The Project Gutenberg EBook of Cruelle Enigme, by Paul Bourget

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Title: Cruelle Enigme

Author: Paul Bourget

Release Date: February 14, 2014 [EBook #44911]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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_PAUL BOURGET_

CRUELLE NIGME

NEUVIME DITION


_PARIS_

ALPHONSE LEMERRE, DITEUR

27-31, PASSAGE CHOISEUL, 27-31

M DCCC LXXXV




_DU MME AUTEUR_

_A la mme Librairie:_

POSIE

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      3e dition, 1 vol.                                        3 fr. 50

EN PRPARATION

  NOUVEAUX ESSAIS DE PSYCHOLOGIE CONTEMPORAINE

5000-85.--Imprimerie C. BARDIN et Cie,  Saint-Germain.




DDICACE

A MONSIEUR HENRY JAMES.


Permettez-moi, mon cher Henry James, de placer votre nom  la premire
page de ce livre, en souvenir du temps o je commenai de l'crire, qui
fut le temps aussi o nous nous sommes connus. Dans nos conversations de
l't dernier, en Angleterre, prolonges tantt  une des tables de
l'hospitalier _Athenoeum-club_, tantt sous les ombrages des arbres de
quelque vaste parc, tantt sur cette esplanade de Douvres, retentissante
du fracas des lames, nous avons souvent discut au sujet de cet art du
roman, le plus moderne de tous, parce qu'il est le plus souple, le plus
capable de s'accommoder aux ncessits varies de chaque temprament.
Nous tombions d'accord que les lois imposes au romancier par les
diverses esthtiques se ramnent en dfinitive  une seule: donner une
impression personnelle de la Vie. Trouverez-vous cette impression-l
dans _Cruelle nigme_? Je le souhaite, afin que cette oeuvre soit
vraiment digne de vous tre offerte,  vous dont j'ai pu apprcier,
comme lecteur, le rare et subtil talent, comme confrre, la sympathie
intelligente, et comme ami le noble caractre.

P. B.

Paris, 9 fvrier 1885...




CRUELLE NIGME




I


Tous les hommes habitus  sentir avec leur imagination connaissent bien
la sorte de mlancolie sans analogue qu'inflige une trop complte
ressemblance entre une mre et sa fille, lorsque cette mre a cinquante
ans, que cette fille en a vingt-cinq, et que l'une se trouve ainsi
prsenter le spectre anticip de la vieillesse de l'autre. Qu'elle est
fconde en amertumes, pour un amoureux, cette vision de l'invitable
fltrissure rserve  la beaut qu'il chrit! Au regard d'un
observateur dsintress, de telles ressemblances abondent en rflexions
singulirement suggestives. Il est rare en effet que l'analogie des
traits des deux visages aille jusqu' l'identit, plus rare encore que
l'expression en soit tout  fait pareille. D'une gnration  l'autre,
d'ordinaire, il y a eu comme une marche en avant du temprament commun.
La qualit dominante de la physionomie est devenue plus
dominante,--symbole visible d'un dveloppement du caractre produit par
l'hrdit. Trop fin dj, le visage s'est affin davantage; sensuel, il
s'est matrialis; volontaire, il s'est durci et sch. Mais surtout 
l'poque o la vie a fait son oeuvre, lorsque la mre a pass la
soixantime anne et la fille la quarantime, cette gradation dans les
ressemblances devient comme palpable au contemplateur, et avec elle
l'histoire des circonstances morales o s'est dbattue cette me de la
race dont ces deux tres marquent deux tapes. L'aperception des
fatalits du sang est si lucide alors, que parfois elle tourne 
l'angoisse. C'est dans de telles rencontres que se rvle, mme aux
esprits les plus dpourvus du sens des ides gnrales, l'implacable, la
tragique action des lois de la nature; et, pour peu que cette action
s'exerce contre des cratures qui nous tiennent au coeur, mme en dehors
de l'amour, cela fait si mal de la constater!

Bien qu' soixante et douze ans, avec une maladie du foie contracte en
Afrique, cinq blessures et quinze campagnes, un homme parti jadis comme
simple soldat et retrait comme divisionnaire ne soit pas trs dispos
aux songeries philosophiques, c'est pourtant  des impressions de cet
ordre que le gnral comte Alexandre Scilly s'abandonnait, ce soir-l,
au sortir du salon d'un petit htel de la rue Vaneau, o il avait laiss
en tte  tte sa vieille amie Mme Castel et la fille de cette amie, Mme
Liauran. Onze heures venaient de sonner  la pendule du plus pur style
Empire,--un cadeau de Napolon Ier au pre de Mme Castel,--pose sur la
chemine de ce salon. Le gnral s'tait lev comme d'habitude,
exactement au premier coup, afin de gagner sa voiture annonce. A vrai
dire, le comte avait les plus fortes raisons du monde pour tre
obscurment et profondment troubl. Aprs la campagne de 1870, qui lui
avait valu ses dernires paulettes, mais dans laquelle sa sant avait
achev de se ruiner, cet homme s'tait trouv  Paris sans autres
parents que des cousins loigns et qu'il n'aimait pas, ayant eu  se
plaindre d'eux lors de la succession d'une cousine commune.
N'avaient-ils pas attaqu le testament de la vieille dame, et accus de
captation, qui? Lui, le comte Scilly, le propre fils du hros de
Leipsick! Avec ce besoin de remplacer par des habitudes fixes la
scurit de la famille absente, qui distingue les clibataires de tout
ge, le gnral avait t conduit  se crer un intrieur en dehors de
son appartement de soldat au repos. Les circonstances avaient ainsi fait
de lui le commensal quasi quotidien de l'htel de la rue Vaneau o
habitaient deux femmes auxquelles il tait attach depuis longtemps. La
plus ge, Mme Marie-Alice Castel, tait la veuve de son premier
protecteur, du capitaine Hubert Castel, tu  ses cts en Algrie,
quand il n'tait encore, lui, Scilly, que simple sergent. La seconde,
Mme Marie-Alice Liauran, tait veuve de son plus cher protg, du
capitaine Alfred Liauran, tu en Italie. Toutes les personnes qui ont un
peu tudi le caractre du vieux garon et du vieil officier,--cela fait
comme deux clibats l'un sur l'autre,--comprendront, au simple nonc de
ces faits, quelle place cette mre et cette fille occupaient dans
l'existence du gnral. Chaque fois qu'il sortait de chez elles, et
durant tout le temps que mettait sa voiture  le ramener chez lui, son
unique proccupation tait de revenir sur tous les incidents de sa
visite,--et ce temps tait long, car le gnral habitait, au quai
d'Orlans, le rez-de-chausse d'une antique maison, lgue prcisment
par sa cousine. La voiture n'allait pas vite: elle tait attele d'un
ancien cheval de rgiment, trs g, trs doux, et dbonnairement
conduit par un ancien soldat d'ordonnance, le fidle Bertrand, qui
n'aurait pas fouett la bte pour un tonneau d'eau-de-vie de marc, sa
boisson favorite. La voiture elle-mme ne roulait pas aisment, basse et
lourde comme elle tait,--un vritable coup de douairire que le
gnral avait gard, tel quel, avec le cuir vert ple de la garniture et
la nuance vert sombre de ses panneaux. Est-il besoin d'ajouter que
Scilly avait hrit cette voiture en mme temps que la maison? Dans son
ignorance de vieux grognard habitu aux rudesses d'un mtier qu'il avait
pris trs au srieux, il considrait navement ce pesant vhicule comme
un comble de confortable, et, la main passe dans une des brassires,
assis sur le bord des coussins o sa cousine s'allongeait
voluptueusement autrefois, ce qu'il revoyait sans cesse c'tait le salon
de la rue Vaneau et les deux habitantes de ce calme asile,--oh! si
calme, avec ses hautes fentres fermes, derrire lesquelles s'tend le
princier jardin qui va de la rue de Varenne  la rue de Babylone;--oui
si calme et si connu de lui, Scilly, dans les moindres dtails! Sur les
murs taient appendus trois grands portraits attestant que, depuis la
Rvolution, tous les hommes de cette famille avaient t soldats.
C'tait d'abord le colonel Hubert Castel, le grand-pre, reprsent par
le peintre Gros dans le sombre uniforme des cuirassiers de l'Empire, la
tte nue, sa robuste nuque prise dans le collet d'un bleu noir, son
torse revtu de la cuirasse, ses bras serrs dans le drap sombre des
manches et ses mains couvertes du gantelet  crispin blanc. Napolon
tait tomb du trne trop tt pour rcompenser, comme il le voulait, cet
officier qui lui sauva la vie dans la campagne de Russie. C'tait
ensuite le fils de ce dur cavalier, le capitaine de l'arme d'Afrique,
peint par Delacroix avec la tunique bleue  pans plisss et le large
pantalon rouge serr aux pieds;--puis le portrait, peint par Flandrin,
d'Alfred Liauran dans la tenue d'officier de la ligne, telle que Scilly
l'avait porte lui-mme. De-ci de-l, des miniatures reprsentaient le
colonel Castel encore, mais avant qu'il n'et atteint son grade, et
aussi des hommes et des femmes de l'ancien rgime; car Mme Castel est
une demoiselle de Trans,--des Trans de Provence, une trs nombreuse et
trs noble famille des environs d'Aix. Le pre du colonel Castel, simple
intendant du pre de Marie-Alice, avait sauv les biens de cette
famille,  la vrit assez peu considrables, pendant la tourmente de
1792, et lorsqu'en 1829 Mlle de Trans avait voulu pouser le petit-fils
de cet honnte homme, lequel se trouvait tre le fils d'un soldat
clbre, elle n'avait rencontr aucune rsistance. Tout le pass de Mme
Castel et de sa fille tait donc pars sur les murs de ce salon, svre
 la fois et intime, comme toutes les pices habites beaucoup, et par
des personnes qui ont le culte des souvenirs. L'ameublement, compos
d'un curieux mlange d'objets du premier Empire, de la Restauration et
de la monarchie de Juillet, ne correspondait certes pas  la fortune des
deux femmes, devenue trs grande par suite de la modestie de leur genre
d'existence; mais il n'tait pas un de ces meubles qui ne parlt d'un
tre cher, et  elles, et  Scilly, qui se trouvait, depuis son enfance,
ne rien ignorer des choses de cette famille. Son pre n'avait-il pas t
fait comte le jour mme o Castel, son compagnon d'armes, avait t fait
colonel? Et justement c'tait cette connaissance profonde de la vie de
ces deux femmes, cette connaissance par les causes, qui rendait le
vieillard si trangement sensible  leur endroit. Il s'tait identifi
avec elles au point de ne pouvoir dormir de la nuit lorsqu'il les avait
laisses visiblement proccupes. Cet homme maigre et comme tass sur
lui-mme, chez qui tout rvlait la stricte discipline, depuis
l'effacement de son regard jusqu' la rgularit de sa dmarche et la
rigueur ponctuelle de sa tenue, dcouvrait en lui, lorsqu'il s'agissait
de ses deux amies, tous les trsors de sensibilit que son genre
d'existence ne lui avait gure permis de dpenser; et, par ce soir du
mois de Fvrier 1880, il se trouvait dans l'tat d'agitation d'un amant
qui a vu les yeux de sa matresse noys de larmes, sans en savoir le
motif.

--Quel sujet de chagrin peuvent-elles avoir qu'elles ne me disent pas?
Cette question passait et repassait dans la tte du gnral tandis que
sa voiture allait, battue par le vent et fouette par la pluie. Il
faisait un prussien de temps, ainsi que s'exprimait le cocher du
comte; mais ce dernier ne songeait mme pas  lever la vitre de la
portire, par la baie de laquelle des rafales entraient, de cinq minutes
en cinq minutes, et toujours il en revenait  sa question, car ses
pauvres amies avaient t mortellement tristes toute la soire, et le
gnral les voyait toutes les deux en esprit telles que son dernier
regard les avait saisies. La mre tait assise au coin du feu, dans une
bergre, avec ses cheveux tout blancs, son profil demeur fier, et ses
yeux trangement noirs dans un visage rid de ces longues rides
verticales qui disent la noblesse de la vie. En tout moment la pleur
extraordinaire de son teint, dcolor, comme vid de sang, rvlait les
immenses chagrins d'un veuvage qu'aucune distraction n'avait consol.
Mais cette pleur avait paru au comte plus saisissante encore ce
soir-l, de mme que l'inquitude de la physionomie de la fille. Quoique
Mme Liauran et quarante ans passs, pas un fil d'argent ne se mlait
encore  ses bandeaux noirs qui couronnaient un visage, fan sans tre
fltri, o tous les traits de sa mre se retrouvaient, mais macis
davantage, et endoloris. Une maladie nerveuse la tenait presque toujours
couche sur sa chaise longue qui faisait, ce soir-l exactement face 
la bergre de Mme Castel, en sorte que le gnral, en sortant du salon,
avait pu voir  la fois les deux femmes, et sentir confusment que sur
la seconde pesait un double veuvage. Non, il n'y avait plus dans cette
crature de quoi supporter la vie sans en saigner. Pour Scilly, qui
connaissait dans quelle atmosphre de tendresse et de chagrin la seconde
Marie-Alice avait grandi, avant d'entrer elle-mme dans une atmosphre
de nouvelles peines, cette sorte de redoublement de veuvage expliquait
bien l'exagration chez la fille d'une sensibilit dj aigu chez la
mre. Mais aussi, n'y avait-il pas des annes que la mlancolie des deux
veuves s'gayait, ou plutt se parait, de la prsence d'un enfant, de
cet Alexandre-Hubert Liauran, n quelques mois avant la guerre
d'Italie,--charmant tre, un peu trop frle au gr de son parrain le
gnral qui l'appelait volontiers mademoiselle Hubert, et si gracieux,
comme tous les jeunes gens levs uniquement par des femmes? Dans les
conditions o sa mre et sa grand'mre se trouvaient, comment ce garon
n'aurait-il pas t le monde entier pour elles? Si elles sont si
tristes, ce ne peut tre qu' cause de lui, se dit le comte; il ne
s'agit pourtant pas de guerre... car le vieux soldat se rappelait la
promesse que le jeune homme lui avait faite de s'engager aussitt, si
jamais une nouvelle lutte mettait aux prises l'Allemagne et la France.
Cette condition seule l'avait dcid  ne pas combattre le dsir
pouvant des deux femmes qui avaient voulu garder leur fils auprs
d'elles. Le jeune homme en effet avait t attir d'abord par le mtier
militaire; mais la seule ide de voir cet enfant revtu d'un uniforme
avait t pour Mme Castel et Mme Liauran un trop dur martyre et l'enfant
tait demeur auprs d'elles, sans autre carrire que de les aimer et
d'en tre aim.

Le souvenir de son filleul Hubert veilla chez le comte une nouvelle
suite de rveries. Son coup, aprs avoir descendu la rue du Bac,
s'engageait maintenant sur les quais. Un paquet de pluie s'abattit sur
la joue du vieux soldat, qui ferma le carreau rest ouvert. La sensation
soudaine du froid le fit se recroqueviller davantage dans le coin de sa
voiture et dans ses penses. La sorte de reploiement que produit une
contrarit physique a souvent cet trange effet d'aviver en nous la
puissance du souvenir. Ce fut le cas pour le gnral, qui se prit
soudain  rflchir que depuis plusieurs semaines son filleul avait
rarement pass la soire rue Vaneau. Il ne s'en tait pas inquit,
sachant que Mme Liauran tenait beaucoup  ce que son fils allt dans le
monde. Elle avait si peur qu'il ne se lasst de leur vie troite. Un
instinct secret forait maintenant Scilly  rattacher ces absences et
l'inexplicable tristesse rpandue sur le visage des deux femmes. Il
comprenait si bien que toutes les forces vives du coeur de la grand'mre
et de celui de la mre avaient pour aboutissement suprme l'existence de
cet enfant! Et ple-mle il se reprsentait les mille scnes d'affection
passionne auxquelles il avait assist depuis l'poque o Hubert tait
n. Il se rappelait les recrudescences de pleur de Mme Castel et les
migraines meurtrires de Mme Liauran au moindre malaise de l'enfant. Il
revoyait les journes de son ducation, que sa mre avait suivie
elle-mme. Que de fois il avait admir la jeune femme, accoude sur une
petite table et employant ses heures du soir  tudier dans un livre de
latin ou de grec la page que le petit garon devait rciter le
lendemain! Par une de ces touchantes folies de tendresse propres 
certaines mres que ferait souffrir le moindre divorce survenu entre
leur esprit et celui de leur fils, Mme Liauran avait voulu s'associer,
heure par heure, au dveloppement de l'intelligence de son enfant.
Hubert n'avait pas pris une leon dans la chambre d'en haut du petit
htel sans que la mre ne ft l, travaillant  quelque ouvrage de
charit, tricotant une couverture, ourlant des mouchoirs de pauvres,
mais coutant avec toute son attention ce que disait le matre. Elle
avait pouss la divine susceptibilit de sa jalousie d'me jusqu' ne
pas vouloir d'un prcepteur. Hubert avait donc reu les enseignements de
professeurs particuliers, que Mme Liauran avait pris sur les
recommandations du cur de Sainte-Clotilde, son directeur, et aucun
d'eux n'avait pu lui disputer une influence dont elle n'admettait le
partage qu'avec l'aeule. Quand il avait fallu que le jeune homme apprt
l'quitation et l'escrime, la malheureuse femme, pour laquelle une heure
passe loin de son fils tait une priode d'angoisse  peine dissimule,
avait mis des mois et des mois  se dcider. Elle avait enfin consenti 
disposer en salle d'armes une chambre du rez-de-chausse de l'htel. Un
ancien prvt de rgiment, tabli  Paris, et que le gnral Scilly
avait eu sous ses ordres au service, venait trois fois par semaine. La
mre n'osait pas dire que le seul bruit du battement des pes, en
veillant chez elle la crainte de quelque accident, lui causait une
motion presque insurmontable. Le comte avait de mme dcid Mme Liauran
 lui confier son fils pour le conduire au mange; mais 'avait t sous
la condition qu'il ne le quitterait pas d'une minute, et chaque dpart
pour cette sance de cheval avait encore t une occasion de secrte
agonie. Toutes ces nuances de sentiments, qui avaient fait de
l'ducation du jeune homme un mystrieux pome de folles terreurs, de
flicits douloureuses, de continuelle effusion, le comte Scilly les
avait comprises, si trangres qu'elles fussent  son caractre, grce 
l'intelligence de l'affection la plus dvoue, et il savait que Mme
Castel, pour tre en apparence plus matresse d'elle-mme que sa fille,
n'tait gure plus sage. Que de regards n'avait-il pas surpris de cette
femme si ple, enveloppant Marie-Alice Liauran et Hubert d'une trop
ardente, d'une trop absolue idoltrie?...

Les jours avaient pass; leur enfant atteignait sa vingt-deuxime anne,
et les deux veuves continuaient  l'enlacer,  l'treindre de ces mille
prvenances par lesquelles, ou mres, ou pouses, ou amantes, les femmes
passionnes savent retenir auprs d'elles l'tre qui fait l'objet de
leur passion. Avec une minutie de soin fconde en intimes dlices, elles
s'taient complu  mnager pour Hubert le plus adorable appartement de
garon qui se pt rver. Elles avaient fait agrandir un pavillon qui se
trouvait par derrire l'htel, en retour sur un petit jardin contigu
lui-mme au jardin immense de la rue de Varenne. Des fentres de sa
chambre  coucher, Mme Liauran pouvait voir les fentres de son fils,
qui avait ainsi  lui un petit univers indpendant. Les deux femmes
avaient eu l'esprit de comprendre qu'elles ne retiendraient Hubert tout
 fait auprs d'elles qu'en allant au-devant du dsir d'une existence
personnelle, invitable chez un homme de vingt ans. Au rez-de-chausse
de ce pavillon, deux vastes salles, de plain pied avec le jardin,
renfermaient, l'une un billard, l'autre tout l'appareil ncessaire 
l'escrime. C'est l qu'Hubert recevait ses amis, lesquels se composaient
de quelques gens du faubourg Saint-Germain, car Mme Castel et Mme
Liauran, quoiqu'elles ne fissent pas de visites, avaient conserv des
relations suivies avec toutes les personnes du faubourg qui s'occupent
d'oeuvres de charit. Cela fait une socit  part, trs diffrente du
clan mondain et unie d'une manire d'autant plus troite que les
rapports y sont trs frquents, trs srieux et trs personnels. Mais
certes aucun des jeunes amis d'Hubert ne se mouvait dans une
installation comparable  celle que les deux femmes avaient organise au
premier tage du pavillon. Elles qui vivaient dans une simplicit de
veuves sans esprance, et qui n'auraient pour rien au monde modifi quoi
que ce ft  l'antique mobilier de l'htel, leur sentiment pour Hubert
leur avait soudain rvl le luxe et le confort moderne. La chambre 
coucher du jeune homme tait tendue d'toffe du Japon, d'une jolie et
coquette fantaisie, et tous les meubles venaient d'Angleterre. Mme
Castel et Mme Liauran avaient vu chez un de leurs parents loigns,
anglomane forcen, quelques modles qui les avaient sduites, et elles
s'taient offert, comme un caprice d'amour, le plaisir de donner  leur
enfant cette lgance originale. Il y avait ainsi dans cette pice,
situe au midi et toujours ensoleille, une charmante armoire  triple
panneau, un revtement de bois et une glace  tagre au-dessus de la
chemine, deux gracieuses encoignures, un lit bas et carr, des
fauteuils  ne jamais pouvoir s'en relever;--enfin c'tait bien
rellement ce _home_ d'une commodit raffine que tout Anglais riche
aime  se procurer. Une salle de bain attenait  cette chambre et un
fumoir. Bien qu'Hubert ne ft pas encore adonn au tabac, les deux
femmes avaient prvu jusqu' cette habitude, et ce leur avait t un
prtexte pour disposer une petite pice tout orientale, avec une
profusion de tapis de Perse, un large divan drap d'toffes algriennes
que le gnral avait rapportes de ses campagnes; des toffes pareilles
garnissaient le plafond et les murs, sur lesquels se voyaient toutes les
armes laisses par trois gnrations d'officiers. Des sabres gyptiens
rappelaient la premire campagne faite par Hubert Castel  la suite de
Bonaparte. Le capitaine de l'arme d'Afrique avait possd ces armes
arabes, et ces souvenirs de Crime tmoignaient de la prsence du
sous-lieutenant Liauran sous les murs de Sbastopol. En sortant du
fumoir, on entrait dans le cabinet de travail, dont les croises taient
doubles, et celles du dedans en vitraux coloris, si bien que, par les
journes tristes, on pouvait ne pas s'apercevoir de la nuance de
l'heure. Les deux femmes avaient subi de si affreuses rcurrences de
leurs mlancolies par des aprs-midi brouilles et sous des cieux
cruels! Un grand bureau pos au milieu de la pice avait devant lui un
de ces fauteuils  pivot qui permettent au travailleur de se retourner
vers la chemine sans mme se lever. Une petite table Tronchin offrait
son pupitre dress, si la fantaisie prenait le jeune homme d'crire
debout, comme une chaise longue attendait ses paresses. Un piano droit
tait pos dans l'angle, et tout au fond de la pice rgnait une
bibliothque longue et basse.

Peut-tre le choix des livres qui garnissaient les tablettes de ce
dernier meuble traduisait-il, mieux encore que tous les autres dtails,
la sollicitude craintive avec laquelle Mme Castel et Mme Liauran avaient
tout dispos pour demeurer matresses de leur fils pendant ces
difficiles annes qui vont de la vingtime  la trentime. Comme elles
avaient toutes les deux, en leur qualit de veuves de soldat, conserv
le culte de la vie d'action, en mme temps que leur excessive tendresse
pour Hubert les rendait incapables de supporter qu'il l'affrontt, elles
avaient trouv un compromis de leur conscience dans le rve, form pour
lui, d'une existence d'tudes. Elles caressaient navement le dsir
qu'il entreprt un grand et long travail d'histoire militaire, comme un
des Trans du XVIIIe sicle en a laiss un. N'tait-ce pas le plus sr
moyen qu'il restt beaucoup chez lui, c'est--dire beaucoup chez elles?
Aussi avaient-elles, grce aux conseils de Scilly, runi une assez bonne
collection de livres utiles  ce projet. La correspondance complte de
l'Empereur, la suite des mmoires relatifs  l'histoire de France, une
profusion de volumes de voyages formaient le fond de cette bibliothque.
Quelques ouvrages de religion, un petit nombre de romans, et, parmi les
crivains modernes, les oeuvres du seul Lamartine achevaient de garnir
les rayons. Il est juste de dire que, dans ce coin du monde o l'on ne
recevait aucun journal, la littrature contemporaine tait parfaitement
inconnue. Les ides du gnral et celles des deux femmes taient
identiques sur ce point. Et il en tait du monde contemporain tout
entier  peu prs comme de la littrature. On aurait pu entendre, dans
ce salon de la rue Vaneau, des conversations tonnantes, o le comte
expliquait  ses amies que la France tait gouverne par les dlgus
des socits secrtes et d'autres thories politiques de la mme porte.
Les mmes causes produisent toujours les mmes effets. Comme dans les
trs petites villes de province, la monotonie des habitudes avait abouti
chez les deux veuves  une monotonie de la pense. Les sentiments
taient trs profonds et les ides trs troites, dans ce vieil htel
dont la porte cochre s'ouvrait rarement. Le promeneur apercevait alors
au fond d'une cour un btiment sur le fronton duquel se lisait une
devise latine, jadis grave en l'honneur du marchal de Crquy, premier
propritaire de la maison: _Marti invicto atque indefesso_-- Mars
invaincu et infatigable. Les hautes fentres du premier tage et du
rez-de-chausse, la couleur ancienne de la pierre, le silence propre de
la cour, tout s'harmonisait au caractre des deux habitantes dont les
prjugs taient infinis. Mme Castel et sa fille croyaient aux
pressentiments,  la double vue, aux somnambules. Elles taient
persuades que l'empereur Napolon III avait entrepris la guerre
d'Italie pour obir  un serment de carbonaro. Jamais ces deux femmes,
si divinement bonnes, n'eussent accord leur amiti  un protestant ou 
un isralite. La seule ide qu'il y et un libre penseur de bonne foi
les et bouleverses comme si on leur avait parl de la saintet d'un
criminel. Enfin, mme le gnral les jugeait naves. Mais, comme il
arrive  quelques officiers que leur vie errante et des timidits
caches sous une apparence martiale ont condamns  des amours de
passage, Scilly connaissait trop peu les femmes pour apprcier combien
cette navet tait relle, et  quelle profondeur d'ignorance du mal
vivaient les deux Marie-Alice. Il supposait que toutes les femmes
honntes taient ainsi, et il confondait toutes les autres sous le terme
de gueuses. Il lui arrivait de prononcer ce mot, quand son foie le
faisait par trop souffrir, d'un ton qui laissait souponner dans son
pass quelque dception amre. Mais qu'il et t ou non tromp par
quelque aventurire de garnison, qui songeait  s'en inquiter parmi les
rares personnes qu'il rencontrait chez ses deux saintes, ainsi qu'il
appelait Mme Castel et sa fille?

Toujours berc par le roulement de sa voiture, le gnral continuait de
s'abandonner  la crise de mmoire qu'il subissait depuis son dpart de
la rue Vaneau et qui venait de lui faire repasser en un quart d'heure
l'existence entire de ses amies; et voici qu'autour de ces deux figures
d'autres visages s'voquaient, ceux par exemple de la cousine germaine
de Mme Castel, une Mme de Trans qui habitait la province une partie de
l'anne, et qui venait, avec ses trois filles, Yolande, Yseult et
Ysabeau, passer l'hiver  Paris. Ces quatre dames s'installaient dans un
appartement de la rue de Monsieur, et leur vie parisienne consistait 
entendre, ds sept heures du matin, une messe basse dans la chapelle
prive d'un couvent situ rue de la Barouillre,  visiter d'autres
couvents, ou  travailler dans des ouvroirs durant l'aprs-midi. Elles
se couchaient vers huit heures et demie, aprs avoir dn  midi et
soup  six. Deux fois la semaine, ces dames De Trans, comme disait le
gnral, passaient la soire chez leurs cousines. Elles rentraient ces
soirs-l rue de Monsieur  dix heures, et leur domestique venait les
chercher avec le paquet de leurs socques et une lanterne, afin qu'elles
pussent traverser la cour de l'htel Castel sans danger. La comtesse de
Trans et ses trois filles avaient des visages de paysannes, tout hls
et sems de taches de rousseur, des costumes faits  la maison par des
couturires que leur dsignaient des religieuses, des gots de
parcimonie crits dans la mesquinerie de tout leur tre, et, dtail o
se rvlait leur aristocratie native, des mains charmantes et des pieds
dlicieux que ne parvenaient pas  dshonorer des chaussures de
confection, achetes dans une pieuse maison de la rue de Svres. Le
contraste le plus singulier s'tablissait entre ces quatre femmes et un
autre cousin, venu celui-l du ct de la seconde Marie-Alice, George
Liauran. Ce dernier reprsentait, dans le salon de la rue Vaneau, toutes
les lgances. C'tait un homme de quarante-cinq ans, lanc dans un
monde trs riche avec une fortune d'abord moyenne, et grossie par de
savantes spculations de Bourse. Il avait son appartement  son cercle,
o il djeunait, et, chaque soir, son couvert mis dans une des maisons
dont il tait le familier. Il tait petit, maigre et trs brun. S'il
entretenait la jeunesse de sa barbe taille en pointe et de ses cheveux
coups trs courts par quelque artifice de teinture, c'tait une
question dbattue depuis longtemps entre les trois demoiselles De Trans
qui s'hbtaient  voir la tenue suprieure de George, ses souliers du
soir vernis sous la semelle, les baguettes brodes de ses chaussettes de
soie, les boutons d'or guilloch de ses manchettes, la perle unique de
son plastron de chemise, en un mot les moindres brimborions de cet
homme, aux yeux brids et fins, dont la toilette leur reprsentait une
existence d'une prodigalit saisissante. Il tait convenu entre elles
qu'il exerait une fatale influence sur Hubert. Tel n'tait sans doute
pas l'avis de Mme Liauran, car elle avait charg George de servir au
jeune homme de chaperon dans la vie mondaine, lorsqu'elle avait dsir
que son fils cultivt leurs relations de famille. La noble femme
rcompensait par cette marque de confiance la longue assiduit de son
cousin. Il venait dans le paisible htel trs rgulirement et depuis
des annes, soit que la scurit de cette affection lui ft une douceur
parmi les mensonges de la socit parisienne, soit qu'il et conu
depuis longtemps pour Marie-Alice Liauran un de ces cultes secrets comme
les femmes trs pures en inspirent parfois  leur insu aux misanthropes,
et George avait cette nuance de pessimisme qui se rencontre chez presque
tous les viveurs de cercle. Le genre de caractre de cet homme, qui en
toute matire tait toujours inclin  croire au mal, faisait pour le
gnral l'objet d'un tonnement que l'habitude n'avait pas calm; mais
ce soir-l il ngligeait d'y rflchir; le souvenir de George Liauran ne
faisait qu'aviver davantage celui d'Hubert. Invinciblement le digne
homme en arrivait  l'vidence de ce fait que ses deux amies ne
pouvaient tre si cruellement tristes qu' cause de leur enfant,--oui,
mais pourquoi? Ce point d'interrogation, o se rsumait toute cette
rverie, tait plus prsent que jamais  l'esprit du comte lorsque son
quipage de douairire s'arrta devant sa maison. De l'autre ct de la
porte cochre une autre voiture stationnait, dans laquelle Scilly crut
reconnatre le petit coup que Mme Liauran avait donn  son fils.
Est-ce vous, Jean? cria-t-il au cocher  travers la pluie. Monsieur
le comte?... rpondit une voix que Scilly reconnut avec saisissement.
Hubert m'attend chez moi, se dit-il; et il franchit le seuil de la
porte en proie  une curiosit qu'il n'avait pas prouve depuis des
annes.




