The Project Gutenberg EBook of L'Histoire de France raconte par les
Contemporains (Tome 3/4)), by Louis Dussieux

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Title: L'Histoire de France raconte par les Contemporains (Tome 3/4))
       Extraits des Chroniques, des Mmoires et des Documents
       originaux, avec des sommaires et des rsums chronologiques

Author: Louis Dussieux

Release Date: February 14, 2014 [EBook #44906]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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et n'a pas t harmonise.




    L'HISTOIRE

    DE FRANCE

    RACONTE PAR LES CONTEMPORAINS.

    EXTRAITS
    DES CHRONIQUES, DES MMOIRES ET DES DOCUMENTS
    ORIGINAUX,

    AVEC DES SOMMAIRES ET DES RSUMS CHRONOLOGIQUES,

    PAR

    L. DUSSIEUX,

    PROFESSEUR D'HISTOIRE A L'COLE DE SAINT-CYR.


    TOME TROISIME.


    PARIS,
    FIRMIN DIDOT FRRES, FILS ET CIE, LIBRAIRES,

    IMPRIMEURS DE L'INSTITUT, RUE JACOB, 56.

    1861.

    Tous droits rservs.




    L'HISTOIRE

    DE FRANCE

    RACONTE PAR LES CONTEMPORAINS.




    TYPOGRAPHIE DE H. FIRMIN DIDOT.--MESNIL (EURE).




RSUM CHRONOLOGIQUE

DES PRINCIPAUX VNEMENTS DE LA PRIODE DE L'HISTOIRE DE FRANCE
CONTENUE DANS CE TROISIME VOLUME.

1285-1364.


PHILIPPE LE BEL, 1285-1314.

  1291. Trait de Tarascon. Fin de la guerre avec l'Aragon. Charles
        de Valois renonce  la couronne d'Aragon; la maison d'Anjou
        conserve le royaume de Naples, mais cde la Sicile 
        l'Aragon.

  1292. Rupture avec l'Angleterre; elle commence par des rixes entre
        des matelots anglais et normands  la Rochelle,  la suite
        desquelles des corsaires anglais pillent la Rochelle.

  1293. douard Ier est cit devant la cour des pairs; son refus de
        comparatre est suivi de la confiscation du duch de Guyenne
        et du commencement de la guerre.


_Cinquime guerre avec l'Angleterre, 1293-1303._

  1295-1296. Philippe le Bel a pour alli le roi d'cosse Jean
        Baillol, qui occupe douard Ier en Angleterre. Pendant ce
        temps Philippe le Bel fait la conqute de la Guyenne.

  1298. Trve de Montreuil. Les deux rois resteront matres de ce
        qu'ils possdent en Guyenne jusqu' la paix.--douard (II),
        fils du roi d'Angleterre, pouse Isabelle, fille de Philippe
        le Bel.--De ce mariage viennent les prtentions des rois
        d'Angleterre  la couronne de France.

  1303. Trait de Paris. La Guyenne est rendue tout entire aux
        Anglais.


_Lutte de Philippe le Bel contre Boniface VIII._

  1296. Boniface VIII, qui a pris Grgoire VII pour modle et veut
        soumettre toutes les couronnes  la tiare, somme les deux
        rois de France et d'Angleterre de faire la paix.--Philippe
        le Bel continue la guerre et tablit un impt sur le
        clerg. Boniface VIII lance la bulle _Clericis laicos_, par
        laquelle il dfend aux ecclsiastiques de payer aucun impt
        aux laques.--Philippe le Bel riposte en dfendant
        qu'aucunes sommes d'argent ne sortent de ses tats; ce qui
        privait la papaut des revenus qu'elle tirait de la France.

  1297. La lutte finit pour un moment. Le pape canonise Louis IX.

  1301. Les dmls entre le pape et le roi de France recommencent 
        propos de quelques empitements de Philippe le Bel sur les
        droits de l'glise.--Le pape envoie auprs du roi, comme
        lgat, Bernard de Saisset, vque de Pamiers, qui traite
        Philippe le Bel avec hauteur et conspire contre le roi en
        voulant faire soulever le Languedoc contre la domination
        franaise.--Philippe le Bel fait arrter le lgat et le fait
        juger par le parlement.--Le pape dfend au roi de faire
        juger le lgat et lance la bulle _Ausculta fili_, dans
        laquelle il dnonce et fltrit justement tous les abus et
        toutes les iniquits du gouvernement de Philippe le Bel.

  1302. Le roi fait brler publiquement la bulle du pape. Il
        assemble les premiers tats gnraux, et maintient
        l'indpendance du temporel contre le pouvoir spirituel,
        pendant que le pape publie la fameuse dcrtale _Unam
        sanctam_, qui proclame la soumission de la puissance
        temporelle  l'autorit spirituelle.

  1303. Philippe le Bel lance un acte d'accusation contre le pape,
        qu'il appelle _Maleface_, dans lequel il l'accuse de
        plusieurs crimes.--Le pape est attaqu, pris et soufflet
        dans Anagni, par Guillaume de Nogaret, aid de Sciarra
        Colonna, chef des Gibelins.--Boniface VIII est dlivr par
        le peuple d'Anagni, et meurt.--Benot XI est lu et meurt en
        1304.

  1305. Bertrand de Goth, archevque de Bordeaux, est lu pape par
        l'influence de Philippe le Bel; il prend le nom de Clment
        V, et rside  Avignon.


_Guerre de Flandre, 1297-1305._

  1297. Le comte de Flandre, Guy, alli du roi d'Angleterre, est
        vaincu  Furnes par les Franais, et la Flandre est runie
         la France en 1299.--Jacques de Chtillon en est nomm
        gouverneur.--Les exactions et la tyrannie des Franais
        soulvent les Flamands.

  1302. Les Franais sont massacrs  Bruges et battus  Courtray.
        Robert comte d'Artois est tu dans cette bataille.--La
        bataille de Courtray est la premire grande victoire gagne
        sur la chevalerie par des milices et des troupes de pied.

  1303. La flotte de Philippe le Bel, compose de vaisseaux gnois,
        gagne la bataille de Zirickze.

  1304. Philippe le Bel gagne la bataille de Mons-en-Puelle.

  1305. Philippe le Bel signe la paix avec les Flamands; il rend la
        Flandre au fils du comte Guy, et garde seulement la Flandre
        franaise (Lille).


  1306. Rvolte des Parisiens occasionne par l'altration
        continuelle des monnaies et par les exactions de tous
        genres.

  1307. Arrestation des Templiers. Ils sont jugs par l'inquisition;
        54 sont brls.

  1311. L'ordre est dtruit par le concile de Vienne.

  1314. Le grand matre et les dignitaires de l'ordre sont brls 
        Paris.--Soulvement gnral contre Philippe le Bel,
        occasionn par ses violences de toutes espces.


LOUIS X, 1314-1316.

  1315. Le supplice d'Enguerrand de Marigny, premier ministre de
        Philippe le Bel, et les concessions faites  la noblesse
        apaisent le soulvement occasionn par la tyrannie de
        Philippe le Bel.

  1316. Affranchissement des serfs du domaine royal.


PHILIPPE V, 1316-1322.

  1316. Les tats gnraux proclament Philippe V, frre de Louis X,
        et excluent du trne la fille de Louis X, parce que les
        lys ne filent pas.--Premire application de la loi
        salique.


CHARLES IV, 1322-1328.

PHILIPPE VI, 1328-1350.

  1328. Les tats gnraux donnent la couronne  Philippe VI, fils
        de Charles de Valois, second fils de Philippe III, 
        l'exclusion de Charles le Mauvais, roi de Navarre, et
        d'douard III, roi d'Angleterre, qui descendent de Philippe
        le Bel, mais par les femmes.--Seconde application de la loi
        salique.

  1328. Les Flamands, rvolts contre leur comte Louis de Nevers,
        sont vaincus  Cassel par Philippe VI, qui rtablit le comte
        Louis.

  1329. douard III, roi d'Angleterre, fait hommage  Philippe VI, 
        Amiens, pour ses fiefs du Ponthieu et de la Guyenne; il
        reconnat ainsi la loi salique.

  1330-1332. Procs de Robert d'Artois.--Robert II, comte d'Artois,
        tu  la bataille de Courtray, avait eu pour successeur sa
        fille cadette Mahaud,  qui le parlement, en 1297, avait
        adjug l'Artois. Robert II avait eu aussi d'un premier
        mariage un fils appel Philippe, duquel tait n Robert
        d'Artois (petit-fils de Robert II), qui disputa en 1330 le
        comt d'Artois  sa tante Mahaud, et le revendiqua devant le
        parlement. Robert produisit de faux actes et fit empoisonner
        la comtesse Mahaud. Assign par le parlement, Robert se
        sauva en Angleterre, fut condamn  mort, et excita ds lors
        douard III  faire la guerre contre la France.


_Sixime guerre avec l'Angleterre_, appele _la guerre de cent ans,
1337-1453_.

_Premire partie de la guerre de cent ans, 1337-1360._

  1337. douard III dclare la guerre  Philippe VI et s'allie avec
        les Flamands.

  1339. douard III, sur le conseil de J. Artevelt, prend le titre
        et les armes de roi de France.--Les rois d'Angleterre
        renonceront au titre de roi de France en 1802,  la paix
        d'Amiens; mais ils conserveront encore les armes de la
        maison royale de France dans leur cusson.

  1340. Bataille de l'cluse. La flotte de Philippe VI est
        dtruite.--La mer est aux Anglais, et le passage
        d'Angleterre en France leur est assur.


_Guerre de Bretagne, 1341-1365._

  1341. Mort de Jean III, duc de Bretagne. Sa succession est
        dispute entre Jean comte de Montfort, son frre
        consanguin, et Charles de Blois, mari de Jeanne sa
        nice.--douard III soutient le comte de Montfort; Philippe
        VI soutient Charles de Blois.

  1342. Sige d'Hennebon, dfendu par Jeanne de Montfort.

  1345. Le dauphin de Vienne, Humbert V, cde le Dauphin  la
        France.--Les Gantois massacrent Artevelt.--La Flandre est
        perdue pour les Anglais, qui font les plus grands efforts
        pour s'assurer de la Bretagne et avoir ainsi en France mme
        une base d'oprations.

  1346. Bataille de Crcy.--douard III dbarque en Normandie;
        poursuivi par Philippe VI, il bat en retraite, passe la
        Somme et se retranche  Crcy aprs une marche de
        quarante-cinq jours. Les fautes de Philippe VI lui font
        perdre la bataille.--Les Anglais ont quelques canons 
        Crcy; c'est le premier emploi de l'artillerie dans une
        grande bataille.--On constate l'existence de canons ds 1326
         Florence, et en 1338 en France. En 1346, l'artillerie de
        Philippe VI tait employe au sige d'Aiguillon.

  1347. Prise de Calais par douard III.


JEAN LE BON, 1350-1364.

  1350. Combat des Trente. Victoire de Beaumanoir.

  1354. Le conntable de la Cerda, favori du roi, est assassin par
        Charles le Mauvais.

  1355. Ravages des Anglais dans le Languedoc.--La noblesse exige
        une solde pour faire la guerre.--Ds lors ncessit de
        nouveaux impts et de convoquer les tats gnraux pour
        consentir ces impts.

        Convocation des tats gnraux. Ils rforment et s'attribuent
        l'administration des finances, en proie aux dsordres et aux
        dilapidations de toutes sortes. Sous l'influence d'tienne
        Marcel, prvt des marchands de Paris, les tats gnraux
        dcident que les impts seront levs sur toutes les classes
        de la socit; qu'eux seuls ont le droit de voter les
        impts; que le roi ne peut faire la guerre ni la paix, ni
        publier aucune loi sans leur consentement.--Le gouvernement
        reprsentatif tait fond en France, par cette dclaration,
        de mme qu'en Angleterre, o il s'tablissait  cette
        poque. Mais ces premiers essais de gouvernement
        reprsentatif ne durent que jusqu'en 1358.

  1356. Le roi Jean arrte et emprisonne Charles le Mauvais.

        Bataille de Poitiers. Le roi est prisonnier.--La France est
        puise par les ranons qu'elle paye pour la dlivrance des
        chevaliers pris  Poitiers.--Le mcontentement est gnral
        contre la noblesse, qui s'est fait battre par une poigne
        d'archers anglais et gascons, et qui en dix ans a perdu deux
        batailles dsastreuses.

        Convocation des tats gnraux.--Luttes entre le Dauphin et
        tienne Marcel.

  1357. Le Dauphin prend le titre de rgent.--tienne-Marcel et
        Charles le Mauvais, dlivr de prison, enlvent tout pouvoir
        au rgent.

  1358. Toute-puissance d'tienne Marcel; il se propose de donner la
        couronne  Charles le Mauvais.

        Pendant ce temps, les paysans, crass par la guerre, dpouills
        et fouls par leurs seigneurs, qui ont besoin d'argent pour
        les ranons de Poitiers, se soulvent en masse et se livrent
         d'atroces reprsailles. Cette rvolte ou _jacquerie_ est
        termine par le massacre en masse des paysans rvolts.

        tienne-Marcel est tu  Paris.--Le Dauphin redevient le matre.

  1359. Paix de Pontoise entre le Dauphin et Charles le Mauvais.
        Trait de Londres sign entre Jean et douard III; il est
        rejet par le Dauphin et par les tats gnraux.

  1360. Invasion d'douard III; il arrive devant Paris; le Dauphin
        refuse de lui livrer bataille. La paix est signe 
        Bretigny. Le roi d'Angleterre possdera en toute
        souverainet et sans aucune condition d'hommage: Calais, le
        Ponthieu et l'Aquitaine, comprenant le Poitou, l'Aunis, la
        Saintonge, l'Angoumois, le Prigord, le Limousin, le Quercy,
        le Rouergue, la Guyenne ou Bordelais, et la suzerainet de
        toute la noblesse d'Aquitaine et de Gascogne.--Le roi payera
        une ranon d'au moins 250 millions de francs.

  1362. Les Malandrins, Tard-Venus, Routiers, soldats licencis
        aprs la paix de Bretigny, se forment en grandes compagnies
        ou armes, et ravagent la France  outrance. En 1362 elles
        gagnent la bataille de Brignais sur le duc de Bourbon.

  1363. Jean donne en apanage  son fils Philippe le Hardi le duch
        de Bourgogne.

  1364. Le duc d'Anjou, laiss par le roi Jean en Angleterre comme
        otage, s'enfuit; le roi retourne  Londres prendre la place
        de son fils et y meurt.




LISTE CHRONOLOGIQUE

DES ROIS DE FRANCE ET D'ANGLETERRE QUI ONT RGN PENDANT CETTE
PRIODE.


ROIS DE FRANCE.

    _Suite des Captiens directs._

    Philippe IV, dit le Bel      1285-1314
    Louis X, dit le Hutin        1314-1316
    Philippe V, dit le Long      1316-1322
    Charles IV, dit le Bel       1322-1328

    _Maison de Valois._

    Philippe VI                  1328-1350
    Jean le Bon                  1350-1364


ROIS D'ANGLETERRE.

    douard I,   1272-1307.
    douard II,  1307-1327.
    douard III, 1327-1377.




LES GRANDS FAITS

DE

L'HISTOIRE DE FRANCE

RACONTS PAR LES CONTEMPORAINS.

COMMENCEMENT DE LA LUTTE DE PHILIPPE LE BEL ET DU PAPE BONIFACE.

Coment l'vesque de Pamis fu mis en prison.

1301.


Et aussi en icest an, le premier vesque de Pamis[1], qui du roy de
France paroles contumelieuses[2] et plaines de blasme et de diffame en
moult de lieux avoit sem, et pluseurs, si comme l'en disoit, avoit
fait esmouvoir contre sa majest, pour ce fu appell  la court le
roy, et jusques  tant que il se fust espurgi, sous le nom de
l'archevesque de Nerbonne, de sa volent, fu en sa garde dtenu. Et
jasoit que[3] contre cel vesque les amis du roy de France fussent
griefment esmeus, toutesvoies le roy de sa bnignit ne souffri pas
icelui vesque en aucune chose estre molest n[4] malmis, sachant et
entendant de grant courage estre injuri en la souveraine poest et
le souffrir, n en seurquetout le prince estre blesci, aucun estre
blesci, glorieux[5]. Et en icest an ensement[6], au moys de fvrier,
l'archdiacre de Nerbonne envoi de par le pape Boniface, vint en
France dnonant de par ice pape au roy de France qu'il rendist icelui
vesque sans delay; et luy monstra les lettres s quelles le pape de
Rome mandoit au roy de France que il vouloit qu'il sceut, tant s
temporelles choses comme s spirituelles, estre soumis en la
jurisdiction du pape de Rome, et ensement au roy dist, si comme s
lettres estoit contenu, que des glyses des ore mais en avant[7] n
des provendes vacans en son royaume, jasoit ce qu'il eust la garde de
eux, les usufruits, les profis ou les rentes  luy, ne prist n
prsumast dtenir, et que tout ce gardast le roy aux successeurs des
mors; et, avec tout ce, rappelloit celui souverain pape de Rome toutes
les faveurs, graces et indulgences lesquelles pour l'aide du royaume
de France au roy avoit ottroi, pour la raison de la guerre, en
dnant luy que aucune collacion de provendes ou de bnfices ne
entreprist  lui usurper, tenir et poursuir[8]; laquelle chose des ore
en avant s faisoit, le pape tout ce vain et faux tenoit, et luy et
ceux qui  ce seroient consentans, hrites les rputoit. Et lors
icelui archdiacre devant dit, message du pape Boniface, semont[9]
tous les prlas du royaume de France, avecques aucuns abbs et
maistres en thologie et de droit canon et civil,  venir  Rome s
kalendes de novembre prochain venant, personelment pour eux devant le
pape comparoir. Et en icest an ensement, au moys de janvier, l'clipse
de la lune du tout en tout horriblement fu faicte. Et aprs ce,
Phelippe roy de France rendi au message le pape l'vesque de Pamis,
et leur commenda que hastivement de son royaume dpartissent. Et aprs
ce, en la mi-caresme ensuivant, icelui roy de France Phelippe le Biau
assembla  Paris tous les barons et chevaliers nobles, tous les
prlas, les frres Meneurs, les maistres et le clergi de tout le
royaume de France, auxquels il commanda que il dissent et
demandassent vraiement et privement[10] aux personnes ecclsiastiques
de qui il tenoient leur temporel ecclsiastique, et aux barons et
chevaliers de qui leur fis appelloient n disoient  tenir: car
adecertes[11] la magest royale doubtoit, pour ce que le pape luy
avoit mand tant des temporels comme des espirituels  luy estre
sousmis, que ne voulsist le pape de Rome dire que le royaume de France
fust tenu de l'glyse de Rome. Et comme tous les prlas et
ecclsiastiques dissent avoir tenu du royaume de France, lors le roy
leur en rendi graces, et promist que son corps et toutes les choses
qu'il avoit exposeroit et mettroit, pour la libert et franchise du
royaume en toute manire garder. Les barons et les chevaliers, par la
bouche du noble conte d'Artois, aprs ce respondirent, disans que de
toutes leur forces estoient prs et appareillis pour la couronne de
France, encontre tous adversaires, estriver[12] et deffendre. Et ainsi
quant celui concile fu desli et fin, fist lors crier la magest
royale que or n argent n quelconque marchandise du royaume de
France ne fussent transports; et cil qui contre ce feroit tout
perdroit, et toutes-voies  tout le moins en grant amende ou en grant
paine de corps seroit puni. Et ds lors en avant fist le roy les
issues et les pas et les contres du royaume de France trs-sagement
garder.

  [1] Bernard de Saisset, vque de Pamiers.

  [2] Offensantes.

  [3] _Jaoit que_ ou _jasois que_, quoique.

  [4] Ni.--_S_, pour si; _fin_, pour fini.

  [5] C'est--dire: Sachant et comprenant que c'tait le fait d'un
  grand coeur de souffrir des injures, quand on tait
  tout-puissant; et que surtout il tait glorieux  un prince de ne
  laisser blesser nul autre que lui-mme. (_Note de M. Paulin
  Pris._)

  [6] Pareillement, en mme temps, ensemble.

  [7] _Des ore mais en avant_, dsormais, dornavant,  l'avenir.

  [8] Poursuivre.

  [9] _Semondre_, commander.

  [10] Secrtement, en particulier.

  [11] _Adecertes_, _acertes_, certainement, assurment.

  [12] Combattre.

   _Les Grandes Chroniques de Saint-Denis._




BATAILLE DE COURTRAY.

De l'occision de Bruges et de la fuite Jacques de Saint-Pol.

1302.

Et en icest an ensement,  Bruges un chastel en Flandres, par les
exactions non deues qu'il appellent maletoute, les gens du pays, par
le gardien de Flandres, Jacques de Saint-Pol chevalier, contre le
commandement du roy et la coustume de ce pays, estoient contrains et
grevs. Et comme ne peust la clameur du peuple souventes fois estre
oe envers le roy de France, pour le trs haut linage du devant dit
Jacques, si en advint que le menu peuple s'esmut pour celle cause
envers les grans et esleva, dont il y ot grant plent[13] de sanc
espandu; et tant de povres gens comme de riches furent occis les uns
des autres. Desquiels asprets et mouvemens fais, s il peust estre
fait apaisier, comme Phelippe le Biau roy de France, eust destin et
envoi nobles hommes mil et plus, appareillis de toutes armes, avec
Jacques de Saint-Pol; et fussent de ceux de Bruges,  grant rvrence,
dedens la ville paisiblement introduis; et disoient les Flamens de
Bruges eux vouloir de toutes choses au commandement du roy de France
pour bonne volent et courage obir: hlas! en icelle nuit du jour
ensuivant que nos Franois estoient venus, comme il se reposassent et
dormissent seurement, et ceux qui leur armes avoient ostes, furent
tous tratreusement occis. Car adecertes, si comme l'en dit, ceux de
Bruges, en ce soir, avoient entendu Jacques de Saint-Pol de Flandres
soi avoir vant que l'endemain il devoit pluseurs de eux faire pendre
au gibet. Pour ceci ainsi comme tous desesprs de trs-grant paour,
presumrent et entrepristrent  faire telle desloyale felonnie: et
toutes fois s'en eschapa le dit Jacques, par qui celle rage estoit
esmeue, avec pou[14] de compaignie, clement et occultement, fuiant
hors de la ville. Et lors ainsi ceux de Bruges reprenant l'esprit du
rebellement, la gent d'un port de mer prochain (que l'en appelle Dam)
 eux tantost s'accordrent, et de maintenant degastrent et
chacirent d'avec eux les gens du roy vilainement qui dputs estoient
et establis  la garde du port. Et lors aprs ce fait, les Flamens de
Bruges, et aucuns autres Flamens, Guy de Namur, fils Guy conte de
Flandres, qui en France tenoit prison, appellrent pour venir en leur
aide, et icelui comme deffendeur et seigneur receurent; lequel
enforci de grant multitude de soudoiers Alemens et Tyois[15] venans 
eux, les encouragea  eux plus fort rebeller; et en toutes les
manires qu'il pot les esmut et atisa et donna conseil  eux
esmouvoir.

  [13] Beaucoup.

  [14] Peu.

  [15] Allemands et Allemands.


   De la bataille de Courtray.

Adoncques endementiers[16], comme ceux de Bruges s'appareilloient 
deffendre, querans de toutes pars aides et soudoiers, Robert noble
conte d'Artois fu envoi du roy de France avec moult grant chevalerie
des francs hommes et grant multitude de gent  pi, et vint en
Flandres, et entre Bruges et Courtray tendirent paveillons et
trs[17]; car adecertes il ne pooient passer, pour l'yaue du fleuve
prs d'ilec courant, sur laquelle yaue les Flamens avoient rompu un
pont. Et lors endementiers comme les Franois entendissent 
appareillier le pont, ceux de Bruges, souventes fois  bataille
ordene encontre courans  l'euvre, si comme il pooient,
destourbans[18] tous les jours, les Franois appelloient  bataille;
et lors, voulsissent ou non, le pont aprs ce rappareilli,  un
mercredi septiesme jour du mois de juillet, de l'accort de l'une
partie et de l'autre, venir  bataille deussent. Ceux de Bruges, si
comme l'en dit, estudians et cuidans mourir pour la justice,
libralit et franchise du pays, premirement confessrent leur
pchis humblement et dvotement, le corps de Nostre-Seigneur
Jhsucrist reurent, portant avec eux ensement aucunes reliques de
sains, et  glaives,  lances, espes bonnes, haches et
goudendars[19], serrement et espessement ordens vindrent au champ 
pi par un pou tous. Adoncques les chevaliers franois, qui trop en
leur force se fioient, voiant contre eux iceux Flamens du tout en tout
venir, si les orent en despit, si comme foulons, tisserans et hommes
ouvrans d'aucuns autres mestiers; et lors les devant dis Franois
chevaliers contredaignans[20], leur gent de pi[21] qui devant eux
estoient et aloient, et qui viguereusement les assailloient et moult
bien se contenoient, firent retraire, et s Flamens pompeusement et
sans ordre s'embatirent. Lesquiels chevaliers gentils Franois, ceux
de Bruges,  lances agus, forment empaignans et deboutans, gettrent
et abatirent  terre du tout en tout ceux qui  celle empointe furent
 l'encontre. Desquels la ruine tant soudaine voiant le noble conte
d'Artois Robert, qui oncques n'avoit accoustum  fuir, avec la
compaignie des nobles fors et viguereux, ainsi comme lyon rungent[22]
et esragi, se plonga s Flamens. Mais pour la multitude des lances
que les Flamens espessement et serrement tenoient, ne le pot le
gentil conte Robert tresforer[23] n trespercier. Et lors adecertes
ceux de Bruges, ainsi comme s'il fussent convertis et mus en tigres,
nulle ame n'espargnirent, n haut n bas ne deportrent, mais aux
lances agus bien ancores[24] que l'en appelle bouteshaches et
godendars, les chevaliers des chevaux faisoient trbuchier; et ainsi
comme il choient comme brebis, les acraventoient sus la terre. Adonc
le bon conte Robert d'Artois, vaillant et enforci de toutes gens,
jasoit ce qu'il fust navr de moult de plaies, toutes voies se
combati-il forment et viguereusement, mieux voullant gesir mort avec
les nobles hommes qu'il voioit devant luy mourir, que  ce vil et
villain peuple rendre soy vif enchaitiv. Et lors, quant les autres
compaignies qui estoient en l'ost des Franois, tant  cheval comme 
pi, virent ce,  par un pou deux mille haubers avec le conte de
Saint-Pol et le conte de Bouloigne, et Loys fils Robert de Clermont,
pristrent la fuite trs-laide et trs-honteuse, laissans le conte
d'Artois avec les autres honnorables et nobles batailleurs, Dieu quel
dommage et quel doleur! s mains des villains estre dtrenchis mors
et acravents. Des quiels la fuie non espere voians les Flamens
adversaires, lors pour ce leur courages enforcis reculrent, et ceus
qui par un pou vaincus s'en vouloient fuir, requerans et venans aux
tentes des fuians, trestout ravirent et pristrent. Et adecertes ilec
avoit grant copie[25] d'armes et grant appareil batailleur. Par les
quiels les Flamens enrichis et des corps occis, quant il les orent
tous desnus de leur armes et de leur vestemens, et la bataille du
tout en tout vaincue,  grant joie  Bruges s'en revindrent. Et ainsi
 grant doleur tous les corps desnus, et tant de nobles hommes
demourans en la place du champ, comme il ne fust qui les baillast 
spulture, les corps de eux les bestes des champs, les chiens et les
oysiaux mengirent; laquelle chose en drision et escharnissement et
moquerie tourna au roy de France et  tout le lignage des mors en
reproche perptuel en tous les jours. Et adecertes y gisoient mors et
acravents[26] moult de nobles hommes, dieux quel dommage! c'est 
savoir: le gentil conte d'Artois Robert, et Godefroy de Breban, son
cousin, avec son fils le seigneur de Virson, Adam le conte de
Aubemarle, Jehan fils au conte de Haynaut, Raoul le seigneur de Nelle,
connestable de France, et Guy son frre, mareschal de l'ost, Regnaut
de Trie, chevalier esmer[27], le chambellanc de Tancarville, Pierre
Flotte, chevalier, et Jacques de Saint-Pol, chevalier, monseigneur
Jean de Bruillas, maistre de arbalestriers, et jusques au nombre de
deux cents, et moult d'escuiers vaillans et preux. Toutes voies au
tiers jour aprs ce fait,  ice lieu vint le gardien des frres
Meneurs d'Arras, et recueilli le corps du trs-noble conte d'Artois,
desnu de vesteures et navr de trente plaies. Lequel gentil conte
icelui gardien en une chapelle prochaine d'ilecques de femmes de
religion nonains, de petit difiement, si comme il pot, quant il ot le
service clbr, mist le corps en spulture. Et vraiement iceste
instance et dmollicion et male aventure  Franois  venir, icelle
comete qui  la fin du moys de septembre devant pass  l'anuitier par
pluseurs jours fu veue par le royaume de France, et l'clipse au mois
de janvier faite, si comme dient aucuns, le segnifirent et
demonstrrent.

  [16] Pendant ce temps-l.--Form de _Inde_ et _interim_.

  [17] Tentes.

  [18] Troublant, inquitant.

  [19] Sorte de lances.

  [20] Ripostant.

  [21] L'infanterie franaise tait toujours charge de commencer
  le combat. C'est  cette retraite qu'il fallut s'en prendre de la
  perte de la bataille. (_Note de M. Paulin Pris._)

  [22] Rugissant.

  [23] Percer.

  [24] Termines en forme d'_ancres_,  peu prs comme des
  hallebardes.

  [25] Abondance.--_Copia_, d'o _copieux_.

  [26] crass, briss.

  [27] prouv. _Emeritus_, mrite.

   _Les Grandes Chroniques de Saint-Denis._




SUITE DE LA LUTTE DE PHILIPPE LE BEL CONTRE LE PAPE BONIFACE.

Des prlas de France qui envoirent  court de Rome.

1302.

En ce meisme temps les prlas du royaume de France qui en l'an devant
prochain estoient appells et semons de venir  court de Rome, si
orent conseil ensemble, et regardrent qu'il n'i pooient aler, tant
pour la guerre de Flandres comme pour ce que par les maistres du
royaume de France estoit dve porter or et argent; mais pour ce qu'il
ne peussent estre repris de dsobissance envoirent pour eux trois
vesques, qui denoncirent pour eux au pape Boniface la cause de leur
demourance. Et  ce pape ensement envoia le roy de France l'vesque
d'Aucuerre Pierre, et luy pria que pour s'amour il regardast de la
besoigne pour laquelle les dis vesques vouloient assembler jusques 
un temps miex convenable.

   Du cardinal Le Moine qui vint en France en message.

Et adecertes en cest an ensement les prlas du royaume de France,
dels le mandement en l'an devant pass, aux kalendes de novembre non
comparans n venans, Boniface riens n'ordena de ce qu'il avoit empens
 faire: et pour ce que  profit venir ne povoient, si comme devant
avoient segnefi et mand, lors  eux le pape de Rome Jehan Le Moine,
prestre et cardinal de l'glyse de Rome, en France envoia et destina,
qui  Paris au commencement du mois de quaresme vint. Quant le concile
fu assembl, il orent secret conseil avec eux, et au pape par lettres
closes ce qu'il avoit o de eux manda; et tant longuement demoura en
France jusques  tant que sur ces choses le pape luy mandast sa
volent et son plaisir.

Et en cest an ensement, en Gascoigne, ceux de Bourdiaux qui jusques 
maintenant sous le povoir du roy de France paisiblement et  repos
s'estoient tenus, quant il orent son repaire de Flandres sans riens
faire, tous ses gens et les Franois dboutrent et chacirent hors de
Bourdiaux, la seigneurie d'icelle cit  eux, par folle prsompcion,
usurpans et prenans. Car adecertes il doubtoient, si comme pluseurs
affermoient, que s la paix du roy de France et du roy d'Angleterre
estoit du tout en tout faite, que il de maintenant au povoir du roy
d'Angleterre ne fussent sousmis, et que tantost aprs il ne leur fist
ainsi comme il avoit fait jadis  la cit de Londres. Car l'en dit
luy avoir fait pendre les bourgeois  leur portes.


   De l'accusement le pape de Rome.

   1303.

En ce temps, les barons et les prlas du royaume de France, par le
commandement du roy,  Paris au concile se assemblrent[28], et ilec
fu traiti devant tous: c'est assavoir d'aucuns agravemens du royaume
et du roy et des prlas que  eux, si comme l'opinion de moult de gens
estoit veu affirmer, le pape de Rome en prochain entendoit faire[29].
Et fu ensement icelui pape d'aucuns chevaliers devant les prlas et la
royale majest de moult de crimes blasm, diffam et accus: c'est
assavoir de hrsie, de symonie et d'omicide, et de moult d'autres
vilains mesfais droitement sur luy mis et tous vrais, si comme aucuns
disoient. Et pour ce que  pape et  prlas hrites[30] selon ce que
l'en treuve s sains canons, ne doit pas estre paie obdience, fu
ilec du commun conseil de tous appell jusques  tant que le pape de
ces crimes et de ces cas que l'en luy avoit mis sus s'espurgast, et
qu'il en fust de tout en tout purgi. Et ainsi  la parfin, ce
parlement desli, l'abb de Cistiaux seul  eux non assentant avec
indignacion et desdaing de moult tant du roy comme des prlas, s'en
revint  son propre lieu. Et lors le cardinal de Rome Jehan Le Moine,
qui un pou devant ce avoit est envoi en France, et lors en
plerinage estoit all  Saint-Martin-de-Tours, quant il o nouvelles
du pape, au plus tost qu'il pot issir du royaume de France s'en issi.
Et en cest an ensement Robert fils le conte de Bouloigne et
d'Auvergne, Blanche la fille Robert de Clermont, fils du saint roy de
France Loys, espousa.

  [28] Il s'agit dans ce conseil (concile) de la premire tenue des
  tats gnraux.

  [29] C'est--dire: de beaucoup d'injures graves que le pape, si
  comme on voyait beaucoup de gens l'affirmer, se proposait de leur
  faire prochainement. (_Note de M. Paulin Pris._)

  [30] Hrtiques.

   Coment le message de pape Boniface fu mis en la prison le roy.

En icest an ensement un archdiacre de Constance, nomm Nicole de
Bonnefaite, message du pape Boniface et de luy en France envoy pour
ce que le royaume supposast  entredit, si comme pluseurs
l'estimoient,  Troies, une cit de Champagne, au royaume de France,
fu pris et mis en la prison le roy de France. En cest an ensement
Phelippe fils le conte de Flandres Gui, qui par pluseurs ans avec le
roy de Secile Charles le secont avoit demour, et de maintenant usant,
si comme l'en disoit, de la pecune pape Boniface et de son aide, avec
grant compaignie de Tyois et d'Alemans soudoiers, environ la
Saint-Jean-Baptiste, appliqua en Flandres; duquel le peuple des
Flamens accru moult et enorgueilli, la terre du roy de France prist
plus aigrement  envar que devant, et lors le chastel de Saint-Omer,
en la cont d'Artois, ds maintenant voullurent asseoir. Et comme non
pas sagement passoient et aloient entour le chastel, des leur en
occistrent ceux du chastel trois mille: de la quelle chose les Flamens
trop iris et courroucis, comme il ne pussent ilec profiter pour la
forteresse du lieu, vers Terouanne, une cit du royaume de France,
menrent leur ost; laquelle au mois de juillet assistrent et
consommrent par embrasement.

   De la mort le pape Boniface.

Et en icest an ensement, quant le pape Boniface entendi les flonnies
et les crimes de luy dis au concile des Franois, et l'appel qui fu
propos et fait des prlas, si proposa  faire un concile pour
remdier  ces choses. Et pour ce qu'il ne luy fust fait injure de
pluseurs qu'il avoit courroucis et meismement des cardinals de la
Colompne qu'il avoit dposs, si se douta et lors s'en ala  la cit
d'Anaigne[31], dont traioit origine[32] et naissance, et sous la garde
de ceux de la cit se reut, en atraiant  lui par jour les cardinals
dehors les murs, et au vespre revenant, les portes de la cit closes.
Chascun jour pourchaoit et dlibroit quelle chose seroit mieux 
faire en si grant tourbe de choses: mais comme il cuidast ilec trouver
seur refuge et reconfort, si fu ilec de ses adversaires maintenant
assis. Et quant ceux de la cit virent ce, si mandrent aux Romains
que il receussent leur pape, aux quiels quant il furent venus, il fu
tantost rendu et pris: et eust t d'un des chevaliers de la Colompne
deux fois parmi le corps fru d'un glaive s un autre chevalier de
France ne l'eust contrest: mais toutes fois de ce chevalier de la
Colompne en retraiant fu fru au visage, si que il en fu ensanglant.
Et comme il fu men  Rome d'un chevalier le roy de France nomm
monseigneur Guillaume de Nogaret, il le suivi humblement et
dvotement, auquiel pape l'en dit lui avoir reprouv et dit en telle
manire: O toi chaitif pape, voy et considre et regarde de
monseigneur le roy de France la bont, qui tant loing de son royaume
te garde par moi et deffent. Duquiel les paroles ice pape aprs ce
ramenant  mmoire, comme il fu  Rome establi en son consistoire, la
besoigne du roy de France et de son royaume commist  Mahy-le-Rous,
diacre-cardinal, qui, selon ce qu'il seroit expdient et avenant, de
la devant dite besoigne  sa pleine volent ordeneroit. Et quant il ot
ce dit, au chastel de Saint-Ange dedens Rome s'en ala et se reut; et
par le flux de ventre, si comme l'en dit, chi en frenaisie, si qu'il
mengeoit ses mains; et furent oes de toutes pars par le chastel les
tonnerres et veues les foudres non acoustumes et non apparans s
contres voisines. Celui pape Boniface sans devocion et profession de
foy mourut. Aprs laquelle chose, fu pape en l'glyse de Rome le cent
quatre-vingt et dix-huitiesme, Benedic l'onziesme, de la nacion de
Lombardie, de l'ordre des frres Prescheurs que l'en appelle Jacobins.

   _Les Grandes Chroniques de Saint-Denis._

  [31] Anagni.

  [32] Il tirait (_extrahebat_).




LA BATAILE DE MONS EN PUELLE.

1304.

   De la bataille de Mons en Peure: coment les Flamens furent
   desconfis.

En ce meisme an ensuivant Phelippe le Biau, roy de France, tierce fois
aprs le rebellement de ceux de Flandres,  Mons en Peure au moys
d'aoust assembla contre eux grant ost. Adonc, comme  un jour du moys
dessus dit, de convenance et d'acort fait de l'une partie 
l'autre[33] dussent venir  bataille, ceux de Bruges et les autres
Flamens, ds maintenant leur armes prises, toutes leur charrtes, leur
charios et leur autre appareil bataillereux tout entour eux
espessement et ordenement mistrent, pour ce que nul ne les peust
trespercier n envar sans grant pril. Et lors de toute pars les
Franois comme il deussent entrer en bataille, je ne sai par quel
parlement, eux ainsi avironns, sans bataille et sans aucun assaut
jusques vers vespres se tindrent. Et adecertes pluseurs cuidoient,
pour les messages d'une part et d'autre entrevenans, que paix fust du
tout faicte et ferme; et pour ce se dpartirent et espandirent  et
l en aucune manire, non cuidans en ce jour plus avoir bataille. Lors
les Flamens ce apercevans soudainement s'esmurent, et vindrent jusques
aux tentes du roy; et fu le roy si prs pris que  paines pot-il estre
arm  point; et ainsois que il peust estre mont sur son cheval,
pot-il voir occire devant luy messire Hue de Bouville, chevalier, et
deux bourgeois de Paris, Pierre et Jaques Gencien, les quiels pour le
bien qui estoit en eux estoient prochains du roy; mais quant il fu
mont, trs-fier et trs-hardi semblant monstra  ses anemis.

  [33] D'un commun accord.

Adonc le roy ainsi noblement soy contenant, Franois ce aprenans qui
j ainsi comme d'une paour se vouloient dessambler et dpartir, pour
le roy secourre isnelement se hastrent, et du tout en tout  la
bataille s'abandonnrent, et crirent ensamble: _Le roy se combat! le
roy se combat!_ et ainsi la bataille constraingnant et de toutes pars
croissant, Charles conte de Valois, Loys conte d'Evreux, frres
Phelippe le roy de France, Gui conte de Sainct-Pol, Jehan conte de
Dammartin, nobles chevaliers et autres grans maistres, pluseurs
contes, ducs et barons et chevaliers, avec les autres nobles
compaignies  pi et  cheval, s Flamens lors isnelement se
plungirent et embatirent, et vers le roy se traistrent. Lors adonc
iceux nobles, estant avec leur noble et forte compaignie  pi et 
cheval, la bataille entre eux merveilleuse, forte et aspre fu faicte;
mais les Flamens du tout en tout furent rus jus et acravents, et de
eux fu faicte grant occision et mortalit, et si grant abatis, qu'il
ne porent plus arrester. Mais la fuite commencirent trs-laide et
trs-honteuse, dlaissans charrtes et charios et tout leur appareil
bataillereux. Et adecertes, pour voir, s la nuit oscure venant n'eust
la bataille empeschie, pou de si grant nombre de Flamens en fust
eschap que mors du tout en tout ne fussent. Et ainsi, la bataille
parfaicte et fenie, notre roy Phelippe, noble batailleur,  torches de
cire alumes, de la bataille s'en revint aux tentes avec sa noble
chevalerie. Et ainsi comme il fut dit pour voir, s cil roy de France
Phelippe le Biau ne se fust contenu si noblement ou si vertueusement,
ou s en aucune manire il eust montr la queue de son cheval aux
Flamens pour soy en retourner, tout l'ost des Franois eust ramen
ainsi comme  nant ou, par aventure, desconfit. Adecertes en celle
bataille des Flamens fu occis un noble chevalier et le chief ot cop
Guillaume de Juilliers, noble chevalier, et luy copa Jehan de
Dammartin, et pluseurs autres grans Flamens, et de menu peuple grent
multitude y furent occis,  par un pou jusques  trente six mille. Et
aussi en celle bataille, le conte d'Aucuerre, noble chevalier
franois, par la trs-grant chaleur qui ilec estoit, fu estaint de
soif. Et ainsi Phelippe le Biau, roy de France, en l'an de son rgne
dix-huit,  Mons en Peure en Flandres, usant de l'aide de Dieu, de ces
Flamens, sans grant pril, de luy meisme loable victoire en rapporta;
et  Paris environ la Sainct-Denis,  grant joie et inestimable
revint.

Et en cest an, au moys de dcembre, les os de Robert jadis conte
d'Artois, lequel avoit est tu en Flandres, furent aports 
Pontoise, et en l'glyse de Maubuisson prs Pontoise furent enterrs.

Et en ce meisme an, aprs Nol, l'en commena  traictier en parlement
 Paris de la paix des Flamens, mais il n'i ot rien consomm n
parfait.

  _Les Grandes Chroniques de Saint-Denis_, dites et annotes par M.
    Paulin Pris.




RVOLTE DES PARISIENS,

1306.

Coment le commun de Paris s'esmut.


Et adcertes en cest an meisme  Paris, pour les louages des maisons
des bourgeois de Paris qui vouloient prendre du peuple bonne monnoie
et forte, qui alo toit appele[34], grant dissencion et descort mut
et esleva. Et lors s'esmurent pluseurs du menu peuple, si comme
espoir[35] foulons et tisserans, taverniers et pluseurs autres
ouvriers d'autres mestiers; et firent aliance ensemble, et alrent et
coururent sus un bourgeois de Paris appel Estienne Barbte[36],
duquel conseil, si comme il estoit dit les louages des dites maisons
etoient pris  la bonne et forte monnoie, pour laquelle chose le
peuple estoit esmeu et grev. Et lors le premier jeudi devant la
Tiphaine envarent et assaillirent un manoir du devant dit bourgeois
Estienne, qui estoit nomm la Courtilles Barbte, et par feu mis le
dgastrent et destruirent; et les arbres du jardin du tout en tout
corrompirent, froissirent et dbrissirent. Et aprs eux dpartans, 
tout grant multitude d'alans  fust et  bastons, revindrent en la rue
Saint-Martin et rompirent l'ostel du devant dit bourgeois, et
entrrent ens efforciement, et tantost les toniaux de vin qui au
celier estoient froissirent, et le vin espandirent par places; et
aucuns d'eux d'icelui vin tant burent qu'il furent enyvrs. Et aprs
ce, les biens meubles de la dite maison, c'est asavoir coutes,
coissins, coffres, huches, et autres biens froissirent et dbrisans
par la rue en la boue les espandirent, et aux coutiaux ouvrirent les
coutes, et les orilliers traiant contre le vent despitement getrent,
et la maison en aucuns lieux descouvrirent, et moult d'autres dommages
y firent. Et ice fait, d'ilec se partirent et retournrent traiant
vers le Temple au manoir des Templiers, o le roy de France estoit
lors avec aucuns de ses barons, et ilec le roy assistrent si[37] que
nul n'osoit seurement entrer n issir hors du Temple; et les viandes
que l'en aportoit pour le roy getrent en la boue, laquelle chose leur
tourna au dernier  honte et  dommage et  destruiment de corps.
Aprs ce, par le prvost de Paris, si comme l'en dist, et par aucuns
barons, par soueves paroles et blandissements apaisis,  leur maisons
paisiblement retournrent; des quiex par le commandement le roy
pluseurs, le jour ensuivant, furent pris et mis en diverses prisons.
Et en la vigile de la Tiphaine, par le commandement du roy,
espciaument pour sa viande que il luy avoient espandue et gette en
la boue, et pour le fait du dit Estienne, vingt-huit hommes, aux
quatre entres de Paris, c'est assavoir:  l'orme[38] par devers
Saint-Denis faisant entre, furent sept pendus; et sept devers la
porte Saint-Antoine faisant entre, et six  l'entre devers le Roule
vers les quinze vint aveugles faisant entre, et huit en la partie de
Nostre-Dame-des-Champs faisant entre, furent pendus. Les quiex, un
pou aprs ce, des ormes remus et osts, en gibs nouviaux fais, en
chacune partie et entre, de rechief furent tous pendus et mors;
laquelle chose envers le menu peuple de Paris chei en grant doleur.

  [34] _Qui alors estoit appele._ Ainsi portent tous les manuscrits,
  except le no 218 du Sup. fr., o on lit: _Qui alo estoit appele._
  Et je crois que c'est la seule bonne. _Alo_ pour _aloi_, monnoie
  d'_aloi_. Il faut savoir que Philippe le Bel avoit depuis onze ans
  laiss dprcier les monnoies, et permis  ceux qui en
  affermoient l'entreprise d'en altrer le titre. L'abus devint si
  grand, qu'il fallut songer  y remdier: il fit donc rtablir
  l'ancien titre de la monnoie publique, qu'il appella d'_aloi_, mais
  sans retirer de la circulation la monnoie altre. Ds lors on
  conoit que les cranciers voulussent tous tre pays en forte
  monnoie, et que les dbiteurs rclamassent le droit d'acquitter
  en mauvaises pices les obligations qu'ils avoient contractes
  sous l'influence de ces mauvaises pices. De l la querelle.
  (_Note de M. Paulin Pris._)

  [35] _Espoir_, vraisemblablement.

  [36] Dans la Vieille-Rue-du-Temple.

  [37] Assigrent, bloqurent tellement que.

  [38] De cet usage de pendre aux ormes qui ombrageaient l'entre
  des portes ne peut-on pas tirer l'origine du proverbe:
  _Attendez-moi sous l'orme?_ Pour moi, je n'en fais aucun doute.
  (_Note de M. Paulin Pris._)

    _Les Grandes Chroniques de Saint-Denis._




LES TEMPLIERS.

1306-1310.

   Des Templiers qui furent pris par tout le royaume de France.


En cest an ensement, tous les Templiers du royaume de France, du
commandement de celui meisme roy de France Phelippe le Bel, et de
l'ottroi et assentement du souverain vesque pape Climent, le jour
d'un vendredi aprs la feste Saint-Denis, ainsi comme sus le mouvement
d'une heure, souponns de dtestables et horribles et diffamables
crimes, furent pris par tout le royaume de France, et en diverses
prisons mis et emprisonns.

L'an de grace mil trois cent et sept dessus dit ensuivant, le roy de
France Phelippe se parti environ la Penthecouste pour aler  Poitiers
parler au pape et aux cardinals: et l furent moult de choses ordenes
par le pape et par le roy, et especiaument de la prise des Templiers.
Et manda le pape aux maistres de l'Ospital et du Temple, qui
souverains estoient en la terre d'Oultre-mer, expressement, qu'il se
comparussent personnellement  certain temps  Poitiers devant luy.
Lequiel mandement le maistre du Temple accompli; mais le maistre de
l'Ospital fu empeschi en l'isle de Rodes des Sarrasins, si ne pot
venir au terme qui luy estoit mand; mais il envoia certains messages
pour luy excuser. Si avint assez tost aprs que la dite isle de Rodes
fu recouvre, et adonc le maistre de l'Ospital vint  Poitiers parler
au pape.


De la condampnacion des Templiers.

1310.

En l'an de Nostre-Seigneur mil trois cent et dix, pluseurs Templiers,
 Paris vers le moulin Saint-Antoine, comme  Senlis, aprs les
conciles provinciaux sur ces choses ilec clbres et faites, furent
ars, et les chars et les os en poudre ramens: des quiels Templiers
dessus dis cinquante-quatre, le mardi aprs la feste de la
Saint-Nicolas en may, vers le dit moulin  vent, si comme il est
dessusdit, furent ars. Mais iceux, tant eussent  souffrir de douleur,
oncques en leur destruction ne vouldrent aucune chose recognoistre.
Pour la quielle chose leur ames, si comme on disoit, en porent avoir
perptuel dampnement, car il mistrent le menu peuple en trs grant
erreur. Et pour voir aprs ce ensuivant, la veille de l'Ascencion
Nostre-Seigneur Jhsucrist, les autres Templiers en ce lieu meisme
furent ars et les chars et les os ramens en poudre; des quiels l'un
estoit l'aumosnier du roy de France, qui tant de honneur avoit en ce
monde; mais oncques de ses forfais n'ot aucune recognoissance. Et le
lundi ensuivant, fu arse, au lieu devant dit[39], une bguine
clergesse qui estoit appelle Marguerite la Porete, qui avoit
trespasse et transcende l'escripture divine et s articles de la foy
avoit err, et du sacrement de l'autel avoit dit paroles contraires et
prjudiciables; et, pour ce, des maistres expers de thologie avoit
est condampne.

  [39] A la place de Grve.

Les cas et forfais pour quoy les Templiers furent pris et condampns 
morir et encontre eux aprouvs, si comme l'en dit, et d'aucuns en
prison recogneus, ensuivent ci-aprs:

Le premier article du forfait est tel: Car en Dieu ne croient pas
fermement, et quant il faisoient un nouvel Templier, si n'estoit-il de
nulluy sceu coment il le sacroient, mais bien estoit veu que il luy
donnoient les draps[40].

  [40] L'habit.

Le secont article: Car quant icelui nouvel Templier avoit vestu les
draps de l'ordre, tantost estoit men en une chambre oscure; adecertes
le nouvel Templier renioit Dieu par sa male aventure, et aloit et
passoit par-dessus la croix, et en sa douce figure crachoit.

Le tiers article est tel: Aprs ce, il aloient tantost aourer une
fausse ydole. Adecertes icelle ydole estoit un viel pel[41] d'homme
embasme et de toile polie[42], et certes ilec le Templier nouveau
mettoit sa trs vile foy et crance, et en luy trs-fermement croioit:
et en icelle avoit s fosses des ieux escharboucles reluisans ainsi
comme la clart du ciel; et pour voir, toute leur foy estoit en
icelle, et estoit leur dieu souverain, et chascun en icelle s'affioit
et meismement de bon cuer. Et en celle pel avoit barbe au visage; et
pour certain ilec convenoit le nouvel Templier faire hommage ainsi
comme  Dieu, et tout ce estoit pour despit de Nostre-Seigneur
Jhsucrist, Nostre Sauveur.

  [41] Une vieille peau d'homme.

  [42] C'toit sans doute une momie gyptienne recueillie par les
  Templiers, et qu'on les accusa d'adorer. (_Note de M. Paulin
  Pris._)

Le quart: Car il cognurent ensement la trason que saint Loys ot s
parties d'Oultre-mer, quant il fu pris et mis en prison. Acre, une
cit d'Oultre-mer, trasrent-il aussi par leur grant mesprison.

Le quint article est tel: Que si le peuple crestien en ce temps fust
prochainement al s parties d'Oultre-mer, il avoient fait telles
convenances et telle ordenance au soudan de Babiloine, qu'il leur
avoient par leur mauvaisti appertement les crestiens vendus.

Le sixime article est tel: Qu'il congnurent eux du trsor le roy 
aucun avoir donn qui au roy avoit fait contraire, laquelle chose
estoit domageuse au royaume de France.

Le septime est tel: Que, si comme l'en dit, il cognurent le pchi de
hrsie; pour quoy c'estoit merveilles que Dieu souffroit tels crimes
et flonnies dtestables estre fais! mais Dieu, par sa piti, souffre
moult de flonnies estre faites!

Le huitime est tel: Si nul Templier, en leur ydolatrie bien afferm,
mouroit en son malice, aucune fois il le faisoient ardoir, et de la
poudre de luy en donnoient  mengier aux nouviaux Templiers; et ainsi
plus fermement leur crance et leur ydolatrie tenoient; et du tout en
tout despisoient le vray corps Nostre-Seigneur Jhsucrist.

Le neuviesme est tel: Si nul Templier eust entour luy ainte ou lie
une corroie, laquelle estoit en leur mahommerie, aprs ce jamais leur
loy par luy pour morir ne fust recognue; tant avoit ilec sa foy
afferme et affichie.

Le disiesme est tel: Car encore faisoient-il pis, car un enfant nouvel
engendr d'un Templier en une pucelle, estoit cuit et rosti au feu, et
toute la gresse oste, et de celle estoit sacre et ointe leur ydole.

Le onziesme est tel: Que leur ordre ne doit aucun enfant baptisier ni
lever des saincts fons, tant comme il s'en puisse abstenir; ni sur
femme gisant d'enfant[43] seurvenir ne doivent, si du tout en tout ne
se veullent issir  reculons, laquelle chose est dtestable 
raconter. Et ainsi pour iceux forfais, crimes et flonnies dtestables
furent du souverain vesque pape Climent et de pluseurs vesques, et
arcevesques et cardinaux condampns.

  [43] tant en couches.

    _Les Grandes Chroniques de Saint-Denis_, dit
    et annotes par M. Paulin Pris.




LES TROIS MOINES ROUGES.

Ballade Bretonne.

   Les Bretons appellent les Templiers les moines rouges. Cruels,
   impies et dbauchs, les Templiers taient partout dtests. On
   voit, dit M. de la Villemarqu, aux portes de Quimper, les ruines
   d'une antique commanderie de Templiers. C'est probablement l que
   se passa le fait consign dans la ballade suivante. Il y a lieu
   de croire que ce crime fut commis sous l'piscopat d'Alain Morel,
   vque de Quimper, de 1290  1321.


Je frmis de tous mes membres, je frmis de douleur, en voyant les
malheurs qui frappent la terre.

En songeant  l'vnement horrible qui vient d'arriver aux environs de
la ville de Quimper, il y a un an.

Katelik Moal cheminait en disant son chapelet, quand trois moines,
arms de toutes pices, la joignirent.

Trois moines sur leurs grands chevaux bards de fer de la tte aux
pieds, au milieu du chemin, trois moines rouges.

Venez avec nous au couvent, venez avec nous, belle jeune fille; l, ni
or ni argent, en vrit, ne vous manquera.

Sauf votre grce, messeigneurs, ce n'est pas moi qui irai avec vous,
j'ai peur de vos pes qui pendent  votre ct.

Venez avec nous, jeune fille, il ne vous arrivera aucun mal.--Je
n'irai pas, messeigneurs; on entend dire de vilaines choses!

On entend dire assez de vilaines choses aux mchants! que mille fois
maudites soient toutes les mauvaises langues!

Venez avec nous, jeune fille, n'ayez pas peur!--Non vraiment! je
n'irai point avec vous! j'aimerais mieux tre brle!

Venez avec nous au couvent, nous vous mettrons  l'aise.--Je n'irai
point au couvent, j'aime mieux rester dehors.

Sept jeunes filles de la campagne y sont alles, dit-on, sept belles
jeunes filles  fiancer, et elles n'en sont point sorties.

S'il y est entr sept jeunes filles, vous serez la huitime! Et eux de
la jeter  cheval, et de s'enfuir au galop;

De s'enfuir vers leur demeure, de s'enfuir rapidement avec la jeune
fille en travers,  cheval, un bandeau sur la bouche.

Et au bout de sept ou huit mois, ou quelque chose de plus, ils furent
bien dconcerts en cette commanderie[44];

Au bout de sept ou huit mois, ou quelque chose de plus: que
ferons-nous, mes frres, de cette fille-ci maintenant?

  [44] Couvent de Templiers.

Mettons-la dans un trou de terre.--Mieux vaudrait sous la croix. Mieux
vaudrait encore qu'elle ft enterre sous le matre autel.

Et bien! enterrons-l ce soir sous le matre autel, o personne de sa
famille ne viendra la chercher.

Vers la chute du jour, voil que tout le ciel se fend! De la pluie, du
vent, de la grle, le tonnerre le plus pouvantable.

Or, un pauvre chevalier, les habits tremps par la pluie, voyageait
tard, battu de l'orage;

Il voyageait par l, et cherchait quelque part un asile, quand il
arriva devant l'glise de la commanderie.

Et lui de regarder par le trou de la serrure, et de voir briller dans
l'glise une petite lumire;

Et les trois moines  gauche qui creusaient sous le matre autel; et
la jeune fille sur le ct, ses petits pieds nus attachs.

La pauvre jeune fille se lamentait et demandait grce: Laissez-moi ma
vie, messeigneurs, au nom de Dieu!

Messeigneurs, au nom de Dieu, laissez-moi ma vie. Je me promnerai la
nuit et me cacherai le jour.

Et la lumire s'teignit, et il restait  la porte sans bouger,
stupfait,

Quand il entendit la jeune fille se plaindre au fond de son
tombeau:--Je voudrais pour ma crature l'huile et le baptme;

Puis l'extrme-onction pour moi-mme, et je mourrai contente et de
grand coeur aprs.

Monseigneur l'vque de Cornouailles[45], veillez-vous,
veillez-vous, vous tes l dans votre lit, couch sur la plume molle;

Vous tes l dans votre lit, sur la plume bien molle, et il y a une
jeune fille qui gmit au fond d'un trou de terre dure,

Demandant pour sa crature l'huile et le baptme, et l'extrme-onction
pour elle-mme.

  [45] La Cornouailles est le diocse de Quimper, c'est--dire
  l'extrmit de la Bretagne. (_Cornu Galli_).

On creusa sous le matre autel par ordre du seigneur comte (de
Quimper), et on retira la pauvre fille au moment o l'vque arrivait;

On retira la pauvre jeune fille de sa fosse profonde, avec son petit
enfant, endormi sur son sein;

Elle avait rong ses deux bras, elle avait dchir sa poitrine; elle
avait dchir sa blanche poitrine jusqu' son coeur.

Et le seigneur vque, quand il vit cela, se jeta  deux genoux, en
pleurant, sur la tombe;

Il passa trois jours et trois nuits les genoux dans la terre froide,
vtu d'une robe de crin et nu-pieds.

Et au bout de la troisime nuit, tous les moines tant l, l'enfant
vint  bouger entre les deux lumires (places  ses cts);

Il ouvrit les yeux, il marcha droit, droit aux trois moines
rouges:--Ce sont ceux-ci!

Ils ont t brls vifs, et leurs cendres jetes au vent; leur corps a
t puni  cause de leur crime.

    DE LA VILLEMARQU, _Chants populaires  de la Bretagne_,
    2 vol. in-12, 1846, t. 1, p. 305.




LETTRES DE PHILIPPE IV

  _par lesquelles il confirme celle de Charles comte de Valois,
    portant affranchissement des habitants du comt de Valois._

1311.


Philippe, par la grce de Dieu roi des Franais, faisons savoir  tous
tant prsents qu' venir, que nous avons confirm et revtu de notre
sceau les lettres suivantes de notre trs-cher cousin germain et
fidle Charles comte de Valois et d'Alenon, et rdiges de la manire
suivante[46].

  [46] Nous ne donnons ici que le prambule et les trois premiers
  articles de ces lettres si importantes et si peu connues de
  Charles de Valois.

Au nom du Pre, du fils et du Saint-Esprit.

Charles, fils de roi de France, comte de Valois et d'Alenon, de
Chartres et d'Anjou,  tous ceux qui ces lettres verront et
entendront, salut en celui qui est le vrai salut de tous. Comme toute
crature humaine, forme qui est  l'image de Notre-Seigneur, doit
gnralement tre franche[47] par droit naturel, et qu'en aucuns pays
cette naturelle libert ou franchise, par le jeu de servitude, qui
tant est hassable, est si efface et obscurcie, que les hommes et les
femmes qui habitent s lieux et pays dessusdits en leur vivant sont
rputs ainsi comme morts, et  la fin de leur douloureuse et chtive
vie si troitement lis que des biens que Dieu leur a prts en ce
sicle[48] et qu'ils ont acquis par leur propre labeur, et accrus et
conservs par leur prvoyance, ils ne peuvent en leur dernire volont
disposer ni ordonner, ni accrotre en leurs propres fils, filles et
leurs autres proches. Nous, mus de piti, pour le remde et salut de
notre me et pour considration d'humanit et de commun profit,

1. Donnons et octroyons trs-plnire franchise et libert perptuelle
 toutes personnes, de quelque sexe elles soient, nes et  natre, en
mariage ou dehors, de notre comt de Valois et de son ressort, en
quelque tat ils se voudront porter, et aux personnes et aux hritiers
et successeurs des personnes dessusdites, rserv toutefois  nous et
 nos hritiers la succession des btards qui mourront sans hritiers
de leur corps.

  [47] Libre.

  [48] Monde.

2. De rechef, il est  savoir que les personnes devant dites et leurs
hritiers, en quelques lieux que ils demeurent en ladite comt ou
ressort ou hors, demeureront franchement et en paix, sans main
morte[49] ou formariage[50], ou autre espce de servitude quelle
qu'elle soit; au contraire, peuvent et pourront dornavant franchement
et en paix demeurer en ladite comt et ressort, et dans le royaume de
France et ses appartenances, et hors du royaume; et en quelque partie
que les personnes dessusdites se transporteront, et en quelque tat
qu'ils soient, vivront ou mourront, Nous, nos hritiers ou
successeurs, ou chacune autre personne, de quelque dignit qu'elle
soit, ne pourrons lever ou prendre, ou lever ou faire prendre des
personnes dessusdites, ou de leurs hoirs ou successeurs, ou de ceux
qui ont ou auront cause d'eux morte main, formariage ou autres
redevances serves, pour l'occasion des choses susdites, ou occasion
d'espce de servitude quelle qu'elle soit.

  [49] _Main morte_, servitude. _Main mortables_ se disait des serfs
  dont les biens appartenaient au seigneur aprs leur mort; les
  serfs ne pouvaient tester que jusqu' cinq sols sans la
  permission de leur seigneur. Quand un serf mourait sans laisser
  de bien, on lui coupait la main droite, qu'on donnait  son
  seigneur; de l les noms de _main morte_ et _main mortable_.

  [50] _Formariage_, somme que payait un serf  son seigneur pour
  pouvoir pouser une femme de condition libre ou une femme serve
  appartenant  un autre seigneur.

3. Les personnes dessusdites peuvent et pourront par le temps  venir
prendre tonsure de clerc quand ils voudront, faire mariage, entrer
religieux et lire[51] tats et se mettre l o ils voudront et
pourront...; et si aucune des personnes dessusdites, mles ou
femelles, prennent privilges de tonsure de clerc, ou entrent en
religion, ou acquirent aucune autre franchise ou libert quelle
qu'elle soit, nous voulons que dornavant ils en usent et en jouissent
pleinement et en paix...

  [51] Choisir.

Fait en l'an de grce 1311, le 9 avril.

    _Ordonnances des Rois de France_, t. XII, p. 387.




AFFRANCHISSEMENT DES SERFS.

_Lettres de Louis X portant que les serfs du domaine du roi seront
affranchis moyennant finance._

A Paris, le 3 Juillet 1315.


Louis, par la grce de Dieu roi de France et de Navarre,  nos amz et
faus matre Saince de Chaumont et matre Nicolle de Braye, salut et
dilection.

Comme selon le droit de nature chacun doit naistre franc[52], et par
aucuns usages ou coustumes, qui de grant anciennet ont est
entroduites et gardes jusques cy en nostre royaume, et par avanture
pour le meffet de leurs prdecesseurs, moult de personnes de nostre
commun pueple soient enchees en liens de servitude et de diverses
conditions, qui moult nous desplat, Nous considrants que notre
royaume est dit et nomm le royaume des Francs, et voullants que la
chose en vrit soit accordant au nom, et que la condition des gens
amende de nous en la venue de nostre nouvel gouvernement; par
dlibration de nostre grant conseil avons orden et ordenons, que
gnraument, par tout nostre royaume, de tant comme il peut appartenir
 nous et  nos successeurs, telles servitudes soient ramenes 
franchises, et  tous ceux qui de ourine[53] ou anciennet, ou de
nouvel par mariage, ou par rsidence de lieux de serve condition, sont
enchees ou pourroient eschoir au lien de servitudes, franchise soit
donne aux bonnes et convenables conditions. Et pour ce, et
spcialement que nostre commun pueple qui par les collecteurs,
sergents et autres officiaux, qui au temps pass ont t dputez sur
le fait des mains mortes et formariages, ne soient plus grevez, ni
domagiez pour ces choses, si comme ils ont est jusques icy, laquelle
chose nous dplat, et pour ce que les autres seigneurs qui ont des
_hommes de corps_[54] prennent exemple  nous de eux ramener 
franchise. Nous qui de vostre laut et aprouve discrtion nous fions
tout  plain, vous commettons et mandons, par la teneur de ces
lettres, que vous alliez dans la baillie[55] de Senlis et s ressorts
d'icelle, et  tous les lieux, villes et communautz, et personnes
singulires[56] qui ladite franchise vous requerront, traitez et
accordez avec eux de certaines compositions, par lesquelles suffisante
recompensation nous soit faite des moluments qui desdites servitudes
pouvoient venir  nous et  nos successeurs, et  eux donnez de tant
comme il peut toucher nous et nos successeurs gnrales et
perptuelles franchises, en la manire que dessus est dite, et selon
ce que plus plainement le vous avons dit, dclar et commis de bouche.
Et nous promettons en bonne foy que nous, pour nous et nos
successeurs, ratifierons et approuverons, tiendrons et ferons tenir et
garder tout ce que vous ferez et accorderez sur les choses dessus
dites, et les lettres que vous donnerez sur nos traits, compositions
et accords de franchises  villes, communauts, lieux ou personnes
singulires, nous les agrons ds-ors endroit, et leur en donnerons
les ntres sur ce, toutefois que nous en serons requis. Et donnons en
mandement  tous nos justiciers et sujets, que en toutes ces choses
ils obissent  vous et entendent diligemment.

  [52] _Franc_, libre; _franchise_, libert; _affranchir_, mettre en
  libert.

  [53] Origine.

  [54] Serfs.

  [55] Le bailliage.

  [56] Personne isole, particulire.




LES PASTOUREAUX.

De la muette[57] des pastouriaux.

1320.


En cest an, commena en France une muette sans nulle discrtion: car
aucuns truffeurs publirent que il estoit rvl que les pastouriaux
devoient conquerre la Saincte Terre, si s'assemblrent en trs grant
nombre; et acouroient les pastouriaux des champs, et laissoient leur
bestes; et sans prendre congi  pre ne  mre, s'ajoustoient aux
autres, sans denier et sans maille. Et quant cestui qui les gouvernoit
vit qu'il estoient si fors, si commencirent  faire maintes injures,
et se aucun de eux pour ce estoit pris, il brisoient les prisons et
les en traoient  force, dont il firent grant vilenie au prvost de
Chastelet de Paris, car il le trbuchirent par un degr, et n'en fu
plus fait[58]. Si se partirent de Paris robant les bonnes gens, et les
villes les laissoient aler, puisque Paris n'i avoit mis nul conseil;
et s'en vindrent jusques en la terre de Langue d'Oc; et tous les juis
qu'il trouvoient il occioient sans merci; ne les baillis ne les
povoient garantir, car le peuple crestien ne se vouloit mesler contre
les crestiens pour les Juis. Dont il avint qu'il s'en fuirent en une
tour bien cinq cens, que hommes, que femmes, que enfans; et les
pastouriaux les assaillirent, et iceux se deffendirent  pierre et 
fust; et quant ce leur failli, si leur gettrent leur enfans. Adonc
mistrent les pastouriaux le feu en la porte, et les juis virent que il
ne poroient eschaper, si s'occistrent eux-meismes. Les pastouriaux
s'en alrent vers Carcassonne pour faire autel, mais ceux qui
gardoient le pays assemblrent grant ost et alrent contre eux, et il
se dispersrent et fuirent  et l, et les pluseurs furent pris et
pendus par les chemins, ci dix, ci vingt, ci trente; et ainsi failli
celle folle assemble.

  [57] Muette, meute (_meute_), de _motus_, sdition.

  [58] Et ils n'en eurent aucune punition. _Et il n'en fut rien._

_Les Grandes Chroniques de Saint-Denis._




LES LPREUX.

De la condampnacion des mesiaux[59].

1321.


En l'an mil trois cent vingt et un, le roy estoit en Poitou, et luy
aporta l'en nouvelle que en la Langue d'Oc tous les mesiaux estoient
ars, car il avoient confess que tous les puis et les fontaines il
avoient ou vouloient empoisonner, pour tous les crestiens occire et
conchier de messellerie; si que le seigneur de Partenai luy envoia
sous son seel la confession d'un mesel de grant renon qui luy avoit
est accus sur ce qu'il recognut que un grant Juis et riche l'avoit 
ce inclin, et donn douze livres et baill les poisons pour ce faire;
et luy avoit promis que se il povoit les autres mesiaux amener  ce
faire, que il leur administreroit deniers et poisons. Et comme l'en
luy mandast la recepte de ces poisons, il dist qu'il estoit de sanc
d'homme et de pissast, et de trois manires de herbes, lesquielles il
ne sot nommer ou ne voult, et si y metoit-on le corps Jhsucrist; et
puis, tout ce on schoit, et en faisoit-on poudre que l'en metoit en
sachets que l'en lyoit  pierres ou  autre chose pesant, et la
getoit-on en iaue; et quant le sachet rompoit si espandoit le venin.

  [59] Lpreux.--Mesellerie, varit de la lpre.

Et tantost le roy Phelippe manda par tout le royaume que les mesiaux
fussent tous pris et examins; desquiels pluseurs recognurent que les
Juis leur avoient ce fait faire par deniers et par promesses, et
avoient fait quatre conciles en divers pays, si que il n'avoit
meselerie au monde, fors que deux en Angleterre, dont aucuns n'i fust
en l'un[60], et en emportoient les poisons. Et leur donnoit-on 
entendre que quant les grans seigneurs seroient mors, qu'il auroient
leur terres, dont il avoient j devis les royaumes, les conts et les
veschis. Et disoit-on que le roy de Garnate, que les crestiens
avoient pluseurs fois desconfit, parla aux Juis que il voulsissent
emprendre celle malefaon, et il leur donroit assez deniers et leur
administreroit les poisons; et il distrent que il ne le pourroient
faire par eux; car se les crestiens les voient approuchier de leur
puis, si les auroient tantost souppeonneux; mais par les mesiaux qui
estoient en vilt pourroit estre fait; et ainsi par dons et par
promesses les Juis les enclinoient  ce: et pluseurs renioient la foy
et metoient le corps de Jhsucrist en poisons, par quoy moult de
mesiaux et de Juis furent ars; et fu orden de par le roy que ceux qui
seroient coupables fussent ars, et les autres mesiaux fussent enclos
en maladreries sans jamais issir; et les Juis furent bannis du
royaume; mais depuis y sont-il demours pour une grant somme d'argent.

  [60] _En l'un._ Dans l'une de ces assembles.

En cest an meisme avint-il un cas  Vitri qui estoit tel, que comme
quarante Juis fussent emprisonns pour la cause devant dite des
mesiaux, et il sentissent que briefment les convendroit mourir, si
commencirent  traitier entre eux en telle manire que l'un d'eux
tueroit tous les autres, afin que il ne fussent mis  mort par la main
des incirconcis: et lors fu orden et acord de la volent de tous que
un qui estoit ancien et de bonne vie en leur loy les metroit tous 
mort; le quiel ne s'i voult acorder s'il n'avoit avec luy un jeune
homme; et adonc ces deux les turent tous, et ne demoura que ces deux:
et lors commena une question entre eux deux, le quiel metroit l'autre
 mort? Toute fois l'ancien fist tant par devers le jeune que il le
mist  mort; et ainsi demoura le jeune tout seul, et prist l'or et
l'argent de ceux qui estoient mors, et commena  penser coment il
pourroit eschaper de celle tour o il estoit. Si prist des draps et en
fist des cordes, et se mis  paine pour descendre: mais sa corde si fu
trop courte, et si pesoit moult pour l'avoir qu'il avoit entour luy,
si chi s foss et se rompi la jambe; le quiel quant il fu l trouv,
si fu men  la justice, et confessa tout ce que devant est dit; et
lors fu-il condampn  mourir avec ceux que il avoit tu.

_Les Grandes Chroniques de Saint-Denis._




PHILIPPE LE LONG DCRTE L'UNIT DES POIDS ET MESURES.

1321.


Et en ce meisme an, conut le roy et ot en pense de ordener que par
tout son royaume n'auroit que une mesure et une aune. Mais maladie le
prist, si ne pot accomplir ce que il avoit conceu; et si avoit eu en
propos que toutes les monnoies du royaume fussent venues  une. Et
cette chose le roy avoit intention de faire.

_Les Grandes Chroniques de Saint-Denis._




FODALIT, CHEVALERIE, DUCATION, MOEURS GNRALES DES XIIe, XIIIe et
XIVe SICLES.


Lorsque les Franks s'tablirent en Gaule, ce pays pouvait contenir de
dix-sept  dix-huit millions d'hommes, sur lesquels cinq cent mille
chefs de famille tout au plus taient de condition  payer la
capitation: cela veut dire que plus des deux tiers des habitants
taient de condition servile. L'esclavage portait sa peine en soi: les
invasions taient faciles chez des peuples dont les deux tiers,
dsarms et opprims, n'avaient aucun intrt  dfendre la patrie. Le
mme terrain qui fournirait maintenant plus de quinze mille hommes en
tat de rsister n'avait pas deux mille citoyens  opposer  la
conqute.

Les esclaves chez les Romains et chez les Grecs taient de deux sortes
principales; les uns attachs  la maison et  la personne du matre,
les autres plants sur le sol qu'ils cultivaient. Les Germains ne
connaissaient que ce dernier genre d'esclaves; ils les traitaient avec
douceur, et en faisaient des colons plutt que des serfs.

Les Franks multiplirent ces esclaves de la terre dans les Gaules; peu
 peu l'_esclavage_ se changea en _servage_, lequel servage se convertit
en _salaire_, lequel salaire se modifiera  son tour: nouveau
perfectionnement qui signalera la troisime re et le troisime grand
combat du christianisme.

Si la moyenne proprit industrielle recommena par la bourgeoisie, la
petite proprit agricole recommena par les serfs affranchis, devenus
fermiers propritaires moyennant une redevance, quand la servitude
germanique eut prvalu sur la servitude romaine. Celle-ci parat mme
avoir t compltement abolie sous les rois de la seconde race. On ne
voit plus, en effet, sous cette race, de _serfs de corps_ ou
_d'esclaves domestiques_ dans les maisons[61]. Il en rsulta ce bel
axiome de jurisprudence nationale: Tout esclave qui met le pied sur
terre de France est libre.

  [61] L'esclavage de corps ne cessa pas partout  la fois: il se
  prolongea surtout en Angleterre, par trois causes: le dur esprit
  des habitants; l'invasion normande, qui ranima le droit de
  conqute; l'usage du pays, qui n'admet l'abolition formelle
  d'aucune loi. En 1283, les annales du prieur de Dunstale
  fournissent cette note: Au mois de juillet de la prsente anne,
  nous avons vendu Guillaume PYKE, notre esclave, et reu un marc
  du marchand. C'tait moins que le prix d'un cheval. Jusqu'au
  milieu du dix-septime sicle, dans ces guerres que les Anglais
  faisaient  Charles Ier pour la _libert des hommes_, on voit ces
  fameux niveleurs vendre comme esclaves des royalistes faits
  prisonniers sur le champ de bataille.

C'est donc un fait trange, mais certain, que la fodalit a
puissamment contribu  l'abolition de l'esclavage par l'tablissement
du servage. Elle y contribua encore d'une autre manire, en mettant
les armes  la main du vassal: elle fit du serf attach  la glbe un
soldat sous la bannire de sa paroisse; si on le vendait encore quand
et quand la terre, on ne le vendait plus comme individu avec les
autres bestiaux. Le serf sur les murs de Jrusalem escalade, ou
vainqueur des Anglais avec du Guesclin, ne portait plus le fer qui
enchane, mais le fer qui dlivre. Le paysan serf, demi-soldat,
demi-laboureur, demi-berger du moyen ge, tait peut-tre moins
opprim, moins ignorant, moins grossier que le paysan libre des
derniers temps de la monarchie absolue.

On doit nanmoins faire une remarque qui expliquera la lenteur de
l'affranchissement complet dans le rgime fodal. L'affranchissement
chez les Romains ne causait presque aucun prjudice au matre de
l'affranchi; il n'tait priv que d'un _individu_. Le serf constituait
une partie du _fief_; en l'affranchissant on _abrgeait_ le fief,
c'est--dire qu'on le diminuait, qu'on amoindrissait  la fois la
_qualit_, le _droit_ et la _fortune_ du possesseur. Or, il tait
difficile  un homme d'avoir le courage de se dpouiller, de
s'abaisser, de se rduire soi-mme  une espce de servitude, pour
donner la libert  un autre homme.

Voyons maintenant quelle tait la classe d'hommes qui dominait les
serfs, les gens de _poueste_, les vilains, _taillables  merci de la
teste jusqu'aux pieds_.

L'galit rgnait dans l'origine parmi les Franks. Leurs dignits
militaires taient lectives. Le chef ou le roi se donnait des
_fidles_ ou compagnons, des _leudes_, des _antrustions_. Ce titre de
leude tait personnel; l'hrdit en tout tait inconnue. Le leude se
trouvait de droit membre du grand conseil national et de l'espce de
cour d'appel de justice que le roi prsidait: je me sers des locutions
modernes pour me faire comprendre.

J'ai dit que cette premire noblesse des Franks, si c'tait une
noblesse, prit en grande partie  la bataille de Fontenay. D'autres
chefs franks prirent la place de ces premiers chefs, usurprent ou
reurent en don les provinces et les chteaux confis  leur garde: de
cette seconde noblesse franke personnelle sortit la premire noblesse
franaise hrditaire.

Celle-ci, selon la qualit et l'importance des fiefs, se divisa en
quatre branches: 1 les grands vassaux de la couronne et les autres
seigneurs qui, sans tre au nombre des grands vassaux, possdaient des
fiefs  grande mouvance; 2 les possesseurs de fief de bannire; 3
les possesseurs de fief de haubert; 4 les possesseurs de fief de
simple cuyer.

De l quatre degrs de noblesse: noblesse du sang royal, haute
noblesse, noblesse ordinaire, noblesse par anoblissement.

Le service militaire introduisit chez la noblesse la distinction du
chevalier, _miles_, et de l'cuyer, _servitium scuti_. Les nobles
abandonnrent dans la suite une de leurs plus belles prrogatives,
celle de juger. On comptait en France quatre mille familles d'ancienne
noblesse, et quatre-vingt-dix mille familles nobles pouvant fournir
cent mille combattants. C'tait,  proprement parler, la population
militaire libre.

Les noms des nobles dans les premiers temps n'taient point
hrditaires, quoique le sang, le privilge et la proprit le fussent
dj. On voit dans la loi salique que les parents s'assemblaient la
neuvime nuit pour donner un nom  l'enfant nouveau-n. Bernard le
Danois fut pre de Torfe, pre de Turchtil, pre d'Anchtil, pre de
Robert d'_Harcourt_. Le nom hrditaire ne parat ici qu' la cinquime
gnration.

Les armes confraient la noblesse; la noblesse se perdait par la
lchet; elle dormait seulement quand le noble exerait une profession
roturire non dgradante; quelques charges la communiquaient; mais la
haute charge mme de chancelier resta long-temps en roture. Dans
certaines provinces _le ventre anoblissait_, c'est--dire que la
noblesse tait transmise par la mre.

Les chevins de plusieurs villes recevaient la noblesse; on l'appelait
_noblesse de la cloche_, parce que les chevins s'assemblaient au son
d'une cloche. L'tranger noble, naturalis en France, demeurait noble.

Les nobles prirent des titres selon la qualit de leurs fiefs (ces
titres,  l'exception de ceux de baron et de marquis, taient
d'origine romaine); ils furent ducs, barons, marquis, comtes,
vicomtes, vidames, chevaliers, quand ils possdrent des duchs, des
marquisats, des comts, des vicomts, des baronnies. Quelques titres
appartenaient  des noms, sans tre inhrents  des fiefs; cas
extrmement rare.

Le gentilhomme ne payait point la taille personnelle, tant qu'il ne
faisait valoir de ses propres mains qu'une seule mtairie; il ne
logeait point les gens de guerre: les coutumes particulires lui
accordaient une foule d'autres privilges.

Les nobles se distinguaient par leurs armoiries, qui commencrent  se
multiplier au temps des croisades. Ils portaient ordinairement un
oiseau sur le poing, mme en voyage et au combat: lorsque les Normands
assaillirent Paris, sous le roi Eudes, les Franks qui dfendaient le
Petit-Pont, ne l'esprant pas pouvoir garder, donnrent la libert 
leurs faucons. Les tournois dans les villes, les chasses dans les
chteaux, taient les principaux amusements de la noblesse.

On ne se peut faire une ide de la fiert qu'imprima au caractre le
rgime fodal; le plus mince aleutier s'estimait  l'gal d'un roi.
L'empereur Frdric Ier traversait la ville de Thongue; le baron de
Krenkingen, seigneur du lieu, ne se leva pas devant lui, et remua
seulement son chaperon, en signe de courtoisie. Le corps
aristocratique tait  la fois oppresseur de la libert commune et
ennemi du pouvoir royal; fidle  la personne du monarque alors mme
que ce monarque tait criminel, et rebelle  sa puissance alors mme
que cette puissance tait juste. De cette fidlit naquit l'honneur
des temps modernes: vertu qui consiste souvent  sacrifier les autres
vertus; vertu qui peut trahir la prosprit, jamais le malheur; vertu
implacable quand elle se croit offense; vertu goste et la plus
noble des personnalits; vertu, enfin, qui se prte  elle-mme
serment, et qui est sa propre fatalit, son propre destin. Un
chevalier du Nord tombe sous son ennemi; le vainqueur manquant d'arme
pour achever sa victoire, convient avec le vaincu qu'il ira chercher
son pe; le vaincu demeure religieusement dans la mme attitude
jusqu' ce que le vainqueur revienne l'gorger: voil l'honneur,
premier-n de la socit barbare. (MALLET, _Introduction  l'Histoire
du Danemarck_.)

De l'tat des hommes passons  l'tat des proprits.

Le fief, qui naquit  l'poque o le servage germanique dbouta la
servitude romaine, constitua la fodalit. Dans les temps de
rvolutions et d'invasions successives, les petits possesseurs,
n'tant plus protgs par la loi, donnrent leur champ  ceux qui le
pouvaient dfendre: c'est ce que nous avons appris de Salvien. De cet
tat de choses  la cration du fief, il n'y avait qu'un pas, et ce
pas fut fait par les barbares: ils avaient dj l'exemple du bnfice
militaire, c'est--dire de la concession d'un terrain  charge d'un
service, bien que les _fe-ods_ ne soient pas exactement les _prdia
militaria_. Il arriva que le roi et les autres chefs ne voulurent plus
accepter des immeubles, en installant le propritaire donateur comme
fermier de son ancienne proprit; mais ils la lui rendirent, 
condition de prendre les armes pour ses protecteurs: ils s'engageaient
de leur ct  secourir cette espce de sujet volontaire. Voil le
vasselage et la seigneurie.

Toutes les proprits, dans la fodalit, se divisent en deux grandes
classes: l'aleu ou le franc-aleu, le fief et l'arrire-fief. Tenir en
aleu, dit la _Somme rurale_, si est tenir terre de Dieu tant seulement,
et ne doivent cens, rente, ne relief, ne autre redevance  vie ne 
mort.

Cujas fait venir le mot _aleu_ (_alodium_) d'un possesseur des terres
_sine lode_. Il est plus naturel de le tirer de la terre du _leude_,
fidle, ou de _drude_, ami: _drudi et_ _vassalli_ sont souvent runis
dans les actes. Leude est le _compagnon_ de Tacite, l'_homme de la
foi_ du roi dans la loi salique, et l'_antrustion du roi_ des formules
de Marculfe.

L'aleu fut dans l'origine inalinable sans le consentement de
l'hritier. Il y eut deux sortes de franc-aleu: le noble et le
roturier. Le noble tait celui qui entranait justice, censive ou
mouvance; le roturier, celui auquel toutes ces conditions manquaient:
ce dernier, le plus ancien des deux, reprsentait le faible reste de
la proprit romaine.

Les parlements diffraient de principes sur le maintien du franc-aleu.
Les pays coutumiers et de droit crit, dans le ressort des parlements
de Paris et de Normandie, ne reconnaissaient le franc-aleu que par
_titres_, titres qu'il tait presque toujours impossible de produire.
La coutume de Bretagne, sous le parlement de la mme province,
rejetait absolument le franc-aleu. Les quatre parlements de droit
crit, Bordeaux, Toulouse, Aix et Grenoble, variaient dans leurs _us_,
et rendaient des arrts en sens divers: le parlement de Provence ne
recevait que le franc-aleu, et le parlement de Dauphin l'admettait
dans quelques dpendances sur titres. Le Languedoc prtendait jouir du
franc-aleu avant les _tablissements_ de Simon de Montfort, qui
transporta dans le comt de Toulouse la coutume de Paris. Aprs ce
grand progrs d'armes, Simon, comte de Montfort, se voyant seigneur de
tant de terres, de mesnagement ennuyeux et pnible, il les departit
entre les gentilshommes tant franois qu'autres. . . . . . . . Pour
contenir l'esprit de ses vassaux et assurer ses droits, il establit
des loix generales en ses terres, par advis de huit archevesques ou
evesques et autres grands personnages. _Tam inter barones ac milites,
quam inter burgences et rurales, seu succedant hredes, in
hreditatibus_ _suis, secundum morem et usum Franci, circa
Parisiis._

Les coutumes de Troyes, de Vitry et de Chaumont, rputaient toute
terre franche ou alodiale. Le fief et l'aleu taient la lutte et la
coexistence de la proprit selon l'ancienne socit, et de la
proprit selon la socit nouvelle.

Quelquefois le fief se changea en aleu, mais l'aleu finit presque
gnralement par se perdre dans le fief. _Nulle terre sans seigneur_
devint l'adage des lgistes. L'esprit du fief s'empara  un tel point
de la communaut, qu'une pension accorde, une charge confre, un
titre reu, la concession d'une chasse ou d'une pche, le don d'une
ruche d'abeilles, l'air mme qu'on respirait, s'infoda; d'o cette
locution: _Fief en l'air, fief volant sans terre, sans domaine._

Fief, _feudum_, _feodum_, _foedum_, _fochundum_, _fedum_, _fedium_,
_fenum_, vient d'_a fide_, latin, ou plutt de _fehod_, (saxon) prix.
La formule de la vassalit remonte au temps de Charlemagne: _Juro ad
hc sancta Dei Evangelia, . . . . . . . . ut vassalum domino._

Le fief tait la confusion de la proprit et de la souverainet: on
retournait de la sorte au berceau de la socit, au temps patriarcal,
 cette poque o le pre de famille tait roi dans l'espace que
paissaient ses troupeaux, mais avec une notable diffrence: la
proprit fodale avait conserv le caractre de son possesseur; elle
tait conqurante; elle asservissait les proprits voisines. Les
champs autour desquels le seigneur avait pu tracer un cercle avec son
pe relevaient de son propre champ. C'est le premier ge de la
fodalit.

Le mot _vassal_, qui a prvalu pour signifier homme de fief, ne parat
cependant dans les actes que depuis le treizime sicle. _Vassus_ ou
_vassallus_, vient de l'ancien mot franc _gessell_, compagnon;
conversion de lettres frquente dans les auteurs latins: _wacta_,
guet; _wadium_, gage; _wanti_, gants, etc.

Il y avait des fiefs de trois espces gnrales: fief de bannire,
fief de haubert, fief de simple cuyer.

Le fief banneret fournissait dix ou vingt-cinq vassaux sous bannire.

Le fief de haubert devait un cavalier arm de toutes pices, bien
mont et accompagn de deux ou trois valets.

Le fief de simple cuyer ne devait qu'un vassal arm  la lgre.

Tous les fiefs et arrire-fiefs ressortissaient au manoir des
seigneurs, comme  la tente du capitaine: la grosse tour du Louvre
tait le _fief dominant_ ou le pavillon du gnral. Le terrain sur
lequel Philippe-Auguste l'avait btie, il l'avait achet du prieur de
Saint-Denis de la Chartre, pour une rente de trente sous parisis:
ainsi, ce donjon majeur, d'o relevaient tous les fiefs, grands et
petits, de la couronne, relevait lui-mme du prieur de Saint-Denis.

Quand le roi possdait des terres dans la mouvance d'une seigneurie,
il devenait vassal du possesseur de cette seigneurie; mais alors il se
faisait _reprsenter_ pour prter, comme vassal, foi et hommage  son
propre vassal; on voulait bien user de cette indulgence envers lui,
sans qu'il se pt nanmoins soustraire  la loi gnrale de la
fodalit. Philippe III rend, en 1284, hommage  l'abbaye de Moissac.
En 1350, le grand-chambellan rend hommage, au nom du roi Jean, 
l'vque de Paris, pour les chtellenies de Tournant et de Torcy:
_Joannes, Dei gratia, Francorum rex. . . . . ., Robertus de Loriaco,
de prcepto nostro, homagium fecit._ On citera encore un exemple,
parce qu'il est rare dans son espce, et qu'il affectera les lecteurs
franais comme l'historien qui le rappelle. Henri VI, _roi
d'Angleterre_, rend hommage  des _bourgeois de Paris_.

Henry, par la grce de Dieu, roi _de France et d'Angleterre_,  tous
ceux qui ces prsentes lettres verront, salut. Savoir faisons que
comme autrefois a fait nostre trs-cher seigneur et ayeul feu le roi
Charles (Charles VI), dernier trespass,  qui Dieu _pardont_, par ses
lettres sur ce faictes, donnes le 21e jour de mai, dernier pass,
nous avons deput et deputons Me Jean le Roy, nostre procureur au
Chastelet de Paris, pour, et en lieu de nous,  homme et vassal, de
ceux de qui sont mouvants et tenus en fiefs les terres, possessions et
seigneuries,  nous advenues en la ville et vicomt de Paris depuis
quatre ans en a; et en faire les debvoirs, tels qu'il appartient. . .
. . . . Donn  Paris, le 15e jour de mai 1423, et de notre rgne le
premier. Ainsi sign par le roi,  la relation du conseil tenu par
l'ordonnance de monseigneur le rgent de France, duc de Betfort.

Paris tait un compos de fiefs; neuf d'entre eux relevaient de
l'vch: le Roule, la Grange-Batelire, l'outre Petit-Pont, etc. Les
autres fiefs de la ville de Paris appartenaient aux abbayes de
Sainte-Genevive, de Saint-Germain des Prs, de Saint-Victor, du
grand-prieur de France, et du prieur de Saint-Martin des Champs. On
comptait en France soixante-dix mille fiefs ou arrire-fiefs, dont
trois mille taient titrs. Le vassal prtait hommage tte nue, sans
pe, sans perons,  genoux, les mains dans celles du seigneur, qui
tait assis et la tte couverte; on disait: _Je deviens vostre homme
de ce jour en avant, de vie, de membre, de terrestre honneur; et 
vous serai feal et loyal, et foi  vous porterai des tenements que je
recognois tenir de vous, sauf la foi que je dois  nostre seigneur le
roi._ Quand cette formule tait prononce par un tiers, le vassal
rpondait. _Voire: oui je le jure._ Alors le vassal tait reu par le
seigneur _audit hommage  la foi et  la bouche_, c'est--dire au
baiser, pourvu que ce vassal ne ft pas un _vilain_. Quelquefois un
gentilhomme de bon lieu est contrainct de se mettre  genoux devant un
moindre que lui; de mettre ses mains fortes et genereuses dans celles
d'un lasche et effemin. (_Trait des Fiefs._)

Quand l'hommage tait rendu par une femme, elle ne pouvait pas dire:
_Jeo deveigne vostre feme, pur ceo que n'est convienent que feme dira
que el deviendra feme  aucun home, fors que  sa baron, quand ele est
espouse_; mais elle disait, etc.

Main, fils de Gualon, du consentement de son fils Eudon, et de Viete
sa bru, donne  Dieu et  Saint-Albin en Anjou la terre de Brilchiot;
en foi de quoi le pre et le fils baisrent le moine Gaultier; mais
comme c'tait chose inusite qu'une femme baist un moine, Lambert,
avou de Saint-Albin, est dlgu pour recevoir le baiser de la
donatrice, avec la permission du moine Gaultier: _jubente Walterio
monacho_.

Robert d'Artois, comte de Beaumont, ayant  recevoir deux hommages de
son _ame cousine madame Marie de Brebant, dame d'Arschot et de
Vierzon_, ordonna: Que nous et la dame de Vierzon devons estre 
cheval, et nostre cheval les deux pieds devant en l'eau du gu de
Noies, et les deux pieds derriere  terre seche, par devant nostre
terre de Meun; et le cheval  ladite dame de Vierzon les deux pieds
derriere en l'eau dudit gu, et les devant  terre seche par devers
nostre terre de Meun.

L'hommage tait _lige_ ou _simple_; l'hommage _ordinaire_ ne se doit
pas compter. L'homme lige (il y avait six espces d'hommes dans
l'antiquit franke) s'engageait  servir en _personne_ son seigneur
_envers et contre_ _toute crature qui peut vivre et mourir_. Le
vassal simple pouvait fournir un remplaant. On fait venir _lige_ ou
du latin _ligare_, _liga_, _ligamen_, etc., ou du frank _leude_: Vous
tes de _Tournay, laquelle est toute lige au roi de France_.

Tantt le vassal tait oblig  _plge_ ou _plejure_, tantt  service
_de son propre corps_,  devenir caution ou champion pour son
seigneur: c'tait la continuation de la clientle franke et de
l'inscription au rle _Vassaticum_.

Quand les rois _semonaient_ pour le service du fief militaire leurs
vassaux _direct_, les ducs, comtes, barons, chevaliers, chtelains,
cela s'appelait le _ban_; quand ils _semonaient_ leurs vassaux directs
et leurs vassaux _indirects_, c'est--dire les seigneurs et les
vassaux des seigneurs, les possesseurs d'arrire-fief, cela s'appelait
l'_arrire-ban_. Ce mot est compos de deux mots de la vieille langue:
_har_, camp, et _ban_, appel, d'o le mot de basse latinit
_heribannum_. Il n'est pas vrai que l'arrire-ban soit le ritratif
du ban.

Les vassaux, hommes et cavaliers, estoient comme des digues, des
remparts, des murs d'airain, opposez aux ennemis; victimes devouez 
la fortune de l'Estat, possedants une vie flottante, incertaine, le
plus souvent ensevelie dans les ruines communes. (_Du Franc-Aleu._)

Les vassaux devaient aide en monnaie  leur seigneur en trois cas:
lorsqu'il partait pour la Terre Sainte, lorsqu'il mariait sa soeur ou
son fils an, lorsque ce fils recevait les perons de la chevalerie.

Il y avait des fiefs _rendables_ et _receptables_: le fief tait
_rendable_ quand le vassal, en certain cas, remettait les chteaux du
fief au seigneur, en sortait avec toute sa famille, et n'y rentrait
que quarante jours aprs la guerre finie; le fief tait _receptable_
quand le feudataire, sans sortir des chteaux qu'il tenait, tait
oblig d'y donner asile  son seigneur. L'un et l'autre de ces fiefs
taient _jurables_,  cause du serment rciproque.

L'investiture, qui remonte  l'origine de la monarchie, se faisait
pour le royaume, sous la premire race, par la franciske, le hang ou
angon; sous la seconde race, par la couronne et le manteau; sous la
troisime, par le glaive, le sceptre et la main de justice.

L'investiture ou saisine du fief avait lieu au moyen de quelque marque
extrieure et symbolique, suivant la nature du fief ecclsiastique ou
militaire, titr ou simple: on jurait sur une crosse, sur un calice,
sur un anneau, sur un missel, sur des clefs, sur quelques grains
d'encens, sur une lance, sur un heaume, sur un tendard, sur une pe,
sur une cape, sur un marteau, sur un arc, sur une flche, sur un gant,
sur une trille, sur une courroie, sur des perons, sur des cheveux,
sur une branche de laurier, sur un bton, sur une bourse, sur un
denier, sur un couteau, sur une broche, sur une coupe, sur une cruche
remplie d'eau de mer, sur une paille, sur un ftu nou, sur un peu
d'herbe, sur un morceau de bois, sur une poigne de terre. On trouve
encore de vieux actes dans les plis desquels ces fragiles symboles
sont conservs; le gage n'tait rien, parce que la foi tait tout.
_Le seigneur est tenu  son homme comme l'homme  son seigneur, fors
que seulement en reverence._ Une socit  la fois libre et opprime,
innocente et corrompue, raisonnable et absurde, nave, capricieuse,
attache au pass comme la vieillesse, forte, fconde, avide d'avenir
comme la jeunesse; une socit entire reposa sur de simples
engagements, et n'eut d'autre loi d'existence qu'une parole.

La cration des terres nobles dans le rgime fodal tait une ide
politique, la plus extraordinaire et en mme temps la plus profonde:
la terre ne meurt point comme l'homme; elle n'a point de passions;
elle n'est point sujette aux changements, aux rvolutions; en lui
attribuant des droits, c'tait communiquer aux institutions la fixit
du sol: aussi la fodalit a-t-elle dur huit cents ans, et dure
encore dans une partie de l'Europe. Supposez que certaines terres
eussent confr la libert au lieu de donner la noblesse, vous auriez
eu une rpublique de huit sicles. Encore faut-il remarquer que la
noblesse fodale tait, pour celui qui la possdait, une vritable
libert.

Le roturier ne put d'abord acqurir un fief, parce qu'il ne pouvait
porter la _lance_ et l'_peron_, marques du service militaire; ensuite
on se relcha de cette coutume: le roi dont les trsors s'puisaient,
le seigneur accabl de dettes, furent aises de laisser vendre et de
vendre des terres nobles  de riches bourgeois; la terre transmit le
privilge, et le roturier, investi du fief, fut  la troisime
gnration _demen_ comme gentilhomme.

Tout feudataire pouvait prendre les armes contre son seigneur, pour
dni de justice et pour vengeance de famille; traditions de
l'indpendance et des moeurs des Franks. La querelle se pouvait
terminer par le duel, par l'_assurement_ (caution), ou par une
sentence enregistre  la justice seigneuriale du suzerain. C'est la
paix de Raolin d'Arges, de ses enfants et de leur lignage, d'une
part; et de l'ermite de Stenay, de ses enfants, de leur lignage et de
tous leurs consorts, d'autre part. L'ermite a jur sur les saints, lui
huitime de ses amis, que bien ne lui fut de la mort de Raolin, mais
beaucoup d'angoisse; a donn cent livres pour fonder une chapelle o
l'on chantera pour le repos de l'me du defunct; s'est engag
d'envoyer incessamment un de ses fils en Palestine.

On peut remarquer, dans ce trait, de la fin du treizime sicle, les
co-jurants des lois ripuaire et saxonne.

Si une veuve noble mariait sa fille orpheline sans le consentement du
seigneur suzerain, ses meubles taient confisqus: on lui laissait
deux robes, une pour les jours ouvrables, l'autre pour le dimanche, un
lit, un palefroi, une charrette et deux roussins.

Une hritire de haut lignage tait oblige de se marier pour
desservir le fief, comme on voit aujourd'hui les marchandes qui
perdent leur mari pouser leur premier commis pour faire aller
l'tablissement. Si cette hritire avait plus de soixante ans, elle
tait dispense du mariage.

Les droits seigneuriaux ont t puiss dans les entrailles mmes du
fief. Dans l'origine ils taient appels _honneurs_, _faveurs_, comme
reconnaissances faites au seigneur, par le vassal, des alinations et
transmissions des fiefs d'une personne  l'autre. C'est ce que veut
dire _lods_ et ventes: _laudimia_, _laud_, _laudationes_, _lausus_,
de louer, complaire, agrer. Ces droits taient ou militaires, ou
fiscaux, ou honorifiques.

Non-seulement le roi, grand chef fodal qui se sustentait du revenu de
ses domaines, levait encore des taxes; mais tous les seigneurs
suzerains et non suzerains, ecclsiastiques ou laques, en levaient
aussi de leur ct. Les droits de quint et requint, de lods et ventes,
my-lods, de ventrolles, de reventes, de reventons, de siximes,
huitimes, treizimes, de resiximes, de rachats et reliefs, de plait,
de morte-main, de rettiers, de pellage, de coutelage, d'affouage, de
cambage, de cottage, de page, de vilainage, de chevage, d'aubain,
d'ostize, de champart, de mouture, de fours banaux, s'taient venus
joindre aux droits de justice, au casuel ecclsiastique, aux
cotisations des jurandes, matrises et confrries, et aux anciennes
taxes romaines: en inventions financires nous sommes fort infrieurs
 nos pres. Il est probable que la masse entire du numraire passait
chaque anne dans les mains du fisc royal et particulier; car les
marchands et les ouvriers, serfs encore, appartenaient  des
corporations de villes ou  des matres; ils ne formaient pas une
classe gnralement indpendante; ils touchaient  peine un bas
salaire; le prix de leurs denres et le travail de leurs journes
souvent n'taient pas  eux.

Quant aux droits _honorifiques_, ils servaient de marques  une
souverainet locale: tels fiefs, par exemple, allouaient la facult de
prendre le cheval du roi, lorsque le roi passait sur les terres du
possesseur de ces fiefs. D'autres droits n'taient que des
divertissements rustiques, que la philosophie a pris assez
ridiculement pour des abus de la force: lorsqu'on apportait un oeuf
garrott dans une charrette trane par quatre boeufs; lorsque les
poissonniers, en l'honneur de la dame du lieu, sautaient dans un
vivier  la Saint-Jean; lorsqu'on courait la _quintaine_ avec une lance
de bois; lorsque, pour l'investiture d'un fief, il fallait venir
baiser la serrure, le cliquet ou le verrou d'un manoir, marcher comme
un ivrogne, faire trois cabrioles accompagnes d'un bruit ignoble et
impur, c'taient l des plaisirs grossiers, des ftes dignes du
seigneur et du vassal, des jeux invents dans l'ennui des chteaux et
des camps de paroisse, mais qui n'avaient aucune origine oppressive.
Nous voyons tous les jours sur nos petits thtres, dans ce sicle
poli, des joies qui ne sont pas plus lgantes.

Si, ailleurs, les serfs taient obligs de battre l'eau des tangs
quand la chtelaine tait en couches; si le chtelain se rservait le
droit de markette (_cullagium, marcheta_); si des curs mme
rclamaient ce droit, et si des vques le convertissaient en argent,
c'est  la _servitude grecque et romaine_ qu'il faut restituer ces
abus: les rescrits des empereurs dfendent aux matres de forcer leurs
esclaves  des _choses infmes_. Soit ignorance, soit dfaut de
rflexion, on n'a pas vu, ou on n'a pas voulu voir, ce que
l'_esclavage_ avait laiss dans le _servage_. Quant  la multitude et
 la diversit des coutumes, elles s'expliquent naturellement par les
rglements des diffrents chefs de cette nation arme, cantonne sur
le sol de la France.

Au milieu de la proprit mobile du fief s'levait une proprit
immobile, comme un rocher au milieu des vagues, et qui grossissait par
de quotidiennes adhrences: l'amortissement tait la facult
d'acqurir accorde  des gens de mainmorte. Une fois l'acqut
consomm au moyen d'un ddommagement ou d'un rachat pour la seigneurie
dont l'acqut relevait, la proprit _mourait_, c'est--dire qu'elle
tait retire de la circulation, et que tous les droits de mutation se
perdaient. Une terre ainsi tombe  des glises,  des abbayes,  des
hpitaux,  des ordres de chevalerie, reprsentait, pour le fisc et
pour le matre du fief, un capital enfoui et sans intrts. De sorte
qu'avec la mainmortable, le domaine inalinable de la couronne, les
substitutions, le retrait lignager fodal (c'est--dire le droit de
retirer un bien de famille ou une terre mouvante d'un fief), il serait
rsult  la longue un fait incroyable dans la nature, dj si
extraordinaire, de la possession territoriale du moyen ge: toutes les
proprits se seraient fixes sous la main de propritaires
hrditaires; et comme ces proprits taient privilgies, l'impt
direct et foncier et pri; l'tat se serait trouv rduit aux dons
gratuits, la plus casuelle des taxes.

Le droit de justice tenait une haute place dans la fodalit.

Chez les Grecs et les Romains la justice manait du peuple: ce peuple
tant tomb sous le joug, la justice resta faible dans les tribunaux,
o, souveraine dtrne, elle put  peine cacher la libert qui se
rfugia auprs d'elle. Il ne s'leva point au sein de ces tribunaux un
grand corps de magistrature indpendante, appel  prendre part aux
affaires du gouvernement.

La justice, au contraire, parmi les nations de race germanique dcoula
de trois sources: la royaut, la proprit et la religion. Les rois
chez les Franks comme chez les Germains, leurs pres, taient les
premiers magistrats: _Principes qui jura per pagos reddunt._ Quand donc
saint Louis et Louis XII rendaient la justice au pied d'un chne, ils
ne faisaient que siger au tribunal de leurs aeux. La justice prit
dans son air quelque chose d'auguste, comme les gnrations royales
qui la portaient dans leur sein et la faisaient rgner.

Par la raison que les Franks lirent la souverainet et la noblesse au
sol, ils y attachrent la justice: fille de la terre, elle devint
immuable comme elle. Tout seigneur qui possdait des _propres_ avait
droit de justice. L'axiome de l'ancien droit franais tait: La
justice est patrimoniale. Pourquoi cela? Parce que le patrimoine
tait la souverainet.

La religion ajouta une nouvelle grandeur  notre magistrature: la loi
ecclsiastique mit la justice sur l'autel. Au dfaut du public, un
crucifix assistait dans la salle d'audience  la dfense de l'accus
et  l'arrt du juge: ce tmoin tait  la fois le Dieu, le souverain
arbitre et l'innocent condamn.

Ne du sol, appuye sur le sceptre, l'pe et la croix, la justice
rgla tout. Chez les nations antiques, le droit civil driva du droit
politique; chez les Franais, le droit politique dcoula du droit
civil: la justice tait pour nous la libert.

La justice seigneuriale se divisait en deux degrs, haute et basse
justice; toutes deux taient du ressort du seigneur de trois
chtellenies et d'une ville close, ayant droit de march, de page, de
lige-estage, c'est--dire du seigneur qui pouvait obliger ses vassaux
 faire la garde de son chastel.

_Snchal_ et _bailli_, noms attribus aux juges: on appelait
_snchal au duc_ un grand officier des ducs de Normandie, charg de
l'expdition des affaires litigieuses dans l'intervalle des sessions
de l'chiquier.

Le baron ne pouvait tre jug que par ses pairs: il y avait des pairs
bourgeois pour les bourgeois. Saint Louis voulut que les hommes du
baron ne fussent responsables ni des dettes qu'il avait contractes ni
des crimes qu'il avait commis. Mme alors il y avait des suicides, car
les meubles revenaient par confiscation au seigneur sur les terres
duquel l'homme s'tait donn la mort. Un trsor trouv appartient au
seigneur de la terre, s'il est en argent; en or, il va au roi: _Nul
n'a la fortune d'or, s'il n'est roi._

La veuve noble avait le _bail_ et la garde de ses enfants: le bail tait
la jouissance des biens du mineur jusqu' sa majorit: _En vilenage il
n'y a point de bail de droit._

Le douaire se rglait  la porte du _moustier_ o se contractait le
mariage: c'tait le mariage _solennel_, un de ces actes que les Romains
appelaient _lgitimes_.

L'abominable lgislation sur les paves et les deux espces d'aubains,
_les mescrus et les meconnus_, consistait  s'emparer des choses
gares, de la dpouille et de la succession des trangers.

Par le droit de _btardise_, quand les btards mouraient sans
hritiers, les biens chaient au seigneur, sous la condition
d'acquitter les legs et de payer le douaire  la femme.

Mais ceci doit tre entendu des btards roturiers, serfs ou
mainmortables de corps, incapables de succder, ne pouvant ni se
marier, ni acqurir, ni aliner, sans le cong du seigneur. Quant aux
btards des nobles, il n'y avait aucune diffrence entre eux et les
enfants lgitimes, lorsque le pre les avait reconnus: ils en taient
quittes pour croiser les armes paternelles d'une barre diagonale, qui
perptuait le souvenir du malheur ou de la honte de leur mre. Les
btards taient presque toujours des hommes remarquables, parce qu'ils
avaient eu  lutter contre l'obstacle de leur berceau.

Dans quelques lieux, le nouveau mari ne pouvait avoir de commerce
avec sa femme pendant les trois premires nuits de ses noces,  moins
qu'il n'en et obtenu la permission de son vque. On tirait la raison
de cette coutume de l'histoire du jeune Tobie: on en aurait pu
retrouver quelque chose dans les institutions de Lycurgue, si ce
nom-l et t connu des barons.

Les _dconfs_ ou _intestats_, ceux qui mouraient sans confession ou
sans faire de testament, avaient leurs biens envahis par le seigneur.
La mort subite amenait la mme confiscation: l'homme mort soudainement
ne s'tait point confess, donc Dieu l'avait jug  lui seul, l'avait
atteint tout vivant de sa rprobation ternelle. Les _tablissements
de saint Louis_ remdiaient  cette absurde iniquit: ils ordonnaient
que les biens d'un _dconfs_, frapp assez vite pour n'avoir pu
appeler un prtre, passeraient  ses enfants. On sait  quel point le
clerg poussa les abus et la captation  l'gard des testaments: il
fallait en mourant laisser quelque chose  l'glise, mme un dixime
de sa fortune, sous peine de damnation et de non-inhumation: une
pauvre femme offrit un petit chat pour racheter son me.

La procdure civile et criminelle se rglait sur l'tat des personnes.
L'assignation avait un terme de quinze jours. Les preuves taient au
nombre de huit, parmi lesquelles figurait le combat judiciaire.

La dposition des tmoins devait tre secrte; mais saint Louis avait
voulu que cette dposition ft  l'instant communique aux parties.

L'appel aux justices royales tait permis, non de droit, mais de
_dolance_. Cet appel allait directement au roi, qui tait suppli de
_dpicer_ le jugement. La pnalit tait place auprs du faux jugement
ou de la non-excution de la loi.

La multiplication des cas de mort montre qu'on tait dj loin de
l'esprit des temps barbares.

La cause de ce changement fut l'introduction de l'ordre moral dans
l'ordre lgal: la morale va au-devant de l'action; la loi l'attend:
dans l'ordre moral, la mort saisit le crime; dans l'ordre lgal, c'est
le crime qui saisit la mort.

La sentence se prononait par la bouche de certains jurs nomms
_jugeurs_. Ces jugeurs ne pouvaient tre tirs de la classe des
_vilains_ et _coutumiers_. Toutefois on voit des bourgeois jugeurs
dans quelques procs de gentilshommes; l'accus puisait dans cet
incident un moyen d'appel, pour incapacit de juges.

L'accusation de meurtre, de trahison, ou de rapt, amenait un cas
extraordinaire: il tait loisible  l'accus de rcriminer contre
l'accusateur; tous les deux allaient en prison, deux procs
commenaient pour un mme fait, les deux parties tant  la fois
plaignantes et demanderesses.

La caution tait admise, except pour crime mritant peine capitale.

Le vol quipollait l'assassinat; la maison du coupable tait rase,
ses bls taient ravags, ses foins incendis, ses vignes arraches:
on ne coupait pas ses arbres; on les dpouillait de leur corce. Tuer
un homme, ravir une femme, trahir son seigneur et son pays, ne
constituait pas un plus grand crime aux yeux de la loi que d'embler
(voler) un cheval ou une jument. On arrachait les yeux aux voleurs
d'glise et aux faux-monnayeurs. En _menues choses_ le vol postulait
le retranchement d'une oreille ou d'un pied; le caractre des lois
salique et ripuaire se retrouve dans ces dispositions. Le premier
infanticide d'une mre imptrait au renvoi de cette malheureuse devant
le tribunal de pnitence; si elle le commettait une seconde fois, on
la brlait morte. La volont n'tait point punie, lorsqu'il n'y avait
point eu commencement d'excution: c'est aujourd'hui le principe
universel.

Le prisonnier, mme innocent, tait pendu quand il forait la porte de
sa prison, parce que la socit entire reposait sur la parole baille
ou reue. Le clerc, le crois et le moine comptaient des cours
ecclsiastiques, qui ne condamnaient jamais  mort; on sent combien ce
titre de _crois_ favorisait alors la classe du servage et de la
bourgeoisie. L'hrtique, le sorcier, le _malficier_, taient jets
aux fagots; la saisie des meubles punissait l'usurier. Si une bte
rtive ou mchante tuait une femme ou un homme, et que le propritaire
de cette bte avout l'avoir connue vicieuse, on le pendait: la bte
tait quelquefois attache auprs de son matre. Un cochon, atteint et
convaincu d'avoir mang un enfant, eut son procs fait; aprs quoi il
fut excut par la main du bourreau: la loi s'efforait de montrer
son horreur pour le meurtre, dans ces temps de meurtre. L'enfant
coupable subissait la peine capitale comme l'homme en ge de raison:
on lui accordait dispense d'ge pour mourir.

A la porte de chaque chef-lieu des seigneuries s'levait un gibet
compos de quatre piliers de pierre, d'o pendaient des squelettes
cliquetants.

Tout ce qui concerne la famille, dot, tutelle, partage, donation,
douaire, s'enchevtrait, dans l'ancienne jurisprudence du moyen ge,
de l'tat des hommes et des choses. A cette complication, que l'on
retrouve en partie dans les lois romaines en raison de la clientle et
de l'esclavage, se joignait la confusion introduite par la fodalit,
 savoir, le franc-aleu, le fief et l'arrire-fief, les terres nobles
et non nobles, les biens de mainmorte, les diverses mouvances, les
droits seigneuriaux et ecclsiastiques, les coutumes non-seulement des
provinces, mais encore des cantons. Les mariages dans les familles
royales et princires produisaient des compositions et des
dcompositions de fiefs; le sol, changeant sans cesse de limites,
avait la mobilit de la vie et de la fortune des hommes.

Indpendamment des raisons d'ambition, de jalousie, d'intrts
commerciaux et politiques, il suffisait du service d'un fief pour
mettre  deux nations le fer  la main. Un homme lige du roi refusait
de rendre hommage; cet homme lige tait ou Allemand, ou Flamand, ou
Savoyard, ou Catalan, ou Navarrais, ou Anglais: on saisissait ses
biens, et l'Europe tait en feu. Un procs civil ou criminel
engendrait un procs politique, qui se plaidait et se jugeait entre
deux armes sur un champ de bataille. Jean, roi d'Angleterre, voit ses
tats confisqus par un arrt de la cour des pairs de France; le
prince Noir est somm de comparatre devant Charles V, afin de
rpondre aux accusations des barons de Gascogne: un huissier  verge
est charg d'apprhender au corps le vainqueur de Poitiers, et de
signifier un exploit  la gloire.

Il me resterait beaucoup  dire sur la fodalit, mais peut-tre en
ai-je dj parl trop longtemps: je viens  la chevalerie.


CHEVALERIE.

La chevalerie, dont on place ordinairement l'institution  l'poque de
la premire croisade, remonte  une date fort antrieure. Elle est ne
du mlange des nations arabes et des peuples septentrionaux, lorsque
les deux grandes invasions du nord et du midi se heurtrent sur les
rivages de la Sicile, de l'Italie, de l'Espagne, de la Provence, et
dans le centre de la Gaule: cela nous donne une poque  peu prs
certaine, comprise entre l'anne 700 et l'anne 753.

Le caractre de la chevalerie se forma parmi nous de la nature
sentimentale et fidle du Teuton et de la nature galante et
merveilleuse du Maure, l'une et l'autre nature pntres de l'esprit
et enveloppes de la forme du christianisme. L'opinion exalte qui a
tant contribu  l'mancipation du sexe fminin chez les nations
modernes nous vient des barbares du Nord: les Germains reconnaissaient
dans les femmes quelque chose de divin (_inesse quin etiam sanctum
aliquid et providum putant_). La mythologie de l'_Edda_ et les posies
des scaldes dclent le mme enthousiasme chez les Scandinaves;
jusqu'au soleil, dans ces posies, est une femme, la brillente
_Sunna_. Les lois gardent ces impressions dlicates: quiconque a coup
la chevelure d'une jeune fille est condamn  payer soixante-deux sous
d'or et demi; l'ingnu qui a press la main ou le doigt d'une femme
de condition libre est frapp d'une amende de quinze sous d'or, de
trente s'il lui a press l'avant-bras, de trente-cinq s'il lui a
press le bras au-dessus du coude, de quarante-cinq s'il lui a press
le sein (_si mamillam strinxerit_).

