Project Gutenberg's Baudelaire et Sainte-Beuve, by Fernand Vandrem

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Title: Baudelaire et Sainte-Beuve

Author: Fernand Vandrem

Release Date: January 30, 2014 [EBook #44807]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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    BAUDELAIRE

    ET

    SAINTE-BEUVE


    _Imprim  235 exemplaires
    dont
    10 sur papier de Hollande._




Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le
typographe ont t corriges. L'orthographe d'origine a t conserve
et n'a pas t harmonise.




    FERNAND VANDREM

    BAUDELAIRE

    ET

    SAINTE-BEUVE

    _NOUVELLE DITION_

    AUGMENTE DE NOTES ET D'UN CHAPITRE INDIT

    [Illustration: logo]

    PARIS
    LIBRAIRIE HENRI LECLERC

    219, RUE SAINT-HONOR, 219
    et 16, rue d'Alger.

    1917




[Illustration: ornement dbut de page]


Cette tude, publie d'abord dans le _Temps Prsent_, a paru en 1914
sous forme d'une brochure  tirage restreint et depuis longtemps
puis.

Il m'a sembl que le cinquantenaire de Baudelaire pouvait prter
quelque intrt  une rdition.

Je n'ai rien chang au texte primitif, que j'ai seulement complt par
des notes indiquant les sources des textes invoqus et quelques
particularits nouvelles.

J'y ai joint en outre un appendice o j'ai tent de mieux lucider
les sentiments de Baudelaire pour Sainte-Beuve.

On aura ainsi, avec toutes rfrences utiles, un rsum des relations
entre le grand pote et l'illustre critique.

[Illustration: ornement fin de page]




BAUDELAIRE ET SAINTE-BEUVE




I


Les relations de Baudelaire et de Sainte-Beuve prteraient  un
curieux chapitre d'histoire littraire, dont j'offre ici un aperu.

Les sentiments de Baudelaire envers certains de ses contemporains,
comme les sentiments qu'il leur inspirait, prsentent parfois des
contradictions. Ainsi, extrieurement, qui douterait de son culte pour
Gautier et de l'estime o Gautier le tenait? Cependant on a retrouv
un article de Baudelaire o il traitait Gautier en pote verbal, en
enfileur de phrases[1], et, d'autre part, Maxime du Camp nous conte
que, dans l'intimit, Gautier prdisait  Baudelaire la faillite
finale d'un Ptrus Borel[2].

Entre Baudelaire et Sainte-Beuve, pas trace de ces fluctuations. De
son extrme jeunesse  sa mort, Baudelaire ne cessa de ressentir et de
marquer pour Sainte-Beuve son admiration. C'est  Sainte-Beuve qu'en
1844 il adresse respectueusement une de ses premires posies de
collge[3]. Et en 1866,  quelques mois de la paralysie gnrale, une
de ses dernires lettres ne sera qu'un long pangyrique des posies de
Sainte-Beuve[4].

Les _Consolations_, _Joseph Delorme_, les _Penses d'Aot_, partout il
trouve  louer et  s'enflammer. Notamment les _Rayons Jaunes_ (ce
pome parti d'une impression heureuse, mais dvelopp d'une faon si
mthodique et si dnue d'ingnuit) lui semblaient un chef-d'oeuvre
dont il ne se lassait pas de redire les beauts. Baudelaire a subi l
une emprise de jeunesse dont il ne devait plus se dfaire.

On s'tonnera chez lui d'une admiration si constante pour un pote qui
lui tait si sensiblement infrieur, tant par l'inspiration et par la
forme que par l'originalit. Et on pourrait tre tent d'y voir, sinon
une flagornerie envers le critique tout-puissant, du moins la
gratitude d'un oblig. Mais les faits s'opposent  cette hypothse.
Car Sainte-Beuve ne fit jamais rien pour Baudelaire, ou ce qu'il fit
en sa faveur se rduit  l'impondrable.

Feuilletez d'ailleurs cet immense Larousse que constitue l'oeuvre
critique de Sainte-Beuve. Alors que tant de potes subalternes, tant
d'crivains quelconques y bnficient de longs articles, vous n'y
dcouvrez pas un seul Lundi consacr  Baudelaire. Puis contrlez par
la correspondance des deux crivains et vous aurez vite tabli le
relev de ce que Sainte-Beuve accorda  son jeune ami,  celui qu'il
appelait paternellement son cher enfant.

1856.--Baudelaire publie sa premire traduction de Poe: _Histoires
extraordinaires_. Lui qui ne sollicitait jamais pour son compte
n'hsita en aucun cas  qumander pour Poe. Il s'tait institu le
barnum, l'impresario de Poe, le cultivateur acharn de sa gloire en
France. Le silence sur Poe, la moindre critique contre son oeuvre,
meurtrissait Baudelaire au plus vif[5]. Pour une insignifiante rserve
sur le conteur amricain, il faillit se brouiller avec d'Aurevilly.

En 1856 donc, il crit  Sainte-Beuve pour lui recommander le
volume[6]. Nous avons la rponse de Sainte-Beuve. Il promet ferme un
article. En bas, une note nave de l'diteur ajoute: Cet article n'a
jamais t fait. Et d'un![7]

1857.--Les _Nouvelles histoires extraordinaires_. Nouvelle lettre de
Baudelaire  Sainte-Beuve[8]. Mme silence de Sainte-Beuve. Et de
deux!

_Les Fleurs du Mal._ Sainte-Beuve en connat, avoue en connatre
plusieurs morceaux. Entre autres, il doit avoir lu les vingt pices
publies ds 1855, dans la _Revue des Deux Mondes_[9]. Voici l'ouvrage
complet. Occasion unique de lancer un jeune pote qui se dtache avec
clat de la cohue courante, se donne et est reu par Sainte-Beuve
comme un disciple. Le critique s'en tient pourtant  une longue lettre
embarrasse, o ne sont pas oublies les _Penses de Joseph Delorme_
ni les _Consolations_ et o les loges sans chaleur se mtinent de
gronderies vieillottes. Quant  un article, nant. Et de trois!

Mais arrive le procs: Baudelaire en danger. Concdons que, critique
officiel, Sainte-Beuve se trouve en dlicate posture pour intervenir.
Au moins pourrait-il autoriser Baudelaire  publier sa lettre dans le
recueil d'articles adress aux juges. Pas question. Tout juste s'il
donnera quelques extraits de cette lettre trois ans plus tard, en
1860[10]. Et il ne la publiera complte que neuf aprs, le pote mort,
en 1869, dans un furtif appendice des _Lundis_.

Il est vrai que, sous main, il glisse  Baudelaire des: Petits moyens
de dfense. Effectivement bien petits. Tout tait pris dans le
domaine de la posie. Lamartine avait pris _les cieux_. Victor Hugo
avait pris _la terre_ (?) et plus que _la terre_ (??). Laprade avait
pris _les forts_. Musset avait pris _la passion_ et _l'orgie
blouissante_ (sic). Thophile Gautier avait pris l'Espagne (!). Ce
que Baudelaire a pris. Il y a t comme forc[11].

