpondant pas aux dnominations des personnes
et des choses, alors les affaires ne peuvent tre traites comme il
convient.

Les affaires n'tant pas traites comme il convient, alors les rites
et la musique ne sont pas en honneur; les rites et la musique n'tant
pas en honneur, alors les peines et les supplices n'atteignent pas leur
but d'quit et de justice; les peines et les supplices n'atteignant
pas leur but d'quit et de justice, alors le peuple ne sait o poser
srement ses pieds et tendre ses mains.

C'est pourquoi l'homme suprieur, dans les noms qu'il donne, doit
toujours faire en sorte que ses instructions y rpondent exactement;
les instructions tant telles, elles devront tre facilement excutes.
L'homme suprieur, dans ses instructions, n'est jamais inconsidr ou
futile.

4. _Fan-tchi_ pria son matre de l'instruire dans l'agriculture. Le
Philosophe dit: Je n'ai pas les connaissances d'un vieil agriculteur.
Il le pria de lui enseigner la culture des jardins. Il rpondit: Je
n'ai pas les connaissances d'un vieux jardinier.

_Fan-tchi_ tant sorti, le Philosophe dit: Quel homme vulgaire que ce
_Fan-siu!_

Si ceux qui occupent les rangs suprieurs dans la socit aiment 
observer les rites, alors le peuple n'osera pas ne pas les respecter;
si les suprieurs se plaisent dans la pratique de la justice, alors le
peuple n'osera pas ne pas tre soumis; si les suprieurs chrissent la
sincrit et la fidlit, alors le peuple n'osera pas ne pas pratiquer
ces vertus. Si les choses se passent ainsi, alors les peuples des
quatre rgions, portant sur leurs paules leurs enfants envelopps de
langes, accourront se ranger sous vos lois. [Quand on peut faire de
pareilles choses],  quoi bon s'occuper d'agriculture?

5. Le Philosophe dit: Qu'un homme ait appris  rciter les trois cents
odes du _Livre des Vers_, s'il reoit un traitement pour exercer des
fonctions dans l'administration publique, qu'il ne sait pas remplir;
ou s'il est envoy comme ambassadeur dans les quatre rgions du monde,
sans pouvoir par lui-mme accomplir convenablement sa mission; quand
mme il aurait encore lu davantage,  quoi cela servirait-il?

6. Le Philosophe dit: Si la personne de celui qui commande aux autres
ou qui les gouverne est dirige d'aprs la droiture et l'quit,
il n'a pas besoin d'ordonner le bien pour qu'on le pratique; si sa
personne n'est pas dirige par la droiture et l'quit, quand mme il
ordonnerait le bien, il ne serait pas obi.

7. Le Philosophe dit: Les gouvernements des Etats de _Lou_ et de _Wi_
sont frres.

8. Le Philosophe disait de _Kong-tseu-king_, grand de l'Etat de _We_,
qu'il s'tait parfaitement bien comport dans sa famille. Quand
il commena  possder quelque chose, il disait: J'aurai un jour
davantage; quand il eut un peu plus, il disait: C'est bien; quand il
eut de grandes richesses, il disait: C'est parfait.

9. Le Philosophe ayant voulu se rendre dans l'Etat de _Wi, Yan-yeou_
conduisit son char.

Le Philosophe dit: Quelle multitude [quelle grande population]!

_Yan-yeou_ dit: Une grande multitude en effet. Qu'y aurait-il 
faire pour elle? Le Philosophe dit: La rendre riche et heureuse. [Le
disciple] ajouta: Quand elle serait riche et heureuse, que faudrait-il
faire encore pour elle? [Le Philosophe] dit: L'instruire.

10. Le Philosophe dit: Si [un gouvernement] voulait m'employer aux
affaires publiques, dans le cours d'une douzaine de lunes je pourrais
dj rformer quelques abus; dans trois annes, la rformation serait
complte.

11. Le Philosophe dit: Si des hommes sages et vertueux gouvernaient un
Etat pendant sept annes, ils pourraient dompter les hommes cruels [les
convertir au bien] et supprimer les supplices. Qu'elles sont parfaites
ces paroles [des anciens sages]!

12. Le Philosophe dit: Si je possdais le mandat de la royaut, il ne
me faudrait pas plus d'une gnration[15] pour faire rgner partout la
vertu de l'humanit.

13. Le Philosophe dit: Si quelqu'un rgle sa personne selon
les principes de l'quit et de la droiture, quelle difficult
prouvera-t-il dans l'administration du gouvernement? s'il ne rgle pas
sa personne selon les principes de l'quit et de la droiture, comment
pourrait-il rectifier la conduite des autres hommes?

14. _Yan-yeou_ tant revenu de la cour, le Philosophe lui dit: Pourquoi
si tard? [Le disciple] lui rpondit respectueusement: Nous avons eu 
traiter des affaires concernant l'administration. Le Philosophe dit:
C'taient des affaires de famille, sans doute; car, s'il se ft agi
des affaires d'administration publique, quoique je ne sois plus en
fonctions, je suis encore appel  en prendre connaissance.

15. _Ting-kong_ (prince de _Lou_) demanda s'il y avait un mot qui et
la puissance de faire prosprer un Etat. KHOUNG-TSEU lui rpondit avec
dfrence: Un seul mot ne peut avoir cette puissance; on peut cependant
approcher de cette concision dsire.

Il y a un proverbe parmi les hommes qui dit: Faire son devoir comme
prince est difficile; le faire comme ministre n'est pas facile[16].

Si vous savez que de faire son devoir comme prince est une chose
difficile, n'est-ce pas en presque un seul mot trouver le moyen de
faire prosprer un Etat?

[Le mme prince] ajouta: Y a-t-il un mot qui ait la puissance de perdre
un Etat? KHOUNG-TSEU rpondit avec dfrence: Un seul mot ne peut
avoir cette puissance; on peut cependant approcher de cette concision
dsire. Il y a un proverbe parmi les hommes qui dit: Je ne vois pas
qu'un prince ait plaisir  remplir ses devoirs,  moins que ses paroles
ne trouvent point de contradicteurs. Qu'il fasse le bien, et qu'on ne
s'y oppose pas: n'est-ce pas en effet trs-bien? qu'il fasse le mal, et
que l'on ne s'y oppose pas: n'est-ce pas, dans ce peu de mots, trouver
la cause de la ruine d'un tat?

16. _Ye-koung_ demanda ce que c'tait que le bon gouvernement.

Le Philosophe dit: Rendez satisfaits et contents ceux qui sont prs de
vous, et ceux qui sont loigns accourront d'eux-mmes.

17. _Tseu-hia_, tant gouverneur de _Kiu-fou_ (ville de l'Etat de
_Lou_), demanda ce que c'tait que le bon gouvernement. Le Philosophe
dit: Ne dsirez pas aller trop vite dans l'expdition des affaires,
et n'ayez pas en vue de petits avantages personnels. Si vous dsirez
expdier promptement les affaires, alors vous ne les comprendrez pas
bien; si vous avez en vue de petits avantages personnels, alors les
grandes affaires ne se termineront pas convenablement.

18. _Ye-kong_, s'entretenant avec KHOUNG-TSEU, dit: Dans mon village,
il y a un homme d'une droiture et d'une sincrit parfaites; son pre
ayant vol un mouton, le fils porta tmoignage contre lui.

KHOUNG-TSEU dit: Les hommes sincres et droits de mon lieu natal
diffrent beaucoup de celui-l: le pre cache les fautes de son fils,
le fils cache les fautes de son pre. La droiture et la sincrit
existent dans cette conduite.

10. _Fan-tchi_ demanda ce que c'tait que la vertu de l'humanit. Le
Philosophe rpondit: Dans la vie prive, ayez toujours une tenue grave
et digne; dans le maniement des affaires, soyez toujours attentif et
vigilant; dans les rapports que vous avez avec les hommes, soyez droit
et fidle  vos engagements. Quand mme vous iriez parmi les barbares
des deux extrmits de l'empire, vous ne devez point ngliger ces
principes.

20. _Tseu-koung_ fit une question en ces termes: A quelles conditions
un homme peut-il tre appel lettr du premier ordre (_ss_), ou homme
d'tat? Le Philosophe dit: Celui qui, dans ses actions et dans sa
personne, a toujours le sentiment de la honte du mal; qui, envoy comme
ambassadeur dans les quatre rgions, ne dshonore pas le mandat de son
prince; celui-l peut tre appel lettr du premier ordre ou homme
d'tat.

[_Tseu-koung_] ajouta: Permettez-moi de vous demander quel est celui
qui vient aprs? [Le Philosophe] dit: Celui dont les parents et les
proches vantent la pit filiale, et dont les compagnons de jeunesse
clbrent la dfrence fraternelle.

Il ajouta encore: Permettez-moi de vous demander quel est celui qui
vient ensuite? [Le Philosophe] dit: Celui qui est toujours sincre dans
ses paroles, ferme et persvrant dans ses entreprises; quand mme il
aurait la duret de la pierre, qu'il serait un homme vulgaire, il peut
cependant tre considr comme celui qui suit immdiatement.

Il poursuivit ainsi: Ceux qui sont de nos jours  la tte de
l'administration publique, quels hommes sont-ils?

Le Philosophe dit: Hlas! ce sont des hommes de la mme capacit que le
boisseau nomm _tou_ et la mesure nomme _chao_. Comment seraient-ils
dignes d'tre compts?

21. Le Philosophe dit: Je ne puis trouver des hommes qui marchent dans
la voie droite, pour leur communiquer la doctrine; me faudra-t-il
recourir  des hommes qui aient les projets levs et hardis, mais qui
manquent de rsolution pour excuter, ou,  dfaut de science, dous
d'un caractre persvrant et ferme? Les hommes aux projets levs et
hardis, mais qui manquent de rsolution pour excuter, en avanant
dans la voie droite, prennent, pour exemple  suivre, les actions
extraordinaires des grands hommes; les hommes qui n'ont qu'un caractre
persvrant et ferme s'abstiennent au moins de pratiquer ce qui dpasse
leur raison.

22. Le Philosophe dit: Les hommes des provinces mridionales ont un
proverbe ainsi conu: Un homme qui n'a point de persvrance n'est
capable ni d'exercer l'art de la divination, ni celui de la mdecine.
Ce proverbe est parfaitement juste.

Celui qui ne persvre pas dans sa vertu prouvera quelque honte.
[_Y-king_.]

Le Philosophe dit: Celui qui ne pntre pas le sens de ces paroles
n'est propre  rien.

23. L'homme suprieur vit en paix avec tous les hommes, sans toutefois
agir absolument de mme.

L'homme vulgaire agit absolument de mme, sans toutefois s'accorder
avec eux.

24. _Tseu-koung_ fit une question en ces termes: Si tous les hommes de
son village chrissent quelqu'un, qu'en faut-il penser? Le Philosophe
dit: Cela ne suffit pas pour porter sur lui un jugement quitable.--Si
tous les hommes de son village hassent quelqu'un, qu'en faut-il
penser? Le Philosophe dit: Cela ne suffit pas pour porter sur lui un
jugement quitable. Ce serait, bien diffrent si les hommes vertueux
d'entre les habitants de ce village le chrissaient, et si les hommes
vicieux de ce mme village le hassaient.

25. Le Philosophe dit: L'homme suprieur est facilement servi, mais
difficilement satisfait. Si on tche de lui dplaire par des moyens
contraires  la droite raison, il n'est point satisfait. Dans l'emploi
qu'il fait des hommes, il mesure leur capacit [il les emploie selon
leur capacit]. L'homme vulgaire est difficilement servi et facilement
satisfait. Si on tche de lui plaire, quoique ce soit par des moyens
contraires  la raison, il est galement satisfait. Dans l'emploi qu'il
fait des hommes il ne cherche que son avantage personnel.

26. Le Philosophe dit: L'homme suprieur, s'il se trouve dans une haute
position, ne montre point de faste et d'orgueil; l'homme vulgaire
montre du faste et de l'orgueil, sans tre dans une position leve.

27. Le Philosophe dit: L'homme qui est ferme, patient, simple et
naturel, sobre en paroles, approche beaucoup de la vertu de l'humanit.

28. _Tseu-lou_ fit une question en ces termes: A quelles conditions un
homme peut-il tre appel lettr du premier ordre, ou homme d'tat? Le
Philosophe dit: Rechercher le vrai avec sincrit, exposer le rsultat
de ses recherches ou de ses informations avec la mme sincrit;
avoir toujours un air affable et prvenant: voil ce que l'on peut
appeler les conditions d'un lettr de premier ordre. Les amis et les
connaissances doivent tre traits avec sincrit et franchise; les
frres, avec affabilit et prvenance.

29. Le Philosophe dit: Si un homme vertueux instruisait le peuple
pendant sept ans, il pourrait le rendre habile dans l'art militaire.

30. Le Philosophe dit: Employer  l'arme des populations non
instruites dans l'art militaire, c'est les livrer  leur propre perte.


[14] Ces deux maximes sont exprimes dans le texte par quatre
caractres: _sian-tchi, lo-tch_; PREAS EO, LABORES EO.

[15] Un laps de temps de trente annes. (TCHOU-HI.)

[16] W kin, nn; w tchin, pu : _agere principem, difficile;
agere ministrum, non facile._




CHAPITRE XIV,

COMPOS DE 47 ARTICLES.


1. _Hien_[17] demanda ce que c'tait que la honte. Le Philosophe dit:
Quand l'tat est gouvern par les principes de la droite raison,
recevoir des moluments[18]; quand l'tat n'est pas gouvern par les
principes de la droite raison, recevoir galement des moluments: c'est
l de la honte.

2.--Aimer  dompter son dsir de combattre, et ne pas satisfaire ses
ressentiments, ni ses penchants avides; cela ne peut-il pas tre
considr comme la vertu de l'humanit?

Le Philosophe dit: Si cela peut tre considr comme difficile, comme
la vertu de l'humanit, c'est ce que je ne sais pas.

3. Le Philosophe dit: Si un lettr aime trop l'oisivet et le repos de
sa demeure, il n'est pas digne d'tre considr comme lettr.

4. Le Philosophe dit: Si l'tat est gouvern par les principes de la
droite raison, parlez hautement et dignement, agissez hautement et
dignement. Si l'tat n'est pas gouvern par les principes de la droite
raison, agissez toujours hautement et dignement, mais parlez avec
mesure et prcaution.

5. Le Philosophe dit: Celui qui a des vertus doit avoir la facult de
s'exprimer facilement; celui qui a la facult de s'exprimer facilement
ne doit pas ncessairement possder ces vertus. Celui qui est dou
de la vertu de l'humanit doit possder le courage viril; celui qui
est dou du courage viril ne possde pas ncessairement la vertu de
l'humanit.

6. _Nan-koung-kouo_ questionna KHOUNG-TSEU en ces termes: _Y_ savait
parfaitement tirer de l'arc; _Ngao_ savait parfaitement conduire
un navire, mme dans un bassin  sec. L'un et l'autre cependant ne
trouvrent-ils pas la mort? _Yu_ et _Tsie_ labouraient la terre de leur
propre personne, et cependant ils obtinrent l'empire. Le matre ne
rpondit point. _Nan-koung-kouo_ sortit. Le Philosophe dit: C'est un
homme suprieur que cet homme-l! comme il sait admirablement rehausser
la vertu!

7. Le Philosophe dit: Il y a eu des hommes suprieurs qui n'taient pas
dous de la vertu de l'humanit; mais il n'y a pas encore eu d'homme
sans mrite qui ft dou de la vertu de l'humanit.

8. Le Philosophe dit: Si l'on aime bien, ne peut-on pas aussi bien
chtier[19]? Si l'on a de la droiture et de la fidlit, ne peut-on pas
faire des remontrances?

9. Le Philosophe dit: S'il fallait rdiger les documents d'une mission
officielle, _Pi-chin_ en traait le plan et les esquissait; _Chi-chou_
les examinait attentivement et y plaait les dits des anciens;
l'ambassadeur charg de remplir la mission, _Tseu-yu_, corrigeait le
tout; _Tseu-tchan_, de _Thoung-li_, y ajoutait les divers ornements du
style.

10. Quelqu'un demanda quel tait _Tseu-tchan?_ Le Philosophe dit:
C'tait un homme bienfaisant.

On demanda aussi quel tait _Tseu-si?_ [Le Philosophe] dit: Celui-l?
celui-l? [cette question est dplace].

On demanda quel tait _Kouan-tchoung?_ Il dit: C'est un homme
qui avait enlev  _Pe-chi_[20] un fief de trois cents familles.
[Cependant ce dernier] se nourrissant d'aliments grossiers, ne laissa
chapper jusqu' la fin de ses jours aucune parole de ressentiment ou
d'indignation.

11. Le Philosophe dit: Il est difficile d'tre pauvre, et de n'prouver
aucun ressentiment; il est facile en comparaison d'tre riche, et de ne
pas s'en enorgueillir.

12. Le Philosophe dit: _Meng-kong-tcho_ (grand fonctionnaire du
royaume de _Lou_) est trs-propre  tre le premier intendant des
familles _Tchao_ et _We_[21]; mais il n'est pas capable d'tre grand
fonctionnaire des petits tats de _Ting_ et de _Sie_.

13. _Tseu-lou_ demanda en quoi consistait l'homme accompli. Le
Philosophe rpondit: S'il runit la science de _Wou-tchoung_[22], la
modration de _Kong-tcho_[22b], la force virile de _Tchouang-tseu_ de
Pian[23], l'habilet dans les arts de _Jen-khieou_; si, outre cela, il
est vers dans la connaissance des rites et de la musique, il peut
tre considr comme un homme accompli.

Il ajouta: Qu'est-il besoin que l'homme accompli de nos jours soit tel
qu'il vient d'tre dcrit? Si, en voyant un profit  obtenir, il pense
 la justice; si, en voyant un danger, il dvoue sa vie; si, lorsqu'il
s'agit d'anciens engagements, il n'oublie pas les paroles de ses jours
d'autrefois, il pourra aussi tre considr comme un homme accompli.

14. Le Philosophe questionna _Kong-ming_, surnomm _Kia_[24], sur
_Kong-tcho-wen-tseu_[25], en ces termes: Faut-il le croire? on dit que
votre matre ne parle pas, ne rit pas, et n'accepte rien de personne?

_Kong-ming-kia_ rpondit avec respect: Ceux qui ont rapport cela vont
trop loin. Mon matre parle en temps opportun; il ne fatigue pas les
autres de ses discours. Quand il faut tre joyeux, il rit; mais il ne
fatigue pas les autres de sa gat. Quand cela est juste, il reoit ce
qu'on lui offre; mais on n'est pas fatigu de sa facilit  recevoir.
Le Philosophe dit: Il se comporte ainsi! commeut se peut-il comporter
ainsi!

15. Le Philosophe dit: _Tsang-wou-tchoung_ cherchait  obtenir du
prince de _Lou_ que sa postrit et toujours la terre de _Fang_ en
sa possession. Quoiqu'il et dit qu'il ne voulait pas l'exiger de son
prince, je n'ajoute pas foi  ses paroles.

16. Le Philosophe dit: _Wen-kong_, prince de _Tin_, tait un fourbe
sans droiture; _Wan-kong_, prince de _Thsi_, tait un homme droit sans
fourberie.

17. _Tseu-lou_ dit: _Wan-kong_ tua _Kong-tseu-kieou. Tchao-ho_ mourut
avec lui; _Kouan-tchoung_ ne mourut pas: ne doit-on pas dire qu'il a
manqu de la vertu de l'humanit?

Le Philosophe dit: _Wan-kong_ runit et pacifia tous les grands de
l'tat, sans recourir  la force des armes; ce rsultat fut d 
l'habilet de _Kouan-tchoung_: quel est celui dont l'humanit peut
galer la sienne!

18. _Tseu-koung_ dit: _Kouan-tchoung_ n'tait pas dnu de la vertu de
l'humanit. Lorsque _Wan-kong_ tua _Kong-tseu-kieou_, [_Kouan-tchoung_,
son ministre] ne sut pas mourir; mais il aida le meurtrier dans ses
entreprises.

Le Philosophe dit: _Kouan-tchoung_ aida _Wan-kong_  soumettre les
grands de tous les ordres,  remettre de l'unit et de l'ordre dans
l'empire. Le peuple, jusqu' nos jours, a conserv les bienfaits de
son administration. Sans _Kouan-tchoung_ j'aurais les cheveux rass,
et ma robe suspendue en noeuds  mon ct gauche [selon la coutume des
barbares][26].

Pourquoi [_Kouan-tchoung_], comme un homme ou une femme vulgaire,
aurait-il accompli le devoir d'une mdiocre fidlit, en s'tranglant
ou en se jetant dans un foss plein d'eau, sans laisser un souvenir
dans la mmoire des hommes[27]!

19. L'intendant de _Kong-tcho-wen-tseu_, tant devenu ministre par le
choix et avec l'appui de ce grand dignitaire, se rendit avec lui  la
cour du prince. Le Philosophe ayant appris ce fait, dit: Il tait
digne par ses vertus et ses connaissances d'tre considr comme _par
des ornements de l'ducation_ (wen).

20. Le Philosophe ayant dit que _Ling-kong_, prince de _We_, tait
sans principes, _Khang-tseu_ observa que s'il en tait ainsi, pourquoi
n'avait-il pas t priv de sa dignit?

KHOUNG-TSEU dit: _Tchoung-cho-yu_ prside  la rception des hles et
des trangers; _Chou-to_ prside aux crmonies du temple des anctres;
_Wang-sun-kia_ prside aux affaires militaires: cela tant ainsi,
pourquoi l'aurait-on priv de sa dignit?

21. Le Philosophe dit: Celui qui parle sans modration et sans retenue
met difficilement ses paroles en pratique.

22. _Tchin-tching-tseu_ (grand de l'tat de _Thsi_) mit  mort
_Kien-kong_ (prince de _Thsi_).

KHOUNG-TSEU se purifia le corps par un bain, et se rendit  la cour (de
_Lou_), o il annona l'vnement  _Ngai-kong_ (prince de _Lou_) en
ces termes: _Tchin-heng_ a tu son prince, je viens demander qu'il soit
puni.

Le prince dit: Exposez l'affaire  mes trois grands dignitaires.

KHOUNG-TSEU dit: Comme je marche immdiatement aprs les grands
dignitaires, je n'ai pas cru devoir me dispenser de vous faire
connatre l'vnement. Le prince dit: C'est  mes trois grands
dignitaires qu'il faut exposer le fait.

Il exposa le fait aux trois grands dignitaires, qui jugrent que
cette dmarche ne convenait pas. KHOUNG-TSEU ajouta: Comme je marche
immdiatement aprs les grands dignitaires, je n'ai pas cru devoir me
dispenser de vous faire connatre le fait.

23. _Tseu-lou_ demanda comment il fallait servir le prince. Le
Philosophe dit: Ne l'abusez pas, et rsistez-lui dans l'occasion.

24. Le Philosophe dit: L'homme suprieur s'lve continuellement
en intelligence et en pntration; l'homme sans mrites descend
continuellement dans l'ignorance et le vice.

25. Le Philosophe dit: Dans l'antiquit, ceux qui se livraient 
l'tude le faisaient pour eux-mmes; maintenant, ceux qui se livrent 
l'tude le font pour les autres [pour paratre instruits aux yeux des
autres][28].

26. _Kieou-pe-yu_ (grand dignitaire de l'tat de _We_) envoya un homme
 KHOUNG-TSEU pour savoir de ses nouvelles. KHOUNG-TSEU fit asseoir
l'envoy prs de lui, et lui fit une question en ces termes: Que
fait votre matre? L'envoy repondit avec respect: Mon matre dsire
diminuer le nombre de ses dfauts, mais il ne peut en venir  bout.
L'envoy tant sorti, le Philosophe dit: Quel digne envoy! quel digne
envoy!

27. Le Philosophe dit: Que lorsqu'une chose ne rentrait pas dans ses
fonctions, il ne fallait pas se mler de la diriger.

28. THSNG-TSEU dit: Quand l'homme suprieur mdite sur une chose, il
ne sort pas de ses fonctions. (_Y-King_.)

29. Le Philosophe dit: L'homme suprieur rougit de la crainte que ses
paroles ne dpassent ses actions.

30. Le Philosophe dit: Les voies droites, ou vertus principales de
l'homme suprieur, sont au nombre de trois, que je n'ai pas encore
pu compltement atteindre: la _vertu de l'humanit_, qui dissipe les
tristesses; la _science_, qui dissipe les doutes de l'esprit; et le
_courage viril_, qui dissipe les craintes.

_Tseu-koung_ dit: Notre matre parle de lui-mme avec trop d'humilit.

31. _Tseu-koung_ s'occupait  comparer entre eux les hommes des
diverses contres. Le Philosophe dit: _Sse_, vous tes sans doute
un sage trs-clair; quant  moi, je n'ai pas assez de loisir pour
m'occuper de ces choses.

32. Ne vous affligez pas de ce que les hommes ne vous connaissent
point; mais affligez-vous plutt de ce que vous n'avez pas encore pu
mriter d'tre connu.

33. Le Philosophe dit: Ne pas se rvolter d'tre tromp par les hommes,
ne pas se prmunir contre leur manque de foi, lorsque cependant on l'a
prvu d'avance, n'est-ce pas l tre sage?

34. _We-seng_, surnomm _Mou_, s'adressant  KHOUNG-TSEU, lui dit:
KHIEOU [petit nom du Philosophe], pourquoi tes-vous toujours par voies
et par chemins pour propager votre doctrine? N'aimez-vous pas un peu
trop  en parler?

KHOUNG-TSEU dit: Je n'oserais me permettre d'aimer trop  persuader par
la parole; mais je hais l'obstination  s'attacher  une ide fixe.

35. Le Philosophe dit: Quand on voit le beau cheval nomm _Ki_, on ne
loue pas en lui la force, mais les qualits suprieures.

36. Quelqu'un dit: Que doit-on penser de celui qui rend bienfaits pour
injures[29]?

Le Philosophe dit: [Si l'on agit ainsi], avec quoi payera-t-on les
bienfaits mmes?

Il faut payer par l'quit la haine et les injures, et les bienfaits
par des bienfaits.

37. Le Philosophe dit: Je ne suis connu de personne.

_Tseu-koung_ dit: Comment se fait-il que personne ne vous connaisse?
Le Philosophe dit: Je n'en veux pas au ciel, je n'en accuse pas les
hommes. Humble et simple tudiant, je suis arriv par moi-mme 
pntrer les choses. Si quelqu'un me connat, c'est le ciel!

38. _Kong-pe-liao_ calomniait _Tseu-lou_ prs de _Ki-sun. Tseu-fou,
king-pe_ (grand de l'tat de _Lou_) en informa le Philosophe en ces
termes: Son suprieur [_Ki-sun_] a certainement une pense de doute
d'aprs le rapport de _Kong-pe-liao_. Je suis assez fort pour chtier
[le calomniateur], et exposer son cadavre dans la cour du march.

Le Philosophe dit: Si la voie de la droite raison doit tre suivie,
c'est le dcret du ciel; si la voie de la droite raison doit
tre abandonne, c'est le dcret du ciel. Comment _Kong-pe-liao_
arrterait-il les dcrets du ciel?

39. Le Philosophe dit: Les sages fuient le sicle.

Ceux qui les suivent immdiatement fuient leur patrie.

Ceux qui suivent immdiatement ces derniers fuient les plaisirs.

Ceux qui viennent aprs fuient les paroles trompeuses.

40. Le Philosophe dit: Ceux qui ont agi ainsi sont au nombre de sept.

41. _Tseu-lou_ passa la nuit  _Chi-men_. Le gardien de la porte
lui dit: D'o venez-vous? _Tseu-lou_ lui dit: Je viens de prs de
KHOUNG-TSEU. Le gardien ajouta: Il doit savoir sans doute qu'il ne peut
pas faire prvaloir ses doctrines, et cependant il s'applique toujours
activement  les propager.

42. Le Philosophe tant un jour occup  jouer de son instrument de
pierre nomm _king_, dans l'tat de _We_, un homme, portant un panier
sur ses paules, vint  passer devant la porte de KHOUNG-TSEU, et
s'cria: Oh! qu'il a de coeur celui qui joue ainsi du _king!_

Aprs un instant de silence, il ajouta: O les hommes vils! quelle
harmonie! _king! king!_ personne ne sait l'apprcier. Il a cess de
jouer; c'est fini.

Si l'eau est profonde, alors ils la passent sans relever leur robe;

Si elle n'est pas profonde, alors ils la relvent[30].

Le Philosophe dit: Pour celui qui est persvrant et ferme, il n'est
rien de difficile.

43. _Tseu-tchang_ dit: Le _Chou-king_ rapporte que _Kao-tsoung_ passa
dans le _Lyang-yn_[31] trois annes sans parler; quel est le sens de ce
passage?

Le Philosophe dit: Pourquoi citer seulement _Kao-tsoung?_ Tous les
hommes de l'antiquit agissaient ainsi. Lorsque le prince avait
cess de vivre, tous les magistrats ou fonctionnaires publics qui
continuaient leurs fonctions recevaient du premier ministre leurs
instructions pendant trois annes.

44. Le Philosophe dit: Si celui qui occupe le premier rang dans l'tat
aime  se conformer aux rites, alors le peuple se laisse facilement
gouverner.

45. _Tseu-lou_ demanda ce qu'tait l'homme suprieur. Le Philosophe
rpondit: Il s'efforce constamment d'amliorer sa personne pour
s'attirer le respect.--C'est l tout ce qu'il fait?--Il amliore
constamment sa personne pour procurer aux autres du repos et de la
tranquillit.--C'est l tout ce qu'il fait?--Il amliore constamment
sa personne pour rendre heureuses toutes les populations. Il amliore
constamment sa personne pour rendre heureuses toutes les populations:
_Yao_ et _Chun_ eux-mmes agirent ainsi.

46. _Youan-jang_ (un ancien ami du Philosophe), plus g que lui,
tait assis sur le chemin les jambes croises. Le Philosophe lui dit:
tant enfant, n'avoir pas eu de dfrence fraternelle; dans l'ge mr,
n'avoir rien fait de louable; parvenu  la vieillesse, ne pas mourir:
c'est tre un vaurien. Et il lui frappa les jambes avec son bton [pour
le faire relever].

47. Un jeune homme du village de _Kiou-thang_ tait charg par le
Philosophe de recevoir les personnes qui le visitaient. Quelqu'un lui
demanda s'il avait fait de grands progrs dans l'tude.

Le Philosophe dit: J'ai vu ce jeune homme s'asseoir sur le sige[32];
je l'ai vu marchant de pair avec ses matres[33]; je ne cherche pas 
lui faire faire des progrs dans l'tude, je dsire seulement qu'il
devienne un homme distingu.


[17] Petit nom de _Youan-sse_.

[18] Pour des fonctions que l'on ne remplit pas, ou que l'on n'a pas
besoin de remplir.

L'tat tant bien gouvern, ne pas remplir activement ses fonctions;
l'tat tant mal gouvern, ne pas avoir le courage d'tre seul
vertueux, et cependant savoir consommer ses moluments; dans l'un et
l'autre cas on doit prouver de la honte. (TCHOU-HI)

[19] Qui aime bien, chtie bien, dit aussi un proverbe franais.

[20] Grand de l'tat de _Thsi_.

[21] Familles de l'tat de _Tin_, ayant le rang de _king_, donn aux
premiers dignitaires.

[22] Grand fonctionnaire de _Lou_.

[23] Grand fonctionnaire de la ville de _Pian_, dans l'tat de _Lou_.

[24] De l'tat de _We_.

[25] Grand dignitaire de l'tat de _We_.

[26] _Commentaire_.

[27] Ces paroles loquentes du philosophe chinois sont une admirable
leon pour ceux qui placent la loi du devoir dans de vaines et striles
doctrines. Oh! sans doute il vaut cent fois mieux consacrer sa vie au
service de son pays, au bonheur de l'humanit tout entire, que de la
jeter en holocauste  une vaine poussire! Si, comme le dit le grand
philosophe que nous traduisons, _Kouan-tchoung_ s'tait suicid, comme
des esprits troits l'auraient voulu, pour ne pas survivre  la dfaite
et  la mort du prince dont il tait le ministre, il n'aurait pas
accompli les grandes rformes populaires qu'il accomplit, et, par suite
de l'tat de barbarie o serait tombe la Chine, KHOUNG-TSEU n'aurait
t lui-mme qu'un barbare!

[28] _Commentaire_.

[29] Voyez _l'vangile_ et le _Koran_. L'_vangile_ dit qu'il faut
rendre le bien pour le mal; le _Koran_, qu'il faut rendre le mal pour
le mal. Le prcepte du Philosophe chinois nous parait moins sublime que
celui de Jsus, mais peut-tre plus conforme aux lois quitables de
la nature humaine. _Tchou-hi_, sur cette phrase, renvoie au livre de
_Lao-tseu_, o le caractre _t_, ordinairement _vertu_, est expliqu
par _Ngan-hoe, bienfaisant, bienfaits_.

[30] Citation du _Livre des Vers. We-foung_, ode _Pao-you-kou._


[31] Demeure pour passer les annes de deuil.

[32] Au lieu de se tenir  un angle de l'appartement, comme il
convenait  un jeune homme.

[33] Au lieu de marcher  leur suite.




CHAPITRE XV,

COMPOS DE 41 ARTICLES.


1. _Ling-kong_, prince de _We_, questionna KHOUNG-TSEU sur l'art
militaire. KHOUNG-TSEU lui rpondit avec dfrence: Si vous
m'interrogiez sur les affaires des crmonies et des sacrifices, je
pourrais vous rpondre en connaissance de cause. Quant aux affaires
de l'art militaire, je ne les ai pas tudies. Le lendemain matin il
partit.

tant arriv dans l'tat de _Tching_, les vivres lui manqurent
compltement. Les disciples qui le suivaient tombaient de faiblesse,
sans pouvoir se relever.

_Tseu-lou_, manifestant son mcontentement, dit: Les hommes suprieurs
prouvent donc aussi les besoins de la faim? Le Philosophe dit: L'homme
suprieur est plus fort que le besoin; l'homme vulgaire, dans le
besoin, se laisse aller  la dfaillance.

2. Le Philosophe dit: _Sse_, ne pensez-vous pas que j'ai beaucoup
appris, et que j'ai retenu tout cela dans ma mmoire?

[Le disciple] rpondit avec respect: Assurment; n'en est-il pas ainsi?

Il n'en est pas ainsi; je ramne tout  un seul principe.

3. Le Philosophe dit: _Yeou_ [petit nom de _Tseu-lou_], ceux qui
connaissent la vertu sont bien rares!

4. Le Philosophe dit: Celui qui sans agir gouvernait l'tat, n'tait-ce
pas _Chun?_ comment faisait-il? Offrant toujours dans sa personne
l'aspect vnrable de la vertu, il n'avait qu' se tenir la face
tourne vers le midi, et cela suffisait.

5. _Tseu-tchang_ demanda comment il fallait se conduire dans la vie.

Le Philosophe dit: Que vos paroles soient sincres et fidles; que vos
actions soient constamment honorables et dignes; quand mme vous seriez
dans le pays des barbares du midi et du nord, votre conduite sera
exemplaire. Mais, si vos paroles ne sont pas sincres et fidles, vos
actions constamment honorables et dignes, quand mme vous seriez dans
une cit de deux mille familles, ou dans un hameau de vingt-cinq, que
penserait-on de votre conduite?

Lorsque vous tes en repos, ayez toujours ces maximes sous les yeux;
lorsque vous voyagez sur un char, voyez-les inscrites sur le joug de
votre attelage. De cette manire, votre conduite sera exemplaire.

_Tseu-tchang_ crivit ces maximes sur sa ceinture.

6. Le Philosophe dit: Oh! qu'il tait droit et vridique
l'historiographe _Yu_ (grand dignitaire du royaume de _We_)! Lorsque
l'tat tait gouvern selon les principes de la raison, il allait droit
comme une flche; lorsque l'tat n'tait pas gouvern par les principes
de la raison, il allait galement droit comme une flche.

_Khiu-pe-yu_ tait un homme suprieur! Si l'tat tait gouvern par
les principes de la droite raison, alors il remplissait des fonctions
publiques; si l'tat n'tait pas gouvern par les principes de la
droite raison, alors il rsignait ses fonctions et se retirait dans la
solitude.

7. Le Philosophe dit: Si vous devez vous entretenir avec un homme [sur
des sujets de morale], et que vous ne lui parliez pas, vous le perdez.
Si un homme n'est pas dispos  recevoir vos instructions morales, et
que vous les lui donniez, vous perdez vos paroles. L'homme sage et
clair ne perd pas les hommes [faute de les instruire]; il ne perd
galement pas ses instructions.

8. Le Philosophe dit: Le lettr qui a les penses grandes et leves,
l'homme dou de la vertu de l'humanit, ne cherchent point  vivre pour
nuire  l'humanit; ils aimeraient mieux livrer leur personne  la mort
pour accomplir la vertu de l'humanit.

9. _Tseu-koung_ demanda en quoi consistait la pratique de l'humanit.
Le Philosophe dit: L'artisan qui veut bien excuter son oeuvre doit
commencer par bien aiguiser ses instruments. Lorsque vous habiterez
dans un tat quelconque, frquentez pour les imiter les sages d'entre
les grands fonctionnaires de cet tat, et liez-vous d'amiti avec les
hommes humains et vertueux d'entre les lettrs.

10. _Yan-youan_ demanda comment il fallait gouverner un tat.

Le Philosophe dit: Suivez la division des temps de la dynastie _Hia_.

Montez les chars de la dynastie _Yn_; portez les bonnets de la dynastie
_Tcheou_. Quant  la musique, adoptez les airs _cha-wo_ [de _Chun_].

Rejetez les modulations de _Tching_; loignez de vous les flatteurs.
Les modulations de _Tching_ sont licencieuses; les flatteurs sont
dangereux.

11. Le Philosophe dit: L'homme qui ne mdite ou ne prvoit pas les
choses loignes doit prouver un chagrin prochain.

12. Le Philosophe dit: Hlas! je n'ai encore vu personne qui aimt la
vertu comme on aime la beaut corporelle[34].

13. Le Philosophe dit: _Tsang-wen-tchoung_ n'tait-il pas un secret
accapareur d'emplois publics? Il connaissait la sagesse et les talents
de _Lieou-hia-hoe_, et il ne voulut point qu'il put siger avec lui 
la cour.

14. Le Philosophe dit: Soyez svres envers vous-mmes et indulgents
envers les autres, alors vous loignerez de vous les ressentiments.

15. Le Philosophe dit: Si un homme ne dit point souvent en lui-mme:
Comment ferai-je ceci? comment viterai-je cela? comment, moi,
pourrais-je lui dire: Ne faites pas ceci, vitez cela? C'en est fait de
lui.

16. Le Philosophe dit: Quand une multitude de personnes se trouvent
ensemble pendant toute une journe, leurs paroles ne sont pas toutes
celles de l'quit et de la justice; elles aiment  ne s'occuper que de
choses vulgaires et pleines de ruses. Qu'il leur est difficile de faire
le bien!

17. Le Philosophe dit: L'homme suprieur fait de l'quit et de la
justice la base de toutes ses actions; les rites forment la rgle de
sa conduite; la dfrence et la modestie le dirigent au dehors; la
sincrit et la fidlit lui servent d'accomplissements. N'est-ce pas
un homme suprieur?

18. Le Philosophe dit: L'homme suprieur s'afflige de son impuissance
[ faire tout le bien qu'il dsire]; il ne s'afflige pas d'tre ignor
et mconnu des hommes.

19. Le Philosophe dit: L'homme suprieur regrette de voir sa vie
s'couler sans laisser aprs lui des actions dignes d'loges.

20. Le Philosophe dit: L'homme suprieur ne demande rien qu' lui-mme;
l'homme vulgaire et sans mrite demande tout aux autres.

21. Le Philosophe dit: L'homme suprieur est ferme dans ses
rsolutions, sans avoir de diffrends avec personne; il vit en paix
avec la foule, sans tre de la foule.

22. Le Philosophe dit: L'homme suprieur ne donne pas de l'lvation
 un homme pour ses paroles; il ne rejette pas des paroles  cause de
l'homme qui les a prononces.

23. _Tseu-koung_ fit une question en ces termes: Y a-t-il un mot dans
la langue que l'on puisse se borner  pratiquer seul jusqu' la fin de
l'existence? Le Philosophe dit: Il y a le mot _chou_[35], dont le sens
est: _Ce que l'on ne dsire pas qui nous soit fait, il ne faut pas le
faire aux autres_.

24. Le Philosophe dit: Dans mes relations avec les hommes, m'est-il
arriv de blmer quelqu'un, ou de le louer outre mesure? S'il se trouve
quelqu'un que j'aie lou outre mesure, il a pris  tche de justifier
par la suite mes loges.

Ces personnes [dont j'aurais exagr les dfauts ou les qualits]
pratiquent les lois d'quit et de droiture des trois dynasties; [quel
motif aurais-je eu de les en blmer]?

25. Le Philosophe dit: J'ai presque vu le jour o l'historien de
l'empire laissait des lacunes dans ses rcits [quand il n'tait pas sr
des faits]; o celui qui possdait un cheval le prtait aux autres pour
le monter; maintenant ces moeurs sont perdues.

26. Le Philosophe dit: Les paroles artificieuses pervertissent la vertu
mme; une impatience capricieuse ruine les plus grands projets.

27. Le Philosophe dit: Que la foule dteste quelqu'un, vous devez
examiner attentivement avant de juger; que la foule se passionne pour
quelqu'un, vous devez examiner attentivement avant de juger.

28. Le Philosophe dit: L'homme peut agrandir la voie de la vertu; la
voie de la vertu ne peut pas agrandir l'homme.

29. Le Philosophe dit: Celui qui a une conduite vicieuse, et ne se
corrige pas, celui-l peut tre appel vicieux.

30. Le Philosophe dit: J'ai pass des journes entires sans
nourriture, et des nuits entires sans sommeil, pour me livrer  des
mditations, et cela sans utilit relle; l'tude est bien prfrable.

31. Le Philosophe dit: L'homme suprieur ne s'occupe que de la droite
voie; il ne s'occupe pas du boire et du manger. Si vous cultivez la
terre, la faim se trouve souvent au milieu de vous; si vous tudiez, la
flicit se trouve dans le sein mme de l'tude. L'homme suprieur ne
s'inquite que de ne pas atteindre la droite voie; il ne s'inquite pas
de la pauvret.

32. Le Philosophe dit: Si l'on a assez de connaissance pour atteindre
 la pratique de la raison, et que la vertu de l'humanit que l'on
possde ne suffise pas pour persvrer dans cette pratique; quoiqu'on y
parvienne, on finira ncessairement par l'abandonner.

Dans le cas o l'on aurait assez de connaissance pour atteindre  la
pratique de la raison, et o la vertu de l'humanit que l'on possde
suffirait pour persvrer dans cette pratique; si l'on n'a ni gravit
ni dignit, alors le peuple n'a aucune considration pour vous.

Enfin, quand mme on aurait assez de connaissance pour atteindre  la
pratique de la raison, que la vertu de l'humanit que l'on possde
suffirait pour persvrer dans cette pratique, et que l'on y joindrait
la gravit et la dignit convenables; si l'on traite le peuple d'une
manire contraire aux rites, il n'y a pas encore l de vertu.

33. Le Philosophe dit: L'homme suprieur ne peut pas tre connu et
apprci convenablement dans les petites choses, parce qu'il est
capable d'en entreprendre de grandes. L'homme vulgaire, au contraire,
n'tant pas capable d'entreprendre de grandes choses, peut tre connu
et apprci dans les petites.

34, Le Philosophe dit: La vertu de l'humanit est plus salutaire aux
hommes que l'eau et le feu: j'ai vu des hommes mourir pour avoir foul
l'eau et le feu; je n'en ai jamais vu mourir pour avoir foul le
sentier de l'humanit.

35. Le Philosophe dit: Faites-vous un devoir de pratiquer la vertu
de l'humanit, et ne l'abandonnez pas mme sur l'injonction de vos
instituteurs.

36. Le Philosophe dit: L'homme suprieur se conduit toujours
conformment  la droiture et  la vrit, et il n'a pas d'obstination.

37. Le Philosophe dit: En servant un prince, ayez beaucoup de soin et
d'attention pour ses affaires, et faites peu de cas de ses moluments.

38. Le Philosophe dit: Ayez des enseignements pour tout le monde, sans
distinction de classes ou de rangs.

39. Le Philosophe dit: Les principes de conduite tant diffrents, on
ne peut s'aider mutuellement par des conseils.

40. Le Philosophe dit: Si les expressions dont on se sert sont nettes
et intelligibles, cela suffit.

L'intendant de la musique, nomm _Mian_[36], vint un jour voir
(KHOUNG-TSEU). Arriv au pied des degrs, le Philosophe lui dit: Voici
les degrs. Arriv prs des siges, le Philosophe lui dit: Voici les
siges. Et tous deux s'assirent. Le Philosophe l'informa alors qu'un
tel s'tait assis l, un tel autre l. L'intendant de la musique,
_Mian_, tant parti, _Tseu-tchang_ fit une question en ces termes: Ce
que vous avez dit  l'intendant est-il conforme aux principes?

41. Le Philosophe dit: Assurment; c'est l la manire d'aider et
d'assister les matres d'une science quelconque.


[34] Voyez la mme pense exprime ci-devant.

[35] Voyez ce mot, et l'explication que nous en avons donne dans notre
dition dj cite du _Ta-hio, en chinois, en latin et en franais_,
avec la traduction complte du commentaire de _Tchou-hi_, p. 66. Voyez
aussi la mme maxime dj plusieurs fois exprime prcdemment.

[36] Il tait aveugle.




CHAPITRE XVI,

COMPOS DE 14 ARTICLES.


1. _Ki-chi_ tait sur le point d'aller combattre _Tchouan-yu_[37].

_Jan-yeou_ et _Ki-lou_, qui taient prs de KHOUNG-TSEU, lui dirent:
_Ki-chi_ se prpare  avoir un dml avec _Tchouan-yu_.

Le Philosophe dit: _Khieou_ (_Jan-tjeou_)! n'est-ce pas votre faute?

Ce _Tchouan-yu_ reut autrefois des anciens rois la souverainet sur
_Thoung-moung_[38].

En outre, il rentre par une partie de ses confins dans le territoire
de l'Etat (de _Lou_). Il est le vassal des esprits de la terre et des
grains [c'est un Etat vassal du prince de _Lou_]. Comment aurait-il 
subir une invasion?

_Jan-yeou_ dit: Notre matre le dsire. Nous deux, ses ministres, nous
ne le dsirons pas.

KHOUNG-TSEU dit: _Khieou_! [l'ancien et illustre historien]
_Tcheou-jin_ a dit: Tant que vos forces vous servent, remplissez votre
devoir; si vous ne pouvez pas le remplir, cessez vos fonctions. Si un
homme en danger n'est pas secouru; si, lorsqu'on le voit tomber, on ne
le soutient pas, alors  quoi servent ceux qui sont l pour l'assister?

Il suit de l que vos paroles sont fautives. Si le tigre ou le buffle
s'chappent de l'enclos o ils sont renferms; si la tortue  la pierre
prcieuse s'chappe du coffre o elle tait garde,  qui en est la
faute?

_Jan-yeou_ dit: Maintenant, ce pays de _Tchouan-yu_ est fortifi, et se
rapproche beaucoup de _Pi_ [ville appartenant en propre  _Ki-chi_]. Si
maintenant on ne s'en empare pas, il deviendra ncessairement, dans les
gnrations  venir, une source d'inquitudes et de troubles pour nos
fils et nos petits-fils.

KHOUNG-TSEU dit: _Khieou!_ l'homme suprieur hait ces dtours d'un
homme qui se dfend de toute ambition cupide, lorsque ses actions le
dmentent.

J'ai toujours entendu dire que ceux qui possdent un royaume, ou qui
sont chefs de grandes familles, ne se plaignent pas de ce que ceux
qu'ils gouvernent ou administrent sont peu nombreux, mais qu'ils se
plaignent de ne pas avoir l'tendue de territoire qu'ils prtendent
leur tre due; qu'ils ne se plaignent pas de la pauvret o peuvent
se trouver les populations, mais qu'ils se plaignent de la discorde
qui rgne entre elles et eux. Car, si chacun obtient la part qui lui
est due, il n'y a point de pauvres; si la concorde rgne, il n'y a pas
pnurie d'habitants; s'il y a paix et tranquillit, il n'y a pas cause
de ruine ou de rvolution.

Les choses doivent se passer ainsi. C'est pourquoi, si les populations
loignes ne sont pas soumises, alors cultivez la science et la vertu,
afin de les ramener  vous par vos mrites. Une fois qu'elles sont
revenues  l'obissance, alors faites-les jouir de la paix et de la
tranquillit.

Maintenant, _Yeou_ et _Khieou_, en aidant votre matre, vous ne
ramnerez pas  l'obissance les populations loignes, et celles-ci ne
pourront venir se soumettre d'elles-mmes. L'tat est divis, troubl,
dchir par les dissensions intestines, et vous n'tes pas capables de
le protger.

Et cependant vous projetez de porter les armes au sein de cet tat.
Je crains bien que les petits-fils de _Ki_ n'prouvent un jour que la
source continuelle de leurs craintes et de leurs alarmes n'est pas dans
le pays de _Tchouan-yu_, mais dans l'intrieur de leur propre famille.

2. KHOUNG-TSEU dit: Quand l'empire est gouvern par les principes de la
droite raison, alors les rites, la musique, la guerre pour soumettre
les rebelles, procdent des fils du Ciel [des empereurs]. Si l'empire
est sans loi, s'il n'est pas gouvern par les principes de la droite
raison, alors les rites, la musique, la guerre pour soumettre les
rebelles, procdent des princes tributaires ou des vassaux de tous les
rangs. Quand [ces choses, qui sont exclusivement dans les attributions
impriales,] procdent des princes tributaires, il arrive rarement
que, dans l'espace de dix gnrations[39], ces derniers ne perdent
pas leur pouvoir usurp [qui tombe alors dans les mains des grands
fonctionnaires publics]. Quand il arrive que ces actes de l'autorit
impriale procdent des grands fonctionnaires, il est rare que, dans
l'espace de cinq gnrations, ces derniers ne perdent pas leur pouvoir
[qui tombe entre les mains des intendants des grandes familles]. Quand
les intendants des grandes familles s'emparent du pouvoir royal, il est
rare qu'ils ne le perdent pas dans l'espace de trois gnrations.

Si l'empire est gouvern selon les principes de la droite raison, alors
l'administration ne rside pas dans les grands fonctionnaires.

Si l'empire est gouvern selon les principes de la droite raison, alors
les hommes de la foule ne s'occupent pas  dlibrer et  exprimer leur
sentiment sur les actes qui dpendent de l'autorit impriale.

3. KHOUNG-TSEU dit: Les revenus publics n'ont pas t verss  la
demeure du prince pendant cinq gnrations; la direction des affaires
publiques est tombe entre les mains des grands fonctionnaires pendant
quatre gnrations. C'est pourquoi les fils et les petits-fils des
trois _Houan_ [trois familles de princes de _Lou_] ont t si affaiblis.

4. KHOUNG-TSEU dit: Il y a trois sortes d'amis qui sont utiles, et
trois sortes qui sont nuisibles. Les amis droits et vridiques, les
amis fidles et vertueux, les amis qui ont clair leur intelligence,
sont les amis utiles; les amis qui affectent une gravit tout
extrieure et sans droiture, les amis prodigues d'loges et de basses
flatteries, les amis qui n'ont que de la loquacit sans intelligence,
sont les amis nuisibles.

5. KHOUNG-TSEU dit: Il y a trois sortes de joies ou satisfactions
qui sont utiles, et trois sortes qui sont nuisibles. La satisfaction
de s'instruire  fond dans les rites et la musique, la satisfaction
d'instruire les hommes dans les principes de la vertu, la satisfaction
de possder l'amiti d'un grand nombre de sages, sont les joies ou
satisfactions utiles; la satisfaction que donne la vanit et l'orgueil,
la satisfaction de l'oisivet et de la mollesse, la satisfaction de la
bonne chre et des plaisirs, sont les satisfactions nuisibles.

6. KHOUNG-TSEU dit: Ceux qui sont auprs des princes vertueux pour les
aider dans leurs devoirs ont trois fautes  viter: de parler sans y
avoir t invits, ce qui est appel prcipitation; de ne pas parler
lorsqu'on y est invit, ce qui est appel taciturnit; de parler sans
avoir observ la contenance et la disposition [du prince], ce qui est
appel aveuglement.

7. KHOUNG-TSEU dit: Il y a pour l'homme suprieur trois choses dont
il cherche  se prserver: dans le temps de la jeunesse, lorsque le
sang et les esprits vitaux ne sont pas encore fixs [que la forme
corporelle n'a pas encore pris tout son dveloppement][40], ce que
l'on doit viter, ce sont les plaisirs sensuels; quand on a atteint la
maturit, et que le sang et les esprits vitaux ont acquis toute leur
force et leur vigueur, ce que l'on doit viter, ce sont les rixes et
les querelles; quand on est arriv  la vieillesse, que le sang et
les esprits vitaux tombent dans un tat de langueur, ce que l'on doit
viter, c'est le dsir d'amasser des richesses.

8. KHOUNG-TSEU dit: Il y a trois choses que l'homme suprieur rvre:
il rvre les dcrets du ciel, il rvre les grands hommes, il rvre
les paroles des saints.

Les hommes vulgaires ne connaissent pas les dcrets du ciel, et par
consquent ils ne les rvrent pas; ils font peu de cas des grands
hommes, et ils se jouent des paroles des saints.

9. KHOUNG-TSEU dit: Ceux qui, du jour mme de leur naissance, possdent
la science, sont les hommes du premier ordre [suprieurs  tous les
autres]; ceux qui, par l'tude, acquirent la science, viennent aprs
eux; ceux qui, ayant l'esprit lourd et pais, acquirent cependant des
connaissances par l'tude, viennent ensuite; enfin ceux qui, ayant
l'esprit lourd et pais, n'tudient pas et n'apprennent rien, ceux-l
sont du dernier rang parmi les hommes.

10. KHOUNG-TSEU dit: L'homme suprieur, ou l'homme accompli dans la
vertu, a neuf sujets principaux de mditations: en regardant, il pense
 s'clairer; en coutant, il pense  s'instruire; dans son air et
son attitude, il pense  conserver du calme et de la srnit; dans
sa contenance, il pense  conserver toujours de la gravit et de la
dignit; dans ses paroles, il pense  conserver toujours de la fidlit
et de la sincrit; dans ses actions, il pense  s'attirer toujours
du respect; dans ses doutes, il pense  interroger les autres; dans
la colre, il pense  rprimer ses mouvements; en voyant des gains 
obtenir, il pense  la justice.

11. KHOUNG-TSEU dit: On considre le bien comme si on pouvait
l'atteindre; on considre le vice comme si on touchait de l'eau
bouillante. J'ai vu des hommes agir ainsi, et j'ai entendu des hommes
tenir ce langage.

On se retire dans le secret de la solitude pour chercher dans sa
pense les principes de la raison; on cultive la justice pour mettre
en pratique ces mmes principes de la raison. J'ai entendu tenir ce
langage, mais je n'ai pas encore vu d'homme agir ainsi.

12. _King-kong_, prince de _Thsi_, avait mille quadriges de chevaux.
Aprs sa mort, on dit que le peuple ne trouva  louer en lui aucune
vertu. _Pei_ et _Chou-tsi_ moururent de faim au bas de la montagne
_Cheou-yang_, et le peuple n'a cess jusqu' nos jours de faire leur
loge.

N'est-ce pas cela que je disais?

13. _Tchin-kang_ fit une question  _Pe-yu_ (fils de KHOUNG-TSEU) en
ces termes: Avez-vous entendu des choses extraordinaires?

Il lui rpondit avec dfrence: Je n'ai rien entendu. [Mon pre] est
presque toujours seul. Moi _Li_, en passant un jour rapidement dans
la salle, je fus interpell par lui en ces termes: Etudiez-vous le
_Livre des Vers?_ Je lui rpondis avec respect: Je ne l'ai pas encore
tudi.--Si vous n'tudiez pas le _Livre des Vers_, vous n'aurez rien
 dire dans la conversation. Je me retirai, et j'tudiai le _Livre des
Vers_.

Un autre jour qu'il tait seul, je passai encore  la hte dans la
salle, et il me dit: Etudiez-vous le _Livre des Rites?_ Je lui rpondis
avec respect: Je ne l'ai pas encore tudi.--Si vous n'tudiez pas le
_Livre des Rites_, vous n'aurez rien pour vous fixer dans la vie. Je me
retirai, et j'tudiai le _Livre des Rites_.

Aprs avoir entendu ces paroles, _Tchin-kang_ s'en retourna et s'cria
tout joyeux: J'ai fait une question sur une chose, et j'ai obtenu la
connaissance de trois. J'ai entendu parler du _Livre des Vers_, du
_Livre des Rites;_ j'ai appris en outre que l'homme suprieur tenait
son fils loign de lui.

14. L'pouse du prince d'un Etat est qualifie par le prince lui-mme
de _Fou-jin_, ou _compagne de l'homme_. Cette pouse [nomme _Fou-jin_]
s'appelle elle-mme _petite fille_. Les habitants de l'Etat l'appellent
_pouse_ ou _compagne du prince_. Elle se qualifie, devant les princes
des diffrents Etats, _pauvre petite reine_. Les hommes des diffrents
Etats la nomment aussi _compagne du prince_.


[37] Nom d'un royaume. (_Commentaire_.)

[38] Nom d'une montagne. (_Ibid_.)

[39] Ou de dix priodes de trente annes.

[40] _Commentaire._




CHAPITRE XVII,

COMPOS DE 26 ARTICLES.


1. _Yang-ho_ (intendant de la maison de _Ki-chi_) dsira que
KHOUNG-TSEU lui fit une visite. KHOUNG-TSEU n'alla pas le voir.
L'intendant l'engagea de nouveau en lui envoyant un porc. KHOUNG-TSEU,
ayant choisi le moment o il tait absent pour lui faire ses
compliments, le rencontra dans la rue.

[_Yang-ho_] aborda KHOUNG-TSEU en ces termes: Venez, j'ai  parler avec
vous. Il dit: Cacher soigneusement dans son sein des trsors prcieux,
pendant que son pays est livr aux troubles et  la confusion, peut-on
appeler cela de l'humanit? [Le Philosophe] dit: On ne le peut.--Aimer
 s'occuper des affaires publiques et toujours perdre les occasions de
le faire, peut-on appeler cela sagesse et prudence? [Le Philosophe]
dit: On ne le peut.--Les soleils et les lunes [les jours et les
mois] passent, s'coulent rapidement. Les annes ne sont pas  notre
disposition.--KHOUNG-TSEU dit: C'est bien, je me chargerai d'un emploi
public.

2. Le Philosophe dit: Par la nature, nous nous rapprochons beaucoup les
uns des autres; par l'ducation, nous devenons trs-loigns.

3. Le Philosophe dit: Il n'y a que les hommes d'un savoir et d'une
intelligence suprieurs qui ne changent point en vivant avec les hommes
de la plus basse ignorance, de l'esprit le plus lourd et le plus pais.

4. Le Philosophe s'tant rendu  _Wou-tching_ (petite ville de _Lou_),
il y entendit un concert de voix humaines mles aux sons d'un
instrument  cordes.

Le matre se prit  sourire lgrement, et dit: Quand on tue une poule,
pourquoi se servir d'un glaive qui sert  tuer les boeufs?

_Tseu-yeou_ rpondit avec respect: Autrefois, moi _Yen_, j'ai entendu
dire  mon matre que si l'homme suprieur qui occupe un emploi lev
dans le gouvernement tudie assidment les principes de la droite
raison [les rites, la musique, etc.], alors par cela mme il aime les
hommes et il en est aim; et que si les hommes du peuple tudient
assidment les principes de la droite raison, alors ils se laissent
facilement gouverner.

Le Philosophe dit: Mes chers disciples, les paroles de _Yen_ sont
justes. Dans ce que j'ai dit il y a quelques instants, je ne faisais
que plaisanter.

5. _Kong-chan, fe-jao_ (ministre de _Ki-chi_), ayant appris qu'une
rvolte avait clat  _Pi_, en avertit le Philosophe, selon l'usage.
Le Philosophe dsirait se rendre auprs de lui.

_Tseu-lou_, n'tant pas satisfait de cette dmarche, dit: Ne vous y
rendez pas, rien ne vous y oblige; qu'avez-vous besoin d'aller voir la
famille de _Kong-chan?_

Le Philosophe dit: Puisque cet homme m'appelle, pourquoi n'aurait-il
aucun motif d'agir ainsi? S'il lui arrive de m'employer, je ferai du
royaume de _Lou_ un tat de _Tcheou_ oriental[41].

6. _Tseu-tchang_ demanda  KHOUNG-TSEU ce que c'tait que la vertu de
l'humanit. KHOUNG-TSEU dit: Celui qui peut accomplir cinq choses dans
le monde est dou de la vertu de l'humanit. [_Tseu-tchang_] demanda
en suppliant quelles taient ces cinq choses. [Le Philosophe] dit: Le
respect de soi-mme et des autres, la gnrosit, la fidlit ou la
sincrit, l'application au bien, et la bienveillance pour tous.

Si vous observez dans toutes vos actions le respect de vous-mme et
des autres, alors vous ne serez mpris de personne; si vous tes
gnreux, alors vous obtiendrez l'affection du peuple; si vous tes
sincre et fidle, alors les hommes auront confiance en vous; si vous
tes appliqu au bien, alors vous aurez des mrites; si vous tes
bienveillant et misricordieux, alors vous aurez tout ce qu'il faut
pour gouverner les hommes.

7. _Pi-hi_ (grand fonctionnaire de l'tat de _Tin_) demanda  voir
[KHOUNG-TSEU]. Le Philosophe dsira se rendre  son invitation.

_Tseu-lou_ dit: Autrefois, moi _Yeou_, j'ai souvent entendu dire 
mon matre ces paroles: Si quelqu'un commet des actes vicieux de sa
propre personne, l'homme suprieur ne doit pas entrer dans sa demeure.
_Pi-hi_ s'est rvolt contre _Tchoung-meou_[42]; d'aprs cela, comment
expliquer la visite de mon matre?

Le Philosophe dit: Oui, sans doute, j'ai tenu ces propos; mais ne
disais-je pas aussi: Les corps les plus durs ne s'usent-ils point
par le frottement? Ne disais-je pas encore: La blancheur inaltrable
ne devient-elle pas noire par son contact avec une couleur noire?
Pensez-vous que je suis un melon de saveur amre, qui n'est bon qu'
tre suspendu sans tre mang?

8. Le Philosophe dit: _Yeou_, avez-vous entendu parler des six maximes
et des six dfauts qu'elles impliquent? [Le disciple] rpondit avec
respect: Jamais.--Prenez place  ct de moi, je vais vous les
expliquer.

L'amour de l'humanit, sans l'amour de l'tude, a pour dfaut
l'ignorance ou la stupidit; l'amour de la science, sans l'amour de
l'tude, a pour dfaut l'incertitude ou la perplexit; l'amour de la
sincrit et de la fidlit, sans l'amour de l'tude, a pour dfaut la
duperie; l'amour de la droiture, sans l'amour de l'tude, a pour dfaut
une tmrit inconsidre; l'amour du courage viril, sans l'amour de
l'tude, a pour dfaut l'insubordination; l'amour de la fermet et de
la persvrance, sans l'amour de l'tude, a pour dfaut la dmence ou
l'attachement  une ide fixe.

9. Le Philosophe dit: Mes chers disciples, pourquoi n'tudiez-vous pas
le _Livre des Vers?_

Le _Livre des Vers_ est propre  lever les sentiments et les ides;

Il est propre  former le jugement par la contemplation des choses;

Il est propre  runir les hommes dans une mutuelle harmonie;

Il est propre  exciter des regrets sans ressentiments.

[On y trouve enseign] que lorsqu'on est prs de ses parents, on doit
les servir, et que lorsqu'on en est loign, on doit servir le prince.

On s'y instruit trs au long des noms d'arbres, de plantes, de btes
sauvages et d'oiseaux.

10. Le Philosophe interpella _P-yu_ (son fils), en disant: Vous
exercez-vous dans l'tude du _Tcheou-nan_ et du _Tchao-nan_ [les deux
premiers chapitres du _Livre des Vers_]? Les hommes qui n'tudient pas
le _Tcheou-nan_ et le _Tchao-nan_ sont comme s'ils se tenaient debout
le visage tourn vers la muraille.

11. Le Philosophe dit: On cite  chaque instant les _Rites!_ les
_Rites!_ Les pierres prcieuses et les habits de crmonies ne
sont-ils pas pour vous tout ce qui constitue les _rites_? On cite
 chaque instant la _Musique!_ la _Musique!_ Les clochettes et les
tambours ne sont-ils pas pour vous tout ce qui constitue la _musique?_

12. Le Philosophe dit: Ceux qui montrent extrieurement un air grave et
austre, lorsqu'ils sont intrieurement lgers et pusillanimes, sont 
comparer aux hommes les plus vulgaires. Ils ressemblent  des larrons
qui veulent percer un mur pour commettre leurs vols.

13. Le Philosophe dit: Ceux qui recherchent les suffrages des
villageois sont des voleurs de vertus.

14. Le Philosophe dit: Ceux qui dans la voie publique coutent une
affaire et la discutent font un abandon de la vertu.

15. Le Philosophe dit: Comment les hommes vils et abjects
pourraient-ils servir le prince?

Ces hommes, avant d'avoir obtenu leurs emplois, sont dj tourments de
la crainte de ne pas les obtenir; lorsqu'ils les ont obtenus, ils sont
tourments de la crainte de les perdre.

Ds l'instant qu'ils sont tourments de la crainte de perdre leurs
emplois, il n'est rien dont ils ne soient capables.

16. Le Philosophe dit: Dans l'antiquit, les peuples avaient trois
travers d'esprit; de nos jours, quelques-uns de ces travers sont
perdus; l'ambition des anciens s'attachait aux grandes choses et
ddaignait les petites; l'ambition des hommes de nos jours est modre
sur les grandes choses et trs-ardente sur les petites.

La gravit et l'austrit des anciens taient modres sans
extravagance; la gravit et l'austrit des hommes de nos jours est
irascible, extravagante. La grossire ignorance des anciens tait
droite et sincre; la grossire ignorance des hommes de nos jours n'est
que fourberie, et voil tout.

17. Le Philosophe dit: Les hommes aux paroles artificieuses et
fleuries, aux manires engageantes, sont rarement dous de la vertu de
l'humanit.

18. Le Philosophe dit: Je dteste la couleur violette [couleur
intermdiaire], qui drobe aux regards la vritable couleur de pourpre.
Je dteste les sons musicaux de _Tching_, qui portent le trouble et la
confusion dans la vritable musique. Je dteste les langues aigus [ou
calomniatrices], qui bouleversent les tats et les familles.

19. Le Philosophe dit: Je dsire ne pas passer mon temps  parler.

_Tseu-koung_ dit: Si notre matre ne parle pas, alors comment ses
disciples transmettront-ils ses paroles  la postrit?

Le Philosophe dit: Le ciel, comment parle-t-il? les quatre saisons
suivent leur cours; tous les tres de la nature reoivent tour  tour
l'existence. Comment le ciel parle-t-il?

20. _Jou-pei_[43] dsirait voir KHOUNG-TSEU. KHOUNG-TSEU s'excusa sur
son indisposition; mais aussitt que le porteur du message fut sorti de
la porte, le Philosophe prit sa guitare, et se mit  chanter, dans le
dessein de se faire entendre.

21. _Tsa-ngo_ demanda si, au lieu de trois annes de deuil aprs la
mort des parents, une rvolution de douze lunes [ou une anne] ne
suffirait pas.

Si l'homme suprieur n'observait pas les rites sur le deuil pendant
trois annes, ces rites tomberaient certainement en dsutude; si
pendant trois annes il ne cultivait pas la musique, la musique
certainement prirait.

Quand les anciens fruits sont parvenus  leur maturit, de nouveaux
fruits se montrent et prennent leur place. On change le feu en forant
les bois qui le donnent[44]. Une rvolution de douze lunes peut suffire
pour toutes ces choses.

Le Philosophe dit: Si l'on se bornait  se nourrir du plus beau riz,
et  se vtir des plus beaux habillements, seriez-vous satisfait et
tranquille?--Je serais satisfait et tranquille.

Si vous vous trouvez satisfait et tranquille de cette manire d'agir,
alors pratiquez-la.

Mais cet homme suprieur [dont vous avez parl], tant qu'il sera dans
le deuil de ses parents, ne trouvera point de douceur dans les mets
les plus recherchs qui lui seront offerts; il ne trouvera point de
plaisir  entendre la musique, il ne trouvera point de repos dans
les lieux qu'il habitera. C'est pourquoi il ne fera pas [ce que vous
proposez; il ne rduira pas ses trois annes de deuil  une rvolution
de douze lunes]. Maintenant, si vous tes satisfait de cette rduction,
pratiquez-la.

_Tsa-ngo_ tant sorti, le Philosophe dit: _Yu_ (petit nom de
_Tsa-ngo_) n'est pas dou de la vertu de l'humanit. Lorsque l'enfant
a atteint sa troisime anne d'ge, il est sevr du sein de ses pre et
mre; alors suivent trois annes de deuil pour les parents; ce deuil
est en usage dans tout l'empire; _Yu_ n'a-t-il pas eu ces trois annes
d'affection publique de la part de ses pre et mre?

22. Le Philosophe dit: Ceux qui ne font que boire et manger pendant
toute la journe, sans employer leur intelligence  quelque objet digne
d'elle, font piti. N'y a-t-il pas le mtier de bateleur? Qu'ils le
pratiquent, ils seront des sages en comparaison!

23. _Tseu-lou_ dit: L'homme suprieur estime-t-il beaucoup le courage
viril? Le Philosophe dit: L'homme suprieur met au-dessus de tout
l'quit et la justice. Si l'homme suprieur possde le courage viril
ou la bravoure sans la justice, il fomente des troubles dans L'tat.
L'homme vulgaire qui possde le courage viril, ou la bravoure sans la
justice, commet des violences et des rapines.

24. _Tseu-koung_ dit: L'homme suprieur a-t-il en lui des sentiments
de haine ou d'aversion? Le Philosophe dit: Il a en lui des sentiments
de haine ou d'aversion. Il hait ou dteste ceux qui divulguent les
fautes des autres hommes; il dteste ceux qui, occupant les rangs les
plus bas de la socit, calomnient leurs suprieurs; il dteste les
braves et les forts qui ne tiennent aucun compte des rites; il dteste
les audacieux et les tmraires qui s'arrtent au milieu de leurs
entreprises sans avoir le coeur de les achever.

[_Tseu-koung_] dit: C'est aussi ce que moi _Sse_, je dteste
cordialement. Je dteste ceux qui prennent tous les dtours, toutes
les prcautious possibles pour tre considrs comme des hommes d'une
prudence accomplie; je dteste ceux qui rejettent toute soumission,
toute rgle de discipline, afin de passer pour braves et courageux;
je dteste ceux qui rvlent les dfauts secrets des autres, afin de
passer pour droits et sincres.

25. Le Philosophe dit: Ce sont les servantes et les domestiques
qui sont les plus difficiles  entretenir. Les traitez-vous comme
des proches, alors ils sont insoumis; les tenez-vous loigns, ils
conoivent de la haine et des ressentiments.

26. Le Philosophe dit: Si, parvenu  l'ge de quarante ans [l'ge de la
maturit de la raison], on s'attire encore la rprobation [des sages],
c'en est fait, il n'y a plus rien  esprer.


[41] C'est--dire qu'il introduira dans l'tat de _Lou_, situ 
l'orient de celui des _Tcheou_, les sages doctrines de l'antiquit
conserves dans ce dernier tat.

[42] Nom de cit.

[43] Homme du royaume de _Lou_.

[44] C'tait un usage de renouveler le feu  chaque saison.




CHAPITRE XVIII,

COMPOS DE 11 ARTICLES.


1. _We-tseu_[45] ayant rsign ses fonctions, _Ki-tseu_[46] devint
l'esclave (de _Cheou-sin_). _Pi-kan_ lit des remontrances, et fut mis 
mort. KHOUNG-TSEU dit: La dynastie _Yn_ (ou _Chang_) eut trois hommes
dous de la grande vertu de l'humanit[47].

2. _Lieou-hia-hoe_ exerait l'emploi de chef des prisons de l'tat; il
fut trois fois destitu de ses fonctions. Une personne lui dit: Et vous
n'avez pas encore quitt ce pays? Il rpondit: Si je sers les hommes
selon l'quit et la raison, comment trouverais-je un pays o je ne
serais pas trois fois destitu de mes fonctions? Si je sers les hommes
contrairement  l'quit et  la raison, comment devrais-je quitter le
pays o sont mon pre et ma mre?

3. _King-kong_, prince de _Thsi_, s'occupant de la manire dont il
recevrait KHOUNG-TSEU, dit: Je ne puis le recevoir avec les mmes
gards que j'ai eus envers _Ki-chi_[48]. Je le recevrai d'une manire
intermdiaire entre _Ki_ et _Meng_[49]. Il ajouta: Je suis vieux, je
ne pourrais pas utiliser sa prsence. KHOUNG-TSEU se remit en route
pour une autre destination.

4. Les ministres du prince de _Thsi_ avaient envoy des musiciennes au
prince de _Lou. Ki-hoan-tseu_ (grand fonctionnaire de _Lou_) les reut;
mais pendant trois jours elles ne furent pas prsentes  la cour.
KHOUNG-TSEU s'loigna [parce que sa prsence gnait la cour].

5. Le sot _Tsie-yu_, de l'tat de _Thsou_, en faisant passer son char
devant celui de KHOUNG-TSEU, chantait ces mots: Oh! le phnix! oh!
le phnix! comme sa vertu est en dcadence! Les choses passes ne
sont plus soumises  sa censure; les choses futures ne peuvent se
conjecturer. Arrtez-vous donc! arrtez-vous donc! Ceux qui maintenant
dirigent les affaires publiques sont dans un minent danger!