De leur ct, les premiers Arabes professaient un grand respect pour
les femmes,  en juger par le roman ou le pome d'_Antar_, crit ou
recueilli par Asma le grammairien, sous le rgne du kalife Aroun al
Raschild. Antar, comme les chevaliers, est soumis  des preuves; il
aime constamment et timidement la belle Ibla; il court mainte aventure
et fait des prouesses dignes de Roland; il a un cheval nomm Abjir,
une pe appele Dhamy. Mais les moeurs arabes sont conserves: les
femmes boivent du lait de chamelle; et Antar, qui souffre qu'on le
_frappe_, pat souvent les troupeaux[62]. Saladin tait un chevalier
tout aussi brave et moins cruel que Richard. On connat les tournois,
les combats et les amours des Maures de Cordoue et de Grenade.

  [62] Voyez dans la _Revue franaise_ de juillet 1830 un article
  trs-ingnieux de M. Delcluse, sur _Antar_.

Mais si Asma crivait l'histoire d'Antar pour le kalife
Aroun-al-Raschild, contemporain de Charlemagne, Charlemagne n'a point
attendu, comme on l'a cru, le faux Turpin pour tre transform en
chevalier, lui et ses pairs.

Le roman publi sous le nom de Turpin, archevque de Reims, fut
compos par un certain moine Robert, sur la fin du onzime sicle, au
moment de la premire croisade. Ce moine se proposait d'animer les
chrtiens  la guerre contre les infidles, par l'exemple de
Charlemagne et de ses douze pairs. C'est sur cette chronique que les
Anglais ont calqu l'histoire de leur roi Artus et des chevaliers de
la Table ronde.

Le prtendu Turpin n'tait lui-mme qu'un imitateur; fait qui me
semble avoir chapp jusque ici  tous les historiens. Soixante-dix
ans aprs la mort de Charlemagne, le moine de Saint-Gall crivit la
vie de Karle le Grand, vritable roman du genre de celui d'_Antar_.
N'est-ce pas une chose curieuse de trouver la chevalerie tout juste 
la mme poque chez les Franks et les Arabes? Le moine de Saint-Gall
tenait ses autorits, pour la lgislation ecclsiastique, de Wernbert,
clbre abb de Saint-Gall, et pour les actions militaires, du pre de
ce mme Wernbert. Le pre de l'abb Wernbert se nommait Adalbert, et
avait suivi son seigneur Gherold  la guerre contre les Huns (Avares),
les Saxons et les Esclavons. Le romancier dit navement: Adalbert
tait dj vieux; il m'leva quand j'tais encore trs-petit; et
souvent, malgr mes efforts pour lui chapper, il me ramenait et me
contraignait d'couter ses rcits.

Le vieux soldat raconte donc au futur jeune moine que les Huns
habitaient un pays entour de neuf cercles. Le premier renfermait un
espace aussi grand que la distance de Constance  Tours: ce cercle
tait construit en troncs de chnes, de htres, de sapins, et de
pierres trs-dures; il avait vingt pieds de largeur et autant de
hauteur: il en tait ainsi des autres cercles. Le terrible Charlemagne
renverse tout cela; ensuite il marche contre des barbares qui
ravageaient la France orientale; il les extermine et fait couper la
tte  tous les enfants qui dpassaient la hauteur de son pe.
Charlemagne est trahi par un de ses btards, petit nain bossu, confin
au monastre de Saint-Gall. Karle avait dans ses armes des hros 
la manire de Roland: Cisher valait  lui seul une arme; on l'et pu
croire de la race Enachim, tant il tait grand; il montait un norme
cheval, et quand le cheval refusait de passer la Doire enfle par les
torrents des Alpes, il le tranait aprs lui dans les flots, en lui
disant: Par monseigneur Gall, de gr ou de force, tu me suivras.
Cisher fauchait les Bohmiens comme l'herbe d'une prairie. Que
m'importent, s'criait-il, les Wendes, ces grenouillettes? J'en porte
sept, huit et mme neuf enfils au bout de ma lance, en murmurant je
ne sais quoi.

Karle attaque Didier en Italie. Didier demande  Ogger si Karle est
dans l'arme qu'il aperoit: Non, dit Ogger; quand vous verrez les
moissons s'agiter d'horreur dans les champs, le sombre P et le Tsin
inonder les murs de la ville de leurs flots noircis par le fer, vous
pourrez croire  l'arrive de Karle. Alors s'lve au couchant un
nuage qui change le jour en tnbres: Karle, cet homme de fer, avait
la tte couverte d'un casque de fer, et les mains garnies de gantelets
de fer; sa poitrine de fer et ses paules taient couvertes d'une
armure de fer; sa main gauche levait en l'air une lance de fer, sa
main droite tait pose sur son invincible pe; ses cuissards taient
de fer, ses bottines de fer, son bouclier de fer: son cheval avait la
couleur et la force du fer; le fer couvrait les champs et les chemins;
et ce fer, si dur, tait port par un peuple dont le coeur tait plus
dur que le fer. Et tout le peuple de la cit de Didier de s'crier: O
fer! Ah! que de fer! _O ferrum! Heu ferrum!_

Une autre fois, Karle, accoutr d'une casaque de peau de brebis, va 
la chasse avec les grands de Pavie, vtus de robes faites de peaux
d'oiseaux de Phnicie, de plumes de coucous, de queues de paons mles
 la pourpre de Tyr, et ornes de franges d'corce de cdre. On voit
Charlemagne, dans l'histoire, armer son second fils Louis chevalier,
en lui ceignant l'pe.

Le moine de Saint-Gall, qui se dit bgayant et dent, mentionne aussi
le lion tu par Peppin le Bref. Le vtran Adalbert, redisant les
exploits de Charlemagne  un enfant qui devait les crire lorsqu' son
tour il serait devenu vieux, ne ressemble pas mal  quelque grenadier
de Napolon, racontant la campagne d'gypte  un conscrit: tant la
fable et l'histoire sont mles dans la vie des hommes extraordinaires!

Ernold Nigel ou le Noir, dans son pome sur Hlovigh le Dbonnaire,
dcrit le sige de Barcelone; et c'est encore un ouvrage de
chevalerie. Hlovigh ceint l'pe que Karle le Grand portait  son
ct. Les Maures, rangs sur les remparts, dfendent la ville; Zadun,
leur chef, se dvoue pour les sauver; il se glisse le long des
murailles pour aller hter les secours des Sarrasins de Cordoue: il
est pris. Men  Louis, il crie aux siens: Ouvrez vos portes! et
leur fait en mme temps un signe convenu pour les engager  se
dfendre. La ville est force: dans le butin envoy  Karle se
trouvent des cuirasses, de riches habits, des casques orns de
crinires, un cheval parthe avec son harnois et son frein d'or.
L'armure de fer des chevaliers n'est point (comme on l'a cru encore
mal  propos) du onzime sicle; elle ne vient ni des Franks ni des
Arabes; elle vient des Perses, de qui les Romains l'empruntrent: on a
vu la description qu'en fait Ammien Marcellin en parlant du triomphe
de Constance  Rome; on retrouve pareillement cette armure dans
l'escadron de grosse cavalerie que Constantin culbuta lorsqu'il
descendit des Alpes pour aller attaquer Maxence.

Les combats singuliers et les ftes chevaleresques, la construction
de ces monuments appels _gothiques_, qui virent prier les chevaliers
des croisades, concident aussi avec l'avnement des rois de la
seconde race. Hlovigh le Dbonnaire envoie l'vque Ebbon prcher la
foi chez les Danois. Ebbon amne  Hlovigh Hrold, roi de ces peuples.
Hlovigh se rend  Ingelheim, aux bords du Rhin: L s'lve sur cent
colonnes un palais superbe........ Non loin du palais est une le que
le Rhin environne de ses eaux profondes, retraite tapisse d'une herbe
toujours verte, et que couvre une sombre fort; chasse superbe, o
Judith, femme de Hlovigh, magnifiquement pare, monte un noble
palefroi.

Bro et Samilon, deux guerriers de nation gothique, combattent en
champ clos devant Hlovigh, auprs du chteau d'Aix, dans un lieu
entour de murailles de nacre, orn de terrasses gazonnes et plantes
d'arbres. Les champions, d'une haute taille, sont monts sur des
coursiers rapides; tous deux attendent le signal qui doit tre donn
par le roi. Dans l'arne parat Gundold, qui se fait accompagner d'un
cercueil, selon son usage dans ces occasions. Bro est vaincu; les
jeunes Franks l'arrachent  la mort, et Gundold renvoie son cercueil
sous l'appentis d'o il l'avait tir.

    Miratur Gundoldus enim, feretrumque remittit
    Absque onere tectis, venerat unde, suum[63].

  [63] Les savants bndictins ne peuvent s'empcher de s'crier
  dans une note, avec toute la joie nave de l'rudition: Grati
  sint Nigello, qui veterum ritus nobis ediscerit!

L'architecture dite lombarde, de l'poque des Karlovingiens, en
Italie, n'tait que l'invasion de l'architecture orientale ou
nogrecque dans l'architecture romaine. Hakem, au huitime sicle,
btit la mosque de Cordoue, type primitif de l'architecture sarrasine
occidentale. Au commencement du neuvime sicle, le palais d'Ingelheim
avait des centaines de colonnes, des toitures de formes varies, des
milliers de rduits, d'ouvertures et de portes: _centum perfixa
columnis... tectaque multimoda: mille aditus, reditus, millenaque
claustra domorum_. L'glise prsentait de grandes portes d'airain, et
de plus petites enrichies d'or: _Templa Dei..... rati postes, aurea
ostiola_. Hrold, sa femme, ses enfants et ses compagnons,
contemplaient avec tonnement le dme immense de l'glise: _miratur
Herold, conjunx miratur, et omnes proles et socii culmina tanta Dei_.
Voil donc clairement aux huitime et neuvime sicles les moeurs, les
aventures, les chants, les rcits, les champions, les nains, les
ftes, les armes, l'architecture de l'poque vulgaire de la
chevalerie; les voil en mme temps et  la fois d'une manire
spontane chez les Maures et chez les chrtiens: voil Charlemagne et
le kalife Aroun, Cisher et Antar, et leurs historiens contemporains,
Asma et le moine de Saint-Gall.

Les romanciers du douzime sicle qui ont pris Charlemagne, Roland et
Ogier pour leurs hros, ne se sont donc point tromps historiquement;
mais on a eu tort de vouloir faire des chevaliers un _corps_ de
chevalerie. Les crmonies de la rception du chevalier, l'peron,
l'pe, l'accolade, la veille des armes, les grades de page, de
damoiseau, de poursuivant, d'cuyer, sont des usages et des
institutions militaires qui remplaaient d'autres usages et d'autres
institutions tombs en dsutude; mais ils ne constituaient pas un
corps de troupes homogne, disciplin, agissant sous un mme chef dans
une mme subordination.

Les ordres religieux chevaleresques ont t la cause de cette
confusion d'ides; ils ont fait supposer une chevalerie historique
_collective_, lorsqu'il n'existait qu'une chevalerie historique
_individuelle_. Au surplus, cette chevalerie individuelle fut dlicate,
vaillante, gnreuse, et garda l'empreinte des deux climats qui la
virent clore; elle eut le vague et la rverie du ciel noy des
Scandinaves, l'clat et l'ardeur du ciel pur de l'Arabie. La
chevalerie historique produisit en outre une chevalerie romanesque,
qui se mla aux ralits, retentit par un extrme cho jusque dans le
rgne de Franois Ier, o elle donna naissance  Bayard, comme elle
avait enfant du Guesclin auprs du trne de Charles V. Le hros de
Cervantes fut le dernier des chevaliers: tel est l'attrait de ces
moeurs du moyen ge et le prestige du talent, que la satire de la
chevalerie en est devenue le pangyrique immortel.

Pour tre reu chevalier dans l'origine, il fallait tre noble de pre
et de mre, et g de vingt-et-un ans. Si un gentilhomme qui n'tait
pas de _parage_ se faisait armer chevalier, _on lui tranchait les
perons dors sur le fumier_. Les fils des rois de France taient
chevaliers sur les fonts de baptme: saint Louis arma ses frres
chevaliers; du Guesclin, second parrain du second fils de Charles V,
le duc d'Orlans, tira son pe, et la mit nue dans la main de
l'enfant nu: _Nudo tradidit ensem nudum_. Bayard, _sans paour et sans
reprouche_, confra la chevalerie  Franois Ier. Le roi lui dit:
Bayard, mon ami, je veux qu'aujourd'hui sois fait chevalier par vos
mains..... Avez vertueusement, en plusieurs royaumes et provinces,
combattu contre plusieurs nations..... Je delaisse la France, en
laquelle on vous connoist assez........ Depeschez-vous. Alors prit
son pe Bayard, et dit: Sire, autant vaille que si estois Roland, ou
Olivier, Gaudefroy ou Baudouyn son frre. Et puis aprs si cria
haultement, l'espe en la main dextre: Tu es bien heureuse d'avoir
aujourd'huy  un si beau et puissant roy donn l'ordre de la
chevalerie. Certes, ma bonne espe, vous serez moult bien comme
relique garde, et sur toutes aultres honore; et ne vous porteray
jamais, si ce n'est contre Turcs, Sarrasins ou Mores. Et puis feit
deux saults, et aprs remit au fourreau son espe.

Les chevaliers prenaient les titres de _don_, de _sire_, de _messire_
et de _monseigneur_. Ils pouvaient manger  la table du roi; eux seuls
avaient le droit de porter la lance, le haubert, la double cotte de
mailles, la cotte d'armes, l'or, le vair, l'hermine, le petit-gris, le
velours, l'carlate: ils mettaient une girouette sur leur donjon;
cette girouette tait en pointe comme les pennons pour les simples
chevaliers, carre comme les bannires pour les chevaliers bannerets.
On reconnaissait de loin le chevalier  son armure: les barrires des
lices, les ponts des chteaux s'abaissaient devant lui; les htes qui
le recevaient poussaient quelquefois le dvouement et le respect
jusqu' lui abandonner leurs femmes.

La dgradation du chevalier flon tait affreuse: on le faisait monter
sur un chafaud; on y brisait  ses yeux les pices de son armure; son
cu, le blason effac, tait attach et tran  la queue d'une
cavale, monture drogeante: le hraut d'armes accablait d'injures
l'ignoble chevalier. Aprs avoir rcit les vigiles funbres, le
clerg prononait les maldictions du psaume 108. Trois fois on
demandait le nom du dgrad, trois fois le hraut d'armes rpondait
qu'il ignorait ce nom, et n'avait devant lui qu'une foi mentie. On
rpandait alors sur la tte du patient un bassin d'eau chaude; on le
tirait en bas de l'chafaud par une corde; il tait mis sur une
civire, transport  l'glise, couvert d'un drap mortuaire, et les
prtres psalmodiaient sur lui les prires des morts.

La chevalerie se confrait sur la brche, dans la mine et la tranche
d'une ville assige, sur un champ de bataille au moment d'en venir
aux mains. Le besoin de soldats s'accroissant  mesure que les nobles
prissaient, le serf fut admis  la chevalerie; des lettres de
Philippe de Valois dclarent gentilhomme le fils d'un serf qui avait
t arm chevalier: les Franais ont toujours attribu la noblesse 
la charrue et  l'pe, et plac au mme rang le laboureur et le
soldat. Dans la suite, au milieu des grandes guerres contre les
Anglais, on cra tant de chevaliers que ce titre s'avilit. Franois
Ier ajouta aux deux classes de chevaliers _bannerets_ et _bacheliers_
une troisime classe, compose de magistrats et de gens de lettres;
ils furent appels _chevaliers s lois_. Enfin, il ne resta de la
chevalerie qu'un nom honorifique, crit dans les actes, ou port par
les cadets de famille.

L'ducation militaire m'amne maintenant  parler de l'ducation
civile dans les sicles dont nous nous occupons.


DUCATION.

L'ducation chez les Perses, les Grecs et les Romains, tait persane,
grecque et romaine; je veux dire qu'on enseignait aux enfants ce qui
regarde la patrie; on ne les instruisait que des lois, des moeurs, de
l'histoire et de la langue de leurs aeux. Lorsqu' l'poque d'une
civilisation avance les Romains se prirent d'admiration pour la Grce
et vinrent aux coles d'Athnes, ce n'tait que la louable curiosit
de quelques patriciens oisifs.

Le monde moderne a prsent un phnomne dont il n'y a aucun exemple
dans le monde ancien: les enfants des barbares se sparrent de leur
race par l'ducation: confins dans des collges, ils apprirent des
langues que leurs pres ne parlaient point, et qui cessaient d'tre
parles sur terre; ils tudirent des lois qui n'taient pas celles de
leur nation; ils ne s'occuprent que d'une socit morte, sans rapport
avec la socit vivante de leur temps. Les vaincus, sortis d'un autre
sang et perptuant le souvenir de ce qu'ils avaient t, renfermrent
avec eux les fils de leurs vainqueurs comme des otages.

Il se forma au milieu des gnrations brutes un peuple d'intelligence
hors de la sphre o se mouvait la communaut matrielle, guerrire et
politique. Plus l'esprit autour des coles tait simple, grossier,
naturel, illettr, plus dans l'intrieur de ces coles il tait
raffin, subtil, mtaphysique et savant. Les barbares avaient commenc
par gorger les prtres et les moines; devenus chrtiens, ils
tombrent  leurs pieds. Ils s'empressrent de contribuer  la
fondation des collges et des universits: admirant ce qu'ils ne
comprenaient pas, ils crurent ne pouvoir accorder aux tudiants trop
de privilges. Une vritable rpublique, ayant ses tribunaux, ses
coutumes et ses liberts, s'tablit pour les enfants au centre mme de
la monarchie des pres.

L'universit de Paris, fille ane de nos rois, bien qu'elle ne
descendt pas de Charlemagne, n'tait pas la seule en France; vingt
autres existaient sur son modle. Celle de Montpellier devint clbre;
on y professa le droit romain aussitt que les exemplaires des
_Pandectes_ furent devenus moins rares par la dcouverte et les copies
du manuscrit d'Amalfi. L'Angleterre, l'cosse, l'Irlande, l'Allemagne,
l'Italie, l'Espagne, le Portugal, possdaient les mmes corps
enseignants. On voit dans les hagiographes et les chroniqueurs que le
mme colier, afin d'embrasser les diverses branches des sciences,
tudiait successivement  Paris,  Oxford,  Mayence,  Padoue, 
Salamanque,  Combre. L'universit de Paris avait une poste  son
usage, longtemps avant que Louis XI et fait un pareil tablissement.

On sent quelle activit les institutions universitaires, dgages des
lois nationales, devaient donner aux esprits; combien elles devaient
accrotre le trsor commun des ides: or, tout arrive par les ides;
elles produisent les faits, qui ne leur servent que d'enveloppe.

Une multitude de collges s'levrent auprs des universits. Sous
Philippe le Bel, qui fonda l'universit d'Orlans, on vit s'tablir le
collge de la reine de Navarre, celui du cardinal Le Moyne, et celui
de Montaigu, archevque de Narbonne. Depuis le rgne de Philippe de
Valois jusqu' la fin du rgne de Charles V, on compte l'rection du
collge des Lombards pour les coliers italiens, des collges de
Tours, de Lisieux, d'Autun, de l'_Ave Maria_, de Mignon ou Grandmont,
de Saint-Michel, de Cambrai, d'Aubusson, de Bonnecourt, de Tournai, de
Bayeux, des Allemands, de Boissy, de Dainville, de Matre Gervais, de
Beauvais (_Hist. de l'Univ._, tom. III, liv. III; _Antiq. de Paris_;
_Trs. des Ch._). A Franois Ier est d l'tablissement du Collge
Royal, avec les trois chaires de langues hbraque, grecque et latine:
on avait commenc  enseigner le grec dans l'universit de Paris sous
Charles VIII; on y expliquait alors les dialogues de Platon. Henri II,
Charles IX, Henri III, augmentrent les chaires savantes d'une chaire
de philosophie grecque et latine, d'une chaire de langue arabe et
d'une chaire de chirurgie. Louis XIII, Louis XIV et Louis XV
ajoutrent au Collge Royal des chaires pour l'tude du droit canon,
pour celle des langues syriaque, turque et persane, pour
l'enseignement de la littrature franaise, de l'astronomie, de la
mcanique, de la chimie, de l'anatomie, de l'histoire naturelle, du
droit de la nature et des gens. Le collge des Quatre-Nations rappelle
le nom de Mazarin. Tout se formait par grandes masses ou par grands
corps dans l'ancienne monarchie: clerg, noblesse, tiers tat,
magistrature, ducation.

Ces universits et ces collges furent autant de foyers o
s'allumrent comme des flambeaux les gnies dont la lumire pntra
les tnbres du moyen ge: nuit fconde, puissant chaos, dont les
flancs portaient un nouvel univers. Lorsque la barbarie envahit la
civilisation, elle la fertilise par sa vigueur et sa jeunesse; quand,
au contraire, la civilisation envahit la barbarie, elle la laisse
strile; c'est un vieillard auprs d'une jeune pouse: les peuples
civiliss de l'ancienne Europe se sont renouvels dans le lit des
sauvages de la Germanie; les peuples sauvages de l'Amrique se sont
teints dans les bras des peuples civiliss de l'Europe.

Saint Bernard, Abeilard, Scott, Thomas d'Aquin, Bonaventure, Albert,
Roger Bacon, Henri de Gand, Hugues de Saint-Cher, Alexandre de
Hallays, Alain de l'Ille, Yves de Triguer, Jacques de Voragines,
Guillaume de Nangis, Jean de Meun, Guillaume Duranty, Jean Adam,
Guillaume Pelletier, Barthlemi Glaunwil et Pierre Bercheur, Albert de
Saxe, Froissart, Nicolas Oresme, Jacques de Dondis, Nicolas Flamel,
Accurse, Barthole, Gratien, Pierre d'Ailly, Nicolas Clmengis, Gerson,
Thomas Connecte, Benot Gentian, Jean de Courtecuisse, Vincent
Ferrier, Juvnal des Ursins, Pic de la Mirandole, Chartier, Martial
d'Auvergne, Franois Villon et Robert Gaguin forment la chane de ces
hommes qui nous amnent des premiers jours du moyen ge au temps de
la renaissance des lettres. Leur clbrit fut grande, et les surnoms
par lesquels on les distingua prouvent l'admiration nave de leurs
sicles. Albert fut surnomm le Grand; Thomas d'Aquin, l'Ange de
l'cole; Roger Bacon, le Docteur admirable; Henri de Gand, le Docteur
solennel; Henri de Suze, la Splendeur du droit; Alexandre de Hallays,
le Docteur irrfragable, Alain de l'Ille, le Docteur universel;
Bonaventure, le Docteur sraphique; Scott, le Docteur subtil; Gilles
de Rome, le Docteur trs-fond.

Ces hommes, avec des talents divers, formaient des coles, avaient des
disciples, comme les anciens philosophes de la Grce. Albert inventa
une machine parlante; Roger Bacon dcouvrit peut-tre la poudre[64],
le tlescope et le microscope; Jacques de Dondis composa une horloge
cleste ou une sphre mouvante. Saint Thomas d'Aquin est un gnie tout
 fait comparable aux plus rares gnies philosophiques des temps
anciens et modernes; il tient de Platon et de Malebranche pour la
spiritualit, d'Aristote et de Descartes pour la clart et la logique.
Les scottistes et les thomistes, les ralistes et les nominaux,
ressuscitrent les deux sectes de la forme et de l'ide. Vers l'an
1050, les crits d'Aristote avaient t apports par les Arabes en
Espagne, et de l'Espagne ils passrent en France. Brenger, Abeilard,
Gilbert de la Pore, firent revivre la doctrine du Stagirite; mais les
Pres grecs et latins ayant depuis longtemps frapp d'anathme cette
doctrine, un concile tenu  Paris, en 1209, condamna au feu les crits
dans lesquels elle tait renferme. L'interdiction dura plus de
quatre-vingts ans: on se relcha ensuite, et en 1447 le triomphe
d'Aristote fut tel, qu'on n'enseigna plus d'autre philosophie que la
sienne. Un sicle aprs, Ramus, qui osa s'lever contre sa logique,
fut la victime du fanatisme scolastique. Il fallut attendre Gassendi
et Descartes pour triompher du prcepteur d'Alexandre.

  [64] Connue d'ailleurs  la Chine, ainsi que la boussole,
  l'imprimerie, le gaz, etc. Ces dcouvertes matrielles devaient
  naturellement avoir lieu chez une socit  longue vie, comme
  celle des Chinois.

Duranti, Barthole, Alciat, et plus tard Cujas furent les lumires du
droit.

On se fera une ide de l'influence que ces hommes exeraient sur leur
temps, en rappelant les effets de leurs leons: la classe o Albert le
Grand enseignait ne suffisant plus  la multitude des auditeurs, il se
vit oblig de professer en plein air, sur la place qui prit le nom de
_Matre-Albert_. Foulques crit  Abeilard: Rome t'envoyait ses enfants
 instruire; et celle qu'on avait entendue enseigner toutes les
sciences montrait, en te passant ses disciples, que ton savoir tait
encore suprieur au sien. Ni la distance, ni la hauteur des montagnes,
ni la profondeur des valles, ni la difficult des chemins parsems de
dangers et de brigands ne pouvaient retenir ceux qui s'empressaient
vers toi. La jeunesse anglaise ne se laissait effrayer ni par la mer
place entre elle et toi, ni par la terreur des temptes; et  ton nom
seul, mprisant les prils, elle se prcipitait en foule. La Bretagne
recule t'envoyait ses habitants pour les instruire; ceux de l'Anjou
venaient te soumettre leur frocit adoucie. Le Poitou, la Gascogne,
l'Ibrie, la Normandie, la Flandre, les Teutons, les Sudois, ardents
 te clbrer, vantaient et proclamaient sans relche ton gnie. Et je
ne dis rien des habitants de la ville de Paris et des parties de la
France les plus loignes comme les plus rapproches, tous avides de
recevoir tes leons, comme si prs de toi seul ils eussent pu trouver
l'enseignement[65].

  [65] Cette lgante traduction est d'une femme (_OEuvres de madame
  Guizot_).

La foule des matres et des coliers de l'universit tait telle quand
ils allaient en procession  Saint-Denis, que les premiers rangs du
cortge entraient dans la basilique de l'abbaye, lorsque les derniers
sortaient de l'glise des Mathurins de Paris. Appele  donner son
vote sur la question de l'extinction du schisme, l'universit fournit
dix mille suffrages; elle proposa d'envoyer  un enterrement
vingt-cinq mille coliers pour en augmenter la pompe. On voit ce grand
corps figurer dans toutes les crises politiques de la monarchie, et
particulirement sous les rgnes de Charles V, de Charles VI et de
Charles VII. Factieux ou fidle, il lchait ou retenait les flots
populaires, tandis que des esprits novateurs levs  ses leons
agitaient les questions religieuses, poussaient, par la hardiesse de
leurs doctrines, par leurs dclamations contre les vices du clerg et
des grands,  ces rformes dont Arnaud de Brescia avait donn
l'exemple en Italie et Wickleff en Angleterre.

Cette vie des universits et des collges occupe une place
considrable dans le tableau des moeurs gnrales, qui me reste 
peindre.


MOEURS GNRALES DES XIIe, XIIIe ET XIVe SICLES.

L'histoire moderne doit prendre soin de dtruire un mensonge, non des
chroniqueurs, qui sont unanimes sur la corruption des bas sicles,
mais de l'ignorance et de l'esprit de parti des temps o nous vivons:
on s'est figur que si le moyen ge tait barbare, du moins la morale
et la religion faisaient le contre-poids de sa barbarie; on se
reprsente les anciennes familles, grossires sans doute, mais assises
dans une sainte union  l'tre domestique, avec toute la simplicit de
l'ge d'or. Rien de plus contraire  la vrit.

Les barbares s'tablirent au milieu de la socit romaine dprave par
le luxe, dgrade par l'esclavage, pervertie par l'idoltrie. Les
Franks, trs-peu nombreux, relativement  la population gallo-romaine,
ne purent assainir les moeurs; ils taient eux-mmes fort corrompus
quand ils entrrent en Gaule.

C'est une grande erreur que d'attribuer l'innocence  l'tat sauvage;
tous les apptits de la nature se dveloppent sans contrle dans cet
tat: la civilisation seule enseigne les qualits morales. La
profession des armes, qui inspire certaines vertus, ne produit point
la temprance: Sainte-Palaye est oblig de convenir que les chevaliers
ne se recommandaient gure par la rigidit des moeurs.

De la socit romaine et de la socit barbare rsulta une double
corruption; on reconnat trs-bien les vices de l'une et de l'autre
socit, comme on distingue  leur confluent les eaux de deux fleuves
qui s'unissent: la rapine, la cruaut, la brutalit, la luxure
animale, taient frankes; la bassesse, la lchet, la ruse, la
turpitude de l'esprit, la dbauche raffine, taient romaines.

Et ces remarques ne se doivent pas entendre de quelques annes, de
quelques rgnes: elles s'appliquent aux sicles qui prcdent le moyen
ge, depuis le rgne de Khlovigh jusqu' celui de Hugues Capet: et aux
sicles du moyen ge, depuis le rgne de Hugues Capet jusqu' celui de
Franois Ier.

Le christianisme chercha, autant qu'il le put,  gurir la gangrne
des temps barbares; mais l'esprit de la religion tait moins suivi
que la lettre; on croyait plus  la croix qu' la parole du Christ; on
adorait au Calvaire, on n'assistait point au sermon de la Montagne. Le
clerg se dprava comme la foule. Si l'on veut pntrer  fond l'tat
intrieur de cette poque, il faut lire les conciles et les chartes
d'abolition (lettres de grce accordes par les rois); l se montrent
 nu les plaies de la socit. Les conciles reproduisent sans cesse
les plaintes contre la licence des moeurs et la recherche des remdes
 y apporter; les chartes d'abolition gardent les dtails des
jugements et des crimes qui motivaient les lettres royaux. Les
capitulaires de Charlemagne et de ses successeurs sont remplis de
dispositions pour la rformation du clerg.

On connat l'pouvantable histoire du prtre Anastase enferm vivant
avec un cadavre, par la vengeance de l'vque Caulin (GRGOIRE DE
TOURS). Dans les canons ajouts au premier concile de Tours, sous
l'piscopat de saint Perpert, on lit: Il nous a t rapport que des
prtres, ce qui est horrible (_quod nefas_), tablissaient des auberges
dans les glises, et que le lieu o l'on ne doit entendre que des
prires et des louanges de Dieu retentit du bruit des festins, de
paroles obscnes, de dbats et de querelles.

Baronius, si favorable  la cour de Rome, nomme le dixime sicle le
sicle de fer, tant il voit de dsordres dans l'glise. L'illustre et
savant Gherbert, avant d'tre pape sous le nom de Sylvestre II, et
n'tant encore qu'archevque de Reims, disait: Dplorable Rome, tu
donnas  nos anctres les lumires les plus clatantes, et maintenant
tu n'as plus que d'horribles tnbres....... Nous avons vu Jean
Octavien conspirer, au milieu de mille prostitues, contre le mme
Othon qu'il avait proclam empereur. Il est renvers, et Lon le
Nophyte lui succde. Othon s'loigne de Rome, et Octavien y rentre;
il chasse Lon, coupe les doigts, les mains et le nez au diacre Jean;
et, aprs avoir t la vie  beaucoup de personnages distingus, il
prit bientt lui-mme..... Sera-t-il possible de soutenir encore
qu'une si grande quantit de prtres de Dieu, dignes par leur vie et
leur mrite d'clairer l'univers, se doivent soumettre  de tels
monstres, dnus de toute connaissance des sciences divines et
humaines?

Il nous reste une satire d'Adalbron, vque de Laon; c'est un
dialogue entre le pote et le roi Robert. Adalbron reprsente les
juges obligs de porter le capuchon, les vques dpouills, rduits 
suivre la charrue; et les siges piscopaux, quand ils viennent 
vaquer, occups par des mariniers et des ptres. Un moine est
transform en soldat; il porte un bonnet de peau d'ours; sa robe,
nagure longue, est courte, fendue par devant et par derrire;  sa
ceinture troite est suspendu un arc, un carquois, des tenailles, une
pe. Il n'y avait autrefois parmi les ministres du Seigneur ni
bourreaux, ni aubergistes, ni gardeurs de cochons et de boucs; ils
n'allaient point au march public; ils ne faisaient point blanchir les
toffes.

Adalbron, tendant son sujet, remarque que le noble et le serf ne
sont pas soumis  la mme loi; que le noble est entirement libre. Le
roi prend la dfense de la condition servile: Cette classe, dit-il,
ne possde rien sans l'acheter par un dur travail. Qui pourrait
compter les peines, les courses et les fatigues qu'ont  supporter les
serfs? Il n'y a aucune fin  leurs larmes. Adalbron rpond que la
famille du Seigneur est divise en trois classes: l'une prie, l'autre
combat, la troisime travaille.

Adalbron avait vu finir la seconde race et commencer la troisime; il
avait jou un rle dans les trahisons qui se pratiquent  la chute et
au renouvellement des empires. Peut-tre avait-il t li intimement
avec Emma, femme de Lother, quoiqu'il ft vque; il tait d'une
grande famille de Lorraine, il avait tudi sous Gherbert; il n'aimait
pas les moines, et il entrait dans la querelle des vques nobles
contre les religieux plbiens. On retrouve en lui cette partie de la
socit intelligente qui ne fut jamais barbare.

Saint Bernard ne montre pas plus d'indulgence aux vices de son sicle;
saint Louis fut oblig de fermer les yeux sur les prostitutions et les
dsordres qui rgnaient dans son arme. Pendant le rgne de Philippe
le Bel, un concile est convoqu exprs pour remdier au dbordement
des moeurs. L'an 1351, les prlats et les ordres mendiants exposent
leurs mutuels griefs  Avignon, devant Clment VII. Ce pape, favorable
aux moines, apostrophe les prlats: Parlerez-vous d'humilit, vous si
vains et si pompeux dans vos montures et vos quipages? Parlerez-vous
de pauvret, vous si avides que tous les bnfices du monde ne vous
suffiraient pas? Que dirai-je de votre chastet?... Vous hassez les
mendiants, vous leur fermez vos portes; et vos maisons sont ouvertes 
des sycophantes et  des infmes (_lenonibus et truffatoribus_).

La simonie tait gnrale: les prtres violaient presque partout la
rgle du clibat; ils vivaient avec des femmes perdues, des concubines
et des chambrires; un abb de Noris avait dix-huit enfants. En
Biscaye on ne voulait que des prtres qui eussent des _commres_,
c'est--dire des femmes supposes lgitimes.

Ptrarque crit  l'un de ses amis: Avignon est devenu un enfer, la
sentine de toutes les abominations. Les maisons, les palais, les
glises, les chaires du pontife et des cardinaux, l'air et la terre,
tout est imprgn de mensonge; on traite le monde futur, le jugement
dernier, les peines de l'enfer, les joies du paradis, de fables
absurdes et puriles. Ptrarque cite  l'appui de ses assertions des
anecdotes scandaleuses sur les dbauches des cardinaux. Et lui-mme,
abb chaste et fidle amant de Laure, tait entour de btards.

Dans un sermon prononc devant le pape en 1364, le docteur Nicolas
Oresme prouva que l'Antechrist ne tarderait pas  paratre, par six
raisons tires de la perte de la doctrine, de l'orgueil des prlats,
de la tyrannie des chefs de l'glise, et de leur aversion pour la
vrit.

Les sirventes, qui n'pargnaient ni les papes, ni les rois, ni les
nobles, ne mnageaient pas plus le clerg que les sermons: Dis donc,
seigneur vque, tu ne seras jamais sage qu'on ne t'ait rendu
eunuque.--Ah! faux clerg, tratre, menteur, parjure, dbauch! saint
Pierre n'eut jamais rentes, ni chteaux, ni domaines; jamais il ne
pronona excommunication. Il y a des gens d'glise qui ne brillent que
par leur magnificence, et qui marient  leurs neveux les filles qu'ils
ont eues de leur mie. (RAYNOUARD, _Troubadours_.)

Une vile multitude, qui ne combattit jamais, enlve aux nobles leur
tour et leur chastel: le bouc attaque le loup.--Notre vque vend
une bire mille sous  ses amis dcds.--C'est le pape qui rgne;
il rampe aux pieds du monarque puissant, il accable le roi
malheureux.

Toute la terre fodale se ressemblait; mmes censures en Angleterre:

Auprs d'une abbaye se trouve un couvent de nonnes, au bord d'une
rivire douce comme du lait. Aux jours d't, les jeunes nonnes
remontent cette rivire en bateau; et quand elles sont loin de
l'abbaye, le diable se met tout nu, se couche sur le rivage, et se
prpare  nager. Agile, il enlve les jeunes moines, et revient
chercher les nonnes. Il enseigne  celles-ci une oraison: le moine,
bien dispos, aura douze femmes  l'anne, et il deviendra bientt le
pre abb. Je supprime de grossires obscnits en vieux anglais.

Le _Credo_ de Pierre Laboureur (Piter Plowman) est une satire amre
contre les moines mendiants:

J'ai rencontr, assis sur un banc, un frre affreux; il tait gros
comme un tonneau; son visage tait si plein, qu'il avait l'air d'une
vessie remplie de vent, ou d'un sac suspendu  ses deux joues et  son
menton. C'tait une vritable oie grasse, qui faisait remuer sa chair
comme une boue tremblante.

Les chtelains et les chtelaines chantaient, aimaient, se
gaudissaient, et par moments ne croyaient pas trop en Dieu. Le vicomte
de Beaucaire menace son fils Aucassin de l'enfer, s'il ne se spare de
Nicolette, sa mie. Le damoiseau rpond qu'il se soucie fort peu du
paradis, rempli de moines fainants demi-nus, de vieux prtres
crasseux et d'ermites en haillons. Il veut aller en enfer, o les
grands rois, les paladins, les barons, tiennent leur cour plnire; il
y trouvera de belles femmes qui ont aim des mnestriers et des
jongleurs, amis du vin et de la joie. (LE GRAND D'AUSSY, RAYNOUARD;
_Hist. de Phil.-Auguste_, CAPEFIGUE, etc.)

On voit un comte d'Armagnac, Jean V, pouser publiquement sa soeur, et
vivre avec elle dans son chteau, en tout honneur de baronnage.

Ces nobles de la gaie science n'taient pas toujours si courtois et si
damoiseaux qu'ils ne se transformassent en brigands sur les grands
chemins et dans les forts. Les bourgeois de Laon appelrent  leur
secours Thomas de Coucy, seigneur du chteau de Marne. Thomas, tout
jeune encore, pillait les pauvres et les plerins qui se rendaient 
Jrusalem, et qui revenaient de la Terre Sainte. Afin d'obtenir de
l'argent de ces captifs, il les pendait par les pouces, et leur
mettait de grosses-pierres sur les paules pour ajouter  leur
pesanteur naturelle; il se promenait en dessous de ces gibets vivants,
et achevait  coups de bton les victimes qui ne possdaient rien ou
qui refusaient de payer. Ayant un jour jet un lpreux au fond d'un
cachot, le nouveau Cacus fut assig dans son antre par tous les
lpreux de la contre[66].

  [66] GUIBERTI, _De vita sua_.

Un seigneur de Tournemine, assign dans son manoir d'Auvergne par un
huissier appel _Loup_, lui fit couper le poing, disant que jamais loup
ne s'tait prsent  son chteau sans qu'il n'et laiss sa patte
cloue  la porte.

Regnault de Pressigny, seigneur de Marans prs de La Rochelle,
ranonneur de bourgeois, voleur de grands chemins, dtrousseur de
passants, se plaisait  crever un oeil et  arracher la barbe  tout
moine traversant les terres de sa seigneurie. Quand il envoyait au
supplice les malheureux qui refusaient de se racheter, et que ceux-ci
en appelaient  la justice du roi, Pressigny, qui apparemment savait
le latin, leur rpondait, en quivoquant sur les mots, qu'ils se
plaignaient  tort de ne pas mourir dans les rgles; qu'ils mouraient
_jure aut injuria_.

Le moyen ge offre un tableau bizarre, qui semble tre le produit
d'une imagination puissante, mais drgle. Dans l'antiquit, chaque
nation sort pour ainsi dire de sa propre source; un esprit primitif,
qui pntre tout et se fait sentir partout, rend homognes les
institutions et les moeurs. La socit du moyen ge tait compose des
dbris de mille autres socits: la civilisation romaine, le paganisme
mme, y avaient laiss des traces; la religion chrtienne y apportait
ses croyances et ses solennits; les barbares franks, goths,
bourguignons, anglo-saxons, danois, normands, retenaient les usages et
le caractre propres  leurs races. Tous les genres de proprit se
mlaient, toutes les espces de lois se confondaient: l'aleu, le fief,
la mainmortable, le Code, le Digeste, les lois salique, gombette,
wisigothe, le droit coutumier. Toutes les formes de libert et de
servitude se rencontraient: la libert monarchique du roi, la libert
aristocratique du noble, la libert individuelle du prtre, la libert
collective des communes, la libert privilgie des villes, de la
magistrature, des corps de mtiers et des marchands; la libert
reprsentative de la nation; l'esclavage romain, le servage barbare,
la servitude de l'aubain. De l ces spectacles incohrents, ces usages
qui se paraissent contredire, qui ne se tiennent que par le lien de la
religion. On dirait des peuples divers n'ayant aucun rapport les uns
avec les autres, tant seulement convenus de vivre sous un commun
matre autour d'un mme autel.

Jusque dans son apparence extrieure, la France offrait alors un
tableau plus pittoresque et plus national qu'elle ne le prsente
aujourd'hui. Aux monuments ns de notre religion et de nos moeurs,
nous avons substitu, par une dplorable affectation de l'architecture
btarde romaine, des monuments qui ne sont ni en harmonie avec notre
ciel ni appropris  nos besoins; froide et servile copie, laquelle a
port le mensonge dans nos arts, comme le calque de la littrature
latine a dtruit dans notre littrature l'originalit du gnie frank.
Ce n'tait pas ainsi qu'imitait le moyen ge; les esprits de ce
temps-l admiraient aussi les Grecs et les Romains, ils recherchaient
et tudiaient leurs ouvrages; mais, au lieu de s'en laisser dominer,
ils les matrisaient, les faonnaient  leur guise, les rendaient
franais, et ajoutaient  leur beaut par cette mtamorphose pleine de
cration et d'indpendance.

Les premires glises chrtiennes dans l'Occident ne furent que des
temples retourns: le culte paen tait extrieur, la dcoration du
temple fut extrieure; le culte chrtien tait intrieur, la
dcoration de l'glise fut intrieure. Les colonnes passrent du
dehors au dedans de l'difice, comme dans les basiliques, o se
tinrent les assembles des fidles quand ils sortirent des cryptes et
des catacombes. Les proportions de l'glise surpassrent en tendue
celles du temple, parce que la foule chrtienne s'entassait sous la
vote de l'glise, et que la foule paenne tait rpandue sous le
pristyle du temple. Mais lorsque les chrtiens devinrent les matres,
ils changrent cette conomie, et ornrent aussi du ct du paysage et
du ciel leurs difices.

L'architecture nogrecque, par une mme mancipation de l'esprit
humain, se montra en Orient avec le noplatonisme; il tait naturel
que les arts suivissent les ides, et surtout les ides religieuses,
auxquelles ils sont appliqus de prfrence chez les peuples. Les
premiers essais, ou plutt les premiers jeux de cette architecture, se
firent remarquer dans les temples de Daphn, de Balbek et de Palmyre:
elle se dveloppa en Syrie dans les monuments de sainte Hlne; elle
devenait chrtienne  Jrusalem,  l'poque o le noplatonisme
devenait chrtien au concile de Nice. Justinien la fit rgner en
btissant sur les fondements de la Sainte-Sophie romaine de Constance
la Sainte-Sophie nogrecque d'Isidore de Milet. De l elle passa en
Italie, et dploya son art dans l'glise octogone de Saint-Vital 
Ravenne: Charlemagne, au huitime sicle, reproduisit ce mouvement
agrandi  Aix-la-Chapelle. Il edifia eglises et abbayes en divers
lieux, en l'honneur de Dieu et au proufit de son ame. Aucunes en
commena et aucunes en parfit. Entre les autres fonda l'eglise de
Aix-la-Chapelle, d'oeuvre merveilleuse, en l'honneur de Nostre-Dame
Sainte-Marie... Divers palais commena en divers lieux, d'oeuvre
cousteuse: un en fit auprs de la cit de Mayence, de lez une ville
qui a nom Ingelheim; un autre en la cit, sur le fleuve de Vahalam. Si
commanda dans tout son royaume,  tous les evesques et  tous ceux 
qui les cures appartenoient, que toutes les eglises et toutes les
abbayes qui estoient dechues par vieillesse fussent refaictes et
restaures: et pour ce que cette chose ne fust mise en nonchaloir, il
leur mandoit expressement par ses messages qu'ils accomplissent ses
commandements.

Trois sicles plus tard, l'architectonique nouvelle aborda une seconde
fois aux rivages latins, et annona son retour par l'dification de la
cathdrale de Pise. Il y a des erreurs que la voix populaire consacre,
et auxquelles la science est oblige de se soumettre: le nogrec, en
Italie, fut appel l'_architecture lombarde_, et en France,
l'_architecture gothique_; et ni les Lombards ni les Goths n'y avaient
mis la main; Thodoric mme se contenta d'imiter ou de rparer les
masses du Forum et du Champ de Mars.

Tandis que l'architecture nogrecque, infidle au Parthnon abandonn,
s'emparait des difices chrtiens, elle envahissait aussi les difices
mahomtans. Les Arabes l'_orientalisrent_ pour le calife Aroun et les
_Mille et une Nuits_; ils l'emmenrent avec eux dans leurs conqutes;
elle arriva de la mosque du Kaire en gypte  celle de Cordoue en
Espagne,  peu prs au moment o les exarques de Ravenne
l'introduisaient en Italie. Ainsi la pune de l'Ionie parut dans
l'Europe occidentale, portant d'une main l'tendard du prophte, et de
l'autre celui du Christ: l'Alhambrah  Grenade, et Saint-Marc 
Venise, tmoignent de son inconstance et des merveilles de ses
caprices. Plus d'ordres distincts, plus d'architraves ou architraves
brises: au lieu de portique, un portail; au lieu de fronton, une
faade; au lieu de frise, de corniche et d'entablement, une
balustrade.

Enfin, avec le treizime sicle rayonna cette architecture  ogives,
qui se plut surtout dans les pays de la domination franke, saxonne et
germanique; au del des Pyrnes et des Alpes, elle rencontra les
prjugs et les chefs-d'oeuvre de l'architecture mozarabique, du style
btard romain, et du primitif dorique de la Grande Grce.
L'architecture  ogives fut une conqute des croisades de
Philippe-Auguste et de saint Louis.

A la colonnette courte, aux grosses colonnes  chapiteaux historis,
succdrent les minces et longues colonnes en faisceaux, ramifies 
leurs sommets, s'panouissant en fuses, projetant dans les airs leurs
dlicates nervures, qui devenaient comme la fragile charpente des
combles. Au plein cintre des arches, aux voussures en anse de panier,
se substiturent les ogives, arceaux en forme d'arte, dont l'origine
est peut-tre persane, et le patron la feuille du mrier indien, si
toutefois l'ogive n'est pas le simple trac d'un crayon facile.
L'ogive ne se spare pas tellement du nogrec qu'on ne l'y retrouve
comme cent autres traits.

Le cercle, figure gomtrique rigoureuse, ne laisse rien 
l'arbitraire; l'ellipse, courbe flexible, se renfle ou se redresse au
gr de celui qui l'emploie: l'ogive, dont le foyer n'est que la
rencontre des deux ellipses d'un triangle curviligne, se pouvait donc
largir et rtrcir depuis le plus court diamtre jusqu'au diamtre le
plus long; proprit qui laissait un jeu immense au got de l'artiste,
et qui explique la varit du gothique. Pas un seul monument dans cet
ordre ne ressemble  l'autre, et dans chaque monument aucun dtail
n'est invinciblement symtrique; l'ornement mme est quelquefois
calcul pour ne pas produire son effet naturel: de petites figures
loges dans des niches, ou dans les moulures concentriques des portes,
y sont arranges de manire qu'on les prendrait pour des arabesques,
des volutes, des enroulements, des astragales, et non pour des
dispositions de la statuaire.

En imitant les constructions sarrasines, les architectes chrtiens les
exhaussrent et les dilatrent; ils plantrent mosques sur mosques,
colonnes sur colonnes, galeries sur galeries; ils attachrent des
ailes aux deux cts du choeur, et des chapelles aux ailes. Partout la
ligne spirale remplaa la ligne droite; au lieu du toit plat ou bomb,
se creusa une vote troite ferme en cercueil ou en carne de
vaisseau; les tours ouvrages dpassrent en hauteur les minarets.

La chrtient levait  frais communs, au moyen des qutes et des
aumnes, ces cathdrales dont, chaque tat en particulier n'tait pas
assez riche pour payer la main d'oeuvre, et dont aucune n'est acheve.
Dans ces vastes et mystrieux difices se gravaient en relief ou en
creux, comme avec un emporte-pice, les parures de l'autel, les
monogrammes sacrs, les vtements et les choses  l'usage des
ministres: les bannires, les croix de divers agencements, les
calices, les ostensoirs, les dais, les chapes, les capuchons, les
crosses, les mitres, dont les formes se retrouvent dans le gothique,
conservaient les symboles du culte, en produisant des effets d'art
inattendus; assez souvent les gouttires taient tailles en figures
de dmons obscnes ou de moines vomissants. Cette architecture du
moyen ge offrait un mlange du tragique et du bouffon, du gigantesque
et du gracieux, comme les pomes et les romans de la mme poque.

Les plantes de notre sol, les arbres de nos bois, le trfle et le
chne, dcoraient aussi les glises, de mme que l'acanthe et le
palmier avaient embelli les temples du pays et du sicle de Pricls.
Au dedans une cathdrale tait une fort, un labyrinthe dont les mille
arcades,  chaque mouvement du spectateur, s'intersectaient, se
sparaient, s'enlaaient de nouveau en chiffres, en cerceaux, en
mandres; cette fort tait claire par des rosaces  jour incrustes
de vitraux peints, qui ressemblaient  des soleils brillants de mille
couleurs sous la feuille: en dehors, cette mme cathdrale avait
l'air d'un monument auquel on aurait laiss sa cage, ses arcs-boutants
et ses chafauds; et, afin que les appuis de la nef arienne n'en
dparassent pas la structure, le ciseau les avait taillads: on n'y
voyait plus que des arches de pont, des pyramides, des aiguilles et
des statues.

Les ornements qui n'adhraient pas  l'difice se mariaient  son
style: les tombeaux taient de forme gothique; et la basilique, qui
s'levait comme un grand catafalque au-dessus d'eux, semblait s'tre
moule sur leur forme. On admire encore  Auch un de ces choeurs en
bois de chne si communs dans les abbayes, et qui rptaient les
ornements de l'architecture. Tous les arts du dessin participaient de
ce got fleuri et composite: sur les murs et sur les vitraux taient
peints des paysages, des scnes de la religion et de l'histoire
nationale.

Dans les chteaux, les armoiries colories, encadres dans des
losanges d'or, formaient des plafonds semblables  ceux des beaux
palais du _cinque cento_ de l'Italie. L'criture mme tait dessine;
l'hiroglyphe germanique, substitu au jambage rectiligne romain,
s'harmoniait avec les cussons et les pierres spulcrales. Les tours
isoles qui servaient de vedettes sur les hauteurs; les donjons
enserrs dans les bois, ou suspendus sur la cime des rochers comme
l'aire des vautours; les ponts pointus et troits jets hardiment sur
les torrents; les villes fortifies que l'on rencontrait  chaque pas,
et dont les crneaux taient  la fois des remparts et des ornements;
les chapelles, les oratoires, les ermitages placs dans les lieux les
plus pittoresques au bord des chemins et des eaux; les beffrois, les
flches des paroisses de campagne, les abbayes, les monastres, les
cathdrales; tous ces difices que nous ne voyons plus qu'en petit
nombre, et dont le temps a noirci, obstru, bris les dentelles; tous
ces difices avaient alors l'clat de la jeunesse; ils sortaient des
mains de l'ouvrier; l'oeil, dans la blancheur de leurs pierres, ne
perdait rien de la lgret de leurs dtails, de l'lgance de leurs
rseaux, la varit de leurs guillochis, de leurs gravures, de leurs
ciselures, de leurs dcoupures, et de toutes les fantaisies d'une
imagination libre et inpuisable.

Veut-on savoir  quel point la France tait couverte de ces monuments?
Les treize volumes de la _Gallia christiana_, qui n'est pas acheve,
donnent mille cinq cents abbayes ou fondations monastiques. Le
pouill gnral fournit un total de trente mille quatre cent dix-neuf
cures, dix-huit mille cinq cent trente-sept chapelles, quatre cent
vingt chapitres ayant glise, deux mille huit cent soixante-douze
prieurs, neuf-cent trente-et-une maladreries; et le pouill est fort
incomplet. Jacques Coeur comptait dix-sept cent mille clochers en
France, et la _Satire Mnippe_ reproduit le mme calcul.

Ce n'est pas trop de donner un chteau, chastel, ou chastillon, par
douze clochers. Tout seigneur qui possdait trois chtellenies et une
_ville close_ avait droit de justice: or on comptait en France
soixante-dix mille fiefs ou arrire-fiefs, dont trois mille taient
titrs. Une moyenne proportionnelle fournit, sur ces soixante-dix
mille fiefs, sept mille justices hautes ou basses, et suppose par
consquent sept mille _villes closes_ ou fortifies; somme totale
approximative des monuments (tant glises que chapelles, villes,
chteaux, etc.), un million huit cent soixante-douze mille neuf cent
vingt-six, sans parler des basiliques, des monastres renferms dans
les cits, des palais royaux et piscopaux, des htels de ville, des
halles publiques, des ponts, des fontaines, des amphithtres,
aqueducs et temples romains encore existants dans le midi de la
France. Voil, certes, un sol bien autrement orn qu'il ne l'est
aujourd'hui. L'architecture religieuse, civile et militaire gothique,
pyramidait, et attirait de loin les yeux; la moderne architecture
civile et la nouvelle architecture militaire, approprie aux nouvelles
armes, ont tout ras: nos monuments se sont abaisss et nivels comme
nos rangs.

Notre temps laissera-t-il des tmoins aussi multiplis de son passage
que le temps de nos pres? Qui btirait maintenant des glises et des
palais dans tous les coins de la France? Nous n'avons plus la royaut
de race, l'aristocratie hrditaire, les grands corps civils et
marchands, la grande proprit territoriale, et la foi qui a remu
tant de pierres. Une libert d'industrie et de raison ne peut lever
que des bourses, des magasins, des manufactures, des bazars, des
cafs, des guinguettes; dans les villes, des maisons conomiques; dans
les campagnes, des chaumires; et partout, de petits tombeaux. Dans
cinq ou six sicles, lorsque la religion et la philosophie solderont
leurs comptes, lorsqu'elles supputeront les jours qui leur auront
appartenu, que l'une et l'autre dresseront le pouill de leurs ruines,
de quel ct sera la plus large part de vie coule, la plus grosse
somme de souvenirs?

La population en mouvement autour des difices du moyen ge est
dcrite dans les chroniques et peinte dans les vignettes; elle galait
presque la population d'aujourd'hui. J'estime, d'aprs des calculs
dont je ne puis insrer les preuves dans une analyse, que la surface
du sol franais, tel qu'il existe maintenant, tait couverte par
vingt-cinq millions d'hommes: ce chiffre se dduit des rles de
l'impt, de la leve des hommes d'armes, du recensement des habitants
des villes, et du dnombrement des masses communales quand elles
taient appeles sous leurs bannires.

Le pays tait riche et bien cultiv; c'est ce que dmontrent
l'immensit et la varit des taxes royales et seigneuriales que j'ai
sommairement indiques.

Lorsque douard III, aprs avoir rendu hommage  Philippe de Valois,
retourna en Angleterre, la reine Philippe de Hainaut le reut, disent
les chroniques, moult joyeusement, et lui demanda des nouvelles du roi
Philippe son oncle, et de son grand lignage de France: le roi son mari
lui en recorda assez, et du grand estat qu'il avoit trouv, et des
honneurs qui estoient en France, auxquels de faire, ni de
l'entreprendre  faire, nul autre pays ne s'accomparaige. Il est
certain que la guerre, quand elle n'extermine pas totalement les
peuples, les multiplie: elle influe sur les institutions plus que sur
les hommes: la fodalit, qui dut sa naissance et son pouvoir  la
guerre, fut renverse par elle sous le rgne de Philippe de Valois, du
roi Jean, de Charles V, de Charles VI et de Charles VII.

Les diverses classes de la socit et les diffrentes provinces, dans
le moyen ge, se distinguaient les unes par la forme des habits, les
autres par des modes locales: les populations n'avaient pas cet aspect
uniforme qu'une mme manire de se vtir donne  cette heure aux
habitants de nos villes et de nos campagnes. La noblesse, les
chevaliers, les magistrats, les vques, le clerg sculier, les
religieux de tous les ordres, les plerins, les pnitents gris, noirs
et blancs, les ermites, les confrries, les corps de mtiers, les
bourgeois, les paysans, offraient une varit infinie des costumes;
nous voyons encore quelque chose de cela en Italie. Sur ce point il
s'en faut rapporter aux arts: que peut faire le peintre de notre
vtement triqu, de notre petit chapeau  trois cornes?

Du douzime au quatorzime sicle, le paysan et l'homme du peuple
portrent la jaquette ou la casaque grise, lie aux flancs par un
ceinturon. Le sayon de peau ou le _plion_, dont est venu le surplis,
tait commun  tous les tats. La pelisse fourre et la robe longue
orientale enveloppaient le chevalier quand il quittait son armure; les
manches de cette robe couvraient les mains; elle ressemblait au
cafetan turc d'aujourd'hui: la toque orne de plumes, le capuchon ou
chaperon, tenaient lieu du turban. De la robe ample on passa 
l'habit troit, puis on revint  la robe, qui fut blasonne sous
Charles V. Les hauts-de-chausses, si courts et si serrs qu'ils en
taient indcents, s'arrtaient au milieu de la cuisse; les deux
bas-de-chausses taient dissemblables; on avait une jambe d'une
couleur, et une jambe de l'autre. Il en tait de mme du hoqueton,
mi-parti noir et blanc, et du chaperon, mi-parti bleu et rouge. Et si
estoient leurs robes si estroites  vestir et  despouiller, qu'il
sembloit qu'on les ecorchast. Les autres avoient leurs robes releves
sur les reins, comme femmes: si avoient leurs chaperons dcoups
menuement tout entour. Et si avoient leurs chausses d'un drap, et
l'autre de l'autre. Et leur venoient leurs cornettes et leurs manches
prs de terre, et sembloient mieux estre jongleurs qu'autres gens. Et
pour ce, ne fut pas merveilles si Dieu voulut corriger les mefaits des
Franois par son fleau. L'talage du luxe est odieux sans doute au
milieu de la misre publique; mais le got de la parure distingua
notre nation alors mme qu'elle tait encore sauvage dans les bois de
la Germanie. Un Franais met ses plus beaux habits pour marcher 
l'chafaud ou  l'ennemi, comme pour aller au festin; ce qui l'excuse,
c'est qu'il ne tient pas plus  sa vie qu' son vtement.

Par-dessus la robe, dans les jours de crmonie, on attachait un
manteau tantt court, tantt long. Le manteau de Richard Ier tait
fait d'une toffe  raies, sem de globes et de demi-lunes d'argent, 
l'imitation du systme cleste. (WINISAUF.) Des colliers pendants
servaient galement de parure aux hommes et aux femmes.

Les souliers pointus et rembourrs  la _poulaine_ furent longtemps en
vogue. L'ouvrier en dcoupait le dessus comme des fentres d'glise;
ils taient longs de deux pieds pour le noble, orns  l'extrmit de
cornes, de griffes ou de figures grotesques; ils s'allongrent encore,
de sorte qu'il devint impossible de marcher sans en relever la pointe
et l'attacher au genou avec une chane d'or ou d'argent. Les vques
excommunirent les souliers  la poulaine, et les traitrent de _pch
contre nature_; Charles V dclara qu'ils taient _contre les bonnes
moeurs_, et _invents en drision du Crateur_. En Angleterre, un acte du
parlement dfendit aux cordonniers de fabriquer des souliers ou des
bottines dont la pointe excdt deux pouces. Les larges babouches
carres par le bout remplacrent la chaussure  bec. Les modes
variaient autant que de nos jours; on connaissait le chevalier ou la
dame qui le premier ou la premire avait imagin une _haligote_ (mode)
nouvelle: l'inventeur des souliers  la poulaine tait le chevalier
Robert le Cornu. (W. MALMESBURY.)

Les gentilfemmes usaient sur la peau d'un linge trs-fin; elles
taient vtues de tuniques montantes enveloppant la gorge, armories 
droite de l'cu de leur mari,  gauche de celui de leur famille.
Tantt elles portaient leurs cheveux ras, lisss sur le front, et
recouverts d'un petit bonnet entrelac de rubans; tantt elles les
btissaient en pyramide haute de trois pieds; elles y suspendaient ou
des barbettes, ou de longs voiles, ou des banderoles de soie tombant
jusqu' terre, et voltigeant au gr du vent: au temps de la reine
Isabeau, on fut oblig d'lever et d'largir les portes, pour donner
passage aux coiffures des chtelaines. (MONSTRELET.) Ces coiffures
taient soutenues par deux cornes recourbes, charpente de l'difice:
du haut de la corne, du ct droit, descendait un tissu lger que la
jeune femme laissait flotter, ou qu'elle ramenait sur son sein comme
une guimpe, en l'entortillant  son bras gauche. Une femme en plein
_esbatement_ talait des colliers, des bracelets et des bagues;  sa
ceinture enrichie d'or, de perles et de pierres prcieuses,
s'attachait une escarcelle brode: elle galopait sur un palefroi,
portait un oiseau sur le poing, ou une canne  la main. Quoi de plus
ridicule, dit Ptrarque dans une lettre adresse au pape en 1366,
que de voir les hommes le ventre sangl! en bas, de longs souliers
pointus; en haut, des toques charges de plumes; cheveux tresss
allant de ci de l, par derrire, comme la queue d'un animal, retaps
sur le front avec des pingles  tte d'ivoire! Pierre de Blois
ajoute qu'il tait du bel usage de parler avec affectation. Et quelle
langue parlait-on ainsi? La langue de Wallace et du roman de Rou, de
Ville-Hardouin, de Joinville et de Froissart.

Le luxe des habits et des ftes passait toute croyance; nous sommes de
mesquins personnages auprs de ces barbares des treizime et
quatorzime sicles. On vit dans un tournoi mille chevaliers vtus
d'une robe uniforme de soie nomme _cointise_, et le lendemain ils
parurent avec un accoutrement nouveau, aussi magnifique. (MATTH.
PARIS.) Un des habits de Richard II, roi d'Angleterre, lui cota
trente mille marcs d'argent. (KNYGHTON.) Jean Arundel avait
cinquante-deux habits complets d'toffe d'or. (HOLLINGSHED CHRON.)

Une autre fois, dans un autre tournoi, dfilrent d'abord un  un
soixante superbes chevaux richement caparaonns, conduits chacun par
un cuyer d'honneur, et prcds de trompettes et de mnestriers;
vinrent ensuite soixante jeunes dames montes sur des palefrois,
superbement vtues, chacune menant en laisse, avec une chane
d'argent, un chevalier arm de toutes pices. La danse et la musique
faisaient partie de ces _bandors_ (rjouissances). Le roi, les prlats,
les barons, les chevaliers, sautaient au son des vielles, des musettes
et des _chiffonies_.

Aux ftes de Nol arrivaient de grandes mascarades: l'infortun
Charles VI, dguis en sauvage et envelopp dans un linceul imprgn
de poix, pensa devenir victime d'une de ces folies: quatre chevaliers
masqus comme lui furent brls.

Les reprsentations thtrales commenaient partout: en Angleterre,
des marchands drapiers reprsentrent la Cration; Adam et ve taient
tout nus. Des teinturiers jourent le Dluge: la femme de No, qui
refusait d'entrer dans l'arche, donnait un soufflet  son mari.
(_Histoire de la Posie anglaise_, WHARTON.)

La balle, le mail, le palet, les quilles, les ds, affolaient tous les
esprits: il reste un compte d'douard II pour payer  son barbier une
somme de cinq schellings, laquelle somme il avait emprunte de lui
pour jouer il croix ou pile.

La chasse tait le grand dduit de la noblesse: on citait des meutes
de seize cents chiens. On sait que les Gaulois dressaient les chiens 
la guerre, et qu'ils les couronnaient de fleurs. On abandonnait aux
roturiers l'usage des filets. Les chasses royales cotaient autant que
les tournois: une de ces chasses se lie tristement  notre histoire.

Le prince Noir tait descendu en Angleterre, menant avec lui le roi
Jean son prisonnier. douard avait fait prparer  Londres une
rception magnifique, telle qu'il l'et ordonne pour un potentat
puissant qui le ft venu visiter. Lui-mme, au milieu des princes de
son sang, de ses grands barons, de ses chevaliers, de ses veneurs, de
ses fauconniers, de ses pages, des officiers de sa couronne, des
hrauts d'armes, des meneurs de destriers, se mit  la tte d'une
chasse brillante dans une fort qui se trouvait sur le chemin du roi
captif.

Aussitt que les piqueurs envoys  la dcouverte lui annoncrent
l'approche de Jean, il s'avana vers lui  cheval, baissa son
chaperon, et saluant son hte malheureux: Cher cousin, lui dit-il,
soyez le bien venu dans l'le d'Angleterre. Jean baissa son chaperon
 son tour, et rendit  douard son salut. Le roi d'Angleterre,
disent les chroniques, fist au roi de France moult grand honneur et
reverence, l'invita au vol d'epervier,  chasser,  dduire et 
prendre tous ses esbattements. Jean refusa ces plaisirs avec gravit,
mais avec courtoisie; sur quoi douard, le saluant de nouveau, lui
dit: Adieu, beau cousin! et, faisant sonner du cor, il s'enfona
avec la chasse dans la fort. Cette gnrosit un peu fastueuse ne
consolait pas plus le roi Jean que l'humble petit cheval du prince de
Galles; en faisant trop voir la prosprit d'un monarque, elle
montrait trop la misre de l'autre.

Quant au repas, on l'annonait au son du cor chez les nobles; cela
s'appelait _corner l'eau_, parce qu'on se lavait les mains avant de se
mettre  table. On dnait  neuf heures du matin, et l'on soupait 
cinq heures du soir. On tait assis sur des _banques_ ou bancs, tantt
levs, tantt assez bas, et la table montait et descendait en
proportion. Du banc est venu le mot _banquet_. Il y avait des tables
d'or et d'argent ciseles; les tables de bois taient couvertes de
nappes doubles, appeles _doubliers_; on les plissait comme _rivire
ondoyante qu'un petit vent frais fait doucement soulever_. Les
serviettes sont plus modernes. Les fourchettes, que ne connaissaient
point les Romains, furent aussi inconnues des Franais jusque vers la
fin du quatorzime sicle; on ne les trouve que sous Charles V.

On mangeait  peu prs tout ce que nous mangeons, et mme avec des
raffinements que nous ignorons aujourd'hui; la civilisation romaine
n'avait point pri dans la cuisine. Parmi les mets recherchs je
trouve le _dellegrout_, le _maupigyrnum_, le _karumpie_. Qu'tait-ce?

On usait en abondance de bire, de cidre et de vins de toutes les
sortes. Il est fait mention du cidre sous la seconde race. Le clairet
tait du vin clarifi, ml  des piceries; l'hypocras, du vin adouci
avec du miel. Un festin donn par un abb, en 1310, runit six mille
convives devant trois mille plats.

Les repas royaux taient mls d'intermdes. Au banquet que Charles V
offrit  l'empereur Charles IV, s'avana un vaisseau m par des
ressorts cachs: Godefroi de Bouillon se tenait sur le pont, entour
de ses chevaliers. Au vaisseau succda la cit de Jrusalem, avec ses
tours charges de Sarrasins; les chrtiens dbarqurent, plantrent
les chelles aux murailles, et la ville sainte fut emporte d'assaut.

Froissart va nous faire encore mieux assister au repas d'un haut baron
de son sicle.

En cet estat que je vous dis le comte de Foix vivoit. Et quand de sa
chambre  minuit venoit pour souper en la salle, devant lui avoit
douze torches allumes que douze varlets portoient, et icelles douze
torches estoient tenues devant sa table, qui donnoient grand clart en
la salle, laquelle salle estoit pleine de chevaliers et de escuyers;
et tousjours estoient  foison tables dresses pour souper qui souper
vouloit. Nul ne parloit  lui  sa table, si il ne l'appeloit. Il
mangeoit par coustume foison de volaille, et en special les ailes et
les cuisses tant seulement, et guere aussi ne buvoit. Il prenoit en
toute menestrandie (musique) grand esbattement, car bien s'y
connoissoit. Il faisoit devant lui ses clercs volontiers chanter
chansons, rondeaux et virelais. Il soit  table environ deux heures,
et aussi il voit volontiers estranges entremets; et iceux vus, tantt
les faisoit envoyer par les tables des chevaliers et des escuyers.

Briefvement et ce tout consider et avis, avant que je vinsse en sa
cour, je avois est en moult de cours de rois, de ducs, de princes, de
comtes et de hautes dames; mais je n'en fus oncques en nulle qui mieux
me plust, ni qui fust sur le fait d'armes plus resjoue comme celle du
comte de Foix estoit. On voit en la salle et s chambres et en la
cour chevaliers et escuyers d'honneur aller et marcher, et d'armes et
d'amour les oyoit-on parler. Toute honneur estoit l-dedans trouve.
Nouvelles dequel royaume ni dequel pays que ce fust l-dedans on y
apprenoit; car de tous pays, pour la vaillance du seigneur, elles y
appleuvoient et venoient.

Ce comte, si clbre par sa courtoisie, n'en avait pas moins tu de sa
propre main son fils unique: Le comte s'enfelonna (s'irrita), et,
sans mot dire, il se partit de sa chambre et s'en vint vers la prison
o son fils estoit; et tenoit  la male heure un petit long coutel, et
dont il appareilloit ses ongles et nettoyoit. Il fit ouvrir l'huis de
la prison, et vint  son fils, et ce tenoit l'alemelle (lame) de son
coutel par la pointe, que il n'y en avoit pas hors de ses doigts la
longueur de l'espaisseur d'un gros tournois. Par mautalent (malheur),
en boutant ce tant de pointe dans la gorge de son fils, il l'assena ne
sais en quelle veine, et lui dit: Ha traitour (tratre)! pourquoi ne
manges-tu point? Et tantost s'en partit le comte sans plus rien dire
ni faire, et rentra en sa chambre. L'enfs (enfant) fut sang mu et
effray de la venue de son pre, avecques ce que il estoit foible de
jeusner, et qu'il vit ou sentit la pointe du coutel qui le toucha  la
gorge, comme petit fut en une veine, il se tourna d'autre part, et l
mourut.

Froissart est  la peine pour excuser le crime de son hte, et ne
russit qu' faire un tableau pathtique.

On avait t oblig de frapper la table de lois somptuaires: ces lois
n'accordaient aux riches que deux services et deux sortes de viande, 
l'exception des prlats et des barons, qui mangeaient de tout en toute
libert; elles ne permettaient la viande aux ngociants et aux
artisans qu' un seul repas; pour les autres repas, ils se devaient
sustenter de lait, de beurre et de lgumes.

Le carme, d'une rigueur excessive, n'empchait pas les rfections
clandestines. Une femme avait assist nu-pieds  une procession, et
_faisoit la marmiteuse plus que dix. Au sortir de l, l'hypocrite alla
disner avec son amant, d'un quartier d'agneau et d'un jambon. La
senteur en vint jusqu' la rue. On monta en haut. Elle fut prise, et
condamne  se promener par la ville avec son quartier  la broche,
sur l'paule, et le jambon pendu au col._ (BRANTME.)

Les voyageurs trouvaient partout des htelleries. Chevauchant avec
messire Espaing de Lyon, matre Jehan Froissart va d'auberge en
auberge, s'enqurant de l'histoire des chteaux qu'il aperoit le long
de la route, et que lui raconte le bon chevalier son compagnon. Et
nous vinsmes  Tarbes, et nous fusmes tout aises  l'hostel de
l'Estoile, et y sjournasmes tout sejour; car c'est une ville trop
bien aise pour sejourner chevaux: de bons foins, de bonnes avoines et
de belles rivieres... Puis vinsmes  Orthez. Le chevalier descendit 
son hostel, et je descendis  l'hostel de la Lune.

On rencontrait sur les chemins des basternes ou litires, des mules,
des palefrois et des voitures  boeufs: les roues des charrettes
taient  l'antique. Les chemins se distinguaient en chemins
_pageaux_ et en _sentiers_; des lois en rglaient la largeur: le
chemin pageau devait avoir quatorze pieds (MSS. SAINTE-PALAYE); les
sentiers pouvaient tre ombrags, mais il fallait laguer les arbres
le long des voies royales, except les _arbres d'abris_
(_Capitulaires_). Le service des fiefs creusa cette multitude infinie
de chemins de traverse dont nos campagnes sont sillonnes.

Les bains chauds taient d'un usage commun, et portaient le nom
d'tuves: les Romains nous avaient laiss cet usage, qui ne se perdit
gure que sous la monarchie absolue, poque o la France devint sale.
On criait dans les rues de Paris, sous Philippe-Auguste:

    Seigneur, voulez-vous vous baigner?
      Entrez donc sans deslaer;
    Les bains sont chauds, c'est sans mentir.

C'tait le temps du merveilleux en toute chose: l'aumnier, le moine,
le plerin, le chevalier, le troubadour, avaient toujours  dire ou 
chanter des aventures. Le soir, autour du foyer  bancs, on coutait
ou le roman de Lancelot du Lac, ou l'histoire lamentable du chtelain
de Coucy, ou l'histoire moins triste de la reine Pdauque, largement
patte, comme sont les oies, et comme jadis  Toulouse les portoit
(les pattes) la reine Pdauque (RABELAIS); ou l'histoire du _gobelin_
Orton, grand nouvelliste qui venait dans le vent, et qui fut tu dans
une grosse truie noire. (FROISSART.)

La belle Mlusine tait condamne  tre moiti serpent tous les
samedis, et fe les autres jours,  moins qu'un chevalier ne consentt
 l'pouser en renonant  la voir le samedi. Raimondin, comte de
Forez, ayant trouv Mlusine dans un bois, en fit sa femme; elle eut
plusieurs enfants, entre autres un fils qui avait un oeil rouge et un
oeil bleu: Mlusine btit le chteau de Lusignan. Mais enfin Raimondin
s'tant mis en tte de voir sa femme un samedi, lorsqu'elle tait
demi-serpent, elle s'envola par une fentre, et elle demeurera fe
jusqu'au jour du jugement dernier. Lorsque le manoir de Lusignan
change de matre, ou qu'il doit mourir quelqu'un de la famille
seigneuriale, Mlusine parat trois jours sur les tours du chteau, et
pousse de grands cris. Tels taient la Psych du moyen ge et ce
chteau de Lusignan que Charles Quint admira et dont Brantme dplore
la ruine.

Avec ces contes on coutait encore ou le sirvente du trouvre contre
un chevalier flon, ou la vie d'un pieux personnage. Ces vies de
saints recueillies par les Bollandistes n'taient pas d'une
imagination moins brillante que les relations profanes: incantations
de sorciers, tours de lutins et de farfadets, courses de loups-garous,
esclaves rachets, attaque de brigands; voyageurs sauvs, et qui, 
cause de leur beaut, pousent les filles de leurs htes (_Saint
Maxime_); lumires qui pendant la nuit rvlent au milieu des buissons
le tombeau de quelque vierge; chteaux qui paraissent soudainement
illumins. (_Saint Viventius, Maure et Brista._)

Saint Dicole s'tait gar; il rencontre un berger, et le prie de lui
enseigner un gte: Je n'en connais pas, dit le berger, si ce n'est
dans un lieu arros de fontaines, au domaine du puissant vassal
Weissart.--Peux-tu m'y conduire? rpondit le saint. Je ne puis
quitter mon troupeau, rpliqua le ptre. Dicole fiche son bton en
terre; et quand le ptre revint aprs avoir conduit le saint, il
trouva son troupeau couch paisiblement autour du bton miraculeux.
Weissart, terrible chtelain, menace de faire mutiler Dicole; mais
Berthilde, femme de Weissart, a une grande vnration pour le prtre
de Dieu. Dicole entre dans la forteresse; les serfs empresss le
veulent dbarrasser de son manteau; il les remercie, et suspend ce
manteau  un rayon de soleil qui passait  travers la lucarne d'une
tour. (BOLL., tome II, page 202.)

Chercher  drouler avec mthode le tableau des moeurs de ce temps
serait  la fois tenter l'impossible et mentir  la confusion de ces
moeurs. Il faut jeter ple-mle toutes ces scnes telles qu'elles se
succdaient sans ordre ou s'enchevtraient dans une commune action,
dans un mme moment; il n'y avait d'unit que dans le mouvement
gnral qui entranait la socit vers un perfectionnement loign,
par la loi naturelle de l'existence humaine.

D'un ct la chevalerie, de l'autre le soulvement des masses
rustiques; tous les drglements de la vie dans le clerg, et toute
l'ardeur de la foi. Les _Galois_ et _Galoises_, sorte de pnitents
d'amour, se chauffaient l't  de grands feux, et se couvraient de
fourrures; l'hiver, ils ne portaient qu'une _cotte simple_, et ne
mettaient dans leurs chemines que des verdures. _Plusieurs
transissoient de pur froid, et mouroient tout roydes de lez leurs
amyes, et aussi leurs amyes de lez eulz, en parlant de leurs
amourettes[67]._ Lors de la _Vaudoisie d'Arras_, les hommes et les
femmes, retirs dans les bois, aprs avoir retrouv un certain dmon,
se livraient  une prostitution gnrale. Les turlupins pratiquaient
les mmes dsordres.

  [67] LATOUR, _Hist. du Poitou_; SAINTE-PALAYE, _Mm. sur l'anc.
  chev._, Ve partie, dans les notes, pag. 387.

Des moines libertins se veulent venger d'un vque rformateur qui
venait de mourir: pendant la nuit ils tirent du cercueil le cadavre du
prlat, le dpouillent de son linceul, le fouettent, et en sont
quittes pour payer chaque anne quarante sous d'amende. Les cordeliers
avaient renonc  _toute espce de proprit_: le pain quotidien
qu'ils mangeaient tait-il une proprit? Oui, disaient les religieux
d'une autre robe; donc le cordelier qui mange viole la constitution de
son ordre; donc il est en tat de pch mortel, par la seule raison
qu'il vit, et qu'il faut manger pour vivre. L'empereur et les Gibelins
se dclarrent pour les cordeliers, le pape et les Guelfes contre les
cordeliers. De l une guerre de cent ans; et le comte du Mans, qui fut
depuis Philippe de Valois, passe les Alpes pour dfendre l'glise
contre les Visconti et les cordeliers[68].

  [68] _Spicil._, tom. 1, pag. 73. _Hist. des ouvr. des sav._, an 1700,
  pag. 72. _Lettre sur le pch imaginaire_, pag. 22 et suiv.

On courait au bout du monde, et l'on osait  peine, dans le nord de la
France, hasarder un voyage d'un monastre  un autre, tant la route de
quelques lieues paraissait longue et prilleuse! Des gyrovagues ou
moines errants (pendants des chevaliers errants), cheminant  pied ou
chevauchant sur une petite mule, prchaient contre tous les scandales;
ils se faisaient brler vifs par les papes, auxquels ils reprochaient
leurs dsordres, et noyer par les princes, dont ils attaquaient la
tyrannie. Des gentilshommes s'embusquaient sur les chemins et
dvalisaient les passants, tandis que d'autres gentilshommes
devenaient en Espagne, en Grce, en Dalmatie, seigneurs des
immortelles cits dont ils ignoraient l'histoire. Cours d'amour o
l'on raisonnait d'aprs toutes les rgles du scottisme, et dont les
chanoines taient membres; troubadours et mnestrels vaguant de
chteau en chteau, dchirant les hommes dans des satires, louant les
dames dans des ballades; bourgeois diviss en corps de mtier,
clbrant des solennits patronales o les saints du paradis taient
mls aux divinits de la Fable; reprsentations thtrales; ftes des
fous ou des cornards, messes sacrilges; soupes grasses manges sur
l'autel; l'_Ite missa_ rpondu par trois braiements d'ne; barons et
chevaliers s'engageant dans des repas mystrieux  porter la guerre
dans un pays, faisant voeu sur un paon ou sur un hron d'accomplir des
faits d'armes pour leurs mies; juifs massacrs et se massacrant entre
eux, conspirant avec les lpreux pour empoisonner les puits et les
fontaines; tribunaux de toutes les sortes, condamnant, en vertu de
toutes les espces de lois,  toutes les sortes de supplices, des
accuss de toutes les catgories, depuis l'hrsiarque, corch et
brl vif, jusqu'aux adultres, attachs nus l'un  l'autre, et
promens au milieu du peuple; le juge prvaricateur substituant 
l'homicide riche condamn un prisonnier innocent; des hommes de loi
commenant cette magistrature qui rappela, au milieu d'un peuple lger
et frivole, la gravit du snat romain: pour dernire confusion, pour
dernier contraste, la vieille socit civilise  la manire des
anciens, se perptuant dans les abbayes; les tudiants des universits
faisant renatre les disputes philosophiques de la Grce; le tumulte
des coles d'Athnes et d'Alexandrie se mlant au bruit des tournois,
des carrousels et des pas d'armes. Placez enfin, au-dessus et en
dehors de cette socit si agite, un autre principe de mouvement, un
tombeau, objet de toutes les tendresses, de tous les regrets, de
toutes les esprances, qui attirait sans cesse au del des mers les
rois et les sujets, les vaillants et les coupables: les premiers pour
chercher des ennemis, des royaumes, des aventures; les seconds pour
accomplir des voeux, expier des crimes, apaiser des remords.

L'Orient, malgr le mauvais succs des croisades, resta longtemps pour
les Franais le pays de la religion et de la gloire; ils tournaient
sans cesse les yeux vers ce beau soleil, vers ces palmes de l'Idume,
vers ces plaines de Rama, o les infidles se reposaient  l'ombre des
oliviers plants par Baudouin; vers ces champs d'Ascalon qui gardaient
encore les traces de Godefroi de Bouillon et de Tancrde, de
Philippe-Auguste et de Couci, de saint Louis et de Sargines; vers
cette Jrusalem un moment dlivre, puis retombe dans ses fers, et
qui se montrait  eux, comme  Jrmie, insulte des passants, noye
dans ses pleurs, prive de son peuple, assise dans la solitude.

Tels furent ces sicles d'imagination et de force qui marchaient avec
tout cet attirail au milieu des vnements historiques les plus
varis, au milieu des hrsies, des schismes, des guerres fodales,
civiles et trangres; ces sicles doublement favorables au gnie, ou
par la solitude des clotres quand on la recherchait, ou par le monde
le plus trange et le plus divers quand on le prfrait  la solitude.
Pas un seul point de la France o il ne se passt quelque fait
nouveau; car chaque seigneurie laque ou ecclsiastique tait un petit
tat qui gravitait dans son orbite et avait ses phases:  dix lieues
de distance, les coutumes ne se ressemblaient plus. Cet ordre de
choses, extrmement nuisible  la civilisation gnrale, imprimait 
l'esprit particulier un mouvement extraordinaire: aussi toutes les
grandes dcouvertes appartiennent-elles  ces sicles. Jamais
l'individu n'a tant vcu: le roi rvait l'agrandissement de son
empire; le seigneur, la conqute du fief de son voisin; le bourgeois,
l'augmentation de ses privilges; le marchand, de nouvelles routes 
son commerce. On ne connaissait le fond de rien; on n'avait rien
puis; on avait foi  tout; on tait  l'entre et comme au bord de
toutes les esprances, de mme qu'un voyageur sur une montagne attend
le lever du jour dont il aperoit l'aurore. On fouillait le pass
ainsi que l'avenir; on dcouvrait avec la mme joie un vieux manuscrit
et un nouveau monde; on marchait  grands pas vers des destines
ignores, mais dont on avait l'instinct, comme on a toute sa vie
devant soi dans la jeunesse. L'enfance de ces sicles fut barbare;
leur virilit, pleine de passion et d'nergie; et ils ont laiss leur
riche hritage aux ges civiliss qu'ils portrent dans leur sein
fcond.

    CHATEAUBRIANT, _Analyse raisonne de l'Histoire de France_.




LA LOI SALIQUE.

Cause de la guerre de Cent Ans.


Pour quelle achoison la guerre mut entre le roi de France et le roi
d'Angleterre.

Or, dit le conte que le beau roi Philippe de France eut trois fils
avec cette belle fille Isabelle[69] qui fut marie en Angleterre au
roi douard dont j'ai parl ci-dessus; et furent ces trois fils moult
beaux; desquels l'an eut nom Louis, qui fut au vivant de son pre,
roi de Navarre, et l'appeloit-on le roi Hutin. Le second n eut nom
Philippe le Long; et le tiers eut nom Charles; et furent tous trois
rois de France aprs la mort du roi Philippe leur pre, par droite
succession, l'un aprs l'autre, sans avoir hoir mle de leur corps
engendr par voie de mariage. Si que, aprs la mort du dernier roi
Charles, les douze pairs et les barons de France ne donnrent point le
royaume  la soeur qui toit roine d'Angleterre, pourtant qu'ils
vouloient dire et maintenir, et encore veulent, que le royaume de
France est bien si noble qu'il ne doit mie aller  femelle, ni par
consquent au roi d'Angleterre son ains-n fils. Car, ainsi comme ils
veulent dire, le fils de la femme ne peut avoir droit ni succession de
par sa mre, l o sa mre n'y a point de droit: si que, par ces
raisons, les douze pairs et les barons de France donnrent, de leur
commun accord, le royaume de France  monseigneur Philippe, fils jadis
 monseigneur Charles de Valois, frre jadis de ce beau roi Philippe
dessus dit, et en trent la roine d'Angleterre et son fils, qui toit
hoir mle et fils de la soeur du dernier roi Charles.

  [69] Isabelle, mre d'douard III, tait fille de Philippe IV, et
  Philippe de Valois tait petit-fils de Philippe, par Charles de
  Valois, frre de Philippe IV. Louis X avait laiss une fille
  nomme Jeanne, qui vivait encore  l'poque de la mort de Charles
  VI, en 1328. (_Note de M. Buchon._)

Ainsi alla le dit royaume hors de la droite ligne, ce semble  moult
de gens; parquoi grands guerres en sont nes et venues, et grand
destruction de gens et de pays au royaume de France et ailleurs, si
comme vous pourrez our ci-aprs; car c'est la vraie fondation de
cette histoire pour raconter les grands entreprises et les grands
faits d'armes qui avenus en sont: car, puis le temps du bon roi
Charlemagne, qui fut empereur d'Allemagne et roi de France, n'avinrent
si grands aventures de guerre au royaume de France qu'elles sont
avenues pour ce fait-ci, ainsi que vous orrez au livre, mais que j'aie
temps et loisir du faire et vous du lire. Or me veux retraire  la
droite matire commence, et taire de cette, tant que temps et lieu
venront que j'en devrai parler.


  Comment le roi Charles de France mourut sans hoir mle, et
    comment les douze pairs et les barons lurent  roi monseigneur
    Philippe de Valois; et comment il dconfit les Flamands qui
    s'toient rebells contre leur seigneur.

1328.

Le roi Charles de France, fils au beau roi Philippe, fut trois fois
mari, et si mourut sans hoir mle de son corps, dont ce fut grand
dommage pour le royaume, si comme vous orrez ci-aprs. La premire de
ses femmes fut l'une des plus belles dames du monde; et fut fille de
la comtesse d'Artois[70]. Celle garda mal son mariage et se forfit,
parquoi elle en demeura longtemps au Chtel Gaillard en prison et 
grand meschef, ainois que son mari ft roi. Quand le royaume lui fut
chu et il fut couronn, les douze pairs et les barons de France ne
voulurent mie, s'ils eussent pu, que le royaume demeurt sans hoir
mle. Si quistrent sens et avis par quoi le roi ft remari; et le fut
 la fille de l'empereur Henry de Lucembourc[71] et soeur au gentil
roi de Behaigne[72]; et parquoi le premier mariage fut dfait et
annul de cette dame qui en prison toit, et tout par la dclaration
du Pape, notre saint-pre, qui adonc toit. De cette seconde dame de
Lucembourc, qui toit moult humble et prude femme, eut le roi un fils
qui mourut moult jeune, assez tt la mre aprs,  Yssoldun en Berry;
et moururent tous deux moult souponneusement, de quoi aucunes gens
furent incoulps en derrire couvertement. Aprs, ce roi Charles fut
remari tierce fois  la fille de son oncle de remariage[73], la fille
de monseigneur Louis comte d'vreux, la reine Jeanne et soeur au roi
de Navarre qui adonc toit. Puis avint que cette dame fut enceinte, et
le roi son mari s'accoucha malade au lit de la mort.

  [70] Blanche de Bourgogne, fille d'Othon IV, palatin de
  Bourgogne.

  [71] Marie de Luxembourg, fille de l'empereur Henri VII et de
  Marguerite de Brabant.

  [72] Jean de Luxembourg, roi de Bohme.

  [73] Froissart veut apparemment faire entendre, par l'expression
  _son oncle de remariage_, que Louis comte d'vreux, frre du roi
  Philippe le Bel, tait issu du second mariage de Philippe le
  Hardi, leur pre commun, avec Marie de Brabant. (_Note de M.
  Buchon._)

Quant il aperut que mourir le convenoit, il devisa que s'il avenoit
que la roine s'accoucht d'un fils, il vouloit que messire Philippe de
Valois, son cousin germain, en ft mainbour, et rgent du royaume,
jusques adonc que son fils seroit en ge d'tre roi; et s'il avenoit
que ce ft une fille, que les douze pairs et les hauts barons de
France eussent conseil et avis entre eux d'en ordonner, et donnassent
le royaume  celui qui avoir le devroit. Sur ce, le roi Charles alla
mourir environ la Chandeleur, l'an de grce mil trois cent vingt
sept[74].

  [74] Charles le Bel mourut  Vincennes, dans la nuit du 31
  janvier au 1er fvrier 1327, en commenant l'anne  Pques
  suivant l'usage d'alors, et 1328, suivant notre manire actuelle
  de la commencer au 1er janvier.

Ne demeura mie grandement aprs ce que la reine Jeanne accoucha d'une
fille[75], de quoi le plus du royaume en furent durement troubls et
courroucs.

  [75] Cette fille, nomme Blanche, vint au monde le 1er avril
  1328.

Quand les douze pairs et les hauts barons de France surent ce, ils
s'assemblrent  Paris le plustt qu'ils purent, et donnrent le
royaume, de commun accord,  monseigneur Philippe de Valois, fils
jadis au comte de Valois, et en trent la roine d'Angleterre et le
roi son fils, qui toit demeure, soeur germaine du roi Charles
dernier trpass; pour raison de ce qu'ils dient que le royaume de
France est de si grand'noblesse qu'il ne doit mie par succession aller
 femelle, ni par consquent  fils de femelle, ainsi que vous avez
ou a devant au commencement de ce livre. Et firent celui monseigneur
Philippe couronner  Rains, l'an de grce mil trois cent vingt huit,
le jour de la Trinit[76], dont puis ce di grand guerre et grand
dsolation avint au royaume de France et en plusieurs pays, si comme
vous pourrez our en cette histoire.

  [76] Le dimanche de la Trinit tait cette anne le 29 mai.

    CHRONIQUES DE FROISSART, dites par M. Buchon.

   Jean Froissart naquit  Valenciennes, en 1333. Ce fut  l'ge de
   vingt-ans qu'il commena ses Chroniques. Il se borna d'abord 
   reproduire, pour les vnements qui s'taient accomplis de 1325 
   1356, les rcits des autres chroniqueurs, et surtout la relation
   de monseigneur Jean le Bel, chanoine de Saint-Lambert de Lige.
   En 1361, il prsenta la premire partie de son travail  la reine
   d'Angleterre, Philippe de Hainaut. Jusqu' la fin de sa vie il
   eut souvenir de cette noble dame, Car elle me fit et cra
   dit-il; et il rappelle en plusieurs endroits, non sans une vive
   motion, qu'elle l'avait accueilli gracieusement  ses dbuts;
   qu'elle l'avait encourag par ses conseils et aid de ses
   largesses.

   A partir de cette poque commencrent les voyages du chroniqueur.
   Nous nous bornerons ici  donner une sche numration des lieux
   o il s'arrta pour voir, interroger et raconter. Il fit
   plusieurs fois le voyage d'Angleterre. Ce fut pendant son premier
   sjour, qui dura cinq ans, qu'il visita l'cosse. Il parcourut
   toutes les parties de la France. En 1366 il tait  Bordeaux. En
   1367, il accompagna jusqu' Dax le prince de Galles, qui partait
   pour l'Espagne. Il revint dans les provinces qui avoisinent les
   Pyrnes en 1388; ce fut alors qu'il se rendit  la cour de
   Gaston de Foix, et vit Carcassonne, Orthez et Pamiers. En 1389 il
   tait  Avignon; de l, en traversant le Lyonnais et le
   Bourbonnais, il courut en Auvergne, o il assista,  Riom, au
   mariage du duc de Berri avec Jeanne de Boulogne. Nous n'avons pas
   besoin de dire que Froissart connut la Flandre et tout le nord de
   la France et qu'il vint souvent  Paris. En 1394, il visita une
   dernire fois l'Angleterre, o il resta trois mois  la cour du
   roi Richard. N'oublions pas le plus beau des voyages de
   Froissart: en 1368, il assista,  Milan, au mariage de Lionel,
   duc de Clarence, avec la fille de Galeas Visconti. C'est l
   qu'il devait rencontrer Chaucer et Ptrarque. Il parcourut alors
   la Savoie; il vit Bologne, Ferrare, une grande partie de
   l'Italie, et il revint en Flandre par l'Allemagne.

   Ce fut pendant ce perptuel voyage que Froissart rassembla tous
   les matriaux de sa Chronique. Pendant la chevauche,  table, le
   soir  l'heure des gais propos, il interrogeait avec une avide
   curiosit ses compagnons de route ou ses nobles htes, et il
   recueillait prcieusement, pour les crire, quelquefois sous la
   forme mme de la conversation, les histoires qu'on lui racontait.
   Il ne se souciait point des livres, et, comme on dirait
   aujourd'hui, des documents officiels; il lui suffisait, pour
   accepter un fait et pour l'affirmer, du tmoignage des _anciens
   chevaliers et cuyers qui avoient t en faits d'armes, et qui
   proprement en savoient parler_. Aussi, il pntrait dans toutes
   les cours et il entrait dans tous les chteaux: Au temps,
   dit-il, que j'ai travell par le monde, j'ai vu deux cents hauts
   princes.

   Certains critiques ont cherch  se rendre compte du travail de
   Froissart; ils ont voulu savoir comment le chroniqueur composait
   son oeuvre. Nul ne l'a dit mieux que lui-mme: Or, considrez,
   entre vous qui me lisez ou me lirez, ou m'avez lu, ou orrez lire,
   comment je puis avoir su ni rassembl tant de faits desquels je
   traite et propose en tant de parties. Et pour vous informer de la
   vrit, je commenai jeune, ds l'ge de vingt ans; et si suis
   venu au monde avec les faits et les aventures; et si y ai
   toujours pris grand plaisance plus que  autre chose; et si m'a
   Dieu donn tant de grces que je ai t bien de toutes les
   parties, et des htels des rois, et par espcial de l'htel du
   roi douard d'Angleterre et de la noble roine sa femme, madame
   Philippe de Hainaut, roine d'Angleterre, dame d'Irlande et
   d'Aquitaine,  laquelle en ma jeunesse je fus clerc, et la
   servois de beaux dits et traits amoureux: et pour l'amour du
   service de la noble et vaillante dame  qui j'tois, tous autres
   seigneurs, rois, ducs, comtes, barons et chevaliers, de quelque
   nation qu'ils fussent, me aimoient, oyoient et voyoient
   volontiers, et me faisoient grand profit. Ainsi, au titre de la
   bonne dame et  ses coutages et aux coutages des hauts seigneurs
   en mon temps, je cherchai la plus grand partie de la chrtient;
   et partout o je venois, je faisois enqute aux anciens
   chevaliers et cuyers qui avoient t en faits d'armes et qui
   proprement en savoient parler, et aussi  aucuns hrauts de
   crdence, pour vrifier et justifier toutes matires. Ainsi ai-je
   rassembl la haute et noble histoire et matire, et le gentil
   comte de Blois dessus nomm y a rendu grand peine[77]; et tant
   comme je vivrai, par la grce de Dieu je la continuerai; car
   comme plus y suis et plus y laboure, et plus me plat; car ainsi
   comme le gentil chevalier et cuyer qui aime les armes, et en
   persvrant et continuant il s'y nourrit parfait, ainsi, en
   labourant et ouvrant sur cette matire, je m'habilite et
   dlecte[78].

  [77] Il s'agit de Gui de Chtillon, comte de Blois. Froissart
  l'appelle plus haut _mon trs-cher seigneur et matre_. Le
  chroniqueur s'tait attach  lui en 1384, aprs la mort de
  Wenceslas, duc de Brabant.

  [78] Chroniques, IV, ch. 1.

   Si Froissart a fait ses Chroniques, s'il se plat  raconter les
   _honorables entreprises, nobles aventures et faits d'armes_, c'est
   pour que les _preux aient exemple d'eux encourager en bien
   faisant_. C'est l le seul but moral auquel il tende; tout, dans
   ses mille rcits, est subordonn  cette maxime qu'il a place au
   dbut de l'pinette amoureuse:

    Que toute joie et toute honours
    Viennent et d'armes et d'amours.

   A son retour d'Italie, Froissart avait t nomm cur de
   Lestines. Plus tard, comme il nous l'apprend, il devint _trsorier
   et chanoine de Chimay et de Lille en Flandre_. On croit qu'il
   passa les dernires annes de sa vie dans la ville o il tait
   n,  Valenciennes. Il mourut vers 1410, suivant M. Buchon. Le
   savant diteur de Froissart a recueilli sur ce fait des
   tmoignages qui nous semblent incontestables, et nous n'hsitons
   pas  adopter son opinion[79].

  [79] Extrait de la Notice sur Froissart, publie par M. Yanoski,
  dans les Extraits de Froissart (1 vol. in-12, dans la collection
  des chefs-d'oeuvre de la littrature franaise, publie par MM.
  Didot).




BATAILLE DE CASSEL.

1328.


Assez tt aprs ce que ce roi Philippe fut couronn  Rains, il manda
ses princes, ses barons et toutes ses gens d'armes, et alla atout son
pouvoir loger en la ville[80] de Cassel pour guerroyer les Flamands,
qui toient rebelles  leur seigneur[81], mmement ceux de Bruges,
d'Ypre et ceux du Franc[82]; et ne vouloient obir au dit comte de
Flandre, mais l'avoient enchass; et ne pouvoit adonc nulle part
demeurer en son pays, fors tant seulement  Gand, et encore assez
escharsement. Si dconfit adonc le roi Philippe bien seize mille
Flamands, qui avoient fait un capitaine qui s'appeloit Colin
Dennekins[83], hardi homme et outrageux durement; et avoient les
dessusdits Flamands fait leur garnison de Cassel, au commandement et
aux gages des villes de Flandre, pour garder ces frontires l en
droit. Et vous dirai comment ces Flamands furent dconfits, et tout
par leur outrage.

  [80] C'est--dire, sans doute, _auprs de Cassel_; car les Flamands
  taient matres de la ville, comme Froissart le dira plus bas.

  [81] Le comte Louis dit de Crcy.

  [82] Le Franc, _Franconatus, terra franca_. C'est une partie de la
  Flandre franaise qui fut cde  la France par la paix des
  Pyrnes. Elle comprend les bailliages de Bourbourg, Bergues,
  Saint-Winox et Furnes, et outre les chefs-lieux de ces
  bailliages, les villes de Dunkerque et de Gravelines.

  [83] Les historiens flamands le nomment Nicolas Zonnekins.

Ils se partirent un jour, sur l'heure de souper, du mont de
Cassel[84], en intention de dconfire le roi et tout son ost, et
s'envinrent tout paisiblement, sans point de noise, ordonns en trois
batailles, desquelles l'une alla droit aux tentes du roi, et eurent
prs soupris le roi qui soit  souper et toutes ses gens. L'autre
bataille s'en alla droit aux tentes du roi de Behaigne, et le
trouvrent prs en tel point; et la tierce bataille s'en alla droit
aux tentes du comte de Hainaut, et l'eurent aussi prs soupris, et le
htrent si que  grand peine purent ses gens tre arms, ni les gens
monseigneur de Beaumont son frre. Et vinrent tantt ces trois
batailles si paisiblement jusques aux tentes, que  grand meschef
furent les seigneurs arms et leurs gens assembls. Et eussent tous
les seigneurs et leurs gens t morts si Dieu ne les et, ainsi comme
par droit miracle, secourus et aids; mais, par la grce et volont de
Dieu, chacun de ces seigneurs dconfit sa bataille si entirement, et
tous  une heure et  un point, qu'oncques de ces seize mille Flamands
nul n'en chappa; et fut leur capitaine tu[85]. Et si ne sut oncques
nul de ces seigneurs nouvelles l'un de l'autre, jusques adonc qu'ils
eurent tout fait; et oncques des seize mille Flamands qui morts y
demeurrent n'en recula un seul, que tous ne fussent morts et tus en
trois monceaux l'un sur l'autre, sans issir de la place l o chacune
bataille commena, qui fut l'an de grce mil trois cent vingt huit, le
jour de la Saint Barthlemy. Adonc, aprs cette dconfiture, vinrent
les Franais  Cassel et y mirent les bannires de France, et se
rendit la ville au roi; et puis Poperingue, et aprs Ypre, et tous
ceux de la chtellenie de Bergues, et ceux de Bruges en suivant, et
reurent le comte Louis, leur seigneur, amiablement adonc et
paisiblement, et lui jurrent foi et loyaut  toujours mais.

  [84] Ils s'taient retranchs sur une minence  la vue de Cassel
  dont ils taient en possession et qui leur servait comme de place
  forte. Ils firent arborer sur les murs des tours de Cassel une
  espce d'tendard sur lequel ils avaient fait peindre un coq avec
  ces mots:

    Quand ce coq ici chantera,
    Le _roi trouv_ ci entrera.

  Ils appelaient Philippe le _roi trouv_, parce qu'il n'avait pas d
  esprer d'tre roi. Aprs la victoire, Philippe fit mettre Cassel
   feu et  sang.

  [85] Zonnekins.

Quand le roi Philippe de France eut remis le comte de Flandre en son
pays, et que tous lui eurent jur faut et hommage, il dpartit ses
gens, et retourna chacun en son lieu; et il mme s'en vint en France
et sjourner  Paris et l environ. Si fut durement pris et honor de
cette emprise qu'il avoit faite sur les Flamands, et aussi du beau
service qu'il avoit fait au comte Louis, son cousin. Si demeura en
grand'honneur, et accrut grandement l'tat royal, et n'y avoit oncques
mais eu en France roi, si comme on disoit, qui et tenu l'tat pareil
au roi Philippe; et faisoit faire tournois, joutes et batements moult
et  grand plent.

Or nous tairons-nous un petit de lui et parlerons des ordonnances
d'Angleterre et du gouvernement du roi.

    CHRONIQUES DE FROISSART, dites et annotes par Buchon.




DOUARD III FAIT HOMMAGE AU ROI DE FRANCE.

1329.


Le jeune roi d'Angleterre ne mit mie en oubli le voyage qu'il devoit
faire au royaume de France, et s'appareilla bien et suffisamment,
ainsi que  lui appartenoit et  son tat. Si se partit d'Angleterre
quand jour fut du partir[86]. En sa compagnie avoit deux vques,
celui de Londres et celui de Lincolle, et quatre comtes, monseigneur
Henry comte de Derby, son cousin germain, fils messire Thomas de
Lancastre au tort Col; son oncle, le comte de Salebrin, le comte de
Warvich et le comte de Herfort; six barons, monseigneur Regnaut de
Cobeham, monseigneur Thomas Wage, marchal d'Angleterre, monseigneur
Richard de Stanford, le seigneur de Percy, le seigneur de Manne[87],
et le seigneur de Moutbray, et plus de quarante autres chevaliers.

  [86] douard s'embarqua  Douvres, le vendredi 26 mai 1329, vers
  midi.

  [87] Man.

Si toient en la route et  la dlivrance du roi d'Angleterre plus de
mille chevaux; et mirent deux jours  passer entre Douvres et Wissant.
Quand ils furent outre, et leurs chevaux traits hors des nefs et des
vaissiaulx, le roi monta  cheval, accompagn ainsi que je vous ai
dit, et chevaucha tant qu'il vint  Boulogne; et l fut-il un jour.
Tantt nouvelles vinrent au roi Philippe de France et aux seigneurs
de France, qui j toient  Amiens, que le roi d'Angleterre toit
arriv et venu  Boulogne. De ces nouvelles eut le roi Philippe
grand'joie, et envoya tantt son conntable[88] et grand foison de
chevaliers devers le roi d'Angleterre, qu'ils trouvrent  Monstreuil
sur la mer; et eut grands reconnaissances et approchemens d'amour.
Depuis, chevaucha le jeune roi d'Angleterre en la compagnie du
conntable de France; et fit tant avec sa route qu'il vint en la cit
d'Amiens, o le roi Philippe toit tout appareill et pourvu de le
recevoir, le roi de Behaigne, le roi de Navarre et le roi de
Maillogres[89] de-lez lui, et si grand foison de ducs, de comtes et de
barons que merveilles seroit  penser: car l toient tous les douze
pairs de France pour le roi d'Angleterre fter, et aussi pour tre
personnellement et faire tmoin  son hommage.

  [88] Comme la date prcise de la mort de Gaucher de Chatillon,
  conntable de France, arrive dans le cours de cette anne 1329,
  n'est pas connue, on ignore si c'est de lui qu'il s'agit ici,
  ainsi que l'a pens du Chesne, ou de Raoul de Brienne, comte
  d'Eu, qui lui succda dans la dignit de conntable.

  [89] Dom Jayme II d'Aragon, roi de Majorque et seigneur de
  Montpellier.

Si le roi Philippe de France reut honorablement et grandement le
jeune roi d'Angleterre, ce ne fait mie  demander; et aussi firent
tous les rois, les ducs et les comtes qui l toient; et furent tous
iceux seigneurs adonc en la cit d'Amiens, jusqu' quinze jours. L
eut maintes paroles et ordonnances faites et devises; et me semble
que le roi douard fit adonc hommage de bouche et de parole tant
seulement, sans les mains mettre entre les mains du roi de France, ou
aucun prince ou prlat de par lui dput; et n'en voulut adonc le dit
roi d'Angleterre, par le conseil qu'il eut, dudit hommage plus avant
procder, si seroit retourn en Angleterre et auroit vu, lu et
examin les privilges de jadis, qui devoient claircir le dit
hommage, et montrer comment et de quoi le roi d'Angleterre devoit tre
homme du roi de France. Le roi de France qui voit le roi
d'Angleterre, son cousin, jeune, entendit bien toutes ces paroles, et
ne le voult adonc de rien presser; car il savoit assez que bien y
recouvreroit quand il voudroit, et lui dit: Mon cousin, nous ne vous
voulons pas decevoir, et nous plat bien ce que vous en avez fait 
prsent, jusques  tant que vous soyez retourn en votre pays et vu,
par les scells de vos prdcesseurs, quelle chose vous en devez
faire. Le roi d'Angleterre et son conseil rpondirent: Cher sire,
grands mercis.

Depuis se joua, batit, et demeura le roi d'Angleterre avec le roi de
France en la cit d'Amiens: et quand tant y eut t que bien dt
suffire par raison, il prit cong et se partit du roi moult
amiablement et de tous les autres princes qui l toient, et se mit au
retour pour revenir en Angleterre, et repassa la mer; et fit tant par
ses journes qu'il vint  Windesore, o il trouva la roine Philippe sa
femme, qui le reut liement, et lui demanda nouvelles du roi Philippe
son oncle et de son grand lignage de France. Le roi son mari lui en
recorda assez, et du grand tat qu'il avoit trouv, et comment on
l'avoit recueilli et festoy grandement, et des honneurs qui toient
en France, auxquelles faire ni de les entreprendre  faire, nul autre
pays ne s'accomparage.

    CHRONIQUES DE FROISSART, dites et annotes par Buchon.




ROBERT D'ARTOIS.

1331.

   Comment le roi de France prit en haine messire Robert d'Artois,
   dont il lui convint s'enfuir hors du royaume; et comment il fit
   mettre sa femme et ses enfants en prison, qui oncques puis n'en
   issirent.


L'homme du monde qui plus aida le roi Philippe  parvenir  la
couronne de France et  l'hritage, ce fut messire Robert d'Artois,
qui toit l'un des plus hauts barons de France et le mieux enlignag,
et trait des royaux[90]; et avoit  femme la soeur germaine du roi
Philippe[91], et avoit t toudis son plus espcial compagnon et ami
en tous tats; et fut bien l'espace de trois ans que en France tout
toit fait par lui, et sans lui n'toit rien fait. Aprs advint que le
roi Philippe emprit et acueillit ce messire Robert en si grand haine,
pour occasion d'un plaid qui mu toit devant lui, dont le comte
d'Artois toit cause, que le dit messire Robert vouloit avoir gagn,
par vertu d'une lettre que messire Robert mit avant, qui n'toit mie
bien vraie[92], si comme on disoit, que si le roi l'et tenu en son
ire[93] il l'et fait mourir sans nul remde. Et combien que le dit
messire Robert ft le plus prochain du lignage  tous les hauts barons
de France, et serourge[94] au dit roi, si lui convint-il vider
France[95] et venir  Namur devers le jeune comte Jean, son neveu et
ses frres, qui toient enfans de sa soeur[96].

  [90] Cette expression signifie qu'il tait issu du sang royal; il
  descendait en effet du roi Louis VIII, au 4e degr.

  [91] Il avait pous Jeanne de Valois, soeur du roi.

  [92] Froissart veut parler des pices fausses fabriques par la
  demoiselle de Divion.--Voyez le chapitre suivant.

  [93] Colre.

  [94] Beau-frre.

  [95] Il parat, par les dpositions des tmoins, qu'il se retira
  d'abord  Bruxelles vers la fin d'aot ou le commencement de
  septembre 1331, environ six mois avant l'arrt par lequel il fut
  condamn au bannissement. Cet arrt fut rendu le 8 avril 1332 et
  ne fut publi que le 19 mai suivant. (_Mm. de Lancelot_, t. 8 du
  Recueil de l'Acadmie des Inscriptions, p. 617 et 621.)

  [96] Ils taient fils de Marie d'Artois, soeur de Robert.

Quand il fut parti de France et le roi vit qu'il ne le pourroit tenir,
pour mieux montrer que la besogne lui touchoit, il fit prendre sa
soeur, qui toit femme au dit messire Robert, et ses deux fils et
neveux, Jean et Charles[97], et les fit mettre en prison bien
troitement, et jura que jamais n'en issiroient tant qu'il vivroit; et
bien tint son serment, car oncques depuis, pour personne qui en
parlt, ils n'en vidrent; dont il en fut depuis moult blm en
derrire.

  [97] Froissart se trompe: on n'attenta point  la libert de _Jean_
  et de _Charles d'Artois_, mais leurs frres, nomms _Jacques_ et
  _Robert_, furent arrts en 1334 et enferms au chteau de Nemours,
  puis au Chteau-Gaillard d'Andelys, o ils taient encore le 1er
  mai 1347, sous la garde de Gauthier du Ru, cuyer, qui fournit 
  cette poque un compte de leur dpense et de celle de vingt
  personnes attaches  leur service.

Quand le dit roi de France sut de certain et fut inform que le dit
messire Robert toit arrt de-lez sa soeur et ses neveux, il en fut
moult courrouc; et envoya chaudement devers l'vque Aoul[98] de
Lige, en priant qu'il dfit et guerroyt le comte de Namur, s'il ne
mettoit messire Robert d'Artois hors de sa compagnie. Cet vque, qui
moult aimoit le roi de France et qui petit aimoit ses voisins, manda
au jeune comte de Namur qu'il mt son oncle messire Robert d'Artois
hors de son pays et de sa terre, autrement il lui feroit guerre. Le
comte de Namur fut si conseill qu'il mit hors de sa terre son oncle;
ce fut moult ennuis, mais faire lui convenoit ou pis attendre.

  [98] _Aoul_ ou _Adolphe de La Marck_, vque de Lige.

Quand messire Robert se vit en ce parti, si fut moult angoisseux de
coeur, et s'avisa qu'il iroit en Brabant, pourtant que le duc son
cousin toit si puissant que bien le soutiendroit. Si vint devers le
duc, son cousin, qui le reut moult liement et le reconforta assez de
ses dtourbiers. Le roi le sut; si envoya tantt messages au dit duc,
et lui manda que s'il le soutenoit ou souffroit demeurer ou repairer
en sa terre, il n'auroit pire ennemi de lui et le grveroit en toutes
les guises qu'il pourroit. Le duc ne le voulut ou n'osa plus tenir
ouvertement en son pays, pour doute d'acqurir la haine du dit roi de
France; ains l'envoya couvertement tenir en Argenteau[99] jusques 
tant que on verroit comment le roi se maintiendroit. Le roi le sut,
qui partout avoit ses espies; si en eut grand dpit; si pourchassa
tant et en moult bref temps aprs, par son or et par son argent, que
le roi de Behaigne, qui toit cousin germain au dit roi, l'vque de
Lige, l'archevque de Coulogne, le duc de Guerles, le marquis de
Juliers, le comte de Bar, le comte de Los, le sire de Fauquemont et
plusieurs autres seigneurs furent allis encontre le dit duc, et le
dfirent tous, au pourchas et requte du dessus dit roi. Et entrrent
tantt en son pays parmi Hesbaing, et allrent droit  Hanut[100], et
ardirent tout  leur volont par deux fois, eux demeurans au pays,
tant que bon leur sembla. Et envoya avec eux le comte d'Eu son
conntable, atout grand compagnie de gens d'armes, pour mieux montrer
que la besogne toit sienne, et faite  son pourchas; et tout ardoient
son pays. Si en convint le comte Guillaume de Hainaut ensonnier; et
envoya madame sa femme, soeur du roi Philippe, et le seigneur de
Beaumont, son frre, en France pardevers le dit roi, pour imptrer une
souffrance et une trve de lui d'une part, et du duc de Brabant
d'autre. Trop ennuis et  duret y descendit le roi de France, tant
avoit-il pris la chose en grand dpit. Toute fois,  la prire du
comte de Hainaut son serourge, le roi s'humilia, et donna et accorda
trves au duc de Brabant, parmi ce que le duc se mit du tout au dit et
en l'ordonnance du propre roi de France et de son conseil, de tout ce
qu'il avoit  faire au roi et  chacun de ces seigneurs qui dfi
l'avoient; et devoit mettre, dedans un certain jour qui nomm y toit,
monseigneur Robert d'Artois hors de sa terre et de son pouvoir, si
comme il fit moult ennuis; mais faire lui convint, ou autrement il et
eu trop forte guerre de tous cts, si comme il toit apparant. Si
que, entrementes que ce toullement et ces besognes se portoient, ainsi
que vous oyez recorder, le roi anglois eut nouveau conseil de
guerroyer le roi d'Escosse son serourge: je vous dirai  quel titre.

  [99] Chteau sur la Meuse, prs de Lige.

  [100] Hannut ou Hannuye, petite ville situe sur la Ghte dans le
  district de Louvain.

    CHRONIQUES DE FROISSART, dites et annotes par Buchon.




MME SUJET.

   Comment messire Robert d'Artois voult possder la cont d'Artois
   par fausses lettres que la damoiselle de Divion avoit fait
   escrire et sceller.

1329.


L'an mil trois cens vint-neuf, commena messire Robert d'Artois le
plait contre la devant dite Mahaut, contesse d'Artois, si comme il
avoit fait l'an dix-sept, de quoy procs avoit est fait autre fois.
Mais ledit messire Robert maintenoit que les lettres de mariage entre
messire Phelippe d'Artois, son pre, et madame Blanche de Bretaigne,
sa mre, par lesquelles ledit cont luy appartenoit, si comme il
disoit, avoient est par fraude mucies et repostes; si les avoit
trouves. Et assez tost aprs, assambla ledit messire Robert d'Artois,
le conte d'Alenon, le duc de Bretaigne et tout plein d'autres haus
hommes de son lignage; et vint au roi Phelippe et luy requist que
droit luy fust fait de la cont d'Artois. Tantost le roy fist ajourner
la contesse  jour nomm contre ledit messire Robert,  laquelle
journe elle vint, et amena avec luy Eudon, le duc de Bourgoigne, et
Loys, le conte de Flandre. L monstra messire Robert unes lettres
scelles du scel au conte Robert d'Artois, contenant que, quant le
mariage fu fait de monseigneur Phelippe d'Artois, pre monseigneur
Robert, et de madame Blanche fille le conte Pierre de Bretaigne, le
conte les mist en la vesteure[101] de la cont d'Artois, si comme il
estoit contenu s dites lettres. Quant la contesse vit les lettres, si
requist au roy que pour Dieu il en voulsist estre saisi, car elle
entendoit  proposer  l'encontre. Tantost fu dit par arrest que les
lettres demourroient devers le roy; et fu remise une autre journe 
laquelle la contesse devoit respondre.