II


En dpit de cette curiosit cependant, le gnral ne fit pas un geste
plus rapide. L'habitude de la minutie militaire tait trop forte chez
lui pour qu'aucune motion en triompht. Il remit lui-mme sa canne dans
le porte-cannes, ta ses gants fourrs l'un aprs l'autre, et les posa
sur la table de l'antichambre  ct de son chapeau soigneusement plac
sur le ct. Son domestique lui enleva son pardessus avec la mme
lenteur. Alors seulement il entra dans la pice o ce domestique venait
de lui dire que le jeune homme l'attendait depuis une demi-heure.
C'tait une salle d'un aspect triste et qui indiquait la simplicit
d'une existence rduite  ses besoins les plus stricts. Des rayons de
bois de chne, surchargs de livres dont la seule apparence rvlait des
publications officielles, couraient sur deux des cts. Des cartes et
quelques trophes d'armes dcoraient le reste. Un bureau plac au milieu
de la pice, talait des papiers classs par groupes, notes du grand
ouvrage que le comte prparait indfiniment sur la rorganisation de
l'arme. Deux manches de lustrine plies avec mthode taient poses
entre les querres et les rgles. Un buste du marchal Bugeaud ornait la
chemine garnie d'une grille o un feu de coke achevait de brler. Cette
pice carrele tait passe au rouge et le tapis sur lequel portaient
les pieds de la table les dpassait  peine. Sur cette table posait une
lampe de cuivre poli, allume en ce moment, et l'abat-jour de carton
vert faisait tomber la clart sur le visage du jeune Liauran, qui
regardait le feu, assis de ct sur le fauteuil de paille et son menton
appuy sur sa main. Il tait  ce point absorb dans sa rverie qu'il
paraissait n'avoir entendu ni le roulement de la voiture, ni l'entre du
gnral dans la pice. Jamais non plus ce dernier n'avait t frapp,
comme  cette minute, de l'tonnante ressemblance qu'offrait la
physionomie de cet enfant avec celle des deux femmes qui l'avaient
lev. Si Mme Liauran paraissait dj plus frle que sa mre, moins
capable de suffire aux amertumes de la vie, cette fragilit s'exagrait
encore chez Hubert. Son frac de drap mince, car il tait en tenue de
soire avec un bouquet blanc  la boutonnire, dessinait ses minces
paules. Les doigts qu'il allongeait contre sa tempe avaient la finesse
de ceux d'une femme. La pleur de son teint, que l'extrme rgularit de
sa vie teintait d'ordinaire de rose, trahissait, en cette heure de
tristesse, la profondeur du retentissement que toute motion veillait
dans cet organisme trop dlicat. Un cercle de nacre se creusait autour
de ses beaux yeux noirs; mais, en mme temps, un je ne sais quoi de trs
fier dans la ligne du front coup noblement et du nez  peine busqu, le
pli de la lvre o s'effilait une moustache sombre, l'arrt du menton
frapp d'une mle fossette, d'autres signes encore tels que la barre des
sourcils froncs, trahissaient l'hrdit d'une race d'action chez
l'enfant trop clin des deux femmes solitaires. Si le gnral avait t
aussi bon connaisseur en peinture qu'il tait expert en armes, il et
certainement song devant ce visage,  ces portraits de jeunes princes,
peints par Van Dyck, o la finesse presque morbide d'une race vieillie
se mlange  la persistante fiert d'un sang hroque. Le gnral, aprs
s'tre arrt quelques secondes  cette contemplation, marcha vers la
table. Hubert releva cette tte charmante que ses boucles brunes, en ce
moment dranges, achevaient de rendre pareille aux portraits excuts
par le peintre de Charles Ier; il vit son parrain et se leva pour le
saluer. Il tait bien pris dans une taille petite, et rien qu' la faon
gracieuse dont il tendait la main, on devinait la longue surveillance
des yeux maternels. Nos manires ne sont-elles pas l'oeuvre
indestructible des regards qui nous ont suivis et jugs durant notre
enfance?

--Tu as donc  me parler d'affaires bien graves, dit le gnral, allant
droit au fait. Je m'en doutais, ajouta-t-il; j'ai laiss ta mre et ta
grand'mre plus tristes que je ne les avais vues depuis la guerre
d'Italie. Pourquoi n'tais-tu pas auprs d'elles ce soir?... Si tu ne
rends pas ces deux femmes heureuses, Hubert, tu es cruellement ingrat,
car elles donneraient leur vie pour ton bonheur.--Enfin, que se
passe-t-il?...

Le gnral avait prononc cette phrase en continuant  voix haute les
penses qui l'avaient tourment durant le trajet de la rue Vaneau  son
logis. Il put voir,  mesure qu'il parlait, les traits du jeune homme
s'altrer visiblement. C'tait une des fatalits hrditaires du
temprament de cet enfant trop aim, qu'un son de voix dure lui donnt
toujours un petit spasme douloureux au coeur. Mais, sans doute,  la
duret de l'accent du comte Scilly s'ajoutait la duret de la
signification de ses paroles. Elles mettaient  nu, brutalement, une
plaie trop vive. Hubert s'assit comme bris; puis il rpondit, d'une
voix qui, un peu voile par nature, s'assourdissait encore  cette
minute. Il n'essaya mme pas de nier qu'il ft la cause du chagrin des
deux femmes.

--Ne m'interrogez pas, mon parrain; je vous donne ma parole d'honneur
que je ne suis pas coupable; seulement, je ne peux pas vous expliquer le
malentendu qui fait que je leur suis un objet de peine. Je ne le peux
pas... Je suis sorti plus souvent que d'habitude, et c'est l mon seul
crime...

--Tu ne me dis pas toute la vrit, rpliqua Scilly, adouci, bien qu'il
en et, par l'vidente douleur du jeune homme. Ta mre et ta grand'mre
te veulent par trop dans leurs jupons, cela, je l'ai toujours pens. On
t'aurait lev plus durement si j'avais t ton pre. Les femmes ne s'y
entendent pas  former un homme. Mais depuis deux ans, est-ce qu'elles
ne te poussent pas  aller dans le monde? Ce ne sont donc pas tes
sorties qui leur font de la peine, c'est leur motif...

En prononant cette phrase, qu'il considrait comme trs habile, le
comte regardait son filleul  travers la fume d'une petite pipe de bois
de bruyre qu'il venait d'allumer,--machinale habitude qui expliquait
suffisamment l'cre atmosphre dont la chambre tait sature. Il vit les
joues d'Hubert se colorer d'un soudain afflux de sang qui et t, pour
un observateur plus perspicace, un indniable aveu. Il n'y a qu'une
allusion, ou la crainte d'une allusion sur une femme aime, qui ait le
pouvoir de troubler ainsi un jeune homme aussi videmment pur que
l'tait celui-ci. Aprs quelques instants de cette motion soudaine, il
reprit:

--Je vous affirme, mon parrain, qu'il n'y a dans ma conduite rien dont
je doive avoir honte. C'est la premire fois que ni ma mre ni ma
grand'mre ne me comprennent... mais je ne leur cderai pas sur le point
o nous sommes en lutte. Elles y sont injustes, affreusement injustes,
continua-t-il en se levant et faisant quelques pas. Cette fois son
visage exprimait non plus la souffrance, mais l'orgueil indomptable que
l'hrdit militaire avait mis dans son sang. Il ne laissa pas au
gnral le temps de relever ces paroles qui, dans sa bouche de fils
ordinairement trop soumis, dcelaient une extraordinaire intensit de
passion. Il contracta son sourcil, secoua la tte comme pour chasser une
obsdante ide, et, redevenu matre de lui:

--Je ne suis pas venu ici pour me plaindre  vous, mon parrain, dit-il;
vous me recevriez mal, et vous n'auriez pas tort... J'ai  vous demander
un service, un grand service. Mais je voudrais que tout restt entre
nous de ce que je vais vous confier.

--Je ne prends pas de ces engagements-l, fit le comte. On n'a pas
toujours le droit de se taire, ajouta-t-il. Tout ce que je peux te
promettre, c'est de garder ton secret, si mon affection pour qui tu sais
ne me fait pas un devoir de parler. Va, maintenant, et dcide
toi-mme...

--Soit, repartit le jeune homme aprs un silence durant lequel il
avait, sans doute, jug la situation o il se trouvait; vous agirez
comme vous voudrez... Ce que j'ai  vous dire tient dans une courte
phrase. Mon parrain, pouvez-vous me prter trois mille francs?

Cette question tait tellement inattendue pour le comte qu'elle changea,
du coup, la suite de ses ides. Depuis le dbut de l'entretien, il
cherchait  deviner le secret du jeune homme, qui tait aussi le secret
de ses deux amies, et il avait ncessairement pens qu'il s'agissait de
quelque aventure de femme. A vrai dire, cela n'tait point pour le
choquer. Bien que trs dvot, Scilly tait demeur trop essentiellement
soldat pour n'avoir pas sur l'amour des thories d'une entire
indulgence. La vie militaire conduit ceux qui la mnent  une
simplification de pense qui leur fait admettre tous les faits, quels
qu'ils soient, dans leur vrit. Une gueuse, aux yeux de Scilly,
c'tait pour un jeune homme la maladie ncessaire. Il suffisait que
cette maladie ne se prolonget point, et que le jeune homme n'y laisst
pas trop de lui-mme. Il eut soudain un doute, pour lui plus affreux,
car il considrait, sur son exprience de rgiment, les cartes comme
plus dangereuses de beaucoup que les femmes.

--Tu as jou? fit-il brusquement.

--Non, mon parrain, rpondit le jeune homme. J'ai tout simplement
dpens ces mois-ci plus que ma pension; j'ai des dettes  rgler, et,
ajouta-t-il, je pars aprs-demain pour l'Angleterre.

--Et ta mre sait ce voyage?

--Sans doute; je vais passer quinze jours  Londres chez mon ami de
l'ambassade, Emmanuel Deroy, que vous connaissez.

--Si ta mre te laisse partir, reprit le vieillard qui continuait de
poursuivre son enqute avec logique, c'est que ta conduite  Paris la
fait cruellement souffrir. Rponds-moi avec franchise. Tu as une
matresse?

--Non, rpondit Hubert avec un nouveau passage de pourpre sur ses
joues; je n'ai pas de matresse.

--Si ce n'est ni la dame de pique ni celle de coeur, fit le gnral,
qui ne douta pas une minute de la vracit de son filleul,--il le savait
incapable d'un mensonge,--me feras-tu l'honneur de me dire o s'en sont
alls les cinq cents francs par mois que ta mre te donne, une paye de
colonel, et pour ton argent de poche?

--Ah! mon parrain, reprit le jeune homme visiblement soulag, vous ne
connaissez pas les exigences de la vie du monde. Tenez, hier, j'ai rendu
 dner au caf Anglais  trois amis; c'est tout prs de six louis. J'ai
envoy plusieurs bouquets, pris des voitures pour aller  la campagne,
donn quelques souvenirs. On est si vite  bout de ces cinq billets de
banque! Bref, je vous le rpte, j'ai des dettes que je veux payer, j'ai
 suffire aux frais de mon voyage, et je ne veux pas m'adresser  ma
mre en ce moment, ni  ma grand'mre. Elles ne savent pas ce que c'est
que l'existence d'un jeune homme  Paris. A un premier malentendu, je ne
veux pas en ajouter un second. Dans les rapports que nous avons
aujourd'hui ensemble, elles verraient des fautes o il n'y a eu que des
ncessits invitables. Et puis, une scne avec ma mre, je ne peux pas
la supporter physiquement.

--Et si je refuse?... interrogea Scilly.

--Je m'adresserai ailleurs, fit Alexandre-Hubert; cela me sera
terriblement pnible, mais je le ferai.

Il y eut un silence entre les deux hommes. Toute l'histoire
s'obscurcissait encore au regard du gnral, comme la fume qu'il
envoyait de sa pipe par bouffes mthodiques. Mais ce qu'il voyait
nettement, c'tait le caractre dfinitif de la rsolution d'Hubert,
quelle qu'en ft la cause secrte. Lui rpondre non, c'tait l'envoyer 
un usurier peut-tre, ou tout au moins le contraindre  quelque dmarche
cruelle pour son amour-propre. Avancer cette somme  son filleul,
c'tait acqurir, au contraire, un droit  suivre de plus prs le
mystre qui se cachait au fond de son exaltation comme derrire la
mlancolie des deux femmes. Et puis, pour tout dire, le comte aimait
Hubert d'une affection bien voisine de la faiblesse. S'il avait t
remu profondment par le dsespoir morne de Mme Liauran et de Mme
Castel, il tait maintenant tout boulevers par la visible angoisse
crite sur le visage de cet enfant, qui tait dans sa pense un fils
adoptif aussi cher que l'et t un fils vritable.

--Mon ami, dit-il enfin en prenant la main d'Hubert et avec un son de
voix o il ne transparaissait plus rien de la duret du commencement de
leur conversation, je t'estime trop pour croire que tu m'associerais 
quelque action qui dplt  ta mre. Je ferai ce que tu dsires, mais 
une condition...

Les yeux d'Hubert trahirent une inquitude nouvelle.

--C'est tout simplement que tu me fixes la date o tu comptes me
rembourser cet argent. Je veux bien t'obliger, continua le vieux soldat;
mais il ne serait digne, ni de toi d'emprunter une somme que tu croirais
ne pas pouvoir rendre, ni de moi de me prter  un calcul de cet
ordre... Veux-tu revenir demain dans l'aprs-midi? Tu m'apporteras le
tableau de ce que tu peux distraire chaque mois de ta pension... Ah! il
ne faudra plus offrir de bouquets, de dners au caf Anglais et de
souvenirs... Mais n'as-tu pas vcu si longtemps sans ces sottes
dpenses?...

Ce petit discours, o l'esprit d'ordre essentiel au gnral, sa bont de
coeur et son sentiment de la rgularit de la vie se mlangeaient en
gale proportion, toucha Hubert si profondment qu'il serra les doigts
de son parrain sans rpondre, comme bris par des motions qu'il n'avait
pas dites. Il se doutait bien, tandis que cette entrevue avait lieu au
quai d'Orlans, que la veille se prolongeait  l'htel de la rue Vaneau
et que les deux tres qu'il aimait si profondment y commentaient son
absence. Comme si un fil mystrieux l'et uni  ces deux femmes assises
au coin de leur feu solitaire, il souffrait des douleurs qu'il
causait... Et, en effet, dans le petit salon paisible, une fois le
gnral parti, les deux saintes taient demeures longtemps
silencieuses. De tout le fracas de la vie parisienne, il n'arrivait 
elles qu'un vaste et confus bourdonnement, analogue  celui d'une mer
entendue de trs loin. C'tait le symbole de ce qu'avait t si
longtemps la destine de Mme Castel et de sa fille, que l'intimit de
cette pice close,--avec cette rumeur de la vie au dehors. Marie-Alice
Liauran, couche sur sa chaise longue, toute mince dans ses vtements
noirs, semblait couter cette rumeur,--ou ses penses, car elle avait
abandonn l'ouvrage auquel elle travaillait, tandis que sa mre
continuait de faire aller et venir le crochet d'caille de son tricot,
assise dans sa bergre, tout en noir aussi; et, quelquefois, elle levait
les yeux sur sa fille, avec un regard o se lisait une double
inquitude. Les sensations que sa fille ressentait, elle les prouvait,
elle, et pour Hubert, et pour cette fille dont elle connaissait la
dlicatesse presque morbide. Ce ne fut pas elle, cependant, qui rompit
la premire le silence, mais Mme Liauran, qui, tout d'un coup et comme
prolongeant tout haut sa rverie, se prit  gmir:

--Ce qui rend ma peine plus intolrable encore, c'est qu'il voit la
blessure qu'il m'a faite au coeur, et que cela ne l'arrte pas, lui qui
toujours, depuis son enfance jusqu' ces derniers six mois, ne pouvait
pas rencontrer une ombre dans mes yeux, un pli sur mon front, sans que
son visage s'altrt. Voil ce qui me dmontre la profondeur de sa
passion pour cette femme... Quelle passion et quelle femme!...

--Ne t'exalte pas, dit Mme Castel en se levant et s'agenouillant devant
la chaise longue de sa fille. Tu as la fivre, fit-elle en lui prenant
la main. Puis, d'une voix abaisse et comme descendant au fond de sa
conscience: Hlas! mon enfant, tu es jalouse de ton fils, comme j'ai
t jalouse de toi. J'ai mis tant de jours, je peux bien te le dire
maintenant,  aimer ton mari...

--Ah! ma mre, reprit Mme Liauran, ce n'tait pas la mme douleur. Je
ne me dgradais pas en donnant une partie de mon coeur  l'homme que
vous aviez choisi, tandis que vous savez ce que notre cousin George nous
a dit de cette Mme de Sauve et de son ducation par cette mre indigne,
et de sa rputation depuis qu'elle est marie, et de ce mari qui tolre
que sa femme tienne un salon d'une conversation plus que libre, et de ce
pre, cet ancien prfet, qui, devenu veuf, a lev sa fille ple-mle
avec ses matresses. Je l'avoue, maman, si c'est un gosme de l'amour
maternel, j'ai eu cet gosme; j'ai souffert d'avance  l'ide qu'Hubert
se marierait, qu'il continuerait sa vie en dehors de la mienne. Mais je
me donnais si tort de sentir ainsi,--au lieu que maintenant on me l'a
pris, et on me l'a pris pour le fltrir!...

Pendant quelques minutes encore elle prolongea cette violente
lamentation, dans laquelle se rvlait l'espce de frnsie passionne
qui avait fait se concentrer autour de son fils toutes les forces vives
de son coeur. Ce n'tait pas seulement la mre qui souffrait en elle,
c'tait la mre pieuse et pour qui les fautes humaines taient des
crimes abominables; c'tait la mre isole et triste,  qui la rivalit
avec une femme lgante, riche et jeune, infligeait une secrte
humiliation; enfin, tout son coeur saignait  toutes ses places. Le
spectacle de cette souffrance poignait si cruellement Mme Castel, et ses
yeux exprimaient une si douloureuse piti, que Marie-Alice Liauran
s'interrompit pourtant de sa plainte. Elle se pencha sur sa chaise
longue, mit un baiser sur ces pauvres yeux,--si pareils aux siens,--et
dit: Pardonne-moi, maman, mais  qui dirais-je mon mal, si ce n'est 
toi? Et puis, ne le verrais-tu pas?... Hubert ne rentre pas, fit-elle en
regardant la pendule dont le balancier continuait d'aller et de venir
paisiblement. Est-ce que vous croyez que je n'aurais pas d m'opposer 
ce voyage en Angleterre?

--Non, mon enfant. S'il va rendre visite  son ami, pourquoi user ton
pouvoir en vain? Et s'il partait pour quelque autre motif, il ne
t'obirait pas. Songe qu'il a vingt-deux ans et qu'il est un homme.

--Je deviens folle, ma mre. Il y a longtemps que ce voyage tait
arrt. J'ai vu les lettres d'Emmanuel. Mais quand je souffre, je ne
peux plus raisonner. Je ne vois que mon chagrin, qui me bouche toute ma
pense... Ah! comme je suis malheureuse!...




III


S'il fallait une preuve de la multiplicit foncire de notre personne,
on la trouverait dans cette loi, habituel objet de l'indignation des
moralistes, qui veut que la vision du chagrin des tres les plus aims
ne puisse,  de certaines minutes, nous empcher d'tre heureux. Il
semble que nos sentiments soutiennent dans notre coeur, et les uns
contre les autres, une sorte de lutte pour la vie. L'intensit
d'existence de l'un d'entre eux, mme momentane, ne s'obtient qu'au
prix de l'extnuation de tous les autres. Il est certain qu'Hubert
Liauran chrissait perdument ses deux mres,--comme il appelait
toujours les deux femmes qui l'avaient lev. Il est certain qu'il avait
devin qu'elles tenaient ensemble, depuis bien des jours, des
conversations analogues  celle de ce soir o il avait emprunt  son
parrain les trois mille francs dont il avait besoin pour rgler ses
dettes et suffire  son voyage. Et cependant, lorsqu'il fut mont, au
surlendemain de ce soir, dans le train qui l'emportait vers Boulogne, il
lui fut impossible de ne pas se sentir l'me comme noye dans une
flicit divine. Il ne se demandait pas si le comte Scilly parlerait ou
non de sa dmarche. Il cartait cette apprhension, comme il loignait
le souvenir des yeux de Mme Liauran  l'instant de son dpart, comme il
touffait tous les scrupules que pouvait lui donner sa pit
intransigeante. S'il n'avait pas menti absolument  sa mre en lui
disant qu'il allait rejoindre  Londres son ami Emmanuel Deroy, il avait
pourtant tromp cette mre jalouse, en lui cachant qu' Folkestone il
retrouverait Mme de Sauve. Or, Mme de Sauve n'tait pas libre. Mme de
Sauve tait marie, et, pour un jeune homme lev comme l'avait t le
pieux Hubert, aimer une femme marie constituait une faute inexpiable.
Hubert devait se croire et se croyait en tat de pch mortel. Son
catholicisme, qui n'tait pas une religion de mode et d'attitude, ne lui
laissait aucun doute sur ce point. Mais, religion, famille, devoir de
franchise, crainte de l'avenir, tous ces fantmes de la conscience ne
lui apparaissaient,--qu' l'tat de fantmes, vaines images sans
puissance et qui s'vanouissaient devant l'vocation vivante de la
beaut de la femme qui, depuis cinq mois, tait entre dans son coeur
pour tout y renouveler, de la femme qu'il aimait et dont il se savait
aim. En rpondant  son parrain qu'il n'avait pas de matresse, Hubert
avait dit vrai, en ceci qu'il n'tait pas l'amant de Mme de Sauve, au
sens de possession physique et entire o notre langue prend ce terme.
Elle ne lui avait jamais appartenu, et c'tait la premire fois qu'il
allait se trouver rellement seul avec elle, dans cette solitude d'un
pays tranger, rve secret de tout tre qui aime. Tandis que le train
courait  toute vapeur parmi les plaines tour  tour ondules de
collines, coupes de cours d'eau, hrisses d'arbres dnuds, le jeune
homme se laissait aller  grener le rosaire de ses souvenirs. Le charme
des heures passes lui tait rendu plus cher par l'attente d'il ne
savait quel immense bonheur. Quoique le fils de Mme Liauran et
vingt-deux ans, le genre de son ducation l'avait maintenu dans cet tat
de puret si rare parmi les jeunes gens de Paris, lesquels ont pour la
plupart puis le plaisir avant d'avoir mme souponn l'amour. Mais ce
dont cet enfant ne se rendait pas compte, c'est que, prcisment, cette
puret avait agi, mieux que les roueries les plus savantes, sur
l'imagination romanesque de la femme dont le profil passait et repassait
devant ses regards au gr des mouvements du wagon, se dtachant tour 
tour sur les bois, sur les coteaux et sur les dunes. Combien d'images
emporte ainsi un train qui passe et, avec elles, combien de destines
prcipites vers le bonheur ou vers le malheur, dans le lointain et
l'inconnu!...

C'est au commencement du mois d'octobre de l'anne prcdente qu'Hubert
avait vu Mme de Sauve pour la premire fois. A cause de la sant de Mme
Liauran, pour laquelle le moindre voyage et t dangereux, les deux
femmes ne quittaient jamais Paris; mais le jeune homme allait parfois,
durant l't ou l'automne, passer une moiti de semaine dans quelque
chteau. Il revenait d'une de ces visites, en compagnie de son cousin
George. A une station situe sur cette mme ligne du Nord qu'il suivait
maintenant, il avait, en montant dans un wagon, rencontr la jeune femme
avec son mari. Les De Sauve taient de la connaissance de George, et
c'est ainsi qu'Alexandre-Hubert avait t prsent. M. de Sauve tait un
homme d'environ quarante-cinq ans, trs grand et fort, avec un visage
dj trop rouge, et les traces,  travers sa vigueur, d'une usure qui
s'expliquait, rien qu' couter sa conversation, par sa manire
d'entendre la vie. Exister, pour lui, c'tait se prodiguer, et il
ralisait ce programme dans tous les sens. Chef de cabinet d'un ministre
en 1869, jet aprs la guerre dans la campagne de propagande
bonapartiste, dput depuis lors et toujours rlu, mais dput agissant
et qui pratiquait ses lecteurs, il s'tait en mme temps de plus en
plus lanc dans le monde. Il avait un salon, donnait des dners,
s'occupait de sport, et trouvait encore le loisir de s'intresser avec
comptence et succs  des entreprises financires. Ajoutez  cela
qu'avant son mariage il avait beaucoup frquent le corps de ballet, les
coulisses des petits thtres et les cabinets particuliers. Il y a ainsi
des tempraments dont la nature fait des machines  grosses dpenses, et
par suite  grosses recettes. Tout, dans Andr de Sauve, rvlait le
got de ce qui est ample et puissant, depuis la construction de son
grand corps jusqu' sa manire de se vtir et jusqu'au geste par lequel
il prenait un long et noir cigare dans son tui, pour le fumer. Hubert
se souvenait trs bien d'avoir prouv pour cet homme aux mains et aux
oreilles velues, aux larges pieds,  l'encolure de dragon, la sorte de
rpulsion physique dont nous souffrons tous  la rencontre d'une
physiologie exactement contraire  la ntre. N'y a-t-il pas des
respirations, des circulations du sang, des jeux de muscles qui nous
sont hostiles, probablement grce  cet indfinissable instinct de la
vie qui pousse deux animaux d'espce diffrente  se dchirer aussitt
qu'ils s'affrontent? A vrai dire, l'antipathie du dlicat Hubert pouvait
s'expliquer plus simplement par une inconsciente et subite jalousie
envers le mari de Mme de Sauve; car Thrse, comme ce mari l'appelait en
la tutoyant, avait aussitt exerc sur le jeune homme une sorte
d'attrait irrsistible. Il avait souvent feuillet, durant son enfance,
un portefeuille de gravures rapportes d'Italie par son grand aeul, le
soldat de Bonaparte, et, au premier regard jet sur cette femme, il ne
put s'empcher de se souvenir des ttes dessines par les matres de
l'cole lombarde, tant la ressemblance tait frappante entre ce visage
et celui des Hrodiades et des madones familires  Luini et  ses
lves. C'tait le mme front plein et large, les mmes grands yeux
chargs de paupires un peu lourdes, le mme ovale dlicieux du bas des
joues termin sur un menton presque carr, la mme sinuosit des lvres,
la mme suave attache des sourcils  la naissance du nez, et sur tous
ces traits charmants comme une suffusion de lenteur, de grce et de
mystre. Mme de Sauve avait aussi, des femmes de cette cole lombarde,
le cou vigoureux, les paules larges, tous les signes d'une race  la
fois fine et forte, avec une taille mince, des mains et des pieds
d'enfant. Ce qui la distinguait de ce type traditionnel, c'tait la
couleur de ses cheveux, qu'elle avait, non pas roux et dors, mais trs
noirs, et de ses prunelles, dont le gris brouill tirait sur le vert. La
pleur ambre de son teint achevait, ainsi que la lenteur languissante
qu'elle mettait  tous ses mouvements, de donner  sa beaut un
caractre singulier. Il tait impossible, devant cette crature, de ne
pas penser  quelque portrait du temps pass, quoiqu'elle respirt la
jeunesse, avec la pourpre de sa bouche et le fluide vivant de ses yeux,
et quoiqu'elle ft habille  la mode du jour, le buste serr dans une
jaquette ajuste de nuance sombre. La jupe de sa robe taille dans une
toffe anglaise d'une teinte grise, ses pieds chausss de bottines 
lacets, son petit col d'homme, sa cravate droite pique d'une pingle
garnie d'un mme fer  cheval en diamants, ses gants de Sude et son
chapeau rond ne rappelaient gure la toilette des princesses du XVIe
sicle; et cependant elle offrait au regard le modle accompli de la
beaut milanaise, mme sous ce costume d'une Parisienne lgante. Par
quel mystre? Elle tait la fille de Mme Lussac, ne Bressuire, dont les
parents n'avaient pas quitt la rue Saint-Honor depuis trois
gnrations, et d'Adolphe Lussac, le prfet de l'Empire, venu d'Auvergne
 la suite de M. Rouher. La chronique des salons aurait rpondu  cette
question en rappelant le passage  Paris, aux environs de 1855, du beau
comte Branciforte, ses yeux d'un gris verdtre, sa pleur mate, son
assiduit auprs de Mme Lussac et sa disparition soudaine de ce milieu
o, pendant des mois et des mois, il avait t toujours prsent. Mais
ces renseignements-l, Hubert ne devait jamais les avoir. Il
appartenait, de par son ducation et de par sa nature,  la race de ceux
qui acceptent les donnes officielles de la vie et en ignorent les
causes profondes, l'animalit foncire, la tragique doublure,--race
heureuse, car  elle appartient la jouissance de la fleur des choses,
race voue d'avance aux catastrophes, car, seule, la vue nette du rel
permet de manier un peu le rel.

Non; ce qu'Hubert Liauran se rappelait de cette premire entrevue, ce
n'tait pas des questions sur la singularit du charme de Mme de Sauve.
Il ne s'tait pas davantage interrog sur la nuance de caractre que
pouvaient indiquer les mouvements de cette femme. Au lieu d'tudier ce
visage, il en avait joui, comme un enfant gote la fracheur d'une
atmosphre, avec une sorte de dlice inconscient. L'absence complte
d'ironie qui distinguait Thrse et se reconnaissait au lent sourire, au
calme regard,  la voix gale, aux gestes tranquilles, lui avait t
aussitt une douceur. Il n'avait pas senti devant elle ces angoisses de
la timidit douloureuse que le coup d'oeil incisif de la plupart des
Parisiennes inflige aux tout jeunes gens. Durant le trajet qu'ils
avaient fait ensemble, plac en face d'elle, et tandis que De Sauve et
George Liauran parlaient d'une loi sur les congrgations religieuses
dont la teneur remuait alors tous les partis, il avait pu causer avec
Thrse lentement, et, sans qu'il comprt pourquoi, intimement. Lui qui
se taisait d'ordinaire sur lui-mme, avec l'obscure ide que
l'excitabilit presque folle de son tre faisait de lui une exception
sans analogue, il s'tait ouvert  cette femme de vingt-cinq ans et
qu'il connaissait depuis une demi-heure, plus que cela ne lui tait
jamais arriv avec des personnes chez lesquelles il dnait tous les
quinze jours. A propos d'une question de Thrse sur ses voyages de
l't, il avait comme naturellement parl de sa mre, de sa maladie,
puis de sa grand'mre, puis de leur vie en commun. Il avait entr'ouvert
pour cette trangre le secret asile de l'htel de la rue Vaneau,--non
pas sans remords; mais le remords tait venu plus tard et moins d'un
sentiment de pudeur profane que de la crainte d'avoir dplu, et
lorsqu'il tait sorti du cercle de ses regards. Qu'ils taient
captivants, en effet, ces lents regards! Il manait d'eux une
inexprimable caresse; et, quand ils se posaient sur vos yeux, bien en
face, c'tait comme un attouchement tendre et presque une volupt
physique. Aprs des jours, Hubert se souvenait encore de la sorte de
bien-tre enivrant qu'il avait prouv ds cette premire causerie, rien
qu' se sentir regard ainsi; et ce bien-tre n'avait fait que grandir
aux entrevues suivantes, jusqu' devenir presque aussitt un vrai besoin
pour lui, comme de respirer et comme de dormir. Elle lui avait dit, en
descendant du wagon, qu'elle tait chez elle chaque jeudi, et il avait
bientt appris le chemin de l'appartement du boulevard Haussmann, o
elle habitait. Dans quel recoin de son coeur avait-il trouv l'nergie
de faire cette visite qui tombait le surlendemain de leur rencontre?
Presque aussitt, il avait t pri  dner. Il se rappelait si vivement
l'enfantin plaisir qu'il avait eu  lire et  relire l'insignifiant
billet d'invitation,  en respirer le parfum lger,  suivre le dtail
des lettres de son nom crites par la main de Thrse. C'tait une
criture  laquelle l'abondance des petits traits inutiles donnait un
aspect particulier, lger et fantasque, o un graphologue aurait voulu
lire le signe d'une nature romanesque. Mais, en mme temps, la large
faon dont les lignes taient jetes et la fermet des pleins, o la
plume appuyait un peu grassement, indiquaient une faon de vivre
volontiers pratique et presque matrielle. Hubert ne raisonna pas tant;
mais ds ce premier billet, chaque lettre de cette criture devint pour
lui une personne qu'il aurait reconnue entre des milliers d'autres. Avec
quelle flicit il s'tait habill pour se rendre  ce dner, en se
disant qu'il allait voir Mme de Sauve pendant de longues heures,--des
heures qui, comptes par avance, lui paraissaient infinies! Il avait eu
un tonnement un peu fch lorsque sa mre, au moment o il prenait
cong d'elle, avait mis une observation critique sur les habitudes de
familiarit du monde d'aujourd'hui; puis, spar de ces vnements par
des mois, il retrouvait, grce  l'imagination spciale dont il tait
dou, comme toutes les cratures trs sensibles, l'exacte nuance de
l'motion que lui avait cause et ce dner, et la soire, l'attitude des
convives et celle de Thrse. C'est le plus ou moins de puissance que
nous avons de nous figurer  nouveau les peines et les plaisirs passs,
qui fait de nous des tres capables de froid calcul, ou des esclaves de
notre vie sentimentale. Hlas! toutes les facults d'Hubert conspiraient
pour river autour de son coeur la chane meurtrissante des trop chers
souvenirs!

Thrse avait, ce premier soir, une robe de dentelle noire avec des
noeuds roses, et nul autre bijou qu'un lourd bracelet d'or massif  l'un
de ses poignets. Elle tait  demi dcollete, trop peu pour que le
jeune homme, dont la pudeur tait, sur ce point, d'une susceptibilit
virginale, en ft choqu. Il y avait dans le salon, lorsqu'il y entra,
quelques personnes, dont pas une,  l'exception de George Liauran, ne
lui tait connue. C'taient, pour la plupart, des hommes, clbres  des
titres divers dans la socit plus particulirement nomme parisienne
par les journaux qui se piquent de suivre la mode. La premire sensation
d'Hubert avait t un lger froissement, par ce seul fait que
quelques-uns de ces hommes offraient  l'observateur malveillant
plusieurs des petites hrsies de toilette familires aux plus
mticuleux s'ils sont alls trop tard dans le monde. C'est un habit
d'une coupe ancienne, un col de chemise mal taill, plus mal blanchi,
une cravate d'un blanc qui tourne au bleu, et noue d'une main
maladroite. Ces misres devaient apparatre comme les signes d'un rien
de bohme,--le mot sous lequel les gens corrects confondent toutes les
irrgularits sociales,--au regard d'un jeune homme habitu  vivre sous
la surveillance continue de deux femmes d'une rare ducation, qui
avaient voulu faire de lui quelque chose d'irrprochable. Mais ces menus
signes d'une tenue insuffisante avaient rendu plus gracieuse encore 
ses yeux la distinction accomplie de Thrse, de mme que la libert
parfois cynique des discours dbits  table avait donn pour lui une
signification charmante au silence de la matresse de la maison. Mme
Liauran ne s'tait pas trompe en affirmant qu'il se tenait chez les De
Sauve des propos tout  fait hardis. Le soir o Hubert dnait l pour la
premire fois, il fut question, dans la demi-heure du dbut, d'un procs
en adultre, et un grand avocat donna quelques dtails indits du
dossier;--des moeurs abominables d'un homme politique, arrt aux
Champs-Elyses;--des deux matresses d'un autre politicien et de leur
rivalit; mais tout cela racont comme on raconte seulement  Paris,
avec ces demi-mots qui permettent de tout dire. Beaucoup d'allusions
chappaient  Hubert; aussi tait-il moins choqu de pareils rcits
qu'il ne l'tait d'autres discours portant sur les ides, tels que ce
paradoxe lanc par un des plus fameux romanciers de ce temps: H! le
divorce! le divorce!--disait cet homme, dont la renomme de hardi
raliste avait franchi mme le seuil de l'htel de la rue Vaneau,--il a
du bon; mais c'est une solution beaucoup trop simple pour un problme
trs compliqu... Ici, comme ailleurs, le catholicisme a fauss toutes
nos ides... Le propre des socits avances est de produire beaucoup
d'hommes d'espces trs diffrentes, et le problme consiste  fabriquer
un aussi grand nombre de morales qu'il y a de ces espces... Je
voudrais, moi, que la loi reconnt des mariages de cinq, de dix, de
vingt catgories, suivant le degr de dlicatesse des conjoints... Nous
aurions ainsi des unions pour la vie, destines aux personnes d'un
scrupule aristocratique... Pour les personnes d'une conscience moins
raffine, nous tablirions des contrats avec facilit pour un, pour
deux, pour trois divorces. Pour des personnes encore infrieures, nous
aurions les liaisons temporaires de cinq ans, de trois ans, d'un an.