Et cela finissait par un coup de dent  Musset, dont la vogue
torturait Sainte-Beuve--Musset dont il conseillait de souligner les
cts obscnes et pornographiques. Ainsi nuls risques et tout profit.

Baudelaire n'en garda pas moins de ces conseils une ternelle
reconnaissance.

1858.--_Gordon Pym._ Nouvelle lettre de Baudelaire  Sainte-Beuve en
faveur de Poe[12]. Pas d'article. Et de quatre!

1859.--Un petit scandale. Hippolyte Babou moins patient que Baudelaire
a dnonc dans un article le silence obstin de Sainte-Beuve sur
l'auteur des _Fleurs du Mal_, et fltri nettement les rticences
cauteleuses du grand critique qui ne se rpand en copie que sur les
ouvrages de second ordre[13].

Affolement de Baudelaire  l'ide d'tre rendu responsable, quoique
innocent. Lettre  Sainte-Beuve pour se disculper[14]. Rponse
indigne de Sainte-Beuve, furieux de se voir dvoil[15].

Vous ne pouvez vous faire une ide de ce que c'est que la lettre de
Sainte-Beuve, crit Baudelaire  Malassis. Il parat que, depuis douze
ans, il notait tous les signes de malveillance de Babou. _Dcidment,
voil un vieillard passionn avec qui il ne fait pas bon se
brouiller...[16]._

Vraisemblablement Sainte-Beuve tint toujours rancune  Baudelaire de
cet incident. Du moins, pour se taire, le ressentiment lui fournissait
l une espce d'excuse.

La mme anne, Baudelaire publiait son tude sur _Thophile Gautier_.
Il va de soi que, selon l'usage, Sainte-Beuve n'en souffla pas mot. Et
de cinq!

1860.--_Les Paradis artificiels._ Lettre de Baudelaire  Sainte-Beuve
indiquant discrtement que M. Dalloz, directeur du journal o opre le
critique, lui a dit: Le livre est digne de Sainte-Beuve. Faites une
visite  Sainte-Beuve  ce sujet. Baudelaire ajoute: Je n'aurais os
y penser. Cependant j'ai plus que jamais besoin d'tre soutenu. Le
post-scriptum fait allusion  un morceau de pain d'pice qu'en passant
il avait port  Sainte-Beuve, fort gourmet[17]. Nous avons la rponse
de Sainte-Beuve. Evasive, ajournant l'article, allguant des arrirs,
ne promettant rien. Par contre il daigne remercier du pain d'pice. Et
de six![18]

A la vrit, il se croyait largement quitte envers Baudelaire. Car,
piqu quand mme par l'article de Babou, comprenant la ncessit de
rompre le silence, il s'tait enfin dcid  nommer Baudelaire dans
une _Causerie du Lundi_, en date du 20 fvrier[19]. Il y revenait sur
l'article de Babou, accusait son accusateur d'envie, et finalement,
comme un chien qu'on fouette, arrivait  Baudelaire. Oh! sans se
fouler, sans se donner grand mal, recopiant simplement entre
guillemets des fragments de la lettre qu'il lui avait adresse en
1857. On trouvera cette lettre  la suite des _Fleurs du Mal_ dans
l'dition dfinitive. On la rapprochera de l'article que, dans le mme
temps, Barbey d'Aurevilly consacrait au livre[20]. Et on pourra
mesurer toute la distance artistique qui spare un Sainte-Beuve d'un
Baudelaire, un Sainte-Beuve d'un d'Aurevilly.

Pour Sainte-Beuve, Baudelaire est un esprit fin, un talent habile
et curieux. Mais Baudelaire se dfie trop de la passion(?), de la
passion naturelle(?). Il accorde trop  l'esprit,  la
combinaison. Laissez-vous faire, conseille Sainte-Beuve, ne craignez
pas tant de sentir comme les autres, n'ayez jamais peur d'tre trop
commun. Toutefois, il convient aimer quelques pices dont certaines
lui semblent dignes de l'Anthologie. Enfin il tient compte surtout 
Baudelaire (comme  Bouilhet et  Soulary) de ce qu'ils viennent
tard, quand l'cole dont ils sont a dj tant donn et tant produit,
quand elle est comme puise... Ils soutiennent avec honneur, ils
dcorent le dclin et le coucher de la Plade.

On possde ici, presque au complet, le sentiment de Sainte-Beuve sur
Baudelaire, la cote qu'il lui attribue: un petit pote de troisime ou
quatrime ligne, un de ces humbles glaneurs  la suite, qui viennent
quand les matres ont fauch le meilleur du champ, esprits fins,
bizarres, distingus, mais qui ne peuvent ramasser que les pis de
surcrot, les dchets de grande moisson, ce qui reste...

Rappelez-vous plus haut les moyens de dfense: Lamartine avait pris
les _cieux_, Hugo avait pris la _terre_... etc.

Sainte-Beuve  ce moment, comme on voit, tait loin du jugement port
vingt ans plus tard par Banville et que la postrit ne cessera de
confirmer:

Il faut admirer en Baudelaire un des plus grands hommes de ce temps
et qui, si nous ne vivions pas sous le rgne intellectuel de Victor
Hugo, mriterait que nul pote contemporain ne ft mis au-dessus de
lui. De tous les artistes modernes du vers, l'auteur des _Fleurs du
Mal_ est le seul qui n'ait rien d  l'auteur de la _Lgende des
sicles_. Il ne procdait ni de lui ni de personne...[21]

1861.--_Richard Wagner et Tannhaser._ Nul article de Sainte-Beuve. Et
de sept.

_Les Fleurs du Mal_, seconde dition augmente. Cette fois,
Baudelaire, comme tout le public littraire, doit attendre son tour de
Lundi. Plus de procs  invoquer. Un recueil class, consolid,
abordant presque dj la gloire. Evidemment le pre Sainte-Beuve va y
aller de son article, donner son impression d'ensemble sur l'homme et
sur l'oeuvre. Mais non. Pas une ligne, pas un mot, pas une allusion.
Et de huit!