  [101] _Investiture._

Or vous dirai comment ces lettres vindrent  messire Robert d'Artois.
Il avoit une damoiselle gentil-femme qui fu fille le seigneur de
Divion de la chastellerie de Bthune. Celle damoiselle s'entremettoit
des choses  venir et jugeoit  regarder la phisionomie des gens, et 
la fois disoit voir et  la fois mentoit. Elle avoit tant fait, par
aucuns des familliers messire Robert d'Artois, que elle emprist une
forte chose  faire, si comme vous orrez. Il avoit un bourgeois 
Arras qui avoit rente  vie sus le conte d'Artois, et en avoit lettres
scelles du scelle conte d'Artois. Quant il fu trespass, la
damoiselle fist tant, par devers les hoirs dudit bourgeois, que elle
eust celles lettres; et puis fist escrire unes lettres de l'envesture
monseigneur Robert, si comme vous avez o; puis, prist le scel de la
vieille lettre et le dessevra du parchemin  un chaut fer qui tout
propre avoit est fait, si que l'emprainte du scel demeura toute
entire; puis la mist  la lettre nouvelle, et avoit une manire de
ciment qui attacha le scel  la lettre, ainsi comme devant; et puis
vint  messire Robert d'Artois, et luy dit que une telle lettre avoit
trouve en sa maison,  Arras, en une vielle armoire. Quant messire
Robert vit les lettres, si en fu moult joians, et luy dist que jamais
ne luy faudroit, et l'envoia demourer  Paris.


   Comment sentence fu donne contre messire Robert d'Artois,
   de[102] la cont d'Artois; et comment la damoiselle de Divion fu
   arse; et comment ledit Robert fu appel  droit, pour soy purger
   des crimes devant dis.

   1331.

  [102] _De_, relativement .

L'an mil trois cens trente et un, fu sentence donne en parlement 
Paris pour le duc de Bourgoigne, pour la cont d'Artois, contre
messire Robert d'Artois, conte de Biaumont en Normendie. Car la
contesse d'Artois devant dite, qui estoit moult sage, fist tant que
elle ot le clerc qui avoit escrit les lettres, et le mena par devers
le roy; et cognut que la damoiselle de Divion luy avoit fait escrire
unes lettres, environ avoit un an. Puis luy furent monstres et
recognut qu'il les avoit escrites de sa main. Puis manda le roy
messire Robert d'Artois et luy dist qu'il estoit enform que la
lettre n'estoit pas vraie et qu'il se dportast de la demande qu'il
faisoit de la cont d'Artois. Et il respondi que si aucun vouloit dire
que elle ne fust bonne, il l'en vouldroit combatre et que j ne se
dporteroit de la demande. Pourquoy le roy se courroua si  luy, que
 la journe il fist porter les lettres en prsence du parlement et
les fist descrier, et fist prendre la damoiselle de Divion et fist
mettre en prison en Chastellet  Paris; et fu messire Robert d'Artois
dbout de la cont d'Artois, comme devant est dit. Dont il dist si
grosses paroles du roy et de la royne que le roy le fist appeller 
ses dis; mais il ne daigna oncques aler ni luy excuser. Lors fist le
roy mettre la dite damoiselle de Divion, laquelle estoit en
Chastellet, en gehenne, laquelle confessa tout le fait, tel comme
devant est escript, et si dist plusieurs choses. Assez tost aprs fu
pris un autre qui estoit confesseur dudit messire Robert d'Artois; et
en aprs envoia le roy certains messages pour querir l'abb de
Vezelai, lequel estoit souppeonn de celle mauvaisti et de plusieurs
autres mauvaistis; mais quant il sot que l'en le faisoit querir, il
se dparti et s'en fui; et ainsi se sauva. Quant Robert d'Artois vit
comment les choses aloient, si se dparti moult confusment.

Item, environ le mi-moys de septembre de l'an mil trois cens trente et
un, la damoiselle dessus dite qui avoit plaqui le scel s lettres de
messire Robert d'Artois, en faisant fausset, fu arse en la place aux
Pourciaux,  Paris; et recognut moult d'autres mauvaistis. Quant
messire Robert d'Artois vit par quelle manire les choses aloient, si
se doubta, et fu moult courrouci de ce que le roy procdoit par telle
manire contre luy. Si dust dire ces paroles: Par moy a est roy et
par moy en sera demis, si je puis. Et lors fist mener tous ses
destriers qu'il avoit biaux et nobles, et son trsor qu'il avoit
moult grant,  Bourdiaux sus Gironde, et l fist tout mettre en mer et
mener en Angleterre. Et depuis se retraist ledit messire Robert vers
son cousin le duc de Breban[103], qui le reut en son pays, et le mit
une pice de temps avec luy. Tantost que le roy ot o ces nouvelles,
il fist mettre en sa main la terre dudit messire Robert, et luy manda
par certains messages qu'il comparust devant luy et devant les pers
personnellement,  certain jour, pour soy deffendre des crimes qui luy
estoient mis sus.

  [103] Tout ce rcit est beaucoup plus exact que celui de
  Froissart. (_Note de M. Paulin Pris._)

Item, en ce meisme temps, le confesseur de messire Robert d'Artois,
qui estoit prisonnier, fu appel en la prsence d'aucuns du conseil du
roy, et luy fu demand quelle chose et quoy il povoit savoir des
fausses lettres dessus dites. Lequel respondoit et disoit qu'il n'en
savoit riens fors en confession, ni il ne le povoit bonnement rvler
sans pril de conscience. Mais  l'nortement de maistre Pierre de la
Palu, patriarche de Jhrusalem, avecques autres maistres en thologie
et aucuns secrtaires du roy, lesquels se consentoient et disoient
qu'il le povoit bien rvler selon ce que l'en dit,--mais c'est doubte
grant,--si le rvla, et le confesseur fu arrire mis en prison. Mais
ce qu'il devint  la fin le commun ne le sceut.

Item, en ce meisme an, l'an mil trois cens trente et un, le roy tenant
le sige de juge au Louvre, et avec luy plusieurs barons et prlas,
messire Robert d'Artois devant dit, lequel avoit est la tierce fois
appel  certain jour  respondre aux articles que l'en avoit proposs
contre luy, ne s'i comparut point si comme il devoit: mais envoia un
abb de l'ordre de Saint-Benoist et avec luy plusieurs chevaliers,
lesquels n'avoient point de procuracion, mais estoient venus pour
prier au roy et aux barons du royaume que l'en luy voulsist ottroier
jusques  la quarte dilacion, en promettant que  icelle il viendroit
personnellement, et de tout ce que l'en luy avoit mis sus il se
purgeroit bonnement. Et aprs ce qu'il orent ainsi fait le message, le
roy de Behaigne et Jehan l'ainsn fils du roy de France et duc de
Normendie, avec moult d'autres barons, s'agenouillrent devant le roy
et luy demandrent qu'il luy pleust  ottroier audit messire Robert
jusques  la quarte dilacion et que ses biens ne fussent pas
confisqus durant ledit terme. Laquelle requeste le roy ottroia de
grace espciale jusques au moys de mai. Et lors vint une damoiselle,
laquelle dit, en la prsence du roy, que la femme messire Robert
d'Artois[104], laquelle estoit suer du roy de France, estoit plus
coupable que son mari.

  [104] Jeanne de Valois, soeur du roi de France.


   Comment messire Robert d'Artois fu bani, et du mariage Jehan,
   ainsn fils du roy de France et duc de Normandie.

L'an de grace mil trois cens trente-deux, Robert d'Artois fu bani du
royaume de France par les barons, et furent tous ses biens confisqus
au roy. Mais encore, et aux prires d'aucuns grans seigneurs, voult le
roy que les solempns bannissemens fussent diffrs jusques au moys
d'aprs Pasques; et aussi, si il venoit dedens le terme et qu'il se
mist  la volent du roy, du tout le roy luy feroit telle grace qui
luy sembleroit  estre convenable; et s'il ne venoit, le bannissement
seroit excut tout entirement. Quant le roy vit que le terme qu'il
avoit donn gracieusement au devant du dit Robert d'Artois fu pass,
et il n'ot envoi n contremand, si comme l'en l'avoit promis au roy
en la prsence des barons, si commanda qu'il fu bani  trompes par
tous les principaux quarrefours de Paris. Et avec ce avoit certaines
personnes qui crioient en audience toutes les causes pour lesquelles
le dit messire Robert estoit bani. Et fu fait le dit bannissement le
trentiesme jour de may, l'an dessus dit.

    LES GRANDES CHRONIQUES DE SAINT-DENIS.




JACQUEMART D'ARTEVELT.

1337.


En ce temps avoit grand dissension entre le comte Louis de Flandre et
les Flamands[105]; car ils ne vouloient point obir  lui, ni  peine
s'osoit-il tenir en Flandre, fors  grand pril. Et avoit adonc  Gand
un homme qui avoit t brasseur de miel; celui toit entr en si grand
fortune et en si grand grce  tous les Flamands, que c'toit tout
fait et bien fait quant qu'il vouloit deviser et commander par tout
Flandre, de l'un des cts jusques  l'autre; et n'y avoit aucun,
comme grand qu'il ft, qui de rien ost trpasser son commandement, ni
contredire. Il avoit toujours aprs lui, allant aval la ville de Gand,
soixante ou quatre vingts varlets arms, entre lesquels il en y avoit
deux ou trois qui savoient aucuns de ses secrets; et quand il
encontroit un homme qu'il hoit ou qu'il avoit en soupon, il toit
tantt tu; car il avoit command  ses secrets varlets et dit: Sitt
que j'encontrerai un homme, et je vous fais un tel signe, si le tuez
sans deport, comme grand, ni comme haut qu'il soit, sans attendre
autre parole. Ainsi avenoit souvent; et en fit en cette manire
plusieurs grands matres tuer: par quoi il toit si dout que nul
n'osoit parler contre chose qu'il voult faire, ni  peine penser de
le contredire. Et tantt que ces soixante varlets l'avoient reconduit
en son htel, chacun alloit dner en sa maison; et sitt aprs dner
ils revenoient devant son htel, et boient en la rue, jusques adonc
qu'il vouloit aller aval la rue, jouer et battre parmi la ville; et
ainsi le conduisoient jusques au souper. Et sachez que chacun de ces
soudoys avoit chacun jour quatre compagnons ou gros de Flandre pour
ses frais et pour ses gages; et les faisoit bien payer de semaine en
semaine. Et aussi avoit-il, par toutes les villes de Flandre et les
chtellenies, sergens et soudoys  ses gages, pour faire tous ses
commandemens, et pier s'il avoit nulle part personne qui ft rebelle
 lui, ni qui dt ou informt aucun contre ses volonts. Et sitt
qu'il en savoit aucun en une ville, il ne cessoit jamais tant qu'il
l'et banni ou fait tuer sans deport; j cil ne s'en pt garder. Et
mmement tous les plus puissans de Flandre, chevaliers, cuyers et les
bourgeois des bonnes villes, qu'il pensoit qui fussent favorables au
comte de Flandre en aucune manire, il les bannissoit de Flandre, et
levoit la moiti de leurs revenus, et laissoit l'autre moiti pour le
douaire et le gouvernement de leurs femmes et de leurs enfans. Et ceux
qui toient ainsi bannis, desquels il toit grand foison, se tenoient
 Saint-Omer le plus, et les appeloit-on les avols et les
outre-avols. Brivement  parler, il n'eut oncques en Flandre ni en
autre pays duc, comte, prince ni autre qui pt avoir un pays si  sa
volont comme cil l'eut longuement; et toit appel Jaquemart
Artevelle. Il faisoit lever les rentes, les tonnieux[106], les
vinages, les droitures et toutes les revenues que le comte devoit
avoir et qui  lui appartenoient, quelque part que ce ft parmi
Flandre, et toutes les malettes: si les dpendoit  sa volont et en
donnoit sans rendre aucun compte; et quand il vouloit dire que argent
lui falloit, on l'en croyoit; et croire l'en convenoit, car nul
n'osoit dire encontre, pour doute de perdre la vie: et quand il en
vouloit emprunter de aucuns bourgeois sur son payement, il n'toit nul
qui lui ost escondire  prter.

  [105] Louis de Cressy, comte de Flandre, fut en guerre
  continuelle avec ses sujets. A cette poque, il se tenait
  rarement en son pays de Flandre,  cause de ses querelles avec
  les Flamands et parce que les trois villes de Gand, Bruges et
  Ypres _gouvernoient le pays  leur plaisir_. Louis s'tait brouill
  avec ses sujets pour s'tre dirig uniquement par les conseils
  d'un abb de Vzelai qui n'entendait rien  l'administration et
  ne cherchait qu' s'enrichir.

  [106] _Tonnieu_ ou _tonlieu_, droit que quelques seigneurs levaient
  sur certaines marchandises, dans l'tendue de leur seigneurie.

  Le _vinage_ tait pareillement un droit ou un impt qui se levait
  sur le vin.

    _Chroniques de Froissart._




DOUARD III PREND LE TITRE ET LES ARMES DE ROI DE FRANCE.

1340.

  Comment le roi d'Angleterre tint un grand parlement  Bruxelles,
    et de la requte qu'il y fit aux Flamands.


Or, parlerons-nous un petit du roi anglois, et comment il persvra en
avant. Depuis qu'il fut parti de la Flamengerie et revenu en Brabant,
il s'en vint droit  Bruxelles: l le reconvoyrent le duc de
Guerles, le marquis de Juliers, le marquis de Brankebourch, le comte
de Mons, messire Jean de Hainaut, le sire de Fauquemont et tous les
barons de l'Empire, qui s'toient allis  lui; car ils vouloient
aviser l'un contre l'autre comment ils se maintiendroient de cette
guerre o ils s'toient bouts. Et pour avoir certaine expdition, ils
ordonnrent un grand parlement  tre en la dite ville de Bruxelles;
et y fut pri et mand Jacques d'Artevelle, lequel y vint liement et
en grand arroy, et amena avec lui tous les conseils des villes de
Flandre. A ce parlement, qui fut  Bruxelles, eut plusieurs paroles
dites et devises; et me semble,  ce qui m'en fut record, que le roi
anglois fut si conseill de ses amis de l'Empire, qu'il fit une
requte  ceux de Flandre qu'ils lui voulussent aider  parmaintenir
sa guerre, et dfier le roi de France, et aller avec lui partout o il
les voudroit mener; et si ils vouloient, il leur aideroit  recouvrer
Lille, Douay et Bthune. Cette parole entendirent les Flamands
volontiers; mais de la requte que le roi leur faisoit demandrent-ils
 avoir conseil entre eux tant seulement, et tantt rpondre. Le roi
leur accorda. Si se conseillrent  grand loisir; et quand ils se
furent conseills, ils rpondirent et dirent: Cher sire, autrefois
nous avez-vous fait telles requtes; et sachez voirement que si nous
le pouvions nullement faire, par notre honneur et notre foi garder,
nous le ferions; mais nous sommes obligs, par foi et serment, et sur
deux millions de florins  la chambre du pape, que nous ne pouvons
mouvoir guerre au roi de France, quiconque le soit, sans tre
encourus en cette somme, et cheoir en sentence d'excommuniement; mais
si vous voulez faire une chose que nous vous dirons, vous y pouverriez
bien de remde et de conseil, c'est que vous veuilliez encharger les
armes de France et quarteler d'Angleterre, et vous appeler roi de
France; et nous vous tiendrons pour droit roi de France, et obirons 
vous comme au roi de France, et vous demanderons quittance de notre
foi; et vous la nous donnerez comme roi de France: par ainsi
serons-nous absous et dispenss, et irons partout l o voudrez et
ordonnerez.


  Comment le roi d'Angleterre enchargea les armes et le nom de roi
    de France par l'ennortement des Flamands.

Quand le roi anglois eut ou ce point et la requte des Flamands, il
eut besoin d'avoir bon conseil et sr avis, car pesant lui toit de
prendre le nom et les armes de ce dont il n'avoit encore rien conquis;
et ne savoit quelle chose l'en aviendroit, ni si conquerre le
pourroit. Et, d'autre part, il refusoit envi le confort et aide des
Flamands, qui plus le pouvoient aider  sa besogne que tout le
remenant du sicle. Si se conseilla ledit roi au duc de Brabant, au
duc de Guerles, au marquis de Juliers,  messire Jean de Hainaut, 
messire Robert d'Artois, et  ses plus secrets et espciaux amis: si
que finalement tout pes, le bien contre le mal, il rpondit aux
Flamands, par l'information des seigneurs dessusdits: que si ils lui
vouloient jurer et sceller qu'ils lui aideroient  parmaintenir sa
guerre, il emprendroit tout ce de bonne volont, et aussi il leur
aideroit  ravoir Lille, Douay et Bthune. Et ils rpondirent: Oil.
Donc fut pris et assign un certain jour  tre  Gand. Lequel jour se
tint; et y fut le roi d'Angleterre et la plus grand partie des
seigneurs de l'Empire dessus nomms, allis avec lui; et l furent
tous les conseils de Flandre gnralement et espcialement. L furent
toutes les paroles au devant dites, relates et proposes, entendues,
accordes, crites et scelles; et enchargea le roi d'Angleterre les
armes de France, et les quartela d'Angleterre, et en prit en avant le
nom de roi de France[107].

  [107] Les rois d'Angleterre ont conserv jusqu' la paix d'Amiens
  (1802) le titre de rois de France. En signant ce trait, le
  premier consul exigea que le roi d'Angleterre renont  ce
  titre. Les rois de la Grande-Bretagne ont cependant conserv dans
  leur cusson les armes de France.

    _Chroniques de Froissart._




BATAILLE DE L'CLUSE.

1340.


Nous parlerons du roi d'Angleterre, qui s'toit mis sur mer pour venir
et arriver, selon son intention, en Flandre, et puis venir en Hainaut
aider  guerroyer le comte de Hainaut son serourge contre les
Franois. Ce fut le jour devant la veille Saint Jean-Baptiste[108],
l'an mil trois cent quarante, qu'il nageoit par mer,  grand et belle
charge de nefs et de vaisseaux; et toit toute sa navie partie du
havre de Tamise, et s'en venoit droitement  l'Escluse. Et adonc se
tenoient entre Blankeberghe et l'Escluse et sur la mer messire Hue
Kieret et messire Pierre Bahuchet et Barbevoire,  plus de sept vingt
gros vaisseaux sans les hokebos; et toient bien, Normands, bidaux,
Gennevois[109] et Picards, quarante mille; et toient l ancrs et
arrts, au commandement du roi de France, pour attendre la revenue du
roi d'Angleterre, car bien savoient qu'il devoit par l passer. Si lui
vouloient dner et dfendre le passage, ainsi qu'ils firent bien et
hardiment, tant comme ils purent, si comme vous orrez recorder.

  [108] Ce fut en effet le 22 juin, avant-veille de la fte de
  saint Jean-Baptiste, qu'douard s'embarqua; et le combat dont
  Froissart va faire le rcit se donna le jour mme de la fte.
  (_Note de Buchon._)

  [109] Gnois.

Le roi d'Angleterre et les siens, qui s'en venoient singlant,
regardrent et virent devers l'Escluse si grand quantit de vaisseaux
que des mts ce sembloit droitement un bois: si en fut fortement
merveill, et demanda au patron de sa navie quelles gens ce pouvoient
tre: il rpondit qu'il cuidoit bien que ce ft l'arme des Normands
que le roi de France tenoit sur mer, et qui plusieurs fois lui avoient
fait grand dommage, et tant que ars et rob la bonne ville de Hantonne
et conquis Cristofle, son grand vaisseau, et occis ceux qui le
gardoient et conduisoient. Donc rpondit le roi anglois: J'ai de
longtemps dsir que je les pusse combattre; si les combattrons, s'il
plat  Dieu et  saint Georges; car voirement m'ont-ils fait tant de
contraires, que j'en veuil prendre la vengeance, si je y puis avenir.
Lors fit le roi ordonner tous ses vaisseaux et mettre les plus forts
devant, et fit frontire  tous cts de ses archers; et entre deux
nefs d'archers en y avoit une de gens d'armes; et encore fit-il une
bataille surctire, toute pure d'archers, pour rconforter, si
mestier toit, les plus lasss. L il y avoit grand foison de dames
d'Angleterre, de comtesses, baronnesses, chevaleresses et bourgeoises
de Londres, qui venoient voir la reine d'Angleterre  Gand, que vue
n'avoient un grand temps, et ces dames fit le roi anglois bien garder
et soigneusement,  trois cents hommes d'armes; et puis pria le roi 
tous qu'ils voulsissent penser de bien faire et garder son honneur; et
chacun lui enconvenana.


  Comment le roi d'Angleterre et les Normands et autres se
    combattirent durement; et comment Cristofle, le grand vaisseau,
    fut reconquis des Anglois.

Quand le roi d'Angleterre et son marchal eurent ordonn les batailles
et leurs navies bien et sagement, ils firent tendre et traire les
voiles contre mont, et vinrent au vent, de quartier, sur destre, pour
avoir l'avantage du soleil, qui en venant leur toit au visage. Si
s'avisrent et regardrent que ce leur pouvoit trop nuire, et
dtrirent un petit, et tournoyrent tant qu'ils eurent vent 
volont. Les Normands qui les voient tournoyer s'merveilloient trop
pourquoi ils le faisoient et disoient: Ils ressoignent et reculent,
car ils ne sont pas gens pour combattre  nous. Bien voient entre
eux les Normands, par les bannires, que le roi d'Angleterre y toit
personnellement: si en toient moult joyeux, car trop le dsiroient 
combattre. Si mirent leurs vaisseaux en bon tat, car ils toient
sages de mer et bons combattans; et ordonnrent Cristofle, le grand
vaisseau que conquis avoient sur les Anglois en cette mme anne, tout
devant, et grand foison d'arbaltriers gennevois dedans pour le garder
et traire et escarmoucher aux Anglois, et puis s'arroutrent grand
foison de trompes et de trompettes et de plusieurs autres instrumens,
et s'en vinrent requerre leurs ennemis. L se commena bataille dure
et forte de tous cts, et archers et arbaltriers  traire et 
lancer l'un contre l'autre diversement et roidement, et gens d'armes 
approcher et  combattre main  main asprement et hardiment; et
parquoi ils pussent mieux avenir l'un  l'autre, ils avoient grands
crocs et havets de fer tenans  chanes; si les jetoient dedans les
nefs de l'un  l'autre et les accrochoient ensemble, afin qu'ils
pussent mieux aherdre et plus firement combattre. L eut une
trs-dure et forte bataille et maintes appertises d'armes faites,
mainte lutte, mainte prise, mainte rescousse. L fut Cristofle, le
grand vaisseau, auques de commencement reconquis des Anglois, et tous
ceux morts et pris qui le gardoient et dfendoient. Et adonc y eut
grand hue et grand noise, et approchrent durement les Anglois, et
repourvurent incontinent Cristofle, ce bel et grand vaisseau, de purs
archers qu'ils firent passer tout devant et combattre aux Gennevois.


  Comment les Anglois dconfirent les Normands qu'oncques n'en
    chappa pied que tous ne fussent mis  mort.

Cette bataille dont je vous parle fut flonneuse et trs-horrible; car
bataille et assaut sur mer sont plus durs et plus forts que sur terre:
car l ne peut-on reculer ni fuir; mais se faut vendre et combattre et
attendre l'aventure, et chacun en droit soi montrer sa hardiesse et sa
prouesse. Bien est voir que messire Hue Kieret toit bon chevalier et
hardi, et aussi messires Pierre Bahuchet et Barbevoire, qui au temps
pass avoient fait maint meschef sur mer et mis  fin maint Anglois.
Si dura la bataille et la pestillence de l'heure de prime jusques 
haute nonne[110]. Si pouvez bien croire que ce terme durant il y eut
maintes appertises d'armes faites; et convint l les Anglois souffrir
et endurer grand'peine, car leurs ennemis toient quatre contre un et
toutes gens de fait et de mer; de quoi les Anglois, pour ce qu'il le
convenoit, se pnoient moult de bien faire. L fut le roi d'Angleterre
de sa main trs bon chevalier, car il toit adonc en la fleur de sa
jeunesse, et aussi furent le comte Derby, le comte de Penbroche, le
comte de Herfort, le comte de Hostidonne, le comte de Northantonne et
de Glocestre, messire Regnault de Cobeham, messire Richard Stanford,
le sire de Persy, messire Gautier de Mauny, messire Henry de Flandre,
messire Jean de Beauchamp, le sire de Felleton, le sire de Brasseton,
messire Jean Chandos, le sire de la Ware, le sire de Multon, et
messire Robert d'Artois, et toit de lez le roi en grand arroy et en
bonne toffe, et plusieurs autres barons et chevaliers pleins
d'honneur et de prouesse, desquels je ne puis mie de tous parler, ni
leurs bienfaits ramentevoir. Mais ils s'prouvrent si bien et si
vassalement, parmi un secours de Bruges et du pays voisin qui leur
vint, qu'ils obtinrent la place et l'eau, et furent les Normands et
tous ceux qui l toient encontre eux, morts et dconfits, pris et
noys, ni oncques pied n'en chappa que tous ne fussent mis 
mort[111]. Cette avenue fut moult tt sue parmi Flandre et puis en
Hainaut; et en vinrent les certaines nouvelles dedans les deux osts
devant Thun-l'vque. Si en furent Hainuyers, Flamands et Brabanois
moult rjouis et les Franois tout courroucs.

  [110] Depuis six heures du matin jusqu'aprs midi.

  [111] Les historiens attribuent unanimement la dfaite des
  Franais  la division des chefs et au peu de talent de Bahuchet.
  Barbevaire voulait que la flotte quittt la cte et allt  la
  rencontre des Anglais; mais les amiraux franais s'obstinrent 
  rester prs de la terre, resserrs dans une anse. Par cette
  mauvaise disposition, ils rendirent inutile la supriorit de
  leurs forces; elle leur devint mme nuisible, parce que les
  vaisseaux, n'ayant pas assez d'espace pour manoeuvrer,
  s'embarrassaient les uns les autres et ne pouvaient se prter de
  secours. Barbevaire, qui avait gagn le large avec sa division,
  eut seul le bonheur d'chapper; les deux amiraux franais furent
  battus et perdirent la vie. Hugues Quieret fut assassin de
  sang-froid, aprs avoir t fait prisonnier, et Bahuchet fut
  pendu au mt de son vaisseau. On value la perte totale  30,000
  hommes, dont plus des trois quarts taient Franais. Le roi
  d'Angleterre fut lgrement bless  la cuisse. (_Note de
  Buchon._)

    _Chroniques de Froissart._




LA BATAILLE DE L'CLUSE.

1340.

  De la grant desconfiture qui fu en mer entre la navie du roy de
    France et du roy d'Angletterre; et coment Buchet[112] fut pris
    et pendu au mat d'une nef.


En ce meisme an, l'en porta nouvelles au roy de France que le roy
d'Angleterre, qui longuement s'toit absent, appareilloit trs grant
navie et vouloit venir en l'aide des Flamens. Quant le roy ot o ces
nouvelles, car autrefois en avoit o parler, si fist tantost assambler
toute la navie qu'il pot avoir tant en Normendie comme en Piquardie,
et institua deux souverains amiraux, lesquels ordonneroient et
commenderoient ladite navie, afin que le roy anglois et messire Robert
d'Artois qui estoit avecques luy fussent empeschis de prendre port.

  [112] Bahuchet, trsorier de la couronne.

Et lors furent institus souverains de toute la navie messire Hues
Quieret, messire Nichole Buchet et Barbevaire, lesquels assemblrent
bien quatre cens nefs de par le roy de France, et entrrent dedans eux
et leur gens avecques leur garnisons. Si avint que Buchet, qui estoit
un des souverains, ne voult recevoir gentil gent avecques soy pour ce
qu'il vouloient avoir trop grans gages; mais retint povres
poissonniers et mariniers, pour ce qu'il en avoit grant marchi; et de
tieux gens fist-il l'arme. Puis murent et passrent pardevant Calais
et se traistrent vers l'Escluse, tant qu'ils furent devant; ilec se
tindrent tous quois, et par telle manire que nul ne povoit entrer n
issir. Si avint que le roy d'Angleterre qui avoit ses espies sceut que
la navie au roy de France estoit passe vers Flandres. Tantost se
mist en mer, et messire Robert d'Artois avecques luy et moult grant
foison de gentilhommes d'Angleterre, et grant plent d'archiers. Quant
ledit roy anglois et toute sa gent furent prs, si tendirent leur
voiles en haut, et siglrent grant aleure vers l'Escluse, et ne
tardrent gures, par le bon vent que il orent, qu'il approchirent de
la navie au roy de France et se mistrent tantost en conroy. Quant
Barbevaire les aperut, qui estoit en ses galies, si dist  l'amiraut
et  Nichole Buchet: Seigneurs, vez-ci le roy d'Angleterre  toute sa
navie qui vient sus nous; s vous voulez croire mon conseil, vous vous
trairez en haute mer: car s vous demourez ici, parmi ce qu'il ont le
vent, le souleil et le flot de l'yaue, il vous tendront si court que
vous ne vous pourrs aidier.--Adonc respondit Nichole Buchet, qui
miex se saroit[113] meller d'un compte faire que de guerroier en mer:
Honnis soit qui se partira de ci, car ici les attendrons et prendrons
notre aventure.--Tantost leur dit Barbevaire: Seigneurs, puisque
vous ne voulez croire mon conseil, je ne me veulx mie perdre, je me
mettrai avecques mes quatre galies hors de ce trou. Et tantost se
mist hors du hale[114]  toutes ses galies, et virent venir la grant
flote du roy d'Angleterre. Et vint une nef devant qui estoit garnie
d'escuiers qui devoient estre chevaliers, et ala assambler  une nef
que on appelloit la Riche de l'Eure: mais les Anglois n'orent dure 
celle grant nef, si furent tantost desconfis et la nef acravante et
tous ceux qui dedens estoient mis  mort, et orent nos gens belle
victoire. Mais tantost aprs vint le roy d'Angleterre assambler aux
gens de France  toute sa navie, et commena ilec la bataille moult
cruelle; mais quant il se furent combatus depuis prime jusques  haute
nonne, si ne pot plus la navie du roy de France endurer n porter le
fs de la bataille; car il estoient si entasss l'un en l'autre qu'il
ne se povoient aidier; et si n'osoient venir vers terre pour les
Flamens qui sus terre les espioient; et avecques ce, les gens que l'en
avoit mis s nefs du roy de France n'estoient pas si duis d'armes
comme les Anglois estoient, qui estoient presque tous gentilshommes.
Ilec ot tant de gens mors que ce fut grant piti  voir; et
estimoit-on bien le nombre des mors jusques prs de trente mille
hommes, tant d'une part que d'autre. L fut mort messire Hues Quieret,
nonobstant qu'il fust pris tout vif, si comme aucuns disoient, et
messire Nichole Buchet, lequel fut pendu au mat de la nef, en despit
du roy de France. Et lorsque Barbevaire vit que la chose aloit 
desconfiture, si se retrait  Gant; et furent les nefs au roy de
France perdues; et avecques ce, les deux grans nefs au roy
d'Angleterre, Christofle et Edouarde, que le roy anglois avoit par
avant perdues, luy furent restitues. Et ainsi furent nos gens
desconfis par le roy d'Angleterre et par les Flamens, et nos nefs
perdues, exceptes aucunes petites nefs qui s'en eschapprent. Et
avint cette desconfiture par l'orgueil des deux amiraux; car l'un ne
povoit souffrir de l'autre, et tout par envie, et si ne vouldrent
avoir le conseil de Barbevaire, comme devant est dit: si leur en vint
mal, ainsi comme pluseurs le tmoignoient.

  [113] Se saurait.

  [114] Havre.

Quant la chose fut fine, et que le roy d'Angleterre ot eu celle grant
victoire, lequel roy fu navr en la cuisse, mais onques n'en voult
issir de la nef pour celle navreure; et toutes voies messire Robert
d'Artois et les autres barons d'Angleterre pristrent terre  l'Ecluse
et se reposrent ilecques. Ceste bataille fut faite la veille de la
nativit monseigneur saint Jehan-Baptiste, l'an de grace mil trois
cent quarante[115].

  [115] Le 23 juin.

Quant la royne d'Angleterre, qui estoit  Gant, sceut que le roy son
mari estoit arriv, tantost se mist  la voie vers l'Escluse, et le
roy se gisoit en sa nef; car il avoit est blesci en la cuisse, et
tenoit son parlement avec ses barons sus le fait de sa guerre. Quant
le conseil fut dparti, si se mist la royne en un batel et vint  la
nef du roy et Jacques de Arthevelt avec luy.

Quant la royne ot veu le roy et qu'il orent parl ensemble, si se
reparti la royne et s'en ala vers Gant. Assez tost aprs que le roy
fust amend de la blesceure qu'il avoit eue, il se mist  terre et
s'en ala en plerinage  pi  Nostre-Dame d'Hardenbourc[116], et
envoia ses gens d'armes et son harnois et ses chevaux et ses archiers
vers Gant.

  [116] Ville forte prs de l'cluse.

Quant il ot fait son plerinage, si s'en vint  Bruges, et puis prist
avec luy les mestiers de la ville et s'en ala  Gant o il fut reu 
moult grant joie. Puis fist mander tous les Alemans qui estoient de
s'aliance, qu'il vinssent  luy pour avoir conseil avecques eux sur ce
qu'il avoit  faire.

    _Les Grandes Chroniques de Saint-Denis._




GUERRE DE BRETAGNE.


(Arthur II, duc de Bretagne, mort en 1312, avait laiss trois fils,
_Jean_ III, qui lui succda, _Guy_ comte de Penthivre, mort en 1331,
_Jean_ comte de Montfort. Jean III mourut en 1341, sans enfants,
laissant la couronne de Bretagne  Jeanne la boiteuse, sa nice, fille
de Guy, qui avait pous Charles de Blois. Jeanne et Charles prirent
possession du duch; mais Jean de Montfort prit aussi le titre de duc
de Bretagne, leur fit la guerre et s'allia avec le roi d'Angleterre.
La guerre de la succession de Bretagne ne se termina qu'en 1365, aprs
la bataille d'Auray, par le trait de Gurande, qui laissa le duch de
Bretagne  Jean V, fils de Jean comte de Montfort.)


  Comment le comte de Montfort s'en alla en Angleterre et fit
    hommage au roi d'Angleterre de la duch de Bretagne.

Pourquoi vous ferois-je long conte? En telle manire conquit le dit
comte de Montfort tout ce pays que vous avez ou, et se fit partout
appeler duc de Bretagne; puis s'en alla  un port de mer que on
appelle Gredo[117], et dpartit toutes ses gens, et les envoya en ses
cits et forteresses pour elles aider  garder; puis se mit en mer
atout vingt chevaliers, et nagea tant qu'il vint en Cornuaille et
arriva  un port que on dit Cepse[118]. Si enquit l du roi anglois
o il le trouveroit; et lui fut dit que le plus de temps il se tenoit
 Windesore. Adonc chevaucha-t-il cette part et toute sa route; et fit
tant par ses journes qu'il vint  Windesore, o il fut reu 
grand'joie du roi, de madame la roine, et de tous les barons qui l
toient; et fut grandement ft et honor, quand on sut pourquoi il
toit l venu.

  [117] _Coredon,_ village sur le bord d'une petite anse,  l'ouest
  de Saint-Pol de Lon. (_Note de Buchon._)

  [118] Chertsey. (_Idem._)

Premirement il montra au roi anglois,  messire Robert d'Artois et
 tout le conseil du roi ses besognes, et dit comment il s'toit mis
en saisine et possession de la duch de Bretagne, qui chue lui toit
par la possession du duc son frre, dernirement trpass. Or
faisoit-il doute que messire Charles de Blois ne l'empcht, et le roi
de France ne lui voulsist r'ter par puissance; par quoi il s'toit l
traist pour relever la dite duch et tenir en foi et hommage du roi
d'Angleterre  toujours, mais qu'il l'en ft sr contre le roi de
France et contre tous autres qui empcher le voudroient.

Quand le roi anglois eut ou ces paroles, il y entendit volontiers,
car il regarda et imagina que sa guerre du roi de France en seroit
embellie, et qu'il ne pouvoit avoir plus belle entre au royaume ni
plus profitable que par Bretagne; et que tant qu'il avoit guerroy par
les Allemands et les Flamands et les Brabanons, il n'avoit rien fait,
fors que fray et dpendu grandement et grossement; et l'avoient men
et demen les seigneurs de l'Empire, qui avoient pris son or et son
argent, ainsi qu'ils avoient voulu, et rien n'avoit fait. Si descendit
 la requte du comte de Montfort liement et lgrement, et prit
hommage de la dite duch, par la main du comte de Monfort, qui se
tenoit et appeloit duc; et l lui convenana le roi anglois, prsens
les barons et les chevaliers d'Angleterre et ceux qu'il avoit amens
avec lui de Bretagne, qu'il l'aideroit et dfendroit et garderoit
comme son homme, contre tout homme, ft le roi de France ou autres,
selon son loyal pouvoir.

De ces paroles et de cet hommage furent crites et lues lettres et
scelles, dont chacune des parties eut les copies. Avec tout ce le roi
et la roine donnrent au comte de Montfort et  ses gens grands dons
et beaux joyaux, car bien le savoient faire, et tant qu'ils en furent
tous contens, et qu'ils dirent que c'toit un noble roi et vaillant,
et une noble roine, et qu'ils toient bien taills de rgner encore
en grand prosprit. Aprs toutes ces choses faites et accomplies, le
comte de Montfort prit cong et se partit d'eux et passa Angleterre,
et entra en mer en ce mme port o il toit arriv; et nagea tant
qu'il vint  Gredo, en la Basse-Bretagne; et puis s'en vint en la cit
de Nantes, o il trouva la comtesse sa femme,  qui il recorda comment
il avoit exploit. De ce fut-elle toute joyeuse, et lui dit qu'il
avoit trs-bien ouvr et par bon conseil. Si me tairai un petit d'eux
et parlerai de messire Charles, qui devoit avoir la duch de Bretagne
de par sa femme, ainsi que vous avez ou dterminer ci-devant.....


  Comment, par le conseil des douze pairs de France, le comte de
    Montfort fut ajourn  Paris, et comment il y vint et puis s'en
    partit sans le cong du roi.

Quand messire Charles de Blois, qui se tenoit,  cause de sa femme,
tre droit hoir de Bretagne, entendit que le comte de Montfort
conquroit ainsi par force le pays et les forteresses qui tre
devoient siennes par droit et par raison, il s'en vint  Paris
complaindre au roi Philippe, son oncle. Le roi Philippe eut conseil 
ses douze pairs quelle chose il en feroit. Ses douze pairs lui
conseillrent qu'il appartenoit bien que le dit comte ft mand et
ajourn par suffisans messages  tre un certain jour  Paris, pour
our ce qu'il en voudroit rpondre. Ainsi fut fait: le dit comte fut
mand et ajourn suffisamment; et fut trouv en la cit de Nantes
grand fte dmenant. Il fit grand chre et grand fte aux messages;
mais il eut plusieurs diverses penses ainois qu'il ottrit la voie
d'aller au mandement du roi  Paris. Toutes voies au dernier, il
rpondit qu'il vouloit tre obissant au roi et qu'il iroit volontiers
 son mandement. Si s'ordonna et appareilla moult grandement et
richement, et se partit en grand arroy et bien accompagn de
chevaliers et d'cuyers, et fit tant par ses journes qu'il entra 
Paris avec plus de quatre cents chevaux, et se traist en son htel
moult ordonnment, et fut l tout le jour et la nuit aussi.
L'endemain,  heure de tierce[119], il monta  cheval, et grand foison
de chevaliers et cuyers avec lui, et chevaucha vers le palais, et fit
tant qu'il y vint. L l'attendoit le roi Philippe et tous les douze
pairs et grand plent des barons de France avec messire Charles de
Blois.

  [119] Avant midi.

Quand le comte de Montfort sut quelle part il trouveroit le roi et
les barons, il se traist vers eux en une chambre o ils toient tous
assembls. Si fut moult durement regard et salu de tous les barons;
puis s'en vint incliner devant le roi moult humblement, et dit: Sire,
je suis ci venu  votre mandement et  votre plaisir. Le roi lui
rpondit, et dit: Comte de Montfort, de ce vous sais-je bon gr; mais
je m'merveille durement pourquoi ni comment vous avez os
entreprendre de votre volont la duch de Bretagne, o vous n'avez
aucun droit; car il y a plus prochain de vous que vous en voulez
dshriter; et pour vous mieux efforcer, vous tes all  mon
adversaire d'Angleterre, et l'avez de lui releve, ainsi comme on le
m'a cont. Le comte rpondit, et dit: Ha! cher sire, ne le croyez
pas, car vraiment vous tes de ce mal inform: je le ferois moult
ennuis; mais la prochainet dont vous me parlez, m'est avis, sire,
sauve la grce de vous, que vous en mprenez; car je ne sais nul si
prochain du duc mon frre, dernirement mort, comme moi; et si jug et
dclar toit par droit que autre ft plus prochain de moi, je ne
serois j rebelle ni honteux de m'en dporter.

Quand le roi entendit ce, il rpondit, et dit: Sire comte, vous en
dites assez; mais je vous commande, sur quant que vous tenez de moi et
que tenir en devez, que vous ne vous partiez de la cit de Paris
jusques  quinze jours, que les barons et les douze pairs jugeront de
cette prochainet: si saurez adonc quel droit vous y avez; et si vous
le faites autrement, sachez que vous me courroucerez. Le comte
rpondit, et dit: Sire,  votre volont. Si se partit adonc du roi,
et vint  son htel pour dner.

Quand il fut en son htel venu, il entra en sa chambre et se commena
 aviser et penser que s'il attendoit le jugement des barons et des
pairs de France, le jugement pourroit bien tourner contre lui; car
bien lui sembloit que le roi seroit plus volontiers partie pour
messire Charles de Blois, son neveu, que pour lui; et voit bien que
s'il avoit jugement contre lui, que le roi le feroit arrter jusques 
ce qu'il auroit tout rendu, cits, villes et chteaux, dont lors il
tenoit la saisine et possession; et avec tout ce tout le grand trsor
qu'il avoit trouv et dpendu. Si lui fut avis, pour le moins mauvais,
qu'il lui valoit mieux qu'il courrout le roi et s'en rallt
paisiblement devers Bretagne, que il demeurt  Paris en danger et en
si prilleuse aventure. Ainsi qu'il pensa ainsi fut fait: si monta 
cheval paisiblement et ouvertement, et se partit,  si peu de
compagnie, qu'il fut ainois en Bretagne revenu que le roi ni autres,
fors ceux de son conseil, sussent rien de son dpartement; mais
pensoit chacun qu'il ft dehait en son htel.

Quand il fut revenu de lez la comtesse sa femme, qui toit  Nantes,
il lui conta son aventure; puis s'en alla, par le conseil de sa femme,
qui avoit bien coeur de lion et d'homme, par toutes les cits,
chteaux et bonnes villes qui toient  lui rendues, et tablit
partout bons capitaines, et si grand plent de soudoyers  pied et 
cheval qu'il y convenoit, et grands pourvances de vivres  l'avenant;
et paya si bien tous soudoyers  pied et  cheval que chacun le
servoit volontiers. Quand il eut tout ordonn, ainsi qu'il
appartenoit, il s'en revint  Nantes de lez sa femme et de lez les
bourgeois de la cit, qui durement l'aimoient, par semblant, pour les
grands courtoisies qu'il leur faisoit. Or me tairai un petit de lui et
retournerai au roi de France, et  son neveu messire Charles de Blois.


  Comment les douze pairs et les barons de France jugrent que
    messire Charles de Blois devoit tre duc de Bretagne; et
    comment ledit messire Charles les prie qu'ils lui veuillent
    aider.

Chacun doit savoir que le roi de France fut durement courrouc, aussi
fut messire Charles de Blois, quand ils surent que le comte de
Montfort leur ft ainsi chapp, et s'en toit all, ainsi que vous
avez ou. Toutes voies ils attendirent jusques  la quinzaine que les
pairs et les barons de France devoient rendre leur jugement de la
duch de Bretagne. Si l'adjugrent  messire Charles de Blois, et en
trent le comte de Montfort par deux raisons; l'une pourtant que la
femme de messire Charles de Blois, qui toit fille du frre germain du
duc qui mort toit, de par le pre dont la duch venoit, toit plus
prochaine que n'toit le comte de Montfort, qui toit d'un autre pre,
qui oncques n'avoit t duc de Bretagne: l'autre raison si toit que,
s'il ft ainsi que le comte de Montfort y et aucun droit, si
l'avoit-il forfait par deux raisons; l'une pourtant qu'il l'avoit
releve d'autre seigneur que du roi de France, de qui on la devoit
tenir en fief; l'autre raison, pour ce qu'il avoit trpass le
commandement de son seigneur le roi et bris son arrt et sa prison,
et s'en toit parti sans cong.

Quand ce jugement fut rendu par pleine sentence de tous les barons, le
roi appela messire Charles de Blois, et lui dit: Beau neveu, vous
avez jugement pour vous de bel hritage et grand; or vous htez et
pnez de le reconqurir sur celui qui le tient  tort; et priez tous
vos amis qu'ils vous veuillent aider  ce besoin; et je ne vous y
faudrai mie: ains vous prterai or et argent, et dirai  mon fils le
duc de Normandie qu'il se fasse chef avec vous; et vous prie et
commande que vous vous htiez, car si le roi anglois, notre
adversaire, de qui le comte de Montfort a relev la duch de Bretagne,
y venoit, il nous pourroit porter grand dommage, et ne pourroit avoir
plus belle entre pour venir par de, mmement quand il auroit le
pays et les forteresses de Bretagne de son accord.

Adonc messire Charles de Blois s'inclina devant son oncle, en le
remerciant durement de ce qu'il disoit et promettoit. Si pria tantt
le duc de Normandie son cousin, le comte d'Alenon son oncle, le duc
de Bourgogne, le comte de Blois son frre, le duc de Bourbon, messire
Louis d'Espaigne, messire Jacques de Bourbon, le comte d'Eu conntable
de France, et le comte de Ghines son fils, le vicomte de Rohan, et en
aprs, tous les comtes et les princes et les barons qui l toient,
qui tous lui convenancrent qu'ils iroient volontiers avec lui et avec
leur seigneur de Normandie, chacun  tant de gens et de compagnie
qu'il pourroit avoir. Puis se partirent tous les princes et les barons
de de et de partout, pour eux appareiller et pour faire leurs
pourvances, ainsi qu'il leur besognoit, pour aller en si lointain
pays et en si diverses marches; et bien pensoient qu'ils ne
pourroient avenir  leur entente sans grand contraire.


  Comment les seigneurs de France se partirent de Paris pour aller
    en Bretagne, et comment ceux de Chastonceaux se rendirent 
    eux.

Quand tous ces seigneurs, le duc de Normandie, le comte d'Alenon, le
duc de Bourgogne, le duc de Bourbon et les autres seigneurs, barons et
chevaliers qui devoient aller avec messire Charles de Blois pour lui
aider  reconqurir la duch de Bretagne, ainsi que vous avez ou,
furent prts et leurs gens appareills, ils se partirent de Paris les
aucuns et les autres de leurs lieux, et s'en allrent les uns aprs
les autres, et s'assemblrent en la cit d'Angiers; puis s'en allrent
jusques  Ancenis, qui est la fin du royaume  ce ct de l; et
sjournrent l endroit trois jours pour mieux ordonner leur conroy et
leur charroi. Quand ils eurent ce fait, ils issirent hors pour entrer
au pays de Bretagne. Quand ils furent aux champs, ils considrrent
leur pouvoir et estimrent leur ost  cinq mille armures de fer, sans
les Gennevois, qui toient l trois mille, si comme j'ai ou recorder;
et les conduisoient deux chevaliers de Gennes; si avoit nom l'un
messire Othes Dorie[120] et l'autre messire Charles Grimaut; et si y
avoit grand plent de bidaux et d'arbaltriers que conduisoit messire
le Gallois de la Baume. Quand toutes ses gens furent issues d'Ancenis,
ils se trairent par devant un trs-fort chtel sant haut sur une
montagne par-dessus une rivire[121], et l'appelle-t-on Chastonceaux,
et est la clef et l'entre de Bretagne; et toit bien garni et bien
fourni de gens d'armes, auquel avoit deux vaillants chevaliers qui en
toient capitaines, dont l'un avoit nom messire Mille et l'autre
messire Walran; et toient de Lorraine.

  [120] Son nom est Antonio Doria. Il tait un des chefs des
  Gibelins de Gnes, tandis que Charles Grimaldi tait du parti des
  Guelfes. Philippe de Valois avait pris en 1338  son service
  vingt galres armes par les Gibelins de Gnes et vingt autres
  armes par les Guelfes de Monaco. Antonio Doria commandait les
  quarante galres. Il fut cr amiral de France en 1339. (_Note de
  Buchon._)

  [121] La Loire.

Quand le duc de Normandie et les autres seigneurs que vous avez ou
nommer, virent le chtel si fort, ils eurent conseil qu'ils
l'assigeroient; car si ils passoient avant et ils laissoient une
telle garnison derrire eux, ce leur pourroit tourner  grand dommage
et  ennui. Si l'assigrent tout autour, et y firent plusieurs
assauts, mmement les Gennevois, qui s'abandonnrent durement et
follement pour eux mieux montrer  ce commencement. Si y perdirent de
leurs compagnons par plusieurs fois, car ceux du chtel se dfendirent
durement et sagement; si que les seigneurs demeurrent grand pice
devant, ainois qu'ils le pussent avoir. Mais au dernier, ils firent
grand attrait de merriens et de velourdes, et les firent mener par
force de gens jusques aux fosss du chtel, et puis firent assaillir
trop fortement; si que, tout en assaillant, ils firent emplir ces
fosss de ces merriens, tant que on pouvoit bien, qui vouloit et qui
toit couvert, aller jusques aux murs du chtel, combien que ceux du
chtel se dfendissent si bien et si vassalement que on ne pourroit
mieux deviser, comme de traire, de jeter pierres, chaux et feu ardent
 grand foison; et ceux de dehors avoient fait chas[122] et
instruments par quoi on piquoit les murs, tout  couvert. Que vous en
ferois-je long conte? Ceux du chtel virent bien qu'ils n'auroient
point de secours et qu'ils ne se pourroient longuement tenir, puisque
on pertuisoit les murs; et si savoient bien qu'ils n'auroient point de
merci s'ils toient pris par force. Si eurent conseil ensemble qu'ils
se rendroient, sauves leurs vies et leurs membres, ainsi qu'ils
firent; et les prirent les seigneurs  merci. Ainsi fut gagn par ces
seigneurs franois ce premier chtel, que on appelle Chastonceaux,
dont ils eurent moult grand'joie, car il leur sembla que ce ft bon
commencement de leur entreprise.

  [122] Espce de galerie couverte faite de pices de bois, sous
  laquelle on approchait, sans danger, des murs d'une place
  assige. (_Note de Buchon._)


  Comment les seigneurs de France assigrent Nantes, o le comte
    Montfort toit; et l eut maintes escarmouches le sige durant.

Quand le duc de Normandie et les autres seigneurs eurent conquis
Chastonceaux, si comme vous avez ou, le duc de Normandie, qui toit
souverain de tous, le livra tantt  messire Charles de Blois, comme
sien; et y mit dedans bon chtelain et grand foison de gens d'armes
pour garder l'entre du pays et pour conduire ceux qui viendroient
aprs eux. Puis se dlogrent les seigneurs et vinrent par devers
Nantes, l o ils tenoient que le comte de Montfort, leur ennemi,
toit. Si leur avint que les marchaux de l'ost et les coureurs
trouvrent entre voies une bonne ville, et grosse et bien ferme de
fosss et de palis: si l'assaillirent fortement. Ceux de dedans
toient peu de gens et petitement arms: si ne se purent dfendre
contre les assaillants, mmement contre les arbaltriers gennevois. Si
fut tantt la ville gagne, toute robe, et bien la moiti arse, et
toutes les gens mis  l'pe; et appelle-on la ville Quarquefoue; et
sid  quatre ou  cinq lieues prs de Nantes. Les seigneurs se
logrent cette nuit-l entour. L'endemain ils se dlogrent et se
trairent vers la cit de Nantes. Si l'assigrent tout autour et
firent tendre tentes et pavillons si bellement et si ordonnment que
vous savez que Franois savent faire. Et ceux qui toient dedans pour
la garder, dont il y avoit grand foison de gens d'armes avec les
bourgeois, si allrent tous armer, et se maintinrent ce jour moult
bellement, chacun  sa defense, ainsi qu'il toit ordonn. Celui jour
entendirent ceux de l'ost  eux loger et aller fourrager; et aucuns
bidaux et Gennevois allrent prs des barrires pour escarmoucher et
paleter: et aucuns des soudoyers et des jeunes bourgeois issirent hors
encontre eux: si que il y eut trait et lanc, et des morts et des
navrs d'un ct et d'autre, si comme il y a souvent en telles
besognes.

Ainsi eut l des escarmouches par deux ou par trois fois, tant comme
l'ost demeura l. Au dernier, il y avint une aventure assez sauvage,
ainsi que j'ai ou recorder  ceux qui y furent; car aucuns des
soudoyers de la cit et des bourgeois issirent hors une matine, 
l'aventure, et trouvrent jusques  quinze chars chargs de vivres et
de pourvances qui s'en alloient vers l'ost; et gens qui les
conduisoient jusques  soixante; et ceux de la cit toient bien deux
cents: si leur coururent sus et les dconfirent, et en turent les
aucuns et firent les chars charrier pardevers la cit. Le cri et le hu
en vint jusques en l'ost: si s'alla chacun armer le plus tt qu'il
put, et courut chacun aprs les chars pour rescourre la proie; et les
aconsuirent assez prs des barrires de la cit. L multiplia le hutin
trs-durement; car ceux de l'ost y vinrent  si grand foison que les
soudoyers en eurent trop grand faix. Toutes voies ils firent dteler
les chevaux et les chassrent dedans la porte, afin que, s'il avenoit
que ceux de l'ost obtinssent la place, qu'ils ne pussent r'emmener les
chars et les provances si lgrement. Quand les autres soudoyers de
la cit virent le hutin et que leurs compagnons avoient trop grand
faix, aucuns issirent dehors pour eux aider: aussi firent des autres
bourgeois pour aider leurs parents. Ainsi multiplia trs-durement le
hutin; et en y eut tout plein de morts et de navrs d'un ct et
d'autre, et grand foison de bien dfendants et assaillants. Et dura ce
hutin moult longuement, car toudis croissoit la force de ceux de l'ost
et survenoient toudis nouvelles gens. Tant avint que au dernier
messire Hervey de Lon, qui toit l'un des matres conseillers du
comte de Montfort et aussi de toute la cit, et qui moult bien s'toit
maintenu et moult avoit rconfort ses gens, quand il vit qu'il toit
point de retraire et qu'ils pouvoient plus perdre  demeurer que
gagner, il fit ses gens retraire au mieux qu'il put; et les dfendoit
en retraiant et garantissoit le mieux qu'il pouvoit. Si leur avint
qu'ils furent si prs suivis au retraire, qu'il en y eut grand foison
de morts, et pris bien deux cents et plus des bourgeois de la cit,
dont leurs pres, leurs mres et leurs amis furent durement courroucs
et dolents. Aussi fut le comte de Montfort, qui en blma durement
messire Hervey, par courroux de ce qu'il les avoit fait sitt
retraire; et lui sembloit que par le retraire ses gens toient perdus:
de quoi messire Hervey fut durement merencolieux, et ne voulut oncques
depuis venir au conseil du comte, si petit non. Si s'merveilloient
durement les gens pour quoi il le faisoit.


  Comment les bourgeois de Nantes livrrent la cit aux seigneurs
    de France; et comment le comte de Montfort y fut pris et amen
     Paris et comment il y mourut.

Or avint, si comme j'ai ou recorder, que aucuns des bourgeois de la
cit qui voient leurs biens dtruire dedans la cit et dehors, et
avoient leurs enfants et amis en prison, et doutoient encore pis
avenir, s'avisrent et parlrent ensemble tant qu'ils eurent entre
eux accord de traiter  ces seigneurs de France couvertement, par quoi
ils pussent venir  paix et ravoir leurs enfants et leurs amis quittes
et dlivrs, qui toient en prison[123]. Si traitrent si paisiblement
et couvertement, que accord fut: qu'ils rauroient les prisonniers
tous quittes, et ils devoient livrer une des portes ouverte, pour les
seigneurs entrer en la cit et aller prendre le comte de Montfort
dedans le chtel, sans rien forfaire ailleurs en la cit ni  corps ni
 biens. Ainsi que accord et trait fut, fut fait; et entrrent les
seigneurs et ceux qu'ils voulurent avec eux, en une matine, en la
cit de Nantes, par l'accord des bourgeois; et allrent droit au
chtel ou palais. Si brisrent les huis et prirent le comte de
Montfort, et l'enmenrent hors de la cit  leurs tentes, si
paisiblement qu'ils ne forfirent rien aux corps ni aux biens de la
cit. Et voulurent bien dire aucunes gens que ce fut fait assez de
l'accord et pourchas ou consentement de messire Hervey de Lon,
pourtant que le comte l'avait rampson, si comme vous avez ou. Or ne
sais-je pas, combien qu'il en ft souponn d'aucunes gens, si ce fut
voir ou non; mais bien apparut en ce que aprs ce fait il fut toujours
de l'accord et conseil de messire Charles. Ainsi que vous avez ou et
que j'ai ou recorder, fut pris le comte de Montfort en la cit de
Nantes, l'an de grce mil trois cent quarante-un, entour la Toussaint.

  [123] Il parat que le comte de Montfort, voyant qu'il ne pouvait
  compter sur la fidlit des Nantais, traita lui-mme avec le duc
  de Normandie, auquel il se rendit, sauve la vie. Guillaume de
  Saint-Andr, auteur contemporain, prtend que le trait fut
  beaucoup moins dsavantageux pour le comte de Montfort; qu'il ne
  rendit Nantes au duc de Normandie que comme un dpt que celui-ci
  devait lui remettre dans l'tat o il l'avait reu; mais qu'il
  fut tromp par le duc et retenu prisonnier, malgr les
  saufs-conduits en bonne forme dont il tait muni de sa part.
  (_Note de Buchon._)

Tantt aprs ce que le comte de Montfort fut pris et men s tentes,
les seigneurs de France entrrent en la cit tous dsarms,  moult
grand'ftes; et firent les bourgeois et tous ceux du pays d'entour
faut et hommage  messire Charles de Blois, comme  leur droit
seigneur. Si demeurrent les dits seigneurs par l'espace de trois
jours en la cit,  grand fte, pour eux aiser et pour avoir conseil
entre eux qu'ils pourroient faire de l en avant. Si s'accordrent 
ce pour le meilleur, qu'ils s'en retourneroient pardevers France et
pardevers le roi, et lui livreroient le comte de Montfort prisonnier;
car ils avoient moult grandement bien exploit, ce leur sembloit. Et
pourtant aussi qu'ils ne pouvoient bonnement plus avant hostoyer, ni
guerroyer, pour l'hiver, temps qui entr toit, fors par garnisons et
forteresses, ce leur sembloit, si conseillrent  messire Charles de
Blois qu'il se tnt en la cit de Nantes et l entour, jusques au
nouvel temps d't, et ft ce qu'il pourroit par ses soudoyers et par
ses forteresses qu'il avoit reconquises; puis se partirent tous les
seigneurs sur ce propos, et firent tant par leurs journes qu'ils
vinrent  Paris l o le roi toit, et lui livrrent le comte de
Montfort pour prisonnier. Le roi le reut  grand joie, et le fit
emprisonner en la tour du Louvre  Paris, o il demeura longuement; et
au dernier y mourut[124], ainsi que j'ai oy recorder la vrit.

  [124] Le comte de Montfort ne mourut point en prison. Ds le 1er
  septembre 1343 le parlement avait ordonn qu'il ft largi 
  certaines conditions, ainsi que le rapporte du Tillet. Cet arrt
  ne fut point mis  excution; mais le comte de Montfort trouva
  moyen de s'vader vers la fin d'avril ou le commencement de mai
  1345, dguis en marchand. Il passa aussitt en Angleterre, o il
  fit hommage  douard, pour le duch de Bretagne, le 20 mai,
  comme on l'a remarqu ci-dessus, et, toujours poursuivi par la
  mauvaise fortune, il revint mourir au chteau de Hennebon en
  Bretagne, le 26 septembre de la mme anne. (_Note de Buchon._)


  Comment la comtesse de Montfort conforte ses soudoyers, et
    comment elle mit bonnes garnisons par toutes ses forteresses.

Or veux-je retourner  la comtesse de Montfort, qui bien avoit courage
d'homme et coeur de lion, et toit en la cit de Rennes quand elle
entendit que son sire toit pris, en la manire que vous avez ou. Si
elle en fut dolente et courrouce, ce peut chacun et doit savoir et
penser; car elle pensa mieux que on dt mettre son seigneur  mort que
en prison. Et combien qu'elle et grand deuil au coeur, si ne fit-elle
mie comme femme dconforte, mais comme homme fier et hardi, en
reconfortant vaillamment ses amis et ses soudoyers; et leur montroit
un petit fils qu'elle avoit, qu'on appeloit Jean, ainsi que le pre,
et leur disoit: Ha! seigneurs, ne vous dconfortez mie, ni bahissez
pour monseigneur que nous avons perdu; ce n'toit qu'un seul homme:
vez ci mon petit enfant qui sera, si Dieu plat, son restorier, et
qui vous fera des biens assez. Et j'ai de l'avoir en plent: si vous
en donnerai assez, et vous pourchasserai tel capitaine et tel mainbour
par qui vous serez tous bien reconforts.

Quand la dessus dite comtesse eut ainsi reconfort ses amis et ses
soudoyers qui toient  Rennes, elle alla par toutes ses bonnes villes
et forteresses, et menoit son jeune fils avec elle, et les sermonnoit
et reconfortoit en telle manire que elle avoit fait de ceux de
Rennes; et renforoit les garnisons de gens et de quant que il leur
falloit; et paya largement partout, et donna assez abondamment partout
o elle pensoit qu'il toit bien employ. Puis s'en vint en Hainebon
sur la mer, qui toit forte ville et grosse et fort chtel; et l se
tint, et son fils avec li, tout cet hiver. Souvent envoyoit visiter
ses garnisons et reconforter ses gens, et payoit moult largement
leurs gages. Si me tairai atant de cette matire, et retournerai au
roi douard d'Angleterre; et conterai quels choses lui avinrent aprs
le dpartement du sige de Tournay.......


  Comment les seigneurs de France retournrent en Bretagne par
    devers monseigneur Charles de Blois et comment ils assigrent
    la cit de Rennes, que la comtesse de Montfort avoit bien
    garnie.

Vous devez savoir que quand le duc de Normandie, le duc de Bourgogne,
le comte d'Alenon, le duc de Bourbon, le comte de Blois, le
conntable de France, le comte de Ghines son fils, messire Jacques de
Bourbon, messire Louis d'Espaigne, et les comtes et barons de France,
se furent partis de Bretagne, qu'ils eurent conquis le fort chtel de
Chastonceaux, et puis aprs la cit de Nantes, et pris le comte de
Montfort, et livr au roi Philippe de France, et il l'eut fait mettre
en prison au Louvre  Paris, ainsi comme vous avez ou, et comment
messire Charles de Blois toit demeur tout coi en la cit de Nantes
et au pays d'entour, qui obissoit  lui, pour attendre la saison
d't, en laquelle il fait meilleur guerroyer qu'il ne fait en la
saison d'hiver, et cette douce saison fut revenue, tous ces seigneurs
dessus nomms, et grand foison de gens avec eux, s'en rallrent devers
Bretagne  grand puissance, pour aider  messire Charles de Blois 
conqurir le remenant de la duch de Bretagne, dont avinrent de grands
et merveilleux faits d'armes, ainsi comme vous pourrez our. Quand ils
furent venus  Nantes, o ils trouvrent messire Charles de Blois, ils
eurent conseil qu'ils assigeroient la cit de Rennes. Si issirent de
Nantes et allrent assiger Rennes tout autour.

La comtesse de Montfort par avant l'avoit si fort garnie et rafrachie
de gens d'armes et de tout ce qu'il affroit, que rien n'y failloit;
et y avoit tabli un vaillant chevalier et hardi pour capitaine, qu'on
appeloit messire Guillaume Quadudal, gentilhomme durement, du pays de
Bretagne. Aussi avoit la dite comtesse mis grands garnisons par toutes
les autres cits, chteaux et bonnes villes qui  li obissoient; et
partout bons capitaines, des gentilshommes du pays, qui  li se
tenoient et obissoient, lesquels avoit tous acquis par beau parler,
par promettre et par donner, car elle n'y vouloit rien pargner.
Desquels l'vque de Lon, messire Almaury de Clion, messire Yvain de
Treseguidi, le sire de Landernaux, le chtelain de Guingamp, messire
Henry et messire Olivier de Pennefort, messire Geffroy de Malestroit,
messire Guillaume de Quadudal, les deux frres de Quintin, messire
Geoffroy de Maillechat, messire Robert de Guiche, messire Jean de
Kerriec y toient, et plusieurs autres chevaliers et cuyers que je ne
sais mie tous nommer. Aussi en y avoit de l'accord messire Charles de
Blois, grand foison, qui  lui se tenoient, avec messire Hervey de
Lon, qui fut de premier de l'accord du comte de Montfort et matre de
son conseil, jusques  tant que la cit de Nantes fut rendue, et le
comte de Montfort pris, ainsi que vous avez ou. De quoi le dit
messire Hervey fut durement blm; car on vouloit dire qu'il avait
trait les bourgeois  ce et pourchass la prise du comte de Montfort.
Ce apparot  ce que depuis ce fait ce fut celui qui plus se pnoit de
grever la comtesse de Montfort et ses aidans.


  Comment les seigneurs de France firent plusieurs assauts devant
    Rennes; et comment la comtesse de Montfort envoya au roi
    d'Angleterre querre secours; et sur quelle condition ce fut.

Messire Charles de Blois et les seigneurs dessus nomms sirent assez
longuement devant la cit de Rennes et y firent grands dommages et
plusieurs assauts par les Espaignols et par les Gennevois; et ceux de
dedans se dfendirent aussi fortement et vaillamment, par le conseil
du seigneur de Quadudal, et si sagement que ceux du dehors y perdirent
plus souvent qu'ils n'y gagnrent. En icelui temps, sitt que la dite
comtesse sut que ces seigneurs de France toient venus en Bretagne 
si grand puissance, elle envoya messire Almaury de Clion en
Angleterre parler au roi douard et pour prier et requrir secours et
aide, par telle condition que le jeune enfant, fils du comte de
Montfort et de la dite comtesse, prendroit  femme l'une des jeunes
filles du roi d'Angleterre, et s'appelleroit duchesse de Bretagne. Le
roi douard toit adonc  Londres, et ftoit tant qu'il pouvoit le
comte de Salebrin, qui tantt toit revenu de sa prison. Si fit moult
grand fte et honneur  messire Almaury de Clion, quand il fut  lui
venu; car il toit moult gentilhomme; et lui octroya toute sa requte
assez brivement, car il y voit son avantage en deux manires. Car il
lui fut avis que c'toit grand chose et noble de la duch de Bretagne,
s'il la pouvoit conqurir; et si toit la plus belle entre qu'il
pouvoit avoir pour conqurir le royaume de France,  quoi il tendoit.
Si commanda  messire Gautier de Mauny qu'il aimoit moult, car moult
l'avoit bien servi et loyalement en plusieurs besognes prilleuses,
qu'il prt tant de gens d'armes que le dit messire Almaury deviseroit
et qu'il lui suffiroit, et s'appareillt le plus tt qu'il pourroit
pour aller aider  la comtesse de Montfort, et prt jusques  trois ou
quatre mille archers des meilleurs d'Angleterre. Le dit messire
Gautier fit moult volontiers le commandement son seigneur: si
s'appareilla le plus tt qu'il put, et se mit en mer avec ledit
messire Almaury. Avec lui allrent les deux frres de Leyndehale,
messire Louis et messire Jean, le Haze de Brabant, messire Hubert de
Frenay, messire Alain de Sirehonde et plusieurs autres que je ne sais
mie nommer, et avec eux six mille archers. Mais un grand tourment et
vent contraire les prit en mer, parquoi il les convint demeurer sur la
mer par le terme de soixante jours, ainois qu'ils pussent venir 
Hainebon, o la comtesse de Montfort les attendoit de jour en jour, 
grand'msaise de coeur, pour le grand meschef qu'elle savoit que ses
gens soutenoient, qui toient dedans la cit de Rennes, o vaillamment
ils se tenoient.


  Comment les bourgeois de Rennes rendirent la cit  monseigneur
    de Blois.

Or est  savoir que messire Charles de Blois et ces seigneurs de
France sirent longuement devant la cit de Rennes, et tant qu'ils y
firent trs-grand dommage, par quoi les bourgeois en furent durement
ennuys; et volontiers se fussent accords  rendre la cit, s'ils
eussent os; mais messire Guillaume de Quadudal ne s'y vouloit
accorder nullement. Quand les bourgeois et le commun de la cit eurent
assez souffert, et qu'ils ne voient aucun secours de nulle part
venir, ils se voulurent rendre; mais le dit messire Guillaume ne s'y
voulut accorder. Au dernier, ils prirent le dit messire Guillaume et
le mirent en prison; et puis eurent en convenant  messire Charles
qu'ils se rendroient l'endemain, par telle condition que tous ceux de
la partie de la comtesse de Montfort s'en pouvoient aller sauvement
quel part qu'ils voudroient. Le dit messire Charles de Blois leur
accorda. Ainsi fut la cit de Rennes rendue  messire Charles de
Blois, l'an de grce mil trois cent quarante-deux,  l'entre de mai.
Et messire Guillaume de Quadudal ne voulut point demeurer de l'accord
messire Charles de Blois; ains s'en alla tantt devers Hainebon, o
la comtesse de Montfort toit, qui fut moult dolente quand elle sut
que la cit de Rennes toit rendue. Et si n'oyoit aucune nouvelle de
messire Almaury de Clion ni de sa compagnie.


  Comment les seigneurs de France se partirent de Rennes et
    allrent assiger Hainebon, o la comtesse de Montfort toit.

Quand la cit de Rennes fut rendue, ainsi que vous avez ou, et les
bourgeois eurent fait faut  messire Charles de Blois, messire
Charles eut conseil quel part il pourroit aller atout son ost, pour
mieux avant exploiter de conqurir le remenant. Le conseil se tourna 
ce que il se traist pardevers Hainebon, o la comtesse toit; car
puisque le sire toit en prison, s'il pouvoit prendre la ville, le
chtel, la comtesse et son fils, il auroit tt sa guerre affine.
Ainsi fut fait: si se trairent tous vers Hainebon et assigrent la
ville et le chtel tout autour tant qu'ils purent par terre. La
comtesse toit si bien pourvue de bons chevaliers et d'autres
suffisans gens d'armes qu'il convenoit pour dfendre la ville et le
chtel; et toudis toit en grand soupon du secours d'Angleterre
qu'elle attendoit; et si n'en oyoit aucunes nouvelles: mais avoit
doute que grand meschef ne leur ft avenu, ou par fortune de mer, ou
par rencontre d'ennemis.

Avec elle toit en Hainebon l'vque de Lon en Bretagne, dont messire
Hervey de Lon toit neveu, qui toit de la partie messire Charles, et
si y toit messire Yves de Treseguidy, le sire de Landernaux, le
chtelain de Guingamp, les deux frres de Kerriec, messire Henry et
messire Olivier de Pennefort et plusieurs autres. Quand la comtesse et
ces chevaliers entendirent que ces seigneurs de France venoient pour
eux assiger, et qu'ils toient assez prs de l, ils firent commander
que on sonnt la ban-cloche, et que chacun s'allt armer et allt  sa
dfense, ainsi que ordonn toit. Ainsi fut fait sans contredit. Quand
messire Charles de Blois et les seigneurs de France furent approchs
de la ville de Hainebon, et ils la virent forte, ils firent leurs gens
loger ainsi que pour faire sige. Aucuns jeunes compagnons gennevois,
espaignols et franois allrent jusques aux barrires pour paleter et
escarmoucher; et aucuns de ceux de dedans issirent encontre eux, ainsi
que on fait souvent en tels besognes. L eut plusieurs hutins; et
perdirent plus les Gennevois qu'ils n'y gagnrent, ainsi qu'il avient
souvent en soi trop follement abandonnant. Quand le vespre approcha,
chacun se restraist  sa loge. L'endemain, les seigneurs eurent
conseil qu'ils feroient assaillir les barrires fortement, pour voir
la contenance de ceux de dedans, et pour voir s'ils y pourroient rien
conquter, ainsi qu'ils firent; car au tiers jour y assaillirent au
matin, entour heure de prime, aux barrires trs-fort; et ceux de
dedans issirent hors, les aucuns les plus suffisans, et se dfendirent
si vaillamment que ils firent l'assaut durer jusques  heure de nonne,
que les assaillants se retrairent un petit arrire, et ils laissrent
foison de morts, et en ramenrent plent de blesss. Quand les
seigneurs virent leurs gens retraire, ils en furent durement
courroucs; si firent recommencer l'assaut plus fort que devant; et
aussi ceux de Hainebon s'efforcrent d'eux trs-bien dfendre; et la
comtesse, qui toit arme de corps, et toit monte sur un bon
coursier, chevauchoit de rue en rue par la ville, et smonnoit ses
gens de bien dfendre, et faisoit les femmes, dames, damoiselles et
autres, dfaire les chausses et porter les pierres aux crneaux pour
jeter aux ennemis, et faisoit apporter bombardes et pots pleins de
chaux vive pour jeter sur les assaillants.


  Comment la comtesse de Montfort ardit les tentes des seigneurs de
    France tandis qu'ils se combattoient aux barrires.

Encore fit cette comtesse de Montfort une trs-hardie emprise, qui ne
fait mie  oublier, et que on doit bien recorder  hardi et outrageux
fait d'armes. La dite comtesse montoit aucune fois en une tour tout
haut pour voir mieux comment ses gens se maintenoient. Si regarda, et
vit que tous ceux de l'ost, seigneurs et autres, avoient laiss leurs
logis et toient presque tous alls voir l'assaut. Elle s'avisa d'un
grand fait, et remonta sur son coursier, ainsi arme comme elle toit,
et fit monter environ trois cents hommes d'armes avec elle  cheval,
qui gardoient une porte que on n'assailloit point. Si issit de cette
porte  toute sa compagnie, et se frit trs-vassalement en ces tentes
et en ces logis des seigneurs de France, qui tantt furent toutes
arses, tentes et loges, qui n'toient gardes fors de garons et de
varlets, qui s'enfuirent sitt qu'ils virent bouter le feu, et la
comtesse et ses gens entrer. Quand ces seigneurs virent leurs logis
ardoir et ourent le hu et le cri qui en venoit, ils furent tous
bahis, et coururent tous vers leurs logis, criant: Trahis! trahis!
Et ne demeura adonc nul  l'assaut. Quand la comtesse vit l'ost
mouvoir, et gens courir de toutes parts, elle rassembla toutes ses
gens et vit bien qu'elle ne pourroit rentrer en la ville sans trop
grand dommage: si s'en alla un autre chemin, droit pardevers le chtel
de Brest, qui sied  trois lieues prs de l[125].

  [125] Brest est beaucoup plus loign de Hennebon: aussi, suivant
  les historiens de Bretagne, ce fut dans le chteau d'Auray et non
  dans celui de Brest que la comtesse de Montfort se rfugia. (_Note
  de Buchon._)

Quand messire Louis d'Espaigne, qui toit marchal de tout l'ost, fut
venu aux logis qui ardoient, et vit la comtesse et ses gens qui s'en
alloient tant qu'ils pouvoient, il se mit  aller aprs pour les
raconsuir s'il et pu, et grand foison de gens d'armes avec lui; si
les enchassa, et fit tant qu'il en tua et meshaigna aucuns, qui
toient mal monts et qui ne pouvoient suivre les bien monts. Toutes
voies la dite comtesse chevaucha tant et si bien, qu'elle et la plus
grand'partie de ses gens vinrent assez  point au bon chtel de Brest,
o elle fut reue et fte  grand joie, de ceux de la ville et du
chtel trs-grandement. Quand messire Louis d'Espaigne sut par les
prisonniers qu'il avoit pris que c'toit la comtesse qui tel fait
avoit fait et qui chappe lui toit, il s'en retourna en l'ost, et
conta son aventure aux seigneurs et aux autres, qui grand'merveille en
eurent. Aussi eurent ceux qui toient dedans Hainebon; et ne pouvoient
penser ni imaginer comment leur dame avoit ce imagin, ni os
entreprendre; mais ils furent toute la nuit en grand cuisanon de ce
que la dame ni nul des compagnons ne revenoit. Si n'en savoient que
penser ni que aviser; et ce n'toit pas grand merveille.


  Comment les Franois assaillirent Hainebon moult asprement, et
    comment messire Charles de Blois alla assiger Auroy.

Lendemain les seigneurs de France, qui avoient perdu leurs tentes et
leurs pourvances, eurent conseil qu'ils se logeroient d'arbres et de
feuilles plus prs de la ville, et qu'ils se maintiendroient plus
sagement. Si s'allrent loger  grand'peine plus prs de la ville, et
disoient souvent  ceux de la ville ainsi: Allez, seigneurs, allez
querre votre comtesse; certes elle est perdue; vous ne la trouverez
mie de pi-. Quand ceux de la ville, gens d'armes et autres,
ourent telles paroles, ils furent bahis et eurent grand peur que ce
grand meschef ne ft avenu  leur dame; si n'en savoient que croire,
pourtant qu'elle ne revenoit point, et n'en oyoient nulles nouvelles.
Si demeurrent en tel peur par l'espace de cinq jours. Et la comtesse
qui bien pensoit que ses gens toient en grand meschef pour li, et en
grand doutance, se pourchassa tant qu'elle eut bien cinq cents
compagnons arms et bien monts; puis se partit de Brest entour
mie-nuit, et s'en vint,  soleil levant, et chevauchant, droit  l'un
des cts de l'ost, et fit ouvrir la porte du chtel de Hainebon, et
entra dedans  grand joie et  grand son de trompettes et de nacaires;
de quoi l'ost des Franois fut durement estourmi. Si se firent tous
armer et coururent devers la ville pour assaillir; et ceux dedans aux
fentres pour dfendre. L commena grand assaut et fort, qui dura
jusques  haute nonne[126]; et plus y perdirent les assaillants que
les dfendants. Environ heure de nonne les seigneurs firent cesser
l'assaut, car leurs gens se faisoient tuer et navrer sans raison; et
retrairent  leur logis. Si eurent conseil et accord que messire
Charles de Blois iroit assiger le chtel d'Auroy, que le roi Artus
fit faire et fermer, et iroient avec lui le duc de Bourbon, le comte
de Blois son frre, le marchal de France messire Robert Bertrand, et
messire Hervey de Lon, et partie des Gennevois; et messire Louis
d'Espaigne, le vicomte de Rohan, et tout le remenant des Gennevois et
Espaignols demeureroient devant Hainebon, et manderoient douze grands
engins qu'ils avoient laisss  Rennes pour jeter  la ville et au
chtel de Hainebon; car ils voient bien qu'ils ne pouvoient gagner ni
rien profiter  l'assaillir. Si que ils firent deux osts; si en
demeura l'un devant Hainebon, et l'autre alla assiger le chtel
d'Auroy, qui toit assez prs de l: duquel nous parlerons, et nous
souffrirons un petit des autres.

  [126] Jusques aprs midi.


  Comment messire Charles de Blois se logea devant Auroy; et
    comment messire Amaury de Clion amena  la comtesse grand
    secours d'Angleterre.

Messire Charles de Blois se mit devant le chtel d'Auroy  toute sa
compagnie, et se logea, et tout son ost environ; et y fit assaillir et
escarmoucher, car ceux du chtel toient bien pourvus et bien garnis
de bonnes gens d'armes pour tel sige soutenir. Si ne se voulurent
rendre ni laisser le service de la comtesse, qui grands biens leur
avoit faits, pour obir au dit messire Charles, pour promesses. Dedans
la forteresse avoit deux cents compagnons aidables, uns et autres,
desquels toient matres et capitaines deux chevaliers du pays,
vaillants hommes et hardis durement, messire Henry de Pennefort et
Olivier, son frre. A quatre lieues prs de ce chteau sied la bonne
cit de Vennes, qui fermement se tenoit  la comtesse; et en toit
messire Geoffroy de Malestroit capitaine, gentilhomme et vaillant
durement. D'autre part sied la bonne ville de Dignant[127] en
Bretagne, qui adonc n'toit ferme, fors de fosss et de palis: si en
toit capitaine, de par la comtesse, un durement vaillant homme que on
appeloit le chtelain de Guingamp: mais il toit adonc dedans
Hainebon avec la comtesse; mais il avoit laiss  Dignant en son htel
sa femme et ses filles, et avoit laiss capitaine, en lieu de lui,
messire Regnault, son fils, vaillant chevalier et hardi durement.

  [127] La manire dont Froissart parle de ce lieu et la situation
  qu'il lui assigne ne peuvent convenir ni  la ville de Dinant
  dans le diocse de Saint-Malo ni  celle de Guingamp dans le
  diocse de Trguier, que quelques manuscrits et les imprims
  nomment au lieu de Dinant: l'une et l'autre sont trop loignes
  de Vannes et d'Auray. Peut-tre faudrait-il changer le _d_ en _b_, et
  lire Bignant au lieu de Dignant. Bignant est un gros village ou
  bourg assez prs de Vannes et d'Auray, et trs-bien plac pour
  tre le thtre des faits que Froissart va raconter. Peut-tre
  aussi l'historien connaissait-il mal la gographie de la Bretagne
  et s'est-il tromp sur la position de Dinant. (_Note de Buchon._)

Entre ces deux bonnes villes sied un fort chtel qui se tenoit adonc 
messire Charles de Blois, et l'avoit garni de gens d'armes et de
soudoyers qui tous toient Bourguignons. Si en toit souverain et
matre un bon cuyer, assez jeune, que on appelait Girard de Maulain;
et avoit avec lui un hardi chevalier, qu'on appeloit messire Pierre
Portebeuf. Ces deux avec leurs compagnons honnissoient et gtoient
tout le pays de l entour, et contraignoient si ouniment la cit de
Vennes et la bonne ville de Dignant que nulles pourvances ni
marchandises ne pouvoient entrer ni venir, fors en grand pril et en
grand aventure; car ils chevauchoient l'un jour pardevers Vennes,
l'autre jour par devers Dignant.

Tant chevauchrent ainsi les dessus dits Bourguignons et leurs routes,
que le jeune bachelier, messire Regnault de Guingamp, prit,  un
embuchement qu'il avoit tabli, le dit Girart de Maulain  toute sa
compagnie, qui toient eux vingt-cinq compagnons, et rescouit jusques
 quinze marchands  tout leur avoir qu'ils avoient pris, et les
emmenoient pardevers leurs garnisons, qu'on appelle Roche-Priou. Mais
le jeune bachelier, messire Regnault de Guingamp, les conquit tous par
son sens et par sa prouesse, et les emmena  Dignant tous en prison,
dont tout le pays d'entour eut grand joie; et en fut grandement ledit
messire Regnault lou et pris.

Si me tairai un petit  parler des gens de Vennes, de Dignant et de
Roche-Priou, et reviendrai  la comtesse de Montfort, qui toit
dedans Hainebon, et  messire Louis d'Espaigne, qui tenoit le sige
devant, et avoit si dbris et si froiss la ville par les engins, que
ceux de dedans se commencrent  bahir et avoir volont de faire
accord; car ils ne voient nul secours venir, ni n'en oyoient
nouvelles. Dont il avint que l'vque messire Guy de Lon, qui toit
oncle de messire Hervey de Lon, par qui pourchas et conseil le comte
de Montfort avoit t pris, si comme on disoit, dedans la cit de
Nantes, parla un jour audit messire Hervey son neveu, sur assurment,
par longtemps ensemble d'une chose et d'autres; et tant que le dit
vque devoit pourchasser accord  ses compagnons, pourquoi la ville
de Hainebon seroit rendue  messire Charles de Blois; et ledit messire
Hervey devoit pourchasser d'autre part que ceux de dedans seroient
apaiss envers messire Charles, quittes et dlivrs, et ne perdroient
rien de leur avoir. Ainsi se dpartit ce parlement. Le dit vque
entra en la ville pour parler aux autres seigneurs. La comtesse se
douta tantt de mauvais pourchas: si pria  ces seigneurs de Bretagne,
pour l'amour de Dieu, qu'ils ne fissent nulle dfaute et que elle
auroit grand secours dedans trois jours. Mais le dit vque parla tant
et montra tant de raisons  ces seigneurs qu'il les mit en grand
effroi cette nuit. L'endemain il recommena, et leur dit tant de
raisons d'une et d'autres qu'ils toient tous de son accord ou assez
prs. Et j toit le dit messire Hervey venu assez prs de la ville
pour la prendre de leur accord, quand la comtesse qui regardoit aval
la mer, par une fentre du chtel, commena  crier et  faire grand
joie; et disoit tant comme elle pouvoit: Je vois venir le secours que
j'ai tant dsir. Deux fois le dit. Chacun de la ville courut tantt,
qui mieux mieux, aux fentres et aux crneaux des murs pour voir que
c'toit; et virent grand foison de naves, petites et grandes, bien
bastilles, venir pardevers Hainebon: dont chacun fut durement
reconfort, car bien tenoient que c'toit messire Almaury de Clion
qui amenoit ce secours d'Angleterre, dont vous avez par de devant
ou parler, qui par soixante jours avoient eu vent contraire sur mer.


  Comment l'vque de Lon se tourna de la partie messire Charles
    de Blois: et comment messire Gautier de Mauny et ceux de
    Hainebon abattirent les engins des Franois qui moult les
    grevoient.

Quand le chtelain de Guingamp, messire Yves de Treseguidy, messire
Galeran de Landerneaux et les autres chevaliers virent ce secours
venir, ils dirent  l'vque qu'il pouvoit bien contremander son
parlement; car point n'toient conseills de faire ce qu'il leur
ennortoit. L'vque, messire Guy de Lon, en fut durement courrouc,
et dit: Seigneurs, donc dpartira notre compagnie, car vous
demeurerez de vers madame, et je m'en irai par del pardevers celui
qui plus grand droit y a, ce me semble. Lors se partit l'vque de
Hainebon, et dfia la dame et tous ses aidans, et s'en alla dnoncer
audit messire Hervey et dire la besogne, ainsi comme elle se portoit.
Ledit messire Hervey fut durement courrouc: si fit tantt dresser les
plus grands engins qu'ils avoient, au plus prs du chtel qu'on put,
et commanda que on ne cesst de jeter par jour et par nuit; puis se
partit de l. Si emmena son oncle, le dit vque,  messire Louis
d'Espaigne, qui le reut  bon gr et liement; et aussi fit messire
Charles de Blois quand il fut  lui venu. La comtesse fit  lie chre
appareiller salles et chambres et htels pour herberger aisment ces
seigneurs d'Angleterre qui l venoient, et envoya contre eux moult
noblement. Quand ils furent venus et descendus, elle-mme vint contre
eux  grand rvrence; et si elle les fta et gracia grandement, ce
n'est pas de merveilles, car elle avoit bien mestier de leur venue, si
comme vous avez ou.

Si en fit adonc, et depuis aussi, tant comme elle en put faire; et les
emmena adonc tous, chevaliers et cuyers, au chtel herberger et en la
ville  leur aise; et leur donna l'endemain  dner moult grandement.
Toute la nuit ne cessrent les engins de jeter, ni l'endemain aussi.
Quand ce vint aprs dner que la dame eut ft ces seigneurs, messire
Gautier de Mauny, qui toit matre et souverain des Anglois, demanda
de l'tat de ceux de la ville et de leur convenant, et de ceux de
l'ost aussi; puis regarda et dit qu'il avoit grand volont d'aller
abattre ce grand engin, qui si prs leur toit assis et qui si grand
ennui leur faisoit; mais que on le voult suivre. Messire Yves de
Treseguidy dit qu'il ne lui en faudroit mie  cette premire envaye.
Aussi dit le sire de Landerneaux. Adonc s'alla tantt armer le gentil
chevalier messire Gautier de Mauny; aussi firent tous ses compagnons
quand ils le surent; et aussi firent tous les chevaliers bretons et
cuyers qui laiens toient: puis issirent hors paisiblement par la
porte, et firent aller avec eux trois cents archers. Tant allrent
traiant les archers qu'il firent fuir ceux qui gardoient le dit engin;
et les gens d'armes qui venoient aprs les archers en occirent aucuns,
et abattirent ce grand engin, et le dtaillrent tout par pices. Puis
coururent de randon jusques aux tentes et aux logis, et boutrent le
feu dedans. Si turent et navrrent plusieurs de leurs ennemis,
ainois que l'ost ft estourmi; et puis se retrairent bellement
arrire. Quand l'ost fut estourmi et arm, ils vinrent accourant aprs
eux comme gens tous forcens; et quand messire Gautier vit ses gens
accourir et estourmir en dmenant grands hus et grands cris, il dit
tout haut: Jamais ne sois-je salu de ma chre amie, si je rentre en
chtel ni en forteresse jusques  ce que j'aurai l'un de ses venans
vers  terre, ou je y serai vers. Lors se retourna-t-il le glaive
au poing, devers ses ennemis: aussi firent les deux frres de
Laindehalle, le Haze de Brabant, messire Yves de Treseguidy, messire
Galeran de Landerneaux, et plusieurs autres compagnons, et brochrent
aux premiers venans. Si en firent plusieurs verser, les jambes contre
mont; aussi en y eut des leurs verss. L commena un trs-fort hutin;
car toujours venoient avant ceux de l'ost. Si monteplioit leur effort;
par quoi il convenoit les Anglois et les Bretons retraire tout
bellement devers leur forteresse. L put-on voir d'une part et d'autre
belles envayes, belles rescousses, beaux faits d'armes et belles
prouesses, grand foison. Sur tous les autres le faisoit bien, et en
avoit la hue, le gentil chevalier messire Gautier de Mauny; et aussi
moult vaillamment s'y maintinrent ses compagnons et s'y combattirent
trs-bien. Quand ils virent que temps fut de retraire, ils se
retrairent bellement et sagement jusques  leurs fosss; et l
rendirent estal tous les chevaliers, combattant jusques  tant que
leurs gens furent entrs  sauvet. Mais sachez que les autres
archers, qui point n'avoient t  abattre les engins, toient issus
de la ville et rangs sur les fosss, et traioient si fortement qu'ils
firent tous ceux de l'ost reculer, qui eurent grand foison d'hommes et
de chevaux morts et navrs. Quand ceux de l'ost virent que leurs gens
toient en bersail, et qu'ils perdoient sans rien conquter, ils
firent leurs gens retraire  leurs logis; et quand ils furent tous
retraits, ceux de la ville se retrairent aussi chacun en son htel.
Qui adonc vit la comtesse descendre du chtel  grand chre, et
baiser messire Gautier de Mauny et ses compagnons les uns aprs les
autres deux ou trois fois, bien put dire que c'toit une vaillant
dame.


  Comment messire Louis d'Espaigne se dlogea de devant Hainebon;
    et comment messire Charles de Blois l'envoya  Dignant; et
    comment il prit le chtel de Conquest.

A l'endemain, messire Louis d'Espaigne appela le vicomte de Rohan,
l'vque de Lon, messire Hervey de Lon, et le matre des Gennevois,
pour avoir avis et conseil qu'ils feroient et comment ils se
maintiendroient; car ils voient la ville de Hainebon forte, et le
secours qui venu y toit; mmement les archers qui tous les
dconfisoient; parquoi ils perdoient le temps pour nant, et alenoient
 demeurer l, et ne voient tour ni voie par quoi ils pussent rien
conquter. Si se accordrent tous  ce qu'ils se dlogeroient
l'endemain et se trairoient vers le chtel d'Auroy, l o messire
Charles de Blois toit  sige fait, et les autres seigneurs de
France. L'endemain bien matin ils dfirent leurs logis et se trairent
celle part, si comme ordonn toit. Ceux de la ville firent grand huy
aprs eux, quand ils les virent dloger; et aucuns issirent aprs eux
pour aventure trouver: mais ils furent rechasss arrire, et perdirent
de leurs compagnons, ainois qu'ils pussent tre retraits  la ville.

Quand messire Louis d'Espaigne et toute sa charge de gens d'armes
furent venus en l'ost messire Charles de Blois, il lui conta la raison
pourquoi ils avoient laiss le sige de devant Hainebon. Adonc
ordonnrent-ils entre eux par grand dlibration de conseil, que le
dit messire Louis et ceux qui toient venus avec lui iroient assiger
la bonne ville de Dignant, qui n'toit ferme fors d'eau et de palis.
Ainsi demeura la ville de Hainebon en paix une grand pice, et fut
renforce et rafrachie moult grandement. Le dit messire Louis s'en
alla atout son ost assiger Dignant. Ainsi qu'il s'en alloit, il passa
assez prs d'un vieux chtel qu'on appeloit Conquest[128]; et en toit
chtelain, de par la comtesse, un chevalier de Lombardie, bon
guerroyeur et hardi, qui s'appeloit messire Mansion, et avoit
plusieurs soudoyers avec lui. Quand le dit messire Louis entendit que
le chtel toit de l'accord de la comtesse, si fit traire son ost
cette part et assaillir fortement. Ceux de dedans se dfendirent si
bien que l'assaut dura jusques  la nuit; et se logea l'ost l
endroit. L'endemain il fit l'assaut recommencer; les assaillans
approchrent si prs des murs qu'ils y firent un grand trou, car les
fosss n'toient mie moult parfons. Si entrrent dedans par force, et
mirent  mort tous ceux du chtel, except le chevalier qu'ils prirent
prisonnier; et y tablirent un autre chtelain bon et sr, et soixante
compagnons avec lui pour garder le chtel. Puis se partit le dit
messire Louis, et s'en alla assiger la bonne ville de Dignant.

  [128] Il n'est gure possible que Louis d'Espagne ait rencontr
  sur sa route en allant d'Auray, soit  Bignan, qui est au nord de
  cette place, soit  Dinant, qui est  l'orient,  une assez
  grande distance, le chteau de Conqut, situ  la pointe
  occidentale de la Bretagne. Il n'est gure plus possible que
  Gautier de Mauny se soit transport avec une troupe nombreuse, en
  une matine, de Hennebon au _Conqut de Brest_, c'est--dire  plus
  de trente lieues. L'historien ignorait donc la position des lieux
  dont il a parl,  moins qu'on ne suppose, ce qui n'est pas
  trs-vraisemblable, qu'il existait un autre chteau de Conqut
  que celui que nous connaissons. (_Note de Buchon._)

La comtesse de Montfort et messire Gautier de Mauny entendirent ces
nouvelles, que messire Louis d'Espaigne et son ost toient arrts
devant le chtel de Conquest; si appela le dit messire Gautier tous
les compagnons soudoyers, et leur dit que ce seroit trop noble
aventure pour eux tous, si ils pouvoient dessiger le dit chtel et
dconfire le dit messire Louis et tout son ost; et que oncques si
grand honneur n'avint  gens d'armes qu'il leur aviendroit. Tous s'y
accordrent, et partirent l'endemain au matin de Hainebon, et s'en
allrent celle part de si grand volont que peu en demeura en la
ville. Tant chevauchrent qu'ils vinrent environ nonne au chtel de
Conquest; et trouvrent qu'il avoit t conquis le jour devant, et
ceux de dedans tous occis, except le chevalier messire Mansion, qui
le gardoit; et l'avoient les dits Franois pourvu et rafrachi de tous
points et de nouvelles gens. Quand messire Gautier de Mauny entendit
ce, et que messire Louis toit all assiger la ville de Dignant, il
en eut grand deuil, pourtant qu'il ne se pouvoit combattre  lui. Si
dit  ses compagnons qu'il ne partiroit de l, si sauroit quels gens
il avoit au dit chtel, et comment il avoit t perdu. Si
s'appareillrent lui et ses compagnons pour assaillir le chtel, et
montrent tous chargs contre mont. Quand les Espaignols qui dedans
toient les virent en telle manire venir, ils se dfendirent tant
qu'ils purent; et ceux de dehors les assaillirent si fortement et
tinrent si prs de traire qu'ils approchrent les murs, malgr ceux du
chtel, et trouvrent le trou du mur parquoi ils avoient le jour
devant gagn le chtel. Si entrrent dedans par ce trou mme, et
turent tous les Espaignols, except dix que aucuns chevaliers prirent
 mercy. Puis se retrairent les Anglois et les Bretons pardevers
Hainebon; car ils ne l'osoient mie grandement loigner; et laissrent
le chtel de Conquest tout seul et sans garde, car ils virent bien
qu'il n'toit mie  tenir.


  Comment ceux de Dignant se rendirent  messire Louis d'Espaigne,
    et comment il prit la ville de Guerrande; et comment il entra
    en mer avec partie de ses gens pour aller  l'aventure.

Or, reviendrai-je  messire Louis d'Espaigne, qui fit loger son ost
htivement tout autour de la ville de Dignant en Bretagne, et fit
tantt faire petits bateaux et nacelles pour assaillir la ville, de
toutes parts, par terre et par yaue. Quand les bourgeois de la ville
virent ce, et bien savoient que leur ville n'toit ferme que de
palis, ils eurent peur, grands et petits, de perdre corps et avoir: si
s'accordrent communment qu'ils se rendroient, sauf leur corps et
leur avoir; ce qu'ils firent le quart jour que l'ost fut venu l,
malgr leur capitaine, messire Regnault de Guingant; et le turent en
my le march, pourtant qu'il ne s'y vouloit accorder. Quand messire
Louis d'Espaigne eut t en la ville de Dignant par deux jours, et eut
pris la faut des bourgeois, il leur donna pour capitaine celui
Girard de Maulain, cuyer, qu'il trouva laiens prisonnier, et messire
Pierre Porteboeuf avec lui: puis s'en alla atout son ost devers une
moult grosse ville sant sur la mer que on appeloit Guerrande, et
l'assigea par terre; et trouva assez prs grand foison de naves et
vaisseaux pleins de vins que marchands y avoient l mens de Poitou et
de la Rochelle pour vendre. Si eurent tantt vendu les marchands leurs
vins, et furent mal pays. Et puis fit le dit messire Louis prendre
toutes les naves, et monter gens d'armes dedans, et partie des
Espaignols et des Gennevois, et puis fit l'endemain assaillir la ville
par terre et par mer, qui ne se put longuement dfendre: ains fut
assez tt gagne par force, et tantt robe, et mis  l'pe, sans
merci, hommes et femmes et enfants; et cinq glises arses et violes,
dont messire Louis fut durement courrouc. Si fit tantt pour ce
pendre vingt-quatre de ceux qui ce avoient fait. L fut gagn grand
trsor, si que chacun en eut tant qu'il put porter; car la ville toit
grande, riche et marchande.

Quand cette grosse ville, qui Guerrande toit appele, fut ainsi
gagne, robe et exillie, ils ne surent plus avant o aller pour
gagner. Si se mit le dit messire Louis en ces vaisseaux qu'il avoit
trouvs sur mer en la compagnie de messire Othon Dorie et d'aucuns
Gennevois et Espaignols pour aller aucune part, pour aventurer sur la
marine; et le vicomte de Rohan, l'vque de Lon, messire Hervey son
neveu, et tous les autres s'en revinrent en l'ost messire Charles de
Blois, qui encore soit devant le chtel d'Auroy. Si trouvrent grand
foison de seigneurs et de chevaliers de France, qui nouvellement
toient l venus; tels que messire Louis de Poitiers comte de
Valentine, le comte d'Aucerre, le comte de Porcien, le comte de
Joigny, le comte de Boulogne, et plusieurs autres que le roi Philippe
y avoit envoys pour reconforter son neveu; et aucuns y toient venus
de leur volont, pour venir voir et servir messire Charles de Blois.
Et encore n'toit le fort chtel d'Auroy gagn; mais ceux de dedans
toient si prs mens et si oppresss de famine, qu'ils avoient mang
par huit jours tous leurs chevaux; et ne les voulut-on prendre  mercy
s'ils ne se rendoient simplement. Quand ils virent que mourir les
convenoit, ils issirent hors couvertement par nuit et se mirent en la
volont de Dieu, et passrent tout parmi l'ost,  l'un des cts, dont
aucuns furent aperus et tus. Messire Henry de Penefort et messire
Olivier son frre et plusieurs autres se sauvrent et chapprent par
un boschet qui l toit, et s'en allrent droit  Hainebon devers la
comtesse et les compagnons chevaliers anglois et bretons qui les
reurent liement.


  Comment, aprs la prise d'Auroy, messire Charles de Blois alla
    assiger Vennes, laquelle se rendit  lui.

Ainsi reconquit messire Charles de Blois le fort chtel d'Auroy, par
affamer ceux qui le gardoient, o il avoit sis par l'espace de dix
semaines et plus. Si le fit refaire et rappareiller, et bien garnir de
gens d'armes et de toutes pourvances, et puis s'en partit et alla 
tout son ost assiger la cit de Vennes, dont messire Geffroy de
Malestroit toit capitaine, et se logea tout autour. L'endemain,
aucuns compagnons bretons et soudoyers qui gisoient en une ville qu'on
appelle Ployermel, issirent hors et se mirent en aventure pour gagner:
si vinrent assaillir l'ost messire Charles, et se frirent en l'un des
cts secrtement, mais ils furent enclos, quand l'ost fut estourmi,
et perdirent de leurs gens grossement: les autres s'enfuirent, et
furent suivis jusques assez prs de Ployermel, qui toit assez prs de
Vennes. Quand ceux de l'ost qui toient arms furent revenus de la
chasse, ils allrent, de ce retour mme, assaillir la ville de Vennes
fortement et roidement, et gagnrent par force les barrires jusques 
la porte de la cit.

L eut trs-fort assaut, et plusieurs morts et navrs d'une part et
d'autre, et dura jusques  la nuit. Adonc fut accord un rpit qui
devoit durer l'endemain tout le jour, pour les bourgeois conseiller,
s'ils se voudroient rendre ou non. L'endemain ils furent si conseills
qu'ils se rendirent, mau-gr messire Geoffroy de Malestroit, leur
capitaine; et quand il vit ce, il se mit hors de la cit
descongnuement, entrementes qu'on parlementoit, et s'en alla devers
Hainebon. Et le parlement se fit ainsi, que messire Charles de Blois
et tous les seigneurs de France entrrent en la cit et prirent la
faut des bourgeois, et se reposrent en la cit par cinq jours; puis
s'en partirent, et allrent assiger une autre forte cit, que on
appelle Craais. Or lairai  parler un petit d'eux, et retournerai 
messire Louis d'Espaigne.


  Comment messire Gautier de Mauny et messire Almaury de Clion
    dconfirent messire Louis d'Espaigne et sa route, et gagnrent
    tout l'avoir qu'il avoit conquis; et comment il chappa.

Sachez que quand messire Louis d'Espaigne fut mont au port de
Guerrande-sur-Mer, il et sa compagnie allrent tant nageant
par mer qu'ils arrivrent en la Bretagne bretonnante[129],
au port de Kemperl, et assez prs de Kemper-Corentin et de
Saint-Mathieu-de-Fine-Poterne[130]; et issirent des naves et allrent
ardoir et rober tout le pays; et trouvrent si grand avoir que
merveilles seroit  raconter. Si l'apportoient tout en leurs naves et
puis ralloient d'autre part rober; et ne trouvoient nullui qui leur
dfendt. Quand messire Gautier de Mauny et messire Almaury de Clion
surent les nouvelles de messire Louis d'Espaigne et de ses
compagnons, ils eurent conseil qu'ils iroient celle part: puis le
dcouvrirent  messire Yvon de Treseguidy, au chtelain de Guingamp,
au seigneur de Landernaux,  messire Guillaume de Quadoudal, aux deux
frres de Penefort, et  tous les chevaliers qui l toient dedans
Hainebon, qui tous s'y accordrent de bonne volont. Lors se mirent
tous en leurs vaisseaux, et prirent trois mille archers avec eux, et
ne cessrent de nager jusques  tant qu'ils vinrent droit au port o
les naves messire Louis toient ancres. Si entrrent dedans, et
turent tous ceux qui les naves gardoient; et trouvrent dedans si
grand avoir qu'ils s'en merveillrent durement, que les Espaignols
avoient l dedans apport: puis se mirent  terre et se mirent en
plusieurs lieux  maisons ardoir et villes. Si se partirent en trois
batailles, par grand sens, pour plus tt trouver leurs ennemis, et
laissrent trois cents archers pour garder leur navie et l'avoir
qu'ils avoient gagn, puis se mirent  la voye par plusieurs chemins.

  [129] On appelait ainsi la basse Bretagne; la haute se nommait
  Bretagne Galot.

  [130] Saint-Mathieu-Fin-de-Terre, cap situ  la pointe
  occidentale de la Bretagne, prs du Conqut.

Ces nouvelles vinrent  messire Louis d'Espaigne que les Anglois
toient arrivs efforcment et le quroient: si rassembla toutes ses
gens, et se mit au retour devers ses naves, pour entrer dedans. Ainsi
qu'il s'en revenoit, tous ceux du pays le poursuivoient, hommes et
femmes, qui avoient perdu leur avoir; et il se htoit tant qu'il
pouvoit. Si encontra l'une des trois batailles, et vit bien que
combattre le convenoit: si se mit en bon convenant, car il toit hardi
chevalier et confort durement, et fit l aucuns chevaliers nouveaux,
espcialement un sien neveu, que on appeloit Alphonse. Si se frirent
en cette premire bataille si roidement qu'ils en rurent maint par
terre; et et t tantt toute dconfite et sans remde, si n'eussent
t les deux autres batailles qui y survinrent, par le cri et par le
hu qu'ils avoient ou des gens du pays. Lors commena le hutin 
renforcer et les archers si fort  traire que Gennevois et Espaignols
furent dconfits et presque tous morts et tus  grand meschef; car
ceux du pays, qui les suivoient  bourlets et  piques, y survinrent,
qui les parturent tous, et rescouoient ce qu'ils pouvoient de leur
perte. Si que  grand meschef le dit messire Louis se partit de la
bataille, durement navr en plusieurs lieux, et s'en affuit pardevers
ses naves tout dconfit, et ne remmena, de bien sept mille hommes
qu'il avoit avec lui, plus haut de trois cents, et y laissa mort son
neveu, que moult aimoit, messire Alphonse d'Espaigne; dont il toit en
coeur, et fut depuis ce moult destroit et courrouc, mais amender ne
le put.


  Comment messire Gautier de Mauny poursuivit messire Louis
    d'Espaigne jusques bien prs de Rennes, et comment il assaillit
    la Roche-Priou.

Quand il fut revenu  ses naves, il cuida entrer dedans; mais il les
trouva si bien gardes qu'il ne put entrer dedans; si se mit dans un
vaisseau qu'on appelle lique,  grand meschef et en grand'hte, atout
ce de gens qu'il avoit chapps, et se mit fortement  nager. Quand
ces chevaliers d'Angleterre et de Bretagne dessus nomms eurent
dconfit leurs ennemis, et ils aperurent que le dit messire Louis
s'en toit parti et all devers les vaisseaux, ils se mirent tous 
aller aprs lui, tant qu'ils purent, et laissrent les gens du pays
convenir du remenant et eux venger, et reprendre partie de ce qu'on
leur avoit rob. Quand ils furent venus  leurs vaisseaux, ils
trouvrent que le dit messire Louis toit entr en une lique qu'il
avoit trouve, et s'en alloit fuyant tant qu'il pouvoit.

Ils entrrent tantt s plus appareills vaisseaux qu'ils trouvrent
l, et dressrent leurs voiles, et nagrent tant qu'ils purent aprs
le dit messire Louis; car il leur toit avis qu'ils n'avoient rien
fait, si le dit messire Louis leur chappoit. Ils eurent bon vent 
souhait, et le voient toudis nager si fortement qu'ils ne le
pouvoient raconsuir. Tant nagrent  force de bras les marroniers
messire Louis, qu'ils vinrent  un port qu'on appelle Redon. L
descendit le dit messire Louis et ceux qui chapps toient avec lui,
et entrrent en la ville de Redon. Ils ne furent mie grandement
arrts en la dite ville quand ils ourent dire que les Anglois
toient arrivs, et qu'ils descendoient pour eux combattre. Adonc se
hta le dit messire Louis, qui ne se vit mie pareil contre eux, et
monta sur petits chevaux qu'il emprunta en la ville; et s'en alla
droit vers la cit de Rennes, qui est assez prs de l; et montrent
aussi ses gens qui purent recouvrer de chevaux; et qui ne purent, se
partirent tout  pied, suivant leur matre. Si en y eut plusieurs de
laisss et mal monts r'atteints, qui eurent mal fin quand ils
chirent s mains de leurs ennemis. Toute fois le dit messire Louis se
sauva, et ne le purent les Anglois aconsuir; et s'en vint  petite
mene en la cit de Rennes; et les Anglois et les Bretons s'en
retournrent et vinrent  Redon, et l se reposrent cette nuit.

L'endemain ils se remirent  chemin par mer, pour venir  Hainebon par
devers la comtesse leur dame, mais ils eurent vent contraire; si leur
convint prendre port trois lieues prs de Dignant; puis se mirent 
chemin par terre, ainsi qu'ils purent, et gtrent le pays d'entour
Dignant; et prenoient chevaux tels que chacun purent trouver, l'un 
selle, l'autre sans selle, et allrent tant qu'ils vinrent une nuit
assez prs de Roche-Priou. Quand ils furent l venus, messire Gautier
de Mauny dit  ses compagnons: Certainement, seigneurs, je irois
volontiers assaillir ce fort chtel, si j'avois compagnie, comme
travaill que je sois, pour essayer si nous y pourrions rien
conquter. Les autres chevaliers rpondirent tous: Sire, allez-y
hardiment, nous vous suivrons jusques  la mort.

Adonc se mirent tous  monter contre mont la montagne, tous prts et
appareills d'assaillir. A ce point toit cel cuyer qu'on appeloit
Girard de Maulain, comme chtelain, qui avoit t prisonnier 
Dignant, si comme vous avez ou; lequel fit armer appertement toutes
ses gens et aller aux gurites et dfenses; et ne se mit point
derrire, mais vint  toutes ses gens pour dfendre le chtel. L eut
un fort assaut, dur et prilleux, et y eut plusieurs chevaliers et
cuyers navrs, entre lesquels messire Jean le Bouteiller et messire
Mathieu de Fresnay furent durement blesss, et tant qu'il les convint
rapporter  val, et mettre gsir s prs avec les autres navrs.


  Comment ceux de Hainebon se partirent de la Roche-Priou et
    allrent devant Faouet, un autre fort chtel, pour l'assaillir.

Cil Girard de Maulain avoit un frre, hardi cuyer et confort
durement, que on clamoit Rgnier de Maulain, et toit chtelain d'un
autre petit fort que on appeloit Faouet, qui sied  moins d'une lieue
prs de Roche-Priou. Quand ce Rgnier entendit que Bretons et Anglois
assailloient son frre, il fit armer de ses compagnons jusques 
quarante; si issit hors, et chevaucha par devers Roche-Priou pour
aventures, et pour voir s'il pourroit en aucune manire  son frre
valoir ni aider. Si lui avint si bien qu'il survint sur ces chevaliers
et cuyers navrs et sur leur mene, qui gissoient dessous le chtel
en un pr: si leur coururent sus, et prirent les deux chevaliers et
les cuyers navrs; et les fit porter et emmener pardevers Faouet en
prison, ainsi blesss qu'ils toient. Aucuns de leur mene s'en
affuirent  messire Gautier de Mauny et les autres chevaliers, qui
toient grandement intentifs d'assaillir, et leur dirent l'aventure
comment on emmenoit ces chevaliers et cuyers pardevers Faouet en
prison, et comment ils avoient t pris. Quand les chevaliers
entendirent ces nouvelles, ils furent trop durement courroucs, et
firent cesser l'assaut, et se mirent  aller tant qu'ils purent, qui
mieux mieux, devers Faouet, pour raconsuir s'ils pussent ceux qui
emmenoient ces prisonniers; mais ils ne se purent tant hter que le
dit Rgnier de Maulain ne ft j rentr en son chtel atout ses
prisonniers, avant qu'ils fussent venus l. Quand ils furent l venus,
l'un devant, l'autre aprs, ils commencrent  assaillir, ainsi
travaills qu'ils toient; mais petit y firent adonc; car le dit
Rgnier et ses compagnons se dfendirent vassalement. Et j toit
tard, et tous toient travaills durement; si eurent conseil qu'ils se
logeroient et reposeroient celle nuit pour assaillir l'endemain.


  Comment ceux de Hainebon se partirent de Faouet sans rien faire;
    et comment ils prirent Goy-la-Fort et turent tous ceux qui
    dedans toient.

Girard de Maulain sut, tantt que ces seigneurs se furent partis de
l, le beau fait que son frre Rgnier avoit fait pour lui secourir;
si en eut grand joie. Et sut que ces seigneurs toient, pour ce,
traits devant Faouet, et le conquerroient s'ils pouvoient. Si se
appensa qu'il feroit aussi beau service  son frre, s'il pouvoit,
comme son frre lui avoit fait: si monta par nuit sur son cheval, et
vint un petit devant le jour  Dignant; et fit tant qu'il parla tantt
 messire Pierre Portebeuf, son bon compagnon, qui toit capitaine et
souverain de Dignant avec lui, si comme vous avez ou, et lui conta
l'aventure, et pourquoi il toit l venu. Si eurent conseil que sitt
que jour seroit il assembleroit tous les bourgeois de la ville, et
leur dmontreroit la besogne, et les feroit armer s'il pouvoit pour
aller desassiger le chtel de Faouet.

Quand grand jour fut et tous les bourgeois furent assembls en la
halle de la ville, Girard de Maulain leur dmontra la besogne si
bellement que les bourgeois et les soudoyers furent d'accord d'eux
armer, et de partir tantt, et d'aller o l'on les voudroit mener; et
firent sonner le ban-cloche, et s'armrent toutes gens: puis issirent
hors, et se mirent en voie tant qu'ils purent pardevers Faouet; et
toient bien six mille hommes, que uns que autres. Messire Gautier de
Mauny et les autres seigneurs le surent tantt par une espie. Si
eurent conseil ensemble pour regarder et aviser quelle chose leur
seroit bonne  faire; si que, tout considr, le bien et le mal, ils
s'accordrent  ce qu'ils se partiroient ainsi qu'ils pourroient
pardevers Hainebon, car grand meschef leur pourroit avenir s'ils
demeuroient longuement l; car si ceux de Dignant leur venoient d'une
part, et l'ost messire Charles de Blois et des seigneurs de France
d'autre part, ils seroient enclos et tous pris et morts,  la volont
de leurs ennemis. Si s'accordrent  ce que le meilleur point toit de
laisser leurs compagnons en prison que tout perdre, jusques adonc
qu'ils le pourroient amender. Lors se partirent de l et se mirent 
voie pour revenir  Hainebon. Ainsi qu'ils revenoient vers Hainebon,
ils vinrent passant pardevant un chtel que on appeloit Goy-la-Fort,
qui quinze jours devant toit rendu  messire Charles de Blois; et
l'avoit le dit messire Charles livr  garder  messire Hervey de Lon
et  messire Guy de Goy, qui paravant le tenoit; lesquels deux
chevaliers n'toient point laiens quand ces seigneurs bretons et
anglois vinrent l passant, mais toient en l'ost messire Charles,
avec les seigneurs de France devant la ville de Craais, qu'ils avoient
assige. Quand messire Gautier de Mauny vit le chteau de
Goy-la-Fort, qui toit merveilleusement fort, il dit  ces seigneurs
et chevaliers de Bretagne qui toient avec lui qu'il n'iroit plus
avant et ne se partiroit de l, comme travaill qu'il ft, si auroit
assailli ce fort chtel, et vu le convenant de ceux de dedans. Si
commanda tantt aux archers que chacun le suist, et  ses compagnons
aussi; puis prit sa targe  son col, et monta contre mont jusques aux
barrires et aux fosss du chtel; et tous les autres Bretons et
Anglois le suirent. Lors commencrent fort  assaillir, et ceux de
dedans fortement  eux dfendre, combien qu'ils n'eussent pas leur
capitaine. L eut trs-fort assaut et grand foison de bien faisans
dedans et dehors; et dura jusques  basses vespres; et ce bon
chevalier, messire Gautier de Mauny, semonnoit fortement les
assaillans, et se mettoit toujours au devant des autres au plus grand
pril; et les archers traioient si ouniement que ceux du chtel ne
s'osoient montrer, si petit non.

Si firent tant le dit messire Gautier et ses compagnons, que les
fosss furent emplis de l'un des cts d'estrain et de bois, parquoi
ils vinrent jusques aux murs et piqurent tant de grands mails et pics
de fer et de marteaux, que le mur fut trou une toise de large: si
entrrent les dits Anglois et Bretons dedans ce chtel par force, et
turent tous ceux qu'ils y trouvrent et se logrent l endroit.
L'endemain ils se mirent  chemin, et allrent par telle manire
qu'ils vinrent  Hainebon. Et d'autre part Girart de Maulain, qui
toit  Dignant venu querir le secours, et qui l'emmenoit devers
Faouet exploita tant, avec ceux qu'il emmenoit, qu'ils vinrent 
Faouet, et trouvrent que les Anglois et les Bretons s'en toient
partis. Si issit Rgnier de Maulain contre eux, et les reut liement,
puis aprs dner s'en retournrent  Dignant.


  Comment la comtesse de Montfort reut liement messire Gautier de
    Mauny et ses compagnons; et comment la ville de Craais se
    rendit  messire Charles de Blois.