--On se marierait comme on fait un bail, dit un mauvais plaisant.

--Pourquoi pas? continua l'autre; le sicle se vante d'tre
rvolutionnaire, et il n'a jamais os ce que le plus petit lgislateur
de l'antiquit entreprenait sans hsitation: toucher aux moeurs.

--Je vous vois venir, rpliqua Andr de Sauve; vous voudriez assimiler
les mariages aux enterrements: premire, seconde, troisime classe...

Aucun des convives, que cette tirade et la rponse divertissaient parmi
l'clat des cristaux, les parures des femmes, les pyramides des fruits
et les touffes de fleurs, ne se doutait de l'indignation qu'une pareille
causerie soulevait chez Hubert. Qui donc aurait pris garde  ce tout
jeune homme, silencieux et modeste,  l'un des bouts de la table? Il se
sentait, lui, cependant, froiss jusqu' l'me dans les convictions
intimes de son enfance et de sa jeunesse, et il jetait  la drobe le
regard sur Thrse. Elle ne pronona pas cinquante paroles durant ce
dner. Elle semblait tre partie, en ide, bien loin de cette
conversation qu'elle tait cense gouverner; et, comme si on et t
habitu  ces absences, personne n'essayait d'interrompre sa rverie.
Elle avait ainsi des heures entires o elle s'absorbait en elle-mme.
La pleur de son visage devenait plus chaude; l'clat de ses yeux se
retournait en dedans, pour ainsi dire; ses dents apparaissaient, toutes
minces et serres,  travers ses lvres qui s'entr'ouvraient. A quoi
pensait-elle, en ces minutes, et par quelle secrte magie ces mmes
minutes taient-elles celles o elle agissait le plus fortement sur
l'imagination de ceux qui subissaient son charme? Un physiologiste
aurait sans doute attribu ces soudaines torpeurs  des passages
d'motion nerveuse. N'y avait-il pas l le signe d'un garement de
sensualit contre lequel la pauvre crature luttait de toutes ses
forces? Hubert Liauran n'avait vu dans le silence de ce soir que la
dsapprobation d'une femme dlicate contre les discours des amis de son
mari, et 'avait t pour lui une suprme douceur de se rapprocher
d'elle et de lui parler au sortir de ce dner o ses plus chres
croyances avaient t blesses. Il s'tait assis sous le regard de ses
yeux, redevenus limpides, et dans un des coins du salon,--une pice
toute meuble  la moderne, et dont l'opulence de petit muse, les
peluches, les toffes anciennes, les bibelots japonais contrastaient
aussi absolument avec les appartements svres de la rue Vaneau, que
l'existence de Mme Castel et de Mme Liauran pouvait contraster avec
celle de Mme de Sauve. Au lieu de reconnatre cette vidente diffrence
et de partir de l pour tudier la nouveaut du monde o il se trouvait,
Hubert s'abandonnait  un sentiment trop naturel  ceux dont l'enfance a
grandi dans un atmosphre de fminine gterie. Habitu par les deux
nobles cratures qui avaient veill sur sa jeunesse  toujours associer
l'ide de la femme  quelque chose d'inexprimablement dlicat et pur, il
tait immanquable que l'veil de l'amour s'accomplt chez lui dans une
sorte de religieuse et de respectueuse motion. Il devait tendre sur la
personne qu'il chrirait, quelle qu'elle ft, toute la dvotion conue
par lui pour les saintes dont il tait le fils. En proie  cette trange
confusion d'ides, il avait, ds ce premier soir, et rentr chez lui,
parl de Thrse  sa mre et  sa grand'mre qui l'attendaient, dans
des termes qui avaient d ncessairement veiller la dfiance des deux
femmes. Il le comprenait aujourd'hui. Mais quel est le jeune homme qui a
pu commencer d'aimer sans tre prcipit, par la douce ivresse des
dbuts d'une passion,  des confidences irrparables, et trop souvent
meurtrires  l'avenir mme de son sentiment?

De quelle manire et par quelles tapes ce sentiment avait-il pntr en
lui? Cela, il n'aurait pas su le dire. Lorsqu'une fois on aime, ne
semble-t-il pas qu'on ait aim toujours? Des scnes s'voquaient
cependant, et rappelaient  Hubert l'insensible accoutumance qui l'avait
conduit  voir Thrse plusieurs fois par semaine. Mais n'avait-il pas
t prsent peu  peu chez elle  toutes ses amies, et, aussitt ses
cartes dposes, ne s'tait-il pas trouv pri de toutes parts dans ce
monde qu'il connaissait  peine et qui se composait, pour une partie, de
hauts fonctionnaires du rgime tomb; pour une autre partie, de grands
industriels et de financiers politiciens; pour un tiers enfin,
d'artistes clbres et de riches trangers? Cela faisait une libre
socit de luxe, de plaisir et de mouvement, dont le ton devait beaucoup
dplaire au jeune homme, car il n'en pouvait comprendre les qualits
d'lgance et de finesse, et il en sentait bien le terrible dfaut, le
manque de silence, de vie morale et de longues habitudes. Ah! il
s'agissait bien pour lui d'observations de ce genre, proccup qu'il
tait uniquement de savoir o il apercevrait Mme de Sauve et ses yeux.
D'innombrables heures se reprsentaient  lui o il l'avait
rencontre,--tantt chez elle, assise au coin de son feu vers la tombe
de l'aprs-midi et abme dans une de ses taciturnes rveries,--tantt
en visite, habille d'une toilette de ville et souriant, avec sa bouche
d'Hrodiade,  des conversations de robes ou de chapeaux,--tantt, sur
le devant d'une loge de thtre, et causant  mi-voix durant un
entr'acte,--tantt dans le tumulte de la rue, emporte par son cheval
bai-cerise et inclinant sa tte  la portire par un geste gracieux. Le
souvenir de cette voiture dterminait chez Hubert une nouvelle
association d'ides, et il revoyait l'instant o il avait, pour la
premire fois, avou le secret de ses sentiments. Mme de Sauve et lui
s'taient, ce jour-l, rencontrs vers les cinq heures dans un salon de
l'avenue du bois de Boulogne, et comme la pluie commenait  s'abattre,
intarissable, la jeune femme avait propos  Hubert, venu  pied, de le
prendre dans sa voiture, ayant, disait-elle, une visite  faire prs de
la rue Vaneau qui lui permettrait de le dposer sur le chemin,  sa
porte. Il avait pris place, en effet, auprs d'elle, dans l'troit coup
doubl de cuir vert o tranait un peu de cette atmosphre subtile qui
fait de la voiture d'une femme lgante une sorte de petit boudoir
roulant, avec tous les menus objets d'une jolie installation. La boule
d'eau chaude tidissait sous les pieds; sur le devant, la glace pose
dans sa gaine attendait un regard; le carnet plac dans la coupe avec
son crayon et ses cartes de visite parlait de corves mondaines; la
pendule accroche  droite marquait la rapidit de la fuite de ces
minutes douces; un livre entr'ouvert et gliss  la place o l'on met
d'ordinaire les emplettes portatives, rvlait que Thrse avait pris
chez le libraire le roman  la mode. Au dehors, c'tait, dans les rues
o les lumires commenaient de s'allumer, le dchanement d'un glacial
orage d'hiver. Thrse, enveloppe d'un long manteau qui dessinait sa
taille, se taisait. Au triple reflet des lanternes de la voiture, du gaz
de la rue et du jour mourant, elle tait si divinement ple et belle,
qu' bout d'motion Hubert lui prit la main. Elle ne la retira pas; elle
le regardait avec des yeux immobiles, et comme noys de larmes qu'elle
n'et pas os rpandre. Il lui dit, sans mme entendre le son de ses
propres paroles, tant ce regard le grisait: Ah! comme je vous aime!...
Elle plit davantage encore, et lui mit sur la bouche sa main gante,
pour le faire taire. Il se mit  baiser cette main follement, en
cherchant la place o l'chancrure du gant permettait de sentir la
chaleur vivante du poignet. Elle rpondit  cette caresse par ce mot que
toutes les femmes prononcent dans des minutes pareilles,--mot si simple,
mais dans lequel tant d'inflexions se glissent, depuis la plus mortelle
indiffrence jusqu' la tendresse la plus mue: Vous tes un enfant...
Il l'interrogea: M'aimez-vous un peu?... Et alors, comme elle le
regardait avec ces mmes yeux par lesquels un rayon de flicit
s'chappait, il put l'entendre qui, d'une voix touffe, murmurait:
Beaucoup.

Pour la plupart des jeunes gens de Paris, une telle scne aurait t le
prlude d'un effort vers la complte possession d'une femme aussi
videmment prise,--effort qui et peut-tre chou, car une femme du
monde qui veut se dfendre trouve bien des moyens de ne pas se donner,
mme aprs des aveux de ce genre, ou des marques plus compromettantes
d'attachement,--pour peu qu'elle soit coquette. Mais la coquetterie
n'tait pas plus le cas de Mme de Sauve que l'audace physique n'tait le
cas de l'enfant de vingt-deux ans dont elle tait aime. Ces deux tres
ne se voyaient-ils point placs par le hasard dans une situation de la
plus trange dlicatesse? Il tait, lui, incapable d'entreprendre
davantage,  cause de son entire puret. Quant  elle, comment
n'aurait-elle pas compris que s'offrir  lui, c'tait risquer d'tre
aime moins? De telles difficults sont moins rares que la fatuit des
hommes ne l'avoue, dans les conditions faites aux sentiments par les
moeurs modernes. Entre deux personnes qui s'aiment, dans l'tat prsent
des moeurs, toute action devient en mme temps un signe; et comment une
femme qui sait cela n'hsiterait-elle pas  compromettre pour jamais son
bonheur en voulant l'treindre trop vite? Thrse obissait-elle  cette
raison de prudence, ou bien trouvait-elle dans les respects brlants de
son ami un plaisir de coeur d'une nouveaut dlicieuse? Chez tous les
hommes qu'elle avait rencontrs avant celui-ci, l'amour n'tait qu'une
forme dguise du dsir, et le dsir lui-mme une forme enivre de
l'amour-propre. Toujours est-il que, durant les mois qui suivirent ce
premier aveu, elle accorda au jeune homme tous les rendez-vous qu'il lui
demanda, et que tous ces rendez-vous demeurrent aussi essentiellement
innocents qu'ils taient clandestins. Tandis que le train de Boulogne
emportait Hubert vers la plus dsire de ces rencontres, il se
ressouvenait des anciennes, de ces passionnantes et dangereuses
promenades, hasardes presque toutes  travers le Paris matinal. Ils
avaient ainsi aventur leur nave et coupable idylle dans tous les
endroits o il semblait invraisemblable qu'une personne de leur monde
pt les rencontrer. Combien de fois avaient-ils visit, par exemple, les
tours de Notre-Dame, o Thrse aimait  promener sa grce jeune parmi
les vieux monstres de pierre sculpts sur les balustrades? A travers les
minces fentres en ogive de la monte, ils regardaient tour  tour
l'horizon du fleuve encaiss entre ses quais et de la rue encaisse
entre ses maisons. Il y avait dans une des btisses tapies  l'ombre de
la cathdrale, du ct de la rue Chanoinesse, un petit appartement au
cinquime tage, prolong par une terrasse, derrire les vitres duquel
ils imaginaient un roman pareil au leur, parce qu'ils y avaient vu deux
fois une jeune femme et un jeune homme qui djeunaient, assis  une mme
table ronde et la fentre entr'ouverte. Quelquefois les rafales du vent
de dcembre grondaient autour de la basilique, des tourmentes de neige
fondue battaient les murs. Thrse n'en tait pas moins exacte au
rendez-vous, descendant de son fiacre devant le grand portail,
traversant l'glise pour sortir sur le ct, puis retrouver Hubert dans
le sombre pristyle qui prcde les tours. Ses fines dents brillaient
dans son joli sourire, sa taille mince paraissait plus lgante encore
dans ce dcor de l'ancienne cit. Sa grce heureuse semblait agir mme
sur la vieille gardienne qui distribue les cartes du fond de sa loge et
parmi ses chats, car elle lui envoyait un sourire de reconnaissance.
C'est dans l'escalier de ces antiques tours qu'Hubert s'tait hasard 
mettre pour la premire fois un baiser sur ce ple visage, pour lui
divin. Thrse gravissait devant lui, ce matin-l, les marches creuses
qui tournent autour du pilier de pierre. Elle s'arrta une minute pour
respirer; il la soutint dans ses bras, et comme elle se renversait
doucement en appuyant la tte sur son paule, leurs lvres se
rencontrrent. L'motion fut si forte qu'il pensa mourir. Ce premier
baiser avait t suivi d'un autre, puis de dix, puis d'autres encore, si
nombreux qu'ils n'en savaient plus le nombre. Oh! les longs, les
angoissants, les profonds baisers, et dont elle disait tendrement, comme
pour se justifier dans la pense de son doux complice: J'aime les
baisers comme une petite fille!... De ces adorables baisers, ils
avaient ainsi peupl follement tous les asiles o leur imprudent amour
s'tait abrit. Hubert se souvenait d'avoir embrass Thrse, assis tous
les deux sur une pierre de tombeau, dans une alle dserte d'un des
cimetires de Paris, tandis que le jardin des morts tendait autour
d'eux, par une matine bleue et tide, son funbre paysage d'arbres
toujours verts et de spulcres. Il l'avait embrasse encore sur un des
bancs de ce parc lointain de Montsouris, un des plus inconnus de la
ville, parc tout nouvellement plant qu'un chemin de fer traverse, que
domine un pavillon d'architecture chinoise et autour duquel s'tend
l'horizon d'usines du lamentable quartier de la Glacire. D'autres fois,
ils s'taient promens, indfiniment, en voiture, le long du morne talus
des fortifications, et, lorsque l'heure arrivait de rentrer, c'tait
toujours Thrse qui partait la premire. Il la voyait, cach lui-mme
dans le fiacre arrt, qui, de son pied svelte, franchissait les
ruisseaux. Elle marchait sur le trottoir sans qu'une tache de boue
dshonort sa robe et se retournait comme involontairement pour
l'envelopper d'un dernier regard. C'est dans ces occasions-l qu'il
sentait trop bien quels dangers il faisait courir  cette femme; mais,
quand il lui parlait de ses craintes, elle rpondait en secouant sa tte
d'une expression si aisment tragique: Je n'ai pas d'enfants... Quel
mal peut-on me faire, sinon de te prendre  moi? Ils en taient venus,
bien qu'ils continuassent de n'tre point l'un  l'autre entirement,
aux familiarits de langage dont s'accompagne la passion partage. Ils
s'crivaient presque tous les matins des billets dont un seul aurait
suffi pour tablir que Thrse tait la matresse d'Hubert, et cependant
elle ne l'tait point. Mais,  quelque dtail que s'arrtt le souvenir
du jeune homme, il trouvait toujours qu'elle ne lui avait disput aucune
des marques de tendresse qu'il lui avait demandes. Seulement il n'osait
rien concevoir au del de lui prendre les mains, la taille, le visage,
et de s'appuyer, comme un enfant, sur son coeur. Elle avait avec lui cet
abandon de l'me, si entier, si confiant, si indulgent, le seul signe du
vritable amour que la plus habile coquetterie ne puisse imiter. Et, par
contraste  cette tendresse, pour en mieux encore aviver la douceur, 
chacune des scnes de cette idylle avait correspondu quelque douloureuse
explication du jeune homme avec sa mre, ou quelque cruelle angoisse 
retrouver Mme de Sauve, le soir, auprs de son mari. Ce dernier ne
faisait rellement aucune attention  Hubert, mais le fils de Mme
Liauran n'tait pas encore habitu aux dshonorants mensonges des
cordiales poignes de main offertes  l'homme que l'on trompe...
Qu'importaient ces misres cependant, puisqu'ils allaient, lui la
retrouver, elle l'attendre, dans la petite ville anglaise o ils
devaient passer ensemble deux jours? tait-ce d'Hubert, tait-ce de
Thrse que venait cette ide? Le jeune homme n'et pas su le dire.
Andr de Sauve se trouvait en Algrie pour une enqute parlementaire.
Thrse avait une amie de couvent et qui habitait la province, assez
sre pour qu'elle pt se donner comme tant alle chez elle. Elle
prtendait, d'autre part, que la position sur le chemin de Paris 
Londres fait de Folkestone, en hiver, le plus sr abri, parce que les
voyageurs franais traversent cette ville sans jamais s'y arrter. A la
seule ide de la revoir, le coeur d'Hubert se fondait dans sa poitrine,
et il se sentait, avec un frmissement impossible  dfinir, sur le
point de rouler dans un gouffre de mystre, d'enivrant oubli et de
flicit.




IV


Le paquebot approchait de la jete de Folkestone. La mer toute verte, 
peine strie d'cume d'argent, soulevait la coque svelte. Les deux
chemines blanches lanaient une fume qui s'incurvait en arrire sous
la pression de l'air dchir par la course. Les deux normes roues,
toutes rouges, battaient les lames; et, derrire le bateau, se creusait
un mouvant sillage, sorte de chemin glauque et frang de mousse. C'tait
par un jour d'un bleu tide et voil, comme il en fait parfois sur la
cte anglaise par les fins d'hiver,--jour de tendresse et qui
s'associait divinement aux penses du jeune homme. Il s'tait accoud
sur le bastingage de l'avant, et il n'en avait pas boug depuis le
commencement de la traverse, laquelle avait t d'une rare douceur. Il
voyait maintenant les moindres dtails de l'approche du port: la ligne
crayeuse de la cte  droite, avec son revtement de maigre gazon, 
gauche la jete soutenue par ses pilotis, et par del cette jete, plus
 gauche encore, la petite ville qui chelonne ses maisons depuis la
base de la falaise jusqu' sa crte. Il les examinait une par une, ces
maisons qui se dtachaient avec une nettet de plus en plus prcise.
Laquelle d'entre toutes pouvait bien tre l'asile o son bonheur
l'attendait sous les traits aims de Thrse de Sauve; laquelle ce _Star
hotel_ que son amie avait choisi dans le guide,  cause de ce nom de
_Star_ qui veut dire toile? Je suis superstitieuse, avait-elle dit
enfantinement, et puis, n'es-tu pas ma chre toile?... Elle avait
ainsi de ces caresses soudaines de langage auxquelles Hubert songeait
ensuite indfiniment. Il savait bien qu'elle ne serait pas sur le quai 
l'attendre, et il la cherchait des yeux malgr lui. Mais elle avait
multipli les prcautions, jusqu' tre arrive, elle, la veille, par
Calais et Douvres. Le paquebot approche toujours. On distingue le visage
de quelques habitants de la ville, dont l'unique distraction consiste 
venir au bout de cette jete afin d'assister  l'arrive du bateau de
mare. Encore quelques minutes, et Hubert sera auprs de Thrse. Ah! si
elle allait manquer au rendez-vous? Si elle avait t malade ou bien
surprise? Si elle tait morte en route?... Toute la lgion des folles
hypothses dfile devant la pense de l'amant inquiet. Le bateau est
dans le port, les passagers dbarquent et se prcipitent vers les
wagons. Hubert est presque le seul  s'arrter dans la petite ville. Il
laisse sa malle partir pour Londres, et il prend place avec sa valise
dans une des voitures qui stationnent devant la gare. Il a bien eu comme
un passage de mlancolie, en parlant au cocher, et en constatant,
quoiqu'il en soit  son premier voyage en Angleterre, combien son
anglais est correct et intelligible. Il se rappelle son enfance, sa
gouvernante venue du Yorkshire, le soin que sa mre avait de le faire
causer tous les jours. Si elle le voyait pourtant, cette pauvre mre?...
Puis, ce souvenir s'efface,  mesure que la lgre calche, enleve au
trot d'un petit cheval, gravit allgrement la rampe rude par laquelle on
va jusqu' la ville haute. L'admirable paysage de mer se dveloppe  la
gauche du jeune homme, gouffre dmesur d'un vert ple, confondu  sa
ligne extrme avec un gouffre bleu, et tout sem de barques, de
golettes, de bateaux  vapeur. Sur la hauteur, le chemin tourne. La
voiture abandonne la falaise, entre dans une rue, puis dans une seconde,
puis dans une troisime, toutes bordes de maisons basses dont les
fentres en saillie laissent apercevoir derrire leurs vitres des
ranges de graniums rouges et de fougres. A un dtour, Hubert aperoit
la porte d'un vaste btiment gothique et une plaque noire, dont la seule
inscription en lettres dores lui fait sauter le coeur. Il se trouve
devant le _Star hotel_. Le temps de demander au bureau si Mme Sylvie est
arrive,--c'est le nom que Thrse a voulu prendre  cause des initiales
graves sur tous ses objets de toilette, et elle a d tre inscrite sur
le livre comme artiste dramatique;--le temps encore de monter deux
tages, de suivre un long corridor; le domestique ouvre la porte d'un
petit appartement, et, assise  une table, dans un salon, avec son
visage dont la pleur est augmente par l'motion profonde, la taille
prise dans un vtement en toffe de soie rouge dont les plis gracieux
dessinent son buste sans s'y ajuster, c'est Thrse. Le feu de charbon
rougeoie dans la chemine, dont les parois intrieures sont garnies de
faence colorie. Une fentre en rotonde, du genre de celles que les
Anglais appellent _bow-windows_, termine la pice,  laquelle
l'ameublement ordinaire de ces sortes de salles dans la Grande-Bretagne
donne un aspect de paisible intimit. Ah! c'est bien toi, fait le
jeune homme en s'approchant de Thrse qui lui sourit, et il met la main
sur la poitrine de son amie comme pour se convaincre de son existence.
Cette douce pression lui fit sentir les battements affols, sous la
mince toffe, de ce coeur de femme heureuse: Oui! c'est bien moi,
rpondit-elle avec plus de langueur que d'habitude. Il s'assit auprs
d'elle et leurs bouches se cherchrent. Ce fut un de ces baisers d'une
suprme douceur, o deux amants qui se retrouvent aprs une absence
s'efforcent de mettre avec la tendresse de l'heure prsente, toutes les
tendresses inexprimes des heures perdues. Un lger coup frapp  la
porte les spara.

--C'est pour tes bagages, dit Thrse en repoussant son ami d'un geste
de regret; et avec un fin sourire: veux-tu voir ta chambre? Je suis ici
depuis hier soir; j'espre que tout te plaira. J'ai tant pens  toi en
faisant prparer le petit appartement...

Elle l'entrana par la main dans une pice contigu au salon, dont la
fentre donnait sur le jardin de l'htel. Le feu tait allum dans la
chemine. Des fleurs gayaient les vases poss sur l'encoignure et aussi
la table, sur laquelle Thrse avait dploy, pour lui donner un air
plus  eux, une toffe japonaise apporte par elle. Elle y avait plac
trois cadres avec les portraits d'elle que le jeune homme prfrait. Il
se retourna pour la remercier, et il rencontra un de ces regards qui
font dfaillir tout le coeur, par lesquels une femme attendrie semble
remercier celui qu'elle aime du plaisir qu'il a bien voulu recevoir
d'elle. Mais la prsence du domestique, en train de dposer et d'ouvrir
la valise, l'empcha de rpondre  ce regard par un baiser.

--Tu dois tre lass, fit-elle; tandis que tu achves de t'installer,
je vais dire qu'on prpare le th dans le salon. Si tu savais comme il
m'est doux de te servir!...

--Va dit-il, sans pouvoir trouver une phrase  rpondre, tant
l'motion heureuse lui envahissait toute l'me. Mais comme je l'aime!
ajouta-t-il tout bas, et pour lui seul, tandis qu'il la regardait
disparatre par la porte, avec cette taille et cette dmarche de trs
jeune fille que lui avait laisse son mariage sans enfants; et il fut
oblig de s'asseoir pour ne pas s'vanouir devant l'vidence de son
bonheur. La crature humaine est si naturellement organise pour
l'infortune, qu'il y a dans la ralisation complte du dsir un je ne
sais quoi d'affolant, comme la soudaine entre dans le miracle et dans
le songe, et,  un certain degr d'intensit, il semble que la joie ne
soit pas vraie. Et puis, l'tranget de la situation ne devait-elle pas
agir comme une sorte d'opium sur le cerveau de cet enfant, qui ne
pouvait pas comprendre que son amie avait saisi cette circonstance pour
sauver justement par cette tranget les difficiles prliminaires d'un
plus complet abandon de sa personne?

Oui, cette joie tait-elle vraie?... Hubert se le demandait, un quart
d'heure plus tard, assis auprs de Mme de Sauve devant la table carre
du petit salon sur laquelle tait dispos tout l'appareil ncessaire
pour le goter: la thire d'argent, l'aiguire d'eau chaude, les fines
tasses. N'avait-elle pas encore emport ces deux tasses de Paris avec
elle, afin, sans doute, de les garder toujours? Elle le servait, comme
elle avait dit, de ses jolies mains d'o elle avait retir son anneau
d'alliance, afin d'loigner de la pense du jeune homme toute occasion
de se rappeler qu'elle n'tait pas libre. Durant ces heures de
l'aprs-midi, le silence de la petite ville se faisait comme palpable
autour d'eux, et la sensation de la solitude partage s'approfondissait
dans leurs coeurs, si intense qu'ils ne se parlaient pas, comme s'ils
eussent craint que leurs paroles ne les rveillassent de la sorte de
sommeil enivr qui gagnait leurs mes. Hubert appuyait sa tte sur sa
main et regardait Thrse. Il la sentait si parfaitement  lui dans
cette minute, si voisine de son tre le plus secret, qu'il ne ressentait
mme plus le besoin de ses caresses. Ce fut elle qui, la premire,
rompit ce silence dont elle eut subitement peur. Elle se leva de sa
chaise et vint s'asseoir  terre, aux pieds du jeune homme, la tte sur
ses genoux; et, comme il continuait  ne pas bouger, elle eut une
inquitude dans ses yeux; puis, docilement, avec ce son de voix vaincu
auquel nul amant n'a jamais rsist: Si tu savais, dit-elle comme je
tremble de te dplaire? J'ai pleur, hier au soir, toute seule, au coin
de ce feu, dans cette chambre o je t'attendais, en songeant que tu
m'aimerais sans doute moins aprs tre venu ici. Ah! tu m'en voudras de
t'aimer trop, et d'avoir os ce que j'ai os pour toi!... L'angoisse 
laquelle la charmante femme se trouvait en proie tait si forte,
qu'Hubert vit ses traits s'altrer un peu, tandis qu'elle prononait
cette phrase. Tout le drame qui s'tait jou en elle depuis le
commencement de cette liaison se formulait pour la premire fois.
Surtout  cette minute, le voyant si jeune, si pur, si dpourvu de
brutalit, si selon son rve, elle prouvait un insens besoin de lui
prodiguer des marques de sa tendresse et elle tremblait plus que jamais
de l'effaroucher, et peut-tre, car il y a de ces replis tranges dans
les consciences fminines, de le corrompre. Elle continuait, se livrant
au plaisir de penser tout haut sur ces choses pour la premire fois:
Nous autres femmes, nous ne savons rien qu'aimer, lorsque nous aimons.
Du jour o je t'ai rencontr, en revenant de la campagne, je t'ai
appartenu. Je t'aurais suivi o tu m'aurais demand de te suivre. Rien
n'a plus exist pour moi, rien, si ce n'est toi: non, ajouta-t-elle avec
un regard fixe, ni bien, ni mal, ni devoirs, ni souvenirs. Mais peux-tu
comprendre cela, toi qui penses, comme tous les hommes, que c'est un
crime d'aimer quand on n'est pas libre?

--Je ne sais plus rien, rpondit Hubert en se penchant vers elle pour
la relever, sinon que tu es pour moi la plus noble des femmes et la plus
chre.

--Non! laisse-moi rester  tes pieds, comme ta petite esclave,
reprit-elle avec une expression d'extase; mais est-ce vraiment vrai? Ah!
Jure-moi que jamais tu ne te diras de mal de cette heure.

--Je te le jure dit le jeune homme, que l'motion de son amie gagnait
sans qu'il pt bien se l'expliquer. Cette simple parole la fit se
redresser; lgre comme une jeune fille, elle se releva, et, penche sur
Hubert, elle commena de lui couvrir le visage de baisers passionns,
puis, fronant le sourcil et comme par un effort sur elle-mme, elle le
quitta, passa ses mains sur ses yeux, et, d'une voix encore mal assure,
mais plus calme: Je suis folle, dit-elle, il faut sortir. Je vais
mettre mon chapeau et nous allons faire une promenade. _Will you be so
kind as to ask for a carriage, will you?_ ajouta-t-elle en anglais.
Quand elle parlait cette langue, sa prononciation devenait quelque chose
de tout  fait gracieux et de presque enfantin; et elle sortit du salon
par une porte oppose  celle de la chambre d'Hubert, en lui envoyant un
petit salut de la main, coquettement.

Ce mme mlange de caressante inquitude, de soudaine exaltation, et
d'enfantillage tendre, continua de sa part durant toute cette promenade
qui se composa, pour l'un et pour l'autre, d'une suite d'motions
suprmes. Par un hasard comme il ne s'en produit pas deux au cours d'une
vie humaine, ils se trouvaient placs exactement dans les circonstances
qui devaient porter leurs mes au plus haut degr possible d'amour. Le
monde social, avec ses devoirs meurtriers, se trouvait cart. Il
existait aussi peu pour leur pense que le cocher qui, juch haut par
derrire et invisible, conduisait le lger cab o ils se trouvaient en
tte  tte, le long de la route de Folkestone  Sandgate et  Hythe. Le
monde de l'esprance s'ouvrait devant eux, en revanche, comme un jardin
par des plus belles fleurs. Ils se voyaient rcompenss, lui de son
innocence, elle de la rserve que sa raison lui avait impose, par une
impression aussi dlicieuse que rare: ils jouissaient de l'intimit de
coeur qui ne s'obtient d'ordinaire qu'aprs une longue possession, et
ils en jouissaient dans toute la fracheur du dsir timide. Mais ce
dsir timide avait pour arrire-fonds chez tous les deux une enivrante
certitude, perspicace chez Thrse, obscure encore chez Hubert, et
c'tait dans un vaste et noble paysage qu'ils promenaient ces sensations
rares. Ils suivaient donc cette route, de Folkestone  Hythe, mince
ruban qui court au long de la mer. La verte falaise est sans rochers,
mais sa hauteur suffit pour donner  la route qu'elle surplombe cette
physionomie d'asile abrit, reposant attrait des valles au pied des
montagnes. La plage de galets tait recouverte par la mare haute. Elle
remuait, cette large mer, sans qu'un oiseau volt au-dessus d'elle. Son
immensit verdtre se fonait jusqu'au violet  mesure que le jour
tombant assombrissait l'azur froid du ciel. La voiture allait vite sur
ses deux roues, trane par un cheval fortement rbl, que son mors trop
gros forait par instants  relever sa tte en tordant sa bouche.
Thrse et Hubert, serrs l'un contre l'autre dans la sorte de petite
gurite roulante ouverte  moiti, se tenaient la main sous le plaid de
voyage qui les enveloppait. Ils laissaient leur passion se dilater comme
cet ocan, frmir en eux avec la plnitude de ces houles, s'ensauvager
comme cette cte strile. Depuis que la jeune femme avait demand  son
ami ce singulier serment, elle semblait un peu plus calme, malgr des
passages de soudaine rverie qui se rsolvaient en effusions muettes.
Lui, de son ct, ne l'avait jamais si absolument aime. Il lui fallait
sans cesse la prendre contre lui, la serrer dans ses bras. Un infini
besoin de se rapprocher d'elle encore davantage montait  sa tte et le
grisait; et, cependant, il apprhendait l'arrive du soir avec cette
mortelle angoisse de ceux pour qui l'univers fminin est un mystre.
Malgr les preuves de passion que lui donnait Thrse, il se sentait
devant elle en proie  une dfaillance de sa volont, insurmontable, qui
serait devenue de la douleur s'il n'avait pas eu en mme temps une
immense confiance dans l'me de cette femme. Cette impression de l'abme
inconnu dans lequel allait se plonger leur amour et qui l'et pouvant
d'une terreur presque animale, se faisait plus tranquille parce qu'il
descendait dans cet abme avec elle. Vritablement elle avait une
intelligence adorable des troubles qui devaient traverser celui qu'elle
aimait. N'tait-ce pas pour mnager ses nerfs trop vibrants qu'elle
l'avait entran  cette promenade, durant laquelle le grandiose
spectacle, le vent du large et les marches  pied  de certaines
minutes, maintenaient, et lui et elle, au-dessus des troubles
invitables du trop ardent dsir? Ils allrent ainsi, jusqu' l'heure
tragique o les astres clatent dans le ciel nocturne, tantt cheminant
sur les galets, tantt remontant dans la petite voiture, prenant et
reprenant sans cesse les mmes sentiers, sans pouvoir se dcider 
retourner, comme s'ils eussent compris qu'ils retrouveraient d'autres
instants de bonheur, mais d'un bonheur comme celui-l, jamais! L'obscure
intuition de l'me universelle, dont les visibles formes et les
invisibles sentiments sont le commun effet, leur rvlait, sans qu'ils
s'en rendissent compte, une mystrieuse analogie et comme une
correspondance divine entre la face particulire de ce coin de nature et
l'essence indfinie de leur tendresse. Elle lui disait: tre auprs de
toi ici, c'est un bonheur  ne pouvoir ensuite rentrer dans la vie; et
il ne souriait pas d'incrdulit  cette phrase, comme elle ne doutait
pas lorsqu'il lui disait: Il me semble que je n'ai jamais ouvert les
yeux sur un paysage avant cette minute. Et, quand ils marchaient, c'est
lui qui prenait le bras de Thrse et qui s'y appuyait clinement. Il
symbolisait ainsi, sans le savoir, l'trange renversement des rles qui
voulait que, dans cette liaison, il et toujours reprsent l'lment
fminin, avec sa frle personne, son innocence entire, la candeur de
ses motions craintives. Certes, elle tait bien femme aussi, par sa
dmarche souple, par la finesse fline de ses manires, par ses yeux
fondus qui se donnaient  chaque regard. Elle paraissait pourtant une
crature plus forte, mieux arme pour la vie que le dlicat enfant,
oeuvre fragile de la tendresse de deux femmes pures, qu'elle avait
enlac d'un si lger tissu de sduction, et qui,  peine plus grand
qu'elle de trois lignes du front, s'abandonnait avec une fraternelle
confiance; et le mouvement mme de leur dmarche, d'une parfaite
harmonie de rythme, disait assez la complte union des coeurs qui les
faisait vibrer ensemble  ce moment d'une troite manire.

