Project Gutenberg's L'Illustration, No. 2498, 10 Janvier 1891, by Various

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Title: L'Illustration, No. 2498, 10 Janvier 1891

Author: Various

Release Date: January 26, 2014 [EBook #44756]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 2498, 10 JANVIER 1891 ***




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L'ILLUSTRATION
Prix du Numro: 75 centimes.

SAMEDI 10 JANVIER 1891
49 Anne.--N 2498.

[Illustration: LA MTALLISATION DES CORPS
(Voir l'article explicatif page 40.)]



ON n'a pas,  mon avis, assez parl de l'invention nouvelle du citoyen
Maxime Lisbonne. Aprs la _Taverne du Bagne_, o des garons vtus en
galriens servaient des chopes de bire aux consommateurs; aprs les
_Frites Rvolutionnaires_, o des gamins costums en gendarmes montaient
 cheval pour livrer des pommes de terre frites  la clientle, voici
que M. Lisbonne fonde un tablissement de ptisserie, une fabrique de
brioches qu'il appelle les _Brioches politiques_.

C'est un railleur, M. Lisbonne, une sorte d'Aristophane en action. Il
rsume toute une poque dans une tiquette. Les _Brioches politiques!_
on pourrait croire  une revue de fin d'anne. Non pas, il s'agit de
brioches authentiques, cuites  point, savoureuses, et qu'on peut manger
en sortant du thtre. Mais le titre est bon, il est bien trouv.

Que de politiciens ont fait, sans le vouloir, des brioches, tandis que
M. Lisbonne les fabrique en sachant trs bien ce dont il s'agit!

Je souhaite, au dbut de l'anne 1891, que M. Lisbonne soit le seul 
nous donner des _Brioches politiques_. Ces brioches, c'est gnralement
le public qui les paye, sans les avoir commandes, et il les trouve
presque toujours un peu lourdes. M. Lisbonne aura rendu un grand, un
signal service  son pays, s'il garde,  lui seul, la spcialit de ces
brioches-l.

Les nouveaux snateurs se garderont d'en fabriquer, j'espre. Ils ont
fleuri, le dimanche 4 janvier, par un jour de dgel, et, n'y eut-il eu
pour les saluer que la temprature plus clmente, ils eussent t les
biens reus. Le froid, qui tue les pauvres, commenait  ennuyer les
gens riches, et, quand on ne fait point partie du club des Patineurs, on
ne tient pas essentiellement  avoir l'ongle. Le dgel, ce bon
dgel--qui sera peut-tre remplac par une nouvelle gele lorsque
paratront ces lignes--l'aimable dgel a t le bienvenu. Les Parisiens
ont pu, sans craindre les engelures, aller acheter leurs journaux pour
voir si M. de Freycinet tait lu.

Il l'tait, et glorieusement. La destine de M. de Freycinet est d'tre
toujours lu, et, comme ministre de la guerre, de toujours vaincre.
Heureux homme, dont on clbre tous les succs en criant: _Vive l'arme!_

Et, les lections termines, on a abord un tout autre sujet de
conversation: l'affaire Fouroux, la fameuse affaire depuis longtemps
clbre sous le titre du _scandale de Toulon_. Elle aura plus intress
que l'affaire Eyraud qui finit, elle, par tre un jouet de l'anne, un
petit joujou, une malle en fer blanc que dbitent les camelots  dix
centimes le bibelot. Il y a un secret pour ouvrir la malle et, le secret
trouv, on rencontre un petit bonhomme en plomb qui reprsente plus ou
moins bien l'huissier Gouff. trange post-scriptum d'un drame odieux:
cet assassinat devenant une _question_  deux sous, dont s'amusent les
enfants!

Le _scandale de Toulon_ n'est pas encore pass  l'tat de sinistre
joujou. Il n'est encore qu'un sujet de conversation, un de ces thmes
courants qu'on met sur le tapis, ou plutt sur la nappe, au dessert.

--Que pensez-vous de Fouroux?

--Quel est le rle exact de Mme Audibert?

--Fallait-il le cacher ou fallait-il avouer?

--Avez-vous vu jouer une pice qui est de Labiche, je crois, et qui
s'appelle: _Doit-on le dire?_

Il est bien certain que peu de causes clbres sont aussi intressantes
que celles-l. Tout procs o il y a un grand rle de femme, comme dans
une pice bien faite, est dramatique et attachant.

Or, dans celui-ci, il y en a deux, et M. Fouroux a pu dire que c'est
parce qu'il se trouvait entre deux femmes qu'il a t perdu.

O ai-je lu que ce procs, du premier mot au dernier, tenait dans
l'exclamation du maire de Toulon: _Et ma position?_ Rien n'est plus
vrai. C'est _sa position_ qui l'a pouss;  la fameuse noyade du fardeau
de Mme de Jonquires. C'est sa _position_ qui l'a empch de fuir, c'est
_sa position_ qui l'a dsign  ceux qui l'ont arrt au milieu d'une
reprsentation thtrale. Il n'aurait pas t _Monsieur le Maire_, c'est
 dire l'homme charg de reprsenter la Loi et de donner l'Exemple, il
n'et pas regard comme un lieu de salut le logis louche d'une
sage-femme, il et continu  aimer (puisque cela s'appelle l'amour), et
la peur du scandale ne l'et pas conduit  un scandale pire.

Je sais bien que c'est, au bout du compte, la morale de tous les jours,
la simple morale des bonnes gens, qui triomphe:

--Voulez-vous viter un scandale? Restez tranquille, et quand on fait
des mnages, comme maire, on ne doit pas en dfaire, comme homme!

C'est naf, et, comme on dit dans les ateliers, c'est tout  fait
_coco_, mais c'est plus sr. Et l'amour, qui excuse tout, n'excuse pas
les vilenies. D'autant qu'en ces affaires, l'amour moderne se double
toujours d'une question de banck-notes. On ne prend pas seulement la
femme d'autrui, on lui emprunte encore son argent. Le ralisme fin de
sicle ne perd jamais ses droits dans ces drames de passion
contemporaine. Le proverbe anglais peut se dire non seulement _Time_,
mais _Love is money_.

Comme l'affaire Gouff, ce drame de Toulon tait, du reste, fortement
escompt par le journalisme et le reportage. Les rois et les matres du
monde, ces reporters, je vous dis! Ils nous font boire en piquette de
verjus tout le vin de l'actualit. On ne peut plus mourir sans qu'ils
s'en mlent. Un romancier populaire, F. du Boisgobey, est-il transport
dans la maison des Frres de Saint-Jean de Dieu? Vite, un reporter se
rend rue Oudinot et compte les oreillers qui soutiennent la tte du
malade. Il nous dcrit les angoisses du pauvre homme, paralys, voulant
crire un roman et ne pouvant pas. Toute agonie devient publique. M. de
Goncourt, qui nous donne les menus intellectuels des maisons o il dne,
a donn le ton. C'est le matre des matres, le reporter des reporters.

--Mon cher, me disait un de ces lvriers de l'actualit, il n'y a plus
le rideaux pour nous maintenant!

Il n'y en a point, dans tous les cas, pour le pauvre du Boisgobey qui,
parat-il--c'est toujours le reporter qui parle--n'a d'autre consolation
que le regard triste de son chien qui veille  ses cts et couve son
matre de ses bons yeux effrays... Ah! les chiens! Charlet avait bien
raison de les prfrer. Au moins, ils n'crivent pas d'interviews, les
chiens, ils ne font pas de copie avec les derniers moments de leur
matre paralys!

On me dira que cette rflexion est nave, mais je vous jure que
j'prouve quelque plaisir  la faire. La publicit devient une tyrannie.
On serait presque tent de dire la mme chose de la charit.

Les cartons de qutes affluent chez les bons clibataires comme moi qui
se croyaient quittes avec un sac de marrons glacs envers les
prsidentes de _five o'clock_. Mais, pour quelques tasses de th prises
dans l'anne, combien d'invitations  passer au comptoir de charit ou 
glisser un louis sous une enveloppe! Les bals de charit sont  la fois
le tourment et le charme de l'hiver.

C'est comme les dners de compatriotes et d'anciens camarades. Ils sont
nombreux plus que copieux. Les provinces s'entendent pour manger des
plats du pays. Les Parisiens se groupent pour fter ce parisien de
Molire. Les lyces et collges ont leur banquet annuel. Les
corporations s'entendent pour festoyer en commun et boire  la
prosprit de leur tat, les mdecins aux malades et les peintres  la
vente en Amrique. Au fond, c'est le triomphe de l'indigestion.

Je ne sais quel mdecin disait: Je n'ai pas besoin de savoir s'il y a
des bals masqus ouverts  Paris: je le vois.

--A quoi?

--Au nombre plus grand de malades qui entrent dans les hpitaux.

Cela n'a l'air de rien, en effet, une nuit de fte  Paris, un bal de
l'Opra, une redoute travestie, mais la laryngite et la
broncho-pneumonie, qui n'y sont pas invites, s'y invitent elles-mmes,
et les nuits de bals se soldent par des recrudescences de souffrances.

Le vieux Guy-Patin disait dj de son temps:

--Le carnaval est mon pourvoyeur!

Nous allons entrer dans ce Carnaval, ou du moins le premier bal de
l'Opra est annonc. On a beau dire que c'en est fait de ces bals
masqus, vous voyez qu'ils durent encore.

--On prtend, disait un bon provincial que j'coutais nagure, on assure
qu'il n'y a plus d'aventures au bal de l'Opra. Quelle erreur! Moi qui
vous parle, j'en ai eu une!

--Vraiment?

--Comme je vous le dis!

--Et laquelle?

--Oh! la plus simple du monde: je m'y suis mari!

Et comme on gardait autour de lui un silence discret et d'un respect
modr:

--Oui, mari, dit-il, et avec la plus honnte fille de Paris.

Il faut lui laisser son illusion. Mais, aprs tout, l'improbable est
possible. Un philosophe parisien, grand amateur de statistique morale, a
calcul qu'il se trouve une honnte femme sur cent au bal de l'Opra.
Oh! mais non pas seulement une honnte femme dans le sens courant du
mot; non, une bonne mre de famille qui, par hasard, a eu la curiosit
de cet inconnu. C'est cette honnte femme qu'il s'agit de trouver dans
le tas bruyant et grouillant. Et ce n'est pas facile.

Mais si les provinciaux, les barons de Gondremarck trangers et les tout
jeunes, tout jeunes gens ont encore la superstition du bal de l'Opra,
les Parisiens s'en soucient fort peu et ils s'inquitent beaucoup plus
des grandes premires  l'horizon que des descendants des Clodoches ou
des pas nouveaux de la Goulue, prceptrice de Mlle Rjane. Le _Mage_ 
l'Opra et _Thermidor_  la Comdie-Franaise hypnotisent les curiosits
bien plus srement que M. Ligeois hypnotiserait Gabrielle Bompard.
Avoir une place pour le _Mage!_ Obtenir un fauteuil pour _Thermidor!_

Il parat que tous les comdiens de Paris s'intressent au drame de M.
Sardou plus qu' aucune autre pice. Et la raison en est bien simple: le
hros (les journaux nous l'ont assez rpt) le hros de l'oeuvre est un
comdien. A travers l'acteur La Bussire, tous les acteurs de la
capitale pourront se croire des sauveurs. Ils avaient dj leur saint:
le comdien Saint-Genest; ils auront leur d'Artagnan. Il parat que ce
La Bussire fut, au 9 thermidor, le terre-neuve d'un tas de suspects. Il
sauva la future impratrice Josphine qui lui fit, par reconnaissance,
une pension, ce qui n'empcha point le brave homme de finir dans un
asile d'alins.

Vous verrez qu'il se trouvera des gens pour dire que La Bussire n'a
jamais exist ou qu'il n'a jamais sauv personne. Mais les comdiens
n'entendront pas de cette oreille-l et ils lveraient un monument  La
Bussire que je n'en serais pas tonn.

Un monument! Pourquoi pas?--Le drame de M. Sardou n'en sera pas moins le
monument le plus sr. Et voil qu'on va parler du cabotin ignor autant
qu'on parlerait de Csar, d'Alexandre, d'Antoine ou de Cloptre. C'est
un rude tremplin de renomme que le thtre.

Ce qui n'empche pas un comique de talent, mais de peu de voix--celui
dont Augustine Brohan a dit: Il parle trop bas. C'est un excellent
comique pour chambre de malades--de s'crier de temps  autre:

--Ce qui me navre, c'est que rien de nous ne survivra!

Qu'il se console: il y a si peu d'acteurs qui ont rellement vcu!

Rastignac.



NOTES ET IMPRESSIONS

Les femmes s'lvent plus haut que nous dans la grandeur morale, mais
tombent plus vite et plus bas dans les abmes: elles ont plus de passion
et n'ont point d'honneur.

Octave Feuillet.

***

La passion nous mne assez vite sans qu'on lui aide.

Octave Feuillet.

***

L'espoir est comme le ciel des nuits: il n'est pas de coin si sombre ou
l'oeil qui s'obstine ne finisse par dcouvrir une toile.

Octave Feuillet.

***

A mesure que la civilisation avance, la posie dcline.

Macaulay.

***

C'est le sort habituel de ceux qui osent de ne pouvoir compter sur la
justice de leurs contemporains.

Jules Ferry.

***

La coquetterie est l'art de marcher sur les frontires de la pudeur sans
les franchir.

***

Un journal est une chaire o l'on ne prche que des convertis.

G.-M. Valtour.



LA SOCIT PARISIENNE

LE MONDE FINANCIER

L'emprunt d'tat qui marque le dbut de la nouvelle anne met en lumire
le monde de la finance. C'est le cas ou jamais de braquer son objectif
et d'essayer de le photographier.

Nous sommes dj bien loin du temps o les financiers avaient un
quartier  eux (la Chausse-d'Antin), des habitudes, des allures, une
lgance  part, des prjugs particuliers, et o ils formaient une
caste tout aussi distincte des autres, tout aussi ferme, dans son
genre, que le faubourg Saint-Germain.

Sous la monarchie de Juillet, la socit parisienne, fort embourgeoise
pourtant, tait encore divise par catgories, qui n'avaient pas la
moindre vellit de se mlanger et de se confondre, et les hauts barons
de la finance, cantonns, par la force des choses, dans leur lment et
leur milieu, imbus de certaines traditions, orgueilleux  leur manire,
n'aspiraient pas plus  frayer habituellement avec l'aristocratie de
naissance qu'ils n'en entrevoyaient la possibilit.

De nos jours, la situation est change. Les plus opulents et Les plus
influents d'entre eux, grce  la transformation de nos moeurs
mondaines, font partie intgrante de cette lite un peu vague qu'on est
convenu d'appeler _la socit_, et quelques-uns mme, par leur luxe, par
leurs relations, par leur notorit, y tiennent le haut du pav.

Tous, cependant,--singulire anomalie--n'appartiennent pas  la coterie
la plus brillante et la plus en vue, ne participent point aux honneurs
de la haute vie et, en dpit de leur grande fortune, ont une existence
et des salons empreints d'un cachet spcial, constituant un groupe
spar, trs-diffrent des autres fractions du _high life_.

C'est affaire de relief personnel, d'influence, de chic, de hasard et,
bien souvent aussi, de gots, de caractre et de temprament. Il est des
personnalits financires, que je pourrais citer, qui n'auraient qu'
vouloir pour figurer d'emble au premier rang du monde lgant et
fashionable et qui ne s'en soucient  aucun degr. Il en est d'autres,
en revanche, qui mettent tout en oeuvre pour y tre admis et qui n'y
parviennent qu'imparfaitement ou, tout au moins, pniblement.

Toutefois, le plus grand nombre, pour peu qu'il le dsire et le
recherche, frquente aujourd'hui chez les duchesses, et y est trait sur
le mme pied que les gentilshommes de vieille roche, voire avec une
nuance parfois assez marque de dfrence, de courtoisie et
d'attentions. La ligne de dmarcation est, en tous cas, compltement
efface, et l'on peut dire hardiment que, dsormais, la fusion est
accomplie.

Mais, de ce que le monde financier est actuellement au niveau des
autres, de ce qu'il s'amalgame et fait en quelque sorte corps avec eux,
il ne s'ensuit pas qu'il ait cess d'exister ni qu'il ait entirement
perdu son individualit et sa couleur. Il a, au contraire, une
physionomie propre, une tournure d'esprit, des faons, des ides qui lui
appartiennent, qui se retrouvent dans l'intimit et qui, en dehors du
grand tourbillon mondain auquel il se mle, en font un tout original et
relativement homogne.

Il renferme, en outre, des personnalits saillantes, qui occupent une
place assez importante sur la scne parisienne et qui mritent d'tre
signales.

LES PRINCES DE LA FINANCE

C'est leur ensemble qui compose ce que, dans le langage des affaires, on
dsigne sous le nom de haute banque. Les uns comptent parmi les
illustrations de la socit juive, dont j'ai parl dans un de mes
prcdents articles; les autres, qui ont eu pour point dpart et pour
principal appui un noyau de protestants rigides et laborieux, en
majorit d'origine trangre, sont venus de diffrents points de
l'horizon, et sont arrivs par des voies diverses au fate de la
prosprit et des grandeurs. C'est de ces derniers seuls que j'ai 
m'occuper ici.

Aucune fodalit n'a jamais t plus puissante, plus hautaine et plus
exclusive que celle de la haute banque. C'est peut-tre le seul milieu
o, prsentement, l'on trouve une hirarchie bien tablie et des usages
aristocratiques invtrs. Non pas assurment que, pour y tre reu, il
soit ncessaire de prouver trente-deux quartiers de noblesse; mais il
faut, si l'on est banquier ou homme d'affaires, tre class dans la
premire catgorie, ne participer qu' des entreprises d'un certain
ordre et avoir une rputation d'honorabilit financire solidement
tablie.

Autant les princes de la finance se montrent faciles et accueillants
envers les oisifs jouissant de quelque notorit, autant ils sont
mticuleux, difficiles et intransigeants en ce qui concerne la
frquentation de leurs collgues ou de ceux d'entre les financiers
qu'ils considrent,  tort ou  raison, comme leurs infrieurs.

Les Hottinguer, les Mallet, les Pillet-Will, les Andr, sont encore
moins accessibles au commun des mortels de la finance que les plus
grandes maisons du noble faubourg et rien n'est plus curieux, dans ce
sicle galitaire, que de voir le prestige extraordinaire que ces grands
Pontifes de l'argent ont conserv aux yeux des humbles de leur
corporation. Disons, pourtant, pour tre juste, qu'ils ne le doivent pas
seulement au chiffre imposant de leur fortune, au pouvoir dont ils
disposent par ce fait, et que leur droiture, leur correction, leur
dignit, y sont aussi pour quelque chose.

La famille des Hottinguer est une vritable dynastie.

Ils sont six, ni plus ni moins, tous membres du Jockey-Club, tous trs
lancs, trs rpandus et trs bien placs dans le monde.

Leur chef, le baron Rodolphe, a t un des fringants _cocods_ du second
empire. Aujourd'hui mari, il se consacre tout entier  son intrieur, 
la haute direction de ses importantes affaires et aux rceptions
mondaines, pour lesquelles il a un got trs accentu. Devenu aussi
paisible et srieux, je dirai presque aussi taciturne, qu'il tait jadis
gai et en train, il a pris dans son extrieur un je ne sais quoi de
froid et de guind derrire lequel il dissimule un fonds de bonhomie, de
cordialit et de bonne camaraderie, que les annes n'ont point entam.

Ses dners, tris sur le volet avec un soin et une proccupation de
l'lgance que d'aucuns trouvent excessifs, sont des plus brillants et
des plus courus. Il n'y a que la fine fleur de la crme qui y soit
prie. J'ajoute que la baronne, toujours trs belle et l'une des femmes
les plus aimables qu'il soit possible de rencontrer, fait les honneurs
de son magnifique htel avec une grce captivante et contribue plus que
tout le reste  l'clat exceptionnel de son salon.

Le comte Pillet-Will est le contemporain du baron Hottinguer, dont il a
t, dans sa jeunesse, le compagnon de plaisirs. Il est, lui aussi, de
souche protestante; mais, par suite de l'abjuration de son pre au
catholicisme, il est n catholique et on le dit catholique fervent.

Trs absorb par l'administration de capitaux considrables, loign du
monde depuis un certain temps par des considrations d'ordre priv, il a
un peu restreint son train de maison, nagure des plus somptueux,
rarfi surtout ses soires et ses dners, et il occupe la plus grande
partie de ses loisirs en allant au Jockey-Club, o il est l'un des
membres les plus actifs du comit.

Les Mallet, les Andr, les Girod, reprsentent, en ce moment, la banque
protestante pure et, bien qu'ayant une existence trs fastueuse et trs
large, ne prennent pas une part bruyante au mouvement mondain.

M. Alfred Andr, qui est une autorit et une puissance dans le clan de
la religion rforme, est galement un des deux ou trois piliers les
plus solides et les plus considrables de la haute banque.

Quant  M. Edouard Andr, dont la position de fortune est hors de pair,
il n'a jamais t dans les affaires. Aprs avoir servi dans la garde
impriale, il est rentr dans la vie prive, a t nomm dput sous
l'empire et a pous, comme on sait, Mlle Jacquemard. Les ftes qu'il a
donnes,  diverses reprises, dans son habitation princire du boulevard
Haussmann ont eu trop de retentissement pour qu'il soit ncessaire d'y
revenir.

A ce groupe se rattache M. Michel Heine, qui n'a d'isralite que le nom
et dont la charmante fille, aprs avoir t duchesse de Richelieu, s'est
remarie rcemment avec le prince souverain de Monaco.

Le frre an de M. Michel Heine, M. Armand Heine, un bourru
bienfaisant, mort depuis plusieurs annes, a laiss, de son ct, une
fille pleine d'esprit, de distinction et de mrite, qui a pous, l'an
dernier, un jeune et smillant dput, bien connu sur le _turf_, M.
Achille Fould.

Que dire de M. Ed. Joubert, de M. Blount, du baron de Soubeyran, de M.
Germain, de M. Donon, etc., etc., qui tous,  des degrs divers, doivent
tre catalogus dans le livre d'or--c'est bien le cas de le dire--dans
l'almanach de Gotha du monde de la haute finance?

M. Joubert, une physionomie sympathique s'il en fut, un esprit minent,
un coeur gnreux, qui a fait bien des ingrats, est trs lanc dans les
rgions les plus huppes et les plus en vue, o il est fort got et
fort apprci. C'est le financier _swell_. Son fils est fianc  Mlle de
Chevign.

M. Blount, un type accompli de galant homme et d'aimable vieillard, un
Anglais de la bonne cole, a t de tout temps choy et estim par ce
qu'il y a de plus pur et de plus chatouilleux dans la bonne compagnie.
Son fils s'est alli  Mlle de la Rochette, fille de feu le clbre
sportman.

Le baron de Soubeyran a, par sa femme, Mlle de Saint-Aulaire, un pied
dans l'aristocratie de naissance. Froid, sec, gourm, mais poli et de
faons excellentes, il a le masque et la tournure d'un diplomate plutt
que d'un banquier. Trop occup et trop proccup pour aimer le monde, il
reoit peu et ne fait que de courtes apparitions dans les salons en
vogue.

M. Germain est encore plus un homme politique remarquable qu'un
financier de haute vole. Par ses relations et sa manire de vivre, il
appartient dans une gale mesure  ces deux branches de la socit.

Enfin, M. Donon, trs g, s'est confin dans les joies de la famille.
Il a fait de sa fille une comtesse en la mariant avec M. de Kergorlay et
il se perfectionne paisiblement dans l'art d'tre grand-pre.

LES BANQUIERS

Je veux dsigner par l tous les chefs de maisons de banque et grands
spculateurs professionnels, quels qu'ils soient, qui ne peuvent pas
prtendre  tre inscrits sur la liste des princes de la finance.

Le nombre en est grand, les varits infinies et les bornes dans
lesquelles ils sont renferms malaises  tracer. Ils se voient beaucoup
entre eux avec autant de tenue et d'tiquette, mais avec plus de luxe et
de profusion que la plupart de ceux qui ont la prtention de donner le
ton  la socit parisienne et s'amusent davantage que qui que ce soit.

En outre, ils vont, quand bon leur semble, et selon les conditions
personnelles dans lesquelles ils se trouvent, un peu partout, sauf,
peut-tre, chez les sommits de la haute banque, et ils rivalisent
constamment de faste et d'lgance raffine.