KHOUNG-TSEU descendit de son char dans le dessein de parler  cet
homme; mais celui-ci s'loigna rapidement, et le Philosophe ne put
l'atteindre pour lui parler.

6. _Tchang-tsiu_ et _Ki-nie_ taient ensemble  labourer la terre.
KHOUNG-TSEU, passant auprs d'eux, envoya _Tseu-lou_ leur demander o
tait le gu [pour passer la rivire].

_Tchang-tsiu_ dit: Quel est cet homme qui conduit le char? _Tseu-lou_
dit: C'est KHOUNG-KHIEOU. L'autre ajouta: C'est KHOUNG-KHIEOU de
_Lou?_--C'est lui-mme.--Si c'est lui, il connat le gu.

[_Tseu-lou_] fit la mme demande  _Ki-nie. Ki-nie_ dit: Mon fils,
qui tes-vous? Il rpondit: Je suis _Tching-yeou._--tes-vous un des
disciples de KHOUNG-KHIEOU de _Lou?_ Il rpondit respectueusement:
Oui.--Oh! l'empire tout entier se prcipite comme un torrent vers sa
ruine, et il ne se trouve personne pour le changer, le rformer! Et
vous, vous tes le disciple d'un matre qui ne fuit que les hommes
[qui ne veulent pas l'employer][50]. Pourquoi ne vous faites-vous pas
le disciple des matres qui fuient le sicle [comme nous]?--Et le
laboureur continua  semer son grain.

_Tseu-lou_ alla rapporter ce qu'on lui avait dit. Le Philosophe s'cria
en soupirant: Les oiseaux et les quadrupdes ne peuvent se runir pour
vivre ensemble; si je n'avais pas de tels hommes pour disciples, qui
aurais-je? Quand l'empire a de bonnes lois et qu'il est bien gouvern,
je n'ai pas  m'occuper de le rformer.

7. _Tseu-lou_ tant rest en arrire de la suite du Philosophe, il
rencontra un vieillard portant une corbeille suspendue  un bton.
_Tseu-lou_ l'interrogea en disant: Avez-vous vu notre matre? Le
vieillard rpondit: Vos quatre membres ne sont pas accoutums  la
fatigue; vous ne savez pas faire la distinction des cinq sortes de
grains: quel est votre matre? En mme temps il planta son bton en
terre, et s'occupa  arracher des racines.

_Tseu-lou_ joignit les mains sur sa poitrine en signe de respect, et se
tint debout prs du vieillard.

Ce dernier retint _Tseu-lou_ avec lui pour passer la nuit. Il tua une
poule, prpara un petit repas, et lui offrit  manger. Il lui prsenta
ensuite ses deux fils.

Le lendemain, lorsque le jour parut, _Tseu-lou_ se mit en route pour
rejoindre son matre, et l'instruire de ce qui lui tait arriv. Le
Philosophe dit: C'est un solitaire qui vit dans la retraite. Il fit
ensuite retourner _Tseu-lou_ pour le voir. Mais lorsqu'il arriva, le
vieillard tait parti [afin de drober ses traces].

_Tseu-lou_ dit: Ne pas accepter d'emploi public est contraire  la
justice. Si on se fait une loi de ne pas violer l'ordre des rapports
qui existent entre les diffrents ges, comment serait-il permis de
violer la loi de justice, bien plus importante, qui existe entre les
ministres et le prince[51]? Dsirant conserver pure sa personne, on
porte le trouble et la confusion dans les grands devoirs sociaux.
L'homme suprieur qui accepte un emploi public remplit son devoir. Les
principes de la droite raison n'tant pas mis en pratique, il le sait
[et il s'efforce d'y remdier].

8. Des hommes illustres sans emplois publics furent _Pe-y, Chou-thsi_
(prince de_Kou-tchou_), _Yu-tchoung_ (le mme que _Ta-p_, du pays des
_Man_ ou barbares du midi), _Y-ye, Tchou-tchang, Lieou-hia-hoe_ et
_Chao-lien_ (barbares de l'est).

Le Philosophe dit: N'abandonnrent-ils jamais leurs rsolutions, et ne
dshonorrent-ils jamais leur caractre, _Pe-y_ et _Chou-thsi?_ On dit
que _Lieou-hia-hoe_ et _Chao-lien_ ne soutinrent pas jusqu'au bout
leurs rsolutions, et qu'ils dshonorrent leur caractre. Leur langage
tait en harmonie avec la raison et la justice, tandis que leurs actes
taient en harmonie avec les sentiments des hommes. Mais en voil assez
sur ces personnes et sur leurs actes.

On dit que _Yu-tchoung_ et _Y-ye_ habitrent dans le secret de
la solitude, et qu'ils rpandirent hardiment leur doctrine. Ils
conservrent  leur personne toute sa puret; leur conduite se trouvait
en harmonie avec leur caractre insociable, et tait conforme  la
raison.

Quant  moi, je diffre de ces hommes; je ne dis pas d'avance: Cela se
peut, cela ne se peut pas.

9. L'intendant en chef de la musique de l'tat de _Lou,_ nomm _Tchi_,
se rfugia dans l'tat de _Thsi_.

Le chef de la seconde table ou troupe, _Kan_, se rfugia dans l'tat
de _Tsou_. Le chef de la troisime troupe, _Liao_, se rfugia dans
l'tat de _Thsai_. Le chef de la quatrime troupe, _Kiou_, se rfugia
dans l'tat de _Thsin_.

Celui qui frappait le grand tambour, _Fang-chou_, se retira dans une
le du _Hoang-ho_.

Celui qui frappait le petit tambour, _Wou_, se retira dans le pays de
_Han_.

L'intendant en second, nomm _Yang_, et celui qui jouait des
instruments de pierre, nomm _Siang_, se retirrent dans une le de la
mer.

10. _Tcheou-koung_ (le prince de _Tcheou_) s'adressa  _Lou-koung_
(le prince de _Lou_), en disant: L'homme suprieur ne nglige pas ses
parents et ne les loigne pas de lui; il n'excite pas des ressentiments
dans le coeur de ses grands fonctionnaires, en ne voulant pas se servir
d'eux; il ne repousse pas, sans de graves motifs, les anciennes
familles de dignitaires, et il n'exige pas toutes sortes de talents et
de services d'un seul homme.

11. Les [anciens] _Tcheou_ avaient huit hommes accomplis; c'taient
_Pe-ta, Pe-kouo, Tchoung-to, Tchoung-kou, Chou-ye, Chou-hia, Ki-sou,
Ki-wa_.


[45] Prince feudataire de l'tat de _We_, frre du tyran _Cheou-sin_.
Voyez notre _Rsum historique de l'histoire et de la civilisation
chinoises, etc_., pag. 70 et suiv.

[46] Oncle de _Cheou-sin_, ainsi que _Pi-kan_, que le premier fit
prir de la manire la plus cruelle, Voyez l'ouvrage cit, p 70,
2e col.

[47] _We-tseu, Ki-tseu_, et _Pi-kan._

[48] Grand de premier ordre de l'tat de _Lou_.

[49] Grand du dernier ordre de l'tat de _Lou._

[50] Commentaire chinois.

[51] Si l'homme a des devoirs de famille  remplir, il a aussi des
devoirs sociaux plus importants, et auxquels il ne peut se soustraire
sans faillir; tel est celui d'occuper des fonctions publiques lorsque
l'on peut tre utile  son pays. C'est manquer  ce devoir que de
s'loigner de la vie politique et de se retirer dans la retraite
lorsque ses services peuvent tre utiles. Voila la pense d'un
philosophe chinois, qui avait  combattre des sectateurs d'une doctrine
contraire. Voyez notre dition du _Livre de la Raison suprme et de la
Vertu_, du philosophe LAO-TSEU, le contemporain de KHOUNG-TSEU.




CHAPITRE XIX,

COMPOS DE 25 ARTICLES[52].


1. _Tseu-tchang_ dit: L'homme qui s'est lev au-dessus des autres
par les acquisitions de son intelligence[53] prodigue sa vie  la vue
du danger. S'il voit des circonstances propres  lui faire obtenir
des profits, il mdite sur la justice et le devoir. En offrant un
sacrifice, il mdite sur le respect et la gravit, qui en sont
insparables. En accomplissant des crmonies funbres, il mdite sur
les sentiments de regret et de douleur qu'il prouve. Ce sont l les
devoirs qu'il se plat  remplir.

2. _Tseu-tchang_ dit: Ceux qui embrassent la vertu sans lui donner
aucun dveloppement; qui ont su acqurir la connaissance des principes
de la droite raison sans pouvoir persvrer dans sa pratique:
qu'importe au monde que ces hommes aient exist ou qu'ils n'aient pas
exist?

3. Les disciples de _Tseu-hia_ demandrent  _Tseu-tchang_ ce que
c'tait que l'amiti ou l'association des amis. _Tseu-tchang_ dit:
Qu'en pense votre matre _Tseu-hia_? [Les disciples] rpondirent avec
respect: _Tseu-hia_ dit que ceux qui peuvent se lier utilement par les
liens de l'amiti s'associent, et que ceux dont l'association serait
nuisible ne s'associent pas. _Tseu-tchang_ ajouta: Cela diffre de ce
que j'ai entendu dire. J'ai appris que l'homme suprieur honorait les
sages et embrassait dans son affection toute la multitude; qu'il louait
hautement les hommes vertueux et avait piti de ceux qui ne l'taient
pas. Suis-je un grand sage; pourquoi, dans mes relations avec les
hommes, n'aurais-je pas une bienveillance commune pour tous? Ne suis-je
pas un sage; les hommes sages (dans votre systme) me repousseront.
S'il en est ainsi, pourquoi repousser de soi certains hommes?

4. _Tseu-hia_ dit: Quoique certaines professions de la vie
soient humbles[54], elles sont cependant vritablement dignes de
considration. Nanmoins, si ceux qui suivent ces professions veulent
parvenir  ce qu'il y a de plus loign de leur tat[55], je crains
qu'ils ne puissent russir. C'est pourquoi l'homme suprieur ne
pratique pas ces professions infrieures.

5. _Tseu-hia_ dit: Celui qui chaque jour acquiert des connaissances
qui lui manquaient, et qui chaque mois n'oublie pas ce qu'il a pu
apprendre, peut tre dit aimer l'tude.

6. _Tseu-hia_ dit: Donnez beaucoup d'tendue  vos tudes, et portez-y
une volont ferme et constante. Interrogez attentivement, et mditez 
loisir sur ce que vous avez entendu. La vertu de l'humanit, la vertu
suprieure est l.

7. _Tseu-hia_ dit: Tous ceux qui pratiquent les arts manuels
s'tablissent dans des ateliers pour confectionner leurs ouvrages;
l'homme suprieur tudie pour porter  la perfection les rgles des
devoirs.

8. _Tseu-hia_ dit: Les hommes vicieux dguisent leurs fautes sous un
certain dehors d'honntet.

9. _Tseu-hia_ dit: L'homme suprieur a trois apparences changeantes:
si on le considre de loin, il parait grave, austre; si on approche de
lui, on le trouve doux et affable; si on entend ses paroles, il parat
svre et rigide.

10. _Tseu-hia_ dit: Ceux qui remplissent les fonctions suprieures d'un
Etat se concilient d'abord la confiance de leur peuple pour obtenir de
lui le prix de ses sueurs; s'ils n'obtiennent pas sa confiance, alors
ils sont considrs comme le traitant d'une manire cruelle. Si le
peuple a donn  son prince des preuves de sa fidlit, il peut alors
lui faire des remontrances; s'il n'a pas encore donn des preuves de sa
fidlit, il sera considr comme calomniant son prince.

11. _Tseu-hia_ dit: Dans les grandes entreprises morales, ne dpassez
pas le but; dans les petites entreprises morales, vous pouvez aller au
del ou rester en de sans de grands inconvnients.

12. _Tseu-yeou_ dit: Les disciples de _Tseu-hia_ sont de petits
enfants; ils peuvent arroser, balayer, rpondre respectueusement, se
prsenter avec gravit et se retirer de mme. Ce ne sont l que les
branches ou les choses les moins importantes; mais la racine de tout,
la chose la plus importante, leur manque compltement[56]. Que faut-il
donc penser de leur science?

_Tseu-hia_, ayant entendu ces paroles, dit: Oh! _Yan-yeou_ excde les
bornes. Dans l'enseignement des doctrines de l'homme suprieur, que
doit-on enseigner d'abord, que doit-on s'efforcer d'inculquer ensuite?
Par exemple, parmi les arbres et les plantes, il y a diffrentes
classes qu'il faut distinguer. Dans renseignement des doctrines de
l'homme suprieur, comment se laisser aller  la dception? Cet
enseignement a un commencement et une fin; c'est celui du saint homme.

13. _Tseu-hia_ dit: Si pendant que l'on occupe un emploi public on a du
temps et des forces de reste, alors on doit s'appliquer  l'tude de
ses devoirs; quand un tudiant est arriv au point d'avoir du temps et
des forces de reste, il doit alors occuper un emploi public.

14. _Tseu-yeou_ dit: Lorsqu'on est en deuil de ses pre et mre, on
doit porter l'expression de sa douleur  ses dernires limites, et
s'arrter l.

15. _Tseu-yeou_ dit: Mon ami _Tchang_ se jette toujours dans les plus
difficiles entreprises; cependant il n'a pas encore pu acqurir la
vertu de l'humanit.

10. _Thsng-tseu_ dit: Que _Tchang_ a la contenance grave et digne!
cependant il ne peut pas pratiquer avec les hommes la vertu de
l'humanit!

17. _Thsng-tseu_ dit: J'ai entendu dire au matre qu'il n'est personne
qui puisse puiser toutes les facults de sa nature. Si quelqu'un le
pouvait, ce devrait tre dans l'expression de la douleur pour la perte
de ses pre et mre.

18. _Thsng-tseu_ dit: J'ai entendu souvent le matre parler de la
pit filiale de _Meng-tchouang-tseu_. [Ce grand dignitaire de l'Etat
de _Lou_] peut tre imit dans ses autres vertus; mais, aprs la mort
de son pre, il ne changea ni ses ministres ni sa manire de gouverner;
et c'est en cela qu'il est difficile  imiter.

19. Lorsque_Meng-chi_ (_Meng-tchouang-tseu_) nomma _Yang-fou_ ministre
de la justice, _Yang-fou_ consulta _Thsng-tseu_ [son matre] sur
la manire dont il devait se conduire. _Thsng-tseu_ dit: Si les
suprieurs qui gouvernent perdent la voie de la justice et du devoir,
le peuple se dtache galement du devoir et perd pour longtemps toute
soumission. Si vous acqurez la preuve qu'il a de tels sentiments de
rvolte contre les lois, alors ayez compassion de lui, prenez-le en
piti et ne vous en rjouissez jamais.

20. _Tseu-koung_ dit: La perversit de _Cheou-_(_sin_) ne fut pas aussi
extrme qu'on l'a rapport. C'est pour cela que l'homme suprieur doit
avoir en horreur de demeurer dans des lieux immondes; tous les vices et
les crimes possibles lui seraient imputs.

21. _Tseu-koung_ dit: Les erreurs de l'homme suprieur sont comme des
clipses du soleil et de la lune. S'il commet des fautes, tous les
hommes les voient; s'il se corrige, tous les hommes le contemplent.

22. _Kong-sun-tchao_, grand de l'Etat de _We_, questionna _Tseu-koung_
en ces termes: A quoi ont servi les tudes de _Tchoung-ni_
[KHOUNG-TSEU]?

_Tseu-koung_ dit: Les doctrines des [anciens rois] _Wen_ et _Wou_ ne
se sont pas perdues sur la terre; elles se sont maintenues parmi les
hommes. Les sages ont conserv dans leur mmoire leurs grands prceptes
de conduite; et ceux qui taient avancs dans la sagesse ont conserv
dans leur mmoire les prceptes de morale moins importants qu'ils
avaient laisss au monde. Il n'est rien qui ne se soit conserv des
prceptes et des doctrines salutaires de _Wen_ et de _Wou_. Comment le
matre ne les aurait-il pas tudis? et mme comment n'aurait-il eu
qu'un seul et unique prcepteur?

23. _Chou-sun_, du rang de _Wou-chou_ [grand de l'Etat de _Lou_],
s'entretenant avec d'autres dignitaires du premier ordre  la cour du
prince, dit: _Tseu-koung_ est bien suprieur en sagesse  _Tchoung-ni_.

_Tseu-fou_, du rang de _King-pe_ [grand dignitaire de l'Etat de
_Lou_], en informa _Tseu-koung. Tseu-koung_ dit: Pour me servir de la
comparaison d'un palais et de ses murs, moi _Sse_, je ne suis qu'un mur
qui atteint  peine aux paules; mais, si vous considrez attentivement
tout l'difice, vous le trouverez admirable.

Les murs de l'difice de mon matre sont trs-levs. Si vous ne
parvenez pas  en franchir la porte, vous ne pourrez contempler toute
la beaut du temple des anctres, ni les richesses de toutes les
magistratures de l'Etat.

Ceux qui parviennent  franchir cette porte sont quelques rares
personnes. Les propos de mon suprieur [_Wou-chou_, relativement 
KHOUNG-TSEU et  lui] ne sont-ils pas parfaitement analogues?

24. _Chou-sun Wou-chou_ ayant de nouveau rabaiss le mrite de
_Tchoung-ni, Tseu-koung_ dit: N'agissez pas ainsi; _Tchoung-ni_ ne
doit pas tre calomni. La sagesse des autres hommes est une colline
ou un monticule que l'on peut franchir; _Tchoung-ni_ est le soleil et
la lune, qui ne peuvent pas tre atteints et dpasss. Quand mme les
hommes [qui aiment l'obscurit] dsireraient se sparer compltement de
ces astres resplendissants, quelle injure feraient-ils au soleil et 
la lune? Vous voyez trop bien maintenant que vous ne connaissez pas la
mesure des choses.

25. _Tching-tseu-king_ (disciple de KHOUNG-TSEU), s'adressant 
_Tseu-koung_, dit: Vous avez une constance grave et digne; en quoi
_Tchoung-ni_ est-il plus sage que vous?

_Tseu-koung_ dit: L'homme suprieur, par un seul mot qui lui chappe,
est considr comme trs-clair sur les principes des choses; et par
un seul mot il est considr comme ne sachant rien. On doit donc mettre
une grande circonspection dans ses paroles.

Notre matre ne peut pas tre atteint [dans son intelligence
suprieure]; il est comme le ciel, sur lequel on ne peut monter, mme
avec les plus hautes chelles.

Si notre matre obtenait de gouverner des Etats, il n'avait qu'
dire [au peuple]: Etablissez ceci, aussitt il l'tablissait; suivez
cette voie morale, aussitt il la suivait; conservez la paix et la
tranquillit, aussitt il se rendait  ce conseil; loignez toute
discorde, aussitt l'union et la concorde rgnaient. Tant qu'il vcut,
les hommes l'honorrent; aprs sa mort, ils l'ont regrett et pleur.
D'aprs cela, comment pouvoir atteindre  sa haute sagesse?


[52] Ce chapitre ne rapporte que les dits des disciples de KHOUNG-TSEU.
Ceux de _Tseu-hia_ sont les plus nombreux; ceux de _Tseu-koung_, aprs.
(_Commentaire_.)

[53] Tel est le sens du mot _sse_, donn par quelques commentateurs
chinois.

[54] Comme celles de laboureur, jardinier, mdecin, etc.
(_Commentaire_.)

[55] Comme le gouvernement du royaume, la pacification de l'empire,
etc. (_Commentaire_.)

[56] Voyez le _Ta-hio_, chap. I, pag. 46-47.




CHAPITRE XX,

COMPOS DE 3 ARTICLES.


1. _Yao_ dit: O _Chun!_ le ciel a rsolu que la succession de la
dynastie impriale reposerait dsormais sur votre personne. Tenez
toujours fermement et sincrement le milieu de la droite voie. Si les
peuples qui sont situs entre les quatre mers souffrent de la disette
et de la misre, les revenus du prince seront  jamais supprims.

_Chun_ confia aussi un semblable mandat  _Yu_. [Celui-ci] dit: Moi
humble et pauvre _Li_, tout ce que j'ose, c'est de me servir d'un
taureau noir [dans les sacrifices]; tout ce que j'ose, c'est d'en
instruire l'empereur souverain et auguste. S'il a commis des fautes,
n'os-je [moi, son ministre] l'en blmer? Les ministres naturels de
l'empereur [les sages de l'empire][57] ne sont pas laisss dans
l'obscurit; ils sont tous en vidence dans le coeur de l'empereur. Ma
pauvre personne a beaucoup de dfauts qui ne sont pas communs [aux
sages] des quatre rgions de l'empire. Si les [sages] des quatre
rgions de l'empire ont des dfauts, ces dfauts existent galement
dans ma pauvre personne.

_Tcheou_ (_Wou-wang_) eut une grande libralit; les hommes vertueux
furent  ses yeux les plus minents.

[Il disait]: Quoique l'on ait des parents trs-proches [comme des
fils et des petits-fils], il n'est rien comme des hommes dous de la
vertu de l'humanit[58]! je voudrais que les fautes de tout le peuple
retombassent sur moi seul.

[_Wou-wang_] donna beaucoup de soin et d'attention aux poids et
mesures. Il examina les lois et les constitutions, rtablit dans leurs
emplois les magistrats qui en avaient t privs, et l'administration
des quatre parties de l'empire fut remise en ordre.

Il releva les royaumes dtruits [il les rtablit et les rendit  leurs
anciens possesseurs][59]; il renoua le fil des gnrations interrompues
[il donna des rois aux royaumes qui n'en avaient plus][60]; il rendit
leurs honneurs  ceux qui avaient t exils. Les populations de
l'empire revinrent d'elles-mmes se soumettre  lui.

Ce qu'il regardait comme de plus digne d'attention et de plus
important, c'tait l'entretien du peuple, les funrailles et les
sacrifices aux anctres.

Si vous avez de la gnrosit et de la grandeur d'me, alors vous vous
gagnez la foule; si vous avez de la sincrit et de la droiture, alors
le peuple se confie  vous; si vous tes actif et vigilant, alors
toutes vos affaires ont d'heureux rsultats; si vous portez un gal
intrt  tout le monde, alors le peuple est dans la joie.

2. _Tseu-tchang_ fit une question  KHOUNG-TSEU en ces termes: Comment
pensez-vous que l'on doive diriger les affaires de l'administration
publique? Le Philosophe dit: Honorez les cinq choses excellentes[61],
fuyez les quatre mauvaises actions[62]; voil comment vous pourrez
diriger les affaires de l'administration publique. _Tseu-tchang_ dit:
Qu'appelez-vous les cinq choses excellentes? Le Philosophe dit: L'homme
suprieur [qui commande aux autres] doit rpandre des bienfaits, sans
tre prodigue; exiger des services du peuple, sans soulever ses haines;
dsirer des revenus suffisants, sans s'abandonner  l'avarice et  la
cupidit; avoir de la dignit et de la grandeur, sans orgueilleuse
ostentation, et de la majest sans rudesse.

_Tseu-tchang_ dit: Qu'entendez-vous par tre bienfaisant sans
prodigalit? Le Philosophe dit: Favoriser continuellement tout ce
qui peut procurer des avantages au peuple, en lui faisant du bien,
n'est-ce pas l tre bienfaisant sans prodigalit? Dterminer, pour
les faire excuter par le peuple, les corves qui sont raisonnablement
ncessaires, et les lui imposer: qui pourrait s'en indigner? Dsirer
seulement tout ce qui peut tre utile  l'humanit, et l'obtenir,
est-ce l de la cupidit? Si l'homme suprieur [ou le chef de l'tat]
n'a ni une trop grande multitude de populations, ni un trop petit
nombre; s'il n'a ni de trop grandes ni de trop petites affaires; s'il
n'ose avoir de mpris pour personne: n'est-ce pas l le cas d'avoir de
la dignit sans ostentation? Si l'homme suprieur compose rgulirement
ses vtements, s'il met de la gravit et de la majest dans son
attitude et sa contenance, les hommes le considreront avec respect et
vnration; n'est-ce pas l de la majest sans rudesse?

_Tseu-tchang_ dit: Qu'en tendez-vous par les quatre mauvaises actions?
Le Philosophe dit: C'est ne pas instruire le peuple et le tuer
[moralement, en le laissant tomber dans le mal][63]: on appelle cela
cruaut ou tyrannie; c'est ne pas donner des avertissements pralables,
et vouloir exiger une conduite parfaite: on appelle cela violence,
oppression; c'est diffrer de donner ses ordres, et vouloir l'excution
d'une chose aussitt qu'elle est rsolue: on appelle cela injustice
grave; de mme que, dans ses rapports journaliers avec les hommes,
montrer une sordide avarice, on appelle cela se comporter comme un
collecteur d'impts.

3. Le Philosophe dit: Si l'on ne se croit pas charg de remplir une
mission, un mandat, on ne peut pas tre considr comme un homme
suprieur.

Si l'on ne connat pas les rites ou les lois qui rglent les relations
sociales, on n'a rien pour se fixer dans sa conduite.

Si l'on ne connat pas la valeur des paroles des hommes, on ne les
connat pas eux-mmes.


[57] _Commentaire._

[58] Chapitre _Ta-tchi_, du _Chou-king_. Voyez la traduction que nous
en avons publie dans les _Livres sacrs de l'Orient_. Paris, F. Didot,
1840.

[59] _Commentaire._

[60] _Ibid._

[61] Ce sont des choses qui procurent des avantages au peuple.
(_Commentaire_.)

[62] Ce sont celles qui portent un dtriment au peuple.
(_Commentaire_.)


[63] _Commentaire._



FIN DU LUN-YU.




MENG-TSEU,

QUATRIME LIVRE CLASSIQUE.


PREMIER LIVRE.




CHAPITRE PREMIER,

COMPOS DE 7 ARTICLES.


1. MENG-TSEU alla visiter _Hoe-wang_, prince de la ville de _Liang_
[roi de l'tat de _We_][1].

Le roi lui dit: Sage vnrable, puisque vous n'avez pas jug que la
distance de mille _li_ [cent lieues] ft trop longue pour vous rendre 
ma cour, sans doute que vous m'apportez de quoi enrichir mon royaume?

MENG-TSEU rpondit avec respect: Roi! qu'est-il besoin de parler de
gains ou de profits? j'apporte avec moi l'humanit, la justice; et
voil tout.

Si le roi dit: Comment ferai-je pour enrichir mon royaume? les grands
dignitaires diront: Comment ferons-nous pour enrichir nos familles? Les
lettrs et les hommes du peuple diront: Comment ferons-nous pour nous
enrichir nous-mmes? Si les suprieurs et les infrieurs se disputent
ainsi  qui obtiendra le plus de richesses, le royaume se trouvera en
danger. Dans un royaume de dix mille chars de guerre, celui qui dtrne
ou tue son prince doit tre le chef d'une famille de mille chars de
guerre[2]. Dans un royaume de mille chars de guerre, celui qui dtrne
ou tue son prince doit tre le chef d'une famille de cent chars de
guerre[3]. De dix mille prendre mille, et de mille prendre cent, ce
n'est pas prendre une petite portion[4]. Si on place en second lieu
la justice, et en premier lieu le gain ou le profit, tant que [les
suprieurs] ne seront pas renverss et dpouills, [les infrieurs] ne
seront pas satisfaits.

Il n'est jamais arriv que celui qui possde vritablement la vertu de
l'humanit abandonnt ses parents [ses pre et mre]; il n'est jamais
arriv que l'homme juste et quitable fit peu de cas de son prince.

Roi, parlons en effet de l'humanit et de la justice; rien que de cela.
A quoi bon parler de gains et de profits?

2. MENG-TSEU tant all voir un autre jour _Hoe-wang_, de _Liang_, le
roi, qui tait occup sur son tang  considrer les oies sauvages et
les cerfs, lui dit: Le sage ne se plat-il pas aussi  ce spectacle?

MENG-TSEU lui rpondit respectueusement: Il faut tre parvenu  la
possession de la sagesse pour se rjouir de ce spectacle. Si l'on ne
possde pas encore la sagesse, quoique l'on possde ces choses, on ne
doit pas s'en faire un amusement.

Le _Livre des Vers_[5] dit:

        Il commence (_Wen-wang_) par esquisser le plan de la
        tour de l'Intelligence [observatoire];

        Il l'esquisse, il en trace le plan, et on l'excute;

        La foule du peuple, en s'occupant de ces travaux,

        Ne met pas une journe entire  l'achever.

        En commenant de tracer le plan (_Wou-wang_) dfendait
        de se hter;

        Et cependant le peuple accourait  l'oeuvre comme un fils.

        Lorsque le roi (_Wou-wang_) se tenait dans le parc de
        l'Intelligence,

        Il aimait  voir les cerfs et les biches se reposer en
        libert, s'enfuir  son approche;

        Il aimait  voir ces cerfs et ces biches clatants de
        force et de sant,

        Et les oiseaux blancs, dont les ailes taient
        resplendissantes.

        Lorsque le roi se tenait prs de l'tang de
        l'Intelligence,

        Il se plaisait  voir la multitude des poissons dont il
        tait plein bondir sous ses yeux.

_Wen-wang_ se servit des bras du peuple pour construire sa tour et pour
creuser son tang; et cependant le peuple tait joyeux et content de
son roi. Il appela sa tour _la Tour de l'Intelligence_ [parce qu'elle
avait t construite en moins d'un jour][6]; et il appela son tang
_l'tang de l'Intelligence_ [pour la mme raison]. Le peuple se
rjouissait de ce que son roi avait des cerfs, des biches, des poissons
de toutes sortes. Les hommes [suprieurs] de l'antiquit n'avaient de
joie qu'avec le peuple, que lorsque le peuple se rjouissait avec eux;
c'est pourquoi ils pouvaient vritablement se rjouir.

Le _Tchang-tchi_[7] dit: Quand ce soleil prira, nous prirons avec
lui. Si le peuple dsire prir avec lui, quoique le roi ait une tour,
un tang, des oiseaux et des btes fauves, comment pourrait-il se
rjouir seul?

3. _Hoe-wang_ de _Liang_ dit: Moi qui ai si peu de capacit dans
l'administration du royaume, j'puise cependant  cela toutes les
facults de mon intelligence. Si la partie de mon tat situe dans
l'enceinte forme par le fleuve _Hoang-ho_ vient  souffrir de la
famine, alors j'en transporte les populations valides  l'orient du
fleuve, et je fais passer des grains de ce ct dans la partie qui
entoure le fleuve. Si la partie de mon tat situe  l'orient du
fleuve vient  souffrir de la famine, j'agis de mme. J'ai examin
l'administration des royaumes voisins; il n'y a aucun [prince] qui,
comme votre pauvre serviteur, emploie toutes les facults de son
intelligence  [soulager son peuple]. Les populations des royaumes
voisins, cependant, ne diminuent pas, et les sujets de votre pauvre
serviteur n'augmentent pas. Pourquoi cela?

MENG-TSEU rpondit respectueusement: Roi, vous aimez la guerre;
permettez-moi d'emprunter une comparaison  l'art militaire: Lorsqu'au
son du tambour le combat s'engage, que les lances et les sabres se sont
mls; abandonnant leurs boucliers et tranant leurs armes, les uns
fuient; un certain nombre d'entre eux font cent pas et s'arrtent, et
un certain nombre d'autres font cinquante pas et s'arrtent: si ceux
qui n'ont fui que de cinquante pas se moquent de ceux qui ont fui de
cent, qu'en penserez-vous?

[Le roi] dit: Il ne leur est pas permis de railler les autres;
ils n'ont fait que fuir moins de cent pas. C'est galement fuir.
[MENG-TSEU] dit: Roi, si vous savez cela, alors n'esprez pas voir la
population de votre royaume s'accrotre plus que celle des royaumes
voisins.

Si vous n'intervenez point dans les affaires des laboureurs en les
enlevant, par des corves forces, aux travaux de chaque saison, les
rcoltes dpasseront la consommation. Si des filets  tissu serr ne
sont pas jets dans les tangs et les viviers, les poissons de diverses
sortes ne pourront pas tre consomms. Si vous ne portez la hache dans
les forts que dans les temps convenables, il y aura toujours du bois
en abondance. Ayant plus de poissons qu'il n'en pourra tre consomm,
et plus de bois qu'il n'en sera employ, il rsultera de l que le
peuple aura de quoi nourrir les vivants et offrir des sacrifices aux
morts; alors il ne murmurera point. Voil le point fondamental d'un bon
gouvernement.

Faites planter des mriers dans les champs d'une famille qui cultive
cinq arpents de terre, et les personnes ges pourront se couvrir de
vtements de soie. Faites que l'on ne nglige pas d'lever des poules,
des chiens[8] et des pourceaux de toute espce, et les personnes ges
de soixante et dix ans pourront se nourrir de viande. N'enlevez pas,
dans les saisons qui exigent des travaux assidus, les bras des familles
qui cultivent cent arpents de terre, et ces familles nombreuses ne
seront pas exposes aux horreurs de la faim. Veillez attentivement
 ce que les enseignements des coles et des collges propagent les
devoirs de la pit filiale et le respect quitable des jeunes gens
pour les vieillards, alors on ne verra pas des hommes  cheveux blancs
traner ou porter de pesants fardeaux sur les grands chemins. Si les
septuagnaires portent des vtements de soie et mangent de la viande,
et si les jeunes gens  cheveux noirs ne souffrent ni du froid ni de
la faim, toutes les choses seront prospres. Il n'y a pas encore eu de
prince qui, aprs avoir agi ainsi, n'ait pas rgn sur le peuple.

Mais, au lieu de cela, vos chiens et vos pourceaux dvorent la
nourriture du peuple, et vous ne savez pas y remdier. Le peuple meurt
de faim sur les routes et les grands chemins, et vous ne savez pas
ouvrir les greniers publics. Quand vous voyez des hommes morts de faim,
vous dites: _Ce n'est pas ma faute, c'est celle de la strilit de la
terre_. Cela diffre-t-il d'un homme qui, ayant perc un autre homme
de son glaive, dirait: _Ce n'est pas moi, c'est mon pe!_ Ne rejetez
pas la faute sur les intempries des saisons, et les populations de
l'empire viendront  vous pour recevoir des soulagements  leurs
misres.

4. _Hoe-wang_ de _Liang_ dit: Moi, homme de peu de vertu, je dsire
sincrement suivre vos leons.

MENG-TSEU ajouta avec respect: Tuer un homme avec un bton ou avec une
pe, trouvez-vous  cela quelque diffrence?

Le roi dit: Il n'y a aucune diffrence.--Le tuer avec une pe ou avec
un mauvais gouvernement, y trouvez-vous de la diffrence?

Le roi dit: Je n'y trouve aucune diffrence. [MENG-TSEU] ajouta: Vos
cuisines regorgent de viandes, et vos curies sont pleines de chevaux
engraisss. Mais le visage dcharn du peuple montre la pleur de la
faim, et les campagnes sont couvertes des cadavres de personnes mortes
de misre. Agir ainsi, c'est exciter des btes froces  dvorer les
hommes.

Les btes froces se dvorent entre elles et sont en horreur aux
hommes. Vous devez gouverner et vous conduire dans l'administration
de l'tat comme tant le pre et la mre du peuple. Si vous ne vous
dispensez pas d'exciter les btes froces  dvorer les hommes, comment
pourriez-vous tre considr comme le pre et la mre du peuple?

TCHOUNG-NI a dit: Les premiers qui faonnrent des statues ou
mannequins de bois [pour les funrailles] ne furent-ils pas privs
de postrit? Le Philosophe disait cela, parce qu'ils avaient fait
des hommes  leur image, et qu'ils les avaient employs [dans les
sacrifices]. Qu'aurait-il dit de ceux qui agissent de manire  faire
mourir le peuple de faim et de misre?

5. _Hoi-wang_ de _Liang_ dit: Le royaume de _Tin_[9] n'avait pas
d'gal en puissance dans tout l'empire. Sage vnrable, c'est ce que
vous savez fort bien. Lorsqu'il tomba en partage  ma chtive personne,
aussitt  l'orient je fus dfait par le roi de _Thsi_, et mon fils
ain prit. A l'occident, j'ai perdu dans une guerre contre le roi
de _Thsin_ sept cents _li_ de territoire[10]. Au midi j'ai reu un
affront du roi de _Thsou_. Moi, homme de peu de vertu, je rougis de ces
dfaites. Je voudrais, pour l'honneur de ceux qui sont morts, effacer
en une seule fois toutes ces ignominies. Que dois-je faire pour cela?

MENG-TSEU rpondit respectueusement: Avec un territoire de cent
_li_ d'tendue [dix lieues], on peut cependant parvenir  rgner en
souverain.

Roi, si votre gouvernement est humain et bienfaisant pour le peuple,
si vous diminuez les peines et les supplices, si vous allgez les
impts et les tributs de toute nature, les laboureurs sillonneront
plus profondment la terre, et arracheront la zizanie de leurs champs.
Ceux qui sont jeunes et forts, dans leurs jours de loisir, cultiveront
en eux la vertu de la pit filiale, de la dfrence envers leurs
frres ans, de la droiture et de la sincrit. A l'intrieur, ils
s'emploieront  servir leurs parents; au dehors, ils s'emploieront 
servir les vieillards et leurs suprieurs. Vous pourrez alors parvenir
 leur faire saisir leurs btons pour frapper les durs boucliers et les
armes aigus des hommes de _Thsin_ et de _Thsou_.

Les rois de ces tats drobent  leurs peuples le temps le plus
prcieux, en les empchant de labourer leur terre et d'arracher
l'ivraie de leurs champs, afin de pouvoir nourrir leurs pres et leurs
mres. Leurs pres et leurs mres souffrent du froid et de la faim;
leurs frres, leurs femmes et leurs enfants sont spars l'un de
l'autre et disperss de tous cts [pour chercher leur nourriture].

Ces rois ont prcipit leurs peuples dans un abme de misre en leur
faisant souffrir toutes sortes de tyrannies. Prince, si vous marchez
pour les combattre, quel est celui d'entre eux qui s'opposerait  vos
desseins?

C'est pourquoi il est dit: Celui qui est humain n'a pas d'ennemis.
Roi, je vous en prie, plus d'hsitation.

6. MENG-TSEU alla visiter _Siang-wang_ de _Liang_ [fils du roi
prcdent].

En sortant de son audience, il tint ce langage  quelques personnes: En
le considrant de loin, je ne lui ai pas trouv de ressemblance avec un
prince; en l'approchant de prs, je n'ai rien vu en lui qui inspirt
le respect. Tout en l'abordant, il m'a demand: Comment faut-il s'y
prendre pour consolider l'empire? Je lui ai rpondu avec respect: On
lui donne de la stabilit par l'unit.--Qui pourra lui donner cette
unit?

J'ai rpondu avec respect: Celui qui ne trouve pas de plaisir  tuer
les hommes peut lui donner cette unit.

--Qui sont ceux qui viendront se rendre  lui?--J'ai rpondu avec
respect: Dans tout l'empire il n'est personne qui ne vienne se
soumettre  lui. Roi, connaissez-vous ces champs de bl en herbe? Si,
pendant la septime ou la huitime lune, il survient une scheresse,
alors ces bls se desschent. Mais si dans l'espace immense du ciel se
forment d'pais nuages, et que la pluie tombe avec abondance, alors
les tiges de bl, reprenant de la vigueur, se redressent. Qui pourrait
les empcher de se redresser ainsi? Maintenant ceux qui, dans tout
ce grand empire, sont constitus les _pasteurs des hommes_[11], il
n'en est pas un qui ne se plaise  faire tuer les hommes. S'il s'en
trouvait parmi eux un seul qui n'aimt pas  faire tuer les hommes,
alors toutes les populations de l'empire tendraient vers lui leurs
bras, et n'espreraient plus qu'en lui. Si ce que je dis est la
vrit, les populations viendront se rfugier sous son aile, semblables
 des torrents qui se prcipitent dans les valles. Lorsqu'elles se
prcipiteront comme un torrent, qui pourra leur rsister?

7. _Siouan-wang_, roi de _Thsi_, interrogea MENG-TSEU en disant:
Pourrais-je obtenir de vous d'entendre le rcit des actions de _Houan_,
prince de _Thsi_, et de _Wen_, prince de _Tin_?

MENG-TSEU rpondit avec respect: De tous les disciples de TCHOUNG-NI
aucun n'a racont les faits et gestes de _Houan_ et de _Wen_. C'est
pourquoi ils n'ont pas t transmis aux gnrations qui les ont suivis;
et votre serviteur n'en a jamais entendu le rcit. Si vous ne cessez de
me presser de questions semblables, quand nous occuperons-nous de l'art
de gouverner un empire?

[Le roi] dit: Quelles rgles faut-il suivre pour bien gouverner?

[MENG-TSEU] dit: Donnez tous vos soins au peuple, et vous ne
rencontrerez aucun obstacle pour bien gouverner.

Le roi ajouta: Dites-moi si ma chtive personne est capable d'aimer et
de chrir le peuple?

--Vous en tes capable, rpliqua MENG-TSEU.

--D'o savez-vous que j'en suis capable? [MENG-TSEU] dit: Votre
serviteur a entendu dire  _Hou-h_[12] ces paroles: Le roi tait
assis dans la salle d'audience; des hommes qui conduisaient un boeuf
li par des cordes vinrent  passer au bas de la salle. Le roi, les
ayant vus, leur dit: O menez-vous ce boeuf? Ils lui rpondirent
respectueusement: Nous allons nous servir [de son sang] pour arroser
une cloche. Le roi dit: Lchez-le; je ne puis supporter de voir sa
frayeur et son agitation, comme celle d'un innocent qu'on mne au lieu
du supplice. Ils rpondirent avec respect: Si nous agissons ainsi, nous
renoncerons donc  arroser la cloche de son sang? [Le roi] reprit:
Comment pourriez-vous y renoncer? remplacez-le par un mouton. Je ne
sais pas si cela s'est pass ainsi.

Le roi dit: Cela s'est pass ainsi.

MENG-TSEU ajouta: Cette compassion du coeur suffit pour rgner. Les
cent familles [tout le peuple chinois] ont toutes considr le roi,
dans cette occasion, comme m par des sentiments d'avarice; mais votre
serviteur savait d'une manire certaine que le roi tait m par un
sentiment de compassion.

Le roi dit: Assurment. Dans la ralit, j'ai donn lieu au peuple
de me croire m par des sentiments d'avarice. Cependant, quoique le
royaume de _Thsi_ soit resserr dans d'troites limites, comment
aurais-je sauv un boeuf par avarice? seulement je n'ai pu supporter
de voir sa frayeur et son agitation, comme celle d'un innocent qu'on
mne au lieu du supplice. C'est pourquoi je l'ai fait remplacer par un
mouton.

MENG-TSEU dit: Prince, ne soyez pas surpris de ce que les cent familles
ont considr le roi comme ayant t m, dans cette occasion, par des
sentiments d'avarice. Vous aviez fait remplacer une grande victime
par une petite; comment le peuple aurait-il devin le motif de votre
action? Roi, si vous avez eu compassion seulement d'un tre innocent
que l'on menait au lieu du supplice, alors pourquoi entre le boeuf et
le mouton avez-vous fait un choix? Le roi rpondit en souriant: C'est
cependant la vrit; mais quelle tait ma pense? Je ne l'ai pas
pargn  cause de sa valeur, mais je l'ai chang contre un mouton.
Toutefois le peuple a eu raison de m'accuser d'avarice.

MENG-TSEU dit: Rien en cela ne doit vous blesser; car c'est l'humanit
qui vous a inspir ce dtour. Lorsque vous aviez le boeuf sous vos yeux,
vous n'aviez pas encore vu le mouton. Quand l'homme suprieur a vu les
animaux vivants, il ne peut supporter de les voir mourir; quand il a
entendu leurs cris d'agonie, il ne peut supporter de manger leur chair.
C'est pourquoi l'homme suprieur place son abattoir et sa cuisine dans
des lieux loigns.

Le roi, charm de cette explication, dit: On lit dans le _Livre des
Vers_:

        Un autre homme avait une pense;

        Moi, je l'ai devine, et lui ai donn sa mesure[13].

Matre, vous avez exprim ma pense. J'avais fait cette action; mais
en y rflchissant  plusieurs reprises, et en cherchant les motifs
qui m'avaient fait agir comme j'ai agi, je n'avais pu parvenir  m'en
rendre compte intrieurement. Matre, en m'expliquant ces motifs, j'ai
senti renatre en mon coeur de grands mouvements de compassion. Mais ces
mouvements du coeur, quel rapport ont-ils avec l'art de rgner?

MENG-TSEU dit: S'il se trouvait un homme qui dt au roi: Mes forces
sont suffisantes pour soulever un poids de trois mille livres, mais
non pour soulever une plume; ma vue peut discerner le mouvement de
croissance de l'extrmit des poils d'automne de certains animaux,
mais elle ne peut discerner une voiture charge de bois qui suit
la grande route: roi, auriez-vous foi en ses paroles?--Le roi dit:
Aucunement.--Maintenant vos bienfaits ont pu atteindre jusqu' un
animal, mais vos bonnes oeuvres n'arrivent pas jusqu'aux populations.
Quelle en est la cause? Cependant, si l'homme ne soulve pas une plume,
c'est parce qu'il ne fait pas usage de ses forces; s'il ne voit pas la
voiture charge de bois, c'est qu'il ne fait pas usage de sa facult
de voir; si les populations ne reoivent pas de vous des bienfaits,
c'est que vous ne faites pas usage de votre facult bienfaisante.
C'est pourquoi, si un roi ne gouverne pas comme il doit gouverner [en
comblant le peuple de bienfaits][14], c'est parce qu'il ne le _fait_
pas, et non parce qu'il ne le _peut_ pas.

Le roi dit: En quoi diffrent les apparences du mauvais gouvernement
par _mauvais vouloir_ ou par _impuissance?_

MENG-TSEU dit: Si l'on conseillait  un homme de prendre sous son bras
la montagne _Ta-chan_ pour la transporter dans l'Ocan septentrional,
et que cet homme dit: _Je ne le puis_, on le croirait, parce qu'il
dirait la vrit; mais si on lui ordonnait de rompre un jeune rameau
d'arbre, et qu'il dit encore: _Je ne le puis_, alors il y aurait de
sa part _mauvais vouloir_, et non _impuissance_. De mme, le roi qui
ne gouverne pas bien comme il le devrait faire n'est pas  comparer 
l'espce d'homme essayant de prendre la montagne de _Ta-chan_ sous son
bras pour la transporter dans l'Ocan septentrional, mais  l'espce
d'homme disant ne pouvoir rompre le jeune rameau d'arbre.

Si la pit filiale que j'ai pour un parent, et l'amiti fraternelle
que j'prouve pour mes frres, inspirent aux autres hommes les mmes
sentiments; si la tendresse toute paternelle avec laquelle je traite
mes enfants inspire aux autres hommes le mme sentiment, je pourrai
aussi facilement rpandre des bienfaits dans l'empire que de tourner la
main. Le _Livre des Vers_ dit:

        Je me comporte comme je le dois envers ma femme,

        Ensuite envers mes frres an et cadets,

        Afin de gouverner convenablement mon tat, qui n'est
        qu'une famille[15]

Cela veut dire qu'il faut cultiver ces sentiments d'humanit dans son
coeur, et les appliquer aux personnes dsignes, et que cela suffit.
C'est pourquoi celui qui met en action, qui produit au dehors ces bons
sentiments, peut embrasser dans sa tendre affection les populations
comprises entre les quatre mers; celui qui ne ralise pas ces bons
sentiments, qui ne leur fait produire aucun effet, ne peut pas mme
entourer de ses soins et de son affection sa femme et ses enfants. Ce
qui rendait les hommes des anciens temps si suprieurs aux hommes de
nos jours n'tait pas autre chose; ils suivaient l'ordre de la nature
dans l'application de leurs bienfaits, et voil tout. Maintenant
que vos bienfaits ont pu atteindre les animaux, vos bonnes oeuvres
ne s'tendront-elles pas jusqu'aux populations, et celles-ci en
seront-elles seules prives?

Quand on a plac des objets dans la balance, on connat ceux qui
sont lourds et ceux qui sont lgers. Quand on a mesur des objets,
on connat ceux qui sont longs et ceux qui sont courts. Toutes les
choses ont en gnral ce caractre; mais le coeur de l'homme est la
chose la plus importante de toutes. Roi, je vous en prie, mesurez-le
[c'est--dire, tchez d'en dterminer les vritables sentiments].

O roi! quand vous faites briller aux yeux les armes aigus et les
boucliers, que vous exposez au danger les chefs et leurs soldats,
et que vous vous attirez ainsi les ressentiments de tous les grands
vassaux, vous en rjouissez-vous dans votre coeur?

Le roi dit: Aucunement. Comment me rjouirais-je de pareilles choses?
Tout ce que je cherche en agissant ainsi, c'est d'arriver  ce qui fait
le plus grand objet de mes dsirs.

MENG-TSEU dit: Pourrais-je parvenir  connatre le plus grand des voeux
du roi? Le roi sourit, et ne rpondit pas.

[MENG-TSEU] ajouta: Serait-ce que les mets de vos festins ne sont pas
assez copieux et assez splendides pour satisfaire votre bouche? et
vos vtements assez lgers et assez chauds pour couvrir vos membres?
ou bien serait-ce que les couleurs les plus varies des fleurs ne
suffisent point pour charmer vos regards, et que les sons et les chants
les plus harmonieux ne suffisent point pour ravir vos oreilles? ou
enfin, les officiers du palais ne suffisent-ils plus  excuter vos
ordres en votre prsence? La foule des serviteurs du roi est assez
grande pour pouvoir lui procurer toutes ces jouissances; et le roi,
cependant, n'est-il pas affect de ces choses?

Le roi dit: Aucunement. Je ne suis point affect de ces choses.

MENG-TSEU dit: S'il en est ainsi, alors je puis connatre le grand but
des dsirs du roi. Il veut agrandir les terres de son domaine, pour
faire venir  sa cour les rois de _Thsin_ et de _Thsou_, commander 
tout l'empire du milieu, et pacifier les barbares des quatre rgions.
Mais agir comme il le fait pour parvenir  ce qu'il dsire, c'est
comme si l'on montait sur un arbre pour y chercher des poissons.

Le roi dit: La difficult serait-elle donc aussi grande?

MENG-TSEU ajouta: Elle est encore plus grande et plus dangereuse. En
montant sur un arbre pour y chercher des poissons, quoiqu'il soit sr
que l'on ne puisse y en trouver, il n'en rsulte aucune consquence
fcheuse; mais en agissant comme vous agissez pour obtenir ce que vous
dsirez de tous vos voeux, vous puisez en vain toutes les forces de
votre intelligence dans ce but unique; il s'ensuivra ncessairement une
foule de calamits.

[Le roi] dit: Pourrais-je savoir quelles sont ces calamits?

[MENG-TSEU] dit: Si les hommes de _Tseou_[16] et ceux de _Thsou_
entrent en guerre, alors,  roi! lesquels, selon vous, resteront
vainqueurs?

Le roi dit: Les hommes de _Thsou_ seront les vainqueurs.

--S'il en est ainsi, alors un petit royaume ne pourra certainement
en subjuguer un grand. Un petit nombre de combattants ne pourra
certainement pas rsister  un grand nombre; les faibles ne pourront
certainement pas rsister aux forts. Le territoire situ dans
l'intrieur des mers [l'empire de la Chine tout entier] comprend neuf
rgions de mille _li_ chacune. Le royaume de _Thsi_ [celui de son
interlocuteur], en runissant toutes ses possessions, n'a qu'une seule
de ces neuf portions de l'empire. Si avec [les forces runies] d'une
seule de ces rgions il veut se soumettre les huit autres, en quoi
diffrera-t-il du royaume de _Tseou_, qui attaquerait celui de _Thsou?_
Or il vous faut rflchir de nouveau sur le grand objet de vos voeux.

Maintenant,  roi! si vous faites que dans toutes les parties de votre
administration publique se manifeste l'action d'un bon gouvernement;
si vous rpandez au loin les bienfaits de l'humanit, il en rsultera
que tous ceux qui dans l'empire occupent des emplois publics voudront
venir rsider  la cour du roi; que tous les laboureurs voudront venir
labourer les champs du roi; que tous les marchands voudront venir
apporter leurs marchandises sur les marchs du roi; que tous les
voyageurs et les trangers voudront voyager sur les chemins du roi; que
toutes les populations de l'empire, qui dtestent la tyrannie de leurs
princes, voudront accourir  la hte prs du roi pour l'instruire de
leurs souffrances. S'il en tait ainsi, qui pourrait les retenir?

Le roi dit: Moi, homme de peu de capacit, je ne puis parvenir  ces
rsultats par un gouvernement si parfait; je dsire que vous, matre,
vous aidiez ma volont [en me conduisant dans la bonne voie][17]; que
vous m'clairiez par vos instructions. Quoique je ne sois pas dou
de beaucoup de perspicacit, je vous prie cependant d'essayer cette
entreprise.

[MENG-TSEU] dit: Manquer des choses[18] constamment ncessaires  la
vie, et cependant conserver toujours une me gale et vertueuse, cela
n'est qu'en la puissance des hommes dont l'intelligence cultive s'est
leve au-dessus du vulgaire. Quant au commun du peuple, alors s'il
manque des choses constamment ncessaires  la vie, par cette raison il
manque d'une me constamment gale et vertueuse; s'il manque d'une me
constamment gale et vertueuse, violation de la justice, dpravation
du coeur, licence du vice, excs de la dbauche, il n'est rien qu'il ne
soit capable de faire. S'il arrive  ce point de tomber dans le crime
[en se rvoltant contre les lois][19], on exerce des poursuites contre
lui, et on lui fait subir des supplices. C'est prendre le peuple dans
des filets. Comment, s'il existait un homme vritablement dou de la
vertu de l'humanit, occupant le trne, pourrait-il commettre cette
action criminelle de prendre ainsi le peuple dans des filets?

C'est pourquoi un prince clair, en constituant comme il convient
la proprit prive du peuple[20], obtient pour rsultat ncessaire,
en premier lieu, que les enfants aient de quoi servir leurs pre et
mre; en second lieu, que les pres aient de quoi entretenir leurs
femmes et leurs enfants; que le peuple puisse se nourrir toute la vie
des productions des annes abondantes, et que, dans les annes de
calamits, il soit prserv de la famine et de la mort. Ensuite il
pourra instruire le peuple, et le conduire dans le chemin de la vertu.
C'est ainsi que le peuple suivra cette voie avec facilit.

Aujourd'hui la constitution de la proprit prive du peuple est telle,
qu'en considrant la premire chose de toutes, les enfants n'ont pas
de quoi servir leurs pre et mre, et qu'en considrant la seconde,
les pres n'ont pas de quoi entretenir leurs femmes et leurs enfants;
qu'avec les annes d'abondance le peuple souffre jusqu' la fin de
sa vie la peine et la misre, et que dans les annes de calamits
il n'est pas prserv de la famine et de la mort. Dans de telles
extrmits, le peuple ne pense qu' viter la mort en craignant de
manquer du ncessaire. Comment aurait-il le temps de s'occuper des
doctrines morales pour se conduire selon les principes de l'quit et
de la justice?

O roi! si vous dsirez pratiquer ces principes, pourquoi ne
ramenez-vous pas votre esprit sur ce qui en est la base fondamentale
[la constitution de la proprit prive][21]?

Faites planter des mriers dans les champs d'une famille qui cultive
cinq arpents de terre, et les personnes ges de cinquante ans
pourront porter des vtements de soie; faites que l'on ne nglige pas
d'lever des poules, des pourceaux de diffrentes espces, et les
personnes ges de soixante et dix ans pourront se nourrir de viande.
N'enlevez pas, dans les temps qui exigent des travaux assidus, les
bras des familles qui cultivent cent arpents de terre, et ces familles
nombreuses ne seront pas exposes aux souffrances de la faim. Veillez
attentivement  ce que les enseignements des coles et des collges
propagent les devoirs de la pit filiale et le respect quitable des
jeunes gens pour les vieillards, alors on ne verra pas des hommes 
cheveux blancs traner ou porter de pesants fardeaux sur les grandes
routes. Si les septuagnaires portent des vtements de soie et mangent
de la viande, et si les jeunes gens  cheveux noirs ne souffrent ni du
froid ni de la faim, toutes les choses seront prospres. Il n'y a pas
encore eu de prince qui, aprs avoir agi ainsi, n'ait pas rgn sur
tout l'empire.


[1] Petit tat de la Chine  l'poque de MENG-TSEU, et dont la capitale
se nommait _Ta-liang_; de son vivant, ce prince se nommait _We-yng_;
aprs sa mort, on le nomma _Liang-hoe-wang, roi bienfaisant_ de la
ville de _Liang_. Selon le _Li-ta-ki-sse_, il commena a rgner la
6e anne de _Lie-wang_ des _Tcheou_, c'est--dire 370 ans
avant notre re. Son rgne dura dix-huit ans. La visite que lui fit
MENG-TSEU dut avoir lieu (d'aprs le 3 de ce chapitre, pag. 249) aprs
la 9e anne de son rgne ou aprs la 362e anne qui a prcd notre
re.

[2] Un grand vassal, possdant un fief de mille _li_ ou cent lieues
carres. (_Commentaire_.)

[3] Un _ta-fou_, ou grand dignitaire (_Ibid_).

[4] C'est prendre le dixime, qui tait alors la proportion habituelle
de l'impt public.

[5] Section _Ta-ya_, ode _Ling-tha_.

[6] _Commentaire._

[7] Chapitre du _Chou-king_. Voyez la note ci-devant, p. 240.

[8] Il y a en Chine des chiens que l'on mange; l'on peut en voir au
Jardin des Plantes de Paris.

[9] Une partie du royaume de _We_ appartenait autrefois au royaume de
_Tin._


[10] Cet vnement eut lieu la 8e et la 9e anne
du rgne de _Hoe-wang_ ou 363-362 ans avant notre re.

[11] _Jin-mou_. Ce sont les princes qui nourrissent ci entretiennent
[_littralement:_ qui font patre] les peuples. (_Comm_.) Cette
expression se trouve aussi dans Homre: Poimen laon.

[12] L'un des ministres du roi.

[13] Ode _Khiao-yen_, section _Siao-ya._

[14] _Commentaire._

[15] Ode _Sse-tcha_, section _Ta-ya_.

[16] le royaume de _Tseou_ tait petit; celui de _Thsou_ tait grand.
(_Commentaire_.)

[17] _Commentaire._

[18] _Tchan_, patrimoine quelconque en terres ou en maisons; moyens
d'existence.

[19] _Commentaire._

[20] Le texte porte: _Tchi min tchi tchan_: CONSTITUENDO POPULI
REM-FAMILIAREM. La _Glose_ ajoute: _Tchan, chi tien tchan_; CETTE
PROPRIT PRIVE EST UNE PROPRIT EN CHAMPS CULTIVABLES.

[21] _Commentaire chinois_. Le paragraphe qui suit est une rptition
de celui qui se trouve dj dans ce mme chapitre, p. 247.




CHAPITRE II,

COMPOS DE 16 ARTICLES.


1. _Tchouang-pao_[1], tant all voir MENG-TSEU, lui dit: Moi _Pao_,
un jour que j'tais all voir le roi, le roi, dans la conversation,
me dit qu'il aimait beaucoup la musique. Moi _Pao_, je n'ai su
que lui rpondre. Que pensez-vous de cet amour du roi pour la
musique?--MENG-TSEU dit: Si le roi aime la musique avec prdilection,
le royaume de _Thsi_ approche beaucoup [d'un meilleur gouvernement].

Un autre jour, MENG-TSEU tant all visiter le roi, lui dit: Le roi a
dit dans la conversation,  _Tchouang-y-tseu_ (_Tchouang-pao_), qu'il
aimait beaucoup la musique; le fait est-il vrai? Le roi, ayant chang
de couleur, rpondit: Ma chtive personne n'est pas capable d'aimer
la musique des anciens rois. Seulement j'aime beaucoup la musique
approprie aux moeurs de notre gnration.

MENG-TSEU dit: Si le roi aime beaucoup la musique, alors le royaume de
_Thsi_ approche beaucoup [d'un meilleur gouvernement]. La musique de
nos jours ressemble  la musique de l'antiquit.

Le roi dit: Pourrais-je obtenir de vous des explications l-dessus?

MENG-TSEU dit: Si vous prenez seul le plaisir de la musique, ou si
vous le partagez avec les autres hommes, dans lequel de ces deux cas
prouverez-vous le plus grand plaisir? Le roi dit: Le plus grand sera
assurment celui que je partagerai avec les autres hommes. MENG-TSEU
ajouta: Si vous jouissez du plaisir de la musique avec un petit nombre
de personnes, ou si vous en jouissez avec la multitude, dans lequel de
ces deux cas prouverez-vous le plus grand plaisir? Le roi dit: Le plus
grand plaisir sera assurment celui que je partagerai avec la multitude.

--Votre serviteur vous prie de lui laisser continuer la conversation
sur la musique.

Je suppose que le roi commence  jouer en ce lieu de ses instruments de
musique, tout le peuple entendant les sons des divers instruments de
musique[2] du roi, prouvera aussitt un vif mcontentement, froncera
le sourcil, et il se dira: Notre roi aime beaucoup  jouer de ses
instruments de musique; mais comment gouverne-t-il donc, pour que
nous soyons arrivs au comble de la misre? Les pres et les fils ne
se voient plus; les frres, les femmes, les enfants sont spars l'un
de l'autre et disperss de tous cts. Maintenant, que le roi aille
 la chasse dans ce pays-ci, tout le peuple, entendant le bruit des
chevaux et des chars du roi, voyant la magnificence de ses tendards
orns de plumes et de queues flottantes, prouvera aussitt un vif
mcontentement, froncera le sourcil, et il se dira: Notre roi aime
beaucoup la chasse; comment fait-il donc pour que nous soyons arrivs
au comble de la misre? Les pres et les fils ne se voient plus; les
frres, les femmes et les enfants sont spars l'un de l'autre et
disperss de tous cts. La cause de ce vif mcontentement, c'est que
le roi ne fait pas participer le peuple  sa joie et  ses plaisirs.

Je suppose maintenant que le roi commence  jouer en ces lieux de
ses instruments de musique, tout le peuple, entendant les sons des
divers instruments du roi, prouvera un vif sentiment de joie que
tmoignera son visage riant, et il se dira: Notre roi se porte sans
doute fort bien, autrement comment pourrait-il jouer des instruments de
musique? Maintenant, que le roi aille  la chasse dans ce pays-ci, le
peuple, entendant le bruit des chevaux et des chars du roi, voyant la
magnificence de ses tendards orns de plumes et de queues flottantes,
prouvera un vif sentiment de joie que tmoignera son visage riant, et
il se dira: Notre roi se porte sans doute fort bien, autrement comment
pourrait-il aller  la chasse? La cause de cette joie, c'est que le roi
aura fait participer le peuple  sa joie et  ses plaisirs.

Maintenant, si le roi fait participer le peuple  sa joie et  ses
plaisirs, alors il rgnera vritablement.

2. _Siouan-wang_, roi de _Thsi_, interrogea MENG-TSEU en ces termes:
J'ai entendu dire que le parc du roi _Wen-wang_ avait soixante et dix
_li_ [sept lieues] de circonfrence; les avait-il vritablement?

MENG-TSEU rpondit avec respect: C'est ce que l'histoire rapporte[3].

Le roi dit: D'aprs cela, il tait donc d'une grandeur excessive?

MENG-TSEU dit: Le peuple le trouvait encore trop petit.

Le roi ajouta: Ma chtive personne a un parc qui n'a que quarante _li_
[quatre lieues] de circonfrence, et le peuple le trouve encore trop
grand; pourquoi cette diffrence?

MENG-TSEU dit: Le parc de _Wen-wang_ avait sept lieues de circuit; mais
c'tait l que se rendaient tous ceux qui avaient besoin de cueillir de
l'herbe ou de couper du bois. Ceux qui voulaient prendre des faisans
ou des livres allaient l. Comme le roi avait son parc en commun avec
le peuple, celui-ci le trouvait trop petit [quoiqu'il et sept lieues
de circonfrence]; cela n'tait-il pas juste?

Moi, votre serviteur, lorsque je commenai  franchir la frontire, je
m'informai de ce qui tait principalement dfendu dans votre royaume,
avant d'oser pntrer plus avant. Votre serviteur apprit qu'il y
avait dans l'intrieur de vos lignes de douanes un parc de quatre
lieues de tour; que l'homme du peuple qui y tuait un cerf tait puni
de mort, comme s'il avait commis le meurtre d'un homme; alors c'est
une vritable fosse de mort de quatre lieues de circonfrence ouverte
au sein de votre royaume. Le peuple, qui trouve ce parc trop grand,
n'a-t-il pas raison?

3. _Siouan-wang_, roi de _Thsi_, fit une question en ces termes: Y
a-t-il un art, une rgle  suivre pour former des relations d'amiti
entre les royaumes voisins?

MENG-TSEU rpondit avec respect: Il en existe. Il n'y a que le
prince dou de la vertu de l'humanit qui puisse, en possdant un
grand tat, procurer de grands avantages aux petits. C'est pourquoi
_Tching-thang_ assista l'tat de _Ko_, et _Wen-wang_ mnagea celui des
_Kouen-i_ [ou barbares de l'occident]. Il n'y a que le prince dou
d'une sagesse claire qui puisse, en possdant un petit tat, avoir
la condescendance ncesssaire envers les grands tats. C'est ainsi que
_Ta-wang_ se conduisit envers les _Hiun-yo_ [ou barbares du nord], et
_Keou-tsian_ envers l'tat de _Ou._

Celui qui, commandant  un grand tat, protge, assiste les petits,
se conduit d'une manire digne et conforme  la raison cleste; celui
qui, ne possdant qu'un petit Etat, a de la condescendance pour les
grands tats, respecte, en lui obissant, la raison cleste; celui qui
se conduit d'une manire digne et conforme  la raison cleste est le
protecteur de tout l'empire; celui qui respecte, en lui obissant, la
raison cleste, est le protecteur de son royaume.

Le _Livre des Vers_[4] dit:

        Respectez la majest du ciel,

        Et par cela mme vous conserverez le mandat qu'il vous a
        dlgu.

Le roi dit: La grande, l'admirable instruction! Ma chtive personne a
un dfaut, ma chtive personne aime la bravoure.

[MENG-TSEU] rpondit avec respect: Prince, je vous en prie, n'aimez
pas la bravoure vulgaire [qui n'est qu'une imptuosit des esprits
vitaux][5]. Celui qui possde celle-ci saisit son glaive en jetant
autour de lui des regards courroucs, et s'crie: Comment cet ennemi
ose-t-il venir m'attaquer? Cette bravoure n'est que celle d'un homme
vulgaire qui peut rsister  un seul homme. Roi, je vous en prie, ne
vous occupez que de la bravoure des grandes mes.

Le _Livre des Vers_[6] dit:

        Le roi (_Wen-wang_), s'animant subitement, devint rouge
        de colre;

        Il fit aussitt ranger son arme en ordre de bataille,

        Afin d'arrter les troupes ennemies qui marchaient sur
        elle;

        Afin de rendre plus florissante la prosprit des
        _Tcheou;_

        Afin de rpondre aux voeux ardents de tout l'empire.

Voil la bravoure de _Wen-wang. Wen-wang_ ne s'irrite qu'une fois, et
il pacifie toutes les populations de l'empire.

Le _Chou-king_, ou _Livre par excellence_[7], dit: Le ciel, en crant
les peuples, leur a prpos des princes [pour avoir soin d'eux][8];
il leur a donn des instituteurs [pour les instruire]. Aussi est-il
dit: Ils sont les auxiliaires du souverain suprme, qui les distingue
par des marques d'honneur dans les quatre parties de la terre. Il
n'appartient qu' moi (c'est _Wou-wang_ qui parle) de rcompenser les
innocents et de punir les coupables. Qui, dans tout l'empire, oserait
s'opposer  sa volonts[9]?

Un seul homme (_Cheou-sin_) avait commis des actions odieuses dans tout
l'empire; _Wou-wang_ en rougit. Ce fut l la bravoure de _Wou-wang_;
et _Wou-wang_, s'tant irrit une seule fois, pacifia toutes les
populations de l'empire.

Maintenant, si le roi, en se livrant une seule fois  ses mouvements
d'indignation ou de bravoure, pacifiait toutes les populations de
l'empire, les populations n'auraient qu'une crainte, c'est que le roi
n'aimt pas la bravoure.

4. _Siouan-wang_, roi de _Thsi_, tait all voir MENG-TSEU dans le
_Palais de la neige_ (_Sioui-koung_). Le roi dit: Convient-il aux
sages de demeurer dans un pareil lieu de dlices? MENG-TSEU rpondit
avec respect: Assurment. Si les hommes du peuple n'obtiennent pas
cette faveur, alors ils accusent leur suprieur [leur prince].

Ceux qui n'obtiennent pas cette faveur, et qui accusent leur suprieur,
sont coupables; mais celui qui est constitu le suprieur du peuple, et
qui ne partage pas avec le peuple ses joies et ses plaisirs, est encore
plus coupable.

Si un prince se rjouit de la joie du peuple, le peuple se rjouit
aussi de sa joie. Si un prince s'attriste des tristesses du peuple, le
peuple s'attriste aussi de ses tristesses. Qu'un prince se rjouisse
avec tout le monde, qu'il s'attriste avec tout le monde; en agissant
ainsi, il est impossible qu'il trouve de la difficult  rgner.

Autrefois _King-kong_, roi de _Thsi_, interrogeant _Yan-tseu_ [son
premier ministre], dit: Je dsirerais contempler les [montagnes]
_Tchouan-fou_ et _Tchao-wou_, et, suivant la mer au midi [dans l'Ocan
oriental][10], parvenir  _Lang-ye_. Comment dois-je agir pour imiter
les anciens rois dans leurs visites de l'empire?

_Yan-tseu_ rpondit avec respect: O l'admirable question! Quand le fils
du Ciel[11] se rendait chez les grands vassaux, on nommait ces visites,
visites d'enqutes (_sun-cheou_); faire ces visites d'_enqutes_,
c'est _inspecter ce qui a t donn  conserver_. Quand les grands
vassaux allaient faire leur cour au fils du Ciel, on appelait ces
visites _comptes-rendus_ [_chou-tchi_]. Par _comptes-rendus_ on
entendait _rendre compte_ [au roi ou  l'empereur] _de tous les actes
de son administration_. Aucune de ces visites n'tait sans motif. Au
printemps [les anciens empereurs] inspectaient les champs cultivs, et
fournissaient aux laboureurs les choses dont ils avaient besoin. En
automne ils inspectaient les moissons, et ils donnaient des secours
 ceux qui ne rcoltaient pas de quoi leur suffire. Un proverbe de
la dynastie _Hia_ disait: Si notre roi ne visite pas [le royaume],
comment recevrons-nous ses bienfaits? Si notre roi ne se donne pas
le plaisir d'inspecter [le royaume], comment obtiendrons-nous des
secours? Chaque visite, chaque rcration de ce genre, devenait une
loi pour les grands vassaux.

Maintenant les choses ne se passent pas ainsi. Des troupes nombreuses
se mettent en marche avec le prince [pour lui servir de garde][12],
et dvorent toutes les provisions. Ceux qui prouvent la faim ne
trouvent plus  manger; ceux qui peuvent travailler ne trouvent plus
de repos. Ce ne sont plus que des regards farouches, des concerts
de maldictions. Dans le coeur du peuple naissent alors des haines
profondes; il rsiste aux ordres [du roi], qui prescrivent d'opprimer
le peuple. Le boire et le manger se consomment avec l'imptuosit d'un
torrent. Ces dsordres sont devenus la frayeur des grands vassaux.

Suivre le torrent qui se prcipite dans les lieux infrieurs,
et oublier de retourner sur ses pas, on appelle cela _suivre le
courant_[13]; suivre le torrent en remontant vers sa source, et oublier
de retourner sur ses pas, on appelle cela _suivre sans interruption ses
plaisirs_[14]; poursuivre les btes sauvages sans se rassasier de cet
amusement, on appelle cela _perdre son temps en choses vaines_[15];
trouver ses dlices dans l'usage du vin, sans pouvoir s'en rassasier,
on appelle cela _se perdre de gat de coeur_[16].

Les anciens rois ne se donnaient point les satisfactions des deux
premiers garements du coeur [le _lieou_ et le _lian_], et ils ne
mettaient pas en pratique les deux dernires actions vicieuses [le
_hoang_ et le _wang_]. Il dpend uniquement du prince de dterminer en
cela les principes de sa conduite.

_King-kong_ fut trs-satisfait [de ce discours de _Yan-tseu_]. Il
publia aussitt dans tout le royaume un dcret royal par lequel il
informait le peuple qu'il allait quitter [son palais splendide] pour
habiter dans les campagnes. Ds ce moment il commena  donner des
tmoignages vidents de ses bonnes intentions en ouvrant les greniers
publics pour assister ceux qui se trouvaient dans le besoin. Il appela
auprs de lui l'intendant en chef de la musique, et lui dit: Composez
pour moi un chant de musique qui exprime la joie mutuelle d'un prince
et d'un ministre. Or cette musique est celle que l'on appelle
_Tchi-chao_ et _Kio-chao_ [la premire qui a rapport aux affaires du
prince, la seconde qui a rapport au peuple][17]. Les paroles de cette
musique sont l'ode du _Livre des Vers_ qui dit:

        Quelle faute peut-on attribuer

        Au ministre qui modre et retient son prince?

        Celui qui modre et retient le prince aime le prince.

5. _Siouan-wang_, roi de _Thsi_, lit une question en ces termes:
Tout le monde me dit de dmolir le _Palais de la lumire_
(_Ming-thang_)[18]; faut-il que je me dcide  le dtruire?

MENG-TSEU rpondit avec respect: Le _Palais de la lumire_ est
un palais des anciens empereurs. Si le roi dsire pratiquer le
gouvernement des anciens empereurs, il ne faut pas qu'il le dtruise.

Le roi dit: Puis-je apprendre de vous quel tait ce gouvernement des
anciens empereurs?

