The Project Gutenberg EBook of Mmoires de l'Impratrice Catherine II., by 
Catherine II, Empress of Russia

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Title: Mmoires de l'Impratrice Catherine II.
       crits par elle-mme

Author: Catherine II, Empress of Russia

Release Date: January 24, 2014 [EBook #44749]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MMOIRES DE L'IMPRATRICE ***




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   Notes de transcription: Les erreurs clairement introduites par le
      typographe ont t corriges. L'orthographe d'origine a t
                 conserve et n'a pas t harmonise.




                               MMOIRES

                                  DE

                      L'IMPRATRICE CATHERINE II.

                         CRITS PAR ELLE-MME,

                       ET PRCDS D'UNE PRFACE

                                  PAR

                              A. HERZEN.

                    (DITION DE N. TRBNER & CIE.)

                               LONDRES,

                  TRBNER & CIE, 60, PATERNOSTER ROW.

                                 1859.

_Le droit de traduction dans les langues anglaise et allemande est
rserv._

JEAN CHILDS ET FILS, IMPRIMEURS.




PRFACE.


Quelques heures aprs la mort de l'Impratrice Catherine, son fils,
l'Empereur Paul, ordonna au comte Rostoptchine de mettre les scells
sur les papiers de l'Impratrice. Il tait lui-mme prsent  la
mise en ordre de ces papiers. On y trouva la clbre lettre d'Alexis
Orloff,[A]--par laquelle, d'un ton cynique et d'une main ivre, il
annonait  l'Impratrice l'assassinat de son mari, Pierre III,--et
un manuscrit crit entirement de la main de Catherine; ce dernier
tait contenu dans une enveloppe cachete, portant cette inscription:
[cyrillique: Ego Imperatorskomu Vysochestvu, Tsesarevichu i Velikomu
Knyazyu Pavlu Petrovichu, lyubyeznomu synu moemu]. (A Son Altesse
Impriale, le Csarewitch, et grand-duc Paul, mon fils bien aim.)
Sous cette enveloppe se trouvait le manuscrit des Mmoires que nous
publions.

Le cahier se termine brusquement vers la fin de 1759. On dit qu'il y
avait des notes dtaches qui auraient d servir de matriaux pour la
continuation. Il y a des personnes qui disent que Paul les a jetes au
feu: il n'y a pas de certitude  ce sujet. Paul tenait en grand secret
le manuscrit de sa mre, et ne le confia jamais qu' son ami d'enfance,
le prince Alexandre Kourakine. Celui-ci en prit une copie. Une vingtaine
d'annes aprs la mort de Paul, Alexandre Tourgeneff et le prince Michel
Worontzoff obtinrent des copies de l'exemplaire de Kourakine. L'Empereur
Nicolas, ayant entendu parler de cela, donna ordre  la police secrte
de s'emparer de toutes les copies. Il y en avait, entr'autres, une
ecrite,  Odessa, par la main du clbre pote Pouschkine.
Effectivement, les Mmoires de l'Impratrice Catherine II ne circulrent
plus.

L'Empereur Nicolas se fit apporter, par le comte D. Bloudoff,
l'original, le lut, le cacheta avec le grand sceau de l'tat, et ordonna
de le garder aux archives impriales, parmi les documents les plus
secrets.

A ces dtails, que j'extrais d'une notice qui m'a t communique, je
dois ajouter que la premire personne qui m'en parla, fut le prcepteur
de l'Empereur actuel, Constantin Arsenieff. Il me disait, en 1840, qu'il
avait obtenu la permission de lire beaucoup de documents secrets sur les
vnements qui suivirent la mort de Pierre I, jusqu'au rgne d'Alexandre
I. Parmi ces documents, on l'autorisa  lire les Mmoires de Catherine
II. (Il enseignait alors l'histoire moderne de Russie au grand-duc,
Hritier prsomptif.)

Pendant la guerre de Crime on transfra les archives  Moscou. Au mois
de mars 1855, l'Empereur actuel se fit apporter le manuscrit pour le
lire. Depuis ce temps une ou deux copies circulrent de rechef  Moscou
et  Ptersbourg. C'est sur une de ces copies que nous publions les
Mmoires. Quand  l'authenticit, il n'y a pas le moindre doute. Au
reste il suffit de lire deux ou trois pages du texte pour tre
convaincu.

Nous nous sommes abstenus de faire des corrections de style, dans tous
les cas o nous n'avions pas la conviction que la copie portait une
faute de transcription.

Passant aux mmoires eux-mmes, qu'avons-nous  dire?

Les premires annes de Catherine II--de cette femme-empereur, qui
occupa plus d'un quart de sicle tous les esprits contemporains, depuis
Voltaire et Frdric II jusqu'au Khan de Crime et aux chefs des
Kirghis--_ses jeunes annes, racontes par elle-mme_!... Qu'y a-t-il,
pour l'diteur,  ajouter  cela?

En lisant ces pages, on la _voit venir_, on la voit se former telle
qu'elle a t plus tard. Enfant espigle de quatorze ans, coiffe  la
Mose, blonde, foltre, fiance d'un petit idiot--le grand-duc--elle a
dj le mal du palais d'hiver, la soif de la domination. Un jour, tant
juche avec le grand-duc sur une fentre et plaisantant avec lui, elle
voit entrer le comte Lestocq, qui lui dit: Faites vos paquets,--vous
repartirez pour l'Allemagne. Le jeune idiot ne semble pas trs affect
de cette sparation possible. Ce m'tait aussi une affaire assez
indiffrente, dit la petite allemande, _mais la couronne de Russie ne
me l'tait pas_, ajoute la grande-duchesse.

Voil, en herbe, la Catherine de 1762!

Rver  la couronne au reste tait tout naturel,--dans cette atmosphre
de la cour impriale,--non-seulement pour la fiance de l'hritier
prsomptif, mais pour tout le monde. Le palefrenier Biren, le chanteur
Rasoumowsky, le prince Dolgorouky, le plbien Menchikoff, l'oligarque
Volynski,--tout le monde voulait avoir un lambeau du manteau imprial.
La couronne de Russie tait--aprs Pierre I--une _res nullius_.

Pierre I, terroriste et rformateur avant tout, n'avait aucun respect
pour la lgitimit. Son absolutisme s'efforait d'aller mme au del de
la tombe. Il se donna le droit de dsigner son successeur, et, au lieu
de le faire, il se borna  ordonner l'assassinat de son propre fils.

Aprs la mort de Pierre I, les grands de l'tat s'assemblent pour
aviser. Menchikoff arrte toute dlibration, et proclame impratrice
son ancienne matresse, veuve d'un brave dragon sudois, tu sur le
champ de bataille, et veuve de Pierre I, auquel Menchikoff l'avait cde
par dvouement.

Le rgne de Catherine I est court. Aprs elle, la couronne continue 
passer d'une tte  l'autre, au hasard: de la ci-devant cabaretire
livonienne  un gamin (Pierre II); de ce gamin, qui meurt de la petite
vrole,  la duchesse de Courlande (Anne); de la duchesse de Courlande 
une princesse de Mecklenbourg, marie  un prince de Brunswick, qui
rgne au nom d'un enfant au berceau (Jvan); de l'enfant n _trop tard_
pour rgner, la couronne passe sur la tte d'une fille ne _trop
tt_--Elisabeth. C'est elle qui reprsente la lgitimit.

La tradition rompue, brise, le peuple et l'tat compltement spars
par la rforme de Pierre I, les coups d'tat, les rvolutions de palais
taient alors en permanence. Rien de stable. En se mettant au lit les
habitants de Ptersbourg ne savaient jamais sous le gouvernement de qui
ils se rveilleraient. Aussi s'intressait-on fort peu  ces
changements, qui ne touchaient au fond que quelques intrigants allemands
devenus ministres russes, quelques grands seigneurs blanchis dans le
parjure et le crime, et le rgiment de Probrajensky, qui,  l'instar
des Prtoriens, disposait de la couronne. Pour les autres il n'y avait
rien de chang. Et quand je dis les autres, je ne parle que de la
noblesse et des employs: car de l'immensit silencieuse du peuple--du
peuple courb, triste, ahuri, muet--personne ne s'inquitait; le peuple
restait hors la loi, acceptant passivement l'preuve terrible qu'il
plaisait au bon Dieu de lui envoyer, et ne se souciant gure, de son
ct, des spectres qui montaient d'un pas chancelant les marches du
trne, glissaient comme des ombres, et disparaissaient en Sibrie ou
dans les casemates. Le peuple, dans tous les cas, tait sr d'tre
pill. Son tat social tait donc  l'abri de toute chance.

Priode trange! Le trne imprial--comme nous l'avons dit
ailleurs[B]--ressemblait au lit de Clopatre. Un tas d'oligarques,
d'trangers, de pandours, de mignons conduisaient nuitamment un inconnu,
un enfant, une allemande; l'levaient au trne, l'adoraient, et
distribuaient, en son nom, des coups de knout  ceux qui trouvaient  y
redire. A peine l'lu avait-il eu le temps de s'enivrer de toutes les
jouissances d'un pouvoir exorbitant et absurde, et d'envoyer ses ennemis
aux travaux forcs ou  la torture, que la vague suivante apportait dj
un autre prtendant, et entranait l'lu d'hier, avec tout son
entourage, dans l'abme. Les ministres et les gnraux du jour s'en
allaient le lendemain, chargs de fer, en Sibrie.

Cette _bufera infernale_ emportait les gens avec une si grande rapidit,
qu'on n'avait pas le temps de s'habituer  leurs visages. Le marchal
Munich, qui avait renvers Biren, le rejoignit, prisonnier lui-mme et
les chanes aux pieds, sur un radeau arrt sur le Volga. C'est dans la
lutte de ces deux allemands, qui se disputaient l'empire russe comme si
c'et t une cruche de bire, que l'on peut retrouver le type vritable
des coups d'tat du bon vieux temps.

L'Impratrice Anne meurt, laissant, comme nous venons de le dire, la
couronne  un enfant de quelques mois, sous la rgence de son amant
Biren. Le duc de Courlande tait tout puissant. Mprisant tout ce qui
tait russe, il voulait nous civiliser par la schlague. Dans l'esprance
de s'affermir, il fit prir avec une cruaut froide des centaines
d'hommes, en exila plus de vingt mille. Il tait matre aussi dur
qu'absolu. Cela ennuyait le marchal Munich. Celui-ci tait allemand
aussi bien que Biren, mais de plus un trs bon guerrier. Un beau jour la
princesse de Brunswick, la mre du petit empereur, se plaint  Munich de
l'arrogance de Biren. Avez-vous dj parl de cela  quelqu'un?
demande le marchal.--A personne.--Trs bien, taisez-vous, et laissez
moi faire. C'tait le 7 septembre 1740.

Le 8, Munich dne chez Biren. Aprs le diner, il laisse sa famille chez
le rgent, et se retire pour un instant. Il va tout doucement chez la
princesse de Brunswick, lui dit qu'elle doit se prparer pour la nuit,
et rentre. On se met  souper. Munich raconte ses campagnes, les
batailles qu'il a gagnes. Avez-vous fait des expditions nocturnes?
demande le comte de Loewenhaupt. J'en ai fait  toutes les heures,
reprend le marchal, un peu contrari. Le rgent, qui ne se sentait pas
bien et tait couch sur un sopha, se redresse  ces paroles et devient
pensif.

On se quitte en amis.

Arriv  la maison, Munich ordonne  son aide-de-camp, Manstein, d'tre
prt  deux heures. A deux heures il se met avec lui dans une voiture,
et va droit au palais d'hiver. L il fait rveiller la princesse.
Qu'avez-vous donc? demande le brave allemand, Antoine Ulrich de
Braunschweig-Wolfenbttel,  sa femme.--Une indisposition, rpond la
princesse.--Et Antoine Ulrich se rendort comme une taupe.

Pendant qu'il dort, la princesse s'habille, et le vieux guerrier parle
aux soldats les plus janissaires du rgiment de Probrajensky. Il leur
reprsente la position humiliante de la princesse, parle de sa
reconnaissance future, et, tout en parlant, fait charger les fusils.

Laissant alors la princesse sous la garde d'une _quarantaine_ de
grenadiers, il va, avec _quatre vingts_ soldats, arrter le chef de
l'tat, le terrible duc de Courlande.

On traverse paisiblement les rues de Ptersbourg; on arrive au palais du
rgent; on y entre, et Munich envoie Manstein pour l'arrter, mort ou
vif, dans sa chambre  coucher. Les officiers de service, les
sentinelles, les domestiques regardent faire. S'il y et eu un seul
officier ou soldat fidle, dit Manstein, dans ses mmoires, nous
tions perdus. Mais il ne s'en trouva pas un seul. Biren, voyant les
soldats, se sauve, en rampant, sous le lit. Manstein le fait retirer de
l. Biren se dbat. On lui donne quelques coups de crosse de fusil, et
on le porte au corps de garde.

Le coup d'tat tait fait. Mais il va se passer une chose bien plus
trange encore.

Biren tait dtest, cela pouvait expliquer sa chute. La rgente, au
contraire, bonne et douce crature--ne faisant de mal  personne, et
faisant beaucoup l'amour avec l'ambassadeur Linar--tait mme un peu
aime, par haine pour Biren. Une anne passe. Tout est tranquille. Mais
la cour de France est mcontente d'une alliance Austro-russe que la
rgente venait de faire avec Marie-Thrse. Comment empcher cette
alliance?--Rien de plus facile: faire un coup d'tat et chasser la
rgente. Ici pas mme de marchal vnr par les soldats, pas mme un
homme d'tat: il suffit d'un mdecin intrigant, Lestocq, et d'un
intrigant ambassadeur, La Chtardie, pour porter au trne Elisabeth, la
fille de Pierre I.

Elisabeth, absorbe dans les plaisirs et dans de petites intrigues,
pensait peu au renversement du gouvernement. On lui fait accroire que la
rgente a l'intention de l'enfermer dans un couvent.--Elle, Elisabeth,
qui passe son temps dans les casernes de la garde et dans les
orgies..... plutt se faire impratrice! C'est aussi ce que pense La
Chtardie; et il fait plus que penser, il donne de l'or franais pour
soudoyer une poigne de soldats.

Le 25 novembre 1741, la grande-duchesse arrive, revtue d'une robe
magnifique et la poitrine couverte d'une cuirasse brillante, au corps de
garde du rgiment de Probrajensky. Elle expose aux soldats sa position
malheureuse. Les soldats, gorgs de vin, lui crient: Ordonne, mre,
ordonne, et nous les gorgeons tous! La charitable grande-duchesse
recule d'horreur, et ordonne _seulement_ l'arrestation de la rgente, de
son mari et de leur fils--le _bambino_-empereur.

Et encore une fois mme reprsentation. Antoine-Ulrich de Braunschweig
est rveill du plus profond sommeil; mais cette fois il ne peut se
rendormir, car deux soldats l'enveloppent dans un drap de lit et le
portent dans un cachot, d'o il ne sortira que pour aller mourir en
exil.

Le coup d'tat est fait.

Le nouveau rgne va comme sur des roulettes. Il ne manque encore une
fois  cette couronne trange... qu'un hritier. L'Impratrice, qui ne
veut pas du petit Ivan, va en chercher un dans le palais piscopal du
prince-vque de Lubeck. C'tait le neveu de l'vque et un petit-fils
de Pierre I, orphelin sans pre ni mre, le _futur_ de la petite Sophie
Auguste Frdrique, princesse d'Anhalt-Zerbst-Bernbourg, qui perdit tant
de titres sonores et illustres pour s'appeler tout brivement....
_Catherine II_.

Maintenant que l'on se figure, d'aprs ce que nous venons de dire, quel
tait le milieu dans lequel la fatalit jeta cette jeune fille doue,
en mme temps, et de beaucoup d'esprit, et d'un caractre pliant mais
plein d'orgueil et de passion.

Sa position  Ptersbourg tait horrible. D'un ct sa mre, allemande
acaritre, grognon, avide, mesquine, pdante, lui donnant des soufflets
et lui prenant ses robes neuves, pour se les approprier; de l'autre,
l'Impratrice Elisabeth, virago criarde, grossire, toujours entre deux
vins, jalouse, envieuse, faisant surveiller chaque pas de la jeune
princesse, rapporter chaque parole, prenant ombrage de tout, et cela,
aprs lui avoir donn pour mari le bent le plus ridicule de son poque.

Prisonnire dans le palais, elle n'ose rien faire sans autorisation. Si
elle pleure la mort de son pre, l'Impratrice lui envoie dire que c'est
assez; que son pre n'tait pas un roi pour le pleurer plus d'une
semaine. Si elle montre de l'amiti pour quelqu'une des demoiselles
d'honneur qu'on lui donne, elle peut tre sre qu'on la renverra. Si
elle s'attache  un domestique fidle, c'est encore plus sr qu'on le
chassera.

Ses rapports avec le grand-duc sont monstrueux, dgradants. Il lui fait
des confidences sur ses intrigues amoureuses. Ivrogne depuis l'ge de
dix ans, il vient une fois, la nuit, avin, entretenir sa femme des
grces et des charmes de la fille de Biren; et, comme Catherine fait
semblant de dormir, il lui donne un coup de poing pour l'veiller. Ce
butor tient  ct de la chambre  coucher de sa femme une meute de
chiens qui empeste l'air, et pend des rats, dans la sienne, pour les
punir, selon les rgles du code militaire.

Ce n'est pas tout. Aprs avoir offens, molest peu--peu tous les
sentiments tendres de cette jeune femme, on commence  les dpraver
systmatiquement. L'Impratrice prend pour un dsordre qu'elle n'ait pas
d'enfants. Mme Tchoglokoff lui en parle, en insinuant qu'enfin il
faut sacrifier ses scrupules lorsqu'il s'agit _du bien de l'tat_, et
finit par lui proposer de choisir entre Soltikoff et Narichkine. La
jeune femme joue la niaise, prend les deux--plus Poniatowsky, et
commence ainsi une carrire rotique, dans laquelle, pendant quarante
ans, elle ne s'arrtera plus.

Ce que cette publication a de grave pour la maison impriale de Russie,
c'est qu'elle dmontre que non seulement cette maison n'appartient pas 
la famille de Romanoff, mais pas mme  la famille de Holstein Gottorp.
L'aveu de Catherine, sous ce rapport, est trs explicite--_le pre de
l'Empereur Paul est Serge Soltikoff_.

La dictature impriale en Russie tche en vain de se reprsenter comme
traditionelle et sculaire.

Encore un mot avant de finir.

En lisant ces mmoires, on est tout tonn qu'une chose soit oublie
constamment, au point de ne paratre nulle part,--c'est _la Russie et le
peuple_. Et c'est l le trait caractristique de l'poque.

Le palais d'hiver, avec sa machine administrative et militaire, tait un
monde  part. Comme un navire flottant  la surface, il n'avait de vrai
rapport avec les habitants de l'ocan que celui de les manger. C'tait
_l'Etat pour l'Etat_. Organis  l'allemande, il s'imposait au peuple en
vainqueur. Dans cette caserne monstrueuse, dans cette chancellerie
norme, il y avait une raideur sche comme dans un camp. Les uns
donnaient, transmettaient des ordres, les autres obissaient en silence.
Il n'y avait qu'un seul point o les passions humaines rapparaissaient
frmissantes, orageuses, et ce point, c'tait, au palais d'hiver, le
foyer domestique, non de la nation--mais de l'tat. Derrire la triple
ligne des sentinelles, dans ces salons lourdement orns, fermentait une
vie fivreuse, avec ses intrigues et ses luttes, ses drames et ses
tragdies. C'est l que les destins de la Russie s'ourdissaient, dans
les tnbres de l'alcve, au milieu des orgies, _au del_ des
dnonciateurs et de la police.

Quel intrt pouvait donc prendre la jeune princesse allemande  ce
_magnum ignotum_,  ce peuple sous-entendu, pauvre, demi-sauvage, qui se
cachait dans ses villages, derrire la neige et les mauvais chemins, et
n'apparaissait que comme un paria tranger dans les rues de Ptersbourg,
avec sa barbe perscute, son habit prohib--et tolr seulement par
mpris.

Catherine n'entendit parler srieusement du peuple russe que bien
longtemps aprs, lorsque le cosaque Pougatcheff,  la tte d'une arme
de paysans insurgs, menaait Moscou.

Pougatcheff vaincu, le palais d'hiver oublia de rechef le peuple. Et je
ne sais quand on s'en serait souvenu, s'il n'avait remis lui-mme son
existence en mmoire  ses matres, en se levant en masse en 1812,
rejetant d'un ct l'affranchissement du servage prsent au bout des
baonnettes trangres, et allant de l'autre mourir pour sauver une
patrie qui ne lui donnait que l'esclavage, la dgradation, la misre--et
l'oubli du palais d'hiver.

Ce fut le second _memento_ du peuple russe. Esprons qu'au troisime on
s'en souviendra un peu plus longtemps.

                                         A. HERZEN.

LONDRES, 15 novembre 1858.




MMOIRES

DE

L'IMPRATRICE CATHERINE II,

CRITS PAR ELLE-MME.




Iire PARTIE.

DEPUIS 1729, ANNE DE SA NAISSANCE, JUSQU'A 1751.


La fortune n'est pas aussi aveugle qu'on se l'imagine. Elle est souvent
le rsultat de mesures justes et prcises, non aperues par le vulgaire,
qui ont prcd l'vnement. Elle est encore, plus particulirement, un
rsultat des qualits, du caractre, et de la conduite personnelle.

Pour rendre ceci plus palpable, j'en ferai le syllogisme suivant:

Les qualits et le caractre seront la majeure;

La conduite, la mineure;

La fortune ou l'infortune, la conclusion.

En voici deux exemples frappants:

                              PIERRE III.

                             CATHERINE II.


                   PIERRE III, SON PRE ET SA MRE.

La mre du premier, fille de Pierre I, mourut deux mois aprs l'avoir
mis au monde, de phthisie, dans la petite ville de Kiel en Holstein, du
chagrin de s'y voir tablie et d'tre aussi mal marie. Charles
Frdric, duc de Holstein,--neveu de Charles XII, roi de Sude,--pre de
Pierre III, tait un prince faible, laid, petit, malingre et pauvre
(voyez le journal de Berkholz dans le magazin de Busching). Il mourut en
l'anne 1739, et laissa son fils g  peu prs de onze ans, sous la
tutelle de son cousin Adolphe Frdric, vque de Lubeck, duc de
Holstein, depuis roi de Sude, lu en consquence de la paix d'Abo, par
la recommendation de l'Impratrice lisabeth. A la tte de l'ducation
de Pierre III, se trouvait le grand-marchal de sa cour, Brummer,
Sudois de naissance, et sous lui, le grand-chambellan Berkholz, auteur
du journal ci-dessus cit, et quatre chambellans, dont deux--Adlerfeldt,
l'auteur d'une histoire de Charles XII, et Wachmeister--taient Sudois,
et les deux autres--Wolff et Madfeldt--Holsteinois. On levait le
prince, pour le trne de Sude, dans une cour trop grande pour le pays
o elle se trouvait, et laquelle tait partage en plusieurs factions,
qui toutes s'entre-hassaient, et dont chacune voulait s'emparer de
l'esprit du prince, qu'elle devait former, et par consquent lui
inspirait l'aversion qu'elles avaient rciproquement contre les
individus qui leur taient opposs. Le jeune prince hassait
cordialement Brummer, et n'aimait aucun de ses entours parcequ'ils le
gnaient.

Ds l'ge de dix ans, Pierre III marquait du penchant pour la boisson.
On l'obligeait  beaucoup de prsentations, et on ne le quittait de vue
ni jour ni nuit. Ceux qu'il aimait pendant son enfance et les premires
annes de son sjour en Russie, taient deux vieux valets de chambre:
l'un, Cramer, Livonien; l'autre, Roumberg, Sudois. Celui-ci lui tait
le plus cher: c'tait un homme assez grossier et rude, qui avait t
dragon sous Charles XII. Brummer, et par consquent Berkholz, qui ne
voyait que par les yeux de Brummer, tait attach au prince-tuteur et
administrateur. Tout le reste tait mal-content de ce prince, et plus
encore des entours de celui-ci.

L'Impratrice lisabeth tant monte sur le trne de Russie, elle envoya
le chambellan Korf en Holstein, demander son neveu que le
prince-administrateur fit partir sur le champ, accompagn du
grand-marchal Brummer, du chambellan Berkholz, et du chambellan Decken,
neveu du premier. La joie de l'Impratrice fut grande  son arrive.
Elle partit peu aprs pour son couronnement  Moscou. Elle tait rsolue
de dclarer le prince son hritier, mais avant tout il devait confesser
la religion grecque. Les ennemis du grand-marchal Brummer, et nommment
le grand-chambellan comte Bestoujeff, et le comte M. Panin, qui avait
t long-temps ministre de Russie en Sude, prtendaient avoir des
preuves convainquantes en mains, comme quoi Brummer ds qu'il vit
l'Impratrice dtermine  dclarer son neveu hritier prsomptif de son
trne, prit autant de soin  gter l'esprit et le coeur de son lve,
qu'il en avait pris  le rendre digne de la couronne de Sude. Mais j'ai
toujours dout de cette atrocit, et j'ai cru que l'ducation de Pierre
III avait t un conflit de circonstances malheureuses. Je raconterai ce
que j'ai vu et entendu, et cela mme dveloppera bien des choses.

J'ai vu Pierre III pour la premire fois lorsqu'il avait onze ans, 
Eutin, chez son tuteur le prince-vque de Lubeck, quelques mois aprs
le dcs du duc Charles Frdric son pre. Le prince-vque avait
rassembl chez lui toute sa famille, en 1739,  Eutin, pour y mener son
pupille. Ma grand-mre, mre du prince-vque, ma mre, soeur de ce
mme prince, taient venues de Hambourg avec moi. J'avais alors dix ans.
Il y avait encore le prince Auguste et la princesse Anne, frre et
soeur du prince-tuteur et administrateur de Holstein, et c'est alors
que j'ai entendu dire  la famille assemble entr'elle, que le jeune duc
inclinait  la boisson, et que ses entours avaient de la peine 
l'empcher de se griser  table; qu'il tait rtif et fougueux; qu'il
n'aimait pas ses entours, et particulirement Brummer; qu'au reste il ne
manquait pas de vivacit, mais qu'il tait d'une complexion malade et
valtudinaire. Rellement la couleur de son visage tait ple, et il
paraissait maigre et d'une constitution dlicate. A cet enfant ses
entours voulaient donner l'apparence d'un homme fait, et  cet effet on
le gnait et le tenait dans une contrainte qui devait lui inculquer la
fausset depuis le maintien jusque dans le caractre.