Quand la comtesse de Monfort sut les nouvelles de la revenue des
dessus dits Anglois et Bretons, elle en fut grandement rjouie; si
alla contre eux, et les fta liement et baisa et accola chacun de
grand coeur; et avoit fait appareiller au chtel pour mieux eux fter,
et donna  dner moult noblement  tous les chevaliers et cuyers de
renom, et leur demanda moult intentivement de leurs aventures, combien
qu'elle en st j grand partie. Chacun lui conta ce qu'il en savoit,
et des bien faisans ce que chacun en avoit vu. L endroit furent
ramentues maintes prouesses et plusieurs travaux, maint grand fait
d'armes et prilleux, et maintes hardies entreprises faites par ceux
qui l furent; ce peut et doit savoir chacun qui a t souvent en
armes, et les doit-on tenir et rputer pour preux: mais sur tous
emportoit la hue et le chapelet[131] messire Gautier de Mauny.

  [131] En avait la principale gloire et le chapeau, ou la
  couronne.

A ce point que ces seigneurs anglois et bretons furent revenus 
Hainebon, messire Charles de Blois avoit conquis la bonne cit de
Vennes, et avoit assig la ville que on appelle Craais. La comtesse
de Montfort et messire Gautier de Mauny envoyrent tantt grands
messages au roi douard pour lui signifier comment messire Charles de
Blois et les autres seigneurs de France et leurs aidans avoient
reconquis les cits de Rennes, Vennes et les autres bonnes villes et
chteaux de Bretagne; et qu'ils conquerroient tout le remenant s'il ne
les venoit secourir brivement. Ces messages se partirent de Hainebon,
et s'en allrent en Angleterre tant qu'ils purent, et arrivrent en
Cornuaille, et enquirent et demandrent l du roi o ils le
trouveroient. Si leur fut dit qu'il toit  Windesore. Si
chevauchrent celle part  grand exploit.

Or nous souffrirons-nous un petit de ces messagers  parler, et
retournerons  messire Charles de Blois et  ceux de son ct, qui
avoit assig la ville de Craais; et tant l'estraignirent et
contraignirent par assauts et par engins, qu'ils ne se purent plus
tenir et se rendirent  messire Charles de Blois, sauf leurs corps et
leur avoir: lequel messire Charles les prit  mercy; et ceux de Craais
lui jurrent faut et hommage et le reconnurent  seigneur. Si y mit
le dit messire Charles nouveaux officiers et un bon chevalier 
capitaine; et sjournrent l les dits seigneurs, pour eux et leurs
gens rafrachir, bien quinze jours. L en dedans eurent conseil et
avis qu'ils se trairoient devant Hainebon.


  Comment messire Charles de Blois se partit de Craais et vint
    mettre le sige devant Hainebon, et comment messire Louis
    d'Espaigne y vint.

Adonc se partirent les dessus dits seigneurs et chevaliers de France
de Craais, et se trairent moult arrement devant la forte ville de
Hainebon, qui grandement toit rafrachie et renforce, ravitaille et
pourvue de toute artillerie. Si l'assigrent tout autour si avant
comme assiger la purent. Le quatrime jour aprs que ces seigneurs se
furent mis et traits  sige, y vint messire Louis d'Espaigne, qui
s'toit tenu en la cit de Rennes bien six semaines, et l fait curer
et mdeciner ses plaies. Si le virent tous les seigneurs moult
volontiers et le reurent  grand joie; car il toit moult honor et
aim entre eux, et tenu pour trs-bon homme d'armes et vaillant
chevalier; et tel toit-il vraiment; et aussi il avoit bien cause
qu'ils le ftassent, car ils ne l'avoient vu puis la bataille dessus
dite. La compagnie des seigneurs de France toit grandement
multiplie, et accroissoit tous les jours; car grand'foison de
seigneurs de France revenoient de jour en jour du roi d'Espaigne[132],
qui faisoit guerre adonc au roi de Grenade et aux Sarrasins: si que
quand ils passoient par Poitou, et ils oyoient nouvelles des guerres
qui toient en Bretagne, ils s'en alloient celle part. Le dit messire
Charles avoit fait dresser quinze ou seize engins qui jetoient
ouniement aux murs de Hainebon et  la ville: mais ceux de dedans n'y
accomptoient mie grandement, car ils toient fort pavaisss et
gurits  l'encontre; et venoient aucunes fois aux murs et aux
crneaux et les frottoient et passoient de leurs chaperons par dpit,
et puis crioient tant qu'ils pouvoient en disant: Allez, allez
requerre et rapporter vos compagnons qui se reposent au champ de
Kemperl. De quoi messire Louis d'Espaigne et les Gennevois eurent
grand yreur et grand dpit.

  [132] Alphonse XI, roi de Castille.


  Comment messire Louis d'Espaigne requit  messire Charles de
    Blois qu'il lui donnt messire Jean le Bouteiller et messire
    Hubert du Fresnay pour en faire sa volont: lequel les lui
    donna moult ennuis.

Un jour vint le dit messire Louis d'Espaigne en la tente messire
Charles de Blois et lui demanda un don, prsens grand foison de grands
seigneurs de France qui l toient, en guerdon de tous les services
que faits lui avoit. Le dit messire Charles ne savoit mie quel don il
vouloit demander; car si il l'et su, jamais ne lui et accord; si
lui octroya lgrement, pourtant qu'il se sentoit moult tenu  lui.
Quand le don lui fut octroy, messire Louis dit: Monseigneur, grands
mercis. Je vous prie donc et requiers que vous fassiez cy venir
tantt les deux chevaliers qui sont en votre prison  Faouet, dedans
le chtel, messire Jean le Bouteiller et messire Hubert de Fresnay, et
les me donnez pour faire ma volont; c'est le don que je vous demande.
Ils m'ont chass, dconfit et navr, et tu messire Alphonse mon
neveu, que je tant aimois: si ne m'en sais autrement venger que je
leur ferai couper les ttes, pardevant leurs compagnons qui laiens
sont enferms.

Le dit messire Charles fut tout bahi quand il out messire Louis
ainsi parler; si lui dit moult courtoisement: Certes, sire, les
prisonniers vous donnerai-je volontiers, puisque demands les avez;
mais ce seroit grand cruaut et peu d'honneur  vous, et grand blme
pour nous tous, si vous faisiez de deux si vaillans hommes comme ce
sont, ainsi comme vous avez dit; et nous seroit ce toujours reproch,
et auroient nos ennemis bien cause des ntres faire ainsi, quand tenir
les pourroient; et nous ne savons que avenir nous est de jour en jour:
pourquoi, cher sire et beau cousin, vous veuillez mieux aviser.
Messire Louis d'Espaigne rpondit, et dit brivement qu'il n'en seroit
autrement si tous les seigneurs du monde l'en prioient: Et si vous ne
me tenez convent, sachez que je me partirai, et ne vous servirai ni
aimerai jamais tant que je vive.

Messire Charles vit bien et aperut que c'toit acertes; si n'osa
courroucer plus avant le dit messire Louis, ains envoya tantt
certains messages au chtelain de Faouet, pour les dessus dits
chevaliers amener en son ost. Ainsi que command fut, ainsi fut fait:
les deux chevaliers furent amens un jour assez matin en la tente
messire Charles de Blois. Quand messire Louis d'Espaigne les sut
venus, il les alla tantt voir; aussi firent plusieurs des seigneurs
et chevaliers de France qui les surent venus. Quand le dit messire
Louis les vit, il dit: Ha! seigneurs chevaliers, vous m'avez bless
du corps et t de vie mon cher neveu, que je tant aimois; si convient
que votre vie vous soit te aussi; de ce ne vous peut nul garantir.
Si, vous pouvez confesser s'il vous plat et prier mercy  Notre
Seigneur, car votre dernier jour est venu. Les deux chevaliers furent
durement bahis, ce fut bien raison, et dirent qu'ils ne pouvoient
croire que vaillans hommes ni gens d'armes dussent faire ni consentir
telle cruaut que de mettre  mort chevaliers pris en faits d'armes,
pour guerres de seigneurs; et si fait toit par outrage, autres gens,
plusieurs chevaliers et cuyers, le pourroient bien comparer en
semblable cas. Les autres seigneurs qui l toient et oyoient ces
paroles en eurent grand piti, mais pour prires ni pour plusieurs
bonnes raisons qu'ils pussent faire ni montrer au dit messire Louis,
ils ne le purent ter de son propos qu'il ne convnt que les dits deux
chevaliers ne fussent dcols aprs dner: tant toit le dit messire
Louis courrouc et ayr sur eux.


  Comment messire Gautier de Mauny et messire Almaury de Clion
    rescouirent les deux dessus dits chevaliers et les emmenrent 
    Hainebon.

Toutes les paroles, demandes et rponses qui premiers furent dites
entre messire Charles et messire Louis, pour occasion de ces deux
chevaliers, surent tantt messire Gautier de Mauny et messire Almaury
de Clion par espies, qui toujours alloient couvertement d'un ost en
l'autre; et aussi surent toutes ces paroles dernirement dites, quand
les deux chevaliers furent amens en la tente messire Charles. Et
quand messire Gautier et messire Almaury de Clion ourent ces
nouvelles et entendirent que c'toit acertes, ils en eurent grand
piti: si appellrent aucuns de leurs compagnons et leur montrrent le
meschef des deux chevaliers leurs compagnons, pour avoir conseil
comment ils se maintiendroient et quelle chose ils pourroient faire:
puis commencrent  penser, l'un , l'autre l, et n'en savoient
qu'aviser. Au dernier commena  parler le preux chevalier messire
Gautier de Mauny, et dit: Seigneurs compagnons, ce seroit grand
honneur pour nous si nous pouvions ces deux chevaliers sauver; et si
nous en mettons en peine et en aventure et nous faillissons, si nous
en sauroit le roi douard notre sire gr: aussi feroient tous
prud'hommes qui au temps  venir en pourroient our parler, puisque
nous en aurions fait notre pouvoir. Si vous en dirai mon avis, si vous
avez volont de l'entreprendre; car il me semble que on doit bien le
corps aventurer, pour les vies de deux si vaillans chevaliers sauver.
J'ai avis, s'il vous plat, que nous nous armerons et partirons en
deux parts, dont l'une des parts istra maintenant que on dnera, par
cette porte, et s'en iront les compagnons ranger et montrer sur ces
fosss, pour mouvoir l'ost et pour escarmoucher; bien crois que tous
ceux de l'ost accourront cette part tantt: vous, messire Almaury, en
serez capitaine, s'il vous plat, et aurez avec vous mille bons
archers pour les survenans dtrier et faire reculer; et je prendrai
cent de mes compagnons et cinq cents archers, et istrons par celle
porterne couvertement, et viendrons par derrire frir en leurs logis
que nous trouveront vuis. J'ai bien avec moi tels gens qui savent bien
la voie aux tentes messire Charles o les deux chevaliers sont; si me
trairai celle part; et je vous promets que je et mes compagnons ferons
notre pouvoir d'eux dlivrer, et les amnerons  sauvet, s'il plat 
Dieu.

Ce conseil et avis plut bien  tous; et s'en allrent armer et
appareiller incontinent. Et se partit droit sur l'heure du dner
messire Almaury de Clion  trois cents armures de fer et mille
archers, et fit ouvrir la matre porte de la ville de Hainebon, dont
le chemin alloit droit en l'ost. Si coururent les Anglois et les
Bretons, qui  cheval toient, jusques en l'ost, en demenant grands
cris et grands hus; et commencrent  abattre et renverser tentes et
trefs, et  tuer et dcouper gens o ils les trouvoient. L'ost qui fut
tout effray se commena  mouvoir, et s'armrent toutes manires de
gens le plus tt qu'ils purent, et se trairent devers les Anglois et
Bretons qui les recueilloient vitement. L eut dure escarmouche et
forte, et maint homme revers d'un ct et d'autre. Quand messire
Almaury de Clion vit que l'ost s'mouvoit et que prs toient tous
arms et traits sur les champs, il retrait ses gens tout bellement en
combattant, jusques devers les barrires de la ville. Adonc
s'arrtrent-ils l tous cois; et les archers toient tous rangs sur
le chemin d'un ct et d'autre, qui traioient sagettes  pouvoir; et
Gennevois retraioient aussi efforcment contre eux. L commena le
hutin grand et fort, et y accoururent tous ceux de l'ost que oncques
nul ne demeura, fors les varlets. Entrementes messire Gautier de Mauny
et sa route issirent par une poterne couvertement, et vinrent par
derrire l'ost s tentes et logis des seigneurs de France. Oncques ne
trouvrent homme qui leur vast, car tous toient  l'escarmouche
devant les fosss; et s'en vint le dit messire Gautier de Mauny tout
droit, car bien avoit qui le menoit, en la tente messire Charles de
Blois, et trouva les deux chevaliers, messire Hubert de Fresnay et
messire Jean le Bouteiller, qui n'toient mie  leur aise: mais ils le
furent sitt qu'ils virent messire Gautier et sa route: ce fut bien
raison. Si furent tantt monts sur bons coursiers qu'on leur avoit
amens: si se partirent et furent ainsi rescous; et rentrrent dedans
Hainebon par la poterne mme par o ils toient issus; et vint la
comtesse de Montfort contre eux, qui les reut  grand joie.


  Comment le sire de Landernaux et le chtelain de Guingamp furent
    pris  l'assaut de Hainebon, qui puis se tournrent de la
    partie messire Charles de Blois.

Encore se combattirent les Anglois et les Bretons qui toient devant
les barrires et ensonnioient de fait avis ceux de l'ost, tant que
les deux chevaliers fussent rescous, qui j l'toient, quand les
nouvelles en vinrent aux seigneurs de France qui se tenoient 
l'escarmouche, et leur fut dit: Seigneurs, seigneurs, vous gardez mal
vos prisonniers; j les ont rescous ceux de Hainebon et remis en leur
forteresse.

Quand messire Louis d'Espaigne, qui l toit  l'assaut, entendit ce,
si fut durement courrouc et se tint ainsi que pour du, et demanda
quel part les Anglois et les Bretons toient qui rescous les avoient.
On lui rpondit qu'ils toient j presque retraits en leur forteresse
et en leur garnison. Dont se retrait messire Louis d'Espaigne vers les
logis tout mautalentif, et laissa la bataille, si comme par ennui.
Aussi se commencrent  retraire toutes manires de gens. En ce
retrait furent pris deux chevaliers bretons de la partie de la
comtesse, qui trop s'avancrent; ce fut le sire de Landernaux et le
chtelain de Guingamp, dont messire Charles de Blois eut grand joie.
Depuis que ceux de Hainebon furent retraits, et ceux de l'ost aussi,
menrent grand joie les Anglois et grand revel de leurs deux
chevaliers qu'ils avoient, et en lourent grandement messire Gautier
de Mauny, et dirent bien que par son sens et sa hardie entreprise ils
avoient t rescous. Ainsi se portrent eux d'une part et d'autre.
Celle mme nuit furent en la tente messire Charles de Blois tant
prchs et si bien les deux chevaliers bretons prisonniers, qu'ils se
tournrent de la partie messire Charles de Blois, et lui firent faut
et hommage, et relenquirent la comtesse, qui maint bien leur avoit
fait et plusieurs dons donns: de quoi on parla moult et murmura sur
leur affaire dedans la ville de Hainebon.

Trois jours aprs cette avenue, tous ces seigneurs de France qui l
toient devant Hainebon s'assemblrent devant la tente messire Charles
de Blois, pour avoir conseil qu'ils feroient; car ils voient bien que
la ville et le chtel de Hainebon toient si forts qu'ils n'toient
mie  gagner, tant avoit dedans bonnes gens d'armes qui moult petit
les doutoient, ainsi qu'il toit apparu; et leur venoient tous les
jours pourvances et vitailles par la mer. D'autre part, le pays
d'entour toit si gt qu'ils ne savoient mais o aller fourrer; et si
leur toit l'hiver prochain, pourquoi ils ne pouvoient l longuement
demeurer: si que, tous ces points considrs, ils s'accordrent qu'ils
se partiroient de l, et conseillrent en bonne foi  messire Charles
de Blois qu'il mt par toutes les cits, les bonnes villes et les
forteresses qu'il avoit conquises, bonnes garnisons et fortes, et si
vaillans capitaines qu'il se pt fier en leur garde; par quoi ses
ennemis ne les pussent reconqurir; et aussi, si aucun vaillant homme
se vouloit entremettre de prendre et donner trve jusques  la
Pentecte, qu'il s'y accordt lgrement.


  Comment messire Charles se partit de Hainebon et s'en vint 
    Craais; et comment il prit la ville de Jugon; et comment il eut
    trves entre lui et la comtesse; et comment elle s'en alla en
    Angleterre.

A ce conseil se tinrent tous ceux qui l toient; car c'toit entre la
Saint-Remy et la Toussaint, l'an de grce MCCCXLII, que l'hiver
approchoit[133]. Si se partirent tous ces seigneurs de l'ost et
autres, et s'en ralla chacun en sa contre; et le dit messire Charles
s'en alla droit vers Craais atout ses barons et nobles seigneurs de
Bretagne qu'il avoit l de sa partie. Si retint avec lui plusieurs
seigneurs et chevaliers de France pour lui aider  conseiller. Quand
il fut revenu  Craais, entrementes qu'il entendoit  ordonner de ses
besognes et de ses garnisons, il avint que un riche bourgeois et grand
marchand, qui toit de la ville que on appelle Jugon, fut encontr de
son marchal messire Robert de Beaumanoir, et fut pris et amen 
Craais devant messire Charles de Blois. Ce bourgeois faisoit toutes
les pourvances de madame la comtesse de Montfort  Jugon et autre
part, et toit moult aim et cru en la ville de Jugon, qui est moult
fortement ferme et sied trs noblement. Aussi fait le chtel qui est
bel et fort; et toit de la partie de la comtesse dessus dite; et en
toit chtelain adonc, de par la comtesse, un chevalier moult
gentilhomme que on appeloit messire Girard de Rochefort. Ce bourgeois
qui ainsi fut pris eut moult grand'paour de mourir; si pria que on le
laisst aller par ranon. Messire Charles, brivement  parler, le fit
tant examiner et enqurir d'une chose et d'autre, qu'il enconvenana
 rendre et  trahir la forte ville de Jugon; et se fit fort qu'il
livreroit l'une des portes par nuit,  certaine heure, car il toit
tant cru en la ville qu'il en gardoit les clefs; et pour ce mieux
assurer, il en mit son fils en otage. Et ledit messire Charles lui en
devoit et avoit promis  donner cinq cents livres de terre
hrditablement. Ce jour vint; les portes furent ouvertes  minuit;
messire Charles de Blois et ses gens entrrent en la ville de Jugon 
cette heure,  grand puissance. La guette du chtel s'en aperut: si
commena  crier: Alarme, alarme! trahi, trahi! Les bourgeois, qui
de ce ne se donnoient garde, se commencrent  mouvoir; et quand ils
virent leur ville perdue, ils se mirent  fuir derrire le chtel par
troupeaux; et le bourgeois qui trahis les avoit se mit  fuir par
couverture[134] avec eux.

  [133] Le rcit des vnements de la guerre de Bretagne est en
  gnral assez exact; il s'accorde si bien avec les chartes et
  autres pices originales, que les historiens de la province
  l'adoptent presque sans restriction. Mais il n'en est pas de mme
  de la chronologie; les faits ne sont pas toujours placs dans
  l'ordre ni sous les dates qui leur conviennent, comme nous le
  remarquerons  mesure que l'occasion s'en prsentera. Ici, par
  exemple, Froissart suppose l'anne 1342 prs de finir, de sorte
  qu'en suivant son calcul l'arrive de Robert d'Artois en
  Bretagne, celle du roi d'Angleterre et la plupart des autres
  faits qu'il va raconter se seraient passs dans le cours de
  l'anne 1343; tandis qu'il est constant, par le rcit des autres
  historiens et par les actes publis dans le recueil de Rymer et
  dans le volume des _Preuves de l'Histoire de Bretagne_, que ces
  vnements appartiennent  l'anne 1342. (_Note de Buchon._)

  [134] Afin de couvrir sa trahison.

Quand le jour fut venu, messire Charles et ses gens entrrent s
maisons des bourgeois pour eux herberger, et prirent tout ce qu'ils
trouvrent; et quand messire Charles vit le chtel si fort et si empli
de bourgeois, il dit qu'il ne se partiroit de l jusques adonc qu'il
auroit le chtel  sa volont. Le chtelain et les bourgeois
aperurent tantt que ce bourgeois les avoit trahis: si le prirent et
le pendirent tantt aux crneaux et aux murs du chteau. Et pour ce ne
s'en partirent mie messire Charles et ses gens; mais s'ordonnrent et
appareillrent fortement et durement. Quand ceux qui dedans le chtel
se tenoient virent que messire Charles ne s'en partiroit point ainsi,
jusques adonc qu'il auroit le chtel, ainsi qu'il avoit dit, et
sentoient qu'ils n'avoient mie pourvances assez pour eux tenir plus
haut de dix jours, ils s'accordrent  ce qu'ils se rendroient. Si en
commencrent  traiter; et se porta le trait entre eux et messire
Charles: qu'ils se rendroient quittement et purement, sauf leurs corps
et leurs biens qui demeurs leur toient; et firent faut et hommage
au dit messire Charles de Blois, et le reconnurent  seigneur, et
devinrent tous ses hommes. Ainsi eut messire Charles et le fort chtel
et la bonne ville de Jugon, et en fit une bonne garnison, et y laissa
messire Girard de Rochefort  capitaine, et la rafrachit d'autres
gens d'armes et de pourvances.

De ces nouvelles furent la comtesse de Montfort et ceux de sa partie
tous courroucs; mais amender ne le purent: si leur convint porter
leur ennui. Entrementes que ces choses avinrent, s'ensonnirent aucuns
prud'hommes de Bretagne de parlementer une trve entre le dit messire
Charles et ladite comtesse, laquelle s'y accorda lgrement[135]; et
aussi firent tous ses aidans, car le roi d'Angleterre leur avoit ainsi
mand par les messages que la dite comtesse et messire Gautier de
Mauny y avoient envoys. Et tantt que les dites trves furent
affermes, la comtesse se mit en mer, en intention d'arriver en
Angleterre, ainsi qu'elle fit, pour parler au roi anglois et lui
montrer toutes ses besognes[136].

  [135] Il n'est fait  cette poque, dans les autres historiens
  contemporains ni dans les monuments, aucune mention de trve
  entre Charles de Blois et la comtesse de Montfort. Je souponne
  que Froissart veut parler de celle qui fut conclue entre les deux
  parties au commencement de cette anne 1342 pour durer jusqu' la
  belle saison. (_Note de Buchon._)

  [136] Il est absolument possible que la comtesse ait t alors en
  Angleterre; mais le silence des monuments et des historiens,
  except l'auteur anonyme de la chronique de Flandre, rend ce
  voyage trs-douteux. On peut souponner avec assez de
  vraisemblance que Froissart a plac mal  propos sous cette anne
  un voyage qui n'eut lieu qu' la fin de juin ou au commencement
  de juillet de l'anne 1344. (_Note de Buchon._)

    FROISSART, _Chroniques_.




JEANNE LA FLAMME.

_Ballade Bretonne._

pisode du sige d'Hennebon, pendant la guerre de Bretagne.

1341.

  Charles de Blois, comptiteur de Jean de Montfort  la couronne
    ducale de Bretagne, assigea le chteau d'Hennebon aprs que
    son rival eut t fait prisonnier. Jeanne de Flandre, femme de
    Jean, dfendit Hennebon avec courage, et fora les Franais 
    lever le sige. Elle alla elle-mme incendier le camp de
    Charles de Blois, et fut  cause de ce fait surnomme Jeanne la
    Flamme.


I.

    Qu'est-ce qui gravit la montagne? C'est un troupeau de moutons
    noirs, je crois.

    Ce n'est point un troupeau de moutons noirs; une arme, je ne
    dis pas,

    Une arme franaise qui vient mettre le sige devant Hennebon.


II.

    Tandis que la duchesse faisait processionnellement le tour de la
    ville, toutes les cloches taient en branle;

    Tandis qu'elle chevauchait sur son palefroi blanc, avec son enfant
    sur les genoux,

    Partout sur son passage les habitants d'Hennebon poussaient des
    cris de joie:

    Dieu aide le fils et la mre; et qu'il confonde les Franais!

    Comme la procession finissait, on entendit les Franais crier:

    C'est maintenant que nous allons prendre tout vivants, dans leur
    gte, la biche et son faon!

    Nous avons des chanes d'or pour les attacher l'un  l'autre.

    Jeanne la Flamme leur rpondit alors du haut des tours:

    Ce n'est pas la biche qui sera prise; le mchant loup[137], je ne
    dis pas.

    S'il a froid cette nuit, on lui chauffera son trou.

    En achevant ces mots, elle descendit furieuse.

    Et elle se revtit d'un corset de fer, et elle se coiffa d'un
    casque noir,

    Et elle s'arma d'une pe d'acier tranchant, et elle choisit trois
    cents soldats,

    Et un tison rouge  la main, elle sortit de la ville par un des
    angles.

  [137] Charles de Blois. Le loup se dit _bleiz_ en bas-breton. Le
  pote fait un jeu de mots entre blois et bleiz.


III.

    Or, les Franais chantaient gaiement, assis en ce moment  table;

    Runis dans leurs tentes fermes, les Franais chantaient dans la
    nuit,

    Lorsque l'on entendit, au loin, dchanter une voix singulire:

    Plus d'un qui rit ce soir pleurera avant qu'il soit jour;

    Plus d'un qui mange du pain blanc mangera de la terre noire et
    froide.

    Plus d'un qui verse du vin rouge versera bientt du sang gras;

    Plus d'un qui fera de la cendre fait maintenant le fanfaron.

    Plus d'un penchait la tte sur la table, ivre-mort,

    Quand retentit ce cri de dtresse:--Le feu! Amis, le feu! le feu!

    Le feu! le feu! amis, fuyons! c'est Jeanne la Flamme qui l'a mis!

    Jeanne la Flamme est la plus intrpide qu'il y ait sur la terre,
    vraiment!

    Jeanne la Flamme avait mis le feu aux quatre coins du camp;

    Et le vent avait propag l'incendie et illumin la nuit noire;

    Et les tentes taient brles, et les Franais grills,

    Et trois mille d'entre eux en cendre, et il n'en chappa que cent.


IV.

    Or, Jeanne la Flamme souriait le lendemain,  sa fentre,

    En jetant ses regards sur la campagne, et en voyant le camp dtruit,

    Et la fume qui s'levait des tentes toutes rduites en petits monceaux
    de cendre;

    Jeanne la Flamme souriait: Quelle belle cobue, mon Dieu!

    Mon Dieu! quelle belle cobue! pour un grain nous en aurons dix!

    Les anciens disaient vrai: Il n'est rien tel que des os de
    Gaulois[138];

    Que des os de Gaulois, broys, pour faire pousser le bl.

  [138] De Franais.

  _Chants populaires de la Bretagne_, recueillis et traduits par M.
    de la Villemarqu.




MEURTRE D'ARTEVELT.

1345.


Quand le conseil de Gand fut retourn arrire, en l'absence
d'Artevelle, ils firent assembler au march, grands et petits; et l
dmontra le plus sage d'eux tous par avis, sur quel tat le parlement
avoit t  l'Escluse, et quelle chose le roi d'Angleterre requroit,
par l'aide et information d'Artevelle. Dont commencrent toutes gens 
murmurer sur lui; et ne leur vint mie bien  plaisir cette requte; et
dirent que, s'il plaisoit  Dieu, ils ne seroient j sus ni trouvs
en telle dloyaut que de vouloir dshriter leur naturel seigneur,
pour hriter un tranger; et se partirent tous du march, ainsi comme
tous mal contens et en grand haine sur d'Artevelle. Or regardez
comment les choses aviennent: car si il ft l aussi bien premirement
venu comme il alla  Bruges et  Ypres remontrer et prcher la
querelle du roi d'Angleterre, il leur et tant dit d'une chose et
d'autres, qu'ils se fussent tous accords  son opinion, ainsi que
ceux des dessus dites villes toient: mais il s'affioit tant en sa
puissance et prosprit et grandeur, que il y pensoit bien  retourner
assez  temps. Quand il eut fait son tour, il revint  Gand et entra
en la ville, ainsi comme  heure de midi. Ceux de la ville, qui bien
savoient sa revenue, toient assembls sur la rue par o il devoit
chevaucher en son htel. Sitt qu'ils le virent, ils commencrent 
murmurer et  bouter trois ttes en un chaperon, et dirent: Voici
celui qui est trop grand matre et qui veut ordonner de la comt de
Flandre  sa volont; ce ne fait mie  souffrir. Encore, avec tout
ce, on avoit sem paroles parmi la ville que le grand trsor de
Flandre, que Jaquemart d'Artevelle avoit assembl, par l'espace de
neuf ans et plus qu'il avoit eu le gouvernement de Flandre, car des
rentes du comt il n'allouoit nulles, mais les mettoit et avoit mises
toudis arrire en dpt, et tenoit son tat et avoit tenu le terme
dessus dit sus l'amende des forfaitures de Flandre tant seulement, que
ce grand trsor, o il avoit deniers sans nombre, il avoit envoy
secrtement en Angleterre. Ce fut une chose qui moult engrigny et
enflamma ceux de Gand.

Ainsi que Jacques d'Artevelle chevauchoit par la rue, il se aperut
tantt qu'il y avoit aucune chose de nouvel contre lui; car ceux qui
se souloient incliner et ter leurs chaperons contre lui, lui
tournoient l'paule, et rentroient en leurs maisons. Si se commena 
douter; et sitt qu'il fut descendu en son htel, il fit fermer et
barrer portes et huis et fentres. A peine eurent ses varlets ce fait,
quand la rue o il demeuroit fut toute couverte, devant et derrire,
de gens, espcialement de menues gens de mtier.

L fut son htel environn et assailli devant et derrire, et rompu
par force. Bien est voir que ceux de dedans se dfendirent moult
longuement et en atterrrent et blessrent plusieurs; mais finablement
ils ne purent durer, car ils toient assaillis si roide que presque
les trois parts de la ville toient  cet assaut. Quand Jacques
d'Artevelle vit l'effort, et comment il toit appress, il vint  une
fentre sur la rue, et se commena  humilier et dire, par trop beau
langage et  nu chef: Bonnes gens, que vous faut? Qui vous meut?
Pourquoi tes-vous si troubls sur moi? En quelle manire vous puis-je
avoir courrouc? Dites-le-moi, et je l'amenderai pleinement  votre
volont. Donc rpondirent-ils,  une voix, ceux qui ou l'avoient:
Nous voulons avoir compte du grand trsor de Flandre que vous avez
dvoy sans titre de raison. Donc rpondit Artevelle moult doucement:
Certes, seigneurs, au trsor de Flandre ne pris-je oncques denier. Or
vous retraiez bellement en vos maisons, je vous en prie, et revenez
demain au matin; et je serai si pourvu de vous faire et rendre bon
compte que par raison il vous devra suffire. Donc rpondirent-ils,
d'une voix: Nennin, nennin, nous le voulons tantt avoir; vous ne
nous chapperez mie ainsi: nous savons de vrit que vous l'avez vid
de pia, et envoy en Angleterre, sans notre su, pour laquelle cause
il vous faut mourir. Quand Artevelle out ce mot, il joignit ses
mains et commena  pleurer moult tendrement, et dit: Seigneurs, tel
que je suis vous m'avez fait; et me jurtes jadis que contre tous
hommes vous me dfendriez et garderiez; et maintenant vous me voulez
occire et sans raison. Faire le pouvez, si vous voulez, car je ne suis
que un seul homme contre vous tous,  point de dfense. Avisez pour
Dieu, et retournez au temps pass. Si considrez les grces et les
grands courtoisies que jadis vous ai faites. Vous me voulez rendre
petit guerredon des grands biens que au temps pass je vous ai faits.
Ne savez-vous comment toute marchandise toit prie en ce pays? Je la
vous recouvrai. En aprs, je vous ai gouverns en si grand paix, que
vous avez eu du temps de mon gouvernement toutes choses  volont,
bls, laines, avoir, et toutes marchandises, dont vous tes recouvrs
et en bon point. Adonc commencrent eux  crier tous  une voix:
Descendez, et ne nous sermonnez plus de si haut; car nous voulons
avoir compte et raison tantt du grand trsor de Flandre que vous avez
gouvern trop longuement, sans rendre compte; ce qu'il n'appartient
mie  nul officier qu'il reoive les biens d'un seigneur et d'un pays,
sans rendre compte. Quand Artevelle vit que point ne se
refrederoient ni refrneroient, il recloui la fentre, et s'avisa
qu'il videroit par derrire, et s'en iroit en une glise qui joignoit
prs de son htel. Mais son htel toit j rompu et effondr par
derrire, et y avoit plus de quatre cents personnes qui tous tiroient
 l'avoir. Finablement il fut pris entre eux, et l occis sans merci,
et lui donna le coup de la mort un tellier qui s'appelloit Thomas
Denis. Ainsi fina Artevelle, qui en son temps fut si grand matre en
Flandre: povres gens l'amontrent premirement, et mchans gens le
turent en la parfin.

Ces nouvelles s'pandirent tantt en plusieurs lieux. Si fut plaint
d'aucuns, et plusieurs en furent bien lies. Adonc se tenoit le comte
Louis  Tenremonde: si fut moult joyeux quand il out dire que Jacques
d'Artevelle toit occis; car il lui avoit t trop contraire en toutes
ses besognes. Nonobstant ce, ne s'osa-t-il encore affier sur ceux de
Flandre, pour revenir en la ville de Gand.


  Comment le roi d'Angleterre se partit de l'Escluse moult dolent
    de la mort d'Artevelle; et comment ceux de Flandre s'en
    excusrent par devers lui.

Quand le roi d'Angleterre, qui se tenoit  l'Escluse et s'toit tenu
tout le temps, attendant la relation des Flamands, entendit que ceux
de Gand avoient occis Jacques d'Artevelle, son grand ami et son cher
compre, si en fut si courrouc et mu, que merveille seroit  dire.
Et se partit tantt de l'Escluse, et rentra en mer[139], en menaant
grandement les Flamands et le pays de Flandre; et dit que cette mort
seroit trop chrement compare. Les consaulx des bonnes villes de
Flandre qui sentirent et entendirent bien et imaginrent tantt que le
roi d'Angleterre toit trop durement courrouc sur eux, s'avisrent
que de la mort d'Artevelle ils se iroient excuser, espcialement ceux
de Bruges, d'Ypre, de Courtray, d'Audenarde, et du Franc de Bruges. Si
envoyrent devant en Angleterre devers le roi et son conseil, pour
imptrer un sauf conduit, afin que srement ils se pussent venir
excuser. Le roi, qui toit un peu refroidi de son ar, leur accorda.
Et vinrent gens d'tat de toutes les bonnes villes de Flandre, except
de Gand, en Angleterre devers le roi, environ la Saint-Michel; et se
tenoit  Wesmoustier dehors Londres. L s'excusrent-ils si bel de la
mort d'Artevelle, et jurrent solennellement que nulle chose n'en
savoient, et si ils l'eussent su, c'toient ceux qui dfendu et gard
l'en eussent  leur pouvoir; mais toient de la mort de lui durement
courroucs et dsols; et le plaignoient et regrettoient grandement,
car ils reconnoissoient bien qu'il leur avoit t moult propice et
ncessaire  tous leurs besoins, et avoit rgn et gouvern le pays de
Flandre bellement et sagement; et si ceux de Gand, par leur outrage,
l'avoient tu, on leur feroit amender si grossement qu'il devroit bien
suffire. Et remontrrent encore au roi et  son conseil que si
Artevelle toit mort, pour ce n'toit-il mie loign de la grce et de
l'amour des Flamands; sauf et except qu'il n'avoit que faire de
tendre  l'hritage de Flandre, que ils le dussent tollir au comte
Louis de Flandre, leur naturel seigneur, combien qu'il ft Franois,
ni  son fils son droit hoir, pour lui en hriter, ni son fils le
prince de Galles; car ceux de Flandre ne s'y consentiroient jamais.
Mais, cher sire, vous avez de beaux enfans, fils et filles: le prince
votre ains-n fils ne peut faillir qu'il ne soit encore grand sire
durement sans l'hritage de Flandre, et vous avez une fille puis-ne,
et nous avons un jeune damoisel que nous nourrissons et gardons, qui
est hritier de Flandre: si se pourroit bien encore faire un mariage
d'eux deux. Ainsi demeureroit toujours la comt de Flandre  l'un de
vos enfans. Ces paroles et autres ramollirent et adoucirent
grandement le courage et le mautalent du roi d'Angleterre; et se tint
finablement assez bien content des Flamands, et les Flamands de lui.
Ainsi fut entr'oublie petit  petit la mort Jacques d'Artevelle.

  [139] douard dbarqua dans le port de Sandwich le 26 juillet.

    FROISSART, _Chroniques_.




INVASION D'DOUARD III.

1346.


  Coment le roy d'Angleterre vint par Normendie, et prist Caen, et
    vint par Lisieux, par Thorigny et Vernon et  Poissi. Et coment
    le roy de France le poursuivoit tousjours de l'autre part de
    Saine, et vint  Paris logier  Saint-Germain-des-Prs. Et
    coment les Anglois passrent le pont de Poissi.

En celuy an, proposa le roy de France faire grant arme en mer de nefs
pour passer en Angleterre, lesquelles il envoia querre  Gennes 
grant despens; mais ceux qui les alrent querre en firent petite
diligence, et tardrent moult  venir. Par espcial une grant nef que
le roy faisoit faire  Harefleur en Normendie, de laquelle on disoit
que onques mais si belle n'avoit est arme ni mise en mer, demoura
tant que le roy d'Angleterre,  tout grant force de gent et grant
multitude de nefs que l'on estimoit bien  douze cens grosses nefs,
sans les petites nefs et autres vaissiaux, descendit en Normendie au
lieu que l'on dit la Hogue-St-Waast[140]; et fut le mercredi
douziesme jour de juillet; et ds lors s'appelloit roy de France et
d'Angleterre. Et  l'instance de Geffroy de Harecourt[141], qui le
menoit et conduisoit, il commena  gaster et  ardoir le pays. Et
premirement vint  la ville de Neuilli-l'Evesque[142],  laquelle il
ne pot mal faire, pour la force du chastel. Si s'en partit, et vint
d'ilec  Montebourg[143], o il s'arresta par aucun temps; et
endementres, Geffroy de Harecourt faisoit tout le dommage qu'il povoit
par tout le pays de Coustantin[144]. Aprs, le roy d'Angleterre vint 
la ville de Carentan, et prist la ville et le chastel; et tous les
biens qu'il y prist fist mener en Angleterre, et bailla le chastel en
garde  monseigneur de Groussi et  monseigneur Rollant de Verdun,
chevaliers.

  [140] _La Hogue._ Assez prs de Saint-Sauveur-le-Viconte,
  l'hritage de messire Geoffroi de Harcourt. (Froissart.)

  [141] Geoffroy d'Harcourt avait remplac Robert d'Artois dans les
  conseils du roi d'Angleterre. (_Note de M. Paulin Paris._)

  [142] _Neuilly-l'vesque_, entre _Saint-L_ et _Carentan_.

  [143] _Montebourg_,  deux lieues de Valognes.

  [144] Le Cotentin; chef-lieu Coutances.

Et quant le roy d'Angleterre se partit de Carentan, aucuns Normans,
avecques messire Phelippe le Despencier, chevalier, s'assemblrent et
recouvrrent,  force d'armes, la ville et le chastel, et les deux
chevaliers dessus nomms pristrent et les envoirent  Paris.

Entre ces choses, le roy d'Angleterre vint  St-Lo en Coustantin, et
fist enterrer solempnellement les testes de trois chevaliers[145] qui
pour leur dmrite avoient est occis  Paris, et prist et pilla la
ville, qui estoit toute plaine de biens et garnie. D'ilec s'en passa
par la ville de Thorigny[146], ardant et gastant le pays; et manda
par ses coursiers et par ses lettres, si comme l'en disoit
communment, aux bourgeois de Caen, que s'il vouloient laissier le roy
de France et estre sous le roy d'Angleterre, qu'il les garderoit
loyaument et leur donroit plusieurs grans liberts, et, en la fin des
lettres leues, menaoit, s'il ne faisoient ce qu'il leur mandoit, que
bien briefment il les assaudroit et qu'il en fussent tous certains.
Mais ceux de Caen luy contredirent tous d'une volent et d'un courage,
en disant que au roy d'Angleterre il n'obiroient point. Et quant il
ot la response des bourgeois de Caen, si leur assigna jour de
bataille au juesdi ensuivant; et ceci il fist tratreusement, car ds
le jour par avant au matin, qui estoit le mercredi aprs la Magdaleine
vingt-deuxiesme jour de juillet, il vint devant Caen, l o estoient
capitaines establis de par le roy, monseigneur Guillaume Bertran,
vesque de Baieux et jadis frre de monseigneur Robert Bertran
chevalier, le seigneur de Tournebu, le conte d'Eu et de Guines, lors
connestable de France, et monseigneur Jehan de Meleun, lors chambellan
de Tanquarville. Et quant les Anglois vindrent devant Caen, si
assaillirent la ville par quatre lieux, et traioient sajettes par leur
archiers aussi menu que si ce fust grelle. Et le peuple se deffendoit
tant qu'il povoit, meismement s prs, sus la boucherie et au pont
aussi, pour ce que ilec estoit le plus grant pril. Et les femmes, si
comme l'on dit, pour faire secours, portoient  leurs maris les huis
et les fenestres des maisons et le vin avecques, afin qu'il fussent
plus fors  eux combattre. Toutes voies, pour ce que les archiers
avoient grant quantit de sajettes, il firent le peuple de soy
retraire en la ville et se combattirent du matin jusques aux vespres.
Lors, le connestable de France et le chambellan de Tanquarville
issirent hors du chastel et du fort en la ville, et ne sai pourquoy
c'estoit, et tantost il furent pris des Anglois et envois en
Angleterre.

  [145] Guillaume Bacon, le seigneur de la Roche-Taisson et Richard
  de Persy. (_Note de M. Paulin Paris._)

  [146] _Thorigny_,  trois lieues de _Saint-L_.

Mais quant l'vesque de Baieux, le seigneur de Tournebu, le bailli de
Roen et plusieurs autres avecques eux virent qu'il istroient pour
noient, et que leur issue pourroit plus nuire que profiter, si se
retraistrent au chastel comme sages, et se tenoient aux quarniaux.
Entre deux, les Anglois cherchoient[147] moult diligeamment la ville
de Caen et pilloient tout; et les biens qu'il avoient pills  Caen et
s autres villes le roy d'Angleterre envoia par sa navire tantost en
Angleterre, et ardit grant partie de la ville de Caen en soy issant;
mais au fort de la ville ne fist-il oncques mal ni n'y arresta point,
car il ne vouloit mie perdre ses gens. Si s'en partit tantost, et s'en
ala vers Lisieux. Et tousjours Geffroy de Harecourt aloit devant, qui
tout le pays ardoit et gastoit.

  [147] Parcouroient.

Aprs, il vindrent vers Falaise, mais il trouvrent qui leur rsista
viguereusement. Si se tournrent vers Roen. Et quant il orent que le
roy de France assembloit ilec son ost, si s'en alrent au
Pont-de-l'Arche; toutes voies le roy de France y ala avant eux. Et
quant il fut entr en la ville, si manda au roy d'Angleterre, s'il
vouloit avoir bataille  luy, qu'il luy assignast jour  son plaisir;
lequel respondit que devant Paris il se combatroit au roy de France.

Quant le roy de France ot ce, si s'en retourna  Paris, et s'en vint
mettre et logier en l'abbaye Saint-Germain-des-Prs. Ainsi, comme le
roy d'Angleterre s'approchoit de Paris, si vint  Vernon et cuida
prendre la ville, mais l'on luy rsista viguereusement. Si s'en
partirent les Anglois et ardirent aucuns des forbours. D'ilec vindrent
 Mantes, et quant il ot dire qu'il estoient bons guerroiers, si n'y
voult faire point de demeure, mais s'en vint  Meullenc, l o il
perdit de ses gens; pour laquelle chose il fut tant iri que, en la
plus prochaine ville d'ilec, qui est appelle Muriaux[148], il fist
mettre le feu et la fist tout ardoir.

  [148] Les _Mureaux_, village prs de Meulan.

Aprs ce, vint  Poissi, le samedi douziesme jour d'aoust; et toujours
le roy de France le poursuivoit continuellement de l'autre partie de
Saine, tellement que en plusieurs fois l'ost de l'un povoit voir
l'autre; et par l'espace de six jours que le roy d'Angleterre fut 
Poissi et que son fils aussi estoit  Saint-Germain-en-Laye, les
coureurs qui aloient devant boutrent les feux en toutes les villes
d'environ, meismement jusques  St-Cloust, prs de Paris; tellement
que ceux de Paris povoient voir clrement, de Paris meisme, les feux
et les fumes, de quoy il estoient moult effrais et non mie sans
cause. Et combien que en notre maison de Rueil, laquelle
Charles-le-Chauve, roy empereur, donna  nostre glyse, il boutassent
le feu par plusieurs fois, toutes voies par les mrites de monseigneur
saint Denis, si comme nous avions en bonne foy, elle demoura sans
estre point dommagie. Et afin que je escrive vrit  nos
successeurs, les lieux o le roy d'Angleterre et son fils estoient, si
estoient lors tenus et rputs les principaux domiciles et singuliers
soulas du roy de France; parquoy c'estoit plus grant deshonneur au
royaume de France, et aussi comme trason vident, comme nul des
nobles de France ne bouta hors le roy d'Angleterre estant et rsidant
par l'espace de six jours s propres maisons du roy, et ainsi comme au
milieu de France, si comme est Poissi, Saint-Germain-en-Laye et
Montjoie[149], l o il dissipoit, gastoit et despendoit les vins du
roy et ses autres biens. Et autre chose encore plus merveilleuse, car
les nobles faisoient afondrer les basteaux et rompre les pons par tous
les lieux o le roy d'Angleterre passoit, comme il deussent tout au
contraire faire passer  luy par sur les pons et parmi les basteaux,
pour la deffense du pays. Entretant, comme le roy d'Angleterre estoit
 Poissi, le roy de France chevaucha par Paris le dimanche et s'en
vint logier  tout son ost en l'abbaye de Saint-Germain-des-Prs pour
estre  l'encontre du roy d'Angleterre qui le devoit guerroier devant
Paris, si comme dit est.

  [149] _Montjoie._ C'tait le chteau fodal de l'abbaye de
  Saint-Denis, et c'est  cause de lui que le cri de guerre du roi
  de France, porteur de l'oriflamme, fut _Montjoie-Saint-Denis!_ Ce
  chteau fort tait situ au-dessous de Saint-Germain, vers
  _Joyenval_. (_Extrait d'une note de M. Paulin Pris._)

Et comme le roy eust grant dsir et eust orden d'aler l'endemain
contre luy jusques  Poissi, il luy fut donn  entendre que le roy
d'Angleterre s'estoit parti de Poissi, et qu'il avoit fait refaire le
pont qui avoit est rompu, laquelle roupture avoit est faite, si
comme Dieu scet, afin que le roy d'Angleterre ne peust eschaper sans
soy combatre contre le roy de France. Et quant le roy ot les
nouvelles du pont de Poissi qui estoit rpar et de son anemi qui
s'en estoit fui, si en fut moult dolent et s'en partit de Paris,
et vint  Saint-Denis  tout son ost, la vigile de l'Assomption
Nostre-Dame: et n'estoit mmoire d'homme qui vit, que depuis le temps
Charles-le-Chauve qui fut roy et empereur, le roy de France venist 
Saint-Denis-en-France en armes et tant prest pour batailler.

Quant le roy fut  Saint-Denis, si clbra ilec la feste de
l'Assomption moult humblement et trs-dvotement, et manda au roy
d'Angleterre, par l'archevesque de Besanon, pourquoy il n'avoit
acompli ce qu'il avoit promis. Lequel respondit frauduleusement, si
comme il apparut par aprs, car quant il se vouldroit partir il
adresecroit son chemin par devers Montfort. Oe la response
frauduleuse du roy d'Angleterre, si ot le roy conseil qui n'estoit mie
bien sain; car en vrit il n'est nulle pestilence plus puissant de
grver et de nuire qu'est celuy qui est anemi et se fait ami familier.

Si s'en partit le roy de Saint-Denis, et passa de rechief par Paris
dolent et angoisseux, et s'en vint  Antongny, oultre le
Bourc-la-Royne, et ilec se logea le mercredi; et endementres le roy
d'Angleterre faisoit refaire le pont de Poissi qui estoit rompu, et
cil qui l'avoit o et veu si le tesmoigna; car nous vismes  l'glyse
de Saint-Denis, et en la salle o le roy estoit, un homme qui se
disoit avoir est pris des anemis et puis ranonn, lequel disoit
apertement et publiquement, pour l'honneur du roy et du royaume, que
le roy d'Angleterre faisoit faire moult diligeamment le pont de
Poissi, et vouloit celuy homme recevoir mort s'il ne disoit vrit.
Mais les nobles et les chevaliers les plus prochains du roy luy
disoient qu'il mentoit apertement, et se moquirent de luy comme d'un
povre homme. Hlas! adonques fut bien vrifie celle parole qui dist
ainsi: Le povre a parl, et l'on luy dit: Qui est cestui? par
moquerie. Le riche a parl et chascun se teust, par rvrence de luy.

Finablement, quant il fut sceu vritablement que l'on refaisoit le
pont, l'on y envoia la commune d'Amiens pour empeschier la besoigne,
laquelle ne pot rsister  la grant multitude des sajettes que les
Anglois traioient, et fut toute mise  mort. Et tandis que le roy
estoit  Antongny, en icelle nuit luy vindrent nouvelles que les
Anglois, pour certain, avoient refait le pont de Poissi, et que le roy
d'Angleterre s'en devoit aler et passer par ilec.


  Coment le roy d'Angleterre se partit de Poissi et mist le feu par
    tous les manoirs royaux et s'enfuit vers Picardie. Et coment le
    roy de France s'en retourna d'Antongny et passa par Paris,
    disant  grans soupirs qu'il estoit tra. Et poursuivit
    toujours  grant diligence son anemi le roy d'Angleterre.

Adonques, le vendredi aprs l'Assomption Nostre-Dame, environ tierce,
le roy d'Angleterre  tout son ost,  armes descouvertes et banires
desploies, s'en alla sans ce que nul ne le poursuist; dont grant
doleur fut  France; et  sa despartie mist le feu  Poissi  l'ostel
du roy, sans faire mal  l'glyse des nonnains, laquelle
Phelippe-le-Bel, pre  la mre audit roy d'Angleterre, avoit fait
difier. Et si fut aussi mis le feu  St-Germain-en-Laye,  Rays, 
Montjoie, et briefment furent destruis et ars tous les lieux o le roy
de France avoit acoustum  soy soulacier. Et quant il vint  la
cognoissance du roy de France que son anemi le roy d'Angleterre
s'estoit de Poissi si soudainement parti, si fut touchi de grant
doleur, jusques dedens le coeur, et moult iri se parti d'Antongny et
s'en retourna  Paris; et en alant par la grant rue n'avoit pas honte
de dire  tous ceux qui le vouloient or qu'il estoit tra; et se
doubtoit le roy que autrement que bien il n'eust est ainsi men et
ramen. Aussi murmuroit le peuple, et disoit que ceste manire d'aler
et de retourner n'estoit mie sans trason, pourquoy plusieurs
plouroient et non mie sans cause. Ainsi le roy se partit de Paris et
vint de rechief logier  Saint-Denis, avec tout son ost.

En celui an, le duc de Normendie, qui estoit al en Gascoigne assgier
le chastel d'Aguillon et rien n'y avoit fait, ot des nouvelles que
le roy d'Angleterre guerroioit son pre, le roy de France, et avoit
ars les maisons du roy; si en fut moult troubl et laissa toute la
besoigne et s'en partit. Et quant le roy d'Angleterre se partit de
Poissi si s'en vint  Beauvais la cit. Et pour ce que ceux de
Beauvais se deffendoient noblement, et qu'il ne pot entrer en la cit,
les Anglois, plains de mauvais esperit, ardirent aucuns des forbours
de la cit et toute l'abbaye de Saint-Lucien, qui tant estoit belle et
noble, sans y laisser riens du tout en tout; et d'ilec entrrent en
Picardie.

Aprs ce, le roy de France se partit de Saint-Denis, ensuivant son
anemi le roy d'Angleterre jusques  Abbeville en Picardie moult
courageusement. Et le juesdi, feste saint Barthlemi, le roy
d'Angleterre,  tout son ost, devoit disner  Araines[150]; mais le
roy de France, qui moult dsiroit de toute sa force ensuivre son
adversaire, chevaucha ceste journe dix lieues, afin qu'il pust
trouver son adversaire en disnant. Adonques, le roy d'Angleterre,
quant il ot o ces nouvelles, par lettres des tratres qui estoient en
la court du roy, que le roy de France estoit prs et que hastivement
il venoit contre luy, il laissa son disner et s'en despartit et s'en
ala  Saigneville[151], au lieu qui est dit Blanche-Tache[152], et
ilec passa la rivire de Somme avecques tout son ost; et emprs une
forest qui est appelle Crcy se logea. Et les Franois mengirent et
burent les viandes que les Anglois avoient appareillies pour le
disner. Aprs ce, s'en retourna le roy comme dolent  Abbeville pour
assembler son ost et pour fortifier les pons de la dite ville, afin
que son ost peust seurement passer par dessus, car il estoient moult
foibles et moult anciens. Le roy demoura toute celle journe de
vendredi  Abbeville, pour la rvrence de monseigneur saint Loys,
duquel le jour estoit. L'endemain  matin, le roy vint  la
Braye[153], une ville assez prs de la forest de Crcy, et ilec luy
fut dit que l'ost des Anglois estoit bien  quatre ou cinq lieues de
luy, dont ceux mentoient faussement qui telles paroles luy disoient,
car il n'avoit pas plus d'une lieue entre la ville et la forest, ou
environ. A la parfin, environ heure de vespres, le roy vit l'ost des
Anglois, lequel fut espris de grant hardiesse et de courroux, dsirant
de tout son cuer combattre  son anemi. Si fist tantost crier: _A
l'arme!_ et ne voult croire au conseil de quelconque qui loyaument le
conseillast, dont ce fut grant doleur; car l'on luy conseilloit que
celle nuit luy et son ost se reposassent: mais il n'en voult rien
faire. Ains s'en ala  toute sa gent assembler aux Anglois, lesquels
Anglois giettrent trois canons[154]: dont il avint que les Gnevois
arbalestriers qui estoient au premier front tournrent les dos et
laissirent  traire; si ne scet l'on si ce fut par trason, mais Dieu
le scet. Toutes voies l'on disoit communment que la pluie qui choit
avoit si moillies les cordes de leur arbalestes que nullement il ne
les povoient tendre; si s'en commencirent les Gnevois  enfuir et
moult d'autres, nobles et non nobles. Et si tost qu'il virent le roy
en pril, si le laissirent et s'enfuirent.

  [150] Entre _Amiens_ et _Abbeville_.

  [151] A trois lieues au del d'Abbeville.

  [152] Blanchetache est prs du Crotoy; il y avait un gu.

  [153] Bray-les-Mareuil,  deux lieues d'Abbeville.

  [154] Firent tirer trois canons. Voil cette fameuse mention de
  l'artillerie de Crcy. L'historien ne remarque pas que ces canons
  fussent une chose nouvelle, tout en attribuant  leur effet la
  droute des archers gnois, et par consquent la perte de la
  bataille. Le continuateur franais de Nangis ajoute: Si que
  lesdis arbalestriers furent espouvents. (_Note de M. Paulin
  Pris._)


  De la dolente bataille de Crcy.

Quant le roy vit ainsi faussement sa gent ressortir et aler, et
meismement[155] les Genevois, le roy commanda que l'en descendist sur
eux. Adonques, les nostres qui les cuidoient estre traitres les
assaillirent moult cruellement et en mistrent plusieurs  mort. Et le
roy dsiroit moult  soy combatre main  main au roy d'Angleterre;
mais bonnement il ne povoit, car les autres batailles qui estoient
devant se combatoient aux archiers, lesquels archiers navrrent moult
de leur chevaux et leur firent moult d'autres dommages, en tant que
c'est piti et doleur du recorder, et dura ladite bataille jusques 
soleil couchant. Finablement tout le fais de la bataille chit sus les
nostres et fut contre eux.

  [155] Surtout.

En icelle journe, toute France ot confusion telle qu'elle n'avoit
onques mais par le roy d'Angleterre soufferte, dont il soit mmoire 
prsent; car par peu de gens, et gens de nulle value, c'est assavoir
archiers, furent tus le roy de Boesme, fils de Henri jadis empereur;
le conte d'Alenon, frre du roi de France; le duc de Lorraine, le
conte de Bloys, le conte de Flandres, le conte de Harecourt[156], le
conte de Sancerre, le conte de Samines et moult d'autres nobles
compaignies de barons et de chevaliers, desquels Dieu veuille avoir
merci! En celui lieu de Crcy, la fleur de la chevalerie chit.

  [156] Jean, frre de Geoffroi de Harcourt.

La nuit venant[157], le roy, par le conseil de monseigneur Jehan de
Haynau, chevalier, s'en ala gsir  la ville de la Braye[158]. Le
dimanche matin, les Anglois ne se dpartirent pas, mais le roy,
avecques ceux qu'il pot avoir en sa compaignie, s'en ala hastivement 
la cit d'Amiens et ilec se tint. Iceluy meisme matin, plusieurs des
nostres, tant de pi comme de cheval, pour ce qu'il voient les
banires du roy, si cuidoient que le roy y fust et se boutrent dedens
les Anglois; dont il avint que, en iceluy meisme dimanche, les Anglois
en turent greigneur nombre qu'il n'avoient fait le samedi devant,
pourquoy nous devons croire que Dieu a souffert ceste chose par les
desertes de nos pchis, jasoit ce que  nous n'aparteigne pas de en
jugier. Mais ce que nous voions, nous tesmoignons; car l'orgueil
estoit moult grant en France, et meismement s nobles et en aucuns
autres; c'est assavoir: en orgueil de seigneurie et en convoitise de
richesses et en deshonnestet de vesteure et de divers habis qui
couroient communment par le royaume de France, car les uns avoient
robes si courtes qu'il ne leur venoient que aux nasches[159], et quant
il se baissoient pour servir un seigneur, il monstroient leur
braies[160] et ce qui estoit dedens  ceux qui estoient derrire eux;
et si estoient si troites qu'il leur falloit aide  eux vestir et au
despoillier, et sembloit que l'on les escorchoit quant l'on les
despoilloit. Et les autres avoient robes froncies sus les rains comme
femmes, et si avoient leurs chaperons destrenchis menuement tout en
tour; et si avoient une chauce[161] d'un drap et l'autre d'autre; et
si leur venoient leur cornettes[162] et leur manches prs de terre, et
sembloient mieux jugleurs[163] que autres gens. Et pour ce, ce ne fut
pas merveille si Dieu voult corriger les excs des Franois par son
flael[164], le roy d'Angleterre.

  [157] Et le roy fut toujours en son rang et en sa bataille,
  combien que peu de gens d'armes fussent demours avecque luy. Et
  receut maintes trais de sajettes de ses ennemis. Et quant vint
  vers l'anuitier, par le conseil, etc. (_Continuateur franais de
  Nangis._)

  [158] Nos historiens modernes, d'aprs une leon mal lue de
  Froissart, ont fait tenir ici un _bon mot_  Philippe de Valois,
  demandant l'entre du chteau de La Bray: _Ouvrez, ouvrez, c'est
  la fortune de la France_. Au lieu de cela, il y a dans tous les
  manuscrits de Froissart, comme l'avoit remarqu M. Dacier,
  _Ouvrez, c'est l'infortun roi de France_. Ce qui est plus touchant
  et plus clair. (_Note de M. Paulin Pris._)

  [159] Fesses.

  [160] Hauts-de-chausses; le haut du pantalon.

  [161] Vtement qui couvre la jambe; le bas du pantalon.

  [162] Vtement et ornement de tte.

  [163] Jongleurs.

  [164] Flau.

Aprs ces choses, se dpartit le roy anglois moult joieux de la grant
victoire qu'il avoit eue, et s'en ala passer  Monstereul et
Bouloigne, et vint jusques  Calais sus la mer. En celle ville de
Calais estoit un vaillant chevalier, de par le roy de France
capitaine, lequel avoit  nom Jehan de Vienne, n de Bourgoigne. Et
pour ce que le roy d'Angleterre ne pot pas sitost entrer en la ville
de Calais comme il voult, il la fist fermer de sige, et si fist
eslever habitations assez prs de ladite ville pour hbergier luy et
son ost. Quant ceux de Calais virent qu'il estoient ainsi avironns de
leur anemis, tant par terre comme par mer, il ne s'en espoventrent
onques. Adonques jura le roy d'Angleterre qu'il ne se partiroit
jusques  tant qu'il eust pris ladite ville de Calais, et appella le
lieu o luy et son ost estoient, l o il avoit fait difier,
Villeneuve-la-Hardie; et l fut tout yver; et luy admenistroient les
Flamens vivres par paiant l'argent.

    _Grandes Chroniques de Saint-Denis._




BATAILLE DE CRCY.

1346.


  Comment le roi d'Angleterre fit aviser par ses marchaux la place
    o il ordonneroit ses batailles.

Bien toit inform le roi d'Angleterre que son adversaire le roi de
France le suivoit  tout son grand effort, et avoit grand dsir de
combattre  lui, si comme il apparot; car il l'avoit vitement
poursuivi jusques bien prs du passage de Blanche-Tache, et toit
retourn jusques  Abbeville: si dit adonc le roi d'Angleterre  ses
gens: Prenons ci place de terre, car je n'irai plus avant, si aurai
vu nos ennemis; et bien y a cause que je les attende, car je suis sur
le droit hritage de madame ma mre, qui lui fut donn en mariage: si
le veux dfendre et calenger contre mon adversaire Philippe de
Valois.

Ses gens obirent tous  son intention, et n'allrent adonc plus
avant. Si se logea le roi en pleins champs, et toutes ses gens aussi;
et pour ce qu'il savoit bien qu'il n'avoit pas tant de gens, de la
huitime partie, que le roy de France avoit, et si vouloit attendre
l'aventure et la fortune, et combattre, il avoit mestier que il
entendt  ses besognes. Si fit aviser et regarder par ses deux
marchaux, le comte de Warvich et messire Godefroy de Harecourt, et
messire Regnault de Cobehen avec eux, vaillant chevalier durement, le
lieu et la place o ils ordonneroient leurs batailles. Les dessus dits
chevauchrent autour des champs, et imaginrent et considrrent bien
le pays et leur avantage: si firent le roi traire celle part et toutes
manires de gens; et avoient envoy leurs coureurs courir par devers
Abbeville, pour ce qu'ils savoient bien que le roi de France y toit
et passeroit l la Somme,  savoir si ce vendredi ils se trairoient
sur les champs et istroient d'Abbeville. Ils rapportrent qu'il n'en
toit nul apparant.

Adonc donna le roi cong  toutes ses gens d'eux traire  leurs logis
pour ce jour, et l'endemain bien matin, au son des trompettes, tre
tous appareills; ainsi que pour tantt combattre en ladite place. Si
se trat chacun,  cette ordonnance, en son logis, et entendirent 
mettre  point et refourbir leurs armures. Or parlerons-nous un petit
du roi Philippe, qui toit le jeudi au soir venu en Abbeville.


  Comment le roi de France envoya ses marchaux pour savoir le
    convenant des Anglois; et comment il donna  souper  tous les
    seigneurs qui avecques lui toient, et leur pria qu'ils fussent
    amis ensemble.

Le vendredi[165], tout le jour, se tint le roi de France dedans la
bonne ville d'Abbeville, attendant ses gens qui toudis lui venoient de
tous cts; et faisoit aussi les aucuns passer outre ladite ville et
traire aux champs, pour tre plus appareills l'endemain; car c'toit
son intention d'issir hors et combattre ses ennemis, comment qu'il
ft. Et envoya ledit roi ce vendredi ses marchaux, le sire de
Saint-Venant et messire Charles de Montmorency, hors d'Abbeville,
dcouvrir sur le pays, pour apprendre et savoir la vrit des Anglois.
Si rapportrent les dessus dits au roy,  heure de vespres, que les
Anglois toient logs sur les champs, assez prs de Crcy en Ponthieu,
et montroient, selon leur ordonnance et leur convenant, qu'ils
attendoient l leurs ennemis. De ce rapport fut le roy de France moult
lie, et dit que, s'il plaisoit  Dieu, l'endemain ils seroient
combattus. Si pria le dit roy au souper, ce vendredi, de ls lui,
tous les hauts princes qui adonc toient dedans Abbeville; le roy de
Behaigne premirement, le comte d'Alenon son frre, le comte de Blois
son neveu, le comte de Flandre, le duc de Lorraine, le comte
d'Aucerre, le comte de Sancerre, le comte de Harecourt, messire Jean
de Hainaut et foison d'autres; et fut ce soir en grand rcration et
en grand parlement d'armes, et pria aprs souper  tous les seigneurs
qu'ils fussent l'un  l'autre amis et courtois, sans envie, sans haine
et sans orgueil: et chacun lui enconvenana. Encore attendoit ledit
roy le comte de Savoie et messire Louis de Savoie son frre, qui
devoient venir  bien mille lances de Savoyens et du Dauphin; car
ainsi toient eux mands et retenus et pays de leurs gages  Troyes
en Champagne, pour trois mois. Or retournerons-nous au roy
d'Angleterre, et vous conterons une partie de son convenant.

  [165] Le 25 du mois d'aot.


  Comment le roi d'Angleterre donna  souper  ses comtes et
    barons, puis au matin, la messe oue, lui et son fils et
    plusieurs autres reurent le corps de Notre-Seigneur; et
    comment il fit ordonner ses batailles.

Ce vendredi, si comme je vous ai dit, se logea le roy d'Angleterre 
pleins champs  tout son ost, et se aisrent de ce qu'ils avoient: ils
avoient bien de quoi, car ils trouvrent le pays gras et plantureux de
tous vivres, de vins et de viandes, et aussi, pour les dfautes qui
pouvoient avenir, grands pourvances  charroi les suivoient. Si donna
ledit roi  souper aux comtes et barons de son ost, leur fit moult
grand chre, et puis leur donna cong d'aller reposer, si comme ils
firent. Cette mme nuit, si comme je l'ai depuis ou recorder, quand
toutes ses gens furent partis de lui, et qu'il fut demeur de ls ses
chevaliers de son corps et de sa chambre, il entra en son oratoire, et
fut l  genoux et en oraison devant son autel, en priant dvotement
Dieu qu'il le laisst l'endemain, s'il se combattoit, issir de la
besogne  son honneur. Aprs ses oraisons, environ mie nuit, il alla
coucher; et l'endemain se leva assez matin par raison, et out messe,
et le prince de Galles, son fils; et s'accommunirent; et en telle
manire la plus grand partie de ses gens se confessrent et mirent en
bon tat.

Aprs les messes, le roy commanda  toutes gens eux armer, et issir
hors de leurs logis et traire sur les champs en la propre place qu'ils
avoient le jour devant avise; et fit faire ledit roi un grand parc
prs d'un bois derrire son ost, et l mettre et retraire tous chars
et charrettes; et fit entrer dedans ce parc tous les chevaux, et
demeura chacun homme d'armes et archer  pied, et n'y avait en ce parc
qu'une seule entre.

En aprs, il fit faire et ordonner par son conntable et ses marchaux
trois batailles: si fut mis et ordonn en la premire son jeune fils
le prince de Galles, et de ls ledit prince furent lus pour demeurer,
le comte de Warvich, le comte de Kenfort, messire Godefroy de
Harecourt, messire Regnault de Cobehen, messire Thomas de Hollande,
messire Richard de Stanfort, le sire de Manne, le sire de la Ware,
messire Jean Chandos, messire Barthelemy de Brubbes, messire Robert de
Neufville, messire Thomas Cliford, le sire de Bourchier, le sire
Latimer et plusieurs autres bons chevaliers et cuyers, lesquels je ne
sais mie tous nommer: si pouvoient tre en la bataille du prince
environ huit cents hommes d'armes et deux mille archers et mille
brigands parmi les Gallois. Si se trat moult ordonnment cette
bataille sur les champs, chacun sire dessous sa bannire ou son
pennon, ou entre ses gens.

En la seconde bataille furent le comte de Norhantonne, le comte
d'Arondel, le sire de Ros, le sire de Lucy, le sire de Villebi, le
sire de Basset, le sire de Saint-Aubin, messire Louis Tueton, le sire
de Multon, le sire de la Selle et plusieurs autres; et toient en
cette bataille environ cinq cents hommes d'armes et douze cents
archers.

La tierce bataille eut le roi, pour son corps, et grand foison, selon
l'aisement o il toit, de bons chevaliers et cuyers; si pouvoient
tre en sa route et arroi environ sept cents hommes d'armes et deux
mille archers. Quand ces trois batailles furent ordonnes, et que
chacun comte, baron et chevalier sut quelle chose il devoit faire, le
roy d'Angleterre monta sur un petit palefroi, un blanc bton en sa
main, adextr de ses marchaux, et puis alla tout le pas, de rang en
rang, et admonestant et priant les comtes, les barons et les
chevaliers qu'ils voulussent entendre et penser pour son honneur
garder, et dfendre son droit; et leur disoit ces langages en riant si
doucement et de si lie chre, que qui ft tout dconfort si se
pt-il reconforter en lui oyant et regardant. Et quand il eut ainsi
visit toutes ses batailles, et ses gens admonests et pris de bien
faire la besogne, il fut heure de haute tierce (_midi_); si se retrat
en sa bataille, et ordonna que toutes gens mangeassent  leur aise et
bussent un coup. Ainsi fut fait comme il l'ordonna; et mangrent et
burent tout  loisir; et puis retroussrent pots, barrils et leurs
pourvances sur leurs charriots, et revinrent en leurs batailles,
ainsi que ordonns toient par les marchaux; et s'assirent tous 
terre, leurs bassinets et leurs arcs devant eux, en eux reposant pour
tre plus frais et plus nouveaux quand leurs ennemis viendroient; car
telle toit l'intention du roi d'Angleterre que l il attendroit son
adversaire le roy de France, et se combattroit  lui et  sa
puissance.


  Comment le roi de France, la messe oue, se partit d'Abbeville 
    tout son ost; et comment il envoya quatre de ses chevaliers
    pour aviser le conroi des Anglais.

Le samedi[166] au matin, se leva le roy de France assez matin, et out
messe en son htel dedans Abbeville, en l'abbaye Saint-Pierre o il
toit log; et aussi firent tous les seigneurs, le roi de Behaigne, le
comte d'Alenon, le comte de Blois, le comte de Flandre, et tous les
chefs des grands seigneurs qui dedans Abbeville toient arrts. Et
sachez que le vendredi ils ne logrent mie tous dedans Abbeville, car
ils n'eussent pu, mais s villages d'environ; et grand foison en y eut
 Saint-Riquier, qui est une bonne ville ferme. Aprs soleil levant,
ce samedi, se partit le roy de France d'Abbeville, et issit des
portes; et y avoit si grandfoison de gens d'armes que merveille seroit
 penser. Si chevaucha ledit roy tout souef pour suratendre ses gens,
le roy de Behaigne et messire Jean de Hainaut, en sa compagnie.

  [166] Le 26 du mois d'aot.

Quand le roy et sa grosse route furent loigns de la ville
d'Abbeville environ deux lieues, en approchant les ennemis, si lui fut
dit: Sire, ce seroit bon que vous fissiez entendre  ordonner vos
batailles et fissiez toutes manires de gens de pied passer devant,
parquoi ils ne soient point fouls de ceux de cheval; et que vous
envoyiez trois ou quatre de vos chevaliers devant chevaucher, pour
aviser vos ennemis, ni en quel tat ils sont. Ces paroles plurent
bien audit roy; et y envoya quatre moult vaillans chevaliers, le Moine
de Basele (_Ble_), le seigneur de Noyers, le seigneur de Beaujeu, et le
seigneur d'Aubigny. Ces quatre chevaliers chevauchrent si avant
qu'ils approchrent de moult prs les Anglois, et que ils purent bien
aviser et imaginer une grand partie de leur affaire. Et bien virent
les Anglois qu'ils toient l venus pour eux voir: mais ils n'en
firent semblant, et les laissrent en paix tout bellement revenir.

Or retournrent arrire ces quatre chevaliers devers le roy de France
et les seigneurs de son conseil, qui chevauchoient le petit pas, en
eux surattendant; si s'arrtrent sur les champs sitt qu'ils les
virent venir. Les dessus dits rompirent la presse, et vinrent jusques
au roy. Adonc leur demanda le roy tout haut: Seigneurs, quelles
nouvelles? Ils regardrent tous l'un  l'autre, sans mot sonner; car
nul ne vouloit parler devant son compagnon, et disoient l'un 
l'autre: Sire, parlez au roy; je ne parlerai point devant vous. L
furent-ils en estrif une espace que nul ne vouloit, par honneur, soi
avancer de parler. Finablement issit de la bouche du roy l'ordonnance
qu'il commanda au Moine de Basele, que on tenoit ce jour l'un des plus
chevalereux et vaillants chevaliers du monde, qui plus avoit travaill
de son corps, qu'il en dt son entente; et toit ce chevalier au roy
de Behaigne, qui s'en tenoit pour bien par quand il l'avoit de ls
lui.


  Comment le Moine de Basele conseilla au roi de France faire
    arrter ses gens emmi les champs et ordonner ses batailles.

Sire, ce dit le Moine de Basele, je parlerai puisqu'il vous plat,
sous la correction de mes compagnons. Nous avons chevauch; si avons
vu et considr le convenant des Anglois. Sachez qu'ils sont mis et
arrts en trois batailles, bien et faiticement, et ne font nul
semblant qu'ils doivent fuir, mais vous attendent,  ce qu'ils
montrent. Si conseille, de ma partie, sauf toujours le meilleur
conseil, que vous fassiez toutes vos gens-ci arrter sur les champs et
loger pour cette journe; car ainois que les derniers puissent venir
jusques  eux, et que vos batailles soient ordonnes, il sera tard; si
seront vos gens lasss et travaills et sans arroi, et vous trouverez
vos ennemis frais et nouveaux, et tous pourvus de savoir quelle chose
ils doivent faire; si pourrez le matin vos batailles ordonner plus
mrement et mieux, et par plus grand loisir aviser vos ennemis par
lequel ls on les pourra combattre; car soyez tout sr qu'ils vous
attendront.

Ce conseil et avis plut grandement bien au roy de France; et commanda
que ainsi ft fait que ledit moine avoit parl. Si chevauchrent les
deux marchaux, l'un devant, l'autre derrire, en disant et commandant
aux bannerets: Arrtez bannires, de par le roi, au nom de Dieu et de
monseigneur saint Denis! Ceux qui toient premiers  cette premire
ordonnance s'arrtrent, et les derniers non, mais chevauchrent
toujours avant; et disoient qu'ils ne s'arrteroient point, jusques 
ce qu'ils fussent aussi avant que les premiers toient. Et quand les
premiers voient qu'ils les approchaient, ils chevauchoient avant.
Ainsi par grand orgueil et par grand boubant fut demene cette chose,
car chacun vouloit surpasser son compagnon; et ne put tre crue ni
oue la parole du vaillant chevalier: dont il leur en meschy si
grandement, comme vous orrez recorder assez brivement. Ni aussi le
roi ni ses marchaux ne purent adonc tre matres de leurs gens, car
il y avoit si grands gens et si grand nombre de grands seigneurs, que
chacun vouloit l montrer sa puissance.

Si chevauchrent en cel tat, sans arroi et sans ordonnance, si avant
qu'ils approchrent leurs ennemis, et qu'ils les voient en leur
prsence. Or fut moult grand blme pour les premiers, et mieux leur
valsist tre ordonns  l'ordonnance du vaillant chevalier que ce
qu'ils firent; car sitt qu'ils virent leurs ennemis, ils reculrent
tout  un faix, si dsordonnment que ceux qui derrire toient s'en
bahirent, et cuidrent que les premiers se combatissent et qu'ils
fussent j dconfits; et eurent adonc bien espace d'aller devant s'ils
vouldrent; de quoi aucuns y allrent, et aucuns se tinrent tous cois.

L y avoit sur les champs si grand peuple de communaut que sans
nombre, et en toient les chemins tous couverts entre Abbeville et
Crcy; et quand ils durent approcher leurs ennemis,  trois lieues
prs ils sachrent leurs pes, et crirent: A la mort,  la mort!
Et si ne voient nullui.


  Comment le roi de France commanda  ses marchaux faire commencer
    la bataille par les Gennevois; et comment lesdits Gennevois
    furent tous dconfits.

Il n'est nul homme, tant fut prsent  celle journe, ni eut bon
loisir d'aviser et imaginer toute la besogne ainsi qu'elle alla, qui
en st ni pt imaginer, ni recorder la vrit, espcialement de la
partie des Franois, tant y eut povre arroi et ordonnance en leurs
conrois; et ce que j'en sais, je l'ai su le plus par les Anglois, qui
imaginrent bien leur convenant, et aussi par les gens messire Jean de
Hainaut, qui fut toujours de ls le roi de France.

Les Anglois qui ordonns toient en trois batailles, et qui soient
jus  terre tout bellement, sitt qu'ils virent les Franois
approcher, ils se levrent moult ordonnment sans nul effroi, et se
rangrent en leurs batailles, celle du prince tout devant, leurs
archers mis en manire d'une herse, et les gens d'armes au fond de la
bataille. Le comte de Norhantonne et le comte d'Arondel et leur
bataille, qui faisoient la seconde, se tenoient sur aile bien
ordonnment, et aviss et pourvus pour conforter le prince, si besoin
toit. Vous devez savoir que ces seigneurs, rois, ducs, comtes, barons
franois ne vinrent mie jusques l tous ensemble, mais l'un devant,
l'autre derrire, sans arroi et sans ordonnance. Quand le roi Philippe
vint jusques sur la place o les Anglois toient prs de l arrts et
ordonns, et il les vit, le sang lui mua, car il les hoit; et ne se
fut adonc nullement refren ni abstenu d'eux combattre; et dit  ses
marchaux: Faites passer nos Gennevois devant et commencer la
bataille, au nom de Dieu et de monseigneur saint Denis. L avoit de
cesdits Gennevois arbaltriers environ quinze mille, qui eussent eu
aussi cher nant que commencer adonc la bataille; car ils toient
durement las et travaills d'aller  pied ce jour plus de six lieues,
tous arms, et de leurs arbaltres porter; et dirent adonc  leurs
conntables qu'ils n'toient mie adonc ordonns de faire grand exploit
de bataille. Ces paroles volrent jusques au comte d'Alenon, qui en
fut durement courrouc, et dit: On se doit bien charger de telle
ribaudaille, qui faillent au besoin!

Entrementes que ces paroles couroient et que ces Gennevois se
reculoient et se dtrioient, descendit une pluie du ciel si grosse et
si paisse que merveilles, et un tonnerre et un esclistre moult grand
et moult horrible. Paravant cette pluie, pardessus les batailles,
autant d'un ct que d'autre, avoit vol si grand foison de corbeaux
que sans nombre, et demen le plus grand temptis du monde. L
disoient aucuns sages chevaliers que c'toit un signe de grand
bataille et de grand effusion de sang.

Aprs toutes ces choses, se commena l'air  claircir et le soleil 
luire bel et clair. Si l'avoient les Franois droit en l'oeil, et les
Anglois par derrire. Quand les Gennevois furent tous recueillis et
mis ensemble, et ils durent approcher leurs ennemis, ils commencrent
 crier si trs haut que ce fut merveilles, et le firent pour bahir
les Anglois; mais les Anglois se tinrent tous cois, ni oncques n'en
firent semblant. Secondement encore crirent eux ainsi, et puis
allrent un petit pas avant; et les Anglois restoient tous cois, sans
eux mouvoir de leur pas. Tiercement encore crirent moult haut et
moult clair, et passrent avant, et tendirent leurs arbaltres et
commencrent  traire. Et ces archers d'Angleterre, quand ils virent
cette ordonnance, passrent un pas en avant, et puis firent voler ces
sagettes de grand faon, qui entrrent et descendirent si ouniement
sur ces Gennevois que ce sembloit neige. Les Gennevois, qui n'avoient
pas appris  trouver tels archers que sont ceux d'Angleterre, quand
ils sentirent ces sagettes qui leur peraient bras, ttes et
ban-lvre, furent tantt dconfits; et couprent les plusieurs les
cordes de leurs arcs, et les aucuns les jetoient jus: si se mirent
ainsi au retour.

Entre eux et les Franois avoit une grand haie de gens d'armes, monts
et pars moult richement, qui regardoient le convenant des Gennevois;
si que quand ils cuidrent retourner, ils ne purent; car le roi de
France, par grand mautalent, quand il vit leur povre arroi, et qu'ils
dconfisoient ainsi, commanda et dit: Or tt, tuez toute cette
ribaudaille, car ils nous empchent la voie sans raison. L vissiez
gens d'armes en tous les entre eux frir et frapper sur eux, et les
plusieurs trbucher et choir parmi eux, qui oncques ne se relevrent.
Et toujours trayoient les Anglois en la plus grand presse, qui rien ne
perdoient de leur trait; car ils empalloient et froient parmi le
corps ou parmi les membres gens et chevaux qui l choient et
trbuchoient  grand meschef; et ne pouvoient tre relevs, si ce
n'toit par force et par grand aide de gens. Ainsi ce commena la
bataille entre la Broye et Crcy en Ponthieu, ce samedi  heure de
vespres.


  Comment le roi de Behaigne, qui goute n'y voit, se fit mener en
    la bataille et y fut mort lui et les siens; et comment son fils
    le roi d'Allemaigne s'enfuit.

Le vaillant et gentil roi de Behaigne[167], qui s'appeloit messire
Jean de Lucembourc, car il fut fils de l'empereur Henry de Lucembourc,
entendit par ses gens que la bataille toit commence; car quoiqu'il
ft l arm et en grand arroi, si ne voit-il goute et toit aveugle.
Si demanda aux chevaliers qui de ls lui toient comment l'ordonnance
de leurs gens se portoit. Cils lui en recordrent la vrit, et lui
dirent: Monseigneur, ainsi est; tous les Gennevois sont dconfits, et
a command le roi eux tous tuer; et toutes fois entre nos gens et eux
a si grand toullis que merveille, car ils chent et trbuchent l'un
sur l'autre, et nous empchent trop grandement.--Ha! rpondit le roi
de Behaigne, c'est un petit signe pour nous. Lors demanda-t-il aprs
le roi d'Allemaigne, son fils, et dit: O est messire Charles, mon
fils? Cils rpondirent: Monseigneur, nous ne savons; nous crons
bien qu'il soit d'autre part, et qu'il se combatte. Adonc, dit le roi
 ses gens une grand vaillance: Seigneurs, vous tes mes hommes, mes
amis et mes compagnons;  la journe d'huy je vous prie et requiers
trs-espcialement que vous me meniez si avant que je puisse frir un
coup d'pe. Et ceux qui de ls lui toient, et qui son honneur et
leur avancement aimoient, lui accordrent. L toit le moine de Basele
 son frein, qui envis l'et laiss; et aussi eussent plusieurs bons
chevaliers de la comt de Lucembourc qui toient tous de ls lui: si
que, pour eux acquitter et qu'ils ne le perdissent en la presse, ils
se lirent par les freins de leurs chevaux tous ensemble, et mirent le
roi leur seigneur tout devant, pour mieux accomplir son dsir; et
ainsi s'en allrent sur leurs ennemis.

  [167] Bohme.

Bien est vrit que de si grands gens d'armes et de si noble
chevalerie et tel foison que le roi de France avoit l, il issit trop
peu de grands faits d'armes, car la bataille commena tard; et si
toient les Franois fort las et travaills, ainsi qu'ils venoient.
Toutes fois les vaillants hommes et les bons chevaliers, pour leur
honneur, chevauchoient toujours avant, et avoient plus cher  mourir
que fuite vilaine leur ft reproche. L toient le comte d'Alenon,
le comte de Blois, le comte de Flandre, le duc de Lorraine, le comte
de Harecourt, le comte de Saint-Pol, le comte de Namur, le comte
d'Aucerre, le comte d'Aumale, le comte de Sancerre, le comte de
Salebruche, et tant de comtes, de barons et de chevaliers que sans
nombre.

L toit messire Charles de Behaigne, qui s'appeloit et escrisoit j
roi d'Allemaigne et en portoit les armes, qui vint moult ordonnment
jusques  la bataille; mais quand il vit que la chose alloit mal pour
eux, il s'en partit: je ne sais pas quel chemin il prit. Ce ne fit mie
le bon roi son pre, car il alla si avant sur ses ennemis que il frit
un coup d'pe, voire trois, voire quatre, et se combattit moult
vaillamment; et aussi firent tous ceux qui avec lui toient pour
l'accompagner; et si bien le servirent, et si avant se boutrent sur
les Anglois, que tous y demeurrent, ni oncques nul ne s'en partit;
et furent trouvs l'endemain sur la place autour de leur seigneur, et
leurs chevaux, tous alloys ensemble.


  Comment messire Jean de Hainaut conseille au roi Philippe qu'il
    se retraie; et comment le comte d'Alenon et le comte de
    Flandre se combattirent longuement et vaillamment.

Vous devez savoir que le roi de France avoit grand angoisse au coeur
quand il voit ses gens ainsi dconfire et fondre l'un sur l'autre,
par une poigne de gens que les Anglois toient: si en demanda conseil
 messire Jean de Hainaut, qui de ls lui toit. Ledit messire Jean de
Hainaut lui rpondit, et dit: Certes, sire, je ne vous saurois
conseiller le meilleur pour vous, si ce n'toit que vous vous
retraissiez et missiez  sauvet, car je n'y vois point de recouvrer;
il sera tantt tard: si pourriez aussi bien chevaucher sur vos ennemis
et tre perdu, que entre vos amis.

Le roi, qui tout frmissoit d'ire et de mautalent, ne rpondit point
adonc, mais chevaucha encore un petit plus avant; et lui sembla qu'il
se vouloit adresser devers son frre le comte d'Alenon, dont il voit
les bannires sur une petite montagne; lequel comte d'Alenon
descendit moult ordonnment sur les Anglois et les vint combattre, et
le comte de Flandre d'autre part. Si vous dis que ces deux seigneurs
et leurs routes, en costiant les archers, s'en vinrent jusques  la
bataille du prince, et l se combattirent moult longuement et moult
vaillamment; et volontiers y ft le roi venu, s'il et pu: mais il y
avoit une si grand haie d'archers et de gens d'armes au-devant que
jamais ne put passer, car tant plus venoit et plus claircissoit son
conroi.

Ce jour, au matin, avoit donn le roi Philippe audit messire Jean de
Hainaut un noir coursier, durement grand et bel, lequel messire Jean
l'avoit baill  un sien chevalier, messire Thierry de Senseilles, qui
portoit sa bannire: dont il avint que le chevalier mont sur le
coursier, la bannire messire Jean de Hainaut devant lui, transpera
tous les conrois des Anglois; et quand il fut hors et outre, au
prendre son retour il trbucha parmi un foss, car il toit durement
bless, et y et t mort sans remde: mais son page, sur son
coursier, autour des batailles l'avoit poursui; et le trouva si 
point qu'il gissoit l et ne se pouvoit ravoir. Il n'avoit autre
empchement que du cheval; car les Anglois n'issoient point de leurs
batailles pour nullui prendre ni grever. Lors descendit le page, et
fit tant que son matre fut relev et remont: ce beau service lui
fit-il. Et sachez que le sire Jean de Senseilles ne revint mie arrire
par le chemin qu'il avoit fait; et aussi, au voir dire, il n'et pu.


  Comment ceux de la bataille au prince de Galles envoyrent au roi
    d'Angleterre pour avoir secours; et comment le roi leur
    rpondit.

Cette bataille, faite ce samedi, entre la Broye et Crcy, fut moult
flonneuse et trs horrible; et y advinrent plusieurs grands faits
d'armes qui ne vinrent mie tous  connoissance; car quand la bataille
commena il toit j moult tard. Ce greva plus les Franois que autre
chose, car plusieurs gens d'armes, chevaliers et cuyers, sur la nuit,
perdoient leurs matres et leurs seigneurs: si vaucroient parmi les
champs et s'embattoient souvent,  petite ordonnance, entre les
Anglois, o tantt ils toient envahis et occis, ni nul toit pris 
ranon ni  merci, car entre eux ils l'avoient ainsi au matin ordonn,
pour le grand nombre de peuple dont ils toient informs qui les
suivoit. Le comte Louis de Blois, neveu du roi Philippe et du comte
d'Alenon, s'en vint avec ses gens, dessous sa bannire, combattre
aux Anglois, et l se porta-t-il moult vaillamment, et aussi fit le
duc de Lorraine. Et dirent les plusieurs que si la bataille et aussi
bien t commence au matin qu'elle fut sur le vespre, il y et eu
entre les Franois plusieurs grands recouvrances et grands appertises
d'armes, qui point n'y furent. Si y eut aucuns chevaliers et cuyers
franois et de leur ct, tant Allemands comme Savoisiens, qui par
force d'armes rompirent la bataille des archers du prince, et vinrent
jusques aux gens d'armes combattre aux pes, main  main, moult
vaillamment, et l eut fait plusieurs grands appertises d'armes; et y
furent, du ct des Anglois, trs bons chevaliers, messire Regnault de
Cobehen et messire Jean Chandos; et aussi furent plusieurs autres,
lesquels je ne puis mie tous nommer, car l de ls le prince toit
toute la fleur de chevalerie d'Angleterre.

Et adonc le comte de Norhantonne et le comte d'Arondel, qui
gouvernoient la seconde bataille et se tenoient sur aile, vinrent
rafrachir la bataille dudit prince; et bien en toit besoin, car
autrement elle et eu  faire; et pour le pril o ceux qui
gouvernoient et servoient le prince se voient, ils envoyrent un
chevalier de leur conroi devers le roi d'Angleterre, qui se tenoit
plus  mont sur la motte d'un moulin  vent, pour avoir aide.

Si dit le chevalier, quand il fut venu jusques au roi: Monseigneur,
le comte de Warvich, le comte de Kenfort et messire Regnault de
Cobehen, qui sont de ls le prince votre fils, ont grandement  faire,
et les combattent les Franois moult aigrement; pourquoi ils vous
prient que vous et votre bataille les veniez conforter et aider  ter
de ce pril; car si cet effort monteplie et s'efforce ainsi, ils se
doutent que votre fils n'ait beaucoup  faire. Lors rpondit le roi,
et demanda au chevalier, qui s'appeloit messire Thomas de Norvich:
Messire Thomas, mon fils est-il mort, ou aterr, ou si bless qu'il
ne se puisse aider? Cil rpondit: Nennin, monseigneur, si Dieu
plat; mais il est en dur parti d'armes; si auroit bien mestier de
votre aide.--Messire Thomas, dit le roi, or retournez devers lui et
devers ceux qui ci vous ont envoy, et leur dites, de par moi, qu'ils
ne m'envoient mes huy requerre, pour aventure qui leur avienne, tant
que mon fils soit en vie; et leur dites que je leur mande qu'ils
laissent  l'enfant gagner ses perons, car je veux, si Dieu l'a
ordonn, que la journe soit sienne, et que l'honneur lui en demeure
et  ceux en quelle charge je l'ai baill. Sur ces paroles retourna
le chevalier  ses matres, et leur recorda tout ce que vous avez ou;
laquelle rponse les encouragea grandement, et se reprirent en
eux-mmes de ce qu'ils l'avoient l envoy: si furent meilleurs
chevaliers que devant; et y firent plusieurs grands appertises
d'armes, ainsi qu'il apparut, car la place leur demeura  leur
honneur.


  Comment le comte de Harecourt, le comte d'Alenon, le comte de
    Flandre, le comte de Blois, le duc de Lorraine et plusieurs
    autres grands seigneurs furent dconfits et morts.

On doit bien croire et supposer que l o il y avoit tant de vaillans
hommes et si grand multitude de peuple, et o tant et tel foison de la
partie des Franois en demeurrent sur la place, qu'il y eut fait ce
soir plusieurs grands appertises d'armes, qui ne vinrent mie toutes 
connoissance. Il est bien vrai que messire Godefroy de Harecourt, qui
toit de ls le prince et en sa bataille, eut volontiers mis peine et
entendu  ce que le comte de Harecourt son frre et t sauv; car il
avoit ou recorder  aucuns Anglois que on avoit vu sa bannire, et
qu'il toit avec ses gens venu combattre aux Anglois. Mais le dit
messire Godefroy n'y put venir  temps; et fut l mort sur la place le
dit comte, et aussi fut le comte d'Aumale, son neveu. D'autre part, le
comte d'Alenon et le comte de Flandre se combattoient moult
vaillamment aux Anglois, chacun dessous sa bannire et entre ses gens;
mais ils ne purent durer ni rsister  la puissance des Anglois, et
furent l occis sur la place, et grand foison de bons chevaliers et
cuyers de ls eux, dont ils toient servis et accompagns. Le comte
Louis de Blois et le duc de Lorraine son serourge, avec leurs gens et
leurs bannires, se combattoient d'autre part moult vaillamment, et
toient enclos d'une route d'Anglois et de Gallois, qui nullui ne
prenoient  merci. L firent eux de leurs corps plusieurs grands
appertises d'armes, car ils toient moult vaillans chevaliers et bien
combattans; mais toutes fois leur prouesse ne leur valut rien, car ils
demeurrent sur la place, et tous ceux qui de ls eux toient. Aussi
fut le comte d'Aucerre, qui toit moult vaillant chevalier, et le
comte de Saint-Pol, et tant d'autres, que merveilles seroit 
recorder.


  Comment le roi de France se partit, lui cinquime de barons tant
    seulement, de la bataille de Crcy, en lamentant et
    complaignant de ses gens.

Sur le vespre tout tard, ainsi que  jour faillant, se partit le roi
Philippe tout dconfort, il y avoit bien raison, lui cinquime de
barons tant-seulement. C'toient messire Jean de Hainaut, le premier
et le plus prochain de lui, le sire de Montmorency, le sire de
Beaujeu, le sire d'Aubigny et le sire de Montsault. Si chevaucha le
dit roi tout lamentant et complaignant ses gens, jusques au chtel de
la Broye. Quand il vint  la porte, il la trouva ferme et le pont
lev, car il toit toute nuit, et faisoit moult brun et moult pais.
Adonc fit le roi appeller le chtelain, car il vouloit entrer dedans.
Si fut appel, et vint avant sur les gurites, et demanda tout haut:
Qui est l qui heurte  cette heure? Le roi Philippe, qui entendit
la voix, rpondit et dit: Ouvrez, ouvrez, chtelain, c'est
l'infortun roi de France. Le chtelain saillit tantt avant, qui
reconnut la parole du roi de France, et qui bien savoit que j les
leurs toient dconfits, par aucuns fuyans qui toient passs dessous
le chtel. Si abaissa le pont et ouvrit la porte. Lors entra le roi
dedans, et toute sa route. Si furent l jusques  mi nuit; et n'eut
mie le roi conseil qu'il y demeurt ni s'enserrt l-dedans. Si but un
coup, et aussi firent ceux qui avec lui toient, et puis s'en
partirent, et issirent du chtel, et montrent  cheval, et prirent
guides pour eux mener, qui connaissoient le pays: si entrrent 
chemin environ mie nuit, et chevauchrent tant que, au point du jour,
ils entrrent en la bonne ville d'Amiens. L s'arrta le roi, et se
logea en une abbaye, et dit qu'il n'iroit plus avant tant qu'il st
la vrit de ses gens, lesquels y toient demeurs et lesquels toient
chapps. Or, retournerons  la dconfiture de Crcy et  l'ordonnance
des Anglois, et comment, ce samedi que la bataille fut, et le dimanche
au matin, ils persvrrent.


  Ci dit comment messire Jean de Hainaut fit partir le roi de
    France de la bataille, ainsi comme par force.

Vous devez savoir que la dconfiture et la perte pour les Franois fut
moult grand et moult horrible, et que trop y demeurrent sur les
champs de nobles et vaillans hommes, ducs, comtes, barons et
chevaliers, par lesquels le royaume de France fut depuis moult
affaibli d'honneur, de puissance et de conseil. Et sachez que si les
Anglois eussent chass, ainsi qu'ils firent  Poitiers, encore en ft
trop plus demeur, et le roi de France mme: mais nennin; car le
samedi oncques ne se partirent de leurs conrois pour chasser aprs
hommes, et se tenoient sur leurs pas, gardans leur place, et se
dfendoient  ceux qui les assailloient. Et tout ce sauva le roi de
France d'tre pris, car le dit roi demeura tant sur la place, assez
prs de ses ennemis, si comme dessus est dit, qu'il fut moult tard; et
n'avoit  son dpartement pas plus de soixante hommes, uns et autres.
Et adonc le prit messire Jean de Hainaut par le frein, qui l'avoit 
garder et  conseiller, et qui j l'avoit remont une fois, car du
trait on avoit occis le coursier du roi, et lui dit: Sire,
venez-vous-en, il est temps; ne vous perdez mie si simplement: si vous
avez perdu cette fois, vous recouvrerez une autre. Et l'emmena le dit
messire Jean de Hainaut comme par force. Si vous dis que ce jour les
archers d'Angleterre portrent grand confort  leur partie; car par
leur trait les plusieurs disent que la besogne se parfit, combien
qu'il y et bien aucuns vaillans chevaliers de leur ct qui
vaillamment se combattirent de la main, et qui moult y firent de
belles appertises d'armes et de grands recouvrances. Mais on doit bien
sentir et connotre que les archers y firent un grand fait; car par
leur trait, de commencement, furent les Gennevois dconfits, qui
toient bien quinze mille, ce qui leur fut un grand avantage; car trop
grand foison de gens d'armes richement arms et pars et bien monts,
ainsi que on se montoit adonc, furent dconfits et perdus par les
Gennevois, qui trbuchoient parmi eux, et s'entoulloient tellement
qu'ils ne se pouvoient lever ni ravoir. Et l, entre les Anglois,
avoit pillards et ribaux, Gallois et Cornouaillois, qui poursuivoient
gens d'armes et archers, qui portoient grands coutilles, et venoient
entre leurs gens d'armes et leurs archers qui leur faisoient voie, et
trouvoient ces gens en ce danger, comtes, barons, chevaliers et
cuyers; si les occioient sans merci, comme grand sire qu'il ft. Par
cet tat en y eut ce soir plusieurs perdus et murdris, dont ce fut
piti et dommage, et dont le roi d'Angleterre fut depuis courrouc que
on ne les avoit pris  ranon, car il y eut grand quantit de
seigneurs morts.


  Comment le dimanche au matin, aprs la dconfiture de Crcy, les
    Anglois dconfirent ceux de Rouen et de Beauvais.

Quand la nuit, ce samedi, fut toute venue, et que on n'oyoit mais ni
crier, ni jupper, ni renommer aucune enseigne ni aucun seigneur, si
tinrent les Anglois  avoir la place pour eux, et leurs ennemis
dconfits. Adonc allumrent-ils en leur ost grand foison de fallots et
de tortis, pour ce qu'il faisoit moult brun; et lors s'avala le roi
douard, qui encore tout ce jour n'avoit mis son bassinet, et s'en
vint,  toute sa bataille, moult ordonnment devers le prince son
fils; si l'accolla et baisa, et lui dit: Beau fils, Dieu vous doint
bonne persvrance! vous tes mon fils, car loyalement vous vous tes
hui acquitt; si tes digne de tenir terre. Le prince,  cette
parole, s'inclina tout bas et se humilia en honorant le roi son pre;
ce fut raison.

Vous devez savoir que grand liesse de coeur et grand joie fut l entre
les Anglois, quand ils virent et sentirent que la place leur toit
demeure et que la journe avoit t pour eux: si tinrent cette
aventure pour belle et  grand gloire, et en lourent et regracirent
les seigneurs et les sages hommes moult grandement, et par plusieurs
fois cette nuit Notre Seigneur, qui telle grce leur avoit envoye.

Ainsi passrent celle nuit sans nul bobant: car le roi d'Angleterre ne
vouloit mie que aucun s'en fesist. Quand vint au dimanche au matin, il
fit grand bruine, et tel que  peine pouvoit-on voir loin un arpent de
terre: donc se partirent de l'ost, par l'ordonnance du roi et de ses
marchaux, environ cinq cents hommes d'armes et deux mille archers,
pour chevaucher,  savoir si ils trouveroient nullui ni aucun Franois
qui se fussent recueillis. Ce dimanche au matin, s'toient partis
d'Abbeville et de Saint-Riquier en Ponthieu les communauts de Rouen
et de Beauvais, qui rien ne savoient de la dconfiture qui avoit t
faite le samedi: si trouvrent  male treine pour eux; en leur
encontre, ces Anglois qui chevauchoient, et se boutrent entre eux, et
cuidrent de premier que ce ft de leurs gens. Sitt que les Anglois
les ravisrent, ils leur coururent sus de grand manire; et l de
rechef eut grand bataille et dure; et furent tantt ces Franois
dconfits et mis en chasse; et ne tinrent nul conroi. Si en y eut
morts sur les champs, que par haies, que par buissons, ainsi qu'ils
fuyoient, plus de sept mille; et si et fait clair, il n'en et j
pied chapp. Assez tt aprs, en une autre route, furent rencontrs
de ces Anglois l'archevque de Rouen et le grand prieur de France, qui
rien ne savoient aussi de la dconfiture, et avoient entendu que le
roi ne se combattroit jusques  ce dimanche; et cuidrent des Anglois
que ce fussent leurs gens: si s'adressrent devers eux, et tantt les
Anglois les envahirent et assaillirent de grand volont. Et l eut de
rechef grand bataille et dure, car ces deux seigneurs toient pourvus
de bonnes gens d'armes; mais ils ne purent durer longuement aux
Anglois, ainois furent tantt dconfits et presque tous morts. Peu se
sauvrent; et y furent morts les deux chefs qui les menoient, ni
oncques il n'y eut pris homme  ranon.

Ainsi chevauchrent cette matine ces Anglois, querans aventures: si
trouvrent et rencontrrent plusieurs Franois qui s'toient fourvoys
le samedi, et qui avoient cette nuit gu sur les champs, et qui ne
savoient nulles nouvelles de leur roi ni de leurs conduiseurs: si
entrrent en pauvre treine pour eux, quand ils se trouvrent entre
les Anglois; car ils n'en avoient nulle mercy, et mettoient tout 
l'pe. Et me fut dit que de communauts et de gens de pied des cits
et des bonnes villes de France, il y en eut morts ce dimanche au matin
plus quatre fois que le samedi que la grosse bataille fut.


  Comment le roi d'Angleterre fit chercher les morts pour en savoir
    le nombre, et fit enterrer les corps des grands seigneurs.

Le dimanche, ainsi que le roi d'Angleterre issoit de la messe,
revinrent les chevaucheurs et les archers qui envoys avoient t pour
dcouvrir le pays, et savoir si aucune assemble et recueillette se
faisoit des Franois: si recordrent au roi tout ce qu'ils avoient vu
et trouv, et lui dirent bien qu'il n'en toit nul apparent. Adonc eut
conseil le roi qu'il enverroit chercher les morts, pour savoir quels
seigneurs toient l demeurs. Si furent ordonns deux moult vaillans
chevaliers pour aller l, et en leur compagnie trois hrauts pour
reconnotre leurs armes, et deux clercs pour crire et enregistrer les
noms de ceux qu'ils trouveroient. Les deux chevaliers furent messire
Regnault de Cobehen et messire Richard de Stanfort. Si se partirent du
roi et de son logis, et se mirent en peine de voir et visiter tous les
occis. Si en trouvrent si grand foison, qu'ils en furent tous
merveills; et cherchrent au plus justement qu'ils purent ce jour
tous les champs, et y mirent jusques  vespres bien basses. Au soir,
ainsi que le roi d'Angleterre devoit aller souper, retournrent les
dessus nomms deux chevaliers devers le roi, et firent juste rapport
de tout ce qu'ils avoient vu et trouv. Si dirent que onze chefs de
princes toient demeurs sur la place, quatre-vingts bannerets, douze
cents chevaliers d'un cu, et environ trente mille hommes d'autres
gens. Si lourent le dit roi d'Angleterre, le prince son fils et tous
les seigneurs, grandement Dieu, et de bon courage, de la belle journe
qu'il leur avoit envoye, que une poigne de gens qu'ils toient au
regard des Franois avoient ainsi dconfit leurs ennemis. Et par
espcial, le roi d'Angleterre et son fils complaignirent longuement la
mort du vaillant roi de Behaigne, et le recommandrent grandement, et
ceux qui de ls lui toient demeurs.

Si arrtrent encore l celle nuit, et le lundi au matin ils
ordonnrent de partir; et fit le dit roi d'Angleterre, en cause de
piti et de grce, tous les corps des grands seigneurs, qui l toient
demeurs, prendre et ter de dessus la terre et porter en un moutier
prs de l, qui s'appelle Montenay (_Maintenay_), et ensevelir en sainte
terre; et fit  savoir  ceux du pays qu'il donnoit trve trois jours
pour chercher le champ de Crcy et ensevelir les morts; et puis
chevaucha outre vers Montreuil sur la mer; et ses marchaux coururent
devers Hesdin, et ardirent Waubain et Serain; mais au dit chtel ne
purent-ils rien forfaire, car toit trop fort et si toit bien gard.
Si se logrent ce lundi sur la rivire de Hesdin du ct devers
Blangis, et lendemain ils passrent outre et chevauchrent devers
Boulogne. Si ardirent en leur chemin la ville de Saint-Josse et le
Neuf-Chtel, et puis Estaples et Rue, et tout le pays de Boulonnois;
et passrent entre les bois de Boulogne et la fort de Hardelo, et
vinrent jusques  la grosse ville de Wissant. L se logea le dit roi
et le prince et tout l'ost, et s'y rafrachirent un jour; et le
jeudi[168] s'en partirent, et s'en vinrent devant la forte ville de
Calais. Or parlerons un petit du roi de France, et conterons comment
il persvra.

  [168] Le 31 du mois d'aot.


  Comment le roi de France fut courrouc des seigneurs de son sang
    qui morts toient en la bataille; et comment il voulut faire
    pendre messire Godemar du Fay.

Quand le roi Philippe fut parti de la Broye, ainsi que ci-dessus est
dit,  moult peu de gens, il chevaucha celle nuit tant que le dimanche
au point du jour il vint en la bonne ville d'Amiens, et l se logea en
l'abbaye du Gard[169]. Quand le roi fut l arrt, les barons et les
seigneurs de France et de son conseil, qui demandoient pour lui, y
arrtrent aussi, ainsi qu'ils venoient. Encore ne savoit le dit roi
la grand perte des nobles et des prochains de son sang qu'il avoit
perdus. Ce dimanche au soir, on lui en dit la vrit. Si regretta
grandement messire Charles son frre, le comte d'Alenon, son neveu le
comte de Blois, son serourge le bon roi de Behaigne, le comte de
Flandre, le duc de Lorraine, et tous les barons et les seigneurs, l'un
aprs l'autre. Et vous dist que messire Jean de Hainaut tait adonc de
ls lui, et celui en qui il avoit la plus grand fiance, et lequel fit
un moult beau service  messire Godemar du Fay; car le roi toit fort
courrouc sur lui, si que il le vouloit faire pendre, et l'et fait
sans faute si n'et t le dit messire Jean de Hainaut, qui lui brisa
son ire et excusa le dit messire Godemar. Et toit la cause que le roi
disoit que il s'toit mauvaisement acquitt de garder le passage de
Blanche-Tache, et que par sa mauvaise garde les Anglois toient
passs outre en Ponthieu, par quoi il avoit reu celle perte et ce
grand dommage. Au propos du roi s'inclinoient bien aucuns de son
conseil, qui eussent bien voulu que le dit messire Godemar l'et
compar, et l'appeloient tratre: mais le gentil chevalier l'excusa,
et de raison partout; car comment put-il avoir dfendu ni rsist  la
puissance des Anglois, quand toute la fleur de France n'y put rien
faire? Si passa le roi son mautalent adonc, au plus beau qu'il put, et
fit faire les obsques, l'un aprs l'autre, de ses prochains, et puis
se partit d'Amiens et donna cong  toutes manires de gens d'armes,
et retourna devers Paris. Et j avoit le roi d'Angleterre assig la
forte ville de Calais.

  [169] A trois lieues d'Amiens.

    _Chroniques de Froissart._




SIGE DE CALAIS.

1346-47.

   Aprs la bataille de Crcy, douard alla assiger Calais, qu'il
   dsiroit moult conqurir parce que cette ville donnait 
   l'Angleterre un point de dbarquement sur le sol franais et un
   port trs-utile  son commerce. La ville fut assige du 3
   septembre 1346 au 4 aot 1347. Elle fut vigoureusement dfendue
   par les habitants et leur capitaine Jean de Vienne, brave
   chevalier de Bourgogne. Au bout de onze mois de sige, vers la
   fin de juillet 1347, Philippe VI arriva enfin au secours de
   Calais; mais les Anglais avaient tellement fortifi et rendu
   inexpugnables les abords de la ville, qu'il fallut que l'arme
   franaise se dcidt  battre en retraite sans combat.
   Abandonns par le roi de France, les habitants de Calais se
   rsignrent  capituler.


  Comment ceux de Calais se voulurent rendre au roi d'Angleterre,
    sauves leurs vies; et comment ledit roi voulut avoir six des
    plus nobles bourgeois de la ville pour en faire sa volont.

Aprs le dpartement du roi de France et de son ost du mont de
Sangattes, ceux de Calais virent bien que le secours en quoi ils
avoient fiance leur toit failli; et si toient  si grand dtresse de
famine que le plus grand et le plus fort se pouvoit  peine soutenir:
si eurent conseil; et leur sembla qu'il valoit mieux  eux mettre en
la volont du roi d'Angleterre, si plus grand merci ne pouvoient
trouver, que eux laisser mourir l'un aprs l'autre par dtresse de
famine; car les plusieurs en pourroient perdre corps et me par rage
de faim. Si prirent tant  monseigneur Jean de Vienne qu'il en voult
traiter, qu'il s'y accorda; et monta aux crneaux des murs de la
ville, et fit signe  ceux de dehors qu'il vouloit parler  eux. Quand
le roi d'Angleterre entendit ces nouvelles, il envoya l tantt
messire Gautier de Mauny et le seigneur de Basset. Quand ils furent l
venus, messire Jean de Vienne leur dit: Chers seigneurs, vous tes
moult vaillants chevaliers et uss d'armes, et savez que le roi de
France, que nous tenons  seigneur, nous a cans envoys, et command
que nous gardissions cette ville et ce chtel, tellement que blme
n'en eussions, ni il point de dommage: nous en avons fait notre
pouvoir. Or, est notre secours failli, et vous nous avez si treints
que n'avons de quoi vivre: si nous conviendra tous mourir, ou enrager
par famine, si le gentil roi qui est votre sire n'a piti de nous.
Chers seigneurs, si lui veuillez prier en piti qu'il veuille avoir
merci de nous, et nous en veuille laisser aller tout ainsi que nous
sommes, et veuille prendre la ville et le chtel et tout l'avoir qui
est dedans; si en trouvera assez.

Adonc rpondit messire Gautier de Mauny, et dit: Messire Jean,
messire Jean, nous savons partie de l'intention du roi notre sire, car
il la nous a dite: sachez que ce n'est mie son entente que vous en
puissiez aller ainsi que vous avez ci dit; ains est son intention que
vous vous mettiez tous en sa pure volont pour ranonner ceux qu'il
lui plaira, ou pour faire mourir; car ceux de Calais lui ont tant fait
de contraires et de dpits, le sien fait dpendre, et grand foison de
ses gens fait mourir, dont si il lui en poise ce n'est mie merveille.

Adonc rpondit messire Jean de Vienne, et dit: Ce seroit trop dure
chose pour nous si nous consentions ce que vous dites. Nous sommes
cans un petit de chevaliers et d'cuyers qui loyalement  notre
pouvoir avons servi notre seigneur le roi de France, si comme vous
feriez le vtre en semblable cas, et en avons endur mainte peine et
mainte msaise; mais ainois en souffrirons-nous telle msaise que
oncques gens n'endurrent ni souffrirent la pareille, que nous
consentissions que le plus petit garon ou varlet de la ville et
autre mal que le plus grand de nous. Mais nous vous prions que, par
votre humilit, vous veuillez aller devers le roi d'Angleterre, et lui
priiez qu'il ait piti de nous. Si nous ferez courtoisie; car nous
esprons en lui tant de gentillesse qu'il aura merci de nous.--Par
ma foi, rpondit messire Gautier de Mauny, je le ferai volontiers,
messire Jean; et voudrois, si Dieu me veuille aider, qu'il m'en voult
croire; car vous en vaudriez tous mieux.

Lors se dpartirent le sire de Mauny et le sire de Basset, et
laissrent messire Jean de Vienne s'appuyant aux crneaux, car tantt
devoient retourner; et s'en vinrent devers le roi d'Angleterre, qui
les attendoit  l'entre de son htel, et avoit grand dsir de our
nouvelles de ceux de Calais. De ls lui toient le comte Derby, le
comte de Norhantonne, le comte d'Arondel, et plusieurs autres barons
d'Angleterre. Messire Gautier de Mauny et le sire de Basset
s'inclinrent devant le roi, puis se trairent devers lui. Le sire de
Mauny, qui sagement toit emparl et enlangag, commena  parler,
car le roi souverainement le voult our, et dit: Monseigneur, nous
venons de Calais, et avons trouv le capitaine messire Jean de Vienne,
qui longuement a parl  nous; et me semble que il et ses compagnons
et la communaut de Calais sont en grand volont de vous rendre la
ville et le chtel de Calais et tout ce qui est dedans, mais que leurs
corps singulirement ils en puissent mettre hors.

Adonc rpondit le roi: Messire Gautier, vous savez la greigneure
partie de notre entente en ce cas: quelle chose en avez-vous
rpondu?--En nom de Dieu, monseigneur, dit messire Gautier, que vous
n'en feriez rien, si ils ne se rendoient simplement  votre volont,
pour vivre ou pour mourir, si il vous plat. Et quand je leur eus ce
montr, messire Jean de Vienne me rpondit et confessa bien qu'ils
toient moult contraints et astreints de famine; mais ainois que ils
entrassent en ce parti, ils se vendroient si cher que oncques gens
firent. Adonc rpondit le roi: Messire Gautier, je n'ai mie espoir
ni volont que j'en fasse autre chose.

Lors se retrat avant le sire de Mauny, et parla moult sagement au
roi, et dit, pour aider ceux de Calais: Monseigneur, vous pourriez
bien avoir tort, car vous nous donnez mauvais exemple. Si vous nous
vouliez envoyer en aucune de vos forteresses, nous n'irions mie si
volontiers, si vous faites ces gens mettre  mort, ainsi que vous
dites; car ainsi feroit-on de nous en semblables cas. Cet exemple
amollia grandement le courage du roi d'Angleterre; car le plus des
barons l'aidrent  soutenir. Donc dit le roi: Seigneurs, je ne vueil
mie tre tout seul contre vous tous. Gautier, vous en irez  ceux de
Calais, et direz au capitaine que la plus grand grce qu'ils pourront
trouver ni avoir en moi, c'est que ils partent de la ville de Calais
six des plus notables bourgeois, en purs leurs chefs et tous dchaux,
les hars au col, les clefs de la ville et du chtel en leurs mains; et
de ceux je ferai ma volont, et le demeurant je prendrai 
merci.--Monseigneur, rpondit messire Gautier, je le ferai
volontiers.


  Comment les six bourgeois se partirent de Calais, tous nuds en
    leurs chemises, la hart au col, et les clefs de la ville en
    leurs mains; et comment la roine d'Angleterre leur sauva les
    vies.

A ces paroles se partit du roi messire Gautier de Mauny, et retourna
jusques  Calais, l o messire Jean de Vienne l'attendoit. Si lui
recorda toutes les paroles devant dites, ainsi que vous les avez
oues, et dit bien que c'toit tout ce qu'il avoit pu emptrer.
Messire Jean dit: Messire Gautier, je vous en crois bien; or vous
pri-je que vous veuillez ci tant demeurer que j'aie dmontr  la
communaut de la ville toute cette affaire; car ils m'ont ci envoy,
et  eux tient d'en rpondre, ce m'est avis. Rpondit le sire de
Mauny: Je le ferai volontiers. Lors se partit des crneaux messire
Jean de Vienne, et vint au march, et fit sonner la cloche pour
assembler toutes manires de gens en la halle. Au son de la cloche
vinrent hommes et femmes, car moult dsiroient  our nouvelles, ainsi
que gens si astreints de famine que plus n'en pouvoient porter. Quand
ils furent tous venus et assembls en la halle, hommes et femmes, Jean
de Vienne leur dmontra moult doucement les paroles toutes telles que
ci-devant sont rcites, et leur dit bien que autrement ne pouvoit
tre, et eussent sur ce avis et brve rponse. Quand ils ourent ce
rapport, ils commencrent tous  crier et  pleurer tellement et si
amrement, qu'il n'est si dur coeur au monde, s'il les et vus ou ous
eux demener, qui n'en et eu piti. Et n'eurent pour l'heure pouvoir
de rpondre ni de parler; et mmement messire Jean de Vienne en avoit
telle piti qu'il larmoyoit moult tendrement.

Un espace aprs se leva en pied le plus riche bourgeois de la ville,
que on appeloit sire Eustache de Saint-Pierre, et dit devant tous
ainsi: Seigneurs, grand piti et grand meschef seroit de laisser
mourir un tel peuple que ici a, par famine ou autrement, quand on y
peut trouver aucun moyen; et si seroit grand aumne et grand grce
envers Notre-Seigneur, qui de tel meschef le pourroit garder. Je, en
droit moi, ai si grand esprance d'avoir grce et pardon envers
Notre-Seigneur, si je muirs pour ce peuple sauver, que je veuil tre
le premier; et me mettrai volontiers en pur ma chemise,  nud chef, et
la hart au col, en la merci du roi d'Angleterre. Quand sire Eustache
de Saint-Pierre eut dit cette parole, chacun l'alla aouser de piti,
et plusieurs hommes et femmes se jetoient  ses pieds pleurant
tendrement; et toit grand piti de l tre, et eux our couter et
regarder.