Le milieu qui a pour centre et pour pivot M. et Mme Gaston Mnier, les
Laveyssire et quelques autres, personnifie ce genre de socit. Nulle
part il y a plus de jolies personnes, plus de ravissantes toilettes,
plus de recherche et de confortable, plus d'animation et d'entrain.

Je citerai aussi, dans le mme ordre d'ides, M. et Mme de Werbrouck.
Cette dernire, ne princesse Souzo, joint aux charmes corporels une
grande originalit dans l'esprit et une amabilit qui ne se dment
jamais.

LE MONDE DE LA BOURSE

En d'autres termes, la compagnie des agents de change, des coulissiers,
des intermdiaires en gnral et de tout ce qui gravite dans leur
orbite.

Je ne sais pourquoi, les membres de cette corporation, qui renferme
beaucoup d'individualits puissamment riches, d'un niveau social lev
et d'une parfaite distinction, tels que furent les Moreau, les Dreux,
les Mahon, les Dutilleul, tels que sont les Hart, les Giraudeau et une
foule d'autres, fraient peu ou point avec les banquiers.

C'est une tradition qui remonte  une poque fort loigne et qui s'est
maintenue, sans qu'on en comprenne trs bien la raison d'tre.

Toujours est-il que c'est l une coterie  part, d'un caractre tranch,
d'une composition spciale, et qui, tout en ne le cdant en rien, comme
faste et comme lgance,  celle de la Banque, s'en diffrencie par
certaines nuances et, surtout, par les attaches professionnelles de ceux
qui en font partie.

A vrai dire, je ne crois pas que cette classification subsiste bien
longtemps. Elle est, sans qu'il y paraisse, en train de s'effacer comme
toutes les autres, et rien ne me surprendrait moins que de la voir
cesser prochainement.

Qui vivra verra.

Tom.



[Illustration: LE GRAND COLLIER DE LA LGION D'HONNEUR]

L'Ordre national de la Lgion d'honneur comporte, on le sait, comme
insigne, une croix  cinq branches double: d'argent pour les chevaliers,
d'or pour les grades suprieurs, elle est attache par un sumple ruban
pour les premiers, et par un ruban surmont d'une rosette pour les
officiers; les commandeurs la portent en sautoir: les grands officiers,
sur le ct droit de la poitrine, sous forme de plaque ou toile en
argent diamant, et les grands-croix, suspendue  un large ruban en
charpe passant sur l'paule droite.

Mais il existe encore un autre insigne, unique celui-l, le grand
collier, qui personnifie et reprsente en quelque sorte l'ordre tout
entier, et ne peut tre port que par le chef de l'tat en raison mme
de sa fonction, et parce qu'elle le constitue en mme temps chef
souverain et grand-matre de l'ordre.

C'est c'est ce collier de la Lgion d'honneur que nous reproduisons ici
d'aprs le dessin original et officiel du bijou qui existe dans la salle
du conseil de l'ordre  la Grande-Chancellerie. Au bas du document on
lit: _Vu et approuv_, le 11 juillet 1881, Jules Grvy, et au-dessous:
Pour excution, gnral Faidherbe.

Comme l'indique cette date le grand collier n'existait plus depuis la
chute de l'empire, sous la prsidence de M. Grvy, il fut reconstitu
sur le modle actuel par le bijoutier de l'ordre.

Le bijou est en or massif cisel. Il se compose de deux rangs de
faisceaux consulaires spars entre eux par des toiles, et entre
lesquels courent dix-sept attribut diffrents, enferms dans des
couronnes de chne et laurier et reprsentant les arts, les sciences,
l'agriculture, le commerce, l'industrie, etc..., etc.; ces attributs
sont spars eux-mmes les uns des autres par les lettres H. P.
entrelaces (Honneur et Patrie).

L'ensemble forme un collier dont les deux extrmits infrieures
viennent se rejoindre sur une double couronne de chne, laurier et
palmes enrubannes, contenant  son centre le monogramme R. F. A la
double couronne pend la croix rglementaire. Ce bijou a cot dix mille
francs.

Il doit servir au chef de l'tat dans les grandes crmonies et se
transmet  son successeur. La remise lui en est faite officiellement par
le grand-chancelier lui-mme. Le grand collier de la Lgion d'honneur
n'est donc pas l'insigne d'un grade personnel, il ne confre aucun
privilge, ne comporte aucun traitement.

Ajoutons que dans la pratique le prsident de la Rpublique ne met
jamais le grand collier qui ferait d'ailleurs un singulier effet sur
l'habit noir et ne se comprend gure qu'avec le grand manteau d'hermine
d'un souverain En grande crmonie, le Prsident porte l'insigne de
grand-croix, qui lui appartient en propre, dont il est et dont il reste
de droit titulaire, mme lorsqu'il est descendu du pouvoir. C'est ainsi
que parmi les 70 grands-croix actuels l'almanach national contient les
noms de M. le marchal de Mac-Mahon, qui l'tait d'ailleurs bien avant
sa prsidence, et celui de M. Grvy.

Hacks.



[Illustration: L'AMIRAL AUBE D'aprs une photographie de M. Pirou.]


[Illustration: LE LIEUTENANT PLAT Tu au Tonkin le 13 novembre 1890.]


[Illustration: AU TONKIN.--Mort du lieutenant Plat, de l'infanterie de
marine,  la prise de Long-Sat.]



VOYAGE SUR LA PLANTE MARS
Suite.--Voir notre dernier numro.

III

Les canaux sont quelquefois compltement invisibles, dans les meilleures
conditions d'observation. Cela parat arriver de prfrence vers le
solstice austral de la plante.

Leur largeur est trs diffrente. Ainsi le Nilosyrtis mesure quelquefois
5 ou 300 kilomtres de largeur, tandis que d'autres mesurent moins de
1 ou 60 kilomtres.

Quelques-uns sont d'une immense longueur, plus du quart du mridien,
plus de 5,400 kilomtres.

Tous changent de largeur.

Tous, ou presque tous, se ddoublent.

C'est le procd de ce ddoublement qui est encore le plus curieux. En
deux jours, en 24 heures et quelquefois moins, la transformation est
opre, et simultanment sur toute la longueur du canal. Quand la
transformation va avoir lieu, le canal, jusque-l simple et net comme
une ligne noire, devient nbuleux, plus large qu'il n'tait. Puis cette
nbulosit se transforme en deux lignes droites parallles, comme si une
multitude de soldats disperss s'taient tout d'un coup,  un signal
donn, rangs sur deux colonnes. La distance entre les deux canaux
parallles rsultant de la gmination est en moyenne de 60 ou 360
kilomtres.

Elle n'est quelquefois que de 3 ou 180 kilom. pour de petits canaux
trs minces; quelquefois, au contraire, elle s'lve  10, 12 et mme
davantage, c'est--dire  600, 700 kil. et plus, pour des canaux longs
et larges.

Quand un canal double est coup en deux sections par un autre canal, si
l'une des bandes est plus large ou plus intense d'un ct de
l'intersection, l'autre bande le sera aussi, comme le montre la figure
ci-aprs.

[Illustration: Fig. 11.]

Si l'une d'elles est trs mince ou peu visible d'un ct de
l'intersection, il en est de mme de l'autre, et dans ce cas il arrive
parfois que l'une des deux manque compltement et que le canal parat
double d'un ct et simple de l'autre.

Le canal transversal agit donc sur le premier.

Quelquefois les deux lignes sont rgulires et leurs axes parfaitement
parallles, mais le tout est entour d'une espce de pnombre. En
gnral, au contraire, les deux lignes sont traces avec une rgularit
absolue et offrent une nettet toute gomtrique. Il y a plus, le
ddoublement d'un canal fait disparatre les irrgularits qui auraient
pu exister dans un canal simple, et mme des canaux sensiblement courbes
donnent naissance  des gminations parfaitement droites, comme il est
arriv pour la Jamuna en 1882 et pour la Boreosyrtis en 1888.

L'aspect d'une gmination change souvent suivant les poques. En 1882,
par exemple, deux bandes de l'Euphrate montraient une sensible
convergence vers le nord, tandis qu'en 1888 les deux bandes taient
quidistantes tout du long. L'intervalle entre deux bandes varie
galement ainsi que la largeur de ces bandes, suivant les annes.

[Illustration: Fig. 12.--Lac form par l'intersection de plusieurs
canaux.]

[Illustration: Fig. 13.]

[Illustration: Fig. 14.]

Aux points d'intersection o les canaux, simples ou doubles, se
rencontrent, on remarque souvent une tache qui donne l'ide d'un lac.
L'aspect de ces nouds change d'une manire analogue  celle des canaux.
Lorsque les canaux qui, aboutissent  un noeud sont tous invisibles, le
noeud est invisible aussi, ou s'annonce tout au plus par une ombre
lgre et diffuse. L'apparition des canaux, simples ou doubles, donne
naissance  une tache confuse, qui parfois se ddouble dans la direction
du canal le plus fort. Ainsi, par exemple, en 1881, le canal Protonilus,
qui est coup par l'Euphrate, tait double et pais; le lac Ismnius,
form par cette intersection, s'est montr sous l'aspect de la fig. 13.
En 1888, au contraire, aprs la gmination de l'Euphrate, ce lac a
offert l'aspect de la fig. 14.

Ensuite il reprit sa forme ovale habituelle.

Un phnomne identique a t observ sur le lac de la Lune en 1879 et
1882.

Si nous admettons ces observations--et il parat difficile de s'y
refuser--nous devons en conclure que tout cela est fort variable. La
cause productrice de ces gminations n'opre pas seulement le long des
canaux, mais encore sur des taches de forme quelconque, pourvu qu'elles
ne soient pas trop vastes. Cette cause parat tendre sa puissance mme
sur les mers permanentes. Nous en avons eu une nouvelle preuve cette
anne par le ddoublement horizontal du rivage dessin fig. 5.

Cette tendance  diviser un espace sombre par une bande jaune se
manifeste aussi par la production d'isthmes rguliers qui se forment en
certains endroits de l'hmisphre boral de la plante.

Ces variations ont un rapport avec les saisons. Considrons encore, par
exemple, celles que M. Schiaparelli a observes sur le grand canal
Hydraotes-Nilus. Lorsque ce grand canal est double, et se prsente sous
l'aspect de la fig. 15, on voit qu'il est travers d'abord en B par la
Jamuna, ensuite en C par le Gange, en D par Chrysorrhoas et en E par un
quatrime, qui tous d'ailleurs changent aussi de largeur et deviennent
doubles en certaines poques. Voici le procd du ddoublement de ce
grand canal.

En 1879, l'quinoxe de printemps est arriv sur Mars le 22 janvier. Un
mois auparavant, le 21 dcembre, le Lacus Lun s'assombrit et
s'agrandit.

[Illustration: Fig. 16.--Lac double form par l'intersection de canaux
ddoubls.]

Le surlendemain, 23 dcembre, il prend la forme d'un trapze CC' DD'
form par quatre bandes noires; au milieu, l'le est bien dfinie et de
la couleur jaune ordinaire; Nilus est simple dans la direction D' E'. Le
26 dcembre, il est double, les deux traits parfaitement gaux, mais
moins larges et moins sombres que les deux cts du Lac de la Lune.

Les observations relatives  ce procd de ddoublement sont reprises au
retour de la plante, en 1881. Cette anne le mme quinoxe est arriv
le 9 dcembre. Le Lac de la Lune ainsi que le Gange sont bien marqus;
le Nil est simple, rien en C D. Le 11 janvier, il devient double; le 13,
il en est de mme du Gange; le 19, le Lac de la lune a repris la forme
trapzodale avec son le jaune au centre. Le 23 fvrier, Hydraotes est
doubl dans la section Bc B' c', mais reste simple dans la section AB
(fig. 16).

[Illustration: Fig. 17.--Canaux ddoubl? et largis sur tout leur
parcours.]

Ces curieuses constatations sont reprises en 1886. Le 27 mars. Hydraotes
et Nilus sont vus clairement doubles, comme le montre la fig. 17; les
deux bandes sont trs larges (environ 4 ou 240 kilomtres), d'une
couleur rougetre plus fonce que le fond jaune environnant; leur
intervalle est de 9 ou 10. Nilokras, que nous avons vu mince comme un
fil sur la fig. 15, est trs large et aboutit  un gros point noir plac
en C'. Les autres canaux: Hydaspes, Jamuna, Gange, Chrysorrhoas,
Fortuna, sont visibles, mais aucun d'eux ne parat double.

31 mars, solstice boral.

Ces variations montrent une certaine suite rgulire. Elles sont
d'ailleurs certaines et incontestables.

IV

Tels sont les faits qui viennent d'tre observs sur la plante Mars.
Nos lecteurs les connaissent maintenant avec prcision. Ce ne sont point
l des conceptions imaginaires, mais des observations authentiques, et
peut-tre mme aura-t-on trouv notre exposition un peu techique et
dpourvue d'ornements: elle n'en a que plus de valeur intrinsque.

Avouons maintenant qu'il est plus facile de les dcrire que de les
expliquer. Nous n'avons rien d'analogue sur la Terre.

L'eau, cet lment mobile par excellence, doit y jouer un grand rle.
Elle existe certainement dans l'atmosphre et  la surface de Mars,
puisque l'analyse spectrale le dmontre et que nous la voyons sous forme
de nuages et de neiges; la photographie a mme saisi sur le fait cette
anne, au mois d'avril dernier, une tempte de neige qui en 24 heures a
couvert sur Mars un territoire plus grand que celui des tats-Unis.
Peut-tre pourrions-nous imaginer que l'eau existe l dans un cinquime
tat, intermdiaire entre le brouillard et le liquide. Sur la Terre,
elle nous prsente quatre tats bien diffrents: l'tat solide de la
glace et de la neige (qui sont dj diffrents l'un de l'autre), l'tat
liquide habituel  la temprature et  la pression atmosphrique
moyennes, l'tat vsiculaire des brouillards et des nuages, et l'tat
invisible de la vapeur transparente.

Nous pourrions imaginer une cinquime forme, l'tat visqueux, qui
permettrait d'expliquer ces formations variables dont la dure pourtant
atteint plusieurs mois. Mais pourquoi ces lignes droites et pourquoi ces
ddoublements? Nous n'avons pas encore trouv; mais il n'est pas
interdit de chercher.

Sans avoir la prtention d'expliquer ces bizarres phnomnes, il nous a
paru intressant de les exposer tels qu'ils viennent d'tre observs.
Assurment ils nous transportent sur un autre monde, bien diffrent de
celui que nous habitons, quoique offrant avec lui de sympathiques
analogies. Au point de vue de l'atmosphre, des saisons, des climats,
des conditions mtorologiques, Mars parat habitable, aussi bien et
mme mieux que la Terre, et peut fort bien tre actuellement habit par
une race humaine trs suprieure  la ntre, tant, selon toute
probabilit, plus ancienne et plus avance. L'industrie de ces tres
inconnus est-elle entre pour quelque chose dans le trac de ces canaux
rectilignes qui se ddoublent en certaines saisons? Reste-t-elle
trangre  ces variations si soudaines et si nigmatiques que nous
observons d'ici? Il faudra sans doute encore bien des annes
d'observation pour dcouvrir exactement ce qui se passe chez nos voisins
du ciel.

Camille Flammarion.



QUESTIONNAIRE

N 16.--Paris et Province.

Quels sont les Avantages et les Inconvnients de la Vie de Paris et de
la Vie de province?

(14 Juin 1890.)

Le Comble de la Curiosit: Un jeune homme oisif a pass des nuits
d'hiver dans une diligence qui stationne sur la place en toile, pour le
seul plaisir de savoir o allaient les gens qui sortaient de chez eux et
qui rentraient tard.--Un Rural.

En Province, on connat le pass, le prsent et l'avenir, comme la
sorcire qui dit la bonne aventure aux autres et qui ne connat pas la
sienne; on est au courant de ce que vous faites, de ce que vous dites et
de ce que vous pensez; de votre position, de votre fortune et de vos
relations. On compte les visites de Madame, ses sorties et ses entres;
on tient note du nombre exact de ses robes et de ses chapeaux, et
combien elle les a mis de fois dans l'anne. On sait quel journal reoit
Monsieur, le menu des repas par les achats au march, les acquisitions
dans les magasins et les boutiques. On voit tout, on entend tout, on
sait tout; ce qu'on ne voit pas, on le devine; on invente ce qui peut
exister et mme ce qui n'existe pas. On a beau murer sa vie prive,
c'est comme si on habitait une maison de verre, ou si les voisins
possdaient l'Anneau de Gygs.--Une Abeille de la ruche.

Et comment s'en dfendre? On chatouille, on pince, on griffe, on mord,
on dchire  belles dents. Personne n'chappe  la sagacit
malveillante, personne ne trouve grce devant la jalousie haineuse, nul
n'est pargn; tout le monde en fait autant, du haut en bas, et partout
c'est la mme chose. Le prdicateur fulmine en chaire dans ses sermons 
personnalits sur la mdisance; les belles Madames vont  la grand'messe
en musique comme  l'Opra, aux places rserves et en toilettes  tout
teindre, pour voir et pour tre vues. Le menu fretin des ouailles ne
donne pas sa part au chat en sortant de l'glise; si les gros mangent
les petits, les petits les piquent: il y a des artes.--Colombe noircie.

Il est difficile, pour ne pas dire impossible, d'chapper longtemps  la
curiosit active et pntrante d'un microcosme o domine l'lment
fminin. Toutes les personnes qui le composent se connaissent  fond, et
elles n'ont gure d'autre sujet d'entretien, d'tude et d'observation,
que les menus vnements d'une existence ferme, oisive, monotone et
insignifiante. La conversation languit souvent, faute d'aliments
substantiels, et tourne dans le cercle vicieux du serpent qui se mord la
queue.--Pigeonne.

On n'a pas tous les jours une nouvelle proie  se mettre sous la dent.
C'est une manne tombe du ciel que la dcouverte d'une flirtation
platonique. On comprend qu'une intrigue, mme la plus innocente, sur un
thtre aussi vide et aussi exigu, soit le point de mire de tous les
regards, le sujet favori de tous les papotages. On s'y cramponne, on le
retourne dans tous les sens et sous toutes les faces. L'oeil attentif
devient alors un microscope qui voit une poutre dans la paille du
voisin, d'un fil on fait un cble, qui se tresse en filet de Vulcain, et
les actes les plus banals sont pess dans des balances en toile
d'araigne. Par exemple, comme renseignements, c'est complet; aucune
police de l'Europe n'est comparable  l'ingniosit des gens d'une
Petite ville, c'est une justice  leur rendre.--Le Pre Spicace.

Il y a des tres, et ils ne sont pas assez rares,  qui le bonheur ou le
plaisir des autres cause une vritable souffrance, et qui se crveraient
un oeil pour aveugler le voisin. Il semble qu'tre heureux, ou seulement
le paratre, est une injure qu'on leur fait, et cette espce, qui se
rencontre  tous les degrs de l'chelle, a cette perspicacit
instinctive particulire aux animaux malfaisants. Un esprit vulgaire n'a
pas assez d'toffe pour tre bon; l o il y a une intelligence troite
et borne, il n'y a pas de ressource, et on peut affirmer ce principe,
que toutes les btes sont mchantes. L'envie est la maladie nationale de
la Province; elle se rvle par la joie secrte qu'inspire le malheur
des autres.

C'est ici que fleurit l'engeance des _plaigneurs_ qui, sous prtexte de
consolations, avec des phrases doucereuses et perfides, sous lesquelles
percent la scheresse du coeur et la fausset du caractre, ravivent la
blessure et retournent le fer dans la plaie.--Vinaigriot.

Un Provincial n'a pas l'habitude de raconter ses projets et de prendre
l'avis du conseil de la commune pour les excuter, ce qui fait que les
gens en sont parfois rduits aux suppositions. A dfaut de la ralit,
l'imagination travaille, les langues vont bon train, chacun s'ingnie 
deviner; mais, comme on dit, o il n'y a rien le roi perd ses droits; 
la fin de tous les bavardages, chacun en est pour ses frais et l'apptit
de curiosit n'est pas calm, faute d'aliment solide. Comme on connat
les saints, on les honore, dit un autre proverbe, et quand on est du
pays, on n'lve pas les commrages  la hauteur de la calomnie. On
garde ses secrets, et on en est quitte pour rpondre d'un air bon enfant
aux questionneurs indiscrets: Vous voulez tout savoir et ne rien
payer.--Codex.

Pont--Mousson n'est qu'une toute petite ville, monsieur, moins grande
que Carcassonne, moins connue que Brives-la-Gaillarde et moins clbre
que Landerneau; eh bien, on pourrait en faire le tour, sans y rencontrer
une personne aussi curieuse qu'un journaliste.--Jean Suie.

Le monde le plus raffin ne supporte pas volontiers le spectacle du
bonheur, le vulgaire ne pardonne mme pas le plaisir des ftes dont il a
sa part. C'est l'ternelle histoire du Chien du jardinier, qui ne mange
pas de pommes, et qui ne permet pas aux autres d'y toucher.

Est-ce qu'on laisse tranquilles deux tres qui s'aiment, dans un salon
de Paris? Est-ce qu'un garon de charrue peut aimer en paix une fille de
ferme, dans un village? A Paris on se drobe, au hameau on se cache; en
Province, c'est impossible, sous le feu de mille paires d'yeux d'Argus.
Si on traverse une rue: Tiens, o va-t-il? Qu'est-ce qu'il va faire par
l? Si vous frquentez une maison, c'est qu'il y a anguille sous roche
et on cherche la femme; si les visites sont rgulires, on la trouve, et
si elles continuent, on la nomme.--Lucrce.--E. Teignoir.

La grande diffrence de Paris et d'une Petite ville, c'est que le
Parisien voit tout  travers le journal, tandis que le Provincial voit
tout par ses yeux, et examine avec une profonde attention ce qui se
passe dans sa ville. Le plus petit vnement, le moindre changement,
tout est un sujet de curiosit et de conversation, tout se remarque et
se discute, une maison qu'on btit, un arbre abattu sur la promenade, le
dpart et l'arrive du train, le passage d'une voiture, la prsence d'un
tranger ou d'un commis-voyageur. Toute la Province se rsume en deux
mots: Voir et Savoir.--Argus.

A Paris, le voisin n'existe pas; quand on veut s'amuser de son prochain
et rire des choses comiques, il faut aller au Palais-Royal ou aux
Varits. Ici, on a le plaisir du spectacle journalier, chez soi, chez
les autres,  l'glise, au march,  la promenade, dans la rue, partout.
Il est vrai que lorsqu'on a la comdie sous les yeux, on est  la fois
spectateur et acteur, et les autres s'amusent de moi comme je me
divertis d'eux. Riez les uns des autres, et faites  autrui ce qu'on
vous fait; c'est le libre-change, un prt pour un rendu avec des
intrts smitiques. Cela ne tire pas  consquence et n'empche pas les
sentiments, au contraire. On a besoin des voisins, aussi bien pour
s'entraider que pour se distraire. Il faut se connatre, s'aimer et se
servir depuis longtemps, pour s'plucher avec dlices et se rendre
service  l'occasion.--Mre Michel.

A Paris, on reste rarement chez soi, en famille; on se mle au mouvement
de la vie gnrale, on appartient  tout le monde; on est sceptique,
goste, indiffrent, mais on n'est pas haineux. On ne peut har des
inconnus; ceux qu'on connat sont nombreux, et on les voit rarement,
rapidement, sans intimit.

La jalousie, l'envie, la haine, l'espionnage, la malveillance, la
calomnie, exigent des loisirs et de l'activit. En dehors du Travail et
du Plaisir, on n'a le temps de rien, les heures sont dvores, et on les
dpense autrement qu' s'occuper des autres et de leurs affaires. A part
les concierges, les domestiques et les fournisseurs, gens intresss 
savoir, les locataires d'une maison ne se connaissent pas mme de nom,
et le deuxime tage ignore ce qui se passe au-dessus de sa tte et sous
ses pieds. Le commrage est circonscrit et localis dans un cercle trs
restreint, la maison et les abords; pour les maisons voisines, on est un
inconnu; aux extrmits de la rue, on serait un tranger; quand on
change de quartier, c'est absolument comme si on changeait de pays. Mais
les hommes sont partout les mmes, on est aussi curieux dans les
capitales que dans les petites villes; seulement, en province, on
patauge dans une mare;  Paris, on glisse sur un lac, et quand on potine
ensemble, c'est  la manire des cygnes qui acceptent le voisinage des
canards.--Loque  terre.

