The Project Gutenberg EBook of L'Illustration, No. 2499, 17 Janvier 1891, by 
L'Illustration- Various

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Title: L'Illustration, No. 2499, 17 Janvier 1891

Author: L'Illustration- Various

Release Date: February 1, 2014 [EBook #44812]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, 17 JAN 1891 ***




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L'ILLUSTRATION
Prix du Numro: 75 centimes.

SAMEDI 17 JANVIER 1891
49 Anne.--N 2499

[Illustration: CLINE MONTALAND
Phot. Van Bozch, Boyer succr.]



AVIS AUX ACTIONNAIRES
de L'ILLUSTRATION

MM. les actionnaires de la Socit du journal l'_Illustration_ sont
prvenus que l'Assemble gnrale ordinaire aura lieu au sige social,
13, rue Saint-Georges,  Paris, le samedi 31 janvier 1891,  deux
heures.

ORDRE DU JOUR:

Examen, et approbation, s'il y a lieu, du bilan et des comptes de
l'exercice 1890.--Rpartition des bnfices.--Fixation du
dividende.--Renouvellement du conseil de surveillance.--Fixation du
chiffre du traitement du grant pour l'anne 1891.--Fixation du prix
auquel le grant pourra procder au rachat d'actions de la Socit en
1891.--Tirage au sort des obligations  rembourser en 1891.

Pour assister  cette Runion, Messieurs les Actionnaires propritaires
de titres au porteur doivent en faire le dpt avant le 25 courant,  la
Caisse de la Socit. Il leur sera remis en change un rcpiss servant
de carte d'entre.



COURRIER DE PARIS

Le froid qu'il fait, les morts qui se succdent les unes aux autres, la
question du chauffage, le sort des pauvres gens, et, avec cela, les
pices nouvelles ou attendues, voil, par ce rude hiver, les sujets de
conversation des Parisiens qui n'ont pas encore pris le train de Nice.

Car maintenant, lorsqu'arrivent les mois de froidure, pour parler comme
nos pres, c'est pour tous ceux qu'une fonction, une occupation, une
mdiocrit de fortune ou une habitude n'attache pas  une rue de Paris,
une fugue vritable vers les bords bnis o la mer bleue gmit, cette
mer bleue o l'ex-maire de Toulon jetait le trop-plein de ses aventures.

On part et les hteliers parisiens, ces thermomtres spciaux, nous
diront que le nombre des voyageurs diminue de plusieurs degrs ici
tandis que le chiffre grossit vers Cannes, Bordighera ou Saint-Raphal.
Et comment ne partirait-on pas? Il est convenu que le Midi est le jardin
d'hiver de tout bon Parisien _dans le train_. Pour rester dans ce
_train_, on prend celui de P.-L.-M. Il parat qu'on soigne ses
bronchites et qu'on rchauffe ses rhumatismes  la brise de la
Mditerrane. Ce n'est pas toujours vrai. On s'y dorlote, mais on y
grelotte. Qu'importe! On est dans le Midi. C'est le soleil du Midi,
c'est la cte du Midi. Il n'y a que la foi qui sauve.

A vrai dire, les cavalcades et les carnavals ont, l-bas, un dcor qui
les fait valoir, et je ne sais rien de plus triste,  Paris, que les
mascarades par ces froides nuits si longues. Quand je pense qu'il se
trouve encore des gens pour se planter dans le vent, sur les trottoirs
des environs de l'Opra, et attendre l'entre des masques! Il fallait
les voir, samedi dernier, ces masques au nez rougi et aux mains gourdes,
se rendant au bal de l'Opra, par les rues dsertes, balayes de la
brise! Les ples pierrots verdissaient sous leur farine; les clowns,
avec leurs paletots jets sur leur costume  paillettes, soufflaient sur
leurs ongles endoloris, et les toreros (car il y a beaucoup de toreros
parmi ces travestissements) toussaient mlancoliquement et battaient la
semelle sur les trottoirs. O ciel d'Andalousie, nuits toiles de
Sville et de Grenade, o tes-vous?

Il est banal de venir dclarer que cette gaiet est macabre, mais elle
l'est. Ces fillettes qui ont l'ongle, ces bergres Watteau qui voquent
l'ide d'un prompt sirop pectoral, ce dfil de masques bizarres sous la
lueur crue de la lumire lectrique, c'est le carnaval parisien, c'est
une gaiet convenue, je veux bien, mais c'est une gaiet de cimetire,
et il faut avoir le got du plaisir diantrement chevill au corps pour
s'aller enfermer dans une loge ou se faire touffer dans un couloir afin
de contempler de prs cette mascarade htroclite!

Je disais, l'autre jour, que ces bals dureront toujours, parce qu'il y
aura toujours des curieux. Il y aura toujours des grisettes aussi, et,
par exemple, Cline Montaland, la bonne, l'excellente femme que la
Comdie perdait la semaine dernire, Cline Montaland en tait une par
les gots simples, la bonne grce rieuse, la bont: je rpte le mot que
tous ceux qui ont parl d'elle ont crit.

Vritablement la mort de cette charmante femme a t un deuil pour tous
les amis du thtre. Elle tait depuis si longtemps applaudie, et elle
avait pass sur tant de scnes parisiennes! Je lui ai vu jouer, pour ma
part, une cantinire dans les _Cosaques_, la reine Bacchanal dans le
_Juif-Errant_, Ida de Barency dans _Jack_, et une Espagnole au
Thatre-Taitbout, dans une revue de fin d'anne, o elle chantait en
espagnol une _habanera_ qui fit fureur. _Oll! oll!_ Car elle avait
l'air d'une manola andalouse, cette jolie Cline Montaland, et, en jupe
courte,  dentelles et  rsilles, avec une rose dans ses noirs cheveux,
lorsqu'elle jouait le _Pied de Mouton_, on songeait  cette Petra
Camara,  qui Thophile Gautier ddiait une des plus jolies pices des
_Emaux et Cames_:

Peigne au chignon, basquine aux hanches,
Une femme accourt en dansant.
Dans les bandes noires et blanches
Apparaissant, disparaissant.

Mais les premiers succs de Cline Montaland taient bien antrieurs au
_Pied de Mouton_. Je me rappelle un soir lointain, un dimanche, o mon
pre et ma mre voulurent me mener au spectacle pour la premire ou
seconde fois. Le boulevard du Temple existait encore en ce temps-l.
Nous nous prsentmes au guichet du Cirque-Olympique: il n'y avait pas
de place; on y jouait l'_Arme de Sambre-et-Meuse_, une de ces pices
militaires et patriotiques si fort  la mode en ce temps-l et qui
reviennent  l'ordre du jour maintenant, tmoins le _Rgiment_ et _Nos
sous-officiers_.

Nous nous rabattmes sur la Porte-Saint-Martin. On y donnait les
_Routiers_. Salle pleine.

--Allons au Palais-Royal, dit mon pre.

Et nous allmes au Palais-Royal, moi regrettant les canonnades de
l'_Arme de Sambre-et-Meuse_ et les tirades au salptre de Pichegru. Le
Palais-Royal reprsentait alors la _Fille mal garde_ et _Maman
Sabouleux_, deux pices o apparaissait la petite Cline Montaland,
brune, accorte, gte et fte par le public. Elle jouait, chantait et
dansait. Oui, comme intermde elle dansait une polonaise, et je la vois
encore en costume fourr, glissant sur la scne du Palais-Royal comme
une mondaine sur la glace du Bois-de-Boulogne. J'entends encore le son
mtallique de ses talons de cuivre quelle frappait l'un contre l'autre.
Jolie, cela va sans dire.

Pendant un entracte du _Prix Montyon_, regardez au foyer, dans les
portraits peints par mile Bayard, celui de Cline Montaland enfant.
Elle est l, trs vivante et, femme faite, elle avait gard, paissi par
l'embonpoint, ce gai visage de brune fillette mutine.

Alors qu'elle tait la petite Cline du Palais-Royal, tous les ans les
collgiens de Paris lui envoyaient, aprs s'tre cotiss, des bonbons
pour ses trennes. Parfois un de ces lycens apportait, avec les
pralines, une pice de vers qu'il dbitait au nom de ses camarades pour
remercier _l'enfant prodige_ d'avoir jou  Louis-le-Grand ou ailleurs.
Les annes avaient pass, pass, depuis ce temps, et les collgiens de
1849 ou 1850 taient devenus de gros bonnets, fonctionnaires, officiers
suprieurs, magistrats. D'autres (en plus grand nombre) taient morts.
Mais, au jour de l'an, il tait rare que Mme Cline Montaland ne ret
pas quelque sac de marrons ou quelque souvenir d'un des orateurs
d'autrefois, de ces collgiens de jadis devenus quinquagnaires.

Parfois mme elle trouvait encore des vers--vieillis comme leur
auteur--d'un de ces potes d'autrefois. C'tait l sa joie.

--Cela me rajeunit, disait-elle, comme si elle avait abdiqu toute sa
coquetterie.

Cette anne, elle a d recevoir les mmes marques de sympathies des
admirateurs de la comdienne  ses dbuts, mais elle n'a pu tre
joyeuse. Ce jour de l'an a t lugubre et Cline Montaland avait jou
pour la dernire fois.

Tout naturellement ses obsques ont t pour la badauderie parisienne
une occasion de rassemblement. Il parat qu'on s'est, autour de
Saint-Roch, bouscul pour voir les acteurs, comme autour du bureau de
location d'une pice  succs. N'ayant pas assist  la scne, je n'en
puis rien dire, mais certains journaux ont assur que la curiosit du
public manquait de recueillement.

La foule, aprs tout, est un dernier hommage pour un acteur ou une
actrice qui disparat. Musset n'a pas eu les funrailles de Rachel, et
il en sera toujours ainsi. Paris adore ses acteurs. Il les sait toujours
prts  se mettre en avant pour une bonne oeuvre. Voyez Sarah Bernhardt
qui, avant de repartir vers les Amriques, voulait jouer _Phdre_ au
bnfice de la veuve de Poupart-Davyl et, dit-elle,  celui de M.
Duquesnel.

Mais, en fait de funrailles, s'il tait mort il y a vingt-deux ans, le
baron Haussmann, avec quelle pompe on et clbr ses obsques! C'est un
peu de l'histoire de Paris qui s'en va. Le baron Haussmann meurt pauvre,
parat-il, aprs avoir dpens des millions. Il a expliqu dans ses
_Mmoires_ comment un prfet de la Seine de l'empire tait, je ne dirai
pas gn, mais tout juste assez libralement dot avec les sommes
cependant prodigieuses que l'tat mettait  sa disposition.

Que de frais de reprsentation! Que de luxe! quelles ftes!

Le baron Haussmann fut en quelque sorte et pendant des annes un
vice-empereur aussi puissant que M. Rouher. Il tait,  vrai dire, le
roi de Paris. Et ce Paris, il le maniait, le perait, le dtruisait, le
reconstituait, le _triangulisait_ comme on disait alors, avec une
activit insatiable. On ne fait pas d'omelettes sans casser des oeufs,
dit vulgairement le proverbe. Tous ces embellissements cotaient cher,
et, un beau jour, le pouvoir du baron Haussmann croula sous le faix des
sommes dpenses. L'opposition prsenta  l'opinion publique la facture
de ce Paris _haussmanis_ et un calembour jet  propos fit la fortune
d'un jeune avocat qui devait devenir un vritable homme d'tat.

M. Jules Ferry publia une brochure, les _Comptes fantastiques
d'Haussmann_, qui le mit au pinacle et fit mettre le baron au rancart.

Adieu les ftes carillonnes o le comte de Bismarck buvait de la bire
en causant chope en main comme un retre d'Albert Durer, son vidrecome
entre les doigts!

Adieu les bals de l'Htel-de-Ville o la bourgeoisie parisienne se
prcipitait en faisant assaut de toilettes! Adieu les doux concerts o,
_bianca e grassa_, Mlle Marie Rose chantait les _Djinns_ du dernier
opra d'Auber!

Adieu aussi les mdisances qui faisaient conter tout bas que Mlle
Francine Cellier, du Vaudeville, n'tait si bien vtue, dans les pices
de Sardou, que parce qu'elle s'habillait  la _Ville-de-Paris_.
Puissance et injures, tout s'abmait en mme temps, et le baron
Haussmann tombait quelques mois avant l'empire. Mais, quoique tomb, il
demeurait une figure. On lui gardait une reconnaissance d'avoir, tout en
abattant bien des souvenirs historiques regretts, assaini Paris, oui,
de l'avoir assaini de telle sorte que le typhus en a t comme chass et
que le cholra n'y trouve plus un terrain de bataille. On ne dbaptisa
pas le boulevard Haussmann. Il sembla que la truelle du grand maon
Haussmann dt tre sacre si l'homme politique ne l'tait pas. Lui,
aprs tre rest quelque temps dans l'ombre, chercha  ressaisir une
place dans nos assembles. Il fit une campagne lectorale en Corse et il
contait gaiement, au retour, qu'il avait, dans le maquis, trait la
question politique avec le fameux bandit Bella-Coccia.

C'tait en octobre 1877. M. Haussmann campait dans une plaine, sous la
tente, mangeant du mouton embroch comme dans une _diffa_ arabe. Puis il
partait en voiture avec M. de Montero, je crois, lorsqu'une vieille
femme au profil romain lui remettait un placet. C'tait la femme d'un
vieux bandit arrt, Stampo, et demandant grce pour lui. Quant 
Bella-Coccia, il disait au baron Haussmann:

--Je garde le maquis pour avoir fait le coup de feu avec les gendarmes,
du haut de mon moulin, mais mon beau-frre est brigadier dans la garde
rpublicaine: il votera pour vous!

Et, M. Haussmann promettant de demander l'amnistie, le bandit lui
tendait une gourde neuve, le faisait boire, buvait aprs lui, et,
rsolument:

--Maintenant, ce que vous me direz, je le ferai! A la vie,  la mort,
_signor baron!_

Prendre pour agent lectoral le bandit _Bella-Coccia_, l'aventure ne
manquait pas de fantaisie!

Ce qui en manqua, c'est l'ouvrage qu'il publiait, il y a si peu de
temps. Les _Mmoires du baron Haussmann_ sont d'un administrateur
minent; mais on voudrait, dans ses souvenirs, plus de curiosit et plus
de vie.

Je n'ai rien dit du sculpteur Delaplanche, qui fut un artiste inspir,
je n'ai rien dit de M. Foucher de Careil... La mort va trop vite et le
_Courrier de Paris_ n'est pas un article ncrologique. Oh! le rude hiver!
La Seine est prise! Les Parisiens s'amusent  la traverser. Mais ceux
qui souffrent?... Les plaisirs de l'hiver sont chrement pays de la vie
des malheureux.

Rastignac.



L'HIVER DE 1890-91

L'hiver que nous traversons sera inscrit parmi les hivers mmorables,
tant par sa prcocit que par sa rigueur. Il a commenc le 26 novembre.
Jusqu'au 25, la temprature tait reste assez chaude, et mme
suprieure  la moyenne; mais le 26 le thermomtre descendit tout d'un
coup  un minimum de -2,3, sans s'lever au-dessus de -0,8, et donna
comme temprature moyenne de cette journe -1,6. Le lendemain, il
descendit  un minimum de -7, 1, et le surlendemain, 28,  -15,0,
minimum qu'il n'a pas dpass depuis. C'tait le commencement d'un froid
persistant et rigoureux.

Cependant il y eut dgel le 2 dcembre jusqu'au 9, puis regel du 10 au
18, puis dgel du 19 au 21, puis regel du 22 au 31, puis dgel le 31 au
soir jusqu'au 4 janvier, et regel dans la nuit du 4 au 5 jusqu'au 12 au
soir. Du 26 novembre au 3 dcembre, la moyenne de la journe a t
infrieure  zro, et il en a t de mme du 8 au 18 dcembre, du 23 au
31, et du 6 au 12 janvier. Ces allures du thermomtre montrent qu'en
ralit le froid n'a pas t aussi conscutif qu'on le croit, puisque le
thermomtre n'est rest perptuellement au-dessous de zro que pendant 9
jours de suite, du 10 au 18 dcembre, ainsi que du 23 au 31. Quant  la
glace, depuis le 26 novembre jusqu'au jour o nous crivons ces lignes
(13 janvier), il y a eu 45 jours de gele, et seulement 3 jours de dgel
(19, 20 et 21 dcembre).

Ce sont l les observations de Paris (Observatoire du parc de
Saint-Maur). La temprature moyenne du mois de dcembre a t de -3, 4.
On ne trouve, depuis 1757, que trois mois de dcembre aussi froids: ce
sont ceux de 1829, 1840 et 1879.

La Seine a commenc  charrier le 29 novembre, puis, de nouveau--aprs
le dgel du 4 au 8 dcembre--le 11, puis, de nouveau encore, aprs le
dgel du 19 au 22, le 25; enfin, une quatrime fois, aprs le dgel du
31 dcembre, le 7 janvier. Elle aurait d tre prise le 30 dcembre et
mme le 16. En effet, sa conglation le 11 janvier  minuit a eu pour
causes thermomtriques une somme de -15, 7 de froid dans les minima
diurnes additionns du 16 au 11, une somme de -15, 7 dans les maxima,
et une de 35, 9 dans les moyennes diurnes. Or ce mme tat
thermomtrique avait dj t atteint le 16 dcembre et le 30. Mais la
nature n'est plus souveraine dans la capitale du monde. Par le jeu des
barrages, nos ingnieurs savent activer le courant, lever ou abaisser
les eaux, disloquer les glaces et leur interdire toute stagnation. C'est
ce qui est arriv en dcembre. Les effets de nos hivers ne sont plus
comparables  ceux des hivers anciens, pas plus que ceux des
inondations, qui jadis enlevaient les ponts de Paris et semaient la
ruine et le deuil sur leur passage. Les mtorologistes devront donc
surtout comparer entre elles les indications plus mcaniques que
pittoresques de la colonne thermomtrique.

***

Aprs un mois de dcembre trs froid, comme nous venons de le voir, le
dgel est arriv le 31 dcembre  11 heures du matin, mais a t de
courte dure. La Seine charriait encore considrablement le 31; le 1er
janvier, les glaons taient presque entirement fondus. Il y eut un
lger retour du froid le 2 (min. 6, 3, max. X 2, 2,) et le 3 (min.
-5, 5, max. X 2 8); le 4, temprature douce (min. 0, 4, max. X 4,
4); le 5 pendant la nuit retour dfinitif du froid.

La Seine, dont la temprature tait voisine de 0 depuis plus d'un mois,
a recommenc  charrier le 7; le 10 les glaons, presque souds entre
eux, marchaient avec une extrme lenteur, le 11 le fleuve tait pris,
dans toute la traverse de Paris, sur les deux tiers de sa largeur, il
ne restait de courant visible et de glaons en mouvement qu'au milieu de
la Seine; dans la nuit du 11 au 12, elle a t entirement fige.

La vitesse du courant, les obstacles, les ponts, sont autant d'lments
en jeu dans la conglation d'un fleuve. Ainsi, la srie du froid n'a pas
t plus intense ni plus longue du 6 au 11 janvier que du 23 au 30
dcembre et surtout que du 9 au 18 dcembre, et pourtant, dans les deux
premiers cas, la Seine n'a pas t prise,  cause du courant et de la
leve des barrages. Ici, 6 jours de trs forte gele ont suffi.
Toutefois si le dgel n'tait pas arriv les 31 dcembre, l'aspect du
fleuve charriant avec une extrme lenteur annonait la conglation
complte pour le lendemain.

L'arrt du fleuve n'a pas manqu d'un certain pittoresque. Le 11, vers
10 h. 1/2 du soir, la soudure des glaons a commenc au pont de Svres,
dont les arches, relativement troites, n'ont pu laisser passer les
banquises, et ont ainsi arrt le mouvement de descente. Il a suffi
d'une heure pour que l'arrt se rpercutant en amont ft complet depuis
le pont d'Auteuil jusqu'au pont National.

Le 12 au matin le fleuve tait donc immobilis, et toute la journe, les
curieux ont afflu sur les rives pour contempler ce spectacle que les
Parisiens n'avaient pas vu depuis onze ans; l'agrgation des glaces
prsentait au milieu du courant, notamment en amont du pont d'Austerlitz
et du pont Sully, quelques solutions de continuit; il y avait sur ces
points des sortes de lacs dont les eaux claires ne portaient aucun
glaon.

Le petit bras de la Seine sur la rive droite, depuis le pont de Sully
jusqu'au pont Louis-Philippe, et dans lequel sont gars un nombre
considrable de bateaux, tait libre de glaces, grce aux barrages
supplmentaires reus par l'estacade de l'Ile Saint-Louis.

Il en tait de mme dans le petit bras de la rive gauche, depuis le pont
de l'Archevch jusqu' l'cluse de la Monnaie. L, un puissant
remorqueur, ayant mont et redescendu le courant depuis les premires
heures de la matine, avait suffisamment divis les glaces ensuite
entranes au-del du bassin de la Monnaie par un jeu d'cluse.--On n'a
encore pu traverser nulle part le fleuve  pied sec.

Pendant notre sicle, la Seine a t entirement gele  Paris aux dates
suivantes: janvier 1803,--dcembre 1812,--janvier 1820,--janvier
1823,--dcembre-janvier 1829-1830,--janvier 1838,--dcembre
1840,--janvier 1854,--janvier 1865,--dcembre 1867,--dcembre
1871,--dcembre 1879 et janvier 1891. Ces diverses conglations du
fleuve parisien ont t fort ingales comme intensit et dure;
quelquefois cette dure n'a t que de un ou deux jours tandis que dans
le fameux hiver de 1829-1830, elle a t de trente jours. Pour que la
Seine gle  Paris il faut que le courant soit assez lent, c'est--dire
qu'il n'y ait pas eu de pluie depuis longtemps, que la temprature de
l'eau se soit graduellement abaisse  zro, que des glaons se soient
forms sur les bords du fleuve ou dans le fond et, dtachs par le
courant, soient charris  la surface et se soudent entre eux. Les
obstacles, notamment les ponts, aident  cette conglation totale, qui
n'arrive qu'aprs six jours au moins d'un froid persistant de 4  8
comme moyenne des maxima et minima.

Les dbcles sont parfois terribles. Cette anne, pour en attnuer les
effets, on a commenc par relever, en aval de Paris, le barrage de
Suresnes, afin d'amener une hausse sensible des eaux en amont et
d'exercer par suite une tension sur les glaces adhrant aux rives. Cette
premire opration doit tre  bref dlai suivie de l'opration inverse,
c'est--dire d'un nouvel abaissement du barrage, afin d'acclrer la
marche du courant des eaux ainsi leves; de la sorte, s'il ne se
produit pas une notable recrudescence du froid, une dbcle partielle
pourra tre cre et pour ainsi dire conduite  volont.

Un nouveau dgel est arriv le 12, au soir, accompagn d'une brume qui
est tombe sur Paris  partir de 11 heures. Ce dgel a t annonc
quelques heures seulement auparavant par le changement du vent du nord 
l'ouest. Durera-t-il? Le froid recommencera-t-il? C'est ce que nul ne
peut dire.

La mtorologie est trs loin des certitudes de sa soeur ane
l'astronomie. Nous pouvons prdire dix ans, cent ans, mille ans
d'avance, le retour d'une comte, d'une plante, d'une clipse, d'un
phnomne astronomique quelconque, et nous ne pouvons pas deviner quel
temps il fera demain! C'est quelque peu humiliant.

Il est tout naturel de chercher. Chacun le peut. Obtiendrons-nous des
rsultats satisfaisants? C'est moins sr.

On aimerait voir les saisons rgies par un cycle, comme les phnomnes
astronomiques. L'hiver de 1879-80 ayant t trs rude, on pense tout de
suite  un cycle de 11 ans. Celui de 1870-71 ayant t assez rude, le
cycle semble en partie indiquer une priode de 9  11 ans. Le plus grand
hiver du sicle, avec celui de 1879-80, a t celui de 1829-30. Une
priodicit de 10 ans ou de multiples de 10 ans parait se confirmer
davantage. Mais il ne faut pas trop se fier aux apparences. J'ai sous
les yeux le tableau de toutes les observations thermomtriques faites
depuis la fondation de l'Observatoire de Paris, depuis plus de deux
sicles. Les plus grands hivers ont t ceux de:

1708--9         1829--30
1715--16       1837--38
1728--29       1840--41
1775--76       1844--45
1788--89       1853--54
1794--95       1860--61
1798--99       1870--71
1802--3         1879--80
1812--13       1890--91
1822--23

En s'amusant  grouper ces chiffres de certaines faons, on croit sentir
vaguement s'en dgager quelques probabilits de priodes dcennales.
Mais, en fait, la probabilit est  peine suprieure  celle d'un nombre
quelconque  la roulette. On a quelque prsomption apparente d'imaginer
que l'hiver de 1899-1900 sera froid, mais je ne conseillerais  personne
de jouer l-dessus un pari srieux.

