The Project Gutenberg EBook of Les belles-de-nuit, tome III, by Paul Fval

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Title: Les belles-de-nuit, tome III
       ou les anges de la famille

Author: Paul Fval

Release Date: February 11, 2014 [EBook #44874]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES BELLES-DE-NUIT, TOME III ***




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    Au lecteur:

    L'orthographe d'origine a t conserve, mais quelques erreurs
    typographiques videntes ont t corriges. La liste de ces
    corrections se trouve  la fin du texte.

    Mathmatiques: [../..] reprsente le signe de la proportion
    gomtrique; 2{6} reprsente 2  la puissance 6.

    Une table des matires a t ajoute.




                                  LES
                            BELLES-DE-NUIT.




                      IMPRIMERIE DE G. STAPLEAUX.




                                  LES

                             BELLES-DE-NUIT

                                   OU

                        LES ANGES DE LA FAMILLE


                                  PAR

                              Paul Fval.


                                TOME III


                               BRUXELLES.

                MELINE, CANS ET Cie, LIBRAIRES-DITEURS.

                   LIVOURNE.                LEIPZIG.
                  MME MAISON.           J. P. MELINE.

                                  1850




DEUXIME PARTIE.

LE MANOIR.

(SUITE.)




XVI

LE PORTEFEUILLE.


Pendant deux ou trois minutes, Marthe de Penhol resta comme anantie.

Le coup la frappait d'autant plus rudement qu'il tait plus imprvu;
jusqu'au dernier moment, elle avait refus de croire  un malheur
srieux.

Que craindre? un enlvement? Mais qui pourrait avoir l'ide d'enlever
cette pauvre enfant, malade et faible? N'et-ce point t un
assassinat?

Maintenant que Marthe recouvrait la facult de penser, sa conscience
rpondait  cette question:

Les autres ont bien t assassines!

Mais la lumire se faisait lentement dans son esprit, et,  mesure
qu'elle rflchissait, les doutes revenaient en foule avec l'espoir.

C'tait impossible! qui donc aurait enlev Blanche? Marthe ne pouvait
nommer qu'un seul coupable, et celui-l n'avait pas besoin d'employer
les mesures extrmes. Robert de Blois tait le matre au manoir de
Penhol, o, depuis bien longtemps, chacun devait accomplir ses
moindres volonts. On n'arrache pas une pauvre fille  son lit de
souffrance, quand on peut la garder  vue comme une captive, et qu'on
la tient en son pouvoir.

Pourtant, de la place o elle tait tombe sur ses genoux, Marthe
pouvait voir encore les derniers barreaux de l'chelle dresse contre
la fentre. Il n'y avait pas  lutter contre cette preuve si vidente;
Marthe courbait la tte, et c'tait machinalement que sa bouche
rptait encore:

--Blanche!... Blanche!... je t'en prie, ma fille, ne te cache plus!...

Il y avait dj longtemps que Marthe tait ainsi prosterne, la tte
sur sa poitrine, et ne trouvant point la force de se relever. Elle
voulait implorer Dieu, mais sa mmoire lui refusait, en ce moment, ses
prires si souvent rptes. Elle ne pouvait prononcer qu'un mot:

--Blanche... Blanche!...

Comme elle essayait, pour la vingtime fois peut-tre, de se dresser
sur ses pieds, afin de jeter au moins un regard en dehors, la porte
s'ouvrit doucement.

Un immense espoir envahit le coeur de la pauvre mre; son me passa
dans ses yeux, qui se fixrent, avides, sur la porte entr'ouverte.

Personne ne s'y montrait encore.

--Blanche!... murmura Madame; oh! tu me fais mourir!... C'est toi,
n'est-ce pas, c'est toi?

La porte s'ouvrit tout  fait, et au lieu de la charmante figure de
l'Ange que Marthe s'attendait  voir, ce fut le visage sombre du matre
de Penhol qui apparut sur le seuil.

Ren avait ses cheveux gris pars, et les rides de son front semblaient
se creuser plus profondes. Sa joue tait blme,  l'exception de cette
tache d'un rouge ardent que l'ivresse mettait, chaque soir,  ses
pommettes osseuses amaigries. Il avait les yeux hagards, mais non pas
teints comme  l'ordinaire, et dans sa prunelle sanglante on lisait
comme une colre vague et aveugle.

Il tait ivre.

Il se retenait des deux mains aux montants de la porte.

--On vous trouve enfin, madame!... dit-il d'une voix embarrasse. Voil
longtemps que je vous cherche!... Debout et suivez-moi.

La pauvre Marthe tcha en vain d'obir.

Et tout en s'efforant, elle murmurait:

--Ma fille!... par piti, Ren, dites-moi o est ma fille!

Les sourcils de Penhol se froncrent. Sa figure tait effrayante 
voir.

--Ne m'avez-vous pas entendu?... s'cria-t-il; ou ne suis-je dj plus
le matre?...

Marthe ne pouvait bouger. Ren traversa la chambre d'un pas lourd
et chancelant. Quand il fut arriv auprs de sa femme, il se baissa
pour lui saisir le bras, et ce mouvement faillit lui faire perdre
l'quilibre, tant l'eau-de-vie chargeait pesamment sa tte!

Il ne tomba pas cependant, et Marthe poussa un cri faible, parce que la
main brutale de Ren lui crasait le bras.

Il la souleva de force et la trana, brise, jusque dans le corridor.

Il y avait des annes que le matre de Penhol laissait sa femme dans
l'abandon, mais il ne l'avait jamais maltraite. Aux heures mme de
son ivresse quotidienne, il avait toujours gard vis--vis d'elle les
dehors du respect.

Cette violence soudaine, dont le motif ne se pouvait point deviner,
faisait diversion  l'angoisse de Marthe, qui s'effrayait et qui disait:

--Que voulez-vous de moi, monsieur?... Laissez-moi!... laissez-moi!...

Ren ne rpondait point et la forait toujours de suivre son pas
incertain le long du corridor.

Personne ne se montrait sur leur route. Durant cette soire on et dit
que ce qui restait d'htes au manoir affectait de se cacher.

On n'avait vu ni Pontals, ni l'homme de loi, ni Robert, ni Blaise...

Ren fit traverser  sa femme le corridor entier, et descendit avec
elle le grand escalier du manoir. Il s'arrta devant la porte du salon
qu'il ouvrit.

--Entrez, dit-il.

Le salon tait clair par une seule lampe qui brlait sur une table,
 ct d'un verre et d'un flacon vides. C'tait l que Penhol avait
pass sa soire.

Marthe fit quelques pas dans le salon et tomba puise sur un sige.

Ren agita une sonnette.

--De l'eau-de-vie!... cria-t-il de loin au domestique dont les pas se
faisaient entendre au dehors.

Le domestique s'loigna, et revint l'instant d'aprs avec un nouveau
flacon d'eau-de-vie.

--Allez-vous-en..., lui dit Ren, et qu'on serve le souper ici dans une
heure.

La porte se referma. Penhol tait seul avec sa femme. Il se versa un
plein verre et prit place auprs d'elle.

--Vous tes ple, madame, commena-t-il; je crois que vous avez peur...
Vous savez donc ce que j'ai  vous dire?...

--Au nom du ciel, monsieur, murmura Marthe, qu'est devenue ma fille?...

Penhol la regardait en face, et ses yeux avaient une expression
effrayante.

Une ide fixe lui restait dans son ivresse, une pense de colre et de
chtiment cruel.

--Votre fille!... rpta-t-il, que m'importe cette enfant?...

--N'est-elle pas  vous, Ren?... voulut dire Marthe.

--Silence!... Je suis le matre pour une heure encore... J'ai le temps
de vous juger et de vous punir!...

Marthe releva sur lui son regard tonn. Penhol poursuivit en essayant
de railler:

--Votre fille?... Nous vous dirons ce qu'est devenue votre fille,
madame!...

Et il ajouta d'un accent plus amer:

--L'enfant qu'on appelle l'Ange de Penhol... la honte... le dshonneur
de toute une race!...

--Monsieur!... monsieur!... voulut dire encore Marthe.

--Silence!... il n'est pas temps de parler de votre Ange, madame...
vous avez d'autres amours... Et puisque nous sommes seuls tous deux,
nous pouvons bien causer affaires de famille!...

Il mit sa main sous sa veste de chasse et en retira un petit
portefeuille vert. Marthe ne pouvait plus plir, mais elle tressaillit,
et sa taille se redressa. Le premier mouvement d'pouvante fut en elle
si vif qu'un instant elle oublia sa fille.

Penhol eut un sourire.

--Comme vous regardez mon portefeuille, madame!... dit-il; c'est une
vieille connaissance pour vous!... Je parie que vous auriez donn bien
de l'argent pour le ravoir!...

Il parlait vrai cette fois. Le portefeuille tait celui que nous
avons vu entre les mains de Robert de Blois, lors de son rendez-vous
avec Madame, le soir de la Saint-Louis. Et c'tait contre Marthe une
arme cruelle, sans doute, puisque Robert n'avait eu qu' montrer ce
portefeuille pour vaincre  l'instant mme la rsistance de la pauvre
femme.

L'homme le plus froid aurait eu compassion  voir Marthe en ce moment.
Elle n'avait plus la conscience exacte de tous les malheurs qui
pesaient sur elle, mais elle sentait son coeur se briser. Ses cheveux
dtachs tombaient, alourdis et mouills par une sueur glace. Son
visage exprimait une si terrible angoisse qu'il n'aurait pu changer
davantage  l'heure de l'agonie.

Penhol n'avait point piti.

--Je comprends bien maintenant, continua-t-il, pourquoi vous
m'engagiez, l'autre jour,  vendre le manoir... On vous avait menace
de ceci, madame!... N'est-ce pas que vous auriez donn tout ce que vous
possdiez au monde pour ravoir votre secret?

--Pour ma fille!... balbutia Marthe, mais devant Dieu, qui nous entend,
je suis innocente, Ren, je vous le jure.

Penhol haussa les paules.

--Vous savez mentir  Dieu comme  moi, dit-il en posant le
portefeuille sur la table pour avaler un verre d'eau-de-vie; voil
vingt ans que vous mentez... tous les jours... toutes les heures!...
Mais il ne s'agit pas de cela... Moi aussi je l'ai pay bien cher, ce
portefeuille!... Autrefois, pour l'avoir, j'aurais donn une mtairie,
un moulin, une futaie... mais o sont les fermes de l'hritage de
Penhol?... O sont les beaux champs de mon pre... et ses tangs...
et ses forts?... Je n'avais plus rien  donner... Et pourtant il me
fallait ces preuves de ma honte!

Marthe joignit ses mains.

--Plus tard, reprit Penhol en lui imposant silence d'un geste brutal,
je vous dirai quel prix j'ai pay ce portefeuille... Maintenant,
puisque je l'ai achet, je veux en jouir... Il nous reste une bonne
heure pour lire ensemble ces lettres chres... Ah! nous allons bien
nous divertir, madame!...

La voix de Penhol clata sourdement, tandis qu'il prononait ces
dernires paroles. Il tait impossible de prvoir le dnoment de
cette scne. Comme tous les gens habitus  l'ivresse, Penhol gardait
longtemps un masque de raison et de gravit; mais sous ce masque
menteur se cachait une vritable dmence.

Il pouvait parler et penser dans une certaine mesure, mais nul frein ne
lui restait, et cette froide fantaisie de railler qui le tenait en ce
moment ne faisait que retarder l'explosion de sa colre aveugle.

D'ailleurs, il buvait toujours, et la lueur de sens qui clairait
encore sa cervelle trouble allait bientt s'teindre...

Marthe tait sans dfense dans cette maison qui semblait abandonne.
Elle ne pouvait point fuir. Quand son regard cherchait d'instinct
autour d'elle un aide ou un refuge, elle ne voyait que portes closes
et hauts lambris o pendaient dans leurs cadres antiques les portraits
des seigneurs de Penhol.

La lumire de la lampe, trop faible, ne permettait point de distinguer
leurs traits austres; mais Marthe voyait briller  et l, sous les
cadres, les gardes d'or des vieilles pes. Car tous les Penhol
avaient servi le roi, et chacun d'eux gardait, sous son image, ses
armes de bataille.

Ce n'tait pas la mort que redoutait Marthe. Elle pensait, sans trop
d'effroi, que peut-tre une de ces armes, entre les mains de Ren
furieux, allait punir son crime imaginaire.

Cette pense ne l'occupait point. Parmi tous ces portraits, perdus 
demi dans l'ombre, il y en avait un sur lequel tombaient d'aplomb les
rayons de la lampe.

C'tait un tout jeune homme,  la figure heureuse et fire, et dont le
regard semblait fix sur Marthe, en ce moment, avec amour.

Ce portrait, plac  ct du svre visage du commandant de Penhol,
tait le dernier de tous.

Il reprsentait les traits de l'an de la famille, ce Louis dont le
nom s'est trouv si souvent dans ces pages.

Quand les yeux de Marthe tombaient sur ce noble et beau visage, ils
ne pouvaient plus s'en dtacher. On et dit qu'elle attendait alors
quelque protection mystrieuse.

Ren de Penhol ouvrit le portefeuille. Sa main maladroite et
tremblante y chercha un papier durant quelques secondes. Tandis qu'il
cherchait, Marthe baissait la tte.

Penhol allait lire. Marthe attendait la premire phrase de cette
lecture comme un coupable redoute le premier mot de son arrt: car
le portefeuille contenait une lettre crite par elle, et qui pouvait
justifier sa condamnation  des yeux prvenus.

Cette lettre lui avait t drobe par Robert de Blois.

Ren avait enfin trouv ce qu'il cherchait. Marthe entendit le bruit
d'un papier qu'on dpliait avec lenteur. Elle n'osait point relever la
tte.

--Voil qui vous a procur de bien doux moments, madame, dit le matre
de Penhol; je veux avoir ma part de votre joie, et nous allons relire
cette bonne lettre ensemble.

Il approcha le papier de la lampe et se prit  dchiffrer pniblement:

    Saint-Denis (le Bourbon), 5 dcembre 1803.

    Mon cher frre...

Marthe ne fit pas un mouvement, mais une nuance rose vint  sa joue,
tout  l'heure encore si ple. Ses yeux, qui se relevrent  demi avec
une vivacit sournoise, peignaient une surprise profonde.

videmment, ce n'tait point cette lecture qu'elle attendait.

Penhol ne prenait point garde et poursuivait:

    Mon cher frre,

    Quand cette lettre vous parviendra, notre Marthe sera dj
    sans doute depuis longtemps votre femme. Vous serez heureux,
    mais vous penserez toujours, je le crois,  celui qui souffre
    loin de vous.

    Vous tes l'homme que j'aime le plus au monde, Ren; je ne
    sais pas si j'aurais fait  notre vnr pre le sacrifice que
    j'ai accompli pour vous... Notre pre nous quittait souvent,
    tandis que vous, Ren, je vous voyais tous les jours... Quand
    nous tions enfants, nos deux petits lits se touchaient; quand
    nous avons t jeunes gens, peines et plaisirs, nous avons tout
    partag.

    Rpondez-moi bien vite, mon frre, car le dcouragement me
    gagne, loin de ceux que j'aime; il me semble qu'on m'oublie et
    que je suis seul au monde.

    Donnez-moi des nouvelles de notre pre et de notre mre;
    dites-moi que Marthe est bien heureuse...

C'tait un dur travail pour la vue trouble de Penhol que de
dchiffrer cette criture fine et incertaine.

En traant ces lignes, la main de Louis avait trembl bien souvent.

Marthe coutait, immobile et retenant son souffle. L'expression de sa
physionomie avait chang compltement. Il semblait qu'un rve ft venu
la bercer. L'angoisse qui contractait ses traits tout  l'heure faisait
place  une tristesse douce.

Penhol tait trop occup pour remarquer cela. Il continuait:

    Je ne sais pas si mon dpart vous a surpris, mais je suis bien
    sr que vous en aurez prouv de la peine: ne m'aimiez-vous
    pas autant que je vous aimais, mon bon frre? Si vous n'avez
    point devin mon secret, il faut que je vous le dise, comme je
    vous ai dit toujours ce que j'avais dans le coeur. Cela vous
    attristera, Ren, mais je suis seul et je souffre. Laissez-moi
    vous confier tout mon malheur.

    Et puis notre vnr pre se fatiguera de ne plus me voir. Il
    accusera d'ingratitude le fils sur qui comptait sa vieillesse.
    Ren, vous plaiderez ma cause. Vous lui direz que jamais mon
    amour et mon respect ne furent plus profonds; vous lui direz
    tout ce que votre coeur vous dictera, mon frre, car mon secret
    est pour vous, pour vous seul...

    Et notre mre! Oh! je n'ai plus de courage en songeant  ce
    que j'ai perdu...

    Parfois, ma pense franchit la grande mer, si longue 
    traverser; je reviens  Penhol; je vous revois tous: les
    cheveux blancs de mon pre, ma mre accourant  ma voix, et
    vous qui sautez de joie, Ren; et Marthe, dont les grands yeux
    bleus hsitent entre les pleurs et le sourire...

Deux larmes coulaient sur les joues de Madame.

La respiration du matre de Penhol tait pnible. On n'et point su
dire si c'tait toujours la colre ou bien une motion nouvelle qui
pesait ainsi sur sa poitrine.

    Le bonheur!... le bonheur! reprit-il, en poursuivant sa
    lecture; hlas! quand je m'veille aprs ce doux songe et que
    je me retrouve seul et maudit!...

    Je n'ai pas vingt-deux ans! Ma vie sera bien longue encore
    peut-tre. Que ferai-je en ce monde? Je n'ai plus de famille;
    mon avenir est sans but et mon pass n'est qu'un regret amer...

    Mon Dieu! avais-je mesur mes forces quand j'ai accompli ce
    sacrifice?

    Je ne m'en repens pas, mon frre; je vous voyais dprir et
    changer, vous dont l'adolescence tait nagure si belle; je
    cherchais  deviner votre mal, et un jour, couch dans votre
    lit o vous clouait la fivre, vous me dtes:

    --Je vais mourir, parce que je l'aime...

    Dieu me dicta mon devoir.

    Vous me devinez, n'est-ce pas?... Je vous vois d'ici Ren;
    vous avez des larmes dans les yeux et vous dites:

    --Pauvre frre, il l'aimait donc lui aussi!...

Ren interrompit sa lecture en effet, mais ce fut pour boire un grand
verre d'eau-de-vie. Il s'endurcissait  plaisir, et l'pais sourire qui
raillait nagure autour de sa lvre tait revenu.

Il y avait de l'horreur dans le regard timide que Marthe jetait sur lui.

... Pauvre frre, il l'aime lui aussi, rpta-t-il comme un enfant qui
pelle.

    Car, poursuivait la lettre, quand je vous ai dit en partant
    que je ne l'aimais pas, je vous ai tromp, mon frre.

    Je l'aimais... je l'aimais, je l'aime encore, je l'aimerai
    toujours!...

    Et  cause de cela, mon exil doit durer autant que ma vie. Je
    ne reverrai plus la France. Notre pre et notre mre mourront
    sans me donner leur bndiction... Priez pour moi, Ren, car je
    vous ai donn tout mon bonheur...

Un sanglot souleva la poitrine de Marthe.

--Silence!... dit le matre de Penhol sans tourner la tte. Toutes ces
belles paroles ne l'ont pas empch de trahir son frre, madame!... Il
ment dans cette lettre comme il a menti toute sa vie.

--Il n'a jamais menti!... murmura Marthe.

--Silence!... rpta Ren; contentez-vous donc de voir comme on vous
aime!... Nous n'avons encore employ qu'une dizaine de minutes et j'ai
besoin d'tre patient durant toute une heure!... Pleurez, madame, mais
pleurez tout bas, au souvenir de cette me gnreuse qui a fait de son
frre le plus misrable des hommes!

    ... Je ne reviendrai pas, continuait encore la lettre, parce
    que je me crains moi-mme... Peut-tre n'aurais-je pas ce qu'il
    faut de force pour supporter la vue de votre bonheur, car vous
    tes heureux et vous la rendez heureuse, n'est-ce pas, Ren?

    Oh! si quelque jour j'apprenais que mon dvouement lui a t
    fatal!... si j'allais savoir!...

    Mais non, c'est impossible! Je ne veux mme pas y arrter ma
    pense; vous tes noble et bon, Ren; quant  elle, c'tait un
    enfant; vous aurez trouv son me docile; vous lui avez appris
    facilement  vous aimer...

    Ne comptant point revoir la France, et n'ayant nul besoin de
    la part de fortune qui doit me revenir par hritage, je remets
    mon patrimoine entre vos mains,  la charge par vous de le
    rendre intact, sans en rien distraire ni aliner, aux enfants
    que Dieu pourra donner  Marthe...

    En cas de mort, je veux et j'entends que cette partie de ma
    lettre soit regarde comme un testament...

    Et maintenant, adieu, mon frre. Dites  Marthe que je la
    chris comme une soeur, afin qu'elle entende au moins prononcer
    mon nom... Parlez de moi  notre pre et  notre mre... et
    surtout crivez-moi bien vite, car ma seule consolation est de
    vous aimer et de penser que vous m'aimez.

    Votre frre,

    LOUIS DE PENHOL.

Marthe avait la tte penche et des larmes coulaient sur ses mains
jointes.

Ren la regardait avec un sourire cruel.

--Voici une longue lettre..., dit-il, et nous en avons ici de plus
longues. (Il frappait sur le portefeuille.) Je vous l'ai lue tout
entire, parce qu'on procde ainsi quand on est juge, madame... mais je
sais parfaitement que vous la connaissez mieux que moi.

Parmi la douleur de Marthe, il y avait comme une joie recueillie;
chacune des paroles d'amour contenues dans la lettre tait descendue
jusqu'au fond de son coeur.

Aux derniers mots de son mari, elle releva la tte et l'interrogea du
regard.

--Je ne vous comprends pas..., murmura-t-elle.

Ren toucha du doigt le papier encore dpli.

--Il y a bien des larmes sur cette lettre!... dit-il. Je ne sais plus
celles qui sont  mon gnreux frre et celles qui sont  vous.

--Monsieur, rpliqua Marthe, vous ne m'aviez jamais dit que Louis de
Penhol vous et crit depuis son dpart.

--Vous l'aviez apparemment devin?...

--C'est la premire fois que j'entends parler de cette lettre, monsieur.

L'accent de Marthe tait si simple et si vrai, que le matre de
Penhol eut un instant de doute. Le sang lui monta violemment au visage
 l'ide d'avoir mis lui-mme sous les yeux de Marthe ce message
qui devait rveiller tant de souvenirs; mais ce fut l'affaire d'une
seconde. Il tait prvenu.

--Fou que je suis!... s'cria-t-il avec son rire moqueur; je me vois
toujours sur le point de vous croire... J'oublie toujours que vous tes
simple et pure  peu prs comme il est gnreux et dvou!...

--Je vous affirme sur l'honneur..., commena Marthe.

--Sur l'honneur!... rpta Penhol d'un ton rude et insultant; je vous
dis que je sais tout, madame!... ne prenez plus la peine de feindre...
Cette lettre tait dans mon secrtaire; elle disparut il y a environ
dix-huit mois... C'est vous qui me l'aviez vole...

--Au nom du ciel, croyez-moi, Ren!...

--A quoi bon mentir?... L'homme qui m'a remis ce soir le portefeuille
l'avait pris dans votre chambre... o il avait sans doute ses entres...

--Oh!... fit Marthe qui n'avait pas prvu cet excs d'outrage.

Penhol eut un sourire parce que l'insulte avait port au coeur. Rien
de cruel comme le coeur faible qui trouve une victime sans dfense sur
qui frapper.

--Pensez-vous donc qu'on soit aveugle? reprit-il. Il y a des mois que
je vois le mange de ce Robert autour de vous... C'est un audacieux
coquin qui a ruin le pre, dshonor la mre et sduit la fille...
mais ce sont ces gens-l que les femmes adorent!

--Ma fille!... s'cria Marthe comme si elle se ft veille tout 
coup; vous m'aviez dit que vous m'apprendriez o est ma fille?...

--Chaque chose aura son temps, madame... et je vous le promets
encore... Mais patience! nous n'en avons pas fini avec notre
correspondance...

Il tira du portefeuille une seconde lettre, ou plutt un petit paquet
compos de plusieurs feuilles assembles.

--Je ne serais pas tonn, dit-il en l'ouvrant, de vous voir nier aussi
votre propre criture, et dire que vous ne connaissez pas non plus
ceci...

A la vue du cahier, Marthe avait couvert son visage de ses mains.

--Oh! murmura-t-elle, je le reconnais... ceci est mon seul crime... que
Dieu me punisse si je suis coupable!...




XVII

L'PE DE PENHOL.


Le roman pche, dit-on, quand il veut se guinder jusqu'aux rgions de
la haute philosophie; il pche plus grivement encore quand il s'gare
le long des sentiers impossibles de la science sociale ou qu'il prore,
mont sur une borne, dans cette grande route de l'conomie politique,
pave de lieux communs humanitaires et de sentimentales fadaises.

Pauvre roman! ne joue-t-il pas auprs du public-roi le rle de bouffon
et d'esclave? S'il veut enseigner, par hasard, qu'il se fasse bien
humble tout d'abord et qu'il dguise soigneusement la leon, car vous
lui crieriez de se taire...

A peine a-t-il le droit modeste de montrer  et l un petit coin de la
vie relle, au milieu de sa fable;  peine lui permet-on de glisser un
exemple timide, pourvu qu'il se prive de toutes rflexions et de toute
thorie.

Le roman est essentiellement frivole. A tout le moins, faudrait-il tre
grave pour se draper avec avantage dans le roide manteau du pdantisme.

Hlas! la plume aimerait  se reposer pourtant. Tout le monde n'a pas
la magnifique analyse de Balzac ou la puissante invention de Souli.
L'esprit le moins paresseux s'endormirait parfois avec joie dans
quelque bonne petite dissertation. La chaire du professeur contient
toujours un commode fauteuil.

Mais le roman doit marcher et ne jamais s'asseoir...

Quand ce rude axiome nous a coup la parole, nous allions entamer notre
chapitre par une phrase dogmatique, et dire,  propos du matre de
Penhol, quelque chose comme ceci: La faiblesse morale peut entraner
plus loin, sur la pente du mal, que la mchancet mme...

Nous le tenons pour dit.

Depuis bien longtemps Penhol tait jaloux. Nous l'avons vu autrefois,
au milieu de son bonheur tranquille, tourment par de vagues soupons.
Ds ce temps-l, il y avait comme un fantme entre lui et Blanche. Il
adorait son enfant, mais derrire cet amour on devinait de sombres
inquitudes.

Et pourtant,  cette poque, le matre de Penhol respectait sa femme 
l'gal d'une sainte.

On ne peut pas dire, du reste, que sa jalousie ft absolument sans
motifs. Le lecteur a pu deviner, d'aprs la lettre qui a pass sous ses
yeux dans le chapitre prcdent, une partie de l'histoire intime de la
famille de Penhol. Les circonstances qui accompagnrent le mariage de
Marthe avec Ren taient elles-mmes de nature  laisser toujours un
doute au fond du coeur de ce dernier.

Alors que les fils du commandant de Penhol taient enfants tous les
deux, les rles qu'ils devaient jouer plus tard se dessinaient dj.
Louis tait le plus fort et le plus intelligent;  cause de cela, il
se dvouait toujours et restait victime de sa supriorit. On l'aimait
mieux, on l'estimait davantage; mais sa gnrosit renvoyait  Ren la
plus grande part des cadeaux et des caresses.

Ren profitait et abusait de cette position. Son caractre tait ainsi
fait. Entre les deux frres, il y avait eu pendant vingt ans change
d'amiti vraie; mais les sacrifices avaient constamment t du mme
ct.

Et comme il arrive toujours, l'affection du plus fort pour le plus
faible s'tait accrue par ces sacrifices mmes. Tandis que Ren
apprenait  profiter toujours du sacrifice, Louis s'habituait de plus
en plus  s'oublier lui-mme sans cesse: de sorte que l'gosme de l'un
grandissait en proportion de l'abngation de l'autre.

Un jour vint o les deux frres se trouvrent en face de la mme femme.
C'tait une belle jeune fille au coeur aimant et doux, une me haute,
un esprit gracieux, celle qu'on dsire pour pouse et qui ralise le
beau rve des premires amours.

Louis eut l'avantage, comme en toute autre circonstance. Entre lui et
son frre le coeur de Marthe ne pouvait point hsiter: il fut aim.

Impossible de penser que Ren n'avait point devin cet amour. Et
pourtant il joua l'ignorance.

Sa passion tait vive et profonde. Ce fut son frre qu'il choisit pour
confident. Louis ne savait pas lequel il aimait le mieux de Ren ou
de Marthe. Un instant il hsita, car il y avait entre lui et la jeune
fille un lien mystrieux que nous n'avons point dit encore.

Son coeur saigna; durant toute une nuit sans sommeil il pleura sur sa
couche brlante. Le lendemain, avant le jour, il entra doucement dans
la chambre de son pre et de sa mre et les baisa endormis tous les
deux...

Il ne devait plus les revoir en cette vie.

Il quitta le manoir, sans dire adieu  Marthe, aprs avoir press son
frre contre son coeur.

Louis de Penhol avait vingt et un ans quand il fit cela. Ce fut aprs
une nuit de fivre et en un moment o son amiti pour Ren s'exaltait
jusqu' l'enthousiasme.

En froide morale, Louis de Penhol, malgr l'hrosme de son dernier
dvouement, commettait une faute grave, car il n'avait plus le droit
d'abandonner Marthe, qui tait  lui.

Mais il avait vu Ren tout ple et les larmes aux yeux; Ren lui avait
dit: J'en mourrai! Il avait suivi l'lan de son coeur gnreux et il
avait trouv dans le premier moment une sorte de jouissance douloureuse
au fond de ce suprme sacrifice.

Quant  Marthe, c'tait une enfant de seize ans. Le lien qui la
rattachait  lui et t srieux et mme indissoluble  tout autre
point de vue. Mais ce lien rsultait d'une aventure bizarre et
devait tre un mystre, dans la pense de Louis, pour la jeune fille
elle-mme...

En ceci Louis se trompait.

Il se disait que Marthe l'oublierait. A l'ge qu'elle avait, les
impressions ne peuvent tre durables. C'tait un beau jeune homme
que Ren de Penhol, et c'tait un bon coeur. A la longue, Marthe ne
pourrait se dfendre de l'aimer.

En cela Louis se trompait encore.

Le lendemain de son dpart, avant le lendemain peut-tre, alors que sa
fivre fut passe, il changea sans doute de sentiment. Son action lui
apparut ce qu'elle tait en ralit: gnreuse d'une part, condamnable
de l'autre, mais pouvait-il revenir sur ses pas?

Les jours se passrent, et l'amertume de ses regrets s'envenima, loin
de s'adoucir. Il y avait en lui un remords, parce qu'il ne s'tait
pas sacrifi tout seul. Il y avait surtout une douleur incurable et
profonde, parce qu'il sentait son amour grandir, et qu'il comprenait
bien que son malheur tait de ceux qui ne finissent point.

Il n'avait pas mesur ses forces; il ne savait pas lui-mme jusqu'
quel point il aimait.

Nous apprendrons tout  l'heure comment fut vaincue la rsistance de
Marthe, et par quel moyen Ren devint son mari.

Cette rpugnance avait t vive et obstine. Une fois mari, le matre
de Penhol s'en souvint. Les longs refus de la jeune fille, combins
avec l'amour probable qu'elle avait eu pour l'absent, laissrent dans
le coeur de Ren un fonds d'inquitude indestructible...

Trois ans s'taient couls, cependant. L'union de Marthe et de Ren,
aprs avoir t strile, promettait un hritier au nom de Penhol. Le
commandant et sa femme taient morts.

Un soir, c'tait comme un rve, Ren rentrait au manoir aprs la
chasse; on tait au commencement de l'hiver, et la nuit tombait dj,
bien qu'il ft  peine quatre heures.

En montant le sentier qui menait du passage de Port-Corbeau au manoir,
 travers le taillis, Ren entendit un pas au-devant de lui dans
l'ombre.

Il hta sa marche, pensant que c'tait un hte qui arrivait  Penhol.

C'tait un hte, en effet, mais la porte du manoir qui, d'ordinaire,
s'ouvrait  tout venant, devait rester ferme pour lui.

L'tranger s'arrta sous la vieille muraille, et Ren put le rejoindre.
Il reconnut en lui l'an de Penhol.

Ren seul aurait pu dire ce qui se passa en cette circonstance entre
lui et son frre. Au bout d'une demi-heure, Louis redescendit le
sentier qui menait au bac de Port-Corbeau.

Il avait la tte penche sur sa poitrine.

Avant de passer l'eau, il jeta un dernier regard vers la maison de son
pre et cacha son visage entre ses mains.

Le nom de Marthe tomba de ses lvres.

Il appela Benot Haligan, qui ne le reconnut point, peut-tre parce que
le haut collet de son manteau de voyage remontait jusqu'au bord de son
chapeau.

Louis avait fait bien des centaines de lieues pour venir visiter son
frre; il repassa la mer, et depuis on ne le revit plus.

Marthe donna le jour  l'Ange de Penhol.

En regardant sa fille, Ren se disait parfois que Louis tait peut-tre
rest plus d'une nuit dans les environs du manoir.

Mais il avait honte de lui-mme lorsqu'il pensait cela; et pendant
longtemps, pour calmer ses craintes folles, il lui suffit de contempler
un instant la sereine et pure beaut de Marthe.

Les choses furent ainsi jusqu' ce soir d'orage qui amena au manoir M.
de Blois, son domestique Blaise et Lola.

Ce fut la ruine et la maldiction de Penhol. Robert s'insinua dans la
confiance du matre et domina bientt  sa guise cet esprit trop faible
pour lui rsister. Robert tait un homme habile et savait surtout
prendre d'assaut le secret le mieux gard. Ds qu'il devina la jalousie
de Penhol, et ce fut tout de suite, Penhol fut  lui.

Ses mesures, prises de main de matre, mritaient en vrit la
victoire. Il s'tait assis tranquillement dans ce manoir conquis entre
le matre, qu'il tenait d'abord par son secret, ensuite par Lola, et
qu'il devait tenir bientt en troisime lieu par la main crochue de
Macrocphale, et Madame, dont il s'tait fait le confident de vive
force.

Personne n'tait capable de lui rsister.

Penhol ne l'essaya mme pas. Il suivit, ds l'origine, l'instinct de
sa faiblesse, prenant pour oreiller les vices qui endorment et qui
enivrent.

A de longs intervalles il s'veillait encore; mais Robert savait
faire tourner au profit de son intrigue habile ces rares clairs
d'intelligence et de volont. Malgr son amour pour Lola, Ren, par une
contradiction bien commune, restait jaloux de sa femme: c'tait par l
que Robert l'attaquait toujours.

Robert laissait chapper des demi-mots, et mnageait d'adroites
rticences. Le matre tait convaincu que Robert avait entre ses mains
des preuves de son propre malheur.

Un reste de respect qu'il ne pouvait point secouer, et la conscience
qu'il avait de sa conduite coupable, lui faisaient garder certains
dehors envers Marthe; mais tout au fond de son coeur il y avait une
ancienne rancune, et ses torts personnels, au lieu de contre-balancer
les griefs qu'il croyait avoir, ne faisaient que les envenimer.