Ils rentrrent. Le dner qui suivit cet aprs-midi de songe fut
silencieux et presque sombre. Il semblait que tous deux eussent peur
l'un de l'autre. Ou bien seulement tait-ce chez elle une recrudescence
de cette crainte de dplaire qui lui avait fait diffrer jusqu' cette
heure l'abandon de sa personne, et chez lui la sorte de farouche
mlancolie, dernier signe de l'animalit primitive, qui prcde chez
l'homme toute entre dans le complet amour? Comme il arrive  des
moments pareils, leurs discours se faisaient d'autant plus calmes et
indiffrents que leurs coeurs taient plus troubls. Ces deux amants,
qui avaient pass la journe dans la plus romanesque exaltation, et qui
se retrouvaient dans la solitude de cet asile tranger, semblaient
n'avoir  se dire que des phrases sur le monde qu'ils avaient quitt.
Ils se sparrent de bonne heure, et comme s'ils se fussent dit adieu
pour ne se voir que le lendemain, quoiqu'ils sentissent bien tous les
deux que dormir spars l'un de l'autre ne leur tait pas possible.
Aussi Hubert ne fut-il pas tonn, quoique son coeur battt  se rompre,
lorsque au moment o il allait lui-mme se rendre auprs d'elle, il
entendit la clef tourner dans la porte; Thrse entra, vtue d'un long
peignoir souple de dentelles blanches, et dans ses yeux une douceur
passionne: Ah! dit-elle en fermant de sa main parfume les paupires
d'Hubert, je voudrais tant reposer sur ton coeur!--... Vers le milieu
de la nuit, le jeune homme s'veilla, et cherchant des lvres le visage
de sa matresse, il trouva que ses joues qu'il ne voyait pas taient
inondes de pleurs. Tu souffres? lui dit-il. Non, rpondit-elle, ce
sont des larmes de reconnaissance. Ah! continua-t-elle, comment a-t-on
pu ne pas te prendre  moi par avance, mon ange, et comme je suis
indigne de toi!... nigmatiques paroles qu'Hubert devait se rappeler si
souvent plus tard, et qui, mme  cette minute, et sous ces baisers,
firent soudain se lever en lui la vapeur de tristesse, accompagnement
habituel du plaisir. A travers cette vapeur de tristesse, il aperut,
comme dans un clair, une maison de lui bien connue, et les visages
penchs sous la lampe, parmi les portraits de famille, des deux femmes
qui l'avaient lev. Ce ne fut qu'une seconde, et il posa sa tte sur la
poitrine de Thrse pour y oublier toute pense tandis que la vague
plainte de la mer arrivait jusqu' lui, adoucie par la distance,--rumeur
mystrieuse et lointaine comme l'approche de la destine.




V


Quinze jours plus tard, Hubert Liauran descendait sur le quai de la gare
du Nord, vers cinq heures du soir, revenant de Londres par le train de
jour. Le comte Scilly et Mme Castel l'attendaient. Mais que devint-il
lorsqu'il aperut, parmi les visages qui se pressaient autour des
portes, celui de Thrse? Ils avaient arrt par lettres qu'ils se
rencontreraient, le soir de ce jour qui tait un mardi, au
Thtre-Franais, dans sa loge. Elle, pourtant, n'avait pas rsist au
dsir de le revoir quelques heures plus tt; et dans ses yeux clatait
une motion suprme, faite du bonheur de le contempler et du chagrin
d'tre spare de lui; car ils ne purent changer qu'un salut, qui
chappa heureusement  la grand'mre. Thrse disparut, et tandis que le
jeune homme se tenait dans la salle des bagages, un involontaire
mouvement de mauvaise humeur s'levait en lui, qui lui faisait se dire
que les deux vieilles gens, dont il tait pourtant si aim, auraient
bien d n'tre pas l. Cette petite impression pnible, qui lui
montrait,  la minute mme de son retour, le poids de la chane des
tendresses de famille, se renouvela aussitt qu'il se retrouva en face
de sa mre. Ds le premier regard, il se sentit tudi, et, comme il
n'avait gure l'habitude des dissimulations, il se crut devin. C'est
qu'en effet ses yeux,  lui, avaient chang, comme changent ceux d'une
jeune fille devenue femme, d'un de ces changements imperceptibles qui
rsident dans une nuance d'expression. Mais comment la mre s'y
serait-elle trompe, elle qui depuis tant d'annes suivait tous les
reflets de ces prunelles noires, et qui maintenant y saisissait un fond
de flicit enivre et insondable? Mais poser une question  ce sujet,
la pauvre femme ne le pouvait pas. Les nuances, ces vnements
principaux de la vie du coeur, chappent aux formules des phrases, et de
l naissent les pires malentendus. Hubert fut trs gai durant le dner,
d'une gaiet que rendait un peu nerveuse la prvision d'une difficult
toute prochaine. Comment sa mre allait-elle prendre sa sortie du soir?
Il n'y avait pas une demi-heure qu'on avait quitt la table, lorsqu'il
se leva, comme quelqu'un qui va dire adieu.

--Tu nous laisses? fit Mme Liauran.

--Oui, maman, rpondit-il avec une lgre rougeur  ses joues; Emmanuel
Deroy m'a charg d'une commission extrmement presse et que je dois
excuter ds ce soir...

--Tu ne peux pas la remettre  demain et nous donner ta premire
soire? fit Mme Castel qui voulut pargner  sa fille l'humiliation
d'un refus qu'elle prvoyait.

--Vritablement non, grand'mre, rpliqua-t-il avec un ton de badinage
enfantin; ce ne serait pas gracieux pour mon ami, qui a t si gentil 
Londres...

--Il nous ment, se dit Mme Liauran; et, comme le silence s'tait fait
parmi les htes du salon aprs le dpart d'Hubert, elle couta si la
porte d'entre de l'htel allait s'ouvrir aussitt. Il s'coula une
demi-heure sans qu'elle n'entendt le bruit du battant. Elle n'y put
tenir et pria le gnral d'aller jusque dans l'appartement du jeune
homme, sous le prtexte de prendre un livre, afin de savoir s'il s'tait
habill ce soir. Il s'tait habill en effet. Il allait donc chez Mme de
Sauve, ou bien dans le monde, afin de l'y revoir. Ce fut la conclusion
que tira de cet indice la mre jalouse, qui, pour la premire fois,
avoua au comte ses longues inquitudes. L'accent dont elle parlait
empcha ce dernier d'avouer  son tour l'emprunt qu'Hubert avait fait
auprs de lui des trois mille francs, dpenss sans doute, songea-t-il,
 suivre cette femme.

--Il m'a menti une fois encore, s'cria Mme Liauran, lui qui avait une
telle horreur du mensonge. Ah! comme elle me l'a chang!

Ainsi, l'vidence d'une mtamorphose de caractre subie par son fils la
torturait ds ce premier jour. Ce fut pis encore durant ceux qui
suivirent. Elle ne voulut cependant pas admettre tout de suite que son
cher, son candide Hubert ft l'amant de Mme de Sauve. Elle ne se
rsignait pas  l'ide qu'il pt se rendre coupable d'une faute de cet
ordre sans de terribles remords. Elle l'avait lev dans de si troits
principes de religion! Elle ignorait que prcisment le premier soin de
Thrse avait t d'endormir tous les scrupules de conscience de son
jeune ami, en le conduisant, par d'insensibles degrs, de la tendresse
timide  la passion brlante. Pris au lacet de ce doux pige, Hubert
n'avait  la lettre jamais jug sa vie depuis ces cinq mois, et la
nature s'tait faite la complice de la femme aimante. Nous nous
repentons bien de nos plaisirs, mais il est malais d'avoir des remords
du bonheur, et l'enfant tait heureux d'une de ces flicits absolues
qui ne voient mme pas les souffrances qu'elles causent. C'tait
cependant sur le pouvoir de sa souffrance que Mme Liauran comptait
presque uniquement dans la campagne qu'elle avait entreprise, elle, une
simple femme qui ne savait de la vie que ses devoirs, contre une
crature qu'elle imaginait  la fois prestigieuse et fatale,
ensorcelante et meurtrire. Elle avait adopt le naf systme commun 
toutes les jalousies tendres, et qui consiste  montrer sa peine. Elle
se disait: Il verra que j'agonise. Est-ce que cela ne suffira pas? Le
malheur tait qu'Hubert, enivr par sa passion, n'apercevait dans la
peine de sa mre qu'une injustice tyrannique  l'gard d'une femme qu'il
considrait comme divine, et d'un amour qu'il estimait sublime.
Lorsqu'il revenait du bois de Boulogne, le matin, aprs avoir mont 
cheval et vu passer Mme de Sauve dans la voiture attele de deux
ponettes grises qu'elle conduisait elle-mme, il rencontrait  djeuner
le profil attrist de sa mre, et il se disait: Elle n'a pas le droit
d'tre triste. Je ne lui ai rien pris de mon affection. Il raisonnait,
au lieu de sentir. Sa mre lui mettait son coeur saignant sur son
chemin, et il passait outre. Quand il devait dner au dehors, et qu'
l'instant du dpart l'adieu de sa mre lui prsageait que Mme Liauran
passerait  le regretter une soire de mlancolie, il songeait: Si elle
savait pourtant que Thrse me reproche de consacrer  notre amour trop
de mes heures! Et c'tait vrai. La matresse avait cette gnrosit
facile des femmes qui se savent immensment prfres, et qui se gardent
bien de demander  celui qui les aime d'agir comme elles le dsirent. Le
plaisir est si dlicat de laisser son amant libre, de l'encourager mme
 vous sacrifier, quand on est certaine de ce que sera sa dcision! Il
arrivait aussi qu'Hubert revnt  l'htel de la rue Vaneau ayant eu avec
Thrse un rendez-vous secret dans la journe,--Emmanuel Deroy avait mis
 la disposition de son ami le petit appartement de garon qu'il
conservait avenue Friedland.--Mais alors, soit que la tristesse nerveuse
dont s'accompagnent les trop vifs plaisirs le rendt cruel, soit que de
secrets remords de conscience vinssent le tourmenter, soit que le
contraste ft trop fort entre les formes charmantes que prenait la
tendresse de Thrse et les formes tristes que revtait celle de Mme
Liauran, le jeune homme devenait rellement ingrat. L'irritation
grandissait en lui, et non la piti, devant le chagrin de celle dont il
tait pourtant le fils idoltr. Marie-Alice saisissait cette nuance, et
elle en souffrait plus que de tout le reste, sans deviner que l'excs de
sa douleur tait une faute irrparable de conduite et qu'une comparaison
dmoralisante s'tablissait dans l'esprit d'Alexandre-Hubert entre les
svrits de la famille et les caressantes dlices de l'affection
choisie.

La mre, puise par une inquitude continuelle, tait  bout de forces,
quand un vnement inattendu, quoique facile  prvoir, mit davantage
encore en saillie l'antagonisme qui la faisait se heurter sans cesse
contre son fils. On tait dans la semaine sainte. Elle avait compt sur
la confession et la communion d'Hubert pour hasarder une tentative
suprme et le dcider  rompre des relations qu'elle jugeait encore
incompltement coupables, mais si dangereuses. Il ne pouvait pas entrer
dans sa tte de fervente chrtienne que son fils manqut au devoir
pascal. Aussi n'avait-elle aucun doute sur sa rponse, en lui demandant
 un moment o ils se trouvaient seuls:

--Quel jour feras-tu tes pques cette anne?

--Maman, rpondit Hubert avec un sensible embarras, je vous demande
pardon du chagrin que je vais vous causer; il faut que je vous l'avoue
cependant, des doutes me sont venus, et, en toute conscience, je ne
crois pas pouvoir m'approcher de la sainte table.

Cette rponse fut l'clair qui montra soudain  Marie-Alice l'abme o
son fils avait roul, tandis qu'elle le croyait seulement sur le bord.
Elle ne fut pas dupe une minute du prtexte imagin par Hubert. Et d'o
lui seraient venus des doutes religieux,  lui qui depuis des mois ne
lisait aucun livre? Elle connaissait d'ailleurs la simplicit d'me de
cet enfant,  l'instruction de qui elle avait prsid. Non; s'il ne
voulait pas communier, c'est qu'il ne voulait pas se confesser. Il avait
horreur d'avouer une faute inavouable. Laquelle, sinon celle qui avait
t l'oeuvre mauvaise de ces six mois?... Adultre! Son fils tait
adultre! Mot terrible et qui lui reprsentait,  elle, si loyale, si
pure, si pieuse, la plus rpugnante des bassesses, l'ignominie du
mensonge mlange aux turpitudes de la chair. Elle trouva dans son
indignation l'nergie d'ouvrir enfin tout son coeur  Hubert. Elle lui
dit, bouleverse comme elle tait par ses craintes religieuses pour le
salut de cet enfant aim, des phrases qu'elle n'aurait jamais cru
pouvoir prononcer, nommant Mme de Sauve, l'accablant des plus durs
reproches, la fltrissant de tout ce qu'une femme honnte peut trouver
en elle de mpris pour une femme qui ne l'est pas, invoquant le souvenir
du pass commun, menaante tour  tour et suppliante, dchane enfin et
ne calculant plus.

--Vous vous trompez, maman, rpondit Hubert qui avait subi ce premier
assaut sans parler. Mme de Sauve n'est rien de ce que vous dites; mais
comme je n'admets pas qu'on insulte mes amies devant moi,  la prochaine
conversation de ce genre que nous aurons ensemble, je vous prviens que
je quitterai la maison... Et sur cette rplique, prononce avec tout le
sang-froid que lui avait laiss le sentiment de l'injustice de sa mre,
il sortit de la chambre, sans ajouter un mot.

--Elle lui a perverti le coeur, elle en a fait un monstre, disait Mme
Liauran  Mme Castel en lui racontant cette scne, qui fut suivie de
vingt jours de silence entre la mre et le fils. Ce dernier se montrait
au djeuner, baisait sa mre au front et lui demandait de ses nouvelles,
s'asseyait  table et n'ouvrait pas la bouche de tout le repas. Le plus
souvent, il n'assistait pas au dner. Il avait confi ce chagrin, comme
il confiait tous ses chagrins,  Thrse, qui l'avait suppli de cder.

--Fais cela, disait-elle, quand ce ne serait que pour moi. Il m'est si
cruel de songer que je suis dans ta vie le principe d'une mauvaise
action...

--Noble amie! avait dit le jeune homme en lui couvrant les mains de
baisers et se noyant sous le regard de ces yeux, pour lui si doux. Mais
s'il avait mieux aim sa matresse  cause de cette gnrosit, il avait
ressenti davantage la rancune que les phrases de leur pnible querelle
avaient souleve en lui contre sa mre. Celle-ci cependant avait t
secoue par cette brouille au point d'en avoir une recrudescence de sa
maladie nerveuse, qu'elle put cacher  celui qui en tait la cause. Il
lui fut presque absolument interdit de bouger, ce qui ne l'empchait
pas, la nuit, et au prix d'atroces souffrances, de se traner jusqu' sa
fentre. Elle ouvrait les carreaux, puis les volets, avec une prcaution
de criminelle, silencieusement, afin de voir, au moment de la rentre
d'Hubert, ses croises  lui s'clairer, et devant cette lumire qui
filtrait par un mince filet, attestant la prsence de ce fils  la fois
si cher et si perdu, elle sentait sa colre se dtendre et le dsespoir
l'envahir.

Ils se rconcilirent, grce  l'entremise de Mme Castel, qui souffrait
entre ces deux hostilits un double martyre. Elle obtint de la mre la
promesse qu'il ne serait plus jamais parl de Mme de Sauve, et du fils
des excuses pour sa bouderie de tant de jours. Une nouvelle priode
commena, o Marie-Alice essaya de retenir Hubert  la maison en
modifiant un peu son train de vie. Acharne  esprer mme dans le
dsespoir, comme il arrive toutes les fois qu'on a dans le coeur un trop
passionn dsir, elle se dit que la puissance de cette femme sur son
fils devait tenir beaucoup aux distractions que sa socit lui
procurait. L'intrieur de la rue Vaneau n'tait-il pas bien monotone
pour un jeune homme inoccup? Elle sentait maintenant qu'elle avait t
trs imprudente, trouvant Hubert de sant trop dlicate et d'ailleurs si
dsireuse de sa prsence, de ne l'attacher  aucune carrire. Elle eut
la navet de se dire qu'il fallait gayer un peu leur solitude, et,
pour la premire fois depuis son veuvage, elle donna de grands dners.
Les portes de l'htel s'ouvrirent. Les lustres s'allumrent. La vieille
argenterie aux armes des de Trans orna la table, autour de laquelle se
pressrent quelques vieilles gens, et quelques charmantes jeunes filles,
aussi lgantes et jolies que les cousines de Trans taient provinciales
et gauches. Mais Hubert, depuis qu'il aimait Thrse, s'tait interdit,
par une douce exagration de fidlit, de regarder jamais une autre
femme qu'elle. Et puis, on tait au mois de mai. Les journes se
faisaient tides et claires. Sa matresse et lui s'taient hasards 
faire des promenades dans quelques-uns des bois qui environnent Paris, 
Saint-Cloud,  Chaville, dans la fort de Marly. Assis dans la salle 
manger de la rue Vaneau, Hubert se rappelait le sourire de Thrse lui
offrant une fleur, l'alternance sur son front de la lumire du soleil et
de l'ombre des feuillages, la pleur de son teint parmi les verdures, un
geste qu'elle avait eu, la pose de son pied sur l'herbe d'un sentier.
S'il coutait la conversation, c'tait pour comparer les propos des
convives de Mme Liauran aux reparties des convives de Mme de Sauve. Les
premiers abondaient en prjugs; c'est l l'invitable ranon de toute
vie morale trs profonde. Les seconds taient imprgns de cet esprit
parisien dont le jeune homme n'apercevait plus la triste vacuit. Il
assistait donc aux dners de sa mre avec le visage de quelqu'un dont
l'me est ailleurs.

--Ah! que faire? que faire? sanglotait Mme Liauran; tout l'ennuie de
nous et tout l'amuse de cette femme.

--Attendre, rpondait Mme Castel.

Attendre! C'est le mot dernier de la sagesse; mais, dans l'attente,
l'me passionne se dvore douloureusement. Pour Marie-Alice, dont la
vie tait tout entire concentre sur son enfant, chaque heure
maintenant retournait le couteau dans la plaie. Il lui tait impossible
de ne pas se livrer sans cesse  cette inquisition du petit dtail dont
les plus nobles jalousies sont victimes. Elle remarquait chaque nouveau
brimborion de jeune homme que son fils portait, et elle se demandait
s'il ne s'y rattachait pas quelque souvenir de son coupable amour. Il
avait ainsi au petit doigt une alliance d'or qu'elle ne lui connaissait
point. Ah! ce qu'elle aurait donn pour savoir s'il y avait une date et
des mots gravs  l'intrieur! Il lui arrivait, lorsqu'elle
l'embrassait, de respirer sur lui un parfum dont elle ne connaissait pas
le nom, et qui tait certainement celui qu'employait sa matresse.
Toutes les fois que Mme Liauran retrouvait cette odeur, d'une finesse
pntrante et voluptueuse, c'tait comme si une main lui et
physiquement serr le coeur. Enfin, au degr de passion o elle tait
monte, tout devait faire et faisait blessure. Si elle constatait qu'il
avait les yeux battus, le teint pli, elle disait  sa mre: Elle me le
tuera. 'avait toujours t l'habitude, dans cette maison de moeurs
simples, que les lettres fussent remises en mains propres  Mme Liauran,
qui les distribuait ensuite  chacun. Hubert n'avait pas os demander 
Firmin, le concierge, de faire infraction pour lui  cette rgle.
N'aurait-ce pas t mettre ce domestique dans le secret des
dissentiments qui le sparaient de sa mre? Or, sa matresse et lui
s'crivaient tous les jours, qu'ils se fussent ou non rencontrs dj,
par cette prodigalit de coeur des nouveaux amants qui ne savent de
quelle manire se donner l'un  l'autre davantage. Hubert parvenait
souvent  viter que sa mre ne vt ces lettres, en convenant bien
exactement de l'heure o Thrse mettrait son billet  la poste, et il
se htait de descendre de chez lui  temps pour prendre le courrier
lui-mme des mains du concierge. Souvent aussi la lettre arrivait
inexactement, et il fallait qu'elle passt par Mme Liauran. Cette
dernire ne s'y trompait jamais. Elle reconnaissait l'criture, pour
elle la plus hassable qui ft au monde. Souvent encore Thrse
envoyait, au lieu d'une lettre, une de ces petites dpches bleues qui
vont si vite, et la sensation que ce papier avait t mani, une heure
auparavant, par les mains de la matresse de son fils, tait intolrable
 la pauvre femme. Afin d'viter  Hubert des ruses dshonorantes, et 
elle-mme une si horrible palpitation du coeur, elle prit le parti de
donner l'ordre que les lettres de son fils lui fussent donnes
directement. Mais alors elle perdit les seuls signes qu'elle et de la
ralit des relations du jeune homme et de Mme de Sauve, et cela fut une
source de nouvelles esprances, par suite de nouvelles dsillusions. Au
mois de juillet, Hubert ayant cess de sortir le soir, elle s'imagina
qu'ils taient brouills; puis George Liauran, qu'elle avait pris pour
confident de ses inquitudes, parce qu'elle savait qu'il connaissait
Thrse, lui apprit qu'elle tait partie pour Trouville, et cette
dception lui fut un coup de plus. C'est le privilge et le flau des
organismes o les nerfs prdominent, que les douleurs, au lieu de
s'assoupir par l'accoutumance, s'exagrent et s'exasprent
infatigablement. Les plus menus dtails renferment en eux un infini de
chagrin, comme une goutte d'eau l'infini du ciel.




VI


Des quelques personnes qui composaient l'intimit de la rue Vaneau,
celle qui s'inquitait le plus des chagrins de Marie-Alice tait
prcisment George Liauran, parce qu'il tait aussi celui auquel cette
femme montrait le plus compltement sa peine. Elle comprenait qu'il
tait le seul  pouvoir un jour la servir. A chaque visite nouvelle, il
mesurait le ravage produit chez elle par l'ide fixe. Ses traits
s'attnuaient, ses joues se creusaient, son teint se plombait, ses
cheveux, demeurs si noirs jusque-l, blanchissaient par touffes. Il
arrivait parfois  George d'aller dans le monde au sortir d'une de ces
visites et d'y rencontrer son cousin Hubert, presque toujours dans le
mme cercle que Mme de Sauve, lgant, joli, les yeux brillants, la
bouche heureuse. Ce contraste soulevait dans cet homme d'tranges
sentiments, tout mlangs de bien et de mal. D'une part, en effet,
George aimait beaucoup Marie-Alice, et d'une affection qui avait t
autrefois trs romanesque, durant les premiers jours de leur jeunesse 
tous deux. D'autre part, la liaison, pour lui certaine, de ce charmant
Hubert et de Thrse, l'irritait, sans qu'il comprt bien pourquoi,
d'une colre nerveuse. Il prouvait  l'gard de son cousin,
l'invincible malveillance que les hommes de plus de quarante ans et de
moins de cinquante professent pour les trs jeunes gens qu'ils voient se
pousser dans le monde, et, en dfinitive, prendre leur place. Et puis,
il tait de ces viveurs finissants qui hassent l'amour, soit qu'ils en
aient trop souffert, soit qu'ils le regrettent trop. Cette haine de
l'amour se compliquait d'un entier mpris pour les femmes qui commettent
des fautes, et il souponnait Thrse d'avoir eu dj deux intrigues;
l'une avec un jeune dput du nom de Frdric Luzel, l'autre avec un
crivain clbre, Alfred Fanires. Il tait de ceux qui jugent d'une
femme par ses amants,--ce en quoi il avait tort, car les raisons pour
lesquelles une pauvre crature se donne sont le plus souvent
personnelles, trangres  la nature et au caractre de celui qui fait
l'occasion de cet abandon. Or, Frdric Luzel cachait sous sa grande
franchise de manires une brutalit complte, et Alfred Fanires tait
un assez joli garon aux manires fines, dont la clinerie dissimulait 
peine le froce gosme de l'artiste adroit, pour lequel tout n'est
qu'un moyen de parvenir, depuis ses habilets de prosateur jusqu' ses
succs d'alcve. C'tait sur le germe de corruption dpos dans le coeur
de Thrse par ces deux personnages que George comptait secrtement
lorsqu'il imaginait une fin probable  la liaison d'Hubert. Il se disait
que Mme de Sauve avait d contracter auprs de ces deux hommes, dont il
connaissait le cynisme et les moeurs, des habitudes de plaisir et des
exigences de sensations. Il calculait que la puret d'Hubert devait un
jour la laisser inassouvie,--et, ce jour-l, il tait presque
immanquable qu'elle le trompt. Aprs tout, se disait-il, cela lui fera
de la peine, mais il apprendra la vie. George Liauran, pareil sur ce
point aux trois quarts des personnes de son ge et de son monde, tait
persuad qu'un jeune homme doit se former, le plus tt possible, une
philosophie pratique, c'est--dire, suivant les vieilles formules
misanthropiques, peu croire  l'amiti, considrer la plupart des femmes
comme des coquines, et interprter par l'intrt, avou ou dguis,
toutes les actions humaines. Le pessimisme mondain n'a pas beaucoup plus
d'originalit que cela. Le malheur veut qu'il ait presque toujours
raison.

Telles taient les dispositions du cousin de Mme Liauran,  l'endroit du
sentiment d'Hubert et de Thrse, lorsqu'il lui arriva, au mois
d'octobre de cette mme anne, de se trouver dans un cabinet particulier
du caf Anglais, en train de dner avec cinq autres personnes. Le repas
avait t dlicat et bien entendu, les vins exquis, et l'on bavardait,
entre hommes, le caf servi, les cigares allums; et voici le bout de
dialogue que George surprit entre son voisin de gauche et un des
convives,--cela au moment o lui-mme venait de causer avec son voisin
de droite, de sorte que toute la porte de la phrase lui chappa
d'abord:

--Nous les voyions, disait le conteur, de la chambre d'en haut du
chalet d'Arthur, celle qui lui sert d'atelier, en regardant avec la
longue-vue, comme si nous avions t  trois mtres. Elle entra, en
effet, comme on nous avait dit qu'elle avait fait la veille;  peine
entre, il lui donna un baiser, mais un de ces baisers!... et il fit
claquer ses lvres en humant une dernire goutte de liqueur reste au
fond de son verre.

--Qui? Il? demanda George Liauran.

--La Croix-Firmin.

--Et qui? Elle?

--Mme de Sauve.

--Par exemple, se dit George en lui-mme, voil qui est singulier et
qui valait la peine d'accepter l'invitation de cet imbcile.

Et ce pensant, il regardait l'amphitryon, lgant de bas tage, qui
exultait de joie de traiter quelques hommes de club trs  la mode.

--Nous nous attendions  mieux, continuait l'autre, mais elle voulut
absolument baisser les rideaux... Ce que nous avons taquin Ludovic sur
son teint fatigu, le soir!... On n'a parl que de cela entre Trouville
et Deauville pendant une semaine. Elle s'en est doute, car elle est
partie bien vite. Mais je parie vingt-cinq louis qu'elle n'en sera pas
moins reue partout cet hiver... La socit devient d'une tolrance...

--De maison... fit l'interlocuteur; et les propos continurent
d'aller, les cigares de se consumer, le kummel et la fine champagne de
remplir les petits verres, et ces moralistes de juger la vie. Le jeune
homme qui avait racont au cours de la conversation l'anecdote
scandaleuse sur Mme de Sauve, tait un garon d'environ trente ans,
ple, mince, dj us, trs aimable d'ailleurs, et du nombre de ceux
dont le nom attire universellement l'pithte de brave garon. De
fait, il se serait brl la cervelle plutt que de ne pas payer une
dette de jeu dans le dlai fix. Il n'avait jamais refus une affaire
d'honneur, et ses amis pouvaient compter sur lui pour une dmarche, mme
difficile, ou un service d'argent, mme considrable. Mais dire ce que
l'on sait des intrigues d'une femme du monde, aprs boire, o en
serait-on, s'il fallait s'interdire ce sujet de causerie, ainsi que les
hypothses sur le secret de la naissance des enfants adultrins?
Peut-tre mme le bavard qui avait ainsi affirm, comme tmoin oculaire,
les lgrets de Thrse de Sauve, aurait-il vers de relles larmes de
chagrin s'il avait su que son discours servirait d'arme contre le
bonheur de la jeune femme. C'est un inpuisable sujet de mlancolie pour
celui qui va dans le monde sans se pervertir le coeur, que de voir
comment les frocits s'y accomplissent parfois avec une entire
scurit de conscience. Mais d'ailleurs, est-ce que George Liauran
n'aurait pas appris de quelqu'autre source tous les dtails que
l'indiscrtion de son compagnon de table venait de lui rvler si
soudainement et avec cette indiscutable prcision? A vrai dire, il ne
s'en tonna pas une minute. Il se rpta bien deux ou trois fois, en
rentrant chez lui: Pauvre Hubert! mais il prouvait secrtement le
vilain et irrsistible chatouillement d'gosme que procure neuf fois
sur dix la vision du malheur d'autrui. Ses pronostics ne se
trouvaient-ils pas vrifis? Et cela aussi n'allait pas sans une
certaine douceur. La misanthropie vulgaire a beaucoup de ces
satisfactions, lesquelles endurcissent le coeur qui les prouve. On
finit, lorsqu'on mprise l'humanit d'un mpris sans nuance, par
s'applaudir de sa misre, au lieu d'en saigner. Quant au doute, il ne
l'admit pas une minute, surtout en se rappelant ce qu'il savait de
Ludovic de La Croix-Firmin. C'tait une espce de fat, qui pouvait,  la
rflexion, paratre dpourvu de toute supriorit; mais il plaisait aux
femmes par ces motifs mystrieux que nous ne comprenons pas plus, nous
autres hommes, que les femmes ne comprennent le secret de la puissance
sur nous de quelques-unes d'entre elles. Il est probable qu'il entre
dans ces motifs beaucoup de cette bestialit toujours prsente au fond
de nos relations de personne  personne. La Croix-Firmin avait
vingt-sept ans, l'ge de la pleine vigueur, des cheveux blonds et tirant
sur le roux, avec des yeux bleus dans un teint clair, et des dents qui
luisaient  chacun de ses sourires, toutes blanches entre des lvres
trs fraches. Quand il souriait ainsi, avec son menton creus d'une
fossette, avec son nez carr, avec les boucles frises de sa chevelure,
il rappelait ce type, immortel  travers les races, du visage du Faune,
o les anciens ont incarn la sensualit heureuse. Ce qui achevait de
lui donner ce caractre de charme physique auquel il devait d'avoir
inspir beaucoup de fantaisies, c'tait une souplesse de mouvements
particulire aux tres chez lesquels la force vitale est trs complte.
Il tait de moyenne taille, mais athltique. Quoiqu'il ft parfaitement
ignorant et d'une intelligence trs mdiocre, il possdait le don qui
fait d'un homme ainsi bti un personnage dangereux; il avait,  un rare
degr, ce tact et ce flair qui rvlent la minute o l'on peut oser,
celle o la femme, crature en rapides passages, en fugitives motions,
appartient au libertin qui la devine. La Croix-Firmin avait donc eu
beaucoup d'aventures, et, quoique sa naissance et sa fortune dussent
faire de lui un parfait gentleman, il les racontait volontiers; ces
indiscrtions, au lieu de le perdre, lui servaient, si l'on peut dire,
de rclame. En dpit de ses lgers discours et de sa fatuit, ce jeune
homme n'avait pour ennemie aucune des femmes qui s'taient compromises
pour lui, peut-tre parce qu'il ne reprsentait  leur mmoire que de la
sensation heureuse,--c'est l'toffe des meilleurs souvenirs, disent les
cyniques, et pour les mes sans hauteur, quoi de plus vrai?