D'autant plus que, jusqu' prsent du moins, l'astronomie n'offre aucune
base pour soutenir cette priodicit. La priode des taches solaires est
bien de dix  onze ans, et on l'a invoque. Mais on n'a pris soin de la
comparer avec une attention suffisante. Le froid actuel suit le minimum
des taches solaires de prs de deux ans. Celui de 1879-80 l'a suivi d'un
an. Celui de 1870-71 est arriv pendant le maximum. Celui de 1829-30 est
arriv un an aprs le maximum. Il n'y a donc pas de relation entre les
fluctuations de l'nergie solaire et la temprature de nos hivers. C'est
assez tonnant, mais c'est ainsi.

Il ne faut pas que ces difficults nous empchent d'tudier. La nature
ne livre ses secrets qu' la persvrance.

L'hiver actuel peut se rsumer ainsi:

Une quarantaine de personnes sont dj mortes de froid en France depuis
le commencement de l'hiver.

Les plus basses tempratures observes ont t:

Moscou          31 le 7 janvier.
Haparanda      29 le 6 janvier.
Varsovie         24 le 29 dcembre.
Grardmer      22 le 10 janvier.
pinal            20   "    "
Montargis      17 le 9 janvier.
Loudun         16 le 10  "
Paris             15 le 28 novembre.
   "               13 le 15 dcembre.
   "               11 les 8 et 9 janvier.

Fleuves et rivires gels le 12 janvier: Seine, Yonne, Aube, Marne,
Rance, Sane, Rhne, Charente, Loire, Dordogne, Garonne, Sorgues,
Durance, Gardon. Mer prise  Blankenberghe et Ostende.

L'Espagne, comme tous les pays de l'Est, a partag le sort de la France.

Camille Flammarion.



[Illustration: LES OBSQUES DU DUC DE LEUCHTENBERG.--La crmonie
religieuse dans l'glise russe de la rue Daru.]



LE BARON HAUSSMANN

Le baron Haussmann est mort subitement ces jours derniers. C'tait un
grand vieillard plein de verdeur et d'nergie encore, bien qu'il ft
plus qu'octognaire. Il avait gard toute sa lucidit d'esprit et
s'occupait en ces temps derniers de la publication du troisime volume
de ses Mmoires. Il avait entrepris, en effet, d'expliquer la gense de
l'oeuvre grandiose  laquelle son nom reste attach: averti par les
controverses qui l'avaient assailli  l'heure mme o il transformait et
embellissait Paris, le baron Haussmann avait compris que, pour mriter
d'tre dfendu par son oeuvre devant la postrit, il fallait d'abord
dfendre cette oeuvre devant les contemporains.

C'est donc un peu par M. le baron Haussmann lui-mme que nous apprenons
qu'il tait petit-fils d'un conventionnel, port par erreur comme ayant
vot la mort du roi, et qu'avant d'entrer dans l'administration il avait
song  une carrire artistique et frquent le Conservatoire. Mais la
destine du baron Haussmann lui fit dlaisser en temps utile les classes
musicales pour l'uniforme de sous-prfet. C'est, sous le rgne de
Louis-Philippe qu'il dbuta; il vit s'crouler la monarchie de Juillet
et surgir la Rpublique de 1818 sans trop s'mouvoir: son coeur
n'appartenait ni au gouvernement dchu ni au rgime nouveau. Il les
voyait se succder d'un oeil prudent et indiffrent, d'une me un peu
mprisante  l'gard de ces gouvernants qui essayaient de raliser la
libert sous des formes diverses. Lui, le baron Haussmann, tait acquis
d'avance  l'homme qui voudrait restaurer l'autorit et utiliser en
pleine lumire ses talents d'administrateur, qui moisissaient en
d'obscures prfectures de province: le prince Louis-Napolon lui
apparut, ds son lvation  la prsidence de la Rpublique, comme le
dictateur attendu. Son nom tait un gage certain,  divers titres, pour
le baron Haussmann, dont le pre et le grand-pre avaient servi les
Bonaparte. Il suivit donc l'toile naissante, il la salua dans l'Yonne
avant, beaucoup d'esprits perspicaces, et se trouva un beau jour prfet
de la Seine,  la tte d'une administration qui tait un ministre et
qu'aucun contrle indiscret ne venait troubler dans ses hautes
combinaisons.

[Illustration: LE BARON HAUSSMANN D'aprs une photographie de M. Pirou.]

Une promenade  travers le Paris moderne en dit plus aux gens de notre
gnration que bien des volumes, sur l'oeuvre accomplie par le baron
Haussmann. Ces larges avenues, ces voies amplement ares, o joue
librement la lumire, ou circule sans encombre le torrent d'lgance et
d'activit qui constitue la vie parisienne, c'est le baron Haussmann qui
les a cres. Certes, Paris a d payer, et payer un peu cher, sa
toilette nouvelle; on ne l'a pas consult sur l'-propos des
bouleversements qu'on lui imposait; mais faut-il y regarder tant de fois
et de si prs quand on est, comme aujourd'hui, en prsence du fait
accompli, et d'un fait d'une si haute porte historique et sociale? Nous
ne le pensons pas. La rue de Rivoli prolonge, le boulevard Sbastopol
cr, comme aussi la rue Turbigo, les boulevards Haussmann et
Malesherbes, la construction des Halles Centrales, des parcs des
Buttes-Chaumont de Montsouris, de Monceau, la mtamorphose des bois de
Boulogne et de Vincennes, voil assurment des titres  la
reconnaissance gnreuse de tous ceux qui aiment Paris. Il ne faut pas
marchander cette reconnaissance  la mmoire du baron Haussmann.
L'Empire avait combl d'honneurs le haut fonctionnaire en lui confrant
la dignit snatoriale et la grande-croix de la Lgion d'honneur; les
Parisiens lui ont vou un souvenir de gratitude: ceci dure plus et vaut
mieux que cela.



[Illustration: M. FOUCHER DE CAREIL D'aprs une photographie de M.
Truchelut.]


[Illustration: M. EUGNE DELAPLANCHE D'aprs une photographie de M.
Pirou.]



UN LABADENS

Je ne sais si vous prouvez quelque plaisir  prendre part  ces agapes
priodiques que les associations amicales d'anciens Labadens ont mises
depuis plusieurs annes dj  la mode. Pour ma part, je les excre,
attendu que rien, mieux quelles, ne me fait plus durement sentir
l'outrage des annes qui s'accumulent, la fcheuse dcrpitude qui
menace, et ne me montre la profondeur des rides que la patine du temps
creuse au front de mes contemporains, sans pour cela pargner le mien.

On s'tait connu jeune, ardent, rose, joufflu, ruisselant de cheveux et
d'illusions: on se retrouve alourdi, glabre, chauve, bedonnant et
sceptique. On s'abreuve de mauvais champagne et de vieux souvenirs; mais
ceux-ci, on les regrette, et celui-l fait mal  l'estomac. On se bat
les flancs pour trouver drles un tas de vieux anas que leur parfum
classique impose, et on est forc de feindre l'enthousiasme pour les
mrites transcendants d'un jeune lve, laurat de l'association, dont
le folio, exhib par M. le proviseur mu jusqu'aux larmes, est blanc de
retenues et de vers  copier! C'est odieux!

Ajoutez  cela que si, rebelle parfois aux tendres soins que
l'Universit, _alma parens_, prodigue  ses nourrissons, vous avez d,
pendant les dix annes de vos tudes, traner vos fonds de culottes un
peu partout; si votre caractre, trop peu apprci par les uns, vous a
forc  aller demander  d'autres le complment d'une instruction
interrompue par la catastrophe d'une exclusion fatale, vous risquez
d'tre impuissant  suffire  l'afflux de banquets qui vous attend, et
de condamner votre estomac  un rgime qu'il n'a plus la force de subir.
On ne peut pas faire de jaloux, n'est-ce pas? et alors, gare  la
gastrite!!!

***

Hlas! bien que je me sois souvent fait ces rflexions si sages et que
j'aie longtemps lutt courageusement contre les invites que m'envoyaient
chaque anne, avec une persistance aussi touchante qu'intresse, les
chers camarades des divers lyces o j'ai pass, j'ai d cder  la
fin... Et moi aussi, maintenant, je fais partie d'une association de
Labadens! Et moi aussi, je mange une fois par an le saumon sauce verte,
qu'accompagne le filet madre, et qu'arrose le champagne officinal. Moi
aussi j'entends des discours, j'en fais mme! Et je distribue des
mdailles en vermeil  de jeunes potaches qui partagent leur temps entre
les chagrins d'Ulysse et les matchs du lendit! Voil ce qu'on gagne de
plus clair  la notorit.

J'tais donc, certain samedi de la prsente anne, entr vers sept
heures du soir chez le grand Vfour, o se passent d'ordinaire ces
assembles spciales, et je dposais mon pardessus au vestiaire, quand
je m'entendis interpeller par une voix inconnue, tandis que je recevais
sur le ventre une tape qui voulait tre amicale, mais que je jugeai
parfaitement incongrue.

--Eh bien! donc, on ne reconnat pas les vieux copains? Allons! dis vite
bonjour! espce d'homme de lettres.

Je regardai un peu ahuri. J'avais devant moi un gros homme, tout court,
tout rond, dont le crne en poire mergeait de quelques cheveux
grisonnants, prolongs de chaque ct des joues par deux favoris
filasse. Cette silhouette rappelait bien plutt une praline dans de
l'toupe que la physionomie de quelqu'un que j'aie jamais connu.

--Dsol, mon cher, balbutiai-je... je ne vois pas trs bien... et puis
on change, tu sais... tout le monde change...

--Eh! parbleu, si on change!! Mais quand on a t voisin d'tude, que
diable! on se reconnat. Je t'ai bien reconnu tout de suite, moi.
Poteau, je suis Poteau... Tu ne te rappelles pas?...

--Ah! parfaitement! Poteau... ah! trs bien! Et... qu'est-ce que tu
fais?

--Je ne fais rien! Je vis de mes rentes... J'ai t avou en province,
j'ai fait mes affaires, vendu ma charge, et maintenant je me repose...
Dis donc, je m'asseois  ct de toi: nous causerons du vieux temps,
hein? quand nous faisions enrager les pions... Et puis, tu sais, puisque
je te retrouve, toi qui es dans les journaux, tu me donneras des billets
de thtre... Allons, viens!...

***

J'allai, et nous nous assmes. Poteau se mit en devoir de faire repasser
une  une devant moi toutes nos aventures de collge, qu'il me
racontait, la bouche pleine, avec des gestes exubrants, et un gros rire
pais. Il y avait celle de notre vaguemestre, un brave Alsacien, ancien
tambour de la garde royale, qui venait crier les lettres dans la cour et
aboyait: Monsir Botot! Or, comme nous avions un autre camarade
rellement nomm Botot, nous nous faisions un malin plaisir de prendre
la lettre, de la donner  celui des deux  qui elle n'tait pas
destine, et d'envoyer celui-ci protester auprs du vaguemestre.

--Ce n'est pas pour moi cette lettre, vieux prtorien!

Ce mot de prtorien, que le pauvre homme ne comprenait videmment pas,
avait la proprit de l'exasprer.

--Ch'ai bas tit Botot, ch'ai tit Podot, criait-il la face injecte et la
moustache raidie. Fous tes tous des _calobins!_

Il y avait aussi l'histoire du roman, que le camarade Poteau se
remmorait avec dlices.

--Tu te rappelles bien le jour o j'ai t si bien refait sur les quais?

--Non, pas du tout.

--Mais si, nous tions en promenade,  la queue leu-leu, et nous
longions les boutiques de bouquinistes. Moi, tu sais, j'ai toujours aim
la littrature, et j'tais constamment puni parce qu'on me confisquait
des livres dfendus. Voil que, tout  coup, je vois s'taler dans un
ventaire un livre superbe, sur le dos duquel je lis le mot roman.
Au-dessus, tait une tiquette portant en gros caractres la mention 50
centimes. Vite, je tire dix sous de ma poche, je les lance dans
l'ventaire, et je saisis le bouquin que je cache sous mon caban. Nous
rentrions au lyce: je jette sur mon acquisition un regard curieux et
rapide, et qu'est-ce que je lis... _Roman history..._ une histoire
romaine... et en anglais encore, moi qui ne savais pas un tratre mot de
cette langue, et qui suivais le cours d'allemand!

Cette fois, je ne pus m'empcher de rire en voyant l'air dconfit que
prenait encore la figure de mon gros voisin, au souvenir si lointain
pourtant de sa msaventure.

--Et... tu as conserv ton got pour les lettres? lui dis-je.

--Naturellement. Seulement, tu comprends, quand on est avou, on n'a pas
beaucoup le temps... mais le thtre, par exemple, je l'adore, et je
compte bien...

Le prsident rclamait le silence. L'heure solennelle des toasts
arrivait: je les coutai tous sans faiblir; puis je lus le rapport dont
j'avais t charg sur les prix d'application et de bonne conduite, et
je m'enfuis  l'anglaise, prtextant une affaire pressante au journal.
Poteau m'avait accompagn jusqu' la porte et en m'aidant  mettre mon
pardessus:

--Tu sais, je compte sur toi... et quand on te jouera une pice, ne
m'oublie pas pour la premire, au moins.

***

Je ne pensais plus depuis longtemps dj ni  Poteau, ni au vaguemestre,
ni  l'histoire romaine, ni aux Labadens que je retrouverai seulement
l'anne prochaine, quand l'autre jour le hasard m'a remis, pour une
heure, en prsence de mon ex-voisin d'tude et de banquet.

C'tait  Versailles, sur la glace. J'tais all patiner l-bas, dans le
cadre frique des hautes futaies blanches de givre, au pied du chteau
dsert, abri mystrieux de tant de grandeurs dchues et de tant de
grces oublies, sur ce canal immense dont il semble qu'on ne doive
jamais atteindre le bout. Dans le parc, on chassait, et les coups de feu
de chaque _trac_ nous arrivaient, rpercuts par l'cho, avec le
crpitement pareil  une mousqueterie de bataille. Et, tout en me
laissant emporter  travers l'espace, je m'isolais dans le pass qui
revit ici dans chaque bosquet, dans chaque statue, dans chaque arbre. Il
me semblait que la brume tombant sur les pelouses allait se dchirer,
que j'allais voir tout--coup, des fourrs, surgir des seigneurs poudrs
faisant escorte  un homme de haute mine, qu'ils salueraient du nom de
matre et de roi, tandis que des valets  grande perruque viendraient,
un genou en terre, dposer devant lui faisans et chevreuils encore
sanglants. Puis, de l'autre ct, je voyais un cortge de femmes
exquises, dont les pelisses de renard bleu flottaient sur leurs larges
paniers, descendre lentement le grand escalier de la terrasse, s'asseoir
dans des traneaux de laque et d'or, et venir jusqu' moi, glisser en
des courbes gracieuses, tandis que des Sylvains moqueurs les
regardaient. Mes yeux, mtamorphoss par la magique influence du cadre,
ne voyaient plus les grotesques chapeaux ronds, les jaquettes
quadrilles, les tres barbus et mal vtus qui s'agitaient autour de
moi. Ils n'avaient plus devant eux qu'un tableau de Watteau ou de
Laneret, envelopp dans la bue d'or d'un horizon immense, o le soleil
se couchait dans un crpuscule flamboyant.

***

Je fus tir de ma rverie par une voix trangle qui disait mon nom, et
par une main qui me saisit le bras brusquement, au risque de me faire
tomber sur la glace.

--Ah! c'est toi! me dit l'affreux Poteau. Ah! je bnis le ciel, par
exemple! Ah! tu vas m'aider!

J'allais certainement envoyer l'intrus  tous les diables, et
l'accueillir comme on fait d'ordinaire  un chien qui apparat au milieu
d'un jeu de quilles... mais je me trouvais en face d'une figure
tellement dconfite, tellement ravage, tellement risible, que je me
contins.

--A quoi faire? rpondis-je quand j'eus repris mon quilibre.

--A trouver ma femme et  tuer son sducteur.

--Diable! Tu n'y vas pas de main morte.

--Non certes! je veux le tuer, tu entends, le tuer! C'est affreux,
vois-tu, pouvantable!... Ah! il me le faut!... Le lche! le
misrable!... la coquine!... la coquine!...

--Voyons! du calme... Tiens! regarde, tout le monde rit en passant...

--Qu'est-ce que a me fait!... je le tuerai! te dis-je, ou il me
tuera...

--Eh bien! c'est dit. Mais qui est-ce?

--Eh! je n'en sais rien, parbleu! C'est un officier, voil tout. J'ai
reu une lettre anonyme: Si vous voulez trouver Mme Poteau, allez 
Versailles, sur le canal. Vous la verrez patinant avec un officier de la
garnison. Voil!

--Eh bien! repris-je, quel mal y a-t-il  cela?

--Comment? quel mal? Ah! par exemple! tu me la bailles belle, toi! Mais,
parbleu! si elle patine avec ce mssieu, elle... bon! tiens, tu me feras
dire quelque btise... Allons! viens! cherchons-la.

***

Nous partmes, moi trs ennuy, Poteau trbuchant  chaque pas, allant
dvisager sous le nez d'un air effar tous les couples, grognant,
ronchonnant, maugrant, maudissant l'arme franaise, le ministre qui ne
fait pas travailler les officiers, les femmes qui aiment l'uniforme, les
villes de garnison qui ne sont pas  cent lieues de Paris.

Je suivais, moiti colre, quand je voyais les gens rire de mon
compagnon, moiti riant moi-mme quand je le regardais. Enfin la nuit
vint, tombant presque tout d'un coup, comme il arrive en ces courtes
journes d'hiver. Force tait de quitter les lieux et d'abandonner nos
recherches... Je conduisis Poteau  la gare, malgr ses protestations et
son acharnement  vouloir rester quand mme... jusqu' ce qu'il ait
trouv. Enfin je russis  le fourrer de gr ou de force dans un
compartiment, o je pris place  ct de lui.

Quand le train fut en marche:

--Voyons! lui dis-je, montre-moi un peu cette lettre.

Il la tira de sa poche et me la tendit, de l'air aimable avec lequel on
jette un os  un chien.

--Mais, imbcile, m'criai-je, cette lettre n'est pas pour toi!

--Comment, pas pour moi!

Eh non, tu vois bien que ce n'est pas ton nom qui est sur l'adresse. La
rue est bien la tienne, mais la poste s'est trompe... Tu peux dormir
tranquille, Mme Poteau n'est pas coupable, et tu n'as besoin de tuer
personne!...

Mon labadens voulait me sauter au cou. Je dus modrer ses transports.

--C'est encore comme mon aventure du quai, fit-il avec un rire bruyant.
Seulement, cette fois, j'ai failli prendre le roman pour de l'histoire!
Tiens! fais une pice avec cela, et tu m'enverras des billets pour la
premire...

Djallil.



LES EMPRUNTS FRANAIS AU XIXe SICLE

Le samedi 10 janvier 1891,  six heures du soir, les souscripteurs 
l'Emprunt autoris par la loi de finances avaient apport dans les
caisses de l'tat une somme de 2 milliards 340 millions de francs.

Cette somme colossale, dont le poids en pices de vingt francs est de
755,000 kilogrammes et de 11,700,000 kilogrammes en argent monnay, ne
reprsentait que le premier versement de 15 francs par unit de trois
francs de rentes. En apportant les 2,340 millions dont il vient d'tre
question, les souscripteurs s'engageaient  verser, aux poques fixes
par le ministre des finances, une somme complmentaire de plus de 12
milliards. En rsum, on leur demandait 869 millions, et 141 millions
comme premier versement. Ils apportaient 14 milliards et demi, dont
2,340 millions comme versement initial.

Tous les journaux, sans distinction de nuance politique, ont salu comme
il convenait ce grandiose rsultat. Les feuilles trangres ont
galement manifest leur admiration. Celles des pays amis n'ont pas
marchand l'expression de leurs sentiments. Celles qui manent de
contres qui, pour des raisons diverses, nous sont hostiles ou
simplement indiffrentes, ont reconnu de bonne grce qu'il tait
impossible de ne s'incliner point devant cette magnifique manifestation
en l'honneur du crdit de la France.

De fait, il n'est pas de pays en Europe qui puisse, en quelques heures,
trouver dans son pargne d'aussi incroyables ressources, car, il importe
de le dire en passant, les sommes recueillies ont t fournies
uniquement par les souscriptions faites soit en France, soit dans les
colonies franaises. Il y a eu des souscriptions trangres, et de fort
importantes, mais elles ne figurent pas dans les totaux enregistrs
ci-dessus.

Quelque dispos que l'on soit  examiner les choses froidement, et 
faire abstraction de tout sentiment de chauvinisme, on ne saurait trop
rpter que la France seule peut disposer d'un si blouissant monceau de
millions. Quant la Russie, l'Allemagne, la Suisse, la Belgique, le
Portugal, l'Espagne, l'Italie, contractent un emprunt, ils sont forcs
d'ouvrir la souscription sur la plupart des grands marchs europens 
la fois. Plus que tout autre, le march franais est mis  contribution;
et il est de notorit universelle qu'une importante opration
financire ne saurait aboutir sans notre concours, qu'il s'agisse d'un
emprunt proprement dit ou d'une conversion. La Russie en sait quelque
chose, qui, depuis cinq ou six ans, a pu grce  nous convertir une
bonne demi-douzaine de ses emprunts, et se soustraire ainsi aux
conditions onreuses qui lui taient faites par ses premiers prteurs.
L'Italie le sait bien aussi, puisque, le march franais lui tant peu
sympathique pour des motifs que tout le monde connat, il lui a t
impossible de trouver  placer son papier. L'Angleterre, la riche et
puissante Angleterre, dont les opulentes colonies comptent 300 millions
d'habitants et dont le crdit est le seul qui puisse tre compar au
ntre, a vu, tout dernirement, son premier tablissement de crdit
emprunter 75 millions en or  la Banque de France.

Quant  la France, c'est en France mme qu'elle trouve l'argent dont
elle a besoin, et mme plus qu'elle ne demande, beaucoup plus: car
l'emprunt de la semaine dernire a t couvert dix sept fois, et, en
1886, pour une demande d'un demi-milliard, on a apport plus de dix
milliards!

L'entrain avec lequel l'pargne franaise souscrit les emprunts en
rentes n'est pas d  des avantages extraordinaires offerts par le
Trsor  ses prteurs. Le crdit national est si grand, que nous pouvons
trouver de l'argent  de bien mdiocres conditions. Il n'y a gure que
l'Angleterre qui donne moins de revenu que nous. Aux cours actuels, les
Consolids anglais fournissent un revenu de 3.10% l'an, l'Autriche, avec
sa Dette 4% en or, donne 4.16%; la Privilgie d'gypte rapporte 4.36%;
l'Extrieure d'Espagne produit 5.10%; l'Hellnique 1881 offre 6.25%; le
4% Hongrois constitue un placement  4.30%; l'Italien, dont les coupons
sont frapps d'un lourd impt de 13%, voit son revenu ressortir  4.55%;
le Portugais, fort agit depuis les discussions entre l'Angleterre et le
Portugal, paie, aux cours actuels, 7.75%  ses porteurs. Le taux moyen
des derniers emprunts russes est de 4.10% environ.

Le 3% franais, au cours de 95.50, rapporte 3.14% l'an. Le dernier 3% a
t mis  92.55; c'est du 3.24%. Mais les prix se sont levs depuis
l'mission, et l'heure est proche o les cours des deux 3% s'unifieront,
pour marcher de concert vers le pair.

La diffrence est donc insignifiante entre le revenu de la rente
anglaise (3.10%) et celui de la rente franaise (3.14  3.24%). Le
crdit de l'Angleterre et de la France est donc sensiblement le mme; et
ce n'est pas une mince satisfaction pour ce pays-ci que d'tre parvenu,
aprs ses guerres, ses dsastres, l'amoindrissement du territoire,
malgr le plus lourd budget et en dpit de la plus forte dette publique
qui soient au monde,--que d'tre parvenu, disons-nous,  lutter avec
notre voisine sur ce terrain o jusqu'alors, elle rgnait en souveraine.