Cependant, malgr toutes ces raisons d'tre cruel au moment de la
vengeance, pour expliquer la barbarie froide de Penhol vis--vis de sa
malheureuse femme, il faut revenir toujours  la faiblesse originelle
de son caractre. Ces tres qui ont un _bon fond_, comme dit le langage
usuel, arrivent, dans de certaines circonstances,  des excs de
frocit incroyable. Que rien ne drange le cours de leur existence,
ils atteindront leur dernier jour sans avoir tu une mouche; mais que
viennent le dsordre, la lutte, o le courage leur manque, la dfaite,
en face de laquelle ils se trouvent sans force, vous les verrez tourner
le dos lchement  l'ennemi vainqueur, et chercher autour d'eux quelque
victime sur qui dcharger leur impuissante rage.

Et alors, point de piti! ce qu'ils ont souffert ils veulent le
rendre au centuple; ils s'acharnent  leur mtier de tourmenteur; ils
savourent la torture inflige et se consolent en disant au martyr:
C'est toi qui es cause de tout ce qui m'arrive!...

Telle tait exactement la position de Ren vis--vis de Marthe.

Celle-ci restait dans cet tat d'accablement nerveux qui suit
l'angoisse trop forte. Dieu clment a pos des bornes au del
desquelles la douleur humaine n'augmente plus et semble s'engourdir.
Quand il s'agit de souffrances physiques, le patient tombe dans
l'atonie; quand il s'agit de souffrances morales, l'me s'endort en
quelque sorte et perd galement la sensibilit.

Marthe, abattue et brise, ne pensait plus gure. Tous ces chocs
rpts l'avaient crase, en quelque sorte, et anantie.

Tout sommeil a ses rves. Ce qui restait  Marthe de penses se
portaient vaguement vers le pass. Un songe confus la ramenait vers les
jours de sa jeunesse.

Aprs tant d'annes coules, le hasard lui apportait, bien
tardivement, hlas! un baume pour la premire blessure qui et fait
saigner son coeur.

Jusqu'alors, elle avait cru que Louis l'avait abandonne pour courir
le monde. Elle n'avait jamais eu de ses nouvelles. Tous ceux qui
l'entouraient, except un pourtant, avaient pris  tche, ds le
principe, de lui enlever toute esprance.

Sauf le bon oncle Jean, la famille entire s'tait runie jadis pour
la forcer  devenir la femme de Ren.

Durant les premiers mois, Marthe avait espr fermement, malgr tout
ce qui se disait autour d'elle. Louis tait la loyaut mme, et Marthe
le savait engag d'honneur  revenir. Pour lui enlever son espoir, il
fallut le mensonge patient et l'obsession infatigable.

Marthe s'tait lasse de combattre; elle avait cd enfin, mais elle ne
s'tait jamais rsigne.

Il y a des prisons dont les fentres, grilles de fer, donnent sur la
campagne libre ou sur de beaux jardins en fleur. Marthe, enchane  sa
misre accablante, voyait tout  coup l'horizon s'clairer et s'ouvrir.

Ce bonheur si grand, si complet, d'aimer et d'tre aim, Marthe l'avait
eu; on le lui avait drob.

Louis ne l'avait point dlaisse. La lettre tait date de 1805, ce
qui faisait dj une longue anne d'absence, et la tendresse de Louis
semblait s'tre accrue encore dans la solitude.

Que de flicits perdues remplaces par le malheur froid, long,
implacable!...

Marthe ne se faisait point un raisonnement tout entier; elle s'arrtait
 moiti route, au mot bonheur, et son intelligence branle se perdait
en quelque douce chimre.

Son visage, derrire le voile que lui faisaient ses deux mains, avait
comme un sourire.

La menace n'avait plus de prise sur elle, et la brutale parole du
matre de Penhol bruissait comme un vain son autour de son oreille
inattentive.

C'tait un repos de quelques secondes peut-tre; mais au milieu de
l'immense dsert, l'ombre de l'oasis a d'indicibles charmes.

Ren continuait  plaisir son rle de bourreau; il croyait deviner des
larmes derrire les deux mains de Marthe, et cela lui plaisait.

--Vous ne niez pas, cette fois, madame!... disait-il en feuilletant les
pages de la seconde lettre; tes-vous donc dj lasse de mentir?...
J'attendais mieux de vous, sur ma parole!... Faites-moi la grce de
m'couter, je vous prie... Nous ne sommes pas au bout des plaisirs de
cette soire... et ce qui nous reste  lire est de beaucoup le plus
intressant.

Marthe ne rpondit point. Penhol avait beau affecter une tranquillit
railleuse, son ivresse augmentait, sans qu'il s'en apert lui-mme; sa
voix balbutiait, paisse et lourde; il y avait des moments o ses yeux
mornes s'allumaient tout  coup pour jeter un brlant clair.

--Nous changeons de manire..., reprit-il; nous n'avons ici ni date ni
suscription... on a crit cela au jour le jour... On a bien pleur en
l'crivant... C'est un titre curieux... Attention! je commence:

    Voil vingt fois que je prends la plume, et vingt fois que je
    dchire ma lettre. Comment vous exprimer tout ce que j'ai dans
    le coeur? Comment vous apprendre ce qui s'est pass? Comment
    vous dire pourquoi j'espre encore en vous, moi qui suis la
    femme d'un autre?...

--Ce n'est pas une raison..., interrompit Ren. Avez-vous la bont de
m'couter, madame?

Marthe fit un signe de tte muet.

Ces formes courtoises, employes de temps en temps par Penhol, dans le
but d'aiguiser son sarcasme, manquaient leur effet par un double motif.
D'abord, ses coups tombaient sur un corps inerte et presque insensible;
ensuite, la raillerie moussait son dard en passant au travers de son
ivresse. Les paroles qu'il voulait faire ironiques tombaient de sa
bouche pesantes et brutales comme l'insulte que gronde un laquais pris
de vin.

    ... Car je suis marie... poursuivit-il, j'ai rsist tant que
    j'ai pu... tant que j'ai gard une lueur de l'espoir qui me
    soutenait!...

    Mais ils taient tous contre moi... votre pre et votre
    mre... Ils me disaient,  moi, pauvre fille, recueillie au
    manoir ds mon enfance, et vivant de leurs bienfaits, ils me
    disaient: N'tes-vous entre dans notre maison que pour la
    perte et le malheur de nos deux fils?... Louis est parti 
    cause de vous... et voici notre Ren qui se meurt pour vous!

    C'tait vrai, mon Dieu! si vous aviez vu Ren comme il tait
    chang! Il restait des semaines entires seul dans sa chambre;
    il ne voulait plus s'asseoir  la table commune. Il parlait de
    se tuer. Le commandant et madame, qui m'a servi de mre, me
    disaient, les larmes aux yeux: Oh! Marthe! Marthe! sa vie est
    entre vos mains. Ayez piti, au nom de Dieu, et gardez-nous
    notre dernier enfant!

    S'il n'avait fallu que mon sang pour le sauver!... Mais je ne
    pouvais pas... Vous savez bien que je ne pouvais pas!...

Les lvres de Ren grimacrent un sourire.

--Oh! oui... murmura-t-il, mon gnreux frre savait cela, madame...
et quand il est revenu, trois ans aprs, il vous a donn sans doute
l'absolution de votre crime!...

--Revenu? rpta Marthe tonne.

Ren haussa les paules.

    Ils me disaient encore, poursuivit-il en reprenant sa lecture,
    que vous aviez quitt le manoir pour fuir la vue de mes larmes;
    et comme je ne les croyais pas, ils me dirent une fois que vous
    tiez mort...

    Pendant sept mois, tout fut inutile. Louis, ma plume se refuse
     crire le motif de ma rsistance. Alors mme que je n'eusse
    pas cru  la nouvelle de votre mort, je n'aurais pas pu me
    marier en ce temps-l...

    Je me trompe, d'ailleurs, en disant que tout le monde tait
    contre moi. Votre oncle Jean et sa femme, qui n'est plus,
    hlas! me soutenaient et m'encourageaient  vous attendre. Sans
    eux, il m'aurait fallu mourir de douleur et de honte...

Ren s'interrompit encore.

--Il y avait longtemps que je me doutais de cela! dit-il; notre
excellent oncle me trahissait tout en mangeant mon pain... Son tour
viendra, et je lui garde sa digne rcompense.

Avant de continuer, il tourna le bouton de la lampe, dont la mche,
dj trop longue, jetait une flamme haute et fumeuse.

--On n'y voit plus!... grommela-t-il.

C'tait le sang qui aveuglait ses yeux.

    ... Si cette lettre parvient jamais entre vos mains, reprit-il
    en faisant pour lire des efforts de plus en plus pnibles,
    priez pour la femme de Jean de Penhol, qui a fait pour moi
    plus que ma propre mre! Et si jamais vous revoyez la France,
    rendez en bienfaits  Jean de Penhol le dvouement dont il m'a
    comble...

    C'est lui qui me console et qui sait le fond de mon coeur;
    c'est avec lui seul que je puis parler de vous...

--Oh!... dit Ren qui essuya son front en sueur; c'est long, madame, et
je ne trouve pas dans tout cela ce que je cherche! Je suis bien sr de
l'avoir lu pourtant, au milieu de vos jrmiades amoureuses... Il est
vrai qu'un autre oeil plus perant que le mien me montrait la ligne et
la page... Que le diable emporte cette lampe! j'ai beau la monter, on
n'y voit plus du tout!...

Il but un grand verre pour s'claircir la vue.

--Allons! poursuivit-il, je saute trois ou quatre pages de pleurs et de
sanglots... Nous n'en sommes plus  savoir que vous aimiez mon gnreux
frre comme une folle... Voyons si j'ai la main heureuse:

    ... Vous avez des devoirs  remplir dont vous ne vous doutez
    pas, Louis. A Dieu ne plaise qu'un reproche tombe de ma
    plume pour aller troubler vos joies si vous tes heureux,
    ou accrotre vos peines si vous souffrez... mais il faut
    bien vous le dire: Descendez au fond de votre conscience et
    souvenez-vous... L'exil volontaire n'est permis qu' celui qui
    se voit seul au monde, et vous n'tes pas seul!...

--En ai-je trop saut?... s'cria Ren qui retourna la page; le diable
s'en mle, je crois!... je ne comprends plus... La lampe s'teint, et
mon flacon se vide... Ah! si Robert de Blois tait l pour m'aider!...

Comme il tournait les feuillets au hasard, le papier s'chappa de sa
main tremblante. Il se baissa pour le ressaisir; les veines de son
front se gonflrent.

--Je suis de sang-froid..., murmurait-il; j'ai fait exprs de ne pas
boire... Il faut du calme pour juger... coutez, coutez!... Voici bien
ce que je cherchais!...

    ..... Revenez, Louis, je vous en supplie, revenez...

--Mais qu'y a-t-il donc ensuite?... Oh! oh!... l'encre a blanchi! le
papier et l'criture sont de la mme couleur!... Et cette lampe du
dmon!...

Il tourna encore le bouton; le verre lui clata au visage.

Il se leva furieux.

--On ne veut pas que je lise!... s'cria-t-il; mais qu'importe tout
cela?... J'ai vu, vu de mes yeux... Blanche de Penhol est sa fille!...
sa fille, entendez-vous?

Il y avait longtemps que Marthe restait immobile et protge par son
engourdissement inerte. Comme toujours, le nom de Blanche secoua son
apathie.

--Blanche!... rpta-t-elle. Vous ne m'avez pas dit encore ce que vous
avez fait de ma fille...

Puis elle ajouta en frissonnant:

--Est-ce que vous vous seriez veng sur elle?...

Son intelligence s'veillait. Elle comprenait vaguement que Robert,
abusant de l'ivresse de Ren, lui avait fait voir dans la lettre les
choses qui n'y taient point.

Penhol tait debout et faisait effort pour garder l'quilibre. Ses
jambes avines pouvaient  peine le soutenir. Marthe se laissa glisser,
agenouille,  ses pieds.

--Elle est votre fille, murmura-t-elle. Oh! Ren, je vous le jure... au
nom de Dieu, ayez piti de votre enfant!

Son coeur, qui recommenait  battre, avait envoy un peu de sang 
sa joue; ses yeux retrouvaient des larmes; ses grands cheveux blonds,
dnous, inondaient son visage et tombaient jusque sur ses paules.

Ren se prit  la contempler tout  coup en silence. Sa physionomie
changea. Quand il prit enfin la parole, il y avait dans sa voix une
motion triste et presque tendre.

--Oh! je sais bien que vous tes belle!... dit-il; si vous aviez voulu,
nous aurions t bien heureux... Je ne demandais qu' vous aimer en
esclave, Marthe... Vous souvenez-vous?... Il y a longtemps!... Mais
moi, je n'ai point oubli comme mon coeur battait  votre vue...
Depuis, une autre femme m'a pris mon coeur et ma raison... Lola... qui
est bien belle aussi!... Lola, qui m'abandonne lchement  l'heure o
je souffre!... Mais ce n'tait pas le mme amour... Oh! non... En ma
vie je n'ai aim que vous, Marthe, et je n'aimerai que vous!...

Il se rassit  ct de Madame et prit  deux mains ses beaux cheveux
pour les ramener en arrire.

--Vous souvenez-vous, continua-t-il, de mes prires et de mes
larmes?... Je ne savais pas tout mon malheur, mais je sentais qu'on ne
m'aimait pas... Mon Dieu! si la voix de quelque gnie m'avait dit:
Veux-tu donner ta vie tout entire pour une semaine de bonheur... une
semaine pendant laquelle on te rendra tendresse pour tendresse?... Oh!
Marthe, comme j'aurais donn ma vie!...

Marthe baissait les yeux.

--Ma fille!... dit-elle tout bas; vous ne me parlez pas de ma fille!

Ren se leva une seconde fois, et repoussa son fauteuil qui roula
jusqu'au milieu du salon.

--Fou que je suis!... s'cria-t-il tandis que la colre empourprait
de nouveau la tache ardente qui brlait au milieu de sa joue ple; il
faut que cette femme me rappelle  moi-mme?... Sa fille, n'est-ce
pas? poursuivit-il en menaant du poing le portrait de son frre; sa
fille  lui, le menteur et le lche!... Pas un mot, madame!... Par le
nom de Dieu, je ne veux plus vous entendre!... Oh! je suis tomb bien
bas... Le fils de Penhol est pauvre maintenant comme les mendiants qui
viennent chercher l'aumne  la porte du manoir... Le fils de Penhol
n'a plus d'asile... Et ce n'est pas le malheur seulement qui pse sur
sa tte... Il y a aussi la honte!... Si les gens qui l'ont ruin n'ont
pas piti de lui, le nom de son pre sera tran dans l'infamie... Et
savez-vous qui a pouss Ren de Penhol jusqu'au fond de cet abme?...
ajouta-t-il en mettant sa main lourde sur l'paule de Marthe. C'est
l'homme qu'il aimait et c'est la femme qu'il adorait... c'est vous,
l'pouse coupable, et lui, le frre indigne... Je vous dis de ne pas
parler: je suis le matre! Vous savez bien que je dis la vrit... Le
jour o mon sourcil s'est fronc pour la premire fois en regardant le
berceau de l'Ange, Dieu avait dj prononc mon arrt... C'tait mon
dernier espoir qui mourait... Il n'y avait plus rien en mon coeur, et
il fallait endormir l'angoisse de ma pense... J'ai cherch l'oubli
dans l'ivresse, dans le jeu, dans l'amour... Et chaque fois que je
commettais une faute, c'est vous, vous, madame, qui tiez la coupable!

Il lcha l'paule de Marthe, toujours agenouille, et fit un pas vers
le portrait de l'an de Penhol.

--Vous et lui!... reprit-il avec un sauvage lan de colre; lui
surtout, le poison de ma vie!... lui, le plus lche des hommes!

Il s'tait avanc jusque sous le portrait. Il leva la main, et son
poing ferm tomba sur la toile qui se creva, perce  la place du coeur.

Ren ne se connaissait plus. Il arracha le cadre et le prcipita bris
sur le sol; puis il foula aux pieds l'image de son frre en laissant
clater une joie forcene.

Le bruit qu'il faisait l'empcha d'entendre la porte du salon qui
s'ouvrait doucement. La lampe, prive de son verre, ne jetait plus
qu'une lueur vacillante et fumeuse. Marthe et Ren ne virent point
qu'une personne se glissait entre les battants de la porte et restait
immobile dans l'ombre,  ct de l'entre.

Ren trpignait sur la toile souille et dchire, o l'on n'aurait
plus reconnu les traits de son frre.

Marthe le regardait, saisie d'horreur, comme si elle et assist  un
meurtre.

Ren s'arrta enfin, nerv par ce rire puisant et irrsistible des
gens ivres.

--Oh! oh!... fit-il; le vieux Benot avait bien dit que je
l'assassinerais!... A votre tour, maintenant, madame!...

Il gagna, en se faisant un appui de la muraille, le portrait du vieux
commandant de Penhol. Au-dessous de ce portrait, comme nous l'avons
dit, pendait un trophe d'armes. Ren y prit une pe.

Il ne riait plus.

Il se dcouvrit et fit le signe de la croix.

--Tout est fini pour nous deux, madame..., pronona-t-il d'une voix
sourde et rsolue. Faites comme moi... dites votre prire.

Il s'appuya sur la garde de l'pe, et ses lvres remurent comme s'il
et rcit une oraison.

Marthe se trana vers lui sur ses genoux.

--Ren..., murmurait-elle en tendant ses bras suppliants, je veux bien
mourir... et je vous pardonnerai du fond du coeur... Mais, je vous en
prie, avant de me tuer, dites-moi ce que vous avez fait de ma fille?

Ren cessa de prier, et montra du doigt le portefeuille qui tait 
terre auprs de la table.

--Ne vous ai-je pas dit qu'il m'avait fallu payer cela? rpliqua-t-il.
Je n'avais plus rien... Robert de Blois m'a demand votre fille en
change de ces papiers... et je la lui ai donne!

Marthe appuya ses deux mains contre son coeur et poussa un gmissement
faible. Puis elle tomba prive de sentiment.

Penhol prouva du doigt la pointe de son pe.

En ce moment, il se fit un bruit lger du ct de la porte. La personne
qui venait d'entrer et qui restait dans l'ombre dcrochait, elle aussi,
une des armes suspendues en trophe sous les vieux portraits de famille.

Quelques pas seulement sparaient Marthe vanouie et Ren de Penhol.

Celui-ci pencha sa tte sur sa poitrine et marcha vers sa femme en
pensant tout haut:

--Elle, d'abord... moi, ensuite!...

Dans son accent comme sur son visage, il y avait une dtermination
sombre.

Mais, comme il relevait  la fois la tte pour voir et la main pour
frapper, il aperut un homme entre lui et sa victime.

C'tait l'oncle Jean qui avait redress sa grande taille, courbe par
la vieillesse, et qui se tenait debout, l'pe  la main, au devant de
Marthe.




XVIII

L'HEURE DE L'EXIL.


Dans cet homme,  la pose robuste et fire, qui se dressait, l'pe
haute, au devant de sa femme, Ren de Penhol ne reconnut pas d'abord
le pauvre oncle Jean. Il tait si bien habitu  voir la figure du bon
vieillard se pencher, humble et douce, sur sa poitrine! Dans ce premier
moment, il crut presque rver.

Il recula d'un pas, et agita son pe en avant, comme s'il et voulu
carter le fantme.

Son pe rencontra celle de Jean de Penhol, et rendit ce bruit de fer
qui veille comme le son d'un clairon.

La lumire de la lampe tombait d'aplomb sur le front du vieillard,
couronn par ses cheveux aussi blancs que la neige. Son regard tait
triste, mais ferme. Au bruit des deux pes qui se choquaient, un
fugitif clair s'tait allum dans sa prunelle.

On voyait  cette heure que Jean de Penhol, le paisible et bon
vieillard, avait d porter firement autrefois le nom de ses pres...

Un instant Ren demeura muet  le contempler.

--Allez-vous-en! dit-il enfin, et ne me tentez pas!... car, si je
n'tais pas  l'heure de ma mort, j'aurais avec vous aussi un compte 
rgler, mon oncle!...

Le vieillard garda le silence.

--Allez-vous-en!... rpta Ren dont les doigts se crispaient autour de
la poigne de son arme.

L'oncle Jean ne rpondit point encore.

Ses grands yeux bleus se fixaient, calmes et rsigns, sur la figure
dcompose de son neveu.

L'cume venait aux lvres du matre de Penhol.

--Allez-vous-en!... rpta-t-il pour la troisime fois; vous savez bien
que cette femme est coupable... et qu'un fils de Penhol n'a qu'une
manire de se faire justice...

--Je sais que votre femme est une sainte, rpondit enfin l'oncle Jean
de sa voix douce et pntrante, et je sais que mon devoir est d'arrter
la main du fils de Penhol qui va commettre un lche assassinat.

Ren brandit son arme en poussant un rugissement.

--Je suis le matre!... s'cria-t-il; arrire, ou vous tes mort!

Il s'lana. L'oncle Jean resta droit et ferme. Sa main fit  peine un
imperceptible mouvement, et l'pe de Ren tomba sur le plancher.

Ren la ramassa en blasphmant, et revint  la charge; mais il portait
en vain des coups furieux: on et dit qu'il s'attaquait  un mur de
pierre.

L'oncle Jean ne bougeait point. On voyait toujours sa main haute tenir
l'pe au devant de sa poitrine. Il se contentait de parer et ne
portait pas un seul coup.

Ren haletait. Son front ruisselait de sueur. Il s'appuya bientt,
puis,  la muraille.

--Ah!... dit-il en grinant des dents, ce que vous faites l est pour
payer les bienfaits de mon pre et mes bienfaits  moi, n'est-ce pas,
Jean de Penhol?...

--Que Dieu me donne l'occasion de mourir pour vous, mon neveu, rpliqua
le vieillard dont le souffle tait toujours gal et tranquille; vous
verrez si je suis un ingrat!...

Ren, tout en affectant une extrme lassitude, le guettait de l'oeil
sournoisement. Quand il crut l'instant favorable, il s'lana d'un bond
et lui poussa une furieuse botte en pleine poitrine. L'oncle Jean reut
le choc sans broncher, comme toujours, et l'pe du matre de Penhol
sauta une seconde fois hors de ses mains.

Il voulut se baisser pour la reprendre, mais il avait mis tout ce
qui lui restait de vigueur dans son dernier lan. Sa tte appesantie
entrana son corps; il se coucha lourdement sur le plancher, et ne se
releva plus.

La fatigue puisante du combat, l'motion, l'ivresse arrive  son
comble, se runissaient pour le clouer au sol, inerte et incapable
dsormais de faire un mouvement.

L'oncle Jean dposa son pe et passa le revers de sa main sur son
front o perlaient quelques gouttes de sueur. Son regard se tourna vers
le ciel pour remercier Dieu; puis il s'agenouilla auprs de Marthe dont
il soutint la tte dcolore entre ses mains, qui tremblaient  prsent.

Madame recouvrait ses sens. Elle pronona le nom de Blanche, car la
mmoire lui revenait en mme temps que la vie.

--Nous la retrouverons, ma fille..., dit l'oncle Jean.

Le regard de Marthe fit le tour de la chambre, et resta fix sur la
place vide o pendait nagure le portrait de Louis de Penhol.

--Je me souviens! murmura-t-elle. Oh! pourquoi ne m'a-t-il pas tue?

L'oncle Jean l'attira sur son coeur.

--Nous la retrouverons, dit-il encore. Je vous promets que nous la
retrouverons!...

Il avait de bonnes paroles pour consoler et rendre un espoir qu'il ne
gardait point lui-mme, car des fentres de sa chambre il avait vu
Robert emporter son fardeau  travers le jardin et descendre ensuite au
grand galop le chemin qui conduisait au bac.

Son premier mouvement avait t de poursuivre le ravisseur, car
l'chelle dresse contre la fentre de l'Ange lui donnait tout 
deviner; mais lorsqu'il atteignit Port-Corbeau, Robert avait dj pass
l'Oust, et courait ventre  terre sur la route de Redon.

C'tait Robert que Vincent de Penhol, revenant au manoir, avait
rencontr dans le taillis,  la hauteur du bourg de Bains.

Tandis que l'oncle Jean remontait tristement la colline, Vincent
poussait son cheval de toute sa force. Il avait grande hte d'arriver.
Depuis six mois qu'il tait parti, aucune nouvelle du manoir ne lui
tait parvenue. Tout  l'heure, pendant qu'il traversait Redon, ceux
qu'il avait interrogs sur Penhol avaient secou la tte sans rpondre.

Il y avait un endroit dans la ville o l'on savait toujours ce qui
se passait  Penhol. Vincent tait entr  l'auberge du _Mouton
couronn_, mais depuis le matin l'auberge avait chang de matre: le
vieux Graud et sa femme, ruins tous deux, s'taient retirs au port
Saint-Nicolas, de l'autre ct de la Vilaine.

Vincent avait dans l'me un pressentiment douloureux. Mais, en mme
temps, son coeur battait de joie. Quelques minutes encore et il allait
revoir l'Ange. Comme elle devait tre embellie! Ce brusque retour, que
rien n'annonait, allait-il amener un sourire autour de sa jolie lvre
ou une larme dans ses grands yeux bleus?...

Depuis que Benot Haligan tait trop vieux pour remplir son office de
passeur, on avait install de l'autre ct de l'eau une cloche qui
s'entendait jusqu'au manoir.

En descendant de cheval, Vincent courut au poteau; il trouva l le bac
qui avait servi au passage de Robert.

Au lieu d'agiter la cloche, Vincent sauta dans le bac et fut bientt
sur l'autre bord. Au moment o il touchait la rive, la lueur faible qui
clairait toujours,  cette heure, la loge du pauvre Benot, frappa
son regard. Il monta, en courant, le petit sentier, et pntra dans la
cabane.

--Que Dieu vous bnisse, Penhol!... lui dit Haligan comme il passait
le seuil; voil l'orage qui vient... je le sens aux douleurs de mon
pauvre corps.

--Y a-t-il du nouveau au manoir?... demanda Vincent timidement.

--Le manoir est debout, mon fils... rpliqua Benot qui restait
immobile, couch sur le dos et les yeux fixs  la charpente fumeuse de
sa loge.

Vincent respira.

--J'avais peur!... murmura-t-il.

Puis il ajouta gaiement:

--Comment se porte mon bon pre?

--Ton pre se porte comme un homme chass de son dernier asile...,
rpondit Haligan.

Vincent recula stupfait.

--Quoi!... s'cria-t-il, Penhol a chass mon vieux pre?

--Mon fils, rpliqua le passeur, Penhol ne peut plus donner d'asile 
personne... On l'a chass lui-mme du manoir.

--Oh!... fit Vincent qui n'en pouvait croire ses oreilles; et Madame?

--Chasse.

--Et mes soeurs?...

Le vieux Benot se signa.

--Mortes!... murmura-t-il.

--Mortes?... rpta Vincent qui tomba sur ses genoux; mes soeurs!...
mes pauvres soeurs!... Et Blanche?...

Benot ne rpondit point tout de suite.

--Penhol, dit-il enfin, avez-vous rencontr un homme  cheval sur
votre route?

--Oui..., balbutia Vincent.

--Cet homme ne portait-il pas quelque chose entre ses bras?

--Oui..., dit encore le jeune homme.

--Eh bien, reprit Haligan, ce quelque chose, c'tait Blanche, votre
cousine!

Vincent poussa un cri dchirant.

Le passeur s'tait retourn vers la ruelle de son lit.

Au bout de quelques secondes, Vincent se releva d'un bond, passa de
nouveau le bac et remonta sur son cheval.

Il allait  la poursuite du ravisseur de Blanche et ne savait pas mme
son nom. Le ravisseur revenait en ce moment vers le manoir, au trot
paisible de sa monture.

Robert de Blois avait enlev Blanche pour son propre compte, et 
l'insu de Pontals. C'tait le rsultat d'une ide fixe qu'il avait.
A son sens, Louis de Penhol tait revenu, ou du moins il ne pouvait
manquer de revenir. Les bruits qui couraient  ce sujet dans le pays
prenaient chaque jour plus de consistance. On en tait  prsent aux
dtails. On disait que l'an rapportait des colonies une fortune
trs-considrable. Il y avait des gens pour prciser le chiffre de
cette fortune.

Par l'enlvement de Blanche, Robert pensait se mnager une excellente
ressource. Connaissant  fond l'histoire intime des Penhol, et sachant
les rapports qui avaient exist entre Louis et Marthe, il se disait:
Si ce brave homme est vritablement riche, l'Ange pourrait bien tre
la meilleure part du gteau... Ma foi, vivent les oncles d'Amrique!

Il aurait bien trouv un prtexte quelconque d'loigner Madame, mais le
hasard lui pargna ce soin. Marthe, qu'il guettait depuis la tombe de
la nuit, sortit, comme nous l'avons vu, pour se rendre au cimetire de
Glnac. Robert profita de l'occasion, et comme la porte tait ferme
 double tour, il planta une chelle contre la fentre et monta 
l'assaut.

L'Ange dormait. A son rveil, elle se trouva entre les bras d'un homme
dont elle ne voyait point le visage, et qui l'emportait enveloppe dans
ses couvertures. L'effroi qu'elle ressentit fut trop violent pour sa
faiblesse; elle eut  peine le temps de pousser un cri qui s'touffa
sous la couverture, et perdit connaissance.

Tout semblait favoriser le rapt; mais au moment o Robert, charg de sa
proie, mettait le pied dans le jardin, il se trouva face  face avec le
matre de Penhol.

Robert, qui s'tait arm  tout hasard, ne songea mme pas  faire
usage de ses armes. Il y eut entre lui et Ren une scne courte et
caractristique. Ren, si bas qu'il ft tomb, gardait bien ce qu'il
fallait d'nergie pour dfendre sa fille, mme contre Robert; mais ce
dernier le dominait, pour ainsi dire, par chaque fibre de son tre.

Il ne se dconcerta point, et rpondit  la premire question de Ren
en dcouvrant le visage de Blanche.

Puis il dit:

--Je l'enlve... Croyez-moi, Penhol, cela ne vous regarde pas.

C'tait toucher du premier coup l'endroit malade. Il y avait trois ans
que Robert travaillait  envenimer les soupons qui taient au fond
du coeur de Ren; la tche tait presque acheve;  peine fallait-il
encore une calomnie.

Blanche fut dpose sur un banc de gazon. Robert tira de sa poche le
portefeuille contenant les deux lettres que nous avons lues, et qu'il
avait voles l'une  Marthe et l'autre  Ren lui-mme.

Il fit semblant de chercher quelque passage et de dchiffrer quelques
lignes. Naturellement il trouvait dans les lettres tout ce qu'il
voulait.

Il y trouva, entre autres choses, des phrases improvises par lui-mme
et qui se rapportaient  l'apparition de Louis de Penhol dans le pays
quelques mois avant la naissance de Blanche.

Penhol ressentait une sorte de joie sauvage  se convaincre du
prtendu crime de sa femme.

Il ne doutait plus.

Robert avait raison. Que lui importait  lui, Penhol, l'enlvement de
cette fille de l'adultre?

Il tait  moiti ivre dj. Il mit de la forfanterie  vendre l'enfant
pour les deux lettres.

Un cheval attendait  la grille du jardin. Robert partit ventre 
terre, emportant Blanche toujours vanouie dans l'ancien trou de
Bibandier, car il ne connaissait pas, dans tout le pays, une maison qui
et ouvert sa porte pour favoriser le rapt d'une fille de Penhol...

       *       *       *       *       *

Ren monta au salon pour lire tout  son aise les lettres conquises. Il
s'applaudissait de son oeuvre et triomphait vis--vis de lui-mme. Au
salon, il rencontra matre Protais le Hivain, surnomm Macrocphale,
qui l'accueillit avec des saluts plus respectueux encore qu'
l'ordinaire.

Quand il eut achev de saluer, Macrocphale entra en matire en disant
que la plus chre passion de sa vie tait de se faire hacher en mille
pices pour le service du matre de Penhol.

En consquence, il s'tait charg d'un message bien fcheux, afin d'en
adoucir les termes dans la mesure du possible.

Le message de matre le Hivain portait en substance que Ren de Penhol
avait vendu par acte en due forme et sous condition de rmr la terre
de son nom  M. le marquis de Pontals, pour entrer incontinent en
jouissance.

--Consquemment, poursuivait Macrocphale, mondit sieur de Penhol
ne doit point s'tonner si mondit sieur Pontals lui fait signifier
par les prsentes... ou plutt, se reprit l'homme de loi, lui donne
poliment  entendre... car je ne suis pas un huissier, Dieu merci!...
qu'il faut dguerpir et vider les lieux... ou pour mieux dire s'en
aller tout bonnement... cela dans le plus bref dlai, dont acte.

Penhol coutait, la tte haute, l'oeil fixe. Il semblait ne point
comprendre.

Dans la nuit de la Saint-Louis, Robert et Pontals, aprs avoir mis
tour  tour en usage auprs de lui les menaces et les promesses,
avaient enfin frapp le grand coup.

On avait exhib les papiers enlevs par Cyprienne et Diane  matre
le Hivain et reconquis par Bibandier. C'taient des faux matriels:
Ren avait contrefait l'criture de son frre et fabriqu de prtendus
pouvoirs,  l'effet de vendre le patrimoine de Louis, qu'il croyait
mort.

Le vritable instigateur de ces actes criminels tait bien matre
Protais le Hivain, pouss lui-mme par Robert et Pontals; mais la
justice ne connat que le coupable de fait.

C'tait la main de Ren qui avait trac les fausses signatures.

Il dut cder.

Il n'avait plus, dsormais, un pouce de terre en sa possession.

--Comme M. le vicomte peut le penser, reprit Macrocphale en grimaant
un doucereux sourire, je me suis mis en quatre pour le tirer de l...
Mais o il n'y a plus rien, on ne peut rien faire... Mes efforts
dvous n'ont abouti qu' obtenir un dlai convenable.

--Quel dlai?... demanda Penhol qui n'avait pas encore prononc une
parole.

--Grce  moi, rpliqua Macrocphale, M. le vicomte aura une heure pour
faire ses petits prparatifs de dpart.

Ren fit un geste d'indignation.

--Permettez!... reprit l'homme de loi, je ferai observer
respectueusement  M. le vicomte que le manoir a t vendu avec tout
ce qu'il contenait. En consquence, comme M. le vicomte ne peut rien
emporter du tout, une heure lui suffira pour arranger ses petites
affaires.

Macrocphale avait beau prendre un air humble et contrit, la joie
mchante qu'il prouvait  remplir ce message perait malgr lui sous
son masque.

--Sortez!... dit Ren.

--Que M. le vicomte veuille bien me pardonner si je n'obis 
l'instant mme, comme c'est mon devoir... Mais je n'ai pas achev ma
commission... La personne qui m'envoie vers M. le vicomte dsire le
voir s'tablir  bonne distance de la commune de Glnac pour viter
la chance de conflits regrettables... Je suis consquemment charg de
notifier  M. le vicomte que tout fermier de Penhol ou de Pontals qui
lui ouvrirait la porte de sa maison serait immdiatement congdi... M.
le vicomte est trop gnreux pour exposer de pauvres diables...

