The Project Gutenberg EBook of Chacune son Rve, by Daniel Lesueur

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Title: Chacune son Rve

Author: Daniel Lesueur

Release Date: January 26, 2014 [EBook #44762]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CHACUNE SON RVE ***




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Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le
typographe ont t corriges. L'orthographe d'origine a t conserve
et n'a pas t harmonise.




_Il a t tir de cet ouvrage 10 exemplaires sur papier de Hollande,
numrots de 1  10._




CHACUNE SON RVE




OEuvres de Daniel LESUEUR


DITION ELZVIRIENNE (Lemerre, dit.)

 POSIES.--_Visions divines._--_Visions antiques._--_Sonnets
   philosophiques._--_Sursum corda!_ 1 vol. avec portrait.      6 fr. 

 LORD BYRON. (Traduction.) Tome 1er: _Heures d'oisivet._
   _Childe Harold._ 1 vol. avec portrait.                       6 fr. 

 Tome II: _Le Giaour._--_La Fiance d'Abydos._--_Le
   Corsaire._--_Lara_, etc. 1 vol.                              6 fr. 

 Tome III: _Le Sige de Corinthe._--_Parisina._--_Manfred._--_Le
   Prisonnier de Chillon._--_Mazeppa_, etc. 1 vol.              6 fr. 


DITION IN-18 JSUS (Lemerre, dit.)

 MARCELLE. 1 vol.                                               3 fr. 50

 UN MYSTRIEUX AMOUR. 1 vol.                                    3 fr. 50

 AMOUR D'AUJOURD'HUI. 1 vol.                                    3 fr. 50

 NVROSE. 1 vol.                                               3 fr. 50

 UNE VIE TRAGIQUE. 1 vol.                                       3 fr. 50

 PASSION SLAVE. 1 vol.                                          3 fr. 50

 JUSTICE DE FEMME. 1 vol.                                       3 fr. 50

 HAINE D'AMOUR. 1 vol.                                          3 fr. 50

 A FORCE D'AIMER. 1 vol.                                        3 fr. 50

 INVINCIBLE CHARME. 1 vol.                                      3 fr. 50

 LVRES CLOSES. 1 vol.                                          3 fr. 50

 COMDIENNE. 1 vol.                                             3 fr. 50

 AU DELA DE L'AMOUR. 1 vol.                                     3 fr. 50

 L'HONNEUR D'UNE FEMME. 1 vol.                                  3 fr. 50

 FIANCE D'OUTRE-MER. 1 vol.                                    3 fr. 50

 LE COEUR CHEMINE. 1 vol.                                       3 fr. 50

 LA FORCE DU PASS. 1 vol.                                      3 fr. 50

 _Lointaine Revanche._--L'OR SANGLANT. 1 vol.                   3 fr. 50

     --        --       LA FLEUR DE JOIE. 1 vol.                3 fr. 50

 _Mortel secret._--LYS ROYAL. 1 vol.                            3 fr. 50

    --     --      LE MEURTRE D'UNE AME. 1 vol.                 3 fr. 50

 _Le Masque d'Amour._--LE MARQUIS DE VALCOR. 1 vol.             3 fr. 50

      --       --      MADAME DE FERNEUSE. 1 vol.               3 fr. 50

 _Calvaire de Femme._--LE FILS DE L'AMANT. 1 vol.               3 fr. 50

     --         --     MADAME L'AMBASSADRICE. 1 vol.            3 fr. 50


 L'VOLUTION FMININE. 1 vol. (Lemerre, dit.)                  1 fr. 50


 NIETZSCHENNE (roman). Plon-Nourrit et Cie                     3 fr. 50

 LE DROIT A LA FORCE (roman). Plon-Nourrit et Cie               3 fr. 50

 _Du Sang dans les Tnbres._--FLAVIANA, PRINCESSE.
   Plon-Nourrit et Cie                                          3 fr. 50




    DANIEL LESUEUR

    DU SANG DANS LES TNBRES

    Chacune son Rve

    [Illustration]

    PARIS

    LIBRAIRIE PLON

    PLON-NOURRIT ET CIE, IMPRIMEURS-DITEURS

    8, RUE GARANCIRE--6e

    _Tous droits rservs_




Droits de reproduction et de traduction rservs pour tous pays.

Copyright 1910 by Plon-Nourrit et Cie.




CHACUNE SON RVE




I

MANUSCRIT DE FRANCINE

    Novembre 1905.


_Je vais crire ces choses. Je ne puis pas faire autrement. Le secret
professionnel m'interdit de les rvler  qui que ce soit au monde.
Mais ce que j'ai vu, ce que j'ai entendu, ce que j'ai accompli, la
responsabilit que j'assume,--tout cela compose un fardeau trop lourd
pour ma conscience, pour mon coeur._

_Je ne suis qu'une jeune fille, isole, dsarme, intimide devant
la vie, malgr le titre de docteur en mdecine que je viens de
conqurir._

_Oh! oui... intimide devant la vie. Combien je la trouve
impntrable, dconcertante, quand je la vois s'entr'ouvrir sur des
abmes de passion, de mystre, de douleur,--peut-tre de sclratesse
et de crime, comme ce qui m'en est apparu, pour s'effacer aussitt et
 jamais devant moi. Combien elle me sera difficile  vivre, avec
la charge redoutable que j'ai assume!_

_Il y a quelques jours  peine, j'tais encore presque insouciante,
malgr la gravit de mon destin. Ma situation d'orpheline, ma
pauvret, mes tudes ardues, sans distractions, sans loisirs, sans
joie, n'avaient abattu en moi ni le courage, ni l'esprance. Je
touchais au but. Ce titre de docteur,  vingt-quatre ans, comme j'en
tais fire!... Avec ma volont forte, dont j'prouvais la vigueur,
ainsi qu'un champion qui fait plier et vibrer la lame de son fleuret
avant l'assaut, je ne doutais pas de l'avenir, je ne doutais pas du
succs, je ne doutais pas du bonheur._

_Mais aujourd'hui!..._

_Quoi! si vite... En quelques jours... Que dis-je?... en quelques
heures... tout s'est assombri, transform. Quel drame ai-je travers?
Qu'ai-je fait? Mon coeur se crispe. Une angoisse l'treint._

_Alors, moi qui me sens faible, pour la premire fois,  cause du
poids crasant tomb soudain sur mes paules,--moi qui n'ai personne
pour m'aider  le porter, ni mre, ni amie, ni confidente, ni fianc,
moi qui, d'ailleurs, ne voudrais en faire partager le pril  nul
tre au monde, je prends, cette nuit, dans le silence, un feuillet
blanc, que je place sous ma lampe, et qui recevra la tragique
confidence._

_Aussi bien, ne faut-il pas que tous les dtails, jusqu'aux plus
insignifiants, subsistent quelque part, imprissables? Ma mmoire
peut faiblir... Et si je disparaissais brusquement!... Fixons
ici une trace de cette aventure, qui, autrement, finirait par
m'apparatre inconsistante et invraisemblable comme un rve. Je me le
dois  moi-mme. Et je le dois aussi  ce petit infortun, qui, plus
tard, ne possdera pas de trsor plus prcieux que mon tmoignage._

_Ce document, je lui trouverai bien une cachette assez sre pour
qu'on ne l'y dcouvre point, moi vivante, assez accessible pour qu'il
n'y reste pas scell  jamais, si je meurs sans avoir pu en disposer._

       *       *       *       *       *

_Il y a quelques soirs, je me trouvais ici, dans cette chambre,--ma
chambre d'enfant, de fillette, d'tudiante,--la chre petite chambre
de mes vacances,  Claire-Source._

_Claire-Source!... le joli nom. Il reprsente jusqu' ce jour,--et
peut-tre pour toujours,--la seule gaiet de mon existence. C'est la
maisonnette campagnarde de ma tante Stphanie,--excellente vieille
fille, crature du bon Dieu,  qui je dois les petites douceurs, les
petites gteries, la petite illusion d'un foyer, d'une famille, dont,
sans elle, j'eusse t absolument dnue._

_Donc, je passais une quinzaine ici, prenant quelque repos aprs la
soutenance de ma thse._

_Mercredi dernier (il y aura huit jours demain), j'avais dj
souhait le bonsoir  ma tante, et je m'apprtais  me coucher de
bonne heure, pour lire au lit un ouvrage qui m'intressait, lorsque
la sonnette de la grille tinta. Surprise, je sortis sur le palier,
o je rencontrai notre jeune servante, les yeux largis d'effarement._

_--Qu'est-ce que a peut tre, mademoiselle Francine? Je n'ose pas
descendre. J'ai peur!..._

_--En voil une froussarde! Eh bien, venez avec moi. Il faut voir...
C'est sans doute pour quelqu'un de malade. On sait que je suis
mdecin._

_Je prononai le mot avec l'enfantillage d'un peu d'orgueil.
Cependant, je n'avais pas attendu mon doctorat pour donner mes soins
 tout ce petit monde villageois. Jusqu'alors mes clients rustiques
avaient respect le repos de mes nuits. Il est vrai que leur sant 
toute preuve ne m'et pas fait une carrire bien occupe, ni surtout
bien fructueuse, euss-je eu l'ide, qui ne me vint jamais, de leur
rclamer des honoraires._

_Nous descendmes donc, Estelle et moi. Le bougeoir de jardin
tremblait aux mains de la poltronne._

_Devant notre modeste grille de bois, une auto tait arrte: une
grande limousine, dont les phares tendaient un ventail d'clatante
lumire, dont les vernis, les nickels miroitaient en dpit des
demi-tnbres. Une voiture de grand luxe,  ce qu'il me sembla._

_Un homme en tait descendu pour sonner. Un autre--le
chauffeur--demeurait sur le sige. Enfin, dans l'intrieur (je m'en
rendis compte presque aussitt), se tenait une religieuse._

_--Mademoiselle Francine?... que l'on nomme dans le pays le docteur
Francine? me demanda l'homme avec dfrence._

_Visage banal, ras, tenue bourgeoise,--avec ce je ne sais
quoi qui dcle quand mme les attitudes du service. Il me fit
l'effet d'un intendant, d'un majordome. Un peu d'accent altrait
la correction parfaite de ses paroles. Mais un accent  peine
apprciable,--provincial peut-tre plutt qu'tranger._

_--C'est moi. Mais,--me htai-je d'ajouter,--je n'exerce pas
ici, sauf auprs des indigents. Voulez-vous l'adresse d'un de mes
confrres,  Parmain,  Beaumont?_

_--Mademoiselle, c'est pour une jeune femme en couches, prs d'ici.
Elle souffre atrocement. Elle ne veut qu'une femme auprs d'elle...
Une question d'humanit. Si vous jugiez qu'une autre intervention est
ncessaire, il serait toujours temps..._

_--Mais je ne suis pas sage-femme._

_La religieuse, sans quitter l'auto, s'approcha de la portire._

_--Docteur, commena-t-elle... (Et, faut-il l'avouer? cette faon
de m'interpeller me flatta, me disposa favorablement. A quoi tiennent
nos dcisions?) Docteur... par la sainte charit chrtienne, ne
refusez pas. Il s'agit surtout d'influence morale... Je m'y connais
un peu, je ne crois pas  un cas compliqu... Mais la pauvre crature
est  bout de forces... Elle ne veut qu'une femme... D'ailleurs,
la bont, la solidarit fminines, voil ce qu'il nous faut... La
situation est dlicate..._

_Elle baissa encore la voix pour m'insinuer la dernire phrase._

_Cette religieuse... (Je ne reconnaissais pas du tout son ordre,
ne voyant qu'un vague paquet noir, et une troite cornette blanche,
pingle d'un voile galement noir, dont l'ombre me drobait
presque tout  fait son visage.) Cette religieuse,  l'intonation
papelarde, ne parvenait pas  m'mouvoir. Elle ne sentait pas ce
qu'elle disait, elle rcitait une leon. Mais quoi!... Ces femmes,
qui ctoient tant de misres, ne peuvent les partager toutes.
Celle-ci--garde-malade--tait peut-tre engourdie, hbte de
veilles. Ce qu'elle profrait, machinalement, n'en tait pas moins
la vrit. Une malheureuse se tordait dans les douleurs les plus
atroces qui soient, compliques de je ne sais quelles souffrances
morales,--souffrances trop faciles  deviner des maternits
clandestines, tragiques. Elle criait aprs la sympathie d'une autre
femme... Non pas aprs les soins vulgaires d'une professionnelle de
village, mais aprs la fraternit comprhensive d'une me proche
de la sienne. La piti parla en moi. Puis, d'autres sentiments
aussi. Ne sommes-nous pas des tres trop complexes pour qu'aucune
de nos impulsions soit simple? Nous attribuons toujours au ressort
le plus honorable le dclanchement de notre volont. Que de causes
obscures dont nous nous plaisons  ignorer l'influence! Mais, comme
je veux ici tout dire, je dois reconnatre qu'une sorte d'attraction
romanesque s'ajouta, pour me dcider,  l'entrain gnreux. La mise
en scne nocturne, l'lgance de la voiture, le roman qui me serait
divulgu, le choix qu'on faisait de moi, la confiance qu'on me
tmoignait, mme ce qu'il y avait d'un peu hasardeux  partir ainsi
dans les tnbres, vers le mystre,--tout eut sa part dans la lgre
exaltation o s'chauffa dfinitivement mon zle secourable._

_--Soit!... Un instant... Estelle, cherchez-moi vite mon manteau de
voyage, ma trousse, et une charpe pour jeter sur ma tte._

_Lorsqu'elle revint avec ces objets, je lui enjoignis de prvenir ma
tante._

_--Allons-nous loin? demandai-je._

_--Trois quarts d'heure d'ici. Que Mademoiselle ne se proccupe de
rien. L'auto sera  ses ordres pour le retour._

_--Vous entendez, Estelle, dites bien  ma tante qu'elle ne s'inquite
pas._

_Enveloppe dans mon grand manteau, l'charpe de gaze pose sur mes
cheveux, je montai dans la voiture._

_Comment!... l'individu que j'avais pris pour un intendant m'y
suivait!... Cela ne me plut gure. Qu'il ft venu  l'intrieur
de la limousine avec l'infirmire, soit. Mais maintenant que nous
tions deux femmes (mon inconscient seul ajoutait:--dont madame le
docteur Francine), il aurait pu s'asseoir  ct du chauffeur. La
temprature mme ne lui aurait pas rendu trop pnible ce devoir de
respect. Car la nuit de novembre tait tide._

_J'abaissai la vitre  ct de moi. Un air moite, humide, mais sans
pluie, me caressa le visage._

_Je voulus demander quelques renseignements sur l'tat de la personne
 qui je portais mes soins, mais songeant que j'aurais tout le
temps, je laissai ma pense s'vader au dehors, dans l'enchantement
triste de la nuit._

_Une vague clart tombait du ciel sur de grands espaces obscurs. Comme
nous filions  toute vitesse vers Persan, c'tait, de part et d'autre
de la route, la morne tendue des champs de betteraves, cultives
pour les raffineries. Bientt commena la petite cit ouvrire.
Quelle muette rsignation, dans les tnbres ples, de toutes ces
humbles maisonnettes pareilles, avec leur unique porte, leur unique
fentre, leur chelle de poules montant  l'unique tage, dans le
carr de leur jardinet! Quel silence!... quel lourd sommeil!...
L'auto jetait sur chaque pauvre faade close le regard brutal de
ses phares. Et mon coeur se serrait,--comme  l'hpital, quand le
chef de service, dcouvrant devant nous quelque tare humaine, sur un
pauvre corps de misre, y projette sa science et nous instruit, sans
se soucier des pudeurs et des pouvantes que brutalise l'impitoyable
clart._

_Nous passmes l'Oise sur le pont de Beaumont. La cte fut monte,
la petite ville traverse en un clair. Encore une route  travers
champs. Puis nous pntrmes dans la fort de Carnelle._

_Un imperceptible frisson me traversa. Ici, la vraie obscurit, la
vraie solitude, le sourd abme o nul cri ne serait entendu. Et j'y
tais seule, avec des gens que je ne connaissais pas._

_La prsence de la religieuse me rassurait. Je me tournai vers elle
pour lui poser enfin les questions ncessaires._

_L'intrieur de l'auto n'tant pas clair, je distinguais trs
vaguement les physionomies de mes compagnons de route. Et je les
avais si peu, si mal vues, dans une si hsitante perplexit, que je
ne les imaginais pas davantage._

_--Ma soeur, commenai-je  voix basse, voudriez-vous me donner
quelques indications sur la personne auprs de qui vous me conduisez?
Elle est jeune, m'avez-vous dit, trs jeune?_

_--Vous en jugerez._

_--Vous ne savez pas son ge!... Est-elle primipare? (Mais,
interprtant aussitt le terme scientifique): Est-ce son premier
enfant?_

_L'infirmire ne rpondit pas. Elle s'agita un peu. Et il me sembla,
au mouvement de sa jambe contre la mienne, qu'elle avanait le pied
pour chercher celui de l'homme plac en face de nous sur un des
strapontins. Comme s'il et attendu le signal, cet individu prit la
parole:_

_--Mademoiselle, me dit-il,--toujours avec le mme ton dfrent--ne
vous alarmez pas. Madame la religieuse ici prsente vous jurera,
comme je vous le jure moi-mme, que vous n'avez rien  craindre._

_Cet exorde ne laissa pas que de m'impressionner fort dsagrablement.
Mais j'tais en pleine fort nocturne, dans une auto qui faisait du
quatre-vingts  l'heure. Inutile, par consquent, de bouger ou de
crier. Je ne fis ni l'un ni l'autre._

_Ce fut la religieuse qui continua. Sa voix onctueuse me parut plus
inquitante._

_--Vous comprendrez, docteur. Vous ne nous en voudrez pas. La
naissance  laquelle vous allez aider doit tre entoure du plus
profond mystre. Des malheurs effroyables seraient le rsultat d'une
indiscrtion, mme la moindre. Vous nous permettrez donc, avant notre
sortie de cette fort, de vous bander les yeux._

_--Jamais!... Comment!... m'criai-je, rvolte. Et le secret
professionnel?... J'y suis astreinte sur l'honneur. Ose-t-on supposer
que j'y faillirais?_

_--Certes, non... mais enfin..._

_--L'intrt mme m'y oblige, voyons... ajoutai-je. Un mdecin qui
ne s'y tiendrait pas scrupuleusement ruinerait sa carrire._

_Vains arguments. Mes compagnons ne m'coutaient pas, plaant un
ou deux mots d'aquiescement vague pour mieux saisir l'opportunit
de leur action. Encore une fois, je crus surprendre un change
de gestes, comme un signal. Aussitt une toffe opaque s'enroula
autour de ma tte, me couvrant le visage, si troitement que je crus
suffoquer._

_Quelle terreur!... Ces gens voulaient m'touffer. J'allais mourir...
Mais non. L'un d'eux dit  l'autre:_

_--Je tiens bien. Tu peux dgager la bouche._

_Ce tutoiement me frappa. Surtout, lorsque, avec une respiration plus
libre, me revint la facult d'observer, alors que le son de cette
phrase persistait dans mon oreille._

_C'tait la religieuse qui avait parl. Du moins, j'en eus
l'impression, bien que la voix, moins contenue, eut pris tout  coup
une rudesse masculine. La main qui me tenait le bras de son ct
possdait une vigueur plutt singulire pour une femme. Depuis cet
instant, je suis demeure persuade que la soi-disant porteuse de
cornette tait un homme. Cependant je n'en eus pas d'autre preuve.
Aprs tout, il existe d'assez robustes paysannes, qu'elles aient ou
non droit  l'habit monastique, pour avoir rempli cette mchante
mission avec une semblable nergie._

_L'individu assis sur le strapontin me serrait l'autre bras dans
un tau non moins solide. En mme temps, il tordait et maintenait
l'toffe dont j'tais aveugle. Pour avoir plus de force, et mieux
prvenir tout mouvement de ma part, il se penchait sur moi jusqu'
me toucher de sa poitrine, tandis que ses genoux captaient rudement
les miens. La fureur et l'coeurement de ce contact m'affolaient. Ces
violences physiques sur ma personne me faisaient bouillir le sang.
Mais que dire?... que faire?... Ils taient les plus forts. Et, dans
l'angoisse de ces intolrables minutes, je n'avais qu'un espoir:
c'est qu'ils ne m'eussent pas menti. La fin de cette horrible course
serait-elle vraiment ce qu'ils m'avaient annonc? Plt au ciel!...
Aveugle, oppresse, impuissante, perdue, je me sentais rouler dans
un abme d'effroi. Et ce n'tait pas la mort que je craignais le
plus._

_Combien de temps cela dura-t-il? A quelle distance de la fort de
Carnelle s'arrta l'auto? Dans quelle direction avait-elle roul, 
cette allure vertigineuse,--unique indice qu'il me ft possible de
percevoir? Je l'ignore. Je l'ignorerai probablement toujours. A quoi
servirait de risquer mme une apprciation? La voiture et vir pour
retourner d'o nous venions, que je ne m'en serais pas aperue. Quant
 la dure, nous ne l'estimons qu' la mesure de nos sensations. Ce
qui me sembla d'interminables heures n'tait peut-tre que de rapides
minutes._

_Lorsque l'auto eut stopp, les bras qui me maintenaient ne
desserrrent pas leur treinte. Au contraire, il me parut que
d'autres arrivaient  l'aide pour m'entourer, me traner ou me
porter. Car, bien qu'on m'et d'abord pos les pieds  terre, je ne
crois pas m'en tre servie ensuite, pour gravir les perrons et les
tages dont je dus faire, plus ou moins volontairement, l'ascension._

_Lorsqu'on m'enleva l'espce de casque d'toffe sous lequel je ne
diffrenciais mme pas la lumire de l'obscurit, je demeurai un
instant blouie._

_La terreur ayant fini par l'emporter chez moi sur l'indignation, mon
premier mouvement ne fut pas pour protester contre le traitement
subi. J'essayai de constater o je me trouvais et ce qui m'y
attendait. L'intervalle que mirent mes yeux meurtris et clignotants
 recouvrer la nettet de leur vision, suffit pour que ceux que
j'appellerai mes ravisseurs s'esquivassent. Ni l'homme que j'avais
pris pour un intendant, ni la religieuse--fausse ou vraie--ne se
trouvaient dans la chambre dont mon regard faisait le tour._

_Cette chambre, largement claire  l'lectricit, vaste et haute,
vote dans le style gothique, avec des arcs-doubleaux, avait
trois fentres, closes de volets intrieurs, et deux portes,
fermes,--peut-tre  clef. Elle me fit un effet contradictoire,
d'opulence et de dlabrement. Par ses proportions, par son dcor
architectural, elle dcelait une demeure plutt somptueuse, un
chteau sans doute. Mais est-ce qu'une arme pillarde avait pass par
l? Les rideaux, les tapis, les tableaux, le mobilier manquaient. Les
murs taient nus._

_Je consigne tout de suite une rflexion dont je ne m'avisai que plus
tard: c'est qu'on avait d dmeubler cette pice lorsqu'il devint
indispensable d'y introduire un docteur,--pour que cet tranger n'en
gardt aucun souvenir distinct et caractristique. A moins que ce ne
ft une prcaution d'hygine, pour tablir autour de l'accouche un
milieu aseptique,--ainsi que j'en jugeai au premier abord._

_Il y avait, naturellement, les objets essentiels. Avant tout, le
lit. Un lit quelconque, en bois sombre, assez large et sans aucune
draperie. Puis, une grande table, couverte d'objets de toilette ou de
pharmacie, et des chaises fort ordinaires._

_Du lit s'chappait une plainte faible et continue, sans qu'on pt
discerner le pauvre tre qui gmissait ainsi. Cette plainte exhalait
tant de souffrance dcourage, qu'elle me pera le coeur._

_A ct du lit, en face de moi, une femme se tenait debout._

_Si rapides qu'eussent t ces constatations, elles venaient aprs
une autre qui frappait aussi dsagrablement mes sens que ma pense.
Une odeur de chloroforme saturait l'atmosphre. Moi qui venais de
suffoquer  demi sous mon bandeau, je ne pus supporter l'asphyxiante
impression. En mme temps, je m'en alarmai comme mdecin._

_--De l'air... Il faut de l'air, ici, m'criai-je._

_La personne qui se trouvait prs du lit ayant fait une espce de
geste vague,--plutt ngatif,--je me dirigeai rsolument vers une
des fentres, pour l'ouvrir moi-mme. Les volets pleins qui s'y
appliquaient  l'intrieur rsistrent  tous mes efforts. Il en fut
de mme aux deux autres croises. Munis d'une fermeture hermtique,
ils ne bougrent pas plus que le mur mme. Cette constatation
m'incita  tter les serrures des portes. Les portes taient closes
aussi solidement que les volets._

_L'inquitante impression ramena ma main, meurtrie par la lutte, vers
une petite sacoche suspendue  ma ceinture, o j'avais eu soin de
placer, ce soir-l, comme toujours pour mes sorties nocturnes, un
revolver,--d'ailleurs minuscule et peu redoutable, un revolver-bijou.
Je possdais toujours la sacoche, mais on en avait enlev le
revolver,--fort adroitement, je dois le dire, je ne m'en tais pas
aperue. Une exclamation indigne m'chappa._

_--O suis-je? m'criai-je, presque avec fureur, en revenant vers la
femme immobile. Quel est ce guet-apens?_

_--Chut!... fit-elle, posant un doigt sur ses lvres, et me dsignant
la forme torture qui se convulsait sous les couvertures._

_trange chose... Extraordinaire instant._

_La femme... (une crature assez jeune, insignifiante, la
silhouette enveloppe d'une blouse d'infirmire)... son expression
soumise et irresponsable, son geste de compassion profonde, sa
mimique instinctive, mais vraiment sublime, qui semblait dire:
Qu'importe!... Voici de la douleur, et le reste n'est rien... Ceci
me bouleversa, me transforma, me fit tout oublier. Une voix secrte
me suggra: Tu es mdecin... agis... soulage. Le lieu o j'tais,
ce que j'y pouvais craindre, la violence qui m'avait t faite,--tout
disparut, la peur aussi bien que la colre, la curiosit comme la
volont d'observation. Il ne me resta que l'exaltation du devoir
professionnel et la piti._

_Je me penchai vers le lit--sans mme arrter longtemps mes regards
sur cette femme, qui n'avait pas encore prononc un mot, et dont la
seule attitude venait de m'impressionner jusqu' changer mon tat
d'me. En cartant le drap, je compris pourquoi je n'avais pas encore
pu distinguer qui s'y trouvait._

_La personne qui gisait l portait une sorte de serre-tte, comme ceux
qui cachent le front et les cheveux des nonnes, sous la cornette.
Ce linge blanc sur l'oreiller blanc, et qu'un systme compliqu de
rubans fixait  une robe de nuit  grande collerette pierrot o
s'engloutissaient le menton et les oreilles, ne formait qu'une seule
masse d'o mergeait bien peu de visage. Et ce peu de visage n'tait
gure moins blanc que le reste. La seule couleur diffrente--je ne le
sus pas tout de suite--tait celle des prunelles. Elles me parurent,
quand je les vis, trs sombres, d'un brun velout, peut-tre
noires. Pour le moment, les paupires les recouvraient. Ces paupires
abaissaient sur les joues une frange de cils tellement courte et
rgulire qu'elle devait avoir t rogne avec des ciseaux, pour que
l'expression des yeux devnt ainsi mconnaissable. Dans le mme but,
assurment, les sourcils avaient t rass. Bien que la complexion
ft d'une brune, je ne pouvais prjuger de la nuance des cheveux,--du
moins de la nuance qu'adoptait cette jeune femme pour sa chevelure,
tant donnes les fantaisies de coloration et de dcoloration que
l'art capillaire facilite._

_Comment la reconnatre jamais?_

_Ce masque blmi, sans expression, sans parure, dnu de sourcils,
presque de cils, troitement encadr de ces blancheurs de linceul,
qui sait?... Dans l'clat de la sant, de la vie, de la joie,
avec la grce d'une coiffure seyante, c'tait peut-tre une image
de sduction. Des coeurs passionns l'voquaient peut-tre en se
consumant de dsir._

_Hlas!..._

_Les traits me parurent dlicats, rguliers. La distinction se
marquait au galbe allong de l'ovale,  je ne sais quoi de fin et
de fier, qui subsistait malgr cet affreux appareil, et malgr les
crispations de souffrance. Elle se dcela galement  l'lgance des
attaches et des mains, lorsque je poursuivis l'examen de ce pauvre
corps labour par de terribles douleurs. Mais la disproportion des
jambes et des pieds me frappa. Les muscles des jambes surtout, bien
que d'un dessin remarquablement pur, ne se rapportaient pas, par
leur dveloppement et leur fermet,  la gracilit fluette des bras.
On aurait dit qu'une gymnastique spciale avait exerc les unes sans
jamais faire travailler les autres. Mais la nature offre souvent,
sinon toujours, cette espce d'inachvement ou de dsharmonie, qui
force les sculpteurs  faire poser plusieurs modles pour obtenir un
type complet de perfection plastique._

_Un fait certain, c'est que j'avais sous les yeux une trs jeune
crature._

_L'tat qu'elle prsentait  un examen mdical ft rest
incomprhensible si l'odeur du chloroforme rpandue dans la chambre
ne l'et expliqu. L'influence de cet anesthsique, administr  une
dose draisonnable, imprudente--sinon criminelle--suffisait  la
rendre inconsciente et  paralyser presque entirement le travail de
la maternit,--du moins le travail volontaire, celui o l'organisme
se dtermine sous l'peron de la douleur._

_Inconsciente, elle l'tait. Mais non insensible. Sa chair torture
gmissait,--plaintif gmissement qui dchirait le coeur. Et, sans
doute,  cette lamentation physique, se mlait le cri d'une dtresse
obscure... Mais le cerveau ne discernait plus, ne rpartissait plus
la part cruelle des fibres saignantes, et l'autre part,--plus cruelle
peut-tre, de l'me angoisse._

_--Qu'a-t-on fait!... murmurai-je. Sans l'intervention du
chloroforme, tout se ft pass normalement. Tandis qu' prsent le
pire est  craindre. Qui a os appliquer ce stupfiant avec une
prodigalit si coupable?_

_Je levai les yeux vers l'infirmire. Non pour une rponse positive 
ma question, mais pour un claircissement quelconque, dont je pusse
tirer parti._

_Elle me considrait avec anxit, sans rpondre. Et comme je lui
dis encore quelques mots, renforcs par toute l'autorit dont
j'tais capable, en appelant  sa conscience pour me venir en
aide, elle finit par profrer des sons qui me furent totalement
incomprhensibles. Elle parlait une langue sans aucun rapport
avec celles que j'avais jamais entendues. Je ne rencontrai aucune
syllabe familire dans ce que me dit cette femme. Pourtant elle
parut ensuite comprendre certains ordres que je lui donnai, certains
noms d'objets que je la priai de me passer, lorsqu'elle s'appliqua,
sous ma direction,  joindre aux miens ses efforts pour sauver la
malheureuse jeune mre et son enfant. Jouait-elle un rle impos?
tait-ce rellement une trangre assez frachement dbarque de son
pays pour ne pas connatre un seul mot de franais? Que sais-je? Pour
moi, dans le drame, elle n'tait qu'une comparse trs infrieure. La
chance voulut qu'elle et une sensibilit compatissante, beaucoup
de bonne volont, des gestes prcis et agiles. Grce  cette triple
disposition, elle coopra trs efficacement  l'oeuvre de salut que
je m'efforai d'accomplir, et dont,  certaines minutes, j'eus lieu
de dsesprer._

_Combien dura cette oeuvre? Pendant combien d'heures cette inconnue
et moi disputmes-nous  la mort l'autre inconnue,--presque cadavre
par la rigidit effrayante,--et appelmes-nous dsesprment  la
vie l'infortun petit tre, qui faillit avoir pour tombeau le sein
glac o toute palpitation s'teignait? Je ne sus pas quand la nuit
fit place au jour. Si l'aube grise de novembre filtra par quelque
interstice des volets, je ne m'en aperus pas. L'lectricit nous
clairait abondamment._

_Par bonheur, rien ne me manqua de tout ce qui pouvait tre ncessaire
aux soins spciaux que je prodiguai. Ma trousse tait complte. Et,
pour ce qu'elle ne fournissait pas, je le trouvai l, sur cette
table, o s'talait tout un appareil d'infirmerie. La garde me
prparait tout, en personne d'exprience. C'tait elle, probablement,
qui s'tait munie de si prvoyante faon._

_Nous n'en pouvions plus, ni elle, ni moi, lorsque l'enfant vint au
monde. J'valuai plus tard,  peu prs, la dure de notre effort,
de notre veille, de notre jene, et je ne m'tonnai plus de notre
excessive fatigue. Nous n'avions rien pris que du caf trs fort,
bien qu'une religieuse (une vritable, cette fois, ou celle de la
voiture?... je n'y fis pas attention) ft venue  deux reprises nous
apporter un plateau charg d'aliments._

_Enfin, nous entendmes crier, respirer, ce bb, que j'accueillis
dans le monde avec une piti infinie._

_C'tait donc moi qui lui offrais le premier sourire de tendresse!...
Moi, si loigne de son destin, amene de force en cette chambre o
il naissait,--moi qui ne savais rien de lui, sinon qu'il entrait dans
la vie sous de bien lugubres auspices._

_Sa mre n'avait pas conscience qu'il ft l. Les yeux clos,
peut-tre pour toujours, elle ignorait l'orgueil et la joie de
possder un fils. L'appellerait-elle jamais de ce nom?... Si la mort
ne l'en privait pas,--comme cela paraissait probable (la malheureuse
n'avait plus que le souffle!...)--quelque fatalit terrible lui
arracherait ce trsor._

_Quel dommage! Il tait si beau, ce nouveau-n! Robuste, solide, bien
constitu, le petit gaillard ne demandait qu' vivre. Un peu noir de
suffocation  la premire minute, il eut vite fait de mettre en jeu
ses poumons--ce qui nous valut quelques bons cris bien perants, et
ce qui claircit aussitt son mignon visage._

_Je mis un baiser sur ce petit front._

_--Pauvre enfant! murmurai-je. Au moins quelqu'un t'aura souhait
la bienvenue. Et tu n'auras pas tout  fait t dpourvu de caresses
 ton premier jour._

_--Ainsi, c'est un garon, dit une voix d'homme._

_Je tressaillis de saisissement._

_Depuis que l'infirmire, aprs avoir lav l'enfant, me l'avait mis
dans les bras pour s'occuper de la mre, je m'tais assise, accable.
La raction s'oprait en moi, aprs tant d'motions et d'efforts.
Peut-tre une demi-torpeur m'engourdissait-elle. Certainement,
quelque chose m'avait chapp. Je ne saurais affirmer maintenant
rien de net sur l'entre de cet homme. Ma compagne lui avait-elle
envoy un message, un signal? S'tait-elle absente pour le prvenir?
Les cris de l'enfant l'avaient-ils attir? Comment n'avais-je pas
entendu, ni vu, qu'une porte s'ouvrait? Autant de questions
insolubles, et, d'ailleurs, sans intrt._

_Mais quel sursaut lorsque cette voix mle me frappa! Je levai les
yeux._

_Un personnage de trs haute taille, de forte carrure, s'approchait,
se penchait curieusement. Son dsir de voir tait si manifeste, que,
d'un geste machinal, je soulevai vers lui le nouveau-n. Du moins,
mes mains firent ce geste. Ma pense n'y prit point part. Elle se
tendait toute, et mes yeux aussi, dans une application intense, pour
observer l'homme et pour garder de lui quelque trait._

_Un masque lui couvrait le visage, emprunt sans doute  un
accoutrement d'automobiliste. Les yeux disparaissaient derrire le
miroitement des verres, et une espce de bavolet tombait plus bas que
le menton. Je ne puis donc signaler que sa taille presque colossale.
Sa tenue tait quelconque. Un costume de sortie, non pas un nglig
d'intrieur. Il parlait le franais avec puret, sans accent.
J'tudiai ses mains,--soignes, sans physionomie caractristique, et
dpourvues de bagues._

_--Vous tes le pre? demandai-je._

_Sans avoir eu l'air d'entendre la question, il me parla:_

_--Grce  vous, dit-il, cette femme et cet enfant sont sauvs..._

_--L'enfant, soulignai-je._

_--L'enfant seulement? questionna-t-il avec un accent d'inquitude._

_--Je le crains. On a commis un vrai crime en employant le
chloroforme comme on l'a fait. Cette pauvre jeune femme..._

_Il se dtourna, fit un pas vers le lit, puis engagea un colloque avec
l'infirmire, dans la langue de celle-ci. Au bout d'un moment, il
revint  moi, et, sans plus me parler de l'accouche, il reprit:_

_--On va vous reconduire, mademoiselle, avec les mmes prcautions
qu'on a prises pour vous amener. Je m'excuse de ce qu'elles ont de
dsagrable pour vous, mais... impossible autrement._

_--Je ne veux pas qu'on me touche! m'criai-je avec vhmence. Je me
banderai les yeux. Qu'on s'en assure! Mais, au nom du ciel, si vous
tes le matre ici, empchez que des valets offensent une femme si
indignement._

_Pendant que je dbitais ceci d'une haleine, l'homme, sans s'mouvoir,
sortit un portefeuille de sa jaquette, l'ouvrit, en tira une liasse
de billets de banque:_

_--Mademoiselle... permettez-moi... Ce n'est qu'une juste
rmunration..._

_--Non, monsieur._

_--Cependant..._

_--Non, monsieur._

_--Mais... des honoraires..._

_--Ce ne sont pas des honoraires. C'est le prix d'une complicit. Je
ne sais laquelle. L'ignorant... je n'accepte pas._

_--Vous avez donn vos soins  Madame._

_--Comme je les lui aurais donns au bord d'une route, dans une salle
d'hpital... Non, monsieur, gardez votre argent... Comme vous
gardez votre masque._

_Il se mit  rire... Un rire qui me fit un peu peur._

_Du lit vint un long soupir. Puis des mots balbutis... des mots
d'hallucination sans doute... Je ne les saisis pas._

_--Prenez garde, repris-je. Le moindre bruit l'agite. Et si la
fivre s'en mle..._

_Il baissa la voix._

_--Il faut pourtant que vous m'coutiez, mademoiselle. Je ne puis
vous parler ailleurs. Vous ne sortirez d'ici que comme vous y tes
entre._

_--Qu'avez-vous  me dire?_

_--Ceci: je suis le matre de mon secret, et je n'entends pas qu'on
s'en mle. Une indiscrtion vous coterait cher._

_--Je suis mieux tenue que par vos menaces, monsieur. Par mon honneur
professionnel._

_--Si vous aimez quelqu'un au monde, ne lui parlez jamais de ce que
vous avez vu ici._

_--Je n'ai rien vu... qu'un enfantement pnible, et singulirement
compromis par une application intempestive de chloroforme._

_--Silence!..._

_Je me tus. Lui aussi._

_J'avais remis le nouveau-n  la garde. Elle l'habillait,
l'emmaillotait avec de grandes prcautions. L'homme jeta un coup
d'oeil de son ct, puis reprit, non sans hsitation, et tellement
bas que je l'entendis  peine:_

_--Cet enfant... Il doit disparatre._

_Comme pour arrter mon mouvement de rvolte, il me saisit le poignet._

_--On ne lui fera aucun mal. Je ne pourrais en souffrir la pense.
Mais on l'abandonnera. Voulez-vous le remettre  l'Assistance?_

_--Moi!_

_--Je vous connais, mademoiselle. C'est  bon escient que je vous ai
choisie. Si vous l'emportez, je serai tranquille pour son existence.
Autrement, ce sera le hasard du grand chemin, le seuil d'une
glise... la borne. Il m'en coterait._

_--Quelle infamie!_

_--Ne jugez donc pas ce que vous ignorez._

_--Je n'ignore pas que vous tes un pre infme._

_--C'est l que vous jugez  faux, prcisment._

_Un clair me traversa l'esprit. Cet homme pouvait tre le mari sans
tre le pre. Il se vengeait. Atroce vengeance!_

_--Vous volez un enfant  sa mre. Peut-on commettre un crime plus
abominable!_

_--J'ai fait venir un mdecin, non un confesseur, ricana-t-il. Oui
ou non, emportez-vous ce petit? ou bien l'exposera-t-on?..._

_Je regardai le feu de bois, qui n'avait cess de brler dans la
chemine. Au dehors, c'tait novembre... Un frisson courut dans mes
veines._

_--J'emporte l'enfant, dclarai-je._

_--Pour le remettre  l'Assistance?_

_--Qu'en puis-je faire d'autre, hlas? Je suis une jeune fille... et
sans fortune._

_--C'est bien sur cela que j'ai compt. Cependant, voulez-vous me
jurer?..._

_--Je le jure._

_--Sur toutes vos chances de bonheur en ce monde._

_--Sur toutes mes chances de bonheur! Ce n'est pas un fameux serment._

_--Alors... sur votre vie._

_--Oh! sur ma vie aussi... tant que vous voudrez. Donnez-moi ce pauvre
tre, et que je parte d'ici! Grands dieux!... que je parte d'ici!..._

_Une lassitude, un dgot, une horreur sans nom. J'avais le sentiment
d'tre, non la victime, mais la complice, d'une machination odieuse.
Et pourtant... Que pouvais-je?_

_Avant de s'loigner, l'inconnu essaya encore de me faire accepter les
billets de banque. Je les repoussai avec plus d'coeurement que la
premire fois._

_A peine avait-il quitt la chambre, que des gens s'y prcipitrent.
Je fus saisie. Un voile m'enveloppa la tte. Mais je me dbattis si
violemment, et avec un tel cri, qu'une espce de dsarroi rompit
l'effort de mes agresseurs. J'en profitai pour m'lancer vers
l'infirmire et pour lui enlever l'enfant._

_--Qu'on le laisse, au moins, criai-je, recevoir un baiser de sa
mre!_

_Ceux qui taient l comprirent-ils? Eurent-ils piti? Je ne sais.
Mais ils m'accordrent le temps de porter le petit tre contre les
lvres de celle qui l'avait si tragiquement mis au monde._

_La malheureuse eut alors,--chose extraordinaire,--comme un clair
de conscience. Peut-tre le cri que j'avais jet,--sans en modrer
l'accent, cette fois,--venait-il de l'arracher  l'anantissement de
sa faiblesse et  la torpeur du stupfiant, dont l'action n'tait
pas encore dissipe. Je rencontrai ses yeux ouverts,--un lucide,
un poignant regard. Deux larges prunelles d'ombre. L'absence de
sourcils, et presque de cils, les rendaient effares, hagardes. Elle
les fixa d'abord sur moi, puis sur son fils. Que discerna-t-elle?
Quelle suprme anxit rveilla sa pauvre me? Un balbutiement
s'chappa de sa bouche, lorsque j'en dtachai la petite tte de son
enfant. Penche sur elle, j'entendis trs distinctement ce nom rpt
 deux ou trois reprises:_

_--Serge... Serge..._

_Puis, plus clairement encore:_

_--Mon Serge ador!..._

_Ce fut tout. Car les assistants, s'apercevant qu'elle parlait, se
doutant,  mon attitude, que j'piais avec ardeur les paroles qui lui
chappaient, mirent  cette scne la fin la plus brutale. touffe,
aveugle, entrane, je ne pressentis mme pas ce qu'tait devenu
l'enfant. Mon impression fut qu'on me l'enlevait pour tout de bon. La
crainte que j'eusse recueilli la clef de cette nigme changeait sans
doute  mon gard les dispositions prises._

_Un regret m'effleura le coeur. Et tandis qu'on m'installait,--sous
bonne garde et solidement tenue,--dans une voiture (sans doute l'auto
du premier voyage), je n'avais qu'une sensation: le froid soudain
sur ma poitrine  la place vide du petit corps tide que j'y avais
press._

_--Oh! me disais-je, avec un chagrin qui me surprenait moi-mme,
que va-t-on faire de cet innocent, puisqu'on renonce  me le
confier?_

_Le retour fut pareil  la dernire partie de l'aller. Je ne pus ni
bouger, ni rien voir. Toutefois, je perus, sous mon bandeau, qu'il
faisait jour._

_La nuit a t longue. C'est le matin, pensais-je._

_Cette clart--trs vague pour moi--au lieu de s'aviver, diminua.
L'entre de la fort, sans doute, ou la gne de ces toffes
enroules, dont ma vision s'offusquait. Aucune lueur ne revint. Au
contraire, les tnbres s'paissirent. J'en fus trouble. Je ne
concevais pas ce que je devais constater tout  l'heure: le jour
avait pass. Le crpuscule, puis la nuit, lui succdaient._

_Encore une fois, il me fut impossible, mme approximativement,
d'valuer la distance parcourue._

_Le moment vint o l'auto s'arrta._

_On m'en sortit, paralyse, engourdie d'avoir t maintenue longtemps
immobile. On me fit asseoir. Et j'attendais qu'enfin on dgaget ma
tte, lorsque j'entendis le roulement de l'auto qui repartait  toute
vitesse. Aussi rapidement qu'il me fut possible j'arrachai l'toffe
qui m'aveuglait. J'y parvins, non sans peine. Il me fallut plus de
temps encore pour me reconnatre, pour identifier le lieu o l'on
m'avait amene._

_La nuit tait profonde, l'heure devait tre avance. Un grand
silence rgnait sur la campagne. Le bruit mme de l'auto ne me
parvenait plus. Personne autour de moi._

_D'abord, j'avais cru tre assise sur un banc. Puis mes yeux,
s'habituant  l'obscurit, distingurent autour de moi des masses
blanchtres. Je me rappelai avoir remarqu, non loin de notre maison,
des blocs de pierre, matriaux de construction, dont la disposition
s'voqua devant ces formes identiques. Mais n'tait-ce pas prs d'un
terrain dj enclos d'une grille?_

_Je me retournai. Voici la pleur rgulire du mur... les raies noires
des barreaux... Alors je me trouvais  deux pas de Claire-Source!_

_Avant de me lever, je ttai de la main prs de moi, car j'avais cru
me rendre compte qu'on y dposait ma trousse. Mes doigts en palprent
le cuir... Puis... qu'tait-ce? Un paquet assez gros, plus moelleux.
Une petite plainte faible, sourde... Mon oreille se tendit. Mes mains
tremblantes s'avancrent... trange motion... Je ne respirai plus...
Si l'enfant n'avait pas t l, j'eusse prouv une dception atroce._

_Mais il y tait. Je serrai contre mon coeur cette vague chose
emmaillote, ce petit tre, plus seul au monde que je n'tais seule
dans la grande nuit, dans le grand silence, formidable, solennel._

_Un souffle passa sur nous. Les branches nues des bois craqurent..._

_Comment dire l'exaltation, la mlancolie d'une telle minute?... Une
rvlation terrible des profondeurs perverses de la vie venait de
bouleverser ma jeunesse. Mon corps bris de fatigue n'tait pas
moins endolori que mon me. La nuit de novembre, sinistre, sans
lune, que j'affrontais seule pour la premire fois, me sembla pleine
d'pouvante. Ivre de tristesse, j'appuyai davantage sur mon coeur
l'enfant... l'enfant rejet, inconnu. Le regard de sa mre, le seul
regard lucide de cette infortune, le seul regard qu'elle poserait
jamais sur son fils, me pera de nouveau. Mes sanglots clatrent. Je
crois encore les entendre s'lever, sans cho, dans la dure nuit._

_--Petit enfant... petit enfant... murmurai-je. Je t'aimerai,
moi!... Je t'aimerai. Ils me tueront s'ils veulent... Je ne
t'abandonnerai pas._




II

VERS LA MORT


C'est en terminant cette premire partie des confidences de
Francine, que Raymond Delchaume fit arrter l'auto en pleine fort
de l'Isle-Adam. Le dcor s'harmonisait avec la poignante lecture. Le
soir d'octobre entnbrait les espaces peupls d'arbres. Dj, sous
les futaies, le crpuscule devenait de la nuit. Au-dessus de la large
route, un peu de clart pleuvait encore du ciel gris perle. A cette
clart dfaillante, Raymond, dans la voiture dcouverte, s'tait
arrach les yeux pour lire, pour lire encore...

Maintenant, il savait.

Qu'importait le reste? Il le connaissait, le dnouement effroyable.
Il avait reu dans ses bras sa femme, sa toute jeune femme,--trois
ans, mon Dieu!... aprs cette sinistre aventure,--lorsqu'elle
rentra au nid de leur amour, perdue, ensanglante, mourante... Oh!
l'agonie presque muette... Les lvres qui n'osaient parler,--dans
la crainte (il le comprenait maintenant) de l'exposer au mme sort.
Et les yeux... ces pauvres yeux, avec leur prire dsespre.
Quelle torture, le mystre de cette fin atroce! Enfin le voici donc
dvoil!...

Ce qui montait du coeur de Raymond, ce qu'il devait  cette morte
innocente,  cette martyre, c'tait le cri de dlivrance, de
justification. Sa poitrine en clatait. Comment ne l'et-il pas
jet  l'univers, ce cri,  la Nature,  la fort recueillie, aux
premires toiles... Voil pourquoi il sauta sur le chemin, renvoyant
la voiture, lui faisant prendre de l'avance, haletant du dsir
d'tre seul. Et voil pourquoi, lorsque se fut teint le roulement
de la machine, lorsque la lueur des phares se fut dissoute dans les
tnbres, le jeune homme tomba sur les genoux, et cria, fou d'une
joie plus dchirante que la douleur:

--Francine!... ma Francine,  moi... toute  moi... Ce n'est pas ton
enfant!... ce n'est pas ton enfant!... ce n'est pas ton enfant!...

Ah! soupirait-il ensuite,--balbutiant, parlant  mots dcousus,
 voix haute, comme un insens, tandis qu'il marchait sur la
route ple, entre les profondeurs baignes de tnbres,--ah! ma
Francine... ah! bien-aime... du moins je n'ai pas dout de toi,
de la beaut de ton me... Tu sais... tu sais... j'ai t jusqu'
l'aimer, cet enfant... je l'ai fait mien... Et pourtant l'ide que tu
t'tais donne  un autre!... l'ide surtout... oui... cela, c'tait
pire... me rongeait... l'ide que tu ne m'avais pas avou ton erreur,
ou ton malheur... que tu t'tais dfie de mon amour... Francine...
o que tu sois, dans l'abme de la mort, dans l'abme des choses
ternelles... il est impossible que tu ne saches pas... que tu ne
le sentes pas, cet amour, qui, de toi, acceptait tout, mme ce qui
l'et tu s'il n'avait t plus fort que la jalousie, plus fort que
l'orgueil... Eh bien, oui... je suis heureux, je suis heureux d'avoir
travers cette preuve... de connatre seulement aprs des mois de
souffrance la vrit qui te justifie. Cette vrit... elle ne me rend
pas ta mmoire plus sacre, plus chre... Et cependant... si... oh!
si... douce adore!... Et elle me dlivre!... Elle me dlivre!...
Elle me dlivre!...

Ainsi pensait, parlait le jeune docteur, dans l'garement, le
dsordre, d'une rvlation qui bouleversait tout en lui.

Raymond parcourut sans s'en apercevoir les trois kilomtres de route
avant la sortie de la fort. Dans la mme inconscience, il passait 
ct de l'automobile qu'il avait loue pour le ramener  Paris. Mais
le chauffeur guettait ce fantaisiste client.

--Monsieur!... monsieur!... me voil! Je suis l.

--Hein?... Qu'est-ce...? Que me voulez-vous?... Ah! c'est vrai...

Et, sautant dans la voiture:

--Eh bien, allez... marchons.

La course rapide, dans l'air vif, le restituait  son rve. Toutefois,
une ordonnance, une logique, des dductions s'esquissrent dans ce
net esprit.

Et, d'abord, quelle attitude devait-il adopter? Quelles rsolutions
prendre?

Le message posthume de Francine,--dcouvert le matin mme, par un si
prodigieux hasard, entre les feuillets de l'ancien livre de prix,
dans la petite maison de Claire-Source, lui parvenait dans un moment
critique.

Eh quoi!... ce manuscrit mille fois prcieux, il tait en partie la
cause d'une nouvelle fatalit. N'tait-ce pas l'affolement de l'avoir
trouv,--enfin!--qui, distrayant Raymond de sa vigilance, avait
permis le rapt de l'enfant? L'enfant... Toute l'attention ardente
de Delchaume se concentra soudain sur lui. Que serait-il dsormais,
ce petit Franois?--le petit Serge de nounou Favier--Serge...
naturellement... Le dernier mot... presque le seul mot, de sa mre.
La raison apparaissait pour laquelle Francine, sa marraine, l'avait
baptis ainsi.

Mais il n'tait plus question de Serge, n de pre et mre inconnus.
Raymond, dans son incomparable amour, dans son immense piti pour la
morte, avait fait sien cet enfant qu'il supposait celui de Francine.
Reconnu par lui, Franois Delchaume tait lgalement son fils. Et on
le lui avait pris! Qui? Nul doute. L'auteur de l'enlvement ne s'en
cachait pas. Cette carte de visite, la carte du prince Boris Omiroff,
signait le crime.

Boris Omiroff...

Comme, tout  l'heure, l'image de l'enfant, voil celle de
l'insultant ennemi qui s'voquait... Raymond fixa mentalement sa
vision tonne sur ce visage. Quel changement encore! La perspective
se transformait. Tout se dplaait: les tres, les sentiments, les
rapports. Cette physionomie du Russe, la face agressive, la haute
silhouette, la brutale beaut, il pouvait donc maintenant contempler
cela sans l'atroce vocation... sans que surgisse  ct, comme une
vapeur qui se condenserait, qui, peu  peu, prendrait une figure de
femme...--supplice sans nom!--celle de Francine, et qui, malgr tout
l'effort de sa volont, glisserait, caressante... caresse... entre
les bras... Ah! cela... c'tait fini. Jamais plus!... jamais plus!...
Raymond en purifiait sa pense... Ce prince abominable... elle ne lui
avait pas appartenu... Pardon, Francine, pardon!

Le hassait-il moins?

Non. Sa haine voluait, ne diminuait pas. A cette image, une autre
se substituait,--d'horreur moindre--mais tout aussi dtestable
d'audace, de cruaut. L'homme, au pied du lit de l'accouche, cet
homme de haute taille, despote arrogant,--c'tait bien lui! Combien
reconnaissable sous le masque! Raymond le voyait, dans la chambre
inconnue, la chambre saccage par son ordre, avec une victime
agonisante, tandis qu'il offrait de l'argent  son autre victime, 
celle dont il avait dvast la vie, en attendant que, plus tard, il
la fasse assassiner,  la douce Francine--qui se rvoltait devant
l'odieux salaire,--pauvre enfant!

Il expiera... Le chtiment l'atteindra. Et maintenant, pensait
Delchaume, je le tiens suspendu sur sa tte, ce chtiment. Ce que
je connais de la dernire nuit de ma malheureuse femme, joint  ces
rvlations crites... l'enlvement de l'enfant... que de preuves!
A peine,  cette chane si bien reconstitue, manque-t-il quelques
chanons... Le tmoignage de Tatiane Kachintzeff... un jet de
lumire!...

Tatiane... A ce nom le jeune homme tressaillit douloureusement.
Pauvre fille! en prison, au secret, compromise dans l'affaire des
explosifs, inculpe de complicit dans le complot contre la vie
d'Omiroff, prcisment... Pourrait-il la faire citer? La croirait-on?
N'aggraverait-il pas sa situation,  elle, sans profit pour
l'oeuvre de justice qu'il entreprenait? Tatiane... Il s'attarda au
souvenir de l'tudiante. Il reconstitua mot  mot ce qu'elle lui
avait appris. Avec quelles rticences, quel trouble effray, elle
insinuait ce dont Boris tait capable! On et dit qu'elle gardait des
secrets terrifiants... Savait-elle quelque chose de cette naissance
mystrieuse?... Dvoilerait-elle la personnalit de la mre?...
Avait-elle t mle?... Cette jeune femme prs du lit, si c'tait
elle...

Le raisonnement intervint, chez Raymond, pour retenir l'imagination
emporte. Ses conjectures faisaient fausse route. Non, Tatiane
ignorait tout de ce drame-l. Autrement, elle n'aurait pas pris le
change. Elle n'aurait pas cru, elle aussi, que Francine Delchaume
tait la matresse du prince, et la mre...

Dans cette folie, dans ce dsordre, dans cette fivre, Delchaume
s'avisa qu'il atteignait Paris. L'arrt de l'auto,  la grille,
devant l'octroi, interrompit sa mditation effrne, lui rendit le
sens du rel.

Ah! pensa-t-il, se rappelant soudain pourquoi il revenait ainsi
 toute vitesse, je vais voir dans quelques heures le chef de la
Sret. Tout... je lui dirai tout. Puisque ce misrable Omiroff m'a
refus la satisfaction d'un duel, je le livrerai  la justice comme
le malfaiteur qu'il est...

tait-ce aussi simple?... La secousse d'un revirement fit osciller sa
rsolution:

Mais alors?... Il faudra reconnatre que l'enfant est  lui... qu'il
avait le droit de me l'enlever... Cet enfant que ma Francine a sauv,
que j'ai fait mien... Mon petit Franois... Petit Franois!...

--A quelle adresse faut-il vous conduire, monsieur? demanda le
chauffeur.

Raymond hsita une seconde. A dix heures seulement, il avait
rendez-vous avec le chef de la Sret. Il n'en tait gure plus
de six et demie. L'intention de tout  l'heure, en quittant
Claire-Source, persistait au fond de lui: se rendre avant tout
chez Flaviana. Comme ce serait doux d'apporter son coeur brlant,
tourment,  cette amie dlicieuse!... Il crut la voir, l'entendre...
Noble crature... En ce moment, elle s'apprtait  partir pour le
National-Lyrique. Paradoxe... une telle femme, toile de la danse...
Et cependant, non. Son art, la posie qu'elle y mettait, c'tait
encore si bien elle!

Je ne puis pas lui dire toute la vrit. Mme si j'tais dtermin
 la mettre au courant, le temps me manquerait. Que sait-elle? Si
peu de chose, puisqu'elle me croit le pre de Franois. Elle adore
cet enfant... Ce serait mal  moi de lui apporter brivement,
brutalement,  l'heure o elle doit monter en scne, la nouvelle de
sa disparition... Quel chagrin elle en prouvera!...

Ces rflexions, rapides, s'bauchrent dans la pense tumultueuse
de Delchaume, tandis que le chauffeur attendait son ordre. Le jeune
docteur pronona presque tout haut:

--D'ailleurs, j'ai mieux  faire...

Puis, devant la mine interloque de son conducteur, que lui rvlait
la lumire d'un bec de gaz, il jeta sa propre adresse:

--Rue du Gnral-Foy.

Rentr chez lui, Delchaume, aprs un coup d'oeil sur la liste des
clients venus  sa consultation, et qu'avait reus son remplaant,
refusa de dner, s'enferma dans son cabinet de travail.

C'tait l'ancien cabinet de Francine.

En ce mnage de deux docteurs, avant que la mort ne l'et bris,
la jeune femme gardait, pour la rception de sa clientle--surtout
fminine,--la pice la plus lgante, la mieux expose. Au lendemain
de son veuvage, le mari au dsespoir--amant plus que mari, et en
deuil d'un bonheur si court!--ne voulut pas dpayser sa douleur,
ses souvenirs. Il garda l'appartement de la rue du Gnral-Foy,--le
cher appartement install avec tant de soins, tant de got, tmoin
de tant de joie, de tant d'espoirs! Et il prit, comme sanctuaire
de son labeur, le cabinet de Francine, o il sentait flotter
plus constamment, plus prs de lui, l'me vaillante et tendre de
l'adorable compagne perdue.

Ce soir, lorsqu'il y rentra, il plaa sur son bureau, dans la clart
de la lampe lectrique, le livre qu'il rapportait de Claire-Source.
Avant de le rouvrir, pour y trouver la suite des confidences
tragiques, interrompues par la tombe de la nuit, il contempla encore
l'extrieur de l'humble volume. Sur la couverture,  teinte jadis
vive, aujourd'hui fane, aux dorures teintes, il relut le titre:

LA GUIRLANDE DES MARGUERITES

Il lui sembla entendre la pauvre voix mourante balbutier ces mots
tranges:

Mon secret... dans la guirlande des marguerites,  Claire-Source.

Qui donc ne s'y serait tromp comme lui? Dire qu'il avait fouill la
corbeille des fleurs vivantes, alors que ces tristes fleurs mortes se
fermaient sur le frmissant mystre, parmi les autres livres, dans la
petite bibliothque, au fond de l'ancienne chambre de jeune fille, o
flottait un si nostalgique parfum!...

La reliure souleve montrait, coll  la feuille de garde, un
bulletin  vignette, mentionnant le prix d'excellence accord 
l'lve Francine. Ensuite commenaient les biographies, illustres
par les traditionnels portraits, des Marguerites,--reines, princesses
ou artistes,--clbres dans l'histoire. Mais des feuillets avaient
t coups et remplacs par une sorte de cahier d'une paisseur
quivalente,--le manuscrit.

Raymond passa rapidement sur ce qu'il avait lu,--dvor
plutt,--devin presque, sous la nuit envahissante qui lui disputait
les mots. Le rcit s'arrtait d'ailleurs peu aprs le passage o
il avait d fermer le livre, et  la suite duquel il avait bondi
hors de l'auto, pour tre seul, pour tomber  genoux, pour exhaler
son transport dans la solitude. La fin de ce rcit narrait, en
quelques mots, une concidence qui dtermina, facilita, la rsolution
prise par Francine de faire elle-mme lever l'enfant. Une pauvre
brave femme du village de Champagne,--pays de Claire-Source,--la
garde-barrire, venait de perdre un bb de quelques jours, qu'elle
commenait d'allaiter. Lui mettre au sein le petit nouveau venu,
c'tait doublement une bonne action. On la sauvait, et l'on assurait
 l'enfant une tendresse exclusive, maternelle. Francine mentionnait
la circonstance et ajoutait:


_La nourrice s'appelle Mme Favier. Elle est femme du garde-barrire,
 la halte de Champagne. Je vais faire un testament en sa faveur, du
peu que je possde, et que j'augmenterai en exerant la mdecine, 
la condition qu'elle continue  servir de mre  l'enfant, au cas o
je viendrais  mourir. Je connais assez cette excellente crature
pour souhaiter cela au petit abandonn, s'il me perd._

_Je me rends bien compte que, par une telle mesure, je confirmerai le
soupon qui, dj, doit natre autour de moi, que je suis la mre.
Qu'importe!_

_J'ai dit  tous que j'avais trouv ce pauvre ange sur le chemin,
contre notre grille, et je l'ai fait inscrire  la mairie de
Champagne sous le nom de Serge. Comme il lui fallait un nom de
famille, j'ai cherch sur le calendrier, o, juste  ct de Serge,
on voit saint Bruno. Mon filleul sera donc Serge Bruno._

_Je l'ai tenu sur les fonts baptismaux avec l'honnte Favier, son
parrain. Par dlicatesse, le brave homme m'a dit:_

_--Puisqu'il vous appellera marraine, docteur Francine, je ne lui
permettrai pas de m'appeler parrain. a serait trop familier avec
vous, pas convenable. Il trouvera bien lui-mme..._

_Sur quoi, sa femme l'interrompit en souriant:_

_--Bah! c'est pas demain qu'il va parler, ce pauvre petit coeur._

_Me voil donc en possession d'un enfant, dont j'accepte la charge,
et dont on m'attribuera plus tard,--sinon tout de suite,--la
maternit. Je ne m'en trouble pas autrement. J'en prouve une
espce de joie, peut-tre mme un peu de fiert. Nul n'a le droit
de me demander compte de mes actes. Ma bonne tante Stphanie, elle,
sait  quoi s'en tenir. Elle m'a vue dans ma chambre la veille
et le lendemain de l'aventure,--de cette aventure qui a dur une
trentaine d'heures.--Tout ignorante de la vie qu'elle soit, et
bien qu'ayant coiff sainte Catherine depuis longtemps, elle sait
qu'on ne recueille pas les bbs dans les choux, et que je ne
puis avoir mis celui-l au monde. Sa certitude me suffit. Quant 
mon futur poux,--si jamais je me marie, ce dont je n'ai aucune
hte..._

       *       *       *       *       *

Les yeux de Raymond se voilrent. Il repassa les dates... fit un
bref calcul... Quatre ans!... Il y avait de cela quatre ans,--moins
un mois, puisqu'on tait en octobre. Non, elle ne le connaissait
pas encore. Mais lui... Il l'avait dj vue. Dj il rvait d'elle.
Doucement... sans espoir dfini, sans rsolution prise. Il l'avait
rencontre  des cours, dans les hpitaux, parmi la suite attentive
de quelque matre fameux. De quelle sduction grave, profonde, elle
lui avait ravi le coeur! Il ne s'en douta pas tout d'abord. Quatre
ans... C'est l'anne suivante qu'ils se connurent davantage, et que
naquit leur grand amour.

Le jeune homme reprit sa lecture.