Si l'on entre dans le dtail des choses, si l'on examine de prs les
circonstances accessoires, il n'est pas dmontr, mme, que l'outillage
de la France, au point de vue financier, ne soit pas suprieur 
l'outillage de l'Angleterre. Si cette dernire empruntait demain un
milliard au taux de 3.15%, trouverait-elle quinze milliards? C'est
douteux. Mais, il faut le dire bien vite, notre supriorit  cet gard
provient surtout d'une rpartition plus normale, plus dmocratique si
l'on peut dire, de nos ressources pcuniaires. En France, avec quinze
francs d'argent comptant et une pargne quotidienne de 17 centimes par
jour (le total des versements  effectuer par 3 francs de rente d'ici au
1er juillet 1892 sur la nouvelle rente reprsentant cette petite somme),
n'importe qui peut tre crancier de l'tat; c'est dire que le papier
revtu de la griffe du Trsor est  la porte du plus humble. En
Angleterre, l'unit de rente est de trois livres sterling, plus de 75
francs, ce qui reprsente un capital d'environ 2.500 francs aux cours
actuels. En d'autres termes, la France, en cas d'emprunt, s'adresse  la
population tout entire, du haut en bas de l'chelle sociale; chez nos
voisins, on s'adresse seulement, par la force mme des choses,  une
classe relativement privilgie, au _select few._

***

Ce n'est qu' l'aide de longs et persistants efforts que nous sommes
parvenus  asseoir notre crdit au rang qui, maintenant, lui est
dfinitivement assign. En 1817, il nous fallait payer 9.52% par an: la
maison Baring (qui depuis...) ne voulut en effet prendre notre 5% qu'
52 fr. 50. En 1825, sous M. de Villle, il y avait dj un progrs
considrable, puisque ce ministre parvenait  emprunter 400 millions en
5%  89.55, soit  5.58%. Quelques annes plus tard, nouvelle
amlioration; le gouvernement mettait un emprunt 4%  102 fr., soit 
3.98%. Mais, dans les premires annes du rgne de Louis-Philippe, le
crdit national retomba. En 1831, on demanda 120 millions en 5%  98 fr.
50, soit  5.07%; on obtint  peine 20 millions. En 1841, en 1844, en
1847, ce n'est qu'en s'assurant le concours de puissants syndicats de
banquiers, franais et trangers, qu'on parvient  placer la rente
franaise dans le public,  qui cette rente rapportait de 4 1/2  5%.

Elle produisit plus encore pendant la Rpublique de 1848, qui fit deux
emprunts en 5%, mis, le premier  71 fr. 60, le second  75 fr. 25;
leur intrt se dgageait  6.98% et  6.64%.

Sous l'empire, on commena de s'adresser directement au public;
jusqu'alors, on l'a vu plus haut, on tait plac sous l'onreuse tutelle
des syndicats de banquiers. Le nouveau systme russit  merveille. En
1854, le gouvernement emprunta 250 millions, en 5%  92.50 ou en 3%  59
fr. 20 nets, au choix du souscripteur. L'intrt tait ainsi de 5.40%
environ; le public apporta 467 millions en 5%. En 1855, pour un emprunt
de 750 millions mis aux mmes conditions que le prcdent, la
souscription publique produisit 2.175 millions, dont 450 millions
fournis par l'tranger. En 1859, un emprunt de 520 millions fut offert;
le public apporta quatre milliards. En 1868, quinze milliards se
disputrent les 450 millions en rente 3% mis par le gouvernement. Il
est vrai que ce 3%, vendu 70 francs, tait en ralit du 4.30%. En 1870,
au moment de la guerre, l'emprunt de 805 millions, en 3%  60 fr. 60,
fut largement souscrit. Le revenu en tait de 4.95%.

Aprs la guerre, comme on le comprend aisment, les emprunts, dits de
libration du territoire, se ressentirent de la situation du pays, et
rapportrent environ 6% aux souscripteurs. Mais les sacrifices matriels
que dut faire la France furent superbement compenss par les
encouragements moraux qu'elle reut. Qui ne se souvient de l'emprunt 5%
de trois milliards, mis en 1872, et qui fut l'occasion d'un mouvement
de capitaux tel, qu'il ne se renouvellera probablement jamais. On mit
quarante-trois milliards  la disposition de la France. L'emprunt fut
couvert une fois et demie en Angleterre, plus d'une fois en Allemagne,
cinq fois par la France, cinq fois par le reste du monde!

C'est  propos de cet emprunt que, pour la dernire fois, en France, on
eut recours aux services des syndicats de banquiers. M. Thiers savait
bien, d'avance, que l'emprunt serait souscrit largement; mais il
importait de relever les courages abattus, de faire renatre la
confiance de tous, de rendre, d'un seul coup, tout son lustre au crdit
national. Un succs? Ce n'tait pas assez: il fallait un triomphe, et M.
Thiers mit tout en oeuvre pour obtenir ce rsultat. Il offrit aux grands
banquiers des irrductibilits, sachant bien que ces banquiers, ainsi
amens  travailler pour eux-mmes, travailleraient en mme temps dans
l'intrt du pays. Le prsident de la Rpublique comptait que cette
combinaison contribuerait puissamment au succs; mais jamais, dans ses
prvisions les plus optimistes, il n'espra la prestigieuse apothose
dont plus haut il est parl!

Trois derniers emprunts  noter. En 1881, le 3% amortissable apparut. Il
fut, pour une somme de 1 milliard, mis  82 fr. 25, produisant ainsi
3.60%, et l'mission fut couverte 14 fois. En 1884, une seconde mission
de 350 millions d'amortissable  76.60 fut souscrite une fois et demie,
au taux de 76.60; l'intrt est de 3.91%. Enfin, 1886, l'tat demanda
5,000 millions en 3%  70.80, c'tait du 3.76%. L'emprunt fut couvert
prs de 21 fois.

***

On a vu, au commencement de cet article, les rsultats du dernier
emprunt. Ils sont suprieurs  tous les autres, mme  ceux de 1886.
Car, nous venons de le dire, l'intrt alors offert aux souscripteurs
tait de 3.76%. Cette diffrence de 0.52% est norme, puisqu'elle
reprsente prs de 14% de diminution sur l'intrt offert il y a quatre
ans seulement.

Mais cette rduction dans le taux de l'intrt n'est pas pour arrter le
souscripteur franais, qui se trouve regagner amplement, par
l'augmentation du capital, ce qu'il peut perdre du ct du revenu.
L'Amortissable de 1881 gagne actuellement 15 francs; c'est 18 1/2%
d'augmentation pour le capital primitivement engag. L'Amortissable de
1884 gagne 20 francs; c'est plus de 26% d'augmentation. Le 3% perptuel
de 1886 gagne 15 fr. 50 sur son cours d'mission; c'est un accroissement
de plus de 19% du capital.

Il est permis de croire que le mouvement d'ascension du crdit de la
France n'est pas prs de s'arrter. Ce pays est riche; il a toujours eu
la tradition du travail et de l'pargne: il continuera. A cet gard, le
pass et le prsent sont caution de l'avenir.

Ch. Friedlander.



[Illustration: L'HIVER DE 1890-91. Les glaces dans la mer du Nord:
L'entre du port d'Ostende.--Phot. Le Bon.]


[Illustration: L'HIVER DE 1890-91.--Le vapeur Ashton au milieu des
glaces,  Ostende.--Phot. Le Bon.]


[Illustration: L'EMPRUNT NATIONAL DE 869 MILLIONS. Souscripteurs 
quinze cents francs de rente et au-dessus.]



[Illustration: Le palais de la Dite sudoise,  Stockholm.]

LES PARLEMENTS TRANGERS

VIII

SUDE

Le parlement sudois a exist de tout temps. Celui que les Sudois ont
surnomm le Roi-Soleil, Gustave III, l'avait, pendant quelques annes,
rduit et mme supprim, mais ce monarque peu libral fut tu, comme
l'on sait,  l'Opra de Stockholm d'un coup de pistolet en 1792.

Pendant des sicles le parlement sudois se composait de quatre
chambres: la noblesse, le clerg, la bourgeoisie et les paysans. C'est
la noblesse qui presque toujours dominait, et on lui permettait de
dominer parce qu'elle tait la gloire du pays, alors que la Sude tait
un tat puissant et que ses rois triomphaient sur les champs de bataille
de l'Allemagne, de l'Autriche, de la Russie et de la Pologne.

Quand le fils de Gustave III, Gustave-Adolphe, fut violemment dtrn en
1809, ce qui le fit devenir mme  peu prs fou, la constitution
sudoise fut un peu modernise et la puissance dangereuse du roi
considrablement rduite, mais on gardait toutefois les quatre Chambres
o les siges de la noblesse taient hrditaires, comme en Angleterre.

Mais bientt les ides nouvelles se rpandaient en Sude, le pays se
dveloppait intellectuellement, et dans ce sicle de libralisme,
d'inventions et de progrs, ce systme des quatre Chambres devint
intolrable au point de vue politique et pratique. Aprs de laborieuses
discussions et une opposition catgorique de la part de la noblesse, on
obtint enfin en 1866 une rforme de la reprsentation nationale. C'est
l d'ailleurs le seul grand vnement qui ait travers la vie politique
de la Sude dans les temps modernes, et la seule fois que les noms de
ses hommes d'tat devinrent vraiment connus hors du pays. Le pre de la
rforme, c'est du reste ainsi qu'on l'a surnomm, fut M. le baron Louis
de Geev. Il appartient  une vieille famille d'origine belge; il est n
en 1818, et, aprs une brillante carrire judiciaire et de nombreuses
excursions dans la littrature sous forme de romans historiques, il fut
nomm en 1875 prsident du conseil et garda ce poste jusqu'en 1880. _La
gauche et la droite_ n'existant pas dans la politique sudoise, on ne
peut gure dnommer son cabinet: tout ce que l'on peut en dire, c'est
que c'tait un cabinet conservateur, mais de nuance assez ple. Quoi
qu'il en soit, c'est  M. de Geev que l'on doit en grande partie la
constitution actuelle dont nous allons exposer le systme.

La forme du gouvernement est une monarchie hrditaire avec une Dite
compose de deux Chambres: la premire, lue par les conseils
provinciaux et par les conseils municipaux des grandes villes; la
deuxime, lue, au suffrage  deux degrs, par des lecteurs
censitaires. Le roi a un droit de veto absolu.

Les membres de la premire, sont lus pour neuf ans; ils sont
actuellement au nombre de 145 et ne touchent aucune indemnit. Cette
Chambre, trs aristocratique, renferme beaucoup de comtes et de grands
financiers.

Les membres de la deuxime sont lus pour trois ans; ils sont
actuellement au nombre de 222, et touchent par jour 15 francs
d'indemnit. Cette Chambre renferme beaucoup de paysans, lus dans les
campagnes, et beaucoup de commerants, d'avocats et d'hommes de lettres,
lus dans les villes.

La dite (_Riksdag_) se runit tous les ans, en session ordinaire, le 15
janvier; elle peut tre convoque en session extraordinaire par le roi,
ou en cas de dcs, de maladie ou d'absence du roi, par le conseil
d'tat.

Le roi a aussi le droit de dissolution, soit des deux Chambres
simultanment, soit sparment de l'une d'elles, pendant les sessions
ordinaires; il dissout les sessions extraordinaires lorsqu'il le juge
convenable.

L'ouverture de la Dite a lieu, aprs un service religieux, par un
discours du roi ou d'un ministre, en sance solennelle des Chambres
runies, et la clture des sessions est aussi prononce par le roi,
aprs un service religieux, en sance solennelle. Le prsident
(_talman_) et le vice-prsident (_vice talman_) sont nomms par le roi,
et choisis, pour chaque Chambre, parmi les membres qui la composent.

La Dite partage le droit d'initiative et le pouvoir lgislatif avec le
roi: le consentement du Synode est ncessaire pour les lois
ecclsiastiques, mais les deux Chambres ont seules le droit d'tablir le
budget. Lorsqu'un dissentiment se produit  l'occasion du budget, on
additionne les voix de tous les membres des deux Chambres, et un
bulletin mis  part, lors du vote dans la deuxime Chambre, dtermine
la majorit en cas de partage. On vite ainsi les situations tendues et
les crises; mais naturellement la deuxime Chambre, qui a l'avantage du
nombre sur la premire, reste souvent victorieuse et impose les
dcisions dictes par son esprit conomique, ce qui fait qu'elle
dtourne d'elle la bourgeoisie et l'aristocratie, qui ne savent pas
toujours combien le paysan sudois a de peine  gagner son pain.

Nous avons dit plus haut que les membres de la premire Chambre taient
lus par les conseils provinciaux et les conseillers municipaux des
villes ayant au moins 25,000 mes. Chaque fois qu'il y a une vacance, ou
que le roi ordonne de nouvelles lections, les conseils provinciaux ou
communaux se runissent en session extraordinaire, et chaque conseil
provincial ou communal lit un dput  raison de 30,000 habitants
compris dans son territoire.

Pour tre ligible  la premire Chambre, il faut avoir trente-cinq ans,
justifier d'avoir pay  l'tat depuis trois ans un cens d'au moins
1,100 francs, et appartenir  la religion luthrienne.

Quant  la seconde Chambre, est lecteur tout Sudois g de vingt-cinq
ans, domicili dans la commune et ayant droit de vote dans les affaires
gnrales. Il doit, en outre, remplir l'une des trois conditions
suivantes: 1 avoir la proprit ou l'usufruit d'un immeuble, valu
pour l'assiette de l'impt au moins  1,000 couronnes (1,380 fr.); 2
avoir  ferme pour la vie, ou pour vingt ans au moins, un immeuble
agricole valu  6,000 couronnes (8,280 fr.); 3 payer  l'tat un
impt calcul sur le revenu annuel d'au moins 800 couronnes (1,104 fr.).

Est ligible tout Sudois luthrien jouissant, depuis un an, de ses
droits d'lecteur dans l'une des communes de sa circonscription
lectorale.

Ainsi constitu, le Riksdag est un parlement calme. Il s'y passe
rarement de ces scnes tumultueuses, de ces discussions qui ont un grand
retentissement hors du pays. Les comptes-rendus des sances ont rarement
un grand intrt.

La deuxime Chambre actuelle a t lue en 1888, et diffre notablement
de celle  laquelle elle succde. La grande question de la protection
des bls sudois a fait tomber beaucoup de libre-changistes dans les
provinces. Cette protection de l'agriculture nationale a une majorit
dans la premire Chambre, mais elle ne l'aurait certainement pas dans la
deuxime Chambre et dans les votes communs, si un incident trs
singulier n'avait pas fait remplacer les 21 libre-changistes nomms 
Stockholm par 21 protectionnistes. Voici comment les choses se sont
passes, car le fait est curieux  connatre, au point de vue des rgles
lectorales de la Sude. Un des 21 libre-changistes lus par la
capitale avait oubli de payer son impt, une vingtaine de francs
environ, et, par cet oubli, non seulement son lection devenait
illgale, mais encore celle de ses vingt autres collgues; d'un autre
ct, on ne pouvait pas faire de nouvelles lections, de sorte que ce
furent ceux qui avaient obtenu le plus de voix aprs les membres
invalids qui devinrent  leur tour dputs. Le parlement fut ainsi
priv de plusieurs hommes trs distingus, notamment M. Nordenskioeld,
le grand voyageur, le rdacteur Hedin, qui est incontestablement le
premier orateur politique, etc. En revanche, on a reu M. de Laval, dont
les inventions agricoles sont fort estimes.

La deuxime Chambre compte parmi ses membres un grand nombre de paysans
dont le doyen et le chef tait M. Ifvarson qui vient de mourir; depuis
quelques annes il occupait le poste de vice-prsident.

Parmi les membres de la premire Chambre, il convient de citer d'abord
le baron Louis de Geer, qui fut prsident du conseil, ainsi que les
comtes Posse et Themptander, M. Lundberg, archevque de Sude, et les
rdacteurs MM. Hedlund et Borg.

Le ministre actuel est protectionniste, sans l'tre toutefois d'une
faon agressive. On l'appelle le ministre des barons, parce que, sur
les dix ministres dont il se compose, six sont barons ou comtes.

Le prsident du conseil actuel est M. le baron Johan Gustaf Nils Samuel
Aakerhjelm, grand'croix de tous les ordres sudois, grand'croix de
Saint-Olaf, etc., n en 1833. Il est trs protectionniste. Il a eu
d'abord l'intention de cumuler les fonctions de prsident du conseil et
de ministre des affaires trangres; mais devant les nombreuses
protestations qui se sont leves il a d y renoncer, et c'est M. le
comte Lewenhaupt, ancien envoy des Royaumes-Unis  Paris, qui a hrit
de son portefeuille.

M. Lewenhaupt, ministre des affaires trangres, est n en 1835. Comme
tous ses prdcesseurs, il a t, au cours de sa carrire diplomatique,
un excellent chef de bureau, un expditionnaire habile. Mais ce qui
suffisait autrefois n'est plus suffisant aujourd'hui, quoique un de ses
chefs ait dit de lui: Un diplomate qui se tait, et lve seulement les
paules, c'est du pur Metternich! Est-ce  cela qu'il a d d'tre
attach d'ambassade  Paris, puis envoy  Washington de 1876  1884?
Pendant l'Exposition de 1889, il tait  Paris, et les Sudois ont
trouv qu'il reprsentait mesquinement la Sude. Le ministre est, en
effet, d'une conomie excessive, et il avait pris un appartement trs
simple meubl d'une faon rudimentaire.

On lui a reproch de ne pas avoir assist  l'inauguration de
l'Exposition; on lui a surtout reproch de ne pas avoir assez plaid la
cause de l'Exposition auprs des autorits sudoises, car on aurait
certainement vot l'argent ncessaire, et le roi et bien t oblig de
se dpartir de sa rserve vis--vis de la France.

M. Wennerberg, ministre des cultes, a fait les paroles et la musique
d'une srie de chansons d'tudiants qui sont trs populaires dans toute
la Scandinavie.

Quant  ce qu'on appelle en Sude _la maison du Parlement_, elle est
vieille et peu dcorative. On prpare un grand et magnifique palais pour
recevoir les dputs; c'est--dire que l'on y pense, car le monument
n'est encore qu' l'tat de projet et l'on en est  la priode de
concurrence des architectes, c'est dire que les habitants de Stockholm
ne sont pas encore sur le point de voir la nouvelle Chambre. Mais que
peut leur importer le btiment plus ou moins neuf, l'essentiel est que
ce qui s'y fait soit bon: et c'est le cas. On est presque tent de
croire que ce n'est que dans les vieilles btisses qu'on fait de bonnes
lois.

P. Artout.



QUESTIONNAIRE

N 16.--Paris et Province.

_Quels sont les Avantages et les Inconvnients de la Vie de Paris et de
la Vie de province?_

(14 Juin 1890.)

RPONSES (suite)

Paris est le soleil autour duquel les provinces gravitent comme des
satellites clairs de son reflet. Ils semblent en correspondance par le
mme langage, c'est--dire qu'ils emploient les mmes mots, mais ces
mots, rangs dans un dictionnaire, ont un sens tout diffrent dans les
nuances de l'expression intime des ides, des sentiments et des
passions. Le regard, la voix, le geste, voil l'me de la langue
universelle au service du coeur et de l'intelligence; le langage
articul n'en est que l'instrument imparfait, comme le style de
l'criture une froide traduction. C'est pourquoi,  l'exception du
jargon judiciaire, lui-mme fort obscur, mais mieux dfini, Paris et les
provinces peuvent entrer en communication extrieure, mais sans
communion; ils peuvent mme se comprendre, ils ne s'entendent
pas.--Volapuc.

Presque toutes les villes se mtamorphosent; les plus anciennes, les
plus originales, veulent tre  la mode, toutes neuves, bourgeoises,
avec des squares, des boulevards, des rues rectilignes, aux maisons 
cinq tages, bordes de trottoirs en asphalte et claires au gaz, en
attendant la lumire lectrique. Les costumes nationaux ont presque tous
disparu dans les provinces, et ces vtements si pittoresques ont suivi
la transformation gnrale. Les femmes suivent les modes de la
Capitale. Ces villes sont jalouses de Paris, comme des demoiselles
d'honneur brodant leur bonnet de Sainte-Catherine autour du trne de
leur reine couronne. Elles la dnigrent et l'imitent, et ce sont ces
deux sentiments alterns qui produisent un effet de comique si singulier
dans leurs moeurs et leurs habitudes.--Vieux Pommeau.

C'est un genre de dnigrer Paris et les Parisiens, et surtout les
Parisiennes, qui s'occupent fort peu de la Province, et s'ils s'en
occupent, c'est pour en rire. Celui-l, comme on dit, ne reoit pas
l'injure qui l'ignore: mais malheur  qui se fourvoie dans le gupier.
Les bonnes gens de petite ville ne pardonnent pas  ceux qui se tiennent
en dehors de leurs coteries, et ils ont la haine de l'tranger, dont
l'existence n'est pas circonscrite  l'ombre de leur clocher.--Poligny.

Paris n'est pas un problme si trange, un labyrinthe si inextricable,
un ddale si compliqu. On peut connatre Paris comme son village.
Qu'est-ce que Paris? C'est une ville qui a trois lieues de diamtre,
neuf lieues de circonfrence. On peut la traverser  pied en moins de
deux heures, et en faire le tour entre le djeuner et le dner. Elle est
un peu plus grande que les autres; les rues sont plus longues, les
maisons plus hautes; mais enfin, ce sont des rues et des maisons, et on
y retrouve les mmes lments que dans les villes secondaires. Je dirai
mme que Paris est une _Petite ville_, c'est--dire une agglomration de
petites villes limitrophes qui n'ont entre elles aucune affinit ni les
moeurs, ni les usages, ni les croyances, ni le costume, ni mme le
langage. Je ne parle pas des habitants de la Rive droite, qui disent
pour passer les ponts: Je vais de l'autre ct de l'eau, et des
habitants de la Rive gauche: Je vais  Paris. Je parle des voisins qui
se touchent. Qu'y a-t-il de commun entre la Ville du Faubourg
Saint-Germain et la Ville d Quartier-Latin? Elles sont aussi
diffrentes qu'une douairire et une grisette, aussi spares qu'une
vieille monarchie et une jeune rpublique. Ainsi des autres. Paris est
une Petite ville, la Foire aux Cancans, la Grande Potinire.--Rulwer.

J'ai toujours t indiffrent  l'opinion des autres; je ne me soucie
pas de ce qu'on pense ou de ce qu'on dit de moi, je n'ai  subir le
jugement de personne et je ne dois aucun compte de mes actes et de mes
sentiments personnels. Voil une dclaration de principes qui paratra
la chose la plus simple  un Parisien; j'ai os la faire  un
Provincial, qui est tomb des nues; il m'a considr avec inquitude et
s'est loign de moi comme d'un pestifr.--Petit clerc.

L'ennui ronge la province; on le lit sur tous les visages. On connat la
ville, maison par maison; tout le monde se sait par coeur. Les cancans,
maigre chre, vieilles histoires ressasses, difficiles  rajeunir. Leur
plus clair rsultat est de semer la zizanie dans toutes les familles de
Guelfes et de Gibelins. On traite les piqres d'pingle comme des coups
de stylet, on se brouille pour un mot, pour un sourire, pour rien, sans
doute pour se dsennuyer par les ngociations du raccommodement. Un
autre malheur de la province, c'est de se fcher contre les choses, ce
qui est inutile, dit Euripide, parce que cela ne leur fait rien du
tout.--L'Ennuy.

La Bruyre n'a eu garde d'oublier la Province dans ses _Caractres_.
Tout le monde connat le tableau de la _Petite ville_, o Picard a
trouv le cadre de sa comdie, dont je ne dtacherai qu'un trait:

La premire reprsentation tait incertaine, un seul mot dcida du
succs. Quand la mre apprend que celui des deux Parisiens sur lequel
elle avait jet son dvolu tait mari, elle crie  sa fille: Sortez,
sortez, n'coutez plus rien! La petite ingnue provinciale ne perd pas
la tte et rpond avec srnit: Mais, maman, l'autre n'est peut-tre
pas mari?--Camille S.

_Parisienne_ et _Provinciale_, en dehors de Paris, sont des synonymes de
_Courtisane_ ou _Mnagre_, de Proud'hon. C'est un peu rustique, et
aussi faux que cette autre formule: Toute femme qui n'est pas  Dieu
est  Vnus. Vesta.

On ne saurait imaginer combien est banal, troit, arrir, ennuy et
ennuyeux, le monde d'une Petite ville de province; mais les gens sont
partout les mmes, et ce microcosme est la rduction exacte des plus
grandes, qui se croient des rivales de Paris. Trois castes les
composent: aristocratie orgueilleuse et ferme, bourgeoisie vaniteuse et
jalouse, peuple envieux et gouailleur; castes aussi tranches, spares
et divises, par ce temps qui a la prtention d'imposer des moeurs
galitaires, qu'elles le furent jadis par la classification des Trois
Ordres. Autrefois, elles n'avaient pas plus d'affinit que l'huile et le
vinaigre; aujourd'hui, la Politique est le sel qui opre le mlange, et
le Clerg, la Noblesse, la Bourgeoisie et le Peuple se fusionnent pour
assaisonner la salade nationale. De l une physionomie nouvelle du monde
provincial, o la garnison circule sans s'y mler, et o les
fonctionnaires forment une colonie temporaire. On a beau les changer,
ils ont tous comme un air de famille, il semble que ce sont toujours les
mmes; le nouveau ressemble  son prdcesseur, son successeur lui
ressemblera, et on ne parvient  les distinguer que par quelque signe
particulier, quand ils en ont un.--Tapis Vert.