--Sortez!... rpta Penhol dont la patience tait videmment  bout.

Comme ses sourcils se fronaient, matre le Hivain eut peur. Il
tmoigna une dernire fois son dsir de se faire hacher en mille pices
pour le service de M. le vicomte, et gagna la porte  reculons, en
saluant,  chaque pas qu'il faisait, jusqu' terre.

Il se rendit chez l'oncle Jean pour lui rpter sa notification.

Penhol, rest seul, demeura durant quelques secondes ananti sous le
coup qui le frappait. Il avait jusque-l ferm les yeux volontairement
pour ne point voir les consquences de sa ruine. Au bout de quelques
minutes, une colre sourde fit place  l'abattement qui l'accablait. Un
amer sourire claira son visage morne. Il venait de songer  Marthe.

Il se leva.

--C'est elle, murmura-t-il, c'est elle qui est cause de tout!... Je
suis le matre pendant une heure encore... J'ai le temps de me venger!

Ce fut alors qu'il se rendit dans la chambre de Blanche.

       *       *       *       *       *

Dans le salon, Jean de Penhol soutenait toujours Marthe qui avait
repris ses sens, mais qui restait sous le poids d'un accablement
insurmontable.

--Il faut retrouver des forces, Marthe, disait le vieillard, car vos
preuves ne sont pas finies... Le malheur est descendu sur notre
maison... Et quoi qu'ait pu faire Ren, votre mari, vous devez l'aider,
Marthe, et le consoler dans sa dtresse.

Avant que Jean de Penhol pt s'expliquer davantage, la pendule sonna
onze heures de nuit. Le timbre aigu et sonore sembla produire sur
Ren le mme effet que si une main rude avait secou brusquement son
sommeil. Il fit effort pour se redresser et appuya ses deux mains sur
le parquet o nagure il s'tendait tout de son long.

--Onze heures!... murmura-t-il sans manifester le moindre souvenir de
ce qui s'tait pass. Que devais-je donc faire  onze heures?

L'oncle Jean ne le savait que trop. Il ouvrit la bouche pour rpondre,
mais le coeur lui manqua.

Ren regardait tout autour de lui.

--Cette salle est bien grande maintenant, murmura-t-il; autrefois, elle
paraissait plus petite, alors que nous tions tous ensemble...

Il se prit  compter sur ses doigts avec lenteur.

--Vincent..., dit-il, Diane et Cyprienne, vos trois enfants, notre
oncle... Blanche de Penhol... Roger, notre fils d'adoption... puis,
Robert de Blois, ajouta-t-il en parlant plus bas, et Lola... pourquoi
nous ont-ils quitts tous ensemble?...

Il s'interrompit, et son corps eut un frmissement.

--Oh!... fit-il en un long soupir, voil que je me rappelle!

Il se leva. Son ivresse rcente avait laiss peu de traces. Il y avait
en ce moment sur son visage pli un reste de noblesse.

--Je me souviens..., reprit-il; c'est l'heure o Penhol doit quitter
pour jamais la maison de son pre!

Marthe demeurait immobile et froide. Ces motions tristes, mais calmes,
taient trop au-dessous des angoisses qui l'avaient brise. L'oncle
Jean, au contraire, tait affect profondment.

--Je suis bien vieux..., pensa-t-il tout haut, et je croyais mourir
avant de voir cela. Allons, mon neveu, l'heure est sonne!... Que Dieu
vous donne le courage de ce dernier sacrifice!...

Ren fit un pas vers la porte, mais sa tte qui se dressait avec fiert
se courba de nouveau. Il venait de heurter du pied les dbris de ce
cadre bris qui contenait nagure le portrait du fils an de Penhol.

Son regard timide et inquiet glissa jusqu' Marthe.

--Si du moins on m'aimait!... pronona-t-il avec dsespoir.

Marthe se leva enfin et se rapprocha de lui.

--Ren, dit-elle, tant que vous ne me chasserez pas, je resterai prs
de vous... et je vous aimerai.

Ce dernier mot tomba de sa bouche avec effort. Elle songeait  sa
fille. Elle se tenait, les yeux baisss, auprs de Penhol qui la
contemplait en silence.

--Oh! Marthe!... Marthe!... murmura-t-il enfin, si vous aviez voulu!...

Il se retourna vers l'oncle Jean et lui montra du doigt les deux pes.

--Merci..., dit-il seulement.

Puis il se dirigea vers la porte du salon.

Le vieillard et Marthe le suivaient.

Ils traversrent ensemble le corridor dsert. Ils descendirent ensemble
le grand escalier o personne ne vint croiser leur route.

De plus en plus, le manoir semblait abandonn.

On aurait pu les voir marcher tous les trois en silence le long des
alles du jardin...

L'oncle Jean ouvrit la porte qui donnait sur le dehors. Il sortit;
Marthe en fit autant. Penhol hsita au moment de franchir le seuil.

--Du courage! mon neveu..., dit la douce voix de l'oncle Jean. Dieu
aura piti de nous.

Penhol mit ses deux mains sur son visage et sortit sans jeter un
regard en arrire.

A peine avait-il pass le seuil que la porte, pousse par une invisible
main, se ferma rudement sur lui.

M. Blaise et Bibandier taient sortis d'un buisson voisin et riaient,
les bons garons, du meilleur de leur coeur...




XIX

LE SOUPER DE PENHOL.


Derrire la porte, Blaise et Bibandier se frottaient les mains de
compagnie: comme si nul drame ne pouvait se jouer en ce monde, sans
qu'il y ait  ct la farce honteuse ou bouffonne.

--a n'est pas drle, tout de mme, dit le fossoyeur, de recevoir cong
 une heure pareille!

--Et par un diable de temps! ajouta M. Blaise: ils vont tre
fameusement saucs, les pauvres canards... Quel vent!

--Et quelle onde!... il tombe des gouttes larges comme des pices de
six livres!... Maintenant que nous leur avons fait la conduite, mon
opinion est qu'il faut aller voir si M. le maire nous a laiss un peu
de sa bonne eau-de-vie.

--M. le maire..., rpta Blaise en ricanant; je retiens son charpe
pour me faire un gilet.

Ils taient rentrs sous le vestibule du manoir.

Au dehors, Ren, Marthe et l'oncle Jean descendaient la monte.

L'orage qui menaait, depuis la brune, venait d'clater enfin avec une
soudaine violence; la pluie tombait  torrents.

--Ce sera une terrible nuit pour ceux qui n'ont point d'asile! murmura
l'oncle Jean.

Marthe avait la tte nue, ses cheveux se collaient dj ruisselants 
ses tempes.

--Et nous n'avons pas d'asile!... dit Ren.

--Parmi les anciens fermiers de Penhol..., commena Marthe.

--Il n'y faut pas songer, ma fille..., interrompit l'oncle Jean; ceux
qui nous chassent n'ont rien oubli... Notre malheur se gagne, et
l'hospitalit que nous irions demander  un pauvre homme serait une
maldiction pour lui et sa famille.

La pluie et le vent redoublaient; les arbres du taillis taient trop
bas pour offrir la moindre protection. Ren s'arrta.

--C'est par une nuit semblable, dit-il, que j'ai ouvert les portes du
manoir  l'homme qui nous chasse aujourd'hui... Ne trouverai-je donc
pas o abriter ma tte, moi qui n'ai jamais refus l'hospitalit 
personne?... Hormis  un, pourtant! se reprit-il tout bas.

Et il ajouta en pressant  deux mains son front mouill:

--O mon frre!... mon frre!... Dieu te venge!

--Allons, mon neveu, dit l'oncle Jean qui secoua son abattement et
feignit une sorte de gaiet, nous n'en sommes pas l, Dieu merci!...
C'est un orage  essuyer, voil tout!... La belle affaire pour un
chasseur!... Au pis aller, nous sommes bien srs de trouver un accueil
cordial chez notre vieil ami l'aubergiste de Redon.

--C'est vrai!... dit vivement Penhol, celui-l nous aime... et il est
assez riche pour nourrir Marthe, tandis que j'irai, moi, Dieu sait o.

--O vous irez, je vous suivrai, Penhol..., rpliqua Madame...

Ren fit comme s'il n'avait pas entendu.

--Il faut que j'aille bien loin, reprit-il; bien loin!... car ces gens
conservent une arme contre moi... et tant qu'ils me verront  porte
de leurs coups, ils frapperont sans piti ni trve... Jusqu' ma mort,
voyez-vous, ils auront peur de me voir rentrer dans la maison de mon
pre!

--Et bien ils feront, mon neveu! s'cria le vieil oncle en affectant
un espoir qu'il n'avait pas; car Dieu est juste, et vous y rentrerez
quelque jour... En attendant, je vois de la lumire dans la loge de
Benot le passeur... Entrons l pour laisser passer l'orage, car la
pauvre Marthe est bien faible... J'ai bonne esprance... Quand Marthe
sera repose, nous prendrons le bac et nous irons chez notre ami
Graud, qui est riche et dvou...

L'oncle Jean marchait maintenant le premier. Il s'engagea dans le petit
sentier qui menait  la loge. Ren le suivait avec rpugnance. Depuis
plus d'une anne, il n'avait pas visit le vieux serviteur de son pre,
qui se mourait dans l'abandon.

Comme Jean de Penhol approchait de la cabane, il vit en travers de la
porte une masse noire dont il ne distinguait point la forme.

Au bruit de ses pas, la masse noire remua. C'tait un homme, assis sur
la pierre du seuil, la tte entre ses deux mains.

--Est-ce toi, vieux Benot? demanda l'oncle Jean.

L'homme releva la tte, et l'oncle Jean put reconnatre la bonne figure
de l'aubergiste de Redon.

Il eut un vritable mouvement de joie, et frappa ses deux mains l'une
contre l'autre.

--Avancez, mon neveu! s'cria-t-il, avancez, Marthe!... voici justement
notre ami Graud qui va nous tirer d'embarras tout de suite.

L'aubergiste se leva en silence, ta sa casquette avec respect, et se
rangea pour laisser l'entre libre.

Dans le mouvement qu'il fit, la lumire de la rsine vint frapper
son visage. L'oncle Jean s'arrta au devant du seuil, tant il vit de
tristesse et de dcouragement sur les traits du vieil aubergiste.

Benot Haligan s'tait mis sur son sant.

--Allumez une autre rsine, Franois Graud..., dit-il. Faites un grand
feu dans la chemine... Ce n'est pas tous les jours que Penhol vient
visiter son serviteur!

Graud ne bougeait pas. Il regardait d'un oeil morne et constern les
trois htes de la pauvre cabane.

Quand Madame entra la dernire, il lui prit la main et la baisa. Il
avait des larmes dans les yeux.

--C'est donc bien vrai ce que Benot vient de me dire?... murmura-t-il
d'une voix altre.

Penhol tourna vers le grabat un regard plaintif.

--Qu'a-t-il dit?... demanda-t-il.

--Allumez une autre rsine, Franois Graud..., rpta le pauvre
passeur. Faites du feu dans la chemine et trouvez des siges, afin que
nos matres soient reus comme il convient.

--Qu'a-t-il dit?... demanda encore Penhol.

--J'ai dit que le manoir avait chang de matre, rpliqua Benot
Haligan dont la voix s'adoucit, et je donnerais tout ce qui me reste,
sauf l'espoir du salut ternel, pour m'tre tromp. J'ai dit que Ren
de Penhol allait avoir besoin de ceux qui ont mang le pain de son
pre...

--Est-ce vrai?... est-ce vrai?... balbutia l'aubergiste; ont-ils eu le
coeur de vous chasser, vous, Penhol... et M. Jean... et Madame?...

--C'est vrai..., dit Ren.

--Et nous avons compt sur vous, ami Graud..., ajouta l'oncle Jean.

L'aubergiste secoua la tte.

--J'ai fait ce que j'ai pu, dit-il, comme se parlant  lui-mme;
maintenant je n'ai plus rien.

--Pas mme un asile  donner au fils de ton matre?... demanda l'oncle
Jean dont la voix prit un accent d'amertume.

--Pas mme un asile  donner au fils de mon matre..., rpliqua
l'aubergiste; ce matin les gens de loi sont venus dans mon auberge...
ils m'ont mis dehors avec la vieille femme, qui pleurait... M. Jean,
elle avait cru mourir dans l'aisance... C'est bien dur,  son ge,
d'aller demander l'aumne par les chemins!...

Ren s'tait assis sur une escabelle, le plus loin possible du grabat
de Benot.

--C'est moi!... pronona-t-il  voix basse, c'est encore moi qui suis
cause de cela... Depuis deux ans, Graud m'apportait de l'argent toutes
les semaines... Le soir de la Saint-Louis, il me donna encore un sac en
me disant:

--Ceci ne vient pas de moi tout seul, car je suis ruin, notre
matre... J'ai dit aux bonnes gens de Glnac et de Bains: Penhol a
besoin d'argent... Et le sac s'est rempli...

Et moi, ajouta Ren, je perdis cela en une seule partie!

--Tout ce que j'avais tait  vous, Penhol..., murmura Graud; ce que
je regrette, c'est de n'avoir plus rien.

L'oncle Jean s'approcha de l'aubergiste et lui serra la main en silence.

--Mais, reprit ce dernier, ce n'est pas tout, mon Dieu!... Benot
disait encore autre chose... Est-il vrai qu'on peut vous perdre aprs
vous avoir dpouill?... Est-il vrai que l'honneur de Penhol est entre
les mains de ces dmons?...

Personne ne rpondit.

La voix creuse du vieux passeur s'leva dans le silence.

--Il y a une chane d'or autour du cou de Madame, dit-il; avec cela on
peut aller bien loin.

Madame tendit sa chane d'or  l'oncle Jean.

--Il n'y a pas de temps  perdre!... s'cria l'aubergiste; demain,
avant le jour, il faut que vous soyez sur la route de Rennes, Penhol;
les sclrats qui vous ont dpouill pourraient bien se raviser.

--Qu'il reste ou qu'il parte, grommela Benot Haligan, ils lui
prendront son corps et son me...

On ne l'entendit point.

--J'irai avec vous, reprit Graud, ft-ce  Paris... car vous n'tes
pas habitu  vous servir vous-mme.

--Mais votre femme?... dit Marthe.

--Quand j'tais marin, repartit l'aubergiste, ma femme restait seule
durant des annes.

--Pauvre comme elle est maintenant, la bonne femme!... voulut objecter
encore l'oncle Jean.

L'aubergiste hsita un instant.

--coutez!... dit-il ensuite avec simplicit, mais de ce ton
premptoire que l'on prend pour lancer un argument sans rplique, je
suis n sur Penhol...

       *       *       *       *       *

L'orage tait pass. Nos trois fugitifs, accompagns du vieux Graud,
descendirent vers le passage du Port-Corbeau.

La parole lugubre de Benot Haligan pesait sur leurs poitrines
oppresses.

Tandis que Graud dtachait le bac, Marthe tait reste un peu en
arrire.

Le vent avait chass les nuages. La lune brillait  travers les
branches mouilles. Marthe se retourna pour jeter un dernier regard sur
le manoir.

Dans le sentier, clair  demi, elle vit deux formes connues qui se
glissaient en se tenant par la main, deux jeunes filles dont la longue
chevelure flottait au dernier souffle de l'orage...

Marthe joignit les mains en poussant un cri faible. Elle tait tombe
sur ses genoux.

L'oncle Jean s'lana vers elle.

--Je les ai vues!... rpondit Marthe  ses questions; toutes deux!...
La mort ne les a point changes... Elles m'ont jet un baiser avec un
sourire... Oh! je les reverrai bien souvent, car elles savent  prsent
comme je les aimais!

       *       *       *       *       *

Malgr son apparence de solitude et d'abandon, le manoir avait bien
gard quelques htes. A peine Ren, Marthe et l'oncle Jean eurent-ils
quitt le grand salon, qu'une porte latrale s'ouvrit, donnant passage
 M. Robert de Blois.

Robert avait entendu et vu la majeure partie de ce qui venait de se
passer; un sourire de profond ddain se jouait encore autour de sa
lvre.

Il se dirigea vers la table o tait la lampe, et poussa du pied,
chemin faisant, les dbris du portrait de l'an.

--Quelle brute enrage et stupide!... murmura-t-il. En vrit, la
partie tait trop aise  gagner!... C'est qu'il allait la tuer, ma
parole d'honneur... sans ce vieux pique-assiette d'oncle en sabots, qui
est, ma foi, un gaillard!...

Il jeta un regard sur l'pe, qui tait toujours  la mme place.

--Tudieu!... reprit-il, quelle garde il vous avait! Il a dsarm
l'autre trois fois de suite au demi-cercle!... On n'y voyait que du feu!

Il s'tendit sur le fauteuil o s'asseyait nagure Penhol, et joignit
ses mains sur son estomac avec un air de batitude.

--Et tout cela est dj de l'histoire ancienne!... poursuivit-il; la
toile est tombe, la farce est finie et nous entamons l're srieuse
de notre existence... Il s'agit maintenant d'tre un homme grave...
et de porter comme il faut notre fortune... On se dbarrasserait bien
de ce vieux Basile de Pontals, mais on a besoin de lui pour la
dputation... Il m'a garanti cent voix de ses cratures au collge de
Redon... Les lections approchent... Quand je serai dput, du diable
si je ne lui joue pas quelque bon tour!

Il agita la sonnette, place  ct de lui.

--Ma course sur la lande m'a donn grand apptit, reprit-il, mais je
n'ai pas perdu ma peine... Blanche est en lieu de sret maintenant...
et mon arc a toutes les cordes qu'il faut.

Un domestique se montra  la porte.

--Commandez qu'on me prpare  souper, dit Robert.

--C'est dj fait..., rpliqua le valet; notre monsieur avait donn
l'ordre qu'on le servt au salon.

--C'est bien..., dit Robert. Je me contenterai du souper de notre
monsieur... Allez!

Le domestique sortit.

Robert se frottait les mains et riait dans sa barbe.

--Le pauvre diable!... pensait-il; le pauvre diable!... Allez donc
sauver les gens qui se noient!... Pardieu! ce vieux fou de Benot
Haligan parlait comme un livre, aprs tout!... et la morale de la chose
est qu'il faut laisser les gens couler comme des plombs au fond de
l'eau.

Second clat de rire, pendant lequel une main se posa, par derrire
lui, sur son paule.

C'tait M. Blaise, vtu d'un trs-bel habit bourgeois, et qui riait,
lui aussi, de tout son coeur.

--Nous sommes gais!... dit-il en prenant place  ct de son ancien
matre.

--Et je crois que nous en avons sujet, mon fils!... repartit Robert. Je
pensais justement  toi... Je me disais: Voil un garon qui doit me
garder de la reconnaissance!...

--Ah!... fit Blaise, tu te disais cela?...

--Oui... Le fait est que le bien t'est venu en dormant, mon
bonhomme!... J'aurais pu admirablement me passer de toi.

--J'ai fait de mon mieux..., dit Blaise avec une humilit feinte; j'ai
t un domestique fidle, soumis, dvou...

--La perle des valets!... interrompit Robert.

--Et j'ai t encore, poursuivit Blaise, un observateur attentif, un
confident discret, un espion adroit.

--Le roi des marauds, enfin!... s'cria Robert, c'est juste... Va, je
ne veux pas diminuer ton mrite!... Sois sr que ta part du gteau sera
suffisante et honnte.

L'Endormeur approcha son sige et prit un air important.

--C'est prcisment sur ce sujet-l que je voulais te toucher un mot ou
deux, dit-il. De quelle manire entends-tu les partages, toi, Amricain?

--Ma foi, mon fils, j'avoue que tu me prends sans vert... Je n'ai pas
encore song  cela... Entre nous, comme bien tu penses, il ne peut pas
y avoir de difficults.

--Assurment non!... Cependant j'ai toujours entendu dire que les bons
comptes font les bons amis. On peut discuter un petit peu sans se
fcher... D'abord, je te ferai observer que nous ne sommes pas rests
dans les termes de notre premier programme... C'tait vingt mille
francs de rente chacun que nous devions avoir, si tu t'en souviens...

--Dame! fit Robert; je suis presque content de te voir tablir toi-mme
des diffrences...

--De trs-grandes! interrompit Blaise.

--D'accord!... J'ai fait toute la besogne et tu t'es repos.

Blaise fourra ses deux mains dans ses poches, et croisa ses jambes pour
s'tendre commodment sur le dossier de son fauteuil.

--Mon bonhomme, dit-il, je vois que tu es port  introduire de
l'aigreur dans notre causerie amicale... Si tu as mal aux nerfs, tant
pis pour toi!... Moi je suis de bonne humeur et je continue avec une
entire bienveillance. Il ne s'agit pas ici de nos mrites respectifs,
mais bien des parts qui doivent nous revenir dans la succession de
Penhol... Quand j'ai dit que les circonstances avaient chang, c'est
que je vois ici deux hritiers nouveaux, et peut-tre trois...

--Qui donc?

--D'abord Pontals... Ensuite, ce laid coquin de Macrocphale... Enfin,
notre chre Lola, qui ne voudra point, sans doute, s'en aller les mains
vides...

--Qu'y faire?

--Voil!... Diviser le patrimoine en deux portions gales... La
premire sera pour M. le marquis, lequel se chargera de rcompenser
matre Protais le Hivain  sa fantaisie... L'autre sera pour nous.

--Et Lola?...

--Elle sera la matresse d'un Pontals quelconque qui la payera ou qui
ne la payera pas, je m'en bats l'oeil... Quant  notre pauvre part de
vingt mille livres de rente, il y aura dix mille francs pour toi et dix
mille francs pour moi...

--Mais..., voulut objecter Robert.

--Attends donc!... Ceci en principe... Mais, car moi aussi j'ai mon
_mais_, mais durant l'espace de trois annes conscutives, j'aurai la
libre disposition de notre fortune indivise, parce que, suivant nos
conventions, je serai le matre, et toi le domestique.

Robert le regarda bouche bante.

--Tu veux railler? balbutia-t-il.

--Non pas du tout!... de ma vie je n'ai parl plus srieusement!...
Mon brave, il n'y a dans les marchs que ce qu'on y met... Le soir o
nous fmes ce bon repas  l'auberge du vieux Graud sur le port de
Redon,--quelle omelette! mon bonhomme... et quel gigot!... non, c'tait
une paule,--tu me promis en propres termes d'tre mon domestique
pendant le mme espace de temps que je t'aurais servi...

--Et tu es assez fou pour esprer...? commena Robert en fronant le
sourcil.

--Une simple observation..., interrompit l'Endormeur avec gravit: les
rapports nouveaux que nous allons avoir ensemble exigent,  mon avis,
de nouvelles formes... S'il m'en souvient bien, tu exigeas de moi
autrefois le sacrifice de certaines faons familires... aujourd'hui je
te rends la pareille, et franchement tu ne peux pas m'en vouloir...

Robert avait grand'peine  contenir son impatience.

--Quand tu auras fini..., dit-il.

--Encore _tu_!... s'cria l'Endormeur... Amricain, mon fils, vous
avez la tte dure... et je commence  craindre de voir notre petite
discussion dgnrer en une mauvaise querelle!

Blaise ne souriait plus.

--Voyons..., dit Robert, qui commenait  s'inquiter, je t'accorde tes
dix mille francs de rente, bien que ce soit absurde... Nous ne sommes
pas en position de faire un clat.

--Vous, peut-tre, mon ancien seigneur... Mais moi, cela m'est
parfaitement gal!... coutez donc!... chacun a ses petites
faiblesses... Depuis trois ans, je songe tous les jours au plaisir que
je me donne en ce moment... Vrai, ajouta-t-il en se prenant  rire,
trois ans ce n'est pas trop... car je m'amuse comme un bienheureux!

Robert avait la tte basse et semblait rflchir.

--Et quand je songe que j'ai trois ans  m'amuser ainsi, reprit Blaise,
ma parole, je ne me sens pas de joie!

Robert jeta un regard de ct vers l'pe de l'oncle Jean, qui restait
 porte de sa main.

Blaise ne perdit point ce mouvement.

--Oh! oh! fit-il, je croyais que nous n'tions pas en position de faire
un clat!...

La lvre de Robert tremblait; il tait tout blme de colre.

--Blaise!... Blaise!... dit-il d'une voix altre, ma patience a des
bornes...

--Moi, voil trois ans que je patiente, rpliqua l'Endormeur dont le
calme semblait imperturbable.

--Tu sais bien que tu demandes l'impossible!... Et ce jeu doit cacher
autre chose... En deux mots, que veux-tu?

--Voil qui est parler!... s'cria l'Endormeur; mon bonhomme, tu as t
bien longtemps  me comprendre... On m'a promis vingt mille livres de
rente: je veux vingt mille livres de rente.

--Et moi?... dit Robert qui baissait les yeux pour tcher de dissimuler
sa colre.

--Je n'entre pas dans tes affaires personnelles, mon fils... Sur les
vingt mille livres de rente qui restent, tu t'arrangeras avec M. le
marquis de Pontals, avec matre Protais le Hivain, avec notre chre
Lola et mme avec le Bibandier, s'il y a lieu.

--C'est ton dernier mot?... demanda Robert  voix basse et les dents
serres.

--C'est mon dernier mot..., rpondit l'Endormeur, et je te promets que
je n'en dmordrai pas!... Tu me donneras tout, ou bien, morbleu! je
mangerai seul le bon souper que tu as command, et tu me serviras 
table!

--Allons!... dit Robert qui affecta un mouvement de gaiet, je vois
bien qu'on ne peut pas raisonner avec toi ce soir... Il faut tcher de
s'arranger autrement.

Tout en prononant ces paroles avec un accent de bonne humeur, Robert
de Blois jouait avec le pied de la lampe. Au beau milieu de son
sourire, sa main glissa, rapide comme l'clair, et saisit sur la table
l'pe de l'oncle Jean.

Mais l'Endormeur tait sur ses gardes. Si rapide qu'et t le
mouvement, quand Robert se retourna pour frapper, il vit son camarade
debout au milieu de la chambre et tenant  la main l'pe du matre de
Penhol.

--Oh! oh! mon bonhomme! dit Blaise qui tomba en garde assez
gaillardement; on te connat depuis le bout de l'oreille jusqu' la
plante des pieds... Tu triches toujours, c'est ton caractre... mais,
au jeu que nous allons jouer,  ce qu'il parat, on ne peut pas filer
la carte.

Robert s'tait lev. Il n'tait peut-tre pas brave dans l'acception
hroque du mot, mais il avait ce qu'il fallait de sang-froid et de
fermet pour dfendre  l'occasion son intrt ou sa vie.

--Je te prviens que c'est un duel  mort, dit-il en marchant sur
Blaise avec prcaution.

--C'est tout ce que tu voudras, mon fils... rpliqua l'Endormeur. Dieu
merci! j'ai cinq ans de salle.

Ils n'taient pas encore  porte l'un de l'autre. Robert s'arrta et
se mit en garde  son tour.

--Une dernire fois, dit-il, je te propose la paix.

--Moi, rpondit Blaise, je te propose une place de valet de chambre
auprs de ma personne... sinon je rclame le payement de mes gages pour
trois annes de service, lesquels gages j'value  la somme de deux
cent mille francs.

Il n'y avait plus  parlementer. Les pointes des deux pes se
joignirent tout doucement. Ce fut comme une caresse.

Ce combat ne ressemblait gure  celui qui avait eu lieu peu d'instants
auparavant,  la mme place. Les deux adversaires se montraient
galement prudents.

Ils firent tour  tour une demi-douzaine de passes  distance; quand
l'un d'eux se fendait, par aventure, il restait bien six pouces entre
la pointe de son pe et le corps de l'adversaire.

Et pourtant l'assaut s'animait; ils frappaient du pied vaillamment,
comme  la salle d'armes, et l'on entendait un grand cliquetis de fer.

De loin un myope aurait pu penser que c'tait une bataille acharne et
terrible.

Au moment o le bruit de ferraille allait le mieux, un gros rire clata
tout  coup de l'autre ct de la chambre.

Les deux pes se baissrent  la fois.

La porte par o Robert et Blaise taient entrs dans le salon venait
de s'ouvrir. Sur le seuil on apercevait la taille longue et maigre de
Bibandier. L'ancien uhlan se tenait les ctes et riait  gorge dploye.

--Ah! ah! ah! s'cria-t-il ds qu'il put parler; la matresse farce!...
Voil deux bons garons qui se battent comme des diables pour un
hritage qui leur passera sous le nez!... Ah! ah! ah!... Et pour un
souper qu'un autre mangera!

Robert et Blaise restaient tout dcontenancs.

L'ancien uhlan, fossoyeur de la paroisse de Glnac, fit quelques pas 
l'intrieur de la chambre. Il tenait  la main des papiers.

--Restez dehors si vous avez peur!... cria-t-il  la cantonade; je
promets bien qu'ils ne me tueront pas... Ma parole! reprit-il en
s'adressant aux deux combattants, vous tes drles  croquer comme
cela!... Ah! M. Robert, j'irai te voir  la chambre, bien sr, quand
tu seras dput... Ah ! l'Endormeur, nous voulons donc avoir vingt
bonnes petites mille livres de rente qui ne doivent rien  personne.
Et, sur le reste, l'Amricain pourra s'arranger avec le vieux marquis,
avec M. de la Chicane, etc... etc..., et enfin avec le Bibandier, s'il
y a lieu... Laissez l vos joujoux, mes enfants; nous allons parler
d'affaires srieuses.

Blaise et Robert se regardaient. Le prambule n'annonait rien de bon.

Bibandier s'installa dans le fauteuil, auprs de la table.

--Mes amours, dit-il, je m'applaudirai toute ma vie de vous avoir vit
la peine de vous embrocher comme des dindons que vous tes... Quand
vous me ferez des yeux de tigre pendant une heure, a ne changera rien
 l'histoire!... Voyez-vous, il n'y a pas moyen de faire les mchants
ici, ce soir...

--Mais que signifie donc tout cela?... s'cria Robert; je ne vous avais
jamais vu si insolent, mons Bibandier!

--Amricain, dit l'ancien uhlan, la nature chatouilleuse de mon
caractre ne me permet pas de continuer l'entretien sur ce ton... Ah!
ah! ah!... se reprit-il en clatant de rire, j'ai envie de prendre,
moi aussi, une de ces vieilles flamberges, et nous mnerons la danse
 trois... Mais c'est assez foltrer... Viens te mettre  ma droite,
l'Endormeur... Amricain, prends place  ma gauche... Il s'agit d'une
communication officielle.

Robert et Blaise s'approchrent machinalement.

--M. le marquis de Pontals, poursuivit Bibandier, a bien voulu me
donner auprs de vous une mission de confiance... Il m'a dit:

--Mon ami Bibandier, je rpugne  voir ce Robert et ce Blaise...

--Comment!... s'crirent ceux-ci en mme temps.

--Si vous m'interrompez, nous n'en finirons pas... M. le marquis m'a
donc dit:

--Mon ami Bibandier, pargne-moi la peine de voir ces deux coquins de
Robert et de Blaise!...

--Ah!... fit M. de Blois, Pontals a dit cela!...

--Comme j'ai l'honneur, mon fils... Et je crois bien que c'est pure
modestie... Le marquis, tout en vous comblant de bienfaits, veut se
soustraire aux marques de votre reconnaissance... Jugez-en... Il m'a
dit encore:

--En dfinitive, ces drles m'ont t d'une certaine utilit... Je
prtends qu'ils ne s'en aillent pas les mains vides.

--Nous en aller!... se rcria Blaise.

Et Robert ajouta en raillant  son tour:

--Ah ! M. le marquis croit donc que nous sommes gens  tirer les
marrons du feu pour nous laisser ensuite mettre  la porte comme des
enfants?

--Le marquis est un fameux lapin, M. Robert!... dit l'ancien uhlan avec
emphase; et s'il mange les marrons  lui tout seul, vous devez encore
vous estimer heureux qu'il veuille bien vous en jeter les pelures!...

--C'est ce qu'il faudra voir!...

--C'est tout vu!... Pour en revenir, Pontals m'a charg de vous dire
qu'il a besoin de son manoir de Penhol... et qu'il serait flatt de
vous voir disparatre ce soir mme.

--Il faut que le brave homme soit tomb en enfance! murmura Robert
qui vritablement ne comprenait rien  cet acte d'hostilit brutale.
Le manoir est  nous bien plus qu' lui... Nous possdons des
contre-lettres dont les doubles se trouvent entre les mains de matre
le Hivain.

--Les doubles, et les originaux aussi..., riposta Bibandier.

--Du tout!

--Si fait! c'est moi-mme qui ai crochet votre secrtaire ce soir...
Pas de jeux de mains, M. Robert, ou j'introduis dans la discussion un
argument nouveau.

Sa main droite, qui tait passe sous le revers de sa veste de paysan,
sortit arme d'un pistolet de taille recommandable.

--Causons comme des amis, reprit-il, et ne nous emportons pas avant de
savoir... Je gagne ma vie, que diable!... Si vous aviez t les plus
forts, soyez certains que j'aurais travaill pour vous... car je n'ai
pas de rancune, moi... et je ne me souviens dj plus des grands airs
malhonntes que vous avez pris avec moi pendant trois ans. Voici donc
une chose entendue... Il ne faut plus compter sur vos contre-lettres.

--Nous avons d'autres moyens..., dit Robert. Et si Pontals nous pousse
 bout!...

--Mes amours, vous serez doux comme des agneaux!... C'est moi qui
vous en rponds!... Je vous dis que ce vieux Pontals est un lapin
de premire force!... Et un brave homme... car il vous propose une
indemnit, lui qui pourrait vous renvoyer tout bonnement comme des
vagabonds.

--Quelle indemnit?... demanda Blaise.

--Une dizaine de jolis billets de mille francs  partager entre vous.

--Juste la moiti d'une anne de notre revenu!... se rcrirent  la
fois les deux amis; c'est de la dmence.

--Acceptez-vous?

--Jamais!... dit Robert.

--J'aimerais mieux m'aller pendre!... ajouta Blaise.

--Ancien style!... fit observer Bibandier; la guillotine a remplac
cette forme fodale et vieillie... Plaisanterie  part, mes garons,
vous ne comprenez pas du tout votre situation... Permettez-moi de
mettre sous vos yeux de lgers documents que ce finaud de Pontals a
fait venir de la capitale.

Il dplia l'un des papiers qu'il tenait  la main.

--Premier document:

    Extrait des rles de la prfecture de police. Bureau des
    renseignements.

    Robert Camel...

La surprise arracha un cri  Robert.

Blaise et lui changrent  ce moment de visage. Jusqu'alors ils avaient
cru pouvoir combattre  armes gales.

    ... Robert Camel, reprit Bibandier, dit Wolf, dit Belowski,
    dit _l'Amricain_,  cause du genre de vol auquel il se livre
    habituellement. Origine inconnue; vingt-huit ans; repris de
    justice; trois condamnations en police correctionnelle et deux
    en cour d'assises; condamn en 1815 pour vol qualifi  cinq
    ans de reclusion; s'est vad de la Force au bout d'un mois,
    et n'a pu tre ressaisi par la justice...

--Deuxime document:

    Extrait des rles de la prfecture de police. Bureau des
    renseignements.

    Blaise Jolin, dit _l'Endormeur_,  cause du genre de vol
    auquel il se livre habituellement...

Bibandier se mit  rire:

--Vous avez comme a, tous deux, des habitudes, mes chris!... dit-il.

