Project Gutenberg's L'Illustration, No. 2500, 24 Janvier 1891, by Various

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Title: L'Illustration, No. 2500, 24 Janvier 1891

Author: Various

Release Date: February 9, 2014 [EBook #44861]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 2500, 24 JANVIER 1891 ***




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[Illustration: L'ILLUSTRATION
Prix du Numro: 75 centimes.
SAMEDI 24 JANVIER 1891 49e Anne.--N 2500]



[Illustration: Mme LA BARONNE LEGOUX. D'aprs une photographie de M.
Benque.]

[Illustration: AIM MILLET D'aprs une photographie de M. Carjat.]

[Illustration: LO DELIBES. D'aprs une photographie de M. Benque.]



[Illustration: courrier de Paris]

Thophile Gautier a dit de la Russie que c'est l'Orient gel. Il et
dit, cet hiver, de Paris que c'est Athnes sous la gele.

Je suis un flneur et le froid m'agace. Il supprime pour moi (et pour
tous les Parisiens qui errent, comme moi, par les rues) un des
spectacles les plus amusants de notre vie de tous les jours: la vue des
boutiques. Hlas! il n'y a plus de boutiques! Une bue opaque, des
cristallisations s'tendant sur les vitres, empchent de voir les
talages. O sont les bronzes, les bijoux, les gravures, les aquarelles,
les livres nouveaux, que je regardais tout en _badaudant_  travers les
vitrines! On ne voit plus que ces espces d'arborescences, de fougres
geles, que le froid fait pousser sur les carreaux.

Les fiacres mmes ont leurs vitres geles en guise de stores. J'ai vu,
samedi dernier, une noce se rendant  la mairie dans des landaus aux
vitres plus blanches que la robe de la marie. Ce n'est plus Paris, ce
Paris glac aux trottoirs ourls de ruisseaux gels, ce Paris o les
voitures vont lentement comme si les cochers, trs rpublicains,
craignaient par-dessus tout de _couronner_ leurs chevaux. Les bals, les
thtres, y sont devenus autant de pensums et chacun n'y a plus qu'une
ide: se blottir au coin du feu, se chauffer les pieds et viter
l'ongle.

Ah! ce mois de janvier 1891! Il a fallu, dans chaque journal, ouvrir une
chronique spciale sous la rubrique: _le Froid_. Et quelle lecture 
donner le frisson que celle-l! Du Nord au Midi il gle, il vente, il
neige. Ouragan  Toulon. Bourrasque de neige  Nmes. La circulation des
tramways interrompue  Lyon. En Algrie--dans la clmente Algrie!--des
tourmentes de neige. La Loire prise, le Rhne pris,  et l de pauvres
diables mourant de froid. Un employ de l'octroi qu'on trouve prs de
Lyon, sur la route d'Heyrieux, mort gel dans sa gurite. Et je ne sais
que ce que les dpches nous apprennent. Mais que de drames on ignore!

Or,  travers ces ouragans, ces temptes, cette neige et ce froid, voil
un officier russe, M. Alexandre Iwanowitch Winter, qui s'en vient 
pied, de Ptersbourg  Paris, et brave  la fois et la fatigue et le
froid et les reporters, qui lui ont demand ses impressions de voyage.
Interview assez difficile, M. Winter ne parlant que le russe et
l'allemand. On a eu recours  divers interprtes.

Et alors, les questions, les points d'interrogation:

--Combien faisiez-vous, en moyenne, de kilomtres par jour?

--Comment preniez-vous vos repas?

--Avez-vous t souffrant en route?

--Resterez-vous quelque temps  Paris?

--Par quel chemin retournerez-vous  Saint-Ptersbourg?

M. Winter a rpondu  toutes les questions. Il a appris aux journalistes
qu'il a us, de Ptersbourg  Paris, une paire de bottes et deux paires
de bottines, et que ses bottes l'ont gn  cause des engelures causes
par le froid.

L'histoire a tout aussitt enregistr ces dtails qui, en somme, donnent
une assez triste ide de la cordonnerie russe.

On devient ainsi une actualit et un homme en vue. Mais, pour attirer
l'attention de la presse, le mieux est encore de mourir. Le pauvre Lo
Delibes n'avait pourtant pas besoin de ce tragique moyen pour tre de
ceux dont s'inquitaient les contemporains et que n'oubliera pas la
postrit. Ce fut un compositeur bien franais, aimable, sduisant, avec
l'imagination et la grce. Il avait, jadis, amus sa verve juvnile 
d'exquises oprettes, d'un entrain tout particulier, comme les _Deux
vieilles gardes_ dont la polka fut si longtemps populaire. Depuis, tout
en gardant la mme alacrit en quelque sorte gauloise, il avait trouv
des mlodies originales et d'une science sans apprt. Nos bons souvenirs
d'opra se lient aux airs de ballet de Delibes, aux soirs charms de
_Coppelia_, de _Sylvia..._ Le _pizzicato de Sylvia_, l'a-t-on assez jou
sur les pianos et nous a-t-il assez souvent sduits! Que de chres
images nous apparaissent, avec cette musique pour accompagnement!

Et _Lakm!_ Je revois cette frle Van Zandt, et je l'entends chanter la
plainte dlicieuse:

        Tu m'as dit des mots de tendresse
        Que les Indiens ne savent pas!
        Tu m'as donn le plus doux rve!

Eh! oui, et c'est l ce qui fait du musicien un tre  part. Il parle
une langue qui est la langue universelle, une langue comprise partout,
et qui, partant, donne la sensation du rve qu'a poursuivi le maestro.

Une main courant sur le piano voque aussitt la posie disparue, la
ramne parmi nous. Et c'tait un pote, un raffin, ce Parisien, qui
semblait toujours rire, jetait sa gaiet  tous les vents, et devait si
tristement mourir!

Grand, beau garon, blond, solide et distingu  la fois, il fallait le
voir, au Cercle, lorsqu'il conduisait un orchestre, les soirs de
_revues_ ou de reprsentations solennelles! C'tait un boute-en-train.
Il avait la verve entranante et fulminante. On l'aimait beaucoup.

Et maintenant il est sorti de Saint-Roch, avec son habit  palmes vertes
de membre de l'Institut jet sur le drap noir, parmi les fleurs...

--Savez-vous ce que c'est que cet habit? me disait un des confrres de
Delibes. C'est notre linceul,  nous! Le linceul vert!

Au Cercle, justement, on a jou deux pices nouvelles, la _Mi-Carme_,
de Meilhac et Halvy, et une comdie de M. Rivollet, tandis qu'aux
Folies-Bergre les _Incohrents_ donnaient une revue, une pure revue
aristophanesque, o figuraient, sous leur nom et leur figure, M. Sarcey,
M. Bergeret, M. Zola et mme M. Quesnay de Beaurepaire! _Vive la
libert!_ C'est le titre de la revue. On n'y a pas fait de politique,
cette politique qui se fourre partout... Partout mme o elle ne devrait
pas se glisser. En voulez-vous un exemple? M. Detaille expose, chez
Goupil, un admirable tableau dont on parle beaucoup et qui,
malheureusement, va partir pour l'Amrique, absolument comme la
pharyngite de Mme Sarah Bernhardt. Ce tableau est un pisode de la
campagne de 1806, une charge de cavalerie que l'auteur appelle: _Vive
l'empereur!_

Sabre haut, emports par le galop, les cavaliers de Detaille poussent
hardiment leur cri de guerre, on songe, en les voyant, au mot de
Napolon sur le gnral de cavalerie par excellence, Lassalle:

Pour voir un beau soldat, il fallait regarder Lassalle un jour de
bataille.

Eh bien, savez-vous comment un journal radical traduit, pour ne pas
dplaire  ses lecteurs, le cri de _Vive l'Empereur!_ que fait pousser
Detaille  ses cavaliers de 1806?

Ce tableau est vivant. Toutes les bouches des personnages semblent
crier: En avant!

Ce n'est rien, ce petit dtail, mais c'est charmant. C'est tout l'esprit
de la politique.

***

Il doit y avoir de la politique dans _Thermidor_ ou du moins on en
attend. Comment parler de _Thermidor_ sans parler des thermidoriens? A
moins que M. Sardou ne veuille, par le contraste, railler le terrible
froid qu'il fait et dire  nos diles:

--C'tait le bon temps, Thermidor! Il n'y avait pas alors besoin de
_braseros_ dans les quartiers pauvres!

Je doute que cette politique-l soit celle de M. Sardou. Mais il est
bien certain que Thermidor passionne dj l'opinion presque autant que
la reprsentation annonce de _Lohengrin_  l'Opra. Aurons-nous ou
n'aurons-nous pas _Lohengrin_  l'Opra aprs n'avoir pu avoir Wagner 
l'den? Les uns disent oui, les autres non. Les wagnriens, eux,
dcrtent qu'on doit l'avoir, et ils disent avec juste raison que
puisqu'on excute du Wagner dans les concerts on ne voit pas bien
pourquoi on n'en jouerait pas sur nos thtres. La question de
patriotisme se rduirait-elle  une question de costumes? On serait bon
Franais en chantant du Wagner en habit noir, mauvais patriote en
l'interprtant en pourpoint Moyen-Age.

Et les wagnriens, qui, du reste, font de Wagner un Bouddha et l'adorent
religieusement, les wagnriens, las de prendre le train de Bruxelles
pour aller couter _Siegfried_  la Monnaie, de dclarer, par la plume
de l'un d'eux (que je cite textuellement):

--La reprsentation des oeuvres de Richard Wagner est non seulement
_utile_, mais _ncessaire_, on doit se le tenir pour dit et le programme
de tel candidat  la direction de l'Opra tient dans ces trois mots:
_Jouer du Wagner!_

Va pour Wagner. On va le reprsenter ces jours-ci  Toulouse en
Toulousain. On ne saurait manquer de le reprsenter bientt  Paris--en
Parisis. J'ai presque envie de demander  nos lecteurs et  nos
lectrices s'ils sont ou ne sont pas d'avis qu'on joue _Lohengrin_. Ce
serait un plbiscite dans le genre de celui du _Figaro_ qui demande 
ses abonns, et surtout  ses abonnes, si M. Carnot doit ou ne doit pas
gracier Mme de Jonquires.

Gnralement, et dans une proportion norme, les rponses ont t que
Mme de Jonquires mrite la clmence du prsident de la Rpublique. Elle
a visiblement gagn sa cause devant l'opinion, si elle l'a perdue devant
la justice, cette femme qui a eu pour plaider en sa faveur une lettre
touchante, et tristement passionne de son mari. Elle a aim, elle a
souffert. Elle a port devant la foule, avec une dignit de grande dame,
le poids de sa faute et le deuil de son honneur. Toute la piti a t
vers elle. Toute la colre s'est tourne vers son complice et M. Fouroux
restera un type de don Juan _nouvelle couche_ tout  fait
caractristique.

Je remarque--soyez heureuses,  filles d've!--que les femmes font, en
pareil cas, meilleure figure que les hommes. Voyez le procs Chambige.
Voyez le meurtre de Mme Dida par ce jeune Russe affol, dans un cabaret
de Ville-d'Avray: la femme meurt, l'homme survit. Est-ce qu'on se tue
pour une femme? disait Fouroux. On va juger, en Russie, un lieutenant
de hussards qui a tu une chanteuse, du consentement de la pauvre fille,
et qui n'a pas su l'accompagner dans la mort. La main ne leur tremble
pas pour le meurtre  ces amoureux de l'agonie, elle leur tremble pour
le suicide Dans la partie d'amour qu'elles jouent, les femmes payent,
les hommes trichent.

Mme de Jonquires semble, du reste, assez punie par la dchance
mondaine que le scandale lui inflige. Nous avons eu beau proclamer le
trs quitable principe de l'galit devant la loi, il est bien certain
pourtant que la mme peine s'appliquant  des individus d'ducations
diffrentes est plus ou moins cruelle selon le temprament, les
habitudes, la situation sociale des condamns. Le rgime de la prison
est plus dur  une femme du monde qui tombe qu' une fille qui se
trane. La fivre morale est, pour une personne telle que Mme de
Jonquires, aussi effrayante, plus douloureuse, qu'une peine matrielle.

Encore une fois, je demande  mes lectrices si elles sont de mon avis.
Cette mode des plbiscites n'est pas inutile et j'aurais voulu la voir
appliquer  la discussion qui a eu lieu cette semaine entre M. le
gnral de Beauffremont et M. le gnral de Galliffet  propos de la
fameuse charge de cavalerie qui couronna d'une faon pique la triste
journe de Sedan en 1870.

Je ne sais comment la discussion est ne, mais la question s'est vite
pose:

--Est-ce M. de Beauffremont, est-ce M. de Galliffet, qui a conduit la
charge?

L-dessus, polmiques, entrevues, notes officieuses ou bruits de duel,
articles de journaux. Eh! messieurs, il y a de la gloire pour tout le
monde! Le gnral de Galliffet a crit--et l'on a vendu trs cher cet
autographe dans une vente rcente--il a crit dans un rapport le rcit
de cette charge pique, admirable, hroque, et qui a trouv, pour la
clbrer, un peintre de premier ordre, un peintre entranant, plein de
mouvement et de vie, un peintre allemand, s'il vous plat, Franz Adam.

Demandez aux anciens cavaliers, aux chasseurs, aux Africains qui taient
prs de Galliffet lorsqu'il tira sa montre avant de charger, comme pour
voir  quelle heure il allait mourir, demandez-leur si le hros tait ou
n'tait pas en tte de cette chevauche de la mort! M. de Beauffremont
rclame. Je vais mettre d'accord tout le monde. Lorsque le roi de Prusse
vit passer la trombe humaine, hommes et chevaux ne faisant qu'un, et
lorsqu'il la vit se briser sur la ligne noire des tirailleurs allemands,
on sait le cri qui vint instinctivement sur ses lvres de soldat:

--Ah! les braves gens!

Les _braves gens_, messieurs! Guillaume ne dit point: _le brave homme!_

Tous taient des braves, les colonels et les soldats, tous ceux dont je
vois encore les cadavres tombs sur la terre sche du calvaire d'Illy.

Le _calvaire!_ Un nom bien choisi pour la charge o passrent ces
martyrs de la patrie.

Rastignac.



LES CURIOSITS DU FROID

[Illustration: Carte thermomtrique du 17 janvier 1891.]

C'est sur des curiosits d'un ordre tout  fait scientifique que nous
voulons aujourd'hui appeler l'attention de nos lecteurs, car autrement
le titre de cet article pourrait paratre assez mal inspir devant la
persistance d'un froid rigoureux qui prend les proportions d'une
calamit gnrale. Les pouvoirs publics s'en sont mus. On cherche de
tous cts  soulager d'effroyables misres, et d'un commun accord le
gouvernement, les municipalits, la presse et les particuliers se sont
trouvs spontanment runis pour rparer, autant qu'il sera possible,
les consquences dj si tragiques de ce long hiver, et pour prserver
la grande arme des pauvres des souffrances dont les cruelles nuits de
ce mois terrible nous menacent encore. Lundi dernier la Chambre a vot
un premier crdit de deux millions pour venir en aide aux misres
actuelles. Le conseil municipal de Paris a pris de son ct les mesures
que l'on connat. La philanthropie fait de toutes parts ses meilleurs
efforts pour attnuer les rigueurs d'une nature bien impitoyable.

Au point de vue purement scientifique, l'tude de la distribution des
tempratures met en vidence un fait extrmement curieux et qui pourra
tonner plus d'un lecteur.

Lorsque nous prouvons en France des froids comme ceux qui svissent sur
nos contres depuis le 26 novembre dernier, il est bien remarquable que
la temprature ne va pas en s'abaissant du sud au nord  partir du
centre de la France, mais au contraire en s'levant, et qu'il y a dans
nos rgions, sur l'Europe, un minimum thermomtrique autour duquel au
nord,  l'ouest et au sud, les courbes isothermiques montrent un
accroissement graduel de temprature.

Si l'on runit par une mme ligne les lieux qui ont la mme temprature,
ces lignes de 0, 5, 10, plus ou moins espaces, ne vont pas de
l'ouest  l'est, c'est--dire que la temprature ne va pas en diminuant
du sud au nord: elles prsentent, au contraire, les inflexions les plus
curieuses et peuvent tre verticales aussi bien qu'horizontales. Que
l'on en juge, du reste, par la carte thermomtrique du 17 janvier
dernier, que nous avons reproduite en tte de cet expos.

Considrez par exemple, sur cette carte, la ligne de 0 marque d'un
trait un peu plus fort que les autres, vous remarquerez que la ligne de
0 passe par Charkow en Russie, descend sur Odessa, traverse la Serbie
au sud de Belgrade, atteint l'Adriatique jusqu' Naples, remonte  Nice,
redescend par la Mditerrane jusqu' Barcelone, pour aller passer non
loin de Lisbonne et remonter au Nord par Brest, dimbourg, les les
Shetland et la mer du Nord. Il y avait donc, ce jour-l, _la mme
temprature  Naples qu' dimbourg et au nord de la Norwge._

On remarque deux rgions de minima, l'une de -20 sur Dantzig, l'autre
de -27 sur Hammerfest.

Dj nous avons signal cette remarquable distribution des tempratures
 propos du fameux minimum du grand hiver de 1879-1880. (Voyez notre
ouvrage l'Atmosphre, p. 432). Nous en reproduisons plus loin,  la fin
de cet article, la carte thermomtrique, non moins curieuse que la
prcdente, et plus remarquable encore, les courbes tant formes 
l'est et la temprature allant galement en augmentant sous cette
direction. On se souvient que le minimum tait sur la France:-25 
Paris, -28  Soissons,-30  Langres. Ces courbes isothermes sont
fermes, et la temprature allait en s'levant au nord comme au sud, 
l'est comme  l'ouest. Nice tait au mme degr que Christiania.

Les deux cartes thermomtriques que nous mettons sous les yeux de nos
lecteurs et qui reprsentent, non les isothermes de la temprature
moyenne de chaque lieu, mais seulement celle des jours considrs,  7
heures du matin, mettent en vidence les allures de ces courbes pendant
les priodes de froid. Elles sont toujours  peu prs les mmes sur nos
contres, tous les hivers, pendant ces priodes.

Cette curieuse rpartition des tempratures est videmment due 
l'influence de la mer et du gulf-stream. Sans la mer, la courbe de 0,
par exemple, se continuerait horizontalement, avec quelques sinuosits,
vers l'ouest, au lieu de se replier presque  angle droit, et de
remonter, comme elle le fait, vers le nord.

Ces minima thermomtriques stationnaires sur l'Europe correspondent 
des maxima baromtriques persistants. Quand la pression baromtrique
reste approche de 770mm, les froids ont une tendance  durer: c'est le
rgime qui domine depuis le 26 novembre dernier. Les hautes pressions,
qui ont rgn sur toute l'Europe  la fin de novembre, ont subsist
pendant les mois suivants; il s'est tabli ce que les mtorologistes
nomment un rgime anticyclonique. Et nous n'en avons jamais vu un
exemple plus remarquable ni plus persistant. Qu'est-ce que le rgime
cyclonique et qu'est-ce que le rgime anticyclonique? Le premier est
celui des dpressions baromtriques qui amnent le mauvais temps,
lorsque le baromtre descend au-dessous de 760mm, et gnralement un
vent de sud-ouest plus ou moins fort, temptes, orages, temps pluvieux,
irrgulier, nuages bas, air humide. Pendant le rgime anticyclonique au
contraire, le baromtre est lev, les vents du nord et de l'est
dominent l'atmosphre, forment comme une couche plus lourde et plus
paisse, quoique plus transparente, qui reste longtemps en tat
d'quilibre. Les hautes pressions constituent un tat plus stable que
les basses pressions; le temps une fois tabli se maintient, comme si
l'atmosphre, si mobile qu'elle soit, refusait de se mouvoir autrement
que trs lentement. Quand le rgime des hautes pressions rgit l'hiver,
il faut s'attendre  le voir durer; les cyclones venus de l'Atlantique
sont comme refouls par la masse froide qui pse sur l'Europe. A peine
peuvent-ils un instant la modifier partiellement. Le vent du nord-est
domine, et si le ciel est pur, les rigueurs du froid s'accroissent
encore.

La journe du 19 janvier a t l'une des plus froides de l'anne pour
l'ensemble de l'Europe. Si l'on examine la carte thermomtrique, (qu'il
serait superflu de reproduire ici: elle est l'exagration de celle du
17) on constate que la courbe de 0, au lieu de passer en France comme
d'habitude, traverse l'Italie et la Sardaigne pour atteindre l'Algrie 
Oran et Nemours, puis traverse le Maroc, remonte le long de l'Atlantique
 l'ouest du Portugal pour s'lever vers l'Angleterre, l'cosse et la
mer du Nord. La courbe de -5 passe  Marseille, au pied des Pyrnes,
et remonte par Rochefort pour traverser la Manche entre Cherbourg et le
Havre. C'est l une caractristique d'un froid extrmement rare.

Nous devons cependant remarquer que dans cette zone de froid qui
enveloppe Florence, Nice, Toulon et l'Espagne, quelques petites oasis
semblent des golfes printaniers encadrs dans la glace: telle par
exemple la petite baie si privilgie de Monaco, o le docteur Gurard
vient d'installer un observatoire mtorologique muni d'instruments
d'une prcision absolue, et o le 19 janvier au matin ses thermomtres
marquaient 3 _au-dessus_ de 0, tandis qu' l'Observatoire de Nice la
temprature tait de 3 _au-dessous_. (L'observatoire de Nice est, il
est vrai, sur la montagne et est un peu plus froid que la ville; mais de
toute la Corniche, c'est la baie de Monaco qui est certainement la moins
froide en hiver.) Ce jour-l le minimum des observations en
correspondance avec le Bureau central mtorologique tait  Besanon:
16 4 au-dessous de zro. Il y avait alors  l'est de la France un ple
de froid analogue (quoique moins rigoureux)  celui que nous remarquons
sur la carte du 19 dcembre 1879.

Voici les minima les plus forts qui aient t observs pendant ces
derniers jours. Nous regrettons d'offrir  nos lecteurs une collection
de chiffres, qui est toujours un peu froide (sans jeu de mots), mais il
n'y a rien d'aussi prcis que les chiffres, pour constater l'tat rel
de la temprature.

        pinal                   le 19 janvier -26.
        Neuchteau           le 17           -26.
        Vesoul                  le 17           -25.
        Sainte-Menehould le 18           -24.

Saint-Etienne, Prigueux, Lons-le-Saunier, Montluon, le 18, -20;
Troyes, Reims, Lyon, Nevers, Le Puy, Verdun, Vichy, Hambourg, le 18,
-18; Dijon, le 19, -17.

Des rgions, plus aimes du soleil, ont t galement trs prouves:

        Toulon                              le 19,  -8;
        Marseille,                           le 19,  -9;
        Perpignan,                         le 18,  -11;
        Cette,                                le 18,  -12;
        Stif (Algrie),                   le 18,  -12:
        Padoue (Italie),                  le 17,  -13:
        Turin et Vittoria (Espagne), le 18,  -15.

A Toulon, le vieux port a t bloqu un instant; dans l'arsenal de la
marine, toutes les issues des darses communiquant avec la rade taient
barres par des lots de glace. Des chaloupes  vapeur sortant du port
ont t obliges de redoubler de vitesse pour pouvoir manoeuvrer. Les
bassins de Castigneau et de Vauban taient compltement gels.

Marseille avait pris les allures d'une vritable Sibrie. Le canal de la
Durance, qui alimente la ville, tait pris sur tout son parcours; les
tangs de Carante et de Berre taient gels: la glace avait 75
kilomtres de circuit.

A la Rochelle, le vieux port a t gel en partie, ce qui n'tait pas
arriv depuis soixante ans.

A Genve, le port est gel, et la glace s'tend jusqu' 200 mtres de
distance; une foule norme le traverse.

Lac de Constance: le lac est gel aussi loin que porte la vue; les
bateaux  vapeur sont bloqus par les glaces.