Ce que je reproche  la province, ce n'est pas sa chape de plomb, qui
endort la pense et engourdit le coeur, c'est son hypocrisie peureuse,
la basse jalousie, l'envie  l'oeil louche, qui y voit trs clair, la
haine, qui faussent les caractres et humilient l'intelligence, en
soumettant tout le monde  l'esclavage de l'Opinion, qu'on mprise en
secret. On se dfie de l'ami et on flatte l'ennemi; on mnage la chvre
et le chou, on craint le loup et on ne veut pas se brouiller avec le
batelier.--pine de rose.

En causant avec les habitants de toutes les classes, les fonctionnaires,
les notables, les marchands, les artisans, on apprend des choses vraies
et beaucoup plus intressantes que les monographies historiques. Tout le
monde sait quelque chose et aime  dire ce qu'il a appris,  raconter ce
qu'il a vu,  donner son avis sur les hommes et les choses qui le
touchent de prs et qu'il a occasion d'observer tous les jours. On a
aussi quelquefois la chance de rencontrer des gens instruits et
affables, qui ont du plaisir  faire les honneurs de leur
pays.--Tourist.

D'abord parce que c'est Paris, et que de toutes les capitales c'est la
ville libre par excellence. La libert ne consiste pas seulement  aller
et  venir  sa guise, mais encore  n'avoir de rapports forcs avec
personne. Les relations y sont nombreuses, faciles, et n'engagent 
rien. On y vit tranquillement  sa guise, sans gner personne et sans
qu'on s'occupe de vous. Paris n'a jamais support de joug d'aucune
sorte; quand on a l'indpendance de la fortune, on jouit de toutes les
autres, jamais on ne rencontre d'obstacle, d'entrave, de gne, on est
libre dans la ville de toutes les liberts. De mme rgne partout
l'galit; le plus simple bourgeois ne songe mme pas  s'tonner de se
voir au thtre, en omnibus, etc., entre un duc et un ministre. Enfin
Paris la Grand'ville, le Beau Paris, est la Cit fraternelle et
hospitalire, la seconde patrie de ceux qui en ont une et la patrie
d'lection de ceux qui n'en ont plus.--Libert, galit, Fraternit.

Charles Joliet.

_(A suivre.)_



NOTES ET IMPRESSIONS

L'on peut drober  la faon des abeilles, sans faire tort  personne;
mais le vol de la fourmi qui enlve le grain entier ne doit jamais tre
imit.

La Mothe Le Vayer.

***

Quand nous voyons qu'on nous vole nos ides, recherchons, avant de
crier, si elles sont bien  nous.

Anatole France.

***

Avoir trop d'esprit est une accusation qui sert, en Angleterre comme en
France,  tenir loignes du pouvoir les supriorits qui font ombrage
aux mdiocres.

_(Mmoires)_

Talleyrand.

***

La raison a, de tout temps, aim  morigner le sentiment.

Lon Say.

***

Tous les souvenirs du monde, bons ou mauvais, ne valent pas la plus
mince esprance.

mile Gaboriau.

***

Un bonheur qui a pass par la jalousie est comme un joli visage qui a
pass par la petite vrole: il reste grl.

_Claude Larcher_

(P. Bourget.)

***

En amour, tout est rompu du jour o l'un des deux amants a pens que la
rupture tait possible.

_Claude Larcher_ (P. Bourget.)

***

Toute chane, ft-elle d'or, fait un jour un forat de celui qui la
porte.

Adrien Chabot.

***

Le musicien qui a des rminiscences s'imagine, en les rptant, qu'elles
lui appartiennent, comme le menteur,  force de reproduire un mensonge,
finit par croire qu'il dit la vrit.

_(Penses posthumes.)_

Louis Lacombe.

***

L'me reprend son vol, ds qu'on revit par elle.

_(Pages intimes.)_

Eugne Manuel.

***

La mdecine de nos jours est aussi originale que savante: elle invente
encore plus de maladies que de remdes.

***

La clbrit qui s'acquiert le plus vite est celle du crime.

G.-M. Valtour.



[Illustration: L'EXPOSITION FRANAISE DE MOSCOU.--Vue gnrale du palais
et de ses annexes.]



[Illustration: Sur le sable.]

[Illustration: La rcolte des oeufs.]

[Illustration: L'empailleur.]

[Illustration: Deux amis.]

[Illustration: Une capture.]

LE COMMERCE DES ALLIGATORS DANS LA FLORIDE.



Ouverture de la session parlementaire.--C'est lundi 13 courant qu'a eu
lieu la rentre des Chambres. Cette fois-ci le vnrable M. Pierre
Blanc, celui qu'on a surnomm un peu familirement peut-tre le _vieil
Allobroge,_ ne prsidait pas la sance comme il l'a fait chaque anne
depuis si longtemps dj. Ce n'est pas qu'il ne soit toujours vert et
jeune en dpit de ses quatre-vingt-cinq ans, mais le froid et la neige
l'avaient retenu bloqu dans son pays, la Savoie. Il a t remplac au
fauteuil prsidentiel par M. de Gast, un peu plus jeune que lui, mais
pas beaucoup plus. Les secrtaires d'ge installs au bureau taient MM.
Argelis, Lasserre, Pierre Richard et Maurice Barrs. Quatre dputs,
deux boulangistes. La proportion a d paratre un peu forte, mais c'est
le hasard qui est le seul coupable.

La prsidence de M. de Gast avait provoqu une certaine curiosit. Son
discours a t court. Aprs avoir fait part  l'Assemble de ses regrets
que le vnr M. Blanc ait t retenu loin de Paris, il a continu
ainsi:

N'ayant pas quitt Paris et quoique malade moi-mme, j'obis au
rglement en venant ouvrir les travaux de votre session ordinaire.

Dans la trs courte allocution que je prononcerai, vous me permettrez,
mes chers collgues, d'introduire le voeu que vous me veniez en aide, le
jour o je vous demanderai de modifier nos lois constitutionnelles et de
leur donner plus de similitude avec la Constitution amricaine qu'avec
la Constitution anglaise.

En ce qui concerne nos travaux intrieurs, vous ne reprocherez pas 
l'un de vos vtrans de regretter qu' chaque renouvellement de
l'Assemble les propositions disparaissent et que les meilleures
rformes voient ainsi quelquefois plus de trois lgislatures se succder
sans mme tre examines.

Il termine en souhaitant que pendant Tanne 1891 les commissions
apportent  leurs travaux la plus grande activit.

Aprs que le doyen d'ge a pris place au fauteuil prsidentiel, on a
procd au tirage au sort des bureaux.

M. Floquet a t lu prsident dfinitif.

Au Snat, la sance d'ouverture a t prside par M. de Lur-Saluces,
snateur de la Gironde.

Le ministre; l'Emprunt.--L'impression gnrale,  la rentre des
Chambres, tait que le ministre n'avait pas  craindre cette anne les
surprises qui suivent parfois la priode d'accalmie connue sous le nom
de trve des confiseurs. Par extraordinaire, on ne songe pas 
renverser un cabinet qui date dj de deux ans.

Le succs de l'emprunt explique en partie cette situation privilgie
faite aux membres du gouvernement et aussi, on peut le dire, les
rsultats des lections snatoriales qui sont ports  l'actif du
ministre de l'intrieur. Mais, si la victoire lectorale des
rpublicains peut contrarier ceux qui sont rests attaches aux anciens
partis, le triomphe que vient de remporter notre pays dans l'ordre
financier est fait pour rjouir tout le monde.

L'tat demandait aux souscripteurs de s'engager pour 869 millions: les
souscripteurs lui ont offert plus de 14 milliards. Le premier versement
tait fix  141 millions. Le Trsor a encaiss dans la journe du 10
janvier la somme norme de deux milliards trois cent quarante millions.

Nous donnons du reste dans une autre partie du journal (voir page 55)
tous les dtails relatifs  cette prodigieuse opration.

Le clerg et la Rpublique; le discours de M. Mline.--La question
religieuse tend  prendre une place de plus en plus importante dans la
politique des partis. Il est probable, on pourrait dire, il est certain,
que si, dans la prsente lgislature, il se produit quelque changement
dcisif dans l'attitude des divers groupes parlementaires, et surtout
dans le corps lectoral, ce changement tiendra pour une large part aux
dclarations formules par le cardinal Lavigerie. Cela ne tient pas
seulement  la personnalit de l'auteur de ces dclarations, qui est
considrable par elle-mme. Si le discours qu'il a prononc  Alger a eu
un tel retentissement, c'est qu'on sentait qu'il tait appuy en cette
circonstance par une autorit plus haute que la sienne, et que sa pense
rpondait  celle, non de tous les prlats de France, mais d'un grand
nombre d'entre eux. A ce point de vue, il y a un intrt rel 
rechercher si l'opinion assez gnrale qu'on s'est faite qu'il avait t
en quelque sorte le porte-parole non-seulement d'une partie de
l'piscopat, mais aussi peut-tre du Vatican, tait justifie.

Nous avons dj vu que le cardinal Rampolla, qui, lui, parlait sans
contestation possible au nom du Saint-Sige, n'a pas dsavou le
cardinal Lavigerie. Loin de l, dans la lettre qu'il adressait 
l'vque l'Annecy, il mettait, avec tous les tempraments possibles et
sous la forme rserve qui est dans la tradition de l'glise, cette
pense que les catholiques doivent s'accommoder de toutes les formes de
gouvernement.

Voici un autre document qui mrite galement d'arrter l'attention.
C'est une lettre que l'vque de Saint-Denis et de la Runion a adresse
au cardinal Lavigerie et qui constitue une adhsion explicite aux
thories que celui-ci a mises  Alger. Cette lettre est d'autant plus
significative qu'elle est date de Rome et qu'elle a t crite  la
suite d'un entretien avec le Pape. Au cours de cet entretien, Lon XIII
a dit  son visiteur: Vous devez tre content du toast du cardinal
Lavigerie? A quoi l'vque a rpondu:

Trs saint-pre, le cardinal a rendu  l'glise des services signals;
je ne crois pas qu'il lui en ait rendu de plus considrable que celui
qui rsultera de ces mmorables paroles. Les consquences de cette
dclaration ne seront peut-tre pas immdiates, mais dans quelque temps
on reconnatra que le cardinal qui, dans les batailles du bien contre le
mal, a les vues soudaines du gnie, a frapp un coup des plus heureux.

Ces lignes, crites, il faut le rpter, au lendemain d'une entrevue
avec le pape, n'ont pas t dsavoues, non plus que les dclarations du
cardinal Lavigerie lui-mme. Sans prendre parti dans cette question
essentiellement dlicate, puisqu'elle touche  la conscience des membres
de l'piscopat sur un point de doctrine  la fois religieuse et
politique, il est permis cependant d'affirmer que le chef de l'glise,
s'il n'impose pas  ses reprsentants immdiats en France un acte
d'adhsion formelle en faveur de la Rpublique, les laisse toutefois
libres d'accepter sous leur responsabilit le rgime tabli.

Le fait a une porte considrable puisque aujourd'hui c'est la question
religieuse qui sert de terrain de lutte entre les amis et les
adversaires de la Rpublique. Aussi est-il intressant de voir l'accueil
que les rpublicains font  ceux qui accomplissent ou qui projettent
l'volution entreprise par le cardinal Lavigerie, qui serait suivi,
dit-on, non seulement par l'vque de Saint-Denis, mais aussi par
plusieurs autres membres de l'piscopat, entre autres les archevques ou
vques de Tours, Cambrai, Rouen, Digne, Bayonne, Langres, etc... On a 
ce sujet de nombreux documents, mais on peut considrer comme les
rsumant le discours prononc par M. Mline  Remiremont,  l'occasion
de la reconstitution de l'alliance rpublicaine dans cette ville.

Aprs avoir fait  son tour le procs du boulangisme, l'ancien prsident
de la Chambre a dclar que, tout en recommandant, dans les rapports de
l'glise et de l'tat, une politique de modration, il est partisan de
la lacit de l'enseignement public et du service militaire obligatoire
pour tous, sans exception. Il convient toutefois, a ajout l'orateur,
'introduire dans l'application de ces lois tous les tempraments,
toutes les prcautions de transition compatibles avec leur texte et leur
esprit.

Faisant allusion  la discussion qui s'est leve  la Chambre sur le
rgime fiscal des congrgations, M. Mline a dclar qu'il n'a pas
hsit  marquer par son vote que, s'il entend faire payer aux
congrgations tout ce qu'elles doivent, il entend du moins qu'on leur
applique la loi comme  tous les citoyens, avec justice et sans passion.

L'orateur a rappel enfin les rcents discours du cardinal Lavigerie et
la lettre de l'vque de la Runion. Bien que ces adhsions, a-t-il
dit, soient accompagnes de restrictions inacceptables, il y a l malgr
tout un aveu prcieux et un symptme significatif. Toutefois il importe
que le parti rpublicain soit circonspect, jusqu'au jour o les actes
suivront les paroles.

Le discours de M. Mline a t longuement comment par toute la presse,
parce que, en effet, on sait que c'est de ce ct que va se porter
l'effort des partis au cours de l'anne qui vient de commencer, et que,
si le mouvement inaugur par un certain nombre de prlats se gnralise,
des modifications d'une porte considrable peuvent se produire dans la
situation politique du pays.

Afrique: _Soudan franais._--Nous annoncions dans notre dernier numro
que le commandant Archinard s tait mis en marche sur Nioro, la dernire
forteresse d'Ahmadou et que, trs probablement, il avait dj pris
contact avec l'ennemi. En effet une dpch de Kayes a fait savoir
depuis que la place de Nioro avait t enleve et qu'Ahmadou tait en
fuite.

Le colonel Archinard n'avait sous ses ordres que 700 hommes, mais, comme
nous l'avons dit, il disposait de l'artillerie ncessaire pour dtruire
les fortifications de Nioro. L'affaire a d tre chaude toutefois, car
les Toucouleurs se battent avec une bravoure exceptionnelle, et nos
troupes, puises par une marche de 300 kilomtres, ont d faire des
prodiges de valeur pour triompher de pareils adversaires.

La conqute de Nioro complte l'oeuvre commence l'an dernier par le
colonel Archinard. Actuellement la ligne de nos postes entre le Sngal
et le Niger se trouve couverte  grande distance par les forteresses
conquises sur l'ex-sultan de Segou. Il ne reste plus rien du vaste
empire d'El Hadj-Omar, le grand conqurant que Faidherbe a arrt dans
sa marche vers l'Ocan Atlantique.

_Au Dahomey._--D'aprs les dernires nouvelles apportes par le courrier
de la cte occidentale d'Afrique. M. Ballot, rsident de France 
Porto-Novo, est parti en mission pour Abomey en compagnie de M. M. Le
Blanc, lieutenant de vaisseau, Decoeur, capitaine d'artillerie de
marine, et le Pre Dorgre. Cette mission allait porter les cadeaux du
gouvernement franais  Behanzin, roi du Dahomey. Le roi Toffa, de
Porto-Novo qui voudrait, parat-il, se rconcilier avec son ennemi,
aurait joint ses cadeaux  ceux du gouvernement franais.

Pendant ce temps, les Allemands font au roi de Dahomey un cadeau d'un
autre genre. Les chefs des tablissements qu'ils ont  Whidah ont
prsent  Behanzin un fusil  aiguille qui a t agr par lui et dont
l'arme dahomenne va tre, dit-on, pourvue. Behanzin en a t tellement
satisfait qu'il a immdiatement fait don de quatre esclaves  chacune
des maisons desquelles il avait reu ces trennes utiles.

Ce n'est pas tout. Deux cabcres ont t envoys par le roi  Lagos
pour traiter avec un commerant anglais au sujet de la fourniture de
fusils et de munitions de guerre destins  l'arme dahomenne. Le
march a reu mme un commencement d'excution, car une somme de 125,000
francs a t verse entre les mains du fournisseur.

Il n'est pas difficile de prvoir que nous aurons encore de ce ct de
nouvelles surprises. La pacification est loin d'tre dfinitive. Au
moment o il reoit nos cadeaux, le roi de Dahomey se proccupe de
mettre ses troupes en tat de nous rsister, et en mme temps, pour
empcher nos officiers d'tudier la route de Kotonou  Whidah, il a
rappel aux Europens que la plage leur tait interdite, et que la route
seule de l'intrieur leur tait permise. Or, celle-ci est  peu prs
impraticable. Il ne faut pas oublier que le ngre est un compos du
sauvage et du diplomate.

Beaux-Arts.--_Le bureau du comit des 90._--Le nouveau comit des 90 a
nomm son bureau. M. Bailly a t rlu prsident  une forte majorit.
MM. Bonnat et Paul Dubois ont t choisis comme vice prsidents. M. Tony
Robert-Fleury a t rlu secrtaire et M. Daumet secrtaire-trsorier.

Dans le sous-comit d'administration figurent MM. Grome, J. Lefebvre.
Cormon, Guillemet, Bernier, Detaille, Albert Maignan, Busson, Humbert et
Yon, pour la peinture; MM. Boisseau, Bartholdi, Cuvelier et Mathurin
Moreau, pour la sculpture; MM. Normand et Pascal, pour l'architecture;
MM. Sirouy et Lefort, pour la gravure.

M. Bouguereau, vice-prsident de l'ancien comit, n'a pas t rlu.

Les membres de la section de peinture se sont runis lundi dernier sous
la prsidence de M. Bonnat et ont modifi l'article des statuts
concernant la composition du jury.

En vertu des rsolutions adoptes, il sera constitu un grand jury dans
lequel devra tre tir au sort le jury annuel. Ce grand jury comprendra:
1 tous les jurs qui depuis 1864 ont t lus par leurs confrres; 2
les artistes hors concours nomms par les artistes de la premire
catgorie et par le comit de peinture runis.

Les jurs ayant fonctionn une anne ne pourront fonctionner l'anne
suivante.



Ncrologie.--Le duc Nicolas de Leuchtenberg.

Cline Montaland, socitaire de la Comdie-Franaise.

Le baron Haussmann, prfet de la Seine sous l'Empire.

M. Jules de Lestapis, ancien snateur des Basses-Pyrnes.

M. Lehugeur, professeur au Lyce Louis-le-Grand.

M. Charles Gauthier, professeur  l'cole nationale des Arts Dcoratifs.

Le statuaire Eugne Delaplanche.

M. Ernest Boysse, chef adjoint des secrtaires-rdacteurs de la Chambre.

M. Gustave Dalsace, grand ngociant de Paris.

M. Arthur Mallet, un des chefs de la maison de banque Mallet frres.



LES THTRES

Thtre de l'Odon; reprise des _Faux Bonshommes,_ comdie en quatre
actes, de MM. Barrire et Capendu.

La comdie des _Faux Bonshommes_ est trop connue pour que nous nous
tendions longuement  son sujet et pour que nous ne nous contentions
pas d'en annoncer la reprise, faite cette fois-ci sur notre seconde
scne franaise--en attendant mieux encore, sans doute. Tout l'intrt
de la soire se portait donc sur l'interprtation, et cette dernire,
sans tre suprieure, a t suffisamment bonne pour nous dmontrer que
la comdie de MM. Barrire et Capendu, bien qu'ge de trente-quatre
ans, est toujours jeune et peut satisfaire non seulement les hommes mrs
qui l'ont applaudie autrefois, mais les gnrations nouvelles.

L'Odon n'avait pas de Pponet dans sa troupe, il a appel  lui M.
Daubray, du Palais-Royal. M. Daubray, certes, est un excellent comique,
mais un comique plutt qu'un vrai comdien, il a _jou_ le rle de
Pponet, il n'a pas t Pponet. Le crateur du rle, Delannoy, avait
autrement compris son personnage. Dumny dans le rle d'Edgar, est
charmant, comme toujours, de finesse et de malice. Cornaglia fait M.
Dufour, et il s'en acquitte consciencieusement, mais o est Parade?
Montbars mrite une mention toute particulire dans Bassecourt. Du ct
des femmes, nous citerons Mme Crosnier, parfaite de naturel, Mlle
Dieudonn, trs mutine, et Mlle Dubut qui rend  merveille la douce
physionomie d'Emmeline. En somme, reprise trs intressante et dont le
directeur de l'Odon n'aura pas  se repentir.

S.



LES LIVRES NOUVEAUX

_Truandailles,_ par M. Jean Richepin.

1 vol. in-12, 3 fr. 50 (Charpentier).--Avec ce titre-l, il n'y a pas au
moins danger de s'y mprendre. Ce ne sont point des nouvelles  l'eau de
rose et la mre qui en permettrait la lecture  sa fille aurait
rellement perdu le sens, au moins le sens des mots. On savait bien que
M. Richepin tait un oseur... Oh! oui, la preuve en tait faite, en vers
ainsi qu'en prose. Mais on pouvait croire qu'une fois la queue de son
chien coupe, il oserait enfin une chose: avoir du talent ou du gnie,
sans pistolet ni ptard, sans vouloir pater le bourgeois.

Il parat que non; la queue de son chien repousse et, chaque fois,
l'auteur de la _Chanson des Gueux_ s'abandonne au plaisir de la couper.

_David d'Angers et ses relations littraires._ Correspondance du matre
avec Victor Hugo, Lamartine, Chateaubriand, de Vigny, Lamennais, Balzac,
Charlet, Louis et Victor Pavie, lady Morgan, Cooper, Humboldt, etc.
publie par Henry Jouin. 1 vol. in-8 avec un portrait indit de David
d'Angers (Plon, Nourrit et Cie).--Nous ne dirons pas que ce volume vient
complter l'ouvrage publi, il y a douze ans, par M. Henry Jouin: _David
d'Angers, sa vie, son oeuvre, ses crits et ses contemporains_. Cette
biographie, loquente et savante, n'avait pas besoin d'tre complte.
David et les hommes de son temps ont crit ce livre, dit M. H. Jouin,
qui s'en dclare, il est vrai, responsable, mais comme diteur
seulement, sorte de mmoires des autres,  l'entendre; mais ces autres
ont les noms les plus illustres de la premire partie du sicle. Au
milieu de noms plus clbres se dtache en premire ligne celui d'un ami
du matre, Victor Pavie. Les proches de Pavie possdaient les lettres de
David; le fils du statuaire, M. Robert David d'Angers, conservait les
rponses de Pavie; qu'on ajoute  ces documents, qui font ressortir avec
relief la figure du matre, les autographes des contemporains saluant
de tous les points du monde un artisan de leur gloire, et l'on aura
l'ide de la richesse et de l'intrt d'une telle publication. M. Henry
Jouin a fait prcder le volume d'une introduction fort intressante et
suivre la plupart des lettres d'une note qui fait connatre les
circonstances auxquelles elles se rapportent.

_Mmoires de la duchesse de Brancas,_ publis avec prface, notes et
tables, par Eugne Asse.--Paris, Jouaust, 1890. In-18 elzvirien de
XLVII-233 pages. 3 fr. 50 c. La librairie des bibliophiles enrichit son
lgante petite Bibliothque des Mmoires d'un volume tout  fait
curieux. C'est encore M. Eugne Asse, dont ont connat la vaste
rudition historique et littraire, qui, aprs nous avoir tout rcemment
donn les _Mmoires de Mme de Lafayette_, publie aujourd'hui les
souvenirs de Mme de Brancas, sur Louis XV et Mme de Chteauroux. La
prface de l'habile diteur est, par elle-mme, un des chapitres les
plus piquants qui aient t crits sur la moralit d'une certaine
partie de la cour, sous le rgne du prince qui se piquait le moins de
vertu. Aux trop courts Mmoires de la duchesse de Brancas, M. Eugne
Asse a joint la correspondance (46 lettres de Chteauroux), ainsi qu'un
extrait bien choisi du fameux pamphlet, _Mmoires de la cour de Perse_,
le tout formant un ensemble trs curieux, sinon fort difiant.