    ... Auquel il se livre habituellement; repris de justice;
    condamn par contumace le 5 janvier 1816  dix ans de travaux
    forcs,  la marque et  l'exposition...

L'ancien uhlan replia soigneusement ses papiers pour les mettre dans sa
poche.

Robert et Blaise avaient la tte basse; ils semblaient atterrs.

--Mauvais ragot!... dit Bibandier, dix ans et le pilori... tu as tout
de mme bien fait de t'vanouir, l'Endormeur!... Mais ne nous perdons
pas dans des digressions inutiles, comme disait le gros avocat qui m'a
envoy  Brest... Il nous reste  savoir s'il vous plat, M. Robert, de
faire vos quatre ans et neuf mois de reclusion... et si vous prouvez
le besoin, M. Blaise, de purger votre contumace?...

Les deux amis gardaient le silence. C'tait l un coup aussi rude
qu'inattendu. Blaise, surtout, qui s'tait cru au sommet des
prosprits, retombait  plat et se sentait incapable de rsistance.

Robert essaya du moins de faire tte  l'orage.

--Tout cela est trs-bon..., dit-il en relevant sa tte blmie, et je
devine la part que vous y avez prise, mon vieux camarade... Mais si
nous sommes perdus, Pontals pense-t-il tre  l'abri?

--Oh! oh!... rpondit Bibandier, quand vous le pincerez, celui-l!...

--On peut essayer!... Ce qui s'est pass la nuit de la Saint-Louis...

--Pas de tmoins! interrompit Bibandier.

--Il y en avait un, du moins.

--Oui... c'est vrai... Mais je suis tout seul  le connatre... et M.
le marquis me paye.

Robert fit un geste de rage impuissante.

--Quoi qu'il arrive, s'cria-t-il, nous rsisterons!... Nous ne sommes
pas encore sous la main de la justice, et nous avons le temps de nous
retourner.

--Pas beaucoup..., dit l'ancien uhlan avec douceur.

--Donnons-nous la main, Blaise, reprit Robert en se tournant vers son
camarade. Nous sommes unis, n'est-ce pas, maintenant?... A nous deux,
nous le mnerons loin, je vous jure, votre marquis de Pontals!...

--Oui... oui..., balbutia l'Endormeur; je ferai tout ce que tu voudras!

--Ah!... s'cria Robert, on croit nous tenir!... A l'appui de ces
belles menaces, M. le marquis aurait d nous montrer quatre gendarmes...

--Il y en a huit  l'office..., rpondit Bibandier en souriant; c'est
l'Endormeur qui a t les chercher  Redon.

Robert se tourna vivement vers Blaise, qui murmura en se frappant le
front:

--C'tait au cas o les paysans se seraient rvolts pour les matres
de Penhol.

Robert ne dit plus rien; il tait vaincu. Dans le silence qui se
fit, on entendit la petite toux sche de Macrocphale, qui attendait
toujours derrire la porte.

--Patience! lui cria Bibandier; voil qui est fini.

Il tira de sa poche un portefeuille et compta sur le coin de la table
dix billets de banque de mille francs.

--Mes amours, reprit-il, on ne vous demande mme pas de reu, tant
est grande la confiance que vous nous inspirez... Seulement votre
signalement est donn  toutes les gendarmeries du dpartement... Si
vous tes encore dans les environs au lever du soleil, vous pourrez
bien prouver quelques dsagrments... En vue de ce danger qui vous
menace, je vous ai fait prparer deux excellents chevaux, lesquels vous
attendent de l'autre ct de l'eau.

--Partons!... dit Robert qui prit cinq des billets tals sur la table.

Blaise serra les cinq autres d'un air dsespr.

--Nous nous entendons bien, poursuivit Bibandier; si fantaisie vous
prenait de revenir, coffrs en deux temps, sans rmission!...

Les deux amis se dirigrent vers la porte. Bibandier se leva pour les
reconduire poliment.

--J'espre que nous n'avons pas de rancune, leur dit-il chemin faisant;
en somme, je vous ai rconcilis, mes petits... Chacun gagne son pain
comme il peut, vous savez bien... Et, tenez! j'espre que je vous
rejoindrai bientt l-bas,  Paris... Nous ferons encore plus d'une
bonne affaire ensemble. A vous revoir, mes braves!... Ah! j'oubliais...
matre le Hivain, qui n'ose pas entrer de peur des pes, et qui vous a
jou le prsent tour, me prie de vous dire qu'il ne mourra pas content
 moins de se faire hacher en mille pices pour votre service!...

Robert et Blaise avaient disparu.

Quelques instants aprs, un domestique entra, portant le souper
command par le matre de Penhol. Bibandier et matre Protais le
Hivain s'attablrent gaiement.

C'tait plaisir de les voir se frotter les mains et rire, avant
d'attaquer la succulente poularde qui fumait au milieu de la table.

--Il fallait bien que ce souper-l ft mang enfin par quelqu'un!...
dit Macrocphale.

--A votre sant, M. de la Chicane! riposta Bibandier en versant deux
pleines rasades. Nous sommes les matres ici pour ce soir!

Chacun d'eux porta son verre  ses lvres; mais, au lieu de boire, ils
se levrent vivement et avec respect.

M. le marquis de Pontals, qui tait entr sans bruit, venait de se
mettre  table.

L'ancien uhlan et l'homme de loi restaient debout, le verre  la main,
tout dcontenancs.

Pontals avait sur le visage son bon petit sourire, doucement moqueur.

Il attira la poularde et se servit une aile.

Le Hivain et Bibandier attendaient qu'il leur dt de s'asseoir.

Pontals mangea son aile de volaille et but un verre de vin avec un
plaisir manifeste.

Puis il partagea entre ses deux compagnons un signe de tte protecteur.

--Je suis content de vous, mes enfants... dit-il avec sa tranquille
bonhomie. Allez manger un morceau  l'office...


FIN DE LA SECONDE PARTIE.




TROISIME PARTIE.

LE VOYAGE.




I

LA COUR DES MESSAGERIES.


Le XIVe sicle trouva l'architecture, le XVe inventa la poudre, le
XVIe restaura la peinture, le XVIIe fixa la langue, le XVIIIe compila
l'Encyclopdie et mangea ces petits soupers trop fameux qui nous
cotent tant de vaudevilles! Le XIXe sicle a perfectionn les moyens
de transport.

C'est l sa gloire. On pourra contrler ses autres titres: plantes
devines, conserves de tragdies, romans  la vapeur et goguettes
humanitaires, mais nul historien n'aura le coeur de lui contester
le macadamisage, les bornes kilomtriques, le cornet  piston du
conducteur, et la lampe merveilleuse qui chauffe en hiver les pieds des
voyageurs.

Nous ne parlons pas mme des chemins de fer. La diligence seule et
suffi pour crer  notre ge une spcialit honorable.

La diligence si ddaigne!...

L'empire n'est pas encore bien loin de nous, et pourtant si nos jeunes
messieurs les voyageurs du commerce voyaient surgir tout  coup une
de ces lourdes et incommodes machines auxquelles taient rduits
leurs devanciers, les simples commis voyageurs, ces aimables fils,
frmiraient jusque dans leurs breloques.

La restauration fit des progrs, il faut l'avouer; mais, en 1820, les
voitures publiques avaient encore cette physionomie de coucou qui
rvolte et fait honte. On mettait trois jours et trois nuits pour aller
de Rennes  Paris. On couchait en route; on faisait des relais de sept
lieues avec deux ou trois rosses asthmatiques. Enfin des choses qui
semblent dater du dluge!

Il a suffi d'une vingtaine d'annes pour aplanir les montagnes, combler
les fondrires, civiliser les pataches, gurir les chevaux et mettre
dans tous les compartiments des diligences restaures cette jolie
petite revue, qui porte aux points les plus reculs de notre France
la renomme de la pte Regnault et les piques dissensions des dents
_osanores_.

Il tait environ huit heures du matin. Dans la cour de l'htel des
messageries,  Rennes, on faisait beaucoup de bruit et l'on se donnait
beaucoup de mal. C'tait le dpart pour Paris. Au milieu de la cour,
stationnait une voiture jaune, troite par la base, large par le
haut, et dont la construction semblait calcule pour obtenir le plus
d'accidents possibles. Autour de cette voiture,  laquelle s'attelaient
dj trois chevaux, rforms pour diverses maladies, un monde de
facteurs, de voyageurs et de mendiants se pressait.

Il y avait l cette famille qui occupe l'intrieur des diligences
depuis le commencement des temps: le pre avec son bonnet de soie noire
et le grand sac de nuit; la mre qui porte le panier aux provisions,
bourr de veau froid, et dont le couvercle trop petit laisse passer le
goulot des bouteilles; les deux demoiselles qui se sont coiffes de
chapeaux antiques pour mettre ceux du dimanche dans la malle; et la
bonne revche, avec les trois petits enfants, payant demi-place, dont
le roulement de la voiture va bientt dranger les jeunes estomacs...

Cette famille encombre  elle seule une cour de messageries, tant elle
a d'amis qui viennent pleurer sur son dpart et lui souhaiter bon
voyage. Elle se charge des commissions de toute une ville; quand elle
part, la malle-poste n'a plus rien dans ses coffres.

Il y avait, pour la rotonde, le petit jeune homme qui va faire son
droit  Paris, emportant avec lui le cher manuscrit de cette tragdie
que le Thtre-Franais, hlas! ne voudra point jouer; la petite
fille, sournoise et pauvre, que vous rencontrerez peut-tre, au bout
d'un mois, pimpante et bien change dans une loge de l'Opra; enfin,
la nourrice discrte, vaste, rouge, qui va voir si Paris lui garde un
rejeton royal  allaiter.

Pour l'impriale, deux hommes  moustaches et  pipes.

Restait ce compartiment aristocratique: le coup, que l'on nommait 
Rennes, en ce temps, le _cabriolet_.

Dans la foule bavarde et attendrie qui entourait la voiture, on se
disait qu'un monsieur, venant de Brest, avait pris le cabriolet pour
lui tout seul. On ajoutait, entre deux poignes de mains arroses de
larmes, que ce monsieur tait un Anglais, et que les Anglais sont des
originaux qui ne font rien comme tout le monde.

Les mendiants et les dsoeuvrs qui l'avaient vu arriver, la veille au
soir, affirmaient qu'il tait bel homme et militaire, pour sr.

Il tait descendu  l'htel de France, dont les portes donnent sur la
cour mme des messageries. L, il avait trouv deux grands ngres et
une dame avec ses servantes. Toutes ces personnes, qui semblaient faire
partie de sa maison, taient arrives  Rennes en mme temps que lui,
mais dans deux chaises de poste surcharges de bagages.

Pourquoi voyageait-il seul dans le cabriolet, tandis que la dame
tait en chaise de poste? Pourquoi surtout les deux grands ngres
s'talaient-ils dans une commode berline, tandis que leur matre
prsum allait en diligence?

Les Anglais!... les Anglais, cela fait de si drles de corps!...

Et les anecdotes de rouler! L'un avait connu un _Goddam_ qui mangeait
son potage au dessert; l'autre avait frquent un gentleman qui ne
voyageait jamais qu'avec son cheval, seulement ce gentleman tenait
toujours son cheval par la bride, et autres rarets de la mme force.

Plus on parlait des drleries britanniques, plus les regards se
fixaient, curieux, sur la porte de l'htel de France, par o l'Anglais
devait passer pour entrer dans la cour des messageries.

L'heure du dpart avait sonn; l'Anglais se faisait attendre.

La famille de l'intrieur, le petit tudiant et la vaste nourrice
commenaient  murmurer contre les privilges des gens riches.

--Viendra-t-il aujourd'hui ou demain, l'_Englishman_? disait la bonne.

--S'il s'agissait d'un pauvre malheureux, grondait la nourrice, on le
laisserait prendre ses jambes  son cou et courir aprs la diligence!

Les mendiants gmissaient:

--Bonnes mes charitables... bons chrtiens, pour l'amour de Dieu!...

Les facteurs criaient:

--Une caisse pour Alenon, quarante livres... deux paniers de poisson
pour Vitr!...

Et auprs de la portire de l'intrieur:

--Vous ne nous oublierez pas auprs de M. et madame Grimblet, n'est-ce
pas?...

--Bien des choses  l'avou surtout et  son pouse.

--Si vous m'en croyez, vous entortillerez vos pieds dans la paille...
les matines sont fraches...

--Ah! vous allez trouver sur la route de quoi vous distraire!... Tous
les regrets sont pour ceux qui restent!...

--Amitis  Victor,  Joseph,  Sophie... Vous auriez mieux fait de
mettre le chien sur l'impriale.

Au beau milieu de ces caquetages croiss, le silence se fit tout 
coup. La porte de l'htel de France venait de s'ouvrir, et les deux
grands ngres de l'Anglais se montraient sur le seuil.

--Beaux brins d'hommes, ma foi! murmura la nourrice.

C'taient en effet des noirs magnifiques, vtus d'une riche livre et
coiffs de turbans blancs, qui faisaient ressortir l'bne luisante de
leur peau.

Ils traversrent la cour sans s'occuper de tous ces regards fixs sur
eux avidement, et dposrent dans le coup un manteau, un chle de
cachemire et un coussin de fourrure de toute beaut.

--Avec a, dit l'un des hommes  moustaches et  pipes de l'impriale,
le milord ne gagnera pas la coqueluche!

Le petit tudiant, philosophe par ncessit, lanait au riche manteau
et  la belle fourrure des regards de mpris stoque.

Les deux noirs s'en allrent en silence, comme ils taient venus, et
l'Anglais parut,  son tour, sur la porte de l'htel.

C'tait un homme d'aspect noble et vritablement remarquable. Cette
pithte d'original, que la province accorde au premier paltoquet qui
laisse crotre ses cheveux ou sa barbe et porte un chapeau ridicule, ne
lui allait pas  la cheville.

Il y eut dans la foule un murmure d'tonnement, nous allions dire de
respect.

L'Anglais ne portait cependant qu'un costume de voyage assez simple.
Une redingote  brandebourgs, comme c'tait la mode alors, serrait sa
taille haute et d'une rare lgance. Pour coiffure il avait une petite
casquette anglaise de laquelle s'chappaient, en boucles naturelles,
ses cheveux noirs, soyeux et lustrs.

Tandis qu'il traversait la cour lentement, chacun put admirer son
visage noble et fier, et le dessin rgulier de ses traits, brunis par
le soleil.

Une nue de ces mendiants sales et hideux, qui pullulent dans les
rues de Rennes, se pressait sur son passage en faisant assaut de
criailleries et de lamentations.

La foule pensait que l'Anglais allait les combler de gros sous; mais
celui-ci n'eut pas mme l'air de les apercevoir et monta dans le coup,
dont il ferma la portire sur lui.

--En route!... cria le conducteur en se pendant  la courroie de
l'impriale.

Le postillon fit claquer son fouet.

--Bonne me charitable!... chantait le choeur plaintif des mendiants;
bon chrtien, pour l'amour de Dieu!...

Et le mme choeur grondait en apart:

--Coquin d'Angliche! si nous pouvions t'trangler tout vif!

Les badauds s'tonnaient et disaient:

--Le fait est qu'il pourrait bien leur donner quelques pices de deux
sous, ce richard-l!... Mais les Anglais, a a le coeur dur comme un
caillou!

Au moment o la voiture s'branlait, une main blanche et fine sortit de
la portire du coup, et une pleine poigne de louis d'or tomba sur le
pav de la cour.

Ce fut alors une pouvantable bataille entre les mendiants ameuts.

De mmoire de gueux, on n'avait jamais vu  Rennes une magnificence
pareille. Les badauds ouvraient de grands yeux, et plus d'un, parmi
eux, avait bonne envie de prendre part  la mle.

Tandis que les mendiants, hommes, femmes et enfants, se ruaient les uns
contre les autres avec une ardeur digne de l'aubaine, la diligence, 
peine lance, subissait un temps d'arrt  la porte mme de la cour.
Tout le monde s'lana de ce ct, dans l'espoir d'un accident, mais ce
n'tait qu'un voyageur, portant pour bagage une petite valise assez
plate, et demandant une place pour Paris.

En pleine rue, on ne se ft certes pas arrt pour our les instances
de ce voyageur inconnu, mais sous l'troite vote qui spare la voie
publique de la cour des messageries rennaises, un seul homme fait
obstacle et peut disputer le passage au postillon le plus absolu. Il
faut parlementer.

Le conducteur se pencha sur son sige et dit:

--Monsieur, la voiture a sa charge... Aprs-demain, vous aurez un autre
dpart.

Le voyageur n'tait rien moins que notre ami tienne Moreau, le
peintre, arrivant de Redon avec son lger bagage.

--Il faut pourtant que je parte aujourd'hui..., rpliqua-t-il.

--S'il n'y a pas de place.

--Je ne suis pas difficile... je me mettrai n'importe o.

--Voil un tre entt!... grommela le conducteur; puisque je vous
dis que la diligence est comble!... Adressez-vous en face  la
_Concurrence_... Il n'y a pas de danger qu'on refuse un voyageur dans
cette boutique-l!

--J'en viens pourtant, dit tienne; et l'on m'a refus.

--Alors, au large, s'il vous plat!... En avant, postillon!

Le postillon fit claquer son fouet; les chevaux piaffrent sur place.
tienne resta ferme au beau milieu du dfil, comme un Spartiate des
Thermopyles.

Gueux et badauds se pressaient dans la cour  l'entre de la vote et
cherchaient en vain  reconnatre la nature de l'obstacle qui arrtait
ainsi la diligence ds le dbut de sa carrire.

--Il y aura un cheval malade..., se disait-on.

--Mais Dieu de Dieu! voil-t-il un milord qui a bon coeur!

--Quand a se met  tre gnreux, ma parole, c'est pire que des
princes!

Les plus fluets tchaient de se couler dans l'espace troit qui restait
entre les roues et les murailles de la vote; les plus aviss prenaient
bravement, pour gagner la rue,  travers le rez-de-chausse de l'htel
de France.

tienne, cependant, ne se dcourageait point.

--Ah ! conducteur, disait-il sans quitter sa position au beau milieu
du passage, c'est mauvaise volont pure! Je vois d'ici qu'il y a, pour
le moins, deux places vides dans votre coup.

--Elles sont retenues par milord, rpliqua le conducteur.

--Est-ce que vous vous moquez?... Votre milord a-t-il besoin de trois
places pour lui tout seul?

A cette dernire apostrophe, on vit se pencher  la portire du coup
la belle et froide figure de l'Anglais. Durant une ou deux secondes,
l'Anglais examina d'un air profondment indiffrent notre jeune peintre
qui gesticulait au devant de la voiture.

Puis l'Anglais billa et remit sa tte au coin rembourr du coup.

--Faudra-t-il que je descende?... s'cria le conducteur en colre.
Puisqu'il vous faut une place, mon joli garon, si vous ne vous rangez
pas  l'instant mme, je vais vous en procurer une au bureau de police,
moi!

--Qu'est-ce qu'il y a donc?... qu'est-ce qu'il y a donc? demandrent 
la fois gueux et badauds qui avaient enfin gagn la rue.

Le conducteur rpondit en mettant pied  terre:

--C'est cet olibrius qui veut prendre les places de milord!

--Les places de milord!... cria la foule indigne; on va lui en faire
voir de drles  ce petit-l!

--Qui m'a donn un vagabond pareil?

--Postillon, un coup de fouet! Sanglez-lui proprement la figure!...

Les mendiants retroussaient les manches de leurs chemises noirtres;
les bourgeois eux-mmes prenaient des poses belliqueuses. Il n'y avait
l personne qui n'et la gnreuse vellit de faire un peu le coup de
poing pour un homme dont les poches taient si bien garnies.

tienne avait l'air bien rsolu  subir toutes les consquences de son
quipe. Il avait dpos  terre son petit paquet, et regardait en face
la foule menaante.

L'Anglais remit sa tte  la portire, et cette fois, sa physionomie
exprimait de l'impatience et de la mauvaise humeur.

--Eh bien!... dit-il avec un fort accent britannique, cela va-t-il
finir?

Ce fut comme un signal; le conducteur et le postillon d'un ct, la
foule de l'autre, se rurent en mme temps sur tienne. Celui-ci se
dfendit vaillamment, et, malgr l'ingalit de la lutte, il russit,
durant deux ou trois secondes,  tenir ses nombreux adversaires 
distance.

La figure de milord s'claira.

--_Aoh!_... fit-il en modulant sur trois notes tranges cette fameuse
exclamation que Beaumarchais ne connaissait pas quand il a fait du mot
_goddam_ le fond de la langue anglaise.

En ce moment, tienne, pouss  bout, s'adossait contre la muraille et
lanait un coup de poing qui envoya le plus gros des bourgeois rouler
au milieu du ruisseau.

--_Aoh!_... rpta l'Anglais sur un mode presque joyeux: _it is a true
gentleman!_

Sa tte rentra dans le coup et l'on entendit un coup de sifflet aigu.
Les deux grands noirs parurent comme par enchantement aux portires.
Milord pronona quelques mots; les deux ngres s'lancrent.

Le conducteur fut repouss d'un ct, non sans quelque rudesse, et
les bourgeois de l'autre; mais tienne n'eut pas le temps de se
rjouir de cette dlivrance inattendue, car l'un des noirs le saisit 
bras-le-corps et l'apporta littralement  son matre.

La foule, battue, applaudit  tout hasard.

--Laissez ce gentleman, dit l'Anglais  son ngre.

tienne se sentit aussitt sur ses pieds et libre.

--Monsieur, lui dit l'Anglais dont la voix s'adoucit jusqu' devenir
courtoise, un peu plus de prudence dans la garde et vous boxeriez comme
Colburn, pardieu!... Voulez-vous me permettre une question?

--Faites..., rpondit tienne.

--tes-vous Breton?

--Non, milord.

--En ce cas, je me ferai une vraie joie de vous offrir une place dans
cette voiture.

--Et moi, j'accepte de grand coeur, milord!... s'cria tienne qui
ramassa son paquet.

L'un des noirs ouvrit la portire, et notre jeune peintre s'installa
triomphalement dans le coup.

Il allait se mettre en devoir de renouveler ses remercments, mais
il s'aperut que milord ne faisait plus d'attention  lui. Milord
regardait de tous ses yeux de l'autre ct de la rue o la Concurrence
faisait, elle aussi, ses prparatifs de dpart.

C'tait une pauvre petite voiture, troite et maigre, trane par deux
chevaux  qui l'attelage poussif de la diligence faisait honte.

Pour singer en tout son opulente rivale, la Concurrence tait divise
en trois compartiments, mais il n'y avait que deux places de front dans
chacune de ces botes troites et basses.

Ce qui attirait en ce moment l'attention de l'Anglais, c'taient deux
petits chapeaux de paille qu'on apercevait  demi dans la rotonde de la
Concurrence.

Du moins, tienne ne voyait-il que les deux petits chapeaux de paille.
Mais ceux-ci coiffaient deux jeunes filles, que l'Anglais avait
aperues au moment o elles montaient en voiture.

Et il fallait que ces jeunes filles fussent bien charmantes pour
attirer son attention  ce point, car nous pouvons dire que milord ne
perdait pas pour peu de chose son flegme britannique et sa nonchalante
indiffrence.

La planchette qui servait de store  la Concurrence se releva; les deux
petits chapeaux de paille disparurent. Les noirs s'en taient alls
comme ils taient venus.

Dans ce petit incident, la bonne ville de Rennes allait avoir matire 
conversation pour toute la journe, et mme pour le lendemain. Aussi,
lorsque la diligence s'branla dfinitivement, une dernire acclamation
s'leva dans la foule.

L'Anglais s'enfona dans un coin du coup et ferma les yeux, comme s'il
et oubli compltement la prsence de son compagnon.




II

MILORD.


Facteurs, mendiants et citadins restrent encore pendant quelques
minutes devant la cour des messageries. Il fallait bien causer un peu
de ce dramatique incident qui avait signal le dpart de la voiture.
Chacun avait besoin de dire son mot sur le riche Anglais. Et, comme
le badaud, lanc dans la boue par le bras d'tienne, avait le mauvais
got de se plaindre, les sages de l'assemble lui rpondaient qu'on
gagne toujours ces sortes d'aubaines  vouloir se mler des affaires
d'autrui.

Tandis que la diligence partait au milieu du bruit, sa modeste rivale,
la Concurrence, s'branlait  son tour. La Concurrence tait venue se
loger  deux pas des messageries pour attirer les voyageurs par l'appt
du bon march. Son bureau portait pour enseigne ces deux mots pleins
d'attraits: _Moiti prix_. Mais elle tait si troite et si dlabre,
la pauvre Concurrence! ses roues criaient si aigrement; ses chevaux
souffraient d'une toux si maligne!

Le postillon, maigre et mal habill, qui conduisait aujourd'hui les
deux pauvres btes, fit pourtant de son mieux pour fournir un dpart
convenable. La rue tait pleine; il fallait soutenir l'honneur du
rabais. Le postillon fit claquer gaillardement son fouet et tcha de
brler, comme on dit, l'anguleux pav de la capitale bretonne.

Mais, hlas! c'tait piti de voir le triste vhicule s'en aller
cahin-caha, gmissant et chancelant  chaque tour de roue. Les
acclamations qui avaient salu le dpart de la diligence se changrent
ici en sifflets.

Par tous pays, le peuple se plaint amrement d'tre exploit, corch,
assassin. Offrez-lui les choses  bas prix, vous verrez qu'il haussera
les paules en vous disant des injures.

La Concurrence s'en allait piteuse et mlancolique; on ne voyait
personne  ses portires railles, comme si les gens qu'elle emmenait
avaient eu honte de se montrer en si misrable quipage. Les deux
petits chapeaux de paille, lorgns nagure par l'Anglais, avaient
pouss la prcaution jusqu' relever les planches figurant des
persiennes rouges et servant de stores  la rotonde.

C'taient deux jeunes filles qui semblaient  peine sorties de
l'enfance. Elles taient seules; elles se pressaient l'une contre
l'autre, dans une pose inquite et craintive.

Il faisait presque nuit dans la rotonde  cause des stores baisss.
Nanmoins on et pu distinguer, sous les chapeaux de paille, deux
gracieuses et charmantes figures qui mritaient assurment l'attention
de milord.

Les deux jeunes filles taient arrives  Rennes, la veille au soir,
par la route de Nantes, sur une charrette de paysan.

Elles avaient l'air d'tre pauvres. Elles ne voulaient point dire leur
nom et refusaient de montrer leurs passe-ports. Heureusement pour elles
que la Concurrence tait indulgente par tat et faisait trve  toutes
questions.

La vieille femme, charge d'inscrire les places, jugea bien du premier
coup d'oeil que nos deux voyageuses taient des filles mineures,
dsertant le toit paternel; mais en somme, elle n'avait pas  leur
demander leur extrait d'ge.

On en voit tant partir comme cela des provinces pour aller chercher
fortune  Paris! Sur le nombre, deux de plus ce n'tait pas une affaire.

La bonne femme pensa seulement que celles-ci taient assez jolies pour
tirer promptement leur pingle du jeu.

A ce premier instant du voyage, les deux jeunes filles gardaient le
silence. Elles se tenaient par la main; il y avait une tristesse grave
sur leurs traits plis et fatigus. Il y avait aussi comme une vague
pouvante. On et dit qu'elles en taient  hsiter sur les rsultats
d'une entreprise tourdiment commence.

Il tait bien tard pour rflchir. La petite voiture avait dj dpass
les dernires maisons du faubourg, et l'on n'apercevait dj plus
les tours Saint-Pierre, ces deux soeurs de granit, trapues, carres,
robustes comme les paules des vieux guerriers bretons.

Toute ddaigne qu'elle tait, la Concurrence suivait de prs son
orgueilleuse rivale. On pouvait mme prvoir qu'avant peu elle allait
prendre les devants.

Dans le coup de la diligence, nos deux voyageurs avaient gard
la position que nous leur avons laisse en quittant la cour des
messageries. Ils n'avaient pas encore chang une parole. L'Anglais
s'tait enfonc dans son coin et fermait les yeux comme un homme qui
prtend carter toute communication importune. tienne n'tait pas
d'humeur  entamer la conversation de force. Il y avait en lui trop de
souvenirs joyeux ou tristes qu'il accueillait chrement, et ce muet
compagnon que le hasard lui donnait n'avait garde de lui dplaire.

Sa pense tait  Penhol. Son coeur lui parlait de Diane, si belle et
si aime, de Diane qui semblait l'avoir fui au moment de l'adieu...

Que s'tait-il pass  Penhol depuis son dpart? tait-il regrett?
Les yeux de Diane avaient-ils eu des larmes pour accueillir la nouvelle
de son absence?

Pauvre Diane!

Il y avait des moments o tienne se disait:

--Je n'aurais pas d la quitter peut-tre, car elle est malheureuse...
Et qui sait si elle n'a pas besoin d'aide dans cette tche mystrieuse
o elle est engage? Mais comment rester davantage?

Et d'ailleurs, Diane l'aimait-elle?

Oh oui!... du moins il l'esprait du fond de l'me. Et c'tait tout le
bonheur de son avenir!

Comme cette route tait longue! Il et voulu dj tre  Paris, dans
son atelier, pinceaux et palette  la main. Il sentait au dedans de
lui-mme une ardeur inconnue; sa pense fermentait; devant ses yeux,
l'horizon s'largissait tout  coup.

Il tait peintre. Il sentait sa force; les obstacles qui l'avaient
arrt jadis lui apparaissaient petits et misrables. C'est  peine si
son regard ddaigneux pouvait les distinguer en travers de sa route
brillante. De la lutte, il ne voyait plus que le rsultat, qui tait la
victoire.

Et alors, il se reprochait d'avoir tard si longtemps. Que d'heures
perdues  ce manoir de Penhol! Il remerciait Robert de Blois de
l'avoir enfin chass, car il s'avouait que jamais, de lui-mme, il
n'aurait eu le courage de quitter Diane.

Il y avait, entre le bourg de Glnac et le marais, une grande alle de
chtaigniers qui s'tendait, tortueuse, au bord de l'eau. Les jours
d't, quand le soleil  son dclin se cachait derrire la colline,
une brise douce et frache s'levait sur le marais. tienne se voyait
encore assis au pied d'un arbre. C'tait l'heure du tacite rendez-vous
que nul n'avait donn ni reu, mais auquel on ne manquait jamais.

Un pas lger se faisait entendre derrire le rideau de chtaigniers;
le coeur d'tienne se prenait  battre, et ses yeux souriants taient
humides.

Diane venait. Qu'elle tait belle! Oh! la joie des jeunes amours! Ce
qu'ils se disaient, peut-on l'crire? Et le coeur a-t-il besoin de
lvres pour parler?

Diane! Diane!... Peut-tre la veille encore, la belle jeune fille tait
venue s'asseoir sous l'arbre aim?

Plus rien; l'absence!...

La tte d'tienne se penchait sur sa poitrine, et ses mains taient
jointes comme  l'heure o l'on prie.

L'Anglais dormait dans son coin.

Puis le coeur du jeune peintre, un instant amolli, se redressait dans
sa force vive. Il se retrouvait lui-mme courageux et plein de sve;
il comptait par avance ses heures de travail; il fixait son effort.
Vaincre! vaincre! pour revenir chercher Diane, qui tait le prix du
triomphe et la couronne.

A cette heure, Roger s'tait acquitt sans doute de la mission confie.
Diane savait le motif du dpart d'tienne: pour la premire fois elle
avait reu l'aveu de cet amour qui durait depuis si longtemps.

Qu'avait-elle dit? tienne aurait voulu voir les grands cils baisss de
sa paupire, et la rougeur pudique montant  son front de vierge.

Roger lui crirait  Paris, mais quand? Mon Dieu! des jours entiers
avant de savoir!...

Comme il songeait ainsi, son regard se tourna par aventure vers le
compagnon de voyage que le hasard lui avait donn. Il ne l'avait point
examin encore, et ce premier coup d'oeil lui fit faire un mouvement de
surprise.

L'Anglais tait  demi couch sur les coussins de la diligence;
ses pieds se perdaient dans la fourrure paisse; le grand chle de
cachemire qu'il avait mis derrire sa tte, pour s'affranchir de tout
contact avec les parois de la diligence, retombait sur son front et lui
faisait une sorte de coiffure trange. Ses magnifiques cheveux noirs
s'chappaient confusment des plis du cachemire et venaient boucler
jusque sur ses paules.

tienne fit trve  ses souvenirs pour admirer le dessin fier et
rgulier de cette tte si compltement belle. Il ne se rappelait point
d'avoir rencontr jamais, dans sa vie d'artiste, un modle aussi
parfait.

Plus il contemplait l'Anglais, plus il dcouvrait de noblesse
intelligente et mle sur ses traits au repos.

Il dessinait par la pense ce front, pur comme le front d'un
adolescent, et pourtant charg de rveries, cette bouche calme o le
travail de la vie avait laiss  peine une nuance lgre d'amertume.

Ce visage tait pour lui comme le reflet d'une me puissante et
blesse. Il allait beaucoup trop loin peut-tre dans la posie de ses
suppositions; mais, malgr lui, son admiration d'artiste se mlangeait
de respect, parce qu'il pensait deviner toute une vie de souffrances
vaillamment supportes.

L'Anglais fit un mouvement dans son sommeil; le jeune peintre dtourna
les yeux pour ne point paratre indiscret.

Son regard se porta naturellement vers le paysage. On avait fait dj
huit ou neuf lieues; la route courait dans un vallon large et plat
entre deux rangs de pommiers rabougris. Sur la droite on voyait des
prairies humides o la Vilaine perdait en de capricieux dtours son
mince filet d'eau.

En somme, l'aspect n'avait rien de remarquable. C'tait un de ces
paysages de la haute Bretagne qui peuvent se rsumer ainsi: des
pommiers et un ruisseau.

Mais, tout  coup, la route fit un coude brusque, et le jeune peintre
laissa chapper un cri de plaisir qui rveilla son compagnon de voyage.

C'tait une sorte de changement  vue. Au lieu du monotone coup
d'oeil, l'horizon, soudainement largi, montrait l'admirable paysage au
milieu duquel s'assied la vieille ville de Vitr.

Il y avait de quoi ravir un peintre. On inventerait difficilement un
tableau plus frappant. tienne regardait avec des yeux charms ces
maisons de style bizarre jetes ple-mle sur le penchant de la colline
et s'ameutant pour ainsi dire autour de la grande masse du chteau. Il
lui semblait voir une fantasque danse de pignons antiques et de toits
aigus, dcoups comme des pices d'orfvrerie. Le vent chassait les
nuages au ciel. Quand un rayon de soleil venait  percer tout  coup,
c'tait une trange vie parmi ces masures dix fois sculaires qui
grimpaient, serres et en dsordre, aux flancs rocheux de la montagne.

L'oeil se perdait  vouloir suivre les innombrables dtails du
tableau. Depuis la belle prairie o serpentait la Vilaine jusqu'au
sommet lointain de la rampe, c'tait comme un grand perron aux marches
ingales et formes de constructions qui chancelaient de vieillesse.
Tout en bas, au-dessus du moulin dont la roue jetait un cri monotone,
une cabane s'levait avec sa toiture de chaume; sur la cabane
s'appuyait la maison d'un bourgeois vitriais, entoure d'un porche
branlant; sur la maison se dressait un htel dcharn, gris, maussade,
coiff de girouettes monstrueuses et ceint de longues balustrades de
fer; au-dessus, de grands rochers, des glises roides et tristes, des
arbres vieux comme la ville elle-mme, qui est la doyenne des cits de
Bretagne; et au-dessus encore le chteau, ce dbris informe dont le
temps a fait une merveille.