[MENG-TSEU] rpondit avec respect: Autrefois, lorsque _Wen-wang_
gouvernait [l'ancien royaume de] _Khi_, les laboureurs payaient comme
impt la neuvime partie de leurs produits; les fonctions publiques
[entre les mains des descendants des hommes illustres et vertueux
des premiers temps] taient, par la suite des gnrations, devenues
salaries; aux passages des frontires et sur les marchs, une
surveillance active tait exerce, mais aucun droit n'tait exig;
dans les lacs et les tangs, les ustensiles de pche n'taient pas
prohibs; les criminels n'taient pas punis dans leurs femmes et leurs
enfants. Les vieillards qui n'avaient plus de femmes taient nomms
_veufs_ ou _sans compagnes_ (_kouan_); la femme ge qui n'avait
plus de mari tait nomme _veuve_ ou _sans compagnon_ (_koua_); le
vieillard priv de fils tait nomm _solitaire_ (_tou_); les jeunes
gens privs de leurs pre et mre taient nomms _orphelins sans appui_
(_kou_). Ces quatre classes formaient la population la plus misrable
de l'empire, et n'avaient personne qui s'occupt d'elles. _Wen-wang_,
en introduisant dans son gouvernement les principes d'quit et de
justice, et en pratiquant dans toutes les occasions la grande vertu de
l'humanit, s'appliqua d'abord au soulagement de ces quatre classes. Le
_Livre des Vers_ dit:

        On peut tre riche et puissant;

        Mais il faut avoir de la compassion pour les malheureux
        veufs et orphelins[19].

Le roi dit: Qu'elles sont admirables les paroles que je viens
d'entendre! MENG-TSEU ajouta: O roi! si vous les trouvez admirables,
alors pourquoi ne les pratiquez-vous pas? Le roi dit: Ma chtive
personne a un dfaut[20], ma chtive personne aime les richesses.

MENG-TSEU rpondit avec respect: Autrefois _Kong-lieou_ aimait aussi
les richesses.

Le _Livre des Vers_[21] dit [en parlant de _Kong-lieou_]:

        Il entassait [des meules de bl], il accumulait [les
        grains dans les greniers];

        Il runissait des provisions sches dans des sacs sans
        fond et dans des sacs avec fond.

        Sa pense s'occupait de pacifier le peuple pour donner
        de l'clat  son rgne.

        Les arcs et les flches tant prpars,

        Ainsi que les boucliers, les lances et les haches,

        Alors il commena  se mettre en marche.

C'est pourquoi ceux qui restrent eurent des bls entasss en meules,
et des grains accumuls dans les greniers, et ceux qui partirent [pour
l'migration dans le lieu nomm _Pin_] eurent des provisions sches
runies dans des sacs; par suite de ces mesures, ils purent alors se
mettre en marche. Roi, si vous aimez les richesses, partagez-les avec
le peuple; quelle difficult trouverez-vous alors  rgner?

Le roi dit: Ma chtive personne a encore une autre faiblesse, ma
chtive personne aime la volupt.

MENG-TSEU rpondit avec respect: Autrefois _Ta-wang_ [l'anctre de
_Wen-wang_] aimait la volupt; il chrissait sa femme.

Le _Livre des Vers_ dit[22]:

        _Tan-fou_, surnomm _Kou-kong_ [le mme que Ta-wang],

        Arriva un matin, courant  cheval;

        En longeant les bords du fleuve occidental,

        Il parvint au pied du mont _Khi._

        Sa femme _Kiang_ tait avec lui:

        C'est l qu'il fixa avec elle son sjour.

En ce temps-l il n'y avait dans l'intrieur des maisons aucune femme
indigne [d'tre sans mari][23]; et dans tout le royaume il n'y avait
point de clibataire. Roi, si vous aimez la volupt [aimez-la comme
_Tai-wang_], et rendez-la commune  toute la population [en faisant
que personne ne soit priv des plaisirs du mariage]; alors quelle
difficult trouverez-vous  rgner?

6. MENG-TSEU s'adressant  _Siouan-wang_, roi de _Thsi_, lui dit: Je
suppose qu'un serviteur du roi ait assez de confiance dans un ami pour
lui confier sa femme et ses enfants au moment o il va voyager dans
l'tat de _Thsou_. Lorsque cet homme est de retour, s'il apprend que
sa femme et ses enfants ont souffert le froid et la faim, alors que
doit-il faire?--Le roi dit: Il doit rompre entirement avec son ami.

MENG-TSEU ajouta: Si le chef suprme de la justice (_Sse-sse_) ne peut
gouverner les magistrats qui lui sont subordonnes, alors quel parti
doit-on prendre  son gard?

Le roi dit: Il faut le destituer.

MENG-TSEU poursuivit: Si les provinces situes entre les limites
extrmes du royaume ne sont pas bien gouvernes, que faudra-t-il faire?

Le roi [feignant de ne pas comprendre] regarda  droite et  gauche, et
parla d'autre chose[24].

7. MENG-TSEU tant all visiter _Siouan-wang_, roi de _Thsi_, lui dit:
Ce qui fait appeler un royaume ancien, ce ne sont pas les vieux arbres
levs qu'on y trouve, ce sont les gnrations successives de ministres
habiles qui l'ont rendu heureux et prospre. Roi, vous n'avez aucun
ministre intime [qui ait votre confiance, comme vous la sienne]; ceux
que vous avez faits hier ministres, aujourd'hui vous ne vous rappelez
dj plus que vous les avez destitus.

Le roi dit: Comment saurais-je d'avance qu'ils n'ont point de talents,
pour les repousser?

MENG-TSEU dit: Le prince qui gouverne un royaume, lorsqu'il lve
les sages aux honneurs et aux dignits, doit apporter dans ses choix
l'attention et la circonspection la plus grande. S'il agit en sorte de
donner la prfrence [ cause de sa sagesse]  un homme d'une condition
infrieure sur un homme d'une condition leve, et  un parent loign
sur un parent plus proche, n'aura-t-il pas apport dans ses choix
beaucoup de vigilance et d'attention?

Si tous ceux qui vous entourent vous disent: _Un tel est sage_, cela
ne doit pas suffire [pour le croire]; si tous les grands fonctionnaires
disent: _Un tel est sage_, cela ne doit pas encore suffire; si tous les
hommes du royaume disent: _Un tel est sage_, et qu'aprs avoir pris
des informations pour savoir si l'opinion publique tait fonde, vous
l'avez trouv sage, vous devez ensuite l'employer [dans les fonctions
publiques, de prfrence  tout autre].

Si tous ceux qui vous entourent vous disent: _Un tel est indigne_ [ou
impropre  remplir un emploi public], ne les coutez pas; si tous les
grands fonctionnaires disent: _Un tel est indigne_, ne les coutez pas;
si tous les hommes du royaume disent: _Un tel est indigne_, et qu'aprs
avoir pris des informations pour savoir si l'opinion publique tait
fonde, vous l'avez trouv indigne, vous devez ensuite l'loigner [des
fonctions publiques].

Si tous ceux qui vous entourent disent: _Un tel doit tre mis  mort_,
ne les coutez pas; si tous les grands fonctionnaires disent: _Un
tel doit tre mis  mort_, ne les coutez pas; si tous les hommes du
royaume disent: _Un tel doit tre mis  mort_, et qu'aprs avoir pris
des informations pour savoir si l'opinion publique tait fonde, vous
l'avez trouv mritant la mort, vous devez ensuite le faire mourir.
C'est pourquoi on dit que c'est l'opinion publique qui l'a condamn et
fait mourir.

Si le prince agit de cette manire [dans l'emploi des honneurs et dans
l'usage des supplices][25], il pourra ainsi tre considr comme le
pre et la mre du peuple.

8. _Siouan-wang_, roi de _Thsi_, fit une question en ces termes: Est-il
vrai que _Tching-tang_[26] dtrna _Kie_[27] et l'envoya en exil, et
que _Wou-wang_[28] mit  mort _Cheou-(sin)_[29]?

MENG-TSEU rpondit avec respect: L'histoire le rapporte.

Le roi dit: Un ministre ou sujet a-t-il le droit de dtrner et de tuer
son prince?

MENG-TSEU dit: Celui qui fait un vol  l'humanit est appel _voleur_;
celui qui fait un vol  la justice [qui l'outrage], est appel
_tyran_[30]. Or un _voleur_ et un _tyran_ sont des hommes que l'on
appelle _isols, rprouvs_ [abandonns de leurs parents et de la
foule][31]. J'ai entendu dire que _Tching-tang_ avait mis  mort
un homme _isol, rprouv_ [_abandonn de tout le monde_], nomm
_Cheou-sin_; je n'ai pas entendu dire qu'il et tu son prince.

9. MENG-TSEU tant all visiter _Siouan-wang_, roi de _Thsi_, lui dit:
Si vous faites construire un grand palais, alors vous serez oblig
d'ordonner au chef des ouvriers de faire chercher de gros arbres [pour
faire des poutres et des solives]; si le chef des ouvriers parvient
 se procurer ces gros arbres, alors le roi en sera satisfait, parce
qu'il les considrera comme pouvant supporter le poids auquel on les
destine. Mais si le charpentier, en les faonnant avec sa hache, les
rduit  une dimension trop petite, alors le roi se courroucera,
parce qu'il les considrera comme ne pouvant plus supporter le poids
auquel on les destinait. Si un homme sage s'est livr  l'tude ds
son enfance, et que parvenu  l'ge mur et dsirant mettre en pratique
les prceptes de sagesse qu'il a appris, le roi lui dise: Maintenant
abandonnez tout ce que vous avez appris, et suivez mes instructions;
que penseriez-vous de cette conduite?

En outre, je suppose qu'une pierre de jade brute soit en votre
possession, quoiqu'elle puisse peser dix mille _i_ [ou 200,000 onces
chinoises], vous appellerez certainement un lapidaire pour la faonner
et la polir. Quant  ce qui concerne le gouvernement de l'tat, si
vous dites [ des sages]: Abandonnez tout ce que vous avez appris, et
suivez mes instructions, agirez-vous diffremment que si vous vouliez
instruire le lapidaire de la manire dont il doit tailler et polir
votre pierre brute?

10. Les hommes de _Thsi_ attaqurent ceux de _Yan_, et les vainquirent.

_Siouan-wang_ interrogea [MENG-TSEU], en disant: Les uns me disent
de ne pas aller m'emparer [du royaume de _Yan_], d'autres me disent
d'aller m'en emparer. Qu'un royaume de dix mille chars puisse conqurir
un autre royaume de dix mille chars dans l'espace de cinq dcades [ou
cinquante jours] et l'occuper, la force humaine ne va pas jusque-l. Si
je ne vais pas m'emparer de ce royaume, j'prouverai certainement la
dfaveur du ciel; si je vais m'en emparer, qu'arrivera-t-il?

MENG-TSEU rpondit avec respect: Si le peuple de _Yan_ se rjouit de
vous voir prendre possession de cet tat, allez en prendre possession;
l'homme de l'antiquit qui agit ainsi fut _Wou-wang_. Si le peuple de
_Yan_ ne se rjouit pas de vous voir prendre possession de ce royaume,
alors n'allez pas en prendre possession; l'homme de l'antiquit qui
agit ainsi fut _Wen-wang._

Si avec les forces d'un royaume de dix mille chars vous attaquez un
autre royaume de dix mille chars, et que le peuple vienne au-devant des
armes du roi en leur offrant du riz cuit  manger et du vin  boire,
pensez-vous que ce peuple ait une autre cause d'agir ainsi, que celle
de fuir l'eau et le feu [ou une cruelle tyrannie]? Mais si vous rendiez
encore cette eau plus profonde, et ce feu plus brlant [c'est--dire,
si vous alliez exercer une tyrannie plus cruelle encore], il se
tournerait d'un autre ct pour obtenir sa dlivrance; et voil tout.

11. Les hommes de _Thsi_ ayant attaqu l'tat de _Yan_ et l'ayant pris,
tous les autres princes rsolurent de dlivrer _Yan. Siouan-wang_ dit:
Les princes des diffrents tats ont rsolu en grand nombre d'attaquer
ma chtive personne; comment ferai-je pour les attendre? MENG-TSEU
rpondit avec respect: Votre serviteur a entendu parler d'un homme qui,
ne possdant que soixante et dix _li_ [sept lieues] de territoire,
parvint cependant  appliquer les principes d'un bon gouvernement
 tout l'empire; _Tching-thang_ fut cet homme. Mais je n'ai jamais
entendu dire qu'un prince possdant un tat de mille _li_[32] [cent
lieues] craignt les attaques des hommes.

Le _Chou-king, Livre par excellence_, dit que _Tching-thang_, allant
pour la premire fois combattre les princes qui tyrannisaient le
peuple, commena par le roi de _Ko_; l'empire mit en lui toute sa
confiance; s'il portait ses armes vers l'orient, les barbares de
l'occident se plaignaient [et soupiraient aprs leur dlivrance];
s'il portait ses armes au midi, les barbares du nord se plaignaient
[et soupiraient aprs leur dlivrance], en disant: Pourquoi nous
place-t-il aprs les autres[33]? Les peuples aspiraient aprs lui,
comme,  la suite d'une grande scheresse, on aspire aprs les nuages
et l'arc-en-ciel. Ceux qui [sous son gouvernement] se rendaient sur les
marchs n'taient plus arrts en route; ceux qui labouraient la terre
n'taient plus transports d'un lieu dans un autre. _Tching-thang_
mettait  mort les princes [qui exeraient la tyrannie][34] et
soulageait les peuples. Comme lorsque la pluie tombe dans un temps
dsir, les peuples prouvaient une grande joie.

Le _Chou-king_ dit encore: Nous attendions videmment notre prince;
aprs son arrive, nous avons t rendus  la vie.

Maintenant, le roi de _Yan_ opprimait son peuple; vous tes all
pour le combattre et vous l'avez vaincu. Le peuple de _Yan_, pensant
que le vainqueur les dlivrerait du milieu de l'eau et du feu [de la
tyrannie sous laquelle il gmissait], vint au-devant des armes du
roi, en leur offrant du riz cuit  manger et du vin  boire. Mais si
vous faites mourir les pres et les frres ans; si vous jetez dans
les liens les enfants et les frres cadets; si vous dtruisez les
temples ddis aux anctres; si vous enlevez de ces temples les vases
prcieux qu'ils renferment, qu'en rsultera-t-il? L'empire tout entier
redoutait certainement dj la puissance de _Thsi_. Maintenant que vous
avez encore doubl l'tendue de votre territoire, sans pratiquer un
gouvernement humain, vous soulevez par l contre vous toutes les armes
de l'empire.

Si le roi promulguait promptement un dcret qui ordonnt de rendre 
leurs parents les vieillards et les enfants, de cesser d'enlever des
temples les vases prcieux; et si, de concert avec le peuple de _Yan_,
vous rtablissez  sa tte un sage prince et quittez son territoire,
alors vous pourrez parvenir  arrter [les armes des autres princes
toutes prtes  vous attaquer].

12. Les princes de _Tseou_ et de _Lou_ tant entrs en hostilits l'un
contre l'autre, _Mou-hong_ [prince de _Tseou_] fit une question en ces
termes: Ceux de mes chefs de troupes qui ont pri en combattant sont au
nombre de trente-trois, et personne d'entre les hommes du peuple n'est
mort en les dfendant. Si je condamne  mort les hommes du peuple, je
ne pourrai pas faire mourir tous ceux qui seront condamns; si je ne
les condamne pas  mort, ils regarderont, par la suite, avec ddain, la
mort de leurs chefs et ne les dfendront pas. Dans ces circonstances,
comment dois-je agir pour bien faire?

MENG-TSEU rpondit avec respect: Dans les dernires annes de
strilit, de dsastres et de famine, le nombre des personnes de votre
peuple, tant vieillards qu'infirmes, qui se sont prcipits dans des
fosss pleins d'eau ou dans des mares, y compris les jeunes gens
forts et vigoureux qui se sont disperss dans les quatre parties de
l'empire [pour chercher leur nourriture], ce nombre, dis-je, s'lve
 prs de mille[35]; et pendant ce temps les greniers du prince
regorgeaient d'approvisionnements; ses trsors taient pleins; et
aucun chef du peuple n'a instruit le prince de ses souffrances. Voil
comment les suprieurs[36] ddaignent et tyrannisent horriblement les
infrieurs[37]. _Thseng-tseu_ disait:

Prenez garde! prenez garde! Ce qui sort de vous retourne  vous! Le
peuple maintenant est arriv _ rendre ce qu'il a reu_. Que le prince
ne l'en accuse pas.

Ds l'instant que le prince pratique un gouvernement humain, aussitt
le peuple prend de l'affection pour ses suprieurs, et il donnerait sa
vie pour ses chefs.

13. _Wen-kong_, prince de _Teng_, fit une question en ces termes:
_Teng_ est un petit royaume; mais, comme il est situ entre les
royaumes de _Thsi_ et de _Thsou_, servirai-je _Thsi_, ou servirai-je
_Thsou?_

MENG-TSEU rpondit avec respect: C'est un de ces conseils qu'il n'est
pas en mon pouvoir de vous donner. Cependant, si vous continuez 
insister, alors j'en aurai un [qui sera donn par la ncessit]:
creusez plus profondment ces fosss, levez plus haut ces murailles;
et si avec le concours du peuple vous pouvez les garder; si vous tes
prt  tout supporter jusqu' mourir pour dfendre votre ville, et que
le peuple ne vous abandonne pas, alors c'est l tout ce que vous pouvez
faire [dans les circonstances o vous vous trouvez].

14. _Wen-kong_, prince de _Teng_, fit une autre question en ces termes:
Les hommes de _Thsi_ sont sur le point de ceindre de murailles l'Etat
de _Si_; j'en prouve une grande crainte. Que dois-je faire dans cette
circonstance?

MENG-TSEU rpondit avec respect: Autrefois _Ta-wang_ habitait dans la
terre de _Pin_; les barbares du nord, nomms _Joung_, l'inquitaient
sans cesse par leurs incursions; il quitta cette rsidence et se rendit
au pied du mont _Khi_, o il se fixa; ce n'est pas par choix et de
propos dlibr qu'il agit ainsi, c'est parce qu'il ne pouvait pas
faire autrement.

Si quelqu'un pratique constamment la vertu, dans la suite des
gnrations il se trouvera toujours parmi ses fils et ses petits-fils
un homme qui sera lev  la royaut. L'homme suprieur qui veut fonder
une dynastie, avec l'intention de transmettre la souveraine autorit
 sa descendance, agit de telle sorte que son entreprise puisse tre
continue. Si cet homme suprieur accomplit son oeuvre [s'il est lev
 la royaut][38], alors le ciel a prononc[39]. Prince, que vous fait
ce royaume de _Thsi?_ Efforcez-vous de pratiquer la vertu [qui fraye le
chemin  la royaut], et bornez-vous l.

15. _Wen-kong_, prince de _Teng_, fit encore une question en ces
termes: _Teng_ est un petit royaume. Quoiqu'il fasse tous ses efforts
pour tre agrable aux grands royaumes, il ne pourra viter sa ruine.
Dans ces circonstances, que pensez-vous que je puisse faire? MENG-TSEU
rpondit avec respect: Autrefois, lorsque _Tai-wang_ habitait le
territoire de _Pin_, et que les barbares du nord l'inquitaient sans
cesse par leurs incursions, il s'efforait de leur tre agrable en
leur offrant comme en tribut des peaux de btes et des pices d'toffe
de soie, mais il ne parvint pas  empcher leurs incursions; il
leur offrit ensuite des chiens et des chevaux, et il ne parvint pas
encore  empcher leurs incursions; il leur offrit enfin des perles
et des pierres prcieuses, et il ne parvint pas plus  empcher leurs
incursions. Alors, ayant assembl tous les anciens du peuple, il
les informa de ce qu'il avait fait, et leur dit: Ce que les _Joung_
[barbares du nord ou Tartares] dsirent, c'est la possession de notre
territoire. J'ai entendu dire que l'homme suprieur ne cause pas de
prjudice aux hommes au sujet de ce qui sert  leur nourriture et 
leur entretien[40]. Vous, mes enfants, pourquoi vous affligez-vous de
ce que bientt vous n'aurez plus de prince? je vais vous quitter.--Il
quitta donc _Pin_, franchit le mont _Liang_; et, ayant fond une ville
au pied de la montagne _Khi_, il y fixa sa demeure. Alors les habitants
de _Pin_ dirent: C'tait un homme bien humain [que notre prince]! nous
ne devons pas l'abandonner. Ceux qui le suivirent se htrent comme la
foule qui se rend au march.

Quelqu'un dit [aux anciens]: Ce territoire nous a t transmis de
gnration en gnration; ce n'est pas une chose que nous pouvons,
de notre propre personne, cder [ des trangers]; nous devons tout
supporter, jusqu' la mort, pour le conserver et ne pas l'abandonner.

Prince, je vous prie de choisir entre ces deux rsolutions.

16. _Phing-kong_, prince de _Lou_, tait dispos  sortir [pour visiter
MENG-TSEU][41], lorsque son ministre favori _Thsang-tsang_ lui parla
ainsi: Les autres jours, lorsque le prince sortait, il prvenait les
chefs de service du lieu o il se rendait; aujourd'hui, quoique les
chevaux soient dj attels au char, les chefs de service ne savent
pas encore o il va. Permettez que j'ose vous le demander. Le prince
dit: Je vais faire une visite  MENG-TSEU. _Thsang-tsang_ ajouta:
Comment donc! la dmarche que fait le prince est d'une personne
inconsidre, en allant le premier rendre visite  un homme du commun.
Vous le regardez sans doute comme un sage? Les rites et l'quit sont
pratiqus en public par celui qui est sage; et cependant les dernires
funrailles que MENG-TSEU a fait faire [ sa mre] ont surpass [en
somptuosit] les premires funrailles qu'il fit faire [ son pre,
et il a manqu aux rites]. Prince, vous ne devez pas le visiter.
_Phing-kong_ dit: Vous avez raison.

_Lo-tching-tseu_ [disciple de MENG-TSEU] s'tant rendu  la cour pour
voir le prince, lui dit: Prince, pourquoi n'tes-vous pas all voir
MENG-KHO [MENG-TSEU]? Le prince lui rpondit: Une certaine personne m'a
inform que les dernires funrailles que MENG-TSEU avait fait faire [
sa mre] avaient surpass [en somptuosit] les premires funrailles
qu'il avait fait faire [ son pre]. C'est pourquoi je ne suis pas all
le voir. _Lo-tching-tseu_ dit: Qu'est-ce que le prince entend donc
par l'expression _surpasser?_ Mon matre a fait faire les premires
funrailles conformment aux rites prescrits pour les simples lettrs,
et les dernires conformment aux rites prescrits pour les grands
fonctionnaires; dans les premires il a employ trois trpieds, et dans
les dernires il en a employ cinq: est-ce l ce que vous avez voulu
dire?--Point du tout, repartit le roi. Je parle du cercueil intrieur
et du tombeau extrieur, ainsi que de la beaut des habits de deuil.
_Lo-tching-tseu_ dit: Ce n'est pas en cela que l'on peut dire qu'il a
_surpass_ [les premires funrailles par le luxe des dernires]; les
facults du pauvre et du riche ne sont pas les mmes[42].

_Lo-tching-tseu_ tant all visiter MENG-TSEU, lui dit: J'avais parl
de vous au prince; le prince avait fait ses dispositions pour venir
vous voir; mais c'est son favori

_Thsang-tsang_ qui l'en a empch: voil pourquoi le prince n'est pas
rellement venu.

MENG-TSEU dit: Si l'on parvient  faire pratiquer au prince les
principes d'un sage gouvernement, c'est que quelque cause inconnue
l'y aura engag; si on n'y parvient pas, c'est que quelque cause
inconnue l'en a empch. Le succs ou l'insuccs ne sont pas au pouvoir
de l'homme; si je n'ai pas eu d'entrevue avec le prince de _Lou_,
c'est le ciel qui l'a voulu. Comment le fils de la famille _Thsang_
[_Thsang-tsang_] aurait-il pu m'empcher de me rencontrer avec le
prince?



[1] Un des ministres du roi de _Thsi._

[2] Littralement: _des clochettes et des tambours, des fltes et
autres instruments  vent._

[3] _Tchouan_, ancien livre perdu. (_Commentaire._)

[4] Ode _Ngo-tsiang_, section _Tchou-soung_.

[5] _Commentaire._

[6] Ode _Hoang-i_, section _Ta-ya._

[7] Chap. _Ta-chi_. Voyez la note ci-devant, pag. 240, et l'dition
cite, p. 84.

[8] _Commentaire. Tchou-hi_ fait remarquer qu'il y a quelques lgres
diffrences dans la citation de MENG-TSEU avec le texte du _Chou-king_
tel qu'il tait constitu de son temps.

[9] C'est-a-dire,  la volont, aux voeux de l'empire lui-mme, des
populations qui demandaient un gouvernement doux et humain, et qui
abhorraient la tyrannie sous laquelle le dernier roi les avait
opprimes.

[10] _Commentaire._

[11] Ainsi se nommaient les anciens empereurs de la Chine.

[12] _Commentaire._

[13] _Lieou, couler_; figurment: _s'abandonner an courant des
plaisirs, aux volupts, etc._

[14] _Lian._

[15] _Hoang._

[16] _Wang._

[17] _Commentaire._

[18] C'tait un lieu o les empereurs des _Tchou_, dans les visites
qu'ils faisaient  l'orient de leur empire, recevaient les hommages des
princes vassaux. Il en restait encore des vestiges du temps des _Han._
(_Commentaire._)

[19] Ode _Tching-youe_, section _Siao-ya._

[20] Il y a dans le texte, _une maladie._

[21] Ode _Kong-lieou_, section _Ta-ya_.

[22] Ode _Mien_, section _Ta-ya._

[23] _Commentaire chinois._

[24] L'argument de MENG-TSEU, pour faire comprendre au roi de _Thsi_
qu'il devait rformer son gouvernement ou abdiquer, tait habile; mais
il ne fut pas efficace.

[25] _Commentaire._

[26] Fondateur de la seconde dynastie chinoise.

[27] Dernier roi de la premire dynastie.

[28] Fondateur de la troisime dynastie.

[29] Dernier roi de la deuxime dynastie. Voyez la _Chine, ou Rsum de
l'histoire et de la civilisation chinoise_, dj cit, pag. 60 et 77.

[30] Le mot chinois que nous rendons par _tyran_ est _tsan_, compos du
radical gnrique _pervers, cruel, vicieux_, et de _deux lances_ qui
dsignent les moyens violents employs pour commettre le mal et exercer
la tyrannie.

[31] _Commentaire_. Le _suffrage_ du peuple le constitue _prince_; son
_abandon_ n'en fait plus qu'un _simple particulier_, un _homme priv_,
passible des mmes chtiments que la foule.

[32] Il indique l'tat et le roi de _Thsi_.

[33] Chapitre _Tchoung-hoe-tchi-kao_, dition cite pag. 69.
_Tchou-hi_ dit que les textes cits dans ce paragraphe diffrent aussi
lgrement du texte actuel du _Chouking._

[34] _Commentaire._

[35] C'tait pour le peuple une bien plus grande perte que celle des
_trente-trois_ chefs de troupes.

[36] Le prince et les chefs. (_Commentaire._)

[37] Ils se soucient fort peu de la vie du peuple. (_Commentaire._)

[38] _Commentaire._

[39] Il n'est plus ncessaire de continuer l'oeuvre commune.
(_Commentaire._)

[40] C'est--dire que lorsque sa personne est un obstacle au repos et 
la tranquillit d'un peuple, il fait abngation de ses intrts privs,
en faveur de l'intrt gnral, auquel il n'hsite pas  se sacrifier;
il est vrai qu'il y a bien peu d'hommes suprieurs qui agissent ainsi.

[41] _Commentaire._

[42] MENG-TSEU tait pauvre lorsqu'il perdit son pre; mais lorsqu'il
perdit sa mre il tait riche et grand fonctionnaire public. De l la
diffrence dans les funrailles qu'il fit faire  ses pre et mre.



CHAPITRE III,

COMPOS DE 9 ARTICLES.


1. _Kong-sun-tcheou_ [disciple de MENG-TSEU] fit une question en ces
termes: Matre, si vous obteniez une magistrature, un commandement
provincial dans le royaume de _Thsi_, on pourrait sans doute esprer
de voir se renouveler les actions mritoires de _Kouan-tchoung_ et de
_Yan-tseu?_

MENG-TSEU dit: Vous tes vritablement un homme de _Thsi_. Vous
connaissez _Kouan-tchoung_ et _Yan-tseu;_ et voil tout!

Quelqu'un interrogea _Thseng-si_ [petit-fils de _Thseng-tseu_] en
ces termes: Dites-moi lequel de vous ou de _Tseu-lou_ est le plus
sage? _Thseng-si_ rpondit avec quelque agitation: Mon aeul avait
beaucoup de vnration pour _Tseu-lou_.--S'il en est ainsi, alors
dites-moi lequel de vous ou de _Kouan-tchoung_ est le plus sage?
_Thseng-si_ parut s'indigner de cette nouvelle question qui lui dplut,
et il rpondit: Comment avez-vous pu me mettre en comparaison avec
_Kouan-tchoung_? _Kouan-tchoung_ obtint les faveurs de son prince,
et celui-ci lui remit toute son autorit. Outre cela, il dirigea
l'administration du royaume si longtemps[1], que ses actions si vantes
[eu gard  ses moyens d'action] ne sont que fort ordinaires. Pourquoi
me mettez-vous en comparaison avec cet homme?

MENG-TSEU dit: _Thseng-si_ se souciait fort peu de passer pour un
autre _Kouan-tchoung_, et vous voudriez que moi je dsirasse de lui
ressembler!

Le disciple ajouta: _Kouan-tchoung_ rendit son prince le chef des
autres princes; _Yan-tseu_ rendit son prince illustre. _Kouan-tchoung_
et _Yan-tseu_ ne sont-ils pas dignes d'tre imits?

MENG-TSEU dit: Il serait aussi facile de faire un prince souverain de
_Thsi_ que de tourner la main.

Le disciple reprit: S'il en est ainsi, alors les doutes et les
perplexits de votre disciple sont ports  leur dernier degr; car
enfin, si nous nous reportons  la vertu de _Wen-wang_, qui ne mourut
qu'aprs avoir atteint l'ge de cent ans, ce prince ne put parvenir
au gouvernement de tout l'empire. _Wou-wang_ et _Tcheou-koung_
continurent l'excution de ses projets. C'est ainsi que par la suite
la grande rnovation de tout l'empire fut accomplie. Maintenant vous
dites que rien n'est si facile que d'obtenir la souverainet de
l'empire, alors _Wen-wang_ ne suffit plus pour tre offert en imitation.

MENG-TSEU dit: Comment la vertu de _Wen-wang_ pourrait-elle tre
gale? Depuis _Tching-thang_ jusqu' _Wou-ting_, six ou sept princes
dous de sagesse et de saintet ont paru. L'empire a t soumis  la
dynastie de _Yn_ pendant longtemps. Et par cela mme qu'il lui a t
soumis pendant longtemps, il a t d'autant plus difficile d'oprer des
changements. _Wou-ting_ convoqua  sa cour tous les princes vassaux,
et il obtint l'empire avec la mme facilit que s'il et tourn sa
main. Comme _Tcheou_ [ou _Cheou-sin_] ne rgna pas bien longtemps aprs
_Wou-ting_[2], les anciennes familles qui avaient donn des ministres
 ce dernier roi, les habitudes de bienfaisance et d'humanit que le
peuple avait contractes, les sages instructions et les bonnes lois,
taient encore subsistantes. En outre, existaient aussi _We-tseu,
We-tchoung_[3], les fils du roi; _Pi-kan, Ki-tseu_[4] et _Kiao-ke_.
Tous ces hommes, qui taient des sages, se runirent pour aider et
servir ce prince. C'est pourquoi _Cheou-sin_ rgna longtemps et finit
par perdre l'empire. Il n'existait pas un pied de terre qui ne ft sa
possession, un peuple qui ne lui ft soumis. Dans cet tat de choses,
_Wen-wang_ ne possdait qu'une petite contre de cent _li_ [dix lieues]
de circonfrence, de laquelle il partit [pour conqurir l'empire].
C'est pourquoi il prouva tant de difficults.

Les hommes de _Thsi_ ont un proverbe qui dit: _Quoique l'on ait la
prudence et la pntration en partage, rien n'est avantageux comme
des circonstances opportunes; quoique l'on ait de bons instruments
aratoires, rien n'est avantageux comme d'attendre la saison favorable_.
Si le temps est arriv, alors tout est facile.

Lorsque les princes de _Hia_, de _Yn_ et de _Tcheou_ florissaient[5],
leur territoire ne dpassa jamais mille _li_ [ou cent lieucs]
d'tendue[6]; le royaume de _Thsi_ a aujourd'hui cette tendue de
territoire. Le chant des coqs et les aboiements des chiens se rpondant
mutuellement [tant la population est presse] s'tendent jusqu'aux
quatre extrmits des frontires; par consquent le royaume de _Thsi_ a
une population gale  la leur [ celle de ces royaumes de mille _li_
d'tendue]. On n'a pas besoin de changer les limites de son territoire
pour l'agrandir, ni d'augmenter le nombre de sa population. Si le
roi de _Thsi_ pratique un gouvernement humain [plein d'amour pour le
peuple][7], personne ne pourra l'empcher d'tendre sa souverainet sur
tout l'empire.

En outre, on ne voit plus surgir de princes qui exercent la
souverainet. Leur interrgne n'a jamais t si long que de nos
jours. Les souffrances et les misres des peuples, produites par des
gouvernements cruels et tyranniques, n'ont jamais t si grandes que de
nos jours. Il est facile de faire manger ceux qui ont faim et de faire
boire ceux qui ont soif.

KHOUNG-TSEU disait: La vertu dans un bon gouvernement se rpand comme
un fleuve; elle marche plus vite que le piton ou le cavalier qui porte
les proclamations royales.

Si de nos jours un royaume de dix mille chars vient  possder un
gouvernement humain, les peuples s'en rjouiront comme [se rjouit de
sa dlivrance] l'homme que l'on a dtach du gibet o il tait suspendu
la tte en bas. C'est ainsi que si on fait seulement la moiti des
actes bienfaisants des hommes de l'antiquit, les rsultats seront plus
que doubles. Ce n'est que maintenant que l'on peut accomplir de telles
choses.

2. _Kong-sun-tcheou_ fit une autre question en ces termes: Matre, je
suppose que vous soyez grand dignitaire et premier ministre du royaume
de _Thsi_, et que vous parveniez  mettre en pratique vos doctrines de
bon gouvernement, quoiqu'il puisse rsulter de l que le roi devienne
chef suzerain des autres rois, ou souverain de l'empire, il n'y aurait
rien d'extraordinaire. Si vous deveniez ainsi premier ministre du
royaume, prouveriez-vous dans votre esprit des sentiments de doute ou
de crainte? MENG-TSEU rpondit: Aucunement. Ds que j'ai eu atteint
quarante ans, je n'ai plus eprouv ces incertitudes de l'esprit.

Le disciple ajouta: S'il en est ainsi, alors, matre, vous surpassez de
beaucoup _Meng-pen._

Il n'est pas difficile, reprit MENG-TSEU, de rester impassible.
_Kao-tseu_,  un ge plus jeune encore que moi, ne se laissait branler
l'me par aucune motion.

--Y a-t-il des moyens ou des principes fixes pour ne pas se laisser
branler l'me?

--Il y en a.

_Pe-koung-yeou_ entretenait son courage viril de cette manire: il
n'attendait pas, pour se dfendre, d'tre accabl sous les traits de
son adversaire, ni d'avoir les yeux blouis par l'clat de ses armes;
mais, s'il avait reu la moindre injure d'un homme, il pensait de suite
 la venger, comme s'il avait t outrag sur la place publique ou 
la cour. Il ne recevait pas plus une injure d'un manant vtu d'une
large veste de laine, que d'un prince de dix mille chars [du roi d'un
puissant royaume]. Il rflchissait en lui-mme s'il tuerait le prince
de dix mille chars, comme s'il tuerait l'homme vtu d'une large veste
de laine. Il n'avait peur d'aucun des princes de l'empire; si des mots
outrageants pour lui, tenus par eux, parvenaient  ses oreilles, il les
leur renvoyait aussitt.

C'est de cette manire que _Meng-chi-che_ entretenait aussi son courage
viril. Il disait: Je regarde du mme oeil la dfaite que la victoire.
Calculer le nombre des ennemis avant de s'avancer sur eux, et mditer
longtemps sur les chances de vaincre avant d'engager le combat, c'est
redouter trois armes ennemies. Pensez-vous que _Meng-chi-che_ pouvait
acqurir la certitude de vaincre? Il pouvait seulement tre dnu de
toute crainte; et voil tout.

_Meng-chi-che_ rappelle _Thsng-tseu_ pour le caractre;
_Pe-koung-lieou_ rappelle _Tseu-hia_. Si l'on compare le courage viril
de ces deux hommes, on ne peut dterminer lequel des deux surpasse
l'autre; cependant _Meng-chi-che_ avait le plus important [celui qui
consiste  avoir un empire absolu sur soi-mme].

Autrefois, _Thsng-tseu_ s'adressant  _Tseu-siang_, lui dit:
Aimez-vous le courage viril? j'ai beaucoup entendu parler du grand
courage viril [ou de la force d'me]  mon matre [KHOUNG-TSEU]. _Il
disait_: Lorsque je fais un retour sur moi-mme, et que je ne me trouve
pas le coeur droit, quoique j'aie pour adversaire un homme grossier,
vtu d'une large veste de laine, comment n'prouverais-je en moi-mme
aucune crainte? Lorsque je fais un retour sur moi-mme, et que je me
trouve le coeur droit, quoique je puisse avoir pour adversaires mille ou
dix mille hommes, je marcherais sans crainte  l'ennemi.

_Meng-chi-che_ possdait la bravoure qui nat de l'imptuosit du
sang, et qui n'est pas  comparer au courage plus noble que possdait
_Thsng-tseu_ [celui d'une raison claire et souveraine][8].

_Kong-sun-tcheou_ dit: Oserais-je demander sur quel principe est fonde
la force ou la fermet d'me[9] de mon matre, et sur quel principe
tait fonde la force ou fermet d'me de _Kao-tseu_? Pourrais-je
obtenir de l'apprendre de vous? [MENG-TSEU rpondit]: _Kao-tseu_
disait: Si vous ne saisissez pas clairement la raison des paroles que
quelqu'un vous adresse, ne la cherchez pas dans [les passions de] son
me; si vous ne la trouvez pas dans [les passions de] son me, ne la
cherchez pas dans les mouvements dsordonns de son esprit vital.

_Si vous ne la trouvez pas dans [les passions] de son me, ne la
cherchez pas dans les mouvements dsordonns de son esprit vital;_
cela se doit; mais _si vous ne saisissez pas clairement la raison
des paroles que quelqu'un vous adresse, ne la cherchez pas dans [les
passions] de son me;_ cela ne se doit pas. Cette _intelligence_ [que
nous possdons en nous, et qui est le produit de l'_me_][10] commande
 l'_esprit vital_. L'_esprit vital_ est le complment ncessaire des
membres corporels de l'homme; l'_intelligence_ est la partie la plus
noble de nous-mme; l'_esprit vital_ vient ensuite. C'est pourquoi je
dis: Il faut surveiller avec respect son _intelligence,_ et ne pas
troubler[11] son _esprit vital._

[Le disciple ajouta]: Vous avez dit: _L'intelligence_ est la partie
la plus noble de nous-mme; l'_esprit vital_ vient ensuite. Vous
avez encore dit: Il faut surveiller avec respect son intelligence,
et entretenir avec soin son _esprit vital_. Qu'entendez-vous par
l?--MENG-TSEU dit: Si l'_intelligence_ est livre  son action
individuelle[12], alors elle devient l'esclave soumise de l'_esprit
vital_; si l'_esprit vital_ est livr  son action individuelle, alors
il trouble l'_intelligence_. Supposons maintenant qu'un homme tombe
la tte la premire, ou qu'il fuie avec prcipitation; dans les deux
cas, l'_esprit vital_ est agit, et ses mouvements ragissent sur
l'_intelligence._

Le disciple continua: Permettez que j'ose vous demander, matre, en
quoi vous avez plus raison [que _Kaotseu_]?

MENG-TSEU dit: Moi, je comprends clairement le motif des paroles que
l'on m'adresse; je dirige selon les principes de la droite raison mon
_esprit vital_ qui coule et circule partout.

--Permettez que j'ose vous demander ce que vous entendez par l'_esprit
vital qui coule et circule partout?_--Cela est difficile  expliquer.

Cet _esprit vital_ a un tel caractre, qu'il est souverainement
grand [sans limites][13], souverainement fort [rien ne pouvant
l'arrter][14]. Si on le dirige selon les principes de la droite
raison, et qu'on ne lui fasse subir aucune perturbation, alors il
remplira l'intervalle qui spare le ciel et la terre.

Cet _esprit vital_ a encore ce caractre, qu'il runit en soi les
sentiments naturels de la justice ou du devoir et de la raison; sans
cet _esprit vital_, le corps a soif et faim.

Cet _esprit vital_ est produit par une grande accumulation d'quit
[un grand accomplissement de devoirs][15], et non par quelques actes
accidentels d'quit et de justice. Si les actions ne portent pas de
la satisfaction dans l'me, alors elle a soif et faim. Moi, pour cette
raison, je dis donc: _Kao-tseu_ n'a jamais connu le devoir, puisqu'il
le jugeait extrieur  l'homme.

Il faut oprer de bonnes oeuvres, et ne pas en calculer d'avance les
rsultats. L'me ne doit pas oublier son devoir, ni en prcipiter
l'accomplissement. Il ne faut pas ressembler  l'homme de l'tat de
_Soung_. Il y avait dans l'tat de _Soung_ un homme qui tait dans la
dsolation de ce que ses bls ne croissaient pas; il alla les arracher
 moiti, pour les faire crotre plus vite. Il s'en revint l'air tout
hbt, et dit aux personnes de sa famille: Aujourd'hui je suis bien
fatigu; j'ai aid nos bls  crotre. Ses fils accoururent avec
empressement pour voir ces bls; mais toutes les tiges avaient sch.

Ceux qui, dans le monde, n'aident pas leurs bls  crotre, sont bien
rares. Ceux qui pensent qu'il n'y a aucun profit  retirer [de la
culture de l'_esprit vital_], et l'abandonnent  lui-mme, sont comme
celui qui ne sarcle pas ses bls; ceux qui veulent aider prmaturment
le dveloppement de leur _esprit vital_ sont comme celui qui aide 
crotre ses bls en les arrachant  moiti. Non-seulement dans ces
circonstances on n'aide pas, mais on nuit.

--Qu'entendez-vous par ces expressions: _Je comprends clairement le
motif des paroles que l'on m'adresse?_

MENG-TSEU dit: Si les paroles de quelqu'un sont errones, je connais
ce qui trouble son esprit ou l'induit en erreur; si les paroles de
quelqu'un sont abondantes et diffuses, je connais ce qui le fait
tomber ainsi dans la loquacit; si les paroles de quelqu'un sont
licencieuses, je sais ce qui a dtourn son coeur de la droite voie;
si les paroles de quelqu'un sont louches, vasives, je sais ce qui a
dpouill sou coeur de la droite raison. Ds l'instant que ces dfauts
sont ns dans le coeur d'un homme, ils altrent ses sentiments de
droiture et de bonne direction; ds l'instant que l'altration des
sentiments de droiture et de bonne direction du coeur a t produite,
les actions se trouvent vicies. Si les saints hommes apparaissaient de
nouveau sur la terre, ils donneraient sans aucun doute leur assentiment
 mes paroles.

--_Tsa-ngo_ et _Tseu-koung_ parlaient d'une manire admirablement
loquente; _Jan-nieou, Min-tseu_ et _Yan-youan_ savaient parfaitement
bien parler des actions conformes  la vertu. KHOUNG-TSEU runissait
toutes ces qualits, et cependant il disait: Je ne suis pas habile
dans l'art de la parole. D'aprs ce que vous avez dit, matre, vous
seriez bien plus consomm dans la saintet?--O le blasphme! reprit
MENG-TSEU; comment pouvez-vous tenir un pareil langage?

Autrefois _Tseu-koung_, interrogeant KHOUNG-TSEU, lui dit: Matre,
tes-vous un saint? KHOUNG-TSEU lui rpondit: Un saint? je suis
bien loin de pouvoir en tre un! j'tudie sans jamais me lasser les
prceptes et les maximes des saints hommes, et je les enseigne sans
jamais me lasser.--_Tseu-koung_ ajouta: _tudier sans jamais se
lasser_, c'est tre clair; _enseigner les hommes sans jamais se
lasser_, c'est possder la vertu de l'humanit. Vous possdez les
lumires de la sagesse et la vertu de l'humanit, matre; vous tes par
consquent saint. Si KHOUNG-TSEU [ajouta MENG-TSEU] n'osait pas se
permettre d'accepter le titre de saint, comment pouvez-vous me tenir un
pareil langage?

_Kong-sun-tcheou_ poursuivit: Autrefois j'ai entendu dire que
_Tseu-hia, Tseu-yeou_ et _Tseu-tchang_ avaient tous une partie des
vertus qui constituent le saint homme; mais que _Jan-nieou, Min-tseu_
et _Yan-youan_ en avaient toutes les parties, seulement bien moins
dveloppes. Oserais-je vous demander dans lequel de ces degrs de
saintet vous aimeriez  vous reposer?

MENG-TSEU dit: Moi? je les repousse tous[16].--Le disciple continua:
Que pensez-vous de _Pe-i_ et de _Y-yin?_

--Ils ne professent pas les mmes doctrines que moi.

Si votre prince n'est pas votre prince[17], ne le servez pas; si le
peuple n'est pas votre peuple[18], ne lui commandez pas. Si l'tat
est bien gouvern et en paix, alors avancez-vous dans les emplois;
s'il est dans le trouble, alors retirez-vous  l'cart. Voil les
principes de _Pe-i_. Qui servirez-vous, si ce n'est le prince?  qui
commanderez-vous, si ce n'est au peuple? Si l'tat est bien gouvern,
avancez-vous dans les emplois; s'il est dans le trouble, avancez-vous
galement dans les emplois. Voil les principes de _Y-yin_. S'il
convient d'accepter une magistrature, acceptez cette magistrature; s'il
convient de cesser de la remplir, cessez de la remplir; s'il convient
de l'occuper longtemps, occupez-la longtemps; s'il convient de vous en
dmettre sur-le-champ, ne tardez pas un instant. Voil les principes
de KHOUNG-TSEU. L'un et les autres sont de saints hommes du temps
pass. Moi, je n'ai pas encore pu parvenir  agir comme eux; toutefois
ce que je dsire par-dessus tout, c'est de pouvoir imiter KHOUNG-TSEU.

--_Pe-i_ et _Y-yin_ sont-ils des hommes du mme ordre que
KHOUNG-TSEU?--Aucunement. Depuis qu'il existe des hommes jusqu' nos
jours, il n'y en a jamais eu de comparable  KHOUNG-TSEU!

--Mais cependant n'eurent-ils rien de commun?--Ils eurent quelque chose
de commun. S'ils avaient possd un domaine de cent _li_ d'tendue, et
qu'ils en eussent t princes, tous les trois auraient pu devenir assez
puissants pour convoquer  leur cour les princes vassaux et possder
l'empire. Si en commettant une action contraire  la justice, et en
faisant mourir un innocent, ils avaient pu obtenir l'empire, tous les
trois n'auraient pas agi ainsi. Quant  cela, ils se ressemblaient.

Le disciple poursuivit: Oserais-je vous demander en quoi ils
diffraient?

MENG-TSEU dit: _Tsa-ngo, Tseu-koung_ et _Yeou-jo_ taient assez
clairs pour connatre le saint homme (KHOUNG-TSEU[19]); leur peu de
lumires cependant n'alla pas jusqu' exagrer les loges de celui
qu'ils aimaient avec prdilection[20].

_Tsa-ngo_ disait: Si je considre attentivement mon matre, je le
trouve bien plus sage que _Yao_ et _Chun_.

_Tseu-koung_ disait: En observant les usages et la conduite des
anciens empereurs, je connais les principes qu'ils suivirent dans le
gouvernement de l'empire; en coutant leur musique, je connais leurs
vertus. Si depuis cent gnrations je classe dans leur ordre les
cent gnrations de rois qui ont rgn, aucun d'eux n'chappera  mes
regards. Eh bien, depuis qu'il existe des hommes jusqu' nos jours, je
puis dire qu'il n'en a pas exist de comparable  KHOUNG-TSEU.

_Yeou-jo_ disait: Non-seulement les hommes sont de la mme espce, mais
le _Khi-lin_ ou la licorne, et les autres quadrupdes qui courent; le
_Foung-hoang_ ou le phnix, et les autres oiseaux qui volent; le mont
_Ta-chan_, ainsi que les collines et autres lvations; les fleuves et
les mers, ainsi que les petits cours d'eau et les tangs, appartiennent
aux mmes espces. Les saints hommes compars avec la multitude sont
aussi de la mme espce; mais ils sortent de leur espce, ils s'lvent
au-dessus d'elle, et dominent la foule des autres hommes. Depuis
qu'il existe des hommes jusqu' nos jours, il n'y en a pas eu de plus
accompli que KHOUNG-TSEU.

3. MENG-TSEU dit: Celui qui emploie toutes ses forces disponibles[21] 
simuler les vertus de l'humanit veut devenir chef des grands vassaux.
Pour devenir chef des grands vassaux, il doit ncessairement avoir un
grand royaume. Celui qui emploie toute sa vertu  pratiquer l'humanit
rgne vritablement; pour rgner vritablement, il n'a pas  attendre,
 convoiter un grand royaume. Ainsi _Tching-thang_, avec un tat de
soixante et dix _li_ [sept lieues] d'tendue; _Wen-wang_ avec un Etat
de cent _li_ [dix lieues] d'tendue, parvinrent  l'empire.

Celui qui dompte les hommes et se les soumet par la force des armes ne
subjugue pas les coeurs; pour cela, la force, quelle qu'elle soit, est
toujours insuffisante[22]. Celui qui se soumet les hommes par la vertu
porte la joie daus les coeurs qui se livrent sans rserve, comme les
soixante et dix disciples de KHOUNG-TSEU se soumirent  lui.

Le _Livre des Vers_[23] dit:

        De l'occident et de l'orient,

        Du midi et du septentrion,

        Personne ne pensa  rsister.

Cette citation exprime ma pense.

4. MENG-TSEU dit: Si le prince est plein d'humanit, il se procure une
grande gloire; s'il n'a pas d'humanit, il se dshonore. Maintenant si,
en hassant le dshonneur, il persvre dans l'inhumanit, c'est comme
si en dtestant l'humidit on persvrait  demeurer dans les lieux bas.

Si le prince hait le dshonneur, il ne peut rien faire de mieux que
d'honorer la vertu et d'lever aux dignits les hommes distingus par
leur savoir et leur mrite. Si les sages occupent les premiers emplois
publics; si les hommes de mrite sont placs dans des commandements qui
leur conviennent, et que le royaume jouisse des loisirs de la paix[24],
c'est le temps de reviser et de mettre dans un bon ordre le rgime
civil et le rgime pnal. C'est en agissant ainsi que les autres tats,
quelque grands qu'ils soient, se trouveront dans la ncessit de vous
respecter.

Le _Livre des Vers_[25] dit:

        Avant que le ciel soit obscurci par des nuages ou que
        la pluie tombe,

        J'enlve l'corce de la racine des mriers

        Pour consolider la porte et les fentres de mon nid[26].

        Aprs cela, quel est celui d'entre la foule au-dessous
        de moi

        Qui oserait venir me troubler?

KHOUNG-TSEU disait: O que celui qui a compos ces vers connaissait bien
l'art de gouverner!

En effet, si un prince sait bien gouverner son royaume, qui oserait
venir le troubler?

Maintenant, si, lorsqu'un royaume jouit de la paix et de la
tranquillit, le prince emploie ce temps pour s'abandonner  ses
plaisirs vicieux et  la mollesse, il attirera invitablement sur sa
tte de grandes calamits.

Les calamits, ainsi que les flicits, n'arrivent que parce qu'on se
les est attires.

Le _Livre des Vers_[27] dit:

        Si le prince pense constamment  se conformer au mandat
        qu'il a reu du ciel,

        Il s'attirera beaucoup de flicits.

Le _Ta-kia_[28] dit: Quand le ciel nous envoie des calamits,
nous pouvons quelquefois les viter; quand nous nous les attirons
nous-mmes, nous ne pouvons les supporter sans prir. Ces citations
expriment clairement ce que je voulais dire.

5. MENG-TSEU dit: Si le prince honore les sages, et emploie les hommes
de mrite dans des commandements; si ceux qui sont distingus par
leurs talents et leurs vertus sont placs dans les hautes fonctions
publiques, alors tous les lettrs de l'empire seront dans la joie et
dsireront demeurer  sa cour. Si dans les marchs publics on n'exige
que le prix de location des places que les marchands occupent, et non
une taxe sur les marchandises; si, les rglements des magistrats qui
prsident aux marchs publics tant observs, on n'exige pas le prix de
location des places, alors tous les marchands de l'empire seront dans
la joie, et dsireront porter leurs marchandises sur les marchs du
prince [qui les favorisera ainsi].

Si aux passages des frontires on se borne  une simple inspection sans
exiger de tribut ou de droits d'entre, alors tous les voyageurs de
l'empire seront dans la joie et dsireront voyager sur les routes du
prince qui agira ainsi.

Que ceux qui labourent ne soient assujettis qu' _l'assistance_
[c'est--dire  labourer une portion dtermine des champs du prince],
et non  payer des redevances, alors tous les laboureurs de l'empire
seront dans la joie, et dsireront aller labourer dans les domaines
du prince. Si les artisans qui habitent des choppes ne sont pas
assujettis  la capitation et  la redevance en toiles, alors toutes
les populations seront dans la joie, et dsireront devenir les
populations du prince.

S'il se trouve un prince qui puisse fidlement pratiquer ces cinq
choses, alors les populations des royaumes voisins lveront vers lui
leurs regards comme vers un pre et une mre. Or on n'a jamais vu,
depuis qu'il existe des hommes jusqu' nos jours, que des fils et des
frres aient t conduits  attaquer leurs pre et mre. Si cela est
ainsi, alors le prince n'aura aucun ennemi dans l'empire. Celui qui n'a
aucun adversaire dans l'empire est l'envoy du ciel. Il n'a pas encore
exist d'homme qui, aprs avoir agi ainsi, n'ait pas rgn sur tout
l'empire.

6. MENG-TSEU dit: Tous les hommes ont un coeur compatissant et
misricordieux pour les autres hommes. Les anciens rois avaient un
coeur compatissant, et par cela mme ils avaient un gouvernement doux
et compatissant pour les hommes. Si le prince a un coeur compatissant
pour les hommes, et qu'il mette en pratique un gouvernement doux et
compatissant, il gouvernera aussi facilement l'empire qu'il tournerait
un objet dans la paume de sa main.

Voici comment j'explique le principe que j'ai avanc ci-dessus, que
_tous les hommes_ ont un coeur compatissant et misricordieux pour les
autres hommes: Je suppose que des hommes voient tout  coup un jeune
enfant prs de tomber dans un puits; tous prouvent  l'instant mme
un sentiment de crainte et de compassion cach dans leur coeur; et ils
prouvent ce sentiment, non parce qu'ils dsirent nouer des relations
d'amiti avec le pre et la mre de cet enfant; non parce qu'ils
sollicitent les applaudissements ou les loges de leurs amis et de
leurs concitoyens, ou qu'ils redoutent l'opinion publique.

On peut tirer de l les consquences suivantes: Si l'on n'a pas un coeur
misricordieux et compatissant, on n'est pas un homme; si l'on n'a pas
les sentiments de la honte [de ses vices] et de l'aversion [pour ceux
des autres], on n'est pas un homme; si l'on n'a pas les sentiments
d'abngation et de dfrence, on n'est pas un homme; si l'on n'a pas le
sentiment du vrai et du faux, ou du juste et de l'injuste, on n'est pas
un homme.

Un coeur misricordieux et compatissant est le principe de l'humanit;
le sentiment de la honte et de l'aversion est le principe de l'quit
et de la justice; le sentiment d'abngation et de dfrence est le
principe des usages sociaux; le sentiment du vrai et du faux, ou du
juste et de l'injuste, est le principe de la sagesse.

Les hommes ont en eux-mmes ces quatre principes, comme ils ont quatre
membres. Donc le prince qui, possdant ces quatre principes naturels,
dit qu'il ne peut pas les mettre en pratique, se nuit  lui-mme, se
perd compltement; et ceux qui disent que leur prince ne peut pas les
pratiquer, ceux-l perdent leur prince.

Chacun de nous, nous avons ces quatre principes en nous-mmes, et si
nous savons tous les dvelopper et les faire fructifier, ils seront
comme du feu qui commence  brler, comme une source qui commence
 jaillir. Si un prince remplit les devoirs que ces sentiments lui
prescrivent, il acquerra une puissance suffisante pour mettre les
quatre mers sous sa protection. S'il ne les remplit pas, il ne sera pas
mme capable de bien servir son pre et sa mre.

7. MENG-TSEU dit: L'homme qui fait des flches n'est-il pas plus
inhumain que l'homme qui fait des cuirasses ou des boucliers? Le but de
l'homme qui fait des flches est de blesser les hommes, tandis que le
but de l'homme qui fait des cuirasses et des boucliers est d'empcher
que les hommes soient blesss. Il en est de mme de l'homme dont le
mtier est de faire des voeux de bonheur  la naissance des enfants,
et de l'homme dont le mtier est de faire des cercueils[29]. C'est
pourquoi on doit apporter beaucoup d'attention dans le choix de la
profession que l'on veut embrasser.

KHOUNG-TSEU disait: Dans les villages, l'humanit est admirable. Si
quelqu'un ayant  choisir le lieu de sa demeure ne va pas habiter l
o rside l'humanit, comment obtiendrait-il le nom d'homme sage et
clair? Cette humanit est une dignit honorable confre par le ciel,
et la demeure tranquille de l'homme. Personne ne l'empchant d'agir
librement, s'il n'est pas humain, c'est qu'il n'est pas sage et clair.

Celui qui n'est ni humain ni sage et clair, qui n'a ni urbanit ni
quit, est l'esclave des hommes. Si cet esclave des hommes rougit
d'tre leur esclave, il ressemble au fabricant d'arcs qui rougirait
de fabriquer des arcs, et au fabricant de flches qui rougirait de
fabriquer des flches.

S'il rougit de son tat, il n'est rien, pour en sortir,  la pratique
de l'humanit.

L'homme qui pratique l'humanit est comme l'archer; l'archer se pose
d'abord lui-mme droit, et ensuite il lance sa flche. Si, aprs avoir
lanc sa flche, il n'approche pas le plus prs du but, il ne s'en
prend pas  ceux qui l'ont vaincu, mais au contraire il en cherche la
faute en lui-mme; et rien de plus.

8. MENG-TSEU dit: Si _Tseu-lou_ se trouvait averti par quelqu'un
d'avoir commis des fautes, il s'en rjouissait.

Si l'ancien empereur _Yu_ entendait prononcer des paroles de sagesse et
de vertu, il s'inclinait en signe de vnration pour les recueillir.

Le grand _Chun_ avait encore des sentiments plus levs: pour lui la
vertu tait commune  tous les hommes. Si quelques-uns d'entre eux
taient plus vertueux que lui, il faisait abngation de lui-mme pour
les imiter. Il se rjouissait d'emprunter ainsi des exemples de vertu
aux autres hommes, pour pratiquer lui-mme cette vertu.

Ds le temps o il labourait la terre, o il fabriquait de la poterie,
o il faisait le mtier de pcheur, jusqu' celui o il exera la
souverainet impriale, il ne manqua jamais de prendre pour exemple les
bonnes actions des autres hommes.

Prendre exemple des autres hommes pour pratiquer la vertu, c'est donner
aux hommes les moyens de pratiquer cette vertu. C'est pourquoi il n'est
rien de plus grand, pour l'homme suprieur, que de procurer aux autres
hommes les moyens de pratiquer la vertu.

9. MENG-TSEU dit: _Pe-i_ ne servait pas le prince qui n'tait pas
le prince de son choix, et il ne formait pas des relations d'amiti
avec des amis qui n'taient pas de son choix. Il ne se prsentait pas
 la cour d'un roi pervers, il ne s'entretenait pas avec des hommes
corrompus et mchants; se tenir  la cour d'un roi pervers, parler avec
des hommes corrompus et mchants, c'tait pour lui comme s'asseoir
dans la boue avec des habits de cour. Si nous allons plus loin, nous
trouverons qu'il a encore pouss bien au del ses sentiments d'aversion
et de haine pour le mal: s'il se trouvait avec un homme rustique dont
le bonnet n'tait pas convenablement plac sur sa tte, dtournant
aussitt le visage, il s'loignait de lui, comme s'il avait pens que
son contact allait le souiller. C'est pourquoi il ne recevait pas
les invitations des princes vassaux qui se rendaient prs de lui,
quoiqu'ils missent dans leurs expressions et leurs discours toute la
convenance possible: ce refus provenait de ce qu'il aurait cru se
souiller en les approchant [parce qu'il les avait tous en aversion].

_Lieou-hia-hoe_ [premier ministre du royaume de _Lou_] ne rougissait
pas de servir un mauvais prince, et il ne ddaignait pas une petite
magistrature. S'il tait promu  des fonctions plus leves, il ne
cachait pas ses principes de droiture, mais il se faisait un devoir de
suivre constamment la voie droite. S'il tait nglig et mis en oubli,
il n'en avait aucun ressentiment; s'il se trouvait dans le besoin et la
misre, il ne se plaignait pas. C'est pourquoi il disait: Ce que vous
faites vous appartient, et ce que je fais m'appartient. Quand mme vous
seriez les bras nus et le corps nu  mes cts, comment pourriez-vous
me souiller? C'est pourquoi il portait toujours un visage et un
front sereins dans le commerce des hommes; et il ne se perdait point.
Si quelqu'un le prenait par la main et le retenait prs de lui, il
restait. Celui qui, tant ainsi pris par la main et retenu, cdait 
cette invitation, pensait que ce serait aussi ne pas rester pur que de
s'loigner.

MENG-TSEU dit: _Pe-i_ avait un esprit troit; _Lieou-hia-hoe_ manquait
de tenue et de gravit. L'homme suprieur ne suit ni l'une ni l'autre
de ces faons d'agir.


[1] Pendant quarante annes. (_Commentaire._)

[2] Il n'y a que sept gnrations de distance. (_Comm_.) Les tables
chronologiques chinoises placent la dernire anne du rgne de
_Won-ting_ 1266 ans avant notre re, et la premire de celui de
_Cheou-sin_, 1154; ce qui donne un intervalle de cent douze annes
entre les deux rgnes.

[3] Beaux-frres de _Cheou-sin_.

[4] Voyez prcdemment pag. 228.

[5] Aux poques de _Yu_, de _Thang_, de _Wen wanq_ et de _Wou-wang_.

[6] Selon _Tchou-hi_, il est ici question du _domaine royal, Wang ki_
[qui avait toujours 1,000 _li_ d'tendue, et que les anciens rois
gouvernaient par eux-mmes].

[7] _Commentaire._

[8] _Commentaire._

[9] Littralement: _l'inbranlabilit du coeur._

[10] _Commentaire._

[11] Entretenir avec soin. (_Commentaire._)

[12] _Tchouan-i-ye._ (_Commentaire._)

[13] _Commentaire._

[14] _Ibid._

[15] _Commentaire._

[16] C'est au plus haut degr de saintet qu'il aspire.

[17] C'est--dire _s'il n'est pas clair. (Commentaire.)_

[18] _S'il n'est pas honorable. (Commentaire.)_

[19] _Commentaire._

[20] Les paroles de ces tmoins oculaires sont dignes de confiance.
(_Commentaire._) C'taient des disciples minents du philosophe.

[21] Comme les armes et les moyens de sduction. (_Commentaire._)

[22] Confrez le _Tao-te-king_, de LAO-TSEU.

[23] Ode _Wen-wang_, section _Ta-ya._

[24] Qu'il n'ait rien  craindre de l'extrieur ni  souffrir de
l'intrieur. (_Comm._)

[25] Ode _Tchi-hiao_, section _Kou-foung._

[26] C'est un oiseau qui parle.

[27] Ode _Wen-wawg_, section _Ta-ya._

[28] Chapitre du _Chou-king._

[29] Le premier ne dsire que des naissances, et l'autre ne dsire que
des dcs.





CHAPITRE IV,

COMPOS DE 14 ARTICLES.


1. MENG-TSEU dit: Les temps propices du ciel ne sont pas  comparer aux
avantages du terrain; les avantages du terrain ne sont pas  comparer 
la concorde entre les hommes.

Supposons une ville ceinte de murs intrieurs de trois _li_ de
circonfrence et de murs extrieurs de sept _li_ de circonfrence,
entoure d'ennemis qui l'attaquent de toutes parts sans pouvoir la
prendre. Pour assiger et attaquer cette ville, les ennemis ont d
obtenir le temps du ciel qui convenait; mais cependant comme ils n'ont
pas pu prendre cette ville, c'est que le temps du ciel n'est pas 
comparer aux avantages du terrain [tels que murs, fosss et autres
moyens de dfense].

Que les murailles soient leves, les fosss profonds, les armes et les
boucliers solides et durs, le riz abondant; si les habitants fuient et
abandonnent leurs fortifications, c'est que les avantages du terrain ne
valent pas l'union et la concorde entre les hommes.

C'est pourquoi il est dit: Il ne faut pas placer les limites d'un
peuple dans des frontires toutes matrielles, ni la force d'un royaume
dans les obstacles que prsentent  l'ennemi les montagnes et les cours
d'eau, ni la majest imposante de l'empire dans un grand appareil
militaire. Celui qui a pu parvenir  gouverner selon les principes de
l'humanit et de la justice trouvera un immense appui dans le coeur
des populations. Celui qui ne gouverne pas selon les principes de
l'humanit et de la justice trouvera peu d'appui. Le prince qui ne
trouvera que peu d'appui dans les populations sera mme abandonn par
ses parents et ses allis. Celui qui aura pour l'assister dans le pril
presque toutes les populations recevra les hommages de tout l'empire.

Si le prince auquel tout l'empire rend hommage attaque celui qui a
t abandonn mme par ses parents et ses allis, qui pourrait lui
rsister? C'est pourquoi l'homme d'une vertu suprieure n'a pas besoin
de combattre; s'il combat, il est sr de vaincre.

2. MENG-TSEU se disposait  aller rendre visite au roi (de _Thsi_),
lorsque le roi lui envoya un messager pour lui dire de sa part qu'il
avait bien dsir le voir, mais qu'il tait malade d'un refroidissement
qu'il avait prouv, et qu'il ne pouvait affronter le vent. Il ajoutait
que le lendemain matin il esprait le voir  sa cour, et il demandait
s'il ne pourrait pas savoir quand il aurait ce plaisir. MENG-TSEU
rpondit avec respect que malheureusement il tait aussi malade, et
qu'il ne pouvait aller  la cour.

Le lendemain matin, il sortit pour aller rendre les devoirs de parent
 une personne de la famille _Toudg-kouo. Kong-sun-tcheou_ (son
disciple) dit: Hier, vous avez refus [de faire une visite au roi] pour
cause de maladie; aujourd'hui vous allez faire une visite de parent;
peut-tre cela ne convient-il pas. MENG-TSEU dit: Hier j'tais malade,
aujourd'hui je vais mieux; pourquoi n'irais-je pas rendre mes devoirs
de parent?

Le roi envoya un exprs pour demander des nouvelles du philosophe, et
il fit aussi appeler un mdecin. _Meng-tchoung-tseu_ [frre et disciple
de MENG-TSEU] rpondit respectueusement  l'envoy du roi: Hier il
reut une invitation du roi; mais, ayant prouv une indisposition qui
l'a empch de vaquer  la moindre affaire, il n'a pu se rendre  la
cour. Aujourd'hui, son indisposition s'tant un peu amliore, il s'est
empress de se rendre  la cour. Je ne sais pas s'il a pu y arriver ou
non.

Il envoya aussitt plusieurs hommes pour le chercher sur les chemins,
et lui dire que sou frre le priait de ne pas revenir chez lui, mais
d'aller  la cour.

MENG-TSEU ne put se dispenser de suivre cet avis, et il se rendit  la
demeure de la famille _King-tcheou_, o il passa la nuit. _King-tseu_
lui dit: Les principaux devoirs des hommes sont:  l'intrieur ou
dans la famille, entre le pre et les enfants;  l'extrieur ou dans
l'tat, entre le prince et les ministres. Entre le pre et les enfants,
la tendresse et la bienveillance dominent; entre le prince et les
ministres, la dfrence et l'quit dominent. Moi _Tcheou_, j'ai vu
la dfrence et l'quit du roi pour vous, mais je n'ai pas encore
vu en quoi vous avez eu de la dfrence et de l'quit pour le roi.
MENG-TSEU dit: Eh! pourquoi donc tenez-vous un pareil langage? Parmi
les hommes de _Thsi_ il n'en est aucun qui s'entretienne de l'humanit
et de la justice avec le roi. Ne regarderaient-ils pas l'humanit et
la justice comme dignes de louanges! Ils disent dans leur coeur: A quoi
servirait-il de parler avec lui d'humanit et de justice? Voil ce
qu'ils disent. Alors il n'est pas d'irrvrence et d'injustices plus
grandes que celles-l! Moi, je n'ose parler devant le roi, si ce n'est
conformment aux principes de _Yao_ et de _Chun_. C'est pour cela que
de tous les hommes de _Thsi_ aucun n'a autant que moi de dfrence et
de respect pour le roi.

_King-tseu_ dit: Pas du tout; moi je ne suis pas de cet avis-l. On
lit dans le _Livre des Rites_: Quand votre pre vous appelle, ne
diffrez pas pour dire: Je vais; quand l'ordre du prince vous appelle,
n'attendez pas votre char. Vous aviez fermement l'intention de vous
rendre  la cour; mais, aprs avoir entendu l'invitation du roi, vous
avez aussitt chang de rsolution. Il faut bien que votre conduite ne
s'accorde pas avec ce passage du _Livre des Rites._

MENG-TSEU rpondit: Qu'entendez-vous par l? _Thsng-tseu_ disait:
Les richesses des rois de _Tin_ et de _Thsou_ ne peuvent tre
gales: ces rois se prvalent de leurs richesses, moi je me
prvaux de mon humanit; ces rois se fient sur leur haute dignit
et leur puissance, moi je me fie sur mon quit. De quoi ai-je donc
besoin? Si ces paroles n'taient pas conformes  l'quit et  la
justice, _Thsng-tseu_ les aurait-il tenues? Il y a peut-tre dans
ces paroles (de _Thsng-tseu_) une doctrine de haute moralit. Il
existe dans le monde trois choses universellement honores: l'une
est le rang; l'autre, l'ge; et la troisime, la vertu. A la cour,
rien n'est comparable au rang; dans les villes et les hameaux, rien
n'est comparable  l'ge; dans la direction et l'enseignement des
gnrations, ainsi que dans l'amlioration du peuple, il n'y a rien de
comparable  la vertu. Comment pourrait-il arriver que celui qui ne
possde qu'une de ces trois choses [le rang] mprist l'homme qui en
possde deux?

C'est pourquoi, lorsqu'un prince veut tre grand et oprer de grandes
choses, il a assez de raison pour ne pas appeler  chaque instant prs
de lui ses sujets. S'il dsire avoir leur avis, il se rend alors prs
d'eux; s'il n'honore pas la vertu, et qu'il ne se rjouisse pas des
bonnes et saines doctrines, il n'agit pas ainsi. Alors il n'est pas
capable de remplir ses fonctions[1].

C'est ainsi que _Tching-thang_ s'instruisit d'abord prs de _Y-yin_,
qu'il fit ensuite son ministre. Voil pourquoi il gouverna sans peine.
_Houan-koung_ s'instruisit d'abord prs de _Kouan-tchoung_, qu'il fit
ensuite son ministre. Voil pourquoi il devint sans peine le chef de
tous les grands vassaux.

Maintenant les territoires des divers tats de l'empire sont de la mme
classe [ou  peu prs d'une gale tendue]; les avantages sont les
mmes. Aucun d'eux ne peut dominer les autres. Il n'y a pas d'autre
cause  cela, sinon que les princes aiment  avoir des ministres
auxquels ils donnent les instructions qu'il leur convient, et qu'ils
n'aiment pas  avoir des ministres dont ils recevraient eux-mmes la
loi.

_Tching-thang_ n'aurait pas os faire venir prs de lui _Y-yin_, ni
_Kouan-koung_ appeler prs de lui _Houan-tchoung._ Si _Houan-tchoung_
ne pouvait pas tre mand prs d'un petit prince,  plus forte raison
celui qui ne fait pas grand cas de _Kouan-tchoung!_

3. _Tchin-thsin_ (disciple de MENG-TSEU) fit une question en ces
termes: Autrefois, lorsque vous tiez dans le royaume de _Thsi_, le
roi vous offrit deux mille onces d'or double, que vous ne voultes pas
recevoir. Lorsque vous tiez dans le royaume de _Soung_, le roi vous en
offrit quatorze cents onces, et vous les retes. Lorsque vous tiez
dans le royaume de _Sie_, le roi vous en offrit mille onces, et vous
les retes. Si dans le premier cas vous avez eu raison de refuser,
alors, dans les deux derniers cas, vous avez eu tort d'accepter; si
dans les deux derniers cas vous avez eu raison d'accepter, alors,
dans le premier cas, vous avez eu tort de refuser. Matre, il
faut ncessairement que vous me concdiez l'une ou l'autre de ces
propositions.

MENG-TSEU dit: J'ai eu raison dans tous les cas.

Quand j'tais dans le royaume de _Soung_, j'allais entreprendre un
grand voyage; celui qui entreprend un voyage a besoin d'avoir avec lui
des prsents de voyage. Le roi me parla en ces termes: Je vous offre
les prsents de l'hospitalit. Pourquoi ne les aurais-je pas accepts?

Lorsque j'tais dans le royaume de _Sie_, j'avais l'intention de
prendre des srets contre tout fcheux vnement. Le roi me parla en
ces termes: J'ai appris que vous vouliez prendre des srets pour
continuer votre voyage; c'est pourquoi je vous offre cela pour vous
procurer des armes. Pourquoi n'aurais-je pas accept?