_Quant  mon futur poux_, crivait alors Francine, _du moment que je
serai sa femme, c'est qu'il aura foi en moi, c'est que nous aurons
rciproquement prouv notre loyaut. Que je lui rvle l'histoire de
Serge, ou qu'il la dcouvre lorsque je ne serai plus, par ce document
que j'tablis aujourd'hui, il me croira. J'agirai avec lui suivant ma
conscience, et suivant les vnements._

_Avant que j'aie  m'expliquer auprs d'un mari, Serge aura peut-tre
retrouv sa mre. Un remords peut venir au criminel. Il sait o me
trouver. Peut-tre fera-t-il rechercher son fils. Peut-tre un de
ces hasards qui rendent l'existence plus romanesque que le plus
romanesque feuilleton, me mettra-t-il sur la trace de sa victime, de
cette jeune crature que j'ai vue tant souffrir, et qui souffrira
plus encore si elle vit... si elle sait..._

_Je crois avoir tout enregistr ici,--tout, jusqu'au moindre dtail.
Ces feuillets sont le seul patrimoine de mon pauvre petit Serge.
Russiront-ils  lui restituer un nom, une famille, une mre?...
C'est le secret de l'avenir et du destin._

_Si jamais tu les lis, petit Serge, et que je ne sois plus l, pense
tendrement  celle qui t'a pris dans ses bras, au milieu de la
campagne dsole, par la dure nuit de novembre,--ta premire nuit
en ce monde,--et qui a jur de t'aimer, de rparer pour toi, en la
faible mesure de sa tendresse, la fatalit de ta naissance._


Delchaume eut un sanglot en achevant cette page.--O Serge...
murmura-t-il... Je le lui rendrai,  mon petit Franois, ce nom qui
est si bien le sien, ce nom que sa mre a balbuti, que mon admirable
Francine lui a donn. C'est ma jalousie qui souffrait de ce nom. Je
me figurais...

Il frissonna, se frappa la poitrine. Pourtant, il n'avait  s'accuser
que de sa propre torture. Pas un sentiment vil ne souilla en lui la
mmoire de Francine, mme quand il subissait la douleur de croire
qu'un autre l'avait rendue mre.

Le manuscrit de la morte ne se terminait pas avec cette sorte d'acte
de naissance, rdig sur-le-champ, dans la nettet, la vivacit du
souvenir. Des notes suivaient, rapides, dcousues, jetes au fur et 
mesure des puriles pripties qui marquent la premire croissance.
Une sorte de trs bref journal, tenu par scrupule vis--vis de
l'inconnu qui pourrait un jour se targuer d'un droit  savoir: la
mre de l'enfant... le mari de Francine... l'enfant lui-mme...

Avant d'en prendre connaissance, Delchaume se reporta aux premires
lignes,  cette espce d'pigraphe o figurait son nom, et que sa
femme ajouta peu de jours aprs leur mariage. La date l'indiquait.

Maintenant il en comprendrait sans doute la porte.


_Raymond ador, ce livre contient mon secret. S'il tombe entre tes
mains de mon vivant, ou aprs ma mort, sans que j'aie pu t'en parler,
ne me blme pas._

_Je suis ta femme, ta femme si heureuse!... Une telle douceur
m'alanguit l'me, que je n'ai pas la force, en ce moment,
d'interroger ma conscience, de me demander si mon devoir est de te
faire cette rvlation ou d'attendre encore._

_Ah! laisse... Je veux goter pleinement la srnit divine de ces
jours, qui seront tout mon paradis. Il me semble que l'ombre du drame
travers, cette ombre qui, par instant, repasse sur mon chemin et
me fait frissonner, glacerait l'insouciance de notre joie. N'ayant
rien commis de mal, j'ai tout le temps de t'appeler au partage d'une
responsabilit, peut-tre d'un pril. J'entends encore une voix
cruelle qui me dit:--Si vous aimez quelqu'un au monde, ne lui parlez
jamais de ce que vous avez vu ici._

_Raymond tant aim, quand cette voix retentit dans mon souvenir, et
que je pense  toi, je deviens lche._

_Hlas!... je l'entends gronder autour de moi, l'affreuse menace.
Quelque chose plane sur ma tte... Un oeil mchant me suit...
Je dsarmerai peut-tre cette puissance invisible en me cachant
encore de toi. Il m'en cote. Mais si, dans ta tmraire fiert
masculine, tu allais braver le mystre, montrer que tu sais, me
suggrer une autre attitude... Qu'en rsulterait-il pour toi?... Et
n'exposerions-nous pas un petit tre sans dfense?_

_Ah! pardon, mon Raymond, pardon... Laisse-moi puiser ma part de
bonheur. Je ne sais pourquoi... J'ai peur d'en laisser chapper
une parcelle. Un pressentiment m'avertit que je n'en jouirai pas
longtemps!..._


Un pressentiment!... C'tait autre chose encore. C'tait pire.
Les dernires pages du manuscrit expliqurent mieux au jeune veuf
pourquoi Francine ne rompit point le silence. Dans quelle angoisse
la chre crature de bont, de douceur, qu'il adorait avec tant
de passion, vcut les derniers jours de sa courte vie! Prs de
lui, alors mme qu'il l'entourait de ses bras, le cauchemar la
poursuivait. Et elle avait le courage de se taire!... Elle pouvait
lui dissimuler tant d'horrible effroi! Elle pouvait lui sourire avec
tant de calme! Hroque petite martyre!...

Le malheureux rencontra des notes telles que celles-ci:


15 novembre.--_Ai-je rv?... Mon sang se glace, lorsque j'essaie
de ressusciter cette rapide impression d'hier soir. Et pourtant je
doute... Non, ceci ne m'est pas arriv. Une proccupation trop vive,
la surexcitation d'un spectacle motionnant, o je trouvais des
analogies avec la naissance de Serge, m'ont trouble, hallucine..._

_Du moins, je vais consigner ici ce que j'ai cru entendre._

_Nous sortions des fauteuils d'orchestre, Raymond et moi, et nous
nous trouvions dans le couloir du rez-de-chausse, au Vaudeville.
Mon mari se spara de moi un instant pour prendre notre vestiaire.
Afin de ne pas tre trop bouscule par la foule, qui s'coulait, je
me rangeai contre la paroi, du ct du thtre. La porte d'une loge,
reste entr'ouverte, cda un peu derrire moi. Je m'y enfonai 
demi. Tout  coup, un chuchotement rapide, mais trs distinct, entra
nettement dans mon oreille:_

_--Il faudra choisir entre votre mari et votre filleul. C'tait
trop de garder l'enfant. Du moins, vous deviez rester seule avec le
secret._

_Si je ne me retournai pas tout de suite, c'est que le sens des
paroles ne pntra pas instantanment jusqu' mon cerveau. Il
me fallut tout entendre pour que mon saisissement devnt de la
comprhension. Quand je cherchai du regard autour de moi, il tait
trop tard. Aucune des personnes entre lesquelles j'tais presse
du ct du couloir ne pouvait avoir prononc de telles phrases.
L'intrieur de la loge, vers lequel je me penchai, me sembla vide.
Cependant quelqu'un pouvait encore y tre cach, dans le noir. Car
l'orchestre, au del, venait de s'teindre._

_Mon coeur se mit  battre affreusement. Cette voix, avec ses
inflexions, son accent, restait en moi. Elle s'levait, grossissait,
rveillait d'tranges chos. Et soudain, je la reconnus!... C'tait
la voix de la religieuse... de cette religieuse que je souponnai
d'tre un homme dguis, et qui me tint si rudement les bras dans la
voiture, durant la nuit du mystre._

20 novembre.--_Qu'a-t-on voulu dire?... Que, marie, je ne suis plus
matresse du secret, que je le livrerai  l'autre moi-mme... celui 
qui je voudrai dire tout?..._

_Comment l'a-t-on su? C'est vrai... Oui, je me proposais de tout
apprendre  Raymond. N'tait-ce pas mon devoir? Mais quel est-il, mon
devoir?... Je ne sais plus maintenant. J'ai peur. La voix de cette
sinistre religieuse... Cette voix qui se faisait molle, touffe,
dans la voiture... et qui est entre ainsi en moi, l'autre soir, avec
un son faux et ouat... Ce fut comme un souffle... terrifiant!..._

22 novembre.--_Choisir... entre mon mari et mon filleul...
Qu'est-ce que cela peut signifier?..._

23 novembre.--_ILS m'ont pie, suivie?... Je suis lie  ces
malfaiteurs!... Je me croyais oublie d'eux, avec l'enfant. Quelle
folie!... Ces gens qui ont eu la rsolution, l'audace, l'habilet, de
faire ce qu'ils ont fait... qui ont tout prpar, prvu,--sans une
erreur,--naturellement ils devaient veiller sur leur oeuvre, ne point
la laisser au hasard, entre les mains d'une jeune fille._

_Quels intrts puissants doivent tre en jeu!..._

_Ai-je commis un crime en pousant Raymond sans le prvenir? Puiss-je
l'expier seule, et qu'il n'en souffre pas, mon Dieu!..._

8 dcembre.--_Une lettre anonyme,  prsent, et qui m'est parvenue de
quelle faon!_

_Je prenais le train pour aller voir Serge, 
Saint-Rmy-ls-Chevreuse... Seule dans mon compartiment, dj en
route, je dpliai un journal pour lire... Un papier tomba de ce
journal..._

_C'est affolant!_

_Je l'avais emport de la maison... pris  Raymond, tout ouvert, et
repli par moi-mme, ce journal. Mais, un instant, je le laissai sur
la banquette du fiacre, lorsque je m'arrtai pour acheter des jouets
 Serge, en allant  la gare. Est-ce l qu'on a gliss le papier?_

_La voici, cette lettre anonyme._


Ici, intercal dans le manuscrit de Francine, un carr de papier
colier, sur lequel, en lettres d'imprimerie, se lisait:


_L'avertissement du Vaudeville ne vous a pas suffi._

_Prcisons._

_Voici trois ans qu'on patiente, qu'on vous pargne, vous et
l'enfant, malgr votre imprudence, le manque audacieux  votre parole
donne. Car vous aviez jur de confier le marmot  l'Assistance.
Maintenant vous avez mis un amoureux dans l'affaire. a dpasse les
bornes._

_Choisissez donc: ou vous quitterez la France avec votre cher
poux, sans plus vous soucier du petit; ou l'on trouvera un moyen
de vous soustraire le moutard,--de le soustraire peut-tre un peu
radicalement, faites-y attention!_

_Deux conseils, en attendant mieux: Si vous n'avez rien dit 
votre mari, persistez dans ce silence. Cela vaudra mieux pour sa
sant. Puis cessez de vous occuper de l'enfant. N'allez plus chez sa
nourrice. Vous risqueriez gros  ngliger le prsent avis._

_Et c'tait sign, dans les mmes caractres impersonnels:_

_Le chauffeur de l'auto qui vous a promene dans la fort de
Carnelle._


Aucun commentaire immdiat de Francine Delchaume ne suivait ces
lignes. Elle resta jusqu'au vingt-cinq dcembre sans rien ajouter.

Puis une nouvelle note:


Jour de Nol.--_Nous voici  Claire-Source, Raymond et moi. Notre
premire fte de Nol!... L'hiver est brillant de neige et de soleil
rose, dans cette admirable campagne._

_Hlas!..._

_Tout  l'heure, tandis que nous marchions par le chemin, serrs l'un
contre l'autre, le bien-aim m'a dit:_

_--Tu as froid?_

_--Non, mon amour._

_--Tu viens de frissonner... de trembler..._

_--Peut-tre un coup de vent plus vif..._

_Le vent... je ne le sentais gure avec ce cher bras autour de moi.
Mais je venais de reconnatre la grille, le mur bas, devant lesquels,
une nuit de novembre, j'ai promis  Serge, en sanglotant de piti,
de sollicitude, que je serais une mre pour lui._

_L'innocent!... Je lui ai vou une tendresse presque maternelle.
C'est un adorable petit tre. Et je me serais attache  lui, mme
et-il t moins attendrissant, moins captivant. Je mourrais plutt
que de trahir son petit coeur tendre, confiant, qui m'aime. Et je
mourrais aussi plutt que d'exposer Raymond  quelque pril._

_Mais, s'agit-il seulement de ma mort?... Ah! si je ne craignais que
pour moi, comme je serais forte!..._

1er janvier.--_Encore  Claire-Source. Douce journe d'oubli,
d'amour..._

_Verrai-je ici, dans cette chre maisonnette, avec mon Raymond, un
autre 1er janvier?..._


Des notes moins significatives suivaient.

Francine continuait  rendre visite, de temps  autre, rgulirement,
 son filleul, comme si nulle menace n'eut tendu  l'en empcher.
Le petit garon tait toujours avec ses parents nourriciers, le
brave couple Favier, transplant  Saint-Rmy-ls-Chevreuse, l o
Delchaume le dcouvrirait plus tard. Le docteur Francine Delchaume,
avec sa clientle, avec la ncessit de se cacher de son mari,
n'accomplissait pas trs souvent le voyage,--gure plus de deux fois
par mois. Au retour, elle enregistrait toujours quelque dtail, sur
sa visite, sur la sant de l'enfant.

_Je recommande aux Favier la plus grande vigilance, crivait-elle. Je
tremble qu'on n'essaie d'enlever le petit trsor._

Et Raymond se souvint de la prudente mfiance montre par la
nourrice, lorsqu'il tait all chez elle, aprs la mort de sa femme.
Rien qui dcelt la prsence d'un bb. Et quelle circonspection dans
les paroles! Et le truc de son homme qui dormait, qu'on ne devait pas
rveiller. Brave crature!

Les notes que Francine jetait sur le papier, elle les apportait 
Claire-Source, pour les joindre aux autres dans la GUIRLANDE DES
MARGUERITES, lorsque les deux poux venaient se reposer dans leur
retraite campagnarde.

Rien d'anormal ou d'inquitant ne marqua les deux premiers mois
de l'anne. La vaillante jeune femme ne s'appesantissait pas sur
ses craintes. Mais un mot, parfois, tmoignait des transes dont
s'empoisonnait le bonheur que Raymond croyait lui assurer si radieux.


14 mars.--_Comment crire cela? Est-ce du souvenir? de l'observation
inconsciente? Ou la divination de ma terreur? Quel frisson!..._

_Aujourd'hui, sur la route, en sortant de la gare,  Saint-Rmy... une
auto. Deux hommes... L'un, pench dans le capot ouvert, arrangeait,
rparait quelque chose. A peine l'ai-je vu. L'autre... Ah! ma plume
se refuse... On n'exprime pas cela..._

_L'autre, je l'aperus de dos. Il demandait un renseignement,--son
chemin sans doute,-- une paysanne debout sur le seuil d'une masure.
Je l'aperus de dos... et, dans un coup de foudre_... je sus que
c'tait lui!... _Lui, le pre, le pre de Serge. L'homme au visage
couvert d'un masque, qui tait venu dans la chambre de l'accouche.
Je sus que c'tait lui! Mais pourquoi? Cette taille haute, massive
dans le lourd vtement d'automobile, le port de tte... le geste
peut-tre... Comment, comment ai-je t sur-le-champ certaine?..._

_Je crus tomber... Un froid mortel me paralysa. Mes jambes ne me
portaient plus._

_Cet homme... dans ce village...  deux cents mtres de la maison o
je fais lever son fils!..._

_Est-il possible d'endurer une pareille motion, et de n'en rien
faire paratre?... de marcher quand mme, en contraignant ses jambes
flageolantes?... d'tre une passante qui s'en va, le regard distrait,
sur la route?..._

_Car j'accomplis cet effort... J'y parvins. Je continuai d'avancer.
Quelle minute!... Je sentais sur moi, dans mon dos, les yeux de
l'homme. Maintenant, j'tais plus sre encore. J'avais entendu sa
voix, rpondant  la paysanne. A la voix, je reconnatrais n'importe
qui, aprs des annes..._

_Lui... me voyait-il? me reconnaissait-il? Comment en douter? Une
Parisienne, relativement lgante, sur ce chemin, dans ce village, 
une poque de l'anne o les Parisiennes se montrent rarement  la
campagne. Mme de faon inconsciente, machinale, il dut jeter un
coup d'oeil... Et alors... Ah! si j'avais pens  lui, tout de suite,
comment n'et-il pas pens  moi? Peut-tre seulement s'tait-il
post l pour m'pier._

_Une angoisse d'autant plus intolrable qu'elle ne se prcisait pas
en une crainte dfinie, me transformait en un pauvre automate, prs
de se disloquer, de s'effondrer  terre. J'apprhendais  la fois le
coup matriel, immdiat, qui me briserait la nuque, et la douleur de
ne plus retrouver l'enfant. Un instinct me dtourna du sentier qui
conduisait chez la nourrice. J'en pris un autre, dans une direction
oppose. Celui-l grimpait la colline. Mon coeur palpitant crut s'y
briser. Car je montais vite, comme on s'enfuit. Je rencontrai le
mur d'un parc,--un parc immense, dont je ne ctoyai qu'une partie.
Des bois parurent. Je m'y enfonai. Je respirai. Nul ne m'avait
poursuivie. La solitude me rassura, me calma._

_J'attendis assez longtemps. Puis je redescendis au village. D'abord
lentement, pour prolonger le dlai ncessaire, puis d'un pas plus
acclr. A la fin, je courais, haletante. Je me prcipitai chez la
nourrice._

_Rien n'tait chang. Le cher petit Serge m'accueillit par des cris de
joie et des caresses. Les Favier n'avaient vu personne._

28 mars.--_Suis-je  bout de forces? Je ne puis plus endurer cette
anxit vague, cette peur qui n'a pas de forme, qui n'a pas de nom.
Puis ma conscience se trouble. Je ne vois plus assez distinctement
mon devoir._

_Comme le clair et ferme jugement de Raymond me serait ncessaire!
Quel soulagement de dposer dans ses mains viriles, sur son me si
rsolue, la moiti de mon lourd fardeau! Ah! vingt fois par jour,
les mots me viennent aux lvres: Un souci me torture. Apprends-le.
Aide-moi. Mais aussitt, je le croirais expos aux reprsailles de
ces puissances mauvaises que je sens aux aguets._

_Puis, malgr toute sa bont, il n'a pas le coeur tendre d'une femme.
Il n'a pas, comme moi, vu natre Serge dans l'abandon et le malheur.
Il ne l'a pas vu grandir, il ne l'a pas aim trois ans... Il ne
comprendra pas... S'il exigeait que je rejetasse l'enfant hors de
notre vie, que je ne le visse plus... J'en perdrais le sourire et
le sommeil... Mon petit Serge!... Petit fantme qui me hanterait
toujours, avec le cri marraine! de sa voix cline, avec le reproche
de ses beaux yeux._

_Attendons encore._

_Si l'ennemi constate que mon mariage n'a rien chang, que le secret
demeure intact, il dsarmera peut-tre._

8 avril.--Claire-Source.

_Il y a deux jours, je revenais de Saint-Rmy, assez tard, comme la
nuit tombait. Lorsque je remontai de la station souterraine et sortis
sur le trottoir de la rue Gay-Lussac,  l'angle du carrefour Mdicis,
je fus blouie par la splendeur du ciel au-dessus du Luxembourg.
Une ferie, un incendie, contre lequel se dessinait le noir fusain
des arbres,  qui l'aigre printemps n'a pas encore donn beaucoup de
feuilles._

_Je traversai la place, les yeux vers les nuages blouissants,
indescriptibles, crevs par de longues dchirures d'un bleu vif.
Je ne voyais rien d'autre, et faillis me faire craser. Puis, je
m'en allai lentement le long de la grille du jardin, ferm, obscur,
dsert, sur lequel pleuvait tant d'or, tant de rose, toute la
farouche magnificence du jour mourant._

_Inexplicable nostalgie..._

_En face, les globes lectriques, aux terrasses combles des cafs,
allumaient des clarts vertes, des phosphorescences, que l'atmosphre
empourpre rendait falotes, blafardes. L'incertitude de la vie me
poignait le coeur._

_A ce moment, quelqu'un, tout  coup, me parla, un homme,  mon ct.
Il me dit rudement:_

_--Pourquoi n'avez-vous pas dj quitt la France, ou, du moins,
Paris? Vous cherchez donc le malheur?_

_Je me tournai, effare. Mes yeux, troubls de lueurs dansantes,
distingurent mal, dans l'endroit sombre, un visage maigre, barbu,
sur lequel descendait le bord rabattu d'un chapeau mou. L'tre
semblait vulgaire et louche. Il reprit:_

_--Le monde est assez grand. Vaudrait mieux aller faire fortune
ailleurs que de rester dans le grabuge ici. On vous a dit de craindre
pour votre mari ou l'enfant. a ne vous touche pas? Craignez donc
pour vous-mme._

_Je voulais parler, interroger. Une force me retenait: le sentiment
de l'inutilit de tout. Et aussi l'coeurement. Rpugnant
personnage... un larbin ou un espion. Je n'en tirerais que des
menaces. Pourtant une impulsion dlia mes lvres. Il venait de nommer
mon mari... De Raymond surtout l'on prenait ombrage. S'il m'tait
possible de les persuader... Alors, soudain, je dclarai  cet homme,
dont j'ignorais tout, dont la voix mme, cette fois, n'veillait pas
mon souvenir:_

_--Mon mari! mais il ne sait rien... Il ne saura jamais rien, si on
l'exige._

_--Tant mieux pour lui! ricana mon interlocuteur. Et il ajouta,
ignoblement: Mais on en a assez!... D'une manire ou de l'autre,
faut que a finisse!..._

_Ayant jet ces mots avec une brutalit insolente, l'homme s'loigna._

_L'impression odieuse me laissa pleine de dgot, de rvolte indigne.
La grossiret du mandataire comprima en moi toute vellit de
m'lancer aprs lui, pour le retenir, le questionner, le braver ou le
supplier. Avec un autre, je ne sais ce que m'et suggr l'motion
dont je frmissais. Pour celui-l, je regrettai mme ensuite d'avoir
trahi devant lui ma pire inquitude. Cet tre nocturne et larveux,
bien que je l'eusse  peine vu, me sembla si vil, qu'il ne m
effraya mme pas. Jamais je n'ai eu moins peur que depuis qu'il osa
m'aborder. Ma fiert souffre en songeant  l'espce de protestation,
de concession, d'engagement, qui m'a chapp... J'ai mis en cause
mon mari, mon cher et noble Raymond, auprs de ce misrable..._

_Ah! descendre  des contacts de valets, d'escarpes..._

_Non, non. Je m'expliquerai. Il faut que je m'explique. Pourquoi ai-je
fui follement, sur la route du village, quand j'ai reconnu le matre
de cette fatale aventure? Celui-l, du moins, si criminel qu'il
puisse tre, doit savoir parler  une femme sans qu'elle ressente
comme une diminution, une salissure. A celui-l, je m'adresserai. Je
le rencontrerai bien de nouveau. Ce n'est pas pour une fois ni par
hasard qu'il est all dans la valle de Chevreuse. Que je le trouve
seulement sur mon chemin. J'irai droit  lui. Il est le pre... Il
ne peut vouloir du mal  son enfant. S'il est sr qu'on ne songe pas
 pntrer,  exploiter son secret,  redresser ses torts, il ne
s'opposera pas  ce que ma tendresse enveloppe son pauvre petit... Et
il sera sr... Je trouverai des mots pour le convaincre._

_Mon Dieu! Puiss-je le rencontrer bientt!..._

_J'ai hte de retourner  Saint-Rmy._

       *       *       *       *       *

Le manuscrit de Francine s'arrtait l.

Raymond, haletant de cette lecture, mais toute son nergie contracte
pour rester lucide et rsolu, retourna la page pour regarder encore
la date. 8 avril. Le dernier jour o ils vinrent  Claire-Source!

Francine, lorsqu'elle eut trac cette ultime confidence, replaa dans
sa petite bibliothque de jeune fille le volume qu'elle ne devait
plus toucher.

Huit avril... Claire-Source... Elle avait cueilli les premires
violettes. Comme ils avaient encore t heureux ce jour-l!...

Deux semaines plus tard, un soir o, plein d'inquitude, il
l'attendait, trouvant qu'elle tardait beaucoup, dans leur cher nid
parisien, rue du Gnral-Foy, o leurs deux couverts brillaient sous
la lampe, elle tait revenue... pour mourir.

Ah! Dieu... lorsqu'il se pencha sur la rampe de l'escalier...

Toujours, il verrait cela... La lumire gaie, les stucs brillants,
la moquette claire avec ses baguettes de cuivre... Et, dans le dcor
paisible, cette jeune forme si chre, lugubrement plie sur la
rampe... arrte, ne pouvant plus...

Le coeur du jeune homme crevait... C'tait cela, la mort. Cette forme
brise, dans l'escalier lumineux, muet. Un attendrissement plus
atroce que devant la bouche entr'ouverte par le dernier souffle,
devant la tte ple aux cheveux sombres, sur la blancheur de
l'oreiller.

Oh! quand il sortit sur le palier pour la revoir plus tt...

Cette forme tranante sur les marches... Cette forme flchissante
contre la rampe de l'escalier!...




III

AU FOND DU LABYRINTHE


Rue Saint-Florentin, devant un ancien htel de fermier gnral,
modernis, et, pour le moment, tout brillant de lumires, tout
vibrant de rumeurs, une file de voitures s'accrot  chaque minute.
Minuit s'approche. La soire va finir. Chauffeurs et cochers viennent
chercher leurs matres. Et les fiacres maraudeurs s'arrtent pour
enlever le client qui n'a pas son quipage.

C'est le soir de musique du professeur Perrelot, le chirurgien
clbre. Un de ces concerts exquis o l'on rencontre l'lite
mondaine, scientifique, acadmique et artistique, de Paris.

L'illustre vieillard n'oublie les laideurs des chairs qu'il taille
et ses incroyables fatigues, que dans le paradis des sons, parmi
les rves d'un Wagner ou d'un Beethoven, sur ce domaine explor par
quelques esprits de flamme, amorce d'un pont qui, de la terre, serait
jet vers l'infini prodigieux.

Le professeur Perrelot, passionn de musique, organise avec amour
ses sances de quinzaine. Il combine les programmes, choisit les
interprtes, se rjouit comme un enfant de certaines excutions
musicales dont il a eu l'ide, qu'on n'entendra que chez lui.

Et, plus d'une fois, il est le seul de la fte qui n'en puisse
goter le raffin plaisir. Une opration urgente le retient, une
consultation sous quelque baldaquin  couronne ferme l'appelle hors
de France,  moins que ce ne soit une mansarde o l'on souffre qui le
garde,--et cela arrive plus souvent qu'il ne le dit.

En ce cas, Mme Perrelot, sous ses beaux cheveux blancs, et sa
fille, la jeune comtesse de Gromaille, une brune  voix de
contralto magnifique, font les honneurs. Et l'on tche de ne pas
trop s'apercevoir que manque le principal attrait, la prsence
lectrisante sans laquelle il semble que les musiciens eux-mmes ont
moins de talent, la silhouette mince et vive, le masque ptillant
d'esprit, la parole anime, enthousiaste, du matre de la maison.

Ce soir, il tait l.

Chose extraordinaire, il avait savour depuis le commencement le
rgal harmonieux, qui touchait  sa fin. On ne l'avait drang que
pour un seul coup de tlphone. Mais, sur le nom du correspondant,
il voulut recevoir la communication lui-mme. Et, depuis ce coup de
tlphone, il demeurait soucieux.

Maintenant, sa fille, debout sur la petite scne, en avant des
musiciens qui devaient l'accompagner, se prparait  chanter,--ou
plutt  gmir,--la dchirante lamentation de l'Orphe de Glck:

    J'ai perdu mon Eurydice...

Un domestique,  pas glissants, se faufila entre les habits noirs,
autour des rangs de chaises, o rayonnaient les coiffures charmantes,
les paules nues, les toilettes et les joyaux des femmes. Il parvint
jusqu' son matre,--qui se tenait toujours  proximit d'une
porte,--lui dit quelques mots, tout bas. Perrelot se leva, et,
souple, sans un geste, sans s'excuser, passa devant quelques groupes,
en traversa d'autres, sortit.

Nul ne broncha. On n'eut pas l'air de le voir. On s'carta sans lui
adresser la parole. C'tait la consigne.

Dans la galerie d'entre, le chirurgien demanda au valet:

--O l'avez-vous fait entrer?

--Au premier, dans le petit cabinet de Monsieur.

Le professeur souleva une portire, rencontra l'escalier, monta.

Il possdait, au rez-de-chausse, un grand cabinet d'apparat, qu'on
ouvrait les soirs de rception. Les invits y pouvaient admirer
une prcieuse vitrine o il conservait prs de lui, mles  son
travail, les pices rarissimes de sa collection de porcelaines de
Chine, qui tait clbre. Mais il y avait,  l'tage au-dessus, tout
 ct de sa chambre  coucher, un autre cabinet, plus retir, plus
austre. C'est ce que le domestique avait appel le petit cabinet de
Monsieur.

Il y pntra les deux mains tendues.

--Mon cher enfant, qu'y a-t-il? Votre voix, dans le tlphone, m'a
presque effray, tout  l'heure.

Puis, ayant mieux regard son visiteur, il ajouta:

--Mon pauvre Delchaume! c'est donc grave?

--Trs grave, rpondit le jeune homme.

Sans dtourner les yeux pleins de souci qu'il venait de plonger si
ardemment dans ceux de son matre, il se laissa tomber sur le sige
que celui-ci lui dsignait. Alors seulement, mais d'un ton qui
marquait l'effort pour attacher quelque importance au dtail dont il
s'avisait, Raymond observa:

--C'est votre soire de musique?... Je ne songeais pas...

Le vieillard, d'un geste, arrta ses excuses. Il s'agissait bien de
musique!... Glck lui-mme, et le frmissant contralto de sa fille,
dont s'exaltaient, en bas, tant de coeurs, ne suffiraient plus  le
distraire de son inquitude. Le visage maigre, si ple, les yeux
brlants et creuss, qu'il avait devant lui, fascinaient sa piti,
son amiti presque paternelle.

--Eh bien, mon ami, qu'est-ce qui vous arrive? Moi qui vous
croyais... je ne dis pas consol... mais absorb par vos travaux,
enthousiasm, un peu enivr mme... Car enfin... ce n'est pas un
simple succs de presse... Tout notre monde mdical est d'accord...
Vos abcs artificiels, qui ont si bien russi pour la tuberculose...
ne serait-ce pas la gurison, si ardemment cherche, du cancer?... Je
voulais, tous ces jours-ci, en causer avec vous. Je suis bien aise...

Essayait-il d'une diversion? Ou, rellement, s'emballait-il au seul
nonc d'une hypothse suggre  sa passion de gurisseur par les
sensationnelles expriences du jeune mdecin? Quoi qu'il en ft, son
tonnement tait sincre de lire le dcouragement, la tristesse,
sur la physionomie d'un des triomphateurs scientifiques du jour,
d'un homme qui gotait l'ivresse de la victoire et d'une soudaine
clbrit.

--Mon cher matre, laissons mes recherches. A tout autre moment, je
serais heureux de vous demander vos avis, si prcieux...

--C'est peut-tre moi qui rclamerais les vtres.

--Savez-vous que, ce soir mme, j'avais un rendez-vous avec le chef
de la Sret?

Un tressaillement, presque imperceptible, redressa le buste et
altra, fugace, les traits de Perrelot. Sa srnit, si forte,
assure par un universel respect et par la conscience d'un
demi-sicle d'activit glorieuse, gnreuse, irrprochable, sembla se
ternir, comme d'une ombre.

Raymond, qui sentit, plutt qu'il n'observa, ce trouble subtil,--car
il en connaissait la cause, ajouta vivement:

--C'est moi qui souhaitais d'avoir recours  lui.

--A quel sujet?

--L'enfant... mon petit Franois... que j'ai reconnu... vous savez,
cher matre?...

Le chirurgien acquiesa.

--On me l'a vol.

--Vol?

--Ce matin...  la campagne... On l'a enlev de chez moi, presque
sous mes yeux.

--Vous aviez des gens qui le gardaient?

--Ses parents nourriciers, oui.

--Srs?

--Insouponnables.

--Voil une fatalit!...

Le vieillard jeta cette exclamation, en l'accompagnant d'un coup
d'oeil aigu. Puis, il rva une minute, comme s'il observait en
lui-mme des rpercussions singulires veilles par cette nouvelle.

--Et, naturellement, vous vouliez mettre en mouvement la haute
police?

--Ce fut mon intention immdiate. Je demandai tout de suite une
audience au chef de la Sret.

--Vous l'avez eue?

--Je n'y suis pas all. Maintenant je devrais y tre. J'ai prtext
l'appel subit d'un client au plus mal. J'ai fait remettre... Avant,
j'ai voulu vous voir.

--Moi!...

Les paupires de Delchaume battirent comme si cette syllabe l'et
meurtri physiquement. Les deux hommes se regardrent. Il y eut un
silence.

Et, tout  coup, un bruit sourd et scand remplit la pice. D'en
dessous montaient les applaudissements. On acclamait la jeune
comtesse de Gromaille, dont la voix bouleversante arrachait aux
retraites des mes les douleurs et les dsirs les mieux ensevelis.

--Ah! mon pauvre enfant, soupira le grand chirurgien, j'ai peur
que nous n'ayons eu tort...

--C'est moi qui ai eu tort, s'cria prcipitamment Delchaume. Et je
sais aujourd'hui  quel point. Votre bont a cd  mon garement.
Mais quel mari, quel amant, fou de douleur, n'et agi de mme?
Cette femme adore, qui me revenait, expirant d'une mystrieuse
blessure,--qui me rvlait, pour la premire fois, en un mot
balbuti, indistinct, l'existence d'un enfant... J'ai cru... Vous
avez cru comme moi...

--Nous nous sommes rendus  l'vidence, interrompit doucement
Perrelot. Pour ma part, je ne pouvais m'y rsoudre... Francine ne me
paraissait pas tre la femme qui accepte le nom d'un loyal garon en
lui cachant une maternit irrgulire... Cependant...

--Elle n'tait pas cette femme-l, en effet, affirma passionnment
le veuf.

--Plus victime que coupable... C'est ce que nous avons suppos. Vous
avez agi avec la plus noble magnanimit, Delchaume...

--Et vous!

--Je n'tais pas le mari. Mais quel problme pour ma conscience!...
Ne pas dnoncer l'assassinat... laisser croire  une mort
naturelle... Vous ne songiez, je le comprends, qu' sauvegarder
l'honneur de cette infortune... viter  ce pauvre jeune corps la
profanation de l'autopsie, les curiosits abominables de la foule,
les descriptions de journaux,  cette chre mmoire, le scandale, la
honte... Quels accents vous avez trouvs pour me convaincre!...

Perrelot hocha la tte. Le doute qui s'levait en lui hsitait 
s'exprimer. Toutefois, les lvres loyales ne purent le sceller plus
longtemps.

--Je me suis souvent demand depuis... Hlas! mon pauvre
Delchaume... Je devine trop bien. Ce scandale, que nous avons
cart de la mre, il va clater autour de l'enfant... Et qu'en
adviendra-t-il?

L'autorit, qui haussait ce front de matre sous la neige des cheveux
encore drus, qui tincelait dans le regard, sembla flchir. Pour la
premire fois de sa vie, cet homme, qui pouvait regarder l'univers
en face et lui dire: Je n'ai fait que du bien, connut,  un faible
degr, mais combien intolrable pour lui, l'anxit du jugement des
autres.

L'tre de sensibilit, de dlicatesse, qui se savait la cause d'un
tel malaise, en souffrit plus que lui-mme.

--Mon cher matre, je suis venu implorer votre pardon, me placer
sous votre volont, sous votre main, surtout sous la direction de
votre conscience.

Perrelot dit, avec une nuance de scheresse:

--Voyons...

--Ce que vous pressentez est plus qu'exact. La ralit dpasse toute
prvision. Je viens de dcouvrir, aujourd'hui mme, l'innocence
absolue de Francine. Victime plus que coupable, disiez-vous
gnreusement. Rectifiez: Victime, et non coupable. On l'a
assassine  cause d'un secret, non par reprsailles amoureuses.
L'enfant n'tait pas le sien.

--Que dites-vous!...

--Ce dont je suis sr. Ce dont je vous donnerai les preuves.

--Inutile. Ma pense y correspond. Rappelez-vous mes paroles devant
sa forme pure: C'est presque le corps d'une jeune fille. Seulement,
par quels chemins tes-vous arriv?...

--Sa confession, que j'ai trouve enfin. A peine reue docteur, elle
fut amene, les yeux bands, en automobile, auprs d'une jeune femme,
qu'elle dlivra. On la fit reconduire de nuit, et elle se retrouva
seule, en pleine campagne, avec le nouveau-n dans les bras.

--A-t-elle souponn qui tait la mre?

--Non.

--Et le pre?

---Je le connais.

Perrelot bondit. Raymond, qui ne cherchait pas des effets, mais
allait droit au but, dclara aussitt:

--C'est le prince Boris Omiroff.

--Boris Omiroff!... rpta le matre, avec une stupeur horrifie.
Boris Omiroff!... Mais il est ici, en bas, parmi mes invits.

--Non! cria Delchaume, se dressant.

Le ressort de fureur qui le jeta hors de son sige agit avec une si
brusque violence, que le professeur Perrelot, comme s'il et craint
des voies de fait immdiates, se leva  son tour, et crispa ses
doigts prcis et solides d'oprateur sur le bras du jeune homme.

--Pardon! fit Delchaume. 'a t plus fort que moi.

Et il se rassit.

--C'est d'ailleurs la premire fois qu'il vient chez nous, observa
le chirurgien. Des amis ont demand  ma femme une invitation pour
lui. Vous savez... la maison d'un oprateur un peu connu... c'est un
terrain neutre et international. J'ai coup quelque chose  peu prs
dans toutes les grandes familles de l'Europe.

--Mais... sa blessure? Je ne le croyais pas remis.

--Il porte encore le bras en charpe.

--Vous savez qu'il s'est fait arranger de la sorte pour ne pas se
battre avec moi?

Le vieux matre leva les sourcils. Raymond perut l'ironie presque
invisible.

--Oh! je ne me donne pas pour un adversaire capable de faire se
drober le bretteur qu'est ce Russe. Non. C'est pour mieux m'outrager
de son mpris qu'il me refuse rparation. Et, comme, tout de mme,
on aurait pu trouver a trange, il s'est offert un beau duel, pour
dmontrer  la galerie qu'un Omiroff ne peut tre souponn d'avoir
peur.

--En effet, rflchit Perrelot... On m'avait racont... Ne
l'aviez-vous pas provoqu au Pr Catelan,  la reprsentation de
gala?...

--Oui.

--Mais pourquoi le provoquer?

--Je le croyais l'amant pour lequel tait morte Francine.

--Oh!

--Il n'est que son assassin.

L'illustre praticien considra son jeune ami longuement,
silencieusement. Demeurait-il fig de surprise? Ou bien son
exprience de la comdie tragique qu'est la vie, des complications
des tres et des complications des circonstances, le laissait-elle
sans tonnement? Au bout d'un instant, il profra:

--Son assassin, dites-vous? Et aussi le pre de l'enfant?

--Et aussi le pre de l'enfant.

--C'est lui qui l'a fait enlever?

--Oui, c'est lui.

--Mais alors?..

--Oh! je sais ce que vous allez m'objecter, mon cher matre: au
nom de quel droit empcherai-je un pre de reprendre son fils?...
D'abord, j'ai la loi pour moi. J'ai reconnu l'enfant. Lui, l'a reni,
abandonn.

--Mais... si vous l'avez reconnu, Delchaume, c'est vous qui le lui
avez pris.

--Oh! mon cher matre... coutez... Je vous en prie... Laissons les
mots... laissons mme les conventions que les hommes appellent des
lois...

--H!... H!...

--Patience!... je vous en conjure!... Vous ne comprenez plus ma
tendresse pour l'enfant?...

--Ma foi, non! S'il n'est pas le fils de Francine... S'il appartient
 l'homme qui, suivant vous, a tu votre femme...

--Je tcherai de vous expliquer tout  l'heure... Maintenant, il me
faut vous dire ce que je suis venu vous demander.

Le clbre professeur avana un visage attentif, darda un regard
divinateur--le visage, le regard, qu'il inclinait vers les chairs
souffrantes, o il allait enfoncer son bistouri.

--Mon cher matre, ce matin, mon premier mouvement a t de prvenir
le chef de la Sret. Mais, ce soir, aprs avoir lu les rvlations
de Francine, j'ai pressenti un drame plus compliqu, plus obscur,
que tout ce que nous imaginions. Comment, si je m'adresse  la haute
police, ne pas l'clairer entirement?... La crainte de vous voir
mis en cause m'a troubl. Le mdecin des morts rejettera sur votre
prsence la discrtion qu'il a eue de ne pas examiner ma pauvre
femme. Il ne faut pas que votre personnalit apparaisse, surtout par
ma faute, dans une attitude quivoque, illgale... Et cependant,
puisque l'honneur de Francine est intact, rien ne m'empche plus,
sinon ce trop juste scrupule envers vous, de faire poursuivre son
assassin. Je viens vous demander comment vous envisagez cette
situation terrible.

Sans hsiter, Perrelot riposta:

--Voulez-vous qu'avant tout nous cartions les considrations qui
me concernent? Jamais la vrit ne m'a fait peur, Delchaume. Je me
suis drob  elle une seule fois, sur vos instances. Mon Dieu!
ce que vous me demandiez tait si naturel, presque si juste!...
Toutefois, vous le reconnaissez  prsent, nous avons eu tort. Eh
bien, laissons cela. Que ce tort devienne manifeste, public, me
cause des dsagrments plus ou moins graves, ceci est secondaire.
Vous entendez... N'en parlons mme plus. Encore une fois, la vrit
ne me fait pas peur. La satisfaction de revenir  elle compense
les difficults du chemin que j'ai  faire pour cela. Nommez-moi,
invoquez-moi, citez-moi, je vous y autorise, je vous le demande...

--Noble coeur... admirable matre...

--Laissons... laissons!... Maintenant, regardons un peu les choses
en face. Un enfant a disparu. Vous allez dire au chef de la Sret:
Cherchez-le-moi.

--Oui. Et j'ajouterai: l'auteur du rapt est aussi l'auteur d'un
assassinat. Je vais dposer contre lui une double plainte au Parquet.

--Je vous en supplie, Delchaume, ne sparons pas les questions.
L'enfant, d'abord, l'enfant... Quels arguments donnerez-vous  un
procureur de la Rpublique pour vous faire rendre un enfant que vous
avez reconnu parce que vous le croyiez le fils de votre femme, mais
qui ne l'est pas, et qui a t repris, de votre propre aveu, par son
vritable pre?

--Son pre se gardera bien de se donner pour tel. D'ailleurs, le
pourrait-il, s'il le voulait? En cas d'adultre, non? Et, pour moi,
c'est un roman de l'adultre qui a cot la vie  ma pauvre Francine.

--Vous imaginez qu'on inculpe aussi aisment un prince Omiroff?

Le vieux matre avait dit cela doucement, d'un air o quelque pret
se mitigeait d'une profonde tristesse. Et, tout aussitt, il dcela
le motif de cette tristesse.

--Quel malheur!... Un garon comme vous, parti pour de tels
triomphes scientifiques, pour de telles victoires sur les misres
de l'humanit! Par quelle meute de passions, de chagrins voraces,
laisserez-vous dvorer la moelle de votre cerveau, de vos nerfs, de
votre gnie!

--Ah! oui, j'en serai dvor, cria imptueusement Delchaume, si,
comme vous me le faites entendre, je dois invoquer une justice
volontairement sourde, une police qui saura se faire aveugle.
Un prince Omiroff!... Eh quoi!... mme votre grand coeur loyal,
 qui j'en appelle, s'effare devant le prestige d'un tel rang,
l'inviolabilit de ce prince tranger! Si je vous avouais tout...
Si je vous disais que j'ai rv d'un moyen plus expditif, que j'ai
presque mani la bombe destine  cet homme, l'engin fatal qui, l't
dernier, dchiqueta ou livra ses inventeurs!

--Vous, malheureux!...

Le chirurgien s'tait lev. D'un lan instinctif, il courait aux
portes, tournait les clefs, rabattait plus hermtiquement les
tentures. Il entr'ouvrit mme un instant pour explorer des yeux le
palier de l'tage. Mais il ne vit personne. Une rumeur de voix, de
rires, d'adieux monta. Les roulements des voitures qui partaient
prolongeaient dans les murs des vibrations attnues. Nul ne songeait
 pier ces deux hommes, qu'on supposait absorbs par la discussion
de quelque cas mdical dconcertant.

Perrelot revint vers son jeune confrre. Il murmura:

--L'affaire de la Petite-Barrerie?...

Raymond, presque solennellement, inclina la tte.

--Comment tiez-vous dans cette horrible aventure?

--La principale accuse, Tatiane Kachintzeff, cette fille de
vingt ans,--ah! si intressante!... elle a vu,--vous m'entendez,
matre,--elle a vu Boris Omiroff rejoindre ma femme dans un wagon,
la suivre  Paris, la faire monter dans une auto, le soir o
Francine revint chez moi blesse  mort. L'auto tait une voiture
particulire... Le chauffeur avait le type d'un moujick...

Le visage de Perrelot se durcissait, se fermait. Il dit presque
rudement:

--Ainsi, vous dposerez une plainte contre ce prince russe, dont le
pre occupa les plus hautes fonctions, dont le frre fut un des hros
de la guerre d'Orient... Et vous citerez comme tmoin une malheureuse
nihiliste, convaincue d'avoir jou une part active dans un complot
qui avait pour but d'assassiner ce prince... Mais vous allez  un
abme, mon pauvre ami!...

Il ajouta, devant le silence de Raymond:

--Et vous n'en avez pas le droit! Vous n'avez pas le droit de
fausser la valeur scientifique, sociale, que vous tes.

--Je veux venger ma pauvre Francine... Ah! son rcit!... ce qu'elle a
souffert!...

--Sera-ce la venger?

--Je veux sauver l'enfant. Dieu sait quels risques il court!...

Encore une fois, le gnial gurisseur prit l'expression dont
s'aiguisait sa physionomie au moment d'un diagnostic difficile, pour
demander  Delchaume:

--Dites-moi, en vous interrogeant  fond, en descendant jusqu'au
dernier ressort de votre sentiment le plus secret, ce qui vous
attache  cet enfant.

Le jeune homme regarda Perrelot, d'abord avec un peu de surprise,
puis avec une concentration profonde, et enfin, avec trouble. Son
vieux matre le vit rougir lgrement, dtourner les yeux.

--Delchaume...

--Je... je rflchis.

--Une rflexion vient de vous frapper dj. Pourquoi ne me la
dites-vous pas?

--Parce qu'elle constate en moi un tat d'me trop rcent...

--C'est celui-l qu'il importe de connatre.

--Mais, ds le dbut, tout inclinait ma tendresse vers ce petit
tre... Ma piti pour lui, mon dsir d'excuter le voeu de Francine,
sa propre grce,  cet innocent... Il est adorable... Son isolement
dans la vie... le nom que je lui ai donn, et qui l'a fait mien...
Aujourd'hui, je me sens pris, li... Je n'aimerais pas davantage mon
propre fils...

--J'admets... oui. Maintenant voyons, mon ami, ce dernier motif dont
vous hsitiez  convenir avec vous-mme.

--Ah! diagnostiqueur infaillible! s'cria Raymond, qui ne put
s'empcher de sourire. Oui... j'hsite,--non pas  en convenir avec
moi-mme, mais avec vous. Car c'est trop long  expliquer. Et, sans
explication, cela vous paratra si trange...

--Racontez... sans explication.

--Eh bien, une autre personne que moi souffrira cruellement si je ne
retrouve pas mon fils adoptif.

--Une autre personne?... une femme?

--Une femme... oui.

--Une femme... rpta encore le vieillard pensivement.

Il sembla peser en lui-mme l'importance, les consquences, de cette
nouvelle donne, puis, tandis que son masque aigu et spirituel
s'clairait d'une lueur de malice, il reprit:

--Allons... Tout cela est moins dsastreux que je ne le craignais.
Vous ne serez pas une force perdue.

--Je crois, mon cher matre, que vous vous lancez dans des hypothses
inexactes.

--Mais non. Du moment qu'une femme est auprs de vous, une femme
qui se montre maternelle  l'enfant que vous levez, une femme 
qui vous redoutez de faire de la peine... vous n'tes plus l'isol,
en proie  une sombre folie de vengeance que je dcouvrais en vous
tout  l'heure. Delchaume, vous n'avez plus besoin de moi,--sauf,
n'est-ce pas? pour ce que vous m'avez demand d'abord. Mais c'est un
point lucid: n'ayez aucun scrupule quant  mon rle au lit de mort
de votre pauvre Francine. Je reviens entirement  la vrit, trs
volontiers, trs haut, quoi qu'il en puisse advenir.

Le grand chirurgien pronona ces mots du ton d'un homme qui conclut
une conversation. Toutefois, au moment de se lever, il se ravisa sur
un geste, suppliant de Delchaume.

--Comment, mon cher matre! s'cria celui-ci,vous imaginez que
j'irai chercher des conseils auprs d'une femme si vous ne me donnez
pas les vtres!

--C'est pourtant ce que vous auriez de mieux  faire.

--De l'ironie!... Je ne la mrite pas.

--Aucune ironie. Je vous vois avec joie dans la norme, dans la sant.
Tout  l'heure, je vous croyais malade....

--Comment?

--Mais oui. Quelque tendresse que vous ayez eue pour votre exquise
Francine, quelque dchirement dont saigne votre coeur  la pense de
ce qu'elle a souffert, injustement... vous ne seriez pas un homme de
vingt-huit ans, valide et sain, si vous n'acceptiez pas le bienfait
d'un regard de femme, d'une sollicitude de femme, si vous vous
hypnotisiez devant une tombe, devant un mystre sanglant... Alors,
du moment que vous vous portez bien, qu'avez-vous affaire du vieux
gurisseur que je suis?... Allez la trouver, elle... C'est elle qui
mettra au point vos chimres lugubres....

--Vous ne la connaissez pas.

--Mais si.

--Son influence peut tre mauvaise.

--Mais non.

--C'est trop fort!

--Ne m'avez-vous pas dit qu'elle aime votre petit enfant?

--Savez-vous, mon cher matre, pourquoi elle l'aime?

Un franc sourire dtendit la gravit du vieillard. Ses yeux adoucis
raillaient affectueusement Delchaume.

--Non...non! Ce n'est pas  cause de moi, protesta celui-ci.

Perrelot se tut, sans changer d'expression.

--Elle aime l'enfant parce qu'il est le vivant portrait du mari
qu'elle a perdu.

--Comment cela se peut-il?

--Cela se peut parce qu'elle est veuve du prince Dimitri Omiroff,
frre du prince Boris.

--Une princesse Omiroff!...

--Oh! princesse... Dimitri, pour l'avoir pouse, se vit retirer
son titre, confisquer ses biens. Elle n'a jamais voulu s'entendre
nommer princesse. Et maintenant elle travaille pour vivre. Elle n'a
de ressource que son art. C'est Flaviana, la danseuse, l'toile du
National-Lyrique.

--Flaviana!...

Douceur presque attendrie de l'exclamation. Point besoin d'avoir sa
loge au National-Lyrique comme le clbre professeur. Quel Parisien
prononcerait ce nom sans une prdilection charme, un peu de fiert,
parce que la dlicieuse artiste lui appartient,  ce Paris qu'elle
enchante, beaucoup de respect, parce que nulle calomnie, nulle
mdisance n'a jamais eu prise sur la dignit de cette jeune vie.

Flaviana... Devant le vieux matre, l'apparition s'voqua...
La crature aile, dans l'envolement des jupes de tarlatane,
l'blouissante lgret, le style incomparable, qui fait de sa danse
un pome si personnel, un pome chaste. Et le long visage encadr des
bouclettes brunes... Et le sourire... ce sourire qu'on n'oublie plus.

--Ah! on me l'avait dit... (mais on dit tant de choses!...) que
Flaviana avait t la femme, ou la matresse, de Dimitri Omiroff.

--Sa femme.

--Il est mort en Mandchourie, n'est-ce pas?

--Oui, aprs une conduite si hroque que le tsar lui a restitu
faveur, titres, biens...

--Alors... elle est princesse?... Et riche... Flaviana?

--Non. Il n'a pas fait de testament. A-t-il su seulement qu'il tait
rintgr? Quelles sont leurs lois?... J'ignore... Flaviana danse
pour vivre, ne revendique rien.

--Il n'y eut pas d'enfant?

--Il y en eut un, qui vint au monde prmaturment et ne vcut pas.
Ce fut une catastrophe cause par la brutale nouvelle de la mort du
mari, du hros... l-bas.

--Je comprends qu'elle ait report sa tendresse sur ce petit neveu...

--Elle ignore que Boris est le pre.

--Pourquoi?

--Jusqu' ce matin, je croyais  une faute de ma pauvre Francine. Je
n'avais pas  la rvler.

--Et ce soir?

--Ce soir, mon matre vnr, je suis venu vous demander de me guider
dans ce labyrinthe.

--J'imagine que vous allez tout dire  Flaviana.

--Ne sera-ce pas aggraver son chagrin?

--Son chagrin?...  cause de l'enfant?...

--Oui... elle le regrettera d'autant plus qu'elle connatra les liens
qui l'attachent  lui... Et elle sera terrifie de le savoir aux
mains de Boris. Elle dteste et redoute son beau-frre.

--Vous lui devez cependant la vrit.

--Cette vrit vous appartenait. Puis-je la divulguer sans risquer de
faire apparatre au jour votre dvouement pour moi?... ce dvouement
qui vous entrana...

--Nous avons tranch cette question.

--Enfin,... mler une femme  cette histoire de sang... l'initier 
ma rsolution de vengeance...

--C'est  cela qu'il faut l'initier. Une femme, Delchaume, et une
femme comme celle-l... c'est notre meilleur guide,  nous autres
hommes. Avec quelle confiance je vous envoie vers elle! Comme je me
sens rassur sur votre compte! Voyez-vous, mon ami... j'ai dpec,
taill, fouill bien des chairs, vivantes ou mortes. Je ne crois pas
qu'une parcelle de notre admirable et misrable machine humaine garde
pour moi un prestige ou un secret. Cependant, chaque fois que, dans
ma longue carrire, en procdant  une autopsie, j'ai effleur de mon
scalpel cette petite chose merveilleuse qu'est un coeur de femme,
j'ai inclin toute ma science devant ce tabernacle de l'insondable,
de l'inconnaissable. Dans cette petite chose, Delchaume, quand elle
palpite, il y a les vibrations de l'infini. L, se rpercute ce que
nous pouvons connatre de plus profond du grand mystre de la vie.
Allez voir Flaviana, Delchaume, allez prendre conseil de votre amie.
C'est elle qui a les secrets du sort et de votre destin, non pas le
vieux logicien, le vieux raisonneur que je suis.




IV

DANS LES COULISSES


La rptition en costumes venait de finir au National-Lyrique. Les
auteurs, le directeur, quelques amis, demeuraient dans la salle, pour
vrifier et faire recommencer des effets d'clairage.

--Les fonds sont trop bleutres de lune quand le fantme de
la fiance parat, dit quelqu'un. Il ne se dtache pas assez
nettement. Tout d'abord, on croit que c'est une vapeur qui s'lve.

Tous fondaient grand espoir sur ce _Ballet des Elfes_. Une surprise
pour le public. Le compositeur, inconnu la veille, serait clbre
le lendemain. Sa musique, originale, prenante, d'une formule trs
neuve, trs personnelle, trouvait la mlodie sans y sacrifier ni la
pense, ni l'enchanement logique, ni le style. Cette mlodie ne
tombait jamais dans les redites vulgaires des flons-flons italiens,
pas plus qu'elle ne s'astreignait  la lourdeur pitinante du
_leit-motiv_ allemand. D'inspiration trs franaise, l'oeuvre tait
d'une spontanit, d'une fracheur ravissantes. Et quel sujet
essentiellement musical! C'tait les _Elfes_ de Leconte de Lisle,
dont une imagination ingnieuse avait fait deux actes de ballet.

    Couronns de thym et de marjolaine,
    Les Elfes joyeux dansent sur la plaine.

Le premier acte montrait les fianailles du chevalier, la jalousie
de la reine des Elfes, et tous les moyens de sduction invents par
elle pour conqurir celui qu'elle aimait. Le second acte droulait la
chevauche nocturne, la traverse de la plaine ferique, la dernire
tentative de la reine des Elfes, et enfin la rencontre du chevalier
avec le fantme de sa fiance:

    O mon chevalier, la tombe ternelle
    Sera notre lit de noce, dit-elle.
    Je suis morte, hlas!... La voyant ainsi,
    Lui-mme, d'horreur, tombe mort aussi.

Flaviana incarnait la reine des Elfes.

Comme la rptition s'achevait, les auteurs montrent sur le plateau
pour lui exprimer leur reconnaissance, leur admiration.

Le jeune compositeur suffoquait, boulevers de joie. Cette danseuse
 l'me si profondment artiste, avait interprt son rve en y
ajoutant une grce divine. Il venait d'en avoir la rvlation
complte, et il en tremblait d'motion. Lorsqu'il fut prs d'elle,
il voulut parler, ne le put pas, clata en sanglots, tandis qu'il
baisait la main de l'toile.

--Merci, dit Flaviana, avec son mouvant sourire. On ne m'a
jamais fait un si grand compliment.

Au fond de la scne, de petits rires touffs fusrent d'un groupe
tout mousseux de courtes jupes de tulle, tout frtillant de jambes et
de bras minces.

--Il va lui donner son rhume de cerveau, s'il lui ternue comme a
sur la main.

--V'l ce que c'est que de se mettre compositeur avant d'tre sorti
de nourrice.

--Il a du talent, tu sais, le type.

--C'est pas une raison pour pleurer.

--Allons, le premier quadrille!... un peu de place, n'est-ce pas?
Puisque c'est fini, qu'est-ce que vous attendez? cria le rgisseur,
qui, aussitt, donna deux coups de sifflet.

Un hurlement partit:

--Amenez la deuxime herse!... Plus bas encore... Plus bas!... La
lumire... tout!

Le danseur qui jouait le chevalier s'approcha des fillettes. Sous
le rayon d'un projecteur, son armure d'argent blouissait. On avait
voulu donner le rle  une femme. Mais le travesti dplaisait au
compositeur. J'ai compris cela en drame, dit-il, je ne veux pas
des quivoques de music-hall. L'interprte exultait. C'tait un
jeune garon, svelte, trs dou, que les lauriers d'Illinski, le
Vestris russe, empchaient de dormir.

--Mademoiselle Bertile, permettez-moi de vous offrir une grenadine
chez la mre Martin? ou ce que vous voudrez?... Vous devez avoir
soif, demanda-t-il, avec plus de respect qu'il n'est d'usage dans ce
petit monde.

Il s'adressait  une danseuse du premier quadrille, une grande
fillette de quinze  seize ans, de la figure la plus intressante.
Plus attachante que jolie, elle paraissait d'une fragilit de
fleur rare, pousse trop vite. Ses traits, presque trop fins,
peu maquills, semblaient mangs, pour ainsi dire, par deux yeux
immenses, o il y avait beaucoup de mlancolie, sinon de tristesse.

--Merci, non, rpondit-elle avec douceur. Vous tes bien gentil,
Claudio, mais j'aime mieux pas.

--Vrai?... Oh! je vous en prie!... insista le jeune homme,
dsappoint.

--Tu perds ton temps, mon pauvre Claudio, dit une coryphe en
riant. Tu ferais mieux d'accompagner Chichette chez la mre Martin.
Elle a une ardoise de vingt-huit sous, et ne sait comment la payer.
C'est qu'elle ne plaisante pas, la mre Martin. Tout  l'heure, elle
lui a refus crdit,  Chichette, pour des pastilles de menthe.

--Chichette me rase, dclara Claudio.

--Faudrait que tu aies de la barbe pour a, morveux! cria une voix
pointue qu'on reconnut pour celle de Chichette.

S'esclaffant, bavardant, se disputant, les danseuses s'en allaient
par les coulisses. Les unes montaient dans leur loge, les plus
petites, dans ce qu'on appelait irrvrencieusement leurs bains 
quat'sous. Un certain nombre prenaient le couloir qui mne chez la
mre Martin.

Derrire son comptoir, la bonne femme s'affairait  verser les sirops
et  dbiter les bonbons que rclamaient tous ces petits museaux de
chattes.

--Avez-vous trois sous, mademoiselle Chichette? demandait-elle, la
main sur le bouchon du sirop d'orgeat. Je ne vous sers pas avant de
les voir. Je n'exige pas toute votre ardoise, mais je ne veux pas
qu'elle s'augmente. D'abord votre mre m'a dfendu de vous faire
crdit.

La petite jeta autour d'elle un regard navr. De voir les autres
boire, cela augmentait sa soif. Et elle adorait le sirop d'orgeat.

Mais le chevalier arrivait, dans son armure d'argent.

--coute, Chichette, fit-il, en tirant la gosseline  l'cart, je
nettoie ton ardoise si tu me dis quelque chose.

--Oh! veine... Quoi donc? Tout ce que vous voulez, m'sieu Claudio.

--Bertile?... Tu la connais?... A-t-elle quelqu'un?

--Bon! Vous v'l pinc, m'sieu Claudio. Et, jaloux par-dessus le
march. Ah! mince...

--Pas d'apprciation. Sais-tu quelque chose?

--Je sais que si j'avais eu sa chance, je serais dj dans mes
meubles, au lieu de recevoir des affronts pour trois sous. Sale mre
Martin, va!

--Quelle chance a-t-elle donc eue, Bertile?

--Un type qui en est fou... Dame! plus tout jeune... Mais pas
repoussant... au contraire... tout  fait bath... Et galetteux!... La
martre  Bertile, mame Pageant, la fruitire de la rue du Rocher,
voulait arranger la chose. Elle a fait monter la mme dans l'auto du
type, le jour d'une promenade en fort... a en a fait un rafft!...

--Comment a?

--Ben, Bertile, d'abord, a saut de l'auto. Elle s'est foul ou cass
quelque chose... Vous savez bien?... Elle est reste un mois sans
venir:

--Non, je ne sais pas. Je ne suis pas souvent des mmes rptitions.

--Oh!... et puis... continua la petite en s'tranglant de rire,
c'est le pre Pageant qui en a fait une histoire!... Il a tap sur
sa femme!... Ah! mes enfants, ce que j'aurais voulu tre l!... Parce
que c'est sa seconde femme, celle-l... C'est pas la mre  Bertile.

--Alors Bertile est malheureuse, chez elle.

--Ne la plaignez pas. Elle n'y est plus. Quand je vous dis
qu'elle a toutes les chances. Sa petite mre du corps de ballet,
Flaviana,--excusez du peu!--l'a prise... oui, dans son bel
appartement du boulevard de Courcelles. Vous comprenez pourquoi
elle s'en fichait de vos gnrosits chez la mre Martin. Elle nous
ddaigne tous. Mademoiselle se voit dj toile.

--Je ne crois pas que Bertile soit mprisante, murmura le pauvre
chevalier, qui rougit sous la visire d'or de son casque d'argent.

--Oh! fit Chichette, qu'elle le soit ou non!... pour ce que a
vous servira!... Allons, venez nettoyer mon ardoise, mon petit
Claudio. Je vous en ai donn pour vingt-huit sous, il me semble.

Et elle courut vers le modeste buffet, sur ses lgers chaussons
roses, dans l'envolement de la jupe mousseuse, criant de sa voix
pointue:

--Mon orgeat, mre Martin!... Donnez vite!... V'l Rothschild qui
s'amne!

A la mme minute, celle qui tait l'objet de ces propos, descendait
vers le proscenium, o sa petite mre, suivant la forme d'adoption
du National-Lyrique, s'attardait  causer avec le matre de ballet.
Bertile s'approcha de l'toile, et, sans l'interrompre, se tint 
ct d'elle avec un petit air volontairement effac, discret.

--Tu m'attends, mignonne? dit Flaviana en se tournant. Reste...
J'ai fini. Nous remonterons ensemble.

Elle lui parlait avec une tendresse de soeur ane. Bien que cette
maternit pour rire des coulisses ft devenue presque effective
depuis que l'toile avait pris chez elle sa petite camarade, les dix
ans  peine qui sparaient leurs ges respectifs ne suffisaient pas
 mettre entre leurs deux coeurs si tendres la distance du respect.
Bertile avait dit:

--Puisque je vais vivre avec vous, je ne puis vous appeler petite
mre. Au thtre on sait ce que cela veut dire. Et encore... Au
National-Lyrique seulement. Car j'ignore si, ailleurs, les premiers
sujets s'intressent aux pauvres gosselines des petites classes,
comme chez nous. Mais dans la vie, dans la rue, dans le monde, ce
serait offensant pour votre jeunesse qu'une grande fille comme moi
vous appelle sa mre...

--Mais tu ne me flattes pas!... Tu supposes donc qu'on s'y
tromperait? se rcriait plaisamment Flaviana.

Un loquent regard de la fillette vers le beau visage, presque
virginal encore, de sa jeune protectrice, aurait suffisamment
protest, si la protestation et t ncessaire.

--Tu m'appelleras Flaviana... Et je veux que tu me tutoies, ma
chrie, avait dcrt la gracieuse crature. Ainsi tu sentiras
moins qu'il te manque une famille.

Quoi d'tonnant si, tandis que l'toile s'attardait  fixer encore
quelques points dlicats avec le matre de ballet, la petite danseuse
du premier quadrille l'attendait comme l'ombre attend le soleil,
attachant sur elle des yeux profonds,--mais pas encore assez profonds
pour la tendresse admirative dont ils dbordaient.