Ostende, Blankenberghe, Anvers: la mer est gele et les bateaux ne
peuvent plus entrer dans les ports.

Hambourg: l'amoncellement des glaces  l'embouchure de l'Elbe ferme
l'entre du port.

Nous signalons ces derniers faits en particulier, parce que la
conglation de la mer est ce qu'il y a de plus rare au monde. Nous
pourrions leur ajouter les rapports de Naples, de Rome, d'Espagne et
d'Algrie, signalant partout la glace et la neige, ainsi que les normes
chutes de neige tombes depuis huit jours sur le centre et l'est de la
France. Aux portes de Paris mme, l'embcle de la Seine,  Conflans,
rappelle les fameuses banquises polaires que nous avons observes 
Saumur en 1879. Rien n'a manqu au tableau de ce grand hiver. Plus de
cinquante personnes sont mortes de froid en France seulement, sans
compter les victimes indirectes. Les loups, les oies sauvages, les
cygnes, sont arrivs au centre de la France. Tous ces faits prsentent
l'hiver actuel comme l'un des plus longs et des plus rudes qui aient
exist. Il sera inscrit immdiatement aprs ceux de 1829-30 et de
1879-80. Encore ce dernier a-t-il t moins rigoureux  cause de son
passage assez rapide.

Camille Flammarion.

[Illustration: Carte thermomtrique du grand froid du 19 dcembre 1879.]



[Illustration: A l'abri de la dbcle.]

L'HIVER A PARIS

Pendant que le savant suit pas  pas la marche et les fluctuations
diverses de la singulire priode de froid que nous traversons et les
expose  nos lecteurs, l'artiste, de son ct, ne reste pas inactif. Que
de scnes curieuses, en effet, et que de coins pittoresques  croquer
pour le dessinateur dans ce Paris dont la physionomie est, en ce moment,
si spciale!

Pour ne prendre que le fleuve, par exemple, incompltement gel au
dbut, il a d'abord offert, ainsi que ses bords, le tableau dsolant du
dsert froid sous le ciel monotone et gris: plus de navigation sur
l'eau, plus de mouvement sur les berges, un instant on et cru la grande
ville abandonne  la suite de quelque catastrophe cosmique imprvue.

Mais, avec la continuit du froid, la Seine ne tardait pas  se prendre
tout  fait, et la vie en mme temps renaissait sur ses bords. Le
Parisien est si curieux, et mme le plus affair sait si bien trouver le
temps d'assister du haut d'un pont au spectacle d'une rivire
immobilise entre ses rives!

Et voil que le paysage morne nagure s'anime et s'gaye, les pisodes
amusants vont se drouler.

C'est d'abord le plaisir de passer le fleuve sur la glace, afin de
pouvoir dire plus tard, avec un lgitime orgueil: Vous rappelez-vous
l'anne o nous avons travers la Seine  pied sec?

A Bercy, d'un bord  l'autre, c'est un perptuel va-et-vient: les
gamins, comme toujours, en nombre. Ils s'aventurent les premiers,
craintifs d'abord--pensez donc, si la glace allait craquer!--puis plus
hardis, et leur exemple entrane les autres.

Plus loin, comme sur les sommets des glaciers alpestres, un charriage 
la corde a t organis, tandis que  et l des gens isols patinent ou
glissent.

[Illustration: L'HIVER DE 1891.--La Seine prise  Bercy.]

Puis c'est un caf install au milieu mme du fleuve, et les
consommateurs se pressent attirs par l'originalit et la raret du cas;
il fait froid, d'ailleurs, et le vin rchauffe. La recette du
glacier--on peut bien le nommer ainsi--sera bonne.

[Illustration: Dfense de traverser.]

Mais, en prvision d'accident possible, la prfecture de police a fait
afficher l'ordonnance interdisant le passage et les glissades sur la
Seine, la Marne et les canaux. Des agents sont posts de distance en
distance sur les berges, et la foule peu  peu regagne les quais.

Maintenant tout est dsert et silencieux: l'autorit seule, toujours
paternelle et vigilante, se profile, arpentant la berge de son pas
mthodique. Tout  coup une forme se dessine sur la glace: est-ce un
dlinquant? Non, c'est un chien. Perplexit des deux agents: l'arrt du
prfet interdisant la circulation sur le fleuve est-il ou n'est-il pas
fait pour lui?

Bientt l'accs de la berge elle-mme est interdite. Mais cette dfense
n'est pas faite pour nous qui avons encore quelque chose  voir.

Voici, en effet, une famille de tondeurs de chiens qui de temps
immmorial habite ce bachot de deux mtres de long surmont d'une cahute
de bois.

Ds le dbut, ces propritaires d'un nouveau genre ont pris leurs
prcautions, ils ont tir leur maison flottante sur la rive, o,
solidement amarre, elle n'aura rien  craindre ni du choc des glaons
ni du dgel.

Nous nous sommes attards sur la Seine, qui a t le point le plus anim
de Paris ces jours-ci, mais que d'autres spectacles aussi pittoresque la
gele ne nous a-t-elle pas offerts! quand ce ne serait que certaines
fontaines publiques, comme celles de la place de la Concorde par
exemple, dont les sujets allgoriques disparaissaient sous la glace en
couches accumules, dessinant les architectures les plus bizarres elles
plus inattendues.

Hacks.

[Illustration: L'HIVER DE 1891.--La descente sur la glace.]



LA SOCIT PARISIENNE

LA COLONIE ANGLAISE

La colonie anglaise de Paris a fait rcemment une grande perte en la
personne de M. Mackenzie-Grieves, dont la mort a provoqu des regrets
unanimes dans la haute socit parisienne et a laiss un vide qu'il sera
difficile de combler dans le monde du sport et de l'quitation.

M. Mackenzie-Grieves tait une de ces personnalits parisiennes qui, par
leur originalit, leur lgance, leur cachet particulier, leur
notorit, occupent une place considrable dans l'existence quotidienne
de la capitale et semblent tre devenus indispensables  son relief et 
son clat; premiers rles, toiles brillantes du thtre mondain qui,
bon gr malgr, accaparent l'attention, donnent au _high life_ son
caractre, sa physionomie et dictent les lois auxquelles il obit.

Homme de cheval consomm et passionn, fin, hardi et superbe cavalier,
pass matre dans l'art du dressage, M. Grieves, pendant plus de
cinquante ans, a mont trois ou quatre chevaux par jour et a fait
l'admiration de tous les promeneurs. On le voyait aux Champs-lyses et
au Bois le matin. On l'y revoyait encore l'aprs-midi et il n'est
personne qui, en apercevant cet impeccable cuyer, lgamment sangl
dans une redingote tire  quatre pingles, camp, avec autant de grce,
de dsinvolture et de distinction que de correction, sur sa monture
toujours docile et mise  la perfection, il n'est personne, dis-je, mme
parmi les profanes, qui ne ft captiv et qui ne le suivt
involontairement des yeux.

On avait fini,  l'heure de la promenade, par le chercher
instinctivement et lorsque, dans ces derniers mois, vaincu par l'ge et
la maladie, il avait d renoncer  regret  son exercice favori, il
semblait aux habitus du Bois de Boulogne que quelque chose leur
manquait et qu'un changement s'tait opr dans leurs habitudes.

Aussi son absence fut-elle remarque au point d'occuper les salons et
les clubs comme un vritable vnement et fut-il sincrement regrett
par les plus indiffrents bien avant de passer de vie  trpas.

C'tait, au surplus, un homme aimable et un parfait _gentleman_ que ce
centaure, d'une exquise politesse, d'une extrme affabilit et d'une
serviabilit peu commune. Trs rpandu et trs pris dans la bonne
compagnie, il excellait  former des amazones, et les meilleures, les
plus tincelantes de la haute _fashion_ tenaient  honneur de suivre ses
conseils, d'tre accompagnes par lui, de se dire ses lves. J'en
pourrais citer ici plusieurs que tout Paris connat et qui figurent au
premier rang de l'escadron de nos grandes dames ayant acquis une
incontestable rputation d'habilet dans le sport hippique.

Le Jockey-Club, dont M. Mackenzie-Grieves tait membre depuis 1839 et
qui lui avait confi, en qualit de commissaire-adjoint, la surveillance
du terrain de courses de Longchamps, a assist en masse  ses obsques,
qui ont pris par l les proportions d'une de ces imposantes
manifestations de sympathie dont l'aristocratique assemble est peu
prodigue.

***

Une des raisons pour lesquelles on a multipli autour de son cercueil
les dmonstrations d'estime et d'affection, c'est que, indpendamment de
ses qualits prives et des solides amitis qu'il avait su se crer, il
appartenait  ce groupe assez clairsem d'Anglais qui ont fix leur
rsidence  Paris et qui, ont pris racine au milieu de nous.

Nos voisins d'Outre-Manche, en effet, nous visitent volontiers et
frquemment, passent facilement le dtroit, viennent  Paris  chaque
instant, y ont de nombreuses relations, souvent mme des intrts, et se
plaisent infiniment, quoi qu'on en dise, dans notre atmosphre, plus
libre et moins guinde que la leur.

Mais, en gnral, ils ne sjournent chez nous que temporairement, ne s'y
installent point d'une faon dfinitive et n'y ont pas d'tablissement.
De telle sorte que, malgr les rapports incessants, les liens de toute
nature qui existent entre les deux pays, la proximit o ils se trouvent
l'un de l'autre, la facilit des communications entre la France et
l'Angleterre, la colonie anglaise proprement dite est, sans contredit,
moins nombreuse et moins importante que beaucoup d'autres, l'Amricaine
par exemple.

Et, pourtant, il est hors de doute que, de tous les trangers qui
honorent Paris de leur prsence, les Anglais, en dpit des diffrences
de temprament, des incompatibilits d'humeur et de certaines
prventions plus ou moins justifies qui datent de loin, sont ceux que
le monde lgant accueille avec le plus de faveur, avec lesquels il a le
plus de points de ressemblance et qui, grce  la similitude des usages,
 l'uniformit du chic  Paris et  Londres, se confondent le plus
aisment avec lui.

Il paratrait naturel que, ayant adopt successivement toutes les modes
britanniques, ayant pouss l'anglomanie jusqu' nous approprier le genre
d'tiquette et le service de table de l'opulente aristocratie du
Royaume-Uni, jusqu' renoncer  nos traditions et faire violence  nos
instincts en bouleversant de fond en comble les rgles du savoir-vivre
de nos pres, il en ft rsult une migration anglaise trs prononce
sur les bords de la Seine avec le parti-pris d'y transporter ses pnates
sans esprit de retour.

Je crois que s'il n'en est rien, c'est d'abord que la vie de chteau
confortable et magnifique que mnent les sujets de haut bord de S. M.
l'impratrice des Indes, non moins que les immenses fortunes
territoriales qu'ils possdent pour la plupart, les absorbent, les
retiennent et leur crent des occupations auxquelles ils n'ont pas plus
l'envie que la possibilit de se soustraire.

C'est ensuite que le prestige et la considration dont ils sont entours
chez eux, en dpit des passions galitaires qui dj grondent sourdement
autour de la Pairie, ont un invincible attrait et ne sont gure faits
pour leur donner la tentation d'aller se confondre bourgeoisement 
l'tranger avec la vile multitude.

C'est enfin que le rle prpondrant qu'ils jouent dans la politique et
le gouvernement leur impose des devoirs et des responsabilits, dont, il
faut le dire  leur louange, ils sont profondment pntrs, et leur
interdit les trop longues absences.

Et puis la trs courte distance qui les spare de Paris et qui leur
permet d'en goter tous les plaisirs, lorsque la fantaisie leur en
prend, sans en avoir les inconvnients, est un motif de plus pour qu'ils
n'prouvent pas le besoin de s'y tablir.

Ils y sont donc gnralement, ainsi que je le disais, en touristes; mais
en touristes, pour ainsi dire, habituels, partageant leurs loisirs entre
les deux capitales, vivant dans notre monde comme dans celui de Londres,
y ayant leur train d'existence, leurs obligations sociales, leurs
intimits, leurs aises et ne faisant point bande  part. La preuve en
est que le rglement de notre Jockey-Club renferme une disposition en
vertu de laquelle les membres du Jockey-Club de Londres sont admis 
frquenter pendant un mois les salons de la rue Scribe sur la simple
invitation du Prsident du cercle le plus fashionable et le plus ferm
de Paris; ce qui n'a lieu pour aucun des autres trangers rsidant parmi
nous.

***

Combien nous sommes loin du temps o un Anglais tait pour les Parisiens
un objet de curiosit, voire un sujet de plaisanterie, et o Mme de
Girardin crivait qu'un insulaire assistant  une reprsentation de
l'Opra s'tait mis froidement, aprs une cavatine trs applaudie, 
faire un noeud  son mouchoir pour se rappeler, disait-il, _cette
petite air-l_ qui tait trs jolie!... Aujourd'hui, un assidu de _Hyde
Park_ ne se distingue plus d'un habitant de la rue de Varennes ou de
l'avenue de l'Alma. Le premier est aussi Parisien que le second et il
n'est pas de jour dans l'anne o l'on n'ait  signaler la prsence 
Paris de quelque clbrit d'au-del du dtroit.

Sans parler de Mgr le prince de Galles, qui vient plusieurs fois tous
les ans--et souvent avec la princesse--nous rendre visite en simple
particulier, se mlant  la foule, allant dner chez ses amis sans
crmonie, faisant sa partie de whist au club comme le commun des
mortels, nous remarquons la duchesse de Manchester, une des grandes
dames les plus en vue et les plus en vogue de la cour de Napolon III,
une des lgantes les plus recherches des sries de Compigne; lady de
Grey, que nous avons primitivement connue et admire sous le nom de lady
Lonsdale et dont la majestueuse et rare beaut fait sensation partout o
elle se montre; lord Salisbury, l'illustre premier ministre du cabinet
de Saint-James actuel; sir Charles Dilke, qui fut, dans ses jours de
splendeur et de puissance, l'alli et le commensal de Gambetta et dont
il est permis de regretter la disgrce politique, due  des
circonstances qui n'avaient rien de commun avec les intrts de l'tat;
le marquis de Harlington, un des hommes de gouvernement les plus
minents d'Angleterre; lord Randolph Churchill, politicien de grand
avenir, dont les conceptions hardies et les tendances
ultra-progressistes effarouchent, parfois, les conservateurs
intransigeants de la Chambre des Lords et qui est l'ami intime d'un de
nos plus jeunes et de nos plus remuants dputs conservateurs: le
marquis de Breteuil; lord Vernon, un autre intime de M. de Breteuil,
dont, entre parenthses, on annonce le prochain mariage avec une riche
Amricaine; lord Bosebersy, alli aux Rothschild, et qui a rcemment
perdu sa femme; lord Courtenay; lord Calthorpe, que sais-je encore?

***

Quant aux Anglais de distinction qui ont lu domicile  Paris, j'aurai
vite fait de les compter.

Je passe sous silence lord et lady Lytton, dont j'ai eu occasion de
parler prcdemment  propos du corps diplomatique, et j'arrive de suite
 sir Henry Hoare, parisien de gots et de caractre, un homme du monde
accompli, universellement aim et estim, et si sincre ami de la France
qu'il a t un jour jusqu' le dclarer avec chaleur dans un discours
officiel prononc devant un grand nombre de ses compatriotes; ce qui
n'est pas prcisment ordinaire, tant s'en faut.

Sir Henry Hoare est un des piliers du Jockey-Club, o il est trs connu,
trs populaire, et o il a conquis une situation hors de pair.

Une femme suprieure par l'esprit et par le coeur, le charme et
l'amabilit incarns, Mme Wimpfindge, a un salon anglais et cosmopolite
o elle a group, avec un art merveilleux, de saillantes individualits
dans toutes les branches et qui est un centre de causerie intelligente.

Et quand j'aurai nomm, aprs cela, sir Ed. Blount, l'honorable
prsident de la Compagnie de l'Ouest, son fils, l'organisateur
infatigable de toutes les ftes de charit, M. Austin Lee, le vicomte
Molineux, le colonel Talbot, M. Hume, un joueur de billard incomparable,
et enfin M. Standisch, presque Franais par ses alliances et dont la
gracieuse femme, ne des Cars, est aussi sduisante que haut place dans
la socit, je n'aurai plus rien  ajouter pour le prsent.

Dans un pass encore rcent, je rappellerai lady Mary Hamilton, qui fut
princesse hritire de Monaco, et ses deux frres qui ne passrent point
inaperus; la duchesse de Newcastle et lady Mary Craven, deux beauts
qui eurent des succs retentissants; M. Sartoris, M. O'Connor et M.
Vansittart.

Dans l'avenir?... Je ne sais si je me trompe, mais j'imagine que notre
commerce mondain avec les Anglais est appel  se dvelopper et qu'ils
viendront de plus en plus chez nous. Toutefois,  moins d'un changement
radical dans leurs institutions politiques et sociales, il me parat peu
probable que la colonie stable sorte des limites troites o elle est,
prsentement, enferme.

Tom.



LES NOUVEAUX SABRES DE CAVALERIE

[Illustration:
          Sabre                              Sabre
du commandant Dru      de la section technique.

1. Coupe de la lame en fer  T du commandant Dru.
2. Coupe de la lame  gouttire de la section technique.]

Au cours des marches et des contre-marches excutes dans l'Argonne par
l'arme de Chlons, consquences de l'indcision du gnralissime, le 5e
corps d'arme occupait le 27 aot 1870 Buzancy pour soutenir l'offensive
du 7e sur Vouziers. Le soir du 27 aot, le gnral de Failly, commandant
du 5e corps, recevait l'ordre d'arrter son mouvement en avant vers le
sud et de battre en retraite vers le nord-ouest, sur Chtillon. Avant de
commencer ce nouveau mouvement, il prescrivit au commandant de sa
division de cavalerie, le gnral de Brahaut, de pousser une
reconnaissance, de culbuter la cavalerie ennemie et de chercher  lui
faire quelques prisonniers pour obtenir des renseignements. Aussitt
l'ordre reu, nos braves cavaliers s'lancrent hors de Buzancy  la
recherche de la cavalerie ennemie. Une demi-heure aprs, ils engageaient
une vigoureuse action contre la division de la garde prussienne
commande par le gnral de Goltz. Le combat fut heureux pour nos armes.
Nos cavaliers culbutrent la garde prussienne et la rejetrent sur
l'infanterie et l'artillerie de soutien. Ne pouvant poursuivre leur
succs, ils se replirent sur Buzancy sans tre inquits. En repassant
sur le thtre du combat, les acteurs purent constater les bons
rsultats de leurs coups de pointe: une quarantaine de cavaliers
allemands jonchaient le sol. Nous n'avions perdu que trois cavaliers et
encore par le feu. Beaucoup de dolmans endommags, de coiffures
enfonces, de tresses coupes, de blessures lgres, pas d'autres
cavaliers hors de combat, tel tait le bilan de cette belle chevauche.
Des combats plus importants que celui de Buzancy tablissent qu'en
faisant usage de la pointe nos cavaliers se sont toujours assur la
supriorit dans la lutte. Mais il n'en est peut-tre pas de plus
probant par la proportion des pertes prouves par les deux partis.

Au moment de choisir un nouveau modle de sabre pour notre cavalerie,
arme encore en grande partie avec le modle de 1822, il tait donc
naturel que la direction de cavalerie s'inspirt des causes de nos
succs. Il ne pouvait plus tre question, aprs tant d'expriences si
concluantes, d'adopter un autre modle de sabre qu'un sabre droit
favorable aux points. Ce sont, en effet, deux types de ce genre que le
ministre de la guerre va mettre en essai dans quelques rgiments de
cavalerie.

L'un de ces sabres est prsent par la section technique de cavalerie.
La lame,  trois gouttires, est droite; la poigne est une lourde
coquille du modle Prval. C'est donc un compos d'anciennes pices
d'armes.

L'autre sabre est prsent par le commandant Dru, du 14e dragons, le
sympathique sportsman sans lequel il n'y a pas,  Paris, de fte
d'escrime. Son sabre est une innovation et sort de tous les types
connus. La lame est un fer  T, sans gouttires, la poigne est de forme
enveloppante.

Afin de prsenter aux lecteurs de l'_Illustration_ ces deux types
d'armes, nous nous sommes procur les deux modles assez de temps pour
en prendre des croquis d'une exactitude rigoureuse. La reprsentation
qui en est faite en coupe et lvation nous dispense de toute
description gnrale. Ce qu'il importe d'ailleurs le plus aux amateurs
d'armes et de sport, c'est de connatre les raisons de fabrication des
nouveaux sabres.

Le sabre de cavalerie, modle 1822, par sa courbure, ne favorise pas les
points, et son centre de gravit est trop loign de la garde pour
permettre une escrime tant soit peu savante. Pour obvier  ce dernier
inconvnient, on charge la garde au moyen de lamelles de plomb fixes 
la poigne. C'est ainsi que les officiers et sous-officiers parviennent
 s'armer moins mal que la troupe. Mais cet expdient augmente le poids
de l'arme qui est dj trs grand. Cependant c'est aussi  un expdient
semblable qu'a eu recours la section technique pour ramener le centre de
gravit de son modle  sept centimtres de la garde, en adoptant une
coquille massive. Sans s'arrter au poids de l'arme, elle a mme
renforc la lame  son extrmit et y a creus, pour compenser en partie
cette augmentation de poids, une troisime gouttire. C'est ainsi que
son modle pse 140 grammes de plus que le modle de 1822. La troisime
gouttire est la seule disposition qui diffrencie la lame nouvelle de
l'ancienne lame des cent-gardes. Tel qu'il est, le sabre est
incomparablement suprieur  celui en service.

Le sabre Dru ne ressemble en rien aux types en usage. Ainsi que nous
l'avons dit, la lame est un fer  T afft. Le commandant Dru estime
que le procd des gouttires a fait son temps, et, de l'avis des
armuriers les plus comptents, il serait dans le vrai. En supprimant les
gouttires et en diminuant l'paisseur du dos de la lance, on obtient
une lame plus rsistante, d'un entretien plus facile, d'une trempe plus
uniforme, et d'un poids moindre. Le commandant Dru prfre aussi la
garde enveloppante  la garde en coquille. C'est en tous cas bien plus
lgant. Enfin le commandant Dru demande que l'officier soit autrement
arm que le simple cavalier. A l'officier, dit-il, une arme seulement
destine aux points. Il a fait un modle d'officier qui est une
lgante et merveilleuse pe de combat avec laquelle un matre ferait
de bien bonne besogne dans une mle.

Dans le modle de troupe comme dans le modle d'officier, le centre de
gravit de l'arme n'est plus qu' cinq centimtres de la garde. Le poids
du sabre Dru est infrieur  celui du comit. Il se prsente donc avec
un ensemble de qualits qui le recommandent  l'attention de nos
officiers.

E. Desrosiers.

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QUESTIONNAIRE

N 16.--Paris et Province.

_Quels sont les Avantages et les Inconvnients de la Vie de Paris et de
la Vie de province?_

(14 Juin 1890.)

RPONSES (suite)

Je considre toute relation nouvelle comme une chance de malheur ou de
dsagrment dans la vie. Les hommes sont mchants, les femmes aussi;
moins on en voit, plus on est tranquille. A Paris, on a la libert de
choisir ses amis, d'entretenir un commerce agrable avec son entourage,
de ngliger ses anciennes connaissances et d'en faire de nouvelles. La
vie de province impose des relations et une sorte d'intimit force; la
ncessit, l'isolement, l'habitude, rapprochent les caractres les plus
opposs et les plus antipathiques. L'indpendance est dfendue, la
solitude impossible. Il faut recevoir des visites ou s'en aller; si on
nglige ou si on oublie d'en rendre une, on a sur la planche un ennemi
mortel, irrconciliable, qui travaille comme une taupe et finit par
ameuter le pays contre vous. Il faut bien s'y rsigner avec philosophie:
et puis, en fin de compte, les visites font toujours plaisir: quand ce
n'est pas en arrivant, c'est en partant.--Canard jaune.