Quant au royaume de _Thsi_, il n'y avait pas lieu [de m'offrir et
d'accepter les prsents du roi]. S'il n'y avait pas lieu de m'offrir
ces prsents, je les aurais donc reus comme don pcuniaire. Comment
existerait-il un homme suprieur capable de se laisser prendre  des
dons pcuniaires?

4. Lorsque MENG-TSEU se rendit  la ville de _Phing-lo_, il s'adressa
 l'un des premiers fonctionnaires de la ville, et lui dit: Si l'un
de vos soldats porteurs de lance abandonne trois fois son poste en un
jour, l'expdierez-vous ou non? Il rpondit: Je n'attendrais pas la
troisime fois pour l'expdier.

[MENG-TSEU ajouta]: S'il en est ainsi, alors vous-mme vous avez
abandonn votre poste, et cela un grand nombre de fois. Dans les
annes calamiteuses, dans les annes de strilit et de famine, les
vieillards et les infirmes du peuple dont vous devez avoir soin, qui
se sont prcipits dans les fosss pleins d'eau et dans les mares des
valles; les jeunes gens forts et robustes qui se sont disperss et se
sont rendus dans les quatre parties de l'empire [pour y chercher leur
nourriture], sont au nombre de plusieurs milliers.

[Le magistrat] rpondit: Il ne dpend pas de moi _Kiu-sin_ que cela ne
soit ainsi.

[MENG-TSEU] poursuivit: Maintenant, je vous dirai que s'il se trouve
un homme qui reoive d'un autre des boeufs et des moutons pour en tre
le gardien et les faire patre  sa place, alors il lui demandera
ncessairement des pturages et de l'herbe pour les nourrir. Si,
aprs lui avoir demand des pturages et des herbes pour nourrir son
troupeau, il ne les obtient pas, alors pensez-vous qu'il ne le rendra
pas  l'homme qui le lui a confi, ou qu'au contraire il se tiendra l
immobile en le regardant mourir?

[Le magistrat] rpondit: Pour cela, c'est la faute de moi _Kiu-sin._

Un autre jour, MENG-TSEU tant all voir le roi, il lui dit: De tous
ceux qui administrent les villes au nom du roi, votre serviteur en
connat cinq; et parmi ces cinq il n'y a que _Khoung-kiu-sin_ qui
reconnaisse ses fautes. Lorsqu'il les eut racontes au roi, le roi dit:
Quant  ces calamits, c'est moi qui en suis coupable.

5. MENG-TSEU s'adressant  _Tchi-wa [ta-fou_, ou l'un des premiers
fonctionnaires de _Thsi_], lui dit: Vous avez refus le commandement
de la ville de _Ling-khieou,_ et vous avez sollicit les fonctions de
chef de la justice. Cela paraissait juste, parce que ce dernier poste
vous donnait la facult de parler au roi le langage de la raison.
Maintenant, voil dj plusieurs lunes d'coules depuis que vous tes
en fonctions, et vous n'avez pas encore parl?

_Tchi-wa_ ayant fait des remontrances au roi, qui n'en tint aucun
compte, se dmit de ses fonctions de ministre, et se retira.

Les hommes de _Thsi_ dirent: Quant  la conduite de _Tchi-wa_ [
l'gard du roi], elle est parfaitement convenable; quant  celle de
MENG-TSEU, nous n'en savons rien.

_Kong-tou-tseu_ instruisit son matre de ces propos.

MENG-TSEU rpliqua: J'ai toujours entendu dire que celui qui a une
magistrature  remplir, s'il ne peut obtenir de faire son devoir, se
retire; que celui qui a le ministre de la parole pour donner des
avertissements au roi, s'il ne peut obtenir que ses avertissements
soient suivis, se retire. Moi, je n'ai pas de magistrature  remplir
ici; je n'ai pas galement le ministre de la parole; alors, que je
me produise  la cour pour faire des reprsentations, ou que je m'en
loigne, ne suis-je pas libre d'agir comme bon me semble?

6. Lorsque MENG-TSEU tait revtu de la dignit honoraire de _King_,
ou de premier fonctionnaire dans le royaume de _Thsi_, il alla faire
des compliments de condolance  _Teng_; et le roi envoya _Wang-kouan_,
premier magistrat de la ville de _Ko_, pour l'assister dans ses
fonctions d'envoy. _Wang-kouan_, matin et soir, voyait MENG-TSEU;
mais, en allant et en revenant de _Teng_  _Thsi_, pendant toute la
route MENG-TSEU ne s'entretint pas avec lui des affaires de leur
lgation.

_Kong-sun-tcheou_ dit: Dans le royaume de _Thsi_, la dignit de _King_,
ou de premier fonctionnaire, n'est pas petite. La route qui mne
de _Thsi_  _Teng_ n'est pas galement peu longue. En allant et en
revenant, vous n'avez pas parl avec cet homme des affaires de votre
lgation; quelle en est la cause?

MENG-TSEU dit: Ces affaires avaient t rgles par quelqu'un; pourquoi
en aurais-je parl[2]?

7. MENG-TSEU quitta le royaume de _Thsi_ pour aller rendre les
devoirs funbres [ sa mre] dans le royaume de _Lou_. En revenant
dans le royaume de _Thsi_, il s'arrta dans la petite ville de _Yng.
Tchoung-yu_ [un de ses anciens disciples] lui dit avec soumission: Ces
jours passs, ne sachant pas que votre disciple _Yu_ tait tout  fait
inepte, vous m'avez ordonn,  moi _Yu_, de faire faire un cercueil par
un charpentier. Dans la douleur o vous vous trouviez, je n'ai pas os
vous questionner  cet gard. Aujourd'hui je dsire vous demander une
explication sur un doute que j'ai: le bois du cercueil n'tait-il pas
trop beau?

MENG-TSEU dit: Dans la haute antiquit, il n'y avait point de rgles
fixes pour la fabrication des cercueils, soit intrieurs, soit
extrieurs. Dans la moyenne antiquit, les planches du cercueil
intrieur avaient sept pouces d'paisseur; le cercueil extrieur tait
dans les mmes proportions. Cette rgle tait observe par tout le
monde, depuis l'empereur jusqu' la foule du peuple; et ce n'tait pas
assurment pour que les cercueils fussent beaux. Ensuite les parents se
livraient  toute la manifestation des sentiments de leur coeur.

Si on n'a pas la facult de donner  ses sentiments de douleur
toute l'expression que l'on dsire[3], on ne peut pas se procurer
des consolations. Si on n'a pas de fortune, on ne peut galement
pas se donner la consolation de faire  ses parents de magnifiques
funrailles. Lorsqu'ils pouvaient obtenir d'agir selon leur dsir,
et qu'ils en avaient les moyens, tous les hommes de l'antiquit
employaient de beaux cercueils. Pourquoi moi seul n'aurais-je pas pu
agir de mme?

Or, si lorsque leurs pre et mre viennent de dcder, les enfants ne
laissent pas la terre adhrer  leur corps, auront-ils un seul sujet de
regret [pour leur conduite]?

J'ai souvent entendu dire que l'homme suprieur ne doit pas tre
parcimonieux  cause des biens du monde, dans les devoirs qu'il rend 
ses parents.

8. _Tching-thoung_ (ministre du roi de _Thsi_), de son autorit prive,
demanda  MENG-TSEU si le royaume de _Yan_ pouvait tre attaqu ou
subjugu par les armes.

MENG-TSEU dit: Il peut l'tre. _Tseu-khoua_ (roi de _Yan_) ne peut,
de son autorit prive, donner _Yan_  un autre homme. _Tseu-tchi_
(son ministre) ne pouvait accepter le royaume de _Yan_ du prince
_Tseu-khoua_. Je suppose, par exemple, qu'un magistrat se trouve ici,
et que vous ayez pour lui beaucoup d'attachement. Si, sans en prvenir
le roi, et de votre autorit prive, vous lui transfrez la dignit et
les moluments que vous possdez; si ce lettr, galement sans avoir
reu le mandat du roi, et de son autorit prive, les accepte de vous;
alors pensez-vous que ce soit licite? En quoi cet exemple diffre-t-il
du fait prcdent?

Les hommes de _Thsi_[4] ayant attaqu le royaume de _Yan_, quelqu'un
demanda  MENG-TSEU s'il n'avait pas excit _Thsi_  conqurir _Yan_?
Il rpondit: Aucunement. _Tching-thoung_ m'a demand si le royaume
de _Yan_ pouvait tre attaqu et subjugu par les armes. Je lui ai
rpondu en disant qu'il pouvait l'tre. L-dessus le roi de _Thsi_ et
ses ministres l'ont attaqu. Si _Tching-thoung_ m'avait parl ainsi:
Quel est celui qui peut l'attaquer et le conqurir? alors je lui aurais
rpondu en disant: Celui qui en a reu la mission du ciel, celui-l
peut l'attaquer et le conqurir.

Maintenant, je suppose encore qu'un homme en ait tu un autre. Si
quelqu'un m'interroge  ce sujet, et me dise: Un homme peut-il en faire
mourir un autre? alors je lui rpondrai en disant: Il le peut. Mais si
cet homme me disait: Quel est celui qui peut tuer un autre homme? alors
je lui rpondrais en disant: Celui qui exerce les fonctions de ministre
de la justice, celui-l peut faire mourir un autre homme [lorsqu'il
mrite la mort].

Maintenant, comment aurais-je pu conseiller de remplacer le
gouvernement tyrannique de _Yan_ par un autre gouvernement
tyrannique[5]?

9. Les hommes de _Yan_ se rvoltrent. Le roi de _Thsi_ dit: Comment me
prsenterai-je sans rougir devant MENG-TSEU?

_Tchin-kia_ (un de ses ministres) dit: Que le roi ne s'afflige pas de
cela. Si le roi se compare  _Tcheou-koung_[6], quel est celui qui sera
trouv le plus humain et le plus prudent?

Le roi dit: Oh! quel langage osez-vous tenir?

Le ministre poursuivit: _Tcheou-koung_ avait envoy _Kouan-cho_ pour
surveiller le royaume de _Yn_; mais _Kouan-cho_ se rvolta avec le
royaume de _Yn_ [ contre l'autorit _de Tcheou-koung_]. Si, lorsque
_Tcheou-koung_ chargea _Kouan-cho_ de sa mission, il prvoyait ce
qui arriverait, il ne fut pas humain; s'il ne le prvoyait pas, il
ne fut pas prudent. Si _Tcheou-koung_ ne fut pas d'une humanit et
d'une prudence consomme,  plus forte raison le roi ne pouvait-il pas
l'tre [dans la dernire occasion]. Moi _Tchin-kia_, je vous prie de me
laisser aller voir MENG-TSEU, et de lui expliquer l'affaire.

Il alla voir MENG-TSEU, et lui demanda quel homme c'tait que
_Tcheou-koung._

MENG-TSEU rpondit: C'tait un saint homme de l'antiquit.

--N'est-il pas vrai qu'il envoya _Kouan-cho_ pour surveiller le royaume
de _Yn_, et que _Kouan-cho_ se rvolta avec ce royaume?--Cela est
ainsi, dit-il.

--_Tcheou-koung_ prvoyait-il qu'il se rvolterait, lorsqu'il le
chargea de cette mission?

--Il ne le prvoyait pas.

--S'il en est ainsi, alors le saint homme commit par consquent une
faute.

--_Tcheou-koung_ tait le frre cadet de _Kouan-cho_ qui tait son
frre an. La faute de _Tcheou-koung_ n'est-elle pas excusable?

En effet, si les hommes suprieurs de l'antiquit commettent des
fautes, ils se corrigent ensuite. Si les hommes [prtendus] suprieurs
de notre temps commettent des fautes, ils continuent  suivre la
mauvaise voie [sans vouloir se corriger]. Les fautes des hommes
suprieurs de l'antiquit sont comme les clipses du soleil et de la
lune, tous les hommes les voyaient; et quant  leur conversion, tous
les hommes la contemplaient avec joie. Les hommes suprieurs de nos
jours, non-seulement continuent  suivre la mauvaise voie, mais encore
ils veulent la justifier.

10. MENG-TSEU se dmit de ses fonctions de ministre honoraire [ la
cour du roi de _Thsi_] pour s'en retourner dans sa patrie.

Le roi tant all visiter MENG-TSEU, lui dit: Aux jours passs, j'avais
dsir vous voir, mais je n'ai pas pu l'obtenir. Lorsque enfin j'ai pu
m'asseoir  vos cts, toute ma cour en a t ravie. Maintenant vous
voulez me quitter pour retourner dans votre patrie; je ne sais si par
la suite je pourrai obtenir de vous visiter de nouveau.

MENG-TSEU rpondit: Je n'osais pas vous en prier. Certainement c'est ce
que je dsire.

Un autre jour, le roi s'adressant  _Chi-tseuu_, lui dit: Je dsire
retenir MENG-TSEU dans mon royaume en lui donnant une habitation et en
entretenant ses disciples avec dix mille mesures [_tchoung_] de riz,
afin que tous les magistrats et tous les habitants du royaume aient
sous les yeux un homme qu'ils puissent rvrer et imiter. Pourquoi ne
le lui annonceriez-vous pas en mon nom?

_Chi-tseu_ confia cette mission  _Tchin-tseu_, pour en prvenir son
matre MENG-TSEU. _Tchin-tseu_ rapporta  MENG-TSEU les paroles de
_Chi-tseu._

MENG-TSEU dit: C'est bien; mais comment ce _Chi-tseu_ ne sait-il pas
que je ne puis accder  cette proposition[7]? Si je dsirais des
richesses, comment aurais-je refus cent mille mesures de riz[8] pour
en accepter maintenant dix mille? Est-ce l aimer les richesses?

_Ki-sun_ disait: C'tait un homme bien extraordinaire que _Tseu-cho-i!_
Si, en exerant des fonctions publiques, il n'tait pas promu  un
emploi suprieur, alors il cessait toute poursuite; mais il faisait
plus, il faisait en sorte que son fils ou son frre cadet ft lev
 la dignit de _King_ [l'une des premires du royaume]. En effet,
parmi les hommes, quel est celui qui ne dsire pas les richesses et
les honneurs? Mais _Tseu-cho-i_ lui seul, au milieu des richesses et
des honneurs, voulait avoir le monopole, et tre le chef du march qui
peroit pour lui seul tous les profits.

L'intention de celui qui, dans l'antiquit, institua les marchs
publics, tait de faire changer ce que l'on possdait contre ce que
l'on ne possdait pas. Ceux qui furent commis pour prsider  ces
marchs n'avaient d'autre devoir  remplir que celui de maintenir le
bon ordre. Mais un homme vil se trouva, qui fit lever un grand tertre
au milieu du march pour y monter. De l il portait des regards de
surveillance  droite et  gauche, et recueillait tous les profits du
march. Tous les hommes le regardrent comme un vilain et un misrable.
C'est ainsi que depuis ce temps-l sont tablis les droits perus dans
les marchs publics; et la coutume d'exiger des droits des marchands
date de ce vilain homme.

11. MENG-TSEU, en quittant le royaume de _Thsi,_ passa la nuit dans
la ville de _Tcheou_. Il se trouva l un homme qui,  cause du roi,
dsira l'empcher de continuer son voyage. Il s'assit prs de lui, et
lui parla. MENG-TSEU, sans lui rpondre, s'appuya sur une table et
s'endormit.

L'hte, qui voulait le retenir, n'en fut pas satisfait, et il lui dit:
Votre disciple a pass une nuit entire avant doser vous parler; mais
comme il voit, matre, que vous dormez sans vouloir l'couter, il vous
prie de le dispenser de vous visiter de nouveau.

MENG-TSEU lui rpondit: Asseyez-vous; je vais vous instruire de votre
devoir. Autrefois, si _Mou-kong_, prince de _Lou_, n'avait pas eu un
homme [de vertus minentes] auprs de _Tseu-sse_, il n'aurait pas pu le
retenir [ sa cour]. Si _Sie-lieou_ et _Chin-thsiang_ n'avaient pas eu
un homme [distingu] auprs de _Mou-kong_, ils n'auraient pas pu rester
auprs de sa personne.

Vous, vous avez des projets relativement  un vieillard respectable[9],
et vous n'tes pas mme parvenu  me traiter comme _Tseu-sse_ le fut.
N'est-ce pas vous qui avez rompu avec le vieillard? ou si c'est le
vieillard qui a rompu avec vous?

12. MENG-TSEU ayant quitt le royaume de _Thsi, Yn-sse_, s'adressant 
plusieurs personnes, leur dit: Si MENG-TSEU ne savait pas que le roi
ne pouvait pas devenir un autre _Tching-thang_ ou un autre _Wou-wang_,
alors il manque de perspicacit et de pntration. Si au contraire
il le savait, et que dans cette persuasion il soit galement venu 
sa cour, alors c'tait pour obtenir des moluments. Il est venu de
mille _li_ [cent lieues] pour voir le roi, et, pour n'avoir pas russi
dans ce qu'il dsirait, il s'en est all. Il s'est arrt trois jours
et trois nuits  la ville de _Tcheou_ avant de continuer sa route;
pourquoi tous ces retards et ces dlais? Moi _Sse_, je ne trouve pas
cela bien.

_Kao-tseu_ rapporta ces paroles  son ancien matre MENG-TSEU.

MENG-TSEU dit: Comment _Yn-sse_ me connat-il? Venir de cent lieues
pour voir le roi, c'tait l ce que je dsirais vivement [pour propager
ma doctrine]. Je quitte ce royaume parce que je n'ai pas obtenu ce
rsultat. Est-ce l ce que je dsirais? Je n'ai pu me dispenser d'agir
ainsi.

J'ai cru mme trop hter mon dpart en ne passant que trois jours
dans la ville de _Tcheou_ avant de la quitter. Le roi pouvait changer
promptement sa manire d'agir. S'il en avait chang, alors il me
rappelait prs de lui.

Lorsque je fus sorti de la ville sans que le roi m'et rappel,
j'prouvai alors un vif dsir de retourner dans mon pays. Mais, quoique
j'eusse agi ainsi, abandonnais-je pour cela le roi? Le roi est encore
capable de faire le bien, de pratiquer la vertu. Si un jour le roi
m'emploie, alors non-seulement le peuple de _Thsi_ sera tranquille
et heureux, mais toutes les populations de l'empire jouiront d'une
tranquillit et d'une paix profondes. Le roi changera peut-tre bientt
sa manire d'agir; c'est l'objet de mes voeux de chaque jour.

Suis-je donc semblable  ces hommes vulgaires,  l'esprit troit,
qui, aprs avoir fait  leur prince des remontrances dont il n'a
tenu aucun compte, s'irritent et laissent apparatre sur leur visage
le ressentiment qu'ils en prouvent? Lorsque ces hommes ont pris la
rsolution de s'loigner, ils partent et marchent jusqu' ce que
leurs forces soient puises, avant de s'arrter quelque part pour
y passer la nuit.--_Yn-sse_ ayant entendu ces paroles, dit: Je suis
vritablement un homme vulgaire.

13. Pendant que MENG-TSEU s'loignait du royaume de _Thsi, Tchoung-yu_,
un de ses disciples, l'interrogea en chemin, et lui dit: Matre, vous
ne me semblez pas avoir l'air bien satisfait. Aux jours passs, moi
_Yu_, j'ai souvent entendu dire  mon matre: L'homme suprieur ne
murmure point contre le ciel, et ne se plaint point des hommes.

MENG-TSEU rpondit: Ce temps-l diffrait bien de celui-ci[10].

Dans le cours de cinq cents ans, il doit ncessairement apparatre un
roi puissant [qui occupe le trne des fils du Ciel][11]; et dans cet
intervalle de temps doit aussi apparatre un homme qui illustre son
sicle. Depuis l'tablissement de la dynastie des _Tcheou_ jusqu'
nos jours, il s'est coul plus de sept cents ans. Que l'on fasse le
calcul de ce nombre d'annes coules [en dduisant un priode de
cinq cents ans], alors on trouvera que ce priode est bien dpass
[sans cependant qu'un grand souverain ait apparu]. Si on examine avec
attention le temps prsent, alors on verra qu'il peut apparatre
maintenant.

Le ciel,  ce qu'il semble, ne dsire pas encore que la paix et la
tranquillit rgnent dans tout l'empire. S'il dsirait que la paix et
la tranquillit rgnassent dans tout l'empire, et qu'il me rejett,
qui choisirait-il dans notre sicle [pour accomplir cette mission]?
Pourquoi donc n'aurais-je pas un air satisfait?

14. MENG-TSEU ayant quitt le royaume de _Thsi_, et s'tant arrt
 _Kieou[12], Kong-sun-tcheou_ lui fit une question en ces termes:
Exercer une magistrature, et ne pas en accepter les moluments,
tait-ce la rgle de l'antiquit?

MENG-TSEU rpondit: Aucunement. Lorsque j'tais dans le pays de
_Thsoung_, j'obtins de voir le roi. Je m'loignai bientt, et je pris
la rsolution de le quitter entirement. Je n'en voulus pas changer;
c'est pourquoi je n'acceptai point d'moluments.

Peu de jours aprs, le roi ayant ordonn de rassembler des troupes
[pour repousser une agression], je ne pus prendre cong du roi. Mais je
n'avais pas du tout l'intention de demeurer longtemps dans le royaume
de _Thsi._



[1] MENG-TSEU veut faire dpendre les princes des sages et des hommes
clairs, et non les sages et les hommes clairs des princes. Il
relve la dignit de la vertu et de la science, qu'il place au-dessus
du rang et de la puissance. Jamais peut-tre la philosophie n'a
offert un plus noble sentiment de sa dignit et de la valeur de ses
inspirations. Il serait difficile de reconnatre ici (pas plus que dans
aucun autre crivain chinois) cet esprit de servitude dont on a bien
voulu les gratifier en Europe.

[2] Selon plusieurs commentateurs chinois, la cause du silence que
MENG-TSEU avait gard avec son second envoy, c'est le mpris qu'il
avait pour lui.

[3] Si des lois spciales rglent les funrailles.

[4] Le prince et ses ministres. (_Commentaire._)

[5] Littralement, _remplacer un_ yan _par un_ yan, ou un tyran par un
autre tyran. C'est l'interprtation des commentateurs chinois.

[6] Un des plus grands hommes de la Chine. Voyez l'Histoire
prcdemment cite, pag. 84 et suiv.

[7] C'est--dire demeurer de nouveau dans le royaume de _Thsi_, puisque
sa doctrine sur le gouvernement n'y tait pas admise. (_Commentaire._)

[8] Il dsigne les moluments de la dignit de _King_, qu'il avait
refuss (_Comm._)

[9] Il se dsigne ainsi lui-mme. (_Commentaire_.)

[10] Littralement: _Illud unum tempus, hoc unum tempus._

[11] _Commentaire._

[12] Ville situe sur les frontires de _Thsi._




CHAPITRE V,

COMPOS DE 5 ARTICLES.


1. _Wen-koung_, prince de _Teng_, hritier prsomptif du trne de son
pre[1], voulant se rendre dans le royaume de _Thsou_, passa par celui
de _Soung_, pour voir MENG-TSEU.

MENG-TSEU l'entretint des bonnes dispositions naturelles de l'homme; il
lui fit ncessairement l'loge de _Yao_ et de _Chun._

L'hritier du trne, revenant du royaume de _Thsou,_ alla de nouveau
visiter MENG-TSEU. MENG-TSEU lui dit: Fils du sicle, mettez-vous en
doute mes paroles? Il n'y a qu'une voie pour tout le monde, et rien de
plus.

_Tching-hian_, parlant  _King-kong_, roi de _Thsi_, lui disait: Ces
grands sages de l'antiquit n'taient que des hommes; nous aussi, qui
vivons, nous sommes des hommes; pourquoi craindrions-nous de ne pas
pouvoir galer leurs vertus?

_Yan-youan_ disait: Quel homme tait-ce que _Chun,_ et quel homme
suis-je? Celui qui veut faire tous ses efforts peut aussi l'galer.

_Kong-ming-i_ disait: _Wen-wang_ est mon instituteur et mon matre.
Comment _Tcheou-koung_ me tromperait-il?

Maintenant, si vous diminuez la longueur du royaume de _Teng_ pour
augmenter et fortifier sa largeur, vous en ferez un Etat de cinquante
_li_ carrs. De cette manire vous pourrez en former un bon royaume [en
y faisant rgner les bons principes de gouvernement]. Le _Chou-king_
dit: Si un mdicament ne porte pas le trouble et le dsordre dans le
corps d'un malade, il n'oprera pas sa gurison.

2. _Ting-kong_, prince de _Teng_, tant mort, le fils du sicle
[l'hritier du trne], s'adressant  _Jan-yeou_, lui dit: Autrefois
MENG-TSEU s'entretint avec moi dans l'Etat de _Soung_. Je n'ai jamais
oubli dans mon coeur ce qu'il me dit. Maintenant que par un malheureux
vnement je suis tomb dans un grand chagrin, je dsire vous envoyer
pour interroger MENG-TSEU, afin de savoir de lui ce que je dois faire
dans une telle circonstance.

_Jan-yeou_ s'tant rendu dans le royaume de _Tseou,_ interrogea
MENG-TSEU. MENG-TSEU rpondit: Les questions que vous me faites ne
sont-elles pas vritablement importantes? C'est dans les funrailles
qu'on fait  ses parents que l'on manifeste sincrement les sentiments
de son coeur. _Thseng-tseu_ disait: Si pendant la vie de vos parents
vous les servez selon les rites; si aprs leur mort vous les
ensevelissez selon les rites; si vous leur offrez les sacrifices _tsi_
selon les rites, vous pourrez tre appel plein de pit filiale. Je
n'ai jamais tudi les rites que l'on doit suivre pour les princes
de tous les ordres; cependant j'en ai entendu parler. Un deuil de
trois ans; des habillements de toile grossire, grossirement faits;
une nourriture de riz,  peine mond, et cuit dans l'eau: voil
ce qu'observaient et dont se servaient les populations des trois
dynasties, depuis l'empereur jusqu'aux dernires classes du peuple.

Aprs que _Jan-yeou_ lui eut rapport ces paroles, le prince ordonna
de porter un deuil de trois ans. Les ministres parents de son pre
et tous les fonctionnaires publics ne voulurent pas s'y conformer;
ils dirent: De tous les anciens princes de _Lou_ [d'o viennent nos
anctres], aucun n'a pratiqu cette coutume d'honorer ses parents
dcds; de tous nos anciens princes, aucun galement n'a pratiqu ce
deuil. Quant  ce qui vous concerne, il ne vous convient pas d'agir
autrement; car l'histoire dit: Dans les crmonies des funrailles
et du sacrifice aux mnes des dfunts, il faut suivre la coutume des
anctres. C'est--dire que nos anctres nous ont transmis le mode de
les honorer, et que nous l'avons reu d'eux.

Le prince, s'adressant  _Jan-yeou_, lui dit: Dans les jours qui ne
sont plus, je ne me suis jamais livr  l'tude de la philosophie[2].
J'aimais beaucoup l'quitation et l'exercice des armes. Maintenant les
anciens ministres et allis de mon pre et tous les fonctionnaires
publics n'ont pas de confiance en moi; ils craignent peut-tre que
je ne puisse suffire  l'accomplissement des grands devoirs qui
me sont imposs. Vous, allez encore pour moi consulter MENG-TSEU
 cet gard.--_Jan-yeou_ se rendit de nouveau dans le royaume de
_Tseou_ pour interroger MENG-TSEU. MENG-TSEU dit: Les choses tant
ainsi, votre prince ne doit pas rechercher l'approbation des autres.
KHOUNG-TSEU disait: Lorsque le prince venait  mourir, les affaires du
gouvernement taient diriges par le premier ministre[3]. L'hritier du
pouvoir se nourrissait de riz cuit dans l'eau, et son visage prenait
une teinte trs-noire. Lorsqu'il se plaait sur son sige dans la
chambre mortuaire, pour se livrer  sa douleur, les magistrats et
les fonctionnaires publics de toutes classes n'osaient se soustraire
aux dmonstrations d'une douleur dont l'hritier du trne donnait le
premier l'exemple. Quand les suprieurs aiment quelque chose, les
infrieurs l'affectionnent bien plus vivement encore. La vertu de
l'homme suprieur est comme le vent, la vertu de l'homme infrieur est
comme l'herbe. L'herbe, si le vent vient  passer sur elle, s'incline
ncessairement. Il est au pouvoir du fils du sicle d'agir ainsi.

Lorsque _Jan-yeou_ lui eut rapport ces instructions, le fils du
sicle dit: C'est vrai, cela ne dpend que de moi. Et pendant cinq
lunes il habita une hutte en bois [construite en dehors de la porte du
palais, pour y passer le temps du deuil], et il ne donna aucun ordre
concernant les affaires de l'Etat. Tous les magistrats du royaume et
les membres de sa famille se firent un devoir de l'appeler _vers dans
la connaissance des rites._ Quand le jour des funrailles arriva,
des quatre points du royaume vinrent de nombreuses personnes pour le
contempler; et ces personnes, qui avaient assist aux funrailles,
furent trs-satisfaites de l'air constern de son visage et de la
violence de ses gmissements.

3. _Wen-koung_, prince de _Teng_, interrogea MENG-TSEU sur l'art de
gouverner.

MENG-TSEU dit: Les affaires du peuple[4] ne doivent pas tre ngliges.
_Le Livre des Vers_ dit[5]:

        Pendant le jour, vous, cueillez des roseaux;

        Pendant la nuit, vous, faites-en des cordes et des
        nattes:

        Htez-vous de monter sur le toit de vos maisons pour les
        rparer.

        La saison va bientt commencer o il faudra semer tous
        les grains.

C'est l l'avis du peuple. Ceux qui ont une proprit permanente
suffisante pour leur entretien ont l'esprit constamment tranquille;
ceux qui n'ont pas une telle proprit permanente n'ont pas un
esprit constamment tranquille. S'ils n'ont pas l'esprit constamment
tranquille, alors violation du droit, perversit du coeur, dpravation
des moeurs, licence effrne; il n'est rien qu'ils ne commettent: si
on attend que le peuple soit plong dans le crime pour le corriger
par des chtiments, c'est prendre le peuple dans des filets. Comment
un homme, possdant la vertu de l'humanit, et sigeant sur un trne,
pourrait-il prendre ainsi le peuple dans des filets?

C'est pour cette raison qu'un prince sage est ncessairement rflchi
et conome: il observe les rites prescrits envers les infrieurs,
et, en exigeant les tributs du peuple, il se conforme  ce qui est
dtermin par la loi et la justice.

_Yang-hou_ disait: Celui qui ne pense qu' amasser des richesses n'est
pas humain; celui qui ne pense qu' exercer l'humanit n'est pas riche.

Sous les princes de la dynastie _Hia_, cinquante arpents de terre
payaient tribut [ou taient soumis  la dme]; sous les princes de
la dynastie de _Yn_, soixante et dix arpents taient assujettis  la
corve d'assistance (_tsou_); les princes de la dynastie de _Tcheou_
exigrent l'impt _tche_ [qui comprenait les deux premiers tributs]
pour cent arpents de terre [que reut chaque famille]. En ralit,
l'une et l'autre de ces dynasties prlevrent la dime[6] sur les
terres. Le dernier de ces tributs est une rpartition gale de toutes
les charges; le second est un impt d'aide ou _d'assistance mutuelle._

_Loung-tseu_[7] disait: En faisant la division et la rpartition
des terres, on ne peut pas tablir de meilleur impt que celui de
_l'assistance_ (_tsou_); on ne peut pas en tablir de plus mauvais
que celui de la _dme_ (_koung_). Pour ce dernier tribut, le prince
calcule le revenu moyen de plusieurs annes, afin d'en faire la base
d'un impt constant et invariable. Dans les annes fertiles o le riz
est trs-abondant, et o ce ne serait pas exercer de la tyrannie que
d'exiger un tribut plus lev, on exige relativement peu. Dans les
annes calamiteuses, lorsque le laboureur n'a pas mme de quoi fumer
ses terres, on exige absolument de lui l'intgralit du tribut. Si
celui qui est constitu pour tre le pre et la mre du peuple agit
de manire  ce que les populations, les regards pleins de courroux,
s'puisent jusqu' la fin de l'anne par des travaux continuels, sans
que les fils puissent nourrir leurs pre et mre, et qu'en outre les
laboureurs soient obligs d'emprunter  gros intrts pour complter
leurs taxes; s'il fait en sorte que les vieillards et les enfants, 
cause de la dtresse qu'ils prouvent, se prcipitent dans les fosss
pleins d'eau, en quoi sera-t-il donc le pre et la mre du peuple?

Les traitements ou pensions hrditaires[8] sont dj en vigueur depuis
longtemps dans le royaume de _Teng_.

Le _Livre des Vers_ dit[9]:

        Que la pluie arrose d'abord les champs que nous
        cultivons eu commun[10];

        Et qu'elle atteigne ensuite nos champs privs.

C'est seulement lorsque le systme du tribut _d'assistance_ (_tsou_)
est en vigueur que l'on cultive des champs en commun. D'aprs cette
citation du _Livre des Vers_, on voit que mme sous les _Tcheou_ on
percevait encore le tribut _d'assistance._

tablissez des coles de tous les degrs pour instruire le peuple,
celles o l'on enseigne  respecter les vieillards, celles o l'on
donne l'instruction  tout le monde indistinctement, celles o l'on
apprend  tirer de l'arc, qui se nommaient _Hiao_ sous les _Hia, Siu_
sous les _Yin_, et _Tsiang_ sous les _Tcheou_. Celles que l'on nomme
_hio_ (_tudes_) ont conserv ce nom sous les trois dynasties. Toutes
ces coles sont destines  enseigner aux hommes leurs devoirs. Lorsque
les devoirs sont clairement enseigns par les suprieurs, les hommes de
la foule commune s'aiment mutuellement dans leur infriorit.

S'il arrivait qu'un grand roi appart dans l'empire, il prendrait
certainement votre gouvernement pour exemple. C'est ainsi que vous
deviendrez le prcepteur d'un grand roi.

Le _Livre des Vers_ dit:

        Quoique la famille des _Tcheou_ possdt depuis
        longtemps une principaut royale,

        Elle a obtenu du ciel une investiture nouvelle[11].

C'est de _Wen-wang_ qu'il est question. Si vous faites tous vos
efforts[12] pour mettre en pratique les instructions ci-dessus[13],
vous pourrez aussi renouveler votre royaume.

_Wen-koung_ envoya _Pi-tchen_ pour interroger MENG-TSEU sur les terres
divises en carrs gaux.

MENG-TSEU dit: Votre prince est dispos  pratiquer un gouvernement
humain, puisqu'il vous a choisi pour vous envoyer prs de moi;
vous devez faire tous vos efforts pour rpondre  sa confiance. Ce
gouvernement humain doit commencer par une dtermination des limites
ou bornes des terres. Si la dtermination des limites n'est pas
exacte, les divisions en carrs des champs ne seront pas gales, et
les salaires ou moluments en nature prlevs en impt ne seront pas
justement rpartis. C'est pourquoi les princes cruels et leurs vils
agents se soucient fort peu de la dlimitation des champs. Une fois la
dtermination des limites excute exactement, la division des champs
et la rpartition des salaires ou traitements en nature pourront tre
assises sur des bases sres et dtermines convenablement.

Quoique le territoire de l'tat de _Teng_ soit troit et petit, il
faut qu'il y ait des hommes suprieurs [par leur savoir[14], des
fonctionnaires publics], il faut qu'il y ait des hommes rustiques. S'il
n'y a pas d'hommes suprieurs ou de fonctionnaires publics, personne
ne se trouvera pour gouverner et administrer les hommes rustiques;
s'il n'y a pas d'hommes rustiques, personne ne nourrira les hommes
suprieurs ou les fonctionnaires publics.

Je voudrais que dans les campagnes loignes des villes, sur neuf
divisions quadrangulaires gales, une d'elles [celle du milieu] ft
cultive en commun pour subvenir aux traitements des magistrats ou
fonctionnaires publics par la corve d'_assistance_; et que dans le
milieu du royaume [prs de la capitale] on prlevt la dme, comme
impt ou tribut.

Tous les fonctionnaires publics, depuis les plus levs en dignit
jusqu'aux plus humbles, doivent chacun avoir un champ _pur_ [dont les
produits sont employs uniquement dans les sacrifices ou crmonies en
l'honneur des anctres]. Le champ _pur_ doit contenir cinquante arpents.

Les autres [les frres cadets qui ont atteint leur seizime anne][15]
doivent avoir vingt-cinq arpents de terre.

Ni la mort ni les voyages ne feront sortir ces colons de leur village.
Si les champs de ce village sont diviss en portions quadrangulaires
semblables au dehors comme au dedans, ils formeront des liens troits
d'amiti; ils se protgeront et s'aideront mutuellement dans leurs
besoins et leurs maladies; alors toutes les familles vivront dans une
union parfaite.

Un _li_ carr d'tendue constitue un _tsing_ [portion carre de terre];
un _tsing_ contient neuf cents arpents; daus le milieu se trouve le
champ public[16]. Huit familles, ayant toutes chacune cent arpents en
propre, entretiennent ensemble le champ public ou commun. Les travaux
communs tant achevs, les familles peuvent ensuite se livrer  leurs
propres affaires. Voil ce qui constitue l'occupation distincte des
hommes des champs.

Voil le rsum de ce systme. Quant aux modifications et amliorations
qu'on peut lui faire subir, cela dpend du prince et de vous.

4. Il fut un homme du nom de _Hiu-hing_ qui, vantant beaucoup les
paroles de l'ancien empereur _Chin-noung_, passa du royaume de _Thsou_
dans celui de _Teng_. tant parvenu  la porte de _Wen-koung_, il lui
parla ainsi: Moi, homme d'une rgion loigne, j'ai entendu dire que
le prince pratiquait un gouvernement humain[17]. Je dsire recevoir une
habitation et devenir son paysan.

_Wen-koung_ lui donna un endroit pour habiter. Ceux qui le suivaient,
au nombre de quelques dizaines d'hommes, taient couverts d'habits de
laine grossire. Les uns tressaient des sandales, les autres des nattes
de jonc, pour se procurer leur nourriture.

Un certain _Tchin-siang_, disciple de _Tchin-liang[18],_ accompagn de
son frre cadet nomm _Sin_, portant les instruments de labourage sur
leurs paules, vinrent de l'tat de _Soung_ dans celui de _Teng_, et
dirent: Nous avons appris que le prince pratiquait le gouvernement des
saints hommes [de l'antiquit]; il est donc aussi lui-mme un saint
homme. Nous dsirons tre les paysans du saint homme.

_Tchin-siang_ ayant vu _Hiu-hing_ en fut ravi de joie. Il rejeta
compltement les doctrines qu'il avait apprises de son premier matre,
pour tudier celles de _Hiu-hing_.

_Tchin-siang_ tant all voir MENG-TSEU, lui rapporta les paroles de
_Hiu-hing_, en disant: Le prince de _Teng_ est vritablement un sage
prince; mais, quoiqu'il en soit ainsi, il n'a pas encore t instruit
des saines doctrines. Le prince sage cultive la terre et se nourrit
avec le peuple; il gouverne en mme temps qu'il prpare lui-mme ses
aliments. Maintenant le prince de _Teng_ a des greniers et des trsors
privs; en agissant ainsi, il fait tort au peuple pour s'entretenir
lui-mme. Comment peut-on l'appeler sage?

MENG-TSEU dit: _Hiu-tseu_ [le philosophe _Hiu_ ou _Hiu-hing_] sme
certainement lui-mme le millet dont il se nourrit?

--Oui.

--_Hiu-tseu_ tisse certainement lui-mme la toile de chanvre dont il
fait ses vtements?

--En aucune faon. _Hiu-tseu_ porte des vtements de laine.

--_Hiu-tseu_ porte un bonnet?

--Il porte un bonnet.

--Quel genre de bonnet?

--Un bonnet de toile sans ornement.

--Tisse-t-il lui-mme cette toile?

--Aucunement. Il l'change contre du millet.

--Pourquoi _Hiu-tseu_ ne la tisse-t-il pas lui-mme?

--En le faisant il nuirait  ses travaux d'agriculture.

--_Hiu-tseu_ se sert-il de vases d'airain ou de vases de terre pour
cuire ses aliments? Se sert-il d'un soc de fer pour labourer?

--Sans doute.

--Les confectionne-t-il lui-mme?

--Aucunement. Il les change contre du millet.

--Si celui qui change contre du millet les instruments aratoires et
les ustensiles de cuisine dont il se sert ne croit pas faire du tort
aux fabricants d'instruments aratoires et d'ustensiles de cuisine,
alors ces derniers, qui changent leurs instruments aratoires et leurs
ustensiles de cuisine contre du millet pensent-ils faire du tort aux
laboureurs? Pourquoi donc _Hiu-tseu_ ne se fait-il pas potier et
forgeron? Il n'aurait qu' prendre dans l'intrieur de sa maison tous
ces objets dont il a besoin pour s'en servir. Pourquoi se donner tant
de peine de faire des changes pareils avec tous les artisans? Comment
_Hiu-tseu_ ne craint-il pas tous ces ennuis?

_Tchin-siang_ rpondit: Les travaux des artisans ne peuvent
certainement pas se faire en mme temps que ceux de l'agriculture.

S'il en est ainsi, reprit MEUNG-TSEU, le gouvernement d'un empire
est donc la seule occupation qui puisse s'allier avec les travaux
de l'agriculture? Il est des affaires qui appartiennent aux grands
hommes[19], il en est qui appartiennent aux hommes du commun. Or une
seule personne [en cultivant la terre] prpare [au moyen des changes]
les objets que tous les artisans confectionnent. Si vous tiez
oblig de les confectionner vous-mme pour vous en servir ensuite,
ce serait forcer tout le monde  tre sans cesse sur les chemins.
C'est pourquoi il est dit: Les uns travaillent de leur intelligence,
les autres travaillent de leurs bras. Ceux qui travaillent de leur
intelligence gouvernent les hommes; ceux qui travaillent de leurs bras
sont gouverns par les hommes. Ceux qui sont gouverns par les hommes
nourrissent les hommes; ceux qui gouvernent les hommes sont nourris par
les hommes.

C'est la loi universelle du monde[20].

Dans le temps de _Yao_, l'empire n'tait pas encore tranquille.
D'immenses eaux, dbordant de toutes parts, inondrent l'empire; les
plantes et les arbres croissaient avec surabondance; les oiseaux et les
btes fauves se multipliaient  l'infini; les cinq sortes de grains ne
pouvaient mrir; les oiseaux et les btes fauves causaient les plus
grands dommages aux habitants; leurs vestiges se mlaient sur les
chemins avec ceux des hommes jusqu'au milieu de l'empire. _Yao_ tait
seul  s'attrister de ces calamits. Il leva _Chun_ [ la dignit
suprme] pour l'aider  tendre davantage les bienfaits d'un bon
gouvernement. _Chun_ ordonna  _I_ (_Pe-i_) de prsider au feu.

Lorsque _I_ eut incendi les montagnes et les fondrires, les oiseaux
et les btes fauves [qui infestaient tout] se cachrent.

_Yu_ rtablit le cours des neuf fleuves, fit couler le _Thsi_ et le
_Ta_ dans la mer. Il dgagea le cours des fleuves _Jou_ et _Han_ des
obstacles qui les obstruaient; il fit couler les rivires _Hoa_ et
_Sse_ dans le fleuve _Kiang_. Cela fait, les habitants du royaume du
milieu purent ensuite obtenir des aliments [en labourant et ensemenant
les terres][21]. A cette poque, _Yu_ fut huit annes absent [occup de
ses grands travaux]; il passa trois fois devant la porte de sa maison
sans y entrer. Aurait-il pu labourer ses terres, quand mme il l'aurait
voulu?

_Heou-tsi_ enseigna au peuple  semer et  moissonner. Lorsque les cinq
sortes de grains furent sems, et que les champs ensemencs furent
purgs de la zizanie, les cinq sortes de grains vinrent  maturit, et
les hommes du peuple eureut de quoi se nourrir.

Les hommes ont en eux le principe de la raison; mais si tout
en satisfaisant leur apptit, en s'habillant chaudement, en se
construisant des habitations commodes, ils manquent d'instruction,
alors ils se rapprochent beaucoup des brutes.

Les saints hommes (_Yao_ et _Chun_) furent affligs de cet tat de
choses. _Chun_ ordonna  _Sie_ de prsider  l'ducation du peuple,
et de lui enseigner les devoirs des hommes, afin que les pres et les
enfants aient de la tendresse les uns pour les autres; que le prince
et ses ministres aient entre eux des rapports quitables; que le mari
et la femme sachent la diffrence de leurs devoirs mutuels; que le
vieillard et le jeune homme soient chacun  leur place; que les amis
et les compagnons aient de la fidlit l'un pour l'autre.

L'homme aux mrites minents[22] disait [ son frre _Sie_]: Va
consoler les populations; appelle-les  toi; ramne-les  la vertu;
corrige-les, aide-les, fais-les prosprer; fais que par elles-mmes
elles retournent au bien; en outre, rpands sur elles de nombreux
bienfaits. Lorsque ces saints hommes se proccupaient ainsi avec tant
de sollicitude du bonheur des populations, pensez-vous qu'ils aient eu
le loisir de se livrer aux travaux de l'agriculture?

_Yao_ tait tourment par la crainte de ne pas rencontrer un homme
comme _Chun_ [pour l'aider  gouverner l'empire]; et _Chun_ tait
tourment par la crainte de ne pas rencontrer des hommes comme _Yu_ et
_Kao-Yao._ Ceux qui sont tourments de la crainte de ne pas cultiver
cent arpents de terre, ceux-l sont des agriculteurs.

L'action de partager aux hommes ses richesses s'appelle bienfaisance;
l'action d'enseigner la vertu aux hommes s'appelle droiture du coeur;
l'action d'obtenir l'affection des hommes pour gouverner l'empire
s'appelle humanit. C'est pour cette raison qu'il est facile de donner
l'empire  un homme, mais qu'il est difficile d'obtenir l'affection des
hommes pour gouverner l'empire.

KHOUNG-TSEU disait: O que _Yao_ fut grand comme prince! Il n'y a que le
ciel qui soit grand; il n'y a que _Yao_ qui ait imit sa grandeur. Que
ses vertus et ses mrites taient incommensurables! Les populations ne
purent trouver de termes pour les qualifier. Quel prince c'tait que
_Chun!_ qu'il tait grand et sublime! Il possda l'empire sans s'en
glorifier.--

Tant que _Yao_ et _Chun_ gouvernrent l'empire, n'eurent-ils pas assez
de quoi occuper toute leur intelligence, sans se livrer encore aux
travaux de l'agriculture?

J'ai entendu dire que certains hommes, en se servant [des enseignements
et des doctrines rpandus par les grands empereurs] de la dynastie
_Hia_, avaient chang les moeurs des barbares; je n'ai jamais entendu
dire que des hommes clairs par ces doctrines aient t convertis  la
barbarie par les barbares. _Tchin-liang_, natif de l'tat de _Thsou_,
sduit par les principes de _Tcheou-koung_ et de _Tchoung-ni_, tudia
dans la partie septentrionale du royaume du milieu. Les savants de
cette rgion septentrionale n'ont peut-tre jamais pu le surpasser en
savoir; il est ce que vous appelez un lettr minent par ses talents
et son gnie. Vous et votre frre cadet, vous avez t ses disciples
quelques dizaines d'annes. Votre matre mort, vous lui avez aussitt
fait dfection.

Autrefois, lorsque KHOUNG-TSEU mourut, aprs avoir port son deuil
pendant trois ans, ses disciples, ayant dispos leurs effets pour s'en
retourner chacun chez eux, allrent tous prendre cong de _Tseu-koung_.
Lorsqu'ils se retrouvrent ainsi en prsence l'un de l'autre, ils
fondirent en larmes et gmirent  en perdre la voix. Ensuite ils s'en
retournrent dans leurs familles. _Tseu-koung_ revint prs du tombeau
de son matre; il se construisit une demeure prs de ce tombeau, et
l'habita seul pendant trois annes. Ensuite il s'en retourna dans sa
famille.

Un autre jour, _Tseu-hia, Tseu-tchang_ et _Tseu-yeou,_ considrant
que _Yeou-jo_ avait beaucoup de ressemblance avec le saint homme
[leur matre], ils voulaient le servir ainsi qu'ils avaient servi
KHOUNG-TSEU. Comme ils pressaient _Thseng-fseu_ de se joindre  eux,
_Thseng-tseu_ leur dit: Cela ne convient pas. Si vous lavez quelque
chose dans le _Hiang_ et le _Han_, et si vous exposez cet objet au
soleil d'automne pour le scher, oh! qu'il sera clatant et pur! sa
blancheur ne pourra tre surpasse.

Maintenant ce barbare des rgions mridionales, homme  la langue de
l'oiseau criard _Kiou_, ne possde aucunement la doctrine des anciens
rois; comme vous avez abandonn votre matre pour tudier sous lui,
vous diffrez beaucoup de _Thseng-tseu_.

J'ai entendu dire que l'oiseau sortant de la profonde valle
s'envolait sur les hauts arbres[23]. Je n'ai jamais entendu dire
qu'il descendait du sommet des arbres pour s'enfoncer dans les valles
tnbreuses. Le _Lou-soung_[24] dit:

        Il[25] mit en fuite les barbares de l'occident et du
        septentrion,

        Et il dompta les royaumes de _Jung_ et de _Chou_.

C'est sous un homme des rgions barbares que _Tcheou-koung_ vainquit,
que vous tudiez! Je pense, moi, que ce n'est pas bien de changer ainsi.

[_Tching-liang_ rpondit:] Si l'on suivait la doctrine de _Hiu-tseu_,
alors la taxe dans les marchs ne serait pas double, et la fraude ne
s'exercerait pas jusqu'au centre du royaume. Quand mme vous enverriez
au march un jeune enfant de douze ans, on ne le tromperait pas. Si
des pices de toile de chanvre et d'toffe de soie avaient la mme
longueur et la mme largeur, alors leur prix serait le mme; si des tas
de chanvre brut et de chanvre fil, de soie crue et de soie prpare,
avaient le mme poids, alors leur prix serait le mme; si les cinq
sortes de grains taient en mme quantit, petite ou grande, alors leur
prix serait le mme; et des souliers grands ou petits se vendraient
galement le mme prix.

MENG-TSEU dit: L'ingale valeur des choses est dans la nature mme
des choses. Certaines choses diffrent entre elles d'un prix double,
quintuple; certaines autres, d'un prix dcuple, centuple; d'autres
encore, d'un prix mille fois ou dix mille fois plus grand. Si vous
confondez ainsi toutes choses en leur donnant  toutes une valeur
proportionne seulement  la grandeur ou  la quantit, vous jetez le
trouble dans l'empire. Si de grands souliers et de petits souliers sont
du mme prix, quel homme voudrait en confectionner de grands? Si l'on
suivait les doctrines de _Hiu-tseu_, on s'exciterait mutuellement 
exercer la fraude: comment pourrait-on alors gouverner sa famille et
l'Etat?

5. Un nomm _I-tchi_, disciple de _M_, demanda, par l'entremise de
_Siu-phi_[26]  voir MENG-TSEU. MENG-TSEU dit: Je dsire certainement
le voir; mais maintenant je suis encore malade. Lorsque je serai mieux,
moi j'irai le voir. Que _I-tseu_ se dispense donc de venir.

Le lendemain il demanda encore  voir MENG-TSEU. MENG-TSEU dit:
Aujourd'hui je puis le voir. Si je ne le ramne pas  la droiture et 
la vrit, alors c'est que la doctrine que nous suivons ne porte pas
l'vidence avec soi. Mais j'ai l'esprance de le ramener aux vritables
principes. J'ai entendu dire que _I-tseu_ tait le disciple de _M_. Or
la secte de _M_ se fait une rgle de la plus grande conomie dans la
direction des funrailles. Si _I-tseu_ pense  changer les moeurs et les
coutumes de l'empire, pourquoi regarde-t-il cette rgle comme contraire
 la raison, et en fait-il peu de cas? Ainsi _I-tseu_ a enseveli ses
parents avec somptuosit; alors il suit de l qu'il s'est conduit
envers ses parents selon les principes que sa secte mprise.

_Siu-tseu_ rapporta ces paroles  _I-tseu. I-tseu_ dit: C'est aussi
la doctrine des lettrs. Les [saints] hommes de l'antiquit avaient
la mme tendresse pour un jeune enfant au berceau que pour tout
autre[27]. Que signifient ces paroles? Or, moi _Tchi_, j'estime que
l'on doit galement aimer tout le monde sans acception de personne;
mais il faut commencer par ses parents.

_Siu-tseu_ rapporta ces paroles  MENG-TSEU. MENG-TSEU dit: _I-tseu_
croit-il qu'il ne doive pas y avoir de diffrence entre les sentiments
que l'on porte au fils de son frre an, et les sentiments que l'on
porte au jeune enfant au berceau de son voisin? C'est du _Chou-king_
qu'il a tir sa citation; mais elle signifie simplement que si un
jeune enfant qui ne fait encore que se traner se laisse tomber dans
un puits, ce n'est pas la faute de l'enfant. Or le ciel, en produisant
des tres vivants, a fait en sorte qu'ils aient en eux un principe
fondamental unique [qui est de devoir la naissance  leur pre et
 leur mre][28]. Cependant _I-tseu_ partage en deux ce principe
fondamental [en obligeant d'aimer pareillement son pre et sa mre et
les hommes qui passent sur le chemin][29]; par consquent il est dans
l'erreur.

Or, dans les sicles reculs de la haute antiquit, l'usage n'tait
pas encore tabli d'ensevelir ses parents. Lorsque leurs pre et mre
taient morts, les enfants prenaient leurs corps et les allaient
jeter dans des fosses pratiques le long des chemins. Le lendemain,
lorsqu'ils repassaient auprs d'eux, et qu'ils voyaient que les loups
les avaient dvors, ou que les vers les avaient rongs, une sueur
froide couvrait leur front; ils en dtournaient leurs regards et ne
pouvaient plus en supporter la vue. Cette sueur qui couvrait leur front
n'tait pas produite en eux pour avoir vu les corps d'autres personnes
que ceux de leurs pre et mre; mais c'est la douleur qui, de leur
coeur, parvenait jusqu' leur front.

Ils s'en retournaient promptement, et, rapportant avec eux un panier et
une bche, ils couvraient de terre le corps de leurs parents. Si cette
action de recouvrir de terre le corps de leurs parents tait naturelle
et conforme  la raison, alors il faut ncessairement que le fils pieux
et l'homme humain aient une rgle  suivre pour enterrer leurs parents.

_Siu-tseu_ rapporta ces paroles  _I-tseu. I-tseu_, hors de lui-mme,
s'cria au mme instant: Je suis instruit dans la bonne doctrine!


[1] Littralement, _fils de la gnration_ ou _du sicle._

[2] Littralement, _ tudier et  interroger._

[3] Le plus g des six _King_ ou grand dignitaires. (_Commentaire._)

[4] Celle de l'agriculture. (_Commentaire._)

[5] Ode _Thsi-youe_, section _Pin-foung._

[6] Ou de dix parties _une_. (_Commentaire._)

[7] Ancien sage. (_Commentaire._)

[8] Traitements prlevs sur les revenus royaux, et accords aux fils
et aux petits-fils de ceux qui se sont illustrs par leurs mrites ou
leurs actions dans l'tat. (_Commentaire._)

[9] Ode _Ta-tien_, section _Siao-ya_.

[10] Les champs communs d'abord, les champs privs ensuite.
(_Commentaire._)

[11] Ces deux vers sont dj cits dans le _Ta-hio_, chap. II, 3.
Voyez pag. 48.

[12] Il indique _Wen-koung._ (_Commentaire._)

[13] L'tablissement des coles de tous les degrs. (_Commentaire._)

[14] Ncessit d'tablir des coles.

[15] _Commentaire._

[16] On reprsente cette division des terres par un carr partag en
_neuf carrs gaux,_ dont celui du milieu constitue le _champ public_.

[17] Il veut parler de la distribution des terres en portions carres.
(_Commentaire._)

[18] Du royaume de _Thsou._

[19] A ceux qui gouvernent un empire. (_Commentaire._)

[20] Les principes d'conomie politique que le philosophe chinois a
fait ressortir avec tant d'art et de finesse dans les pages prcdentes
ne seraient pas dsavous par les premiers conomistes modernes. En les
comparant aux principes de mme nature des anciens philosophes de la
Grce, on peut juger de quel ct est la plus haute raison.

[21] _Commentaire_. Voyez pour les travaux de _Yu_ les _Livres sacrs
de l'Orient,_ pag. 60.

[22] _Yao_, ainsi appel par ses ministres. (_Commentaire._)

[23] Paroles du _Livre des Vers_, ode _Fa-mo_, section _Siao-ya_.

[24] Section du _Livre des fers_, ode _Pi-Kong_.

[25] _Tcheou-koung._

[26] Disciple de MENG-TSEU.

[27] Paroles du _Chou-king._

[28] _Commentaire._

[29] _Ibid._




CHAPITRE VI,

COMPOS DE 10 ARTICLES.


1. _Tchin-ta_ (disciple de MENG-TSEU) dit: Ne pas faire le premier
une visite aux princes de tous rangs, parat tre une chose de peu
d'importance. Maintenant, supposez que vous soyez all les voir le
premier, le plus grand bien qui pourra en rsulter sera de les faire
rgner selon les vrais principes, le moindre sera de faire parvenir
celui que vous aurez visit au rang de chef des vassaux. Or le
_Mmorial_ (_tchi_) dit: _En se courbant d'un pied on se redresse de
huit_. Il me parait convenable que vous agissiez ainsi.

MENG-TSEU dit: Autrefois _King-koung_, roi de _Thsi_, voulant aller
 la chasse, appela auprs de lui, au moyen de l'tendard orn de
plumes, les hommes prposs  la garde du parc royal. Ces derniers ne
s'tant pas rendus  l'appel, il rsolut de les faire aussitt mettre
 mort. L'homme clair et ferme dans sa rsolution [dit  ce sujet
KHOUNG-TSEU] n'oublie pas que son corps pourra bien tre jet  la
voirie ou dans une fosse pleine d'eau. L'homme brave et rsolu n'oublie
pas qu'il peut perdre sa tte. Pourquoi KHOUNG-TSEU fait-il ainsi
l'loge [des hommes de rsolution]? Il en fait l'loge, parce que ces
hommes ne se rendirent pas  un signal qui n'tait pas le leur. Si,
sans attendre le signal qui doit les appeler, des hommes prposs  de
certaines fonctions les abandonnaient, qu'arriverait-il de l?

Or cette maxime, _de se courber d'un pied pour se redresser de huit_,
concerne l'utilit ou les avantages que l'on peut retirer de cette
conduite. Mais s'il s'agit d'un simple gain ou profit, est-il permis,
en vue de ce profit, de _se courber de huit pieds pour ne se redresser
que d'un?_

Autrefois _Tchao-kian-tscu_ [ un des premiers fonctionnaires, _ta-fou_,
de l'Etat de _Tin_] ordonna  _Wang-liang_ [un des plus habiles
cochers] de conduire son char pour son serviteur favori nomm _Hi_.
Pendant tout le jour il ne prit pas une bte fauve.

Le favori, en rendant compte  son matre de ce rsultat, dit: C'est
le plus indigne cocher de tout l'empire!

Quelqu'un ayant rapport ces paroles  _Wang-liang_, celui-ci dit:
Je prie qu'on me laisse de nouveau conduire le char. Il insista si
vivement que le favori _Hi_ y consentit. Dans un seul matin, il prit
dix btes fauves.

Le favori, en rendant compte  son matre de ce rsultat, dit: C'est le
plus habile cocher de tout l'empire!

_Kian-tseu_ dit alors: J'ordonne qu'il conduise ton char. _Wang-liang_,
en ayant t averti, refusa en disant: Lorsque pour lui j'ai dirig ses
chevaux selon les rgles de l'art, il n'a pas pu prendre une seule bte
fauve de toute la journe; lorsque pour lui je les ai laisss aller 
tort et  travers, en un seul matin il en a pris dix. Le _Livre des
Vers_ dit:

        Quand il n'oublie pas de guider les chevaux selon les
        rgles de l'art,

        L'archer lance ses flches avec la plus grande
        prcision.

Mais je n'ai pas l'habitude de conduire un char pour un homme aussi
ignorant des rgles de son art. Je vous prie d'agrer mon refus.

Ainsi un cocher a honte mme de se voir adjoint  un [mauvais] archer.
Il ne voudrait pas y tre adjoint quand mme cet archer prendrait
autant de btes fauves qu'il en faudrait pour former une colline. Que
serait-ce donc si l'on faisait plier les rgles de conduite les plus
droites pour se mettre  la merci des princes en allant les visiter
le premier! Or vous vous tes tromp [dans votre citation]. Celui qui
s'est une fois pli soi-mme ne peut plus redresser les autres hommes.

2. _King-tchun_ dit: _Kong-sun-yen_ et _Tchangni_ ne sont-ils pas de
grands hommes? lorsque l'un d'eux s'irrite, tous les princes tremblent;
lorsqu'ils restent en paix, tout l'empire est tranquille.

MENG-TSEU dit: Comment pour cela peuvent-ils tre considrs comme
grands? Vous n'avez donc jamais tudi le _Livre des Rites?_ Lorsque le
jeune homme reoit le bonnet viril, le pre lui donne ses instructions;
lorsque la jeune fille se marie, la mre lui donne ses instructions.
Lorsqu'elle se rend  la demeure de son poux, sa mre l'accompagne
jusqu' la porte, et l'exhorte en ces termes: Quand tu seras dans
la maison de ton mari, tu devras tre respectueuse, tu devras tre
attentive et circonspecte: ne t'oppose pas aux volonts de ton mari.
Faire de l'obissance et de la soumission sa rgle de conduite, est la
loi de la femme marie.

Habiter constamment dans la grande demeure du monde[1]; se tenir
constamment sur le droit sige du monde[2]; marcher dans la grande voie
du monde[3]; quand on a obtenu l'objet de ses voeux [des emplois et des
honneurs], faire part au peuple des biens que l'on possde; lorsqu'on
n'a pas obtenu l'objet de ses voeux, pratiquer seul les principes de la
droite raison en faisant tout le bien que l'on peut faire; ne pas se
laisser corrompre par les richesses et les honneurs; rester impassible
dans la pauvret et l'abjection; ne pas flchir  la vue du pril et de
la force arme: voil ce que j'appelle tre un grand homme.

3. _Tcheou-siao_ fit une question en ces termes: Les hommes suprieurs
de l'antiquit remplissaient-ils des fonctions publiques? MENG-TSEU
dit: Ils remplissaient des fonctions publiques. L'histoire dit:
Si KHOUNG-TSEU passait trois lunes sans obtenir de son prince un
emploi public, alors il tait dans un tat inquiet et triste. S'il
franchissait les frontires de son pays pour aller dans un Etat
voisin, il portait toujours avec lui des dons de bonne rception.
_Koung-ming-i_ disait: Lorsque les hommes de l'antiquit passaient
trois lunes sans obtenir de leur prince des emplois publics, alors ils
en taient vivement affligs. [_Tcheou-siao_ dit]: Si l'on est pendant
trois mois sans obtenir de son prince un emploi public, et qu'on en
soit vivement afflig, n'est-ce pas tre beaucoup trop susceptible?

MENG-TSEU dit: Pour un lettr, perdre son emploi, c'est comme pour les
princes perdre leur royaume. Le _Livre des Rites_ dit: Ces princes
labourent la terre avec l'aide de leurs fermiers pour fournir du millet
 tout le monde; leurs femmes lvent des vers  soie, et dvident les
cocons pour aider  la fabrication des vtements.

Si la victime n'est pas parfaitement propre au sacrifice, si le millet
que l'on doit offrir n'est pas mond, si les vtements ne sont pas
prpars, le prince n'ose pas faire la crmonie aux anctres.

Si le lettr n'a pas un champ [comme les fonctions publiques donnent
droit d'en avoir un], alors il ne fait pas la crmonie  ses anctres;
si la victime qui doit tre immole, si les ustensiles et les vtements
ne sont pas prpars, il n'ose pas se permettre de faire la crmonie
aux anctres; alors il n'ose pas se procurer la moindre joie. Cela ne
suffit-il pas pour qu'il soit dans l'affliction?

[_Tcheou-siao_ dit:] _S'il franchissait les frontires de son pays pour
aller dans un tat voisin, il portait toujours avec lui des dons de
bonne rception;_ que signifient ces paroles?

MENG-TSEU dit: Pour un lettr, occuper un emploi public, c'est comme
pour un laboureur cultiver la terre. Lorsque le laboureur quitte sa
patrie, y laisse-t-il les instruments de labourage?

_Tcheou-siao_ dit: Le royaume de _Tin_ est aussi un royaume o l'on
remplit des fonctions publiques. Je n'avais jamais entendu dire que les
hommes fussent aussi impatients d'occuper des emplois; s'il convient
d'tre aussi impatient d'occuper des emplois, que dire des hommes
suprieurs qui n'acceptent que difficilement un emploi public?

MENG-TSEU dit: Ds l'instant qu'un jeune homme est n [ses pre et
mre] dsirent pour lui une femme; ds l'instant qu'une jeune fille
est ne [ses pre et mre] dsirent pour elle un mari. Le sentiment
du pre et de la mre [pour leurs enfants], tous les hommes l'ont
personnellement. Si, sans attendre la volont de leurs pre et mre
et les propositions du charg d'office[4], les jeunes gens pratiquent
une ouverture dans les murs de leurs habitations, afin de se voir
l'un l'autre  la drobe; s'ils franchissent les murs pour se voir
plus intimement en secret: alors le pre et la mre, ainsi que tous
les hommes du royaume, condamneront leur conduite, qu'ils trouveront
mprisable.

Les hommes de l'antiquit ont toujours dsir occuper des emplois
publics; mais de plus ils dtestaient de ne pas suivre la voie
droite[5]. Ceux qui ne suivent pas la voie droite en visitant les
princes sont de la mme classe que ceux qui percent les murs [pour
obtenir des entrevues illicites].

4. _Pheng-keng_ (disciple de MENG-TSEU) fit une question en ces termes:
Lorsqu'on se fait suivre [comme MENG-TSEU] par quelques dizaines de
chars, et que l'on se fait accompagner par quelques centaines d'hommes
[qui les montent], n'est-il pas dplac de se faire entretenir par les
diffrents princes dans ses diffrentes excursions?

MENG-TSEU dit: S'il fallait s'carter de la droite voie, alors il ne
serait pas convenable de recevoir des hommes, pour sa nourriture, une
seule cuillere de riz cuit; si on ne s'carte pas de la droite voie,
alors _Chun_ peut accepter l'empire de _Yao_ sans que cela paraisse
dplac. Vous, pensez-vous que cela soit dplac?

--Aucunement. Mais il n'est pas convenable qu'un lettr sans mrite,
et vivant dans l'oisivet, mange le pain des autres [en recevant des
salaires en nature qu'il ne gagne pas].

MENG-TSEU dit: Si vous ne communiquez pas vos mrites aux autres
hommes; si vous n'changez rien de ce que vous possdez contre ce que
vous ne possdez pas, afin que par votre superflu vous vous procuriez
ce qui vous manque, alors le laboureur aura du millet de reste, la
femme aura de la toile dont elle ne saura que faire. Mais si vous
faites part aux autres de ce que vous possdez [par des changes],
alors le charpentier et le charron pourront tre nourris par vous.

Supposons qu'il y ait ici un homme[6] qui dans son intrieur soit
rempli de bienveillance, et au dehors plein de commisration pour les
autres; que cet homme conserve prcieusement la doctrine des anciens
rois, pour la transmettre  ceux qui l'tudieront aprs lui; lorsque
cet homme n'est pas entretenu par vous, pourquoi honorez-vous tant les
charpentiers et les charrons [qui se procurent leur entretien par leur
labeur], et faites-vous si peu de cas de ceux qui [comme l'homme en
question] pratiquent l'humanit et la justice?

_Tcheou-siao_ dit: L'intention du charpentier et du charron est de
se procurer l'entretien de la vie; l'intention de l'homme suprieur
qui pratique les principes de la droite raison est-elle aussi de se
procurer l'entretien de la vie?

MENG-TSEU rpondit: Pourquoi scrutez-vous son intention? Ds l'instant
qu'il a bien mrit envers vous, vous devez le rtribuer, et vous le
rtribuez. Or rtribuez-vous l'intention, ou bien rtribuez-vous les
bonnes oeuvres?

--Je rtribue l'intention.--Je suppose un homme ici. Cet homme a
bris les tuiles de votre maison pour pntrer dans l'intrieur, et
avec les tisons de l'tre il a souill les ornements des murs. Si son
intention tait, en agissant ainsi, de se procurer de la nourriture,
lui donnerez-vous des aliments?

--Pas du tout.

--S'il en est ainsi, alors vous ne rtribuez pas l'intention; vous
rtribuez les bonnes oeuvres.

5. _Wen-tchang_ fit une question en ces termes: Le royaume de _Soung_
est un petit royaume. Maintenant il commence  mettre en pratique le
mode de gouvernement des anciens rois. Si les royaumes de _Thsi_ et
de _Thsou_ le prenaient en haine et qu'ils portassent les armes contre
lui, qu'en arriverait-il?

MENG-TSEU dit: Lorsque _Tching-thang_ habitait le pays de _Po_, il
avait pour voisin le royaume de _Ko_. Le chef de _Ko_ avait une
conduite dissolue, et n'offrait point de sacrifices  ses anctres.
_Thang_ envoya des hommes qui lui demandrent pourquoi il ne sacrifiait
pas. Il rpondit: Je ne puis me procurer de victimes. _Thang_ ordonna
de lui envover des boeufs et des moutons. Le chef de _Ko_ les mangea,
et n'en eut plus pour offrir en sacrifice. _Thang_ envoya de nouveau
des hommes qui lui demandrent pourquoi il ne sacrifiait pas.--Je ne
puis me procurer du millet pour la crmonie. _Thang_ ordonna que la
population de _Po_ allt labourer pour lui, et que les vieillards ainsi
que les faibles portassent des vivres  cette population. Le chef de
_Ko_, conduisant avec lui son peuple, alla fermer le chemin  ceux qui
portaient le vin, le riz et le millet, et il les leur enleva; et ceux
qui ne voulaient pas les livrer, il les tuait. Il se trouvait parmi
eux un enfant qui portait des provisions de millet et de viande; il
le tua et les lui enleva. Le _Chou-king_ dit: Le chef de _Ko_ traita
en ennemis ceux qui portaient des vivres. Il fait allusion  cet
vnement.

Parce que le chef de _Ko_ avait mis  mort cet enfant, _Thang_ lui
dclara la guerre. Les populations situes dans l'intrieur des quatre
mers dirent unanimement: Ce n'est pas pour enrichir sou empire, mais
c'est pour venger un mari ou une femme privs de leurs enfants, qu'il
leur a dclar la guerre.

_Thang_ commena la guerre par le royaume de _Ko._ Aprs avoir vaincu
onze rois, il n'eut plus d'ennemis dans l'empire. S'il portait la
guerre  l'orient, les barbares de l'occident se plaignaient; s'il
portait la guerre au midi, les barbares du nord se plaignaient, en
disant: Pourquoi nous laisse-t-il pour les derniers?

Les peuples aspiraient aprs lui comme dans une grande scheresse
ils aspirent aprs la pluie. Ceux qui allaient au march n'taient
plus arrts en route; ceux qui labouraient la terre n'taient plus
transports d'un lieu dans un autre. _Thang_ faisait mourir les
princes et consolait les peuples, comme dans les temps de scheresse
la pluie qui vient  tomber procure une grande joie aux populations.
Le _Chou-king_ dit: Nous attendons notre prince; lorsque notre prince
sera venu, nous serons dlivrs de la tyrannie et des supplices.

Il y avait des hommes qui n'taient pas soumis; _Wou-wang_ se rendit
 l'orient pour les combattre. Ayant rassur les maris et les femmes,
ces derniers placrent leur soie noire et jaune dans des corbeilles,
et dirent: En continuant  servir notre roi des _Tcheou_, nous serons
combls de bienfaits. Aussitt ils allrent se soumettre dans la
grande ville de _Tcheou_. Leurs hommes levs en dignit remplirent
des corbeilles de soie noire et jaune, et ils allrent avec ces
prsents au-devant des chefs des _Tcheou_; le peuple remplit des
plats de provisions de bouche et des vases de vin, et il alla avec
ces prsents au-devant de la troupe de _Wou-wang_. [Pour obtenir un
pareil rsultat], celui-ci dlivrait ces populations du feu et de l'eau
[c'est--dire de la plus cruelle tyrannie]; il mettait  mort leurs
tyrans; et voil tout.

Le _Ta-chi_ [un des chapitres du _Chou-king_] dit: La renomme de ma
puissance s'est tendue au loin; lorsque j'aurai atteint les limites
de son royaume, je me saisirai du tyran. Cette renomme s'accrotra
encore lorsque j'aurai mis  mort ce tyran et vaincu ses complices;
elle brillera mme de plus d'clat que celle de _Thang_.

Le royaume de _Soung_ ne pratique pas le mode de gouvernement des
anciens rois, comme il vient d'tre dit ci-dessus. S'il pratiquait le
mode de gouvernement des anciens rois, toutes les populations situes
entre les quatre mers lveraient vers lui des regards d'esprance, et
n'aspireraient qu'en lui, en dsirant que le roi de ce royaume devint
leur prince. Quoique les royaumes de _Thsi_ et de _Thsou_ soient grands
et puissants, qu'aurait-il  en redouter?

6. MENG-TSEU, s'adressant  _Tha-pou-ching_ (ministre du royaume de
_Soung_), dit: Dsirez-vous que votre roi devienne un bon roi? Si vous
le dsirez, je vous donnerai des instructions bien claires  ce sujet.
Je suppose que le premier ministre de _Thsou_ soit ici. S'il dsire que
son fils parle le langage de _Thsi_, ordonnera-t-il  un habitant de
ce royaume de l'instruire? ordonnera-t-il  un habitant du royaume de
_Thsou_ de l'instruire?