N'y a-t-il point l le caprice d'un gnie artiste? et n'est-ce que le
rsultat du patient travail des annes? La main de l'homme a-t-elle
aid  cette confusion puissante qui, mlant le riant et le terrible,
va couronner ce sombre gant de pierre d'une chevelure odorante et
fleurie.

On ne sait o commence, on ne sait o finit la lourde enceinte,
flanque de tours rondes et ventrues. Elle se perd parmi les maisons;
elle disparat derrire les arbres; on la voit montrer au dtour d'une
rue sa maonnerie cyclopenne, dont la base plonge au fond des vertes
douves transformes en jardins. Ce furent des bras de Titans qui
portrent au haut de la montagne ces normes blocs de granit. Et quel
contraste! Sur cette ruine use, noircie, caduque, des fleurs partout!
Chaque crevasse prsente son brillant bouquet; chaque meurtrire laisse
chapper sa joyeuse guirlande. Au bas des murailles, o commence
l'pais manteau de lierre qui voile la dcrpitude du gant, la
campanule agite  la brise des clochettes lgres; les liserons blancs
et roses dessinent leurs festons sur le vert fonc des vignes sauvages,
et du haut des crneaux  jour, pend la moisson d'or des girofles.

On dit qu'entre toutes les villes de France, Vitr est la plus
indigente; qu'elle se vende  un marchand de curiosits, et sa fortune
est faite...

tienne regardait. A mesure que la voiture avanait, l'aspect changeait
pour lui, comme s'il et mis son oeil  la lentille d'un kalidoscope.

Sans savoir qu'il parlait, il murmurait:

--C'est beau!... c'est beau! sur ma parole.

--Qu'est ce qui est beau? demanda auprs de lui une voix brusque et
grondeuse.

tienne se retourna vivement. A son tour, il avait oubli l'Anglais.

Celui-ci frottait ses yeux chargs de sommeil, et portait sur son
visage les traces d'une humeur dtestable.

--Vous m'avez rveill, monsieur, reprit-il, avec vos soubresauts et
vos cris... Ne pouviez-vous me laisser dormir en paix?

tienne, tonn de cette sortie, voulut s'excuser; l'Anglais lui coupa
la parole.

--Je vous demande, monsieur, rpta-t-il, o vous prenez ces belles
choses qui vous arrachent ces cris d'admiration.

tienne tendit la main vers la ville et le chteau de Vitr, que l'on
apercevait en ce moment sous leur point de vue le plus pittoresque.

L'Anglais eut un rire sec et provoquant.

--Ah! diable!... fit-il, c'est cela que vous trouvez beau, monsieur? Un
sale fouillis de maisons poudreuses, o je ne voudrais pas demeurer si
j'tais un mendiant!...

--Mais, milord..., dit tienne, veuillez donc remarquer...

--Je remarque, monsieur... et je prtends que ces taudis misrables
sont la honte d'un pays civilis!

--Cependant...

--Monsieur, je dteste de toute mon me cette espce de badauds qui
tombent en admiration devant les vieilles murailles et les maisons
lpreuses... De tous les travers, je suis fch de vous l'avouer,
celui-l est, sans contredit, le plus sot que je sache.

tienne restait abasourdi devant cette attaque brutale et imprvue.

--Milord, dit-il en essayant de sourire, j'ai eu tort assurment de
troubler votre sommeil...

--Oui, monsieur! interrompit l'Anglais, grand tort!... mais il ne
s'agit pas de cela. Ce qui me dplat, c'est le genre que vous vous
donnez de rester en extase  la vue de ce monceau de poussire... Je
vous promets, moi, que vous trouvez cela trs-laid.

--Je vous proteste...

--Du tout!... A quoi bon soutenir cette comdie?... Parmi certaines
gens  moiti fous et dsoeuvrs, on est convenu de se pmer  froid
devant ces vilenies.

tienne fit un mouvement d'impatience.

--C'est comme cela, monsieur!

--Ce qui serait fou, milord, dit le jeune peintre, ce serait de
discuter srieusement avec vous un sujet que vous ne paraissez pas
comprendre.

--Comprendre! s'cria l'Anglais dont l'accent britannique semblait en
ce moment plus dsagrable et plus discord, voil le grand mot!...
Quand on est  bout de bonnes raisons, on se croise les bras, et l'on
dit: Profanes que vous tes, vous ne savez pas me comprendre!

tienne tait un garon de sang-froid et d'esprit; mais toute cette
boutade le prenait hors de garde.

Il examina en fronant le sourcil cette noble et belle figure de son
compagnon de voyage que nagure encore il admirait de tout son coeur.
En ce moment il ne voyait plus avec les mmes yeux. Cette physionomie
fire et calme lui semblait mchante, petite, hargneuse.

--Brisons l! dit-il avec un commencement de colre; dans notre
position, une querelle serait souverainement ridicule... D'ailleurs, je
n'en suis pas  savoir que, sur certains sujets, le diable ne ferait
pas concorder l'instinct d'un bourgeois et le sens d'un artiste!

--Ah!... ah!... ah!... fit par trois fois l'Anglais; nous sommes
donc artiste, monsieur?... Franchement, j'en suis fch pour vous...
les bras manquent  la culture de la terre... Il n'y a pas assez
de boulangers; les tailleurs demandent en vain des apprentis... et
il se trouve des gens qui n'ont pas honte d'avouer bonnement leur
fainantise... C'est pitoyable!

tienne frappa du pied et se redressa; des paroles de dfi taient
sur sa lvre. L'Anglais le regarda encore durant un instant avec son
sourire sec et ddaigneux.

Puis au moment o tienne allait parler, l'Anglais haussa les paules,
ferma les yeux et remit sa tte sur son beau chle de cachemire.

--Pour Dieu! monsieur, dit-il, ne me rveillez plus... j'ai sommeil.

tienne demeura tout dconcert. Il garda le silence, rongeant son
frein et se demandant s'il avait dcidment affaire  un maniaque.

L'Anglais avait repris tout de bon son somme interrompu.

On avait eu des chevaux frais  Vitr; la voiture roulait tant bien que
mal sur les confins de la Bretagne et du Maine. A mesure que le temps
passait, tienne reprenait son calme et revenait  ses souvenirs.

Au bout de deux heures, employes par le jeune peintre  rver et par
l'Anglais  dormir, la diligence atteignit un relais.

Tandis qu'on changeait de chevaux, les voyageurs, la tte  la
portire, faisaient les questions d'usage:

--O sommes-nous ici, mon brave?

--Au bourg de la Gravelle, o finit la Bretagne et o commence la
France...

L'Anglais bondit dans son coin et se frotta les yeux.

--Ah!... fit-il en poussant un soupir de soulagement; enfin!... nous
sommes dbarrasss de ce maudit pays!...

Il s'adressait  tienne, qui lui tournait le dos et faisait mine de ne
pas l'entendre.

--Monsieur..., reprit-il:

Point de rponse.

--Monsieur...

Nul signe de vie. tienne trouvait un charme incomparable  contempler
les tristes coursiers qu'on attelait  la voiture.

L'Anglais s'agita dans son coin. Il tira de sa poche un tui mignon, en
nacre de Chine, et l'ouvrit.

--Monsieur..., dit-il encore; voulez-vous me permettre de vous offrir
un cigare?

--Je ne fume pas..., rpliqua tienne sans se retourner.

--Et l'odeur du tabac vous incommode peut-tre?

--Beaucoup... mais je n'ai pas le droit de vous gner... milord, vous
tes chez vous.

L'Anglais referma son tui  cigares, et le remit tristement dans sa
poche.

tienne, qui s'tait retourn  demi, suivait ses mouvements du coin de
l'oeil.

L'Anglais s'tait crois les bras sur sa poitrine d'un air de bonne
humeur.

--Monsieur, poursuivit-il en se rapprochant du jeune peintre, je vous
sacrifie l une habitude de vingt ans... A tout le moins, causons pour
faire quelque chose.

--Ma foi, milord, rpliqua tienne d'un ton piqu, je trouve que nous
avons caus suffisamment tout  l'heure.

--Allons donc!... s'cria l'Anglais; vous me gardez rancune... Faut-il
vous demander pardon?

Il y avait dans les inflexions de sa voix une franchise si
communicative et si bonne qu'tienne ne put s'empcher de se retourner
tout  fait. L'Anglais souriait, son sourire attirait comme un charme;
son accent britannique lui-mme, si dsagrable tout  l'heure,
s'adoucissait et n'tait plus qu'une sorte d'assaisonnement  son
langage.

--S'il ne vous faut que des excuses, reprit-il avec une grce avenante
et pleine de rondeur, je vous en offre bien volontiers... Chacun a ses
travers en ce monde: un peu plus, un peu moins... Moi, j'en ai un peu
plus... mais, voyez-vous, je suis dj un vieil homme... et j'ai bien
souffert en ma vie... Allons, prenez ma main et soyons amis.

tienne n'eut mme pas la pense de refuser. Ce sentiment de sympathie
respectueuse qu'il avait prouv en contemplant l'tranger pour la
premire fois se rveillait plus vif en lui, et dj toute trace de
rancune tait efface.

Il donna sa main; l'Anglais la toucha cordialement et poursuivit:

--C'est cet odieux ciel de Bretagne, qui me donnait la migraine et me
rendait nerveux comme une vieille femme!

--Ah !... dit tienne en souriant, vous dtestez donc bien cette
pauvre Bretagne?

Il se souvenait de la question singulire que l'Anglais lui avait
adresse avant de l'admettre en sa compagnie.

Le front de milord se rembrunit quelque peu.

--On ne sait pas expliquer ces choses-l..., rpondit-il. J'arrive
de Brest... J'ai fait malgr moi quatre-vingts lieues en Bretagne,
et je promets bien qu'on ne m'y reprendra plus!... C'est peut-tre
un travers... mais ces trois jours m'ont paru plus longs que trois
annes... J'avais envie de contrarier quelqu'un, de blesser, de me
venger.

--Et vous m'avez pris pour victime?

--Je trouverai bien l'occasion d'expier ma faute, mon jeune camarade...
Pour commencer, je vous dirai que Vitr est un admirable point de vue.

--Franchement?

--Franchement... Que de posie dans ces ruines antiques!... J'avais 
peu prs votre ge... Je voyageais  pied, un bton de houx  la main
et mon petit paquet sur le dos. Je me souviens que je m'arrtai au
dtour de la route,  l'endroit mme o vous avez pouss ce cri qui m'a
rveill en sursaut... Je m'assis au revers d'un talus, et je restai l
une grande demi-heure en extase.

--Que trouviez-vous donc de remarquable en ce monceau de ruines
poudreuses, qui est une honte pour un pays civilis?...

--Vous tes mchant!... J'y trouvais ce que vous y trouvez vous-mme...
des souvenirs du temps pass... une voix qui parle au coeur... que
sais-je?... La jeunesse a des motions dlicieuses qu'un autre ge
s'efforce en vain d'voquer et de faire renatre... Mais parlons de
nous, s'il vous plat, et faisons connaissance... A moi de m'excuter
le premier... Je suis Anglais d'origine: je m'appelle Berry Montalt,
ancien gnral en chef des armes de l'iman de Mascate... Vous n'avez
peut-tre jamais entendu parler de ce petit prince?

--Si fait... mais vaguement.

--En Arabie, o est sa capitale, et sur les ctes d'Afrique, il possde
quelques provinces grandes comme la France  peu prs, mais plus riches.

--Ah!... fit le jeune peintre tonn.

--Oui... vos gros richards de Paris et de Londres seraient des
mendiants  Mascate, la ville des perles et des diamants... l'entrept
de l'Inde... Mais il y fait trop chaud... Je reviens en France parce
que je m'ennuyais l-bas... L'iman avait fait la paix avec l'gypte,
et mes soldats cipayes n'avaient plus de besogne... J'ai laiss
mon palais, mes femmes et vingt-cinq lieues de ctes qu'on m'avait
donnes... Je rapporte  peine quelques millions... A votre tour, mon
jeune camarade.




III

DEUX PETITS CHAPEAUX DE PAILLE.


Montalt avait numr ses titres pompeux avec une grande simplicit,
mais cette simplicit mme parut au jeune peintre un surcrot de
fanfaronnade. Elle le mit en dfiance et rompit tout  coup le charme
qui l'entranait vers son compagnon de voyage. Ce charme, d'ailleurs,
agissait contre son dsir. Il tait bien jeune et tenait d'autant plus
 la dignit de sa moustache naissante. Il et voulu montrer plus de
constance dans sa rancune; il se reprochait un peu la rapidit de son
facile pardon. En somme, la conduite de l'Anglais avait t insultante;
ses tardives excuses ne pouvaient effacer qu' demi la grossiret de
son procd.

Et puis, qui ne sait que ces excuses, octroyes de bon coeur et sans
qu'on les demande, ont l'air parfois d'une aumne faite  la faiblesse?

tienne se disait tout cela depuis dix minutes et bien d'autres choses
encore. S'il ne pouvait point parvenir  froncer le sourcil, c'est
que Montalt le dominait dj par l'attrait de sa nature sduisante et
sympathique.

Mais en ce moment on se moquait de lui par trop  dcouvert; sa
susceptibilit engourdie se rveilla. Pour rpondre  la question du
nabab, il tcha d'aiguiser son sourire le plus railleur.

--Parbleu! milord, dit-il, nous n'avons pas eu de chance!... Attendre
si longtemps pour nous rencontrer, quand nous tions si prs l'un
de l'autre... Tel que vous me voyez, je suis premier ministre
dmissionnaire de Sa Majest le bon roi de Lahore.

--Vous ne me croyez donc pas?... demanda Montalt sans perdre son
sourire ami.

--Pourquoi cela?

--Parce que vous me rpondez comme on fait  ces hbleurs d'auberge,
connus pour raconter des aventures impossibles.

tienne se pina la lvre avec triomphe: le coup avait port.

--Il me semble, dit-il, que si vous avez t gnral en chef des armes
de l'iman de Mascate, je puis bien...

--Enfant que vous tes! interrompit Montalt; sur ma parole, l'ignorance
est plus incrdule encore que l'exprience!... Mes dignits passes et
mes millions vous semblent une plaisante rodomontade, parce que vous me
trouvez dans une voiture publique, n'est-ce pas?

--Le fait est...

--Vous voyez bien ces deux bonnes chaises de poste qui courent au
devant de nous?... interrompit encore Montalt.

Depuis quelques heures en effet, deux chaises de poste avaient dpass
sans effort la lourde diligence et semblaient ne point vouloir la
perdre de vue.

--Eh bien?... dit tienne.

--Eh bien! mon jeune camarade, tout ce que contiennent ces chaises de
poste est  moi, quoique j'aie laiss  Brest les cinq siximes de mon
bagage.

--Ah!... fit tienne, et pourquoi prendre la diligence, alors?

--Je suis trs-capricieux... Mais ne trouvez-vous pas que ces chaises
de poste nous envoient beaucoup de poussire?

--Si fait.

--Attendez!

Montalt mit sa tte en dehors et siffla, comme il l'avait fait dj
sous la vote des messageries.

Les deux chaises de poste s'arrtrent immdiatement et du mme coup.

tienne ouvrit de grands yeux.

Quand la diligence passa auprs des chaises arrtes, tienne vit, 
l'une des portires, deux ttes noires,  l'autre une figure de jeune
femme ple et triste.

Montalt ne pronona qu'un seul mot.

--Arrire...

La jeune femme eut un sourire docile; les deux ttes noires
s'inclinrent silencieusement, et de tout le voyage, on ne revit plus
les chaises de poste.

--Je suis trs-capricieux..., rpta Montalt en se tournant vers le
jeune peintre; et puis, bien que j'aie couru le monde, il me vient
parfois des ides naves qui ressemblent  celles des enfants.

Sa voix prit un accent mlancolique et plus doux.

--Personne ne m'aime en ce monde, continua-t-il, et je voudrais tant
tre aim!... Je suis seul, toujours seul... Aux heures de tristesse,
nul ne me console... et quand je suis heureux, je cherche en vain un
sourire ami qui rponde  ma joie... Vous allez me railler encore,
mon jeune camarade, et c'est pourtant la vrit tout entire... Je
suis mont dans cette diligence, esprant que les hasards du voyage
amneraient sur mon chemin un tre que je pusse aimer...

tienne l'coutait avec un tonnement o l'motion se glissait malgr
lui; la voix de Montalt tait si chaleureuse et ses paroles semblaient
si bien partir du coeur.

--Mais..., dit pourtant tienne, tes-vous donc compltement abandonn
comme vous le dites?... et pourquoi le seriez-vous?...

--Je ne sais.

tienne rougit.

--Cette belle jeune femme, reprit-il en hsitant, dont je viens
d'entrevoir la figure...

--Mirz! s'cria le nabab, pauvre fille... Entendons-nous bien, je
vous prie!... Quand je dis: Je voudrais tre aim, je ne parle pas
des femmes... J'ai mes ides sur les femmes, mon jeune camarade...
S'attache-t-on au flacon de Champagne dont le bouchon vient de sauter
par la fentre?... A-t-on l'ide de chrir le cristal vide o tout 
l'heure frachissait le sorbet parfum?

--Ah!... fit tienne avec reproche; est-ce l votre pense srieuse,
milord?

--Non..., rpondit Montalt dont les sourcils se froncrent lgrement;
si vous voulez ma pense srieuse, je changerai de langage... Je hais
la femme, monsieur, et je la mprise... cela du plus profond de mon
coeur!

Son regard avait un clat dur et mchant. Sa voix, dont les inflexions
sonores exprimaient nagure tant de sensibilit, devenait sche et
froide.

--Mais nous avons le temps de parler de toutes ces choses, reprit-il
en rappelant son sourire. Je tiens beaucoup  Mirz, d'ailleurs... je
l'ai achete mille gourdes, il y a un an... et je ne regrette pas mon
argent... Mais vous ne m'avez pas dit encore qui vous tes, mon jeune
camarade.

Au moment o tienne ouvrait la bouche pour rpondre, deux ttes de
chevaux, poilues et basses, dpassrent la portire du coup; on
entendit en mme temps le son d'un fouet et une voix enroue qui criait:

--Hie! Dindonnet! voleur que vous tes! hie! Coco! vieux fainant!

Coco et Dindonnet taient les coursiers de la Concurrence dont le
postillon, par un effort dsespr, voulait en ce moment dpasser la
voiture rivale.

Le postillon de la diligence lutta tant qu'il put, mais les deux rosses
de son adversaire avaient de l'lan, et d'ailleurs il tait superflu
de mnager leur agonie.

Nos deux voyageurs du coup virent passer lentement le long de la
portire le corps jauntre et poudreux de la patache ennemie qui
prenait dcidment l'avance.

Pendant cela, tienne dclinait ses noms et qualits; mais Montalt ne
l'coutait plus.

Son regard s'attachait, avide et perant,  la rotonde de la
Concurrence o se montraient,  demi caches par les bords de leurs
chapeaux de paille, deux ravissantes figures de jeunes filles.

--Morbleu!... murmurait Montalt, Dieu sait pourtant que j'en ai vu
beaucoup en ma vie!... mais jamais de si dlicieuses!

tienne disait:

--Je n'avais pas de parents... et ma foi, j'acceptai volontiers la
proposition de ce gentilhomme breton qui m'appelait pour orner son
chteau... Voil comment j'ai quitt Paris, milord.

--Laquelle est la plus charmante?... pensait tout haut Montalt dont les
yeux brillaient, ardents et fixes; mais, Dieu me pardonne! il me semble
qu'elles pleurent, les pauvres enfants...

--J'ai pass l deux ans..., reprenait le jeune peintre qui s'coutait
lui-mme et ne prenait point garde  la proccupation du nabab, deux
ans, mon Dieu!... et cela m'a paru  peine plus long que deux journes
heureuses...

Montalt se retourna vivement.

--Mais voyez donc!... s'cria-t-il; leurs petites joues sont baignes
de larmes...

--Qu'est-ce? demanda tienne.

Montalt lui montra du doigt la rotonde de la Concurrence, o le jeune
peintre ne vit rien, parce que les deux voyageuses venaient de relever
le store de leur portire.

Montalt fit un geste de dpit.

--A peine sorties de la coque!... grommela-t-il, elles ont dj reu
de bonnes leons du diable... elles savent se cacher  propos pour
aiguiser le dsir... et tout ce mange d'enfer o se prend le coeur des
fous depuis le commencement du monde...

--M'expliquerez-vous? commena tienne.

--Je suis tout  vous, mon jeune camarade; nous disions que vous avez
nom Moreau et que vous marchez sur les traces de Raphal... Belle
carrire, sur ma foi!... La chose qui me ravit en tout ceci, c'est que
vous n'tes pas gentilhomme.

--Quoi! dit tienne, dtestez-vous encore les gentilshommes?

--Bien moins que les Bretons, et pas autant que les femmes... Je vous
avertis d'ailleurs que c'est le dernier article de ma liste... A part
ces trois catgories d'individus, je suis assez philanthrope...

--En abhorrant  peu prs les trois quarts de l'espce humaine?

--Le compte n'y fait rien... Passons  un sujet plus intressant... Mon
jeune camarade, vous me plaisez... En pouvez-vous dire autant de moi?

Les yeux noirs et brillants de Montalt laissaient voir l'importance
singulire qu'il attachait  la rponse d'tienne. C'tait une
dclaration d'amiti  brle-pourpoint.

Le jeune peintre hsita franchement, et le visage de Montalt eut le
temps de se rembrunir.

--Milord, dit enfin tienne avec un peu de froideur, vous tes un homme
puissant... moi je suis un pauvre diable d'artiste,  la bourse lgre,
aux pinceaux inconnus... Que peut vous importer ma chtive opinion?

--C'est--dire que je ne vous plais pas.

--Permettez!... S'il me semblait convenable de parler avec libert
entire...

--Parlez! s'cria l'Anglais dont le dpit ne se cachait point. Pour
Dieu, monsieur, je ne vous demande pas de grce!

--Eh bien, milord, au premier regard que j'ai jet sur vous, j'ai
ressenti une impression trange... Quelque chose m'entranait  vous
respecter...

--Je ne veux pas de respect!

--A vous aimer... Puis est arrive votre bizarre boutade...

--Vous y songez donc toujours?...

--Mon Dieu, non!... Et, pour achever en un seul mot, ce qui me...
comment dirai-je cela?... ce qui me repousse en vous, ce sont vos
haines fantasques et le mpris odieux que vous avez pour les femmes.

--Oh! oh!... vous tes amoureux, M. tienne?

--perdument, milord.

--Peste!...  votre ge... j'aurais d m'en douter... Ah ! c'est
une chose bien merveilleuse que les femmes puissent ainsi me faire
du mal, mme quand je les fuis comme la fivre jaune!... Si vous
saviez..., ajouta-t-il en portant la main  son front, dont les rides
se creusrent tout  coup; si vous saviez!...

Il y avait un souvenir aigu et douloureux derrire ces paroles, qui
sonnaient comme une plainte.

tienne se repentit.

--Pardonnez-moi, milord, dit-il doucement, mon intention n'tait pas de
rveiller des chagrins...

--Des chagrins!..., interrompit Montalt en se redressant, quels
chagrins?... N'allez-vous pas me prendre pour une victime de
l'amour?... Morbleu!... mon jeune camarade, gardez votre piti pour une
occasion meilleure... Je n'ai jamais aim, moi, et c'est sur votre sort
que je m'apitoie sincrement.

tienne eut un sourire triste.

--Je ne suis pas comme vous..., dit-il en secouant la tte, je ne
repousse pas la piti... car je souffre.

Montalt lui prit la main dans un mouvement d'irrsistible affection.

--Elle ne vous aime pas?... murmura-t-il.

--Je crois qu'elle m'aime.

--Vous croyez?... Oh! elles vous prennent ainsi jeunes, beaux,
gnreux, pour exalter d'abord vos coeurs jusqu'au dlire et pour vous
briser ensuite sans piti!... Elles se sentent invulnrables, parce
qu'elles ne boivent point leur part du philtre mortel...

--Vous ne parlez pas d'elle, n'est-ce pas? dit tienne.

--Je parle de toutes les femmes.

--Vous ne parlez pas d'elle!... rpta tienne d'un ton imprieux,
car je ne permettrais pas qu'on lant, mme au hasard, l'insulte
qui pourrait retomber sur sa tte... Tant pis pour vous, milord, si
vous n'avez jamais rencontr en votre vie une jeune fille  l'me
anglique et sainte... Tant pis pour vous si Dieu vous a refus la joie
d'aimer!... Votre malheur ne vous donne point le droit de calomnier ce
que vous ne connaissez pas... Elle est pure, entendez-vous?... Elle est
noble! et c'est  genoux que je l'aime!

La joue du jeune peintre s'tait colore vivement; ses yeux brillaient;
l'motion faisait trembler sa voix.

En l'coutant, Montalt s'tait pris  rver.

--Toujours la mme histoire! murmura-t-il; et ce sont les plus belles
mes que Dieu choisit pour les frapper de cette folie!... coutez!...
reprit-il en s'adressant  tienne; mon amiti peut tre plus forte que
mes aversions... Qui sait si vous n'allez pas me convertir, mon jeune
camarade?... Voulez-vous me parler d'elle et me confier le roman de vos
amours?...

--A vous?... se rcria tienne.

--A moi qui suis dj votre ami..., rpliqua l'Anglais avec prire, 
moi qui l'aimerai si elle vous aime...

Il avait mis dans ces derniers mots cette loquence persuasive et vraie
qu'il semblait prendre tout au fond de son coeur.

tienne rsista faiblement, puis il parla. C'est un bonheur si grand
que de confier certains secrets, ne ft-ce qu' demi. A l'ge qu'avait
tienne, l'me s'panche avec tant de joie! Et puis Montalt souriait
en l'coutant; on et dit que ces jeunes souvenirs lui rchauffaient le
coeur.

tienne, sans prononcer aucun nom, raconta son arrive au chteau et
cette douce pente qui l'avait entran  son insu vers Diane. Il dit
les premiers sourires de la jeune fille et ces vagues espoirs qui
d'abord avaient fait battre son coeur.

Ce n'tait pas un roman comme l'avait pens le nabab, c'tait une
simple histoire: la vie tendre et confiante de deux enfants, qui
s'aimaient sans se le dire.

Il n'y avait point d'incidents, car tienne taisait une partie de la
vrit. Ce n'tait pas au sceptique tranger qu'il et voulu confier
ce mystre qui entourait, depuis si longtemps, la conduite des deux
soeurs. Sur ce point le silence lui tait d'autant plus facile que
jamais il n'avait souponn.

Et quoiqu'il n'y et rien dans le rcit pour rveiller une curiosit
blase, rien qu'un pur et doux tableau d'amour, le nabab coutait les
yeux baisss et le front rveur. Parfois, lorsque la narration du jeune
peintre s'animait au passage d'un souvenir plus cher, on aurait vu
Montalt sourire avec mlancolie.

Son regard s'levait alors furtivement sur tienne. Ce regard mu
exprimait-il de la compassion encore ou dj de l'envie?

tienne laissait dire son coeur. Tout ce qu'il avait ressenti durant
ces deux belles annes, il se le rappelait tout haut avec dlices.
Aucun dtail, si petit qu'il ft, ne se perdait dans sa mmoire emplie.
On reconnaissait les mots charmants et timides qui tombent d'une bouche
de vierge; on devinait l'aveu muet que laisse chapper le sourire; on
sentait trembler la petite main blanche sous le baiser drob...

C'tait gracieux comme le premier amour lui-mme.

Et le jeune peintre, qui s'tait fait prier d'abord, ne tarissait plus
maintenant. Il cherchait, au contraire,  prolonger la confidence; il
caressait, comme en se jouant, la posie chaste des dtails de son
histoire.

Montalt ne l'interrompit point; mais que de fois son visage mobile
avait chang pendant le rcit!

Tantt il coutait pour tienne, et alors ses beaux traits gardaient ce
sourire tout plein de tendresse et de paternelle protection. D'autres
fois, la ligne fire de ses sourcils se brisait tout  coup; une pense
d'amertume venait assombrir sa figure plie. C'est qu'alors il coutait
pour lui-mme et qu'il faisait un retour sur son propre coeur.

--Oh! milord, s'cria le jeune peintre en joignant les mains, et tout
cela est fini!... J'ai vingt ans, et c'est du pass que je vous parle.
Diane!... ma pauvre Diane!... sais-je si je la reverrai jamais?

Montalt avait les lvres serres et appuyait sa tte contre les parois
de la voiture. Il tait en un de ces moments o l'amertume d'un
souvenir lointain semblait raviver et faire saigner de nouveau quelque
vieille blessure de son me.

tienne ne prenait point garde.

--Vous... vous-mme, reprit-il dans son enthousiasme, vous qui niez
tout, milord, vous l'auriez aime comme moi, j'en suis sr... Que ne
puis-je vous la montrer sous les grands ombrages de ce pays enchant!...

Il ferma les yeux, comme pour la retrouver en un rve.

--Dix-huit ans!... reprit-il d'une voix plus basse; un front naf comme
celui d'un enfant, mais qui se redresse parfois orgueilleux et vaillant
comme le front d'une reine... Des yeux rieurs o les larmes mettent une
tristesse cleste... La taille d'une fe, la voix d'un ange... Et un
coeur!... Dites, milord, qu'eussiez-vous fait  ma place?

Montalt se redressa avec lenteur et le regarda fixement.

Le jeune peintre tressaillit sous ce regard froid et lourd.

--A votre place, M. tienne, rpliqua Montalt d'un ton de scheresse,
je n'aurais pas laiss la pauvre enfant languir comme cela pendant deux
longues annes.

tienne, qui s'tait rapproch involontairement durant son rcit,
s'loigna jusqu' l'autre angle du coup.

Montalt avait retrouv son sarcastique sourire.

--Chacun a sa manire de voir..., reprit-il; vous me demandez mon
sentiment, je vous le dis... Si cette dit bretonne est aussi
charmante que vous le prtendez, ma foi! mieux et valu en profiter que
de la laisser en proie  quelque hobereau mal peign du voisinage.

--Mais,... dit tienne, j'tais pauvre... je ne pouvais pas tre son
mari.

--J'entends bien... moi, j'aurais t son amant.

Le jeune peintre devint ple. S'il et obi au fougueux mouvement de
colre qui s'empara de lui, cet entretien, commenc d'une faon si
amicale, aurait fini par une bataille. Mais il se retint et se contenta
de lancer au nabab un regard de sanglant reproche.

Montalt n'en tint compte. Sa bizarre humeur avait tourn. Il s'tendit
dans son coin, les bras tombants, la tte renverse, reprenant cette
pose indolente o toutes ses facults semblaient sommeiller  la fois.

Le silence rgna dans le coup pendant une grande heure.

Quiconque et assist au dnoment de la dernire scne, aurait cru
sans doute que c'en tait fait de cette liaison si rapidement noue.
tienne, suivant toute apparence, ne devait plus se laisser prendre aux
avances de cet tre fantasque qui comblait les gens de caresses pour
les blesser ensuite plus srement et mieux.

C'tait l, du moins, le sentiment d'tienne lui-mme. Mais il comptait
sans le nabab.

Celui-ci avait de merveilleux secrets pour faire oublier ses
incartades. Il savait s'excuser avec une grce si bonne et demander
pardon, sans perdre absolument rien de cette dignit inne, qui avait
plus d'une fois mis le mot respect dans la bouche d'tienne, depuis le
commencement du voyage.

On avait beau s'irriter, la colre ne tenait point contre cette
gracieuse franchise de l'homme, videmment suprieur, qui revenait de
lui-mme, repentant et contrit.

Car Montalt se repentait sincrement, quitte  pcher de nouveau,  ses
heures.

Et puis, sous le scepticisme provoquant et brutal dont le nabab
semblait faire montre, son noble caractre perait si souvent malgr
lui: c'tait un fanfaron d'incrdulit.

Derrire ce cynisme de parade, on dcouvrait une me leve, un esprit
d'lite et une sensibilit pousse parfois jusqu' cette dlicatesse
qu'ordinairement l'ge mr ne connat plus.

Les contrastes sduisent. A son insu, tienne subissait le charme de
Montalt, et s'tonnait de voir ses grands courroux se dissiper au
moindre vent.

En vrit, cet homme le traitait comme un enfant. tienne s'indignait;
tienne se cabrait, et au beau milieu de sa colre, il se sentait
apais par un sourire, par un mot, par un rien.

Entre la Gravelle et Laval, le nabab et lui se fchrent bien trois ou
quatre fois, et cependant, aux approches de cette dernire ville, vous
les eussiez pris pour des amis de vingt ans.

Leur liaison, qui datait  peine de quelques heures, s'tait serre
comme par enchantement, et comportait dj de ces coquetteries, qui
font de la brouille la plus srieuse en apparence un pont joyeux,
conduisant tout droit  la rconciliation.

Et  mesure que le temps passait, le nabab faisait petit  petit la
conqute de son franc parler. tienne repoussait bien encore les
dsolantes thories de son compagnon de route, mais il ne se croyait
plus oblig de tourner le dos  la moindre parole offensante pour le
beau sexe. Il coutait; il discutait, quoique, sur le terrain de la
moquerie, il ne ft vraiment pas le plus fort.

La diligence arrivait au faubourg de Laval, ayant toujours devant elle
la victorieuse patache, dont les chevaux se tuaient hroquement pour
soutenir leur triomphe.

--Eh bien! dit Montalt, vous voyez que je ne suis pas si fou d'avoir
laiss mes noirs se carrer en chaise de poste pour prendre, moi, la
voiture publique... J'ai rencontr ce que je cherchais... et je vous
promets bien que je ne vous lcherai pas, M. tienne!

--Tout ce que je puis dire, milord, c'est que votre caprice a t pour
moi une excellente chance...

--Eh! eh!... fit Montalt, nous nous querellerons bien encore pourtant
plus d'une fois avant d'tre arrivs  Paris, s'il plat  Dieu!...
Mais il y a dj un progrs dans votre humeur... et sous deux ou trois
jours, que je sois sage ou fou, vous m'couterez sans colre aucune...
parce que vous reconnatrez toujours la voix d'un ami.

--Mais qui donc nous force de choisir ces sujets o nous ne pouvons pas
nous entendre?

--Mon cher tienne, justement parce que je vous aime, je prtends vous
convertir... Il est dplorable de voir un charmant garon tel que vous
s'affadir dans des principes d'une navet ultra-bourgeoise... Tenez,
vous ne m'empcherez pas de vous dire que votre conduite  ce manoir
dont j'ignore le nom...

--Milord!... milord!... par grce!... interrompit tienne.

--Si fait!... au temps de la chevalerie errante, ces manires-l
eussent t trs-spirituelles... mais aujourd'hui, nos jeunes filles,
croyez-moi, prfrent des faons plus gaillardes... Heureusement, les
anges ne sont pas rares en notre bon pays de France... Nous trouverons
 nous consoler.

tienne protesta par un gros soupir.