1862.--Un coup de tonnerre. Baudelaire, en manire de manifestation
artistique, d'affirmation personnelle, se prsente  l'Acadmie.
Fcheux contre-temps pour Sainte-Beuve qui s'apprtait  faire
campagne dans cette lection et  peser publiquement les titres des
candidats[22]. Arriv  Baudelaire, comment s'en tirer? Impossible de
passer sous silence, ou de malmener son jeune ami. Et d'autre part,
pas moyen de s'associer  cette gaminerie sans nom: Baudelaire, le
petit Baudelaire candidat! Sainte-Beuve ici n'a pas trop de toute son
adresse, pour ne pas dire plus. Il crit:

On s'est demand d'abord si M. Baudelaire en se prsentant voulait
faire une niche  l'Acadmie et une pigramme; s'il ne prtendait
point l'avertir par l qu'il tait bien temps qu'elle songet 
s'adjoindre ce pote et cet crivain si habile et si distingu dans
tous les genres de diction, Thophile Gautier, son matre[22 _bis_].
On a eu _ apprendre,  peler le nom de M. Baudelaire_  plus d'un
membre de l'Acadmie qui ignorait totalement son existence. Il n'est
pas si ais qu'on le croirait de prouver  des Acadmiciens politiques
et hommes d'tat comme quoi il y a, dans les _Fleurs du Mal_, des
pices trs remarquables vraiment pour le talent et pour l'art...; et
qu'en somme M. Baudelaire a trouv moyen de se btir,  l'extrmit
d'une langue de terre rpute inhabitable et par del les confins du
romantisme connu, un kiosque bizarre, fort orn, fort tourment, mais
coquet et mystrieux, o on lit de l'Edgar Poe, o l'on rcite des
vers exquis, o l'on s'enivre avec le haschich pour en raisonner
aprs, o l'on prend de l'opium et mille drogues abominables dans des
tasses d'une porcelaine acheve. Ce singulier kiosque, fait en
marqueterie, d'une _originalit concerte_ et composite, qui, depuis
quelque temps, attire les regards  la pointe du Kamtchatka
romantique, j'appelle cela la folie Baudelaire. Est-ce  dire
seulement, et quand on a tout expliqu de son mieux  de respectables
confrres un peu tonns, que _toutes ces curiosits, tous ces
regards_ et ces raffinements leur semblent des titres pour
l'_Acadmie_, et _l'auteur lui-mme a-t-il pu srieusement se le
persuader_? Ce qui est certain, c'est que l'auteur gagne  tre vu,
que l o l'on s'attendait  voir entrer un homme trange,
excentrique, on se trouve en prsence d'un candidat poli, respectueux,
_exemplaire, d'un gentil garon_, fin de langage et tout  fait
classique dans les formes...

J'ai soulign quelques-uns des traits les plus protecteurs, les plus
ddaigneux dans ce certificat de bonnes lettres et bonnes faons. Quel
ton, en effet, pour parler de Baudelaire! Quelle diffrence avec les
accents dfrents d'un Barbey d'Aurevilly, d'un Asselineau, d'un
Edouard Thierry!

N'empche que de la part de Sainte-Beuve, si gros Monsieur, juch si
haut, un tel acte de condescendance, un tel prsent de publicit
pouvaient paratre exceptionnels. Baudelaire, videmment, sentit plus
l'honneur que les rserves. Il crivit  Sainte-Beuve une lettre
dbordante de gratitude[23].

Ds cet instant, il tait  sa merci, suivit tous ses conseils
acadmiques, n'insista plus, se dsista. Sainte-Beuve le flicita de
cette renonciation. Quand on a lu votre dernire phrase de
remerciement conue en termes si modestes et si polis, on en a dit
tout haut: _Trs bien!_ Ainsi vous avez laiss de vous une bonne
impression: n'est-ce donc rien[24]?

Baudelaire ne put nier, mais dut probablement penser que, pour ses
candidats, Sainte-Beuve se contentait de peu.

1863-1864-1865-1866.--_Eurka_, les _Histoires grotesques et
srieuses_[25], des vers dans les _Potes franais_ de Crpet, des
vers dans le _Parnasse contemporain_. Sur tout cela cherchez dans
Sainte-Beuve: silence, silence. Une fois pour toutes avec son jeune
ami il s'est mis en rgle. Compte clos, crdit arrt. Il ne parlera
plus jamais de Baudelaire[26].

Il le sait cependant aux abois, forc par les dettes  l'exil,
interdit de sjour, gravement malade, plus que pauvre. Sur des prires
aussi discrtes que ritres, il semble bien, sans que ce soit sr,
lui avoir donn un coup d'paule auprs du libraire Garnier pour une
dition complte. Mais d'articles, de citations, plus l'ombre[27].

Quand Baudelaire meurt, une banale lettre de condolances  Mme
Aupick. C'est tout.[28]

Et pourtant, j'oublie un dtail. Cela se passait en 1869. Un grand
mouvement se dessinait autour de la mmoire de Baudelaire. La
Fizelire et Decaux avaient publi l'anne prcdente--hommage inconnu
 Sainte-Beuve--une bibliographie minutieuse de l'auteur des _Fleurs
du Mal_, o se trouvaient nots les moindres de ses pomes, les
moindres de ses tudes[29]. L'diteur Michel Lvy, emboitant le pas,
adoptait les voeux des amis de Baudelaire, commenait l'dition des
oeuvres compltes, tant souhaite par le pote.

Une oeuvre complte  embrasser, une carrire totale  juger, le
sujet idal pour un _Lundi_ de Sainte-Beuve. Tout le monde sans doute
guettait l'article, l'diteur comme les lettrs.

Mais non. Sainte-Beuve, fig dans son mutisme, ne vit l qu'un
prtexte  rclamation personnelle. La lettre de 1857 ayant t
publie par Michel Lvy  la suite du premier volume, il y aperut des
fautes d'impression. Pour rectifier, il donna le texte authentique 
la fin d'un tome des _Lundis_. La lettre tait prcde de ces
lignes[30]:

Le pote Baudelaire, trs raffin, trs corrompu  dessein et par
recherche d'art, _avait mis des annes_  extraire de tout sujet et de
toute fleur un suc vnneux et mme, il faut le dire, _assez
agrablement vnneux_; c'tait d'ailleurs un homme d'esprit _assez
aimable  ses heures_ et trs capable d'affection...

A ce maigre bouquet se rduisit sa couronne funbre,  cette sche
notice l'tude dfinitive qu'on esprait. Mme au del de la tombe,
Sainte-Beuve ne gtait pas son cher enfant.


Comme chez beaucoup de critiques, chez Sainte-Beuve,  ct de vues
fines et ingnieuses, abondent les bvues, les injustices, les
incomprhensions.

Toutefois, parmi les siennes, on peut distinguer trois priodes. Dans
la premire, c'est un enthousiasme sincre ou voulu qui l'abuse.
S'improvisant le hraut de la phalange romantique, souvent les amitis
ou les antipathies de groupe l'entranent trop loin dans le
dnigrement ou dans l'loge.

Aprs 1835, il a pu se convaincre que, comme pote, il tait  jamais
surpass, gratt, par ses compagnons de lutte: Lamartine, Hugo,
Gautier, Vigny, Musset. Ds lors, malgr lui, c'est l'envie qui
l'gare. Une brouille avec Hugo lui pargnera le supplice de chanter
ses louanges. Envers les autres, par contre, son envie ne se matrise
plus. Elle suinte en gouttelettes amres dans ses journaux privs, ses
remarques secrtes. Puis, au jour propice: anniversaire, rception
acadmique, malheur, mort, elle dferle dans un article. Pas un de ces
grands noms qu'elle n'ait aspergs de ses jets venimeux[A].