Cette cour de Holstein, arrive en Russie, y fut bientt suivie par une
ambassade Sudoise qui venait demander  l'Impratrice son neveu pour
succder au trne de Sude. Mais Elisabeth, qui avait dj dclar ses
intentions par les prliminaires de la paix d'Abo, comme il est dit
ci-dessus, rpondit  la dite de Sude qu'elle avait dclar son neveu
hritier du trne de Russie, et qu'elle s'en tenait aux prliminaires de
la paix d'Abo, qui donnaient  la Sude le prince-administrateur de
Holstein pour hritier prsomptif  la couronne. (Ce prince avait eu un
frre an auquel l'Impratrice Elisabeth avait t fiance  la mort de
Pierre I. Ce mariage n'avait pas eu lieu, parce que le prince mourut,
quelques semaines aprs les fianailles, de la petite vrole.
L'Impratrice Elisabeth avait conserv pour sa mmoire beaucoup de
sensibilit, dont elle donna des marques  toute la famille de ce
prince).

Pierre III fut donc dclar hritier d'Elisabeth et grand-duc de Russie,
aprs qu'il eut fait sa confession de foi, selon le rit de la religion
grecque. On lui donna pour l'instruire, Simon Thodorsky, depuis
archevque de Pleskov. Le prince avait t baptis et lev dans le rit
luthrien, le plus rigide et le moins tolrant. Comme, ds son enfance,
il avait t toujours revche  toute instruction, j'ai entendu dire 
ses entours qu' Kiel on avait eu mille peines, les dimanches et les
jours de fte, pour le faire aller  l'glise et pour lui faire remplir
les actes de dvotion auxquels on le soumettait, et qu'il marquait la
plupart du temps de l'irrligion vis--vis de Simon Thodorsky. Son
Altesse Impriale s'avisait de disputer sur chaque point; souvent ses
entours furent appels afin de couper court aux aigreurs et de diminuer
la chaleur qu'il y mettait. Enfin, aprs bien des dboires, il se soumit
 ce que voulait l'Impratrice, sa tante, quoique, soit par prvention,
par habitude, ou par esprit de contradiction, il ft sentir bien des
fois qu'il aurait mieux aim s'en aller en Sude que de rester en
Russie. Il garda Brummer, Berkholz, et ses entours Holsteinois jusqu'
son mariage. On y avait joint quelques matres pour la forme: monsieur
Isaak Wesselowsky, pour la langue russe: celui-ci venait, au
commencement, rarement, et ensuite point du tout; l'autre, le professeur
Stehlein, qui devait lui enseigner les mathmatiques et l'histoire, mais
qui, au fond, jouait avec lui et lui servait de bouffon. Le matre le
plus assidu tait Laud, matre de ballet, qui lui apprenait  danser.




                                 1744.


Dans son appartement intrieur le grand-duc, d'abord, ne s'occupait
d'autre chose que de faire faire l'exercice militaire  une couple de
domestiques qui lui avaient t donns pour le service de la chambre. Il
leur donnait des grades et des rangs, et les dgradait selon sa
fantaisie. C'taient de vrais jeux d'enfants et un enfantillage
continuel. En gnral il tait trs enfant, quoiqu'il et dj seize
ans. L'anne 1744, la cour de Russie tant  Moscou, Catherine II y
arriva avec sa mre, le 9 fvrier.

La cour de Russie se trouvait divise alors en deux grandes fractions ou
parties. A la tte de la premire, qui commenait  se relever de son
abaissement, tait le vice-chancelier comte Bestoujeff Rumine. Il tait
infiniment plus craint qu'aim, excessivement intrigant et souponneux,
ferme et intrpide dans ses principes, pas mal tyrannique, ennemi
implacable, mais ami de ses amis, qu'il ne quittait que quand ceux-ci
lui tournaient le dos; d'ailleurs difficile  vivre et souvent
minutieux. Il tait  la tte du dpartement des affaires trangres.
Ayant  combattre les entours de l'Impratrice, il avait eu du dessous
avant le voyage de Moscou; mais il commenait  se remettre. Il tenait
pour la cour de Vienne, pour celle de Saxe, et pour l'Angleterre.
L'arrive de Catherine II et de sa mre ne lui faisait point plaisir:
c'tait l'ouvrage secret de la faction qui lui tait oppose. Les
ennemis du comte Bestoujeff taient en grand nombre, mais il les faisait
tous trembler. Il avait sur eux l'avantage de sa place et de son
caractre, qui lui en donnait infiniment sur les politiques de
l'antichambre.

Le parti oppos  Bestoujeff tenait pour la France, sa protge la
Sude, et le Roi de Prusse. Le marquis de la Chtardie en tait l'me.
Les courtisans venus du Holstein en taient les matadores. Ils avaient
gagn Lestocq, un des principaux acteurs de la rvolution qui avait
port l'Impratrice Elisabeth au trne de Russie. Celui-ci avait une
grande part dans sa confiance. Il avait t son chirurgien depuis le
dcs de l'Impratrice Catherine I,  laquelle il avait t attach; il
avait rendu  la mre et  la fille des services essentiels; il ne
manquait ni d'esprit, ni de manges, ni d'intrigues, mais il tait
mchant et d'un coeur noir et mauvais. Tous ces trangers l'paulaient
et portaient en avant le comte Michel Woronzoff, qui avait aussi eu part
 la rvolution, et avait accompagn Elisabeth la nuit qu'elle monta sur
le trne. Elle lui avait fait pouser la nice de l'Impratrice
Catherine I, la comtesse Anna Karlovna Skavronsky, qui avait t leve
prs de l'Impratrice Elisabeth, et qui lui tait trs attache. De
cette faction encore s'tait rang le comte Alexandre Roumianzoff, le
pre du marchal, qui avait sign la paix d'Abo avec la Sude, paix pour
laquelle Bestoujeff avait t peu consult. Ils comptaient encore sur le
procureur-gnral, Troubetzkoy, sur toute la famille Troubetzkoy, et par
consquent sur le prince de Hesse-Hombourg, qui avait pous une
princesse de cette maison. Le prince de Hesse-Hombourg, trs considr
alors, n'tait rien par lui-mme, et sa considration lui venait de la
nombreuse famille de sa femme dont le pre et la mre vivaient encore:
celle-ci tait fort considre.

Le reste des entours de l'Impratrice consistait alors dans la famille
Schouvaloff. Ceux-ci balanaient en tout point le grand-veneur
Razoumovsky qui, pour le moment, tait le favori en titre.

Le comte Bestoujeff savait tirer parti de ceux-ci; mais son principal
soutien tait le baron Tcherkassoff, secrtaire du cabinet de
l'Impratrice, et qui avait servi dj dans le cabinet de Pierre I.
C'tait un homme rude et opinitre, qui voulait l'ordre et la justice,
et tenir toute chose en rgle. Tout le reste de la cour se rangeait d'un
ct ou de l'autre, selon ses intrts ou ses vues personnelles.

Le grand-duc parut se rjouir de l'arrive de ma mre et de la mienne.
J'tais dans ma quinzime anne. Pendant les premiers jours il me marqua
beaucoup d'empressement. Ds-lors, et pendant ce court espace de temps,
je vis et je compris qu'il ne faisait pas beaucoup de cas de la nation
sur laquelle il tait destin  rgner; qu'il tenait au luthrianisme;
qu'il n'aimait pas ses entours, et qu'il tait fort enfant. Je me
taisais et j'coutais, ce qui me gagna sa confiance. Je me souviens
qu'il me dit, entre autres choses, que ce qui lui plaisait le plus en
moi, c'tait que j'tais sa cousine, et qu' titre de sa parente il
pourrait me parler  coeur ouvert; ensuite de quoi il me dit qu'il
tait amoureux d'une des filles d'honneur de l'Impratrice, qui avait
t renvoye de la cour lors du malheur de sa mre, une madame
Lapoukine, qui avait t exile en Sibrie; qu'il aurait bien voulu
l'pouser, mais qu'il tait rsign  m'pouser moi, parce que sa tante
le dsirait. J'coutais ces propos de parentage en rougissant, et le
remerciant de sa confiance prmature; mais au fond de mon coeur je
regardais avec tonnement son imprudence et manque de jugement sur
quantit de choses.

Le dixime jour aprs mon arrive  Moscou, un samedi, l'Impratrice
s'en alla au couvent de Trotza. Le grand-duc resta avec nous  Moscou.
On m'avait dj donn trois matres: l'un, Simon Thodorsky, pour
m'instruire dans la religion grecque; l'autre, Basile Adadouroff, pour
la langue russe; et Laud, matre de ballet, pour la danse. Pour faire
des progrs plus rapides dans la langue russe, je me levais la nuit sur
mon lit, et, tandis que tout le monde dormait, j'apprenais par coeur
les cahiers qu'Adadouroff me laissait. Comme ma chambre tait chaude et
que je n'avais aucune exprience sur le climat, je ngligeais de me
chausser, et j'tudiais comme je sortais de mon lit. Aussi ds le
quinzime jour je pris une pleursie qui pensa m'emporter. Elle se
dclara par un frisson qui me prit, le mardi, aprs le dpart de
l'Impratrice pour le couvent de Trotza, au moment que je m'tais
habille pour aller diner avec ma mre chez le grand-duc. J'obtins avec
difficult de ma mre la permission d'aller me mettre au lit.
Lorsqu'elle revint du diner elle me trouva presque sans connaissance,
avec une forte chaleur et une douleur insupportable au ct. Elle
s'imagina que j'allais avoir la petite vrole, envoya chercher des
mdecins, et voulut qu'ils me traitassent en consquence. Ceux-ci
soutenaient qu'il fallait me saigner. Elle ne voulut jamais y consentir,
et dit que c'tait en saignant son frre qu'on l'avait fait mourir de la
petite vrole en Russie, et qu'elle ne voulait pas qu'il m'en arrivt
autant. Les mdecins et les entours du grand-duc, qui n'avaient pas eu
la petite vrole, envoyrent  l'Impratrice faire un rapport exact de
l'tat des choses, et je restai dans mon lit, entre ma mre et les
mdecins qui se disputaient, sans connaissance, avec une fivre brulante
et une douleur au ct qui me faisait souffrir horriblement et pousser
des gmissements pour lesquels ma mre me grondait, voulant que je
supportasse mon mal patiemment.

Enfin, le samedi soir,  sept heures, c'est  dire le cinquime jour de
ma maladie, l'Impratrice revint du couvent de Trotza, et en mettant
pied  terre de la voiture, elle entra dans ma chambre et me trouva sans
connaissance. Elle avait  sa suite le comte Lestocq et un chirurgien,
et, aprs avoir entendu l'avis des mdecins, elle s'assit elle-mme sur
le chevet de mon lit et me fit saigner. Au moment que le sang partit je
revins  moi, et en ouvrant les yeux, je me vis entre les bras de
l'Impratrice qui m'avait souleve. Je restai entre la vie et la mort
pendant 27 jours, durant lesquels on me saigna seize fois, et
quelquefois quatre fois dans un jour. On ne laissait presque plus entrer
ma mre dans ma chambre. Elle continuait d'tre contre ces frquentes
saignes, et disait tout haut qu'on me faisait mourir. Cependant elle
commenait  tre persuade que je n'aurais pas la petite vrole.
L'Impratrice avait mis prs de moi la comtesse Roumianzoff et plusieurs
autres femmes, et il paraissait qu'on se mfiait du jugement de ma mre.
Enfin, l'abcs que j'avais dans le ct droit creva par les soins du
mdecin Sanchs, Portugais. Je le vomis, et ds ce moment je revins 
moi. Je m'aperus tout de suite que la conduite qu'avait tenue ma mre
pendant ma maladie, l'avait desservie dans tous les esprits. Quand elle
me vit fort mal, elle voulut qu'on m'ament un prtre luthrien. On m'a
dit qu'on me fit revenir, ou qu'on profita d'un moment o je revins 
moi, pour m'en faire la proposition, et que je rpondis:  quoi bon?
faites venir plutt Simon Thodorsky; je parlerai volontiers avec
celui-ci. On me l'amena, et il parla avec moi, en prsence des
assistants, d'une faon dont tout le monde fut content. Ceci me fit
grand bien dans l'esprit de l'Impratrice et de toute la cour. Une autre
petite circonstance nuisit encore  ma mre. Vers Pques, ma mre, un
matin, s'avisa de m'envoyer dire par une femme de chambre, de lui cder
une toffe bleu et argent que le frre de mon pre m'avait donne, lors
de mon dpart pour la Russie, parcequ'elle m'avait beaucoup plu. Je lui
fis dire qu'elle tait la matresse de la prendre; qu'il tait vrai que
je l'aimais beaucoup, parceque mon oncle me l'avait donne, voyant
qu'elle me plaisait. Ceux qui m'entouraient, voyant que je donnais mon
toffe  contre-coeur, et qu'il y avait si long-temps que j'tais
alite entre la vie et la mort, et un peu mieux seulement depuis une
couple de jours, se mirent  dire entr' eux qu'il tait bien imprudent 
ma mre de causer  une enfant mourante le moindre dplaisir, et que
bien loin de vouloir s'emparer de cette toffe, elle aurait mieux fait
de n'en pas faire mention. On alla conter cela  l'Impratrice qui, sur
le champ, m'envoya plusieurs pices d'toffes riches, superbes, et,
entre autres, une bleu et argent; mais cela fit chez elle du tort  ma
mre. On accusa celle-ci de n'avoir gure de tendresse pour moi, ni de
mnagement. Je m'tais accoutume pendant ma maladie d'tre les yeux
ferms; on me croyait endormie, et alors la comtesse Roumianzoff et les
femmes disaient entr' elles ce qu'elles avaient sur le coeur, et par
l j'apprenais quantit de choses.

Comme je commenais  me mieux porter, le grand-duc venait passer la
soire dans l'appartement de ma mre, qui tait aussi le mien. Lui et
tout le monde avait paru prendre le plus grand intrt  mon tat.
L'Impratrice en avait souvent vers des larmes. Enfin, le 21 Avril
1744, jour de ma naissance, o commenait ma 15ime anne, je fus en
tat de paratre en public, pour la premire fois aprs cette terrible
maladie.

Je pense que tout le monde ne fut pas trop difi de me voir. J'tais
devenue maigre comme un squelette; j'avais grandi, mais mon visage et
mes traits s'taient allongs, les cheveux me tombaient, et j'tais
d'une pleur mortelle. Je me trouvais moi-mme laide  faire peur, et je
ne pouvais retrouver ma physionomie. L'Impratrice, ce jour-l, m'envoya
un pot de rouge, et ordonna de m'en mettre.

Avec le printemps et les beaux jours cessrent les assiduits du
grand-duc chez nous. Il aimait mieux aller se promener et tirer dans les
environs de Moscou. Quelquefois cependant il venait dner ou souper chez
nous, et alors ses confidences enfantines vis--vis de moi continuaient,
tandis que ses entours s'entretenaient avec ma mre, chez qui il venait
beaucoup de monde, et o il y avait maint et maint pourparler qui ne
laissait pas de dplaire  ceux qui n'en taient pas, et entre autres au
comte Bestoujeff dont tous les ennemis taient rassembls chez nous,
entre autres le marquis de la Chtardie, qui n'avait encore dploy
aucun caractre[C] de la cour de France, mais qui avait en poche ses
lettres de crance d'ambassadeur.

Au mois de mai, l'Impratrice s'en alla de nouveau au couvent de
Trotza, o le grand-duc, moi, et ma mre, nous la suivmes.
L'Impratrice, depuis quelque temps, commenait  traiter ma mre avec
beaucoup de froideur. Au couvent de Trotza la cause s'en dveloppa au
clair. Une aprs-dner que le grand-duc tait venu dans notre
appartement, l'Impratrice y entra  l'improviste et dit  ma mre de la
suivre dans l'autre appartement. Le comte Lestocq y entra aussi. Le
grand-duc et moi nous nous assmes sur une fentre en attendant. Cette
conversation dura trs longtemps, et nous vmes sortir le comte Lestocq
qui, en passant, s'approcha du grand-duc et de moi qui tions  rire, et
nous dit: Cette grande joie va cesser immdiatement. Et puis, se
tournant vers moi, il me dit: Vous n'avez qu' faire vos paquets, vous
repartirez tout de suite pour vous en retourner chez vous. Le grand-duc
voulut savoir pourquoi cela. Il rpondit: C'est ce que vous saurez
aprs; et s'en alla faire le message dont il tait charg et que
j'ignorais. Il nous laissa, le grand-duc et moi,  ruminer sur ce qu'il
venait de nous dire. Les gloses du premier taient en paroles, les
miennes en penses. Il disait: Mais si votre mre est fautive, vous ne
l'tes pas. Je lui rpondis: Mon devoir est de suivre ma mre et de
faire ce qu'elle m'ordonnera. Je vis clairement qu'il m'aurait quitte
sans regret. Pour moi, vu ses dispositions, il m'tait  peu prs
indiffrent; mais la couronne de Russie ne me l'tait pas. Enfin la
porte de la chambre  coucher s'ouvrit, et l'Impratrice en sortit avec
un visage fort rouge et un air irrit; et ma mre la suivait avec les
yeux rouges et mouills de pleurs. Comme nous nous htions de descendre
de la fentre, o nous nous tions juchs, et qui tait assez haute,
cela fit sourire l'Impratrice qui nous embrassa tous les deux et s'en
alla. Lorsqu'elle fut sortie nous apprmes  peu prs ce dont il tait
question.

Le marquis de la Chtardie qui autrefois, ou, pour mieux dire,  son
premier voyage en mission en Russie, avait t fort avant dans la faveur
et la confidence de l'Impratrice, au second voyage se trouva dchu de
ses esprances. Ses propos taient plus mesurs que ses lettres:
celles-ci taient remplies du fiel le plus aigre. On les avait ouvertes,
dchiffres; on y avait trouv les dtails de ses conversations avec ma
mre et avec beaucoup d'autres personnes, sur les affaires du temps, et
sur le compte de l'Impratrice; et comme le marquis de la Chtardie
n'avait dploy aucun caractre,[D] l'ordre fut donn de le renvoyer de
l'Empire. On lui ta l'ordre de St Andr et le portrait de
l'Impratrice, mais on lui laissa tous les autres prsents en bijoux
qu'il tenait de cette princesse. Je ne sais si ma mre russit  se
justifier dans l'esprit de l'Impratrice, mais tant il y a que nous ne
partmes pas; toutefois ma mre continua  tre traite avec beaucoup de
rserve et trs froidement. J'ignore ce qui s'tait dit entre elle et de
la Chtardie, mais je sais qu'un jour il s'adressa  moi et me flicita
d'tre coiffe en Moyse. Je lui dis que pour plaire  l'Impratrice je
me coifferais de toutes les faons qui pourraient lui plaire. Quand il
entendit ma rponse, il fit une pirouette  gauche, s'en alla d'un autre
ct, et ne s'adressa plus  moi.

Revenues  Moscou avec le grand-duc nous fmes plus isoles, ma mre et
moi. Il venait chez nous moins de monde, et l'on me prparait  faire ma
confession de foi. Le 28 juin fut fix pour cette crmonie, et le
lendemain, jour de St Pierre, pour mes fianailles avec le grand-duc. Je
me souviens que le marchal Brummer s'adressa, pendant ce temps,
plusieurs fois  moi pour se plaindre de son lve, et il voulait
m'employer pour corriger ou redresser son grand-duc; mais je lui dis que
cela m'tait impossible, et que par l je lui deviendrais aussi odieuse
que ses entours lui taient dj. Pendant ce temps ma mre s'attacha
fort intimement au prince et  la princesse de Hesse, et plus encore au
frre de celle-ci, le chambellan de Retzky. Cette liaison dplaisait 
la comtesse Roumianzoff, au marchal Brummer, et  tout le monde, et
tandis qu'elle tait avec eux dans sa chambre, le grand-duc et moi nous
tions  faire tapage dans l'antichambre, et, en pleine possession de
celle-ci: tous les deux nous ne manquions pas de vivacit enfantine.

Aux mois de juillet l'Impratrice clbra  Moscou la fte de la paix
avec la Sude,  l'occasion de laquelle on me forma une cour comme
grande-duchesse de Russie, fiance, et tout de suite aprs cette fte
l'Impratrice nous fit partir pour Kiev. Elle partit elle-mme quelque
jours aprs nous. Nous allions  petites journes, ma mre et moi, la
comtesse Roumianzoff et une dame de ma mre dans le mme carrosse; le
grand-duc, Brummer, Berkholz, et Decken dans un autre. Une aprs-diner
le grand-duc, qui s'ennuyait avec les pdagogues, voulut venir avec ma
mre et moi. Ds qu'il y fut, il ne voulut plus bouger de notre
carrosse. Alors ma mre, qui s'ennuya d'aller avec lui et moi tous les
jours, imagina d'augmenter la compagnie. Elle communiqua son ide aux
jeunes gens de notre suite, parmi lesquels se trouvaient le prince
Galitzine, depuis marchal de ce nom, et le comte Zachar Czernicheff. On
prit une des voitures qui portaient nos lits, on y arrangea des bancs
tout  l'entour, et ds le lendemain, le grand-duc, ma mre et moi, le
prince Galitzine, le comte Czernicheff, et encore un ou deux des plus
jeunes de la suite y entrrent; et c'est ainsi que nous fmes le reste
du voyage fort gament pour ce qui regardait notre voiture; mais tout ce
qui n'y entra pas fit schisme contre cet arrangement, qui dplaisait
souverainement au grand-marchal Brummer, au grand-chambellan Berkholz,
 la comtesse Roumianzoff,  la dame de ma mre, et  tout le reste de
la suite, parcequ'ils n'y entraient jamais, et tandis que nous riions
pendant le chemin, ils pestaient et s'ennuyaient.

De cette manire nous arrivmes au bout de trois semaines  Koselsk, o
nous attendmes trois autres semaines l'Impratrice, dont le voyage
avait t retard en route par plusieurs incidents. Nous apprmes 
Koselsk, qu'en chemin il y avait eu plusieurs personnes d'exiles de la
suite de l'Impratrice, et qu'elle tait de fort mauvaise humeur. Enfin
 la moiti d'aot elle arriva  Koselsk, et nous y restmes encore avec
elle jusqu' la fin d'aot. On y jouait, depuis le matin jusqu'au soir,
au pharaon, dans une grande salle au milieu de la maison, et on y jouait
gros jeu. Au reste tout le monde y tait fort  l'troit. Ma mre et moi
nous couchions dans la mme chambre, la comtesse Roumianzoff et la dame
de ma mre dans l'antichambre, et ainsi du reste. Un jour que le
grand-duc tait venu dans la chambre de ma mre et la mienne, tandis
qu'elle crivait et avait sa cassette ouverte  ct d'elle, il voulut y
fureter par curiosit. Ma mre lui dit de n'y pas toucher, et rellement
il s'en alla sauter par la chambre d'un autre ct. Mais en sautant a
et l pour me faire rire, il accrocha le couvercle de la cassette
ouverte et la renversa. Alors ma mre se fcha, et il y eut de grosses
paroles entr'eux. Ma mre lui reprochait d'avoir renvers sa cassette de
propos dlibr, et lui il criait  l'injustice, l'un et l'autre
s'adressant  moi et rclamant mon tmoignage. Moi qui connaissais
l'humeur de ma mre, je craignais d'tre soufflete si je n'tais de son
avis; et ne voulant ni mentir ni dsobliger le grand-duc, je me trouvais
entre deux feux. Nanmoins je dis  ma mre que je ne pensais pas qu'il
y et de l'intention de la part du grand-duc, mais qu'en sautant son
habit avait accroch le couvercle de la cassette qui tait place sur un
fort petit tabouret. Alors ma mre me prit  partie, car quand elle
tait en colre il lui fallait quelqu'un pour quereller. Je me tus et me
mis  pleurer. Le grand-duc, voyant que toute la colre de ma mre
tombait sur moi parceque j'avais tmoign en sa faveur, et que je
pleurais, accusa ma mre d'injustice et traita sa colre de furie; et
elle lui dit qu'il tait un petit garon mal lev. En un mot il est
difficile de pousser plus loin la querelle, sans se battre cependant,
qu'ils ne le firent tous les deux.

Depuis ce moment le grand-duc prit ma mre en grippe, et jamais il
n'oublia cette querelle. Ma mre de son cot aussi lui garda noise,[E]
et leur faon d'tre l'un vis--vis de l'autre contracta de la gne, de
la mfiance, et une disposition  l'aigreur. Ils ne s'en cachaient gure
avec moi tous les deux. J'eus beau travailler  les adoucir l'un et
l'autre; je n'y russis que dans des circonstances momentanes. Pour se
picoter l'un et l'autre avaient toujours tout prt quelque sarcasme 
lcher. Ma situation devenait par l tous les jours plus pineuse. Je
tchais d'obir  l'un et de complaire  l'autre, et rellement le
grand-duc avait alors avec moi plus d'ouverture de coeur qu'avec
personne, car il voyait que souvent ma mre me prenait  partie, quand
elle ne pouvait s'accrocher  lui. Ceci ne me desservit point chez lui,
parcequ'il se crut sr de moi.

Enfin le 29 aot nous entrmes dans Kiev. Nous y restmes dix jours,
aprs lesquels nous repartmes pour Moscou, de la mme manire
absolument que nous y tions venus.

Arrivs  Moscou, tout cet automne se passa en comdies, ballets, et
mascarades  la cour. Malgr cela on voyait que l'Impratrice avait
souvent beaucoup d'humeur. Un jour que nous tions  la comdie dans une
loge vis--vis de Sa Majest, ma mre et moi avec le grand-duc, je
remarquai que l'Impratrice parlait avec beaucoup de chaleur et de
colre au comte Lestocq. Quand elle et fini, M. Lestocq la quittant
vint dans notre loge, s'approcha de moi et me dit: Avez-vous vu comme
l'Impratrice m'a parl? Je lui dis que oui. H bien, dit-il, elle
est fort en colre contre vous.--Contre moi! et pourquoi? fut ma
rponse. Parceque, dit-il, vous avez beaucoup de dettes. Elle dit
qu'on peut puiser des puits, et que quand elle tait princesse, elle
n'avait pas plus d'entretien que vous et toute une maison  entretenir,
et qu'elle prenait garde de s'endetter parcequ'elle savait que personne
ne payerait pour elle. Il me dit tout cela d'un air fch et sec, afin
qu'elle vt de sa loge, apparemment, comment il s'acquittait de sa
commission. Les larmes me vinrent aux yeux et je me tus. Aprs qu'il et
tout dit il s'en alla. Le grand-duc, qui tait  ct de moi et qui
avait entendu  peu prs notre conversation, aprs m'avoir demand ce
qu'il n'avait pas entendu, par des mines me donna  connatre plutt que
par des paroles, qu'il entrait dans l'esprit de madame sa tante, et
qu'il n'tait pas fch qu'on m'eut gronde. Ceci tait assez sa
mthode, et alors il croyait se rendre agrable  l'Impratrice en
entrant dans son esprit quand elle se fchait contre quelqu'un. Pour ma
mre, quand elle apprit de quoi il tait question, elle dit que ce
n'tait qu'une suite des peines qu'on s'tait donnes pour me tirer de
ses mains, et que, comme on m'avait mise sur le pied d'agir sans la
consulter, elle s'en lavait les mains. Ainsi l'un et l'autre se
rangrent contre moi.