Ce fut prcisment sur l'indiscrtion de La Croix-Firmin que George
compta pour runir quelques preuves nouvelles  l'appui du fait qu'il
avait appris dans le dner du caf Anglais. En sa qualit de vieux
garon, il avait l'imagination triste et prvoyait plutt la mauvaise
fortune que la bonne. Par suite, il s'tait habitu depuis longtemps  y
voir clair dans les dessous du monde social. Il savait l'art d'aller 
la chasse de la vrit secrte, et il excellait  ramasser en un corps
les propos pars qui flottent dans l'atmosphre des conversations de
Paris. Dans la circonstance, il n'tait pas besoin de tant d'efforts. Il
s'agissait uniquement de trouver de quoi corroborer un dtail par
lui-mme indiscutable. Quelques visites  des femmes du monde qui
avaient pass la saison  Trouville, et une seule  une femme du
demi-monde, Ella Virieux, matresse en titre du meilleur camarade de La
Croix-Firmin, suffirent  cette enqute. Il tait bien certain que
Ludovic avait t l'amant de Mme de Sauve, et cela de notorit
publique, ainsi que de son propre aveu,  lui, aux bains de mer. Un
dpart htif avait seul prserv Thrse d'une avanie invitable, et
maintenant que l'existence parisienne recommenait, dix scandales
nouveaux faisaient dj oublier ce scandale d't, destin  devenir
douteux comme tant d'autres. George Liauran y aperut un sr moyen de
rompre enfin la liaison d'Hubert et de Thrse. Il suffisait pour cela
de prvenir Marie-Alice. Il eut bien une minute d'hsitation, car enfin
il se mlait d'une histoire qui ne le regardait en rien; mais le fond
inavou de haine qu'il cachait en lui,  l'gard des deux amants,
l'emporta sur ce scrupule de dlicatesse, et aussi le rel dsir de
dlivrer d'un chagrin mortel une femme qu'il chrissait. Le soir mme du
jour o il avait caus avec Ella Virieux, qui lui avait rapport, sans y
attacher d'autre importance, les confidences de Ludovic  son amant, il
tait  l'htel de la rue Vaneau, et il racontait  Mme Liauran, couche
auprs de la bergre de Mme Castel, l'inattendue nouvelle qui devait
changer du coup la face de la lutte entre la mre et la matresse.

--Ah! la malheureuse! s'cria cette femme  demi mourante de ses
longues angoisses; elle n'tait mme pas capable de l'aimer...--Elle
dit cette phrase avec un accent profond, o se rsumaient toutes les
ides qu'elle s'tait faites depuis tant de jours sur la matresse de
son fils. Elle avait tant pens  ce que pouvait tre cette passion
d'une crature coupable, pour qu'elle ft plus forte sur le coeur
d'Hubert que son amour  elle, qu'elle sentait pourtant infini! Elle
continua, en secouant sa tte blanchie que la rverie avait tant lasse:
Et c'est pour une pareille femme qu'il nous a tortures?... Ah! maman,
lorsqu'il comparera ce qu'il a sacrifi  ce qu'il a prfr, il ne se
comprendra plus lui-mme. Et, tendant la main  George: Merci, mon
cousin, fit-elle, vous m'avez sauve. Si cette horrible aventure avait
dur, je serais morte.

--Hlas! ma pauvre fille, dit Mme Castel en lui caressant les cheveux,
ne te nourris pas de vaines esprances. Si Hubert l'a aime, il l'aime
encore. Rien n'est chang. Il n'y a qu'une mauvaise action de plus,
commise par cette femme, et elle doit y tre habitue...

--Vous croyez donc qu'il ne saura pas tout cela? dit Marie-Alice en se
redressant. Mais je serais la dernire des dernires si je n'ouvrais pas
les yeux  ce misrable enfant. Tant que j'ai cru qu'elle l'aimait, je
pouvais me taire. Si coupable que ft cet amour, c'tait de la passion
encore, quelque chose de sincre aprs tout, d'gar, mais d'exalt...
Maintenant, de quel nom appelez-vous ces vilenies-l?

--Soyez prudente, ma cousine, fit George Liauran, un peu inquit par
la colre avec laquelle ces derniers mots avaient t prononcs; songez
que nous n'avons pas  donner au pauvre Hubert de ces preuves palpables
et indniables qui dconcertent toute discussion.

--Mais quelle preuve vous faut-il donc de plus, interrompit-elle, que
l'affirmation de quelqu'un qui a vu?

--Bah! dit George, pour ceux qui aiment!...

--Vous ne connaissez pas mon fils, reprit la mre firement. Il n'a pas
de ces complaisances-l. Je ne veux de vous, avant d'agir, qu'une
promesse: vous lui raconterez ce que vous nous avez dit, comme vous nous
l'avez dit, s'il vous le demande.

--Certes! fit George aprs un silence; je lui dirai ce que je sais, et
il conclura comme il voudra.

--Et s'il allait chercher querelle  ce M. de La Croix-Firmin?
interrogea Mme Castel.

--Il ne le peut pas, repartit la mre, que sa surexcitation d'esprance
rendait  cette minute perspicace, comme George lui-mme et pu l'tre,
des lois du monde; notre Hubert est trop galant homme pour vouloir que
le nom d'une femme soit prononc  son sujet, ft-ce le nom de
celle-l...

Oui, le pauvre Hubert!--Elle se rapprochait ainsi de lui, heure par
heure, cette destine dont la rumeur de la mer, entendue la nuit, lui
aurait t le symbole durant sa veille divine de Folkestone,--s'il
avait su la vie davantage. Elle se rapprochait, cette destine, prenant
pour instrument, tour  tour, l'indiffrence malveillante de George
Liauran et l'aveugle passion de Marie-Alice. Cette dernire, du moins,
croyait travailler au bonheur de son fils, sans comprendre qu'il vaut
mieux, lorsqu'on aime, tre tromp mme beaucoup, que de le souponner
un peu. Et cependant, quoiqu'elle et dit dans son entretien avec son
cousin, elle ne se sentit pas la force de parler elle-mme  son fils.
Elle tait incapable de supporter le premier clat de sa douleur.
Assurment, les preuves donnes par George lui paraissaient impossibles
 rfuter, et, d'autre part, elle considrait, dans sa conscience de
mre pieuse, que son devoir absolu tait d'arracher son fils au monstre
qui le corrompait. Mais recevoir le contre-coup de rvolte qui suivrait
cette rvlation, comment l'et-elle pu? Elle esprait cependant qu'il
reviendrait  elle dans les minutes de son dsespoir; elle lui ouvrirait
ses bras, et tout ce cauchemar de malentendus se fondrait en une
effusion,--comme autrefois. Involontairement et par un mirage familier 
toutes les mres, comme  tous les pres, elle ne se rendait pas un
compte exact du changement d'me qui avait pu s'accomplir dans son fils.
Elle le revoyait toujours, tel qu'enfant elle l'avait connu, se
rapprochant d'elle  la moindre de ses peines. Il lui semblait, par une
fausse logique de sa tendresse, qu'une fois l'obstacle enlev qui les
avait spars, ils se retrouveraient en face l'un de l'autre et les
mmes qu'auparavant. Sa premire pense fut de l'envoyer aussitt chez
George; puis elle rflchit, avec son dlicat esprit de femme, qu'il y
aurait l pour lui une invitable blessure d'amour-propre. Elle eut donc
recours, encore une fois,  la vieille amiti du gnral Scilly,  qui
elle demanda de tout raconter au jeune homme.

--Vous me donnez l une commission terriblement difficile, rpondit ce
dernier quand elle lui eut tout expliqu. J'obirai si vous l'exigez.
Mais, croyez-moi, il vaudrait mieux vous taire. J'ai pass par l, moi
qui vous parle, ajouta-t-il, et dans des conditions presque pareilles.
Une gueuse est une gueuse, et toutes se ressemblent. Mais le premier qui
m'en aurait touch un mot aurait pass un mauvais quart d'heure. On n'a
pas eu  m'en parler, d'ailleurs, j'ai tout su moi-mme.

--Et qu'avez-vous fait? interrogea Marie-Alice.

--Ce que l'on fait quand on a une jambe brise par un clat d'obus, dit
le vieux soldat; je me suis amput bravement le coeur. 'a t dur, mais
j'ai coup net.

--Vous voyez bien qu'il faut que mon fils apprenne tout, rpondit la
mre avec un accent de triomphe  la fois et de piti.




VII


Ce fut au sortir d'un djeuner chez une amie de Mme de Sauve, et aprs
avoir got le plaisir de voir sa matresse entrer au moment du caf,
qu'Hubert Liauran se rendit au quai d'Orlans, o un mot du gnral
l'avait pri de se trouver vers les trois heures. Le jeune homme s'tait
imagin, au reu du billet de son parrain, qu'il s'agissait des arrirs
de sa dette. Il savait le comte mticuleux, et deux mois s'taient
couls sans qu'il se ft acquitt de la dette promise. L'entretien
commena donc par quelques paroles d'excuse, qu'il balbutia aussitt
entr dans la pice du rez-de-chausse, o il n'tait pas revenu depuis
la veille de son dpart pour Folkestone. Il prouva en pense toutes ses
sensations d'alors,  retrouver le visage de la chambre exactement tel
qu'il l'avait laiss. Les notes sur la rorganisation de l'arme
couvraient toujours la table; le buste du marchal Bugeaud ornait la
chemine, et le gnral, habill d'une veste de chambre taille en forme
de dolman, fumait avec mthode dans sa courte pipe de bois de bruyre.
Aux premiers mots prononcs par son filleul, il rpondit simplement: Il
ne s'agit pas de cela, mon ami, d'une voix tout ensemble grave et
triste. A cette intonation seule, Hubert comprit trop bien qu'il se
prparait une scne d'une importance pour lui capitale. S'il est puril
de croire aux pressentiments, dans la nuance o les gens du peuple
prennent ce terme, aucune crature finement doue ne saurait nier que de
tout petits dtails suffisent  provoquer la vision prcise d'un
prochain danger. Le gnral se taisait, et Hubert voyait dans ses yeux
et sur ses lvres le nom de Mme de Sauve, quoique jamais ce nom n'et
t prononc entre lui et son parrain. Il attendit donc que la
conversation reprt, avec ce battement affol du coeur qui fait de
l'impatience un supplice presque intolrable pour les tres trop
vibrants. Scilly, dont toute l'exprience sentimentale se rsumait,
depuis sa jeunesse, dans une dception d'amour, se trouvait maintenant
saisi d'une grande piti devant le coup qu'il allait porter  cet enfant
si cher, et les phrases qu'il avait combines, tout ce matin durant, lui
paraissaient n'avoir pas le sens commun. Il fallait parler, cependant.
Aux minutes de suprme incertitude, c'est le trait imprim en nous par
notre mtier qui se manifeste d'ordinaire et gouverne notre action.
Scilly tait un soldat, courageux et prcis. Il devait aller et il alla
droit au fait.

--Mon enfant, dit-il avec une certaine solennit, tu dois savoir
d'abord que je connais ta vie. Tu es l'amant d'une femme marie, qui
s'appelle Mme de Sauve. Ne nie pas. L'honneur te dfend de me dire la
vrit. Mais l'essentiel est de mettre tout de suite les points sur les
i.

--Pourquoi me parlez-vous de cela, rpondit le jeune homme en se levant
et prenant son chapeau, puisque vous avouez que l'honneur me commande de
ne pas mme vous couter? Tenez, mon parrain, si vous m'avez fait venir
pour entamer ce sujet, brisons l. J'aime mieux vous dire adieu avant de
m'tre brouill avec vous.

--Aussi n'est-ce pas pour te questionner ni te sermonner que je t'ai
demand cet entretien, rpliqua le comte en prenant dans sa main la main
crispe que lui avait tendue schement Hubert. C'est pour te dire un
fait trs grave et dont il faut, oui, il faut que tu sois inform. Mme
de Sauve a un autre amant, Hubert, et qui n'est pas toi.

--Mon parrain, fit le jeune homme en dgageant ses doigts de ceux du
vieillard et plissant d'une subite colre, je ne sais pas pourquoi vous
voulez que je cesse de vous respecter. C'est une infamie que de dire
d'une femme ce que vous venez de dire de celle-l.

--S'il ne s'agissait de toi, rpondit le comte en se levant,--et le
srieux triste de son visage contrastait trangement avec les traits
gars de son filleul, tu le sais bien, je ne te parlerais ni de Mme de
Sauve ni d'une autre femme. Mais je t'aime comme j'aimerais mon fils, et
je te dis ce que je dirais  mon fils: tu as mal plac ton amour; cette
femme a un autre amant.

--Qui? Quand? O? Quelles sont vos preuves? rpondit Hubert, exaspr
au-del de toutes limites par l'insistance et le sang-froid du gnral;
mais, dites, dites...

--Quand? cet t... Qui? un monsieur de La Croix-Firmin... O? 
Trouville... Mais c'est le bruit de tous les salons, continua Scilly et
il raconta, sans nommer George, les dtails si indiscutables que ce
dernier avait confis  Mme Liauran, depuis le rcit du tmoin oculaire
jusqu'aux indiscrtions de La Croix-Firmin. Le jeune homme coutait sans
interrompre; mais pour quelqu'un qui le connaissait, l'expression de son
visage tait terrible. Une colre faite de douleur et d'indignation
plissait jusqu' sa bouche.

--Et de qui tenez-vous cette histoire? interrogea-t-il.

--Que t'importe? dit le gnral, lequel comprit qu'indiquer en ce
premier moment le vritable auteur de tout ce rcit  Hubert, c'tait
exposer George  une scne dont l'issue pouvait tre tragique. Oui, que
t'importe, puisque tu n'es pas l'amant de Mme de Sauve?

--Je suis son ami, rpliqua Hubert, et j'ai le droit de la dfendre,
comme je vous dfendrais, contre d'odieuses calomnies... D'ailleurs,
ajouta-t-il en regardant fixement son parrain, si vous refusez de
rpondre  ma question, je vous donne ma parole d'honneur que d'ici 
deux jours j'aurai trouv ce M. de La Croix-Firmin qui se permet les
coquineries de ces calomnies-l et que j'aurai une affaire avec lui sans
qu'aucun nom de femme soit prononc.

Le gnral, voyant l'tat de surexcitation o se trouvait Hubert, et ne
sachant par quelles paroles combattre une fureur qu'il n'avait pas
prvue, car elle tait fonde sur la plus absolue incrdulit, se dit en
lui-mme que Mme Liauran seule possdait le pouvoir de calmer son fils.

--Je t'ai dit ce que j'avais  te dire, reprit-il mlancoliquement; si
tu veux en savoir davantage, demande  ta mre...

--Ma mre? fit le jeune homme avec violence, j'aurais d m'en douter.
H bien! j'y vais. Et une demi-heure plus tard il entrait dans le petit
salon de la rue Vaneau, o Mme Liauran se tenait seule,  cette minute.
Elle attendait son fils, en effet, mais dans une mortelle angoisse. Elle
savait que c'tait l'instant de son explication avec Scilly, et l'issue
l'en pouvantait maintenant. La vue de la physionomie d'Hubert redoubla
encore ses craintes. Il tait livide, avec un cercle de bistre sous les
yeux, et Marie-Alice ressentit aussitt le contre-coup de cette motion
visible.

--Je viens de chez mon parrain, ma mre, commena le jeune homme, et il
m'a dit des choses que je ne lui pardonnerai de ma vie. Ce qui m'a pein
davantage encore, c'est qu'il a prtendu tenir de vous les calomnies
qu'il m'a rptes sur le compte d'une personne que vous pouvez ne pas
aimer... Mais je ne vous reconnais pas le droit de la fltrir auprs de
moi, pour qui elle a toujours t parfaite...

--Ne me parle pas avec cette voix, Hubert, dit Mme Liauran, tu me fais
si mal. C'est comme si tu m'enfonais un couteau ici...; elle montrait
son sein. Ah! ce n'tait pas la voix seule d'Hubert, cette voix brve et
dure, qui la torturait, c'tait par-dessus tout, et une fois de plus,
l'vidence du sentiment qui l'attachait  Mme de Sauve. Entre elle et
moi, songeait-elle, il la choisirait. Sa douleur eut aussitt pour
rsultat de raviver sa haine contre la cause de cette douleur, qui tait
cette femme; elle trouva dans ce mouvement d'aversion la force de
continuer l'entretien: Tu as perdu le sentiment de notre intrieur, mon
enfant, fit-elle d'un ton plus calme; tu ne comprends plus quelle
tendresse nous attache  toi, et quels devoirs elle nous impose.

--tranges devoirs, s'ils consistent  vous faire l'cho de bruits
avilissants pour quelqu'un dont le seul tort est de m'avoir inspir une
affection profonde.

--Non, dit Mme Liauran, qui s'exaltait  son tour; il ne s'agit pas de
reprendre une discussion qui dj nous a mis l'un en face de l'autre
comme pour un duel, et en ce moment le regard du fils et celui de la
mre se croisaient comme deux lames d'pes. Il s'agit de ceci: que tu
aimes une crature indigne de toi, et que moi, ta mre, je te l'ai fait
dire et je te le redis.

--Et moi, votre fils, je vous rponds..., et il eut le mot de mensonge
sur la bouche; puis, comme effray de ce qu'il allait dire... que vous
vous trompez, ma mre. Je vous demande pardon de vous parler sur ce ton,
ajouta-t-il en lui prenant la main qu'il baisa; je ne suis pas matre de
moi...

--coute, mon enfant, dit Marie-Alice dans les yeux de laquelle la
douceur inattendue de ce geste fit courir des larmes, je ne peux pas
entrer avec toi dans tout ce triste dtail; elle lui touchait les
cheveux en ce moment comme aux jours o il tait petit: Va trouver ton
cousin George. Il te rptera tout ce qu'il nous a racont. Car c'est
lui qui, dans sa sollicitude, a cru devoir nous prvenir. Mais retiens
ce que ta mre te dit maintenant. Je crois  la double vue du coeur. Je
n'aurais pas ha cette femme comme j'ai fait ds les premiers jours, si
elle ne devait pas t'tre fatale. Allons, adieu, mon enfant.
Embrasse-moi, dit-elle avec un accent bris.--Comprenait-elle que
depuis cette heure les baisers de son fils ne seraient plus jamais pour
elle ce qu'ils avaient t?

Hubert s'lana de l'appartement, sauta dans un fiacre et donna au
cocher l'adresse du club o il esprait trouver George,--un petit cercle
trs aristocratique situ rue du Cirque. Mais tandis que cet homme,
stimul par la promesse d'un fort pourboire, fouettait son cheval, le
malheureux enfant commenait  rflchir sur le coup si entirement
inattendu qui venait de le frapper. Le caractre de la race d'action de
laquelle il tait se manifesta par une reprise de possession de
lui-mme. Il carta ds l'abord toute ide d'une invention calomnieuse
de la part de sa mre et de son parrain. Que ces deux tres dtestassent
Thrse, il le savait. Qu'ils fussent capables d'oser beaucoup pour le
dtacher d'elle, il venait d'en avoir la preuve. Oui, Mme Liauran et le
comte pouvaient tout oser, tout, except mentir.--Ils croyaient donc 
ce qu'ils avaient dit, et ils le croyaient sur la foi de George Liauran,
lequel avait colport un des mille bruits infmes de Paris; mais dans
quel but? L'esprit d'Hubert, en ce moment, n'admettait pas qu'il y et
un atome de vrit dans l'histoire des relations de sa matresse et d'un
autre homme. Il ne s'attarda pas  discuter le fait en lui-mme, il
pensa uniquement au personnage de la bouche de qui venait le rcit. A
quel mobile avait donc obi ce cousin auquel il allait maintenant
demander une explication? Il le vit en imagination avec son visage
mince, sa barbe en pointe, ses cheveux courts et son fin regard. Cette
vision suscita en lui un singulier sentiment de malaise qui tait, sans
qu'il s'en doutt, l'oeuvre de Mme de Sauve. Jamais George n'avait
jusqu'ici parl d'elle  Hubert d'une manire qui comportt une allusion
ou une moquerie. Mais les femmes ont un sr instinct de dfiance, et
celle-ci s'tait rendu compte, ds les premiers temps, que son amour
tait ncessairement antipathique au cousin d'Hubert. Elle devinait
qu'il voyait seulement une fantaisie de femme blase, l o elle voyait,
elle, une religion. Une femme pardonne des mdisances prcises plutt
encore qu'elle ne pardonne le ton avec lequel on parle d'elle, et elle
comprenait que le simple accent de la voix de George prononant son nom
tait en dsaccord absolu avec les sentiments qu'elle souhaitait
inspirer  Hubert. Et puis, pour tout dire, elle avait un pass, et
George pouvait connatre ce pass. Un frisson la parcourait tout entire
 cette seule ide. Pour ces diverses raisons, elle avait employ sa
plus fine et sa plus secrte diplomatie  dtacher les deux cousins l'un
de l'autre. Ce travail portait aujourd'hui ses fruits, et c'tait la
cause qui inspirait  Hubert une invincible dfiance, tandis que le
fiacre l'emportait vers le cercle de la rue du Cirque. Par quel moyen,
songeait-il, questionner George? Je ne peux cependant lui dire: Je suis
l'amant de Mme de Sauve, vous l'avez accuse de m'avoir tromp,
prouvez-le-moi... L'impossibilit morale d'un tel entretien tait
devenue,  la minute o la voiture s'arrta devant le cercle, une
impossibilit physique. Hubert se dit: Aprs tout, je suis bien enfant
de m'occuper de ce que croit ou ne croit pas M. George Liauran. Il
renvoya son fiacre, et, au lieu d'entrer au club, il marcha dans la
direction des Champs-Elyses.

Ce qui constitue l'essence merveilleuse de l'amour et son charme unique,
c'est qu'il ramasse comme en un faisceau et fait vibrer  l'unisson les
trois tres qui sont en nous, celui de pense, celui de sentiment et
celui d'instinct,--le cerveau, le coeur et toute la chair. Mais c'est
aussi cet unisson qui est sa terrible infirmit. Il demeure sans dfense
contre l'envahissement de l'imagination physique, et cette faiblesse
apparat surtout dans la naissance de la jalousie. Ainsi s'explique la
monstrueuse facilit avec laquelle le soupon surgit dans l'me de
l'homme qui se sait le plus aim, si un dtail quelconque fait se former
devant les yeux de son esprit un tableau o il voit sa matresse le
trompant. Sans doute, l'amoureux ne croit pas  la vrit de ce tableau,
et il ne peut pas non plus l'oublier entirement, et il en souffre,
jusqu' ce qu'une preuve vienne rendre cette image de tous points
absurde. Mais comme il entre dans la formation de ce tableau une grande
part de vie physique, plus la preuve sera matrielle, plus la gurison
sera complte. C'est exactement ce qui arrive  celui qui se rveille
d'un cauchemar, lorsque l'assaut des sensations environnantes vient
dissiper le mirage torturant qui l'hallucinait dans son sommeil. Certes,
Hubert Liauran, depuis une anne qu'il aimait Thrse de Sauve, n'avait
jamais eu un doute, mme d'une minute, sur cet amour, dont, par une
dlicatesse qui se trouvait tre de la prudence, il n'avait jamais parl
 personne; et encore maintenant, aprs les accusations formules contre
elle par le comte Scilly et Mme Liauran, il ne la croyait pas capable
d'une trahison. Cependant ces accusations emportaient avec elles une
ralit possible, et tandis qu'il remontait vers l'Arc-de-Triomphe,
voici que le souvenir des phrases prononces par son parrain et sa mre
voqua en lui le spectacle de Thrse s'abandonnant  un autre homme. Ce
ne fut qu'un clair, et  peine cette vision de hideur eut-elle frapp
l'esprit d'Hubert, qu'elle dtermina une raction. Par un violent
effort, il chassa cette image, qui s'effaa pour quelques minutes, puis
reparut, accompagne cette fois de tout un cortge d'ides probatrices.
Hubert se rappela soudain que, durant le voyage  Trouville, et d'un
jour  l'autre, plusieurs lettres de sa matresse s'taient trouves
crites d'une criture un peu change. Il semblait qu'elle se ft mise 
sa table en toute hte, pour s'acquitter de sa douce corve d'amour
comme d'une tche prcipitamment accomplie. Hubert avait t pein de ce
petit changement momentan, puis il s'tait reproch comme une
ingratitude cette tendre susceptibilit de coeur. Oui, mais n'tait-ce
pas aussitt aprs cette courte priode des lettres ngliges que
Thrse avait quitt Trouville, sous le prtexte que l'air de la mer ne
lui valait rien? Ce dpart avait t dcid en vingt-quatre heures.
Hubert ressentait encore le mouvement de joie tonne que lui avait
procur ce retour subit. Il ne s'attendait pas  voir sa matresse
rentrer  Paris avant le mois d'octobre, et il la retrouvait dans la
premire semaine de septembre. Cette joie d'alors se transformait
rtrospectivement en une vague inquitude. Est-ce qu'il n'y avait aucun
rapport entre le trouble vident des lettres crites avant ce dpart, ce
dpart mme, et l'abominable action dont Thrse avait t accuse? Mais
c'tait une infamie  lui que d'admettre, mme en imagination, des ides
pareilles. Il rejeta sa tte en arrire, ferma ses yeux, plissa son
front, et runissant toute son nergie d'me, il put encore une fois
chasser le soupon.

Il tait maintenant dans la plus haute partie de l'avenue. Il se sentit
tellement las, qu'il fit une action pour lui extraordinaire. Il chercha
un caf o il pt s'arrter et se reposer. Il avisa une petite taverne
anglaise perdue dans ce coin du Paris lgant pour l'usage des cochers
et des bookmakers. Il y entra. Deux hommes  face rouge,  forte
encolure, et que l'on devinait devoir sentir l'curie, se tenaient
debout devant le comptoir. Par cette fin d'une aprs-midi d'automne,
l'ombre envahissait sinistrement ce coin dsert. En face du bar courait
une banquette vide, et une longue table de bois tait charge d'un
numro de journal anglais  plusieurs feuilles. Hubert s'assit l et se
laissa servir un verre de vin de Porto, qu'il but machinalement, et qui
eut, sur ses nerfs tendus, un effet d'excitation nouvelle. La vision lui
revint pour la troisime fois, accompagne d'un nombre d'ides plus
grand encore qui, d'elles-mmes, se classaient en un corps de
raisonnement. Thrse tait donc revenue  Paris, si vite, et elle
s'tait rendue  l'un de leurs rendez-vous clandestins. Pourquoi donc
avait-elle eu, entre ses bras mme, un si violent accs de sanglots?
Elle tait souvent mlancolique dans la volupt. Les ivresses de l'amour
aboutissaient d'ordinaire en elle  l'attendrissement triste. Mais qu'il
y avait loin de son habituelle et rveuse langueur  cette frnsie de
dsespoir! Hubert en tait demeur comme pouvant, puis elle lui avait
rpondu: Il y avait si longtemps que je n'avais got tes baisers. Ils
me sont si doux qu'ils me font mal. Mais c'est un cher mal...
avait-elle ajout en l'attirant sur son coeur et le berant entre ses
bras. Ce dsespoir ne s'tait pourtant dissip entirement, ni le
lendemain, ni durant les semaines suivantes, qu'elle avait passes dans
une maison de campagne des environs de Paris chez une de ses amies
qu'Hubert connaissait. Il tait all l'y voir, et il l'avait trouve
plus silencieuse que jamais, et par instants presque morne. Elle tait
revenue  Paris dans le mme tat, le visage un peu altr; mais il
avait attribu ce changement  un malaise physique. Une subite et
nouvelle association d'ides lui faisait se dire maintenant: Si c'tait
un remords?... Quel remords?... Mais de cette infamie!... Il se leva,
sortit du caf, reprit sa marche et secoua cette affreuse hypothse.
Insens que je suis, pensa-t-il. Si elle m'avait tromp, c'est qu'elle
ne m'aimerait pas, et quel motif aurait-elle alors de me mentir?...
Cette objection qui lui parut irrfutable chassa le soupon pour
quelques minutes. Puis le soupon revint, comme il revient toujours.
Mais qui est ce comte de La Croix-Firmin? M'en a-t-elle jamais parl?
se demanda-t-il. En fouillant anxieusement tous ses souvenirs, il ne put
trouver que ce nom et jamais t prononc par elle... Si, cependant...
Il aperut soudain, et dans un coin perdu de sa mmoire, les syllabes de
ce nom ha dj. Il les avait vues imprimes dans un article de journal
sur les ftes de Trouville. C'tait dans une feuille du boulevard,
certainement, et dans une srie o il avait remarqu aussi le nom de sa
matresse. Par quel hasard ce petit fait, insignifiant en lui-mme,
revenait-il le tourmenter  ce moment? Il douta de son exactitude, et
prit une voiture pour aller jusqu'aux bureaux du seul journal qu'il lt
d'habitude. Il feuilleta la collection et remit la main sur
l'entrefilet, dont il se souvenait sans doute parce qu'il l'avait lu
plusieurs fois  cause de Thrse. C'tait le compte rendu d'une _garden
party_, organise chez une marquise de Jussat. Est-ce que cela prouvait
seulement que ce M. de La Croix-Firmin et t prsent  Mme de Sauve?
Ah! s'cria le pauvre enfant  la suite de ces meurtrires rflexions,
est-ce que je vais devenir jaloux? Cela lui reprsentait une ide
insupportable, car rien, plus que la dfiance, n'tait contraire  la
loyaut inne de toute sa nature. Il se ressouvint alors de la chaude
tendresse que son amie lui avait prodigue depuis le premier jour, et,
comme il avait ds lors pris l'habitude douce de lui ouvrir tout son
coeur, il se dit qu'il avait un moyen assur d'loigner pour toujours
cette mauvaise vision. Il fallait simplement voir Thrse et tout lui
dire. D'abord, c'tait la prvenir d'une calomnie  laquelle elle avait
 couper court aussitt. Puis il sentait qu'un seul mot sorti de la
bouche de cette femme dissiperait immdiatement jusqu' l'ombre de
l'inquitude dans sa pense. Il entra dans un bureau de poste et
griffonna sur le papier bleu d'une petite dpche pneumatique: _Mardi,
cinq heures_,--l'ami est triste et ne peut se passer de son amie. Des
mchants lui ont parl d'elle en lui faisant mal. A qui dire tout cela
sinon  la chre confidente de toute douleur et de tout bonheur?
Peut-elle venir demain o elle sait,  dix heures dans la matine?
Qu'elle le puisse et elle sera plus aime encore, s'il est possible, de
son H. L., qui signifie par cette fin d'aprs-midi: Horrible Lassitude.
C'est sur ce ton d'enfantillage tendre qu'il lui crivait, avec la
mignardise de mots o la passion dissimule souvent sa violence native.
Il glissa la fine dpche dans la bote, et fut tonn de se sentir
redevenu presque paisible. Il avait agi, et la prsence du rel avait
chass la vision.




VIII


Au moment o Thrse de Sauve reut la dpche d'Hubert, elle se
prparait  s'habiller pour sortir et dner en ville. Elle dcommanda
aussitt sa voiture, et elle crivit un mot en hte pour mettre son
absence sur le compte d'une migraine. Elle venait,  la lecture des
simples phrases de ce billet bleu, d'tre prise d'une sueur glace et
d'un tremblement. Elle consigna sa porte et s'accroupit sur une chaise
basse, la tte dans ses mains, devant le feu de la chemine de sa
chambre  coucher. Depuis son retour de Trouville, elle vivait dans une
continuelle angoisse, et ce qu'elle redoutait  l'gal de la mort tait
arriv. Pour que son ami tant aim, qu'elle avait quitt  deux heures
si parfaitement tranquille et joyeux, ft tomb dans l'tat d'esprit
qu'elle pressentait derrire l'enfantillage gracieux de son billet, il
fallait qu'une catastrophe ft survenue. Quelle catastrophe? Thrse le
devinait trop. On n'avait pas menti  George Liauran. Pendant le sjour
de la malheureuse femme aux bains de mer, il s'tait jou dans sa vie un
de ces drames secrets d'infidlit comme il s'en joue en effet beaucoup
dans la vie des femmes qui sont une fois sorties du droit chemin. Mais
nos actions, si coupables soient-elles, ne donnent pas toujours la
mesure de notre me. Il y avait dans la nature de Mme de Sauve des
portions trs hautes  ct de portions trs basses, un mlange
singulier de corruption et de noblesse. Elle pouvait bien commettre des
fautes abominables, mais se les pardonner, comme c'est l'habitude
heureuse de la plupart des femmes de ce genre, elle ne le pouvait pas,
et maintenant moins que jamais, aprs ce qu'avait reprsent dans sa vie
cette passion de plusieurs mois pour Hubert.