  [A] Pour tre exacts, rappelons cependant une pargne: Mme
  Desbordes-Valmore, dont Sainte-Beuve fut des rares  sentir et 
  vanter, comme il fallait, le gnie.

Enfin,  partir de 1850, le train artistique le droute. Il n'y est
plus, ne suit plus. L'incomptence ici l'aveugle. Il nglige Leconte
de Lisle, Michelet, Barbey d'Aurevilly. Il se trompe lourdement sur
Flaubert. Il passe  ct de Verlaine. L'envergure de Baudelaire lui
chappe.

Dans ces donnes comme dans les documents cits plus haut, on
trouverait peut-tre une explication de son attitude envers
Baudelaire.

Son silence presque continu sur l'auteur des _Fleurs_ _du Mal_
procderait de deux des phases ci-dessus: la troisime, puis la
seconde. Tant que Baudelaire reste obscur, il l'omet ou le diminue,
faute de l'apprcier  sa valeur. Ds que la gloire de son jeune ami
se lve, il s'en tait, crainte de la pousser.

Avec Baudelaire il commence par l'incomptence et il termine par
l'envie.

[Illustration: ornement fin de page]




II


Parmi les nombreux articles qu'a suscits ma prcdente tude et qui
nous montrent en pleine ascension la gloire comme la faveur de
Baudelaire, il s'en est trouv quelques-uns pour prendre la dfense de
Sainte-Beuve. Notamment l'pre plaidoyer qu'a publi dans le _Temps_
mon ami M. Paul Souday.

Il serait oiseux de discuter ici longuement les griefs personnels que
m'oppose le sagace critique du _Temps_.

De ce qu'on est chroniqueur, romancier, auteur dramatique, s'ensuit-il
que vous soient interdites la culture, la lecture et certaines
prdilections littraires? De ce qu'on admire chez Valls le grand
crivain, le grand romancier, rsulte-t-il qu'on doive endosser ses
boutades, ses foucades, ses ides et qu'avec lui on doive renvoyer
Baudelaire  l'asile ou Homre aux Quinze-Vingts? Enfin, parce qu'en
maint endroit Barbey d'Aurevilly surcharge fcheusement son style
d'arabesques et de clinquant, parce qu'il crivit sur Goethe un
pamphlet superficiel, parce qu'en une de ses phrases il se rencontre
avec Sainte-Beuve, faut-il pour cela taire la rare clairvoyance de son
tude sur les _Fleurs du Mal_ et nier le contraste frappant avec le
critique des _Lundis_? Sincrement je ne le pense pas.

Sur le reste du dbat, d'autre part, les faits et les documents que
j'ai cits me paraissent rpondre; et sans fol orgueil, je crois que
l'interprtation que j'en ai donne n'outrepassait ni la mesure ni la
vrit.

Comme exemples, ne reprenons que les dates et les oeuvres culminantes;
en 1861, la seconde dition des _Fleurs du Mal_,--en 1869, l'dition
des oeuvres compltes.

En 1861, l'autorit littraire de Baudelaire ne souffre plus conteste.
Il apporte un recueil entirement renouvel, expurg des pices libres
qui pouvaient effaroucher la critique officielle, augment de pices
indites dont quelques-unes magistrales, comme _le Voyage_, ce joyau
de la posie franaise. A ce moment, pas de pote, pas de critique qui
ne s'incline devant son talent. A ce moment, Leconte de Lisle, si
svre pour lui-mme, si dur pour autrui, lui consacre un article, o,
malgr la rserve des pithtes et ce quelque chose de tendu
qu'avaient toujours ses louanges, on voit Baudelaire plac au premier
rang, hors pair[31].

Si alors Sainte-Beuve rsiste au mouvement, s'obstine dans son
mutisme, ce n'est nullement malveillance ni mme absolue
incomprhension. C'est, comme le prouvent nos documents, qu'il tient
Baudelaire pour un _poeta minor_ ne mritant pas encore le _dignus
intrare_ dans la galerie des _Lundis_.

Or, comment appeler d'un autre nom qu'incomptence une telle faute de
perspective, un tel manque de discernement et de sensibilit?

En 1869, les circonstances seront diffrentes.

D'abord, pour renseigner Sainte-Beuve sur l'importance relle de son
jeune ami, toute l'oeuvre de Baudelaire est l[32].

Non seulement les _Fleurs du Mal_, mais encore ces pomes en prose
auxquels, en passant il a dcoch jadis un salut.

Non seulement l'oeuvre d'imagination, mais l'oeuvre critique: les
salons de 1845, de 1846, de 1859, les tudes sur les caricaturistes,
les articles sur les grands littrateurs du temps, pages saisissantes
par la prescience et la hardiesse des aperus, par l'esthtique
sereine et stable qui s'en dgage,--modles accomplis de cette
critique intuitive o les potes souvent excellent.

Bref, dans ces quatre volumes, Baudelaire rvl: le reflet constant
d'un des gnies les plus profonds, les plus varis, les plus originaux
qu'ait produits la littrature.

A l'clat d'une pareille oeuvre, on a peine  croire que Sainte-Beuve
ne distingue pas son erreur. Fermerait-il mme les yeux pour ne pas
la voir, que ses oreilles tinteraient de la rumeur d'loges montant
autour du nom de Baudelaire.

Quand je disais, en effet, que tout le monde littraire attendait son
article d'ensemble sur Baudelaire, je n'avanais pas qu'une
conjecture. Lisez plutt la prface de la bibliographie de Baudelaire
par La Fizelire et Decaux. Sainte-Beuve y est cit, encens, mais
aussi mis en demeure.

Quant  l'apprciation de ses crits, dclarent les auteurs (en un
style que pallie la bonne intention), quant  l'apprciation de ses
crits, elle appartient de toute ncessit  quelque grand critique
habile comme M. Sainte-Beuve, par exemple,  faire courir le scalpel
de l'analyse sur la fibre dlicate d'une organisation potique qui,
chez Baudelaire, tait prodigieusement exceptionnelle.

Et tout le long de la prface, l'appel direct  Sainte-Beuve se
poursuit, couvrant sous les fleurs une vritable sommation.

On sait la fin de non-recevoir qu'y opposa le critique des _Lundis_.
Avertissements venus de l'oeuvre, invites venues du monde des lettres,
rien n'eut raison de son silence. Ici l'erreur n'tant plus invocable,
on ne trouve plus gure d'explication que l'envie.

Etonnante certes,  premire vue, chez ce vieux marchal, si au-dessus
de l'humble grad Baudelaire. Mais on oublie que dans les lettres,
hlas! il est deux envies: celle qui vise vos gaux et celle que vous
inspirent vos subalternes, l'envie contre les gens de son bateau et
l'envie contre le bateau qui suit. Or, des deux, qui jurerait que la
seconde n'est pas frquemment la plus douloureuse, la plus cuisante,
la plus implacable? Et qui prtendrait que, si sujet  la premire,
Sainte-Beuve soit demeur inaccessible  la seconde?