Pour moi je voulus tout de suite mettre ordre  mes affaires, et, ds le
lendemain, je demandai mes comptes. Par ceux-ci je vis que je devais
17,000 roubles. Avant de partir de Moscou pour Kiev, l'Impratrice
m'avait envoy 15,000 roubles et un grand coffre d'toffes simples, mais
je devais tre habille en riches, ainsi tout compte fait je devais
2,000 roubles, et ceci ne me parut pas une somme excessive. Diffrentes
causes m'avaient jete dans ces dpenses.

Primo, j'tais arrive en Russie trs mal quipe. Si j'avais trois ou
quatre habits c'tait le bout du monde, et cela  une cour o l'on
changeait d'habit trois fois par jour. Une douzaine de chemises faisait
tout mon linge, et je me servais des draps de lit de ma mre.

Secondo, on m'avait dit qu'on aimait les prsents en Russie, et qu'avec
de la gnrosit on se faisait des amis et on se rendait agrable.

Tertio, on avait mis auprs de moi la femme la plus dpensire de la
Russie, la comtesse Roumianzoff, qui tait toujours entoure de
marchands et me prsentait journellement tout plein de choses qu'elle
m'engageait  prendre, et que souvent je ne prenais que pour les lui
donner, parcequ'elle en avait grande envie.

Le grand-duc encore me cotait beaucoup, parcequ'il tait avide de
prsents.

L'humeur de ma mre aussi s'apaisait aisment avec quelque chose qui lui
plaisait, et comme elle en avait alors souvent et particulirement avec
moi, je ne ngligeais pas ce moyen que j'avais dcouvert. L'humeur de ma
mre venait en partie de ce qu'elle tait parfaitement mal dans l'esprit
de l'Impratrice, et de ce que celle-ci la mortifiait et l'humiliait
souvent. Outre cela ma mre, que j'avais toujours suivie, ne voyait pas
sans dplaisir que j'allasse devant elle, ce que j'vitais partout o je
le pouvais; mais en public la chose tait impossible. En gnral je
m'tais fait une rgle de lui tmoigner le plus grand respect et toute
la dfrence possible; mais cela ne m'aidait pas beaucoup, et il lui
chappait toujours et en toute occasion quelque aigreur, ce qui ne lui
faisait pas grand bien et ne prvenait pas les gens en sa faveur.

La comtesse Roumianzoff, par des dits et redits et beaucoup de
commrages, contribuait beaucoup, ainsi que plusieurs autres,  mettre
ma mre mal dans l'esprit de l'Impratrice. Cette voiture  8 places,
durant le voyage de Kiev, y eut aussi une grande part. Tous les vieux en
avaient t exclus, tous les jeunes y avaient t admis. Dieu sait
quelle tournure on avait donne  cet arrangement fort innocent au fond.
Ce qu'il y avait de plus apparent, c'est que cela avait dsoblig tous
ceux qui pouvaient y tre admis par leur rang, et qui s'taient vu
prfrer ceux qui taient plus amusants. Au fond toute cette affaire
venait de ce qu'on n'avait pas mis Betsky et les Troubetzkoy, en qui ma
mre avait plus de confiance, du voyage de Kiev. A cela Brummer et la
comtesse Roumianzoff avaient assurment contribu, et le carrosse  8
places, o ils ne furent pas admis, tait une sorte de rancune.

Au mois de novembre le grand-duc prit  Moscou la rougeole. Comme je ne
l'avais pas eue, on usa de prcaution pour m'empcher de la gagner. Ceux
qui entouraient ce prince ne vinrent pas chez nous, et tous les
divertissements cessrent. Ds que cette maladie fut passe et l'hiver
tabli, nous partmes de Moscou pour Ptersbourg, en traneaux; ma mre
et moi dans un, le grand-duc et Brummer dans un autre. Nous ftmes le
jour de naissance de l'Impratrice, 18 dcembre,  Tver, d'o nous
partmes le lendemain. Arrivs  mi-chemin, au bourg de Chotilovo, le
grand-duc, sur le soir, tant dans ma chambre, se trouva mal. On le mena
dans la sienne et on le coucha. Il eut beaucoup de chaleur pendant la
nuit. Le lendemain,  l'heure de midi, nous allmes, ma mre et moi,
dans sa chambre pour le voir. Mais  peine eus-je pass le seuil de la
porte que le comte Brummer vint au devant de moi et me dit de ne pas
passer outre. J'en voulus savoir la raison; et il me dit que les taches
de la petite vrole venaient de paratre chez le grand-duc. Comme je ne
l'avais pas eue, ma mre m'emmena bien vte hors de la chambre, et il
fut rsolu que nous partirions le jour mme, ma mre et moi, pour
Ptersbourg, laissant le grand-duc et ses entours  Chotilovo. La
comtesse Roumianzoff et la dame de ma mre y restrent aussi, pour
soigner, disait-on, le malade.

On avait envoy un courrier  l'Impratrice, qui nous avait devancs et
tait dj  Ptersbourg. A quelque distance de Novogorod nous
rencontrmes l'Impratrice qui, ayant appris que la petite vrole
s'tait dclare chez le grand-duc, revenait de Ptersbourg pour l'aller
trouver  Chotilovo, o elle s'tablit aussi longtemps que dura la
maladie. Ds que l'Impratrice nous vit, et quoique ce ft au milieu de
la nuit, elle fit arrter son traineau et le ntre, et nous demanda des
nouvelles de l'tat du grand-duc. Ma mre lui dit tout ce qu'elle en
savait, aprs quoi l'Impratrice ordonna au cocher d'aller, et nous
continumes aussi notre chemin et arrivmes  Novogorod vers le matin.

C'tait un dimanche, et je m'en allai  la messe, aprs quoi nous
dinmes, et lorsque nous allions partir arrivrent le chambellan prince
Galitzine et le gentilhomme de la chambre, Zachar Czernicheff, qui
venaient de Moscou et allaient  Ptersbourg. Ma mre se fcha contre le
prince Galitzine, parcequ'il allait avec le comte Czernicheff, et que
celui-ci avait fait je ne sais quel mensonge. Elle prtendait qu'il
fallait le fuir comme un homme dangereux qui composait des histoires 
plaisir. Elle les bouda tous les deux, mais comme avec cette bouderie on
s'ennuyait  mourir, que du reste on n'avait pas de choix, qu'ils
taient plus instruits et avaient plus de conversation que les autres,
je ne donnai point dans cette bouderie, ce qui m'attira de la part de ma
mre quelques incartades.

Enfin nous arrivmes  Ptersbourg, o l'on nous logea dans une des
maisons attenantes de la cour. Le palais n'tant pas assez grand alors
pour que le grand-duc lui-mme y put loger, il occupait aussi une maison
place entre le palais et la ntre. Mon appartement tait  gauche du
palais, celui de ma mre  droite. Ds que ma mre vit cet arrangement,
elle s'en fcha: primo, parcequ'il lui parut que mon appartement tait
mieux distribu que le sien; secondo, parceque le sien tait spar du
mien par une salle commune. Dans la vrit chacune de nous avait quatre
chambres, deux sur le devant, deux sur la cour de la maison; les
chambres taient gales et meubles d'toffes bleues et rouges sans
aucune diffrence. Mais voici ce qui contribua beaucoup  fcher ma
mre. La comtesse Roumianzoff  Moscou m'avait apport le plan de cette
maison de la part de l'Impratrice, me dfendant de sa part de parler de
cet envoi, et me consultant pour savoir comment nous loger. Il n'y avait
pas  choisir, les deux appartements tant gaux. Je le dis  la
comtesse, qui me fit sentir que l'Impratrice aimerait mieux que
j'eusse un appartement  part que de loger, comme  Moscou, dans un
appartement commun avec ma mre. Cet arrangement me plaisait aussi,
parceque j'tais fort gne dans celui de ma mre, et qu' la lettre
cette socit ne plaisait  personne. Ma mre eut vent de ce plan qui
m'avait t montr. Elle m'en parla, et je lui dis la pure vrit, comme
la chose s'tait passe. Elle me gronda du secret que je lui en avais
fait. Je lui dis qu'on me l'avait dfendu; mais elle ne trouva pas cette
raison bonne, et, en gnral, je vis que de jour en jour elle s'irritait
plus contre moi, et qu'elle tait brouille  peu prs avec tout le
monde, de faon qu'elle ne venait plus gure ni dner ni souper  table,
mais se faisait servir dans son appartement. Pour moi j'allais chez elle
trois ou quatre fois par jour. Le reste du temps je l'employais 
apprendre la langue russe,  jouer du clavecin, et je m'achetais des
livres, de faon qu' quinze ans j'tais isole et assez applique pour
mon ge.

A la fin de notre sjour  Moscou tait arrive une ambassade Sudoise,
 la tte de laquelle se trouvait le snateur Cedercreutz. Peu de temps
aprs arriva encore le comte Gyllenbourg, pour notifier  l'Impratrice
le mariage du prince de Sude, frre de ma mre, avec une princesse de
Sude. Le comte Gyllenbourg nous tait connu, avec beaucoup d'autres
Sudois, lors du dpart du prince royal pour la Sude. C'tait un homme
de beaucoup d'esprit, qui n'tait plus jeune, et dont ma mre faisait un
trs grand cas. Pour moi je lui devais en quelques faons de
l'obligation, car,  Hambourg, voyant que ma mre faisait peu ou point
de cas de moi, il lui dit qu'elle avait tort, et qu'assurment j'tais
une enfant au-dessus de mon ge. Arriv  Ptersbourg il vint chez nous,
et, comme  Hambourg il m'avait dit que j'avais une tournure d'esprit
trs philosophique, il me demanda comment allait ma philosophie dans le
tourbillon o j'tais place? Je lui contai ce que je faisais dans ma
chambre. Il dit qu'une philosophe de quinze ans ne pouvait se connatre
soi-mme, et que j'tais entoure de tant d'cueils, qu'il y avait tout
 craindre que je n'chouasse,  moins que mon me ne fut d'une trempe
tout--fait suprieure; qu'il fallait la nourrir avec les meilleures
lectures possibles, et  cet effet il me recommanda les vies illustres
de Plutarque, la vie de Cicron, et les Causes de la grandeur et de la
dcadence de la Rpublique romaine, par Montesquieu. Tout de suite je me
fis chercher ces livres, qu'on eut de la peine  trouver  Ptersbourg
alors, et je lui dis que j'allais lui tracer mon portrait, telle que je
me connaissais, afin qu'il pt voir si je me connaissais ou non.

Rellement je mis mon portrait par crit, que j'intitulai:--Portrait du
philosophe de quinze ans.--et je le lui donnai. Bien des annes aprs,
et nommment l'anne 1758, j'ai retrouv ce portrait, et j'ai t
tonne de la profondeur des connaissances sur moi-mme qu'il
renfermait. Malheureusement je l'ai brl, cette anne-l, avec tous mes
autres papiers, craignant d'en garder un seul dans mon appartement lors
de la malheureuse affaire de Bestoujeff.

Le comte Gyllenbourg me rendit quelques jours aprs mon crit. J'ignore
s'il en a tir copie. Il l'accompagna d'une douzaine de pages de
rflexions qu'il avait faites  mon sujet, par lesquelles il tchait de
fortifier en moi tant l'lvation de l'me et la fermet que les autres
qualits du coeur et de l'esprit. Je lus et relus plusieurs fois son
crit, je m'en pntrai, et me proposai bien sincrement de suivre ses
avis. Je me le promis  moi-mme, et quand je me suis promis une chose 
moi-mme, je ne me souviens pas d'y avoir manqu. Ensuite je rendis au
comte Gyllenbourg son crit, comme il m'en avait prie, et j'avoue qu'il
a beaucoup servi  former et  fortifier la trempe de mon esprit et de
mon me.

Au commencement de fvrier, l'Impratrice revint avec le grand-duc de
Chotilovo. Ds qu'on nous dit qu'elle arrivait nous allmes au-devant
d'elle et la rencontrmes dans la grande salle, entre quatre et cinq
heures du soir,  peu prs dans l'obscurit. Malgr cela je fus presque
effraye de voir le grand-duc, qui tait extrmement grandi, mais
mconnaissable de figure. Il avait tous les traits grossis, le visage
encore tout enfl, et l'on voyait,  n'en pas douter, qu'il resterait
fortement marqu. Comme on lui avait coup les cheveux, il avait une
immense perruque qui le dfigurait encore plus. Il vint  moi et me
demanda si je n'avais pas de peine  le reconnatre. Je lui bgayai mon
compliment sur sa convalescence, mais au fait il tait devenu affreux.

Le 9 fvrier il y eut une anne rvolue depuis mon arrive  la cour de
Russie. Le 10 fvrier 1745 l'Impratrice clbra le jour de naissance du
grand-duc. Il commenait sa 17ime anne. Elle dna avec moi seule
sur le trne. Le grand-duc ne parut pas en public ce jour-l, ni de
longtemps encore. On n'tait pas press de le montrer dans l'tat o
l'avait mis la petite vrole. L'Impratrice me graciosa beaucoup pendant
ce dner. Elle me dit que les lettres russes que je lui avais crites 
Chotilovo lui avaient fait grand plaisir ( dire vrai elles taient de
la composition de M. Adadourof, mais je les avais crites de ma main);
quelle tait informe que je m'appliquais beaucoup  apprendre la langue
du pays. Elle me parla en russe et voulut que je lui rpondisse dans
cette langue, ce que je fis, et alors elle voulut bien louer ma bonne
prononciation. Ensuite elle me fit entendre que j'tais devenue plus
jolie depuis ma maladie de Moscou; en un mot pendant tout le dner elle
ne fut occupe qu' me donner des tmoignages de bont et d'affection.
Je revins chez moi fort gaie et fort heureuse de mon dner, et tout le
monde m'en flicita. L'Impratrice fit porter chez elle mon portrait que
le peintre Caravaque avait commenc, et elle le garda dans sa chambre:
c'est le mme que le sculpteur Falconnet a emport avec lui en France;
il tait alors parlant.

Pour aller  la messe ou chez l'Impratrice il fallait que ma mre et
moi nous passassions par les appartements du grand-duc, qui logeait tout
prs de mon appartement: par consquent nous, le voyions souvent. Il
venait aussi le soir passer quelques instants chez moi, mais sans nul
empressement; au contraire il tait toujours bien aise de trouver
quelque prtexte pour s'en dispenser, et rester chez lui entour de son
enfantillage ordinaire, dont j'ai dj parl.

Peu de temps aprs l'arrive de l'Impratrice et du grand-duc 
Ptersbourg, ma mre eut un violent chagrin qu'elle ne put cacher; voici
le fait.

Le prince Auguste, frre de ma mre, lui avait crit  Kiev, pour lui
tmoigner son envie de venir en Russie. Ma mre tait instruite que ce
voyage n'avait pour but que de se faire dfrer  la majorit du
grand-duc, qu'on voulait devancer, l'administration du pays de Holstein:
c'est  dire, qu'on dsirait retirer la tutelle des mains du frre ain
devenu prince royal de Sude, pour donner l'administration du pays de
Holstein, sous le nom du grand-duc majeur, au prince Auguste, frre
pun de ma mre et du prince royal de Sude. Cette intrigue tait
ourdie par le parti Holsteinois, contraire au prince royal de Sude,
joint aux Danois qui ne pouvaient pardonner  ce prince de l'avoir
emport en Sude sur le prince royal de Danemark, que les Dalcarliens
voulaient lire pour successeur au trne de Sude. Ma mre rpondit au
prince Auguste, son frre, de Koselsk, qu'au lieu de se prter aux
intrigues qui le poussaient  agir contre son frre, il ferait mieux
d'aller servir dans le service de Hollande, o il se trouvait, et de se
faire tuer avec honneur, que de cabaler contre son frre et de se
joindre aux ennemis de sa soeur en Russie. Ma mre entendait par l le
comte Bestoujeff qui soutenait toute cette intrigue pour nuire 
Brummer, et tous les autres amis du prince-royal de Sude, tuteur du
grand-duc pour le Holstein. Cette lettre fut ouverte et lue par le comte
Bestoujeff, et par l'Impratrice, qui n'tait pas du tout contente de ma
mre, et trs irrite contre le prince-royal de Sude, lequel, men par
sa femme, soeur du roi de Prusse, s'tait laiss entraner par le
parti franais dans toutes les vues de celui-ci, parfaitement contraires
 celui de la Russie. On lui reprochait son ingratitude, et on accusait
ma mre de manquer de tendresse vis--vis de son frre pun, de ce
qu'elle lui avait crit de se faire tuer, expression qu'on traitait de
dure et d'inhumaine, tandisque ma mre, vis--vis de ses amis, se
vantait d'avoir employ une expression ferme et sonnante. Le rsultat de
tout cela fut que, sans gard aux dispositions de ma mre, ou plutt
pour la piquer et faire dpit  tout le parti Holstein-Sudois, le comte
Bestoujeff obtint la permission pour le prince Auguste de Holstein, 
l'insu de ma mre, de venir  Ptersbourg. Ma mre, quand elle apprit
qu'il tait en chemin, en fut extrmement fche et afflige, et le
reut fort mal. Mais lui, pouss par Bestoujeff, alla son train. On
persuada l'Impratrice de le bien recevoir, ce qu'elle fit
extrieurement. Cependant cela ne dura pas et ne pouvait durer, le
prince Auguste par lui-mme n'tant pas un sujet distingu. Son
extrieur mme ne prvenait pas en sa faveur; il tait fort petit et
mal-tourn, ayant peu d'esprit et tant fort emport, d'ailleurs men
par ses entours qui n'taient rien du tout eux-mmes. La btise,
puisqu'il faut tout dire, de son frre fchait fort ma mre: en un mot
elle tait  peu prs au dsespoir de son arrive.

Le comte Bestoujeff s'tant empar par les entours de ce Prince, de son
esprit, fit d'une pierre bien des coups. Il ne pouvait ignorer que le
grand-duc hassait Brummer autant que lui. Le prince Auguste ne l'aimait
pas non plus, parcequ'il tait attach au prince-royal de Sude, sous
prtexte de parent et comme Holsteinois. Ce prince se faufila avec le
grand-duc en lui parlant continuellement du Holstein et l'entretenant
de sa majorit future, de faon qu'il le porta  presser lui-mme sa
tante et le comte Bestoujeff de rechercher qu'on devant sa majorit.
Pour cet effet il fallait le consentement de l'empereur romain. C'tait
alors Charles VII, de la maison de Bavire. Mais sur ces entrefaites il
vint  mourir, et cette affaire trana jusqu' l'lection de Franois I.

Le prince Auguste ayant t assez mal reu de ma mre, et lui marquant
peu de considration, diminua par l aussi le peu que le grand-duc en
avait conserv pour ma mre. D'un autre ct, tant le prince Auguste que
le vieux valet de chambre, favori du grand-duc, craignant apparemment
mon influence future, entretenaient souvent le grand-duc de la faon
dont il fallait traiter sa femme. Romberg, ancien dragon Sudois, lui
disait que la sienne n'osait pas souffler devant lui, ni se mler de ses
affaires; que quand elle voulait ouvrir la bouche seulement, il lui
ordonnait de se taire; que c'tait lui qui tait le matre  la maison,
et qu'il tait honteux pour un mari de se laisser mener par sa femme,
comme un bent.

Le grand-duc, de son ct, tait discret comme un coup de canon, et
quand il avait le coeur gros et l'esprit rempli de quelque chose, il
n'avait rien de plus press que de le conter  ceux auxquels il tait
habitu de parler, sans considrer  qui il le disait. Aussi tous ces
propos, le grand-duc me les conta tout franchement lui-mme  la
premire occasion o il me vit. Il croyait toujours bonnement que tout
le monde tait de son avis, et qu'il n'y avait rien de plus naturel que
cela. Je n'eus garde d'en faire confidence  qui que ce ft, mais je ne
laissai pas de faire des rflexions trs srieuses sur le sort qui
m'attendait. Je rsolus de mnager beaucoup la confiance du grand-duc,
afin qu'il pt au moins m'envisager comme une personne sre pour lui, 
laquelle il pt tout dire sans aucune consquence pour lui,  quoi j'ai
russi pendant longtemps. Au reste je traitais le mieux que je pouvais
tout le monde, et me faisais une tude de gagner l'amiti, ou du moins
de diminuer l'inimiti de ceux que je pouvais seulement souponner
d'tre mal disposs en ma faveur. Je ne tmoignais de penchant pour
aucun ct, ni me mlais de rien, avais toujours un air serein, beaucoup
de prvenance, d'attention et de politesse pour tout le monde, et comme
j'tais naturellement fort gaie, je vis avec plaisir que de jour en jour
je gagnais l'affection du public, qui me regardait comme une enfant
intressante, et qui ne manquait pas d'esprit. Je montrais un grand
respect  ma mre, une obissance sans bornes  l'Impratrice, la
considration la plus profonde au grand-duc, et je cherchais avec la
plus profonde tude l'affection du public.

L'Impratrice m'avait donn, ds Moscou, des dames et des cavaliers qui
composaient ma cour. Peu de temps aprs mon arrive  Ptersbourg elle
me donna des femmes de chambre russes, afin, disait-elle, de me
faciliter l'usage de la langue russe. Ceci m'accommoda beaucoup:
c'taient toutes des jeunes personnes dont la plus ge avait  peu prs
vingt ans; ces filles taient toutes fort gaies, de faon que depuis ce
moment je ne faisais que chanter, danser et foltrer dans ma chambre,
depuis le moment de mon rveil jusqu' celui de mon sommeil. Le soir,
aprs souper, je faisais entrer dans ma chambre  coucher les trois
dames que j'avais, les deux princesses Gagarine et Melle Koucheleff,
et nous jouions au colin-maillard et  toutes sortes de jeux selon notre
ge. Toutes ces filles craignaient mortellement la comtesse Roumianzoff;
mais comme elle jouait aux cartes, ou bien dans l'antichambre ou chez
elle, depuis le matin jusqu'au soir, sans se lever de sa chaise que pour
ses besoins, elle n'entrait gure chez moi.

Au milieu de toute notre gat, il me prit fantaisie de distribuer le
soin de tous mes effets entre mes femmes. Je laissai mon argent, mes
dpenses, et mon linge entre les mains de Melle Schenck, la fille de
chambre que j'avais amene d'Allemagne: c'tait une vieille fille, sotte
et grogneuse,  laquelle notre gat dplaisait souverainement; outre
cela elle tait jalouse de toutes ces jeunes compagnes qui allaient
partager ses fonctions et mon affection. Je donnai tous mes bijoux 
Melle Joukoff: celle-ci ayant plus d'esprit et tant plus gaie et
plus franche que les autres, commenait  entrer en faveur chez moi. Mes
habits je les confiai  mon valet de chambre Timothe Yvreinoff; mes
dentelles  Melle Balkoff, qui ensuite pousa le pote Soumarokoff;
mes rubans furent donns  Melle Scorochodov l'aine, marie depuis 
Aristarque Kachkine; sa soeur cadette, nomme Anne, n'eut rien,
parcequ'elle n'avait que 13  14 ans. Le lendemain de ce bel
arrangement, o j'avais exerc mon pouvoir central dans ma chambre, sans
consulter me qui vive, il y eut comdie le soir. Pour y aller il
fallait passer par les appartements de ma mre. L'Impratrice, le
grand-duc, et toute la cour y vinrent. On avait construit un petit
thtre dans un mange qui avait servi, du temps de l'impratrice Anne,
au duc de Courlande dont j'occupais l'appartement. Aprs la comdie,
quand l'Impratrice fut retourne chez elle, la comtesse Roumianzoff
vint dans ma chambre, et me dit que l'Impratrice improuvait
l'arrangement que j'avais fait de distribuer le soin de mes effets entre
mes femmes, et qu'elle avait ordre de retirer les clefs de mes bijoux
d'entre les mains de Melle Joukoff, pour les rendre  Melle
Schenck, ce qu'elle fit en ma prsence, aprs quoi elle s'en alla et
nous laissa, Melle Joukoff et moi, avec une physionomie un peu
allonge, et Melle Schenck triomphante de la confiance marque de
l'Impratrice. Elle commena  prendre avec moi des airs arrogants qui
la rendirent plus sotte que jamais et moins aimable encore qu'elle ne
l'tait dj.

La premire semaine du grand carme j'eus une scne fort singulire avec
le grand-duc. Le matin, lorsque j'tais dans ma chambre avec mes femmes,
qui taient toutes trs dvotes,  entendre chanter les matines qu'on
disait dans l'antichambre, je reus de la part du grand-duc une
ambassade. Il m'envoyait son nain pour me demander comment je me
portais, et pour me dire qu' cause du grand carme il ne viendrait pas
ce jour-l chez moi. Le nain nous trouva tous coutant les prires et
remplissant exactement les prescriptions du carme, selon notre rite. Je
rendis au grand-duc, par son nain, le compliment d'usage, et il s'en
alla. Le nain revenu dans la chambre de son matre, soit que rellement
il se trouvt difi de ce qu'il avait vu, ou qu'il voult par l
engager son cher seigneur et matre, qui n'tait rien moins que dvot,
d'en faire autant, ou par tourderie, se mit  faire de grands loges de
la dvotion qui rgnait dans mon appartement, et par l le mit de trs
mauvaise humeur contre moi. La premire fois que je vis le grand-duc il
commena par me bouder. Lui en ayant demand la raison, il me gronda
beaucoup de l'extrme dvotion, selon lui, dans laquelle je me donnais.
Je lui demandai qui lui avait dit cela, et alors il me nomma son nain
comme tmoin oculaire. Je lui dis que je n'en faisais pas plus qu'il ne
convenait, ce  quoi tout le monde se soumettait, et dont on ne pouvait
se dispenser sans scandale; mais il tait d'un avis contraire. Cette
dispute finit comme la plupart finissent, c'est  dire que chacun reste
de son avis, et Son Altesse Impriale n'ayant pas durant la messe
d'autre que moi  qui parler, peu  peu cessa de me bouder.

Deux jours aprs j'eus une autre alarme. Le matin, tandis qu'on chantait
les matines chez moi, Melle Schenck, tout effare, entra dans ma
chambre et me dit que ma mre se trouvait mal, qu'elle s'tait vanouie.
J'y courus de suite. Je la trouvai couche par terre sur un matelas,
mais pas sans connaissance. Je pris la libert de lui demander ce
qu'elle avait. Elle me dit qu'ayant voulu se faire saigner, le
chirurgien avait eu la maladresse de la manquer quatre fois, aux deux
mains et aux deux pieds, et qu'elle s'tait vanouie. Je savais
d'ailleurs qu'elle craignait la saigne; j'ignorais le dessein qu'elle
avait de se faire saigner, ni mme qu'elle en avait besoin. Cependant
elle me reprocha de prendre peu de part  son tat, et me dit quantit
de choses dsagrables  ce sujet. Je m'excusai le mieux que je pus, lui
avouant mon ignorance; mais voyant qu'elle avait beaucoup d'humeur, je
me tus et tchai de retenir mes larmes, et ne m'en allai que lorsqu'elle
me l'et ordonn avec assez d'aigreur. Revenue en pleurs dans ma
chambre, mes femmes en voulaient savoir la cause: je la leur dis tout
simplement. J'allais plusieurs fois dans la journe dans l'appartement
de ma mre, et je m'y arrtais autant qu'il en fallait pour ne pas lui
tre  charge, ce qui tait un point capital chez elle, auquel j'tais
si bien accoutume, qu'il n'y avait rien que j'aie tant vit dans ma
vie que d'tre  charge; et je me suis toujours retire  l'instant o
naissait dans mon esprit le soupon que je pouvais tre  charge et par
consquent produire de l'ennui. Mais je sais par exprience que tout le
monde n'a pas le mme principe, parceque ma patience  moi a souvent t
mise  l'preuve par ceux qui ne savent pas s'en aller avant que d'tre
 charge ou de faire natre de l'ennui.