Secondement, un autre trs-honnte bourgeois et de grand affaire, et
qui avoit deux belles damoiselles  filles, se leva, et dit tout ainsi
qu'il feroit compagnie  son compre sire Eustache de Saint-Pierre; et
appeloit-on celui sire Jean d'Aire.

Aprs se leva le tiers, qui s'appeloit sire Jacques de Wissant, qui
toit riche homme de meubles et d'hritage; et dit qu'il feroit  ses
deux cousins compagnie. Aussi fit sire Pierre de Wissant son frre; et
puis le cinquime; et puis le sixime. Et se dvtirent l ces six
bourgeois tous nus en leurs braies et leurs chemises, en la ville de
Calais, et mirent hars en leur col, ainsi que l'ordonnance le portoit,
et prirent les clefs de la ville et du chtel; chacun en tenoit une
poigne.

Quand ils furent ainsi appareills, messire Jean de Vienne, mont sur
une petite haquene, car  grand malaise pouvoit-il aller  pied, se
mit au devant, et prit le chemin de la porte. Qui lors vit hommes et
femmes et les enfans d'iceux pleurer et tordre leurs mains et crier 
haute voix trs-amrement, il n'est si dur coeur au monde qui n'en et
piti. Ainsi vinrent eux jusques  la porte, envoys en plaintes, en
cris et en pleurs. Messire Jean de Vienne fit ouvrir la porte tout
arrire, et se fit enclorre dehors avec les six bourgeois, entre la
porte et les barrires; et vint  messire Gautier qui l'attendoit l,
et dit: Messire Gautier, je vous dlivre, comme capitaine de Calais,
par le consentement du povre peuple de cette ville, ces six bourgeois;
et vous jure que ce sont et toient aujourd'hui les plus honorables et
notables de corps, de chevance et d'ancesterie de la ville de Calais;
et portent avec eux toutes les clefs de la dite ville et du chtel. Si
vous prie, gentil sire, que vous veuillez prier pour eux au roi
d'Angleterre que ces bonnes gens ne soient mie morts.--Je ne sais,
rpondit le sire de Mauny, que messire le roi en voudra faire, mais je
vous ai en convent que j'en ferai mon pouvoir.

Adonc fut la barrire ouverte: si s'en allrent les six bourgeois en
cet tat que je vous dis, avec messire Gautier de Mauny, qui les amena
tout bellement devers le palais du roi; et messire Jean de Vienne
rentra en la ville de Calais.

Le roi toit  cette heure en sa chambre,  grand compagnie de comtes,
de barons et de chevaliers. Si entendit que ceux de Calais venoient en
l'arroi qu'il avoit devis et ordonn; et se mit hors, et s'en vint en
la place devant son htel, et tous ces seigneurs aprs lui, et encore
grand foison qui y survinrent pour voir ceux de Calais, ni comment
ils fineroient; et mmement la roine d'Angleterre, qui moult toit
enceinte, suivit le roi son seigneur. Si vint messire Gautier de Mauny
et les bourgeois de ls lui qui le suivoient, et descendit en la
place, et puis s'envint devers le roi, et lui dit: Sire, vecy la
reprsentation de la ville de Calais  votre ordonnance. Le roi se
tint tout coi, et les regarda moult fellement, car moult hoit les
habitants de Calais, pour les grands dommages et contraires que au
temps pass, sur mer, lui avoient faits. Ces six bourgeoisses mirent
tantt  genoux pardevant le roi, et dirent ainsi, en joignant leurs
mains: Gentil sire et gentil roi, vez-nous ci six, qui avons t
d'anciennet bourgeois de Calais et grands marchands: si vous
apportons les clefs de la ville et du chtel de Calais, et les vous
rendons  votre plaisir, et nous mettons en tel point que vous nous
vez, en votre pure volont, pour sauver le demeurant du peuple de
Calais, qui a souffert moult de grivets. Si veuillez avoir de nous
piti et merci par votre trs-haute noblesse. Certes il n'y eut adonc
en la place seigneur, chevalier, ni vaillant homme, qui se pt
abstenir de pleurer de droite piti, ni qui pt de grand pice parler.
Et vraiment ce n'toit pas merveille; car c'est grand piti de voir
hommes dchoir et tre en tel tat et danger. Le roi les regarda
trs-ireusement, car il avoit le coeur si dur et si pris de grand
courroux qu'il ne put parler. Et quand il parla, il commanda que on
leur coupt tantt les ttes. Tous les barons et les chevaliers qui l
toient, en pleurant prioient si acertes que faire pouvoient, au roi
qu'il en voult avoir piti et merci; mais il n'y vouloit entendre.
Adonc parla messire Gautier de Mauny, et dit: Ha! gentil sire,
veuillez refrner votre courage: vous avez le nom et la renomme de
souveraine gentillesse et noblesse; or ne veuillez donc faire chose
par quoi elle soit amenrie, ni que on puisse parler sur vous en nulle
vilenie. Si vous n'avez piti de ces gens, toutes autres gens diront
que ce sera grand cruaut, si vous tes si dur que vous fassiez mourir
ces honntes bourgeois, qui de leur propre volont se sont mis en
votre merci pour les autres sauver. A ce point grigna le roi les
dents, et dit: Messire Gautier, souffrez vous: il n'en sera
autrement, mais on fasse venir le coupe-tte. Ceux de Calais ont fait
mourir tant de mes hommes, que il convient ceux-ci mourir aussi.

Adonc fit la noble roine d'Angleterre grand humilit, qui toit
durement enceinte et pleuroit si tendrement de piti que elle ne se
pouvoit soutenir. Si se jeta  genoux pardevant le roi son seigneur,
et dit ainsi: Ha! gentil sire, depuis que je repassai la mer en grand
pril, si comme vous savez, je ne vous ai rien requis ni demand: or
vous pri-je humblement et requiers en propre don que pour le fils
sainte Marie, et pour l'amour de moi, vous veuillez avoir de ces six
hommes merci.

Le roi attendit un petit  parler, et regarda la bonne dame sa femme,
qui pleuroit  genoux moult tendrement; si lui amollia le coeur, car
envis l'et courrouce au point o elle toit; si dit: Ha! dame,
j'aimasse trop mieux que vous fussiez autre part que ci. Vous me priez
si acertes que je ne le vous ose escondire; et combien que je le fasse
envis, tenez, je vous les donne; si en faites votre plaisir. La bonne
dame dit: Monseigneur, trs-grands mercis! Lors se leva la roine, et
fit lever les six bourgeois et leur ter les chevestres d'entour leur
cou, et les emmena avec li en sa chambre, et les fit revtir et donner
 dner tout aise, et puis donna  chacun six nobles, et les fit
conduire hors de l'ost  sauvet; et s'en allrent habiter et
demeurer en plusieurs villes de Picardie[170].

  [170] douard III prit possession de Calais le 3 ou le 4 aot de
  l'anne 1347. La ville resta  l'Angleterre pendant deux sicles.
  Ce fut le 8 janvier 1558, sous le rgne de Henri II, que le duc
  de Guise la reprit aux Anglais.

    _Chroniques de Froissart._




LE COMBAT DES TRENTE.

27 mars 1350.

  Le combat des Trente est un des pisodes les plus populaires de
    l'interminable guerre de Bretagne et l'un des exemples les plus
    clbres de ces dfis ou jotes de fer de glaive qui sont si
    compltement dans les usages de la chevalerie et qui tiennent
    une si grande place dans les guerres fodales. Le combat eut
    lieu dans la lande de Josselin. Les deux chefs taient Robert
    de Beaumanoir, gouverneur du chteau de Josselin et marchal de
    Charles de Blois, et Richard Bramborough, chevalier anglais et
    commandant le chteau de Plormel.

  Nous donnons trois relations de cette bataille: la traduction
    d'un pome franais du XIVe sicle, la traduction d'un admirable
    chant breton que nous avons emprunt au recueil de M. de la
    Villegille, et le rcit de cette jote par Froissard.


I.--_Traduction d'un pome franais du XIVe sicle._

Ici commence la bataille de trente Anglais et de trente Bretons, qui
fut faite en Bretagne l'an de grce 1350, le samedi devant _Ltare,
Jerusalem_.

Seigneurs, faites attention, chevaliers et barons, bannerets,
bacheliers, et vous tous nobles hommes, vques, abbs, religieux,
hrauts, mnestrels, et tous bons compagnons, gentilshommes et
bourgeois de toutes nations, coutez ce roman que nous voulons
raconter. L'histoire en est vraie, et les dits en sont bons; comment
trente Anglais, hardis comme lions, combattirent un jour contre trente
Bretons; et pour cela j'en veux dire le vrai et les raisons; ainsi
s'en rjouiront souvent gentilshommes et savants, d'ici jusqu' cent
ans, pour vrai, dans leurs maisons.

Bons discours, quand ils sont bons et de bonne sentence, tous les gens
de bien, d'honneur et de grande science, pour les couter y mettent
leur attention, mais les tratres et les jaloux n'y veulent rien
entendre. Or je veux commencer  raconter la noble bataille que l'on a
appele le combat des Trente, et je prie Dieu, qui a laiss vendre sa
chair, d'avoir misricorde des mes des combattants, car le plus grand
nombre est en cendre.

Dagorne[171] fut tu devant Auray par les barons de Bretagne et leur
compagnie, que Dieu lui fasse misricorde. De son vivant, il avait
ordonn que les Anglais ne combattraient plus et ne feraient plus
prisonniers le menu peuple des villes ni ceux qui font venir le bl.
Quand Dagorne fut mort, sa promesse fut bientt oublie, car Bembrough
son successeur a jur par saint Thomas qu'il sera bien veng. Puis il
pilla le pays et prit Plormel, qu'il mit  deuil. Il soumettait toute
la Bretagne  ses volonts; enfin arriva la journe que Dieu avait
ordonne, o Beaumanoir, de grand renom, et messire Jean le preux, le
vaillant et le sage, allrent vers les Anglais pour demander sret
contre ces ravages. Ils virent maltraiter de pauvres habitants, dont
ils eurent grand'piti; les uns avec des fers aux pieds et aux mains,
les autres attachs par les pouces, tous lis deux  deux, trois par
trois, comme boeufs et vaches que l'on mne au march. Beaumanoir les
vit, et son coeur soupira, et s'adressant  Bembrough avec fiert:
Chevalier d'Angleterre, dit-il, vous vous rendez bien coupables de
tourmenter les pauvres habitants, ceux qui sment le bl et qui nous
procurent en abondance le vin et les bestiaux. S'il n'y avait pas de
laboureurs, je vous dis ma pense, ce serait aux nobles  dfricher et
 cultiver la terre en leur place,  battre le bl et  endurer la
pauvret; et ce serait grande peine pour ceux qui n'y sont pas
accoutums. Qu'ils aient la paix dornavant, car ils ont trop souffert
de ce que l'on a sitt oubli les dernires volonts de Dagorne.

  [171] Daggeworth, capitaine anglais, tu dans un combat contre
  les Franais en Bretagne.

Bembrough lui rpond avec la mme fiert: Beaumanoir, taisez-vous;
qu'il ne soit plus question de cela. Montfort sera duc du noble duch
de Bretagne, depuis Pontorson jusqu' Nantes et  Saint-Matthieu.
douard sera roi de France, et les Anglais tendront partout leur
domination et pouvoir, malgr tous les Franais et leurs allis. A
quoi Beaumanoir rpond avec modration: Songez un autre songe,
celui-ci est mal song; car jamais, par une telle voie, vous n'en
auriez un demi-pied. Bembrough, continue Beaumanoir, soyez certain que
toutes vos bravades ne valent rien; ceux qui disent le plus ne peuvent
pas soutenir jusqu'au bout ce qu'ils ont avanc. Or, Bembrough,
agissons sagement, s'il vous plat. Prenons jour pour combattre
ensemble soixante, quatre-vingts ou cent de nos compagnons; on verra
bien alors, sans aller plus avant, qui de nous aura tort ou raison.
Sire, dit Bembrough, je vous en donne ma foi. C'est ainsi que la
bataille fut jure, pour combattre loyalement, sans perfidie, ni ruse;
et des deux cts, tous seront  cheval. Prions le roi de Gloire, qui
sait et voit tout, de soutenir le bon droit; car c'est l le point
important.

Ils sont aussi convenus,  Plormel, qu'ils amneraient chacun de leur
ct trente combattants. Beaumanoir est ensuite revenu  Josselin avec
un visage assur. Il a racont la nouvelle, le fait et l'entreprise,
et il n'a rien cach de ce qui s'est pass entre lui et Bembrough. Un
grand nombre de barons taient rassembls, et tous rendirent de
grandes actions de grces a Dieu. Seigneurs, dit Beaumanoir, apprenez
que Bembrough et moi nous sommes convenus de choisir trente guerriers
des plus valeureux et des plus habiles  manier la lance, la hache et
la dague. Prions le roi de Gloire, le dieu de Sagesse, de nous donner
l'avantage; nous serons certains du succs. Le bruit s'en rpandra par
tout le royaume de France et dans tous les pays, d'ici jusqu'
Plaisance. Les nobles barons ainsi que les chevaliers, cuyers et
soldats rpondent  Beaumanoir: Nous irons volontiers pour abattre
Bembrough et tous ses soldats, et jamais il n'aura de nous ni ranon,
ni deniers; car nous sommes hardis, vaillants et opinitres, et nous
frapperons sur les Anglais  grands coups bien appliqus. Prenez ceux
qu'il vous plaira, trs-noble baron. Je prends Tintniac; Dieu soit
bni! et Guy de Rochefort, et Charruel le Bon, Guillaume de la Marche,
Robin Raguenel, Huon de Saint-Yvon et Caro de Bodegat, que je ne dois
pas oublier; messire Geoffroy du Bois, de grand renom, et Olivier
Arrel, qui est hardi breton; messire Jean Rousselot au coeur de lion.
Si ceux-l ne se dfendent pas bravement contre le flon Bembrough, je
serai bien tromp dans mon attente. Il faut maintenant choisir les
plus nobles cuyers, et je prendrai tout le premier Guillaume de
Montauban et Alain de Tintniac qui est si brave; et Tristan de
Pestivien si digne d'estime; Alain de Keranrais et son oncle Olivier;
Louis Goyon y viendra frapper de sa redoutable pe, ainsi que
Fontenay, pour essayer leurs forces; Hugues Capus le Sage ne peut tre
oubli, et Geoffroy de la Roche sera fait chevalier, lui dont Budes,
le brave pre, alla combattre jusqu' Constantinople par amour de la
gloire. Si de tels guerriers ne se dfendent pas bien contre l'avide
Bembrough, qui dispute la Bretagne (Dieu fasse chouer ses desseins!),
jamais ils ne devront s'armer d'une pe.

Voil ceux que Beaumanoir a choisis d'abord. Je n'oublierai pas
Geoffroy Poulard, Maurice de Trziguidi et Guyon de Pontblanc, ni le
brave cuyer Maurice du Parc, et son ami Geoffroy de Beaucorps, non
plus que l'ami de Lenlop, Geoffroy Mellon. Tous ceux qu'il a appels
lui en rendent grce; ils sont tous prsents, et s'inclinent vers lui
pour le remercier.

Beaumanoir prit ensuite, et c'est chose certaine, Jean de Serent,
Guillaume de la Lande, Olivier Monteville, homme d'une grande force,
et Simon Richard qui se comportera bien. Tous s'y conduiront avec
autant de force que de courage. Ils se sont tous rassembls aussitt.
Dieu les prserve de tous fcheux accidents!

C'est ainsi que Beaumanoir a choisi les trente bons Bretons; Dieu les
garde de dshonneur! Et puisse-t-il envoyer  leurs ennemis un tel
dsavantage qu'ils soient dfaits aux yeux de tout le monde!

Sire Robert Bembrough, de son ct, a eu beaucoup de peine  choisir
trente combattants. Je vous dirai leurs noms, j'en atteste saint
Bernard. C'taient Knolles, Caverlay et Croquart, Jean Plesanton,
Richard le Gaillard, Helcoq son frre, Jennequin-Taillard, Repefort le
Vaillant, Richard de la Lande et le rus Thommelin-Belifort, qui
combattait avec un maillet de fer qui pesait bien vingt-cinq livres,
je l'atteste. Hucheton de Clamaban combattait avec un fauchart[172]
tranchant d'un ct, garni de crochets de l'autre et plus aiguis
qu'un dard; il ressemblait au roi Agapart quand il combattit jadis
avec la lance contre Renouart; tous ses coups sont mortels. Jennequin
de Betonchamp, Hennequin-Hrouart et Gaultier-Lallemant,
Hubinete-Vitart, Hennequin le marchal, Thommelin-Hualton,
Robinet-Mlipart, Isannay le Hardi, Hlichon le musart, Troussel,
Robin-Ads et Rango le couart, Dagorne le neveu, fier comme un
lopard, et quatre Brabanons, j'en atteste saint Godard! Perrot de
Gannelon, Guillemin le gaillard, Boutet d'Aspremont et Dardaine. A les
entendre, ils mettront en pices les Bretons et se rendront matres de
la Bretagne jusque auprs de Dinan; mais un tourdi montre toujours
une vaine jactance.

  [172] Une faux.

Tels sont les combattants que Bembrough a choisis, au nombre de
trente, et de trois nations diffrentes; car il s'y trouve vingt
Anglais, courageux comme des lions; six bons Allemands et quatre
Brabanons; tous couverts de plates[173], de bacinets[174], de
hauberjons[175] et arms d'pes, de dagues, de lances et de
fauchons[176]. Les Anglais jurent par Jsus-Christ que le noble et
vaillant Beaumanoir sera extermin; mais lui, preux et sage, fait de
grandes dvotions, fait dire des messes, priant Dieu par tous ses
saints noms qu'il leur soit en aide.

  [173] Gantelets de fer.

  [174] Casques de fer.

  [175] Cotte de mailles.

  [176] pe courbe, en forme de faucille.

Quand le jour fix pour le rendez-vous fut venu, le vaillant
Beaumanoir, que Dieu le fasse crotre en vertu! appelle tous ses
compagnons auprs de lui, et leur fait dire des messes. Tous reoivent
l'absolution et communient au nom du roi Jsus. Seigneurs, dit
Beaumanoir avec un fier visage, vous allez avoir affaire contre des
Anglais de grand courage, et qui veulent notre perte. Je vous prie,
et requiers chacun de vous, d'avoir bonne contenance. Tenez-vous prs
l'un l'autre comme gens vaillants et sages; si Jsus-Christ vous donne
la force et l'avantage, tous les barons de France en auront grande
joie; et le duc dbonnaire[177]  qui j'ai fait hommage, et la noble
duchesse  qui je suis alli, nous estimeront toujours. Jurons tous
Dieu, qui fit l'homme  son image, que si nous trouvons Bembrough dans
la plaine, hors du bocage, jamais personne de sa famille ne le
reverra.

  [177] Charles de Blois, duc de Bretagne, comptiteur du comte de
  Montfort.

Cependant Bembrough, qui est parvenu  runir trente combattants, les
mne tranquillement droit au pr, et leur dit, c'est la pure vrit:
J'ai fait lire mes livres; Merlin nous promet aujourd'hui la victoire
sur les Bretons, et je vous assure que la Bretagne sera dlivre et
appartiendra au bon roi douard, car je l'ai rsolu. Seigneurs, ajoute
Bembrough, ayez confiance et rjouissez-vous; soyez srs et certains
que Beaumanoir sera pris, lui et ses compagnons; qu'il en restera peu
de vivants, et que nous les amnerons aprs au noble douard, le brave
roi d'Angleterre, qui nous a envoys ici. Il les traitera tous selon
son plaisir; nous lui remettrons toutes les terres que nous prendrons
jusqu' Paris, et les Bretons ne nous attendront pas face  face.
Ainsi parlait Bembrough, comme il le pensait; mais, s'il plat  Dieu,
le roi de Paradis, il ne russira pas de si tt dans ses projets.

Bembrough cependant est arriv le premier sur le pr avec ses trente
guerriers. Il s'crie: Beaumanoir, o es-tu? Je crois bien que dj
tu es en dfaut; et cependant tu aurais t vaincu en combattant, si
tu avais voulu! Comme il achevait ces mots, Beaumanoir est arriv.
Beaumanoir, dit Bembrough, soyons amis, si vous voulez; remettons
cette journe  une autre fois; j'enverrai prendre les ordres du noble
douard, et vous vous adresserez au roi de Saint-Denis; et s'ils nous
permettent le combat, nous nous rendrons ici  un jour fix.
Seigneur, dit Beaumanoir, je prendrai avis sur ce que vous me
proposez.

Le vaillant Beaumanoir, d'une contenance fire, vient apporter cette
nouvelle  ses guerriers. Seigneurs, leur dit-il, Bembrough voudrait
ajourner l'affaire et que chacun s'en allt sans avoir frapp un coup.
Veuillez tous m'en dire votre pense; car pour moi, j'en atteste le
Dieu qui a fait le ciel et la rose, je ne voudrais pas pour tout l'or
du monde que cette bataille ne ft faite et acheve. Charruel, tout
mu de colre, prend alors la parole, car il n'y avait pas de meilleur
chevalier jusqu' la mer. Sire, nous sommes venus trente en ce lieu;
nous avons tous dague, lance et pe; nous sommes tous prts 
combattre Bembrough, de par saint Honor, puisqu'il dispute le pays au
bon et brave duc. Prisse bientt celui qui voudrait quitter sans en
tre venu aux mains, ou qui voudrait ajourner le combat. Je le veux
bien, rpond Beaumanoir; allons  la bataille ainsi qu'elle a t
jure.

Bembrough, dit Beaumanoir, coutez ma rsolution; entendez ce que
disent Charruel au fier visage et tous ses compagnons, qu'il serait
honteux pour vous de remettre la bataille que vous avez offerte sans
raison au noble duc, qui est courtois et sage. Ils jurent tous, par le
Dieu qui fit tous les hommes  sa ressemblance, que vous mourriez
honteusement devant tous les barons, vous et tous vos gens, et cela
par votre faute.

Beaumanoir, dit Bembrough, c'est grande folie, oui c'est grande folie
 vous de causer, par votre tmrit, la mort de la fleur de la duch;
car quand elle aura pri et ne sera plus de ce monde, jamais vous
n'en retrouverez de semblables dans la Bretagne. Bembrough, dit
Beaumanoir, pour Dieu ne croyez pas que j'aie amen ici tous nos
chevaliers. Laval, Rochefort, Lohac n'y sont point; ni Montfort, ni
Rohan, ni Quentin, ni tant d'autres; mais il est bien vrai que j'ai
avec moi de nobles chevaliers, et la fleur des cuyers de toute la
Bretagne, qui ne daigneraient pas fuir pour sauver leur vie, et qui
sont incapables de trahison, de fausset et de perfidie. Ils jurent
tous, par le fils de sainte Marie, que vous mourrez ignominieusement 
leur aspect, et que vous et tous les vtres, quoi que vous en disiez,
vous serez pris et garrotts avant l'heure de complies.

Bembrough lui rpond: Toute votre puissance et vos chevaliers, je les
prise moins qu'une gousse d'ail; car ce jour mme, et malgr vous,
j'aurai tout pouvoir, et je me rendrai matre de la Bretagne et de
toute la Normandie. Puis, s'adressant aux Anglais: Seigneurs, les
Bretons ont tort; frappez sur eux, mettez-les tous  mort; gardez
qu'aucun n'chappe, ni faibles ni forts.

Les soixante guerriers sont impatients d'en venir aux mains. Le
premier choc est terrible et funeste; Charruel est fait prisonnier,
Geoffroy Mellon est frapp  mort, et le vaillant Tristan, robuste et
de haute stature, reoit un violent coup de maillet; messire Jean
Rousselot est grivement bless. Les Bretons, il est trop vrai, ont le
dessous, si Jsus-Christ, par qui tout russit, ne les protge. Le
combat fut terrible dans la plaine. Caro de Bodegat est atteint d'un
coup de maillet, et le vaillant Tristan, frapp dangereusement,
s'crie: Beaumanoir, o es-tu? voil les Anglais qui m'entranent,
bless et meurtri? Je n'ai jamais eu de crainte quand je me suis
trouv avec toi. Si le vrai Dieu ne me secourt par sa puissance, les
Anglais m'emmneront, et vous m'aurez perdu. Beaumanoir jure par
Jsus-Christ qu'auparavant il y aura de rudes coups ports, mainte
lance rompue et maint cu perc. Et  ces mots il lve sa grande pe
tranchante; chacun de ceux qu'il atteint est mort ou renvers. Les
Anglais lui rsistent avec vigueur et mprisent ses efforts. Le combat
est violent et meurtrier, et des deux cts les combattants montrent
coeur de lion. Tous convinrent d'une suspension pour aller se
dsaltrer un instant avec le bon vin d'Anjou que chacun a dans sa
bouteille; et aprs en avoir tous bu, ils reviennent aussitt au
combat.

La bataille fut terrible au milieu de la prairie, et le carnage
affreux, et rude fut la mle. Les Bretons ont le dsavantage, je veux
dire ce qui est vrai; car deux ont perdu la vie et trois autres sont
prisonniers; Dieu leur soit en aide! Il ne reste que vingt-cinq
combattants. Mais Geoffroy de la Roche, cuyer de trs-noble et
ancienne race, demande la chevalerie; et Beaumanoir le fait chevalier,
au nom de sainte Marie, et lui dit: Beau doux fils, ne t'pargne pas;
souviens-toi du chevalier qui se signala  Constantinople[178] au
milieu de tant de braves guerriers; et je jure Dieu, qui tient tout
sous sa puissance, que les Anglais payeront ta chevalerie avant
l'heure de complies. Bembrough l'a entendu; mais il redoute peu la
valeur des chevaliers bretons, et dit  Beaumanoir avec audace:
Rends-toi vite, Beaumanoir; je ne te tuerai pas, mais je te donnerai
en prsent  ma mie; car je lui ai promis, et je ne mentirai point,
qu'aujourd'hui je t'amnerais, devant elle. Beaumanoir lui rpond:
C'est aussi mon intention, et nous l'entendons bien ainsi, moi et mes
compagnons, s'il plat au Dieu de Gloire,  sainte Marie, au bon
saint Yves, en qui j'ai toute confiance! Jette donc le d, et ne
mnage rien; le hasard tombera sur toi, tu ne vivras pas longtemps.
Alain de Kranrais l'a aussi entendu, et lui dit: Misrable, quelle
est ta prsomption! tu te flattes d'emmener prisonnier un homme d'un
tel courage! c'est moi qui te dfie aujourd'hui en son nom, et qui te
frapperai de mon glaive tranchant. Au mme instant, Alain de
Kranrais lui porte droit au visage un coup de fer de sa lance, dont
la pointe, comme chacun l'a vu, pntre jusqu' la cervelle. Il tire
son glaive ds que Bembrough est tomb. Celui-ci se relve, s'avance
sur lui; mais messire Geoffroy du Bois, qui l'a reconnu, le frappe
aussitt de sa lance; et Bembrough est renvers mort  terre. Du Bois
s'crie alors: Beaumanoir, o es-tu? te voil veng de lui; il gt
tendu mort. Beaumanoir, qui l'a bien entendu, rpond: Seigneurs,
voil le moment de redoubler d'ardeur au combat! Pour Dieu, joignez
les autres, et laissez celui-ci.

  [178] Budes de la Roche, aeul de Geoffroy.

Cependant les Anglais ont vu que Bembrough est mort, et sa jactance
abattue ainsi que sa grande prsomption. Alors l'Allemand Croquart,
anim de courroux, s'crie: Seigneurs, il est trop vrai, Bembrough,
qui nous a conduits ici, vient de succomber. Tous les livres de
Merlin, qu'il aimait tant  consulter, ne lui ont pas valu deux
deniers; il gt bouche bante, renvers mort. Je vous en prie, beaux
seigneurs, comportez-vous en hommes de coeur. Tenez-vous troitement
serrs l'un contre l'autre, et que quiconque vous approchera tombe
mort ou bless. Dieu! combien Beaumanoir sera mcontent et courrouc
si ses ennemis ne sont pas rservs  la honte et au mpris! Aussitt
Charuel s'est relev, ainsi que le vaillant Tristan, qui tait
grivement bless, et le preux et honor Caro de Bodegat. Tous trois
taient prisonniers de l'insens Bembrough, mais ils furent dlivrs
ds que Bembrough fut mort. Ils se sont tous arms de leur bon glaive
tranchant, et ils ont bonne volont de frapper sur les Anglais.

Aprs la mort du vaillant Bembrough, la bataille recommena avec
fureur; le choc fut terrible et le carnage pouvantable. Restait alors
matre Croquart l'Allemand et Thommelin Belifort, qui semblait un
gant, et qui combattait avec un lourd maillet d'acier, ainsi que Hue
de Caverlay. Le rus messire Robert Knolles et tous ses compagnons,
Allemands et Anglais, pleins de courroux, s'excitent mutuellement par
ces paroles: Vengeons Bembrough, notre loyal ami; qu'ils prissent
tous; pas de grce pour un seul; la victoire sera  nous avant le
soleil couchant. Mais le noble Beaumanoir marche droit  eux avec ses
compagnons, qu'il chrit tant. Alors recommence un combat si cruel et
si acharn que le bruit des coups qu'ils s'entre-donnent sur leurs
ttes retentit  un quart de lieue dans la plaine. Dj deux Anglais
et un brave Allemand sont morts; et Dardaine, le dernier dsign des
combattants, a t renvers mort sur le pr, ainsi que Geoffroy
Poulard, qui dort tendu mort comme les autres. Le vaillant Beaumanoir
est bless; et si Jsus-Christ, le Pre tout-puissant, ne prend piti
d'eux, il n'en rchappera pas un seul d'un ct ni de l'autre.

Le combat fut long et opinitre, et des deux cts le carnage
horrible. Ce fut un samedi de l'anne 1351, me croie qui voudra, avant
le dimanche o la sainte glise chante _Ltare, Jerusalem_, en ce saint
temps. Le soleil brillait; ils combattaient rudement et ne
s'pargnaient pas. La chaleur tait excessive; ils taient tout en
sueur; la terre fut arrose de sueur et de sang. Ce jour-l,
Beaumanoir avait jen, et comme le baron avait grande soif, il
demanda  boire;  quoi Geoffroy du Bois rpondit sur-le-champ: Bois
ton sang, Beaumanoir, ta soif se passera. L'honneur de cette journe
nous restera; chacun y gagnera vaillante renomme, dont le souvenir ne
s'effacera jamais. Le vaillant Beaumanoir, ranim par ces paroles,
reprit vigueur, et il tait tellement irrit par la colre et par la
perte de ses compagnons qu'il oublia sa soif. De part et d'autre
l'attaque recommena; presque tous furent tus ou blesss.

Le combat fut terrible et meurtrier  mi-voie de Josselin et du
chteau de Ploermel, dans une trs-belle prairie en pente, au lieu dit
le chne de mi-voie, le long de beaux et verts buissons de gents.
C'est l que tous les Anglais sont runis et troitement serrs; le
vaillant Caverlay, jeune et hardi jouvencel, et Thommelin Belifort,
qui combattait avec un maillet. Qui en est frapp sur le col ne
mangera ni pain ni gteau. Beaumanoir ne les voit pas sans inquitude,
et ne juge pas sans dplaisir ce que leur contenance a de redoutable.
Il tait grandement dconfort si saint Michel ne ft venu  son aide.
Sire Geoffroy du Bois, fort et dispos, le ranime noblement, en vrai
gentilhomme, et lui dit: Noble baron, voyez ici Charruel, le bon
Tintniac et Robin-Raguenel, Guillaume de la Marche et Olivier Arrel;
voyez le pennoncel[179] de Gui de Rochefort; il n'en est aucun qui
n'ait lance, pe, poignard. Ils sont tous prts  combattre comme
braves gentilshommes, et ils feront encore nouveau deuil aux Anglais.

  [179] tendard.

La bataille fut terrible; jamais vous n'en entendrez raconter de
pareille. Les Anglais se tenaient serrs; et chaque guerrier qui les
attaque tombe mort ou bless; ils se tiennent tous comme s'ils taient
lis en un faisceau[180]. Le preux et renomm Guillaume de Montauban
s'est retir du combat aprs avoir jug leur position; il sent son
coeur anim d'un grand courage, et jure par Jsus-Christ, qui souffrit
sur la croix, que s'il tait mont sur un bon cheval tel qu'il le
dsire, la bataille tournerait  la honte et  la confusion des
Anglais. Lors il chausse de bons perons, monte un cheval plein
d'ardeur et prend une lance  fer carr. Le vaillant cuyer fait
semblant de fuir. Beaumanoir, qui le regarde, lui crie: Ami
Guillaume,  quoi pensez-vous? Comment fuyez-vous comme un faux et
mauvais cuyer? Il vous sera reproch  vous et  votre race. Ces
paroles font sourire Montauban, qui lui rpond  haute voix:
Besognez, franc et vaillant chevalier, car de mon ct j'ai
l'intention de bien besogner. Lors il pique les flancs de son cheval
avec une telle force, que le sang tout vermeil ruisselle sur la terre.
Il pousse au travers des Anglais, en renverse sept du premier choc, et
trois sous ses pieds au retour. A ce coup les Anglais furent rompus;
tous perdirent courage, c'est certain. Chaque Breton fait  son gr
son prisonnier et reoit sa parole. Montauban s'crie en les
regardant: Montjoie, barons! frappez! essayez-vous tous, francs et
renomms chevaliers; et vous, Tintniac, bon et preux chevalier, et
Gui de Rochefort, et tous nos compagnons, que Dieu nous augmente ses
bonts! Vengez-vous des Anglais comme vous le voudrez.

  [180] C'est la tactique ordinaire des Anglais; se tenir sur la
  dfensive, en masse compacte, et rsister avec opinitret 
  toutes les attaques. C'est ainsi qu'ils combattirent  Crcy,
  Poitiers, Azincourt, Waterloo, Inkermann. L'offensive n'est pas
  dans le gnie de cette nation.

La bataille fut grande et la mle complte. Le bon Tintniac, parmi
les combattants de Beaumanoir, eut la plus grande gloire, et nous
entendrons toujours parler de lui pour cette action. Les Anglais ont
perdu la force et la puissance. Les uns sont prisonniers sur parole,
et les autres emmens. Knolles et Caverlay sont en grand danger, ainsi
que Thommelin Belifort, malgr son courroux. Et de l, sans tarder,
tous leurs compagnons, par suite de l'entreprise du courageux et fier
Bembrough: Jean Plesanton, Raoul le Guerrier, Helcoq, son frre, qu'il
ne faut pas oublier, le vaillant Repefort et le fier de La Lande, sont
conduits aussitt au chteau de Josselin. Vous entendrez souvent
parler de cette bataille, car on en connat tous les dtails, soit par
rcit, soit par crit, soit par reprsentation en tapisserie, dans
tous les royaumes que borne la mer. Maint noble chevalier s'en voudra
rcrer, et aussi mainte noble dame renomme par sa beaut, comme l'on
fait des actions d'Arthur et du vaillant Charlemagne, de Guillaume au
court nez, de Roland et d'Olivier; et dans trois cents ans encore on
racontera l'histoire de la bataille des Trente, qui n'a pas sa
pareille.

La bataille fut grande, n'en doutez pas. Les Anglais, qui voulurent
par envie avoir sur les Bretons puissance et seigneurie, sont abattus,
et tout leur orgueil a tourn en grande folie. Prions Dieu, n de
Marie, pour tous les combattants, soit Bretons, soit Anglais. Prions
Dieu qu'ils ne soient pas damns au jour du jugement; que saint Michel
et saint Gabriel les protgent dans ce grand jour, et disons pour tous
_amen_, pour que Dieu leur accorde cette grce.

    _La bataille  de trente Anglais et de trente Bretons._

  Ce petit pome du quatorzime sicle a t publi en 1827 par le
    savant imprimeur M. Crapelet, d'aprs un manuscrit de la
    bibliothque impriale. On ne connat pas l'auteur du rcit du
    combat des Trente. M. Crapelet a joint  son excellente dition
    une traduction que nous reproduisons ici.




LA BATAILLE DES TRENTE.

II.--_Chant breton, traduit par M. de la Villemarqu._


I.

Le mois de mars, avec ses marteaux, vient frapper  nos portes; les
bois sont courbs par la pluie tombant  torrents, et les toits
craquent sous la grle.

Mais ce ne sont pas les seuls marteaux de mars qui frappent  nos
portes; ce n'est pas la grle seulement qui fait craquer les toits.

Ce n'est pas seulement la grle; ce n'est pas la pluie tombant 
torrents qui frappe; pire que les vents et la pluie, ce sont les
Anglais dtestables.


II.

Seigneur saint Kado, notre patron, donnez-nous force et courage, afin
qu'aujourd'hui nous vainquions les ennemis de la Bretagne.

Si nous revenons du combat, nous vous ferons don d'une ceinture et
d'une cotte d'or, et d'une pe, et d'un manteau bleu comme le ciel.

Et tout le monde dira, en vous regardant: O seigneur saint Kado bni:

Au paradis comme sur terre, saint Kado n'a pas son pareil.


III.

Dis-moi, dis-moi, combien sont-ils, mon jeune cuyer?--Combien ils
sont? Je vais vous le dire: un, deux, trois, quatre, cinq, six;

Combien ils sont; je vais vous le dire: combien ils sont, seigneur:
cinq, six, sept, huit, neuf, dix, onze, douze, treize, quatorze et
quinze.

Quinze! et d'autres encore avec eux: un, deux, trois, quatre, cinq,
six, sept, huit, neuf, dix, onze, douze, treize, quatorze et quinze.

S'ils sont trente comme nous, en avant, amis! et courage! Droit aux
chevaux avec les fauchards! Ils ne mangeront plus notre seigle en
herbe!

Les coups tombaient aussi rapides que des marteaux sur des enclumes;
aussi gonfl coulait le sang que le ruisseau aprs l'onde;

Aussi dlabres taient les armures que les haillons du mendiant;
aussi sauvages taient les cris des chevaliers dans la mle que la
voix de la grande mer.


IV.

_La tte de Blaireau_[181] disait alors  Tintniac, qui s'approchait:
Tiens, un coup de ma bonne lance, Tintniac, et dis-moi si c'est un
roseau vide.

  [181] Bembrough.

Ce qui sera vide dans un moment, c'est ton crne, mon bel ami; plus
d'un corbeau y grattera et becquetera sa cervelle.

Il n'avait pas fini de parler, qu'il lui avait donn un coup de
maillet tel, qu'il crasa, comme un limas, son casque et sa tte  la
fois.

Keranrais, en voyant cela, se mit  rire  _grince-coeur_: s'ils
restaient tous comme celui-ci, ils conquerraient le pays!

Combien y en a-t-il de morts, bon cuyer?--La poussire et le sang
m'empchent de rien distinguer.--Combien y en a-t-il de morts, jeune
cuyer?--En voil cinq, six, sept, bien morts.


V.

Depuis le petit point du jour, ils combattirent jusqu' midi; depuis
midi jusqu' la nuit, ils combattirent les Anglais.

Et le seigneur Robert (de Beaumanoir) cria: J'ai soif, oh! j'ai
grandsoif!--Lorsque Du Bois lui lana (comme un coup d'pe) ces mots:
Si tu as soif, ami, bois ton sang!

Et Robert, quand il l'entendit, dtourna la face de honte, et il tomba
sur les Anglais, et il en tua cinq.

Dis-moi, dis-moi, mon cuyer, combien en reste-t-il encore? Seigneur,
je vais vous le dire: un, deux, trois, quatre, cinq, six.

Ceux-ci auront la vie sauve, mais ils payeront cent sous d'or, cent
sous d'or brillant chacun, pour les charges de ce pays-ci.


VI.

Il n'et pas t l'ami des Bretons, celui qui n'et point applaudi
dans la ville de Josselin, en voyant revenir les ntres, des fleurs de
gents  leurs casques;

Il n'et pas t l'ami des Bretons, ni des saints de Bretagne non
plus, celui qui n'et pas bni saint Kado, patron des guerriers du
pays;

Celui qui n'et point admir, qui n'et point applaudi, qui n'et
point bni, et qui n'et point chant:

Au paradis comme sur terre, saint Kado n'a pas son pareil![182]

  [182] Extrait des chants populaires de la Bretagne, recueillis,
  publis et traduits par M. de la Villemarqu, 3e dit., 2 vol.
  in-12, 1845.




COMBAT DES TRENTE.

III.--_Rcit de Froissart._

  Comment messire Robert de Beaumanoir alla dfier le capitaine de
    Ploermel, qui avoit nom Brandebourch, et comment il y eut une
    rude bataille de trente contre trente.


En celle propre saison avint en Bretagne un moult haut fait d'armes
que on ne doit mie oublier; mais le doit-on mettre en avant pour tous
bacheliers encourager et exemplier. Et afin que vous le puissiez mieux
entendre, vous devez savoir que toudis toient guerres en Bretagne
entre les parties des deux dames, comment que messire Charles de Blois
fut emprisonn; et se guerroyoient les parties des deux dames par
garnisons qui se tenoient ens s chteaux et ens s fortes villes de
l'une partie et de l'autre. Si avint un jour que messire Robert de
Beaumanoir, vaillant chevalier durement et du plus grand lignage de
Bretagne, et toit chtelain d'un chtel qui s'appelle Chtel
Josselin, et avoit avec lui grand foison de gens d'armes de son
lignage et d'autres soudoyers, si s'en vint par devant la ville et le
chtel de Plaremiel, dont capitaine toit un homme qui s'appeloit
Brandebourch[183]; et avoit avec lui grand foison de soudoyers
allemands, anglois et bretons, et toient de la partie la comtesse de
Montfort. Et coururent le dit messire Robert et ses gens par devant
les barrires, et eut volontiers vu que cils de dedans fussent issus
hors; mais nul n'en issit.

  [183] Bembrough. Les historiens de Bretagne l'appellent Brambro.

Quand messire Robert vit ce, il approcha encore de plus prs, et fit
appeler le capitaine. Cil vint avant  la porte parler audit messire
Robert, et sur assgurance d'une part et d'autre. Brandebourch, dit
messire Robert, a-t-il l dedans nul homme d'armes, vous ni autres,
deux ou trois, qui voulussent jouter de fer de glaive contre autres
trois, pour l'amour de leurs amies? Brandebourch rpondit, et dit:
Que leurs amis ne voudroient mie que ils se fissent tuer si
mchamment que d'une seule joute; car c'est une aventure de fortune
trop tt passe, si en acquiert-on plutt le nom d'outrage et de folie
que renomme d'honneur ni de prix; mais je vous dirai que nous ferons,
si il vous plat. Vous prendrez vingt ou trente de vos compagnons de
votre garnison, et j'en prendrai autant de la ntre. Si allons en un
bel champ, l o nul ne nous puisse empcher ni destourber, et
commandons, sur la hart,  nos compagnons d'une part et d'autre, et 
tous ceux qui nous regarderont, que nul ne fasse  homme combattant
confort ni aye; et l en droit nous prouvons, et faisons tant que on
en parle au temps avenir, en salles, en palais, en places et en autres
lieux de par le monde, et en aient la fortune et l'honneur cils  qui
Dieu l'aura destin.--Par ma foi, dit messire Robert de Beaumanoir,
je m'y accorde; et moult parlez ore vassamment. Or, soyez-vous trente,
et nous serons nous trente aussi, et le crante ainsi par ma
foi.--Aussi le crant-je, dit Brandebourch; car l acquerra plus
d'honneur, qui bien s'y maintiendra, que  une joute.

Ainsi fut cette besogne afferme et crante; et journe accorde au
mercredi aprs, qui devoit tre le quart de jour de l'emprise. Le
terme pendant, chacun lisit les siens trente, ainsi que bon lui
sembla; et tous cils soixante se pourvurent d'armures, ainsi que pour
eux, bien et  point.

Quand le jour fut venu, les trente compagnons Brandebourch ourent
messe; puis se firent armer, et s'en allrent en la place de terre l
o la bataille devoit tre, et descendirent tous  pied, et
dfendirent  tous ceux qui l toient que nul ne s'entremt d'eux,
pour chose ni pour meschef que il vit avoir  ses compagnons, et ainsi
firent les compagnons  monseigneur Robert de Beaumanoir. Cils trente
compagnons, que nous appellerons Anglois,  cette besogne attendirent
longuement les autres que nous appellerons Franois. Quand les trente
Franois furent venus, ils descendirent  pied et firent  leurs
compagnons le commandement dessus dit. Aucuns dirent que cinq des
leurs demeurrent  cheval  l'entre de la place et les vingt-cinq
descendirent  pied, si comme les Anglois toient. Et quand ils furent
l'un devant l'autre, ils parlementrent un peu ensemble tous soixante,
puis se retrairent arrire, les uns d'une part et les autres d'autre,
et firent tous leurs gens traire en sus de la place bien loin. Puis
fit l'un d'eux un signe, et tantt se coururent sus et se combattirent
fortement tout en un tas, et rescouoient bellement l'un et l'autre
quand ils voient leurs compagnons  meschef.

Assez tt aprs ce qu'ils furent assembls, fut occis l'un des
Franois, mais pour ce ne laissrent mie les autres le combattre, ains
se maintinrent moult vassamment d'une part et d'autre, aussi bien que
si tous fussent Rolands et Oliviers. Je ne sais  dire  la vrit
cils se tinrent le mieux et cils le firent le mieux; ni n'en ous
oncques nul priser plus avant de l'autre; mais tant se combattirent
longuement, que tous perdirent force et haleine et pouvoir
entirement. Si les convint arrter et reposer; et se reposrent par
accord, les uns d'une part et les autres d'autre, et se donnrent
trve jusques adonc qu'ils se seroient reposs, et que le premier qui
se releveroit rappelleroit les autres. Adonc toient morts quatre
Franois et deux des Anglois. Ils se reposrent longuement d'une part
et d'autre, et tels y eut qui burent du vin que on leur apporta en
bouteilles, et restreignirent leurs armures qui desroutes toient, et
fourbirent leurs plaies.

Quand ils furent ainsi rafrachis, le premier qui se releva fit signe
et rappela les autres. Si recommena la bataille si forte comme en
devant, et dura moult longuement; et avoient courtes pes de
Bordeaux, roides et aigus, et pieux et dagues, et les aucuns haches;
et s'en donnoient merveilleusement grands horions, et les aucuns se
prenoient au bras  la lutte et se frappoient sans eux pargner. Vous
pouvez bien croire qu'ils firent entre eux mainte belle appertise
d'armes, gens pour gens, corps  corps, et mains  mains. On n'avoit
point en devant, pass avoit cent ans, ou recorder la chose pareille.

Ainsi se combattirent comme bons champions, et se tinrent cette
seconde empainte moult vassalement, mais finablement les Anglois en
eurent le pire. Car, ainsi que je ous recorder, l'un des Franois qui
demeur toit  cheval les dbrisoit et dfouloit trop msaisment, si
que Brandebourch, leur capitaine, y fut tu, et huit de leurs
compagnons, et les autres se rendirent prisonniers quand ils virent
que leur dfendre ne leur pouvoit aider, car ils ne pouvoient ni
devoient fuir. Et le dit messire Robert et ses compagnons, qui toient
demeurs en vie, les prirent et les emmenrent au chtel Josselin
comme leurs prisonniers; et les ranonnrent depuis courtoisement,
quand ils furent tous resans, car il n'en y avoit nul qui ne fust
fort bless, et autant bien des Franois comme des Anglois. Et depuis
je vis seoir  la table du roi Charles de France un chevalier breton
qui t y avoit, messire Yvain Charuel; mais il avoit le viaire si
dtaill et dcoup qu'il montroit bien que la besogne fut bien
combattue; et aussi y fut messire Enguerrant d'Eudin, un bon chevalier
de Picardie, qui montroit bien qu'il y avoit t, et un autre bon
cuyer qui s'appeloit Hues de Raincevaus[184].

  [184] Cette relation de Froissart, indite avant l'dition des
  Chroniques de Froissart publie par M. Buchon, est le seul rcit
  en prose qui donne au combat des Trente une authenticit
  incontestable.

    _Chroniques de Froissart._




DE LA MORT DE MONSEIGNEUR CHARLES D'ESPAGNE, CONNTABLE DE FRANCE.

8 janvier 1354.

  Charles d'Espagne descendait du fils an d'Alphonse X, roi de
    Castille, Ferdinand de La Cerda, qui pousa Blanche de France,
    fille de saint Louis, et en eut deux fils, auxquels leur oncle
    Sanche enleva le trne, en 1284,  la mort d'Alphonse X. Les
    deux infants de la Cerda, Alphonse et Ferdinand, se rfugirent
    en France auprs de Philippe le Bel, leur cousin, aprs une
    guerre malheureuse et une longue suite d'infortunes. Alphonse
    est le pre de Charles de la Cerda, ou Charles d'Espagne, qui
    devint le favori du roi Jean et conntable. Sa faveur et son
    insolence le rendirent odieux  la noblesse; et Charles le
    Mauvais, roi de Navarre, qu'il avait insult plusieurs fois, en
    l'appelant faux monnayeur, tratre et complice des Anglais, le
    fit tuer, et commena par ce meurtre une trop longue srie de
    crimes, rests impunis.

  Le rcit des Grandes Chroniques nous donne un tableau exact du
    dsordre et de la violence de ces temps chevaleresques; il nous
    montre l'impunit assure aux grands, un meurtrier qu'on n'ose
    punir et qu'on rcompense, un cardinal s'employant  une
    transaction dplorable entre le roi et un assassin. On y voit
    aussi comment le roi donnait des pensions, en cdant des terres
    et en faisant payer les rentes par les pauvres paysans des
    domaines qu'il concdait.


L'an de grace mil trois cens cinquante quatre, le huitiesme jour de
janvier, monseigneur Charles, roy de Navarre et conte de Evreux, fist
tuer en la ville de Laigle, en Normendie, en une hostellerie,
monseigneur Charles d'Espagne, lors connestable de France. Et fut
ledit connestable tu en son lit, assez tost aprs le point du jour,
par plusieurs gens d'armes que le roy de Navarre y envoya; lequel roy
demoura en une granche au dehors de ladite ville de Laigle, jusques 
tant que ceux qui firent ledit fait retournrent par devers luy. Et en
sa compaignie estoient, si comme l'on dist, monseigneur Phelippe de
Navarre, son frre, monseigneur Jehan, conte de Harecourt, monseigneur
Loys de Harecourt son frre, monseigneur Godefroy de Harecourt leur
oncle, et plusieurs autres chevaliers et autres gens, tant de
Normendie comme Navarrois et autres. Et aprs, se retraist ledit roy
de Navarre et sa compaignie en la cit d'Evreux dont il estoit conte,
et l se garny et enfora; et avecques luy se alirent plusieurs
nobles, par espcial de Normendie, c'est assavoir: les dessus nomms
de Harecourt, le seigneur de Hembuye, monseigneur Jehan Malet seigneur
de Graville, monseigneur Amaury de Meulent et plusieurs autres. Et
assez tost aprs, se transporta ledit roy de Navarre en la ville de
Mante, qui j par avant avoit envoy lettres closes en plusieurs des
bonnes villes du royaume de France et aussi au grant conseil du roy,
par lesquelles il escripvoit que il avoit fait mettre  mort ledit
connestable pour plusieurs grans mesfais que ledit connestable li
avoit fais; et envoya le conte de Namur par devers le roy de France 
Paris. Et depuis, le roy de France envoya en ladite ville de Mante,
par devers ledit roy de Navarre, plusieurs grans hommes, c'est
assavoir: Monseigneur Guy de Bouloigne, cardinal, monseigneur Robert
le Coq, vesque de Laon, le duc de Bourbon, le conte de Vendosme et
plusieurs autres, lesquels traictirent avec ledit roy de Navarre et
son conseil. Car combien que ledit roy de Navarre si eust fait mettre
 mort ledit connestable, comme dessus est dit, il ne luy souffisoit
pas que ledit roy de France, de qui il avoit espouse la fille, luy
pardonnast ledit mesfait; mais faisoit plusieurs requestes au roy son
seigneur, tant que l'on cuidoit bien que, entre les deux roys dessus
dis, dust avoir grant guerre; car ledit roy de Navarre avoit fait
grans aliances et grans semonces en diverses rgions; et si garnissoit
et enforoit ses villes et ses chastiaux. Finablement, aprs plusieurs
traitis fut fait accort entre les deux roys dessus dis par certaines
manires dont aucuns des poins s'ensuivent. C'est assavoir: Que ledit
roy de France bailleroit audit roy de Navarre trente-huit mil livres
de terre  tournois, tant pour cause de certaine rente que ledit roy
de Navarre prenoit sur le trsor du roy  Paris, comme pour autres
titres que ledit roy de France luy devoit asseoir par certains
traitis fais long-tems avant entre les prdcesseurs des dis deux
roys pour cause de la cont de Champaigne, et tout aussi pour cause du
mariage dudit roy de Navarre qui avoit espous la fille dudit roy de
France; pour lequel mariage luy avoit est promise certaine quantit
de terre; c'est assavoir: douze mil livres  tournois. Pour lesquelles
trente-huit mil livres de terre devant dites, il voult avoir la cont
de Biaumont-le-Rogier, la terre de Breteuil en Normendie, les terres
de Conches et d'Orbec, la viscont du Pont-Audemer et le bailliage de
Constentin. Lesquelles choses luy furent accordes par ledit roy de
France: j fust ce que la cont de Biaumont et les terres de Breteuil,
d'Orbec et de Conches fussent  monseigneur Phelippe, frre du roy de
France, qui estoit duc d'Orlans; auquel duc le roy, son frre, bailla
autres terres en rcompensacion de ce. Outre ce, convint accorder
audit roy de Navarre, pour avoir paix, que les devant dis Harecourt
et tous les autres alis entreroient en sa foy, s il leur plaisoit,
de toutes leurs terres, quelque part qu'elles fussent au royaume de
France, et en auroit ledit roy de Navarre les hommages, s il vouloit,
autrement non.

Outre ce, luy fut accord qu'il tiendroit toutes lesdites terres, avec
celles que il tenoit par avant en parrie. Et pourroit tenir
eschequier[185], deux fois l'an, s il vouloit, aussi noblement comme
le duc de Normendie. Encore luy fut accord que le roy de France
pardonroit  tous ceux qui avoient est  mettre  mort ledit
connestable, la mort d'iceluy. Et ainsi le fist, et promist par son
serement que jamais pour achoison de ce ne leur feroit ou feroit faire
vilenie ou dommage. Et avecques toutes ces choses, ot encore ledit roy
de Navarre une grant somme d'escus d'or dudit roy de France; et avant
ce que ledit roy de Navarre voulsist venir par devers le roy de
France, il convint que l'on luy envoyast le conte d'Anjou, second fils
du roy de France, par manire d'ostage. Et aprs ce, vint  Paris 
grant foison de gens d'armes.

  [185] _chiquier_, cour de justice.


  Comment le roy de France pardonna au roy de Navarre la mort de
    monseigneur Charles d'Espaigne, connestable de France.

Le mardi, quatriesme jour du moys de mars audit an mil trois cens
cinquante quatre, vint ledit roy de Navarre en parlement[186], 
Paris, pour la mort dudit connestable, si comme dit est, environ heure
de prime; et descendit au palais, et puis vint en la chambre de
parlement en laquelle estoit le roy en sige, et plusieurs de ses
pers de France avec les gens de parlement et plusieurs autres de son
conseil; et si y estoit le cardinal de Bouloigne. Et en la prsence de
tous parla ledit roy de Navarre au roy que il luy voulsist pardonner
le fait dudit connestable, car il avoit eu bonne cause et juste de
avoir fait ce que il avoit fait, laquelle il estoit prest de dire au
roy, lors ou autre fois, si comme il disoit. Et oultre dit encore et
jura qu'il ne l'avoit point fait en contempt du roy ni de son office,
et que il ne seroit de rien si courrouci comme d'estre en
l'indignacion du roy. Et ce fait, monseigneur Jacques de Bourbon,
connestable de France, par le commandement du roy mist la main au[187]
roy de Navarre, et puis si le fist-l'en traire arrire. Et assez tost
aprs, la royne Jehanne, tante, et la royne Blanche, suer dudit roy de
Navarre, laquelle royne Jehanne avoit est femme du roy Charles
dernirement trespass, vindrent en la prsence du roy et luy firent
la rverence en eux inclinant devant luy. Et adonc, monseigneur
Regnault de Trie, dit Patroullart, se agenouilla devant le roy, et luy
dist telles paroles en substance: Mon trs-redoubt seigneur, vs-ci
mesdames la royne Jehanne et la royne Blanche qui ont entendu que
Monseigneur de Navarre est en vostre male grace, dont elles sont
fortement couroucies; et pour ce sont venues devers vous: et vous
supplient que vous luy vueillez pardonner vostre mal talent; et, s
Dieu plaist, il se portera si bien par devers vous que vous et tout le
peuple de France vous en tendrez bien contens.

  [186] Au parlement, auquel tait runi l'ancienne cour des Pairs.

  [187] Porta la main sur le.

Les dites paroles dites, lesdits connestable et mareschaus allrent
querre ledit roy de Navarre et le firent venir devant le roy, lequel
se mist entre les deux roynes, et adonc ledit cardinal dit en
substance les paroles qui s'ensuivent:

Monseigneur de Navarre, nul ne se doit esmerveiller s monseigneur le
roy s'est tenu  mal content de vous, pour le fait qui est advenu,
lequel il ne convient j que je die, car vous l'avez par vos lettres
si publi et autrement que chacun le scet. Et vous estes tant tenu 
luy que vous ne le deussiez jamais avoir fait. Vous estes de son sanc,
si prochain comme chascun scet; vous estes son homme et son per, et si
avez espous madame sa fille, et de tant avez-vous plus mespris.
Toutefois pour l'amour de mesdames les roynes qui cy sont qui moult
affectueusement l'en ont pri, et aussi pour ce que il tient que vous
l'avez fait par petit conseil, il le vous pardonne de bon cuer et
bonne volent.

Et lors lesdites roynes et ledit roy de Navarre qui mist le genoul 
terre en mercirent le roy. Et encore dist le cardinal que aucun du
lignage du roy ne se aventurast d'ores en avant de faire tels fais
comme le roy de Navarre avoit fait: car vraiement s il advenoit, et
fust le fils du roy qui le fist du plus petit officier que il eust,
si en feroit-il justice. Et ce fait et dit, le roy se leva et la court
se dpartit.

    _Les Grandes Chroniques de Saint Denis._




TATS GNRAUX DE 1355.

   Les intrigues de Charles le Mauvais ayant fait rompre les
   ngociations ouvertes entre le roi Jean et le roi d'Angleterre,
   la guerre, qui avait  peu prs cess depuis la prise de Calais,
   recommena en 1355. Le dsordre gnral tait tel, et le
   gouvernement du roi Jean tait tellement discrdit par sa
   faiblesse et par l'altration continuelle des monnaies, que le
   Roi se vit contraint de convoquer  Paris les tats gnraux; il
   leur demanda les troupes et l'argent ncessaires pour soutenir la
   guerre. On trouvera dans le rcit que nous publions des dtails
   curieux sur l'impt tabli par les tats gnraux sur le revenu
   de toutes les classes de la population. On remarquera que le
   revenu paye d'autant plus qu'il est moins considrable.


  De l'assemble que le roy fist faire en parlement des nobles, du
    clergi et des bonnes villes, pour ordener aydes  soustenir le
    fait de la guerre.

En ce meisme an,  la Saint-Andrieu, furent assembls  Paris, par le
mandement du roy, les prlas, les chapitres, les barons et les villes
du royaume de France; et leur fist le roy exposer en sa prsence
l'estat des guerres, le mercredi aprs la Saint-Andrieu, en la chambre
du parlement, par maistre Pierre de la Forest, lors arcevesque de
Rouen et chancelier de France. Et leur requist ledit chancelier, pour
le roy, que ils eussent avis ensemble quelle aide ils pourroient faire
au roy, qui feust souffisant pour faire les frais de la guerre. Et
pour ce que il avoit entendu que les sougis du royaume se tenoient
forment  grevs par la mutacion des monnoies, il offrit  faire forte
monnoie et durable, mais que on luy fist aide qui fust souffisant 
soustenir la guerre. Lesquels respondirent c'est assavoir: le clergi,
par la bouche de maistre Jehan de Craon, lors arcevesque de Rains; les
nobles, par la bouche du duc d'Athnes; et les bonnes villes, par
Estienne Marcel, lors prvost des marchans  Paris, que ils estoient
tous prests de vivre et de mourir avec le roy, et de mettre corps et
avoir en son service; et dlibracion requistrent de parler ensemble,
laquelle leur fut ottroie.


  Comment les gens des trois estas, prsent le roy, respondirent
    par dlibracion que ils feroient[188] continuelment, chascun
    an, trente mille hommes d'armes, et de l'ordonnance qui fut
    faite et avise pour trouver le paiement  les paier.

  [188] C'est--dire qu'ils lveraient et quiperaient  leurs
  frais.

Aprs la devant dite dlibracion eue des trois estas dessus dis, ils
respondirent au roy, en la dite chambre de parlement, par la bouche
des dessus nomms, que ils luy feroient trente mille hommes chascun an
 leur frais et despens, dont le roy les fist mercier. Et pour avoir
la finance pour paier lesdits trente mille hommes d'armes, laquelle
fut estime  cinquante cent mil livres[189] par les trois estas
dessus dis, ordenrent que on lveroit sur toutes gens, de tel estat
que ils fussent, gens d'glyse, nobles ou autres, imposicion de huit
deniers par livre sur toutes denres; et gabelle de sel courroit par
tout le royaume de France. Mais pour ce que on ne pouvoit lors savoir
se lesdites imposicions et gabelle souffiroient, il fut alors orden
que les trois estas dessus dis retourneroient  Paris le premier de
mars, pour veoir l'estat des dites imposicions et gabelle, et sur ce
ordener ou de autre ayde faire pour avoir lesdites cinquante cent mil
livres, ou de laissier courir lesdites imposicions et gabelle. Auquel
premier jour de mars les dessus dis trois estas retournrent  Paris,
except plusieurs grosses villes de Picardie, les nobles et plusieurs
autres grosses villes de Normendie. Et virent ceux qui y estoient
l'estat desdites imposicions et gabelle; et tant pour ce qu'elles ne
souffisoient  avoir lesdites cinquante cent mil livres, comme pour ce
que plusieurs du royaume ne se vouloient accorder que lesdites
imposicions et gabelle courussent en leur pays et s villes o ils
demouroient, ordenrent nouvel subside sus chascune personne en la
manire qui s'ensuit. C'est assavoir que tout homme et personne, fust
du sanc du roy et de son lignage ou autre, clerc ou lai, religieux ou
religieuse, exempt ou non exempt, hospitalier, chef d'glyse ou
autres, eussent revenus ou rentes, office ou administration
quelconques; monoiers et autres, de quelque estat qu'ils soient, et
auctorit ou privilge usassent ou eussent us au temps pass; femmes
vefves ou celles qui faisoient chief, enfans maris ou non maris qui
eussent aucune chose de par eux, fussent en garde, bail, tutelle,
cure, mainbournie[190] ou administration quelconques; qui auroit
vaillant cent livres de revenue et au dessous, fust  vie ou 
hritage, en gaiges  cause d'office, en pensions  vie ou  volent,
feroit ayde et subside pour le fait des guerres de quatre livres. Et
de quarente livres de revenue et au dessus, quarente sols; de dix
livres de revenue et au dessus, vint sols; et au dessous de dix
livres, soient enfans en mainbournie, au-dessus de quinze ans,
laboureurs et ouvriers gaignans qui n'eussent autre chose que de leur
labourage feroient ayde de dix sols. Et se ils avoient autre chose du
leur, ils feroient ayde comme les autres serviteurs, mercenaires ou
alous qui ne vivoient que de leurs services; et qui gaaignast cent
sols[191] par an ou plus, feroit-il semblable ayde et subside de dix
sols;  prendre les sommes dessus dites  parisis au pas de parisis,
et  tournois au pas de tournois. Et se lesdis serviteurs ne
gaignoient cent sols ou au dessus, ils ne paieroient rien, se ils
n'eussent aucuns biens quipolens; auquel cas ils aideroient comme
dessus est dit. Et aussi n'aideroient de rien mendiens ou moines
cloistrs, sans office et administration, n enfans en mainbournie
sous l'ge de quinze ans qui n'auroient aucune chose comme devant est
dit; ne nonnains qui vivent de revenue au dessus de quarante livres,
ne aussi femmes maries, pour ce que leurs maris aidoient; et estoit
et seroit compt ce qu'elles avoient de par elles avec ce que leurs
maris avoient. Et quant aux clercs et gens d'glyse, abbs, prieurs,
chanoines, curs et autres comme dessus, qui avoient vaillant au
dessus de cent livres en revenue, fussent bnfices en sainte glyse,
en patremoine, ou l'un avec l'autre, jusques  cinq mille livres, les
dessus dis feroient ayde de quatre livres pour les premiers cent
livres, et pour chascun autre cent livres, jusques auxdites cinq mille
livres, quarante sols, et ne feroient de rien ayde au dessus desdites
cinq milles livres, ne aussi de leurs meubles; et les revenues de
leurs bnfices seroient prisies et estimes selon le taux du
dixiesme, ne ne s'en pourroient franchir ne exempter par quelconques
privilges.

  [189] Cinq millions.

  [190] _Tutelle._

  [191] _Cent sols._ Le terme moyen du salaire des ouvriers, outre
  leur nourriture, non pas  Paris, mais dans les provinces, est
  aujourd'hui de _cent francs_; le sol du quatorzime sicle
  reprsente donc assez exactement _un franc_ de notre temps. Ainsi
  pour apprcier l'impt qu'on venoit d'tablir, on ne sera pas
  trs-loign de la vrit en disant que les possesseurs d'un
  revenu de 1600  4000 francs furent tenus de payer une aide de 80
  francs; ceux qui avaient 400  1600 francs furent taxs  40
  francs. Enfin on exigea 20 francs de ceux dont les appointemens,
  gages ou revenus n'atteignoient pas l'humble chiffre de 400
  francs. D'aprs ce calcul, les cinq millions demands
  correspondroient  une leve de cent millons pour nous. (_Note de
  M. Paulin Pris_, 1836.)

Et quant aux nobles et gens des bonnes villes qui avoient vaillant au
dessus de cent livres de revenue, lesdis nobles feroient aide, jusques
 cinq mille livres de revenue et nant oultre, pour chascun cent
livres, quarante sols oultre les quatre livres pour les premiers cent
livres. Et les gens des bonnes villes par semblable manire, jusques 
mille livres de revenue tant seulement. Et quant aux meubles des
nobles qui n'avoient pas cent livres de revenue, l'on estimeroit les
meubles qu'ils auroient, jusques  la value de mille livres et non
plus. Et des gens non nobles qui n'avoient pas quatre cens livres de
revenue, l'on estimeroit leurs meubles jusques  la value de quatre
mille livres, c'est assavoir, pour cent livres de meubles, dix livres
de revenue; et de tant feroient-ils ayde par la manire dessus
devise. Et se il advenoit que aucun noble n'eust vaillant en revenue
tant seulement jusques  cent livres, ne en meubles purement jusques 
mille livres, ou que aucun noble ne eust seulement en revenue quatre
cens livres, n en meubles purement quatre mille livres, et il eust
partie en revenue et partie en meubles, l'on estimeroit et regarderoit
la revenue et son meuble ensemble, jusques  la somme de mille livres
quant aux nobles, et de quatre mille livres quant aux non-nobles. Et
non plus.

  _Les Grandes Chroniques de Saint-Denis_, dites par M. Paulin
    Pris.




BATAILLE DE POITIERS.

19 septembre 1356.

   En 1355, lorsque la guerre avait recommenc entre la France et
   l'Angleterre, douard III avait envoy le prince de Galles, son
   fils,  Bordeaux. Le prince de Galles avait ravag le Languedoc,
   et en 1356 il continua ses oprations en dvastant la France
   centrale, Rouergue, Auvergne, Limousin et Berry. Pendant ce
   temps, le roi Jean, auquel les tats gnraux avaient accord les
   hommes et l'argent ncessaires pour terminer la guerre, rsolut
   d'aller combattre les Anglais et de faire cesser leurs ravages.
   Il se rendit  Chartres, et y rassembla 2,000 chevaliers et
   50,000 autres combattants avec lesquels il devait facilement
   craser les 2,000 hommes d'armes et les 6,000 archers anglais et
   gascons du prince de Galles. De Chartres le roi Jean se porta sur
   la Loire, qu'il passa  Amboise et se dirigea sur Poitiers, o il
   devana les Anglais, qui s'y dirigeaient eux-mmes venant de
   Romorantin. Le prince de Galles en arrivant  Poitiers y trouva
   les Franais, qui de leur ct croyaient poursuivre les Anglais.
   Le hasard avait fait que l'arme franaise tait matresse de la
   route de Bordeaux, qui tait la ligne de retraite des Anglais, et
   que le prince de Galles tait coup. Les deux armes ne
   s'expliqurent leur position relative que le 17 septembre  la
   suite d'un premier engagement.


  Comment les coureurs du prince de Galles se frirent en la queue
    de l'ost des Franois, et comment le roi de France fit ses gens
    loger, et aussi le prince les siens.

Quand le prince de Galles et son conseil entendirent que le roi Jean
de France et ses batailles toient devant eux et avoient, le vendredi,
pass au pont  Chauvigny, et que nullement ils ne se pouvoient partir
du pays sans y tre combattus, si se recueillirent et rassemblrent ce
samedi sur les champs, et fut adonc command de par le prince que nul,
sur la tte, ne court ni chevaucht sans commandement devant les
bannires des marchaux. Ce ban fut tenu; et chevauchrent les Anglois
ce samedi, ds l'heure de prime jusques  vespres, et tant qu'ils
vinrent  deux petites lieues de Poitiers. Adonc furent ordonns pour
courir et savoir o les Franois tenoient les champs, le captal de
Buch, messire Aymemon de Pommiers, messire Betremieu de Bruhe et
messire Eustache d'Aubrecicourt. Et se partirent ces chevaliers atout
deux cents armures de fer, tous bien monts sur fleur de coursiers, et
chevauchrent si avant d'une part et d'autre, que ils virent
clairement la grosse bataille du roi, et toient tous les champs
couverts de gens d'armes. Et ne se purent abstenir qu'ils ne vinssent
frir et courre en la queue des Franois; et en rurent aucuns par
terre et fiancrent prisonniers, et tant que l'ost se commena
grandement  estourmir. Et en vinrent les nouvelles au roi de France,
ainsi qu'il devoit entrer en la cit de Poitiers.

Quand le roi entendit la vrit, que ses ennemis, que tant dsiroit 
trouver, toient derrire et non devant, si en fut grandement rjoui;
et retourna tout  un faix, et fit retourner toutes manires de gens
bien avant sur les champs, et eux l loger. Si fut ce samedi moult
tard ainois qu'ils fussent tous logs. Les coureurs du prince
revinrent devers lui, et lui recordrent une partie du convenant des
Franois, et lui dirent bien qu'ils toient malement grand gent. De ce
ne fut le prince nullement effray, et dit: Dieu y ait part! Or nous
faut avoir avis et conseil comment nous les combattrons  notre
avantage. Cette nuit, se logrent les Anglois assez en fort lieu,
entre haies, vignes et buissons, et fut leur ost bien gard et
esguett; et aussi fut celui des Franois.


  Comment le roi de France commanda que chacun se traist sur les
    champs; et comment il envoya quatre chevaliers ci-aprs nomms
    pour savoir le convenant des Anglois.

Quant vint le dimanche[192] au matin, le roi de France qui grand dsir
avoit de combattre les Anglois, fit en son pavillon chanter messe
moult solennellement devant lui, et s'acommunia et ses quatre fils.

  [192] 18 septembre.

Aprs la messe, se trairent devers lui les plus grands et les plus
prochains de son lignage, le duc d'Orlans son frre, le duc de
Bourgogne, le comte de Ponthieu, messire Jacques de Bourbon, le duc
d'Athnes, conntable de France, le comte d'Eu, le comte de
Tancarville, le comte de Sarrebruche, le comte de Dampmartin, le comte
de Ventadour, et plusieurs autres grands barons de France et des
terres voisines, tels que messire Jean de Clermont, messire Arnoul
d'Andrehen, marchal de France, le sire de Saint-Venant, messire Jean
de Landas, messire Eustache de Ribeumont, le sire de Fiennes, messire
Godefroy de Chargny, le sire de Chastillon, le sire de Sully, le sire
de Neelle, messire Robert de Duras, et moult d'autres qui y furent
appels. L furent en conseil un grand temps,  savoir comment ils se
maintiendroient. Si fut donc ordonn que toutes gens se trassent sur
les champs, et chacun seigneur dveloppt sa bannire et mt avant, au
nom de Dieu et de saint Denis, et que on se mt en ordonnance de
bataille, ainsi que pour tantt combattre. Ce conseil et avis plut
grandement au roi de France: si sonnrent les trompettes parmi l'ost.
Adoncques s'armrent toutes gens, et montrent  cheval, et vinrent
sur les champs l o les bannires du roi ventiloient et toient
arrtes, et par espcial l'oriflambe, que messire Godefroy de Chargny
portoit. L put-on voir grand noblesse de belles armures, de riches
armoiries, de bannires, de pennons, de belle chevalerie et cuyerie;
car l toit toute la fleur de France; ni nul chevalier et cuyer
n'toit demeur  l'htel, si il ne vouloit tre dshonor.

L furent ordonnes, par l'avis du conntable de France et des
marchaux, trois grosses batailles: en chacune avoit seize mille
hommes, dont tous toient passs et montrs pour hommes d'armes. Si
gouvernoit la premire le duc d'Orlans,  trente-six bannires et
deux tant de pennons; la seconde, le duc de Normandie, et ses deux
frres messire Louis et messire Jean; la tierce devoit gouverner le
roi de France. Si pouvez et devez bien croire que en sa bataille avoit
grand foison de bonne chevalerie et noble.

Entrementes que ces batailles s'ordonnoient et mettoient en arroy, le
roi de France appela messire Eustache de Ribeumont, messire Jean de
Landas, messire Guichard de Beaujeu et messire Guichard d'Angle, et
leur dit: Chevauchez avant plus prs du convenant des Anglois, et
avisez et regardez justement leur arroi, et comment ils sont, et par
quelle manire nous les pourrons combattre, soit  pied ou  cheval.
Et cils rpondirent: Sire, volontiers.

Adoncques se partirent les quatre chevaliers dessus nomms du roi, et
chevauchrent avant, et si prs des Anglois qu'ils conurent et
imaginrent une partie de leur convenant. Et en rapportrent la vrit
au roi, qui les attendoit sur les champs, mont sur un grand blanc
coursier; et regardoit de fois  autre ses gens, et louoit Dieu de ce
qu'il en voit si grand foison, et disoit tout en haut: Entre vous,
quand vous tes  Paris,  Chartres,  Rouen, ou  Orlans, vous
menacez les Anglois, et vous souhaitez le bassinet en la tte devant
eux: or y tes-vous, je vous les montre; si leur veuilliez montrer vos
mautalens et contrevenger les ennuis et les dpits qu'ils vous ont
faits; car sans faute nous les combattrons. Et cils qui l'avoient
entendu rpondoient: Dieu y ait part! tout ce verrons-nous
volontiers.


  Comment les quatre chevaliers dessus dits rapportrent le
    convenant des Anglois au roi de France.

En ces paroles que le roi de France disoit et montroit  ses gens pour
eux encourager, vinrent les quatre chevaliers dessus nomms, et
fendirent la presse et s'arrtrent devant le roi. L toient le
conntable de France et les deux marchaux, et grand foison de bonne
chevalerie, tous venus et arrts pour savoir comment on se
combattroit. Le roi demanda aux dessus dits tout haut: Seigneurs,
quelles nouvelles?--Sire, bonnes; si aurez, s'il plat  Dieu, une
bonne journe sur vos ennemis.--Telle l'esprons-nous  avoir, par
la grce de Dieu, rpondit le roi. Or nous dites la manire de leur
convenant, et comment nous les pourrons combattre. Adonc rpondit
messire Eustache de Ribeumont pour tous, si comme je fus inform, car
ils lui en avoient pri et charg, et dit ainsi: Sire, nous avons vu
et considr les Anglois; si peuvent tre par estimation deux mille
hommes d'armes, quatre mille archers et quinze cents brigands.--Et
comment gisent-ils, dit le roi?--Sire, rpondit messire Eustache,
ils sont en trs-fort lieu, et ne pouvons voir ni imaginer qu'ils
aient que une bataille; mais trop bellement et trop sagement l'ont-ils
ordonne; et ont pris le long d'un chemin fortifi malement de haies
et de buissons, et ont vtu celle haie d'une part et d'autre de leurs
archers; tellement que on ne peut entrer ni chevaucher en leur chemin
fors que parmi eux. Si convient-il aller celle voie, si on les veut
combattre. En celle haie n'a que une seule entre et issue, o espoir
quatre hommes d'armes, ainsi que au chemin, pourroient chevaucher de
front. Au coron d'icelle haie, entre vignes et espinettes o on ne
peut aller ni chevaucher, sont leurs gens d'armes, tous  pied; et ont
mis les gens d'armes tout devant eux leurs archers en manire d'une
herse: dont c'est trop sagement ouvr, ce nous semble; car qui voudra
ou pourra venir par fait d'armes jusques  eux, il n'y entrera
nullement, fors que parmi ces archers qui ne seront mie lgers 
dconfire.

Adonc parla le roi, et dit: Messire Eustache, et comment y
conseillez-vous  aller? Donc rpondit le chevalier, et dit: Sire,
tout  pied, except trois cents armures de fer des vtres, tous des
plus apperts et hardis, durs et forts, et entreprenants de votre ost,
et bien monts sur fleur de coursiers, pour drompre et ouvrir ces
archers, et puis vos batailles et gens d'armes, vitement suivre tous 
pied, et venir sur ces gens d'armes main  main, et eux combattre de
grand volont. C'est tout le conseil que de mon avis je puis donner ni
imaginer; et qui mieux y scet, si le die. Ce conseil et avis plut
grandement au roi de France, et dit que ainsi seroit-il fait.

Adoncques, par le commandement du roi, sur cet arrt, se dpartirent
les deux marchaux, et chevauchrent de bataille en bataille, et
trirent et lurent et dessevrrent  leurs avis, par droite lection,
jusques  trois cents chevaliers et cuyers, les plus roides et plus
apperts de tout l'ost, et chacun d'eux mont sur fleur de coursiers et
arm de toutes pices. Et tantt aprs fut ordonne la bataille des
Allemands; et devoient demeurer  cheval pour conforter les marchaux,
dont le comte de Sarrebruche, le comte de Nido (Nidau), le comte Jean
de Naso (Nassau?) toient meneurs et conduiseurs. L toit et fut le
roi Jean de France, arm lui vingtime de ses paremens; et avoit
recommand son ainsn fils en la garde du seigneur de Saint-Venant, de
monseigneur de Landas et de messire Thibaut de Vodenay; et ses autres
trois fils puisns, Louis, Jean et Philippe, en la garde d'autres bons
chevaliers et cuyers; et portoit la souveraine bannire du roi
messire Geoffroy de Chargny, pour le plus prud'homme de tous les
autres et le plus vaillant; et toit messire Regnault de Cervolle, dit
Archiprtre, arm des armures du jeune comte d'Alenon.


  Comment le cardinal de Pierregort[193] se mit en grand peine
    d'accorder le roi de France et le prince de Galles.

  [193] Prigord.

Quand les batailles du roi furent ordonnes et appareilles, et chacun
sire dessous sa bannire et entre ses gens, et savoit aussi chacun
quelle chose il devoit faire, on fit commandement de par le roi que
chacun allt  pied, except ceux qui ordonns toient avec les
marchaux pour ouvrir et fendre les archers; et que tous ceux qui
lances avoient les retaillassent au volume de cinq pieds, par quoi on
s'en pt mieux aider, et que tous aussi tassent leurs perons. Cette
ordonnance fut tenue; car elle sembla  tout homme belle et bonne.

Ainsi que ils devoient approcher, et toient, par semblant, en grand
volont de requerre leurs ennemis, vint le cardinal de Pierregort
frant et battant devant le roi; et s'toit parti moult matin de
Poitiers; et s'inclina devant le roi moult bas, en cause d'humilit,
et lui pria  jointes mains, pour si haut seigneur que Dieu est,
qu'il se voult abstenir et affrner un petit tant qu'il et parl
 lui. Le roi de France, qui toit assez descendant  toutes voies
de raison, lui accorda, et dit: Volontiers: que vous plat-il 
dire?--Trs-cher sire, dit le cardinal, vous avez ci toute la fleur
de la chevalerie de votre royaume assemble contre une poigne de gens
que les Anglois sont au regard de vous; et si vous les pouvez avoir,
et qu'ils se mettent en votre merci sans bataille, il vous seroit plus
honorable et profitable  avoir par cette manire que d'aventurer si
noble chevalerie et si grand que vous avez ci: si vous prie, au nom de
Dieu et d'humilit, que je puisse chevaucher devers le prince et lui
montrer en quel danger vous le tenez. Encore lui accorda le roi, et
lui dit: Sire, il nous plat bien, mais retournez tantt. A ces
paroles se partit le cardinal du roi de France, et s'en vint moult
htivement devers le prince, qui toit entre ses gens tout  pied, au
fort d'une vigne, tout confort par semblant d'attendre la puissance
du roi de France. Sitt que le cardinal fut venu, il descendit 
terre, et se traist devers le prince, qui moult bnignement le
recueillit; et lui dit le cardinal, quand il l'eut salu et inclin:
Certes, beau fils, si vous aviez justement considr et imagin la
puissance du roi de France, vous me laisseriez convenir de vous
accorder envers lui, si je pouvois. Donc rpondit le prince, qui
toit lors un jeune homme, et dit: Sire, l'honneur de moi sauve et de
mes gens, je voudrois bien encheoir en toutes voies de raison.
Adoncques rpondit le cardinal: Beau fils, vous dites bien, et je
vous accorderai si je puis; car ce seroit grand piti si tant de
bonnes gens qui ci sont, et que vous tes d'un ct et d'autre,
venoient ensemble par bataille; trop y pourroit grand meschef avenir.

A ces mots se partit le cardinal du prince, sans plus rien dire; et
s'en revint arrire devers le roi de France, et commena  entamer
traits d'accord, et  mettre paroles avant, et  dire au roi, pour
lui mieux atraire  son intention: Sire, vous ne vous avez que faire
de trop hter pour eux combattre; car ils sont tous vtres sans coup
frir, ni ils ne vous peuvent fuir, ni chapper, ni loigner: si vous
prie que huy tant seulement, et demain jusques  soleil levant, vous
leur accordez rpit et souffrance.

Adoncques commena le roi de France  muser un petit, et ne voulut mie
ce rpit accorder  la premire prire du cardinal, ni  la seconde;
car une partie de ceux de son conseil ne s'y consentoient point, et
par espcial messire Eustache de Ribeumont et messire Jean de Landas,
qui toient moult secrets du roi. Mais le dit cardinal, qui s'en
ensonnioit en espce de bien, pria tant et prcha le roi de France,
que il se consentit, et donna et accorda le rpit  durer le dimanche
tout le jour et lendemain jusques  soleil levant; et le rapporta
ainsi le dit cardinal moult vitement au prince et  ses gens, qui n'en
furent mie courroucs, pourtant que toudis s'efforoient eux d'avis et
d'ordonnance.

Adonc fit le roi de France tendre sur les champs, au propre lieu o il
avoit le rpit accord, un pavillon de vermeil samis moult cointe et
moult riche; et donna cong  toutes gens de retraire chacun en son
logis, except la bataille du conntable et des marchaux. Si toient
de ls le roi ses enfants et les plus grands de son lignage,  qui il
prenoit conseil de ses besognes.

Ainsi ce dimanche toute jour chevaucha et travailla le cardinal de
l'un  l'autre; et les et volontiers accords si il et pu; mais il
trouvoit le roi de France et son conseil si froids qu'ils ne vouloient
aucunement descendre  accord, si ils n'avoient des cinq les quatre,
et que le prince et ses gens se rendissent simplement, ce que ils ne
eussent jamais fait. Si y eut offres et paroles plusieurs, et de
divers propos mis avant. Et me fut dit jadis des gens dudit cardinal
de Pierregort, qui l furent prsents, et qui bien en cuidoient savoir
aucune chose, que le prince offroit  rendre au roi de France tout ce
que conquis avoit en ce voyage, villes et chteaux, et quitter tous
prisonniers que il et ses gens avoient pris, et jurer  soi non armer
contre le royaume de France sept ans tout entiers. Mais le roi de
France et son conseil n'en voulurent rien faire; et furent longuement
sur cet tat: que le prince et cent chevaliers des siens se venissent
mettre en la prison du roi de France, autrement on ne les vouloit mie
laisser passer; lequel trait le prince de Galles et son conseil
n'eussent jamais accord.


  Comment messire Jean de Clermont, marchal de France, et messire
    Jean Chandos eurent grosses paroles ensemble.

Entrementes que le cardinal de Pierregort portoit les paroles et
chevauchoit de l'un  l'autre, en nom de bien, et que le rpit duroit,
toient aucuns jeunes chevaliers bachelereux et amoureux, tant de la
partie des Franois comme des Anglois, qui chevauchrent ce jour en
costiant les batailles; les Franois pour aviser et imaginer le
convenant des Anglois; et les chevaliers d'Angleterre celui des
Franois, ainsi que en telles besognes telles choses aviennent. Donc
il avint que messire Jean Chandos, qui toit preux chevalier, gentil
et noble de coeur, et de sens imaginatif, avoit ce jour chevauch et
costi sur aile durement la bataille du roi de France, et avoit pris
grand plaisance au regarder, pourtant qu'il y voit si grand foison de
noble chevalerie friquement arme et appareille; et disoit et
devisoit en soi-mme: Ne plaise j  Dieu que nous partions sans
combattre! car si nous sommes pris ou dconfits de si belles gens
d'armes et de si grand foison comme j'en vois contre nous, nous n'y
devrons avoir point de blme; et si la journe toit pour nous, et que
fortune le veuille consentir, nous serons les plus honores gens du
monde.

Tout en telle manire que messire Jean Chandos avoit chevauch et
considr une partie du convenant des Franois, en toit avenu  l'un
des marchaux de France, messire Jean de Clermont; et tant
chevauchrent ces deux chevaliers, qu'ils se trouvrent et
encontrrent d'aventure; et l eut grosses paroles et reproches moult
flonnesses entre eux. Je vous dirai pourquoi. Ces deux chevaliers,
qui toient jeunes et amoureux, on le peut et doit-on ainsi entendre,
portoient chacun une mme devise d'une bleue dame, ouvre de bordure
au ray d'un soleil, sur le senestre bras; et toujours toit dessus
leurs plus hauts vtements, en quelque tat qu'ils fussent. Si ne plut
mie adonc  messire Jean de Clermont ce qu'il vt porter sa devise 
messire Jean Chandos; et s'arrta tout coi devant lui, et lui dit:
Chandos, aussi vous dsirois-je  voir et  encontrer: depuis quand
avez-vous empris  porter ma devise?--Et vous la mienne? ce rpondit
messire Jean Chandos; car autant bien est-elle mienne comme
vtre.--Je vous le nie, dit messire Jean de Clermont; et si la
souffrance ne ft entre les ntres et les vtres, je le vous montrasse
tantt que vous n'avez nulle cause de la porter.--Ha! ce rpondit
messire Jean Chandos, demain au matin vous me trouverez tout
appareill du dfendre, et de prouver par fait d'armes que aussi bien
est-elle mienne comme vtre. A ces paroles ils passrent outre; et
dit encore messire Jean de Clermont, en ramponnant plus avant messire
Jean Chandos: Chandos! Chandos! ce sont bien des pompes de vous
Anglois, qui ne savent aviser rien de nouvel; mais quant qu'ils voient
leur est bel.

Il n'y eut adoncques plus dit ni plus fait: chacun s'en retourna
devers ses gens, et demeura la chose en cet tat.


  Comment les Anglois firent fossoyer et haier leurs archers; et
    comment le cardinal de Pierregort prit cong du roi de France
    et du prince de Galles.

Vous avez bien ou conter ci-dessus comment le cardinal de Pierregort
se mit en peine, ce dimanche tout le jour, de chevaucher de l'un 
l'autre pour accorder ces deux seigneurs, le roi de France et le
prince de Galles; mais il n'en put  chef venir, et furent basses
vespres quand il se partit et rentra en Poitiers.

Ce dimanche se tinrent les Franois tout le jour sur les champs, et au
soir ils se trairent en leurs logis, et se aisrent de ce qu'ils
eurent. Ils avoient bien de quoi, vivres et pourvances, assez
largement; et les Anglois en avoient grand deffaute. C'toit la chose
qui plus les bahissoit; car ils ne savoient o ni quel part aller
fourrager, si fort leur toit le pas clos; ni ils ne pouvoient partir
de l sans le danger des Franois. Au voir dire, ils ne ressoignoient
point tant la bataille comme ils faisoient ce que on ne les tenist en
cel tat, ainsi comme pour assigs et affams.

Le dimanche tout le jour entendirent eux parfaitement  leur besogne,
et le passrent au plus bel qu'ils purent, et firent fossoyer et haier
leurs archers autour d'eux, pour tre plus forts. Quand vint le lundi
au matin, le prince et ses gens furent tous tantt appareills et mis
en ordonnance, ainsi comme devant, sans eux desroyer ni effrayer; et
en telle manire firent les Franois. Environ soleil levant, ce lundi
matin, revint le dit cardinal de Pierregort en l'ost de l'un et de
l'autre, et les cuida par son prchement accorder; mais il ne put et
lui fut dit ireusement des Franois que il retournt  Poitiers, ou l
o il lui plairoit, et que plus ne portt aucunes paroles de trait ni
d'accord, car il lui en pourroit bien mal prendre. Le cardinal, qui
s'en ensonnioit en espce de bien, ne se voult pas bouter en pril,
mais prit cong du roi de France, car il vit bien qu'il se travailloit
en vain; et s'en vint au dpartir devers le prince, et lui dit: Beau
fils, faites ce que vous pourrez; il vous faut combattre; ni je ne
puis trouver nulle grce d'accord ni de paix devers le roi de France.
Cette dernire parole enflonnit et encouragea grandement le coeur du
prince, et rpondit: C'est bien l'intention de nous et des ntres; et
Dieu veuille aider le droit!

Ainsi se partit le cardinal du prince, et retourna  Poitiers. En sa
compagnie avoit aucuns apperts cuyers et hommes d'armes qui toient
plus favorables au roi que au prince. Quand ils virent que on se
combattroit, ils se emblrent de leur matre et se boutrent en la
route des Franois, et firent leur souverain du chtelain d'Amposte,
qui toit pour le temps de l'htel dudit cardinal, et vaillant homme
d'armes durement. Et de ce ne se aperut point le cardinal, ni n'en
sut rien jusques  ce qu'il ft revenu  Poitiers; car si il l'et su,
il ne l'et aucunement souffert; pourtant qu'il avoit t traiteur de
apaiser, si il et pu, l'une partie et l'autre.

Or parlerons un petit de l'ordonnance des Anglois aussi bien qu'avons
fait de celle des Franois.


  Comment le prince ordonna ses gens pour combattre, et ci
    s'ensuivent les noms des vaillants seigneurs et chevaliers qui
    de ls lui toient.

L'ordonnance du prince de Galles toit auques telle comme les quatre
chevaliers de France dessus nomms rapportrent en certainet au roi,
fors tant que depuis ils avoient ordonn aucuns apperts chevaliers
pour demeurer  cheval contre la bataille des marchaux de France; et
avoient encore, sur leur dextre ct, sur une montagne qui n'toit pas
trop roide  monter, ordonn trois cents hommes  cheval et autant
d'archers tous  cheval, pour costier  la couverte toute cette
montagne, et venir autour sur aile frir en la bataille du duc de
Normandie, qui toit en sa bataille  pied dessous celle montagne.
Tout ce toit qu'ils avoient fait de nouvel. Et se tenoit le prince et
sa grosse bataille au fond de ces vignes, tous arms, leurs chevaux
assez prs d'eux pour tantt monter, si il toit besoin; et toient
fortifis et enclos, au plus faible ls, de leur charroi et de tout
leur harnois: si ne les pouvoit-on approcher de ce ct.

Or vous vueil-je nommer des plus renomms chevaliers d'Angleterre et
de Gascogne qui toient l adonc de ls le prince de Galles.
Premirement, le comte de Warvich, le comte de Suffolch, marchal de
l'ost, le comte de Sallebrin (Salisbury) et le comte d'Oskesufforch
(Oxford), messire Jean Chandos, messire Richard de Stanford, messire
Regnault de Cobehen (Cobham), messire douard seigneur Despenser
(Spenser), messire Jacques d'Audele (Audley), et messire Pierre son
frre, le seigneur de Bercler (Berkley), le seigneur de Basset,
messire Guillaume Fitz-Warine, le seigneur de la Ware, le seigneur de
Manne, le seigneur de Villebi (Willoughby), messire Bertelemy de
Bruwes, le seigneur de Felleton, messire Richard de Pennebruge,
messire tienne de Cosenton, le seigneur de Braseton, et plusieurs
autres Gascons, le seigneur de Labret, le seigneur de Pommiers,
messire Helie et messire Aymond de Pommiers, le seigneur de Langueren,
messire Jean de Grailly, captal de Buch, messire Jean de Chaumont, le
seigneur de l'Esparre, le seigneur de Mucidan, le seigneur de Curton,
le seigneur de Rozem, le seigneur de Condom, le seigneur de
Montferrant, le seigneur de Landuras, monseigneur le Souldich de
l'Estrade, et aussi des autres, que je ne puis mie tous nommer:
Hainuyers, messire Eustache d'Aubrecicourt et messire Jean de
Ghistelles; et deux autres bons chevaliers trangers, messire Daniel
Pasele et Denis de Morbeke.

Si vous dis pour vrit que le prince de Galles avoit l avec lui
droite fleur de chevalerie, combien qu'ils ne fussent pas grand
foison; car ils n'toient,  tout compter, pas plus haut de huit mille
hommes; et les Franois toient bien cinquante mille combattants, dont
il y avoit plus de trois mille chevaliers.


  Comment le prince de Galles reconforta sagement ses gens, et
    comment messire Jacques d'Audele requit au prince qu'il
    comment la bataille, lequel lui accorda.

Quand ce jeune homme, le prince de Galles, vit que combattre le
convenoit, et que le cardinal de Pierregort sans rien exploiter s'en
r'alloit, et que le roi de France, son adversaire, moult peu les
prisoit et aimoit, si se reconforta en soi-mme, et reconforta moult
sagement ses gens, et leur dit: Beaux seigneurs, si nous sommes un
petit contre la puissance de nos ennemis, si ne nous en bahissons mie
pour ce, car la vertu ni la victoire ne gt mie en grand peuple, mais
l o Dieu la veut envoyer. Si il avient ainsi que la journe soit
pour nous, nous serons les plus honors du monde; si nous sommes
morts, j'ai encore monseigneur mon pre et deux beaux-frres, et aussi
vous avez de bons amis, qui nous contrevengeront: si vous prie que
vous vouliez huy entendre  bien combattre; car s'il plat  Dieu et 
saint George, vous me verrez huy bon chevalier. De ces paroles et de
plusieurs autres belles raisons que le prince dmontra ce jour  ses
gens, et fit dmontrer par ses marchaux, toient-ils tous conforts.

De ls le prince, pour le garder et conseiller, toit messire Jean
Chandos; ni oncques le jour ne s'en partit, pour chose qui lui avint.
Aussi s'y toit tenu un grand temps messire Jacques d'Audele, par
lequel conseil, le dimanche, tout le jour, la plus grand partie de
l'ordonnance de leurs batailles toit faite; car il toit sage et
vaillant chevalier durement, et bien le montra ce jour que on se
combattit, si comme je vous dirai. Messire Jacques d'Audele tenoit en
voeu, grand temps avoit pass, que si il se trouvoit jamais en
besogne, l o le roi d'Angleterre ou l'un de ses enfants ft et
bataille adresst, que ce seroit le premier assaillant et le mieux
combattant de son ct, ou il demeureroit en la peine. Adonc, quand il
vit que on se combattroit et que le prince de Galles, fils ainsn du
roi, toit l, si en fut tout rjoui, pourtant qu'il se vouloit
acquitter  son loyal pouvoir de accomplir son voeu; et s'en vint
devers le prince, et lui dit: Monseigneur, j'ai toujours servi
loyaument monseigneur votre pre et vous aussi, et ferai tant comme je
vivrai. Cher sire, je le vous montre pourtant que jadis je vouai que
la premire besogne o le roi votre pre ou l'un de ses fils seroit,
je serois le premier assaillant et combattant; si vous prie chrement,
en guerdon des services que je fis oncques au roi votre pre et  vous
aussi, que vous me donniez cong que de vous,  mon honneur, je me
puisse partir et mettre en tat d'accomplir mon voeu.

Le prince, qui considra la bont du chevalier et la grand volont
qu'il avoit de requerre ses ennemis, lui accorda liement, et lui dit:
Messire Jacques, Dieu vous doint huy grce et pouvoir d'tre le
meilleur des autres! Adonc lui bailla-t-il sa main, et se partit
ledit chevalier du prince; et se mit au premier front de toutes les
batailles, accompagn tant seulement de quatre moult vaillants cuyers
qu'il avoit pris et retenus pour son corps garder et conduire; et
s'en vint tout devant le dit chevalier combattre et envahir la
bataille des marchaux de France; et assembla  monseigneur Arnoul
d'Andrehen et  sa route, et l fit-il merveilles d'armes, si comme
vous orrez recorder en l'tat de la bataille.

D'autre part aussi, messire Eustache d'Aubrecicourt, qui  ce jour
toit jeune bachelier, et en grand dsir d'acqurir grce et prix en
armes, mit et rendit grand peine qu'il ft des premiers assaillants:
si le fut, ou auques prs,  l'heure que messire Jacques d'Audele
s'avana premier de requerre ses ennemis; mais il en chy  messire
Eustache, ainsi que je vous dirai.

Vous avez ci-dessus assez ou recorder, en l'ordonnance des batailles
aux Franois, que les Allemands qui costioient les marchaux
demeurrent tous  cheval. Messire Eustache d'Aubrecicourt, qui toit
 cheval, baissa son glaive et embrassa sa targe, et frit cheval des
perons, et vint entre les batailles. Adonc un chevalier d'Allemaigne,
qui s'appeloit et nommoit messire Louis de Recombes et portoit un cu
d'argent  cinq roses de gueules (et messire Eustache d'hermine  deux
hamdes de gueules), vit venir messire Eustache, si issit de son
conroi de la route du comte Jean de Naso dessous qui il toit, et
baissa son glaive, et s'en vint adresser audit messire Eustache. Si se
consuirent de plein eslai et se portrent par terre; et fut le
chevalier allemand navr en l'paule: si ne se releva mie sitt que
messire Eustache fit. Quand messire Eustache fut lev, il prit son
glaive et s'en vint sur le chevalier qui l gisoit, en grand volont
de le requerre et assaillir; mais il n'en eut mie le loisir, car ils
vinrent sur lui cinq hommes d'armes allemands qui le portrent par
terre. L fut-il tellement press et point aid de ses gens, que il
fut pris et emmen prisonnier entre les gens du dit comte Jean de
Naso, qui n'en firent adonc nul compte; et ne sais si ils lui firent
jurer prison; mais ils le lirent sur un char avecques leurs harnois.

Assez tt aprs la prise d'Eustache d'Aubrecicourt, se commena le
estour de toutes parts; et j toit approche et commence la bataille
des marchaux; et chevauchrent avant ceux qui devoient rompre la
bataille des archers, et entrrent tous  cheval au chemin o la
grosse haie et paisse toit de deux cts. Sitt que ces gens d'armes
furent l embattus, archers commencrent  traire  exploit, et 
mettre main en oeuvre  deux cts de la haie, et  verser chevaux, et
 enfiler tout dedans de ces longues sajettes barbues. Ces chevaux,
qui traits toient, et qui les fers de ces longues sajettes sentoient
et ressoignoient, ne vouloient avant aller, et se tournoient l'un de
travers, l'autre de ct, ou ils choient et trbuchoient dessous
leurs matres, qui ne se pouvoient aider ni relever; ni oncques la
dite bataille des marchaux ne put approcher la bataille du prince. Il
y eut bien aucuns chevaliers et cuyers bien monts, qui par force de
chevaux passrent outre et rompirent la haie, et cuidrent approcher
la bataille du prince, mais ils ne purent.

Messire Jacques d'Audele, en la garde de ses quatre cuyers et l'pe
en la main, si comme dessus est dit, toit au premier front de cette
bataille, et trop en sus de tous les autres, et l faisoit merveilles
d'armes; et s'en vint par grand vaillance combattre sous la bannire
de monseigneur Arnoul d'Andrehen, marchal de France, un moult hardi
et vaillant chevalier; et se combattirent grand temps ensemble. Et l
fut durement navr ledit messire Arnoul; car la bataille des marchaux
fut tantt toute droute et dconfite par le trait des archers, si
comme ci-dessus est dit, avec l'aide des hommes d'armes qui se
boutoient entre eux quand ils toient abattus, et les prenoient et
occioient  volont. L fut pris messire Arnoul d'Andrehen; mais ce
fut d'autres gens que de messire Jacques d'Audele, ni des quatre
cuyers, qui de ls lui toient; car oncques le dit chevalier ne prit
prisonnier la journe, ni entendit  prendre, mais toujours 
combattre et  aller avant sur ses ennemis.


  Comment messire Jean de Clermont, marchal de France, fut occis,
    et comment ceux de la bataille du duc de Normandie s'enfuirent.

D'autre part, messire Jean de Clermont, marchal de France et moult
vaillant et gentil chevalier, se combattoit dessous sa bannire, et y
fit assez d'armes tant qu'il put durer; mais il fut abattu, ni oncques
puis ne se put relever, ni venir  ranon. L fut-il mort et occis en
servant son seigneur. Et voulurent bien maintenir et dire les aucuns
que ce fut pour les paroles qu'il avoit eues, la journe devant, 
messire Jean Chandos. A peine vit oncques homme avenir en peu d'heures
si grand meschef sur gens d'armes et bons combattants, que il avint
sur la bataille des marchaux de France; car ils fondoient l'un sur
l'autre, et ne pouvoient aller avant. Ceux qui derrire toient et qui
le meschef voient, et qui avant passer ne pouvoient, reculoient et
venoient sur la bataille du duc de Normandie, qui toit grand et
espaisse pardevant: mais tt fut claircie et despaissie par derrire,
quand ils entendirent que les marchaux toient dconfits; et
montrent  cheval le plus, et s'en partirent; car il descendit une
route d'Anglois d'une montagne, en costiant les batailles, tous monts
 cheval, et grand foison d'archers aussi devant eux, et s'en vinrent
frir sur aile sur la bataille du duc de Normandie. Au voir dire, les
archers d'Angleterre portrent trs-grand avantage  leurs gens, et
trop bahirent les Franois, car ils traioient si ouniement et si
paissement, que les Franois ne savoient de quel ct entendre qu'ils
ne fussent atteints du trait; et toujours se avanoient les Anglois,
et petit  petit conquroient terre.


  Comment le prince de Galles, quand il vit la bataille du duc de
    Normandie branler, commanda  ses gens chevaucher avant.

Quand les gens d'armes virent que cette premire bataille toit
dconfite, et que la bataille du duc de Normandie branloit et se
commenoit  ouvrir, si leur vint et recrut force, haleine et courage
trop grossement; et montrent erraument tous  cheval qu'ils avoient
ordonns et pourvus  demeurer de ls eux. Quand ils furent tous
monts et bien en hte, ils se remirent tous ensemble, et commencrent
 crier  haute voix, pour plus bahir leurs ennemis: Saint George!
Guyenne! L dit messire Jean Chandos au prince un grand mot et
honorable: Sire, sire, chevauchez avant! la journe est vtre; Dieu
sera huy en votre main; adressons-nous devers votre adversaire le roi
de France, car celle part gt tout le fort de la besogne. Bien sais
que par vaillance il ne fuira point; si nous demeurera, s'il plat 
Dieu et  saint George, mais qu'il soit combattu; et vous dites
or-ains que huy on vous verroit bon chevalier. Ces paroles
verturent si le prince, qu'il dit tout en haut: Jean, allons,
allons; vous ne me verrez mais huy retourner, mais toujours chevaucher
avant. Adoncques dit-il  sa bannire: Chevauchez avant, bannire,
au nom de Dieu et de saint George! Et le chevalier qui la portoit fit
le commandement du prince. L fut la presse et l'enchas grand et
prilleux; et maints hommes y furent renverss. Si sachez que qui
toit chu il ne se pouvoit relever, si il n'toit trop bien aid.

Ainsi que le prince et sa bannire chevauchoit en entrant en ses
ennemis, et que ses gens le suivoient, il regarda sur destre de ls un
petit buisson: si vit messire Robert de Duras, qui l gisoit mort, et
sa bannire de ls lui, qui toit de France au sautoir de gueules, et
bien dix ou douze des siens  l'environ. Si commanda  deux de ses
cuyers et  trois archers: Mettez le corps de ce chevalier sur une
targe, et le portez  Poitiers; si le prsentez de par moi au cardinal
de Pierregort, et dites-lui que je le salue  ces enseignes. Les
dessusdits varlets du prince firent tantt et sans dlai ce qu'il leur
commanda.

Or vous dirai qui mut le prince  ce faire: les aucuns pourroient dire
qu'il le fit par manire de drision. On avoit j inform le prince
que les gens du cardinal de Pierregort toient demeurs sur les champs
et eux arms contre lui, ce qui n'toit mie appartenant ni droit fait
d'armes: car gens d'glise qui, pour bien, et sur trait de paix, vont
et travellent de l'un  l'autre, ne se doivent point armer ni
combattre pour l'un ni pour l'autre, par raison; et pourtant que cils
l'avoient fait, en toit le prince courrouc sur le cardinal, et lui
envoya voirement son neveu messire Robert de Duras, si comme ci-dessus
est contenu. Et vouloit au chtelain d'Amposte, qui l fut pris, faire
trancher la tte; et l'et fait sans faute en son ire, pourtant qu'il
toit de la famille dudit cardinal, si n'et t messire Jean Chandos,
qui le refrna par douces paroles, et lui dit: Monseigneur,
souffrez-vous et entendez  plus grand chose que cette n'est; espoir
excusera le cardinal de Pierregort si bellement ses gens, que vous en
serez tout content. Ainsi passa le prince outre, et commanda que le
dit chtelain ft bien gard.


  Comment le duc de Normandie et ses deux frres se partirent de la
    bataille; et comment messire Jean de Landas et messire Thibaut
    de Vodenay retournrent  la bataille.

Ainsi que la bataille des marchaux fut toute perdue et dconfite sans
recouvrer, et que celle du duc de Normandie se commena  drompre et
 ouvrir, et les plusieurs de ceux qui y toient, et qui par raison
combattre se devoient, se prirent  monter  cheval,  fuir et eux
sauver, s'avancrent Anglois qui l toient tous monts, et
s'adressrent premirement vers la bataille du duc d'Athnes,
conntable de France. L eut grand froissis et grand boutis, et maints
hommes renverss par terre; l crioient les aucuns chevaliers et
cuyers de France qui par troupeaux se combattoient: Montjoye! saint
Denis! et les Anglois: Saint George! Guyenne! L toit grandement
prouesse remontre; car il n'y avoit si petit qui ne vaulsist un homme
d'armes. Et eurent adonc le prince et ses gens d'encontre la bataille
des Allemands du comte de Sarbruche, du comte de Naso et du comte de
Nido et de leurs gens; mais ils ne durrent mie grandement; ainois
furent eux rebouts et mis en chasse.

L toient archers d'Angleterre vites et lgers de traire ouniement et
si paissement que nul ne se osoit ni pouvoit mettre en leur trait: si
blessrent et occirent de cette rencontre maints hommes qui ne purent
venir  ranon ni  merci. L furent pris, assez en bon convenant, les
trois comtes dessus nomms, et morts et pris maints chevaliers et
cuyers de leur route. En ce poignis et recullis fut rescous messire
Eustache d'Aubrecicourt par ses gens qui le queroient, et qui
prisonnier entre les Allemands le sentoient; et y rendit messire Jean
de Ghistelle grand peine; et fut le dit messire Eustache remis 
cheval. Depuis fit ce jour maintes appertises d'armes, et prit et
fiana de bons prisonniers, dont il eut au temps avenir grand finance,
et qui moult lui aidrent  avancer.

Quand la bataille du duc de Normandie, si comme je vous ai dit, vit
approcher si fortement les batailles du prince, qui j avoient
dconfit les marchaux et les Allemands, et toient entrs en chasse,
si en fut la plus grand partie tout bahie, et entendirent les aucuns
et presque tous  sauver, et les enfants du roi aussi, le duc de
Normandie, le comte de Poitiers, le comte de Touraine, qui toient
pour ce temps moult jeunes et de petit avis: si crurent lgrement
ceux qui les gouvernoient[194]. Toutefois messire Guichard d'Angle et
messire Jean de Saintr, qui toient de ls le comte de Poitiers, ne
voulurent mie retourner ni fuir, mais se boutrent au plus fort de la
bataille. Ainsi se partirent, par conseil, les trois enfants du roi,
et avec eux plus de huit cents lances saines et entires, qui oncques
n'approchrent leurs ennemis, et prirent le chemin de Chauvigny.

  [194] Le continuateur de Guillaume de Nangis dit, en parlant de
  la prise du roi Jean et de Philippe, son jeune fils: _Quod videns
  primogenitus ejus Karolus, dux Normandi, cum omnibus suis qui
  secum in armis aderant, dimisit prlium et recessit, et alii duo
  fratres sui similiter, videlicet dux andegavensis et comes
  pictavensis, filii regis_.--M. Graud, le dernier et savant
  diteur de Guillaume de Nangis, dit,  propos de ce passage: Ce
  fut donc seulement aprs la prise du roi et la perte de la
  bataille que le duc de Normandie se retira, et non, comme le fait
  entendre Froissart, au commencement ou au milieu de l'action.
  D'aprs les Grandes Chroniques, lorsque la dfaite des Franais
  fut consomme, _on fit retirer_ de la mle le Dauphin et ses
  frres (t. VI, p. 33 et 34). Ces mois, _on fit retirer_ semble dire
  que les princes ne songeaient gure  leur sret. Et en effet
  une curieuse lettre du comte d'Armagnac, dont un fragment a t
  publi par M. Lacabane (_Dict. de la Conversation_, art. _Charles
  V_), prouve qu'ils s'loignrent du champ de bataille par ordre
  exprs du roi Jean. Voy. l'dition de la _Chronique de Guillaume
  de Nangis_, publie par M. Graud pour la Socit de l'histoire de
  France, t. II, p. 240. (_Note de M. Yanoski._)

Quand messire Jean de Landas, messire Thibaut de Vodenay, qui toient
matres et gouverneurs du duc Charles de Normandie, avecques le
seigneur de Saint-Venant, eurent chevauch environ une grosse lieue en
la compagnie dudit duc, ils prirent cong de lui, et prirent au
seigneur de Saint-Venant que point ne le vulsist laisser, mais mener
 sauvet, et qu'il y acquerroit autant d'honneur  garder son corps,
comme s'il demeuroit en la bataille; mais les dessus dits vouloient
retourner et venir de ls le roi et en sa bataille; et il leur
rpondit que ainsi feroit-il  son pouvoir. Ainsi retournrent les
deux chevaliers, et encontrrent le duc d'Orlans et sa grosse
bataille toute saine et toute entire, qui toient partis et venus par
derrire la bataille du roi. Bien est voir que plusieurs bons
chevaliers et cuyers, quoique leurs seigneurs se partissent, ne se
vouloient mie partir, mais eussent eu plus cher  mourir que il leur
ft reproch fuite.


  Comment le roi de France fit toutes ses gens aller  pied, lequel
    se combattoit trs-vaillamment comme bon chevalier; et aussi
    faisoient ses gens.

Vous avez ci-dessus en cette histoire bien ou parler de la bataille
de Crcy, et comment fortune fut moult merveilleuse pour les Franois:
aussi  la bataille de Poitiers elle fut trs-merveilleuse, diverse et
trs-flonnesse pour eux, et pareille  celle de Crcy, car les
Franois toient bien de gens d'armes sept contre un. Or regardez si
ce ne fut mie grand infortunet pour eux quand ils ne purent obtenir
la place contre leurs ennemis. Mais au voir dire, la bataille de
Poitiers fut trop mieux combattue que celle de Crcy; et eurent toutes
manires de gens d'armes mieux loisir d'aviser et considrer leurs
ennemis, qu'ils n'eurent  Crcy; car la dite bataille de Crcy
commena au vespre tout tard, sans arroi et sans ordonnance, et cette
de Poitiers matin  heure de prime, et assez par bon convenant, si
heur y et t pour les Franois. Et y avinrent trop plus de beaux et
de grands faits d'armes sans comparaison qu'il ne firent  Crcy,
combien que tant de grands chefs de pays n'y furent mie morts, comme
ils furent  Crcy. Et se acquittrent si loyalement envers leur
seigneur tous ceux qui demeurrent  Poitiers morts ou pris, que
encore en sont les hoirs  honorer, et les vaillants hommes qui se
combattirent  recommander. Ni on ne peut pas dire ni prsumer que le
roi Jean de France s'effrayt oncques de choses qu'il vit ni out
dire, mais demeura et fut toujours bon chevalier et bien combattant,
et ne montra pas semblant de fuir ni de reculer quand il dit  ses
hommes: A pied,  pied! et fit descendre tous ceux qui  cheval
toient, et il mme se mit  pied devant tous les siens, une hache de
guerre en ses mains, et fit passer avant ses bannires au nom de Dieu
et de saint Denis, dont messire Geoffroy de Chargny portoit la
souveraine; et aussi par bon convenant la grosse bataille du roi s'en
vint assembler aux Anglois. L eut grand hutin fier et crueux, et
donns et reus maints horions de hache, d'pe et d'autres btons de
guerre. Si assemblrent le roi de France et messire Philippe son
mainsn fils  la bataille des marchaux d'Angleterre, le comte de
Warvich et le comte de Suffolch; et aussi y avoit-il l des Gascons
monseigneur le captal de Buch, le seigneur de Pommiers, messire Aymeri
de Tarse, le seigneur de Mucidan, le seigneur de Longueren, le
souldich de l'Estrade.

Bien avoit sentiment et connoissance le roi de France que ses gens
toient en pril; car il voit ses batailles ouvrir et branler, et
bannires et pennons trbucher et reculer, et par la force de leurs
ennemis rebouts: mais par fait d'armes il les cuida bien toutes
recouvrer. L crioient les Franois: Montjoye! saint Denis! et les
Anglois: Saint-George! Guyenne! Si revinrent ces deux chevaliers tout
 temps qui laiss avoient la route du duc de Normandie, messire Jean
de Landas et messire Thibaut de Vodenay: si se mirent tantt  pied
en la bataille du roi, et se combattirent depuis moult vaillamment.
D'autre part se combattoient le duc d'Athnes, conntable de France,
et ses gens; et un petit plus dessus, le duc de Bourbon, avironn de
bons chevaliers de son pays de Bourbonnois et de Picardie. D'autre
ls, sur ctire, taient les Poitevins, le sire de Pons, le sire de
Partenay, le sire de Poiane, le sire de Tonnay-Boutonne, le sire de
Surgres, messire Jean de Saintr, messire Guichard d'Angle, le sire
d'Argenton, le sire de Linires, le sire de Montendre et plusieurs
autres, le vicomte de Rochechouart et le vicomte d'Ausnay. L toit
chevalerie dmontre et toute appertise d'armes faite; car crez
fermement que toute fleur de chevalerie toit d'une part et d'autre.

L se combattirent vaillamment messire Guichard de Beaujeu, le sire de
Chteau-Villain, et plusieurs bons chevaliers et cuyers de Bourgogne.
D'autre part, toient le comte de Ventadour et de Montpensier, messire
Jacques de Bourbon, en grand arroi, et aussi messire Jean d'Artois, et
messire Jacques son frre, et messire Regnault de Cervoles, dit
Archiprtre, arm pour le jeune comte d'Alenon.

Si y avoit aussi d'Auvergne plusieurs grands barons et bons
chevaliers, tels comme le seigneur de Mercueil (Mercoeur?), le
seigneur de la Tour, le seigneur de Chalenon, messire Guillaume de
Montagu, le seigneur de Rochefort, le seigneur d'Apchier et le
seigneur d'Apchon; et de Limosin, le seigneur de Malval, le seigneur
de Moreil, et le seigneur de Pierrebuffire; et de Picardie, messire
Guillaume de Neelle, messire Raoul de Rayneval, messire Geoffroy de
Saint-Dizier, le seigneur de Helly, le seigneur de Monsault, le
seigneur de Hangest, et plusieurs autres.

Encore en la bataille dudit roi toit le comte de Douglas d'cosse, et
se combattit un espace assez vaillamment; mais quand il vit que la
dconfiture se contournoit du tout sur les Franois, il se partit et
se sauva au mieux qu'il put; car nullement il n'et voulu tre pris ni
chu s mains des Anglois; mais et eu plus cher  tre occis sur la
place, car pour certain il ne ft jamais venu  ranon.


  Comment messire Jacques d'Audele en fut men de la bataille
    moult navr; et comment messire Jean Chandos enhorte le prince
    de chevaucher avant.

On ne vous peut mie de tous parler, dire ni recorder: Cil fit bien et
cil fit mieux; car trop y faudroit de paroles: non pourquant d'armes
on ne se doit mie lgrement dpartir ni passer; mais il y eut l
moult de bons chevaliers et cuyers d'un ct et d'autre, et bien le
montrrent; car ceux qui y furent morts et pris de la partie du roi de
France ne daignrent oncques fuir, mais demeurrent vaillamment de ls
leur seigneur et hardiment se combattirent.