Pourtant une chance de dfense subsistait, puise dans la sant dbile
de Sainte-Beuve et la date de sa mort.

Durant cette anne 1869, nous sommes au fait des tourments que lui
infligea la maladie. Au mois d'aot, ses souffrances s'aggravaient. En
septembre il donna son dernier article. Il mourut le mois suivant.

En tenant compte de ces remarques, une hypothse aussitt se
prsentait. Les quatre premiers tomes de l'dition complte de
Baudelaire tant dats de 1869, peut-tre avaient-ils paru, sur la fin
de l'anne, quand Sainte-Beuve touchait  ses suprmes moments. Des
lors, comment reprocher  un agonisant le silence le plus pardonnable?

Si pnible que ft une enqute de ce genre funbre, j'ai voulu en
avoir le coeur net. J'ai consult la Bibliographie de la France aux
annes 1868 et 1869. Et voici le rsultat:

Ds la fin de 1868, nous le savons par ses crits, Sainte-Beuve
connat  fond les _Fleurs du Mal_ et les _Pomes en prose_. Les
_Curiosits esthtiques_, renfermant les salons et critiques d'art,
paraissent en dcembre 1868. L'_Art romantique_, contenant les tudes
de moeurs et les critiques littraires, parat en fvrier 1869.

De fin fvrier  septembre, Sainte-Beuve disposait donc de six grands
mois, de vingt-quatre _Lundis_, pour parler de Baudelaire. Durant ces
six mois, il continua  se taire. De ces vingt-quatre feuilletons pas
un seul ne fut accord  Baudelaire.

Il me semble que cette fois la cause est entendue.

[Illustration: ornement fin de page]




APPENDICE

LES SENTIMENTS DE BAUDELAIRE POUR SAINTE-BEUVE


Au cours de l'tude qui prcde, on a pu constater l'inaltrable
attachement de Baudelaire pour Sainte-Beuve malgr les constantes
dfections du critique  son gard.

Il resterait  expliquer cette longanimit si contraire  ce que nous
rvlent de Baudelaire ses correspondances et ses papiers intimes.

Sans s'y montrer positivement vindicatif, le pote ne cesse d'y
attester une extrme sensibilit aussi bien aux bons procds qu'aux
mauvais. loges ou dnigrements, il note tout avec une perspicacit
toujours en veil. Se dfiant mme de la mmoire, cette ngligente,
qui oublie souvent en route les injures autant que les bienfaits, il
avait institu dans ses carnets une rubrique spciale intitule
_Vilaines canailles_, o il inscrivait les noms des personnes qui
l'avaient desservi ou simplement du. Or, par un traitement
privilgi, Sainte-Beuve ne figure sur aucune de ces listes
vengeresses.

Bien mieux, en 1859, au moment o Babou manque de le brouiller avec le
critique, dans la lettre affole qu'il crit  Poulet-Malassis,
Baudelaire dclare: Ce qu'il y avait dangereux l dedans, c'est que
Babou avait l'air de me dfendre contre quelqu'un qui m'a rendu _une
foule de services_.

Lesquels? On reste rveur. On cherche et voici ce qu'on trouve jusqu'
cette date: trois refus d'articles sur Poe, une lettre prive sur les
_Fleurs du Mal_, des conseils privs lors du procs. Secours bien
minces. On cherche encore: on dcouvre deux lettres de Sainte-Beuve,
l'une en date du 3 octobre 1852 mentionnant la recommandation d'un
manuscrit  Vron, une autre lettre en date du 20 mars 1854 o
Sainte-Beuve se rcuse au sujet d'une demande d'appui au _Moniteur_.
Et c'est tout.

Qu'un potereau,  vises mdiocres et doutant de soi, se ft abus
sur l'importance de ces menus services, l'illusion semblerait
plausible. Mais chez Baudelaire, elle dconcerte.

Dans ses lettres, dans ses carnets, le trait dominant, permanent,
c'est l'orgueil.

Non pas la petite vanit de l'homme de lettres qui puise toute sa
force dans les louanges d'autrui, les publicits bruyantes, les succs
immdiats--et s'effondre aussitt que ces adjuvants cessent. Mais une
foi intrieure et indfectible en sa valeur personnelle, en son
gnie, en son oeuvre, une prescience presque miraculeuse du rang o
celle-ci atteindra. Ds 1847, quand il annonce les _Fleurs du Mal_
sous son titre primitif _Les Lesbiennes_, le format que Baudelaire
leur assigne d'autorit, c'est l'in-quarto--c'est--dire le format
rserv aux grands chefs-d'oeuvre consacrs[B]. En 1860, un an aprs
l'incident Babou, il crit  sa mre: Plus je deviens malheureux,
plus mon orgueil augmente. Et dans une autre lettre: Comme j'ai un
genre d'esprit impopulaire, je gagnerai peu d'argent, _mais je
laisserai une grande clbrit, je le sais_. Et partout de mme
rpte, ressasse la certitude de la dure, de l'immortalit des
_Fleurs du Mal_.

  [B] Edition originale de _Chien Caillou_ de Champfleury, Martinon
  1847. Sur le 2e plat de la couverture: A PARAITRE INCESSAMMENT:
  Pierre de FAYIS, _Les Lesbiennes_, pomes, un volume grand in-4.

Comment supposer alors que Baudelaire n'aperoive pas la disproportion
entre le sentiment qu'il a de sa grandeur et la taille que lui
attribue Sainte-Beuve? Comment comprendre qu'il tremble  l'ide d'une
brouille avec un protecteur si tide et qu'il exagre, avec un si
manifeste parti pris, une serviabilit si parcimonieuse?

nigme qui n'est insoluble qu' premire vue et qui s'claire quand on
analyse un  un les lments de cet attachement trange.

Sans parler de la premire emprise de jeunesse, des premiers lans
d'admiration qui durent s'attnuer secrtement lorsque Baudelaire prit
pleine possession de son talent, il est vident que, dans cet
attachement, l'intrt eut une part.

Non que dans ses relations avec Sainte-Beuve, Baudelaire poursuivt un
avantage personnel. Vraisemblablement, quoique sans grande confiance,
il esprait, il ne dsesprait pas qu'un jour, peut-tre,  la longue,
son tour de _Lundi_ viendrait. Mais au peu que Sainte-Beuve lui avait
accord,  ces loges retenus, et par raccroc, que le critique lui
dispensait dans un coin d'article, Baudelaire tait trop fin pour ne
pas discerner que ce jour tait encore bien lointain, bien incertain,
si encore il devait jamais luire. Au surplus, son orgueil lui
permettait d'attendre et lui dfendait de demander plus. Une seule
fois il flchit, c'tait en 1860, lorsque parurent les _Paradis
artificiels_. Baudelaire alors nettement sollicita de Sainte-Beuve un
article. Mais par les lettres rcemment publies dans la _Revue de
Paris_, nous connaissons les dessous de cette dfaillance. J'ai plus
que jamais besoin d'tre soutenu, crivait-il  Sainte-Beuve et je
devais vous rendre compte de mon _embarras_. _Embarras_ signifiait le
dernier degr de la dtresse, misres physiques, misre pcuniaire, un
homme  la drive. Cette sollicitation dicte par l'angoisse resta, on
le sait, sans rsultat. Ce fut la premire et la dernire.