Paris a une capacit d'attention, c'est trois jours; les nouvelles ne
durent jamais plus longtemps, et les absents vont vite. Toutefois, ce
serait une erreur de croire et il serait inexact de dire que le monde
oublie; le monde n'oublie rien. Ce qui est vrai, c'est que son attention
tant toujours sollicite par des sujets nouveaux, il ne s'occupe pas
longtemps de la mme chose; mais il revient volontiers, et le moindre
incident remet sur le tapis une histoire qu'on croyait bien enterre ou
passe  l'tat lgendaire. Enfin, s'il juge trop souvent d'aprs les
on-dit et sur les apparences, c'est qu'il ne connat pas les personnes,
ne peut vrifier les faits et aller au fond des choses.--Un Stendhalien.

On passerait vingt ans  Paris sans connatre la France. Le fond de tous
les rcits est vague et incertain; ce qui passe pour avr le jour est
souvent dmenti le soir; on n'est jamais absolument sr de rien. En
province, il est facile de voir, d'couter, de se renseigner, et
d'acqurir une certitude suffisante sur les gens et les choses.--Flix
qui pottit.

Charles Joliet.

_(A suivre)_



[Illustration: L'HIVER DE 1890-91.--Les bateaux de pche couverts de
glace]



LE DUC DE LEUCHTENBERG

[Illustration: DE LEUCHTENBERG Dcd  Paris le 6 janvier
4894.--Photographie Bergamasco,  Saint-Ptersbourg.]

Le duc Nicolas de Leuchtenberg vient de mourir  Paris: il tait n en
1843. C'tait une des plus minentes personnalits de l'aristocratie
russe. Grand, svelte, blond, sa physionomie respirait une grave
mlancolie que les souffrances de sa dernire maladie avait accentue
encore. Depuis deux ans, en effet, il souffrait cruellement d'une
affection des amygdales et les secours de la science taient
impuissants.

Le mal avait fait de tels progrs dans ces derniers temps que toute
nourriture tait devenue intolrable; la sonde mme ne trouvait plus 
pntrer dans le larynx encombr par les tumeurs: et, dans cet tat
dsespr, les trois mdecins du duc, les docteurs Dieulafoy, Poirrier
et Garrigue, avaient imagin, pour le rconforter, de lui persuader
qu'il tait victime d'un mal hrditaire sans danger, et dont la science
saurait bientt venir  bout.

***

Le duc Nicolas aimait beaucoup Paris et la France. Son titre de duc de
Leuchtenberg rvlait, d'ailleurs, qu'il avait du sang franais dans les
veines, puisque ce titre fut confr en 1847 par le roi de Bavire a son
gendre Eugne de Beauharnais, fils de l'impratrice Josphine. Par sa
mre, la grande-duchesse Marie de Russie, le duc Nicolas tait le
petit-fils du tsar Nicolas Ier et par consquent cousin au deuxime
degr du tsar actuel. On ne saurait souhaiter une parent plus
brillante; la mort du duc Nicolas met en deuil, du reste, non seulement
la cour de Russie, mais aussi les cours de Sude, de Bavire, de
Wurtemberg et de Portugal. Mais le dfunt avait d'autres distinctions
que celles de la race: son esprit ouvert, cultiv, clair,
s'intressait beaucoup aux arts et aux lettres. Le duc Nicolas
frquentait  Paris un grand nombre de salons mondains et littraires,
et notamment celui de Mme la princesse Mathilde. Avant sa maladie, il
suivait assidment les confrences de la Sorbonne et du Collge de
France, il tait l'ami de tous nos grands savants, et s'tait fait
recevoir membre de toutes les Socits scientifiques de la capitale.

Dans la guerre russo-turque, le duc Nicolas de Leuchtenberg avait
command le 27e rgiment des dragons de Kiew; il s'tait conduit trs
brillamment, et c'est depuis lors qu'il avait fix sa rsidence  Paris.
Il s'tait uni, par un mariage morganatique, avec Mme Nadedja
Serguievna, veuve Akinson, ne Annenkof, soeur de Mme la vicomtesse
Eugne Melchior de Vogu. A l'occasion de ce mariage, le tzar avait
confr  Mlle Nadedja Serguievna le titre de comtesse de Beauharnais.
Deux fils, gs de vingt-deux ans et de vingt ans, sont issus de cette
union; ce sont les ducs Georges et Nicolas: l'un suit  Paris les cours
de l'cole des mines, l'autre est lve  l'cole de droit. Ils ont reu
du tzar, il y a deux mois, l'autorisation de porter les titres des ducs
de Leuchtenberg.

Comme on le voit, le dfunt duc avait tenu  ce que ses deux enfants
fussent levs  Paris: Parisien trs lettr et trs raffin lui-mme,
il voulait qu'ils arrivassent  connatre, comme lui, toutes les
finesses de notre littrature et de notre langue, et qu'ils apprissent,
comme lui,  aimer notre pays.

Le corps du duc sera conduit  Saint-Ptersbourg et inhum dans le
caveau de la famille impriale.



M. FOUROUX

La cour d'assises du Var juge en ce moment une cause qui a beaucoup
occup l'attention publique. Un double attrait a fait de ce procs en
avortement un scandale clbre: d'abord, l'attrait malsain mais rel qui
s'attache  tous les crimes o la passion a jou un rle essentiel;
ensuite, le principal accus, M. Fouroux, ancien officier de marine,
tait maire de Toulon quand l'avortement a t perptr. Il avait mme
failli tre dput. Il a t arrt dans la loge municipale du thtre,
cette arrestation du premier magistrat d'une ville de cent mille mes
n'a pas laiss de causer quelque sensation.

Les accuss sont au nombre de quatre: M. Fouroux, Mme de Jonquires, Mme
Audibert et Mme Laure, sage-femme. En quelques mots, voici les faits
relevs par l'acte d'accusation:

M. Fouroux entretenait depuis assez longtemps des relations intimes avec
Mme de Jonquires, Age de trente-six ans, pouse d'un lieutenant de
vaisseau. Au printemps dernier, Mme de Jonquires s'aperut qu'elle
tait enceinte. A cette poque, son mari tait en mer.

Effray des consquences que pouvait avoir cette grossesse et du
scandale qui en rsulterait, M. Fouroux demanda  une ancienne amie,
Mme Audibert, de lui prter ses soins officieux pour prvenir tout
esclandre. Mme Audibert, trs obligeante, trouva, aprs quelques
recherches, une sage-femme--la nomme Laure--dont la discrtion,
l'habilet et la complaisance rendraient tout repos au mnage illgitime
des deux principaux accuss.

Mme Laure fut appele et Mme de Jonquires fut confie  ses soins.
C'est le 11 juin dernier que cette dernire entra en traitement chez la
sage-femme: elle avait t accompagne jusqu'au second tage de la
maison par M. Fouroux lui-mme. Elle y resta jusqu'au 15 juillet, avec
une courte interruption pendant laquelle Mme de Jonquires et M. Fouroux
vinrent  Paris. L'avortement fut consomm.

Comment le crime a-t-il t dcouvert? Ici entrent en scne mille faits
obscurs et compliqus que les dbats qui viennent de commencer tireront
sans doute au clair. Une enqute a t ouverte; Mme de Jonquires,
interroge, a tout avou: et c'est ainsi que les quatre accuss
comparaissent devant le jury du Var pour avoir commis les crimes prvus
par les articles 3, 17, 50 et 60 du Code pnal.

M. Fouroux n'a que trente ans. N de petits bourgeois, il a suivi les
cours de l'cole navale, est devenu enseigne de vaisseau et a donn sa
dmission pour rentrer  Toulon, sa ville natale, et s'y livrer
uniquement  la politique. Nomm maire de Toulon il y a deux ans, il a
chou aux lections lgislatives de 1889. Il s'tait prsent dans la
seconde circonscription de Toulon, contre MM. Magnier et Cluseret; au
second tour il se dsista en faveur de M. Magnier et M. Cluseret fut
lu. Il s'occupait activement de tenter de nouveau les chances du
scrutin  la premire vacance qui se produirait dans le Var, et songeait
dans ce but  former un journal.

A la mairie, Fouroux s'intressait surtout aux grands travaux
d'embellissement et d'assainissement qui ont de tout temps proccup la
municipalit de cette ville sans gouts, sans canalisations srieuses,
livre A toutes les pidmies. Il avait su acqurir ainsi, parmi ses
concitoyens, une certaine popularit.

[Illustration: M. FOUROUX]



[Partition musicale: SCHERZETTO POUR PIANO Par ALFRED MUTEL]



LA COMBE DE PGURE

Quand on monte de Pierrefitte  Cauterets, dans le dfil de roches
sombres qui, de chaque ct, forment de gigantesques murailles,  pic le
plus souvent, et quelquefois surplombant, on aperoit de temps en temps,
au caprice du chemin, une montagne verte qui semble devoir barrer la
gorge  un moment donn: c'est Pgure, au pied duquel est bti
Cauterets.

Sur la face qui regarde le village, c'est une montagne comme tant
d'autres des Pyrnes, et mme plus belle que beaucoup d'autres avec ses
pentes raides plantes de htres qui montent superbes jusqu' ce que les
pins les remplacent; son aspect est honnte, solide; de tout temps
certainement elle a t ce qu'on la voit aujourd'hui, et jusqu' la fin
du monde elle restera ce quelle est. Cependant, quand on la longe pour
continuer aprs Cauterets vers le Pont d'Espagne, on s'aperoit qu'on
lui a accord confiance un peu vite, et que sa face pourrait bien tre
trompeuse. En effet, de ce ct, les boulis de rochers blanchissent
partout le gazon des escarpements et un couloir d'avalanche arrive  une
paroi  pic, au-dessous de laquelle se trouve un cne de djection form
d'un amas considrable de pierres brises avec d'normes blocs pars a
et l jusque dans le lit du Gave qu'ils ont dplac.

Evidemment cette montagne avec son air placide n'est pas ce quelle
parat, et n'a d'une ternelle solidit que l'apparence; en ralit elle
s'effondre.

A quelles poques remontaient ces boulis? Sans plus s'inquiter, on
s'tait dit volontiers que cela datait des temps prhistoriques, et sur
ces pentes en mouvement on avait construit l'tablissement de la
Raillre, tandis que, de l'autre ct du Gave, on avait successivement
bti les bains du Petit-Saint-Sauveur et du Pr, ainsi que la buvette de
Mauhourat. Si quelques chutes de rochers et de pierres se produisaient
de temps en temps, surtout avec les grandes pluies, comme elles
suivaient l'ancien couloir, on n'en prenait pas autrement souci.

***

Les choses en taient l lorsqu'un matin de mai, en 1885, les gens de
service de la Raillre, en arrivant le matin pour prendre leur travail,
virent avec stupfaction que la toiture de leur tablissement avait t
crible la nuit par une vole de mitraille.

Il n'y avait pas  chercher bien loin d'o venait ce bombardement: de la
combe de Pgure.

L'moi fut vif; la saison commenait. On se remua, et tout bas on cria
au secours.

L'administration rpondit en nommant une commission compose
d'ingnieurs des mines, des ponts-et-chausses, etc., qui devait visiter
la montagne malade et indiquer les remdes  appliquer; depuis des
centaines d'annes elle gurissait des gnrations de baigneurs avec ses
sources,  son tour de se soigner. C'tait l des personnages
considrables par leurs situations officielles au moins, et
l'administration aurait certainement fait de son mieux. Mais leur
grandeur mme les attacha au rivage du Gave. Quand il aurait fallu aller
tter le pouls de la montagne  l'endroit mme o il battait, on
dlibra en examinant de loin son sommet; d'ailleurs n'tait-elle pas
rpute inaccessible? et son air se trouvait tout  fait d'accord avec
sa rputation: tout d'abord une grande paroi  pic, polie par les eaux
et par les pierres, puis au-dessus des pentes croulantes. Le rsultat de
ces dlibrations fut qu'il n'y avait de pratique qu' laisser agir les
forces de la nature: quand tout ce qui tait en mouvement serait tomb,
on aviserait.

En pleine montagne ce prudent conseil aurait pu tre adopt. Mais en
laissant les forces de la nature agir sur les pentes de Pgure, elles
crasaient tout simplement les baigneurs, et dans un temps donn
emportaient les tablissements construits aux abords du couloir parmi
lesquels il s'en trouve un bti au griffon d'une source, celle de la
Raillire, dont la rputation universelle attire tous les ans 12 ou
15,000 malades.

Il est vrai que l'on pouvait descendre cette source et en tablir la
distribution  un endroit o elle ne serait pas menace: cela aussi fut
propos, et mme un commencement d'excution eut lieu. Mais qui ne sait
que les eaux minrales et surtout thermales prises  leur source ne sont
pas du tout les mmes que celles qu'on conduit  une certaine distance
pour la commodit des malades, la paresse des mdecins ou les avantages
de? bateliers? Que perdent-elles en route? Quelquefois toutes leurs
qualits.

Descendre la Raillre et les autres sources en danger, c'tait la ruine
de Cauterets  bref dlai, ainsi que de toute la contre.

Heureusement le pays avait un dput qui ne s'occupait pas seulement des
affaires personnelles de ses lecteurs influents, mais qui avait souci
aussi des intrts gnraux de son arrondissement, et son nom--M.
Alicot--ne doit pas tre omis ici, car si les forces de la nature n'ont
point t abandonnes  leur caprice et au hasard, comme on le
proposait, c'est  son initiative,  ses dmarches,  son insistance,
qu'on le doit: ce qui, soit dit en passant, n'a pas empch ce mme
arrondissement, et particulirement les Cautersiens, de le lcher aux
dernires lections. Il agit auprs du ministre et demanda
l'intervention du service forestier; n'y a-t-il pas dans nos codes une
loi sur le reboisement des forts? jamais plus belle occasion de
l'appliquer ne s'tait prsente.

Je ne sais pas s'il est bien juste de dire que le service forestier
accepta cette tche d'autant plus volontiers que les mines et les
ponts-et-chausses s'taient rcuss, mais le certain, c'est que, sans
trop savoir  quoi il s'engageait, il ne recula pas: on verrait 
l'oeuvre.

Ce qu'il vit, quand les tudes commencrent sous la direction de M.
Demontzey, inspecteur gnral des forts avec le concours de MM. Loze,
inspecteur de reboisement, et Franois Delon, garde-gnral au mme
service, c'est qu'on se trouvait en prsence d'une montagne en
dislocation.

Et cet tat de dislocation rendit mme les tudes du terrain assez
difficiles pour qu'on dt s'attacher avec les cordes  ceux des blocs
bouls qui, momentanment arrts dans leur chute, trouvaient un point
de rsistance suffisant pour porter le poids d'un homme.

On arriva ainsi au pied d'une combe forme de blocs granitiques entasss
dans un enchevtrement gigantesque qui reposait sur une couche de
pierrailles et de sable; c'tait un vritable chaos mouvant amoncel 
15 ou 1,800 mtres d'altitude. Quand il pleuvait, ou quand les neiges
fondaient, ces pierrailles et ce sable se trouvaient entrans. Et quand
il faisait sec, c'tait le sable seul qui coulait continuellement, comme
il l'et fait dans un immense sablier.

***

Elles taient rellement considrables, les difficults, et telles,
qu'aprs l'examen on pouvait les considrer comme insurmontables:
l'altitude  laquelle on devait travailler variait entre 1,700 et 2,800
mtres: la montagne inaccessible manquait d'eau;  cette hauteur la
neige commenait en septembre pour ne disparatre qu'en juin; enfin il
fallait travailler dans un couloir au-dessous duquel se trouvaient des
tablissements thermaux frquents, de 5 heures du matin  6 heures du
soir, pendant les quelques mois o le travail tait possible, et aussi
au-dessus d'un chemin, celui de la Raillre Mauhourat, qui, pendant
l't, est littralement couvert de buveurs et de voitures; qu'un bloc
partit, qu'une pierre chappt aux ouvriers, et une catastrophe se
produisait.

De plus, on se trouvait en prsence d'un phnomne gologique dont on ne
connaissait pas la cause: tait-il d  des tremblements de terre?  la
nature mme du granit craquel?  des dpts sdimentaires, ou bien
encore  la fameuse faille des Pyrnes? On n'en savait rien.

La premire ide qui se prsenta fut de construire un barrage au bas de
la combe, un peu avant que la montagne soit coupe par un -pic de 4 ou
500 mtres, qui la runit au Gave; si on pouvait le btir assez solide
et assez haut, il arrterait les blocs en mouvement, exactement comme
les grands barrages retiennent les eaux, celles du Furens 
Saint-Etienne, en Algrie celles du Sig.

Avant d'entreprendre un pareil travail, on eut heureusement l'ide
d'organiser des expriences pour se rendre compte de la trajectoire des
blocs, et alors on constata qu'il suffisait de mettre une pierre en
mouvement pour qu'elle en entrant avec elle des centaines, des
milliers d'autres, qui se prcipitaient avec des bonds effrayants; des
blocs de granit de 20 mtres cubes passaient  30 mtres au-dessus du
sol de la combe. Quel barrage, si bien construit qu'il ft, rsisterait
 la pousse de ce bombardement?

Du grandiose on se rabattit sur le simple et le petit. Ce qui semblait
faire l'instabilit de ces masses de rochers, c'tait la fuite du sable:
qu'on parvint  l'arrter, et tout s'arrtait en mme temps.

Mais comment produire cet arrt? On pensa  employer un systme de
petits murs en pierres sches, car le manque d'eau rendait tout autre
systme de maonnerie impraticable et on le combinerait avec des
gazonnements auxquels on aurait recours toutes les fois que la pente du
terrain le permettrait; mais, au lieu de commencer le travail par la
base comme cela se fait ordinairement, on l'entreprendrait par le
sommet, puisqu'il tait impossible de placer des ouvriers dans le fond
de la combe o ils seraient infailliblement crass par les pierres
toujours en marche.

Si c'tait beaucoup d'avoir trouv le traitement  employer, les moyens
d'excution ne prsentaient pas moins de difficults; ce n'tait pas
dans des conditions ordinaires de travail qu'on se trouvait plac, mais
en pleine montagne,  une altitude variant entre 1,500 et 2,000 mtres,
sur des pentes considres jusqu' ce jour comme  peu prs
inaccessibles; il fallait un chemin pour que les ouvriers pussent
arriver  un chantier et il fallait un petit chemin de fer Decauville
pour apporter les blocs qui entreraient dans la maonnerie, ainsi que
les plaques de gazon qu'on irait prendre sur une autre montagne, celle
de Cambasque, pour en garnir les pentes mouvantes de Pgure; enfin il
fallait aussi construire,  une certaine hauteur, des baraquements o,
du lundi au samedi, logeraient les ouvriers qui ne pouvaient pas tous
les matins commencer leur journe par cette ascension.

Ce fut la route muletire qu'on attaqua d'abord, en allant l'amorcer 
une lieue environ de Cauterets, un peu aprs la cascade du Ceriset;
aujourd'hui elle a atteint 1,900 mtres, et elle sera termine l'anne
prochaine. Trac sur le versant sud du val de Jeret, en pleine fort,
elle monte en lacets par des pentes trs douces et  certains endroits
on se trouve sur des corniches d'o l'on a des -pics de 500 mtres
au-dessus du Gave qui bouillonne dans son troite valle. Je l'ai suivie
par une belle matine d'aot, et bientt elle sera sans conteste une des
plus agrables promenades des Pyrnes; douce aux jambes, gaie aux yeux
avec ses fleurs qui la bordent, bien boise, car, contrairement  ce qui
se passe habituellement, on n'a abattu d'arbres que tout juste ce qu'il
fallait pour qu'elle se glisst sous l'ombrage de ceux qu'on a
respects--faisant ainsi oeuvre de forestiers et non d'ingnieurs
toujours prompts aux abattis.

Quand cette route muletire fut assez avance, elle servit  apporter
les rails du chemin de fer qu'on ne pouvait pas monter  dos d'hommes
par les glissoirs des avalanches et l'on commena le traitement de la
combe.

La premire chose  entreprendre tait de la dbarrasser des blocs
instables, dj en mouvement ou menaant de se dtacher; et cette
opration tait celle qui exigeait le plus de coup d'oeil et de
prudence, car on s'exposait  mettre tout le sommet de la montagne en
marche, sans trop prvoir o les morceaux iraient.

Attachs par des cordes aux parties solides, les ouvriers--qui tout
d'abord se firent prier--entreprirent cette besogne, et au moyen du
levier, de la poudre ou de la dynamite selon les circonstances, ils
prcipitrent, en commenant par le sommet, tous les blocs qu'on ne
pouvait pas consolider; puis, le terrain dblay, pour soutenir les
blocs plus solides et les pierrailles ou mme les parties dclives sur
lesquelles l'herbe n'avait pas chance de reprendre, on construisit des
murs de soutnement en maonnerie sche, de 5  6 mtres de hauteur,
s'tageant les uns au-dessus des autres; et, cela fait, on plaqua toutes
les pentes avec des gazons bien feutrs dans lesquels on respectait
soigneusement les touffes de rhododendrons et d'airelles qui s'y
trouvaient; on les fixa avec des piquets jusqu' ce que les racines se
fussent implantes dans le sable.

Depuis que le travail est commenc avec cette double combinaison de murs
et de gazonnements, c'est--dire depuis quatre ans, il est arriv  la
moiti de la combe  peu prs; mais, comme les difficults ont beaucoup
diminu par cette raison que la combe se rtrcit vers son goulot, il
semble qu'il faudra moins de temps pour l'achever qu'on en a pris pour
l'amener au point o l'on en est. Le chemin muletier va tre termin; on
connat la montagne; et les ouvriers qui, au dbut, taient rares pour
travailler dans la combe, sont aussi nombreux maintenant et aussi
rsolus qu'on peut le dsirer.

Car, malgr le danger trs rel, il n'y a jamais eu d'accidents depuis
le premier jours des travaux: pas un ouvrier n'a t bless; et, dans la
saison des bains, pas un des nombreux baigneurs qui se suivent en
procession sur le chemin qui longe la base du couloir n'a t effray
par la chute d'un bloc maladroitement chapp. C'est alors  de
certaines heures o les buvettes et les bains sont habituellement ferms
qu'on fait partir les blocs qui doivent tomber, et pendant ces heures la
route est barre; lorsqu'elle est ouverte aucun de ceux qui circulent l
tranquillement en digrant leur verre d'eau ne se doutent qu' 1,000 ou
1,100 mtres au-dessus de leur tte s'excutent des travaux
considrables, qui  Paris ou dans un rayon moins loign
solliciteraient la curiosit gnrale et la visite de tous les reporters
du monde; mais c'est dans les Pyrnes qu'ils s'accomplissent, et vous
savez, les Pyrnes, a n'est pas prcisment parisien.

Les deux vues que nous donnons montrent l'une la besogne qu'il y avait 
entreprendre et l'autre le rsultat obtenu. Dans la premire un ouvrier
retient le wagon charg, la voie tant lgrement incline de manire 
ne rendre la traction ncessaire qu'au retour des wagons vides. Dans
l'autre, les travaux de soutnement sont  peu prs termins. La
photographie a t prise au moment o un des ouvriers va donner, au
moyen de la corne d'appel, le signal d'arrt de la circulation sur la
route de la Raillire, tandis qu'un autre dresse le drapeau rouge
rglementaire.

***

Quoi que nous ayons dit, Paris aurait pu se faire, jusqu' un certain
point, l'ide des travaux entrepris, car  l'Exposition, dans le
pavillon des forts, un diorama en reprsentait une petite partie, celle
du sommet, en ce moment termine. Mais, bien que rendu avec beaucoup de
chic, ce diorama ne parlait pas, et c'tait l son tort, puisque la
plupart de ceux qui passaient devant lui ne comprenaient rien  ce qu'il
voulait reprsenter.

Est-ce qu'un jour, dans un groupe de visiteurs qui certainement avaient
souci de la fortune de la France, cette exclamation ne fut pas lche
devant ce diorama;

--C'est piti de voir gaspiller l'argent des contribuables dans de
pareils travaux de fortification, excuts par des forestiers.