D'autre part, on vit chevaliers d'Angleterre et de Gascogne eux
aventurer si trs-hardiment, et si ordonnment chevaucher et requrir
leurs ennemis, que merveilles seroit  penser, et leurs corps au
combattre abandonner, et ne l'eurent mie davantage; mais leur convint
moult de peines endurer et souffrir ainois qu'ils pussent en la
bataille du roi entrer. L toient de ls le prince et  son frein
messire Jean Chandos, messire Pierre d'Audele, frre de messire
Jacques d'Audele, de qui nous avons parl ci-dessus, qui fut des
premiers assaillants, ainsi qu'il avoit vou, et lequel avoit j tant
fait d'armes par l'aide de ses quatre cuyers, que on le doit bien
tenir et recommander pour preux, car il toudis, comme bon chevalier,
toit entr au plus fort des batailles, et combattu si vaillamment que
il y fut durement navr au corps, au chef et au visage; et tant que
haleine et force lui purent durer il se combattit et alla toujours
devant, et tant que il fut moult essaigi. Adonc sur la fin de la
bataille le prirent les quatre cuyers qui le gardoient, et
l'amenrent moult foiblement et fort navr au dehors des batailles, de
ls une haie, pour lui un petit refroidir et venter; et le
dsarmrent le plus doucement qu'ils purent, et entendirent  ses
plaies bander et lier et recoudre les plus prilleuses.

Or reviendrons au prince de Galles, qui chevauchoit avant, en
combattant et occiant ses ennemis; de ls lui messire Jean Chandos,
par lequel conseil il ouvra et persvra la journe; et le gentil
chevalier s'en acquitta si loyaument, que oncques il n'entendit ce
jour  prendre prisonnier; mais disoit en outre au prince: Sire,
chevauchez avant! Dieu est en votre main, la journe est vtre. Le
prince, qui tendoit  toute perfection d'honneur, chevauchoit avant,
sa bannire devant lui, et rconfortoit ses gens l o il les voit
ouvrir et branler, et y fut trs-bon chevalier.


  Comment le duc de Bourbon, le duc d'Athnes et plusieurs autres
    barons et chevaliers furent morts, et aussi plusieurs pris.

Ce lundi fut la bataille des Anglois et des Franois, assez prs de
Poitiers, moult dure et moult forte; et y fut le roi Jean de France de
son ct moult bon chevalier; et si la quarte partie de ses gens
l'eussent ressembl, la journe et t pour eux; mais il n'en avint
mie ainsi. Toutefois les ducs, les comtes, les barons et les
chevaliers et cuyers qui demeurrent se acquittrent  leur pouvoir
bien et loyaument, et se combattirent tant que ils furent tous morts
ou pris; peu s'en sauvrent de ceux qui descendirent  pied jus de
leurs chevaux sur le sablon, de ls le roi leur seigneur. L furent
occis, dont ce fut piti et dommage, le gentil duc de Bourbon, qui
s'appeloit messire Pierre, et assez prs de lui messire Guichard de
Beaujeu et messire Jean de Landas; et pris et durement navr
l'archiprtre, messire Thibaut de Vodenay et messire Baudouin
d'Ennequin; morts, le duc d'Athnes, conntable de France, et l'vque
de Chlons en Champagne; et d'autre part, pris le comte de Waudemont
et de Joinville, et le comte de Ventadour, et cil de Vendme; et
occis, un petit plus dessus, messire Guillaume de Neelle et messire
Eustache de Ribeumont; et d'Auvergne, le sire de la Tour, et messire
Guillaume de Montagu; et pris, messire Louis de Maleval, le sire de
Pierrebuffire, et le sire de Seregnac; et en celle empainte furent
plus de deux cents chevaliers morts et pris.

D'autre part, se combattoient aucuns bons chevaliers de Normandie 
une route d'Anglois; et l furent morts messire Grimouton de Chambli
et monseigneur le Baudrain de la Heuse, et plusieurs autres qui
toient drouts et se combattoient par troupeaux et par compagnies,
ainsi que ils se trouvoient et recueilloient. Et toudis chevauchoit le
prince et s'adressoit vers la bataille du roi; et la plus grand partie
des siens entendoit  faire la besogne  son profit et au mieux qu'ils
pouvoient; car tous ne pouvoient mie tre ensemble. Si y eut ce jour
faites maintes appertises d'armes, qui toutes ne vinrent mie 
connoissance; car on ne peut pas tout voir ni savoir, ni les plus
preux et les plus hardis aviser ni concevoir. Si en veuil parler au
plus justement que je pourrai, selon ce que j'en fus depuis inform
par les chevaliers et cuyers qui furent d'une part et d'autre.


  Comment le sire de Renty, en fuyant de la bataille, prit un
    chevalier anglois qui le poursuivoit; et comment un cuyer de
    Picardie, par tel parti, prit le sire de Bercler.

Entre ces batailles et ces rencontres, et les chasses et les
poursuites qui furent ce jour sur les champs, enchy  messire Oudart
de Renty ainsi que je vous dirai. Messire Oudart toit parti de la
bataille, car il voit bien qu'elle toit perdue sans recouvrer: si ne
se voult mie mettre au danger des Anglois l o il le put amender, et
s'toit j bien loign d'une lieue. Si l'avoit un chevalier
d'Angleterre poursuivi un espace, la lance au poing, et crioit  la
fois  messire Oudart: Chevalier, retournez, car c'est grand honte de
ainsi fuir. Messire Oudart, qui se sentoit chass, se vergogna et se
arrta tout coi, et mit l'pe en fautre, et dit  soi-mme qu'il
attendroit le chevalier d'Angleterre. Le chevalier anglois cuida venir
dessus messire Oudart, et asseoir son glaive sur sa targe; mais il
faillit, car messire Oudart se dtourna contre le coup, et ne faillit
pas  assner le chevalier anglois, mais le frit tellement de son
pe en passant sur son bassinet, qu'il l'tonna tout et l'abbatit jus
 terre de son cheval, et se tint l tout coi un espace sans relever.
Adonc mit pied  terre messire Oudart, et vint sur le chevalier qui l
gisoit, et lui appuya son pe sus la poitrine, et lui dit vraiment
qu'il l'occiroit s'il ne se rendoit  lui et lui fianoit prison,
rescous ou non rescous. Le chevalier anglois ne se vit pas adoncques
au-dessus de la besogne, et se rendit audit messire Oudart pour son
prisonnier, et s'en alla avecques lui, et depuis le ranonna bien et
grandement.

Encore entre les batailles et au fort de la chasse avint une aussi
belle aventure et plus grande  un cuyer de Picardie qui s'appeloit
Jean d'Ellenes, appert homme d'armes et sage et courtois durement. Il
s'toit ce jour combattu assez vaillamment en la bataille du roi; si
avoit vu et conu la dconfiture et la grand pestillence qui y
couroit, et lui toit si bien avenu que son page lui avoit amen son
coursier frais et nouveau, qui lui fit grand bien. Adonc toit sur les
champs le sire de Bercler, un jeune et appert chevalier, et qui ce
jour avoit lev bannire: si vit le convenant de Jean d'Ellenes, et
issit trs-appertement des conrois aprs lui, mont aussi sur fleur de
coursiers; et pour faire plus grand vaillance d'armes, il se spara de
sa troupe et voulut le dit Jean suivir tout seul, si comme il fit. Et
chevauchrent hors de toutes batailles moult loin, sans eux approcher,
Jean d'Ellenes devant et le sire de Bercler aprs, qui mettoit grand
peine  l'aconsuir. L'intention de l'cuyer franois toit bien telle
qu'il retourneroit voirement, mais qu'il et amen le chevalier encore
un petit plus avant. Et chevauchrent, ainsi que par haleine de
coursier, plus d'une grosse lieue, et loignrent bien autant et plus
toutes les batailles. Le sire de Bercler crioit  la fois  Jean
d'Ellenes: Retournez, retournez homme d'armes! ce n'est pas honneur
ni prouesse de ainsi fuir. Quand l'cuyer vit son tour et que temps
fut, il tourna moult aigrement sur le chevalier, tout  un faix,
l'pe au poing, et la mit dessous son bras en manire de glaive, et
s'en vint en cel tat sur le seigneur de Bercler, qui oncques ne le
voult refuser, mais prit son pe, qui toit de Bordeaux, bonne et
lgre et roide assez, et l'empoigna par les hans, et levant la main
pour jeter en passant  l'cuyer, et l'escouy, et laissa aller. Jean
d'Ellenes, qui vit l'pe en volant venir sur lui, se dtourna; et
perdit par celle voye l'Anglois son coup au dit cuyer. Mais Jean ne
perdit point le sien, mais atteignit en passant le chevalier au bras,
tellement qu'il lui fit voler l'pe aux champs. Quand le sire de
Bercler vit qu'il n'avoit point d'pe et l'cuyer avoit la sienne, si
saillit jus de son coursier, et s'en vint tout le petit pas l o son
pe toit: mais il n'y put oncques si tt venir, que Jean d'Ellenes
ne le htt, et jeta par  jus si roidement son pe au dit chevalier
qui toit  terre, et l'atteignit dedans les cuissiens tellement, que
l'pe, qui toit roide et bien acre de fort bras et de grand
volont, entra s cuissiens et s'encousit tout parmi les cuisses
jusques aux hanches. De ce coup chy le chevalier, qui fut durement
navr et qui aider ne se pouvoit. Quand l'cuyer le vit en cel tat,
si descendit moult appertement de son coursier, et vint  l'pe du
chevalier qui gisoit  terre, et la prit; et puis tout le pas s'en
vint sur le chevalier, et lui demanda s'il se vouloit rendre, rescous
ou non rescous. Le chevalier lui demanda son nom. Il dit: On
m'appelle Jean d'Ellenes; et vous comment?--Certes, compain,
rpondit le chevalier, on m'appelle Thomas, et suis sire de Bercler,
un moult beau chtel sant sur la rivire de Saverne, en la marche de
Galles.--Sire de Bercler, dit l'cuyer, vous serez mon prisonnier,
si comme je vous ai dit, et je vous mettrai  sauvet et entendrai 
vous gurir; car il me semble que vous tes durement navr. Le sire
de Bercler rpondit: Je le vous accorde ainsi, voirement suis-je
votre prisonnier, car vous m'avez loyaument conquis. L lui
cranta-t-il sa foi que, rescous ou non rescous, il seroit son
prisonnier. Adonc traist Jean l'pe hors des cuissiens du chevalier:
si demeura la plaie toute ouverte; mais Jean la banda et fit bien et
bel au mieux qu'il put, et fit tant qu'il le remit sur son coursier,
et l'emmena ce jour sur son coursier tout le pas jusques 
Chasteauleraut; et l sjourna-t-il plus de quinze jours, pour l'amour
de lui, et le fit mdeciner; et quand il eut un peu mieux, il le mit
en une litire et le fit amener tout souef en son htel en Picardie.
L fut-il plus d'un an, et tant qu'il fut bien guri: mais il demeura
affol; et quand il partit, il paya six mille nobles; et devint le dit
cuyer chevalier, pour le grand profit qu'il eut de son prisonnier, le
seigneur de Bercler. Or, reviendrons-nous  la bataille de Poitiers.


  Comment il y eut grand occision des Franois devant la porte de
    Poitiers, et comment le roi Jean fut pris.

Ainsi aviennent souvent les fortunes en armes et en amours, plus
heureuses et plus merveilleuses que on ne les pourroit ni oseroit
penser et souhaiter, tant en batailles et en rencontres, comme par
follement chasser. Au voir dire, cette bataille qui fut assez prs de
Poitiers, s champs de Beauvoir et de Maupertuis, fut moult grande et
moult prilleuse; et y purent bien avenir plusieurs grandes aventures
et beaux faits d'armes qui ne vinrent mie tous  connoissance. Cette
bataille fut trs-bien combattue, bien poursuie et bien chevauche
pour les Anglois; et y souffrirent les combattants d'un ct et
d'autre moult de peines. L fit le roi Jean de sa main merveilles
d'armes, et tenoit la hache dont trop bien se dfendoit et combattoit.

A la presse rompre et ouvrir furent pris assez prs de lui le comte de
Tancarville et messire Jacques de Bourbon, pour le temps comte de
Ponthieu, et messire Jean d'Artois comte d'Eu; et d'autre part, un
petit plus en sus, dessous le pennon du captal, messire Charles
d'Artois et moult d'autres chevaliers. La chasse de la dconfiture
dura jusques aux portes de Poitiers, et l eut grand occision et grand
abatis de gens d'armes et de chevaux; car ceux de Poitiers refermrent
leurs portes, et ne laissoient nullui entrer dedans: pourtant y eut-il
sur la chausse et devant la porte si grand horriblet de gens
occire, navrer et abattre, que merveilles seroit  penser; et se
rendoient les Franois de si loin qu'ils pouvoient voir un Anglois; et
y eut l plusieurs Anglois, archers et autres, qui avoient quatre,
cinq ou six prisonniers; ni on n'out oncques de telle meschance
parler, comme il avint l sur eux.

Le sire de Pons, un grand baron de Poitou, fut l occis, et moult
d'autres chevaliers et cuyers; et pris le vicomte de Rochechouart, le
sire de Poiane, et le sire de Partenay; et de Xaintonge, le sire de
Montendre; et pris messire Jean de Saintr, et tant battu que oncques
puis n'eut sant; si le tenoit-on pour le meilleur et plus vaillant
chevalier de France; et laiss pour mort entre les morts, messire
Guichard d'Angle, qui trop vaillamment se combattit celle journe.

L se combattit vaillamment et assez prs du roi messire Geoffroy de
Chargny; et toit toute la presse et la hue sur lui, pourtant qu'il
portoit la souveraine bannire du roi; et il mme avoit sa bannire
sur les champs, qui toit de gueules  trois cussons d'argent. Tant y
survinrent Anglois et Gascons de toutes parts, que par force ils
ouvrirent et rompirent la presse de la bataille du roi de France; et
furent les Franois si entouills entre leurs ennemis, qu'il y avoit
bien, en tel lieu toit et telle fois fut, cinq hommes d'armes sur un
gentilhomme.

L fut pris messire Baudouin d'Ennequin de messire Berthelemien de
Bruhe; et fut occis messire Geoffroy de Chargny, la bannire de France
entre ses mains; et pris le comte de Dampmartin de monseigneur
Regnault de Cobehen. L eut adoncques trop grand presse et trop grand
boutis sur le roi Jean, pour la convoitise de le prendre; et le
crioient ceux qui le connoissoient, et qui le plus prs de lui
toient: Rendez-vous, rendez-vous! autrement vous tes mort. L
avoit un chevalier de la nation de Saint-Omer, que on appeloit
monseigneur Denis de Mortbeque, et avoit depuis cinq ans servi les
Anglois, pour tant que il avoit de sa jeunesse forfait le royaume de
France par guerre d'amis et d'un homicide qu'il avoit fait 
Saint-Omer, et toit retenu du roi d'Angleterre aux solds et aux
gages. Si chy adoncques si bien  point au dit chevalier, que il
toit de ls le roi de France et le plus prochain qui y fut, quand on
tiroit ainsi  le prendre: si se avance en la presse,  la force des
bras et du corps, car il toit grand et fort, et dit au roi, en bon
franois, o le roi se arrta plus que  autres. Sire, sire,
rendez-vous. Le roi, qui se vit en dur parti et trop efforc de ses
ennemis, et aussi que la dfense ne lui valoit rien, demanda, en
regardant le chevalier: A qui me rendroi-je?  qui? O est mon cousin
le prince de Galles? Si je le vois, je parlerois.--Sire, rpondit
messire Denis, il n'est pas ci; mais rendez-vous  moi, je vous
mnerai devers lui.--Qui tes-vous? dit le roi.--Sire, je suis Denis
de Mortbeque, un chevalier d'Artois; mais je sers le roi d'Angleterre,
pour ce que je ne puis au royaume de France demeurer, et que je y ai
tout forfait le mien.--Adoncques, rpondit le roi de France, si
comme je fus depuis inform, on dut rpondre: Et je me rends  vous.
Et lui bailla son destre gant. Le chevalier le prit, qui en eut grand
joie. L eut grand presse et grand tiris entour le roi; car chacun
s'efforoit de dire: Je l'ai pris, je l'ai pris. Et ne pouvoit le
roi aller avant, ni messire Philippe son mainsn fils.

Or lairons un petit  parler de ce touillement qui toit sur le roi de
France, et parlerons du prince de Galles et de la bataille.


  Comment il y eut grand dbat entre les Anglois et les Gascons sur
    la prise du roi Jean, et comment le prince envoya ses marchaux
    pour savoir o il toit.

Le prince de Galles, qui durement toit hardi et courageux, le
bassinet en la tte toit comme un lion fel et crueux, et qui ce jour
avoit pris grand plaisance  combattre et  enchasser ses ennemis, sur
la fin de la bataille toit durement chauff; si que messire Jean
Chandos, qui toujours fut de ls lui, ni oncques ce jour ne le laissa,
lui dit: Sire, c'est bon que vous vous arrtez ci, et mettez votre
bannire haut sur ce buisson; si se retrairont vos gens, qui sont
durement pars; car, Dieu merci, la journe est vtre, et je ne vois
mais nulles bannires ni nuls pennons franois ni conroi entre eux qui
se puisse rejoindre; et si vous rafrachirez un petit, car je vous
vois moult chauff. A l'ordonnance de monseigneur Jean Chandos
s'accorda le prince, et fit sa bannire mettre sur un haut buisson,
pour toutes gens recueillir, et corner ses menestrels, et ta son
bassinet.

Tantt furent ses chevaliers appareills, ceux du corps et ceux de la
chambre; et tendit-on illecques un petit vermeil pavillon, o le
prince entra; et lui apporta-t-on  boire, et aux seigneurs qui
toient de ls lui. Et toujours multiplioient-ils; car ils revenoient
de la chasse: si se arrtoient l ou environ, et s'embesognoient
entour leurs prisonniers.

Sitt que les marchaux tous deux revinrent, le comte de Warvich et le
comte de Suffolch, le prince leur demanda si ils savoient nulles
nouvelles du roi de France. Ils rpondirent: Sire, nennil, bien
certaines; nous crons bien ainsi que il est mort ou pris; car point
n'est parti des batailles. Adoncques le prince dit en grand'hte au
comte de Warvich et  monseigneur Regnault de Cobehen: Je vous prie,
partez de ci, et chevauchez si avant que  votre retour vous m'en
sachiez  dire la vrit. Ces deux seigneurs tantt de rechef
montrent  cheval et se partirent du prince, et montrent sur un
tertre pour voir entour eux: si aperurent une grand flotte de gens
d'armes tous  pied, et qui venoient moult lentement. L toit le roi
de France en grand pril; car Anglois et Gascons en toient matres,
et l'avoient j tollu  monseigneur Denis de Mortbeque et moult
loign de lui, et disoient les plus forts: Je l'ai pris, je l'ai
pris. Toutesfois le roi de France, qui sentoit l'envie que ils
avoient entre eux sur lui, pour eschiver le pril, leur dit:
Seigneurs, seigneurs, menez-moi courtoisement, et mon fils aussi,
devers le prince mon cousin, et ne vous riotez plus ensemble de ma
prise, car je suis sire, et grand assez pour chacun de vous faire
riche. Ces paroles et autres que le roi lors leur dit les saoula un
petit; mais nanmoins toujours recommenoit leur riote, et n'alloient
pied avant de terre que ils ne riotassent. Les deux barons dessus
nomms, quand ils virent celle foule et ces gens d'armes ainsi
ensemble, s'avisrent que ils se trairoient celle part: si frirent
coursiers des perons et vinrent jusques l, et demandrent:
Qu'est-ce l? qu'est-ce l? Il leur fut dit: C'est le roi de France
qui est pris, et le veulent avoir plus de dix chevaliers et cuyers.
Adoncques, sans plus parler, les deux barons rompirent,  force de
chevaux, la presse, et firent toutes manires de gens aller arrire,
et leur commandrent, de par le prince et sur la tte, que tous se
trassent arrire et que nul ne l'approcht, si il n'y toit ordonn
et requis. Lors se partirent toutes gens qui n'osrent ce commandement
briser, et se tirrent bien arrire du roi et des deux barons, qui
tantt descendirent  terre et inclinrent le roi tout bas; lequel
roi fut moult lie de leur venue; car ils le dlivrrent de grand
danger.

Or vous parlerons un petit encore de l'ordonnance du prince, qui toit
dedans son pavillon, et quelle chose il fit en attendant les
chevaliers dessus nomms.


  Comment le prince donna  messire Jacques d'Audele cinq cents
    marcs d'argent de revenue; et comment le roi de France fut
    prsent au prince.

Si trs-tt que le comte de Warvich et messire Regnault de Cobehen se
furent partis du prince, si comme ci-dessus est contenu, le prince
demanda aux chevaliers qui entour lui toient: De messire James
d'Audele est-il nul qui en sache rien?--Oil, sire, rpondirent
aucuns chevaliers qui l toient et qui vu l'avoient; il est moult
navr, et est couch en une litire assez prs de ci.--Par ma foi,
dit le prince, de sa navrure suis-je moult durement courrouc; mais je
le verrois moult volontiers. Or sache-t-on, je vous prie, si il
pourroit souffrir le apporter ci? et si il ne peut, je l'irai voir.
Et y envoya deux chevaliers pour faire ce message. Grands mercis, dit
messire James,  monseigneur le prince, quand il lui plat  souvenir
d'un si petit bachelier que je suis. Adoncques appela-t-il de ses
varlets jusques  huit, et se fit porter en sa litire l o le prince
toit. Quand le prince vit monseigneur James, si se abaissa sur lui,
et lui fit grand chre, et le reut doucement, et lui dit ainsi:
Messire James, je vous dois bien honorer, car par votre vaillance et
prouesse avez-vous huy acquis la grce et la renomme de nous tous; et
y tes tenu par certaine science pour le plus preux.--Monseigneur,
rpondit messire James, vous pouvez dire ce qu'il vous plat: je
voudrois bien qu'il ft ainsi; et si je me suis avanc pour vous
servir et accomplir un voeu que je avois fait, on ne le me doit pas
tourner  prouesse, mais  outrage.

Adoncques rpondit le prince, et dit: Messire James, je et tous les
autres vous tenons pour le meilleur de notre ct; et pour votre grce
accrotre et que vous ayez mieux pour vous toffer et suivir les
armes, je vous retiens  toujours mais pour mon chevalier,  cinq
cents marcs de revenue par an, dont je vous assignerai bien sur mon
hritage en Angleterre.--Sire, rpondit messire James, Dieu me doint
desservir les grands biens que vous me faites.

A ces paroles prit-il cong au prince, car il toit moult foible; et
le rapportrent ses varlets arrire en son logis. Il ne pouvoit mie
encore tre gure loign, quand le comte de Warvich et messire
Regnault de Cobehen entrrent au pavillon du prince, et lui firent
prsent du roi de France; lequel prsent le dit prince dut bien
recevoir  grand et  noble. Et aussi fit-il vraiment, et s'inclina
tout bas contre le roi de France, et le reut comme roi, bien et
sagement, ainsi que bien le savoit faire; et fit l apporter le vin et
les pices, et en donna il mme au roi, en signe de trs-grand amour.


  Ci dit quans grans seigneurs il y eut pris avec le roi Jean, et
    combien il y en eut de morts; et comment les Anglois ftrent
    leurs prisonniers.

Ainsi fut cette bataille dconfite que vous avez oue, qui fut s
champs de Maupertuis,  deux lieues de la cit de Poitiers, le
dix-neuvime jour du mois de septembre l'an de grce Notre-Seigneur
mil trois cent cinquante-six. Si commena environ petite prime, et fut
toute passe  nonne; mais encore n'toient point tous les Anglois qui
chass avoient retourns de leur chasse et remis ensemble: pour ce
avoit fait mettre le prince sa bannire sur un buisson, pour ses gens
recueillir et rallier, ainsi qu'ils firent; mais ils furent toutes
basses vpres ainois que tous fussent revenus de leur chasse. Et fut
l morte, si comme on recordoit, toute la fleur de la chevalerie de
France; de quoi le noble royaume de France fut durement affoibli, et
en grand misre et tribulation eschy, ainsi que vous orrez ci-aprs
recorder.

Avec le roi et son jeune fils, monseigneur Philippe, eut pris dix-sept
comtes, sans les barons, les chevaliers et les cuyers; et y furent
morts entre cinq cents et sept cents hommes d'armes, et six mille
hommes, que uns, que autres.

Quand ils furent tous en partie retourns de la chasse, et revenus
devers le prince qui les attendoit sur les champs, si comme vous avez
ou recorder, si trouvrent deux tant de prisonniers qu'ils n'toient
de gens. Si eurent conseil l'un par l'autre, pour la grand charge
qu'ils en avoient, qu'ils en ranonneroient sur les champs le plus,
ainsi qu'ils firent. Et trouvrent les chevaliers et les cuyers
prisonniers, les Anglois et les Gascons moult courtois; et en y eut ce
propre jour mis  finance grand foison, ou reus simplement sur leur
foi  retourner dedans le Nol ensuivant  Bordeaux, sur Gironde, ou
l rapporter les payements.

Quand ils furent ainsi que tous rassembls, si se retroit chacun en
son logis, tout joignant o la bataille avoit t. Si se dsarmrent
les aucuns, et non pas tous, et firent dsarmer leurs prisonniers, et
les honorrent tant qu'ils purent chacun les siens; car ceux qu'ils
prenoient prisonniers en la bataille toient leurs, et les pouvoient
quitter et ranonner  leur volont.

Si pouvoit chacun penser et savoir que tous ceux qui l furent en
cette fortune bataille avec le prince de Galles furent riches
d'honneur et d'avoir, tant parmi les ranons des prisonniers, comme
parmi le gain d'or et d'argent qui l fut trouv, tant en vaisselle
et en ceintures d'or et d'argent et riches joyaux, en malles farcies
de ceintures riches et pesantes, et de bons manteaux. D'armures, de
harnois et de bassinets ne faisoient-ils nul compte; car les Franois
toient l venus trs-richement et si toffment que mieux ne
pouvoient, comme ceux qui cuidoient bien avoir la journe pour eux.

Or, vous parlerons un petit comment messire James d'Audele ouvra des
cinq cents marcs d'argent que le prince de Galles lui donna, si comme
il est contenu ci-dessus.


  Comment messire Jacques d'Audele donna ses cinq cents marcs
    d'argent de revenue, que le prince lui avoit donns,  ses
    quatre cuyers.

Quand messire James d'Audele fut arrire rapport en sa litire en
son logis, et il eut grandement remerci le prince du don que donn
lui avoit, il n'eut gures repos en sa loge quand il manda messire
Pierre d'Audele son frre, messire Berthelemy de Brues, messire
tienne de Cousenton, le seigneur de Villeby et monseigneur Raoul de
Ferrires: ceux toient de son sang et de son lignage. Si trs-tt que
ils furent venus et en la prsence de lui, il se avana de parler au
mieux qu'il put; car il toit durement foible, pour les navrures qu'il
avoit, et fit venir avant les quatre cuyers qu'il avoit eus pour son
corps, la journe, et dit ainsi aux chevaliers qui l toient:
Seigneurs, il a plu  monseigneur le prince qu'il m'a donn cinq
cents marcs de revenue par an et en hritage, pour lequel don je lui
ai encore fait petit service, et puis faire de mon corps tant
seulement. Il est vrit que vecy quatre cuyers qui m'ont toujours
loyaument servi, et par espcial  la journe d'huy. Ce que j'ai
d'honneur, c'est par leur emprise et leur hardiment; pour quoi, en la
prsence de vous qui tes de mon lignage, je leur veux maintenant
rmunrer les grands et agrables services qu'ils m'ont faits. C'est
mon intention que je leur donne et rsigne en leurs mains le don et
les cinq cents marcs que monseigneur le prince m'a donns et accords,
en telle forme et manire que donns les m'a; et m'en dshrite et les
en hrite purement et franchement, sans nul rappel.

Adonc regardrent les chevaliers qui l toient l'un l'autre, et
dirent entre eux: Il vient  monseigneur James de grand vaillance de
faire tel don. Si lui rpondirent tous  une voix: Sire, Dieu y ait
part! ainsi le tmoignerons l o ils voudront. Et se partirent atant
de lui; et s'en allrent les aucuns devers le prince, qui devoit
donner  souper au roi de France et  son fils, et  la plus grand
partie des comtes et des barons qui prisonniers toient; et tout de
leurs pourvances, car les Franois en avoient fait amener aprs eux
grand foison, et elles toient aux Anglois et aux Gascons faillies, et
plusieurs en y avoit entre eux qui n'avoient got de pain trois jours
toient passs.


  Comment le prince de Galles donna  souper au roi et aux grands
    barons de France, et les servit moult humblement.

Quand ce vint au soir, le prince de Galles donna  souper au roi de
France et  monseigneur Philippe son fils,  monseigneur Jacques de
Bourbon, et  la plus grand partie des comtes et des barons de France
qui prisonniers toient. Et assit le prince le roi de France et son
fils monseigneur Philippe, monseigneur Jacques de Bourbon, monseigneur
Jean d'Artois, le comte de Tancarville, le comte d'Estampes, le comte
de Dampmartin, le seigneur de Joinville et le seigneur de Partenay, 
une table moult haute et bien couverte, et tous les autres barons et
chevaliers aux autres tables. Et servoit toujours le prince au-devant
de la table du roi, et par toutes les autres tables, si humblement
comme il pouvoit. Ni oncques ne se voult seoir  la table du roi, pour
prire que le roi st faire; ains disoit toujours qu'il n'toit mie
encore si suffisant qu'il appartenist de lui seoir  la table d'un si
haut prince et de si vaillant homme que le corps de lui toit et que
montr avoit  la journe. Et toujours s'agenouilloit par-devant le
roi, et disoit bien: Cher sire, ne veuillez mie faire simple chre,
pour tant si Dieu n'a voulu consentir huy votre vouloir; car
certainement monseigneur mon pre vous fera toute l'honneur et amiti
qu'il pourra, et s'accordera  vous si raisonnablement que vous
demeurerez bons amis ensemble  toujours. Et m'est avis que vous avez
grand raison de vous esliescer, combien que la besogne ne soit tourne
 votre gr; car vous avez aujourd'hui conquis le haut nom de prouesse
et avez pass tous les mieux faisants de votre ct. Je ne le dis mie,
cher sire, sachez, pour vous lober; car tous ceux de notre partie, et
qui ont vu les uns et les autres, se sont par pleine science  ce
accords, et vous en donnent le prix et le chapelet, si vous le voulez
porter.

A ce point commena chacun  murmurer; et disoient entre eux, Franois
et Anglois, que noblement et  point le prince avoit parl. Si le
prisoient durement, et disoient communment que en lui avoient et
auroient encore gentil seigneur, si il pouvoit longuement durer et
vivre, et en telle fortune persvrer.

    _Chroniques de Froissart._




TATS GNRAUX DE 1356.

   Aprs la bataille de Poitiers et la prise du roi Jean, le duc de
   Normandie (depuis roi sous le nom de Charles V) prit la rgence
   pendant la captivit de son pre, et fut oblig, par l'anarchie
   gnrale, de convoquer les tats Gnraux qui se runirent 
   Paris et s'emparrent aussitt du gouvernement. Etienne Marcel,
   marchand drapier et prvt des marchands de Paris, et l'vque de
   Laon, Robert Lecoq, poussrent les deputs de la bourgeoisie 
   entreprendre la rforme gnrale de l'tat et  enlever  la
   noblesse la direction des affaires. Mais ces tentatives de
   rvolution avortrent; la bourgeoisie fut vaincue, Marcel fut
   tu; les paysans qui s'taient rvolts furent crass, et le
   Rgent rentra  Paris en matre.

   Cette partie des chroniques de Saint-Denis, que nous reproduisons
   ici a t rdige par le chancelier Pierre d'Orgemont, un des
   conseillers de Charles V. Charles V lui-mme y a certainement
   travaill, et sa pense s'y rvle  chaque instant. Toute cette
   relation doit tre considre comme de vrais mmoires de Charles
   V, et doit tre lue avec une certaine prcaution,  cause de son
   hostilit toute naturelle contre tienne Marcel et les ides
   qu'il reprsentait.


  Comment monseigneur Charles duc de Normendie et ainsn fils du
    roy de France, aprs ce que il fut revenu de la bataille de
    Poitiers, fist assembler les gens des trois estas pour ordoner
    hastivement de la dlivrance du roy son pre. Et furent les
    gens du conseil du roy spars du conseil de ceux des trois
    estas, qui furent esleus cinquante pour tous.

En ce meisme an, le quinziesme jour dudit moys d'octobre qui fut en un
jour de samedi, vindrent  Paris plusieurs gens d'glyse et nobles et
gens de bonnes villes de la langue d'oil. Et le lundi ensuivant furent
tous assembls en la chambre du parlement par le commandement de
monseigneur le duc de Normendie, qui fut l prsent, et en la prsence
duquel monseigneur Pierre de la Forest, archevesque de Rouen et
chancelier de France, exposa  ceux des trois estas dont dessus est
faite mencion, la prise du roy, et comment il s'estoit vassaument
combatu de sa propre main, et nonobstant ce avoit est pris par grant
infortune. Et leur monstra ledit chancelier comment chascun devoit
mettre grant paine  la dlivrance dudit roy. Et aprs leur requist,
de par monseigneur le duc, conseil comment le roy pourroit estre
recouvr, et aussi de gouverner les guerres et aides  ce faire.

Lesquels des trois estas, c'est assavoir les gens d'glyse par la
bouche de monseigneur de Craon, archevesque de Rains, les nobles par
la bouche de monseigneur Phelippe, duc d'Orlans et frre germain du
roy, et les gens des bonnes villes par la bouche d'Estienne Marcel,
bourgeois de Paris et lors prvost des marchans, respondirent que ils
vouloient faire tout ce qu'ils pourroient aux fins dessus dites, et
requistrent dlay pour eux assembler et parler ensemble sur ces
choses; lequel fut donn. Et furent mis et ordens, par ledit
monseigneur de Normendie, plusieurs du conseil du roy pour aler au
conseil des dessus dis trois estas. Et quant ils y orent est par deux
jours, on leur fist sentir et dire que lesdites gens des trois estas
ne besoigneroient point sur les choses dessus dites tant que les gens
du conseil du roy feussent avec eux. Et, pour ce, se dportrent
lesdites gens du conseil du roy de plus aler aux assembles des trois
estas, qui estoient chascun jour faites en l'ostel des frres Meneurs,
 Paris. Et continurent quinze jours ou environ, tant que il ennuioit
 plusieurs de ce que lesdis trois estas attendoient si longuement 
faire leurs responses sur les choses dessus dites. Toutefois, aprs
que lesdis trois estas orent conseilli et assembl par plus de quinze
jours, et esleu de chascun des trois estas aucuns auxquels les autres
avoient donn pouvoir de ordener ce que bon leur sembleroit pour le
prouffit du royaume, iceux esleus qui estoient cinquante ou environ de
tous les trois estas dessus dis, firent sentir audit monseigneur le
duc de Normendie qu'ils parleroient volentiers  luy secrtement. Et
pour ce ala ledit duc luy sixiesme seulement auxdis frres
Meneurs[195] par devant lesdis esleus, lesquels luy distrent que ils
avoient est ensemble, par plusieurs journes, et avoient tant fait
que ils estoient tous  un accort. Si requistrent audit monseigneur le
duc qu'il voulsist tenir secret ce que ils luy diroient, qui estoit
pour le sauvement du royaume, lequel monseigneur le duc respondit
qu'il n'en jureroit j; et pour ce ne laissirent pas  dire les
choses qui s'ensuivent.

  [195] Frres Mineurs ou Cordeliers.

Premirement ils luy distrent que le roy avoit est mal gouvern au
temps pass: et tout avoit est par ceux qui l'avoient conseill, par
lesquels le roy avoit fait tout ce que il avoit fait, dont le royaume
estoit gast et en pril d'estre tout destruit et perdu. Si luy
requistrent que il voulsist priver les officiers du roy, que ils luy
nommeroient lors, de tous offices, et que il les fist prendre et
emprisonner, et prendre tous leurs biens; et que ds lors il tenist
tous les biens dessus dis pour confisqus. Et pour ce que monseigneur
Pierre de la Forest, lors archevesque de Rouen et chancelier de
France, qui estoit l'un des officiers contre lesquels ils faisoient
lesdites requestes, estoit personne d'glyse, si que monseigneur le
duc n'avoit aucune connoissance sur luy[196], si requistrent que il
voulsist escrire au pape de sa propre main, et supplier que il luy
donnast commissaires tels comme lesdis esleus des trois estas
nommeroient, lesquels commissaires eussent puissance de punir ledit
archevesque des cas que lesdis esleus bailleroient contre ledit
archevesque et contre les autres officiers de qui les noms
s'ensuivent: Messire Simon de Bucy, chevalier du grant conseil du roy
et premier prsident en parlement; messire Robert de Lorris, qui avoit
est premier chambellan du roy Jehan; messire Nicolas Braque,
chevalier et maistre d'ostel du roy, et par avant avoit est son
trsorier et aprs maistre de ses comptes; Enguerran du Petit-Celier,
bourgeois de Paris et trsorier de France; Jehan Poillevilain,
bourgeois de Paris, souverain maistre des monnoies et maistre des
comptes du roy; et Jehan Chauveau de Chartres, trsorier des guerres.
Et requistrent lesdis esleus que commissaires feussent donns tels que
ils nommeroient et procderoient contre lesdis officiers, sur les cas
que lesdis esleus bailleroient. Et s lesdis officiers estoient
trouvs coupables, si feussent punis; et s ils feussent trouvs
innocens, si vouloient que ils perdissent tous leurs dis biens et
demourassent perptuelment sans office royal.

  [196] tait incomptent pour le juger.

Item, requistrent audit monseigneur le duc que il voulsist dlivrer le
roy de Navarre, lequel avoit est emprisonn par le roy, pre dudit
monseigneur le duc, si comme dessus est dit[197]; en luy disant que
depuis que ledit roy de Navarre avoit est emprisonn, nul bien
n'estoit venu au roy n au royaume, pour le pchi de la prise dudit
roy de Navarre.

  [197] Le roy Jean, rsolu  se venger de Charles le Mauvais et 
  le punir de l'assassinat du conntable Charles de la Cerda,
  l'arrta lui-mme  Rouen, le 16 avril 1356, au milieu d'un
  festin que lui donnait le Dauphin et pendant lequel il fut
  surpris tratreusement. Il fut dlivr de prison le 9 novembre
  1357 par les soins d'Etienne Marcel; et aussitt il vint  Paris
  se mettre  la tte des bourgeois soulevs contre le rgent.

Item, requistrent encore audit monseigneur le duc que il se voulsist
gouverner du tout par certains conseillers que ils luy bailleroient de
tous les trois estas; c'est assavoir quatre prlas, douze chevaliers
et douze bourgeois: lesquels conseillers auroient puissance de tout
faire et ordener au royaume, ainsi comme le roy, tant de mettre et
oster officiers, comme de autres choses; et plusieurs autres requestes
luy firent grosses et pesans.

Si leur respondit ledit monseigneur le duc que de ces choses il auroit
volentiers avis et dlibracion avec son conseil; mais toutesvoies il
vouloit bien savoir quelle ayde lesdis trois estas luy vouloient
faire. Lesquels esleus luy respondirent que ils vouloient ordener
entre eux que les gens d'glyse paieroient un dixiesme et demi pour un
an, mais que de ce ils ussent congi du pape. Les nobles paieroient
dixiesme et demi de leur revenues. Et les gens de bonnes villes
feroient, pour cent feux, un homme arm. Et disoient lesdis esleus que
ladite ayde estoit merveilleusement grant et qu'elle povoit bien
monter  trente mille hommes arms. Et pour sur ce avoir avis et de
toutes les choses dessus dites, monseigneur le duc se dpartit de eux,
et l'endemain aprs disner devoit leur en respondre. Et pour ce
assembla ledit monseigneur le duc au chastel du Louvre plusieurs de
son lignage et autres chevaliers, et ot avis et dlibracion sur les
choses dessus dites; et plusieurs fois tant audit jour de l'endemain
comme en deux ou trois jours ensuivans, envoia ledit monseigneur le
duc aux frres Meneurs devers lesdis esleus, plusieurs de ceux de son
lignage, pour les requrir de traictier avec eux, comment ils se
voulsissent dporter d'aucunes des requestes que eux luy avoient
faites, par espcial de trois dont dessus est faite mencion; en leur
monstrant que lesdites requestes touchoient le roy, son pre, de si
prs que il ne les oseroit faire n acomplir sans le congi exprs de
son pre.

Finablement, pour ce que lesdis esleus ne se vouldrent dporter
desdites requestes n d'aucune d'icelles, plusieurs de ceux du
lignage de monseigneur le duc et autres chevaliers qui avoient est 
son conseil sur lesdites choses furent d'accort et conseillirent 
monseigneur le duc que il acomplist lesdites requestes, pour ce que
autrement il ne povoit avoir ayde des trois estas, sans laquelle ayde
il ne povoit faire n gouverner la guerre. Et pour ce, fut journe
assigne auxdis trois estas,  leur requeste, pour or tout ce qu'ils
vouldroient dire publiquement, en la chambre de parlement,  un jour
de lundi matin veille de Toussains. Mais ledit monseigneur le duc, qui
moult estoit forment courrouci et troubl pour cause desdites
requestes qui luy avoient est faites  part et secrtement, si comme
dessus est dit, et lesquelles on luy vouloit faire publiquement en la
chambre de parlement, considrant que lesdites requestes il ne povoit
acomplir sans courroucier forment le roy, son pre, et sans luy faire
offense notable, manda et fist aler par devers lui aucuns autres de
ses conseilliers, lesquels il n'avoit point appells aux choses dessus
dites; et leur exposa, de sa bouche, les requestes que lesdis trois
estas luy avoient faites, et aussi l'ayde que ils luy offroient, et
voult que ses conseilliers en dissent leur avis. Lesquels, en la
prsence de plusieurs des autres qui autrefois y avoient est, luy
monstrrent comment il ne devoit faire n accomplir lesdites requestes
dessus exprimes. Et aussi luy monstrrent comment l'ayde que l'on luy
offroit n'estoit pas souffisante pour fournir sa guerre. Et jasoit ce
que, par les esleus, eust est dit audit monseigneur le duc que ladite
ayde povoit faire et fournir trente mille hommes arms, c'est
assavoir, pour chascun homme demi florin  l'escu[198] pour jour,
lesdis conseilliers monstrrent audit monseigneur le duc que ladite
ayde ne povoit monter que huit ou neuf mille hommes arms, par
plusieurs fais et raisons auxquelles s'accordrent plusieurs autres
qui estoient au conseil dudit duc, qui bien estoient jusques au nombre
de trente et plus. Et jasoit ce que la plus grant partie d'iceux eust
par avant est d'accort que ledit monseigneur le duc acomplist
lesdites requestes et luy eussent conseilli, toutesvoies se
revindrent-ils lors, et furent tous d'un accort qu'il ne le fist pas.

  [198] C'est--dire 10 sols de ce temps, valant 10 francs en 1836.

Mais pour ce que moult grant peuple estoit assembl en ladite chambre
de parlement en laquelle lesdites requestes devoient tantost estre
faites audit monseigneur le duc, par la bouche de maistre Robert le
Coq, lors evesque de Laon, le dit monseigneur le duc ot conseil
comment il pourroit faire dpartir ledit peuple; et, par le conseil
que il ot, il envoia qurir en ladite chambre de parlement pour venir
devers luy en la pointe du palais o il estoit, aucuns de ceux des
trois estas, et par espcial de ceux qui principalement gouvernoient
les autres et conseilloient  faire lesdites requestes. Et l vindrent
par devers luy maistre Raymon Saquet, archevesque de Lyon; monseigneur
Jehan de Craon, archevesque de Rains, et ledit maistre Robert le Coq,
evesque de Laon, pour les gens d'glyse. Pour les nobles y furent
monseigneur Waleran de Lucembourc, monseigneur Jehan de Conflans,
mareschal de Champaigne, et monseigneur Jehan de Pquigny, lors
gouverneur d'Artois. Et pour les bonnes villes, y furent Estienne
Marcel, prvost des marchans de Paris, Charles Toussac, eschevin, et
plusieurs autres de plusieurs autres bonnes villes. Et l, leur dit et
exposa ledit monseigneur le duc aucunes nouvelles que il avoit oes,
tant du roy son pre comme de son oncle l'empereur, et leur demanda s
il leur sembloit que il feust bon que lesdites requestes et responses
qui luy devoient estre faites de par les trois estas, et pour
lesquelles faire et or le peuple estoit assembl en ladite chambre de
parlement, fussent dlayes jusqu' une autre journe pour les causes
et raisons qu'il leur dit lors. Et furent d'accort tous ceux qui l
estoient prsens, tant du conseil dudit monseigneur le duc comme des
envois desdis trois estas, que lesdites requestes et responses
fussent diffres jusques au juesdi ensuivant. Jasoit ce que on
aperceust que aucuns desdis envois eussent mieux voulu que la
besoigne n'eust point est diffre. Et toutesvoies furent-ils
d'accort, par leurs opinions, au dlay. Et ainsi se dpartirent et
retournrent en ladite chambre de parlement, et le duc d'Orlans et
plusieurs autres avec eux. Et parla ledit duc d'Orlans au peuple qui
estoit assembl en la chambre de parlement, et leur dit que
monseigneur le duc de Normendie ne pourroit lors or les requestes et
responses que on luy devoit faire pour certaines nouvelles que il
avoit oes tant du roy son pre que de son oncle l'empereur,
desquelles il leur fist aucunes dire en publique. Et pour ce se
dpartit ladite assemble de la dicte chambre de parlement, et s'en
alrent aucuns en leur pays.


  De l'ordenance que ceux de la Langue d'oc firent pour l'amour et
    rdemption du roy de France.

En ce meisme an au moys d'octobre, les trois estas de la Langue d'oc
se assemblrent en la ville de Thoulouse, par l'auctorit du conte
d'Armagnac, lieutenant du roy au pays, pour traictier ensemble  faire
ayde convenable pour la dlivrance du roy. Et l firent plusieurs
ordenances par l'autorit dessus dite. Premirement que ils feroient
cinq mille hommes d'armes, chascun  deux chevaux, et auroit chascun
homme d'armes demi florin  l'escu pour jour. Et feroient mille
sergens arms  cheval, deux mille arbalestiers et deux mille
pavaisiers[199], tous  cheval, et auroient chascun desdis sergens,
arbalestiers et pavaisiers, huit florins  l'escu[200] pour chascun
moys, et feroient ladite ayde pour un an. Et si ordenrent que tous
les dessus dis seroient pais par ceux et en la manire que lesdis
estas ordeneroient, ou les esleus par iceux. Et oultre ce, ordenrent
que homme n femme dudit pays de Langue d'oc ne porteroit par ledit
an, s le roy n'estoit avant dlivr, or n argent n perles, n vair
n gris, robes n chapperons dcoupps n autres cointises
quelconques; et que aucuns menesterieus jugleurs ne joueroient de
leurs mestiers. Et encore ordenrent certaine monnoie, c'est assavoir
trente-deuxiesme, laquelle ils firent faire et monnoier s
monnoies[201] du roy dudit pays par l'autorit dudit conte, jasoit ce
que au pays de Langue d'oc courust lors autre monnoie, c'est assavoir
monnoie soixantiesme. Et pour avoir confermacion de toutes les choses
dessus dites envoirent  Paris devers monseigneur le duc de
Normendie, ainsn fils du roy et son lieutenant gnral, trois
personnes, c'est assavoir de chascun des trois estas une; et leur
furent confermes par ledit monseigneur le duc toutes les choses
dessus dites.

  [199] Garnis de _pavas_ ou _pavois_, petit bouclier rond.

  [200] Environ 160 francs.

  [201] Aux htels des monnaies.


  Comment monseigneur le duc de Normendie, tant de son bon
    entendement naturel comme par bonne dlibration de son
    conseil, fist dpartir les gens des trois estas et leur fist
    dire que chascun d'eux s'en repairast en son lieu.

Le mercredi ensuivant, qui fut l'endemain de la feste de Toussains,
ledit monseigneur le duc manda au Louvre plusieurs du conseil du roy
et du sien, et aucuns de ceux des trois estas dont dessus est faite
mencion; et ot dlibracion assavoir s il estoit bon que ceux des
trois estas qui estoient  Paris s'en allassent chascun en son pays
sans plus faire quant alors, pour aucunes causes qu'il leur dit. Et
luy fut conseilli pour la plus grant partie de tous ceux qui furent
audit conseil que ainsi le fist. Et pour ce, dit  ceux qui estoient
prsens desdis trois estas que ainsi le fissent, et leur pria que ils
dissent de par luy aux autres qui estoient  Paris que chascun s'en
allast en son lieu. Et leur dit que il les remanderoit, mais que il
eust o certains messagiers, chevaliers qui venoient de devers le roy,
son pre, qui luy aportoient certaines nouvelles de par luy; et aussi
que il eust t devers l'empereur, son oncle, par devers lequel il
entendoit aler briefment.

Dont plusieurs desdis estas qui avoient entencion de gouverner le
royaume par les requestes que ils avoient faites audit monseigneur le
duc, furent moult dolens; et bien leur fut avis que toutes ces choses
avoient est faites par le dit monseigneur le duc, pour dpartir
ladite assemble desdis trois estas qui estoient  Paris: et en vrit
ainsi estoit-il.

Et pour ce l'endemain, qui fut jour de juesdi, plusieurs desdis trois
estas qui estoient encore  Paris, monseigneur le duc estant 
Montlehri, l o il ala celuy jour au matin, s'assemblrent au
chapitre desdis frres Meneurs. Et l ledit evesque de Laon publia en
la prsence de ceux qui y vouldrent venir comment monseigneur le duc
leur avoit requis conseil et aide, et comment pour ce faire ils
avoient est assembls par plusieurs fois et par maintes journes, et
prs pour ladite response faire, laquelle monseigneur le duc n'avoit
voulu or. Et leur dit que chascun d'eux prist copie des choses qui
avoient est ordenes par lesdis esleus, et l'emportast en son pays.
Lesquelles choses firent plusieurs desdis trois estas qui estoient 
ladite assemble. Et jasoit ce que, par plusieurs fois, ledit
monseigneur le duc parlast audit prvost des marchans et par plusieurs
journes, et aussi aux eschevins de Paris en eux requerrant que ils
luy voulsissent faire ayde  soustenir la guerre, si ne s'y vouldrent
accorder n consentir, s'il ne faisoit assembler lesdis trois estas,
laquelle chose il n'ot pas conseil de faire. Et pour ce il ordena que
on envoieroit certains des conseilliers du roy par les bailliages du
royaume, pour requrir ladite ayde aux bonnes villes.


  Comment les gens des trois estas furent mands pour rassembler 
    Paris.

1357.

Et si furent mands les gens des trois estas de par monseigneur le duc
pour estre  Paris assembls le dimanche, cinquiesme jour de fvrier
ensuivant[202].

  [202] Le chroniqueur ne juge pas  propos de nous dire pourquoi
  le Rgent rappela les tats. Une meute eut lieu  Paris, le 20
  janvier, dans laquelle le peuple, soulev par tienne Marcel,
  obligea le Rgent  renoncer  faire circuler une mauvaise
  monnaie,  rassembler les dputs des trois tats et  chasser de
  son conseil sept de ses officiers.


  Comment les gens des trois estas furent rassembls.

Le dimanche dessus dit, cinquiesme jour de fvrier, se assemblrent 
Paris plusieurs evesques et autres gens d'glyse, nobles et plusieurs
gens de bonnes villes du royaume de France. Et par plusieurs journes
furent assembls en ladite ville en l'ostel des Cordeliers, et l
firent plusieurs ordenances.


  Comment maistre Robert le Coq, evesque de Laon, prescha en
    parlement, de par les gens des trois estas, comment les
    officiers du roy devoient estre privs de leurs offices.

Le vendredi, troisiesme jour du moys de mars ensuivant, furent
assembls au palais royal, en la chambre de parlement, en la prsence
de monseigneur le duc de Normendie, du conte d'Anjou et du conte de
Poitiers, ses frres, et de plusieurs autres nobles, gens d'glise et
gens de bonnes villes, jusques  tel nombre que toute ladite chambre
en estoit plaine. Et prescha messire Robert le Coq, evesque de Laon,
et dit que le roy et le royaume avoient est au temps pass mal
gouverns, dont moult de meschiefs estoient advenus tant audit royaume
comme aux habitans d'ieluy, tant en mutacions de monnoies comme par
prises, et aussi par mal administrer et gouverner les deniers que le
roy avoit eus du peuple, dont moult grandes sommes avoient est
donnes par plusieurs fois  plusieurs qui mal desservi l'avoient.

Et toutes ces choses avoient est faites, si comme disoit l'evesque,
par le conseil des dessus nomms chancelier et autres qui avoient
gouvern le roy au temps pass. Dit lors encore ledit evesque que le
peuple ne povoit plus souffrir ces choses; et pour ce avoient dlibr
ensemble que les dessus nomms officiers et autres que il nommeroit
lors,--tant que sur le tout ils furent vint-deux dont les noms
suivent: maistre Pierre de la Forest, lors cardinal et chancelier de
France; monseigneur Simon de Bucy; maistre Jehan Chalemart; maistre
Pierre d'Orgemont, prsident en parlement; monseigneur Nicolas Bracque
et Jehan Poillevilain, maistres de la chambre des comptes et
souverains maistres des monnoies; Enguran du Petit-Clier et Bernart
Fremaut, trsoriers de France; Jehan Chauveau et Jacques Lempereur,
trsoriers des guerres; maistre Estienne de Paris, maistre Pierre de
la Charit et maistre Ancel Choquart, maistres des requestes de
l'ostel du roy; monseigneur Robert de Lorris, chambellan du roy;
monseigneur Jehan Taupin, de la chambre des enquestes; Geoffroy le
Masurier, eschanon dudit monseigneur le duc de Normendie; le Borgne
de Beausse, maistre d'escurie dudit monseigneur le duc; l'abb de
Faloise, prsident en la chambre des enquestes; maistre Robert de
Preaux, notaire du roy; maistre Regnault d'Acy, avocat du roy en
parlement; Jehan d'Auceurre, maistre de la chambre des comptes; Jehan
de Behaigne, varlet dudit monseigneur le duc,--seroient privs de tous
offices royaux perptuelment, dont il y avoit aucuns prsidens en
parlement, aucuns maistres des requestes en l'ostel du roy; aucuns
maistres de la chambre des comptes et aucuns autres officiers de
l'ostel dudit monseigneur le duc, si comme dessus est dit. Et requist
ledit evesque audit monseigneur le duc que ds lors il voulsist priver
les vint-deux dessus nomms comme dit est; et toutesvoies
n'avoient-ils est appells n os en aucune manire; et si n'avoient
plusieurs de iceux et la plus grant partie est accuss d'aucune
chose, n contre iceux dit n propos aucune villenie; et si estoient
plusieurs d'iceux officiers  Paris, lesquels l'on povoit chascun jour
veoir et avoir qui aucune chose leur voulsist dire ou demander.

Item, requist encore ledit evesque que tous les officiers du royaume
de France fussent suspendus, et que certains rformateurs feussent
donns, lesquels seroient nomms par les trois estas qui auroient la
cognoissance de tout ce que l'on vouldroit demander auxdis officiers
et contre iceux dire et proposer. Item, requist encore ledit evesque
que bonne monnoie courust telle que lesdis trois estas ordeneroient,
et plusieurs autres requestes fist.

Lors, un chevalier appel monseigneur Jehan de Pquigny, pour et au
nom des nobles, advoua ledit vesque; et un avocat d'Abbeville appel
Nicholas le Chauceteur l'advoua au nom des bonnes villes; et aussi
fist Estienne Marcel, prvost des marchans de Paris. Et offrirent, au
nom des trois estas dessus dis, audit monseigneur le duc trente mille
hommes d'armes, lesquels ils paieroient par leurs mains et par ceux
qu'ils y ordeneroient. Et pour avoir la finance  ce faire, ils
avoient orden certain subside, c'est assavoir: Que les gens d'glyse
paieroient dixiesme et demy de toutes revenues, les nobles aussi
dixiesme et demy; c'est assavoir de cent livres de terre quinze
livres. Et les gens des bonnes villes feroient de cent feus un homme
d'armes; c'est assavoir demi-escu de gaige pour chascun jour. Mais
pour ce que ils ne savoient pas encore combien ladite finance pourroit
monter, n s elle souffiroit  paier les trente mille hommes d'armes
dessus dis, ils requistrent que ils peussent rassembler  la quinzaine
de Pasques ensuivant; et entre deux, ils feroient savoir combien
ladite finance pourroit monter. Et se ils trouvoient  ladite
quinzaine que ladite finance ne souffisist, ils la croistroient. Et
aussi ils requistrent que depuis ladite quinzaine ils peussent
rassembler deux fois, quant bon leur sembleroit, jusques au quinziesme
jour du moys de fvrier ensuivant. Lequel duc de Normendie leur
ottroia toutes leurs requestes, tant les dessus escriptes comme les
autres, et par ce tindrent que les vint-deux officiers dont dessus est
faite mencion estoient privs, et demoureroient les autres officiers
souspendus par telle manire que, en ladite ville de Paris, l'on ne
tint point de jusridicion jusques au lundi ensuivant que le prvost
fust restitu en son office. Et du parlement fust orden par ceux du
grant conseil qui avoient est esleus par les dessus dis trois estas
le vendredi ensuivant, et en ostrent plusieurs de ceux qui en
estoient par avant, tant que sur le tout ils n'y en laissirent, que
en prsidens que en autres, que seize ou environ. Et de la chambre des
comptes ostrent tous les maistres qui y estoient, tant clers comme
lais, qui estoient quinze en nombre, et y en mistrent quatre tous
nouveaux, deux chevaliers et deux lais.

Mais quant ils y orent est un jour, ils alrent par devers le grant
conseil et leur distrent qu'il convenoit que l'on y mist de ceux qui
autrefois y avoient est, pour leur monstrer le fait de ladite
chambre; et pour ce y mist-l'on par provision quatre des anciens, avec
les quatre nouveaux dessus dis.


  Du traicti et des trives qui furent prises  Bourdeaux entre le
    roy de France et le prince de Gales.

Le samedi, dix-huitiesme jour dudit moys de mars, fut traictie paix 
Bourdeaux, entre le roy de France, qui encore y estoit prisonnier, et
le prince de Gales.

La manire dudit traicti fut tenue secrte pour ce que en icelle
estoit rserve la volent du roy d'Angleterre. Mais pour aucunes
choses qui  ce les murent, ils pristrent trives gnrales de Pasques
ensuivant jusques  deux ans. Et envoia ledit prince les prisonniers
qu'il avoit en France, et ordena d'emmener le roy de France en
Angleterre pour parfaire ledit traicti.

Item, le dimanche vint-sixiesme jour dudit moys de mars, fut la
monnoie publie  Paris, par l'ordenance des gens des trois estas,
c'est assavoir: un mouton d'or courant pour vingt-quatre sous parisis,
et demi-moutons qui lors furent fais nouviaux pour douze sous parisis;
deniers blans  la couronne pour dix deniers tournois: et les autres
monnoies qui lors furent faites.


  Des lettres qui furent apportes  Paris de par le roy de France,
    lesquelles furent publies, en faisant deffense que les trois
    estas ne s'assemblassent  la journe dessus dite.

Le mercredi aprs Pasques flories, qui fut le quint jour du moys
d'avril, furent cries et publies par Paris, par lettres ouvertes et
mandement du roy, les trives dont est dessus faite mencion. Et aussi
fut cri et publi que le roy ne vouloit pas que l'on paiast le
subside qui avoit est orden par lesdis trois estas, dont est faite
mencion; et aussi il ne vouloit pas que les trois estas se
rassemblassent  la journe par eux ordene  la quinzaine de Pasques
n  autres, dont le peuple de Paris fut moult esmeu, par espcial
contre l'archevesque de Sens, contre le conte d'Eu, cousin germain du
roy, et contre le conte de Tancarville, qui les lettres du roy s
quelles les choses dessus dites estoient contenues avoient apportes
de Bourdeaux, et auxquels le roy avoit enchargi de les faire publier
avec plusieurs autres choses que l'on leur avoit commises, et
chargies  faire.

Et disoit la plus grant partie du peuple de Paris que c'estoit
fausset et trason de publier que lesdites trives fussent donnes n
accordes; et de empescher ladite assemble des trois estas n  lever
ledit subside. Et par la commocion et desroy qui fut lors en ladite
ville, il convint que ledit archevesque et conte s'en alassent assez
hastivement; lesquels se absentrent. Et pour ce que aucuns disoient
qu'ils estoient moult dolens de la villenie qui leur avoit est faite,
et que pour ce ils assembloient gens d'armes et avoient entencion et
volent de grver aucuns de ceux de Paris, l'on fist garder
soigneusement ladite ville, tant de jour comme de nuit; et n'y avoit
de la partie devers Grant-Pont que trois portes ouvertes de jour; et
de nuit elles estoient closes toutes.

Item, le samedi ensuivant, la veille de Pasques les grans, qui fut le
huitiesme jour d'avril, fut cri et publi par Paris que l'on leveroit
ledit subside et que les trois estas se rassembleroient  ladite
quinzaine de Pasques, nonobstant ledit cri qui avoit est le mercredi
prcdent. Et ordena ledit duc de Normendie que l'on fist ledit cri,
par le conseil ou contrainte des dessus dis trois estas, c'est
assavoir: dudit evesque de Laon qui estoit principal gouverneur desdis
trois estas, du prvost des marchans et de aucuns autres.


  En quel temps le roy de France arriva en Angleterre.

L'an de grace mil trois cens cinquante-sept, le mardi aprs Pasques,
qui fut le onziesme jour du moys d'avril, fist le devantdit prince de
Gales ledit roy de France entrer en mer  Bourdeaux, pour le mener en
Angleterre; et y arrivrent le quatriesme jour de may ensuivant. Et
fut ledit roy men  Londres et y entra le vint-quatriesme du moys de
may. Et avint que, en alant et chevauchant, le roy d'Angleterre
encontra le roy de France aux champs, auquel ledit roy d'Angleterre
fist moult grant honneur et rvrence, et parla  luy moult
longuement. Et aprs passa oultre en son chemin. Et le roy de France
et le prince de Gales s'en alrent  Londres, l o le roy de France
fut tenu prisonnier si largement comme il vouloit; car il avoit ses
gens, tels et tant comme il vouloit; et aloit chacier et esbatre
toutes fois qu'il luy plaisoit, et estoit en un moult bel ostel,
dehors ladite ville de Londres, appell Savoie, et estoit au duc de
Lenclastre.


  Comment la puissance inique des trois estas dclina et vint 
    nant.

Environ la Magdaleine ensuivant, les ordens par les trois estas, tant
du grant conseil des gnraux sur le fait du subside, comme les
rformateurs, commencirent  dcliner et leur puissance  apeticier.
Car la finance que ils avoient promise ne fut pas si grande de plus de
dix pars et les laissirent les nobles, et ne vouldrent point paier,
n les gens d'Eglyse aussi. Et aussi plusieurs des bonnes villes qui
cognurent et apperceurent l'iniquit du fait desdis gouverneurs
principaux, qui estoient dix ou douze ou environ, se dportrent de
leur fait et ne vouldrent paier.

Et l'archevesque de Rains, qui par avant avoit est l'un des plus
grands maistres, fit tant que il fut principal au conseil de
monseigneur le duc. Et furent presque tous ceux qui avoient est mis
hors de leurs offices remis en leurs estas, except les nomms
vint-deux, jasoit ce que aucuns d'iceux n'en laissassent oncques leurs
estas.


  De la deffense que monseigneur le duc de Normendie fist au
    prvost des marchans et  autres qui usurpoient la puissance de
    gouverner le royaume de France.

Aprs avint, environ la my-aoust, que monseigneur le duc de Normendie
dit au prvost des marchans,  Charles Toussac,  Jehan de l'Isle et 
Gille Marcel, qui estoient principaux gouverneurs de la ville de
Paris, que il vouloit, ds or en avant, gouverner et ne vouloit plus
avoir curateurs: et leur deffendit qu'ils ne se meslassent plus du
gouvernement du royaume que ils avoient entrepris par telle manire
que on obissoit plus  eux que  monseigneur le duc. Et ds lors
chevaucha ledit monseigneur le duc de Normendie par aucunes des
bonnes villes et leur fist requeste, en sa personne, de avoir ayde
d'eux comme de autres choses. Et du fait de sa monnoie leur parla,
lequel luy avoit est empeschi si comme dessus est dit, dont les
dessus dis gouverneurs des trois estas furent moult dolens. Et s'en
ala ledit evesque de Laon en son eveschi, car il voit bien que il
avoit tout honny.


  De la chandelle que ceux de Paris offrirent  Notre-Dame de
    Paris, et de la rconciliation de ceux de ladite ville par
    devers monseigneur le duc, et comment il fut si prs men que
    il se consentit de rassembler les trois estas.

La vigile de ladite my-aoust, l'an dessus dit mil trois cens
cinquante-sept, offrirent ceux de Paris  Nostre-Dame une chandelle
qui avoit la longueur du tour de ladite ville de Paris[203], si comme
l'on disoit, pour ardoir jour et nuit sans cesse.

  [203] C'tait une immense bougie roule. Il tait d'usage de
  faire ce don  Notre-Dame, la veille de l'Assomption.

Item, environ la Saint-Remy ensuivant, se rconcilirent ceux de Paris
par devers monseigneur le duc de Normendie, et firent tant que il
retourna en ladite ville en laquelle il n'avoit est de long-temps. Et
luy distrent que ils lui feroient trs grant chevance, et ne lui
requroient riens contre aucuns de ses officiers, n aussi la
dlivrance du roy de Navarre, laquelle ils luy avoient requise par
plusieurs foys. Et luy supplirent que il voulsist que vint ou trente
villes se assemblassent  Paris; laquelle chose ledit monseigneur le
duc leur ottroia. Et furent mandes plusieurs villes de par luy; c'est
assavoir, jusques au nombre de soixante-dix ou environ, jasoit ce que
ils ne luy en eussent requis que vint ou trente. Et quant ils furent
assembls  Paris, ils ne firent aucune chose, mais alrent devers
ledit monseigneur le duc et luy distrent que ils ne povoient
besongnier n riens faire s tous lesdis trois estas n'estoient
rassembls; et luy requistrent les dessus dis de Paris que il les
voulsist mander, laquelle chose il leur ottroia. Et envoia ces lettres
aux gens d'glyse, aux nobles et aux bonnes villes, et les manda. Et
aussi envoia ledit prvost des marchans ses lettres aux dessus dis,
avec les lettres dudit monseigneur le duc. Et fut la journe de
assembler  Paris les dis trois estas, au mardi aprs la feste de
Toussains ensuivant, qui fut le septiesme jour de novembre, l'an
dessus dit. Et pendant ladite journe, fut ledit monseigneur le duc si
men que il n'avoit denier de chevance, pourquoy il convenoit que il
fist tout ce que les dessus dis de Paris vouloient; et convint que il
mandast,  leur requeste, ledit evesque de Laon qui estoit en son
veschi, lequel, par fiction, fist dangier[204] de retourner, et
nantmoins il vint tantost.

  [204] Difficult.

Item, cedit mardi, aprs la feste de Toussains, se assemblrent 
Paris aucunes gens d'glyse, nobles et autres envois des bonnes
villes; et moins que autrefois n'en estoit venu aux autres assembles.
Et assemblrent aux Cordeliers par plusieurs journes, et firent tant
que le parlement qui avoit est orden  seoir l'endemain de la
Saint-Martin, par ledit monseigneur le duc et son conseil, et j avoit
est mand par les bailliages, fut continu quant aux plaidoieries
jusques au second jour de janvier; et depuis, par leur ordenance, fut
continu jusques  l'endemain de la Chandeleur.


  De la dlivrance du roy de Navarre par un chevalier ennemi et
    tratre du roy de France, et comment il convint que monseigneur
    le duc de Normendie envoiast au roy de Navarre un trs-fort et
    sur sauf-conduit pour venir  Paris.

Le mercredi huitiesme jour du moys de novembre ensuivant, avant le
point du jour du jeudi ensuivant, le roy de Navarre, qui estoit en
prison au chastel de Alleux en Cambresis[205], fut dlivr par un
chevalier en qui le roy de France se fioit, appell monseigneur Jehan
de Pquigny, lors gouverneur, de par le roy de France, au pays
d'Artois: lequel, comme faux tratre, sans le consentement, sceu et
volent dudit roy de France, son seigneur, qui ledit roy de Navarre
faisoit tenir en prison, au grant pril et prjudice du roy et du
royaume ainsi faussement le dlivra. Car il ala, et gens d'armes avec
luy, jusques au nombre de trente ou environ, et estoient bourgeois
presque tous; et vint audit chastel de nuit et fit tant, par eschieles
et autrement, que luy et sa compaignie entrrent audit chastel, qui
estoit trs-mal gard, sans ce que ceux qui estoient dedans le
sceussent, si comme l'on disoit. Mais ils ne firent point de mal 
ceux qui estoient audit chastel. De l vint le roy de Navarre et ceux
qui l'avoient dlivr  Amiens, desquels une grant partie estoit de
ladite ville, et l demoura par aucuns jours. Et fist dlivrer tous
les prisonniers tant de la court de l'glyse, comme de la court laye.
Et cependant fut traicti entre monseigneur le duc de Normendie, qui
estoit  Paris, par aucuns des amis du roy de Navarre, c'est assavoir
par la royne Blanche sa suer, et par la royne Jehanne sa tante, qui
pour ce estoient venues en ladite ville de Paris, et par autres, de
envoier sauf-conduit audit roy de Navarre et  tous ceux qui seroient
en sa compaignie. Et convint que ledit monseigneur le duc passast tel
sauf-conduit, comme les amis dudit roy de Navarre vouldrent deviser,
c'est assavoir que pour quelconque chose faite ou  faire, l'on ne le
peust arrter n ceux qui seroient en sa compaignie, et si en pourroit
amener  Paris tant et tels comme il vourroit, arms ou autrement. Et
lors, au conseil dudit monseigneur le duc estoit principal et
souverain maistre ledit evesque de Laon, qui les choses dessus dites
avoit toutes prpares et faites par la puissance et ayde du devant
dit prvost des marchans et de dix ou de douze de la ville de Paris.
Si n'estoit pas merveille s ledit monseigneur le duc estoit conseill
 faire tout ce qui estoit bon au roy de Navarre. Lequel sauf-conduit
fut port  Amiens par un clerc appell Mahy de Pquigny, frre dudit
monseigneur Jehan de Pquigny, et par un chevin de Paris appell
Charles Toussac. Ce fait, plusieurs des bonnes villes qui estoient
venues  Paris  ladite assemble des trois estas, par espcial des
parties de Champaigne et de Bourgoigne, se partirent de Paris sans
prendre congi, quant ils sceurent que le roy de Navarre devoit venir
 Paris; pour ce que ils se doubtoient que l'on ne leur voulsist faire
avouer la dlivrance du roy de Navarre.

  [205] Ou _Arleux-en-Palluel_, Bourg  quatre lieues de Cambray.

Item, le mercredi, veille de saint Andrieu ensuivant, prs de
l'anuitier, entra ledit roy de Navarre  Paris, avec moult grant
compaignie de gens arms. Et estoient avec luy monseigneur Jehan de
Meulant, evesque de Paris, et moult grant nombre de ceux de Paris,
dont il y avoit bien deux cens hommes d'armes et plus qui estoient
als  l'encontre dudit roy jusques  Saint-Denis en France; et ala
ledit roy de Navarre descendre en l'abbaye de Saint-Germain-des-Prs.


  De la prdication par parolles couvertes que ledit roy de Navarre
    fist au Pr-aux-Clercs  plusieurs gens de la ville de Paris 
    la fin  quoy il tendoit.

L'endemain, jour de la Saint-Andrieu, environ heure de prime, le roy
de Navarre, qui avoit fait assavoir par ladite ville de Paris, en
plusieurs lieux, que il vouloit parler aux gens de ladite ville, fut
en un eschafaut sur les murs de ladite abbaye de Saint-Germain des
Prs, par devers le Pr-aux-Clers; lequel eschafaut estoit fait pour
le roy de France, pour veoir les gaiges de batailles que l'on faisoit
aucunes fois en une lice qui estoit audit pr, joingnant aux murs de
Saint-Germain. Es quelles lices estoient venus moult de gens par le
mandement que ledit roy de Navarre et ledit prvost des marchans
avoient fait  plusieurs quarteniers et cinquanteniers de ladite
ville. Et en la prsence de dix mille personnes dist moult de choses,
en dmonstrant que il avoit est pris sans cause et dtenu en prison
par dix-neuf moys; et contre plusieurs des gens et officiers du roy
dist plusieurs choses. Et jasoit ce que contre le roy n contre le duc
il ne dist riens appertement, toutesvoies dist-il assez de choses
deshonnestes et villaines par parolles couvertes. Moult longuement
sermona, et tant que l'on avoit disn par Paris quant il cessa. Et fut
tout son sermon de justifier son fait et de dampner sa prise. Et le
pareil sermon avoit fait  Amiens.


  De la response que l'evesque de Laon rendit pour monseigneur le
    duc sans en demander son plaisir.

A l'endemain, qui fut vendredi et premier jour de dcembre, alrent au
palais, par devers monseigneur le duc de Normendie, ledit prvost des
marchans, maistre Robert de Corbie et aucuns autres de ladite ville
de Paris. Et requistrent audit monseigneur le duc de par les bonnes
villes, si comme ils disoient, que il voulsist faire raison et justice
audit roy de Navarre. Et lors ledit evesque de Laon, qui principal
estoit audit conseil de monseigneur le duc, si comme dessus est dit,
et par lequel ledit roy et prvost des marchans et leur partie
faisoient ce que ils faisoient, respondit pour monseigneur le duc,
sans luy en demander son plaisir, que ledit duc feroit audit roy de
Navarre non pas seulement raison et justice, mais toute grace et toute
courtoisie et tout ce que bon frre doit faire  autre. Et certes
c'estoit bien tromp quant celui qui estoit maistre et gouverneur
dudit roy de Navarre et de ceux de sa partie, estoit maistre et
principal au conseil de monseigneur le duc, c'est assavoir ledit
evesque de Laon; et n'y avoit lors homme au conseil dudit monseigneur
le duc qui luy osast contredire.


  Comment monseigneur le duc, par le conseil que il ot et aussi par
    sa bnignit, ala premirement devers le roy de Navarre, en
    l'ostel de la royne Jehanne.

Le samedi ensuivant, ledit monseigneur le duc assembla de ceux de son
conseil tant et tel comme ledit evesque voult; et furent exposes les
requestes que faisoit ledit roy de Navarre, et fut dit que chascun y
pensast, et l'endemain, jour de dimanche, tiers jour dudit moys de
dcembre, retournassent au conseil.

Iceluy jour de samedi, aprs diner, ledit duc ala en l'ostel de ladite
royne Jehanne, par le conseil qui luy fut donn, pour parler audit roy
de Navarre, qui encore n'avoit est par devers luy n parl  luy. Et
assez tost aprs que ledit monseigneur le duc fut venu audit ostel,
ledit roy de Navarre y ala  grant compaignie de gens d'armes; et
toutesvoies monseigneur le duc y estoit al  assez petite
compaignie, sans aucunes armes. Et quant ledit roy de Navarre entra en
la chambre o estoit ladite royne et ledit duc, lesdis duc et roy
s'entresalurent assez mortement. Toutesvoies convint-il que les
sergens d'armes qui estoient als avec ledit duc audit ostel, et
gardoient l'huys de la chambre o il estoit, se partissent, ou l'on
leur eust fait villenie. Et demourrent les gens dudit roy de Navarre
en la garde dudit huys, comme maistres et souverains que ils se
tenoient; et l parlrent assez ensemble, et pou aprs se dpartirent.


  Comment il fut conseilli  monseigneur le duc par l'evesque de
    Laon et par le prvost des marchans que il accordast toutes les
    requestes du roy de Navarre.

Le dimanche ensuivant, troisiesme jour de dcembre, furent devant
monseigneur le duc au conseil pluseurs conseilliers, tels comme ledit
evesque ordena. Et furent rptes les requestes que ledit roy de
Navarre faisoit; et toutesvoies, pour or tout ce que il vouldroit
requrir avoit est orden certains conseilliers dudit monseigneur le
duc, desquels la plus grant partie estoient audit roy de Navarre. Mais
ainsi l'avoit orden ledit evesque, afin que tout quanque ledit roy
requerroit luy fust ottroi par ledit monseigneur le duc, qui, par
contrainte, ne povoit refuser chose que iceluy evesque voulsist.
Lesquels conseilliers estoient audit conseil. Et pour ce encore que il
y eust plus des amis dudit roy de Navarre, et que les requestes que il
faisoit ne peussent estre empeschies par aucuns preudes hommes qui
estoient audit conseil, ledit evesque malicieusement fist et ordena
que ledit prvost des marchans, maistre Robert de Corbie, Jehan de
l'Isle et aucuns autres de leur aliance, alrent heurter  l'huys de
la chambre o ledit monseigneur le duc et le conseil estoit pour
ordener desdites requestes; et feingnirent que ils voulsissent parler
audit monseigneur le duc d'autre chose; et toutesvoies ne distrent-ils
aucune chose fors tant que ils distrent audit monseigneur le duc que
les gens envois de par les bonnes villes estoient  accort et s'en
vouloient aler, mais que ils eussent faite leur response. Si
requroient ledit monseigneur le duc que il fist savoir  tous les
nobles qui estoient  Paris que ils feussent l'endemain aux
Cordeliers, pour eux accorder avec les bonnes villes. Lequel duc
respondit que il le feroit volentiers.

Ce fait, ledit monseigneur le duc, par le conseil dudit evesque, fist
demourer au conseil lesdis prvost des marchans et sa compaignie. Et
lors fist demande  chascun d'iceux qui estoient au conseil, sur
lesdites requestes. Et finablement fut conseilli  monseigneur le duc
que il accordast audit roy de Navarre les choses qui ensuivent; et si
fut dit par ledit prvost des marchans en disant son opinion: Sire,
faites amiablement au roy de Navarre ce que il vous requiert, car il
convient qu'il soit fait ainsi. Comme s il voulsist dire: il en sera
fait, veuillez ou non.

Si fut lors orden: Que le roy de Navarre auroit toute la terre qu'il
tenoit quant il fut pris, et tous les meubles qui estoient sous ladite
terre.

Item, toutes les forteresses que il tenoit lors que dessus est dit,
qui depuis avoient est prises par le roy de France et ses gens; et
tous les biens qui estoient s dites forteresses.

Item, fut orden que ledit monseigneur le duc pardonneroit audit roy
de Navarre et  tous ses adhrens tout ce que ils avoient meffait au
roy et au royaume de France.


  Autres ordenances, comment les dessus dis dcapits et pendus 
    Rouen fussent despendus et enterrs; et les biens rendus  leur
    hoirs.

Encore fut orden que le conte de Harecourt, le seigneur de Graville,
monseigneur Maubu-de-Mainesmares, chevaliers, et Colinet Doublet,
escuier, lesquels le roy de France avoit fait descapiter  Rouen, en
sa prsence, et puis traisner et pendre au gibet de Rouen, lorsque le
Roy de Navarre fut pris, seroient despendus publiquement et rendus 
leurs amis, pour enterrer en terre benoite; et toutes leurs terres qui
estoient confisques rendues  leurs enfants ou hritiers. Et pour ce
que ledit roy de Navarre requroit pour ses injures, dommaiges et
intrts grant somme de florins ou terre en lieu desdis florins; et
disoit-l'on  part, jasoit ce que il ne feust pas dit clrement, que
il pensoit  en avoir ou la duchi de Normendie ou la cont de
Champaigne; il fut orden que l'on traiteroit avec luy de continuer
ceste requeste jusques  un autre jour. Et finablement luy furent
accordes toutes les choses dessus dites, et en ot lettres dudit duc
telles comme les gens dudit roy les vouldrent faire. Et pour ce que
l'assemble des trois estas estoit continue jusques au vintiesme jour
de Nol ensuivant, car ils n'avoient pas est d'accort, et si s'en
estoient als plusieurs sans prendre congi quant ils orent sceu la
dlivrance dudit roy, si comme dessus est dit, accord fut que les roy
et duc rassembleroient au vintiesme jour de Nol dessus dit, pour
traictier des choses dessus dites; et cependant ledit monseigneur le
duc envoieroit certaine personne notable en Normendie pour excuter
loyaument et de fait audit roy les choses  luy accordes; et y fut
orden monseigneur Almaury de Meulant, chevalier baneret.

Et, par trois ou quatre jours aprs, compaignirent lesdis duc et roy
l'un l'autre, et furent par ledit temps souvent ensemble, et
mengirent ensemble plusieurs fois en l'ostel de la royne Jehanne, en
l'ostel dudit evesque de Laon et au palais; et tousjours estoit ledit
evesque avec eux, et moult bonne chire s'entrefaisoient. Et ensemble,
moult secrtement, visitrent les saintes reliques en la chapelle du
palais. Et fist ledit roy dlivrer tous les prisonniers qui estoient
s prisons de Paris, tant s prisons de l'glyse comme s prisons des
seigneurs lais; nis ceux qui estoient en oublite, condamns au pain
et  l'yaue, furent dlivrs.

Aprs ces choses, vindrent certaines nouvelles  Paris que le traicti
entre les roys de France et d'Angleterre estoit tenu parfait, et
qu'ils estoient  accort; et disoit l'on communment que ledit roy de
France seroit tantost en France.


  Comment monseigneur le duc de Normendie en assurant ceux de Paris
    leur dist, en plaines halles, qu'il vouloit vivre et mourir
    avec eux, et que les gens d'armes qu'il faisoit venir estoient
    pour le bien de ceux du royaume: et, par la deffaute de ceux
    qui avoient le gouvernement, il convenoit que luy-meismes mist
    paine  rebouter les ennemis.

1358.

Ce meisme jeudi, onziesme jour dudit moys de janvier mil trois cens
cinquante-huit, monseigneur le duc de Normendie, qui longuement avoit
demour  Paris et ne pouvoit avoir chevance, car ceux de Paris
avoient tout le gouvernement, fut conseilli que il parlast au commun
de Paris. Si fist savoir, celuy jour bien matin, que il iroit s
halles pour parler au commun. Et quant l'evesque de Laon et le prvost
des marchans le sceurent, ils le cuidrent empeschier, et distrent 
monseigneur le duc que il se vouloit mettre en grant pril de soy
mettre devant le peuple. Nantmoins, ledit monseigneur le duc ne les
crut point, mais ala, environ heure de tierce, s dites halles, 
cheval, luy sixiesme ou huitiesme ou environ. Et dit  grant foison de
peuple qui l estoit que il avoit entencion de mourir et de vivre avec
eux, et que ils ne crussent aucuns qui avoient dit et publi que il
faisoit venir des gens d'armes pour les piller et gaster: car il ne
l'avoit oncques pens. Mais il faisoit venir lesdites gens d'armes
pour aidier  deffendre et garantir le peuple de France, qui moult
avoit  souffrir, car les ennemis estoient moult espandus parmy le
royaume de France, et ceux qui avoient pris le gouvernement n'y
mettoient nul remde. Si estoit son entencion, ce disoit, de gouverner
ds lors en avant, et de rebouter les ennemis de France; et n'eust pas
tant attendu ledit duc s il eust eu le gouvernement et la finance. Et
oultre, dit lors que toute la finance qui avoit est leve au royaume
de France, depuis que les trois estas avoient eu le gouvernement, il
n'en avoit n denier n maille; mais bien pensoit que ceux qui
l'avoient receue si en rendroient bon compte. Et furent les parolles
dudit duc moult agrables au peuple; et se tenoit la plus grant partie
par devers luy[206].

  [206] C'est--dire: Et le plus grand nombre favorisoit plutt son
  parti que celui des meneurs des trois tats. (_Note de M. Paulin
  Pris._)


  De l'assemble que le prvost des marchans fist faire 
    Saint-Jaques-de-l'Ospital, pour la doubte que il avoit que le
    peuple de Paris ne se tenist du tout avec monseigneur le duc;
    et des parolles que dit Charles Toussac, eschevin.

L'endemain, jour de vendredi, douziesme jour dudit moys de janvier, le
prvost des marchans et ses alis, considrans et voyans que le peuple
estoit  faire le plaisir et la volent de monseigneur le duc, leur
seigneur, doubtans par aventure que ledit peuple ne s'esmust contre
eux, firent assembler  Saint-Jaques-de-l'Ospital[207] grant foison de
gens, et par espcial ceux qui estoient de leur partie. Et quant ledit
duc sceut ladite assemble, il partit tantost du palais et ala audit
Ospital, et en sa compaignie estoit ledit evesque de Laon et plusieurs
autres. Et quant il fut l, il fist parler son chancellier  tous ceux
qui l estoient et leur fist dire une partie de ce qu'il avoit dit le
jour prcdent s halles. Et oultre, pour ce que plusieurs publioient
que ledit duc ne tenoit pas au roy de Navarre les convenances que il
luy avoit promises, et ledit duc ne povoit faire son devoir de
rebouter ses ennemis qui dommageoient et gastoient tout environ Paris,
Chartres et le pays environ, iceluy duc fist dire que il avoit bien
tenu audit roy de Navarre ce qu'il avoit promis en tant comme il
povoit; mais aucuns d'iceux auxquels le roy son pre avoit bailli 
garder aucuns chastiaux dudit roy de Navarre ne les vouloient rendre,
il n'en povoit mais; mais il en avoit fait tout son povoir et encore
estoit prest du faire.

  [207] Cette glise situe  l'extrmit des rues _Mauconseil_ et
  _Saint-Denis_, a t dmolie en 1822.

Et aprs ce que ledit chancellier ot parl, Charles Toussac se leva et
voult parler; mais il y ot si grant noise que il ne put estre o. Si
se partit lors monseigneur le duc et sa compaignie, fors l'evesque de
Laon, qui demoura avec ledit prvost des marchans. Et assez tost aprs
que ledit duc fut parti, ledit Charles recommena, et lors fut o. Si
dit moult de choses, et par espcial contre les officiers du roy. Et
dit que il y avoit tant de mauvaises herbes que les bonnes ne povoient
fructifier n amender; et dit moult de choses couvertement contre le
duc. Et aprs, quant il ot parl, un advocat appell Jehan de
Sainte-Aude, qui par les trois estas avoit est fait un des gnraux
gouverneurs des subsides ottroys par les trois estas, parla et dit
que le prvost des marchans n les autres des trois estas n'avoient
pas embours l'argent que on avoit receu des subsides. Et autel avoit
dit ledit prvost des marchans. Et nomma ledit Jehan plusieurs
chevaliers qui en avoient eu par le mandement dudit duc, si comme
disoit ledit Jehan, jusques  la somme de quarante ou de cinquante
mille moutons, lesquels avoient est mal emplois, si comme ses
parolles le notoient et donnoient  entendre. Et l fut encore dit par
ledit Charles Toussac que ledit prvost des marchans toit preud'homme
et avoit fait ce que il avoit fait pour le bien et le sauvement et le
proufit de tout le peuple. Et dist que sur ledit prvost rgnoit
haine, et que il le savoit bien. Et que s ledit prvost des marchans
cuidoit que ceux qui l estoient prsens et les autres de Paris ne le
voulsissent porter n soustenir, il querroit son sauvement l o il le
pourroit trouver. Et l aucuns qui estoient de leur aliance crirent,
disans que ils le porteroient et soustenroient contre tous.

Item, le samedi ensuivant, treiziesme jour dudit moys de janvier,
monseigneur le duc manda plusieurs des maistres de Paris au palais l
o il estoit, et parla  eux moult amiablement et leur requist que ils
luy voulsissent estre bons subgis et il leur seroit bon seigneur.
Lesquels luy respondirent que ils vivroient et mourroient avec luy, et
que il avoit trop attendu  prendre le gouvernement.


  De la mort Jehan Baillet, trsorier de monsieur le duc de
    Normendie. Et comment Perin Marc fut justici, pendu et puis
    despendu et enterr en l'glyse Saint-Merry.

Le mercredi vint-quatriesme jour dudit moys de janvier, aprs disner,
Jehan Baillet, trsorier de monseigneur le duc de Normendie et moult
acoint de luy, fut tu  Paris d'un vallet changeur appel Perrin
Marc, qui le frit d'un coutel au dessoubs de l'espaule par derrire,
en la rue nueve Saint-Merry. Et aprs s'enfuit ledit Perrin audit
moustier de Saint-Merry. Et le soir bien tard, ledit duc, qui moult
estoit courrouci de la mort de son dit trsorier, envoia audit
moustier de Saint-Merry monseigneur Robert de Clermont, son mareschal,
Jehan de Chalon, fils de monseigneur Jehan de Chalon, seigneur
d'Arlay, Guillaume Staise, lors prvost de Paris et grant foison de
gens d'armes, lesquels brisirent les huys dudit moustier et en
mistrent hors  force ledit Perrin Marc. Et l'endemain matin jour de
jeudi, ledit Perrin fut traisn au chastelet au lieu o il avoit fait
le coup, et l ot le poing coupp et puis fut men au gibet de Paris,
et l pendu.

Mais l'evesque de Paris fist tant que ledit Perrin fut despendu le
samedi ensuivant et fut ramen audit moustier de Saint-Merry et
restabli; et l  trs grant sollempnit fut enterr le jour que les
obsques dudit Jehan Baillet furent faites, auxquelles fut prsent
monseigneur le duc de Normendie. Et  celles dudit Perrin fut le
prvost des marchans et grant foison des bourgeois de Paris.


  Des messagiers du roy de France envois  monseigneur le duc son
    fils ainsn,  Paris.

Le samedi vint-septiesme jour du moys de janvier, les messages du roy
qui estoient venus d'Angleterre, c'est assavoir l'evesque de
Therouenne, chancellier de France, le conte de Vendosme, le seigneur
de Derval, le sire d'Aubigny, monseigneur Jehan de Saintr, chevalier,
et messire Jehan de Champeaux, clerc, firent leur rapport au duc de
Normendie, en la prsence de plusieurs de son conseil, evesques,
chevaliers et autres, sur le traicti de l'accort fait en Angleterre,
entre les roys de France et d'Angleterre. Lequel traicti moult plut
audit duc et  ses conseilliers, si comme ils disoient.


  De la response que monseigneur le duc de Normendie fist au
    message du roy de Navarre.

Aprs celuy samedi huit jours ou environ, messire Jehan de Pquigny
vint  Paris de par le roy de Navarre, qui estoit  Mante, et fist
ledit messire Jehan plusieurs requestes  monseigneur le duc, de par
ledit roy de Navarre, en la prsence des roynes Jehanne et
Blanche[208] et de plusieurs du conseil dudit duc. C'est assavoir que
monseigneur le duc tenist les convenances audit roy de Navarre que il
luy avoit faites, lesquelles il ne esclaircissoit point; et que il
fist rendre audit roy ses forteresces et quarante mille florins 
l'escu que l'on luy avoit promis l'autre fois qu'il avoit est 
Paris, et aussi aucuns joyaux qui avoient est pris du sien, lorsqu'il
fut emprisonn.

  [208] Jeanne d'vreux, veuve de Charles IV, dit le Bel, et tante
  de Charles le Mauvais.--Blanche d'vreux, veuve de Philippe VI et
  soeur de Charles le Mauvais.

Et lors monseigneur le duc se mist  un genouil devant les dites
roynes, lesquelles le firent lever tantost et rasseoir emprs elles.
Et respondit audit monseigneur Jehan que il avoit bien audit roy de
Navarre tenu les convenances que il luy avoit faites, et que s aucun
 qui il fust tenu de respondre vouloit dire le contraire, il diroit
que iceluy mentiroit. Mais ledit monseigneur Jehan n'estoit pas homme
 qui monseigneur le duc en dust respondre. Et toutesvoies disoit-il
encore que s aucun vouloit maintenir que il n'et tenu audit roy de
Navarre lesdites convenances, il avoit des chevaliers qui bien s'en
combattroient, s mestier estoit. Et plusieurs autres parolles dist
lors monseigneur le duc. Et lors fut dit par l'evesque de Laon que
monseigneur le duc auroit plus grant advis sur lesdites requestes, et
en respondroit tant que il souffiroit; et ainsi se dpartirent.


  Comment l'universit de Paris et le clergi, par le prvost des
    marchans, alrent par devers monseigneur le duc pour faire
    accorder les demandes au roy de Navarre.

Celle semaine, l'universit de Paris, le clergi, le prvost des
marchans et ses compaignons, alrent par devers monseigneur le duc, au
palais, et l fut dit audit duc, par frre Simon de Langres, maistre
de l'ordre des Jacobins, que tous les dessus nomms avoient est
ensemble au conseil, et avoient dlibr que le roy de Navarre feroit
faire audit duc toutes ses demandes  une fois; et que tantost que il
les auroit faites, ledit duc feroit rendre audit roy de Navarre toutes
ses forteresses: et aprs l'on regarderoit sur toutes les requestes
dudit roy, et luy passeroit-l'on tout ce que l'on devroit. Et pour ce
que ledit maistre ne disoit plus, un moine de Saint-Denis en France,
maistre en thologie et prieur d'Essonne, dit audit maistre que il
n'avoit pas tout dit. Si dit lors ledit prieur  monseigneur le duc,
que encore avoient-ils dlibr que s luy ou le roy de Navarre
estoient refusans de tenir et accomplir leur dlibration, ils
seroient tous contre celuy qui en seroit refusant et prescheroient
contre luy.


  Comment le prvost des marchans et ses alis alrent au palais en
    la chambre de monseigneur le duc de Normendie; et l, prsent
    luy, turent les deux mareschaux de Clermont et de Champaigne,
    aprs ce que ils orent tu maistre Regnaut d'Acy, advocat en
    parlement.

Le jeudi vint-deuxiesme jour du moys de fvrier, l'an mil trois cens
cinquante-huit  matin, et fut le second jeudi de caresme, le dit
prvost des marchans fist assembler  Saint-Eloy prs du Palais tous
les mestiers de Paris arms, et tant que on estimoit qu'ils estoient
bien trois mille tous arms. Environ heure de tierce, un advocat de
parlement appell maistre Regnaut d'Acy, en alant du palais en sa
maison, qui estoit prs de Saint-Landry[209], fut tu prs du moustier
de la Magdaleine[210], en l'ostel d'un patissier, l o il se bouta
quant il vit que l'on le vouloit tuer; et ot tant et de telles plaies
que tantost il mourut sans parler. Et tantost aprs, ledit prvost et
plusieurs en sa compaignie montrent en la chambre de monseigneur le
duc, au palais, et l trouvrent ledit duc, auquel ledit prvost dit
telles parolles en substance: Sire, ne vous esbahissez de choses que
vous vez, car il est orden et convient que il soit fait. Et si tost
que ces parolles furent dites, aucuns de la compaignie du prvost des
marchans coururent sur monseigneur Jehan de Conflans, mareschal de
Champaigne, et le turent joignant du lit de monseigneur le duc et en
sa prsence. Et aucuns autres de la compaignie dudit prvost coururent
sur monseigneur Robert de Clermont, mareschal dudit duc de Normendie,
lequel se retray en une autre chambre de retrait dudit monseigneur le
duc; mais ils le suivirent et l le turent. Et monseigneur le duc,
qui moult estoit effrai de ce que il voit, pria ledit prvost des
marchans que il le voulsist sauver, car tous ses officiers qui lors
estoient en la chambre s'enfouirent et le laissirent. Et adonc, ledit
prvost luy dit: Sire, vous n'avez garde. Et lui bailla le dit
prvost son chapperon, qui estoit des chapperons de la ville parti de
rouge et de pers, le pers  destre, et prist le chapperon du dit
monseigneur le duc qui estoit de brunette[211] noire  un orfrois
d'or, et le porta tout celuy jour, et monseigneur le duc porta celuy
dudit prvost. Tantost aprs, aucuns de la compaignie dudit prvost
prisrent les corps des deux chevaliers et les tranrent moult
inhumainement par devant monseigneur le duc, jusques en la court du
palais devant le perron de marbre; et l demourrent tous estendus et
descouvers en la vue de ceux qui les vouloient veoir, jusques aprs
disner bien tard; et n'estoit nul homme qui les osast oster.

  [209] Cette glise toit  l'entre actuelle de la rue de
  Saint-Landry, sur le quai de la Cit. (_Note de M. Paulin Pris._)

  [210] _La Magdaleine._ L'glise de la Magdeleine-en-la-Cit toit
  sur l'emplacement de la maison no 5 de la rue actuelle _de la
  Juiverie_. On a conserv l'ancien nom au passage qui divise cette
  maison. (_Note de M. Paulin Pris_, en 1836.)

  [211] _Brunette._ Etoffe fine et trs-recherche.--_Orfrois_,
  bordure, frange.--_Pers_, bleu.

Et ledit prvost des marchans et ses compaignons alrent en leur
maison en Grve, que l'on appeloit la maison de la ville. Et l ledit
prvost estant aux fenestres de ladite maison, sur la place de Grve,
parla  moult grant nombre de gens arms qui estoient en ladite place,
et leur dit que le fait qui avoit est fait, ce avoit est pour le
bien commun du royaume de France, et que ceux qui avoient est tus
estoient faux, mauvais et tratres. Et requist ledit prvost au peuple
qui l estoit, que en ce le voulsissent porter et soustenir, car il
avoit fait ce faire pour le bien du royaume, si comme il disoit. Et
lors, plusieurs crirent  haute voix que ils advouoient le fait, et
que ils vouloient vivre et mourir avec ledit prvost des marchans.

Et tantost aprs, ledit prvost des marchans retourna au palais, et
tant de gens d'armes avec luy, que toute la court en estoit plaine. Et
monta en la chambre o monseigneur le duc estoit, qui moult estoit
dolent et esbahi de ce qui estoit advenu. Et encore estoient les corps
desdis chevaliers devant ledit perron de marbre, et le povoit ledit
duc voir des fenestres de sa chambre. Et quant ledit prvost fut en
ladite chambre, et plusieurs arms de sa compaignie avec luy, il dit
audit monseigneur le duc que il ne se mist point  mesaise de ce qui
estoit advenu, car il avoit est fait de la volent du peuple, et pour
eschiver greigneurs prils; et ceux qui avoient est mors avoient
est faux, mauvais et tratres. Et requist ledit prvost  monseigneur
le duc, de par ledit peuple, que il voulsist ratifier ledit fait et
estre tout un avec eux. Et que s mestier avoient d'aucun pardon pour
cause dudit fait, que le duc leur voulsist  tous pardonner. Lequel
duc ottroia audit prvost les choses dessus dites, et luy pria que
ceux de Paris voulsissent estre ses bons amis, et il seroit le leur.
Et pour celle cause, ledit prvost envoia audit duc deux draps, l'un
de pers et l'autre de rouge, pour ce que ledit duc fist faire des
chapperons pour luy et pour ses gens tout comme ceux de Paris les
portoient, c'est assavoir, parti de pers et de rouge, le pers 
destre. Et ainsi le fist ledit monseigneur le duc et portoit tel
chapperon comme dit est, et ses gens aussi, et ceux du parlement et
des autres chambres du palais et tous autres officiers communment
estans  Paris.

Et celuy jour de jeudi, environ vespres, ledit prvost commanda que
on levast lesdis corps des deux chevaliers dessus dis, qui encore
estoient en ladite court du palais, et que l'on les portast 
Sainte-Catherine-du-Val-des-Escoliers. Et j estoit lev le corps de
maistre Regnaut d'Acy, et avoit est port en son ostel par ses gens,
car il avoit est tu prs de son ostel. Mais toutesvoies fut-il
longuement l o il avoit est tu en la vue de chascun, avant que il
eust est lev.

Si furent les deux corps dessus dis mis par povres varls en une
charrete, et mens  descouvert dedans ladite charrete par lesdis
povres varls, qui ladite charrete tranoient sans chevaux au long de
la ville, jusques audit lieu de Sainte-Catherine-du-Val-des-Escoliers;
et par lesdis varls furent descendus en la court, et puis emmenrent
lesdis varls ladite charrete et laissirent l les deux corps. Et
emportrent lesdis varls le mantel de l'un des chevaliers pour leur
salaire de les avoir amens jusque l. Et pour ce que les religieux de
Sainte-Catherine n'osoient enterrer lesdis corps, aucuns d'eux alrent
vers ledit prvost pour savoir que il vouloit que lesdis religieux
fissent desdis corps. Lequel prvost respondit auxdis religieux que
il luy plaisoit que ils en fissent ce que monseigneur le duc
vouldroit. Et aprs alrent vers monseigneur le duc, lequel leur dist
que ils les fissent enterrer secrtement sans solemnit. Mais assez
tost aprs fut deffendu auxdis religieux, de par l'evesque de Paris,
que ils n'enterrassent point le corps de monseigneur Robert de
Clermont en terre benoite, car ledit evesque le tenoit pour
excommni, pour ce que il avoit est  oster et traire hors du
moustier de Saint-Merry Perin Marc, qui avoit tu Jehan Baillet, si
comme dessus est dit. Si en fut orden secrtement par lesdis
religieux tant de l'un comme de l'autre. Et ledit maitre Regnaut d'Acy
fut le soir enterr secrtement au moustier de Saint-Landry, de
quelle paroisse il estoit.

Et celuy jeudi au soir, bien tard, fut ledit prvost des marchans en
l'ostel de la royne Jehanne, et l parla  luy moult longuement. Et
disoit-l'on que entre les autres choses que il luy dit, il luy requit
que elle fist venir le roy de Navarre  Paris.


  De l'assemble que le prvost des marchans fist aux Augustins et
    des paroles que maistre Robert de Corbie dist.

L'endemain, jour de vendredi, vint-troisiesme jour dudit moys de
fvrier, ledit prvost des marchans fist assembler au matin aux
Augustins grant nombre de ceux de Paris, desquels plusieurs estoient
arms. Et manda  ceux qui avoient est envois de par les bonnes
villes qui encore estoient  Paris que ils alassent l, desquels
plusieurs y alrent. Et l, maistre Robert de Corbie dit que le
prvost des marchans avoit fait faire le fait qui avoit est fait le
jour prcdent pour le bien et pour le proufit du royaume, et que ils
estoient quatre qui empeschoient tous les bons consaux devers
monseigneur le duc, et par eux avoit est empeschie la dlivrance du
roy de France, si comme disoit ledit maistre Robert. Et dit que sur la
dlivrance du roy avoient est assembls l'universit, le clergi et
la ville de Paris, qui tous estoient et avoient est d'accort et en
une oppinion. Et depuis soixante-quatre personnes du conseil
monseigneur le duc qui sur ce meismes avoient est assembles avoient
est de une oppinion, et les quatre dessus dis empeschirent tout.
Mais il ne dit point qui estoient ces quatre, et si ne dit oncques sur
quoi ce conseil avoit est, en espcial, n aucun cas particulier n
espcial pour lequel ils eussent mis  mort les trois dessus nomms.
Et toutesvoies requist ledit maistre Robert les envois des bonnes
villes, pour ledit prvost et les autres qui avoient fait ledit fait,
que ils voulsissent ratifier ce qui avoit est fait et eux tenir en
bonne union avec ceux de Paris; laquelle union avoit est promise et
jure en plusieurs assembles par avant, si comme disoit ledit maistre
Robert.

Et j fust ce que plusieurs de ceux des bonnes villes sceussent bien
que sure chose n'estoit pas de ratifier ledit fait, toutesvoies dirent
par doubte tous ceux qui en ladite assemble estoient, que ils
croient que ce avoit est fait  bonne cause et juste, et le
ratiffioient, dont plusieurs de Paris qui l estoient les en
mercirent.


  Comment le prvost des marchans vint  monseigneur le duc en
    parlement, et luy requist que il voulsist tenir les ordenances
    que les trois estas avoient establies l'anne devant.

Le samedi ensuivant, vint-quatriesme jour dudit moys, fut monseigneur
le duc en la chambre de parlement, et avec luy aucuns de son conseil
qui luy estoient demours. Et l alrent  luy ledit prvost et
plusieurs autres avec luy, tant arms comme non arms, et requistrent
 monseigneur le duc que il fist tenir et garder, sans enfraindre,
toutes les ordenances lesquelles avoient est faites par les trois
estas l'an prcdent, et que il les laissast gouverner si comme
autrefois avoit est fait; et que il voulsist dbouter aucuns qui
encore estoient en son conseil; et pour ce que le peuple se tenoit
trop mal content de moult de choses qui estoient faites au conseil de
monseigneur le duc contre ledit peuple, il voulsist mettre en son
grand conseil trois ou quatre bourgeois que l'on luy nommeroit. Toutes
lesquelles choses monseigneur le duc leur ottroia.


  De la revenue du roy de Navarre  Paris; et du mandement que le
    roy de France fist au duc de Normendie, son ainsn fils.

Le lundi ensuivant, vint-sixiesme jour dudit moys de fvrier, entra le
roy de Navarre  Paris,  moult grant compaignie de gens d'armes, tant
de ceux qu'il avoit amens comme de ceux de Paris qui estoient als
contre luy; et ala descendre ledit roy en l'ostel de Neelle, qui lors
estoit au duc de Normendie. Et celuy jour, le prvost des marchans ala
devers luy, et luy pria et dit que il voulsist faire justes requestes
audit monseigneur le duc, et que il voulsist porter et soustenir le
fait que ils avoient fait  Paris des trois qui avoient est occis.
Lequel roy leur ottroia tout. Et toute celle semaine, les deux roynes
vueves, Jehanne et Blanche, le prvost des marchans, l'evesque de Laon
et ses compaignons, traictirent l'accort entre le duc et le roy,
lequel fut fait dedans dix ou douze jours aprs. Mais pou de gens
sceurent lors la manire. Toutesvoies donna lors ledit duc audit roy
l'ostel de Neelle. Et furent si bien ensemble que chascun jour ils
disnoient l'un avec l'autre, et faisoient moult grant semblant de eux
entr'aimer. Et aprs, environ le dixiesme ou douxiesme jour de mars,
le roy de France manda  monseigneur le duc de Normendie que il
envoiast en Angleterre deux prlas et quatre chevaliers, car il estoit
moult seul si comme il mandoit. Et aussi manda que il luy envoiast
deux bons notaires pour ordener les lettres du traicti d'accort entre
luy et le roy d'Angleterre. Et tousjours estoient ceux de Paris ainsi
comme esmeus, et se armoient et assembloient souvent; pour laquelle
chose plusieurs officiers du roy de France et du duc se absentrent,
tant prlas comme autres. Et depuis en retourna plusieurs  Paris,
pour la suret que ils orent dudit prvost des marchans, qui disoit
que l'on ne leur vouloit mal.


  Des lettres que le prvost des marchans envoia aux bonnes villes
    pour les faire alier et prendre chapperons aux couleurs de ceux
    de Paris.

En ce temps furent faites ordenances sur tous officiers. Et l'vesque
de Therouenne, lors chancelier de France, qui nouvellement estoit venu
d'Angleterre, n'avoit point apport les sceaux du roy, mais les avoit
laissis en Angleterre par l'ordenance du roy et de son conseil.
Lequel chancelier bien aperceut que l'on vouloit user d'autres sceaux
que de celuy du Chastellet, duquel l'on usoit en l'absence du grant.
Et aussi pour plusieurs autres causes se partit de Paris, et s'en ala
en son pays d'Alvergne[212].

  [212] Auvergne. Ce prlat tait Gilles Aycelin.

En ce temps, assez tost aprs l'occision des trois dessus nomms, le
prvost des marchans et les eschevins envoirent lettres closes par
les bonnes villes du royaume, par lesquelles ils leur faisoient savoir
le fait qu'ils avoient fait, et leur requroient que ils se
voulsissent tenir en vraie union avec eux et que ils voulsissent
prendre de leurs chapperons partis de pers et de rouge, si comme
avoient fait le duc de Normendie et plusieurs autres du sang de
France, si comme s dites lettres estoit contenu. Et, en vrit, ledit
monseigneur le duc, le roy de Navarre, le duc d'Orlans frre dudit
roy de France, et le conte d'Estampes, qui tous estoient des Fleurs de
lis[213], portoient lesdis chapperons. Dont plusieurs ne renvoirent
oncques responses desdites lettres, et autres rescrirent sans autre
aliance faire et sans prendre desdis chapperons; et autres prisrent
desdis chapperons.

  [213] _Etre des fleurs de lis._ Belle et ancienne manire de
  dsigner les parents du roi, les princes du sang. (_Note de M.
  Paulin Pris._)


  Cy aprs s'ensuit la teneur des saufs conduis que le roy de
    Navarre donnoit en la ville de Paris.

Charles, par la grace de Dieu, roy de Navarre et conte d'Evreux, 
tous ceux qui ces lettres verront, salut. Savoir faisons que nous
avons donn et donnons par la teneur de ces prsentes  nos ams et
faux chevaliers Jehan de Neuf-Chastel et le seigneur de Raon et 
leur compaignie jusques au nombre de trente personnes  cheval, sur et
sauf conduit du jour de la date de ces prsentes jusques  la feste de
Penthecouste prochaine venant, pour aler, venir cependant, et
demourer, s mestier est, par tous les lieux du royaume de France. Si
donnons en mandement  tous capitaines, chastelains, gardes de pas,
villes et passages et destrois dudit royaume, et  chascun d'eux, et
prions tous autres que lesdis chevaliers et leur compaignie, jusques
au nombre dessus dit, fassent et laissent jouir et user de nostre
prsent sauf conduit, sans leur faire n souffrir estre fait aucun
empeschement en corps, en chevaux, en harnois, n en aucuns de leurs
biens. Donn  Paris le douziesme jour du moys de mars, l'an de grace
mil trois cens cinquante-huit. Et estoient ainsi signes:

Par le roy. P. du Tertre.--Et obissoit-l'on plus auxdis saufs
conduis que on ne faisoit  ceux de monseigneur le duc.

Item, le mardi treiziesme jour du moys de mars l'an dessus dit, se
partit de Paris ledit roy de Navarre et s'en ala  Mante, et
monseigneur le duc demoura  Paris.


  Comment monseigneur le duc prist nom de rgent par titre de
    lettres,  trs-bonne cause.

Le mercredi quatorziesme jour du moys de mars fut publi  Paris que
monseigneur le duc, qui par avant s'estoit appell lieutenant du roy,
depuis sa prise, s'appelleroit ds l en avant rgent du royaume. Et
fut son titre tel: _Karolus primogenitus regis Francorum regnum regens,
etc._ Et jasoit ce que par avant l'on eust tousjours escript au nom du
roy, en parlement et en toutes lettres de justice, il fut deffendu
celuy jour que plus on n'y escrivist. Et fut bailli le titre tel
comme dessus est dit en cdulles aux notaires et aux escrivains du
palais: et fut le nom du roy tout estaint. Et ne scella-on plus du
scel du Chastellet, mais du scel dudit duc en cire jaune. Et portoit
le scel maistre Jehan de Dormans, qui estoit chancelier dudit rgent.
Et furent mis au conseil dudit rgent, le prvost des marchans,
maistre Robert de Corbie, Charles Toussac et Jehan de l'Isle, maistres
et principaux, aprs ledit evesque de Laon, qui tout gouvernoit.


  De la mort de Phelipot de Repenti, escuier.

Le samedi au soir, dix-septiesme jour du moys de mars, fut pris 
Saint-Cloust, prs de Paris, un escuier franois appell Phelipot, de
Repenti, et fut amen  Paris. Et le lundi matin ensuivant,
dix-neuviesme jour dudit moys susdit, ledit Phelippot eut la teste
couppe s halles de Paris, et puis fut pendu au gibet; pour ce qu'il
confessa que il estoit de la compaignie de plusieurs qui avoient
empris de prendre ledit duc de Normendie, rgent du royaume, 
Saint-Oyen, en l'ostel de la Noble Maison, l o il estoit al trois
jours ou quatre devant. Mais plusieurs disoient que ce n'estoit point
pour mal, mais estoit pour le mettre hors de la puissance et des mains
de ceux de Paris. Et assez tost aprs, un chevalier appell le Bgue
de Villaines, qui moult estoit ami dudit monseigneur Robert de
Clermont, qui avoit est tu  Paris, se rendit ennemi de ceux de
ladite ville de Paris.


  Comment le rgent ala  Senlis et  Compigne.

Le jour de Pasques fleuries, vint-cinquiesme jour du moys de mars,
ledit rgent fut  Senlis, l o luy et le roy de Navarre avoient
mand par leurs lettres tous les nobles de Picardie et de Beauvoisin.
Mais ledit roy n'y ala point, et s'envoia excuser par monseigneur
Jehan de Pquigny, pour causes de deux bosses que il avoit s aines,
si comme le dit monseigneur Jehan disoit. Mais  ladite journe ala
pou desdis nobles.

Si se partit ledit rgent et s'en ala  Compigne. Et environ Pasques
les grans, qui furent le premier jour d'avril, l'an mil trois cens
cinquante-huit, le confesseur du roy de France et un sien secrtaire
appell maistre Yvon vindrent de Angleterre par devers ledit rgent,
mais la cause ne fut pas sceue communelment.


  Comment le conte de Brene[214] respondit au rgent pour ceux de
    Champaigne. Et comment le chastel de Monsterel-au-fort-d'Yonne
    fut rendu audit rgent, lequel y jut une nuit et de l se
    partit et ala en la cit de Meaux.

  [214] Braisne.

L'an de grace mil trois cens cinquante huit, le lundi aprs Quasimodo,
neuviesme jour du moys d'avril, ledit rgent qui avoit mand par ses
lettres les gens d'glyse, les nobles et les bonnes villes de
Champaigne, pour estre  Provins ledit jour de Quasimodo, entra en
ladite ville de Provins. Et jasoit ce que le roy de Navarre eust
escript par ses lettres closes aux dessus dis de Champaigne, que il
seroit  la journe, toutesvoies n'y fut-il point; mais maistre Robert
de Corbie et monseigneur Pierre de Rosny, archidiacre de Brie en
l'glyse de Paris, envois l de par la ville de Paris, furent 
ladite journe.

Le mardi ensuivant, dixiesme jour dudit moys, avant disner, ledit
rgent parla en sa personne aux dessus dis de Champaigne, et leur dit
que le royaume de France estoit  trs grant meschief, et avoit moult
 faire, si comme ils savoient. Si leur pria et requist que ils y
missent tout le bon remde que ils pourroient, tant par conseil comme
par ayde, et aussi leur pria que ils fussent tout un; car s division
estoit au peuple de France, il estoit en grant pril, si comme il
disoit. Et outre leur dit que s aucunes choses avoient est faites
qui semblassent estre moult merveilleuses, que, par aventure, quant
ils auroient o ceux qui lesdites choses avoient faites, ils en
seroient apaisis. Et ce leur disoit ledit rgent, si comme l'on
cuidoit, pour ceux qui avoient est tus  Paris. Car aprs ce que il
ot dit les parolles dessusdites, il dit telles parolles: Vez-cy
maistres Robert de Corbie et l'archidiacre de Paris qui vous diront
aucunes choses de par les bonnes gens de Paris.

Et lors ledit maistre Robert parla et dit  ceux de Champaigne, qui l
estoient, que ceux de Paris les amoient et avoient ams, et vouloient
estre tout un avec eux. Et prioient aux dessus dis de Champaigne que
ils voulsissent estre tout un avec ceux de Paris, et ne se voulsissent
merveillier s aucunes choses avoient est faites  Paris; car quant
ils sauroient les causes, et auroient o ceux qui ces choses avoient
conseillies, ils en seroient tous apaisis, si comme disoit ledit
maistre Robert, et plusieurs autres choses.

Si requistrent les dessus dis de Champaigne audit rgent que il
voulsist que ils peussent parler ensemble; laquele chose il leur
ottroia. Si se traisrent  part et parlrent ensemble. Et assez tost
firent savoir au rgent que ils estoient prs de luy faire response.
Si ala ledit rgent, le duc d'Orlans son oncle, le conte d'Estampes
et plusieurs autres en un jardin, l o les dessus dis de Champaigne
estoient; et l monseigneur Simon de Roucy, conte de Brene en
Laonnois, respondit pour les Champenois, et dit audit rgent que ils
estoient prs de luy conseillier de luy aidier et faire tout ce, pour
luy, que bons et loyaux subgis doivent faire pour seigneur. Mais pour
ce que les plus grans et plus puissans de Champaigne n'estoient pas
l, si comme disoit ledit conte, il requist audit rgent que il leur
donnast une autre journe pour eux assembler  Vertus en Champaigne;
et bien luy dit ledit conte que lesdis Champenois ne iroient plus 
Paris. Laquelle requeste le rgent leur ottroia: et fut ladite journe
assigne au dimanche vint-neuviesme jour du moys d'avril. Et aprs dit
ledit conte que audit maistre Robert de Corbie ne respondroient-ils
point, car  luy n'avoient-ils que respondre. Et si demanda ledit
conte audit rgent, de par les Champenois, s il savoit aucun mal au
mareschal de Champaigne qui avoit est tu  Paris, n villenie aucune
pour laquelle on le deust avoir mis  mort? Et bien dit le conte que
de monseigneur Robert de Clermont ne demandoit-il rien, cas il s'en
attendoit[215]  ceux de son pays, et bien croit que ils en feroient
leur devoir. Lequel rgent leur respondit que il tenoit et croit
fermement que ledit mareschal de Champaigne et ledit messire Robert de
Clermont l'avoient servi et conseilli bien et loyaument, et n'avoit
oncques sceu le contraire. Et lors ledit conte de Brene dist audit
rgent: Monseigneur, nous Champenois qui cy sommes vous mercions de
ce que vous nous avez dit; et nous attendons que vous fassiez bonne
justice de ceux qui nostre ami ont mis  mort sans cause. Et ce fait
et dit, ledit rgent ala disner et tous les Champenois qui vouldrent
aler avec luy, car ils en avoient est tous semons.

  [215] _Il s'en attendoit._ Il s'en rapportait.