--Sans aller bien loin, reprit Montalt, nous avons l deux petites
almes comme je n'en ai pas rencontr souvent, moi qui ai vu pourtant
bien du pays! Que dites-vous de leur minois, jeune troubadour?

--Je ne les ai pas encore aperues.

--Vraiment!... s'cria Montalt; vous tes le roi des amants
fidles!... Le fait est qu'elles se cachent comme deux petites
coquettes qu'elles sont probablement... Mais cependant, moi qui n'ai
nulle raison de conscience pour mettre mes yeux dans ma poche, j'ai pu
les lorgner dj une douzaine de fois depuis Rennes... Ah! mon jeune
ami, j'ai peine  croire que votre ange et sa soeur soient de moiti
aussi jolies que ces deux enfants-l!

tienne haussa les paules.

--Je vous dis que ce sont des perles!... Et quelles singulires
cratures!... Vous ne pouvez vous figurer cela... Tantt, je vois leurs
grands yeux rouges de larmes, tantt j'aperois un espigle sourire
autour de leurs lvres roses... Elles pleurent comme des Madeleines,
elles rient comme des folles!... Qu'elles pleurent ou qu'elles rient,
elles sont toujours dlicieuses!... Patience!... une fois  Paris, je
compte bien les voir de plus prs...

--Comment!... dit tienne avec reproche.

--Eh! mon ami..., s'cria le nabab, votre austrit tourne au
grotesque... Si ce n'est pas moi, ce sera quelque mauvais tudiant du
quartier Latin, ou quelque pauvre commis en nouveauts... Le commis et
l'tudiant, aprs un mois d'orgie  vingt-deux sous, les laisseront
choir doucement dans la boue... Moi, aprs une semaine fleurie et tout
orne de champagne, je les quitterai heureuses et riches... Lequel vaut
mieux pour elles?

--Mais si elles sont vertueuses...

Le nabab clata de rire.

--Je cherche  me rappeler une comdie o il y ait un Philinte de votre
force, M. tienne!... dit-il, mais d'honneur, je n'en trouve pas!...
Vous avez, comme cela, une douzaine de mots, qui ne sont que des mots,
mais des mots ennuyeux..., _vertu_, _puret anglique_, _cleste_...
que sais-je, moi!... Si Dieu tait juste, vous auriez pour mission en
ce monde de couronner des rosires depuis le matin jusqu'au soir!...

Il s'interrompit et serra brusquement le bras d'tienne.

--Tenez!... s'cria-t-il, les voyez-vous, cette fois?

Les deux jeunes filles de la Concurrence venaient en effet de relever
leur portire pour respirer un peu d'air frais, et montraient  la
fois leurs figures gracieuses et souriantes; mais au moment o tienne
cherchait des yeux, pour obir au geste du nabab, la Concurrence tourna
l'angle d'une rue et les deux jeunes filles disparurent avec elle.

Montalt frappa du pied avec impatience.

--Les amoureux platoniques, grommela-t-il, ont des yeux pour ne point
voir et des oreilles pour ne point entendre... Vous avez fait exprs
de regarder trop tard, tienne, tant vous aviez grand'peur de manquer
 vos serments de constance!... Mais c'est gal; on ne peut pas tout
faire le premier jour... nous verrons bien!

La diligence s'arrtait dans une sombre rue de la vieille ville, 
l'htel o les voyageurs devaient prendre leur repas et passer la nuit.

Il va sans dire que Montalt et le jeune peintre souprent ensemble;
c'taient deux insparables. On ne se querella gure que deux ou trois
fois durant le repas, et Montalt but, sans trop d'ironie,  la sant de
Diane,  la sant de Cyprienne, et mme  la sant de Roger, le Pylade
absent...

tienne venait de se retirer dans sa chambre  coucher. Durant toute
cette journe, il tait rest sous l'empire d'une sorte de fascination.
Maintenant qu'il se retrouvait seul, il cherchait, mais en vain, 
dpouiller Montalt de son bizarre prestige et  le juger froidement.
Montalt chappait  tout examen; son image, voque, apparaissait 
l'esprit d'tienne plus fugitive encore et plus capricieuse que la
ralit mme.

tienne faisait d'inutiles efforts pour fixer ce fantme insaisissable;
il le voyait  la fois bon, mchant, gnreux, cruel, sincre, menteur
et mille autres choses impossibles  concilier; il l'aimait, il le
maudissait, il le craignait, et le nabab avait presque gain de cause,
en dfinitive, car on ne pensait gure  Diane ni au manoir de Penhol.

tienne se promenait dans sa chambre, repassant au fond de sa mmoire
toutes les phases de ce long entretien qui l'avait tour  tour effray,
indign, enchant. Il s'arrta court au milieu de sa promenade. On
frappait vigoureusement  sa porte.

--Encore quelque nouvelle imagination!... pensa tienne. Milord, que
voulez-vous?

Mais ce ne fut point la voix du nabab qui rpondit.

--C'est moi, tienne! cria-t-on  travers la porte. Ouvre vite... je
tombe de lassitude.

tienne s'lana; il ne pouvait en croire ses oreilles. La porte
s'ouvrit; Roger tait dans ses bras.

--Dj!... dit le jeune peintre, quand la premire motion passe lui
permit de parler.

--Mon pauvre ami, rpliqua Roger, tu avais devin juste... on m'a
renvoy comme toi... Mais sois tranquille... ta commission est faite
tout de mme... Avant de partir, j'ai crit une longue lettre 
Cyprienne... et Dieu sait que j'ai parl de toi encore plus que de moi!

--Merci..., dit-il, mais pouvait-on croire que mes craintes se
raliseraient sitt?... Toi, mon pauvre Roger, qu'on aimait tant au
manoir de Penhol!...

--On m'aimait, je le crois, et je n'en veux pas aux matres du manoir,
car ils ont d me dfendre tant qu'ils ont pu contre la haine des
trangers... mais ils ne sont pas les plus forts, maintenant... et ce
qui me dsole, tienne, c'est de n'tre plus l pour veiller au besoin
sur ceux que nous aimons.

--As-tu donc appris quelque chose depuis mon dpart?

--J'ai quitt Redon deux heures aprs toi... mais, pendant ces deux
heures, j'ai caus avec le vieux Graud... Il parat que les affaires
de Penhol sont dans un bien triste tat!... Graud ne m'a pas dit tout
ce qu'il sait, car sa discrtion gale son dvouement... mais le peu
qu'il m'a confi donne dj bien  rflchir!... Figure-toi que Penhol
en est rduit, et cela depuis longtemps,  emprunter de l'argent au
vieil aubergiste.

--Ils l'ont ruin, murmura le jeune peintre.

--Ils l'ont ruin!... rpta Roger; et je me trouble en songeant que
Cyprienne et Diane n'ont pas d'autre ressource en ce monde que l'appui
de Ren de Penhol.

Les deux amis taient assis l'un prs de l'autre sur le lit d'tienne;
il y eut un silence; tous deux baissaient la tte et se donnaient 
leurs rflexions tristes.

--Mais foin de l'inquitude! s'cria tout  coup Roger en sautant sur
ses pieds; Penhol a toujours bien quelques mois devant lui... pendant
ce temps, nous travaillerons... Et si Dieu nous aide, les deux filles
de l'oncle Jean n'auront plus besoin de la protection de personne...
Fais-moi servir  souper, veux-tu? car j'ai dpens mon dernier sou en
route et j'ai une faim de possd!

tienne sonna, et Roger fut bientt devant les restes  demi froids du
repas des voyageurs.

--Tout n'est pas malheur..., reprit-il la bouche pleine, et j'ai 
remercier le hasard qui m'a fait te rejoindre enfin!... Si je t'avais
manqu ici, j'tais un homme perdu... Impossible d'aller en avant ou
de retourner en arrire... car j'ai laiss ma montre  Penhol, et mon
costume de chasse ne vaut pas un louis... Vive la cuisine d'auberge, ma
foi!... c'est dtestable, et cela se mange avec un plaisir!...

--Parlons donc un peu du manoir..., dit tienne.

--Non pas!... J'ai besoin de tout mon courage pour achever ces
ctelettes... Verse-moi plutt un verre de vin... Mon pauvre tienne,
ma gaiet te blesse peut-tre, mais je suis si content de t'avoir
retrouv!... Le commencement de mon tour de France a t rude,
vois-tu!... De Redon  Rennes, je suis all tantt  cheval, tantt 
pied, tantt en charrette... A Rennes, je pensais bien te rattraper;
mais la diligence tait partie depuis deux heures... J'ai pris la
petite voiture de Vitr... une bote antique, spcialement destine 
transporter les solennels bourgeois de ladite ville et leur famille.
A Vitr, mme histoire, tu venais de partir!... J'avais encore deux
cus de six livres... j'ai pris un cheval vitriais qui portait la tte
basse entre ses jambes poilues, et dont la queue rouge et fait honte
 la chevelure d'Absalon... Pauvre bte! j'ai violemment drang ses
habitudes en la faisant galoper six heures durant... A quatre lieues
de Laval, elle est tombe devant un bouchon o je l'ai laisse  la
grce de la cabaretire... Quatre lieues, cela se fait  pied quand on
sent un ami au bout du voyage... Je suis arriv, je t'ai embrass, j'ai
soup... A ton tour de me conter tes aventures!

L'histoire d'tienne ne fut pas longue apparemment, car une demi-heure
aprs, nos deux amis dormaient tranquillement cte  cte.

Le lendemain matin, un domestique de l'htel vint frapper  la porte et
prvenir M. Moreau que milord l'attendait pour djeuner.

--Qu'est-ce que c'est que milord?... demanda Roger.

--C'est ce singulier personnage dont je t'ai parl hier..., rpondit
tienne.

--Ah! ah!... l'ennemi des gentilshommes, des Bretons et des femmes!...
le gnral en chef des armes du roi de je ne sais o!... Je serai
enchant de faire son illustre connaissance.

--Ne va pas te moquer! interrompit tienne; le coup lui appartient
jusqu' Paris, et la voiture est pleine... Si tu n'as pas le bonheur de
lui plaire, tu peux tre bien sr d'avance que tu resteras  Laval.

Les deux jeunes gens taient habills; ils descendirent au salon.

--Milord, dit tienne, encourag par les bonts que vous avez bien
voulu me tmoigner...

Montalt lui prit la main et la secoua rondement.

--Que le diable vous emporte!... s'cria-t-il. Hier soir, vous me
parliez comme il faut... Une nuit a-t-elle suffi pour nous replonger
jusqu'au cou dans l'ennui des crmonieuses formules?... Mais qui
avons-nous l?

tienne se tourna en souriant vers Roger.

--J'ai l'honneur de vous prsenter Pylade..., dit-il.

--Oh! oh!... fit gaiement Montalt, le vrai Pylade?

--Le vrai Pylade.

--Le compagnon des courses potiques dans la grande alle des
chtaigniers, l'enfant du romanesque manoir... l'amoureux de l'autre
ange! M. Roger, nous savons du moins votre nom de baptme... Soyez le
trs-bien venu... Au lieu de deux amis nous serons trois, voil tout!

Il tendit la main  Roger qui se prtait de la meilleure grce du monde
 cet accueil, moiti moqueur, moiti cordial.

Roger, bien plus qu'tienne, tait fait pour les brusques liaisons
d'aventures.

A la fin du djeuner, vous eussiez dit une petite famille, compose de
deux neveux parfaitement insoumis, et d'un oncle trop jeune pour parler
en sage.

On se remit en route sous de joyeux auspices, non sans avoir fait
sauter deux ou trois bouchons de champagne. (Il y a du champagne 
Laval.) Nos trois compagnons taient d'une gaiet folle, et, durant
cette journe, il se dit dans le coup de la diligence des choses
extrmement jolies.

Roger, peut-tre parce qu'il avait t prvenu d'avance, ne se montra
point trop scandalis des hrsies de Montalt en fait de sentiment. Il
tait plac entre tienne et le nabab; lorsque les deux adversaires
discutaient, il jugeait les coups. Bien qu'il donnt le plus souvent
raison  tienne, parfois, nous devons le dire, la facile morale de
Montalt trouvait un cho au fond de sa nature un peu molle et sensuelle.

tienne, au contraire, demeurait ferme comme un roc; toute l'loquence
du nabab se brisait contre sa vertu hroque.

Les heures passaient vives et rieuses.

La Concurrence se montrait encore quelquefois aux relais, o elle
prenait pour un instant les devants. Montalt ne manquait jamais alors
de lancer un avide coup d'oeil  la rotonde. Roger aussi regardait de
tous ses yeux, car on lui avait fait un ravissant tableau des deux
petits chapeaux de paille. Mais, prcisment depuis que Roger tait
venu se mettre en tiers dans le coup, les deux jeunes filles ne
montraient plus la mme confiance.

Pendant la premire partie de la route, et tant que le nabab avait t
seul  les poursuivre de ses oeillades, les deux petits chapeaux de
paille s'taient montrs bien des fois  la portire de la rotonde.

Maintenant que Roger regardait aussi, elles affectaient de se cacher.
Leur portire restait obstinment ferme, en dpit de la chaleur, et
Roger, malgr son envie, n'eut pas une seule occasion de les entrevoir.

La journe avait pass comme un rve; le nabab, quand il lui plaisait
de mettre de ct ses paradoxes favoris, racontait, avec une verve
entranante, de ces histoires tranges qui rveilleraient la curiosit
d'un mort. Il avait tant vu de choses et tant parcouru de pays! Les
fabuleuses lgendes de l'Inde prenaient, en passant par sa bouche,
un attrait nouveau; et quand il peignait  grands traits les moeurs
inconnues de ces lointaines rgions o s'tait coule la moiti de sa
vie, les deux jeunes gens immobiles et bouche bante ne pouvaient point
se lasser de l'couter.

Quand on eut laiss derrire soi Alenon, Dreux, Mortagne, quand on vit
prochaine la fin du voyage, tienne et Roger furent pris d'un sentiment
de tristesse,  la pense de la sparation.

Les ides de Montalt se portaient peut-tre vers le mme sujet, car
depuis quelques minutes il gardait le silence, contemplant tour  tour
les deux jeunes gens avec une expression de mlancolie.

--A quoi pensez-vous, milord?... dit enfin Roger.

--Je pense, rpliqua Montalt, que voil deux beaux garons, loyaux,
intelligents, braves tous deux, je voudrais en faire la gageure!...
ayant enfin tout ce qu'il faut pour faire leur chemin dans le monde...
et que ces deux enfants-l se sont attachs, de gaiet de coeur, une
pierre au cou...

--Comment donc?... voulut dire Roger.

--Ne vois-tu pas, s'cria tienne, que milord remonte sur son dada...
Il veut parler de nos amours!

--C'est vrai, mon cher ami... et je donnerais beaucoup pour avoir
tort... Vous, tienne, vous avez du talent, j'en suis sr.

--Vous tes bien bon...

--Laissez!... Vous, Roger, vous tes un spirituel enfant, et votre
caractre aimable vous ouvrirait toutes les portes... Vous m'avez
confi que vous tiez pauvres tous les deux... coutez-moi, je ne
raille plus... Vous allez commencer une lutte dont l'issue sera votre
bonheur ou votre malheur... Quand on marche au combat, dites-moi,
est-ce l'instant de se lier bras et jambes?

--C'est le moment de prendre un drapeau, interrompit tienne vivement;
quelque chose qui vous guide dans la bonne chance et qui vous soutienne
dans la mauvaise... Nous ne sommes pas des philosophes, nous,
milord!... Nous sommes cousus de prjugs, vous savez bien!... Faire
fortune ne serait pas un but pour nous, si nous n'avions pas  partager
avec quelqu'un de cher le bonheur conquis par nos efforts...

Roger serra la main d'tienne comme pour dire: Il a parl pour nous
deux.

--C'est bien l le diable!... soupira Montalt; ce sont toujours les
coeurs gnreux qui tombent dans ce travers!... Ah! si j'avais 
convertir certains jeunes messieurs sachant compter et ne sachant que
compter, ma besogne serait bientt faite... Mais, rpondez, avez-vous
confiance en moi?

--Certainement.

--Eh bien! je vous affirme du fond de ma conscience que l'amour, comme
vous l'entendez, est un obstacle qui arrte tout lan, un fardeau qui
accable toute vigueur, un poison qui nerve et qui tue...

--Mais je sens le contraire en moi!... s'cria tienne qui mit la main
sur son coeur; l'amour, comme je l'entends, est un aiguillon pour le
courage, un cordial pour l'me qui faiblit, un appui pour la volont
qui cde...

--Enfants!... enfants!... murmura Montalt d'un ton srieux, je parlais
de la pierre qu'un malheureux se met au cou pour se noyer... De
toutes les pierres, la plus lourde, la plus tenace, la plus mortelle,
croyez-moi, c'est une femme aime...

tienne savait dsormais le moyen de clore ces discussions sans issue.

--Vous parlez en homme qui a fait de cruelles expriences...,
rpliqua-t-il.

Le nabab sauta comme s'il et trouv la pointe d'un poignard sous le
coussin de la diligence.

--Nous avons donc un petit peu de mauvaise foi malgr notre vertu, mon
jeune camarade?... dit-il avec impatience. Faut-il vous rpter encore
que je n'ai jamais aim?... S'il en fallait une preuve, j'ai fait
fortune, moi!... mais j'ai vu de si terribles exemples! j'ai vu des
coeurs si robustes anantis et broys!...

Il passa la main sur son front. On et dit qu'il allait parler encore,
mais sa tte se pencha sur sa poitrine, et il garda le silence.

Au bout de quelques minutes, il se redressa. La sombre expression qui
tait nagure sur ses traits avait disparu pour faire place  une
gaiet communicative.

--Eh bien! mes fils, s'cria-t-il, gardez vos infirmits... Il m'est
vident que votre commune maladie ne peut pas tre traite par des
remdes violents... il faut un rgime... je serai votre mdecin malgr
vous... Et, en attendant, nous commencerons tout doucement notre petite
fortune.

tienne et Roger le regardaient sans oser l'interroger.

--Mon majordome m'a prcd  Paris..., reprit Montalt, je pense que
nous allons le trouver au bureau des messageries, o il m'attend sans
doute comme c'est son devoir... Il a d m'acheter un htel... quelque
chose de trs-beau... le prix m'est indiffrent... J'aurai besoin d'un
peintre pour dcorer mes salons...

--Ah! milord! interrompit tienne avec motion, je ne suis qu'un
apprenti dans mon art... et vous ne connaissez rien de moi...

--Je vous dis que vous avez du talent!... Est-ce que vous allez me
refuser?

--J'en rponds, moi, qu'il a du talent!... s'cria Roger en prenant
la main de Montalt; vous tes un noble coeur, milord... et si tienne
refuse, je me brouille avec lui pour tout de bon!

--J'accepte..., dit le jeune peintre  voix basse.

--Et moi je vous remercie, mon ami... Quant  notre joyeux camarade
Roger...

--Ah! par exemple, quant  moi, interrompit celui-ci en secouant la
tte, vous serez bien habile, milord, si vous pouvez trouver ce  quoi
je suis bon... Je ne sais rien faire.

--Ce sont les paresseux qui disent cela, M. de Launoy!... Si vous
vouliez accepter prs de moi, votre ami, une position dont je
n'abuserais jamais, je vous jure... j'ai absolument besoin d'un
secrtaire.

Roger avait des larmes dans les yeux. Mais le nabab semblait plus mu
que lui encore.

--Je sais bien..., reprit-il avec un embarras qui avait sa source dans
la plus exquise des dlicatesses, qu'un jeune homme bien n... habitu
jusqu' prsent  une vie... mais, je vous le rpte... je suis votre
ami avant tout.

--Milord... milord! interrompit tienne, vous voyez bien que Roger
accepte... et qu'il est heureux comme moi de ne pas se sparer de vous.

--Est-ce ainsi?... s'cria joyeusement le nabab; eh bien! je ne sais
pas comment vous remercier, mes amis!... Et je ne donnerais pas pour
mille guines la bonne fantaisie que j'ai eue de m'embarquer dans
cette diligence!... Ah! vous serez mes fils et mes frres... et, si
vous voulez, jamais nous ne nous sparerons!

--Jamais! rptrent tienne et Roger tandis que leurs mains taient
dans celles de Montalt.

La diligence venait de s'arrter  la barrire de Passy. La
Concurrence, arrte un instant auparavant, subissait, la premire,
la visite de la douane. Les voitures se touchaient de telle sorte que
la portire de la Concurrence tait  un demi-pied seulement de la
portire du coup.

Le store qui cachait les deux petits chapeaux de paille restait clos
hermtiquement.

Mais,  l'instant o la petite voiture s'branlait, laissant la
diligence subir la visite  son tour, une main mignonne souleva le
store baiss, et deux papiers, jets adroitement, tombrent aux pieds
de nos trois voyageurs.

Ce fut Montalt qui les ramassa.

--Enfin!... s'cria-t-il; elles nous donnent signe de vie!... Je savais
bien que mes oeillades ne pouvaient pas tre perdues!

Ses yeux tombrent sur les deux papiers, et il fit un geste de
dsappointement comique.

--Oh! les femmes!... les femmes!... reprit-il; toujours le mme esprit
contrariant et  l'envers!... C'est moi qui les ai regardes... et
c'est vous, mes amis, qu'elles choisissent!

--Nous?... dirent en mme temps les deux jeunes gens.

--Elles se seront procur vos noms, poursuivit le nabab, auprs du
conducteur  Laval ou  Alenon... Ce qui est certain, c'est que vos
noms sont sur les adresses...

L'un des billets portait, en effet: _A M. tienne Moreau_. L'autre: _A
M. Roger de Launoy_.

On en fit l'ouverture. Ils taient tous deux pareils et contenaient ces
seuls mots:

    Ce soir,  huit heures, devant l'glise Notre-Dame.

Les billets portaient la mme signature, trace par deux mains
diffrentes; on lisait au bas de chacun d'eux: BELLE-DE-NUIT.

Si tienne et Roger avaient quitt un jour plus tard le manoir de
Penhol, ce mot: _belle-de-nuit_ aurait fait sur eux une impression
bien pnible. Tout de suite leur mmoire et voqu la lgende douce
et triste que Cyprienne et Diane chantaient si souvent nagure; ils
eussent song aux deux pauvres filles mortes...

Mais ils ne savaient rien. Quand ils avaient vu pour la dernire fois
Diane et Cyprienne, elles dansaient, riantes et belles, au salon de
verdure. Ils ne virent rien sous cette appellation mystrieuse, sinon
quelque voluptueux dfi et un commencement d'aventure.

--_Belle-de-nuit!_... murmura le nabab; c'est trs-joli, cela... c'est
de la fine fleur de posie!... Pourtant, nous avons affaire  des
provinciales renforces, puisqu'elles donnent rendez-vous  Notre-Dame.
Elles croient sans doute que tout le monde va se promener l, le soir,
comme on fait devant l'glise de leur bourgade... C'est gal, vous tes
d'heureux coquins!

--Nous n'irons pas..., dit tienne.

Roger fit une lgre moue.

--Bravo! s'cria Montalt; don Quichotte n'aurait pas mieux dit!...

--Je ne verrais pas grand mal..., commena Roger.

tienne se pencha  son oreille.

--A l'heure qu'il est, murmura-t-il avec reproche, Cyprienne relit
peut-tre ta lettre en pleurant...

--Nous n'irons pas! rpta rsolment Roger.

--Alors, dit le nabab, il faudra donc que j'y aille, moi!...

       *       *       *       *       *

Quelques minutes aprs, on arrivait  la cour des messageries, o M.
Jones, le majordome de milord, attendait son matre, en bel habit noir
et chapeau bas.

Roger, tienne et le nabab montrent, de compagnie, dans une lgante
calche qui les emporta, au galop de deux chevaux magnifiques, vers le
faubourg Saint-Honor.


FIN DE LA TROISIME PARTIE.




QUATRIME PARTIE.

PARIS.




I

TROIS GENTILSHOMMES.


On avait vu s'tablir, depuis six semaines ou deux mois, au grand htel
des Quatre Parties du monde, situ rue de Valois-Batave, devant le
Palais-Royal, une colonie compose d'trangers assez marquants.

Ils taient trois hommes et deux femmes, sans compter les domestiques,
et vivaient en famille, bien qu'ils portassent tous des noms
diffrents.

En 1820, les htels nombreux, groups autour du Palais-Royal taient
encore habits presque exclusivement par ce peuple cosmopolite de
joueurs et de viveurs qu'attiraient la roulette et la gloire europenne
des desses parques dans les galeries.

Le Palais-Royal tait le centre des joyeux mystres; les goutteux
de province en parlaient avec onction  leurs coquins de neveux. Sa
renomme tait aussi brillante aux froides rives de la Nva qu'aux
bords de la Tamise, ce brumeux Pactole qui roule des guines; Vienne,
Berlin, l'Italie, envoyaient  ce temple, ouvert  tous les dsirs,
d'innombrables dvots. Les sauvages de l'Amrique en racontaient
les merveilles dans leurs wigwams, en buvant des petits verres
d'eau-de-feu, et les bons musulmans de Turquie nourrissaient le secret
espoir que c'tait l prcisment le paradis annonc par le prophte.

Dans ce monde bigarr qui se renouvelait sans cesse aux abords du
Palais-Royal, il y avait presque autant de vritables grands seigneurs
que d'aventuriers de bas lieu, et certes, il tait bien difficile de
reconnatre les uns d'avec les autres; aussi ne se donnait-on point
pour cela beaucoup de peine. Il y avait une sorte de mesure qui servait
 tous indistinctement dans ce peuple de comtes et de barons, o
l'galit sainte, comme on dit au dessert des banquets politiques,
tait religieusement pratique.

On ne divisait point les hommes en chrtiens et en paens, en
royalistes et en libraux, en nobles et en vilains; il y avait
seulement des bourses vides et des bourses pleines.

Les bourses pleines constituaient les gens comme il faut; les bourses
vides donnaient droit au titre de polisson.

Et comme le hasard rgnait l en dieu unique et suprme, tout polisson
pouvait devenir homme comme il faut en une heure, et rciproquement.

Quant  la morale, on ne s'en occupait gure. Chez les matres
d'htel, la rigueur la plus puritaine allait parfois jusqu' exiger un
passe-port.

C'tait le comble. Il va sans dire qu'on n'avait point la folle ide de
s'enqurir si M. le marquis un tel avait des parchemins vrais ou faux,
ni de prendre le plus petit renseignement sur la question de savoir 
quelle source abondante et cache le prince ***ski puisait ses billets
de banque.

Dans une socit, constitue sur ce pied de librale tolrance, la
petite colonie de l'htel des Quatre Parties du monde devait jouir
d'une considration trs-distingue. Il y avait, en effet, de l'argent
dans la caisse commune; on menait bonne vie, on jouait gros jeu, on
dnait royalement, et la gne n'avait pas encore montr une seule fois
son menaant bout d'oreille.

Aussi nos cinq trangers n'taient-ils pas de ces migrants 
la douzaine qui abandonnent leur pays on ne sait pourquoi. Ils
voyageaient, les hommes du moins, pour affaires politiques, et
cachaient sous des apparences frivoles le maniement des plus graves
intrts.

Le chevalier de las Matas prparait la rvolution qui chassa Ferdinand
de Madrid; le comte de Mantera jetait les bases de la charte
portugaise, et le noble baron Bibander de Berlin venait communiquer aux
libraux de France les prcieuses ides de l'illuminisme allemand.

Avec eux voyageait madame la marquise d'Urgel, veuve d'un grand
d'Espagne de premire classe et soeur du chevalier de las Matas. Cette
marquise tait une adorable femme, ardente comme une Andalouse et pas
plus cruelle qu'une Parisienne.

Elle n'avait habit l'htel que durant un mois ou cinq semaines; aprs
quoi on l'avait vue partir avec une jeune dame, dont il nous reste 
parler. Elle demeurait maintenant dans un autre quartier, mais elle
venait plusieurs fois par jour  l'htel.

La jeune dame qui l'avait suivie, et que nous devons faire connatre
aussi au lecteur, semblait  peine sortie de l'enfance. A l'htel des
Quatre Parties du monde, on n'avait fait que l'entrevoir au moment de
l'arrive. Depuis lors, elle n'avait pas quitt sa chambre une seule
fois.

Elle tait souffrante, sans doute, et c'tait la camriste de madame la
marquise qui seule avait le droit de lui donner des soins.

Les gens de l'htel parlaient quelquefois entre eux de cette jeune dame
autour de qui tombait comme un voile mystrieux. Bien qu'on ne l'et
aperue qu'une seule fois, chacun se souvenait de sa beaut douce et
vraiment exquise. En traversant les corridors pour se rendre  cette
chambre recule qu'elle ne devait plus quitter, sinon pour suivre la
marquise  sa nouvelle habitation, la pauvre enfant avait l'air bien
triste. Son visage ple exprimait l'abattement et l'effroi.

On avait pu penser d'abord qu'elle tait la jeune soeur de la marquise,
mais leurs physionomies prsentaient un entier contraste, et d'ailleurs
le teint blanc et la blonde chevelure de l'enfant dmentaient une
origine espagnole.

Quoi qu'il en ft, la camriste de madame la marquise se plaisait 
vanter l'attachement de sa matresse pour la jeune femme.

--Ah! celle-l, disait-elle  tout propos, peut remercier le bon
Dieu!... C'est soign dans du coton... c'est caress toute la journe!

--Mais elle ne vient donc jamais voir ces messieurs?... demandaient
parfois les gens de l'htel.

--Ne m'en parlez pas!... ripostait la soubrette; c'est si indolent...
quand on ouvre seulement la fentre, a croit que a va mourir.

C'tait environ deux mois aprs les vnements qui avaient eu lieu au
manoir de Penhol; on tait en octobre, et la temprature commenait 
frachir.

Dans le salon de l'appartement occup par notre petite colonie 
l'htel des Quatre Parties du monde, le chevalier de las Matas, le
comte de Mantera et le baron de Bibander se trouvaient runis.

Il y avait un bon feu dans la chemine, pour chauffer ces trois nobles
personnages, et la table qui restait dresse au milieu de la chambre
gardait les dbris d'un copieux djeuner.

Il tait impossible de se mprendre: la vue seule de nos trois
gentilshommes,  part mme l'accent exotique que chacun d'eux avait au
plus haut degr, suffisait pour les placer dans la classe des trangers.

La France, en effet, a son galbe particulier, qui change suivant la
mode et le temps, mais qui tranche toujours avec les physionomies des
peuples voisins.

A l'poque o se passe notre histoire, les visages parisiens taient
rass soigneusement. A peine voyait-on quelques petits favoris
dessiner un troit demi-cercle et joindre l'oreille aux ailes du nez,
qui surmontait une lvre dpourvue de toute espce de moustache. Les
cheveux courts se frisaient  la Titus. Donc, pour se donner un air
d'tranger, il suffisait de porter les cheveux longs et la barbe
entire.

Les cheveux de nos trois gentilshommes tombaient sur leurs paules, et
leurs barbes eussent fait envie au Juif errant.

En leur qualit de fils de la Pninsule, le comte et le chevalier
taient bruns comme des corbeaux; le baron Bibander, en revanche,
avait une de ces longues perruques germaniques qui ressemblent  des
quenouilles charges de filasse.

C'taient, en vrit, des personnages assez remarquables pour mriter
une description dtaille; mais nous avons un moyen d'abrger en disant
tout de suite au lecteur que le chevalier de las Matas, le comte de
Mantera et le baron de Bibander taient tout bonnement ses anciennes
connaissances Robert dit l'Amricain, Blaise surnomm l'Endormeur, et
Bibandier, l'ancien chef des uhlans de Bretagne.

Les deux premiers avaient jug  propos de se dguiser compltement
et de changer de nom, pour parer aux poursuites de la police, qui
possdait en portefeuille leurs signalements et leur histoire.

Quant  l'ancien uhlan, son cas tait le mme avec un danger moindre,
car il avait eu l'adresse de ne jamais compromettre en justice son beau
nom de Bibandier.

Robert et Blaise s'taient dirigs sur Paris immdiatement aprs
leur expulsion du manoir. Ils laissaient derrire eux Lola, mais ils
emmenaient la pauvre Blanche que Robert avait cache comme une proie
dans l'ancien trou de Bibandier, sur la lande de Bains. Cet enlvement
avait lieu contre l'avis formel de l'Endormeur, qui n'aimait pas plus
aujourd'hui qu'autrefois les bouches inutiles. Mais Robert s'tait
roidi dans sa rsolution. Il avait son ide, et  prsent, moins que
jamais, il et consenti  se dessaisir de l'hritire de Penhol.

A peine hors du manoir, Blaise et lui taient redevenus, du reste, les
meilleurs amis de la terre. L'Endormeur osait  peine discuter au sujet
de Blanche, tant il avait regret, le bon garon, de cette scne faite 
son vieux camarade dans le salon de Penhol.

Maintenant qu'il n'y avait plus moyen de s'administrer sans partage
les vingt mille livres de rente, Blaise tait tout repentir.

Robert, cependant, ne songeait mme pas  lui faire un reproche. Le
triomphe les avait dsunis; la dfaite commune les rapprochait. Ils
avaient encore besoin l'un de l'autre et ne demandaient pas mieux qu'
se liguer plus troitement, pour recommencer la lutte sur de nouveaux
frais.

Robert, d'ailleurs, avait trop de choses en tte pour trouver le temps
d'entamer une vaine querelle. C'tait, nous l'avons dit, une nature
admirablement organise pour les difficults de la lutte, mais qui
s'amollissait dans la fortune et perdait une bonne part de son audace,
 mesure que le bien conquis amenait avec soi les chances de perte.

Il fallait  l'Amricain, pour excuter ses escamotages hardis, des
poches vides et des mains libres.

En ce moment, loin de courber la tte sous le coup qui le frappait,
il se redressa plus vaillant que jamais. Les dix mille francs qu'on
lui avait jets comme un os  ronger n'taient qu'une premire mise de
fonds pour recommencer la partie. Il se retrouvait lui-mme; les ides
abondaient dans son cerveau, et ce n'tait pas sans joie qu'il songeait
 cette grande mle parisienne o il allait se prcipiter de nouveau,
arm de toutes pices.

Ds ce premier moment, il pouvait compter plus d'une corde  son arc;
et Blanche lui paraissait tre la meilleure de toutes. Mais comment
emmener Blanche malgr elle? Cent lieues  faire avec une jeune fille
qui rsiste, qui pleure, qui appelle au secours, c'est assurment
l'impossible.

Robert avait pour mentir un talent de premier ordre, et la pauvre
Blanche tait si facile  tromper! Quand Robert la plaa en croupe
derrire lui sur la lande de Bains, Blanche le supplia les larmes aux
yeux de la reconduire  sa mre.

Robert lui dit d'un air tonn:

--Pensez-vous donc que j'aie agi  l'insu de Madame?... Vous ignorez
donc tout ce qui se passe au manoir?...

L'Ange ouvrait dj ses grands yeux timides et crdules.

--Hlas! pauvre enfant, reprit Robert; Madame vous aime tant!... Elle
vous a cach le malheur jusqu'au dernier moment... Mais n'avez-vous
jamais vu, alors qu'elle se croyait seule, des larmes dans ses yeux?...

--Oh! si!... murmura l'Ange, bien souvent!

--Et ne vous tes-vous jamais aperue qu'elle me cherchait parfois
pour m'entretenir en secret?