Ah! sa vie! sa vie! C'est elle que Thrse de Sauve apercevait dans les
flammes tremblantes de la chemine, par cette fin d'une journe
d'automne, le coeur bourrel d'apprhensions. Tout le poids des erreurs
anciennes, des criminelles erreurs, lui retombait maintenant sur le
coeur, et elle se souvenait de l'tat de morne agonie o elle se
trouvait lorsqu'elle avait rencontr Hubert. Thrse de Sauve avait t
doue par la nature des dispositions qui sont les plus funestes  une
femme dans la socit moderne,  moins qu'elle ne se marie dans des
conditions rares, ou bien que la maternit ne la sauve d'elle-mme en
brisant les nergies de sa vitalit physique et en accaparant les
ardeurs de sa vitalit morale. Elle avait le coeur romanesque, et son
temprament faisait d'elle une crature passionne, c'est--dire qu'elle
nourrissait tout  la fois des rveries de sentiments et d'invincibles
apptits de sensations. Lorsque les personnes de ce genre rencontrent,
au dbut de leur existence, un homme qui satisfait les doubles besoins
de leur tre, c'est entre elles et cet homme de ces ftes mystrieuses
de l'amour comme les potes en conoivent sans jamais les treindre.
Lorsque leur destine veut qu'elles soient livres, ainsi que l'avait
t Thrse  son mari,  un homme qui les traite ds l'abord en
courtisanes et les initie, en fait et en pense,  toute la science du
plaisir, sans avoir assez de posie pour contenter l'autre moiti de
leur me, ces femmes-l deviennent ncessairement des curieuses,
capables de tomber dans les pires expriences,--et alors leur strilit
mme devient un bonheur, car du moins elles ne transmettent pas cette
flamme de vie sentimentale et sensuelle qu'elles ont d'ordinaire hrite
de la faute d'une mre. C'tait de sa mre, en effet, misrable crature
conduite par l'ennui et l'abandon, toute froide qu'elle ft,  de
coupables garements, que Thrse tenait son imagination rveuse, tandis
qu'il coulait dans ses veines le sang brlant de son vrai pre, le beau
comte Branciforte. Avec cela, cette enfant d'un libertin et d'une
affole avait t leve sans principes religieux ni frein d'aucune
sorte, par Adolphe Lussac, homme trs immoral que les vivacits de la
petite fille amusaient et qui, de bonne heure, avait fait d'elle la
convive de bien des dners o elle entendait tout ce qu'elle n'aurait
pas d entendre, o elle devinait tout ce qu'elle aurait d ignorer. Qui
calculera la part d'influence attribuable, dans les chutes d'une femme
de vingt-cinq ans, aux discours couts ou surpris par la fillette en
robe courte?

Thrse, cependant, marie trs jeune, tait arrive jusqu'au moment de
sa rencontre de hasard avec Hubert n'ayant eu que deux intrigues, et ces
deux aventures avaient t pour elle l'occasion de tels dgots qu'elle
s'tait jur de ne jamais plus retomber dans la folie de prendre un
amant. Il en est des bonnes rsolutions d'une femme qui est tombe, et
qui a souffert de sa faute, comme des fermes propos d'un joueur qui a
perdu deux mille louis et d'un ivrogne qui a dit ses secrets durant son
ivresse. Les causes profondes qui ont produit le premier adultre
continuent de subsister aprs que la faute a cruellement abreuv la
coupable de toutes les amertumes. La femme qui prend un amant aime moins
cet amant qu'elle n'aime l'amour, et elle continue  aimer encore
l'amour quand l'amant choisi l'a due, jusqu' ce qu'elle arrive, de
dsillusions en dsillusions,  aimer le plaisir sans amour, et
quelquefois le plus dgradant plaisir. Thrse de Sauve ne devait jamais
en descendre l, parce qu'un sentiment de l'idal persistait en elle,
trop faible pour contre-balancer les fivres des sens, assez fort pour
clairer  ses propres yeux l'abme de ses dfaillances. Cette
taciturne, dans laquelle passaient par instants les frissons d'un dsir
presque brutal, n'tait pas une picurienne, une lgre et gaie
courtisane du monde. Conue parmi les remords de sa mre, Thrse avait
l'me tragique. Elle tait capable de dpravation, mais incapable de cet
oubli amus qui cueille l'heure fugitive et ne retrouve qu'avec effort
le nom du premier amant parmi tant d'autres. Non, ce premier amant, ce
Frdric Luzel, souponn avec justice par George Liauran, jamais elle
ne devait songer  lui sans une nause intime, en se rappelant quels
tristes motifs l'avaient livre  lui. C'tait un homme gai jusqu' la
bouffonnerie et spirituel jusqu'au cynisme, de la sorte d'esprit
parisien qui a cours entre l'Opra, Tortoni et le caf Anglais. Il avait
eu, en faisant la cour  Thrse, le bon sens de ne pas se perdre, comme
les nombreux rivaux qu'il avait alors auprs d'elle, troupe de btes de
proie en train de flairer une victime, dans les mivreries des
flirtations  la mode. Il lui avait nettement, avec une grande adresse
de discours et une certaine profondeur dans le vice, offert d'arranger
avec lui une sorte d'association pour le plaisir, secrte, sre, et sans
avenir, et l'infortune avait accept,--pourquoi? Parce qu'elle
s'ennuyait mortellement, parce qu'elle enlevait Luzel  une de ses
amies, parce qu'elle tait avide de sensations nouvelles et que ce
personnage au parler fltrissant avait autour de lui une sorte d'trange
prestige de libertinage. De cette liaison, dans laquelle Frdric avait
du moins t fidle  sa parole en n'essayant pas de la prolonger,
Thrse avait eu bientt une honte profonde et elle s'en tait chappe
comme d'un bagne. Aprs une anne passe  subir ses remords et  se
sentir souille par tout ce que l'intimit de cet homme lui avait rvl
de science du mal, elle avait cru trouver de quoi satisfaire ses besoins
de coeur dans la personne d'Alfred Fanires, l'un des romanciers les
plus subtils de ce temps. Est-ce que tous les livres de ce charmant
conteur, depuis son premier et unique volume de posie jusqu' son
dernier recueil de nouvelles, ne rvlaient pas l'entente la plus
minutieuse et la plus attendrie du doux esprit fminin? Dans cette
seconde liaison commence sur la plus enivrante esprance, celle de
consoler toutes les dceptions d'un artiste admir, Thrse s'tait
bientt heurte au fond d'implacable scheresse du littrateur us, chez
lequel le divorce est absolu entre le sentiment et son expression
crite. Elle s'tait pourtant obstine  rester la matresse de cet
homme, mme dtrompe, par cette raison qui veut que, de tous les amours
de femmes, le deuxime soit le plus long  finir. Elles veulent bien
admettre que le premier ait t une erreur, mais l'erreur du mariage et
l'erreur de ce premier amour, cela fait deux;  la troisime faute,
elles se rendent compte que la cause de leur inconduite est en elles et
non pas dans les circonstances de leur vie, et c'est l un aveu cruel
pour l'orgueil intrieur. Puis, l'gosme de l'crivain s'tait rvl
avec une telle duret, quand il s'tait cru sr d'elle, que la rvolte
avait t trop forte, et Thrse avait bris.

C'est dans la priode de sche dtresse postrieure  cette rupture,
qu'elle avait rencontr Hubert Liauran. Ce qu'avait t pour elle la
dcouverte de ce coeur d'enfant tendre, du coin de son feu solitaire,
auprs duquel elle s'obstinait  veiller, elle le voyait si nettement.
Dans cette existence o tout n'avait t que blessure ou
fltrissure,--mme ses plus vives douleurs n'taient-elles point
dshonores  l'avance par leur cause?--avec quelle motion ravie elle
avait mesur la puret de ce coeur de jeune homme! Quelle inquitude
elle avait ressentie, et quelle crainte de ne pas lui plaire! Quelle
crainte encore, sachant qu'elle lui avait plu, de se perdre dans son
esprit! Comme elle avait trembl qu'un des cruels indiscrets du monde ne
rvlt son pass  Hubert! Comme elle avait employ tout son art de
femme  faire de cet amour un adorable pome o rien ne manqut de ce
qui peut enchanter une me innocente et neuve  la vie! Comme elle avait
joui de ses respects et comme elle les avait laiss se prolonger! Ah!
ces deux journes  Folkestone, quand elle y songeait maintenant, 
peine pouvait-elle croire qu'elles eussent t relles et qu'elle et eu
le courage de leur survivre. Elle se rappelait avoir conduit Hubert  la
gare, en dpit de toutes les prudences; elle l'avait vu disparatre du
ct de Londres, pench  la portire du wagon pour la regarder plus
longtemps; elle tait rentre dans l'appartement qu'ils avaient occup
tous les deux, avant de prendre elle-mme le train de Douvres; elle
avait pass l deux heures dans le mortel abandon d'une me comble de
dsespoir  la fois et de flicit. Sous le poids des souvenirs, cette
me penchait, comme une fleur charge de trop de rose. C'est qu'elle
avait connu l une complte union de ses deux natures, la vibration
presque affolante de son tre tout entier. Elle s'tait  demi pardonn
son pass, en s'excusant elle-mme par cette phrase qu'elle disait
mentalement  Hubert, comme tant de femmes l'ont dite tout haut  des
hommes jaloux d'un autrefois qui fut  d'autres: Je ne te connaissais
pas! Rentrs  Paris ensuite, durant le printemps et l't, qu'elle
s'tait soigneusement, pieusement, applique  vivre de manire  ne pas
dmriter de lui une seule minute! Elle avait retrouv toutes les
pudeurs que comporte l'amour complet, mais ennobli par l'me. Elle
tremblait toujours que ses caresses ne fussent une cause de corruption
pour cet tre si jeune de coeur, si jeune de corps, qu'elle voulait
enivrer sans le profaner. Quoiqu'elle ft perdument prise, elle avait
voulu que les rendez-vous se fissent rares dans le petit appartement de
l'avenue Friedland, de peur de ne pas conserver assez longtemps  ses
yeux son charme de divine nouveaut. Elles n'avaient pas t bien
nombreuses,--elle aurait pu les compter, et goter en songe la douceur
distincte de chacune,--les aprs-midi o elle avait retrouv les dlices
des heures de Folkestone, tous volets clos, sans lumire, ensevelie dans
les bras de son amant et morte  ce qui n'tait pas cette minute et
cette ivresse. Elle en tait venue  ce point d'idoltrie pour Hubert
qu'elle adorait Mme Liauran, quoiqu'elle st bien qu'elle en tait hae.
Elle l'adorait d'avoir lev ce fils dans cette atmosphre de
sensibilit frmissante et pure. Elle l'adorait de le lui avoir gard 
travers les annes de l'adolescence et de la jeunesse, si dlicat, si
gracieux, si tendre, si  elle, si uniquement  elle dans le pass, dans
le prsent et dans l'avenir. Car elle avait l'orgueil, presque la folie
de son propre amour. Elle lui disait. Ta vie commence, la mienne finit.
Oui, enfant,  vingt-six ans une femme est presque  la fin de sa
jeunesse, et toi, tu as tant d'annes devant toi! Mais jamais, jamais on
ne t'aimera comme je t'aime, et jamais tu ne m'oublieras, jamais,
jamais... Et d'autres fois: Tu te marieras, disait-elle; elle vit
pourtant, elle respire, et je ne la connais pas, celle qui doit te
prendre  moi, celle qui dormira sur ton coeur, toutes les nuits, comme
moi  Folkestone. Ah! faut-il que je t'aie rencontr si tard et que je
ne puisse pas te lier  mes baisers... Et elle lui entourait le cou
avec les tresses dfaites de ses longs cheveux noirs. Elle avait repris,
depuis qu'elle tait  lui, l'habitude qu'elle avait eue, petite fille,
de se coiffer elle-mme, afin qu'il pt manier ces beaux cheveux. Puis,
quand elle s'tait ainsi recoiffe toute seule, qu'elle s'tait habille
et voile, elle revenait auprs de lui, ne voulant pas lui dire adieu
ailleurs que dans la chambre o ils s'taient aims, et aucune sensation
n'tait plus forte sur Hubert, elle le comprenait aux palpitations de
son coeur, que ce baiser d'adieu qu'elle lui donnait avec des lvres
presque froides. Elle s'en allait, en proie  une tristesse sans nom,
mais qu'elle disait du moins  son ami. Car elle ne lui disait pas
toutes ses tristesses. Elle tait marie, et, quoiqu'elle et de tout
temps possd sa chambre  elle, il fallait qu'elle y ret quelquefois
son mari. Hlas! il le fallait d'autant plus qu'elle avait un amant.
Sinistre expiation de son grand amour, dont elle se justifiait en se
disant qu'elle devait cela  Hubert! Si jamais elle devenait mre,
pouvait-elle s'enfuir avec lui et lui prendre toute sa vie? Et
l'implacable ncessit des meurtriers mensonges et des avilissants
partages venait ainsi la torturer en plein bonheur. Elle s'en absolvait
cependant, puisque c'tait pour lui, son bien aim, qu'elle mentait...

Oui, mais quelle monstrueuse nigme se dressait soudain devant elle? Oh!
la cruelle, cruelle nigme! Comment, avec cet amour divin dans son
coeur, avait-elle pu faire ce qu'elle avait fait? Car c'tait bien elle
et non pas une autre, elle, avec ses pieds qu'elle sentait glacs, avec
ses mains qui pressaient son front o battait la fivre, elle, avec tout
son tre physique enfin, qui tait partie pour Trouville  la fin du
mois de juillet, elle, Thrse de Sauve, qui s'tait installe pour la
saison dans une villa sur la hauteur. Oui, c'tait elle... Et pourtant
non! Il n'tait pas possible que la matresse d'Hubert et fait cela...
Quoi? cela? Oh! cruelle, cruelle nigme!... De quelles profondeurs de la
mmoire de ses sens taient donc sortis ces passages tranges, ces
sourdes tentations de luxure qui avaient commenc de l'assaillir? Mais
est-ce que les sens ont vraiment une mmoire? Est-ce que les coupables
fivres ne veulent pas s'en aller pour toujours du sang qu'elles ont
brl dans des heures mauvaises? Une fois tablie en sa villa, elle
avait retrouv des amies d'autrefois, trs ngliges depuis le
commencement de sa liaison avec Hubert. Elle avait fait avec ces femmes
et leurs attentifs, leurs _fancy men_,--comme disait une lady mle  ce
cercle,--plusieurs parties de campagne, trs gaies et trs
innocentes,--et voici que, jour  jour, elle se prenait, non pas  moins
aimer Hubert, mais  vivre un peu  ct de cet amour,  se complaire de
nouveau dans des habitudes de familiarits masculines qu'elle s'tait
interdites depuis une anne. Elle tait si oisive dans sa villa, sans
occupation d'intrieur, sans lecture mme. Car elle n'avait jamais
beaucoup aim les livres, et sa liaison avec Alfred Fanires l'avait
dgote  jamais du mensonge des belles phrases. Quand elle avait crit
 Hubert longuement, puis brivement  son mari qui venait d'ailleurs la
voir chaque semaine, il lui fallait bien tromper l'ennui, et par moments
il lui arrivait comme des bouffes d'ides qu'elle n'osait pas s'avouer
 elle-mme. Des besoins de sensations s'levaient en elle, qui
l'tonnaient. Elle savait, pour l'avoir entendu dire, que presque tous
les hommes, si tendres soient-ils, ne demeurent pas longtemps loin de
leur matresse, si aime soit-elle, sans prouver des tentations
irrsistibles de la tromper avec la premire fille venue. Mais cela
tait vrai des hommes et non des femmes. Pourquoi donc se trouvait-elle
en proie  ces troubles inexplicables,  cette ardeur intime,  cette
soif d'ivresses sensuelles dont elle s'tait crue  jamais gurie par
l'influence de son ennoblissant, de son idal amour? La crature
dprave qu'elle avait t autrefois se rveillait peu  peu. La nuit,
durant son sommeil, elle tait hante par les visions de son pass. En
vain elle avait lutt, en vain maudit sa perversion secrte. Puis elle
s'tait laiss faire la cour par le jeune comte de La Croix-Firmin. Elle
se rappelait avec horreur la sorte de fascination nerveuse que la
prsence de cet homme, son sourire, ses yeux, avaient exerce sur elle.
Puis,--elle aurait voulu mourir  ce souvenir,--une aprs-midi qu'il
tait mont chez elle, qu'il faisait une de ces torrides chaleurs par
lesquelles la volont se sent comme malade, il avait t audacieux, et
elle s'tait donne  lui, d'abord lchement puis fougueusement,
rageusement. Pendant trois jours elle avait t sa matresse, en proie 
l'garement de la passion physique, chassant, chassant toujours le
souvenir d'Hubert, se sentant rouler dans un gouffre d'infamie et s'y
prcipitant plus avant encore, jusqu'au jour o elle s'tait rveille
de cette fureur sensuelle ainsi que d'un songe.--Elle avait ouvert les
yeux, elle avait jug sa honte, et, comme une blesse, comme une
agonisante, elle avait fui cet endroit maudit, ce complice excr, pour
revenir-- quoi? et  qui?

Mlancolique et navrant retour vers ce qui avait t la rparation de sa
vie entire et qu'elle avait fltri  jamais! Elle tait rentre dans
l'appartement des heures douces, et elle avait retrouv Hubert, son
Hubert,--mais pouvait-elle encore l'appeler ainsi?--plus tendre, plus
aimant, plus aim encore. Hlas! hlas! son inexpiable tromperie
l'avait-elle rendue pour toujours impuissante  goter ce dont elle
n'tait plus digne? Entre les bras du jeune homme et sur son coeur, elle
s'tait souvenue de l'autre, et l'extase d'autrefois, la dlicieuse et
ineffable dfaillance dans le trop sentir, l'avait fuie. C'est alors
qu'Hubert l'avait vue sangloter dsesprment, et une immense tristesse
l'avait envahie, une torpeur de mort, traverse de l'inquitude atroce
qu'une indiscrtion quelconque n'arrivt jusqu' son ami et n'veillt
ses soupons. De sa rputation,  elle, elle ne se souciait gure; elle
savait bien qu'aprs s'tre conduite comme elle avait fait avec La
Croix-Firmin, elle ne pouvait gure compter que sur son mpris et sa
haine. Elle savait aussi ce que vaut l'honneur des hommes dont c'est la
profession d'avoir des femmes. Ce qui la torturait, pourtant, ce n'tait
pas la crainte qu'en parlant il ne compromt sa scurit personnelle.
Aprs tout, sans enfants, et riche d'une fortune indpendante,
qu'avait-elle  redouter de son mari? Mais une dfiance dans les yeux
d'Hubert, elle sentait qu'elle ne pourrait pas la supporter. Peut-tre,
nanmoins, vaudrait-il mieux qu'il st l'affreuse vrit? Il la
chasserait comme une malheureuse; mais tout lui semblait, par instants,
prfrable au supplice d'avoir ce remords sur le coeur et de mentir sans
cesse  ce noble enfant. Elle s'tait remise  l'aimer avec une frnsie
dsespre, et comme sa rvolte contre la partie basse de sa nature la
prcipitait  l'excs dans l'autre sens, c'est--dire dans le
romanesque, un insens dsir l'envahissait de tout lui dire, afin que du
moins l'humiliation volontaire de son aveu ft comme un rachat de son
infamie. Et cependant, quoique le silence ft bien un mensonge, ce
mensonge-l, elle avait encore la force de le soutenir; mais un mensonge
effectif, si jamais il l'interrogeait, elle souffrait trop pour en avoir
la honteuse nergie. Et cette interrogation, elle allait avoir 
l'affronter; elle la lisait entre les lignes de la dpche. Ah!
qu'allait-elle faire, maintenant, si elle avait devin juste? Elle avait
bu du fiel de la honte tout ce qu'elle en pouvait supporter. Aurait-elle
le coeur de boire cette goutte encore, la plus amre, et de trahir une
fois de plus son unique amour par une nouvelle tromperie? Du moins, si
elle tait franche, il faudrait bien qu'Hubert l'estimt de cette
franchise, et si elle ne l'tait pas, comment elle-mme se
supporterait-elle?--Oui; mais parler, c'tait la mort de son bonheur.
Hlas! est-ce qu'il n'tait pas mort dj depuis son retour? Est-ce
qu'elle retrouverait jamais ce qu'elle avait senti autrefois? A quoi bon
disputer au sort ce reste mutil, souill, d'un divin songe?... Et toute
cette nuit, elle plia sous l'agonie de ces penses, pauvre crature ne
pour toutes les noblesses de l'amour unique et fidle, qui avait
entrevu, possd son rve, et qui en avait t dpossde par la faute
d'un tre cach en elle, mais qui, cependant, n'tait pas elle tout
entire.




IX


Dans le fiacre qui l'emportait vers l'avenue Friedland, au lendemain de
cette nuit d'agonie, Thrse de Sauve ne prit aucune des prcautions qui
lui taient habituelles, comme de changer de voiture en route, de nouer
sur son visage une double voilette, d'pier au dtour des rues, par la
petite vitre de derrire, si rien de suspect n'accompagnait sa promenade
clandestine. Toute cette craintive cachotterie de l'amour dfendu lui
plaisait autrefois dlicieusement,  cause d'Hubert. Assurer le mystre
de leur intrigue, n'tait-ce pas en assurer la dure? Il s'agissait bien
de cela, maintenant! Elle tenait dans sa main non gante une petite clef
d'or pendue  la chanette d'un bracelet,--joli bijou de tendresse que
son amant avait fait arranger pour elle. Cette clef, qui ne quittait
jamais son poignet, servait  ouvrir la porte du rez-de-chausse prt
par Emmanuel Deroy, asile ador des quelques journes o elle avait
vraiment vcu sa vie, oasis de rve vers laquelle la malheureuse allait
 prsent comme vers un cimetire. Il devait y avoir de l'orage dans la
journe, car l'atmosphre de ce matin d'automne tait lourde et toute
charge d'une sorte de torpeur lectrique, dont l'influence exasprait
encore ces nerfs malades de femme. Elle ne dit pas  son cocher, comme
elle faisait toujours, de pousser la voiture dans l'alle, car la maison
avait deux issues, et la porte cochre grande ouverte lui permettait
d'arriver avec le fiacre devant la porte mme de l'appartement, sans
tre vue du concierge dont la discrtion tait d'ailleurs garantie par
les profits que rapportait la liaison de l'ami de son locataire. Tout le
long du chemin, elle avait fix les yeux sur les moindres dtails des
rues successivement traverses; elle les connaissait si bien, depuis les
enseignes des boutiques jusqu' la physionomie des maisons, parce que
ces images taient associes aux plus heureux souvenirs de son trop
court roman. Elle leur disait en pense le mme adieu funbre qu' son
bonheur. Elle aussi, en proie aux hallucinations de l'pouvante, elle ne
distinguait plus le possible du rel, elle ne doutait plus qu'Hubert ne
st tout. Elle relisait le billet reu la veille et dont tous les mots,
pour elle qui connaissait si bien le caractre du jeune homme,
trahissaient une profonde angoisse. D'o cette angoisse serait-elle
venue, sinon d'un vnement relatif  leur amour? Et de quel vnement,
sinon d'une rvlation sur l'horrible tromperie, sur l'acte infme
commis par elle, oui, par elle-mme? Ah! s'il tait quelque part une eau
lustrale pour se laver le sang et, avec lui, le souvenir de toutes les
fivres mauvaises! Mais non; il continue de courir dans nos veines, ce
sang charg de nos pchs les plus honteux. Il n'y a pas eu
d'interruption entre le battement de notre pouls  l'heure du remords et
son battement  l'heure de la faute. Et Thrse sentait de nouveau
s'appuyer sur son visage les baisers de l'homme avec lequel elle avait
trahi Hubert. Elle les avait rendus, cependant, ces affreux baisers.

--Ah! s'il m'interroge, comment trouver la force de lui mentir, et 
quoi bon?... Cette phrase  laquelle aboutissaient depuis la veille
toutes ses mditations, elle se la disait encore  la minute o elle se
trouvait devant la porte, derrire laquelle allait sans doute se jouer
une des scnes les plus tragiques pour elle du drame de sa vie. Elle eut
du mal  glisser la petite clef d'or dans la serrure, tant ses doigts
tremblaient,--cette clef donne pour tre manie avec d'autres
sentiments! Elle savait,  n'en pas douter, qu'au seul bruit de cette
clef tournant sur le pne, Hubert serait l, derrire cette porte, 
l'attendre. Il tait l, en effet, qui la reut dans ses bras. Il sentit
ses lvres toutes froides. Il la regarda, ainsi qu'il faisait chaque
fois, aprs l'avoir presse contre lui. On et dit qu'il voulait se
persuader de la vrit de sa prsence. Ce premier baiser infligeait
toujours  Thrse un spasme au coeur, et il lui fallait toute sa
crainte de dplaire  son ami pour se dtacher de ses bras. Encore  ce
moment, et malgr les tortures de la nuit, elle tressaillit jusqu'au
fond de l'tre, et comme un dsir fou s'empara d'elle de griser Hubert
par tant de caresses qu'ils oubliassent tous deux, lui, ce qu'il avait 
demander, elle, ce qu'elle avait  rpondre. Ce ne fut qu'un frisson,
pourtant, et qui tomba rien qu' entendre la voix du jeune homme la
questionner avec anxit. Tu es malade? disait-il. La voyant toute
plie, le tendre enfant se reprochait de l'avoir fait venir par cette
matine, et devant cette vidente souffrance, il avait dj oubli le
motif du rendez-vous. D'ailleurs, sa confiance dans l'issue de
l'entretien tait telle, qu'il n'avait pas eu de reprise de ses soupons
depuis la veille. Tu es malade? rpta-t-il en l'entranant dans
l'autre pice et la faisant s'asseoir sur un divan. Comme Emmanuel Deroy
avait t attach  l'ambassade de Constantinople avant d'aller 
Londres, son appartement tait tout garni d'toffes d'Orient, et ce
grand divan, drap de tapis, plac juste en face de la porte d'un petit
jardin, tait particulirement chri d'Hubert et de Thrse. Ils avaient
tant caus parmi ces coussins o reposaient leurs ttes unies, dans ces
minutes de l'intimit qui suivent les ivresses de l'amour,--intimit que
lui, du moins, prfrait  ces ivresses; il avait beau aimer Thrse
jusqu' tout lui sacrifier, il n'en tait pas moins demeur catholique
au fond de sa conscience, et un obscur remords mlait sa secrte
amertume  la douceur que lui versaient les baisers. Il pensait  sa
propre faute et surtout au pch qu'il faisait commettre  Thrse; car,
dans la navet de son coeur, il s'imaginait l'avoir sduite. Elle
s'affaissa plutt qu'elle ne s'assit sur ce profond divan, et il
commena de lui ter sa voilette, son chapeau et son manteau. Elle le
laissait faire en lui souriant avec un attendrissement infini. Au sortir
de ses heures de tourmentante insomnie, c'tait pour elle quelque chose
de si amer tout  la fois et de si pntrant que l'impression de la
clinerie du jeune homme! Elle le trouvait si affectueux, si
dlicatement intime, si pareil  lui-mme, qu'elle songea que, sans
doute, elle s'tait trompe sur le sens du billet, et  la question sur
sa sant, afin de sortir d'incertitude tout de suite, elle rpondit:

--Non, je ne suis pas malade; mais le ton de ta dpche tait si
trange qu'il m'a inquite.

--Ma dpche? reprit Hubert en lui serrant les mains, qu'elle avait
froides, pour les rchauffer. Ah! ce n'tait pas la peine... Tiens,
maintenant je n'ose plus mme t'avouer pourquoi je l'ai crite.

--Avoue tout de mme, fit-elle avec une insistance dj angoisse, car
l'embarras d'Hubert venait de lui rendre l'inquitude dont elle avait
tant souffert.

--On est si trange! reprit le jeune homme en secouant la tte. On a
des heures o l'on doute malgr soi de ce que l'on sait le mieux... Mais
il faut d'abord que tu me pardonnes d'avance.

--Te pardonner, dit-elle, mon ange! Ah! Je t'aime trop!... Te
pardonner? rpta-t-elle; et ces syllabes, qu'elle entendait sa propre
voix prononcer, retentissaient dans sa conscience d'une faon presque
intolrable. Qu'elle aurait voulu en effet avoir  pardonner et non pas
 tre pardonne! Mais quoi?... interrogea-t-elle d'une voix plus
basse et qui rvlait le recommencement de son trouble intrieur.

--D'avoir pu me laisser troubler une minute par une infme calomnie,
que des personnes qui hassent notre amour m'ont rapporte sur ta vie 
Trouville... Mais qu'as-tu?...--Cette phrase, et plus encore le son de
voix avec lequel elle avait t prononce, tait entre dans le coeur de
Thrse comme une lame. Peut-tre si Hubert l'avait accueillie ds son
arrive, par des paroles de soupon, ainsi que les hommes savent en
inventer, dont chaque mot suppose une absence de foi qui devance les
preuves, aurait-elle trouv dans son orgueil de femme l'nergie
d'affronter le soupon et de nier. Mais il y avait dans toute l'attitude
du jeune homme, depuis le dbut de cette explication, cette sorte de
confiance tendre et candide qui impose la sincrit  toute me demeure
un peu noble; et malgr ses dfaillances, Thrse n'tait pas ne pour
les compromis des adultres, ni surtout pour les complications des
trahisons. Elle tait de ces cratures capables de grands mouvements de
conscience, de soudains reflux de gnrosit, qui, descendues  un
certain degr, disent: C'est assez d'abjection et prfrent se perdre
tout  fait que de s'abaisser davantage. Les remords des dernires
semaines l'avaient d'ailleurs amene  cet tat de sensibilit
souffrante qui pousse aux actes les plus draisonnables, pourvu que ces
actes fassent finir la souffrance. Et puis, l'nervement de la nuit
d'insomnie, augment encore par le malaise du jour orageux, lui rendait
aussi impossible de dissimuler ses motions qu'il l'est  un soldat,
frapp de panique, de dissimuler sa peur. En ce moment, son visage tait
 la lettre boulevers par l'effet de ce qu'elle venait d'couter, et
par l'attente de ce que son bourreau inconscient allait dire. Il y eut
une minute d'un silence plus que pnible pour tous les deux. Le jeune
homme, assis sur le divan  ct de sa matresse, la regardait, avec ses
paupires baisses, sa bouche entr'ouverte, sa face de morte. L'excs de
ce trouble avait quelque chose de si tonnamment significatif, que tous
les soupons, soulevs et chasss la veille, se rveillrent  la fois
dans la pense de l'enfant. Il vit soudain devant lui des gouffres, dans
l'clair d'une de ces intuitions instantanes qui nous illuminent
parfois tout le cerveau,  des heures d'motion suprme.

--Thrse! cria-t-il, pouvant de sa propre vision et de l'horreur
subite qui l'envahissait. Non, ce n'est pas vrai, ce n'est pas
possible...

--Quoi? fit-elle encore; parlez, je vous rpondrai.

Le passage du tendre tu de leur intimit  ce vous, que son accent
vaincu rendait si humble, acheva d'affoler Hubert:--Mais non!
continua-t-il en se levant et se mettant  marcher  travers la chambre
d'un pas brusque dont le bruit pitinait le coeur de la pauvre femme; je
ne peux mme pas formuler cela... je ne peux pas... Eh bien! si!...
fit-il en s'arrtant devant elle: On m'a dit que tu avais t 
Trouville la matresse d'un comte de La Croix-Firmin, que c'tait la
fable de l'endroit, que des jeunes gens t'avaient vu entrer chez lui et
l'embrasser, que lui-mme s'tait vant d'avoir t ton amant... Voil
ce qu'on m'a dit, et dit avec une telle insistance que j'ai subi une
minute l'affolement de cette calomnie; et alors j'ai prouv le besoin
maladif de te voir, de t'entendre m'affirmer seulement que ce n'est pas
vrai. Cela suffira pour que je n'y pense plus jamais... Rponds, mon
amour, que tu me pardonnes d'avoir pu douter de toi, que tu m'aimes, que
tu m'as aim, que tout cela n'est qu'un odieux mensonge!... Il s'tait
jet  ses genoux en disant ces paroles; il lui prenait les mains, les
bras, la taille; il se suspendait  elle, comme, au moment de se noyer,
il se serait accroch au corps de celui qui se ft jet  l'eau pour le
sauver.

--Que je vous aime, cela est vrai, lui rpondit-elle d'une voix  peine
distincte.

--Et tout le reste est un mensonge? supplia-t-il perdu. Ah! pour un
mot sorti de cette bouche, il et donn sa vie  cette seconde. Mais la
bouche restait muette, et, sur les joues si ples de cette femme, des
larmes se mirent  couler, lentes et longues, sans un sanglot, sans un
soupir, comme si c'et t son me qui pleurait ainsi. Un tel silence,
de telles larmes, dans un tel instant, n'tait-ce pas la plus claire, la
plus cruelle de toutes les rponses?

--C'est donc vrai?... interrogea-t-il encore. Et comme elle continuait
 se taire: Mais rponds, rponds, rponds, reprit-il avec une
violence effrayante, qui arracha  cette bouche, dans les coins de
laquelle continuaient  couler ces larmes lentes, un oui si faible
qu'il l'entendit  peine,--et cependant il devait l'entendre
toujours!--Il se releva d'un bond et tourna les yeux autour de lui avec
garement. Il y avait des armes appendues aux murs. Une tentation de
lacrer cette femme avec une des lames qui brillaient s'empara de ce
fils de soldat,--si forte qu'il recula. Il regarda de nouveau ce visage
sur lequel les mmes larmes coulaient, intarissables. Il jeta ce ah!
d'agonie, sorte de cri de bte blesse  mort qu'arrache un spectacle
d'horreur, et, comme s'il et eu peur de tout, de ce spectacle, de ces
murs, de cette femme, de lui-mme, il s'enfuit de la chambre et de
l'appartement, la tte nue, l'me affole. Il avait eu assez de force
pour sentir qu'aprs cinq minutes il serait devenu un meurtrier.