Autour de ces deux silhouettes lgres (la reine des Elfes et
l'un de ses immatriels sujets), les jeux de lumire continuaient
 se croiser,  s'exasprer ou  se fondre, sur la scne. Sans
s'occuper des personnes restes sur le plateau, le groupe des
importants personnages--groupe confus et noir dans l'obscurit
de l'orchestre,--poursuivait ses expriences. De temps  autre un
commandement jaillissait des tnbres:

--Voilez la lune, que diable! Un nuage passe sur la lune. Arrtez
les feux follets!... arrtez les feux follets. Qui m'a fichu?...
C'est pas des feux follets, voyons! c'est des escarbilles de
locomotive!...

A deux ou trois reprises, le pittoresque de telles indications excita
la curiosit de Bertile. Elle regardait alors autour d'elle, mais
se rendait mal compte, car les rayons lectriques l'blouissaient.
De la scne, on ne pouvait juger les surprises de l'clairage.
Mais voici ce qui se produisit: soudain, comme l'alternance des
projections illuminait, puis plongeait dans l'ombre, tour  tour,
certaines parties du dcor, la jeune fille tressaillit. Elle venait
d'apercevoir, non loin d'elle, s'allongeant des coulisses sur la
scne, une ombre que la bizarrerie des feux rendait gigantesque,
grimaante, fantastique. C'tait le profil d'une tte et de la moiti
d'un corps d'homme. Aussitt l'obscurit revenue l'effaa. Ft-ce
une ressemblance, un ressouvenir odieux? Ft-ce l'impression rapide,
pnible, comme d'un cauchemar?... Un frisson glaa Bertile. Malgr sa
peur, ses yeux largis restaient fixs sur ce point redevenu sombre,
o se dessinait maintenant  peine la haute dcoupure indistincte
d'un portant. Puis, tout  coup, la lumire y ressauta, d'un jet
brusque. Apparition de terreur!... L'homme tait l... L'homme dont
le dsir acharn ligotait sa jeune vie, dont elle sentait toujours
la poursuite haletante derrire elle, comme la proie effare peroit
le souffle du fauve. Il s'avanait hors des coulisses, la regardant,
marchant de son ct.

Une pouvante insurmontable s'empara de Bertile. La nerveuse fillette
ne songea mme pas qu'elle tait protge, que, sur le plateau, dans
la salle, il y avait des gens qui ne ressemblaient pas  sa misrable
belle-mre, et devant qui nul n'oserait manquer de respect  une
enfant. L'effroi et la rpulsion la convulsrent. Elle se serra
contre Flaviana, avec un cri si dsespr que l'norme cavit du
thtre en vibra tragiquement.

--Lui!... sauvez-moi!... Je suis perdue!... Je meurs!...

Et la pauvre petite danseuse se jeta dans les bras de sa grande amie,
o, bientt, elle s'alourdit, sans connaissance.

Il y eut un moment de dsarroi. Les projecteurs s'affolaient,
fouillaient de leurs pinceaux lumineux le fond de la scne, laissant
dans l'ombre ce qu'il importait de voir. Le directeur, les auteurs,
bondissaient de l'orchestre, grimpaient le petit escalier reliant la
scne  la salle.

--Que se passe-t-il? Qu'est-ce qu'il y a?... Quelle est cette petite
qui se trouve mal?

Rgisseurs, machinistes, lectriciens, tout le personnel se
prcipitait. Une foule envahit le plateau. Jamais on n'aurait cru
qu'un tel nombre de gens pt fourmiller si vite, de tous les coins de
l'immense thtre, bant de vide une minute avant. Nul, d'ailleurs,
n'y comprenait goutte. Pas mme Flaviana, qui n'avait rien remarqu,
rien vu.

--Je suppose, avana-t-elle, que c'est un effet de fatigue
nerveuse. L'enfant est dlicate. Souffrante rcemment, elle a
peut-tre repris trop tt son travail. Et elle se donnait avec tant
de coeur aux rptitions! Ce _Ballet des Elfes_ nous emballe toutes,
ajouta la gracieuse femme avec un sourire vers les auteurs.

Cependant la mre Martin, appele en hte, accourait aussi rapidement
que le permettait sa corpulence. Elle examina Bertile,--qu'on venait
d'tendre sur un praticable, reprsentant un talus de mousse dans la
fort magique.

--Cette gosse-l a eu les sangs tourns, dclara la matrone, avec
une autorit devant laquelle tout le corps de ballet avait coutume de
s'incliner.

Elle mit des sels sous le nez de la jeune fille, et d'un peu d'ouate,
mouille au goulot d'un flacon, lui frotta les tempes. Une odeur de
mauvaise eau de Cologne se rpandit.

--Bertile Pageant... fit le directeur, hochant la tte. Elle est
doue, cette mtine-l. Elle a de l'avenir... Pourquoi tourne-t-elle
de l'oeil comme a? Elle n'a pas fait la btise, au moins?

--Elle!... s'exclama la mre Martin avant que Flaviana pt rpondre.
Pas de danger!... C'est sage comme l'agneau du bon Dieu... Mais je
vous dis qu'on y a tourn les sangs.

L'toile intervint:

--Elle n'est pas heureuse chez elle. Le pre s'est remari. La
belle-mre n'est pas tendre. Pour le moment, je l'ai prise avec moi.

--a vous ressemble, a, ma chre, opina le directeur.

--Les jeux de lumire lui auront donn une sorte d'hallucination.
C'est une petite nature trs impressionnable.

--On serait impressionn  moins, grommela la mre Martin, qui,
maintenant, dtachait la ceinture troite autour de cette taille 
prendre dans les dix doigts. L... ma belle... a va mieux?... On va
la monter dans la loge  sa petite mre.

--Vous avez l'air de savoir quelque chose, madame? questionna
l'auteur du livret, qui ne connaissait pas la mre Martin, ni
son commerce de douceurs prs du petit foyer de la danse, ni sa
popularit parmi toute cette crdule et friande jeunesse.

--Je sais seulement que j'ai aperu dans un couloir cette chouette
de mauvais augure, la fruitire de la rue du Rocher, sa martre,
quoi! Elle m'avait l'air de faire signe  quelqu'un. Dieu sait si
elle n'amenait pas jusqu'ici quelque vieux singe, dont le museau
effraie cette pauvre petite. Pisqu'al'ne veut pas, Bertile!... Faut
avoir du vice pour la forcer. Que ces demoiselles cherchent une
position... pas moi qui les en blmerai... Mais c'est gure tout de
mme le rle d'une mre...

L'difiante rflexion ne trouva pas d'cho. Le bavardage de la
mre Martin venait de mettre en fuite les gros bonnets. Et le menu
fretin se htait de les imiter en courant aux postes de travail.
L'vanouissement d'une danseuse, au National-Lyrique, n'tait pas une
de ces circonstances dont l'imprvu et la raret pussent mouvoir. Si
l'accident avait retenu un moment l'attention de ces messieurs, c'est
qu'il concernait Bertile, la meilleure danseuse du premier quadrille,
une fillette dont la douceur et l'excellente tenue plaisaient  tous,
en qui, surtout, on respectait la protge de Flaviana.

Cependant,  la faveur de l'motion gnrale, du brouhaha, des alles
et venues, l'auteur du dsordre s'tait clips. En toute hte, il
rejoignit, vers la porte des artistes, la femme de Victor Pageant,
que la mre Martin avait parfaitement reconnue tout  l'heure dans un
couloir.

--Sortons, dit ce personnage, d'un air fort contrari. D'ailleurs,
vous avez la somme dont nous tions convenus. Bonsoir! Je n'ai pas
envie qu'on me voie avec vous.

--Mais... s'cria la mgre, abasourdie.

--Il n'y a pas de mais. J'y renonce... J'aurais tout donn  cette
enfant-l. Ah! elle ne sait pas ce qu'elle perd... Cependant, il y a
des bornes...

--Qu'a-t-elle donc fait?...

--Elle a cri comme si je venais pour l'assassiner. Elle a ameut
tout le thtre.

--La pcore!... Elle me le paiera.

--Allons, n'y pensons plus! s'cria brusquement le riche amateur de
fruits verts.

Une rage saisit la martre. Des mots injurieux sortirent de sa bouche
 l'adresse de sa belle-fille.

--Elle me le paiera!... rptait-elle. Et plus cher qu'elle ne
suppose!

La silhouette cossue de son complice s'loignait dj. Mais le triste
personnage avait entendu. Il revint sur ses pas.

--coutez, madame, dit-il. Je ne suis pas trs fier de ce que
nous avons fait ensemble. Pourtant, avec la certitude de russir,
je recommencerais. Oui, j'enlverais Bertile... Et de force... Je
commettrais des lchets... Je serais capable de tout. Mais pas
pour la faire souffrir. Ma seule excuse, c'est que je voudrais la
gter comme jamais homme n'a gt une enfant chrie, une matresse
adore... Il n'y a pas moyen. J'en fais mon deuil. C'est pour moi un
dboire amer,--plus amer que je ne puis le dire. Mais je ne veux pas,
vous entendez, je ne veux pas, que vous tourmentiez cette innocente 
cause de moi.

--Elle est la ruine de sa famille! gmit la femme de l'ex-hercule.
Songez, monsieur!... J'ai deux pauvres petits enfants... C'est
abominable  elle de ne pas m'aider  les lever, aprs tous les
sacrifices que j'ai faits pour qu'elle devienne _artisse_!

--Bon, bon!... grommela le vieux Parisien, que ces simagres ne
touchaient gure, mais qu'attendrissait la pense de la jeune fille.
Si vous me promettez de laisser la petite tranquille, je veux bien
faire quelque chose pour vous.

Il tirait son portefeuille de sa poche. Dieu sait s'il avait
rpt ce geste depuis qu'il tait entr dans les diffrents plans
de campagne pour rduire la rsistance de Bertile. Cette fois
l'impulsion racheta un peu les antrieures vilenies.

--Tenez, dit-il  la mgre, a, c'est en change de votre
promesse que vous n'adresserez pas un reproche  Bertile, et surtout
que vous ne vous permettrez envers elle aucune duret, aucune
violence. Et vous savez, j'aurai l'oeil... Si vous vous conduisez
gentiment avec elle, je le saurai. Et il y aura quelque chose de
plus.

Mme Pageant fondait en protestations, en gratitude.

--Monsieur pense!.. C'tait une faon de parler!... Je suis vive
comme a, puis, la main tourne, je n'y songe plus. Cette enfant...
J'ai pour elle un coeur de mre... Mais Monsieur est trop bon...
Monsieur verra... Ne dsesprons pas qu'elle entende raison, la
mignonne...

Une pteuse coule de miel gluait maintenant hors de cette bouche
mauvaise. La fruitire ne s'engageait gure en manifestant les
meilleures intentions  l'gard de Bertile, puisque la fillette,
 l'abri chez Flaviana, lui chappait. Aussi dversait-elle sa
papelarde loquence, en s'attachant aux pas du sducteur du, qui
n'avait plus qu'une hte: se dbarrasser d'elle. Il avait saut dans
son auto, tait loin, qu'elle parlait encore.

Ce soir-l, quand Victor Pageant rentra, reint d'avoir frott des
parquets toute la journe, il surprit son pouse dans une singulire
position. La fruitire ayant, non sans imprudence, confi la garde de
la boutique  ses deux garnements, Totor et Titine, venait de monter
 leur logement, pour serrer son trsor dans une cachette, qu'elle
changeait souvent pour plus de scurit. Aujourd'hui, elle avait eu
l'ide de glisser l'enveloppe qui contenait les billets bleus entre
les tringles de leur lit de fer et le sommier. Pour y russir, elle
s'tait tale tout de son long par terre.

Pageant, lorsqu'il rintgra le domicile, aperut de la lumire au
ras du sol, puis une jupe de femme, qu'il aurait crue tombe sur la
descente de lit, s'il n'en avait vu sortir deux chevilles vtues
de bas aubergine et deux pieds s'agitant dans des chaussons de
Strasbourg.

Mais aussitt, plus rien! Sa femme, l'entendant rentrer, venait
de souffler le bout de bougie, pos  mme le plancher, et qui
l'clairait dans sa tche.

--C'est toi, la maman? demandait l'ex-hercule, non sans timidit,
car ce mystre l'impressionnait. C'est toi?... rpta-t-il. Les
petits m'ont dit que tu venais de monter.

Un gmissement sortit de dessous le lit. Mme Pageant improvisait
une tactique. Simuler l'vanouissement, c'tait une explication, un
alibi, et en mme temps une excuse pour attendre qu'on l'aidt, car,
sans lumire, elle ne pouvait se redresser qu'en risquant de se fler
le crne contre le chlit.

--Mon Dieu?... Tu es malade?... dit la voix tremblante du bon
Pageant. Et, soudain, la position o il avait entrevu sa femme,
aggrave par l'effet de l'obscurit et de la lugubre plainte, lui
suggra une affreuse pense:

--L'aurait-on assassine?... balbutia-t-il.

--Quelle gourde!... Aide-moi donc  sortir de l!... cria sa
colrique moiti, dont la patience tait vite  bout, et qui, ayant
assujetti l'enveloppe, ne craignait plus rien que la suffocation.

perdu, ttonnant, le pauvre homme ne trouvait pas d'allumettes. Il
dut descendre  la boutique, et ne remonta qu'avec Totor et Titine
sur ses talons.

--Bon Dieu, qu'est-ce que tu as eu? questionna-t-il en dgageant
sa femme, qui se releva, la figure couleur de brique, les cheveux
poussireux et dpeigns.

--Ce que j'ai eu?... Parbleu... une syncope, s'cria-t-elle. Dans
cette misre de maison, je ne mange pas pour le travail que je donne.
Quand je t'ai servi, et les gosses, vous ne vous inquitez gure s'il
reste quelque chose dans le plat pour moi.

--Pauvre poule! C'est du quinquina qu'il te faut. Je t'en achterai,
dclara Pageant.

--Et avec quoi? demanda-t-elle du ton le plus aigre.

Mais alors clata le coup de thtre. Cette fte de Titine, ayant
aperu le bout de bougie sous le lit, poussa sournoisement son frre,
et, le lui montrant:

--Tiens!.... une camoufle.

--Qu'est-ce qu'elle fait l?... grogna Totor, qui se mit  quatre
pattes pour la ramasser.

Entr d'un ct sous le lit, le polisson jugea  propos de ressortir
de l'autre, parcourant sur les genoux et les mains ce tunnel o
le balai ne passait pas souvent. Comme il arrive aux enfants, qui
dcouvrent immdiatement ce qu'ils ne doivent pas voir, celui-ci ne
manqua pas de remarquer, sous le sommier, l'enveloppe, qui, insre 
ttons, se repliait et dpassait le chssis de fer. Il surgit entre
ses parents avec un cri digne d'un guerrier sioux, et secoua si bien
sa trouvaille que des billets bleus s'en chapprent.

Pageant, paralys de stupeur, les regarda voltiger et s'abattre.
Il n'en croyait pas ses yeux. Mais sa femme, jetant une clameur
inhumaine, fona sur leur hritier, et lui administra une telle
vole de gifles, que l'ancien hercule recouvra l'usage de ses sens
pour lui arracher l'enfant des mains.

--Tu es folle!... Tu veux donc l'assommer?

Le pre expulsa les mioches, ferma la porte,  travers laquelle se
rurent les hurlements acharns de Totor. Mais les poux n'y prirent
pas garde.

--Dis-moi, fit Pageant, qui treignit le bras de sa femme.
Qu'est-ce que cet argent-l?... C'est comme a que tu t'vanouis
de privations!... Malheureuse!... Si tu as recommenc tes infamies
contre Bertile, je te tuerai!

Le mari soumis et bonasse disparaissait. Elle reconnut le redoutable
gaillard de la fort de l'Isle-Adam, le pre indign, outr, sous
la poigne de qui elle avait cru sentir se disperser ses os. A la
seconde excution de ce genre, elle y resterait, sr. La peur fit
s'entrechoquer ses mchoires.

--Je te jure... Pageant... je te jure!...

--O est Bertile?

--Chez Flaviana.

--Y est-elle?... Est-ce vrai?... Nom de D...!

--Tu peux y aller voir...

--C'est ce que je vais faire.

Il desserra un peu l'tau.

--Si je ne l'y trouve pas!...

Le frisson de la mort passa sur la chair noiraude. Peu s'en tait
fallu qu'il ne l'y trouvt pas.

--Cette salet d'argent... d'o a vient? reprit le frotteur des
parquets ministriels.

--C'est pas  moi. C'est un dpt.

--Tu mens!

--Qu'est-ce que a te fiche, puisqu'on n'y touche pas,  ta Berthe! A
preuve, c'est qu'il y a renonc, le type... Je t'en fais serment sur
la tte de mes enfants... Et ceux-l, je ne jurerais pas un mensonge
sur eux. J'aurais trop peur de leur faire tort... Je les aime... tu
ne m'teras pas a.

--Il a renonc  Bertile... Ah! il a bien fait, le bandit... Je
l'aurais crev!... Mais je ne te lche pas que tu ne m'aies dit d'o
vient la galette... Tu la cachais... c'est qu'elle ne sent pas bon.

--Oh! je ne l'ai pas vole.

--J'espre bien!

--Lche-moi!...

--Rponds.

--Tu me paieras a, Pageant!

--Bah! tu ne seras jamais plus rosse pour moi que tu ne l'es
maintenant. Tu m'as priv de ma fille... Tu l'as force  quitter la
maison. Tu ne peux pas me faire pire.

--Butor!

--D'o viennent ces billets de banque?

--Ah! zut... Tu me les laisseras?

--a dpend.

--Eh ben, c'est le type qui en tient pour Bertile. Mais... oh! l...
brutal!... Pas pour ce que tu crois.

--Comment?...

--Pour qu'on la dorlote... qu'on y fasse la vie douce... Un brave
homme, au fond...

--Un brave homme!... Le misrable!... Tu vas lui renvoyer son ignoble
argent.

La fruitire voulait sauver tous les billets grce  la destination
du dernier. Malgr ce subterfuge, l'honnte Pageant se rvoltait.
S'il avait regard de prs les fafiots bleus, il aurait reconnu,
soigneusement recolls, ceux qu'il avait cru anantir prs du Gros
Chne.

De nouveau, ils allaient subir un sort auquel un si prcieux papier
n'est gure expos. Mais leur propritaire les dfendit comme une
lionne. Pageant craignit de faire un malheur s'il dchanait toute
sa colre et toute sa force. Il abandonna donc la lutte. D'autant
que mal rassur par les protestations de sa femme, il avait hte de
courir chez Flaviana, pour constater, de ses yeux, que sa chrie
tait toujours l, en scurit, sous la protection de l'adorable
toile.

De la rue du Rocher au boulevard de Courcelles, le pre anxieux ne
fit qu'un bond. La porte de l'appartement lui fut ouverte par la
femme de confiance, la grosse Mlanie.

--Ah! s'cria-t-elle, vous savez donc? Mademoiselle Bertile ne
voulait pas qu'on vous dise... Mais, rassurez-vous, papa Pageant,
tout va aussi bien que possible.

--Y a donc eu quelque chose?

--Rien... rien... moins que rien, dit la bonne crature vivement,
car elle voyait trembler les paules solides, et les yeux nafs
se remplir de larmes, sous la broussaille grise des sourcils.
D'ailleurs, ajouta-t-elle, vous allez la voir. Madame Flaviana est
dj partie pour son thtre. Mais, comme il ne fallait pas songer
que Mademoiselle Bertile y aille ce soir...

--Mon Dieu!... elle est donc souffrante?... soupira le pauvre homme.

Dans la jolie chambre que Flaviana avait fait amnager pour sa
pupille,--puisque l'installation tait maintenant dfinitive,--entre
les draps fins, la tte sur l'oreiller brod, la petite danseuse
reposait.

En apercevant ce visiteur, dont la tenue jurait pourtant avec
la dlicatesse du dcor, et qui jamais n'avait pntr ici que
soigneusement endimanch, la fillette eut un grand cri de joie:

--Pre!... mon papa chri!...

Les bras minces sortirent des couvertures, s'enlacrent au cou
rugueux, chiffonnrent un peu plus le col dfrachi, dsempes,
mirent plus de travers la cravate en corde. Les joues fines, les
lvres de rose ple, s'appuyrent au dur hrissement de la barbe
de trois jours, s'enfoncrent contre l'paule, dans le veston qui
sentait la sueur et l'encaustique.

--Papa chri!... papa chri!...

--Mon petit Berthon!... Eh ben, quoi?... Au dodo? Tu ne danses donc
pas ce soir?

--Heureusement, non... Je ne suis pas du spectacle... Mais j'ai
tellement peur de ne pas danser dans _les Elfes_!... Un ballet
merveilleux... Si tu savais!...

--Pourquoi ne danserais-tu pas, petite fe?

--Je suis dj condamne  manquer la rptition de demain.

--T'es donc malade?

--Un peu patraque... On me soigne trop bien.

--Comment a t'a-t-il pris?

--Tout  l'heure, en scne... Figure-toi, je suis trop bte... Mais
assieds-toi donc, mon petit pre.

--Je suis bien comme a.

--Mais non... Tu es l, qui te penches... Tu as bien cinq minutes?

--Oh! une heure si tu veux.

--Veine!... Tu vas dner avec moi, prs de mon lit.

--a, c'est pas possible.

--Et la raison?...

Le pauvre homme se redressa, se dandina, tournant son vieux feutre
roussi, l'air confus.

--Voyons... papa...

--Tu ne voudrais pas, minette. Qu'est-ce que dirait madame Flaviana?

--Ce qu'elle dirait!... Les grands yeux de Bertile s'largirent
encore... Quelque chose de radieux, d'attendri, de triomphant, fit
rayonner les larges prunelles.--Ce qu'elle dirait! Tu ne la connais
pas. Tu n'imagines pas sa bont... Flaviana!... Mais elle sera plus
heureuse, plus fire, de savoir que tu t'es assis l, parce que tu es
un brave homme, parce que tu donneras une joie  ta petite... que de
recevoir les godelureaux hupps, titrs, qui viennent lui faire la
cour, qui l'assomment de leurs compliments... Papa, assieds-toi l.
Je suis sre de faire plaisir  Flaviana... J'en suis sre!...

--Mais j'ai mon costume de travail... J'ai frott au ministre... Ce
petit fauteuil de soie...

--Assieds-toi, mon vieux frotteur de papa... Ta fifille sait ce
qu'elle fait...

En mme temps, elle appuyait par deux fois son index grle sur la
sonnerie lectrique.

--Mlanie, ma bonne Mlanie... venez un peu. Papa dne avec moi.
Portez-lui la petite table... N'est-ce pas, Madame n'y trouvera rien
 redire?

--A redire?... Savez-vous ce qu'elle ruminait tout  l'heure: De
voir un peu son papa, a lui ferait du bien,  cette petite. Mais je
crains d'inquiter monsieur Pageant en le faisant appeler.

La grosse personne donna des indications  une jeune camriste
alerte, qui dressa le couvert, prpara la dnette.

--Alors? chuchota Bertile, avec un sourire espigle, tu as donc la
permission de dix heures. On ne te grondera pas,  la maison?

--Ne parle pas de ta belle-mre, fit l'ancien hercule en serrant le
poing. J'ai failli lui rgler son compte tout  l'heure.

--Fais pas a, papa. Elle t'aime  sa manire, et les petits aussi.
N'y a que moi qui tais dans le chemin.

--C'tait  cause de toi, justement.

--Comment, puisque je ne suis plus l?...

--Elle ne t'a pas jou quelque tour? Elle ne t'a pas tendu quelque
pige?

La petite danseuse eut un mouvement involontaire. L'horrible
impression de cet aprs-midi, c'tait donc vrai? Le vilain homme
avait os la relancer jusque sur la scne. Une combinaison de la
fruitire, qui avait d l'amener. Et tout le monde croyait  une
hallucination. Elle-mme avait fini par y croire.

Son pre, occup  savourer une cuisse de poulet (il croquait jusqu'
l'os... Depuis combien de mois n'en avait-il pas mang?), ngligeait
d'observer la fillette. Il accepta donc sa rponse:

--Mais non, papa. Ne la souponne pas  tort. Tu es bien tranquille,
n'est-ce pas? quand tu lui cdes. Aprs tout, elle fait marcher la
maison.

--A condition que j'aille aux Halles, le matin, et que je frotte
ensuite toute la journe.

--Elle est bonne mre pour Titine et Totor.

--Oh! elle les gte trop, ou elle les roue de coups.

--Enfin elle les aime bien.

--Je ne le nie pas.

--Eh bien, mon pauvre papa, tu as besoin de la maman de tes deux
petits. Patiente... Ne fais pas un enfer de ton intrieur  cause de
moi. Ta femme m'a considre comme une trangre dont on peut tirer
parti sans scrupule. C'est dans la nature, a. Faut pas te buter...
Tu as d'autres enfants...

--Une trangre... On ne vend pas une trangre. C'est la traite des
blanches.

--Chut!... chut!... fit Bertile, qui avana gentiment sa main
fluette pour fermer la bouche de son pre. Et la fillette ajouta
rveusement:

--Qui sait? Elle pensait peut-tre faire mon bonheur. Il y en a
tant, au premier quadrille, qui appelleraient a une bonne aubaine.

Le brave Pageant hocha la tte. Le fin repas qu'il venait d'expdier
le disposait  l'indulgence. Sa colre tombe, il n'aurait jamais
l'nergie de braver sa querelleuse pouse, et il savait gr  sa
fille de lui prcher la ligne de conduite o il se rallierait
fatalement, par bonhomie, habitude, faiblesse.

--Mais enfin, demanda-t-il, pourquoi es-tu couche? Quel est ton
mal? Je te vois maigre, plotte...

--Bah! dit-elle, ce n'est rien.

Un observateur plus avis que l'humble frotteur et remarqu
l'accablement si peu naturel qui renversait sur l'oreiller cette
jolie tte de quinze ans, le ton las, dsenchant, des quatre mots
que soupirrent les lvres puriles.

--Rien... mais quoi? insista le pre. On n'est pas au lit,  ton
ge, quand on a rien. As-tu vu un docteur?

--Non, fit-elle avec un vif redressement du buste, ce n'est pas
la peine. Il ne faudrait pas le dranger pour si peu, le docteur
Delchaume.

--Ah! il ne regarde pas au drangement, celui-l, dclara Pageant.
Voil un mdecin qui a du coeur pour les pauvres gens... A venir des
trois fois par jour chez des clients dont il ne veut pas accepter un
rouge liard.

--Comment le sais-tu? demanda Bertile.

Son mince visage devenait lumineux. Du rose flambait aux pommettes.
Les yeux brillaient dans leur large cerne d'ombre. Sur le drap, les
petites mains frmissantes entrelaaient nerveusement leurs doigts.

--C'est donc depuis que tu es partie? fit le pre. Oui... Et je ne
t'ai pas racont? Ta petite soeur... Titine... Elle nous en a fichu
un trac!... On aurait cru qu'elle nous passait entre les mains.

--Oh! Comment?...

--Une nuit, elle s'est mise  touffer,  rler... Son corps raide
comme du bois... Les yeux hors de la tte.

--Quelle horreur!...

--J'ai couru chercher le docteur Delchaume. Le seul que je
connaissais. Et puis, il avait t si gentil au moment de la
scarlatine.

--Il est venu?... comme a?... dans la nuit?

--Tout de suite.

--Qu'il est bon!... murmura Bertile, retombant sur son oreiller, le
regard en haut, les mains jointes, en extase.

--Tu peux le dire... Il a sauv la gosse.

--Qu'est-ce qu'elle avait?

--De l'asthme _enfantine_, qu'il a dit.

Il y eut une minute de silence. Le pre Pageant considrait le visage
exalt, l'expression absente de sa fille. Elle ne paraissait frappe
que d'une chose dans la maladie de la cadette: l'intervention du
docteur Delchaume. Tout  coup, elle dit:

--Papa, tu ne trouves pas injuste qu'un homme comme a puisse tre
malheureux?

--Dis donc, petite, fit-il bonassement, en serais-tu amoureuse, par
hasard, de ton docteur Delchaume?

La fillette tressaillit et se redressa, comme secoue d'un choc
galvanique.

--Oh! papa... c'est mchant ce que tu dis l!..

--Histoire de rigoler un peu.

--Faut pas.

--C't'ide! Il est gentil garon... Un peu vieux pour une gamine
comme toi...

--Vieux!... Il n'a pas trente ans.

Le pre eut encore un regard de malice. Alors la petite danseuse
parla trs vite, tandis qu'une flamme de fivre la transfigurait d'un
clat soudain.

--Ne continue pas, pre... Tu me ferais du chagrin. Tu vois bien
que le docteur Delchaume est en grand deuil. Il ne se console pas
d'avoir perdu sa femme... Et s'il devait se consoler...

--Allons!...

--Ce ne serait pas moi...

--Et qui?

--Oh! la seule capable de gurir un coeur comme le sien... La
meilleure... la plus belle... Tu ne devines pas?... voyons! Flaviana!

L'enfant, ce nom jet, retomba en arrire, reprit son visage
lointain, son visage _d'au-del_, et murmura doucement, comme pour
elle-mme, avec un accent intraduisible, dont l'me simple du pre se
troubla:

--J'ai bien compris, va... J'ai bien vu comme il la regarde quand il
croit qu'on ne fait pas attention.

Ces mots furent prononcs sans amertume, sans blme, tendrement...
Toutefois il en manait quelque chose de triste dont le pauvre pre
sentit l'treinte. Il ne sut que dire, ni trouver la plaisanterie qui
secouerait son malaise.

Comme il demeurait gauchement silencieux, tandis que Bertile,
emporte par un rve, semblait oublier sa prsence, une porte
s'ouvrit. Celui dont ils venaient de parler entra.

--Eh quoi? s'cria Raymond, en marchant vers le lit. a ne va pas,
mignonne. Qu'est-ce que nous avons? Puis, reconnaissant l'honnte
frotteur:--Bonjour, pre Pageant. On est venu tenir compagnie  sa
fillette. Elle doit vous en raconter, hein! notre future toile.

Ce ton enjou, c'tait un de ses devoirs professionnels. Le pre
doit tre inquiet, puisqu'il est accouru, pensait-il. Commenons
par dissiper cela.

La petite malade ne lui fournit gure d'claircissements. Elle avait
eu une syncope aprs la rptition. Le jeu des lumires l'avait
blouie. Au retour, Flaviana voulait qu'elle se coucht. Elle ne
savait pas que le docteur ft prvenu.

--Votre petite mre m'a envoy un mot pour me prier de passer,
dit Delchaume. Cette petite mre-l a plus de sollicitude peureuse
qu'une vraie maman. Car je ne vois pas... Tiens! ajouta-t-il, en
lui prenant le poignet pour consulter le pouls, qu'est-ce que ces
menottes glaces? Avez-vous des frissons?

Ses mains taient brlantes avant qu'il entrt, se dit Pageant.
Allons, a y est... la voil toque de son sduisant docteur. Et 
ce point!... Bon sang!... Pourvu que a ne soit pas du chagrin pour
elle.

L'ide le traversa, en clair: Si ma gredine de femme avait eu
raison? Les filles des pauvres gens, a leur cote bien cher d'tre
sages!... Mais son coeur de brave homme repoussa la suggestion: a
lui cotera ce que a lui cotera... Et  moi aussi. J'aime mieux
tout, que de la voir mal tourner.

Cependant, lorsque Delchaume l'arrta dans la chambre voisine pour
lui dire que c'tait assez srieux, le pauvre ouvrier eut un
tragique sanglot.

--Courage, mon brave homme, rien n'est dsespr.

--Sauvez-la, monsieur le docteur.

--C'est son ge qui la sauvera. Pensez donc... La jeunesse mme...
Elle n'a pas seize ans.

--Mais sa maladie... Qu'est-ce que c'est?

--De la nvrose... de l'anmie... La tuberculose la guette. Nous
n'en sommes pas l. Seulement, il faut veiller. Cette enfant doit se
suralimenter, et elle ne mange plus. Elle devrait tre gaie, courir
au soleil... Son mtier la fatigue trop. Il ne faut plus qu'elle
danse...

--Bon Dieu de bon Dieu, qu'allons-nous devenir?

--C'est affaire  madame Flaviana et  moi, a, papa Pageant. Ne
vous inquitez pas. Elle a une amie... je devrais dire... une
providence... De mon ct...

--Oh! vous l'avez dj installe l-bas,  Claire-Source, dans votre
maison de campagne.

--Elle y retournera.

--Bien, fit sans lan le pauvre pre qui ptrissait son chapeau dans
ses mains. Seulement...

--Seulement... quoi?

--Rien.

--Vous avez une ide qui vous tourmente, Pageant.

--Non, m'sieu le docteur.

--Si.

--Oh! ben, c'est bte... Je me dis comme a: madame Flaviana est
bien bonne, vous aussi, vous tes bon. Et, tout de mme, je me
demande... Est-ce que je ne devrais pas reprendre Bertile?

--Dans la fruiterie de la rue du Rocher?... Pour que votre femme, qui
la dteste, recommence les vilenies dont cette petite ne se remet
pas?... Voyons, Pageant!...

--Ah! m'sieu le docteur, murmura ce pauvre homme simple, avec des
larmes plein les yeux, y a des choses douces qui font mourir aussi
bien que les choses cruelles...

Delchaume le regarda, sans comprendre, mais devinant qu'une pense
dlicate se dissimulait sous la phrase, dont la seule forme
pathtique l'mut. Il adressa encore  l'humble ouvrier quelques
paroles rconfortantes, puis, comme se rappelant tout  coup un
dtail important, il revint en arrire et rouvrit la porte de Bertile.

--Pardon, mignonne, dit-il, j'ai oubli... Voulez-vous demander
 madame Flaviana de me fixer elle-mme le moment de ma prochaine
visite. Je souhaiterais qu'elle ft l, pour lui parler de vous, de
votre sant. Mais je voudrais qu'elle ne ft pas presse, car j'ai 
l'entretenir d'un autre sujet... peut-tre longuement.

Victor Pageant, rest dans l'autre pice, entendit la voix de sa
fille:

--Je ferai votre commission, docteur.

--Vous direz bien  madame Flaviana que j'ai  lui communiquer des
choses graves, n'est-ce pas, mon enfant?

La douce voix reprit:

--Je le lui dirai, soyez tranquille, docteur... Des choses graves...
Oui, je le lui dirai.

Un dsir presque irrsistible saisit Pageant, de rentrer dans la
chambre, de courir au lit de sa petite, de mettre ses gros bras
d'ancien hercule autour de la frle crature, comme pour la dfendre
de quelque mal. Il l'embrasserait encore. Oh! comme il avait envie
de l'embrasser, mieux que tout  l'heure, avec une tendresse moins
maladroite. Il n'osa pas. Le docteur partait. La femme de chambre
leur montrait le chemin.

Pageant descendit, prit cong du jeune mdecin, qui montait en
voiture, et s'en alla, le dos vot, sous la nuit, sans pense
distincte, le coeur vide, et pourtant si lourd!...




V

EN COUR D'ASSISES


--Tatiane Kachintzeff, levez-vous!

L'injonction retentit, brve et dure. Ce fut une surprise dans
le public. Le prsident, connu pour son extrme courtoisie,
adoptait gnralement des formules plus enveloppes, un ton plus
doux, lorsqu'il s'adressait  des femmes, ft-ce  des accuses.
Mais on s'tonna moins lorsque se dressa, contre le fond sombre
des boiseries, entre les uniformes des municipaux, la silhouette
singulire, dont on et dout si elle tait d'un garon ou d'une
jeune fille.

La voil donc, cette trangre sur qui tant de lgendes avaient couru.

Les regards qui, de cette salle des assises, bonde pour le
sensationnel procs, convergeaient sur elle, purent discerner, sous
l'apparence androgyne, toute la flamme tendre d'un coeur fminin,
lorsque Tatiane, avant de se soumettre  l'interrogatoire, chercha
d'abord les yeux de son fianc.

Assis deux places plus loin, sur le mme banc, Pierre Marowsky la
contemplait avec la nave adoration d'un croyant pour son idole.
Spars par les longs mois de la prison prventive, ils se trouvaient
enfin rapprochs. La batitude de se voir les soulevait--c'tait
vident--au-dessus de toutes proccupations.

--Votre nom? demanda le prsident.

--Tatiane Fdorovna Kachintzeff.

--Votre ge?

--Vingt-deux ans.

--O tes-vous ne?

--A Ptersbourg.

--Votre pre y tait professeur?

--Et crivain.

--C'est vrai. Mieux et valu pour lui qu'il se contentt de ses
leons.

--Aucun tre libre ne partagera votre avis, monsieur le prsident.

Un frisson courut. Quelle fiert dans cette rponse! Et la figure
mme de l'accuse en rayonna. Sa face, un peu kalmouck, mais
d'un teint blouissant, porte sur un cou lev, blanc et frais,
dcouvert, autour duquel tombait la masse courte et lourde des
cheveux blonds, son front pur sous le toquet de fausse loutre, ses
yeux lgrement brids, mais d'une clart surprenante, tout changea
d'aspect, prit une beaut inattendue.

Sans s'offusquer de la riposte, le prsident reprit:

--Tout le monde est libre de composer des crits sditieux. Mais on
le paie cher, la plupart du temps. Votre pre, Fdor Kachintzeff,
fut arrt, condamn, dport en Sibrie.

--Gloire  lui, monsieur le prsident.

--Nous ne chicanerons pas votre pit filiale, dit ironiquement le
magistrat.

Changeant alors de ton, et avec une nuance d'gards, il ajouta:

--Elle s'est traduite, d'ailleurs, autrement qu'en paroles. Vous
tes alle rejoindre votre pre, en exil, au bagne. Vous aviez
quatorze ans  peine. Vous avez effectu presque entirement  pied
ce terrible voyage...

Un murmure, favorable  l'accuse, monta, presque imperceptible. Le
prsident s'arrta, promena sur la foule des assistants un regard
svre.

--Je comprends, s'cria-t-il, qu'un mouvement de sympathie
chappe, surtout  la partie fminine de l'auditoire, pour l'enfant,
pour la fille dvoue, qu'tait alors Tatiane Kachintzeff. Cependant,
je veux qu'on le sache, je suis rsolu  ne tolrer aucune
manifestation.

Un silence--glacial ou pntr?...--accueillit cette dclaration,
prononce du ton le plus nergique. Poursuivant l'interrogatoire, le
prsident reprit:

--Vous trouvtes votre pre  l'hpital, trs malade?

--Non, pas malade... mourant.

--Mais... il mourait d'une maladie, je suppose.

--Non.

--D'un accident?

--Non.

--Et de quoi donc?...

Point de rponse. Une figure de pierre, o flamboyaient des yeux
pleins d'horreur.

--Allons, Tatiane Kachintzeff, dites tout haut ce que vous prtendez
insinuer, ce que vous avez cru peut-tre.

Mme mutisme. Mme immobilit impressionnante.

--L'accuse, messieurs les jurs, reprit le prsident, est
victime d'une erreur. Mais, sans doute, l'est-elle de bonne foi.
Il ne vous est pas interdit de lui en tenir compte. On lui a
persuad, l-bas, au bagne,--son pre lui-mme, en exigeant d'elle
un serment de vengeance,--que Fdor Kachintzeff succombait  de
mauvais traitements,  des brutalits, concidant avec la prsence
du gouverneur gnral, le prince Wladimir-Serge Omiroff, aujourd'hui
dcd.

Une voix s'leva, celle du dfenseur de Tatiane Kachintzeff:

--Je vous demanderai respectueusement de prciser, monsieur le
prsident. Veuillez expliquer au jury que Fdor Kachintzeff, cet
crivain, cet intellectuel, descendant d'une famille aristocratique,
avait t soumis  un chtiment corporel,--contre les rglements
mmes,--au plus dshonorant, au plus barbare des supplices: il avait
t f...

Un cri affreux, dchirant... Tatiane, jetant le buste et les bras
en avant de la cloison de bois, saisissait  l'paule son avocat,
arrtait ce qu'il allait dire par une mimique violente et dsespre.

Le public s'mut. Des gens se levrent, pour voir ce qui arrivait.
Les stagiaires, entre eux, chuchotaient:

--Son pre a t fouett, par l'ordre du vieux prince Omiroff.

--Cela se fait donc encore?

--Pourquoi a-t-elle cri?

--Elle devient folle quand on voque ce souvenir.

--Kachintzeff tant un condamn politique, et d'origine noble, on ne
devait pas...

--Alors?...

--Un caprice tyrannique, abominable... Le malheureux n'avait pas
salu le gouverneur gnral Omiroff.

La voix du prsident tout  coup s'leva:

--Il rsulte des rapports des mdecins, comme de l'autopsie, que le
dtenu Kachintzeff tait d'une constitution robuste, trs capable de
supporter la peine inflige,--et qu'on ne saurait voir dans cette
peine la cause de sa mort.

L'avocat de Tatiane riposta aussitt:

--L'autopsie montre-t-elle qu'un homme a succomb au dsespoir,  la
honte?

LE PRSIDENT.--Je ne puis, matre, vous laisser avancer davantage
sur ce terrain. Nous ne faisons pas le procs d'un directeur de
bagne sibrien, pas plus que celui du feu prince Omiroff. Le jury n'a
pas  s'occuper de ces choses, qui ne le concernent pas. Il nous dira
si, oui ou non, Tatiane Kachintzeff a pris part  un complot et  la
fabrication d'engins destins  faire prir le prince Boris Omiroff,
fils de l'ancien gouverneur gnral de la province d'Irkoutsk.

LE DFENSEUR.--Mais vous-mme, monsieur le prsident, dclariez que
le jury devait tre clair sur les faits qui auraient pu susciter
chez la fille de Kachintzeff une ide de vengeance?

LE PRSIDENT.--Non pas les faits, dont nous ne saurions prjuger
ici, mais l'impression, fausse ou exacte, que l'accuse en a reue.
On a pu facilement troubler, garer, cette me de quatorze ans.
Cela n'excuserait pas son crime, mais en indiquerait la gense.
Nous allons, du reste, savoir par elle-mme... Tatiane Kachintzeff,
levez-vous.

La jeune Russe, retombe assise, comme en faiblesse, aprs son
terrible mouvement d'angoisse, carta la main dont elle se cachait le
visage, et se dressa.

LE PRSIDENT.--Votre pre, avant de rendre le dernier soupir, vous
imposa,  vous, presque enfant, une mission de vengeance?

TATIANE.--Non, monsieur le prsident.

LE PRSIDENT.--Il vous a dict une formule de serment?

TATIANE.--Non.

LE PRSIDENT.--Cependant, il a accus?

TATIANE.--Personne.

LE PRSIDENT.--Il s'est plaint?

TATIANE.--Non.

LE PRSIDENT.--Que vous a-t-il donc dit de lui-mme... de ses
souffrances... du mal dont il se sentait mourir?...

TATIANE.--Rien.

La fiert farouche de ce Rien! Un silence tomba. La suite de
l'interrogatoire se fit attendre.

Tous les regards se fixaient sur cette tache ple qui tait le visage
de Tatiane, et qui se dtachait l-bas, parmi toutes ces choses
sombres, embues par l'atmosphre de cendre dont le triste jour de
novembre emplissait cette salle des assises.

Les trois autres accuss intressaient moins. Mme la brune Katerine
Risslaya, dont pourtant la rputation de beaut s'tait tablie par
les portraits publis dans les journaux. Son type smite--profil
busqu, larges yeux de jais--venait bien en photographie. Mais
l'auditoire prouvait une dception  la dcouvrir fane, sans
jeunesse, bien qu'elle n'et pas trente ans, et tellement dpourvue
d'expression qu'avec son teint jauntre, sans nuances, on et
dit une figure de cire. Des deux hommes, le fianc de Tatiane,
Pierre Marowsky, retenait seul quelque attention. C'tait un grand
gaillard superbe, un vrai Russe, blond et barbu, dont le visage
et t aussi beau que son corps athltique, bien proportionn,
si une double cicatrice ne l'et un peu dfigur, couturant la
joue droite, dformant le sourcil gauche, sous lequel l'oeil ne
regardait pas clairement, et, peut-tre, ne voyait plus. A ct de
lui, son camarade, blond aussi, mais trs diffrent, faisait penser,
avec ses traits plutt celtiques, sa grosse moustache fauve,  un
Vercingtorix hallucin. Dans le masque lgendaire du hros arverne,
deux yeux pleins de candeur et de rve, des yeux trs clairs,
toujours perdus vers d'invisibles au-del, luisaient en contraste,
comme des fleurs tendres et mouilles sur la face d'un roc.

Cependant l'interrogatoire de Mlle Kachintzeff se poursuivait. Ou
plutt le prsident continuait  poser des questions qui, pour la
plupart, restaient sans rponse. La jeune fille se refusait  donner
aucune explication sur la soire tragique de la Petite-Barrerie.

--Vous tiez venue l, demandait le prsident, pour assister  des
expriences d'explosifs, et peut-tre pour apprendre le maniement des
engins meurtriers?

--J'tais l pour obir  un mot d'ordre que vous ne connatrez
jamais. On a pu saisir quelques-uns d'entre nous. Mais notre ide...
elle reste insaisissable.

--Ce sont des phrases. Voyons le fait. Il est facile  reconstituer.
On a retrouv, fort videntes, sur les parois boules de l'espce
de grotte sablonneuse, les traces d'une premire explosion. Et
vos complices en organisaient une seconde, lorsqu'une cause reste
indtermine,--peut-tre un bruit quelconque annonant l'arrive de
la police, qui vous cernait, qui allait vous prendre au pige,--une
brusque inquitude,--un faux mouvement--dterminrent l'clatement de
la seconde bombe. Ses inventeurs n'eurent pas le temps de fuir. L'un,
ce vieillard, que vous surnommiez le martyr, Michel Gorlianoff,
prit instantanment... L'autre n'eut qu'une main estropie.
Celui-l, Yvan Toulnine, devrait tre sur ce banc, avec vous...

--Oh! non... plutt en face, entre les jurs et l'avocat gnral.

Une stupeur. Qui avait parl?... Ce n'tait pas la voix pure, le
lger accent de Tatiane. Un son rauque, des consonnes dures...
Pourtant cela venait du banc des accuss.

Dconcert un instant, le prsident se reprit vite.

--Katerine Risslaya, levez-vous.

L'trange fille aux yeux de jais, aux cheveux bleus de juive
d'Orient, tira sa silhouette misrable. La mise de pauvresse, la
maigreur, l'air d'indiffrence douloureuse, firent piti.

--Katerine Risslaya, vous aggraverez singulirement votre cas par
des outrages au jury et  la magistrature. Je devrais mme svir
immdiatement.

La sauvage crature interrompit:

--Je n'ai pas outrag le jury, ni les magistrats.

--Vous les mettez au rang de votre complice contumace, de Toulnine.

--C'est Toulnine que je voulais outrager.

Des rires fusrent, mal contenus, irrsistibles. Du ct mme de la
Cour, on vit voltiger des sourires. La navet vidente, l'attitude,
l'intonation, tout fut d'un comique norme. Katerine expliqua:

--Je voulais dire seulement que sa place est avec ceux qui nous
accusent. Les juges le savent bien que c'est un tratre, que c'est
lui qui nous a livrs. Elle se tourna vers ses compagnons, dont les
yeux indigns se fixaient sur elle.--Je ne pouvais pas vous le dire,
 vous autres, puisque je ne vous ai pas revus. Mais le martyr
avait raison. Il nous avait averties, Tatiane, tu te rappelles?...
Et moi, j'ai eu la preuve. Le soir o l'on nous a arrts, j'ai
surpris...

--Taisez-vous, Katerine Risslaya! Et asseyez-vous!... tonna le
prsident.

Elle demeurait debout, les lvres entr'ouvertes, hsitante, ahurie.
Mais son avocat lui dit quelque chose  voix basse, et elle retomba
sur son banc.

Maintenant les accuss changeaient furtivement de singuliers
regards. Dans l'auditoire aussi, les yeux se cherchaient, troubls
d'inquitude. Ce Toulnine, un rvolutionnaire clbre qui, 
plusieurs reprises, emprisonn dans son pays, stupfia le monde par
ses vasions audacieuses, ne pouvait-il pas s'tre chapp une fois
de plus? Le public l'avait admis sans hsiter au lendemain du coup
de filet dans les bois de la Petite-Barrerie. Mais des semaines,
des mois, s'coulrent. Des doutes, des racontars, vagues d'abord,
puis plus prcis, flottrent, prirent corps, venus on ne savait
d'o. Quelques journaux d'opinions trs avances entreprirent une
campagne. Ils se faisaient fort d'tablir que le Toulnine de la
Petite-Barrerie n'tait pas le fameux agitateur. Celui-ci serait mort
ou vgterait dans quelque forteresse. Et la police aurait laiss
croire qu'il s'tait chapp, pour revtir de son prestige un agent
provocateur, envoy sous son nom parmi les rfugis de Paris. C'est
ce faux Toulnine qui aurait organis les expriences d'explosifs,
et prvenu la Sret Gnrale du lieu choisi pour y procder. Quoi
d'tonnant si, ds le lendemain des arrestations, cet homme, le vrai
chef de la bande, avait disparu sans qu'on expliqut trs clairement
dans quelles circonstances il avait pu s'chapper. La dclaration de
cette Katerine Risslaya, la brusquerie nerve du prsident lorsqu'il
lui imposa silence,--il n'en fallait pas plus pour veiller l'esprit
frondeur, les soupons malins d'un public d'assises.

Un des principaux lments de ce public, la foule des avocats,
professionnellement oppose  la magistrature, se tient prte 
fourbir toute arme qui entamera l'accusation. Les profanes, mondains,
artistes, gens de plume, et les femmes, qui se pressent aux audiences
des procs retentissants, y apportent le sentimentalisme  la mode,
la sceptique indulgence, qui aboutit maintenant, dans nos moeurs,
 l'antipathie pour toute rpression. Quand il s'agit d'un crime
qualifi de politique, et qu'on voit au banc des accuss une hrone
de vingt ans, mystrieuse, d'une sduction cre, tragique, comme
cette laide et attachante Tatiane Kachintzeff, il est impossible
qu'une atmosphre sympathique  la dfense ne se cre pas dans la
salle. Tout de suite, ds que fut mentionne la trahison possible
jetant l ces quatre malheureux, l'auditoire fut dans le mme tat
d'me que si cette trahison avait t prouve. Chaque dtail dont se
renforait l'hypothse fut soulign par de significatifs murmures.
Tel ce fait que les matires explosives trouves chez Pierre Marowsky
lui avaient t fournies par Toulnine,--ce que le jeune Russe ne
dit pas, mais ce que fit tablir son dfenseur. Les correspondances
compromettantes saisies chez les inculps taient plus ou moins
diriges, provoques, ou mme signes, par Toulnine. Les lettres
crites de sa main engageaient toujours  fond leurs destinataires.

Chose bizarre!... plus on essayait de dterminer l'oeuvre de ces
quatre pauvres conspirateurs, plus elle chappait, pour laisser
l'accusation en prsence d'une seule action prpondrante,
directrice, celle du seul accus qui ne ft pas l: Toulnine. Et
chose plus bizarre encore: il semblait que ceci apparaissait aux
accuss, peu  peu, en mme temps qu'aux jurs et au public, et
qu'ils en fussent,  la longue, cruellement blouis, comme d'une
vrit dont ils eussent prouv plus d'horreur et d'pouvante que de
soulagement, bien qu'elle leur gagnt,--ils devaient le sentir--la
sympathie apitoye des auditeurs.

La Risslaya seule prenait des airs entendus, doublait ses rponses
de commentaires dont la nettet ingnue et cynique rjouissait une
assistance de raffins. Cette candeur de barbare provoquait le rire
des Parisiens. Un moment vint, toutefois, o cette fille sauvage,
ne sous quelque tente des nomades de la steppe, parla sans soulever
l'hilarit. Ce fut lorsque le prsident lui demanda quelles raisons
elle avait eues d'entrer dans le complot.

--On vous a dit, fit-elle (suivant fidlement la tactique de
Tatiane) qu'il n'y avait pas de complot.

--Enfin, vous tiez, le soir du 28 juin, dans les bois de la
Petite-Barrerie, avec vos co-accuss ici prsents?

--J'y tais avec Tatiane.

--Eh bien, vous aviez un but, une ide? Vous saviez pourquoi vous
deviez vous y rencontrer avec vos amis?

--Je n'ai qu'une amie.

--Qui cela?

--Tatiane Kachintzeff.

--C'est entendu. Eh bien, qu'est-ce que vous alliez faire, avec
Tatiane Kachintzeff, dans la carrire de sable de la Petite-Barrerie?

--J'y allais parce qu'elle y allait. Ce qu'on y ferait, a m'tait
bien gal. Elle m'avait dit: Viens. D'ailleurs, la route est
longue, de la station du chemin de fer jusque-l. Elle n'avait pas
dn. Je pensais que j'arriverais  la faire un peu manger, en
marchant. J'avais pris quelque chose qu'elle aime: du pain avec des
figues sches.

Il y eut un petit mouvement dans l'auditoire. Quelle attention en ce
moment! quel silence!

La Risslaya se tourna, tonne de ne plus entendre rire. On vit
maintenant que, hors de sa misre, elle aurait t belle. Une douceur
veloute fondait le scintillement de ses yeux. Sa bouche flchissait
de tendresse quand elle nommait Tatiane, sa voix mme changeait.

L'tudiante, sans la regarder, baissait la tte, avec un effort de
rigidit. Mais ceux qui l'observaient virent trembler sa lvre.

LE PRSIDENT.--Enfin, elle vous parlait, elle vous expliquait sa
dmarche?

KATERINE RISSLAYA.--Elle se taisait. Mais quand nous avons rencontr
le vieux Michel, vous savez bien, le martyr, et qu'il nous a dit:
Ne montez pas dans le bois, Toulnine trahit, vous tes perdues!...

LE PRSIDENT.--Michel Gorlianoff vous a dit cela?

KATERINE.--Oui.

LE PRSIDENT.--A quel moment?

KATERINE.--Comme nous nous engagions dans le sentier qui monte  la
carrire de sable.

LE PRSIDENT.--Que fit mademoiselle Kachintzeff?

KATERINE.--Elle ne l'a pas cru. Elle l'a trait comme si lui-mme
tait le tratre. Mais elle s'est tourne vers moi, et elle m'a dit:
Si tu crains quelque chose, si tu as peur le moins du monde, ne me
suis pas.

LE PRSIDENT.--Et vous?

KATERINE.--Je l'ai suivie.

Un frmissement, une houle lgre d'motion. La Risslaya ne faisait
plus rire. Un avocat se pencha vers son voisin:

--Elle a bien dit a, cette gitane. Regardez... Elle est presque
belle...

Le prsident reprenait:

--Croyiez-vous au danger?

--Il y en a toujours dans des histoires comme a.

--Et vous n'alliez l, de gaiet de coeur, que par amiti? Mais vous
aviez assist  des runions, vous aviez entendu parler ceux qui vous
associaient  leurs tristes machinations. Qu'est-ce qu'ils voulaient,
eux?

--Vous ne pensez pas que je vais vous le dire!...

Ici, l'on rit un peu. Puis, aussitt, un silence plus absolu, car le
prsident posait la question:

--Pourquoi tes-vous ainsi dvoue  Tatiane Kachintzeff?

--Parce qu'elle m'a sauve... oui, elle m'a sauv la vie. Mais elle a
fait plus...

La pauvre fille hsita, cherchant des mots. Quelque chose illuminait
son visage ravag, gonflait son coeur. Elle voulait parler. Mais dans
l'impuissance d'exprimer tout ce qui resplendissait en elle, ses
lvres se fermrent, et des pleurs ruisselrent de ses yeux sauvages.

--Parlez, insista le prsident, qui s'adoucit.

Tatiane baissait maintenant la tte,  ce point que, derrire la
balustrade de bois, on ne distinguait plus que sa main, sur laquelle
son front s'appuyait.

--Eh bien, voil... profra sourdement Katerine... J'tais
arrive  Paris pour suivre quelqu'un, qui m'avait connue dans un
caf chantant,  Odessa... Mais il m'a quitte... Ce que je suis
devenue... Sa voix sombra. Un frmissement visible agita ses
paules.--Une nuit, du ct de Montrouge, j'allais tre assomme
par un bandit qui prtendait avoir des droits sur moi, des droits
comme on n'en a pas sur un chien qui vous sert,--non, mais comme le
chasseur sur le gibier qu'il traque... A mes cris, deux passants
accoururent: Tatiane et son fianc, Pierre Marowsky. L'apache et ses
amis leur tombrent dessus. Ils se battirent, l... dans ce faubourg
de Paris... Une bataille corps  corps, sanglante, telle que je n'en
vis jamais de pire, dans les nuits de l-bas, le long des sentiers
de la steppe, o les loups attendent qu'il en reste un par terre
quand la caravane s'en ira. Ils m'ont conquise, ils m'ont emporte.
Tatiane marquait le chemin avec du sang, car elle avait reu un coup
de couteau. Depuis, elle m'a garde, elle m'a nourrie, elle qui
n'a pas sa suffisance. Mais elle a fait mieux... Cette jeune fille
si pure!--Ah! on ne comprend pas cela, ici, qu'elle vive librement
comme un garon, et qu'elle aime, et soit aime... et qu'elle reste
pourtant comme une petite vierge dans la chambre de sa mre...--Cette
savante... qui a des brevets et des diplmes... Elle m'a traite ds
la premire minute comme si j'tais son gale, sa soeur.

La Risslaya, ayant prononc ce mot, crut avoir tout dit. Mais aucune
question du prsident ne suivit immdiatement. Le silence de la vaste
salle semblait couter encore. Elle ajouta donc, et ce fut trs
simple:

--Voil pourquoi je n'existe plus que pour servir Tatiane
Kachintzeff.

Il y eut des applaudissements, que continrent mal les objurgations de
l'huissier audiencier.

Le prsident devenait soucieux. Pierre Marowsky, de mme que sa
fiance, se renfermait dans un mutisme presque absolu. Quant au
Vercingtorix visionnaire, qu'on appelait Wladimir, sans que jamais
nul ne lui et connu un nom de famille, il se lana dans des
divagations humanitaires, plus invraisemblablement chimriques que
toutes les lucubrations de ce genre. Il fallut y couper court.

Maintenant s'voquaient les accuss qui ne pouvaient pas rpondre.
L'un en fuite... ce Toulnine, dont le rle apparaissait si obscur.
Et l'autre... celui dont le corps avait t dchiquet par la
bombe, le soir d'orage, le soir sinistre, dans les carrires de
la Petite-Barrerie. Celui-l, Michel Gorlianoff, le martyr, qui
saurait jamais de quelle faon exacte il reut la mort?... Lui qui,
si prs du rendez-vous, prvenait Tatiane d'une trahison probable de
Toulnine... Voulut-il supprimer le faux frre, dlivrer ses amis de
ce pril vivant? Ft-ce lui qui dtermina l'clatement de l'engin,
sacrifiant sa vie au salut commun? Ft-ce Toulnine, devin par lui,
qui le foudroya en chappant. Nul ne pouvait le dire. Pas mme les
complices de ces hommes, puisque,  la minute tragique, les quatre
autres se tenaient  distance, attendant la dflagration, et pensant
ne voir s'parpiller et couler que du sable,--non du sang. Le long
interrogatoire des inculps laissait le mystre intact. Mme il en
paissit les ombres.

Y verrait-on plus clair  la seconde audience, qui comportait
l'audition des tmoins?

Le principal d'entre eux, le prince Boris Omiroff, ne vint pas.
L'accusation l'avait cit, en sachant fort bien qu'on n'amnerait pas
facilement  la barre ce magnifique tranger. D'ailleurs, il n'avait
rien  dire, prtendait ignorer tout de la tentative d'assassinat
dirige contre lui. Cependant, jusqu' la dernire minute, le public
espra voir et entendre ce personnage, un de ceux dont les moindres
gestes surexcitent la curiosit parisienne. Sa rputation de beau
Slave, de duelliste intrpide et heureux, de viveur aux fastueuses
traditions, de prodigue aux revenus inpuisables, sa dsinvolture
 porter ddaigneusement sur sa seule tte les haines politiques
accumules par toute sa race, mme les lgendes inspires par son
orgueil brutal, faisaient de lui un des acteurs en vedette sur les
trteaux du monde. Ce fut un dboire lorsque le prsident de la
Cour d'assises lut l'attestation des mdecins, certifiant qu'une
complication survenue durant la convalescence d'une grave blessure
reue en duel, empchait le prince d'apporter un tmoignage oral.

Une certaine compensation s'offrit  cet auditoire, dont les visages
se tendaient d'une avidit froce, dont les narines humaient l'odeur
du scandale et du crime, comme elles auraient hum, dans la baraque
de Bidel, la puanteur des fauves. Ici, dans ce prtoire, entre
les majestueuses architectures, en face de la plus haute justice
labore par la conscience humaine, aussi bien que dans l'infecte
enceinte de toile, sur les banquettes de bois blanc, devant les cages
suintantes d'ordure, ces hommes raffins, ces femmes lgantes,
guettaient galement la minute o l'un de leurs semblables serait
broy, moralement ou matriellement. Les os craqueraient, les chairs
saigneraient, ou bien, sur le dchirement des coeurs, les faces
pliraient, tressaillantes... C'tait cela qu'il fallait voir.

A dfaut de ce dompteur clbre, Boris Omiroff, on vit s'avancer  la
barre quelqu'un qui ne manqua pas d'intresser. C'tait lord Frdric
Hawksbury.

Dans la galerie des figures bien parisiennes, ce seigneur anglais
tenait une place qui, depuis son duel avec Omiroff, le rapprochait de
celui-ci. En effet, la blessure dont il fallut bien parler, c'tait
Hawksbury qui l'avait inflige  l'invincible bretteur. Et dans
quelles conditions!... Lui-mme, touch grivement au premier feu,
mais ne laissant pas deviner qu'il ft atteint, et tirant d'une main
qui ne trembla pas, pendant que son autre main cachait,  son flanc,
la troue de la balle.

On chuchotait son nom, et toutes les particularits que ce nom
rappelait, tandis qu'avec son flegme britannique, lord Hawksbury
traversait une partie de la salle.

--C'est ce richissime Anglais qui a fait jeter des bouquets de
fleurs lumineuses  Flaviana, le soir du gala, au Pr-Catelan.

--Flaviana... oui. Il en est fou.

--On assure qu'il veut l'pouser.

--Que non.

--Pourquoi?

--Elle accepterait, voyons!

--Pas sr.

--Est-ce  cause d'elle qu'il s'est battu avec Omiroff?

L'interlocutrice, qui n'en savait rien, dit vivement:

--Chut!... il parle. N'entendez-vous pas?

--Ce sont les questions d'identit.

--Justement... Je voudrais savoir son ge.

Frdric de Hawksbury dclara qu'il avait trente-six ans. Sur quoi,
la dame qui voulait savoir fit une moue. Si vieux!... Elle avait dix
ans de plus, mais s'imaginait paratre  peine la trentaine et se
rajeunir par ce ddain.

L'Anglais prta serment.

--Dites ce que vous savez, fit le prsident.

--Ce que je sais?... rpta Hawksbury, merveilleusement  son aise
et calme. Un accent, qui n'allait pas jusqu'au ridicule, s'accordait
avec sa voix, avec sa physionomie glabre et rgulire d'Anglo-Saxon,
ajoutait  son exotisme si caractristique.

--Oui, reprit le prsident. C'est vous, lord Hawksbury, qui avez
demand d'tre entendu comme tmoin. Et vous l'avez demand si tard
que l'instruction tait close.

--Il fallait la rouvrir, observa Hawksbury. Le juge m'aurait
entendu... voil. L'instruction tait rouverte.

Le rire, teint depuis la Risslaya, se rveilla faiblement.

LE PRSIDENT.--Pourquoi n'avez-vous pas souhait de parler plus tt?

--Parce que je n'avais pas reu la lettre de ma cousine.

On rit plus haut. Frdric se tourna,  demi, ddaigneux:

--Les auditoires franais ont le rire facile. Ma cousine, monsieur
le prsident, est lady Maud Carington. Elle voyage... assez loin.
Je ne veux pas dire loin par la distance... Rien n'est loin sur un
pauvre petit globe comme la terre. Mais les communications ne vont
pas vite. Elle allait au Japon, par les Indes anglaises, la rgion
himalayenne, le Thibet, la Chine.

--Votre cousine est intresse au procs actuel? demanda le
prsident, non sans quelque scepticisme.

--Ma cousine tait fiance au prince Omiroff, monsieur le prsident.

Un mouvement se produisit, mme sur les siges de la Cour.

LE PRSIDENT.--Vous dites tait, monsieur. Ne l'est-elle plus?

--Elle l'tait  Paris, au mois de mai. Je ne sais si elle l'est, en
Chine, au mois de novembre. Ce n'est pas mon affaire.

L'hilarit, cette fois, fut plus discrte. L'observation ironique de
l'Anglais sur les auditoires de France cinglait encore.

LE PRSIDENT.--Cette jeune fille... vous l'appelez... pardon?...

LORD HAWKSBURY.--Lady Maud Carington.

LE PRSIDENT.--Lady Maud Carington connaissait-elle quelques-unes
des menaces qu'on adressait au prince? Car il en recevait... la
plupart anonymes.

LORD HAWKSBURY.--Pour les menaces... j'ignore. Mais, lady Maud
connaissait personnellement mademoiselle Tatiane Kachintzeff.

LE PRSIDENT.--Comment?

LORD HAWKSBURY.--Mademoiselle Kachintzeff lui donnait des leons de
russe.

--Ah! ah!... s'cria le prsident, non sans un accent de triomphe.
Ainsi l'accuse avait trouv ce moyen de s'introduire parmi les plus
proches relations de celui dont elle mditait la mort. La perfidie se
glissait l, prs d'une jeune fille, d'une fiance!...