Il est vrai que devant le diorama qui faisait pendant  celui-l et
reprsentait la canalisation de torrents dans les Basses-Alpes, un
prsident de section, s'adressant  ses jurs, leur disait:

--Maintenant, messieurs, nous arrivons  un curieux exemple de la
culture de la vigne dans les Alpes.

Je sens que cette observation, qui a cependant t entendue par de
nombreux tmoins, peut paratre un peu forte; est-ce la rendre
vraisemblable de dire quelle appartient  un architecte... parisien?

Hector Malot.



[Illustration: UNE MONTAGNE QUI S'CROULE.--Commencement des travaux de
soutnement de la combe de Pgure (Pyrnes).]

[Illustration: UNE MONTAGNE QUI S'CROULE.--Vue prise au cours des
travaux de soutnement. (Voir l'article page 35.)]



[Illustration.]

LA MODE

On a dn beaucoup en dcembre: on dansera beaucoup en janvier, les
ftes officielles prludant aux ftes mondaines qui attendent le dernier
glas du carnaval pour chanter leurs premiers fredons.

La robe du soir est donc  l'ordre de l'anne nouvelle. Dj habilles
d'hiver pour les visites du matin, les Parisiennes songent dsormais aux
robes de gala par lesquelles, cet hiver, elles conquerront une beaut
nouvelle, une sduction neuve et originale.

Elles sont bien jolies, les robes du soir qui s'achvent dans l'atelier
de nos grands faiseurs, avec leur grce souple de fourreaux chatoyants,
le long desquels glissent les pierreries. Jolies,  une seule critique
prs: je veux parler de la manche que quelques femmes portent, avec le
corsage dcollet, tout  fait longue et boutonne au poignet. C'est l
une erreur regrettable et une incontestable faute de got. Car, pour
garder sa ligne pure, le corsage du soir devrait tre absolument sans
manches. Moins il est empt d'toffe, plus le bras s'allonge lgant,
et la simple paulette, sertissant la blancheur des paules de sa ligne
lumineuse, suffit  l'encadrer, en ce genre de toilette. Ou bien, pour
le demi-dcollet--la demi-peau!--la manche Louis XV, arrte au-dessus
du coude et l'enchssant d'une mousse de dentelle, de faon  laisser
libre l'avant-bras que moule le long gant de saxe.

Tout ce qui, en dehors de cela, engonce le bras et en rompt la ligne,
est assurment de got mdiocre. Le gigot a t, sous Louis-Philippe,
une mauvaise plaisanterie de quelque couturire naturaliste--le
couturier n'tait pas encore invent!...--Et la manche Valois, bouffante
du haut, boutonne au poignet, qui s'accordait peut-tre avec l'poque,
est aujourd'hui due aux ultra-maigres qui possdent, pour bras, une
paire d'chalas.

La robe du soir, donc, pour tre logique et gracieuse, doit tre sans
manches; ou, du moins, avoir le moins de manches possible. Elle se fait
de deux sortes: lgre pour les trs jeunes femmes, lourde pour celles
qui ont pass vingt-cinq ans ou qui ne dansent plus.

***

La robe lourde est en velours, en satin ou en lampas. Le satin est trs
 la mode, cette anne. Aussi le velours de nuance tendre, bleu clair,
vert ple ou mas. Peu de garniture, bien entendu. Mais des broderies
d'or ou de pierreries au corsage et en panneau  la jupe assez longue,
unie derrire, drape devant.

Le satin et les velours mls sont d'un effet fort heureux. Le velours,
alors, forme le dos du corsage, s'allonge sur la jupe en ailes troites,
ainsi que les pans d'un trs long habit. Le satin est couvert de
broderies.

Mais il y a toujours, dans le mlange des toffes, beaucoup de
fantaisie, partant beaucoup d'imprvu. La robe tout en satin, comme la
robe tout en velours, est bien plus correcte, bien plus classique.
Combien est lgant du satin rose de Chine, avec une fine broderie d'or
et d'argent en entredeux, au-dessus de l'ourlet, courant sur le ct, en
fermeture au petit corsage, tout brod, comme une cuirasse! Ou, sur du
satin jaune d'or, l'ourlet brod et paillet d'or, avec l'toffe
ramage, en relief, de tout petits bouquets galement brods d'or.
Encore bien aristocratique en sa simplicit somptueuse, une robe en peau
de soie blanche que garnit, en fichu, enchssant la gorge, du vieux
point de Venise.

Le mme point de Venise, rattach en godets, forme draperie autour de la
jupe et il enferme les hanches, nou  la pointe du corsage, comme le
fichu l'est  la poitrine.

Les robes lourdes, portes aux premires ftes, sont celles
d'aujourd'hui. Les robes lgres seront celles de demain. En voici une
de crpe blanc, que rayent d'troits rubans de mme nuance. Par
derrire, la jupe ronde, comme presque toutes les jupes lgres, est
monte  gros plis plats, et le ruban, pass en sens inverse, coupe en
travers chaque pli, de haut en bas. Le corsage dcollet,  longue
pointe, est en satin crme avec un fichu nou de crpe. Pour manches,
des branches de cerisier en paulires. Les mmes branches, en grappes,
retiennent la jupe sur le ct. Dans les cheveux, petite couronne de
cerises sertissant le chignon.

***

Une autre toilette est de satin rose. Une draperie de crpe hortensia
festonne au bord de la jupe, toute frange de violettes: le tout voil
par une jupe de crpe rose, tout unie et ourle, en bas, de plusieurs
plis plats. Le corsage en crpe, fronc  la vierge, avec gorgerette de
violettes. Une robe de crpe blanc, avec fond de peau de soie, est plus
simple encore: pour toute garniture,  la jupe, trois rangs de broderie,
pointille d'argent, cerclant l'ourlet. Au corsage, la gorgerette, aussi
de broderie, descend en pointe devant et derrire. Les manches, noues
de satin, faites d'un seul bouillon de crpe. Une autre, en tuile lilas,
est couverte, devant, de larges chevrons de satin lilas qui forment
comme un corps d'abeille; tandis que, derrire, les bandes de satin
descendent toutes droites. Le corsage tout en satin, avec draperie de
crpe et guirlande-sautoir de lilas. Des lilas aussi dans la jupe, en
longues grappes.

Je finis par une toilette en quelque sorte intermdiaire, le crpe de
Chine tenant le milieu entre la robe lourde et la robe lgre, plus
souple que la premire, moins habille que la seconde, trs facile 
porter et convenant aux rceptions de demi-gala. Celui-ci de nuance
mauve, la jupe drape, plisse en bas comme un tablier d'enfant. Des
noeuds de velours lilas soutiennent les draperies, formant sur le ct
des demi-guirlandes. Le dos et la trane en tulle mauve, coup de bandes
de crpe de Chine, le devant du corsage tout drap, en crpe de Chine,
nou de velours lilas.

Violette.



[Illustration: HISTOIRE DE la SEMAINE]

Les lections snatoriales.--On a procd dimanche dernier, conformment
 la Constitution, au renouvellement d'un tiers du Snat. Il y avait 
pourvoir  la vacance de 81 siges, sur lesquels 65 taient occups par
des rpublicains et 16 par des conservateurs. Le scrutin a donn les
rsultats suivants: 75 rpublicains, 6 conservateurs.

Les rpublicains ont donc gagn 10 siges, qui se rpartissent ainsi: 2
dans le Pas-de-Calais, 1 dans la Seine-Infrieure. 1 dans le
Tarn-et-Garonne et 3 dans la Vienne.

En consquence, sur les 300 membres qui composent le Snat, on comptera
238 rpublicains et 55 monarchistes. Il y a encore une lection  venir,
celle de l'Inde, qui aura lieu demain, et six siges  pourvoir par
suite de dcs. Comme il est probable que ces derniers seront occups
par des snateurs appartenant  la mme opinion que ceux dont ils
prendront la succession, le Snat sera dfinitivement constitu de la
faon suivante: 244 rpublicains et 56 monarchistes.

Le scrutin du 4 janvier a fait entrer  la Chambre Haute sept dputs:
MM. Maxime Lecomte, Deprez, Vignancourt, Vilar, Dautresme, R.
Waddington, Brugnot.

Sur les 74 rpublicains lus, 29 sont nouveaux. Ce sont, outre les 7
dputs qui viennent d'tre cits: MM. Camescasse, ancien prfet de
police, Gomot, Barrire, Jean Dupuy, directeur du _Petit Parisien_,
Levrey, Brusset, Leporch, Gravier, Ranc, Lefvre, Lesouef, P. Casimir
Prier, Regismantet, Lo Aym, Rolland, Angles, Edmond Magnier,
directeur de l'vnement, Couteaux, Thezard, Salomon, Jules Ferry,
Joigneaux.

Dans le dpartement de la Seine, seuls M. de Freycinet, prsident du
Conseil, et M. Poirier ont t nomms au premier tour. Ont t lus
ensuite, au troisime tour, MM. Tolain, Ranc et Alexandre Lefvre.

La premire chose  constater, c'est que depuis 1876, anne  laquelle
remonte l'institution du Snat, la majorit rpublicaine de cette
assemble n'a fait que progresser.

Aux lections des inamovibles en dcembre 1876 et aux lections
gnrales de janvier 1877, il y eut 114 rpublicains lus et 156
conservateurs.

Aux lections de janvier 1879, lors du premier renouvellement par tiers
des snateurs lus par les dpartements, il y eut 82 lections qui
donnrent la majorit aux rpublicains. Ceux-ci se trouvrent alors au
nombre de 160 et les conservateurs au nombre de 140.

En janvier 1882, les rpublicains enlevrent 66 siges sur 79 et la
majorit rpublicaine du Snat atteignit alors 190 membres. En 1885, les
rpublicains gagnrent encore 25 siges, en sorte que la minorit
conservatrice fut rduite  90 membres.

Enfin, en tenant compte des lections partielles de 1888 et des
rsultats de dimanche dernier, on constate que, depuis 1876, les
rpublicains ont gagn 99 siges perdus par les conservateurs.

Il y l un mouvement intressant  signaler; cependant l'opinion
publique se montre gnralement moins frappe des questions d'ordre
gnral que de celles qui concernent les personnes. Aussi l'attention
s'est-elle porte cette fois moins sur l'ensemble des lections que sur
deux candidats qui,  des titres divers, occupent une place importante
sur la scne politique, M. de Freycinet et M. Jules Ferry.

On ne doutait pas de l'lection de M. de Freycinet, qui ne compte plus
ses victoires, quel que soit le terrain sur lequel il se prsente. Si, 
l'Acadmie, il ne l'a emport qu'au troisime tour--et on n'a vu l
qu'une suprme coquetterie de l'illustre compagnie qui a voulu laisser
croire que cette candidature tait discute--ici le prsident du Conseil
a triomph, et haut la main, au premier tour. Il obtient 579 suffrages
sur 654 votants, c'est--dire une majorit inconnue dans les prcdentes
lections de la Seine. C'est presque l'unanimit. Elle s'explique par
les sductions qu'exerce le talent de cet homme politique habitu 
rsoudre tous les problmes en mathmaticien doubl d'un orateur, mais
on assure aussi que les dlgus snatoriaux ont voulu surtout acclamer
en lui le ministre de la guerre, c'est--dire celui qui personnifie
aujourd'hui la dfense nationale. S'il en est ainsi, il n'y a qu'
s'incliner, le mobile principal des lecteurs de la Seine tant de ceux
qui ne sauraient tre discuts, et on ne peut que constater une fois de
plus, avec une nouvelle allgresse, la promptitude avec laquelle
s'apaisent toutes les querelles de partis quand le patriotisme est en
jeu.

L'lection de M. Jules Ferry a une relle importance  un tout autre
point de vue. Il reprsente la politique coloniale inaugure par la
nouvelle rpublique et, en ce qui concerne la politique intrieure, il a
t considr longtemps comme l'homme d'tat le mieux arm pour rsister
aux prtentions excessives des radicaux ou des socialistes. Plus d'une
fois, le snateur des Vosges sera amen  prendre la parole pour
s'expliquer sur ce qu'on appelle les aventures de notre politique
coloniale dont on le rend, avec injustice parfois, personnellement
responsable. Mais il est permis de se demander si l'attente gnrale ne
sera pas trompe, quand M. Jules Ferry sera appel  prendre rang dans
les questions qui divisent les esprits. Depuis le moment o il a d se
tenir  l'cart, bien des vnements se sont produits qui ont modifi
profondment la classification des partis et il est probable que
l'ancien ministre aura quelque peine  reconnatre lui-mme la voie dans
laquelle il doit s'engager, s'il veut remplir le rle pour lequel
l'opinion s'imagine qu'il a t cr. Quoi qu'il en soit, son
intervention dans les dbats parlementaires est attendue avec curiosit.

Election lgislative.--L'lection de l'arrondissement de Saint-Flour,
(Cantal), a donn les rsultats suivants: M. Bory, vice-prsident du
conseil gnral, rpublicain, lu par 6.353 voix, contre 3.165  M.
Andrieux, ancien dput.

Conseil municipal de Paris.--La commission des finances du conseil
municipal avait fait croire que, rompant avec de vieilles habitudes,
cette assemble discuterait et voterait le budget de la prfecture de
police. Il n'en a rien t et, en sance, le conseil a mis son vote
annuel, c'est--dire qu'il a refus les crdits ncessaires  la police
de la capitale.

Ce n'est pas tout, le conseil a vot le rtablissement d'un chapitre du
budget qui, sous couleur de bonne comptabilit, dtache une partie des
services administratifs qui doivent dpendre de la direction
prfectorale pour la placer sous le contrle immdiat du consul.

Le ministre de l'intrieur a fait signer ds le lendemain par le
prsident de la Rpublique deux dcrets qui annulent ces deux dcisions.
Le conflit que l'on croyait cart se trouve donc renatre avec plus de
violence que jamais.

Mais, en revanche, il n'est que juste de porter  l'actif du conseil
municipal une dcision qui sera trs gnralement approuve. La majorit
a rduit de 146,000 francs  20,000 le crdit affect aux bataillons
scolaires. C'est leur suppression  brve chance, car ce crdit de
20,000 fr. ne peut servir qu' couvrir les frais de liquidation de cette
fcheuse institution. Elle disparatra sans laisser de vifs regrets,
mme parmi ceux qui l'ont invente, ou patronne au dbut.

Amrique du Nord. _La rcolte des Sioux._--Les Indiens poursuivent la
lutte avec cet acharnement et ce mpris de la vie dont l'_Illustration_
a donn une ide dans un de ses derniers numros, en montrant les
preuves terribles par lesquelles consentent  passer ceux d'entre eux
qui veulent acqurir le titre de guerrier. La guerre  laquelle ils se
livrent sera d'autant plus meurtrire qu'elle ne rpond en rien aux
rgles que se sont imposes les peuples civiliss. Les Indiens se
postent sur un point, attendent au passage les troupes fdrales ou les
attirent dans une embuscade, et, aprs avoir dirig sur l'ennemi un feu
bien nourri, n'hsitent pas  se retirer dans des rgions  peu prs
inaccessibles.

C'est un combat de ce genre qui a eu lieu la semaine dernire. Un
courrier arriv  Omaka avait apport la nouvelle que les Indiens
avaient entour et incendi la mission de Clay Creek, ou se trouvaient
des prtres, des religieuses et plusieurs centaines d'enfants. Un
rgiment de cavalerie, envoy immdiatement sur les lieux, a trouv
l'cole en feu; la mission, qui est  une certaine distance de l'cole,
n'tait pas encore atteinte.

La cavalerie a failli tre enveloppe par les Indiens, dont la plupart
se tenaient en embuscade, tandis que cinq ou six cents d'entre eux
occupaient l'attention des soldats. Au moment o l'enveloppement tait
presque complet, un autre rgiment de cavalerie est arriv et a pu
disperser les rvolts qui ont pris la fuite dans toutes les directions.
Les troupes ont d rentrer  Pine Ridge, sans avoir, en somme, obtenu de
rsultats srieux.

Aussi le gnral qui commande l'expdition a-t-il t oblig d'adopter
un plan dont l'excution demandera un certain temps. Il se propose
d'organiser un mouvement combin, grce auquel il pourra entourer
compltement le camp principal des Peaux-Rouges et les mettre dans la
ncessit de se soumettre en les rduisant par la famine.

Dj les Indiens souffrent terriblement de la faim, et aussi du froid.
Les expditions qu'ils entreprennent de temps  autre ont moins pour but
de rencontrer les troupes fdrales que de piller les fermes afin de s'y
approvisionner de btail et de chevaux; en prsence des difficults,
chaque jour plus grandes, qu'ils rencontrent, quelques-uns ont dj t
amens  faire leur soumission, car tous ne sont pas des guerriers et il
y a l des vieillards, des femmes, des enfants, qui cdent aux
souffrances qui leur sont imposes. Les guerriers eux-mmes, d'ailleurs,
eux qui ne craignent ni le fer ni le feu, rsisteront-ils  la faim?

_La pche dans la mer de Behring_.--On a vu dernirement, par le message
du prsident des tats-Unis, que la question de la pche dans la mer de
Behring tait loin d'tre rsolue. Les ngociations avec le gouvernement
anglais continuent, mais sans amener des rsultats apprciables, et la
prochaine campagne va commencer sans qu'une solution soit intervenue.

Or, on affirme que les armateurs anglais qui pratiquent cette pche
arment leur flottille, mais en prenant la prcaution dangereuse
d'embarquer sur leurs navires des armes et des munitions, de faon 
permettre aux quipages de rpondre par la force, s'ils taient
inquits dans l'exercice de ce qu'ils considrent comme leur droit. Il
y a donc  prvoir des conflits srieux, si, comme on l'assure d'autre
part, le gouvernement des tats-Unis est dcid  la rsistance.

Chine: les rceptions diplomatiques.--Les moeurs de la Chine subissent
peu  peu une transformation qui permet de croire que, dans un avenir,
encore assez loign il est vrai, ce pays rentrera dans la loi commune
qui rgle les rapports qu'ont entre eux tous les peuples civiliss.
Evidemment le grand empire d'Extrme-Orient reste encore ferm 
l'tranger, mais petit  petit les points de contact s'tablissent et
par la force des choses la rgle d'tat en vertu de laquelle les
trangers sont tenus  l'cart devient moins absolue.

A ce point de vue il convient de signaler le dcret que vient de rendre
l'empereur pour tablir d'une faon dfinitive dans quelles conditions
doivent avoir lieu les rceptions accordes au corps diplomatique.
L'empereur dit notamment:

....Conformment aux prcdents crs par S. M. l'empereur Tung-Tchen
et dsireux de montrer notre empressement  l'gard des puissances, nous
voulons augmenter le nombre de nos rceptions. Nous dcrtons donc
qu'une rception en l'honneur des ministres et chargs d'affaires
trangers aura lieu dans le courant de la premire lune de l'anne
prochaine et que le Tsong-Li-Yamen prendra d'avance les ordres
ncessaires pour fixer le jour de cette rception. Le lendemain un
banquet sera offert au corps diplomatique. Cette crmonie sera rpte
tous les ans  la mme poque. De plus,  chacune des ftes d'tat qui
doivent tre des occasions de rjouissances pour tous, le Tsong-Li-Yamen
recevra des ordres  l'effet d'offrir un banquet au corps diplomatique.

Ces dispositions montrent que nous avons le plus sincre dsir
d'entretenir et d'affermir continuellement nos bonnes relations avec les
pays amis.

Sans exagrer la porte de ce document, il est permis de remarquer le
ton de courtoisie et mme de cordialit dans lequel il est crit. A ce
point de vue il a une signification qui mritait d'tre note au
passage.

La pche des moules.--On sait que la pche et le commerce des moules
taient interdits pendant plusieurs mois de l'anne. D'une part, on
esprait ainsi aider  la reproduction de ces mollusques; d'autre part
on estimait qu'il y avait danger pour la sant publique  permettre le
commerce des moules  l'poque du frai.

L'administration vient de lever ces interdictions et dornavant on
pourra pratiquer toute l'anne la pche des moules,  pied et en bateau,
sur les moulires dont le prfet maritime ou le chef de service de la
marine aura autoris l'exploitation.

Ce dcret est intressant  mentionner, en ce qu'il tend  dtruire un
prjug trs rpandu, comme on en jugera par le passage suivant du
rapport adress  ce sujet au prsident de la Rpublique par le ministre
de la marine.

Quant  la toxicit des moules pendant le frai, elle mritait de
retenir l'attention et je ne me suis dcid  carter ce second motif
par lequel se dfendait subsidiairement le rgime des dcrets de 1853 et
1859 qu'aprs avoir eu recours aux lumires des savants les plus
autoriss. Le comit consultatif des pches maritimes, dans un rapport
publi au Journal officiel du 26 mai 1889, a dmontr que les accidents
causs par l'ingestion des moules sont excessivement rares et qu'ils ne
se produisent que lorsque ces mollusques ont sjourn dans les eaux
stagnantes ou souilles des ports, mais qu'il n'y a aucune corrlation 
tablir entre l'poque du frai et la nocivit de ces coquillages. Le
comit consultatif d'hygine publique, consult  son tour sur cette
question, l'a rsolue dans un sens absolument identique,  la date du 10
mars dernier.



Ncrologie.--M. A. Peyrat, snateur.

Le vice-amiral Aube, ancien ministre de la marine.

M. Charles Sanson, ancien commissaire-gnral de la section tunisienne 
l'Exposition universelle.

M. Andouill, ancien inspecteur des finances, sous-gouverneur honoraire
de la Banque de France.

M. A. Saillard, ingnieur civil, prsident de l'association des anciens
lves de l'cole des Hautes-tudes commerciales.

M. le baron Gustave Ambert, frre du gnral rcemment dcd, ancien
trsorier gnral.

M. Boulart, ancien dput, prsident du comit royaliste des Landes.

M. de Cazaneuve, prsident du tribunal de Villeneuve-sur-Lot.

Mme veuve Nathalie Vattier, ne Barely, connue sous le pseudonyme de V.
Vattier d'Ambroyse, auteur de plusieurs livres d'ducation pour les
jeunes filles.

M. Mackensie Grieves, membre du Jockey-Club, connu comme un des
meilleurs cavaliers de Paris.



LES THTRES

Opra-Comique: l'_Amour veng_, deux actes, de M. Aug de Lassus,
musique de M. de Meaupou.

A la dernire soire de l'an de grce 1890, la direction de
l'Opra-Comique a pay sa dette envers M. Crescent, lequel, vous ne
l'ignorez pas, a fond un prix et pour les auteurs dramatiques, et pour
les musiciens. Aux termes de l'acte de donation, le posie et la
partition couronns doivent tre reprsents dans l'anne. Le thtre
reoit dix mille francs du ministre  la condition que l'ouvrage sera
jou dix fois. Commercialement parlant, l'affaire est rmunratrice, et
pourtant, on ne peut croire quelles difficults elle rencontre dans son
excution. Il semble,  voir les rsistances de l'administration, que ce
soit l une des clauses les plus pnibles de son cahier des charges. A
bien prendre la chose, le thtre a le plus grand intrt  ce concours
dont le but est de lui rvler des auteurs inconnus. Les manuscrits
arrivent en quantit invraisemblable. Par centaines. Les partitions sont
moins nombreuses, mais les juges ont encore  dcider entre une
vingtaine d'ouvrages. Jusqu' ce jour, les grandes esprances dans
l'inconnu ont t dues; les rvlations subites ne se sont pas
manifestes; mais qui sait? les surprises viendront peut-tre; en tout
cas, cette fois encore, la tentative n'a pas t sans succs, et le
public a accueilli avec une grande faveur les deux actes de M. Aug de
Lassus dont M. de Meaupou a crit la musique.

La pice a pour titre: l'_Amour veng_.

Les mfaits commis par l'Amour contre les hommes et contre les dieux
sont en si grand nombre que Jupiter, dans un accs de justice et de
morale, fait prendre ros, et l'attache  un arbre avec des chanes de
roses. Le captif fait retentir les bois de ses gmissements et de ses
lamentations  ce point que le bon Silne, appel par ses cris,
s'approche du malheureux, et touch de ses larmes consent  le dlivrer.
Silne met pourtant une condition  cet acte gnreux: il veut tre aim
par la toute-puissance d'ros. La chose est d'autant plus facile que
l'Amour trouve un double bnfice  cet acte: il paye sa dette de
reconnaissance envers Silne d'abord, et il se venge ensuite du matre
des dieux, qui a abus de sa puissance envers lui, simple immortel. ros
inspire donc une folle passion pour Silne  la belle Antiope, que
Jupiter poursuit. Aussi, quand le roi de l'Olympe dclare sa flamme  la
belle, celle-ci lui rpond-elle, avec tout le respect du  son rang,
quelle le vnre, mais quelle aime Silne: le coup a port, et
l'amour-propre de Jupiter s'indigne d'un tel choix et d'une telle
prfrence.