--Il ordonnera  un habitant de _Thsi_ de l'instruire.

--Si un seul homme de _Thsi_ lui donne de l'instruction, et qu'en
mme temps tous les hommes de _Thsi_ lui parlent continuellement leur
langue, quand mme le matre le frapperait chaque jour pour qu'il
apprt  parler la langue de _Thsi_, il ne pourrait en venir  bout. Si
au contraire il l'emmne et le retient pendant plusieurs annes dans le
bourg de _Tchouang-yo_[7], quand mme il le frapperait chaque jour pour
qu'il apprt  parler la langue de _Thsou_, il ne pourrait en venir 
bout.

Vous avez dit que _Sie-kiu-tcheou_ (ministre du royaume de _Soung_)
tait un homme dou de vertu, et que vous aviez fait en sorte
qu'il habitat dans le palais du roi. Si ceux qui habitent le palais
du roi, jeunes et vieux, vils et honors, taient tous d'autres
_Sie-kiu-tcheou_, avec qui le roi pourrait-il mal faire? Si ceux qui
habitent le palais du roi, jeunes et vieux, vils et honors, taient
tous diffrents de _Sie-kiu-tcheou_, avec qui le roi pourrait-il faire
le bien? Si donc il n'y a que _Sie-kiu-tcheou_ d'homme vertueux, que
ferait-il seul prs du roi de _Soung?_

7. _Kong-sun-tcheou_ fit une question en ces termes: Vous n'allez pas
voir les princes; quel en est le motif?

MENG-TSEU dit: Les anciens qui ne voulaient pas devenir ministres des
rois n'allaient pas les voir.

_Touan-kan-mo_, se sauvant par-dessus le mur, vita le prince, qui alla
le visiter. _Sie-lieou_ ferma sa porte, et ne voulut pas le recevoir.
L'un et l'autre de ces sages allrent trop loin. Si le prince insiste
fortement, le sage lettr peut aller le visiter.

_Yang-ho_ dsirait voir KHOUNG-TSEU, mais il redoutait de ne pas
observer les rites.

[Il est dit dans le _Livre des Rites_:] Lorsque le premier
fonctionnaire porte un prsent  un lettr, s'il arrive que celui-ci
ne soit pas dans sa maison pour le recevoir, alors il se prsente  la
demeure du fonctionnaire pour l'en remercier.

_Yang-ho_ s'informa d'un moment o KHOUNG-TSEU se trouvait absent de
sa maison, et il choisit ce moment pour aller porter  KHOUNG-TSEU un
petit porc sal. KHOUNG-TSEU, de son ct, s'informa d'un moment o
_Yang-ho_ tait absent de sa maison pour aller l'en remercier. Dans ces
circonstances, _Yang-ho_ fut le premier  faire les avances; comment
KHOUNG-TSEU aurait-il pu s'empcher d'aller le visiter?

_Thsng-tseu_ disait: Ceux qui se serrent les paules pour sourire
avec approbation  tous les propos de ceux qu'ils veulent flatter, se
fatiguent plus que s'ils travaillaient  l'ardeur du soleil.

_Tseu-lou_ disait: Si des hommes dissimuls parlent ensemble avant
d'avoir contract entre eux des liens d'amiti, voyez comme leur visage
se couvre de rougeur. Ces hommes-l sont de ceux que je prise peu. En
les examinant bien, on peut savoir ce que l'homme suprieur nourrit en
lui-mme.

8. _Ta-yng-tchi_ [premier ministre du royaume de _Soung_] disait: Je
n'ai pas encore pu n'exiger pour tribut que le dixime des produits[8],
ni abroger les droits d'entre aux passages des frontires et les taxes
des marchs. Je voudrais cependant diminuer ces charges pour attendre
l'anne prochaine, et ensuite je les supprimerai entirement. Comment
faire?

MENG-TSEU dit: Il y a maintenant un homme qui chaque jour prend les
poules de ses voisins. Quelqu'un lui dit: Ce que vous faites n'est
pas conforme  la conduite d'un honnte homme. Mais il rpondit: Je
voudrais bien me corriger peu  peu de ce vice; chaque mois, jusqu'
l'anne prochaine, je ne prendrai plus qu'une poule, et ensuite je
m'abstiendrai compltement de voler.

Si l'on sait que ce que l'on pratique n'est pas conforme  la justice,
alors on doit cesser incontinent. Pourquoi attendre  l'anne prochaine?

9. _Kong-tou-tseu_ dit: Les hommes du dehors proclament tous, matre,
que vous aimez  disputer. Oserais-je vous interroger  cet gard?

MENG-TSEU dit: Comment aimerais-je  disputer? je ne puis m'en
dispenser. Il y a longtemps que le monde existe; tantt c'est le bon
gouvernement qui rgne, tantt c'est le trouble et l'anarchie.

A l'poque de l'empereur _Yao_, les eaux dbordes inondrent tout
le royaume. Les serpents et les dragons l'habitaient, et le peuple
n'avait aucun lieu pour fixer son sjour. Ceux qui demeuraient dans
la plaine se construisaient des huttes comme des nids d'oiseaux; ceux
qui demeuraient dans les lieux levs se creusaient des habitations
souterraines. Le _Chou-king_ dit: Les eaux dbordant de toutes parts
me donnent un avertissement. Les _eaux dbordant de toutes parts_
sont de grandes et vastes eaux[9]. _Chun_ ayant ordonn  _Yu_ de les
matriser et de les diriger, _Yu_ fit creuser des canaux pour les faire
couler dans la mer. Il chassa les serpents et les dragons, et les
fit se rfugier dans les marais pleins d'herbes. Les eaux des fleuves
_Kiang, Hoa, Ho_ et _Han_, recommencrent  suivre le milieu de leurs
lits. Les dangers et les obstacles qui s'opposaient  l'coulement des
eaux tant loigns, les oiseaux de proie et les btes fauves, qui
nuisaient aux hommes, disparurent; ensuite les hommes obtinrent une
terre habitable, et ils y fixrent leur sjour.

_Yao_ et _Chun_ tant morts, la doctrine d'humanit et de justice de
ces saints hommes dprit. Des princes cruels et tyranniques apparurent
pendant une longue srie de gnrations. Ils dtruisirent les demeures
et les habitations pour faire  leurs places des lacs et des tangs,
et le peuple ne sut plus o trouver un lieu pour se reposer. Ils
ravagrent les champs en culture pour en faire des jardins et des
parcs de plaisance; ils firent tant que le peuple se trouva dans
l'impossibilit de se vtir et de se nourrir. Les discours les plus
pervers, les actions les plus cruelles vinrent encore souiller ces
temps dsastreux. Les jardins et les parcs de plaisance, les lacs et
les tangs, les mares et les marais pleins d'herbes se multiplirent
tant, que les oiseaux de proie et les btes fauves reparurent; et
lorsqu'il tomba entre les mains de _Cheou_ (ou _Tcheou-sin_), l'empire
parvint au plus haut degr de trouble et de confusion.

_Tcheou-koung_ aida _Wou-wang_  renverser et dtruire _Cheou_, et 
conqurir le royaume de _Yan_. Aprs trois annes de combats, le prince
de ce royaume fut renvers; _Wou-wang_ poursuivit _Fe-lian_ jusque
dans un coin de terre ferm par la mer, et le tua. Aprs avoir teint
cinquante royaumes, il se mit  la poursuite des tigres, des lopards,
des rhinocros, des lphants[10], et les chassa au loin. L'empire fut
alors dans une grande joie. Le _Chou-king_ dit: Oh! comme ils brillent
d'un grand clat, les desseins de _Wen-wang!_ comme ils furent bien
suivis par les hauts faits de _Wou-wang!_ Ils ont aid et instruit
les hommes de nos jours, qui sont leur postrit. Tout est maintenant
parfaitement rgl; il n'y a rien  reprendre.

La gnration qui a suivi est dgnre; les principes d'humanit et de
justice [proclams par les saints hommes et enseigns dans les livres
sacrs][11] sont tombs dans l'oubli. Les discours les plus pervers,
les actions les plus cruelles, sont venus de nouveau troubler l'empire.
Il s'est trouv des sujets qui ont fait mourir leur prince; il s'est
trouv des fils qui ont fait mourir leur pre.

KHOUNG-TSEU, effray [de cette grande dissolution], crivit son livre
intitul _le Printemps et l'Automne[12]_ (_Tchun-thsieou_). Ce livre
contient les devoirs du fils du ciel [ou de l'empereur]. C'est pourquoi
KHOUNG-TSEU disait: Ceux qui me connatront ne me connatront que
d'aprs _le Printemps et l'Automne_[13]; ceux qui m'accuseront[14] ne
le feront que d'aprs _le Printemps et l'Automne_.

Il n'apparat plus de saints rois [pour gouverner l'empire]; les
princes et les vassaux se livrent  la licence la plus effrne; les
lettrs de chaque lieu[15] professent les principes les plus opposs
et les plus tranges; les doctrines des sectaires _Yang-tchou_ et
_M-ti_ remplissent l'tat; et les doctrines de l'empire [celles qui
sont professes par l'tat], si elles ne rentrent pas dans celles de
_Yang_, rentrent dans celles de _M_. La secte de _Yang_ rapporte tout
 soi; elle ne reconnat pas de princes. La secte de _M_ aime tout le
monde indistinctement; elle ne reconnat point de parents. Ne point
reconnatre de parents, ne point reconnatre de princes, c'est tre
comme des brutes et des btes fauves.

_Koung-ming-i_ disait: Les cuisines du prince regorgent de viandes,
ses curies sont remplies de chevaux fringants; mais le peuple porte
sur son visage les empreintes de la faim; les campagnes dsertes sont
encombres d'hommes morts de misre: c'est ainsi que l'on pousse les
btes froces  dvorer les hommes[16].

Si les doctrines des sectes _Yang_ et _M_ ne sont pas rprimes;
si les doctrines de KHOUNG-TSEU ne sont pas remises en lumire, les
discours les plus pervers abuseront le peuple et toufferont les
principes salutaires de l'humanit et de la justice. Si les principes
salutaires de l'humanit et de la justice sont touffs et comprims,
alors non-seulement ces discours pousseront les btes froces  dvorer
les hommes, mais ils exciteront les hommes  se dvorer entre eux.

Moi, effray des progrs que font ces dangereuses doctrines, je dfends
la doctrine des saints hommes du temps pass; je combats _Yang_ et
_M_; je repousse leurs propositions corruptrices, afin que des
prdicateurs pervers ne surgissent dans l'empire pour les rpandre.
Une fois que ces doctrines perverses sont entres dans les coeurs,
elles corrompent les actions; une fois qu'elles sont pratiques dans
les actions, elles corrompent tous les devoirs qui rglent l'existence
sociale. Si les saints hommes de l'antiquit paraissaient de nouveau
sur la terre, ils ne changeraient rien  mes paroles.

Autrefois _Yu_ matrisa les grandes eaux et fit cesser les calamits
qui affligeaient l'empire; _Tcheou-koung_ runit sous sa domination
les barbares du midi et du septentrion, il chassa au loin les btes
froces[17], et toutes les populations de l'empire purent vivre en
paix. Aprs que KHOUNG-TSEU eut achev la composition de son livre
historique _le Printemps et l'Automne_, les ministres rebelles et les
brigands tremblrent.

Le _Livre des Vers_ dit:

        Les barbares de l'occident et du septentrion sont mis
        en fuite;

        Les royaumes de _Hing_ et de _Chou_ sont dompts;

        Personne n'ose maintenant me rsister.

Ceux qui ne reconnaissent ni parents ni princes[18] sont les barbares
que _Tcheou-koung_ mit en fuite.

Moi aussi je dsire rectifier le coeur des hommes, rprimer les discours
pervers, m'opposer aux actions dpraves, et repousser de toutes mes
forces des propositions corruptrices, afin de continuer l'oeuvre des
trois grands saints, YU, TCHEOU-KOUNG et KHOUNG-TSEU[19], qui m'ont
prcd. Est-ce l aimer  disputer[20]? Je n'ai pu me dispenser d'agir
comme je l'ai fait. Celui qui peut par ses discours combattre les
sectes de _Yang_ et de _M_ est un disciple des saints hommes.

10. _Khouang-tchang_ dit: _Tchin-tchoung-tseu_ n'est-il pas un lettr
plein de sagesse et de simplicit? Comme il demeurait  _Ou-ling_,
ayant pass trois jours sans manger, ses oreilles ne purent plus
entendre, et ses yeux ne purent plus voir. Un poirier se trouvait
l auprs d'un puits; les vers avaient mang plus de la moiti de
ses fruits. Le moribond, se tranant sur ses mains et sur ses pieds,
cueillit le restant pour le manger. Aprs en avoir got trois fois,
ses oreilles recouvrrent l'oue, et ses yeux la vue.

MENG-TSEU dit: Entre tous les lettrs du royaume de _Thsi_, je regarde
certainement _Tchoung-tseu_ comme le plus grand[21]. Cependant, malgr
cela, comment _Tchoung-tseu_ entend-il la simplicit et la temprance?
Pour remplir le but de _Tchoung-tseu_, il faudrait devenir ver de
terre; alors on pourrait lui ressembler.

Le ver de terre, dans les lieux levs, se nourrit de terre sche,
et dans les lieux bas, il boit l'eau bourbeuse. La maison qu'habite
_Tchoung-tseu_ n'est-ce pas celle que _P-i_[22] se construisit? ou
bien serait-ce celle que le voleur _Tche_[23] btit? Le millet qu'il
mange n'est-il pas celui que _P-i_ sema? ou bien serait-ce celui qui
fut sem par _Tche_? Ce sont l des questions qui n'ont pas encore t
rsolues.

_Kouang-tchang_ dit: Qu'importe tout cela? Il faisait des souliers de
sa personne, et sa femme tissait du chanvre pour changer ces objets
contre des aliments.

MENG-TSEU poursuivit: _Tchoung-tseu_ est d'une ancienne et grande
famille de _Thsi_. Son frre an, du nom de _Ta_, reoit, dans la
ville de _Ho_, dix mille mesures de grain de revenus annuels en nature.
Mais lui regarde les revenus de son frre an comme des revenus
iniques, et il ne veut pas s'en nourrir; il regarde la maison de son
frre an comme une maison inique, et il ne veut pas l'habiter.
Fuyant son frre an et se sparant de sa mre, il est all se fixer
 _Ou-ling._ Un certain jour qu'il tait retourn dans son pays,
quelqu'un lui apporta en prsent, de la part de son frre an, une
oie vivante. Fronant le sourcil  cette vue, il dit: A quel usage
destine-t-on cette oie criarde? Un autre jour sa mre tua cette oie et
la lui donna  manger. Son frre an, revenant du dehors  la maison,
dit: Cela, c'est de la chair d'oie criarde. Alors _Tchoung-tseu_
sortit, et il la vomit de son sein.

Les mets que sa mre lui donne  manger, il ne les mange pas; ceux que
sa femme lui prpare, il les mange. Il ne veut pas habiter la maison
de son frre an, mais il habite le village de _Ou-ling_. Est-ce de
cette faon qu'il peut remplir la destination qu'il s'tait propos
de remplir? Si quelqu'un veut ressembler  _Tchoung-tseu_, il doit se
faire ver de terre; ensuite il pourra atteindre son but.


[1] C'est--dire dans l'_humanit_. (_Commentaire._)

[2] Se maintenir constamment dans les limites des convenances
prescrites par les rites. (_Commentaire._)

[3] Observer constamment la justice et l'quit dans les fonctions
publiques que l'on occupe. (_Commentaire._)

[4] Ou entremetteur. Les mariages se font ordinairement en Chine par le
moyen des entremetteurs ou entremetteuses avous, et pour ainsi dire
officiels, du moins toujours officieux.

[5] C'est--dire qu'ils n'auraient jamais voulu obtenir des emplois par
des moyens indignes d'eux.

[6] MENG-TSEU se dsigne lui-mme.

[7] Bourg trs-frquent du royaume de _Thsi._

[8] Littralement: qu'_une partie sur dix_, ou la dime.

[9] _Kiang-chou-tche: koung-chou-ye._

[10] En un mot, de toutes les btes que _Cheou-sin_ entretenait dans
ses parcs royaux pour ses plaisirs.

[11] _Commentaire._

[12] Histoire du royaume de _Lou_ (sa patrie). (_Commentaire._)

[13] C'est seulement dans ce livre que l'on trouve exprims tous les
sentiments de tristesse et de douleur que KHOUNG-TSEU prouvait pour la
perversit de son sicle. (_Commentaire._)

[14] Les mauvais princes et les tyrans qu'il fltrit dans ce livre.

[15] _Tchou-sse_; le Commentaire dit que ce sont les lettrs non
employs.

[16] Voyez prcdemment, pag. 249.

[17] De l'espce des tigres, des lopards, des rhinocros et des
lphants. (_Comm._)

[18] Les sectaires de _Yang_ et de _M_.(_Commentaire._)

[19] _Commentaire._

[20] La justification de MENG-TSEU peut bien tre regarde comme
complte, et sa mission d'aptre infatigable des anciennes doctrines
remises en lumire et prches avec tant de majest et de persvrance
par KHOUNG-TSEU, se trouve ainsi parfaitement explique par lui-mme.

[21] Le texte porte: comme _le plus grand doigt_ de la main.

[22] Homme de l'antiquit, clbre par son extrme temprance.
(_Commentaire._)

[23] Homme de l'antiquit, clbre par son intemprance.





HIA-MENG.


SECOND LIVRE.




CHAPITRE PREMIER,

COMPOS DE 28 ARTICLES.


1. MENG-TSEU dit: Quand mme vous auriez la pntration de
_Li-leou_[1], et l'habilet de _Koung-chou-tseu_[2], si vous ne faites
pas usage du compas et de la rgle, vous ne pourrez faonner des
objets ronds et carrs. Quand mme vous auriez l'oue aussi fine que
_Sse-kouang_, si vous ne faites pas usage des six rgles musicales,
vous ne pourrez mettre en harmonie les cinq tons; quand mme vous
suivriez les principes de _Yao_ et de _Chun_, si vous n'employez pas
un mode de gouvernement humain et libral[3], vous ne pourrez pas
gouverner pacifiquement l'empire.

Maintenant les _princes_ ont sans doute un coeur humain et une renomme
d'humanit, et cependant les peuples ne ressentent pas leurs bienfaits;
eux-mmes ne peuvent pas servir d'exemples ou de modles aux sicles 
venir, parce qu'ils ne pratiquent pas les principes d'humanit et de
justice des anciens rois.

C'est pourquoi il est dit: La vertu seule ne suffit pas pour pratiquer
un bon mode de gouvernement; la loi seule ne peut pas se pratiquer par
elle-mme.

Le _Livre des Vers_[4] dit:

        Ils ne pcheront ni par excs ni par oubli;

        Ils suivront les lois des anciens.

Il n'a jamais exist de prince qui se soit mis en dfaut en suivant les
lois et les institutions des anciens rois.

Lorsque les saints hommes eurent puis toutes les facults de leurs
yeux, ils transmirent  la postrit le compas, la rgle, le niveau
et l'aplomb, pour former les objets carrs, ronds, de niveau et
droits; et ces instruments n'ont pas encore pu tre remplacs par
l'usage. Lorsqu'ils eurent puis dans toute son tendue leur facult
de l'oue, ils transmirent  la postrit les six _liu_ ou rgles de
musique, qui rectifient les cinq sons; et ces rgles n'ont pas encore
pu tre remplaces par l'usage. Lorsqu'ils eurent puis toutes les
facults de leur intelligence, toutes les inspirations de leur coeur,
ils transmirent  la postrit les fruits de leurs mditations en
lui lguant un mode de gouvernement qui ne permet pas de traiter
cruellement les hommes, et l'humanit s'tendit sur tout l'empire.

C'est pourquoi il est dit: Si vous voulez construire un monument qui
domine, vous devez en poser les fondations sur une colline ou un
plateau lev; si vous voulez construire un difice sans apparence,
vous devez en poser les fondations sur un sol bas et humide, le long
des rivires et des tangs. Si en exerant le gouvernemeut on ne suit
pas la manire de gouverner des anciens rois, peut-on appeler cette
conduite conforme  la sagesse et  la prudence?

C'est pourquoi il n'y a que l'homme humain et plein de compassion pour
les hommes qui soit convenablement plac sur le sige lev de la
puissance souveraine. Si un homme inhumain et cruel se trouve plac sur
le sige lev de la puissance souveraine, c'est un flau qui verse
toutes ses iniquits sur la multitude.

Si le suprieur ou le prince ne suit pas la droite rgle de conduite
et une sage direction, les infrieurs ne suivront aucune loi, ne se
soumettront  aucune subordination. Si  la cour on ne fait aucun cas
de la droite raison, si on ne croit pas  ses prescriptions; si les
magistrats n'ont aucun respect pour les institutions, n'y ajoutent
aucune confiance; si les hommes suprieurs se rvoltent contre l'quit
en violant les lois, et les hommes vulgaires contre la justice: c'est
un heureux hasard lorsque, dans de telles circonstances, le royaume se
conserve sans prir.

C'est pourquoi il est dit: Ce n'est pas une calamit pour le royaume de
ne pas avoir des villes compltement fortifies de murs intrieurs et
extrieurs, de ne pas avoir des cuirasses et des armes en grand nombre;
ce n'est pas une cause de ruine pour un empire de ce que les champs
et les campagnes loigns des villes ne soient pas bien cultivs, que
les biens et les richesses ne soient pas accumuls. Si le suprieur ou
le prince ne se conforme pas aux rites, si les infrieurs n'tudient
pas les principes de la raison, le peuple perverti se lvera en
insurrection, et la ruine de l'empire sera imminente.

Le _Livre des Vers_ dit[5]:

        Le ciel est sur le point de renverser la dynastie de
        (_Tcheou_).

        [Ministres de cette dynastie] ne perdez pas de temps!

L'expression _ne perdez pas de temps_ est quivalente  celle de ne pas
tre _ngligents_. Ne pas suivre les principes d'quit et de justice
dans le service du prince; ne pas observer les rites en acceptant ou
en refusant une magistrature; blmer vivement dans ses discours les
principes de conduite des anciens empereurs: c'est comme si l'on tait
ngligent et insouciant de la ruine de l'empire.

C'est pourquoi il est dit: Exhorter le prince  pratiquer des choses
difficiles s'appelle acte de respect envers lui; lui proposer le bien
 faire, l'empcher de commettre le mal, s'appelle dvoment sincre.
Mais dire: _Mon prince ne peut pas_ [exercer un gouvernement humain],
cela s'appelle _voler_.

2. MENG-TSEU dit: Le compas et la rgle sont les instruments de
perfectionnement des choses carres et rondes; le saint homme est
l'accomplissement parfait des devoirs prescrits entre les hommes.

Si, en exerant les fonctions et les devoirs de souverain, vous voulez
remplir dans toute leur tendue les devoirs du souverain; si, en
exerant les fonctions de ministre, vous voulez remplir dans toute
leur tendue les devoirs de ministre: dans ces deux cas, vous n'avez
qu' imiter la conduite de _Yao_ et de _Chun_, et rien de plus. Ne
pas servir son prince comme _Chun_ servit _Yao_, ce n'est pas avoir
du respect pour son prince; ne pas gouverner le peuple comme _Yao_ le
gouverna, c'est opprimer le peuple.

KHOUNG-TSEU disait: Il n'y a que deux grandes voies dans le monde:
celle de l'humanit et celle de l'inhumanit; et voil tout.

Si la tyrannie qu'un prince exerce sur son peuple est extrme, alors sa
personne est mise  mort et son royaume est dtruit[6]. Si sa tyrannie
n'est pas pousse  l'extrme, alors sa personne est en danger, et
son royaume est menac d'tre divis. Le peuple donne  ces princes
les surnoms d'_hbt_ (_Yeou_), de _cruel_ (_Li_)[7]. Quand mme ces
princes auraient des fils pleins de tendresse et de pit filiale
pour eux, et des neveux pleins d'humanit, ces derniers, pendant cent
gnrations, ne pourraient changer les noms fltrissants que leur a
imposs la justice populaire.

Le _Livre des Vers_[8] dit:

        L'exemple de la dynastie _Yn_ n'est pas loign;

        Il en est un autre du temps de la dynastie _Hia_.

Ce sont les deux rois [auxquels le peuple a donn des noms
fltrissants] qui sont ici dsigns.

3. MENG-TSEU dit: Les fondateurs des trois dynasties obtinrent
l'empire par l'humanit, leurs successeurs le perdirent par
l'inhumanit et la tyrannie.

Voil les causes qui renversent et lvent les empires, qui les
conservent ou les font prir.

Si le fils du Ciel est inhumain, il ne conserve point sa souverainet
sur les peuples situs entre les quatre mers. Si les rois et princes
vassaux sont inhumains, ils ne conservent point l'appui des esprits
de la terre et des fruits de la terre. Si les prsidents du tribunal
suprme et les autres grands fonctionnaires sont inhumains, ils ne
conservent point les vnrables temples des anctres. Si les lettrs
et les hommes du peuple sont inhumains, ils ne conservent pas intacts
leurs quatre membres.

Maintenant, si l'on a peur de la mort ou de la perte de quelques
membres, et que l'on se plaise nanmoins dans l'inhumanit, n'agit-on
pas comme si l'on dtestait l'ivresse, et qu'en mme temps on se livrt
de toutes ses forces  la boisson?

4. MENG-TSEU dit: Si quelqu'un aime les hommes sans en recevoir des
marques d'affection, qu'il ne considre que son humanit. Si quelqu'un
gouverne les hommes sans que les hommes se laissent facilement
gouverner par lui, qu'il ne considre que sa sagesse et sa prudence.
Si quelqu'un traite les hommes avec toute la politesse prescrite, sans
tre pay de retour, qu'il ne considre que l'accomplissement de son
devoir.

Lorsqu'on agit ainsi, s'il arrive que l'on n'obtienne pas ce que
l'on dsire, dans tous les cas on ne doit en chercher la cause qu'en
soi-mme. Si sa conduite est conforme aux principes de la droiture et
de la raison, l'empire retourne de lui-mme  la soumission.

Le _Livre des Vers_[9] dit:

        Celui qui pense toujours  se conformer au mandat du
        ciel

        Attire sur lui un grand nombre de flicits.

5. MENG-TSEU dit: Les hommes ont une manire constante de parler
[sans trop la comprendre]. Tous disent: l'_empire_, le _royaume_, la
_famille_. La base de l'empire existe dans le royaume; la base du
royaume existe dans la famille; la base de la famille existe dans la
personne.

6. MENG-TSEU dit: Il n'est pas difficile d'exercer le gouvernement: il
ne faut pas s'attirer de ressentiments de la part des grandes maisons.
Ce que ces grandes maisons dsirent, un des royaumes [qui constituent
l'empire] le dsire aussi; ce qu'un royaume dsire, l'empire le dsire
aussi. C'est pourquoi les instructions et les prceptes de vertus se
rpandront comme un torrent jusqu'aux quatre mers.

7. MENG-TSEU dit: Lorsque la droite rgle de la raison est suivie dans
l'empire, la vertu des hommes infrieurs sert la vertu des hommes
suprieurs; la sagesse des hommes infrieurs sert la sagesse des hommes
suprieurs. Mais, quand la droite rgle de la raison n'est pas suivie
dans l'empire, les petits servent les grands, les faibles servent les
forts [ce qui est contraire  la raison]. Ces deux tats de choses sont
rgls par le ciel. Celui qui obit au ciel est conserv; celui qui lui
rsiste prit.

_King-koung_, prince de _Thsi_, a dit: Lorsqu'un prince ne peut pas
commander aux autres, si en outre il ne veut recevoir d'ordres de
personne, il se spare par cela mme des autres hommes. Aprs avoir
vers beaucoup de larmes, il donne sa fille en mariage au prince
barbare du royaume de _Ou_.

Maintenant les petits royaumes imitent les grands royaumes, et
cependant ils rougissent d'en recevoir des ordres et de leur obir.
C'est comme si des disciples rougissaient de recevoir des ordres de
leur matre plus g qu'eux, et de lui obir.

Si les petits royaumes rougissent d'obir aux autres, il n'est rien
de meilleur pour eux que d'imiter _Wen-wang._ [En le prenant pour
exemple], un grand royaume aprs cinq ans, un petit royaume aprs sept
ans, exerceront assurment le pouvoir souverain dans l'empire.

Le _Livre des Vers_[10] dit:

        Les descendants de la famille des _Chang_

        taient au nombre de plus de cent mille.

        Lorsque l'empereur suprme (_Chang-ti_) l'eut ordonn
        [en transmettant l'empire  une autre famille],

        Ils se soumirent aux _Tcheou._

        Ils se soumirent aux _Tcheou,_

        Parce que le mandat du ciel n'est pas ternel.

        Les ministres de la famille _Yn_ (ou _Chang_), dous de
        perspicacit et d'intelligence,

        Versant le vin des sacrifices, servent dans le palais
        imprial.

KHOUNG-TSEU dit: Comme le nouveau souverain tait humain, on ne peut
pas considrer ceux qui lui taient opposs comme nombreux. Si le chef
d'un royaume aime l'humanit, il n'aura aucun ennemi ou adversaire dans
l'empire.

Maintenant, si l'on dsire n'avoir aucun ennemi ou adversaire dans
l'empire, et que l'on ne fasse pas usage de l'humanit [pour arriver 
ce but], c'est comme si l'on voulait prendre un fer chaud avec la main,
sans l'avoir auparavant tremp dans l'eau.

Le _Livre des Vers_[11] dit:

        Qui peut prendre avec la main un fer chaud

        Sans l'avoir auparavant tremp dans l'eau?

8. MENG-TSEU dit: Peut-on s'entretenir et parler le langage de la
raison avec les princes cruels et inhumains? les dangers les plus
menaants sont pour eux des motifs de tranquillit, et les calamits
les plus dsastreuses sont pour eux des sujets de profit; ils se
rjouissent de ce qui cause leur ruine. Si on pouvait s'entretenir et
parler le langage de la raison avec les princes inhumains et cruels,
y aurait-il un aussi grand nombre de royaumes qui priraient, et de
familles qui succomberaient?

Il y avait un jeune enfant qui chantait, en disant:

        L'eau du fleuve _Thsang-lang_ est-elle pure,

        Je pourrai y laver les bandelettes qui ceignent ma tte;

        L'eau du fleuve _Thsang-lang_ est-elle trouble,

        Je pourrai y laver mes pieds.

KHOUNG-TSEU dit: Mes petits enfants, coutez ces paroles: Si l'eau
est pure, alors il y lavera les bandelettes qui ceignent sa tte; si
elle est trouble, alors il y lavera ses pieds; c'est lui-mme qui en
dcidera.

Les hommes se mprisent certainement eux-mmes avant que les autres
hommes les mprisent. Les familles se dtruisent certainement
elles-mmes avant que les hommes les dtruisent. Les royaumes
s'attaquent certainement eux-mmes avant que les hommes les attaquent.

Le _Ta-kia_[12] dit: On peut se prserver des calamits envoyes
par le ciel; on ne peut supporter celles que l'on s'est attires
soi-mme. Ces paroles disent exactement ce que je voulais exprimer.

9. MENG-TSEU dit: _Kie_ et _Cheou_ perdirent l'empire, parce qu'ils
perdirent leurs peuples; ils perdirent leurs peuples, parce qu'ils
perdirent leur affection.

Il y a une voie sre d'obtenir l'empire: il faut obtenir le peuple, et
par cela mme on obtient l'empire. Il y a une voie sre d'obtenir le
peuple: il faut obtenir son coeur ou son affection, et par cela mme on
obtient le peuple. Il y a une voie sre d'obtenir le coeur du peuple:
c'est de lui donner ce qu'il dsire, de lui fournir ce dont il a
besoin, et de ne pas lui imposer ce qu'il dteste.

Le peuple se rend  l'humanit, comme l'eau coule en bas, comme les
btes froces se retirent dans les lieux dserts.

Ainsi, c'est la loutre qui fait rentrer les poissons dans le fond des
eaux, et l'pervier qui fait fuir les oiseaux dans l'paisseur des
forts; ce sont les [mauvais rois] _Kie_ et _Tcheou_ qui font fuir les
peuples dans les bras de _Tching-thang_ et de _Wou-wang._

Maintenant, si entre tous les princes de l'empire il s'en trouvait un
qui chrt l'humanit, alors tous les rois et les princes vassaux [par
leur tyrannie habituelle] forceraient leurs peuples  se rfugier sous
sa protection. Quand mme il voudrait ne pas rgner en souverain sur
tout l'empire, il ne pourrait pas s'en abstenir.

De nos jours, ceux qui dsirent rgner en souverains sur tout l'empire
sont comme un homme qui pendant une maladie de sept ans cherche l'herbe
prcieuse (_a_) qui ne procure du soulagement qu'aprs avoir t
sche pendant trois annes. S'il ne s'occupe pas dj de la cueillir,
il ne pourra en recevoir du soulagement avant la fin de sa vie. Si les
princes ne s'appliquent pas de toute leur intelligence  la recherche
et  la pratique de l'humanit, ils s'affligeront jusqu' la fin de
leur vie de la honte de ne pas la pratiquer, pour tomber enfin dans la
mort et l'oubli.

Le _Livre des Vers_[13] dit:

        Comment ces princes pourraient-ils devenir hommes de
        bien?

        Ils se plongent mutuellement dans l'abme.

C'est la pense que j'ai tch d'exprimer ci-dessus.

10. MENG-TSEU dit: Il n'est pas possible de tenir des discours
raisonnables avec ceux qui se livrent, dans leurs paroles,  toute la
fougue de leurs passions; il n'est pas possible d'agir en commun dans
des affaires qui demandent l'application la plus soutenue, avec des
hommes sans nergie qui s'abandonnent eux-mmes. Blmer les usages et
l'quit dans ses discours, c'est ce que l'on appelle s'abandonner dans
ses paroles  la fougue de ses passions. Dire: Ma personne ne peut
exercer l'humanit et suivre la justice, cela s'appelle abandon de
soi-mme.

L'humanit, c'est la demeure tranquille de l'homme; la justice, c'est
la voie droite de l'homme.

Laisser sa demeure tranquille sans l'habiter, abandonner sa voie droite
sans la suivre,  que cela est lamentable!

11. MENG-TSEU dit: La voie droite est prs de vous, et vous la cherchez
au loin! C'est une chose qui est de celles qui sont faciles, et vous la
cherchez parmi celles qui sont difficiles! Si chacun aime ses pre et
mre comme on doit les aimer, et respecte ses ans comme on doit les
respecter, l'empire sera dans l'union et l'harmonie.

12. MENG-TSEU dit: Si ceux qui sont dans une condition infrieure
[ celle du prince][14] n'obtiennent pas toute la confiance de leur
suprieur, le peuple ne pourra pas tre gouvern. Il y a une voie
sre d'obtenir la faveur et la confiance du prince: si on n'est pas
fidle envers ses amis, on n'obtient pas la faveur et la confiance
du prince. Il y a une voie sre pour tre fidle envers ses amis: si
dans les devoirs que l'on rend  ses pre et mre on ne leur procure
pas de joie, on n'est pas fidle envers ses amis. Il y a une voie sre
pour procurer de la joie  ses pre et mre; si en faisant un retour
sur soi-mme on ne se trouve pas vrai, sincre, exempt de feinte et
de dguisement, on ne procure pas de joie  ses pre et mre. Il y
a une voie sre de se rendre vrai, sincre, exempt de feinte et de
dguisement: si on ne sait pas discerner en quoi consiste rellement la
vertu, on ne rend pas sa personne vraie, sincre, exempte de feinte et
de dguisement.

C'est pourquoi la vrit pure et sincre[15] est la voie du ciel;
mditer sur la vrit pour la pratiquer est la voie ou le devoir de
l'homme.

Il n'y a jamais eu d'homme qui, tant souverainement vrai, sincre, ne
se soit concili la confiance et la faveur des autres hommes. Il n'y a
jamais eu d'homme qui, n'tant pas vrai, sincre, ait pu se concilier
longtemps cette confiance et cette faveur.

13. MENG-TSEU dit: Lorsque _Pe-i_, fuyant la tyrannie de _Cheou_
(_sin_), habitait les bords de la mer septentrionale, il apprit
l'lvation de _Wen-wang_ [comme chef des grands vassaux des provinces
occidentales de l'empire]; et se levant avec motion, il dit: Pourquoi
n'irais-je pas me soumettre  lui? j'ai entendu dire que le chef des
grands vassaux de l'occident excellait dans la vertu d'entretenir les
vieillards. Lorsque _Ta-koung_, fuyant la tyrannie de _Cheou_ (_sin_),
habitait les bords de la mer orientale, il apprit l'lvation de
_Wen-wang_ [comme chef des grands vassaux des provinces occidentales de
l'empire]; et se levant avec motion, il dit: Pourquoi n'irais-je pas
me soumettre  lui? j'ai entendu dire que le chef des grands vassaux de
l'occident excellait dans la vertu d'entretenir les vieillards.

Ces deux vieillards taient les vieillards les plus minents de
l'empire; et en se soumettant  _Wen-wang_, c'taient les pres de
l'empire qui lui avaient fait leur soumission. Ds l'instant que les
pres de l'empire s'taient soumis,  quel autre se seraient donc
rendus leurs fils?

Si parmi tous les princes feudataires il s'en trouvait un qui pratiqut
le gouvernement de _Wen-wang_, il arriverait certainement que, dans
l'espace de sept annes, il parviendrait  gouverner tout l'empire.

14. MENG-TSEU dit: Lorsque _Kieou_[16] tait intendant de la famille
_Ki_, il ne pouvait prendre sur lui d'agir autrement que son matre,
et il exigeait en tribut le double de millet qu'autrefois. KHOUNG-TSEU
dit: _Kieou_ n'est plus mon disciple; mes jeunes gens [les autres
disciples du Philosophe] devraient le poursuivre publiquement de hues
et du bruit des tambours.

On doit infrer de l que si un prince ne pratique pas un gouvernement
humain, et que ses ministres l'enrichissent en prlevant trop d'impts,
ce prince et ses ministres sont rprouvs et rejets par KHOUNG-TSEU;
 plus forte raison repoussait-il ceux qui suscitent des guerres dans
l'intrt seul de leur prince. Si on livre des combats pour gagner du
territoire, les hommes tus couvriront les campagnes; si on livre des
combats pour prendre une ville, les hommes tus rempliront la ville
prise. C'est ce que l'on appelle faire que la terre mange la chair des
hommes. Ce crime n'est pas suffisamment rachet par la mort.

C'est pourquoi ceux qui placent toutes leurs vertus  faire la guerre
devraient tre rtribus de la peine la plus grave. Ceux qui fomentent
des ligues entre les grands vassaux devraient subir la peine qui la
suit immdiatement; et ceux qui imposent les corves de cultiver et
de semer les terres aux laboureurs dont les champs sont dpouills
d'herbes striles devraient subir la peine qui vient aprs.

15. MENG-TSEU dit: De tous les organes des sens qui sont  la
disposition de l'homme, il n'en est pas de plus admirable que la
pupille de l'oeil. La pupille de l'oeil ne peut cacher ou dguiser les
vices que l'on a. Si l'intrieur de l'me est droit, alors la pupille
de l'oeil brille d'un pur clat; si l'intrieur de l'me n'est pas
droit, alors la pupille de l'oeil est terne et obscurcie.

Si vous coutez attentivement les paroles d'un homme, si vous
considrez la pupille de ses yeux, comment pourrait-il se cacher  vous?

16. MENG-TSEU dit: Celui qui est affable et bienveillant ne mprise pas
les hommes; celui qui est modr dans ses exigences ne dpouille pas
de force les hommes de ce qu'ils possdent. Les princes qui mprisent
et dpouillent les hommes de ce qu'ils possdent, et qui n'ont qu'une
crainte, celle de ne pas tre obis, comment pourraient-ils tre
appels affables et modrs dans leurs exigences? L'affabilit et
la modration pourraient-elles consister dans le son de la voix et
l'expression riante du visage?

17. _Chun-yu-khouen_[17] dit: N'est-il Pas conforme aux rites que les
hommes et les femmes ne se donnent et ne reoivent rciproquement de
leurs propres mains aucun objet?

MENG-TSEU rpondit: C'est conforme aux rites.

--Si la femme de son frre tait en danger de se noyer, pourrait-on la
secourir avec la main?

--Ce serait l'action d'un loup de ne pas secourir la femme de son
frre qui serait eu danger de se noyer. Il est conforme aux rites que
l'homme et la femme ne se donnent et ne reoivent rciproquement de
leurs propres mains aucun objet. L'action de secourir avec la main la
femme de son frre en danger de se noyer est une exception conforme 
la raison.

Maintenant je suppose que l'empire soit sur le point d'tre submerg
[ou de prir dans les agitations des troubles civils]: que penser du
magistrat qui ne s'empresse pas de le secourir?

L'empire sur le point d'tre submerg doit tre secouru selon les
rgles de l'humanit et de la justice. La femme de son frre tant en
danger de se noyer peut tre secourue avec la main. Voudriez-vous que
je secourusse l'empire avec ma main?

18. _Koung-sun-tcheou_ dit: Pourquoi un homme suprieur n'instruit-il
pas lui-mme ses enfants?

MENG-TSEU dit: Parce qu'il ne peut pas employer les corrections.
Celui qui enseigne doit le faire selon les rgles de la droiture. Si
[l'enfant] n'agit pas selon les rgles de la droiture, [le pre] se
fche; s'il se fche, il s'irrite; alors il blesse les sentiments de
tendresse qu'un fils doit avoir pour son pre. Mon matre [dit le
fils en parlant de son pre] devrait m'instruire selon les rgles de
la droiture; mais il ne s'est jamais guid par les rgles de cette
droiture. Dans cet tat de choses, le pre et le fils se blessent
mutuellement. Si le pre et le fils se blessent mutuellement, alors il
en rsulte un grand mal.

Les anciens confiaient leurs fils  d'autres pour les instruire et
faire leur ducation.

Entre le pre et le fils, il ne convient pas d'user de corrections pour
faire le bien. Si le pre use de corrections pour porter son fils 
faire le bien, alors l'un et l'autre sont bientt dsunis de coeur et
d'affections. Si une fois ils sont dsunis de coeur et d'affections, il
ne peut point leur arriver de malheurs plus grands.

19. MENG-TSEU dit: Parmi les devoirs que l'on rend  ceux qui sont
au-dessus de soi[18], quel est le plus grand? C'est celui de servir
ses pre et mre qui est le plus grand. De tout ce que l'on conserve
et protge dans le monde, qu'y a-t-il de plus important? C'est de se
conserver soi-mme [dans la droite voie] qui est le plus important.
J'ai toujours entendu dire que ceux qui ne se laissaient pas garer
dans le chemin de la perdition pouvaient servir leurs parents; mais
je n'ai jamais entendu dire que ceux qui se laissaient garer dans le
chemin de la perdition pussent servir leurs parents.

Quel est celui qui est exempt de servir quelqu'un [ou qui est exempt
de devoir]? Les devoirs que l'on doit  ses parents forment la base
fondamentale de tous les devoirs. Quel est celui qui est exempt des
actes de conservation? La conservation de soi-mme [dans la droite
voie] est la base fondamentale de toute conservation.

Lorsque _Thsng-tseu_ nourrissait [son pre] _Thsng-si_, il avait
toujours soin de lui servir de la viande et du vin  ses repas. Quand
on tait sur le point d'enlever les mets, il demandait toujours  qui
il pouvait en offrir. S'informait-on s'il y avait des mets de reste, il
rpondait toujours qu'il y en avait.

Aprs la mort de _Thsng-si_, lorsque _Thsng-youan_ nourrissait [son
pre] _Thsng-tseu_, il avait toujours soin de lui servir de la viande
et du vin  ses repas. Quand on tait sur le point d'enlever les
mets, il ne demandait pas  qui il pouvait en offrir. S'informait-on
s'il y avait des mets de reste, il rpondait qu'il n'y en avait pas.
Il voulait les faire servir de nouveau [ son pre]. Voil ce que
l'on appelle _nourrir la bouche et le corps_, et rien de plus. Si
quelqu'un agit comme _Thsng-tseu_, on peut dire de lui qu'il _nourrit
la volont, l'intelligence_, [qu'il agit convenablement envers ses
parents].

Il est permis de servir ses parents comme _Thsng-tseu._

20. MENG-TSEU dit: Tous les hommes ne sont pas propres  rprimander
les princes; tous les modes d'administration ne sont pas susceptibles
d'tre blms. Il n'y a que les grands hommes qui puissent rprimer
les vices du coeur des princes. Si le prince est humain, rien dans son
gouvernement n'est inhumain. Si le prince est juste, rien dans son
gouvernement n'est injuste. Si le prince est droit, rien dans son
gouvernement qui ne soit droit. Une fois que le prince se sera fait
un devoir d'avoir une conduite constamment droite, le royaume sera
tranquille et stable.

21. MENG-TSEU dit: Il y a des hommes qui sont lous contre toute
attente; il y a des hommes qui sont poursuivis de calomnies,
lorsqu'ils ne recherchent que l'intgrit de la vertu.

22. MENG-TSEU dit: Il y a des hommes qui sont d'une grande facilit
dans leurs paroles, parce qu'ils n'ont trouv personne pour les
reprendre.

23. MENG-TSEU dit: Un des grands dfauts des hommes est d'aimer  tre
les chefs des autres hommes.

24. _Lo-tching-tseu_ (disciple de MENG-TSEU), ayant suivi _Tseu-ngao_,
se rendit dans le royaume de _Thsi._

_Lo-tching-tseu_ tant all voir MENG-TSEU, MENG-TSEU lui dit:
tes-vous venu exprs pour me voir?

--Matre, pourquoi tenez-vous un pareil langage?

--Depuis combien de jours tes-vous arriv?

--Depuis trois jours.

--Si c'est depuis trois jours, alors n'avais-je pas raison de vous
tenir le langage que vous avez entendu?

--Le lieu de mon sjour n'tait pas encore dtermin.

--Avez-vous appris que ce n'est qu'aprs avoir connu le lieu de son
sjour que l'on va voir ceux auxquels on doit du respect?

--Je reconnais que j'ai commis une faute.

25. MENG-TSEU continuant  s'adresser  _Lo-tching-tseu_, lui dit: Vous
tes venu, en accompagnant _Tseu-ngao_, dans le seul but de boire et
de manger. Je ne pensais pas qu'autrefois vous tudiiez les principes
d'humanit et de justice des anciens dans le seul but de boire et de
manger!

26. MENG-TSEU dit: Le manque de pit filiale est un triple dfaut; le
manque de postrit est le plus grand des dfauts.

_Chun_ se maria sans en prvenir son pre et sa mre, dans la crainte
de ne pas laisser de postrit. Les hommes suprieurs ont pens qu'en
agissant dans cette intention, c'est comme s'il avait prvenu son pre
et sa mre.

27. MENG-TSEU dit: Le fruit le plus prcieux de l'humanit, c'est de
servir ses parents. Le fruit le plus prcieux de l'quit, c'est de
dfrer aux avis de son frre an.

Le fruit le plus prcieux de la prudence ou de la sagesse, c'est de
connatre ces deux choses et de ne pas s'en carter. Le fruit le
plus prcieux de l'urbanit est de remplir ces deux devoirs avec
complaisance et dlicatesse.

Le fruit le plus prcieux de la musique [qui produit la concorde et
l'harmonie] est d'aimer ces deux choses. Si on les aime, elles naissent
aussitt. Une fois nes, produites, comment pourrait-on rprimer les
sentiments qu'elles inspirent? Ne pouvant rprimer les sentiments que
ces vertus inspirent, alors, sans le savoir, les pieds les manifestent
par leurs mouvements cadencs, et les mains par leurs applaudissements.

28. MENG-TSEU dit: Il n'y avait que _Chun_ qui pt voir, sans plus
d'orgueil que si c'et t un brin d'herbe, un empire dsirer ardemment
se soumettre  sa domination, et cet empire tre plein de joie de sa
soumission. Pour lui, ne pas rendre heureux et contents ses parents,
c'tait ne pas tre homme; ne pas leur obir en tout, c'tait ne pas
tre fils.

Lorsque _Chun_ eut accompli ses devoirs de fils envers ses parents, son
pre _Kou-seou_ parvint au comble de la joie. Lorsque _Kou-seou_ fut
parvenu au comble de la joie, l'empire fut converti  la pit filiale.
Lorsque _Kou-seou_ fut parvenu au comble de la joie, tous ceux qui dans
l'empire taient pres ou fils virent leurs devoirs fixs. C'est ce
que l'on appelle la grande pit filiale.


[1] _Li-leou_, homme qui vivait du temps de _Hoang-ti_, et fameux par
sa vue excessivement perante. (_Commentaire._)

[2] Son petit nom tait _Pan_, homme du royaume de _Lou_, dont
l'intelligence et le gnie taient extrmes. (_Commentaire_.) Un autre
commentateur chinois ajoute que cet homme avait construit pour sa mre
un homme en bois qui remplissait les fonctions de cocher, de faon
qu'une fois le ressort tant lch, aussitt le char tait emport
rapidement comme par un mouvement qui lui tait propre.

[3] _Jin-tching_, HUMANUM REGIMEN. La Glose explique ces mots en disant
que _c'est l'observation et la pratique de lois propres  instruire le
peuple et  pourvoir  ses besoins._

[4] Ode _Kia-lo_, section _Ta-ya._


[5] Ode _Pan_, section _Ta-ya_.

[6] _Pao khi min chin, tseu chin cha, kou wang_. La mme maxime est
reproduite sous diffrentes formes dans les _Quatre livres moraux_.
Voyez notre dition _chinoise-latine-franaise_ du _Ta-hio_, pag. 78-79.

[7] Comme _Yeou-wang_ et _Li-wang_, deux rois de la dynastie des
_Tcheou_, qui rgnaient 878 et 781 ans avant notre re.

[8] Ode _Tchang_, section _Ta-ya._

[9] Ode _Wen-wang_, section _Ta-ya_.

[10] Ode _Wen-wang_, section _Ta-ya_.

[11] Ode _Sang-jeou_, section _Ta-ya._

[12] Chapitre du _Chou-king._

[13] Ode _Sang-jeou_, section _Ta-ya._

[14] Comme les ministres. (_Commentaire._)

[15] Principe rationnel qui est en nous, vrai dans tout et pour tous,
et qui ne trompe jamais: c'est le fondement de la voie cleste.
(_Commentaire_)

[16] _Jan-kieou_, disciple de KHOUNG-TSEU.

[17] Certain sophiste du royaume de _'Ihsi.'_

[18] Ce sont les pres et mres, les personnes plus ges, et le prince.




CHAPITRE II,

COMPOS DE 33 ARTICLES.


1. MENG-TSEU dit: _Chun_ naquit  _Tchou-foung_[1], il passa 
_Fou-hia_, et mourut  _Ming-thiao_; c'tait un homme des provinces les
plus loignes de l'orient.

_Wen-wang_ naquit  _Khi-tcheou_, et mourut  _Pi-yng;_ c'tait un
homme des provinces les plus loignes de l'occident.

La distance respective de ces deux rgions est de plus de mille _li_
[cent lieues]; l'espace compris entre les deux poques [o naquirent
ces deux grands rois] est de plus de mille annes. Ils obtinrent tous
deux d'accomplir leurs desseins dans le royaume du milieu avec la mme
facilit que se runissent les deux parties des tablettes du sceau
royal.

Les principes de conduite des premiers saints et des saints qui leur
ont succd sont les mmes.

2. Lorsque _Tseu-tchan_ prsidait  l'administration du royaume de
_Tching_, il prit un homme sur son propre char pour lui faire traverser
les rivires _Tsin_ et _Ve_.

MENG-TSEU dit: Il tait obligeant et compatissant, mais il ne savait
pas bien administrer.

Si chaque anne, au onzime mois, les ponts qui servent aux pitons
taient construits; si au douzime mois les ponts qui servent aux chars
taient aussi construits, le peuple n'aurait pas besoin de se mettre en
peine pour passer  gu les fleuves et les rivires.

Si l'homme qui administre un Etat porte l'quit et la justice dans
toutes les parties de son administration, il peut [sans qu'on l'en
blme] loigner de lui la foule qui se trouverait sur son passage.
Comment pourrait-il faire passer l'eau  tous les hommes qu'il
rencontrerait?

C'est pourquoi celui qui administre un Etat, s'il voulait procurer un
tel plaisir  chaque individu en particulier, le jour ne lui suffirait
pas[2].

3. MENG-TSEU s'adressant  _Siouan-wang_, roi de _Thsi_, lui dit: Si le
prince regarde ses ministres comme ses mains et ses pieds, alors les
ministres regarderont le prince comme leurs viscres et leur coeur; si
le prince regarde ses ministres comme les chiens ou les chevaux [de ses
curies], alors les ministres regarderont le prince comme un homme du
vulgaire; si le prince regarde ses ministres comme l'herbe qu'il foule
aux pieds, alors les ministres regarderont le prince comme un voleur et
un ennemi.

Le roi dit: On lit dans le _Livre des Rites_: [Un ministre qui
abandonne le royaume qu'il gouvernait] porte [trois mois] un habit de
deuil en mmoire du prince qu'il a servi. Comment un prince doit-il se
conduire pour qu'un ministre porte ainsi le deuil aprs l'avoir quitt?

MENG-TSEU rpondit: Il excute ses avis et ses conseils; il coute
ses remontrances; il fait descendre ses bienfaits parmi le peuple.
Si, par une cause quelconque, son ministre le quitte, alors le prince
envoie des hommes pour l'escorter jusqu'au del des frontires de
son royaume; en outre, il le prcde, [par ses bons offices] prs
du nouveau prince chez lequel l'ancien ministre a l'intention de se
rendre. Si, aprs son dpart, il s'coule trois annes sans qu'il
revienne, alors il prend ses champs et sa maison [pour lui en conserver
les revenus]. C'est l ce que l'on appelle avoir trois fois accompli
les rites. S'il agit ainsi, son ministre,  cause de lui, se revtira
de ses habits de deuil.

Maintenant, si le prince n'excute pas les avis et les conseils de
son ministre; s'il n'coute pas ses remontrances; s'il ne fait pas
descendre ses bienfaits parmi le peuple; si, par une cause quelconque,
son ministre venant  le quitter, il le maltraite et le retient par
force auprs de lui; qu'en outre il le rduise  la plus extrme misre
dans le lieu o il s'est retir; si le jour mme de son dpart il se
saisit de ses champs et de sa maison: c'est l ce que l'on appelle
agir en _voleur_ et en _ennemi_. Comment ce ministre [ainsi trait]
porterait-il le deuil d'un _voleur_ et d'un _ennemi?_

4. MENG-TSEU dit: Si, sans qu'ils se soient rendus coupables de
quelques crimes, le prince met  mort les lettrs, alors les premiers
fonctionnaires peuvent quitter le royaume. Si, sans qu'il se soit rendu
coupable de quelques crimes, le prince opprime le peuple, alors les
lettrs peuvent quitter le royaume.

5. MENG-TSEU dit: Si le prince est humain, personne ne sera inhumain;
si le prince est juste, personne ne sera injuste.

6. MENG-TSEU dit: Le grand homme ne pratique pas une urbanit qui
manque d'urbanit, ni une quit qui manque d'quit.

7. MENG-TSEU dit: Les hommes qui tiennent constamment le milieu
nourrissent ceux qui ne le tiennent pas; les hommes de capacit et de
talents nourrissent ceux qui n'en ont pas. C'est pourquoi les hommes
se rjouissent d'avoir un pre et un frre an dous de sagesse et de
vertu.

Si les hommes qui tiennent constamment le milieu abandonnent ceux qui
ne le tiennent pas; si les hommes de capacit et de talents abandonnent
ceux qui n'en ont pas, alors la distance entre le sage et l'insens ne
sera pas de l'paisseur d'un pouce [la diffrence entre eux ne sera pas
grande].

8. MENG-TSEU dit: Il faut que les hommes sachent ce qu'ils ne doivent
pas pratiquer, pour pouvoir ensuite pratiquer ce qui convient.

9. MENG-TSEU dit: Si l'on raconte les actions vicieuses des hommes,
comment faire pour viter les chagrins que l'on se prpare?

10. MENG-TSEU dit: TCHOUNG-NI ne portait jamais les choses  l'excs.

11. MENG-TSEU dit: Le grand homme [ou l'homme d'une quit sans
tache][3] ne s'impose pas l'obligation de dire la vrit dans ses
paroles [il la dit naturellement]; il ne se prescrit pas un rsultat
dtermin dans ses actions; il n'a en vue que l'quit et la justice.

12. MENG-TSEU dit: Celui qui est un grand homme, c'est celui qui n'a
pas perdu l'innocence et la candeur de son enfance.

13. MENG-TSEU dit: Nourrir les vivants est une action qui ne peut pas
tre considre comme une grande action; il n'y a que l'action de
rendre des funrailles convenables aux morts qui puisse tre considre
comme grande.

14. MENG-TSEU dit: L'homme suprieur fait tous ses efforts pour
avancer dans la vertu par diffrents moyens; ses dsirs les plus
ardents sont d'arriver  possder dans son coeur cette vertu, ou
cette raison naturelle qui eu constitue la rgle. Une fois qu'il la
possde, alors il s'y attache fortement, il en fait pour ainsi dire sa
demeure permanente; en ayant fait sa demeure permanente, il l'explore
profondment; l'ayant explore profondment, alors il la recueille
de tous cts, et il dispose de sa source abondante. C'est pourquoi
l'homme suprieur dsire ardemment possder dans son coeur cette raison
naturelle si prcieuse.

15. MENG-TSEU dit: L'homme suprieur donne  ses tudes la plus grande
tendue possible, afin d'clairer sa raison et d'expliquer clairement
les choses; il a pour but de ramener sa pense  plusieurs reprises sur
les mmes objets pour les exposer sommairement et pour ainsi dire dans
leur essence.

16. MENG-TSEU dit: C'est par la vertu [c'est--dire par l'humanit et
la justice][4] que l'on subjugue les hommes; mais il ne s'est encore
trouv personne qui ait pu les subjuguer ainsi. Si l'on nourrit les
hommes des aliments de la vertu, on pourra ensuite subjuguer l'empire.
Il n'est encore arriv  personne de rgner en souverain, si les coeurs
des populations de l'empire ne lui ont pas t soumis.

17. MENG-TSEU dit: Les paroles que l'on prononce dans le monde n'ont
vritablement rien de funeste en elles-mmes; ce qu'elles peuvent avoir
rellement de funeste, c'est d'obscurcir la vertu des sages et de les
loigner des emplois publics.

18. _Siu-tseu_ a dit: TCHOUNG-NI faisait souvent le plus grand loge
de l'eau, en s'criant: Que l'eau est admirable! que l'eau est
admirable[5]! Quelle leon voulait-il tirer de l'eau?

MENG-TSEU dit: L'eau qui s'chappe de sa source avec abondance ne
cesse de couler ni jour ni nuit. Elle remplit les canaux, les fosss;
ensuite, poursuivant sa course, elle parvient jusqu'aux quatre mers.
L'eau qui sort de la source coule ainsi avec rapidit [jusqu'aux quatre
mers]. C'est pourquoi elle est prise pour sujet de comparaison.

S'il n'y a pas de source, les pluies tant recueillies  la septime
ou huitime lune, les canaux et les fosss des champs seront remplis;
mais le passant pourra s'attendre  les voir bientt desschs. C'est
pourquoi, lorsque le bruit et la renomme de son nom dpassent le
mrite de ses actions, l'homme suprieur en rougit.

19. MENG-TSEU dit: Ce en quoi les hommes diffrent des btes brutes est
une chose bien peu considrable[6]; la foule vulgaire la perd bientt;
les hommes suprieurs la conservent soigneusement.

_Chun_ avait une grande pntration pour dcouvrir la raison des
choses; il scrutait  fond les devoirs des hommes entre eux. Il
agissait selon l'humanit et la justice, sans avoir pour but de
pratiquer l'humanit et la justice.

20. MENG-TSEU dit: _Yu_ dtestait le vin recherch; mais il aimait
beaucoup les paroles qui inspiraient la vertu.

_[Tching]-thang_ tenait constamment le milieu; il tablissait les sages
[il leur donnait des magistratures], sans acception de lieu et de
personne.

_Wen-wang_ considrait le peuple comme un bless [qui a besoin de
beaucoup de soin]; il s'attachait  contempler la droite voie comme
s'il ne l'avait jamais vue.

_Wen-wang_ ne mprisait point les hommes et les choses prsentes; il
n'oubliait pas les hommes et les choses loignes[7].

_Tcheou-koung_ pensait  runir dans sa personne [en les imitant]
les rois [les plus clbres] des trois dynasties[8], en pratiquant
les quatre principales choses qu'ils avaient pratiques. Si entre
ces choses il s'en trouvait une qui ne convnt plus au temps o il
vivait, il y rflchissait attentivement jour et nuit. Lorsqu'il
avait t assez heureux pour trouver la raison de l'inconvenance
et de l'inopportunit de cette chose, il s'asseyait pour attendre
l'apparition du jour.

21. MENG-TSEU dit: Les vestiges de ceux qui avaient exerc le pouvoir
souverain ayant disparu, les vers qui les clbraient prirent. Les
vers ayant pri, le livre intitul _le Printemps et l'Automne_[9] fut
compos [pour les remplacer].

Le livre intitul _Ching_ [quadrige], du royaume de _Tin_; le
livre intitul _Thao-wo_, du royaume de _Thsou;_ le livre intitul
_Tchun-thsieou_, du royaume de _Lou_, ne font qu'un.

Les actions qui sont clbres dans ce dernier ouvrage sont celles de
princes comme _Houan, kong_ du royaume de _Thsi; Wen, kong_ du royaume
de _Tin_. Le style qui y est employ est historique. KHOUNG-TSEU
disait [en parlant de son ouvrage]: Les choses qui y sont rapportes
m'ont paru quitables et justes; c'est ce qui me les a fait recueillir.

22. MENG-TSEU dit: Les bienfaits d'un sage qui a rempli des fonctions
publiques s'vanouissent aprs cinq gnrations; les bienfaits d'un
sage qui n'a pas rempli de fonctions publiques s'vanouissent galement
aprs cinq gnrations.

Moi, je n'ai pas pu tre un disciple de KHOUNG-TSEU; mais j'ai
recueilli de mon mieux ses prceptes de vertu des hommes [qui ont t
les disciples de _Tseu-sse_].

23. MENG-TSEU dit: Lorsqu'une chose parait devoir tre accepte, et
qu'aprs un plus mr examen elle ne parat pas devoir l'tre, si on
l'accepte, on blesse le sentiment de la convenance. Lorsqu'une chose
parat devoir tre donne, et qu'aprs un plus mr examen elle ne
parait pas devoir l'tre, si on la donne, on blesse le sentiment de la
bienfaisance. Lorsque le temps parat tre venu o l'on peut mourir, et
qu'aprs une rflexion plus mre il ne parait plus convenir de mourir,
si l'on se donne la mort, on outrage l'lment de force et de vie que
l'on possde.

24. Lorsque _Pheng-meng_, apprenant de _Y_[10]  lancer des flches,
eut puis toute sa science, il crut que _Y_ tait le seul dans
l'empire qui le surpassait dans cet art, et il le tua.

MENG-TSEU dit: Ce _Y_ tait aussi un criminel. _Koung-ming-i_ disait:
Il parat ne pas avoir t criminel; c'est--dire qu'il tait moins
criminel que _Pheng-meng._ Comment n'aurait-il pas t criminel?

Les habitants du royaume de _Tching_ ayant envoy _Tseu-cho-jou-tseu_
pour attaquer le royaume de _We_, ceux de _We_ envoyrent
_Yu-koung-tchi-sse_ pour le poursuivre. _Tseu-cho-jou-tseu_ dit:
Aujourd'hui je me trouve mal; je ne puis pas tenir mon arc; je me
meurs. Interrogeant ensuite celui qui conduisait son char, il lui
demanda quel tait l'homme qui le poursuivait. Son cocher lui rpondit:
C'est _Yu-koung-tchi-sse._

--Alors j'ai la vie sauve.

Le cocher reprit: _Yu-koung-tchi-sse_ est le plus habile archer du
royaume de _We_. Matre, pourquoi avez-vous dit que vous aviez la vie
sauve?

--_Yu-koung-tchi-sse_ apprit l'art de tirer de l'arc de
_Yin-koung-tchi-ta. Yin-koung-tchi-ta_ apprit de moi l'art de tirer de
l'arc. _Yin-koung-tchi-ta_ est un homme  principes droits. Celui qu'il
a pris pour ami est certainement aussi un homme  principes droits.

_Yu-koung-tchi-sse_ l'ayant atteint, lui dit: Matre, pourquoi ne
tenez-vous pas votre arc en main?

--Aujourd'hui je me trouve mal; je ne puis tenir mon arc.

--J'ai appris l'art de tirer de l'arc de _Yin-koung-tchi-ta;
Yin-koung-tchi-ta_ apprit l'art de tirer de l'arc de vous, matre. Je
ne supporte pas l'ide de me servir de l'art et des principes de mon
matre au prjudice du sien. Quoiqu'il en soit ainsi, l'affaire que
j'ai  suivre aujourd'hui est celle de mon prince; je n'ose pas la
ngliger. Alors il prit ses flches, qu'il ficha sur la roue du char,
et, leur fer se trouvant enlev, il en lana quatre, et s'en retourna.

25. MENG-TSEU dit: Si [la belle] _Si-tseu_ s'tait couverte d'ordures,
alors tous les hommes se seraient loigns d'elle en se bouchant le nez.

Quoiqu'un homme ait une figure laide et difforme, s'il se purifie et
tient son coeur sans souillure, s'il se fait souvent des ablutions,
alors il pourra sacrifier au souverain suprme (_Chang-ti_).

26. MENG-TSEU dit: Lorsque dans le monde on disserte sur la nature
rationnelle de l'homme, on ne doit parler que de ses effets. Ses effets
sont ce qu'il y a de plus important  connatre.

C'est ainsi que nous prouvons de l'aversion pour un [faux] sage, qui
use de captieux dtours. Si ce sage agissait naturellement comme _Yu_
en dirigeant les eaux [de la grande inondation], nous n'prouverions
point d'aversion pour sa sagesse. Lorsque _Yu_ dirigeait les grandes
eaux, il les dirigeait selon leur cours le plus naturel et le plus
facile. Si le sage dirige aussi ses actions selon la voie naturelle de
la raison et la nature des choses, alors sa sagesse sera grande aussi.

Quoique le ciel soit trs-lev, que les toiles soient trs-loignes,
si on porte son investigation sur les effets naturels qui en procdent,
on peut calculer ainsi, avec la plus grande facilit, le jour o aprs
mille ans le solstice d'hiver aura lieu.

27. _Koung-hang-tseu_[11] ayant eu  clbrer en fils pieux les
funrailles de son pre, un commandant de la droite du prince fut
envoy prs de lui pour assister aux crmonies funbres.

Lorsqu'il eut franchi la porte du palais, de nombreuses personnes
entrrent en s'entretenant avec le commandant de la droite du prince.
D'autres l'accompagnrent jusqu' son sige en s'entretenant aussi avec
lui.

MENG-TSEU n'adressa pas la parole au commandant de la droite du prince.
Celui-ci en fut mortifi, et il dit: Une foule de personnes distingues
sont venues s'entretenir avec moi qui suis revtu de la dignit de
_Houan_; MENG-TSEU seul ne m'a point adress la parole; c'est une
marque de mpris qu'il m'a tmoigne!

MENG-TSEU, ayant entendu ces paroles, dit: On lit dans le _Livre des
Rites_: tant  la cour, il ne faut pas se rendre  son sige en
s'entretenant avec quelqu'un; il ne faut pas sortir des gradins que
l'on occupe pour se saluer mutuellement. Moi, je ne pensais qu'
observer les rites; n'est-il pas tonnant que _Tseu-ngao_ pense que je
lui ai tmoign du mpris?

28. MENG-TSEU dit: Ce en quoi l'homme suprieur diffre des autres
hommes, c'est qu'il conserve la vertu dans son coeur. L'homme suprieur
conserve l'humanit dans son coeur, il y conserve aussi l'urbanit.

L'homme humain aime les hommes; celui qui a de l'urbanit respecte les
hommes.

Celui qui aime les hommes est toujours aim des hommes; celui qui
respecte les hommes est toujours respect des hommes.

Je suppose ici un homme qui me traite avec grossiret et brutalit;
alors, en homme sage, je dois faire un retour sur moi-mme et me
demander si je n'ai pas t inhumain, si je n'ai pas manqu d'urbanit:
autrement, comment ces choses me seraient-elles arrives?

Si aprs avoir fait un retour sur moi-mme je trouve que j'ai t
humain; si aprs un nouveau retour sur moi-mme je trouve que j'ai eu
de l'urbanit; la brutalit et la grossiret dont j'ai t l'objet
existant toujours, en homme sage je dois de nouveau descendre en
moi-mme et me demander si je n'ai pas manqu de droiture.

Si aprs cet examen intrieur je trouve que je n'ai pas manqu de
droiture, la grossiret et la brutalit dont j'ai t l'objet existant
toujours, en homme sage, je me dis: Cet homme qui m'a outrag n'est
qu'un extravagant, et rien de plus. S'il en est ainsi, en quoi
diffre-t-il de la bte brute? Pourquoi donc me tourmenterais-je 
propos d'une bte brute?

C'est pour ce motif que le sage est toute sa vie intrieurement plein
de sollicitudes [pour faire le bien], sans qu'une peine [ayant une
cause extrieure][12] l'affecte pendant la dure d'un matin.

Quant aux sollicitudes intrieures, le sage en prouve constamment.
[Il se dit:] _Chun_ tait un homme, je suis aussi un homme; _Chun_
fut un exemple de vertus et de sagesse pour tout l'empire, et il put
transmettre ses instructions aux gnrations futures; moi, je n'ai
pas encore cess d'tre un homme de mon village [un homme vulgaire].
Ce sont l pour lui de vritables motifs de proccupations pnibles
et de chagrins; il n'aurait plus de sujets d'affliction s'il tait
parvenu  ressembler  _Chun_. Quant aux peines qui ont une cause
extrieure, trangre, le sage n'en prouve pas. Il ne commet pas
d'actes contraires  l'humanit; il ne commet pas d'actes contraires 
l'urbanit. Si une peine ayant une cause extrieure l'affectait pendant
la dure d'un matin, cela ne serait pas alors une peine pour le sage.

29. _Yu_ et _Tsi_ tant entrs dans l'ge de l'galit d'me [dans
cet ge de la raison o l'on a pris de l'empire sur ses passions et
ses penchants][13], ils passrent trois fois devant leur porte sans y
entrer [pour ne pas interrompre les soins qu'ils donnaient  l'intrt
public]. KHOUNG-TSEU loua leur conduite dans ces circonstances.

_Yan-tseu_[14], dans l'ge des passions turbulentes, habitait une
ruelle obscure et dserte, mangeait dans une cuelle de roseaux,
et buvait dans une courge. Les hommes n'auraient pu supporter ses
privations et ses tristesses. Mais _Yan-tseu_ ne perdit pas son
air serein et satisfait. KHOUNG-TSEU loua sa conduite dans cette
circonstance.

MENG-TSEU dit: _Yu, Tsi_ et _Yan-hoe_ se conduisirent d'aprs les
mmes principes.

_Yu_ agissait comme s'il avait pens que l'empire tant submerg par
les grandes eaux, il avait lui-mme caus cette submersion. _Tsi_
agissait comme s'il avait pens que l'empire puis par la famine, il
avait lui-mme caus cette famine. C'est pourquoi ils prouvaient une
telle sollicitude.

Si _Yu_, _Tsi_ et _Yan-tseu_ s'taient trouvs  la place l'un de
l'autre, ils auraient agi de mme.

Maintenant je suppose que les personnes de ma maison se querellent
ensemble, je m'empresserai de les sparer. Quoique leurs cheveux et
les bandes de leurs bonnets soient pars de ct et d'autre, je devrai
galement m'empresser de les sparer.

Si ce sont les hommes d'un mme village ou du voisinage qui se
querellent ensemble, ayant les cheveux et les bandelettes de leurs
bonnets pars de ct et d'autre, je fermerai les yeux sans aller
m'interposer entre eux pour les sparer. Je pourrais mme fermer ma
porte, sans me soucier de leurs diffrends.

30. _Koung-tou-tseu_ (disciple de MENG-TSEU) dit: Tout le monde dans
le royaume prtend que _Khouang-tchang_ n'a point de pit filiale.
Matre, comme vous avez avec lui des relations frquentes, que vous
tes avec lui sur un pied de politesse trs-grande, oserais-je vous
demander pourquoi on a une telle opinion de lui?

MENG-TSEU dit: Les vices que, selon les moeurs de notre sicle, on nomme
_dfauts de pit filiale_, sont au nombre de cinq. Laisser ses quatre
membres s'engourdir dans l'oisivet, au lieu de pourvoir  l'entretien
de son pre et de sa mre, est le premier dfaut de pit filiale.
Aimer  jouer aux checs[15],  boire du vin, au lieu de pourvoir 
l'entretien de son pre et de sa mre, est le second dfaut de pit
filiale. Convoiter les richesses et le lucre, et se livrer avec excs 
la passion de la volupt, au lieu de pourvoir  l'entretien de son pre
et de sa mre, est le troisime dfaut de pit filiale. S'abandonner
entirement aux plaisirs des yeux et des oreilles, en occasionnant 
son pre et  sa mre de la honte et de l'ignominie, est le quatrime
dfaut de pit filiale. Se complaire dans les excs d'une force
brutale, dans les rixes et les emportements, en exposant son pre et
sa mre  toute sorte de dangers, est le cinquime dfaut de pit
filiale. _Tchang-tseu_ a-t-il un de ces dfauts?

Ce _Tchang-tseu_ tant fils, il ne lui convient pas d'exhorter son pre
 la vertu; ce n'est pas pour lui un devoir de rciprocit.

Ce devoir d'exhorter  la vertu est de rgle entre gaux et amis;
l'exhortation  la vertu entre le pre et le fils est une des causes
qui peuvent le plus altrer l'amiti.