F. D.

_La Libert de conscience,_ par Lon Marillier. 1 in-12. 3 fr. 50
(Armand Colin.)--Savait-on qu'un prix de quinze mille francs avait t
destin par un donateur anonyme  rcompenser le meilleur ouvrage ayant
pour objet de faire sentir et reconnatre la ncessit d'tablir de plus
en plus la libert de conscience dans les institutions et les moeurs?
Savait-on qu'un concours avait t tabli, un jury institu, avec M.
Jules Simon pour prsident? Si tout le monde ne l'a pas su, tout le
monde ne l'a pas ignor, car 324 manuscrits ont rpondu  l'appel du
donateur. Le rapporteur, M. L. Marillier, agrg de philosophie, matre
de confrences  l'cole des Hautes Etudes, pour porter un jugement sur
cet ensemble, n'a pas crit moins d'un volume qui est un trait, trs
complet--et trs profitable--de la question.

_La Dcoration et l'Art industriel  l'Exposition universelle de 1889_,
par Roger Marx, inspecteur des muses au ministre de l'instruction
publique.--Paris, Quantin, 1890. Grand in-8 de 60 pages, avec 30
gravures. Tirage  petit nombre sur papier de luxe.--Cette belle
publication, dont le titre indique suffisamment l'objet, renferme la
remarquable confrence faite, le 17 juin dernier, par M. Roger Marx, au
Congrs de la Socit centrale des architectes franais. L'auteur, dont
on n'a point oubli les intressantes tudes sur diverses questions
d'art (l'_Art lorrain, l'Estampe, la Gravure_, etc.), a trait son
sujet, il n'est pas besoin de le dire, avec autant de charme que de
comptence et a trouv le moyen de condenser en un petit nombre de pages
une multitude de renseignements instructifs et de justes aperus.

_Les Pices de Molire_ (librairie des Bibliophiles.)--La neuvime vient
de paratre: c'est l'_Impromptu de Versailles_. Notice et notes de M.
Auguste Vitu, dessins de Leloir, gravs par Champollion.

Dans la collection des _Petits chefs-d'oeuvre_ (librairie des
Bibliophiles), les _Anecdotes sur Richelieu_, de Rulhire, avec une
prface par M. Eugne Asse, vif et piquant opuscule, qui est  la fois
le bulletin des victoires amoureuses du petit-neveu du cardinal et le
martyrologe de la vertu de ses contemporaines.



NOS GRAVURES

CLINE MONTALAND

Si jamais la dnomination d'enfant de la balle convint  quelqu'un, ce
fut certes  Cline Montaland. Ne d'un pre qui appartenait au thtre,
filleule, comme Mme Cline Chaumont, de Mme Cline Caillot, qui fit les
beaux jours du Vaudeville lorsqu'il tait situ place de la Bourse nos
pres appelaient ce temps l'poque des trois Clines. Cline Montaland
monta sur les planches  l'ge de six ans, le 13 dcembre 1849. Et sous
quels auspices!... elle crait dans _Gabrielle_, d'mile Augier, le rle
de la petite fille que l'excellent comdien Rgnier, alors sous le coup
de la perte de son enfant, serrait dans ses bras...

Cline Montaland montra, dans ce rle, tant de gentillesse, de naturel,
d'esprit, que des auteurs, confiants dans son talent si prcoce,
crivirent des rles pour elle. Labiche lui donna  jouer _Une fille,
bien garde_ et _Mam'zelle fait ses dents..._ Et, dans toutes ces
crations, on l'admirait, disait Jules Janin, non pas comme un baby
prcoce, mais comme on admirerait une trs grande actrice jouant le rle
d'un baby.

On promena l'enfant prodige en France, en Algrie, en Italie, dans le
monde entier. Le gnral Bosquet la nommait l'enfant Bonheur. Victor
Emmanuel donnait des revues en son honneur, et je ne sais plus quel
empereur obligeait ses troupes  faire un dtour pour que Cline les vit
passer de sa fentre. Ces triomphes prcoces ne l'empchrent pas de
travailler.

Elle s'essaya dans les genres les plus divers:  la Porte-Saint-Martin
dans la ferie, au Gymnase dans la comdie, aux matines Ballande dans
le classique, aux thtres des Nouveauts et Taitbout dans l'oprette.
Cependant les annes marchaient: revenue au genre srieux, elle
interprta  l'Odon la mre dans _Jack_, de M. Alphonse Daudet. Puis,
aprs quelques mois passs en Russie, elle fut appele par M. mile
Perrin  la Comdie-Franaise. Elle dbuta le 13 dcembre 1881 et
russit compltement dans _Bataille de Dames_ de MM. Scribe et Legouv.
Depuis nous l'avons applaudie dans la plupart des pices nouvelles que
reprsenta le Thtre-Franais, en dernier lieu dans _Margot_ de M.
Meilhac.

En disant adieu  sa socitaire disparue, M. Jules Claretie a dit
d'elle: Elle tait, et elle s'en vantait en souriant, la doyenne de la
maison (puisqu'elle y avait paru pour la premire fois en 1849), cette
charmante et vaillante femme, d'une bont si rare, sans affectation et
sans phrases, toujours prte au labeur, exacte, consciencieuse, dvoue
aux intrts de la Comdie... Elle emporte un peu de la verve, de la
gaiet saine, de la grce souriante de la maison.

Adolphe Aderer.


LES OBSQUES DU DUC DE LEUCHTENBERG

Les obsques du duc de Leuchtenberg ont t clbres en grande pompe;
les honneurs dus aux membres des familles impriales lui ont t rendus
par deux compagnies du 4e rgiment de ligne, deux batteries  cheval du
31e d'artillerie et trois escadrons de cavalerie; ces troupes taient
commandes par le gnral de division Ladvocat et le gnral de brigade
Moulin. M. Carnot, prsident de la Rpublique, s'tait fait reprsenter
 ses obsques par les officiers de sa maison militaire; tous les
ministres prsents  Paris, un grand nombre de dputs, de snateurs, et
le corps diplomatique y assistaient.

Notre gravure reprsente le service funbre clbr  l'glise russe de
la rue Daru, trop petite pour contenir tous ceux qui avaient suivi le
convoi. Au pied du cercueil, recouvert d'un drap d'or, insigne funraire
de la famille impriale, plac simplement sur le parquet de l'glise,
entour d'arbustes verts et de camlias blancs, l'archiprtre Wassilief
lit les saints vangiles dans la bible que le pre Arsne tient ouverte
devant lui;  la tte, et de chaque ct, deux officiers de l'arme
russe, en grande tenue, immobiles,  droite le lieutenant Schipof, 
gauche le lieutenant prince Orlof, portent sur des coussins de velours
grenat les nombreuses dcorations du dfunt. Au premier rang,  gauche,
sont placs le gnral Bruyre et le colonel Litchenstein, reprsentant
le prsident de la Rpublique; un peu plus loin, et sur le mme rang, la
duchesse d'Oldenbourg, portant en sautoir le grand cordon de
Sainte-Catherine. Au premier rang,  droite, et tournant le dos, se
trouve le duc Eugne de Leuchtenberg, revtu du costume de gnral
russe, frre du dfunt. Suivant les usages de l'glise orthodoxe, tous
les assistants portent dans la main droite un petit cierge qu'ils
tiennent pendant la plus grande partie de la crmonie.


M. FOUCHER DE CAREIL

Le comte Foucher de Careil qui vient de mourir snateur rpublicain de
Seine-et-Marne tait fils du gnral comte Foucher de Careil, dont le
nom est inscrit sur l'Arc-de-Triomphe de l'toile. Il appartenait donc,
par son origine,  un monde qui considre gnralement comme une sorte
de forfaiture l'acceptation du rgime que la France s'est donn. M.
Foucher de Careil avait fait plus et mieux que de se rallier  la
Rpublique: il avait collabor  sa fondation. Dj, dans les dernires
annes de l'Empire, il avait manifest ses tendances librales, par une
candidature au conseil gnral du Calvados, et dans diverses confrences
 Paris. Aprs le 4 septembre, il se solidarisa avec ceux qui essayaient
d'tablir un gouvernement rgulier au milieu des ruines de la patrie; il
servit M. Thiers et accepta une prfecture. Il tait prfet de
Seine-et-Marne quand le 24 mai 1873 l'obligea  quitter
l'administration. Enfin, la constitution rpublicaine ayant t vote en
1875, M. Foucher de Careil fut envoy au Snat par le dpartement de
Seine-et-Marne ds les premires lections pour la Chambre-Haute, en
janvier 1876.

Il a t rlu en 1882; il a t rlu rcemment encore, on peut dire
sans contestation. Dans l'intervalle, M. le comte Foucher de Careil
avait reprsent (de 1881  1883) la France  Vienne en qualit
d'ambassadeur. Son nom, sa grande fortune, son savoir vari, sa
comptence trs rpandue, son urbanit, avaient mis notre envoy en trs
bonne posture  la cour si aristocratique et si exigeante
d'Autriche-Hongrie.


M. EUGNE DELAPLANCHE

Dans notre numro du 27 dcembre dernier, nous donnions une des
dernires et non des moins belles oeuvres du grand artiste qui vient de
mourir, le monument du cardinal Donnet lev dans la basilique de
Saint-Andr de Bordeaux. M. Eugne Delaplanche tait gravement malade
dj  ce moment, et il ne lui a pas t donn d'assister 
l'inauguration de ce magnifique monument. Peu de jours aprs, le 10
janvier, il mourait, et sa mort sera  jamais regrette, car la France
perd en lui un des hommes qui lui faisaient le plus d'honneur, un
artiste qui  certaines heures de sa vie a t rellement inspir.

Eugne Delaplanche tait n en 1836. Sa carrire a t particulirement
laborieuse et rapide. Elve de Durer et de l'cole des Beaux-Arts, il
remporta, en 1858, le deuxime prix de Rome avec _Achille saisissant ses
armes_, et, en 1861, le premier avec _Ulysse bandant l'arc que les
prtendants n'ont pu ployer_. Il donna bientt au Salon une srie
d'oeuvres qui toutes furent rcompenses, nous citerons entr'autres:
L'_Enfant mont sur une tortue_, et _ve aprs le pch_, qui figure
aujourd'hui au muse du Luxembourg. Il travailla ds lors avec une
infatigable ardeur. _La Musique, la Vierge au lys, le Message d'amour,
Sainte-Agns, l'ducation maternelle_, mirent le sceau  sa rputation.

M. Eugne Delaplanche tait officier de la Lgion d'honneur.


LES GLACES DANS LA MER DU NORD

Un des plus pittoresques spectacles que l'on puisse imaginer est celui
qu'offre en ce moment la mer du Nord et cela sur une trs vaste tendue:
 Ostende, notamment.

Devant la digue,  l'entre du port, les glaons se sont accumuls,
depuis les froids de ces derniers temps, sur une surface norme, sans se
souder cependant.

Avant d'tre venus chouer dans ces parages, ils ont t rouls par les
cours d'eau qui aboutissent  la mer et dont la glace a t brise.
Presque tous sont couverts de neige, malgr le mouvement continuel dont
ils sont agits. L'eau sous cette couche de glaons a une couleur
indfinissable, mais qui parait sale par un effet de contraste avec la
blancheur blouissante de la neige. A deux ou trois cents mtres de la
cte, le champ de glaons s'arrte brusquement et la mer apparat libre.

Mais ce qu'il y a de plus curieux encore et de plus saisissant, c'est la
vue du vapeur anglais Asthon, qui se trouve pris dans ces glaons tandis
qu' quelques mtres de lui, sur la mer libre, les chaloupes de pche
naviguent toutes voiles dehors.


1,500 FRANCS DE RENTE

A l'Htel-de-Ville. C'est un des gros guichets de souscription; ceux-l
seuls qui peuvent acheter 1.500 francs de rentes, et au-dessus,
passeront par ce guichet; une pancarte suspendue tout prs de l ne
laisse aucun doute  ce sujet.

Or, 1,500 francs de rentes reprsentent un capital de 16,225 francs,
exigeant un versement immdiat de 7,500 francs,  raison de 15 francs
pour 3 francs de rentes. En outre,  la rpartition, qui devait se faire
et qui a eu lieu en effet sauf liquidation ultrieure, quarante-huit
heures aprs, nouvelle somme de 7,500 francs  verser. En tout, 15,000
francs.

Les personnages loqueteux qui figurent dans notre dessin n' ont vraiment
pas l'air de capitalistes capables de dbourser 15,000 francs en si peu
de temps. Pourtant, ils sont l, au meilleur rang. Arrivs longtemps
avant la premire lueur de l'aube, ils attendent. Qu'attendent-ils?
L'ouverture du bienheureux guichet? Non pas! Ils n'ont pas des 750 louis
 offrir comme cela au gouvernement. Ils attendent tout simplement
l'arrive d'un vrai souscripteur, d'un souscripteur pour de bon,  qui
ils vendront leur place. Car ces hommes sont des marchands de places.

Assez lucratif, ce mtier: il le serait davantage s'il n'y avait pas
tant de morte-saison. Une place se vend 3 francs, 5 francs, voire 10
francs: cela dpend de l'importance de la souscription, du plus ou moins
de popularit de la valeur mise, de la temprature aussi.

Il y a deux ans, lors de l'mission des Bons de l'Exposition, les
marchands de places,--des camelots, habituellement.--gagnrent beaucoup
d'argent. Un groupe de ces industriels s'tait constitu en syndicat, 
la porte du Crdit Foncier. Ils opraient de la manire que voici: Au
nombre d'une douzaine, ils stationnaient en tte de la queue. Deux ou
trois rabatteurs amenaient le client, le _pante_, le _singe_: l'un et
l'autre se disent. Ledit client payait, et le groupe l'admettait dans
son sein, sans pour cela cder un pouce de terrain. Deux, trois, dix
clients, quinze clients; et le groupe de marchands de places tait
toujours l, jouant des coudes, se moquant des rclamations, encaissant
force cus de cent sous. On juge de la colre du vrai public; de cela,
les marchands de places se souciaient aussi peu que possible. Il fallut,
pour les faire dguerpir, l'intervention d'un brigadier de sergents de
ville et de plusieurs agents. Mais ils partirent sans regrets; ils
avaient fait passer de 100  150 personnes, et se partagrent, par
consquent, de 500  750 fr.: une honnte journe, comme on voit.

Un conseil: Si jamais il vous arrive d'acheter une place  une queue de
souscription, ne la payez que lorsque votre vendeur sera hors des rangs.
Sous aucun prtexte, ne vous laissez introduire dans un groupe. Votre
dsir de souscrire suppose un portefeuille bien garni. Les camelots,
j'en suis bien convaincu, sont tous, du premier au dernier, des gens
d'une dlicatesse infinie et d'une rigide probit. Mais enfin, il ne
faut pas tenter le diable.

C. F.


L'EXPOSITION FRANAISE DE MOSCOU

L'Exposition franaise qui doit s'ouvrir  Moscou le 1/13 mai 1891 aura
lieu dans un palais que le gouvernement russe a gracieusement concd
aux organisateurs.

Construit pour l'exposition nationale russe qui eut lieu  Moscou en
1872, il est la proprit personnelle du czar et fait partie du domaine
de la couronne.

La restauration de ce palais, confie par les constructeurs, MM. Pombla,
 notre compatriote, M. Oscar Didio, ingnieur  Moscou, a t excute
avec la plus grande rapidit.

Avec notre dessin sous les yeux, le lecteur se rendra compte aisment de
l'importance des travaux excuts, car, indpendamment du palais
principal, une foule de pavillons et de constructions diverses ont t
comme sems dans le beau jardin qui l'entoure. Nous mentionnerons
surtout la grande halle vitre des machines qui s'tend en bordure sur
la droite de notre gravure: puis, en contournant le palais, nous
trouvons successivement des restaurants, des montagnes russes, le
thtre, et tout  fait sur la gauche, le ballon captif, le rservoir
d'eau, et, plus bas, le pavillon imprial affect aux rceptions de la
cour et aux ftes qui seront organises pendant la dure de
l'Exposition.

On compte sur un grand succs  Moscou, mais tout n'est pas prt encore,
et l'chance du 1er mai est proche. Un srieux coup de collier est
ncessaire.

E. F.


LES ALLIGATORS

La famille des crocodiliens se subdivise, on le sait, en plusieurs
sous-genres: le crocodile, qui habite l'gypte; le gavial, que l'on
trouve dans l'Inde; le caman et l'alligator, qui se rencontrent en
Amrique; ce dernier plus particulirement dans la Floride. Il s'y
multiplie au point de devenir, de la part des gens de couleur de ce
pays, l'objet d'un commerce curieux.

Montrons d'abord l'_Eden_ de l'alligator. Une rive basse et marcageuse
borde le fleuve  perte de vue; c'est l que sous le chaud soleil, dans
l'alluvion vaseux, l'animal dpose ses oeufs et qu'il dort immobile
pendant des journes entires.

Mais un bruit vient tout  coup troubler sa quitude; il relve la tte
et aperoit son ennemi naturel occup  fouiller le sable pour chercher
ses oeufs. Une douce satisfaction se reflte sur la figure de l'homme,
car la rcolte s'annonce bien.

Dj le chercheur d'oeufs est parti avec son panier plein. L'alligator
va pouvoir continuer  dormir en paix. Hlas non! car encore une fois le
sable a cri sous des pas. Ils sont deux  prsent, un vieux solide
accompagn d'un plus jeune. Fuyons!...

Trop tard, le chemin du fleuve est coup, les chasseurs d'alligators
connaissent leur mtier et vont manoeuvrer habilement. Cern de deux
cts, le malheureux animal est saisi par quatre bras robustes, vivement
retourn sur le dos, le ventre en l'air, et, tandis que le vieux, assis
sur lui, maintient vigoureusement la tte, son compagnon attache les
deux mchoires au moyen d'une liane.

Une dernire ressource lui restera, c'est de verser toutes les larmes
que lui prte la fable pour essayer d'attendrir son bourreau. Peine
inutile, la captivit dans une mnagerie foraine ou la mort l'attendent.

Sa progniture du moins aura-t-elle un meilleur sort? Pas davantage, car
c'est encore dans un but de commerce que l'homme prendra soin de ses
oeufs et les fera clore.

Les petits qui en sortiront seront mis dans un seau transform en
aquarium et tous les matins ports  travers les rues jusqu' ce que
quelque petit garon sduit par leur gentillesse achte l'un d'eux: il
deviendra alors, peut-tre, le singulier favori que nous vous voyons sur
notre dessin.

Le petit garon est nonchalamment assis devant le seuil de la maison,
une jambe tendue, l'autre ramene vers lui, tandis que son alligator
familier est couch dans une pose d'abandon, frottant clinement son
gros et rude museau sur le genou de l'enfant. Singulier favori, en
vrit, qui pourrait bien se transformer un beau jour en bte froce.
Heureusement, l'empailleur est l: pardon, le taxidermiste. La pipe  la
bouche, ses lunettes de pseudo-savant sur le nez, celui-l aussi gagnera
sa vie avec l'alligator. Il va leur rendre la vie, presque le mouvement,
en les montant, dans les attitudes les plus diverses, sur des
planchettes de bois,  la grande joie des amateurs et des enfants.



[Illustration.]

CHARME DANGEREUX

PAR

ANDRE THEURIET

Illustrations d'MILE BAYARD

Suite. Voir nos numros depuis le 13 dcembre 1890.

La physionomie du petit port n'avait pas chang. Dans l'ombre de
l'unique rue en pente, les femmes tricotaient, quitement assises sur le
seuil; les barques se balanaient comme autrefois le long de la jete
rocheuse; comme le mois pass, les bois d'oliviers baigns de soleil
faisaient silence entre le port endormi et les vagues qui se brisaient
contre le cap Saint-Hospice.

Mania s'arrta en face du porche de l'htel Victoria:

--Tenez, reprit-elle, voici notre affaire... L'auberge est dserte et
nous serons l comme chez nous.

Elle le prcda dans le raide escalier qui conduisait au premier tage
et Jacques la suivit avec un serrement de coeur. L'htesse dlure et
rieuse les accueillit dans la salle solitaire. Jacques tremblait qu'elle
ne le reconnt, mais elle voyait passer tant de gens que leurs figures
se brouillaient dans sa mmoire indiffrente et elle ne parut pas se
souvenir de lui.

--Bonjour, ma bonne femme, dit Mania, nous voudrions nous reposer un
moment chez vous et y goter tranquillement... A cette heure-ci vous ne
devez pas avoir beaucoup de visiteurs?

--Malheureusement non, reprit l'htesse, nous n'avons gure de clients
qu' l'heure du djeuner, et encore, aujourd'hui, il n'est, venu
personne... C'est vous qui m'trennerez, monsieur et madame!

--Tchez que nous ne soyons pas drangs, reprit Jacques, et
apportez-nous de quoi nous rafrachir... Que pouvez-vous nous donner?

Peu de chose, murmurait la bonne femme en s'excusant; les gens qui
taient venus la veille avaient tout dvor.--Elle apporta des
biscuits, des mandarines et une bouteille d'Asti.

Jacques tait honteux de ce maigre rgal. Dans sa vanit de snob et
d'amoureux, il aurait voulu offrir  cette grande dame autre chose que
le vin et les fruits dont se contentaient les vulgaires clients de
l'auberge, et il s'excusait plus encore que l'htesse. Mania, au
contraire, tait ravie; cela la changeait de l'ennui crmonieux des
_five o'clock_ et donnait plus de saveur  son escapade; les mandarines
dcores de leurs feuilles vertes et servies sur une nappe de grosse
toile, le vin mousseux vers dans d'pais verres  ctes, sous les
solives enfumes d'un cabaret, amusaient son caprice.

--De quoi vous plaignez-vous? s'cria-t-elle, ce sera charmant, cette
dnette  l'auberge!

Quand l'htelire se fut retire et qu'ils se trouvrent seuls, Mme
Liebling enleva son chapeau, se dganta, ouvrit la fentre toute grande,
puis trempa ses lvres dans son verre.

--Venez un peu ici, continua-t-elle en s'asseyant contre la barre
d'appui de la croise, et avouez qu'on y est bien mieux que sous la
vranda du restaurant de la Rserve!...

Jacques se gardait de la contredire. L'paule effleure par l'paule de
Mania, le visage tout prs de celui de la jeune femme, il respirait
l'odeur d'oeillet blanc qui parfumait ses vtements, il s'en grisait et
ne dtachait plus ses yeux de ceux de sa voisine. Il avait chass de son
coeur les anciens souvenirs et les rcents remords; il se disait que le
monde entier pouvait s'vanouir, pourvu qu'il restt avec Mania  cette
petite fentre, et que cette intimit dlicieuse se prolonget pendant
des heures. Il n'osait plus bouger ni parler, de peur que le moindre
mouvement, le plus faible murmure n'acclrt la fuite du temps qui lui
tait parcimonieusement mesur.

--Oh! murmurait Mme Liebling, ces belles montagnes lilas, le vert
profond de cette eau calme, ce port troit avec ses rochers rouges et
ses bois d'oliviers, quel endroit adorable! Si vous voulez me faire
plaisir, vous me peindrez un jour ce petit coin avec la couleur qu'il a
en ce moment, avec cette ombre violette qui s'avance sur la mer, et
cette lumire rose qui se recule  mesure, comme pour nous rappeler le
peu de dure de nos meilleures joies... oui, promettez-moi de me donner
ce tableau... Je le regarderai avec un doux serrement de coeur plus
tard... quand vous ne m'aimerez plus.

--Comment pouvez-vous parler de la sorte? s'exclama Jacques avec
vivacit, je ne cesserai de vous aimer que lorsque je serai dans la
terre.

--Oui, rpliqua-t-elle en hochant la tte, ces choses-l se disent et
mme on les croit au moment o on les dit, mais la ralit est l avec
sa prose... On n'est pas plus libre d'aimer que de dsaimer.

--Vous vous trompez, protesta-t-il, je vous chrirai toute ma vie... Je
vous le jure!

Elle haussa les paules et un sourire dsabus lui courut sur les
lvres:

--Ne jurez pas, de peur d'tre oblig de vous parjurer comme saint
Pierre!... Nous ne nous appartenons pas plus que les heures ne nous
appartiennent, et vous ne faites pas exception  la loi commune.

Il voulut se rcrier, mais elle lui imposa silence en lui effleurant le
bras de sa main fluette et allonge.

--Non, vous ne vous appartenez pas!...  chaque instant il y a un tiers
entre vous et moi... Je m'en suis bien aperue tout  l'heure encore,
quand, au beau milieu de la promenade, vous tes devenu tout  coup
taciturne. Si vous tes franc, avouez qu' ce moment-l vous pensiez 
une autre...

Il dtourna la tte avec embarras, puis, dpit de se voir ainsi perc 
jour, il murmura entre ses dents serres:

--Vous savez pourtant bien que je suis devenu votre esclave!... Comment
osez-vous suspecter un amour qui clate dans le moindre de mes actes?...
Ce serait plutt moi qui aurais le droit de douter, moi  qui vous
n'avez jamais dit franchement que vous m'aimiez!