La vengeance d'ros va plus loin encore: le dieu malin montre au dieu
puissant le groupe amoureux dans la joie de leurs bats; Jupiter ne se
possde plus, et, pendant qu'Antiope va cherche des fruits pour djeuner
sur l'herbe en compagnie de Silne, Jupiter se saisit du matre ivrogne
et lui ordonne de renoncer  l'amour d'Antiope, sinon il deviendra plus
affreux encore que par le pass. Silne se le tient pour dit et,  son
retour, Antiope, tonne, ne trouve plus qu'un amoureux transi qui se
refuse  ses caresses. L'humiliation est entre au coeur de la femme
ddaigne. Au fond, ros est bon diable, et,  la prire de Jupiter, il
se laisse toucher. Il parle  Antiope en faveur du matre des dieux, et
elle oublie rapidement Silne qui, du reste, aura le vin pour se
consoler.

Sur ce pome mythologique M. de Meaupou a crit une fort agrable
partition, dont l'originalit peut tre discute, mais dont l'lgance
et le got, ne sauraient tre mis en question. Il y a l un musicien des
plus dlicats et des plus distingus. Il serait fcheux que le talent de
M. de Meaupou ne ft pas mis une seconde fois  l'preuve. Le succs me
semble assur d'avance aprs cette premire exprience de la scne, j'en
ai pour garant et les couplets de Silne, et les duos d'amour de Silne
et de Jupiter avec Antiope, et le _quartetto_ trs scnique qui a eu les
honneurs de la soire.

C'est M. Fugre qui tient le rle difficile de Silne. M. Fugre est 
coup sr un des meilleurs chanteurs et un des meilleurs comdiens qu'ait
eu, et depuis longtemps, l'Opra-Comique. Chaque cration nouvelle
affirme son autorit. Il est parfait sous les traits de ce dieu des
buveurs qui, avec un comdien moins sr de lui-mme, pouvait facilement
tourner  la caricature. La majest de Jupiter se perd dans le jeu
hsitant de M. Carbone; mais la voix de tnor de ce chanteur ne manque
ni d'accent ni de chaleur. Une gracieuse personne, Mme Bernart, joue
agrablement le rle d'Antiope. Quant  ros, il est reprsent par Mlle
Chevalier qui est une chanteuse de talent et une comdienne des plus
intelligentes; mais ces qualits de l'art auraient t insuffisantes,
dans le rle dshabill de l'Amour, si la nature ne s'tait charge de
parfaire le personnage. C'est complet.

M. Savigny.



[Illustration: NOS GRAVURES]


L'ANTHROPOPLASTIE GALVANIQUE

Les hommes se sont toujours montrs jaloux de rendre  leurs morts un
culte particulier et cependant ils n'ont jamais accord qu'un intrt
trs mdiocre  la conservation des cadavres. Les gyptiens assuraient,
il est vrai, la conservation des morts par des soins mticuleux.
Daubenton et plus rcemment Czermak nous renseignent  cet gard. Il
existait, dans l'ancienne gypte, des officines spciales o les
cadavres taient soumis  des manipulations plus ou moins compliques:
les corps taient immergs dans des bains antiputrescibles, puis
envelopps par les parents avec des milliers de bandelettes. Mais on
peut affirmer que l'embaumement gyptien tait pour ainsi dire une
exception: les riches seuls pouvaient y prtendre. A notre poque, l'art
des embaumements n'a pas fait de grands progrs. On se contente le plus
ordinairement de pousser dans les artres du cadavre une injection
strilisante dont la composition varie, et on se proccupe peu de ce qui
adviendra. Au surplus, de mme qu'en gypte, au temps de Ptolme, ce
mode de conservation n'est appliqu que trs exceptionnellement.

Faut-il rechercher dans l'imperfection des procds le peu de got que
nous paraissons avoir pour la momification ou l'embaumement?
Obissons-nous fatalement  une loi de la nature,  cette loi formule
dans ces paroles de l'vangile: _pulvis es et in pulverem reverteris?_
Le docteur Variot, un des mdecins les plus distingus des hpitaux de
Paris, rpond  ces deux questions en proposant  ses contemporains
l'emploi des procds galvanoplastisques pour obtenir des momies
indestructibles. Le Dr Variot mtallise notre cadavre tout entier: il
l'enferme dans une enveloppe de bronze, de cuivre, de nickel, d'or ou
d'argent, suivant les caprices ou la fortune de ceux qui nous survivent.
Donc plus de putrfaction et plus de poussire. Voil une invention qui
pique votre curiosit? Vous voulez savoir comment procde le Dr Variot?

Jetez les yeux sur les dessins que nous avons fait excuter dans le
laboratoire de la Facult de mdecine o M. Variot poursuit ses
recherches. Dans un double cadre  quatre montants, runis en haut et en
bas par des plateaux carrs, vous voyez le corps d'un enfant sur notre
dessin de premire page, le cadre est dispos sous une cloche
pneumatique; sur celui ci-dessus il est plac dans un bain de sulfate de
cuivre. Le corps de l'enfant a t perfor  l'aide d'une tige
mtallique. Une des extrmits de cette tige butte contre la vote du
crne, tandis que l'autre est enfonce comme un pivot dans une douille
de mtal de l'appareil situe au centre du plateau infrieur du cadre.
Le cadre support est un cadre conducteur de l'lectricit. Les montants
et les fils conducteurs ont t soigneusement isols avec du caoutchouc,
de la gutta ou de la paraphine. Le courant lectrique est fourni par une
petite batterie de trois piles thermo-lectriques Chaudron. Un contact
mtallique dentel, en couronne, descend du plateau suprieur et appuie
lgrement sur le vertex du petit cadavre; la face plantaire des deux
pieds et la paume des mains reposent sur deux contacts. En outre, des
contacts ont t chelonns sur les quatre montants mtalliques du
cadre, pour tre appliqus aux points voulus, avec la possibilit de les
dplacer  volont.

Avant de plonger cet appareil dans le bain galvanoplastique, il faut
rendre le corps bon conducteur de l'lectricit. A cet effet,
l'oprateur badigeonne la peau du cadavre avec une solution de nitrate
d'argent, ou bien encore il pulvrise cette solution sur la surface
cutane au moyen d'un instrument trs connu: le pulvrisateur dont vous
vous servez, mesdames, pour vous parfumer. Cette opration faite, la
peau est devenue d'un noir opaque; le sel d'argent a pntr jusque dans
le derme. Mais ce sel d'argent il faut le rduire, c'est--dire le
sparer de son oxyde. On y parvient avec beaucoup de difficult.

[Illustration: Immersion du sujet dans le bain galvanique.]

Le double cadre est plac sous une cloche dans laquelle on fait le vide
au moyen d'une trompe  eau et ou on fait pntrer ensuite des vapeurs
de phosphore blanc dissous dans le sulfure de carbone. C'est une
opration dangereuse, comme toutes les oprations o le phosphore en
dissolution jolie un rle quelconque. C'est le dtail de cette opration
qui est fidlement rendu par notre grand dessin. A droite nu garon de
laboratoire veille au fonctionnement rgulier de la trompe. Vous voyez 
gauche de l'oprateur une sorte de marmite en fonte aux parois trs
paisses et dans laquelle la solution de phosphore est soumise, au moyen
d'une petite lampe  gaz,  une temprature assez leve pour en assurer
la vaporisation.

Quand les vapeurs phosphores ont rduit la couche de nitrate d'argent,
la peau du cadavre est d'un blanc gristre; elle est comparable  la
surface d'une statue de pltre qu'on aurait rendue conductrice. Il n'y a
plus qu' procder aussi rapidement que possible  la mtallisation. A
cet effet, le cadre double est immerg dans le bain de sulfate de
cuivre. Nous n'avons pas  dcrire cette opration que tout le monde
connat. Sous l'influence du courant, lectrique, le dpt mtallique se
fait d'une faon ininterrompue; les molcules de mtal viennent se
dposer sur la peau du cadavre, et y forment bientt une couche
continue, l'oprateur doit rgler avec grand soin les envois
d'lectricit afin d'viter un dpt mtallique grenu et sans cohrence.
En dplaant  propos les contacts, il substituera  la peau une corce
de cuivre qui se moulera sur toutes les parties sous-jacentes. En
surveillant attentivement l'paisseur du dpt jet sur le visage, sur
les mains, sur toutes les parties dlicates du corps, il obtiendra un
moule fidle qui rappellera exactement les dtails de conformation et
les teintes de la physionomie. Un bon dpt de 1/2  3/4 de millimtre
d'paisseur offre une solidit suffisante pour rsister au ploiement et
aux chocs extrieurs. L'paisseur de 1/2  3/4 de millimtre d'paisseur
ne doit pas tre dpasse pour l'enveloppement mtallique du visage et
des mains qui seront, ainsi rigoureusement mouls. Sur le tronc,
l'abdomen, les premiers segments des membres, le cou, la conservation
intgrale des formes plastiques est beaucoup moins importante; aussi, si
on le juge utile pour consolider la momie mtallique, on atteindra une
paisseur de dpt de 1 millimtre  1 millimtre et demi.

Quel est l'avenir rserv  ce procd de momification que le Dr Variot
appelle l'anthropoplastie galvanique? On ne saurait le dire. Il est
infiniment probable que les cadavres mtalliss ne figureront jamais
qu'en trs petit nombre dans nos ncropoles et que longtemps, longtemps
encore, nous subirons cette loi de la nature que nous rappelions en
commenant: _pulvis es et in pulverem reverteris_. Nous sommes
poussire, et nous retournerons en poussire! L'inventeur de
l'anthropoplastie n'accorde d'ailleurs  la mtallisation totale du
cadavre qu'une importance mince. Le but de ses recherches tait surtout
de donner aux muses et aux laboratoires de nos Facults de mdecine des
pices anatomiques en parfait tat de conservation, des pices trs
fidles, trs exactes, plutt que d'arracher nos cadavres aux vers du
tombeau.

Marcel Edant.


L'AMIRAL AUBE

La mort, en enlevant l'amiral Aube, vient de clore cruellement une belle
carrire de marin. Elle avait commenc en 1840. Le jeune Aube n'avait
alors que quatorze ans, il tait n en 1826  Toulon, o son pre tait
le fond de pouvoirs du trsorier-payeur gnral du Var. Il se distingua
au Sngal, tant lieutenant de vaisseau: de 1870  1878. il fit  bord
du _Seigneley_ une remarquable campagne dans le Pacifique: il tait
capitaine de vaisseau. Ensuite, il commanda la _Sane_ en escadre: il
fut promu contre-amiral en 1880 et fut nomm gouverneur de la
Martinique. Il tait  peine en fonctions quand clata une terrible
pidmie de fivre jaune: le flau, qu'il combattit avec courage,
l'atteignit lui-mme dans ses plus chres affections en emportant Mme
Aube. L'amiral ne tarda pas  quitter son gouvernement pour commander en
second l'escadre d'volution. Il fut nomm vice-amiral.

Mais la partie active et pratique de la carrire de l'amiral Aube n'est
pas la partie essentielle, bien qu'il y ait dploy de grandes qualits
d'nergie, de dcision, de bravoure, et qu'il y ait montr une rare
connaissance de la mer. Depuis sa jeunesse, l'amiral Aube avait t
proccup d'ides de rformes importantes: il fut appel  les mettre en
lumire et  les appliquer comme ministre de la marine le 7 janvier
1886; il resta au ministre jusqu'en mai 1887.

Nous vmes alors  la tribune du parlement cette figure nergique de
marin, nullement banale ni conforme au type courant du loup-de-mer
classique. Son visage aux traits saillants et droits, dont le dessin
nergique tait accus encore par les cheveux blancs, plants drus et
taills en brosse; son oeil clair et net, sa haute stature,
constituaient une physionomie qu'on n'oubliait point. Il avait dans son
regard--l'avons-nous dit?--un peu de cet clat aigu et fixe qui illumine
la face des penseurs. Tout de suite, on vit que l'amiral Aube ne
passerait pas, indiffrent et inactif, dans une administration qui ne
lui semblait pas en harmonie avec les progrs modernes. Comme tous les
novateurs, il fut ardemment discut. Il avait des partisans trs
dvous, il eut des adversaires irrconciliables, il tait un voyant
pour les premiers, il n'tait qu'un visionnaire pour les seconds.
L'exprience--j'entends: une exprience complte, longue et
dcisive--n'a pas encore termin ce dbat passionn et passionnant.


LA MORT DU LIEUTENANT PLAT

L'infanterie de marine vient de faire une nouvelle perte au Tonkin:
c'est celle du lieutenant Plat, tu  la prise de Long-Sat, le 13
novembre dernier.

Notre gravure, excute d'aprs un croquis fait sur les lieux par un
officier du corps expditionnaire, le lieutenant Brezzi, reprsente le
moment o ce malheureux jeune homme tombe mortellement frapp prs du
fortin o il s'tait courageusement plac pour mieux prendre le dessin
de l'intrieur du village, occup par les pirates. M. Plat tait
officier d'ordonnance du gnral Godin, et, depuis son arrive au
Tonkin, il avait excit l'admiration de ses chefs et de ses camarades
par son infatigable entrain et sa grande intelligence. Du reste, cet
officier s'tait dj fait connatre par un remarquable voyage au
Fouta-Djalon, qu'il avait fait en 1887-88 en Afrique. On peut lire le
rcit de cette belle exploration dans l'intressant ouvrage: _Deux
compagnes au Soudan franais_, que vient de publier le colonel Gallieni,
sous les ordres duquel le lieutenant Plat avait accompli ses travaux au
Soudan. Cette mort fait un grand vide dans l'infanterie de marine, mais
on sait que les trous sont vite combls dans cette arme d'lite, qui
cependant n'en est plus  compter ses pertes, depuis notre installation
au Tonkin.


LES BATEAUX DE PCHE PENDANT L'HIVER

L'_Illustration_ consacrait, dans son dernier numro, une srie de
dessins  ceux pour qui les rigueurs de l'hiver sont la source d'une
joie nouvelle, les patineurs, qui ne sont jamais si heureux que lorsque
le thermomtre leur assure une belle gele. Mais,  ct de ces
privilgis qui regardent comme un plaisir de trouver un climat sibrien
 la porte du Bois de Boulogne, combien sont nombreux ceux qui souffrent
de cette temprature exceptionnelle dans nos climats!

Au premier rang de ces victimes du froid, il faut sans contredit placer
les marins, pour qui la gele, quand elle est assez forte pour agir sur
l'eau de mer, est une vritable torture. Ceux qui ont pass le cap Horn
dans la saison des glaces ou qui ont sjourn sur les bancs de Terre
Neuve en hiver racontent, comme une des preuves les plus pnibles de
leur existence toujours si rude, les douleurs de ces terribles
campagnes. Les embruns jaillissent sur l'avant du bateau: partout o ils
viennent se projeter, la glace se forme; la voile et les focs ne sont
plus qu'une masse compacte, ainsi que les haubans qui prennent l'aspect
d'arcs-boutants de cristal.

Nous n'en sommes pas tout  fait l encore sur nos ctes, mais nous en
approchons et les amateurs de pittoresque n'ont qu' se rendre sur notre
littoral de Normandie pour avoir une ide de la navigation au Cap Horn.
Les barques de pche reprsente notre collaborateur Koerner, rentrent au
port, l'avant recouvert d'une vritable cuirasse de glace et ornes
stalactites qui pendent le long du beaupr et des ralingues de foc,
voquant, dans ces rgions que nous ne connaissons gure que sous
l'aspect ensoleill de l't, le tableau d'une expdition au ple Nord.



CHARME DANGEREUX

PAR

ANDR THEURIET

Illustrations d'MILE BAYARD

Suite. Voir nos numros depuis le 13 dcembre 1890.


XI

Ds qu'elle eut tourn l'angle de la rue, Thrse parcourut d'un regard
anxieux la portion lumineuse du boulevard Dubouchage et tressaillit en
apercevant une rapide silhouette qui s'lanait chez le costumier, dont
le magasin encore clair s'ouvrait non loin de l'avenue de la Gare.
Elle devina Jacques plutt qu'elle ne le reconnut et elle rsolut
d'pier le moment o il reparatrait sur le trottoir.--En face du
magasin, de l'autre ct de la chausse, il y avait entre deux platanes
un banc noy dans l'ombre des faades voisines. Thrse s'y assit et s'y
dissimula de son mieux. Novice  ce mtier d'espion dont elle avait
honte, elle s'effarait au moindre bruit. Elle s'imaginait que le regard
de chaque passant se fixait sur elle avec une curiosit
souponneuse--injurieuse peut-tre--et elle tremblait que quelque
chercheur d'aventures, enhardi par l'obscurit, n'et la tentation de
s'arrter et de lui parler. Un quart d'heure s'coula, un quart d'heure
d'angoisse, puis la porte du costumier se rouvrit; dans la projection
blafarde produite par l'clairage intrieur, Thrse vit surgir un moine
blanc et ses derniers doutes s'vanouirent. Jacques n'avait mme pas
pris la prcaution de se masquer; il stationna un moment sur les marches
pour rabattre son capuchon sur sa tte nue, puis, retroussant sa robe,
il s'loigna dans la direction de la place Massna. Malgr l'motion qui
l'oppressait et lui paralysait les jambes, la jeune femme fit effort sur
elle-mme et le suivit.

D'un pas allgre il longeait les arcades, sans se douter de l'espionnage
auquel il tait soumis. Il traversa la place pleine d'un va-et-vient de
masques et ne ralentit sa marche qu' l'angle du pont et du quai. A
quelque distance, derrire lui, l'ombre noire de Thrse ctoyait
prudemment le mur du parapet. Quand Jacques arriva au square des
Phocens, il resta un moment indcis et pitinant sur place comme
quelqu'un qui attend avec impatience. Thrse profita de ce qu'il lui
tournait le dos pour se glisser parmi les massifs du square, et l,
invisible, mais pouvant facilement distinguer ce qui se passait sur le
quai, elle attendit  son tour. La solitude et le silence de ce jardin
contrastaient avec les joyeuses rumeurs qui bourdonnaient dans la
direction de la rue Saint-Franois-de-Paule. Les chants des masques
montaient au loin, mls  des bouffes de musique; plus prs, aux
abords du pont des Anges, la plainte trs douce de la Mditerrane sur
les galets coupait mlancoliquement le brouhaha de la fte. Neuf heures
sonnrent. Le trot de deux chevaux retentit sur le pont et, entre les
branches  demi-effeuilles des poivriers, Thrse aperut un quipage
entirement drap de blanc, qui vint stopper sur le quai. En mme temps
elle vit Jacques se dtacher du trottoir, traverser la chausse et
courir vers la mystrieuse voiture.--Blanche sur le fond blanc du
landau, une femme se souleva  demi et fit un signe de la main; un valet
de pied revtu d'un domino ouvrit la portire au moine qui, d'un bond,
prit place  ct de l'lgante forme fminine. Puis le laquais remonta
sur son sige et, au pas, le landau gagna la rue
Saint-Franois-de-Paule, tandis que Thrse, dont les genoux
flchissaient, s'asseyait consterne sur l'un des bancs du square...

Etait-ce possible? Aprs quinze mois de mariage!... tre rduite, non
plus mme  se dbattre contre de vagues soupons, mais  constater dans
les conditions les plus humiliantes le mensonge et l'infidlit de
l'homme en qui elle avait religieusement plac toute sa confiance, toute
sa tendresse! Elle tordait l'une dans l'autre ses mains glaces et
cherchait  se faire du mal, comme si la douleur physique et eu le don
de chasser ce cauchemar atroce... Hlas! non, ce n'tait pas un mauvais
rve, Thrse vivait en pleine ralit--une ralit brutale dont
l'treinte la meurtrissait impitoyablement.--Elle entendait les bruits
de fte du carnaval, elle distinguait encore le trot des chevaux qui
emportaient Jacques et Mme Liebling vers le Corso, et le grincement des
roues sur le sable se rpercutait dans son cerveau endolori. Elle n'eut
eu qu' se lever et  courir pour rattraper les coupables et prendre
Jacques en flagrant dlit de tratrise... Mais  quoi bon?... Elle en
avait assez vu pour qu'il ne lui restt plus la moindre incertitude.
L'croulement tait total; elle tait sature de souffrances et n'avait
plus la force d'en supporter de nouvelles. D'ailleurs, elle ne pouvait
laisser plus longtemps seules Mme Moret et Christine. Il ne fallait pas
que les deux femmes se doutassent de ce qui passait; c'et t pour la
petite mre un coup trop rude, et pour Christine trop de satisfaction. A
la pense de ce qui arriverait si la conduite de Jacques tait connue de
Mme Moret, Thrse se retrouvait courageuse.--Non, cette tragdie devait
rester cache au fond de son coeur. L'humanit lui commandait d'viter
un clat capable de tuer cette vieille mre qui la chrissait comme sa
fille et qui croyait en son fils comme en Dieu. L'explication aurait
lieu avec Jacques seulement; ils auraient  chercher ensemble une
solution qui mnagerait la tendresse de Mme Moret tout en sauvegardant
la dignit de l'offense. Et, d'un pas prcipit, emportant sa
dsolation au milieu des rumeurs de la fte, Thrse gagna la rue
Carabacel par le chemin le plus court.

Pendant ce temps, le landau de Mme Liebling descendait lentement la
rampe de la rue Saint-Franois-de-Paule.

--Vous le voyez, murmurait Mania, rpondant par une lgre pression 
l'treinte fivreuse de Jacques, j'ai tenu parole... A propos,
n'avez-vous point de loup?... Oui... Eh bien, masquez-vous.

--Vous avez peur d'tre vue avec moi? demanda ce dernier tout en
obissant.

--Non, certes... Sachez que la peur du qu'en dira-t-on ne m'a jamais
arrte. Ce que j'en fais est surtout dans votre intrt... Croyez-vous
bien utile que les journaux de Nice publient demain que vous vous tes
promen avec moi au Corso?... Vous devriez au contraire me remercier de
ma gnrosit. Je vous pargne de la sorte sinon des remords, du moins
les reproches... lgitimes d'une personne qui vous est chre!

Tandis qu'elle lui parlait de ce ton demi-railleur et demi-srieux qui
lui tait familier, Jacques haussait les paules et se mordait les
lvres. En ce moment, cette allusion directe  ses devoirs de mari
gtait son bonheur en remuant au fond de lui de fcheux scrupules. Il se
renfona avec humeur dans un coin du landau et garda un silence
embarrass.

La voiture prenait la file et s'engageait dans la piste du Corso, au
milieu de la foule tasse de chaque ct de la chausse et sur les
gradins de l'amphithtre. La lune n'tait pas leve, et sous un ciel
diamant d'toiles les tribunes demeuraient enveloppes dans une ombre
crpusculaire. Le fond de la place avait l'air d'un lac noir o
s'agitaient des masses confuses. A travers les gradins de l'estrade, des
vendeurs de _moccoletti_ circulaient, offrant leurs paquets de minces
cierges emmanchs  des roseaux.  et l, une lueur trouait la nuit;
les _moccoletti_ jetaient dans l'obscurit le scintillement falot de
leurs lumignons souffls  chaque instant, puis se rallumant pour
s'teindre encore. En bas, des pierrots blafards se trmoussaient au
milieu de la piste o alternaient deux orchestres. En cette pnombre,
des voitures de masques, vagues et silencieuses comme des fantmes,
dfilaient, drapes de blanc, claires de lanternes blanches,
capricieusement dcores: l'une d'elles tait enguirlande de virginales
fleurs d'amandier; une autre, vaste berceau tendu de mousseline,
contenait un ple foisonnement de nourrices et de bbs; une troisime,
capitonne de fourrures, tranait des htes disparaissant sous des
pelisses neigeuses. Le landau de Mania, drap de peluche, tait couvert
d'un tapis de juliennes et de violettes blanches; du milieu de cette
jonche odorante surgissait  demi la jeune femme, coiffe d'une toque
de peau de cygne, emmitoufle dans sa pelisse de chvre du Thibet et
semblable  une Nixe Scandinave.