Sous le regard foudroyant du magistrat, l'tudiante russe eut un
geste de dngation.

LE PRSIDENT.--Allons donc! Taxerez-vous de fausset la dposition
de lord Hawksbury?

--Pardon! s'cria le tmoin, ce n'est pas contre ma dposition que
mademoiselle Tatiane proteste. C'est contre votre interprtation,
monsieur le prsident.

--Expliquez-vous, pronona le magistrat, un peu dcontenanc par le
ton glacial de l'Anglais et le sourire de l'assistance.

LORD HAWKSBURY.--Lorsque mademoiselle Kachintzeff accepta de donner
des leons  ma cousine, c'tait tout simplement pour gagner sa vie,
et, sans doute, celle de son amie, mademoiselle Risslaya. Elle
ignorait que lady Maud ft la fiance du prince Omiroff...

LE PRSIDENT.--Qui vous le garantit?

LORD HAWKSBURY.--Le jour o elle l'apprit, par hasard, elle se
retira, cessa de voir mes parentes.

LE PRSIDENT.--Vos parentes?

LORD HAWKSBURY.--Oui, lady Maud et sa mre, la duchesse de
Carington.

LE PRSIDENT.--Mais que dit-elle  son lve?

LORD HAWKSBURY.--Qu'elle la plaignait profondment.

LE PRSIDENT.--Singulire piti, d'une malheureuse pour une jeune
fille des plus combles. Piti plutt insolente.

LORD HAWKSBURY.--Permettez, monsieur le prsident. La piti ne va
pas ncessairement de l'opulence  la misre. Elle va du caractre
fort, qui se sent au-dessus de l'preuve, au coeur fragile, que le
malheur menace.

LE PRSIDENT.--Le malheur, en l'espce, tait d'pouser le prince
Omiroff. Une preuve nouvelle de la haine que l'accuse porte au
prince.

LORD HAWKSBURY.--Ou de l'intrt qu'elle porte  ma cousine.

LE PRSIDENT.--Messieurs les jurs apprcieront. Est-ce tout ce que
vous aviez  nous communiquer, monsieur?

LORD HAWKSBURY.--Pardon. J'ai  vous communiquer la lettre de ma
cousine.

En vertu de son pouvoir discrtionnaire, le prsident ordonna que
cette lettre serait verse aux dbats, et qu'on allait en donner
immdiatement lecture au jury. Comme elle tait crite en anglais, on
introduisit un traducteur jur, tandis que le membre de la Chambre
des Pairs allait s'asseoir  ct du prcdent tmoin.

Lady Maud Carington avait appris, au fond de l'Extrme-Orient,
plus de deux mois aprs l'vnement, le drame sanglant de la
Petite-Barrerie et l'arrestation de son ancienne matresse de
russe. Elle envoyait  son cousin une sorte d'attestation, qu'il
et  produire devant qui de droit, exprimant la profonde estime et
l'attachement vritable vous par elle  l'tudiante.

_J'ai rarement rencontr_, crivait-elle, _une personne d'me si
parfaitement droite et haute. Je ne prjuge pas de ce qu'elle a pu
faire, mais je jurerais que les motifs en sont respectables. Vous
qui le savez comme moi, Freddy, je vous prie d'aller le dclarer aux
juges._

A la fin de cette lecture, lord Hawksbury fut rappel  la barre.

LE PRSIDENT.--Votre cousine dit que vous connaissez l'accuse.
Est-ce exact?

LORD HAWKSBURY.--J'ai rencontr plusieurs fois mademoiselle Tatiane
au chteau de Beauplan, o demeuraient ces dames, et je savais
que la duchesse de Carington et sa fille en taient positivement
enthousiasmes.

LE PRSIDENT.--Vous partagiez leur enthousiasme?

LORD HAWKSBURY.--J'ai beaucoup de dfrente considration pour
mademoiselle Kachintzeff.

LE PRSIDENT.--Ainsi, dans une famille comme la vtre, appartenant
 la plus ancienne noblesse, conservatrice par tradition, cette
anarchiste russe ne vous apparaissait pas comme une dangereuse
rvolutionnaire? Sans doute cachait-elle bien ses ides.

LORD HAWKSBURY.--Elle ne les cachait pas. L'absolue franchise de
mademoiselle Tatiane tait une des raisons de notre estime.

LE PRSIDENT.--Lady Maud, en crivant sa lettre, ne savait pas
que l'assassinat de son fianc ft l'objet du complot de la
Petite-Barrerie.

LORD HAWKSBURY.--Je ne pourrais vous le dire.

LE PRSIDENT.--Sans doute et-elle modifi le tour chaleureux de son
certificat.

LORD HAWKSBURY.--Pour l'honneur de lady Maud, je veux croire que
non. Elle dcrit ce qu'elle a pens de mademoiselle Tatiane pendant
les leons de russe. C'est un fait psychologique. Rien d'ultrieur ne
lui permettrait de le dfigurer.

LE PRSIDENT.--Je vous remercie, milord Hawksbury.

Quel contraste entre le tmoin qui s'loignait de la barre et
la personne que, maintenant, l'huissier audiencier y appelait.
L'Anglais,--haute stature sche et fine, tte modele par des sicles
de race, allure altire, lgance de tenue: redingote, pantalon
fonc, haut-de-forme tincelant, grosse cravate de soie pique d'une
perle,--croisa une femme du peuple, vtue d'un deuil vulgaire, et
dont la face boucane, mchure de rides, rvlait des annes de rude
travail, dans une atmosphre aux alternatives violentes.

--Votre nom? demanda le prsident.

R.--Jouin... la veuve Jouin.

LE PRSIDENT.--Il n'y a pas longtemps que vous tes veuve?

R.--Six mois, monsieur.

LE PRSIDENT.--Votre mari tait le patron d'un atelier pour
l'meulage des limes?

R.--Oui.

LE PRSIDENT.--Qui dirige cet atelier aujourd'hui?

R.--Moi.

LE PRSIDENT.--Votre ge?

R.--Quarante ans.

LE PRSIDENT.--Vous jurez de dire la vrit? Vous n'tes ni parente
ni allie des accuss? Vous n'avez pas t  leur service, ni eux au
vtre?

R.--Mais... monsieur le prsident...

LE PRSIDENT.--Quoi?

LA FEMME JOUIN.--Pierre Marowsky... Il travaillait chez nous.

LE PRSIDENT.--a ne s'appelle pas tre au service. Prtez
serment. Levez la main droite... madame... la main droite. Otez votre
gant.

La pauvre femme tira son gant de filoselle noire.

LE PRSIDENT.--Votre mari... le pre Jouin, comme on l'appelait 
la Chapelle, est mort d'un accident?

R.--Oui.

LE PRSIDENT.--Quel accident?

R.--Il a t tu par l'explosion de sa meule.

LE PRSIDENT.--Vous avez des enfants, n'est-ce pas?

R.--J'avais deux fils.

LE PRSIDENT.--Vous en avez perdu un?

R.--J'ai perdu les deux.

LE PRSIDENT.--Ah! d'aprs le dossier, il me semblait...

R.--J'ai appris la mort de l'an la semaine dernire.

LE PRSIDENT.--Mais il n'avait que dix-sept ans?

R.--Oui. Il tait all s'embaucher en province, rapport  la mort de
son pre. a y faisait mal,  c't'enfant, parce qu'il avait rpondu
au patron: Moi, travailler sur une meule fle, jamais! Alors le
pre Jouin s'y tait mis  sa place, et c'est comme a que le malheur
est arriv  l'un plutt qu' l'autre. Alors, Prosper, le gamin,
est parti pour la Somme, o nous avons des parents. Il est entr 
l'usine de Gamache, et...

Elle eut un geste, que le prsident interprta:

LE PRSIDENT.--Un accident, lui aussi?

R.--Oui, six mois aprs le pre, jour pour jour. Sa meule a explos,
l'a coup en deux.

La femme n'eut pas de larmes. Sa voix ne trembla gure. Mais ceux qui
l'entendirent n'oublieront pas.

LE PRSIDENT.--Et... votre autre fils?...

R.--Le cadet?... C'est le printemps dernier. Il avait douze ans, pas
de raison... Il faisait l'espigle, dans l'atelier... Une courroie
l'a pris... C'est pas long, monsieur le prsident.

Encore une fois, dans la salle o les hommes jugent, proportionnent
les responsabilits et les peines, un silence crasant tomba. La
petite silhouette noire,  la barre des tmoins, se faisait plus
petite, semblait vouloir rentrer sous terre. Gne d'avoir d
rvler l'atrocit de son sort, la veuve Jouin se recroquevillait,
prenait une humble attitude, comme pour s'excuser, devant la
pompeuse assistance, d'avoir tant de formidable grandeur, de porter
une couronne tellement imposante et ensanglante. Ses paules se
votaient un peu dans la confection de drap noir, et, sous la
capote de crpe achete chez une mercire de faubourg, on voyait
s'incliner son cou, maigre, bruntre, cord comme un filin, sur
lequel erraient de petites mches prmaturment grisonnantes.

Aprs quelques mots, qui voulurent tre pitoyables, mais qui parurent
piteux--la vision d'horreur ayant t trop forte,--le prsident
poursuivit son interrogatoire:

--Les ouvriers, chez vous, madame Jouin... quelles sont leurs
ides?... ont-ils un mauvais esprit?

Des rumeurs s'levrent. La salle bourdonna comme une cloche, aprs
le choc du marteau. Le prsident, ainsi avis de sa maladresse,
s'irrita.

--Brigadier, cria-t-il au chef des municipaux, faites entrer
vos hommes, qui sont l, dehors. Et si quelqu'un manifeste, qu'on
l'emmne. Puis, revenant au tmoin:--Saviez-vous que Pierre
Marowsky ft un anarchiste, un partisan de l'action directe?

La veuve rpondit:

--Je ne sais pas ce que c'est que l'action directe. Pierre Marowsky
est Russe. Mais nous sommes obligs d'embaucher souvent des
trangers. Les Franais ne veulent plus tre meuleurs de limes.
C'est trop dur.

LE PRSIDENT.--Faisait-il de la propagande nihiliste?

R.--Il faisait son travail, monsieur. Et c'est quelque chose, le
travail dans les bottes, comme nous disons. On ne s'entend pas,
d'abord. Quelle propagande ferait-on? Les meules crient plus fort que
les hommes.

LE PRSIDENT.--Mais dehors?... au cabaret?...

R.--Les meuleurs ne vont pas au cabaret, monsieur le prsident.
Celui qui aurait bu une fois, ne boirait pas deux. La meule y
mettrait bon ordre.

LE PRSIDENT.--C'est donc un mtier de hros que le vtre?

Le ton, que l'on crut ironique, provoqua des murmures. Mais,
aussitt, ils s'apaisrent. Car, tranquille, la femme rpondait:

--Comme beaucoup de mtiers dangereux, monsieur le prsident.

LE PRSIDENT.--Qu'avez-vous donc  dire de Pierre Marowsky?

R.--C'tait un ouvrier modle. Toujours le premier au poste, le
dernier  partir. Comme il est d'une force extraordinaire, on
comptait sur lui dans tous les mauvais cas. Le jour o mon pauvre
mari est mort, Pierre Marowsky a risqu sa vie pour nous autres. Il
s'agissait d'arrter le noyau disloqu de la meule, qui tournait  sa
vitesse d'enfer et allait sauter d'une minute  l'autre. Pierre s'est
avanc tout auprs, ce que personne n'osait, pour dbrayer, comme on
fait chez nous,  la pice de bois.

Un crpitement de bravos.

--Je vais faire vacuer la salle! clama le prsident. Encore une
question, madame. Cette blessure, dont Marowsky porte une double
cicatrice  la figure, l'a-t-il reue chez vous, dans l'exercice de
son mtier?

La directrice de l'atelier d'meulage hsita. Son regard inquiet,
embarrass, chercha celui du fianc de Tatiane, ne le rencontra pas.

LE PRSIDENT.--Vous tes ici, madame, pour dire la vrit.

R.--Mais il a d la dire, lui,  l'instruction.

LE PRSIDENT.--Il a refus de rpondre sur ce point. Allons, je vois
que vous savez quelque chose... Parlez. Vous avez jur de dire toute
la vrit.

R.--Cette blessure, monsieur le prsident, on la lui a faite dans
son pays.

LE PRSIDENT.--Qui cela... on?... le savez-vous?

R.--Des rfugis en ont parl devant moi.

LE PRSIDENT.--Alors?...

R.--Pierre Marowsky se trouvait en prison, pour ses opinions. Dans
cette prison, c'tait dfendu de mettre la tte  la fentre. Il a
voulu voir...

LE PRSIDENT.--Quoi?

R.--Un chef, un officier, qui passait.

LE PRSIDENT.--Eh bien?

R.--Ce chef a donn l'ordre  la sentinelle de tirer...

Un oh! de rvolte remua la salle, comme une houle. Sans y faire
attention, cette fois, le prsident demanda:

--Vous a-t-on dit le nom de l'officier?

R.--C'tait un prince... Comment, dj?... Un de ces noms de l-bas,
en off... Obiroff... Amiroff... Ah! et Boris... J'y suis maintenant:
Boris Omiroff.

--Merci, madame. Vous pouvez vous retirer, dit le prsident.

       *       *       *       *       *

Le surlendemain, aprs le rquisitoire et les plaidoiries, le jury
s'enferma dans sa salle de dlibrations, o il resta plus de deux
heures. Il en revint pour dclarer non coupables Tatiane Kachintzeff,
Katerine Risslaya et Wladimir, l'illumin. Des applaudissements
retentirent. Mais ils se changrent en murmures quand le chef du
jury proclama la culpabilit de Pierre Marowsky, complice dans la
fabrication des bombes et la prparation d'un assassinat. Avec
indiffrence, on couta la mme phrase applique  Toulnine,
l'absent. Chacun d'eux--Toulnine par contumace--fut condamn  cinq
ans de rclusion.

Et les belles dames, en sortant, tiraient du petit sac d'or ou de
perles un minuscule mouchoir. Car le dernier spectacle tait celui
de Tatiane prenant dans ses deux mains les mains de son fianc,
et, changeant avec lui un regard que les tendres spectatrices
imaginaient ruisselant de larmes, faute d'en pouvoir discerner la
flamme hroque, la merveilleuse nergie.




VI

LA MRE


--Allons... ma Flaviana... dis... 'a t triomphal, cette
rptition gnrale des _Elfes_?

Les petites mains amaigries de Bertile tremblaient lorsque la
fillette pronona cette phrase. Ah! comme elle-mme ressemblait  un
elfe,  une ombre lgre, la mignonne danseuse du premier quadrille!
tendue sur la chaise longue, dans sa jolie chambre, en face du parc
Monceau, boulevard de Courcelles, Bertile, toute mince, diaphane et
ple, semblait se dissoudre dans les mousselines de son peignoir et
le linon des souples coussins.

Flaviana, la regardant, retenait des larmes. La pauvre petite! Elle
s'tait tant rjouie de danser dans les _Elfes_!... Et voici que la
rptition gnrale avait eu lieu--un gros succs,--sans que l'enfant
prt la tte de son premier quadrille, o dj on la regardait comme
une petite toile,--une toile de cinq ou sixime grandeur. Hier
soir, pendant les heures d'motion, d'emballement, de joie, de peur
et d'ivresse, Bertile, si passionne pour son art, tait l, toute
seule, dans ce lit. Combien amrement elle avait d y pleurer! Ce
matin, elle essayait de crner, de sourire, pour ne pas affliger sa
petite mre d'adoption. Mais celle-ci dtourna les yeux, ne voulant
pas voir les doigts effils s'agiter si douloureusement autour d'un
ruban qu'ils nouaient et dnouaient, nervs, fbriles, tandis que la
jeune malade s'appliquait  feindre l'insouciance.

--Triomphal... c'est beaucoup dire, corrigea la clbre danseuse.
Mais le public,--ce public dlicat de rptition gnrale--a trs
chaleureusement accueilli l'oeuvre.

--Et ses interprtes, appuya Bertile avec une tendre malice.

--Et ses interprtes, acquiesa l'toile, souriante.

--Allons, ma grande, ma sublime Flaviana, dis-moi donc qu'on t'a
acclame. Ah! dis-le... Raconte... La salle debout, enthousiasme,
criant ton nom parmi les applaudissements, les bravos!... Et les
rappels... dis!... les rappels... Quand tu reviens, avec ta grce,
ton sourire, ton air inimitable de gratitude, de modestie... de
fiert... que le thtre croule... que tous les coeurs t'adorent...
Ah! pourquoi me prives-tu de cela, ma Flaviana?... Ta gloire...
l'amour que tu inspires, n'est-ce pas cela qui me console de tout!...

Bouleversante consolation, qui fit clater en sanglots la pauvre
petite danseuse. L'moi fut trop poignant. Toute sa jeune vie
dfaillante, menace, et la dsesprance infinie de son coeur, ne
rsistrent pas  ce tableau d'une destine qui, nagure encore,
tait son rve.

--Ah! Flaviana... Flaviana!... Tu vas croire que je pleure par
gosme, que je ne suis pas sincre... que je ne prfre pas ton
bonheur, ton succs,  la joie de vivre,  l'espoir d'tre moi-mme
heureuse.

--Mais tu vivras!... Mais tu seras heureuse, toi aussi!... Mais je
sais bien comment tu m'aimes!... Chrie... chrie... calme-toi!...
chuchotait la tendre femme, pressant contre elle le buste gracile,
dont elle sentait toute la fine ossature, posant ses lvres sur le
front moite, sur la joue fivreuse, imprgne du sel des larmes.

La fillette se serra contre elle, gota la douceur d'tre cline,
rassure, puis, schant ses yeux avec un petit mouchoir en tapon,
elle essaya de sourire, pour demander:

--Raconte, Flaviana, raconte... Tu as eu beaucoup de fleurs?

--Ma loge en tait pleine.

--Et, comme d'habitude, je parie, tu en as fait porter chez la pauvre
Sylvanie, qui est si triste de ne plus arriver  cacher son ge, et
qui attend avec dsespoir d'tre remercie d'un jour  l'autre.

--Naturellement.

--Bonne Flaviana! Mais tu enlves les cartes. Elle ne s'tonne pas, 
la fin, de ces hommages anonymes? Elle ne se doute pas?...

--J'ai peur que si. Ou bien on l'a blague. Tu ne sais pas ce qu'elle
a imagin, cette fois?

--Quoi donc?...

--D'pingler tout de suite  une des corbeilles la carte de visite
d'un des abonns les plus chics. Et de qui?... devine...

--Oh! dis-moi!...

--Du prince Omiroff.

--a c'est drle!... cria Bertile, en riant cette fois du vrai rire
clatant et joyeux de son ge. Mais o l'avait-elle prise, cette
carte!

--Ce n'est pas un objet rare dans les coulisses du National-Lyrique.
Elle aura chip a quelque part, d'avance, avec prmditation.

Les deux danseuses s'gayrent sans mchancet de cette supercherie.
Puis, Bertile, tout  coup songeuse, murmura:

--Le prince Omiroff... Ah! comme je voudrais savoir...

--Quoi donc?

--Si ce qu'on prtend est vrai.

--Ce qu'on prtend?...  propos de lui?...

--A propos de lui... et... de toi.

Flaviana reprit la fillette dans ses bras, l'appuya de nouveau contre
son paule.

--coute... chuchota l'toile  l'oreille de sa petite amie, bien
bas, les lvres dans les cheveux fous...--Je vais te le dire, ce que
tu veux savoir. J'ai confiance en toi... Tu es ma soeur maintenant...
Tu garderas mon secret?...

--Je te le jure.

--Eh bien, Boris Omiroff ne m'a jamais aime, comme on l'affirme
au hasard. C'est son frre Dimitri, qui m'a aime. Je n'tais pas
beaucoup plus ge que tu ne l'es aujourd'hui. Il m'a pouse.

--pouse!..

--Certes.

--Tu es princesse Omiroff?...

--Non. Car mon mari a cess d'tre prince pour me faire sienne. Notre
union fut cause de sa disgrce. Il perdit son titre, ses biens.
Hlas! il ne les a recouvrs que pour mourir.

--Comment cela?

--Nous n'tions pas maris depuis un an, lorsque la guerre contre le
Japon clata. Dimitri voulut partir. Il prit du service comme simple
soldat. Mais sa conduite fut tellement admirable, il tenta une si
audacieuse diversion pour dgager Port-Arthur, ce fut si hroque,
si tonnant, que le tsar lui rendit sa faveur, lui restitua titre,
fortune, tout... Peut-tre n'eut-il pas le temps de savoir qu'il
rentrait en grce. Presque aussitt il fut tu.

--Oh!... Et toi, toi... Flaviana?

--Moi?... J'avais quitt le thtre pour vivre un songe de bonheur
tel qu'il n'en existe pas de pareil sur terre... Le songe fut court.
Je me retrouvai seule au monde, mprise par la famille de mon mari,
qui ne voulait pas me connatre. Je repris ma carrire de danseuse.

--Tu y es toile. a vaut une couronne princire. Mais pourquoi le
secret que tu gardes? N'as-tu pas t marie? Tu as le droit...

--Je n'ai pas le droit de faire monter une princesse Omiroff sur les
planches. D'abord... je ne fus jamais princesse. A quoi bon parler
d'un mariage qui ne me laisse pas mme un nom?...

--Cependant, si ton mari a repris son titre avant de mourir?... Et sa
fortune, dis... a devait tre norme, la fortune d'un prince russe?

--Chut!... Tais-toi... Je ne sais... J'ignore les lois de son pays.
J'ai eu l'amour de cet tre adorable... Et son estime, puisqu'il
m'leva jusqu' lui... C'est assez pour que je garde cette fiert de
coeur, cette puret de vie, que les Parisiens ne comprennent pas.

Bertile treignit plus tendrement sa grande amie.

--Oh! soupira-t-elle, comme tu dois tre heureuse!

--Je l'ai t.

--Mais tu as eu cela, ce sort merveilleux, insista l'enfant qui ne
concevait rien sinon l'blouissement de l'aventure.

--Je l'ai pay si cher!

--Est-ce que le prince Boris,--ton beau-frre en somme,--est mchant
pour toi?

--Ni mchant ni bon. Il m'ignore. Quand il me rencontre, dans les
coulisses, il me salue comme il saluerait une autre femme, qu'il
connatrait de vue, tout au plus. Il a eu un bon mouvement pour moi,
autrefois... Mais cela n'a pas dur.

--Quel bon mouvement?

--Il m'a tmoign une vritable sollicitude aprs le dpart de
son frre pour la Mandchourie... Mais les circonstances taient
spciales...

Flaviana hsita, s'interrompit. Bertile attendait. L'toile coupa
court:

--Ne parlons plus de tout cela, veux-tu?

Un instant de silence. Les deux charmantes cratures rvaient,
blotties l'une contre l'autre. Elles rvaient de l'amour, de leur
jeunesse brve, de la vie qui vous surprend et qui passe... Chacune
croyait entendre trembler le coeur de l'autre. A la fin, Bertile
profra, trs bas:

--Quand on a aim autant que tu as aim le prince Dimitri, est-ce
qu'on peut gurir, oublier?...

Une flamme ardente brla les joues de Flaviana, monta jusqu' son
front. Elle se dtacha, comme blesse.

--Pourquoi me poses-tu cette question?

Bertile retomba en arrire, sur ses coussins. Ses yeux se
mouillrent. Elle dit seulement:

--Pour savoir.

Flaviana la regarda, aussi ple maintenant que la petite malade.

--Quand on a souffert, murmura-t-elle, il n'y a qu'un sentiment o
le coeur puisse encore se prendre: la piti.

Sur les paupires humides de Bertile, lentement le voile des
paupires s'abaissa. On et dit que l'nigmatique rponse lui
suffisait. Mais son mince visage aux yeux clos exprima soudain une
douleur au-dessus de son ge. Une crispation dsole fit flchir la
bouche, dont les commissures tressaillaient. Flaviana, interdite,
anxieuse, se pencha. Et elle entendit alors ces mots s'chapper, avec
une intonation un peu amre, des lvres ingnues:

--Moi... si je perdais un tel amour... je sens que j'en mourrais.

--Bertile... Quelle enfant impressionnable!... Ce que je t'ai dit
t'a trop mue... Voyons, petite folle... Sais-tu ce que c'est
qu'aimer?... Parle-t-on ainsi de mourir? grondait tendrement
Flaviana,--elle-mme trouble par l'accent, par l'expression, par
l'air vritablement de mourante o, tout  coup, s'aggravaient les
mots, la voix, l'aspect de la jeune fille.

Mais  la porte, on frappa. La femme de chambre venait annoncer le
docteur Delchaume.

Le nom rsonna trangement. Flaviana et Bertile craignirent de
se regarder. Pourtant elles se regardrent, malgr elles. Alors,
prcipitamment, comme pour rompre un malaise, la petite malade s'cria

--Ce n'est pas pour moi qu'il vient ce matin. Il avait demand
ton heure, pour causer avec toi... D'ailleurs, je suis gurie. Pas
besoin...

--Mieux vaut qu'il te voie d'abord, ma chrie.

--Non, non!...

Bertile se dfendit avec une obstination si frmissante, que Flaviana
cda:

--Eh bien, soit. Mais je vais lui dire que notre Bertile n'est pas
sage, qu'elle est bien fivreuse ce matin.

En effet, ce furent ses premires paroles  leur ami, dans le petit
salon.

--Cette pauvre enfant a-t-elle eu quelque chose qui l'ait nerve?
demanda le jeune docteur.

Une ombre rose passa sur le dlicat visage, au teint mat, de la
clbre danseuse.

--Je crains qu'elle ne commence  prendre peur,  regretter...

--Quoi? demanda Raymond.

--Le bonheur, qu'elle n'aura pas connu... la vie.

--Pauvre fillette!... soupira le jeune homme.

--Vraiment?... Nous ne la sauverons pas?...

A cette question balbutie, Raymond ne rpondit que par un geste
de dcouragement vague. Ses yeux, pleins d'un souci brlant,
s'attachaient  ceux de Flaviana. Le coeur de cet homme dbordait de
tout autre chose que de proccupations professionnelles. Mme l'tat
de sa gentille malade, prfre  cause de celle qui la protgeait,
ne s'imposait pas  sa pense. Pour lui, en ce moment, il ne
s'agissait gure de Bertile.

--Voil plusieurs jours que vous cherchez  me parler, Raymond,
sans que nous ayons pu...

--Oui... Vous aviez votre travail, vos rptitions, vous dansiez le
soir. Et moi... en dehors des obligations de ma clientle, j'ai eu ce
procs, que j'ai voulu suivre...

Quel procs?...

--Les anarchistes russes... le drame de la Petite-Barrerie...

--Ces misrables vous intressaient?

--Ne dites pas ces misrables, Flaviana. Il y a des dessous
terribles  cette aventure. Ah! qu'il est difficile de juger! Tatiane
Kachintzeff et son fianc Pierre Marowsky... je les ai vus de prs...
Ce sont des tres d'abngation, de puret, d'hrosme... Enfin...
laissons. L'une est acquitte, l'autre en prison. Le dernier mot
n'est pas dit. Une sentence humaine... est-ce que cela rsout quelque
chose? Flaviana... moi aussi, j'ai t un juge. Moi aussi, j'ai pes
dans la balance. Et... je me suis tromp.

Le beau regard de velours sombre interrogea Raymond, avec gravit,
avec tonnement,--avec quelque chose de plus: une souriante
confiance, qui doutait de le trouver jamais dans l'erreur.

--Flaviana... poursuivit-il.

Mais la jeune femme l'interrompit:

--Voulez-vous me faire un immense plaisir, mon cher ami?

--En doutez-vous?

--Eh bien, ne m'appelez pas Flaviana,--mon nom de thtre.
Appelez-moi Flavienne. C'est mon vrai nom,  moi. C'est celui que
maman me donnait. Vous serez le seul. Personne ne m'appelle plus
ainsi.

--Chre Flavienne... murmura Delchaume.

Trouble par ce qu'elle lut dans les yeux du jeune homme, la
fire artiste dtourna les siens, tandis qu'ardemment il lui
disait:--Merci!

--Maintenant, reprit-il, aprs une minute d'un de ces silences
auxquels nulle parole n'quivaut, je dois avant tout vous demander
pardon, Flavienne. J'ai manqu de sincrit avec vous. Cependant, je
croyais tre dans le vrai. Car, le vrai, c'est l'honneur, c'est le
devoir. L'honneur et le devoir nous ferment quelquefois la bouche sur
la vrit mme... Du moins, je l'ai pens...

--Moi aussi, dclara la pensive crature avec simplicit. N'ai-je
pas mon secret, que je ne profane pas?

Il s'inclina. Sur le front gracieux, entre les boucles brunes, il
voyait, lui, la couronne princire, dont la merveilleuse femme
tait digne, et qu'elle aurait d porter. En mme temps, une pointe
aigu lui piqua le coeur. Ce secret, n'tait-ce pas aussi un secret
d'amour, sur lequel l'me veuve se serait  jamais referme?

--Flavienne... Vous qui aimez mon petit Franois, l'aimeriez-vous
encore s'il n'tait pas mon fils?

--Pas votre fils!...

trange cri!... La danseuse se dressait, dans une espce d'garement.

--Pas votre fils!... rpta-t-elle d'une voix plus sourde. Le fils
de votre femme?...

Delchaume secoua la tte.

Flaviana, debout, se pencha,--car il restait assis,--crispa les
doigts sur ses paules, enfona dans ses yeux des yeux presque
hagards.

--Raymond... Il n'est pas... il n'est pas non plus le fils de votre
femme?...

--Je l'ai cru sien... J'ai adopt, reconnu l'enfant que j'imaginais
tre celui de Francine... Mentir, c'tait lui sauver l'honneur, 
elle... Ma Francine!... Et elle tait innocente... vous entendez!...
pure!... Elle, un enfant... jamais!... Les preuves sont entre mes
mains. J'ai mesur l'immensit de mon amour... Pourtant je ne puis
me pardonner de l'avoir suppose coupable, elle!... Vous comprenez
maintenant que, mme  vous, Flavienne... je ne pouvais pas dire...

Il s'arrta. Son motion ne l'empcha pas de constater celle de
la jeune femme, de s'en tonner. Pourquoi tremblait-elle ainsi,
des pieds  la tte? D'o venait cette suffocation qui la faisait
haleter, ce rire convulsif,  la fois douloureux et ravi, cette
fixit des prunelles, o brillait une tincelle de folie. Une
inquitude contracta le coeur de Delchaume. Inquitude qui devint de
l'angoisse, lorsque la danseuse s'cria:

--Ni le vtre... ni celui de votre femme... Cet enfant... cet
enfant, qui est le portrait de mon Dimitri... Ah! je le pressentais
bien. C'est le mien... c'est mon fils!... Raymond... Voyez-vous...
pourquoi je l'aimais tant!... Je vous dis qu'il est  moi!

Le jeune docteur se leva, prit les mains qui battaient l'air,
considra doucement les beaux traits o passait le dsordre de la
dmence.

--Flavienne... revenez  vous... Amie chrie, je ne reconnais pas
votre calme, la dignit si ferme de votre me... Faites un effort...
L... Ne parlez plus... Attendez.

Elle ferma les yeux, se recueillit. Cet effort sur soi, que lui
demandait Raymond, elle sembla le faire  grand'peine.

Lui, qui ne concevait pas la nature d'un tel bouleversement, suivait
avec une sollicitude passionne le retour de l'quilibre sur cette
physionomie qu'ennoblissait d'habitude une si tranquille fiert.
Il tenait toujours les mains de Flaviana. Elle tait d'une pleur
extrme. Ses yeux restaient clos. Raymond tremblait autant qu'elle.
Tout  coup, sous les cils abaisses, deux larmes surgirent.
Un sourire extasi dtendit les lvres. Puis, les prunelles se
dcouvrirent, scintillantes de ravissement.

--Ami, n'ayez pas peur. Ma raison n'est pas atteinte. Mais un
espoir... affolant, oui... en effet... s'impose  moi, me transporte.
Plus qu'un espoir, une certitude. Je ne puis m'en dfendre. Et je
frissonne en mme temps d'pouvante  l'ide que je pourrais me
tromper. Cependant, regardez... j'ai repris mon sang-froid.

--Quel est donc cet espoir, Flavienne?

--L'enfant que vous levez serait le mien.

Delchaume se taisait, repris d'anxit. Elle continua, dlicieuse
d'orgueil:

--... Le petit prince Serge Omiroff.

--Serge!... cria Delchaume.

Ce fut  lui de draisonner un instant. Il leva les bras, tourna sur
lui-mme, se frappa le front, revint  Flaviana:

--Voyons... voyons... je ne divague pas?... Une pareille chose...
Quel prodige!... Mais c'est  douter de soi, de ses sens!... Vous
avez bien dit: Serge?

--Serge... oui... Serge!

--Pourquoi?... Quel est ce nom?

--C'est celui de tous les Omiroff. Je le donnais  mon mari, dans
l'intimit, car il s'appelait Serge-Dimitri, et je prfrais...

--Le nom le plus cher pour celle qui l'a mis au monde, murmura
Raymond, qui se rappela l'explication de la nourrice.

--Que dites-vous?

--Mon enfant adoptif a t baptis, enregistr  la mairie, avec le
prnom de Serge. C'est moi qui, dans l'acte o je le reconnaissais,
ai ajout celui de Franois...

--O mon Dieu!... soupira la jeune femme.

La joie de cette vidence l'crasa. Elle tomba sur un sige. Raymond
s'agenouilla tout auprs. Hors d'eux-mmes, ils ne pouvaient
articuler une phrase suivie. Leurs mains s'treignaient. Ils se
cramponnaient l'un  l'autre, comme prcipits dans l'espace par un
cataclysme. Un vertige faisait tourbillonner leurs penses. Leurs
poitrines haletaient dans l'atmosphre du miracle.

--Raymond, c'est mon enfant... Il n'est pas mort  sa naissance,
comme on me l'a fait croire. Ah! j'en ai toujours eu le soupon.

--Qui donc aurait commis ce crime?

--Le prince Boris.

--Encore lui!

--Je comprends maintenant... je comprends ses soins hypocrites en
l'absence de son frre.

--Il tait prs de vous?

--Lui-mme, non. Et encore, je ne sais. J'ai t si atrocement
malade! Il me semble l'avoir vu, prs de mon lit... comme dans une
hallucination...

Raymond suggra:

--Au fond d'un chteau,  la campagne... dans une vaste chambre
gothique, nue et dmeuble, o vous agonisiez sous le chloroforme?...

--Comment... comment savez-vous?...

--Il avait mis des gens  lui autour de votre lit de douleur... Une
garde... qui ne parlait pas franais.

--C'est cela!... c'est vrai!... Une femme de l'Ukraine, dont
les Russes eux-mmes ne comprenaient pas le dialecte. Celle-l,
d'ailleurs, elle a t bonne pour moi.

--Et Francine?... ma Francine... qu'on amena prs de vous, les yeux
bands... Vous tiez mourante... Vous souvenez-vous?...

Flaviana songea un instant. Non... elle ne revoyait pas une autre
femme lui donnant des soins.

--C'est Francine,--jeune fille alors,--qui a sauv votre enfant.

--On m'a jur qu'il n'avait pas vcu. Boris, plus tard, m'a dclar
qu'il avait fait transporter le petit corps dans leur cimetire, sur
leurs domaines, en Russie, et qu'on l'avait enterr sous le nom de
Serge Dimitrivitch, prince Omiroff.

--Il lui reconnaissait donc son titre?...

--Pourquoi pas?... Ce n'est pas cela qui gnait Boris,--ce n'est pas,
comme vous pourriez le croire, que le fils d'une danseuse entrt dans
sa maison. Mais il convoitait l'hritage, la part du fils an.

--Je croyais, objecta Raymond, qu'en Russie le droit d'anesse
n'existait pas.

--Non, pas rgulirement. Mais souvent il s'tablit par la volont
paternelle. Et, chez les Omiroff, il y a plus que la volont
d'un pre. Il y a la tradition. Ou mme, je crois, une clause de
l'investiture faite par Ivan le Terrible. Le merveilleux chteau
historique des Omiroff, en Ukraine, les terres qui l'entourent, toute
une province, au bord du Dniper, sont indivis, et appartiennent
 l'an, tandis que les cadets sont ddommags par de l'argent.
Le tsar ayant confisqu  Dimitri cette sorte de majorat, ne
l'attribuait pas pour cela  Boris. Mais mon mari, une fois rintgr
dans ses biens, les choses reprenaient leur cours. Lui mort, son
frre hritait,--s'il ne laissait pas d'enfant. Pensez, quel
hritage!... surtout pour un viveur fastueux comme Boris, qui a dj
sem dans toutes les villes de plaisir du monde, les millions dont se
composait sa part.

--Il savait donc, avant que vous eussiez mis votre fils au monde, que
le prince Dimitri avait pri en Orient?

--S'il l'a su! C'est lui qui est venu me l'annoncer, un jour, dans
la retraite o je m'enfermais, et il m'a perc de cette nouvelle,
brutalement, comme d'un coup de poignard. Ce qu'il esprait de
cet affreux procd s'est produit. Je suis tomb raide,  demi
morte. Il en a profit pour me faire soigner...  sa manire. Ses
gens m'ont transporte dans cette maison de campagne dont je n'ai
gure vu que ma chambre lugubre, vide... Mon fils est n avant
terme,--mort  ce qu'on m'affirma,--viable, comme je l'ai suppos
parfois, en me refusant  le croire, pour ne pas l'imaginer souffrant
d'un pire destin. Dieu!... Et il vit, mon petit Serge!... Et si
mignon!... si doux!... si beau!... Oh! Raymond, le premier jour...
 Claire-Source... quand il m'apportait son petit mouchoir, en me
disant de ne pas pleurer!...

Le mot finit dans un sanglot, tandis que les yeux et la bouche
riaient. Jamais Delchaume n'et imagin un telle vibration de
tendresse. Certes, il connaissait le coeur admirable de Flaviana.
Mais il n'avait pas vu la mre en elle. Et il devrait lui rvler la
disparition de l'enfant!... Horrible chose!... Quel acharnement du
sort!... La faire souffrir, elle... Flaviana...--Flavienne, comme il
l'appelait avec transport--la faire tomber d'une telle flicit dans
une telle angoisse!... N'tait-ce pas la pire preuve, mme aprs
tout ce qu'il avait subi? Il essaya de la prparer d'abord.

--Rflchissez, Flavienne. Nous sommes en pleine hypothse...
Des analogies extraordinaires peuvent nous tromper... Une ide me
trouble. Comment un homme, tel que Boris, capable, je le crois, de
tous les crimes,--et surtout de ce crime odieux: enlever un enfant
 sa mre,--ne ft-il pas all jusqu'au bout, n'et-il pas fait
mourir le petit tre qui naissait  la traverse de son ambition? Je
vous parle ainsi, mon amie trs chre... c'est que je frmis... Une
dsillusion... ne serait-ce pas affreux?

--Ah! s'cria la danseuse avec exaltation, mon coeur me confirme
tout, comme il m'a tout appris! Rappelez-vous... mon motion... Quand
j'ai serr votre Franois dans mes bras, j'ai senti que c'tait mon
petit Serge,  moi.

--Je le crois, avoua Delchaume. Je crois que vous trouverez la
confirmation de votre certitude dans le rcit de ma malheureuse
femme. Savez-vous qu'elle a pay de sa vie celle de votre enfant?

gosme de l'amour maternel: Flaviana dut accomplir un effort pour
s'intresser  la jeune femme inconnue. Un seul dsir maintenant la
dominait, grandissait en elle, fermait son me  tout raisonnement,
 toute piti,  toute curiosit rtrospective, et mme  toute
vellit de vengeance: revoir son fils, le presser contre son coeur,
prendre possession de ce petit tre.

--Ah! Raymond, partons... partons tout de suite! Conduisez-moi vers
lui!...

Comme il ne rpondait pas, terrifi, Flaviana eut un soudain
lan. Elle courut  un petit bureau, ouvrit un tiroir, rapporta
la miniature qu'elle avait dj montre  Delchaume. Un rire de
triomphe, d'extase, la transfigurait. Cette crature, dj si belle
dans la mlancolie, s'embellissait encore dans la joie. Moins
desse, elle apparaissait plus femme, plus jeune surtout. Une
grce rayonnante, une fracheur merveilleuse, jaillissaient de son
coeur, imprgnaient ses regards, ses gestes, sa voix. Raymond la
contemplait, enivr et dsespr, tandis qu'elle baisait follement le
petit portrait.

--Cette ressemblance!... Mais la voil, la meilleure preuve!... Son
pre...  son ge... Ne dirait-on pas le mme tre? Mon Dimitri!...
Mon petit Serge!... Raymond!... Est-il un bonheur pareil au mien?...

--Flavienne... pronona tristement le jeune homme.

Elle le regarda, saisie par l'intonation. Il avait les yeux pleins de
larmes.

--Quoi donc? demanda-t-elle, effraye.

--Ce bonheur, il n'est pas le vtre encore. Il faudra patienter,
l'attendre... le conqurir.

--Comment cela?

--L'enfant n'est plus avec moi.

--Mais... balbutia-t-elle en plissant, il est  Claire-Source,
avec ses parents nourriciers?

Delchaume secoua la tte.

--Mon Dieu!...

Quel gmissement!... O tait la joie de tout  l'heure? Les mots
d'extase dfaillaient... Et la malheureuse Flaviana ne retrouvait
pas immdiatement les formules de l'angoisse... Elle demeurait
muette, les mains jointes. Son charmant visage reprenait l'expression
taciturne, ferme, avec quelque chose de brusquement teint, comme
sous la tombe d'un voile de cendre.

Il fallut pourtant que la terrible douleur, dont l'apprhension
seule la suffoquait, entrt, dchirante, jusqu'au fond de son coeur
pantelant. Le trsor qu'elle retrouvait lui tait enlev. Son
prcieux petit Serge tait entre les mains de Boris. Cette fois
l'homme redoutable ne se laisserait ni attendrir, ni surprendre, ni
jouer.

S'il hsita nagure  faire mourir son neveu,--piti, crainte,
calcul, que savait-on?--il ne s'arrterait pas aujourd'hui  des
scrupules du mme genre. Quels remords n'avait-il pas d prouver de
sa magnanimit! Quelle fureur contre cette infime doctoresse, charge
de jeter l'enfant  l'anonymat de l'Assistance publique, et qui, sous
toutes les menaces de la vie sociale, de l'opinion, des reprsailles
tnbreuses, protgea, sauvegarda le petit abandonn. Celle-l, il
l'avait supprime, par un assassinat. Comment garder l'illusion
qu'il reculerait devant un crime bien plus facile, et qui, cette
fois, serait dfinitif? Ne possdait-il pas des excuteurs de toutes
ses volonts, mme les plus sclrates, des instruments dvous,
muets, qu'il gardait sous sa main, dans l'ombre, sous prtexte qu'il
fallait une police personnelle  ce haut personnage, menac par les
anarchistes.

Qui sait, pensa Delchaume--mais il n'osa le dire  Flaviana--si ce
faux Toulnine, cet abominable tratre, dmasqu dans l'affaire de
la Petite-Barrerie, n'est pas un bandit  ses ordres, le ravisseur
mme de l'enfant?... Que coterait-il  un pareil misrable de tuer
un innocent de quatre ans et de faire disparatre  jamais le petit
corps lger?

Le jeune docteur frissonna. Mais, au moment mme o la probabilit le
consternait, Flaviana se redressait, souleve par une inspiration.
Longtemps elle tait reste le visage plong dans ses mains, sans
paroles, sans larmes. L'nergique artiste n'appartenait pas  la
catgorie des femmes qui rcriminent et qui pleurent. Sa dure
profession, exigeant une perptuelle discipline, un perptuel
entranement du corps, et la matrise constante de la physionomie,
armait l'me galement chez celle-ci, qui dansait avec une si noble
passion, un vritable feu sacr.

--Mon ami, dit-elle, si mon fils vit encore demain, je ferai en
sorte qu'il nous soit rendu.

--Est-ce possible?...

--Oui, affirma-t-elle avec rsolution.

--Par quel moyen?

--Par celui-ci...(elle regarda Delchaume au fond des yeux et profra
lentement): Montrer au prince Boris Omiroff un extrait de l'acte
de naissance de Serge-Franois, de pre et mre inconnus, en marge
duquel se trouve la reconnaissance de paternit signe Raymond
Delchaume. Cette reconnaissance ne peut tre attaque que par le
pre vritable ou par la mre. Le pre est mort. La mre...

Elle se tut. Ses yeux ne se dtournaient pas de ceux de Raymond, qui
la contemplait lui-mme fixement. Le coeur du jeune homme battait 
grands coups. Une sourde motion l'envahissait, qu'il n'analysait pas
encore. Il n'osait parler,  peine penser.

Flaviana reprit:

--Serge-Franois Delchaume, fils du docteur Delchaume, ne portera
pas ombrage  Boris, prince Omiroff, ne l'empchera pas de recueillir
l'hritage de Dimitri, son an.

--Alors, hasarda Raymond, vous renonceriez pour votre fils?...

--Ah! qu'on me le rende vivant!... cria la mre avec passion.

--Mais il serait  moi, sourit Delchaume, pas  vous.

A ce mot, leurs yeux se mlrent encore, si tendrement, si
profondment, avec une telle confiance, et se mouillrent de telles
larmes, que nulle explication ne fut ncessaire.

--Il sera notre trsor,  tous deux, murmura Flaviana. A quel prix
vous me l'avez rachet, Raymond! Il portera votre nom plus firement
que celui de prince Omiroff. Et son pre, j'en suis certaine,
m'approuverait.

Un sanglot, un soupir de surhumaine motion contre les petites mains
o il posait ses lvres, fut toute la rponse de Delchaume. Pourtant
sa raison masculine veillait, mme dans cette minute d'ivresse
sentimentale. Il mit une objection:

--Quelle garantie donnerez-vous  Boris? Comment prouver  cet
homme, auquel chappe toute vraie grandeur d'me, qu'une fois
l'enfant entre vos mains, vous ne poursuivrez pas une reconstitution
de son tat civil?

La jeune femme sembla perplexe.

--Oui. Vous arriveriez  prouver que vous tes la mre, que vous
avez donn le jour  cet enfant en tat de lgitime mariage, vous
attaqueriez ma reconnaissance de paternit... Vous pensez bien que
je ne rsisterai pas. Or, ceci, vous tes toujours libre de le faire.

Flaviana courba la tte. Puis, presque aussitt, elle la redressa
d'un mouvement fier. Les boucles sombres frmirent autour de son
front.

--Nous verrons bien, dit-elle. Aujourd'hui mme, j'irai trouver
Boris. J'ouvrirai la lutte. Si bien arm qu'il soit, cet homme n'a
pas la mme force qu'une mre qui veut sauver son enfant.




VII

LE VIEUX-MOUTIER


Devant le lourd htel de l'avenue de Messine, un coup s'arrta.
Modeste voiture de remise, loue au mois, qui n'attira l'attention de
personne.

Pourtant un marmiton,--douze ans peut-tre, le nez en trompette,
tourn  flairer constamment les bonnes choses en quilibre sur le
crne tondu--s'arrta lorsqu'il vit descendre une longue, souple,
silhouette de femme. Vtue de noir, elle paraissait drape dans les
toffes mouvantes, aux plis nobles. Sous son grand chapeau, son teint
mat avait une pleur chaude de camlia. La splendeur veloute de
ses yeux sombres se posa sur le regard hardi du gavroche  la veste
blanche.

--Bonjour, madame Flaviana, dit-il, sans hsiter.

Quel gamin de Paris, flnant aux vitrines des papetiers, n'avait
ardemment rv devant le portrait de la clbre danseuse?

Elle eut un faible sourire,--triste, mais si indulgent, si
doux!--et, traversant le large trottoir, elle pntra sous la vote.

La porte cochre tait ouverte. Des copeaux d'emballage, des brins
de paille, collaient, sur les dalles, aux traces noires et huileuses
d'une auto. Le vhicule coupable de ces maculatures stationnait
encore dans la cour, tout clabouss par la boue de ce jour d'hiver.
Preuve d'une course assez intempestive, car il n'tait gure plus
d'une heure de l'aprs-midi.

Le concierge s'avana,--mais sans livre ni casquette galonne d'or.
De sa loge partaient de gros rires.

Un air d'mancipation, de dbandade, flottait dans cette maison, o,
d'habitude, rgnait une tenue souligne d'arrogance.

--Je voudrais, dit la visiteuse, parler au prince Omiroff.

Le concierge roula de gros yeux stupfaits, pendant que des ttes
glabres  et l surgissaient, insolemment curieuses.

--Le prince Omiroff?... Impossible! Son Excellence est partie tout 
l'heure.

--Dj sorti!... fut l'exclamation incrdule.

--Pas sorti... parti, accentua le portier. Parti en voyage.

--Oh! est-ce bien certain?... Si par hasard... Je vous assure... Il
serait l pour moi.

Elle voulut glisser une pice d'or. L'homme recula.

--Madame, c'est la vrit. Son Excellence a quitt Paris.

--Pour longtemps? demanda la jeune femme, essayant d'affermir sa
voix.

--Nous ne savons pas, rpliqua le cerbre,--non avec l'humilit
de l'ignorance, mais avec l'ironie contenue de celui qui ne veut
pas parler.--Madame n'aura qu' lire les journaux de ce matin. Son
Excellence a fait passer une note.

Flaviana, le coeur dfaillant, sortit, fit quelques pas, trs
lentement, vers sa voiture.

O aller? quelle dcision prendre? L'ide de rentrer chez elle sans
accomplir immdiatement une dmarche pour retrouver son enfant, lui
sembla odieuse, intolrable. Mais, en dehors d'une entrevue avec
Omiroff, tout serait vain. Et maintenant quand verrait-elle Omiroff?
O tait-il? Pouvait-elle courir aprs lui?... prendre un train?...
le rejoindre?...

Un journal... Elle allait acheter un journal, pour lire cette note
dont lui avait parl le portier.

La danseuse, d'un coup d'oeil, explora l'avenue. O se trouvait le
kiosque le plus proche? Elle en aperut un  l'angle du boulevard
Haussmann. Mais, comme elle se dirigeait de ce ct, sans mme
remonter en voiture, elle eut la surprise de voir accourir un jeune
garon qui, prcisment, quittait ce kiosque, et brandissait le
_Petit Parisien_, en le lui montrant, comme s'il venait de l'acheter
 son intention.

Dj elle avait remarqu sa physionomie bizarre, sous la vote de
l'htel Omiroff. L'adolescent l'y avait suivie, la regardant avec
des yeux de braise. Peut-tre allait-il la saluer par son nom,
comme le petit ptissier. Mais il s'tait tu, intimid sans doute
par le portier rbarbatif. Lui aussi semblait avoir quelque chose 
faire dans la princire maison. Puis, se ravisant, il en ressortait
aussitt. Habitue aux hommages nafs des gamins de Paris, l'toile
attendait celui-ci, qui, prvenant son dsir, s'tait lanc pour lui
qurir un journal. Pourtant elle s'tonnait du type sauvage: maigre
figure aux traits basans, busqus, larges prunelles de jais, svelte
et souple corps de chat, leste  la course, mais gauche de gestes
comme d'un trs jeune homme pouss trop vite. La mise tait mdiocre:
veston et pantalon disparates, usags,--feutre mou, un peu roussi,
et, autour du cou, une large cravate carlate, masquant peut-tre
un linge douteux. Mais en quelle stupfaction se changea le vague
tonnement de Flaviana, lorsque ce garon, lui offrant le _Petit
Parisien_, chuchota:

--La note est en avance. Le dpart du prince a t simul.

Un cri de la danseuse:

--Il est encore  Paris?

--Non... mais pas loin.

--Vous pouvez me dire o je le trouverais?...

--Je le crois, madame. Vraiment... je le crois.

Gravit, sincrit des grands yeux noirs. Flaviana n'hsita pas, ne
discuta pas. N'et-elle pas brav tous les hasards, tous les risques
pour la plus faible chance?...

--Allons, s'cria-t-elle, menez-moi. Je me fie  vous. Quant 
votre rcompense, vous la fixerez vous-mme, si vous dites vrai.

--Madame, il faudrait une auto... rapide... puissante.

--Qu' cela ne tienne. Je sais o en prendre une. Montez d'abord avec
moi, dans mon coup.

A son cocher, elle jeta l'adresse d'un garage. L'homme toucha son
cheval et se dirigea vers l'toile, sans s'inquiter du compagnon
admis par sa matresse  l'honneur de s'asseoir  ct d'elle dans la
voiture.

Encore un pauvre, pensa-t-il, qui lui raconte qu'il a sa mre  la
mort et six petits frres et soeurs crevant la faim. Nous allons de
nouveau nous promener dans des quartiers impossibles.

La philosophique rsignation du brave serviteur fut trouble quand
Madame s'tant assur la location d'une imbattable quatre-vingts
chevaux, conduite par un chauffeur de premier ordre, lui donna cong
pour le reste de la journe. Il se sentit humili dans sa personne et
dans celle de sa jument Eurydice. Quatre-vingts chevaux!... Qu'est-ce
que a voulait dire? C'tait insulter  de braves btes comme la
sienne que de donner leur nom  ces sacrs outils.

Hochant la tte, maussade, il couta les instructions de la
patronne.

--Retournez  la maison. Dites qu'on ne m'attende pas, mme pour
dner. Je ne danse pas ce soir. Et je ne sais pas quand je rentrerai.
Que mademoiselle Bertile n'ait aucune inquitude. Ah!... et puis...
Si le docteur Delchaume vient, Mlanie le prviendra, n'est-ce pas?
que je lui tlphonerai aussitt mon retour.

La voil, maintenant, l'toile admire, adore de tout Paris, avec
son trange compagnon, dans cette auto qui gagne la campagne, qui
file  toute vitesse.

Flaviana considre le jeune garon. Plus elle le regarde, plus elle
lui trouve l'air d'un bohmien. Gn, il dit:

--Si vous voulez, madame, je monterai sur le sige,  ct du
chauffeur.

--Vous auriez froid, peu vtu comme vous l'tes.

--Bah! je ne suis pas frileux.

Flaviana crut entendre: Je ne suis pas frileuse. Mais elle ne s'y
arrta pas. Le jeune garon pouvait s'tre tromp de genre. Son
accent dcelait un tranger. Et, en effet, tout de suite, il ajouta:

--Dans mon pays, j'ai vu d'autres hivers qu'ici.

--D'o tes-vous donc?

--De la Petite-Russie, prs de Kasatine.

--Votre nom?

--Alexis Berditcheff.

Il avait hsit une seconde, puis jet trs vite ce nom de
Berditcheff. C'est celui d'un bourg voisin de Kasatine, prcisment.
Mais Flaviana ignorait ce point gographique.

--Vous me connaissez? demanda la danseuse.

--Non, madame.

De surprise, elle leva ses fins sourcils. Son image est plus
populaire que celle des chefs d'tat.

--Alors, pourquoi m'avez-vous aborde?

--Il m'a sembl que vous prouviez un vrai dsespoir de ne pas
rencontrer Omiroff.

--En effet.

--J'ai pens: Voil une dame qui, pour un caprice, courrait au bout
du monde.

--Un caprice... soupira la jeune femme.

--Je me suis dit, poursuivait Alexis, que, riche et impatiente
comme vous en aviez l'air, vous pourriez partir en auto, avec moi
pour guide. C'est arriv, vous voyez.

--Vous vouliez donc partir?

--Oui.

--Pour rejoindre le prince?

--Oui. Et moi, je ne pouvais pas louer une auto.

--Qu'avez-vous affaire avec un personnage comme le prince Omiroff?

Le ton de Flaviana devenait dfiant, svre. Le garon  figure de
gitane, sourit:

--N'ayez pas peur, madame. Je ne suis pas un apache, vrai! Je n'ai
pas de mauvaise intention. En deux mots, je puis vous dire...

--Allez! dites...

--Je suis dans la misre,  Paris. Je n'ai pas russi  ce que je
voulais y faire. Voil que j'apprends le prochain dpart du prince
Boris pour la Russie. Il est bon pour ses compatriotes... Il me
rapatrierait peut-tre avec les gens de son service. Ce matin, on m'a
fait voir sur le _Petit Parisien_...

--La note communique  la presse... J'oubliais... Laissez-moi la
lire, interrompit Flaviana.

Elle reprit, au creux du coussin, le journal qu'elle y avait gliss,
et auquel elle ne pensait plus, distraite par son singulier cicerone.
Tout de suite, elle dcouvrit, en tte des chos:

   Le plus parisien des princes russes nous quitte aujourd'hui,
   et pour assez longtemps. Le Nord-Express l'emportera vers sa
   patrie. Mais il ne s'attardera pas dans son lgendaire chteau
   de l'Ukraine. Il reprendra bientt le transsibrien qui, a
   toute vapeur, le conduira vers l'Amour. Or, il ne s'agit pas
   seulement, parat-il, du fleuve de ce nom. Non loin de ses
   rives, le prince rencontrera sans doute celle qu'il va chercher
   au fond de l'Asie pour la revoir plus tt, et pour la recevoir
   ensuite magnifiquement dans ses domaines,--la fiance errante,
   qui revient du Japon par Vladivostock,--voyageuse de race,
   puisque fille d'Albion.

   Une idylle moins banale, on le voit, que la classique rencontre
    l'Opra-Comique ou dans les galeries du Petit Palais.

   Mais, chut!... Rien d'officiel. La discrtion s'impose. #/

Furtivement, coulant sous ses cils charbonneux son fulgurant
oeil noir, le jeune Russe piait l'effet de cette lecture sur la
dlicieuse femme aux cts de laquelle il se trouvait assis.

Une amoureuse dlaisse, pensait-il. Elle souponne... Boris la
plaque. Quand elle aura vu a imprim en toutes lettres... nous
allons entendre de la musique. Et ce portier qui lui dclare que la
note est de son matre!... Pas d'illusion possible.

Donc, il observait Flaviana. Mais sans effronterie. La flamme sauvage
de ses yeux ne trahissait nulle vellit offensante. Et son corps
mince d'phbe, que n'toffait gure l'indigence du costume, se
rencoignait dans l'angle de l'auto, pour ne pas effleurer la crature
prcieuse que le hasard mettait si proche.

Sa psychologie fut due lorsqu'il vit le visage de celle-ci
s'clairer  mesure qu'elle parcourait les lignes de l'entrefilet.
Flaviana replia le journal et resta pensive. Elle songeait  la
fiance de Boris,  cette grande et jolie Anglaise, si fire, si
dcide, de qui elle avait reu la visite.

Ah! celle-l, srement, est loyale. Je l'aurai pour allie. Mais
comme elle est loin, mon Dieu! Que ce sera long!... D'ailleurs,
pense-t-elle encore devenir princesse Omiroff?... Son dpart,
n'tait-ce pas une rupture? L'adroite indiscrtion dans les journaux,
n'est-ce pas pour lui forcer la main?

Le magntique regard de son compagnon ramena Flaviana au sentiment
de la minute extraordinaire qu'elle vivait. Elle regarda les vitres,
opaques de bue. Sa main nerveuse en fit descendre une. L'air vif et
humide entra.

--O sommes-nous?

--Je l'ignore, dit Alexis. Mais le chauffeur connat le chemin. Il
faut qu'il arrive  Mriel.

--Quelle distance?

--Moins d'une heure,  cette allure. Nous devons tre  plus de la
moiti.

La route filait entre des vergers. C'tait la valle de Montmorency,
qu'avril fait blanche de fleurs et juillet vermeille de cerises. En
ce jour de dcembre, elle tait brune de rameaux nus, de terre nue,
parmi des vapeurs grises, et borne par un horizon violet. Au ciel,
de gros nuages lourds se dchiraient sur un fond d'argent cribl
d'or. On et dit des sacs ventrs, d'o croulaient des lingots.

Dans le recueillement mlancolique de la saison, la sirne de
l'auto jetait son cri lugubre, prolong. La folie de sa course ne
troublait pas la paix des choses. A la traverse des villages, elle
ralentissait un peu. Un chien aboyait. Une vitre s'allumait sous une
fuse de soleil oblique et rouge. Les paysannes, aux gestes lents,
tournaient  peine la tte. Puis, pendant des kilomtres, c'tait
le chapelet des villas de Parisiens, avec les faades closes, les
jardinets morts, et l'exotisme saugrenu des kiosques chinois ou
hindous, ternisant l leur tristesse d'exposition universelle.

Alexis Berditcheff donnait les derniers dtails de son histoire,
fausse ou vraie. Certains de ces dtails firent palpiter violemment
le coeur de Flaviana. Serait-elle vritablement sur le chemin qui
la conduirait vers son fils?... L'inconnu racontait qu'tant venu
rder sur les quais de la gare, avant le dpart du Nord-Express, il
avait eu la surprise de reconnatre un camarade de son frre an
dans le premier valet de chambre du prince, en train d'organiser le
wagon-salon destin  son matre. L'homme, mis en confiance par ce
qu'Alexis lui rappelait de leur enfance voisine sur les bords du
Dniper, s'ouvrit presque aussitt  lui:

--Tu peux me rendre service, Alexis, dit-il. Mais agis
discrtement, car tu me ferais perdre ma place. Si tu te montres
malin, je rponds de t'obtenir une position chez le prince. Une
aubaine pour toi, puisque tu cherches du travail.

--J'acceptai, comme bien vous pensez, madame, continua le jeune
garon. Alors il m'expliqua que le prince ne prenait pas le train.
Lui seul, premier valet de chambre, partait, et devait l'attendre
 Lige avec le bagage personnel. Omiroff, profitant de ce que
tout le monde, et mme sa maison, le croyait en route, courrait 
un rendez-vous dans une maison de campagne voisine de Paris. On ne
m'a pas dit un rendez-vous d'amour, madame, ajouta le narrateur,
croyant discerner l'moi de la jalousie sur le visage troubl de
Flaviana.

--Serait-ce?... balbutia-t-elle inconsciemment. Et elle pensait:
Une dmarche tellement secrte!... S'agirait-il de l'enfant qu'il
a enlev... Oh!... mais, c'est probable... mon Dieu! Tout haut, la
danseuse s'cria:--Et vous savez, vous, o s'est rendu le prince?
C'est l que vous me conduisez?... Nous y allons?...

--Je l'espre.

--Vous n'en tes pas sr?...

--Madame, ai-je eu tort?...

--Non... non!... Sur la moindre probabilit je serais partie...
Ah!...

Son regard, tendu en avant, dvorait l'espace. Elle n'coutait
plus que distraitement l'explication, d'ailleurs embrouille, du
Petit-Russien. Le valet de chambre du prince, inform au dernier
moment, et  la gare mme, qu'il devait se mettre en voyage sans son
matre, n'aurait pas t fch de faire prvenir un autre domestique,
rest  l'avenue de Messine, et avec lequel il tait particulirement
li. La chose tait d'importance pour les deux compres. Alexis
s'tait charg de la commission.

Cet imbroglio d'antichambre ne parvenait mme pas au cerveau, plein
de penses frmissantes, de Flaviana. Sous l'influence de son
obsdante anxit, elle demanda:

--Mais, cette campagne?... Qu'en savait-on?... Vous a-t-on dit?...
Et qu'y venez-vous faire?

Alexis n'hsitait pas dans ses rponses. Peu lui importait qu'elles
fussent absolument vraisemblables, qu'elles concidassent. L'auto
l'emportait o il voulait. Si proche du but, il ne s'inquitait plus
d'un faux pas.

La campagne?... Rien de plus simple. Le fameux valet de chambre,
si confiant avec lui, en avait surpris le numro de tlphone, son
matre lui ayant fait demander la communication, ce matin: le 18, 
Mriel. Ensuite, avec Alexis, ils avaient cherch dans un annuaire.
a s'appelle le Vieux-Moutier.--Et voyez pourquoi je supposais
que a ne doit pas tre un rendez-vous d'amour... Paratrait que
le prince a dit--mon ami l'a entendu:--Vous en rpondez sur votre
tte... Pas de brutalits... Si je le trouve seulement mal en train,
ou maigri... Enfin, on aurait cru qu'il parlait d'un prisonnier, ou
d'un cheval de course...

--D'un enfant!... murmura Flaviana, comme malgr elle.

Et tout son corps trembla, dans la frnsie de son esprance.

--D'un enfant... peut-tre... en effet, fit le jeune Russe,
comme clair par cette ide. Et, dans la prcipitation de ce
qui surgissait en lui, il posa cette question,--insense, n'et
t sa logique secrte:--Un enfant... de quel ge?... Puis,
aussitt:--Vous seriez la mre?... Ce serait vous!...

Dans l'auto galopante, il y eut une minute de silence,--un silence
humain, poignant, qui passait, emport  une vitesse folle,  travers
le profond silence de la nature.

On atteignait au but de la course. La voiture venait d'escalader,
presque sans ralentir, la cte rude au-dessus de Mriel. Maintenant
elle semblait courir vers le vide. Car, au del du plateau dnud,
la route s'abaissait brusquement, comme coupe par un prcipice. En
face, des moutonnements de forts, une colline haute, dont la ligne
avait de la grandeur. A gauche, des lointains immenses, fondus dans
des brumes froides, sur lesquels un soleil rouge, net et rond comme
une norme hostie, roulait, ensanglant, mystrieux, hostile.