--Si..., dit encore l'Ange.

--C'est que j'tais son confident, mademoiselle... Je savais combien
elle souffrait, la pauvre sainte femme! Je tchais de la consoler, mais
je n'ai pas pu la dfendre...

--Mon Dieu!... mon Dieu! murmura l'Ange, qu'est-il donc arriv  ma
mre?...

--Le matre de Penhol a vendu petit  petit ses mtairies, ses
moulins, son manoir..., rpliqua Robert  qui la vrit donnait ici
une grande force de persuasion; Pontals lui a tout achet... Pontals
qui se disait son ami!... Et votre bonne mre qui a confiance en moi,
mademoiselle Blanche, m'a pri de vous conduire  Rennes o elle
viendra vous retrouver.

Blaise, qui trottait en avant, s'merveillait qu'on pt dpenser
tant de bonne fourberie tout exprs pour se mettre sur les bras une
petite fille pleurnicheuse et malade, une hritire ruine, une bouche
inutile, s'il en fut jamais!

--Mais, demandait l'Ange, pourquoi ma mre ne m'a-t-elle pas conduite
elle-mme?

L'Amricain baissa la voix comme pour faire une grande confidence.

--Pauvre demoiselle!... rpliqua-t-il, c'est qu'il fallait vous
dfendre contre votre pre!

--Contre mon pre!...

--Je n'ose pas vous dire cela... votre pre est  la merci des
Pontals... Et le jeune comte Alain vous aimait...

--Oh!... fit Blanche effraye.

Puis elle ajouta en se serrant contre Robert:

--Merci, M. de Blois... merci de m'avoir sauve!

Blanche ne gardait pas l'ombre d'un doute. Elle monta en voiture 
Redon, confiante et pleine d'espoir de retrouver sa mre.

Comme elle n'avait aucune ide des distances, la route de Redon
 Rennes put s'allonger pour elle bien au del des limites de la
Bretagne, et quand elle montra enfin quelques soupons, Robert en fut
quitte pour inventer une nouvelle histoire.

Ils voyageaient en chaise de poste et avec une grande rapidit. Ils
arrivrent  Paris quelques heures aprs la diligence qui portait
Montalt et nos deux jeunes gens.

Tout d'abord, ils descendirent dans leur ancien quartier, afin de
prendre langue et de connatre un peu l'tat de la place.

Blanche, malade, passait ses jours au lit et demandait sa mre.

Au bout d'une demi-semaine, on vit arriver Lola, que le vieux Pontals
avait mise honntement  la porte. Au bout de la semaine entire,
le bon Bibandier entra un matin dans le garni borgne o nos deux
compagnons s'taient provisoirement installs, et les serra tous deux
contre son coeur avec effusion.

--Pas de reproche!... dit-il, je vous ai balancs pas mal l'autre
jour... mais j'ai quinze mille francs, moi... et je mle!

Les coeurs bien ns n'ont point de rancune. On fit monter du vin
et l'on tint un conseil,  la suite duquel nos trois amis et Lola
changrent de noms pour faire figure convenable dans le beau quartier.

Le soir mme, le chevalier, le comte, le baron et madame la marquise,
emmenant Blanche avec eux, firent leur entre au grand htel des Quatre
Parties du Monde.

Les affaires s'annonaient  merveille, et nos trois gentilshommes
eussent vcu dans la concorde la plus parfaite, sans Blanche qui tait
un perptuel sujet d'inquitude et de discussion.

Blaise et Bibandier voyaient l, en effet, un danger qui tait rel.
On tait contraint de claquemurer la jeune fille pour l'empcher de
communiquer avec les gens de l'htel, et cette squestration commenait
 faire jaser.

Blaise disait:

--Notre situation est bien assez prcaire par elle-mme, pour que
nous n'allions pas en augmenter le danger de gaiet de coeur... Il
convient d'loigner de nous ce qui peut attirer les regards; et puisque
l'Amricain compte avoir tous les bnfices de l'enlvement, qu'il
prenne les risques pour lui tout seul!

Bibandier prtait  cette opinion l'appui de son loquence.

M. le chevalier de las Matas fut oblig de cder.

Il eut recours  Lola, qui ne lui refusait jamais rien. Ce n'tait pas
chez la belle marquise amour proprement dit ou amiti bien dfinie,
c'tait tout bonnement vieille habitude d'obir.

On choisit un quartier modeste, de l'autre ct de la Seine, et madame
la marquise d'Urgel y prit un appartement  son nom.

L'endroit choisi fut cette partie du quartier Saint-Germain qui n'est
dj plus la patrie des coles turbulentes, mais qui n'est pas encore
tout  fait le noble faubourg.

A l'entre de la rue Sainte-Marguerite, du ct de l'Abbaye, il y
avait une maison d'honnte apparence qui semblait vraiment faite pour
une vertueuse dame et sa pupille. Ce fut dans cette maison que Lola
prit ses quartiers, et nos trois compagnons, quittes de soucis, purent
donner tous leurs soins  l'amlioration de leur industrie.

La matine s'avanait: le chevalier de las Matas et le comte de
Mantera taient encore en robe de chambre, mais le baron de Bibander
s'occupait dj de sa toilette.

Le chevalier tait assis, les pieds au feu, devant une petite table
portant tout ce qu'il fallait pour crire. Il avait sous la main une
large feuille de papier, couverte d'critures et de chiffres. Autour
de lui s'ouvraient quatre ou cinq ouvrages d'arithmtique et d'algbre
qu'il consultait d'un air fort entendu.

De l'autre ct du foyer, M. le comte de Mantera fumait sa pipe en
biseautant fort adroitement un jeu de cartes.

Le baron de Bibander se tenait  l'autre extrmit de la salle devant
une glace, o il se mirait avec une complaisance extrme.

Ils taient vraiment assez bien dguiss tous les trois. La barbe et
les cheveux longs allaient parfaitement  la figure ple de Robert,
qui tait un fort passable cavalier espagnol. L'Endormeur, lui, avait
t oblig de raser ses cheveux d'un blond tirant sur le roux et de se
munir d'une perruque noire pour se donner une physionomie portugaise.
Il avait teint, en outre, sa barbe, et son meilleur ami aurait eu
quelque peine  le reconnatre. Quant  Bibandier, ces quelques
semaines d'abondance l'avaient refait si bellement, qu' la rigueur
son embonpoint nouveau aurait pu seul lui servir de masque.

Son teint, nagure si jaune, fleurissait maintenant; ses joues
dcharnes s'taient arrondies. Il commenait mme  prendre du ventre.

--Ah !... dit Blaise en passant l'ongle sur la tranche de son jeu de
cartes, est-ce que tu n'as pas bientt fini de mettre ton corset, M. le
baron?

--C'est tonnant comme j'engraisse!... rpliqua Bibandier en se
souriant  lui-mme dans le miroir; mais j'avais dit  ce coquin de
coiffeur de venir mettre des papillotes  ma barbe... vous verrez que
le drle me fera faux bond!

--Amricain!... dit Blaise.

Robert leva la tte en sursaut.

--Regarde donc un peu M. le baron... est-ce que tu ne le trouves pas
plus laid encore qu'autrefois?

--Beaucoup plus laid, rpliqua Robert qui se renfona aussitt dans son
algbre.

Bibandier fit une pirouette et haussa les paules.

--Mes petits, murmura-t-il, on vous laisse dire... vous tes jaloux, a
se voit.

Il continua de se sangler  tour de bras et de faire excuter  sa
grande figure hle toutes sortes de grimaces mignonnes.

Il mettait  se trouver charmant une bonne foi non suspecte.

--Voil le jeu arrang!... dit Blaise; si tu avais le temps de me
montrer un peu  faire danser Sa Majest, Amricain?

Robert fit un geste d'impatience.

--Tu vois bien que je suis perdu au milieu de mes chiffres...,
rpliqua-t-il; chaque fois que tu viens me conter comme cela quelque
fadaise, je suis oblig de recommencer des calculs du diable... Sans
toi, tourneau que tu es, je tenais ma martingale!...

--Ah! ah!... fit l'Endormeur, un bel oiseau que ta martingale!...
mets-lui un grain de sel sur la queue!

--Voyons! s'cria Robert; veux-tu me laisser en paix oui ou non?

Blaise se reprit  battre ses cartes biseautes.

--Sois calme, Amricain, dit-il; on respecte ta martingale, mon fils...
et on va tcher de travailler tout seul.

Il tala ses cartes sur un coin de table et commena une srie de tours
d'adresse qui n'taient pas sans mrite.

On frappa doucement  la porte.

--Ah! fit Bibandier avec joie; voil mes papillotes.

Blaise avait abrit lestement son jeu de cartes dans la manche large de
sa robe de chambre.

La porte s'ouvrit, et l'on vit apparatre un museau long et jauntre,
tenant par un norme col de crinoline  un uniforme de soldat du centre.

L'Alsace seule a le secret de produire ces excellentes ttes de
troupiers, toutes en menton, et dont les joues, le nez, le front
semblent se reculer humblement pour faire ressortir deux triomphantes
mchoires, capables d'exterminer une arme de Philistins.

--Ah!... dit Bibandier dsappoint. Ce n'est que mon matre
d'allemand... Bonjour, Graff.

Le soldat porta la main  son shako.

--Ponchur, messi, et la gombagnie..., dit-il en entrant. a fa-t-il
gomme fus fulez?...

--a fa gomme nus fulons, rpliqua le noble baron Bibander.

--Pas mal, pas mal!... fit Blaise... Seulement a ne me parat pas
assez senti... J'ai eu un portier qui tait de Colmar et qui disait: a
fa-t-il gmme fi filez?

--Voyons!... s'cria Bibandier, tout a dpend des dialectes... Il ne
s'agit pas de plaisanter ici... Vous autres, vous en prenez  votre
aise... Toi, M. le Portugais, tu n'as qu' nasiller comme un canard et
 mettre de la bouillie dans ta bouche pour prononcer les s... Vous,
seigneur chevalier de las Matas, il vous suffit d'enfler les mots comme
un marchand de vulnraire et de gasconner un peu en faisant ronfler les
nasales... Ah! si je n'tais qu'une Esspagnoleu ou un Pourteungais,
ajouta-t-il en nasillant  outrance, mon rle serait bien facile...
Mais un baron du saint-empire, morbleu!...

--Morpl!... si a fus est cl..., dit Graff.

--Je commence  tre pas mal fort..., reprit Bibandier; mais cet
Alsacien manque de mthode.

--De guoi? demanda Graff.

--De mthode! mon brave ami... Et cela tient  ce qu'on a nglig ton
ducation premire... Est-ce que tu saurais me mettre des papillotes,
toi?

--Je grois pien! rpliqua le soldat; ch suis l prpier di ptaillon.

--Rptez cela! M. le baron, s'cria Blaise; voil une phrase qui
contient en germe tous les principes du baragouinage.

Mais le baron tait all chercher du papier  papillotes.

L'Alsacien riait.

--Si ch sais mettre les babiotes, rptait-il en montrant son norme
mchoire; ch suis n tans les babiotes..., mon bre tait prpier...
mon crand-bre il tait aussi prpier..., le bre de mon crand-bre...

--Et ainsi de suite, interrompit Blaise.

--_Ia, graff!_ dit le soldat en se mettant au port d'armes.

Il se tut durant un instant, mais cette concidence qui faisait un
mme mot de son nom  lui et du titre du prtendu Portugais lui sembla
probablement trs-bouffonne, car ses deux grandes mchoires s'ouvrirent
de nouveau.

--_Ia_, Graff!... rpta-t-il; fus tes _graff_... moi ch suis
Graff, burguoi je m'able Graff... mais fus c'est brce que fus tes
_graff_..., fus gombrenez?

--Parfaitement..., dit Blaise.

Robert se frappait le front et perdait le fil de ses calculs.

--En besogne! s'cria Bibandier qui apportait une main de papier 
papillotes.

Il s'assit devant la glace, et Graff s'empara de sa tte poilue.

Tout en maniant la chevelure paisse et rude de M. le baron, l'Alsacien
rptait entre ses dents:

--Si ch gonnais ls babiotes! Mon bre tait prpier... mon
crand-bre...

--Allons, Graff!... dit Bibandier, faisons d'une pierre deux coups:
donne-moi ta leon!

--Che feux pien... Dgez te faire adention... Si fus endrez chez ds
pourgeois, fus tites: Ponchur, messi, mestmes...

--Ponchur, messi, mestmes, rpta Bibandier.

--Et la gombagnie, ajouta Graff.

--Et la gombagnie, ajouta galement le baron. Aprs?

--Abrs, fus tites: Il vait crand jaud!...

--Il vait crand jaud.

--U bien: Il vait crand vroid!...

--Il vait crand vroid...

--Ein vroid te gien, Matme, ou messi!

--Assez l-dessus!... Aprs?

--Abrs, fus tites: matme, aimez-fus pien  brentre eine temi-dasse
abrs le tner?

Le baron, docile, rpta encore cette phrase tant bien que mal.

--Aprs?

Graff se gratta le front.

--Abrs... abrs... fus tites: Matme, aimez-fus pien  brentre eine
betite ferre abrs vodre temi-dasse?

--Le caf et le pousse-caf..., dit Blaise.

--Impossible de s'y retrouver! grommela Robert.

--Messi Pipandre, reprit Graff, fos babiotes sont insdalles.

Bibandier tait charmant, la tte couronne de papier rose.

Durant une bonne minute, il fit  son image reflte par la glace des
yeux en coulisse, puis il se pencha vers son professeur alsacien.

--Et quand on veut faire la cour  une femme..., pronona-t-il tout
bas, que faut-il dire?

--Ah tme!... rpliqua Graff avec embarras, fus tites: Mtemoiselle,
fulez-fus brentre guelgue josse tessus le gontoir?

Blaise battit des mains et cria bravo.

--Imbcile!... s'cria Bibandier, est-ce que les duchesses  qui je
fais la cour prennent des petits verres sur le comptoir?...

--Ch sais bas, moi, messi Pipandre...

--Tu n'as donc aucune ide de ce que c'est qu'une femme du grand
monde?... Va-t'en! On n'a plus besoin de toi!

Graff remit son shako sur sa tte plate et rase, mais il ne se pressa
point de sortir.

--Eh bien?... fit le baron.

--C'est que, messi Pipandre, rpliqua l'Alsacien qui remonta
timidement sa buffleterie, fus m'afiez bromis eine betite -gonte...

--C'est juste, dit Bibandier qui fouilla dans sa poche.

Puis il ajouta:

--Mais je n'ai que des billets de banque, mon fils... ce sera pour une
autre fois.

Le pauvre Graff salua  la ronde d'un air rsign.

--Ponsoir, messi..., dit-il, et la gombagnie.

A peine fut-il sorti que M. le chevalier de las Matas se leva
brusquement et frappa un grand coup de poing sur la table.

Archimde devait avoir cet air radieux lorsqu'il parcourut, dans son
nglig historique, les rues de Syracuse tonne.

--Je la tiens!... s'cria-t-il; je la tiens!...

--Ta martingale?... demandrent  la fois Blaise et Bibandier.

Robert s'essuya le front.

--a n'a pas t sans peine!... rpliqua-t-il; mais, de par tous les
diables, Montalt me la payera mon pesant d'or!...




II

LA MARTINGALE.


Blaise et Bibandier avaient l'air galement incrdule.

--Amricain, dit Blaise, tu as du talent pour ce qui est des cartes...
a, c'est une chose incontestable... mais voil bien des fois que tu la
trouves ta martingale!

--Ta martingale..., fit observer Bibandier, c'est comme le merle blanc
ou le trfle  quatre feuilles.

Il s'occupait en ce moment de boutonner, par-dessus son pantalon d'un
bleu vif, un superbe gilet de velours ponceau,  boutons brillants.

--Vous n'entendez rien  tout cela!... s'cria M. le chevalier de las
Matas. Je connais maintenant Berry Montalt comme si je l'avais invent,
voyez-vous... J'ai cru d'abord qu'il faisait un peu comme nous et que
sa grande fortune tait dans les nuages... mais j'avais tort de croire
cela... Il est riche... il est puissamment riche!... Et tout ce que
possdait ce pauvre diable de Penhol n'aurait pas pu fournir  milord
son argent de poche seulement!

--a ne prouve pas que tu aies trouv ta martingale?... dit l'Endormeur.

--Attends donc!... Quant  savoir d'o lui vient cette grande fortune,
je m'en doute... A Londres on n'a pas besoin d'tre un aigle pour
faire des coups de tous les diables, et je veux tre pendu si Montalt
a jamais vu son iman de Mascate autre part que dans l'histoire des
voyages... Il aura eu de la chance... Il sera tomb sur une bonne
affaire... Et puis l'air de Londres lui aura sembl malsain...

--Si c'est comme cela, interrompit le baron qui mettait ses soins 
nouer autour de son cou osseux une cravate de satin blanc  raies
couleur de feu, il n'y a rien  faire!

--Par exemple!... s'cria Robert, c'est justement ces hommes-l que
j'aime!... Si Montalt tait un honnte gentleman comme il veut bien le
dire, on n'aurait pas trouv tout de suite son ct faible... mais j'ai
caus avec lui... je l'ai retourn en tous sens... Croyez-moi, Montalt
est des ntres... Il n'a ni foi ni loi... Et aprs deux ou trois verres
de punch il faut voir sa face d'Anglais s'panouir quand on lui raconte
un bon tour!... La seule diffrence qu'il y ait entre lui et moi, c'est
que j'ai soulev des montagnes pour gagner quelques misrables sous,
tandis qu'il n'a eu qu' se baisser probablement pour ramasser des
millions... Car il a des millions, et l'histoire est assez singulire.

--Je sais... je sais, interrompit Blaise. La petite bote de sandal,
dont le couvercle est en diamants... c'est peut-tre du stras.

--Mon bonhomme, dit Robert avec gravit, l'autre soir, Montalt avait
perdu cinquante et tant de mille francs au trente et quarante des
trangers... Je l'ai vu se lever et se rendre dans un coin de la
chambre... Il nous tournait le dos... Il a pris dans sa poche un objet
que je n'ai pas pu apercevoir; mais c'tait la fameuse bote, j'en suis
sr!

--C'est une ide  toi..., interrompit Bibandier.

--Aprs?... dit Blaise.

--Si c'est une ide  moi, jugez-en, reprit Robert; cet objet
mystrieux dont je vous parle il l'approcha de sa bouche et l'on
entendit un petit bruit sec comme s'il et cass un morceau de sucre
avec ses dents... L'instant d'aprs il revint et dit au banquier:

--Je n'ai pas d'argent sur moi, voulez-vous m'escompter cela?

Robert s'arrta.

--Et qu'est-ce que c'tait que cela? demandrent Blaise et Bibandier.

--Cela, c'tait un petit morceau de stras, comme dit M. le baron, sur
lequel le banquier du cercle des trangers compta soixante-sept billets
de mille francs  Berry Montalt... Sonne un peu, l'Endormeur, et dis
qu'on apporte du vin chaud... nous avons  causer de nos affaires
aujourd'hui... et il faut tcher d'en causer le plus gaiement possible.

--a va-t-il durer beaucoup? demanda le baron Bibander qui dirigeait
vers ses deux oreilles les bouts aigus de sa flamboyante cravate.

--N'avons-nous pas de temps?... rpliqua Robert.

--C'est que..., dit l'ancien uhlan avec un joli sourire de jeune fat,
j'ai reu ce matin de mon coquin de tailleur une polonaise dans le
dernier got... J'aurais voulu me montrer un peu au Palais-Royal et
sur le boulevard, pour voir l'effet.

--Tu te montreras demain.

--Sans doute... Mais demain, mon coquin de tailleur aura peut-tre
livr d'autres polonaises pareilles  la mienne... de sorte que je me
trouverai en danger de croiser sur ma route le premier faquin venu
habill tout comme moi.

--Ce sera piquant pour le faquin, grommela Blaise. Joseph, ajouta-t-il
en s'adressant au garon qui entrait, un bol de vin chaud pour M. le
chevalier, et du punch pour moi.

--Et pour M. le baron?... demanda le garon.

Bibandier se gratta l'oreille.

--Le punch... le vin chaud..., murmura-t-il, a fait monter le sang 
la tte... et vous devenez rouges comme des homards... Moi, j'aime les
teints ples... Joseph, vous me donnerez un bichof.

--Ah !... dit Blaise quand le garon fut parti, tu oublieras donc
toujours que tu es Allemand, toi?

Bibandier s'lana vers la porte.

--Endentez-fus?... cria-t-il  travers les escaliers. Chossphe!... fus
m tonnerez eine pichof!

Ayant ainsi rpar trs-adroitement son tourderie, M. le baron revint
s'asseoir au devant de sa glace.

--Pour en finir une bonne fois avec Montalt, reprit Robert, je suis
moralement certain que la volont d'essayer quelque aventure ne lui
manque pas... Seulement il n'est pas trs-fort, et comme, d'un autre
ct, il se sent riche, rien ne le presse... Mais si l'on parvenait
 lui persuader que, sans danger aucun, on peut faire une rafle
honorable, vous verriez comme il sauterait!

--Le vin chaud de M. le chevalier! dit le garon.

Les deux autres garons qui suivaient ajoutrent:

--Le punch de M. le comte!

--Le bichof de M. le baron!

Les trois gentilshommes se versrent  boire.

--Je l'ai sond..., poursuivit Robert; cet homme-l n'a pas du moins le
dfaut d'tre hypocrite... Vous lui diriez que vous avez vol le tronc
des pauvres dans une glise, qu'il trouverait cela tout simple... Mais
ce qui le sduit par-dessus tout, c'est l'ide de faire sauter comme
cela, l'une aprs l'autre, toutes les banques des maisons de jeu de
Paris.

--A la sant de ta martingale! dit Blaise.

--A la sand t d mrdingle!... rpta le noble baron, qui
baragouinait de tout son coeur, maintenant que cela n'tait plus
ncessaire.

--Buvez..., buvez, mes braves!... continua Robert; cela en vaut parbleu
bien la peine... Et d'abord, ma martingale, dont vous faites tant de
gorges-chaudes, aura, du moins, eu ce rsultat de nous valoir notre
invitation de ce soir.

--Du tout! se rcria Bibandier, ce Montalt a un certain coup d'oeil...
Il a reconnu en moi un homme comme il faut, et il m'a engag  lui
faire l'honneur de dner  son htel... Quoi de plus simple?

--Le fait est..., dit Blaise, que tu te donnes ici des gants, M.
Robert... Le Montalt est venu  moi et m'a dit:

Cher comte, vous tes un bon enfant et je m'estimerais heureux de vous
voir assis  ma table.

Robert haussa les paules...

--Fous que vous tes! dit-il, et ingrats! Vous verrez que je remplirai
vos poches sans avoir droit seulement  la moindre reconnaissance.

--Remplis toujours, Amricain, et ne t'inquite pas du reste!

Robert but  petites gorges un verre de vin chaud et rassembla les
notes parses sur sa table.

--Voulez-vous que je vous explique ma martingale?... demanda-t-il.

Blaise rapprocha son fauteuil; la figure de Bibandier lui-mme prit
une expression de curiosit.

Robert se recueillit un instant, puis il commena d'un ton d'emphase
vive et avec des gestes d'orateur:

--Mon systme peut s'appliquer  tous les jeux de hasard o les
chances contraires se rpartissent entre un certain nombre de joueurs
indpendants, d'une part, et un joueur unique, de l'autre, forc de
tenir toutes les mises: soit au banquier.

L'avantage de la banque, dans les maisons soumises  une surveillance
lgale, peut tre dtermin par une fraction variable qui d'ordinaire
est d'un dix-huitime et que j'lve, moi,  un douzime, pour aller
au-devant des objections.

Nous sommes  une table de roulette... Vous me suivez bien?

--Parfaitement, dirent les deux auditeurs.

--Nous sommes,  une table de roulette, trois associs qui se
dissminent parmi les joueurs... Pour l'intelligence de mon systme, je
donne un nom aux trois associs... Je suis, moi, je suppose, l'agent
principal, la cheville ouvrire... vous deux, vous tes des agents de
second ordre; toi, Blaise, tu es le levier..., toi, Bibandier, tu es le
contre-poids.

--C'est comme une horloge! murmura l'ancien uhlan.

--Oh! oh! mon vieux, s'cria Robert, tu parles vrai en croyant rire...
c'est en effet une mcanique... une mcanique dont les rouages subtils
et compliqus s'engrnent d'une faon merveilleuse.

Blaise et Bibandier coutaient bouche bante. Ils firent seulement un
peu la grimace lorsque Robert ajouta:

--Ces notions prliminaires tant poses, je suis oblig d'appeler
l'algbre  mon secours pour expliquer le mcanisme de mes combinaisons.

--Sais-tu l'algbre, toi, l'Endormeur?... demanda Bibandier.

--Non... Et toi?

--Moi, mon ducation a t tourne entirement vers la littrature...
C'est gal, Amricain, va toujours!

--J'tablis une progression gomtrique..., reprit Robert en
feuilletant ses notes comme un avocat qui plaide; le nombre des termes
importe peu, et la raison de ma progression est invariablement le
nombre deux, puisque la srie des coups double toujours la mise pour le
gagnant quel qu'il soit, ceci dans le jeu simple.

Je dis donc: _a_ est  _b_ comme _b_ est  _c_, comme _c_ est 
_d_... soit: [../..] _a_: _b_: _c_: _d_: _e_... etc.

--Comprends pas!... interrompit Bibandier.

--Voil qui est fatal!... s'cria Robert; inventer une thorie
mathmatique et transcendante pour venir se briser contre l'ignorance
aveugle!

--Ne te dsespre pas, Amricain..., dit Blaise. J'ai ide que milord
sait les mathmatiques.

M. le chevalier de las Matas leva son verre jusqu' la hauteur de ses
lvres, autour desquelles errait un sourire douteux.

--Il ne faudrait pas non plus qu'il en st trop long!... murmura-t-il.

Puis il ajouta en reprenant le fil de son explication:

--Mais, au demeurant, c'est si profondment clair et simple, comme
toutes les grandes ides, que vous-mmes vous allez me comprendre.

Soit mon enjeu premier reprsent par la quantit _n_; ton enjeu,
 toi, Blaise, mon agent-levier par la quantit _n'_, et le tien,
Bibandier, mon agent-contre-poids, par la quantit _n"_, continua
Robert.

J'tablis tout d'abord que _n_ gale _a_, le premier terme de ma
progression par quotient; en outre, _n_ gale _n"_ moins _n'_, attendu
que le contre-poids doit reprsenter, au dbut de la partie, la somme
forme par ma mise n et la mise du levier _n"_.

--Pourquoi cela? demanda Blaise.

--Pour une cause bien simple... Au moment o la partie s'engage, mon
levier et moi nous jouons les mmes chances... Il faut donc que le
contre-poids, comme son nom l'indique...

--Parbleu!... fit le baron Bibander, a va de soi-mme... L'Endormeur
est bouch comme un cigare de la rgie!

--Mais pourquoi l'Amricain et son levier jouent-ils les mmes
chances?... demanda encore Blaise.

--Cette question me fait plaisir, mon garon, rpliqua Robert: elle
prouve que tu commences  voir plus clair... Mon levier et moi nous
allons ensemble parce que le principal danger pour l'inventeur d'une
martingale est de se voir deviner par la banque... Toute srie de
paroli est redoutable pour l'administration... Et en dfinitive,
sans les manoeuvres qu'on emploie pour djouer des calculs qui n'ont
rien de condamnable, nous verrions la banque sauter trois ou quatre
fois tous les soirs; mais voici ce qui arrive... Ds qu'un homme se
prsente avec l'intention de martingaler, son jeu est perc  jour 
l'instant mme... si c'est un maladroit, on le laisse faire... si
c'est un habile, on neutralise ses coups  l'aide de coups semblables
tenus par quelque affid de la maison... Moi j'ai mon levier qui me
sert  drouter tout espionnage... Mon levier connat son rle... il
sait par coeur ses instructions invariables... si bien qu'au moment
o le banquier attend mon quatrime ou mon cinquime paroli, je cesse
de jouer tout  coup, ce qui lui donne le change... Comprends-tu
maintenant?

--Un petit peu..., dit Blaise.

Le baron Bibander, qui vidait, parmi les mches de sa crinire, un
plein flacon d'huile antique, fit un geste de ddain.

--Un petit peu!... rpta-t-il; moi, j'ai beau ne pas savoir l'algbre,
je trouve que la mcanique de l'Amricain n'a qu'un dfaut, c'est
d'tre trop simple... Va, mon bonhomme, on te saisit!

--De la seconde quation pose plus haut, reprit Robert, dcoule cette
premire consquence rigoureuse savoir: que si la partie s'engageait et
se continuait sur ces bases, la perte et le gain devraient se balancer
compltement...

--Sauf les sorties du zro et du double zro, interrompit Blaise.

--J'allais y arriver...

--Mais, mon petit, dit Bibandier en s'adressant  Blaise, il allait
y arriver!... Tu vois bien que tu nous embrouilles... Donne-nous la
paix, au nom de Dieu!

On ne savait, en vrit, si l'ancien uhlan parlait ainsi de conviction
ou par raillerie. Ses deux mains se plongeaient ensemble avec action
dans les mches de sa chevelure, que l'huile prodigue ne pouvait
point amollir. Il y allait d'un grand srieux, et, en apparence, de la
meilleure foi du monde.

Mais ceux qui connaissaient Bibandier savaient qu'il gardait comme cela
les dehors d'une navet crdule, jusqu'au moment o il lui plaisait de
mettre les rieurs de son ct.

--J'y arrivais..., poursuivit Robert; sans cet obstacle que prsentent
les chances rserves au banquier, le problme serait aussi par trop
facile  rsoudre.

Loin de mconnatre ces chances, je les exagre en les portant  un
douzime, tandis que, de l'aveu mme de Blaise, qui parle de deux
numros sur 38, elles ne sont que de un dix-neuvime.

Entrons dans le raisonnement... Vous voyez bien ce gros livre? (Il
montrait un norme registre ouvert  ct de lui.) Ce gros livre
contient les passes des deux couleurs, notes par un piqueur de carte
du 113, depuis que l'tablissement existe... C'est officiel! Et
j'espre que nous avons l plus d'lments qu'il n'en faut pour fonder
un solide calcul de probabilits.

--a doit tre un bien bon ouvrage!... dit le baron Bibander.

--Un ouvrage excellent!... une fois qu'on y a mis le nez, on ne peut
plus se lasser de le feuilleter... D'aprs mes recherches, je constate
une balance  peu prs exacte entre les sorties des deux couleurs...
Je constate en outre que la plus grande srie, pouvant tre considre
comme normale, porte au chiffre treize l'exposant le plus fort auquel
doive arriver la raison de notre progression gomtrique, car il est
superflu d'noncer que nous raisonnons sur les chances probables et non
sur des miracles qui arrivent une fois l'an...

Bibandier, qui s'acharnait au grand oeuvre de sa coiffure, approuva de
la brosse et du peigne.

--Mes prmisses seront compltes, poursuivit Robert, lorsque j'aurai
ajout que de 1 jusqu' 13 il est des nombres en quelque sorte
climatriques o s'arrtent le plus souvent les sries: je citerai 5, 7
et 10, 7 surtout. D'aprs l'exprience, je parierais cinquante contre
un pour le nombre 7.

--Moi aussi!... dit le baron Bibander.

--Mais, continua Robert, ce sont l de simples tais qui ne font que
soutenir, au besoin, les bases solides de mon systme.

Examinons d'abord les sries pendantes. Je place ma mise _n_ = _a_ sur
la rouge, le levier fait de mme... Le contre-poids met sur la noire
_n"_ = _n_ x _n'_.

Je perds, et le contre-poids gagne. Rien de fait par consquent.

Je pose 2_n_ = _b_; le levier pose 2_n'_. Nous perdons.

La mise du contre-poids qui gagne arrive alors au troisime terme
d'une progression que je figurerai [../..] _a"_: _b"_: _c"_: _d"_:
_e"_...

Rien de chang jusqu'au cinquime coup. C'est alors seulement que je
cesse de jouer, laissant le levier poursuivre son paroli... Il fallait
bien tenir compte de la chance climatrique attache au chiffre cinq.

Si nous perdons encore, le contre-poids ralise dj un bnfice...

Au sixime coup, le levier s'abstient. Il faut vous dire que le
sixime coup est une affaire sre. Quand on a dpass cinq, on arrive 
sept forcment.

--Je le crois ma foi bien! dit le baron Bibander.

--Au septime, c'est tout le contraire... le septime tour est le terme
important de mon systme... conversion entire!... Le contre-poids met
sa mise dans sa poche et nous allons en grand, le levier et moi.

Suivant toute probabilit, nous gagnons, cette fois.

Pour obtenir la somme de notre gain, il suffit d'un petit calcul
lmentaire fond sur cette proposition algbrique que vous trouverez
dans Bourdon, dans Raynaud et mme dans Bezout: un terme de rang
quelconque est gal au premier terme, multipli par une puissance de la
raison d'un degr marqu par le nombre des termes qui prcdent celui
que l'on considre...

D'o il suit que le gain est reprsent ici par _a"_  2  la sixime
puissance.

D'o l'quation _g"_ = _a"_  2{6}...

Est-ce clair?...

--Comme le jour!... fit Bibandier.

Blaise perdait plante.

--Ce sera bien, dit-il, si tu gagnes...

--Oh!... oh!... oh!... fit Bibandier avec dgot, voil un garon
vritablement terrible!... Mais, mon Dieu! nous ne sommes pas 
l'heure... donne-nous le temps de nous expliquer!... En attendant,
j'empoche, moi, contre-poids, _a"_  2{6}, et je dis  l'Amricain:
Mon petit, tu m'intresses; veuille poursuivre...

--Il est vident, reprit ce dernier, que l'on peut perdre; sans
cela, M. le fermier des jeux ne payerait pas un si beau bail au
gouvernement... Mais,  l'aide de ce registre, je vous prouverai
quand vous voudrez que toutes les chances sont pour nous dans ce cas
particulier.

La srie gagnante suit la mme marche, en sens contraire, et je
regarde comme superflu, mon cher lord...

--Comment! mon cher lord!... interrompit Blaise; tu bats la campagne.

--L'Endormeur!... pronona gravement Bibandier, j'ai parcouru la France
depuis Paris jusqu' Brest... et je n'ai jamais rencontr un animal
aussi honteusement dpourvu d'intelligence que vous, mon cher ami...
Vous croyez donc que l'Amricain s'est donn la peine d'inventer toutes
ces drleries pour nos beaux yeux?

--Mais ce sont des faits srieux!... se rcria Robert.

--J'entends bien, mon petit..., rpliqua le baron; c'est mme plus
que srieux, c'est assommant! Mais que demandes-tu  Montalt pour ces
diables de progressions gomtriques qui vont lui faire un matelas de
billets de banque?

--Deux cent cinquante-sept mille cinq cent trente-huit francs
quatre-vingt-quinze centimes..., rpondit Robert; tout est calcul,
voyez-vous, avec une prcision rigoureuse... Tu ris, matre Bibandier,
et toi, Blaise, tu n'y vois goutte!... Mais si vous vouliez prendre la
peine de lire mon livre d'un bout  l'autre...

Les deux gentilshommes firent un geste d'effroi en regardant le
monstrueux registre.