Je n'entends autour de moi que des litanies contre Paris. Je crois que
le Diable n'est pas si noir qu'on le peint, et j'ai demand  une de nos
amies ce qu'on faisait dans cet Enfer. Elle m'a rpondu:--On ne dit pas
ces choses-l  une jeune fille; elle ne doit connatre la vie que sous
ses couleurs bleues, roses, blanches comme sa robe virginale.--Mais,
chre madame, j'aime autant regarder un drapeau tricolore.--Agns.

L'Angleterre est une le, chaque maison est une le, chaque habitant est
une le. C'est la Province, avec ses mnages de Robinsons, qui
considrent les Parisiens comme des cannibales et qui regardent avec
effroi leurs pas sur le rivage. On vit comme le colimaon dans sa
coquille, la tortue dans sa carapace, le hrisson hrissonn de tous ses
piquants, chez soi, entre soi, dans l'ombre. On sort rarement, on reoit
peu de visites, on ne se livre pas, on ne se fie  personne, et on tche
de savoir les affaires des autres en cachant les siennes. Et, pour
achever la comparaison avec les Anglais, les provinciaux ont trouv
comme eux une excuse  l'hypocrisie: Elle a l'avantage de ne pas donner
le mauvais exemple.--Bernard l'Ermite.

Au cercle, terrain neutre et banal, les rapports semblent empreints
d'harmonie, presque de cordialit; mais, sous ces apparences flatteuses,
on constate bientt que l'hydre de la politique a fait des petits, et on
peut sonder les abmes de haine qui sparent les groupes
provinciaux.--Whist.

Les provinciaux et les sots sont toujours prts  se fcher et  croire
qu'on se moque d'eux, ou qu'on les mprise; il ne faut jamais hasarder
la plaisanterie, mme la plus douce et la plus permise, qu'avec des gens
polis ou qui ont de l'esprit. Cette observation de La Bruyre rsume la
diffrence des moeurs de Paris et de la Province. Les provinciaux ne
sont peut-tre pas foncirement mchants, mais ils deviennent froces et
vouent une effroyable haine  ceux qui blessent leur vanit. Or, c'est
la vanit malade qui rend le Provincial ombrageux et susceptible; il se
pique d'un rien; il s'imagine toujours qu'on s'occupe de lui, qu'on le
regarde, qu'on l'observe, qu'on veut l'humilier, se moquer de lui, le
tourner en ridicule, et il craint le ridicule comme une tache qui ne
s'efface pas.--Comic.

Le Provincial a une mfiance inne contre le Parisien et tout ce qui
vient de Paris. Le genre simple est l'idal du Parisien, le genre noble
et compass est celui du Provincial. S'il parat timide, c'est qu'il est
excessivement prtentieux; il est affect et plein de morgue, en raison
directe de sa fortune, de sa position et de son peu d'esprit.--Grain de
poivre.

Paris est le Salon de l'Europe, la seule ville o se trouve une socit
suprieure, choisie, indulgente. Assurment il y a une grande pnurie de
sujets de conversation mondaine. Dans un salon, on ne sort pas de la
banalit des choses gnrales et des nouvelles courantes, dflores par
les journaux. Une ide forte, une thorie de Darwin, par exemple, lance
au milieu du cercle, produirait l'effet d'une pierre lance sur la
surface unie d'un tang au milieu d'une bande de canards; quant 
Jean-Jacques Rousseau, Voltaire and Cie, il est convenu qu'ils ne
peuvent tre lus que par des gens mal levs. Un philosophe est un juge
et un ennemi. Le talent, l'esprit, est ce qu'il y a de plus odieux  la
mdiocrit, et si cette supriorit n'engendre pas des haines atroces,
c'est que ceux qu'elle divise vitent de se rencontrer.--La Mere
Caspienne.

Rien ne peut donner une ide de la pauvret, de la misre des
conversations de province, reflet des petitesses et des mesquineries de
la vie journalire. L'esprit parisien est une monnaie qui n'a pas cours
dans les petites villes. Tout ce qui est lieu-commun  Paris fait les
beaux jours des salons les mieux composs; on y gte les choses les plus
spirituelles et les plus originales en les traduisant et en les
rabchant comme des anas. Mais on ne s'tonne plus que des gens
raisonnables puissent s'intresser  des histoires insignifiantes et 
des contes  dormir debout, quand on a sond la profondeur de
l'universel ennui de la Province.--La Muse du dpartement.

_(A suivre.)_

Charles Joliet.



TOUR DANS LA GUINE PORTUGAISE

Une polmique rcente  propos de concessions qui auraient t accordes
par le roi de Portugal  des Franais dans la Guine portugaise a de
nouveau attir l'attention sur cette partie de l'Afrique. Les documents
qui suivent et qui nous sont apports par un de nos collaborateurs
seront donc les bienvenus et donneront, en attendant une tude plus
complte, une ide de ces rgions, dont la mise en valeur n'est plus
qu'une affaire de temps.

Aprs avoir explor en dtails la riche rgion de la Casamance qui fait
partie de nos possessions du Sngal, nous avons rsolu, M. Ferrolliet,
le comte Guy d'Avout et moi, de faire un tour en Guine Portugaise.

Partis de Carabane le 7 mai  10 heures du matin, nous arrivons le 8 en
vue de Cacho. Cette ville a perdu l'aspect spcial et tout  fait
pittoresque qu'elle avait autrefois lorsqu'elle tait le centre le plus
important des Portugais et le seul tablissement qui ressemblt  une
ville sur cette cte. Une demi-heure suffit  la parcourir en tous sens.
A l'ouest s'lve un mauvais fort rectangulaire surmont  chacun de ses
angles par une petite tourelle minuscule, et arme de 12 canons vieux
comme les sicles. Dans la cour, trs vaste, trois ou quatre papayers
semblables  des plumeaux donnent chacun,  midi. 5 pouces carrs
d'ombre. Une vingtaine de cassadors et artilheros composent toute la
garnison sous le commandement de deux Europens: un sous-lieutenant et
un lieutenant qui remplit les fonctions d'administrateur.

[Illustration: LA GUINE PORTUGAISE 1. Les ruines du palais de l'ancien
gouverneur de Guine,  Cacho.--2. Carte de la Guine portugaise.--3.
Le fort de Cacho.--4. Chasseurs et artilleurs noirs composant la
garnison de la citadelle.--5. Le march de Cacho.]

[Illustration: BISSAO.--Le march.]

Tous se prtrent d'autant plus volontiers au dsir que je manifestai de
les photographier, que c'tait pour eux l'occasion unique de se montrer
dans un appareil militaire. Aprs s'tre consult longuement sur
l'attitude guerrire dans laquelle il convenait de passer  la
postrit, on rsolut de simuler une attaque. En consquence, les
chasseurs allrent sous un grand arbre se grouper au port d'arme
nglig, et les artilleurs alignrent leurs pices autour d'un bec de
gaz. J'eus toutes les peines du monde  leur faire comprendre que la
position tait dplorable, et qu'en aucun cas des rverbres, plants 
trois mtres de la gueule d'un canon, ne pouvaient tre pris pour un
ennemi figur.

[Illustration Jeunes Papels de l'intrieur en costumes de fte.]

En face de la porte du Quartel, de l'autre ct du Largo don Luis I,
s'lve une maison qui eut ses jours de splendeur avec sa belle galerie
vitre aux boiseries blanches et or, dont il ne reste plus que des
piliers en briques ruins et des poutres menaant la tte des
promeneurs. C'est l'habitation de D. Eugenia Miranda de Guilherme de
Carvalho Lopez, descendante d'une de ces illustres familles de Portugal,
 noms interminables, qui vinrent s'tablir  Cacho, et, par des
mariages avec les indignes, donnrent naissance  cette population de
mtis si nombreuse en Guine. Plus loin une maison carre porte le titre
pompeux de Palais du Lieutenant-Administrateur. Derrire se dressent les
ruines gracieuses de ce qui fut jadis le palais du gouverneur de Guine.
Ces fentres ogivales, ces restes d'une architecture qu'on s'tonne de
rencontrer dans ces parages, ces arbres et ces plantes poussant
tristement dans les crevasses des murailles, offrent un coup d'oeil
pittoresque rappelant les ruines d'un vieux monastre du treizime
sicle.

[Illustration: Marchandes d'eau sur la place du March,  Boulam.]

[Illustration Un griot jouant du balafon, sur les bords du. Rio Grande.]

[Illustration: BOULAM.--Le port Beaver.]

Le grand mouvement de Cacho se trouve sur la place du march o les
femmes Papels viennent de l'intrieur du pays vendre du bois, des
biches, des lgumes, des oranges, des bananes, etc. Ces femmes robustes,
presque compltement nues, une main gaillardement campe sur la hanche,
de l'autre soutenant d'normes paniers pleins de leurs marchandises et
qu'elles portent sur leur tte, partent la nuit de leur village, faisant
de 40  50 kilomtres  travers la fort, pour arriver  la ville ds le
matin, et en repartir le soir. Elles recommencent ce trajet tous les
deux jours. Les dames de la ville drapes avec une certaine lgance
dans leurs pagnes au mille dessins et aux couleurs voyantes, couvertes
de bijoux d'or et de corail, viennent faire leur emplettes, pendant que
les flneurs et les soldats contemplent ce spectacle qui constitue leur
unique distraction.

Au centre de la ville, sur les bord du Rio Cacho, est la factorerie de
la maison Blanchard et Cie, dirige par un Franais, M. mile Menut.
Nous y trouvmes une installation trs confortable, un charmant accueil
et des petits noirs, entre autres un fils de roi, admirablement dresss
au service  l'europenne.

A l'est enfin on voit une glise qui est un problme d'quilibre avec
ses murs vass qui laisseront un jour le toit s'aplatir sur les ttes
des fidles bahis. Tout  ct se trouve la grande cole tenue par les
demoiselles da Costa, nices du fameux Honorio Pereira Barretto, le
premier gouverneur de Guine. Ces dames font la classe; aucune,
d'ailleurs, ne sait ni lire, ni crire, ni compter, alors elles se
rattrapent sur la couture; et quand on leur demande  quoi diable peut
bien servir leur cole, elles rpondent avec le plus grand srieux du
monde: que dans toute ville civilise il en faut une, qu'il n'est
d'ailleurs pas ncessaire d'y apprendre tant de choses. Trs bien,
mesdemoiselles, vous ne tenez pas  faire des bachelires, c'est inutile
 la socit.

Si l'on veut se payer, comme on dit vulgairement, une pinte de bon
sang, il faut voir passer une procession. A Cacho, toute crmonie est
une occasion de boire force eau-de-vie et vin de palme. Aussi
organise-t-on des processions  propos de tout. Le cortge se forme 
l'glise et s'branle par la ville. On fait halte rglementaire chaque
fois que l'on passe devant la maison d'un des chantres et celles des
amis et connaissances; on y trouve, prpar d'avance, de quoi faire de
copieuses libations. Les chantres qui, hurlant  tue-tte, ont vite le
gosier sec, boivent normment; le cur boit, tout le monde boit, on
boit tout le temps: le soleil est si chaud!... Je laisse  penser la
tenue des fidles aprs une heure ou deux de ce genre de prgrinations!
Le cortge, dcrivant par les rues des courbes savantes, rentre 
l'glise dans un tat de gaiet difficile  dpeindre, et qui serait on
ne peut plus comique s'il n'tait si mal difiant.

***

Je complte ce court aperu sur la curieuse ville de Cacho en rappelant
qu'autrefois il y existait une socit de bravi, que l'on rencontrait la
nuit dans les rues. Chacun d'eux, la poitrine couverte d'un plastron de
cuir perc de trous o l'on plaait des pistolets comme dans des
meurtrires, arm de poignards, d'un bouclier, d'une rapire, d'une
carabine, d'une fourche pour lui servir d'appui, ayant sur les paules
un long manteau noir, et sur le nez une vaste paire de lunettes,
ressemblait fort  Tartarin s'branlant pour aller chasser le grand lion
du dsert.

Quant  la garnison, il ne fallait pas compter sur elle, ses rondes de
nuit taient presque aussi redoutes que la rencontre des bandits. Que
voulez-vous? ces bons soldats jugeaient utile d'ajouter quelques petits
supplments  l'insuffisance de leur solde. Actuellement la ville est
calme  l'intrieur, mais on n'en peut sortir qu'en s'exposant  de
vritables dangers, les Papels tant toujours disposs  vous envoyer un
coup de fusil. Pour se prmunir contre les attaques de ces indignes, on
a entour la ville d'une palissade haute et solide, dont les pieux sont,
il est vrai, par endroits, suffisamment espacs pour livrer passage  un
boeuf, voire mme  un troupeau de moutons. Il y a bien par-ci par-l un
vieux canon sur un bastion en ruines, mais c'est toute une affaire de
mettre quelque chose dedans, et puis le courage manque pour faire
fonctionner ces pices qui d'ailleurs ne fonctionnent plus.

Nous mimes 43 heures pour nous rendre  Bissao, nos diables de marins
noirs ayant prouv le besoin, aprs nous avoir fait chouer deux fois
sur les bancs, de dmantibuler notre gouvernail.

***

Situe sur une grande et belle le au dbouch de deux rivires, le Rio
Geba et le Kroubal, Bissao droule le long de la rade son long ruban de
maisons construites  l'europenne et recouvertes en tuiles. Sur leurs
couleurs chaudes se dtache le vert fonc des arbres qui bordent le
rivage. A droite,  250 mtres de la plage, sur une petite lvation, se
dressent les constructions du fort qui domine la ville en lui donnant
l'aspect d'une place forte. Il a la forme d'un carr bastionn de 200
mtres environ de ct. Le mur de revtement qui a 10 mtres de hauteur
au-dessus du foss offre une facilit exceptionnelle pour l'escalade,
grce  son inclinaison et  son mauvais tat. Je me suis amus en
plaant mes pieds dans des trous qui furent autrefois des briques  y
faire une ascension, avec autant de facilit qu'on monte un escalier,
sous la gueule de plusieurs pices de 12, honteuses de leur totale
inutilit.

[Illustration: Chefs Brames.]

[Illustration: BOULAM.--Les Casernes.]

Dans l'intrieur du fort se trouvent les casernes et l'glise, au milieu
de bouquets de bentniers gigantesques et sculaires, qui, vus de la
rade, font  la ville un arrire-plan de verdure de toute beaut. En
1846, aprs une attaque du fort par les Papels, on a construit une
muraille qui, partant du bastion S.-O. et allant jusqu' l'Aiguade o
elle est flanque d'une petite tour, enveloppe la ville tout entire. A
ct de l'Aiguade, contre la porte de la ville, sur la place du village
Papel, se tient le march  l'ombre de grands fromagers. Il est trs
anim par la prsence des Bijougos, des Manjaques et des Balantes, qui
viennent y vendre leurs denres. De gigantesques gargoulettes de terre
cuite au soleil, remplies d'eau ou de vin de palme, alignes par terre,
ou portes sur la tte de femmes noires qui rappellent des personnages
bibliques, lui donnent un aspect spcial que n'a pas le march de
Cacho.

Dans la longue rue qui traverse la ville d'un bout  l'autre,
paralllement au fleuve, on voit l'habitation de l'administrateur, un
caf avec billard, et plusieurs maisons particulires avec tage et
balcon, fort bien meubles, ma foi. Une des choses qui donne beaucoup de
pittoresque  Bissao, c'est le passage frquent de Papels de l'intrieur
qui viennent y faire entendre leur musique, ou y montrer leurs costumes.
L'accoutrement des jeunes circoncis est tout  fait original. Ils se
confectionnent eux-mmes, avec des feuilles de rhnier, cette carapace
de colimaon qu'ils se mettent sur le dos, ces bracelets qui ressemblent
 volont  des nageoires ou  des ailes, ces pendeloques composes
d'anneaux et ces bonnets surmonts de deux ou quatre cornes de boeufs,
qu'ils portent pendant toute la priode qui suit la crmonie de la
circoncision. Les musiciens, eux, s'attachent autour des reins une
petite tunique faite galement de feuilles coupes en longs rubans qui
pendent jusqu'aux genoux; leur coiffure est une sorte de petit panier
orn de coquillages, de crins, et de plumes de coq. Leurs instruments
consistent surtout en clochettes et en une varit de botes de conserve
de toutes les formes, plus ou moins troues, sur lesquelles ils tapent 
tour de bras.

L'ensemble forme un orchestre assourdissant qui excuterait  merveille
certains passages des oeuvres de Wagner. Par contre, le vrai musicien du
pays, appel Griot, possde deux instruments trs harmonieux. Le
premier, appel Cora, est form d'une peau de bouc tendue sur une
caisse de rsonance taille dans un bloc de bois; des cordes, variant
de trois  trente environ, sont retenues sur un bton  l'aide de petits
anneaux de cuir, que l'on fait glisser pour accorder l'instrument. On en
tire avec les doigts des sons assez semblables  ceux de la harpe ou de
la guitare. Le deuxime est une sorte de xylophone nomm balafon. Des
morceaux de cailcdras, taills de faon  rendre chacun une des notes
de la gamme, sont monts sur un cadre de bambou; de petites calebasses
attaches au-dessous servent  renforcer le son; deux baguettes armes 
leur extrmit d'une boule de caoutchouc, et manies lgrement, font
rendre au balafon des notes un peu mates mais trs pures. C'est avec
l'un ou l'autre de ces instruments suspendu autour du cou que le Griot
s'en va de village en village. Combien de fois ce personnage nous a-t-il
fait l'honneur de sa visite  notre petit lever, s'installant sur un
fauteuil ou par terre pour chanter les beaux yeux, la grce, la force et
l'intelligence des Toubabs (les blancs)! Passionn pour son art qui
souvent le fait riche, il joue toute la journe, s'accompagnant de ses
chants tour  tour gais ou mlancoliques; il est de toutes les ftes,
partout on le respecte, partout il est bien accueilli: c'est le
troubadour du Continent noir.

Quand la brise est favorable, on met environ 7 heures pour se rendre 
Boulam. L'le qui porte ce nom n'est qu'une langue d'argile jauntre qui
s'avance dans une couche de vases peu salubres. La ville est construite
en amphithtre sur une pente douce descendant d'un vaste plateau
jusqu' la mer. Sa situation nous parat infrieure  celle de son mule
du Rio Geba, car les navires ont  tenter, pour y arriver, la navigation
difficile qu'offrent les bancs de l'embouchure du Rio Grande, tandis
qu'ils n'ont aucun danger  courir pour arriver  Bissao, o ils peuvent
en outre s'chouer sans crainte des vases. Plusieurs grands btiments
qui se sont chous  Boulam n'ont jamais pu tre relevs, entre autres
une canonnire portugaise que l'on y voit encore.

A l'est de l'le cependant, le port Beaver est d'un accs facile, l'abri
y est parfait:  l'poque des tornades seulement, les bateaux sont
obligs d'y mouiller sur deux ancres. Un wharf superbe, commenc en 1888
et presque termin, permet de dbarquer sans difficults,  l'ombre de
beaux arbres, juste en face le palais du gouverneur qui fait, sur le
quai, l'angle de la rue principale. Quoique plus rcente que Bissao,
puisqu'elle ne s'est cre que depuis vingt-cinq ans, Boulam est moins
gracieuse au premier aspect, mais plus grande, plus propre, plus
civilise, comme il convient au sige du gouvernement de la Guine. Elle
comprend le quartier europen avec ses maisons construites en pierres,
la plupart  deux tages, et recouvertes de tuiles; puis le quartier
indigne qui s'tend assez loin dans la partie nord; les maisons y sont
en pis, recouvertes de paille, et n'ont qu'un rez-de-chausse.

Dans le quartier europen on remarque le tlgraphe avec la maisonnette
o se trouve l'attache du cble; des casernes superbes en fer et
briques, surleves sur des piliers galement en fer pour viter
l'invasion des fourmis et des termites;  ct se trouvent l'glise et
l'hpital, de construction analogue et lgre; puis les consulats de
France et d'Italie, l'imprimerie, la place o des marchandes d'eau, en
permanence toute la journe, vendent la calebasse de ce prcieux liquide
pour la somme de 20 ris (un peu plus de 10 c.) Sur le quai, une jolie
maison, avec galeries  arcades en plein cintre faisant tout le tour du
rez-de-chausse et du premier, offre, avec l'aspect d'une maison
romaine, tout le confort et la fracheur dsirables en Afrique; c'est
l'habitation de M. Olivier, vicomte de Sonderval, voyageur franais qui
s'est rendu clbre pendant ces dernires annes. Vient enfin le palais
du gouverneur, ancien tablissement de la maison franaise Maurel et
Prom. Nous trouvmes chez S. E. M. le colonel Rogerio Santos le plus
gracieux accueil: tout dvou aux intrts de la Guine, il nous
manifesta le dsir de voir des Franais venir s'installer dans la
colonie pour y faire fleurir le commerce et exploiter son sol.

Dans la campagne autour de la ville, sont dissmins des villages Brames
et Foulahs. C'est dans l'un d'eux que nous avons fait poser,  ct d'un
de ses chefs, le grand roi de tous les Brames, Domingo, portant au ct
deux normes glands forms d'une queue de cheval, insigne de l'autorit
suprme. Ils sont au pied d'une de ces constructions bizarres en terre,
oeuvre des petits vers blancs, appels termites. La campagne et les
forts sont remplies de ces termitires dont quelques-unes ont la forme
gracieuse et lance de clochetons d'une cathdrale gothique.

Parmi tous ces peuples on trouve des superstitions du plus haut comique.
Si vous allez  la chasse, ils vous empchent de tuer les ibis, parce
qu'ils prtendent que chasseurs et spectateurs contractent illico un
rhume fort dangereux. D'autres vous font les mmes crmonies pour les
camans, les biches, les panthres... sous prtexte qu'ils ont avec ces
animaux des liens de parent. Si on veut les photographier, presque tous
refusent nergiquement, parce que cela fait tomber les ongles et les
oreilles. Il fallait voir devant mon appareil braqu les femmes
pouvantes s'enfuir  toutes jambes, se poussant, se bousculant, se
dissimulant les unes derrire les autres, cachant ttes et mains dans
leurs pagnes, leurs calebasses ou leurs paniers. Cela donnait lieu  des
scnes indescriptibles d'pouvante d'un ct, de fous rires de l'autre.
De plus, un Europen a eu, il y a deux ans, la malencontreuse ide de
leur montrer ce qui se passe dans une chambre noire, o l'on sait que
les images sont renverses. Aussitt le bruit s'est rpandu parmi les
moricauds que cette machine-l vous mettait la tte en bas, et les
femmes, gotant peu ce genre d'exercice qui, pensent-elles, retourne
leur costume simple et lger, et leur fait faire malgr elle, _coram
populo_, un poirier qui manque de dcence, ont en abomination cet art
tout pacifique.

A ct de ces humeurs craintives, on trouve parmi les noirs une
confiance audacieuse dans ce qu'ils nomment Grigris. Croiriez-vous
qu'un petit sachet de cuir,  l'intrieur duquel est cousu un verset du
Coran et qu'on suspend autour du cou, suffit  vous procurer tous les
bonheurs et  carter tous les maux? C'est comme cela cependant. Avec le
Grigri on ne peut tre ni bless ni tu. Quand je leur proposai de
dcharger sur eux une vole de balles de mon Winchester, ils allaient
immdiatement se planter  50 mtres avec un air pique de dfi et de
suffisance imbcile.

***

Nous complterons bientt ces dtails dans un travail complet sur la
Guine. Ces quelques lignes, dans lesquelles nous n'avons en somme rien
dit de la colonie portugaise, des richesses de son sol, des peuples de
l'intrieur, etc., n'ont d'autre but que de tracer un cadre aux scnes
reprsentes par les gravures. Elles permettront au lecteur,
tranquillement assis dans son fauteuil, de faire un petit tour dans des
villes europennes bties au pays des noirs, et lui enverront, je
l'espre, un chaud rayon de leur soleil, pendant qu'il grelotte au coin
du feu, l'hiver.