Pendant le carme ma mre eut un chagrin bien rel. Elle reut la
nouvelle, au moment o elle s'y attendait le moins, que ma soeur
cadette, nomme Elisabeth, tait morte subitement  l'ge de trois 
quatre ans. Elle en ft trs afflige. Je la pleurai aussi.

Quelques jours aprs je vis, un beau matin, l'Impratrice entrer dans ma
chambre. Elle envoya chercher ma mre et entra avec elle dans ma chambre
de toilette, o, seules toutes les deux, elles eurent une longue
conversation, aprs laquelle elles revinrent dans ma chambre  coucher,
et je vis que ma mre avait les yeux fort rouges et en pleurs. Par la
suite de la conversation je compris qu'il avait t question entr'elles
de l'vnement de la mort de l'empereur Charles VII, de la maison de
Bavire, dont l'Impratrice venait de recevoir la nouvelle.
L'Impratrice alors tait encore sans alliance, et elle balanait entre
celle du roi de Prusse et celle de la maison d'Autriche: chacune d'elles
avait des partisans. L'Impratrice avait eu les mmes griefs contre la
maison d'Autriche que contre la France,  laquelle tenait le roi de
Prusse; et le Marquis de Botta, ministre de la cour de Vienne, avait t
renvoy de Russie pour de mauvais propos sur le compte de l'Impratrice,
ce que dans son temps on avait tch de faire passer pour une
conspiration; le marquis de la Chtardie l'avait t aussi pour les
mmes raisons. J'ignore le but de cette conversation, mais ma mre parut
concevoir de grandes esprances et en sortit assez contente. Elle ne
penchait pas du tout alors pour la maison d'Autriche. Pour moi, dans
tout ceci, j'tais un spectateur trs passif, trs discret, et  peu
prs indiffrent.

Aprs Pques, lorsque le printemps ft tabli, je tmoignai  la
comtesse Roumianzoff l'envie que j'avais d'apprendre  monter  cheval:
elle m'en obtint l'agrment de l'Impratrice. Je commenais  avoir des
maux de poitrine  la rvolution de l'anne, aprs la pleursie que
j'avais eue  Moscou, et je continuais d'tre d'une grande maigreur. Les
mdecins me conseillaient de prendre du lait et de l'eau de Seltzer tous
les matins. Ce fut dans la maison Roumianzoff, dans les casernes du
rgiment d'Ismalofsky que je pris ma premire leon pour monter 
cheval. J'avais dj mont plusieurs fois  Moscou, mais fort mal.

Au mois de mai l'Impratrice, avec le grand-duc, s'en alla habiter le
palais d't. A ma mre et  moi on nous assigna un btiment de pierre
qui tait alors le long de la Fontanka, attenant  la maison de Pierre
I. Ma mre habitait dans ce btiment un ct, et moi un autre. Ici
finirent toutes les assiduits du grand-duc pour moi. Il me fit dire
tout net, par un domestique, qu'il demeurait trop loin de chez moi pour
me venir voir souvent. Je sentis parfaitement son peu d'empressement, et
combien peu j'tais affectionne. Mon amour propre et ma vanit gmirent
tout bas; mais j'tais trop fire pour me plaindre: je me serais cru
avilie si on m'avait tmoign de l'amiti que j'aurais pu prendre pour
de la piti. Cependant quand j'tais seule je rpandais des larmes, tout
doucement je les essuyais, et allais foltrer avec mes femmes. Ma mre
me traitait aussi avec beaucoup de froideur et de crmonies: je ne
manquais jamais d'aller chez elle plusieurs fois dans la journe. Au
fond je sentais un grand ennui; mais je n'avais garde d'en parler.
Cependant Melle Joukoff s'aperut un jour de mes pleurs et m'en
parla: je lui donnai les meilleures raisons que je pus, sans lui dire
les vraies. Je m'attachais plus que jamais  gagner l'affection de tout
le monde en gnral: grands et petits, personne n'tait nglig de ma
part, et je me fis une rgle de croire que j'avais besoin de tout le
monde, et d'agir en consquence pour m'acqurir la bienveillance, en
quoi je russis.

Aprs quelques jours de sjour au palais d't, o on commena  parler
des prparatifs de mes noces, la cour s'en alla demeurer  Pterhoff, o
elle fut plus rassemble qu'en ville. L'Impratrice et le grand-duc
demeuraient en haut dans la maison que Pierre I avait btie; ma mre et
moi en bas, dans les appartements du grand-duc. Nous dnions avec lui
tous les jours, sous une tente, sur la galerie ouverte attenant  son
appartement; il soupait chez nous. L'Impratrice tait souvent absente,
allant  et l dans les diffrentes campagnes qu'elle avait. Nous nous
promenions beaucoup  pied,  cheval et en carrosse. Je vis alors, clair
comme le jour, que tous les entours du grand-duc, et nommment les
gouverneurs, avaient perdu tout crdit et autorit sur lui. Les jeux
militaires, dont ci-devant il se cachait, il les mettait en oeuvre,
quasi en leur prsence. Le comte Brummer et le premier employ  son
ducation ne le voyaient presque plus qu'en public, pour le suivre. Le
reste du temps il le passait  la lettre dans la compagnie des valets, 
des enfantillages inous pour son ge, car il jouait aux poupes.

Ma mre profitait des absences de l'Impratrice pour aller souper dans
les campagnes de l'entour, et nommment chez le prince et la princesse
de Hesse-Hombourg. Un soir qu'elle y tait alle  cheval, moi tant
aprs souper dans ma chambre qui tait de plein pied avec le jardin, une
des portes y donnant, le beau temps me tenta; je proposai  mes femmes
et  mes trois demoiselles d'honneur d'aller faire un tour dans le
jardin. Je n'eus pas grand-peine  les persuader. Nous tions huit, mon
valet de chambre le neuvime, et deux valets nous suivaient: nous
promenmes jusqu' minuit le plus innocemment du monde. Ma mre tant
rentre, Melle Schenck qui avait refus de se promener avec nous, en
grognant contre notre projet de promenade, n'eut rien de plus press que
d'aller dire  ma mre que j'tais sortie malgr ses reprsentations. Ma
mre se coucha, et lorsque je rentrai avec ma troupe, Melle Schenck
me dit d'un air triomphant, que ma mre avait envoy deux fois demander
si j'tais rentre, parcequ'elle voulait me parler; et vu qu'il tait
extrmement tard, lasse de m'attendre, elle s'tait couche. Je voulus
courir tout de suite chez elle, mais je trouvai la porte ferme. Je dis
 la Schenck qu'elle aurait pu me faire appeler; elle prtendit qu'elle
n'avait pu nous trouver; mais tout ceci n'tait qu'un jeu pour me
chercher noise et me gronder: je le sentis parfaitement, et je me
couchai avec beaucoup d'inquitude. Le lendemain, ds que je fus
rveille, je m'en allai chez ma mre que je trouvai au lit. Je voulus
m'approcher pour lui baiser la main, mais elle la retira avec beaucoup
de colre, et me gronda d'une faon terrible de ce que j'avais os me
promener le soir sans sa permission. Je lui dis qu'elle n'avait pas t
 la maison. Elle nomma l'heure indue, et je ne sais tout ce qu'elle
imagina de me dire pour me faire de la peine, afin de m'ter apparemment
l'envie des promenades nocturnes; mais ce qu'il y avait de sr, c'est
que cette promenade-l pouvait tre une imprudence, mais qu'elle tait
la plus innocente du monde. Ce qui m'affligea le plus, c'est qu'elle
nous accusa d'tre montes en haut dans l'appartement du grand-duc. Je
lui dis que c'tait une calomnie abominable, ce dont elle se fcha de
telle faon qu'elle parut tre hors d'elle-mme. J'eus beau me mettre 
genoux pour flchir sa colre, elle traita ma soumission de comdie et
me chassa de la chambre. Je revins chez moi en pleurs. A l'heure du
dner je montai en haut, avec ma mre toujours trs irrite, chez le
grand-duc, qui me demanda ce que j'avais, mes yeux tant trs rouges. Je
lui contai avec vrit ce qui s'tait pass. Il se rangea cette fois de
mon ct, et accusa ma mre de caprices et d'emportements. Je le priai
de ne lui en pas parler, ce qu'il fit, et peu  peu la colre se passa;
mais j'tais toujours traite trs froidement. De Pterhoff,  la fin de
Juillet, nous rentrmes en ville, o tout se prparait pour la
clbration des noces.

Enfin le 21 aot fut fix par l'Impratrice pour cette crmonie. A
mesure que ce jour s'approchait, je devenais plus mlancolique. Le
coeur ne me prdisait pas grand bonheur: l'ambition seule me
soutenait. J'avais au fond de mon coeur un je ne sais quoi qui ne m'a
jamais laiss douter un seul moment que tt ou tard je parviendrais 
devenir impratrice souveraine de Russie, de mon chef.

Les noces se firent avec beaucoup de pompe et de magnificence. Le soir
je trouvai dans mon appartement madame Crouse, soeur de la premire
femme de chambre de l'Impratrice, qu'elle venait de placer prs de moi
comme premire femme de chambre. Ds le lendemain je m'aperus que cette
femme faisait la consternation de toutes mes autres femmes, car voulant
m'approcher d'une pour lui parler  mon ordinaire, elle me dit: au nom
de Dieu, ne m'approchez pas: on nous a dfendu de vous parler 
demi-voix. D'un autre ct mon cher poux ne s'occupait nullement de
moi, mais tait continuellement avec ses valets,  jouer aux militaires,
les exerant dans sa chambre ou changeant d'uniforme vingt fois par
jour. Je billais, je m'ennuyais, n'ayant pas  qui parler, ou bien
j'tais en reprsentations. Le troisime jour de mes noces, qui devait
tre un jour de repos, la comtesse Roumianzoff me fit dire que
l'Impratrice l'avait dispense d'tre auprs de moi, et qu'elle allait
demeurer dans sa maison avec son mari et ses enfants:  ceci je n'avais
pas grand regret, car elle avait donn lieu  bien des dites et
redites.

Les ftes du mariage durrent dix jours, au bout desquels nous allmes
habiter, le grand-duc et moi, le palais d't o habitait l'Impratrice;
et l'on commena  parler du dpart de ma mre que je ne voyais pas tous
les jours depuis mon mariage, mais qui s'tait fort adoucie  mon gard
depuis cette poque. Vers la fin de septembre elle partit. Le grand-duc
et moi nous la conduismes jusqu' Krasno-Slo. Son dpart m'affligeait
sincrement: je pleurai beaucoup. Quand elle fut partie nous retournmes
en ville. En revenant au palais je demandai Melle Joukoff: on me dit
qu'elle tait alle voir sa mre qui tait tombe malade. Le lendemain
mme question de ma part, mme rponse de mes femmes. Vers midi
l'Impratrice passa avec grande pompe de l'habitation d't  celle
d'hiver. Nous la suivmes dans ses appartements. Arrive dans sa chambre
 coucher de parade, elle s'y arrta, et aprs quelques propos
indiffrents, elle se mit  parler du dpart de ma mre, et parut me
dire avec bont de modrer mon affliction  ce sujet. Mais je pensai
tomber de mon haut quand elle me dit, en prsence d'une trentaine de
personnes, qu' la prire de ma mre elle avait renvoy de chez moi
Melle Joukoff, parceque ma mre craignait que je ne m'affectionnasse
trop  une fille qui le mritait si peu; et alors elle se mit  parler
avec une vivacit marque de la pauvre Joukoff. A dire la vrit, je ne
fus nullement difie de cette scne, ni convaincue de ce que Sa Majest
Impriale avanait, mais profondment afflige du malheur de Melle
Joukoff, renvoye de la cour uniquement parcequ'elle me revenait mieux
par son humeur sociable que mes autres femmes; car, disais-je en
moi-mme, pourquoi l'a-t-on mise chez moi, si elle n'tait pas digne. Ma
mre ne pouvait point la connatre, ne pouvait pas mme lui parler, ne
sachant pas le russe, et la Joukoff ne savait pas d'autre langue; ma
mre ne pouvait que s'en rapporter au dire imbcile de la Schenck qui
n'avait gure de sens commun. Cette fille souffre pour moi, pensais-je,
ergo il ne faut pas l'abandonner dans son malheur, dont ma seule
affection est la cause. Je n'ai jamais t  mme d'claircir si ma mre
avait rellement pri l'Impratrice de renvoyer cette personne d'auprs
de moi. Si cela est, ma mre a prfr les voies violentes aux voies de
la douceur, car jamais elle ne m'a ouvert la bouche au sujet de cette
fille. Cependant un seul mot de sa part aurait suffi pour me mettre au
moins en garde contre un attachement au moins trs innocent. Au reste,
d'un autre ct, l'Impratrice aurait pu aussi reprendre d'une manire
moins tranchante. Cette fille tait jeune: il n'y avait qu' lui trouver
un parti sortable, ce qui aurait t trs ais; mais au lieu de cela, on
s'y prit comme je viens de le conter.

L'Impratrice nous ayant congdis, nous passmes, le grand-duc et moi,
dans nos appartements. Chemin faisant, je vis que l'Impratrice avait
prvenu monsieur son neveu de ce qu'on venait de faire. Je lui dis mes
objections  ce sujet, et lui fis sentir que cette fille tait
malheureuse, uniquement parcequ'on avait suppos que j'avais pour elle
de la prdilection, et que puisqu'elle souffrait pour l'amour de moi, je
me croyais en droit de ne pas l'abandonner, autant au moins qu'il
dpendait de moi. Effectivement, tout de suite je lui envoyai, par mon
valet de chambre, de l'argent; mais il me dit qu'elle tait dj partie
avec sa mre et sa soeur pour Moscou. J'ordonnai de lui envoyer ce que
je lui destinais, par son frre qui tait sergent aux gardes. On vint me
dire que celui-ci, avec sa femme, avait eu ordre de partir aussi, et
qu'on l'avait plac dans un rgiment de campagne comme officier. A
l'heure qu'il est j'ai de la peine  donner  tout ceci une raison
plausible, et il me parat que c'tait faire mal gratis et par caprice,
sans ombre de raison ni mme de prtexte. Mais les choses n'en restrent
pas l encore. Par mon valet de chambre et mes autres gens, je cherchai
 faire trouver pour Melle Joukoff un parti sortable. On m'en proposa
un: c'tait un sergent aux gardes, gentilhomme qui avait du bien,
Travin. Il s'en alla  Moscou pour l'pouser, s'il lui plaisait. Il
l'pousa, et on le fit lieutenant dans un rgiment de campagne. Ds que
l'Impratrice l'apprit, elle les exila  Astracan. A cette
perscution-l il est difficile de trouver des raisons.

Au palais d'hiver nous tions logs, le grand-duc et moi, dans les
appartements qui avaient dj servi pour nous. Celui du grand-duc tait
spar du mien par un immense escalier qui servait aussi aux
appartements de l'Impratrice. Pour venir chez lui ou lui chez moi, il
fallait traverser le parvis de cet escalier, ce qui n'tait pas, surtout
en hiver, la chose du monde la plus commode. Cependant lui et moi, nous
faisions ce chemin bien des fois dans la journe. Le soir j'allais jouer
dans son antichambre avec le chambellan Berkholz, tandis que le
grand-duc foltrait dans l'autre chambre avec ses cavaliers. Ma partie
de billard fut interrompue par la retraite de MM. Brummer et Berkholz
que l'Impratrice congdia d'auprs du grand-duc,  la fin de l'hiver,
de 1746, qui se passa en mascarades dans les principales maisons de la
ville, qui taient alors trs petites. La cour et toute la ville y
assistaient regulirement.

La dernire se donna par le matre gnral de la police, Tatizcheff,
dans une maison qui appartenait  l'Impratrice et qui se nommait
Smolnoy Dvoretz. Le milieu de cette maison de bois avait t consum par
un incendie; il n'tait rest que les ailes, qui taient  deux tages.
On dansa dans l'une; mais pour aller souper, on nous fit passer, au
mois de janvier, par la cour et la neige. Aprs le souper il fallut
encore faire le mme trajet. Le grand-duc, revenu  la maison, se
coucha; mais le lendemain il se rveilla avec un trs grand mal de tte,
qui l'empcha de se lever. Je fis appeler les mdecins qui dclarrent
que c'tait une fivre chaude des plus violentes. On le transporta, vers
le soir, de mon lit dans ma chambre d'audience, o, aprs l'avoir
saign, on le coucha dans un lit qu'on y avait dress  cet effet. On le
saigna plusieurs fois. Il fut trs mal. L'Impratrice venait le voir
plusieurs fois dans la journe, et me voyant la larme  l'oeil, elle
m'en sut gr. Un soir que je lisais les prires du soir dans un petit
oratoire proche de ma chambre de toilette, je vis entrer Mme
Ismaloff que l'Impratrice affectionnait beaucoup. Elle me dit que
l'Impratrice, me sachant afflige de la maladie du grand-duc, l'avait
envoye pour me dire d'avoir confiance en Dieu, de ne pas m'affliger, et
que dans aucun cas elle ne m'abandonnerait. Elle me demanda ce que je
lisais: je lui dis que c'taient les prires du soir. Elle me dit que je
me gterais les yeux en lisant  la bougie d'aussi petits caractres,
aprs quoi je la priai de remercier Sa Majest Impriale de ses bonts
pour moi, et nous nous sparmes fort affectueusement, elle pour rendre
compte de son message, moi pour me coucher. Le lendemain l'Impratrice
m'envoya un livre de prires avec de grandes lettres, afin de conserver
mes yeux, disait-elle.

Dans la chambre du grand-duc, l o on l'avait mis, quoique attenant 
la mienne, je n'entrais que lorsque je croyais n'tre pas de trop,
parceque je remarquais qu'il ne se souciait pas trop que j'y fusse, et
qu'il aimait mieux se retrouver avec ses alentours, qui,  la vrit, ne
me revenaient pas non plus. D'ailleurs je n'tais pas accoutume 
passer mon temps toute seule parmi les hommes. Sur ces entrefaites
arriva le grand carme. Je fis mes dvotions la premire semaine. En
gnral j'avais des dispositions alors  la dvotion. Je voyais trs
bien que le grand-duc ne m'aimait gure: quinze jours aprs mes noces il
m'avait confi de nouveau qu'il tait amoureux de Melle Carr,
demoiselle d'honneur de Sa Majest Impriale, marie depuis  un prince
Galitzine, cuyer de l'Impratrice. Il avait dit au comte Dvier,[F] son
chambellan, qu'il n'y avait pas de comparaison entre cette demoiselle et
moi. Dvier avait soutenu le contraire, et il s'tait fch contre lui.
Cette scne s'tait passe quasi en ma prsence, et je voyais cette
bouderie. A la vrit je me disais  moi-mme qu'avec cet homme je ne
manquerais pas d'tre trs malheureuse, si je me laissais aller  des
sentiments de tendresse pour lui aussi mal pays, et qu'il y aurait de
quoi mourir de jalousie sans aucun profit pour personne. Je tchais
donc de gagner sur mon amour propre de n'tre pas jalouse d'un homme
qui ne m'aimait pas; mais pour n'en tre pas jalouse, il n'y avait
d'autre moyen que de ne pas l'aimer. S'il avait voulu tre aim, la
chose n'aurait pas t difficile pour moi: j'tais naturellement
encleinte et accoutume  remplir mes devoirs; mais pour cela il
m'aurait fallu un mari qui eut le sens commun, et celui-ci ne l'avait
pas.

J'avais fait maigre pendant la premire semaine du grand carme.
L'Impratrice me fit dire, le samedi, que je lui ferais plaisir de faire
maigre encore la seconde semaine. Je fis rpondre  Sa Majest que je la
priais de me permettre de faire maigre tout le carme. Le marchal de la
cour de l'Impratrice, Sievers, beau-fils de Mme Krouse, qui avait
t le porteur de ces paroles, me dit que l'Impratrice avait eu un vrai
contentement de cette demande, et qu'elle me le permettait. Quand le
grand-duc apprit que je continuais  faire maigre, il me gronda
beaucoup. Je lui dis que je ne pouvais faire autrement. Quand il se
porta mieux il fit encore le malade, pour ne pas sortir de sa chambre o
il se plaisait mieux que dans la reprsentation de la cour. Il n'en
sortit que la dernire semaine du carme, o il fit ses dvotions.

Aprs pques il fit dresser un thtre de marionnettes dans sa chambre,
et il y invitait du monde et mme des dames. Ce spectacle tait la chose
du monde la plus insipide. La chambre o tait le thtre, avait une
porte qui tait condamne parcequ'elle donnait dans un autre appartement
qui faisait partie de celui de l'Impratrice, o il y avait une table 
machine qu'on pouvait baisser et lever pour y manger sans domestiques.
Un jour le grand-duc tant dans la sienne,  prparer son soi-disant
spectacle, il entendit parler dans l'autre, et comme il tait d'une
vivacit inconsidre, il prit du thtre un instrument de menuiserie
avec lequel on a coutume de faire des trous dans les planches, et se mit
 faire des trous  cette porte condamne, de faon qu'il vit tout ce
qui s'y passait, et nommment le dner qu'y faisait l'Impratrice. Le
grand-veneur, comte Razoumoffski, en robe de chambre de brocard, y
dnait avec elle--il avait pris mdecine ce jour l--et une douzaine de
personnes des plus affides de l'Impratrice. Le grand-duc, non content
de jouir lui-mme du fruit de son habile travail, appela tous ceux qui
taient autour de lui, pour les faire jouir du plaisir de regarder par
les trous qu'il venait de pratiquer avec tant d'industrie. Quand
lui-mme et ceux qui se trouvaient prs de lui, eurent rassasi leurs
yeux de ce plaisir indiscret, il vint inviter Mme Krouse, et moi et
mes femmes,  passer chez lui pour voir quelque chose que nous n'avions
jamais vu. Il ne nous dit pas ce que c'tait, apparemment pour nous
mnager une agrable surprise. Comme je ne me pressais pas assez, selon
ses dsirs, il emmena Mme Krouse et mes femmes. J'arrivai la
dernire et les trouvai tablis devant cette porte, o il avait dress
des bancs, des chaises, des escabelles, pour la commodit des
spectateurs, disait-il. En entrant je demandai ce que c'tait. Il vint
courir au devant de moi et me dire de quoi il s'agissait. Je fus
effraye et indigne de sa tmrit, et je lui dis que je ne voulais ni
regarder ni avoir part  cet esclandre, qui srement lui causerait du
chagrin si sa tante l'apprenait, et qu'il tait difficile qu'elle ne
l'apprt pas, parcequ'il avait mis au moins vingt personnes dans son
secret. Tous ceux qui s'taient prts  regarder par la porte, voyant
que je ne voulais pas en faire autant, commencrent  dfiler un  un de
cette porte. Le grand-duc lui-mme commenait  tre un peu penaud de ce
qu'il avait fait, et s'en retourna travailler  son thtre de
marionnettes, et moi je m'en allai dans ma chambre.

Jusqu'au dimanche nous n'entendmes parler de rien; mais ce jour l, je
ne sais comment il se fit que je vins un peu plus tard  la messe qu'
l'ordinaire. Revenue dans ma chambre, j'allais ter mon habit de cour,
lorsque je vis entrer l'Impratrice avec un air fort irrit et trs
rouge. Comme elle n'avait pas t  la messe de la chapelle, mais
qu'elle avait assist au service divin dans sa petite chapelle
particulire, j'allai comme de coutume au devant d'elle, ne l'ayant pas
vue encore ce jour-l, pour lui baiser la main. Elle m'embrassa, ordonna
d'appeler le grand-duc, et, en attendant, me gronda, moi, de ce que je
venais tard  la messe et donnais la prfrence  la parure sur le bon
Dieu. Elle ajouta que du temps de l'impratrice Anne, quoiqu'elle ne
demeurt pas  la cour, mais dans une maison assez loigne de la cour,
elle n'avait jamais manqu  ses devoirs, et que souvent elle s'tait
leve  la bougie  cet effet. Puis elle fit appeler mon valet de
chambre perruquier, et lui dit que si,  l'avenir, il me coiffait avec
tant de lenteur, elle le ferait chasser. Quand elle eut fini avec
celui-ci, le grand-duc, qui s'tait dshabill dans sa chambre, entra en
robe de chambre, le bonnet de nuit  la main, d'un air fort gai et
leste, et courut pour baiser la main  l'Impratrice, qui l'embrassa, et
lui demanda d'o il avait pris la hardiesse de faire ce qu'il avait
fait, disant qu'elle tait entre dans la chambre o tait la table 
machine, qu'elle y avait trouv la porte toute troue, que tous les
trous taient dirigs vers l'endroit o elle s'asseyait ordinairement,
qu'apparemment en faisant cela il avait oubli ce qu'il lui devait;
qu'elle ne devait plus le regarder que comme un ingrat; que son pre 
elle, Pierre I, avait aussi eu un fils ingrat, et qu'il l'avait puni en
le dshritant; que du temps de l'impratrice Anne elle lui avait
toujours rendu le respect que l'on devait  une tte couronne et ointe
du Seigneur; que celle-l n'entendait pas le badinage et faisait mettre
 la forteresse ceux qui lui manquaient de respect; qu'il n'tait, lui,
qu'un petit garon  qui elle saurait apprendre  vivre. Ici il
commena  se fcher et voulut lui rpondre,  l'effet de quoi il
balbutia quelques paroles; mais elle lui ordonna de se taire, et se
courroua de telle manire qu'elle ne garda plus de mesure dans sa
colre, ce qui lui arrivait ordinairement quand elle se fchait, et lui
dit tout plein d'injures et de choses choquantes, lui tmoignant autant
de mpris que de colre.