--Pourquoi alors suis-je ici, je vous prie? demanda-t-elle avec un
hautain pli des lvres; pourquoi me suis-je fourvoye avec vous dans ce
cabaret de village?

Elle s'tait loigne de lui et, debout au milieu de la salle, elle le
regardait ironiquement.

--Pourquoi? repartit-il, irrit  son tour et rpondant  cette attitude
ddaigneuse par un clat de rudesse paysanne, pourquoi?... Peut-tre
pour vous amuser, ou satisfaire votre curiosit, en constatant avec quel
aveuglement un naf peut se laisser prendre aux caprices d'une
coquette?...

Elle ressentit vivement la brutalit de ce coup de boutoir immrit, car
elle tait sincre  ce moment,--et des larmes lui montrent aux yeux.

--Vous avez une singulire opinion de moi! murmura-t-elle.

Ds qu'il vit les paupires de Mania se mouiller, Jacques fut dsarm et
son irritation tomba. Il alla vers elle, lui prit les mains, y appuya
son front et balbutia humblement:

--Pardon! je suis un rustre et un sot!

--Non, dit-elle, tandis qu'un sourire rassrnait ses yeux humides, mais
vous tes pire, vous tes mchant.

--Hlas! ce qui me rend mauvais, c'est justement parce que je vous aime
trop... Vous me possdez  un degr que je ne saurais dire, et si vous
me voyez parfois proccup, ce n'est point parce que j'en regrette une
autre, c'est parce que je souffre de ne pas vous avoir tout  moi.

Elle le dvisagea un instant sans parler, puis elle s'approcha de la
table, vida son verre de vin d'Asti, et, attendrie par cette entire
soumission, elle lui tendit tes mains.

--Allons, reprit-elle, la paix est faite, vous m'appartenez, j'en prends
acte, et d'abord je ne veux plus que vous doutiez de moi. Regardez mes
yeux, ils n'ont jamais menti... Qu'y voyez-vous?

--Ils me grisent comme toujours, mais...

--Aveugle! n'y voyez-vous point que je vous aime? chuchota-t-elle de sa
voix de sirne, en rapprochant son visage de celui de Jacques.

--Mania!..

Il la saisit dans ses bras et baisa ses yeux verts comme pour les
empcher de l'blouir davantage, puis ses lvres descendirent jusqu' la
bouche souriante de la jeune femme et s'y posrent. Il tait pris de
vertige; il serrait convulsivement, sauvagement, contre sa poitrine ce
corps souple qui s'abandonnait. Il couvrait de baisers fous les cheveux
blonds, le cou blanc, la nuque frissonnante. tourdi, il fermait les
yeux et croyait savourer dans ses caresses toute la voluptueuse posie
du midi. Il y buvait la lumire, il y respirait les parfums de la terre
de Provence, cette palpitante crature lui semblait incarner tout ce
qu'il avait dsir, adors depuis son arrive  Nice.

--Encore!... encore! soupirait-il d'une voix touffe, et il la baisait
de nouveau.

Mania restait muette; elle se laissait caresser, seulement parfois ses
lvres fermes frmissaient en s'appuyant contre celles de Jacques, et
c'tait alors un dlice qui le paralysait tout entier.--Au dehors, 
travers son extase, il entendait comme en un rve, trs loin, des voix
d'enfants sur la jete ou un clapotement de rames dans le port...

Pendant ce temps, sur la route poudreuse de la Corniche, parmi les
massifs de caroubiers tordant leur branches noueuses, le long des
jardins tout roses de pchers en fleurs, un landau dcouvert emportait
Thrse, la petite mre, Lechantre et Christine.

Aprs le dpart de Jacques, Francis avait demand aux trois femmes o
elles dsiraient se promener, et les voyant indcises:

--Je suis sr, s'tait-il cri, que Mme Moret et Christine ne
connaissent pas le cap Ferrt... S'il n'y a point d'opposition, je
propose d'en faire le tour et de descendre jusqu' Saint-Jean...

Il n'y eut pas d'opposition; la maman Moret s'en rapportait  M.
Lechantre, Christine tait indiffrente; quant  Thrse, le choix de
cette promenade la touchait tout particulirement. Saint-Jean rveillait
en elle le souvenir de sa dernire excursion avec Jacques, et un
mlancolique dsir la prenait de revoir ces chemins o elle avait laiss
des lambeaux de son bonheur.

Le landau avait gravi la route de Montboron, puis dpass Villefranche.
La petite mre, joyeuse comme un enfant, n'en finissait pas de
s'merveiller  la vue des buissons de roses et des arbres fruitiers
dj en boutons.

--Sont-ils heureux, les gens de ce pays-ci! s'exclamait-elle, leurs
pchers sont dj fleuris, tandis que les ntres grelottent encore...
Quand je conterai a  Rochetaille, personne ne voudra me croire.

--Oui, madame Moret, ajoutait gaiement Lechantre, c'est un climat
exceptionnel... Aprs avoir mis Adam  la porte, le Pre Eternel s'est
attendri un brin, et il a transport ici un petit morceau du Paradis
terrestre, afin que nous puissions juger de toutes les bonnes choses que
nous avons perdues par la faute de notre mre ve.

--Vous me direz ce que vous voudrez, reprenait ddaigneusement
Christine, toute cette prcocit n'est pas naturelle, et les gens d'ici
sont trop vains de la beaut de leur pays; aussi Dieu leur envoie-t-il
des tremblements de terre pour leur rappeler que ce bas-monde n'est pas
un lieu de dlices.

--Amen! rpliquait Francis; vous avez tout de mme, Christine, une drle
de faon de concevoir les bonts de la Providence...

Thrse souriait distraitement, sans se mler  la conversation. Les
yeux grand ouverts, elle contemplait les montagnes baignes de lumire;
la mer bleue, glace d'argent comme une immense toffe de satin; les
dcoupures de la cte o la brise, d'un seul souffle, blanchissait les
feuilles retrousses des oliviers, et elle se rappelait les plus minimes
dtails de la journe passe  Saint-Jean avec Jacques.--En ce temps-l,
il ne mentait pas encore, il se trouvait heureux prs d'elle, et il le
lui rptait tendrement sous les citronniers du verger, o fleurissaient
des champs de juliennes. Trois semaines s'taient coules  peine...
Par quelle fatalit son coeur avait-il si promptement chang? Les
graniums de la haie fleuronnaient encore, les juliennes blanches,
l-bas, rpandaient toujours leur parfum de girofle, et, moins durables
que de brves fleurs, l'amour de Jacques n'tait dj plus qu'un
souvenir, une illusion flottant dans le pass comme l'ombre d'une aile
d'oiseau sur la mer... Et, tandis qu'elle revisitait seule les sentiers
o ils avaient chemin cte  cte, tandis qu'elle respirait seule le
parfum amer des joies irretrouvables d'autrefois, o tait-il, lui,
l'ami de son enfance, l'homme auquel elle avait si ingnument enchan
sa vie, et qui lui avait promis de l'aimer dans les bons comme dans les
mauvais jours?... Ah! elle n'avait mme plus la facult de s'abuser,
elle ne savait que trop  quelle occupation il employait les heures
qu'il lui drobait. Un affreux pressentiment lui disait qu' ce mme
instant Jacques tait sans doute absorb par sa passion pour Mme
Liebling. Peut-tre tait-il prs d'elle!...

Peut-tre lui rptait-il les mmes phrases tendres, les mmes serments
de fidlit dont les vergers de Saint-Jacques gardaient encore le
vibrant souvenir?... Car l'amour n'a pas deux langages, et, si les
coeurs changent, les mots qui expriment la tendresse restent
invariables!... A cette pense, dans sa poitrine, un flot de jalousie
roulait cre et trouble comme la vague d'une mare montante; muette, les
lvres serres, les yeux brlants, elle regardait machinalement le
chemin sablonneux o le landau marchait au pas, le long de la mer
blouissante.

Quand on fut en vue de Saint-Jean, le cocher demanda s'il devait pousser
jusqu'au village.

--Oui, certainement! s'cria Thrse, dsireuse d'accomplir jusqu'au
bout son douloureux plerinage.

On arriva  l'entre du hameau. Le cocher fit tourner son landau 
l'endroit o les voitures s'arrtent d'ordinaire et les promeneurs
descendirent.

Prs du carrefour, dans un coin ombreux, une voiture de matre
stationnait dj, montrant ses coussins capitonns de soie blanche, sa
caisse lgante au vernis brillant, aux panneaux timbrs d'un tortil et
de deux initiales enlaces. Devant les chevaux qui secouaient leurs
harnais scintillants et leurs gourmettes dcores de roses, un cocher en
livre bleue fumait nonchalamment.

--Je crois, mesdames, dit Lechantre, que nous ferons bien de pousser
jusqu'au port... Il y a l une auberge o nous pourrons nous rafrachir.

Thrse, reste en arrire, examinait attentivement le luxueux quipage
aux portires armories, et s'approchait pour dchiffrer le monogramme
peint sur le panneau brun.--Les deux majuscules entrelaces sous un
tortil de baron figuraient un M et un L.--Une rougeur lui monta aux
joues et un horrible soupon lui martela le cerveau.

--Venez-vous, Thrse? dit Lechantre.

Redevenue trs ple, les yeux d'un noir d'encre, les sourcils rejoints,
elle suivit docilement le groupe qui descendait dj la rue troite.
Quand on atteignit l'htel Victoria, Lechantre fit halte, entrebilla la
porte du rez-de-chausse, et ne trouvant personne:

--Attendez-moi, murmura-t-il, je vais voir la-haut si je puis y dnicher
quelqu'un.

Il grimpa le raide escalier du premier tage, ouvrit brusquement la
porte de la salle, reconnut d'un clin d'oeil Jacques et Mania causant
trs prs l'un de l'autre, et, refermant plus vite encore l'huis
entrebill tandis que les deux amoureux se retournaient baubis, il
dgringola prcipitamment... Trop tard! Thrse tait sur ses talons et
gravissait l'escalier  son tour.

--Ne montez pas, chuchota-t-il, c'est plein de cocottes... Vous y seriez
dplace, vous et Christine!

Mais elle ne l'coutait pas; l'cartant de la main, elle continuait son
ascension. Une fois sur le palier, elle poussa de nouveau la porte et,
ple comme un spectre, alla droit aux deux coupables qui s'taient levs
effars.

Mania, nanmoins, avait repris rapidement son sang-froid. Sa lvre
hautaine se crispa. Jugeant sans doute Thrse d'aprs elle, et
s'attendant  quelque violence, elle reculait instinctivement.

--Qu'est-ce que cela signifie? demanda-t-elle.

--Ne craignez rien, madame, rpliqua sarcastiquement Thrse; je n'ai
nulle envie d'interrompre votre galante conversation... J'ai voulu
simplement m'assurer d'une chose dont je me doutais... Maintenant je
suis fixe. Il n'y a plus rien de commun entre votre amant et moi et
vous pouvez le garder tant qu'il vous plaira.

Sans mme lever les yeux sur Jacques, elle tourna les talons,
redescendit, et s'adressant  Francis qui tait restait anxieux au
milieu de l'escalier et qui avait peine  dissimuler ses craintes:

--Vous aviez raison, M. Lechantre, dit-elle d'une voix trs calme, nous
serions l-haut en trop mauvaise compagnie... Reconduisez-nous  notre
voiture!


XIV

Jacques et Mania taient rests face  face, consterns par cette
intrusion inattendue. Le peintre, absolument abasourdi et comprenant
que, de toute faon, l'incident ne pouvait avoir que des suites
dsastreuses, n'osait plus regarder Mme Liebling. Pendant une longue
minute tous deux demeurrent muets. Ils entendirent la voix pre de
Thrse monter jusqu' eux, puis Lechantre engager les trois femmes 
regagner la voiture.--Mania, ple, les dents serres, se sentait dans
l'impossibilit d'articuler une parole. Le dpit et la honte la
suffoquaient; elle se rendait compte du rle humiliant qu'elle venait de
jouer dans cette aventure et tout son orgueil se rvoltait.--Si, comme
cela tait probable, Thrse, obissant  ses rancunes de femme
outrage, ne reculait pas devant un scandale et si les dtails de cet
esclandre taient publis par elle ou par Lechantre, quelles rises et
quels commentaires peu charitables dans la colonie trangre de Nice!
Mania se voyait dj en proie aux railleries des gens de son monde et,
qui sait? aux odieuses plaisanteries des petits journaux du cr...
C'tait bien la peine d'avoir rsist jusqu'alors aux entranements du
milieu corrompu dans lequel elle vivait, d'avoir tenu les adorateurs 
distance et de s'tre fait une rputation d'inattaquable respectabilit,
pour que tout cet effort vint aboutir  un aussi piteux naufrage:--une
intrigue avec un peintre mari  une petite bourgeoise, et
l'intervention de la femme lgitime surprenant les coupables dans une
misrable auberge!... Y avait-il rien de plus ridicule?--A la pense de
cette histoire colporte dans le salon de la princesse Koloubine et
arrivant aux oreilles du baron Liebling, Mania tait secoue par un
frisson de dgot, et la colre donnait  ses yeux des lueurs
fulgurantes.

Jacques lisait sur sa figure contracte les cruelles apprhensions qui
la torturaient. Il aurait voulu exprimer tout le chagrin qu'il
ressentait, en se jetant aux pieds de Mme Liebling et en la suppliant de
lui pardonner cette humiliation involontairement inflige; mais, en ce
moment de dsarroi, il lui tait impossible de trouver des mots assez
dlicats pour traduire ses regrets et, craignant d'irriter encore la
plaie en y appuyant maladroitement le doigt, il restait dcontenanc et
silencieux.

Tout  coup, Mania prit son chapeau et se recoiffa rageusement. Elle
cherchait vainement  renouer son voile; ses mains taient agites par
un tel tremblement qu'elle ne pouvait y russir. Elle arracha le morceau
de tulle, le tordit dans ses doigts et le dchira, puis elle ramassa ses
gants et se dirigea vers la porte.

--Vous voulez partir? murmura pniblement Jacques en essayant de lui
barrer le chemin.

--Oui, dit-elle d'une voix altre, je ne suppose pas que vous ayez
l'intention de m'en empcher? Laissez-moi passer... Je me trouverais mal
si je restais une minute de plus ici... Oh! ajouta-t-elle en se
regantant nerveusement, pourquoi y suis-je venue? Pourquoi me suis-je
expose  cette avanie?... Moi qui me glorifiais de ma rputation
intacte, me voil bien punie de mon orgueil!... Quand je pense que tout
 l'heure j'ai t traite comme la dernire des filles... Oh! non,
non... jamais je n'ai souffert ce que je souffre!...

Les sanglots l'touffaient. Elle fut oblige de s'asseoir, et, les
coudes sur la table, le front dans les mains, elle demeura un instant
haletante. Sa poitrine se soulevait, sa gorge se gonflait; elle se
laissait aller  de brusques mouvements de dsespoir, et sa tte
s'agitait convulsivement.

--Mania! s'exclama Jacques, s'agenouillant prs d'elle, ne partez pas
dans cet tat... Ne vous dsolez pas... Me voici  vos pieds,  vos
ordres pour rparer le mal que je vous cause...

--Donnez-moi un verre d'eau!

Il obit et remplit un verre qu'elle but d'un trait. Peu  peu la crise
nerveuse qui la secouait se termina par l'ordinaire dtente: les larmes!
Mania pleura, et Jacques essaya de la calmer en lui rptant qu'il
l'aimait, en maudissant la fatalit qui faisait porter de si douloureux
fruits  sa tendresse.

--Je voudrais tant vous consoler! s'exclama-t-il, je donnerais le sang
de mon coeur pour gurir votre peine... Parlez, que puis-je faire pour
empcher vos larmes de couler?

--Rien, rpondit-elle en secouant la tte, le mal est irrparable.
Laissez-moi... Courez retrouver votre femme, raccommodez-vous avec elle,
et redevenez ce que vous n'auriez jamais d cesser d'tre, un mari
fidle et docile...

Elle avait prononc ces mots avec conviction, sans la moindre
arrire-pense ironique; mais, pour surexciter la passion de Jacques,
elle n'et pu se servir d'un moyen plus efficace. Il n'en fallut pas
davantage pour qu'il rejett sur Thrse tout l'odieux de cette scne et
pour que l'ide de renoncer  Mme Liebling l'exasprt:

--Me croyez-vous, rpliqua-t-il, assez lche pour vous abandonner aprs
vous avoir compromise?

--Vous me compromettrez bien plus encore, si cette dplorable aventure
aboutit  un scandale... Quittons-nous et ne nous revoyons jamais! je
n'avais que trop raison quand je vous disais que vous ne vous
apparteniez pas... Notre tort  tous deux est de l'avoir oubli un
instant.

--Je vous prouverai que je suis matre de ma personne et je vous jure
bien que cette incartade n'aura aucune suite fcheuse!

Un sourire sceptique effleura les lvres de Mania.

--Vous vous abusez trangement si vous supposez que Mme Moret se
rsignera au rle d'pouse sacrifie... Mais soit, j'admets qu'elle
passe l'ponge sur vos mfaits actuels; croyez-vous qu'elle se montrera
plus tard d'aussi bonne composition?... Vous vivrez dans de continuelles
transes, et moi, je serai constamment sous le coup d'un nouvel clat...
Grand merci! L'algarade de tantt me suffit!

Jacques eut un geste d'impatience et de colre.

--Non, poursuivit Mme Liebling, il faut nous quitter... et cela aussi
bien pour mon repos que dans l'intrt de votre avenir... Souvenez-vous
de ce que je vous disais  la villa Endymion: Une mauvaise fe m'a jet
un sort, et je suis destine  faire souffrir ceux qui m'aiment le
mieux... Cela s'est vrifi dj, tenons-nous-en  cette premire
exprience... Adieu!

Elle s'tait leve et se dirigeait vers la porte. Mais Jacques ne
l'entendait pas ainsi. La vue de Mania si adorable  travers ses larmes,
les obstacles mmes qu'elle venait de lui faire pressentir,
l'enflammaient davantage et le poussaient  tout sacrifier pour
s'assurer la possession de celle dont il ne pouvait envisager l'abandon
sans une atroce douleur.

-Je ne vous laisserai point partir! protesta-t-il en lui saisissant les
mains... Vous parlez de souffrances?... Mais vous ne pouvez concevoir
combien je serais misrable si je vous savais perdue pour moi!...
Maintenant que je vous ai serre dans mes bras, j'ai besoin de vous
comme de l'air que je respire... Vous tes tout l'intrt et toute la
passion de ma vie... Que m'importent mon art et l'avenir, si je ne vous
ai plus? Que m'importe le monde, si je ne vous y retrouve plus?... Je
vous appartiens et, si, vous me quittez, c'est fini de moi!

Elle lui jeta un pntrant regard, le jugea profondment pris et
sincre et, gagne elle-mme par la flamme qui brlait en lui, elle
repartit avec une exaltation hautaine:

--Certes, je crois que vous m'aimez... Mais, si vous voulez que je vous
aime, il faut que vous m'apparteniez autrement qu'en paroles... Plus de
partage... Ou moi ou l'autre... Choisissez!

--Vous, murmura-t-il subjugu, mais vous tout entire!

--Soit, reprit-elle en lui serrant violemment les mains; seulement je
veux tre assure contre le retour possible de scnes pareilles  celle
de tout  l'heure. Personne ne doit avoir de droits sur vous que moi...
Me donnant librement, j'exige que vous vous rendiez compltement
libre... Le pourrez-vous?

Cette interrogation, qui semblait mettre en doute sa force de volont,
acheva chez Jacques ce que le magntisant regard de Mania avait
commenc. Il releva ce dfi jet  son nergie virile, et s'cria
imptueusement:

--Demain, je serai libre!

Comme pour sceller sa promesse, il voulut reprendre Mme Liebling dans
ses bras et boire de nouveau sur ses lvres l'oubli de ce pass dont il
allait se dtacher, mais elle se dgagea vivement, et le tenant 
distance:

--Non, dit-elle d'une voix ferme et caressante en mme temps, quand vous
aurez rompu vos liens, je vous rendrai mes lvres... Pas avant!...
Maintenant partons.

Tandis qu'elle descendait l'escalier, Jacques prenait cong de
l'htesse. Il rejoignit Mania  vingt pas du landau. Le cocher, en
voyant revenir sa matresse, avait tourn les chevaux dans la direction
de Villefranche et ouvert la portire.

--Adieu! murmura la jeune femme en serrant la main de Jacques,
rappelez-vous ce que vous m'avez promis, et ne revenez chez moi que
lorsque vous pourrez y rentrer sans scrupule.

--Vous m'y verrez ds demain!

--Croyez-vous? rpliqua-t-elle avec son ironie coutumire, je ne pense
pas que les choses aillent si vite, et je vous donne jusqu' samedi...
Samedi, je serai seule, et je vous attendrai  six heures...

Elle sauta lgrement dans le landau. Tandis que les chevaux prenaient
le trot elle se retourna encore vers Jacques, et ses yeux semblrent lui
crier:

--Souvenez-vous!

Ds que la voiture eut disparu, le peintre regagna la station de
Beaulieu par le raccourci qui longe le rivage. Son retour avec Thrse
par le mme sentier avait eu lieu trop rcemment pour que le souvenir de
cette nocturne promenade ne se reprsentt pas  son esprit. Nanmoins
cette rsonance du pass ne russit ni  toucher son coeur ni  amortir
sa passion. Il frissonnait d'amour rien qu'en se rappelant la saveur des
lvres de Mania, et il ne pensait qu'avec irritation  ces dlices
interrompues par la brusque apparition de Thrse.--Par quel hasard
maudit ou par quelle prmditation agressive avait-elle choisi pour but
de promenade ce village de Saint-Jean? Lechantre seul pouvait lui donner
l'explication de cette malencontreuse fantaisie, et il rsolut d'aller
la lui demander sur-le-champ. D'aprs ce que lui apprendrait le
paysagiste, il dresserait un plan de conduite et chercherait le moyen le
plus sr d'arriver  une sparation, sans clat. Il dsirait rompre sans
retard; il tait las de biaiser et de mentir, il voulait sortir a tout
prix de cette situation quivoque. Pourquoi, d'ailleurs, se
laisserait-il arrter par des considrations sentimentales ou des
scrupules de fausse dlicatesse? Thrse n'avait-elle pas la premire
manifest des intentions hostiles? Ne lui avait-elle pas nettement
dclar qu'elle se dtachait de lui?... Elle serait mal venue,
maintenant,  s'tonner de ce qu'il la prenait au mot.--Toutes ces
rflexions lui montaient imptueusement au cerveau avec des soubresauts
pareils  ceux d'un liquide qui entre en bullition. Puis, dans des
intervalles d'accalmie,  l'aspect de cette paisible cte de Beaulieu o
les ombres du couchant s'allongeaient dj, il songeait aux rapides
changements qui s'taient oprs dans sa vie depuis la soire o il
avait pour la premire fois suivi ce sentier. Quand il y tait venu,
quelques semaines auparavant, l'amour de Mania se remuait  peine en lui
comme le germe dans la semence. Il ne l'envisageait que comme une
romanesque hypothse, un chteau en Espagne doucement chimrique. Il
n'en considrait que les lignes aimables, les vaporeux contours et les
sommets idalement clairs. Si on lui et dit alors que, pour raliser
ce rve sduisant, pour asseoir en terre ferme ce chteau arien, il lui
faudrait oublier la foi jure, tromper une femme qui se reposait sur sa
loyaut, mentir  toute heure et, finalement, rompre avec tout son
pass, certes, il se fut rcri, il aurait dclar la chose indigne de
lui... Et pourtant un mois s'tait coul  peine; les mmes graniums
qui avaient frl la robe de Thrse poussaient encore dans le chemin
leurs tiges fleuries, et toutes ces suppositions qui lui avaient paru
inadmissibles taient devenues la ralit. Il avait suffi d'une premire
faiblesse, d'une abdication momentane de sa volont, pour que des actes
irrparables se succdassent fatalement les uns aux autres, comme ces
gnrations d'insectes dont on ne peut plus arrter la fcondit...

En sortant de la gare, Jacques se fit conduire au port Lympia. A peine
eut-il mis le pied sur la passerelle de l'_Hb_, qu'il aperut
Lechantre se promenant sur le pont d'un air soucieux. Le paysagiste
agita les bras et courut au-devant de son lve:

--Je t'attendais, dit-il laconiquement.

Il quitta le yacht et entrana Jacques vers la partie la plus dserte du
quai.