Raoul de Rocheblanche.



M. LOCKROY PRE.

Une physionomie essentiellement parisienne vient de disparatre: M.
Philippe Simon, dit Lockroy, est mort  l'ge de quatre-vingt-huit ans.
Son pre tait le commandant Simon, qui fut chevalier de l'empire: son
fils, M. douard Lockroy, est dput de Paris et a t deux fois
ministre. Philippe Simon eut une carrire longue et varie, pleine
d'oeuvres, toujours guide par une activit saine et de bonne humeur.
Aprs avoir fait de trs compltes tudes littraires, il passa ses
examens de droit, mais abandonna bientt le barreau: pris de la passion
du thtre,  laquelle tant de jeunes gens paient le tribut, il
s'engagea comme acteur et, dbuta  l'Odon, en 1827, dans les _Vpres
Siciliennes_ de Casimir Delavigne. De l'Odon, il passa  la
Comdie-Franaise o le rpertoire romantique de Victor Hugo et
d'Alexandre Dumas pre trouvait en lui un interprte d'autant plus
intelligent et fidle qu'une vive amiti l'unissait  ces deux illustres
crivains. Philippe Simon ne tarda pas, d'ailleurs,  devenir leur
confrre; il cessa, en effet, en 1840 de jouer les pices des autres
pour en composer de son cr. C'tait le temps des vaudevilles aimables,
faciles, et des opras-comiques qui n'taient autre chose que le
vaudeville agrment de musique. Philippe Simon-Lockroy avait la gaiet
franche--la gaiet franaise--qui est ncessaire au genre: il devait
russir et il russit. D'abord, avec des collaborateurs comme Scribe,
Anicet-Bourgeois, Arnould, puis tout seul, il fit applaudir un grand
nombre de pices dont plusieurs ont eu les honneurs des reprises; il
crivait aussi des livrets d'opra-comiques, dont plusieurs sont devenus
trs populaires: citons, dans l'ensemble du rpertoire, le _Matre
d'cole, Bonsoir, Monsieur Pantalon, les Trois piciers, les Chevaliers
du guet_ qu'on jouait l'autre jour aux matines classiques du
Vaudeville, _Ondine, la Fe Carabosse, les Dragons de Villars_, etc...

[Illustration: M. PHILIPPE LOCKROY D'aprs une photographie de M.
Nadar.]

Le thtre de la Comdie-Franaise, qui avait pris M. Philippe
Simon-Lockroy acteur et auteur, l'eut comme administrateur aprs 1848,
sur la nomination de Ledru-Rollin, ministre de l'intrieur du
gouvernement provisoire. Il ne garda pas longtemps ces fonctions:
d'ailleurs, les convictions rpublicaines de M. Simon-Lockroy ne
pouvaient le laisser longtemps en bonne grce, au moment o la raction
commenait. Engag comme volontaire, en 1870,  l'ge de soixante-sept
ans, dans le bataillon mme que commandait son fils, M. Simon-Lockroy
prit part  la bataille de Champigny o il reut  la jambe une balle
qui lui fit une assez srieuse blessure, ncessitant un repos de six
mois.

Dans ces dernires annes, M. Philippe Simon-Lockroy, justement heureux
et repos aprs une carrire si pleine et si honorable, fier surtout des
succs politiques de son fils, se laissait vieillir, souriant et
aimable, et, comme Candide, cultivait son jardin. Ce jardin avait
d'ailleurs, cette particularit rare que M. Simon-Lockroy l'avait cr
sur son balcon de la rue Washington: il y poussait des fleurs et mme
des fruits, qui taient rgulirement prims aux concours horticoles;
ces petits triomphes remplissaient d'aise ce vieux Parisien spirituel et
de bonne humeur, dont la fin a vraiment t, selon l'expression du
pote, le soir d'un beau jour.



[Illustration: L'HIVER DE 1891.--Aspect d'une des fontaines de la place
de la Concorde.]



[Illustration: Les jardins brods de Chicago: la Mappemonde.]

LES JARDINS BRODS DE CHICAGO

Les Amricains ont adopt depuis quelque temps pour leurs jardins
publics un mode de dcoration qui n'est pas sans originalit, bien qu'il
ne soit au demeurant que l'amplification en quelque sorte de ce que l'on
fait couramment chez nous.

On sait, en effet, qu'au moyen de plantes au feuillage diversement
color, plantes  ct les unes des autres, nos horticulteurs
obtiennent des effets de tapis trs curieux.

On dessine, de cette faon, sur le fond vert d'une prairie, des toiles,
des massifs, on simule des animaux, des signatures d'homme clbre, et
l'on peut crire des distiques entiers.

Il est inutile d'insister sur ces fantaisies que tout le monde connat.

Les Amricains ont appel cela les jardins brods, et, sous ce rapport,
les parcs de Chicago renferment les chef-d'oeuvre du genre. Nous en
donnons ici deux chantillons dont l'un reprsente le _Cadran solaire_,
l'autre, la _Boule du Monde_. Ils sont constitus simplement par une
carcasse mtallique de fer, dessinant l'objet que l'on veut reprsenter,
charpente qui est solidement encastre dans le sol ou dans un socle si
l'objet, comme la boule du monde, par exemple, doit tenir en l'air ou
faire relief sur le sol. Dans les intervalles calculs de cette
charpente sont aligns ou intercals des pots de fleurs contenant des
plantes grasses de diverses couleurs. C'est d'un effet trs original.

[Illustration: CHICAGO.--Les jardins brods: le Cadran solaire.]



[Illustration: HISTOIRE DE LA SEMAINE.]

La semaine parlementaire.--La Chambre a procd  l'lection de son
bureau.

M. Floquet n'avait pas de concurrent pour la prsidence. Il a t lu
par 282 voix sur 333 votants; il y a eu 43 bulletins blancs.

Ont t lus vice-prsidents: M. Casimir Prier, 244 voix; M. Peytral,
234; M. de Mahy, 233, et M. Spuller, 148.

Les secrtaires sont: MM. Lavertujon, Pichon, Philipon, Rabier,
Boissy-d'Anglas. Jumel, de Montalembert et d'Espeuilles. Ces deux
derniers secrtaires, qui reprsentent la droite dans le bureau,
remplacent MM. de Kergorlay et Amde Dufaure, qui n'taient plus
candidats.

Ont t nomms questeurs: MM. Royer, Bizarelli et Guillaumou.

Suivant une habitude  peu prs constante, la session a commenc par un
certain nombre d'interpellations. D'abord celle de M. Ernest Roche sur
l'emploi des fonds provenant du pari mutuel. Le ministre de l'intrieur
a rpondu en dposant sur le bureau de la Chambre une proposition de loi
sur cette question, et en demandant l'ajournement de la discussion  un
mois. Cet ajournement est vot par la Chambre.

Une interpellation de M. Le Veill sur le cumul exerc par le procureur
de la Rpublique  Limoges, lequel donne  l'cole primaire suprieure
de cette ville des leons de lgislation usuelle, aboutit  l'ordre du
jour pur et simple, vot par la Chambre sur la demande du ministre de la
justice, par 319 voix contre 80.

L'interpellation de M. Francis Laur, sur les mesures que le ministre
des finances compte prendre pour empcher le drainage de l'or sur les
marchs trangers, a donn lieu  un dbat plus anim.

La thse de M. Laur tait que le gouvernement, bien loin de consentir,
comme il l'a fait rcemment,  un prt de 75 millions  la Banque
d'Angleterre par la Banque de France, devait, au contraire, imiter les
gouvernements voisins qui s'opposent, par des mesures conomiques et
financires,  l'exportation de l'or monnay.

Un membre de l'opposition, M. le comte de Lanjuinais, est intervenu dans
la discussion pour soutenir en cette circonstance le gouvernement. Il a
flicit le ministre d'avoir autoris le prt  la Banque d'Angleterre,
et dclar que, sans cela, le taux de l'escompte aurait t subitement
lev en France au dtriment du commerce national, par contre-coup de la
crise financire qui aurait svi avec plus de rigueur encore dans le
pays voisin.

M. Rouvier a pris ensuite la parole pour justifier la conduite du
gouvernement et la Chambre lui a donn gain de cause en repoussant par
428 voix contre 29 l'ordre du jour de blme dpos par M. Francis Laur.

M. Dumay a interpell le ministre de la justice  propos de la fermeture
d'une usine  Revin, de l'expulsion d'un certain nombre d'ouvriers
belges pour faits de grves et de l'attitude prise en cette circonstance
par le patron de l'usine en question, M. Martin, sujet belge lui aussi,
attitude que M. Dumay a dclar provocatrice  l'gard des ouvriers en
mme temps que contraire  la loi. Sur la proposition de M. Calvinhac,
l'examen des faits signals par M. Dumay a t renvoy par 250 voix
contre 140 au ministre de la justice.

Une question qui ne pouvait manquer d'arriver en discussion devant la
Chambre est celle qui concerne les misres sans nombre et sans nom
produites par la longue priode de froid que nous venons de traverser.
M. le ministre de l'intrieur a prsent une demande de crdit de deux
millions destin  secourir les malheureux des villes, sans prjudice du
crdit spcial sera affect aux populations rurales tout aussi
cruellement atteintes, sinon davantage.

La Chambre a dclar l'urgence et vot la discussion immdiate.

M. Dumay a demand un prlvement de 50,000 francs pour l'appropriation
des postes-casernes et leur chauffage en faveur des indigents.

M. Gauthier a propos le dgagement des objets de literie dposs au
Mont-de-Pit, mais M. Constans a rappel que toutes les fois qu'on a
voulu prendre une mesure de ce genre, on s'est heurt  cet inconvnient
que les trois quarts des reconnaissances taient aux mains de
spculateurs, en sorte qu'au lieu de secourir des indigents, on
favorisait des usuriers. Le ministre a ajout que l'administration avait
tous les lments ncessaires pour faire quitablement et rapidement la
rpartition des secours. Le projet de loi a t vot  l'unanimit de
532 votants.

A la sance de lundi dernier est venue l'interpellation de M. Bourgeois
(du Jura) relativement  la dnonciation des traits de commerce.
C'tait de beaucoup la plus importante, car elle tait en quelque sorte
le prlude de la discussion qui doit s'engager cette anne sur
l'ensemble de notre rgime conomique. Protectionniste  outrance, M.
Bourgeois demandait la dnonciation de tous les traits de commerce
indistinctement. M. Ribot, qui lui a rpondu, a formellement dclar
que la France ne devait pas s'isoler dans le monde et s'entourer de
barrires, qu'elle entendait seulement rviser et lever ses tarifs dans
la mesure de ce qui est juste et utile  ses intrts. Le ministre a
t applaudi sur tous les bancs de la Chambre. La doctrine, qui tient le
juste milieu entre le protectionnisme exagr et la libert absolue, a
t approuv  gauche comme  droite, car on a vu, chose rare, un dput
monarchiste, M. Paul de Cassagnac, et un dput boulangiste, M.
Droulde, monter  la tribune pour s'associer  la politique conomique
du gouvernement. Enfin, M. Mline tant venu  son tour lui donner son
appui, on pouvait s'attendre  un vote  peu prs unanime en faveur du
ministre. Et, en effet, un ordre du jour de confiance a t vot par
458 voix contre 11. C'est la plus forte majorit que le gouvernement ait
obtenue sur une question conomique.

--L'lection du bureau du Snat a donn les rsultats suivants:

Prsident, M. Le Royer, 168 voix.

Vice-prsidents, MM. Bardoux, 158 voix: Challemel-Lacour, 153; Merlin,
146; Demole, 143.

Secrtaires, MM. Hugot, 158 voix; Cabanes, 156; Franck. Chauveau, 155;
Dusolier, 154; marquis de Carn, 148, Morellet, 140.

Questeurs, MM. l'amiral Peyron, 156 voix; Guyot, 154; Cazot, 143.

La charge de Sedan: M. de Beauffremont et M. de Galliffet.--A-t-il mis
un paradoxe, celui qui a prtendu que seuls les romans sont vrais et que
l'histoire est fausse d'un bout  l'autre? C'est une question qu'on peut
se poser quand on voit quelle peine on prouve  tablir l'authenticit
d'un fait contemporain, alors qu'on peut compter sur l'absolue sincrit
des tmoins.

Toute la semaine a t remplie par les polmiques des journaux sur ce
point d'histoire: Qui a command la charge de Sedan? Le prince de
Beauffremont, qui tait  ce moment le plus ancien colonel, en revendique
l'honneur, mais le marquis de Galliffet soutient de son ct, que nomm
gnral de brigade  la date du 30 aot, lui seul avait le droit de
commander cette fameuse charge, qui fut une gloire au milieu de nos
ruines. La question est de savoir si le dcret qu'invoque le marquis de
Galliffet, et qui existe en effet dans les archives de la guerre  la
date du 30 aot, a t bien rellement sign ce jour-l par l'empereur.
C'est ce que mettent en doute les adversaires de M. de Galliffet. Le
marchal de Mac-Mahon a dclar en effet que ce dcret est rest sur la
table de l'empereur, qui ne l'a jamais sign, et d'autre part le gnral
Ducrot a proclam hautement que la charge fameuse a t commande en sa
prsence et sur son ordre par le gnral de Galliffet.

Comment se prononcer? En attendant qu'une communication officielle
tranche ce dbat une fois pour toutes, le pays ne peut que partager sa
reconnaissance entre les deux hros qui mritaient tous deux de
commander ces braves gens qu'admiraient nos ennemis.

La fuite de Padlewski.--Nous avons eu quelque raison, quand nous avons
analys l'tonnant rcit de M. de Labruyre sur l'vasion de Padlewski,
de nous borner  rsumer ce rcit, en laissant  la justice le soin de
se reconnatre dans cet imbroglio et de dcider quel pouvait tre le
texte de loi applicable  ce dlit d'un nouveau genre, si audacieusement
racont. La justice semble avoir t aussi embarrasse que nous. En
effet, poursuivi devant le tribunal correctionnel, M. de Labruyre a t
condamn  treize mois de prison. M. Grgoire et Mme Duc-Quercy, qui ont
galement coopr  l'vasion, ont t condamns, le premier  quatre
mois, la seconde  six mois d'emprisonnement.

Mais M. de Labruyre a interjet appel, et devant la Cour les choses ont
chang d'aspect. Les magistrats n'ont plus t aussi convaincus que
l'individu conduit au-del de la frontire sous le nom de Wolf ft
rellement Padlewski, et ils ont purement et simplement acquitt le
prvenu.

Cet arrt rendait impossible l'incarcration de M. Grgoire et de Mme
Duc-Quercy, qui ont t mis en libert provisoire, en attendant, soit
une rvision du procs provoque par le ministre public, soit une
mesure gracieuse du prsident de la Rpublique.

Mais o est Padlewski? un instant on a cru le tenir pour tout de bon, en
Espagne. Un individu arrt  Olot a catgoriquement dclar qu'il tait
le meurtrier du gnral Seliverstof; mais il a t reconnu qu'il prenait
l une fausse qualit et on suppose qu'il a voulu dpister la police
et dtourner l'attention de faon  permettre au vritable meurtrier de
gagner l'Amrique du Sud.

Saura-t-on jamais le fin mot de cette histoire invraisemblablement
trange? Il faut l'esprer, car il serait dommage que cette affaire,
intressante comme un roman, n'et pas le dnouement qui termine tout
roman qui se respecte.

Les vnements du Chili.--Depuis trente ans le Chili, faisant exception
au milieu des nations latines du Nouveau-Monde, chappait au flau des
rvolutions et des pronunciamientos, et cette sagesse lui avait assur
une prosprit que les rpubliques voisines pouvaient lui envier.
Malheureusement cette situation privilgie vient de prendre fin. Des
vnements, que l'on peut juger trs graves malgr les rticences du
tlgraphe, se sont produits, et on ne sait o s'arrtera ce mouvement
qui a spar, du premier coup, l'arme et la marine, les troupes de
terre tant restes fidles au gouvernement et les forces navales
s'tant mises en partie au service des rvolts.

Depuis quelque temps dj l'agitation existait dans les esprits, sinon
dans la rue. Le pouvoir excutif et le pouvoir lgislatif taient en
tat de lutte constant. Dans les deux chambres, l'opposition contre le
prsident Balmaceda comptait une majorit srieuse et elle avait russi
 faire voter deux lois: l'une sur la rforme lectorale, l'autre
donnant aux chambres le droit de se runir sur la simple convocation de
leur bureau. Le Prsident refusa sa ratification  ces deux lois. De l
le conflit  l'tat aigu.

En dernier lieu, les chambres ont refus de voter le budget.

Au 1er janvier, le prsident adressa un manifeste au pays, rejetant sur
le congrs la responsabilit des embarras crs par l'absence des lois
de finances et rglant de sa propre autorit les dpenses de l'tat,
ainsi que la fixation des contingents de l'arme et de la marine.

Les prsidents des deux chambres prirent alors la rsolution de quitter
la capitale, en lanant  leur tour un manifeste dans lequel ils
dnonaient les violations de la Constitution commises par M. Balmaceda,
et ils se rfugiaient  bord d'un navire de la flotte.

Aux dernires nouvelles, le mouvement insurrectionnel prenait de
l'extension.

Amrique du Nord.--_La mer de Behring_.--Le conflit pendant entre
l'Angleterre et les tats-Unis, au sujet des pcheries de la mer de
Behring, entre dans une phase nouvelle. L'affaire a t porte par les
reprsentants du Dominion, d'accord avec l'Angleterre, devant la Cour
suprme des tats-Unis,  laquelle les intresss demandent d'annuler la
saisie du btiment de pche, _W. P. Hayward_, opre, en 1887, par les
agents du gouvernement de Washington. L'Attorney gnral, n'ayant pas
reu d'instruction, a demand une remise de quinze jours pour formuler
ses conclusions.

On ne peut prvoir ce que dcidera la Cour suprme, mais si elle ne
prononce pas un dclinatoire d'incomptence, la diplomatie se trouvera
dessaisie de la question.

On sait quel est le rle de la Cour suprme aux tats-Unis. Gardienne du
pacte constitutionnel, elle se meut dans une sphre suprieure, non
seulement  celle des tats particuliers, mais mme  celle du
gouvernement fdral. Elle a le droit--qu'elle a dj exerc--d'annuler
les lois contraires  la lettre, ou mme  l'esprit de la Constitution.
Il sera curieux de voir la solution que ce tribunal, qui n'a pas
d'analogue dans le monde entier, apportera  cette grosse question
internationale.

_Les Indiens sioux_. Comme il tait facile de le prvoir, les Indiens,
cerns de toutes parts, puiss par le manque de vivres, en sont rduits
 faire leur soumission. Toutefois, plusieurs villes limitrophes des
rserves sont encore visites par des bandes de Peaux-Rouges, et l'on
craint des collisions sanglantes.

Le gnral Miles a eu une confrence avec Eagle Pipe, l'un des
principaux chefs indiens, afin d'tablir les bases d'un arrangement
mettant un terme au conflit. Toutefois l'insurrection, mal teinte,
reste menaante sur diffrents points.



Ncrologie.--Le compositeur Lo Delibes.

M. Godart, conseiller  la Cour d'appel de Paris.

M, Coquille, rdacteur au journal l'_Univers_ depuis 1845.

Mme Benoit Fould.

M. George Bancroft, clbre historien et homme politique amricain.

M. Alonzo Martinez, prsident de la Chambre des dputs en Espagne.

M. Mac de Lpinay, doyen honoraire le la facult des lettres de
Grenoble.

Le sculpteur Aim Millet.

M. mile Barlatier, directeur du _Smaphore_ de Marseille.

M. Carle, rdacteur du mme journal.

M. Laisn, architecte, membre de la Commission des monuments
historiques.

M. Franois Thiery, grand ngociant franais tabli  Bruxelles, qui
montra un dvouement sans bornes en faveur de nos soldats rfugis en
Belgique en 1870.

M. Philippe Lockroy, auteur dramatique, pre de l'ancien ministre.



[Illustration: LES THTRES]

Thtre-Franais, Odon.--L'anniversaire de Molire.

Le Thtre-Franais et l'Odon ont ft l'un et l'autre, le 15 janvier,
avec le _Tartuffe_, l'anniversaire de Molire. Voil un chef-d'oeuvre,
le public s'entendrait  merveille, si les critiques et les
confrenciers n'avaient pas la prtention de le lui dmontrer. Mais, par
le temps qui court, o une srie de beaux esprits et d'rudits
accaparent Molire pour le professer, chacun d'eux  son systme  son
sujet et sa thorie: chacun a son ide  propos de telle pice ou de
telle autre. Ce n'est pas toujours celle de Molire, et l'auteur et le
commentateur sont quelquefois en complte contradiction, ce qui ne
laisse pas d'tonner un tant soit peu le public.

J'assistais il y a quelques mois  une confrence d'un homme d'esprit
sur le _Tartuffe_. La confrence prcdait comme toujours la comdie.
Pendant plus d'une heure, nous coutmes avec le plus grand intrt
cette causerie charmante, facile, improvise pour tre imprime plus
tard, pleine d'aperus les plus ingnieux, et explicative du gnie de
Molire, l'homme et l'oeuvre  la fois, avec une abondance de procds
de critique et de psychologie merveilleuse. On joua la pice ensuite. La
salle tonne ne s'y retrouvait plus. Le texte dtruisait le
commentaire, mais l, de fond en comble.

Faut-il s'en tonner? Le gnie de Molire n'a pas tant de complications,
tant d'habilets, et est tout entier dans sa simplicit mme, et je ne
sache pas d'oeuvre plus claire que ce merveilleux _Tartuffe_. Notez
qu'en dehors de la comdie qui suffit  s'expliquer elle-mme en ses
cinq actes incomparables, nous possdons sur l'_Imposteur_ une lettre
qui pourrait bien tre de Molire lui-mme et qui est un compte rendu de
sa rptition gnrale, compte rendu trs fidle puisqu'il parle de
quelques scnes supprimes  la premire reprsentation. Le feuilleton
est fait de main de matre; c'est un dcalque exact de la comdie. Donc
sur le Tartuffe, pas un doute, pas un point d'interrogation: mme dans
les plus petits dtails. Les caractres sont d'une franchise absolue,
les personnages se dessinent par des lignes nettement arrtes: c'tait
affaire au temps de dranger tout cela et de donner par endroits une
autre version que celle du pote.

Tartuffe, selon l'indication de Molire lui-mme, parat sous
l'ajustement, d'un homme du monde, avec le petit chapeau, les grands
cheveux, le grand collet, l'pe et les dentelles sur tout l'habit. Nous
le voulons maintenant sous l'accoutrement d'un homme d'glise. Je
regrette, pour ma part, que M. Got ait donn en cela dans les travers du
temps. Je l'coutais, l'autre soir, dans ce terrible rle. Il est
impossible de pousser plus loin l'art de la comdie. Si j'avais un
conseil  donner  un jeune comdien  ses dbuts, je lui dirais: Allez
voir ce matre des matres; pas un mot, pas un regard, pas un geste qui
n'ait son accent, sa vrit, sa puissance. C'est la perfection mme;
jamais il ne vous sera donn de retrouver un ensemble aussi complet.
Mais pourquoi M. Got a-t-il diminu l'importance de ce personnage en le
rduisant au rle d'un amoureux de sacristie? Oui, certes, Tartuffe
convoite la femme d'Orgon, mais il veut sa fille aussi, mais il veut la
fortune de cet imbcile. C'est un fier gueux que ce _Tartuffe!_ et c'est
vraiment lui faire du tort que de s'arrter  la bagatelle de ses dsirs
effronts et de ne pas lui donner tous ses vices.

Mon avis est donc que M. Got a fait erreur sur ce _Tartuffe_, qui en a
tromp bien d'autres du reste, Boileau un des premiers; oui, Boileau,
l'ami de Molire. Jugez, ds lors, si on est pardonn de s'garer  ce
sujet.