Nous tions stupfaits et interdits tous les deux, et quoique cette
scne-l ne s'adresst pas directement  moi, j'en avais la larme 
l'oeil. Elle s'en aperut et me dit: Ce n'est pas  vous que ce que
je dis s'adresse; je sais que vous n'avez pas eu part  ce qu'il a fait,
et que vous n'avez ni regard ni mme voulu regarder  travers la
porte. Cette rflexion qu'elle fit, avec justice, la calma un peu, et
elle se tut--aussi bien tait-il difficile d'ajouter encore  ce qu'elle
venait de dire--aprs quoi elle nous salua et s'en alla, extrmement
rouge et les yeux tincelants, chez elle. Le grand-duc s'en alla chez
lui, et moi j'tai mon habit en silence, ruminant sur tout ce que je
venais d'entendre. Quand je fus dshabille, le grand-duc vint me
trouver, et il me dit d'un ton moiti penaud moiti satirique: Elle
tait comme une furie et ne savait ce qu'elle disait. Je lui dis: Elle
tait d'une colre extrme. Et nous repassmes ce que nous venions
d'entendre,  la suite de quoi nous dinmes dans ma chambre seuls tous
les deux. Lorsque le grand-duc s'en fut all chez lui, Mme Krouse
entra chez moi et me dit: Il faut avouer que l'Impratrice a agi
aujourd'hui vraiment en mre. Je vis qu'elle avait envie de me faire
parler, et  cause de cela je me tus. Elle continua: Une mre se fche,
gronde ses enfants, et puis cela se passe; vous auriez d tous les deux
lui dire: [cyrillique: Vinovaty Matushka] et vous l'auriez
dsarme. Je lui dis que j'avais t interdite et bahie de la colre
de sa majest, et que tout ce que j'avais t en tat de faire dans ce
moment avait t d'couter et de me taire. Elle s'en alla de chez moi,
apparemment pour faire son rapport. Quant  moi, le _je vous demande
pardon, madame_, pour dsarmer la colre de l'Impratrice, me resta dans
la tte, et depuis je m'en suis servie dans l'occasion avec succs,
comme on le verra dans la suite.

Quelque temps avant que l'Impratrice dispenst le comte Brummer et le
grand chambellan Berkholz de leurs fonctions prs du grand-duc, un jour
que je sortis plus de bonne heure que de coutume le matin dans
l'antichambre, le premier s'y trouvant seul, il prit cette occasion pour
me parler, et me pria et me conjura d'aller tous les jours dans la
chambre de toilette de l'Impratrice, comme ma mre m'en avait obtenu la
permission en partant, privilge dont j'avais fort peu us jusqu'ici,
parceque cette prrogative m'ennuyait souverainement. J'y tais venue
une ou deux fois, j'y avais trouv les femmes de l'Impratrice qui peu
 peu s'en taient retires de faon que je restais seule. Je lui dis
cela. Il me dit que cela n'y faisait rien, qu'il fallait continuer. A
dire la vrit,  cette persvrance de courtisan je ne comprenais rien.
Cela pouvait lui servir pour ses vues, mais ne me servait de rien  moi
de faire le pied de grue dans la chambre de toilette de l'Impratrice,
et encore de lui tre  charge. Je dis au comte Brummer ma rpugnance,
mais il fit tout pour me persuader, sans y russir. Je me plaisais mieux
dans mon appartement, et surtout quand Mme Krouse n'y tait pas. Je
lui dcouvris cet hiver un penchant trs dtermin pour la boisson, et
comme elle maria bientt sa fille avec le marchal de la cour, Sievers,
ou bien elle sortait, ou bien mes gens trouvaient le moyen de l'enivrer,
puis elle allait dormir, ce qui dlivrait ma chambre de cet argus
hargneux.

Le comte Brummer et le grand chambellan Berkholz ayant t dispenss de
leurs fonctions prs du grand-duc, l'Impratrice nomma pour accompagner
le grand-duc, le gnral prince Basile Repnine. Cette nomination tait
assurment ce que l'Impratrice pouvait faire de mieux; car le prince
Repnine tait non seulement un homme d'honneur et de probit, mais
c'tait encore un homme d'esprit et un trs galant homme, rempli de
candeur et de loyaut. Moi, en mon particulier, je n'eus qu' me louer
des procds du prince Repnine. Pour le comte Brummer, je n'en eus pas
de regret: il m'ennuyait avec ses ternels discours politiques; il
sentait l'intrigue; tandis que le caractre franc et militaire du prince
Repnine m'inspirait de la confiance. Pour le grand-duc, il tait
enchant d'tre quitte de ses pdagogues qu'il hassait. Ceux-ci, en le
quittant, lui firent cependant une belle peur de ce qu'ils le laissaient
 la merci des intrigues du comte Bestoujeff, qui tait la cheville
ouvrire de tous ces changements, lesquels se faisaient sous le
plausible prtexte de la majorit de Son Altesse Impriale, dans son
duch de Holstein. Le prince Auguste, mon oncle, se trouvait toujours 
Ptersbourg, et y guettait l'administration du pays hrditaire du
grand-duc.

Au mois de mai nous passmes au palais d't. A la fin de mai
l'Impratrice plaa prs de moi, comme grande-gouvernante, Mme
Tchoglokoff, une de ses dames d'honneur et sa parente. Ce fut un coup de
foudre pour moi. Cette dame tait tout adonne au comte Bestoujeff,
extrmement simple, mchante, capricieuse, et fort intresse. Son mari,
chambellan de l'Impratrice, tait all alors, avec je ne sais quelle
commission de l'Impratrice,  Vienne. Je pleurai beaucoup en la voyant
arriver, et tout le reste du jour. Je devais me faire saigner le
lendemain. Le matin l'Impratrice vint dans ma chambre, et, me voyant
les yeux rouges, elle me dit que les jeunes femmes qui n'aimaient pas
leurs maris pleuraient toujours; que ma mre cependant l'avait assure
que je n'avais pas de rpugnance  me marier avec le grand-duc; que
d'ailleurs elle ne m'y aurait pas oblige; que puisque j'tais marie,
il ne fallait plus pleurer. Je me souvins des instructions de Mme
Krouse, et je lui dis: [cyrillique: Vinovata Matushka], et elle
s'apaisa. Sur ces entrefaites arriva le grand-duc, auquel l'Impratrice
fit grand accueil cette fois-ci, et puis elle s'en alla. On me saigna,
pour le coup j'en avais grand besoin, puis je me mis au lit et je
pleurai toute la journe. Le lendemain le grand-duc, pendant l'aprs
dner, me prit  part, et je vis clairement qu'on lui avait fait
entendre que Mme Tchoglokoff avait t place prs de moi, parceque je
ne l'aimais pas, lui le grand-duc. Mais je ne comprends pas comment on
avait cru augmenter ma tendresse pour lui en me donnant cette femme-l.
C'est ce que je lui dis. Pour me servir d'argus, c'tait autre chose.
Cependant  cet effet il aurait fallu en choisir une moins bte, et
assurment pour cet emploi-l il ne suffisait pas d'tre mchante et
malveillante. On croyait Mme Tchoglokoff extrmement vertueuse
parcequ'alors elle aimait son mari  l'adoration. Elle l'avait pous
par amour: un aussi bel exemple qu'on mettait sous mes yeux, devait me
persuader peut-tre d'en faire autant. Nous verrons comment on y
russit. Voici,  ce qu'il parat, ce qui avait prcipit cet
arrangement: je dis, prcipit: car je pense que depuis le commencement
le comte Bestoujeff avait en vue de nous entourer de ses cratures. Il
aurait bien voulu en faire autant des entours de Sa Majest, mais la
chose tait moins aise.

Le grand-duc avait,  mon arrive  Moscou, dans sa chambre trois
domestiques nomms Czernicheff, tous les trois fils de grenadiers de la
compagnie du corps de l'Impratrice. Ceux-ci avaient le grade de
lieutenant, qu'elle leur avait donn en rcompense, parcequ'ils
l'avaient mise sur le trne. L'an des Czernicheffs tait cousin des
deux autres qui taient frres. Le grand-duc les affectionnait beaucoup
tous les trois. Ils taient les plus intimes, et rellement trs
serviables, tous les trois grands et bien faits, surtout l'an. Le
grand-duc se servait de celui-ci pour toutes ses commissions, et
plusieurs fois dans la journe il l'envoyait chez moi. C'tait lui
encore en qui il se confiait quand il n'avait pas envie de venir chez
moi. Cet homme tait ami et trs li avec Yvreinoff, mon valet de
chambre, et souvent je savais par ce canal-l ce que j'aurais ignor.
D'ailleurs tous les deux m'taient attachs de coeur et d'me, et souvent
je tirais des lumires d'eux, qu'il m'aurait t difficile d'acqurir
ailleurs, sur quantit des choses. Je ne sais  propos de quoi l'in
des Czernicheffs avait dit un jour au grand-duc: [cyrillique: Vash
zhenih], elle n'est pas ma proise, mais la vtre. Ce propos avait fait
rire le grand-duc qui me l'avait cont, et depuis ce moment il plut 
Son Altesse Impriale de m'appeler [cyrillique: ego nevesta], sa
promise, et Andr Czernicheff, en parlant avec moi, [cyrillique: Vash
zhenih], votre promis. Andr Czernicheff, pour faire cesser ce badinage,
proposa  Son Altesse Impriale, aprs notre mariage, de m'appeler sa
mre, [cyrillique: Matushka] et moi je l'appelais [cyrillique: sgnok
moi]. Mais il tait continuellement question de ce fils entre le
grand-duc et moi, lui aimant cet homme-l comme ses yeux, et moi
l'affectionnant beaucoup aussi.

Mes gens se mirent martel en tte, les uns par jalousie, les autres
apprhendant les suites qui pouvaient en rsulter pour eux et pour nous.
Un jour qu'il y avait bal masqu  la cour, et que j'tais rentre dans
ma chambre pour changer d'habit, mon valet de chambre Timothe Yveinoff
me prit  part et me dit qu'il tait, ainsi que toute ma chambre,
effray du danger dans lequel il voyait que je me prcipitais. Je lui
demandai ce que ce pouvait tre. Il me dit: Vous ne faites que parler
et vous n'tes occupe que d'Andr Czernicheff.--H bien, dis-je,
dans l'innocence de mon coeur, quel mal y a-t-il  cela? c'est mon
fils: le grand-duc l'aime autant et plus que moi, et il nous est attach
et fidle.--Oui, me rpondit-il, cela est vrai, le grand-duc peut
faire comme il lui plat, mais vous n'avez pas le mme droit. Ce que
vous nommez bont et attachement parceque cet homme est fidle et vous
sert, vos gens le nomment amour. Quand il eut prononc ce mot dont je
ne me doutais seulement pas, je fus frappe comme de la foudre, et du
jugement de mes gens, que je nommais tmraire, et de l'tat dans lequel
je me trouvais sans m'en douter. Il me dit qu'il avait conseill  son
ami Andr Czernicheff de se dire malade afin de faire cesser ces propos.
Celui-ci suivit les avis de Yvreinoff, et sa prtendue maladie dura
jusqu'au mois d'avril -peu-prs. Le grand-duc s'occupa beaucoup de la
maladie de cet homme, et il m'en parlait toujours, ne sachant rien de
tout ceci. Au palais d't, Andr Czernicheff reparut: je ne pus plus le
revoir sans embarras. En attendant, l'Impratrice avait trouv bon de
faire un nouvel arrangement avec les domestiques de la cour. Ils
servaient dans toutes les chambres  tour de rle, et Andr Czernicheff
comme les autres par consquent. Le grand-duc avait souvent des concerts
pendant les aprs-dners, et lui-mme y jouait du violon. Pendant un de
ces concerts, o je m'ennuyais ordinairement, je m'en allai dans ma
chambre. Celle-ci donnait dans la grande salle du palais d't, dont on
peignait alors le plafond, et qui tait toute remplie d'chaffaudages.
L'Impratrice tait absente; Mme Krouse tait alle chez sa fille,
Mme Sievers: je ne trouvai me qui vive dans ma chambre. Par ennui
j'ouvris la porte de la salle, et je vis  l'autre bout Andr
Czernicheff. Je lui fis signe d'approcher; il vint  la porte,  dire
vrai, avec beaucoup d'apprhension. Je lui demandai si l'Impratrice
viendrait bientt. Il me dit: Je ne saurais vous parler, on fait trop
de bruit dans la salle; faites moi entrer dans votre chambre. Je lui
rpondis: C'est ce que je ne ferai pas. Il tait en dehors de la
porte, et moi en dedans, tenant la porte entr'ouverte et lui parlant
ainsi. Un mouvement involontaire me fit tourner la tte du ct oppos 
la porte prs de laquelle je me tenais; je vis derrire moi,  l'autre
porte de ma chambre de toilette, le chambellan comte Divier, qui me dit:
Le grand-duc vous demande, madame. Je fermai la porte de la salle et
je m'en retournai, avec le comte Divier, dans l'appartement o le
grand-duc avait son concert. J'ai appris depuis que le comte Divier
tait une espce de rapporteur, charg de cet emploi, comme plusieurs
autres placs auprs de nous. Le lendemain de ce jour, un dimanche,
aprs la messe, nous apprmes, le grand-duc et moi, que les trois
Czernicheffs avaient t placs comme lieutenants dans les rgiments qui
taient du ct d'Orenbourg; et l'aprs-dner de ce jour Mme
Tchoglokoff fut place prs de moi.

Peu de jours aprs on nous donna l'ordre de nous prparer  accompagner
l'Impratrice pour aller  Rval. En mme temps Mme Tchoglokoff vint
me dire de la part de Sa Majest Impriale qu'elle me dispensait de
venir  l'avenir dans sa chambre de toilette, et que quand j'aurais 
lui dire quelque chose, ce ne fut point par d'autres que par elle,
Mme Tchoglokoff. Au fond j'tais enchante de cet ordre, qui me
dispensait de faire le pied de grue entre les femmes de l'Impratrice;
d'ailleurs je n'y allais pas souvent et ne voyais Sa Majest que trs
rarement. Depuis que j'y tais entre, elle ne s'tait montre  moi que
trois ou quatre fois, et ordinairement, peu  peu et une  une les
femmes de l'Impratrice quittaient cette pice quand j'y entrais. Pour
n'y pas rester seule, je n'y restais pas longtemps non plus.

Au mois de juin l'Impratrice partit pour Rval, et nous
l'accompagnmes. Nous allions, le grand-duc et moi, dans un carrosse 
quatre places: le prince Auguste et Mme Tchoglokoff composaient notre
carrosse. Notre faon de voyager n'tait ni agrable ni commode. Les
maisons de poste ou de station taient occupes par l'Impratrice; pour
nous, on nous donnait des tentes, ou bien on nous plaait dans les
offices. Je me souviens qu'un jour je m'habillai, pendant ce voyage,
prs du four o l'on venait de cuire le pain, et qu'une autre fois dans
la tente o on avait dress mon lit, il y avait de l'eau jusqu' mi-pied
quand j'y entrai. Outre cela l'Impratrice n'ayant aucune heure fixe ni
pour partir, ni pour arriver, ni pour les heures de repas, ni pour
celles de repos, nous tions tous, matres et domestiques, harasss
d'une trange manire.

Aprs dix ou douze jours de marche nous arrivmes  une terre du comte
Steinbock, 40 verstes de Rval, d'o l'Impratrice partit en grande
crmonie, voulant arriver de soir  Catherinthal; mais je ne sais
comment il se fit que la marche se prolongea jusqu' une heure et demie
du matin.

Pendant tout le voyage, depuis Ptersbourg jusqu' Rval, Mme
Tchoglokoff faisait l'ennui et la dsolation de notre carrosse. La
moindre chose qu'on disait, elle ripostait par: Pareil discours
dplairait  Sa Majest; ou Pareille chose ne serait pas approuve par
l'Impratrice. C'taient quelquefois les choses les plus innocentes et
les plus indiffrentes auxquelles elle attachait de pareilles
tiquettes. Pour moi, je pris mon parti: je ne fis que dormir, pendant
la route, dans le carrosse.

Ds le lendemain de notre arrive  Catherinthal le train ordinaire de
la cour recommena, c'est--dire, que depuis le matin jusqu'au soir, et
trs avant dans la nuit, on jouait assez gros jeu dans l'antichambre de
l'Impratrice, qui tait une salle laquelle coupait la maison et les
deux tages en deux. Mme Tchoglokoff tait joueuse. Elle m'engagea 
jouer tout comme les autres au pharaon: toutes les favorites de
l'Impratrice y taient ordinairement tablies, lorsqu'elles ne se
trouvaient pas dans l'appartement de Sa Majest Impriale ou plutt
dans sa tente, car elle en avait fait placer une trs grande et
magnifique  ct de ses chambres, qui taient au rez de chausse et
trs petites, comme Pierre I en construisait ordinairement. Il avait
fait btir cette maison de campagne et planter le jardin.

Le prince et la princesse Repnine, qui taient du voyage, et qui
savaient la conduite arrogante et dnue de sens commun que Mme
Tchoglokoff avait tenue pendant la route, m'engageaient  en parler  la
comtesse Schouvaloff et  Mme Ismaloff, les dames les plus
affectionnes de l'Impratrice. Ces dames n'aimaient pas Mme
Tchoglokoff, et elles taient dj instruites de ce qui s'tait pass.
La petite comtesse Schouvaloff, qui tait l'indiscrtion mme,
n'attendit pas que je lui en parlasse, mais, tant assise au jeu  ct
de moi, elle commena elle-mme  m'en parler, et comme elle avait le
ton trs goguenard, elle tourna toute la conduite de Mme Tchoglokoff
tellement en ridicule que bientt celle-ci devint la rise de tout le
monde. Elle fit plus: elle conta  l'Impratrice tout ce qui s'tait
pass. Apparemment que l'on fit fermer la bouche  Mme Tchoglokoff,
car elle adoucit de beaucoup son ton vis--vis de moi. A dire la vrit,
j'avais grand besoin que cela se ft, car je commenais  sentir une
grande disposition  la mlancolie. Je me sentais totalement isole. Le
grand-duc prit  Rval un got passager pour une dame Cdraparre. Il ne
manqua pas, selon sa coutume prise, de m'en faire confidence tout de
suite. Je sentais des maux de poitrine frquents, et il me prit un
crachement de sang  Catherinthal, pour lequel on me saigna.
L'aprs-diner de ce jour Mme Tchoglokoff entra dans ma chambre et me
trouva les larmes aux yeux. Alors avec une contenance extrmement
adoucie elle me demanda ce que j'avais, et me proposa de la part de
l'Impratrice, pour dissiper mon hypocondrie, disait-elle, de faire un
tour au jardin. Ce jour-l le grand-duc tait all  la chasse avec le
grand-veneur Razoumowsky. Elle me remit outre cela, de la part de sa
Majest Impriale, 3000 roubles pour jouer au pharaon. Les dames avaient
remarqu que je manquais d'argent et l'avaient dit  l'Impratrice. Je
la priai de remercier Sa Majest Impriale de ses bonts, et je m'en
allai avec Mme Tchoglokoff me promener au jardin, pour prendre l'air.

Quelques jours aprs notre arrive  Catherinthal nous y vmes venir le
grand-chancelier comte Bestoujeff, accompagn de l'ambassadeur imprial,
le baron Preyslain, et nous apprmes par les compliments qu'il nous fit,
que les deux cours impriales venaient de s'unir par un trait
d'alliance. Ensuite de quoi l'Impratrice alla voir l'exercice de la
flotte; mais, except la fume du canon, nous ne vmes rien. La journe
tait excessivement chaude et le calme parfait. Au retour de cette
manoeuvre, il y eut un bal dans les tentes de l'Impratrice, dresses
sur la terrasse. Le souper tait dress en plein air,  l'entour d'un
bassin o il devait y avoir un jet d'eau. Mais  peine l'Impratrice se
fut-elle place  table, qu'il survint une onde qui mouilla toute la
compagnie, laquelle se retira comme elle put dans les maisons et dans
les tentes. Ainsi finit cette fte.

Quelques jours aprs l'Impratrice partit pour Roguervick. La flotte y
manoeuvra de nouveau: nous n'en vmes encore que la fume. Ce voyage
nous meurtrit singulirement les pieds  tous. Le sol de cet endroit est
un roc, couvert d'une paisse couche de petits cailloux d'une telle
nature que lorsqu'on se tient pendant quelque temps  la mme place, les
pieds enfoncent et les cailloux vous couvrent les pieds. Nous y campions
et tions obligs d'aller, d'une tente  l'autre et dans nos tentes, sur
ce terrain pendant plusieurs jours. J'en eus mal aux pieds pendant plus
de quatre mois. Les galriens qui travaillaient au mle, portaient des
sabots, et ceux-ci ne rsistaient gure au del de huit  dix jours.

L'ambassadeur imprial avait suivi Sa Majest dans ce port. Il y dna et
soupa avec elle  mi-chemin entre Roguervick et Rval. Pendant ce souper
on amena  l'Impratrice une vieille femme de 130 ans qui avait l'air
d'un squelette ambulant. Elle lui fit donner des plats de sa table et de
l'argent, et nous continumes notre route.

Revenue  Catherinthal, Mme Tchoglokoff eut la satisfaction d'y
trouver son mari revenu de sa mission de Vienne. Beaucoup d'quipages
de la cour avaient dj pris le chemin de Riga, o l'Impratrice voulait
se rendre. Mais revenue de Roguervick, l'Impratrice changea d'avis
subitement. Bien des gens se cassrent la tte pour deviner la cause de
ce changement. Plusieurs annes aprs la cause se dcouvrit. Au passage
de M. Tchoglokoff par Riga, un prtre luthrien, fou ou fanatique, lui
remit une lettre et un mmoire pour l'Impratrice, dans lequel il
l'exhortait  ne pas entreprendre ce voyage, lui disant qu'elle y
courrait le plus grand danger; qu'il y avait des gens aposts par les
ennemis de l'empire pour la tuer, et d'autres balivernes de cette
force-l. Ces crits, remis  Sa Majest Impriale, lui firent passer
l'envie d'aller plus loin. Pour le prtre, il fut reconnu pour fou, mais
le voyage n'eut pas lieu.

Nous revnmes  petites journes de Rval  Ptersbourg. Je gagnai dans
ce voyage un grand mal de gorge, dont je fus alite pendant plusieurs
jours, ensuite de quoi nous allmes  Pterhof, et de l nous faisions
des excursions de huit en huit jours  Oranienbaum.

Au commencement d'aot l'Impratrice nous envoya dire, au grand-duc et 
moi, que nous devions faire nos dvotions. Nous nous conformmes tous
les deux  ses volonts, et tout de suite nous commenmes  faire
chanter matines et vpres chez nous et aller  la messe tous les jours.
Le vendredi lorsqu'il s'agit d'aller  la confession, la cause de cet
ordre donn de faire des dvotions s'claircit. Simon Thodorsky, vque
de Pleskov, nous questionna beaucoup tous les deux, chacun sparment,
sur ce qui s'tait pass entre les Czernicheffs et nous. Mais, comme il
ne s'tait pass rien du tout, il fut un peu penaud quand il vit qu'avec
l'ingnuit de l'innocence, on lui dit qu'il n'y avait pas mme l'ombre
de ce que l'on avait os supposer. Il lui chappa de me dire  moi:
Mais d'o vient donc que l'Impratrice est prvenue du contraire? 
quoi je lui rpondis que je l'ignorais. Je suppose que notre confesseur
communiqua notre confession  celui de l'Impratrice, et que celui-ci
redit  Sa Majest ce qui en tait, ce qui certainement ne pouvait nous
nuire. Nous communimes le samedi, et le lundi nous allmes 
Oranienbaum pour huit jours, tandis que l'Impratrice fit une excursion
 Zarsko-Slo.

Arriv  Oranienbaum, le grand-duc enrgimenta toute sa suite. Les
chambellans, les gentilshommes de la chambre, les charges de la cour,
les adjudants du prince Repnine, son fils lui-mme, les domestiques de
la cour, les chasseurs, les jardiniers, tous eurent le mousquet sur
l'paule. Son Altesse Impriale les exerait tous les jours, leur
faisait monter la garde: le corridor de la maison leur servait de corps
de garde, o ils passaient la journe. Pour les repas les cavaliers
montaient en haut, et le soir ils venaient dans la salle danser en
gutres. De dames il n'y avait que moi, Mme Tchoglokoff, la
princesse Repnine, mes trois demoiselles d'honneur et mes femmes de
chambre: par consquent ce bal tait trs maigre et mal arrang, les
hommes harasss et de mauvaise humeur de cette continuit d'exercices
militaires, qui n'tait pas du got des courtisans. Aprs le bal on les
laissait aller se coucher chez eux. En gnral, moi et tout le monde,
nous tions excds de la vie ennuyeuse que nous menions  Oranienbaum,
o nous tions cinq ou six femmes isoles vis--vis les unes des autres
depuis le matin jusqu'au soir, tandis que les hommes s'exeraient 
contre-coeur de leur ct. J'eus recours aux livres que j'avais
apports. Depuis mon mariage je ne faisais que lire. Le premier livre
que j'aie lu tant marie, fut un roman intitul Tiran le blanc, et une
anne entire je ne lus que des romans. Mais ceux-ci commenaient 
m'ennuyer. Je tombai par hasard sur les lettres de Mme de Svign:
cette lecture m'amusa. Quand je les eus dvores, les oeuvres de
Voltaire me tombrent sous la main. Aprs cette lecture je cherchai des
livres avec plus de choix.

Nous retournmes  Pterhoff, et aprs deux ou trois alles et venues
entre Pterhoff et Oranienbaum, avec les mmes passe-temps, nous
retournmes  Ptersbourg, au palais d't.

A la fin de l'automne l'Impratrice passa au palais d'hiver, o elle
occupa les appartements o nous avions demeur l'hiver prcdent, et on
nous logea dans ceux que le grand-duc avait occups avant notre
mariage. Ces appartements nous plurent beaucoup, et rellement ils
taient trs commodes. C'taient ceux de l'impratrice Anne. Tous les
soirs toute notre cour se rassemblait chez nous, et on y jouait  toutes
sortes de petits jeux, ou bien il y avait concert. Deux fois la semaine
il y avait spectacle au grand thtre qui tait alors vis--vis l'glise
de Kasan. En un mot cet hiver fut un des plus gais et des mieux arrangs
que j'aie passs de ma vie. Nous ne faisions  la lettre que rire et
sauter pendant toute la journe.

Au milieu de l'hiver  peu prs, l'Impratrice nous fit dire de la
suivre  Tichvine, o elle allait. C'tait un voyage de dvotion. Mais
au moment que nous allions monter en traneau, nous apprmes que le
voyage tait remis. On vint nous dire  l'oreille que le grand-veneur
comte Razoumovsky avait pris la goutte, et Sa Majest ne voulait pas
partir sans lui. Quinze jours ou trois semaines aprs nous partmes en
effet pour Tichvine. Ce voyage ne dura que cinq jours et nous revnmes.
En passant par Ribatchia Slobodk, et devant la maison o je savais
qu'taient les Czernicheffs, je tchai de les voir  travers les
fentres, mais je ne vis rien. Le prince Repnine ne fut point de ce
voyage. On nous dit qu'il avait la gravelle. Le mari de Mme
Tchoglokoff fit les fonctions du prince Repnine pendant ce voyage, ce
qui ne fit pas grand plaisir  tout le monde. C'tait un sot arrogant
et brutal: tout le monde le craignait terriblement, de mme que sa
femme, et  dire la vrit ils taient vritablement malfaisants.
Cependant il y avait des moyens, comme il parut dans la suite, non
seulement d'endormir ces argus, mais mme de les gagner. Alors on en
tait encore  deviner ces moyens. Un des plus srs tait de jouer au
pharaon avec eux. Ils taient joueurs tous les deux et joueurs trs
intresss. Ce faible fut dcouvert le premier, les autres aprs.