--Mon cher, poursuivit-il, je suis dsol de ce qui est arriv... C'est
moi qui, sans penser  mal, ai emmen ces dames  Saint-Jean... Mais
aussi pourquoi diable ne me prvenais-tu pas? Quand on commet d'aussi
dangereuses sottises, c'est bien le moins qu'on en avise ses amis...
Pouvais-je prvoir que tu choisirais une salle d'auberge pour y donner
tes rendez-vous?

--D'abord je n'en savais rien moi-mme... Enfin le mal est fait et il
s'agit maintenant de prendre une rsolution... O est Thrse?

--Je viens de la reconduire chez toi avec ta mre et ta soeur.

--Que vous a-t-elle dit?

--Absolument rien... Devant Mme Moret et Christine elle a jug
naturellement  propos de se taire. Elle a mme affect pendant le
trajet une srnit que j'admirais, mais qui me serrait le coeur, car,
telle que je la connais, elle a d souffrir atrocement... Ah! c'est une
vaillante, celle-l, et les belles dames que tu frquentes ne lui vont
pas  la cheville!

Jacques eut un geste d'impatience.

--Fche-toi tant que tu voudras, tu ne m'empcheras pas de te parler
net... Mon garon, je comprends tous les emballements... Je les
comprends d'autant mieux que moi-mme, malgr mon ge, je suis toqu de
cette friponne de Peppina qui me mne par le bout du nez; mais moi, du
moins, je suis clibataire, tandis que tu es mari  une respectable et
adorable femme... Et puis, sacrdi, il y a un terme  toutes les
folies!... Si tu as t gris par ton Autrichienne, l'aventure de tantt
a d vous jeter  tous deux un joli seau d'eau sur la tte. Comment
vas-tu te tirer du pot au noir dans lequel tu barbotes? Es-tu venu me
trouver pour que je te donne un coup d'paule et un bon avis?... En ce
cas, coute-moi: tu n'as qu'un parti  prendre... Va rejoindre Thrse,
jette-toi  ses pieds et humilie-toi; puis, ds demain, file sur Paris
avec toute ta famille. D'abord ta femme te tiendra rigueur, et dame,
aprs ce qui s'est pass, elle en a bien le droit; mais elle t'aime, au
fond, et quand vous serez loin d'ici, quand elle aura constat ton
repentir et ta ferme rsolution de ne plus pcher, elle trouvera encore
dans son coeur assez de tendresse pour te pardonner... a y est-il et
dois-je l'aller prparer  ta visite?

--Non, rpondit Jacques violemment, c'est impossible!... Je connais
Thrse, elle m'a condamn dans son esprit et elle restera inflexible...
D'ailleurs, se laisst-elle flchir, il serait trop tard... Je suis
amoureux de Mania et j'ai li ma vie  la sienne.

Toi! se rcria Lechantre en haussant les paules, toi, Jacques Moret,
fils d'un cultivateur de Rochetaille, peintre de ton mtier et l'espoir
de l'cole franaise, tu prtends enchaner ta vie  celle de cette
grande dame nomade, qui tait hier  Vienne, et qui sera demain 
Florence on  Naples?... Ah! elle est bien bonne!... Innocent! c'est
comme si tu voulais lier intimit avec l'eau d'un torrent ou avec le
vent qui passe!... Parce qu'elle a bien voulu t'honorer de ses faveurs,
tu t'imagines qu'elle va se considrer comme engage dans des liens
indissolubles!... Mais, mon pauvre garon, il n'y a rien de commun entre
toi et elle. Tout vous spare: la naissance, l'ducation et le milieu.
En ce moment tu amuses sa curiosit et sa vanit: elle n'est pas fche
de se payer pour amant un peintre en renom et de vrifier si les
artistes font l'amour autrement que les grands seigneurs. Seulement,
quand son caprice sera satisfait, elle te lchera comme un article qui a
cess de plaire. Elle te remplacera par une nouvelle fantaisie et un
beau matin elle partira pour des pays inconnus... Ah! malheureux, ces
grandes coquettes-l sont les pires femmes auxquelles on puisse
s'attacher... Si tu prends ta baronne au srieux, tu n'es pas au bout de
tes peines et tu t'apprtes de la misre pour le restant de tes jours!

--Possible... J'ai dj souffert par elle et je prvois qu'elle me fera
souffrir encore, car elle est violente et fantasque... Mais, duss-je
endurer mille peines plus cruelles, je persisterais dans ma folie, parce
qu'un instant de bonheur auprs de Mania rachte des journes
d'angoisse... Parce que je l'aime enfin!

Sacrebleu! s'exclama Lechantre furieux, qu'a-t-elle donc de si
extraordinaire? Quel philtre t'a-t-elle fait boire pour te mettre dans
cet tat d'insanit?... Je l'ai vue, moi, cette Mania, et elle ne m'a
nullement baubi. Un nez trop court, des pommettes saillantes, des yeux
de chat sauvage et un sourire tratre... Ma parole d'honneur, voil bien
de quoi se monter le coup! J'en suis encore  me demander pourquoi tu la
prfres  Thrse, qui est charmante et qui a des lignes d'une
beaut!...

Pourquoi?... Comment pouvez-vous m'adresser de pareilles questions?...
Pourquoi? Mais je vous l'ai dj dit, parce qu'elle ne ressemble en rien
 Thrse. Elle a pris dans mon coeur une place jusque-l inoccupe...
Thrse est la sagesse et la puret en personne, mais Mania est la
passion mme avec tous ses enchantements. Elle a donn  mon esprit et 
ma chair des motions non encore prouves; elle a ouvert mes yeux sur
un monde qu'ils n'avaient jamais entrevu qu'en rve. Elle exerce sur moi
une sduction pareille  celle de ce pays-ci, une sduction o les sens
ont autant de part que l'me et o cependant il n'entre rien de grossier
ni de brutal, o tout est rare et exquis. En un mot comme en cent, elle
me possde et je suis prt  tout quitter pour la suivre.

A mesure que Jacques parlait, la joviale figure de Lechantre se
rembrunissait et exprimait une consternation indigne.

--Ce que je vous dis vous scandalise? ajouta l'artiste d'un air de
bravade.

--Non pas, a me dgote seulement! rpondit Francis; tes effusions me
rappellent les confidences de certains camarades, qui taient comme toi
trs ensorcels par une femme, et qui en ont pti... Je reconnais les
mmes raisonnements, et cette ressemblance m'amne  conclure que ton
caractre n'est pas  la hauteur de ton talent... Mon garon, tu
drailles... Je ne m'esquinterai pas  te faire de la morale, je sais 
quel point c'est inutile... Mais, puisque tu repousses toute tentative
de rconciliation, que veux-tu de moi et quels sont tes projets?

--Avant tout, je veux viter un clat qui serait dsastreux pour tout le
monde... Maman et Christine partent aprs-demain matin et il est inutile
que leur dpart soit attrist par des scnes pnibles. Il faut quelles
s'en retournent  Paris avec la conviction que nous sommes toujours
heureux ici... Aprs... aprs, rpta Jacques avec un invincible
serrement de coeur, Thrse et moi nous reprendrons mutuellement notre
libert. Elle a assez de fortune pour vivre indpendante, et si elle
dsire retourner au Prieur, je n'y mettrai aucune opposition. Soyez
assez bon pour me servir d'intermdiaire auprs d'elle. Dites-lui que la
seule grce que je lui demande, c'est de dissimuler jusqu'au dpart de
maman... mais ne lui laissez pas ignorer ma rsolution de recouvrer
ensuite ma pleine et entire libert d'action.

--C'est ton dernier mot?

--Oui.

--Tu es un misrable inconscient, et tout autre que moi t'abandonnerait
 tes sottises!... Mais il y a d'autres intrts en jeu que les tiens et
je suis le seul qui puisse m'entremettre pour amortir le coup que ton
gosme et ta folie vont porter  ceux qui t'aiment. J'accepte donc la
mission, si dsagrable quelle soit... Va m'attendre sur le boulevard
Dubouchage; je t'y rejoindrai ds que j'aurai vu Thrse...

Il hla un cocher qui passait et se fit conduire rue Carabacel, tandis
que Jacques gagnait  pied le boulevard.

Lechantre trouva Thrse dans le salon sans lumire. Christine et Mme
Moret s'taient retires dans leur chambre pour commencer les
prparatifs du dpart et la jeune femme, tendue dans un fauteuil, les
yeux brlants, la tte enfivre, regardait machinalement le jardinet
s'entnbrer peu  peu. Le paysagiste lui serra silencieusement la main
et l'entrana sur le perron.

--Jacques est prs d'ici, commena-t-il, je le quitte  l'instant... Il
m'a charg de venir vous parler.

--Que me veut-il encore? demanda-t-elle d'un ton pre; s'il espre me
toucher par de nouvelles scnes hypocrites, prvenez-le qu'il perd son
temps... Je suis fixe maintenant sur la sincrit de ses dsespoirs et
la facilit de ses parjures... Ma crdulit est  bout.

--Il ne s'agit malheureusement de rien de pareil, repartit Francis;
Jacques a le sentiment de ses torts et il reconnat que vous avez le
droit de vous montrer implacable... Il vous supplie seulement d'viter
un clat et de ne rompre ouvertement avec lui qu'aprs le dpart de sa
mre et de sa soeur.

Thrse se mordit les lvres pour comprimer un sanglot. En dpit de sa
lgitime indignation,  la vue de Lechantre, elle avait espr qu'il
venait lui apporter des paroles de repentir et que Jacques essaierait
une dernire fois de rentrer en grce. L'injurieuse indiffrence avec
laquelle ce mari infidle supportait l'ide d'une sparation imminente
acheva de lui ulcrer le coeur.

--Ah! murmura-t-elle avec amertume, il craint un clat!... Il a peur
pour la rputation de sa matresse... Vous pouvez le rassurer; j'ai trop
souci de ma dignit pour bruiter son aventure. Le scandale me rpugne
autant que la trahison et personne ne saura que j'ai surpris mon mari
avec cette femme, dans une chambre d'auberge. Je me tairai comme je me
suis tue jusqu' prsent... Je pousserai mme l'indulgence... ou le
mpris, comme vous voudrez, jusqu' lui faire bon visage en prsence de
sa mre et de Christine.

--Je reconnais la votre grand coeur et votre force d'me, Thrse, mais,
si vous m'en croyez, vous vous montrerez encore plus magnanime...
Jacques est affol en ce moment; non seulement il compromet son
caractre dans cette aventure, mais il risque d'y perdre ses meilleures
qualits d'artiste et de gcher sa vie... Or, vous qui tes la plus
forte, vous devez tre aussi la plus gnreuse... oh! ajouta-t-il en
rpondant  un vhment geste de dngation de la jeune femme, je ne
vous demande pas de pardonner sur-le-champ!... mais un jour, quand il
aura pti de sa sottise, ce qui ne tardera gure, promettez-moi de ne
pas vous montrer implacable.

--Monsieur Lechantre, rpliqua Thrse en lui posant sur la main sa main
glace, ne me parlez point de pardon... Je ne suis pas une pte 
martyre et je ne sais pas me rsigner... Ds les premiers soupons qui
m'ont tourmente, j'ai prvenu votre ami... Une fois que mon coeur s'est
ferm, il ne se rouvre plus. Je vous promettrais d'oublier, que je
mentirais... Non, je veux rester sincre avec les autres comme avec
moi-mme et c'est pourquoi je vous le dclare nettement ce soir, je ne
pardonnerai pas... Je dissimulerai jusqu'au dpart de Mme Moret...
N'exigez pas davantage.

--Et aprs, ma pauvre enfant, quand vous resterez face  face avec
Jacques?

--Aprs? murmura-t-elle avec un accent navrant, il n'y aura rien
aprs. Des ce soir, je commencerai mes malles... J'ai un bon prtexte
pour m'loigner sans esclandre... Ayant dj servi de chaperon  Mme
Moret et  Christine, il est tout simple que je les accompagne encore.
Je les reconduirai  Paris, mais je ne rentrerai plus a Nice... Oh! non,
s'exclama-t-elle, je ne reviendrai plus dans cette misrable ville!...
J'y ai trop souffert... Vous pouvez en informer votre ami... Cela lui
procurera sans doute un agrable soulagement!...

Elle continuait de parler avec une sarcastique pret; mais dans ses
yeux tincelants on devinait des larmes sur le point de jaillir et
Lechantre se sentait lui-mme gagn par l'motion.

--Une fois  Paris, demanda-t-il, comptez-vous rester prs de Mme Moret?

--Non, rpondit-elle rsolument, cela ne serait pas possible; je
trouverai un prtexte pour m'loigner... Je retournerai  Rochetaille
et je redeviendrai une paysanne. C'tait mon lot, voyez-vous, et je
n'tais pas faite pour vivre ailleurs. Ah! mon pauvre Prieur, pourquoi
n'y suis-je pas reste avec mes prjugs et mes illusions?...

En dpit de ses efforts, les larmes rebelles s'chapprent; mais elle
eut honte de montrer sa faiblesse. Reprise d'un accs de fiert, elle
s'essuya les yeux avec dpit, et tendant la main au paysagiste:

--A tout  l'heure, n'est-ce pas? balbutia-t-elle, vous viendrez dner
avec nous!

Puis elle rentra prcipitamment dans le salon et disparut.

Lechantre quitta le jardin et alla rejoindre Jacques qui pitinait,
inquiet, sur le trottoir du boulevard. Il lui rendit compte du rsultat
de son entrevue et lui annona les rsolutions prises par Thrse.

--Tu es une brute, ajouta-t-il, et ta femme est un ange...

Bien que les progrs de sa passion eussent singulirement endurci sa
sensibilit et dvelopp son indiffrence pour tout ce qui ne se
rapportait point  Mania, le peintre frissonna en apprenant l'imminence
de ce dchirement qu'il avait provoqu. La rapidit avec laquelle se
prcipitaient les vnements, et la dcision nergique de Thrse
l'accablaient de confusion en mme temps qu'elles remuaient en lui un
mlange de regrets et de remords. Lorsqu'il rentra en compagnie de son
ami dans le salon de la rue Carabacel et qu'il revit,  la lumire
assourdie des lampes,  ct de la petite mre et de Christine, l'pouse
qu'il venait d'offenser si grivement, une rougeur lui monta au front et
il lui fut impossible de dissimuler son malaise.--Thrse avait eu le
temps d'effacer la trace de ses larmes et de se composer une physionomie
impassible. Elle reut son mari avec cette gravit calme sous laquelle,
depuis quelques semaines, elle dguisait les agitations de son me; mais
l'apparente srnit de cet accueil, loin de diminuer la gne de
Jacques, la rendit encore plus pnible. Il ne savait gure dissimuler et
son embarras n'chappa ni  la sollicitude de Mme Moret ni aux malignes
investigations de Christine. Il s'effora de feindre nanmoins et cet
effort acheva de le mettre  la torture. Il lui fallut, pour sauver les
apparences, questionner sa mre et sa soeur sur l'emploi de leur
aprs-midi et s'informer hypocritement de l'endroit quelles avaient
choisi comme but de promenade.

Nous sommes alles  Saint-Jean, dit Christine; c'tait une mauvaise
inspiration... L'auberge o nous voulions nous arrter tait fort mal
frquente,  ce qu'il parat, et Thrse elle-mme, malgr ses
prventions en faveur de Nice, a t oblige de battre en retraite...

Pendant qu'elle s'tendait avec complaisance sur cet incident de la
promenade, Jacques changeait de couleur et n'osait plus lever les yeux,
de peur qu'on ne s'aperut de son trouble. Mais, s'il ne regardait
personne, il n'chappait point pour cela aux regards des autres.
Christine avait remarqu son attitude embarrasse, et, tout en
l'observant en dessous, elle songeait: Il se passe ici quelque chose de
louche et certainement Jacques a un mfait sur la conscience. Est-ce
que, par hasard, il tromperait sa femme?... Cette supposition la
rjouissait sourdement, et un sourire quivoque effleurait ses lvres
milices.

Lechantre, ayant conscience du trouble de Jacques et des tortures de
Thrse, se mettait en quatre pour rompre les chiens, et, grce  lui,
la soire se termina sans encombre. Mais le lendemain le supplice se
renouvela pour Jacques, oblig par dcence  consacrer entirement  sa
famille cette dernire journe. Il errait comme une me en peine dans
l'appartement o baillaient des malles entrouvertes. Il vitait
peureusement les occasions de se trouver seul  seul avec Thrse, et
cependant une despotique attirance le ramenait  chaque instant dans la
pice o la jeune femme vaquait  ses prparatifs. Ces tiroirs vids, ce
dmnagement de menus objets  l'usage particulier de la jeune femme,
disaient trop clairement un dpart sans espoir de retour pour qu'il n'en
prouvt point une douloureuse motion. La figure maintenant tragique de
Thrse lui semblait pleine de mprisants reproches. La comdie qu'il
tait tenu de jouer devant sa mre et sa soeur l'humiliait et le
dgradait  ses propres yeux. Il souhaitait que cette lamentable journe
tirt  sa fin et en mme temps il redoutait de la voir s'achever en
songeant aux adieux du lendemain. Ces angoisses, ces remords et ces
apprhensions l'enfivraient. Les battements de son coeur s'arrtaient,
des suffocations le prenaient, et, le malaise physique se joignant au
malaise moral, il devenait irritable et, hargneux avec Christine. La
petite mre, stupfaite de ces brusques coups de boutoir, levait
timidement des yeux navrs vers son Benjamin, qu'elle ne reconnaissait
plus, et s'effrayant de la livide pleur de son visage:

Qu'as-tu, mon fils? demandait-elle avec inquitude en lui saisissant les
mains, je ne t'ai jamais vu si irascible?... Te sens-tu malade ou est-ce
le dpart de Thrse qui te contrarie? Parle-moi franchement, sinon je
finirai par croire, comme Christine, que tu nous caches quelque gros
chagrin.

Alors Jacques, honteux d'tre si peu matre de lui, essayait de la
rassurer avec des caresses, mais dans ses protestations comme dans ses
dmonstrations tendres il y avait je ne sais quoi de forc et d'excessif
qui sonnait faux: de sorte que la petite mre s'loignait en hochant la
tte et en gardant ses penses chagrines.

Christine,  son tour, se vengeait des accs d'humeur de son frre en
emmenant Thrse  l'cart et en murmurant d'une voix perfidement
compatissante:

--Voyons, vous pouvez bien me dire a,  moi... Avouez qu'il y a de la
brouille entre vous et Jacques!

Thrse tressaillait et rpondait schement:

--Vous rvez... Vous avez trop d'imagination, Christine!

A quoi sa belle-soeur repartait pique:

--Non, je n'ai pas d'imagination, mais j'ai de bons yeux, et je
m'aperois bien que ni l'un ni l'autre vous n'tes d'accord comme
autrefois. Mais quoi! nous avons tous en ce monde nos croix  porter et
j'avais bien prdit que ce beau feu ne durerait pas!

Enfin cette longue journe se termina. Le lendemain matin, Jacques et
Lechantre conduisirent les voyageuses  la gare. Les instants qui
prcdrent le dpart furent d'une tristesse morne. La petite mre
s'loignait avec de noirs pressentiments; Thrse, tout en s'opinitrant
dans sa rancune, songeait que sa vie tait  jamais perdue; Jacques, au
moment de recouvrer cette libert qu'il avait si ardemment convoite,
tait pris de peur. Ayant conscience de l'odieux de sa conduite envers
sa femme, il se demandait avec effarement si cette mystrieuse Nmsis,
qui est comme latente au fond des choses, n'allait pas s'veiller pour
le punir frocement de sa dloyaut. Mais, tout en tranant leur
tourment, ces trois tres malheureux s'efforaient de cacher leur
angoisses et de se faire illusion l'un  l'autre. Leur maladroite
dissimulation tait navrante. Lechantre seul s'vertuait  jeter un peu
de cordiale bonne humeur parmi cette tristesse.

--Ne vous faites pas de mauvais sang, disait-il  la maman Moret en lui
serrant les mains, Jacques vous reviendra en bon tat... Je reste  Nice
et je me charge de veiller sur lui...

Immobile, un peu en arrire du groupe, Jacques contemplait machinalement
le spectacle de la gare avec son tumultueux va-et-vient de voyageurs.
Invinciblement, il se rappelait les sensations prouves en cet endroit,
trois semaines auparavant, lors du premier dpart de Thrse.--C'tait
le mme aspect des choses: le mme paysage vert et ensoleill dans
l'encadrement de la nef, les mmes cris des facteurs, la mme
indiffrence souriante de la marchande de livres devant son choppe aux
volumes multicolores; le mme fracas de portires refermes. En
voiture! criait-on comme jadis...

Son coeur se dchira, un accs de sensibilit maladive lui mit des
larmes dans les yeux. Il embrassa d'abord la petite mre et Christine,
puis, quand il se trouva devant sa femme, il la tira brusquement 
l'cart:

--Thrse, balbutia-t-il, Thrse...

Il tait sur le point de lui crier: Reste... Ne t'en va pas! Mais,
tandis qu'elle le regardait tristement, tout d'un coup l'image
charmeresse de Mania passa de nouveau entre lui et l'pouse offense et
il ne se sentit pas le courage d'achever sa supplication. D'une voix
touffe il se borna  murmurer:

--Pardonne-moi!

Elle devina sans doute l'injurieux combat qui se livrait en lui, car
elle le transpera d'un regard de mpris:

--Adieu! rpondit-elle, vous me faites piti!

Et fire, impassible, elle monta dans le wagon. Seulement, quand, la
portire une fois ferme, le train se mit en marche, tandis que la maman
Moret penche en dehors envoyait un dernier signe de tte  son
Benjamin, Thrse appuya son front contre la paroi capitonne et clata
en sanglots...

Le mme soir,  cinq heures, fidle  sa promesse, Jacques, tout ple
encore des transes du matin, entrait dans le salon de Mme Liebling.

Mania tait seule. Elle vint au-devant de lui avec un sourire au coin
des lvres et l'interrogea silencieusement des yeux.

--Mania, dit-il, j'ai rompu avec mon pass et me voil libre...
Dsormais je suis  vous tout entier!

Sans parler elle se rapprocha encore et lui tendit ses lvres. Jacques
la serra convulsivement contre sa poitrine et oublia ses derniers
remords dans un baiser qui n'en finissait plus.


XV

--_Christos vaskress!_ (Christ est ressuscit.)

--_Voistina vaskress!_ (Il est vraiment ressuscit.)

On clbrait la Pques russe chez la princesse Koloubine. Chacun des
habitus de la villa Endymion rptait cette pieuse salutation
sacramentelle et embrassait la matresse du logis, au seuil de l'un des
salons, transform pour la solennit en salle  manger. Les encoignures
de la grande pice tendue de soie jaune tait dcores de plantes
panouies: azales, rhododendrons et lilas. Au centre, sur une longue
table garnie d'une nappe  broderies rouges, les couverts relis par des
semis de fleurs coupes entouraient des plats de viandes froides:
galantine, foie gras, sterlets du Volga, au milieu desquels s'talaient
l'norme gteau pascal et le traditionnel cochon de lait dans sa gele.
a et l, de petites tables taient pareillement dresses dans les coins
et un massif buffet supportait, comme supplment de victuailles, toute
la collection des _zakouski_ (hors d'oeuvre) chers aux palais
moscovites, ainsi que des carafons de liqueurs et des bouteilles de
Champagne. Chaque nouvel arrivant, aprs avoir donn et reu l'accolade,
s'attablait, mangeait et buvait  sa fantaisie, tandis que les matres
d'htel en habit noir vaquaient silencieusement au service. L'clatante
blancheur du linge russe s'harmonisait doucement avec la pleur des
roses et le scintillement de la lourde argenterie de famille. La
fragrance des lilas se mlait  l'apptissante odeur des mets fortement
aromatiss et aux senteurs anises du kummel. Les convives d'ge mur se
succdaient autour de la longue table o leur apptit srieux trouvait
amplement de quoi se satisfaire; les jeunes femmes et les jeunes gens
choisissaient de prfrence les petites tables plus intimes. On s'y
contentait de gteaux, de champagne ou de th, mais on y fleuretait
joyeusement. Le bruit des conversations mdisantes ou tendres tait
accompagn en sourdine par le frmissement du samovar. Sur ce
bourdonnement de ruche se dtachaient des rires, des dtonations de
bouchons de champagne, et toujours, comme un refrain:

--_Christos vaskress!_

--_Voistina vaskress!_

Puis de nouvelles embrassades.