Il existe  la Bibliothque un manuscrit de la main de Brossette. Ce
sont des notes; elles ont t publies il y a une trentaine d'annes, 
la suite de la correspondance de Brossette avec Boileau; elles sont peu
connues, et pourtant elles sont des plus curieuses. Brossette, avocat au
parlement de Lyon, avait une grande admiration pour Boileau; il tait
jeune et il rendait souvent visite au pote dj vieux, qui le recevait
dans sa maison d'Auteuil, et lui parlait du grand sicle et de ses amis,
de Racine et de Molire surtout, pour lequel il avait une admiration
toute particulire. Il le plaait au-dessus de Racine et de Corneille,
mais il le critiquait pour l'irrgularit des dnouements de la plupart
de ses pices.

Ce dnouement du _Tartuffe_ lui paraissait particulirement mauvais. Il
l'avait dit  Molire, en lui en proposant un meilleur et de sa faon 
lui. C'tait bien simple. Plus de cassette et de papiers d'tat
compromettants, plus d'exempt arm de l'autorit du roi et conduisant
Tartuffe en prison: aprs la dcouverte de l'imposture du Tartuffe, la
famille d'Orgon, sigeant en cour de justice, dlibrait sur ce qu'il y
avait  faire souffrir  ce coquin. Chacun, jusqu' Dorine, disait son
mot: le frre d'Orgon opinait qu'il fallait mpriser la conduite d'un
tel homme: on devait le chasser en ajoutant une srie de coups de bton
donns mthodiquement, Mme Pernelle qui survenait alors aurait fait le
diable  quatre pour soutenir l'homme et la vertu de son cher Tartuffe.
La scne aurait t belle; on aurait pu lui faire dire bien des choses
sur lesquelles le parterre aurait clat de rire: Mme Pernelle aurait
querell le parterre et se serait retire en grondant, ce qui aurait
agrablement fini la comdie, au lieu que, de la manire qu'elle est
dispose, elle laisse le spectateur dans le tragique.

Justement dans le tragique. C'tait le but que visait le pote. Le
_Tartuffe_ est et veut tre un drame. Molire couta Boileau dans ses
observations et laissa les choses telles qu'elles taient, avec le
superbe, le terrible cinquime acte, le plus beau  coup sur de tout son
oeuvre.

M. Savigny.



[Illustration: NOS GRAVURES]

Mme LA BARONNE LEGOUX

Il y a quinze ou vingt jours encore on pouvait voir aux premires
reprsentations comme aux reprises de nos thtres lyriques une grande
et belle femme,  la taille lance,  l'allure majestueuse et
distingue, aux grands yeux bleus clairant un visage qu'encadraient de
magnifiques cheveux de la nuance dite blond vnitien. C'tait Mme la
baronne Jules Legoux, qui vient de succomber malheureusement aux suites
d'une congestion pulmonaire, dans sa quarante-neuvime anne. Elle
tait, comme nous venons de le dire, de toutes les solennits
artistiques: son rang social, ses qualits d'esprit, sa beaut,
marquaient sa place dans toutes les grandes ftes mondaines ou Paris
dploie tous ses fastes: mais Mme la baronne Legoux avait d'autres
litres pour prendre rang parmi les notabilits qui composent dans notre
capitale le tribunal du bon got. Sous le pseudonyme de Gilbert des
Roches, elle avait crit plusieurs compositions musicales dont les
connaisseurs apprciaient la facture savante et l'inspiration toujours
dlicate. Ces oeuvres ne parvinrent pas toutes au public: on sait
quelles difficults retardent, au thtre l'avnement d'un talent
nouveau, surtout d'un talent, musical. Pour Gilbert des Roches, il y
avait encore ceci quelle tait femme, femme du monde, et que le public
et les directeurs de thtre--dj un peu dfiants  l'gard des
artistes indits--le sont plus encore quand ces artistes sont des
amateurs. Pointant _Armide et Renaud_, excut aux concerts du
Chteau-d'Eau, avait montr que la musique de Gilbert des Roches serait
gote des auditeurs d'une grande salle de spectacle.

C'est donc, avec la baronne Legoux, une artiste d'un vrai talent qui
disparat.

LO DELIBES

La mort est, cet hiver, impitoyable. Elle vient d'enlever  l'art
franais un de ses reprsentants les plus brillants, les plus aims. Lo
Delibes, l'auteur de tant de partitions si aimables, si charmantes, a
succomb vendredi dernier aprs une agonie douloureuse. Il souffrait
depuis longtemps d'une albuminerie assez grave; soudain un transport au
cerveau s'est dclar. En quelques heures, la mort achevait son oeuvre.

Lo Delibes avait cinquante-cinq ans. N d'une famille peu aise, 
Saint-Germain-du-Val, prs du Mans, en 1836, il montra de bonne heure de
grandes dispositions et une passion trs vive pour la musique. A peine
g de douze ans, il remportait le prix de solfge au Conservatoire. On
le recherchait, dans les glises, comme enfant de choeur. Aprs avoir
appris le piano avec Le Couppey, l'orgue avec Bazin, la composition dans
la classe d'Adolphe Adam, il devint accompagnateur au Thtre-Lyrique.
Il commenait dj  composer des fantaisies comme les _Deux vieilles
gardes_, des oprettes, comme le _Serpent  plumes, l'Omette  le
Follembuche_, etc., pour les Bouffes, _Matre Griffard_ et le _Jardinier
et son seigneur_ pour le Thtre-Lyrique.

En 1862, Delibes passe  l'Opra, comme second chef des choeurs. M.
mile Perrin lui confie la musique du ballet la _Source_, qui russit,
et ds lors, Delibes, aprs un court retour  l'oprette l'_cossais de
Chatou_, la _Cour du roi Ptaud_ marche de succs en succs... C'est
d'abord _Coppelia_, le chef-d'oeuvre des ballets, dont la faveur dure
encore et durera longtemps. Puis viennent successivement:  l'Opra
Comique, _Le roi l'a dit_, ouvrage plein de bonne humeur et d'esprit; 
l'Opra, _Sylvia_:  l'Opra-Comique, _Jean de Nivelle_, qui dpassa la
centime reprsentation, et enfin _Lakm,_ cette oeuvre si tendre, si
potique. Il venait de terminer une nouvelle oeuvre, _Cassia_, o il
avait voulu se mettre tout entier, et qui, assure-t-on, tait encore
plus large, plus complte que ce qu'il avait crit jusqu'ici... Hlas!
il ne sera pas l pour l'entendre!...

Officier de la Lgion d'honneur, il tait membre de l'Acadmie des
beaux-arts depuis 1881 et aussi professeur de composition au
Conservatoire.

Il s'en va, sincrement pleur par tous ceux qui, le connaissant,
avaient apprci sa bonne grce et la dlicatesse de son me. Les
Matres qui ont parl sur sa tombe, aprs avoir clbr son talent, ont
rendu hommage  son caractre... Quelle est sa place, au juste, dans
l'cole franaise? Un des orateurs qui ont prononc son loge funbre,
le directeur des Beaux-Arts, l'a ainsi dtermine: Lo Delibes, a-t-il
dit, se rattachait directement  cette ligne de musiciens franais,
qui, au milieu du dernier sicle, crrent, l'opra-comique, et, malgr
les influences trangres, lui conservrent jusqu' nos jours cette
marque d'esprit et de gaiet, de sentiment et de posie familire, pour
laquelle nous sommes ingrats dans nos heures d'injustice, mais 
laquelle nous revenons toujours, car elle est notre fidle image.

Adolphe Aderer.

AIM MILLET

La semaine dernire, c'tait d'Eugne Delaplanche, l'un des sculpteurs
qui se sont le plus passionnment inspirs des efforts et des recherches
de la nouvelle cole, que nous enregistrions la mort. Cette semaine, la
sculpture a fait une autre perte: celle d'Aim Millet, l'un des derniers
reprsentants de l'art romantique.

L'auteur du _Vercingtorix_ de la colline d'Alix-Sainte-Reine
(Cte-d'Or) ne fut pas en effet un artiste qui rva les menues
dlicatesses et les finesses d'excution des Florentins. Il voyait
grand. Il avait la robuste conviction de cette gnration de 1830, qui
pensait que le beau avait surtout de vastes dimensions.

De l, des oeuvres souvent imparfaites, mais toujours inspires par un
magnifique enthousiasme et par l'ambition du colossal.

Aim Millet tait n en 1816. Aprs avoir longtemps hsit entre la
peinture et la sculpture et expos plusieurs fois des dessins trs
remarqus dans les salons annuels, il entra dans l'atelier de David
d'Angers. Ds 1857, il obtenait un grand succs avec son _Ariane_, qui,
achete par l'tat pour le muse du Luxembourg, lui valut une premire
mdaille. Ce fut le commencement d'une carrire glorieuse. En 1859, il
recevait la croix de la Lgion d'honneur: en 1867,  l'Exposition
Universelle, il remportait, pour la seconde fois, une premire mdaille:
en 1870, il tait promu au grade d'officier dans l'ordre de la Lgion
d'honneur.

Les oeuvres d'Aim Millet sont nombreuses. Nous avons cit dj son
_Ariane_ et _Vercingtorix_. Cette dernire lui attira une grande
popularit; au Salon de 1865--le mme o figura le _Chanteur florentin_
de Dubois--ses dimensions prodigieuses eurent le don d'enthousiasmer la
foule. D'ailleurs, la simplicit hroque du chef gaulois, ses
moustaches tombantes, son front intelligent, veillaient chez tous des
motions patriotiques, et l'on tait reconnaissant  Aim Millet de
l'avoir dpeint tel  peu prs qu'on l'imaginait volontiers.

A Paris, on connat surtout son _Apollon_ gigantesque qui domine
l'Opra, le _Commerce, la Finance et la Prudence_, qui dcorent la
faade du Comptoir d'Escompte, ses tombeaux de Murgor, de Baudin et
d'Edgard Quinet.



LES LIVRES NOUVEAUX

_Annuaire illustr de l'arme franaise_, par Roger de Beauvoir.--La
maison F. Plon, Nourrit et Cie vient de mettre en vente sa publication
nouvelle: _L'Annuaire illustr de l'arme franaise_, de notre
collaborateur et ami, M. Henri-Roger de Beauvoir. L'annuaire de 1891 est
encore un progrs sensible sur ceux de 1890 et 1889, quoique ceux-ci,
par leur remarquable excution typographique et artistique, aussi bien
que par l'utilit de leurs renseignements, aient t, ds leur
apparition, classs parmi les albums ncessaires, indispensables  tous,
aujourd'hui que l'arme est la nation toute entire, et, par le luxe de
leur dition, aussi bien placs sur la table du salon que sur celle du
cabinet de travail. Mais les renseignements utiles ont t multiplis en
celui-ci, qui est un guide sr et complet pour tous ceux qu'intresse le
rouage compliqu de notre organisation militaire. Toutes les questions
de recrutement de conseils de rvision, d'appels de classes,
d'engagements et de rengagements, etc., etc. y sont rsumes avec
clart: les compositions de corps d'arme, les emplacements de troupes,
indiqus dans le plus complet dtail: les coles militaires
minutieusement tudies: tout enfin fait de ce bel ouvrage le _vade
mecum_ indispensable  tout Franais qui, n'ayant pas dpass 15 ans, se
trouve soumis  des obligations militaires. Que dire de la partie
artistique, absolument remarquable? Plus de soixante compositions
_absolument indites_, signes de noms d'artistes d'un talent reconnu,
de grands dessins de page entire d'Armand Dumaresq, de Hoenen,
Perboyre, Comba, So, etc.: quelques trs beaux portraits de Fernand de
Launay et Serendat de Belzim: quantit de jolis croquis sems  travers
tout l'ouvrage en font un album prcieux; la typographie est
irrprochable; on a peine  comprendre comment on peut livrer au public,
pour un prix aussi modique, un ouvrage qui, outre son utilit technique,
tient une place honorable  ct des plus belles publications
illustres.

A. L.

_Trois mois en Irlande_, par Mlle M.-A. de Bovet. 1 vol. in-18, 3 fr.
50 Hachette.--S'il y a plaisir  lire ce rcit d'un voyage de trois mois
dans la verte rin, il n'en faut pas seulement trouver la cause dans la
beaut et l'originalit de la terre d'meraude, mais aussi et surtout
dans l'esprit de la voyageuse et le talent de l'crivain. Pays charmant,
parat-il, et malheureux  coup sr, que l'Irlande! et Mlle de Bovet
n'hsite pas  lui tmoigner son intrt et ses sympathies, autant pour
ses attraits que pour ses infortunes. C'est ce tmoignage, suivant elle,
qui lui a manqu le plus, depuis sept sicles de conqutes, pour lui
rchauffer le coeur, et, comme il dpend de chacun de le lui donner,
elle nous en sollicite et nous propose, comme une bonne action qui
n'irait pas sans plaisir, d'aller en Irlande le lui porter nous-mme. Il
est certain que cela est tentant aprs avoir lu son livre. Et nous
dirons volontiers avec elle: qu'on aille en Irlande--au moins dans le
livre de Mlle de Bovet.

L. P.

_Les rcrations photographiques,_ par A. Bergeret et F. Drouin (Mendel,
diteur. 118, rue d'Assas. Prix: 6 francs).--Intressant volume qui,
ainsi que son titre l'indique, a pour but de fournir  l'amateur
l'occasion de sortir des sentiers battus et, de se dlasser de ce que la
photographie peut avoir par certains cts de fatigant et de laborieux.

Les auteurs, sans ngliger le ct pratique, ont pass en revue tout ce
que l'art peut fournir d'amusant dans le mtier.

Art de grimer les modles, photographie astronomique, photo-miniature,
photographie en ballon, en cerf-volant, photographie des feux
d'artifices, des tincelles lectriques, des fantmes, ombromanie, le
photographe farceur, pour se photographier soi-mme, photographe et
badauds, les commandements du photographe amateur, sont les titres de
quelques-uns des chapitres de l'ouvrage de MM. Bergeret et Drouin, ils
suffisent  montrer ce qu'est l'oeuvre tout entire.

Instruire et amuser, dlasser  la fois l'esprit et la main, tel est le
but que les auteurs s'taient propos, ils y ont pleinement russi.

_Chants et lgendes de l'aveugle,_ par M. Guilbeau (Librairie Boulanger,
83, rue de Rennes).--Trs curieux volume de posies. L'auteur, qui est
aveugle-n, parle en aveugle des impressions et des sensations des
aveugles, et les images dont il se sort procdent, non de la vue, mais
de l'oue, ce sens si dvelopp chez les tres atteints de ccit; aussi
son oeuvre est-elle  la fois psychologique, naturaliste et artistique.
On la sent vcue.



LE COMIT DU YACHT FRANAIS

Un comit vient de se constituer sous la prsidence d'honneur de M. le
vice-amiral Jurien de la Gravire,  l'effet d'encourager la
construction de yachts de course franais, capables de lutter avec les
champions les plus clbres d'Angleterre et d'Amrique. On sait quelle
importance la navigation de plaisance maritime a prise dans ces deux
pays, o les courses de bateaux  voile passionnent autant la foule que
les plus importantes runions hippiques. La comptition pour la Coupe de
l'_America_, qui dure depuis des annes, pour la possession de ce
trophe que les Anglais n'ont pu encore reprendre aux Amricains, est
regarde de part et d'autre comme ayant un immense intrt national, car
l'effort national pour crer le yacht digne de prendre part  cette
espce de tournoi suppose dans le peuple o il se produit un sens
maritime trs dvelopp, et la passion en quelque sorte des choses de la
mer.

La navigation de plaisance a fait en ces derniers temps, en France, de
trs rapides progrs; mais, si le nombre de ceux qui pratiquent ce
sport si noble s'est trs promptement dvelopp, la construction des
bateaux de mer, il faut le dire, est reste  peu prs stationnaire. Et,
pourtant, nos architectes navals, nos constructeurs, nos ouvriers, ne
sont pas moins habiles que ceux de l'tranger. Il ne leur manque que
l'occasion de montrer leur savoir-faire. C'est pour la leur donner que
le _Comit du yacht franais_ vient d'tre cr.

Il se propose de distribuer des primes et des encouragements aux
propritaires de bateaux de course et aux architectes navals, jusqu'au
jour o constructeurs, armateurs et quipages se seront assez
perfectionns pour pouvoir entrer en lice avec chance de succs contre
leurs rivaux d'Angleterre et d'Amrique. A cet effet, il crera des
courses spciales, donnera des prix aux plus mritants, rcompensera
ceux qui les premiers iront affronter la lutte avec l'tranger. Ds 
prsent, et pour faire connatre d'une faon prcise le but auquel il
aspire, il a dcid d'organiser une rgate  courir dans les eaux
franaises entre yachts de toutes nations, pendant la saison de 1892.
D'ici l, on peut lgitimement esprer que le yachting franais, grce
aux encouragements qu'il recevra, se sera mis en mesure de soutenir
dignement l'honneur des trois couleurs.

Le mouvement qui va ncessairement se produire dans les chantiers
franais, sous l'action du comit, aura les plus heureux effets pour les
industries maritimes, pour ne parler ici que du ct matriel et
conomique de cette question. On ne sait pas assez en France que la
navigation de plaisance maritime fait vivre en Angleterre tout un peuple
de marins d'lite qu'on ne peut valuer  moins de 20,000 hommes, et que
les 3,000 yachts que l'on compte dans le Royaume-Uni reprsentent un
capital de 300 millions.

Dans notre pays, il existe dj plus de 1,000 yachts  voiles ou 
vapeur jaugeant ensemble 20,090 tonneaux et occupant 5,000 marins. Il ne
s'agit donc que de dvelopper un sport dj trs prospre par lui-mme,
et de lui donner chez nous la lgitime importance  laquelle il a droit,
par les mmes moyens que l'on a employs avec succs pour faire du sport
hippique ce qu'il est aujourd'hui.

Notre puissance navale, nos industries maritimes, sont directement
intresses au dveloppement de la navigation de plaisance. C'est ce
qu'ont compris les membres du comit du yacht franais o l'on voit, 
ct de yachtmen comme MM. Perignon, Mnier, Demay, Pilon, Loste,
Sahagu. Caillebotte, comte de Damrmont, baron de Sde, comte de
Guebriant, comte Mosselman, etc., des marins comme l'amiral Jurien de la
Gravire, le vice-amiral Miot, le contre-amiral Log, des savants comme
M. Georges Ponchet, de grands industriels comme M. A. Couvreux, les
chefs de grands tablissements de crdit ou des socits de navigation,
comme MM. P. Donon et Duprat, directeurs des Chargeurs-Runis, etc.

Le Comit du yacht franais, afin de runir les fonds dont il a besoin
pour mener  bien l'oeuvre patriotique qu'il a entreprise, fait appel au
concours de tous. Il a dj runi d'importantes souscriptions, et son
appel sera certainement, entendu en France, o la sympathie du public
est acquise d'avance  tout ce qui touche  la marine.

La souscription reste ouverte au bureau du journal le _Yacht_, 55, rue
de Chteaudun.



[Illustration:]

CHARME DANGEREUX

PAR

ANDR THEURIET

Illustrations d'MILE BAYARD

Suite et fin.--Voir nos numros depuis le 13 dcembre 1890.


Mania, flatte d'avoir accapar l'attention du prince, agitait lentement
son ventail et ses instincts de coquetterie se rveillaient peu  peu,
tandis qu'elle savourait les compliments de Gregoriew.

--Oui, rpondit-elle en bauchant sa moue moqueuse, nous sommes toutes
charmantes ici... c'est convenu; mais revenons aux Asiatiques... En
avez-vous trouv de particulirement intressantes?

--Oui, une...  Damas; une Anglaise sur laquelle on contait des choses
tranges...

--Vraiment... Quel ge?

--Soixante-dix ans... Mais elle n'en paraissait que vingt-cinq, et
l-bas on prtendait qu'elle possdait le secret de l'ternelle
jeunesse.

--C'est merveilleux!... Vous a-t-elle communiqu sa recette?

--Oui... Vous dsirez la connatre?

--Comment donc?... Naturellement.

--Eh bien, je vous la donnerai quand vous serez septuagnaire...
Jusque-l, vous n'en avez pas besoin.

--Vous vous moquez de moi, ce n'est pas gentil! s'cria-t-elle en
riant;--puis tout--coup sa figure mobile se rembrunit et exprima
l'agacement. Elle venait d'apercevoir Jacques qui rdait autour de la
table, les traits contracts et le regard furibond.

--Pardon, prince, dit-elle, je suis oblige de vous fausser
compagnie... Je n'ai encore salu personne et je manque  tous mes
devoirs...

Elle se leva, se mla un moment aux groupes pars et finit par retrouver
le peintre.

--Vous voil enfin! s'exclama-t-elle, en lui tendant sa main qu'il ne
sembla pas voir, d'o sortez-vous?

--Vous le sauriez, rpondit-il avec une irritation  peine contenue, si,
depuis votre arrive, vous aviez eu des regards pour d'autres que M.
Gregoriew.

Elle le dvisagea d'un air trs calme et, connaissant ses emportements,
elle s'empressa de lui prendre le bras. Elle l'emmena dans le salon
contigu, dont la porte-fentre tait ouverte sur les jardins. Quand ils
furent seuls, au milieu de l'une des terrasses, elle murmura avec
impatience:

--Pourquoi ce mauvais visage? qu'avez-vous contre moi?

--Vous le demandez? riposta-t-il, les dents serres, croyez-vous qu'il
me soit agrable de vous voir fleureter avec ce prince russe?

--Vous tes jaloux du prince... un tranger que je connais  peine?

--Et auquel vous permettez de vous baiser la joue!

--Le baiser de Pques... C'est une formalit banale, qui ne tire pas 
consquence.

--Et cette rencontre avec lui chez Mme Nicolads, c'est sans
consquence aussi, n'est-ce pas?

--Pouvais-je prvoir que je l'y rencontrerais?

--Pourquoi aviez-vous eu soin alors de me cacher que vous alliez  cette
soire?

Elle frona le sourcil, et d'un ton hautain:

--Assez!... Vous devriez mieux me connatre et savoir que je n'ai
l'habitude de rien cacher... Et, puisque nous sommes sur ce chapitre,
laissez-moi vous dire que si j'tais tente de vous moins aimer, vous
prenez, en ce moment, le plus sr moyen de m'induire  la tentation...
Ne jouez pas de la jalousie, c'est un vilain jeu et un jeu de vilains.

--Comment ne serais-je pas jaloux, s'cria-t-il, quand vos coquetteries
avec ce monsieur dfrayent dj les conversations de vos amis?... On en
parlait tout  l'heure hautement dans le salon de Mme Koloubine.

--Puis-je empcher les gens de bavarder, et comment osez-vous prter
attention  de pareilles niaiseries?... Oui, j'ai t aimable avec le
prince, quel mal y voyez-vous?... Dans notre monde, mon cher, ces
galanteries de salon sont une sorte de monnaie courante, sans valeur, et
c'est manquer d'usage que de s'en formaliser...

Elle vit qu'il souffrait rellement, et, lui serrant plus troitement le
bras, elle leva vers lui ses beaux yeux changeants:

--Jacques, continua-t-elle, d'une voix attendrie, je ne sais pas
mentir... Le jour o je ne vous aimerai plus, je vous le dirai
franchement et honntement... mais, rassurez-vous, ce jour-l n'est pas
arriv et, s'il ne dpend que de moi, il arrivera le plus tard possible.

Jacques, encore tourment par un reste d'inquitude, la regardait, puis
dtournait les yeux vers le jardin o le vent du nord courbait les
arbres. Par-dessus les verdures agites, on apercevait la mer d'un bleu
sombre. C'tait ce mme paysage qu'il avait contempl pour la premire
fois avec Mania, et, comme jadis, les captivantes prunelles slaves
fondirent sa colre.

--Que ce jour-l n'arrive jamais, Mania, soupira-t-il en la serrant
contre lui avec une fougue passionne, car je vous aime trop pour
supporter de vous perdre!