Les masques des voitures et les dominos des tribunes se lanaient des
boules de papier qui s'miettaient tout  coup en l'air, et des
giboules floconnantes s'parpillaient sur les blanches apparitions de
ce fantastique dfil. Les danses mmes des masques autour des quipages
prenaient des apparences de rve sous la tremblante clart des toiles
ou  la clignotante lueur des _moccoletti_. Peu  peu Jacques se
laissait gagner par cette voluptueuse fantasmagorie. L'aspect de ces
blancheurs duvetes et fuyantes, la musique berceuse des valses, lui
donnaient des sensations toutes neuves. Ces airs de danse, entendus
autrefois et accompagnant maintenant de leur mlodie familire l'trange
dfil des masques plissants, lui remuaient mollement le coeur. Il lui
semblait assister  la rsurrection des heures de jeunesse dont il
n'avait pas joui; les joies entrevues  vingt ans, ardemment convoites
et dont il avait fait son deuil, apparaissaient tout  coup  sa porte,
comme voques par une baguette ferique, et facilement ralisables.
Sous les blanches fourrures qui l'enveloppaient, il sentait le contact
tide du corps de Mania. A la discrte et brve clart des _moccoletti_,
il distinguait le scintillement des yeux de la jeune femme et le mobile
sourire de ses lvres. Il n'osait point parler, comme s'il et craint
qu'au son de ses paroles tout ce dlicieux rve ne se fondit ainsi qu'un
givre; mais sa main avait cherch celle de Mania, et, l'ayant
rencontre, ne la quittait plus.

Prise galement sans doute par la nouveaut charmante du spectacle,
tourdie par ce lent tournoiement  travers des ombres fuyantes,
heureuse de savourer un plaisir non encore got, Mme Liebling ne
retirait pas sa main. Les deux paumes se touchaient, les doigts
s'treignaient...

--Merci! murmura Jacques d'une voix touffe.

--Rapidement elle lui posa sur les lvres le bout de son ventail de
plumes.

--Ne parlez pas! chuchota-t-elle, vous feriez envoler le charme.

Elle oubliait elle-mme  ce moment son scepticisme  l'endroit de
l'amour et se sentait mollement incline  s'attendrir; mais elle
gardait sa rpugnance pour les phrases sentimentales. Les dclarations
sans cesse pareilles  l'aide desquelles les amoureux se croient obligs
de traduire ce qu'ils prouvent lui avaient toujours paru d'une banalit
ridicule et, au milieu de cette blanche ferie du Corso, elle souhaitait
que rien de vulgaire ne gtt la joie exquise et rare qu'elle
ressentait. Elle se trouvait dans cette disposition d'me o la femme
est remue jusque dans le trfonds de son tre et o, pour un amant, le
silence est le plus puissant des auxiliaires. A cet instant, sans que
Jacques s'en doutt, sous cette lumire assoupie, dans ce doux
tournoiement mystrieux, son coeur s'alanguissait et s'en allait
amoureusement vers lui. Elle se livrait presque mentalement; ses yeux se
fermaient, ses lvres devenaient froides. Elle et voulu tre devine
et, sans qu'un mot ft prononc, emporte dans une longue, silencieuse
et berceuse treinte...

Aprs avoir deux fois long la piste, le landau gagnait le Cours o les
ples files de pitons et d'quipages se fondaient comme de la neige
dissoute dans l'blouissante phosphorescence de la lumire lectrique.
Les rayons incandescents traversaient dans toute sa longueur la rue
Saint-Franois-de-Paule et baignaient d'une coule d'argent en fusion la
lente procession des voitures. Sous cette clart mtallique et vibrante,
les jolies femmes emmitoufles de dentelles, les moines blafards et les
pierrots enfarins apparaissaient comme des personnages de la _Comedia
dell'arte_. Cela donnait une impression  la fois sensuelle et tendre,
pareille  celle que laissent les comdies de Musset ou les mlodies de
Mozart. Involontairement Jacques se remmora la reprsentation de _Don
Juan_; il revit Mania entrant dans sa loge, tandis que Faure et la
Ludkoff chantaient _La ci darem la mano_. Au moment o le landau
passait devant l'Opra-Municipal, il se pencha vers Mme Liebling et lui
dit:

--C'est l que je vous ai aperue pour la premire fois... Comme vous
tiez belle, et comme le duo de Zerline et de Don Juan tait en harmonie
avec votre beaut!... Je n'entendrai plus jamais la musique de Mozart
sans vous avoir devant les yeux.

L'intensit de la lumire, clairant la rue comme en plein jour, avait
tir Mania de son rve alangui. Elle dgagea sa main, et hochant la
tte:

--Ah! soupira-t-elle. _Don Juan!_... Cette musique-l est l'image de la
vie: le trio des masques, la chanson de Zerline, la srnade, puis
l'arrive du Commandeur  travers les danses; les dominos et les
musiciens qui s'enfuient peurs; le sducteur qui s'enfonce dans les
dessous et, finalement, le rideau qui tombe...--Elle eut un sourire
dsabus, puis regardant Jacques droit dans les yeux:

--Voici galement la fin de la fte et le moment des adieux,
ajouta-t-elle pendant que le landau, aprs avoir gravi la rue,
dbouchait sur le quai presque dsert.

Jacques tressaillit, et, lui saisissant brusquement le bras:

--Non, s'cria-t-il, ne nous quittons pas ainsi... Accordez-moi encore
une heure, je vous ai  peine parl!

--Le silence est d'or, interrompit Mania en secouant de nouveau la
tte... Mais soit! promenons-nous encore une heure, puisque vous le
dsirez, et causons raisonnablement, comme des camarades... O
voulez-vous aller? Je ne vous propose pas de retourner au Corso; il ne
faut pas rver deux fois le mme rve.

--J'irai o vous voudrez, rpondit-il enchant, peu m'importe, pourvu
que je sois prs de vous!

--Baptiste, dit la jeune femme en se penchant vers le cocher,
conduisez-nous sur la route de Villefranche.

Le cocher dirigea ses chevaux vers la place Garibaldi. Mania s'tait
enveloppe dans sa pelisse et avait t son loup.

--Comme vous tes belle! murmura Jacques, en se dmasquant  son tour et
en la contemplant de l'air d'un homme en extase.

--De grce, pas de compliments, sinon je rentre  la maison!... Non,
parlez-moi de vous, de votre peinture et de vos tudes. Voil qui
m'intressera bien plus que vos fleurettes  la franaise.

Et, commenant la premire, elle se mit  l'interroger curieusement sur
son enfance, sur son village et ses annes de dbut  Paris.--Jacques,
drout par ce caprice qui coupait court aux tendres effusions dont il
avait rv de remplir cette heure de tte--tte, rpondit d'abord trs
laconiquement, puis, peu  peu aiguillonn par les rflexions
spirituellement suggestives dont Mania entremlait ses interrogations,
il s'chauffa et devint loquent en causant des choses qui le touchaient
intimement. Il conta ses premires impressions en face de la nature, et
ses joies solitaires lorsqu'il tudiait au milieu des bois ou dans
l'atelier de Lechantre. Il parla de la faon dont il comprenait son art,
de ses luttes pour serrer de plus prs la vrit, et il numra ses
projets de tableaux. Il voulait, dans une srie de grandes toiles,
retracer toute la vie campagnarde: la fenaison, la moisson, les
semailles, les amours villageois, un enterrement de jeune fille.

Tandis qu'il discourait, ses yeux ptillaient, son front s'illuminait,
ses traits irrguliers prenaient une originale expression de beaut
intellectuelle, et Mania, penche vers lui, coutait avec un intrt
croissant les confidences de cette me d'artiste enthousiaste et nave.
Cette mondaine raffine gotait avec un renouveau d'motion la verdeur
sauvage, la sincrit absolue, d'un esprit  la fois lmentaire et
merveilleusement dou. En entendant le peintre dcrire avec amour ses
friches natales, embaumes de serpolet, ou ses champs labours exhalant
au soleil leur bonne odeur de terre, elle retrouvait en elle-mme les
sensations d'une enfance passe au milieu des plaines galiciennes et ses
yeux se mouillaient.--Au moment o il se dpitait du tour que prenait la
conversation, Jacques,  son insu, agissait plus fortement sur le coeur
de Mme Liebling que s'il lui et adress la plus brlante des
dclarations.

Pendant cette premire partie de l'entretien, le landau descendait la
rue Sgurane et longeait le port, dont les feux rouges et jaunes
luisaient dans l'obscurit. On distinguait confusment un fouillis de
mts, de vergues et de chemines. Toutes ces lignes noires surgissaient
de l'ombre et s'entrecroisaient sur le ciel plus clair.--Maintenant les
chevaux gravissaient la rampe de Montboron, borde de jardins en fleurs
et de villas endormies. Quand ils arrivrent au sommet de la monte, la
lune dj chancre se leva au-dessus du Mont-Gros et claira d'une
tranquille lumire les dcoupures de la cte jusqu' la presqu'le du
cap Ferrat. La mer trs calme talait sa nappe d'argent, estompe tout
au fond par une brume lgre. On la voyait ourler d'un liser blanc les
roches de la presqu'le, puis reparatre, scintillante, au-del de cette
langue de terre et se confondre au loin avec les bleutres contours des
montagnes. Sur cette blancheur laiteuse, l'architecture des terrasses et
les massifs des jardins ressortaient en masses fonces et vigoureuses.
a et l un rayon de lune piquant dans ce noir des taches d'une clart
vive mettait en lumire le feuillage verniss d'un magnolia ou
l'panouissement d'une touffe de roses. Le vent s'tait assoupi. Une
paix profonde enveloppait la route solitaire et, par intervalles, une
bouffe aromatique se rpandait comme une caresse dans l'air
transparent.

--Oui, certes, continuait Jacques, j'aime la peinture; elle m'a donn de
grandes joies, mais aucune n'est comparable  celle que j'prouve en ce
moment sous ce beau ciel, par une nuit enchante, auprs de vous... si
prs que la tte me tourne  l'odeur de ces tubreuses qui sont  votre
corsage!

En mme temps, d'un geste hardi il s'empara de l'une des tiges fleuries
qui mergeaient dans l'entrebillement de la pelisse, il la portait 
ses lvres et la cachait dans son froc de moine.

--Vous retombez dans votre vieux pch, dit Mania en fronant le
sourcil; ne pouvez-vous donc causer une demi-heure avec une femme sans
dbiter des compliments ou sans commettre une inconvenance?

--Soit, je suis fou, balbutia-t-il, est-ce ma faute si vos yeux me
grisent comme un vin trop fort?

--J'en suis dsole en ce cas, rpliqua-t-elle gravement, car vous ne
devez pas vous enivrer de ce vin-l.

--Et pourquoi? s'cria-t-il imptueusement.

--Parce que vous n'tes pas libre, rpartit-elle.

--Libre! murmura-t-il irrit, qui donc est libre en ce monde?... Il
m'est impossible de ne pas vous aimer et vous ne pouvez m'en empcher...
Toute passion sincre est irrsistible.

--Voil de beaux principes! reprit-elle en raillant; supposez un instant
que quelqu'un soit trs amoureux de Mme Jacques Moret et lui tienne ce
mme langage... Seriez-vous charm qu'il mt votre thorie en pratique?

Jacques se mordait les lvres et redevenait silencieux. Cette nouvelle
allusion  Thrse lui faisait prouver un sentiment de honte et de
gne. Il tait  la fois agac et choqu. Tout ce qu'il y avait en lui
de dlicat et de loyal souffrait d'entendre prononcer le nom de
l'honnte femme qu'il mditait de tromper, par celle qui avait provoqu
cette trahison. Cela lui semblait une profanation plus coupable presque
que la trahison elle-mme. Puis, par un singulier ddoublement de sa
propre pense, il songeait avec ennui que l'vocation de la pure image
de Thrse au milieu de son galant tte--tte allait fatalement
interrompre le courant amoureux qui s'tait tabli entre Mania et lui,
et l'obliger  recommencer son sige. Il s'exasprait de cette
malencontreuse allusion et, n'ayant pu l'arrter sur les lvres de Mme
Liebling, il s'efforait du moins en gardant un silence boudeur de
laisser tomber la conversation.

--Vous ne rpondez pas, poursuivit malicieusement Mania, vous sentez
vous-mme qu'il n'y a rien  rpondre.

Il eut un geste d'impatience.

--En effet, madame, rpliqua-t-il amrement, vous tes la logique en
personne!... Il s'tait rejet dans le coin du landau et persistait dans
son humeur taciturne, il regardait avec dpit les chevaux descendre au
trot la rampe de Villefranche. Il se disait que dans quelques minutes on
atteindrait le bourg et que, docile aux ordres de sa matresse, le
cocher rebrousserait chemin. Il calculait la rapidit du retour,
regrettait la fuite de ces minutes prcieuses qui ne se retrouveraient
plus et, tout en s'obstinant dans son mutisme, il se dsolait de ce
silence et de l'occasion perdue.--Il y a chez l'homme un fonds de
navet candide qui le rend moralement suprieur  la femme, et qui
pourtant dans les luttes de la vie de tous les jours constitue un tat
d'infriorit. Jacques tait convaincu de la sincrit des objections de
Mania, tandis que celui-ci ne les avait souleves qu'avec le secret
espoir de les voir rfutes. Elle observait le peintre du coin de l'oeil
et souriait nigmatiquement. Quand elle eut constat que son compagnon
s'enttait  garder le silence, elle comprit qu'elle avait dpass le
but.

--Qu'avez-vous? demanda-t-elle, vous boudez?

--Moi?... pas le moins du monde, seulement je rflchis...

--Et a quoi pensez-vous?

--Je pense que vous tes une froide statue et que vous ne m'aimez pas!

--Voil une galante dcouverte!... Pour ne pas tre en reste avec vous,
je vais vous en confier une autre que j'ai faite: c'est que vous aimez
trop votre femme pour qu'il vous soit possible d'aimer fortement
ailleurs.

--Vous savez bien le contraire, protesta-t-il, vous savez bien que vous
m'avez ensorcel!

--Oui, je joue le rle de la mchante fe, tandis que la fe du foyer
demeure dans le fond de votre coeur, pure, impeccable, religieusement
adore.

--Qu'en savez-vous?

--Ne l'ai-je point vu tout  l'heure? Vous tes devenu morose rien qu'
la pense qu'elle put appliquer pour son compte vos thories sur la
passion irrsistible.

--Ce n'est pas la mme chose.

--Naturellement... Elle, la sainte madone, doit rester inattaquable et
immacule dans son sanctuaire... Mais Mme Liebling, une trangre un peu
coquette, un peu excentrique, et d'ailleurs spare de son mari... oh!
celle-l, on peut lui faire la cour sans scrupules, on peut chercher 
la compromettre, et, en supposant qu'elle succombe, cela ne tire pas 
consquence!... Et si Mme Liebling, qui n'est pas une sotte et sait se
dfendre contre ses propres faiblesses, hsite  livrer sa personne 
quelqu'un qui ne lui donnerait en change qu'un morceau de son coeur, on
l'accuse d'tre incapable de tendresse, et on l'appelle une froide
statue...

Elle s'interrompit pour s'adresser au cocher:

--Baptiste, voici Villefranche... Il est temps de rentrer!

Dans le creux du rocher, la petite ville endormie tageait au-dessus de
la mer ses maisons dont le clair de lune blanchissait les faades. Le
landau tourna lentement, puis les chevaux effleurs par le fouet de
Baptiste remontrent au petit trot la cte qu'ils venaient de descendre.

--Vous souvenez-vous, reprit Mania en plongeant ses yeux brillants dans
ceux de Jacques, vous souvenez-vous de ce que je vous ai dit  propos de
mon caractre, la premire fois que nous avons caus ensemble  la villa
Endymion?

--Oui, vous m'avez avou que vous aviez le coeur sensible... Je crois
que vous vous vantiez un peu.

--C'est possible... Mais j'ai ajout que j'tais affreusement
exclusive... Je n'ai pas chang... Tout ou rien, et, si je commettais la
folie d'aimer, je n'admettrais pas le partage. Je voudrais qu'on ft 
moi sans arrire-pense, sans compromission.

En mme temps elle le regardait d'un air de dfi.

--Ainsi, murmura-t-il, captiv par cet attirant regard, vous aimeriez
celui qui satisferait  ces conditions?

Le landau filait maintenant avec rapidit sur la route plane, et
Jacques, les yeux attaches aux yeux de Mania, se sentait entran vers
un inconnu plein de promesses. Il tait arriv  ce degr d'exaltation
o les reniements ne cotent plus rien, o l'me matrise par le dsir
est prte  tous les abandons,  toutes les apostasies.

--Permettez, rectifia Mme Liebling, j'ai simplement dit que si j'aimais,
j'exigerais en retour qu'on m'appartint tout entier.

--M'aimeriez-vous, balbutia-t-il, si je vous jurais de tout oublier pour
vous?

--Tout? rpta-t-elle avec un sourire incrdule, c'est beaucoup vous
aventurer.

--Que m'importe tout ce qui n'est pas vous!

--Vous vous donneriez sans regret?

--Sans regret.

--Sans partage?

--Corps et me... en esclave.

Elle clata de rire.

--Vous ne me croyez pas? s'exclama-t-il, choqu.

--Si fait, mais j'ai peur que vous ne ressembliez aux enfants qui
promettent tout ce qu'on veut pour avoir une drage, et qui ne se
souviennent plus de rien, ds qu'ils l'ont obtenue.

Il eut un geste irrit. Ce rire et ce sarcasme intempestifs l'nervaient
cruellement. Le dpit lui serrait le gosier et lui mettait presque des
larmes dans les yeux.

--Non, vous ne m'aimez pas! grommela-t-il avec rage, sans quoi vous
n'auriez pas le coeur de plaisanter en un pareil moment.

Elle fut mue de l'expression tragique de ses traits et comprit qu'elle
l'avait exaspr. La colre et l'amour l'avaient transfigur. La clart
lunaire plissait encore son visage et faisait mieux ressortir la
carrure du front sous les cheveux noirs, l'amertume passionne des
lvres sous la barbe frisante, le feu sombre des yeux humides. Mania le
trouva vraiment beau; elle prouva le mme voluptueux frisson qui
l'avait secoue lorsqu'une demi-heure avant il avait parl de sa vie 
la campagne--et la mystrieuse source de la tendresse se rouvrit en
elle. Elle le regarda plus affectueusement et lui tendit les mains.

Il les serra avec emportement et ne les lcha plus.

--Vrai! balbutia-t-il, vous ne vous moquez pas?... Vous m'aimez un peu?

--Comment osez-vous en douter? rpondit-elle trs bas, et la sourdine
caressante de cette rponse  peine articule en doubla encore le prix.

Dans l'blouissement qui l'affolait, Jacques attirait la jeune femme
vers lui et voulait la serrer dans ses bras. Elle l'arrta d'un regard,
et se reculant:

--Soyez plus calme, je vous en prie... Songez que nous voici  Nice et
que la route n'est plus dserte.

Le landau avait en effet dpass Montboron, et croisait a chaque instant
des voitures qui revenaient du Corso.

--Dj! se rcria Jacques, et c'est  peine si j'ai pu vous dire le
quart de ce que j'ai dans le coeur... Dj vous quitter? Quand et o
vous reverrai-je?

--Mais, rpliqua-t-elle, quand vous voudrez, chez moi... Ne vous ai-je
pas dit qu'on m'y trouvait tous les soirs, de cinq  sept heures?...

--Oui, soupira-t-il,  l'heure de tout le monde, au milieu de votre
cercle habituel... Ne comprenez-vous pas, si vous m'aimez un peu, que
l'amour veut plus d'intimit, et ne me permettrez-vous pas de me
retrouver avec vous dans les mmes conditions que ce soir?

--Oh! s'exclama-t-elle, vous tes bien exigeant, pour un nouveau
converti! Avant d'avoir pleine confiance en vous, laissez-moi mettre un
peu votre beau zle  l'preuve... D'ailleurs mon salon n'est pas aussi
frquent que vous l'imaginez; en y venant vers six heures, vous
risquerez fort de m'y trouver seule quelquefois... Vous voyez, je suis
bonne personne... Et maintenant, en quoi endroit dsirez-vous que je
vous dpose?...

La voiture longeait le port. Jacques pensa  Francis Lechantre et au
yacht du baron Herder. Il rflchit  l'impossibilit de rentrer rue
Carabacel en robe de moine, et, comme le magasin du costumier devait
tre ferm  pareille heure, il rsolut d'aller trouver Francis, afin de
le charger de la restitution de son travestissement.

--Je descendrai ici, rpondit-il  Mania. J'ai un ami qui est  bord de
l'_Hb_, et j'ai besoin de lui parler.

--Je comprends, dit railleusement Mme Liebling; cela s'appelle, je
crois, en France, se procurer un alibi!... Enfin, ce soir, je suis
dispose  l'indulgence... _Good by!_

--A bientt... Je vous adore! chuchota-t-il en lui baisant la main. Il
sauta sur le quai, et le landau partit au grand trot.

Il dcouvrit assez rapidement l'_Hb_, et, s'adressant  un matelot qui
tait de planton  l'arrire, il demanda Francis Lechantre.--Le
paysagiste n'tait pas rentr. Jacques pntra dans l'intrieur du roof,
enleva son costume, sous lequel il avait eu la prcaution de garder son
veston, puis, faisant un paquet du froc, il le remit au matelot avec un
bout de billet pour Lechantre.

Quant il eut retravers la passerelle, et qu'il se retrouva sur le quai
dsert, il lui sembla qu'il avait laiss, avec son travestissement, un
peu de l'ivresse qui tout  l'heure lui bouillonnait dans la tte. En
mme temps que la fracheur de la nuit lui tombait sur les paules, de
mlancoliques rflexions lui assombrissaient l'esprit. Cette entrevue
avec Mania, si ardemment souhaite, tait maintenant dj dans le pass,
et que lui en restait-il?... Une vague promesse d'amour. Il revenait de
ce rendez-vous plus pris que jamais, le coeur plus gonfl de dsirs,
mais avec la conscience d'avoir obtenu bien peu. Si cette rflexion
l'attrista et le dcouragea un instant, elle eut du moins le rsultat de
diminuer ses remords. Il envisagea peu  peu son infidlit avec plus
d'indulgence, en se disant qu'il n'avait aucun gros pch  se
reprocher, et allg en pensant que, le lendemain, il pourrait soutenir
le regard de Thrse sans trop d'embarras, il hta le pas dans la
direction du Paillon.--Il est onze heures, songeait-il, et je trouverai
la maison endormie. Tant mieux! Je n'aurai ce soir aucune explication 
donner ni aucun mensonge  inventer. Nanmoins, quand il fut sur le
Pont-Neuf, il s'attarda, accoud au parapet, afin d'tre plus sr, en
rentrant, de n'tre drang par personne.--La fte tait termine, mais
des rumeurs tumultueuses, des cris de masques en goguette, emplissaient
encore les rues avoisinantes. Sous la blanche clart de la lune, il eut
de nouveau la vision du Corso et de Mania, tendue parmi ses fourrures
dans le landau qui courait le long de la Corniche, puis il regretta de
s'tre montr trop timide et de n'avoir pas assez profit de la libert
de cette heure irretrouvable. Brusquement, il quitta le pont et gagna
d'un trait l'angle de la rue Carabacel. Avec d'infinies prcautions il
introduisit son passe-partout dans la serrure, franchit en ttonnant le
vestibule. Tout l'appartement semblait plong dans le sommeil. A pas de
velours, il se glissa dans le couloir, ouvrit doucement la porte de sa
chambre et resta soudain interdit.--Prs d'une lampe  demi-baisse,
Thrse tait assise au coin de la chemine, et, immobile, le regardait
entrer.

XII

Ds le premier coup d'oeil jet sur sa femme, Jacques comprit qu'elle le
souponnait et prvit la possibilit d'une explication pnible.
Toutefois, persuad que la jalousie de Thrse tait purement
instinctive et ne se fondait que sur de vagues suspicions, il rsolut de
payer d'audace et de rpondre  ses interrogations du ton dgag et avec
l'assurance d'un homme qui n'a rien a se reprocher.

--Comment! s'cria-t-il, tu n'es pas couche?