Pourquoi _Tchang-tseu_ ne dsirerait-il pas que le mari et la femme, la
mre et le fils demeurent ensemble [comme c'est un devoir pour eux]?
Parce qu'il a t coupable envers son pre, il n'a pu demeurer prs
de lui; il a renvoy sa femme, chass son fils, et il se trouve ainsi
jusqu' la fin de sa vie priv de l'entretien et des aliments qu'il
devait en attendre. _Tchang-tseu_, dans la dtermination de sa volont,
ne parat pas avoir voulu agir comme il a agi [envers sa femme et son
fils][16]. Mais si, aprs s'tre conduit comme il l'a fait [envers son
pre, il avait en outre accept l'alimentation de sa femme et de son
fils][17], il aurait t des plus coupables. Voil l'explication de la
conduite de _Tchang-tseu_ [qui n'a rien de rprhensible].

31. Lorsque _Thsng-tseu_ habitait dans la ville de _Wou-tching_,
quelqu'un, en apprenant l'approche d'un brigand arm du royaume de
_Youe_, lui dit: Le brigand arrive; pourquoi ne vous sauvez-vous
pas? Il rpondit [ un de ceux qui taient prposs  la garde de sa
maison][18]: Ne logez personne dans ma maison, afin que les plantes et
les arbres qui se trouvent dans l'intrieur ne soient pas dtruits; et
lorsque le brigand se sera retir, alors remettez en ordre les murs de
ma maison, car je reviendrai l'habiter.

Le brigand s'tant retir, _Thsng-tseu_ retourna  sa demeure. Ses
disciples dirent: Puisque le premier magistrat de la ville a si bien
trait notre matre [en lui donnant une habitation], ce doit tre
un homme plein de droiture et de dfrence! Mais fuir le premier 
l'approche du brigand, et donner ainsi un mauvais exemple au peuple qui
pouvait l'imiter; revenir ensuite aprs le dpart du brigand, ce n'est
peut-tre pas agir convenablement.

_Chin-yeou-hing_ ( un des disciples de _Thsng-tseu_) dit: C'est ce
que vous ne savez pas. Autrefois la famille _Chin-yeou_ ayant eu 
souffrir les calamits d'une grande dvastation[19], des soixante-dix
hommes qui accompagnaient notre matre (_Thsng-tseu_) aucun ne vint
l'aider dans ces circonstances difficiles.

Lorsque _Tseu-sse_ habitait dans le royaume de _We_, quelqu'un, en
apprenant l'approche d'un brigand arm du royaume de _Thsi_, lui dit:
Le brigand arrive; pourquoi ne vous sauvez-vous pas?

_Tseu-sse_ rpondit: Si moi _Ki_ je me sauve, qui protgera le royaume
avec le prince?

MENG-TSEU dit: _Thsng-tseu_ et _Tseu-sse_ eurent les mmes principes
de conduite. _Thsng-tseu_ tait prcepteur de la sagesse[20]; il tait
par consquent dans les mmes conditions [de dignit et de sret 
maintenir] qu'un pre et un frre an: _Tseu-sse_ tait magistrat ou
fonctionnaire public; il tait par consquent dans une condition bien
infrieure [sous ces deux rapports]. Si _Thsng-tseu_ et _Tseu-sse_ se
fussent trouvs  la place l'un de l'autre, ils auraient agi de mme.

32. _Tchou-tseu_, magistrat du royaume de _Thsi_, dit: Le roi a envoy
des hommes pour s'informer secrtement si vous diffrez vritablement,
matre, des autres hommes.

MENG-TSEU dit: Si je diffre des autres hommes? _Yao_ et _Chun_
eux-mmes taient de la mme nature que les autres hommes.

33. [MENG-TSEU] dit: Un homme de _Thsi_ avait une femme lgitime et une
seconde femme qui habitaient toutes deux dans sa maison.

Toutes les fois que le mari sortait, il ne manquait jamais de se
gorger de vin et de viande avant de rentrer au logis. Si sa femme
lgitime lui demandait qui taient ceux qui lui avaient donn  boire
et  manger, alors il lui rpondait que c'taient des hommes riches et
nobles.

Sa femme lgitime s'adressant  la concubine, lui dit: Toutes les fois
que le mari sort, il ne manque jamais de rentrer gorg de vin et de
viande. Si je lui demande quelles sont les personnes qui lui ont donn
 boire et  manger, il me rpond: Ce sont des hommes riches et nobles;
et cependant aucune personne illustre n'est encore venue ici. Je veux
observer en secret o va le mari.

Elle se leva de grand matin, et suivit secrtement son mari dans les
lieux o il se rendait. Il traversa le royaume[21] sans que personne
vnt l'accoster et lui parler. Enfin il se rendit dans le faubourg
oriental, o, parmi les tombeaux, se trouvait un homme qui offrait le
sacrifice des anctres, dont il mangea les restes sans se rassasier.
Il alla encore ailleurs avec la mme intention. C'tait l sa mthode
habituelle de satisfaire son apptit.

Sa femme lgitime, de retour  la maison, s'adressant  la concubine,
lui dit: Notre mari tait l'homme dans lequel nous avions plac toutes
nos esprances pour le reste de nos jours, et maintenant voici ce qu'il
a fait. Elle raconta ensuite  la concubine ce qu'elle avait vu faire 
son mari, et elles pleurrent ensemble dans le milieu du gynce. Et le
mari, ne sachant pas ce qui s'tait pass, revint le visage tout joyeux
du dehors se vanter de ses bonnes fortunes auprs de sa femme lgitime
et de sa femme de second rang.

Si le sage mdite attentivement sur la conduite de cet homme, il verra
par quels moyens les hommes se livrent  la poursuite des richesses,
des honneurs, du gain et de l'avancement, et combien ils sont peu
nombreux ceux dont les femmes lgitimes et de second rang ne rougissent
pas et ne se dsolent pas de leur conduite.


[1] Contre dserte situe sur les confins de l'empire chinois.

[2] C'est par des mesures gnrales, qui sont utiles  tout le monde,
et non par des bienfaits particuliers, qui ne peuvent profiter qu' un
trs-petit nombre d'individus, relativement  la masse du peuple, qu'un
homme d'tat, un prince, doivent signaler leur bonne administration.

[3] _Commentaire._

[4] _Commentaire._

[5] Ariston men ydor--Pindare.

[6] C'est la raison naturelle. (_Commentaire._)

[7] Il y a dans le texte, _les prochains_ et _les loigns_, sans
substantifs qualifis. Nous avons suivi l'interprtation de la Glose.

[8] _Yu, Tchang, Wen-(wang)_ et _Wou-(wang). (Glose.)_

[9] _Tchun-thusieo_, compos par KHOUNG-TSEU; il forme le cinquime
des _King_. Aucune traduction n'en a encore t publie en langue
europenne.

[10] Prince du royaume de _Yeou khioung._

[11] Premier ministre du roi de _Thsi_.

[12] _Glose._

[13] _Glose._

[14] Voyez ci-devant, pag. 141, art. 9.

[15] _Po-i;_ on voit par l que ce jeu tait dj beaucoup en usage du
temps de MENG-TSEU.

[16] _Glose._

[17] _Ibid._

[18] _Ibid._

[19] C'est ainsi que la Glose explique l'expression _fou-thsou_ du
texte par _tso-louan._

[20] _Sse;_ il avait aussi de nombreux disciples.

[21] Quelques interprtes pensent qu'ici _kou, royaume_, signifie
ville.





CHAPITRE III,

COMPOS DE 9 ARTICLES.


1. _Wen-tchang_ (disciple de MENG-TSEU) fit une question en ces termes:
Lorsque _Chun_ se rendait aux champs [pour les cultiver], il versait
des larmes en implorant le ciel misricordieux. Pourquoi implorait-il
le ciel en versant des larmes?

MENG-TSEU dit: Il se plaignait [de ne pas tre aim de ses parents], et
il pensait aux moyens de l'tre.

_Wen-tchang_ dit: Si son pre et sa mre l'aimaient, il devait tre
satisfait, et ne pas oublier leur tendresse. Si son pre et sa mre ne
l'aimaient pas, il devait supporter ses chagrins sans se plaindre. S'il
en est ainsi, _Chun_ se plaignait donc de ses parents?

MENG-TSEU rpliqua: _Tchang-si_, interrogeant _Koung-ming-kao_, dit: En
ce qui concerne ces expressions: _Lorsque Chun se rendait aux champs_,
j'ai entendu l-dessus vos explications; quant  celles-ci, _il versait
des larmes en implorant le ciel misricordieux_, j'en ignore le sens.

_Koung-ming-kao_ dit: Ce n'est pas une chose que vous puissiez
comprendre.

_Koung-ming-kao_ (continua MENG-TSEU) pensait que le coeur d'un fils
pieux ne pouvait tre ainsi exempt de chagrins. Pendant que j'puise
mes forces [se disait-il]  cultiver les champs, je ne fais que remplir
mes devoirs de fils, et rien de plus. Si mon pre et ma mre ne
m'aiment pas, y a-t-il de ma faute?

L'empereur (_Yao_) lui envoya ses fils, neuf jeunes gens vigoureux,
et ses deux filles, et il ordonna  un grand nombre de magistrats
ainsi que d'officiers publics de se rendre prs de _Chun_ avec des
approvisionnements de boeufs, de moutons et de grains pour son service.
Les lettrs de l'empire en trs-grand nombre se rendirent prs de lui.

L'empereur voulut en faire son ministre et lui transmettre l'empire. Ne
recevant aucune marque de dfrence [ou de soumission au bien] de ses
pre et mre, il tait comme un homme priv de tout, qui ne sait o se
rfugier.

Causer de la joie et de la satisfaction aux hommes dont l'intelligence
est la plus claire dans l'empire, c'est ce que l'on dsire le
plus vivement, et cependant cela ne suffisait pas pour dissiper les
chagrins [de _Chun_]. L'amour d'une jeune et belle femme est ce que les
hommes dsirent ardemment; _Chun_ reut pour femmes les deux filles
de l'empereur, et cependant cela ne suffisait pas pour dissiper ses
chagrins. Les richesses sont aussi ce que les hommes dsirent vivement;
en fait de richesses, il eut l'empire en possession, et cependant cela
ne suffisait pas pour dissiper ses chagrins. Les honneurs sont ce
que les hommes dsirent ardemment; en fait d honneurs, il fut revtu
de la dignit de fils du Ciel [ou d'empereur], et cependant cela ne
suffisait pas pour dissiper ses chagrins. Le sentiment de causer de la
satisfaction et de la joie aux hommes de l'empire dont l'intelligence
est la plus claire, l'amour de jeunes et belles femmes, les
richesses et les honneurs, ne suffisaient pas pour dissiper les
chagrins de _Chun_. Il n'y avait que la dfrence de ses pre et mre 
ses bons conseils qui aurait pu dissiper ses chagrins.

L'homme, lorsqu'il est jeune, chrit son pre et sa mre. Quand il
sent natre en lui le sentiment de l'amour, alors il aime une jeune et
belle adolescente; quand il a une femme et des enfants, alors il aime
sa femme et ses enfants; quand il occupe un emploi public, alors il
aime le prince. Si [dans ce dernier cas] il n'obtient pas la faveur du
prince, alors il en prouve une vive inquitude.

Celui qui a une grande pit filiale aime jusqu' son dernier jour son
pre et sa mre. Jusqu' cinquante ans, chrir [son pre et sa mre]
est un sentiment de pit filiale que j'ai observ dans le grand _Chun._

2. _Wen-tchang_ continua ses questions:

Le _Livre des Vers_[1] dit:

        Quand un homme veut prendre une femme, que doit-il
        faire?

        Il doit consulter son pre et sa mre.

Personne ne pouvait pratiquer plus fidlement ces paroles que _Chun.
Chun_ cependant ne consulta pas ses parents avant de se marier.
Pourquoi cela?

MENG-TSEU rpondit: S'il les avait consults, il n'aurait pas pu se
marier. La cohabitation ou l'union sous le mme toit, de l'homme et
de la femme, est le devoir le plus important de l'homme. S'il avait
consult ses parents, il n'aurait pas pu remplir ce devoir[2], le plus
important de l'homme, et par l il aurait provoqu la haine de son pre
et de sa mre.

C'est pourquoi il ne les consulta pas.

_Wen-tchang_ continua: J'ai t assez heureux pour obtenir de vous
d'tre parfaitement instruit des motifs qui empchrent _Chun_ de
consulter ses parents avant de se marier; maintenant comment se fit-il
que l'empereur ne consulta pas galement les parents de _Chun_ avant de
lui donner ses deux filles en mariage?

MENG-TSEU dit: L'empereur savait aussi que, s'il les avait consults,
il n'aurait pas obtenu leur consentement au mariage.

_Wen-tchang_ poursuivit: Le pre et la mre de _Chun_ lui ayant ordonn
de construire une grange  bl, aprs avoir enlev les chelles,
_Kou-seou_b [son pre] y mit le feu. Ils lui ordonnrent ensuite
de creuser un puits, d'o il ne se fut pas plutt chapp [par une
ouverture latrale qu'il s'tait mnage][3], qu'ils le comblrent.

_Siang_[4] dit: C'est moi qui ai suggr le dessein d'engloutir le
prince de la rsidence impriale (_Chun_); j'en rclame tout le mrite.
Ses boeufs et ses moutons appartiennent  mon pre et  ma mre; ses
granges et ses grains appartiennent  mon pre et  ma mre; son
bouclier et sa lance,  moi; sa guitare,  moi; son arc cisel,  moi;
 ses deux femmes j'ordonnerai d'orner ma couche.

_Siang_ s'tant rendu  la demeure de _Chun_ [pour s'emparer de ce qui
s'y trouvait, le croyant englouti], il trouva _Chun_ assis sur son lit,
et jouant de la guitare.

_Siang_ dit: J'tais tellement inquiet de mon prince, que je pouvais 
peine respirer; et son visage se couvrit de rougeur. _Chun_ lui dit:
Veuillez, je vous prie, diriger en mon nom cette foule de magistrats
et d'officiers publics. Je ne sais pas si _Chun_ ignorait que _Siang_
avait voulu le faire mourir.

MENG-TSEU dit: Comment l'aurait-il ignor? Il lui suffisait que _Siang_
prouvt de la peine pour en prouver aussi, et qu'il prouvt de la
joie pour en prouver aussi.

_Wen-tchang_ rpliqua: S'il en est ainsi, _Chun_ aurait donc simul
une joie qu'il n'avait pas?--Aucunement. Autrefois des poissons
vivants furent offerts en don  _Tseu-tchan_, du royaume de _Tching.
Tseu-tchan_ ordonna que les gardiens du vivier les entretinssent dans
l'eau du lac. Mais les gardiens du vivier les firent cuire pour les
manger. tant venus rendre compte de l'ordre qui avait t donn, ils
dirent: Quand nous avons commenc  mettre ces poissons en libert, ils
taient engourdis et immobiles; peu  peu ils se sont ranims et ont
repris de l'agilit; enfin ils se sont chapps avec beaucoup de joie.
_Tseu-tchan_ dit: Ils ont obtenu leur destination! ils ont obtenu leur
destination!

Lorsque les gardiens du vivier furent partis, ils se dirent entre
eux: Qui donc disait que _Tseu-tchan_ tait un homme pntrant? Aprs
que nous avons eu fait cuire et mang ses poissons, il dit: Ils ont
obtenu leur destination! ils ont obtenu leur destination! Ainsi donc
le sage peut tre tromp dans les choses vraisemblables; il peut tre
difficilement tromp dans les choses invraisemblables ou qui ne sont
pas conformes  la raison. _Siang_ tant venu prs de _Chun_ avec
toutes les apparences d'un vif sentiment de tendresse pour son frre
an, celui-ci y ajouta une entire confiance et s'en rjouit. Pourquoi
aurait-il eu de la dissimulation?

3. _Wen-tchang_ fit cette nouvelle question: _Siang_ ne pensait chaque
jour qu'aux moyens de faire mourir _Chun_. Lorsque _Chun_ fut tabli
fils du Ciel [ou empereur], il l'exila loin de lui; pourquoi cela?

MENG-TSEU dit: Il en fit un prince vassal. Quelques-uns dirent qu'il
l'avait exil loin de lui.

_Wen-tchang_ dit: _Chun_ exila le prsident des travaux publics
(_Koung-kong_)  _Yeou-tcheou_; il relgua _Houan-teou_ 
_Tsoung-chan_; il fit prir [le roi des] _San-miao_  _San-we_; il
dporta _Kouan_  _Yu-chan_. Ces quatre personnages tant chtis,
tout l'empire se soumit, en voyant les mchants punis. _Siang_ tait
un homme trs-mchant, de la plus grande inhumanit; pour qu'il ft
tabli prince vassal de la terre de _Yeou-pi_, il fallait que les
hommes de _Yeou-pi_ fussent eux-mmes bien criminels. L'homme qui
serait vritablement humain agirait-il ainsi? En ce qui concerne les
autres personnages [coupables], _Chun_ les punit; en ce qui concerne
son frre, il le fit prince vassal!

MENG-TSEU rpondit: L'homme humain ne garde point de ressentiments
envers son frre; il ne nourrit point de haine contre lui. Il l'aime,
le chrit comme un frre, et voil tout.

Par cela mme qu'il l'aime, il dsire qu'il soit lev aux honneurs;
par cela mme qu'il le chrit, il dsire qu'il ait des richesses.
_Chun_, en tablissant son frre prince vassal des _Yeou-pi_, l'leva
aux honneurs et l'enrichit. Si pendant qu'il tait empereur son frre
cadet ft rest homme priv, aurait-on pu dire qu'il l'avait aim et
chri?

--Oserais-je me permettre de vous faire encore une question? dit
_Wen-tchang_. Quelques-uns dirent qu'il l'avait exil loin de lui.
Que signifient ces paroles?

MENG-TSEU dit: _Siang_ ne pouvait pas possder la puissance souveraine
dans son royaume. Le fils du Ciel [l'empereur] fit administrer ce
royaume par un dlgu, et c'est de celui-ci qu'il exigeait les
tributs. C'est pourquoi on dit que son frre [ainsi priv d'autorit]
avait t exil. Comment _Siang_ aurait-il pu opprimer le peuple de ce
royaume [dont il n'tait que le prince nominal]? Quoique les choses
fussent ainsi, _Chun_ dsirait le voir souvent; c'est pourquoi _Siang_
allait le voir  chaque instant. _Chun_ n'attendait pas l'poque
o l'on apportait les tributs, ni celle o l'on rendait compte des
affaires administratives, pour recevoir le prince vassal des _Yeou-pi_.
Voil ce que signifient les paroles que vous avez cites.

4. _Hian-khieou-meng_ (disciple de MENG-TSEU) lui fit une question en
ces termes: Un ancien proverbe dit: Les lettrs [quelque] minents
et dous de vertus qu'ils soient, ne peuvent pas faire d'un prince
un sujet, et d'un pre un fils [en attribuant la supriorit au seul
mrite]. Cependant, lorsque _Chun_ se tenait la face tourne vers
le midi [c'est--dire prsidait solennellement  l'administration de
l'empire], _Yao_,  la tte des princes vassaux, la tte tourne vers
le nord, lui rendait hommage; _Kou-seou_, aussi la tte tourne vers
le nord, lui rendait hommage. _Chun_, en voyant son pre _Kou-seou_,
laissait paratre sur son visage l'embarras qu'il prouvait.
KHOUNG-TSEU disait  ce propos: En ce temps-l, l'empire tait dans
un danger imminent; il tait bien prs de sa ruine. Je ne sais si ces
paroles sont vritables.

MENG-TSEU dit: Elles ne le sont aucunement. Ces paroles n'appartiennent
point  l'homme minent auquel elles sont attribues. C'est le langage
d'un homme grossier des contres orientales du royaume de _Thsi._

_Yao_ tant devenu vieux, _Chun_ prit en main l'administration de
l'empire. Le _Yao-tian_[5] dit: Lorsque, aprs vingt-huit ans [de
l'administration de _Chun_], le prince aux immenses vertus (_Yao_)
mourut, toutes les familles de l'empire, comme si elles avaient port
le deuil de leur pre ou de leur mre dcds, le pleurrent pendant
trois ans, et les peuples qui parcourent les rivages des quatre mers
s'arrtrent et suspendirent dans le silence les huit sons.

KHOUNG-TSEU dit: Le ciel n'a pas deux soleils; le peuple n'a pas deux
souverains. Cependant, si _Chun_ fut lev  la dignit de fils du
Ciel, et qu'en outre, comme chef des vassaux de l'empire, il ait port
trois ans le deuil de _Yao_, il y eut donc en mme temps deux empereurs.

_Hian-khieou-meng_ dit: J'ai t assez heureux pour obtenir de vous
de savoir que _Chun_ n'avait pas fait _Yao_ son sujet. Le _Livre des
Vers_[6] dit:

        Si vous parcourez l'empire,

        Vous ne trouverez aucun lieu qui ne soit le territoire
        de l'empereur;

        Si vous suivez les rivages de la terre, vous ne
        trouverez aucun homme qui ne soit le sujet de
        l'empereur.

Mais, ds l'instant que _Chun_ fut empereur, permettez-moi de vous
demander comment _Kou-seou_ [son pre] ne fut pas son sujet.

MENG-TSEU dit: Ces vers ne disent pas ce que vous pensez qu'ils disent.
Des hommes qui consacraient leurs labeurs au service du souverain, et
qui ne pouvaient pas s'occuper des soins ncessaires  l'entretien
de leur pre et de leur mre, [les ont composs]. C'est comme s'ils
avaient dit: Dans ce que nous faisons, rien n'est tranger au service
du souverain; mais nous seuls, qui possdons des talents minents, nous
travaillons pour lui; [cela est injuste].

C'est pourquoi ceux qui expliquent les vers ne doivent pas, en
s'attachant  un seul caractre, altrer le sens de la phrase, ni,
en s'attachant trop troitement  une seule phrase, altrer le sens
gnral de la composition. Si la pense du lecteur [ou de celui qui
explique les vers] va au-devant de l'intention du pote, alors on
saisit le vritable sens. Si l'on ne s'attache qu' une seule phrase,
celle de l'ode qui commence par ces mots: _Que la voie lacte s'tend
loin dans l'espace_[7], et qui est ainsi conue[8]: _Des dbris de
la population aux cheveux noirs de Tcheou, il ne reste pas un enfant
vivant_, signifierait, en la prenant  la lettre, qu'il n'existe plus
un seul individu dans l'empire de _Tcheou!_

S'il est question du plus haut degr de la pit filiale, rien n'est
aussi lev que d'honorer ses parents. S'il est question de la plus
grande marque d'honneur que l'on puisse tmoigner  ses parents, rien
n'est comparable  l'entretien qu'on leur procure sur les revenus de
l'Etat. Comme [_Kou-seou_] tait le pre du fils du Ciel, le combler
d'honneurs tait pour ce dernier la plus haute expression de sa pit
filiale; et, comme il l'entretint avec les revenus de l'empire, il lui
donna la plus grande marque d'honneur qu'il pouvait lui donner.

Le _Livre des Vers_[9] dit:

        Il pensait constamment  avoir de la pit filiale,

        Et par sa piet filiale il fut un exemple  tous.

Voil ce que j'ai voulu dire.

On lit dans le _Chou-king_[10]:

Toutes les fois que _Chun_ visitait son pre _Kou-seou_ pour lui
rendre ses devoirs, il prouvait un sentiment de respect et de crainte.
_Kou-seou_ aussi dfrait  ses conseils. Cela confirme [ce qui a t
dit prcdemment] que l'on ne peut pas faire d'un pre un fils.

5. _Wen-tchang_ dit: Est-il vrai que l'empereur _Yao_ donna l'empire 
_Chun_?

MENG-TSEU dit: Aucunement. Le fils du Ciel ne peut donner ou confrer
l'empire  aucun homme.

_Wen-tchang_ dit: Je l'accorde; mais alors _Chun_ ayant possd
l'empire, qui le lui donna?

MENG-TSEU dit: Le ciel le lui donna.

_Wen-tchang_ continua: Si c'est le ciel qui le lui donna, lui
confra-t-il son mandat par des paroles claires et distinctes?

MENG-TSEU rpliqua: Aucunement. Le ciel ne parle pas; il fait connatre
sa volont par les actions ainsi que par les hauts faits [d'un homme];
et voil tout.

_Wen-tchang_ ajouta: Comment fait-il connatre sa volont par les
actions et les hauts faits [d'un homme]?

MENG-TSEU dit: Le fils du Ciel peut seulement proposer un homme au
ciel; il ne peut pas ordonner que le ciel lui donne l'empire. Les
vassaux de l'empire peuvent proposer un homme au fils du Ciel; ils ne
peuvent pas ordonner que le fils du Ciel lui confre la dignit de
prince vassal. Le premier fonctionnaire [_ta-fou_] d'une ville peut
proposer un homme au prince vassal; il ne peut pas ordonner que le
prince vassal lui confre la dignit de premier magistrat.

Autrefois _Yao_ proposa _Chun_ au ciel, et le ciel l'accepta; il le
montra au peuple couvert de gloire, et le peuple l'accepta. C'est
pourquoi je disais: Le ciel ne parle pas; il fait connatre sa volont
par les actions et les hauts faits d'un homme; et voil tout.

_Wen-tchang_ dit: Permettez-moi une nouvelle question. Qu'entendez-vous
par ces mots: _Il le proposa au ciel, et le ciel l'accepta; il le
montra au peuple couvert de gloire, et le peuple l'accepta?_

MENG-TSEU dit: Il lui ordonna de prsider aux crmonies des
sacrifices, et tous les esprits[11] eurent ses sacrifices pour
agrables: voil l'_acceptation du ciel._ Il lui ordonna de prsider
 l'administration des affaires publiques, et les affaires publiques
tant par lui bien administres, toutes les familles de l'empire furent
tranquilles et satisfaites: voil l'_acceptation du peuple_. Le ciel
lui donna l'empire, et le peuple aussi le lui donna. C'est pourquoi je
disais: _Le fils du Ciel ne peut pas  lui seul donner l'empire  un
homme._

_Chun_ aida _Yao_ dans l'administration de l'empire pendant vingt-huit
ans. Ce ne fut pas le rsultat de la puissance de l'homme, mais du ciel.

_Yao_ tant mort, et le deuil de trois ans achev, _Chun_ se spara
du fils de _Yao_, et se retira dans la partie mridionale du fleuve
mridional [pour lui laisser l'empire]. Mais les grands vassaux de
l'empire, qui venaient au printemps et en automne jurer foi et hommage,
ne se rendaient pas prs du fils de _Yao_, mais prs de _Chun._ Ceux
qui portaient des accusations ou qui avaient des procs  vider ne
se prsentaient pas au fils de _Yao_, mais  _Chun_. Les potes qui
louaient les hauts faits dans leurs vers, et qui les chantaient, ne
clbraient point et ne chantaient point le fils de _Yao_, mais ils
clbraient et chantaient les exploits de _Chun_. C'est pourquoi j'ai
dit que _c'tait le rsultat de la puissance du ciel_. Aprs cela,
_Chun_ revint dans le royaume du milieu[12], et monta sur le trne du
fils du Ciel. Si, ayant continu d'habiter le palais de _Yao_, il avait
opprim et contraint son fils, c'et t usurper l'empire et non le
recevoir du ciel.

Le _Ta-tchi_[13] dit: Le ciel voit; mais il voit par [les yeux de]
mon peuple. Le ciel entend; mais il entend par [les oreilles de] mon
peuple. C'est l ce que j'ai voulu dire.

6. _Wen-tchang_ fit une autre question en ces termes: Les hommes
disent: Ce ne fut que jusqu' _Yu_ [que l'intrt public fut prfr
par les souverains  l'intrt priv]; ensuite, la vertu s'tant
affaiblie, l'empire ne fut plus transmis au plus sage, mais il fut
transmis au fils. Cela n'est-il pas vrai?

MENG-TSEU dit: Aucunement; cela n'est pas ainsi. Si le ciel donne
l'empire au sage, alors [l'empereur] le lui donne; si le ciel le donne
au fils, alors [l'empereur] le lui donne.

Autrefois _Chun_ proposa _Yu_ au ciel [en le faisant son ministre]. A
la dix-septime anne de son administration, _Chun_ mourut. Les trois
annes de deuil tant coules, _Yu_ se spara du fils de _Chun_, et se
retira dans la contre de _Yang-tching_. Les populations de l'empire
le suivirent, comme, aprs la mort de Yao, elles n'avaient pas suivi
son fils, mais _Chun_.

_Yu_ proposa _Y_ au ciel [en le faisant son ministre]. A la septime
anne de son administration, _Yu_ mourut. Les trois annes de deuil
tant coules, _Y_ se spara du fils de _Yu_, et se retira dans la
partie septentrionale du mont _Ki-chan_. Ceux qui au printemps et
en automne venaient  la cour porter leurs hommages, qui accusaient
quelqu'un ou avaient des procs  vider, ne se rendirent pas prs
de _Y_, mais ils se prsentrent  _Khi_ [fils de _Yu_], en disant:
C'est le fils de notre prince. Les potes qui louent les hauts faits
dans leurs vers, et qui les chantent, ne clbrrent et ne chantrent
pas _Y_, mais ils chantrent _Khi_ en disant: C'est le fils de notre
prince[14].

_Than-tchou_ (fils de _Yao_) tait bien dgnr des vertus de son
pre; le fils de _Chun_ tait aussi bien dgnr. _Chun_ en aidant
_Yao_  administrer l'empire, _Yu_ en aidant _Chun_  administrer
l'empire, rpandirent pendant un grand nombre d'annes leurs bienfaits
sur les populations. _Khi_, tant un sage, put accepter et continuer
avec tout le respect qui lui tait d le mode de gouvernement de _Yu_.
Comme _Y_ n'avait aid _Yu_  administrer l'empire que peu d'annes,
il n'avait pas pu rpandre longtemps ses bienfaits sur le peuple [et
s'en faire aimer]. Que _Chun_, _Yu_ et _Y_ diffrent mutuellement
entre eux par la dure et la longueur du temps [pendant lequel ils
ont administr l'empire]; que leurs fils aient t, l'un un sage, les
autres des fils dgnrs: ces faits sont l'oeuvre du ciel, et non celle
qui dpend de la puissance de l'homme. Celui qui opre ou produit des
effets sans action apparente, c'est le ciel; ce qui arrive sans qu'on
l'ait fait venir, c'est la destine[15].

Pour qu'un simple et obscur particulier arrive  possder l'empire, il
doit, par ses qualits et ses vertus, ressembler  _Yao_ et  _Chun_,
et en outre il doit se trouver un fils du Ciel [ou empereur] qui le
propose  l'acceptation du peuple. C'est pour cela [c'est--dire parce
qu'il ne fut pas propos  l'acceptation du peuple par un empereur],
que TCHOUNG-NI [ou KHOUNG-TSEU] ne devint pas empereur [quoique ses
vertus galassent celles de _Yao_ et de _Chun_].

Pour que celui qui, par droit de succession ou par droit hrditaire,
possde l'empire, soit rejet par le ciel, il faut qu'il ressemble aux
tyrans _Kie_ et _Cheou_. C'est pourquoi _Y-yin_ et _Tcheou-koung_ ne
possdrent pas l'empire.

_Y-yin_, en aidant _Thang_, le fit rgner sur tout l'empire. _Thang_
tant mort, _Tha-ting_ [son fils an] n'avait pas t [avant de
mourir aussi] constitu son hritier, et _Nga-ping_ n'tait g
que de deux ans, _Tchoung-jin_ que de quatre. _Tha-kia_ [fils de
_Tha-ting_] ayant renvers et foul aux pieds les institutions et les
lois de _Thang, Y-yin_ le relgua dans le palais nomm _Thoung_[16]
pendant trois annes. Comme _Tha-kia_, se repentant de ses fautes
passes, les avait prises en aversion et s'en tait corrig; comme
il avait cultiv, dans le palais de _Thoung_, pendant trois ans, les
sentiments d'humanit, et qu'il tait pass  des sentiments d'quit
et de justice en coutant avec docilit les instructions de _Y-yin_, ce
dernier le fit revenir  la ville de _Po_, sa capitale.

_Tcheou-koung_ n'eut pas la possession de l'empire par les mmes motifs
qui en privrent _Y_ sous la dynastie _Hia_, et _Y-yin_ sous celle des
_Chang._

KHOUNG-TSEU disait: _Thang_ [_Yao_] et _Yu_ [_Chun_] transfrrent
l'empire [ leurs ministres]; les empereurs des dynasties _Hia,
Heou-yin_ [ou second _Chang_] et _Tcheou_, le transmirent  leurs
descendants; les uns et les autres se conduisirent par le mme principe
d'quit et de justice.

7. _Wen-tchang_ fit une question en ces termes: On dit que ce fut par
son habilet  prparer et  dcouper les viandes que _Y-yin_ parvint 
obtenir la faveur de _Thang_; cela est-il vrai?

MENG-TSEU rpondit: Aucunement; il n'en est pas ainsi. Lorsque _Y-yin_
s'occupait du labourage dans les champs du royaume de _Yeou-sin_, et
qu'il faisait ses dlices de l'tude des institutions de _Yao_ et de
_Chun_, si les principes d'quit et de justice [que ces empereurs
avaient rpandus] n'avaient pas rgn alors, si leurs institutions
fondes sur la raison n'avaient pas t tablies, quand mme on
l'aurait rendu matre de l'empire, il aurait ddaign cette dignit;
quand mme on aurait mis  sa disposition mille quadriges de chevaux
attels, il n'aurait pas daign les regarder. Si les principes d'quit
et de justice rpandus par _Yao_ et _Chun_ n'avaient pas rgn alors,
si leurs institutions fondes sur la raison n'avaient pas t tablies,
il n'aurait pas donn un ftu aux hommes, et il n'aurait pas reu un
ftu d'eux.

_Thang_ ayant envoy des exprs avec des pices de soie afin de
l'engager  venir  sa cour, il rpondit avec un air de satisfaction,
mais de dsintressement: A quel usage emploierais-je les pices de
soie que _Thang_ m'offre pour m'engager  aller  sa cour? Y a-t-il
pour moi quelque chose de prfrable  vivre au milieu des champs et 
faire mes dlices des institutions de _Yao_ et de _Chun_?

_Thang_ envoya trois fois des exprs pour l'engager  venir  sa
cour. Aprs le dpart des derniers envoys, il fut touch de cette
insistance, et, changeant de rsolution, il dit: Au lieu de passer ma
vie au milieu des champs, et de faire mon unique plaisir de l'tude
des institutions si sages de _Yao_ et de _Chun_, ne vaut-il pas mieux
pour moi de faire en sorte que ce prince soit un prince semblable 
ces deux grands empereurs? Ne vaut-il pas mieux pour moi de faire en
sorte que ce peuple [que je serai appel  administrer] ressemble
au peuple de _Yao_ et de _Chun?_. Ne vaut-il pas mieux que je voie
moi-mme par mes propres yeux ces institutions pratiques par le prince
et par le peuple? Lorsque le ciel [poursuivit _Y-yin_] fit natre ce
peuple, il voulut que ceux qui les premiers connaitraient les principes
des actions ou des devoirs moraux instruisissent ceux qui devaient
les apprendre d'eux; il voulut que ceux qui les premiers auraient
l'intelligence des lois sociales la communiquassent  ceux qui devaient
ne l'acqurir qu'ensuite. Moi je suis des hommes de tout l'empire
celui qui le premier ai cette intelligence. Je veux, en me servant des
doctrines sociales de _Yao_ et de _Chun_, communiquer l'intelligence
de ces doctrines  ce peuple qui les ignore. Si je ne lui en donne pas
l'intelligence, qui la lui donnera?

Il pensait que si parmi les populations de l'empire il se trouvait un
simple homme ou une simple femme qui ne comprt pas tous les avantages
des institutions de _Yao_ et de _Chun_, c'tait comme s'il l'avait
prcipit lui-mme dans le milieu d'une fosse ouverte sous ses pas.
C'est ainsi qu'il entendait se charger du fardeau de l'empire. C'est
pourquoi en se rendant prs de _Thang_ il lui parla de manire  le
dterminer  combattre le dernier roi de la dynastie _Hia_ et  sauver
le peuple de son oppression.

Je n'ai pas encore entendu dire qu'un homme, en se conduisant d'une
manire tortueuse, ait rendu les autres hommes droits et sincres;
 plus forte raison ne le pourrait-il pas s'il s'tait dshonor
lui-mme[17]. Les actions des saints hommes ne se ressemblent pas
toutes. Les uns se retirent  l'cart et dans la retraite, les autres
se produisent et se rapprochent du pouvoir; les uns s'exilent du
royaume, les autres y restent. Ils ont tous pour but de se rendre purs,
exempts de toute souillure, et rien de plus.

J'ai toujours entendu dire que _Y-yin_ avait t recherch par _Thang_
pour sa grande connaissance des doctrines de _Yao_ et de _Chun_; je
n'ai jamais entendu dire que ce ft par son habilet dans l'art de
cuire et de dcouper les viandes.

Le _Y-hiun_[18] dit: Le ciel ayant dcid sa ruine, _Thang_ commena
par combattre _Kie_ dans le _Palais des pasteurs_[19]; moi j'ai
commenc  _Po_[20].

8. _Wen-tchang_ fit cette question: Quelques-uns prtendent que
KHOUNG-TSEU, tant dans le royaume de _We_, habita la maison d'un
homme qui gurissait les ulcres; et que dans le royaume de _Thsi_ il
habita chez un eunuque du nom de _Tsi-hoan_. Cela est-il vrai?

MENG-TSEU dit: Aucunement; cela n'est pas arriv ainsi. Ceux qui aiment
les inventions ont fabriqu celles-l.

tant dans le royaume de _We_, il habita chez _Yan-tcheou-yeou_[21].
Comme la femme de _Mi-tseu_ et celle de _Tseu-lou_ [disciple de
KHOUNG-TSEU] taient soeurs, _Mi-tseu_, s'adressant  _Tseu-lou_, lui
dit: Si KHOUNG-TSEU logeait chez moi[22], il pourrait obtenir la
dignit de _King_ ou de premier dignitaire du royaume de _We_.

_Tseu-lou_ rapporta ces paroles  KHOUNG-TSEU. KHOUNG-TSEU dit: Il
y a un mandat du ciel, une destine. KHOUNG-TSEU ne recherchait les
fonctions publiques que selon les rites ou les convenances, il ne les
quittait que selon les convenances. Qu'il les obtnt ou qu'il ne les
obtnt pas, il disait: Il y a une destine. Mais s'il avait log chez
un homme qui gurissait les ulcres et chez l'eunuque _Tsi-hoan_, il ne
se serait conform ni  la justice ni  la destine.

KHOUNG-TSEU n'aimant plus  habiter dans les royaumes de _Lou_ et de
_We_, il les quitta, et il tomba dans le royaume de _Soung_ entre les
mains de _Houan_, chef des chevaux du roi, qui voulait l'arrter et le
faire mourir. Mais, ayant revtu des habits lgers et grossiers, il se
rendit au del du royaume de _Soung_. Dans les circonstances difficiles
o il se trouvait alors, KHOUNG-TSEU alla demeurer chez le commandant
de ville _Tching-tseu_, qui tait ministre du roi _Tcheou_, du royaume
de _Tchin_.

J'ai souvent entendu tenir ces propos: Vous connatrez les ministres
qui demeurent prs du prince, d'aprs les htes qu'ils reoivent
chez eux; vous connatrez les ministres loigns de la cour, d'aprs
les personnes chez lesquelles ils logent. Si KHOUNG-TSEU avait log
chez l'homme qui gurissait les ulcres et chez l'eunuque _Tsi-hoan_,
comment aurait-il pu s'appeler KHOUNG-TSEU?

9. _Wen-tchang_ fit encore cette question: Quelques-uns disent que
_Pe-li-hi_[23] se vendit pour cinq peaux de mouton  un homme du
royaume de _Thsin_ qui gardait les troupeaux; et que pendant qu'il
tait occup lui-mme  faire patre les boeufs, il sut se faire
reconnatre et appeler par _Mou-koung_, roi de _Thsin_. Est-ce vrai?

MENG-TSEU dit: Aucunement; cela ne s'est pas pass ainsi. Ceux qui
aiment les inventions ont fabriqu celles-l.

_Pe-li-hi_ tait un homme du royaume de _Yu_. Les hommes du royaume
de _Thsin_ ayant, avec des prsents composs de pierres prcieuses de
la rgion _Tchoui-ki_, et de coursiers nourris dans la contre nomme
_Kiou_, demand au roi de _Yu_ de leur permettre de passer par son
royaume pour aller attaquer celui de _Kou, Koung-tchi_ en dtourna le
roi; _Pe-li-hi_ ne fit aucune remontrance.

Sachant que le prince de _Yu_ [dont il tait ministre] ne pouvait pas
suivre les bons conseils qu'il lui donnerait dans cette occasion, il
quitta son royaume pour passer dans celui de _Thsin_. Il tait alors
g de soixante et dix ans. S'il n'avait pas su,  cette poque avance
de sa vie, que de rechercher la faveur de _Mou-koung_ en menant patre
des boeufs tait une action honteuse, aurait-il pu tre nomm dou de
sagesse et de pntration? Comme les remontrances [au roi de _Yu_] ne
pouvaient tre suivies, il ne fit pas de remontrances; peut-il pour
cela tre appel un homme imprudent? Sachant que le prince de _Yu_
tait prs de sa perte, il le quitta le premier; il ne peut pas pour
cela tre appel imprudent.

En ces circonstances il fut promu dans le royaume de _Thsin_. Sachant
que _Mou-koung_ pourrait agir de concert avec lui, il lui prta son
assistance; peut-on l'appeler pour cela imprudent? En tant ministre du
royaume de _Thsin_, il rendit son prince illustre dans tout l'empire,
et sa renomme a pu tre transmise aux gnrations qui l'ont suivi.
S'il n'avait pas t un sage, aurait-il pu obtenir ces rsultats? Se
vendre pour rendre son prince accompli est une action que les hommes
les plus grossiers du village, qui s'aiment et se respectent, ne
feraient pas; et celui que l'on nomme un sage l'aurait faite!



[1] Ode _Nan-chan_, section _Kou-foung._

[2] Parce qu'il n'aurait pas obtenu leur assentiment, et qu'il n'aurait
pas voulu leur dsobir.

[3] _Commentaire._

[4] Frre cadet de _Chun_, mais d'une autre mre.

[5] Chapitre du _Chou-king._

[6] Ode _Pe-chan_, section _Siao-ya._

[7] Ode _Yun-han_, section _Ta-ya._

[8] C'est _Li-wang_ qui est ici design. (_Glose._)

[9] Ode _Hia-wou_, section _Ta-ya._

[10] Chapitre _Ta-yu-mo_, pag. 52, des _Livres sacrs de l'Orient._

[11] _Pe-chin_, littralement, les _cent esprits_; ce sont les esprits
du ciel, de la terre, des montagnes et des fleuves, (_Glose._)

[12] _Tchoung-kou_, c'est--dire, le royaume suzerain qui se trouvait
plac au milieu de tous les autres royaumes feudataires qui formaient
avec lui l'empire chinois.

[13] Un des chapitres du _Chou-king_, pag. 84, lieu cit.

[14] Pour le philosophe chinois, les intentions du ciel concernant la
succession  l'empire se manifestaient par le voeu populaire, qui se
produisait sous trois formes: l'adhsion des grands vassaux; celle
du commun du peuple, qui se choisit le dispensateur de la justice;
et enfin les chants des potes, qui sanctionnent, pour ainsi dire,
les deux premires formes du voeu populaire, et le transmettent  la
postrit. La question serait de savoir si ces trois formes du voeu
populaire sont toujours vritablement et sincrement produites.

[15] _Ming_, ordre donn et reu, mandat.

[16] O tait lev le monument funraire du roi son pre.

[17] En s'introduisant prs du prince sous le prtexte de bien cuire
et de bien dcouper les viandes, comme on le supposerait de _Y-yin_.
(_Glose._)

[18] Chapitre du _Chou-king_, qui rapporte les faits de _Y-yin._

[19] _Mou-kong_, palais de _Kie_, ainsi nomm.

[20] _Po_, la capitale de _Thang._

[21] Homme d'une sagesse reconnue, et premier magistrat du royaume de
_We_.

[22] Il tait le favori du roi de _We_.

[23] Sage du royaume de _Yu._




CHAPITRE IV,

COMPOS DE 9 ARTICLES.


1. MENG-TSEU dit: Les yeux de _Pe-i_ ne regardaient point les formes
ou les objets qui portaient au mal; ses oreilles n'entendaient point
les sons qui portaient au mal. Si son prince n'tait pas digne de
l'tre[1], il ne le servait pas; si le peuple [qu'on lui confiait]
n'tait pas digne d'tre gouvern, il ne le gouvernait pas. Quand les
lois avaient leur cours, alors il acceptait des fonctions publiques;
quand l'anarchie rgnait, alors il se retirait dans la solitude. L
o une administration perverse s'exerait, l o un peuple pervers
habitait, il ne pouvait pas supporter de demeurer. Il pensait, en
habitant avec les hommes des villages, que c'tait comme s'il se ft
assis dans la boue ou sur de noirs charbons avec sa robe de cour et son
bonnet de crmonies.

A l'poque du tyran _Cheou_-(_sin_), il habitait sur les bords de la
mer septentrionale, en attendant la purification de l'empire. C'est
pourquoi ceux qui par la suite ont entendu parler des moeurs de _Pe-i_,
s'ils taient ignorants et stupides, sont [par son exemple] devenus
judicieux, et, s'ils taient d'un caractre faible, ont acquis une
intelligence ferme et persvrante.

_Y-yin_ disait: Qui servirez-vous, si ce n'est le prince? Qui
gouvernerez-vous, si ce n'est le peuple?

Quand les lois avaient leur cours, il acceptait des fonctions
publiques; quand l'anarchie rgnait, il acceptait galement des
fonctions publiques.

Il disait[2]: Lorsque le ciel fit natre ce peuple, il voulut que
ceux qui les premiers connatraient les principes des actions, ou
les devoirs sociaux, instruisissent ceux qui devaient les apprendre
d'eux; il voulut que ceux qui les premiers auraient l'intelligence des
lois sociales la communiquassent  ceux qui devaient ne l'acqurir
qu'ensuite. Moi je suis des hommes de tout l'empire celui qui le
premier ai cette intelligence. Je veux, en me servant des doctrines
sociales de _Yao_ et de _Chun_, communiquer l'intelligence de ces
doctrines  ce peuple qui les ignore.

Il pensait que si parmi les populations de l'empire il se trouvait un
seul homme ou une seule femme qui ne comprt pas tous les avantages
des institutions de _Yao_ et de _Chun_, c'tait comme s'il les avait
prcipits lui-mme dans une fosse ouverte sous leurs pas. C'est ainsi
qu'il entendait se charger du fardeau de l'empire.

_Lieou-hia-hoi_ ne rougissait pas de servir un prince vil, il ne
repoussait pas une petite magistrature. S'il entrait en place, il ne
retenait pas les sages dans l'obscurit, et il se faisait un devoir
de suivre toujours la droite voie. S'il tait nglig, dlaiss, il
n'en conservait point de ressentiment; s'il se trouvait jet dans le
besoin et la misre, il ne se plaignait point, ne s'en affligeait
point. S'il lui arrivait d'habiter parmi les hommes du village, ayant
toujours l'air satisfait, il ne voulait pas les quitter pour aller
demeurer ailleurs. Il disait: Vous, agissez comme vous l'entendez; moi
j'agis comme je l'entends[3]. Quand mme, les bras nus et le corps
sans vtements, vous viendriez vous asseoir  mes cts, comment
pourriez-vous me souiller?

C'est pourquoi ceux qui par la suite ont entendu parler des moeurs de
_Lieou-hia-hoi_, s'ils taient pusillanimes, sont [par son exemple]
devenus pleins de courage; et s'ils taient froids et insensibles, ils
sont devenus aimants et affectueux.

KHOUNG-TSEU, voulant quitter le royaume de _Thsi_, prit dans sa main
une poigne de riz pass dans l'eau, et se mit en route. Lorsqu'il
voulut quitter le royaume de Zou, il dit: Je m'loigne lentement.
C'est le devoir de celui qui s'loigne du royaume de son pre et de
sa mre[4]. Quand il fallait se hter, se hter; quand il fallait
s'loigner lentement, s'loigner lentement; quand il fallait mener une
vie prive, mener une vie prive; quand il fallait occuper un emploi
public, occuper un emploi public: voil KHOUNG-TSEU.

MENG-TSEU dit: _Pe-i_ fut le plus pur des saints; _Y-yin_ en fut le
plus patient et le plus rsign; _Lieou-hia-hoe_ en fut le plus
accommodant; et KHOUNG-TSEU fut de tous celui qui sut le mieux se
conformer aux circonstances [en runissant en lui toutes les qualits
des prcdents][5].

KHOUNG-TSEU peut tre appel le grand ensemble de tous les sons
musicaux [qui concourent  former l'harmonie]. Dans le grand ensemble
de tous les sons musicaux, les instruments d'airain produisent les
sons, et les instruments de pierres prcieuses les mettent en harmonie.
Les sons produits par les instruments d'airain commencent le concert;
l'accord que leur donnent les instruments de pierres prcieuses termine
ce concert. Commencer le concert est l'oeuvre d'un homme sage; terminer
le concert est l'oeuvre d'un saint, ou d'un homme parfait.

Si on compare la prudence  quelque autre qualit, c'est  l'habilet;
si on compare la saintet  quelque autre qualit, c'est  la force
[qui fait atteindre au but propos]. Comme l'homme qui lance une
flche  cent pas, s'il dpasse ce but, il est fort; s'il ne fait que
l'atteindre, il n'est pas fort.

2. _Pe-koung-ki_[6] fit une question en ces termes: Comment la maison
de _Tcheou_ ordonna-t-elle les dignits et les salaires?

MENG-TSEU dit: Je n'ai pas pu apprendre ces choses en dtail. Les
princes vassaux qui avaient en haine ce qui nuisait  leurs intrts et
 leurs penchants ont de concert fait disparatre les rglements crits
de cette famille. Mais cependant, moi KHO, j'en ai appris le sommaire.

Le titre de _Thian-tseu_, fils du Ciel[7] [ou empereur], constituait
une dignit; le titre de _Koung_, une autre; celui de _Heou_, une
autre; celui de _Pe_, une autre; celui de _Tseu_ ou _Nan_, une autre:
en tout, pour le mme ordre, cinq degrs ou dignits[8].

Le titre de prince (_kiun_) constituait une dignit d'un autre ordre;
celui de prsident des ministres (_king_), une autre; celui de premier
administrateur civil d'une ville (_ta-fou_), une autre; celui de lettr
de premier rang (_chang-sse_), une autre; celui de lettr de second
rang (_tchoung-sse_), une autre; celui de lettr de troisime rang
(_hia-sse_), une autre: en tout, pour le mme ordre, six degrs.

Le domaine constitu du fils du Ciel[9] tait un territoire carr de
mille _li_ dtendue sur chaque ct[10]; les _Koung_ et les _Heou_
avaient chacun un domaine de cent _li_ d'tendue en tous sens; les
_Pe_ en avaient un de soixante et dix _li_; les _Tseu_ et les _Nan_,
de cinquante _li_: en tout quatre classes. Celui qui ne possdait pas
cinquante _li_ de territoire ne pntrait pas [de son propre droit][11]
jusqu'au fils du Ciel. Ceux qui dpendaient des _Heou_ de tous rangs
taient nomms _Fou-young_ ou vassaux.

Le domaine territorial que les _King_, ou prsidents des ministres,
recevaient de l'empereur, tait quivalent  celui des _Heou_; celui
que recevaient les _Ta-fou_, commandants des villes, quivalait 
celui des _Pe_; celui que recevaient les _Youan-sse_ (ou _Chang-sse_),
lettrs de premier rang, quivalait  celui des _Tseu_ et des _Nan._

Dans les royaumes des grands dont le territoire avait cent _li_
d'tendue en tous sens[12], le prince [ou le chef, _Koung_ et _Heou_]
avait dix fois autant de revenus que les _King_, ou prsidents des
ministres; les prsidents des ministres, quatre fois autant que
les _Ta-fou_, ou premiers administrateurs des villes; les premiers
administrateurs des villes, deux fois autant que les _Chang-sse_, ou
lettrs de premier rang; les lettrs de premier rang, deux fois autant
que les _Tchoung-sse_, ou lettrs de second rang; les lettrs de second
rang, deux fois autant que les _Hia-sse_, ou lettrs de troisime rang.
Les lettrs de troisime rang avaient les mmes appointements que les
hommes du peuple qui taient employs dans diffrentes magistratures.
Ces appointements devaient tre suffisants pour leur tenir lieu des
revenus agricoles qu'ils auraient pu se procurer en cultivant la terre.

Dans les royaumes de second rang dont le territoire n'avait que
soixante et dix _li_ d'tendue en tous sens, le prince [ou le chef,
_Pe_] avait dix fois autant de revenus que les _King_, ou prsidents
des ministres; les prsidents des ministres, trois fois autant que
les premiers administrateurs des villes; les premiers administrateurs
des villes, deux fois autant que les lettrs de premier rang; les
lettrs de premier rang, deux fois autant que les lettrs de second
rang; les lettrs de second rang, deux fois autant que les lettrs
de troisime rang. Les lettrs de troisime rang avaient les mmes
appointements que les hommes du peuple qui taient employs dans
diffrentes magistratures. Ces appointements devaient tre suffisants
pour leur tenir lieu des revenus agricoles qu'ils auraient pu se
procurer en cultivant la terre.

Dans les petits royaumes dont le territoire n'avait que cinquante
_li_ d'tendue en tous sens, le prince [ou chef, _Tseu_ et _Nan_]
avait dix fois autant de revenus que les prsidents des ministres;
les prsidents des ministres, deux fois autant que les premiers
administrateurs des villes; les premiers administrateurs des villes,
deux fois autant que les lettrs du premier rang; les lettrs du
premier rang, deux fois autant que les lettres du second rang; les
lettrs du second rang, deux fois autant que les lettrs du troisime
rang. Les lettrs du troisime rang avaient les mmes appointements
que les hommes du peuple qui taient employs dans diffrentes
magistratures. Ces appointements devaient tre suffisants pour leur
tenir lieu des revenus agricoles qu'ils auraient pu se procurer en
cultivant la terre.

Voici ce que les laboureurs obtenaient des terres qu'ils cultivaient.
Chacun d'eux en recevait cent arpents [pour cultiver]. Par la culture
de ces cent arpents, les premiers ou les meilleurs cultivateurs
nourrissaient neuf personnes; ceux qui venaient aprs en nourrissaient
huit; ceux de second ordre en nourrissaient sept; ceux qui venaient
aprs en nourrissaient six. Ceux de la dernire classe, ou les plus
mauvais, en nourrissaient cinq. Les hommes du peuple qui taient
employs dans diffrentes magistratures recevaient des appointements
proportionns  ces diffrents produits.

3. _Wen-tchang_ fit une question en ces termes: Oserais-je vous
demander quelles sont les conditions d'une vritable amiti?

MENG-TSEU dit: Si vous ne vous prvalez pas de la supriorit de votre
ge, si vous ne vous prvalez pas de vos honneurs, si vous ne vous
prvalez pas de la richesse et de la puissance de vos frres, vous
pouvez contracter des liens d'amiti. Contracter des liens d'amiti
avec quelqu'un, c'est contracter amiti avec sa vertu. Il ne doit pas y
avoir d'autre motif de liaison d'amiti.

_Meng-hian-tseu_[13] tait le chef d'une famille de cent chars. Il
y avait cinq hommes lis entre eux d'amiti: _Yo-tching-khieou,
Mou-tchoung;_ j'ai oubli le nom des trois autres. _[Meng]-hian-tseu_
s'tait aussi li d'amiti avec ces cinq hommes, qui faisaient peu de
cas de la grande famille de _Hian-tseu_. Si ces cinq hommes avaient
pris en considration la grande famille de _Hian-tseu_, celui-ci
n'aurait pas contract amiti avec eux.

Non-seulement le chef d'une famille de cent chars doit agir ainsi, mais
encore des princes de petits tats devraient agir de mme.

_Hoe, Koung_ de l'tat de _Pi_, disait: Quant  _Tseu-sse_, j'en
ai fait mon prcepteur; quant  _Yan-pan_, j'en ai fait mon ami.
_Wang-chun_ et _Tchang-si_ [qui leur sont bien infrieurs en vertus]
sont ceux qui me servent comme ministres.

Non-seulement le prince d'un petit tat doit agir ainsi, mais encore
des princes ou chefs de plus grands royaumes devraient aussi agir de
mme.

_Ping, Koung_ de _Tin_, avait une telle dfrence pour _Ha-tang_[14]
que lorsque celui-ci lui disait de rentrer dans son palais, il y
rentrait; lorsqu'il lui disait de s'asseoir, il s'asseyait; lorsqu'il
lui disait de manger, il mangeait. Quoique ses mets n'eussent t
composs que du riz le plus grossier, ou de jus d'herbes, il ne s'en
rassasiait pas moins, parce qu'il n'osait pas faire le contraire [tant
il respectait les ordres du sage][15]. Ainsi il avait pour eux la
dfrence la plus absolue, et rien de plus. Il ne partagea pas avec
lui une portion de la dignit qu'il tenait du ciel [en lui donnant
une magistrature][16]; il ne partagea pas avec lui les fonctions de
gouvernement qu'il tenait du ciel [en lui confrant une partie de ces
fonctions][17]; il ne consomma pas avec lui les revenus qu'il tenait
du ciel[18]. En agissant ainsi, c'est honorer un sage  la manire
d'un lettr, mais ce n'est pas l'honorer  la manire d'un roi ou d'un
prince.

Lorsque _Chun_ eut t lev au rang de premier ministre, il alla
visiter l'empereur. L'empereur donna l'hospitalit  son gendre dans le
second palais, et mme il mangea  la table de _Chun_. Selon que l'un
d'eux visitait l'autre, ils taient tour  tour hte recevant et hte
reu [sans distinction d'_empereur_ et de _sujet_]. C'est ainsi que le
fils du Ciel entretenait des liens d'amiti avec un homme priv.

Si, tant dans une position infrieure, on tmoigne de la dfrence et
du respect  son suprieur, cela s'appelle _respecter la dignit;_ si,
tant dans une position suprieure, on tmoigne de la dfrence et du
respect  son infrieur, cela s'appelle _honorer et respecter l'homme
sage_. Respecter la dignit, honorer et respecter l'homme sage, le
devoir est le mme dans les deux circonstances.

4. _Wen-tchang_ fit une question en ces termes: Oserais-je vous
demander quel sentiment on doit avoir en offrant des prsents[19] pour
contracter amiti avec quelqu'un?

MENG-TSEU dit: Celui du respect.

_Wen-tchang_ continua: Refuser cette amiti et repousser ces prsents
 plusieurs reprises est une action considre comme irrvrencieuse;
pourquoi cela?

MENG-TSEU dit: Lorsqu'un homme honor [par sa position ou sa dignit]
vous fait un don, si vous vous dites, avant de l'accepter: Les moyens
qu'il a employs pour se procurer ces dons d'amiti sont-ils justes,
ou sont-ils injustes? ce serait manquer de respect envers lui; c'est
pourquoi on ne doit pas les repousser.

_Wen-tchang_ dit: Permettez; je ne les repousse pas d'une manire
expresse par mes paroles; c'est dans ma pense que je les repousse. Si
je me dis en moi-mme: Cet homme honor par sa dignit, qui m'offre
ces prsents, les a extorqus[20] au peuple: cela n'est pas juste; et
que, sous un autre prtexte que je donnerai, je ne les reoive pas:
n'agirai-je pas convenablement?

MENG-TSEU dit: S'il veut contracter amiti selon les principes de la
raison, s'il offre des prsents avec toute la politesse et l'urbanit
convenables, KHOUNG-TSEU lui-mme les et accepts.

_Wen-tchang_ dit: Maintenant, je suppose un homme qui arrte les
voyageurs dans un lieu cart en dehors des portes de la ville, pour
les tuer et les dpouiller de ce qu'ils portent sur eux: si cet homme
veut contracter amiti selon les principes de la raison, et s'il
offre des prsents avec toute la politesse d'usage, sera-t-il permis
d'accepter ces prsents, qui sont le produit du vol?

MENG-TSEU dit: Cela ne sera pas permis. Le _Khang-kao_ dit: Ceux qui
tuent les hommes et jettent leurs corps  l'cart pour les dpouiller
de leurs richesses, et dont l'intelligence obscurcie et hbte ne
redoute pas la mort, il n'est personne chez tous les peuples qui ne
les ait en horreur. Ce sont l des hommes que, sans attendre ni
instruction judiciaire ni explication, on fait mourir de suite. Cette
coutume expditive de faire justice des assassins sans discussions
pralables, la dynastie _Yn_ la reut de celle de _Hia_, et la dynastie
des _Tcheou_ de celle de _Tin_; elle a t en vigueur jusqu' nos
jours. D'aprs cela, comment seriez-vous expos  recevoir de pareils
prsents?

_Wen-tchang_ poursuivit: De nos jours, les princes de tous rangs,
extorquant les biens du peuple, ressemblent beaucoup aux voleurs qui
arrtent les passants sur les grands chemins pour les dpouiller[21].
Si, lorsque avec toutes les convenances d'usage ils offrent des
prsents au sage, le sage les accepte, oserais-je vous demander en quoi
il place la justice[22]?

MENG-TSEU dit: Pensez-vous donc que si un souverain puissant
apparaissait au milieu de nous, il rassemblerait tous les princes de
nos jours et les ferait mourir pour les punir de leurs exactions?
ou bien que si, aprs les avoir tous prvenus du chtiment qu'ils
mritaient, ils ne se corrigeaient pas, ils les ferait prir? Appeler
[comme vous venez de le faire] ceux qui prennent ce qui ne leur
appartient pas, _voleurs de grands chemins_, c'est tendre  cette
espce de gens la svrit la plus extrme que comporte la justice
[fonde sur la saine raison][23].

KHOUNG-TSEU occupait une magistrature dans le royaume de _Lou_ [sa
patrie]. Les habitants, lorsqu'ils allaient  la chasse, se disputaient
 qui prendrait le produit de l'autre, et KHOUNG-TSEU en faisait
autant[24]. S'il est permis de se disputer de cette faon  qui prendra
le gibier de l'autre lorsque l'on est  la chasse,  plus forte raison
est-il permis de recevoir les prsents qu'on vous offre.

_Wen-tchang_ continua: S'il en est ainsi, alors KHOUNG-TSEU, en
occupant sa magistrature, ne s'appliquait sans doute pas  pratiquer la
doctrine de la droite raison?

MENG-TSEU rpondit: Il s'appliquait  pratiquer la doctrine de la
droite raison.

--Si son intention tait de pratiquer cette doctrine, pourquoi donc,
tant  la chasse, se querellait-il pour prendre le gibier des autres?

--KHOUNG-TSEU avait le premier prescrit dans un livre, d'une manire
rgulire, que l'on emploierait certains vases en nombre dtermin dans
le sacrifice aux anctres, et qu'on ne les remplirait pas de mets tirs
 grands frais des quatre parties du royaume.

--Pourquoi ne quittait-il pas le royaume de _Lou?_

--Il voulait mettre ses principes en pratique. Une fois qu'il voyait
que ses principes pouvant tre mis en pratique n'taient cependant pas
pratiqus, il quittait le royaume. C'est pourquoi il n'est jamais rest
trois ans dans un royaume sans le quitter.

Lorsque KHOUNG-TSEU voyait que sa doctrine pouvait tre mise en
pratique, il acceptait des fonctions publiques; quand on le recevait
dans un tat avec l'urbanit prescrite, il acceptait des fonctions
publiques; quand il pouvait tre entretenu avec les revenus publics, il
acceptait des fonctions publiques.

Voyant que sa doctrine pouvait tre pratique par _Ki-houan-tseu_
(premier ministre de _Ting, Koung_ de _Lou_), il accepta de lui des
fonctions publiques; ayant t trait avec beaucoup d'urbanit par
_Ling, Koung_ de _We_, il accepta de lui des fonctions publiques;
ayant t entretenu avec les revenus publics par _Hiao, Koung_ de
_Wei_, il accepta de lui des fonctions publiques.

5. MENG-TSEU dit: On accepte et on remplit des fonctions publiques,
sans que ce soit pour cause de pauvret; mais il est des temps o c'est
pour cause de pauvret. On pouse une femme dans un tout autre but que
celui d'en recevoir son entretien; mais il est des temps o c'est dans
le but d'en recevoir son entretien.

Celui qui pour cause de pauvret refuse une position honorable reste
dans son humble condition, et en refusant des moluments il reste dans
la pauvret.

Celui qui refuse une position honorable, et reste dans son humble
condition; qui refuse des moluments, et reste dans la pauvret: que
lui convient-il donc de faire? Il faut qu'il fasse le guet autour des
portes de la ville, ou qu'il fasse rsonner la crcelle de bois [pour
annoncer les veilles de la nuit].

Lorsque KHOUNG-TSEU tait _directeur d'un grenier public_[25], il
disait: Si mes comptes d'approvisionnements et de distributions sont
exacts, mes devoirs sont remplis. Lorsqu'il tait _administrateur
gnral des campagnes_[26], il disait: Si les troupeaux sont en bon
tat, mes devoirs sont remplis.

Si lorsqu'on se trouve dans une condition infrieure on parle de choses
bien plus leves que soi[27], on est coupable [de sortir de son
tat][28]. Si lorsqu'on se trouve  la cour d'un prince on ne remplit
pas les devoirs que cette position impose, on se couvre de honte.

6. _Wen-tchang_ dit: Pourquoi les lettrs [qui n'occupent pas d'emplois
publics][29] ne se reposent-ils pas du soin de leur entretien sur les
princes des diffrents ordres[30]?

MENG-TSEU dit: Parce qu'ils ne l'osent pas. Les princes de diffrents
ordres, lorsqu'ils ont perdu leur royaume, se reposent sur tous les
autres princes du soin de leur entretien; c'est conforme  l'usage
tabli; mais ce n'est pas conforme  l'usage tabli que les lettrs se
reposent sur les princes du soin de leur entretien.

_Wen-tchang_ dit: Si le prince leur offre pour aliments du millet ou du
riz, doivent-ils l'accepter?

--Ils doivent l'accepter.

--Ils doivent l'accepter; et de quel droit[31]?

--Le prince a des devoirs  remplir envers le peuple dans le besoin; il
doit le secourir[32].

--Lorsqu'on offre un secours, on le reoit; et lorsque c'est un
prsent, on le refuse; pourquoi cela?

--Parce qu'on ne l'ose pas [dans le dernier cas].

--Permettez-moi encore une question: On ne l'ose pas; et comment cela?

--Celui qui fait le guet  la porte de la ville, celui qui fait
rsonner la crcelle de bois, ont, l'un et l'autre, un emploi permanent
qui leur donne droit  tre nourris aux dpens des revenus ou impts
du prince. Ceux qui, n'occupant plus d'emplois publics permanents,
reoivent des dons du prince, sont considrs comme manquant du respect
que l'on se doit  soi-mme.

--Je sais maintenant que si le prince fournit des aliments au lettr,
il peut les recevoir; mais j'ignore si ces dons doivent tre continus.

--_Mou-koung_ se conduisit ainsi envers _Tseu-sse_: il envoyait
souvent des hommes pour prendre des informations sur son compte [pour
savoir s'il tait en tat de se passer de ses secours][33]; et il lui
envoyait souvent des aliments de viande cuite. Cela ne plaisait pas
 _Tseu-sse._ A la fin, il prit les envoys du prince par la main et
les conduisit jusqu'en dehors de la grande porte de sa maison; alors,
le visage tourn vers le nord, la tte incline vers la terre, et
saluant deux fois les envoys, sans accepter leurs secours, il dit:
Je sais ds maintenant que le prince me nourrit, moi _Ki_, comme si
j'tais un chien ou un cheval. Or, de ce moment-l, les gouverneurs et
premiers administrateurs des villes n'ont plus aliment [les lettrs];
cependant, si lorsqu'on aime les sages on ne peut les lever  des
emplois, et qu'en outre on ne puisse leur fournir ce dont ils ont
besoin pour vivre, peut-on appeler cela aimer les sages?

_Wen-tchang_ dit: Oserais-je vous faire une question: Si le prince d'un
royaume dsire alimenter un sage, que doit-il faire dans ce cas pour
qu'on puisse dire qu'il est vritablement aliment?

MENG-TSEU dit: Le lettr doit recevoir les prsents ou les aliments
qui lui sont offerts par l'ordre du prince en saluant deux fois et en
inclinant la tte. Ensuite les gardiens des greniers royaux doivent
continuer les aliments, les cuisiniers doivent continuer d'envoyer de
la viande cuite, sans que les hommes chargs des ordres du prince les
lui prsentent de nouveau[34].

_Tseu-sse_ se disait en lui-mme: Si pour des viandes cuites on me
tourmente de manire  m'obliger  faire souvent des salutatious
de remercment, ce n'est pas l un mode convenable de subvenir 
l'entretien des sages.

_Yao_ se conduisit de la manire suivante envers _Chun_: il ordonna 
ses neuf fils de le servir; il lui donna ses deux filles en mariage;
il ordonna  tous les fonctionnaires publics de fournir des boeufs, des
moutons, de remplir des greniers pour l'entretien de _Chun_ au milieu
des champs; ensuite il l'leva aux honneurs et lui confra une haute
dignit. C'est pourquoi il est dit avoir honor un sage selon un mode
convenable  un souverain ou  un prince.

7. _Wen-tchang_ dit: Oserais-je vous faire une question: Pourquoi un
sage ne va-t-il pas visiter les princes[35]?

MENG-TSEU dit: S'il est dans leur ville principale, on dit qu'il est
le sujet de la place publique et du puits public; s'il est dans la
campagne, on dit qu'il est le sujet des herbes forestires. Ceux qui
sont dans l'un et l'autre cas, sont ce que l'on nomme les hommes de la
foule[36]. Les hommes de la foule qui n'ont pas t ministres, et n'ont
pas encore offert de prsents au prince, n'osent pas se permettre de
lui faire leur visite; c'est l'usage.

_Wen-tchang_ dit: Si le prince appelle les hommes de la foule pour un
service exig, ils vont faire ce service. Si le prince, dsirant les
voir, les appelle auprs de lui, ils ne vont pas le voir; pourquoi
cela?

MENG-TSEU dit: Aller faire an service exig est un devoir de
justice[37]; aller faire des visites [au prince] n'est pas un devoir de
justice.

Par consquent, pourquoi le prince dsirerait-il que les lettrs lui
fissent des visites?

_Wen-tchang_ dit: Parce qu'il est fort instruit, parce que lui-mme est
un sage.

MENG-TSEU dit: Si parce qu'il est fort instruit [il veut l'avoir prs
de lui pour s'instruire encore][38], alors le fils du Ciel n'appelle
pas auprs de lui son prcepteur;  plus forte raison un prince ne
l'appellera-t-il pas. Si parce qu'il est sage [il veut descendre
jusqu'aux sages][39], alors je n'ai pas encore entendu dire qu'un
prince, dsirant voir un sage, l'ait appel auprs de lui.

_Mou-koung_ tant all, selon l'usage, visiter _Tseu-sse_, dit: Dans
l'antiquit, comment un prince de mille quadriges[40] faisait-il pour
contracter amiti avec un lettr?

_Tseu-sse_, peu satisfait de cette question, rpondit: Il y a une
maxime d'un homme de l'antiquit qui dit: Que le prince _le serve [en
le prenant pour son matre], et qu'il l'honore_. A-t-il dit, _qu'il
contracte amiti avec lui?_

_Tseu-sse_ tait peu satisfait de la question du prince; n'tait-ce
pas parce qu'il s'tait dit en lui-mme: Quant  la dignit, au
rang que vous occupez, vous tes prince, et moi je suis sujet[41];
comment oserais-je former des liens d'amiti avec un prince? Quant  la
vertu, c'est vous qui tes mon infrieur, qui devez me servir; comment
pourriez-vous contracter des liens d'amiti avec moi? Si les princes
de mille quadriges qui cherchaient  contracter des liens d'amiti
avec les lettrs ne pouvaient y parvenir,  plus forte raison ne
pouvaient-ils pas les appeler  leur cour.

_King, Koung_ de _Thsi_[42], voulant aller  la chasse, appela les
gardiens des parcs royaux avec leur tendard. Comme ils ne se rendirent
pas  l'appel, il avait rsolu de les faire mourir.

L'homme dont la pense est toujours occupe de son devoir [lui
reprsenta KHOUNG-TSEU] n'oublie pas qu'il sera jet dans un foss ou
dans une mare d'eau [s'il le transgresse]; l'homme au courage viril
n'oublie pas qu'il perdra sa tte.

Pourquoi KHOUNG-TSEU prit-il la dfense de ces hommes? Il la prit parce
que les gardiens n'ayant pas t avertis avec leur propre signal, ils
ne s'taient pas rendus  l'appel.

_Wen-tchang_ dit: Oserais-je vous faire une question: De quel objet se
sert-on pour appeler les gardiens des parcs royaux?

MENG-TSEU dit: On se sert d'un bonnet de poil; pour les hommes de la
foule, on se sert d'un tendard de soie rouge sans ornement; pour les
lettrs, on se sert d'un tendard sur lequel sont figurs deux dragons;
pour les premiers administrateurs, on se sert d'un tendard orn de
plumes de cinq couleurs qui pendent au sommet de la lance.

Comme on s'tait servi du signal des premiers administrateurs pour
appeler les gardiens des parcs royaux, ceux-ci, mme en prsence de
la mort [qui devait tre le rsultat de leur refus], n'osrent pas
se rendre  l'appel. Si on s'tait servi du signal des lettrs pour
appeler les hommes de la foule, les hommes de la foule auraient-ils
os se rendre  l'appel? Bien moins encore ne s'y rendrait-il pas, si
on s'tait servi du signal d'un homme dpourvu de sagesse[43], pour
appeler un homme sage!

Si, lorsqu'on dsire recevoir la visite d'un homme sage, on n'emploie
pas les moyens convenables[44], c'est comme si en dsirant qu'il entrt
dans sa maison on lui en fermait la porte. L'quit ou le devoir est
la voie; l'urbanit est la porte. L'homme suprieur ne suit que cette
voie, ne passe que par cette porte. Le _Livre des Vers_[45] dit:

        La voie royale, la grande voie, est plane comme une
        pierre qui sert  moudre le bl;

        Elle est droite comme une flche;

        C'est elle que foulent les hommes suprieurs;

        C'est elle que regardent de loin les hommes de la
        foule[46].