--Quel sauvage vous faites! murmura-t-elle en riant; maintenant,
rentrons; mais venez dner ce soir  la maison... Je ne recevrai
personne que vous, monsieur!


XVI

Il y a une chanson populaire que Jacques se souvenait d'avoir jadis
entendue aux ftes de village, et qui dit:

        L'amour, l'amour est comme une montagne;
        On y monte en chantant, on pleure en descendant.

Depuis le dpart de sa mre et de Thrse, le peintre vrifiait  ses
dpens l'exactitude de ce vieux refrain.

Peu de jours aprs cet vnement, il avait reu une courte lettre, date
du Prieur, par laquelle sa femme lui annonait qu'elle s'tait retire
 Rochetaille et qu'elle comptait y vivre dsormais. Elle ajoutait
qu'elle avait cru devoir informer Mme Moret de sa rsolution, et que
celle-ci l'approuvait entirement. En effet, le mme courrier apportait
au peintre une lettre de la petite mre. La pauvre femme tait
consterne. Dans son dsarroi et sa dsolation, elle ne se sentait pas
la force d'adresser des reproches  son fils. Elle dplorait seulement
que le bon Dieu l'et fait vivre assez longtemps pour voir ses enfants
dsunis, et elle souhaitait de quitter ce monde au plus vite. Il lui
tait impossible de rester dans ce Paris qui ne lui rappelait que des
choses pnibles, et elle se prparait  retourner  Rochetaille.

Jacques tait alors trop bloui et enivr par les premires flicits de
sa liaison avec Mania pour que ces nouvelles le touchassent
profondment. Il les avait prvues, d'ailleurs, et les regardait comme
les consquences fatales de sa libert reconquise. Il rpondit  Mme
Moret d'une faon respectueuse et vasive, en regrettant le chagrin
qu'il lui causait, mais sans s'expliquer sur ses projets pour l'avenir
ni sur l'poque de son retour  Paris. Il lui envoyait une procuration
permettant  Thrse de toucher directement les revenus qui lui taient
personnels, et il la priait de veiller  ce que les intrts de sa femme
n'eussent rien  souffrir de la rupture de la vie commune. C'tait pour
lui une question de dignit, et il mettait son amour-propre  ne plus
intervenir dans l'administration des biens dotaux.

Lorsqu'il tait parti pour Nice, il avait emport tous ses fonds
disponibles. Il avait vendu un certain nombre de petites toiles et
touch une avance considrable sur un plafond qu'il devait excuter  la
Ville, et dont l'esquisse tait acheve. A l'aide de ces ressources, il
esprait atteindre sans difficult le moment o il rentrerait  Paris.
Mais les incidents de la sparation drangrent forcment l'quilibre de
son budget. Jusqu'alors il avait men une vie rgulire, qui, tout en
tant large et honorable, se trouvait proportionne  sa modeste fortune
d'artiste. Il n'en fut plus de mme, lorsque son existence devint
intimement associe  celle de Mme Liebling. Mania faisait partie d'une
socit o l'on aimait  s'amuser, et o l'on dpensait sans compter.
Elle-mme vivait en grande dame, habitue ds son enfance  ne se priver
de rien. Satisfaire un caprice, si coteux qu'il ft, lui paraissait une
chose d'autant plus naturelle que les gens de son monde avaient les
mmes manires de voir et d'agir. Insoucieuse ou ignorante des questions
d'argent, elle ne supposait pas que parmi ses intimes il se trouvt
quelqu'un oblig de calculer ou de modrer sa dpense. Presque chaque
jour, au gr de sa fantaisie, elle organisait des parties de campagne ou
de thtre auxquelles Jacques tait convi. Non seulement il ne
dclinait aucune de ces invitations, mais il les recherchait comme le
moyen le plus commode de voir son amie frquemment et sans faire jaser.
Tous ces plaisirs, quotidiennement renouvels, lui revenaient d'autant
plus cher qu'il mettait une certaine ostentation  s'y montrer
particulirement gnreux. Ayant peu l'exprience de ce genre de vie, et
craignant toujours d'tre considr comme un intrus sans usage par les
gens avec lesquels il frayait, il s'efforait de paratre plus libral
qu'eux, et souvent dpassait la mesure. Puis Mania,  son insu, tait 
chaque instant pour lui une occasion de dpenses imprvues. Tantt
c'taient des orchides, convoites  l'talage d'une fleuriste et qu'il
s'empressait de lui offrir; tantt un bibelot rare, entrevu chez un
marchand de curiosits et dont elle avait fantaisie: tantt une vente de
charit o elle tenait un comptoir, et o Jacques se ruinait en futiles
acquisitions. En outre, il avait  coeur de ne point faire tache parmi
les jeunes gens riches qui frquentaient rue de la Paix, et il luttait
d'lgance avec eux. Les voitures, les gants, le tailleur et le
chemisier achevaient ainsi de vider sa bourse.

A la fin d'avril, il ne possdait plus un sou et il se voyait contraint
d'emprunter vingt louis  Lechantre, en attendant qu'il avist aux
moyens de battre monnaie. Il avait crit  ses marchands de tableaux et
leur avait demand quelques avances sur des oeuvres qu'il promettait
d'excuter pour eux. Mais ceux-ci, flairant un homme tourment par des
besoins d'argent, s'taient fait tirer l'oreille afin d'avoir sa
peinture  meilleur compte. A grand'peine il obtenait d'eux quelques
billets de mille francs en change de traits fort durs, par lesquels il
s'engageait  livrer un certain nombre de tableaux,  date fixe.

Maintenant il fallait tenir ces engagements et Jacques, pris
d'inquitude, se dterminait  se remettre  la besogne.
Malheureusement, il n'avait ni cette libert d'esprit ni cette facilit
d'excution qui permettaient  Lechantre de brosser rapidement de jolies
pochades dont il trouvait le placement immdiat. Il travaillait
pniblement; ce n'tait que par une suite non interrompue de laborieux
efforts qu'il se rendait matre de ses ides et leur donnait une forme
dfinitive. D'ailleurs son genre de talent se prtait moins 
l'improvisation que celui de Lechantre. Ce dernier trouvait partout des
motifs de paysages; il s'assimilait vite le caractre du site qu'il
tudiait et il le rendait avec une grce et une souplesse merveilleuses.
Jacques, au contraire, se heurtait des le dbut  des difficults
presque insurmontables. Les tableaux qu'il projetait et dont il avait
dj esquiss la composition devaient reprsenter des scnes de la vie
rustique et avoir pour objectif les paysans de ce terroir de
Rochetaille, dont le dcor lui tait familier. Quelles que fussent la
vivacit de ses souvenirs et l'exactitude de ses croquis, il tait trop
consciencieux pour excuter de chic quelqu'une de ces compositions
longuement mdites et dont il voulait faire l'oeuvre capitale de sa
vie. Il comprenait que, pour mener  bien une pareille entreprise, il
lui et fallu le milieu et le plein air du pays natal. Et puis il tait
trop press par le temps pour s'atteler  une de ces grandes machines
et, aprs rflexion, il se dcidait  y renoncer momentanment.

Il se rejetait alors sur des sujets pris dans ce Midi o il vivait
depuis tantt six mois; mais l aussi il choppait contre des obstacles
d'un autre ordre.--Prcisment parce que la nature de ce pays nouveau
l'avait fortement charm, il tait encore trop sous le coup de cet
blouissement pour coordonner ses sensations et les objectiver
fidlement sur la toile. Ces grands aspects de mer et de montagne, cette
lumire victorieuse, ces colorations intenses, le dsorientaient. Il ne
les avait pas assez froidement tudis pour en rendre la magie. Le
paysage et les gens ne lui taient pas familiers et, quand il se
trouvait plac devant ses modles, il avait de soudaines timidits et de
cruelles hsitations; ses ttonnements n'aboutissaient qu' une
excution molle, sans prcision et sans originalit. Il ne
s'illusionnait pas sur la mdiocre qualit du travail, et cette
constatation de son impuissance le dsesprait. Pour triompher de cet
tat d'infriorit, pour accoutumer peu  peu son pinceau  interprter
cette nature rebelle, il aurait fallu un labeur patient, une complte
solitude, un calme absolu, et toutes ces conditions lui manquaient. Ds
qu'il tait loin de Mania, son esprit inquiet s'agitait. L'image de Mme
Liebling troublait ses mditations et s'interposait entre lui et sa
toile. Il se demandait ce qu'elle faisait en son absence, en quelle
socit elle se trouvait, quels taient ceux qui cherchaient  lui
plaire et comment elle les accueillait?... Alors une seule
proccupation, un seul dsir, s'emparaient de lui:--se dbarrasser en
hte de ce travail qu'il s'imposait comme une tche et courir rejoindre
sa matresse.--Quand, aprs une soire dpense au thtre, rue de la
Paix ou dans le salon de Mme Koloubine, il rentrait chez lui, fatigu de
conversations creuses, agac par les fcheux qui papillonnaient autour
de la jeune femme, irrit des coquetteries qu'elle se permettait sans
scrupule, nerv par une attente trompe ou un rendez-vous ajourn, il
avait le lendemain des rveils amers. Il reprenait avec ennui le travail
commenc et ne rassemblait que malaisment les ides parpilles par les
dissipations de la veille.

Avez-vous observ parfois dans la campagne ces nids d'araignes
suspendus  une broussaille? L, dans une sorte de frle hamac laineux
vivent ramasses en boule des centaines de minuscules aragnes. Si vous
effleurez d'une branchette ce petit monde assoupi, immdiatement toute
la nite s'effare avec un grouillement de fourmis, se dsagrge, se
disperse et ne retrouve plus sa cohsion premire.--Il en est de mme
des ides ncessaires  l'excution d'une oeuvre d'art; ds qu'on en
trouble la lente agglomration, elles s'enfuient et, malgr de pnibles
efforts, on les rtablit rarement dans leur ordre et leur
intgrit.--Aprs ces interruptions, Jacques se remettait  la besogne
avec une douloureuse tension d'esprit et souvent le travail qu'il
infligeait  son cerveau fatigu n'avait d'autre rsultat que de
dterminer un malaise physique, un retour exaspr des dsordres pour
lesquels son mdecin l'avait envoy dans le Midi. Les palpitations
revenaient par accs plus rapprochs, l'action du coeur tait prcipite
et irrgulire; il semblait que l'organe soudainement accru en volume
envahit toute la cavit de la poitrine; la succession trop rapide des
pulsations gnait la respiration; il plissait, s'angoissait et se
sentait pris de dfaillance. Alors il jetait sa brosse avec rage et
sortait pour respirer plus librement au grand air.

Lorsqu' la suite de ces crises il se retrouvait dans la socit de
Mania, il y apportait malgr lui la trace de ses souffrances et de ses
dcouragements. Au milieu des amusements et des conversations de
l'entourage de Mme Liebling, il restait longtemps sous le coup d'une
lassitude gnrale et s'enfermait dans une maussaderie taciturne. Tandis
qu'autour de lui bourdonnaient les rires et les bavardages frivoles de
ce monde d'oisifs, il demeurait abattu et indiffrent: aussi son arrive
jetait un froid; on s'accordait  le considrer comme un trouble-fte.

--Ma chre, disait la petite baronne Pepper  son amie, votre peintre
pourrait avantageusement remplacer une pompe  incendie: quand il entre,
il teint le feu...

Mania,  son tour, commenait  se froisser et  s'impatienter de ces
accs de tristesse, qui se produisaient mme dans le tte--tte.
Parfois, lorsqu'ils taient ensemble et que la jeune femme interrogeait
l'artiste sur ses travaux, il rpondait d'un air de mauvaise humeur et
peu  peu tombait dans un morne silence. Aprs avoir en vain essay de
lutter contre cette tristesse inexplique, Mania, de guerre lasse, se
mettait au piano. La musique remplaait la conversation et, berc par le
rythme, Jacques s'enfonait plus avant dans sa rverie
dsenchante.--Dcidment, songeait-il, je ne sais plus peindre... D'o
me vient cette impuissance  rendre la physionomie de ce pays-ci?...
Est-ce mon cerveau qui se dessche? Est-ce la souffrance physique qui me
fausse la vue ou m'alourdit la main?... Ou bien ai-je le sort des
talents prcoces; qui donnent d'un seul coup ce qu'ils ont dans la tte
et ne peuvent plus se renouveler?... Suis-je rellement vid, fini? Il
sentait combien sa maussaderie devait paratre trange  sa matresse,
mais il ne se souciait pas de lui en rvler la cause. Son amour-propre
et une sorte de mfiance superstitieuse l'empchaient de confesser son
tat maladif et ses misrables avortements. Il craignait de dchoir dans
l'esprit et dans le coeur de cette femme, qui ne l'avait aim que pour
son talent et sa notorit. Il mettait une fiert farouche  lui cacher
ses dfaillances et ses dcouragements...

Et, tandis qu'il s'absorbait dans sa songerie, Mania, par-dessus le
piano, l'piait d'un air vex et l'tudiait  la drobe. Ignorant les
motifs de sa tristesse, elle l'attribuait  d'offensants regrets. Elle
s'imaginait qu'il repensait  Thrse et que le fantme de l'pouse
abandonne revenait dj le hanter. Ce soupon une fois entr dans son
me exclusive y rveillait les rancunes provoques jadis par la prsence
de Mme Moret. A son tour, sa fiert s'indignait de cette tendresse
rtrospective, dont elle croyait surprendre des indices dans l'attitude
de Jacques. Cette femme, se disait-elle avec un violent dpit, a
conserv sur lui son ancienne influence. L, dans mon salon, seul avec
moi, c'est  elle qu'il pense. Ce n'est pas ma figure qui l'occupe,
c'est le froid profil de cette madone de village! Il la regrette;
peut-tre mme est-il repris d'un caprice pour elle et songe-t-il 
l'aller retrouver?... Et moi qui me suis oublie au point de me donner 
ce peintre de paysanneries, j'ai l'humiliation de me voir nglige,
sacrifie  un revenez-y d'amour rustique... Non, ce ne sera pas et
j'aurai ma revanche!...

Pousse par un revif de jalousie, elle manoeuvrait alors avec cette
douceur fline et caressante o excelle la race slave, pour dpister ce
revenant dtest et reprendre un empire absolu sur l'esprit de Jacques.
Elle y parvenait sans peine, puisqu'en ralit l'artiste l'aimait
toujours avec la mme aveugle passion. Mais, quand elle supposait avoir
reconquis ce coeur qui n'avait jamais cess d'tre  elle, elle se
vengeait de ses humiliations et du mal qu'elle s'tait donn, en
criblant de sarcasmes acrs l'pouse abandonne qu'elle traitait encore
n rivale; les allusions dsobligeantes, les rcriminations inutiles,
blessaient Jacques qui y voyait un manque de gnrosit. Parfois les
choses allaient si loin qu'il s'emportait contre Mme Liebling et lui
imposait durement silence.

Cet acharnement contre la mmoire de Thrse eut pour rsultat de
ramener la pense de Jacques vers l'humble monde de Rochetaille, avec
lequel il avait si brusquement rompu toute relation. Jusqu'alors il
s'tait efforc de l'oublier; mais maintenant son esprit tourment y
faisait de mlancoliques plerinages. Il revoyait avec un regret
attendri ces rues campagnardes o il avait tant de fois err, le soir,
en rvant  un tableau commenc; ces sentiers au bord de l'Aujon o il
avait trouv ses meilleures inspirations. Il songeait que l-bas, en ce
pays pacifiquement obscur, il n'et certes pas t arrt dans son
travail par les difficults et les doutes dont il souffrait  Nice.
Fatalement,  l'extrmit de chacun de ces sentiers, au dtour de
chacune de ces rues du pays natal, revisit en imagination, se dressait
l'image de celle qu'il avait si cruellement trahie, de celle qu'il avait
si longtemps nomme sa muse et sa flamme. Alors une sourde irritation
le prenait et oprait en lui un revirement bizarre. Son orgueil se
refusait  reconnatre l'action salutaire de Thrse sur son talent. Il
se rvoltait contre cet asservissement au pass. N'avait-il pas encore
la pleine possession de tous ses moyens? La nature du midi n'tait-elle
pas aussi suggestive que celle de Rochetaille? L'amour de Mania et son
esprit original ne pouvaient-ils pas lui aider  renouveler et 
agrandir sa manire?... Pourquoi cette patricienne n'exercerait-elle
pas, elle aussi, une influence heureuse sur ses futures productions?...
Pourquoi?... Hlas! tout simplement parce qu'il ne sentait pas entre
elle et lui cette incessante communion d'ides, cette sollicitude de
toutes les minutes, cette tendre abngation, qui rchauffent et
soutiennent les efforts d'un artiste. La vie de Mme Liebling tait trop
prise par les visites, les plaisirs, les proccupations de toilette,
pour qu'elle s'intresst srieusement, patiemment, au travail lent, aux
frquents recommencements, aux continuels hauts et bas, qui sont
inhrents  l'excution d'une oeuvre; elle gotait et admirait la
peinture, mais en mondaine et en dilettante,  ses heures, quand le
tableau tait achev et dans son cadre. Tout ce qui prcdait n'avait
pour elle aucun attrait. Elle n'aimait pas, disait-elle, voir faire la
cuisine. Elle ne pouvait tre ni une auxiliaire ni une conseillre
utile. Jacques tait forc de le reconnatre; il en concevait un secret
dpit et apportait plus que jamais dans son commerce avec elle un esprit
aigri, une humeur assombrie.

A la longue, cette maussaderie croissante devait fatiguer Mme Liebling.
Pour la supporter avec rsignation, il lui aurait fallu une mansutude
qu'elle ne possdait pas. Elle s'en tait alarme d'abord, elle s'en
nerva ensuite, puis peu  peu s'en dsintressa. Elle prit le parti de
laisser le peintre bouder dans son coin et de chercher  se distraire
avec des compagnons plus aimables.

Ces derniers ne manqurent pas, et parmi eux le plus assidu et le mieux
accueilli fut le prince Gregoriew. Il tait lgant, trs homme du
monde, beau garon et brillant causeur; toutes qualits qui devaient le
rendre agrable  Mania. Il devina promptement qu'il tait sympathique
et redoubla d'attention. Mania trouvait du plaisir en sa socit et ne
le dissimulait pas. Les orageuses pripties de sa liaison avec Moret et
le progressif dsenchantement qui s'en tait suivi lui causaient une
lassitude  laquelle la galanterie courtoise et bonne enfant du prince
apportait une heureuse diversion. Elle ne songeait nullement  donner un
successeur  Jacques, ayant eu trop peu  se louer de son essai de
passion pour tre tente d'en renouveler l'exprience. Mais, tout en
restant fidle  sa parole, elle n'tait pas fche de nouer des
relations d'amicale camaraderie avec un homme jeune, bien n, spirituel
et pouvant lui faire honneur. Ils taient du mme monde, ils parlaient
la mme langue et, avec Serge Gregoriew, elle n'avait pas  craindre
cette sauvage humeur, ces emportements, ce manque de correction, qui
l'humiliaient comme une msalliance.

Bientt le prince devint le cavalier prfr de Mme Liebling. Chaque
aprs-midi, entre cinq et six heures, Jacques le voyait arriver rue de
la Paix et constatait, en enrageant, l'accueil affectueux qu'il y
recevait. Il avait toujours support avec ennui les jeunes oisifs qui
meublaient le salon de Mania, mais il ne les avait jamais considrs
comme dangereux; ils lui semblaient pour cela trop insignifiants. Il
n'en alla plus de mme avec le prince Gregoriew. Jacques tait assez
perspicace pour reconnatre en lui un homme d'une valeur relle, une
intelligence et un caractre. L'assiduit de Serge chez Mania et
l'empressement de cette dernire ressuscitrent rapidement les soupons
que l'artiste avait dj conus chez Mme Koloubine, le jour de la fte
de Pques. A partir de ce moment, tout lui devint suspect et il perdit
le repos.

Il connut  son tour les mfiances, les mortifications et les
harclements de la jalousie. Il surveillait anxieusement les gestes et
les paroles de la jeune femme et de Gregoriew. Les moindres propos
aimables, les plus innocentes familiarits, devenaient, de sa part,
matire  de fcheuses conjectures. Rentr chez lui, il se torturait le
cerveau et passait une partie de ses nuits  se remmorer les faits qui
l'avaient dsagrablement frapp, afin d'y dcouvrir des symptmes de
trahison. Les incidents les plus insignifiants prenaient de l'importance
 ses yeux et surexcitaient son imagination malade. Les heures d'absence
lui paraissaient odieusement longues et, brusquement, il accourait rue
de la Paix, l'esprit troubl, le coeur ulcr, avec la rsolution de
provoquer une explication. Mais, ds qu'il entrait dans le salon, les
fantmes qu'il s'tait crs de loin semblaient n'avoir plus la mme
consistante. La srnit enjoue de Mania, l'exquise politesse et l'air
bon enfant du prince, taient tout prtexte aux rcriminations. Ils
n'avaient ni l'un ni l'autre la mine de gens qui ont un secret  cacher;
et Jacques,  dfaut de griefs srieux, tait oblig, sous peine de
paratre ridicule, de renfermer en lui ses soupons et ses grondantes
rancunes.

Un aprs-midi de mai, comme il gravissait le perron de Mme Liebling,
aprs que le concierge et fait tinter le timbre, il vit la porte du
vestibule s'ouvrir avant mme qu'il n'et atteint le palier et un valet
de pied s'avana vers lui.

--Mme la baronne est sortie, dit le laquais avec cette impassible et
sournoise dfrence qui distingue les domestiques bien styls.

Rien qu'en examinant la figure circonspecte et finaude du larbin,
Jacques crut deviner qu'il obissait  une consigne.

--Savez-vous o Mme Liebling est alle? demanda-t-il avec une insistance
d'un got douteux.

--Non, monsieur... c'est jeudi aujourd'hui... Mme la baronne est
peut-tre chez la princesse Koloubine.

Le valet de pied rentra dans le vestibule dont la porte vitre se
referma au nez de Jacques et l'artiste redescendit lentement les marches
du perron.--Les airs rservs du laquais lui semblaient louches et il
s'tonnait que Mania ne l'et pas prvenu de son absence. En traversant
la cour, il aperut dans la remise le cocher occup  laver la voiture
de Mme Liebling.--Elle n'avait donc pas fait atteler pour se rendre  la
villa Endymion!--Cette circonstance lui parut plus suspecte encore et
une pointe aigu lui meurtrit le coeur. Il courut chez Mme Koloubine o
il ne trouva ni Mania ni le prince Gregoriew. Jacques passa une heure
mortelle  attendre et, ne voyant rien venir, se fit conduire de nouveau
rue de la Paix. L, il renvoya sa voiture et se promena devant l'htel
de Mme Liebling. Bien que la soire ft trs chaude, les fentres
taient closes et le logis semblait dsert. Aprs une demi-heure
d'attente, il eut honte de son mange et rsolut de rentrer chez lui. Au
moment o il tournait dj l'angle d'une rue latrale, il crut entendre
la grille de l'htel se refermer. Son coeur sursauta, il revint sur ses
pas et distingua--mais de trop loin--une silhouette masculine qui
s'loignait dans une direction oppose. Sa jalousie s'envenima et il
revint furieux rue Carabacel. Le soir mme, il reut un billet de Mania.
Elle s'excusait d'avoir t absente et lui indiquait pour le lendemain
une heure o elle serait seule. Loin de le calmer, cette attention lui
parut une ruse imagine pour dtourner ses soupons et lui donner le
change. Ce fut avec un visage rembruni et un esprit prvenu qu'il se
prsenta au rendez-vous assign.

Mania tait seule, en effet, et elle reut le peintre avec la srnit
souriante d'une personne qui n'a pas le plus petit mfait sur la
conscience.

--Je suis dsole de vous avoir manqu hier, commena-t-elle, et surtout
de m'tre absente sans avoir eu le temps de vous prvenir.

--Vous tiez donc rellement sortie? demanda Jacques d'un ton
sarcastiquement incrdule.