Les yeux largis de Flaviana ne voyaient pas cette dsolation du
paysage. Ils s'attachaient perdument au visage de son compagnon. Ils
y virent poindre une espce d'attendrissement, de piti. Les noires
prunelles bohmiennes s'adoucirent. La voix chuchota:

--N'ayez pas peur... Oh! je crois comprendre... Ce n'est donc pas
l'amour qui vous fait courir vers cet homme?

--L'amour de lui?... Non.

--Vous le hassez?

Flaviana n'osa rpondre. A qui se livrait-elle? Dans quel pige
s'tait-elle jete? Mais l'autre reprit:

--Bon... Vous le hassez. Alors je puis tout vous dire... Vous tes
une mre... Mais, moi, je suis une femme. Voil mon secret... N'ayez
donc pas peur de moi.

--Une femme!...

Flaviana parcourut d'un coup d'oeil la silhouette gracile. L'espce
d'tonnement physique l'empcha de trouver un mot. Puis elle n'eut
plus le temps de parler. La crature aux yeux sauvages venait de
siffler le chauffeur, et la voiture s'arrtait.

--Quoi!... O sommes-nous?

--Tout prs du Vieux-Moutier, madame. Aussi permettez-moi de monter
sur le sige,  ct du mcanicien. J'aurai l'air de son aide, de
quelqu'un  votre service. Nul ne me remarquera. C'est mieux pour
vous.

--On vous connat donc?

--On ne me reconnatra pas. Mais,  vos cts, dans votre voiture, le
pauvre garon que je parais veillerait trop de curiosit--trop pour
vous, trop pour moi.

--Soit!... Comme vous voudrez.

Avec un intrt qui suspendait toute pense, Flaviana regarda ce
svelte corps androgyne, aux mouvements vifs et souples de fauve,
qui filait, s'effaait, puis se retrouvait sur le sige de l'auto,
redress, correct, comme d'un infrieur qui sait se tenir  sa place.

Presque aussitt, dans la route en pente rapide, juste  l'entre
sombre de la fort, une ouverture parut  gauche, et une grille
monumentale se dressa. Au del, serpentait une alle carrossable,
entre une immense pelouse seme de groupes d'arbres et un talus
bois. Malgr l'hiver, on avait l'impression d'une proprit
soigneusement entretenue. Contre la grille, s'appuyait une
maisonnette de concierge.

Flaviana descendit de voiture et s'avana pour sonner. Mais, tout 
coup, son coeur battit avec une telle violence qu'elle en demeura
haletante, suffoque. Que faire devant ce qu'elle croyait apercevoir?
Un geste faux pouvait tout perdre.

Dans le parc, au tournant d'un massif, une automobile dboucha,
s'avanant vers la grille--une forte limousine, de haut luxe,
conduite par un mcanicien empaquet de fourrures, d'un
passe-montagne et d'un masque  lunettes, comme pour un long voyage.
A ct de lui, bras croiss, un valet de pied, emmitoufl galement.
Ce n'est pas l'aspect de cet quipage qui bouleversait Flaviana.
Mais,  l'intrieur, tandis que la voiture tournait, prise en charpe
par un rayon rouge du tragique soleil de dcembre, la danseuse avait
distingu nettement, comme en une vision, un enfant blond, que
tenait debout contre elle, en le caressant, une femme au costume
d'Arlsienne.

Ce fut un clair, une image fantasmagorique, o flambait, allume
de pourpre, la chevelure dore de l'enfant. Puis l'auto vira, se
trouva venir de face, dans la terne atmosphre. Et Flaviana ne
la distinguait plus qu'en masse obscure, blouis qu'taient ses
yeux du bref rayonnement, et l'me galement sillonne de clarts
fulgurantes.

Mon petit... mon petit  moi!... balbutiait son coeur.

Car,--la certitude l'aveuglait,--cet enfant tait celui qu'on avait
enlev  Delchaume.

Immobile, devant la grille, Flaviana n'osait mme plus tirer
le bouton du timbre. Saisie par une espce de fascination,
d'enchantement terrible, elle tremblait de tout dissiper par une
imprudence. Et nul projet, nul raisonnement, nulle impulsion de
ruse ou de hardiesse, ne se dessinait dans son cerveau affol.
Involontairement, elle se tourna, comme pour chercher un secours
moral, une inspiration, vers l'trange guide qui l'avait amene l.

Le soi-disant Alexis n'avait pas quitt le sige de la voiture, qui
stationnait  quelques mtres. Cette femme,--puisque c'en tait
une,--ne percevait pas son trouble. Ses noirs yeux sauvages,--plus
sauvages et plus noirs,--se fixaient avec intensit vers le parc,
sans doute vers l'auto, qui s'approchait sans hte. La haine qui
en jaillissait impressionna la danseuse, mme  une telle minute.
Pourtant, elle n'eut pas l'ide que cette haine menat l'enfant.

De la maison de garde sortit une jeune fille qui, ayant vu venir la
limousine, dans la direction du dehors, se disposait  ouvrir la
grille. Mais le mcanicien lui fit un signe, et, aussitt, stoppa.

La superbe auto se trouvait maintenant  une cinquantaine de mtres.
Son conducteur, en descendant, comme il le fit, pour venir  pied
jusqu' l'entre, dmasqua l'intrieur. Seulement, le miroitement de
la glace, l'ombre du talus, empchaient Flaviana de bien distinguer
la tte blonde, dont elle voyait bouger,--avec quel frmissant
dlice!--la claire chevelure.

Une voix la fit revenir  elle-mme.

A travers la grille, sans toucher la poigne de la serrure, le
mcanicien au visage invisible, dont on apercevait seulement la barbe
brune, assez longue, lui demanda ce qu'elle voulait:

--Visiter le Vieux-Moutier, rpondit la danseuse.

--A cette saison? Et  cette heure? fit l'autre, souponneux.

--Vous en venez bien, riposta la jeune femme, avec une vive
prsence d'esprit. Et vous ne me direz pas que vous y demeurez,
puisque c'est une ruine, tout  fait inhabitable, d'aprs les guides.
N'est-ce pas, mademoiselle?

La jeune fille de la loge, ainsi interpelle, et qui restait l,
curieusement, s'esquiva sans rpondre.

--Il faut une permission de la mairie de Mriel, objecta l'homme.

--tes-vous le propritaire, monsieur? ou le grant?

--Qu'est-ce que cela peut vous faire, madame?

--Je vous aurais donn mon nom, et, si vous avez l'autorit de lever
une consigne...

--Vous donnerez votre nom  la mairie. Il faut une autorisation
signe du maire.

--Qu' cela ne tienne! Alexis! appela-t-elle.

Le jeune garon bondit du sige.

--Retournez avec l'auto jusqu' Mriel. Vous demanderez une carte 
la mairie, pour visiter. Une carte  mon nom: mademoiselle Flaviana,
du National-Lyrique. Moi, j'attendrai ici.

--Vous tes la danseuse-toile? demanda le svre gardien du
Vieux-Moutier.

Elle ne s'en cacha pas. Sa physionomie trop connue lui interdisait
l'incognito. Et d'ailleurs, qu'y gagnerait-elle? Toutefois son beau
et clbre visage n'tait pas si populaire que cet individu ne
l'ignort-- moins qu'il ne crt bon de feindre.

--Montrez-moi, dit-il, quelque chose, une carte, une enveloppe de
lettre, qui me prouve que vous tes bien la personne que vous dites,
et vous n'aurez pas besoin d'autre autorisation.

Docile  tout--pourvu qu'on lui ouvrt cette grille, mon Dieu!...--la
jeune femme tira au hasard, de son petit sac, quelques papiers.
Quoi?... Elle ne savait... Ah! tiens, une carte postale, une
facture... Et, justement--a tombait bien--son coupe-file... Voil.
L'homme les saisit. Et, au lieu de les parcourir d'un coup d'oeil,
il les examina minutieusement. Peut-tre se donnait-il le temps de
prendre un parti.

Le coeur de Flaviana, ses yeux, tout son tre se tendait vers la
grande limousine arrte--si prs... et si loin!... Que devint-elle
lorsque la portire s'ouvrit, et qu'elle vit descendre la femme et
l'enfant?

C'tait bien le fils adoptif de Delchaume, le petit Franois, si
souvent serr contre son sein tandis qu'elle l'appelait tout bas son
petit Serge, sans croire elle-mme  cette rvlation prodigieuse de
son instinct maternel.

Oh! se tenir l, tranquille et froide, ne pas crier vers lui, qui
accourrait, qui la reconnatrait. Comment en conserver la force? Mais
quoi! Il y avait cette grille ferme, ces gens  l'intrieur... deux
hommes... Un autre peut-tre dans la maison de garde. De son ct...
qui?... Elle seule. L'autre femme... y pouvait-elle compter? Le
chauffeur de louage... un mercenaire, un inconnu.

Rapidement, elle calculait. Oh! si elle avait pu risquer une lutte
de vive force!... En attendant, elle demeurait impassible, suivant
de ses larges doux yeux sombres les bats du petit tre, que cette
Arlsienne--elle avait l'air d'une brave femme, d'une bonne nourrice
tendre--faisait un peu courir dans l'alle pour lui pargner l'ennui
de l'attente.

Tous deux d'ailleurs s'loignaient, disparaissaient maintenant
derrire l'auto.

Un contact effleura le bras de Flaviana. Tressaillante, elle
mit quelques secondes  se rendre compte. La femme travestie,
le soi-disant Petit-Russien aux yeux de braise, lui dsignait
furtivement,--avec quelle face livide, quel regard meurtrier!--celui
qui, de l'autre ct de la grille, prolongeait la lecture d'un banal
document d'identit prsent par Flaviana.

videmment, il se perdait dans des rflexions profondes, ce
chauffeur hermtique. Tout  fait absorb, tenant le papier de la
main droite, il appuyait machinalement l'autre  la grille. Cette
main gauche, passant entre deux barreaux, se crispait nerveusement
sur une arabesque de fer. Et c'tait sur cette main que se fixaient
 prsent, avec une intensit terrible, les noirs yeux de gitane.
Telle tait l'expression de la maigre face brune, que Flaviana, comme
fascine, ne vit plus que cela: ce visage contract d'adolescent,--de
femme,--et cette main, que regardaient ainsi les tragiques yeux
noirs. Un gant de peau de renne, couleur d'amadou, la couvrait. Et
soudain, une horreur confuse glaa Flaviana, car elle crut voir
l'index de peau s'aplatir, se casser mollement, comme s'il n'et pas
contenu un doigt vivant, de chair et d'os.

Au mme instant, quelque chose brilla, une lame de canif. La danseuse
retint  peine un cri. Sa compagne de route, avec une dextrit, une
rapidit inoues, tranchait net le bout de ce doigt. Il y eut un
imperceptible grincement du fil de l'acier sur le fer de la grille.
L'homme qui lisait n'avait pas boug. Il n'avait rien peru, rien
senti. L'index de son gant tait vide.

Lorsqu'il tourna la tte et leva les yeux, il ne crut pas que la
visiteuse, ni le jeune homme qu'il prenait pour un domestique,
eussent fait le moindre mouvement. Tous deux trs proches de lui, ils
le touchaient presque entre les barreaux. Mais quoi d'tonnant  ce
qu'ils eussent l'allure empresse? Le jour baisserait bientt, et si
cette visite du Vieux-Moutier n'tait pas un prtexte...

--Voici votre papier, madame. Vous allez pouvoir entrer. Mais...
sans votre voiture, n'est-ce pas?

--Est-ce que la ruine est loin? balbutia la danseuse, qui, dj,
faisait en pense les quelques bonds follement agiles qui lui
permettraient de saisir son enfant.

--Non, madame... Au bout de cette avenue, on tourne un peu  droite,
et, tout de suite, on la voit. La jeune fille du gardien vous
accompagnera, pour vous ouvrir les salles.

Il appela.

--Olga!

La jeune personne reparut.

--Madame va visiter. Ouvre-lui.

Sur cet ordre, donn trs haut, le chauffeur ajouta plus bas quelques
mots dans une langue trangre. Puis, il tourna sur ses talons,
avec l'esquisse d'un salut, et se dirigea vers sa voiture. En
l'apercevant, qui revenait, l'Arlsienne saisit l'enfant, remonta
vite dans la limousine avec lui. Une indicible dtresse s'empara
alors de Flaviana. La fille du garde rentrait dans la maisonnette.

--Mademoiselle!... mademoiselle!... implora une voix sans timbre,
une voix qui faisait mal.

--Pardon, madame, dit l'autre, revenant avec une serviable hte.

--Ouvrez-moi. On vous a dit de m'ouvrir.

--Mais oui... madame.

Et elle retournait.

--O donc allez-vous?

--Chercher les clefs. Mon pre a les clefs, l, dans notre loge. Oh!
ce ne sera pas long.

Tout en disant: Ce ne sera pas long, l'astucieuse pronnelle
restait l, ne bougeait plus, s'autorisait des questions de la dame
pour s'attarder. perdue, Flaviana tira de son petit sac sa bourse
en or. Toute prudence lui chappait. Et cependant, elle sentait
maintenant que sa mystrieuse compagne la retenait, l'avertissait,
par petites secousses, de son vtement.

--Cette bourse, ma mignonne, vous l'aurez. Mais ouvrez... ouvrez!

--Je ne peux pas, madame... Et la fillette cartait ses deux mains
vides.--Il me faut les clefs. Et encore, peut-tre serai-je oblige
d'attendre mon pre. C'est si dur, cette grille! Mais je vais
essayer.

Elle disparut dans la maisonnette.

L-bas, la grande limousine, ayant retrouv son conducteur, se
mettait en mouvement. Mais non pour continuer vers la sortie. Elle
recula, grimpa presque sur le talus pour prendre du champ, accomplit
un court et savant virage, puis s'lana vers la profondeur du parc.

Flaviana, comme une folle, s'accrocha aux barreaux de la grille, fit
le geste vain de les secouer. L'angoisse fut trop forte. Elle cria:

--Serge!... mon fils!... Franois!... C'est moi, petit Franois!...
Au secours!... Personne ne vient donc  mon aide!...

Une voix dit  son oreille:

--Laissez-moi... Laissez-moi faire!... Taisez-vous, au nom du ciel!
Contenez-vous!... J'ai compris ce qu'il a dit en russe... coutez...
vite... vite!... coutez.

perdue, gare, Flaviana, de ses beaux yeux pleins de prire,
regarda l'trange crature, cette femme qui lui semblait malgr tout
le jeune garon dont elle avait si bien l'apparence.

--Voil, reprit celle-ci. Je connais cet homme. C'est bien  lui
qu'Omiroff tlphonait, comme je m'en suis doute. Le prince doit
tre ici. Entrez, puisque vous pensez obtenir quelque chose de lui.
Vous avez chance de le dcouvrir, de le rencontrer. Moi, je reste...
Et je parlerai au misrable dont j'ai coup le gant tout  l'heure...
Vous avez vu?...

--O lui parlerez-vous?

--Ici mme. Il va revenir. Il a ordonn de laisser la grille ouverte,
aprs vous avoir fait attendre, pour qu'il puisse sortir  toute
vitesse.

--Alors vous ne l'arrterez pas.

--Je l'arrterai, dclara l'inconnue avec une force impressionnante.

--Mais l'enfant... mon enfant... s'il l'emmne?...

La femme plit plus encore, s'carta, trembla. Puis se ressaisissant:

--Tant mieux pour lui, en ce cas! murmura-t-elle. Et, aprs une
brve hsitation:--Il n'y a pas d'autre tactique possible. Tenez,
madame, voici qu'on vous ouvre la grille...  moiti, pour que votre
auto n'entre pas. Je sais maintenant qui vous tes, madame Flaviana.
Moi, je m'appelle Katerine Risslaya. Si vous ne me retrouvez pas ici
tout  l'heure, ne doutez pas de la pauvre fille que je suis. Je vous
le jure... ils expieront leurs crimes... Et ils vous rendront votre
enfant.




VIII

PRISE AU PIGE


Lorsque Flaviana, que suivait la fille du portier, se fut avance
assez loin dans l'avenue descendant aux ruines, un homme sortit  son
tour de la loge. Il vint ouvrir le second battant de la grille. Et
alors il se planta, sifflotant, au beau milieu, avec un air rogue,
comme un chien de garde, prt  se jeter sur qui entrerait. Son
regard plein de mfiance alla du mcanicien de louage, qui dormait
sur son sige, au jeune homme que la visiteuse avait laiss l, 
l'attendre. Pour celui-ci, le regard se fit particulirement hargneux.

--Eh bien, mon petit pre, lui dit Katerine en russe,--et elle
ricana,--on dirait que ma figure ne te revient pas.

Le gaillard faillit tomber  la renverse.

--Comment?... vous parlez... vous savez le russe, mon garon?

--Je sais bien d'autres choses, riposta-t-elle,--toujours avec son
mauvais rire,--Mais a n'est pas pour ta barbe, petit pre. C'est
pour celui qui va revenir par ici, et qui sera content de les
connatre.

--Tu feras bien de ne pas te mettre sur son chemin, car il sera
press.

--Il trouvera le temps de m'couter, je t'en rponds.

--Tu as du toupet, gamin.

Le portier rflchit un instant, puis demanda:

--Si tu avais  lui parler, pourquoi ne l'as-tu pas fait tout 
l'heure?

--Apparemment parce que a ne m'a pas convenu.

--tait-ce  cause de la dame? a n'est pas une Russe, ta patronne,
hein?

--Si on te le demande, tu diras que tu n'en sais rien, fit Katerine,
qui possdait un rpertoire abondant de ces facties parisiennes.

Qui l'et observe avec plus de perspicacit que ce gardien obtus,
enferm dans ses rigoureuses consignes, se ft effray du contraste
entre la physionomie tendue, blmie d'audace, de rsolution, et
l'aisance vulgaire des propos.

Lorsque Katerine vit reparatre, lance  une vive allure, la
limousine conduite par le chauffeur  la main estropie, elle fouilla
rapidement dans une poche intrieure de son veston, et en retira 
demi un objet long, en forme de tube.

Mais, comme la voiture devenait plus distincte, tout  coup, 
travers les glaces, un reflet dor brilla... les touffes d'une
chevelure mousseuse, bouclant sous le bret d'un garonnet.

--Ah! soupira Katerine, l'enfant est encore l...

Avec regret, elle renfona l'objet mystrieux, et elle courut se
poster en travers de la sortie, d'o le concierge, lui saisissant le
bras, essaya vainement de l'carter.

Pour ne pas craser ces individus en lutte, force fut au chauffeur de
ralentir. Alors,  pleins poumons, Katerine lui cria:

--Flatcheff, rappelle-toi les runions avec Ivan Toulnine, chez
Pierre Marowsky. Je viens te sauver. Il faut que tu m'entendes.

Si ces paroles murent l'homme  qui elles s'adressaient, rien ne
s'en put deviner. Son visage restait invisible derrire le masque
form par la mentonnire de la casquette, les lunettes, le voile.
Cependant il arrta compltement sa machine, et se pencha, d'un pre
mouvement, vers ce jeune homme qui l'interpellait.

Celui-ci s'avana, tout proche, retira le chapeau de feutre, dont
le bord mou, rabattu, cachait en partie son visage, et secoua des
boucles noires, qui, libres, tombrent, moites et luisantes, sur
son front. La bouche rouge esquissa un sourire, tandis que les
prunelles dures, pareilles  des clats d'anthracite, luisaient
impntrablement.

--Katerine!... murmura l'homme.

--Oui, Katerine, dit-elle. Je viens te rejoindre. N'es-tu pas
toujours mon chef, mon matre?... Pourquoi ne m'as-tu pas dit?... Je
t'aurais aid, au lieu de ces fous furieux. C'est  toi,  toi que
j'tais... Pas  leur imbcile de cause.

L'homme invisible ne bougea pas d'abord. A travers leurs petites
vitres, ses yeux indiscernables tudiaient la figure ardente.

C'tait vraisemblable, la basse adoration de cette crature sauvage,
 l'ignominieuse jeunesse, l'attraction servile vers lui, qui avait
domin, conduit, mat, jou les autres! Avec quelle face de passion
avide elle l'coutait autrefois! Mais aussi, ce pouvait tre un pige.

Le crpuscule tombait sur le parc, sur les bois, sur la campagne
profonde. Au sud-ouest, une crevasse sanglante marquait la place de
l'horizon o s'tait englouti le sinistre soleil. Tout se taisait.
Le portier, prudemment, s'tait clips, dans sa loge. Au fond de la
voiture, l'enfant dormait sur les genoux de l'Arlsienne.

--Doutes-tu de moi, matre? chuchota Katerine Risslaya. Tiens,
regarde. Voici l'engin qu'ils ont fabriqu pour te mettre en pices.
Je devais le lancer contre toi. C'est ton modle. Tu le reconnais.
Va, prends-le. Sers-t'en pour me massacrer. Je te bnirai encore. Et
je mourrai heureuse. Car je t'aurai averti, prserv d'eux...

Flatcheff se tourna vers le domestique, assis  ct de lui sur
le sige, et qui n'avait pas dcrois les bras, pas prononc un
mot,--impassible comme s'il n'entendait pas le russe, que parlaient
les deux interlocuteurs. Cependant, il le comprenait. Car ce fut
dans cette langue que le faux Ivan Toulnine, l'espion d'Omiroff, le
tratre de la Petite-Barrerie, lui commanda:

--Rentre dans la voiture, Smne. Mais laisse ta peau d'ours 
celle-ci, qui glerait dans son mince habit d'homme, au train dont
nous irons.

Tandis que l'change se faisait, Flatcheff avait saisi l'tui
meurtrier, que lui tendait Katerine. Ses doigts experts sentirent
osciller le contrepoids qui, maintenant toujours l'engin dans le
mme sens, empchait le mlange explosible de se produire. Sans
ajouter une rflexion, il plaa l'objet contre sa poitrine, dans une
pochette intrieure, avec le sang-froid de l'habitude. Car c'tait
un vieux cheval de retour. Et, s'il avait pu se vendre trs cher au
pire ennemi de ses anciens allis, son exprience, ses aventures, son
audace, ses condamnations mme, lui valaient cette abominable fortune.

A peine Katerine installe  ct de lui, il lana son auto  une
vitesse folle.

--O allons-nous? demanda-t-elle.

Il ne rpondit pas.

Cependant, comme on traversait un pont, au-dessus d'une rivire que
Katerine supposa tre l'Oise, le conducteur ralentit un peu, et lana
dans l'eau, de toute sa force, pour le faire tomber au large, loin de
tout tre vivant et de toute oeuvre humaine, l'engin dont il avait
hte de se dbarrasser.

Bientt aprs, on rentra dans les bois. La nuit de dcembre s'y
amassait. Mais elle n'tait pas tellement close, qu'on ne vt encore,
de temps  autre, au fond d'une alle, ou parmi le lacis triste des
arbres, les claboussures rouges, persistantes, du couchant. Elles
s'obstinaient, comme le sang vers, que rien ne lave.

La bruyante voiture, en s'arrtant tout  coup, fit apparatre la
ralit lugubre. Ce fut comme si des flots de tnbres et de silence
se refermaient sur elle.

Flatcheff descendit et fit descendre Katerine. Puis il appela l'homme
qui s'assoupissait,  l'intrieur tide et capitonn de la voiture.

--Smne, arrive!

L'autre obit. Un gaillard au rude visage, d'une taille gigantesque,
vritable hercule.

--Qu'allez-vous me faire? demanda Katerine.

Et elle commena de trembler.

--Ne crains rien, si tu as dit vrai, profra Flatcheff. Mais si je
trouve sur toi la moindre chose en contradiction avec ton histoire,
nous aurons un compte  rgler, ma petite. Fouille-la, ordonna-t-il
 Smne. Et vas-y avec prcaution, au cas o elle garde un joujou
comme celui de tout  l'heure.

Dans l'auto, des cris d'enfant s'levrent. Le petit Franois,
rveill en sursaut, s'effarait. De son rve, o il revoyait sa
nounou Favier, son papa Raymond, tous les visages de tendresse, il
surgissait de nouveau brusquement dans l'tranget des choses et des
tres. En ce moment, la nuit compliquait tout. Son petit coeur creva.

--Nounou!... nounou!... Papa!... Je veux ma nounou!...
sanglotait-il.

--C'est moi ta nounou, mon chrubin, chuchotait clinement
l'Arlsienne.

--a n'est pas vrai!... Tu es vilaine!... a n'est pas vrai!...
criait le bambin, la frappant de ses poings minuscules.

Les petits tres ont de ces rvoltes, qui dconcertent devant des
forces tellement disproportionnes aux leurs. Ils ne connaissent ni
la prudence, ni la rsignation. Et il en est ainsi des jeunes animaux
comme des jeunes enfants. Craintifs de tout, ils ne le sont pas de
la violence humaine. Sans doute, parce qu' part de monstrueuses
exceptions, elle ne saurait s'exercer contre eux. De cela, ils ont
une singulire conscience.

Franois, dans son coeur de quatre ans, percevait autour de lui
l'imposture, et il en suffoquait. Bien trait, gt, choy mme,--car
sa grce tait irrsistible,--il avait peu souffert,--aprs les
premires heures de dsolation et d'pouvante,--parce qu'on lui
disait: Tu reverras nounou Favier. Papa viendra te chercher demain.
Mais peu  peu on lui tenait un autre langage. On affirmait:
Les autres t'ont menti.--C'est moi ta nounou, prtendait
l'Arlsienne. Et Flatcheff le bandit avait l'audace de dclarer 
cet innocent:--Ton papa Delchaume t'avait vol. Il n'est pas ton
papa. Tu ne dois plus l'aimer. Je suis charg de te conduire  tes
vrais parents. Une indignation au-dessus de son ge soulevait alors
cette petite me, qui ne pouvait l'exprimer. Et c'est avec la mme
suffocation de fureur qu'il refusait de rpondre au nom de Pierre,
qu'on prtendait lui donner.

--Je m'appelle Serge-Franois. Je ne m'appelle pas Pierre,
protestait-il.

Sa fiert, sa rsistance, son nergie purile, divertissaient ses
ravisseurs, en les attendrissant malgr eux. Au Vieux-Moutier, o ils
le cachrent pendant quelques jours, Boris Omiroff ne put le voir,
l'entendre, sans une espce d'motion. Le prince ne rsista pas 
la curiosit qu'il avait de cet enfant, son neveu, le fils de son
frre. Il voulut la satisfaire avant de partir pour la Russie. Et,
comme il avait d'ailleurs besoin de se concerter avec Flatcheff sur
les mesures  prendre, il combina cette expdition en auto jusqu'
Mriel, pendant que tout le monde,--et mme les gens de sa maison,
avenue de Messine,--le croyait dans son wagon-salon, emport par
le Nord-Express. Au Vieux-Moutier, dont il s'tait rendu acqureur
plusieurs annes auparavant, des chambres habitables, amnages dans
une partie de l'ancien couvent, qu'on ne visitait pas, l'attendaient
toujours, avec un personnel restreint, mais dvou, aveuglment
fidle, tenu par l'argent comme par la crainte, et sans cesse 
ses ordres. Depuis l'affaire de la Petite-Barrerie, c'est l que
Flatcheff se tenait, dans une prudente retraite.

Chose plus facile qu'on ne croit: maintenir certains mystres.
Pour tout le pays, le Vieux-Moutier tait un but de promenade, qui
attirait les touristes. On dlivrait des permissions de le visiter
 la mairie de Mriel. Un certain va-et-vient n'tonnait donc
personne, non plus que la rigueur des consignes. La rapidit des
autos permettait aux gens enferms l de s'approvisionner au loin. La
sauvagerie du site, sa difficult d'accs, son loignement,  l'ore
de la fort, s'opposaient  tout voisinage immdiat. Nul fournisseur,
nul habitant du pays, nul visiteur, n'avait jamais pntr dans
l'appartement secret, dont les fentres dominaient un dbris de
clotre, qui, surplombant le vide, les masquait d'en bas, tandis que
la porte intrieure, dissimule entre deux demi-colonnes, ouvrait
dans une galerie obscure o rien ne fixait l'attention.

L, Boris Omiroff avait cach le fils de son frre Dimitri. Seul avec
l'enfant, il l'examina, l'tudia, le questionna. Son sang courut
plus orgueilleusement dans ses veines  constater la marque de sa
race, dans la beaut, l'intelligence, la prcoce dignit du petit
tre. Mais la fugace motion fut vite noye de haine. N'tait-ce pas
l l'enfant d'une ballerine, l'tranger, l'ennemi? Ce bb inconnu,
adversaire fragile, pourrait un jour,--qui sait?--se dresser contre
lui, et prtendre  l'expulser, lui, Boris Omiroff, du patrimoine
hrditaire. La merveille de l'Ukraine, la demeure fabuleuse o ses
anctres avaient reu les tsars comme des gaux, s'voqua, droula
le serpentement sans fin de ses remparts, la masse norme de ses
donjons, de ses tours, la lgret arienne de sa chapelle au sommet
de la colline, sa ceinture de forts, et cette nappe d'argent que le
Dniper tend  ses pieds, par les longues nuits du Nord, sous la
lune immobile.

Boris repoussa brutalement l'enfant, et appela Flatcheff.

--Rends-le  cette femme d'Arles dont tu rponds, ordonna-t-il.
Puis reviens m'expliquer encore ton projet. Et tche qu'il me
convienne.

Le projet de Flatcheff convint  Boris.

L'Arlsienne, nagure venue en service  Paris, sduite par un
rfugi russe, un certain Fdor Kourgane, s'tait marie avec cet
homme, et l'avait attir dans son pays. L, tous deux crevaient de
faim, aprs avoir essay divers mtiers. D'ailleurs, mal vus et
mpriss, victimes de prjugs locaux, ils ne rvaient que d'migrer.
On leur fournirait les fonds ncessaires  leur passage en Amrique,
plus une somme qui serait pour eux une petite fortune. Et ils
emmneraient avec eux l'enfant. On n'en entendrait plus parler.

--Tu connais ces gens-l, Flatcheff? demanda le prince.

--Parfaitement. J'ai toujours eu l'oeil sur Kourgane,  cause de
vous, Excellence.

--tait-il des complots contre moi?

--D'aucun complot. C'est un homme tranquille, trop content d'avoir
chapp aux suites d'une premire affaire, o on l'avait entran.
Chat chaud, il craint l'eau, mme froide.

--Quel est son mtier?

--Il essaie de vendre de fausses vieilleries, prs des Arnes. Mais
on dbine tous les trucs maintenant. Le commerce ne marche gure.

--Et la femme? Qu'est-ce que c'est?

--Mauricette?... Une bonne crature. Elle adore les mioches. Le petit
ne sera pas malheureux avec elle.

--En effet, elle a plutt une figure plaisante. Et l'enfant semble
dj habitu  elle. C'est toi qui l'as fait venir? Depuis quand
est-elle ici?

--Ds le lendemain de l'enlvement du gosse. Il me fallait une
femme. Le petit clampin criait jour et nuit. La fille du garde m'a
bien aid. Mais le citoyen n'tait pas commode. Et Votre Excellence
m'avait interdit les grands moyens.

--Tu m'as obi, au moins? Tu ne l'as pas rudoy, ce pauvre moutard?

--Oh! ma foi non.

Boris fixa des yeux svres sur le cruel et sournois visage. Puis il
reprit lgrement:

--Bast! tout a en fera un homme. Il n'aura pas cette ducation de
poule mouille qu'on donne aux marmots franais.

Et, rveur, il ajouta:

--Plus tard... Si je n'ai pas de fils... On pourra voir.

--Comment! cria Flatcheff stupfait. Votre Haute Noblesse aurait
l'ide?...

--Tu n'as pas remarqu?... reprit le prince, du mme ton songeur.
C'est tout le portrait de mon frre Dimitri.

--Oh! Excellence... Alors, les Kourgane?...

--Dfends-leur de quitter Arles tout de suite.

--Quelle imprudence!

--Assez, Flatcheff. coute-moi. Tu vas conduire l-bas la femme et
l'enfant. En auto. Ne prends pas le train. Je te donne Smne pour
ton service. A Arles, tu verras comment vivent ces gens, ce qu'ils
dsirent. Tu m'en aviseras avant de rien dcider. Je vais rflchir.
L'Europe est assez grande pour qu'on trouve un endroit perdu o l'on
puisse les installer, les surveiller...

--Mais Votre Haute Noblesse avait rsolu...

--De me dbarrasser absolument de ce petit. Eh bien... Je ne sais
plus. J'y penserai... Il ressemble trop  mon frre.

--Vous le hassiez, votre frre Dimitri. Vous avez t si content de
sa disgrce... de sa...

--Tais-toi, vieux bandit, ou je t'crase!... avait cri le prince,
dans une de ces soudaines fureurs, qui montaient en lui surtout aux
minutes o il n'tait pas d'accord avec lui-mme.

Et comme il s'irritait de se sentir dmont, troubl, il donna 
Flatcheff un ordre de dpart immdiat.

--Que je ne te voie plus, ni le mioche, ni cette Arlsienne! Moi,
je pars, en auto galement, pour rejoindre  Cologne mon personnel
et mes bagages. De l, par le Nord-Express...  Ptersbourg. Que je
trouve un tlgramme de toi, n'est-ce pas? Pour la suite... attends
mes ordres. Ne bouge pas d'Arles. Je... je t'y enverrai peut-tre
d'autres instructions.

Il hsita. Puis, rapidement, trs bas:

--Tu as sans doute raison pour le petit. Mais, diable, un enfant!...
Ah! j'aurais d avoir plus de rsolution au moment de sa naissance,
quand il n'tait qu'une larve informe, sans vritable existence.

Flatcheff eut une toux brve. Les regards des deux hommes se
croisrent, puis se dtournrent aussitt.

C'est moins d'une demi-heure aprs cette conversation que Flatcheff,
prcipitant son dpart, avait rencontr Flaviana  la grille. Comme
le parc ne possde pas d'autre sortie possible pour une auto,  cause
des accidents de terrain, des hauteurs, des dclivits abruptes,
c'est  cette mme grille que Flatcheff revint, aprs avoir donn le
change  sa visiteuse.

L'apparition de Katerine, tout d'abord, le terrifia. Comme tous les
tres capables de trahison, cet homme tait lche. En outre, quelle
stupeur! Avec ses maquillages savants, la transformation complte de
sa physionomie, sa retraite au Vieux-Moutier, la lgende de sa fuite
 l'tranger tablie par la police, la protection dont l'entouraient
les agents russes aux ordres d'Omiroff, comment imaginer qu' peine
sortie de prison, une de ses victimes se dresserait en face de
lui?... Accablante minute. Katerine eut tout le loisir de jeter la
bombe, l, dans l'avant de l'auto, aux pieds mmes du conducteur.
Avec quelle joie forcene elle et accompli l'acte! Peu lui
importait sa vie,  elle. Ainsi, elle sauvait Tatiane,  qui le
sort attribuerait peut-tre le dangereux rle, l'oeuvre de justice,
l'anantissement de l'abominable agent provocateur. Oui, elle sauvait
Tatiane. Et elle la vengeait. Elle vengeait la fiance de Pierre
Marowski, spare pour cinq ans,--peut-tre pour toujours: leur vie
tait si hasardeuse!--de celui qu'elle aimait. Quelle tentation!...
Mais elle avait aperu l'enfant dans la voiture. Elle n'avait pas
voulu lancer l'horrible engin. Et alors une autre ide lui tait
venue. Elle ne se souciait gure de la cause, ni du martyr dchiquet
 la Petite-Barrerie, ni de l'exemple, terrifiant pour les tratres,
que devrait tre le chtiment du faux Toulnine. Tatiane... Il n'y
avait que Tatiane. C'est pour elle que Katerine avait trouv en soi
de telles ressources d'adresse et d'audace. Pour elle que, sous des
vtements d'homme, qui la rendaient  la fois mconnaissable et
plus alerte, la sauvage fille avait rd, pi, guett,--souple,
cauteleuse, comme une maigre louve des steppes.

Ce matin,  la gare du Nord, elle avait eu cette chance de
reconnatre dans le valet de chambre du prince, un garon de son
pays, et elle l'avait conquis tout de suite en se faisant passer
pour le jeune frre d'un ancien camarade  lui, en rappelant ces
choses d'enfance, de village natal, auxquelles nul coeur ne rsiste.
Katerine, grce au coup de tlphone,  l'indication de l'annuaire,
identifia cette retraite campagnarde, qui devait tre la maison
mystrieuse du prince. L, srement, se terrait le Judas de la
Petite-Barrerie, Toulnine-Flatcheff, le sinistre factotum d'Omiroff.
Mais comment se rendre l-bas? Comment y arriver  temps? Car, sans
doute, le matre et le misrable valet repartiraient ensemble pour la
Russie. Katerine, dsespre, ne possdait mme pas sur elle de quoi
prendre le train. A tout hasard, elle courut  l'htel de l'avenue
de Messine. Du moins, elle pntrerait dans cette demeure, elle s'y
assurerait ses entres en se liant avec l'ami du valet de chambre,
auquel celui-ci l'adressait. Sur le seuil, elle avait rencontr
Flaviana.

Et voici pourquoi, quelques heures plus tard, entre les futaies
pleines de nuit, sur la route forestire entrevue dans le cercle
lumineux des phares,  ct de l'auto, o gmissait et s'encolrait
une voix enfantine, Katerine, en face de Flatcheff et de Smne, crut
sa dernire heure venue.

On la fouilla consciencieusement. Les deux gaillards  qui elle avait
affaire ne se souciaient gure d'pargner sa dlicatesse fminine.
A vrai dire, ils ne s'occuprent pas plus de ce dtail que si elle
avait t le garon dont elle portait le costume. D'ailleurs, ce
n'tait pas cela non plus qui pouvait contrister ou effaroucher la
pauvre fille. Hasardeuse crature, elle en avait vu bien d'autres.
Rester vivante. Ne pas livrer les secrets de Tatiane. Atteindre
le terrible but dont elle s'hypnotisait. Voil ce qui tendait et
enflammait l'me primitive, dans ce corps prcocement us, que
maniait la hardiesse indiffrente d'un chenapan et d'un larbin.

Quand Flatcheff se fut bien assur que les vtements masculins de
Katerine Risslaya ne cachaient aucun explosif, aucune arme, aucun
papier inquitant, qu'elle s'tait vraiment livre  lui sans
possibilit de lui nuire, ou mme de se dfendre, sa prudence accepta
ce dont tout d'abord sa vanit s'accommodait. Cette fille tait
demeure entirement sous sa puissance. Il l'avait fanatise. Elle
revenait  lui, aussitt libre. Et, pour lui plaire, elle trahissait.
Quoi de plus acceptable pour un tre pareil? La vilenie des autres
semblait de toute vidence  sa propre vilenie. Et, suivant sa
logique, une Katerine Risslaya, ramasse dans la boue par Tatiane,
devait se retourner tt ou tard contre sa bienfaitrice. Il eut un
rire de joie affreuse, dont se troubla le sommeil des beaux arbres
fiers, aux branches desquels se fixaient une  une, brodes par une
fe mystrieuse, les petites toiles du givre.

--Eh bien, Katinka, tu es une fameuse luronne. Bravo, ma fille. Tu
n'y perdras rien. On ne manque pas de braise au service d'Omiroff.
Except ici, o elle ne chauffe gure...

Et il rit plus fort, de son  peu prs sur le mot braise, qu'il
venait de prononcer en franais.

--On gle, ajouta-t-il. Mais grimpe tout de mme sur le sige, 
ct de moi. Car j'ai encore  te parler. Tout  l'heure, Smne te
cdera la place  l'intrieur.

Lorsque, de nouveau, la voiture dvora la route, Flatcheff soumit
Katerine  un interrogatoire, sur la faon dont elle l'avait
retrouv, sur ce qu'elle connaissait de Flaviana, et quelle tait
l'ide de cette femme en se prsentant au Vieux-Moutier.

--Si c'est une ancienne bonne amie de Son Excellence, qui venait
pour l'embter, elle se sera cass le nez, observa-t-il. Il
faudrait tre plus maligne qu'elle n'en avait l'air pour dcouvrir
notre petit pre Boris Wladimirovitch dans son monastre. Quand ce
diable-l se fait ermite... ah! ah...

Flatcheff riait encore. Dcidment, il tait trs gai.

Tu ne le seras pas longtemps, misrable! pensait la sombre fille,
assise  son ct sous la mme lourde et chaude peau d'ours.

Elle s'tonnait qu'il ne parlt pas de Flaviana comme de la mre
du petit garon, qui, maintenant couch sur la banquette, dans
les vtements de laine et de fourrure, dormait, derrire eux, du
profond sommeil de l'enfance. Mais le suppt du prince, au moment
de la naissance secrte, confin  son rle de valet complice, ne
possdait pas encore l'autorit du faux Toulnine. On ne lui confia
que ce qu'il devait savoir pour ses diverses missions, dont l'une fut
d'aller enlever la jeune doctoresse. Lorsque, plus tard, le prince
lui avoua qu'il s'agissait de son neveu, Boris ne revint pas sur
la personnalit de la mre. Une cabotine, dit-il simplement. Car
l'orgueilleux grand seigneur gardait  son immonde acolyte tout le
mpris indispensable, ne s'ouvrant  lui que suivant l'occasion, par
ncessit ou par caprice.

Pendant des heures, l'auto dvora les chemins, crevant le noir sans
fin des campagnes taciturnes, traversant  un galop de foudre,
avec des clameurs de bte furieuse, les villages ensommeills.
Puis, on stoppa dans une ville, plus muette et vide qu'un dcor de
rve, devant un htel dont Katerine, sous une lanterne, discerna
l'enseigne: _Htel du Chevreuil_, avec la forme vague d'un
quadrupde, qui s'effaait sur la tle dlave. Un souper tait
servi, des chambres prtes.

Quand les voyageurs se sparrent pour dormir, Flatcheff dit 
Katerine:

--Ma fille, tu vas partager la chambre de Mauricette et du petit.
Comprends-moi bien. J'ai cru tes boniments. Toutefois la prudence
et mes consignes m'ordonnent d'agir comme si je me mfiais. Donc, je
suis responsable de ce que tu feras, et je te garde. a doit te faire
plaisir. Mais tant que tu seras sous ma coupe, tu ne communiqueras
avec personne. Si l'on te surprend crivant un mot, glissant un
papier, faisant un signal, on m'avertit, et je te casse la tte.

Pour achever ce discours, Flatcheff enleva son espce de
passe-montagne, ses lunettes, avec le demi-voile o elles
s'incrustaient. D'un geste qui fit horreur  Katerine, il arracha
mme sa barbe.

La malheureuse fille contint un cri de rpulsion. Elle reconnaissait
le visage infme,--le faux Toulnine qui leur prchait la guerre
sociale, la propagande meurtrire, l'audace hroque.--Elle le
voyait face  face, l'aptre qui trouvait des accents enflamms pour
soulever leurs mes, dans la mansarde de Pierre Marowsky, et qui
n'tait que ce reptile hideux, ce scorpion rampant, gonfl de venin:
un agent provocateur.

L'homme eut son ignoble rire:

--Comment me prfres-tu, la belle? En Toulnine ou en
Flatcheff?--Au fait, c'est vrai: tu es amoureuse de moi. C'est
enivrant... Et je te ferais bien les honneurs de mon beau
physique,--avec ou sans barbe,--je te recevrais volontiers dans
l'intimit, Katinka de mon coeur... Seulement, pas cette nuit. Pour
quelque temps encore, j'aime mieux avoir, auprs de toi, les yeux
ouverts que ferms. C'est donc Mauricette qui aura le privilge de
voir merger de cette dfroque de mle ta gracieuse forme fminine,
et de dormir en ta compagnie.

Il reprit un srieux terrible pour ajouter, sortant de sa poche un
revolver:

--Et, je te le rpte... Je saurai tout... Si quelque chose ne me
parat pas clair, tu pourras faire tes paquets pour l'autre monde.
Rappelle-toi que, pour Bibi (il se dsigna d'un air de fatuit
canaille), c'est tout bnfice d'exterminer de la bonne petite
vermine comme toi. Le patron m'en saurait gr, la police itou. Je ne
risquerais pas un cheveu. Tiens-toi donc pour avertie.

Ce fut tellement sinistre, cet avertissement, reu sous le canon
braqu du revolver, dans le corridor du louche htel provincial, o
l'humidit sentait le moisi, o l'on devinait des mouchards embusqus
derrire les portes, que Katerine, malgr son fatalisme et sa
rsolution, frissonna.

La vue du bel enfant, au sommeil paisible, prs de qui elle passerait
la nuit, fut alors d'une telle douceur pour la malheureuse, que les
larmes lui en vinrent aux yeux,  elle qui, depuis si longtemps,
n'avait pleur.

Comme elle les contenait, d'un battement de paupires, elle rencontra
le regard de Mauricette, l'Arlsienne. La gne anxieuse de ce regard
l'tonna. Elle dit brusquement:

--Vous savez bien que je suis une femme, comme vous, malgr ces
frusques. Vous ne pouvez pas avoir peur de moi, puisque vous tes
charge de m'espionner.

--Oh! vous espionner...

--Enfin...

--a n'est pas mon mtier. Kourgane, mon mari, m'a recommand
d'obir... J'obis. Sans a... Mais il y a une chose qui m'occupe...

--Laquelle?

--L'enfant qui est l... ce petit amour... Vous ne pensez pas, dites,
qu'on veuille lui faire du mal?

--Quoi! s'cria Katerine amrement. C'est vous qui me
questionnez!... Et l'on m'a mise sous votre surveillance, comme si
l'on se dfiait de moi.

Elle quivoquait prudemment. Mauricette Kourgane mit un doigt sur ses
lvres.

--Quoi que nous disions, fit-elle, je crois sage de parler trs
bas. Je n'aime pas beaucoup ce qui se passe. Et l'on nous offre trop
d'argent pour que ce soit de la fameuse besogne. Mais c'est l'affaire
de mon homme, de Fdor. Tout ce que je sais, c'est qu'on m'a mis ce
chrubin dans les bras, et qu'il faudra me couper en morceaux avant
que de lui faire du mal.

--Pour a, je serai avec vous, de tout mon coeur, s'cria Katerine.

Les deux femmes se sourirent. Leur dfiance mutuelle tombait un peu.
Pourtant, ni l'une ni l'autre n'osa se livrer. Et elles n'en dirent
pas davantage. Seulement, avant de se coucher, elles se penchrent
ensemble vers le petit Serge-Franois.

L'Arlsienne avait mis l'enfant dans son lit,  elle,--un de ces
vastes lits de province, o elle s'tendrait  ct de lui sans
mme le rveiller. Il dormait, le visage tout rose dans ses cheveux
blonds, un petit bras rejet au-dessus de sa tte, avec la menotte 
demi ouverte. Ses longues paupires mettaient, sur les joues un peu
ardentes, l'ombre large de leurs cils. Entre les mignonnes lvres,
d'une merveilleuse fracheur, les dents laiteuses brillaient.

Sous la contemplation des deux femmes, il eut un lger soupir,
s'agita, nerveux, puis retomba dans sa paix mouvante.

--Mignon!... dit l'une.

--Petit trsor!... fit l'autre.

Mme cho de maternit, vibrant sous la ronde poitrine de la paysanne
arlsienne comme dans le maigre sein fltri de la vagabonde des
steppes et des bouges. Lien qui les unit toutes. Partout, toujours,
devant tout enfant, les femmes sont mres. Ces deux-l, parce qu'il
y avait un petit tre abandonn, se sentirent en alliance secrte.
Elles se souhaitrent le bonsoir presque avec amiti.

Le lendemain, ce fut de nouveau la course en auto, folle,
abasourdissante, ne laissant mme pas dans les cerveaux engourdis le
ressort ncessaire  la rflexion. Toute la journe, on longea le
Rhne. Dans l'intimit de la voiture, en la proccupation commune de
distraire l'enfant, quand il ne sommeillait pas, la vague sympathie
bauche la veille au soir s'affirma entre Mauricette et Katerine.
L'Arlsienne disait:

--Vous tes donc Russe, comme mon homme? Et elle ajoutait, la voix
niaise:--C'est-y aussi dangereux pour les femmes d'tre Russe...
Parce que, lui... il en a, du micmac et de l'embtement!...

Si elle n'est pas tout  fait ignorante et nave, elle est trs
forte. Ne nous livrons pas, pensait Katerine.

Aussi, lorsque Mauricette, berant le bb sur ses genoux, soupira:

--Pauvre ange!... Est-ce beau?... Dire qu'il a peut-tre une
maman... ce chrubin-l!...

L'autre, bien que remue par l'accent sincre, se garda bien de
raconter comment elle avait surpris ce qu'elle croyait tre un secret
redoutable pour Flaviana.

Malgr l'intention manifeste par Flatcheff de coucher la nuit mme 
Arles, dt-on y arriver trs tard, une panne les fora d'y renoncer.
A plus de deux heures du matin, ils se trouvrent en face d'Avignon,
rompus, puiss, et le courage leur manqua pour aller plus loin.

Cette fois, point de gte retenu, prt  les recevoir, point
d'htelier complaisant. Ayant travers le Rhne sur le pont
suspendu, et pntr en ville par la porte de l'Oulle, tout de suite
ils se trouvrent place Crillon. L, devant la faade cossue, les
lanternes allumes toute la nuit, la porte cochre accueillante d'un
htel, ils ne pensrent plus  rien qu' la joie de quitter leur
trpidante voiture, et d'tendre leurs membres crisps sur des lits
immobiles, entre des murs silencieux.

Dans le va-et-vient que causa leur arrive, le domestique Smne
se trouva seul, un instant, avec Katerine Risslaya,--du moins seul
Russe, car c'tait dans la cour, o le garon de remise l'aidait 
ranger l'auto, tandis que sa compatriote revenait chercher quelques
effets de l'enfant, oublis dans la voiture.

Rapidement, le grand valet de pied sussura en petit-russien 
l'oreille de Katerine:

--N'oubliez pas de mettre vos chaussures  la porte, ce soir.
Et demain, quand vous serez bien seule, regardez sous la semelle
intrieure...

Vivement elle leva les yeux. Mais dj l'impassible valet s'tait
dtourn, et prenait des mains du garon un seau d'eau, dans lequel
il trempait la longue brosse pour nettoyer les roues de la voiture.

Katerine Risslaya ne s'endormit pas.

Le matin, elle fut debout avant les autres. Aussitt, elle ouvrit
la porte, sur le couloir. Les chaussures n'avaient pas encore
t remises en place. Lorsque enfin elle eut les siennes, elle
ne se trouvait pas seule, et ne russit pas  l'tre un instant
jusqu'au dpart. Il lui fallut donc remonter dans l'auto sans avoir
l'explication des singulires paroles. Elle chercha les yeux du
moujick, et ne les rencontra pas.

Une preuve... se dit-elle. Un pige que me tend Flatcheff. Ne
nous y laissons pas prendre.

Malgr tout, par instants, ses orteils, nerveux, s'agitaient dans ses
souliers, et elle appuyait fortement le pied par terre. Qui sait?...
L, peut-tre, gisait un secret qui changerait la face des choses.

Ce fut seulement  Arles, chez les Kourgane, qu'elle put satisfaire
son anxieuse curiosit.

Dans la rue du Refuge, prs des Arnes, ils habitaient une petite
maison, avec un bout de jardin,--ou plutt un enclos poussireux,
tout encombr de vieilles pierres, de statues mutiles, de dbris
de chapiteaux, dont Fdor faisait commerce. Au rez-de-chausse du
logis, une salle en dsordre, vrai capharnam, offrait aux clients,
sous prtexte d'antiquits, des vaisselles brches, des japoneries
de bazar, des bibelots Louis-Philippe, des dentelles et des soieries
fanes, revendues par des camristes de cocottes, et surtout de la
pacotille allemande, botes, tabatires et pendules  musique, dont
le mauvais got et la bizarrerie s'imposaient  quelques flneurs
ignares comme tant de l'poque, sans que jamais ils songeassent 
demander: Laquelle?

L'unique tage se trouva suffisant pour loger les nouveau-venus.
D'ailleurs, Flatcheff ne rclamait qu'un minimum d'espace, pour mieux
exercer sa surveillance.

Katerine se sentait, sous le regard de cet homme, telle qu'une
hirondelle sous l'oeil d'un pervier.

Tant pis! se disait-elle. Me voil donc lie  lui jusqu' la
minute favorable o il me sera possible de le tuer. Je ne pourrais
pas servir Tatiane autrement, ni rvler  Flaviana ce qu'ils
vont faire de son fils, car je serais prise, et peut-tre lynche
sur-le-champ par ces gens-l. Mais si je lui avais jet la bombe,
et qu'elle m'et dmolie en mme temps, comme c'tait probable, le
rsultat aurait t le mme. Du moins, j'aurai pargn cet amour de
petit mioche. Pauvre mme!... Il est si beau qu'on ne voudra jamais
lui faire du mal.

C'est en quoi Katerine se trompait. Mais elle n'y songeait pas en ce
moment, o, tremblante d'motion et de stupeur, elle retirait de sa
chaussure un papier adroitement gliss par Smne sous la doublure de
la semelle, lgrement dcolle. Elle lut:

   _Pierre Marowsky s'est vad. Il sait o vous tes. Vous le
   verrez bientt._

L'ivresse et la frayeur bouleversrent galement Katerine. La pense
de Flatcheff surprenant ce papier l'affola tellement que, sans
rflchir, elle le dchira, le mcha, l'avala. Ensuite elle frmit 
l'ide:

C'est lui qui me donne cette fausse nouvelle. Il attend... pour voir
si je la lui apporte.

Quelle alternative!... quel doute!... Et la rflexion mme lui tait
interdite. Impossible de s'attarder. Son gelier tait aux aguets.
Mais un clair l'illumina. Depuis ce matin... Oui, depuis ce matin,
o le papier avait t mis l, jusqu' maintenant... Flatcheff... Il
aurait d la considrer plus curieusement, s'tonner qu'elle n'et
pas lu encore, lui en faciliter l'occasion.

Un sourd espoir, tellement prodigieux qu'elle s'efforait de le
refouler, de ne pas trop l'entendre, s'insinuait... Pierre Marowsky
en libert... Tatiane heureuse... Et ces deux tres, pour qui
elle tait prte  mourir, relis  elle, sachant tout d'elle,
mystrieusement. Mais alors?... Smne serait d'accord avec eux? Qui
donc tait-il, en ralit, ce domestique muet, qui paraissait, sous
les ordres de Flatcheff, un si modeste comparse?




IX

L'ALLE DES TOMBEAUX


Ce soir-l,--un soir d'hiver, mais que le climat de Provence faisait
doux comme plus d'un soir de l't parisien, trois hommes fumaient,
causant  voix basse, dans le jardinet des Kourgane.

C'tait Flatcheff, en compagnie du marchand d'antiquits et de Smne.

Assis sur des pierres, ou sur le sol, contre un grand dbris de
portique, ils changeaient des propos qui semblaient les effrayer
eux-mmes. Car les mots s'grenaient, difficilement, en monosyllabes,
chacun des interlocuteurs attendant qu'un autre s'expliqut. Dans
l'ombre trs noire de la maison et du portique,--d'autant plus
noire qu'alentour tout tait bleu de lune,--on ne distinguait que
les tincelles rougetres, intermittentes, d'une cigarette et de
deux pipes. Autour des trois nocturnes causeurs, c'taient des
gestes estropis de statues, des bras dresss, des torses rigeant
leurs paules sans tte, des jambes lances dans une course que ne
ralentissaient plus le fardeau du corps, des colonnettes, des stles,
des feuilles d'acanthe. Marbres soi-disant antiques, et qui, sous la
lune, prenaient la blancheur savonneuse du carrare frachement tir
de sa montagne. L'encrassement artificiel ne rsistait pas  cette
neigeuse clart. Heureusement, ce n'tait pas l'heure d'en faire
accroire aux Anglais de passage. On s'occupait  une autre besogne
chez Fdor Kourgane.

Le marchand demandait, de cette voix involontairement touffe que
prennent les gens qui ont peur de ce qu'ils disent:

--Tu es sr, Flatcheff?

--Absolument sr.

--Ma femme m'avait dit...

--Tu vas couter les femmes, maintenant!...

--Parat qu'il avait l'air de s'y intresser.

--Quand on a une pine dans le pied, je te rponds qu'on s'y
intresse.

--Pas comme a.

--Ai-je ses ordres, ou non?

--Il te l'a dit, positivement?

--Positivement?... rpta Flatcheff, qui ricana. On voit bien,
Kourgane, que tu n'as jamais t dans la confidence d'un barine.
Avec les seigneurs, c'est en les devinant qu'on se fait bien
venir, surtout pour des histoires de ce genre. Mais, tout empot
que tu sois, tu aurais compris, si tu avais entendu le prince
crier:--Allez!... partez... emmenez le petit et son Arlsienne de
malheur... Que je ne les voie plus!...

Dans l'ombre les voix se turent. Les blanches statues mutiles
semblrent frmir. Mais c'tait une vapeur qui passait sur la lune.
Il y eut aussi comme un froissement imperceptible, dans le coin le
plus tnbreux, en arrire du portique. Un seul des trois hommes
l'entendit, ou du moins s'en inquita. Ce fut Smne, le valet
silencieux.

Il se leva nonchalamment, fit deux pas comme pour se dgourdir,
puis un troisime pour cogner sa pipe contre l'angle d'une pierre,
et la vider de sa cendre. Ce troisime pas l'amenait  l'extrmit
du portique,--un bout de mur plein, avec des colonnes engages.
Vivement il regarda derrire. D'abord il ne distingua que du noir.
Mais aussitt se dessina une face ple, o luisait un regard
affol. Une autre pleur maintenant: deux mains qui se levaient,
qui se joignaient en un lan de prire. Smne, toujours muet, vint
reprendre sa place.

Flatcheff dclarait, aprs un blasphme:

--Ah! il sera bien content quand la chose sera faite. Et moi
donc!... Pensez-vous que j'aie la vocation de devenir bonne d'enfant?
Cependant, je ne ferai plus autre chose que de veiller sur ce damn
moucheron tant qu'il existera. Moi qui veux rentrer en Russie, et
jouir enfin du fruit de mes peines. J'ai assez trim... J'ai assez
risqu ma peau. La preuve c'est que je ne la rapporte pas tout
entire...

Hors de l'ombre, dans le rayon de la lune, une main s'tendit, 
laquelle manquaient le pouce et deux phalanges de l'index. Chair
amoindrie entre les marbres briss. Seule mutilation historique,
authentique. Un Anglais en et certainement rclam le moulage.

Le colloque dura encore un moment. Flatcheff expliquait son projet...
Et quelle facilit, quelle scurit! Aucune trace... rien.

--Justement, toi, Kourgane, tu es outill... Tu as des instruments,
des leviers, des cordes. C'est ton affaire, soulever des blocs de ce
genre.

--Eh bien, et ces bras-l, observa Smne en se tapant les biceps.
On peut se passer d'outils avec a.

Kourgane objecta:

--Mais ma femme, Mauricette?... Comment lui enlever son moutard?
Elle en raffole dj. Comment empcher qu'elle nous suive?

--Bah! c'est la moindre des choses. N'a-t-elle pas confiance en
Katerine? C'est Katerine qui trouvera le prtexte. Elle nous amnera
le petit, au bon endroit, au bon moment.

--On peut compter sur Katerine?...

--Je la tiens, profra Flatcheff, avec un sifflement qui soulignait
trangement ces trois mots.

Un frisson, un soupir glissrent contre la pierre du portique. Smne
toussa brusquement, et s'cria:

--Voil le vent qui se lve.

Et il ajouta trs haut, comme s'il donnait un ordre, lui, le pauvre
tre de servitude:

--Allons! il faut rentrer.

--Qu'est-ce qui te prend? Tu as peur de t'enrhumer? firent les
autres, en se tordant de rire.

Cette nuit-l, Katerine, tout comme Flatcheff, qui jouait au matre,
mit ses chaussures dehors, pour que le domestique les brosst. Chez
les Kourgane, elle aidait Mauricette au mnage. Car elle avait repris
des vtements de femme,--les uns prts par son htesse, les autres
parcimonieusement pays par son tyran. Elle nettoyait ses chaussures
avec celles de l'autre femme et de l'enfant. Mais, ce soir, elle
risqua la tentative de les mettre  sa porte. Et l'anxit du
rsultat fut telle que, dans la maison endormie, elle se leva, sans
allumer de lumire, et s'en alla tter le plancher du couloir, au
profond des tnbres, pour savoir si l'on avait emport ses souliers.

Elle ne les trouva plus. Smne avait d les prendre avec ceux de
Flatcheff.

Smne... Qu'tait-ce que cet homme?... Nul doute qu'il ne l'et vue,
tout  l'heure, qu'il ne l'et surprise aux aguets, l'oreille tendue
 la conversation terrible. Un instant, elle s'tait crue perdue.
Il allait parler, rvler sa prsence, son espionnage. Flatcheff la
tuerait sur-le-champ. Ah! qu'il la tut du coup, sainte Vierge! qu'il
ne la rservt pas pour une lente vie de tortures!... Mais, tandis
que la rude crature, malgr son nergie, dfaillait d'effroi, elle
entendit les sinistres causeurs poursuivre leur conciliabule, sur
le mme ton, sans que rien les interrompt. Smne se taisait...
d'une complicit tacite avec elle. tait-ce possible? Et alors...
L'avertissement serait vrai?...

Le matin suivant, Katerine, en inspectant ses chaussures, vit, du
premier coup d'oeil, que la semelle intrieure avait t souleve.
Quel moi! quelle palpitation du coeur! Un minuscule papier apparut,
o se distinguaient de fins caractres russes.


_Consentez  tout. N'ayez crainte. Celui qui parat commander obit
 son destin_.


Un dsappointement treignit Katerine. Cet ordre: _Consentez 
tout_, la troublait. Consentir  quoi? Mme  l'effroyable crime
entrevu: l'assassinat d'un enfant? Que lui dirait-on d'autre pour
s'assurer qu'elle n'entraverait rien? Pas un mot sur Pierre Marowsky,
cette fois. S'il tait libre, s'il s'entendait avec Smne, pourquoi
n'accourait-il pas? Et cette phrase: _Celui qui parat commander
obit  son destin_, que signifiait-elle? Elle semblait viser
Flatcheff. Mais ce pouvait tre aussi bien quelque ironique formule
de rsignation.

Katerine fit disparatre ce papier comme le prcdent. Mais ses
dents, qui le dchirrent, n'y trouvrent pas la mme violente saveur
d'esprance.

Vers la fin de l'aprs-midi, comme le jour dclinait,--dans un
ciel pur, d'un bleu qui plissait sans perdre sa transparence de
cristal,--Flatcheff dit  Katerine:

--Viens te promener un peu avec moi. J'ai  te parler.

tonne, vaguement inquite aussi, elle quitta, cte  cte avec lui,
la maison des Kourgane.

--coute, lui dit-il. (Il parlait le dialecte petit-russien, et
par consquent ne se proccupait gure des passants, d'ailleurs bien
rares.) Le moment est venu de montrer que tu m'es dvoue.

--Tant mieux! fit-elle, tandis que la flamme de ses yeux noirs se
baissait vers le pav.

--Observe bien le chemin que nous suivons, reprit Flatcheff, tu le
referas ce soir. C'est pourquoi je t'emmne  la brune, pour que les
choses aient le mme aspect. La lune luira. Tu verras donc presque
plus clair que maintenant. Nous n'allons pas loin. Fais attention.
Il ne faut, quand tu reviendras seule, ni te tromper, ni questionner
personne.

Afin de laisser librement s'exercer sa facult d'observation, l'homme
ne lui parla plus.

Ils tournrent les Arnes, suivirent un ddale de petites rues, puis
se trouvrent sur une large avenue. Quelques feuilles persistaient
encore sur les micocouliers, plants en double rang, le long de
chaque trottoir. A travers les branches, vers le couchant, le ciel
paraissait en or. La lente vie mridionale arrtait sa nonchalance
sur les bancs poussireux, dans le soir tide. Des gamins, jouant au
bouchon, regardrent avec stupeur les deux Russes, qui traversaient
en ligne droite, sans se soucier de les interrompre. Des indignes
eussent fait le dtour, si encore ils ne se fussent attards  juger
les coups.

Au del de l'avenue des Alyscamps, une espce de sentier, tout de
suite, les conduisit dans un endroit sauvage. Des eucalyptus, avec
leur feuillage mtallique et sombre, faisaient brusquement la nuit.
Les pieds butaient sur un terrain ingal. A gauche, Katerine vit
s'ouvrir en contre-bas une espce d'esplanade herbue, et briller
l'eau d'un rservoir. Puis la pente s'accentua. Par une barrire
ouverte, on franchit la voie du chemin de fer. Quelques pas encore...

Katerine s'arrta, exhalant une exclamation,--saisie par l'tranget
de la perspective,--un peu terrifie, mais surtout bouleverse, au
fond de son me sauvage, par une involontaire admiration. mouvante
posie, capable de l'arracher  elle-mme, dans une telle heure! Des
arbres, des pierres spulcrales, une glise en ruines... Une longue
avenue, baigne par un glauque crpuscule, tandis, qu'au fond, sur
l'or du couchant,  travers les branches nues et noires, pleuvaient
les roses des parterres mystiques, des roses de sang et de feu.