_Wen-tchang_ dit: KHOUNG-TSEU, se trouvant appel par un message du
prince, se rendait  son invitation sans attendre son char. S'il en est
ainsi, KHOUNG-TSEU agissait-il mal?

MENG-TSEU dit: Ayant t promu  des fonctions publiques, il occupait
une magistrature; et c'est parce qu'il occupait une magistrature qu'il
tait invit  la cour.

8. MENG-TSEU, interpellant _Wen-tchang_, dit: Le lettr vertueux d'un
village se lie spontanment d'amiti avec les lettrs vertueux de ce
village; le lettr vertueux d'un royaume se lie spontanment d'amiti
avec les lettrs vertueux de ce royaume; le lettr vertueux d'un empire
se lie spontanment d'amiti avec les lettrs vertueux de cet empire.

Pensant que les liens d'amiti qu'il contracte avec les lettrs
vertueux de l'empire ne sont pas encore suffisants, il veut remonter
plus haut, et il examine les oeuvres des hommes de l'antiquit; il
rcite leurs vers, il lit et explique leurs livres. S'il ne connaissait
pas intimement ces hommes, en serait-il capable? C'est pourquoi il
examine attentivement leur sicle[47]. C'est ainsi qu'en remontant
encore plus haut, il contracte de plus nobles amitis.

9. _Siouan_, roi de _Thsi_, interrogea MENG-TSEU sur les premiers
ministres (_King_).

Le Philosophe dit: Sur quels premiers ministres le roi m'interroge-t-il?

Le roi dit: Les premiers ministres ne sont-ils pas tous de la mme
classe?

MENG-TSEU rpondit: Ils ne sont pas tous de la mme classe. Il y a
des premiers ministres qui sont unis au prince par des liens de
parent; il y a des premiers ministres qui appartiennent  des familles
diffrentes de la sienne.

Le roi dit: Permettez-moi de vous demander ce que sont les premiers
ministres consanguins.

MENG-TSEU rpondit: Si le prince a commis une grande faute [qui
puisse entraner la ruine du royaume][48], alors ils lui font des
remontrances. S'il retombe plusieurs fois dans la mme faute sans
vouloir couter leurs remontrances, alors ces ministres le remplacent
dans sa dignit et lui tent son pouvoir.

Le roi, mu de ces paroles, changea de couleur. MENG-TSEU ajouta: Que
le roi ne trouve pas mes paroles extraordinaires. Le roi a interrog un
sujet; le sujet n'a pas os lui rpondre contrairement  la droiture et
 la vrit.

Le roi, ayant repris son air habituel, voulut ensuite interroger le
Philosophe sur les premiers ministres de familles diffrentes.

MENG-TSEU dit: Si le prince a commis une grande faute, alors ils lui
font des remontrances; s'il retombe plusieurs fois dans les mmes
fautes, sans vouloir couter leurs remontrances, alors ils se retirent.


[1] Voyez liv. Ier, chap. III.

[2] voyez le chapitre prcdent, 7.

[3] _Eulh we eulh, ngo we ngo;_ littralement, _vous, pour vous; moi,
pour moi._


[4] KHOUNG-TSEU naquit dans le royaume de _Lou_; c'tait le royaume de
son pre et de sa mre. (_Glose._)

[5] _Glose._

[6] Homme de l'tat de _We_.

[7] Celui qui pour pre a le ciel, pour mre la terre, et qui est
constitu leur fils, c'est le_fils du Ciel_. (_Glose._)

[8] On a quelquefois traduit ces quatre derniers titres par ceux
de _duc_ (_koung_), _prince_ (_heou_), _comte_ (_pe_), _marquis_
et _baron_ (_tseu_ et _nan_); mais en supposant qu'autrefois ils
aient pu avoir quelques rapports d'analogie pour les ides qu'ils
reprsentaient, ils n'en auraient plus aucun de nos jours. Voici
comment les dfinit la Glose chinoise que nous avons sous les yeux:

1 _Koung_, celui dont les fonctions consistaient  se dvouer
compltement au bien public, sans avoir aucun gard  son intrt priv;

2 _Heou_, celui dont les fonctions taient de veiller aux affaires du
dehors, et qui en mme temps tait prince;

3 _Pe_, celui qui avait des pouvoirs suffisants pour former
l'ducation des citoyens (_Tchang-jin_);

4 _Tseu_, celui qui avait des pouvoirs suffisants pour pourvoir
 l'entretien des citoyens; et _nan_, celui qui en avait aussi de
suffisants pour les rendre paisibles.

Voici comment la mme Glose dfinit les titres suivants:

1 _Kiun_ (_prince_), celui dont les proclamations (_tchu-ming_)
suffisaient pour corriger et redresser la foule du peuple;

2 _King_, celui qui savait donner et retirer les emplois publics, et
dont la raison avait toujours accs prs du prince;

3 _Ta-fou_, ceux dont le savoir suffisait pour instruire et
administrer des citoyens;

4 _Chang-sse_, ceux dont les talents suffisaient pour administrer les
citoyens; trois commandements constituaient le _chang-sse;_

5 _Tchoung-sse_, deux commandements le constituaient;

6 _Hia-sse_, un commandement le constituait.

[9] Les revenus se percevaient sur les terres; c'est pourquoi on dit le
_domaine_ ou le _territoire_ (_thi_).

[10] Par le mot _fang_ (_carr_), dit la Glose, il veut dire que les
quatre cots de ce territoire,  l'orient,  l'occident, au midi et au
nord, avaient chacun d'tendue, en droite ligne, mille _li_, ou 100
lieues.

[11] _Glose._

[12] Royaumes des _Koung_ et des _Heou_. (_Glose._)

[13] Voyez _Ta-hio_, chap. X, 21.

[14] Sage du royaume du _Tin._

[15] _Glose._

[16] _Glose._

[17] _Glose._

[18] Ces trois expressions _thian-we, dignit du ciel; thian-chi,
fonctions du ciel; thian-lou, revenus du ciel_, quivalent  _dignit
royale, fonctions royales, revenus royaux._

[19] Ce sont les rois et les princes qui invitent les sages  leur
cour, en leur offrant de riches prsents, dent il est ici question.

[20] _Thsiu, prendre_; et quand on suppose que c'est avec violence et
impunit _extorquer_.

[21] _Kin tchi tchou heou thsiu tchi iu min, yeou yu ye._

[22] _Wen khi ho i_. (_Glose._)

[23] _Glose_. Nous croyons devoir rpter ici que dans ces hardis
passages si adroitement rdigs, comme dans tout l'ouvrage, nous ne
nous sommes pas permis d'ajouter un seul mot au texte chinois sans le
placer entre parenthses; et dans ce dernier cas, il est toujours tir
de la Glose, ou du sens mme de la phrase.

[24] La Glose dit. Cela signifie seulement qu'il ne s'opposait pas 
cette coutume, mais non que par lui-mme il en ft autant.

[25] Voyez  ce sujet notre _Description historique, etc., de l'empire
de la Chine,_ dj cite, vol. I, pag. 123 et suiv.

[26] _Chin tian_. Voyez  ce sujet le mme ouvrape, pag. 125.

[27] De la haute administration du royaume. (_Glose_)

[28] _Glose._

[29] _Glose._

[30] _Tchou-heou_, les _Heou_ en gnral.

[31] _Ho-i_; littralement, _de quelle justice?_

[32] _Kiun tchi iu ming ye, ko tcheou tchi._

[33] _Glose._

[34] Afin de ne pas l'obliger  rpter  chaque instant ses
salutations et ses remercments. (_Commentaire._)

[35] Il fait allusion  son matre.

[36] _Tous ceux qui n'occupent aucun emploi public._

[37] Aller faire un service exig est un devoir pour les hommes de
la foule; ne pas aller faire des visites (au prince) est d'un usage
consacr pour les lettrs. (TCHOU-HI.)

[38] Supplment de la Glose.

[39] _Ibid._

[40] C'taient les princes du rang de _Heou_. Ces expressions
chinoises, _un prince de cent quadriges, un prince de mille quadriges,
un prince de dix mille quadriges,_ sont tout a fait analogues  celles
dont nous nous servons pour dsigner la puissance relative des machines
a vapeur de _la force de vingt, de cinquante, de cent chevaux, etc._

[41] Par ce mot de _tchin, sujet_, il veut dsigner la condition
(_fen_) des hommes de la foule. (_Glose._)

[42] Voyez prcdemment, liv. I, chap. VI. pag. 276.

[43] Par _homme dpourvu de sagesse_, dit la Glose, il indique celui
qui dsire recevoir la visite d'un sage, et lui fait un appel  ce
sujet.

[44] _L'Explication_ du _Kiang-i-pi-tchi_ dit  ce sujet: C'est
pourquoi le prince d'un royaume qui dsire recevoir la visite d'un
homme sage, doit suivre la marche convenable: ou le sage habite son
voisinage, et alors il doit le visiter lui-mme; ou il est loign, et
alors il doit lui envoyer des exprs pour l'engager  se rendre  sa
cour.

[45] Ode _Ta-toung_, section _Ta-ya._

[46] Il y a encore maintenant en Chine des routes destines uniquement
au service de l'empereur et de sa cour.

[47] Les actions et les hauts faits qu'ils ont accomplis dans leur
gnration. (_Glose._)

[48] _Commentaire._




CHAPITRE V,

COMPOS DE 20 ARTICLES.


1. _Kao-tseu_ dit: La nature de l'homme ressemble au saule flexible;
l'quit ou la justice ressemble  une corbeille; on fait avec la
nature de l'homme l'humanit et la justice, comme on fait une
corbeille avec le saule flexible.

MENG-TSEU dit: Pouvez-vous, en respectant la nature du saule, en faire
une corbeille? Vous devez d'abord rompre et dnaturer le saule flexible
pour pouvoir ensuite en faire une corbeille. S'il est ncessaire de
rompre et de dnaturer le saule flexible pour en faire une corbeille,
alors ne sera-t-il pas ncessaire aussi de rompre et de dnaturer
l'homme pour le faire humain et juste? Certainement vos paroles
porteraient les hommes  dtruire en eux tout sentiment d'humanit et
de justice.

2. _Kao-tseu_ continuant: La nature de l'homme ressemble  une eau
courante; si on la dirige vers l'orient, elle coule vers l'orient; si
on la dirige vers l'occident, elle coule vers l'occident. La nature
de l'homme ne distingue pas entre le bien et le mal, comme l'eau ne
distingue pas entre l'orient et l'occident.

MENG-TSEU dit: L'eau, assurment, ne distingue pas entre l'orient
et l'occident; ne distingue-t-elle pas non plus entre le haut et le
bas? La nature de l'homme est naturellement bonne, comme l'eau coule
naturellement en bas. Il n'est aucun homme qui ne soit naturellement
bon, comme il n'est aucune eau qui ne coule naturellement en bas.

Maintenant, si en comprimant l'eau avec la main vous la faites jaillir,
vous pourrez lui faire dpasser la hauteur de votre front. Si en lui
opposant un obstacle vous la faites refluer vers sa source, vous
pourrez alors la faire dpasser une montagne. Appellerez-vous cela la
nature de l'eau? C'est de la contrainte.

Les hommes peuvent tre conduits  faire le mal; leur nature le permet
aussi.

3. _Kao-tseu_ dit: La vie[1], c'est ce que j'appelle nature.

MENG-TSEU dit: Appelez-vous la vie nature, comme vous appelez le blanc
blanc?

_Kao-tseu_ dit: Oui.

MENG-TSEU dit: Selon vous, la blancheur d'une plume blanche est-elle
comme la blancheur de la neige blanche? et la blancheur de la neige
blanche est-elle comme la blancheur de la pierre blanche nomme _Yu?_

_Kao-tseu_ dit: Oui.

MENG-TSEU dit: S'il en est ainsi, la nature du chien est donc la mme
que la nature du boeuf, et la nature du boeuf est donc la mme que la
nature de l'homme?

4. _Kao-tseu_ dit: Les aliments et les couleurs appartiennent  la
nature; l'humanit est intrieure, non extrieure; l'quit est
extrieure, et non intrieure.

MENG-TSEU dit: Comment appelez-vous l'humanit intrieure et l'quit
extrieure?

_Kao-tseu_ rpondit: Si cet homme est un vieillard, nous disons qu'il
est un vieillard; sa vieillesse n'est pas en nous; de mme que si tel
objet est blanc, nous le disons blanc, parce que sa blancheur est en
dehors de lui. C'est ce qui fait que je l'appelle extrieure.

MENG-TSEU dit: Si la blancheur d'un cheval blanc ne diffre pas de
la blancheur d'un homme blanc, je doute si vous ne direz pas que la
vieillesse d'un vieux cheval ne diffre pas de la vieillesse d'un vieil
homme! Le sentiment de justice qui nous porte  rvrer la vieillesse
d'un homme existe-t-il dans la vieillesse elle-mme ou dans nous?

_Kao-tseu_ dit: Je me suppose un frre cadet, alors je l'aime comme
un frre; que ce soit le frre cadet d'un homme de _Thsin_, alors
je n'prouve aucune affection de frre pour lui. Cela vient de ce
que cette affection est produite par une cause qui est en moi. C'est
pourquoi je l'appelle intrieure.

Je respecte un vieillard de la famille d'un homme de _Thsou_, et je
respecte galement un vieillard de ma famille; cela vient de ce que ce
sentiment est produit par une cause hors de moi, la vieillesse. C'est
pourquoi je l'appelle extrieure.

MENG-TSEU dit: Le plaisir que vous trouveriez  manger la viande rtie
prpare par un homme de _Thsin_ ne diffre pas du plaisir que vous
trouveriez  manger de la viande rtie prpare par moi. Ces choses ont
en effet la mme ressemblance. S'il en est ainsi, le plaisir de manger
de la viande rtie est-il aussi extrieur?

5. _Meng-ki-tseu_, interrogeant _Koung-tou-tseu_, dit: Pourquoi
[MENG-TSEU] appelle-t-il l'quit intrieure?

_Koung-tou-tseu_ dit: Nous devons tirer de notre propre coeur le
sentiment de respect que nous portons aux autres; c'est pourquoi il
l'appelle intrieur.

--Si un homme du village est d'une anne plus g que mon frre an,
lequel devrai-je respecter?

--Vous devez respecter votre frre an.

--Si je leur verse du vin  tous deux, lequel devrai-je servir le
premier?

--Vous devez commencer par verser du vin  l'homme du village.

--Si le respect pour la qualit d'an est reprsent dans le premier
exemple, et la dfrence ou les gards dans le second, l'un et l'autre
consistent rellement dans un sujet extrieur et non intrieur.

_Koung-tou-tseu_ ne sut que rpondre. Il fit part de son embarras 
MENG-TSEU. MENG-TSEU dit: Demandez-lui auquel, de son oncle ou de son
frre cadet, il tmoigne du respect; il vous rpondra certainement que
c'est  son oncle.

Demandez-lui si son frre cadet reprsentait l'esprit de son aeul[2]
[dans les crmonies que l'on fait en l'honneur des dfunts], auquel
des deux il porterait du respect; il vous rpondra certainement que
c'est  son frre cadet.

Mais si vous lui demandez quel est le motif qui lui fait rvrer son
frre cadet plutt que son oncle, il vous rpondra certainement que
c'est parce que son frre cadet reprsente son aeul.

Vous, dites-lui aussi que c'est parce que l'homme du village
reprsentait un hte, qu'il lui devait les premiers gards. C'est un
devoir permanent de respecter son frre an; ce n'est qu'un devoir
accidentel et passager de respecter l'homme du village.

_Ki-tseu_, aprs avoir entendu ces paroles, dit: Devant respecter mon
oncle, alors je le respecte; devant respecter mon frre cadet, alors je
le respecte: l'une et l'autre de ces deux obligations sont constitues
rellement dans un sujet extrieur et non intrieur.

_Koung-tou-tseu_ dit: Dans les jours d'hiver, je bois de l'eau tide;
dans les jours d't, je bois de l'eau frache. D'aprs cela, l'action
de boire et de manger rsiderait donc aussi dans un sujet extrieur?

6. _Koung-tou-tseu_ dit: Selon _Kao-tseu_, la nature [dans les
commencements de la vie][3] n'est ni bonne ni mauvaise.

Les uns disent: La nature peut devenir bonne, elle peut devenir
mauvaise. C'est pourquoi, lorsque _Wen_ et _Wou_ apparurent, le peuple
aima en eux une nature bonne; lorsque _Yeou_ et _Li_ apparurent, le
peuple aima en eux une nature mauvaise.

D'autres disent: Il est des hommes dont la nature est bonne, il en est
dont la nature est mauvaise. C'est pourquoi, pendant que _Yao_ tait
prince, _Siang_ n'en existait pas moins; pendant que _Kou-seou_ tait
mauvais pre, _Chun_ n'en existait pas moins. Pendant que _Cheou-(sin)_
rgnait comme fils du frre an [de la famille impriale], existaient
cependant aussi _We-tseu-ki_ et _Pi-kan_, de la famille impriale.

Maintenant vous dites: La nature de l'homme est bonne. S'il en est
ainsi, ceux [qui ont exprim prcdemment une opinion contraire]
sont-ils donc dans l'erreur?

MENG-TSEU dit: Si l'on suit les penchants de sa nature, alors on peut
tre bon. C'est pourquoi je dis que la nature de l'homme est _bonne_.
Si l'on commet des actes vicieux, ce n'est pas la faute de la facult
que l'homme possde [de faire le bien].

Tous les hommes ont le sentiment de la misricorde et de la piti; tous
les hommes ont le sentiment de la honte et de la haine du vice; tous
les hommes ont le sentiment de la dfrence et du respect; tous les
hommes ont le sentiment de l'approbation et du blme.

Le sentiment de la misricorde et de la piti, c'est de l'humanit;
le sentiment de la honte et de la haine du vice, c'est de l'quit;
le sentiment de la dfrence et du respect, c'est de l'urbanit;
le sentiment de l'approbation et du blme, c'est de la sagesse.
L'humanit, l'quit, l'urbanit, la sagesse, ne sont pas fomentes en
nous par les objets extrieurs; nous possdons ces sentiments d'une
manire fondamentale et originelle: seulement nous n'y pensons pas.

C'est pourquoi l'on dit: Si vous cherchez  prouver ces sentiments,
alors vous les prouverez; si vous les ngligez, alors vous les perdez.

Parmi ceux qui n'ont pas dvelopp compltement ces facults de notre
nature, les uns diffrent des autres comme du double, du quintuple;
d'autres, d'un nombre incommensurable.

Le _Livre des Vers_[4] dit:

        Le genre humain, cr par le ciel,

        A reu en partage la facult d'agir et la rgle de ses
        actions;

        Ce sont, pour le genre humain, des attributs universels
        et permanents

        Qui lui font aimer ces admirables dons.

KHOUNG-TSEU dit: Celui qui composa ces vers connaissait bien la droite
voie [c'est--dire la nature et les penchants de l'homme]. C'est
pourquoi, _si on a la facult d'agir_, on doit ncessairement _avoir
aussi la rgle de ses actions_, ou les moyens de les diriger. _Ce sont
l, pour le genre humain, des attributs universels et permanents;_
c'est pourquoi _ils lui font aimer ces admirables dons._

7. MENG-TSEU dit: Dans les annes d'abondance, le peuple fait beaucoup
de bonnes actions; dans les annes de strilit, il en fait beaucoup de
mauvaises; non pas que les facults qu'il a reues du ciel diffrent 
ce point; c'est parce que les passions qui ont assailli et submerg son
coeur l'ont ainsi entran dans le mal.

Maintenant je suppose que vous semez du froment, et que vous avez
soin de le bien couvrir de terre. Le champ que vous avez prpar est
partout le mme; la saison dans laquelle vous avez sem a aussi t
la mme. Ce bl crot abondamment, et quand le temps du solstice est
venu, il est mr en mme temps. S'il existe quelque ingalit, c'est
dans l'abondance et la strilit partielles du sol, qui n'aura pas reu
galement la nourriture de la pluie et de la rose, et les labours de
l'homme.

C'est pourquoi toutes les choses qui sont de mme espce sont toutes
respectivement semblables [sont de mme nature]. Pourquoi en douter
seulement en ce qui concerne l'homme? Les saints hommes nous sont
semblables par l'espce.

C'est pour cela que _Loung-tseu_ disait: Si quelqu'un fait des
pantoufles tresses  une personne, sans connatre son pied, je sais
qu'il ne lui fera pas un panier. Les pantoufles se ressemblent toutes;
les pieds de tous les hommes de l'empire se ressemblent.

La bouche, quant aux saveurs, prouve les mmes satisfactions.
_Y-ya_[5] fut le premier qui sut trouver ce qui plat gnralement
 la bouche. Si en appliquant son organe du got aux saveurs, cet
organe et diffr par sa nature de celui des autres hommes, comme de
celui des chiens et des chevaux, qui ne sont pas de la mme espce
que nous, alors comment tous les hommes de l'empire, en fait de got,
s'accorderaient-ils avec _Y-ya_ pour les saveurs?

Ainsi donc, quant aux saveurs, tout le monde a ncessairement les
mmes gots que _Y-ya_, parce que le sens du got de tout le monde est
semblable.

Il en est de mme pour le sens de l'oue. Je prends pour exemple les
sons de musique; tous les hommes de l'empire aiment ncessairement la
mlodie de l'intendant de la musique nomm _Kouang_, parce que le sens
de l'oue se ressemble chez tous les hommes.

Il en est de mme pour le sens de la vue. Je prends pour exemple
_Tseu-tou_[6]; il n'y eut personne dans l'empire qui n'apprcit sa
beaut. Celui qui n'aurait pas apprci sa beaut et t aveugle.

C'est pourquoi je dis: La bouche, pour les saveurs, a le mme got;
les oreilles, pour les sons, ont la mme audition; les yeux, pour les
formes, ont la mme perception de la beaut. Quant au coeur, seul ne
serait-il pas le mme, pour les sentiments, chez tous les hommes?

Ce que le coeur de l'homme a de commun et de propre  tous, qu'est-ce
donc? C'est ce qu'on appelle la _raison naturelle_, l'_quit
naturelle_. Les saints hommes ont t seulement les premiers 
dcouvrir [comme _Y-ya_ pour les saveurs] ce que le coeur de tous les
hommes a de commun. C'est pourquoi la raison naturelle, l'quit
naturelle, plaisent  notre coeur, de mme que la chair prpare des
animaux qui vivent d'herbes et de grains plat  notre bouche.

8. MENG-TSEU dit: Les arbres du mont _Nieou-chan_[7] taient beaux.
Mais parce que ces beaux arbres se trouvaient sur les confins du grand
royaume, la hache et la serpe les ont atteints. Peut-on encore les
appeler beaux? Ces arbres qui avaient cr jour et nuit, que la pluie et
la rose avaient humects, ne manquaient pas [aprs avoir t coups]
de repousser des rejetons et des feuilles. Mais les boeufs et les
moutons y sont venus patre et les ont endommags. C'est pourquoi la
montagne est aussi nue et aussi dpouille qu'on la voit maintenant.
L'homme qui la voit ainsi dpouille pense qu'elle n'a jamais port
d'arbres forestiers. Cet tat de la montagne est-il son tat naturel?

Quoiqu'il en soit ainsi pour l'homme, les choses qui se conservent
dans son coeur, ne sont-ce pas les sentiments d'humanit et d'quit?
Pour lui, les passions qui lui ont fait dserter les bons et nobles
sentiments de son coeur sont comme la hache et la serpe pour les arbres
de la montagne, qui chaque matin les attaquent. [Son me, aprs avoir
ainsi perdu sa beaut], peut-on encore l'appeler belle?

Les effets d'un retour au bien, produits chaque jour au souffle
tranquille et bienfaisant du matin, font que, sous le rapport de
l'amour de la vertu et de la haine du vice, on se rapproche un peu de
la nature primitive de l'homme [comme les rejetons de la fort coupe].
Dans de pareilles circonstances, ce que l'on fait de mauvais dans
l'intervalle d'un jour empche de se dvelopper et dtruit les germes
de vertu qui commenaient  renatre.

Aprs avoir ainsi empch  plusieurs reprises les germes de vertu qui
commenaient  renatre de se dvelopper, alors ce souffle bienfaisant
du soir ne suffit plus pour les conserver. Ds l'instant que le souffle
bienfaisant du soir ne suffit plus pour les conserver, alors le naturel
de l'homme ne diffre pas beaucoup de celui de la brute. Les hommes,
voyant le naturel de cet homme semblable  celui de la brute, pensent
qu'il n'a jamais possd la facult inne de la raison. Sont-ce l les
sentiments vritables et naturels de l'homme?

C'est pourquoi, si chaque chose obtient son alimentation naturelle,
il n'en est aucune qui ne prenne son accroissement; si chaque chose
ne reoit pas son alimentation naturelle, il n'en est aucune qui ne
dprisse.

KHOUNG-TSEU disait: Si vous le gardez, alors vous le conservez;
si vous le dlaissez, alors vous le perdez. Il n'est pas de temps
dtermin pour cette perte et cette conservation. Personne ne connat
le sjour qui lui est destin. Ce n'est que du coeur de l'homme qu'il
parle.

9. MENG-TSEU dit: N'admirez pas un prince qui n'a ni perspicacit ni
intelligence.

Quoique les produits du sol de l'empire croissent facilement, si la
chaleur du soleil ne se fait sentir qu'un seul jour, et le froid de
l'hiver dix, rien ne pourra crotre et se dvelopper. Mes visites [prs
du prince] taient rares. Moi parti, ceux qui refroidissaient [ses
sentiments pour le bien] arrivaient en foule. Que pouvais-je faire des
germes qui existaient en lui pour le bien?

Maintenant le jeu des checs est un art de calcul, un art mdiocre
toutefois. Si cependant vous n'y appliquez pas toute votre
intelligence, tous les efforts de votre volont, vous ne saurez pas
jouer ce jeu. _I-thsieou_ est de tous les hommes de l'empire celui
qui sait le mieux jouer ce jeu. Si pendant que _I-thsieou_ enseigne 
deux hommes le jeu des checs, l'un de ces hommes applique toute son
intelligence et toutes les forces de sa volont  couter les leons
de _I-thsieou_, tandis que l'autre homme, quoique y prtant l'oreille,
applique toute son attention  rver l'arrive d'une troupe d'oies
sauvages, pensant, l'arc tendu et la flche pose sur la corde de
soie,  les tirer et  les abattre, quoiqu'il tudie en mme temps
que l'autre, il sera bien loin de l'galer. Sera-ce  cause de son
intelligence, de sa perspicacit [moins grandes] qu'il ne l'galera
pas? Je rponds: Non, il n'en est pas ainsi.

10. MENG-TSEU dit: Je dsire avoir du poisson; je dsire aussi avoir du
sanglier sauvage. Comme je ne puis les possder ensemble, je laisse de
ct le poisson, et je choisis le sanglier [que je prfre].

Je dsire jouir de la vie, je dsire possder aussi l'quit. Si je ne
puis les possder ensemble, je laisse de ct la vie, et je choisis
l'quit.

En dsirant la vie, je dsire galement quelque chose de plus important
que la vie [comme l'quit]; c'est pourquoi je la prfre  la vie.

Je crains la mort, que j'ai en aversion; mais je crains quelque chose
de plus redoutable encore que la mort [l'iniquit]; c'est pourquoi la
mort serait l en face de moi, que je ne la fuirais pas [pour suivre
l'iniquit].

Si de tout ce que les hommes dsirent rien n'tait plus grave, plus
important que la vie, alors croit-on qu'ils n'emploieraient pas tout ce
qui pourrait leur faire obtenir ou prolonger la vie?

Si de tout ce que les hommes ont en aversion rien n'tait plus grave,
plus important que la mort, alors croit-on qu'ils n'emploieraient pas
tout ce qui pourrait leur faire viter cette affliction?

Les choses tant ainsi, alors, quand mme on conserverait la vie [dans
le premier cas], on n'en ferait pas usage; quand mme [dans le second
cas] on pourrait viter la mort, on ne le ferait pas.

C'est pourquoi ces sentiments naturels, qui font que l'on aime quelque
chose plus que la vie, que l'on dteste quelque chose plus que la mort,
non-seulement les sages, mais mme tous les hommes les possdent; il
n'y a de diffrence que les sages peuvent s'empcher de les perdre.

Si un homme, press par la faim, obtient une petite portion de riz
cuit, une petite coupe de bouillon, alors il vivra; s'il ne les obtient
pas, il mourra.

Si vous appelez  haute voix cet homme, quand mme vous suivriez le
mme chemin que lui, pour lui donner ce peu de riz et de bouillon, il
ne les acceptera pas; si, aprs les avoir fouls aux pieds, vous les
lui offrez, le mendiant les ddaignera.

Je suppose que l'on m'offre un don de dix mille mesures de riz; alors,
si, sans avoir gard aux usages et  l'quit, je les reois,  quoi
me serviront ces dix mille mesures de riz? Les emploierai-je  me
construire un palais,  l'embellissement de ma maison,  l'entretien
d'une femme et d'une concubine, ou les donnerai-je aux pauvres et aux
indigents que je connais?

Il n'y a qu'un instant, ce pauvre n'a pas voulu recevoir, mme pour
s'empcher de mourir, les aliments qu'on lui offrait; et maintenant,
moi, pour construire un palais ou embellir ma maison, je recevrais ce
prsent?

Il n'y a qu'un instant, le pauvre n'a pas voulu recevoir, mme pour
s'empcher de mourir, les aliments qu'on lui offrait; et maintenant,
moi, pour entretenir une femme et une concubine, je recevrais ce
prsent?

Il n'y a qu'un instant, le pauvre n'a pas voulu recevoir, mme pour
s'empcher de mourir, les aliments qu'on lui offrait; et maintenant,
moi, pour secourir les pauvres et les indigents que je connais, je
recevrais ce prsent? Ne puis-je donc pas m'en abstenir? Agir ainsi,
c'est ce qu'on appelle avoir perdu tout sentiment de pudeur.

11. MENG-TSEU dit: L'humanit, c'est le coeur de l'homme; l'quit,
c'est la voie de l'homme. Abandonner sa voie, et ne pas la suivre;
perdre [les sentiments naturels de] son coeur, et ne pas savoir les
rechercher:  que c'est une chose  dplorer!

Si l'on perd une poule ou un chien, on sait bien les rechercher; si on
perd les sentiments de son coeur, on ne sait pas les rechercher!

Les devoirs de la philosophie pratique[8] ne consistent qu' rechercher
ces sentiments du coeur que nous avons perdus; et voil tout.

12. MENG-TSEU dit: Maintenant je prends pour exemple le doigt qui n'a
pas de nom[9]. Il est recourb sur lui-mme, et ne peut s'allonger. Il
ne cause aucun malaise, et ne nuit point  l'expdition des affaires.
S'il se trouve quelqu'un qui puisse le redresser, on ne regarde pas le
voyage du royaume de _Thsin_ et de _Thsou_ comme trop long, parce que
l'on a un doigt qui ne ressemble pas  celui des autres hommes.

Si l'on a un doigt qui ne ressemble pas  celui des autres hommes,
alors on fait chercher les moyens de le redresser; mais si son coeur
[par sa perversit] n'est pas semblable  celui des autres hommes,
alors on ne sait pas chercher  recouvrer les sentiments d'quit et
de droiture que l'on a perdus. C'est ce qui s'appelle ignorer les
diffrentes espces de dfauts.

13. MENG-TSEU dit: Les hommes savent comment on doit planter et
cultiver l'arbre nomm _Thoung_, que l'on tient dans ses deux mains, et
l'arbre nomm _Tse_, que l'on tient dans une seule main; mais, pour
ce qui concerne leur propre personne, ils ne savent pas comment la
cultiver. Serait-ce que l'amour et les soins que l'on doit avoir pour
sa propre personne n'quivalent pas  ceux que l'on doit aux arbres
_Thoung_ et _Tse?_ C'est l le comble de la dmence!

14. MENG-TSEU dit: L'homme, quant  son propre corps, l'aime dans tout
son ensemble; s'il l'aime dans tout son ensemble, alors il le nourrit
et l'entretient galement dans tout son ensemble. S'il n'en est pas une
seule pellicule de la largeur d'un pouce qu'il n'aime, alors il n'en
est pas galement une seule pellicule d'un pouce qu'il ne nourrisse et
n'entretienne. Pour examiner et savoir ce qui lui est bon et ce qui ne
lui est pas bon, s'en repose-t-il sur un autre que sur lui? Il ne se
conduit en cela que d'aprs lui-mme, et voil tout.

Entre les membres du corps, il en est qui sont nobles, d'autres vils;
il en est qui sont petits, d'autres grands[10]. Ne nuisez pas aux
grands en faveur des petits; ne nuisez pas aux nobles en faveur des
vils. Celui qui ne nourrit que les petits [la _bouche_ et le _ventre_]
est un petit homme, un homme vulgaire; celui qui nourrit les grands
[l'_intelligence_ et la _volont_] est un grand homme.

Je prends maintenant un jardinier pour exemple: S'il nglige les arbres
_Ou_ et _Kia_[11], et qu'il donne tous ses soins au jujubier, alors il
sera considr comme un vil jardinier qui ignore son art.

Si quelqu'un, pendant qu'il prenait soin d'un seul de ses doigts,
et nglig ses paules et son dos, sans savoir qu'ils avaient aussi
besoin de soins, on pourrait le comparer  un loup qui s'enfuit [sans
regarder derrire lui].

Les hommes mprisent et traitent de vils ceux d'entre eux qui sont
adonns  la boisson et  la bonne chre, parce que ces hommes, en
ne prenant soin que des moindres parties de leur corps, perdent les
grandes.

Si les hommes adonns  la boisson et  la bonne chre pouvaient ne pas
perdre ainsi les plus nobles parties de leur tre, estimeraient-ils
tant leur bouche et leur ventre, mme dans leur moindre pellicule?

15. _Koung-tou-tseu_ fit une question en ces termes: Les hommes se
ressemblent tous. Les uns sont cependant de grands hommes, les autres
de petits hommes; pourquoi cela?

MENG-TSEU dit: Si l'on suit les inspirations des grandes parties de
soi-mme, on est un grand homme; si l'on suit les penchants des petites
parties de soi-mme, on est un petit homme.

_Koung-tou-tseu_ continua: Les hommes se ressemblent tous. Cependant
les uns suivent les inspirations des grandes parties de leur tre, les
autres suivent les penchants des petites; pourquoi cela?

MENG-TSEU dit: Les fonctions des oreilles et des yeux ne sont pas de
penser, mais d'tre affects par les objets extrieurs. Si les objets
extrieurs frappent ces organes, alors ils les sduisent, et c'en est
fait. Les fonctions du coeur [ou de l'intelligence] sont de penser[12].
S'il pense, s'il rflchit, alors il arrive  connatre la raison des
actions [auxquelles les sens sont entrans]. S'il ne pense pas, alors
il n'arrive pas  cette connaissance. Ces organes sont des dons que
le ciel nous a faits. Celui qui s'est d'abord attach fermement aux
parties principales de son tre[13] ne peut pas tre entran par les
petites[14]. En agissant ainsi, on est un grand homme [un saint ou un
sage][15]; et voil tout.

16. MENG-TSEU dit: Il y a une dignit cleste[16], comme il y a des
dignits humaines [ou confres par les hommes]. L'humanit, l'quit,
la droiture, la fidlit ou la sincrit, et la satisfaction que
l'on prouve  pratiquer ces vertus sans jamais se lasser, voil ce
qui constitue la dignit du ciel. Les titres de _Koung [chef d'une
principaut]_, de _King [premier ministre]_, et de _Ta-fou [premier
administrateur]_, voil quelles sont les dignits confres par les
hommes.

Les hommes de l'antiquit cultivaient les dignits qu'ils tenaient du
ciel, et les dignits des hommes les suivaient.

Les hommes de nos jours cultivent les dignits du ciel pour chercher
les dignits des hommes. Aprs qu'ils ont obtenu les dignits des
hommes, ils rejettent celles du ciel. C'est l le comble de la dmence.
Aussi  la fin doivent-ils prir dans l'garement.

17. MENG-TSEU dit: Le dsir de la noblesse[17] ou de la distinction et
des honneurs est un sentiment commun  tous les hommes: chaque homme
possde la noblesse en lui-mme[18]; seulement il ne pense pas  la
chercher en lui.

Ce que les hommes regardent comme la noblesse, ce n'est pas la
vritable et noble noblesse. Ceux que _Tchao-meng_ [premier ministre
du roi de _Thsi_] a faits nobles, _Tchao-meng_ peut les avilir.

Le _Livre des Vers_[19] dit:

        Il nous a enivrs de vin;

        Il nous a rassasis de vertus!

Cela signifie qu'il nous a rassasis d'humanit et d'quit. C'est
pourquoi le sage ne dsire pas se rassasier de la saveur de la chair
exquise ou du millet. Une bonne renomme et de grandes louanges
deviennent son partage; c'est ce qui fait qu'il ne dsire pas porter
les vtements brods.

18. MENG-TSEU dit: L'humanit subjugue l'inhumanit, comme l'eau
subjugue ou dompte le feu. Ceux qui de nos jours exercent l'humanit
sont comme ceux qui, avec une coupe pleine d'eau, voudraient teindre
le feu d'une voiture charge de bois, et qui, voyant que le feu ne
s'teint pas, diraient: L'eau ne dompte pas le feu. C'est de la mme
manire [c'est--dire aussi faiblement, aussi mollement] que ceux
qui sont humains aident ceux qui sont arrivs au dernier degr de
l'inhumanit ou de la perversit  dompter leurs mauvais penchants.

Aussi finissent-ils ncessairement par prir dans leur iniquit.

19. MENG-TSEU dit: Les cinq sortes de crales sont les meilleurs des
grains; mais, s'ils ne sont pas arrivs  leur maturit, ils ne valent
pas les plantes _Thi_ et _Pa._ L'humanit [arrive  sa perfection]
rside aussi dans la maturit, et rien de plus.

20. MENG-TSEU dit: Lorsque _Y_ [l'habile archer] enseignait aux hommes
 tirer de l'arc, il se faisait un devoir d'appliquer toute son
attention  tendre l'arc. Ses lves aussi devaient appliquer toute
leur attention  bien tendre l'arc.

Lorsque _Ta-thsiang_[20] enseignait les hommes [dans un art], il
se faisait un devoir de se servir de la rgle et de l'querre. Ses
apprentis devaient aussi se servir de la rgle et de l'querre.


[1] Par le mot _seng, vie_, dit _Tchou-hi_, il dsigne ce par quoi
l'homme et les autres tres vivants connaissent, comprennent, sentent
et se meuvent.

[2] _We-chi_; littralement, _faire le mort._

[3] _Glose._

[4] Ode _Tching-min_, section _Ta-ya._

[5] C'tait un magistrat du royaume de _Thsi_, sous le prince
_Wen-kong_. Il devint clbre, comme Brillat-Savarin, par son art du
prparer les mets.

[6] Trs-beau jeune homme, dont la beaut est clbre dans le _Livre
des Vers._

[7] _Montagne des boeufs_ dans le royaume de _Thsi._

[8] En chinois _Hio-wen_, littralement, _tudier, interroger_: ces
deux mots signifient ensemble, dit la Glose, la doctrine de la science
et des oeuvres applique au devoir.

[9] C'est le quatrime. (_Commentaire._)

[10] Par membres _nobles_ et _grands_, dit la Glose, il dsigne le
_coeur_ ou l'_intelligence_ et la _volont_; par membres _vils_ et
_petits_, il indique la _bouche_ et le _ventre_.

[11] Deux arbres trs-beaux dont le bois est trs-estim.

[12] Le coeur (_sin_), par la pense ou la mditation, forme la
science. (_Glose._)

[13] Le coeur ou l'intelligence et la pense. (_Glose._)

[14] Les organes des sens, ceux de l'oue, de la vue.

[15] _Glose._

[16] La dignit cleste, dit _Tchou-hi_, est celle que donnent la
vertu et l'quit, qui font que l'on est noble et distingu par
soi-mme.

[17] _Koue_. Ce mot renferme l'ide d'une noblesse confre par les
emplois que l'on occupe, ou par les dignits dont elle n'est jamais
spare.

[18] La noblesse possde en soi-mme, ce sont les dignits du ciel.
(TCHOU-HI.)

[19] Ode _Ki-tsou_, section _Ta-ya._

[20] C'tait un _Koung-sse_, littralement, _matre s-arts._




CHAPITRE VI,

COMPOS DE 16 ARTICLES.


1. Un homme du royaume de _Jin_ interrogea _Ouo-liu-tseu_[1] en ces
termes: Est-il d'une plus grande importance d'observer les rites que de
prendre ses aliments?

Il rpondit: Les rites sont d'une plus grande importance.

--Est-il d'une plus grande importance d'observer les rites que les
plaisirs du mariage?

--Les rites sont d'une plus grande importance.

--[Dans certaines circonstances] si vous ne mangez que selon les rites,
alors vous prissez de faim; et si vous ne vous conformez pas aux rites
pour prendre de la nourriture, alors vous pouvez satisfaire votre
apptit. Est-il donc ncessaire de suivre les rites?

Je suppose le cas o si un jeune homme allait lui-mme au-devant de sa
fiance[2], il ne l'obtiendrait pas pour pouse; et si, au contraire,
il n'allait pas lui-mme au-devant d'elle, il l'obtiendrait pour
pouse. Serait-il oblig d'aller lui-mme au-devant de sa fiance?

_Ouo-liu-tseu_ ne put pas rpondre. Le lendemain, il se rendit dans le
royaume de _Thsou_, afin de faire part de ces questions  MENG-TSEU.

MENG-TSEU dit: Quelle difficult avez-vous donc trouve  rpondre 
ces questions?

En n'ayant pas gard  sa base, mais seulement  son sommet, vous
pouvez rendre plus lev un morceau de bois d'un pouce carr que le
fate de votre maison.

L'or est plus pesant que la plume. Pourra-t-on dire cependant qu'un
bouton d'or pse plus qu'une voiture de plumes?

Si en prenant ce qu'il y a de plus important dans le boire et le
manger, et ce qu'il y a de moins important dans les rites, on les
compare ensemble, trouvera-t-on que le boire et le manger ne sont
seulement que d'une plus grande importance? Si, en prenant ce qu'il y
a de plus important dans les plaisirs du mariage, et ce qu'il y a de
moins important dans les rites, on les compare ensemble, trouvera-t-on
que les plaisirs du mariage ne sont seulement que d'une plus grande
importance?

Allez, et rpondez  celui qui vous a interrog par ces paroles: Si, en
rompant un bras  votre frre an, vous lui prenez des aliments, alors
vous aurez de quoi vous nourrir; mais si, en ne le lui rompant pas,
vous ne pouvez obtenir de lui des aliments, le lui romprez-vous?

Si en pntrant  travers le mur dans la partie orientale[3] d'une
maison voisine, vous en enlevez la jeune fille, alors vous obtiendrez
une pouse; si vous ne l'enlevez pas, vous n'obtiendrez pas d'pouse;
alors l'enlverez-vous?

2. _Kiao_ [frre cadet du roi] de _Thsao_ fit une question en ces
termes: Tous les hommes, dit-on, peuvent tre des _Yao_ et des _Chun_;
cela est-il vrai?

MENG-TSEU dit: Il en est ainsi.

_Kiao_ dit: Moi _Kiao_, j'ai entendu dire que _Wen-wang_ avait dix
pieds de haut, et _Thang_ neuf[4]; maintenant, moi _Kiao_, j'ai une
taille de neuf pieds quatre pouces, je mange du millet, et rien de plus
[je n'ai pas d'autres talents que cela]. Comment dois-je faire pour
pouvoir tre [un _Yao_ ou un _Chun_]?

MENG-TSEU dit: Pensez-vous que cela consiste dans la taille? Il faut
faire ce qu'ils ont fait, et rien de plus.

Je suppose un homme en ce lieu. Si ses forces ne peuvent pas lutter
contre celles du petit d'un canard, alors c'est un homme sans forces.
Mais s'il dit: Je puis soulever un poids de cent _Kiun_ [ou trois cents
livres chinoises], c'est un homme fort. S'il en est ainsi, alors il
soulve le poids que soulevait le fameux _Ou-ho_; c'est aussi par
consquent un autre _Ou-ho_, et rien de plus. Pourquoi cet homme
s'affligerait-il de ne pas surpasser (_Yao_ et _Chun_) en forces
corporelles? c'est seulement de ne pas accomplir leurs hauts faits et
pratiquer leurs vertus qu'il devrait s'affliger.

Celui qui, marchant lentement, suit ceux qui sont plus avancs en ge,
est appel plein de dfrence; celui qui, marchant rapidement, devance
ceux qui sont plus avancs en ge, est appel sans dfrence. Une
dmarche lente [pour tmoigner sa dfrence] dpasse-t-elle le pouvoir
de l'homme? Ce n'est pas ce qu'il ne peut pas, mais ce qu'il ne fait
pas. La principale rgle de conduite de _Yao_ et de _Chun_ tait la
pit filiale, la dfrence envers les personnes plus ges, et rien de
plus.

Si vous revtez les habillements de _Yao_, si vous tenez les discours
de _Yao_, si vous pratiquez les actions de _Yao_, vous serez _Yao_, et
rien de plus.

Mais si vous revtez les habillements de _Kie_, si vous tenez les
discours de _Kie_, si vous pratiquez les actions de _Kie_, vous serez
_Kie_, et rien de plus.

_Kiao_ dit: Si j'obtenais l'autorisation de visiter le prince de
_Thseou_, et que je pusse y prolonger mon sjour, je dsirerais y vivre
et recevoir de l'instruction  votre cole.

MENG-TSEU dit: La voie droite[5] est comme un grand chemin ou une
grande route. Est-il difficile de la connatre? Une cause de douleur
pour l'homme est seulement de ne pas la chercher. Si vous retournez
chez vous, et que vous la cherchiez sincrement, vous aurez de reste un
prcepteur pour vous instruire.

3. _Koung-sun-tcheou_ fit une question en ces termes: _Kao-tseu_
disait: L'ode _Siao-pan_[6] est une pice de vers d'un homme bien
mdiocre.

MENG-TSEU dit: Pourquoi _Kao-tseu_ s'exprime-t-il ainsi?

--Parce que celui qui parle dans cette ode prouve un sentiment
d'indignation contre son pre.

MENG-TSEU rpliqua: Comme ce vieux _Kao-tseu_ a mal compris et
interprt ces vers!

Je suppose un homme en ce lieu. Si un autre homme du royaume de
_Youe_, l'arc tendu, s'apprtait  lui lancer sa flche, alors moi je
m'empresserais, avec des paroles gracieuses, de l'en dtourner. Il n'y
aurait pas d'autre motif  ma manire d'agir, sinon que je lui suis
tranger. Si, au contraire, mon frre an, l'arc tendu, s'apprtait 
lui lancer sa flche, alors je m'empresserais, avec des larmes et des
sanglots, de l'en dtourner. Il n'y aurait pas d'autre motif  cela,
sinon que je suis li  lui par des liens de parent.

L'indignation tmoigne dans l'ode _Siao-pan_ est une affection de
parent pour un parent. Aimer ses parents comme on doit les aimer est de
l'humanit. Que ce vieux _Kao-tseu_ a mal compris et expliqu ces vers!

_Koung-sun-tcheou_ dit: Pourquoi, dans l'ode _Kai-foung_, le mme
sentiment d'indignation n'est-il pas exprim?

MENG-TSEU dit: Dans l'ode _Ka-foung_, la faute des parents est
trs-lgre; dans l'ode _Siao-pan_, la faute des parents est
trs-grave. Quand les fautes des parents sont graves, si l'on n'en
prouve pas d'indignation, c'est un signe qu'on leur devient de plus
en plus tranger. Quand les fautes des parents sont lgres, si l'on
en prouve de l'indignation, c'est un signe que l'on ne supporte pas
une lgre faute. Devenir tranger  ses parents est un manque de pit
filiale; ne pas supporter une faute lgre est aussi un manque de pit
filiale.

KHOUNG-TSEU disait en parlant de _Chun_: Que sa pit filiale tait
grande! A l'ge de cinquante ans, il chrissait encore vivement ses
parents.

4. _Soung-kheng_[7] voulant se rendre dans le royaume de _Thsou_,
MENG-TSEU alla au-devant de lui dans la rgion _Che-khieou._

MENG-TSEU lui dit: Matre, o allez-vous?

_Soung-kheng_ rpondit: J'ai entendu dire que les royaumes de _Thsin_
et de _Thsou_ allaient se battre. Je veux voir le roi de _Thsou_, et
lui parler pour le dtourner de la guerre. Si le roi de _Thsou_ n'est
point satisfait de mes observations, j'irai voir le roi de _Thsin_, et
je l'exhorterai  ne pas faire la guerre. De ces deux rois, j'espre
qu'il y en aura un auquel mes exhortations seront agrables.

MENG-TSEU dit: Moi KHO, j'ai une grce  vous demander; je ne dsire
pas connatre dans tous ses dtails le discours que vous ferez, mais
seulement le sommaire. Que lui direz-vous?

_Soung-kheng_ dit: Je lui dirai que la guerre qu'il veut faire n'est
pas profitable.

MENG-TSEU dit: Votre intention, matre, est une grande intention; mais
le motif n'en est pas admissible.

Matre, si vous parlez gain et profit aux rois de _Thsin_ et de
_Thsou_, et que les rois de _Thsin_ et de _Thsou_, prenant plaisir 
ces profits, retiennent la multitude de leurs trois armes, les soldats
de ces trois armes se rjouiront d'tre retenus loin des champs de
bataille, et se complairont dans le gain et le profit.

Si celui qui est serviteur ou ministre sert son prince pour l'amour
du gain; si celui qui est fils sert son pre pour l'amour du gain; si
celui qui est frre cadet sert son frre an pour l'amour du gain:
alors le prince et ses ministres, le pre et le fils, le frre an
et le frre cadet, dpouills enfin de tout sentiment d'humanit et
d'quit, n'auront des gards l'un pour l'autre que pour le seul amour
du gain. Agir ainsi, et ne pas tomber dans les plus grandes calamits,
c'est ce qui ne s'est jamais vu.

Matre, si vous parlez d'humanit et d'quit aux rois de _Thsin_ et
de _Thsou_, et que les rois de _Thsin_ et de _Thsou_, prenant plaisir
 l'humanit et  l'quit, retiennent la multitude de leurs armes,
les soldats de ces trois armes se rjouiront d'tre retenus loin des
champs de bataille, et se complairont dans l'humanit et l'quit.

Si celui qui est serviteur ou ministre sert son prince pour l'amour de
l'humanit et de l'quit; si celui qui est fils sert son pre pour
l'amour de l'humanit et de l'quit; si celui qui est fils cadet sert
son frre an pour l'amour de l'humanit et de l'quit: alors le
prince et ses ministres, le pre et le fils, le frre an et le frre
cadet, ayant repouss d'eux l'appt du gain, n'auront des gards l'un
pour l'autre que pour le seul amour de l'humanit et de l'quit. Agir
ainsi, et ne pas rgner en souverain sur tout l'empire, c'est ce qui ne
s'est jamais vu.

Qu'est-il besoin de parler gain et profit?

5. Pendant que MENG-TSEU habitait dans le royaume de _Thseou, Ki-jin_
[frre cadet du roi de _Jin_], qui tait rest  la place de son frre
pour garder le royaume de _Jin_, lui fit offrir des pices d'toffes de
soie [sans le visiter lui-mme]. MENG-TSEU les accepta sans faire de
remercments.

Un jour qu'il se trouvait dans la ville de _Phing-lo_ [du royaume de
_Thsi_], _Tchou-tseu_, qui tait ministre, lui fit offrir des pices
d'toffes de soie. Il les accepta sans faire de remercments.

Un autre jour, tant pass du royaume de _Thseou_ dans celui de _Jin_,
il alla rendre visite  _Ki-tseu_ [pour le remercier de ses prsents].
tant pass de la ville de _Phing-lo_ dans la capitale du royaume de
_Thsi_, il n'alla pas rendre visite  _Tchou-tseu_.

_Ouo-liu-tseu_, se rjouissant en lui-mme, dit: Moi _Lian_, j'ai
rencontr l'occasion que je cherchais.

Il fit une question en ces termes: Matre, tant pass dans le royaume
de _Jin_, vous avez visit _Ki-tseu_; tant pass dans le royaume de
_Thsi_, vous n'avez pas visit _Tchou-tseu_; est-ce parce qu'il tait
ministre?

MENG-TSEU dit: Aucunement. Le _Chou-king_[8] dit: Lorsqu'on fait des
prsents  un suprieur, on doit employer la plus grande urbanit,
la plus grande politesse possible. Si cette politesse n'est pas
quivalente aux choses offertes, on dit que l'on n'a pas fait de
prsents  son suprieur. Seulement on ne les a pas prsents avec les
intentions prescrites.

C'est parce qu'il n'a pas rempli tous les devoirs prescrits dans
l'offre des prsents  des suprieurs.

_Ouo-liu-tseu_ fut satisfait. Il rpondit  quelqu'un qui demandait
de nouvelles explications: _Ki-tseu_ ne pouvait pas se rendre dans le
royaume de _Thseou_[9]; Tchou-tseu pouvait se rendre dans la ville de
_Phing-lo_.

6. _Chun-yu-kouen_ dit: Placer en premier lieu la renomme de son nom
et le mrite de ses actions, c'est agir en vue des hommes: placer en
second lieu la renomme de son nom et le mrite de ses actions, c'est
agir en vue de soi-mme [de la vertu seule][10]. Vous, matre, vous
avez fait partie des trois ministres suprieurs, et lorsque vous avez
vu que votre nom et le mrite de vos actions ne produisaient aucun
bien ni prs du prince ni dans le peuple[11], vous avez rsign vos
fonctions. L'homme humain se conduit-il vritablement de cette manire?

MENG-TSEU dit: Celui qui, tant dans une condition infrieure, n'a pas
voulu, comme sage, servir un prince dgnr, c'est _Pe-i_. Celui qui
cinq fois se rendit auprs de _Thang_, celui qui cinq fois se rendit
auprs de _Kie_, c'est _Y-yin_. Celui qui ne hassait pas un prince
dprav, qui ne refusait pas un petit emploi, c'est _Lieou-hia-hoe._
Ces trois hommes, quoique avec une rgle de conduite diffrente,
n'eurent qu'un seul but. Ce seul but, quel tait-il? c'est celui qu'on
appelle l'humanit[12]. L'homme suprieur ou le sage est humain; et
voil tout. Qu'a-t-il besoin de ressembler aux autres sages?

_Chun-yu-kouen_ dit: Du temps de _Mo, Koung_ de _Lou_, pendant que
_Koung-i-tseu_ avait en main toute l'administration de l'empire, que
_Tseu-lieou_ et _Tseu-sse_ taient ministres, le royaume de _Lou_
perdit beaucoup plus de son territoire qu'auparavant. Si ces faits sont
vritables, les sages ne sont donc d'aucune utilit  un royaume?

MENG-TSEU dit: Le roi de _Yu_, n'ayant pas employ [le sage]
_Pe-li-hi_, perdit son royaume. _Mou, Koung_ de _Thsin_, l'ayant
employ, devint chef des princes vassaux. S'il n'avait pas employ des
sages dans ses conseils, alors il aurait perdu son royaume. Comment
la prsence des sages dans les conseils des princes pourrait-elle
occasionner une diminution de territoire?

_Chun-yu-kouen_ dit: Lorsque autrefois _Wang-pao_ habitait prs
du fleuve _Ki_, les habitants de la partie occidentale du fleuve
Jaune devinrent habiles dans l'art de chanter sur des notes basses.
Lorsque _Mian-kiu_ habitait dans le _Kao-tang_, les habitants de la
partie droite du royaume de _Thsi_ devinrent habiles dans l'art de
chanter sur des notes leves. Les pouses de _Hoa-tcheou_ et de
_Ki-liang_[13], qui taient habiles  dplorer la mort de leurs maris
sur un ton lugubre, changrent les moeurs des hommes du royaume. Si
quelqu'un possde en lui-mme un sentiment profond, il se produira
ncessairement  l'extrieur. Je n'ai jamais vu, moi _Kouen_, un homme
pratiquer les sentiments de vertu qu'il possde intrieurement, sans
que ses mrites soient reconnus. C'est pourquoi, lorsqu'ils ne sont
pas reconnus, c'est qu'il n'y a pas de sage[14]. S'il en existait, moi
_Kouen,_ je les connatrais certainement.

MENG-TSEU dit: Lorsque KHOUNG-TSEU tait ministre de la justice dans
le royaume de _Lou_, le prince ne tenait aucun compte de ses conseils.
Un sacrifice eut bientt lieu [dans le temple ddi aux anctres]. Le
reste des viandes offertes ne lui ayant pas t envoy [comme l'usage
le voulait], il rsigna ses fonctions, et partit sans avoir mme pris
le temps d'ter son bonnet de crmonies. Ceux qui ne connaissaient pas
le motif de sa dmission pensrent qu'il l'avait donne  cause de ce
qu'on ne lui avait pas envoy les restes du sacrifice; ceux qui crurent
le connatre pensrent que c'tait  cause de l'impolitesse du prince.
Quant  KHOUNG-TSEU, il voulait se retirer sous le prtexte d'une faute
imperceptible de la part du prince; il ne voulait pas que l'on crt
qu'il s'tait retir sans cause. Quand le sage fait quelque chose, les
hommes de la foule, les hommes vulgaires n'en comprennent certainement
pas les motifs[15].

7. MENG-TSEU dit: Les cinq chefs des grands vassaux[16] furent des
hommes coupables envers les trois grands souverains[17]. Les diffrents
princes rgnants de nos jours sont des hommes coupables envers les cinq
chefs des grands vassaux. Les premiers administrateurs de nos jours
sont des hommes coupables envers les diffrents princes rgnants.

Les visites[18] que le fils du Ciel faisait aux diffrents princes
rgnants s'appelaient _visites d'enqutes [sun-cheou]_; l'hommage
que les diffrents princes rgnants venaient rendre au fils du Ciel
s'appelait _visite de comptes-rendus [chou-tchi]_.

Au printemps, l'empereur visitait les laboureurs, et il assistait
ceux qui n'avaient pas le suffisant. En automne, il visitait ceux qui
rcoltaient les fruits de la terre, et il aidait ceux qui n'avaient pas
de quoi se suffire.

Si, lorsqu'il entrait dans les confins du territoire des princes
rgnants qu'il visitait, il trouvait la terre dpouille de
broussailles; si les champs, si les campagnes taient bien cultivs; si
les vieillards taient entretenus sur les revenus publics, et les sages
honors, si les hommes les plus distingus par leurs talents occupaient
les emplois publics; alors il donnait des rcompenses aux princes, et
ces rcompenses consistaient en un accroissement de territoire.

Mais si au contraire, en entrant sur le territoire des princes
rgnants qu'il visitait, il trouvait la terre inculte et couverte de
broussailles; si ces princes ngligeaient les vieillards, ddaignaient
les sages; si des exacteurs et des hommes sans probit occupaient les
emplois publics; alors il chtiait ces princes.

Si ces princes manquaient une seule fois de rendre leur visite
d'_hommage et de comptes-rendus_  l'empereur, alors celui-ci les
faisait descendre d'un degr de leur dignit. S'ils manquaient deux
fois de rendre leur visite d'hommage  l'empereur, alors celui-ci
diminuait leur territoire. S'ils manquaient trois fois de faire leur
visite d'hommage  l'empereur, alors six corps de troupes de l'empereur
allaient les changer.

C'est pourquoi le fils du Ciel punit ou chtie les diffrents princes
rgnants sans les combattre par les armes; les diffrents princes
rgnants combattent par les armes, sans avoir par eux-mmes l'autorit
de punir ou de chtier un rebelle. Les cinq princes chefs de grands
vassaux se ligurent avec un certain nombre de princes rgnants pour
combattre les autres princes rgnants. C'est pourquoi je disais que
les cinq chefs des grands vassaux furent coupables envers les trois
souverains.

De ces chefs de grands vassaux c'est _Houan-koung_ qui fut le plus
puissant. Ayant convoqu  _Koue-khieou_ les diffrents princes
rgnants [pour former une alliance entre eux], il attacha la victime
au lieu du sacrifice, plaa sur elle le livre [qui contenait les
diffrents statuts du pacte fdral], sans toutefois passer sur les
lvres des fdrs du sang de la victime.

La premire obligation tait ainsi conue: Faites mourir les enfants
qui manqueront de pit filiale; n'tez pas l'hrdit au fils lgitime
pour la donner  un autre; ne faites pas une pouse de votre concubine.

La seconde obligation tait ainsi conue: Honorez les sages [en les
levant aux emplois et aux dignits]; donnez des traitements aux hommes
de talent et de gnie; produisez au grand jour les hommes vertueux.

La troisime obligation tait ainsi conue: Respectez les vieillards;
chrissez les petits enfants; n'oubliez pas de donner l'hospitalit aux
htes et aux voyageurs.

La quatrime obligation tait ainsi conue: Que les lettrs n'aient
pas de charges ou magistratures hrditaire; que les devoirs de
diffrentes fonctions publiques ne soient pas remplis par la mme
personne[19]. En choisissant un lettr pour lui confier un emploi
public, vous devez prfrer celui qui a le plus de mrites; ne faites
pas mourir de votre autorit prive les premiers administrateurs des
villes.

La cinquime obligation tait ainsi conue: N'levez pas des
monticules de terre dans les coins de vos champs; n'empchez pas
la vente des fruits de la terre; ne confrez pas une principaut 
quelqu'un sans l'autorisation de l'empereur.

_Houan-koung_ dit: Vous tous qui avec moi venez de vous lier par un
trait, ce trait tant sanctionn par vous, emportez chacun chez vous
des sentiments de concorde et de bonne harmonie.

Les diffrents princes d'aujourd'hui transgressent tous ces cinq
obligations. C'est pourquoi j'ai dit que les diffrents princes de nos
jours taient coupables envers les cinq chefs des grands vassaux.

Augmenter les vices des princes [par ses adulations ou ses flatteries]
est une faute lgre; aller au-devant des vices des princes [en les
encourageant par ses conseils ou ses exemples] est une faute grave.
De nos jours, les premiers administrateurs vont tous au-devant des
vices de leur prince; c'est pourquoi j'ai dit que les premiers
administrateurs de nos jours taient coupables envers les diffrents
princes rgnants.

8. Le prince de _Lou_ voulait faire _Chin-tseu_ son gnral d'arme.
MENG-TSEU dit: Se servir du peuple sans qu'on l'ait instruit auparavant
[des rites et de la justice], c'est ce qu'on appelle pousser le peuple
 sa perte. Ceux qui poussaient le peuple  sa perte n'taient pas
tolrs par la gnration de _Yao_ et de _Chun_.

En supposant que dans un seul combat vous vainquiez les troupes de
_Thsi_, et que vous occupiez _Nan-yang_ [ville de ce royaume]; dans ce
cas mme, vous ne devriez pas encore agir comme vous en avez le projet.

_Chin-tseu_, changeant de couleur  ces paroles qui ne lui faisaient
pas plaisir, dit: Voil ce que j'ignore.

MENG-TSEU dit: Je vous avertis trs-clairement que cela ne convient
pas. Le territoire du fils du Ciel consiste en mille _li_ d'tendue
sur chaque ct. S'il n'avait pas mille _li_, il ne suffirait pas 
recevoir tous les diffrents princes.

Le territoire des _Tchou-heou_, ou diffrents princes, consiste en
cent _li_ dtendue de chaque ct. S'il n'avait pas cent _li_, il ne
suffirait pas  observer les usages prescrits dans le livre des statuts
du temple ddi aux anctres.

_Tcheou-koung_ accepta une principaut dans le royaume de _Lou_, qui
consistait en cent _li_ d'tendue sur chaque ct. Ce territoire tait
bien loin de ne pas lui suffire, quoiqu'il ne consistt qu'en cent _li_
d'tendue sur chaque ct.

_Tha-koung_ reut une principaut dans le royaume de _Thsi_, qui
ne consistait aussi qu'en cent _li_ d'tendue sur chaque ct. Ce
territoire tait bien loin de ne pas lui suffire, quoiqu'il ne
consistt qu'en cent _li_ d'tendue sur chaque ct.

Maintenant le royaume de _Lou_ a cinq fois cent _li_ d'tendue sur
chaque ct. Pensez-vous que si un nouveau souverain apparaissait au
milieu de nous, il diminuerait l'tendue du royaume de _Lou_ ou qu'il
l'augmenterait?

Quand mme on pourrait prendre [la ville de _Nan-yang_] sans coup
frir, et l'adjoindre au royaume de _Lou_, un homme humain ne le ferait
pas;  plus forte raison ne le ferait-il pas s'il fallait la prendre en
tuant des hommes.

L'homme suprieur qui sert son prince [comme il doit le servir] doit
exhorter son prince  se conformer  la droite raison,  appliquer sa
pense  la pratique de l'humanit, et rien de plus.

9. MENG-TSEU dit: Ceux qui aujourd'hui servent les princes [leurs
ministres] disent: Nous pouvons, pour notre prince, puiser la
fcondit de la terre, et remplir les greniers publics. Ce sont
ceux-l que l'on appelle aujourd'hui de bons ministres, et qu'autrefois
on appelait des spoliateurs du peuple.

Si les ministres cherchent  enrichir le prince qui n'aspire pas 
suivre la droite raison, ni  appliquer sa pense  la pratique de
l'humanit, c'est chercher  enrichir le tyran _Kie_.

Ceux qui disent: Nous pouvons pour notre prince faire des traits avec
des royaumes; si nous engageons une guerre, nous avons l'assurance de
vaincre: ce sont ceux-l que l'on nomme aujourd'hui de bons ministres,
et qu'autrefois on appelait des spoliateurs des peuples.

Si les ministres cherchent  livrer des batailles pour le prince qui
n'aspire pas  suivre la droite raison, ni  appliquer sa pense  la
pratique de l'humanit, c'est adjoindre des forces au tyran _Kie_.

Si ce prince suit la rgle de conduite des ministres d'aujourd'hui, et
qu'il ne change pas les usages actuels, quand mme vous lui donneriez
l'empire, il ne pourrait pas seulement le conserver un matin.

10. _Pe-koue_ dit: Moi je dsirerais, sur vingt, ne prlever qu'un.
Qu'en pensez-vous?

MENG-TSEU dit: Votre rgle pour la leve de l'impt est la rgle des
barbares des rgions septentrionales.

Dans un royaume de dix mille maisons, si un seul homme exerce l'art de
la poterie, pourra-t-il suffire  tous les besoins?

_Pe-koue_ dit: Il ne le pourra pas. Les vases qu'il fabriquera ne
pourront suffire  l'usage de toutes les maisons.

MENG-TSEU dit: Chez les barbares du nord, les cinq sortes de crales
ne croissent point; il n'y a que le millet qui y croisse. Ces barbares
n'ont ni villes fortifies, ni palais, ni maisons, ni temples consacrs
aux anctres, ni crmonies des sacrifices; ils n'ont ni pices
d'toffe de soie pour les princes des diffrents ordres, ni festins 
donner; ils n'ont pas une foule de magistrats ou d'employs de toutes
sortes  rtribuer: c'est pourquoi, en fait d'impts ou de taxes, ils
ne prennent que le vingtime du produit, et cela suffit.

Maintenant, si le prince qui habite le royaume du milieu rejetait
tout ce qui constitue les diffrentes relations entre les hommes[20],
et qu'il n'et point d'hommes distingus par leur sagesse ou leurs
lumires pour l'aider  administrer le royaume[21], comment
pourrait-il l'administrer lui seul?

S'il ne se trouve qu'un petit nombre de fabricants de poterie, le
royaume ne pourra pas ainsi subsister;  plus forte raison, s'il
manquait d'hommes distingus par leur sagesse et leurs lumires [pour
occuper les emplois publics].

Si nous voulions rendre l'impt plus lger qu'il ne l'est d'aprs le
principe de _Yao_ et de _Chun_ [qui exigeaient le _dixime_ du produit],
il y aurait de grands barbares septentrionaux et de petits barbares
septentrionaux, tels que nous.

Si nous voulions rendre l'impt plus lourd qu'il ne l'est d'aprs le
principe de _Yao_ et de _Chun_, il y aurait un grand tyran du peuple
nomm _Kie_, et de petits tyrans du peuple, nouveaux _Kie_, tels que
nous.

11. _Pe-koue_ dit: Moi _Tan_, je surpasse _Yu_ dans l'art de matriser
et de gouverner les eaux.

MENG-TSEU dit: Vous tes dans l'erreur. L'habilet de _Yu_ dans l'art
de matriser et de diriger les eaux consistait  les faire suivre leur
cours naturel et rentrer dans leur lit.

C'est pour cette raison que _Yu_ fit des quatre mers le rceptacle des
grandes eaux; maintenant, mon fils, ce sont les royaumes voisins que
vous avez faits le rceptacle des eaux[22].

Les eaux qui coulent en sens contraire ou hors de leur lit sont
appeles _eaux dbordes_; les eaux dbordes sont les _grandes eaux_,
ou les eaux de la grande inondation du temps de l'empereur _Yao_. C'est
une de ces calamits que l'homme humain abhorre. Mon fils, vous tes
dans l'erreur.

12. MENG-TSEU dit: Si l'homme suprieur n'a pas une confiance ferme
dans sa raison, comment, aprs avoir embrass la vertu, pourrait-il la
conserver inbranlable?

13. Comme le prince de _Lou_ dsirait que _Lo-tching-tseu_ (disciple de
MENG-TSEU) prt en main toute l'administration du royaume, MENG-TSEU
dit: Moi, depuis que j'ai appris cette nouvelle, je n'en dors pas de
joie.

_Koung-sun-tcheou_ dit: _Lo-tching-tseu_ a-t-il de l'nergie?

MENG-TSEU dit: Aucunement.

--A-t-il de la prudence et un esprit apte  combiner de grands desseins?

--Aucunement.

--A-t-il beaucoup tudi, et ses connaissances sont-elles tendues?

--Aucunement.

--S'il en est ainsi, pourquoi ne dormez-vous pas de joie?

--Parce que c'est un homme qui aime le bien.

--Aimer le bien suffit-il?

--Aimer le bien, c'est plus qu'il ne faut pour gouverner l'empire; 
plus forte raison pour gouverner le royaume de _Lou!_

Si celui qui est prpos  l'administration d'un tat aime le bien,
alors les hommes de bien qui habitent entre les quatre mers regarderont
comme une tche lgre de parcourir mille _li_ pour venir lui
conseiller le bien.

Mais s'il n'aime pas le bien, alors les hommes se prendront 
dire: C'est un homme suffisant qui rpte [ chaque avis qu'on
lui donne]: Je sais dj cela depuis longtemps. Ce ton et cet air
suffisant repoussent les bons conseillers au del de mille _li_. Si
les lettrs [ou les hommes de bien en gnral][23] se retirent au
del de mille _li_, alors les calomniateurs, les adulateurs, les
flatteurs[24] [les courtisans de toutes sortes] arrivent en foule. Si,
se trouvant continuellement avec des flatteurs, des adulateurs et des
calomniateurs, il veut bien gouverner, comment le pourra-t-il?

14. _Tchin-tseu_ dit: Comment les hommes suprieurs de l'antiquit
acceptaient-ils et graient-ils un ministre?

MENG-TSEU dit: Trois conditions taient exiges pour accepter un
ministre, et trois pour s'en dmettre.

D'abord: Si le prince en recevant ces hommes suprieurs leur avait
tmoign des sentiments de respect, s'il avait montr de l'urbanit;
si, aprs avoir entendu leurs maximes, il se disposait  les mettre
aussitt en pratique, alors ils se rendaient prs de lui. Si, par la
suite, sans manquer d'urbanit, le prince ne mettait pas leurs maximes
en pratique, alors ils se retiraient.

Secondement: Quoique le prince n'et pas encore mis leurs maximes en
pratique, si en les recevant il leur avait tmoign du respect et
montr de l'urbanit, alors ils se rendaient prs de lui. Si ensuite
l'urbanit venait  manquer, ils se retiraient.

Troisimement: Si le matin le prince laissait ses ministres sans
manger, s'il les laissait galement le soir sans manger; que, extnus
de besoins, ils ne pussent sortir de ses tats, et que le prince, en
apprenant leur position, dise: Je ne puis mettre en pratique leurs
doctrines, qui sont pour eux la chose la plus importante; je ne puis
galement suivre leurs avis; mais cependant, faire en sorte qu'ils
meurent sur mon territoire, c'est ce dont je ne puis m'empcher de
rougir; si, dis-je, dans ces circonstances il vient  leur secours [en
leur donnant des aliments], ils peuvent en accepter pour s'empcher de
mourir, mais rien de plus.

15. MENG-TSEU dit: _Chun_ se produisit avec clat dans l'empire,
du milieu des champs; _Fou-you_ fut lev au rang de ministre, de
maon[25] qu'il tait; _Kiao-he_[26] fut lev [au rang de conseiller
de _Wen-wang_], du milieu des poissons et du sel qu'il vendait;
_Kouan-i-ou_ fut lev au rang de ministre, de celui de gelier des
prisons; _Sun-cho-ngao_ fut lev  une haute dignit, du rivage de la
mer [o il vivait ignor]; _Pe-li-hi_ fut lev au rang de conseiller
d'tat, du sein d'une choppe.

C'est ainsi que, lorsque le ciel veut confrer une grande magistrature
[ou une grande mission]  ces hommes d'lite, il commence toujours
par prouver leur me et leur intelligence dans l'amertume de jours
difficiles; il fatigue leurs nerfs et leurs os par des travaux
pnibles; il torture dans les tourments de la faim leur chair et leur
peau; il rduit leur personne  toutes les privations de la misre
et du besoin; il ordonne que les rsultats de leurs actions soient
contraires  ceux qu'ils se proposaient d'obtenir. C'est ainsi qu'il
stimule leur me, qu'il endurcit leur nature, qu'il accrot et augmente
leurs forces d'une nergie sans laquelle ils eussent t incapables
d'accomplir leur haute destine.