Par contre, si peu qumandeur pour lui-mme, nous avons vu que, en
faveur de Poe, Baudelaire n'hsitait pas  harceler Sainte-Beuve. De
1856  1865, pas une anne sans que Baudelaire ne revienne  la
charge, ne caresse et ne relance le critique pour lui arracher
l'article sur Poe. C'est chez lui le mme acharnement qu' demander de
l'argent  sa mre pour Jeanne Duval. Avec la Muse noire, Poe avait
fini par devenir sa grande charge, son grand devoir. Pour lui gagner
Sainte-Beuve, il et tout pardonn, il pardonnait tout au critique.
Poe fut srement dans leur attachement un des liens les plus solides.

Mais en dehors de ces calculs--bien dsintresss--ce qui semble avoir
le plus retenu Baudelaire  Sainte-Beuve, malgr dboires et
dceptions, c'est Sainte-Beuve lui-mme, sa frquentation, sa socit.

Si orgueilleux que ft Baudelaire, visiblement il avait t flatt par
l'accueil affable de cet crivain fameux, son an presque de vingt
ans, matre de toutes les renommes littraires de l'heure, et dont la
porte ne s'ouvrait qu' des pairs ou  des intimes.

Un homme qui, malgr ma jeunesse relative, m'a toujours pris pour son
gal! crivait-il firement  sa mre en 1865. Traitement peu commun
de la part de Sainte-Beuve, si rserv, si en mfiance contre les
intrus et les fcheux.

Et effectivement, faute de services, il ressort de leur correspondance
que Sainte-Beuve ne mnageait  Baudelaire ni une paternelle
considration ni de dlicats gards ni mme des avis et des
rconforts d'autant plus prcieux qu'ils venaient de plus haut.

Est-il permis de venir se rchauffer et se fortifier  votre contact?
lui crivait Baudelaire en 1865 (un mois aprs lui avoir adresse
vainement _Gordon Pym_). Vous savez ce que je pense des hommes
atonifiants et des hommes tonifiants. J'ai besoin de vous comme d'une
douche.

On se demande, du reste, dans quelle socit Baudelaire si rflchi,
si pris de belles lettres, et trouv l'quivalent en agrment et en
qualit de ce que lui offrait celle de Sainte-Beuve. Banville bien
superficiel et funambulesque, Gautier pliant sous le feuilleton et, en
ses propos, plus rapin que penseur, Leconte de Lisle absorb dans ses
transcriptions de l'antique, Poulet-Malassis bon lettr mais tout 
ses chances, Asselineau aimable polygraphe mais sans profondeur,
Thophile Silvestre crivain de haute marque mais toujours au dehors
pour des inspections d'art, Flaubert  Croisset, Barbey d'Aurevilly,
le temprament le plus proche du sien, mais accapar par le roman, le
journalisme, les salons,-- la vrit, comme tous les esprits
suprieurs, Baudelaire se trouvait trs isol dans son poque[C]. A
dfaut de Renan qu'il ne connaissait pas et qui d'ailleurs se
dsintressait ouvertement des auteurs du jour, on conoit que, pour
un pote de cette envergure et de cette culture, la familiarit, mme
inefficace, de Sainte-Beuve ait t la planche de salut, le
_prsidium_ rv. Et l'on s'explique que pour le garder Baudelaire ait
aval tant de couleuvres.

  [C] Au moment o se corrigent les preuves de cette tude, la
  _Revue de Paris_, du 15 octobre 1917 publie une lettre de
  Baudelaire qui apporte aux remarques ci-dessus la confirmation du
  pote lui-mme: Except d'Aurevilly, Flaubert, Sainte-Beuve, je
  ne peux m'entendre avec personne. Th. Gautier seul peut me
  comprendre, quand je parle peinture. (11 aot 1862).

Cependant,  la digestion, ne lui laissrent-elles pas quelques
aigreurs? La ngative serait aventure.

Ouvrons en effet les _Fleurs du Mal_ (premire ou seconde ou troisime
dition) et relevons les noms des ddicataires. L'ensemble du volume
est ddi  Gautier, trois pices sont ddies  Victor Hugo, deux au
sculpteur Christophe, une autre  Banville, une autre  Constantin
Guys, une autre  Maxime du Camp.

Mais  Sainte-Beuve pas une seule, malgr les tmoignages d'admiration
que prodiguait Baudelaire, dans ses lettres, au pote de _Joseph
Delorme_.

Consultons la _Revue Fantaisiste_ o parurent de Baudelaire les
_Rflexions sur quelques-uns de mes contemporains_. Ces _Rflexions_
ont pour sujets Banville, Barbier, Desbordes-Valmore, Pierre Dupont,
Flaubert, Gautier, Victor Hugo, Leconte de Lisle, Le Vavasseur, Paul
de Molnes, Ptrus Borel. Mais de Sainte-Beuve pas trace.

Compulsons le recueil des _Potes Franais_ de Crpet o l'anthologie
de chaque pote s'orne d'une tude sur son oeuvre. Baudelaire a sign
plusieurs de ces notices. Sainte-Beuve y a, bien entendu, la sienne.
Mais elle n'est pas signe: Baudelaire. Elle est signe: Babou.

Feuilletons enfin les oeuvres compltes de Baudelaire, fouillons,
scrutons ligne  ligne. Dans les sept volumes, nulle part le nom de
Sainte-Beuve n'est cit.

Omissions trop rptes pour qu'on les croie dues au hasard.

Il est plus probable qu'elles furent voulues et que, par ce mutisme
obstin, Baudelaire entendit rendre  Sainte-Beuve ce qu'on appelle
la pareille.

Ici s'accuse nettement la diffrence de procds entre les crivains
de haute classe et les subalternes.

Nglig par Sainte-Beuve, un Babou s'exaspre, accuse, invective.

Un Baudelaire, au contraire s'en tiendra au silence, cette lgitime
reprsaille de l'artiste contre ceux qui se taisent sur lui.

[Illustration: ornement fin de page]




NOTES


  [1] Le second ami tait et est encore gros, paresseux et
  lymphatique; de plus il n'a pas d'ides et ne sait qu'enfiler et
  perler des mots en manire de colliers d'Osages (Article de
  Baudelaire dans l'_Echo des Thtres_ du 23 aot 1846. _OEuvres
  posthumes_, Mercure de France, 1908, p. 293).

  [2] La prdiction de Gautier sur Baudelaire est trop longue pour
  tre cite en entier. Elle se termine ainsi: Le Baudelaire fera
  long feu comme le Ptrus. (M. DU CAMP, _Souvenirs littraires_,
  t. II, p. 83 et 84).