Jamais, jamais plus, l'alle triste et magnifique, l'Alle des
Tombeaux, suprme vestige des Alyscamps d'Arles, n'arrachera aux
lvres des hommes ce cri, dont la surprise de leurs coeurs saluait sa
funbre beaut. Les normes peupliers centenaires, qui, mme en ce
jour de dcembre, amaigris, dfeuills, formaient encore une double
muraille, si majestueuse, au-dessus des sarcophages aligns,--ces
peupliers, semblables  des ifs gants, tels qu'on en voit dans
les sublimes jardins de la Villa d'Este, prs de Tivoli, et dans
les jardins Giusti,  Vrone, ont t coups durant l'automne de
1909. Non pas entirement, mais  la moiti de leur hauteur. Leurs
cimes aigus, tombes pour toujours, ont bris dans leur chute
l'enchantement. Qu'est devenu ce lieu incomparable, aujourd'hui
dpourvu de leur lan, de leur frisson, de leur ombre, de leur
enivrante nostalgie?

Devant les yeux de la fille des steppes, ils se dressaient encore,
tandis qu' leurs pieds se pressait la foule des sarcophages normes.
Au bout de la mlancolique avenue, l'glise Saint-Honorat, sa tour
romane, ses cintres  jour, ses arceaux croulants, dcoupaient, ruine
prcieuse comme un bijou, leurs formes charmantes, sur un ciel d'une
flamboyante douceur.

--O sommes-nous? Est-ce un cimetire?... balbutia Katerine.

mue, recueillie, sa voix n'exprimait plus la crainte, mais
l'extase qu'il y aurait  mourir l. Par une rminiscence qu'elle
ne s'expliquait pas, les horizons sans bornes du Dniper, les soirs
dchirants o le soleil mourait dans les brumes de pourpre, au
lointain des solitudes, lui oppressaient l'me, comme dans sa petite
enfance. Les annes infmes de sa vie s'effacrent, dans l'absolution
de l'moi surhumain. Un sanglot creva sur ses lvres.

--Viens, dit Flatcheff, qui lui saisit le poignet.

Elle se laissa faire, souhaitant qu'il et rsolu de la tuer l. Mais
il la conduisait dans un chemin pire que celui de la mort.

Bientt tous deux marchrent parmi l'immobile arme des spulcres.
La multitude, l'normit de ces cuves de pierre stupfiaient la
jeune femme. Un grand nombre taient bantes et vides. D'autres
s'crasaient sous leur couvercle massif. Quelques-unes s'levaient
sur un pidestal. Et il y en avait d'orgueilleuses, enfermes entre
des grilles, isoles dans une chapelle encore debout.

Pas un tre vivant, sauf les deux Russes. Les Alyscamps sont un des
lieux les plus solitaires du monde. Quand un voyageur n'y promne
pas sa rapide curiosit, personne ne s'y aventure. Les Arlsiens,
qui laissrent saccager leur ncropole fameuse par le trac de
la voie ferre, par la construction d'une usine  gaz, et,--tout
rcemment,--par ce sacrilge, la dcapitation des peupliers, les
Arlsiens, qui firent commerce des sculptures funbres, qui vendirent
aux antiquaires les reliques de leur pass, vitent la dsolation de
cette avenue, o ils ne rencontrent que des remords et le fantme
gmissant de la Beaut.

--Regarde bien o tu es, maintenant, ordonna Flatcheff, arrtant
soudain sa compagne. Tu as des points de repre... Tiens, ce caveau,
avec sa flche gothique, au bord mme de l'avenue. Il sera trs
distinct, ce soir. La lune l'clairera en plein, tandis qu'ici, en
face, nous serons dans l'ombre. D'ailleurs, ds que je t'apercevrai,
je sifflerai... comme cela.

Il mit une modulation perante. Des chauves-souris s'effarrent. Un
faible cho rpondit.

Docilement, Katerine examinait les objets d'alentour, pour se
rappeler. En cet endroit plus cart, la ruine et la solitude
devenaient le hideux abandon. Des dtritus de l'usine  gaz,
amoncels contre une barrire vermoulue, s'pandaient jusqu'auprs
des pierres sacres. Des odeurs mphitiques flottaient. Dans le soir
vert, on distinguait l'effroyable laideur des dgagements et des
dgorgements de l'usine. Le mirliton gigantesque de sa chemine,
crachant une fume aux volutes lourdes, opaques, infectes, narguait
par sa hauteur l'lgance fusele des nobles arbres. Il semblait
perversement leur envoyer ses immondices, que les ondulations de
l'air portaient vers eux. Fcheux symbole.

Katerine, suffoque par l'cre odeur, s'appuya contre un sarcophage.
Ce mouvement lui fit remarquer de surprenants dtails. Le couvercle
de ce sarcophage,--formidable masse de pierre,--billait comme
celui d'une bote qu'on entr'ouvre. Deux rondins de bois, placs
verticalement, entre son rebord et le rebord de la cuve, le
maintenaient ainsi soulev. Autour de ces rondins, de fortes cordes
taient enroules et lies. Leur libre extrmit pendait en dehors.
Et cette disposition semblait faite pour qu'en tirant vigoureusement
et simultanment les cordes, les rondins arrachs laissassent
retomber le poids crasant du couvercle. Des outils, un cric, des
leviers, rangs tout prs, attestaient un travail rcent. Enfin, un
sac, gonfl d'une poudre blanche, qui parut  Katerine du pltre, se
dissimulait mal parmi des boulis tout proches.

--Quel est donc l'ouvrage qu'on fait l? demanda-t-elle,
frissonnante d'un pressentiment sinistre.

--Tu le verras cette nuit, pronona Flatcheff.

Et il eut un sourire abominable.

--Cette nuit?

--Oui, puisque tu viendras. Tu nous rejoindras ici,--pas avant une
heure du matin,  cause de ces imbciles d'Anglais, qui choisissent
toujours le clair de lune pour visiter les Alyscamps. Mais,  partir
de minuit,--quand les douze coups ont sonn pour les amateurs de
spiritisme et d'apparitions,--plus personne. Tu nous trouveras, moi,
Kourgane et Smne.

--Pour quoi faire?

--Tu le verras... je te dis... Ah! tu nous amneras l'enfant.

--L'enfant? rpta Katerine, dfaillante.

--Oui. Toi seule le peux. Tu demanderas  Mauricette de le coucher
dans ta chambre. J'ai suggr le changement au petit. a l'amusera.
Il aime que tu l'endormes avec les chants de la steppe. Tu lui
promettras une histoire de loups. Rien n'est plus facile. Mauricette
a confiance en toi.

--Mais il criera, il appellera... balbutia Katerine.

--Tu l'emporteras tout endormi. S'il est trop lourd, tu le mettras
ensuite  terre. Mais jusqu'au tournant des Arnes... un poussin de
quatre ans--tu es assez forte.

--Mon Dieu! s'cria la malheureuse fille, dont les yeux
s'largissaient d'pouvante. Vous voulez le tuer!...

--Qu'est-ce que a peut te faire,  toi? riposta Flatcheff.

--Un enfant!...

--Il ne souffrira pas. Un tour de pouce,--fit-il, en avanant le
seul qu'il et encore,--un horrible pouce,  la premire phalange
trop longue, et spatule,--puis, houp! l dedans, avec ce sac de
chaux vers dessus, et le couvercle retomb... Il faudra mille ans
pour retrouver sa trace.

Le misrable dsignait la monstrueuse cuve de pierre, avec sa cavit
billante. L'imagination horrifie de Katerine y vit glisser le petit
corps... De la chaux... Il avait pens  cela, l'infernal sclrat, 
cette substance insinuante, corrosive, qui, du beau petit tre ferait
une poussire informe, dessche, sans mme ce reste de vie,--vie
effroyable,--qui s'appelle la dcomposition. Rien n'manerait, pas
une odeur. Le couvercle hermtique cacherait, pour des sicles
peut-tre, en effet, le secret d'un tel crime. D'ailleurs, parmi
tous ces spulcres, comme celui-l tait bien choisi, hors des
ferveurs artistiques, loign de l'avenue  la grce funbre, dans le
voisinage odieux et empest de l'usine!

Serait-ce possible? Les beaux Alyscamps voileraient-ils une pareille
chose? Aucune me indigne ne jaillirait-elle d'un de ces milliers de
spulcres, pour empcher l'oeuvre d'abomination?

--Tu sais, Katerine, reprit l'homme,--ou plutt celui qui avait une
face d'homme,--il te faut choisir. Ou tu nous amneras l'enfant...
ou c'est toi que nous irons chercher pour te faire finir la nuit de
ce ct. Et tu la trouveras plutt longue  finir, je t'en rponds.

La chair de la malheureuse se hrissa. Tant de cruaut luisait sur
ce visage, qu'elle devina une passion de tortionnaire, la prfrence
qu'il aurait  la trouver rebelle, pour assouvir sa fantaisie d'un
supplice. L'innocent... on n'oserait pas le martyriser, tout de mme.
Puis, c'est trop fragile... a meurt trop vite.

Pour mieux la persuader, Flatcheff lui dmontra qu'elle se perdrait
sans sauver le petit. Aprs tout... quoi!... Ils n'avaient qu' le
prendre. Mauricette ferait un peu de musique... Et puis?... Quand
elle serait fatigue de se lamenter, il faudrait bien qu'elle se
tnt tranquille. Elle ne livrerait pas son homme, pour un mioche
qu'elle ne connaissait pas quinze jours avant, et qui ne lui tait de
rien.

--Seulement, n'est-ce pas? si nous pouvons viter qu'elle s'en
mle... conclut le bandit. Parce que, tant qu'elle croira pouvoir
l'empcher, elle risquera peut-tre une folie. Aprs... faudra bien
qu'elle se rsigne.

       *       *       *       *       *

De neuf heures  minuit, ce soir-l, Katerine, debout  sa fentre,
regarda monter la lune au-dessus des Arnes. Ptrifie, elle ne
sentait pas la fatigue d'tre immobile. Son corps, son me, engourdis
d'une mme stupeur, la laissaient indiffrente  tout, sinon  la
lente ascension de ce disque implacable, qui mettait dans le ciel
des transparences d'argent, et se refltait en scintillante pleur
parmi les dcoupures d'encre des arcades gigantesques. Quand elle
serait l-haut, la lune fatidique, juste au-dessus de la tour
carre dont le moyen ge a surcharg le colosse romain, il faudrait
bien que Katerine prt un parti. Jusque-l, elle ne penserait pas,
elle ne prvoirait pas, elle ne songerait pas. Elle s'abmerait
dans l'horreur des choses. Elle ne serait qu'une palpitation de
souffrance,  cette fentre perdue, dans la splendeur de la nuit,
devant ces murailles sculaires, entre lesquelles des malheureux,
sous la dent des btes ou le fer des gladiateurs, avaient hurl leur
agonie.

Quel silence!... mon Dieu!... quel silence!

Les trois hommes taient partis,--les trois complices. Ils s'taient
loigns bruyamment, gaiement, sous prtexte d'une partie de cartes
au cabaret. Mais ils n'avaient quitt la maison qu'aprs avoir vu les
deux femmes se disputer, en jouant, le privilge de garder leur petit
pensionnaire. Katerine le rclamait. Mauricette ne voulait pas le
cder. L'enfant riait d'abord. Puis, tout  coup, fondait en larmes.

--C'est moi que tu veux, mon bijou? demandait Mauricette.

Il secouait sa tte aux boucles dores.

--C'est moi? s'criait Katerine.

Et le pauvre petit, dans une explosion de sanglots:

--Non, non!... c'est nounou... et pp Fa, et papa Raymond...
Papa!... papa!...

--Tu le verras ce soir, ton papa, si tu vas dormir gentiment dans
la chambre de Katerine, pronona Flatcheff, adoucissant sa voix en
clinerie.

La Risslaya regarda cet homme. Elle avait vu des btes fauves. tant
toute petite, une nuit,  travers la steppe, elle se trouvait dans
le traneau de ses parents, poursuivi par une bande de loups. Leurs
yeux luisants... leur souffle... Elle en garderait ternellement
l'pouvante... Mais c'taient des btes carnassires, qui suivaient
franchement leur instinct. Celui-l!... celui-l!... Il supportait,
levs vers lui, les beaux yeux du petit garon,--ces yeux bleus
le jour et noirs  la lumire, mais toujours rayonnants d'une mme
candeur. Maintenant, une joie mouvante les emplissait.

--Je verrai papa?...

--Puisque je te le dis.

--On me rveillera, alors?... Tu me dis de dormir.

--On te rveillera.

--Oh! Katine... Katine, emmne-moi faire dodo... Ne chante pas, ne me
dis pas un conte. Je veux dormir tout de suite... tout de suite...
pour voir plus tt papa.

       *       *       *       *       *

La lune parvint au-dessus de la tour,--de la sinistre tour--norme
cube d'ombre dominant la ruine argente.

Katerine se tourna. Elle regarda le petit lit. Aucune lumire n'tait
allume dans la chambre. Mais, dans la nuit si claire, elle distingua
parfaitement la tte boucle sur l'oreiller, le visage dlicieux,--un
de ces visages d'enfants dont les peintres ont fait ceux des anges
sans en exagrer la grce. Elle s'approcha, se pencha. Le petit
ouvrit des yeux blouis de rve, dit: papa... puis referma les
paupires aussitt, retomba dans le sommeil.

Katerine le baisa doucement, trs doucement, sur le front, et sortit.

Par les rues silencieuses de la petite ville, elle s'en alla. Des
Arnes aux Alyscamps, le trajet n'est pas long. La jeune Russe
marchait avec lenteur. Parfois elle s'arrtait, en hsitant.
Irait-elle?... L'ide de fuir la hantait. Mais comment fuir? O se
rfugier? La malheureuse fille ne possdait pas un centime. Mendier
son pain jusqu' Paris, o elle retrouverait Tatiane... cela ne lui
faisait pas peur. Encore fallait-il s'loigner assez vite, par des
chemins assez srs, pour n'tre pas rattrape par son perscuteur.
Rien n'tait moins ais, dans ce lieu totalement inconnu, surtout
avec un tel homme.

Mieux vaut, pensa Katerine, risquer le tout pour le tout.

Sa main, crispe sur sa ceinture, y palpa le manche d'un couteau de
cuisine, un couteau pointu, drob chez les Kourgane. Son plan tait
arrt. Elle dirait aux trois hommes que l'enfant s'tait rveill,
qu'il avait cri, et que Mauricette s'tait oppose par force  ce
qu'elle l'emment. On la laisserait bien aller jusqu'au bout de la
phrase avant de la malmener. L'excuse tait si vraisemblable. Cela
lui donnerait le temps de prendre son couteau bien en main et de
viser la poitrine de Flatcheff,--o elle l'enfoncerait jusqu'au
manche. Aprs... les autres feraient d'elle ce qu'ils voudraient.
Elle aurait accompli sa mission. Et, qui sait? Peut-tre ainsi
sauverait-elle l'innocent? Smne et Kourgane, dlivrs du joug
odieux, n'auraient pas le coeur de tuer le petit ange. Plus rien ne
les y inciterait.

Dcidment, c'tait cela qu'il fallait faire. De l'nergie, elle
n'en manquait pas. De l'adresse, de l'agilit,--une agilit de chat
sauvage,--comment ne pas compter sur ces dons-l? Elle sentait se
dtendre le rapide ressort de ses muscles. Et, rendue allgre par sa
rsolution, elle bondissait maintenant d'un pas lastique, parmi les
alternatives d'ombre et de lune. Sans peine, avec son instinct de
nature, elle retrouva le chemin.

La clart, bleutre, tincelante par places, mourait  d'autres en
des tnbres tragiques. L'Alle des Tombeaux offrait cette magie que
ne lui prteront plus les resplendissants clairs de lune, puisque les
rayons de rve feront apparatre plus distincts, plus lamentables,
les moignons d'arbres--tout ce qui reste de ses sublimes peupliers.
Lieu d'une beaut incomparable, que n'mouvait pas l'abomination
humaine, l'horrible mystre ml  son mystre de grce. Les
Alyscamps, au clair de lune, c'tait vraiment ces Champs-lyses
immortels, dont ils portent le nom,--un sjour de l'au-del, un asile
surhumain.

Katerine, se glissant entre les sarcophages, aperut bientt le
caveau gothique, dsign par Flatcheff comme point de rendez-vous. Du
ct clair de l'alle, il s'rigeait dans une blancheur de lune.

La forme noire de Katerine l'atteignait  peine que vibra la strideur
module du signal de Flatcheff. La misrable crature s'arrta,
pntre, malgr tout son courage, d'un effroi sans nom. Angoisse
qu'elle n'avait pas prvue, et qui la paralysait. C'en tait fait.
Elle tait bien perdue. Ces hommes, dans l'ombre... elle ne les
voyait pas. Eux, dj, savaient qu'elle venait seule, qu'elle
n'amenait pas l'enfant. Marcher de leur ct, c'tait aller vers
le coup mortel, inattendu, invisible... Elle voulut leur crier la
phrase prmdite. Mais comment lever la voix, au sein de la nuit
redoutable, dans ce champ de spulcres? Suffoquant d'pouvante, elle
envia ceux qui habitrent ces cuves profondes, sous l'touffement
des couvercles de granit. Et la folle invocation lui revint, monta
perdument de son coeur: Aucune me indigne ne surgira-t-elle de
ces milliers de tombes pour anantir le bandit, pour en dlivrer la
terre?

Hallucine, elle crut  l'illusion du prodige. Du sarcophage le plus
proche se levait l'ombre vengeresse. Dieu!... Eh quoi?... quelle
ressemblance!... Ce spectre prenait des traits humains... Ah! elle
divaguait, en effet... N'imaginait-elle pas reconnatre Pierre
Marowsky?

Un cri,--un horrible cri,--un rugissement de fauve, jaillit de
l'obscurit.

Aussitt, ce fut une ralit merveilleuse. Tout fut clair, simple,
dtermin d'avance. N'tait-ce pas ce qui devait arriver?... La
dviation brusque du sort effaait le possible de tout  l'heure.
Dans l'irruption de la dlivrance, Katerine oublia qu'elle fut une
minute la crature d'indicible misre, vers qui nulle aide ne se
tendrait dans l'horreur irrvocable. Pierre Marowsky, bondissant hors
de sa cachette, avait dj rejoint ceux qui l'attendaient: Kourgane
et Smne. Ds que les deux hommes l'eurent vu se dresser,--averti
par le signal que Flatcheff pourtant ne lui destinait pas--ils
avaient abattu sur le tratre leurs quatre mains rudes, et ils
l'immobilisaient. C'est alors qu'il jeta la clameur furieuse, dont le
choc ouvrit  la vrit l'me incrdule de Katerine.

Celle-ci le considrait de tout prs, maintenu qu'il tait par les
deux autres. Elle vit, sur cette face de sclrat, la terreur sans
espoir dont elle-mme se convulsait quelques minutes auparavant.
Terreur qui n'tait rien encore, avant que l'agent provocateur et
discern la silhouette, puis le visage, de Marowsky. Lorsqu'il
se fut rendu compte, le lche n'essaya mme pas de faire bonne
contenance. Il serait tomb  genoux, sans la vigueur des bras qui
le retenaient. Des balbutiements de petit garon qu'on va chtier,
des supplications, des explications imbciles, se pressrent sur ses
lvres:

--Mon bon Marowsky! Mais tu ne sais pas, sans doute... J'allais te
faire dlivrer... Ce n'est pas en ennemi que tu viens, au moins...
Ah! que tu aurais tort... coute... Mais, d'abord, reconnais-moi...
Reconnais ce Toulnine, ton chef... ton vieil ami...

Ses mains prisonnires, par une saccade brusque, parvinrent  saisir
sa fausse barbe, qu'il arracha. Ignoble geste... Ils distingurent,
alors, sous la lune, tout ce qu'une face humaine peut dvoiler
d'abjection. La lividit tressaillante de ses traits, ses yeux de
dmence, sa bouche tordue de mensonge et de vile humilit inspiraient
trop de dgot pour laisser natre la compassion.

Marowsky le contempla une seconde, puis, sans lui rpondre, dit aux
deux autres:

--Attachons-le d'abord. Ensuite, vous lui parlerez.

Ils le ligotrent avec une des cordes fixes aux rondins qui
soutenaient le couvercle du sarcophage et qu'ils en dtachrent. Ils
le ficelrent ainsi, debout contre un arbre. Puis ils lui passrent
autour du cou un noeud coulant fait avec la seconde corde. Ils
en fixrent l'extrmit  une branche qu'ils abaissrent, et que
Marowsky, avec cette force qui arrtait des meules, retint  la
hauteur de sa poitrine. Flatcheff constata que lorsque son ennemi
lcherait cette branche, elle remonterait comme un ressort qui se
dtend, entranant la corde, et qu'il serait trangl. Il perut mme
ce dialogue, qui devait lui enlever toute espce de doute, s'il lui
en restait:

--Dis donc, Pierre, observa Smne, as-tu mesur la secousse? Si
elle est trop forte, cela pourrait dtacher la tte... Nous aurions
du sang. Il n'en faut pas.

Marowsky ne rpondit que par un signe. Alors Smne se tourna vers
Flatcheff:

--Je suis, dit-il, Sloutvine, un lve du professeur Kachintzeff,
le pre de Tatiane. J'tais du complot  la suite duquel, lui,
innocent, il fut envoy en Sibrie. Je sais que tu l'avais dnonc.
Voici quatre ans que je me suis fait domestique, que j'ai servi
patiemment, pour obtenir des rfrences, pour arriver dans une maison
comme celle d'Omiroff. Depuis l'affaire de la Petite-Barrerie, je
n'ai pas cess d'tre en rapport avec Pierre et Tatiane. Nous t'avons
condamn  mort. Nous allons t'excuter.

Kourgane,  son tour, s'approcha.

--Flatcheff, j'tais de bonne foi quand j'ai pris la rsolution
de vivre tranquille, en France, et d'abandonner la cause
rvolutionnaire. Jusqu' hier mme, je refusais  Smne d'agir
contre toi, malgr tes crimes,--malgr l'abomination de la
Petite-Barrerie. Mais tu as voulu tuer un enfant... a, c'tait trop.
Je suis avec ceux qui t'ont condamn  mort. Nous allons t'excuter.

La face de Flatcheff penchait vers sa poitrine. Immobile dans ses
liens, il paraissait dj mort,--mort de peur. Pourtant il souleva
sa tte ballottante. Ses yeux gars cherchrent quelqu'un. Ils
aperurent, contre un sarcophage blanc, une robe noire de femme.

--Katerine!... soupira le damn. Katerine... dis-leur quelque
chose... Aie piti... Ah!...

La robe noire glissa dans le reflet lunaire, s'enfona, fondit dans
l'obscurit. La sauvage Risslaya mme ne pouvait endurer la scne
affreuse. Elle s'enfuit entre l'alignement des spulcres. Mais elle
murmura rsolument:

--Ils font bien.

Elle s'loignait  temps. Marowsky lcha la branche. On et dit d'un
bras implacable. Le peuplier des Alyscamps accomplit le geste qui tue.

(Est-ce donc cette oeuvre-l que ses frres expient avec lui,
dcapits de leurs cimes, dpotiss, schant sous l'opprobre?)

Le rite fut excut d'un lan net, formidable. La tte ne se dtacha
pas comme l'avait craint Smne. Mais le corps tressauta dans ses
liens, et le coup sec brisa la nuque.

Vivement, Pierre et ses compagnons dtachrent le mort, le glissrent
 l'intrieur du sarcophage, vidrent par-dessus lui le sac de chaux,
qui, dans l'humidit des tissus, deviendrait de la chaux vive,
consumerait la triste dpouille. Puis, rattachant les cordes aux
rondins, ils s'y attelrent,--Smne et Kourgane d'un ct, le seul
Marowsky de l'autre. Un signal, un effort... Les morceaux de bois
sautrent ensemble. Le monolithe norme retomba d'un seul coup.

Bruit lugubre, qui retentit dans toute l'Alle des Tombeaux, et que
rpercutrent les ruines. Bruit qui s'teignit peu  peu, sauf dans
le coeur de ces trois hommes, marchant, silencieux, sous la lune. Les
profondeurs de leurs mes en tremblrent longtemps encore, pendant
que la paix--une paix infinie,--redescendait sur les beaux Alyscamps.

Un peu de poussire humaine dans un spulcre... tait-ce l de quoi
troubler ce Jardin de la Mort? La lune, entre les branches nues,
glissait,--comme elle glissa aux hivers des sicles... de tant de
sicles! Et il n'y eut qu'un secret de plus, parmi les innombrables
secrets que chuchotent aux parois des tombes ceux qu'on y couche,
perdus de souvenirs et dsesprs de ne plus vivre.




X

LA RENCONTRE DU PASS


Lorsque Flaviana,  la grille du Vieux-Moutier, s'tait dcide 
suivre la fille du garde, elle avait d'abord march sans prendre
conscience de ce qui l'entourait. Le dcor, entrant dans ses yeux,
n'allait pas jusqu' son me. Ce parc, dont l'hiver agrandissait les
perspectives, ressemblait  tous les parcs. Peu lui importaient les
dtours des alles, ni la faon dont les arbres se groupaient sur
les pelouses. Revoir l'enfant,--hlas! elle ne l'esprait gure.
La volont de le lui soustraire tait apparue trop dtermine.
Mais, du moins, rencontrer Omiroff, afin de le convaincre par les
arguments, les engagements qu'elle apportait, c'est vers quoi se
tendait son regard comme sa pense. Le reste n'existait pas. Aussi
ne saisissait-elle aucune des explications que lui donnait sa
conductrice relativement  l'historique du monastre et des jardins.
Toutefois, au moment o celle-ci lui dit:

--Regardez, madame, d'ici vous commencez  dcouvrir l'abbaye.

Flaviana, dont les yeux se levaient machinalement, s'arrta net,
jetant une exclamation touffe.

--C'est beau, n'est-ce pas? observa la jeune fille.

La visiteuse ne rpondit rien, se remit en marche, tournant la tte
de ct et d'autre, examinant le paysage que, tout  l'heure, elle ne
regardait pas. Son attention, si brusquement veille, avait quelque
chose d'hallucin, de troublant.

Celle que Flatcheff avait appele Olga, tonne par l'allure bizarre
de la dame, essaya de la faire parler, en rptant:

--Vous trouvez cela beau, n'est-ce pas?

--J'ai vu... j'ai dj vu... balbutiait Flaviana,--moins pour
rpondre que pour s'affirmer la ralit d'une incroyable sensation.
Oui... j'ai certainement vu cette alle de sapins, cet tang...
Et, l-bas, cette arche coupe en deux, cette muraille couverte de
lierre...

Soudain, elle interrogea la jeune fille:

--C'est bien une abbaye en ruines? Ce n'est pas une maison
d'habitation?

--C'est l'abbaye... le Vieux-Moutier... Oui, madame.

--On ne l'habite pas? insista la danseuse.

--Oh! non, madame. Comment voulez-vous?... De grandes salles
ouvertes  tous les vents... Vous allez voir...

Elles entrrent.

Effectivement, l'ancienne demeure de l'Ordre des Feuillants ne
semblait pas un logis trs hospitalier, surtout en ce glacial
aprs-midi de dcembre. Flaviana parcourut, au rez-de-chausse, la
salle du chapitre et le rfectoire, dont les colonnes,  chapiteaux
de feuillage, se trouvent aujourd'hui enterres d'un mtre au-dessus
de la base. La terre ingale, pntre d'humidit, lui glaait les
pieds, sans qu'elle y prit garde,  travers ses fines chaussures. Le
crpuscule amoncelait des ombres entre les ogives. Et, dans ce lieu
lugubre, la jeune femme, dcourage, n'essaya mme plus de renouer
ses souvenirs.

Vivement, elle s'engagea dans l'escalier de pierre, tournant en vis
dans la tourelle octogonale.

En haut, la vue saisissante la drouta davantage. L'ancien dortoir
s'ouvrait devant elle, immense, malgr sa division en deux traves,
que sparent d'admirables colonnes. Mais l'effet impressionnant
venait de la double range de baies normes formant autant de vides
par o le rouge soir entrait, et dans lesquels se dcoupaient des
tableaux du parc hivernal: groupes d'arbres aux grands gestes nus
et tragiques,--profondes alles au sol feutr de rouille, aux
lointains de gaze violette,--miroirs d'eau o mourait une lumire
d'opale, nappes glauques de ciel parmi l'boulis des nuages... Quels
nuages!... Lourds, cuivrs, sulfureux, livides, o fleurissait tout
 coup la plus blouissante touffe de neige, tandis qu'ailleurs leur
flanc d'un noir bleutre se liserait de feu. Tout cela entrait
dans la salle aux arceaux gothiques, par les vastes ouvertures qui
ajouraient la muraille. Les reflets du soir chargeaient d'une teinte
verte, surnaturelle, l'atmosphre enclose dans l'antique dortoir.

Flaviana se sentit crase de mystre. Un infini de dsolation noyait
sa pauvre angoisse. Qu'esprait-elle, dans la formidable dtresse
d'une telle heure, d'un tel lieu? Anantie, ivre des suggestions
dsesprantes de ce froce crpuscule, elle sortit, se tenant
aux murs. Mais un cri jaillit de ses lvres, tandis qu'elle se
redressait, galvanise.

--Petite!... jeta-t-elle  la fille du garde.

Et comme celle-ci se retournait:

--Petite malheureuse!... Pourquoi m'avez-vous menti?... On habite
ici... O sont-ils, ceux qui demeurent dans cette ruine?... O est la
grande chambre vote?... Vous savez, la chambre... Ah! cette fois,
j'en suis sre... C'est bien ici qu'ils m'ont apporte... Si j'avais
su pour quelle agonie!...

La jeune Olga, terrifie, l'implorait:

--Je vous en supplie... je vous en supplie, madame... Parlez plus
bas!...

--Ah! vous craignez qu'on ne m'entende.

--Non, mais... c'est l'abbaye... On dit que les moines reviennent...
Il ne faut pas leur manquer.

--Vous tes bien ruse, mon enfant... Sont-ce les revenants,
dites-moi, qui se tiennent au chaud?... Tenez, l... tout prs, de
l'autre ct de ce mur.

Violemment, avec la force irrsistible de ses nerfs, Flaviana
saisissait le poignet de la jeune fille, lui appliquait la main
contre la paroi. La pierre tait chaude. Un dgagement de chemine
passait sans doute dans l'paisseur de la muraille. Ou peut-tre la
chemine mme s'y creusait. De bonnes bches crpitaient l, tout
contre.

Quel tait l'hte qui s'gayait  leur flamme?

--Le prince Omiroff... Montre-moi comment aller  lui. Je te
donnerai ce que tu voudras, ma mignonne... Parle... voyons... Aie
piti d'une mre... On ne saura pas que c'est toi. Ne pourrais-je
deviner?... trouver?...

Au nom d'Omiroff, la fille du garde s'tait convulse de frayeur.
Elle protestait: Non... non! perdue, avec des sanglots dans la
voix. Rien  tirer d'une pouvante aussi sincre. Flaviana le comprit.

--Eh bien! s'cria-t-elle, j'irai seule. Il y a des issues, des
portes...

Elle s'lancait...

Une grosse voix monta. De rudes accents, que rpercutaient les chos
des salles, des couloirs.

--Pre!... appela la jeune fille.

Et, courant vers l'escalier, elle rpondit en russe, avec animation.

Une lueur s'leva dans la tourelle. L'homme gravissait les marches,
apportant une lanterne.

--Ben, quoi? fit-il,--adoptant cette fois le franais, qu'il
parlait d'ailleurs aisment.--On ne visite pas si tard. Faudrait
voir tout de mme  vous en retourner, madame, sauf votre respect.

Ce gros homme, avec une face couperose par l'alcool, sous une
tignasse fauve plante jusqu'aux sourcils, n'tait pas d'un aspect
rassurant. Mais la fivre d'un dsir plus fort que la peur emportait
Flaviana.

--Mon brave homme... voil tout ce que j'ai d'argent sur moi...
Voil mes bagues, ma bourse en or... Allez seulement dire mon nom
au prince... Que je lui parle cinq minutes... Il ne peut me refuser
cela!...

--Quel prince?... fit le garde, prenant soudain l'air hbt.

--Madame croit qu'on habite ici, parce que ce mur est chaud,
expliqua sa fille, qui eut un rire sournois.

--Et tu n'as pas montr  Madame?... dit l'autre avec une fausse
bonhomie.

Surprise, Olga ne rpliqua rien.

--Venez, madame... C'est vrai qu'il y a l'ancienne chambre du
prieur... On y fait du feu par les temps d'humidit, pour que tout ne
tombe pas de moisissure. Si vous voulez la voir... Oh! elle n'a rien
d'intressant. Voil pourquoi on ne fatigue pas les personnes  y
aller. C'est pas d'un accs facile.

Tout en bavardant, de sa voix grasse et rauque,  laquelle il
affectait de donner des inflexions gracieuses, l'homme s'engageait
dans un couloir.

--Mais, nous tournons le dos, objecta Flaviana.

--Parbleu... Il faut monter, puis redescendre. Pas de communication
de ce ct... Y a toute une aile qui manque... Je vous dis... Pas
facile... Vous allez voir... Mais, n'est-ce pas?... quand il s'agit
de contenter le monde...

La danseuse le suivit. On la jouait. Elle n'en doutait plus. Mais
comment faire? Le couloir cessa. Ou plutt il continuait  ciel
ouvert. Ce n'tait plus qu'une marge de pierre, surplombant le vide.
Un reste de jour clairait encore suffisamment ce hasardeux chemin.

--Voil... a vous tente toujours?... Vous voulez continuer?
demanda le garde, narquois.

--Oui, dit Flaviana.

Son pied de danseuse, son pied sr et lger ne trbucherait pas.

Cependant elle faillit s'abattre, non de vertige, mais d'un convulsif
moi. A travers le parc, maintenant brumeux, tnbreux, elle voyait
fuir des phares rapides,--deux toiles mouvantes, soudain clipses,
puis reparues. Omiroff partait. Demain il serait hors de France,
il filerait vers Ptersbourg, vers l'Asie, chaque jour plus loin,
emportant son secret... tout l'espoir...

Peu s'en fallut que Flaviana ne bondt--une hauteur de douze
mtres!--Elle se voyait courant aprs la voiture, par les raccourcis
des pelouses, la rattrapant... N'avait-elle pas des ailes, qui
la soulevaient  son gr? Sa miraculeuse lgret lui sembla sans
bornes. Mais la folle impulsion ne se traduisit pas en acte. La jeune
femme se raidit, cramponne  une saillie de la muraille. Encore deux
pas, et elle fut  l'abri.

Machinalement, elle continuait  marcher derrire son guide. Une
morne dsesprance la glaait. On pouvait ouvrir devant elle les
appartements secrets du Vieux-Moutier... Elle savait bien qu'elle n'y
trouverait personne.

On lui fit monter des marches, on lui en fit descendre d'autres--pour
l'garer, gagner du temps. Elle allait, d'un pas somnambulique, la
pense dj dtache de ce lieu, combinant des plans, des projets,
enfivre par l'nergie des rsolutions nouvelles. Mais une porte fut
pousse. Un tressaillement profond secoua Flaviana. Des ondes froides
parcoururent sa chair.

--La chambre du prieur, fit la voix vulgaire  son oreille. Vous
voyez bien... Elle n'a rien de curieux. Le feu, dans la chemine...
c'est rapport  l'humidit,  la moisissure. Faut bien scher tout a
de temps en temps.

C'tait l!... Entre ces murs, son fils tait n... Voil ce dcor,
qui ne s'voquait en elle qu'avec un frisson. Combien lugubre
jadis  ses yeux, dans la palpitation des ailes de la mort. Cette
vote, ces fentres barricades, cadenasses, aveugles de volets
intrieurs. Cette haute chemine, o dansaient les flammes dont la
clart rveillait ses souvenirs. Elle avait vu ces jeux d'ombre et de
lumire sur ces mmes sculptures,  travers les heures somnolentes
o elle se croyait dj hors de la vie. Surtout elle reconnaissait la
terrible figure de pierre, le dragon grinant, en relief sur cette
espce de console, qu'on appelle en architecture un corbeau, et qui
reoit la retombe de l'arc doubleau de la vote. Ah! comme elle
s'tait fixe en sa mmoire, la sinistre figure! trange conception
du moyen ge, allgorie de monstre, figurant la laideur du pch. Il
en existait deux dans cette salle, et, en regard, deux ttes d'ange.
Et c'tait la face la plus diabolique, la plus grimaante que, par
hasard, Flaviana devait contempler, en face de son lit.

Elle le chercha du regard, ce lit, o elle avait tant souffert. Il
n'tait plus l. Quelques siges, une table, tranaient dans la
vaste pice, sans la meubler. Mais un indice restait d'une rcente
prsence. Un encrier sur la table, une bougie teinte, dont l'odeur
fumeuse flottait encore, des papiers pars, une plume, attestaient
qu'on venait d'crire l. Avant que le garde et prvu son mouvement,
la visiteuse s'lana, saisit la plume, en fit glisser la pointe sur
son gant clair. Une raie se dessina. L'encre tait encore frache.

--C'est sans doute la plume du prieur? s'cria la jeune femme
ironiquement. Une plume de fer  l'poque des plumes d'oie, et
une encre que les sicles n'ont pas sche!... Le saint patron de
l'abbaye fait donc des miracles?

L'homme eut un rire de malice brutale.

--Vous pouvez rire. Vous n'essayez plus de me donner le change.
Votre tche est remplie. Vous m'avez occupe pour laisser le temps
 votre matre de s'loigner. Et l'enfant aussi est loin, n'est-ce
pas?... Maintenant, laissez-moi sortir. J'ai hte d'tre dehors...
Tenez, voici pour votre peine. Dlivrez-moi le plus tt possible.

Elle tendit au garde une pice d'or. Sa voix, son geste, indiquaient
une rsignation accable.

D'un pas lass, presque lourd, cette crature arienne parcourait 
prsent les corridors dalls, descendait les escaliers, aux marches
uses par les sandales et l'ourlet des robes de bure. Cette fois,
son guide la conduisit par le chemin le plus direct, sans lui faire
repasser le dangereux balcon. Ils furent vite en bas.

Alors, sans plus s'occuper du gardien ni de sa fille, laquelle,
d'ailleurs, s'tait clipse, Flaviana s'achemina, par l'alle
carrossable, vers la grille. Mais,  plusieurs reprises, elle se
tourna pour regarder ces murs qu'elle avait cru ne jamais retrouver,
ne jamais revoir. Une pleur flottait, plus le jour, pas encore la
nuit. L'difice ruineux y formait une masse de tnbres. Quelques
lignes distinctes, un fatage, une galerie de colonnettes, un
clocheton, se dcoupaient. En revanche, l'paisseur du lierre mettait
un noir plus noir sur tout un pan de faade. L'me fascine de
Flaviana y revenait avec son regard.

Comme la souffrance nous attache  certains coins du monde o elle
nous a visits! D'avoir vcu l les premires heures de son amour
bris, de sa maternit frustre, d'y avoir endur les affres des
tortures physiques, et la sensation plus horrible d'un anantissement
mortel, la funeste torpeur du chloroforme, Flaviana sentait un lien
l'attacher  ces pierres et retenir des lambeaux de son coeur, tandis
qu'elle s'en allait par les tristes alles du parc. Elle aurait voulu
s'arrter en ce lieu, mditer, pleurer, fouiller dans sa douleur
teinte, dans sa douleur prsente... Pourquoi?... Peut-tre pour
assouvir le plus profond besoin de nous autres vivants, qui est de
sentir la vie, d'interroger les muets tmoins qui nous ont vus la
vivre dans sa plus frmissante intensit. Attire pourtant par la
hte d'agir, de courir  la poursuite de son enfant, Flaviana, dans
ce soir d'hiver, regrettait de ne pouvoir s'attarder au Vieux-Moutier.

trange lieu... trange soir... trange regret...

Cette femme tait la belle danseuse, dont le sourire, demain soir,
flotterait sur une salle d'Opra pleine jusqu'au cintre, tout
lectrise de sa grce, parmi la fantasmagorie des lumires... Et
elle s'en allait, dans la nuit, parmi les souffles de terre et de
tombe, avec une me tout perdue d'espace, de tnbres, de souvenirs
et de fatalit.

Les heures que nous vivons dans le secret de nous-mmes participent
de l'ternit plus que les autres. Il y a des moments terrestres,
et il y a des moments universels. La tristesse et la solitude
largissaient l'existence de la frle toile de thtre jusqu'
l'incommensurable songe des toiles du firmament.

En arrivant  la grille du parc, Flaviana fut ressaisie par
l'immdiate ralit. Sur le sige de son auto de louage, le chauffeur
dormait. Elle eut quelque peine  l'veiller, et, lorsqu'il eut
les yeux ouverts,  le tirer de son ahurissement. Il roulait des
prunelles effares, ne se reconnaissant pas, ne se rappelant pas o
il tait.

--Ah! oui, madame... Bien... C'est vous qui m'avez pris au garage de
la Grande-Arme. Mais, nom d'un chien! qu'il fait noir. Ah! a, la
nuit est donc tombe tout d'un coup.

--Je vous ai fait attendre longtemps, dit bnvolement la voyageuse.

--Ah! pardieu, non. Il n'y a pas cinq minutes que je me suis mis 
pioncer comme a.

--O est la jeune femme... non, je veux dire... le jeune homme, que
j'ai laiss avec vous?...

--Le jeune homme?... Quel jeune homme?...

Ce ne fut pas chose aise de dbrouiller ce cerveau tout appesanti
de sommeil, et qui, peut-tre, mijotait encore dans quelques vapeurs
d'alcool condenses par l'air froid. Enfin, une vague rminiscence en
sortit.

--Le jeune homme qui avait des yeux en coup de pistolet?... Oui...
Ben, il est mont sur le sige avec un camarade... le sige d'une
auto, une chouette guimbarde, partie en balade il n'y a qu'un
instant.

Flaviana essaya de savoir s'il s'agissait de la premire auto, celle
qui emportait l'enfant,--ou de la seconde, dans laquelle Omiroff
tait parti (car elle les imaginait distinctes, et en cela elle ne se
trompait pas). Mais c'en tait trop pour les facults d'observation
du somnolent chauffeur. Flaviana remonta donc en voiture, non sans la
crainte d'accrocher en route quelque charrette de paysan dpourvue de
lanternes, avec un conducteur capable de s'endormir peut-tre la main
au volant.

Toutefois, elle voulut se persuader que la disparition de cette
femme bizarre, cette Katerine Risslaya (le nom lui restait nettement
dans la mmoire), devait lui laisser une esprance. Qui sait?...
Qu'elle ft avec l'enfant, pour le protger, avec le prince, pour
lui arracher quelque concession, pour le menacer de secrtes
reprsailles, son rle ne pouvait manquer d'tre efficace.

Ne doutez pas de moi, si vous ne me retrouvez plus ici, avait-elle
dit.

Une indniable sincrit manait de cette crature, que Flaviana
cherchait vainement  dfinir.

Comme j'ai bien fait de lui laisser voir que je suis la mre!...
Oui, c'est providentiel... Une femme... elle compatira... Mon
petit!... mon petit!... Oh! si seulement elle peut m'apprendre ce
qu'ils en ont fait, o ils l'ont emport!...

Dans le coeur de la brillante ballerine, l'image de la fille
hasardeuse,  figure de bohmienne, vtue en jeune voyou, persistait,
douce et chre comme celle d'une amie. Elle la revoyait  son ct,
l'implorait, lui parlait. Dans l'ombre de la voiture, elle se surprit
les mains jointes, disant tout haut:

--Ramne-le-moi!... Ramne-le-moi, pauvre inconnue!... De quelle
tendresse je t'entourerai!... Ah!... que ne ferai-je pas!...

Lorsqu'on dut s'arrter  l'octroi de Paris, le chauffeur, qui
paraissait maintenant tout  fait rveill, et guilleret de rentrer
dans la lumire, dans l'animation de la capitale, vint se planter 
la portire.

--O faut-il conduire Madame?

Cette question interloqua Flaviana comme si elle n'y avait pas song.
Mais les ides indistinctes roulant dans sa tte pendant la dure du
trajet allaient dterminer sa rsolution. Elle n'hsita pas longtemps.

Le chauffeur, devant son silence, proposa:

--Au garage, avenue de la Grande-Arme, o Madame m'a pris?...

--Non, dit-elle. Place Vendme,  l'htel du Danube.

Sa pense secrte avait rpondu pour elle. Un tonnement lui resta du
son de sa voix, des paroles prononces. Puis, autour de l'impulsion
agissante, les raisonnements vinrent se grouper:

Je sais qu'il est  Paris. Les fleurs qu'il fait toujours porter
dans ma loge taient hier soir plus dlicates, d'un arrangement
plus personnel. Il a d les choisir lui-mme. Puis, son fauteuil,
 l'orchestre, est rest vide. Durant son absence, un ami l'occupe
toujours. Srement, il se trouvait dans la salle, mais rfugi au
fond de quelque baignoire, comme il lui arrive souvent.

Depuis son duel avec le prince Omiroff, Frederick de Hawksbury
tmoignait  l'gard de Flaviana, sinon moins de ferveur, du moins
plus de discrtion--une discrtion que la jeune femme elle-mme
jugeait exagre. Elle prouvait pour ce galant homme, qui l'avait
servie si chevaleresquement, une affection faite surtout de
reconnaissance et d'estime, mais o se mlait un peu de cette grce
tendre qui, mme en dehors de l'amour, fleurit l'amiti entre un
jeune homme et une jeune femme. Elle et souhait qu'il le sentt et
qu'il s'en contentt. Il le sentait trop. Et, loin de s'en contenter,
il en souffrait. Lord Hawksbury affrontait nagure la froideur et les
rebuffades de celle qu'il adorait, sans dsesprer de la conqurir.
Mais il ne pouvait maintenant supporter de la voir dployer pour lui
un charme si suave, presque clin, de rencontrer ce regard si doux
dont elle interrogeait ses yeux, comme pour lui dire: Pauvre ami,
je vous aime bien. Voyons... ne voulez-vous pas gurir? Nous serions
de si bons camarades! Ah! cela tait plus loin de l'amour que
l'indiffrence! Et quelle image cruellement dcevante, du bonheur que
cette divine crature pouvait donner!

Il venait donc maintenant la voir danser, sans tre aperu par elle.
Il ne frquentait plus les coulisses du National-Lyrique. Approcher
Flaviana devenait pour lui une preuve d'autant plus redoutable
que l'toile, peine d'une telle sauvagerie, manifestait davantage
ses sentiments dlicieux, essayant de le mettre en confiance, de
l'apprivoiser.

Elle ne le comprenait pas. Les femmes comprennent difficilement
qu'on les fuie parce qu'on les aime. C'est l'effet d'un amour trs
haut, d'un amour rare, et l'exprience qu'elles en font n'est pas
frquente. Si subtil que ft le coeur de Flaviana, il restait
fminin, et, par consquent, impitoyable pour certaines souffrances
masculines. Autrement, aurait-elle os la dmarche qu'elle tentait?
Mme sa passion maternelle et t trouble d'un remords. Mais
comment ne pas abuser de la puissance? Et quelle puissance dtient
une femme qui se sent aime?

Les conjectures de Flaviana se montrrent exactes. Hawksbury tait 
Paris. Et la complicit du hasard voulut qu'il se trouvt justement
chez lui quand l'toile vint le demander  l'htel du Danube. Il la
reut, malgr toutes les rsolutions de sagesse. La surprise d'une
telle visite brisa son courage, l'mut  trembler. D'ailleurs, il se
dit: Pour qu'elle vienne, c'est qu'elle a besoin de moi, comme lors
du duel... Or, il pouvait rsister  tout, sauf  la tentation de se
dvouer pour la chre idole.

Dans le salon de son appartement d'htel, que, malgr l'arrangement,
les bibelots, il ne sauvait pas de la banalit, l'Anglais eut
presque un sursaut d'tonnement devant sa visiteuse. Les fatigues
de l'aprs-midi, les longues heures  se dvorer dans l'auto, les
affres du Vieux-Moutier, l'nervement, le froid de l'me, le froid
du corps, dvastaient la dlicate physionomie de Flaviana. Son long
visage, tir, fondait, s'effaait, brl par la flamme noire des
yeux agrandis, mang par le cerne de bistre largi autour de leurs
paupires. Ces yeux ombreux, profondment enchsss, semblaient
se creuser encore sous la retombe des bouclettes brunes, que le
poids du chapeau et les souffles humides du parc avaient rabattues
jusqu'aux sourcils. La danseuse tait si ple que ses lvres
mmes,--toujours fraches et souvent avives par le bton de rouge,
semblaient dcolores. La clart du plafonnier lectrique, tombant
durement de haut, soulignait ce que son visage, tragiquement beau 
cette minute, avait d'prouv, de dfait.

--Flaviana!... murmura lord Hawksbury.

Dans le trouble o le jetait cette apparition, cette physionomie
perdue, il ne sut que profrer son nom. Mais il se ft jet  ses
pieds, il et offert tout ce qu'il tait, tout ce qu'il possdait,
tout ce qu'il pouvait, qu'il n'et pas mieux exprim la folie de son
inquitude et la folie de son dvouement.

L'impassibilit, la morgue anglo-saxonne, glissaient, dvoilaient
l'expression mme de son me, comme ft tomb un masque mal attach.

--Flaviana!...

Elle lui dit,--haletante, un peu confuse, mais emporte par la fougue
intrieure d'une femme qui veut plier  son espoir les circonstances
et qui n'admet pas d'objections:

--Lord Hawksbury, vous vous rappelez la dmarche que votre cousine,
lady Maud Carington, a faite auprs de moi, au commencement de l't
dernier?

--Comment l'aurais-je oublie? demanda Frederick.

Son regard eut tant de signification et un si mlancolique reproche,
qu'un peu de rose aviva la pleur de Flaviana. Ce jour-l, en effet,
il accompagnait sa cousine. Et n'avait-il pas montr  quel point il
aimait la danseuse, puisqu'il l'avait supplie de porter son nom,
de devenir une des plus grandes dames de la hautaine aristocratie
anglaise, sa femme, la comtesse de Hawksbury.

--Lady Maud, reprit l'toile, me demandait d'abandonner mon art,
de cesser de danser, d'accepter, pour vivre, une pension que son
mari et elle-mme me feraient quand elle serait princesse Omiroff.
De mon consentement dpendait celui de sa mre  son mariage. Car la
duchesse de Carington ne supporte pas l'ide que sa fille ait une
ballerine pour belle-soeur. Et je serais sa belle-soeur, la veuve du
prince Dimitri Omiroff.

L'Anglais inclina la tte, laissa tomber un seul mot:

--Exact.

--Eh bien, s'cria Flaviana, je consens  tout maintenant...  tout
ce que peuvent souhaiter de moi Boris et sa fiance.

--Sa fiance... rpta Hawksbury avec un geste dubitatif.

--Ne l'est-elle pas? Ne le sera-t-elle pas officiellement ds qu'on
connatra ma soumission? Le prince n'est-il pas parti pour aller
jusqu'en Asie au-devant d'elle, comme l'annoncent les journaux?

--C'est possible...

--Alors?...

--Je ne sais... dit Frederick. Mais je crois que ma cousine Maud a
aim un Boris Omiroff suivant son coeur et son imagination... Pas le
vrai, pas celui qui existe.

--On ennoblit toujours ce qu'on aime.

--Oui... Mais quand la diffrence est trop grande... un jour ou
l'autre... on s'aperoit...

--Comment lady Maud se serait-elle aperue?... De si loin! N'est-elle
pas depuis plusieurs mois en Extrme-Orient? L'image emporte n'a pu
que grandir dans un coeur comme le sien.

--Cela se peut. Pourtant la dposition qu'elle m'a pri de faire, 
ce procs des nihilistes...

Flaviana l'interrompit.

--Mais Boris, lui, l'aime toujours... Il en est fou. Il traverse
tout l'ancien continent pour la revoir plus tt.

--Traverser un continent... soupira Hawksbury, d'un ton qui
signifiait: S'il ne s'agissait que de cela pour obtenir l'amour que
je souhaite!...

--Enfin, reprit fivreusement la danseuse, il est parti. Il part
aujourd'hui. Je connais son itinraire. Il voyage en auto jusqu'
Cologne, o il prendra le Nord-Express.

--Pardon, rectifia l'Anglais. Il a pris le Nord-Express aujourd'hui
mme.

Et, comme pour offrir la preuve de son assertion, il tendit la main
vers une table o tranait un journal.

--Non, non, fit-elle. Je sais mieux... Je suis fixe. Boris
Omiroff,  l'heure actuelle, est en auto, filant  toute vitesse vers
la Belgique. Le premier train qu'il puisse prendre est celui qui
partira de Paris, demain,  une heure. Quelqu'un qui monterait dans
ce train, serait sr de le rattraper, ou mme d'tre en avance sur
lui.

Les claires prunelles de Hawksbury,--prunelles d'une froideur aigu
quand l'amour n'y mettait pas sa trouble ardeur, s'enfoncrent
jusqu' l'me de Flaviana. Leur perante interrogation la bouleversa.
Elle joignit les mains.

--Vous me devinez, Hawksbury. Pourquoi me regardez-vous si durement?

Les paupires de Frederick battirent. Son expression changea.

--Vous regarder durement... vous! s'exclama-t-il d'une voix
sourde. Et ses yeux maintenant se veloutaient d'un attendrissement
passionn.--Non, reprit-il. Mais vous me faites peur. Jamais je
ne vous ai sentie plus loin de moi. Quelque chose de si fort est
en vous!... Et qui doit tre si tranger  mon existence,  mes
sentiments!...

Elle garda le silence. Cependant,--malgr ce quelque chose de si
fort, peru par l'intuition de l'amour malheureux, la jeune femme
put se dgager assez d'elle-mme pour avoir piti de lui. Il avouait
sa peur comme un enfant, cet homme tellement bard de fiert,
d'impassibilit hrditaires. Toutefois, devant l'irrvocable des
lvres muettes, des yeux dtourns, il retrouva la matrise de soi.

--Vous dites que je vous devine, princesse Omiroff. Je devine
ceci: vous dsirez que, demain, je prenne le Nord-Express pour
rejoindre mon futur cousin par alliance, le prince Boris, et que je
lui transmette vos rsolutions, dont l'effet sera de faciliter son
mariage.

--Faciliter!... Et mme le rendre possible, ce mariage auquel il
tient avec toute la fougue de sa nature. Oui, lord Hawksbury, j'ai
pass la journe  chercher le prince... Je ne l'ai pas rencontr.
Maintenant, il est parti. Et la ngociation que j'avais  lui
proposer n'est pas de celles qu'on peut traiter par correspondance,
ni confier  des tiers. Vous, vous seul... Ah! si vous consentiez 
vous en charger!... Malgr votre duel avec Boris, je sais que vous
n'tes pas ennemis. Vous vous considrez mutuellement avec cette
courtoisie qui est la parure des gentilshommes.... la coquetterie de
leur honneur, si j'ose dire.

--Madame, vous avez prononc le mot ngociation. C'est donc un
change que vous offrez  Boris?

--Un change, oui.

--Que lui demandez-vous donc en retour de vos concessions?

--Mon fils.

--Votre fils!

Lord Hawksbury, ptrifi, attendait l'explication.

--Oui, mon fils, rpta Flaviana. L'enfant de son frre Dimitri,
qu'il a cru faire disparatre, pour hriter de mon mari. Il hritera.
Je consens  tout. Voil ce qu'il faut qu'il sache. Voil ce que
je voulais lui crier. La fortune, le nom mme... qu'il garde tout!
L'tat civil de mon petit Serge est constitu tout  fait en dehors
de la famille Omiroff. Je n'y changerai rien. Je ne veux que mon
enfant... vous entendez, Hawksbury... Mais il faut que Boris sache
au plus tt dans quel tat d'me je suis. Et qu'il y croie, surtout,
qu'il y croie! Vous pouvez faire cela, mon ami... Vous seul... Vous
vous porterez garant de ma sincrit. Et cela vaudra mieux que tous
mes serments,  moi. Suivez-le, rattrapez-le, convainquez-le. Mais,
si vous avez la moindre piti pour moi, htez-vous!... Qui sait o
l'on a emport mon enfant... ce qu'il adviendra de lui!...

--Pardon, dit lord Hawksbury.

Il gardait son apparence flegmatique. Il n'y faisait peut-tre pas
effort,--d'abord parce que telle tait sa plus intime nature, la
forme mme de son inconscient, puis parce qu'il voulait savoir. Toute
son application tendue  dmler l'nigme, refrnait ses sentiments.

--Pardon, rpta-t-il. Mais ce Boris Omiroff est donc un misrable?

--Qu'importe!... Si ses deux mains me tendaient mon enfant, je
baiserais ses deux mains, dclara Flaviana.

--Quand vous l'a-t-il pris?

--Quand je l'ai mis au monde. Je suis reste assez longtemps entre la
vie et la mort, sans aucune connaissance de ce qui se passait autour
de moi. On me fit croire que le cher petit tre n'avait pas vcu.

Hawksbury resta muet. L'horreur du crime consternait sa pense.

--Vous tes sre de cela, madame? questionna-t-il. Et vous tes
sre que votre enfant vit?

--Je l'ai vu tout  l'heure.

--Vous l'avez vu!...

--Oui... oui... je l'ai vu. C'est le portrait de son pre... Ah! si
vous saviez!...

Le beau visage meurtri s'illuminait. Flaviana frmissait toute. Ses
bras s'entr'ouvraient, prts  saisir son trsor. Un moi radieux la
transfigura.

Que demanderai-je encore du coeur de cette femme? pensa Frederick
avec une admiration amre. Combien l'amour d'un homme doit y peser
peu au prix de l'amour pour son enfant!

Mais elle poursuivit:

--Toutes les preuves, je vous les donnerai. Seulement le rcit
serait trop long. J'ai reconstitu les circonstances une  une. Pour
le moment il faut me croire... Me croyez-vous? Consentez-vous  me
venir en aide?

Il baucha un mouvement. Elle l'arrta.

--Avant de rpondre, sachez tout, lord Hawksbury. Je vous dois la
vrit. C'est une amie que vous aiderez, une amie rsolue  n'tre
jamais autre chose pour vous. Je ne serai pas votre femme, Frdric.
Et peut-tre mme... oui, peut-tre deviendrai-je la femme d'un
autre.

Elle rougit lgrement. Puis elle apparut de nouveau trs ple, plus
ple que lui. Tous deux se considrrent en silence. Flaviana levait
des yeux pleins de douleur et de douceur, des yeux qui demandaient
pardon. Ceux de l'Anglais furent d'abord impntrables. Puis ils
s'emplirent d'une tristesse immense. Et, tout  coup, il y passa
comme le sourire d'une ironie mle d'attendrissement.

--Une vraie Franaise! pronona-t-il. Dans le coeur d'une femme
franaise, l'amour maternel est un matre qui subordonne tout  lui.
Vous tes mre, Flaviana, je ne le savais pas. L'homme que vous
pouserez vous devra sans doute  votre enfant. Est-ce que je me
trompe?

--Vous ne vous trompez pas, mon ami.

--Que n'ai-je rencontr ce petit-l sur ma route! soupira Hawksbury,
avec une grce sentimentale qu'on n'et gure attendue de lui. Je
lui aurais dit volontiers: _My little fellow, give me only the
second best place in your mother's beautiful heart, and I shall be
too happy._[1]

  [1] Mon petit homme, donne-moi seulement la seconde meilleure
  place dans l'admirable coeur de ta mre, et je serai trop
  heureux.

Ce fut d'une si imprvue dlicatesse, l'vocation du petit tre, d'un
charme si mouvant pour Flaviana, qu'elle pleura.

Lord Hawksbury rpta encore, en la regardant comme s'il la voyait
sous un aspect tout nouveau:

--Ainsi, vous tes mre... vous tes mre...

Ce fait, dont il avait peine  se convaincre, semblait transformer
ses sentiments. L'amour n'tait pas moindre. La rsignation devenait
plus acceptable. S'il perdait la femme, il ne perdait pas en elle
cette me de passion merveilleuse, qu'il croyait entrevoir, et qu'il
ne pouvait sans frnsie se reprsenter versant son ivresse divine 
un autre homme.

Le flegmatique Anglo-Saxon, sous ses dehors de glace, s'tait
incendi l'imagination  dsirer en la danseuse la crature de
volupt, d'orgueil, de mystre, que l'art substituait  la femme. Le
regard qu'en scne elle fixait avec un si brlant appel sur des yeux
invisibles, le sourire qu'elle offrait perdument  quelque idal
baiser, c'tait cela qu'il voulait d'elle. Maintenant il dcouvrait
que, non seulement il ne possderait pas ce regard, ce sourire, mais
que nul ne les possderait jamais. En Flaviana, l'amante que Dimitri
avait emporte dans un rve sans gal, loin du thtre, loin du
monde, loin de la vie, ne ressusciterait pas.

--Vous tes mre... vous tes mre... murmurait celui qui rva, lui
aussi, un rve pareil, de surhumaine extase.

Et le sens profond de ces trois mots coulait en lui comme une onde
dsillusionnante, mais apaisante. Dsormais, alors mme qu'il la
verrait bondir, aile, nigmatique, tourdissante, avec une fivre
enivre sur sa pleur splendide, il reconnatrait le signe de
douleur, le geste des bras ouverts, le cri du sein gonfl, cette mre
appelant son petit, cette fire crature prte  baiser les mains
d'un Omiroff s'il lui apportait son enfant.

--Madame, dit Hawksbury, vous avez bien fait de venir  moi. Je
serai tellement heureux de vous servir!

--Mme aprs ce que je vous ai confi?

--Je vous suis reconnaissant de votre franchise.

--Vous l'aurez tout entire. Je vous nommerai...

--Ne nommez personne.

--Cependant...

Elle rougit plus ardemment que s'il l'avait presse d'achever.

--Pensez-vous que je n'aie pas devin dj, Flaviana?

--Comment?

--Sans doute. Raymond Delchaume est l'homme de votre destine. Il
sera le pre adoptif de votre enfant. Les circonstances... je les
ignore. Est-ce qu'elles importent? Je vous ai dit un jour que vous
aimiez cet homme. J'ai t frocement jaloux de lui. Je voudrais
encore tre  sa place. Et pourtant...

Il hocha la tte, et se tut.

--Vous avez un trs noble coeur, Frdric de Hawksbury. Il n'y a pas
d'homme aussi gnreux que vous.

L'Anglais, maintenant, allait et venait dans le salon. Brusquement,
il s'cria, d'un ton tout  fait chang:

--Oui... je veux bien partir demain pour la Russie, courir aprs
Omiroff, le rattraper... en route ou l-bas. Voyager m'est facile...
je suis libre. Donner une leon  ce gaillard-l... je ne demande pas
mieux. Je l'ai dj fait, je suis prt  recommencer. Mais, diable!
n'exigez pas que je travaille  faciliter son mariage avec ma cousine
Maud.

--Si elle l'aime... hasarda Flaviana.

--Elle ne l'aimerait pas, connaissant le bandit qu'il est. Votre
rvlation...

--L'orgueil et l'ambition poussent  des crimes les tres effrns
tels que lui. Mais, s'il me rend mon fils, il aura tout effac.
Tranquille hritier des Omiroff, il sera le grand seigneur un peu
autoritaire, un peu emport, voil tout, tel que beaucoup de sa race.
Son alliance peut flatter la fiert d'une femme, mme de la fille du
duc de Carington. Il est fou d'elle, il ne la rendra pas malheureuse.
Comment saurait-elle?... Pourquoi?...

Hawksbury eut un pre sourire. Et son refrain de tout  l'heure
revint  mi-voix, non cette fois sans un secret reproche:

--Comme vous tes mre!... Et il expliqua: Vous, si souverainement
bonne, vous dcrteriez le malheur d'une fille charmante, pour
retrouver votre enfant. Je tcherai qu'on vous le rende. Mais pas 
ce prix.

Sa voix s'affirma, d'une gravit singulire. Il dit encore:

--Vous ne savez pas ce que c'est que lady Maud Carington. Si je ne
vous avais pas rencontre, j'aurais cru impossible  une femme de
surpasser tant de noblesse dans la grce, et surtout tant de loyaut.

Il se tut, rveur. Et, telle fut sa profonde distraction, pendant une
minute, qu'il ne vit pas Flaviana s'approcher de lui  le toucher.
Mais il sentit sur son bras le contact d'une main lgre, tandis
qu'affectueusement des mots glissaient  son oreille:

--Puisse-t-elle vous consoler!... Non, ce n'est pas pour Omiroff que
doit fleurir un tel amour.




XI

LE PRIX DE LA VIE


--Comment! s'cria Flaviana, entrant prcipitamment, ds son
retour, dans la chambre de Bertile, tu n'as pas vu le docteur
Delchaume?

Un cri de joie, d'une joie aigu jusqu' la souffrance, aussitt
noy dans un sanglot, lui rpondit. L'toile s'agenouilla prs de la
chaise longue, o Bertile cdait  une crise nerveuse.

--Oh! j'ai t si inquite!... O ma Flaviana, ma petite mre, ma
soeur, ma chrie!... Toi, toi!... Enfin!... tu es donc l... Et il ne
t'est rien arriv de mal!... balbutiait la petite entre le rire et
les larmes.

--Mais je t'avais fait prvenir... pauvre mignonne! Tu ne devais pas
m'attendre, mme pour dner. Est-ce que le cocher n'a pas rapport
exactement?...

--Si... Tout cela, il l'a dit  Mlanie,  qui je l'ai fait rpter
plus de vingt fois. Mais que veux-tu?... J'avais peur... a ne se
commande pas. Songe... il tait moins d'une heure, et maintenant il
vient d'en sonner huit. Ah! vous n'tes plus libre, ma belle toile.
Vous vous tes donn une petite fille tyrannique, exigeante...