Et le mercredi ensuivant, onziesme jour dudit moys d'avril, ledit
rgent se partit de Provins et s'en ala en l'abbaye de Pruilly et de
l  Monsterel-au-fort-d'Yonne. Et ala devant le chastel, lequel
gardoit, de par la royne Blanche, un chevalier appell monseigneur
Taupin du Plessis, lequel Taupin estoit sur la porte dudit chastel
tout arm, la teste au bacinet, quant ledit rgent ala devant. Et
lors, ledit rgent luy commanda que il ouvrist la porte du chastel.
Lequel Taupin luy respondit: Mon redoubt seigneur, pour Dieu ne me
veuilliez dshonnourer: madame la royne Blanche m'a bailli ce chastel
 garder, et m'a fait jurer que je ne le rendroie  personne du monde,
fors au roy[216] et  elle. Je vous supplie que il vous plaise 
envoier par devers elle, et je cuide qu'elle me mandera tantost que je
le vous rende.

  [216] Le Roi de Navarre.

Auquel Taupin ledit rgent commanda de rechief deux fois ou trois, que
il luy ouvrist ledit chastel. Et lors ledit Taupin luy respondit: Mon
redoubt seigneur, je ne tendray pas ce chastel contre vous; mais pour
Dieu vueilliez-moi garder mon honneur. Si descendit  la porte et
l'ouvrit; et ledit rgent et ses gens y entrrent, et y coucha une
nuit et le prist en sa main, et establit  le garder de par luy ledit
Taupin, et luy fist faire serement nouvel. Et se partit dudit chastel
et s'en ala  Meaux, l o demouroit lors madame la duchesse, sa
femme, et l o il avoit envoi de Provins le conte de Joigny et
environ soixante hommes d'armes en sa compaignie, pour ce que l'on luy
avoit dit que ceux de Paris avoient entencion de prendre et garnir de
par eux le marchi de Meaux[217]. Et y estoit entr ledit conte deux
jours devant. Dont le maire et aucuns de ladite ville furent moult
courroucis, et en parla ledit maire moult hautement audit conte de
Joigny, qui s'estoit mis audit marchi et le tenoit. Et luy dit ledit
maire que s il cuidast qu'il voulsist avoir pris ledit marchi, que
il ne feust pas entr en ladite ville de Meaux. Et quant ledit rgent
fut en ladite ville de Meaux, ledit conte luy dit ce que ledit maire
luy avoit dit. Lequel maire fut mand devant ledit rgent, et luy
furent rcites les parolles que il avoit dites, et les luy fist-l'on
amender, et fut rserve la tauxation et l'amende.

  [217] Le march de Meaux tait une forteresse importante.


  De l'artillerie que ceux de Paris pristrent au Louvre, et la
    firent porter en l'ostel de la ville.

Le mercredi dix-huitiesme jour dudit moys d'avril, se partit ledit
rgent de la ville de Meaux pour aller  Compigne  une journe[218]
qu'il avoit mise aux Vermendisiens[219] qui y devoient estre. Et luy
apporta-on, celuy jour, nouvelles que ceux de Paris avoient pris grant
quantit d'artillerie que on avoit mis au Louvre et chargie, pour
mener en certains lieux o ledit rgent avoit orden que fust mene;
et l'avoient ceux de Paris fait mener en la maison de la ville, en
Grve. Et si avoient encore les dessus dis de Paris envoi audit
rgent une bien merveilleuse lettres closes. Et un pou avant, ils
avoient mis gens d'armes de par eux audit chastel du Louvre. Et en ce
temps et par avant, depuis que ledit rgent s'estoit parti de Paris,
repairoient pou ou nuls gentils hommes en ladite ville de Paris, dont
ceux de ladite ville estoient moult dolens. Et tenoient plusieurs que
les gentilshommes leur vouloient mal. Et fut une grande division au
royaume de France. Car plusieurs villes, et la plus grant partie, se
tenoient devers le rgent leur droit seigneur; et autres se tenoient
devers Paris.

  [218] Rendez-vous.

  [219] Aux gens du Vermandois ou de Saint-Quentin.


  Comment monseigneur le rgent et le roy de Navarre parlementrent
    ensemble, le roy de Navarre pour ceux de Paris; et comment le
    roy de Navarre vint  Paris, et luy firent ceux de Paris grant
    joie et grant honneur, et en eussent volontiers fait leur
    capitaine et leur gouverneur.

Le mercredi second jour du moys de may, le roy de Navarre, qui estoit
logi  Mello[220], et ledit rgent duc de Normendie qui estoit logi
 Clermont en Beauvoisin, furent en mi-marchi desdites villes, au
lieu que l'on dit Domage-Lieu, pour parlementer; et avoient chascun
grant foison de gens d'armes. Et l parla ledit roy audit rgent pour
ceux de Paris, afin que iceluy rgent voulsist accorder  eux. Et
ledit rgent dit audit roy que il aimoit ladite ville de Paris, et que
il savoit bien que en celle ville avoit de bonnes gens, mais aucuns
qui y estoient luy avoient fait grans villenies plusieurs et
desplaisirs, comme de tuer ses gens en sa prsence, de prendre son
chastel du Louvre et son artillerie, et plusieurs autres grans despis
luy avoient fais. Si n'avoit pas entencion de entrer  Paris jusques 
ce que ces choses luy fussent adrecies. Et requist audit roy que il
fust avec luy et luy aidast  les adrecier.

  [220] _Mello_ ou _Merlou_,  quatre lieues de Senlis.

L'endemain, jour de jeudi, rassemblrent audit lieu et parlrent
ensemble comme le jour prcdent. Et aprs se partit ledit roy et s'en
ala  Paris, o il entra le vendredi ensuivant, quatriesme jour dudit
moys de mai,  moult grant compaignie, tant de ses gens comme de ceux
de Paris qui estoient als encontre luy. En laquelle ville il fut
moult honnor et seigneuri par l'espace de dix ou douze jours que il y
demoura; et volentiers en eussent fait leur capitaine aucuns de ceux
de Paris ou leur seigneur, comme faux et mauvais que ils estoient.

Item en celuy temps, l'evesque de Laon qui estoit en l'assemble 
Compigne, fut en pril d'estre tu par plusieurs nobles hommes qui l
estoient avec ledit rgent. Et convint que il s'en partist celement
et ala  Saint-Denis en France. Et manda  ceux de Paris que on le
alast qurir. Si envoirent ceux de Paris, et aussi le roy de Navarre
qui l estoit, grant quantit de gens d'armes qurir ledit evesque 
Saint-Denis; et vindrent en sa compaignie jusques  Paris. Si fut dit
audit rgent de plusieurs nobles et autres que ledit evesque estoit
faux et mauvais; et vrit estoit: car par luy estoient avenus tous
les maux au royaume de France. Et luy requistrent que il ne fust plus
 son conseil.

Item, en celuy temps, Jehan de Meudon, chastelain de Evreux pour le
roy de France, bouta le feu en ladite ville de Evreux, et fut toute
arse, dont le roy de Navarre fut moult courrouci.

Item, le dimanche treiziesme jour du moys de may, partirent les
ennemis, qui estoient  Esparnon, dudit lieu, et chevaulchirent de
rechief en Gatinois. Et ardirent toute la ville de Nemours, et moult
dommagirent plusieurs autres villes au pays, comme Grs[221] et
autres villes, dont moult de gens estoient merveillis; car ce pays
estoit en douaire  la royne Blanche, suer audit roy de Navarre. Et
monseigneur James Pipes, capitaine d'Esparnon, s'appeloit lieutenant
au roy de Navarre en ses saufs conduis et en ses autres fais, et si
estoit souvent avec le roy de Navarre, si comme l'on disoit[222]. Et
s'en retournrent les ennemis trois ou quatre jours aprs, sans ce que
aucun leur fist empeschement.

  [221] Village entre Nemours et Fontainebleau.

  [222] Cette liaison du roy de Navarre avec le partisan James
  Pipes n'tait peut-tre pas bien prouve; mais tout porte 
  croire, surtout les sauf-conduits rapports plus haut, que
  Charles le Mauvais avait promis aux pillards de ne marcher ni
  faire marcher contre eux. Le dauphin, de son ct, priv d'argent
  par les tats qui percevaient toutes les taxes, ne pouvait runir
  dix hommes d'armes, avant les assembles de Compigne et de
  Vertus. Les malheurs publics permettaient donc aux missaires du
  Navarrais de calomnier le fils du roi et d'insinuer l'ide de
  transporter la couronne de France sur une tte plus puissante.
  (_Note de M. Paulin Pris._)


  Des lettres qui furent apportes d'Angleterre.

Le mardi quinziesme jour du moys de may, furent aportes  Paris
plusieurs lettres closes envoies d'Angleterre, de plusieurs grands
seigneurs de France et d'autres, par lesquelles on escrivoit que la
paix avoit est faite entre les roys de France et d'Angleterre le
huitiesme jour dudit moys, et que lesdis roys avoient mangi ensemble
et s'estoient entrebaisis. Laquelle chose les uns ne croient point,
les uns pour ce que ils ne voulsissent pas, les autres pour ce que par
plusieurs fois avoit ainsi est mand, et tousjours les Anglois y
avoient mis empeschement; et les autres qui en estoient forment joieux
le croient.


  Du commencement et premire assemble de la mauvaise Jaquerie de
    Beauvoisin.

Le lundi vint-huitiesme jour dudit moys de may, s'esmurent plusieurs
menues gens de Beauvoisin, des villes de Saint-Leu de Serens, de
Nointel, de Cramoisi et d'environ, et se assemblrent par mouvement
mauvais. Et coururent sur plusieurs gentils hommes qui estoient en
ladite ville de Saint-Leu et en turent neuf: quatre chevaliers et
cinq escuiers. Et ce fait, meus de mauvais esprit, alrent par le pays
de Beauvoisin, et chascun jour croissoient en nombre, et tuoient tous
gentils hommes et gentils femmes qu'ils trouvoient, et plusieurs
enfans tuoient-ils. Et abattoient ou ardoient toutes maisons de
gentils hommes qu'ils trouvoient, fussent forteresces ou autres
maisons. Et firent un capitaine que on appelloit Guillaume Cale. Et
alrent  Compigne, mais ceux de la ville ne les y laissirent
entrer. Et depuis ils alrent  Senlis, et firent tant que ceux de
ladite ville alrent en leur compaignie. Et abattirent toutes les
forteresces du pays, Armenonville, Tiers et une partie du chastel de
Beaumont-sur-Oyse. Et s'enfouy la duchesse d'Orlans qui estoit
dedans, et s'en ala  Paris.


  De la mort du maistre du pont de Paris et du maistre charpentier
    du roy, par les gouverneurs de Paris.

Le mardi vint-neuviesme jour dudit moys, le prvost des marchans et
les autres gouverneurs de Paris firent couper les testes, et aprs
escarteler les corps, en Grve  Paris, au maistre du pont de Paris,
appell Jehan Peret, et au maistre charpentier du roy, appell Henry
Metret,  tort et sans cause; pour ce, si comme ils disoient, que ils
devoient avoir traicti avec aucuns dudit duc de Normendie, ainsn
fils du roy de France et rgent le royaume, de mettre gens d'armes
dedans ladite ville de Paris pour ledit rgent. Et firent pendre les
quartiers desdis maistres aux entres de ladite ville de Paris. Et je
qui ceci escris vis que quant le bourel, appel lors Raoulet, voult
coupper la teste au premier maistre, c'est assavoir audit Peret, il
cha et fut tourment d'une cruelle passion, tant que il rendoit
escume par sa bouche; dont plusieurs de Paris disoient que ce estoit
miracle, et que il dplaisoit  Dieu de ce que on les faisoit mourir
sans cause. Et lors un advocat du Chastelet, appell maistre Jehan
Godart, lequel estoit aux fenestres de l'ostel de la ville, en la
place de Grve, dist haultement, oant le peuple qui l estoit:
Bonnes gens, ne vous veuilliez esmerveillier s Raoulet est ainsi
chu de mauvaise maladie, car il en est entechi[223], et en chiet
souvent.

  [223] _Entechi._ Affect.--Le bourreau tombait du haut mal.


  De la cruaut de ceux de Beauvoisin; et comment le rgent se
    partit de Meaux pour aler  Sens.

En ce temps multiplirent moult ces gens de Beauvoisin. Et se
resmurent et assemblrent plusieurs autres en diverses flottes en la
terre de Morency, et abatirent et ardirent toutes les maisons et
chastiaux du seigneur de Morency et des autres gentils hommes du pays.
Et aussi se firent autres assembles de tels gens en Mucien[224] et en
autres lieux environ. Et en ces assembles avoit gens de labour le
plus, et si y avoit de riches hommes, bourgeois et autres; et tous
gentils hommes que ils povoient trouver ils tuoient, et si
faisoient-ils gentils femmes et plusieurs enfans; qui estoit trop
grant forsennerie.

  [224] _Mucien_ ou _Mulcien_. Partie de la Brie entre _Crpy_ et
  _Crcy_.

En ce temps, ledit rgent, qui estoit au marchi de Meaux, que il
avoit fait enforcier et faisoit de jour en jour, s'en partit et ala au
chastel de Monsterel-au-fort-d'Yonne; et assez tost aprs s'en partit
et ala en la cit de Sens, en laquelle il entra le samedi neuviesme
jour de juin ensuivant,  matin. Et fut receu en ladite cit par les
gens d'icelle moult honorablement, si comme ils le devoient faire,
comme  leur droit seigneur aprs le roy de France, son pre. Et
toutesvoies, avoit lors pou de villes, cits ou autres en la Langue
d'oyl qui ne fussent meues contre les gentils hommes, tant en faveur
de ceux de Paris qui trop les haoient, comme pour le mouvement du
peuple. Et nantmoins fut-il receu en ladite ville de Sens  grant
paix et honorablement. Et fist ledit rgent en ladite ville grant
mandement de gens d'armes.


  Comment ceux de Paris furent desconfis  Meaux; et de la mort du
    maire de la ville appell Jehan Soulas.

Celuy samedi meisme, qui estoit le neuviesme jour de juin, l'an mil
trois cens cinquante-huit, plusieurs qui estoient partis de la ville
de Paris, jusques au nombre de trois cens ou environ, desquels gens
estoit capitaine un appell Pierre Gille espicier de Paris, et environ
cinq cens qui s'estoient assembls  Cilly en Mucien, desquels estoit
capitaine un appell Jehan Vaillant prvost des monnoies du roy,
alrent  Meaux. Et jasoit ce que Jehan Soulas, lors maire de Meaux,
et plusieurs autres de ladite ville eussent jur audit rgent que ils
luy seroient bons et loyaux et ne souffriroient aucune chose estre
faite contre luy n contre son honneur, nantmoins ils firent ouvrir
les portes de ladite cit auxdis de Paris et de Cilly, et firent
mettre les tables et les nappes parmy les rues, le pain, le vin et les
viandes sus; et burent et mangirent s ils vouldrent et se
resfraichirent. Et aprs se mirent en bataille, en alant droit vers le
marchi de ladite ville de Meaux, auquel estoit la duchesse de
Normendie et sa fille, et la suer dudit rgent, appelle madame
Ysabel de France, qui puis fut femme du fils du seigneur de Milan et
fut contesse de Vertus, que le roy Jehan, son pre, luy donna  son
mariage. Et avec eux estoit le comte de Foys, le seigneur de Hangest
et plusieurs autres gentilshommes que ledit rgent y avoit laissis
pour garder ladite duchesse sa femme, sa fille, sa seur et ledit
marchi.

Si issirent dudit marchi lesdits conte de Foys, le seigneur de
Hangest et aucuns autres, jusques au nombre de vint-cinq hommes
d'armes ou environ, et alrent contre les dessus dis Pierre Gille et
sa compaignie; et se combattirent  eux. Et l fut tu un chevalier
dudit marchi, appell monseigneur Loys de Chambly, d'un vireton prs
de l'euil. Finablement ceux dudit marchi eurent victoire. Et furent
ceux de Paris, de Cilly et plusieurs de la cit de Meaux qui
s'estoient mis avec eux, desconfis. Et pour ce, ceux dudit marchi
mirent le feu en ladite cit et ardirent aucunes maisons.

Et depuis furent informs que plusieurs de ladite cit avoient est
arms contre eux et les avoient voulu trahir, et pour ce ceux dudit
marchi pillirent et ardirent partie de ladite cit. Mais la grant
glyse ne fut pas arse n aussi aucunes maisons des chanoines: mais
toutesvoies fut tout pris; et aussi fut le chastel qui estoit au roy
ars; et dura ledit feu, tant en ladite ville comme audit chastel, plus
de quinze jours. Et pristrent ceux dudit marchi Jehan Soulas, le
maire de ladite ville de Meaux, et plusieurs autres hommes et femmes,
elles tindrent prisons audit marchi. Et depuis fit-l'on mourir ledit
maire, si comme droit estoit.


  De la mort Guillaume Cale par le roy de Navarre; et comment ledit
    roy ala de Beauvoisin  Saint-Ouyn, pour parler au prvost des
    marchans.

En celuy temps chevaulcha le roy de Navarre en Beauvoisin, et mist 
mort plusieurs de ceux des communes; et par espcial fist coupper la
teste dudit Guillaume Cale  Clermont en Beauvoisin. Et pour ce que
ceux de Paris luy mandrent que il alast vers eux  Paris, il se
traist  Saint-Ouyn, en l'ostel du roy appell la Noble-Maison. Et l
ala le prvost des marchans parlementer audit roy. Et le jeudi,
quatorziesme jour dudit moys de juin, ala ledit roy de Navarre 
Paris. Et contre luy alrent plusieurs de ladite ville de Paris pour
luy accompaignier jusques l o il descendit, c'est assavoir 
Saint-Germain des Prs.


  Du preschement que le roy de Navarre fist en l'ostel de la ville,
    et comment par l'nortement de ses alis fut fait capitaine de
    Paris; dont plusieurs de ladite ville furent courroucis.

Le vendredi quinziesme jour de juin, ledit roy de Navarre vint en la
maison de la ville et prescha. Et entre les autres choses dit que il
amoit moult le royaume de France et il y estoit moult bien tenu, si
comme il dit soit; car il estoit des Fleurs de lis de tous
costs[225], et eust est sa mre roy de France s elle eust est
homme; car elle avoit est seule fille du roy de France. Et si luy
avoient les bonnes villes du royaume, par espcial celle de Paris,
fait trs grans biens et haus honneurs, lesquels il taisoit; et pour
ce estoit-il prest de vivre et de mourir avecques eulx.

  [225] En effet, Charles le Mauvais, par les hommes, tait
  arrire-petit-fils de Philippe III, et sa mre Jeanne tait fille
  de Louis X. Philippe III avait eu pour troisime fils Louis comte
  d'vreux, pre de Philippe d'vreux, dont Charles le Mauvais
  tait fils.

Et aussi prescha Charles Toussac, et dit que le royaume de France
estoit en petit point et avoit mal est gouvern, et encore estoit; si
estoit mestier que ils y fissent un capitaine qui mieux les
gouverneroit et luy sembloit que meilleur ne povoient-ils avoir du roy
de Navarre.

Et  ce mot furent plusieurs forgis et ordens  ce, qui crirent:
_Navarre! Navarre!_ tous  une voix ainsi comme s ils voulsissent dire:
Nous voulons le roy de Navarre. Et toutesvoies, la plus grant partie
de trop de ceulx qui l estoient se turent et furent courroucis dudit
cry; mais ils ne l'osrent contredire.

Si fut lors eslu ledit roy en capitaine de la ville de Paris; et luy
fut dit, de par le prvost des marchands de Paris, que ceux de Paris
escriroient  toutes bonnes villes du royaume, afin que chascun se
consentist  faire ledit roy capitaine universel par tout le royaume
de France.

Et lors, leur fist ledit roy serment de les garder et gouverner bien
et loyalement, et de vivre et mourir avec eux contre tous, sans aucun
excepter; et leur dit: Biaux seigneurs, ce royaume est moult malade,
et y est la maladie moult enracine; et pour ce, ne peut-il estre si
tost gary: si ne vous vueillis pas mouvoir contre moy s je ne apaise
si tost les besoingnes, car il y faut trait et labour.


  Comment ledit rgent s'en ala de Sens  Provins, 
    Chasteau-Tierry et  Gandelus[226]; et du nombre des Jaques
    tus par les gentilshommes.

  [226] Bourg,  quatre lieues de _Chteau-Thierry_.

Celui vendredi meismes, ledit rgent qui toute celle semaine avoit
demour  Sens, s'en partit et s'en ala  Provins, et d'illec vers
Chasteau-Tierry et vers Gandelus, o l'on disoit qu'il y avoit grande
assemble de ces communes que l'on appelloit Jaques Bonhomme; et
tousjours luy venoient gentilshommes de tous pays. Et la royne Jehanne
estoit  Paris, laquelle mettoit grande diligence de faire aucun
traicti entre ledit rgent, par devers lequel elle envoioit souvent,
et ceux de Paris. Et pour ce se partit ladite royne de Paris le samedi
vingt-troisiesme, jour de juin pour aler par devers ledit rgent, qui
estoit environ Meaulx, en attendant les gens d'armes qui luy venoient.

Et tousjours ardoient les gentilshommes aucunes maisons que ils
trouvoient  ceulx de Paris, s ils n'estoient officiers du roy ou
dudit rgent; et prenoient et emportoient tous les biens meubles que
ils trouvoient et estoient auxdis habitans; et ne se osoit homme qui
alast par pays, avoer de Paris. Et aussi tuoient les gentilshommes
tous ceux que ils povoient trouver qui avoient est de la compagnie
des Jaques, c'est--dire des communes qui avoient tu les
gentilshommes, leurs femmes et leurs enfans, et abattu maisons; et
tant que on tenoit certainement que l'on en avoit bien tu dedans le
jour de la saint Jean-Baptiste vint mille et plus.


  Comment les gentilshommes de Bourgoigne laissirent le roy de
    Navarre.

Le vendredi vingt-deuxiesme jour dudit mois de juin, le roy de Navarre
partit de Paris et avecques luy plusieurs de ladite ville et plusieurs
de ses gens. Et estoient environ six cens glaives; et alrent 
Gonesse, o plusieurs autres des villes de la viscont de Paris les
attendoient. Et deux jours ou trois devant, plusieurs des
gentilshommes qui avoient est avec ledit roy de Navarre une partie de
la saison et encore estoient, espcialement ceux du pays de
Bourgoigne, prisrent congi dudit roy de Navarre, quant ils virent que
il avoit accept la capitainerie de ceux de Paris, en disant que ils
ne seroient point contre ledit rgent n contre les gentilshommes; et
s'en partirent et s'en alrent en leur pays. Et ledit roy et sa
compaignie s'en alrent vers Senlis.


  Comment ledit rgent et son ost logirent prs de Paris, en telle
    manire que nul n'osoit issir n entrer en ladite ville de
    celle part o il estoit.

Monseigneur le rgent qui avoit est vers Chasteau-Tierry, vers la
Fert-Milon et au pays environ pour despcier plusieurs assembles des
Jaques qui l estoient, aprs ce que les nobles qui estoient avec
ledit rgent orent mis  mort plusieurs Jaques, ars et gast tout le
pays entre la rivire de Marne et de Seine, s'en retourna en alant
vers Paris, et se logia  Chielle-Sainte-Bautheut[227], la derrenire
semaine de juin, c'est assavoir le mardi vint-troisiesme jour dudit
moys.

  [227] Bathilde.

Et la royne Jehanne fut  Laigny, qui moult se painoit de traictier
entre ledit rgent et ceux de Paris. Et lors n'y put aucun traicti
estre trouv; car ceux de Paris se tenoient fiers et haus contre ledit
rgent leur seigneur. Et pour ce, luy et son ost se deslogirent de
Chielle et se logirent environ le bois de Vincennes, environ le pont
de Charenton et environ Conflans, le vendredy vint-neuviesme jour
dudit moys de juin. Et tenoit-l'on que en l'ost dudit rgent avoit
bien trente mille chevaux. Si fut tout le pays gast jusques  huit ou
dix lieues, et communment les villes arses.

Et ledit roy de Navarre s'en retourna et entra en la ville de
Saint-Denis, lequel roy estoit ali avec ceux de Paris contre ledit
rgent, leur droit seigneur. Et si avoit en la compaignie dudit roy
grant foison ennemis du roy et du royaume de France, Anglois et autres
que ledit roy de Navarre avoit fait venir des garnisons angloises,
d'Esparnon et d'autre part. En la ville de Saint-Denis se tint le roy
de Navarre. Et ledit rgent et son ost estoient logis es lieux dessus
dis, et estoit le corps dudit rgent logi en l'ostel du Sjour, s
Quarrires[228]. Et n'osoit homme issir de Paris de celle part n
entrer aussi; mais par plusieurs fois en issoit-l'on en bataille; mais
tousjours perdoient plus qu'ils ne gaignoient, et en y ot plusieurs
mors.

  [228] Petit village dpendant de la commune de Charenton.


  Comment le rgent et le roy de Navarre assemblrent en un
    pavillon qui fut tendu sur une motte, entre Saint-Anthoine et
    le bois, pour accorder un traicti que la royne Jehanne avoit
    basti; et du serment que ledit roy fist sur _Corpus Domini_ que
    l'evesque de Lisieux avoit clbr, en entencion que ledit
    rgent et ledit roy le usassent pour plus fermement tenir leurs
    sermens; mais ledit roy de Navarre refusa  user le premier.

Le dimanche huitiesme jour de juillet ensuivant, assemblrent lesdis
rgent et roy de Navarre en un pavillon qui, pour ce, fut tendu prs
de Saint-Anthoine, en un lieu que l'on dit le Moulin--Vent, pour
accorder ensemble certain traicti que la royne Jehanne avoit
pourparl. Si estoient les batailles dudit rgent toutes ordenes aux
champs en quatre batailles, o l'on estimoit bien douze mille hommes
d'armes et plus. Et les gens du roy de Navarre furent en bataille
ordens sur une petite montaigne prs de Monstruel et de Charonne, et
n'estoient pas plus de huit cens combattans, si comme l'on les
estimoit. Et, pour ce que ils estoient si petit nombre, ne
approchirent point ledit pavillon n les batailles audit rgent.

Si parlementrent ledit rgent et ses gens et le roy de Navarre et ses
gens, en la prsence de ladite royne. Si furent  accort par la
manire qui s'ensuit, c'est assavoir: pour toutes les choses que
ledit roy pourroit demander audit rgent pour quelconques causes que
ce fust, luy bailleroit dix mille livres de terre et quatre cens mille
florins  l'escu, lesquels seroient baillis audit roy par la manire
qui s'ensuit. C'est assavoir la premire anne cent mille, et chascun
an ensuivant cinquante mille, jusques  fin de paye; et si seroient
lesdis quatre cens mille florins pris sur les aydes que le peuple
feroit pour cause des guerres, sans ce que ledit rgent en fust
autrement tenu n oblig. Et pour ce, ledit roy de Navarre devoit
estre avec ledit rgent contre tous, except le roy de France; et afin
que ledit rgent et le roy de Navarre tenissent sans enfraindre toutes
les choses dessus dites, l'evesque de Lisieux, qui prsent estoit,
chanta une messe audit pavillon, environ heure de none[229], et
consacra deux personnes[230], en esprance que de l'une fust fait deux
parties et uses par lesdis rgent et roy. Et quant la messe fut
chante, lesdis rgent et roy jurrent, sur le corps-Dieu sacr que
ledit evesque tenoit entre ses mains, que ils teindroient et
acompliroient sans enfraindre tout ce que chascun avoit promis,
prsens  ce ducs, contes et barons tant comme en povoit au devant dit
pavillon, environ heure de none. Et aprs ledit evesque brisa l'oiste,
et en voult faire user  chascun desdis rgent et roy; mais ledit roy
dit que il n'estoit pas jeun[231]; et pour ce ledit rgent n'en prist
point aussi, jasoit ce que il se feust orden pour le recevoir. Si usa
tout ledit evesque. Et par ce ledit roy devoit aler  Paris pour les
faire mettre en l'obissance dudit rgent. Et ainsi se dpartirent;
et s'en ala ledit rgent aux Quarrires et ledit roy  Saint-Denis.

  [229] Trois heures aprs midi.

  [230] Deux hosties.

  [231] A jeun, _jejunus_.


  Comment, aprs les dessus dis sermens, les gens au roy de Navarre
    coururent sus aux gens du rgent.

Le mardi ensuivant dixiesme jour du moys de juillet, le roy de Navarre
ala  Paris; et cuidoit ledit rgent que ledit roy deust aler devers
luy, celuy jour, porter la response de ceux de Paris: mais il n'y ala
point, ainois demoura tout ce jour. Et l'endemain, le onziesme jour
dudit moys, il mist en ladite ville de Paris les Anglois que il avoit
avecques luy. Et disoit-l'on en l'ost dudit rgent que ceux de Paris
avoient dit audit roy que il avoit fait sa paix sans eux et que il ne
leur en challoit, car ils se passeroient bien de luy. Et pour ce fist
nouvelles aliances, si comme l'on disoit, avec eux; et bien y parut de
fait, car il ne retourna point devers ledit rgent; mais luy estant
dedans ladite ville de Paris, plusieurs en issirent arms, par
espcial de ceux que il y avoit mens.

Et assaillirent ledit mercredi, onziesme jour dudit moys, aucuns de
l'ost dudit rgent qui se deslogoient de la Granche-aux-Merciers pour
eux approchier dudit rgent. Et pour ce, cria-l'on en l'ost alarme, et
s'arma l'ost, et courut-l'on jusques  la bastide des fosss, et l ot
grant escarmuche, et y demoura-l'on jusques prs de la nuit: et y
perdirent ceux de Paris plus que les autres.


  Comment le roy de Navarre mist sus au rgent qu'il avoit enfraint
    le traicti, et du pont de bateaux qui fut fait sur Seine.

Le jeudi douziesme jour du moys de juillet, le roy de Navarre s'en
retourna  Saint-Denis, et laissa les Anglois  Paris. Et ledit rgent
envoia par devers ledit roy pour savoir quelle volent il avoit, et
luy fist requrir que il venist avec luy, car il luy avoit promis que
il luy ayderoit contre tous. Lequel roy respondit que ledit rgent et
sa gent avoient enfraint le traicti et les convenances que ils
avoient, car ils avoient assailli ceux de Paris le jour prcdent, si
comme disoit ledit roy, tant comme il traictoit avecques eux; jasoit
ce, en vrit, que ceux de Paris eussent commenci l'escarmuche. Mais
ledit roy disoit ces choses pour ce qu'il ne povoit avoir fait  Paris
ce qu'il avoit promis au traicti dudit rgent et de luy; car il avoit
promis de tant faire que ceux de Paris paieroient six cens mille escus
de Phelippe pour le premier paiement de la ranon du roy, mais que
ledit rgent leur remist toute paine criminelle. Et ceux de Paris
respondirent quant il en parla, que ils n'en paieroient j denier. Et
pour ce, mettoit sus ledit roy audit rgent que il avoit enfraint
ledit traicti, jasoit ce que ceux qui l estoient savoient bien le
contraire. Si cuida-l'on bien que tous traictis fussent rompus, dont
moult de gens avoient grant joie.

Et mist-l'on[232] grant paine  achever un pont que l'on avoit
encommenci sur bateaux pour passer la rivire de Seine, lequel fut
achev ledit jeudi. Et tantost, plusieurs de l'ost passrent ledit
pont et ardirent Vitry et plusieurs autres villes oultre la rivire de
Seine, et y pilla-l'on tout ce que l'on y trouva.

  [232] Ce sont les troupes du rgent qui jetrent ce pont au
  dessous de Corbeil.

Et ladite royne Jehanne aloit souvent par devers les uns et par devers
les autres pour renouveler ledit traicti. Toutesvoies parloient
plusieurs moult vilainement contre ledit roy de Navarre qui si
solempnellement avoit jur et ne tenoit chose que il eust promis.


  Comment monseigneur le duc de Normendie, ainsn fils du roy de
    France, lors rgent du royaume, reboutrent, luy et ses gens,
    ceux de Paris de dessus le pont qu'il avoit fait faire sur
    Seine; et de plusieurs escarmuches faites environ
    Saint-Anthoine de ceux de Paris contre les gens dudit rgent;
    et du traicti qui fut fait pour faire la paix entre le rgent
    et ceux de Paris.

Le samedi ensuivant quatorziesme jour de juillet, environ heure de
disner, ledit rgent estant en sa chambre, en son conseil, plusieurs
de la ville de Paris, dont la plus grant partie estoient d'Anglois qui
estoient issus par devers Saint-Marcel, chevaulchirent jusques devant
ledit pont que ledit rgent avoit fait faire, lequel pont estoit sur
la rivire de Seine, devant l'ostel des Quarrires o estoit logi
ledit rgent. Et tantost que ils furent devant ledit pont, ils
descendirent  pi, et en entra aucuns dedans la dite rivire pour
aler sur ledit pont o il n'avoit point de garde. Mais l'on ne povoit
monter sus ledit pont s l'on n'entroit en l'yaue jusques au nombril,
pour ce qu'il avoit faute au bout du pont par devers Vitry; et y
mettoient les gens dudit rgent une bachire toutes les fois que ils
vouloient passer: et quant ils en avoient fait, ladite bachire estoit
oste du bout du pont. Et estoit mise contre ledit pont au dessus,
ainsi comme au milieu. Et lors estoit en celuy estat; et pour ce
convint que lesdis de Paris entrassent en l'yaue pour monter sur le
dit pont. Si cria-l'on alarme moult forment; et fut moult l'ost
estourmie, car les autres estoient venus  couvert et soudainement. Si
alrent plusieurs, les uns arms et les autres dsarms, pour
deffendre ledit pont. Et j avoient plusieurs des dessus dis de Paris
oultre la moiti du pont. Et l se combatirent les gens dudit rgent
et reboutrent leurs ennemis qui estoient sur ledit pont, et y ala
ledit rgent en sa personne: et y furent plusieurs des gens du dit
rgent navrs de trait. Et si y fut pris son mareschal, que on
appelloit monseigneur Rigaut de Fontaines. Et aussi y ot des autres
navrs et pris. Toutesvoies furent-ils reculs et mis tous hors dessur
ledit pont par les gens dudit rgent et s'en retournrent vers Paris.
Et pour ce que l'on crioit alarme vers Paris, au coust devers
Saint-Anthoine, et disoit-l'on que ceux de Paris estoient issus de
celle part, les gens d'armes se trairent vers l, et sur les champs
furent les batailles rangies. Et y ot des escarmuches toute jour
jusques  la nuit, et y perdirent ceux de Paris plus que ils ne
gaignirent. Toutesvoies, ceux qui issirent de Paris, tant d'un coust
de Paris comme d'autre, estoient le plus Anglois. Et durant ces
choses, la royne Jehanne ala devers ledit rgent pour renouer ledit
traicti, et quant elle s'en partit pour aler  Saint-Denis, encore
estoient les batailles sur les champs. Si traictirent toute celle
semaine jusques au jeudi ensuivant dix-neuviesme jour dudit moys de
juillet. Et celuy jour, la dite royne Jehanne, le roy de Navarre,
l'archevesque de Lyon, qui l avoit est envoi de par le pape,
l'evesque de Paris, le prieur de Saint-Martin-des-Champs, Jehan Belot,
eschevin de Paris, Colin le Flamant, et autres de Paris, alrent
environ tierce au bout dudit pont que ledit rgent avoit fait faire de
la partie devers Vitry, et avoient des gens d'armes et des archiers
avecques eux. Et ledit rgent y ala  petite compaignie tout dsarm;
et parlementrent ensemble en l'un des bateaux dudit pont; et
finablement furent  accort, par telle manire que ceux de Paris
prieroient ledit rgent que il leur voulsist remettre son mautalent,
et pardonner tout ce que ils avoient fait; et ils se mettroient en sa
merci, par telle condicion qu'il en ordenneroit, par le conseil de la
royne Jehanne, du roy de Navarre, du duc d'Orlans et du conte
d'Estampes, concordablement et non aultrement. Et avec ce demourroient
en leur vertu tous accors, toutes convenances et toutes aliances que
ceux de Paris avoient avecques ledit roy de Navarre, avecques bonnes
villes et avecques tous autres. Et ledit rgent devoit faire ouvrir
tous passages de rivires et autres, afin que toutes denres et
marchandises pussent passer et estre portes  Paris. Et pour parfaire
les choses contenues audit traicti, fut journe prise au mardi
ensuivant, pour estre  Laigny-sur-Marne; et l devoient estre ledit
rgent et son conseil d'une part, et ceux qui seroient ordens pour
Paris d'autre part, et lesdis royne, roy, duc d'Orlans et conte
d'Estampes, par le conseil desquels ledit rgent en devoit ordener. Et
ce fait, fut publi en l'ost que il avoit bonne paix entre ledit
rgent et ceux de Paris. Et pour ce se deslogirent les gens de
monseigneur le duc et s'en partirent plusieurs celuy jour.

Et l'endemain, jour du vendredi, vintiesme jour dudit mois, plusieurs
alrent vers Paris pour besoingnes que ils avoient  faire, lesquels
on n'y voult laissier entrer. Mais leur demanda-l'on  qui ils
estoient; et quant ils respondirent que ils estoient au duc, ceux de
Paris leur dirent: Als  vostre duc. Et y entra Math Guete,
trsorier de France, lequel fut en grant pril d'estre tu; et
finablement en fut mis hors quant il ot est men en la maison de la
ville en Grve, et  Saint-Eloy devant le prvost des marchands et les
gouverneurs.

Et aprs ce que ledit accort fut fait par la manire que dessus est
dit, les dessus dis de Paris, en haine de monseigneur ledit rgent,
prirent et saisirent plusieurs maisons et biens meubles de plusieurs
officiers qui avoient est avec ledit rgent audit ost.

Et ledit rgent s'en ala celui jour de vendredi au Val-la-Comtesse, et
la plus grant partie de son ost s'en partit.


  Comment ceux de Paris se esmurent contre les Anglois que le roy
    de Navarre avoit fait venir en ladite ville; et en turent
    partie et les autres emprisonnrent au Louvre. Et de la mort de
    ceux de Paris vers Saint-Cloust.

Le samedi ensuivant, veille de la Magdalne, fut la journe[233]
ensuivant qui avoit est mise  Laigny-sur-Marne remise  Corbeil. Et
celuy samedi, aprs disner, s'esmut  Paris un grant descort entre
ceux de la ville et plusieurs Anglois qu'ils avoient fait venir en
ladite ville contre ledit rgent leur seigneur, pour ce que l'on
disoit que aucuns autres Anglois qui estoient  Saint-Denis et 
Saint-Cloust pilloient le pays. Si s'esmut le commun de ladite ville
de Paris, et courut sur lesdis Anglois qui estoient en ladite ville de
Paris, et en turent vint-quatre ou environ et en prirent
quarante-sept des plus notables, en l'ostel de Neelle, auquel ils
avoient disn avec le roy de Navarre. Et plus de quatre cens autres en
divers ostieux de ladite ville, lesquels il mistrent tous en prison au
Louvre. De laquelle chose le roy de Navarre fut moult courrouci, si
comme l'on disoit; et aussi furent le prvost des marchans et autres
gouverneurs de ladite ville. Et, pour ce, l'endemain, jour de dimanche
et de la Magdalne, vint-deuxiesme jour dudit moys de juillet, le roy
de Navarre, l'evesque de Laon, le prvost des marchans et plusieurs
autres gouverneurs de ladite ville de Paris furent en la maison de
ladite ville, environ heure de midi, et y ot moult de peuple assembl
en ladite maison, tous arms devant en la place de Grve. Auquel
peuple ledit roy parla et leur dist qu'ils avoient mal fait d'avoir
tu lesdis Anglois, car il les avoit fait venir en son conduit[234]
pour servir ceux de la ville de Paris. Et tantost plusieurs d'iceux
crirent qu'ils vouloient que tous les Anglois fussent tus, et
vouloient aler  Saint-Denis mettre  mort ceux qui y estoient, qui
pilloient tout le pays. Et dirent audit roy et au prvost des marchans
que ils alassent avec eux, en disant que ils avoient est bien pais
de leurs gages et soudes, et nanmoins ils pilloient tout le pays. Et
jasoit ce que ledit roy et prvost fissent tout leur pouvoir de
refraindre ledit peuple, ils ne le povoient faire, mais convint que
ils leur accordassent  aler avec eux. Mais avant que on partist de
Paris, il fut prs de vespres. Dont plusieurs prsumrent que ledit
roy fist attendre le partir, afin que lesdis Anglois ne feussent
sourpris et despourveus. Et environ heure de vespres partirent de
Paris, les uns par la porte Saint-Honor, le roy de Navarre, le
prvost des marchans et toute leur route par la porte Saint-Denis et
alrent vers le Moulin  vent. Et estimoit-on que ils estoient, tant
d'une part comme d'autre, environ seize cens hommes de cheval et huit
mille de pi. Et furent lesdis roy de Navarre, le prvost des marchans
et toute leur route bien l'espace de demie heure largement, sans eux
mouvoir au champ qui est de l'autre partie dudit moulin  vent par
devers Montmartre. Et de leur route furent envois trois glaives qui
chevauchirent par emprs Montmartre. Lesquels, sans ce qu'ils
feussent aprs vus, chevauchirent en alant tout droit vers le bois de
Saint-Cloust, auquel bois lesdis Anglois estoient en une embusche. Et
au-dehors dudit bois par devers Paris en avoit environ quarante ou
cinquante. Si cuidrent ceux de Paris que il n'en y eust plus; et
alrent vers lesdis Anglois. Et quant ils furent prs, les Anglois qui
estoient audit bois issirent hors, et tantost ceux de Paris se mirent
 fouir et les Anglois au chacier. Si turent lesdis Anglois grant
foison des dessus dis de Paris, par espcial de ceux de pi qui
estoient issus par la porte Saint-Honor; et tenoit-l'on communment
qu'il y avoit de mors bien six cens ou plus, et furent presque tous
gens de pi. Et ledit roy de Navarre qui voit ces choses ne se partit
pas de l, mais laissa tuer les dessus dis de Paris sans leur faire
aucune ayde n secours. Et aprs ce que lesdis de Paris furent
desconfis et tus comme dit est, ledit roy de Navarre s'en ala 
Saint-Denis, et ledit prvost des marchans et sa compaignie s'en
retournrent  Paris. Et furent, quant ils rentrrent  Paris, forment
huis et blasms de ce qu'ils avoient ainsi les bonnes gens de Paris
laissi mettre  mort sans les secourir. Et ds lors commencirent
ceux de Paris forment  murmurer, et faisoient forment garder les
quarante-sept prisonniers anglois qui estoient au Louvre par le commun
de Paris; et volentiers les eust le commun de Paris mis  mort; mais
le prvost des marchans et les autres gouverneurs de Paris ne le
povoient souffrir.

  [233] L'ajournement.

  [234] Sous sa sauve garde.


  Comment le prvost des marchans et ses alis dlivrrent les
    prisonniers du Louvre.

Le vendredi vingt-septiesme jour dudit mois de juillet, le prvost des
marchans et plusieurs autres jusques au nombre de huit vints ou deux
cens hommes arms et plusieurs archiers alrent au Louvre; et de fait,
contre la volent dudit peuple et commun de Paris, dlivrrent les dis
Anglois prisonniers et les mirent hors de Paris par la porte
Saint-Honor. Et en les conduisant de la ville dehors, aucuns de ceux
qui estoient avec ledit prvost crioient et demandoient s il y avoit
aucun qui voulsist aucune chose dire contre la dlivrance desdis
Anglois; et avoient leurs arcs tous tendus pour les dlivrer de tous
empeschemens, s aucuns les voulsist mettre en ladite dlivrance; mais
il n'y ot personne qui osast parler n faire semblant; jasoit ce
qu'ils en fussent moult douloureusement courroucis en ladite ville de
Paris.

Si s'en alrent les Anglois  Saint-Denis avec le roy de Navarre, qui
tousjours y estoit demour depuis le dimanche prcdent; car il
n'osoit pas seurement retourner  Paris, si comme l'on disoit, tant
pour cause de ce que il n'avoit point aidi  ceux de Paris le
dimanche prcdent, lorsque les Anglois les avoient tus, comme pour
la dlivrance des Anglois du Louvre, laquelle avoit est faite  la
requeste dudit roy de Navarre, si comme l'on disoit et voir estoit. Si
en estoit le peuple de Paris forment esmeu en cuer contre ledit
prvost des marchans et contre les autres gouverneurs; mais il n'y
avoit homme qui osast commencier la riote. Toutesvoies Dieu, qui tout
voit, qui vouloit ladite ville sauver, ordena par la manire qui
s'ensuit.


  De la mort du prvost des marchans et de plusieurs autres ses
    alis.

Le mardi derrenier jour du moys de juillet, le prvost des marchans et
plusieurs autres avec luy, tous arms, alrent disner  la bastide
Saint-Denis. Et commanda ledit prvost  ceux qui gardoient ladite
bastide que ils bailliassent les clefs  Joseran de Mascon, qui estoit
trsorier du roy de Navarre. Lesquels gardes desdites clefs dirent que
ils n'en bailleroient nulles. Dont le prvost fut moult courrouci, et
se mut riote  ladite bastide entre ledit prvost et ceux qui
gardoient lesdites clefs, tant que un bourgeois appell Jehan
Maillart, garde de l'un des quartiers de la ville, de la partie de
vers la bastide, ot nouvelles dudit dbat, et pour ce se traist vers
ledit prvost et luy dit que l'on ne bailleroit point les clefs audit
Joseran. Et pour ce, eust plusieurs grosses parolles entre ledit
prvost et ledit Joseran d'une part, et ledit Jehan Maillart d'autre
part. Si monta ledit Jehan Maillart  cheval, et prist une bannire du
roy de France et commena  hault crier: _Montjoie Saint-Denis au roy
et au duc!_ tant que chascun qui le voit aloit aprs et crioit 
haulte voix ledit cri. Et aussi fist le prvost et sa compaignie. Et
s'en alrent vers la bastide Saint-Anthoine. Et ledit Jehan Maillart
demoura vers les halles. Et un chevalier appel Pepin des Essars, qui
rien ne savoit de ce que ledit Jehan Maillart avoit fait, prist assez
tost aprs une autre bannire de France, et crioit semblablement comme
Jehan Maillart: _Montjoie Saint-Denis!_ Et durant ces choses, ledit
prvost vint  la bastide Saint-Anthoine, et tenoit deux boistes o
avoit lettres lesquelles le roy de Navarre luy avoit envoyes, si
comme l'on disoit. Si requistrent ceux qui estoient  ladite bastide
que il leur monstrast lesdites lettres. Et s'esmut riote  ladite
bastide, tant que aucuns qui l estoient coururent sus  Phelippe
Giffart, qui estoit avec ledit prvost, lequel se deffendit forment,
car il estoit fort arm et le bacinet en la teste; et toutesvoies
fut-il tu. Et aprs fut tu ledit prvost et un autre de sa
compaignie appel Simon Le Paonnier: et tantost furent despoillis et
estendus tous nus sur les quarreaux en la voie. Et ce fait, le peuple
s'esmut pour aler qurir des autres et pour en faire autel; et leur
dit-on que, en l'ostel de Hocaus,  l'enseigne de l'Ours, prs de la
porte Baudoier, estoit entr Jehan de l'Isle le jeune. Si y entrrent
grant foison de gens et y trouvrent ledit Jehan de l'Isle et Gille.
Marcel, clerc de la marchandise de Paris, lesquels il mirent  mort.
Et tantost furent despoillis comme les autres et trains tous nus
sur les quarreaux devant ledit ostel et l furent laissis. Et
tantost se partit ledit peuple et s'esmut  aler querre des autres.
Et ce jour,  la bastide Saint-Martin, fut tu Jehan Poret-le-Jeune.
Et furent les cinq corps dessus nomms trains en la court de
Sainte-Catherine-du-Val-des-Ecoliers, et l furent mis et estendus
tous nus en ladite court, en la veue de tous, si comme ils avoient
fait mettre les mareschaux, celui de Clermont et celui de Champaigne:
dont plusieurs tenoient que c'estoit ordenance de Dieu, car ils
estoient morts de telle mort comme ils avoient fait mourir lesdis
mareschaux.

Item, celui mardi, furent pris et mis au Chastellet de Paris, Charles
Toussac, eschevin de Paris, et Joseran de Mascon, trsorier du roy de
Navarre. Et le peuple qui les menoit crioit haultement le dessus dit
cri, et avoit chascun dudit peuple l'espe nue au poing.


  De la venue du rgent  Paris, et de la mort de Charles Toussac
    et de Joseran de Mascon.

Le jeudi second jour d'aoust au soir, ala le duc de Normendie, rgent
le royaume,  Paris, o il fut receu  trs grant joie du peuple de
ladite ville. Et celui jour, avant que ledit rgent entrast  Paris,
furent lesdis Charles Toussac et ledit Joseran trans du Chastellet
jusques en Grve, et l furent dcapits. Et longuement aprs
demourrent en la place sur les quarreaux, et aprs en la rivire
furent giets.


  Comment le rgent fut deffi de par le roy de Navarre.

Le vendredi tiers jour du mois d'aoust, fut le rgent deffi de par le
roy de Navarre. Et celui jour fut pris Pierre Gille. Et aussi fut
maistre Thomas de Ladit, chancelier dudit roy de Navarre, qui estoit
en habit de moine.


  De la mort de plusieurs tratres du roy et du rgent; et des
    paroles que ledit regent dist  ceux de Paris.

Le samedi ensuivant, quart jour dudit moys d'aoust, ledit Pierre Gille
et un chevalier qui estoit chastelain du Louvre, et estoit n
d'Orlans de assez petit lieu, de gens de mestier[235], et estoit
appel monseigneur Gille Caillart, furent trans du Chastellet
jusques s halles, et l orent les testes coppes. Mais ledit
chevalier eust avant la langue coppe, pour plusieurs mauvaises
paroles qu'il avoit dites du roy de France et du rgent son fils. Et
aprs, les corps furent gietts  la rivire. Et aprs, la semaine
ensuivant, furent dcapits ensemble, en un jour, Jehan Prvost et
Pierre Leblont; et en un autre jour deux avocas, l'un de Parlement,
appel maistre Pierre de Puiseux, et l'autre du Chastellet, appel
maistre Jehan Godart. Et furent tous gietts en la rivire; et un
appel Bonvoisin fut mis en oubliette[236].

  [235] Ce passage, comme une foule d'autres, prouve bien qu'on
  n'exigeait pas des preuves de noblesse de tous ceux qu'on levait
  au rang de chevalier. (_Note de M. Paulin Pris._)

  [236] _En oubliette._ En prison perptuelle.

Celui jour de samedi, quatriesme jour dudit mois d'aoust, parla ledit
rgent audit peuple de Paris, en la maison de la ville; et leur dist
la grant trason qui avoit est traictie par les dessus dis mors et
de l'evesque de Laon et de plusieurs autres qui encore vivoient; c'est
assavoir de faire ledit roy de Navarre roy de France, et de mettre les
Anglois et Navarrois en Paris, celui jour que le prvost des marchans
fut tu. Et devoient mettre  mort tous ceux qui se tenoient de la
partie du roy et son fils, et j avoient est plusieurs maisons de
Paris signes  divers seings; dont moult de gens estoient forment
esbahis en ladite ville.

   _Les Grandes Chroniques de Saint-Denis_, dites par M. Paulin
   Pris.




LES TATS GNRAUX DE 1356 ET LA JACQUERIE.

Rcit de Froissart.


  Comment les trois tats furent assembls en la cit de Paris pour
    ordonner du gouvernement du royaume de France.

Si le royaume d'Angleterre et les Anglois et leurs allis furent
rjouis de la prise du roi Jean de France, le royaume de France fut
grandement troubl et courrouc. Et il y avoit bien cause; car ce fut
une trs grande dsolation et ennuyable pour toutes manires de gens.
Et sortirent bien adoncques les sages hommes du royaume que grands
meschefs en natroient; car le roi leur chef et toute la bonne
chevalerie de France toit morte ou prise; et les trois enfans du roi
qui retourns toient, Charles, Louis et Jean, toient moult jeunes
d'ge et de conseil; si y avoit en eux petit recouvrer; ni nul des
dits enfans ne vouloit emprendre le gouvernement du dit royaume[237].

  [237] Cette assertion est dmentie par des _lettres royaux_
  concernant l'lection des chevins et consuls de Lille, expdies
  ds le 2 d'octobre, trois jours aprs l'arrive du duc  Paris, 
  la tte desquelles il prend le titre de _lieutenant du roi de
  France_. Il convoqua d'ailleurs, dans la mme qualit, les tats
  gnraux pour le 15 du mme mois d'octobre. Il ne fit en cela
  qu'avancer de six semaines la convocation de cette assemble, que
  le roi son pre avait indique pour la Saint-Andr suivante, par
  l'article 7 de l'ordonnance du 28 dcembre 1355. Au reste,
  Froissart parat avoir confondu les tats du mois d'octobre 1356
  avec ceux qui s'assemblrent de nouveau le 5 fvrier 1357. (_Note
  de Buchon._)

Avec tout ce, les chevaliers et les cuyers qui retourns toient de
la bataille, en toient tant has et si blms des communes que envis
ils s'embatoient s bonnes villes. Si parlementoient et murmuroient
ainsi les uns sur les autres. Et regardrent et avisrent les
plusieurs des sages hommes que cette chose ne pouvoit longuement durer
ni demeurer en tel tat, que on n'y mt remde; car se tenoient en
Cotentin Anglois et Navarrois, desquels messire Godefroy de Harecourt
toit chef, qui couroient et dtruisoient tout le pays.

Si avint que tous les prlats de sainte glise, vques et abbs, tous
les nobles, seigneurs et chevaliers, et le prvt des marchands et les
bourgeois de Paris, et le conseil des bonnes villes du royaume de
France furent tous ensemble en la cit de Paris, et voulurent savoir
et ordonner comment le royaume de France seroit gouvern jusques adonc
que le roi leur sire seroit dlivr; et voulurent encore savoir plus
avant que le grand trsor que on avoit lev au royaume du temps pass,
en diximes, en male-toultes[238], en subsides, et en forges de
monnoyes, et en toutes autres extortions, dont leurs gens avoient t
formens et tribouls, et les soudoyers mal pays, et le royaume mal
gard et dfendu, toit devenu: mais de ce ne savoit nul  rendre
compte.

  [238] La maltte tait un impt extraordinaire lev pour la
  premire fois en 1296, par Philippe le Bel. C'tait d'abord le
  centime, puis le cinquantime des biens des laques et du
  clerg. (_Note de Buchon._)

Si se accordrent que les prlats liroient douze personnes bonnes et
sages entre eux, qui auroient pouvoir, de par eux et de par le clerg,
de ordonner et aviser voies convenables pour faire ce que dessus est
dit. Les barons et les chevaliers ainsi lurent douze autres
chevaliers entre eux, les plus sages et les plus discrets, pour
entendre  ces besognes; et les bourgeois, douze en telle manire.
Ainsi fut confirm et accord de commun accord: lesquelles trente-six
personnes devoient tre moult souvent  Paris ensemble, et l parler
et ordonner des besognes du dit royaume. Et toutes manires de choses
se devoient dporter par ces trois tats; et devoient obir tous
autres prlats, tous autres seigneurs, toutes communauts des cits et
des bonnes villes,  tout ce que ces trois tats feroient et
ordonneroient. Et toutesfois, en ce commencement, il en y eut
plusieurs en cette lection qui ne plurent mie bien au duc de
Normandie, ni  son conseil.

Au premier chef, les trois tats dfendirent  forger la monnoye que
on forgeoit, et saisirent les coins. Aprs ce, ils requirent au duc
qu'il ft si saisi du chancelier le roi de France son pre[239], de
monseigneur Robert de Lorris, de monseigneur Simon de Bucy[240], de
Poillevilain[241], et des autres matres des comptes et conseillers du
temps pass du dit roi, par quoi ils rendissent bon compte de tout ce
que on avoit lev et reu au royaume de France par leur conseil. Quand
tous ces matres conseillers entendirent ce, ils ne se laissrent mie
trouver; si firent que sages; mais se partirent du royaume de France,
au plus tt qu'ils purent; et s'en allrent en autres nations
demeurer, tant que ces choses fussent revenues en autre tat.

  [239] Pierre de La Forest, archevque de Rouen.

  [240] Premier prsident du parlement de Paris.

  [241] Jean Poillevilain, bourgeois de Paris, souverain matre des
  monnaies et matre des comptes.


  Comment les trois tats firent faire monnoie de fin or; et
    comment ils envoyrent gens d'armes contre messire Godefroy de
    Harecourt.

Aprs ce, les trois tats ordonnrent et tablirent, de par eux et en
leurs noms, receveurs pour lever et recevoir toutes mal-toultes,
impositions, diximes, subsides et toutes autres droitures appartenans
au roi et au royaume; et firent forger nouvelle monnoie de fin or, que
on appeloit moutons[242]. Et eussent volontiers vu que le roi de
Navarre ft dlivr de prison du chtel de Arleux en Cambrsis, l o
on le tenoit; car il sembloit  plusieurs de ceux des trois tats que
le royaume en seroit plus fort et mieux dfendu, au cas qu'il voudroit
tre bon et fal: pourtant que il y avoit petit de seigneurs au dit
royaume  qui l'on se pt rallier, que tous ne fussent morts ou pris 
la besogne de Poitiers. Si en requirent le duc de Normandie que il le
voulsist dlivrer; car il leur sembloit que on lui faisoit grand tort,
ni ils ne savoient pourquoi on le tenoit. Le duc de Normandie rpondit
adonc moult sagement, que il ne l'oseroit dlivrer, ni mettre conseil
 sa dlivrance, car le roi son pre l'y faisoit tenir; si ne savoit
mie la cause pourquoi. Et ne fut point adoncques le roi de Navarre
dlivr.

  [242] Cette monnaie tait en usage ds le temps de saint Louis;
  elle dura jusqu'au rgne de Charles VII.

En ce temps nouvelles vinrent au duc de Normandie et aux trois tats
que messire Godefroy de Harecourt harioit et guerroyoit malement le
bon pays de Normandie; et couroient ses gens, qui n'toient mie
grand'foison, deux ou trois fois la semaine jusques aux faubourgs de
Caen, de Saint-L en Cotentin, d'vreux, d'Avranches et de Coutances;
et si ne leur alloit nul au devant. Adoncques ordonnrent et mirent
sus le duc et les dits trois tats une chevauche de gens d'armes de
bien trois cents lances et cinq cents autres armures de fer; et y
tablirent quatre capitaines, le seigneur de Reneval, le seigneur de
Cauny, le seigneur de Ruilli et le seigneur de Freauville. Si
partirent ces gens d'armes de Paris, et s'en vinrent  Rouen, et l
assemblrent-ils de tous cts. Et y eut plusieurs chevaliers et
cuyers d'Artois et de Vermandois, tels que le seigneur de Maunier, le
seigneur de Crqui, messire Louis de Haveskierque, messire Oudart de
Renty, messire Jean de Fiennes, messire Enguerrant d'Eudin, et
plusieurs autres; et aussi de Normandie moult de appertes gens
d'armes; et exploitrent tant ces seigneurs et leurs gens qu'ils
vinrent en la cit de Coutances et en firent leur garnison.


  Comment le Roi Jean fut men en Angleterre.

1357.

Les trois tats entendirent toute celle saison aux ordonnances du
royaume; et toit le dit royaume de France tout gouvern par eux.

Tout cel hiver en suivant se tint le prince, et la plus grand partie
des seigneurs d'Angleterre qui  la bataille de Poitiers avoient t,
 Bordeaux sur Gironde, en grand revel et battement; et entendirent
tous ces temps  pourveoir navire et  ordonner leurs besognes bien et
sagement, pour emmener le roi de France et son fils et toute la plus
grand partie des seigneurs qui l toient, en Angleterre.

Quand ce vint que la saison approcha que le prince dut partir et que
les besognes toient ainsi que toutes prtes, il manda tous les plus
hauts barons de Gascogne, le seigneur de Labret premirement, le
seigneur de Mucident, le seigneur de l'Esparre, le seigneur de
Langueren, le seigneur de Pommiers, le seigneur de Courton, le
seigneur de Rosem, le seigneur de Condon, le seigneur de Chaumont, le
seigneur de Montferrant, le seigneur de Landuras, messire Aymeri de
Tarse, le captal de Buch, le soudich de l'Estrade et tous les autres;
et leur fit et montra pour lors trs grand signe d'amour, et leur
donna et promit grands profits, c'est tout ce que Gascons aiment et
dsirent, et puis leur dit finablement qu'il s'en vouloit aller en
Angleterre et y mneroit aucuns d'eux, et laisseroit les autres au
pays de Bordelois et de Gascogne pour garder la terre et les
frontires contre les Franois. Si leur mettoit en abandon cits,
villes et chteaux, et leur recommandoit  garder ainsi comme leur
hritage. Quand les Gascons entendirent ce que le prince de Galles,
ainsn fils au roi leur seigneur, en vouloit mener hors de leur
puissance le roi de France que ils avoient aid  prendre, si n'en
furent mie de premier bien d'accord, et dirent au prince: Cher sire,
nous vous devons en quant que nous pouvons toute honneur, toute
obissance et loyal service, et nous louons de vous en quant que nous
pouvons ni savons; mais ce n'est pas notre intention que le roi de
France, pour lequel nous avons eu grand travail  mettre au point o
il est, vous nous loigniez ainsi; car, Dieu mercy! il est bien, et en
bonne cit et forte, et sommes forts et gens assez pour le garder
contre les Franois, si de puissance ils le vous vouloient ter.
Adonc rpondit le prince: Chers seigneurs, je le vous accorde moult
bien: mais monseigneur mon pre le veut avoir et voir; et du bon
service que fait lui avez et  moi aussi, vous en savons gr, et sera
grandement remri.

Nantmoins ces paroles ne pouvoient apaiser les Gascons que le prince
leur loignt le roi de France, jusques  ce que messire Regnault de
Cobehen et messire Jean de Chandos y trouvrent moyen; car ils
sentoient les Gascons convoiteux. Si lui dirent: Sire, sire, offrez
leur une somme de florins, et vous les verrez descendre  votre
requte. Adoncques leur offrit le prince soixante mille florins. Ils
n'en voulurent rien faire. Finablement, on alla tant de l'un  l'autre
que un accord se fit, parmi cent mille francs que le prince dut
dlivrer aux barons de Gascogne, pour dpartir entre eux; et en fit sa
dette, et leur fut la dite somme paye et dlivre ainois que le
prince partt.

Aprs tout ce, il institua quatre barons de Gascogne  garder tout le
pays jusques  son retour, le seigneur de Labret, le seigneur de
l'Esparre, le seigneur de Pommiers et le seigneur de Rosem. Tantt ces
choses faites, le dit prince entra en mer,  belle navie et grosse de
gens d'armes et d'archers; et emmena avecques lui grand foison de
Gascons, le captal de Buch, messire Aimery de Tarse, le seigneur de
Landuras, le seigneur de Mucident, le soudich de l'Estrade, et
plusieurs autres. Si mirent en un vaissel, tout par lui, le roi de
France pour tre mieux  son aise.

En cette navie avoit bien cinq cents hommes d'armes et deux mille
archers, pour les prils et les rencontres de sur mer; car ils toient
informs, avant leur dpartement  Bordeaux, que les trois tats par
lesquels le royaume toit gouvern avoient mis sus en Normandie et au
Crotoy deux grosses armes de soudoyers pour aller au devant des
Anglois et eux tollir le roi de France. Mais oncques ils n'en virent
apparant: si furent-ils onze jours et onze nuits sur mer, et
arrivrent au douzime au havre de Zanduich: puis issirent les
seigneurs hors des navires et des vaisseaux et se herbergrent en la
dite ville de Zanduich et s village environ. Si se tinrent illec deux
jours pour eux rafrachir et leurs chevaux. Au tiers jour ils se
partirent et s'en vinrent  Saint-Thomas de Cantorbie. Ces nouvelles
vinrent au roi d'Angleterre et  la roine que leur fils le prince
toit arriv et avoit amen le roi de France: si en furent grandement
rjouis, et mandrent tantt aux bourgeois de Londres que ils
s'ordonnassent si honorablement comme il appartenoit  tel seigneur
recevoir que le roi de France. Ceux de la cit de Londres obirent au
commandement du roi, et se vtirent par conntablies trs richement,
et se ordonnrent de tous points pour le recueillir; et se vtirent
tous les mtiers de draps diffrens l'un de l'autre.

Or vint le roi de France, le prince et leurs routes  Saint-Thomas de
Cantorbie, o ils firent leurs offrandes, et y reposrent un jour. A
l'endemain ils chevauchrent jusques  Rocestre; et puis reposrent l
un jour: au tiers jour ils vinrent  Dardefort, et au quart jour, 
Londres, o ils furent trs-honorablement reus; et aussi avoient-ils
t par toutes villes o ils avoient pass. Si toit le roi de France,
ainsi que il chevauchoit parmi Londres, mont sur un grand blanc
coursier, trs bien arr et appareill de tous points, et le prince
de Galles sur une petite haquene noire de lez lui. Ainsi fut-il
convoy tout au long de la cit de Londres jusques  l'htel de
Savoye, lequel htel est hritage au duc de Lancastre. L tint le roi
de France un temps sa mansion; et l le vinrent voir le roi
d'Angleterre et la roine, qui le reurent et ftoyrent grandement,
car bien le savoient faire; et depuis moult souvent le visitoient et
le consolaoient de ce qu'ils pouvoient.

Assez tt aprs vinrent en Angleterre, par le commandement du pape
Innocent VI, les deux cardinaux dessus nomms, messire Tallerant de
Pierregort et messire Nicolle, cardinal d'Urgel. Si commencrent 
proposer et  entamer traits de paix entre l'un et l'autre, et moult
y travaillrent[243], mais rien n'en purent exploiter. Toutes fois,
ils procurrent tant parmi bons moyens que unes trves furent donnes
entre les deux rois et leurs confortans,  durer jusques  la
Saint-Jean-Baptiste, l'an mil trois cent cinquante neuf. Et furent mis
hors de la trve messire Philippe de Navarre et tous ses allis, les
hoirs le comte de Montfort et la duch de Bretagne.

  [243] Knyghton rapporte un trait assez singulier,  l'occasion
  des mouvements que se donna le pape pour procurer la paix entre
  la France et l'Angleterre aprs la bataille de Poitiers, et de la
  partialit qu'il montrait pour la France, sa patrie. Pour
  insulter aux Franais, dit-il, qui s'taient laiss battre par
  une poigne d'Anglais, on afficha en plusieurs lieux ces mots:
  _Ore est le pape devenu Franceys e Jesu devenu Engley: Ore sera
  veou qe fra plus ly pape ou Jesus_. (_Note de Buchon._)

Un peu aprs fut le roi de France translat de l'htel de Savoye et
remis au chtel de Windesore, et tous ses htels et gens. Si alloit
voler, chasser, dduire et prendre tous ses batements environ
Windesore, ainsi qu'il lui plaisoit, et messire Philippe son fils
aussi; et tout le demeurant des autres seigneurs, comtes et barons, se
tenoient  Londres: mais ils alloient voir le roi quand il leur
plaisoit, et toient recrus sur leur foi tant seulement.


  Comment le prvt des marchands et ses allis turent au palais
    trois chevaliers en la prsence du duc de Normandie.

En ce temps que les trois tats gouvernoient, se commencrent  lever
tels manires de gens qui s'appeloient Compagnies, et avoient guerre 
toutes gens qui portoient malettes. Or vous dis que les nobles du
royaume de France et les prlats de sainte glise se commencrent 
tanner de l'emprise et ordonnance des trois tats. Si en laissoient
le prvt des marchands convenir et aucuns des bourgeois de Paris,
pource que ils s'en entremettoient plus avant qu'ils ne voulsissent.
Si avint un jour que le duc de Normandie toit au palais  Paris,
atout grand foison de chevaliers et nobles et de prlats, le prvt
des marchands de Paris assembla aussi grand foison des communes de
Paris qui toient de sa secte et accord, et portoient iceux chaperons
semblables afin que mieux se reconnussent; et s'en vint le dit prvt
au Palais avironn de ses hommes; et entra en la chambre du duc, et
lui requit moult aigrement que il voulsist entreprendre le faix des
besognes du royaume et y mettre conseil, afin que le royaume qui lui
devoit parvenir ft si bien gard, que tels manires de compagnies qui
rgnoient n'allassent mie gtant ni robant le pays. Le duc rpondit
que tout ce feroit-il volontiers, si il avoit la mise parquoi il le
pt faire; mais celui qui faisoit lever les profits et les droitures
appartenans au royaume, le devoit faire; si le ft. Je ne sais
pourquoi ni comment, mais les paroles multiplirent tant et si haut
que l endroit furent, en la prsence du duc de Normandie, occis trois
des grands de son conseil, si prs de lui que sa robe en fut
ensanglante[244], et en fut-il mme en grand pril; mais on lui donna
un des chaperons  porter; et convint qu'il pardonnt l celle mort de
ses trois chevaliers, les deux d'armes et le tiers de loi. Si
appeloit-on l'un monseigneur Robert de Clermont, gentil et noble homme
grandement, et l'autre le seigneur de Conflans[245], et le chevalier
de loi, matre Regnault d'Acy, avocat[246]. De quoi ce fut grand
piti, quand pour bien dire et bien conseiller leur seigneur, ils
furent l ainsi occis.

  [244] Froissart intervertit l'ordre des faits en plaant
  celui-ci, qui est du 22 fvrier 1357 (1358), suivant les autres
  historiens contemporains, avant la dlivrance du roi de Navarre,
  que les mmes historiens fixent  la fin de l'anne prcdente.
  (_Note de Buchon._)

  [245] Le premier tait marchal du duch de Normandie et le
  second du comt de Champagne.

  [246] Renaud d'Acy, avocat gnral, fut tu non dans la chambre
  du dauphin, mais dans la boutique d'un ptissier, prs de
  l'glise de la Magdeleine, en retournant du palais vers
  Saint-Landry, o sa maison tait situe. Froissart parat avoir
  t assez mal inform des circonstances de cet vnement. (_Note
  de Buchon._)


  Comment le roi de Navarre fut dlivr de prison par le confort du
    prvt des marchands.

Aprs cette avenue, avint que aucuns chevaliers de France, messire
Jean de Pquigny et autres, vinrent, sur le confort du prvt des
marchands et du conseil d'aucunes bonnes villes, au fort chtel
d'Arleux en Pailluel sant en Picardie, o le roi de Navarre toit
pour le temps emprisonn et en la garde de monseigneur Tristan Dubois.
Si apportrent les dits exploiteurs tels enseignes et si certaines au
chtelain, et si bien pirent que messire Tristan Dubois n'y toit
point, si fut par l'emprise dessus dite le roi de Navarre dlivr hors
de prison et amen  grand joie en la cit d'Amiens, o il bien et
liement fut reu et conjoui; et descendit chez un chanoine qui
grandement l'aimoit, que on appeloit messire Guy Quieret. Et fut le
roi de Navarre en l'htel ce chanoine quinze jours, tant que on lui
et appareill tout son arroy et qu'il ft tout assur du duc de
Normandie, car le prvt des marchands, qui moult l'aimoit et par quel
pourchas dlivr toit, lui imptra et confirma sa paix devers le duc
et ceux de Paris. Si fut le dit roi de Navarre amen par monseigneur
Jean de Pquigny et aucuns de la cit d'Amiens  Paris; et y fut pour
lors reu  grand joie, et le virent moult volontiers toutes manires
de gens; et mmement le duc de Normandie le fta grandement. Mais
faire le convenoit, car le prvt des marchands et ceux de son accord
le ennortrent  ce faire. Si se dissimuloit le duc au gr du dit
prvt et d'aucuns de ceux de Paris.


  Comment le roi de Navarre prcha devant le peuple  Paris et
    montra les grands torts qu'on lui avoit faits.

Quand le roi de Navarre eut t une pice  Paris, il fit un jour
assembler toutes manires de gens, prlats, chevaliers, clercs de
l'universit de Paris, et tous ceux qui y voulurent tre; et l
prcha, et remontra premirement en latin, moult courtoisement et
moult sagement, prsent le duc de Normandie, en lui complaignant des
griefs et des villenies qu'on lui avoit faites  tort et sans raison.
Et dit que nul ne se voulsist de lui douter; car il vouloit vivre et
mourir en dfendant le royaume de France; et le devoit bien faire, car
il en toit extrait de pre et de mre et de droite ancestrie; et
donna adoncques par ses paroles assez  entendre que, s'il vouloit
chalenger la couronne de France, il montreroit bien par droit que il
en toit plus prochain que le roi d'Angleterre ne fut. Et sachez que
ses sermons et ses langages furent volontiers ous et moult
recommands. Ainsi petit  petit entra en l'amour de ceux de Paris, et
tant qu'ils avoient plus de faveur et d'amour  lui qu'ils n'avoient
au rgent le duc de Normandie, et aussi de plusieurs autres bonnes
villes et cits du royaume de France. Mais quel semblant ni quelle
amour que le prvt des marchands ni ceux de Paris montrassent au roi
de Navarre, oncques messire Philippe de Navarre, son frre, ne se put
assentir ni ne voult venir  Paris; et disoit que en communaut
n'avoit nul arrt certain, fors pour tout honnir.


  Comment les communes de Beauvoisin et en plusieurs autres parties
    de France mettoient  mort tous gentils hommes et femmes qu'ils
    trouvoient.

Assez tt aprs la dlivrance du roi de Navarre[247], advint une
grand'merveilleuse tribulation en plusieurs parties du royaume de
France, si comme en Beauvoisin, en Brie, et sur la rivire de Marne,
en Valois, en Laonois, en la terre de Coucy et entour Soissons. Car
aucunes gens des villes champtres, sans chef, s'assemblrent en
Beauvoisin; et ne furent mie cent hommes les premiers; et dirent que
tous les nobles du royaume de France, chevaliers et cuyers,
honnissoient et trahissoient le royaume, et que ce seroit grand bien
qui tous les dtruiroit. Et chacun d'eux dit: Il dit voir! il dit
voir! honni soit celui par qui il demeurera que tous les gentils
hommes ne soient dtruits! Lors se assemblrent et s'en allrent,
sans autre conseil et sans nulles armures, fors que de btons ferrs
et de couteaux, en la maison d'un chevalier qui prs de l demeuroit.
Si brisrent la maison et turent le chevalier, la dame et les enfans,
petits et grands, et ardirent la maison. Secondement ils s'en allrent
en un autre fort chtel et firent pis assez; car ils prirent le
chevalier et le lirent  une estache bien et fort, et violrent sa
femme et sa fille les plusieurs, voyant le chevalier: puis turent la
femme qui toit enceinte et grosse d'enfant, et sa fille, et tous les
enfans, et puis le dit chevalier  grand martyre, et ardirent et
abattirent le chtel. Ainsi firent-ils en plusieurs chteaux et bonnes
maisons. Et multiplirent tant que ils furent bien six mille; et
partout l o ils venoient leur nombre croissoit, car chacun de leur
semblance les suivoit. Si que chacun chevalier, dames et cuyers,
leurs femmes et leurs enfans, les fuyoient; et emportoient les dames
et les damoiselles leurs enfans dix ou vingt lieues de loin, o ils se
pouvoient garantir; et laissoient leurs maisons toutes vagues et leur
avoir dedans: et ces mchans gens assembls sans chef et sans armures
roboient et ardoient tout, et tuoient et efforoient et violoient
toutes dames et pucelles sans piti et sans mercy, ainsi comme chiens
enrags. Certes oncques n'avint entre Chrtiens et Sarrasins telle
forcenerie que ces gens faisoient, ni qui plus fissent de maux et de
plus vilains faits, et tels que crature ne devroit oser penser,
aviser ni regarder; et cil qui plus en faisoit toit le plus pris le
plus grand matre entre eux. Je n'oserois crire ni raconter les
horribles faits et inconvenables que ils faisoient aux dames. Mais
entre les autres dsordonnances et vilains faits, ils turent un
chevalier et boutrent en une broche, et le tournrent au feu et le
rtirent devant la dame et ses enfans. Aprs ce que dix ou douze
eurent la dame efforce et viole, ils les en voulurent faire manger
par force; et puis les turent et firent mourir de male-mort. Et
avoient fait un roi entre eux qui toit, si comme on disoit adonc, de
Clermont en Beauvoisin, et l'lurent le pire des mauvais; et ce roi on
appeloit Jacques Bonhomme[248]. Ces mchans gens ardirent au pays de
Beauvoisin et environ Corbie et Amiens et Montdidier plus de soixante
bonnes maisons et de forts chteaux; et si Dieu n'y et mis remde par
sa grce, le meschef ft si multipli que toutes communauts eussent
t dtruites, sainte glise aprs, et toutes riches gens, par tous
pays; car tout en telle manire si faites gens faisoient au pays de
Brie et de Pertois. Et convint toutes les dames et les damoiselles du
pays, et les chevaliers et les cuyers, qui chapper leur pouvoient,
affuir  Meaux en Brie l'un aprs l'autre, en pures leurs cotes, ainsi
comme elles pouvoient; aussi bien la duchesse de Normandie et la
duchesse d'Orlans, et foison de hautes dames, comme autres, si elles
se vouloient garder d'tre violes et efforces, et puis aprs tues
et meurtries.

  [247] Le continuateur de Nangis nous apprend quelle fut la cause
  de la Jacquerie. Dans l't de l'anne 1358, dit-il, les paysans
  des environs de Saint-Leu et de Clermont au diocse de Beauvais,
  ne pouvant plus supporter les maux qui les accablaient de tous
  cts, et voyant que leurs seigneurs, loin de les dfendre, les
  opprimaient et leur causaient plus de dommages que les ennemis,
  crurent qu'il leur tait permis de se soulever contre les nobles
  du royaume et de prendre leur revanche des mauvais traitements
  qu'ils en avaient reus.

  [248] Il est nomm _Guillaume Callet_ et quelquefois _Caillet_ dans
  les _Chroniques de France_. Le nom de _Jacques Bonhomme_ tait donc
  une espce de sobriquet: on lit dans le second continuateur de
  Nangis qu'on le donnait aux paysans ds l'anne 1356. En ce
  temps-l, dit-il, les nobles pour se moquer des paysans les
  nommaient _Jacques Bonhomme_; et on appelait communment de ce nom
  les paysans qui servaient dans les armes. Peut-tre ce
  sobriquet venait-il de ce qu'ils taient arms de _jacques_, espce
  de casaque contrepointe qui se mettait autrefois par-dessus la
  cuirasse, et de ce qu'on appelait alors assez communment en
  France les paysans _bons hommes_, comme on peut le voir dans
  plusieurs passages de Froissart. (_Note de Buchon._)

Tout en semblable manire si faites gens se maintenoient entre Paris
et Noyon, et entre Paris et Soissons et Ham en Vermandois, et par
toute la terre de Coucy. L toient les grands violeurs et
malfaiteurs; et exillirent, que entre la terre de Coucy, que entre la
comt de Valois, que en l'vch de Laon, de Soissons et de Noyon,
plus de cent chteaux et bonnes maisons de chevaliers et cuyers; et
tuoient et roboient quant que ils trouvoient. Mais Dieu par sa grce y
mit tel remde, de quoi on le doit bien regracier, si comme vous orrez
ci-aprs.


  Comment le roi de Navarre et les gentilshommes de Beauvoisin
    turent grand foison des Jacques; et comment le duc de
    Normandie dfia le prvt des marchands et ses allis; et
    comment Paris fut close.

1358.

Quand les gentilshommes de Beauvoisin, de Corbiois[249], de
Vermandois, de Valois et des terres o ces mchans gens conversoient
et faisoient leurs forcneries, virent ainsi leurs maisons dtruites
et leurs amis tus, ils mandrent secours  leurs amis, en Flandre, en
Hainaut, en Brabant et en Hesbaing. Si en y vint tantt assez de tous
cts. Si s'assemblrent les gentilshommes trangers et ceux du pays
qui les menoient. Si commencrent aussi  tuer et  dcouper ces
mchans gens sans piti et sans merci; et les pendoient par fois aux
arbres o ils les trouvoient. Mmement le roi de Navarre en mit un
jour  fin plus de trois mille, assez prs de Clermont en
Beauvoisin[250]. Mais ils toient j tant multiplis que, si ils
fussent tous ensemble, ils eussent bien t cent mille hommes. Et
quand on leur demandoit pourquoi ils faisoient ce, ils rpondoient
qu'ils ne savoient, mais ils le voient aux autres faire, si le
faisoient aussi, et pensoient qu'ils dussent en tel manire dtruire
tous les nobles et gentilshommes du monde, par quoi nul n'en pt tre.

  [249] Des environs de Corbie.

  [250] Guillaume Caillet, leur chef, y fut pris, et le roi de
  Navarre lui fit couper la tte  Clermont.

En ce temps se partit le duc de Normandie de Paris, et se douta du roi
de Navarre, du prvt des marchands et de ceux de son accord, car ils
toient tous d'une alliance; et s'en vint au pont de Charenton sur
Marne, et fit un grand mandement de gentilshommes o il les put
avoir, et dfia le prvt des marchands et ceux qui le vouloient
aider. Quand le prvt des marchands entendit que le duc de Normandie
toit au pont de Charenton et qu'il faisoit l son amas de chevaliers
et d'cuyers, et qu'il vouloit guerroyer ceux de Paris, si se douta
que grand mal ne lui en avnt, et que de nuit on ne vnt courir Paris,
qui  ce temps n'toit point ferme. Si mit ouvriers en oeuvre, quant
qu'il en put avoir et recouvrer de toutes parts, et fit faire grands
fosss autour de Paris, et puis chaingles, murs et portes; et y
ouvroit-on nuit et jour. Et y eut, le terme d'un an, tous les jours
trois mille ouvriers. Dont ce fut un grand fait que de fermer sur une
anne et d'enclorre et avironner de toute dfense une telle cit comme
Paris est et de tel circuit. Et vous dis que ce fut le plus grand bien
que oncques le prvt des marchands fit en toute sa vie; car autrement
elle et t depuis courue, gte et robe par trop de fois, et par
plusieurs actions, si comme vous orrez ci-aprs. Or vueil-je retourner
 ceux et  celles qui toient fuis  Meaux en Brie  sauvet.


  Comment le comte de Foix et le captal de Buch vinrent  Meaux
    pour reconforter la duchesse de Normandie et celle d'Orlans et
    les autres dames qui l toient fuies pour les Jacques.

En ce temps que ces mchans gens couroient, revinrent de Prusse le
comte de Foix et le captal de Buch, son cousin; et entendirent sur le
chemin, si comme ils devoient entrer en France, la pestillence et
l'horriblet qui couroit sur les gentilshommes. Si en eurent ces deux
seigneurs grand piti. Si chevauchrent par leur journe tant qu'ils
vinrent  Chlons en Champagne, qui rien ne se mouvoit du fait des
vilains, ni point n'y entroient. Si leur fut dit en la dite cit que
la duchesse de Normandie et la duchesse d'Orlans et bien trois cents
dames et damoiselles, et le duc d'Orlans aussi, toient  Meaux en
Brie, en grand meschef de coeur pour celle Jacquerie. Ces deux bons
chevaliers s'accordrent que ils iroient voir les dames et les
reconforteroient  leur pouvoir, combien que le captal ft
Anglois[251]. Mais ils toient pour ce temps trves en ce royaume de
France et le royaume d'Angleterre; si pouvoit bien le dit captal
chevaucher partout; et aussi l il vouloit remontrer sa gentillesse,
en la compagnie du comte de Foix. Si pouvoient tre de leur route
environ quarante lances, et non plus; car ils venoient d'un
plerinage, ainsi que je vous l'ai dit.

  [251] C'est--dire dans le parti anglais.

Tant chevauchrent que ils vinrent  Meaux en Brie. Si allrent tantt
devers la duchesse de Normandie et les autres dames, qui furent moult
lies de leur venue; car tous les jours elles toient menaces des
Jacques et des vilains de Brie, et mmement de ceux de la ville, ainsi
qu'il fut apparent. Car encore pour ce que ces mchans gens
entendirent que il avoit l foison de dames et de damoiselles et de
jeunes gentils enfans, ils s'assemblrent ensemble, et de ceux de la
comt de Valois aussi, et s'envinrent devers Meaux. D'autre part, ceux
de Paris, qui bien savoient cette assemble, se partirent un jour de
Paris, par flottes et par troupeaux, et s'en vinrent avecques les
autres. Et furent bien neuf mille tous ensemble, en trs grand volont
de mal faire. Et toujours, leur croissoient gens de divers lieux et de
plusieurs chemins qui se raccordoient  Meaux. Et s'en vinrent jusques
aux portes de la dite ville. Et ces mchans gens de la ville ne
voulurent contredire l'entre  ceux de Paris, mais ouvrirent leurs
portes. Si entrrent au bourg si grand plent que toutes les rues en
toient couvertes jusques au march. Or regardez la grand grce que
Dieu fit aux dames et aux damoiselles; car, pour voir, elles eussent
t violes, efforces et perdues, comme grandes qu'elles fussent, si
ce n'et t les gentilshommes qui l toient, et par espcial le
comte de Foix et le captal de Buch; car ces deux chevaliers donnrent
l'avis pour ces vilains dconfire et dtruire.


  Comment le comte de Foix, le captal de Buch et le duc d'Orlans
    dconfirent les Jacques, et puis mirent le feu en la ville de
    Meaux.

Quand ces nobles dames, qui toient herberges au march de Meaux, qui
est assez fort, mais qu'il soit gard et dfendu, car la rivire de
Marne l'avironne, virent si grand quantit de gens accourir et venir
sur elles, si furent moult bahies et effrayes; mais le comte de Foix
et le captal de Buch et leurs routes, qui j toient tous arms, se
rangrent sur le march et vinrent  la porte du march, et firent
ouvrir tout arrire; et puis se mirent au devant de ces vilains, noirs
et petits et trs-mal arms, et la bannire du comte de Foix et celle
du duc d'Orlans et le pennon du captal, et les glaives et les pes
en leurs mains, et bien appareills d'eux dfendre et de garder le
march. Quand ces mchans gens les virent ainsi ordonns, combien
qu'ils n'toient mie grand foison encontre eux, si ne furent mie si
forcens que devant; mais se commencrent les premiers  reculer et
les gentilshommes  eux poursuivir et  lancer sur eux de leurs lances
et de leurs pes et eux abattre. Adonc ceux qui toient devant et qui
sentoient les horions, ou qui les redoutoient  avoir, reculoient de
hideur tant  une fois qu'ils choient l'un sur l'autre. Adonc
issirent toutes manires de gens d'armes hors des barrires et
gagnrent tantt la place, et se boutrent entre ces mchans gens. Si
les abattoient  grands monceaux et tuoient ainsi que btes; et les
reboutrent tous hors de la ville, que oncques en nul d'eux n'y eut
ordonnance ni conroy; et en turent tant qu'ils en toient tous lasss
et tanns; et les faisoient saillir en la rivire de Marne.
Finablement ils en turent ce jour et mirent  fin plus de sept mille:
ni j n'en ft nul chapp, si ils les eussent voulu chasser plus
avant. Et quand les gentilshommes retournrent, ils boutrent le feu
en la dsordonne ville de Meaux et l'ardirent toute et tous les
vilains du bourg qu'ils purent dedans enclorre. Depuis cette
dconfiture qui fut faite  Meaux, ne se rassemblrent-ils nulle part;
car le jeune sire de Coucy, qui s'appeloit messire Enguerrand, avoit
grand foison de gentilshommes avec lui, qui les mettoient  fin
partout o ils les trouvoient, sans piti et sans merci.


  Comment le duc de Normandie assigea Paris par devers
    Saint-Antoine; et comment le roi de Navarre se partit de Paris
    et s'en alla  Saint-Denis.

Assez tt aprs celle avenue, le duc de Normandie assembla tous les
nobles et gentilshommes qu'il put avoir, tant du royaume que de
l'Empire, parmi leurs soudes payant; et toient bien sept mille
lances. Et s'en vint assiger Paris par devers Saint-Antoine contre
val la rivire de Seine. Et toit log  Saint-Mor, et ses gens l
environ, qui couroient tous les jours jusques  Paris. Et se tenoit le
dit duc une fois au pont de Charenton et l'autre  Saint-Mor; et ne
venoit rien ni entroit  Paris de ce ct, ni par terre ni par eau,
car le duc avoit pris les deux rivires Marne et Seine. Et ardirent
ses gens autour de Paris tous les villages qui n'toient ferms, pour
mieux chtier ceux de Paris; et si Paris n'et t adonc fortifie,
ainsi qu'elle toit, elle et t sans faute dtruite. Et n'osoit nul
issir hors de Paris, pour la doutance du duc de Normandie et de ses
gens, qui couroient d'une part et d'autre Seine; car ils voient que
nul ne leur alloit au devant. D'autre part le prvt des marchands,
qui se sentoit en la haine et indignation du duc de Normandie, tenoit
 amour le roi de Navarre ce qu'il pouvoit, et son conseil et la
communaut de Paris, et faisoit, si comme ci-dessus est dit, de jour
et de nuit ouvrer  la fermet de Paris; et tenoit en la dite cit
grand foison de gens d'armes et de soudoyers Navarrois et Anglois,
archers et autres compagnons, pour tre plus assur contre ceux qui les
guerrioient. Si avoit-il adonc dedans Paris aucuns suffisans hommes,
tels que messire Pepin des Essars, messire Jean de Charny, chevaliers,
et plusieurs autres bonnes gens, auxquels il dplaisoit grandement de
la haine au duc de Normandie, si remde y pussent mettre. Mais nennil;
car le prvt des marchands avoit si attrait  lui toutes manires de
gens et  sa cordelle, que nul ne l'osoit ddire de chose qu'il dit,
s'il ne se vouloit faire tantt tuer, sans point de merci.

Le roi de Navarre, comme sage et subtil, voit les variemens entre
ceux de Paris et le duc de Normandie, et supposoit assez que cette
chose ne se pouvoit longuement tenir en tel tat; et n'avoit mie trop
grand fiance en la communaut de Paris. Si se partit de Paris, au plus
courtoisement qu'il put, et s'en vint  Saint-Denis; et l tenoit-il
aussi grand foison de gens d'armes aux sols et aux gages de ceux de
Paris. En ce point furent-ils bien six semaines, le duc de Normandie
atout grand foison de gens d'armes, au pont de Charenton, et le roi de
Navarre au bourg de Saint-Denis. Si mangeoient et pilloient le pays
de tous cts; et si ne faisoient rien l'un sur l'autre.


  Comment le roi de Navarre jura solemnellement  tenir paix envers
    le duc de Normandie, et sur quelle condition.

Entre ces deux seigneurs, le duc de Normandie et le roi de Navarre,
s'embesognoient bonnes gens et bons moyens, l'archevque de Sens,
l'vque d'Aucerre, l'vque de Beauvais, le sire de Montmorency, le
sire de Fiennes, le sire de Saint-Venant; et tant allrent de l'un 
l'autre et si sagement exploitrent, que le roi de Navarre, de bonne
volont, sans nulle contrainte, s'en vint prs de Charenton devers le
duc de Normandie, son serourge. Et l eut grand approchement d'amour;
car le dit roi s'excusa au duc de ce dont il toit devenu en la haine
de lui; et premirement de la mort de ses deux marchaux, monseigneur
Robert de Clermont et le marchal de Champagne, et messire Regnault
d'Acy, et du dpit que le prvt des marchands lui avoit fait dedans
le palais  Paris; et jura solemnellement que ce fut sans son su, et
promit au dit duc qu'il demeureroit de-lez lui  bien et  mal de
celle emprise. Et fut l entre eux la paix faite et confirme; et dit
le roi de Navarre qu'il feroit amender  ceux de Paris la flonnie
qu'ils avoient faite, parmi tant que la communaut de Paris
demeureroit en paix. Mais le duc devoit avoir le prvt des marchands
et douze bourgeois, lesquels qu'il voudroit lire dedans Paris, et
iceux corriger  sa volont. Ces choses ordonnes et confirmes, et
sur la fiance de celle paix, le roi de Navarre se partit du duc de
Normandie aimablement et retourna  Saint-Denis; et le duc s'en vint
en la cit de Meaux en Brie, o madame sa femme toit, fille au duc de
Bourbon, et donna cong  aucuns de ses gens d'armes. Et fut adoncques
pri d'aucuns bourgeois de Paris, qui ces traits avoient aid 
entamer, et de l'archevque de Sens, qui grand peine y mettoit, et de
l'vque d'Aucerre, que il vnt  Paris srement et que on lui feroit
toute la fte et honneur que on pourroit. Le duc rpondit que il
tenoit bien la paix  bonne, qu'il avoit jure, ni j par lui, si Dieu
plaisoit, ne seroit enfreinte ni brise, mais jamais  Paris
n'entreroit, si auroit eu pleine satisfaction de ceux qui courrouc
l'avoient. Ainsi demeura la chose en tel tat un temps que point ne
vint le duc de Normandie  Paris.


  Comment le roi de Navarre promit au prvt des marchands qu'il
    lui aideroit de tout son pouvoir; et comment ceux de Paris
    turent les soudoyers anglois qui  Paris toient.

Le prvt des marchands et ceux de sa secte, qui se sentoient en la
haine et indignation du duc de Normandie leur seigneur, et qui les
menaoit de mourir, n'toient point  leur aise; et visitoient souvent
le roi de Navarre, qui se tenoit  Saint-Denis, et lui remontroient
bellement et doucement le pril o ils gisoient, dont il toit cause;
car ils l'avoient de prison dlivr et  Paris amen; et l'eussent
volontiers fait leur roi et leur gouverneur si ils pussent; et avoient
voirement consenti la mort des trois dessus dits, qui furent occis au
Palais  Paris, pourtant qu'ils lui toient contraires; et que pour
Dieu il ne les voult mie faillir et ne voult mie avoir trop grand
fiance au duc de Normandie ni en son conseil. Le roi de Navarre, qui
sentoit bien que le prvt des marchands et ceux de son alliance ne
reposoient mie  leur aise, et que du temps pass ils lui avoient fait
trop grand courtoisie, t de danger et dlivr de prison, les
reconfortoit ce qu'il pouvoit, et leur disoit: Chers seigneurs et
amis, vous n'aurez j nul mal sans moi; et quand vous avez maintenant
le gouvernement de Paris et que nul ne vous y ose courroucer, je vous
conseille que vous faites votre attrait, et vous pourvez d'or et
d'argent tellement que, s'il vous besogne, vous le puissiez retrouver;
et l'envoyez hardiment ci  Saint-Denis sur la fiance de moi; et je le
vous garderai et en retiendrai toujours gens d'armes secrtement et
compagnons, dont au besoin vous guerroyerez vos ennemis. Ainsi fit
depuis le prvt des marchands: toutes les semaines il envoyoit deux
fois deux sommiers chargs de florins  Saint-Denis, devers le roi de
Navarre, qui les recevoit liement. Or advint que il toit demeur 
Paris grand foison de soudoyers Anglois et Navarrois, ainsi que vous
savez, que le prvt des marchands et la communaut de Paris avoient
retenus  Paris  soudes et  gages, pour eux aider  dfendre et
garder contre le duc de Normandie. Et trop bien et trop loyaument s'y
toient ports, la guerre durant; si que, quand l'accord fut fait
d'eux et du dit duc, les aucuns partirent et les autres non. Ceux qui
partirent s'en vinrent devers le roi de Navarre, qui tous les retint;
et encore en demeura-t-il  Paris plus de trois cents, qui l
s'battoient et rafrachissoient, ainsi que compagnons soudoyers font
volontiers en tels villes et dpendent leur argent liement. Si s'mut
un dbat entre eux et ceux de Paris, et en y eut bien de morts, sur
les rues que en leurs htels, plus de soixante: de quoi le prvt des
marchands fut durement courrouc, et en blma et vilena ceux de Paris
moult yreusement. Et toutes fois pour apaiser la communaut, il en
prit plus de cent et cinquante et les fit mettre en prison au Louvre,
et dit  ceux de Paris, qui tous mus toient d'eux occire, que il les
corrigeroit et puniroit selon leur forfait. Parmi tant se rapaisrent
ceux de Paris. Quand ce vint  la nuit, le prvt des marchands, qui
voulut complaire  ces Anglois soudoyers, leur largit leurs prisons
et les fit dlivrer et aller leur voie; si s'en vinrent  Saint-Denis
devers le roi de Navarre, qui tous les retint.

Quand ce vint au matin que ceux de Paris surent l'affaire et la
dlivrance de ces Anglois, et comment le prvt s'en toit acquitt,
si en furent durement courroucs sur lui, ni oncques depuis ils ne
l'aimrent tant comme ils faisoient auparavant. Le prvt, qui toit
un sage homme, s'en sut bien adonc ter et dissimuler tant que cette
chose s'oublia.

Or vous dirai de ces soudoyers Anglois et Navarrois comment ils
persvrrent. Quand ils furent venus  Saint-Denis et remis ensemble,
ils se trouvrent plus de trois cents: si se avisrent qu'ils
contrevengeroient leurs compagnons et les dpits qu'on leur avoit
faits. Si envoyrent tantt dfier ceux de Paris et commencrent 
courir aigrement et faire guerre  ceux de Paris et  occire et
dcouper toutes gens de Paris qui hors issoient: ni nul n'osoit vider
des portes, tant les tenoient les Anglois en grand doute: de quoi le
prvt des marchands en toit demand et en derrire encoulp.


  Comment les compagnons des soudoyers anglois qui furent tus 
    Paris occirent grand foison de ceux de Paris  la porte
    Saint-Honor.

Quand ceux de Paris se virent ainsi hris et guerroys de ces
Anglois, si furent tous forcenns; et requirent au prvt des
marchands qu'il voulsist faire armer une partie de leur communaut et
mettre hors aux champs, car ils les vouloient aller combattre. Le dit
prvt leur accorda, et dit qu'il iroit avec eux; et fit un jour armer
une partie de ceux de Paris, et un jour partir jusques  vingt-deux
cents. Quand ils furent aux champs, ils entendirent que ceux qui les
guerrioient se tenoient devers Saint-Cloud. Si se avisrent qu'ils se
partiroient en deux parties et prendroient deux chemins, afin qu'ils
ne leur pussent chapper. Si s'ordonnrent ainsi; et se devoient
retrouver et rencontrer en un certain lieu assez prs de Saint-Cloud.
Si se dessevrrent les uns des autres, et se mirent en deux parties;
et en prit le prvt des marchands la moindre partie. Si tournoyrent
ces deux parties tout le jour environ Montmartre; et rien ne
trouvrent de ce qu'ils demandoient.

Or avint que le prvt des marchands, qui toit ennui d'tre sur les
champs, et qui nulle rien n'avoit fait, entour remonte, rentra 
Paris par la porte Saint-Martin. L'autre bataille se tint plus
longuement sur les champs, et rien ne savoit du retour du prvt des
marchands ni de sa bataille que ils fussent rentrs  Paris; car si
ils l'eussent su, ils y fussent rentrs aussi. Quand ce vint sur le
vespre, ils se mirent au retour, sans ordonnance ni arroy, comme ceux
qui ne cuidoient avoir point de rencontre ni d'empchement; et s'en
revenoient par troupeaux, ainsi que tous lasss et hods et ennuis.
Et portoit l'un son bassinet en sa main, l'autre  son col, les
autres, par laschets et ennui, tranoient leurs pes, ou les
portoient en charpe; et tout ainsi se maintenoient-ils; et avoient
pris le chemin pour entrer  Paris par la porte Saint-Honor. Si
trouvrent de rencontre ces Anglois au fond d'un chemin, qui toient
bien quatre cents tous d'une sorte et d'un accord, qui tantt
crirent ces Franois et se frirent entr'eux de grand volont, et
les reboutrent trop durement et diversement; et en y eut de premire
venue abattus plus de deux cents.

Ces Franois qui furent soudainement pris et qui nulle garde ne s'en
donnoient furent tout bahis et ne tinrent point de conroy, ains se
mirent en fuite et se laissrent occire, tuer et dcouper, ainsi que
btes; et rafuioient qui mieux pouvoient devers Paris; et en y eut de
morts en celle chasse plus de sept cents; et furent tous chasss
jusques dedans les barrires de Paris. De cette avenue fut trop
durement blm le prvt des marchands de la communaut de Paris; et
disoient que il les avoit trahis.

Encore  l'endemain au matin avint que les prochains et les amis de
ceux qui morts toient issirent de Paris pour eux aller querre  chars
et  charrettes et les corps ensevelir. Mais les Anglois avoient mis
une embche sur les champs: si en turent et mes-haignrent de rechef
plus de six vingt. En tel trouble et en tel meschef toient chus ceux
de Paris, et ne se savoient de qui garder. Si vous dis qu'ils
murmuroient et toient nuit et jour en grands soupons; car le roi de
Navarre se refroidoit d'eux aider, pour la cause de la paix jure 
son serourge le duc de Normandie, et pour l'outrage aussi qu'ils
avoient fait des soudoyers anglois qu'il avoit envoys  Paris. Si
consentoit bien que ceux de Paris en fussent chtis, afin que ils
amendassent plus grandement ce forfait.

D'autre part aussi le duc de Normandie le souffroit assez, pour la
cause de ce que le prvt des marchands avoit encore le gouvernement
d'eux; et leur mandoit et escripsoit bien gnralement que nulle paix
ne leur tiendroit jusques  tant que douze hommes de Paris, lesquels
qu'il voudroit lire, il auroit  sa volont. Si devez savoir que le
dit prvt des marchands et ceux qui se sentoient forfaits n'toient
mie  leur aise. Si voient-ils bien et considroient, tout imagin,
que cette chose ne pouvoit longuement durer en cel tat; car ceux de
Paris commenoient j  refroidir de l'amour qu'ils avoient eu en lui
et  ceux de sa sorte et alliance; et le dparloient vilainement, si
comme il toit inform.


  Comment le prvt des marchands et ses allis avoient propos de
    courir et dtruire Paris; et comment le dit prvt fut mis
    mort; et comment le duc de Normandie vint  Paris.

Le prvt des marchands de Paris et ceux de son alliance et accord
avoient souvent entr'eux plusieurs secrets conseils pour savoir
comment ils se pourroient maintenir; car ils ne pouvoient trouver par
nul moyen mercy ni remde au duc de Normandie; dont ce les bahissoit
plus que autre chose. Si regardrent finablement que mieux valoit
qu'ils demeurassent en vie et en bonne prosprit du leur et de leurs
amis que ce qu'ils fussent dtruits; car mieux leur valoit  occire
que tre occis. Si s'arrtrent du tout sur cel tat, et traitrent
secrtement devers ces Anglois qui guerroyoient ceux de Paris; et se
porta certain trait et accord entre les parties, que le prvt des
marchands et ceux de sa secte devoient tre tous prts et ordonns
entre la porte Saint-Honor et la porte Saint-Antoine, tellement que,
 heure de minuit, Anglois et Navarrois devoient tous d'une sorte y
venir, si pourvus que pour courir et dtruire Paris, et les devoient
trouver toutes ouvertes; et ne devoient les dits coureurs dporter
homme ni femme, de quelque tat qu'ils fussent, mais tout mettre 
l'pe, except aucuns que les ennemis devoient connotre par les
signes qui seroient mis  leurs huis et fentres.

Celle propre nuit que ce devoit avenir inspira Dieu et veilla aucuns
des bourgeois de Paris qui toient de l'accord, et avoient toujours
t, du duc de Normandie; desquels messire Ppin des Essarts et
messire Jean de Charny se faisoient chefs: et furent iceux par
inspiration divine, ainsi le doit-on supposer, informs que Paris
devoit tre courue et dtruite. Tantt ils s'armrent et firent armer
tous ceux de leur ct, et rvlrent secrtement ces nouvelles en
plusieurs lieux, pour avoir plus de confortans.

Or s'en vint le dit messire Ppin et plusieurs autres, bien pourvus
d'armures et de bons compagnons, et prit le dit messire Ppin la
bannire de France, en criant: Au roi et au duc! et les suivoit le
peuple; et vinrent  la porte Saint-Antoine, o ils trouvrent le
prvt des marchands qui tenoit les clefs de la porte en ses mains. L
toit Jean Maillart, qui pour ce jour avoit eu dbat au prvt des
marchands et  Josseran de Mascon, et s'toit mis avecques ceux de la
partie du duc de Normandie. Et illecques fut le dit prvt des
marchands fortement argu, assailli et dbout; et y avoit si grand
noise et crie du peuple qui l toit, que l'on ne pouvoit rien
entendre; et disoient: A mort!  mort! tuez, tuez le prvt des
marchands et ses allis, car ils sont tratres.

L eut entr'eux grand hutin; et le prvt des marchands, qui toit sur
les degrs de la bastide Saint-Antoine, s'en ft volontiers fui, s'il
et pu: mais il fut si ht que il ne put; car messire Jean de Charny
le frit d'une hache en la tte et l'abattit  terre, et puis fut fru
de matre Pierre de Fouace et autres qui ne le laissrent jusques 
tant que il fut occis, et six de ceux qui toient de sa secte, entre
lesquels toient Philippe Guiffart, Jean de Lille, Jean Poiret, Simon
le Paonnier et Gille Marcel; et plusieurs autres, tratres furent pris
et envoys en prison. Et puis commencrent  courir et  chercher
parmi les rues de Paris, et mirent la ville en bonne ordonnance, et
firent grand guet toute nuit.

Vous devez savoir que sitt que le prvt des marchands et les autres
dessus nomms furent morts et pris, ainsi que vous avez ou, et fut le
mardi dernier jour de juillet, l'an mil trois cent cinquante huit,
aprs dner, messages partirent de Paris trs htivement pour porter
ces nouvelles  monseigneur le duc de Normandie qui toit  Meaux,
lequel en fut trs-grandement rjoui, et non sans cause. Si se ordonna
pour venir  Paris. Mais avant sa venue, Josseran de Mascon, qui tait
trsorier du roi de Navarre, et Charles Coussac, chevin de Paris,
lesquels avoient t pris avecques les autres, furent excuts et
eurent les ttes coupes en la place de Grve, pour ce qu'ils toient
tratres et de la secte du prvt des marchands. Et le corps du dit
prvt et de ceux qui avecques lui avoient t tus, furent atrans
en la cour de l'glise de Sainte-Catherine du val des coliers; et
tout nus, ainsi qu'ils toient, furent tendus devant la croix de la
dite cour, o ils furent longuement, afin que chacun les pt voir qui
voir les voudroit; et aprs furent jets en la rivire de Seine.

Le duc de Normandie, qui avoit envoy  Paris de ses gens et grand
foison de gens d'armes, pour reconforter la ville et aider  la
dfendre contre les Anglois et Navarrois qui toient environ et y
faisoient guerre, se partit de Meaux, o il toit, et s'en vint
htivement  Paris,  noble et grand compagnie de gens d'armes; et fut
reu en la bonne ville de Paris de toutes gens  grand joie; et
descendit pour lors au Louvre. L toit Jean Maillart de lez lui, qui
grandement toit en sa grce et en son amour; et au voir dire, il
l'avoit bien acquis, si comme vous avez ou ci-dessus recorder;
combien que par avant il ft de l'alliance au prvt des marchands, si
comme l'on disoit.

Assez tt aprs, manda le duc de Normandie la duchesse sa femme, les
dames et les damoiselles qui se tenoient et avoient t toute la
saison  Meaux en Brie. Si vinrent  Paris; et descendit la duchesse
en l'htel du duc, que on dit  Saint-Pol, o il toit retrait; et l
se tinrent un grand temps.

Or vous dirai du roi de Navarre comment il persvra, qui pour le
temps se tenoit  Saint-Denis, et messire Philippe de Navarre son
frre de lez lui.


  Comment le roi de Navarre dfia le duc de Normandie et ceux de
    Paris; et comment il pilla et prit plusieurs villes du royaume
    de France.

Quand le roi de Navarre sut la vrit de la mort du prvt des
marchands, son grand ami, et ceux de son alliance, si fut durement
courrouc et troubl en deux manires. La premire raison fut, pour
tant que le dit prvt lui avoit t trs-favorable et secret en tous
ses affaires, et avoit mis grand peine  sa dlivrance: l'autre raison
toit telle qui moult lui touchoit quand il pensoit sur ce pour son
honneur; car fame couroit communment parmi Paris et le royaume de
France que il toit chef et cause de la trahison que le prvt des
marchands et ses allis, si comme ci-dessus est dit, vouloient faire,
laquelle chose lui tournoit  grand prjudice. Si que le roi de
Navarre imaginant et considrant ces besognes, et lui bien conseill 
monseigneur Philippe son frre, ne pouvoit voir nullement qu'il ne ft
guerre au royaume de France et par espcial  ceux de Paris, qui lui
avoient fait si grand dpit. Si envoya tantt dfiances au duc de
Normandie et aux Parisiens et  tout le corps du royaume de France. Et
se partit de Saint-Denis. Et coururent ses gens, au dpartement, la
dite ville de Saint-Denis, et la pillrent et robrent toute. Et
envoya gens d'armes le dit roi de Navarre  Melun sur Seine, o la
roine Blanche sa soeur toit, qui jadis fut femme au roi Philippe. Si
les reut la dite dame liement, et leur mit en abandon tout ce qu'elle
y avoit.

Si fit le roi de Navarre d'une partie de la ville et du chtel de
Melun sa garnison; et retint partout gens d'armes et soudoyers,
Allemands, Hainuyers, Brabanons et Hasbegnons[252] et gens de tout
pays qui  lui venoient et le servoient volontiers; car il les payoit
largement. Et bien avoit de quoi; car il avoit assembl si grand avoir
que c'est sans nombre, par le pourchas et aide du prvt des
marchands, tant de ceux de Paris comme des villes voisines. Et messire
Philippe de Navarre se trait  Mantes et  Meulan sur la rivire de
Seine; et en firent leurs garnisons il et ses gens; et tous les jours
leur croissoient gens et venoient de tous cts, qui dsiroient 
profiter et  gagner.

  [252] Gens de la Hasbaigne ou Hasbaine, partie du Brabant et du
  comt de Namur.

Ainsi commencrent le roi de Navarre, et ses gens que on appeloit
Navarrois,  guerroyer fortement et durement le royaume de France, et
par espcial la noble cit de Paris; et toient tous matres de la
rivire de Seine dessous et dessus, et aussi de la rivire de Marne et
de Oise. Si multiplirent tellement ces Navarrois que ils prirent la
forte ville et le chtel de Creel, par quoi ils toient matres de la
rivire d'Oise, et le fort chtel de la Harelle,  trois lieues
d'Amiens, et puis Mauconseil, que ils rparrent et fortifirent
tellement, que ils ne doutoient ni assaut ni sige. Ces trois
forteresses firent sans nombre tant de destourbiers au royaume de
France, que depuis en avant cent ans ne furent rpars ni restaurs.
Et toient en ces forteresses bien quinze cents combattans, et
couroient par tout le pays; ni nul ne leur alloit au-devant. Et
s'pandirent tantt partout, et prirent les dits Navarrois la bonne
ville et assez tt aprs le fort chtel de Saint-Valery, dont ils
firent une trs-belle garnison et trs-forte, de quoi messire
Guillaume Bonnemare et Jean de Sgure[253] toient capitaines. Si
avoient bien ces deux hommes d'armes cinq cents combattans, et
couroient tout le pays jusques  Dieppe et environ la ville de
Abbeville, et tout selon la rivire de Somme jusques au Crotoi,  Rue
et Montreuil sur mer. Et faisoient ces Navarrois les plus grands
appertises d'armes, tellement que on se pouvoit merveiller comment
ils les osoient entreprendre: car quand ils avoient avis un chtel ou
une forteresse, si forte qu'elle ft, ils ne se doutoient point de
l'avoir; et chevauchoient bien souvent sur une nuit trente lieues, et
venoient sur un pays qui n'toit en nulle doute; et ainsi
exilloient-ils et embloient les chteaux et les forteresses parmi le
royaume de France, et prenoient  la fois sur l'ajournement les
chevaliers et les dames en leurs lits; dont ils les ranonnoient, ou
ils prenoient tout le leur, et puis les boutoient hors de leurs
maisons.

  [253] Jean de Sgure, capitaine anglais.




INVASION D'DOUARD III ET TRAIT DE BRETIGNY.

1359-1360.

   En 1359, le roi Jean, prisonnier des Anglais et voulant recouvrer
   sa libert  tout prix, signa  Londres un trait dont les
   conditions taient dsastreuses pour le royaume. Son fils, le
   rgent, convoqua les tats gnraux, et leur fit rejeter le
   trait de Londres.


  Comment le duc de Normandie et le conseil de France ne voulurent
    mie tenir le trait fait entre le roi Jean de France et le roi
    d'Angleterre.

Je me suis longuement tenu  parler du roi d'Angleterre, mais je n'en
ai point eu de cause de parler jusques  ci; car tant comme les
trves durrent entre lui et le royaume de France,  son titre, ses
gens ne firent point de guerre. Mais elles toient faillies le premier
jour de mai l'an cinquante neuf; et avoient guerroy toutes ces
forteresses angloises et navarroises, au nom de lui, et guerroyoient
encore tous les jours.

En ce temps toient venus  Wesmoutier, en la cit de Londres, le roi
d'Angleterre et le prince de Galles son fils d'un lez, et le roi de
France et messire Jacques de Bourbon de l'autre part; et l furent
ensemble ces quatre tant seulement, en secret conseil, et firent un
certain accord de paix sans moyen sur certains articles et paroles que
ils jetrent et ordonnrent. Et quand ils les eurent tous proposs,
ils les firent crire en une lettre ouverte, et les scellrent les
deux rois de leurs sceaux; et tout ce fait, ils mandrent le comte de
Tancarville et monseigneur Arnoul d'Andrehen, qui toient nouvellement
venus, et leur chargrent cette lettre pour apporter en France au duc
de Normandie et  ses frres et au conseil de France.

Si passrent le dit comte de Tancarville et le dit marchal la mer, et
arrivrent  Boulogne, et exploitrent tant qu'ils vinrent  Paris. Si
trouvrent le duc de Normandie et le roi de Navarre qui nouvellement
s'toient accords. Si leur montrrent les lettres devant dites.
Adoncques en demanda le duc de Normandie conseil au roi de Navarre
comment il s'en pourroit maintenir. Le roi conseilla que les prlats
et les barons de France et le conseil des cits et des bonnes villes
fussent mands; car par eux et leur ordonnance convenoit cette chose
passer. Ainsi fut fait. Le duc de Normandie manda sur un jour la plus
grand partie des nobles et des prlats du royaume de France et le
conseil des bonnes villes[254]. Quand ils furent tous venus  Paris,
ils entrrent en conseil. L toient le roi de Navarre, le duc de
Normandie, ses deux frres, le comte de Tancarville et messire Arnoul
d'Andrehen, qui remontrrent la besogne et sur quel tat ils toient
venus en France. L furent les lettres lues et relues, et bien oues
et entendues, et de point en point considres et examines. Si ne
purent adonc tre les conseils en gnral du royaume de France
d'accord, et leur sembla cil trait trop dur[255]; et rpondirent
d'une voix aux dits messagers que ils auroient plus cher  endurer et
porter encore le grand meschef et misre o ils toient, que le noble
royaume de France ft ainsi amoindri ni deffraud; et que le roi Jean
demeurt encore en Angleterre; et que quand il plairoit  Dieu, il y
pourverroit de remde et mettroit attemprance. Ce fut toute la rponse
que le comte de Tancarville et messire Arnoul d'Andrehen en purent
avoir[256]. Si se partirent sur cel tat et retournrent en
Angleterre; et se retrairent premirement devers le roi de France,
leur seigneur, et lui contrent comment ils n'avoient pu rien
exploiter. De ces nouvelles fut le roi de France moult courrouc; ce
fut bien raison, car il dsiroit sa dlivrance, et dit: Ha! Charles,
beau fils, vous tes conseill du roi de Navarre, qui vous deoit, et
decevroit tels soixante que vous tes.

  [254] Cette assemble tait indique pour le dimanche 19 mai;
  mais les chemins taient si infests par les Anglais et les
  Navarrais qui occupaient plusieurs forteresses de tous les cts
  par o on pouvait venir  Paris, et par les garnisons franaises,
  qui pillaient autant que les Anglais, qu'un grand nombre de
  personnes ne purent s'y rendre, quoiqu'on et prolong jusqu'au
  samedi 25 mai le jour de l'ouverture des tats. (_Note de Buchon._)

  [255] Par ce trait, Jean cdait  douard la Normandie, la
  Saintonge, l'Agnois, le Quercy, le Prigord, le Limousin, la
  Touraine, etc.; en un mot, les deux tiers de la France, pour les
  possder en toute souverainet.

  [256] Il fut aussi rgl dans ces tats que les nobles
  serviraient un mois  leurs dpens, non compris dans ce mois le
  temps qu'ils seraient en route pour se rendre  l'arme et pour
  en revenir; et qu'ils payeraient les impositions octroyes par
  les bonnes villes. Les gens d'glise offrirent aussi de les
  payer. La ville de Paris s'engagea pour elle et pour la vicomt
  d'entretenir six cents glaives, quatre cents archers et mille
  brigands. Les dputs des autres villes ne voulurent rien
  octroyer sans _parler  leurs villes_, parce qu'apparemment on ne
  leur avait pas donn pouvoir d'accorder un subside. On ordonna
  qu'ils s'en retourneraient dans leurs villes et qu'ils
  enverraient leur rponse avant le lundi qui suit la Trinit.
  Plusieurs villes envoyrent cette rponse, qui fut, que le plat
  pays tant dtruit par les Anglais et le Navarrais et par les
  garnisons franaises, elles ne pouvaient accomplir le nombre des
  1,200 glaives qui avaient t accords. (_Prface du t. III des
  Ordonnances._)


  Comment le roi d'Angleterre fit faire grand appareil pour venir
    en France.

Ces deux seigneurs dessus nomms retourns en Angleterre, le roi
douard, ainsi comme il appartenoit, sut la rponse, car ils lui
relatrent tout ainsi, ni plus ni moins, qu'ils en toient chargs des
Franois. Quand le roi d'Angleterre eut entendu ces nouvelles, il fut
durement courrouc; et dit devant tous ceux qui le pouvoient our que
ainois que hiver ft entr il entreroit au royaume de France si
puissamment et y demeureroit tant qu'il auroit fin de guerre, ou bonne
paix  son honneur et plaisir. Si fit commencer  faire le plus grand
appareil que on et oncques mais vu faire en Angleterre pour
guerroyer.