Les hommes commencent toujours par faire des fautes avant de pouvoir
se corriger. Ils prouvent d'abord des angoisses de coeur, ils sont
arrts dans leurs projets, et ensuite ils se produisent. Ce n'est
que lorsqu'ils ont lu sur la figure des autres, et entendu ce qu'ils
disent, qu'ils sont clairs sur leur propre compte.

Si, dans l'intrieur d'un tat, il n'y a pas de familles gardiennes
des lois[27] et des hommes suprieurs par leur sagesse et leur
intelligence[28] pour aider le prince [dans l'administration de
l'tat]; si au dehors il ne se trouve pas de royaumes qui suscitent des
guerres, ou d'autres calamits extrieures, l'tat prit d'inanition.

Ainsi, il faut savoir de l que l'on vit de peines et d'preuves, et
que l'on prit par le repos et les plaisirs.

16. MENG-TSEU dit: Il y a un grand nombre de manires de donner des
enseignements. Il est des hommes que je crois indignes de recevoir mes
enseignements, et que je refuse d'enseigner; et par cela mme je leur
donne une instruction, sans autre effort de ma part.


[1] Disciple de MENG-TSEU.

[2] C'est une des six observances ou crmonies du mariage d'aller
soi-mme au-devant de sa fiance pour l'introduire dans sa demeure.

[3] Partie occupe par les femmes.

[4] Ces deux rois sont placs par les Chinois immdiatement aprs _Yao_
et _Chun_.

[5] La voie de conduite morale que suivirent _Yao_ et _Chun._

[6] Section _Ta-ya._

[7] Docteur qui, pendant que les royaumes taient en guerre, les
parcourait pour rpandre sa doctrine. (_Glose._)

[8] Chapitre _Lo-kao_.

[9] Pour visiter lui-mme MENG-TSEU, considr comme son suprieur par
sa sagesse.

[10] _Glose_.

[11] Littralement, _en haut et en bas_.

[12] Par le mot _jin_ (_humanit_), dit _Tchou-hi_, il indique un
tat du coeur sans passions ou intrts privs, et comprenant en soi la
raison cleste.

[13] Deux hommes qui, tant ministres du roi de _Thsi_. avaient t
tus dans un combat par _Kiu_. (_Glose._)

[14] _Kouen_ fait allusion  MENG-TSEU.

[15] Il fait allusion  _Kouen._

[16] MENG-TSEU dsigne _Houan, Koung_ ou prince de _Thsi; Wan_, de
_Tin; Mou_, de _Tchin; Siang_, de _Soung; Tchouang_, de _Thsou_.
(_Glose_.)

[17] Il dsigne _Yu, Wen_ et _Wou_ (fils) de _Thang_. (_Glose_.)

[18] Voyez prcdemment, liv. I, chap, II, pag. 268.

[19] Dfense du cumul des emplois publics.

[20] Il fait allusion aux _villes fortifies_, aux _palais_, aux
_maisons_, etc. (_Glose_.)

[21] Il fait allusion aux _magistrats_ et _employs_, etc. (_Glose_.)

[22] C'est--dire qu'il n'a fait que dverser les eaux dans les
royaumes voisins.

[23] _Glose._

[24] Littralement, _ceux dont le visage donne toujours un assentiment._

[25] Sous le rgne de _Wou-ting_, de la dynastie des _Chang_.

[26] Sous _Wen-wang._

[27] _Fa-kia_. Ce sont, dit _Tchou-hi_, des ministres (de familles),
qui de gnration en gnration font excuter les lois (prs du
prince).

[28] _Sse_, lettrs, ainsi plusieurs fois dfinis par les commentateurs
chinois.




CHAPITRE VII,

COMPOS DE 46 ARTICLES.


1. MENG-TSEU dit: Celui qui dveloppe toutes les facults de son
principe pensant connat sa nature rationnelle; une fois que l'on
connat sa nature rationnelle, alors on connat le ciel[1].

Conserver son principe pensant, alimenter sa nature rationnelle, c'est
en agissant ainsi que l'on se conforme aux intentions du ciel.

Ne pas considrer diffremment une vie longue et une vie courte;
s'efforcer d'amliorer sa personne en attendant l'une ou l'autre, c'est
en agissant ainsi que l'on constitue le mandat que l'on a reu du ciel
[ou que l'on accomplit sa destine].

2. MENG-TSEU dit: Il n'arrive rien sans qu'il ne soit dcrt par
le ciel. Il faut accepter avec soumission ses justes dcrets. C'est
pourquoi celui qui connat les justes dcrets du ciel ne se placera pas
sous un mur qui menace ruine.

Celui qui meurt aprs avoir pratiqu dans tous ses points la loi du
devoir, la rgle de conduite morale qui est en nous, accomplit le
juste dcret du ciel. Celui qui meurt dans les entraves imposes aux
criminels n'accomplit pas le juste dcret du ciel.

3. MENG-TSEU dit: Cherchez, et alors vous trouverez; ngligez tout, et
alors vous perdrez tout. C'est ainsi que chercher sert  trouver ou
obtenir, si nous cherchons les choses qui sont en nous[2].

Il y a une rgle, un principe sr pour faire ses recherches; il y a une
loi fatale dans l'acquisition de ce que l'on cherche. C'est ainsi que
chercher ne sert pas  obtenir, si nous cherchons des choses qui sont
hors de nous[3].

4. MENG-TSEU dit: Toutes les actions de la vie ont en nous[4] leur
principe ou leur raison d'tre. Si, aprs avoir fait un retour sur
soi-mme, on les trouve parfaitement vraies, parfaitement conformes 
notre nature, il n'y a point de satisfaction plus grande.

Si on fait tous ses efforts pour agir envers les autres comme on
voudrait les voir agir envers nous, rien ne fait plus approcher de
l'humanit, lorsqu'on la cherche, que cette conduite.

5. MENG-TSEU dit: Oh! qu'ils sont nombreux ceux qui agissent sans avoir
l'intelligence de leurs actions; qui tudient sans comprendre ce qu'ils
tudient; qui, jusqu' la fin de leurs jours, marchent sans connatre
la droite voie!

6. MENG-TSEU dit: L'homme ne peut pas ne point rougir de ses fautes. Si
une fois il a honte de ne pas avoir eu honte de ses fautes, il n'aura
plus de motifs de honte.

7. MENG-TSEU dit: La pudeur ou la honte est d'une trs-grande
importance dans l'homme.

Ceux qui exercent les arts de ruses et de fourberies n'prouvent plus
le sentiment de la honte. Ceux qui n'prouvent plus le sentiment de
la honte ne sont plus semblables aux autres hommes. En quoi leur
ressembleraient-ils?

8. MENG-TSEU dit: Les sages rois de l'antiquit aimaient la vertu
et oubliaient leur autorit. Les sages lettrs de l'antiquit
auraient-ils agi seuls d'une manire contraire? Ils se plaisaient 
suivre leur droite voie, et ils oubliaient l'autorit des hommes[5].
C'est pourquoi, si les rois et les _Koung_ ou grands vassaux ne leur
tmoignaient pas des sentiments de respect, s'ils n'observaient pas
envers eux toutes les rgles de la politesse et de l'urbanit, alors
souvent ces princes n'obtenaient pas la facult de les voir. Par
consquent, si souvent ils n'obtenaient pas la facult de les voir, 
plus forte raison n'auraient-ils pas obtenu d'en faire leurs agents ou
leurs sujets.

9. MENG-TSEU, s'adressant  _Soung-keou-tsian_, dit: Aimez-vous 
voyager pour enseigner vos doctrines? moi je vous enseignerai  voyager
ainsi.

Si les hommes [les princes] auxquels vous enseignez vos doctrines en
prennent connaissance et les pratiquent, conservez un visage tranquille
et serein; s'ils ne veulent ni les connatre ni les pratiquer,
conservez galement un visage tranquille et serein.

_Soung-keou-tsian_ dit: Comment faire pour conserver toujours ainsi un
visage tranquille et serein.

MENG-TSEU dit: Si vous avez  vous honorer de votre vertu, si vous avez
 vous rjouir de votre quit, alors vous pourrez conserver un visage
tranquille et serein.

C'est pourquoi si le lettr [ou l'homme distingu par sa sagesse et ses
lumires] se trouve accabl par la misre, il ne perd jamais de vue
l'quit; et s'il est promu aux honneurs, il ne s'carte jamais de la
voie droite.

S'il se trouve accabl par la misre, il ne perd jamais de vue
l'quit; c'est pourquoi l'homme distingu par sa sagesse et ses
lumires possde toujours l'empire qu'il doit avoir sur lui-mme. S'il
est promu aux honneurs, il ne s'carte jamais de sa voie droite; c'est
pourquoi le peuple ne perd pas les esprances de bien-tre qu'il avait
conues de son lvation.

Si les hommes de l'antiquit[6] obtenaient la ralisation de leurs
desseins, ils faisaient participer le peuple aux bienfaits de la
vertu et de l'quit. S'ils n'obtenaient pas la ralisation de leurs
desseins, ils s'efforaient d'amliorer leur propre personne, et de se
rendre illustres dans leur sicle par leurs vertus. S'ils taient dans
la pauvret, alors ils ne s'occupaient qu' amliorer leur personne
par la pratique de la vertu. S'ils taient promus aux honneurs ou aux
emplois, alors ils ne s'occupaient qu' faire rgner la vertu et la
flicit dans tout l'empire.

10. MENG-TSEU dit: Ceux qui attendent l'apparition d'un roi comme
_Wen-wang_ pour secouer la torpeur de leur me et se produire dans
la pratique du bien, ceux-l sont des hommes vulgaires. Les hommes
distingus par leur sagesse et leurs lumires n'attendent pas
l'apparition d'un _Wen-wang_ pour se produire.

11. MENG-TSEU dit: Si vous donnez  un homme toutes les richesses et
la puissance des familles de _Han_ et de _We_, et qu'il se considre
toujours avec la mme humilit qu'auparavant, alors cet homme dpasse
de beaucoup les autres hommes.

12. MENG-TSEU dit: Si un prince ordonne au peuple des travaux dans le
but de lui procurer un bien-tre  lui-mme, quand mme ces travaux
seraient trs-pnibles, il ne murmurera pas. Si, dans le but de
conserver la vie aux autres, il fait prir quelques hommes du peuple,
quand mme celui-ci verrait mourir quelques-uns des siens, il ne
s'irritera pas contre celui qui aura ordonn leur mort.

13. MENG-TSEU dit: Les peuples ou les sujets des chefs des grands
vassaux sont contents et joyeux; les sujets des rois souverains sont
pleins de joie et de satisfaction[7].

Quoique le prince fasse faire quelques excutions [ncessaires], le
peuple ne s'en irrite pas; quoiqu'il lui procure des avantages, il n'en
sent pas le mrite. Le peuple chaque jour fait des progrs dans le
bien, et il ne sait pas qui les lui fait faire.

[Au contraire] partout o le sage souverain se transporte, le peuple
se convertit au bien; partout o il rside, il agit comme les esprits
[d'une manire occulte]. L'influence de sa vertu se rpand partout en
haut et en bas comme celle du ciel et de la terre. Comment dira-t-on
que ce sont l de petits bienfaits [tels que ceux que peuvent confrer
les petits princes]?

14. MENG-TSEU dit: Les paroles d'humanit ne pntrent pas si
profondment dans le coeur de l'homme qu'un renom d'humanit; on
n'obtient pas aussi bien l'affection du peuple par un bon rgime, une
bonne administration et de bonnes lois, que par de bons enseignements
et de bons exemples de vertu.

Le peuple craint de bonnes lois, une bonne administration; le peuple
aime de bons enseignements, de bons exemples de vertu. Par de bonnes
lois, une bonne administration, on obtient de bons revenus [ou impts]
du peuple; par de bons enseignements, de bons exemples de vertu, on
obtient le coeur du peuple.

15. MENG-TSEU dit: Ce que l'homme peut faire sans tudes est le
produit de ses facults naturelles[8]; ce qu'il connat sans y avoir
longtemps rflchi, sans l'avoir mdit, est le produit de sa science
naturelle[9].

Il n'est aucun enfant de trois ans qui ne sache aimer ses parents;
ayant atteint l'ge de cinq ou six ans, il n'en est aucun qui ne sache
avoir des gards pour son frre an. Aimer ses parents d'un amour
filial, c'est de la tendresse; avoir des gards pour son frre an,
c'est de l'quit. Aucune autre cause n'a fait pntrer ces sentiments
dans les coeurs de tous les habitants de l'empire.

16. MENG-TSEU dit: Lorsque _Chun_ habitait dans les retraites profondes
d'une montagne recule, au milieu des rochers et des forts; qu'il
passait ses jours avec des cerfs et des sangliers, il diffrait bien
peu des autres hommes rustiques qui habitaient les retraites profondes
de cette montagne recule. Mais lui, lorsqu'il avait entendu une parole
vertueuse, une parole de bien, ou qu'il avait t tmoin d'une action
vertueuse, il sentait bouillonner dans son sein les nobles passions du
bien, comme les ondes des grands fleuves _Kiang_ et _Ho_, aprs avoir
rompu leurs digues, se prcipitent dans les abmes sans qu'aucune force
humaine puisse les contenir!

17. MENG-TSEU dit: Ne faites pas ce que vous ne devez pas faire [comme
tant contraire  la raison][10]; ne dsirez pas ce que vous ne devez
pas dsirer. Si vous agissez ainsi, vous avez accompli votre devoir.

18. MENG-TSEU dit: L'homme qui possde la sagacit de la vertu et la
prudence de l'art, le doit toujours aux malheurs et aux afflictions
qu'il a prouvs.

Ce sont surtout les ministres orphelins [ou qui sont les fils de
leurs propres oeuvres] et les enfants naturels[11] qui maintiennent
soigneusement toutes les facults de leur me dans les circonstances
difficiles, et qui mesurent leurs peines jusque dans les profondeurs
les plus cuisantes. C'est pourquoi ils sont pntrants.

19. MENG-TSEU dit: Il y a des hommes qui dans le service de leur prince
[comme ministres] ne s'occupent uniquement que de lui plaire et de le
rendre satisfait d'eux-mmes.

Il y a des ministres qui ne s'occupent que de procurer de la
tranquillit et du bien-tre  l'Etat; cette tranquillit et ce
bien-tre seuls les rendent heureux et satisfaits.

Il y a un peuple qui est le peuple du ciel[12], et qui, s'il est appel
 remplir les fonctions publiques, les accepte pour faire le bien, s'il
juge qu'il peut le faire.

Il y a de grands hommes, d'une vertu accomplie, qui, par la rectitude
qu'ils impriment  toutes leurs actions, rendent tout ce qui les
approche [prince et peuple] juste et droit.

20. MENG-TSEU dit: L'homme suprieur prouve trois contentements; et le
gouvernement de l'empire comme souverain n'y est pas compris.

Avoir son pre et sa mre encore subsistants, sans qu'aucune cause de
trouble et de dissension existe entre le frre an et le frre cadet,
est le premier de ces contentements.

N'avoir  rougir ni en face du ciel ni en face des hommes est le second
de ces contentements.

tre assez heureux pour rencontrer parmi les hommes de sa gnration
des hommes de talents et de vertus dont on puisse augmenter les
vertus et les talents par ses instructions, est le troisime de ces
contentements.

Voil les trois contentements de l'homme suprieur; et le gouvernement
de l'empire comme souverain n'y est pas compris.

21. MENG-TSEU dit: L'homme suprieur dsire un ample territoire et
un peuple nombreux; mais il ne trouve pas l un vritable sujet de
contentement.

L'homme suprieur se complat, en demeurant dans l'empire,  pacifier
et rendre stables les populations situes entre les quatre mers; mais
ce qui constitue sa nature n'est pas l.

Ce qui constitue la nature de l'homme suprieur n'est pas augment
par un grand dveloppement d'action, n'est pas diminu par un long
sjour dans l'tat de pauvret et de dnment, parce que la portion [de
substance rationnelle qu'il a reue du ciel][14] est fixe et immuable.

Ce qui constitue la nature de l'homme suprieur: l'humanit, l'quit,
l'urbanit, la prudence, ont leur fondement dans le coeur [ou le
principe pensant]. Ces attributs de notre nature se produisent dans
l'attitude, apparaissent dans les traits du visage, couvrent les
paules et se rpandent dans les quatre membres; les quatre membres les
comprennent sans les enseignements de la parole.

22. MENG-TSEU dit: Lorsque _Pe-i_[15], fuyant la tyrannie de
_Cheou_-(_sin_), habitait les bords de la mer septentrionale, il
apprit l'lvation de _Wen-wang_[16]; et se levant avec motion il
dit: Pourquoi n'irais-je pas me soumettre  lui? J'ai entendu dire
que le chef des grands vassaux de l'occident excellait dans la vertu
d'entrenir les vieillards.

Lorsque _Ta-kong_, fuyant la tyrannie de _Cheou-(sin),_ habitait les
bords de la mer orientale, il apprit l'lvation de _Wen-wang_; et,
se levant avec motion, il dit: Pourquoi n'irais-je pas me soumettre
 lui? J'ai entendu dire que le chef des grands vassaux de l'occident
excellait dans la vertu d'entretenir les vieillards.

S'il se trouve dans l'empire un homme qui ait la vertu d'entretenir
les vieillards, alors tous les hommes pleins d'humanit s'empresseront
d'aller se soumettre  lui.

Si dans une habitation de cinq arpents de terre vous plantez des
mriers au pied des murs, et que la femme de mnage lve des vers 
soie, alors les vieillards pourront se couvrir de vtements de soie;
si vous nourrissez cinq poules et deux porcs femelles, et que vous
ne ngligiez pas les saisons [de l'incubation et de la conception],
alors les vieillards pourront ne pas manquer de viande. Si un simple
particulier cultive un champ de cent arpents, une famille de huit
bouches pourra ne pas souffrir de la faim.

Ces expressions [des deux vieillards], _le chef des vassaux de
l'occident excelle dans la vertu d'entretenir les vieillards_,
signifiaient qu'il savait constituer  chacun une proprit prive
compose d'un champ [de cent arpents][17] et d'une habitation [de
cinq][18]; qu'il savait enseigner aux populations l'art de planter [des
mriers] et de nourrir [des poules et des pourceaux]; qu'en dirigeant
par l'exemple les femmes et les enfants, il les mettait  mme de
nourrir et d'entretenir leurs vieillards. Si les personnes ges de
cinquante ans manquent de vtements de soie, leurs membres ne seront
pas rchauffs. Si les septuagnaires manquent de viande pour aliments,
ils ne seront pas bien nourris. N'avoir pas ses membres rchauffs [par
ses vtements], et ne pas tre bien nourri, cela s'appelle avoir froid
et faim. Parmi les populations soumises  _Wen-wang_, il n'y avait
point de vieillards souffrants du froid et de la faim. C'est ce que les
expressions cites prcdemment veulent dire.

23. MENG-TSEU dit: Si l'on gouverne les populations de manire  ce
que leurs champs soient bien cultivs; si on allge les impts [en
n'exigeant que le dixime du produit][19], le peuple pourra acqurir de
l'aisance et du bien-tre.

S'il prend ses aliments aux heures du jour convenables[20], et qu'il
ne dpasse ses revenus que selon les rites prescrits, ses revenus ne
seront pas dpasss par sa consommation.

Si le peuple est priv de l'eau et du feu, il ne peut vivre. Si pendant
la nuit obscure un voyageur frappe  la porte de quelqu'un pour
demander de l'eau et du feu, il ne se trouvera personne qui ne les
lui donne, parce que ces choses sont partout en quantit suffisante.
Pendant que les saints hommes gouvernaient l'empire, ils faisaient en
sorte que les pois et autres lgumes de cette espce, ainsi que le
millet, fussent aussi abondants que l'eau et le feu. Les lgumes et
le millet tant aussi abondants que l'eau et le feu parmi le peuple,
comment s'y trouverait-il des hommes injustes et inhumains?

24. MENG-TSEU dit: Lorsque KHOUNG-TSEU gravissait la montagne
_Toung-chan_, le royaume de _Lou_ lui paraissait bien petit; lorsqu'il
gravissait la montagne _Ta-chan_[21], l'empire lui-mme lui
paraissait bien petit.

C'est ainsi que, pour celui qui a vu les mers, les eaux des rivires
et mme des fleuves peuvent  peine tre considres comme des eaux;
et pour celui qui a pass par la porte des saints hommes [qui a t 
leur cole], les paroles ou les instructions des autres hommes peuvent
 peine tre considres comme des instructions.

Il y a un art de considrer les eaux: on doit les observer dans leurs
courants et lorsqu'elles s'chappent de leur source. Quand le soleil et
la lune brillent de tout leur clat, leurs reflets les font scintiller
dans leurs profondes cavits.

L'eau courante est un lment de telle nature, que si on ne la dirige
pas vers les fosss ou les rservoirs [dans lesquels on veut la
conduire], elle ne s'y coule pas. Il en est de mme de la volont de
l'homme suprieur applique  la pratique de la droite raison: s'il ne
lui donne pas son complet dveloppement, il n'arrivera pas au suprme
degr de saintet.

25. MENG-TSEU dit: Celui qui, se levant au chant du coq, pratique la
vertu avec la plus grande diligence, est un disciple de _Chun._

Celui qui, se levant au chant du coq, s'occupe du gain avec la plus
grande diligence, est un disciple du voleur _Tch._

Si vous voulez connatre la diffrence qu'il y a entre l'empereur
_Chun_ et le voleur _Tch_, elle n'est pas ailleurs que dans
l'intervalle qui spare le gain de la vertu.

26. MENG-TSEU dit: _Yang-tseu_ fait son unique tude de l'intrt
personnel, de l'amour de soi. Devrait-il arracher un cheveu de sa tte
pour procurer quelque avantage public  l'empire, il ne l'arracherait
pas.

_Me-tseu_ aime tout le monde; si en abaissant sa tte jusqu' ses
talons il pouvait procurer quelque avantage public  l'empire, il le
ferait.

_Tseu-mo_ tenait le milieu. Tenir le milieu, c'est approcher beaucoup
de la droite raison. Mais tenir le milieu sans avoir de point fixe [tel
que la tige d'une balance], c'est comme si l'on ne tenait qu'un ct.

Ce qui fait que l'on dteste ceux qui ne tiennent qu'un ct, ou qui
suivent une voie extrme, c'est qu'ils blessent la droite raison; et
que pendant qu'ils s'occupent d'une chose, ils en ngligent ou en
perdent cent.

27. MENG-TSEU dit: Celui qui a faim trouve tout mets agrable; celui
qui a soif trouve toute boisson agrable: alors l'un et l'autre n'ont
pas le sens du got dans son tat normal, parce que la faim et la soif
le dnaturent. N'y aurait-il que la bouche et le ventre qui fussent
sujets aux funestes influences de la faim et de la soif? Le coeur de
l'homme a aussi tous ces inconvnients.

Si les hommes pouvaient se soustraire aux funestes influences de
la faim et de la soif, et ne pas dnaturer leur coeur, alors ils ne
s'affligeraient pas de ne pouvoir atteindre  la vertu des hommes
suprieurs  eux par leur saintet et leur sagesse.

28. MENG-TSEU dit: _Lieou-hia-hoe_ n'aurait pas chang son sort
contre celui des trois premiers grands dignitaires de l'empire[22].

29. MENG-TSEU dit: Celui qui s'applique  faire une chose est comme
celui qui creuse un puits. Si, aprs avoir creus un puits jusqu'
soixante et douze pieds, on ne va pas jusqu' la source, on est dans le
mme cas que si on l'avait abandonn.

30. MENG-TSEU dit: _Yao_ et _Chun_ furent dous d'une nature parfaite;
_Thang_ et _Wou_ s'incorporrent ou perfectionnrent la leur par leurs
propres efforts; les cinq princes chefs des grands vassaux n'en eurent
qu'une fausse apparence.

Ayant eu longtemps cette fausse apparence d'une nature accomplie, et
n'ayant fait aucun retour vers la droiture, comment auraient-ils su
qu'ils ne la possdaient pas?

31. _Koung-sun-tcheou_ dit: _Y-yin_ disait: Moi je n'ai pas l'habitude
de visiter souvent ceux qui ne sont pas dociles [aux prceptes de
la raison]. Il relgua _Tha-kia_ dans le palais o tait lev le
tombeau de son pre, et le peuple en fut trs-satisfait. _Tha-kia_
s'tant corrig, il le fit revenir  la cour, et le peuple en prouva
une grande joie.

Lorsqu'un sage est ministre de quelque prince, si ce prince n'est pas
sage [ou n'est pas docile aux conseils de la raison][23], peut-il, 
l'exemple de _Y-yin_, le relguer loin du sige du gouvernement?

MENG-TSEU dit: S'il a les intentions de _Y-yin_ [c'est--dire son
amour du bien public][24], il le peut; s'il n'a pas les intentions de
_Y-yin_, c'est un usurpateur.

32. _Koung-sun-tcheou_ dit: On lit dans le _Livre des Vers_[25]:

        Que personne ne mange inutilement[26].

L'homme suprieur ne laboure pas, et cependant il mange; pourquoi cela?

MENG-TSEU dit: Lorsqu'un homme suprieur habite un royaume, si le
prince l'emploie dans ses conseils, alors l'tat est tranquille,
le trsor public est rempli, le gouvernement est honor et couvert
de gloire. Si les fils et les frres cadets du royaume suivent les
exemples de vertu qu'il leur donne, alors ils deviennent pieux envers
leurs parents, pleins de dfrence pour leurs ans, de droiture et de
sincrit envers tout le monde. Ce n'est pas l _manger inutilement_
[les produits ou les revenus des autres]: Qu'y a-t-il au contraire de
plus grand et de plus digne?

33. _Tian_, fils du roi de _Thsi_, fit une question en ces termes: A
quoi sert le lettr?

MENG-TSEU dit: Il lve ses penses.

_Tian_ dit: Qu'appelez-vous _lever ses penses?_

MENG-TSEU dit: C'est les diriger vers la pratique de l'humanit, de
l'quit et de la justice; et voil tout. Tuer un innocent, ce n'est
pas de l'humanit; prendre ce qui n'est pas  soi, ce n'est pas de
l'quit. Quel est le sjour permanent de l'me? c'est l'humanit.
Quelle est sa voie? l'quit. S'il habite l'humanit, s'il marche
dans l'quit, les devoirs du grand homme [ou de l'homme d'tat] sont
remplis.

34. MENG-TSEU dit: Si sans quit vous eussiez donn le royaume de
_Thsi_  _Tchoung-tseu_, il ne l'aurait pas accept. Tous les hommes
eurent foi en sa sagesse. Ce refus [d'accepter le royaume de _Thsi_],
c'est de l'quit, comme celle de refuser une cuelle de riz cuit ou de
bouillon. Il n'y a pas de faute plus grave pour l'homme que d'oublier
les devoirs qui existent entre les pres et mres et les enfants, entre
le prince et les sujets, entre les suprieurs et les infrieurs[27].
Est-il permis de croire un homme grand et consomm dans la vertu,
lorsque sa vertu n'est que mdiocre?

35. _Tiao-yng_ fit une question en ces termes: Si pendant que _Chun_
tait empereur, _Kao-yao_ avait t prsident du ministre de la
justice, et que _Kou-seou_ [pre de _Chun_] et tu un homme, alors
qu'aurait fait _Kao-yao?_

MENG-TSEU rpondit: Il aurait fait observer la loi; et voil tout.

_Tiao-yng_ dit: S'il avait voulu agir ainsi, _Chun_ ne l'en aurait-il
pas empch?

MENG-TSEU dit: Comment _Chun_ aurait-il pu l'en empcher? Il avait reu
cette [loi du ciel[28], avec son mandat, pour la faire excuter].

_Tiao-yng_ dit: S'il en est ainsi, alors comment _Chun_ se serait-il
conduit?

MENG-TSEU dit: _Chun_ aurait regard l'abandon de l'empire comme
l'abandon de sandales uses par la marche; et, prenant secrtement son
pre sur ses paules[29], il serait all se rfugier sur une plage
dserte de la mer, en oubliant, le coeur satisfait, jusqu' la fin de sa
vie, son empire et sa puissance.

36. MENG-TSEU tant pass de la ville de _Fan_ dans la capitale du
royaume de _Thsi_, il y vit de loin le fils du roi. A cette vue il
s'cria en soupirant: Comme le sjour de la cour change l'aspect d'un
homme, et comme un rgime opulent change sa corpulence! Que le sjour
dans un lieu est important! Cependant tous les fils ne sont-ils pas
galement enfants des hommes?

MENG-TSEU dit: La demeure, l'appartement, les chars, les chevaux, les
habillements du fils du roi, ont beaucoup de ressemblance avec ceux
des fils des autres hommes; et puisque le fils du roi est tel [que je
viens de le voir], il faut que ce soit le sjour  la cour qui l'ait
ainsi chang: quelle influence doit donc avoir le sjour de celui qui
habite dans la vaste demeure de l'empire!

Le prince de _Lou_ tant pass dans le royaume de _Soung_, il arriva
 la porte de la ville de _Tie-tche_, qu'il ordonna  haute voix
d'ouvrir. Les gardiens dirent: Cet homme n'est pas notre prince;
comment sa voix ressemble-t-elle  celle de notre prince? Il n'y a pas
d'autre cause  cette ressemblance, sinon que le sjour de l'un et de
l'autre prince se ressemblait[30].

37. MENG-TSEU dit: Si le prince entretient un sage sans avoir de
l'affection pour lui, il le traite comme il traite ses pourceaux. S'il
a de l'affection pour lui sans lui tmoigner le respect qu'il mrite,
il l'entretient comme ses propres troupeaux.

Des sentiments de vnration et de respect doivent tre tmoigns [au
sage par le prince] avant de lui offrir des prsents.

Si les sentiments de vnration et de respect que le prince lui
tmoigne n'ont point de ralit, le sage ne peut tre retenu prs de
lui par de vaines dmonstrations.

38. MENG-TSEU dit: Les diverses parties saillantes du corps[31] et les
sens[32] constituent les facults de notre nature que nous avons reues
du ciel[33]. Il n'y a que les saints hommes [ou ceux qui parviennent 
la perfection] qui puissent donner  ces facults de notre nature leur
complet dveloppement.

39. _Siouan-wang_, roi de _Thsi_, voulait abrger son temps de deuil.
_Koung-sun-tcheou_ lui dit: N'est-il pas encore prfrable de porter le
deuil pendant une anne que de s'en abstenir compltement?

MENG-TSEU dit: C'est comme si vous disiez  quelqu'un qui tordrait le
bras de son frre an: Pas si vite, pas si vite! Enseignez-lui la
pit filiale, la dfrence fraternelle, et bornez-vous  cela.

Le fils du roi tant venu  perdre sa mre, son prcepteur sollicita
pour lui [de son pre] la permission de porter le deuil pendant
quelques mois.

_Koung-sun-tcheou_ dit: Pourquoi pendant quelques mois seulement?

MENG-TSEU dit: Le jeune homme avait dsir porter le deuil pendant les
trois annes prescrites, mais il n'en avait pas obtenu l'autorisation
de son pre. Quand mme il n'aurait obtenu de porter le deuil qu'un
jour, c'tait encore prfrable pour lui  s'abstenir compltement de
le porter.

40. MENG-TSEU dit: Les enseignements de l'homme suprieur sont au
nombre de cinq.

Il est des hommes qu'il convertit au bien de la mme manire que la
pluie qui tombe en temps convenable fait crotre les fruits de la terre.

Il en est dont il perfectionne la vertu; il en est dont il dveloppe
les facults naturelles et les lumires.

Il en est qu'il claire par les rponses qu'il fait  leurs questions.

Il en est enfin qui se convertissent d'eux-mmes au bien et se rendent
meilleurs [entrans qu'ils sont par son exemple].

Voil les cinq manires dont l'homme suprieur instruit les hommes.

41. _Koung-sun-tcheou_ dit: Que ces voies [du sage] sont hautes et
sublimes! qu'elles sont admirables et dignes d'loges! La difficult
de les mettre en pratique me parait aussi grande que celle d'un homme
qui voudrait monter au ciel sans pouvoir y parvenir. Pourquoi ne
rendez-vous pas ces voies faciles, afin que ceux qui veulent les suivre
puissent les atteindre, et que chaque jour ils fassent de nouveaux
efforts pour en approcher?

MENG-TSEU dit: Le charpentier habile ne change ni ne quitte son aplomb
et son cordeau  cause d'un ouvrier incapable. _Y_, l'habile archer,
ne changeait pas la manire de tendre son arc  cause d'un archer sans
adresse.

L'homme suprieur apporte son arc, mais il ne tire pas. Les principes
de la vertu brillent soudain aux yeux de ceux qui la cherchent [comme
un trait de flche]. Le sage se tient dans la voie moyenne [entre les
choses difficiles et les choses faciles][34]; que ceux qui le peuvent
le suivent.

42. MENG-TSEU dit: Si dans un empire rgnent les principes de la
raison, le sage accommode sa personne  ces principes; si dans un
empire ne rgnent pas les principes de la raison [s'il est dans le
trouble et l'anarchie][35], le sage accommode les principes de la
raison au salut de sa personne.

Mais je n'ai jamais entendu dire que le sage ait accomod les
principes de la raison ou les ait fait plier aux caprices et aux
passions des hommes!

43. _Koung-tou-tseu_ dit: Pendant que _Theng-keng_[36] suivait vos
leons, il paraissait tre du nombre de ceux que l'on traite avec
urbanit: cependant vous n'avez pas rpondu  une question qu'il vous a
faite: pourquoi cela?

MENG-TSEU dit: Ceux qui se fient sur leur noblesse ou sur leurs
honneurs interrogent; ceux qui se fient sur leur sagesse ou leurs
talents interrogent; ceux qui se fient sur leur ge plus avanc
interrogent; ceux qui se fient sur les services qu'ils croient avoir
rendus  l'tat interrogent; ceux qui se fient sur d'anciennes
relations d'amiti avec des personnes en charge interrogent: tous
ceux-l sont des gens auxquels je ne rponds pas. _Theng-keng_ se
trouvait dans deux de ces cas[37].

44. MENG-TSEU dit: Celui qui s'abstient de ce dont il ne doit pas
s'abstenir, il n'y aura rien dont il ne s'abstienne; celui qui reoit
avec froideur ceux qu'il devrait recevoir avec effusion de tendresse,
il n'y aura personne qu'il ne reoive froidement; ceux qui s'avancent
trop prcipitamment reculeront encore plus vite.

45. MENG-TSEU dit: L'homme suprieur ou le sage aime tous les tres qui
vivent[38], mais il n'a point pour eux les sentiments d'humanit qu'il
a pour les hommes; il a pour les hommes des sentiments d'humanit,
mais il ne les aime pas de l'amour qu'il a pour ses pre et mre. Il
aime ses pre et mre de l'amour filial, et il a pour les hommes des
sentiments d'humanit; il a pour les hommes des sentiments d'humanit,
et il aime tous les tres qui vivent.

46. MENG-TSEU dit: L'homme pntrant et sage n'ignore rien; il applique
toutes les forces de son intelligence  apprendre les choses qu'il lui
importe de savoir. Quant  l'homme humain, il n'est rien qu'il n'aime;
il s'applique de toutes ses forces  aimer ce qui mrite d'tre aim.

_Yao_ et _Chun_ taient sages et pntrants; toutefois leur pntration
ne s'tendait pas  tous les objets. Ils appliquaient les forces de
leur intelligence  ce qu'il y avait de plus important [et ngligeaient
le reste]. _Yao_ et _Chun_ taient pleins d'humanit, mais cette
humanit n'allait pas jusqu' aimer galement tous les hommes; ils
s'appliquaient principalement  aimer les sages d'un amour filial.

Il est des hommes qui ne peuvent porter le deuil de leurs parents
pendant trois ans, et qui s'informent soigneusement du deuil de
trois mois ou de celui de cinq; ils mangent immodrment, boivent
abondamment, et vous interrogent minutieusement sur le prcepte des
rites: _Ne dchirez pas la chair avec les dents_. Cela s'appelle
ignorer  quoi il est le plus important de s'appliquer.


[1] Le _coeur_, ou _principe pensant_ (_sin_), dit _Tchou-hi_, c'est
la partie spirituelle et intelligente de l'homme, ce qui constitue la
raison dans la foule des tres, et influe sur toutes les actions. La
_nature rationnelle_ (_Sing_), c'est alors la raison qui caractrise le
_coeur_ (ou principe pensant); et le _ciel_ (_Thien_), c'est la source
d'o la _raison_ procde.

[2] Comme l'humanit, l'quit, etc. (_Glose._)

[3] Comme les richesses, les honneurs, le gain, l'avancement.
(_Glose._)

[4] C'est--dire dans notre nature. (_Glose._)

[5] Ils oubliaient la dignit et le rang des rois dont ils faisaient
peu de cas. (_Glose._)

[6] Par les hommes de l'antiquit, il indique les lettrs du temps des
trois (premires) dynasties. (_Glose._)

[7] Dans ce paragraphe et les suivants, MENG-TSEU signale la diffrence
qu'il avait trouve entre le rgime des princes chefs de vassaux, et le
rgime des rois souverains.

[8] Qui n'ont d'autre origine que le ciel, qui ne procdent d'aucune
source, si ce n'est du ciel. (_Commentaire._)

[9] _Commentaire._

[10] Ce que la raison ne prescrit pas. (_Glose._)

[11] _Nothi pulli sunt optimi_.(COLUMELLE.)

[12] Ce sont les hommes d'lite sans emplois publics qui donnent 
la raison cleste, qui est en nous, tous les dveloppements qu'elle
comporte: on les nomme _le peuple du ciel_. (TCHOU-HI.)

[14] _Commentaire._

[15] Voyez liv. II, chap. I, 13.

[16] Comme chef des grands vassaux des provinces occidentales de
l'empire.

[17] _Glose._

[18] _Glose._

[19] _Glose._

[20] Le matin et le soir. (_Glose._)

[21] La plus leve de l'empire.

[22] Les trois _Koung_: ce sont les _Tha-sse, Tha-fou_ et _Thai-po_.
(_Glose._)

[23] _Glose._

[24] _Glose._

[25] Ode _Fa-chen_, section _Kou-foung._

[26] Que personne, sans les avoir mrits, ne reoive des traitements
du prince. (_Glose._)

On pourrait traduire cette pense ancienne par cette formule moderne,
_que personne ne consomme sans avoir produit_, qui lui est quivalente.

[27] _Tchoung-tseu_ s'attachait exclusivement  la vertu de l'quit,
et il ngligeait les autres; il quitta sa mre et son frre ain,
refusa d'accepter un emploi et un traitement du roi de _Thsi_, et
encourut ainsi plusieurs reproches.

[28] _Glose._

[29] Comme ne s'enfuit de Troie en portant son pre nchise sur ses
paules.

[30] C'est--dire que rien ne ressemble tant  un prince rgnant
qu'un autre prince rgnant, parce que l'un et l'autre ont les mmes
habitudes, le mme entourage, et le mme genre de vie.

[31] Telles que les oreilles, les yeux, les mains, les pieds et autres
de cette espce. (_Glose._)

[32] Tels que la vue, l'oue, etc. (_Glose._)

[33] _Thian-sing_, COELI NATURA.

[34] _Glose._

[35] _Glose._

[36] Frre cadet du roi de _Theng._

[37] Il tait vain de sa dignit (de frre de prince), et il tait
galement vain de sa prtendue sagesse. (_Glose._)

[38] Il indique les oiseaux, les btes, les plantes, les arbres.
(_Glose._)




CHAPITRE VIII,

COMPOS DE 38 ARTICLES.


1. MENG-TSEU dit: O que _Hoe-wang_ de _Liang_[1] est inhumain! L'homme
[ou le prince] humain arrive par ceux qu'il aime  aimer ceux qu'il
n'aimait pas. Le prince inhumain au contraire arrive par ceux qu'il
n'aime pas  ne pas aimer ceux qu'il aimait.

_Koung-sun-tcheou_ dit: Qu'entendez-vous par l?

MENG-TSEU dit: _Hoe-wang_ de _Liang_ ayant voulu livrer une bataille
pour cause d'agrandissement de territoire, fut battu compltement,
et laissa les cadavres de ses soldats pourrir sur le champ du combat
sans leur faire donner la spulture. Il aurait bien voulu recommencer
de nouveau, mais il craignit de ne pouvoir vaincre lui-mme. C'est
pourquoi il poussa son fils, qu'il aimait,  sa perte fatale[2] en
l'excitant  le venger. C'est ce que j'appelle _arriver par ceux que
l'on n'aime pas  ne pas aimer ceux que l'on aimait._

2. MENG-TSEU dit: Dans le livre intitul _le Printemps et
l'Automne_[3], on ne trouve aucune guerre juste et quitable. Il en est
cependant qui ont une apparence de droit et de justice; mais on ne doit
pas moins les considrer comme injustes.

Les actes de redressement[4] sont des actes par lesquels un suprieur
dclare la guerre  ses infrieurs pour redresser leurs torts. Les
royaumes qui sont gaux entre eux ne se redressent point ainsi
mutuellement.

3. MENG-TSEU dit: Si l'on ajoute une foi entire, absolue, aux livres
[historiques], alors on n'est pas dans une condition aussi avantageuse
que si l'on manquait de ces livres.

Moi, dans le chapitre du _Chou-king_ intitul _Wou-tching_[5], je ne
prends que deux ou trois articles, et rien de plus.

L'homme humain n'a point d'ennemi dans l'empire[6].

Comment donc, lorsqu'un homme souverainement humain [comme _Wou-wang_]
en attaque un souverainement inhumain [comme _Cheou-sin_], y aurait-il
un si grand carnage que les boucliers de bois flotteraient dans le
sang[7]?

4. MENG-TSEU dit: S'il y a un homme qui dise: Je sais parfaitement
ordonner et diriger une arme; je sais parfaitement livrer une
bataille: cet homme est un grand coupable.

Si le prince qui gouverne un royaume aime l'humanit, il n'aura aucun
ennemi dans l'empire.

Lorsque _Tching-thang_ rappelait  leurs devoirs les habitants des
rgions mridionales, les barbares des rgions septentrionales se
plaignaient [d'tre ngligs par lui]; lorsqu'il rappelait  leurs
devoirs les habitants des rgions orientales, les barbares des rgions
occidentales se plaignaient en disant: _Pourquoi nous rserve-t-il pour
les derniers?_

Lorsque _Wou-wang_ attaqua la dynastie de _Yin_, il n'avait que trois
cents chars de guerre et trois mille vaillants soldats.

_Wou-wang_ [en s'adressant aux populations] leur dit: Ne craignez
rien, je vous apporte la paix et la tranquillit; je ne suis pas
l'ennemi des cent familles [du peuple chinois]. Et aussitt les
populations prosternrent leurs fronts vers la terre, comme des
troupeaux de boeufs labourent le sol de leurs cornes.

Le terme (_tching_) par lequel on dsigne l'action de _redresser_ ou
_rappeler  leur devoir_ par les armes ceux qui s'en sont carts,
signifie _rendre droits, corriger_ (_tching_). Quand chacun dsire se
_redresser_ ou _se corriger soi-mme_, pourquoi recourir  la force des
armes afin d'arriver au mme rsultat?

5. MENG-TSEU dit: Le charpentier et le charron peuvent donner  un
homme leur rgle et leur querre, mais ils ne peuvent pas le rendre
immdiatement habile, dans leur art.

6. MENG-TSEU dit: _Chun_ se nourrissait de fruits secs et d'herbes des
champs, comme si toute sa vie il et d conserver ce rgime. Lorsqu'il
fut fait empereur[8], les riches habits brods qu'il portait, la
guitare dont il jouait habituellement, les deux jeunes filles qu'il
avait comme pouses  ses cts, ne l'affectaient pas plus que s'il les
avait possdes ds son enfance.

7. MENG-TSEU dit: Je sais enfin maintenant que de tuer les proches
parents d'un homme est un des crimes les plus graves [par ses
consquences].

En effet, si un homme tue le pre d'un autre homme, celui-ci tuera
aussi le pre du premier. Si un homme tue le frre an d'un autre
homme, celui-ci tuera aussi le frre an du premier. Les choses tant
ainsi, ce crime diffre bien peu de celui de tuer ses parents de sa
propre main.

8. MENG-TSEU dit: Les anciens qui construisirent des portes aux
passages des confins du royaume avaient pour but d'empcher des actes
de cruaut et de dvastation; ceux de nos jours qui font construire
ces portes de passages ont pour but d'exercer des actes de cruaut et
d'oppression[9].

9. MENG-TSEU dit: Si vous ne suivez pas vous-mme la voie droite[10],
elle ne sera pas suivie par votre femme et vos enfants. Si vous donnez
des ordres qui ne soient pas conformes  la voie droite[11], ils ne
doivent pas tre excuts par votre femme et vos enfants.

10. MENG-TSEU dit: Ceux qui sont approvisionns de toutes sortes de
biens ne peuvent mourir de faim dans les annes calamiteuses; ceux qui
sont approvisionns de toutes sortes de vertus ne seront pas troubls
par une gnration corrompue.

11. MENG-TSEU dit: Les hommes qui aiment la bonne renomme peuvent
cder pour elle un royaume de mille quadriges. Si un homme n'a pas ce
caractre, son visage tmoignera de sa joie ou de ses regrets pour une
cuelle de riz et de bouillon.

12. MENG-TSEU dit: Si on ne confie pas [les affaires et
l'administration du royaume]  des hommes humains et sages, alors le
royaume sera comme s'il reposait sur le vide.

Si on n'observe pas les rgles et les prceptes de l'urbanit et de
l'quit, alors les suprieurs et les infrieurs sont dans le trouble
et la confusion.

Si on n'apporte pas un grand soin aux affaires les plus
importantes[12], alors les revenus ne pourront suffire  la
consommation.

13. MENG-TSEU dit: Il a pu arriver qu'un homme inhumain obtnt un
royaume; mais il n'est encore jamais arriv qu'un homme inhumain
conqut l'empire.

14. MENG-TSEU dit: Le peuple est ce qu'il y a de plus noble dans
le monde[13]; les esprits de la terre et les fruits de la terre ne
viennent qu'aprs; le prince est de la moindre importance[14].

C'est pourquoi, si quelqu'un se concilie l'amour et l'affection du
peuple des collines [ou des campagnes][15], il deviendra fils du
Ciel [ou empereur]; s'il arrive  tre fils du Ciel, ou empereur, il
aura pour lui les diffrents princes rgnants; s'il a pour lui les
diffrents princes rgnants, il aura pour lui les grands fonctionnaires
publics.

Si les diffrents princes rgnants [par la tyrannie qu'ils exercent sur
le peuple] mettent en pril les autels des esprits de la terre et des
fruits de la terre, alors le fils du Ciel les dpouille de leur dignit
et les remplace par de sages princes.

Les victimes opimes tant prtes, les fruits de la terre tant disposs
dans les vases prpars, et le tout tant pur, les sacrifices sont
offerts selon les saisons. Si cependant la terre est dessche par la
chaleur de l'air, ou si elle est inonde par l'eau des pluies, alors le
fils du Ciel dtruit les autels des esprits pour en lever d'autres en
d'autres lieux.

15. MENG-TSEU dit: Les saints hommes sont les instituteurs de cent
gnrations. _Pe-i_ et _Lieou-hia-hoe_ sont de ce nombre. C'est
pourquoi ceux qui ont entendu parler des grandes vertus de _Pe-i_
sont devenus modrs dans leurs dsirs, de grossiers et avides
qu'ils taient, et les hommes sans courage ont senti s'affermir
leur intelligence; ceux qui ont entendu parler des grandes vertus
de _Lieou-hia-hoe_ sont devenus les hommes les plus doux et les
plus humains, de cruels qu'ils taient; et les hommes d'un esprit
troit sont devenus gnreux et magnanimes. Il faudrait remonter cent
gnrations pour arriver  l'poque de ces grands, hommes, et, aprs
cent gnrations de plus coules, il n'est personne qui, en entendant
le rcit de leurs vertus, ne sente son me mue et dispose  les
imiter. S'il n'existait jamais de saints hommes, en serait-il de mme?
Et combien doivent tre plus excits au bien ceux qui les ont approchs
de prs et ont pu recueillir leurs paroles!

16. MENG-TSEU dit: Cette humanit dont j'ai si souvent parl, c'est
l'homme [c'est la raison qui constitue son tre][16]; si l'on runit
ces deux termes ensemble [l'humanit et l'homme][17], c'est la voie[18].

17. MENG-TSEU dit: KHOUNG-TSEU, en s'loignant du royaume de _Lou_,
disait: Je m'loigne lentement. C'est la _voie_ pour s'loigner du
royaume de son pre et de sa mre. En s'loignant de _Thsi_, il prit
dans sa main du riz macr dans l'eau, et il se mit en route. C'est la
_voie_ pour s'loigner d'un royaume tranger.

18. MENG-TSEU dit: L'homme suprieur [KHOUNG-TSEU] souffrit les
privations du besoin[19] dans les royaumes de _Tchin_ et de _Thsa_,
parce qu'il ne trouva aucune sympathie ni chez les princes ni chez
leurs ministres.

19. _Me-ki_ dit: Moi _Ki_, je fais excessivement peu de cas des
murmures et de l'improbation des hommes.

MENG-TSEU dit: Ils ne blessent aucunement. Les hommes distingus par
leurs vertus, leurs talents et leurs lumires, sont encore bien plus
exposs aux clameurs de la multitude. Le _Livre des Vers_[20] dit:

        J'prouve dans mon coeur une profonde tristesse;

        Je suis en haine prs de cette foule dprave.

Voil ce que fut KHOUNG-TSEU.

        Il ne put fuir la jalousie et la haine des hommes,

        Qui cependant n'trent rien  sa renomme[21].

Voil ce que fut _Wen-wang!_

20. MENG-TSEU dit: Les sages [de l'antiquit] clairaient les autres
hommes de leurs lumires; ceux de nos jours les clairent de leurs
tnbres!

21. MENG-TSEU, s'adressant  _Kao-tseu_, lui dit: Si les sentiers des
montagnes sont frquents par les hommes, si on y passe souvent et sans
interruption, ils deviennent viables; mais si, dans un court intervalle
de temps, ils ne sont pas frquents, alors les herbes et les plantes
y croissent et les obstruent; aujourd'hui ces herbes et ces plantes
obstruent votre coeur.

22. _Kao-tseu_ dit: La musique de _Yu_ surpasse la musique de
_Wen-wang._

MENG-TSEU dit: Pourquoi dites-vous cela?

_Kao-tseu_ dit: Parce que les anneaux des clochettes [des instruments
de musique de _Yn_] sont uss.

MENG-TSEU dit: Cela suffit-il [pour porter un tel jugement]? Les
ornires des portes des villes ont-elles t creuses par le passage
d'un seul quadrige?

23. Pendant que le royaume de _Thsi_ prouvait une famine, _Tchin-tsin_
dit: Tous les habitants du royaume esprent que vous, matre, vous
ferez ouvrir une seconde fois les greniers publics de la ville de
_Thang._ Peut-tre ne pouvez-vous pas faire de nouveau [cette demande
au prince]?

MENG-TSEU dit: Si je faisais de nouveau cette demande, je serais un
autre _Foung-fou_. Ce _Foung-fou_ tait un homme de _Tin_ trs-habile
dans l'art de prendre des tigres avec les mains. Ayant fini par devenir
un sage lettr, il se rendit un jour dans les champs situs hors de la
ville au moment o une multitude d'hommes tait  la poursuite d'un
tigre. Le tigre s'tait retranch dans le dfil d'une montagne, o
personne n'osait aller le poursuivre. Aussitt que la foule aperut
de loin _Foung-fou_, elle courut au devant de lui, et _Foung-fou_,
tendant les bras, s'lana de son char. Toute la foule fut ravie de
joie. Mais les sages lettrs qui se trouvrent prsents se moqurent de
lui[22].

MENG-TSEU dit: La bouche est destine  goter les saveurs; les yeux
sont destins  contempler les couleurs et les formes des objets; les
oreilles sont destines  entendre les sons; les narines sont destines
 respirer les odeurs; les quatre membres [les pieds et les mains] sont
destins  se reposer de leurs fatigues. C'est ce qui constitue la
nature de l'homme en mme temps que sa destination. L'homme suprieur
n'appelle pas cela sa _nature._

L'humanit[23] est relative aux pres et aux enfants; l'quit[24]
est relative au prince et aux sujets; l'urbanit[25] est relative aux
htes et aux matres de maison; la prudence[26] est relative aux sages;
le saint homme appartient  la voie du ciel [qui comprend toutes les
vertus prcdentes]. C'est l'accomplissement de ces vertus, de ces
diffrentes destinations, qui constitue le mandat du ciel en mme temps
que notre nature. L'homme suprieur ne l'appelle pas _mandat_ du ciel.

25. _Hao-seng_, dont le petit nom tait _Pou-ha_, fit une question en
ces termes: Quel homme est-ce que _Lo-tching-tseu_?

MENG-TSEU dit: C'est un homme simple et bon, c'est un homme sincre et
fidle.

--Qu'entendez-vous par tre simple et bon? qu'entendez-vous par tre
sincre et fidle?

--Celui qui est digne d'envie, je l'appelle bon. Celui qui possde
rellement en lui la bont, je l'appelle sincre.

Celui qui ne cesse d'accumuler en lui les qualits et les vertus
prcdentes est appel excellent.

Celui qui a des trsors de vertus joint encore de l'clat et de la
splendeur est appel grand.

Celui qui est grand, et qui efface compltement les signes extrieurs
ou les vestiges de sa grandeur, est appel saint.

Celui qui est saint, et qui en mme temps ne peut tre connu par les
organes des sens, est appel esprit.

_Lo-tching-tseu_ est arriv au milieu des deux premiers degrs [de
cette chelle de saintet][27]; il est encore au-dessous des quatre
degrs plus levs.

26. MENG-TSEU dit: Ceux qui se sparent du [sectaire] _M_ se rfugient
ncessairement prs du [sectaire] _Yang_[28]; ceux qui se sparent
de _Yang_ se rfugient ncessairement prs des _Jou_[29] ou lettrs.
Ceux qui se rfugient ainsi prs des lettrs doivent tre accueillis
favorablement; et voil tout.

Ceux d'entre les lettrs qui disputent aujourd'hui avec _Yang_ et _M_
se conduisent comme si, se mettant  la poursuite d'un petit pourceau
chapp, ils l'tranglaient aprs qu'il serait rentr  son table.

27. MENG-TSEU dit: Il y a un tribut consistant en toile de chanvre et
en soie dvide; il y a un tribut de riz, et un autre tribut qui se
paye en corves. L'homme suprieur [ou le prince qui aime son peuple]
n'exige que le dernier de ces tributs, et diffre les deux premiers.
S'il exige ensemble les deux premiers, alors le peuple est consum de
besoins; s'il exige les trois genres de tributs en mme temps, alors le
pre et le fils sont obligs de se sparer [pour vivre].

28. MENG-TSEU dit: Il y a trois choses prcieuses pour les princes
rgnants de diffrents ordres: le territoire[30], les populations[31],
et une bonne administration[32]. Ceux qui regardent les perles et les
pierreries comme des choses prcieuses seront certainement atteints de
grandes calamits.

29. _Y-tching_, dont le petit nom tait _Kouo_, occupait une
magistrature dans le royaume de _Thsi._

MENG-TSEU dit: _Y-tching-kouo_ mourra.

_Y-tching-kouo_ ayant t tu, les disciples du Philosophe lui dirent:
Matre, comment saviez-vous que cet homme serait tu?

MENG-TSEU dit: C'tait un homme de peu de vertu; il n'avait jamais
entendu enseigner les doctrines de l'homme suprieur; alors il
tait bien  prsumer que [par ses actes contraires  la raison] il
s'exposerait  une mort certaine.

30. MENG-TSEU[33], se rendant  _Theng_, s'arrta dans le palais
suprieur. Un soulier, que l'on tait en train de confectionner, avait
t pos sur le devant de la croise. Le gardien de l'htellerie le
chercha, et ne le trouva plus.

Quelqu'un interrogeant MENG-TSEU, lui dit: Est-ce donc ainsi que vos
disciples cachent ce qui ne leur appartient pas?

MENG-TSEU rpondit: Pensez-vous que nous sommes venus ici pour
soustraire un soulier?

Point du tout. Matre, d'aprs l'ordre d'enseignement que vous avez
institu, vous ne recherchez point les fautes passes, et ceux qui
viennent  vous [pour s'instruire] vous ne les repoussez pas. S'ils
sont venus  vous avec un coeur sincre, vous les recevez aussitt au
nombre de vos disciples, sans autre information.

31. MENG-TSEU dit: Tous les hommes ont le sentiment de la
commisration. tendre ce sentiment  tous leurs sujets de peine et de
souffrance, c'est de l'humanit. Tous les hommes ont le sentiment de ce
qui ne doit pas tre fait. tendre ce sentiment  tout ce qu'ils font,
c'est de l'quit.

Que tous les hommes puissent raliser par des actes ce sentiment qui
nous porte  dsirer de ne pas nuire aux autres hommes, et ils ne
pourront suffire  tout ce que l'humanit rclame d'eux. Que tous les
hommes puissent raliser dans leurs actions ce sentiment que nous avons
de ne pas percer les murs des voisins [pour les voler], et ils ne
pourront suffire  tout ce que l'quit rclame d'eux.

Que tous les hommes puissent constamment et sincrement ne jamais
accepter les appellations singulires de la seconde personne,
_tu, toi_[34] et, partout o ils iront, ils parleront selon l'quit.

Si le lettr, lorsque son temps de parler n'est pas encore venu, parle,
il surprend la pense des autres par ses paroles; si, son temps de
parler tant venu, il ne parle pas, il surprend la pense des autres
par son silence. Ces deux sortes d'action sont de la mme espce que
celle de percer le mur de son voisin.

32. MENG-TSEU dit: Les paroles dont la simplicit est  la porte
de tout le monde et dont le sens est profond, sont les meilleures.
L'observation constante des vertus principales, qui sont comme le
rsum de toutes les autres, et la pratique des actes nombreux qui en
dcoulent, est la meilleure rgle de conduite.

Les paroles de l'homme suprieur ne descendent pas plus bas que sa
ceinture [s'appliquent toujours aux objets qui sont devant ses yeux],
et ses principes sont galement  la porte de tous.

Telle est la conduite constante de l'homme suprieur: il ne cesse
d'amliorer sa personne, et l'empire jouit des bienfaits de la paix.

Le grand dfaut des hommes est d'abandonner leurs propres champs pour
ter l'ivraie de ceux des autres. Ce qu'ils demandent des autres [de
ceux qui les gouvernent][35] est important, difficile, et ce qu'ils
entreprennent eux-mmes est lger, facile.

33. MENG-TSEU dit: _Yao_ et _Chun_ reurent du ciel une nature
accomplie; _Thang_ et _Wou_ rendirent la leur accomplie par leurs
propres efforts.

Si tous les mouvements de l'attitude et de la dmarche sont conformes
aux rites, on a atteint le comble de la vertu parfaite. Quand on gmit
sur les morts, ce n'est pas  cause des vivants que l'on prouve de
la douleur. On ne doit pas se dpartir d'une vertu inbranlable,
inflexible, pour obtenir des moluments du prince. Les paroles et les
discours du sage doivent toujours tre conformes  la vrit, sans
avoir pour but de rendre ses actions droites et justes.

L'homme suprieur en pratiquant la loi [qui est l'expression de la
raison cleste][36] attend [avec indiffrence] l'accomplissement du
destin; et voil tout.

34. MENG-TSEU dit: S'il vous arrive de vous entretenir avec nos hommes
d'tat[37], mprisez-les intrieurement.

Gardez-vous d'estimer leur somptueuse magnificence.

Ils possdent des palais hauts de quelques toises, et dont les saillies
des poutres ont quelques pieds de longueur; si j'obtenais leur dignit,
et que j'eusse des voeux  raliser, je ne me construirais pas un
palais. Les mets qu'ils se font servir  leurs festins occupent un
espace de plus de dix pieds; quelques centaines de femmes les assistent
dans leurs dbauches; moi, si j'obtenais leur dignit, et que j'eusse
des voeux  remplir, je ne me livrerais pas comme eux  la bonne chre
et  la dbauche. Ils se livrent  tous les plaisirs et aux volupts de
la vie, et se plongent dans l'ivresse; ils vont  la chasse entrans
par des coursiers rapides; des milliers de chars les suivent[38]; moi,
si j'obtenais leur dignit, et que j'eusse des voeux  raliser, ce ne
seraient pas ceux-l. Tout ce qu'ils ont en eux sont des choses que je
ne voudrais pas possder; tout ce que j'ai en moi appartient  la saine
doctrine des anciens: pourquoi donc les craindrais-je?

35. MENG-TSEU dit: Pour entretenir dans notre coeur le sentiment
de l'humanit et de l'quit, rien n'est meilleur que de diminuer
les dsirs. Il est bien peu d'hommes qui, ayant peu de dsirs, ne
conservent pas toutes les vertus de leur coeur; et il en est aussi bien
peu qui, ayant beaucoup de dsirs, conservent ces vertus.

36. _Thseng-tsi_ aimait beaucoup  manger le fruit du jujubier, mais
_Thsng-tseu_ ne pouvait pas supporter d'en manger.

_Koung-sun-tcheou_ fit cette question: Quel est le meilleur d'un plat
de hachis ou de jujubes?

MENG-TSEU dit: C'est un plat de hachis.

_Koung-sun-tcheou_ dit: S'il en est ainsi, alors pourquoi
_Thsng-tseu_, en mangeant du hachis, ne mangeait-il pas aussi des
jujubes?

--Le hachis est un plat commun [dont tout le monde mange]; les jujubes
sont un plat particulier [dont peu de personnes mangent]. Nous ne
profrons pas le petit nom de nos parents, nous prononons leur nom de
famille, parce que le nom de famille est commun et que le petit nom est
particulier.

37. _Wen-tchang_ fit une question en ces termes: Lorsque KHOUNG-TSEU
se trouvait dans le royaume de _Tchin_ [press par le besoin], il
disait: Pourquoi ne retourn-je pas dans mon pays? Les disciples
que j'ai laisss dans mon village sont trs-intelligents, ils ont de
hautes conceptions, et ils les excutent sommairement; ils n'oublient
pas le commencement et la fin de leurs grandes entreprises. Pourquoi
KHOUNG-TSEU, se trouvant dans le royaume de _Tchin_, pensait-il  ses
disciples, dous d'une grande intelligence et de hautes penses, du
royaume de _Lou?_

MENG-TSEU dit: Comme KHOUNG-TSEU ne trouvait pas dans le royaume
de _Tchin_ des hommes tenant le milieu de la droite voie, pour
s'entretenir avec eux, il dut reporter sa pense vers des hommes de la
mme classe qui avaient l'me leve et qui se proposaient la pratique
du bien. Ceux qui ont l'me leve forment de grandes conceptions; ceux
qui se proposent la pratique du bien s'abstiennent de commettre le mal.
KHOUNG-TSEU ne dsirait-il pas des hommes qui tinssent le milieu de la
droite voie? Comme il ne pouvait pas en trouver, c'est pour cela qu'il
pensait  ceux qui le suivent immdiatement.

Oserais-je vous demander [continua _Wen-tchang_] quels sont les hommes
que l'on peut appeler _hommes  grandes conceptions?_

MENG-TSEU dit: Ce sont des hommes comme _Khin-tchang, Tsheng-si_ et
_Mou-phi_; ce sont ceux-l que KHOUNG-TSEU appelait _hommes  grandes
conceptions._

--Pourquoi les appelait-il hommes  grandes conceptions?

Ceux qui ne rvent que de grandes choses, qui ne parlent que de grandes
choses, ont toujours  la bouche ces grands mots: _Les hommes de
l'antiquit! les hommes de l'antiquit!_ Mais si vous comparez leurs
paroles avec leurs actions, vous trouverez que les actions ne rpondent
pas aux paroles.

Comme KHOUNG-TSEU ne pouvait trouver des hommes  conceptions leves,
il dsirait du moins rencontrer des hommes intelligents qui vitassent
de commettre des actes dont ils auraient eu  rougir, et de pouvoir
s'entretenir avec eux. Ces hommes sont ceux qui s'attachent fermement
 la pratique du bien et  la fuite du mal; ce sont aussi ceux qui
suivent immdiatement les hommes qui tiennent le milieu de la droite
voie.

KHOUNG-TSEU disait: Je ne m'indigne pas contre ceux qui, passant devant
ma porte, n'entrent pas dans ma maison; ces gens-l sont seulement les
plus honntes de tout le village[39]! Les plus honntes de tout le
village sont la peste de la vertu.

Quels sont donc les hommes [poursuivit _Wen-tchang_] que vous appelez
les plus honntes de tout le village?

MENG-TSEU rpondit: Ce sont ceux qui disent [aux _hommes  grandes
conceptions_]: Pourquoi tes-vous donc toujours guinds sur les
grands projets et les grands mots de vertus? nous ne voyons point vos
actions dans vos paroles, ni vos paroles dans vos actions. A chaque
instant, vous vous criez: _Les hommes de l'antiquit! les hommes de
l'antiquit_! (et aux hommes qui s'attachent fermement  la pratique du
bien): Pourquoi dans vos actions et dans toute votre conduite tes-vous
d'un si difficile accs et si austres?

Pour moi, je veux [continue MENG-TSEU] que celui qui est n dans un
sicle soit de ce sicle. Si les contemporains le regardent comme
un honnte homme, cela doit lui suffire. Ceux qui font tous leurs
efforts pour ne pas parler et agir autrement que tout le monde sont
des adulateurs de leur sicle; ce sont les plus honntes gens de leur
village!

_Wen-tchang_ dit: Ceux que tout leur village appelle _les plus honntes
gens_ sont toujours d'honntes gens partout o ils vont; KHOUNG-TSEU
les considrait comme la peste de la vertu; pourquoi cela?

MENG-TSEU dit: Si vous voulez les trouver en dfaut, vous ne saurez
pas o les prendre; si vous voulez les attaquer par un endroit, vous
n'en viendrez pas  bout. Ils participent aux moeurs dgnres et  la
corruption de leur sicle. Ce qui habite dans leur coeur ressemble  la
droiture et  la sincrit; ce qu'ils pratiquent ressemble  des actes
de temprance et d'intgrit. Comme toute la population de leur village
les vante sans cesse, ils se croient des hommes parfaits, et ils ne
peuvent entrer dans la voie de _Yao_ et de _Chun_. C'est pourquoi
KHOUNG-TSEU les regardait comme la peste de la vertu.

KHOUNG-TSEU disait: Je dteste ce qui n'a que l'apparence sans la
ralit; je dteste l'ivraie, dans la crainte qu'elle ne perde les
rcoltes; je dteste les hommes habiles, dans la crainte qu'ils ne
confondent l'quit; je dteste une bouche diserte, dans la crainte
qu'elle ne confonde la vrit; je dteste les sons de la musique
_tching_, dans la crainte qu'ils ne corrompent la musique; je dteste
la couleur violette, dans la crainte qu'elle ne confonde la couleur
pourpre; je dteste les plus honntes gens des villages, dans la
crainte qu'ils ne confondent la vertu.

L'homme suprieur retourne  la rgle de conduite immuable, et voil
tout. Une fois que cette rgle de conduite immuable aura t tablie
comme elle doit l'tre, alors la foule du peuple sera excite  la
pratique de la vertu; une fois que la foule du peuple aura t excite
 la pratique de la vertu, alors il n'y aura plus de perversit et de
fausse sagesse.

38. MENG-TSEU dit: Depuis _Yao_ et _Chun_ jusqu' _Thang_ (ou
_Tching-thang_), il s'est coul cinq cents ans et plus. _Yu_ et
_Kao-yao_ apprirent la rgle de conduite immuable en la voyant
pratiquer [par _Yao_ et _Chun_]; _Thang_ l'apprit par la tradition.

Depuis _Tang_ jusqu' _Wen-wang_ il s'est coul cinq cents ans et
plus. _Y-yin_ et _La-tchou_ apprirent cette doctrine immuable en la
voyant pratiquer par _Tching-thang; Wen-wang_ l'apprit par la tradition.

Depuis _Wen-wang_ jusqu' KHOUNG-TSEU il s'est coul cinq cents ans
et plus. _Tha-koung-wang_ et _San-y-seng_ apprirent cette doctrine
immuable en la voyant pratiquer par _Wen-wang;_ KHOUNG-TSEU l'apprit
par la tradition.

Depuis KHOUNG-TSEU jusqu' nos jours il s'est coul cent ans et plus.
La distance qui nous spare de l'poque du saint homme n'est pas bien
grande; la proximit de la contre que nous habitons avec celle
qu'habitait le saint homme est plus grande[40]; ainsi donc, parce
qu'il n'existe plus personne [qui ait appris la doctrine immuable en
la voyant pratiquer par le saint homme], il n'y aurait personne qui
l'aurait apprise et recueillie par la tradition!


[1] Ou _Hoe_, roi de _Liang_.

[2] Confrez liv. I, chap. I, pag. 250.

[3] Le _Tchun-tsieou_ de KHOUNG-TSEU.

[4] _Tching-tche_.

[5] Voyez _Livres sacrs de l'Orient_, p. 87.

[6] Tous les hommes s'empressent de se soumettre  lui sans combattre.

[7] Ces motifs du doute historique du philosophe MENG-TSEU paratront
sans doute peu convaincants.

[8] _Thian-tseu_, fils du Ciel.

[9] Il fait allusion aux droits, ou impts injustes que les diffrents
princes imposaient sur les voyageurs et les marchandises  ces
diffrents passages.

[10] _Tchang-jan tchi-li_, la raison, les principes du devoir.
(_Glose._)

[11] A la raison, aux principes du devoir. (_Glose._)

[12] D'aprs un commentateur chinois, cit par M. Stan. Julien, ces
affaires sont, par exemple, de constituer  chacun une proprit prive
suffisante pour le faire vivre avec sa famille, d'enseigner comment on
doit lever les animaux domestiques, d'assigner des traitements aux
uns, de distribuer des terres, d'accomplir les diffrents sacrifices,
d'inviter les sages  sa cour par l'envoi de prsents, etc.

[13] _Min we koue:_ la Glose dit  ce sujet: Le mot _koue, noble_,
donne l'ide de ce qu'il y a de plus grave et de plus important.

[14] Voici le texte chinois tout entier de ce paragraphe: _Meng-tseu
youe: min we koue; che, tsie, thseu tchi; kiun we king_; mot 
mot: MENG-TSEU: _populus est proe-omnibus-nobilis; terroe-spiritus,
frugum-spiritus secundarii illius; Princeps est levioris-momenti_. Il
serait difficile de trouver dans les crits des plus hardis penseurs
modernes de pareilles propositions.

Il y a longtemps, comme on le voit, que les principes sur lesquels sera
fond l'avenir politique du monde ont t proclams, et dans des pays
que nous couvrons de nos orgueilleux et injustes ddains.

[15] _Commentaire._

[16] _Commentaire._

[17] _Glose._

[18] C'est la conformit de toutes ses actions aux lois de notre
nature. Confrez le _Tchoung-young_, chap. I, 1.

[19] Pendant sept jours, il manqua des ncessits de la vie.

[20] Ode _Pe-tcheou_, section _Pe-foung._

[21] _Livre des Vers_, ode _Mian_, section _Ta-ya._

[22] Parce qu'il ne sut pas persister dans l'tat qu'il avait
embrass. (TCHOU-HI.)

[23] _Jin_. L'_humanit_, dit la Glose, consiste principalement dans
l'_amour_; c'est pourquoi elle appartient aux pres et aux enfants.

[24] _I_. L'_quit_ consiste principalement dans le _respect_; c'est
pourquoi elle appartient au prince et aux sujets. (_Glose_.)

[25] _Li_. L'_urbanit_ consiste principalement dans la bienveillance
et l'affabilit; c'est pourquoi elle appartient aux matres de maison
qui reoivent de htes. (_Glose._)

[26] _Tchi_. La _prudence_ consiste principalement dans l'art de
distinguer, de discerner (le bien du mal): c'est pourquoi elle
appartient aux sages. (_Glose_.)

[27] Il dsigne la bont et la sincrit.... (_Glose_.)

[28] Confrez ci-devant, liv. II, chap. VII, pag. 485.

[29] Les _Jou_ sont ceux qui suivent les doctrines de KHOUNG-TSEU et
des premiers grands hommes de la Chine. Ces doctrines des _Jou_, dit la
Glose, sont la raison du grand milieu et de la souveraine rectitude.

[30] Pour constituer le royaume. (_Glose._)

[31] Pour conserver et protger le royaume. (_Glose._)

[32] Pour gouverner le royaume. (_Glose._)

[33] _Chang-koung_, htellerie pour recevoir les voyageurs de
distinction.

[34] En chinois _eulh, jou_, que l'on emploie dans le langage familier
ou lorsque l'on traite quelqu'un injurieusement et avec mpris.

[35] _Glose._

[36] _Glose._

[37] _Ta-jin_, hommes qui occupent une position _leve_. Il fait
allusion aux hommes qui, de son temps, taient distingus par leurs
emplois et leurs dignits. (TCHOU-HI.)

Quelques commentateurs prtendent que MENG-TSEU dsigne les princes de
son temps.

[38] Ces dtails ne peuvent gure se rapporter qu'aux princes.

[39] Ceux que tout le village, tromp par l'apparence de leur fausse
vertu, appelle les hommes les meilleurs du village. (_Commentaire._)

[40] Le royaume de _Lou_, qui tait la patrie de KHOUNG-TSEU, et le
royaume de _Tseou_, qui tait celle de MENG-TSEU, taient presque
contigus.



FIN.




TABLE.

Ta-hio, ou la Grande tude

Tchoung-young, ou l'Invariabilit dans le milieu

Lun-yu, ou les Entretiens philosophiques

Meng-tseu



***END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES QUATRE LIVRES DE PHILOSOPHIE
MORALE ET POLITIQUE DE LA CHINE ***


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1.F.

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Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation information page at www.gutenberg.org


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at 809
North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887.  Email
contact links and up to date contact information can be found at the
Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit www.gutenberg.org/donate

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit:  www.gutenberg.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For forty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

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     www.gutenberg.org

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