La fleur de la colonie russe tait l.--Brune, le teint mat, les yeux
noirs comme des mures, la belle Mme Nicolads, vtue de rouge,
emplissait le salon des clats de sa voix brve;--assise en face du
vice-consul, la blonde comtesse Nadia de Combrires montrait hardiment
dans l'chancrure carre de son corsage bleu ple sa gorge opulente 
peine voile de tulle;--puis, a et l, de vieilles connaissances: la
petite baronne Pepper et son fidle Jacobsen: Flaminius Ossola se
faufilant de groupe et groupe et baisant obsquieusement la main aux
dames; Mme Acquasola, se remettant des motions de la roulette en face
d'une large tranche de cochon de lait et d'une coupe de Roederer.--Sonia
Nakwaska rdait  l'entre du salon, tendant sa ple frimousse de
gavroche  chaque visiteur, et profitant vicieusement de la solennit
pascale pour se faire embrasser sur la bouche. Ayant l'air de grelotter
dans sa robe de damas hliotrope, la frileuse et frle Mme Nakwaska
s'tait assise prs de la chemine et regardait manger Mme Acquasola, en
suivant ses moindres gestes du regard jaloux d'une femme que sa gastrite
condamne  la dite.

--tes-vous heureuse, comtesse, d'avoir bon apptit!... Moi, disait-elle
de sa voix nasillarde, je n'ai d'estomac qu'au jeu... Comment
trouvez-vous le cochon de lait?

--Exquis, Anna Egorowna, tout  fait savoureux! rpondait l'autre, la
bouche pleine.

--Remerciez-moi, ma chre, c'est  moi que vous le devez. Si je n'avais
t l, nous aurions eu une Pques sans cochon de lait... Le cuisinier
avait couru tout Nice sans rien trouver; ma soeur se dsolait, mais dans
les questions de mnage elle n'est d'aucune ressource, elle plane trop
haut dans les nuages. Donc, j'ai fait atteler, j'ai battu la campagne,
et j'ai enfin dterr dans une ferme cet animal que j'ai rapport tout
vif... Mme je lui ai coup sur la queue un bouquet de poils que je
garde au fond de mon porte-monnaie. C'est un ftiche, vous savez, et
j'irai demain  Monte-Carlo jouer cinq louis sur le zro...

Mme Nakwaska riait de son rire de chvre, tout en regardant  travers la
glace sans tain le coup-d'oeil des voitures qui prenaient la file sous
la marquise. Au loin, dans la perspective des alles frachement
ratisses, on voyait les coups et les landaus gravir au pas les rampes
en pente douce et contourner les pelouses semes de boutons d'or. Bien
qu'on fut au 13 avril, le mistral soufflait, et les massifs d'oliviers,
fouetts par le vent, dtachaient le retroussis argent de leur
feuillage sur le bleu cru du ciel. Les visiteurs descendaient de
voiture, frileusement boutonns dans leur pardessus au col relev; les
dames, emmitoufles dans leur pelisse, se prcipitaient frissonnantes
vers le vestibule. A chaque instant, le valet de pied annonait de
nouveaux htes. Parmi les derniers arrivants se trouvaient Jacques Moret
et Francis Lechantre.

En dpit de ses sages rsolutions, Lechantre, qui, dans le principe,
avait l'intention de rester seulement quelques semaines  Nice, y tait
maintenant depuis plus de deux mois. Il avait laiss partir le yacht de
son ami; chaque jour il se jurait de regagner Paris, et chaque jour
aussi il ajournait son dpart sous le prtexte de tenir compagnie 
Jacques. Au fond, le brave paysagiste subissait comme les autres la
sduction des plaisirs niois, et les yeux de Mlle Peppina le tenaient
enchan au littoral. Il avait toujours t trs enfant, malgr ses
soixante ans sonns, et le rajeunissement, dont il attribuait tout
l'honneur  Nice, se manifestait en lui, surtout, par une recrudescence
de voluptuosit et de gaminerie naves. D'ailleurs, il avait dcouvert
dans les environs de nombreux motifs de tableaux, et, comme il tait
dou d'une rare puissance de travail, il abattait de la besogne tout en
faisant la fte. Parfois seulement, en constatant chez Jacques un tat
psychologique inquitant, il tait pris de scrupules, avait des accs de
rigorisme, et, pendant quelques heures, dblatrait contre l'influence
dbilitante de cette ville, qu'il appelait la Capoue moderne. Il
jurait alors ses grands dieux qu'il allait boucler ses malles et qu'il
partirait seul, si Jacques refusait de le suivre; mais il suffisait d'un
beau coucher de soleil sur la mer, d'un souper avec Peppina, d'une
promenade parmi les citronniers en fleurs de Beaulieu, pour l'incliner 
l'indulgence et le plonger en une batitude picurienne. S'tant
constitu _in petto_ le mentor de son ancien lve, il devenait mondain.
Sa verve communicative, sa jeunesse d'esprit, ses charges d'atelier,
taient fort choyes dans les salons o Jacques l'entranait trs
souvent. Ce dernier avait repris got aux distractions de la haute vie.
On le rencontrait dans la plupart des runions de la colonie russe, et
notamment chez la princesse Koloubine. Seulement, au rebours de
Lechantre, il n'y brillait ni par la bonne humeur ni par l'amabilit. Il
semblait y traner une lourde et irritante lassitude, et s'y ennuyait,
en effet, y venant non pour son plaisir, mais uniquement pour y
retrouver Mania.

Sa liaison avec Jacques n'avait nullement modifi les faons de vivre de
Mme Liebling. Elle tait reste foncirement mondaine, et, contrairement
aux esprances du peintre, l'amour ne lui avait inspir ni le dsir de
l'isolement ni le renoncement  ces succs de coquetterie et d'lgance
dont elle tait coutumire. En se donnant  Jacques, elle n'entendait
rompre ni avec ses habitudes ni avec ses relations. Elle avait conserv
ses heures de rception, visitait comme devant ses nombreux amis, ne
manquait ni un bal, ni un pique-nique, ni un spectacle. Au milieu de ces
dissipations quotidiennes, dans cette vie en l'air, dont chaque
indiffrent prenait un morceau, c'tait  peine si l'homme qu'elle
aimait pouvait, de loin en loin, jouir de quelques heures de tranquille
tte--tte. Il s'en plaignait parfois amrement. Mania coutait ses
reproches avec son moqueur sourire au coin des lvres, et rpondait d'un
ton clin:

--Vous raisonnez comme un enfant!... Parce que je vous aime, est-ce un
motif pour que je me fasse montrer au doigt? Si je changeais brusquement
mon genre de vie, si je tournais le dos  mes amis pour me claquemurer,
comme vous le dsirez, on ne manquerait pas de s'en tonner, d'en
chercher la raison, et, en vous voyant seul chez moi, on aurait vite
rsolu le problme... Autant vaudrait tout de suite afficher sur ma
porte: Mania Liebling a un amant. Avec vos ides d'artiste, vous ne
savez pas  quelle prudence est tenue une femme qui vit dans le monde...
Srieusement, de quoi vous plaignez-vous? Cela nous empche-t-il de nous
voir? N'avez-vous pas accs dans tous les salons o je frquente et ne
pouvons-nous nous y retrouver chaque jour?... Ingrat, ne sentez-vous
pas, comme moi, ce qu'il y a de dlicieux dans cette rserve que nous
nous imposons, dans le mystre qui enveloppe notre amour?... Quand nous
sommes dans le monde, au lieu de vous tracasser des indiffrents qui
m'entourent et souvent me fatiguent, ne devriez-vous pas tre heureux de
vous dire: C'est moi seul qu'elle aime?... Soyez bien convaincu que
ces obstacles et cette contrainte donnent une saveur plus aigu  la
passion et qu'elle risquerait de s'attidir dans la monotonie de trop
continuels tte--tte!...

Mais Jacques n'tait pas convaincu. Il avait rv une intimit plus
troite, o Mania serait toute  lui. Quand, bouillant de dsir, il
aurait voulu l'emporter dans une solitude mure, il s'accommodait mal de
cette promiscuit mondaine, de cette srnit avec laquelle Mme Liebling
accordait aux exigences sociales la plus large part de sa vie. Il criait
 l'injustice.--Elle, si exclusive, et qui l'avait voulu tout entier,
pourquoi ne comprenait-elle pas qu'il s'irritait d'un partage aussi
ingal?--Ces rendez-vous dcommands au dernier moment, cet htel de la
rue de la Paix toujours encombr de visiteurs quand Jacques y accourait,
avide d'une heure de tendres panchements; ces parties de plaisir o il
voyait Mania entoure d'adorateurs auxquels elle prodiguait ses
sourires; tous ces dboires qu'il n'avait pas prvus le mettaient en
rage et le poussaient  des accs d'humeur noire.--L'Ecclsiaste a
raison! Tout n'est que vanit et tourment d'esprit sous le soleil. Ds
que nos plus beaux rves sont raliss, ils fondent sous nos doigts
comme de la neige et s'coulent avec la rapidit de l'eau. L'illusion
seule nous donne des joies pures.--Ces dlices de la passion qui, de
loin, apparaissaient  l'artiste semblables  un paradis enchant, de
quoi se composaient-elles en dernire analyse? De beaucoup d'heures
d'anxieuse attente suivies de mortelles dconvenues; de quelques brves
minutes de volupt troubles par le pressentiment de leur courte dure;
de longues journes nervantes, passes  en regretter la fuite ou  en
dsirer le retour incertain.--C'taient l les fruits gts d'un amour
pour lequel il avait sacrifi Thrse et la petite mre et auquel il
s'attachait nanmoins obstinment, esprant toujours,  force de
fougueuse tendresse, vaincre les rsistances de Mania et s'tablir en
matre absolu dans son coeur.

En attendant, ces nervements et ces motions commenaient 
compromettre sa sant. Quelqu'un qui, aprs plusieurs mois d'absence,
l'et revu entrant dans le salon de la princesse Koloubine, et t
frapp de l'altration de ses traits:--la figure paraissait bouffie,
l'oeil brillait d'un clat fbrile; le teint avait pli, les lvres
taient parfois d'une lividit bleutre. Pour la moindre contrarit,
Jacques s'emportait et, quand il s'abandonnait  ces accs
d'irritabilit, les battements de son coeur devenaient tumultueux,
intermittents, et l'oppression allait souvent jusqu' la
suffocation.--Ce jour-l, il avait assist aux crmonies de l'glise
russe, y avait aperu Mania sans pouvoir l'aborder et, immdiatement
aprs le djeuner, avait entran Lechantre  la villa Endymion,
comptant bien y rencontrer Mme Liebling. Aprs avoir salu la princesse,
il s'tait isol dans l'encoignure d'une fentre et l, indiffrent aux
propos changs autour des tables, il fixait des regards impatients sur
la baie qui faisait communiquer le salon o l'on lunchait avec celui par
lequel accdaient les visiteurs. A quelques pas de cette baie, la
princesse se tenait, droite et imposante dans sa robe de velours noir,
et tendait la main ou la joue aux nouveaux venus. Ainsi place, elle les
voyait arriver de loin, et sa longue figure empte s'clairait d'un
sourire plus ou moins avenant, calcul d'aprs l'importance ou le rang
de la personne annonce. Jacques tudiait anxieusement les variations de
ce sourire apprt, cherchant  y lire  l'avance la satisfaction
provoque par l'entre de Mania, qui tait la grande favorite du moment.
Tout  coup les lvres grasses de Mme Koloubine eurent un si aimable
panouissement que le coeur du peintre sauta dans sa poitrine.--C'est
elle! pensa-t-il, et il s'acheminait dj au-devant de son amie, quand
un cruel dsappointement l'arrta...

La personne  laquelle s'adressait cette gracieuse bienvenue appartenait
au sexe masculin. C'tait un grand garon d'une trentaine d'annes,
lgamment vtu et remarquablement proportionn; un superbe chantillon
du type slave dans sa beaut mle:--brun, le nez un peu gros, mais la
bouche finement modele sous la barbe chtaine, les yeux bien ouverts,
hardis et lumineux.--Il baisa galamment la main de la princesse qui lui
rendit,  la mode russe, son baiser sur le front.

--Soyez le bienvenu, Serge Paulovitch, dit-elle, je suis heureuse de
vous voir et de vous prsenter  mes amis!

En mme temps, elle lui prenait le bras et, faisant le tour des tables,
stationnait un instant prs de chaque groupe:

--Le prince Serge Gregoriew... Je suppose que son nom vous est dj
connu... Le prince est clbre dans toute notre Russie depuis son
expdition en Asie centrale. Il a parcouru les plateaux de la
Msopotamie et dcouvert le tumulus de Nemrod... N'est-ce pas, prince,
un de ces soirs vous nous raconterez vos voyages?

Le prince souriait d'un air bon enfant, saluait, puis Mme Koloubine
continuait sa tourne.--Jacques les connaissait, ces prsentations ou
plutt ces exhibitions! Il se rappelait s'tre promen de la sorte au
bras de la princesse et avoir t, de la mme faon pompeuse, expliqu
aux notables habitus de la villa Endymion. Bien qu'il st  quoi s'en
tenir sur ces succs de curiosit, il ne put s'empcher de faire un
mlancolique retour en arrire et de songer que l'intrt qu'il avait
excit trois mois auparavant tait dj puis. Ce jeune voyageur aux
robustes paules, qui avait parcouru les plateaux de la Msopotamie,
accaparait maintenant les regards. Il allait devenir la _great
attraction_ du salon Koloubine, tandis que lui, le peintre de la
_Rentre des avoines_, redescendrait au niveau de Jacobsen ou de
Flaminius Ossola.--Il fut piqu d'une pointe de mesquine jalousie 
l'encontre du prince voyageur. Pour viter d'avoir  lui serrer la main,
il quitta sa place, s'loigna dans une direction oppose et rda d'un
air maussade autour des petites tables o la prsentation avait dj eu
lieu.

Assise devant un guridon, Mme Acquasola, aprs s'tre leste de viandes
froides et de gteaux, achevait la digestion de cette collation
copieuse, en buvant du th avec Jacobsen, la baronne Pepper et Sonia
Nakwaska. Tout en vidant les tasses, on causait du nouvel hte de la
princesse Koloubine.

--Hein? murmurait Sonia en reluquant le prince Gregoriew, quel beau
garon!... Maman l'a connu  Ptersbourg, lorsqu'il tait
chevalier-garde... Toutes les dames de la cour tombaient amoureuses de
lui et la liste de ses bonnes fortunes tait aussi longue que celle de
Don Juan.

--H! h! insinuait Jacobsen, il ne manque pas de jolies femmes  Nice
et il pourra ajouter quelques numros  son catalogue.

--Mes enfants, je crois que c'est dj commenc, chuchota Mme Acquasola
d'un ton confidentiel.

Vraiment, comtesse! interrompit la petite baronne, serait-ce vous, par
hasard?

--Non, ma chre, ce n'est pas moi... Ces choses-l ne sont plus de mon
ge. Je parle d'une dame plus jolie que je ne l'ai jamais t.

--Son nom, comtesse!... Vite, ne nous faites pas languir!

--Eh bien! il s'agit de la charmante baronne Liebling.

--Mania? rpta Sonia en ricanant, impossible, la place est prise!

--Petite, rpliqua ingnument Mme Acquasola, lorsqu'une place a t
prise une premire fois, il n'y a pas de raison pour quelle ne le soit
pas une seconde... Vous saurez a, quand vous aurez mon exprience.

Cette allusion de la bonne dame  son exprience amusait fort le groupe,
et Jacobsen, avec son air de pince-sans-rire, reprenait:

--Comment! madame Acquasola, vous croyez que ce beau coureur de pays a
dj fait un voyage  Cythre avec Mme Liebling?

--Je ne connais pas ce voyage dont vous parlez, repartit navement la
comtesse; tout ce que je puis vous dire, c'est que Mania regarde le
prince d'un oeil trs doux... Ils se sont rencontrs vendredi chez Mme
Nicolads et ne se sont gure quitts de la soire; tout le monde a pu
l'observer aussi bien que moi. Quand Mme Liebling est partie, le prince
lui a offert son bras pour la reconduire jusqu' sa voiture, d'o j'ai
conclu...

Un coup de coude de Sonia l'arrta en chemin; d'un clin d'oeil espigle,
la jeune fille l'avertissait que Jacques Moret s'tait approch de la
table et prtait l'oreille. Mme Acquasola devint cramoisie et s'empressa
d'ajouter trs haut:

--Du reste, les mauvaises langues seules peuvent y trouver  redire,
cela ne prouve rien, et le prince s'est montr simplement poli...

--Comtesse, remarqua ironiquement Jacobsen, vous tes la logique en
personne!

Jacques avait dj tourn les talons, mais pas un des propos de la
petite table n'avait chapp  son attention, et comme une lave
bouillante, un flot de jalousie lui brlait le coeur. Ce mme vendredi
soir, Mania lui avait crit qu'elle ne pourrait le recevoir, parce
qu'une ennuyeuse corve l'obligeait  sortir, et il apprenait
maintenant en quoi consistait cette prtendue corve. Mme Liebling
s'tait garde de le prvenir qu'elle irait chez Mme Nicolads. Elle
craignait sans doute qu'il ne vnt l'y surprendre, et qu'il ne gnt ses
coquetteries avec le prince Gregoriew!--Jacques se voyait dj nglig
pour le nouveau hros du jour, et, furieux d'avoir t jou, il mordait
jusqu'au sang ses lvres ples. Dans sa pense, cette rencontre chez Mme
Nicolads tait prmdite, et il fallait que cette odieuse flirtation
et t pousse trs loin pour qu'on en ft dj des gorges chaudes!...
La colre le secouait. Il tournait des regards ombrageux vers la petite
table, et l'envie le prenait de chercher querelle  quelqu'un.

--Croyez-vous qu'il m'ait entendue? chuchotait Mme Acquasola, tandis
qu'il s'loignait.

--Dame! rpondait mchamment Jacobsen, vous avez le verbe un peu haut,
et  moins qu'il ne soit sourd...

--Ne pouviez-vous me faire signe?

--Pourquoi? demanda le mdecin en feignant une ignorance absolue; en
quoi les attentions de Mme Liebling pour le prince peuvent-elles
offenser M. Moret?

--Mauvais plaisant!... Vous savez bien qu'il l'adore, et qu'il a quitt
sa femme pour elle... Ah! je suis dsole!... Si je courais lui dire
qu'il n'y a pas un mot de vrai dans cette histoire?

--Entre nous, ce serait un mauvais moyen de raccommoder les choses...
Laissez M. Moret s'en expliquer avec Mme Liebling... Je vous promets
qu'elle s'en tirera mieux que vous. Tenez, prcisment la voici...

Mania venait en effet d'entrer, blouissante comme une tombe de neige,
dans sa robe de crpe de Chine blanc garnie de dentelles. Ds que
Jacques l'eut aperue, il se dirigea prcipitamment vers elle, mais il
fut prvenu par le prince Gregoriew. Ce dernier s'tait avanc d'un air
empress, et saluant Mme Liebling:

--_Christos vaskress!_ murmura-t-il d'une voix trs douce.

--Oh! prince, rpondit Mania en riant, vous ne comptez pas que je vous
embrasse, je suppose?... Ignorez-vous que je suis catholique romaine?...
Pour moi, le Christ est ressuscit depuis treize jours, et vous arrivez
un peu tard.

--Mieux vaux tard que jamais, insista galamment Serge Gregoriew.

[Illustration.]

--Vous y tenez donc beaucoup? reprit-elle en continuant de plaisanter;
en ce cas, je n'ai rien  refuser  un homme qui a camp entre le Tigre
et l'Euphrate, sur remplacement mme du paradis terrestre... et je
m'excute... _Voistina vaskress!_

En mme temps elle tendait sa joue sur laquelle le prince dposait un
respectueux baiser.

--Vous connaissez donc notre incomparable Mania? s'exclama la princesse
Koloubine, qui survint; j'allais justement vous prsenter l'un 
l'autre.

--J'ai eu l'honneur de rencontrer la baronne Liebling chez Mme
Nicolads, repartit Serge Gregoriew en s'inclinant.

--A merveille... Puisque vous n'tes plus deux trangers, Serge
Paulovitch, je vous constitue le cavalier de ma petite amie... Il y a l
justement une table vacante... Mania chrie, du champagne ou du vin de
Tokay?

--Non, princesse, merci; une simple tasse de th et des sandwichs.

Sur un signe de Mme Koloubine, un matre d'htel avait apport des
viandes froides, du champagne et du th sur la petite table, et le
prince, aprs avoir offert une chaise a Mme Liebling, s'tait assis en
face d'elle.

Tandis que le prince la servait, Mania jetait un coup-d'oeil circulaire
sur les groupes pars dans le salon et cherchait  dcouvrir Jacques,
mais le peintre, exaspr par le baiser accord  Serge Gregoriew,
n'avait pu supporter le spectacle de Mania attable avec celui qu'il
considrait dj comme un rival. Maladroit, ainsi que tous les amoureux
sincres, il avait pris le parti de bouder au lieu de lutter d'amabilit
avec cet tranger, et il s'tait retir dans la salle de billard o les
hommes fumaient.

L, on ne fleuretait pas, mais on buvait beaucoup de champagne pour
arroser les _Zakouski_ servis  profusion. Hors de la prsence des
dames, la conversation s'gayait de propos plus libres.

Francis Lechantre, mis en bonne humeur par le Roederer de la princesse,
s'amusait  baudir l'auditoire cosmopolite group autour de lui, en
lchant la bride  sa blague parisienne.

--Non, messieurs, disait-il d'un ton gouailleur, vous voyez les choses
par les petits cts... Ce qui vous attire dans ce pays-ci et vous y
retient, ce n'est ni Monte-Carlo et sa roulette, ni la promenade des
Anglais avec ses palmiers pareils  des plumeaux, ni les orangers dont
les fruits sont aigres comme des pommes  cidre. Les, salles de jeu
toutes reluisantes d'or, nous les avions dj vues  Bade; les palmiers,
nous en possdons d'aussi beaux au jardin d'Acclimatation; des oranges,
tous les piciers en vendent... Non, a n'est pas a qui nous grise...
C'est l'air et la lumire, c'est la joie de vivre qui clate dans les
yeux, dans les fleurs et dans le ciel; c'est une satane odeur d'amour
qui monte  la tte, qui fait trouver toutes les femmes jolies et qui
rajeunit tous les visages. Voil le vrai charme qui vous emballe, vous
retourne comme un gant et qui nous fait battre la campagne!... Tenez,
moi qui vous parle et qui ai pass l'ge des sottises, j'ai t djeuner
hier  la Ferme bretonne... J'ai horreur de ces endroits-l!... Mais j'y
accompagnais une certaine Peppina qui a du phosphore dans les yeux et le
diable au corps... Elle s'est pme devant les miroirs courbes o l'on
se voit ridiculement aplati ou agrandi; elle m'a oblig  donner 
manger aux cygnes et m'a attabl au jeu des _Nations_ o j'ai perdu un
billet de cent francs! Il prononait ces derniers mots avec une emphase
nave, comme si cette perte de cent francs pouvait baudir des gens
habitus  considrer cent louis comme une bagatelle, et il ajoutait en
vidant son verre;--Eh! bien, j'ai trouv tout a dlicieux... L'air de
Nice, messieurs l'air de Nice!

En entendant cette enfantine confession, chacun clatait de rire. Seul,
Jacques ne se dridait pas. Il coutait les charges de Lechantre sans
les comprendre; regrettant dj de s'tre exil du salon, il songeait
qu'en ce moment Mania et le prince taient assis l'un prs de l'autre;
une angoisse l'empoignait et il se demandait ce qui devait se passer
entre eux, en son absence, ce qu'ils se disaient  mi-voix pendant ce
tte--tte adroitement mnag.

Ce qu'ils se disaient? Rien vraiment qui pt l'inquiter et motiver sa
bouderie jalouse. Leur conversation aurait pu tre entendue par toutes
les oreilles. C'tait la causerie dcousue, lgre, des gens du monde,
releve seulement de temps  autre par une fine pointe de flirtation
entre deux sourires. Mania interrogeait Serge Gregoriew sur ses voyages
et celui-ci lui rpondait avec un mlange de condescendance et de
galanterie:

--Dites-moi, prince, avez-vous rencontr de jolies femmes dans votre
expdition?

--Quelquefois, madame, mais jamais d'aussi charmantes que celles que je
vois ici aujourd'hui, rpliquait Gregoriew en enveloppant Mme Liebling
du regard admiratif de ses yeux bruns, deux yeux foncs et lumineux, que
l'habitude de contempler des cieux et des pays divers semblait avoir
encore colors et agrandis.

_A suivre._

Andr Theuriet.

[Illustration.]
















End of the Project Gutenberg EBook of L'Illustration, No. 2499, 17 Janvier
1891, by L'Illustration- Various

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electronic work or group of works on different terms than are set
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both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

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effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
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property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
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LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
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in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
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that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation information page at www.gutenberg.org


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at 809
North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887.  Email
contact links and up to date contact information can be found at the
Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit www.gutenberg.org/donate

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit:  www.gutenberg.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For forty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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