  A joindre cette autre opinion de Gautier sur _le_ Baudelaire:
  Thophile Gautier qui, dans l'intimit, a un vif sentiment
  critique, me disait en 1848:--Baudelaire est un beau vase qui a
  une _fissure_ (CHAMPFLEURY, _Souvenirs_, p. 145).

  Il est  remarquer cependant que, ds 1845, la presque totalit
  des _Fleurs du Mal_ tait connue du monde lettr par les
  rcitations qu'en faisait Baudelaire.

  [3] _OEuvres posthumes_, Mercure de France, 1908, p. 54.

  [4] BAUDELAIRE, _Lettres_, p. 492, 15 janvier 1866.

  [5] En 1856, dans la _Prface_ de sa traduction des _Histoires
  extraordinaires_,  propos d'un biographe de Poe, qui s'tait
  permis, par une inconvenance trange, de publier en tte des
  oeuvres de l'crivain un reintement en rgle de sa vie et de ses
  ouvrages, Baudelaire crivait ces lignes indignes et mmorables:
  Il n'existe donc pas en Amrique d'ordonnance qui interdise aux
  chiens l'entre des cimetires (_Histoires extraordinaires_,
  1856, p. XX).

  [6] BAUDELAIRE, _Lettres_, p. 190, 19 mars 1856.

  [7] SAINTE-BEUVE, _Correspondance_, t. I, p. 210, 24 mars 1856.

  [8] BAUDELAIRE, _Lettres_, p. 104, 9 mars 1857. J'ai omis de
  noter la rponse de Sainte-Beuve (_Correspondance_, t. I, p. 222,
  11 mars 1857). Sainte-Beuve prfre qu'Edouard Thierry, rdacteur
  au _Moniteur_, parle d'abord de l'ouvrage. Quant  lui, il
  ajourne  une date vague, sous prtexte qu'il n'a pas encore sa
  petite ide sur Poe--malgr la publication de deux volumes
  contenant les plus clbres chefs-d'oeuvre du conteur. Cette
  seconde promesse d'article n'eut pas, d'ailleurs, plus de suites
  que la premire.

  [9] _Revue des Deux Mondes_, 1er juin 1855.

  [10] _Nouveaux Lundis_, t. I, p. 400, et SAINTE-BEUVE,
  _Correspondance_, t. I, p. 219.

  [11] BAUDELAIRE, _OEuvres posthumes_, Quantin, 1887 (d. Crpet),
  p. 285.

  [12] BAUDELAIRE, _Lettres_, p. 163, 14 juin 1858. ... Il y a des
  jours o les injures de tous les sots vous montent au cerveau et
  alors on implore son vieil ami Sainte-Beuve. Le vieil ami
  Sainte-Beuve n'avait sans doute pas encore assez mri sa petite
  ide sur Poe, car il persista dans le silence.

  [13] Cet article, intitul l'_Amiti littraire_, avait paru dans
  la _Revue Franaise_. Il reparut dans un volume de Babou,
  intitul _Lettres satiriques et critiques_, Poulet-Malassis,
  1860. Le passage visant Sainte-Beuve se terminait par la phrase
  suivante: Il glorifiera _Fanny_, l'honnte homme! et gardera le
  silence sur les _Fleurs du Mal_. Toutefois, l'diteur, sans
  doute sur la prire de Baudelaire, ayant supprim la phrase,
  Babou la rtablit dans un _Post-scriptum_ avec sommation 
  Poulet-Malassis de l'insrer.

  [14] BAUDELAIRE, _Lettres_, p. 184, 21 fvrier 1859.

  A consulter galement une lettre  Asselineau sur le mme sujet
  (p. 185) du 24 fvrier 1859.

  [15] SAINTE-BEUVE, _Nouvelle Correspondance_, p. 153, 23 fvrier
  1859. A consulter aussi une lettre de Sainte-Beuve 
  Poulet-Malassis (p. 142), mme date, mme sujet. Sainte-Beuve
  demande  Poulet-Malassis de lui confier la fameuse lettre qu'il
  avait adresse  Baudelaire sur les _Fleurs du Mal_ et qui, de
  1857  1870, constitue sa grande pice de dfense, sa grande
  parade contre les accusations d'indiffrence envers Baudelaire.

  [16] BAUDELAIRE, _Lettres_, p. 187.

  [17] BAUDELAIRE, _Lettres_, p. 269.

  [18] SAINTE-BEUVE, _Correspondance_, t. I, p. 255, 3 juillet
  1860.

  [19] _Causeries des Lundis_, t. XV, p. 350. _Lettre au
  directeur-grant du Moniteur._ Il est  signaler qu'une fois de
  plus, Sainte-Beuve justifie son silence en invoquant un article
  consacr  Baudelaire dans le _Moniteur_ par Edouard Thierry. En
  1858 il dit  Baudelaire: Thierry parlera de vous. En 1860:
  Thierry a parl de vous. Ingnieuse combinaison qui instituait
  Thierry dfinitivement comme dlgu aux affaires baudelairiennes
  et fournissait aux temporisations de Sainte-Beuve tantt une
  prtexte, tantt une excuse.

  Il est en outre  noter que l'incident Babou-Sainte-Beuve se
  termina au mieux. En 1862, en tte des posies de Sainte-Beuve
  publies dans les _Potes Franais_ de Crpet, parut une notice
  sur Sainte-Beuve, signe Hippolyte Babou et o l'encensoir n'tait
  pas balanc de main morte (_Potes Franais_, t. IV, p. 357). Sur
  quoi, Sainte-Beuve, ne voulant pas demeurer en reste de politesse,
  accorda aux notices publies par Babou dans ce recueil un
  paragraphe plus qu'obligeant (_Nouveaux Lundis_, t. III, p. 341).

  Dans cette affaire il n'y eut donc qu'une victime: Baudelaire.

  [20] Ce bel article parut d'abord dans les _Articles
  justificatifs pour Charles Baudelaire, auteur des Fleurs du Mal_
  (1857), imprimerie Dondey Dupr, p. 9. Il fut rdit dans _Les
  OEuvres et les Hommes_, 1862, t. III.

  [21] Extrait de la notice de Banville, un des morceaux les plus
  complets et les plus profonds qu'on ait publis sur l'OEuvre de
  Baudelaire. Banville, d'habitude si menu, si gracile, si
  papillonnant, y atteint, en maint endroit,  la force. Cette
  notice parut d'abord dans l'_Album de la Galerie contemporaine_,
  in-4, Baschet (vers 1877). Elle a t reproduite, en partie
  seulement, dans la rcente dition des _Fleurs du Mal_, publie
  par la librairie Fasquelle (1912).

  [22] _Nouveaux Lundis_, t. I, p. 400 et 401.