Pendant cet hiver mourut la princesse Gagarine, demoiselle d'honneur,
d'une fivre chaude, au moment o elle allait se marier au chambellan
prince Galitzine, qui pousa ensuite sa soeur cadette. Je la regrettai
beaucoup, et pendant sa maladie j'allai la voir plusieurs fois, malgr
les reprsentations de Mme Tchoglokoff. L'Impratrice fit venir de
Moscou  sa place sa soeur ane, marie depuis au comte Matiuschkine.

Au printemps nous allmes habiter le palais d't, et de l  la
campagne. Le prince Repnine, sous prtexte de mauvaise sant, obtint la
permission de se retirer dans sa maison, et M. Tchoglokoff continua 
tre charg des fonctions du prince Repnine prs de nous, ad interim.
Celui-ci se signala d'abord par le renvoi de notre cour du chambellan
comte Divier, qui fut plac comme brigadier  l'arme, et du gentilhomme
de la chambre Villebois, qui y fut envoy comme colonel,  la
reprsentation de Tchoglokoff qui les regardait de mauvais oeil,
parceque le grand-duc et moi nous les regardions de bon oeil. Pareil
renvoi avait dj eu lieu dans la personne du comte Zachar Czernicheff,
en 1745,  la prire de ma mre; mais toutefois ces renvois taient
regards comme des disgrces  la cour, et par l ils devenaient trs
sensibles aux individus. Le grand-duc et moi nous fmes trs sensibles 
celui-ci. Le prince Auguste, ayant obtenu tout ce qu'il avait voulu, on
lui fit dire, de la part de l'Impratrice, de partir. Ceci tait aussi
une manigance des Tchoglokoff, qui voulaient absolument nous isoler, le
grand-duc et moi, en quoi ils suivaient les instructions du comte
Bestoujeff, auquel tout le monde tait suspect.

Pendant cet t, n'ayant rien de mieux  faire, et l'ennui devenant
grand chez nous, ma passion dominante devint de monter  cheval. Le
reste du temps je lisais dans ma chambre tout ce qui me tombait sous la
main. Pour le grand-duc, comme on lui avait t les gens qu'il aimait le
mieux, il en choisit de nouveaux entre les domestiques de la cour.

Pendant cet intervalle mon valet de chambre, Yvreinoff, un matin qu'il
m'accommodait les cheveux, me dit que par un hasard fort particulier, il
avait dcouvert qu'Andr Czernicheff et ses frres taient  Ribatschia,
aux arrts, dans une maison de plaisance appartenant en propre 
l'Impratrice, qui l'avait hrite de sa mre; voici comment cela
s'tait dcouvert. Durant le carnaval mon homme s'tait promen en
traneau, sa femme et sa belle-soeur dans le traneau et les deux
beaux-frres derrire. Le mari de la soeur tait secrtaire du
magistrat de St Ptersbourg. Cet homme avait une soeur marie  un
sous-secrtaire de la chancellerie secrte. Ils allrent se promener un
jour  Ribatchia, et entrrent chez l'homme qui avait l'administration
de cette terre de l'Impratrice. Ils eurent une dispute sur la fte de
Pques, pour savoir  quelle date elle tomberait. L'hte de la maison
dit qu'il allait bien vite finir cette contestation, qu'il n'y avait
qu' faire demander aux prisonniers un livre qu'on nommait Swiatzj, o
l'on trouve toutes les ftes et le calendrier pour plusieurs annes.
Quelques moments aprs on l'apporta. Le beau-frre de Yvreinoff
s'empara du livre, et la premire chose, en l'ouvrant, qu'il y trouva,
fut qu'Andr Czernicheff y avait donn son nom, et la date du jour o le
grand-duc lui avait donn ce livre; aprs quoi il y chercha la fte de
Pques. La dispute finit, le livre fut renvoy, et ils revinrent 
Ptersbourg, o quelques jours aprs, le beau-frre de Yvreinoff lui
fit confidence de cette dcouverte. Celui-ci me pria instamment de n'en
pas parler au grand-duc, parcequ'on ne se fiait pas du tout  sa
discrtion. Je le lui promis, et je lui tins parole.

Vers la mi-carme nous allmes avec l'Impratrice  Gostilitza, pour la
fte du grand-veneur comte Razoumowsky. On y dansa et se divertit assez
bien, aprs quoi on revint en ville.

Peu de jours aprs on m'annona le dcs de mon pre, dont je fus trs
afflige. On me laissa pleurer huit jours tant que je voulus; mais au
bout de huit jours, Mme Tchoglokoff vint me dire que c'tait assez
pleurer, que l'Impratrice m'ordonnait de finir, que mon pre n'tait
pas un roi. Je lui rpondis qu'il tait vrai qu'il n'tait pas roi, et 
cela elle rpartit qu'il ne convenait pas  une grande-duchesse de
pleurer plus long-temps un pre qui n'tait pas roi. Enfin on rgla que
je sortirais le dimanche suivant et porterais le deuil six semaines.

La premire fois que je sortis de ma chambre je trouvai le comte Santi,
grand-matre des crmonies de l'Impratrice, dans l'antichambre de Sa
Majest Impriale. Je lui adressai quelques paroles fort indiffrentes,
et passai mon chemin. A quelques jours de l Mme Tchoglokoff vint me
dire que Sa Majest avait appris du comte Bestoujeff, auquel Santi
l'avait donn par crit, que je lui avais dit,  lui Santi, que je
trouvais fort trange que les ambassadeurs ne m'eussent point fait de
compliments de condolance au sujet de la mort de mon pre; que Sa
Majest trouvait trs mal avis le propos que j'avais tenu au comte
Santi, que j'tais trop fire, que je devais me souvenir que mon pre
n'tait pas roi, et qu' cause de cette raison je ne devais ni ne
pouvais prtendre  des compliments de condolance de la part des
ministres trangers. Je tombai de mon haut en entendant parler ainsi
Mme Tchoglokoff. Je lui dis que si le comte Santi avait dit ou crit
que je lui avais dit une seule parole analogue mme  ce sujet, il tait
un insigne menteur; que rien de pareil n'tait jamais entr dans ma
tte, et que, par consquent aussi, je n'avais tenu, ni  lui ni 
personne, aucun propos qui y et rapport. C'tait la vrit la plus
stricte, parceque je m'tais fait une rgle immuable de ne rien
prtendre en aucun cas, de me conformer en tout aux volonts de Sa
Majest Impriale, et de faire ce qu'on me dirait de faire. Apparemment
que l'ingnuit avec laquelle je rpondis  Mme Tchoglokoff la
convainquit. Elle me dit qu'elle ne manquerait pas de dire 
l'Impratrice que je donnais un dmenti au comte Santi. En effet elle
s'en alla chez Sa Majest et revint me dire que l'Impratrice tait trs
fche contre le comte Santi d'avoir fait un pareil mensonge, et qu'elle
avait ordonn de le rprimander. A quelques jours de l le comte Santi
me dpcha plusieurs personnes, entr'autres le chambellan comte Nikita
Panine et le vice-chancelier Woronzoff, pour me dire que le comte
Bestoujeff l'avait forc  faire ce mensonge et qu'il tait fch de ce
que par l il se trouvait dans ma disgrce. Je dis  ces messieurs qu'un
menteur tait un menteur, quelque raison qu'il et pour mentir, et que
de crainte que ce monsieur ne me mlt dans ses mensonges, je ne lui
parlerais plus. Voici ce que je crois de cette histoire. Santi tait
italien. Il aimait ngocier et tait fort occup de son mtier de
grand-matre des crmonies. Je lui avais toujours parl comme je
parlais  tout le monde. Il croyait peut-tre que des compliments de
condolance de la part du corps diplomatique au sujet de la mort de mon
pre pouvaient tre admis, et dans sa faon de penser il y a apparence
qu'il croyait m'obliger par l. Il alla donc chez le comte Bestoujeff,
grand-chancelier et son chef, et lui dit que j'tais sortie pour la
premire fois, et que je lui avais paru trs affecte: des compliments
de condolance omis pouvaient avoir contribu  augmenter cette
sensibilit. Le comte Bestoujeff, toujours hargneux et charm de
m'humilier, fit mettre tout de suite par crit ce que Santi lui avait
dit ou insinu, et qu'il avait appuy de mon nom, et lui fit signer ce
protocole. L'autre, craignant son chef comme le feu, et craignant
surtout de perdre sa place, ne balana pas  signer ce mensonge plutt
que de sacrifier son existence. Le grand-chancelier envoya la note 
l'Impratrice. Celle-ci s'irrita de me voir des prtentions, et m'envoya
Mme Tchoglokoff, comme il a t dit ci-dessus. Mais ayant entendu ma
rponse fonde sur l'exacte vrit, il n'en rsulta d'autre chose qu'un
pied de nez pour monsieur le grand-matre des crmonies.

A la campagne le grand-duc se forma une meute, et commena lui-mme 
dresser des chiens. Lorsqu'il tait las de les tourmenter, il se mettait
 rcler du violon. Il ne connaissait pas une note, mais il avait
beaucoup d'oreille, et faisait consister la beaut de la musique dans la
force et la violence avec laquelle il tirait des sons de son instrument.
Ceux qui l'coutaient cependant, souvent se seraient bouch volontiers
les oreilles, s'ils avaient os, car il les corchait horriblement. Ce
train de vie continua tant  la campagne qu' la ville. Revenue au
palais d't, Mme Krouse, qui n'avait cess d'tre un argus, se
radoucit au point que trs souvent elle se prtait  tromper les
Tchoglokoff, qui taient devenus les btes noires de tout le monde. Elle
fit plus, elle procura au grand-duc des jouets, des poupes, et d'autres
joujous d'enfans qu'il aimait  la folie. Pendant le jour on les cachait
dedans et sous mon lit; le grand-duc se couchait d'abord aprs le
souper, et ds que nous tions au lit, Mme Krouse fermait la porte 
clef, et alors le grand-duc jouait jusqu' une ou deux heures du matin.
Bon-gr mal-gr j'tais oblige de prendre part  ce bel amusement, de
mme que Mme Krouse. Souvent j'en riais, mais plus souvent j'en tais
excde et mme incommode: tout le lit tait couvert et rempli de
poupes et de jouets quelquefois assez lourds. Je ne sais si Mme
Tchoglokoff eut vent de ces amusements nocturnes, mais un soir, vers
minuit, elle vint frapper  la porte de la chambre  coucher. On ne lui
ouvrit pas tout de suite, parceque le grand-duc, Mme Krouse, et moi,
nous n'emes rien de plus press que de dgarnir le lit des jouets et de
les cacher,  quoi la couverture nous servit assez bien, parceque nous
les fourrmes dessous. Ceci fait, on ouvrit, mais elle trouva
terriblement  redire de ce qu'on l'avait fait attendre, et nous dit que
l'Impratrice se fcherait beaucoup, quand elle apprendrait que nous ne
dormions pas encore  telle heure. Puis elle s'en alla en grognant,
n'ayant point fait d'autre dcouverte. Elle partie, le grand-duc
continua son train jusqu' ce qu'il et envie de dormir.

A l'entre de l'automne nous repassmes de rechef dans les appartements
que nous avions occups d'abord aprs nos noces, au palais d'hiver. Ici
il se fit une dfense trs svre de la part de Sa Majest par l'organe
de M. Tchoglokoff, pour que personne n'entrt dans les appartements du
grand-duc et les miens, sans l'expresse permission de M. et Mme
Tchoglokoff, avec un ordre aux dames et cavaliers de notre cour de se
tenir dans l'antichambre et de ne pas passer le seuil de la porte, de ne
pas nous parler autrement qu' haute voix, mme aux domestiques, sous
peine d'tre renvoys. Le grand-duc et moi, ainsi rduits  tre
vis--vis l'un de l'autre, nous murmurions tous les deux et nous nous
communiquions rciproquement nos penses sur cette sorte de prison
qu'aucun de nous n'avait mrite. Pour se procurer plus d'amusement
pendant l'hiver, le grand-duc fit venir huit ou dix chiens de chasse de
la campagne, et les plaa derrire une cloison de bois qui sparait
l'alcve de ma chambre  coucher d'un immense vestibule qu'il y avait
derrire nos appartements. Comme l'alcve n'tait spare que par des
planches, l'odeur de chenil perait dans l'alcve, et dans cette
puanteur nous dormions tous les deux. Quand je m'en plaignais il me
disait qu'il n'y avait pas moyen de faire autrement. Le chenil tant un
grand secret, je supportai cette incommodit sans trahir le secret de
Son Altesse Impriale.

Comme il n'y eut aucune sorte de divertissement pendant ce carnaval  la
cour, le grand-duc imagina de faire des mascarades dans ma chambre. Il
faisait habiller ses domestiques, les miens et mes femmes, en masques,
et les faisait danser dans ma chambre  coucher. Il jouait lui-mme du
violon et dansait avec. Cela durait assez long-temps dans la nuit; pour
moi, sous diffrents prtextes, de mal de tte ou de lassitude, je me
couchais sur un canap, mais toujours en habit de masque, et m'ennuyais
 mourir de l'insipidit de ces bals masqus qui l'amusaient infiniment.
Le carme venu, on loigna de lui encore quatre personnes, du nombre
desquelles taient trois pages qu'il aimait mieux que les autres. Ces
renvois frquents l'affectaient; mais il ne faisait pas un pas pour les
arrter, ou bien il en faisait de si gauches que cela ne faisait
qu'augmenter le mal.

Pendant cet hiver nous apprmes que le prince Repnine, tout malade qu'il
tait, devait commander le corps de troupes qu'on allait envoyer en
Bohme au secours de l'impratrice-reine, Marie Thrse. C'tait une
disgrce formelle pour le prince Repnine. Il y alla et n'en revint
jamais, parcequ'il mourt de chagrin en Bohme. Ce fut la princesse
Gagarine, ma demoiselle d'honneur, qui m'en donna le premier avis,
malgr toutes les dfenses de laisser passer jusqu' nous le moindre mot
de ce qui se passait  la ville ou  la cour. On peut voir par l ce que
c'est que de pareilles dfenses qui ne sont jamais excutes  la
rigueur, parcequ'il y a trop de gens intresss  les enfreindre. Tous
ceux qui nous entouraient, et jusqu'aux plus proches parents des
Tchoglokoff, tous s'intressaient  diminuer la rigueur de l'espce de
prison politique dans laquelle on s'efforait de nous retenir. Il n'y
avait pas jusqu'au propre frre de Mme Tchoglokoff, le comte
Hendrikoff, qui souvent ne me glissait des avis utiles et ncessaires,
et d'autres se servaient de lui encore pour me les faire parvenir, 
quoi il se prtait toujours avec la candeur d'un brave et honnte homme,
se moquant des btises et des brutalits de sa soeur et de son
beau-frre, de faon qu'avec lui tout le monde tait  son aise et sans
dfiance quelconque, parcequ'il n'avait jamais compromis personne, ni
manqu  me qui vive. C'tait un homme d'un sens droit, mais born, mal
lev, trs ignorant, mais ferme et sans malice.

Pendant ce mme carme, un jour, vers midi, je sortis dans la chambre o
se tenaient les cavaliers et les dames--les Tchoglokoff n'y taient pas
encore--et, en parlant aux uns et aux autres, je m'approchai de la porte
o se tenait le chambellan Outzine. Celui-ci fit tomber  demi-voix le
discours sur la vie ennuyeuse que nous menions, et dit qu'avec cela
encore on nous mettait mal dans l'esprit de l'Impratrice; que, peu de
jours avant, Sa Majest Impriale avait dit  table que je me
surchargeais de dettes, que tout ce que je faisais tait marqu au coin
de la btise, qu'avec cela je m'imaginais que j'avais beaucoup d'esprit,
mais qu'il n'y avait que moi qui penst comme cela sur mon propre
compte, et que je ne trompais personne, que ma parfaite btise tait
reconnue de tout le monde, et qu' cause de cela il fallait moins
prendre garde  ce que faisait le grand-duc qu' ce que je faisais, moi;
et il ajouta, la larme  l'oeil, qu'il avait ordre de l'Impratrice de
me dire cela; mais il me pria de ne pas faire semblant de savoir qu'il
m'et dit avoir ordre de me le dire. Je lui rpondis que pour ce qui en
tait de ma btise, la faute ne pouvait m'en tre attribue, chacun
tant comme le bon Dieu l'avait cr; qu' l'gard de mes dettes, il
n'tait pas bien tonnant que j'en eusse, parcequ'avec 30,000 roubles
d'entretien, ma mre, en partant, m'avait laiss 6000 roubles  payer
pour elle; qu'outre cela la comtesse Roumianzoff m'avait engage  faire
mille dpenses qu'elle regardait comme indispensables; que Mme
Tchoglokoff me cotait seule, cette anne, 17,000 roubles, et qu'il
savait lui-mme le jeu d'enfer qu'il fallait jouer avec eux tous les
jours; qu'il pouvait rendre cette rponse  ceux qui l'en avaient
charg; qu'au reste j'tais trs fche de savoir qu'on me mettait mal
dans l'esprit de Sa Majest Impriale,  laquelle cependant je n'avais
jamais manqu en fait de respect, d'obissance, et de dfrence, et que
plus on m'observerait plus on en serait convaincu. Je lui promis le
secret qu'il m'avait demand, et le gardai. Je ne sais s'il redit ce
dont je le chargeai; mais je le crois, quoique je n'entendisse plus
parler de cela, et n'eus garde de renouveler une conversation aussi peu
agrable.

La dernire semaine du carme, je pris la rougeole. Je ne pus paratre 
pques; je communiai dans ma chambre le samedi. Pendant cette maladie
Mme Tchoglokoff, quoique grosse  pleine ceinture, ne me quittait
quasi pas, et faisait ce qu'elle pouvait pour m'amuser. J'avais alors
une petite fille kalmouque que j'aimais beaucoup. Cette enfant gagna de
moi la rougeole. Aprs pques nous allmes au palais d't, et de l, 
la fin de mai, pour l'ascension, chez le comte Razoumowsky, 
Gostilitza. L'Impratrice y fit venir, le 23 du mme mois, l'ambassadeur
de la cour impriale, le baron Breitlack, qui partait pour Vienne. Il y
passa la soire et soupa avec l'Impratrice. Ce souper se fit fort avant
dans la nuit, et nous revnmes  la maisonnette o nous tions logs,
aprs le lever du soleil. Cette maisonnette de bois tait situe sur une
petite lvation et attache aux glissoires.[G] La situation de cette
maisonnette nous avait plu, l'hiver, lorsque nous avions t 
Gostilitza pour la fte du grand-veneur, et pour nous faire plaisir il
nous y avait logs cette fois-ci. Elle avait deux tages. Celui d'en
haut consistait en un escalier, une salle, et trois cabinets; nous
couchions dans l'un, le grand-duc s'habillait dans un autre, et Mme
Krouse occupait le troisime. En bas taient logs les Tchoglokoff, mes
demoiselles d'honneur, et mes femmes de chambre. Revenus du souper, tout
le monde se coucha. Vers les six heures du matin un sergent aux gardes,
Lvacheff, arriva d'Oranienbaum pour parler  Tchoglokoff au sujet des
btisses qui s'y faisaient alors. Trouvant tout le monde endormi dans la
maison, il s'assit prs de la sentinelle et entendit des craquements qui
lui donnrent des soupons. La sentinelle lui dit que ces craquements
s'taient renouvels plusieurs fois depuis qu'il tait en faction.
Lvacheff se leva et courut  l'extrieur de la maison. Il vit que du
dessous de la maison il se dtachait de grands carreaux de pierre. Il
courut veiller Tchoglokoff, et lui dit que le fondement de la maison
s'affaissait, et qu'il fallait tcher d'en faire sortir le monde qui y
dormait. Tchoglokoff prit une robe de chambre et courut en haut, o,
trouvant les portes qui taient vitres, fermes  clef, il en fit
sauter les serrures. Il parvint ainsi au cabinet o nous dormions, et
tirant le rideau, il nous rveilla et nous dit de nous lever au plus
vite et de sortir, parceque le fondement de la maison manquait. Le
grand-duc sauta du lit, prit sa robe de chambre, et s'enfuit. Je dis 
Tchoglokoff que j'allais le suivre, et il s'en alla. Je m'habillai  la
hte. En m'habillant je me souvins que Mme Krouse couchait dans
l'autre cabinet. J'allai la rveiller. Comme elle dormait profondment,
je parvins avec peine  la rveiller et puis  lui faire comprendre
qu'il fallait sortir de la maison. Je l'aidai  s'habiller. Quand elle
fut en tat, nous passmes le seuil de la porte et entrmes dans la
salle; mais au moment que nous y posmes les pieds, il s'y fit un
croulement universel accompagn d'un bruit comme celui d'un vaisseau
qu'on lance du chantier. Mme Krouse et moi nous tombmes par terre.
Au moment de notre chute Lvacheff entra par la porte de l'escalier qui
tait vis--vis de nous. Il me leva de terre et m'emporta hors de la
chambre. Je jetai par hazard les yeux vers les glissoires: elles avaient
t au niveau du second tage, elles ne l'taient plus, mais au moins 
une archine au dessous du niveau du second tage. Lvacheff parvenu avec
moi jusqu' l'escalier de la maison par lequel il tait mont, ne le
trouva plus: il s'tait croul; mais plusieurs personnes tant montes
sur les dcombres, Lvacheff me donna aux plus proches, celles-ci 
d'autres, et ainsi, de mains en mains, je parvins jusqu'au pied de
l'escalier dans le vestibule, et de l on m'emporta dans un pr. J'y
trouvai le grand-duc en robe de chambre. Une fois sortie de la maison,
je me mis  regarder ce qui se passait du ct de la maison, et je vis
que plusieurs personnes en sortaient tout ensanglantes, et d'autres
qu'on portait dehors. Entre les plus grivement blesses se trouva la
princesse Gagarine, ma demoiselle d'honneur. Elle avait voulu se sauver
de la maison comme les autres, et, en passant par une chambre attenant 
la sienne, un fourneau qui s'croulait tomba sur un cran et la renversa
sur un lit qui se trouvait dans la chambre, plusieurs briques lui
tombrent sur la tte et la blessrent grivement, de mme qu'une fille
qui se sauvait avec elle. Dans ce mme tage d'en bas il y avait une
petite cuisine o plusieurs domestiques dormaient, dont trois furent
tus par l'croulement du foyer. Ceci n'tait rien en comparaison de ce
qui se passa entre le fondement de la maison et le premier tage: seize
ouvriers attachs aux glissoires dormaient, et tous furent crass par
l'affaissement de ce btiment. La cause de tout cela tait que cette
cette maison avait t btie en automne,  la hte. Pour fondements on
lui avait donn quatre rangs de pierres  chaux. L'architecte avait
fait poser au premier tage douze poutres en guise de piliers dans le
vestibule. Il devait partir pour l'Ukraine, et au moment qu'il partit,
il dit au rgisseur de la terre de Gostilitza de ne pas permettre qu'on
toucht jusqu' son retour  ces douze poutres. Lorsque le rgisseur
apprit que nous devions demeurer dans cette maisonnette, malgr la
prescription de l'architecte, comme ces douze poutres dfiguraient le
vestibule, il n'eut rien de plus press que de les faire abattre. Alors,
le dgel venu, tout s'affaissa sur les quatre rangs de pierres  chaux
qui glissaient de diffrents cts, et le btiment lui-mme glissa vers
un tertre qui l'arrta. J'en fus quitte pour quelques taches bleues et
une grande frayeur, pour laquelle on me saigna. Cette frayeur avait t
si grande parmi tout le monde, que, pendant plus de quatre mois, chaque
porte qui se ferma avec un peu de force nous causa  tous des
tressaillements. Quand la premire peur fut passe, ce jour-l,
l'Impratrice, qui demeurait dans une autre maison, nous fit venir chez
elle, et comme elle avait envie de diminuer le danger, tout le monde
tchait de n'y en voir que fort peu, et quelques uns mme aucun. Ma
frayeur  moi lui dplut beaucoup, et elle m'en bouda. Le grand-veneur
pleurait et se dsesprait; il parla de se tuer d'un coup de pistolet.
On l'en empcha apparemment, car il n'en fit rien, et ds le lendemain
nous retournmes  Ptersbourg, et, quelques semaines aprs, au palais
d't.

Je ne me souviens pas au juste, mais il me semble que c'est  cette date
 peu prs qu'arriva en Russie le chevalier Sacromoso. Il y avait fort
longtemps qu'il n'tait venu de chevalier de Malte en Russie, et en
gnral on voyait alors trs peu d'trangers venir  Ptersbourg; par
consquent son arrive fut une espce d'vnement. On le traita au mieux
et on lui fit voir tout ce qu'il y avait de remarquable  Ptersbourg et
 Cronstadt. Un officier de marque de la marine fut nomm  cet effet
pour l'accompagner. Ce fut M. Poliansky, alors capitaine de haut-bord,
depuis amiral. Il nous fut prsent. En me baisant la main, Sacromoso me
glissa dans la main un fort petit billet et me dit fort bas: C'est de
la part de madame votre mre. Je fus presque interdite de frayeur de ce
qu'il venait de faire. Je mourais de peur que quelqu'un ne l'et
remarqu, et surtout les Tchoglokoff qui taient tout proches. Cependant
je pris le billet et le glissai dans mon gant droit: personne ne le
remarqua. Revenue dans ma chambre, je trouvai dans ce billet roul (o
il me disait que par un musicien italien qui venait au concert du
grand-duc, il attendait la rponse) rellement un billet de ma mre qui,
inquite de mon silence involontaire, m'en demandait la raison et
voulait savoir dans quelle situation je me trouvais. Je rpondis  ma
mre et l'instruisis de ce qu'elle voulait savoir. Je lui dis qu'on
m'avait dfendu de lui crire et  qui que ce ft, sous prtexte qu'il
ne convenait pas  une grande-duchesse de Russie d'crire d'autres
lettres que celles qui taient composes au collge des affaires
trangres, o je devais seulement apposer ma signature et ne jamais
dire ce qu'on devait crire, parceque le collge savait mieux que moi ce
qu'il convenait d'crire; qu' M. Olsoufieff on avait presque fait un
crime de ce que je lui avais envoy quelques lignes que je l'avais pri
d'insrer dans une lettre pour ma mre. Je lui donnai encore plusieurs
autres informations qu'elle demandait. Je roulai mon billet comme avait
t celui que j'avais reu, et je guettai avec impatience et inquitude
le moment de m'en dfaire. Au premier concert qu'il y eut chez le
grand-duc, je fis le tour de l'orchestre, et m'arrtai derrire la
chaise du violon soliste d'Ologlio, qui tait l'homme qu'on m'avait
indiqu. Lorsqu'il me vit arriver derrire sa chaise, il fit semblant de
prendre son mouchoir dans la poche de son habit, et par l ouvrit cette
poche au large. J'y glissai, sans faire semblant de rien, mon billet, je
m'en allai d'un autre ct, et personne ne se douta de rien. Sacromoso,
pendant son sjour  Ptersbourg, me glissa encore deux ou trois billets
ayant trait  la mme matire, et mes rponses lui furent rendues de
mme, jamais personne n'en sut rien.