Ces nouvelles issirent par tous pays, si que partout chevaliers et
cuyers et gens d'armes se commencrent  pourvoir grossement et
chrement de chevaux et de harnois, chacun du mieux qu'il put, selon
son tat; et se trait chacun, du plus tt qu'il put, par devers
Calais, pour attendre la venue du roi d'Angleterre; car chacun pensoit
 avoir si grands bienfaits de lui, et tant d'avoir  gagner en
France que jamais ne seroient povres, et par espcial ces Allemands,
qui sont plus convoiteux que autres gens.


  Comment tant de gens d'armes trangers vinrent  Calais qu'on ne
    se savoit o loger et y furent les vivres moult chers.

Le roi d'Angleterre toute celle saison faisoit un si trs-grand
appareil pour venir en France que par avant on n'avoit point vu le
semblable. De quoi plusieurs barons et chevaliers de l'empire
d'Allemagne, qui autrefois l'avoient servi, s'avancrent grandement en
celle anne, et se pourvurent bien et toffment de chevaux et de
harnois, chacun du mieux qu'il put selon son tat, et s'envinrent du
plus tt qu'ils purent, par les ctires de Flandre, devers Calais, et
l se tinrent en attendant le roi. Or avint que le roi d'Angleterre ni
ses gens ne vinrent mie  Calais que on pensoit; dont tant de manires
de gens trangers vinrent  Calais que on ne se savoit o herberger,
ni chevaux establer. Et avecques ce, pains, vins, fuerres, avoines et
toutes pourvances y toient si grandement chres que on n'en pouvoit
point recouvrer pour or ni pour argent; et toujours leur disoit-on:
Le roi viendra  l'autre semaine. Ainsi attendoient tous ces
seigneurs allemands miessenaires Hesbegnons, Brabanons, Flamands et
Hainuyers, povres et riches, la venue du roi d'Angleterre ds l'entre
d'aot jusques  la Saint-Luc,  grand meschef et  grands cots, et 
si grand danger qu'il convint les plusieurs vendre la plus grand
partie de leurs chevaux. Et si le roi d'Angleterre fut adonc venu 
Calais, il ne se sut o herberger, ni ses gens, fors au chtel; car
le corps de la ville toit tout pris; et si y avoit encore une doute
par aventure que ces seigneurs qui avoient tout dpendu ne se
voulussent point partir, pour roi ni pour autre, de Calais, si on ne
leur et rendu leurs dpens en deniers appareills.


  Comment le roi, ainois qu'il partt d'Angleterre, fit mettre en
    prison le roi Jean et monseigneur Philippe son fils et les
    autres barons de France.

Ainois que le roi d'Angleterre partt de son pays, il fit tous les
comtes et barons de France, qu'il tenoit pour prisonniers, dpartir et
mettre en plusieurs lieux et en forts chteaux parmi son royaume, pour
mieux tre au-dessus d'eux; et fit mettre le roi de France au chtel
de Londres[257], qui est grand et fort, sant sur la rivire de
Tamise, et son jeune fils avecques lui, monseigneur Philippe, et les
restreignit et leur tollit moult de leurs dduits, et les fit garder
plus troitement que devant. Aprs, quand il fut appareill, il fit 
savoir partout que tous ceux qui toient appareills et pourvus pour
venir en France avecques lui se traissent par devers la ville de
Douvre, car il leur livreroit nefs et vaisseaux pour passer. Chacun
s'appareilla au mieux qu'il put, et ne demeura nul chevalier, ni
cuyer, ni homme d'honneur, qui ft haiti, de l'ge d'entre vingt ans
et soixante, que tous ne partissent: si que presque tous les comtes,
barons, chevaliers et cuyers du royaume vinrent  Douvre, except
ceux que le roi et son conseil avoient ordonns et tablis pour garder
ses chteaux, ses bailliages et ses mairies, ses offices et ses ports
sur mer, ses havelles et ses passages. Quand tous furent assembls 
Douvre, et ses naves appareilles, le roi fit toutes ses gens partir
et assembler, petits et grands, en une place au dehors de Douvre, et
leur dit pleinement que son intention toit telle, que il vouloit
passer outre mer au royaume de France, sans jamais repasser, jusques 
ce qu'il auroit fin de guerre, ou paix  sa suffisance et  son grand
honneur, ou il mourroit en la peine; et s'il y en avoit aucuns
entr'eux qui ne fussent de ce attendre conforts et conseills, il
leur prioit qu'ils s'en voulsissent r'aller en leur pays  bon gr.
Mais sachez que tous y toient venus de si grand volont que nul ne
fut tel qu'il s'en voulsist r'aller. Si entrrent tous en nefs et en
vaisseaux qu'ils trouvrent appareills, au nom de Dieu et de
Saint-Georges, et arrivrent  Calais deux jours devant la fte de
Toussaints[258], l'an mil trois cent cinquante-neuf.

  [257] Froissart se trompe sur le lieu o le roi Jean fut mis en
  prison avant le dpart d'douard pour la France. Il parat, par
  plusieurs pices que Rymer a recueillies, que ce prince fut
  enferm vers le mois d'aot au chteau de Sommerton, qu'il y
  resta jusqu'au mois de mars de l'anne suivante, et qu'alors
  seulement il fut transfr  la Tour de Londres. (_Note de
  Buchon._)

  [258] Cette date n'est pas tout  fait exacte: douard arriva 
  Calais le 28 octobre. (_Note de Buchon._)


  Comment le roi d'Angleterre se partit de Calais, ses batailles
    bien ordonnes.

Quand le roi d'Angleterre fut arriv  Calais, et le prince de Galles,
son fils ainsn, et encore trois de ses enfans, messire Leonnel, comte
d'Ulnestre, messire Jean comte de Richemont, et messire Aymon le plus
jeune des quatre, et tous les seigneurs en suivant et toutes leurs
routes, ils firent dcharger leurs chevaux, leurs harnois et toutes
leurs pourvances, et sjournrent  Calais pour quatre jours; puis
fit le roi commander que chacun ft appareill de mouvoir, car il
vouloit chevaucher aprs son cousin le duc de Lancastre. Si se partit
le dit roi l'endemain au matin de la ville de Calais atout son grand
arroy, et se mit sur les champs atout le plus grand charroy et le
mieux attel que nul vit oncques issir d'Angleterre. On disoit qu'il
avoit plus de six mille chars bien attels, qui tous toient apasss
d'Angleterre. Puis ordonna ses batailles si noblement et si richement
pars, uns et autres, que c'toit soulas et dduit au regarder; et fit
son conntable, qu'il moult aimoit, le comte de la Marche,
premirement chevaucher atout cinq cents armures et mille archers, au
devant de sa bataille. Aprs, la bataille des marchaux chevauchoit o
il avoit bien trois mille armures de fer et cinq mille archers; et
chevauchoient eux et leurs gens toujours rangs et serrs, aprs le
conntable, et en suivant la bataille du roi. Et puis le grand charroy
qui comprenoit bien deux lieues de long; et y avoit plus de six mille
chars tous attels, qui menoient toutes pourvances pour l'ost et
htels, dont on n'avoit point vu user par avant de mener avec gens
d'armes, si comme moulins  la main, fours pour cuire et plusieurs
autres choses ncessaires. Et aprs, chevauchoit la forte bataille du
prince de Galles et de ses frres, o il avoit bien vingt-cinq cents
armures de fer noblement monts et richement pars; et toutes ces gens
d'armes et ces archers rangs et serrs ainsi que pour tantt
combattre, si mestier et t. En chevauchant ainsi ils ne laissoient
mie un garon derrire eux qu'ils ne l'attendissent; et ne pouvoient
aller bonnement pas plus de trois lieues le jour.

En cet tat et en cet arroy furent-ils encontrs du duc de Lancastre
et des seigneurs trangers, si comme ci-dessus est dit, entre Calais
et l'abbaye de Likes[259] sur un beau plein. Et encore y avoit en
l'ost du roi d'Angleterre jusques  cinq cents varlets, atout pelles
et coingnes qui alloient devant le charroy et ouvroient les chemins
et les voies, et coupoient les pines et les buissons pour charrier
plus aise.

  [259] Licques, ancienne abbaye de Prmontrs dans le diocse de
  Boulogne.


  Comment le roy d'Angleterre, en gtant le pays de Cambrsis, vint
    assiger la cit de Reims.

Tant exploitrent le dessus dit et son ost que ils passrent Artois,
o ils avoient trouv le pays povre et dgarni de vivres, et entrrent
en Cambrsis o ils trouvrent la marche plus grasse et plus
plantureuse; car les hommes du plat pays n'avoient rien bout s
forteresses, pourtant que ils cuidoient tre tous assurs du roi
d'Angleterre et de ses gens. Mais le dit roi ne l'entendit mie ainsi,
combien que ceux de Cambrsis fussent de l'Empire; et s'en vint le dit
roi loger en la ville de Beaumes[260] en Cambrsis et ses gens tous
environ. L se tinrent quatre jours pour eux rafrachir et leurs
chevaux, et coururent la plus grand partie du pays de Cambrsis.
L'vque Pierre de Cambray et le conseil des seigneurs du pays et des
bonnes villes envoyrent, sur sauf-conduit, devers le roi et son
conseil, certains messages pour savoir  quel titre il les guerrioit.
On leur rpondit que c'toit pour ce que du temps pass ils avoient
fait alliance et grands conforts aux Franois, et soutenu en leurs
villes et forteresses, et fait aussi avant partie de guerre comme
leurs ennemis: si devoient bien pour cette cause tre guerroys; et
autre rponse n'emportrent ceux qui y furent envoys. Si convint
souffrir et porter les Cambrsiens leur dommage au mieux qu'ils
purent.

  [260] Village entre Bapaume et Cambray.

Ainsi passa le roi d'Angleterre parmi Cambrsis et s'envint en
Thierasche; mais ses gens couroient partout  dextre et  senestre, et
prenoient vivres partout o ils les pouvoient trouver et avoir. Donc
il avint que messire Berthelemieu de Bruves couroit devant
Saint-Quentin: si trouva et encontra d'aventure le capitaine et
gardien pour le temps de Saint-Quentin, messire Baudouin d'Ennekins;
si frirent eux et leurs gens ensemble, et y eut grand hutin et
plusieurs renverss d'un lez et de l'autre. Finablement les Anglois
obtinrent la place, et fut pris le dit messire Baudouin et prisonnier
 monseigneur Berthelemieu de Bruves,  qui il l'avoit t autrefois
de la bataille de Poitiers. Si retournrent les dits Anglois devers
l'ost du roi d'Angleterre, qui toit log pour ce jour en l'abbaye de
Femy, o ils trouvrent grand foison de vivres pour eux et pour leurs
chevaux; et puis passrent outre et exploitrent tant par leurs
journes, sans avoir nul empchement, que ils s'en vinrent en la
marche de Reims. Je vous dirai par quelle manire. Le roi fit son
logis  Saint-Ble outre Reims, et le prince de Galles et ses frres 
Saint-Thierry. Le duc de Lancastre tenoit en aprs le plus grand
logis. Les comtes, les barons et les chevaliers toient logs s
villages entour Reims. Si n'avoient pas leurs aises ni le temps  leur
volont; car ils toient l venus au coeur d'hiver, environ la
Saint-Andrieu que il faisoit laid et pluvieux; et toient leurs
chevaux mal logs et mal livrs, car le pays deux ans ou trois par
avant avoit t toujours si guerroy que nul n'avoit labour les
terres: pourquoi on n'avoit nuls fourrages, bls, avoines, en gerbes
ni en estrains, car ceux de Reims, de Troyes, de Chlons, de
Sainte-Maneholt et de Hans n'avoient rien laiss s villages, mais
fait amener toutes garnisons s bonnes villes et chteaux; et
convenoit les plusieurs aller fourrager dix ou douze lieues loin. Si
toient souvent rencontrs des garnisons franoises; pour quoi il y
avoit hutins, combats et noises et mles. Une heure perdoient les
Anglois, et l'autre gagnoient.

De la bonne cit de Reims toient capitaines,  ce jour que le roi
d'Angleterre y mit le sige, messire Jean de Craon, archevque du dit
lieu, monseigneur le comte de Porcien et messire Hugues de Porcien,
son frre, le sire de la Bove, le sire de Chavency, le sire Dennore,
le sire de Lor et plusieurs autres bons chevaliers et cuyers de la
marche de Reims. Si s'embesognrent si bien, ce sige durant, que nul
dommage ne s'en prit  la ville; car la cit est forte et bien ferme
et de bonne garde. Et aussi le roi d'Angleterre n'y fit point
assaillir, pour ce qu'il ne vouloit mie ses gens travailler ni
blesser, et demeurrent le roi et ses gens  sige devant Reims sur
cel tat que vous avez ou, ds la fte Saint-Andrieu jusques 
l'entre de carme. Si chevauchrent les gens du roi souvent en grands
routes, et couroient pour trouver aventures les aucuns par toute la
comt de Retel jusques  Montfaucon[261], jusques  Maisires, jusques
 Donchry et  Mouson; et logeoient au pays deux jours ou trois, et
droboient tout sans dfense ni contredit. Auques en ce temps que le
dit roi toit venu devant Reims, avoit pris messire Eustache
d'Aubrecicourt la bonne ville de Athigny sur Aisne, et dedans trouva
grand foison de vivres, et par espcial plus de trois mille tonneaux
de vin. Si en dpartit au roi grandement et  ses enfans, dont il l'en
sut grand gr.

  [261] Bourg prs de Verdun.


  Comment le roi d'Angleterre se partit de devant Reims sans rien
    faire; et comment il prit la ville de Tonnerre.

1360.

Le roi d'Angleterre se tint  sige devant Reims bien le terme de sept
semaines et plus, mais oncques n'y fit assaillir, ni point ni petit,
car il et perdu sa peine. Quand il eut l tant t que il lui
commenoit  ennuyer, et que ses gens ne trouvoient mais rien que
fourrer, et perdoient leurs chevaux, et toient en grand msaise de
tous vivres, ils se dlogrent et se arroutrent comme par avant, et
se mirent au chemin pardevers Chlons en Champagne. Et passa le dit
roi et tout son ost assez prs de Chlons; et se mit par devers
Bar-le-Duc, et aprs pardevers la cit de Troyes et vint loger  Mry
sur Seine; et toit tout son ost entre Mry et Troyes, o on compte
huit lieues de pays. Pendant ce qu'il toit  Mry sur Seine, son
conntable chevaucha outre, qui toujours avoit la premire bataille,
et vint devant Saint-Florentin, dont Messire Oudart de Renty toit
capitaine, et y fit un moult grand assaut, et fit devant la porte de
la forteresse dvelopper sa bannire, qui toit faisse d'or et d'azur
 un chef pall, les deux bouts gronns  un cusson d'argent en-my
la moyenne; et l eut grand assaut et fort, mais rien n'y conquirent
les Anglois. Si vint le dit roi d'Angleterre et tout son ost, et se
logrent entour Saint-Florentin sur la rivire d'Armenon; et quand
ils s'en partirent, ils vinrent pardevant Tonnerre, et l eut grand
assaut et dur; et fut la ville prise par force, et non le chtel: mais
les Anglois gagnrent au corps de la ville plus de trois mille pices
de vin. Adonc toit dedans la cit d'Auxerre le sire de Fiennes,
conntable de France,  grand foison de gens d'armes.


  Comment le roi d'Angleterre se partit de Tonnerre et s'en vint
    loger  Montral, et puis de l  Guillon sur la rivire de
    Sellettes.

Le roi d'Angleterre et son ost reposrent dedans Tonnerre cinq jours,
pour la cause des bons vins qu'ils avoient trouvs, et assailloient
souvent au chtel; mais il toit bien garni de bonnes gens d'armes,
desquels messire Baudouin d'Ennekins, matre des arbaltriers, toit
leur capitaine. Quand ils furent bien refrachis et reposs en la
ville de Tonnerre, ils s'en partirent et passrent la rivire
d'Armenon; et laissa le roi d'Angleterre le chemin d'Aucerre  la
droite main et prit le chemin de Noyers[262]; et avoit telle intention
que d'entrer en Bourgogne et d'tre l tout le carme. Et passa lui et
tout son ost dessous Noyers, et ne voulut oncques que on y assaillit,
car il tenoit le seigneur prisonnier de la bataille de Poitiers. Et
vint le roi et tout son ost  gte  une ville qu'on appelle
Mont-Ral, sur une rivire que on dit Sellettes[263]. Et quand le roi
s'en partit, il monta celle rivire et s'en vint loger  Guillon sur
Sellettes[264]; car un sien cuyer qu'on appeloit Jean de Arleston, et
s'armoit d'azur  un cusson d'argent, avoit pris la ville de
Flavigny, qui sied assez prs de l, et avoit dedans trouv de toutes
pourvances pour vivre, le roi et tout son ost, un mois entier. Si
leur vint trop bien  point, car le roi fut en la ville de Guillon ds
la nuit des cendres[265] jusques en-my carme. Et toujours couroient
ses marchaux et ses coureurs le pays, ardant, gtant et exillant
tout entour eux; et refrachissoient souvent l'ost de nouvelles
pourvances.

  [262] Petite ville sur la rivire de Serin.

  [263] Mont-Ral est situ prs de la rivire de Serin ou Serain.
  On ne connat dans ce canton aucune rivire nomme _Sellettes_.
  (_Note de Buchon._)

  [264] Guillon est sur la rivire de Serin.

  [265] Le 19 fvrier.


  Cy dit comment les seigneurs d'Angleterre menoient avec eux
    toutes choses ncessaires; et de leur manire de chevaucher.

Vous devez savoir que les seigneurs d'Angleterre et les riches hommes
menoient sur leurs chars, tentes, pavillons, moulins, fours pour cuire
et forges pour forger fers de chevaux et toutes autres choses
ncessaires; et pour tout ce toffer, il menoit bien huit mille chars
tous attels, chacun de quatre roncins bons et forts, que ils avoient
mis hors d'Angleterre. Et avoient encore sur ces chars plusieurs
nacelles et batelets faits et ordonns si subtivement de cuir boullu
que c'toit merveilles  regarder; et si pouvoient bien trois hommes
dedans, pour aider  nager parmi un tang ou un vivier tant grand
qu'il ft, et pcher  leur volont. De quoi ils eurent grand aise
tout le temps et tout le carme, voire les seigneurs et les gens
d'tat; mais les communes se passoient de ce qu'ils trouvoient. Et
avec ce, le roi avoit bien pour lui trente fauconniers  cheval
chargs d'oiseaux, et bien soixante couples de forts chiens et autant
de lvriers, dont il alloit chacun jour ou en chasse ou en rivire,
ainsi qu'il lui plaisoit; et si y avoit plusieurs des seigneurs et des
riches hommes qui avoient leurs chiens et leurs oiseaux aussi bien
comme le roi. Et toit toujours leur ost parti en trois parties, et
chevauchoit chacun ost par soi, et avoit chacun ost avant-garde et
arrire-garde, et se logeoit chacun ost par lui une lieue arrire de
l'autre: dont le prince en menoit l'une partie, le duc de Lancastre
l'autre, et le roi d'Angleterre la tierce et la plus grande. Et ainsi
se maintinrent-ils ds Calais jusques adonc que ils vinrent devant la
cit de Chartres.


  Pour quelle cause le roi d'Angleterre ne courut point le pays de
    Bourgogne; et comment il s'en vint loger au
    Bourg-la-Roine-lez-Paris.

Nous parlerons du roi d'Angleterre qui se tenoit  Guillon sur
Sellettes et vivoit, il et son ost, des pourvances que Jean de
Arleston avoit trouves  Flavigny. Pendant que le roi sjournoit l,
pensant et imaginant comment il se maintiendroit, le jeune duc de
Bourgogne qui rgnoit pour le temps et son conseil, par la requte et
ordonnance de tout le pays de Bourgogne entirement, envoyrent devers
le dit roi d'Angleterre suffisans hommes, chevaliers et barons, pour
traiter  respiter et non ardoir ni courir le pays de Bourgogne. Si
s'embesognrent adonc de porter ces traits les seigneurs qui ci
s'ensuivent. Premirement, messire Anceaulx de Salins grand chancelier
de Bourgogne, messire Jacques de Vienne, messire Jean de Rye, messire
Hugues de Vienne, messire Guillaume de Toraise et messire Jean de
Montmartin. Ces seigneurs exploitrent si bien et trouvrent le roi
d'Angleterre si traitable, que une composition fut faite entre le dit
roi et le pays de Bourgogne que, parmi deux cent mille francs qu'il
dut avoir tous appareills, il dporta le dit pays de Bourgogne  non
courir, et l'assura le dit roi de lui et des siens le terme de trois
ans. Quand cette chose fut scelle et accorde, le roi se dlogea et
tout son ost, et prit son retour et le droit chemin de Paris, et s'en
vint loger sur la rivire d'Yonne  Kou[266] dessous Vezelay. Si
s'tendirent ses gens sur cette belle rivire que on dit Yonne, et
comprenoient tout le pays jusques  Clamecy,  l'entre de la comt de
Nevers; et entrrent les Anglois en Gastinois; et exploita tant le roi
d'Angleterre par ses journes qu'il vint devant Paris et se logea 
deux petites lieues prs, au bourg la Roine.

  [266] _Coulanges_, o le roi d'Angleterre passa l'Yonne.

  Comment le duc de Normandie, par grand sens et avis ne voulut mie
    consentir bataille au roi d'Angleterre; et comment messire
    Gautier de Mauny et autres chevaliers anglois vinrent
    escarmoucher jusqu'aux barrires de Paris.

Le roi dessus nomm toit log au Bourg la Roine,  deux petites
lieues prs de Paris, et tout son ost contre mont en allant devers
Montlhry. Si envoya le dit roi, pendant qu'il toit l, ses hrauts
dedans Paris au duc de Normandie, qui s'y tenoit atout grands gens
d'armes, pour demander bataille; mais le duc ne lui accorda rien;
ainois retournrent les messagers sans rien faire. Quand le roi vit
que nul n'istroit de Paris pour le combattre, si en fut tout
courrouc. Adonc s'avana cil bon chevalier messire Gautier de Mauny,
et pria au roi son seigneur que il lui voulsist laisser faire une
chevauche et envaye jusques aux barrires de Paris. Et le roi le lui
accorda, et nomma personnellement ceux qu'il vouloit qui allassent
avec lui; et fit l le roi plusieurs chevaliers nouveaux, desquels le
sire de La Ware en fut l'un, et le sire de Fit Vautier, et messire
Thomas Balastre[267], et messire Guillaume de Toursiaux, messire
Thomas le Despensier, messire Jean de Nuefville et messire Richard
Stury, et plusieurs autres. Et l'et t Colart d'Aubrecicourt, fils 
monseigneur Nicole, s'il et voulu, car le roi le vouloit, pourtant
qu'il toit  lui et son cuyer de corps; mais le dit Colart s'excusa,
et dit qu'il ne pouvoit trouver son bassinet. Le sire de Mauny fit son
emprise, et amena ces nouveaux chevaliers escarmoucher et courir
jusques aux barrires de Paris. L eut bonne escarmouche et dure, car
il avoit dedans la cit de bons chevaliers et cuyers qui volontiers
fussent issus, si le duc de Normandie l'et consenti. Toutefois ces
gentilshommes qui toient dedans Paris gardrent la porte et la
barrire tellement que ils n'y eurent point de dommage; et dura
l'escarmouche du matin jusques  midi, et en y eut de navrs des uns
et des autres. Adonc se retraist le sire de Mauny et en ramena ses
gens  leur logis; et se tinrent l encore ce jour et la nuit en
suivant. A l'endemain se dlogea le roi d'Angleterre, et prit le
chemin de Montlhry.

  [267] Sire Thomas Banaster.

Or vous dirai quel propos aucuns seigneurs d'Angleterre et de Gascogne
eurent  leur dlogement. Ils sentoient dedans Paris tant de
gentilshommes: si supposrent, ce qu'il avint, que ils en videroient
aucuns, jeunes et aventureux, pour leurs corps avancer et pour gagner.
Si se mirent en embche bien deux cents armures de fer, toutes gens
d'lite, Anglois et Gascons, en une vide maison  trois lieues de
Paris. L toient le captal de Buch, messire Aymemon de Pommiers et
messire de Courton, Gascons; et Anglois, le sire de Neufville, le sire
de Moutbray et messire Richart de Pontchardon: ces six chevaliers
toient souverains de cette embche. Quand les Franois qui se
tenoient dedans Paris virent le dlogement du roi d'Angleterre, si se
recueillirent aucuns jeunes seigneurs et bons chevaliers, et dirent
entr'eux: C'est bon que nous issions hors secrtement et poursuivions
un petit l'ost du roi d'Angleterre,  savoir si nous y pourrions rien
gagner. Ils furent tantt tous d'un accord, tels que messire Raoul de
Coucy, messire Raoul de Rayneval, le sire de Montsaut, le sire de
Helly, le chtelain de Beauvais, le Bgue de Vilaines, le sire de
Wasires, le sire de Waurin, messire Gauvain de Bailloel, le sire de
Vaudeuil, messire Flamans de Roye, messire le Haze de Chambli,
messire Pierre de Sermaise, messire Philippe de Savoisy, et bien cent
lances en leur compagnie.

Si issirent hors, tous bien monts et en grand volont de faire aucune
chose, mais qu'ils trouvassent  qui; et chevauchrent tout le chemin
du Bourg la Roine, et passrent outre, et se mistrent aux champs sur
le froye des gens le roi d'Angleterre, et passrent encore outre la
dessus dite embche du captal et de sa route.

Assez tt aprs ce que ils furent passs, l'embche des Anglois et des
Gascons issit hors et saillit avant, leurs glaives abaisss, en
criant leur cri. Les Franois se retournrent, et eurent grand
merveille que c'toit, et connurent tantt que c'toient leurs
ennemis. Si s'arrtrent tous cois et se mirent en ordonnance de
bataille, et abaissrent les lances contre les Anglois et les Gascons
qui tantt furent venus. L y eut de premire encontre forte jote, et
rus plusieurs par terre d'un lez et de l'autre; car ils toient tous
fort monts. Aprs celle jote, ils sachrent leurs pes et entrrent
l'un dedans l'autre, et se commencrent  battre et  frir et 
donner grands horions; et l eut faites maintes belles appertises
d'armes; et dura cil dbat une grand espace; et fut tellement dmen
que on ne sut  dire un grand temps: Les Franois ni les Anglois en
auront le meilleur; et par espcial l fut le captal de Buch trs-bon
chevalier, et y fit de sa main maintes grandes appertises d'armes.
Finablement les Anglois et Gascons se portrent si bien de leur ct,
que la place leur demeura; car ils toient tant et demi que les
Franois. Et l fut du ct des Franois bon chevalier le sire de
Campremy, et se combattit vaillamment dessous sa bannire; et fut cil
qui la portoit occis, et la bannire abattue, qui toit d'argent  une
bande de gueules  six merlettes noires, trois dessus et trois
dessous; et fut le sire de Campremy pris en bon convenant.

Les autres chevaliers et cuyers franois qui virent la msaventure et
qu'ils ne pouvoient recouvrer, se mirent au retour devers Paris tout
en combattant, et Anglois et Gascons poursuivirent aprs de grand
volont. En celle chasse, qui dura jusques outre le Bourg la Roine, y
furent pris neuf chevaliers, que bannerets que autres; et si les
Gascons et les Anglois qui les poursuivoient ne se fussent douts de
l'issue de ceux de Paris, j nul n'en ft chapp qu'ils ne fussent
tous morts ou tous pris. Quand ils eurent fait leur emprise, ils
retournrent devers Montlhry, o le roi d'Angleterre chevauchoit, et
emmenrent leurs prisonniers, auxquels ils firent bonne compagnie, et
les ranonnrent courtoisement ce propre soir, et les renvoyrent
arrire  Paris, ou l o il leur plut  aller, et les reurent
courtoisement sur leur foi.


  Comment le duc de Normandie et son conseil envoyrent lgats pour
    traiter de la paix entre le roi de France et le roi
    d'Angleterre; et comment la paix fut faite.

L'intention de douard, roi d'Angleterre, toit telle que il entreroit
en ce bon pays de Beauce et se trairoit tout bellement sur celle bonne
rivire de Loire, et se viendroit, tout cel t jusques aprs aot,
refrachir en Bretagne, et tantt sur les vendanges, qui toient moult
belles apparents, il retourneroit et viendroit de rechef en France
mettre le sige devant Paris; car point ne vouloit retourner en
Angleterre, pour ce qu'il en avoit au partir parl si avant, si auroit
eu son intention dudit royaume; et lairoit ses gens par ces
forteresses qui guerre faisoient pour lui en France, en Brie, en
Champagne, en Picardie, en Ponthieu, en Vismeu, en Veuguecin et en
Normandie, guerroyer et hrier le royaume de France, et si tanner et
fouler les cits et les bonnes villes, que de leur volont elles
s'accorderoient  lui.

Adonc toit  Paris le duc de Normandie et ses deux frres, et le duc
d'Orlans leur oncle, et tout le plus grand conseil de France, qui
imaginoient bien le voyage du roi d'Angleterre, et comment il et ses
gens fouloient et apovrissoient le royaume de France; et que ce ne se
pouvoit longuement tenir ni souffrir, car les rentes des seigneurs et
des glises se perdoient gnralement partout. Adoncques toit
chancelier de France un moult sage et vaillant homme, messire
Guillaume de Montagu, vque de Throuenne, par qui conseil on ouvroit
en partie en France; et bien le valoit en tous tats, car son conseil
toit bon et loyal. Avecques lui y toient encore deux clercs de grand
prudence, dont l'un toit abb de Clugny[268] et l'autre matre des
frres prcheurs; et l'appeloit-on frre Simon de Langres, matre en
divinit. Ces deux clercs dernirement nomms,  la prire, requte et
ordonnance du duc de Normandie et de ses frres et du duc d'Orlans,
leur oncle, et de tout le grand conseil entirement, se partirent de
Paris sur certains articles de paix, et messire Hugues de Genve,
seigneur d'Antun, en leur compagnie, et s'en vinrent devers le roi
d'Angleterre, qui cheminoit en Beauce par-devers Galardon. Si
parlrent ces deux prlats et le chevalier[269] au dit roi
d'Angleterre, et commencrent  traiter paix entre lui et ses allis,
et le royaume de France et ses allis, auxquels traits le duc de
Lancastre, le prince de Galles, le comte de la Marche[270] et
plusieurs autres barons d'Angleterre furent appels.

  [268] Il s'appelait Audouin de La Roche.

  [269] Ces trois personnages taient les mdiateurs nomms par le
  pape: les plnipotentiaires du rgent taient Jean de Dormans,
  lu vque de Beauvais, chancelier de Normandie, Charles de
  Montmorency, Jean de Melun, comte de Tancarville, le marchal de
  Boucicaut, Aymart de la Tour sire de Vinay, Simon de Bucy,
  premier prsident du parlement, et plusieurs autres, tant de
  l'ordre de la noblesse que du clerg et de la bourgeoisie. Ces
  plnipotentiaires partirent de Paris le lundi 27 avril, passrent
   Chartres, et allrent jusque auprs de Bonneval, o tait le
  roi d'Angleterre, qui leur fit dire de retourner  Chartres et
  qu'il se rendrait bientt dans le voisinage de cette ville. (_Note
  de Buchon._)

  [270] Le comte de March avait t tu un mois avant ce trait, le
  26 fvrier,  Rouvray en Bourgogne. (_Note de Buchon._)

Si ne fut mie cil trait si tt accompli, quoiqu'il ft entam; mais
fut moult longuement dmen; et toujours alloit le roi d'Angleterre
avant qurant le gras pays. Ces traiteurs, comme bien conseills, ne
vouloient mie le roi laisser ni leur propos anientir, car ils voient
le royaume de France en si povre tat et si grev que en trop grand
pril il toit, si ils attendoient encore un t. D'autre part, le roi
d'Angleterre demandoit et requroit des offres si grandes et si
prjudiciables pour tout le royaume, que envis s'y accordoient les
seigneurs pour leur honneur; et convenoit par pure ncessit qu'il ft
ainsi, ou auques prs, s'ils vouloient venir  paix. Si que tous leurs
traits et leurs parlements durrent sept jours[271]; toudis en
poursuivant le roi d'Angleterre les dessus nomms prlats et le sire
d'Antun, messire Hugues de Genve; qui moult toit bien ou et
volontiers en la cour du roi d'Angleterre. Si renvoyoient tous les
jours, ou de jour  autre, leurs traits et leurs parlemens et procs
devers le duc de Normandie et ses frres en la cit de Paris, et sur
quel forme ni tat ils toient, pour avoir rponse quelle chose en
toit bonne  faire, et du surplus comment ils se maintiendroient. Ces
procs et ces paroles toient conseills secrtement, et examines
suffisamment en la chambre du duc de Normandie, et puis toit rescrit
justement et parfaitement l'intention du duc et l'avis de son conseil
aux dits traiteurs; parquoi rien ne se passoit de l'un ct ni de
l'autre qu'il ne ft bien spcifi et justement cautel.

  [271] Les ngociations recommencrent le vendredi 1er mai, et le
  trait de paix fut sign le 8.

L toient en la chambre du roi d'Angleterre, sur son logis, ainsi
comme il choit  point et qu'il se logeoit en la cit de Chartres
comme ailleurs, des dessus dits traiteurs franois grands offres mises
avant pour venir  conclusion de guerre et  ordonnance de paix;
auxquelles choses le roi d'Angleterre toit trop dur  entamer. Car
l'intention de lui toit telle que il vouloit demeurer roi de France,
combien qu'il ne le ft mie, et mourir en cel tat; et vouloit
hostoier en Bretagne, en Blois et en Touraine cel t, si comme dessus
est dit. Et si le duc de Lancastre, son cousin, que moult aimoit et
croit, lui et autant dconseill paix  faire que il lui
conseilloit, il ne se ft point accord. Mais il lui montroit moult
sagement et disoit: Monseigneur, cette guerre que vous tenez au
royaume de France est moult merveilleuse et trop fretable pour vous;
vos gens y gagnent, et vous y perdez et allouez le temps. Tout
considr, si vous guerroyez selon votre opinion, vous y userez votre
vie, et c'est fort que vous en viengniez j  votre intention. Si vous
conseille, entrementes que vous en pouvez issir  votre honneur, que
vous prenez les offres qu'on vous prsente, car, monseigneur, nous
pouvons plus perdre en un jour que n'avons conquis en vingt ans.

Ces paroles et plusieurs autres belles et soutilles que le duc de
Lancastre remontroit fiablement, en instance de bien, au roi
d'Angleterre, convertirent le dit roi, par la grce du Saint-Esprit
qui y ouvroit aussi; car il avint  lui et  toutes ses gens un grand
miracle, lui tant devant Chartres, qui moult humilia et brisa son
courage; car pendant que ces traiteurs franois alloient et prchoient
le dit roi et son conseil, et encore nulle rponse agrable n'en
avoient, un temps et un effoudre et un orage si grand et si horrible
descendit du ciel en l'ost du roi d'Angleterre, que il sembla bien
proprement que le sicle dt finir; car il choit de l'air pierres si
grosses que elles tuoient hommes et chevaux, et en furent les plus
hardis tout bahis. Et adonc regarda le roi d'Angleterre devers
l'glise Notre-Dame de Chartres, et se rendit et voua  Notre-Dame
dvotement, et promit, si comme il dit et confessa depuis, que il
s'accorderoit  la paix.

Adoncques toit-il log en un village assez prs de Chartres qui
s'appelle Bretigny; et l fut certaine ordonnance et composition faite
et jete de paix, sur certains articles qui ci en suivant sont
ordonns. Et pour ces choses plus entirement faire et poursuir, les
traiteurs d'une part, et autres grands clercs en droit du conseil du
roi d'Angleterre, ordonnrent sur la forme de la paix, par grand
dlibration et par bon avis, une lettre qui s'appelle la chartre de
la paix, dont la teneur est telle.


  Ci s'ensuit la chartre de l'ordonnance de la paix faite entre le
    roi d'Angleterre et ses allis, et le roi de France et les
    siens.

douard, par la grce de Dieu roi d'Angleterre, seigneur d'Irlande et
d'Aquitaine,  tous ceux qui ces prsentes lettres verront, salut.
Savoir faisons que comme pour les dissencions, dbats, discords et
estrifs mus et esprs  mouvoir entre nous et notre trs cher frre
le roi de France, certains traiteurs et procureurs de nous et de notre
trs cher fils ains-n douard, prince de Galles, ayant  ce suffisant
pouvoir et autorit pour nous et pour lui et notre royaume d'une
part, et certains autres traiteurs et procureurs de notre dit frre et
de notre trs cher neveu Charles, duc de Normandie, Dauphin de Vienne,
fils ains-n de notre dit frre de France, ayant pouvoir et autorit
de son pre en cette partie, pour son dit pre et pour lui, soient
assembls  Bretigny prs de Chartres, auquel lieu est trait, parl
et accord finable paix et concorde des traiteurs et procureurs de
l'une partie et de l'autre sur les dissencions, dbats, guerres et
discords devant dits; lesquels traits et paix les procureurs de nous
et de notre dit fils, pour nous et pour lui, et les procureurs de
notre dit frre et de notre dit neveu, pour son pre et pour lui,
jureront sur saintes vangiles tenir, garder et accomplir ce dit
trait, et aussi le jurerons, et notre dit fils aussi, ainsi comme
ci-dessus est dit et que il s'en suivra au dit trait.

Parmi lequel accord, entre les autres choses, notre dit frre de
France et son fils devant dits sont tenus et ont promis de bailler et
dlaisser et dlivrer  nous, nos hoirs et successeurs  toujours, les
comts, cits, villes et chteaux, forteresses, terres, les, rentes,
revenues, et autres choses qui s'ensuivent, avec ce que nous tenons en
Guyenne et en Gascogne,  tenir et possesser perptuellement  nous, 
nos hoirs et  nos successeurs, ce qui est en demaine en demaine, et
ce qui est en fief en fief, et par le temps et manire ci-aprs
claircis. C'est  savoir: la cit, le chtel et la comt de Poitiers
et toute la terre et le pays de Poitou, ensemble le fief de Touars et
la terre de Belleville; la cit et le chteau de Xaintes, et toute la
terre et le pays de Xaintonge par de et par del la Charente, avec
la ville, chtel et forteresse de la Rochelle et leurs appartenances
et appendances; la cit et le chtel d'Agen, et la terre et le pays
d'Agnois; la cit, la ville et le chteau de Pierreguis, et toute la
terre et le pays de Pierregort; la cit et le chteau de Limoges, et
la terre et le pays de Limozin; la cit et le chtel de Caors, et la
terre et le pays de Caoursin; la cit, le chtel et le pays de Tarbe,
et la terre et le pays et la comt de Bigorre; la comt, la terre et
le pays de Gaure; la cit et le chteau d'Angoulme; la comt, la
terre et le pays d'Angoulmois; la cit, la ville et le chtel de
Rodais; la comt, la terre et le pays de Rouergue. Et si il y a, en la
duch d'Aquitaine, aucuns seigneurs, comme le comte de Foix, le comte
d'Ermignac, le comte de Lille, le vicomte de Carmaing, le comte de
Pierregort, le vicomte de Limoges, ou autres, qui tiennent aucunes
terres ou lieux dedans les mettes des dits lieux, ils en feront
hommage  nous, et tous autres services et devoirs dus  cause de
leurs terres et lieux, en la manire qu'ils les ont faits du temps
pass, j soit ce que nous ou aucuns des rois d'Angleterre
anciennement n'y ayons rien eu. En aprs, la vicomt de Monstereuil
sur la mer, en la manire que du temps pass aucuns des rois
d'Angleterre l'ont tenue. Et si, en la dite terre de Monstereuil, ont
t aucuns dbats du partage de la dite terre, notre frre de France
nous a promis qu'il le nous fera claircir le plus htivement qu'il
pourra, lui revenu en France. La comt de Ponthieu tout entirement,
except et sauf que si aucunes choses ont t alines par les rois
d'Angleterre; qui ont rgn pour le temps et ont tenu anciennement la
dite comt et appartenances,  autres personnes que aux rois de
France, notre dit frre et ses successeurs ne seront pas tenus de les
rendre  nous. Et si les dites alinations ont t faites aux rois de
France qui ont t pour le temps, sans aucun moyen, et notre dit frre
les tienne  prsent en sa main, il les laissera  nous entirement;
except que si les rois de France les ont eues par change  autres
terres, nous dlivrerons ce qu'il en a eu par change, ou nous
laisserons  notre dit frre les choses ainsi alines. Mais si les
rois d'Angleterre qui ont t pour le temps de lors en avoient alin
ou transport aucunes choses en autres personnes que s rois de
France, et depuis ils soient venus s mains de notre dit frre, espoir
par partage, notre dit frre ne sera pas tenu de les nous rendre. Et
aussi, si les choses dessus dites doivent hommage, notre dit frre les
baillera  autres qui en feront hommage  nous et  nos successeurs;
et si les dites choses ne doivent hommage, il nous baillera un teneur
qui nous en fera les devoirs, dedans un an prochain aprs ce que notre
dit frre sera parti de Calais. _Item_ le chtel et la ville de Calais;
le chteau, la ville et la seigneurie de Merk; les villes, chteaux et
seigneuries de Sangates, Coulongnes, Hames, Valle et Oye, avec terres,
bois, marais, rivires, rentes, seigneuries, advoesons d'glises, et
toutes autres appartenances et lieux entre-gissans dedans les mettes
et bondes qui s'en suivent. C'est  savoir, de Calais jusques au fil
de la rivire pardevant Gravelines, et aussi par le fil de mme de la
rivire tout entour Langle; et aussi par la rivire qui va par del
Poil, et par mme la rivire qui chet au grand lac de Guines jusques 
Fretin, et d'illec par la valle en tour de la montagne de Kalculi,
enclouant mme la montagne; et aussi jusques  la mer, avec Sangates
et toutes ses appartenances. Le chtel et la ville, et tout
entirement la comt de Guines avecques toutes les terres, villes,
chteaux, forteresses, lieux, hommages, hommes, seigneuries, bois,
forts, droitures d'icelles, aussi entirement comme le comte de
Guines dernirement mort les tenoit au temps de sa mort. Et obiront
les glises et les bonnes gens tant dedans les limitations de la
dite comt de Guines, de Calais et de Merk, et des autres lieux dessus
dits,  nous, ainsi comme ils obissoient  notre dit frre et au
comte de Guines qui fut pour le temps. Toutes les quelles choses
comprises en ce prsent article et l'article prochain prcdant de
Merk et de Calais, nous tiendrons en demaine, except les hritages
des glises, qui demeureront aux dites glises entirement, quelque
part qu'ils soient assis; et aussi except les hritages des autres
gens des pays de Merk et de Calais assis hors de la ville et fermet
de Calais jusques  la value de cent livres de terre par an, de la
monnoye courant au pays, et au-dessous: lesquels hritages leur
demeureront jusqu' la value dessus dite et au-dessous; mais
habitations et hritages assis en la dite ville de Calais avec leurs
appartenances demeureront en demaine  nous, pour en ordonner  notre
volont; et aussi demeureront aux habitans en la terre, ville et comt
de Guines tous leurs demaines entirement, et y reviendront
pleinement, sauf ce qui est dit paravant des confrontations, mettes et
bondes dessus dites en l'article de Calais, et toutes les les
adjacens aux terres, pays et lieux avant nomms, ensemble avec toutes
les autres les, lesquelles nous tiendrons au temps du dit trait.

Et eut t pourparl que notre dit frre et son ains-n fils
renonassent aux dits ressorts et souverainet, et  tout le droit
qu'ils pourroient avoir s choses dessus dites, et que nous les
tenissions comme voisins sans nul ressort et souverainet de notre dit
frre au royaume de France, et que tout le droit que notre dit frre
avoit s choses dessus dites, il nous cdt et transportt
perptuellement et  toujours. Et aussi eut t pourparl que
semblablement nous et notre dit fils renoncissions expressment 
toutes les choses qui ne doivent tre bailles ou dlivres  nous par
le dit trait, et par espcial au nom et au droit de la couronne et du
royaume de France et hommage, souverainet et demaine, de la duch de
Normandie et de la comt de Touraine, et des comts d'Anjou et du
Maine, de la souverainet et hommage de la comt et du pays de
Flandre, de la souverainet et hommage de Bretagne, except que le
droit du comte de Montfort, tel qu'il le peut et doit avoir en la
duch et pays de Bretagne, nous rservons et mettons par mots exprs
hors de notre trait; sauf tant que nous et notre dit frre venus 
Calais en ordonnerons si  point, par le bon avis et conseil de nos
gens  ce dputs, que nous mettrons  paix et  accord le dit comte
de Montfort et notre cousin messire Charles de Blois, qui demande et
chalenge droit  l'hritage de Bretagne. Et renonons  toutes autres
demandes que nous fissions ou faire pourrions, pour quelque cause que
ce soit, except les choses dessus dites qui doivent tre bailles 
nous et  nos hoirs, et que nous lui transportissions, cessissions
tout le droit que nous pourrions avoir  toutes les choses qui  nous
ne doivent tre bailles. Sur lesquelles choses, aprs plusieurs
altercations eues sur ce, et par espcial pour ce que les dites
renonciations ne se font pas de prsent avons finablement accord avec
notre dit frre par la manire qui s'ensuit: c'est  savoir, que nous
et notre dit ains-n fils renoncerons, et ferons et avons promis 
faire les renonciations, transports, cessions et dlaissemens dessus
dits quand et si trs tt que notre dit frre aura baill  nous ou 
nos gens, espcialement de par nous dputs, la cit et le chtel de
Poitiers, et toute la terre et le pays de Poitou; ensemble le fief de
Touars et la terre de Belleville; la cit et le chtel d'Agen, et
toute la terre et le pays d'Agnois; la cit et le chtel de
Pierreguis, et toute la terre et le pays de Pierregort; la cit et le
chtel de Caours, et toute la terre et le pays de Quersin; la cit et
le chtel de Rodais, et toute la terre et le pays de Rouergue; la cit
et le chtel de Xaintes, et toute la terre et le pays de Xaintonge; le
chtel et la ville de la Rochelle, et toute la terre et le pays de
Rochelois; la cit et le chtel de Limoges, et toute la terre et le
pays de Limozin; la cit et le chteau d'Angoulme, et toute la terre
et le pays d'Angoulmois; la terre et le pays de Bigorre, la terre de
Gaure, le comt de Ponthieu et le comt de Guines. Lesquelles choses
notre dit frre nous a promises  bailler, en la forme que ci-dessus
est contenu, ou  nos espciaux dputs, dedans un an ensuivant, lui
parti de Calais pour retourner en France. Et tantt ce fait, devant
certaines personnes que notre dit frre dputera, nous et notre dit
ains-n fils ferons en notre royaume d'Angleterre icelles
renonciations, transports, cessions et dlaissemens, par foi et par
serment solennellement; et d'icelles ferons bonnes lettres ouvertes,
scelles de notre grand scel, par la manire et forme comprises en nos
autres lettres sur ce faites, et que compris est au dit trait;
lesquelles nous envoierons  la fte de l'Assomption Notre-Dame
prochainement ensuivant, en l'glise des Augustins en la ville de
Bruges, et les ferons bailler  ceux que notre dit frre y envoiera
lors pour les recevoir. Et si dedans le terme qui mis y est, notre dit
frre ne pouvoit bailler, ni dlivrer aisment  nous ou  nos dputs
les cits, villes et chteaux, lieux, forteresses et pays ci-dessus
nomms, combien qu'il en doive faire son plein pouvoir sans nulle
dissimulation, il les nous doit dlivrer et bailler dedans le terme de
quatre mois ensuivant l'an accompli. Avecques toutes ces choses et
autres qui s'ensuivront ci-aprs, est dit et accord par la teneur du
trait, que nous, renvoy ou ramen notre dit frre de France en la
ville de Calais, six semaines aprs ce que il y sera venu, nous devons
recevoir, ou nos gens  ce espcialement de par nous dputs, six cent
mille francs, et par quatre ans ensuivants, chacun an six mille; et de
ce dlivrer et mettre en tage, envoyer demeurer en notre cit de
Londres, en Angleterre, des plus nobles du royaume de France, qui
point ne furent prisonniers en la bataille de Poitiers; et de dix-neuf
cits et villes des plus notables du royaume de France, de chacune
deux ou trois hommes, ainsi comme il plaira  notre conseil. Et tout
ce accompli, les tages venus  Calais et le premier payement pay,
ainsi que dit est, nous devons notre dit frre de France et Philippe
son jeune fils dlivrer quittement en la ville de Boulogne sur mer, et
tous ceux qui avecques eux furent prisonniers  la bataille de
Poitiers, qui ne seroient ranonns  nous ou  nos gens, sans payer
nulle ranon. Et pour ce que nous savons de vrit que notre cousin
messire Jacques de Bourbon, qui fut pris  la bataille de Poitiers, a
toujours mis et rendu grand peine  ce que paix et accord ft entre
nous et notre dit frre de France, en quelconque tat qu'il soit,
ranonn ou  ranonner, nous le dlivrerons sans cot et sans frais
avecques notre dit frre, en la ville de Boulogne; mais que cil trait
soit tenu ainsi que nous esprons qu'il sera.

Et aussi nous a promis notre dit frre que il et son ains-n fils
renonceront et feront semblablement lors et par la manire dessus dite
les renonciations, transports, cessions et dlaissemens accords par
le dit trait  faire de leur partie, si comme dessus est dit; et
envoiera notre dit frre ses lettres patentes, scelles de son grand
scel, aux dits lieux et termes, pour les bailler aux gens qui de par
nous y seront dputs, semblablement comme dit est. Et aussi nous a
promis et accord notre dit frre que lui et ses hoirs sursoiront,
jusques aux termes des dites renonciations dessus dclares, de user
de souverainet et ressorts en toutes les cits, comts, villes,
chteaux, forteresses, pays, terres, les et lieux que nous tenions au
temps du dit trait, lesquels nous doivent demeurer par le dit trait,
et aux autres qui  cause des dites renonciations et du dit trait
nous seront bailles et doivent demeurer  nous et nos hoirs; sans ce
que notre dit frre, ou ses hoirs, ou autres  cause de la couronne de
France, jusques aux termes dessus dclars et iceux durans, puissent
d'aucuns services user et de souverainet, ni demander subjection sur
nous, nos hoirs, subgiets d'icelles, prsens et  venir, ni querelles
ou appiaulx en leur cour recevoir, ni rescrire  icelles, ni de
juridiction aucune user  cause des cits, comts, chteaux, villes,
terres, les et lieux prochainement nomms. Et nous a aussi accord
notre dit frre que nous, nos hoirs ni aucuns de nos subgiets,  cause
des dites cits, comts, chteaux, villes, pays, terres et lieux
prochains avant dits, comme dit est, soyons tenus ni obligs de
reconnotre notre souverain, ni de faire aucune subjection, service ni
devoir  lui, ni  ses hoirs, ni  la couronne de France. Et accordons
que nous et nos hoirs surserrons de nous appeler et porter titre et
nom de roi de France, par lettres ou autrement, jusques aux termes
dessus nomms et iceux durans. Et combien que ces articles dudit
accord et trait de la paix, ces prsentes lettres ou autres dpendans
des dits articles, ou de ces prsentes ou autres quelconques que elles
soient, soient ou fussent aucunes pareilles, ou fait aucun que nous
ou notre dit frre dissions ou fissions qui sentissent translations ou
renonciations taisibles ou expresses des ressorts et souverainets,
est l'intention de nous et de notre dit frre que les avant dits
souverainets et ressorts que notre dit frre se dit avoir s dites
terres qui nous seront bailles, comme dit est, demeureront en l'tat
auquel elles sont  prsent: mais toutes fois il sursoira de en user
et demander subjection, par la manire dessus dite, jusques aux termes
dessus dclars. Et aussi voulons et accordons  notre dit frre que
aprs ce que il aura baill les dites cits, comts, chteaux, villes,
forteresses, terres, pays, les et lieux dessus nomms, ainsi que
bailler les nous doit, ou  nos dputs, parmi sa dlivrance et
renonciations dessus dites, et les dites renonciations, transports et
cessions qui sont  faire de sa partie par lui et par son ains-n fils
et envoyes et aux dits lieux et jours  Bruges les dites lettres, et
bailles aux dputs de par nous, que la renonciation, cession,
transports et dlaissemens  faire de notre partie soient tenues pour
faites. Et par abondance nous renonons ds lors par exprs au nom, au
droit et au chalenge de la couronne de France et du royaume, et 
toutes choses que nous devons renoncer par force dudit trait, si
avant comme profiter pourra  notre dit frre et  ses hoirs. Et
voulons et accordons que par ces prsentes le dit trait de paix et
acord fait entre nous et notre dit frre, ses subgiets, allis et
adhrens d'une part et d'autre, ne soit, quant  autres choses
contenues en icellui, empir ou affoibli en aucune manire; mais
voulons et nous plat que il soit et demeure en sa pleine force et
vertu. Toutes lesquelles choses en ces prsentes lettres crites, nous
roi d'Angleterre dessus dit, voulons, octroyons et promettons
loyaument et en bonne foi, et par notre serment fait sur le corps de
Dieu sacr et sur saintes vangiles, tenir, garder et entriner, et
accomplir sans fraude et sans mal engin de notre partie. Et  ce et
pour ce faire obligeons  notre dit frre de France nous et nos hoirs,
prsens et  venir, en quelque lieu qu'ils soient, renonons par nos
dits foi et serment,  toutes exceptions de fraude, de dcevance, de
croix pris et  prendre, et  imptrer dispensation de pape ou de
autre au contraire; laquelle si imptre toit, nous voulons tre
nulle et de nulle valeur, et que nous ne en puissions aider nous et
aux droits, disant que royaume ne pourra tre divis et gnrale
renonciation valoir, fors en certaine manire et  tout ce que nous
pourrions dire ou proposer au contraire en jugement au dehors. En
tmoin desquelles choses nous avons fait mettre notre grand scel  ces
prsentes, donnes  Bretigny de-lez Chartres, le vingt-cinquime jour
du mois de mai, l'an de grce Notre-Seigneur mil trois cent soixante.


  Comment le duc de Normandie scella la dite charte; et comment
    quatre barons d'Angleterre vinrent  Paris au nom du roi
    anglois pour jurer  tenir le dit trait; et comment ils furent
    honorablement reus.

Quand celle lettre, qui s'appeloit l'une des chartes de la paix, car
encore en y eut des autres faites et scelles en plusieurs manires,
en la ville de Calais, si comme je vous en parlerai quand temps et
lieu seront, fut jete, on la montra au roi d'Angleterre et  son
conseil: lequel roi et son conseil, quand ils la virent et ils
l'eurent ou lire, rpondirent aux traiteurs qui s'toient embesogns
et en intention de bien chargs: Elle nous plat moult bien ainsi.
Donc fut ordonn que l'abb de Clugny et frre Jean de Langres, et
messire Hugues de Genve, sire d'Anton, qui pour le duc de Normandie y
toient commis et ordonns, partissent de l, la charte grossie et
scelle avec eux, et venissent  Paris devers le duc et son conseil,
et leur remontrassent l'ordonnance dessus dite et en fissent, au plus
brivement qu'ils pussent, relation.

Les dessus nomms s'y accordrent volontiers, et retournrent  Paris,
o ils furent reus  grand joie. Si se trairent devers le duc de
Normandie et ses frres, le duc d'Orlans prsent et la plus grand
partie du conseil de France. L remontrrent les dessus dits moult
convenablement sur quel tat ils avoient parl, et quel chose faite et
exploite avoient: ils furent volontiers ous, car la paix toit
durement dsire. L fut la dite lettre lue et bien examine, ni
oncques ne fut de point ni d'article dbattu; mais la scella le duc de
Normandie, comme ains-n fils du roi de France et hoir du roi son
pre. Et furent assez tt aprs les dessus dits traiteurs renvoys
devers le roi d'Angleterre, qui les attendoit en son ost prs de
Chartres. Quand ils furent revenus, il n'y eut mie grand parlement,
car ils dirent que  toutes les choses dessus dites le duc de
Normandie, ses frres, leur oncle et tout le conseil de France toient
bnignement et doucement accords. Ces nouvelles plurent grandement
bien au roi d'Angleterre. Adonc, pour mieux faire que laisser et pour
plus grand sret, fut parmi l'ost du roi d'Angleterre une trve crie
 durer jusques  la Saint-Michel, et de la Saint-Michel en un an 
tenir fermement et establement entre le royaume de France et le
royaume d'Angleterre, et tous leurs adhrens et allis d'une part et
d'autre, et dedans ce terme bonne paix entre les rois et leurs
parties. Et tantt furent ordonns sergens d'armes de par le roi de
France, commis et envoys de par le duc de Normandie, qui se
exploitrent de chevaucher parmi le royaume de France et dnoncer
publiquement s cits, villes, chteaux, bourgs et forteresses, ce
trait et esprance de paix. Lesquelles nouvelles furent volontiers
oues partout. Encore revenus les dessus dits traiteurs en l'ost du
roi d'Angleterre, ils requirent au dit roi et  son conseil que quatre
barons d'Angleterre, comme procureurs de lui, venissent  Paris pour
jurer la paix en son nom, pour mieux apaiser le peuple; laquelle chose
le roi d'Angleterre accorda moult volontiers. Et y furent ordonns et
envoys le sire de Stanford, messire Regnault de Cobehen, messire Guy
de Briane, et messire Roger de Beauchamp, bannerets. Ces quatre
seigneurs,  l'ordonnance du roi leur seigneur, se partirent et se
mirent au chemin avec l'abb de Clugny et monseigneur Hugues de
Genve, et chevauchrent tant, qu'ils vinrent  Montlhry. Quand ceux
de Paris surent leur venue, par le commandement du duc de Normandie,
toutes les religions[272] et le clerg, en grand rvrence et 
processions, vinrent de la cit bien avant sur les champs contre les
barons d'Angleterre dessus nomms, elles amenrent ainsi moult
honorablement dedans Paris. Et encore vinrent encontre eux plusieurs
hauts seigneurs et grands barons de France, qui lors se tenoient
dedans Paris; et sonnrent toutes les cloches de Paris  leur venue,
et furent, adoncques qu'ils entrrent en la cit, toutes les rues
jonches et paves d'herbes, et autour pares de drap d'or, aussi
honorablement comme on peut aviser et deviser, et aussi furent-ils
amens au palais qui richement toit appareill pour eux recevoir. L
toient le duc de Normandie, ses frres, le duc d'Orlans, leur oncle,
et grand foison de prlats et de seigneurs du royaume de France, qui
les recueillirent bien et rvremment.

  [272] Tous les ordres religieux.

L firent, au palais, prsent tout le peuple, ces quatre barons
d'Angleterre, serment, et jurrent au nom du roi leur seigneur et de
ses enfans, sur le corps de Jsus-Christ sacr et sur saintes
vangiles,  tenir et accomplir le dit trait de paix, si comme
ci-dessus est clairci. Ces choses faites, ils furent mens au palais,
et l fts et honors trs grandement du duc de Normandie et de ses
frres et des hauts barons de France qui l toient. Aprs ce, ils
furent amens en la sainte chapelle du palais[273]: si leur furent
montres les plus belles reliques et les plus riches joyaux du monde,
qui l toient et sont encore, et mmement la sainte couronne dont
Dieu fut couronn  son saintisme travail. Et en donna le duc de
Normandie  chacun des chevaliers une des plus grands pines de la
dite couronne, laquelle chose chacun des chevaliers prisa moult, et
tint au plus noble jouel que on lui pt donner. Et furent l ce jour
et le soir, et l'endemain jusques aprs dner. Et quand ils prirent
cong, le duc de Normandie fit  chacun donner un moult bel et bon
coursier, richement par et ensell, et plusieurs autres beaux joyaux,
desquels je me passerai asez brivement, et dont ils mercirent
grandement le duc de Normandie. Aprs ce, ils partirent du dit duc et
des seigneurs qui l toient, et s'en retournrent devers le roi leur
seigneur; et y vinrent l'endemain assez matin en grand compagnie de
gens d'armes qui les convoyrent jusques l, et qui devoient aussi le
roi d'Angleterre et ses gens conduire jusques  Calais, et faire
ouvrir cits, villes et chteaux pour eux laisser passer paisiblement
et administrer tous vivres.

  [273] Le lundi 11 mai.


  Comment le roi d'Angleterre se partit de Chartres et s'en
    retourna en son pays; et comment le roi de France arriva 
    Calais; et comment le fils du duc de Milan fut mari  la fille
    du roi de France.

Quand ils furent parvenus jusques en l'ost du roi d'Angleterre, leur
seigneur, ils lui recordrent comment honorablement ils avoient t
reus, et lui montrrent les dignits et les joyaux que le duc de
Normandie leur avoit donns. De quoi le roi eut grand joie, et fta
grandement le conntable de France et les seigneurs qui l toient
venus, et leur donna beaux dons et grands joyaux assez. Adoncques fut
ordonn que toutes manires de gens se dlogeassent et se retraissent
bellement et en paix devers le Pont-de-l'Arche pour l passer Seine,
et puis vers Abbeville pour passer la rivire de Somme, et puis tout
droit  Calais. Donc se dlogrent toutes manires de gens et se
mirent au chemin; et avoient guides et chevaliers de France envoys de
par le duc de Normandie, qui les conduisoient et les menoient ainsi
comme ils devoient aller. Le roi d'Angleterre, quand il se partit,
passa par la cit de Chartres et y herbergea une nuit. A l'endemain
vint-il moult dvotement, et ses enfans, en l'glise Notre-Dame, et y
ourent messe et y firent grandes offrandes, et puis s'en partirent et
montrent  cheval. Si entendis que le roi et ses enfans vinrent 
Harefleur en Normandie, et l passrent-ils la mer et retournrent en
Angleterre. Le demeurant de l'ost vinrent au mieux qu'ils purent, sans
dommage et sans pril; et partout leur toient vivres appareills pour
leur argent, jusques en la ville de Calais; et l prirent les Franois
cong d'eux, qui les avoient convoys. Si passrent depuis les
Anglois, au plus bellement qu'ils purent, et retournrent en
Angleterre.

Sitt que le roi d'Angleterre fut retourn arrire en son pays, qui y
vint auques des premiers, il se traist  Londres, et fit mettre hors
de prison le roi de France, et le fit venir secrtement au palais de
Westmoustier, et se trouvrent en la dite chapelle du palais. L
remontra le roi d'Angleterre au roi de France tous les traits de la
paix, et comment son fils, le duc de Normandie, au nom de lui, l'avoit
jure et scelle,  savoir quelle chose il en diroit. Le roi de
France, qui ne dsiroit autre chose fors sa dlivrance,  quel meschef
que ce ft, et issir hors de prison, n'y et jamais mis empchement,
mais rpondit que Dieu en ft lou quand paix toit entre eux. Quand
messire Jacques de Bourbon sut ces nouvelles, si en fut grandement
rjoui, et vint  Londres au plus tt qu'il put devers l'un roi et
l'autre qui lui firent grand chre. Depuis chevauchrent-ils tous
ensemble, et le prince de Galles en leur compagnie, et vinrent 
Windesore, l o madame la roine toit, qui moult fut rjouie de leur
venue et de la paix le roi son seigneur, et du roi de France son
cousin. Si eut l grands approchements et semblans d'amour entre ces
parties, et donns et rendus grands dons et beaux joyaux. Depuis
fut-il accord que le roi de France et son fils, et tous les barons de
France qui l toient, se partissent et se traissent devers Calais.
Adonc prirent-ils cong  la roine d'Angleterre et  ses filles, qui
moult toient lies de la paix et du dpartement du roi de France. Si
aconvoya le roi d'Angleterre le roi de France jusques  Douvres; et l
se tint aise au chtel de Douvres deux jours, et tous les Franois
aussi. Au tiers jour ils entrrent en mer, le prince de Galles, le duc
de Lancastre, le comte de Warvich, messire Jean Chandos et plusieurs
autres seigneurs en leur compagnie, et arrivrent  Calais environ la
Saint-Jean-Baptiste[274]. Si se tinrent en la dite ville de Calais
tout aisment, et attendirent l un terme les messages du duc de
Normandie, qui devoient apporter la finance de six cent mille francs
de France. Mais le paiement ne vint mie si tt que on esproit qu'il
dt venir; car il ne fut pas si tt recueilli des officiers du roi de
France. Si vinrent le duc de Normandie et ses deux frres en la cit
d'Amiens, pour mieux our tous les jours nouvelles de leur seigneur et
entendre  ses besognes et  sa dlivrance; et pendant ce se cueilloit
le paiement parmi le royaume de France.

  [274] Le roi Jean arriva  Calais le mercredi 8 juillet, suivant
  les _Chroniques de France_.

Si entendis et ous recorder adonc que messire Galas, sire de Milan
et de plusieurs cits en Lombardie, fit ce premier paiement, parmi un
trait qui se fit adonc: car il avoit un sien fils  marier: si fit
requrir au roi de France qu'il lui voulsist donner et accorder une
sienne fille, parmi ce que il paieroit ces six cent mille francs. Le
roi de France, qui se voit en danger, pour avoir l'argent plus
appareill, s'y accorda lgrement. Or ne fut mie cil mariage sitt
fait ni confirm, pour ce que la finance ne vint mie sitt avant. Si
convint ce danger souffrir et endurer au roi de France, et attendre
l'ordonnance de ses gens.


  Comment ceux des forteresses anglesches de France, du
    commandement du roi d'Angleterre, se partirent; et comment la
    ranon du roi de France fut apporte  Saint-Omer.

Quand le prince de Galles et le duc de Lancastre, qui se tenoient 
Calais de-lez le roi de France, virent que le terme passoit, et que le
paiement point ne s'approchoit, si eurent volont de retourner en
Angleterre, et mirent ordonnance en ce; et laissrent le roi en la
garde de quatre moult suffisans chevaliers, messire Regnault de
Cobehen, messire Gautier de Mauny, messire Guy de Briane et messire
Roger de Beauchamp. Et payoit le roi de France ses frais et les frais
de ces seigneurs et de leurs gens: si montrent grand foison, bien le
terme de quatre mois qu'ils furent  Calais.

Or vous parlerons d'aucuns chevaliers anglois, capitaines des
garnisons qui se tenoient en France et toient tenus deux ou trois ans
par-avant, ainois que paix se ft. Cils qui avoient appris 
guerroyer et  hrier le pays, furent moult courroucs de ces
nouvelles, quand ils eurent commandement du roi d'Angleterre qu'ils se
partissent; mais amender ne le purent. Si vendirent les plusieurs
leurs forteresses  ceux du pays d'environ et en reurent grand
argent, et puis s'en partirent. Et les aucuns ne s'en voulurent mie
partir, car ils avoient appris  piller et  faire guerre; si firent
comme paravant, sous ombre du roi de Navarre; et ce furent ceux qui se
tenoient sur les marches de Normandie et de Bretagne. Mais messire
Eustache d'Aubrecicourt qui se tenoit dedans la ville de Athigny,
quand il s'en partit, la vendit bien et cher  ceux du pays. Or
prit-il simplement ses convens, dont il fut depuis mal pay; et si
n'en eut autre chose.

Si s'en partirent tous ceux qui tenoient forteresses en Laonnois, en
Soissonnois, en Picardie, en Brie, en Gtinois et en Champagne. Si
retournoient les aucuns qui avoient assez gagn, en leurs pays, ou qui
toient tanns de guerroyer; et les plusieurs se retraioient en
Normandie devers les forteresses navarroises. Or vint cil paiement de
ces six cent mille francs en la ville de Saint-Omer; et fut l tout
coi et arrt en l'abbaye que on dit de Saint-Bertin, sans porter plus
avant; car les aucuns hauts barons de France, qui lus et nomms
toient pour tre hostagiers et entrer en Angleterre, refusoient et ne
vouloient venir avant, et en faisoient grand danger. De quoi si
l'argent ft pay et dlivr en la ville de Calais aux Anglois, et les
seigneurs de France ne voulsissent entrer en hostagerie, ainsi que
convens et ordonnances de traits se portoient, la dite somme de
florins ft perdue, la paix ft brise, et le roi de France remen
arrire en Angleterre. Sur ces choses avoit bien avis et manire de
regarder.


  Comment le roi d'Angleterre vint  Calais et s'entreftoient
    chacun jour les deux rois; et comment autres lettres de la paix
    furent faites et scelles des deux rois.

Ainsi demeura le roi de France  Calais, du mois de juillet jusques en
la fin du mois d'octobre. Quand ces choses furent si approches que le
paiement fut tout pourvu, si comme ci-dessus est dit, et venus 
Saint-Omer ceux qui devoient entrer en hostagerie pour le roi de
France, le roi d'Angleterre, inform de toutes ces choses, repassa la
mer  grand quantit de seigneurs et de barons et vint de rechef 
Calais. L eut grands parlemens de l'une partie et de l'autre, du
conseil des deux rois, qui par l'ordonnance de la paix s'appeloient
frres. L furent de rechef lues, avises et bien examines les
lettres de la paix,  savoir si rien y avoit  mettre ni  ter, ni
nul article  corriger. Et tous les jours donnoient les deux rois 
dner l'un  l'autre et leurs enfans, si grandement et si toffment
que merveilles seroit  penser; et toient en reviaulx et rcrations
ensemble si ordonnment, que grand plaisance prenoient toutes gens au
regarder; et laissoient les deux rois leurs gens et leur conseil
convenir du surplus.

    _Chroniques de Froissart._




GLOSSAIRE[275].

  [275] La connaissance du vieux franais est encore si imparfaite
  et nous sommes si loigns d'avoir un bon dictionnaire du langage
  du moyen ge, que nous esprons que nos lecteurs voudront bien
  nous savoir gr des efforts qu'il nous a fallu faire pour rdiger
  ces glossaires; et nous nous plaisons  dire que ce qu'ils
  contiennent de meilleur est d  l'rudition et  l'obligeance de
  MM. Fr. Baudry, Michelant et A. de Montaiglon.

    A.

    A, avec.

    A, p. 280, pour.

    A TOUT, avec.

    A VAL, en bas.

    ACCOMPARAGER (S'), se comparer, tre mis en comparaison.

    ACCRU, de accrotre, p. 12, se sentant plus de confiance en
      soi-mme.

    ACR, pointu.

    ACERTES, ADECERTES, certainement.

    ACHOISON, p. 276, sujet.

    ACOINT, ami, alli.

    ACONSUIR, poursuivre, atteindre.

    ACONVOYER, accompagner.

    ACRAVANTER, ACRAVENTER, CRAVANTER, renverser, briser, craser.

    ACRAVENT, ACRAVENTI, participe pass du verbe ACRAVENTER.

    ADONC, ADONCQUES, ADONT, alors, lorsque.

    ADRECIER, ADRECER, redresser, rtablir, remettre en son tat,
      rendre justice, faire droit.

    ADVOESON, ADVOISON, bail.

    AFFERM, affermi, ferme, assur conclu.
      --_Firmatus._

    AFFEROIT (IL), il convenoit.

    AFFIER (S'), se fier, donner sa foi.

    AFFOL, estropi.

    AFFRNER, s'arrter.

    AFFUIR.
      --_S'en affuir _, s'enfuir auprs de.

    AGUES, aigus.

    AHERDRE, attacher, tenir ensemble.

    AIDABLE, dont on peut s'aider, qui peut aider.

    AILE, ct, flanc.
      --_Avait costi sur aile_, avait ctoy, avait march sur le
           flanc de...

    AINOIS, p. 145, plus tt. _Ainois que_, avant que.

    AINS, AINSOIS, AINOIS, mais, au contraire.

    AR, IRE, colre.

    AISER, mettre  l'aise.

    AJOURNEMENT (L'), au point du jour; oppos  _l'anuitier_.

    ALENER, fatiguer.

    ALLOUER, p. 455, perdre.

    ALLOY, li.

    ALOUS, gens  gages.

    AMEND, rpar, guri.
      --_Amender_, p. 423, rparer, faire satisfaction.

    AMENRIR, amoindrir.

    AMONTER, lever.

    ANCESTERIE, ANCESTRIE, bonne famille, gnalogie.

    ANIENTIR, anantir, laisser perdre.

    ANTE, tante.

    ANUITIER (A L'), pendant la nuit, le soir.

    AOURER, AOUSER, rvrer, prier, adorer.

    APAISIER, apaiser, terminer.

    APASSER, passer.

    APETICIER, diminuer.

    APPAREIL BATAILLEUR, APPAREIL BATAILLEREUX, tout ce qui est
      ncessaire pour faire la guerre.

    APPAREILL, orn.

    APPARTENANT, convenable.

    APPELER, relever (en parlant des fiefs).
      --_De qui leurs fis appeloient ne disoient  tenir_, de qui
          leurs fiefs relevaient ou de qui ils disaient les tenir.

    APPENDANCES, dpendances.

    APPERT, adroit, habile.

    APPERTEMENT, habilement, ouvertement.

    APPERTISE, exploit.

    APPIAULX, appels.

    APPLIQUA, p. 12, s'en alla; se logea, entra.

    ARDIRENT, brlrent. (De _ardre_.)

    ARDOIR ou ARDRE, brler. (_Ardere_.)

    ARGU, accus.

    ARR, harnach.

    ARRMENT, en arroi, en bon ordre.

    ARRT, p. 121, retir.

    ARROUTER (S'), se runir, se mettre en _route_, c'est--dire en
      troupe.

    ARROY, ordre.

    ARS, brl. (De _ardre_.)

    ASSAMBLER A engager le combat avec.

    ASSAUDROIT, attaquerait, assaillirait.

    ASSGURANCE, assurance.

    ASSEMBLE, p. 387, attroupement, rassemblement.

    ASSENTEMENT, assentiment, consentement.

    ASSENTIR, consentir.
      --_Assentant_, consentant.

    ASSEOIR, assiger.
      --_Assis_, assig.

    ASSISTER, assiger.

    ASSUREMENT, assurance.

    ATANT, alors.

    ATOUT, avec.

    ATRAIANT, participe prsent de _atraire_.

    ATRAIRE, attirer, faire venir.
      --P. 292, lui faire adopter son avis.

    ATTEMPRANCE, rglement, arrangement.

    ATTERRER, renverser, jeter  terre.

    ATTRAIT, approvisionnement.

    AUCEURRE, AUCUERRE, Auxerre.

    AUQUES, aussi.
      --_Auques prs_,  peu prs,  quelque chose prs. (_Aliquid._)

    AUTEL, de mme, semblablement, la mme chose.

    AVAL, en bas.

    AVALA (S'), p. 238, mit pied  terre.

    AVANCER.
      --_Avancer leurs corps_, pour s'exercer aux armes.

    AVENUE, vnement.

    AVENU A (TRE), tre arriv auprs de.

    AVINRENT, arrivrent.

    AVISER, apercevoir.
      --_Comme on peut aviser et deviser_, se le figurer sans l'avoir
          vu et en parler aprs l'avoir vu.

    AVIS.
      --_De fait avis_, comme on en tait convenu.

    AVOL, rfugi.

    AYDES, sorte d'impts.

    AYE, aide.

    AYR, plein de colre.


    B.

    BABILOINE, Babylone (Le Caire).

    BACHELEREUX, aimables.

    BACHIRE, bateau, bachot.

    BAN, cri public, ordre, publication, avertissement.

    BAN-CLOCHE, cloche du ban.

    BAN-LVRE, tour de la bouche.

    BASSINET, BACINET, BACIN, armure de tte.

    BATAILLE, corps d'arme.

    BEHAIGNE, Bohme.

    BELLEMENT, bien, doucement.

    BENOICTE, sainte, bnie.

    BOIENT, bayaient, flnaient.

    BERSAIL, but.
      --_tre en bersail_, servir de but.

    BESOGNE, BESOINGNE, besoin, ncessit, affaire.

    BESOGNER.
      --_Ainsi qu'il leur besognoit_, ainsi qu'il leur tait besoin.

    BIDAU, soldat arm lgrement.

    BLANDISSEMENT, flatterie.

    BOBANT, bruit, rjouissance tumultueuse.

    BONDE, frontire. (_Bande._)

    BORDURE, broderie.
      --_Ouvre de bordure au ray d'un soleil_, travaille d'une
          broderie au rayon de soleil.

    BOUBANT, vanit.

    BOUTER, mettre.

    BOUTIS, pousse.

    BOURLET, massue.

    BRIGANDS, soldats  pied recouverts d'une espce de cotte de mailles
      appele _brigandine_.

    BROCHER, piquer.


    C.

    CALENGER, rclamer, dfendre, contester.

    CAUTEL, p. 455, fait avec grande prcaution.

    CELEMENT, en cachte, secrtement.

    CEL, CELLE, cet, cette.

    CESTUI, celui.

    CHAINGLE, enceinte.

    CHALENGER. Voyez CALENGER.

    CHALLOIR, se soucier.

    CHEF.
      --_Venir a chef_, venir  bout.

    CHENT, tombent. (De _cheoir_.)

    CHI, tomba; _chirent_, tombrent.

    CHOIT, tombait.
      --P. 455, _comme il choit  point, etc._, comme il en tait
          au moment de prendre possession du logis prpar pour lui 
          Chartres comme on le prparait ailleurs. (Les ngociateurs
          franais sont dans sa chambre avant lui et attendent son
          arrive.)

    CHER.
      --_Qui eussent eu aussi cher nant_, qui n'avaient rien moins
          envie que de.

    CHERCHER, parcourir.

    CHRE, visage, mine.
      --_A lie chre_, avec bonne mine, bon visage, bon accueil.
      --_Chre lie_, figure joyeuse.
      --_Grand chre_, grand accueil.

    CHET, tombe. (De _cheoir_.)

    CHEVANCE, bien, richesse, proprit.

    CHEVESTRE, corde.

    CHIEF, tte, chef.
      --_Qui faisoient chiefs_, qui taient matresses de maison.

    CHU, tomb.

    CIL, cet, celui; _cils_, ceux.

    CLAMER, appeler.

    CLERC, ecclsiastique.

    CLERGESSE, savante, lettre.

    COINTE, lgant.

    COINTISE, ornement.

    COIS, tranquilles.

    COLOMPNE (LA), Colonne.

    COMBIEN QUE, malgr que.

    COMPAIGNIER, tre en compagnie.

    COMPARER, faire de mme, user de reprsailles.

    COMPARE, paye.

    COMPAROIR, comparatre.
      --S'emploie encore en style de procdure.

    CONCEVOIR, connatre.

    CONCHIER, souiller.

    CONCILE, assemble.

    CONFORTANS, aides, soutiens.

    CONFORT.
      --_Confort durement_, bien constitu, fort.
      --_Tout confort par semblant_, ayant l'air d'attendre
          tranquillement.
      _Conforts_, p. 440, encourags.

    CONFRONTATION, ce qui est adjacent, ce qui se fait front.

    CONGI, cong, permission.

    CONNTABLIE, compagnie.

    CONNOTRE, p. 22, avouer.

    CONROI, ordre, rang;
      --suite, compagnie, troupe.

    CONSAUL, CONSAUX, CONSAULX, conseil, conseillers.

    CONSEILLIER, tenir conseil, tenir sance.

    CONSTENTIN, Cotentin.

    CONSTRAIGNANT, se resserrant.
      --P. 15, les combattants se rapprochant.

    CONSUIR (SE), se joindre.

    CONTEMPT, mpris.

    CONTRAIRE (FAIRE), tre contre, tre ennemi.

    CONTRE,  la rencontre, au-devant.

    CONTREMONT, en l'air, en haut.

    CONTRESTER, s'opposer.
      --_Ne l'eut contrest_, ne s'y ft oppos.

    CONVENANCE, convention.

    CONVENANCER, faire une convention, s'engager .

    CONVENANT, contenance, disposition.

    CONVENT, convention, ce qui a t convenu.
      --_Avoir en convent_, promettre, s'engager.

    CONVERSER, se runir, se diriger vers.

    COP, coup.

    CORDELLE (A SA),  sa discrtion,  sa disposition.

    CORON, coin.

    CORROMPRE, rompre.

    COSTIER, suivre, aller prs, ctoyer.
      --_En costiant_, en attaquant le flanc.

    COURIR, ravager.

    COURROUCI, pein, afflig.

    COT, dpense, frais.

    COUTAGES, dpens, frais.

    COUTE, matelas.

    COUTILLE, grand couteau.

    COUVERTE (A LA), en cachette, en secret.

    COUVERTEMENT, mme sens.

    CRANTER, promettre.

    CRDENCE, crance, foi.

    CREZ, croyez.

    CROIENT, croyaient.

    CROIX. _De croix pris_, de croisade, de croix  prendre.
      --Prendre la croix relevait d'un serment.

    CRUEUX, sanglant.
      --(De _cruor_.)

    CUIDER, croire.

    CUISANON, inquitude.

    CUISSIENS, cuissarts, armure des cuisses.

    CUER, coeur.

    CURER, soigner.


    D.

    DAMPNEMENT, damnation, condamnation.

    DAMPNER, condamner, blmer.

    DE. Cette prposition, qui marque aujourd'hui le gnitif, ne
      s'employait pas autrefois. On disait: _le palais le roi_,
      _l'htel la reine_, pour le palais _du_ roi, l'htel _de_ la
      reine.

    DE, p. 319, par.

    DE LS, p. 10, depuis.

    DBOUTER, repousser, pousser.

    DECEVOIR, tromper.

    DDUIT, plaisir.

    DFAUTE, DEFFAUTE, manquement, faute.

    DEFFRAUD, diminu par fraude.

    DGASTER, ravager, dtruire.

    DEHAIT, malade.

    DLAY, recul, diffr. (_Dlai._)

    DLIVRANCE, suite, livre.

    DEMAINE, domaine; proprit entire, oppose au fief.

    DEMANDER, p. 426, blmer, accuser.

    DMOLLICION, destruction.

    DNER, nier, dnier, refuser.

    DPARTEMENT, dpart.

    DPARTIR, partir.

    DPENDRE, dpenser. (_Dpens._)

    DPIT, p. 187, moquerie;
      --chagrin, peine.

    DPORT, p. 128, dlai.

    DPORTER, p. 404, administrer;
      --p. 429, pargner;
      --p. 448, dispenser.

    DPORTER (SE), se dispenser, se dsister.

    DERNIER (AU), finalement.

    DROUTS, rompus, qui ne sont plus en _route_, c'est--dire en
      troupe ordonne.

    DESCENDRE, p. 215, tomber sur, charger, attaquer.
      --_Descendre  pied jus_, mettre  pied bas, c'est--dire
          pied  terre.

    DESCONGNUEMENT, secrtement.

    DESCORT, dbat, querelle, discorde.

    DESCRIER, dcrire, raconter.

    DSERTE, salaire, expiation.

    DESLAER, DLAYER, diffrer, tarder.

    DSLI, dissous.

    DESNU, dnu, priv de, nu, dpouill.

    DS-ORS ENDROIT, ds actuellement.

    DESPCIER, rompre, dissoudre.

    DESPISOIENT, mprisaient.

    DESPIT, mpris, ddain.

    DESPITEMENT, avec colre.

    DESQUIEX, forme de desquels.

    DESROUTES, rompues, brises.

    DESROYER, rompre les rangs.

    DESSAMBLER, DESSEMBLER, sparer, diviser.

    DESSERVIR, mriter.

    DESSEVRER, sparer.

    DESTOURBER, troubler, dranger.

    DESTOURBIER, DTOURBIER, trouble, drangement, dsordre.

    DESTROIT, afflig.

    DESTRUIMENT, destruction, ruine.

    DESTRUIRENT, dtruisirent.

    DTRENCHI MORT, tranch, bless  mort.

    DTRIER, arrter, diffrer.
      --_Se dtrier_, se refuser .

    DEUSSIEZ, dussiez.
      --_Deust_, dt.

    DVE, de _dver_, dfendre. (_Devetare._)

    DEXTRE, droite.

    DIE, dise.
      --_Distrent_, dirent.

    DIGNITS, p. 470, reliques.

    DILATION, dlai.

    DIS, dires, ce qu'on a dit.

    DOINT, donne.
      --_Donroit_, donnerait.

    DOUBTE, crainte.

    DOUBTER, craindre, avoir peur, redouter.

    DROIT, direct, lgitime, juste.
      --_Appel  droit_, appel en justice.

    DROITURES, droits.

    DUIT, au pluriel DUIS, habile, expriment.

    DUREMENT, beaucoup.


    E.

    BATTEMENT, plaisir, bats.

    CHEOIR, tomber.

    CU, bouclier.

    EDIFIEMENT, construction.

    EFFORCER, rendre plus fort.

    EFFORCIEMENT, en forces.

    LIRE, choisir.

    EMBATTRE (SE), s'lancer sur quelque chose, s'y enfoncer.
      --Se rfugier.

    EMBESOGNER (S'), travailler, s'occuper.

    EMBLER, enlever.

    EMBLER (SE), s'esquiver, se sparer.

    MOUVOIR.
      --_mouvoir guerre_, dclarer, exciter la guerre.

    EMPAIGNANT, d'_empaindre_, poussant.

    EMPAINTE, attaque, choc.

    EMPENSER, penser.

    EMPTRER, obtenir.

    EMPOINTE, attaque, choc.

    EMPRENDRE, entreprendre.
      --_Emprit_, prit.

    EMPRISE, EMPRINSE, entreprise, projet.

    MU, p. 120, _toit mu_, tait intent.

    EN, on.
      --_L'en_, t-on.

    EN DROIT MOI,  mon gard,  mon endroit.

    EN DROIT SOI,  l'gard de soi.

    ENCHAITIV, prisonnier.

    ENCHAS, combat.

    ESCHY, arriva.

    ENCLOUANT, renfermant. (De _Encloir_, enclore.)

    ENCONTRE,  la rencontre, au-devant de.

    ENCONVENANCER, promettre, faire convention.

    ENCOULP, dclar coupable, inculp.

    ENCOURAGEA, p. 296, enflamma.

    ENCOURU (TRE), tre condamn.
      --_Sans tre encourus en cette somme_, sans tre condamns 
          payer cette somme.

    ENCOUSIT (S'), s'enfona, entra.

    ENDROIT, p. 172, _l endroit_, l o nous sommes; ou bien: l
      tout de suite.

    ENFLONNIT, irrita.

    ENGIN, p. 466, ruse.

    ENGRIGNY, de _engrignir_, courroucer.

    ENLIGNAG, apparent.

    EN-MY, EMMY, au milieu de. (_In medio._)

    ENNORTER, exhorter, conseiller.
      --_Enortement_, exhortation.

    ENNUIS, malgr soi, avec peine.

    ENS, dedans.
      --_Ens s_, dedans les.

    ENSEIGNE, indice, preuve.

    ENSEMENT, ensemble, en mme temps.

    ENSONNIER, p. 122, y aviser.
      --P 192, _Ensonnioient_, occupaient.

    ENTENDRE, s'occuper, donner son attention.

    ENTRINER, ratifier.

    ENTOUILLS, mls.

    ENTOUR, environ.

    ENTREDIT, interdit.

    ENTREMENTES, pendant.

    ENVAYE, attaque.

    ENVI, ENVIS, malgr soi. (_Invitus._)

    ERRAUMENT, promptement.

    S, dans les.

    ESCHARCEMENT, peu.

    ESCHARNISSEMENT, raillerie.

    ESCHEQUIER, chiquier, cour de justice.

    ESCHY, tomba.

    ESCHIVER, viter, esquiver.

    ESCLITRE, clair.

    ESCONDIRE, refuser (_conduire_).

    ESCOUIR, brandir.

    ESCRISOIT, crivait.

    ESLAI, course, bond, lan.

    ESLEVER, se lever, se soulever.

    ESLIESCER, rjouir, mettre en liesse (joie).

    ESPCIAUMENT, spcialement.

    ESPR. _Esprs  mouvoir_, qu'on s'attend  voir s'lever.

    ESPIE, espion.

    ESPOIR, peut-tre.

    ESPURGER (S'), se purger d'une accusation.

    ESRAGI, enrag, furieux.

    ESTACHE, pieu.

    ESTAINT, touff, mort.

    ESTABLEMENT, d'une manire stable, permanente.

    ESTAL, place, demeure.

    ESTOURMI, combattu, attaqu;
      --p. 169, rassembl, runi en foule, en dsordre.

    ESTRAIN, paille, chaume.

    ESTRIF, lutte, combat.

    ESTRIVER, combattre.

    ETOFFER, ESTOFER, approvisionner.

    EXILIER, EXILLER, ravager.

    EXPLOITER, ESPLEITER, achever, faire, agir;
      --p. 406, se hter, marcher.

    EXPRESSES, exprimes.


    F.

    FAILLIR, manquer, ne pas russir.
      --_Failli_, manqua. _Failli_, tomb.

    FAUDROIT, manquerait, ferait dfaut. (De _faillir_).

    FAITICEMENT, FAICTISSEMENT, bien arrang, arrang avec art.

    FAME, bruit. (_Fama._)

    FAUTE, manque, espace vide.

    FAUTRE, fourreau.

    FAUT, fidlit.

    FIST, fit.

    FEL, cruel.

    FELLEMENT, durement.

    FLONNEUX, FLONNESSE, dur, cruel, mchant.

    FNI, finit.

    FRANT ET BATTANT, en toute hte.

    FRIR EN (SE), tomber sur.

    FRU, frapp. (De _frir_.)

    FERM, conclu, assur. (_Firmatus._)

    FERMET, fermeture, barrire.

    FS, faix, poids, charge.

    FSIST, fit.

    FIABLEMENT, avec confiance.

    FIANCER.
      --_Fiancrent prisonniers_, firent reconnatre prisonniers
          sur parole.

    FIER, rude, dur.

    FINA, finit.

    FINABLE, finale, dfinitive.

    FOISON. _Si montrent grand foison, bien le terme de quatre mois
      qu'ils furent  Calais_, montrent trs-haut, par suite des
      quatre mois qu'ils furent  Calais.

    FORBOURG, faubourg.

    FORFAIT, compromis.

    FORMENT, fortement, fort, beaucoup.

    FOSSOYER, faire un foss.

    FOURBIRENT. Voyez RESTREIGNIRENT.

    FOURRER, fourrager.

    FRAYER, dpenser, faire les frais.

    FRETABLE, coteux.

    FRIQUEMENT, agrablement.

    FROISSIS, brisement, hachement.

    FRONTIRE.
      --_Faire frontire_, garnir, mettre sur le front, sur le devant.

    FROYE, FROIE, trace. (_Frayer._)

    FUERRES, paille, fourrages.

    FUIE, fuite.

    FUST, bois, bton.


    G.

    GAGNE, prise.

    GAIGES, gages.

    GARNATE, Grenade.

    GARNIR (SE), se fortifier, se garnir.

    GASTER, ravager, dvaster.

    GEHENNE, torture, question. (_Gne._)

    GENTIL, noble.
      --_Gentillesse_, noblesse.

    GSIR, tre couch, coucher, tre plac.

    GU, participe pass de _gsir_.

    GISSOIENT, imparfait de _gsir_.

    GOBELIN, lutin, esprit follet.

    GREIGNEUR, plus grand.

    GREVER, faire du mal.

    GRIS, sorte de fourrure.

    GROSSIE, grossoye, expdie en grosse criture et dlivre en
      forme excutoire.

    GUERDON, rcompense.

    GURIT _ l'encontre_, dfendu, protg contre.

    GUERLES, Gueldres.

    GUEULE (terme de blason), rouge.

    GUISE, manire.


    H.

    HAIER, fermer de haies, de palissades.

    HAITI, robuste, en bonne sant.

    HANS (LES), la poigne.

    HANTONNE, Southampton.

    HARIOIT, fatiguait.

    HART, corde;
      --au pluriel _hars_.

    HAVELLE, havre.

    HAVET, crochet.

    HOIT, hassait.

    HRI, maltrait.

    HRITE, hrtique.

    HEUR, la chance.

    HEURE, _une heure..... et l'autre_, tantt..... et tantt.

    HOD, fatigu.

    HOIR, hritier.

    HOKEBOT, bateau.

    HONNIR, vexer, maltraiter;
      --p. 346, gter, brouiller.

    HOSTAGIER, celui qui est donn en otage.
      --_Hostagerie_, tat de celui qui sert d'otage.

    HOSTIDONNE, Huntingdon.

    HOSTOYER, faire la guerre, guerroyer.

    HTELS, personnes de la maison.

    HU, HUE, HUY, cri, clameur. (_Huer._) Le _hu_ et le _cri_
      prcdent le _hutin_; ce sont les cris que l'on pousse avant
      d'en venir aux mains.

    HUTIN, querelle, combat, bagarre.

    HUIS, porte (_huissier_).

    HUMILIER (S'), s'adoucir.


    I.

    ICE; ICEST, ICESTE; ICELUI, ICELLE, ICEUX, ICELLES; ce, cet,
      celle, ceux, celles.

    IL, lui.

    ILEC, l.

    IMAGINOIENT, p. 453, se rendaient bien compte des effets que
      devait produire l'expdition du roi d'Angleterre.

    IMPTRER, demander, obtenir.

    INCLINER, dterminer; p. 321, saluer.

    INCONVENABLE, qui n'est pas convenable.

    INCOULP, inculp, accus.

    INSTANCE, malheur.

    INTENTIF (TRE), avoir l'intention.

    INTENTION. _Si auroit eu son intention_, qu'il n'ait impos sa
      volont au.

    INTENTIVEMENT, avec volont.

    IREUSEMENT, en colre.

    IRIS, en colre.

    ISNELEMENT, promptement.

    ISSIR, sortir.
      --_Issi_, sortit.
      --_Istra_, _istrons_, futur d'_issir_, sortira, sortirons.
      --_Istroient_, sortiraient.
      --_Issant_, sortant.


    J.

    JA, jamais.

    JA FUST CE QUE, malgr que.

    JA SOIT, JAOIT QUE, JA SOIT CE QUE, quoique. (_Jam sit._)

    JETE, crite, rdige.

    JOIANT, joyeux.

    JOUEL, joyau.

    JOURNE, ajournement, assemble, rendez-vous.

    JUGLEUR, jongleur, bateleur.

    JUPPER, appeler.

    JUS, _ jus_,  bas, par terre.

    JUT, campa, campait. (_Jacebat_).


    L.

    LABOUR, travail.

    LABOURER, travailler.

    LAI, laque.

    LAIENS, _lans_, l dedans; oppos  _cans_, ici dedans.

    LAIRAI, forme de laisserai.

    LAISSER. _Pour mieux faire que laisser et pour plus grand suret_,
      pour mieux faire que s'en aller sans prendre de plus grandes
      srets.

    LS, LEZ, ct.
      --_De lez_,  ct de.

    LI, lui.

    LICE, champ clos par des pieux, pour faire course ou tournoi.

    LIE, joyeux.

    LIEMENT, avec plaisir, avec joie.

    LIEU.
      --_En tel lieu toit et en telle fois fut_, ici ou l.

    LIGNAGE, LINAGE, famille, parent.

    LIVR, soign.

    LOBER, moquer, railler.

    LOGER (SE), s'tablir, camper.
      --Encore conserv dans le langage militaire.


    M.

    MAHOMMERIE, temple, mosque.

    MAIL, maillet.

    MAILLE, un demi-denier.

    MAINBOUR, MAINBOURG, tuteur, gouverneur.

    MAINSN, plus jeune, cadet.

    MAINTENANT.
      --_De maintenant_, _ds maintenant_, ds lors.

    MAINTENIR, conduire.
      --_Se maintiendroient_, se conduiraient.

    MAIS, p. 238, plus;
      --p. 451, pourvu que.
      --_Mais qu'ils trouvassent  qui_, pourvu qu'ils trouvassent
          quelqu'un.

    MALE, mauvaise.

    MALEFAON, mauvaise action.

    MALEGRCE, disgrce.

    MALETTE, valise, petite malle, bagage.
      --_Gens qui portent malettes_, voyageurs.

    MALMIS, maltrait. (De _malmettre_.)

    MALETOUTE, MALTTE, impt peru sans tre d.

    MANSION, demeure, habitation.

    MARCHE, frontire.

    MARCHI, quantit.

    MARMITEUX, triste, afflig, hypocrite, qui fait le bon aptre.

    MARRONIERS, matelots.

    MAUTALENT, mcontentement.
      --_Mautalentif_, mcontent.

    MAUVESTI, malice, mchancet.

    MISME, mme.
      --_Meismement_, mmement.

    MIST, mit.

    MEN, gouvern, tre en tutelle.

    MENE, compagnie, suite.

    MENESTERIEU, menestrel, mntrier.

    MENEURS, mineurs.

    MERENCOLIEUX, triste, chagrin.

    MERRIENS, merrain, bois de charpente.

    MES HUY, aujourd'hui,  prsent.

    MESCHANCE, male chance.

    MESCHEF, malheur, msaventure.

    MESCHEY (IL), il  arriva  mal.  (De _mescheoir_.)

    MESHAIGNER, blesser, maltraiter.

    MSIAUX, lpreux.

    MESPRENDRE, mal agir.
      --_Avez-vous mespris_, avez-vous mal agi?

    MESPRISON, faute.

    MESSAGE, messager, envoy.

    MSLERIE, MESSELERIE, lpre.

    MESTIER, besoin.

    METTE, limite.

    METTRE  LA VOIE (SE), se mettre en route.

    METTRE EN SA MAIN, confisquer.

    MEURTRI, assassin.

    MIE, pas.

    MIESSENAIRES, mercenaires. (Leon douteuse.)

    MONOIERS, monnoyeurs.

    MONSTRUEL, Montreuil.

    MONTEPLIER, multiplier, augmenter.

    MOULT, beaucoup.

    MOUSTIER, monastre, glise.

    MOUVEMENT.
      --_Comme sus le mouvement d'une heure_,  la mme heure.

    MUER, tourner, changer.--(_Mutare._)

    MUCI, cach.

    MUIRS, meurs.

    MURDRI, tu.

    MURENT, se mirent en mouvement. (_Mouvoir._)

    MUSER, mditer, rflchir.

    MUT, prit naissance. (De _mouvoir_.)
      --p. 305, engagea, poussa.

    MUTACION, changement.


    N.

    NACAIRE, timballe.

    NAGER, naviguer.

    NAVE, vaisseau.

    NAVIE, flotte.

    NAVRER, blesser.

    N, et mieux NE, ni.

    NIS, mme.

    NOBLE, pice de monnaie.

    NOIENT, rien.

    NOISE, bruit, querelle.

    NON, p. 311, quoique.

    NUL, un, quelque.

    NULLUY, personne, qui que ce soit. (_Nullus._)


    O.

    OBDIENCE, obissance.

    OCCIOIENT, tuaient. (De _occire_.)

    OCCISION, meurtre, massacre.

    OCCISTRENT, turent. (De _occire_.)

    OFFICE, p. 277, autorit.

    O, ou, entendu.
      --Oe, oue, entendue. (De OUR.)

    OIL, oui.

    ONCQUES, ONCQUES MAIS, jamais;
      --p. 300, autrefois.

    OPPRESS, press vivement, serr de prs.

    OR-AINS,  l'instant.

    ORDENANCE, arrangement.

    ORDENER, ordonner;
      --p. 241, faire les prparatifs, l'arrangement.

    ORE, maintenant.

    ORENT, eurent.

    ORREZ, entendrez. (De _our_).

    OST, arme.

    OSTIEUX, logis, maison, htel.

    OT, eut.

    OTTROI, octroi, permission, concession.

    OTTROIER, accorder.
      --_Ainois qu'il ottroit la voie d'aller_, avant qu'il consentt
          d'aller.

    OUBLITE, prison perptuelle.

    OUNIMENT, OUNIEMENT, galement,  la fois.

    OUTRAGE, outrecuidance, prsomption, excs d'action.

    OUTRAGEUX, violent.

    OUVRER, travailler, agir.


    P.

    PAINE (SE METTRE A), se donner de la peine, du mal.

    PALETER, combattre aux palissades.

    PAOUR, peur.

    PAR UN POU, A PAR UN POU,  peu prs, environ.

    PARDONROIT, pardonnerait.

    PAREMENT, ornement, insigne.

    PARFAIT, achev, fait entirement.

    PARFIN (LA), fin complte.

    PARRIE, pairie.

    PARLEMENT (VENIR EN), p. 277, il s'agit du parlement auquel tait
      runi la cour des pairs.

    PARMAINTENIR, maintenir entirement, continuer.

    PARMI, p. 139,  cause de.
      --_Parmi ce que_, sous condition que, parce que.

    PARMITANT, au moyen de quoi,  condition.

    PART, ct.

    PARTIR (SE), se quitter, se sparer.
      --_Parti_, p. 447, partag.

    PAS, passage.

    PASQUES FLORIES, Pques fleuries, le dimanche des Rameaux.
      --_Pasques les grans_, la grande fte de Pques.

    PASSION, mal, douleur.

    PASTOURIAUX, bergers.

    PAVAISS, abrit.

    PNER (SE), se donner de la peine.

    PENNONS, enseignes, tendards.

    PERS, pairs.
      --_Pers_, bleu.

    PERTUISER, trouer, faire un pertuis, un trou.

    PESTILLENCE, p. 135, massacre, tuerie.

    PETIT, peu, petitement.
      --_Si petit non_, pas mme un peu, si peu que ce soit, pas du
          tout.
      --_Un petit_, un peu.

    PI-, longtemps.

    PICE (UNE), quelque temps.
      --_Une pice de temps_, quelque temps;
      --_de grand pice_, de longtemps.

    PIED.
      --_J pied_, pas un seul.
      --_Oncques pied n'en chappa_, pas un seul homme n'en chappa.

    PIERREGORT, Prigord.

    PIERREGUIS, Prigueux.

    PLAID, PLAIT, procs.

    PLAQUIER, appliquer.

    PLEIN, plaine.

    PLENT (GRAND), beaucoup, grande quantit.

    POEST, autorit, puissance. (_Potestas._)

    POIGNIS.
      --_En ce poignis et reculis_, en cette mle de gens qui se
          poussent et reculent.

    POINTE, extrmit.

    POMPES, parures recherches.

    POOIENT, _povoient_, pouvaient.
      --_poroient_, pourraient.

    PORTER (SE), p. 278, se comporter.

    POT, put.

    POU, peu.

    POUDRE.
      --_Ramens en poudre_, rduits en cendre.

    POUR, p. 12,  cause de.

    POURCHACER, examiner, travailler.

    POURCHAS, machination, intrigue.
      --p. 122, poursuite.
      --p. 153, sollicitation.

    POURQUANT DE, en ce qui concerne le.

    POURSUIR, poursuivre.

    POURTANT QUE, parce que.

    POUVERRIEZ (VOUS Y), vous y pourvoiriez.

    POUVOIR , tant qu'ils pouvaient.

    POUVOIR, puissance, forces.

    PRCHEMENT, discours, sermon, prche.

    PRIST, prit.

    PREMIER (DE), d'abord.

    PRS, presque.

    PRESSE, masse.
      --_A la presse rompre et ouvrir_, quand la masse fut rompue
          et ouverte.

    PRISE, p. 329, droit abusif de se pourvoir en nature, exerc par
      les officiers du roi aux dpens des marchands.

    PRISTRENT, prirent.

    PRIVEMENT, secrtement, en particulier.

    PROCS.
      --P. 454, _leurs traits et leurs parlemens et procs_, ce
         qu'ils traitaient, ce qu'ils disaient et ce qu'ils procdaient
         ou faisaient.

    PROCHAIN PRCDANT, avant-dernier.

    PROFITER, gagner.

    PROPOSER  L'ENCONTRE, soutenir le contraire.

    PROPRE (TOUT), tout exprs.

    PUIS, depuis.

    PUISCEDI, depuis ce jour.

    PUR.
      --_En purs leurs chefs_, ttes nues.
      --_En pures leurs cotes_, n'ayant que leurs cotillons, leurs
          chemises.


    Q.

    QUANQUE, autant que (_Quantum_).

    QUANS, quels, combien de (_quantos_).

    QUANT QUE, tout ce que.

    QUARNIAUX, crneaux.

    QUINT, cinquime.

    QUISTRENT, cherchrent (de _qurir_).

    QUITTER, tenir quitte, mettre en libert. Oppos  ranonner,
      p. 324.

    QUOIS, tranquilles.


    R.

    RACONSUIR, poursuivre, atteindre.

    RAMPONNER, dfier.

    RAMPSONER, dfier par des bravades.

    RAMENTEVOIR, rappeler.
      --_Ramentu_, participe pass de _Ramentevoir_, rappel.

    RANDON, imptuosit.

    RAVISER, reconnatre.

    REBOUTER, repousser.

    RECLOUI, referma. (De _reclore_.)

    RECOMMANDER, confier, mettre en dpt.

    RCOMPENSACION, ddommagement.

    RECONFORT, ce qui redonne des forces.

    RECONVOYER, accompagner.

    RECORDER, raconter, rappeler.

    RECOUVRER.
      --P. 306, _sans recouvrer_, sans ressource.
      --P. 231, _Recouvrer_, remde.
      --P. 452, _Recouvrer_, rparer, remdier.

    RECRU, mis en libert.

    RECUEILLIR, faire rception.

    REUT (SE), se retira pour se mettre en sret.

    REFREDEROIENT (SE), se refroidiraient, se calmeraient.

    REFRNA, calma.
      --_Se refrneroient_, se retiendraient.

    REGARDT.
      --P. 10, _il regardt_, lisez plutt: _il se gardt_, il
         s'abstnt.

    REGRACIER, remercier.

    RELENQUIR, abandonner.

    REMENANT, reste.

    REMRI, rcompens.

    REMONTE, aprs-dne.

    REMONTRE, montre, mise en vidence.

    REPAIRE, retour.

    REPAIRER, sjourner, demeurer.
      --_Se repairer_, s'en retourner.

    REPOST, cach.

    RPROUVER, blmer.

    RESAN, guri.

    RESCOURRE, dlivrer, secourir, reprendre.
      --_Rescouirent_, de _rescourre_ ou _rescouir_, dlivrrent.
      --_Rescouit_, dlivra.
      --_Rescouoient_, p. 178, reprenaient.
      --_Rescous_, dlivr.

    RESCOUSSE, dlivrance, secours.

    RESCRIPRENT, rcrivirent.

    RESPITER, donner rpit, pargner.

    RESSOIGNENT, reculent.

    RESSOIGNOIENT, craignaient.

    RESTADLI, p. 359, rhabilit.

    RESTORIER, vengeur.

    RESTREIGNIRENT, resserrrent.
      --_Restreignirent leurs armures qui desroutes estoient et
          fourbirent leurs plaies_, rparrent leurs armures qui
          taient brises, et pansrent leurs plaies.

    RETRAIRE, retirer, se retirer, battre en retraite, revenir.
      --RETRAIANT, retirant, en se retirant.
      --_Retraiez-vous_, retirez-vous.
      --_Retraissiez_, retirassiez.

    REVEL, fte. Au pluriel _Reviaulx_.

    RVRENCE, respect.
      --_Rveremment_, avec respect.

    RIEN, p. 427, chose (_Res_).

    RIOTER, faire riote.
      --_Riote_, Dsordre, combat.

    ROBER, voler, piller, drober.

    RODAIS, Rhodez.

    ROUTE, compagnie, troupe, bande.

    RUS, jets.
      --_Rus jus_, jets par terre.


    S.

    S' pour SA; devant une voyelle.

    SACHER, tirer.

    SAGE, savant.
      --_Etoient sages de mer_, taient savants sur les choses de
          la mer.

    SAISI, p. 404, _qu'il ft si saisi_, lisez: _qu'il ft saisi_,
      c'est--dire, que l'on s'occupt de faire rendre compte au....

    SAILLIT JUS, sauta  bas.

    SAINTISME. _Saintisme travail_, trs-sainte passion.

    SAISINE (SE METTRE EN), se saisir.

    SALEBRIN, Salisbury.

    SAMIS, toffe de soie.

    SAOULA, contenta, apaisa.
      --p. 321, il faudrait: _saoulrent_.

    SCEL, sceau.

    SCELLS, p. 119, chartes, actes scells, revtus du sceau.

    SCET, sait.

    S, si.

    SECRET (TRE), tre dans l'intimit.

    SEMBLANT (PAR), par ressemblance, par rciprocit; p. 291, de
      mme que.

    SMONNOIT, p. 161, invitait, excitait.
      --Convoquait.

    SEMONT, commanda. (De _semondre_.)
      --_Semons_, p. 9, avertis.

    SEMONCE, avertissement, sommation.

    SEMONNER, avertir, sommer, inviter.

    SENESTRE, gauche.

    SEOIR, siger.

    SOIT, tait plac (_sedebat_).
      --_Avoit sis_, avait t plac.
      --_Soient jus  terre_, taient assis  bas par terre.

    SERMON, discours. (_Sermo._)

    SEROURGE, beau-frre. (_Sororius._)

    SEURQUETOUT, surtout.

    SVENT pour savent.

    SI, p. 404, lisez CI.

    SIED, est plac (_sedet_).

    SIGLER. _Siglrent grant aleure_, cinglrent grand train,
      rapidement.

    SIRE, seigneur.

    SIRENT, p. 157, restrent.

    SOMMIER, cheval de somme, courrier.

    SORTIRENT, devinrent, prdirent. (De _sortisser_.)

    SOT, sut.

    SOUDE, solde.

    SOUEF, doucement.
      --_Tout souef_, tout doux.
      --_Soueves_, douces.

    SOUFFISIST, suffisait.

    SOUFFRANCE, tolrance, relche, trve.

    SOUFFREZ-VOUS, p. 251, taisez-vous.
      --p. 305, calmez-vous.

    SOUGIS, sujets.

    SOULAS, divertissement.

    SOULOIENT (SE), SOULOIENT, avaient coutume (_solebant_).

    SOUPRIS, surpris.

    SOUTILE, subtil.

    SUBTIVEMENT, subtilement, avec habilet.

    SURCTIER, qui couvre le ct, le flanc.

    SUER, soeur.

    SUIST, suivit.
      --_Suirent_, suivirent.

    SUPPOSER, mettre.
      --_Suppost  entredit_, mt en interdit.


    T.

    TAISIBLE, tacite, non exprim.

    TANNER, tre ennuy, se fatiguer.

    TANT.
      --_Si trouvrent deux tant de prisonniers qu'ils n'toient
          de gens_, deux fois autant de prisonniers que...

    TANTT, vte.

    TARGE, petit bouclier.

    TELLIER, tisserand.

    TEMPS. _Pour le temps_, autrefois.

    TENIST, tnt.

    TENIR, relever.
      --P. 4, _Fust tenu_, relevt.
      --_Tenir terre_, rguer.

    TERME, temps fix, chance.

    TIEUX, tels.

    TINDRENT, tinrent.

    TIPHAINE, TIPHANIE, l'piphanie ou fte des Rois.

    TIRIS, mle o l'on se tire.

    TOLLIR, enlever.
      --_Tollu_, pris.

    TORTIS, TORTIL, torche.

    TOUDIS, toujours.

    TOUJOURS MAIS (),  toujours.

    TOUILLEMENT, TOULLEMENT, TOULLIS, bagarre, tohu-bohu, trouble,
      embarras.

    TOURBE, confusion.

    TOURMENT, tempte, tourmente.

    TOUT (DU), DU TOUT EN TOUT, entirement, compltement.

    TOUT  UN FAIX, tous ensemble, tous  la fois.

    TOUTESVOIES, toutefois.

    TRAICTI, TRAICTIER, trait, traiter.

    TRAR (SE), aller.
      --_Se trassent_, allassent.

    TRAIRE, p. 134, lever.
      --Tirer, traner.
      --_Traiant_, participe prsent.
      --_Traoient_, imparfait.
      --_Se traistrent_, se tirrent, se dirigrent.
      --_tre trait_, s'tre port.
      --_Trait_, p. 120, issu, sorti.

    TRAIT, tirage, effort.

    TRAITEUR, ngociateur, celui qui traite.
      --_tre traiteur de apaiser_, ngocier pour faire la paix.

    TRANSCENDER, aller outre, interprter faussement.

    TRAVAILL, fatigu.

    TRAVELLER, voyager.

    TREF, pavillon.

    TRPASSER, dpasser, aller au del de, violer.
      --_Trpass_, outrepass.
      --_Trpasser_, _trespasser_, p. 21, mal interprter, outrepasser.

    TRESPERCIER, TRESFORER, transpercer.

    TRESTOUS, TRETOUS, tous.

    TREUVER, trouver.

    TRIBOUL, tourment (_Tributation_).

    TRIVE, trve.

    TRUFEUR, TRUFFEUR, plaisant, moqueur.
      --P. 44, trompeur.

    TYOIS, Teutons, Allemands.


    U.

    UE pour EU, dans _cuer_, coeur, _juesdi_, jeudi, _muette_,
      meutte, _nuef_, neuf, _pueple_, peuple, _suer_, soeur, _vueve_,
      veuve, etc.

    USER, se servir. (_uti._)


    V.

    VAGUE, dsert.

    VAIR, fourrure de couleur gris-blanc. (_Varius._)

    VALSIST, VAULSIST, valt.

    VARIEMENT, dissension, changement.

    VASSALEMENT, VASSAUMENT, bravement.

    VAUGRER, errer  et l.

    VAST, dfendt, empcht.
      --(De ver, _vetare_).

    VELOURDE, fagot (_falourde_).

    VENISSENT, vinssent.

    VENRONT, viendront.

    VENTILOIENT, flottaient au vent.

    VOIT, voyait.

    VERGOGNER (SE), avoir honte.

    VERTUEUSEMENT, avec courage.

    VESPRE, soir.

    VESTEURES, habits, vtements.

    VEUGUECIN, Vexin.

    VIAIRE, visage.

    VIDER, quitter.
      --_Que ils en videroient aucuns_, p. 450, que quelques-uns
          en sortiraient.

    VIENGNIEZ, veniez.

    VIGILE, veille.

    VILENER, faire honte, maltraiter.

    VILENIE, outrage;
      --p. 276, tort.

    VILT, mpris.

    VIRETON, trait d'arbalte.

    VITAILLES, vivres (_victuaille_).

    VOIE, route.
      --_Se mit  la voie_, se mit en route.

    VOIR, vrai.
      --_Voirement_, vraiment.

    VOUER, se consacrer, se vouer.

    VOULSIST, voult.
      --_Voult_, veut, voulut (_vult_, _voluit_).
      --_Voulsissent_, voulussent.
      --_Vourroit_, voudrait.
      --_Vulsist_, voulut.

    VUIS, vide.


    Y.

    YREUX, _ireur_, colre, emportement.
      --_Yreusement_, en colre.




    TABLE

    DES MATIRES DU TROISIME VOLUME.


    SUITE DU MOYEN AGE.

                                 Pages.

    Commencement de la lutte de Philippe le Bel et du pape Boniface,
    1301.--(_Chroniques de Saint-Denis._)                              1

    Bataille de Courtray, 1302.--(_Idem._)                             4

    Suite de la lutte de Philippe le Bel contre le pape Boniface,
      1302-1303.--(_Idem._)                                            9

    Bataille de Mons-en-Puelle, 1304.--(_Idem._)                      14

    Rvolte des Parisiens, 1306.--(_Idem._)                           17

    Les Templiers, 1306-1310.--(_Idem._)                              19

    Les trois moines rouges.--(_Ballade Bretonne._)                   24

    Lettres de Charles de Valois portant affranchissement des
      serfs du comt de Valois, 1311                                  27

    Lettres de Louis X portant affranchissement des serfs du domaine
    royal, 1315                                                       30

    Les Pastoureaux, 1320.--(_Chroniques de Saint-Denis._)            32

    Les Lpreux, 1321.--(_Idem._)                                     33

    Philippe le Long dcrte l'unit des poids et mesures,
      1321.--(_Idem._)                                                35

    Fodalit, chevalerie, ducation, moeurs gnrales des XIIe,
      XIIIe et XIVe sicles.--(_Chateaubriant._)                      36

    La loi Salique, 1328.--(_Froissart._)                            106

    Bataille de Cassel, 1328.--(_Idem._)                             112

    douard III fait hommage au roi de France, 1329.--(_Idem._)      115

    Condamnation de Robert d'Artois, 1331.--(_Idem._)                118

    Mme sujet.--(_Chroniques de Saint-Denis._)                      121

    Jacquemart d'Artevelt, 1337.--(_Froissart._)                     127

    douard III prend le titre et les armes de roi de France,
      1340.--(_Idem._)                                               129

    Bataille de l'cluse, 1340.--(_Idem._)                           132

    Mme sujet.--(_Chroniques de Saint-Denis._)                      137

    Guerre de Bretagne.--(_Froissart._)                              140

    Jeanne la Flamme.--(_Ballade Bretonne._)                         197

    Meurtre d'Artevelt, 1345.--(_Froissart._)                        200

    Invasion d'douard III, 1346.--(_Chroniques de Saint-Denis._)    205

    Bataille de Crcy, 1346.--(_Froissart._)                         218

    Sige de Calais, 1346-1347.--(_Idem._)                           243

    Le combat des Trente, 1350.--(_Traduction d'un pome franais
    du XIVe sicle._)                                                252

    Mme sujet.--(_Ballade Bretonne._)                               267

    Mme sujet.--(_Froissart._)                                      270

    Assassinat du conntable Charles d'Espagne, 1354.--(_Chroniques
    de Saint-Denis._)                                                274

    tats gnraux de 1355.--(_Idem._)                               279

    Bataille de Poitiers, 1356.--(_Froissart._)                      284

    tats gnraux de 1356.--(_Pierre d'Orgemont et Charles V._)     328

    tats gnraux de 1356 et la Jacquerie.--(_Froissart._)          402

    Invasion d'douard III et trait de Bretigny,
      1359-1360.--(_Idem._)                                          434

    GLOSSAIRE                                                        475

    TABLE DES MATIRES                                               491


FIN DE LA TABLE DU TROISIME VOLUME.





End of the Project Gutenberg EBook of L'Histoire de France raconte par le
 Contemporains (Tome 3/4)), by Louis Dussieux

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'HISTOIRE DE FRANCE ***

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in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
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If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
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or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation information page at www.gutenberg.org


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at 809
North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887.  Email
contact links and up to date contact information can be found at the
Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit www.gutenberg.org/donate

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit:  www.gutenberg.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For forty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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