Il s'enfuit, o? comment? par quels chemins? Jamais il ne sut avec
nettet ce qu'il avait fait durant cette journe. Il se rappela, le
lendemain, et parce qu'il en eut la preuve palpable auprs de lui, qu'
un moment il s'tait vu dans la glace d'une devanture, la face hagarde,
les cheveux au vent, et que, par une bizarre survivance du sentiment de
la tenue, il tait entr dans une boutique pour y acheter un chapeau.
Puis il avait march droit devant lui, traversant d'interminables
quartiers de Paris. Les maisons succdaient aux maisons, indfiniment. A
une minute, il fut dans la campagne de la banlieue. L'orage clata, et
il put s'abriter sous un pont de chemin de fer. Combien de temps
resta-t-il ainsi? La pluie tombait par torrents. Il tait appuy contre
une des parois du pont. D'intervalle en intervalle des trains passaient,
branlant toutes les pierres. La pluie cessa. Il reprit sa marche,
s'claboussant aux flaques d'eau, n'ayant pas mang depuis le matin, et
n'y prenant pas garde. Le mouvement automatique de son corps lui tait
ncessaire pour ne pas sombrer dans la folie, et, instinctivement, il
allait. La monstrueuse chose qu'il avait aperue  travers le
saisissement d'une foudroyante pouvante, tait l, devant ses yeux, il
la voyait, il la savait relle, et il ne la comprenait pas. Il tait
comme un homme assomm. Il prouvait une sensation si insupportable
qu'elle n'tait mme plus de la douleur, tant elle dpassait les forces
de son tre en les crasant. Le soir tombait. Il se retrouva sur la
route de sa maison, conduit par l'impulsion machinale qui ramne
l'animal saignant du ct de sa tanire. Vers dix heures, il sonnait 
la porte de l'htel de la rue Vaneau.

--Il n'est rien arriv  M. Hubert? fit le concierge; ces dames taient
si inquites...

--Fais-leur dire que je suis rentr, dit le jeune homme, mais que je
suis souffrant et que je dsire tre seul, absolument seul, tu entends,
Firmin.

Le ton avec lequel cette phrase tait dite coupa toute question sur la
bouche du vieux domestique. Il suivit Hubert, comme hbt de l'clair
de fureur qu'il venait de surprendre dans les yeux de son jeune matre
et du dsordre de sa toilette. Il le vit traverser le vestibule, entrer
dans le pavillon, et il monta lui-mme jusqu'au salon pour transmettre 
sa matresse l'trange commission dont il tait charg. La mre avait
attendu le fils pour le djeuner. Hubert n'tait pas rentr. Quoique
cela ne lui ft jamais arriv de manquer sans prvenir, elle s'tait
efforce de ne pas trop s'inquiter. L'aprs-midi s'tait passe sans
nouvelles, puis l'heure du dner avait sonn. Pas de nouvelles encore.

--Maman, avait dit Mme Liauran  Mme Castel, il est arriv un malheur.
Qui sait o le dsespoir l'aura entran?

--Il aura t retenu par des amis, avait rpondu la vieille dame,
dissimulant sa propre inquitude pour dominer celle de sa fille.

Lorsque la porte s'tait ouverte  dix heures, avec sa finesse d'oue et
du fond du salon, Mme Liauran avait entendu le bruit, et elle avait dit
 sa mre et au comte Scilly, prvenu depuis le dner: C'est Hubert.
Quand Firmin eut rapport la phrase du jeune homme: Il faut que je lui
parle, s'tait crie la malade. Et elle s'tait redresse sur son
sant, comme ne se souvenant pas qu'elle ne pouvait plus marcher.

--Le comte va se rendre auprs de lui, fit Mme Castel, et nous le
ramener.

Au bout de dix minutes, Scilly revint, mais seul. Il avait frapp  la
porte, puis essay de l'ouvrir. Elle tait ferme  double tour. Il
avait appel Hubert plusieurs fois; ce dernier l'avait enfin suppli de
le laisser.

--Et pas un mot pour nous? demanda Mme Liauran.

--Pas un mot, rpondit le gnral.

--Qu'avons-nous fait? reprit la mre. A quoi cela m'aurait-il servi de
le dtacher de cette femme, si j'ai perdu son coeur?

--Demain, rpliqua Scilly, vous le verrez revenir  vous plus tendre
que jamais. Au premier moment, cela vous terrasse. Il a cherch des
preuves de ce que nous lui avions dit, et il en a trouv: voil
l'explication de son absence et de sa conduite.

--Et il n'est pas venu souffrir auprs de moi! fit la mre. Mon Dieu!
est-ce qu'en croyant l'aimer pour lui, je ne l'aurais aim que pour moi?
Voulez-vous sonner, gnral, qu'on me porte dans ma chambre? Et
lorsqu'on eut roul dans l'autre pice le fauteuil qu'elle ne quittait
plus maintenant, et qu'elle fut couche dans son lit: Maman, dit-elle 
Mme Castel, carte le rideau, que je regarde ses fentres. Puis, comme
Hubert n'avait pas ferm ses volets et qu'on voyait passer et repasser
son ombre: Ah! maman, dit-elle encore, pourquoi les enfants
grandissent-ils? Autrefois, il n'aurait pas eu une peine sans venir la
pleurer sur mon paule, comme je fais sur la vtre, et maintenant...

--Maintenant, il n'est pas plus raisonnable que sa mre, dit la vieille
dame qui n'avait presque point parl de la soire et qui, mettant un
baiser sur les cheveux de sa fille, la fit se taire en laissant tomber
cette phrase o se rvlait son propre martyre: J'ai mal  vos deux
coeurs.




X


Quand, au matin, Mme Liauran fit prendre des nouvelles de son fils, ce
dernier rpondit qu'il descendrait pour djeuner. A midi, en effet, il
parut. Sa mre et lui n'changrent qu'un regard, et, aussitt elle
comprit l'tendue de la souffrance qu'il avait ressentie, rien qu' la
sorte de frisson dont il fut saisi en la revoyant. Elle tait associe
comme occasion, sinon comme cause,  cette souffrance, et il ne devait
jamais l'oublier. Ses yeux avaient un je ne sais quoi de si
particulirement distant, sa bouche un pli de lvres si ferm, tout son
visage exprimait si bien la volont de n'admettre aucune explication
d'aucune sorte, que ni Mme Liauran ni Mme Castel n'osrent l'interroger.
Ces trois tres avaient eu, depuis une anne, bien des repas silencieux
dans la salle  manger toute revtue d'anciennes boiseries, vaste salle
qui faisait paratre petite la table ronde place au milieu. Mais tous
les trois n'avaient jamais ressenti, comme ce jour-l, l'impression
qu'il y aurait entre eux dornavant, mme s'ils se parlaient, un silence
impossible  briser, quelque chose qui ne se formulerait pas et qui
mettrait, pour bien longtemps, un arrire-fonds de mutisme, mme sous
leurs plus cordiales expansions. Quand, aprs le djeuner, Hubert, qui
n'avait fait que toucher aux plats, prit le bouton de la porte pour
sortir du petit salon o il s'tait  peine tenu cinq minutes, sa mre
prouva un dsir timide et presque repentant de lui demander pardon pour
la peine qu'elle lisait sur son visage taciturne.

--Hubert? dit-elle.

--Maman? rpondit-il en se retournant.

--Tu vas tout  fait bien aujourd'hui? interrogea-t-elle.

--Tout  fait bien, rpondit-il d'une voix blanche,--une de ces voix
qui suppriment du coup toute possibilit de conversation;--et il ajouta:
Je serai exact  l'heure du dner, ce soir.

Une proccupation singulire s'tait empare du jeune homme. Aprs une
nuit d'une torture si continuement aigu qu'il ne se souvenait pas
d'avoir jamais rien subi de pareil, il tait redevenu matre de lui. Il
avait travers la premire crise de son chagrin, celle aprs quoi on ne
meurt plus de dsespoir, parce qu'on a rellement touch le fond du fond
de la douleur. Puis il avait repris ce calme momentan qui succde aux
prodigieuses dperditions de force nerveuse, et il avait pu penser.
C'est alors qu'une inquitude l'avait saisi  l'endroit de Mme de
Sauve,--inquitude dpourvue de tendresse, car  cette minute, aprs
l'assaut de chagrin qu'il venait de soutenir, il avait l'me tarie, sa
lthargie intrieure tait absolue, il ne lui restait plus de quoi
sentir. Mais il s'tait souvenu tout d'un coup d'avoir laiss Thrse
dans le petit rez-de-chausse de l'avenue Friedland, et son imagination
n'osait pas former de conjectures sur ce qui s'tait pass aprs son
dpart. C'est prcisment  la fin du djeuner que cette ide l'avait
assailli; elle lui avait aussitt donn, par-dessus sa douleur
fondamentale, la seule motion dont il ft capable, un frisson de
terreur nerveuse. Il alla directement de la rue Vaneau  l'avenue, et
quand il se trouva devant la maison, il n'osa pas entrer, bien qu'il et
la clef dans sa main. Il appela le concierge, vilain personnage auquel
il ne parlait jamais sans rpulsion, tant il hassait sa face effronte
et glabre, son oeil servile  la fois et insolent, et son ton de
complice grassement pay:

--Je fais toutes mes excuses  Monsieur, dit cet homme avant mme
qu'Hubert ne l'et interrog. Je ne savais pas que Madame ft encore l.
J'avais vu sortir Monsieur; je suis entr, dans l'aprs-midi, pour
donner un coup d'oeil au mnage, comme je fais tous les jours. J'ai
trouv Madame assise sur le canap. Elle semblait bien souffrante.
Est-ce qu'elle va mieux aujourd'hui, Monsieur? ajouta-t-il.

--Elle va trs bien, rpondit Hubert, et comme il prouvait subitement
une invincible rpugnance  entrer dans l'appartement, et que d'autre
part il voulait  tout prix ne pas mettre cet homme, pour lui si
antipathique,  mme de rien souponner du drame de sa vie, il reprit:
Je suis venu rgler votre note. Je pars en voyage...

--Mais Monsieur m'a dj pay au commencement du mois, dit l'autre.

--Je serai peut-tre absent longtemps, fit Hubert, qui tira un billet
de banque de son portefeuille. Vous mettrez cela en compte.

--Monsieur n'entre pas? reprit le concierge.

--Non, dit Hubert qui s'loigna en se disant: Je suis un innocent.
Est-ce que ces femmes-l se tuent?

Ces femmes-l!--Cette formule, qui lui tait venue naturellement 
l'esprit,  lui l'enfant jusque-l si naf, si doux, si dlicat,
traduisait bien la sorte de sensation qui le dominait  cette heure, et
qui dura plusieurs jours. C'tait un immense dgot, une nause intime;
mais si entire, si profonde, qu'elle ne laissait la place  rien
d'autre dans son coeur. Il n'aurait mme pas su dire s'il souffrait,
tant le mpris absorbait toutes les forces vives de son tre. Il
apercevait cette femme, qu'il avait si religieusement idoltre et avec
une ferveur si noble, comme plonge, comme vautre dans un tel abme de
malpropret, qu'il se faisait  lui-mme l'impression de s'tre, en
l'aimant, roul dans de la boue. C'tait la vision physique dont il
tait la victime maintenant, d'un bout  l'autre du jour;  ce point
qu'il ne pouvait l'interprter et former quelque hypothse sur le
caractre de Thrse. Cette vision s'infligeait  lui avec une prcision
matrielle qui touchait  l'hallucination. Oui, il voyait l'acte, et
l'acte seul, sans avoir la force de secouer cette hideuse, cette
obsdante hantise. Cela le paralysait d'horreur, et il ne pouvait penser
qu' cela. Une sorte de mirage ininterrompu lui montrait la prostitution
de sa matresse, l'excrable souillure, et, comme un homme atteint de la
jaunisse regarde tous les objets  travers la bile qui lui injecte les
yeux, c'est  travers ce dgot que toute la vie lui apparaissait. Son
me tait comme sature d'amertume et cependant affreusement sche. Il
n'tait pas une impression qui ne se transformt pour lui dans ce
sentiment du sale et du triste. Il se levait, passait la matine parmi
ses livres, les ouvrait, ne les lisait pas. Il djeunait, et la vue de
sa mre, au lieu de l'attendrir, le crispait. Il rentrait dans sa
chambre et reprenait son oisivet morne de la matine. Il dnait, puis,
aussitt aprs le dner, quittait le salon, pour ne rencontrer ni le
gnral ni son cousin, de qui la prsence lui tait insupportable. La
nuit, s'il s'veillait, il continuait de voir la scne maudite, avec la
mme impossibilit de parvenir  la douleur dtendue. S'il s'endormait,
il lui fallait, une fois sur deux, supporter le cauchemar de cette mme
vision. Comme il n'avait aucune ide sur la physionomie de l'homme avec
lequel sa matresse l'avait tromp, ce qui surgissait devant son sommeil
morbide, c'tait d'horribles songes o toutes sortes de visages
diffrents taient mls. Le mal que lui faisait cette imagination le
rveillait. La sueur inondait son corps, il prouvait un dchirement au
sein, comme si son coeur qui battait si vite allait se dcrocher, et, 
travers cette souffrance, c'tait la mme prostration de ses puissances
affectueuses, si complte qu'il ne s'inquitait mme plus de savoir ce
que Thrse tait devenue.

--Aprs tout, se disait-il un matin en se levant, je vivais bien avant
de la connatre! Je n'ai qu' me remettre en pense dans l'tat o je me
trouvais avant ce 12 octobre...--Il se rappelait exactement la
date.--Il n'y a pas beaucoup plus d'un an; j'tais si paisible alors!
J'aurai fait un mauvais rve, voil tout. Mais il faut dtruire tout ce
qui pourrait me rappeler ce souvenir.

Il s'assit devant son bureau, aprs avoir mis de nouveau du bois dans le
feu afin d'activer la flambe et ferm la porte  double tour. Il se
rappela involontairement qu'il agissait ainsi autrefois, lorsqu'il
voulait revoir le cher trsor de ses reliques d'amour. Il ouvrit le
tiroir o ce trsor tait cach: il consistait en un coffret de maroquin
noir sur lequel taient entrelaces deux initiales, un T et une H.
Thrse et lui avaient chang deux de ces coffrets pour y conserver
leurs lettres. Sur celui qu'il avait donn  son amie, il avait fait, 
dfaut des deux initiales, autographier le nom de Thrse en entier.
Ai-je t enfant! songea-t-il  l'ide des mille petites dlicatesses
de cet ordre auxquelles il s'tait livr. Il y a toujours de la
purilit en effet dans les extrmes dlicatesses; mais c'est du jour o
l'on est sur le chemin de la duret de coeur que l'on pense ainsi. A
ct de ce coffret gisaient deux objets qu'Hubert avait jets l, le
soir mme du jour o il avait appris la trahison de sa matresse: l'un
tait sa bague, l'autre une fine chane d'or  laquelle tait suspendue
une clef toute mince. Il prit dans sa main le petit anneau, et regarda
malgr lui sur la surface intrieure. Thrse y avait fait graver une
toile et la date de leur sjour  Folkestone. Ce simple signe voqua
soudain devant Hubert une perspective indfinie de rminiscences; il
revit la porte de l'htel, l'escalier et son tapis rouge, le salon o
ils avaient dn, le garon qui les servait avec son visage d'une
respectabilit britannique, sa lvre rase, son menton trop long. Il
l'entendit qui disait: _I beg your pardon_, et le sourire de Thrse lui
apparut. Quelle langueur flottait dans ses yeux alors, ces yeux dont la
nuance d'un gris vert tait en ces moments-l toute fondue, toute noye
d'un complet abandonnement de l'tre intime, ces yeux o dormait un
sommeil qui semblait l'inviter  en tre le rve! Hubert passa la bague
 son doigt machinalement, puis la lana presque avec colre dans le
tiroir, contre le bois duquel le mtal rebondit. Pour ouvrir le coffret,
il dut manier la chane. C'tait un jaseron ancien qui lui venait de
Thrse. Il lui avait donn, lui, le bracelet auquel tait attache la
clef de l'appartement, et elle lui avait, elle, donn cette chanette
pour qu'il pt porter  son cou la clef du coffret. Il avait gard ce
scapulaire d'amour des mois et des mois, et bien souvent il lui tait
arriv de chercher avec la main le petit bijou sous sa chemise, pour se
faire un peu de mal en se l'enfonant contre la poitrine et se rappeler
ainsi le tendre mystre de son cher bonheur. Que toute cette ivresse
tait loin aujourd'hui, ah! combien loin, combien perdue dans l'abme du
pass d'o il s'chappe une si affreuse odeur de mort! Quand il eut
soulev le couvercle du coffret, il s'accouda, et, le front dans sa
main, il contempla ce qui restait de son bonheur, les quelques riens si
parfaitement insignifiants pour tout autre, pour lui si pntrs d'me:
un mouchoir brod, un gant, une voilette, un paquet de lettres, un
paquet de petites dpches bleues, mises les unes dans les autres et
formant comme un menu livre de tendresse. Et les enveloppes des lettres
avaient t ouvertes avec tant de soin, le papier des dpches dchir
si exactement. Les moindres dtails remmoraient  Hubert les scrupules
de pit amoureuse qu'il avait ressentis pour tout ce qui venait de sa
matresse. Il y avait encore par-dessous les lettres et les dpches un
portrait d'elle, o elle tait reprsente dans le costume qu'elle
portait  Folkestone: une simple jaquette ajuste en drap et un chapeau
avanc dont l'ombre tombait un peu sur le haut du visage. Elle avait
fait faire ce portrait pour le seul Hubert, et, en le lui donnant, elle
lui avait dit: Je pensais tant  nous, pendant que je posais... Si tu
savais comme ce portrait t'aime!... Et Hubert se sentait rellement
aim par ce portrait. Il lui semblait que de cet ovale du visage, que de
cette bouche fine, que de ces yeux baigns de rve, un effluve tendre se
dtachait et l'enveloppait; et c'est alors qu' ct de la vision de la
perfidie commena de nouveau  se dresser la vision de l'amour de
Thrse. Aussi videmment qu'il savait, par son aveu, que cette femme
l'avait tromp, il savait par ses souvenirs qu'elle l'avait aim,
qu'elle l'aimait encore. Il la revit telle qu'il l'avait laisse sur le
canap de leur cher asile, avec sa face convulse et ses larmes surtout,
ah! quelles larmes! Pour la premire fois depuis cette heure fatale, il
se rendit compte de la noblesse avec laquelle elle s'tait confesse de
sa faute, quand il lui tait si ais de mentir, et il laissa soudain
chapper ce cri qui ne lui tait pas encore venu  travers ses journes
de douleur dessche et dchirante: Mais pourquoi? pourquoi?

Oui, pourquoi? pourquoi? Cette angoisse d'ordre tout moral accompagna
ds cette minute l'angoisse de la vision physique. Hubert commena de
penser, non plus seulement  son mal, mais  la cause de son mal. Brler
ces lettres, dchirer ce portrait, briser, jeter la chane, la bague,
dtruire ce rsidu suprme de son amour, cela lui aurait t aussi
impossible que de dchirer avec le fer le corps frmissant de sa
matresse. C'taient, ces objets, des personnes vivantes, avec des
regards, des caresses, des palpitations, une voix. Il referma le tiroir,
incapable de supporter plus longtemps la prsence de ces choses qui lui
semblaient faites de la substance mme de son coeur. Il se jeta sur la
chaise longue et il se perdit dans le gouffre de ses rflexions. Oui,
Thrse l'avait aim, Thrse l'aimait. Il y a des larmes, des
treintes, une chaleur d'me qui ne mentent pas. Elle l'aimait et elle
l'avait trahi! Elle s'tait donne  un autre, avec son nom  lui dans
le coeur, moins de six semaines aprs l'avoir quitt! Mais pourquoi?
pourquoi? Pousse par quelle force? Entrane par quel vertige? Envahie
par quelle ivresse? Qu'tait-ce donc que la nature, non plus de ces
femmes-l,--il n'avait plus de ces frocits de pense maintenant,--mais
de la femme, pour qu'une aussi monstrueuse action ft seulement
possible? De quelle chair tait-elle donc ptrie, cette crature
dcevante, pour qu'avec toutes les apparences, avec toutes les ralits
du sentiment, on ne pt pas faire plus de fond sur elle que sur de
l'eau? Qu'elles taient douces, ces mains de la femme, et qu'elles
semblaient loyales! et cependant leur confier son coeur, dans la
scurit de l'affection partage, c'tait la plus folle des folies! Elle
vous sourit, elle vous pleure, et dj elle a remarqu celui qui passe,
celui auquel, s'il l'amuse une heure, elle sacrifiera toute votre
tendresse, une flamme aux yeux, la grce aux lvres! Ah! pourquoi?
pourquoi? Qu'y a-t-il pourtant de vrai au monde, si mme l'amour n'est
pas vrai? Et quel amour? Hubert scrutait son pass intime maintenant; il
faisait l'examen de conscience de son attachement pour Thrse, et il se
rendait cette justice qu'il n'avait pas eu depuis des mois une pense
qui ne ft pour elle. Certes il avait commis des fautes, mais pour elle
toujours, et,  cette heure pourtant si triste, il ne pouvait pas se
repentir de ces fautes-l. Il aurait prouv un soulagement de toute sa
peine  s'agenouiller devant le prtre qui l'avait lev,  lui dire:
Mon pre, j'ai pch. Mais non; il tait au-dessus de ses forces de
regretter les actions auxquelles Thrse, sa Thrse, tait mle. Oui,
il l'avait idoltre avec une ferveur sans dfaillance, et c'tait son
premier amour, et ce serait le dernier, du moins il le croyait ainsi, et
il lui avait montr cette confiance dans la dure de leur sentiment avec
une ingnuit sans calcul. Rien de tout cela n'avait eu sur elle assez
d'influence pour l'arrter au moment de commettre son infamie,--avec le
mme corps! Il en respirait l'arome subitement, il en retrouvait
l'impression sur tout son tre; puis c'tait une rsurrection de la
jalousie, douloureuse jusqu' la torture, et toujours il reprenait le
pourquoi? pourquoi?--dsespr lui, chtif, aprs tant d'autres, de se
heurter  cette charade sans mot, qui est l'me de la femme, coupable
une fois, coupable deux fois, coupable jusqu' ses cheveux blancs et
jusqu' sa mort.

Cette nouvelle forme de chagrin dura des jours encore et des jours. Le
jeune homme donnait plein accs en lui  un sentiment nouveau qu'il
n'avait jamais souponn jusque-l, qu'il devait toujours subir
dsormais,--la dfiance. Il avait vcu depuis ses premires annes dans
une foi complte aux apparences qui l'entouraient. Il avait cru en sa
mre. Il avait cru en Dieu. Il avait cru en la sincrit de toutes les
paroles et de toutes les caresses. Il avait cru, par-dessus tout, en
Thrse de Sauve. Il l'avait, dans sa pense, assimile au reste de sa
vie. Autour de lui tout tait vrit; aussi l'amour de Thrse lui
tait-il apparu comme une vrit suprme, et voici que maintenant, par
une rvolution d'esprit o se trahissait le vice originel de son
ducation, il assimilait  cette femme de mensonge tout le reste de sa
vie. Il avait t faonn par sa mre  ne faire aucune part au
scepticisme. C'est probablement le procd le plus sr pour que la
premire dception transforme le trop croyant en un ngateur absolu. Il
n'est jamais bon d'attendre beaucoup des hommes et de la nature, car ils
sont, eux, des animaux froces  peine masqus de convenances; et quant
 elle, son apparente harmonie est faite d'une injustice qui ne connat
pas de rmission. Pour garder de l'idal en soi, jusqu' ce que la mort
nous dlivre enfin du dangereux esclavage des autres et de nous-mmes,
il faut s'tre habitu de bonne heure  considrer l'univers de la
beaut morale comme le fumeur d'opium considre les songes de son
ivresse. Ce qui constitue leur charme, c'est d'tre des songes, partant
de ne correspondre  rien de rel. Hubert tait si accoutum, bien au
contraire,  remuer son intelligence tout d'une pice, qu'il ne pouvait
pas douter ou croire  moiti. Si Thrse lui avait menti, pourquoi tout
ne mentirait-il point aussi? Cette ide ne se formulait pas sous une
forme abstraite, et il n'y arrivait pas avec l'aide du raisonnement:
c'tait une faon de sentir qui se substituait  une autre. Il se
surprenait, durant cette cruelle priode,  douter de Thrse dans leur
pass commun. Il se demandait si sa trahison de Trouville tait la
premire, si elle n'avait pas eu d'autre amant que lui au temps de leur
passion la plus enivre. La perfidie de cette femme lui corrompait
jusqu' ses souvenirs. Elle faisait pire. Sous cette influence de
misanthropie, il commettait le plus grand des crimes moraux, il doutait
de la tendresse de sa mre. Oui, dans cette affection passionne de Mme
Liauran, le malheureux ne voyait plus qu'un gosme jaloux. Si elle
m'aimait vraiment, elle ne m'aurait pas appris, se disait-il, ce qu'elle
m'a appris. Il se trouvait ainsi dans cet tat de coeur auquel le
langage populaire a donn le nom si expressif de dsenchantement. Il
avait fini de voir la beaut de l'me humaine, et il commenait d'en
constater la misre, et toujours il retombait sur cette question comme
sur une pointe d'pe: Mais pourquoi? pourquoi? Et il creusait le
caractre de Thrse sans aboutir  une rponse. Autant valait demander
pourquoi Thrse avait des sens en mme temps qu'un coeur, et pourquoi
le divorce s'tablissait  de certaines heures entre les besoins de ce
coeur et la tyrannie de ces sens, comme chez les hommes. Les dbauchs
en qui le libertinage n'a pas tu le sentimentalisme connaissent le
secret de ces divorces; mais Hubert n'tait pas un dbauch. Il devait
rester pur, mme dans son dsespoir, et jamais il ne lui vint  la
pense de demander l'oubli de son mal aux enivrements des baisers sans
amour. Il ignora toujours les tentations des alcves vnales et
consolatrices,--o l'on perd en effet ses regrets, mais en perdant son
rve.

Et cependant, comme il tait jeune, comme dans son intimit avec Thrse
il avait contract l'habitude du plus ardent plaisir, celui qui exalte 
la fois l'esprit et le corps dans une communion divine, aprs quelques
semaines de ces douleurs et de ces rflexions, il commena de ressentir
l'obscur dsir, l'apptit inavou de cette femme, dont il ne voulait
plus rien savoir, qu'il devait considrer comme morte et qu'il mprisait
si absolument. Cet trange et inconscient retour vers les dlices de son
amour, mais un retour qu'aucun idal n'ennoblissait plus, se manifesta
par une de ces curiosits qui sortent des profondeurs insondables de
notre tre. Il prouva un besoin maladif de voir de ses yeux cet homme
qui avait t l'amant de Thrse, ce La Croix-Firmin auquel sa matresse
s'tait donne, dans les bras duquel elle avait frmi de volupt, comme
dans ses bras,  lui. Pour un directeur de conscience qui aurait suivi,
priode par priode, le ravage qu'accomplissait dans cette me le
ferment de corruption inocul par la trahison de Thrse, cette
curiosit et sans doute paru le symptme le plus dcisif d'une
mtamorphose de cet enfant grandi parmi toutes les pudeurs. N'tait-ce
point le passage de l'horreur absolue devant le mal, tourment et gloire
des tres vierges,  cette sorte d'attrait encore pouvant si voisin de
la dpravation? Mais surtout, c'tait l'affreuse complaisance de
l'imagination autour de l'impuret d'une femme dsire, qui veut que,
par une des plus tristes lois de notre nature, la constatation de
l'infidlit, en avilissant l'amant, en dshonorant la matresse, avive
si souvent l'amour. Il est probable que, dans ce cas, l'ide de la
perfidie agit  l'tat de tableau infme, et ainsi s'expliquent ces
accs de sensualit dans la haine qui tonnent le moraliste au cours de
certains procs fonds sur les drames de la jalousie. Certes, le pauvre
Hubert n'en tait pas  donner place en lui  des instincts de cette
bassesse; et cependant sa curiosit de connatre son rival de Trouville
tait dj bien malsaine. Il en tait d'elle comme de la faute de
Thrse. C'est la tnbreuse, l'indestructible mmoire de la chair qui
agit  l'insu de l'tre qu'elle domine. Il y avait un peu du souvenir de
toutes les caresses donnes et reues depuis la nuit de Folkestone, dans
ce dsir de repatre ses regards de l'existence relle de l'homme ha.
Cela devint quelque chose de si pre et de si cuisant, qu'aprs avoir
lutt longtemps et avec la sensation qu'il se diminuait trangement,
Hubert n'y put rsister; et voici quel procd presque enfantin il
employa pour raliser son singulier dsir: il calcula que La
Croix-Firmin devait appartenir  un cercle  la mode, et il eut tt fait
de dcouvrir son nom et son adresse dans l'annuaire d'un club lgant.
C'est  ce club qu'il recourut pour savoir si le personnage tait 
Paris. La rponse fut affirmative. Hubert fit la reconnaissance de la
rue de La Peyrouse, au numro 14 _ter_ de laquelle habitait son rival,
et il se convainquit aussitt qu'en se tenant sur le trottoir d'une des
places que coupe cette rue, il pourrait surveiller la maison, un htel 
deux tages qui ne contenait certainement qu'un trs petit nombre de
locataires. Il s'tait dit qu'il se posterait l un matin: il attendrait
jusqu'au moment o il verrait sortir un homme qui lui part tre celui
qu'il cherchait. Il questionnerait alors le concierge, sous un prtexte
quelconque, et il serait sans doute renseign. C'tait un moyen d'une
simplicit primitive, dans lequel tous ceux qui ont eu en leur jeunesse
le culte passionn de quelque crivain clbre retrouveront la navet
des ruses employes pour voir leur grand homme. Si ce plan chouait,
Hubert se rservait de s'adresser  une des personnes qu'il connaissait
parmi les membres du cercle; mais sa rpugnance tait grande  une telle
dmarche... Il tait donc l, par un froid de dcembre, ds neuf heures.
Le temps tait sec et clair, le ciel d'un bleu ple, et ce quartier 
demi lgant,  demi exotique, travers par son peuple de fournisseurs
et de palefreniers. De la maison qu'il examinait, Hubert vit sortir
successivement des domestiques, une vieille dame, un petit garon suivi
d'un abb, puis enfin, sur les onze heures et demie, un homme encore
jeune, de taille moyenne, lgant de tournure, mince et robuste dans son
pardessus doubl de loutre. Cet homme achevait de boutonner son collet
en se dirigeant droit du ct d'Hubert. Ce dernier s'avana aussi et
frla l'inconnu. Il vit un profil un peu lourd, des moustaches de la
couleur de l'or bruni, et dans un teint que le saisissement du froid
colorait dj, un oeil lgrement brid, l'oeil d'un viveur qui s'est
couch trop tard, aprs une nuit passe au jeu, ou ailleurs. Un
serrement de coeur inexprimable prcipita l'amant jaloux vers l'htel.

--M. de La Croix-Firmin? demanda-t-il.

--M. le comte n'est pas  la maison, rpondit le concierge.

--Il m'avait cependant donn rendez-vous  onze heures et demie, et je
suis exact, fit Hubert en tirant sa montre; y a-t-il longtemps qu'il est
sorti?

--Mais Monsieur aurait d rencontrer M. le comte. M. le comte tait l,
voici cinq minutes; il n'a pas dtourn la rue.

Hubert savait ce qu'il voulait savoir. Il se prcipita du ct o il
avait crois La Croix-Firmin, et aprs quelques pas, il l'aperut de
nouveau qui se prparait  prendre le trottoir de l'avenue, du ct de
l'Arc de Triomphe. C'tait donc lui! Hubert le suivait d'un peu loin,
lentement, et le regardait avec une sorte d'angoisse dvorante. Il le
voyait marcher d'une jolie manire, avec une souplesse tout ensemble
robuste et fine. Il se rappelait ce qui s'tait pass  Trouville, et
chacun des mouvements de La Croix-Firmin ravivait la vision physique.
Hubert se comparait mentalement, frle et mince comme il tait,  ce
solide et fier garon, qui, plus haut que lui de la moiti de la tte,
s'en allait ainsi, tenant sa canne  la faon anglaise, par le milieu et
 quelque distance de son corps, sous le joli ciel de ce matin d'hiver,
d'un pas qui disait la certitude de la force. La comparaison expliquait
trs bien les causes dterminantes de la faute de Thrse, et pour la
premire fois le jeune homme les aperut, ces causes meurtrires, dans
leur brutalit vraie. Ah! le pourquoi? Le pourquoi? Mais le voil!
songeait-il en considrant avec une envie douloureuse cet tre si
animalement nergique. Cette premire motion fut trop amre, et le
misrable enfant allait renoncer  sa poursuite, lorsqu'il vit La
Croix-Firmin monter dans un fiacre. Il en hla un lui-mme.

--Suivez cette voiture, fit-il au cocher.