--Du moment o je vous le dis, rpliqua-t-elle avec une hauteur
ddaigneuse, rien ne vous donne le droit d'en douter.

--Excusez-moi, reprit-il amrement, le doute m'tait permis, car votre
concierge avait donn le coup de timbre comme lorsque vous tes chez
vous, et votre voiture n'avait pas quitt la remise... Vous tes donc
sortie  pied?

--Que vous importe! repartit-elle en se contenant  grand'peine, je suis
sortie, voil tout.

--Vous n'tes pas alle chez Mme Koloubine, comme le prtendait votre
domestique... je vous y ai attendue en vain pendant une heure. De guerre
lasse, je suis revenu devant votre htel, et j'ai vu un homme en sortir.

Mania haussa les paules; son familier sourire ironique retroussa les
coins de sa bouche, et, d'une voix agace:

--Mes compliments! vous faites un joli mtier!... Savez-vous comment
cela s'appelle dans toutes les langues?... De l'espionnage.

--Appelez-le comme vous voudrez... C'tait mon droit d'agir ainsi, parce
que je vous aime follement et que j'ai des raisons d'tre jaloux.

--Jaloux! Et de qui, s'il vous plat?

--De ce prince Gregoriew dont vous vous tes entiche, et qui ne sort
plus d'ici.

Elle se mordit les lvres sans rpliquer, et Jacques, interprtant son
silence comme un aveu, continua avec rage:

--Vous le voyez, vous n'osez pas dire non!

--Je n'ai pas coutume de rpondre  des sottises... Le prince Gregoriew
est reu ici en ami, et c'est tout. Rien dans ma conduite, rien dans son
attitude, ne vous autorise  m'adresser des questions injurieuses... Le
prince s'est toujours comport avec la correction d'un homme de bonne
compagnie, d'un homme bien lev, et certaines gens de ma connaissance
gagneraient  se modeler sur lui... Quant  vos prtendus griefs, ils
sont ridicules... En vrit, je vous trouve bien exigeant pour les
autres et bien indulgent pour vous! Si j'tais, moi aussi, d'humeur
querelleuse, j'aurais de plus srieux reproches  vous adresser.
Croyez-vous, par exemple, que je ne m'aperoive pas de vos distractions,
de vos tristesses et de vos airs ennuys?... Quand nous sommes ensemble,
je ne puis vous arracher une parole.--Votre corps est ici, mais votre
pense voyage ailleurs, et je sais parfaitement o elle va!

Par une manoeuvre habile et trs fminine, d'accuse elle devenait
accusatrice et prenait hardiment l'offensive.

--Oui, poursuivit-elle sarcastiquement, vous regrettez le temps pass,
vous avez la nostalgie de votre province et des personnes qui
l'habitent... Mon Dieu, je le comprends, et cela part d'un bon
naturel... Mais vous devriez au moins l'avouer franchement, car,
sachez-le bien, mon cher, je ne me soucie point de retenir les gens
malgr eux, et si vous vous sentez dpays chez moi, vous tes libre!...

Devant ce cong si hautainement signifi, toute la colre de Jacques
tomba pour faire place  un sentiment de dtresse. La peur de perdre
Mania  tout jamais le rendit lche. Il s'humilia, se jeta aux genoux de
Mme Liebling, sollicita son pardon et l'obtint. Mais cette capitulation
le mettait dsormais  la merci de celle qu'il aimait si aveuglment, et
la situation ne fit que s'aggraver. Son prestige tait diminu; il
n'avait plus, pour imposer  Mania, cette autorit virile devant
laquelle les femmes se plaisent  trembler. Comme elle le lui avait
dclar elle-mme, elle ne supportait pas la faiblesse chez autrui et
n'estimait que les gens qui lui tenaient tte. A partir de ce jour, elle
n'usa plus d'aucun mnagement, et, loin de modifier ses faons de vivre,
elle reprit toute son indpendance. Jacques en souffrit atrocement sans
avoir le courage de formuler de nouvelles plaintes; mais ces muettes
souffrances, jointes  des inquitudes d'argent, altrrent davantage sa
sant et le dsquilibrrent compltement. Dvor de jalousie, ne tenant
plus en place, il changeait  vue d'oeil, et son tat alarmait gravement
Francis Lechantre.

Tout en partageant sa vie entre de faciles plaisirs et des travaux
fructueux, ce dernier commenait  s'ennuyer de Paris. Seule, son amiti
pour Jacques le retenait  Nice. Il se faisait scrupule d'abandonner son
ancien lve dans l'tat de dpression physique et morale o il le
voyait et de temps  autre il hasardait de timides allusions  un dpart
possible. Mais Jacques dtournait la conversation ou se refusait net 
quitter Nice. On avait ainsi atteint le milieu de mai, quand un matin le
paysagiste arriva rue Carabacel.

--Mon petit, dit-il d'un ton bref et dcid, je fais mes paquets--As-tu
des commissions pour Paris?

--Comment! vous me laissez? demanda Jacques attrist.

--Dame! je n'ai pas l'intention de m'terniser  Nice o la chaleur
devient intolrable. Comme je le rptais hier  Peppina: il n'est si
bonne compagnie qui ne se spare... Mes affaires me rappellent; j'ai
patient jusqu' prsent, j'ai mme fch le jury et rat le Salon pour
rester plus longtemps avec toi; mais mon sjour ici n'a plus de raison,
puisque toi-mme tu pars.

--Moi, je pars? s'cria Jacques stupfait, o avez-vous pris cela?

--O?... Chez la princesse Koloubine, hier soir... N'es-tu pas du voyage
au lac de Cme organis par le prince Gregoriew?

--Je ne sais pas seulement ce que vous voulez dire.

--Vraiment! reprit Lechantre en feignant la surprise; il parat que ce
sera tout  fait princier... Dpart pour Gnes en yacht, halte  Milan,
villgiature  Bellagio, puis retour par Lugano et le lac Majeur... La
baronne Pepper, Jacobsen et Mlle Sonia prparent dj leurs malles, et,
comme Mme Liebling est de la partie, il n'est pas douteux que tu
l'accompagneras.

Jacques tait devenu trs ple.

--Je l'ai vue hier... elle ne m'a parl de rien.

--Pas possible!--Ils partent tous demain matin  neuf heures.

--Alors, balbutia le malheureux, c'est... qu'elle me trompe!

--Ceci est un autre point de vue, rpondit Francis d'un ton apitoy, et
je crois Mme Liebling fort capable d'une infidlit... Mme,  te parler
franchement, mon garon, en coutant hier ces belles dames deviser du
voyage, je me suis dout de quelque manigance et j'ai voulu te prvenir
pour que ta Viennoise ne se moque pas de toi.

--Oh! elle ne partira pas, grommela Jacques, je saurai bien l'en
empcher.

--a, c'est bon pour le discours... Si elle veut filer, je te dfie bien
d'y mettre obstacle!... Non, sacrebleu, tu as autre chose  faire,
quelque chose de plus digne de toi: c'est de prendre la balle au bond et
de rompre une liaison qui ruinera ton avenir!

--M. Lechantre, dit le peintre en lui treignant le bras, jurez-moi que
vous ne cherchez pas  m'indisposer contre elle!... Vous tes sur quelle
est du voyage?

--Parbleu, si tu doutes de mes paroles, tu as un moyen bien simple de
les vrifier: va trouver ta Mania et pose-lui nettement la question.

--J'y vais!

--Un instant!... Il est trop matin et elle ne te recevra pas... Non,
viens djeuner avec moi en attendant l'heure o l'on peut dcemment se
prsenter chez elle. Je lui dois une visite d'adieu, je t'accompagnerai
et nous saurons immdiatement  quoi nous en tenir...

Il entrana Jacques dehors. Celui-ci se laissa conduire comme un enfant.

La colre et l'abattement se succdaient en lui par -coups et il
assista sans desserrer les dents au djeuner de Lechantre. Quand l'heure
fut venue de se rendre rue de la Paix, Francis fut oblig de le faire
monter dans une voiture, tant sa surexcitation devenait inquitante.

--Allons, murmurait ce dernier, sois un homme!... montre  cette grande
darne qu'on ne joue pas sous jambes un artiste de ta valeur... Dis-lui
son fait et signifie-lui carrment son cong... Je me prsenterai seul:
comme on ne se mfie pas de moi, on me recevra... Une fois la porte
ouverte, je te ferai signe.

Lechantre gravit en effet seul le perron, tandis que Jacques restait
dans la cour derrire un massif d'orangers. Le valet de pied porta la
carte du paysagiste  Mme Liebling et, comme Francis l'avait prvu, elle
donna l'ordre de le recevoir; mais, quand le laquais revint et se trouva
en face d'un second visiteur, il comprit qu'il avait commis une bvue.
Nanmoins, ne se croyant pas le droit de barrer le passage  un familier
de la maison, il introduisit flegmatiquement les deux artistes dans le
salon o Mme Liebling se trouvait seule.

En apercevant Jacques qui s'avanait farouchement, les yeux enflamms et
les traits contracts, Mania devina qu'il tait au courant de ses
projets de dpart et rsolut d'attendre bravement le premier choc.

--Est-il vrai que vous partez demain avec le prince Gregoriew? demanda
brusquement Moret en la regardant en face.

--D'abord, rpondit-elle sans se dconcerter, je ne pars pas avec le
prince... il nous prte son yacht jusqu' Gnes et nous accompagne au
lac de Cme, ce qui est bien diffrent... C'est une excursion projete
depuis longtemps avec Jacobsen et la baronne Pepper.

--Comment se fait-il qu'on ne m'en ait point parl?

--Je n'en sais rien, rpliqua-t-elle en haussant les paules; la partie
a t organise par d'autres que par moi et je n'ai pas eu  intervenir
dans le choix des invits... Du reste, il est temps encore de rparer un
oubli et, si vous le dsirez, j'en parlerai  ces messieurs.

--Vous savez parfaitement que je n'accepterai pas une semblable
invitation!

--Ceci est votre affaire, cher matre, et je n'entends ni violenter
votre conscience, ni modifier mes projets... Je suivrai mes amis.

--Mania, s'cria-t-il d'un ton d'abord suppliant, puis graduellement
imprieux, vous ne ferez pas cela... Vous m'couterez... Vous ne
partirez pas!

--Et qui m'en empchera? riposta-t-elle avec hauteur.

--Moi!... moi qui vous aime, qui ai tout abandonn pour vous et qui ai
le droit d'exiger que vous me sacrifiiez un caprice!

--Je vous en prie, ne vous exaltez pas, interrompit-elle froidement,
sinon cette conversation risquera de se changer en une scne de mauvais
got... Je n'ai d'ordre  recevoir de personne et j'entends agir  ma
guise.

Elle se retourna vers Lechantre et ajouta sarcastiquement:

--Rappelez votre ami aux convenances, monsieur, sans quoi j'aurai le
regret de vous quitter...

Mais Jacques ne l'coutait plus. La colre l'aveuglait, son temprament
de paysan reprenait le dessus et lui faisait perdre toute mesure. Il
marcha d'un air de menace vers Mme Liebling, et lui saisissant le bras
brutalement:

--Mania! cria-t-il, tu ne me quitteras pas, entends-tu, et tu ne
partiras pas!... Tu oublies que tu es ma matresse et que... et que...

Il ne put continuer. Son visage livide avait une tragique expression
d'angoisse; le souffle lui manquait, les paroles ne venaient plus  ses
lvres; une syncope le prit et il s'affaissa dans les bras de Lechantre.


XVII

La maison de Mme Moret,  Rochetaille, tait l'une des dernires du
village, la plus voisine du pont qui relie les deux versants de la gorge
troite o l'Aujon s'est fray un passage entre deux parois de rocher.
Les fentres de la faade postrieure s'ouvraient sur les terrasses d'un
jardin amnag dans les assises de la roche et suspendu comme un balcon
au-dessus de la rivire. De l, on voyait, sur le versant oppos, le
vieux chteau, masse grise flanque d'une tourelle en teignoir, qui se
dressait isolment  mi-cte, puis le regard suivant les sinuosits du
cours de l'Aujon s'arrtait, en amont,  un fouillis d'arbres d'o
surgissaient les toits de tuile et les colombiers du Prieur.

On tait au mois d'aot; dans la clart du matin, ce coin de valle,
enserr de tous cts par des ptis montueux aux cimes boises, donnait
une impression de sauvage et pacifique solitude. Parmi les arbres des
vergers et les aunaies humides qui se croisaient au-dessus de la rivire
 et l ensoleille; dans l'immobilit assoupie des bois qui fermaient
l'horizon, l'on se sentait bien loin du tapage des grandes villes, 
cent lieues des agitations de la vie mondaine. Les rares bruits que
percevait l'oreille: martellements sur l'enclume d'un marchal-ferrant,
ronflements de batteuses, roucoulements de pigeons ramiers,
s'harmonisaient avec l'intimit de ce frais paysage et n'en troublaient
point la quitude. Seul,  la tte du pont, dans la direction de la
route d'Arc-en-Barrois, un break attel de deux postiers orns de
grelots et sur les panneaux duquel on lisait: Correspondance du chemin
de fer, suggrait l'ide d'une relation possible entre ce pays perdu et
le monde civilis, et jetait une note discordante dans le calme du
village et de la fort.

La porte du logis Moret s'entr'ouvrit et laissa voir la silhouette
affaire de la petite mre, escortant jusqu'au milieu de la rue Francis
Lechantre et le docteur Langlois. Le mdecin, gros et court, coiff d'un
feutre gris et portant son pardessus sur le bras, serra la main de Mme
Moret en lui murmurant de minutieuses recommandations, puis la petite
mre rentra chez elle tandis que les deux hommes se dirigeaient vers le
break, autour duquel des gamins stationnaient curieusement.

--H bien, docteur, que pensez-vous de Jacques? demanda Lechantre, quand
ils furent seuls.

[Illustration.]

Les lvres de Langlois se plissrent en une moue mcontente.

--Il est trs gravement touch, rpondit-il, et je vous ai pri de
m'accompagner pour vous poser certaines questions que je ne pouvais
formuler l-haut, sous peine d'alarmer cette brave femme... En rentrant
 Paris, j'ai trouv votre carte avec un mot, puis avant-hier j'ai reu
votre tlgramme et je suis accouru; mais j'ignore ce qui s'est pass 
Nice et j'ai besoin d'tre renseign sur les dbuts de la maladie... Au
lieu de se reposer l-bas, je suppose que Jacques a men une vie de
bton de chaise... Des veilles ritres, des motions trop excitantes
et les petites dames brochant sur le tout, hein?...

--Vous avez devin juste.... Il y a dans son affaire une satane
crature qui l'a brouill avec sa femme et dont il s'est absurdement
amourach... Ah! elle l'a men bon train!...

Rapidement, Lechantre raconta la sparation des deux poux, le dpart de
Thrse, l'affolement de Jacques et ses amours avec Mme Liebling.

--Souffrait-il depuis longtemps?

--Oui, mais il n'en convenait pas et je n'en aurais rien su, si, devant
moi, aprs une scne avec sa matresse, il n'avait t brusquement
terrass par une syncope. Je l'ai ramen chez lui, j'ai appel un
mdecin qui l'a soign tant bien que mal et a ordonn un changement de
climat. Ds qu'il a t transportable, je l'ai conduit  Paris o je
comptais vous trouver, mais vous tiez all  je ne sais quel congrs...
Il y a eu d'abord un mieux relatif, puis les crises ont reparu et, sur
les conseils d'un de vos confrres, nous sommes partis pour
Rochetaille. Nous esprions que l'air natal le gurirait... Un leurre!
Depuis son retour, il a eu dj deux accs, et quand il est dans cet
tat, c'est navrant  voir.

--Je vous crois... Il devient trs ple, n'est-ce pas? sa figure exprime
la terreur, il suffoque, puis la syncope arrive?...

--C'est cela, et,  chaque nouvelle crise, la douleur semble s'tendre;
il se plaint maintenant de souffrances intolrables dans le cou et le
long du bras gauche.

--Parfaitement... Il arrivera mme que le dsordre gagnera les nerfs
gastriques et alors nauses, vomissements...

--Mais enfin, qu'est-ce que cette sacre maladie? s'exclama Lechantre en
croisant les bras et en se posant en face du docteur.

Celui-ci haussa les paules, leva les yeux au ciel et rpliqua
lentement:

--Cher monsieur, l'tat gnral est mauvais et il y a des
complications... J'avais d'abord trait notre ami pour une hyperkinsie
cardiaque...

--Hyperkinsie! interrompit Francis, parlez-moi hbreu tout de suite...
Qu'entendez-vous par l?

--C'est, reprit Langlois en souriant, un trouble de l'innervation, la
maladie des gens qui ont abus des travaux intellectuels ou des plaisirs
de l'amour, et quelquefois de tous les deux.

--Et c'est grave?

--Quelquefois; mais on en gurit  condition de mener une vie rgulire
et de s'abstenir de tout excs... Seulement Jacques a fait tout le
contraire,  ce qu'il semble, et maintenant je crains une autre
affection plus dangereuse et plus mystrieuse... Les symptmes que j'ai
observs me font redouter une angine de poitrine.

--Ah! mon Dieu, soupira le pauvre Lechantre effar; enfin, a peut se
gurir aussi, n'est-ce pas, docteur?

--Hum! repartit Langlois, les cas de gurison sont trs rares... et je
ne dois pas vous dissimuler que la mort subite peut survenir au milieu
d'un accs.

--C'est impossible!... Vous ne pouvez pas laisser mourir comme un chien
un artiste de la valeur de Jacques!... Il y a certainement un remde et
vous, qui tes un matre, vous devez le trouver!

--Mon cher monsieur, nous ne faisons pas de miracles... J'ai prescrit un
traitement de morphine et d'aconit qui russit quelquefois... et, comme
le malade est jeune, il y a des chances pour que nous parvenions 
loigner un dnouement fatal... Mais il faudrait une hygine svre, un
repos absolu, des soins donns avec intelligence et amour... Autant
qu'il m'est permis d'en juger, on ne peut gure compter sur Mlle
Christine, et la maman Moret est trop ge pour suffire  la peine...
Une seule personne serait capable d'oprer le miracle que vous demandez:
la jeune Mme Moret... Elle est ici, n'est-ce pas?

--Je vais l'aller voir en vous quittant.

--Croyez-vous qu'elle consente  retourner prs de son mari?

--Je l'espre... Jacques a eu de grands torts, mais Thrse est un bon
coeur, elle oubliera ses griefs... Si le gamin peut tre sauv, elle le
sauvera!

Ils taient arrivs prs du break, Langlois y monta.

--Adieu, dit-il en consultant sa montre, je n'ai plus que le temps juste
d'atteindre Latrecey avant le passage du train... Je compte sur vous...
Avant tout, il s'agit de prvenir le retour des accs. S'il y avait
urgence, un tlgramme, et je reviendrai... Bon courage, monsieur
Lechantre!...

Le conducteur toucha les chevaux qui prirent le trot, et avec un
rsonnant bruit de grelots, le break fila dans la direction d'Arc. Quand
il eut disparu au milieu du lumineux poudroiement de la route, Lechantre
poussa un soupir, puis, traversant le pont, descendit vers l'troit
sentier qui longeait l'Aujon et conduisait au Prieur.

Francis glissait sur le sol humide de cette sente herbeuse o les
menthes foules exhalaient leur odeur poivre et, tout en se htant, il
songeait  Thrse:--En quelles dispositions allait-il la retrouver et
que lui dirait-il pour la dcider? Depuis que Jacques tait rentr 
Rochetaille, il n'avait pas une fois fait allusion  sa femme; quand
l'angoisse qui le poignait lui laissait un peu de libert d'esprit, il
ne parlait que de Nice ou de sa peinture. Lechantre ne se sentait gure
autoris  transmettre des propositions de rconciliation qui,
d'ailleurs, seraient peut-tre repousses par la jeune femme, et
cependant il tait convaincu que la prsence de Thrse pouvait seule
exercer une influence salutaire sur la saut du malade.--Aprs un quart
d'heure de marche, il vit les btiments du Prieur se dresser au sommet
du tertre gazonneux qui surplombait au-dessus de l'Aujon et son coeur
battit violemment lorsqu'il pntra dans la cour de la ferme.

La porte de la vaste pice servant de cuisine et de parloir tait
ouverte et il y entra rsolument. Au bruit de son pas, une forme
vaguement entrevue s'agita dans la pnombre, puis s'avana en pleine
lumire et le paysagiste reconnut Thrse.

Elle portait des vtements de couleur fonce et tait simplement coiffe
de ses bandeaux plats; cette toilette sombre faisait plus vivement
ressortir la pleur mate de sa figure ainsi que la lueur attriste de
ses grands yeux cerns. Elle tressaillit  l'aspect de Lechantre et lui
tendit la main.

--Bonjour, Thrse! dit Francis trs mu, je suis content de vous
revoir.

--Et moi, de vous recevoir au Prieur, rpondit-elle avec un calme
voulu; y a-t-il longtemps que vous tes dans notre pays?

--Cinq jours seulement.--Il prit profondment sa respiration et
ajouta:--Thrse, je ne suis pas venu seul... Jacques est ici...

Il avait  peine articul ces mots que d'un geste nergique la jeune
femme l'interrompit:

--M. Lechantre, ne continuez pas... La personne dont vous voulez parler
m'est devenue trangre; j'ai dfendu que son nom soit prononc ici,
j'ai rompu avec tous ceux qui pouvaient me le rappeler... Je dsire ne
plus rien savoir; afin de mieux oublier... Oh! oui, oublier surtout!...
et vous me dsobligeriez en insistant.

--J'insisterai cependant, rpliqua bravement Francis, je parlerai et
vous me mettrez  la porte aprs si vous voulez... Je sais mieux que
tout autre Thrse, ce que vous avez support et combien vous avez lieu
d'tre irrite; mais il y a des circonstances o les coeurs les plus
rancuniers doivent se montrer gnreux.

--Quelles circonstances? demanda-t-elle, interdite.

--Lorsque le coupable a t si durement frapp qu'il a droit  la piti
de ceux mme qu'il a le plus offenss.

Elle pensa que l'insinuation de Lechantre visait sans doute quelque
trahison de la femme qui avait t sa rivale et elle repartit d'un ton
pre:

--S'il souffre  son tour, ce n'est que justice!

--Vous tes dure, Thrse! riposta le paysagiste en s'chauffant; ah!
parbleu, s'il ne s'agissait que d'une souffrance morale, je dirais:
Elle a raison, ce sera pour Jacques une expiation et il en sortira
retremp. Mais c'est le corps qui est malade, et d'une maladie qui est
encore plus implacable que vous...

La jeune femme s'efforait de rester impassible, mais ses lvres taient
remues par un involontaire tremblement qui n'chappa point 
l'attention de Lechantre.

--Je l'ai ramen, poursuivit-il, dans un tat presque dsespr... Il
est faible comme un enfant, amaigri, mconnaissable... Langlois, qui
sort d'ici, parle d'une angine de poitrine et dclare que des soins
assidus, intelligents, peuvent seuls empcher la maladie de devenir
mortelle... Il s'agit de le sauver et il n'y a que vous qui soyez
capable d'oprer ce miracle.--Sacrebleu! on ne peut pourtant pas laisser
le peintre de la _Rentre des avoines_ mourir comme le premier venu!

Thrse demeurait impntrable: nanmoins on sentait qu'elle luttait
contre elle-mme; ses sourcils se fronaient, ses yeux avaient un clat
humide.

--Pardon, murmura-t-elle, je... je ne peux pas vous donner en ce moment
une rponse... J'ai peur que ce que vous demandez ne soit rellement
au-dessus de mes forces... J'ai besoin d'tre seule et de rflchir  ce
que je dois faire... Excusez-moi!

Elle le quitta prcipitamment et courut s'enfermer dans sa chambre.

Rest seul, le paysagiste sortit de la ferme. Il tait encore incertain
du rsultat de sa dmarche, et cependant il emportait une lueur
d'espoir. Telle que je connais Thrse, se disait-il, il est impossible
qu'elle ne se laisse point attendrir... elle viendra.