Elle glissait son bras, si fluet, autour du cou de la danseuse.
Sa petite figure, rduite  rien,--le nez pinc, la peau du front
tendue et ivoirine, laissant transparatre la fine structure osseuse
du crne, les yeux fondus de fivre,--exprimaient la plus tendre
adoration. Beau sentiment exalt, par lequel cette me pure, fragile,
prte  se dissoudre, comme un flocon de nue printanire au souffle
de l'ternel espace, aurait communi un instant avec le grand secret
frissonnant de la vie.

Mais aussitt, Bertile prit plus srieusement conscience de l'gosme
dont elle s'accusait:

--Flaviana chrie! tu dois tre morte de fatigue... Et moi qui te
retiens l!... Va... va vite... change-toi... mange quelque chose.
Aprs, tu reviendras... Tu me raconteras de ta journe ce que j'en
peux savoir.

--Tu peux tout savoir, mon petit ange... Les choses se sont
prcipites... je n'ai pas eu le temps... Mais je te dirai... Chre
petite!...

Flaviana s'attardait, remontant les coussins sous le buste gracile,
cartant les cheveux alourdis autour des tempes moites.

Comme elle s'tait attache  cette petite fille!... Quelle
mlancolie, l'impuissance  la retenir dans ce monde! nigme des
existences phmres,--de la fleur qui va s'ouvrir et que le pied
foule, de l'oiselet qui tombe du nid dans la rose glaciale, de
l'enfant qui a devin l'amour, et dont les yeux blouis se ferment
sous la pierre d'une tombe. Serge... mon fils!... soupira ce coeur
de femme, effar par le destin. Et, comme tout,  cette minute, la
contractait d'apprhension, elle reprit tout haut:

--Je ne comprends pas... non... je ne comprends pas que Raymond ne
soit pas venu.

--C'est sans doute qu'il me trouve gurie, supposa Bertile, qui, 
cette appellation intime de Raymond venait de fermer nerveusement
les yeux. Et, dtournant la tte, elle se rejeta en arrire sur
l'oreiller.

Ce n'tait pas le moment d'expliquer  la fillette quels intrts
diffrents de sa sant resserraient le lien entre Delchaume et
Flaviana, donnaient le mme but  leurs penses, la mme palpitation
 leurs coeurs.

Dans la salle  manger, o la danseuse s'assit pour un semblant de
repas, rdait une solitude accablante. Pourquoi n'tait-il pas l,
celui qui, assumant la paternit de son fils, lui apparaissait, par
une trange et dlicieuse confusion de sentiments, un peu le pre, en
effet, de leur commun trsor? L'absence de Raymond Delchaume aprs le
sacrifice, le dvouement rvls par Frdric de Hawksbury, semblait
plus intolrable  Flaviana. L'angoisse lui crispait la gorge, au
point qu'elle renonait mme  boire la tasse de th qu'elle s'tait
fait servir. Mais, soudain, la sonnerie lectrique vibra.

Flaviana se dressa, fit trois pas, perut une voix d'enfant, et,
affole, se jeta dans l'antichambre.

Mlanie venait d'ouvrir. Deux bambins taient l. Hlas!... ni l'un
ni l'autre ne ressemblait au sien. Mais, reconnaissant la femme qui
les accompagnait, la danseuse eut un grand cri:

--Nounou Favier!...

--Oui... moi, madame... Mais monsieur le docteur ne voulait pas...
On devait prparer Madame pour ne pas qu'en me voyant... une fausse
joie...

--Ah! vous ne le ramenez donc pas!...

La paysanne secoua la tte, fondit en pleurs.

--Allons... allons... dit la voix, dcourage mais si douce, de
Flaviana. Ne pleurez pas, ma pauvre nounou. Entrez un peu ici,
tenez, dans la salle  manger. Vous veniez de la part du docteur.
Qu'avez-vous  me dire?... Et qu'est-ce que ces deux petits?...

--Tu ne me reconnais pas, madame? clama un moutard dcid. Moi
je te reconnais bien. C'est toi qu'as emmen ma soeur Berthe. Mme
qu'elle a de la veine de demeurer avec toi, dans un si chouette local.

--O qu'y a des bonnes choses  manger, vrai! flta la gamine, se
haussant sur la pointe des pieds, tandis que ses deux menottes sales
s'agrippaient  la table, par-dessus la nappe blanche.

--Donnez-leur les muffins, Mlanie, commanda la matresse de
maison. Et, se tournant  nouveau vers la nourrice:--Ce sont les
petits Pageant, les enfants de la fruitire... Mais qu'est-ce que
vous en faites, ma pauvre nounou?

Clmence Favier, un doigt sur ses lvres, dsigna les gosses. Ils
n'entendraient rien, d'ailleurs, ayant dj la bouche pleine, et les
yeux fixs sur des friandises inconnues, qu'on allait peut-tre leur
donner.

--Leur mre est au plus mal. Le docteur m'a fait venir pour que
j'emmne les enfants  Claire-Source. (Un soupir.) Ah! a me
changera de mon chrubin! Mais ce qu'elle a, c'est trs contagieux.
Une angine infectieuse... Alors, monsieur le docteur s'excuse auprs
de Madame...

--Comment!... c'est pour cette mauvaise femme?...

--Monsieur le docteur ne la quitte pas. Et il n'a mme pas pu crire
une vraie lettre. Il a griffonn a, en me chargeant d'expliquer 
Madame...

La danseuse saisit le papier,--un feuillet rgl  doubles lignes, en
page d'criture, sans doute arrach  un cahier de Totor, et en haut
duquel s'talait, en belle cursive moule, un exercice sur la lettre
f:

_Le fifre fanfaron finit fou fieff._

Sous cet exergue incohrent, quelques lignes au crayon jaillissaient
du plus profond de la profonde vie tumultueuse:

    _Flavienne bien-aime_,

_Tout mon coeur avec vous, avec l'enfant chri, avec_ NOTRE _enfant.
Mais duss-je vous perdre l'un et l'autre, je ne puis quitter mon
poste. Comprenez-moi... Je suis  cette heure le commandant sur la
passerelle, l'aiguilleur qui, pour sauver un train bond d'existences
humaines, le dirige sur la voie o joue son enfant._

_Je me dbats contre un mal infectieux, abominable, avec ma nouvelle
mthode, encore ttonnante. Si je guris un cas si grave, ce sont des
milliers de gens, dans l'avenir, arrachs  la mort... Et je ne puis
aller, ft-ce une minute, prs de vous, de Bertile si faible... Je
risquerais de vous porter la terrible contagion._

_Mon Dieu!... Et o en tes-vous? La police agit-elle? Si vous avez
la moindre nouvelle, envoyez-la moi. Et que votre gnie maternel vous
soit en aide!..._

    RAYMOND.

A mesure que ces lignes pntraient l'esprit de Flaviana, le noble
visage de la jeune femme s'animait d'une flamme enthousiaste. Raymond
lui demandait de la comprendre. Oui, elle le comprenait. Et plus
encore: cet tre qu'elle avait besoin d'admirer, de qui, un instant
avant, elle doutait presque,--et avec quelle douleur!--lui tait
restitu, dans toute la magnifique nergie de son intelligence, de
son caractre, de sa gnreuse humanit. Elle ne l'et pas souhait
plus grand.

--Alors vous emmenez ces deux petits  Claire-Source?... ds ce
soir?... demanda-t-elle  Clmence Favier.

Claire-Source... quelle ingnieuse bont encore d'y recueillir ces
deux pauvres mioches!

--Nous prenons le train de neuf heures, madame. Nous n'avons que le
temps.

Elle les expdia, avec l'ordre  Mlanie d'empaqueter, en hte, tout
ce que les armoires contenaient de ptisseries, fruits confits,
marrons glacs, et de descendre cette cargaison dans le fiacre qui
les attendait. Puis, appelant la seconde femme de chambre:

--Vite... une robe, un manteau, une charpe...

--Madame va ressortir?...

--Oui.

--Madame ne danse pas ce soir.

--Non... C'est--dire... Je ne devais pas... mais on vient de
m'appeler d'urgence... L'affiche a t change au dernier moment.

--Oh! Madame qui est si fatigue!... Madame n'a pas mang...

--a ne fait rien, a ne fait rien... Vite!...

Un bond jusqu' la chambre de Bertile.

--Ma chrie, nous devons renoncer  notre bonne causerie pour ce
soir... Figure-toi... Une indisposition d'Ermellina. On donne le
_Ballet des Elfes_. Je n'ai que le temps de courir...

Elle s'enfuit, sans trop regarder le doux petit visage, o chaque
ombre de mlancolie accentuait une ombre plus mystrieuse, plus
solennelle, descendue rcemment sur le front puril, sur les joues
minces, dans les yeux lointains, et qui ne s'en allait plus. Dur de
mentir  cette chre petite me. Toutefois il le fallait bien.

Rue du Rocher, Flaviana trouva les volets clos  la fruiterie. Mais
elle savait le chemin du logement. Par le couloir sordide, elle
gagna la cour,--ou plutt le fond de puits, cras par l'immense
mur aveugle de la maison neuve. De fades odeurs flottaient dans
l'humidit froide. Un papillon de gaz tremblotait au fond, faisant
palpiter des ombres sinistres dans la cage moisie de l'escalier.

Flaviana monta un tage.

Elle trouva la porte ouverte, sur le palier aux carreaux dteints.
Une voisine venait d'entrer, portant un bol de soupe chaude  Victor
Pageant, qui ne voulait pas descendre chez le marchand de vins. Cette
voisine s'effaa devant la belle visiteuse. C'tait une brave femme
quelconque, qui pntrait, sans crainte, dans ce logis o svissait
un mal contagieux. Elle accomplissait simplement sa cordiale action,
sans se croire hroque le moins du monde, comme font les pauvres
gens, toujours prts  s'entr'aider. Les microbes!... Elle haussait
les paules. Ah! ben, si a devait empcher de donner un coup de
main  quelqu'un dans la peine!... Y en a toujours eu, des microbes,
avant que les savants _ils s'en soyent_ douts. On n'en mourait ni
plus ni moins... On tait mme plus solide. _Alors?_...

--Pre Pageant, v'l du beau monde, pour voir vot' dame, chuchota
cette obligeante personne, qui revint vers l'intrieur. Car son
obligeance s'alliait fort bien avec un brin de curiosit.

Flaviana, sans s'arrter aux exclamations du bonhomme, marcha droit 
la chambre de la malade.

La fentre ouverte, un feu clair de bois dans la chemine, y
assainissaient presque l'atmosphre. On avait enlev les vieux
meubles, encrasss, vermoulus, tir le lit au milieu, accroch
des rideaux en percale blanche. Une infirmire, dans sa blouse de
toile, qui se tenait l, devait avoir fait ce miracle de transformer
le taudis en une chambre nette de maison de sant. Il avait bien
fallu,--devant l'obstination de Pageant et de sa femme, qui eussent
prfr mourir tout de suite, que de laisser transporter l'un deux 
l'hpital. Une forme haute se dressa, plus haute semblait-il, dans la
longue blouse de toile bise. Et il y eut un cri sourd.

--Flavienne!... ne restez pas! je vous en supplie... A quoi peut
servir cette folle imprudence?

--A vous persuader que dsormais votre danger sera aussi le mien,
Raymond.

Un regard seulement rpondit. Quel regard!... Mais le jeune docteur
dit encore, d'une voix touffe, frmissante d'motion:

--Maintenant que j'en suis sr... Maintenant que vous m'avez donn
cette force divine... retirez-vous, chre... chre...

Il n'osait achever.

--Non, mon ami. Je pense comme la pauvre voisine qui vient
d'apporter le souper de Pageant: un microbe l o il faut agir, c'est
une balle l o il faut se battre. Un soldat ne doit pas y penser.

--Qu'avez-vous donc  faire ici, ma vaillante aime?

--Quelque chose, srement... Et je vais le savoir.

Flaviana, sur l'oreiller du lit, voyait se soulever des paules
osseuses revtues d'une camisole, et une tte qu'elle eut peine 
reconnatre. La figure de Clestine Pageant, brle de fivre, tait
d'une rougeur intense. Sa maigre chevelure, d'un noir huileux, o
couraient des fils gris, ramene en arrire et runie en une natte
peu opulente, dgageait les tempes, o d'habitude voltigeaient
quelques frisettes, quand ne s'y fixait pas  demeure l'escargot
recroquevill des bigoudis. Son cou tendineux sortait du col de
linge, et montrait  la base, au-dessus de la clavicule, une sorte
d'empltre form de cette toile perce de jours qu'on applique sur
les plaies suppurantes. La malheureuse femme s'effora de parler,
mais aucun son ne sortit de sa gorge, entre ses lvres dessches et
violtres. Elle porta une main  son gosier, puis secoua la tte avec
souffrance et fureur.

--Courage!... cela ira mieux bientt. Nous sommes tous l pour vous
soigner, dit Flaviana de sa tendre voix musicale, et en lui prenant
la main.

Raymond, dsespr de voir la bouche frache de la charmante crature
s'incliner vers l'haleine mortelle, ne put se retenir d'carter
doucement Flaviana.

--Nous allons procder  un nettoyage du larynx, avec Mademoiselle,
dit-il, faisant signe  l'infirmire. Voulez-vous attendre un peu,
ici,  ct? Ensuite notre malade pourra certainement vous dire
quelques mots. N'est-ce pas, ajouta-t-il gaiement, n'est-ce pas,
madame Pageant, vous serez contente de dire merci  cette belle et
bonne toile, qui vous apporte un rayon rconfortant?

La fruitire fit un signe, qui tait certainement de terreur pour
ce cruel raclage de sa gorge auquel on la soumettait frquemment.
Toutefois, une lueur inattendue brilla dans sa prunelle, opaque et
illisible comme un grumeau de cirage.

Flaviana voulut aider  l'opration, mais elle vit tant de dtresse
sur la physionomie de Delchaume, qu'avec son tact toujours inquiet
d'exagrer, elle passa docilement dans la chambre voisine. L, elle
trouva l'ancien hercule effondr dans un coin.

--Le docteur Delchaume la sauvera, mon brave Pageant.

--Dieu le veuille, madame Flaviana! Car, voyez-vous... on a beau
vivre comme chien et chat... quand on pense que la maman de ses deux
mioches va s'en aller dans le trou noir, on ne peut pas supporter
c't'ide-l. Est-ce drle!... quand ce diable de satan moment
arrive, les torts n'existent plus. On ne se rappelle que les bons
moments. On a t heureux, nous deux Clestine, au commencement,
comme tout le monde. Au fond, c'tait une brave femme, dure  la
besogne, et qui n'aurait pas fait tort d'un sou  personne. Son vice,
'a t sa terrible jalousie de ma pauvre petite Berthe. Mais j'tais
pas toujours un agneau, moi non plus. Ah! puis elle souffre, que a
me retourne les sangs...

Il parlait la tte penche, les mains pendantes entre ses genoux. Les
phrases lui coulaient du coeur comme malgr lui.

--C'est vrai... dit rveusement Flaviana. Vous avez raison,
Pageant. Il nous faut pardonner, parce que la mort, elle, ne pardonne
pas. Il y avait toujours quelque chose de beau, qu'on n'a pas assez
vu, et qu'on regrette, dans les yeux de ceux qu'elle emmne...--ces
yeux qui restent en nous, avec toujours un peu de reproche...

Pageant eut l'air d'hsiter, puis il finit par dire:

--a la tourmente aussi, vous savez, c't'abcs que le docteur lui a
fait venir au cou.

--a la tourmente... Vous voulez dire qu'elle s'en inquite?...

--Oui... Et puis a tire, a brle, donc!

--C'est pour son bien.

--Oh! les nouveaux systmes... grommela le frotteur.

--C'tait aussi un nouveau systme, la vaccine, quand on l'a
invente, Pageant.

--Pas la mme chose... La vaccine, elle, empche la maladie de venir.

--Mais quand la maladie est venue, Pageant, que l'ennemi est dans la
place, il faut faire appel  toutes les forces capables de sauver
l'organisme.

--Je vous demande pardon, madame Flaviana, fit le brave homme.
J'suis p'ttre qu'un ignorant...--j'en suis mme un pour sr,--mais
je ne comprends pas. Un abcs, a ne donne pas des forces... a en
te.

Flaviana eut recours  une comparaison.

--Lorsqu'un pays est attaqu, dites-moi, qu'est-ce qu'on fait?
On mobilise tous les corps d'arme, on amne les troupes en grand
nombre vers la frontire ouverte. Eh bien, quand un organisme vivant
est attaqu, les choses se passent de mme. La nature bat le rappel
dans tout cet organisme, et concentre sur un point, en face des
envahisseurs, qui sont les microbes, les vaillants soldats, qu'on
appelle, d'un nom un peu barbare, les phagocytes. Seulement, il peut
arriver que les microbes soient trs redoutables, et le corps dont
ils font l'assaut, trs dbile. Alors la science essaie d'un moyen:
elle mobilise la rserve, elle suscite l'ardeur, l'enthousiasme,
des phagocytes paresseux, des phagocytes antimilitaristes. Et, pour
cela, elle cre l'abcs artificiel, qui attire prs du point menac
des renforts de dfenseurs. Je vous dis cela trs en gros, mon bon
Pageant, car je ne suis gure plus savante que vous...

--Oh! madame...

--Mais non. Seulement vous pouvez avoir confiance dans le docteur
Delchaume. Il remet en usage une chose, d'ailleurs inoffensive en
soi, l'ancien cautre, dont on a tant ri, qu'on ne croyait plus bon
qu' mettre,--en proverbe,--sur une jambe de bois. Il en a obtenu des
miracles dans les maladies infectieuses.

--Et alors, vous croyez?...

--Qu'il va en faire un de plus?... J'en suis certaine.

L'infirmire parut  la porte qui sparait les deux pices. Sur un
signe, Flaviana et Pageant la rejoignirent.

La malade, souleve sur ses oreillers, le visage moins enflamm
de fivre, la respiration presque libre, les regardait. Quand son
mari fut proche, elle lui tendit la main, avec un air d'abattement
et d'humilit. Puis son regard vira, et, successivement, se posa
sur les visages autour d'elle. Ce pauvre homme, qu'elle avait tant
tourment, cette rayonnante artiste, pour qui elle devait tre moins
que rien, ce docteur dj clbre, et jusqu' cette infirmire,
dont elle n'aurait mme pas pu dire le nom, tous ces tres n'avaient
qu'une pense,  cette minute: sauver sa misrable existence. Et,
pour accomplir cela, ils suspendaient tout, ils s'arrachaient  la
domination ardente de leurs sentiments, de leurs soucis, de leurs
joies,--bien plus, ils risquaient d'attraper l'abominable contagion,
ils exposaient leur vie. Et tous les quatre lui souriaient du mme
sourire encourageant, attendri, fraternel.

Pourquoi?

Une perception confuse de ce qu'elle n'avait jamais connu, jamais
prouv, les beaux mouvements dsintresss de l'me humaine, pntra
en elle  travers l'tonnement,  travers la peur et l'espoir, 
travers sa mortelle faiblesse et son perdu dsir de vivre. Des
larmes vinrent  ses yeux, mirent une clart cleste et tremblante
sur les opaques prunelles en grumeaux de cirage. Quelque chose de
splendide se reflta dans cette double goutte d'eau, suspendue entre
les paupires fripes. Les mains se joignirent. Les mains rugueuses,
dont nul savonnage n'arrivait  blanchir les mille petites rides
noires,--les mains sches, terreur de Titine et de Totor. Un son
pnible sortit, raclant la gorge douloureuse:

--C'est donc vrai qu'on ne va pas me laisser mourir?... Et, sur
leur affectueuse protestation:--Je ne vaux pas cher, pourtant. On ne
me dteste donc pas, vous tous?... A quoi est-ce que je sers dans ce
monde?

--Vous tes mre, dit Flaviana. Vous levez vos chers petits pour
tre des braves gens.

--Je n'aime qu'eux deux. J'ai fait du mal...

On l'interrompit.

--Vous allez faire un grand bien, dit doucement Delchaume.

--Moi!... (Un clair de redressement.)--Du bien?... un grand
bien?... de quelle faon?...

Delchaume se pencha vers elle, lui parla avec une bont, une
autorit cordiale, dont Flaviana eut la surprise. Elle ne l'avait
jamais vu dans son rle de gurisseur moral auprs des tres  l'me
disgracie, infirme. Toujours, devant elle et devant Bertile, Raymond
s'tait montr l'homme  la pense agile,  l'esprit vigoureux,
ddaigneux des petitesses, des dtails, et dont le coeur bless
gardait une incrdulit au bonheur. Ici, voici qu'il devenait, pour
l'oeuvre efficace, celui qui se simplifie, s'incline, s'oublie, qui
se clarifie, pour ainsi dire. Sa voix mme prenait une glissante
douceur, s'insinuait comme un baume, suggestionnait, persuadait. Et
son beau profil, cisel contre la lumire d'une lampe, s'imprgnait
de mle et secourable grce. A ce moment-l, Flaviana sentit qu'elle
l'aimait.

--Vous ne savez pas, disait-il  Clestine Pageant,--non sans la
gaiet purile ncessaire aux malades comme aux enfants.--Vous ne
savez pas... C'est moi qui vous devrai beaucoup de reconnaissance
d'avoir guri. Car votre gurison ne fait plus de doute. Vous avez
t une malade docile. Vous m'avez laiss faire. Et, grce  vous,
s'affirme le succs clatant d'une mthode nouvelle, contre toute une
catgorie de terribles maladies infectieuses. Parce que vous aurez
guri, des milliers de gens guriront. D'abord, on leur racontera
votre miracle,  vous... Un vrai miracle... oui. On vous a tire de
loin. Le brave papa Pageant vous le dira. a donnera aux dsesprs
la confiance, la foi en la vie, sans laquelle le plus savant docteur
ne peut rien. Les mdecins aussi auront la foi. Ils oseront faire ce
qu'il faut. Alors... comprenez-vous maintenant? Voyez-vous tout le
bien que vous aurez fait?

--a sera vous, docteur, dit rauquement la malade.

Mais ses yeux rayonnaient. Un sourire qu'on ne lui connaissait pas
la transfigura. Elle se sentait ncessaire--plus que ncessaire,
prcieuse. Son corps peu attrayant, et l'me revche qu'il abritait,
prenaient soudain une dignit dont elle tait salutairement mue.
Sa vie infime de mgre querelleuse importait donc?... a n'tait
pas des mmeries, des grimaces, cette sollicitude de tous, contre
laquelle son mauvais esprit s'insurgeait tout  l'heure. Elle murmura:

--Y a de bonnes gens, tout de mme.

Puis, ne sachant comment marquer la transformation qui s'oprait en
elle, tout  coup, elle trouva ceci. S'adressant  Flaviana, elle
dit, avec un tremblement qui n'tait pas celui de la fivre:

--Madame, comment va notre pauvre petite Berthe?... J'ai pens 
elle quand j'ai cru mourir, l'autre nuit... J'ai du regret... Une
suffocation l'arrta, et elle reprit dans un souffle:--Voudrez-vous
bien... dites... lui demander qu'elle me pardonne?...

Gentiment, avec d'apaisantes paroles, on la fit taire.

--Laissons... Il faut qu'elle repose, commanda le mdecin.

La lumire fut baisse. L'infirmire demeura. Mais, dans la pice
voisine, Pageant ayant vu que le docteur retenait leur visiteuse pour
lui parler  mi-voix, s'clipsa, par discrtion. Le brave frotteur
balbutia quelques mots:--Une commission chez le pharmacien...

Alors ce fut l, dans cette humble salle  manger d'ouvriers,  la
clart mdiocre d'une lampe  ptrole coiffe de son abat-jour en
papier, que la splendide danseuse, l'toile admire de l'Europe, la
fe lgre des pays de mirage, celle  qui les souverains baisaient
le bout des doigts, mit sa main dans la main du matre de son coeur,
sans s'inquiter si celle-ci ne gardait pas la menace de la mort,
qu'elle venait de combattre.

Mais la rvlation de leur tendresse immense fut voile de
mlancolie,--non pas  cause de l'heure, ni du dcor, ni des
mortelles embches. Ce qui tait en eux ignore l'anxit des veilles
lugubres, la misre des choses, et ne croit qu'aux espoirs sans fin.
S'ils parlrent avec tristesse du plus merveilleux bonheur qui soit
au monde, ce fut  cause de l'enfant,--de LEUR enfant--de ce petit
tre,  la fois un petit prince Serge et un petit Franois Delchaume,
et surtout si fortement, si miraculeusement, l'enfant de leur amour,
bien qu'il ne ft pas n de leur amour. Le retrouveraient-ils? Toute
perspective enchante leur tait interdite tant que cette inquitude,
plus morne qu'un deuil, habiterait leur coeur.

Flaviana raconta l'aventure de sa journe. Que de commentaires, de
raisonnements, de rsolutions, de plans de campagne! Lorsque, enfin,
la jeune femme sortit, laissant son ami  sa lutte contre le mal
infectieux dont il ne se croyait pas dfinitivement vainqueur, la
nuit s'avanait.

Dans la petite cour moisie, Flaviana crut voir glisser une ombre plus
noire que les tnbres, et elle eut un sursaut de frayeur. Mais,
aussitt, elle devina.

--Mon pauvre Pageant, vous attendiez, l!... Mais il fait glacial!...

--Oh! j'tais trop heureux, madame!... Je vais maintenant vous
chercher une voiture. Il y en a toujours,  ct,  la gare. Et, si
vous permettez, je monterai  ct du cocher, pour tre sr qu'il ne
vous arrive rien.

Dans l'appartement de l'toile, la bonne Mlanie veillait.

--Ne m'approchez pas, dit prudemment sa matresse. Je viens de
chez une malade. Vite... un bain... du linge. Et tout ce que j'ai sur
moi...  l'tuve!... Vous tirerez parti pour vous de ce qu'on n'aura
pas trop abm.

--Quel dommage! Madame sait qu'elle porte sa robe d'intrieur toute
neuve... si jolie... un vrai souffle!... il n'en reviendra rien.

--Ah! Mlanie, que c'est peu de chose! Mademoiselle ne s'est pas
rveille?... Voyez donc.

La grosse personne s'en alla sur la pointe des pieds, qui ne
ressemblait gure aux pointes de la Reine des Elfes, mais qu'on
n'entendait pourtant gure sur les tapis pais. Elle revint bientt
 la salle de bains, o Flaviana disparaissait jusqu'aux paules,
dans une eau qu'un produit antiseptique parfum rendait d'une opacit
laiteuse. Mme, par surcrot de prcaution, la danseuse y dnouait sa
chevelure noire, assez courte, mais paisse et naturellement boucle.

--Mademoiselle Bertile doit dormir  poings ferms. Rien ne bouge
dans sa chambre, et il n'y a pas un fil de lumire sous la porte.

--Tant mieux.

--Mademoiselle m'a dit de prvenir Madame qu'elle lui a laiss un
mot,  cause d'un coup de tlphone qu'elle a reu.

La figure brune, dans l'eau opaline, entre les nerveuses mches qui
se tordaient dans l'humidit, comme des sarments au feu, s'tonna.

--Un coup de tlphone... Tiens!... A quelle heure?

--Il n'tait pas neuf heures. Madame venait de partir.

--Qu'est-ce que c'tait?

--Je ne sais pas, dit la femme de charge.

Et sa face de lune bienveillante se renfrogna un peu. Curieuse 
proportion de son dvouement, Mlanie ne concevait pas que ses jeunes
matresses eussent  lui cacher quelque chose. Elle ajouta froidement:

--Mademoiselle ne m'a rien dit. Le tlphone tait rest prs d'elle
depuis ce matin, parce qu'elle avait attendu toute la journe une
communication de Madame.

--Et elle m'a laiss un mot?

--Oui... sous enveloppe, souligna la brave femme qui se ft si
volontiers charge d'une commission verbale.

--Allez me le chercher.

Le chiffon de papier, vite ouvert, vite lu, produisit sur Flaviana un
effet galvanique.

--Mlanie, mon peignoir!... s'cria-t-elle, dressant hors de l'eau,
derrire le rempart de linge aussitt tendu, son corps effil, noble
de lignes, lisse et chaudement ple comme un marbre grec.

A peine vtue, par-dessus sa chemise, d'un neigeux vtement
d'intrieur, linon et dentelles, les pieds nus dans ses pantoufles de
satin blanc, (car Flaviana, chez elle ou dehors, ne portait que du
noir ou du blanc), la danseuse s'lana chez Bertile.

Derrire elle, Mlanie repcha, sur le lac iris que contenait la
baignoire, le billet qui y flottait,  demi submerg, comme un radeau
en dtresse. Il contenait si peu de mots, qu'un oeil, mme moins
aiguis, les et saisis sans le faire exprs:

    _Flaviana chrie_,

 _Je ne dors vas. Viens,  quelque heure que tu rentres._

    _Ta soeurette Bertile, qui t'adore._

Je ne dors pas. Elle dit cela, mais le sommeil aura t le plus
fort, pensait l'toile. Aussi ft-ce avec une silencieuse douceur
qu'elle poussa la porte de la chambre. Du dedans, l'lectricit
jaillit. Une voix faible et frmissante s'cria:

--Ah! enfin!... enfin!... Viens vite, chrie!... Si tu savais!...

--Quoi donc?... Mais quoi donc? Qu'est-ce qui t'agite ainsi, petite
mignonne?... demandait l'ane, presque avec effroi.

Tendrement, elle se prtait  l'treinte affole des bras si frles,
tandis que la tte blonde s'abattait contre elle, en un geste  la
fois clin et dsespr.

--Flaviana... Est-ce vrai que tu as un enfant?...

Ce fut au tour de la jeune femme de trembler d'motion. Et toutes
deux se serraient l'une contre l'autre, perdument.

--C'est vrai. Je voulais te le dire ce soir mme.

--Tu es inquite de lui?

--Dieu!...

L'anxit du cri bouleversa Bertile, qui jeta, tout d'une haleine:

--Rassure-toi... On veille sur lui. Des amis le suivent.

--Des amis?... Lesquels?... Mais que sais-tu?... Comment?... Oh! ma
petite Bertile!... ma petite Bertile!...

La fillette raconta. On avait tlphon.

--Mais qui?...

--Un inconnu... un homme. Il n'a pas voulu se nommer. Mais il m'a
assur que tu le reconnatrais, que tu le croirais...  certains
signes.

--Alors... voyons... dis! Dis vite, dis tout... exactement... comme
tu as entendu.

--Le timbre du tlphone a rsonn. J'ai pens que c'tait toi...
ou... le docteur. Je me sentais si seule. J'attendais... je ne sais
quoi... Pardon...

Un petit sanglot, vite retenu... Une caresse de Flaviana,--une
caresse un peu distraite peut-tre, toute l'me de la mre tendue
vers l'autre... vers l'absent, dont elle allait entendre parler.

Or, voici ce que Bertile lui rpta: Le mystrieux correspondant,
d'abord, avait demand Flaviana. Puis, apprenant l'impossibilit de
lui parler, il avait dit:

--Qui que vous soyez, coutez et transmettez-lui mon message. Une
jeune fille, avec la douce voix que vous avez, ne peut lui vouloir
du mal. D'ailleurs, je n'ai pas le choix. Je tlphone d'une petite
ville de la valle du Rhne, o je passe la nuit avec mes compagnons,
et avec l'enfant vers qui Flaviana tendait tout  l'heure,  travers
la grille du Vieux-Moutier, des bras qui ne pouvaient tre que ceux
d'une mre. Elle ne me connat pas, mais je l'ai reconnue, moi. Car
je ne suis qu'en apparence un valet de pied, tel que j'en avais
l'air, sur le sige de l'auto,  ct de l'homme redoutable. A
travers la nuit, par une ruse que je ne pourrai sans doute renouveler
de si tt, je jette une parole rassurante  celle qui fut la femme
de Dimitri Omiroff. Je rponds de son fils. Et Katerine est avec moi
pour le protger. Encore un mot: que notre silence ne l'effraie pas,
mme s'il dure. La plus grande imprudence serait de lui ramener tout
de suite l'enfant.

Bertile ajouta:

--C'est  peu prs, mot pour mot, ce que j'ai pu saisir. La voix
s'est tue brusquement, comme suspendue par une imprieuse prudence.
Il n'y a qu'une chose... importante sans doute... que je ne retrouve
pas... Le nom de famille de cette Katerine. Je ne l'avais pas
distingu nettement.

--N'tait-ce pas Risslaya?... Katerine Risslaya?

--Il me semble... Mais... chrie... tu es si ple! Parle-moi. Que
penses-tu?...

--Je pense, ma Bertile, que c'est trop beau. J'ai peur de croire.
Et cependant... Katerine m'a dit de ne pas douter d'elle si je ne
la retrouvais plus. Elle a d partir avec cette voiture, avec ces
gens... trouver un stratagme. Et il y avait, sur le sige, un autre
homme...

Parlant  mi-voix, comme  elle-mme, rapprochant les indices,
supputant les chances, Flaviana n'osait s'avouer trop de confiance,
tandis qu'en secret son coeur palpitait d'un irrsistible espoir.

La main fluette de Bertile se posa sur la sienne, si timidement, si
tendrement, que, malgr la proccupation unique, intense, la mre
s'oublia dans un profond lan vers cette douce petite.

--Chre mignonne, tu as le droit de tout savoir. Je n'ai pas
de secret pour toi. Mais dans quel tourbillon la vie m'a prise!
Demain... Ou plutt: ce matin, dans quelques heures, quand tu te
rveilleras, je te dirai...

--Pourquoi pas tout de suite?

--Tu es trop fatigue. Tu as dj veill pour m'attendre...

--Dormiras-tu, toi, Flaviana?... Ah! tu n'oses pas l'affirmer.
Eh bien, moi non plus. Restons ensemble. Et dis-moi tout, de ta
tristesse... et de ton bonheur.

Flaviana raconta tout.

Quand elle eut termin, quand elle se pencha pour donner un baiser
 Bertile, qui promettait, secoue par mille motions, d'essayer
toutefois de dormir, Flaviana entendit  son oreille un chuchotement.

--Mon toile chrie, murmurait la petite danseuse, je partirai
donc tranquille. Tes deux amours vaudront mieux que ma pauvre
tendresse. Et je n'en suis pas jalouse!... Seulement... dis... tu ne
m'oublieras pas!...




XII

PLUS RAPIDE QUE LE RAPIDE


--_Why, t'is not awfully jolly... What do you think?_[2]

  [2] Vraiment, ce n'est pas d'une gaiet folle... Qu'en
  pensez-vous?

Lord Hawksbury s'exprimait dans sa langue maternelle, la sachant
familire  Boris Omiroff.

Ce qui n'tait pas d'une gaiet folle--ou, traduction littrale:
pas terriblement joyeux--c'tait le paysage fuyant de part et
d'autre du wagon-salon rserv au prince.

Le rapide transsibrien, ayant dpass Omsk, filait  une vitesse
vertigineuse, suivant une ligne qu'on et dit le diamtre d'une
circonfrence d'eau congele. Tellement unie tait la plaine immense,
sous son tapis de neige, que les lgers accidents de terrain
semblaient  peine de petites vagues figes. Tristesse plus poignante
que la tristesse du dsert, car la lumire, qui joue sur l'or des
sables, qui l'anime de reflets et de mirages, ne resplendissait
pas sous la lourde coupole grise de ce ciel boral. Bien qu'on
approcht de midi, rien ne laissait deviner la prsence du soleil
derrire cette vote immobile de plomb et d'tain, o roulaient,
comme prisonnires, des vapeurs fumeuses et rouilles. Tristesse plus
oppressante que celle de la mer, car les flots vivent, dans leur
perptuel mouvement. Ici, les voyageurs du transsibrien pouvaient
se croire les visionnaires effars d'une plante morte. Certains
paysages lunaires doivent ressembler  ces steppes hibernales.

Et Frederick de Hawksbury rpta qu'il ne trouvait pas ce spectacle
terriblement joyeux.

--Vous tes difficile, mon cher adversaire, dit Omiroff. Moi,
j'estime l'existence admirable. Elle me rapproche  toute minute
d'une fiance que j'adore. Et mes ides ne seraient pas plus
souriantes si ce train o nous sommes traversait une valle fleurie,
sous un soleil radieux. D'o vous vient cette humeur morose?
N'avez-vous pas pris tout  l'heure, comme je l'ai fait, une bonne
douche glace. Rien ne vous dispose aussi allgrement, et l'on ne se
doute plus qu'il fait vingt-cinq degrs de froid dehors.

Hawksbury, enfonc dans un moelleux fauteuil tournant, les jambes
allonges, les coudes cals aux deux bras du meuble, et les bouts
des doigts juxtaposs suivant son habitude, considra le prince, qui
allait et venait, fumant une cigarette.

Depuis qu'il avait rejoint le Russe, pour obir  Flaviana, il
tudiait le personnage. Et, de plus en plus, sous les dehors du
grand seigneur fantasque, intrpide, aventureux, joyeux vivant, bon
garon, en apparence ouvert  la gnreuse civilisation moderne, il
retrouvait le barbare, le fodal, l'tre d'gosme, de tyrannie,
de brutalit, dont le type subsiste hrditairement l o il est
conserv, prserv, maintenu par le rgime autoritaire.

Pourquoi l'homme voluerait-il quand le milieu, demeurant immuable,
ne l'y contraint pas? Cette contrainte, qui ne se produit point en
Russie par une volution normale, a peu de chances de s'tablir par
le terrorisme rvolutionnaire. La violence, gnralement, appelle
la violence. L'action suscite la raction. Cependant c'est pour
faire franchir au moyen ge, attard dans l'me slave, les tapes
le sparant du vingtime sicle, que les intellectuels opprims
prcipitent les temps  coups de bombes.

Quels abmes creusent entre les hommes les sicles qu'ils ne vivent
pas tous galement vite!... tre des sauvages ensemble, c'est un
lment de bonheur, plus certain que d'tre les socits millnaires,
o se coudoient des individus de tous les cycles historiques, o des
mes tnbreuses de l'ge de pierre, des mes nomades des poques
pastorales, des mes crdules des temps mystiques, des mes de
guerriers, d'esclaves, de chevaliers, de moines, de courtisans,
de dmagogues, doivent s'enfermer dans le plus rcent idal, cr
d'aprs la plus rcente formule d'une avant-garde de l'esprit humain.

Il y avait certainement trois  quatre cents ans de distance entre le
membre de la Chambre des Pairs et le boyard de la Petite-Russie. Tous
deux se tenaient dans un lgant salon, qu'emportait  prs de cent
kilomtres  l'heure une machine lance par le dernier miracle de la
science sur deux lignes d'acier allant de Moscou  Vladivostock. Mais
ce prodige moderne, en galisant leurs gestes, leur faon de vivre,
n'galisait ni leurs conceptions ni leurs sentiments. Toutefois,
ils se marquaient l'un  l'autre la plus parfaite courtoisie. Leur
duel, n'ayant t provoqu par aucune offense grave, ne pouvait les
brouiller, bien que Boris se plaignt encore plaisamment de souffrir
de l'paule. Et leur destine semblait tre de devenir cousins par
alliance, Boris devant pouser lady Maud.

--Puisque vous allez au-devant d'elle, je vous accompagne, avait
propos Hawksbury, aprs avoir accept l'hospitalit du prince dans
le formidable chteau des Omiroff, en Petite-Russie.

Ce fut dit, ce fut fait, comme si le voyage de dix jours jusqu'
Irkoutsk n'et t qu'une randonne en traneau sur les domaines du
prince.

Frdric se disait: Peut-tre obtiendrai-je enfin ce qu'espre
Flaviana. Car il s'tait heurt au mutisme de Boris,  une
rsolution de ne rien reconnatre, de ne rien comprendre. Il s'y
heurtait toujours. Mais une autre pense occupait l'Anglais,
grandissait chaque jour, plus dominatrice, dans son esprit: Je dois
dessiller les yeux de ma cousine. A moins qu'elle ne soit folle, elle
ne persistera pas  pouser un tel homme, un tre sans scrupules,
sans vritable honneur.

D'aprs les dpches changes, les voyageurs rencontreraient
 Irkoutsk la duchesse de Carington et sa fille. Trois jours
de voyage les sparaient encore de cette ville. A mesure qu'on
s'en rapprochait, la dlicieuse figure de Maud s'voquait plus
souvent, avec une ralit plus vivante, dans la pense de lord
Hawksbury. A l'imaginer telle qu'elle tait, dlicate, fire,
farouchement virginale, trs affine de principes, et, malgr tout,
si indpendante, et d'une telle gnrosit d'esprit et de coeur,
Hawksbury trouvait de plus en plus intolrable l'ide de son mariage
avec Boris.

A se proccuper de Maud, fiance, de Flaviana, mre, d'tranges
interpositions de sentiments se produisaient chez Frederick. Pour
laquelle des deux, maintenant, prouvait-il une anxit plus
troublante? Quel genre d'motion le secouait soudain lorsque
la brune figure, gravement passionne, s'effaait par instants
derrire la splendeur dore de l'aurole blonde, lorsque le sourire
hautain, capricieux, puril, mais si captivant, de l'enfant gte,
se substituait au sourire lent, profond, magiquement triste, de la
divine danseuse? L'Anglais, devant l'nigmatique Fe des Elfes,
songeait en soupirant qu'il possdait la clef de l'nigme, et il
la voyait pressant dans ses bras un petit enfant. Rivaliser?...
Impossible!... Et d'ailleurs nul aiguillon de feu ne lui en suggrait
plus la frntique envie. Mais la petite bouche railleuse et mutine
de Maud le faisait songer aux baisers qu'y mettrait Boris. Et
alors la piqre d'une singulire jalousie lui perait les moelles,
peronnait son aversion pour le Russe jusqu' la haine, jusqu' la
rage. Quand celui-ci eut nonc sa profession de foi joyeuse dans la
vie,--ou plutt dans les volupts de la vie,--lord Hawksbury lui dit
 brle-pourpoint:

--Je ne conois pas qu'un tre de jouissance et d'insouciance tel
que vous ne saisisse pas l'occasion de se dbarrasser  jamais d'une
obsession pnible, d'une menace constante, persiste  traner jusque
dans sa vie d'homme mari le poids d'une action abominable, et bien
plus dangereuse qu'abominable.

A cette attaque directe, Omiroff ne montra ni colre, ni surprise. Il
eut plutt le mouvement de quelqu'un  l'oreille de qui rsonne tout
 coup un signal qu'il attendait. Suspendant sa marche en va-et-vient
 travers le wagon-salon, il se planta, l'air un peu ironique, devant
son interlocuteur.

--Tiens! s'cria-t-il, vous ne m'aviez plus reparl de a depuis
Moscou.

--Vous refusiez de m'couter.

--Je n'aurais pas eu cette impolitesse.

--Vous ne me rpondiez pas. Cela revient au mme.

--Je vous demande pardon.

--Auriez-vous rflchi, prince?

--J'ai rflchi  ceci: c'est que, malgr ce qu'il y a de peu aimable
pour moi dans vos suppositions, l'estime que j'ai pour vous, pour le
cousin germain de ma future femme, doit m'engager  en tenir compte.

--Cela veut dire?...

--Qu'au lieu de m'enfermer dans un silence ddaigneux, je vous
donnerai une explication... loyale.

--Loyale?

--En doutez-vous, Hawksbury? dit Boris, sans mauvaise humeur. Et il
ajouta d'un ton lger:--Vous ne voulez pas que nous nous servions
encore mutuellement de cible? Ce serait ridicule, mon cher.

--Voyons votre explication.

--coutez... si nous buvions d'abord une coupe de champagne,
proposa le prince, appuyant un doigt sur la sonnerie lectrique. Le
perptuel reflet de cette plaine de neige finit par me barbouiller le
coeur.

--Du champagne  onze heures du matin, et  jeun! s'cria l'Anglais.

--Prfrez-vous un cocktail. J'ai avec moi un garon qui les compose
 miracle.

--Vous avez donc tout avec vous?... Vous n'avez pourtant pas emport
votre chteau de l'Ukraine dans ce diable de train?

--Quelle plaisanterie! Mais non, au contraire, jamais je n'ai
voyag moins confortablement. Seulement, pour les cocktails... Vous
savez, ce domestique, Smne, qui m'a rejoint  Moscou?... il a une
recette!... Vous m'en direz des nouvelles.

--Va pour le cocktail, dit Frederick, dont l'ide n'tait que
d'entendre au plus tt ce que Boris avait promis de lui rvler.

Justement, ce fut Smne qui rpondit au coup de sonnette du
matre,--le Smne qu'Omiroff avait donn pour second  Flatcheff,
le Smne qui glissait des avertissements dans les chaussures de
Katerine Risslaya, le Smne qui avait jou un rle dans l'Alle des
Tombeaux.

Aprs plusieurs tlgrammes adresss au prince comme manant de
son effroyable serviteur, de celui qui dormait sous le couvercle 
jamais retomb du sarcophage, l'homme tait venu lui-mme. Il avait
calcul le temps, pour ne rejoindre le prince, ni durant le sjour
en Ukraine, ni dans le palais de la Perspective Newsky. Survenant 
Moscou, au passage du voyageur, il tait certain de se faire emmener.
Sa prvision se ralisa. Voil pourquoi sa taille athltique, dans la
livre un peu voyante, apparut en se courbant  l'troite porte du
couloir.

--Tiens! pourquoi toi? demanda svrement son matre, qui attendait
le premier valet de chambre, et n'admettait pas une interversion de
service.

--Votre Excellence nous excusera, rpondit Smne avec l'humilit
de rigueur. Mais la sonnerie fonctionne mal. Il doit y avoir un
mlange des fils. Et alors... au tableau...

--Qu'est-ce que tu me chantes?... Allons, dguerpis. Va prparer un
cocktail, et envoie-le avec une bouteille de champagne... Mais que ce
soit Vassili qui l'apporte. Tu n'as rien  faire ici.

Un instant aprs, Vassili, plein d'importance et de dignit,
prsentait le plateau d'argent, sur lequel brillait tout un attirail
de verres, de brocs en cristal, de liqueurs, de chalumeaux de paille
et de glace pile. L'ayant pos sur une table, il se prparait
 servir, quand le prince le congdia d'un geste. Mais aussitt
celui-ci se ravisa:

--Dis donc, Vassili, qu'est-ce que cette histoire de sonnerie
dtraque?

--La vrit, Excellence. Il y a quelque chose de drang.

Le front de Boris se contracta.

--Ah! je n'aime pas beaucoup cela. Dans un train o circulent tant
de gens, je veux tre chez moi, avec mon personnel, pouvoir appeler
qui m'est ncessaire.

Hawksbury l'observait. Il vit passer sur ce visage audacieux l'ombre
de la terreur secrte, profonde. Boris Omiroff pouvait l'tourdir,
sa terreur, il pouvait la dominer, car il tait brave. Il pouvait
mme l'oublier,  certains moments,--mais il ne pouvait pas faire
qu'elle ne vct au fond de lui, qu'elle ne l'accompagnt partout. Il
se savait guett comme une proie,--peut-tre pas plus farouchement,
mais pour le moins autant, qu'un certain nombre de hauts personnages
officiels, ayant vcu, comme lui, dans la frnsie de l'autorit sans
bornes et du bon plaisir, avec le lourd hritage de la sauvagerie de
leurs pres. Serait-ce lui... serait-ce un autre... qui paierait le
premier acompte de la dette rouge, qui restituerait avec son sang un
peu des flots de sang verss, qui servirait d'exemple? Parfois, un
brutal frisson le secouait, malgr qu'il en et, dans le sursaut de
la pense soudaine. Cela venait d'arriver. Il avait pli.

--Et je parie, cria-t-il avec une fureur grondante, que pas un de
vous n'est fichu de me rparer cette sonnerie.

--Pardon, Excellence.

--Et qui cela?... Toi, peut-tre?...

Puis, comme Vassili secouait la tte, Boris hurla:

--Tu ne vas pas m'amener un ouvrier quelconque! Personne ne doit
pntrer dans mon wagon, tu le sais bien.

--Sans doute, Excellence.

--Les portes sont toujours fermes  clef?... Tu y veilles?... Et il
n'y a pas de soufflet de communication entre ma voiture et le reste
du train?

--Tout cela est en rgle, suivant vos ordres, Excellence.

--Alors?... demanda le matre, un peu radouci.

--Si Votre Excellence veut bien se rappeler... Smne... Il est trs
fort pour toutes ces machines d'lectricit. C'est lui qui rparait
les plombs sauts, les petits accidents de ce genre,  Paris.

--Comment veux-tu que je le sache?

--Votre Excellence permet-elle qu'il s'en occupe?

--Oui... Et le plus tt possible... Tu m'entends?... Tout de suite.

Omiroff,  cette minute--et il s'en rendait compte, d'o cette
exaspration--subissait une trange droute de ses nerfs.
Pourquoi?... Que sentait-il donc autour de lui? Rencontrant le regard
de lord Hawksbury, il rougit comme on rougit  douze ans.

--Pardonnez-moi, mon cher, reprit-il en anglais. J'oubliais que
je vous ai promis deux mots d'explication. Et alors, se retournant
vers le valet de chambre:--Dans dix minutes... Vassili... le temps
de boire ceci tranquillement... tu enverras Smne pour rparer cette
sonnerie.

Puis il se versa et avala d'un trait une grande rasade d'extra-dry.

Du bout d'un chalumeau, Frdric huma quelques gouttes du cocktail.

--Comment le trouvez-vous?... Fameux, hein?... demanda le Russe,
qui vida aussitt sa seconde coupe.

Le sang qui, tout  l'heure, colorait son visage, y revint, s'y
fixa. La superbe figure s'altra de brutalit. Les mchoires se
contractrent, le maxillaire infrieur frocement projet en avant.
Les yeux, d'un bleu dor, se brouillrent de fibrilles pourpres. Un
sourd juron chappa au prince.

Lord Hawksbury se reprsenta sa belle cousine, cette Maud, douce et
frache comme une neige d'avril sur les branches roses des pommiers
en fleur. Une telle grce d'me et de corps!... Et la rvlation
pour elle--la premire rvlation--du vritable temprament de cet
homme!...

Omiroff achevait la bouteille de champagne.

--Dieu! que j'avais soif! dit-il, la bouche pteuse,  demi ivre.
Et, sans transition:--Donc, voil, Hawksbury... Voil pourquoi vous
ne devez pas,--non ce n'est pas digne de vous,--donner dans ces
histoires de femme et d'enfant perdu... La pauvre Flaviana est folle.
Elle est reste un peu fle depuis les vnements... fcheux pour
elle, j'en conviens... La mort de mon frre... Leur fils mis au monde
avant terme, dans la douleur de ce foudroyant veuvage. Aujourd'hui,
savez-vous ce qui en est?... Son enfant n'existe plus. Vous entendez
bien... Je vais vous en faire le serment--le serment le plus sacr
pour nous autres Russes... Je vous jure que l'enfant est mort... Je
vous le jure par notre tsar, notre pape, notre pre!

Hawksbury frmit. L'accent de Boris et port la conviction mme chez
un homme d'une psychologie moins avertie. Celui-ci ne douta pas. Un
prince Omiroff peut tout faire, sauf se parjurer par le nom de son
souverain.

Au mme instant, Smne paraissait,--les dix minutes tant
coules,--avec cette exactitude qui ne discute pas les ordres. Comme
il entrait, le prince rpta,--et ce fut trange,--avec un regard
vers ce domestique, un regard comme de connivence:

--Certes, je puis le jurer sur mon honneur, l'enfant dont il s'agit,
est mort.

Hawksbury vit distinctement l'homme en livre tressaillir. Il
eut le choc de ses yeux, levs sur lui, dans un effarement, une
interrogation anxieuse, puis dtourns aussitt.

C'est ce garon-l, pensa l'Anglais, qui a d lui apporter la
nouvelle, en le rejoignant  Moscou. Le meurtrier peut-tre... Et
cependant... ses yeux...

La physionomie de ce Smne frappait Frdrick. Il eut voulu le
revoir en face. Mais l'homme tournait le dos, disposait les outils,
puis un paquet de fils lectriques.

Une autre intuition troubla Hawksbury.

Ne serait-ce pas depuis mon intervention, et  cause d'elle, que cet
abominable Omiroff s'est dcid  supprimer le pauvre petit tre? Il
aura trouv que trop de gens sont dans le secret. Ah! malheureuse
Flaviana!...

Exacte prescience. L'ordre qui dcidait Flatcheff  agir, transmis
dans un langage conventionnel, tait parti de l'Ukraine, tandis que
le prince traitait Frederick en hte pour lequel on ne saurait avoir
trop d'gards, dans cette demeure de lgende qu'il possdait au bord
du Dniper. Et Smne lui avait apport la nouvelle de la disparition
ternelle de son neveu, enferm dans le sarcophage, endormi sans
souffrir, assurait-il, au moyen d'une dose norme de chloroforme.
Suivant le rcit de l'tudiant transform en valet de chambre,
Flatcheff ne resterait dans le Midi de la France que le temps
ncessaire pour assurer, moyennant la forte somme, le dpart des
poux Kourgane. Il les faisait embarquer  Marseille,  destination
de quelque pays de soleil, o ils allaient finir leurs jours.

Matre de lui-mme, comme en toute circonstance, le comte de
Hawksbury venait de se lever, impassible, afin de quitter le salon o
Smne se prparait  rparer la sonnerie.

Je ne poursuivrai mon chemin cte  cte avec ce diable de Russe
(_this devil of a Russian_), se disait-il, que pour empcher ma
cousine de l'pouser.

Plein de mlancolie et de dgot, il considra le grand corps du
prince, vautr sur un divan. A la porte de Boris tait une seconde
bouteille de champagne, que celui-ci avait entame sans mme se
servir d'une coupe. A cause des secousses du train, ou parce que le
liquide coulait ainsi plus agrablement dans son gosier, Boris le
buvait maintenant  la rgalade. tait-ce son humiliante frayeur,
presque avoue, des nihilistes?... tait-ce l'vocation de sa
petite victime, qui portait Boris  la distraction tourdissante de
l'extra-dry?... Le fait est qu'il semblait glisser avec plaisir au
vertige de l'ivresse.

--O allez-vous, Hawksbury? On est bien, ici. Ce garon va avoir
fini tout de suite. N'est-ce pas, Smne?

--Je n'en ai que pour quelques minutes, Votre Excellence.

--Vous voyez, Hawksbury. Ah! moi, je n'abandonnerai pas ce divan pour
un empire, ajouta Boris, de la voix somnolente d'un homme que gagne
un invincible sommeil. Il murmura encore:--Ne manquez pas... pour
djeuner. Vous savez,  une heure, pas avant.

Hawksbury hsita. Il ne pouvait, avant que le train s'arrtt,
quitter le wagon du Russe, puisque la communication n'existait
pas entre cette voiture et les autres. Or, en dehors du salon,
il n'y avait que la cabine  coucher du prince, son cabinet de
toilette et les compartiments du service. Mais l'Anglais prfra
s'loigner de cet homme, se promener dans le couloir, contempler
sans l'accompagnement de ses ronflements, la dsolation des steppes
sibriennes.

Au dehors, c'tait toujours le mme tapis morne de la neige, la mme
tendue, le mme aspect de plante maudite, sous le mme ciel lourd
et livide.

Comme il passait devant la porte vitre du salon, Frdric jetant
machinalement un coup d'oeil  l'intrieur, vit Smne qui soulevait
le tapis presque au pied du divan o reposait son matre.

Tiens! quel drle d'endroit pour faire passer le fil d'une sonnerie.

Pense fugace... Observation presque inconsciente. D'autres sujets
absorbaient trop le raisonnement de l'Anglais pour que son attention
pt s'arrter  un dtail. Toutefois il s'tonna tout  fait en
trouvant,  un autre retour, le volet intrieur ferm. Prenant la
poigne de la serrure, il fit le mouvement d'ouvrir, pour rentrer
dans ce salon, o le prince l'avait pri de se considrer comme chez
lui. La porte rsista. On avait d pousser le verrou. Interloqu,
presque offens, de se voir relgu ainsi dans le couloir, il
rflchit que Boris, somnolent et  moiti ivre, ne l'apercevant
plus, pouvait le croire retourn dans son propre compartiment. Les
wagons, durant la marche, ne communiquaient pas, il est vrai, mais un
cerveau chavir n'y regardait point de si prs.

--_What a beast!_ (Quelle brute!) grommela Frederick. Et, tout
seul, il ne se dfendit pas de sourire. Je rentrerai quand son
domestique ouvrira pour s'en aller. Mais c'est la dernire fois que
je serai son hte. Puisque l'enfant de Flaviana n'est plus,--et il
faut bien en croire le serment de ce sauvage superstitieux,--je n'ai
rien  faire avec cet homme, qui a trois ou quatre sicles de moins
que moi. Il est contemporain de son effrayant chteau-fort, sur le
Dniper...

Hawksbury alluma un cigare et monologua en lui-mme devant
l'implacable blancheur sibrienne,--blancheur  peine troue de temps
 autre par un petit amas noir, d'o montait un peu de fume, comme
une haleine, et qui tait un village.

Cela passait en clair le long du train frntique. L aussi, il
y avait des tres si loin de lui, si loin! Est-ce que le progrs
ne ferait qu'espacer les hommes, les chelonner  des distances
infiniment plus grandes au moral que n'taient matriellement celles
des routes de la terre quand la vapeur ne les dvorait pas?

Sa rverie absorbait Frederick. Puis tout  coup:

--C'est drle... ce domestique n'en finit pas...

Une colre soudaine envahit l'Anglais. Il avait envie de s'tendre,
lui aussi, sur un divan. Eh bien, si ce n'tait pas dans le salon du
Russe, ce serait sur son lit. Pourquoi se gner? Il allait bien voir.

Imprieusement, Hawksbury ouvrit le compartiment o couchait Boris.
La porte, cette fois, cda tout de suite.

--Parfait, je vais en prendre  mon aise.

Le lit, durant la journe, reprsentait une large et moelleuse
banquette. D'un coup d'oeil Frederick embrassa ce nid capitonn, o
il allait s'offrir une confortable revanche. Mais il tressaillit.
Une ombre passait devant la fentre, en face de lui,--une forme agile
et rapide, qui s'en allait,  contresens de la marche du train.

L'effet physique de surprise pass, le voyageur ne s'tonna pas
autrement. Mais c'est gal, pensa-t-il,  une vitesse pareille, je
n'aurais pas cru semblable exercice possible,--mme  des employs
que l'accoutumance enhardit.

Deux minutes aprs, tal de tout son long, le comte Hawksbury
coupait, lui aussi, par un somme, la longueur de la matine. Il ne
devait luncher qu' une heure, et sa montre ne marquait pas encore
midi.

A ce moment mme, dans le dernier compartiment du wagon de seconde
classe qui suivait immdiatement la voiture du prince Omiroff, deux
voyageurs, un jeune homme et une jeune femme, se trouvaient seuls.

La jeune femme tait blonde, avec des cheveux pais, taills courts
sur la nuque, une figure laide, ardente, o la palpitation d'une vie
forte et nombreuse comme la vie d'une foule, mettait une fascination
suprieure  la beaut. L'homme,--un gant,--portait une expression,
au contraire, placide, concentre, dans de grands membres aux gestes
rares, comme sur un visage dfigur par un oeil mort et par une
cicatrice.

--Pierre, dit la jeune femme, nous approchons du fleuve. L-bas,
il y a une trane de brouillard qui marque le cours de l'Obi.

Ses lvres se crisprent aprs cette remarque si simple. Et il y eut
un clair dans ses yeux d'eau phosphorescente.

--Ma Tatiane... murmura seulement son compagnon, en glissant un
bras autour d'elle.

Mais Tatiane Kachintzeff, dardant ses larges prunelles, avec une
espce d'avidit pleine d'horreur, sur le lugubre paysage, parla
comme en songe, sans s'appuyer sur son fianc.

--Oui... le voil, le fleuve... le fleuve maudit... C'est l, sur
ses bords, que mon pre, cet tre de science et de pense, allait
draguer du sable, une lourde chane aux chevilles... D'ici, on
pourrait presque apercevoir--j'ai tudi la carte--les murs de son
bagne... Ces murs entre lesquels il subit, par l'ordre d'un Omiroff,
le hideux supplice... Oh! l'imaginer... Mais chaque fois que j'y
pense, la folie me prend... Otez-moi cette image... Et c'est l...
c'est l!...

Elle se dressa, vritablement gare, les mains tendues vers
l'espace blme, vers des amas obscurs qui, l-bas, pouvaient tre
des fabriques, ou des casernes, des faubourgs de ville, vers de
vagues miroitements de lac ou de fleuve, elle cria, la voix dchire,
dchirante:

--Pre!... Pre!...

Marowsky la saisit alors d'une treinte si frmissante de piti,
qu'elle en prit conscience. Elle se tourna violemment. Puis, raidie,
tragique:

--Et toi, mon Pierre... Et toi, avec ta face balafre, ton oeil
perdu, ne portes-tu pas la griffe de proie enfonce dans ta chair?
N'est-ce pas Boris Omiroff qui a command de tirer,  ce soldat,
parce que tu osais avancer la tte entre les barreaux de ta prison?...

--Je le sais... Tatiane... Je le sais. Qu'as-tu? Ne sommes-nous pas
ici pour la justice?

--Elle tarde bien, la justice! Pierre, je ne voudrais pas faiblir.
Pour que j'ose l'acte terrible, il faut que ce soit ici, tout de
suite, en face de ce lieu qui a vu le martyre de mon pre...

--Qu'importe! dit doucement Marowsky. Ce que nous faisons, nous ne
le faisons pas pour nous, mais pour nos frres... pour l'exemple...
pour l'avenir.

Soudain, ils sursautrent. Puis, d'un bond, Marowsky fut  la
portire, l'ouvrit...

Un homme s'lana, tomba plutt qu'il ne s'assit... Mais aussitt
se releva, et, haletant, ne pouvant encore prononcer un mot, arrta
le bras du fianc de Tatiane, qui allait refermer la portire. Un
signe de tte... Pierre aperut, comprit. Son geste, en claquant le
lourd battant, et rompu le fil qu'apportait le nouveau venu--un
fil envelopp d'une gaine de soie verte, tel qu'il y en a dans les
appartements pour les transmissions lectriques de sonnerie ou de
lumire. Marowsky rabattit donc d'abord le carreau et, prenant
l'extrmit de ce fil, le fit passer par l'ouverture, du dehors en
dedans, avant de clore la portire.

--Ah! Sloutvine, dit alors Tatiane. Vous voil donc!... Trois
jours!... Nous vous attendons depuis trois jours!... Mais vous venez
 l'heure qu'il faut, ajouta-t-elle, la main tendue vers le mystre
du pays de neige et de silence.

Sloutvine,--le Smne encore vtu de la livre des Omiroff,--passa la
main sur son front.

--C'tait dur, le long du train?... demanda Pierre.

Un haussement d'paules. Mais pas un mot. Il n'y avait qu' regarder
ce visage blme, macul de suie, cette bouche encore convulsive, ces
mains aux ongles saignants. Oui, cela avait t dur,  la vitesse
infernale du rapide, surtout pour passer d'un wagon  l'autre. Mais
c'tait fait. La respiration normale revenait aux poumons suffocants
de Sloutvine. Il prit des mains de Marowsky le fil lectrique. Les
deux parties en taient isoles. Sloutvine les dmaillota, sortit
de sa poche un commutateur,--une de ces vulgaires poires, munies
d'un bouton sur lequel on appuie pour tablir le courant. Vivement
il lia sur les deux petites bornes les tronons du fil, et revissa
l'enveloppe de bois.

Alors, sans une parole, il tendit l'objet  Tatiane.

Quel recul!... quelle pleur!...

Elle ferma les yeux, puis, les rouvrant, elle enfona leur flamme
limpide jusqu' l'me de Sloutvine.

--Seul? demandrent ses lvres blanches et tremblantes.

--Oui.

--Vous me le jurez?

--Je le jure. J'ai enferm l'Anglais dans le couloir. Il ne peut tre
atteint.

--Le train?... Les autres?... Sloutvine... il est encore temps...
Aucun innocent ne souffrira?

--Aucun... Faisons vite.

--Donne... pria son fianc, qui craignait de la voir dfaillir
d'horreur.

Elle leva sur lui le fanatisme et l'amour de tout son tre,
scintillant sous les paupires un peu obliques.

--Non... pour toi... Pour mon pre... Pour tous nos martyrs...

Elle pressa le bouton lectrique.

Minute immobile... Leurs coeurs mouraient dans leurs poitrines...
Rien ne les avertit... tait-elle accomplie, l'oeuvre terrible?...
Comment croire que tout tait rsolu par ce faible geste d'un doigt
de femme?...

Les saccades rgulires du train, frappant le silence formidable de
leurs mes, y roulaient en tonnerre, parmi des chos d'pouvantement.

Mais, soudain...--ne se trompaient-ils pas?...--la course effrne
du rapide semblait se ralentir. Leurs regards osrent se chercher,
s'interroger... Oui... voil... c'en tait fait... On avait d tirer
une sonnette d'alarme. Mais quelle main?... La sienne,  lui?...
Vivait-il encore?...

Nulle parole ne leur vint aux lvres. Qu'importait maintenant? Ils
avaient agi suivant leur conscience,--cette conscience collective
qu'ils partageaient avec des milliers de leurs frres,--connus et
inconnus. Ils laissaient le reste, et leur propre sort, au mystrieux
vouloir de la fatalit.