  [22 _bis_] Ce nom, ces mots n'taient pas mis l sans intention.
  Dans un article rcent du _Mercure de France_, M. Ernest Raynaud
  nous a rvl l'espce de pacte d'change qui s'tait conclu  ce
  moment entre Sainte-Beuve et Gautier: Sainte-Beuve promettant un
  fauteuil d'acadmicien  Gautier contre un sige de snateur que
  celui-ci lui assurerait. On devine le trouble qu'apportait dans
  ces _combinaziones_ l'irruption ingnue de Baudelaire.
  Sainte-Beuve, il faut le reconnatre, se tira fort habilement de
  ce mauvais pas. Dsigner Gautier comme le matre de Baudelaire,
  c'tait du mme coup amorcer sa candidature et ruiner celle de
  son jeune concurrent. Protester contre l'indiffrence de
  l'Acadmie envers les potes du jour, c'tait poser des jalons
  pour une compensation prochaine en faveur de Gautier. Ds lors,
  l'chec de Baudelaire, soit par voie de scrutin, soit par voie de
  dsistement, ne faisant pas de doute, on se trouvait en
  excellente posture pour pousser Gautier au premier fauteuil
  vacant. A tous gards, ce fut du plus joli travail acadmique et
  o il semble bien que Baudelaire n'ait vu que du feu.

  [23] BAUDELAIRE, _Lettres_, p. 325.

  [24] SAINTE-BEUVE, _Correspondance_, t. I, p. 285, 15 fvrier
  1862.

  [25] Cependant Baudelaire avait envoy les _Histoires srieuses
  et grotesques_  Sainte-Beuve et spcialement attir son
  attention sur ce livre, sans obtenir mme un accus de rception
  (_Lettres_, p. 426, 15 mars 1865 et p. 427, 30 mars 1865).

  [26] A titre de curiosit, j'ai relev les noms des potes
  contemporains auxquels Sainte-Beuve avait consacr des articles
  entre 1857 et 1867, date de la mort de Baudelaire.

  1857.--_Thodore de Banville_, _Alfred de Musset_.

  1860.--_Mme Desbordes-Valmore_ (OEuvres posthumes).

  1861.--_Victor de Laprade._

  1862.--_Calemard de Lafayette._

  Mme anne, tude sur les _Potes franais_ de Crpet qui fournit
  prtexte  des tudes sur _Soulary_, de _Belloy_, _Coran_--sans un
  mot sur Baudelaire, quoique celui-ci figurt dans le recueil.

  1863.--_P. Lebrun_, _Thophile Gautier_.

  1864.--_Alfred de Vigny._

  1865.--_Charles Monselet._  Mme anne, un article sur la _Posie
  franaise en 1865_.

  Sainte-Beuve s'y plaint du manque d'originalit des potes
  nouveaux. Je me dis: ceci est du Musset! ou bien: Ceci rappelle
  Victor Hugo ou Ceci est du Gautier, du Banville, du Leconte de
  Lisle--ou _mme_ du Baudelaire. Toujours les rserves tendant 
  rduire l'importance de Baudelaire. Ce _mme_ tait bien du mme
  au mme.

  Mais voici plus significatif encore. En 1862 Sainte-Beuve se
  chargea de prfacer les _Potes franais_ de Crpet. Il rdigea, 
  cet effet, une introduction formant histoire de la posie
  franaise. Arriv au XIXe sicle il en conte les dbuts--mais, en
  1862, quelle dchance! Il se lamente sur cette dcrpitude,
  appelle  grands cris une Potique nouvelle. Et ce qui vaudrait
  mieux, ajoute-t-il, ce serait un exemple nouveau et vivant. La
  Nature seule peut crer le gnie. A celui qui _doit venir_ et _en
  qui nous avons esprance_, nous dirions.... Suit une prosopope
  assez fade qui se termine ainsi: Vous n'avez qu' puiser au gr
  de vos inspirations, suivant votre habilet et votre audace;...
  vous fondrez tout  la flamme de votre gnie; vous remettrez
  chaque chose  son point dans la trame du bel art, _ grand pote
  qui natrez_!

  Invocation sincre mais plutt oiseuse, puisque ce grand pote, 
  l'insu de Sainte-Beuve, tait n depuis cinq ans dj.

  [27] BAUDELAIRE, _Lettres_, 1865, _passim_, p. 489  496.

  L'appui de Sainte-Beuve semble s'tre born  certifier 
  l'diteur Garnier la valeur littraire de Baudelaire.

  Dans une des lettres de Baudelaire  sa mre, publies par la
  _Revue de Paris_ (20 juillet 1865), le pote exprime assez
  exactement la nature de l'aide que lui prta le critique des
  _Lundis_ en vue de ce trait avec Garnier, qui, au surplus, ne
  devait pas aboutir: Sainte-Beuve, que j'ai vu  mon passage 
  Paris, m'a dit qu'il se mlerait un peu de la question.

  [28] SAINTE-BEUVE, _Correspondance_, t. II, p. 209. Il est, dans
  cette lettre,  retenir deux points: 1 Sainte-Beuve ne formule
  aucune promesse d'article; 2 Sa lettre est date du 12
  septembre, c'est--dire qu'elle ne fut crite que douze jours
  aprs la mort de Baudelaire.

  [29] A. DE LA FIZELIRE et GEORGES DECAUX, _Essais de
  bibliographie contemporaine, Charles Baudelaire_, librairie de
  l'Acadmie des Bibliophiles, 1868.

  [30] _Causeries du Lundi_, t. XV, p. 527.

  [31] _Revue Europenne_, 1861. Rdit  la suite des _Derniers
  Pomes_, 1895.

  [32] Il s'est produit ici une grave lacune dans le nomenclature
  des symptmes qui,  dfaut de perspicacit, eussent d avertir
  Sainte-Beuve de la place prise par Baudelaire dans la posie
  franaise.

  J'avais en effet oubli de mentionner parmi ces symptmes la
  notice de Thophile Gautier, insre en tte de l'dition
  dfinitive des _OEuvres compltes_ (1868).

  Si dfectueuse et restrictive que soit encore cette notice qui
  persiste  maintenir Baudelaire dans le cercle des potes
  artificiels et subtils, le fait qu'un crivain illustre comme
  Thophile Gautier, grand potentat du feuilleton, un des matres de
  la clbre phalange romantique, et assum la charge de prsenter
  Baudelaire au public et lui et accord l'honneur de
  soixante-quinze pages en texte serr, ne pouvait manquer d'attirer
  l'attention de Sainte-Beuve.

  Il y avait l mieux qu'un acte de complaisance posthume, une
  vritable conscration.

  Il parat peu probable que l'importance de cette manifestation ait
  chapp  un esprit aussi avis que Sainte-Beuve.

  Mais il n'est pas impossible, par contre, qu'elle ait contribu,
  par choc en retour,  l'ancrer plus dans son silence.

[Illustration: ornement fin de page]




[Illustration: logo]


CHARTRES.--IMPRIMERIE DURAND, RUE FULBERT.





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Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

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effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
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collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
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that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation information page at www.gutenberg.org


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at 809
North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887.  Email
contact links and up to date contact information can be found at the
Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit www.gutenberg.org/donate

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit:  www.gutenberg.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For forty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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