Il rentra plus rassur chez les Moret et trouva la petite mre trs
affaire dans sa cuisine. La pauvre femme, encore agite par la visite
du mdecin, tait assise, les coudes sur le dressoir, la figure penche
sur un livre qu'elle compulsait laborieusement.

--Ah! M. Lechantre, s'cria-t-elle en relevant la tte, je vous
attendais avec impatience. Vous avez reconduit le docteur et il s'est
sans doute montr' moins rserv avec vous?... A-t-il rellement de
l'espoir?

--Oui, maman Moret, tranquillisez-vous! Langlois assure qu'avec un
rgime svre et en suivant de point en point ses ordonnances, nous
parviendrons  enrayer le mal... Comment est Jacques?

--Toujours le mme: soucieux, ne parlant point et passant son temps 
crayonner... Je le trouve si affaibli et je voudrais tant le voir
manger, M. Lechantre!... Ce matin, il a eu une fantaisie et il m'a
demand de lui accommoder un plat qu'on lui servait  Nice... Il appelle
cela un _risotto_ et je suis en train de me creuser la tte pour voir si
je pourrai venir a bout de cuisiner a  son ide.

--Un risotto, s'cria Francis en se trmoussant pour paratre gai, a me
connat, madame Moret, et je puis vous donner un coup de main...
D'abord, vous allez faire un roux, vous y mettrez votre riz, que vous
nourrirez avec du bouillon et du jus de viande... Quand il sera  point,
nous le lierons avec du parmesan rp et nous aurons un risotto
onctueux,  se lcher les doigts jusqu'au coude...

Comme il achevait, Christine rentra de l'glise. En entendant Lechantre
et sa mre discuter gravement cette question de cuisine, elle haussa
paules, et, comme le paysagiste l'invitait  mettre aussi la main  la
pte elle insinua aigrement qu'on s'occupait trop de la nourriture du
corps et trop peu de celle de l'me. Elle plaignit ceux qui avaient des
yeux pour ne point voir.--Quant  elle, loin de s'abuser, elle trouvait
Jacques dangereusement malade et n'attendait plus de secours que d'en
haut.--Ce sermon eut pour rsultat de faire pleurer Mme Moret et
Lechantre furieux s'emporta:

--Mademoiselle Christine, rpliqua-t-il vertement, il se peut que vous
ayez raison et que, comme Marie de Magdala, vous ayez choisi la meilleur
part; mais Marthe aussi avait du bon et sans elle Notre Seigneur n'et
pas soup... C'est pourquoi, si vous m'en croyez, vous aiderez votre
mre  confectionner son risotto... Moi, je vais causer avec Jacques...
Madame Morel, n'oubliez pas de m'appeler ds que le riz sera cuit...

Il gagna la chambre de son ami. Le malade, recroquevill sous des
couvertures, s'tait blotti dans un large fauteuil prs de la fentre
ouverte. Bien que la matine ft chaude, il grelottait dans son plaid.
Ainsi que Lechantre l'avait dclar  Thrse, il tait effrayamment
chang: son corps amaigri flottait dans ses vtements; ses cheveux et sa
barbe semblaient n'avoir plus de vie, ses joues creuses taient
blafardes; au fond de leur orbite ses yeux noirs renfoncs se mouvaient
sans cesse, avec cette inquite expression questionneuse des malades,
qui cherchent  lire sur la figure des gens ce que ceux-ci pensent de
leur tat. Il tenait un album sur ses genoux et ses doigts macis y
crayonnaient un paysage.

--Bravo, petit! Tu t'es remis  la besogne, c'est bon signe, dit
Lechantre en se penchant pour examiner le croquis.

Il croyait y retrouver le site qui s'tendait en face de la fentre,
mais il s'aperut que Jacques avait dessin de souvenir la rade de
Villefranche vue de la route de Beaulieu.

--Tiens, continua-t-il, pour un croqueton fait de chic, c'est gentil!

--Non, soupira tristement Jacques en fermant l'album, a ne vaut rien.
a manque de chaleur... Il me faudrait la lumire de l-bas... Ah! les
couchers de soleil de la villa Endymion!... Les collines d'oliviers et
de pins s'enlevant sur un fond d'or, o brillait clair comme argent un
mince croissant de lune!... Voil ce qu'il me faudrait pour me redonner
du ton!.. Ici le paysage est gris et le soleil ne rchauffe pas... Et
puis il y a cette angoisse, cette peur d'touffer qui me paralyse les
doigts. Non, voyez-vous, je ne pourrai plus peindre, je suis fini!...
Entre nous, M. Lechantre, poursuivit-il en fouillant avidement les yeux
de son interlocuteur, que pense Langlois?

--Langlois! rpondit Lechantre en affectant un air enjou, il dclare
que fil as tort de te tracasser, qu'avec un bon rgime et des soins,
avant l'hiver tu pourras reprendre tes travaux.

--Ah! si c'tait vrai! soupira Jacques avec dcouragement... Tenez, si
l'on me disait: On va te couper les deux jambes, mais tu pourras de
nouveau peindre, j'en ferais volontiers le sacrifice... Je retournerais
 Nice et, cette fois, je suis sr que j'y excuterais un beau tableau.
Vous n'avez pas ide comme ce pays-l me hante! Je n'ai qu' fermer les
yeux pour revoir en pleine lumire les gens et les choses. Je sens d'ici
l'odeur des eucalyptus et je suis obsd, la nuit, par un air qu'on
jouait  la redoute... Vous savez, quand nous avons vu venir  nous
Mania, avec sa robe blanche seme de pavots rouges!

--Il y pense toujours! se dit Lechantre qui avait la langue leve pour
parler de sa visite  Thrse et qui s'arrta, jugeant le moment
inopportun.

Ils furent interrompus par Christine qui venait dresser le couvert de
son frre sur une petite table, et par Mme Moret qui appelait le
paysagiste du fond de sa cuisine.

--Attends, s'cria celui-ci, je vais revenir... C'est pour une surprise
que nous t'avons mnage, un plat niois qui te remettra en apptit...

Cinq minutes aprs il rentrait avec la petite mre apportant entre deux
assiettes le risotto qui dgageait une affriolante odeur.

--Voil, s'exclama comiquement Lechantre, le risotto demand... Nous y
avons mme insinu quelques truffes de Bourgogne... Ah! dame, elles ne
valent pas celles du Pimont, mais on fait ce qu'on peut... gote-moi
a!

Tout en plaisantant, il servait le malade, tandis que la petite mre,
rjouie  l'ide que son Benjamin allait enfin manger, versait
allgrement dans un verre  pied un doigt de vin de Bordeaux et coupait
des tranches de pain.

Jacques,  l'aspect du plat qu'il avait dsir, eut d'abord dans les
yeux un sourire enfantin. Il avala quelques bouches du fameux risotto,
les mastiqua pniblement, puis d'un air de mauvaise humeur rejeta sa
fourchette sur la nappe et repoussa son assiette.

--Comment! tu ne le trouves pas  ton got? demanda Mme Moret
consterne.

--Non, murmura-t-il, ce n'est pas a... Pour que ce ft bon, il faudrait
le manger l-bas, apprt par les gens du pays, servi en face des
citronniers de Beaulieu... Emportez cette pte de riz... Elle me
rpugne et je n'ai plus faim.

Christine pina ses lvres ironiquement et dbarrassa la table, tandis
que la pauvre Mme Moret s'enfuyait pour pleurer  son aise dans sa
cuisine. Le peintre et son ancien matre restrent de nouveau seuls dans
la chambre, par la fentre de laquelle montaient faiblement les rumeurs
du village.

--Sacrebleu! gronda Francis, tu dsoles ta bonne femme de mre!... Il
faudrait pourtant voir  te nourrir, si tu veux reprendre des forces!...

--Je ne me rtablirai jamais ici, repartit tristement Jacques... Je vous
rends justice  tous, vous me soignez admirablement et maman se met en
quatre pour moi, mais c'est peine perdue... L'air de Rochetaille ne me
vaut rien et je n'y respire pas... Voyez-vous, le charme de Nice m'a
empoign et il ne me lchera pas... Ah! les Niois ont raison de prendre
pour symbole une hirondelle avec cette devise: Je reviendrai! Quand on
a une fois vcu dans cette lumire, on ne vit plus ailleurs. Mon corps
ne peut se gurir ici, parce que mon coeur est rest au bord de la mer
bleue... Je ne vous parle plus de Mania, et vous vous imaginez peut-tre
que je l'ai oublie; mais non, je ne songe qu' elle; dans mes nuits
d'insomnie, je la vois constamment; elle reste attache  ma chair et 
ma pense... Soyez franc avec moi, Lechantre, avez-vous entendu parler
d'elle depuis notre dpart?

--Oui, rpondit vasivement le paysagiste, elle a quitt Nice et n'y
reviendra plus.

--Dtrompez-vous, protesta Jacques avec exaltation, elle y retournera!
Elle a subi le charme, elle aussi... Elle y reviendra, et s'tonnera de
ne pas m'y voir... Il n'est pas possible qu'elle ne m'aime plus! Je suis
sr que si elle me savait en danger, elle accourrait me chercher ici...

--Eh! riposta Francis impatient, elle a connu ta maladie et n'a pas
boug.

--Vous la calomniez... J'ai t grossier avec elle et elle m'en a gard
rancune, mais, au fond du coeur, elle le regrette... Tenez, ajouta-t-il
avec l'obstination des malades, promettez-moi une chose, mon bon
Lechantre!...

--Quoi, entt gamin?

--Promettez-moi d'crire  Mania o je suis et  quel point je
souffre... Une lettre de vous la convaincra davantage... Si vous voulez
que j'aie l'esprit en repos et que je me soigne srieusement, jurez-moi
que vous crirez... aujourd'hui!

--Oui, oui... balbutia Lechantre, effray de l'expression anxieuse des
traits de Jacques et craignant qu'un refus n'ament le retour d'une des
crises qui mettaient chaque fois la vie du malade en pril.

--Merci... Vous tes un brave camarade... Ecrivez vite!... Si votre
lettre est acheve  temps, elle pourra partir par le courrier de ce
soir... Dites-lui bien tout... et que je l'adore... Allez!

Avec un geste d'enfant gt, il le pressait pour qu'il montt
immdiatement dans sa chambre. Lechantre s'excuta.--Comme il traversait
le couloir, il fut arrt par la maman Moret, trs mue, qui s'lanait
vers lui, le prenait par le bras et l'entranait dans une pice voisine:

--Venez, venez, M. Lechantre!

Il entra et tressaillit; Thrse tait devant lui.

--M. Lechantre, dit d'un ton ferme la jeune femme, j'ai rflchi depuis
ce matin, j'ai vu plus clairement o tait mon devoir et je suis
venue... Croyez-vous que ma prsence puisse srieusement tre bonne 
votre ami?

Aprs la conversation qu'il avait eue avec Jacques, l'instant d'avant,
le brave Francis hsitait  rpondre affirmativement, mais la petite
mre ne lui laissa pas le temps de parler, et avec ptulance:

--Si elle lui sera bonne? s'cria-t-elle, les yeux pleins de larmes, ah!
Thrse, ma fille, peux-tu en douter?... Elle lui vaudra mieux que tous
les remdes des mdecins... Je n'osais pas te demander de venir chez
nous... Je craignais... Mais, n'est-ce pas? tout est oubli?... Tu es la
meilleure des cratures, tu es un ange du bon Dieu!

En mme temps, emporte par la surprise, l'motion et la joie, elle
saisissait les mains de sa bru et, malgr celle-ci, elle les baisait
dvotement. A la fin Thrse se jeta  son cou et les deux femmes
s'embrassrent en sanglotant.

--Je vais prvenir Jacques, hasarda Francis qui se sentait inquiet.

--Non, non, repartit imptueusement la petite mre, laissez-moi le
plaisir de lui annoncer moi-mme la bonne nouvelle... Attendez-moi un
moment dans le couloir; ce ne sera pas long!

Elle se prcipita vers la chambre de son garon, tandis que Lechantre et
Thrse la suivaient  quelques pas de distance. Dans son empressement,
la bonne femme oublia de refermer la porte et s'avana  pas discrets,
les yeux brillants, l'air joyeusement mystrieux, vers Jacques enfonc
dans sa songerie.

--Mon _fi_, commena-t-elle, tu ne te plaindras plus de ta solitude...
M. Langlois est  peine parti qu'il t'arrive une nouvelle visite...

--Une visite? murmura le peintre en rouvrant ses yeux assoupis.

--Quelqu'un que tu n'as pas vu depuis longtemps... une dame...

--Une dame?...

Dans l'esprit de Jacques, uniquement occup de Nice et des souvenirs de
l'hiver, l'ide que cette visiteuse tait peut-tre Mania surgit
brusquement.

--Oui, une dame qui t'aime bien et que nous aimons tous... Seulement,
promets-moi de ne pas t'agiter!

Jacques ouvrait des yeux effars et ne comprenait plus trs bien.
Pourtant, il s'tait lev sur ses jambes chancelantes, et, pris d'un
soudain retour de coquetterie, il se dbarrassait de son plaid,
rajustait sa cravate, boutonnait son veston.

--Fais-la entrer, balbutia-t-il d'une voix tremblante.

--Allons, chuchota Lechantre  Thrse, du courage!

Il l'entrana vers la chambre, en la poussant doucement devant lui.
Jacques, les yeux ravivs par une chimrique esprance, avait fait
quelques pas. Il reconnut sa femme et s'arrta:

--Thrse!...

Sa figure exprima un vague dsappointement; la flamme de ses yeux
s'tait teinte et il s'appuyait au dossier de son fauteuil d'un air
dcontenanc. Ce brusque changement de physionomie n'chappa point au
regard perspicace de Thrse; elle pressentit que ce n'tait pas elle
que Jacques attendait, et cette pense mortifiante rouvrit
douloureusement ses blessures. Une pression suppliante de la main de
Francis lui rappela qu'elle tait venue pour remplir un devoir, et,
comprimant une dernire rvolte, imposant silence  ses rancunes
rveilles, elle s'avana vers Jacques qui osait  peine la regarder.

Dans la chambre du malade il y eut un moment d'anxieuse attente. Mme
Moret essuyait furtivement ses paupires mouilles et Lechantre, trs
tourment, se demandait ce qui allait rsulter de cette prilleuse
entrevue. Thrse posa doucement la main sur l'paule de son mari.

--Jacques, dit-elle, j'ai appris que tu tais souffrant et je suis
venue... Oublions le pass... Il ne faut plus songer qu' te soigner et
 te gurir.

Il leva vers elle un regard timide, un regard d'enfant peureux et encore
mal rassur, puis des larmes lui montrent aux yeux. Le mot de pass
voquait en lui tant de sentiments poignants et contraires!...

--Merci, murmura-t-il dans un sanglot.

Ces larmes et ce sanglot remurent profondment la jeune femme. Elle vit
Jacques si lamentablement transform par la maladie, si faible, si hve
et amaigri, que la compassion touffa son ressentiment. Elle eut piti
de ce malheureux que quelques mois de souffrances avaient rduit  cet
tat d'amoindrissement. Elle ne se souvint plus que des jours heureux et
la tendresse d'autrefois lui amollit le coeur. Sur un signe qu'elle leur
fit, la petite mre et Lechantre se retirrent. Le mari infidle et la
femme abandonne se retrouvrent seuls dans la chambre close.

Alors, avec une sollicitude attendrie, Thrse fora Jacques  s'tendre
dans son fauteuil; elle s'assit sur un tabouret  ses pieds et lui prit
les mains:

--Jacques, commena-t-elle, aie confiance en moi!... Je reviens  toi
comme au temps o nous tions encore au Prieur et o nous vivions si
heureux... Je ne me rappelle que ces moments-l, les moments o tu
m'aimais et o j'tais si fire de ton amour!... J'ai oubli le reste
comme un mauvais rve. Cet heureux temps d'autrefois, si tu veux, nous
le retrouverons tout entier. Ds que ta sant sera meilleure, nous
retournerons au Prieur, tu verras que rien n'y est chang et que le
bonheur t'y attend comme jadis...

Doucement, maternellement, comme on parle  un enfant endolori, elle lui
remmorait les menus dtails de leurs souvenirs de jeunesse et le
renseignait sur les choses et les gens qui l'avaient intress
autrefois:--les _quoichiers_ du verger donnaient toujours leurs exquises
prunes violettes; les couchers de soleil taient toujours aussi beaux
sur l'Aujon; l'ancien berger, le _Rat d'eau_, prenait de l'ge, mais il
se maintenait trs vert, pchait toujours avec la mme ardeur et
demandait souvent des nouvelles de Jacques...

Tout en remontant ce lointain courant des communes souvenances, elle
relevait de temps en temps ses profonds yeux noirs vers le malade;
soudain elle s'aperut qu'il ne semblait pas l'entendre... Le regard du
peintre se fixait distraitement sur une petite tude pendue au mur, en
face du fauteuil, et, en examinant cette toile qui dtournait
l'attention de Jacques, Thrse reconnut qu'elle reprsentait un coin du
petit port de Saint-Jean. De nouveau, cette inconsciente marque
d'insensibilit lui pera le coeur et elle s'interrompit avec un geste
douloureux.

Le geste dsol de la jeune femme tira Jacques de la rverie o son
esprit s'garait; une rougeur lui monta aux joues et, confus comme un
colier pris en faute, il balbutia:

--Pardon!... Je suis indigne!...

Puis l'motion, la honte et les regrets qui l'agitaient provoqurent
fatalement une de ces terribles crises qui se manifestaient avec une
soudainet fulgurante. Sa respiration s'embarrassa, son visage eut cette
farouche expression d'angoisse qui annonait l'approche du paroxysme. Il
portait avec un geste dsespr ses mains  sa poitrine et suppliait
qu'on lui donnt de l'air. Une pleur de cendre envahit sa figure et la
syncope arriva.

Quand il sortit de son vanouissement, il retrouva autour de lui sa
mre, Thrse et Lechantre terrifis. Il agita la tte pour les
remercier de leurs soins et retomba dans son mutisme habituel.

A partir de ce moment les accs se renouvelrent  des intervalles plus
rapprochs. Il ne pouvait plus supporter le lit. La nuit, l'apprhension
d'une crise le tenait en veil et il se tranait pniblement de fauteuil
en fauteuil. Thrse, Mme Moret, Christine et Francis le veillaient
alternativement. Quand venait le tour de ce dernier, Jacques lui
rptait ds qu'ils se trouvaient seuls:

--Vous avez crit, n'est-ce pas?

--Oui, rpondait complaisamment le paysagiste, auquel les mensonges ne
cotaient plus.

--Bien... Il faudra aussi tlgraphier  Langlois... Je veux qu'il me
prolonge jusqu' l'arrive de Mania... car elle viendra; elle ne peut
pas ne point venir!--Et, ajouta-t-il, avec un gosme froce, quand elle
sera ici, vous trouverez un prtexte pour loigner Thrse...

Cette chimrique attente de Mme Liebling semblait seule le soutenir
contre la violence de plus en plus terrassante des paroxysmes.
Nanmoins, ses forces diminuaient, il mangeait  peine et la faiblesse
physique amenait peu  peu l'amoindrissement de l'intelligence. La
fivre ne le quittait plus gure et son cerveau tait continuellement
hant par une sorte de dlire lucide. Sa taciturnit des premiers jours
avait fait place  une verbosit nerveuse. Il se montrait plus
tendrement expansif, mais cette expansion tait pour Thrse une source
d'affliction et de nouveaux navrements de coeur. Le milieu de
Rochetaille ne semblait plus exister pour lui; c'tait toujours Nice
qu'il avait maintenant devant les yeux et dont il parlait avec
exaltation.

Jusque dans les affres de la suffocation le charme invincible des
sirnes de la cte d'azur persistait. Il s'incarnait dans l'ensorcelante
image de Mania, dont l'arrive sans cesse attendue obsdait le
malade.--Aprs avoir subi  Nice les tortures de la jalousie, Thrse
souffrait encore de l'infidlit conjugale pendant les tristes et
suprmes veilles o elle prodiguait ses soins au moribond.

Jacques, mme en sa prsence, rappelait avec une intarissable loquacit
tous les incidents du prcdent hiver. Pour les peindre en paroles, il
retrouvait cette justesse de la vision, cette vivacit de coloration,
qui lui avaient manqu  Nice. Il revoyait la promenade des Anglais avec
sa perspective de montagnes veloutes d'un bleu tendre, et son
va-et-vient de promeneurs, heureux de vivre au soleil. Il avait
l'hallucination des verdures du jardin public  l'heure o la foule
circule autour du kiosque des musiciens, et o les glycines robustes
enlacent les pins jusqu' la cime pour retomber de toutes parts en
grappes d'un mauve attendri.--Et toujours, dans ces vocations de soleil
et de fleurs, revenait l'apparition de Mania, se dtachant sur la mer
azure dans sa toilette blanche, et marchant d'un pas rythm par la
cadence d'une musique imaginaire...

Thrse sentait ses dernires rancunes s'vanouir  la vue de ce
malheureux frl chaque jour de plus prs par l'aile de la mort. Elle
songeait qu'il pouvait brusquement disparatre dans l'une de ces crises
toujours plus rapproches, et, reprise d'une tendresse mle de piti
pour le bien-aim d'autrefois, elle poussait l'abngation jusqu' se
faire la complice de ses chimres, jusqu' le bercer en des esprances
qui pourtant, elle le savait bien, avaient toutes pour objectif une
rivale mortellement hae.

--Oui, murmurait-elle le coeur meurtri, je te le promets, nous
retournerons  Nice... Ds que tu seras moins faible nous partirons.
Nous passerons l'hiver l-bas... Tu y retrouveras les citronniers, la
mer bleue, le soleil et... et tout ce que tu aimes. Calme-toi seulement,
ne t'agite plus... Ne pense en ce moment qu' regagner des forces pour
le voyage...

Jacques tonn, presque mfiant, regardait d'abord Thrse d'un air
craintif, puis ses yeux s'illuminaient, et il s'absorbait gostement
dans ces fivreuses visions--oubliant celle qui les lui avait suggres,
et  qui elles taient cruellement odieuses...

Une nuit, o l'on attendait le docteur Langlois mand en toute hte, et
o Jacques, haletant dans son fauteuil, interrogeait fivreusement
Lechantre, l'hallucination devint plus aigu. Le malade affirmait avec
vhmence que Mme Liebling arriverait certainement cette nuit-l, et
pressait son ami d'ouvrir la fentre pour pier s'il n'entendrait pas un
roulement de voiture.--Vers les premires blancheurs de l'aube, un
tintement de grelots rsonna soudain sur la route.

--C'est elle! c'est Mania! s'cria le malheureux visionnaire; Lechantre,
descendez vite... plus vite donc!

Puis, comme cette motion tait trop forte pour son organisme puis,
ses traits se contractrent, il porta ses mains  sa poitrine et, dj
suffoquant:

--Trop tard! soupira-t-il en coutant la voiture qui s'arrtait devant
la porte.

Lechantre, effray, appelait Thrse, puis courait ouvrir  Langlois.
Quand il rentra avec le mdecin, il tait trop tard en effet. La mort
arrivait avec une vlocit d'oiseau de proie.--Les rougeurs du soleil
levant glissaient par la fentre entrebille: au dehors le village se
rveillait; le ptre de Rochetaille, le _Rat d'eau_, toujours robuste
et alerte, soufflait vigoureusement dans sa corne pour rassembler son
troupeau, et, aux sons de la trompe du vieux berger de son enfance, le
peintre de la _Rentre des avoines_ s'teignait, les yeux encore pleins
de la dcevante et ensorcelante vision de Nice.

Andr Theuriet.

FIN

[Illustration.]










End of the Project Gutenberg EBook of L'Illustration, No. 2500, 24 Janvier
1891, by Various

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 2500, 24 JANVIER 1891 ***

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Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