Sloutvine, pourtant, par une sorte de mcanisme o ses propres
sentiments n'avaient gure de part--car la peur, le souci de sa
scurit s'effaaient dans la solennit de ce qu'il appelait sa
mission, dans le sombre enthousiasme d'une telle heure--accomplit
htivement ce que ses amis et lui-mme avaient dcid d'avance.

D'abord, il coupa le fil lectrique au bord de la portire, en lana
le bout avec le commutateur aussi loin qu'il put, hors de la voie,
tandis que la longue partie libre, droule par lui le long du train
en venant de la voiture d'Omiroff, tombait, tranait, se tordait
entre les roues, qui, bientt, la morcelrent.

En mme temps--et tout fut fait plus vivement qu'on ne saurait le
dire--Pierre Marowsky prenait, dans le filet du compartiment, un
paquet qu'il jetait sur la banquette: des vtements, vite sortis
par leurs mains fivreuses,--vtements grossiers, salis, de paysan
sibrien, un casaquin de peau de mouton, une culotte de drap, des
bottes, un bonnet de fourrure rp. Sloutvine eut instantanment
chang sa livre contre ce costume, dont la vraisemblance devint
frappante lorsqu'il eut enfoui son crne tondu sous une longue
perruque aux mches grasses, et cach ses joues glabres dans les
frisures d'une barbe d'aspect non moins rpugnant.

Pendant qu'il s'habillait, Tatiane et Pierre soulevaient un des longs
coussins de la banquette, et le montraient dcousu d'avance sur un
des cts et  demi vid de sa garniture intrieure. Dans ce vide,
ils enfouirent la livre dont venait de se dpouiller leur ami. Puis
ils refermrent l'ouverture  grands points cachs sous le galon.

Si promptement qu'ils eussent agi, l'arrt du train aurait d les
surprendre avant leurs prcautions acheves. Mais l'illusion de leur
angoisse les avait tromps. Le rapide ne stoppait pas. Aprs un
simple ralentissement sur une courbe de la voie, il reprenait son
lan de vertige.

--Comment!... Qu'est-ce que cela signifie? murmura Tatiane.

--Rat!... s'cria Marowsky.

--Non, dit Sloutvine.

Les fiancs le regardrent. Et ce fut pour eux comme un
appesantissement de cauchemar, le face  face avec le moujik
impossible  reconnatre, avec cet tranger, qui leur parlait de ce
qu'ils n'osaient pas formuler en eux-mmes.

--Non, rpta l'homme aux cheveux sales,  la barbe broussailleuse,
ce n'est pas rat. Au contraire. Mes calculs sont exacts. Le bruit
n'a pas d dpasser celui d'un coup de revolver. Ce qui m'tonne,
c'est que l'Anglais, dans le couloir, n'ait pas entendu, et donn
l'alarme.

--Mais, observa Marowsky--la voix basse, trangle, si le train
ne s'arrte pas, tu es perdu. Ton costume... c'tait pour te mler
 des paysans... avoir eu l'air d'accourir... vers... la chose...
l'accident... Un contrleur peut t'apercevoir maintenant. Que
dirons-nous?...

Sloutvine s'approcha de la portire, voulut l'ouvrir. Mais Tatiane
s'interposa.

--C'est de la folie. Vous vous tueriez!

--Je ne veux pas vous compromettre.

--Ah! qu'importe.

--Non... Avec vos passeports si bien tablis, vous deux, vous tes
insouponnables... Vous gagnerez Vladivostock, puis l'Amrique... le
pays libre...

--Jusqu' ce que nous revenions vers les ntres...

--Soyez heureux, dit Sloutvine. Adieu...

Il se dgageait de leur treinte, leur assurant qu'il ne sauterait
pas, qu'il se coulerait entre deux wagons, attendrait la prochaine
halte. Mais soudain, leurs voix se turent, leurs gestes mollirent.
Cette fois, le rapide ralentissait pour stopper. Des maisons
parurent, puis des garages de wagons, des amas de charbon, une pompe
pour donner de l'eau  la machine.

Comment?... Un arrt rglementaire... Leurs yeux lurent sans y
croire: KRASNOYARSK. Nul ne savait donc rien encore?

Un peu avant le quai, Sloutvine sortit, se laissa glisser  terre.

Tatiane et Pierre le virent se faufiler entre les ateliers,
baraquements, machines au repos, dans ce ddale qui obstrue les
abords d'une station de chemin de fer. Si quelque voyageur l'aperut,
il dut le prendre pour un ouvrier de la voie, ayant saut sur le
marchepied avant l'entre en gare, et qui descendait  l'endroit de
son travail.

On s'tonnait, d'ailleurs, dans le rapide, de cet arrt inattendu, 
Krasnoyarsk. Nul ne se doutait que c'tait l une mesure de faveur
pour le prince Omiroff. Ses gens pouvaient de la sorte apporter du
wagon-restaurant ce qu'il leur tait trop difficile de prparer dans
leur petite cuisine ambulante de la voiture particulire,--puisque
cette voiture, par excs de prcaution chez leur matre, ne
communiquait avec aucune autre.

Le lourd convoi se droula peu  peu le long du quai, avec des chocs
espacs, des fuses de vapeur, un haltement rauque, le bloquement
des freins. Ce fut une agitation immdiate aux portires, de ceux qui
s'lanaient dehors, et de la nue de moujiks se prcipitant pour
rendre un service, obtenir une aubaine.

Soudain, des coups de sifflets, prcipits, stridents, des gens qui
courent, la figure dcolore, les yeux fous. Des soldats paraissent,
les portes des salles d'attente se ferment. Une stupeur se rpand.
De pauvres diables, qui se htent au hasard, sont apprhends
brutalement. Il y a des cris sans cause, des silences qui font peur.

Que se passe-t-il?

Autour d'un wagon de luxe, voici des gens de police qui se postent.
Un homme arrive, amen on ne sait par qui. Sur son passage, des voix,
instinctivement basses: C'est le mdecin.

Maintenant un bruit de verre qui casse. Une vitre fle, au wagon de
luxe, achve de se dtacher, tombe en dehors, se fracasse. Aussitt,
vers ce point, un fourmillement. On s'amasse, on se hisse, les ttes
se dressent... Il faut voir  l'intrieur. Mais les stores sont
baisss brusquement. Et il se prononce des mots, dans cette foule,
des mots terribles, auxquels on n'ose pas croire.

Ce fut  cette minute seulement que Hawksbury, tendu sur le
divan-couchette du prince Omiroff, se rveilla. La sensation de
l'arrt, puis des rumeurs confuses, aprs avoir modifi ses rves,
interrompirent tout de bon son sommeil. Avec un trange sentiment
d'angoisse, il se dressa. Un pitinement s'assourdissait, sur le
tapis du couloir. Un choc heurta sa porte. On se pressait l pour
passer. Tant de monde, dans ce wagon particulier, o le service se
faisait si discrtement? Pourquoi? Il ouvrit.

Un uniforme de policier russe le frla rudement. Puis une face rogue
surgit contre la sienne. On l'interpella sans qu'il comprt. Mme une
main se posa sur son bras. Il eut un sursaut rvolt.

Alors, dans le remous de ces corps indcis, par ces gestes qu'on fait
sans savoir, aux instants de fatalit o la pense est suspendue,
Frederick de Hawksbury se trouva  la porte du salon. Et, ce qui
lui frappa les yeux, sans que son entendement dmlt rien encore
de la scne incohrente, ce fut une vitre casse sur le dbris
restant de laquelle coulait un filet clair de sang. Une vidence de
catastrophe jaillit pour lui de ce dtail, peu tragique en lui-mme.
Le sang venait d'une main qui s'tait coupe  cette vitre dans
la bousculade. Toutefois, l'horreur ambiante s'insinua toute ici
dans l'me de l'Anglais. Ce fut comme une coule de glace entre ses
paules... Les racines de ses cheveux devinrent douloureuses.

--Vassili! cria-t-il, en reconnaissant la livre voyante parmi des
paules sombres.

Le valet de chambre se tourna. Il avait un visage convulsif et
mouill de larmes. Tout de suite, ce domestique, dont le dvouement 
son matre tait la raison mme de vivre, gmit:

--Milord... Milord!... d'un tel accent que les autres s'cartrent.

Et alors voici ce qui apparut  Frederick de Hawksbury.

Boris Omiroff demeurait encore tendu sur le divan,  peu prs
dans la position du repos. Mais ce divan, sous son buste, tait
saccag,--le bois disloqu, l'toffe creve, les paquets de laine et
de crins soulevs, disperss, et inonds de sang. Dans ce fouillis,
la belle tte du prince russe se renversait, la face en l'air, le
menton tendu, la bouche ouverte, les yeux rvulss, toute criante,
semblait-il, et de quel effroyable cri!... Pour muette qu'elle ft,
on la _voyait_, cette clameur de foudroyante agonie. Elle perait
l'me tremblante des assistants, comme s'ils l'eussent entendue.

D'un geste, Vassili montrait  l'Anglais ce qu'il fallait deviner
plutt que voir. Car nul encore n'avait os dranger l'attitude
d'immobilit terrible. Le crne de Boris, en arrire, devait tre 
demi emport. Car o donc s'achevait ce fort dbris de bois garni
d'une ferrure, o se rpandait...--horreur!...--une substance
graisseuse et rostre.

Dans le cou,--dans le cou solide, arrondi comme un marbre,--une
espce d'norme charde, fiche ainsi qu'une flche, et suffi
peut-tre  provoquer la mort.

Des rflexions s'changrent, entre le commissaire de la gare, le
chef de train, les agents. Vassili traduisit pour lord Hawksbury:

--Ils disent que jamais engin n'a fait une aussi prcise besogne.
Avec quelle adresse a-t-on d jeter cela par la portire, du
dehors!... Impossible avant le ralentissement du train... Et o
tiez-vous, milord? o tiez-vous?...

Une exclamation.

Cette fois, nul truchement ne fut ncessaire. L'Anglais vit quelqu'un
se relever. Un fil tranait sur le tapis, un fil lectrique... Des
mains le saisirent, le suivirent jusqu' son point d'attache,  la
paroi du wagon, sous le bouton de la sonnerie.

Hawksbury se rappela le domestique qui, tout  l'heure, rparait
cette sonnerie. Devant sa vision intrieure se replaa l'image de cet
homme travaillant  terre, glissant quelque chose sous le tapis, si
prs du divan, si prs de la tte...

Il releva les yeux... Cette tte...

Ouvrant les lvres, il allait clamer son soupon, sa certitude.
Quelque chose l'arrta. Le regard du serviteur, le regard trange
dard vers lui quand Boris avait affirm la mort de l'enfant. Ce
regard lui revint, plein de choses, poignant... Il se tut.

Mais un autre cria le nom du criminel. Vassili maniait  son tour
le fil lectrique, il se frappait le front, puis, avec une mimique
indigne, expliquait au commissaire de la gare. Hawksbury ne saisit
que le mot:

--Smne... Smne...

Les policiers se mirent en mouvement. Vassili s'offrit  les
conduire. Il allait leur livrer son camarade.

Mais ce fut en vain qu'on chercha le valet de pied... En vain qu'on
cerna la gare, qu'on mit le train en quarantaine... En vain qu'on
attendit et qu'on reut les ordres tlgraphis de Ptersbourg... En
vain qu'on mobilisa les troupes de la forteresse la plus proche...

L'assassin du prince Boris Omiroff ne se retrouva pas.

Lorsque, enfin, il fallut interrompre les immdiates recherches,
laisser poursuivre vers Vladivostock tous les voyageurs immobiliss
 Krasnoyarsk, ceux-ci, en s'loignant, purent apercevoir, remise
sous un hangar devant lequel dfila leur train, cette chose, qu'ils
regardrent en frissonnant: le wagon luxueux du prince Omiroff, avec
ses vernis brillants, ses panneaux armoris, dont les volets clos
laissaient filtrer de jaunes lueurs--les cierges se consumant dans la
chapelle ardente.

On attendait de faire excuter  ce spulcre ambulant la manoeuvre
des plaques tournantes, pour l'accrocher au premier train marchant
vers Ptersbourg. Des popes priaient jour et nuit prs du corps du
dernier des Omiroff.

Boris reposait l, et sa tte, appuye sur l'oreiller, avait
t bourre de ouate jusqu'au bord de l'horrible blessure, afin
qu'elle restt d'aplomb et ne croult pas, la face leve, dans le
renversement, le cri, l'pouvante, de sa terrifique agonie.




XIII

LES PETITS PIEDS QUI NE DANSERONT PLUS


--Flaviana chrie, va me chercher papa. Dis-lui de revenir... Il
peut bien pleurer devant moi... Ah!... pourquoi se cacher?... Je
sais...

La voix de Bertile passait  peine, affaiblie, sifflante, hache par
une petite toux. Mais, si la fillette parlait avec effort, c'tait
dans un sourire. Une srnit merveilleuse illuminait ses grands yeux
clairs. Le doux regard insistant soulignait sa demande.

Trouble par son dernier mot: Je sais, et ne voulant rien en
laisser voir, Flaviana se leva pour lui obir.

Dans la pice voisine,--une lingerie, transforme momentanment
en chambre  coucher, par l'installation d'un lit-cage et d'une
commode-toilette,--un homme touffait ses sanglots contre ses bras,
croiss au dossier de sa chaise. On voyait osciller ses paules
sous le drap fatigu d'un veston commun. Une tristesse indicible
ballottait ce gros crne grisonnant, cette tte abandonne de
pauvre tre sans rvolte. Pourquoi souffrait-il, celui-l, et si
cruellement!... lui, qui ne savait pas ce que c'tait que de faire du
mal?.. Quel mystre! Et quelle piti!

Flaviana, debout derrire Pageant, n'osait lui parler, par peur de
fondre elle-mme en larmes. Mais une porte donnant sur le corridor
s'ouvrit. Delchaume entra. Tout de suite, avec son autorit d'homme
de science, il rveilla l'nergie du malheureux pre.

--Allons, mon ami... courage. Ne donnez pas ce spectacle  votre
enfant.

--Je l'ai quitte exprs, murmura l'ancien hercule.

--Mais elle sait bien que c'tait pour pleurer, intervint Flaviana.
Elle comprend, allez... Quelle petite me d'ange! Elle tait trop
exquise pour ce monde, votre Bertile.

Pageant regardait la belle artiste. Puis il tourna les yeux vers
Raymond. Tous deux se tenaient cte  cte devant lui. Et, malgr
leur commisration, leur chagrin, dans le mouvement mme qui les
penchait ensemble vers sa douleur, il ne put les contempler sans
subir le rayonnement de leur harmonie. Tandis qu'eux-mmes, en ce
moment, cartaient la pense de leur amour, cet amour les liait comme
d'une invisible guirlande, les rendait pareils d'expression, de
sentiment, d'attitude. Ce n'taient plus deux tres indpendants l'un
de l'autre. C'tait un couple.

L'humble ouvrier sentit cela, profondment. Alors il eut un mot d'une
intuition merveilleuse. Sans amertume, comme s'il constatait une
ralit presque consolante, il dit:

--Ma Bertile s'en va pour vous avoir trop aims, tous les deux.

Chacun lui prit une main. Et ils se turent. A ce moment leurs trois
coeurs se parlrent. Et celui du frotteur de parquets eut un scrupule
de dlicatesse infinie, car il craignit d'avoir afflig les autres.

--C'tait son sort, pronona Pageant. Comme vous dites, madame
Flaviana, l'enfant tait trop bonne pour cette terre.

C'tait son sort... Il mit  ces trois mots une intonation qu'on ne
saurait rendre. Rsignation, fiert, navrement, et, sans le savoir,
l'immensit du mystre. C'tait son sort...

Quand ils rentrrent auprs de Bertile, elle leur sourit, comme
toujours. Un peu de couleur lui revenait au visage. Ses lvres ne
rptrent plus ce qui avait tant boulevers Flaviana, le je sais,
dvoilant la conscience de sa fin prochaine. Elle tcha de jouer la
confiance dans l'avenir, pour donner le change  leur affliction.
Pourtant elle eut une exclamation involontaire:

--Ah! ma Flaviana, je n'aurais pas voulu partir sans le revoir prs
de toi!

Pageant prit le docteur  part.

--Elle ne vous reconnat donc plus? questionna-t-il avec
angoisse.

--Bertile ne parlait pas de moi, rpondit Raymond.

Et il vita d'expliquer  ce pre prs de perdre son enfant, que le
sien,  lui, celui de Flaviana, leur serait bientt rendu--qu'ils
l'espraient avec ardeur, avec angoisse, que cet espoir tait
l'unique pense qu'ils lisaient dans les yeux l'un de l'autre, quand
ils croisaient leurs regards, mme  ct de la mourante,--pourtant
si chre!

O tait-il? entre quelles mains? leur petit Serge-Franois... Depuis
la communication tlphonique reue par Bertile, un autre message
tait venu, anonyme aussi, mais crit cette fois,--ou du moins
compos avec d'impersonnels caractres d'imprimerie. Plus explicite
que l'autre, plus clairement rassurant, il recommandait  Flaviana la
prudence, la patience. _Tant que le loup n'est pas abattu par les
chasseurs_, disait l'trange lettre, _la brebis doit prfrer que
l'on cache son agneau_.

Phrase qui fulgura tout  coup d'une signification terrible et
radieuse, quand tous les journaux du monde retentirent de la nouvelle:

EFFROYABLE CRIME ANARCHISTE. LE PRINCE BORIS OMIROFF FOUDROY PAR
UNE BOMBE DANS LE TRANS-SIBRIEN-EXPRESS.

Troublante conjoncture... Se rjouir d'un assassinat... Pourtant
lorsque le loup est abattu par les chasseurs, qui reprocherait  la
brebis d'appeler son agneau, dans le ravissement de la dlivrance,
l'extase de le voir bondir vers elle, en scurit,  travers la
prairie?

Flaviana et Raymond n'osrent formuler en des paroles prcises ce
qui se levait obscurment dans leurs coeurs, ce qu'ils devinaient
trop bien l'un chez l'autre. Mais, le matin o la brve dpche
s'inscrivit dans toutes les feuilles, en lettres grasses, sous la
rubrique: Dernire heure, le premier mouvement de Flaviana fut
d'en rapprocher la missive anonyme. Elle plaa cte  cte, devant
les yeux de Raymond, l'espce de prdiction: _Tant que le loup ne
sera pas abattu par les chasseurs_, et la ralisation vidente: _Le
prince Boris foudroy par une bombe_. Ils se regardrent... Et ce
fut tout.

Depuis ce jour-l,--ce jour-l qui datait maintenant d'une
semaine,--ils attendaient. A travers leur attente; ils coutaient
venir deux choses: l'une incertaine, l'autre, dont l'approche
sournoise, frleuse, devenait, hlas! invitable. Le bonheur et la
douleur s'avanaient ensemble. Mais l'une commenait  presser le
pas,  courir plus vite que l'autre. Et c'est pourquoi Bertile, avec
la prescience de sa petite me dj souleve au-dessus de la vie,
avait dit  Flaviana:

--Je ne voudrais pas m'en aller sans le revoir auprs de toi.

       *       *       *       *       *

Un soir, comme la danseuse-toile partait pour son thtre, Delchaume
arriva, pour la troisime fois de la journe.

--Ah! s'cria Flaviana, je m'en irai donc avec moins d'anxit.
Promettez-moi de rester jusqu' mon retour, mon ami.

--Bertile est plus mal?

--Elle est bien faible. Et je ne sais quel pressentiment me serre le
coeur.

--Son pre est prs d'elle?

--Comme toujours. Il ne la quitte pas, depuis que je l'ai install
dans la chambre voisine.

--C'tait bien,  vous, de faire cela, dit Raymond. Comme vous tes
bonne, Flavienne!

--Il ne s'agit pas de moi.

--Pas assez, en effet. Vous ne vous mnagez en rien. Comment
pourrez-vous danser, ce soir?

--Comme d'habitude, rpondit-elle en souriant.

Raymond regarda ce sourire, sur les lvres  l'arc allong,
frmissant, dans les yeux creuss d'ombre, o il se mlancolisait.
Une palpitation d'amour lui fit trembler le coeur. D'avance, il
entendit sa voix trouble dire le mot dont la clameur emplissait tout
son tre. Mais, d'un effort dsespr, il se contint. L'heure n'tait
pas venue.

Flaviana se reculait imperceptiblement, trs ple. Puis, tout de
suite, ce fut comme l'vanouissement d'une flamme. Avec un geste de
mdecin, de frre, Raymond prit les mains de son amie,--les mains aux
doigts grles, fusels, si fins et souples qu'ils se groupaient en
faisceau comme les tiges d'un bouquet. Et, s'inquitant toujours, 
cause de l'obligation professionnelle:--Danser?... Avec ce qui vous
proccupe... Vous qui ne dormez ni ne mangez depuis huit jours... En
aurez-vous seulement la force?...

--Ne craignez rien, dit l'artiste.

Et alors, elle lui expliqua. Une noblesse manait d'elle, de son beau
visage mince, de sa haute forme, dont la grce subsistait, mme dans
l'immobilit.

--La danse, pour moi, disait-elle, ce n'est pas un rite de joie,
une pantomime de mon corps en contraste avec l'tat de mon me, une
antithse dont je puisse souffrir. Je danse comme d'autres chantent.
J'entre dans mon rve... Je libre les sentiments qui m'oppressent.
Et tous, voyez-vous, Raymond, tous, ils s'vadent de moi, bien
qu'en restant lis  moi. Je les exprime, en dansant, comme si je
les jetais dans le rythme d'un pome. Je m'tonne qu'on ne les
devine pas, qu'on ne les voie pas. Quelquefois je sens ma danse
tellement triste et dchirante qu'il me semble qu'on va me crier:
Assez!... assez!... avec des sanglots. Mais personne ne sait. Et
cela vaut mieux. Vous saurez, vous, Raymond. Ne me plaignez pas. Ne
croyez pas que ce soit pour moi pnible, cruel de danser... Elle
s'arrta, saisie comme d'un frisson, et reprit plus bas:--Une chose
m'est dure, l-bas, en scne... oui. De voir toutes ces petites...
Ah! quand elles viennent autour de moi... qu'elles s'approchent,
puis s'loignent... suivant les figures du ballet... Je cherche
involontairement des yeux celle qui manque... Tous ces petits pieds
agiles... Je pense aux petits pieds qui ne danseront plus...

La voix de Flaviana s'altra. D'un geste de la main, la danseuse dit
adieu  Delchaume. Et, prcipitamment, elle s'enfuit.

Le jeune mdecin resta un peu perplexe. Il n'avait pas eu le temps
d'expliquer  son amie que sa soire ne lui appartenait point
entirement. Toutefois, puisqu'elle souhaitait qu'il ne s'loignt
pas, il ferait ce qu'elle lui avait demand, bien qu'il ne constatt
gure d'aggravation dans l'tat de Bertile.

Raymond dcida donc qu'il travaillerait l, dans la salle  manger.
Et il commena par envoyer Pageant rclamer, chez lui,  son valet de
chambre, certains documents qui lui permettraient d'utiliser malgr
tout les heures de la soire. En attendant, il s'assit prs du lit de
la petite malade.

Bertile ouvrit les yeux, le reconnut, sourit, et laissa retomber sa
tte sur l'oreiller.

Avec quelle amertume Delchaume contempla ce visage de quinze ans,
dont les traits, uss comme par une lime, taient tirs, pincs,
dont les paupires bleutres, abaisses comme par des doigts
lourds, exprimaient toute la lassitude de la vie. D'o venait, ici,
l'impuissance de sa science? Il avait sauv la martre, la mgre,
d'une terrible maladie aigu, et il ne pouvait rien contre la lente
consomption qui dtruisait ce corps frle, o il aurait d trouver
cependant comme allies toutes les ressources de la jeunesse.

Sous les couvertures,--lgres  cause de la chambre chaude,--son
regard mu suivit le dessin  peine indiqu de la forme enfantine.
Vers l'extrmit du lit, il chercha le relief des orteils pointant
lgrement. Et il sentit dans ses yeux la brume d'une larme, en se
rptant les derniers mots de Flaviana: Les petits pieds qui ne
danseront plus.

Presque aussitt, il tressaillit. Relevant la tte, il venait de
rencontrer deux prunelles  demi-voiles, qui l'observaient.

--Cela va, ma mignonne?...

Elle fit comme une tentative pour se soulever.

--Vous tes tout seul?

--Oui.

--Papa est sorti?

--Pour moi, pour me rendre service. Il va revenir.

--Raymond, je voudrais vous demander quelque chose.

C'tait la premire fois qu'elle l'appelait ainsi par son petit nom.
Pris d'une motion indfinissable, il se pencha davantage.

--Parlez, ma petite Bertile.

--Dites-moi que vous tes heureux.

--Heureux?...

Le mot, jailli dans la surprise des lvres de Delchaume, lui laissa
une brlure dans la gorge, un remords. Heureux... Il n'en avait
plus l'espoir, il ne s'en croyait plus le droit... Et cependant?...
La seule question de cette enfant, la possibilit nonce, la mise en
prsence du bonheur, vers lequel se tendait tout son tre, ce fut
comme la brusque tombe de chanes pesantes, un flot de lumire dans
l'obscurit voulue o il murait son me. Heureux!... Ds la seconde
rflexion, il dcouvrit en lui-mme l'harmonie secrte avec ce mot
dont s'il s'effarait. Heureux!... Ah! oui... comme il pouvait
l'tre encore!

Humblement, trs bas, avec l'moi d'un mystre, il interrogea Bertile:

--Pourquoi me posez-vous cette question, mon enfant?

--Parce que, murmura-t-elle, je veux vous l'entendre dire...

La figure mourante s'illumina radieusement, et Raymond perut 
peine, tant ils lui parurent tranges, les quelques mots que Bertile
pronona encore, dans le plus lger souffle:

--Vous... heureux... et Flaviana... tous les deux... C'est ma part,
 moi, ma part de la vie... Alors... j'y tiens...

Elle rpta: J'y tiens..., avec une expression si mouvante que le
jeune homme en fut treint jusqu' une espce d'angoisse.

Il s'inclina davantage vers la fillette, comme pour dchiffrer, dans
les yeux maintenant largis, dans les prunelles o scintillait la
petite toile d'or de la lampe lectrique,--dernire petite toile
des soirs humains, dernire lueur de la chambre douce,--quel secret
la fragile crature avait l'nergie de garder lorsqu'elle en mourait.
Et elle, se trompant peut-tre  son geste, leva faiblement les
mains, comme pour attirer plus prs encore cette tte, si proche
maintenant de la sienne...

Voulut-elle lui chuchoter quelque chose  l'oreille? Ses lvres
sches de fivre eurent-elles soif d'emporter un baiser que
permettait la chastet terrible de la mort?... Raymond ne le sut
jamais. Car,  l'instant, un coup rapide contre la porte, et cette
porte ouverte presque aussitt, interrompirent le dialogue muet,
suprme.

--Monsieur le docteur... monsieur le docteur... haletait la grosse
Mlanie.

Les petites mains souleves retombrent sur la couverture.

--Monsieur le docteur...

--Eh bien, quoi donc, ma bonne Mlanie?

--Il y a quelqu'un... Venez, venez vite!...

--Quelqu'un... Mais qui est-ce?

Delchaume hsitait, ne pouvant admettre qu'il et rien  faire avec
une personne venue chez Flaviana. La discrtion le retenait. Quant 
Mlanie, pour qu'elle s'expliqut sur son agitation et sur l'intrt
de la visite, il fallait qu'elle avout tre au courant d'une foule
de choses dont la confidence ne lui avait pas t faite. Mais quel
imbroglio chapperait  la divination de sa curiosit? Comme le grand
naturaliste Cuvier, qui reconstituait, sur un fragment de squelette,
un animal antdiluvien, la grosse femme de charge et reconstitu
le plus compliqu des romans sur un bout de dialogue surpris, le
moindre indice, un dbris de lettre.

--Venez, monsieur le docteur... Venez!... je vous en supplie!
rptait-elle.

--Mon Dieu!... s'exclama la voix faible de Bertile... Est-ce donc
lui?... Est-ce notre petit Franois?...

La seule supposition fit bondir Raymond hors de la chambre. La grosse
Mlanie, dplaant plus d'air que jamais, se hta derrire lui, pour
ne rien perdre de ce qui allait se passer. Ils ne virent pas Bertile,
souleve tout  coup sur son lit par une force inattendue. Une joie
immense galvanisait la petite. Ses nerfs surexcits oublirent
l'accablement, l'immense faiblesse. Elle glissa ses pieds  terre.
Un instant, surprise de les voir tellement amincis, avec de si longs
doigts, que les os fins dessinaient jusqu'au cou-de-pied, elle
s'arrta, et les larmes lui montrent aux yeux. Elle aussi,  cette
minute, entendit une voix en elle-mme:

Ils ne danseront plus.

Mais aussitt un sourire, un dtachement trs doux:

--Si l'enfant est l, qu'est-ce que a fait?

Vite, elle cacha dans des babouches les petons maigres, secoua la
tte--avec encore de l'espiglerie--pour scher ses paupires, puis,
tant parvenue  passer un peignoir, elle se dirigea, en s'appuyant
aux meubles, aux murs, du ct de l'appartement o se confondaient
des paroles, des exclamations, et,--crut-elle,--les cris de joie
d'un tout petit.

Dans la salle  manger, o Mlanie conduisit Delchaume, sous la
lumire tamise de rose de la suspension lectrique, le jeune docteur
ne vit tout d'abord que le large dos de Pageant.

Le bonhomme avait pos sur la table un ballot de paperasses--les
documents qu'il tait all chercher rue du Gnral-Foy. Maintenant
il se baissait, comme pour ramasser quelque chose--sans doute
des feuillets chapps. Telle fut, en un clair, l'impression de
Delchaume, dont le coeur dfaillit de dsappointement, tandis qu'
ses yeux s'offrait, adverse  toute illusion, la carrure ample et
gauche.

Combien,  certaines secondes, la forme de la vie s'imprime en nous,
flamboyante, inoubliable! Jamais Raymond ne devait cesser d'avoir, en
la chair vive du souvenir, l'image aperue en ouvrant cette porte--ce
pauvre dos d'humilit sous le commun veston gristre, la courbe
des paules inclines, sa propre crispation  cette vue... puis la
secousse, toujours prte  renatre, de ce qui surgit, de ce qui
suivit...

Pageant se redressa. Il soulevait du sol un fardeau. Et voici...
Merveille!... Au-dessus de son paule, soudain, quelque chose de
dor, de blond, quelque chose encore... une fracheur fleurie, un
visage d'enfant, les lvres en cerise mouille, d'o le cri partit
tout de suite:

--Papa!... papa!... papa Raymond!...

En enlevant joyeusement, glorieusement, de terre, le petit
Serge-Franois, Pageant, sans savoir, le dressait de toute sa haute
taille, face  celui qui entrait.

Bonne paule de brave homme sous le commun veston gristre... Elle
eut tout  coup la rondeur propice des nues qui soutiennent les
angelots dans les Assomptions fameuses. Petit, petit enfant!...
L'enfant qu'a sauv Francine... L'enfant de Flaviana... Deux fois
aim, deux fois sacr...

--Toi, mon petit!... Toi!...

Raymond treignait le petit corps, le pressait contre sa poitrine. Et
une folie le prenait. Il allait courir, comme il tait, nu-tte, avec
ce garonnet entre les bras, au National-Lyrique, jusqu' la loge de
l'toile, de la mre,--qui sait? jusque sur la scne peut-tre, dans
la divagation de sa joie, de la joie qu'il allait donner.

Mais le battement enivr de son coeur se suspendit tout  coup. Il
posa le petit garon  terre pour aller soutenir ce mince fantme
blanc dress dans la baie sombre de la porte.

--Bertile! Imprudente!...

--Mais non... Laissez... Que je sois heureuse, avec vous, encore une
fois! Petit Franois, me reconnais-tu?...

L'enfant s'approcha d'elle, un peu interdit. Le ple visage, la
longue robe flottante et comme vide, l'impressionnaient.

--Mon chri, je suis ton amie Bertile... Rappelle-toi...
Claire-Source... le Gros-Chne... Viens m'embrasser, mon petit ange.

Ce fut alors, tandis que la fillette et l'enfant refaisaient
connaissance, entre les grands bras de Pageant, qui avait pris sa
Berthe sur ses genoux, que Delchaume s'occupa d'une autre personne,
 peine entrevue jusqu'ici dans le coin d'ombre o elle se tenait,
et parmi l'moi du moment. Vers cette personne, Raymond s'avana,
comprenant qu'elle avait amen le petit garon, et, maintenant,
l'esprit plus libre, se demandant, tonn, qui elle pouvait bien tre.

Quand il fut prs d'elle, qui se tenait immobile et en silence,
quand il distingua bien ce visage entrevu jadis entre les rideaux
d'andrinople, dans la misrable chambre des tudiantes russes, puis
contempl plus longuement  la Cour d'assises, lors du procs sur
l'affaire de la Petite-Barrerie, quand il rencontra l'clair noir des
yeux sauvages, Delchaume n'eut pas d'hsitation:

--Katerine!... s'cria-t-il, Katerine Risslaya!...

--J'ai rempli ma mission, dit-elle. Quand le loup a t abattu par
les chasseurs, j'ai ramen  la brebis son agneau.

Elle se tut. Delchaume esquissa une question. Mais il en avait tant 
poser, que les mots se brouillrent. Avant qu'il les et noncs en
ordre, la Russe reprit:

--Voudrez-vous rpter ceci  madame Flaviana: Qu'elle se rappelle
la grille du Vieux-Moutier. J'ai tenu ma parole. Demandez-lui de ne
pas m'oublier, de penser quelquefois  ce garon bizarre qui l'aborda
dans l'avenue de Messine, et  qui elle doit son enfant.

--Ce garon?... Mais... C'tait vous?...

--Oui.

--Ah! de quelle reconnaissance elle vous comblera. Vous allez la
voir... Elle va rentrer. Vous serez tmoin de son bonheur.

--Elle ne me trouvera plus ici.

--Vous ne pouvez pas l'attendre?

--Je ne le veux pas. Ce serait dangereux... pour elle... pour moi...
pour... elle s'arrta, puis sourdement: pour d'autres.

--O pourrait-elle vous voir? vous remercier?

--Nulle part.

--Nous ne vous verrons plus?

--Jamais.

--Voyons... Ce n'est pas possible! Aprs l'immense service que vous
nous avez rendu...

--Le service... il est encore plus pour nous... oui... pour nous.

--Comment?

--Le bien fait  l'innocent rachte un peu le mal qu'il a fallu faire
aux coupables.

Delchaume saisit le poignet de la jeune Russe, l'entrana. Dans le
petit salon voisin, o ils entrrent, et dont il referma la porte,
une clart vague rgnait, filtre par le store d'une glace sans
tain. Raymond n'en voulut pas d'autre, ne toucha pas les boutons
lectriques. Il referma la porte. Puis, serrant le poignet de
Katerine, qu'il n'avait pas lch:

--Comment cela s'est-il fait?... dites?...

--Quoi?...

--Dans le transsibrien?...

Les mots se formulaient  peine. Tous les deux tremblaient. Dans les
demi-tnbres, Delchaume ne voyait que le regard sauvage, les yeux
noirs, o s'allumaient de rouges phosphorescences.

--Ah!... rpta-t-elle, le transsibrien...

L'accent fut si trange, que Delchaume eut un soupir d'horreur.

--Il y a donc autre chose?

--Taisez-vous!... murmura-t-elle.

Il sentit qu'elle tremblait plus fort. Il lui saisit l'autre bras.

--Parlez, Katerine... J'ai failli tre des vtres...
Rappelez-vous...  la Petite-Barrerie. Vous savez maintenant que ce
n'tait pas moi, le tratre...

De la tte aux pieds, elle frmit comme l'arbre sous un coup de hache.

--Oui... oh! oui... je le sais.

--Alors... Ce que les vtres ont accompli de fait, je l'ai accompli
d'intention. J'en prends ma part...

Elle se dbattit, convulsive, lui arracha ses mains.

--Votre part!... Ah! vous ne savez pas de quoi vous parlez...

Sur la tte du jeune homme, les racines des cheveux furent comme
les pointes d'aiguilles dresses. Sa nuque se glaa, tandis qu'il
coutait encore la voix de la femme:

--Vous n'avez pas entendu le cri... le dernier... Vous n'avez pas
fui quand celui qui va mourir vous appelle... Ah! votre nom vous
deviendrait odieux... ne serait plus que l'cho... cet cho-l!...

--Mais, chuchota-t-il... vous n'tiez pas l-bas... Vous n'tiez
pas dans ce train...

--J'tais ailleurs... j'tais...

Elle chancela. Il la retint. Mais Katerine, tout de suite, avec une
reprise farouche d'nergie:

--Laissez-moi partir... Vous voyez bien qu'il le faut!... Sans
l'enfant, nul ne pourrait dire qu'il m'a vue. Ramener l'enfant  sa
mre... un pril!... J'ai choisi le soir... mille prcautions...
Maintenant, de grce, laissez-moi. Si l'on me prenait, les autres,
sans doute, seraient perdus avec moi.

--C'est vrai! cria sourdement Raymond.

Il n'y songeait pas, jusque-l. Maintenant, il les entrevit, sous la
fatalit de leur crime, ces tres dont il avait ctoy l'existence
terrible, dont les mains rsolues  tout avaient serr ses mains
affines de circonspection et charges de science. Il avait connu la
tendresse, la piti de ces coeurs bards de haine... Un regret le
dchira.

--Tatiane?... demanda-t-il, Tatiane et Pierre, o sont-ils?...

--En sret.

--O irez-vous, Katerine?

--Les rejoindre?...

--Mais que puis-je? que puis-je pour vous?... Que pouvons-nous,
Flaviana et moi?

--Vous souvenir.

Raymond vit encore l'clair des yeux noirs. Puis, ce fut comme une
ombre qui fondait dans de l'ombre. Katerine se dtournait. Il eut un
geste pour la retenir, ttonna, ne saisit que le pli d'une tenture...

--Dieu!... O tes-vous?... Un mot!... gmit-il, comme un enfant qui
s'effare dans les tnbres.

Mais un pas glissait dans l'antichambre. Une porte s'ouvrit sur
la lumire de l'escalier. La silhouette obscure s'y inscrivit une
seconde. Tout s'teignit dans un bruit de battant retomb, de serrure
claquante.

La tragique fille s'enfona dans la nuit hasardeuse.




XIV

DEUX POUSES


--Mon enfant!... mon enfant  moi... mon petit!... murmurait
Flaviana, en treignant son fils contre son coeur.

Assise dans une bergre basse, elle enveloppait de ses deux bras
le corps gracile. Sa joue s'appuyait contre la joue du petit
garon. Et ses bras n'avaient pas d'enlacements assez souples, son
visage, qu'elle roulait doucement dans les boucles blondes, sur le
cou laiteux, ne s'inscrustait pas encore assez tendrement, pour
satisfaire sa soif de caresses maternelles, sa griserie de possession.

--Maman... chuchotait le petit... J'ai une maman!... Tu es bien
ma maman,  moi, dis? Tu me garderas avec toi?... Les mchants ne
m'emmneront plus?

Delchaume regardait cette scne. Et, contrairement  ce qu'elle et
produit sur Frederick de Hawksbury, elle augmentait son amour.

La tendresse humaine est plus nuance que les ciels changeants. La
passion du jeune savant franais n'tait pas de la mme essence que
celle du grand seigneur anglais. Les deux flammes n'avaient pas
surgi d'une tincelle semblable, ne s'taient pas nourries des mmes
lments. Ce qui devait faire tomber l'une, alimentait l'ardeur de
l'autre. Frederick avait commenc de gurir, par un sentiment de
distance, d'impossibilit, de dsenchantement, lorsqu'il aperut
la mre dans Flaviana. Prs de l'arienne danseuse, la prsence de
l'enfant dissipait le rve. Raymond, au contraire, ne venait  cette
femme, de si loin dans la vie, que par cet enfant.

Ici mme, tandis qu'elle s'blouissait le coeur  rpter: Mon
fils!... mon fils... Delchaume ignorait la jalousie,--sentiment
qui et tortur Hawksbury. Du bonheur de cette adorable crature il
faisait son propre bonheur. Et c'est ainsi qu'il restait fidle,
malgr tout,  la mmoire de Francine, qu'il obissait au voeu
suprme de la sacrifie.

Or,  cette heure o il touchait au but, ce fut encore l'enfant qui,
dans son ingnuit, trouva le symbole, fit le signe du destin. Car
le petit Serge, se redressant dans les bras de sa mre, et voyant le
visage attendri de Raymond, s'cria tout  coup:

--Papa!...

Puis, avec imptuosit:

--Viens aussi, papa!... viens m'embrasser comme maman.

Delchaume obit, s'avana, se pencha. Et alors le petit tre, jetant
un bras  son cou, tandis qu'il gardait l'autre au cou de Flaviana,
rapprocha leurs deux ttes.

--Papa... et maman, murmura-t-il, avec cette gravit mystrieuse
que prend quelquefois l'enfance. Papa... et maman... rpta-t-il,
avec une extase tonne, un accent indicible.

De quelles profondeurs viennent les voix qui ne savent pas et qui
nous parlent,--les voix d'enfants surtout? Celle-l, si pure,
si douce, mais si pleine de choses, bouleversa les deux qui
l'entendirent. Ils se regardrent  travers de subites larmes. Ils se
prirent la main. Raymond se mit  genoux.

--Est-ce possible? Le voudrez-vous, Flavienne?

--Ne le savez-vous pas depuis longtemps que je veux tre votre femme,
mon ami?

--La femme d'un mdecin, vous... princesse?

--Vous tes bien le pre d'un petit prince, dit-elle avec
malice,--une grce, chez elle, tout imprvue.

--Son pre?... en ai-je le droit?... Rflchissez... Vous-mme,
Flavienne, pouvez-vous?...

Elle l'interrompit. Ayant de nouveau embrass l'enfant, elle le posa
 terre, puis, revenant  Raymond.

--Mon cher fianc, reprit-elle. (Et que ses veux taient beaux
quand elle dit cela!) Mon cher fianc, coutez-moi: Serge,  cette
heure, est lgalement votre fils, puisque vous l'avez reconnu.
J'ajouterai ma dclaration de reconnaissance  la vtre. Quand nous
serons maris, il sera donc notre enfant lgitime. Nous l'lverons
ainsi jusqu' sa majorit. Et alors... peut-tre...--nous avons le
temps de rflchir, n'est-ce pas?--lui dirons-nous l'histoire de
sa naissance. S'il veut se lancer dans des revendications qui me
rpugneraient, libre  lui. Il sera un homme, juge et matre de ses
prfrences, de ses actes. Mais puiss-je avoir l'orgueil et la joie
de voir mon fils choisir, de ses deux destins, celui qui l'a fait
votre enfant,--et  quel prix!...

--Mais... son hritage, en Russie?... sa fortune?...

--Son hritage sera squestr par l'tat, car il n'a pas de
collatraux. Donc, il aura toujours la possibilit d'obtenir
restitution ou compensation. La possibilit... entendons-nous? S'il
prouve qu'il est le fils du prince Dimitri Omiroff, l'enfant qu'on
inscrivit l-bas, sur la pierre tombale de leur caveau de famille.
On ouvrira le petit cercueil. On y trouvera du sable, sans doute, du
sable de France, pris dans le parc du Vieux-Moutier...

La voix de Flaviana devenait rveuse. Et la belle tte brune,
soudain, s'agita, comme avec dgot.

--Ah! puisse-t-il mpriser des richesses qu'il devrait ramasser
dans la boue et le sang! Puisse-t-il n'accepter de la vrit que le
souvenir de mon noble Dimitri!... Mais, ajouta la jeune femme,
regardez-le, notre petit trsor... Est-il assez loin de ces
troublantes alternatives!... Faisons comme lui... Vivons... Nous en
avons conquis le droit.

--Chre Flavienne... soupira Raymond.

Passionnment il la contemplait, et il ne se dtourna pas pour
observer l'enfant, comme elle l'y invitait.

Le petit Serge, accroupi sur le tapis, btissait une forteresse avec
des cubes de bois. Quand il jugeait sa muraille assez haute, il la
dmolissait avec son poing minuscule, accompagnant chaque coup d'un
sourd: Boum! boum!... qui, pour lui, reprsentait le bruit du canon.

Ni son pre adoptif, ni sa mre, ne furent,  ce moment, frapps par
la concidence de ce jeu. Instinct de race, qui, dj, suscitait une
image de guerre et de violence? Simple hasard plutt, qui faisait
s'amuser le fils du hros de Port-Arthur comme aurait pu s'amuser,
d'ailleurs, le garonnet du bourgeois le plus pacifique. Raymond ni
Flavienne n'y prtrent attention. Lui, se dvorait encore de doutes,
d'inquitudes, ne pouvant croire que la divine crature lui appartnt
sans regret. Une question lui brlait le coeur, qu'il n'osait
noncer. Elle jaillit enfin de ses lvres.

--Mais... votre art?...

--La danse? prcisa Flaviana.

--Oui.

--Quoi donc, mon ami! Avez-vous pens que celle qui aura l'honneur
de porter votre nom demanderait  monter encore sur les planches?
Personne, Raymond, n'a mis dans la danse ce que j'ai voulu y
mettre d'idal. Cependant, je sais laisser  leur place les choses
incompatibles. Si, comme danseuse, je n'ai jamais voulu porter le
titre de princesse Omiroff, par respect pour mon mari mort, ce n'est
pas, j'imagine pour promener dans les coulisses votre nom,  vous,
mon cher mari vivant.

--Votre art est si grand, Flavienne! Et mon nom est si modeste.

Elle lui ferma doucement la bouche du bout de ses doigts fins.

--Il sera illustre, il commence  l'tre, le nom de Raymond
Delchaume.

De quelle douceur eussent t les jours commenant pour eux, s'ils
n'avaient pas d se sparer de Bertile.

Elle s'teignit le matin mme de Nol, aprs la joie du petit arbre
illumin, qu'on avait dress dans sa chambre pour Serge. Nulle vision
plus touchante que ce visage de fillette, par durant les premires
heures de la mort d'un panouissement mystrieux, l'air plus vivant
que la veille, malgr l'ombre des longs cils clos, reposant contre
l'oreiller, sous sa couronne de tresses blondes. On et dit la petite
sainte Ursule, telle que l'a peinte,  l'heure la plus attendrie de
son gnie, l'mouvant Carpaccio, telle qu'on la voit immortellement
dormir, dans son lit  colonettes, contre le mur d'une salle
recueillie comme un sanctuaire,  l'Acadmie de Venise.

Petite sainte Ursule endormie de Venise, qui t'a vue reposer, la joue
sur ta main, ne saurait t'oublier. Et toi non plus, petite Bertile,
petite danseuse d'Opra,--ceux qui ont respir le parfum de ton me
trop tendre, et si pure, ne t'oublieront jamais. L'ange qui se glisse
au matin dans la chambre d'Ursule, et qui contemple le spectacle de
la terre le plus digne de lui, le sommeil d'une vierge candide, a d
venir visiter, au matin de Nol, l'humble petite fille que tu tais.
Peut-tre le grand lis qu'il tenait  la main est-il rest l parmi
toutes les fleurs dont on t'a couverte.

Des fleurs... Combien elle en eut, Bertile, qui lui eussent fait
pousser des cris d'admiration,  elle, gosseline parisienne,
cherchant des violettes au mois de juin sur les coteaux de l'Oise.
Mais elle ne les voyait plus.

Elle ne vit pas les lilas grles, nous d'un ruban de satin blanc
sur lequel on avait crit  la main le mot: Pardon! que vint,
en sanglotant, en s'agenouillant, poser  ses pieds, sa martre,
la fruitire de la rue du Rocher. Elle ne vit pas le coussin de
violettes blanches qu'apportrent, au nom du premier quadrille,
deux de ses compagnes. Elle ne vit pas les couronnes de roses
blanches, les croix de jacinthes blanches, les touffes de boules
de neige, traverses de rubans blancs aux lettres d'argent,
offrandes de la direction du National-Lyrique, du corps de ballet,
des abonns, du petit personnel. Vit-elle seulement,--ses paupires
s'entr'ouvrirent-elles un instant pour cela,--la rose de Nol que
Serge, amen par Flaviana, vint glisser sous sa main froide? Ou les
oeillets blancs si simples, tremps d'une rose plus prcieuse que
des gouttes de diamant, et qui tait les larmes de son pre? Et ne
tressaillit-elle pas, la petite Bertile, quand, le soir, toutes les
portes fermes, un homme vint enfouir sa tte et resta longtemps
ainsi, la face contre le drap, le coeur gonfl de l'innocent secret
qu'elle n'avait jamais dit? N'eut-elle pas un suprme sourire quand,
sur son front glac, se posrent les lvres de Raymond?

Le corbillard, drap de blanc, tout neigeux de ptales, et qui
semblait ne porter que des fleurs, tant il en tait charg, tant
tait mince et lgre la forme de la vie teinte qu'enchssait la
masse odorante, s'en alla par les rues assombries de dcembre.

Ainsi partit la petite danseuse, avec son rve, dans le grand mystre.

Et les jours qui n'taient plus les siens s'coulrent pour ceux
qu'elle avait si tendrement aims.

Flaviana devint la femme de Raymond Delchaume. Flaviana--ou plutt
Flavienne. Le nom de la belle toile ne fut plus qu'un souvenir. Mais
on le chuchotait encore avec admiration, quand on rencontrait, le
long de l'avenue du Bois, une grande jeune femme, d'une tournure,
d'une dmarche incomparables, en ses toilettes simples, et qui
tenait par la main un petit garon. Les hommes esquissaient un geste
de regret. Elle ne sera plus celle qui nous enchante, celle qui
multiplie notre dsir, celle qui, mme inaccessible, semble toujours
un peu promise  notre voeu passionn.

Les promeneuses, les mres, se retournaient sur l'enfant. Quel
superbe petit homme, avec sa figure charmante, ses larges yeux, sa
silhouette solide et fire! Les cheveux blonds flottaient sur le col
blanc. La taille se cambrait dans la blouse de velours, encercle bas
par la ceinture de cuir fauve. Et, des courtes culottes, les jambes
nues sortaient, nerveuses, posant avec fermet sur le sol les petits
pieds bien en dehors.

Flavienne Delchaume faisait deux parts de sa vie: l'une consacre 
son fils, l'autre aux oeuvres de toutes sortes, o la charit s'allie
 la solidarit, et qui lui permettaient d'aider son mari  soulager
les misres humaines.

Elle se rservait encore des heures, empruntes  son enfant ou  ses
pauvres, pour une mission particulirement douce. Elle s'occupait des
fillettes qui font leur carrire de la danse. Les petites classes
du National-Lyrique la voyaient souvent revenir. Les jours de ces
visites, la mre Martin pouvait prparer son ponge pour la passer
sur toutes les ardoises. Mais, payer les dettes de friandises de
ces gamines, c'tait le moins que l'ex-toile essayt de faire pour
elles. Plus d'une en sut quelque chose. Plus d'une adolescente, en
tutu et en chaussons roses, qui rve d'avenir, appuye  quelque
chssis de toile peinte, en attendant l'entre en scne, se rappelle,
avec un battement de coeur, le conseil, ou l'appui discret, qui la
sauva juste  point, dans une crise de dcouragement, de dtresse, de
folle inconsquence.

--La Reine des Elfes veille sur nous, disent ces petites.

Mais, quand Flavienne Delchaume les entend, elle rectifie:

--Non, mes mignonnes. Je ne suis plus la Reine des Elfes. Une chre
petite me me ramne vers vous. C'est Bertile, qui se penche sur ses
soeurs, et qui me demande de les aimer comme je l'aimais. Vous vous
souvenez de Bertile, mes petites?

       *       *       *       *       *

Un jour de printemps, quelques mois aprs le mariage de Flavienne,
une visiteuse se fit annoncer dans l'htel du docteur Delchaume, rue
de Courcelles.

Non loin de l'ancien appartement de la danseuse, tout prs de ce parc
Monceau, o les saisons changeantes avaient reflt leur mouvant
pass, si bien que les teintes des feuillages, les jeux de soleil
et d'ombre, les floraisons successives des corbeilles, ravivaient
en eux les impressions abolies, Raymond et sa femme avaient choisi
cette maison toute neuve pour y installer leur profonde vie 
deux. La clbrit, la fortune, qui venaient au jeune savant, leur
assuraient l'indpendance des contingences mesquines. Lui, sans
le dire, gotait la satisfaction et l'orgueil de mettre un cadre
d'opulence et d'art autour d'une femme digne de tous les luxes, bien
qu'elle ft suprieure aux proccupations du luxe. Et, ce qu'il n'et
jamais avou, c'tait l'ambition secrte de conqurir un tel nom, de
telles richesses, que son enfant adoptif n'et jamais un regret, mme
furtif, mme inconscient.

Ambition purile peut-tre, et tout de mme ptrie de noblesse,
enfivre d'amour. Quelle puissance de travail elle ajoutait 
l'ardeur naturelle d'un esprit de premier ordre! Raymond Delchaume
allait devenir un matre non moins illustre que son modle et son
ami, le professeur Perrelot.

Ce jour-l,--qui tait un jour de consultation--le docteur allait
descendre dans son cabinet, lorsque, devant lui, on vint remettre une
carte  Flavienne.

--C'est bien pour moi, pas pour Monsieur? demanda la jeune femme,
tonne, avant mme d'avoir jet un coup d'oeil sur la carte.

Elle recevait si peu, n'ayant encore aucunes relations mondaines. Et
il tait si tt pour une visite fminine. Mais la femme de chambre
affirma:

--Eugne m'a bien dit... pour Madame.

Flavienne lut le nom, et le soudain changement de son visage inquita
son mari.

--Faites monter cette dame, ici,  ct, dans la bibliothque. Je
vais la retrouver  l'instant.

--Mon Dieu, qui est-ce? qu'as-tu? un ennui?... demanda Raymond ds
qu'ils furent seuls.

Sa voix trouble mut Flavienne.

--Comme tu es gentil! dit-elle, ennoblissant d'une tendresse
infinie la mignardise du mot.--Comme tu as peur, tout de suite, pour
moi, de la moindre peine!

--Je t'aime tant!...

Lui aussi, tout ce qu'il mit d'indicible dans ces trois mots!... Il
vint  elle.

--Je t'aime tant!... Et la vie a de si effrayantes surprises!...

La seule pense secoua son coeur d'un frisson.

--Mon amour!... ma Flavienne!... es-tu heureuse? M'aimes-tu?

Dj, comme si souvent, tous deux oubliaient la petite circonstance,
cause de l'blouissement, le souffle imperceptible qui suffisait 
soulever la grande vague de leur amour. Mais elle lui mit la carte
sous les yeux.

   LADY FREDERICK HAWKSBURY

--Comment? fit-il.

--Je n'en sais pas plus que toi. Ce doit tre sa mre... au comte de
Hawksbury.

--Mais... ce Hawksbury... demanda Raymond, plissant, les sourcils
involontairement contracts, il t'a fait la cour, n'est-ce pas?

--C'est vrai.

--Il tait follement pris de toi?

--Oh! follement... sourit la divine crature. Je n'ai jamais
constat qu'il ft fou. Mais je l'ai trouv,--tu le sais,--dvou,
brave, gnreux, et ne s'cartant jamais du respect le plus profond.

--Tais-toi... tais-toi!... fit Raymond d'une voix touffe.

Son expression de souffrance bouleversa Flavienne.

--Qu'as-tu, mon cher aim?

--Rien.

--Mais si... dis?

Il essaya de rire, la serra perdument dans ses bras.

--C'est moi qui suis fou! Cela me fait mal de t'entendre admirer
quelqu'un.

--Je n'admire pas... j'estime.

--C'est trop!... c'est trop!...

Cette fois, il riait vraiment, se raillant lui-mme. Puis, en une
prire passionne:

--Ne fais plus a, ma Flavienne. Que veux-tu?... Pardonne... Tu ne
sais pas ce que c'est que mon amour!...

Maintenant, il tait ple, avec des yeux de vertige. Et elle, grise
de son trouble, prit la chre tte entre ses petites mains, et, dans
l'enfantillage ternel de la passion, chuchota ardemment, de tout
prs:

--Oui... sois jaloux, sois jaloux... Je t'adore!

Un bruit de pas, de portes, les rappela au sang-froid. On venait de
faire entrer la visiteuse dans la bibliothque.

--D'ailleurs, reprit encore Raymond, il y a quelque chose que je
ne lui ai jamais pardonn,  Hawksbury.

--Quoi donc?

--D'avoir, par son duel avec Omiroff, empch le mien. La fcheuse
susceptibilit qu'il eut l, cet Anglais!... Et la plus fcheuse
adresse, de dmolir l'paule d'un adversaire, que j'aurais, au prix
de ma vie, voulu tenir en face de moi!...

S'il savait! pensa Flavienne.

Et le coeur de la loyale crature se serra. Ne pas pouvoir tout
dire  celui qu'on aime!... Quoi de plus dur pour une femme de son
caractre! Toutefois, avouer qu'elle-mme, dans son inquitude
affole pour lui, implora l'autre, le supplia d'empcher le duel,
suscita ce champion, c'tait infliger au bien-aim une humiliation
ingurissable, mettre entre eux quelque chose qui ne s'effacerait
plus.

La vrit absolue dans l'amour, dans le plus grand et le plus
irrprochable amour, est-ce donc une chimre inaccessible 
l'imperfection humaine?

--Je vais recevoir lady Hawksbury, dit Flavienne.

--Et moi, je descends  ma consultation. Mais,--ajouta-t-il,
sachant qu'il y gagnerait le plus doux sourire--pas avant d'avoir
pass dans la chambre de Serge. Je ne l'aurai pas tout l'aprs-midi,
comme toi, notre mignon.

Lorsque Flavienne poussa la porte de la pice claire, aux vitrines
blanches, remplies de reliures d'art, qu'ils avaient baptise la
bibliothque, elle ne put contenir un mouvement de stupeur, une
exclamation lgre. Devant elle, une haute et mince silhouette, de
suprme lgance, un visage  l'clat de fleur, sous une aurole
mousseuse et blonde comme des fils de cocons emmls. Le tout
surmont d'un immense chapeau noir  plumes de saphir. Un modle de
Lawrence ou de Gainsborough.

--Lady Maud Carington!... s'cria Mme Delchaume. Je croyais... on
m'avait dit...

Son regard dconcert se reporta sur la carte de visite, qu'elle
tenait encore machinalement  la main.

--Je ne suis plus lady Maud Carington, dit la jeune dame. (Et tout
de suite l'oreille de Flavienne reconnut le gazouillis de l'accent.)
Je suis lady Frederick Hawksbury.

--Comment?... Mais alors... vous avez?...

--J'ai pous mon cousin.

Il y eut un silence.

Les deux femmes,--de beaut si diverse, mais toutes deux si
sduisantes!--se considrrent un instant. Elles semblaient hsiter
entre les impulsions de leurs sentiments vritables et le souci de
la meilleure attitude, sans bien dmler ni l'une ni les autres.
L'Anglaise, mieux prpare puisqu'elle avait cherch la rencontre,
parla la premire:

--Vous pensez, j'en suis sre, madame,  ce jour o celui qui est
aujourd'hui mon mari a, devant moi, demand votre main?

L'ardente ombre rose sur le teint mat de Flaviana fut l'quivalent
d'une rponse.

--Alors, je lui ai dit, reprit l'trangre, que je le comprenais
bien, et qu'il avait raison d'tre fou de vous. Aujourd'hui, je n'ai
pas chang d'avis.

--Madame... hasarda l'ex-toile, dont la rougeur s'accentua.

--C'est parce que j'ai cette haute opinion de vous, que je suis
venue vous tendre la main,  prsent que nos destins ont chang. J'ai
voulu vous annoncer moi-mme mon mariage.

Disant cela, elle s'assit sans faon, comme si elle en avait assez
long  dire. Flavienne qui, ne sachant si elle venait en amie,
ne lui avait pas offert un sige, en prit un  son tour. Puis,
imptueusement, elle s'cria:

--Si vous saviez, madame, comme je suis contente!... Comme je suis
contente pour lord Hawksbury!...

--Moi aussi, dit la dlicieuse Anglaise avec un calme parfait.

--Vous aussi?... vous tes contente... Pour lui? ou pour vous?
demanda gaiement Flavienne.

--Pour les deux. Elle se reprit et ajouta:

--Je peux dire: Pour les trois. Car ma mre aussi est satisfaite.
Et ce n'est pas une chose facile, je vous assure, que de satisfaire
la duchesse de Carington.

--C'tait  cause d'elle, je me souviens, risqua Mme Delchaume, que
vous tiez venue me trouver.

--Ah! vous vous rappelez. Ma mre s'opposait de toute sa force  mon
mariage avec le prince Boris.

Cette allusion tranquille au drame pass enhardit Flavienne, qui
observa:

--Vous avez reconnu qu'elle avait raison?

--Je n'ai rien reconnu de ce genre. Elle avait grand tort. Car, si
elle ne s'tait pas acharne ainsi contre Omiroff, je ne me serais
pas tant mont la tte pour lui.

Flavienne sourit:

--C'est un point de vue.

--Je crois bien! J'allais le rencontrer  cheval, en cachette, hors
du parc. Oh! je l'ai avou  Freddy... Tout de mme, quelque chose me
disait: Il faut avoir peur de cet homme-l. Cette voix intrieure,
aussi, me faisait m'entter. Une Carington doit braver la peur.

--Cependant vous tes partie pour le Japon.

--Grce  qui? demanda Maud.

--Je ne sais pas.

--Grce au docteur Delchaume.

--A mon mari!...

--Naturellement. S'il n'avait pas provoqu Boris, le soir de la fte
au Pr-Catelan, je m'enfuyais  Londres la nuit mme, avec le prince,
mon fianc, et j'tais marie le lendemain.

Un peu abasourdie, Flavienne se contenta de la regarder.

--Vous comprenez, poursuivit la jeune comtesse de Hawksbury avec
une grce soudaine, que nous soyons vos amis. Je suis venue vous le
dire. Seulement, je suis venue vous le dire toute seule. Quand je
jugerai que Frederick est tout  fait guri de vous, alors je vous le
ramnerai. Pour l'instant, nous ne faisons que traverser Paris.

La conversation se trouva coupe par une voix d'enfant qui appelait:

--Maman!... maman!...

La porte s'ouvrit, mais elle aurait t referme aussitt, si Mme
Delchaume ne s'tait crie:

--a ne fait rien, mon chri. Entre... Viens baiser la main de la
dame.

Le petit Serge apparut--adorable bambin--et il remplit son gentil
devoir de politesse avec tant d'lgante aisance et de srieux
comique, que la visiteuse s'exclama:

--_What a darling!... But he is a love!..._[3]

  [3] Quel bijou! Mais c'est un amour!

--Notre fils, dit Flavienne en l'attirant contre elle, notre petit
Serge-Franois Delchaume. Vous direz  lord Hawksbury...

L'Anglaise ne la laissa pas achever.

--Dieux!... s'cria-t-elle, est-ce l'enfant?...

--C'est lui, mon fils, que votre mari...

--Freddy m'a rvl... Mais alors, vous l'avez retrouv... Il n'tait
donc pas?...

Elle n'osait prononcer le mot mort, devant ce beau petit tre et
cette mre radieuse.

--Je l'ai retrouv... Je l'ai retrouv, sain et sauf, rptait
Flavienne, le serrant presque convulsivement, dans le rveil de
l'ancienne angoisse.

--Oh! dit l'Anglaise, quel bonheur!...

Son clair visage, ses traits menus, peu expressifs, s'imprgnaient
d'une motion inaccoutume. Elle se leva.

--J'ai hte d'apprendre cela  Frederick. Il en sera si heureux!

Les deux jeunes femmes furent de nouveau debout, en face l'une de
l'autre.

--Comme j'ai bien fait de venir! dit lady Hawksbury.

--Comme je vous sais gr d'tre venue, dit Flavienne Delchaume.

--Mais, ajouta la premire, avec une moue purile, je vais tre
oblige de raconter  Frederick que vous tes plus belle que jamais,
et qu'il y a trop de danger pour lui  m'accompagner ici. Quel
dommage!

--Quand on est comme vous, on ne craint aucune comparaison, affirma
sincrement Flavienne. Puis, avec une souriante malice:--Une
Carington doit braver la peur.

Mais les yeux de l'Anglaise s'attachrent au petit Serge. Elle prit
l'enfant, le souleva dans ses bras.

--Voil... dclara-t-elle. Je sais quand j'accorderai la
permission  Frederick... Quand il m'aura donn un trsor comme
celui-ci.

--Je vous le souhaite, s'cria Flavienne, s'emparant
orgueilleusement de son fils. tre mre... C'est la royaut qui nous
met au-dessus de tout.


FIN DE:

CHACUNE SON RVE

DEUXIME ET DERNIRE PARTIE DE:

DU SANG DANS LES TNBRES




TABLE


    I.--Manuscrit de Francine                                   1

    II.--Vers la Mort                                          30

    III.--Au Fond du Labyrinthe                                59

    IV.--Dans les Coulisses                                    82

    V.--En Cour d'assises                                     115

    VI.--La Mre                                              148

    VII.--Le Vieux-Moutier                                    172

    VIII.--Prise au Pige                                     197

    IX.--L'Alle des Tombeaux                                 224

    X.--La Rencontre du Pass                                 249

    XI.--Le Prix de la Vie                                    278

    XII.--Plus rapide que le Rapide                           304

    XIII.--Les petits Pieds qui ne danseront plus             335

    XIV.--Deux pouses                                        354


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