Du palais d't nous allmes  Pterhof, qu'on rebtissait alors. On
nous logea en haut dans le vieux btiment de Pierre I, qui existait
alors. Ici, par ennui, le grand-duc se mit  jouer avec moi toutes les
aprs-diners l'hombre  deux. Quand je gagnais il se fchait, et quand
je perdais il demandait  tre pay tout de suite. Je n'avais pas le
sou, faute de quoi il se mettait  jouer aux jeux de hasard avec moi, en
tte--tte. Je me souviens qu'un jour son bonnet de nuit servit entre
nous de marque pour 10,000 roubles; mais quand il perdait il devenait, 
la fin du jeu, furieux, et tait capable de bouder pendant plusieurs
jours. Ce jeu d'aucune faon ne me convenait.

Pendant ce sjour  Pterhof nous vmes de nos fentres, qui donnaient
sur le jardin vers la mer, que M. et Mme Tchoglokoff taient
continuellement en alles et venues du palais d'en haut vers celui de
Monplaisir, au bord de la mer, qu'habitait alors l'Impratrice. Cela
nous intrigua, de mme que Mme Krouse, pour savoir la raison de ces
frquentes alles et venues. A cet effet Mme Krouse s'en alla chez sa
soeur, qui tait premire femme de chambre de l'Impratrice. Elle en
revint toute rayonnante, ayant appris que toutes ces alles et venues
venaient de ce qu'il tait parvenu  l'Impratrice que M. Tchoglokoff
avait une intrigue amoureuse avec une de mes demoiselles d'honneur,
Melle Kocheleff, et que celle-ci tait grosse. L'Impratrice avait
fait venir Mme Tchoglokoff, et lui avait dit que son mari la
trompait, tandis qu'elle aimait ce mari comme une folle; qu'elle avait
t aveugle jusqu'au point de faire quasi demeurer cette fille, la
bonne amie de son mari, avec elle; que si elle voulait se sparer de son
mari prsentement, elle ferait une chose qui ne dplairait pas  Sa
Majest, qui n'avait pas vu avec plaisir le mariage mme de Mme
Tchoglokoff avec son mari. Elle lui dclara tout net qu'elle ne voulait
pas que son mari restt prs de nous, qu'elle le renverrait et lui
laisserait,  elle, la charge. La femme, au premier moment, nia 
l'Impratrice la passion de son mari, et soutint que c'tait une
calomnie; mais Sa Majest Impriale, dans le temps qu'elle parlait  la
femme, avait envoy questionner la demoiselle. Celle-ci avoua tout, tout
rondement, ce qui rendit la femme furieuse contre son mari. Elle revint
chez elle et chanta pouille au mari. Celui-ci tomba  ses genoux, lui
demanda pardon, et se servit de tout l'ascendant qu'il avait sur elle
pour l'adoucir. La couve d'enfans qu'ils avaient servit  repltrer
leur intelligence, qui cependant ne fut gure plus sincre depuis.
Dsunis par amour, ils se lirent par intrt: la femme pardonna au
mari; elle s'en alla chez l'Impratrice et lui dit qu'elle avait tout
pardonn  son mari; qu'elle voulait rester avec lui pour l'amour de ses
enfans. Elle pria Sa Majest,  genoux, de ne pas renvoyer son mari
ignominieusement de la cour, disant que ce serait la dshonorer et
mettre le comble  son amertume; enfin elle se conduisit si bien dans
cette occasion, et avec tant de fermet et de gnrosit, et sa douleur
outre cela tait si relle, qu'elle dsarma la colre de l'Impratrice.
Elle fit plus, elle amena son mari devant Sa Majest Impriale, lui dit
bien ses vrits, et puis se mit avec lui aux genoux de l'Impratrice,
et la pria de pardonner  son mari en faveur d'elle et de ses six
enfans, dont il tait le pre. Toutes ces diffrentes scnes durrent
cinq  six jours, et nous apprenions presqu'heure par heure ce qui
s'tait pass, parceque nous tions moins guetts pendant cet
intervalle, et que tout le monde esprait voir renvoyer ces gens-l.
Mais l'issue ne rpondit point  l'attente qu'on s'en tait faite, car
il n'y eut que la demoiselle de renvoye chez son oncle, le
grand-marchal de la cour, Chpeleff, et les Tchoglokoff restrent,
moins glorieux cependant qu'ils n'avaient t jusqu'ici. On choisit le
jour o nous devions aller  Oranienbaum, et tandis que nous partions
d'un ct, on fit partir la demoiselle d'un autre.

A Oranienbaum nous logemes, cette anne-l, dans la ville,  droite et
 gauche du petit corps de logis. L'aventure de Gostilitza avait si bien
effray que dans toutes les maisons de la cour on fit examiner les
plafonds et les planchers, aprs quoi on rpara ceux qui en avaient
besoin.

Voici la vie que je menais  Oranienbaum. Je me levais  trois heures du
matin et m'habillais moi-mme de pied en cap en habit d'homme; un vieux
chasseur que j'avais m'attendait dj avec les fusils; il y avait un
esquif de pcheur tout prt au bord de la mer; nous traversions le
jardin  pied, le fusil sur l'paule; nous nous mettions, lui, moi, un
chien d'arrt et le pcheur qui nous menait, dans cet esquif, et
j'allais tirer des canards dans les roseaux qui bordent la mer des deux
cts du canal d'Oranienbaum, qui s'tend deux verstes dans la mer. Nous
doublions souvent ce canal, et par consquent nous tions quelquefois,
par un assez gros temps, en pleine mer sur cet esquif. Le grand-duc y
venait une heure ou deux aprs nous, parcequ' lui il fallait toujours
un djeuner et Dieu sait quoi qu'il trainat aprs lui. S'il nous
rencontrait, nous allions ensemble, si non chacun tirait et chassait de
son ct. A dix heures, et quelquefois plus tard, je rentrais et
m'habillais pour le dner. Aprs le dner on se reposait, et le soir le
grand-duc avait musique, ou bien nous courions  cheval. Ayant men
cette vie-l pendant huit jours environ, je me sentis fort chauffe et
la tte embarrasse. Je compris qu'il me fallait du repos et de la
dite. Pendant vingt-quatre heures je ne mangeai rien, ne bus que de
l'eau froide, et dormis, deux nuits, autant que je pus, aprs quoi je
repris le mme train de vie et me portai trs bien. Je me souviens que
je lisais alors les mmoires de Brantme, qui m'amusaient beaucoup.
Avant cela j'avais lu la Vie de Henri IV par Prifix.

Vers l'automne nous rentrmes en ville et l'on nous dit que nous irions
pendant l'hiver  Moscou. Mme Krouse vint me dire qu'il fallait
augmenter mon linge pour ce voyage. J'entrai dans le dtail de ce linge;
Mme Krouse prtendit m'amuser en faisant tailler le linge dans ma
chambre, afin, disait-elle, de m'instruire combien de chemises pouvaient
sortir d'une pice de toile. Cette instruction ou cet amusement dplut
apparemment  Mme Tchoglokoff, qui tait de plus mauvaise humeur
depuis l'infidlit dcouverte de son mari. Je ne sais ce qu'elle dit 
l'Impratrice, mais tant il y a qu'une aprs-midi elle vint me dire que
Sa Majest dispensait Mme Krouse de son service prs de moi, qu'elle
allait se retirer chez le chambellan Sievers, son beau-fils; et le
lendemain elle m'amena Mme Vladislava pour occuper sa place prs de
moi. C'tait une grande femme qui paraissait avoir bonne tournure, et
dont la physionomie spirituelle me revint assez au premier abord. Je
consultai mon oracle, Timothe Yvreinoff, sur ce choix. Il me dit que
cette femme, que je n'avais jamais vue auparavant, tait la belle-mre
du premier commis du comte Bestoujeff, le conseiller Pougovichnikoff;
qu'elle ne manquait ni d'esprit, ni de gat, mais qu'elle passait pour
tre trs artificieuse; qu'il fallait voir comment elle se conduirait et
surtout ne pas trop lui laisser voir de confiance. Elle s'appelait
Praskovia Nikitichna. Elle dbuta fort bien; elle tait sociable, aimait
 parler, parlait et contait avec esprit, savait  fond toutes les
anecdotes du temps pass et prsent, connaissait quatre ou cinq
gnrations de toutes les familles, avait la gnalogie des pres,
mres, grand'pres, grand'mres, et aeux paternels et maternels de tout
le monde trs prsente  la mmoire, et personne ne m'a plus mis au fait
qu'elle, de tout ce qui s'tait pass en Russie depuis cent ans.
L'esprit et la tournure de cette femme me revinrent assez, et quand je
m'ennuyais je la faisais jaser,  quoi elle se prtait toujours
volontiers. Je dcouvris sans peine qu'elle dsapprouvait trs souvent
les dits et les faits des Tchoglokoff; mais comme elle allait trs
souvent aussi dans les appartements de Sa Majest, et qu'on ne savait
pas du tout pourquoi, on tait sur ses gardes avec elle jusqu' un
certain point, ne sachant comment les actions ou les paroles les plus
innocentes pouvaient tre interprtes.

Du palais d't nous passmes au palais d'hiver. Ici on nous prsenta
Mme La Tour l'Annois, qui avait t prs de l'Impratrice dans sa
premire jeunesse et avait suivi la princesse Anna Ptrovna, fille aine
de Pierre I, lorsque celle-ci avait quitt la Russie, avec son poux le
duc de Holstein, lors du rgne de l'empereur Pierre II. Aprs la mort de
cette princesse, Mme L'Annois s'en tait retourne en France, et
prsentement elle tait revenue en Russie pour s'y fixer, ou bien aussi
pour s'en retourner aprs avoir obtenu de Sa Majest quelques grces.
Mme L'Annois esprait qu' titre d'ancienne connaissance, elle
rentrerait dans la faveur et la familiarit de l'Impratrice; mais elle
se trompa fort, tout le monde se ligua ensemble pour l'en exclure. Ds
les premiers jours de son arrive je prvis ce qui en arriverait, et
voici comment. Un soir qu'il y avait jeu dans l'appartement de
l'Impratrice, Sa Majest allait et venait d'une chambre  l'autre et ne
se fixait nulle part comme elle en avait la coutume. Mme L'Annois,
esprant apparemment lui faire la cour, la suivait partout o elle
allait. Mme Tchoglokoff, voyant cela, me dit: Voyez comme cette
femme suit partout l'Impratrice; mais cela ne durera pas longtemps, on
la dsaccoutumera bien vite de courir aprs elle. Je me le tins pour
dit, et rellement on commena par l'carter, et puis on la renvoya avec
des prsents en France.

Pendant cet hiver se fit la noce du comte Lestocq et de la demoiselle
Mengden, fille d'honneur de l'Impratrice. Sa Majest, avec toute la
cour, y assista, et elle fit l'honneur aux nouveaux maris d'aller chez
eux. On aurait dit qu'ils jouissaient de la plus grande faveur; mais un
ou deux mois aprs la chance tourna. Un soir que nous tions au jeu dans
l'appartement de l'Impratrice, j'y vis le comte Lestocq. Je m'approchai
de lui pour lui parler; il me dit  demi-voix: Ne m'approchez pas, je
suis un homme suspect. Je crus qu'il badinait, je lui demandai ce que
cela voulait dire. Il me rpondit: Je vous rpte trs srieusement de
ne pas m'approcher, parceque je suis un homme suspect, qu'il faut fuir.
Je vis qu'il avait l'air altr et qu'il tait extrmement rouge. Je le
crus ivre et je tournai d'un autre ct. Ceci se passait le vendredi. Le
dimanche matin, en me coiffant Timothe Yvreinoff me dit: Savez-vous
bien que cette nuit le comte Lestocq et sa femme ont t arrts et
conduits  la forteresse comme criminels d'tat. Personne ne savait
pourquoi, mais on apprit que le gnral Etienne Apraxine et Alexandre
Schouvaloff avaient t nomms commissaires pour cette affaire.

Le dpart de la cour pour Moscou fut fix au 16 Dcembre. Les
Czernicheffs avaient t transfrs  la forteresse dans une maison que
l'Impratrice avait, et qui s'appelait Smolnoy Dvor. L'ain des trois
frres enivrait quelquefois ses gardes, et puis allait se promener en
ville chez ses amis. Un jour une fille de garderobe, finnoise, que
j'avais, et qui tait promise  un domestique de la cour, parent de
Yvreinoff, vint m'apporter une lettre d'Andr Czernicheff, dans
laquelle il me priait de diverses choses. Cette fille l'avait vu chez
son futur, o ils avaient pass la soire ensemble. Je ne savais o
fourrer cette lettre quand je la reus. Je ne voulais pas la brler pour
me souvenir de ce dont il me priait. Il y avait fort longtemps que
j'avais eu dfense d'crire mme  ma mre. Par cette fille je fis
l'emplette d'une plume d'argent et d'une critoire. Pendant le jour
j'avais la lettre dans ma poche; quand je me dshabillais je la fourrais
sous ma jarretire dans mon bas, et avant de me coucher je la tirais de
l et la mettais dans ma manche. Enfin je rpondis; je lui envoyai ce
qu'il avait dsir par le mme canal auquel il avait confi sa lettre,
et je choisis un moment propice pour brler cette lettre qui me donnait
de si grandes sollicitudes.

A la moiti de dcembre nous partmes pour Moscou. Nous tions, le
grand-duc et moi, dans un grand traneau, les cavaliers de service sur
le devant. Le grand-duc allait pendant le jour se mettre dans un
traneau de ville avec Tchoglokoff, et moi je restais dans le grand
traneau que nous ne fermions jamais, et je faisais conversation avec
ceux qui taient assis sur le devant. Je me souviens que le chambellan
prince Alexandre Jourivitch Troubetzkoy me conta pendant ce temps comme
quoi le comte Lestocq, prisonnier  la forteresse, les onze premiers
jours de sa dtention avait voulu se laisser mourir de faim, mais qu'on
l'avait oblig  prendre de la nourriture. Il avait t accus d'avoir
pris 1,000 roubles du roi de Prusse pour appuyer ses intrts, et
d'avoir empoisonn un nomm Oettinger qui aurait pu dposer contre lui.
On lui donna la question, aprs quoi il fut exil en Sibrie.

Dans ce voyage l'Impratrice nous devana  Tver, et comme on prit pour
sa suite les chevaux et les provisions qui taient prpars pour nous,
nous restmes vingt-quatre heures  Tver sans chevaux et sans
nourriture. Nous avions grand faim. Vers le soir Tchoglokoff nous fit
avoir un sterlette rti, qui nous parut dlicieux. Nous partmes pendant
la nuit, et arrivmes  Moscou deux ou trois jours avant nol. La
premire nouvelle que nous y apprmes fut que le chambellan de notre
cour, le prince Alex. Mich. Galitzine, avait reu au moment de notre
dpart de Ptersbourg ordre de se rendre  Hambourg comme ministre de
Russie, avec 4,000 roubles d'appointements. Ceci fut regard de rechef
comme un exil de plus. Sa belle-soeur, la princesse Gagarine, qui
tait prs de moi, en pleura beaucoup, et nous le regrettions tous.

Nous occupions  Moscou les appartements que j'y avais eus avec ma mre,
en 1744. Pour aller  la grande glise de la cour il fallait faire en
carrosse le tour de la maison. Le jour de nol,  l'heure de la messe,
nous allions nous mettre en carrosse et tions dj sur le perron de
l'escalier  cet effet, par une gele de 29 dgrs, lorsqu'on vint nous
dire de la part de l'Impratrice, qu'elle nous dispensait d'aller  la
messe ce jour-l,  cause du froid excessif qu'il faisait; il est vrai
qu'il pinait le nez. Je fus oblige de rester dans ma chambre le
premier temps de mon sjour  Moscou,  cause de l'excessive quantit de
boutons qui m'taient venus au visage. Je mourais de peur de rester
couperose. Je fis venir le mdecin Borhave, qui me donna des calmants
et tout plein de choses pour chasser les boutons du visage. A la fin
quand rien ne fit effet, il me dit un jour: Je m'en vais vous donner ce
qui les chasse. Il tira de sa poche un petit flacon d'huile de Falk, et
me dit d'en mettre une goutte dans une tasse d'eau et de me laver le
visage avec cela de temps en temps, comme par exemple tous les huit
jours. Rellement l'huile de Falk me nettoya le visage, et au bout d'une
dizaine de jours je pus paratre. Peu de temps aprs notre arrive 
Moscou (1749), Mme Vladislava vint me dire que l'Impratrice avait
ordonn de faire au plus tt les noces de ma fille de garderobe
finnoise. La seule raison pour laquelle vraisemblablement on htait ses
noces, tait apparemment que j'avais marqu quelque prdilection pour
cette fille, qui tait une grosse rjouie qui par-ci par-l me faisait
rire en contrefaisant tout le monde et notamment fort plaisamment Mme
Tchoglokoff. On la maria donc, et il n'en fut plus question.

Au milieu du carnaval, durant lequel il n'y eut aucun amusement ni
divertissement quelconque, l'Impratrice se trouva incommode d'une
forte colique qui parut devenir trs srieuse. Mme Vladislava et
Timothe Yvreinoff me vinrent chuchoter cela  l'oreille, me priant
instamment de ne dire  personne qu'ils m'en avaient parl. Sans les
nommer j'en avertis le grand-duc, ce qui le mit fort en l'air. Un matin
Yvreinoff vint me dire que le chancelier Bestoujeff et le gnral
Apraxine avaient pass cette nuit dans l'appartement de M. et Mme
Tchoglokoff, ce qui donnait lieu  croire que l'Impratrice tait fort
mal. Tchoglokoff et sa femme taient plus refrogns que jamais, venaient
chez nous, y dnaient, soupaient, mais ne lchaient pas un mot de cette
maladie. Nous n'en parlions pas non plus, ni n'osions par consquent
envoyer demander comment Sa Majest se portait, parceque l'on aurait
d'abord demand: Comment, par o, par qui savez-vous qu'elle est
malade? et ceux qui auraient t nomms, ou mme souponns, auraient,
pour sr, t renvoys ou exils, ou mme envoys  la chancellerie
secrte, inquisition d'tat, qu'on craignait plus que le feu. Enfin
quand Sa Majest, au bout de dix jours, se porta mieux, il y eut  la
cour une noce d'une de ses demoiselles d'honneur. A table je me trouvai
assise a ct de la comtesse Schouvaloff favorite de l'Impratrice. Elle
me conta que Sa Majest tait encore si faible de la terrible maladie
qu'elle venait d'avoir, qu'elle avait coiff la promise de ses diamants
(honneur qu'elle faisait  toutes ses demoiselles d'honneur) assise sur
son lit, les pieds seulement hors du lit, et que pour cela elle n'avait
pas paru au festin de la noce. Comme la comtesse Schouvaloff me parlait
la premire de cette maladie, je lui tmoignai la peine que m'avait fait
son tat et la part que j'y prenais. Elle me dit que Sa Majest
apprendrait avec satisfaction ma manire de penser  cet gard. Le
surlendemain de ce jour Mme Tchoglokoff vint, le matin, dans ma
chambre, et me dit, en prsence de Mme Vladislava, que l'Impratrice
tait fort irrite contre le grand-duc et moi,  cause du peu d'intrt
que nous avions marqu prendre  sa maladie, qui tait all jusque l
que nous n'avions pas mme envoy demander une seule fois comment elle
se portait. Je dis  Mme Tchoglokoff que je m'en rapportais 
elle-mme; que ni elle ni son mari ne nous avaient dit un seul mot de la
maladie de Sa Majest; que n'en sachant rien, nous n'avions pu tmoigner
la part que nous y prenions. Elle me rpondit: Comment pouvez-vous dire
que vous n'en saviez rien? la comtesse Schouvaloff a dit  Sa Majest
que vous aviez parl avec elle,  table, de cette maladie. Je lui
rpondis: Il est vrai que je lui en ai parl, parcequ'elle m'a dit que
Sa Majest tait encore faible et ne pouvait sortir, et alors je lui ai
demand des dtails sur la maladie. Mme Tchoglokoff s'en alla en
grognant, et Mme Vladislava me dit: qu'il tait bien trange de
chercher querelle aux gens pour une chose qu'ils ignorent, que puisque
les Tchoglokoff seuls taient en droit de dire, s'ils n'avaient pas dit
c'tait leur faute, et pas la ntre, si nous avions manqu par cause
d'ignorance. Quelque temps aprs,  un jour de cour, l'Impratrice
s'approcha de moi, et je trouvai un moment favorable pour lui dire que
ni Tchoglokoff ni sa femme ne nous avaient point avertis de sa maladie,
et que par l nous avions t hors d'tat de lui marquer la part que
nous y avions prise. Elle reut ceci fort bien, et il me parut que le
crdit de ces gens-l diminuait.

La premire semaine du carme, M. Tchoglokoff voulut faire ses
dvotions. Il se confessa, mais le confesseur de l'Impratrice lui
dfendit de communier. Toute la cour disait que c'tait par ordre de Sa
Majest Impriale,  cause de son aventure avec Melle Kocheleff.
Pendant une partie de notre sjour  Moscou, M. Tchoglokoff parut tre
intimement li avec le chancelier comte Bestoujeff et avec l'me damne
de celui-ci, le gnral Etienne Apraxine. Il tait continuellement avec
eux, et,  l'entendre parler, on aurait dit qu'il tait le conseiller
intime du comte Bestoujeff, ce qui cependant ne pouvait tre en effet,
parceque Bestoujeff avait infiniment trop d'esprit pour se laisser
conseiller par un sot aussi arrogant que l'tait Tchoglokoff. Mais vers
la moiti  peu prs de notre sjour  Moscou, cette extrme intimit
cessa tout d'un coup, je ne sais pas trop pourquoi, et il devint
l'ennemi jur de ceux dans l'intimit desquels il avait vcu peu
auparavant.

Peu aprs mon arrive  Moscou, je me mis, par ennui,  lire l'Histoire
d'Allemagne par le pre Barre, chanoine de Ste Genevive, 9 tomes in
quarto. Tous les huit jours j'en finissais un, aprs quoi je lus les
OEuvres de Platon. Mes chambres donnaient sur la rue, le double en
tait occup par le grand-duc; ses fentres donnaient sur une petite
cour. J'tais  lire dans ma chambre; une fille de chambre ordinairement
y entrait et s'y tenait debout tant qu'elle voulait, puis sortait, et
une autre prenait sa place quand elle le jugeait  propos. Je fis sentir
 Mme Vladislava que cela n'tait bon  rien qu' incommoder, et que
d'ailleurs j'avais beaucoup  souffrir de la proximit des appartements
du grand-duc et de ce qui s'y passait, dont elle-mme souffrait autant
que moi, parcequ'elle occupait un petit cabinet qui faisait prcisment
le bout de mes appartements, et elle consentit  dispenser les filles de
chambre de cette espce d'tiquette. Voici ce qui nous faisait souffrir,
le matin, le jour, et trs avant dans la nuit. Le grand-duc, avec une
persvrance rare, dressait une meute de chiens  grands coups de fouet,
et, en criant comme les chasseurs, il faisait aller d'un bout de ses
deux chambres (car il n'en avait pas plus)  l'autre. Ceux de ses chiens
qui se fatiguaient ou dtachaient taient chtis rigoureusement, ce qui
les faisait crier encore plus fort. Quand enfin il se lassait de cet
exercice dtestable pour les oreilles et le repos de ses voisins, il
prenait un violon dont il rclait fort mal et avec une violence
extraordinaire, en se promenant par les chambres, aprs quoi
recommenait l'ducation de la meute et les chtiments, qui en vrit me
paraissaient cruels. Entendant un jour un pauvre chien crier
terriblement et fort longtemps, j'ouvris la porte de ma chambre 
coucher o j'tais assise, et qui tait attenante  celle o se passait
la scne, et je vis qu'il tenait un de ses chiens en l'air par le
collier et qu'un garon, kalmouck de naissance, qu'il avait, tenait le
mme chien par la queue (c'tait un pauvre petit charlot de la race
anglaise), et avec le gros manche d'un fouet le grand-duc battait ce
chien de toute sa force. Je me mis  intercder pour cette pauvre bte,
mais cela fit redoubler les coups. Ne pouvant supporter ce spectacle qui
me parut cruel, je me retirai, les larmes aux yeux, dans ma chambre. En
gnral les larmes et les cris, au lieu de faire piti au grand-duc, le
mettaient en colre. La piti tait un sentiment pnible et mme
insupportable  son me.

Vers ce temps-l mon valet de chambre Timothe Yvreinoff me remit une
lettre de son ancien camarade Andr Czernicheff, qu'on avait enfin remis
en libert, et qui passait prs de Moscou, pour s'en aller au rgiment
dans lequel il avait t plac comme lieutenant. J'en usai avec cette
lettre comme avec la prcdente; je lui envoyai tout ce qu'il me
demandait, et n'en dis mot ni au grand-duc ni  me qui vive.

Au printemps l'Impratrice nous fit venir  Prova, o nous passmes
quelques jours avec elle chez le comte Razoumowsky. Le grand-duc et M.
Tchoglokoff couraient presque tous les jours les bois avec le matre de
la maison. Moi, je lisais dans ma chambre, ou bien aussi Mme
Tchoglokoff, quand elle ne jouait pas, venait me tenir compagnie par
ennui. Elle se plaignait beaucoup de celui qui rgnait dans cet endroit
et des chasses continuelles de son mari, qui tait devenu chasseur
passionn, depuis qu' Moscou on lui avait donn un fort beau levrier
anglais. J'appris par d'autres que son mari servait de rise  tous les
autres chasseurs, et qu'il s'imaginait, et qu'on lui faisait accroire
que sa Circe (c'est ainsi que s'appelait sa chienne) attrapait tous les
livres qu'on prenait. En gnral M. Tchoglokoff tait trs port 
croire que tout ce qui lui appartenait tait d'une beaut ou bont rare;
sa femme, ses enfans, ses domestiques, sa maison, sa table, ses chevaux,
ses chiens, tout ce qui lui appartenait, quoique tout futtrs mdiocre,
participait  son amour-propre, mais comme lui appartenant devenait
chose incomparable  ses yeux.

Il me prit un jour,  Prova, un si grand mal de tte, comme je ne me
souviens pas d'en avoir eu de pareil de ma vie. L'excessive douleur me
donna un violent mal de coeur. Je vomis  diffrentes reprises, et
chaque pas qu'on faisait dans ma chambre augmentait mon mal. Je restai
presque vingt-quatre heures dans cet tat, et enfin je m'endormis. Le
lendemain je ne sentais que de la faiblesse. Mme Tchoglokoff eut tout
le soin possible de moi pendant ce violent accs. En gnral toutes les
gens que la malveillance assurment la plus marque plaait autour de
moi, dans fort peu de temps prenaient pour moi une bienveillance
involontaire, et quand ils n'taient ni souffls ni de nouveau excits,
ils agissaient contre les principes de ceux qui les avaient employs, et
se laissaient aller souvent  l'inclination qui les entranait vers moi,
ou plutt  l'intrt que je leur inspirais. Ils ne me trouvaient jamais
boudeuse ni hargneuse, mais toujours porte  me prter  la plus petite
avance de leur part. En tout ceci mon humeur gaie me servait beaucoup,
car tous ces argus souvent taient amuss des propos que je leur tenais,
et se dridaient peu--peu malgr eux.