En entendant venir son mari, Thrse avait eu d'abord grand'peine 
rprimer un mouvement d'indignation. Mais, quand elle eut rapidement
constat l'aplomb du coupable, elle reprit possession d'elle-mme et
prfra, avant d'clater, le laisser s'embarrasser dans ses propres
mensonges. D'ailleurs elle ne pouvait croire encore  une complte
duplicit et peut-tre s'attendait-elle, de la part de Jacques, sinon 
une soudaine expression de repentir, du moins  quelques marques de
confusion.

--Non, rpondit-elle, j'tais inquite et je n'ai pas voulu m'endormir
avant de te savoir rentr... T'es-tu amus  ta soire?

--Mais oui, assez, rpliqua-t-il, enchant du tour que prenait
l'interrogatoire.

--A quoi avez-vous pass votre temps?

--Nous avons fait un whist et bu du th.

--C'est un divertissement mdiocre... Etiez-vous nombreux?

--Quatre en tout, moi compris.

--J'imaginais que vous tiez peut-tre alls au Corso... Il n'y avait
pas de dames avec vous? ajouta Thrse sarcastiquement.

--Quelle ide! A quel propos me demandes-tu cela?

--Mon Dieu, en carnaval, c'et t tout naturel... Et puis,
poursuivit-elle en accentuant ironiquement ses paroles et en fixant ses
yeux sur le veston de Jacques, cela m'expliquerait la provenance de ces
fleurs qui dcorent ta boutonnire...

Jacques, dconcert, abaissa un regard sur son veston et y aperut les
tubreuses drobes  Mania. Il avait oubli de les enlever avec sa robe
de moine.

--Hein! balbutia-t-il, interdit, ces tubreuses... Ah! oui, une
plaisanterie de Lechantre.

Cette fois, Thrse ne put se contenir.

--Tenez, dit-elle en clatant, ne vous emptrez pas davantage dans vos
mensonges... Vous n'tes pas encore fait a ce mtier-l!

--Moi, je mens? protesta-t-il en rougissant.

--Oui, vous mentez, affirma Thrse, et j'en ai honte pour vous... Vous
n'tiez pas chez le baron Herder, mais au Corso... Vous n'y tes pas
all en compagnie de Lechantre, mais bien en tte--tte avec une
femme... N'essayez pas de nier... Je vous ai suivi, je vous ai vu sortir
de chez le costumier et monter dans le landau de cette dame!

Devant ces accusations articules avec preuves  l'appui, Jacques
perdait contenance. Il sentit que toute dngation devenait inutile. En
mme temps, de dsagrables rflexions se succdrent rapidement dans
son esprit. Il eut conscience du dsastre qui menaait la paix de son
intrieur conjugal, de la peine qu'il infligeait  Thrse et du chagrin
qu'prouverait la petite mre, si elle venait  savoir ce qui se
passait. Puis, simultanment, il songea que la dcouverte de ce
commencement d'infidlit le forcerait  rompre toute relation avec
Mania Liebling et cela acheva de le troubler en l'exasprant. Il
s'irrita contre lui-mme, contre l'espionnage de la jeune femme, contre
la fatalit qui donnait la proportion d'une faute irrmissible  ce
qu'il se plaisait  considrer comme un pch vniel.--Aprs tout, selon
son indulgente estimation, son crime se rduisait  une flirtation un
peu vive; l'infidlit n'avait pas t consomme et il lui semblait
souverainement injuste qu'on pousst ainsi les choses au tragique.
Furieux d'avoir t mis dans son tort, il ne trouvait d'autre moyen de
se tirer d'affaire que de prendre  son tour l'offensive. Aussi, quand
Thrse surexcite par son silence eut ajout d'un ton provocant:

--Cette dame tait la baronne Liebling, ayez donc le courage de
l'avouer!

Il rpliqua avec emportement:

--Eh! oui, c'tait Mme Liebling... Tu le sais bien, puisque tu as pris
la peine de m'espionner... Si c'est Christine qui t'a donn ce joli
conseil, je lui en fais mon compliment!... C'tait Mme Liebling,  qui
j'avais promis hier de lui rendre visite dans sa voiture... Le cas n'est
pas pendable, j'imagine, la chose s'tant passe en landau dcouvert,
devant des milliers de personnes... Je ne t'en aurais pas fait mystre,
si, ds le dbut, tu n'avais manifest une jalousie enfantine. En me
taisant, j'ai simplement voulu mnager des susceptibilits qui,
permets-moi de te le dire, ne sont gure de mise dans ce pays-ci et dans
le monde o nous vivons.

Alors, avec un redoublement de mauvaise humeur, il lui laissa entendre
qu'ayant pous un artiste, elle devait se soumettre  certaines
obligations qu'impose la ncessit de se crer des relations.--Un
peintre ne devait pas tre jug d'aprs les prventions qui ont cours
chez les bourgeois, et ce qui semblait une normit  Rochetaille tait
considr dans le monde comme une action fort innocente. Une femme
expose  rencontrer chaque jour des modles dans l'atelier de son mari
devait montrer un esprit plus tolrant et se dfaire de ces mesquines
ides provinciales.--Se grisant de ses propres paroles et s'obstinant 
plaider les circonstances attnuantes, il ne s'apercevait pas de la
cruaut de son argumentation et il aurait continu longtemps ainsi si
Thrse ne lui avait imptueusement coup la parole:

--Taisez-vous! murmura-t-elle, ne sentez-vous pas que vos propos me
dchirent le coeur? Ils sont si diffrents de ceux que vous me teniez
dans le jardin du Prieur, lorsque vous me demandiez de vous pouser!...
En ce temps-l, c'tait moi qui me trouvais trop paysanne pour vivre
dans votre milieu, et c'tait vous qui me rassuriez en me rptant que
j'tais la meilleure femme que pt dsirer un artiste... Il n'y a pas
trois mois, vous aviez le monde en aversion et vous me proposiez de
vivre dans la plus absolue solitude... Le changement a t prompt! Celle
qui a transform vos gots m'a du mme coup enlev votre coeur, et vous
osez me reprocher d'tre jalouse de cette crature?... Et quand je suis
navre de vos mensonges, quand je pleure notre bonheur dtruit, notre
intimit brise par une trangre, vous ne craignez pas de railler mon
troitesse d'esprit et mes prjugs de province! Ah! ma province, mon
pauvre petit Prieur, pourquoi ne m'y avez-vous pas laisse?... Je ne
connatrais pas l'atroce chagrin que vous me causez aujourd'hui...

Elle s'tait rassise et pleurait silencieusement. En voyant ces larmes
muettes glisser entre les doigts et rouler sur les bras nus de Thrse,
Jacques fut lentement attendri. Le souvenir des heureux jours du
Prieur, voqus douloureusement par la jeune femme, acheva de lui
retourner le coeur. Sa poitrine se serra, ses nerfs se dtendirent et
tout d'un coup il s'agenouilla prs de Thrse; il carta les mains
qu'elle tenait appuyes contre sa figure et voulut, en signe de
repentir, poser ses lvres sur les yeux mouills de l'afflige. Mais
d'un geste dcourag elle le repoussa et se rejeta en arrire.

--Non, dit-elle, laissez-moi... Ne comprenez-vous pas qu'en ce moment
vos caresses me sont odieuses?... Vous avez encore sur vous l'odeur de
cette femme  qui, sans doute, vous en avez prodigu de pareilles...

--Thrse, protesta-t-il, je te jure que tu te trompes... Rien de ce que
tu supposes n'est arriv... Oui, il est vrai, j'ai rencontr hier  la
redoute Mme Liebling et, dans un moment d'tourderie, j'ai accept
l'offre d'une place dans sa voiture... Une fois l'engagement pris, j'ai
eu peur de passer pour ridicule si je ne le tenais pas. Je suis all au
rendez-vous et mon seul tort est de te l'avoir cach; mais, pendant
cette promenade, tout s'est born  de banales galanteries. Je n'aurais
pas d me prter aux fantaisies d'une femme coquette et un peu
excentrique, mais je t'en demande humblement pardon... C'est toi seule
que je chris et toi seule qui possde le meilleur de moi-mme.

Hlas! au moment o il murmurait cette amende honorable, il voyait,
entre lui et Thrse, l'image de Mania s'interposer comme pour donner un
dmenti  ses protestations. Tandis qu'il parlait, sa pense,
invinciblement, retournait sur la route de Villefranche; il ne pouvait
s'empcher de penser  la blanche forme de Mme Liebling penche vers
lui,  l'attirante caresse de ses yeux,  son bras nu qu'il avait un
moment tenu prisonnier entre ses mains, et il sentait que, bon gr
malgr, cette apparition tentatrice viendrait, ainsi qu'un regret, se
glisser jusque dans l'intime tte--tte de la vie conjugale. Thrse
aussi, d'ailleurs, semblait en avoir l'intuition, car elle ne se laissa
point flchir. Les supplications de Jacques n'avaient ni cet lan ni cet
accent convaincu qui vont droit au coeur et en font jaillir une source
de pardonnante tendresse.--La jeune femme hocha tristement la tte.

--Le mal est fait, reprit-elle, et toutes vos protestations ne le
rpareront pas. Vous avez vous-mme tu la confiance que j'avais en
vous, et, quoi que vous me juriez maintenant, je me dirai toujours:
Puisqu'il m'a trompe une fois, pourquoi ne me tromperait-il pas
encore? Du moment o vous avez pu m'abuser par un mensonge, qui
m'assure maintenant de votre sincrit?... Ah! continua-t-elle en se
tordant les mains, c'est cela qui est plus cruel encore que votre
infidlit! Ce qui est affreux, c'est d'tre oblige de douter de
l'homme en qui on croyait, c'est de sentir diminuer d'heure en heure
l'estime et l'affection qu'on avait pour lui...

Il s'lana vers elle et chercha  lui prendre les mains:

--Tu ne m'aimes plus, toi, Thrse?... Non, ce n'est pas possible!

--Ah! rpliqua-t-elle avec dsespoir, ne me demande pas ce qui se passe
en moi... tout ce que je puis te dire, c'est que c'est navrant... Je ne
sais ce qui arrivera et si j'aurai assez de rsignation pour te
pardonner... Mais il y a dans mon coeur quelque chose de bris, quelque
chose de mort et qui ne revivra jamais... Plus jamais! rpta-t-elle
avec un sanglot dans la gorge.

Jacques l'coutait de l'air nerv et mortifi d'un homme qui a
condescendu  demander son pardon, et qui voit ses avances repousses.
Au derniers mots qu'elle pronona, il tourna rageusement les talons et,
ses yeux tombant tout  coup sur sa boutonnire o tait encore fixe la
tubreuse, il arracha violemment la fleur et la broya dans ses doigts.

--Rassurez-vous, poursuivit Thrse se mprenant sur la signification de
ce geste de dpit, personne ne s'apercevra de rien... J'ai trop de
fiert pour taler devant les autres un pareil chagrin... Je serais
dsole que votre mre se doutt un seul instant que je ne vous aime
plus, et vous comprendrez vous-mme qu'en sa prsence nous devons tous
deux nous comporter de faon  ce que la pauvre femme garde ses
illusions... C'est assez d'une malheureuse ici!... Soyez certain qu'il
ne dpendra pas de moi que les apparences soient sauves... Bonsoir.

Elle avait allum un bougeoir et posait dj sa main sur le bouton de la
porte.

--Thrse! s'cria Jacques en lui tendant la main, ne sois pas
impitoyable, ne me quitte pas ainsi!

Une femme plus souple ou plus adroite aurait compris,  ce moment, qu'en
se montrant indulgente, elle pouvait encore reconqurir sinon tout
l'amour d'autrefois, du moins le meilleur de l'affection conjugale; mais
Thrse tait bien la fille du rocheux pays langrois; elle avait
l'opinion ttue de cette race excessive dans ses enthousiasmes comme
dans ses rancunes. Elle ne sut pas profiter de cette minute propice pour
regagner par un pardon le coeur hsitant de son mari. Aveugle par la
douleur que lui causait sa blessure, elle acheva d'ouvrir la porte et,
sans se retourner, elle disparut.

Jacques eut un nouveau mouvement d'irritation. Il se promena un instant
avec agitation  travers sa chambre, puis il haussa les paules et se
dshabilla.

--Aprs tout, murmurait-il intrieurement, en se jetant dans son lit, si
j'ai eu des torts, j'ai cherch  les rparer... Est-ce ma faute, si
elle ne veut rien entendre?...

Inconsciemment, au fond de lui, une sourde satisfaction se mlait  son
dpit. L'implacabilit de la jeune femme mettait ses scrupules plus 
l'aise. Si fcheuse qu'elle ft, la situation devenait plus nette et lui
permettait de s'abandonner avec moins de remords  sa passion pour
Mania.--Il dormit mal, comme on peut le penser, et se rveilla avec une
lourde inquitude sur le coeur. Ds qu'il fut habill, il se glissa hors
de la maison et courut trouver Francis Lechantre,  bord de l'_Hb_.

Le paysagiste sommeillait encore dans sa confortable cabine. Au bruit
que fit Jacques, il se frotta les yeux et se dressa sur son sant.

--H! dit-il, c'est toi, gamin?... Tu viens savoir si ton froc est chez
le costumier?... Rassure-toi; hier, en rentrant, j'ai donn des
instructions  mon matelot et tout est en ordre... Pendant que tu
courais la prtentaine, j'tais moi-mme all au Corso avec la
Peppina... Ah! mon fils, elle est tout plein gentille, cette petite
bouquetire!... Elle vous a une verdeur... et un apptit!... C'est
merveille de lui voir engloutir un _risotto_ et des _ravioli!..._ avec
a, des ides d'un drle!... Positivement, elle me rajeunit... Mais
parlons de toi; comment vont les affaires?

--Mal, rpondit Jacques; et tout d'une traite il raconta  Lechantre
comment, la veille, Thrse, l'ayant suivi, l'avait vu monter dans la
voiture de Mme Liebling.

--Diable! marmonna Francis, voil qui est fcheux... Thrse doit avoir
une crne opinion de mon caractre, et je n'oserai plus me prsenter
devant elle.

--Oh! tranquillisez-vous! Elle n'aura mme pas l'air de se douter de
votre complicit... Elle est bien trop fire!... Ce n'est qu' moi
qu'elle rserve ses reproches. Nous avons eu hier une scne pnible et
nous voil brouills.

--Bah! vous vous raccommoderez... Du moment que tu as liquid ton
Autrichienne, ta conscience doit tre tranquille et tu obtiendras vite
ton pardon... Une femme n'est pas longtemps jalouse d'un amour dfunt et
enterr... Tu en as fini, n'est-ce pas, avec la dame aux pavots rouges?

--Fini! se rcria Jacques, pas le moins du monde.

--Ah! a, voyons, reprit Lechantre en s'tirant, je ne parle pourtant
pas hbreu... N'tait-ce pas pour dnouer ta chane que tu avais hier un
rendez-vous?

--Pardonnez-moi, rpondit Jacques, je vous ai tromp... Je n'avais que
ce moyen de m'assurer votre appui, et je vous ai fait croire...

--Tu t'es fichu de moi, galopin! interrompit le paysagiste en sautant
hors du lit; ainsi tu n'a pas rompu avec ta baronne?

--Au contraire, je suis plus pris que jamais.

--Tu es fou! cria Francis en s'habillant; comment! tu es mari  une
femme charmante... que je cite toujours comme une exception...  une
femme jeune, belle, intelligente, sense, parfaite enfin!... Et tu la
trompes avec une aventurire qui, si attrayante qu'elle soit, ne va pas
 la cheville de Thrse!... C'est le comble de l'aveuglement et de
l'idiotisme!...

--Soit, je suis idiotement et aveuglment amoureux, repartit Jacques;
mais, vous le savez, la passion ne raisonne pas... Mme Liebling, qui
n'est pas une aventurire ainsi que vous paraissez le croire, mais une
femme du meilleur monde, a un charme trange, unique... tout l'oppos de
celui de Thrse, et cette tranget exerce sur moi une sduction quasi
surnaturelle... Vous pensez bien que j'ai lutt contre cet
ensorcellement... Mais j'ai beau me dbattre, ds qu'elle me regarde ma
volont ne m'appartient plus... Elle me possde et je sens que je ne
puis me passer d'elle.

--A-t-elle t ta matresse, au moins?

--Jamais.

--Tant pis! rpliqua cyniquement Lechantre, a aurait rompu le charme...
Te voil dans de beaux draps!... Thrse n'est pas d'humeur 
s'accommoder d'un amour en partie double; quant  moi, si tu t'imagines
que je vais t'aider  la tromper, tu me prends pour un autre, mon
garon!

--Je ne vous rclame rien de pareil, riposta Jacques, piqu... Tout ce
que je rclame de votre amiti, c'est de rester neutre... Il y a
pourtant, reprit-il aprs un moment d'hsitation, une chose dont je
voudrais vous prier et qui rendrait service  Thrse aussi bien qu'
moi.

--Laquelle?

--Ce serait de venir le plus souvent possible chez nous, tant que ma
mre et Christine demeureront  Nice. Dans l'tat d'esprit o nous
sommes, Thrse et moi, si nous restons seuls en face l'un de l'autre,
il me semble impossible que maman et ma soeur ne s'aperoivent pas de
notre brouille, et c'est ce qu'il faut viter,  tout prix... Votre
prsence, cher matre, votre entrain, teront tout prtexte  des
froissements et  une froideur qui ne manqueraient pas de sauter aux
yeux, si nous tions livrs  nous-mmes.

--Tu as raison, rpondit le paysagiste, il ne faut pas que la maman
Moret se doute de tes folies, elle en serait trop dsole, la brave
femme!... Du moment qu'il s'agit de mettre de l'huile dans les rouages
pour les empcher de grincer, tu peux compter sur moi... Seulement, tout
a n'est qu'un palliatif. Il vaudrait bien mieux te raccommoder avec ta
femme et envoyer au diable Mme Liebling... Quand je serai parti, comment
feras-tu?

--Est-ce que je sais! s'exclama Jacques avec humeur... Et, de fait, il
tait plus inquiet et troubl qu'il ne le montrait. Pris entre le
remords de sa conduite envers Thrse et le dsir de revoir Mania, il se
trouvait en proie  un dsarroi moral qui ragissait sur son systme
nerveux. Il avait la fivre et prouvait de nouveau dans la rgion du
coeur ces dsordres qui l'avaient alarm  Paris.

Tout en discourant, Lechantre avait termin sa toilette et, bravement,
il accompagna Jacques rue Carabacel.

Ainsi quelle l'avait promis, Thrse restait assez matresse d'elle-mme
pour que personne ne se doutt de ses tourments. La pleur plus mate de
son visage, la couleur plus fonce de ses yeux, rvlrent  Jacques et
 Francis seuls les souffrances de la nuit. Elle fit bon accueil au
paysagiste et ne parut pas lui garder rancune de son mensonge de la
veille. Intrieurement au contraire, elle se flicitait de son arrive.
De mme que Jacques, elle comptait sur l'entrain de Lechantre pour faire
illusion  Mme Moret et  Christine. Celui-ci, en effet, tranquillis
par l'apparente cordialit de la jeune femme, s'vertuait  jeter des
notes gaies et rveillantes dans ce milieu o chacun, sauf la petite
mre et lui, tait trop absorb par des proccupations personnelles pour
se mler activement  la conversation. La gaiet factice du djeuner
calma peu  peu les angoisses de Jacques et le soulagea momentanment du
poids qui l'oppressait. Quand on se leva de table, il prit sa bote 
aquarelle et proposa une promenade  Cimis.

--Pendant que M. Lechantre, dit-il, montrera  ces dames l'amphithtre
romain et le couvent, je commencerai une tude des ruines vues  travers
les massifs des oliviers. Il y a longtemps que ce paysage me hante et je
veux profiter du soleil pour le peindre.

La journe se passa sans accroc et le soir Jacques emmena sa mre et sa
soeur sur le Cours o elles assistrent au feu d'artifice et 
l'embrasement du mannequin qui reprsentait Carnaval. Le lendemain,
Lechantre, fidle  son rle de boute-en-train, offrit aux trois dames
de les conduire  Monte-Carlo et  Menton. Jacques s'excusa de leur
fausser compagnie: son tude venait bien et il ne voulait pas la
lcher. Il monta en effet  Cimis, travailla jusqu' quatre heures,
mais, au moment o le soleil commenait  dcliner, il remisa son
panneau et sa bote chez le portier du couvent, sauta dans la premire
voiture qu'il rencontra et se fit conduire chez Mme Liebling.

Le petit htel occup par Mania tait situ entre cour et jardin et
prcd d'un perron de marbre blanc o s'enchevtraient des roses
grimpantes. Une sorte d'atrium dcor de cinraires bleus communiquait
avec un salon clair par un plafond vitr. Tout autour de cette pice,
dont la disposition rappelait un peu les patios de Sville, rgnait une
arcade intrieure, sur laquelle ouvraient les portes du reste de
l'appartement. Au milieu, dans une vasque de marbre garnie d'azales, un
mince jet d'eau jaillissait et retombait avec un frais gazouillement. 
et l, autour des sveltes colonnes de la galerie, des tables charges de
livres et de bibelots, un piano  queue, des divans et des fauteuils, de
grandes lampes dresses au centre de jardinires fleuries, donnaient un
caractre d'intimit  ce salon spacieux, qui tenait du boudoir et de
l'atelier.

Lorsque le valet de pied eut annonc Jacques Moret, Mania, qui causait
prs du piano avec Sonia Nakwaska et quelques jeunes gens, se leva,
changea une poigne de main avec le peintre et le prsenta  ses amis.
Jacques, pendant toute l'aprs-midi, avait rv aux dlices d'un
tte--tte avec Mme Liebling. Il se dlectait d'avance  la pense de
retrouver les grisantes sensations de leur promenade nocturne 
Villefranche, et il fut cruellement dsappoint  la vue de cette
joyeuse compagnie qui fumait des cigarettes, buvait du th et devisait
bruyamment des petits scandales de Nice. Mania,  la fois enjoue et
ironique, dirigeait la conversation en femme du monde experte, excitait
la verve de ses htes, cherchait  les mettre successivement en relief
et paraissait s'amuser de ces lgres mdisances, pleines d'allusions
dont le sens chappait  l'artiste. Celui-ci, vex de se voir traiter
comme le demeurant des visiteurs, confondu de l'aisance et du sang-froid
de Mme Liebling, se demandait si la promenade au Corso n'tait pas un
songe, et si cette mondaine aux propos frivoles, aux coquetteries
savantes, tait bien la mme femme avec laquelle il avait pass une
heure enchante au clair de lune. Il devenait maussade, parlait  peine,
et, esprant toujours que ces insipides causeurs partiraient les
premiers, il restait clou sur son fauteuil. A la fin, comme personne ne
bougeait, il se leva brusquement et prit cong, Mania l'accompagna
familirement jusque dans le vestibule.

--Qu'avez-vous? murmura-t-elle en lui lanant un de ses regards
charmeurs, on dirait que vous tes fch.

--On le serait  moins, rpondit-il, je comptais vous trouver seule, et
je tombe au milieu d'une bande de bavards!

--Je ne peux pourtant pas mettre les gens  la porte, rpliqua-t-elle en
riant; un autre jour, vous serez plus heureux... A bientt, n'est-ce
pas?

Jacques s'en revint attrist et mcontent rue Carabacel. Les promeneurs
n'taient pas encore de retour, et quand ils rentrrent, le peintre
tisonnait pensivement au coin du feu.

--Eh bien! demanda Lechantre, et cette aquarelle?... En es-tu content?

--Pas trop, repartit Jacques, je me heurte  des difficults d'excution
que je ne prvoyais pas... Il faudra, M. Lechantre, que vous me donniez
demain un conseil...

--Allons, pensa Thrse, si son mtier le proccupe, c'est qu'il songe
moins  cette femme... Peut-tre y a-t-il encore de l'espoir!...

Trompe par la rponse et les airs mditatifs de son mari, elle se
sentit moins inflexible, plus incline  pardonner, au cas o le
coupable viendrait srieusement  rsipiscence. Comme pour l'encourager
dans ces indulgentes dispositions, Jacques l'emmena le lendemain matin 
Cimis avec Lechantre et Christine, la maman Moret, fatigue de la
course de Menton, ayant dclar qu'elle dsirait se reposer. Ils
djeunrent sous la tonnelle d'une auberge, et Jacques, remis en train
par les conseils du paysagiste, travailla trois heures d'affile. Mais,
quand on fut de retour  la maison, il sortit sous couleur de reconduire
Lechantre, et ne rentra que vers sept heures.