L'ide que son ennemi allait chez Thrse venait de rendre  Hubert
toute sa frnsie. Il se penchait de temps  autre  la portire de son
coup de rencontre et il voyait rouler celui qui emportait son rival.
C'tait un fiacre de couleur jaune, qui descendit les Champs-lyses,
suivit la rue Royale, s'engagea dans la rue Saint-Honor, puis s'arrta
devant le caf Voisin. La Croix-Firmin allait tout simplement djeuner.
Hubert ne put s'empcher de sourire du piteux rsultat de sa curiosit.
Machinalement il entra, lui aussi, dans le restaurant. Le jeune comte
tait assis dj devant une table, avec deux amis qui l'avaient attendu.
A une autre extrmit de la salle une seule table tait libre, 
laquelle Hubert prit place. Il pouvait de l, non pas entendre la
conversation des trois convives,--le bruit du restaurant tait trop
fort,--mais tudier la physionomie de l'homme qu'il dtestait. Il
commanda au hasard son propre repas et s'abma dans une sorte d'analyse
que connaissent les observateurs de got et de profession, ceux qui
entrent dans un thtre, un estaminet, un wagon, avec le seul dsir de
voir fonctionner des physiologies humaines, de suivre dans des gestes et
des regards, dans des bruits de souffle et dans des attitudes, les
instinctives manifestations des tempraments. Il arrivait bien qu'un
clat de voix apportait  Hubert quelque lambeau de phrase. Il n'y
prenait pas garde, abm qu'il tait dans la contemplation de l'homme
lui-mme, qu'il voyait presque en face, avec ses yeux hardis, son cou un
peu court, ses fortes mchoires. La Croix-Firmin tait entr le teint
battu et couperos: mais, ds la premire moiti du djeuner, le travail
de la digestion commena de lui pousser  la face un afflux de sang. Il
mangeait posment et beaucoup, avec une lenteur puissante. Il riait
haut. Ses mains, qui tenaient la fourchette et le couteau, taient
fortes et montraient deux bagues. Sur son front, que des boucles courtes
dcouvraient dans son troitesse, jamais une flamme de pense n'avait d
briller. Tout cela faisait un ensemble qui, mme au regard hostile
d'Hubert, ne manquait pas d'une beaut mle et saine; mais c'tait la
beaut brutale d'un tre de chair et de sang, sur le compte duquel il
tait impossible qu'une personne dlicate se ft illusion une heure.
Dire d'une femme qu'elle s'tait donne  cet homme, c'tait dire
qu'elle avait cd  un instinct d'un ordre tout physique. Plus Hubert
s'identifiait  ce temprament par l'observation, plus cela lui devenait
vident. Il interprtait la nature de Thrse  cette minute mieux qu'il
ne l'avait jamais fait. Il en saisissait l'ambigut avec une certitude
affreuse; et c'est alors que s'leva dans son coeur le plus triste, mais
aussi le plus noble des sentiments qu'il et prouvs depuis son
aventure, le seul qui ft vraiment digne de ce qu'avait t autrefois
son me, celui par lequel l'homme trouve, devant les perfidies de la
femme, de quoi ne pas se perdre tout  fait le coeur:--la piti. Un
attendrissement, d'une amertume tout ensemble et d'une mlancolie
infinies, l'envahit  l'ide que la crature charmante qu'il avait
connue, sa chre silencieuse, comme il l'appelait, celle qui s'tait
montre si dlicatement fine dans l'art de lui plaire, se ft livre aux
caresses de cet homme. Il se rappela tout d'un coup les larmes de la
nuit de Folkestone, les larmes aussi de la dernire entrevue; et comme
s'il en et enfin compris le sens, il ne trouva plus en lui-mme qu'un
seul mot qu'il pronona tout bas dans cette salle de restaurant emplie
de la fume des cigares, puis sous les arbres dfeuills des Tuileries,
puis dans la solitude de la chambre de la rue Vaneau,--un seul mot, mais
rempli de la perception des fatalits avilissantes de la vie: Quelle
misre! mon Dieu, quelle misre!




XI


Que faisait Thrse tandis qu'il souffrait ainsi, et pourquoi ne lui
donnait-elle aucun signe de son existence? Quoique le jeune homme se ft
interdit de penser  elle, il y pensait cependant, et cette question
venait ajouter une inquitude  ses autres angoisses. Des hypothses
contradictoires lui traversaient l'esprit tour  tour. Thrse
tait-elle malade de remords? Avait-elle cess de l'aimer? Avait-elle
gard La Croix-Firmin comme amant? Suivait-elle une nouvelle intrigue?
Tout semblait possible  Hubert, le pire comme le meilleur, de la part
de cette femme qu'il avait pu connatre si trangement mle de
dlicatesse et de libertinage, de perfidie et de noblesse. Il constatait
alors,  la brlure de coeur que lui donnaient certaines de ses
hypothses, par quelles fibres vivantes il tenait  cet tre dont il se
voulait dtach. Il tait sur le point de faire quelque dmarche pour
apprendre du moins quelles taient ses dispositions d'me,  elle, en ce
moment; puis il se mprisait de cette faiblesse; et, pour se
rconforter, il se rptait quelques vers qui correspondaient  son tat
d'esprit. Il les avait trouvs, trange ironie de la destine qu'il ne
souponnait pas, dans l'unique recueil de posies d'Alfred Fanires. Ce
volume, rimprim depuis que les romans du pote l'avaient rendu
clbre, s'appelait d'un titre qui,  lui seul, rvlait la jeunesse:
_les Premires Fierts_. Hubert avait dn avec l'crivain chez Mme de
Sauve, sans se douter de ce que la pauvre femme prouvait  tre
contrainte, par son mari, de recevoir  sa table l'amant qu'elle
idoltrait et celui avec qui elle avait rompu. Fanires avait caus avec
esprit ce soir-l, et c'est  la suite de ce dner que le jeune homme,
par une curiosit toute naturelle, avait pris chez un libraire le livre
de vers. Le pome qui lui plaisait aujourd'hui tait un sonnet assez
prtentieusement appel _Cruaut tendre_.

    Tais-toi, mon coeur. Orgueil froce, parle, toi.
    Dis-moi qu'o j'ai pass je dois seul rester matre,
    Et ne point pardonner qui m'a su mconnatre
    Jusqu' dormir au lit d'un autre, tant  moi.

    Du moins je l'aurai vue, aussi muet qu'un roi,
    Se traner  mes pieds, et, du fond de son tre,
    Pleurer, chercher mes yeux o j'ai pu ne rien mettre;
    Et je m'en suis all sans avoir dit pourquoi.

    Elle ne savait pas qu' l'heure o, comme folle,
    Plaintive, elle implorait une seule parole,
    Je souffrais autant qu'elle, et que je l'adorais.

    L'homme outrag n'a rien de mieux que le silence,
    Car se venger est un aveu des maux secrets,
    Et je veux qu'on me croie au-dessus de l'offense.

--Oui, se disait Hubert, il a raison:--le silence... Ces vers le
remuaient, enfantinement, comme il arrive aux lecteurs ordinaires de
posie qui demandent  une oeuvre de littrature seulement d'aviver ou
d'apaiser la plaie intrieure. Le silence..., reprenait-il. Est-ce
qu'on parle  une morte? Eh bien, Thrse est une morte pour moi.

En s'exprimant ainsi dans la solitude de la chambre de travail o il
passait maintenant presque toutes ses journes, Hubert n'avait plus de
rancune contre sa matresse. Comme aucun fait rcent ne venait susciter
en lui des sentiments nouveaux, les anciens reparaissaient, ceux d'avant
la trahison. Ces images de ses souvenirs abondaient en lui sans qu'il
les chasst, et, petit  petit, sous cette influence, sa colre devenait
quelque chose d'abstrait et de rationnel, si l'on peut dire, de convenu
 ses yeux; mais, en ralit, il n'avait jamais tant aim cette femme
que dans ces heures o il se croyait sr de ne plus la revoir. Il
l'aimait comme une morte en effet; mais qui ne sait que ce sont l les
plus indestructibles, les plus frntiques tendresses? Quand
l'irrvocable sparation n'a pas pour premier rsultat de tuer l'amour,
elle l'exalte au contraire d'une faon trange. Impossible  treindre,
si prsente et si lointaine, la vague forme du fantme dsir flotte
devant notre regard avec sa beaut que la vie ne fltrira plus, et toute
notre me s'en va vers lui, tristement et passionnment. La dure des
jours s'abolit. La douceur du pass reflue tout entire en nous; et
alors commence une sorte d'enchantement rtrospectif et singulier, qui
est comme l'hallucination du coeur. Thrse de Sauve et t une femme
ensevelie, cousue dans le linceul, couche dans la froideur du caveau
funbre et pour toujours, qu'Hubert ne se serait pas abandonn davantage
aux endolorissements de sa mmoire,  la folle ardeur de l'amour sans
esprance, sans dsir, tout fait de l'extase de ce qui fut une fois,--de
ce qui ne saurait plus tre jamais. Heure par heure, au moyen des
billets qu'il avait gards d'elle, et qu'il relisait jusqu' en savoir
par coeur chaque mot, il reconstituait les dlicieux mois de son ivresse
finie. Thrse avait l'habitude de ne jamais dater ses lettres et
d'crire simplement en tte le nom du jour: ce jeudi..., ce
vendredi..., ce samedi... Hubert retrouvait le quantime du mois au
timbre de la poste, grce au soin pieux qu'il avait eu de conserver
toutes les enveloppes, pour l'enfantine raison qu'il n'aurait pas
dtruit, sans douleur, une ligne de cette criture. Il n'avait pu, aprs
tant et tant de semaines, se blaser sur l'motion que lui procurait la
vue des lettres de son nom traces de la main de Thrse.--Oui, heure
par heure, il revivait sa vie vcue dj. Le charme des minutes coules
se reprsentait si complet, si ravissant, si navrant! Cela s'tait en
all comme tout s'en va, et le jeune homme en arrivait  ne plus se
rvolter contre l'nigme dont il tait victime. A la notion chrtienne
de responsabilit succdait en lui un obscur fatalisme. La fin de son
bonheur s'expliquait maintenant  ses yeux par l'invitable misre
humaine. Il absolvait presque son fantme d'une faute qui lui semblait
tenir  des fatalits naturelles; puis il se prenait  songer que ce
fantme tait non pas celui d'une femme morte aux yeux clos,  la
poitrine immobile,  la bouche ferme, mais celui d'une crature
vivante, de qui les paupires battaient, de qui le coeur palpitait, de
qui la bouche s'ouvrait, frache et tide; et, malgr lui, tourment par
il ne savait quel obscur dsir, il se reprenait  murmurer: Que
fait-elle?

Que faisait donc Thrse, et comment n'avait-elle tent aucun effort
pour revoir celui qu'elle aimait? Quelles ides, quelles sensations
avait-elle traverses depuis la terrible scne qui l'avait spare
d'Hubert? Pour elle aussi les journes avaient succd aux journes;
mais tandis que le jeune homme, en proie  une mtamorphose d'me
provoque par la plus inattendue et la plus tragique des dceptions, les
laissait s'en aller, ces journes, rapides et brlantes, passant d'une
extrmit  l'autre de l'univers du sentiment,--elle, la coupable, elle,
la vaincue, s'absorbait en une pense unique. En cela pareille  toutes
les femmes qui aiment, elle aurait donn les gouttes de son sang, les
unes aprs les autres, pour gurir la douleur qu'elle avait cause  son
amant. Ce n'est pas que les dtails visibles de son existence fussent
modifis. Sauf la premire semaine, durant laquelle une continue et
lancinante migraine l'avait, pour ainsi dire, terrasse, par suite du
contre-coup de tant d'motions ressenties, elle avait repris son mtier
de femme du monde, son train accoutum de courses et de visites, de
grands dners et de rceptions, de sances au thtre ou dans des
soires. Mais ce mouvement tout extrieur n'a jamais plus empch le
rve, que ne fait le travail de l'aiguille  tapisserie. Chose trange
au premier abord: il s'tait produit dans cette me, aprs l'explication
de l'avenue Friedland, une dtente  demi apaise, tout simplement parce
que l'aveu volontaire avait, comme toujours, diminu le remords. C'est
bien aussi sur cette loi inexplique de notre conscience que la fine
psychologie de l'glise catholique a fond le principe de la confession.
Si Thrse ne se pardonnait pas tout  fait sa faute, du moins, en y
songeant, n'avait-elle plus  subir la vision d'une bassesse absolue.
L'ide d'une certaine hauteur morale s'y trouvait associe et
l'ennoblissait elle-mme  ses propres yeux. Ce sommeil de ses remords
la rendait libre de s'abmer dans le souvenir d'Hubert. Elle vivait
maintenant dans une mortelle inquitude  son endroit, domine par le
fixe dsir de le revoir, non qu'elle esprt obtenir de lui son pardon,
mais elle savait qu'il tait malheureux, et elle sentait un tel amour en
son tre pour cet enfant bless par elle, qu'elle trouverait bien le
moyen de panser, de fermer cette plaie. Comment? Elle n'aurait su le
dire; mais il n'tait pas possible qu'une telle tendresse, et si
profondment repentante, ft inefficace. En tout cas, il fallait qu'elle
montrt du moins  Hubert l'tendue de la passion qu'elle ressentait
pour lui. Est-ce que cela ne le toucherait pas, ne le pntrerait pas,
ne l'arracherait pas au dsespoir? Maintenant qu'elle ne se trouvait
plus sous l'accablement immdiat de son infidlit, elle ne la jugeait
pas du point de vue essentiellement masculin, c'est--dire comme quelque
chose d'absolu et d'irrparable. Chez la femme, crature beaucoup plus
instinctive que nous autres hommes, beaucoup plus voisine de la nature,
les puissances de renouveau sont beaucoup plus intactes. Une femme
trompe pardonne, pourvu qu'elle se sente aime, et une femme qui a
tromp ne comprend gure qu'on ne lui pardonne pas, pourvu qu'elle
aime... La faute commise, c'est une ide, une ombre, une chimre.
L'amour prouv, c'est un fait, une ralit. Thrse tait donc sortie
entirement de la priode de dpression morale dont son aveu avait
marqu l'extrme limite. Certes, elle ne regrettait pas cet aveu, ainsi
que tant d'autres femmes eussent fait dans des circonstances semblables;
mais elle dsirait, elle esprait, elle voulait que cet aveu n'et pas
marqu la fin de son bonheur, car, aprs tout, elle aimait et elle tait
aime.

Cependant son dsir ne l'aveuglait pas au point de lui faire oublier ce
qu'elle savait du caractre de son ami. Fier et pur comme elle le
connaissait, que ce rapprochement tait difficile! Et d'ailleurs quels
moyens employer pour se trouver avec lui, ne ft-ce qu'une heure?
crire? elle le fit, non pas une fois, mais dix. La lettre cachete,
elle la jetait dans un tiroir et ne l'envoyait point. D'abord aucune
phrase ne lui paraissait suffisamment cline et humble, enlaante et
tendre. Puis elle apprhendait avec pouvante qu'Hubert n'ouvrt mme
pas l'enveloppe et ne la lui retournt sans rpondre. Le retrouver dans
le monde? Elle redoutait un tel hasard, affreusement. De quel coeur
supporter son regard, qui serait cruel, et qu'elle ne pourrait mme pas
essayer de dsarmer? Aller rue Vaneau et obtenir de lui un entretien?
Elle savait trop que ce n'tait pas possible. Lui faire parler? Par qui?
La seule personne qu'elle et mise dans la confidence de son amour tait
l'amie de province qu'elle avait charge de jeter ses lettres  la poste
pour son mari, tandis qu'elle-mme tait  Folkestone. Parmi tous les
hommes qu'elle rencontrait dans le monde, celui qui tait assez dans
l'intimit d'Hubert pour servir de messager dans une pareille ambassade
tait aussi celui dans lequel son instinct de femme lui montrait
l'auteur probable de l'indiscrtion qui l'avait perdue, George Liauran.
Elle tait lie des mille menus fils que le monde attache aux membres de
ses esclaves. Elle finit, sans calcul et en obissant aux impulsions de
son propre coeur, par trouver un moyen qui lui parut presque infaillible
pour arriver  une explication. Elle prouva un besoin irrsistible de
se rendre au petit appartement de l'avenue Friedland, et elle se dit
qu'Hubert ressentirait, tt ou tard, ce besoin comme elle. Il fallait de
toute ncessit qu'elle se rencontrt face  face avec lui  une de ces
visites. Sous l'influence de cette ide, elle commena de faire de
longues sances solitaires dans ce rez-de-chausse dont chaque recoin
lui parlait de son bonheur perdu. La premire fois qu'elle y vint ainsi,
l'heure qu'elle passa parmi ces meubles fut pour elle le principe d'une
motion si intolrable qu'elle faillit retomber dans l'excs de son
premier dsespoir. Elle y revint cependant, et, peu  peu, ce lui fut
une trange douceur que d'accomplir presque chaque jour ce plerinage
d'amour. Le concierge allumait le feu; elle laissait la flamme clairer
le petit salon d'une lueur vacillante qui luttait contre l'envahissement
du crpuscule; elle se couchait sur le divan, et c'tait pour elle une
sensation  la fois torturante et dlicieuse, toute mlange d'attente,
de mlancolie et de souvenirs. A chaque fois, elle avait soin de
demander d'abord: Monsieur est-il venu? et la rponse ngative lui
rendait l'espoir que le hasard ferait concider la visite du jeune homme
avec la sienne. Elle piait le plus lger bruit, le coeur battant.
L'ombre noyait autour d'elle tous les objets que la flambe du foyer ne
colorait pas. L'appartement tait parfum de l'exhalaison des fleurs
dont elle parait elle-mme les vases et les coupes, et, tour  tour,
elle redoutait, elle souhaitait l'entre d'Hubert. Lui pardonnerait-il?
La repousserait-il? Et enfin, elle devait quitter cet asile de son
suprme espoir, et elle s'en allait, la voilette baisse, l'me noye de
la mme tristesse qu'autrefois, lorsqu'elle sentait encore les baisers
d'Hubert sur ses lvres,  la fois console et pouvante par cette
ide: Quand le reverrai-je?... Sera-ce demain?...

Un aprs-midi qu'elle tait ainsi tendue sur le divan et abme parmi
ses songes, il lui sembla entendre qu'une clef tournait dans la serrure
de la porte d'entre. Elle se redressa soudain avec une palpitation
affole du coeur... Oui, la porte s'ouvrait, se refermait. Un pas
rsonnait dans l'antichambre. Une main ouvrait la seconde porte. Elle se
renversa de nouveau sur les coussins du divan, incapable de supporter
l'approche de ce qu'elle avait tant espr, trouvant ainsi,  force de
sincrit, l'attitude vaincue que la plus raffine coquetterie aurait
choisie, celle qui pouvait agir avec le plus de force sur son amant,--si
c'tait lui?... Mais quel autre pouvait venir, et ne reconnaissait-elle
point aussitt son pas? Oui, c'tait bien Hubert qui entrait  cette
minute. Depuis leur rupture, il avait dsir souvent, lui aussi,
retourner dans le petit rez-de-chausse dont la pendule lui avait sonn
de si douces heures,--cette pendule sur laquelle Thrse jetait
gracieusement la dentelle noire de sa seconde voilette pour mieux
voiler le temps, disait-elle. Puis il n'avait pas os. Les trop chers
souvenirs rendent timide. On a peur tout  la fois, en y touchant 
nouveau, de trop sentir et de sentir trop peu. Cette aprs-midi,
cependant,--tait-ce l'influence du ciel brouill d'hiver et de son
ensorcelante mlancolie? tait-ce la lecture, faite la veille, d'un des
plus adorables billets de Thrse, dat prcisment du mme jour,  une
anne de distance?--Hubert s'tait trouv, sans y avoir pens, sur le
chemin de l'avenue Friedland. Il avait suivi, pour s'y rendre, un lacis
de rues dtournes, machinalement, comme il faisait jadis afin d'viter
les espions. Quel besoin de ces ruses aujourd'hui? Et le contraste lui
avait serr le coeur. Sur sa route, il dut passer devant un bureau
tlgraphique dans lequel il entrait autrefois au sortir de ses
rendez-vous afin de prolonger leur volupt en crivant  Thrse un
billet, qui la surprt  peine revenue chez elle,--cho touff,
lointain et si tendre, des soupirs enivrs du jour! Il vit la porte du
bureau, sa couleur sombre, son inscription, l'ouverture de la bote
rserve aux cartes-tlgrammes, et il manqua de dfaillir. Mais dj il
suivait le trottoir de la fatale avenue, il apercevait la maison, les
persiennes closes des pices de devant du rez-de-chausse, l'alle
commande par la porte cochre. Que devint-il lorsque le concierge aprs
lui avoir demand si Monsieur avait fait un bon voyage, ajouta de son
accent hassable d'obsquiosit: Madame est l...? Il n'avait pas
encore pris la clef dans sa poche lorsque cette nouvelle, peut-tre
moins inattendue qu'il ne voulait se l'avouer, le frappa comme un coup
droit, en pleine poitrine. Que faire? La dignit lui ordonnait de s'en
aller tout de suite. Mais le dsir inconscient et profond qu'il avait de
revoir Thrse lui suggra un de ces sophismes, grce auxquels nous
trouvons toujours le moyen de prfrer avec notre raison ce que nous
dsirons le plus avec notre instinct. Si je n'entre pas, se dit-il en
regardant du ct de la loge, ce personnage odieux comprendra qu'elle et
moi nous sommes brouills. Il est capable de pousser l'effronterie
jusqu' parler  Thrse de ma visite interrompue... Je lui dois de lui
pargner cette humiliation, et, d'ailleurs, il faut rgler cette
question de l'appartement, une fois pour toutes... Je ne serai donc
jamais un homme?... C'est  cette minute, et aprs l'clair de ce
raisonnement subit, qu'il ouvrit la porte, se rendant bien compte qu'il
y avait dans la pice voisine une crature que ce simple bruit
bouleversait depuis les pieds jusqu'aux cheveux. Il les avait rchauffs
de tant de baisers, ces pieds si fins, et si souvent manis, ces longs
cheveux noirs! Si elle est venue, c'est qu'elle m'aime encore. Cette
ide le remuait malgr lui, et il tremblait lorsqu'il pntra dans le
salon, o l'agonie du crpuscule luttait contre les flammes du foyer. Il
fut surpris par l'arome caressant des fleurs poses dans les vases de la
chemine, auquel se mlait la senteur d'un parfum qu'il connaissait
trop. Il vit sur le divan, au fond de la chambre, la forme prostre d'un
corps, puis le mouvement d'un buste, la pleur d'un visage, et il se
trouva face  face avec Thrse, maintenant assise et qui le regardait.
Leur silence  tous les deux tait tel, qu'il entendait les coups secs
de son propre coeur et le souffle de cette femme, videmment perdue
d'motion. Cette prsence de sa matresse lui avait tout d'un coup rendu
toute sa colre nerveuse. Ce qu'il sentait  ce moment, c'tait
l'affreux besoin de brutaliser la femme, l'tre de ruse et de mensonge,
qui s'empare de l'homme, tre de force et de frocit, toutes les fois
que la jalousie physique rveille en lui le mle primitif, plac
vis--vis de la femelle dans la vrit de la nature. A une certaine
profondeur, toutes les diffrences des ducations et des caractres
s'abolissent devant les ncessits invitables des lois du sexe.

Ce fut Thrse qui rompit la premire le silence. Elle comprenait trop
bien la gravit de l'explication qui allait suivre, pour que toutes ses
facults de finesse fminine ne fussent pas mises en jeu. Elle aimait
Hubert,  cette seconde, aussi passionnment qu'au jour o elle s'tait
confesse  lui de son inexplicable faute; mais elle tait matresse
d'elle-mme  prsent et pouvait mesurer la porte de ses paroles.
D'ailleurs, elle n'avait pas de comdie  jouer. Il lui suffisait de se
montrer telle qu'elle tait, dans l'humilit infinie de la plus
repentante des tendresses, et ce fut d'une voix presque basse qu'elle
commena de parler, du coin d'ombre o elle se tenait assise.

--Je vous demande pardon de me trouver ici, dit-elle; je vais partir.
En me permettant de venir dans cet appartement, quelquefois, toute
seule, je n'ai cru rien faire qui vous dplt... C'tait un plerinage
vers ce qui a t le seul bonheur de ma vie, mais je ne le recommencerai
plus, je vous le promets...

--C'est  moi de me retirer, madame, rpondit Hubert que le son de
cette voix troublait d'une motion impossible  dfinir. Elle est venue
plusieurs fois, songea-t-il, et cette ide l'irritait, comme il arrive
quand on ne veut pas s'abandonner  une sensation tendre. J'avoue,
continua-t-il tout haut, que je ne m'attendais pas  vous revoir ici
aprs ce qui s'est pass. Il me semblait que vous deviez fuir certains
souvenirs plutt que les rechercher...

--Ne me parlez pas avec duret, reprit-elle avec plus de douceur
encore. Mais pourquoi me parleriez-vous autrement? ajouta-t-elle d'un
ton mlancolique; je ne peux pas me justifier  vos yeux. Rflchissez
pourtant que, si je n'avais pas tenu, comme j'y tenais,  la beaut du
sentiment qui nous a unis, je n'aurais pas t sincre avec vous comme
je l'ai t. Hlas! c'est que je vous aimais, comme je vous aime, comme
je vous aimerai toujours.

--N'employez pas le mot d'amour, rpliqua Hubert, vous n'en avez plus
le droit.

--Ah! rpondit-elle avec une exaltation grandissante, vous ne pouvez
pas m'empcher de sentir. Oui, Hubert, je vous aime, et si je n'ai plus
d'espoir que cet amour soit partag, il n'en est pas moins vivant
ici,--et elle se frappa la poitrine,--et il faut que vous le sachiez,
continua-t-elle, c'est ma seule consolation dans le plus complet
malheur, de penser que j'aurai pu vous dire une dernire fois ce que je
vous ai tant dit en des jours heureux: je vous aime. Ne voyez pas l un
rve de pardon; je n'essayerai pas de vous flchir et vous ne me
condamnerez jamais autant que je me condamne. Mais il n'en est pas moins
vrai que je vous aime,--plus que jamais.

--H bien! reprit Hubert, cet amour sera la seule vengeance que je
veuille tirer de vous... Sachez-le donc, cet homme que vous aimez, vous
lui avez fait supporter un martyre  ne pas y survivre; vous lui avez
dchir le coeur, vous avez t son bourreau, bourreau de toutes les
heures, de toutes les minutes... Il n'y a plus en moi qu'une plaie, et
c'est vous, vous qui l'avez ouverte... Je ne crois plus  rien, je
n'espre plus rien, je n'aime plus rien, et c'est vous qui en tes la
cause... Et cela durera longtemps, longtemps, et tous les matins il
faudra que vous vous disiez et tous les soirs: Celui que j'aime est dans
l'agonie, et c'est moi qui le tue... Et il continuait, soulageant son
me de sa douleur de tant de jours avec tout ce que la colre lui
fournissait de paroles cruelles pour cette femme qui l'coutait, les
paupires baisses, le visage dcompos, effrayante de pleur dans
l'ombre o rsonnait cette voix pour elle terrible. Ne lui infligeait-il
pas, rien qu'en obissant  sa passion, le plus torturant des supplices,
celui de saigner devant elle d'une blessure qu'elle lui avait faite, et
qu'elle ne pouvait gurir?

--Frappez-moi, rpondit-elle simplement, j'ai tout mrit.

--Ce sont l des phrases inutiles, dit Hubert aprs un nouveau silence,
durant lequel il avait march d'un bout  l'autre de la pice pour user
sa fureur. Venons aux faits. Il faut que cette entrevue ait du moins une
conclusion pratique. Nous devons nous revoir dans le monde et chez vous.
Ai-je besoin de vous dire que je me conduirai comme un honnte homme et
que personne ne souponnera rien de ce qui a pu se passer entre nous? Il
reste la question de cet appartement. Je vais crire  Emmanuel Deroy
pour le prvenir que je n'y viendrai plus. Il est inutile que nous nous
retrouvions ici, n'est-ce pas? Nous n'avons plus rien  nous dire.

--Vous avez raison, fit Thrse d'un accent bris; puis, comme prenant
une rsolution suprme, elle se leva. Elle passa ses deux mains sur ses
yeux, et, dtachant de son poignet le bracelet auquel tait appendue la
petite clef, elle tendit ce bijou  Hubert sans prononcer une parole. Il
prit la chanette d'or et ses doigts rencontrrent ceux de la jeune
femme. Ni l'un ni l'autre ne retira sa main. Ils se regardrent, et il
la vit bien en face pour la premire fois depuis son entre dans
l'appartement. Elle tait  cet instant d'une beaut sublime. Sa bouche
s'entr'ouvrait comme si la respiration lui et manqu, ses yeux taient
chargs de langueur, ses doigts pressrent ceux du jeune homme d'une
caresse lente, et une flamme subtile courut soudain en lui. Comme pris
d'ivresse, il se rapprocha d'elle et la prit dans ses bras en lui
donnant un baiser. Elle dfaillit et tous les deux tombrent sur le
divan noy d'ombre et ils s'enlacrent d'une de ces treintes affoles
et silencieuses, dans lesquelles se fondent toutes les rancunes, justes
et injustes, mais aussi toutes les dignits. Ce sont des minutes o ni
l'homme ni la femme ne prononcent le mot: je t'aime, comme s'ils
prouvaient que ces garements-l n'ont en effet plus rien de commun
avec l'amour.

Quand ils reprirent leurs sens, elle le regarda. Elle tremblait de le
voir cder  l'horrible mouvement, familier aux hommes au sortir de
chutes pareilles, et qui les pousse  punir leur complice de leur propre
faiblesse, en l'accablant de mpris. Si Hubert fut saisi d'un frisson de
rvolte, il eut du moins la gnrosit d'en pargner la vue  Thrse;
et alors, d'une voix que la crainte rendait si captivante: Ah! mon
Hubert, disait-elle, je t'ai donc de nouveau  moi... Si tu savais! Je
n'aurais pas survcu  notre sparation. J'en serais morte; je t'aime
trop... Je serai si douce, si douce pour toi, je te rendrai si
heureux... Mais ne me quitte pas. Si tu ne m'aimes plus, laisse-moi
t'aimer. Prends-moi, renvoie-moi, au gr de ton caprice. Je suis ton
esclave, ta chose, ton bien. Ah! si je pouvais mourir maintenant?... Et
elle couvrait le visage amaigri de son amant de baisers passionns. Lui
cependant restait immobile, la bouche et les yeux clos, et il songeait
o il en tait tomb. Maintenant que l'ivresse tait dissipe, il
pouvait comparer ce qu'il venait de ressentir  ce qu'il avait ressenti
autrefois. Le symbole du changement accompli tait dans le contraste
entre la brutalit de ce plaisir, pris ainsi sur ce divan, et la divine
pudeur des anciens jours. Il n'avait point pardonn  Thrse, et il
n'avait pu lui rsister; mais par cela mme il avait  jamais perdu le
droit de lui reprocher sa trahison. Et puis, l'aurait-il eu de nouveau
ce droit, comment en user? Il y avait dans les caresses de cette femme
un ensorcellement trop fort. Il devina qu'il allait le subir  partir de
ce jour, et que c'en tait fait de son rve. Il avait aim cette femme
du plus sublime amour; elle le tenait maintenant par ce qu'il y avait de
plus obscur et de moins noble en lui. Quelque chose tait mort dans sa
vie morale, qu'il ne devait plus jamais retrouver. C'tait un de ces
naufrages d'me que ceux qui les subissent sentent irrmdiables. Il
avait cess de s'estimer, aprs avoir cess d'estimer sa matresse. La
Dalila ternelle avait une fois de plus accompli son oeuvre, et, comme
les lvres de la femme taient frmissantes et caressantes, il lui
rendit ses baisers.




XII


Quinze jours environ aprs cette scne, Hubert avait recommenc de dner
en ville et de sortir presque tous les soirs,  la grande stupeur de sa
mre, qui, aprs s'tre tue devant un chagrin sur lequel elle tait
impuissante, rencontrait maintenant chez son fils un air de fivre
enivre qui l'pouvantait. Elle ne put s'empcher de s'ouvrir de cet
tonnement  George Liauran, un soir que ce dernier tait venu, comme de
coutume, prendre sa place dans le petit salon tmoin de tant d'agonies
de la pauvre femme. Le vent soufflait au dehors, comme dans la nuit o
le gnral Scilly avait commenc de songer au malheur de ses amies; et
le vieux soldat, qui tait, lui aussi, sur son fauteuil ordinaire, ne
put s'empcher de constater combien ces quelques dix mois avaient
produit de ravages sur les deux veuves.

--Je n'y comprends rien, rpondit George  l'interrogation de sa
cousine; Hubert et moi nous n'avons pas eu d'entretien; il est certain
que son dsespoir est inexplicable s'il n'a pas cru  la faute de Mme de
Sauve, et il est certain qu'il est de nouveau au mieux avec elle.

--Aprs ce qu'il sait, dit le comte, il n'est pas fier.

--Que voulez-vous? reprit George, il est comme les autres.

Mme Liauran, couche sur sa chaise longue, tenait la main de Mme Castel,
tandis que son cousin prononait cette parole, dont il ne mesurait pas
la porte. Les doigts de la mre et ceux de la vieille grand'mre
changrent une pression par laquelle les deux femmes se dirent l'une 
l'autre la souffrance dont ni l'une ni l'autre ne devaient jamais
gurir. Elles n'avaient pas lev leur enfant pour qu'il devnt comme
les autres. Elles entrevoyaient la mtamorphose invitable qui allait
s'accomplir dans Hubert,  prsent... Hlas! c'est une profonde vrit,
que l'homme est tel que son amour; mais cet amour, pourquoi et d'o
nous vient-il? Question sans rponse, et, comme la trahison de la femme,
comme la faiblesse de l'homme, comme la vie mme, cruelle, cruelle
nigme!

Londres.--_Juillet-Septembre 1884._




SAINT-GERMAIN.--IMPRIMERIE D. BARDIN ET Cie.





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