--Amricain, dit Bibandier, tu tiens ton affaire! voil le vritable
argument des arguments... Emporte avec toi ton registre et dis 
Montalt: Milord, lisez ou payez!... Je veux que le diable m'enlve si
tu t'en reviens les mains vides!

Robert n'tait pas en train de goter la plaisanterie.

--Puisque je vous dis, s'cria-t-il en frappant du pied, que c'est une
combinaison certaine!... La ferme des jeux fait sa fortune avec un
misrable surcrot de chance de un dix-neuvime... Savez-vous quelle
est notre chance,  nous?... Un sixime et quelque chose, messieurs,
presque un cinquime!

Bibandier le regarda d'un air tonn.

--Ah !... murmura-t-il, est-ce que l'Amricain,  force de mentir aux
autres, serait arriv  se tromper lui-mme?... Ce serait trs-fort...
Messieurs, si vous avez encore quelque chose  dire, faisons remplir
les bols, car nous sommes  sec.

Robert repoussa la table o se trouvaient ses calculs, et mit ses pieds
au feu.

--Sonne, Blaise!... dit-il, et approchez-vous tous les deux... Que mon
systme soit vrai ou faux, je veux en faire de l'argent ds ce soir,
et vous ne rirez plus, mes camarades, quand vous verrez notre caisse
pleine... Du punch, Joseph!... et lestement!

Une fois les bols remplis, nos trois gentilshommes trinqurent
fraternellement, et Robert reprit:

--Je regarde l'invitation de Montalt comme le commencement d'une re
nouvelle pour nous trois, mes enfants... Avec un peu d'adresse et de
tenue, cet homme-l nous mnera trs-loin... Mais il faudra jouer
serr... Blaise et moi nous avons fait l-bas  Penhol une cole qui
nous vaut bien vingt ans d'exprience... Ne donnons rien au hasard,
croyez-moi, et faisons un peu le bilan de notre situation... Blaise et
moi, nous avons apport chacun dix mille francs  la masse.

--Et moi, dit Bibandier, quinze mille que ce vieux grigou de Pontals
a eu bien de la peine  me lcher... Voil un gaillard que ce vieux
Pontals!

Les sourcils de Robert se froncrent.

--Entre lui et nous, murmura-t-il, la partie n'est peut-tre
pas finie... Il a escamot la premire manche, grce  toi, mons
Bibandier... Mais gare  la seconde!

--Allons!... allons!... dit l'ancien uhlan, ne revenons donc pas sur
nos vieilles rancunes!... J'ai donn cinq mille francs de plus que ma
mise pour racheter votre prcieuse amiti, mes braves... Et, si vous
me l'avez rendue, ajouta-t-il avec sentiment, c'est le meilleur march
que j'aie fait de ma vie... Quant  Pontals, je le dteste au moins
autant que vous... Ah! le vieux coquin!... Quand vous ftes partis,
si vous saviez comme il nous traita, matre le Hivain et moi! Pour
Macrocphale, je ne dis pas: un gratte-papier poudreux!... un misrable
fesse-mathieu, laid comme une douzaine d'huissiers rps! Mais moi...,
un homme comme il faut!... Il arriva l au moment o j'introduisais
le couteau sous l'aile de la fine volaille, cuite  point... Il me
dit... Vous croyez qu'il me dit: Mon garon, asseyons-nous l et
trinquons... Non pas!... il prit sa voix de l'ancien rgime et me tint
 peu prs ce langage: M. Bibandier, voici une excellente poularde et
du meilleur vin de la cave de Penhol..., mais tout cela vous passera
sous le nez, M. Bibandier, parce que vous n'tes pas digne de vous
asseoir en mon illustre compagnie... Allez, mon brave M. Bibandier,
allez  l'office souper avec vos pareils... Saperlotte!... Le vieux
malhonnte!... Je ne lui pardonnerai jamais cela!

--Deux fois dix mille et quinze mille, reprit Robert qui avait attendu
patiemment la fin de la prcdente tirade, font trente-cinq mille
francs... Depuis six semaines nous vivons l-dessus et nous vivons
bien... pourtant, grce  notre commerce, nous avons une cinquantaine
de mille francs en caisse.

--a ne va pas trop mal.

--Sans doute... mais pour raliser certaine ide que je veux vous
soumettre, cela va beaucoup trop lentement... Certes, nous sommes
en belle passe... si, comme je le crois d'aprs les nouveaux
renseignements pris l-bas, l'an de Penhol, notre fameux oncle
d'Amrique, est de retour en France; nous arrivons, par ma chre petite
fiance Blanche,  un superbe hritage...

--Nous! rpta Bibandier d'un ton caressant.

Blaise secoua la tte.

--Mes bons amis, dit Robert, il est manifeste que nous n'pouserons pas
tous les trois ma jolie fiance... mais il y a dix  parier contre un
que l'oncle d'Amrique fera le diable... Vous savez qu'il passe pour un
rude gaillard!... J'aurai besoin de votre aide, et toute peine mrite
salaire... Il ne s'agira pas probablement de bagatelles, voyez-vous
bien, et il faudra de la rsolution... mais je m'en fie  vous...
l'ami Blaise est connu... Et toi, Bibandier, nous n'avons pas oubli
ce que tu as fait pour nous sur le marais de Glnac, la nuit de la
Saint-Louis...

Bibandier,  qui le bichof donnait de belles couleurs, devint ple tout
 coup et baissa les yeux  ce souvenir brusquement veill.

--Moins tu parleras de cette nuit-l, M. Robert, dit-il d'un ton sec,
mieux cela vaudra pour nous tous!

--A la bonne heure... je croyais te faire un compliment... Si, au
contraire, l'oncle d'Amrique est une chimre, eh bien! on rendra
l'Ange  sa mre plore, et l'on se livrera  l'exploitation srieuse
de Berry Montalt, ancien gnral en chef des armes du roi des
Antipodes... et je vous rponds de celui-l corps pour corps... Mais,
dans l'un et l'autre cas, il faudrait attendre... voir venir... et nous
ne le pouvons pas.

--Pourquoi?... dit Blaise, nous avons de l'argent devant nous.

--Oui... mais le terme du rmr tombe dans quelques jours.

--Quel rmr?

--Celui de nos fermes, moulins, prairies et futaies de Penhol.

--Tu songes encore  cela, toi?... s'crirent ensemble Blaise et
Bibandier.

--Je ne songe qu' cela!... rpliqua Robert. Peste! mes fils... vous
oubliez que c'est l'hritage lgitime de ma chre petite femme... J'y
tiens normment... et si vous aviez du coeur, vous y tiendriez autant
que moi... Ne serait-ce pas charmant de corriger, mais l, svrement,
ce vieux routier de Pontals?

--Pour a, dit Blaise, il nous a jous d'une polissonne de manire!

--Quand je songe au sourire narquois qu'il avait en me mettant  la
porte..., appuya Bibandier, vrai! a m'a t plus sensible que s'il
m'avait seulement trait comme vous deux!... parce que mon fort  moi,
comme vous savez bien, c'est la dlicatesse.

--Vengeons-nous!... s'cria Robert, rachetons Penhol!

--Qu'en dis-tu, toi, l'Endormeur?... demanda Bibandier; moi, le pays me
plat assez...

--Un pays de Cocagne!... murmura Blaise; quelle bonne vie nous faisions
dans ce manoir, l'Amricain et moi!

--Il y aurait o nous mettre tous trois, reprit Robert; tous trois 
l'aise... et une fois l, quelles croupires nous taillerions  M. le
marquis!... Une chose certaine, c'est que les paysans le dtestent...
On leur monterait la tte... et qui sait si un beau jour nous ne
chasserions pas le vieux renard de son propre chteau de Pontals?

Le baron Bibander se frotta les mains.

--Je me chargerais de l'excution, s'cria-t-il. Ah! M. le marquis...
ce serait drle, allez!

Il cambra sa longue taille et fit mine de chiffonner son jabot.

--Allez, mon cher! reprit-il en s'adressant  Pontals absent, avant de
partir, je vous permets de manger un morceau  l'office... L'insolent!
s'interrompit-il.

--Avant tout, dit Blaise, il y a un petit inconvnient... N'est-ce pas
 cinq cent mille francs que s'lve le taux du rmr?

--Juste.

--Nous ne les avons pas, ce me semble?

--Gagnons-les.

--Je le veux bien... mais comment?

--Je ne dis pas que a se fera tout seul... mais, ce soir, nous aurons
un pied  l'htel de milord: profitons-en... Que chacun de nous prenne
sa part de besogne... Toi, Blaise, avec ton air sans-souci, lve un
peu la carte des localits... Toi, Bibandier, tche de savoir o se
nichent ces diamants qu'on arrache avec les dents, comme des morceaux
de sucre candi... Moi, je resterai dans mon rle... Je tterai... je
chercherai le joint... Soit avec ma martingale, soit avec autre chose,
je compte bien le bloquer... Mais, en dfinitive, si on ne pouvait pas,
resterait  tenter le grand coup de force... Que diable! ce n'est pas
la mer  boire que de fouiller la poche d'un homme ivre ou de crocheter
un mchant petit secrtaire en bois de rose!...

--Moi, a m'irait assez!... dit le baron Bibander; ma main se gte...

--Moi aussi..., ajouta Blaise. Je me fierais mieux  ce jeu-l qu' la
meilleure des martingales... Mais il y a encore un autre obstacle.

--Quoi donc?

--C'est Ren de Penhol tout seul qui a droit au rachat.

--C'est ma foi vrai!... murmura l'ancien uhlan: voil l'Endormeur qui a
une ide.

--Mes fils, dit Robert d'un ton doctoral, croyez bien que quand je
propose une affaire, ce n'est pas  l'aveugle... Me prenez-vous donc
pour un bambin?... C'est toujours au nom de Penhol que j'ai compt
agir pour solder le rmr... Vous savez cela aussi bien que moi...
Penhol est un pauvre diable qui nous donnera sa procuration pour un
morceau de pain.

--Si on peut le trouver..., interrompit Blaise.

--On le trouvera.

--Tu sais o il est?

--Un peu, mon bonhomme.

--Ce diable d'Amricain!... murmura Bibandier avec admiration.

--O est-il?... demanda Blaise.

--A Paris, mon fils, rpliqua Robert. Et je me charge de lui faire
signer tout ce que nous voudrons.

La pendule du salon sonna cinq heures.

Nos trois gentilshommes se levrent.

--Oh! oh!... fit le baron Bibander. Le temps passe vite, quand on est
comme cela entre bons camarades... Vous n'avez plus qu'une heure pour
vous habiller, mes garons.

--Bah!... dit Robert, les gens de bon ton se font toujours un peu
attendre.

--Et la voiture que nous devons choisir en passant aux Champs-lyses?
reprit Bibandier. Allons!... allons!... pour une premire fois, il ne
faut pas arriver trop en retard...

Le jour commenait  tomber. Le chevalier de las Matas et le comte de
Mantera prirent des bougies pour se retirer dans leurs chambres et
procder  leur toilette.

Rest seul, Bibandier poussa un sourire de soulagement.

--J'ai cru qu'ils ne me laisseraient pas un instant pour faire mes
petites affaires! murmura-t-il; il n'y a pourtant pas moyen de se
prsenter comme cela!... ajouta-t-il en lanant une oeillade amoureuse
 son miroir, je suis rouge comme un homard... Et c'est trs-mauvais
genre!

Il regarda tout autour de lui d'un air inquiet, et poussa discrtement
les verrous des deux portes; puis il prit dans son secrtaire une
petite cassette, fermant  clef, qu'il ouvrit.

Dans cette cassette il y avait une grande quantit de tampons de soie
et de pots de fard, rangs en bon ordre.

Bibandier en saisit un qui contenait du blanc vgtal, et revint sur la
pointe des pieds vers son miroir.

Un tampon de soie tout neuf fut tremp dans la liqueur rparatrice,
et l'ancien uhlan, le sourire aux lvres, tendit sur son visage une
couche d'intressante pleur.

Pour qui l'et connu autrefois en Bretagne, alors qu'il couchait dans
son trou de la lande de Bains et qu'il se contentait de ses misrables
haillons, cette coquetterie soudainement venue aurait pu paratre
curieuse.

Mais Bibandier avait pris fort au srieux son rle nouveau de
gentilhomme, et pour trouver un terme de comparaison qui lui ft
applicable, besoin serait de remonter jusqu'au pauvre beau Narcisse,
se mourant  contempler sa propre image.

Bibandier resta un gros quart d'heure devant sa glace, s'admirant de
bonne foi et se faisant  lui-mme des mines fort agaantes.

Puis il serra les trsors de son teint dans sa petite cassette, et
attendit ses deux compagnons de pied ferme.

Quand ceux-ci revinrent, ils le trouvrent la canne et le chapeau 
la main, gant de frais, orn d'pingles d'or, de chanes d'or et
de breloques. Son costume blouissant se compltait par un habit de
drap violtre,  reflets lilas, qui chatouillait l'oeil de la plus
sduisante faon.

Il tait laid  se montrer pour de l'argent.

Nos trois seigneurs sortirent de l'htel. Le temps tait sec et
trs-froid. Ils gagnrent  pied les Champs-lyses o ils avaient
command un quipage.

La nuit se faisait. Les Champs-lyses taient dj presque
dserts. Seulement, au tournant de l'avenue Gabrielle, deux petites
chanteuses des rues s'taient tablies entre deux chandelles, dont
le vent tourmentait la flamme fumeuse, et disaient des chansons en
s'accompagnant de la harpe.

En passant devant elles, Blaise, qui parlait avec action, renversa du
pied une des deux chandelles et poursuivit sa route, sans mme donner
un regard aux deux pauvres filles, qui avaient interrompu leur chanson.

Il n'en fut pas de mme de Bibandier, qui marchait en avant et qui se
retourna.

A la vue des deux jeunes filles, l'ancien uhlan s'arrta court, comme
si une main de fer l'et saisi au collet.

En ce moment son blanc vgtal ne lui servait  rien, car il tait ple
comme un mort.

--Qu'as-tu donc?... demanda Robert.

--Rien... rien!... balbutia le baron: un blouissement subit... J'ai
cru que j'allais me trouver mal.

Il poursuivit sa route avec rapidit et comme on prend la fuite.

On entendait les voix tristes et tremblantes des deux pauvres filles
qui continuaient leur chanson, pour gagner le pain de la soire.




III

CHANTEUSES DES RUES.


Les Champs-lyses ne ressemblaient gure alors  la bruyante et
poudreuse promenade que Paris encombre maintenant chaque soir. Le
cirque faisait claquer son fouet national au faubourg du Temple; le
Panorama montrait quelque part ailleurs une bataille autre que celle
d'Eylau; le Gorama n'existait pas; le Navalorama tait dans les
limbes. On n'avait encore invent ni Mabille, ni les cafs-musique, ni
le Jardin d'Hiver, ni le Chteau des Fleurs, cette gracieuse ferie.

Le gaz ne jetait point ses lueurs meurtrires  travers les branches
dessches; on y voyait un peu moins et les arbres se portaient
beaucoup mieux; car c'est un terrible voisin que ce gaz tincelant qui
jaunit, ds le printemps, les ormes de nos boulevards; qui change tous
les ans, au moins une fois, nos rues en un abme infect; qui empoisonne
la brise tide gare le long de nos trottoirs, et qui, de temps 
autre, pas trop souvent au dire des capables, fait sauter une maison ou
deux, pour prouver qu'il est fort et de bonne qualit.

 et l pendaient  leurs cordes tendues quelques rverbres modestes,
dessinant, au milieu des tnbres qui voilaient la chausse, de petits
lots de lumire.

Quand la nuit tombait, surtout en automne, ces longues alles
devenaient dsertes. Les bosquets o nos bourgeois, quittant le pas de
leurs portes, viennent prendre aujourd'hui le frais, taient une noire
solitude qui avait, dit-on, ses drames et ses mystres.

On y rencontrait beaucoup plus de larrons que dans la fort de Bondi,
et le tronc des grands arbres cachait parfois ces vampires modernes que
la frayeur populaire fuyait sous le nom de _piqueurs_.

L'alle Gabrielle, protge par les factionnaires de L'lyse-Bourbon,
gardait seule quelques promeneurs aprs la brune, encore taient-ce
des promeneurs d'une certaine espce, car les Tuileries, maintenant
dlaisses, et le Palais-Royal accaparaient la foule.

La place Louis XV semblait un large fleuve sparant la ville bruyante,
bavarde, affaire, du silencieux dsert.

Dans ce dsert, vous croisiez parfois pourtant quelques vieux messieurs
 l'allure discrte et respectable, qui cheminaient, les mains derrire
le dos, sans penser  mal, Dieu merci, et quelques femmes dont le
visage disparaissait sous un voile pais.

Ces dames avaient toutes une tournure inquite, effarouche. Elles
excutaient sur la lisire des bosquets des volutions sans but.

On et dit qu'elles cherchaient dans l'ombre un objet perdu, ce  quoi
les vieux messieurs voulaient bien quelquefois les aider.

Nos deux petites chanteuses taient bien mal places l pour faire
bonne recette, mais elles n'y taient pas venues de prime abord, et
c'tait comme en dsespoir de cause qu'elles avaient choisi ce lieu.

Aprs avoir chant longtemps devant la grille des Tuileries, d'o la
bise piquante chassait dj les oisifs, elles s'taient souvenues que,
durant les beaux soirs de l't, l'alle Gabrielle leur avait plus
d'une fois port bonheur.

Leur tasse de fer-blanc restait vide, et Dieu sait qu'elles taient
bien pauvres! Elles avaient travers la place Louis XV  tout hasard.

Depuis une heure elles taient l, sous un rverbre, entre deux
chandelles allumes.

Tant qu'il y avait eu un peu de jour, les bambins des masures voisines
s'taient rassembls autour d'elles, tantt pour couter, tantt pour
crier et se moquer.

Jamais pour donner...

Les passants rares faisaient comme les bambins. Quand un lgant
quipage glissait sans bruit sur le sable de l'alle, quelque jeune
femme  la toilette riche se penchait bien  la portire et laissait
tomber sur les deux pauvres filles un regard de ses beaux yeux. Mais
c'tait tout.

L'quipage filait, rapide, au trot balanc de ses grands coursiers
normands, et la jeune femme s'adossait de nouveau aux coussins doux de
sa voiture.

La tasse restait vide entre les deux chandelles. Pas une offrande.
Rien, rien!

Une seule fois, un bel enfant qui rentrait  l'htel de sa mre, aprs
avoir jou toute l'aprs-midi aux Tuileries, s'tait approch en
souriant. Le fer-blanc de la sbille avait rendu un son mtallique. Et
l'enfant, joli ange  la longue chevelure d'or, tait all cacher sa
tte rieuse dans le sein de sa bonne.

Hlas! ces enfants heureux ne souponnent pas le malheur, et sont
impitoyables. Les deux pauvres filles regardrent dans la tasse et y
trouvrent un caillou, offrande railleuse du blond chrubin...

Des larmes roulrent sur leurs joues plies...

Elles continuaient de chanter, pourtant.

Une autre fois, un de ces vieux messieurs discrets et respectables
s'tait approch d'elles par derrire et avait parl tout bas. Une
rougeur vive vint au front des chanteuses, dont la voix trembla
davantage.

Qu'avait-il dit? Nous ne savons. Seuls, les vieux messieurs
respectables et discrets ont le secret de certaines hardiesses, qui
feraient honte, en vrit,  des sclrats de vingt ans.

Les deux jeunes filles n'avaient plus gure de courage. On devinait des
sanglots sous les notes mlancoliques de leur chant.

Aprs chaque couplet, elles s'arrtaient, abattues et brises. Elles
changeaient un regard triste. Puis elles recommenaient avec une
rsignation si douce que le coeur le plus froid se ft senti mu de
compassion.

Mais personne ne prenait garde.

Elles taient  peu prs du mme ge: dix-huit  dix-neuf ans. La lueur
faible du rverbre montrait leurs figures ples, mais charmantes, que
la souffrance n'avait pas encore eu le temps de fltrir.

Elles n'avaient, pour elles deux, qu'une seule harpe, dont elles
jouaient tour  tour.

Leurs costumes taient propres et gardaient une certaine lgance parmi
des indices trop vidents de pauvret. C'taient deux petites robes
lgres, dessinant la grce exquise de deux tailles souples et jeunes,
mais ne pouvant rien contre le vent glac de cette soire d'automne.

Leurs coiffures consistaient en de petits bonnets ronds, collants, qui
laissaient chapper  profusion le luxe de leurs beaux cheveux, dont
les boucles larges et flexibles tombaient jusque sur leurs paules
demi-nues.

Elles taient belles toutes deux, dlicieusement belles malgr la
souffrance qui inclinait leurs fronts dcourags. Et quand, parfois,
elles se regardaient en essayant de sourire, les pauvres filles, pour
se donner mutuellement du coeur, il y avait sur leurs jolis visages
comme le reflet d'une gaiet passe.

On et devin des jours heureux qui n'taient pas bien loin encore...

Mais leurs yeux se baissaient, et il n'y avait bientt plus de sourire
 leurs lvres. Leurs petites mains, rougies et gonfles par le froid,
cherchaient instinctivement leurs poitrines: c'tait l qu'elles
souffraient.

A Paris, la ville des joies dores, chacun connat ce geste, pourtant;
chacun a vu, par ces blouissantes soires d'hiver, o les magasins
luttent de richesse et de lumire, o les gais appels du plaisir se
font entendre de toutes parts, la faim, ple et timide, se glisser dans
l'ombre des maisons.

Cela navre le coeur. Mais les spectacles sont si beaux! l'orchestre des
salles de bal a des accords si enivrants, et le champagne dtonne si
joyeusement dans les cabinets des restaurants  la mode!...

Cette joue livide, cette main qui pressait convulsivement une poitrine
amaigrie, c'tait un mauvais rve. En conscience, on peut mourir de
faim auprs de cette abondance et parmi tant d'ivresse!

Quand ces affreuses visions se montrent, il faut rire davantage et
boire une fois de plus. A quoi donc songe la police pour laisser ainsi
la misre sans vergogne attrister les citoyens qui s'amusent?

Les deux jeunes filles chantaient toujours; leurs voix taient pures
et douces, mais elles tremblaient bien souvent.

Elles chantaient pour avoir un morceau de pain.

Et  mesure que la soire s'avanait, les passants devenaient de plus
en plus rares; le froid augmentait; l'espoir s'en allait.

Au moment o nos trois gentilshommes passaient et o le pied de Blaise
renversait une des deux chandelles, l'attention des deux jeunes filles
avait t attire par le geste de Bibandier, qui s'tait arrt court 
les regarder.

Mais 'avait t l'affaire d'un instant. Le baron, entran par ses
deux compagnons, avait disparu bien vite au dtour d'une alle. C'est 
peine si les jeunes filles avaient distingu les traits de son visage.

Et pourtant il leur semblait qu'elles ne voyaient point cette figure
pour la premire fois.

Mais, si leurs souvenirs ne les trompaient point, Bibandier avait
subi, depuis quelques semaines, une si notable transformation, que la
meilleure mmoire en et t droute.

D'ailleurs qu'importait cela?

Les deux jeunes filles n'interrompirent mme pas leur chant, et l'ide
de cette rencontre s'effaa tout de suite, au milieu des penses
douloureuses qui emplissaient leurs coeurs.

Il y avait de cela une heure. Les chandelles touchaient  leur fin, et
la tasse de fer-blanc restait toujours vide.

Celle des deux jeunes filles qui tenait la harpe en ce moment laissa
tomber ses bras le long de ses flancs.

--Mon Dieu!... mon Dieu!... murmura-t-elle, nous allons donc mourir!...

L'autre jeune fille s'approcha d'elle et la serra contre son coeur.

--Du courage! ma pauvre Cyprienne..., lui dit-elle; chantons encore une
fois... peut-tre que la sainte Vierge aura piti de nous.

Celle qu'on nommait Cyprienne s'appuya contre le poteau du rverbre,
et posa ses deux mains sur sa poitrine.

--Diane..., dit-elle en pleurant, je n'ai plus de force!...
Souffre-t-on longtemps ainsi avant l'heure de la mort?

Diane toucha du revers de sa main son front ple qui brlait; ses yeux
taient secs; mais on y voyait une sorte d'garement.

--Si seulement il n'y avait que moi  souffrir!... murmura-t-elle en
lanant vers le ciel un regard de reproche; coute, ma petite soeur...
repose-toi... Je suis la plus forte, tu sais bien... je vais chanter
toute seule.

Cyprienne s'accroupit, puise, au pied du poteau.

Diane revint entre les deux chandelles dont la flamme tremblait, sur le
point de s'teindre, et saisit la harpe avec une sorte d'emportement.

Les cordes frmirent sous ses doigts. Dans le silence qui rgnait 
l'entour, sa voix s'leva sonore, vibrante et forte, comme un lan de
dsespoir.

Elle disait un chant de Bretagne aux accents mlancoliques et graves.

C'tait comme une voix de la patrie, pleurant du fond de l'exil.

Personne n'coutait, pas une oreille n'tait ouverte, aussi loin que le
chant pt s'entendre. Personne, sinon un pauvre soldat en faction  la
grille de l'lyse-Bourbon.

Cyprienne, immobile et affaisse sur elle-mme, tait plonge dans une
de sorte de sommeil.

Et Diane chantait emporte par sa fivre. Et le pauvre soldat avait la
main sur son coeur: car il tait Breton, et il reconnaissait la voix
lointaine du pays.

Sans y songer, il avait dpos son fusil auprs de sa gurite, et
comme si une invisible main l'attirait dans la nuit, il s'approchait
lentement et dsertait son poste.

Pendant que les dernires notes de la chanson tombaient sourdes et
dsoles des lvres de Diane, le soldat se penchait vers Cyprienne
immobile qui ne le voyait point.

Il avait  la main les quelques gros sous composant sa fortune. Et sa
fortune tout entire tomba sans bruit dans la poche du tablier de la
jeune fille.

Puis le pauvre soldat breton regagna son poste, le coeur lger, les
yeux humides...

Diane se taisait; un instant elle resta appuye sur sa harpe muette.
Les lumires jetrent une dernire lueur et s'teignirent.

Le regard abattu de Diane parcourut l'alle solitaire.

--C'est fini!... murmura-t-elle; viens, Cyprienne!

Et comme celle-ci ne pouvait point se lever, elle la prit entre ses
bras.

Puis elle se chargea de la harpe, et les deux jeunes filles
descendirent vers la place Louis XV.

Leurs pas taient lents et pnibles. Elles traversrent la place, puis
le pont de la Concorde. Diane soutenait sa soeur par la taille et lui
disait:

--On n'a pas du malheur comme cela tous les jours... Demain nous aurons
meilleure chance... ce n'est qu'une nuit  passer!

--Tu me disais la mme chose hier..., rpliqua Cyprienne, quand nous
avions froid et faim dans notre chambre!... Tu me disais: Demain nous
ne souffrirons plus... Oh! Diane!... Diane!... dans notre Bretagne,
les plus pauvres gens trouvent place au foyer de la ferme... Et quand
ils disent: J'ai faim, on leur donne un morceau de pain noir... Du
bon pain noir! ajouta-t-elle avec ce ton de sensualit avide que prend
le gourmand pour parler du mets prfr. Si nous avions seulement un
morceau de bon pain noir!...

L'eau vint  la bouche de Diane.

--Oh! oui..., dit-elle, nous n'en voulions pas autrefois... Mais 
prsent!

Elle s'arrta et mit  terre sa harpe dont le poids l'accablait.

--Reposons-nous un peu..., reprit-elle; je suis bien lasse!

Cyprienne et elle s'assirent, cte  cte, sur le parapet du quai
Voltaire.

--Si Roger savait cela!... dit Cyprienne; il est riche maintenant...
tienne aussi... Mais peut-tre qu'ils nous ont oublies...

--Oh! non!... s'cria Diane; tienne est un noble coeur!...

--Nous sommes si malheureuses!... Quand je les vois passer dans leur
voiture brillante... toujours gais, toujours rieurs... je me demande
ce qu'ils feraient si leurs regards tombaient sur nous, pauvres
filles...

--Ils nous reconnatraient, ma soeur...

--Peut-tre; car nous n'avons encore que deux mois de misre... Mais
leur voiture s'arrterait-elle?... les verrions-nous descendre et
accourir vers nous?

Diane ne rpondit point.

Cyprienne souriait amrement.

--Chanteuses de rues! murmura-t-elle; j'ai froid jusqu'au fond de mon
coeur quand je songe  ce que je souffrirais si Roger dtournait la
tte aprs m'avoir aperue...

--Il ne le ferait pas!... rpliqua Diane; je suis sre de lui comme
d'tienne... Tout notre malheur est de ne pouvoir les joindre!... Si
nous nous tions montres  eux dans la diligence, en arrivant  Paris,
notre sort aurait bien chang!...

--N'auraient-ils pas d nous deviner?

--Ils ne savaient rien... Ils nous croyaient encore  Penhol... Oh!
ce fut notre premire douleur, dans ce Paris o nous devions tant
souffrir, quand nous nous vmes seules au rendez-vous, devant les
grandes tours noires de Notre-Dame!... Te souviens-tu comme nous tions
tristes aprs avoir espr gaiement toute la journe?...

--Et comme nous attendmes longtemps!...

--Ils ne vinrent pas... Sais-tu, ma petite soeur! parfois je me sens
console et je me dis: S'ils ne vinrent pas, c'est parce qu'ils nous
aimaient...

--La mme pense m'est venue... Oh! que Dieu le veuille!... Mais
si nous avions os, nous aurions pu les retrouver ds ce jour, car
leur compagnon de voyage tait sur le parvis Notre-Dame, et il nous
cherchait, comme nous les cherchions, nous...

Diane fut quelque temps avant de rpondre.

--C'est une chose trange!... reprit-elle enfin, comme les traits de
cet homme sont rests gravs dans ma mmoire... Il me semble que je le
vois encore... Quel visage franc et fier!... Je n'ai jamais vu d'homme
plus beau en ma vie.

--Et comme il nous regardait pendant le voyage!... Je ne sais... on et
dit qu'il nous connaissait et qu'il nous aimait...

Cyprienne parlait ainsi d'un ton plus calme. En causant, elle oubliait
presque sa souffrance; mais,  ces derniers mots sa voix faiblit, et
Diane, qui la vit chanceler, n'eut que le temps de la soutenir.

--Ce n'est rien..., murmura la pauvre enfant; mon Dieu! notre chambre
est bien loin encore..., et je ne sais pas comment je ferai pour y
arriver!

--Je te porterai..., dit Diane qui l'attira sur son coeur. Oh! c'est
de te voir souffrir ainsi qui me tue!... coute... c'est notre dernier
jour de misre...

Cyprienne dgagea sa tte et regarda la Seine qui coulait derrire elle.

--Oui..., murmura-t-elle; tu as raison... ce pourrait tre notre
dernier jour de misre!

Diane couvrit son front de baisers en pleurant.

--Ma soeur!... ma petite soeur!... dit-elle; je t'en prie, ne parle
pas comme cela!... Dieu aura piti de nous, j'en suis sre... Je te le
promets... Et laisse-moi te dire ce que je veux faire demain... jusqu'
prsent je n'ai pas eu la force... mais je ne veux pas que tu meures,
ma Cyprienne... Et demain je l'oserai!

--Quoi donc?... demanda Cyprienne.

--Tu sais bien qu'ils passent tous les jours aux Champs-lyses, dans
leur voiture... tienne et Roger... Quand nous sommes sous les arbres,
ils ne nous voient pas... mais demain j'irai me mettre au-devant de
leurs chevaux... je les appellerai par leurs noms... et il faudra bien
qu'ils nous reconnaissent!

Cyprienne releva la tte.

--J'irai avec toi!... dit-elle; quand nous serons l toutes les deux,
nous verrons si notre dernier espoir nous abandonne... Et s'ils
ne nous repoussent pas, ma soeur, quelle joie de porter secours 
Madame... et au pauvre Penhol!...

--Et  notre bon pre!... s'cria Diane; quelle joie de les sauver!...
En attendant, reprit-elle tristement, nous n'avons rien  leur donner
ce soir!...

Elle sauta sur le pav.

--Mais ce n'est plus qu'un jour d'attente!... poursuivit-elle; et
l'espoir va nous donner une bonne nuit.

Cyprienne, un peu ranime, se mit aussi sur ses pieds. Durant un
instant, les deux soeurs se disputrent le fardeau de la harpe, et ce
fut Diane encore qui s'en chargea. Puis elles continurent de descendre
les quais jusqu' la rue des Petits-Augustins, o elles s'engagrent.

Plus d'une fois leur pas se ralentit jusqu'au moment o elles se
signrent toutes les deux en passant devant le portail de Saint-Germain
des Prs.

Elles taient arrives au terme de leur course. Aprs avoir tourn
l'angle de la petite rue d'Erfurt, elles purent voir la maison o se
trouvait la chambre qu'elles habitaient.

Cette maison tait situe au bout de la rue Sainte-Marguerite,
vis--vis et un peu au del du btiment en saillie qui flanque la
prison de l'Abbaye.

Comme elles passaient devant le corps de garde, htant de leur mieux
leur marche pnible, elles s'arrtrent tout  coup d'un commun
mouvement.

Leurs mains se joignirent et se serrrent.

--Oh!... fit Diane avec un tonnement profond.

Cyprienne regardait, stupfaite, une voiture qui venait de s'arrter
prcisment  ct d'elle.

Par la portire ouverte de cette voiture, on apercevait une tte de
jeune fille, dont la figure maladive et ple s'entourait de longs
cheveux blonds.

Le marchepied tomba en mme temps que s'ouvrait la porte de la maison
voisine.

Une dame descendit de la voiture et prta son aide  la jeune fille
malade.

--Lola!... murmura Cyprienne.

--Et l'Ange!... ajouta Diane.

La dame et la jeune fille entrrent dans la maison. La porte se referma
sur elles, avant que Cyprienne et Diane, immobiles de surprise, eussent
song  faire un mouvement...


FIN DU TROISIME VOLUME.


       *       *       *       *       *


    TABLE DES MATIRES
    DU TROISIME VOLUME.

    Deuxime partie.
    Le manoir.
    (Suite.)

      XVI  Le portefeuille.                     1
     XVII  L'pe de Penhol.                  21
    XVIII  L'heure de l'exil.                  47
      XIX  Le souper de Penhol.               67

    Troisime partie.
    Le voyage.

        I  La cour des messageries.            99
       II  Milord.                            115
      III  Deux petits chapeaux de paille.    137

    Quatrime partie.
    Paris.

        I  Trois gentilshommes.               177
       II  La martingale.                     201
      III  Chanteuses des rues.               231


    Corrections:

    Page  14: pousuivant remplac par poursuivant (en
                poursuivant sa lecture).
    Page 100: Le remplac par La (La diligence seule et suffi).
    Page 183: chefs remplac par chef (l'ancien chef des
                uhlans).
    Page 202: puissament remplac par puissamment (il est
                puissamment riche).
    Page 215: dans Le contre-poids met sur la noire _n"_ = _n_ x
                _n'_ il faut sans doute lire _n_ + _n'_.
    Page 215: : : remplac par [../..] (une progression que je
                figurerai [../..] a" : b" : c" : d" : e").
    Page 216: puissanee remplac par puissance (multipli par
                une puissance).





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both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

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effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
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that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

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including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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