Ne se tenant pas pour battu, il s'arrangea chaque jour pour s'esquiver 
la tombe du crpuscule et pour courir, tout enfivr, rue de la Paix.
Le temps devint pluvieux, et les averses lui trent le prtexte de
sortir pour travailler  son aquarelle.--Il passait ses aprs-midi
claquemur dans le salon, en compagnie de la petite mre qui tricotait,
de Christine qui billait sur un livre, et de Thrse qui, tout en
tirant l'aiguille, observait  la drobe l'agitation mal dguise de
son mari. Lechantre s'employait de son mieux pour gayer ses amis; mais,
ds que sonnaient cinq heures, Jacques se montrait plus agac et
inquiet. Il s'habillait en hte, dclarait qu'il avait besoin de
respirer l'air, et, une fois dehors, il s'acheminait vers l'htel de
Mania, esprant toujours la trouver seule, et chaque fois se rencontrant
avec quelque visiteur importun. Tantt c'tait la comtesse Acquasola,
compltement dcave, et venant emprunter dix louis  Mme Liebling;
tantt il se heurtait  Flaminius Ossola, qui consultait Mania sur un
article destin  la Gazette des trangers, et qui, ravi de causer avec
le peintre, ne bougeait plus de sa chaise. Jamais Jacques ne pouvait
jouir d'un paisible quart-d'heure de solitude. Il s'en revenait dpit,
nerveux et irritable,  son logis.

--Jacques est bien chang, remarquait perfidement Christine, autrefois
il avait le caractre plus gal; maintenant il s'emporte pour un rien,
et ne desserre les dents que pour bougonner.

--En effet, ajoutait la petite mre, il est devenu un peu fantasque, et
on dirait que les choses ne marchent pas  son ide... Mon Dieu! il est
pourtant ici comme un coq en pte!... Thrse, vous doutez-vous de ce
qui peut le contrarier?...

--Non, rpondait celle-ci en affectant la surprise, je ne sais...

Hlas! elle ne le savait que trop et, aprs avoir espr un moment qu'il
se gurirait de sa passion, elle devinait maintenant l'tendue et la
virulence du mal. Toutes ces sorties  heure fixe, ces retours maussades
suivis d'accs de mauvaise humeur, ne lui laissaient plus de doute sur
l'tat du coeur de Jacques. Quand il s'chappait de la maison  la nuit,
elle se disait: Il va voir cette femme..., et son imagination
cruellement allume par la jalousie lui peignait l'artiste aux genoux de
Mme Liebling. En dpit de ses efforts pour feindre l'indiffrence, ses
traits prenaient par moments une expression dsole, et les yeux
inquisiteurs de Christine se fixaient curieusement sur elle. Quand
Jacques rentrait pour dner, le regard assombri, les lvres serres, le
geste fivreux, elle songeait avec une amre satisfaction que Mania le
faisait souffrir  son tour, puis une rflexion mortifiante l'exasprait
de nouveau: Quelle diabolique influence cette trangre devait exercer
sur lui, pour qu'il supportt sans se dcourager ses ddains et ses
coquetteries! Elle s'irritait en pensant que, l-bas, dans la maison de
la Viennoise, il se montrait empress, aimable, sduisant, et qu'il
rservait pour le logis conjugal ses maussaderies et ses accs d'humeur.
Parfois elle tait tente de s'lancer vers Jacques, de le tirer 
l'cart et de lui dire: Sachez donc au moins mieux jouer la comdie; si
ce n'est pas pour moi, que ce soit pour votre mre! La fiert
l'emportait sur son indignation, et, refermant en son coeur sa jalousie
grondante, elle se condamnait au silence; mais quand elle rentrait
seule, la nuit, dans sa chambre, ou Jacques n'apparaissait plus, elle
s'abandonnait  de violentes crises de dsespoir, et enfonait sa tte
sous ses oreillers pour que personne ne l'entendit pleurer.

Les nuits de Jacques n'taient gure meilleures. Les visites
quotidiennes chez Mania surexcitaient sa passion sans la contenter.
Oblig de se taire en prsence des fcheux qu'il rencontrait chez Mme
Liebling, contraint de dissimuler son dpit en rentrant rue Carabacel,
il tait encore tourment par la crainte d'veiller les soupons de Mme
Moret et de Christine. Il dsirait le dpart des deux femmes, tout en le
redoutant, car il prvoyait qu'une fois seul avec Thrse, il se
trouverait fatalement accul  une prilleuse alternative: provoquer un
clat dsastreux ou renoncer  ses assiduits prs de Mania...

Un soir de la fin de fvrier, aprs avoir, le coeur tremblant, sonn 
la porte du petit htel de la rue de la Paix, il eut, en pntrant dans
le salon, un tressaillement joyeux.--Mania tait seule; assise au piano,
elle jouait une _tsards hongroise_. Elle tait vtue d'une matine de
crpon rose  manches larges et portait ses cheveux d'or relevs sur le
front, nous en un chignon trs lche, qui retombait sur la nuque. Cet
ajustement d'une ngligence raffine faisait mieux valoir encore la
vivacit de son visage mobile et l'clat de ses yeux verts.

--Eh bien! dit-elle en se tournent  demi vers Jacques et en souriant,
cette fois vous ne vous plaindrez pas!... Tous mes amis sont 
Monte-Carlo et je n'attends personne avant le dner.

Comme le peintre transport s'lanait imptueusement vers elle et
saisissait ses bras nus pour les porter  ses lvres, elle l'arrta d'un
imprieux regard:

--Pas de folies! ajouta-t-elle, je ne vous permets de rester qu' la
condition de vous asseoir tranquillement prs de moi... Si vous tes
sage, je vous jouerai et vous chanterai tout ce que vous voudrez.

Il obit et elle se remit au piano. Elle tait en voix ce jour-l et
elle lui chanta les _Deux grenadiers_ de Schumann, puis des airs
bohmiens de la Petite-Russie,  la fois imprgne de passion sensuelle
et de tristesse. Par instants, elle s'interrompait, lui jetait un regard
scintillant et murmurait:

--Hein! est-ce beau?

Possde par le dmon de la musique, elle s'exaltait peu  peu. Dans le
feu de l'excution, son peigne mal assujetti se dtacha et la masse de
ces cheveux dnous roula sur ses paules. Ne pouvant plus se matriser,
gris de mlodie et de dsir, Jacques se prcipita, saisit  poigne les
cheveux d'or et les couvrit de baisers.--Mania, enivre elle-mme, parut
se complaire  cette caresse et resta un moment sans bouger, puis
inclinant la tte de ct comme pour fuir ces lvres trop passionnes:

--Laissez mes cheveux, dit-elle clinement, et ramassez-moi mon peigne.

Elle se leva, prit le peigne que lui tendait Jacques et tordant
rapidement sa chevelure fauve:

--Vous avez mis ma coiffure en bel tat!... Je n'ai que le temps de
rparer le dsordre avant l'arrive de la baronne Pepper.

--Comment! s'cria-t-il tristement, elle va venir?... Vous m'aviez fait
esprer que vous ne recevriez personne!

--Vous m'avez mal comprise... J'ai invit la petite baronne  dner avec
le docteur Jacobsen.

--Ah! grommela-t-il, trouverai-je donc toujours quelqu'un entre vous et
moi! J'aime mieux renoncer  vous voir que de subir chaque jour ce
supplice.

Elle haussa doucement les paules et le calmant de son regard enjleur:

--Grand enfant! Tenez, j'ai piti de vous... Je serai libre demain
aprs-midi. S'il fait beau temps, allez m'attendre au cap Ferrat, prs
de la pice d'eau... J'y serai  deux heures et nous passerons le reste
de la journe  Saint-Jean, ou je vous permets de m'offrir un lunch...

Il restait silencieux. Ce nom de Saint-Jean lui remettait en mmoire
l'aprs-midi o il y tait venu avec Thrse et il prouvait une sorte
de pudeur  ne point retourner au mme endroit avec Mania.

--Comment! s'cria-t-elle, voil que vous hsitez maintenant?

Tandis qu'elle parlait, le valet de pied parut au seuil du salon et
annona:

--Mme la baronne Pepper!

--Vite, dcidez-vous! murmura impatiemment Mme Liebling, dois-je ou non
aller demain au cap Ferrat?

--Oui, se hta-t-il de balbutier, demain... prs de la pice d'eau...

--Il lui serra la main, salua prcipitamment la petite baronne et
sortit.

XVI

En quittant l'htel de la rue de la Paix, Jacques leva les yeux vers le
ciel qui commenait  s'toiler et dont la limpidit promettait pour le
lendemain une belle journe. Puis il rflchit  la faon dont il s'y
prendrait pour s'assurer la libre disposition de son aprs-midi. Il
prvoyait qu'il se heurterait  plus d'un obstacle: Mme Moret et
Christine devaient repartir  la fin de la semaine et il leur semblerait
au moins trange que Jacques s'loignt d'elles prcisment  la veille
de leur dpart. Il se voyait forc de passer pour un mauvais fils ou de
renoncer au tte--tte qu'il avait si ardemment sollicit, et, comme il
arrive le plus souvent lorsque la passion est en jeu, ce fut l'amour qui
l'emporta sur le devoir. Jacques dcida qu' tout prix il trouverait un
prtexte pour aller au rendez-vous assign par Mania. Il ne pouvait plus
compter cette fois sur la complicit de Lechantre; le paysagiste ayant
pris le parti de Thrse, il tait vident qu'il refuserait net de se
prter  une nouvelle tromperie. Et cependant l'appui de Francis tait
ncessaire; seul il pouvait suppler Jacques prs des trois femmes et
leur servir de cavalier en son absence. Il importait donc de manoeuvrer
assez adroitement pour que Lechantre devnt un auxiliaire utile,  son
insu.

Le lendemain, le soleil se leva dans un azur immacul. Jacques, 
l'aspect de ce ciel radieux, sentit son dsir flamber plus violemment
au-dedans de lui et se rpta que, cote que cote, il fallait que
l'aprs-midi lui appartnt. Lechantre avait promis de venir djeuner en
famille. Vers dix heures, il apparut, la mine souriante, la boutonnire
fleurie, et portant dans ses mains une norme botte de roses et
d'oeillets.

--Bonjour, maman Moret, s'cria-t-il en embrassant la petite mre,
bonjour, Thrse, bonjour _tourtous_, comme on dit au pays... En venant
du port, j'ai travers le march et je vous ai apport ce bouquet de
printemps... Quelle lumire, n'est-ce pas? et quel soleil!... Le ciel
est d'un bleu si apptissant qu'on en mangerait... Sais-tu, gamin, que
voil un temps  souhait pour ton aquarelle?

--J'y pensais ce matin, rpondit Jacques, saisissant avec empressement
la perche que son ami lui tendait ingnument, et je regrettais de ne
pouvoir en profiter.

--Mon garon, la peinture  l'eau est comme la galette de chez nous, il
ne faut pas la laisser refroidir... Si tu attends trop longtemps, tu ne
seras plus en train. Pourquoi n'irais-tu pas aujourd'hui  Cimis
achever ton tude?

A force de se fourvoyer dans de fausses situations, Jacques avait fait
de notables progrs en hypocrisie. Il rpliqua avec un bel aplomb:

--Non, ce n'est pas possible... maman parle de partir dans deux jours et
je ne veux pas la laisser seule tout un aprs-midi.

--Seule! sapristi, ne suis-je pas l, moi?... se rcria Francis, je
tiendrai compagnie  ces dames et je les promnerai pendant que tu
piocheras.

--M. Lechantre a raison, reprit bonne maman Moret, je m'en voudrais
toute ma vie de te faire perdre ton temps, Jacques, et si Thrse est
consentante, tu iras  ta besogne sans t'inquiter de nous.

Thrse gardait le silence. Quelque chose lui criait intrieurement que
Jacques n'tait pas sincre et elle se demandait si tout cela n'tait
point prmdit de concert avec Lechantre. La jalousie la rendait de
plus en plus mfiante. A la pense que le paysagiste tait complice, il
lui vint au coeur un mortel dgot; elle ne se sentit mme plus le
courage de djouer cette ruse grossire, qu'elle croyait combine par
les deux amis en vue de la tromper.

--Moi? repartit-elle d'un air indiffrent, je suis de votre avis, maman,
et Jacques est libre d'employer son temps de la faon la plus agrable.

Sans se douter des soupons qui pesaient sur lui, Lechantre insista de
nouveau sur la ncessit d'achever promptement l'aquarelle. Il fut
convenu qu'on avancerait le djeuner et que, ds la dernire bouche,
Jacques partirait pour Cimis, tandis que Francis offrirait aux dames
une promenade en voiture.

Grce  cette combinaison, le peintre se trouva libre de quitter son
logis avant midi. Il s'loigna ostensiblement dans la direction de
Cimis, mais, ds qu'il eut atteint le boulevard Carabacel, il courut 
la gare, prit le train d'Italie, descendit  la station de Beaulieu et
arriva sur le plateau du cap Ferrat, bien avant l'heure indique pour le
rendez-vous.

Il se promena d'abord allgrement le long des alles dessines autour
d'un bassin central par les soins de la Compagnie des eaux. De cet
endroit, son regard plongeait sur les deux routes carrossables, puis sur
la mer bleue et scintillante qui battait doucement les talus rocheux de
la presqu'le. L'air tait admirablement transparent. Un soleil, trs
chaud pour la saison, baignait de poudroiements d'or les ondulations du
sol couvert de buissons de lentisques, parmi lesquels,  et l, un pin
tendait son parasol d'un vert fonc. Jacques, dont le coeur sautait 
la pense de jouir bientt de la compagnie de Mania, de l'avoir toute 
lui dans cette solitude, marchait dans une sorte de rve lumineux. Il
respirait  pleins poumons l'air parfum d'odeurs rsineuses, coutait
le bruissement des insectes dans les bruyres, regardait la mer sur
laquelle planaient de grands oiseaux aux ailes ployes, et de temps en
temps consultait sa montre.

Bien qu'il se fut promis d'tre patient, il s'inquitait dj. Dans le
calme profond de la presqu'le ensoleille, il entendit deux heures
sonner  un lointain clocher de village. Peu aprs, une voiture surgit
du fond de la route qu'elle gravit lentement.--Le coeur de Jacques ne
fit qu'un saut et ses yeux se fixrent avidement sur cet quipage qui ne
paraissait encore que comme une tache grise sur la route blanche.
Bientt les formes se prcisrent, la voiture se rapprocha et, avec un
pnible sentiment de dception, il s'aperut qu'elle tranait un
chargement de vieilles Anglaises. Alors son impatience se changea en une
douloureuse anxit. Toute l'esprance qui lui gonflait le coeur
s'abattit soudain comme une voile par un calme plat. Il se mit  remuer
au fond de lui des doutes cruels, des suppositions
mortifiantes.--Peut-tre Mania, au dernier moment, avait-elle renonc 
son projet? Ou bien,  l'heure du dpart, quelque visite de fcheux lui
tait-elle arrive?... D'ailleurs, avec une nature aussi fantasque,
aussi mobile que celle de Mme Liebling, il fallait s'attendre  de
continuelles surprises. Jacques se demandait si, la veille, en
s'apercevant de ses hsitations, Mania ne s'tait pas repentie de son
premier mouvement. Alors il se reprocha de n'avoir point paru assez ravi
de la proposition; il s'irrita contre lui-mme et ses sottes
tergiversations.

Tout  coup, il lui vint  l'esprit que les deux routes se croisaient
non loin du plateau et que peut-tre Mme Liebling avait pris celle qui
contournait la pointe. Le sang lui afflua brusquement  la tte, il
craignit une mprise et se dirigea prcipitamment vers la croise des
chemins; mais, tout en courant, il cherchait  se remmorer ce qui avait
t convenu au moment o l'on annonait la baronne Pepper, et il se
rappelait que par deux fois il avait t question de la pice d'eau.--Ce
rservoir tait le seul qui existt dans toute l'tendue de la pointe et
il tait impossible que Mania et fait erreur. Il tourna les talons et
revint sur ses pas, trs nerveux, encore  demi perplexe, fouillant des
yeux les moindres plis de terrain, tressaillant  un lointain bruit de
roues, jusqu' ce qu' force d'carquiller les yeux et de tendre son
attention il eut une sorte d'blouissement et s'assit sur un banc en se
rptant avec dpit:

--Non, c'est fini... Elle ne viendra plus!

Accoud au dossier du banc, nerv par l'enfivrement de l'attente, il
regardait maintenant sans voir; ses oreilles bourdonnaient et il n'osait
plus s'illusionner. Un lger grincement de sable le tira de son
abattement, il se retourna et aperut  quelques pas de lui Mania qui
souriait.

Abrite sous une ombrelle blanche et un grand chapeau fleuri de
violettes russes, elle tait vtue d'une robe de laine couleur
hliotrope. Un ample voile noir nou par derrire enveloppait comme un
masque transparent sa figure lgrement rose o les yeux brillaient
d'un clat d'meraude.

--Ah! s'cria-t-il aprs un profond soupir, c'est vous enfin!...

Dans son exclamation, un reste de colre se mlait  une explosion de
joie farouche. Cette sauvagerie ne dplut pas  Mania.

--Vous vous impatientiez? dit-elle en glissant son bras sous le sien; je
ne suis pourtant pas en retard... Seulement j'ai quitt ma voiture 
l'entre de la presqu'le et je suis monte  pied.

--Je croyais que vous ne viendriez plus et que vous vous tiez moque de
moi!

--Comme vous tes injuste!... Je pensais que vous seriez heureux de
n'avoir pas mon cocher sur le dos, et voyez... Je me suis tellement
dpche que j'en suis essouffle.

En effet, son corsage se soulevait et s'abaissait, agit par une
respiration plus courte. Il regarda avec ravissement cette poitrine
exquisement modele; l'essoufflement de Mania tendait l'toffe de la
robe et accusait davantage les contours trs purs du buste; il pressa
plus fort le bras qui s'appuyait sur le sien et balbutia:

[Illustration.]

--Pardon... Merci d'tre venue!

Ils marchaient d'un pas rythm sur le chemin plein de soleil: ils
taient si troitement serrs l'un contre l'autre qu'ils semblaient ne
faire qu'un. Le vent, en passant sur les buissons de romarins, leur
apportait, avec l'odeur des plantes aromatiques, la rumeur des vagues
sautant contre les rochers de la cte, et Jacques, avec une tendre
effusion, remerciait de nouveau Mania de la joie infinie dont il se
sentait inond. Plein d'une candide confiance rustique, il lui ouvrait
toute son me et lui contait l'impression quelle avait faite sur lui ds
la premire minute o il l'avait aperue  l'opra. Il lui disait comme
il l'avait admire pendant cette reprsentation de Don Juan, dans cette
loge o elle avait l'air d'une reine et o elle lui paraissait trner 
des hauteurs inaccessibles.

--Et, ajouta-t-il en la contemplant d'un oeil bloui, quand je songe que
cette adorable reine est l, tout prs de moi, et qu'elle me permet de
l'aimer, je suis pris d'une telle confusion que j'ai envie de me jeter 
genoux pour baiser la place o vos pieds se sont poss!

Elle coutait avec un indulgent sourire cette caressante musique d'amour
et elle se glorifiait d'avoir conquis ce coeur enthousiaste, ce sauvage
artiste qui, pareil  un farouche Hippolyte, s'tait d'abord drob en
la bravant. Pendant quelques minutes, ils gotrent l'un et l'autre une
voluptueuse flicit, un bonheur inaltr. Mais le bonheur est comme un
papillon assoupi  la pointe d'un roseau: ds qu'on parle, il s'veille
et prend sa vole.--Quand ils furent prs de la route qui coupe la
presqu'le et qu'ils arrivrent en vue de Saint-Jean, l'aspect du petit
port et du village o il avait pass une si douce journe avec sa femme
ressuscita dans le coeur de Jacques des impressions douloureuses.
L'image mlancolique de Thrse se dressa devant lui. A travers les
branches des pins, il distinguait le verger de citronniers o il lui
avait jur qu'il ne pourrait vivre sans elle. Le remords lui rentra dans
l'me et sa joie se mlangea d'une lie amre. Peu  peu il laissa tomber
la conversation. En repassant dans ces chemins o planait le souvenir de
Thrse, il avait la sensation de quelqu'un qui traverse un cimetire et
n'ose plus lever la voix.--Mania remarqua trs vite sa distraction;
elle en fut pique et d'un ton railleur:

--Qu'avez-vous? demanda-t-elle... Vous vous plaigniez de ne me trouver
jamais assez seule, de ne pouvoir jamais me parler librement, et vous
devenez muet, maintenant que nous sommes en tte--tte!

Mais dj il avait conscience de cette intempestive proccupation et il
essayait de la secouer.

--Pardonnez-moi, murmura-t-il; le bonheur aussi absorbe et rend
taciturne.

Et, tout en articulant pniblement cette excuse, il s'apercevait que,
mme auprs de Mania qu'il aimait passionnment, son quivoque situation
l'obligeait  mentir. Il en tait rduit  manquer de sincrit aussi
bien avec la femme qu'il trahissait qu'avec celle qu'il prtendait
adorer. Ainsi ce bonheur dont il se vantait, ce bonheur tant cherch et
pour lequel il avait odieusement abandonn Thrse, tait dj gt par
des gouttes d'amertume. Il n'avait dur dans toute sa plnitude que
quelques courtes minutes, et ces minutes s'taient envoles avec une
rapidit d'toiles filantes; elles avaient t rejoindre d'autres
minutes aussi phmres. Toutes ces sensations joyeuses ou tristes
n'taient plus qu'un souvenir, une ombre impalpable, et c'tait l ce
qui constituait le meilleur de la vie...

Il treignit convulsivement le bras de Mania, comme s'il et craint de
voir s'vanouir  son tour, ainsi qu'un mtore, cette enchanteresse 
laquelle il venait de sacrifier ses plus pures affections, et lui
saisissant la main, il y dposa des baisers gros de soupirs.

--Je vous aime comme un fou! dit-il.

--Et vous vous conduisez aussi comme un fou, rpliqua-t-elle en
souriant; je crois que le soleil vous monte  la tte et que nous ferons
bien de nous reposera l'ombre... Descendons  Saint-Jean; c'est l que
ma voiture doit m'attendre, et nous y trouverons sans doute un
restaurant o nous punirons nous arrter.

La figure de Jacques se rembrunit. Il lui rpugnait de conduire Mme
Liebling dans cette mme auberge o il avait dn avec Thrse. Cela lui
semblait une profanation cruelle et inutile.

Il serait prfrable de gagner Beaulieu, objecta-t-il... il n'y a 
Saint-Jean que des cabarets indignes de vous.

--Beaulieu! se rcria-t-elle, y pensez-vous?... Nous risquerions d'y
tomber au milieu de ce monde de fcheux qui vous agaait si fort, et
demain tout Nice serait au courant de notre escapade... Non, non... Je
me rappelle qu'il y a ici un htel o les Niois vont le dimanche manger
de la bouillabaisse. En semaine, l'endroit doit tre peu frquent et,
en tout cas, nous ne courrons pas le danger d'y tre reconnus, car il
n'y vient que de petites gens.

La faon ddaigneuse dont elle prononait ce mots: de petites gens
impressionna dsagrablement le peintre. Son coeur de plbien s'indigna
de cette qualification mprisante jete  la classe dont, en somme, il
faisait partie. N'tait-il pas n de ces petites gens qu'elle traitait
avec tant de mpris?... Il entrevit plus clairement l'abme qui le
sparait, lui paysan, fils de paysan, de cette patricienne si
orgueilleuse du sang bleu qui lui coulait dans les veines, et il
pressentit que l'amour mme ne comblerait pas le foss profond que
l'hrdit et l'ducation avaient creus entre eux. Cela assombrit
encore son humeur et il eut des vellits de rvolte.--Pourtant, aprs
un instant de rflexion, il comprit la justesse et la sagesse des
raisons qui faisaient agir Mme Liebling et il se rsigna  la suivre 
Saint-Jean.

_(A suivre)._

Andr Theuriet.

[Illustration.]









End of the Project Gutenberg EBook of L'Illustration, No. 2498, 10 Janvier
1891, by Various

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     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
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property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
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Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
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work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
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Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


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