Il prit un nouvel accs de colique  Sa Majest  Prova. Elle se fit
transporter  Moscou, et nous allmes pas--pas au palais qui n'est qu'
quatre verstes de l. Cet accs n'eut aucune suite, et peu de temps
aprs Sa Majest alla en plrinage au couvent de Trotza. Elle voulait
faire ces soixante verstes  pied, et  cet effet elle alla  la maison
de Pokrovsko. On nous fit prendre le chemin de Trotza, et nous allmes
nous tablir  onze verstes de Moscou sur ce chemin,  une fort petite
maison de campagne qui appartenait  Mme Tchoglokoff, et se nommait
Rajova. Pour tout logement il y avait une petite salle au milieu de la
maison, et de chaque ct deux fort petites chambres. On mit des tentes
autour de la maison, o toute notre suite fut place. Le grand-duc en
avait une. J'occupais une des petites chambres; Mme Vladislava, une
autre; les Tchoglokoff taient dans les autres. Nous dnions dans la
salle. L'Impratrice faisait trois  quatre verstes  pied, puis se
reposait quelques jours. Ce voyage dura presque tout l't. Nous allions
 la chasse toutes les aprs-dners.

Quand Sa Majest parvint jusqu' Taininska, qui est  peu prs vis--vis
de Rajova, de l'autre ct du grand chemin du couvent de Trotza, le
Hetman, comte Razoumowsky, frre pun du favori et qui demeurait dans
sa campagne de Pokrovskoj, sur le chemin de Ptersbourg, de l'autre
ct de Moscou, s'avisa de venir tous les jours chez nous  Rajova. Il
tait fort gai et -peu-prs de notre ge. Nous l'aimions beaucoup.
Comme frre du favori, M. et Mme Tchoglokoff le recevaient volontiers
dans leur maison. Son assiduit continua tout l't, et nous le voyions
toujours venir avec beaucoup de plaisir. Il dnait et soupait avec nous,
et aprs souper il s'en allait de rechef  sa terre; par consquent il
faisait quarante ou cinquante verstes tous les jours. Une vingtaine
d'annes plus tard il me prit fantaisie de lui demander ce qui, dans ce
temps l, l'avait pu porter ainsi  venir partager l'ennui et
l'insipidit de notre sjour  Rajova, tandis que sa propre maison
fourmillait tous les jours de toute la meilleure compagnie qui se
trouvt  Moscou. Il me rpondit sans hsiter: L'amour.--Mais, mon
Dieu, lui dis-je, de qui pouviez-vous tre amoureux chez nous?--De
qui! me dit-il, de vous. Je partis d'un grand clat de rire, car de
ma vie je ne m'en serais doute. D'ailleurs il tait mari, depuis
plusieurs annes,  une riche hritire de la maison Narichkine, que
l'Impratrice lui avait fait pouser, un peu malgr lui  la vrit,
mais avec laquelle il paraissait bien vivre; d'ailleurs il tait connu
que toutes les plus jolies femmes de la cour et de la ville se
l'arrachaient; et rellement il tait bel homme, d'une humeur originale,
trs agrable, et il avait sans comparaison plus d'esprit que son frre,
qui d'un autre ct l'galait en beaut, mais le surpassait en
gnrosit et bienfaisance. Ces deux frres-l taient la famille de
favoris la plus aime que j'aie jamais vue.

Vers la St Pierre l'Impratrice nous envoya dire de la venir joindre 
Bratovchina. Nous nous y rendmes tout de suite. Comme tout le printemps
et partie de l't j'avais t  la chasse ou continuellement  l'air,
la maison de Rajova tant si petite que nous passions la plus grande
partie du jour dans le bois qui l'entoure, j'arrivai  Bratovchina
excessivement rouge et hle. L'Impratrice, en me voyant, se rcria sur
ma rougeur, et me dit qu'elle m'enverrait un lavage pour faire passer
mon hle. Effectivement elle m'envoya tout de suite une fiole dans
laquelle il y avait une liqueur compose de citron, de blanc d'oeuf et
d'eau de vie de France. Elle ordonna que mes femmes de chambre
apprissent la composition et la proportion qu'il fallait y mettre. Au
bout de quelques jours mon hle passa, et depuis je m'en suis servie et
l'ai donn  plusieurs personnes pour en faire usage en pareil cas.
Quand la peau est chauffe, je ne connais pas de meilleur remde. Cela
est bon encore contre ce qu'on appelle en russe [cyrillique: Lishai][H]
et dont je ne me souviens pas dans ce moment la dnomination en
franais, et qui n'est autre qu'un chauffement qui fait gercer la peau.

Nous passmes la St Pierre au couvent de Trotza, et comme il n'y avait
rien l'aprs-dner du mme jour  quoi le grand-duc pt s'occuper, il
s'avisa de faire un bal dans sa chambre, o cependant il n'y avait que
lui, deux de ses valets de chambre, et deux femmes que j'avais avec moi,
dont l'une avait pass cinquante ans. Du couvent Sa Majest passa 
Taninsko, et nous de rechef  Rajova, o nous menmes la mme vie.
Nous y restmes jusqu' la mi-aot que l'Impratrice fit un voyage 
Sophino, endroit situ  soixante ou soixante-dix verstes de Moscou.
Nous y campions. Le lendemain de notre arrive dans cet endroit nous
allmes dans sa tente. Nous la trouvmes qui grondait l'homme qui avait
la rgie de cette terre. Elle y tait alle pour la chasse, et n'y avait
pas trouv de livres. Cet homme tait ple et tremblant, et il n'y
avait pas d'injures qu'elle ne lui dt: rellement elle tait furieuse.
Nous voyant arriver pour lui baiser la main, elle nous embrassa comme 
l'ordinaire, puis continua  gronder son homme. Dans sa colre elle
lanait des traits sur qui elle en voulait. Elle amenait cela par
degrs, et la volubilit des paroles tait grande. Elle se mit  dire,
entr'autres choses, qu'elle s'entendait parfaitement bien en rgie de
terre; que le rgne de l'Impratrice Anne lui avait appris cela;
qu'ayant eu peu, elle se gardait de dpenser; que si elle avait fait des
dettes, elle aurait craint de se damner; que si elle tait morte alors
avec des dettes, personne ne les aurait payes, que son me serait alle
en enfer, ce qu'elle ne voulait pas; que pour cela,  la maison, et
quand elle n'y tait pas oblige, elle portait des habits fort simples,
le dessus en taffetas blanc et le dessous de grisette noire, avec quoi
elle faisait conomie, et qu'elle avait garde de mettre des robes riches
 la campagne ou en voyage. Or ceci me regardait, j'avais une robe lilas
et argent; je me le tins pour dit. Cette dissertation, car c'en tait
une, car personne ne disait mot, la voyant rouge et tincelante de
colre, dura bien trois quarts d'heure. Enfin un fou qu'elle avait,
nomm Aksakoff, la fit finir. Il entra et lui apporta un petit porc-pic
qu'il lui prsenta dans son chapeau. Elle s'approcha de lui pour le
regarder, et, ds qu'elle l'eut vu, elle jeta un cri perant, dit qu'il
ressemblait  une souris, et s'enfuit  toutes jambes dans l'intrieur
de sa tente, car elle craignait mortellement les souris. Nous ne la
revmes plus; elle dna chez elle. L'aprs-dner elle alla  la chasse,
prit le grand-duc avec elle, et moi j'eus ordre de m'en retourner avec
Mme Tchoglokoff  Moscou, o le grand-duc revint quelques heures
aprs moi, la chasse ayant t courte, le vent tant trs fort ce
jour-l.

Un jour de dimanche l'Impratrice nous fit venir  Taninsko, de Rajova
o nous tions retourns, et nous emes l'honneur d'y dner avec Sa
Majest  table. Elle tait seule au bout de la table, le grand-duc  sa
droite, moi  sa gauche, vis--vis de lui; prs du grand-duc le marchal
Boutourline, prs de moi la comtesse Schouvaloff. La table tait fort
longue et troite. Le grand-duc, ainsi assis entre l'Impratrice et le
marchal Boutourline, se grisa si fort,  l'aide de ce marchal qui ne
hassait pas la boisson, qu'il passa toute mesure, ne savait plus ce
qu'il disait ni faisait, balbutiait de la langue, et faisait si peu de
plaisir que les larmes m'en vinrent  l'oeil,  moi qui cachais et
palliais alors autant que je pouvais ce qu'il y avait de rprhensible
en lui. L'Impratrice me sut gr de ma sensibilit et se leva de table
plus tt qu' l'ordinaire. Son Altesse Impriale devait aller
l'aprs-dner  la chasse avec le comte Razoumowski; mais il resta 
Taninsko, et moi je retournai  Rajova. Chemin faisant il me prit un
horrible mal de dents. Le temps commenait  devenir froid et humide, et
il n'y avait qu' peine le couvert  Rajova. Le frre de Mme
Tchoglokoff, le comte Hendricoff, qui tait chambellan de service auprs
de moi, proposa  sa soeur de me gurir sur le champ. Elle m'en parla.
Je consentis  prouver son remde, qui ne paraissait rien du tout, ou
plutt un charlatanisme parfait. Il alla tout de suite dans l'autre
chambre, et en rapporta un fort petit rouleau de papier qu'il me dit de
mcher avec la dent malade. A peine eus-je fait ce qu'il m'avait dit,
que les douleurs de ma dent malade devinrent si vives que je fus oblige
de me mettre au lit. Il me prit une forte fivre, avec une telle chaleur
que je commenais  battre la campagne. Mme Tchoglokoff, effraye de
mon tat et l'attribuant au remde de son frre, lui chanta pouille.
Elle ne quitta pas mon lit pendant la nuit; elle envoya dire 
l'Impratrice que sa maison de Rajova n'tait aucunement propre pour
quelqu'un qui tait aussi gravement malade comme je lui paraissais, et
se donna tant de mouvement que le lendemain on me ramena  Moscou, trs
malade. Je fus dix ou douze jours au lit, et la douleur de dents me
reprenait chaque aprs-dner  la mme heure.

Au commencement de septembre l'Impratrice s'en alla au couvent de
Voskressensky, o nous emes ordre de nous rendre pour le jour de son
nom. Ce jour-l elle dclara pour gentilhomme de la chambre M. Ivan
Ivanowitch Schouvaloff. Ceci fit un vnement  la cour. Tout le monde
se disait  l'oreille que c'tait un nouveau favori. Je me rjouissais
de son lvation, parcequ'tant page, je l'avais distingu comme un
personnage qui promettait par son application: on le trouvait toujours
un livre  la main.

Revenue de cette excursion, je tombai malade d'un mal de gorge avec une
forte fivre. L'Impratrice vint me voir pendant cette maladie. A peine
commenais-je  me rtablir, et tant trs faible encore, Sa Majest me
fit ordonner par Mme Tchoglokoff d'assister  la noce et coiffer la
nice de la comtesse Roumianzoff, qui se mariait  M. Alexandre
Narichkine, qui en suite fut grand-chanson. Mme Tchoglokoff, qui
voyait qu' peine j'tais convalescente, fut un peu peine en me faisant
ce compliment, qui ne me fit pas beaucoup de plaisir, parceque je voyais
clairement qu'on se souciait fort peu de ma sant et peut-tre de ma
vie. J'en parlai sur ce ton-l  Mme Vladislava, qui me parut, de
mme que moi, trs peu difie de cet ordre sign sans gard ni
mnagement. Je ramassai mes forces, et le jour fix on amena la promise
dans ma chambre. Je la coiffai de mes diamants, et quand cela fut fait
on la mena  l'glise de la cour pour la marier. Pour moi on me fit
aller, en compagnie de Mme Tchoglokoff et de ma cour  moi, dans la
maison de Narichkine. Or nous logions  Moscou dans le palais au bout de
la Sloboda allemande. Pour aller  la maison des Narichkine il fallait
passer tout Moscou, faire au moins sept verstes. C'tait au mois
d'octobre, vers les neuf heures du soir. Il gelait  pierre fendre, et
le verglas tait tel qu'on ne pouvait aller autrement qu' trs petits
pas. Je fus au moins deux heures et demie en chemin en allant, et autant
en revenant, et il n'y eut ni un seul homme ni un seul cheval de ma
suite qui ne ft une ou plusieurs chutes. Enfin, parvenus  l'glise de
Kasansky, qui tait proche de la porte dite Trotzkaja, nous trouvmes
un autre embarras. Dans cette glise on mariait,  cette heure mme, la
soeur de Ivan Ivanowitch Schouvaloff, qui avait t coiffe par
l'Impratrice tandis que je coiffais Melle Roumianzoff, et tout
l'embarras des voitures se trouvait  cette porte. Nous nous arrtions 
chaque pas, puis les chutes recommenaient, aucun cheval n'tant ferr 
glace. Enfin nous arrivmes, non pas seulement de la meilleure humeur du
monde. Nous attendmes trs longtemps les nouveaux maris, aux quels il
arriva  peu-prs les mmes accidents qu' nous. Le grand-duc
accompagnait le jeune mari. Puis on attendit encore l'Impratrice.
Enfin on se mit  table. Aprs le souper on fit quelques tours de danse
de crmonie dans l'antichambre, puis on nous dit de mener les nouveaux
maris dans leurs appartements. A cet effet il fallait passer par
plusieurs corridors assez froids, monter quelques escaliers qui ne
l'taient pas moins, puis passer par de longues galeries construites de
planches humides,  la hte, et d'o l'eau dcoulait de toutes parts.
Enfin, parvenus aux appartements, on s'assit  une table couverte d'un
dessert: on n'y resta que pour porter la sant des nouveaux maris; puis
on conduisit la nouvelle marie  la chambre  coucher, et nous nous en
allmes pour revenir  la maison. Le lendemain soir il fallait y
retourner. Qui l'et cru? cette bagarre, au lieu de nuire  ma sant,
n'empcha aucunement ma reconvalescence: le lendemain je me portais
mieux que la veille.

Au commencement de l'hiver je vis le grand-duc dans une grande
inquitude. Je ne savais ce que c'tait. Il ne dressait plus sa meute.
Il venait vingt fois par jour dans ma chambre, avait l'air trs pein,
tait rveur et distrait. Il s'acheta des livres allemands; mais quels
livres! Une partie consistait dans des livres de prires luthriens, et
l'autre dans l'histoire et le procs juridique de quelques voleurs de
grands chemins, qui avaient t pendus ou rous. Il lisait cela
tour--tour, quand il ne jouait pas du violon. Comme il ne gardait pas
longtemps sur le coeur communment ce qui lui cuisait, et qu'il
n'avait que moi  qui il le pouvait conter, j'attendis patiemment ce
qu'il m'en dirait.

Enfin un jour il me dcouvrit ce qui le tourmentait. Je trouvai que la
chose tait infiniment plus grave que je ne l'avais suppos. Pendant
l't presqu'entier, du moins pendant le sjour  Rajova, sur le chemin
du couvent de Trotza, je n'avais quasi vu le grand-duc qu' table et
au lit. Il y venait aprs que j'tais endormie, et s'en allait avant que
je fusse rveille; le reste du temps s'tait pass quasi  la chasse ou
 des prparatifs de chasse. Tchoglokoff avait obtenu, sous prtexte
d'amuser le grand-duc, deux meutes du grand-veneur, l'une de chiens et
chasseurs russes, l'autre de chiens franais ou allemands. A celle-ci
taient attachs un vieux piqueur franais, un garon courlandais et un
allemand. Comme M. Tchoglokoff s'tait empar de la direction de la
meute russe, le grand-duc prit sur lui la direction de la meute
trangre, dont l'autre ne se souciait pas du tout. Chacun d'eux entrait
dans les plus menus dtails de tout ce qui regardait sa partie. Par
consquent le grand-duc allait lui-mme continuellement au chenil de la
meute, ou bien aussi les chasseurs venaient chez lui l'entretenir de
l'tat de la meute, de ses faits et besoins. Enfin, s'il faut parler
net, il se faufila avec ces gens, collationnait et buvait avec eux  la
chasse, et tait toujours au milieu d'eux. Le rgiment de Boutirsky se
trouvait alors  Moscou. Dans ce rgiment il y avait alors un lieutenant
nomm Yakoff Batourine, perdu de dettes, joueur et reconnu pour un trs
mauvais sujet, d'ailleurs homme fort dtermin. J'ignore par quel hasard
ou comment cet homme fit connaissance avec les chasseurs de la meute
franaise du grand-duc; mais je crois que les uns et les autres avaient
leur quartier dans ou prs le village de Moutistcha ou Alexwsky.
Enfin tant il y a que les chasseurs du grand-duc lui dirent qu'il y
avait un lieutenant du rgiment de Boutirsky qui marquait un grand
attachement  Son Altesse Impriale et qui disait que tout le rgiment
pensait de mme. Le grand-duc couta ce rcit avec complaisance, voulut
savoir des dtails sur le rgiment par ces chasseurs. On lui rapporta
beaucoup de mal des chefs, et beaucoup de bien des subalternes.
Batourine enfin, toujours par les chasseurs, demanda d'tre prsent au
grand-duc,  la chasse. A ceci, au commencement, le grand-duc ne se
prta pas tout--fait, mais  la suite il y consentit. De fil en
aiguille le grand-duc tant un jour  la chasse, Batourine se trouva
dans un lieu cart. Batourine lui dit, en le voyant et se jetant  ses
genoux, qu'il jurait qu'il ne reconnaissait d'autre matre que lui et
ferait tout ce qu'il lui ordonnerait. Le grand-duc me dit qu'en
entendant profrer ce serment il s'effraya de cela, donna des deux  son
cheval et laissa l'autre  genoux dans le bois, et que les chasseurs,
qui l'avaient prcd, n'avaient pas entendu ce que l'autre avait dit.
Le grand-duc prtendait qu'il n'avait pas eu avec cet homme d'autre
connexion, et qu'il avait mme averti les chasseurs de bien prendre
garde que cet homme ne leur portt malheur. Ses inquitudes prsentes
provenaient de ce que les chasseurs lui taient venus dire que Batourine
avait t arrt et transfr  Probrajensko, o tait la
chancellerie secrte qui connaissait les crimes d'Etat. Son Altesse
Impriale tremblait pour les chasseurs et craignait fort d'tre
compromis. Pour ce qui regarde les chasseurs, ses craintes se tournrent
bientt en ralit, car il apprit peu de jours aprs qu'ils avaient t
arrts et mens  Probrajensko. Je tchais de diminuer ses angoisses
en lui reprsentant que si rellement il n'tait entr dans aucun
pourparler autre que ce qu'il avait fait, il me paraissait tout au plus
une imprudence de s'tre faufil en aussi mauvaise compagnie. Je ne
saurais dire s'il me disait la vrit. J'ai lieu de croire qu'il
diminuait ce qu'il pourrait y avoir eu de pourparlers peut-tre, car 
moi-mme sur cette affaire il ne parlait que par paroles coupes et
comme malgr lui: cependant l'excessive peur qu'il avait pouvait aussi
produire le mme effet sur lui. Peu de temps aprs il vint me dire que
quelques chasseurs avaient t remis en libert, mais avec ordre d'tre
renvoys au-del de la frontire, et qu'ils lui avaient fait dire qu'ils
n'avaient pas nomm son nom, de quoi il sautait de joie. Le calme se
remit dans son esprit, et il ne fut plus question de cette affaire. Pour
J. Batourine il fut trouv trs coupable. Je n'ai ni lu, ni vu depuis
son affaire, mais j'ai su qu'il ne mditait pas moins que de tuer
l'Impratrice, de mettre le feu au palais, et de porter, par cette
horreur et dans cette bagarre, le grand-duc au trne. Il fut condamn,
aprs avoir reu la question,  passer le reste de ses jours 
Schlusselbourg, enferm dans cette forteresse. De mon rgne, ayant voulu
forcer sa prison, il a t envoy  Kamtchatka, d'o il s'est enfui avec
Benjousky, et a t tu en pillant, chemin faisant, l'le Formose dans
la mer pacifique.

Le 15 dcembre nous partmes de Moscou pour Ptersbourg. Nous allions
jour et nuit en traneau dcouvert. A la moiti du chemin il me prit de
nouveau un violent mal de dents. Malgr cela le grand-duc ne consentit
pas  fermer le traneau. Avec peine consentit-il que je tirasse un peu
le rideau du traneau, afin de me garantir d'un vent froid et humide qui
me donnait dans le visage. Enfin nous arrivmes  Zarsko-Slo, o
l'Impratrice tait dj, nous ayant dpass le long du chemin, comme
elle en avait la coutume. Ds que j'eus mis pied  terre, j'entrai dans
l'appartement qui nous tait destin, et j'envoyai chercher le mdecin
de Sa Majest, Borhave, le neveu du fameux, et je le priai de me faire
arracher cette dent qui me tourmentait depuis quatre  cinq mois. Il n'y
consentit qu'avec peine, mais je le voulais absolument. Enfin il fit
chercher Gyon, mon chirurgien; je m'assis par terre, Borhave d'un ct,
Tchoglokoff de l'autre, et Gyon me tira cette dent. Mais au moment qu'il
me la tira, mes yeux, mon nez, ma bouche devinrent des fontaines, dont
il sortait, par la bouche le sang, par le nez et par les yeux dcoulait
de l'eau. Alors Borhave, qui avait beaucoup de justesse dans l'esprit,
s'cria: Le maladroit! et s'tant fait donner la dent, il dit: C'est
ce que je craignais, et pourquoi je ne voulais pas qu'elle ft
arrache. Gyon, en arrachant la dent, avait emport un morceau de la
mchoire d'en bas,  laquelle la dent avait t attache. L'Impratrice
vint  la porte de ma chambre au moment o ceci s'y passait. On me dit
aprs qu'elle y fut sensible jusqu'aux larmes. On me coucha. Je souffris
beaucoup pendant plus de quatre semaines, mme en ville, o malgr cela
nous allmes le lendemain, toujours en traneaux ouverts. Je ne sortis
de ma chambre qu' la moiti de janvier 1750, parceque sur le bas de la
joue j'avais les cinq doigts de M. Gyon imprims en taches bleues et
jaunes. Le premier jour de l'an de cette anne, voulant me coiffer, je
vis le garon perruquier, kalmouck de nation et que j'avais fait lever,
excessivement rouge et les yeux fort perants. Je lui demandai ce qu'il
avait. Il me dit qu'il avait beaucoup mal  la tte et de la chaleur. Je
le renvoyai en lui disant d'aller se coucher, parceque rellement il
n'en pouvait plus. Il s'en alla, et le soir on vint me dire que la
petite vrole venait de paratre chez lui. J'en fus quitte pour la peur
que j'eus de prendre la petite vrole, mais je ne la gagnai pas,
quoiqu'il m'et peign la tte.

L'Impratrice resta une grande partie du carnaval  Zarsko-Slo.
Ptersbourg restait quasi vide. La plupart des personnes qui y
demeuraient taient fixes par devoir, aucune par got. Quand la cour
avait t  Moscou et qu'elle tait sur son retour  Ptersbourg, tous
les courtisans s'empressaient de demander des congs, pour un an, six
mois, ou au moins quelques semaines, afin de rester  Moscou. Les gens
en place, comme snateurs et autres, faisaient de mme, et quand ils
craignaient de ne pas l'obtenir, alors venaient les maladies, feintes ou
vritables, des maris, des femmes, des pres, frres, mres, soeurs,
ou enfants, ou bien des procs ou autres affaires  rgler et
indispensables. En un mot il fallait six mois, et plus quelquefois,
avant que la cour et la ville redevinssent ce qu'elles taient avant le
dpart de la cour; et tandis qu'elle n'y tait pas, l'herbe croissait
dans les rues de Ptersbourg, parcequ'il n'y avait presque pas de
carrosses dans la ville. Dans cet tat de choses, pour le moment, il n'y
avait pas grande compagnie  esprer, surtout pour nous qu'on tenait
fort enferms. M. Tchoglokoff s'avisa pendant ce temps de nous amuser,
ou plutt ne sachant lui-mme et sa femme, quoi faire d'ennui, il nous
invita, le grand-duc et moi, de venir toutes les aprs-midi jouer chez
lui, dans les appartements qu'il occupait  la cour et qui consistaient
en quatre ou cinq chambres assez petites. Il y faisait venir les
cavaliers et les dames de service, et la princesse de Courlande, fille
du duc Ernest Jean Biren, ancien favori de l'impratrice Anne.
L'impratrice Elisabeth avait fait revenir ce duc de Sibrie, o, sous
la rgence de la princesse Anne, il avait t exil. C'est l qu'il
demeurait avec sa femme, ses fils, et sa fille. Cette fille n'tait ni
belle, ni jolie, ni bien faite, car elle tait bossue et assez petite;
mais elle avait de beaux yeux, de l'esprit, et une capacit singulire
pour l'intrigue. Son pre et sa mre ne l'aimaient pas beaucoup; elle
prtendait qu'ils la maltraitaient continuellement. Un beau jour elle se
sauva de la maison paternelle et s'enfuit chez la femme du vovode de
Yaroslav, Mme Pouchkine. Cette femme, enchante de se donner de
l'importance  la cour, l'amena  Moscou, s'adressa  Mme
Schouvaloff, et l'on fit passer la fuite de la princesse de Courlande de
la maison paternelle, comme une suite de la perscution avec laquelle
ses parents en avaient us envers elle, parcequ'elle avait tmoign le
dsir d'embrasser la religion grecque. En effet la premire chose
qu'elle fit  la cour fut rellement sa confession de foi. L'Impratrice
fut marraine, aprs quoi on lui donna un appartement parmi les
demoiselles d'honneur. M. Tchoglokoff se piquait de lui marquer de
l'attention, parceque le frre ain de la princesse avait mis le
fondement de sa fortune, en le prenant du corps des cadets, o il tait
lev, dans la garde  cheval, et le tenant prs de lui comme galopin.
La princesse de Courlande, ainsi faufile avec nous, et jouant tous les
jours au trisset, pendant plusieurs heures, avec le grand-duc,
Tchoglokoff et moi, se conduisit au commencement avec une trs grande
retenue. Elle tait insinuante, et son esprit faisait oublier ce qu'il y
avait de dsagrable dans sa figure, surtout quand elle tait assise.
Elle tenait  un chacun les propos qui pouvaient lui plaire. Tout le
monde la regardait comme une orpheline intressante, et la considrait
comme une personne quasi sans consquence. Elle avait aux yeux du
grand-duc un autre mrite qui n'tait pas de peu d'importance: c'tait
une espce de princesse trangre et, qui plus est, allemande; par
consquent il ne parlait qu'allemand avec elle: ceci lui donnait des
charmes  ses yeux. Il commena  lui tmoigner autant d'attention qu'il
tait capable d'en avoir. Quand elle dnait chez elle il lui envoyait du
vin et quelques plats favoris de sa table, et quand il attrapait quelque
nouveau bonnet de grenadier ou quelque bandoulire, il les lui envoyait
encore pour lui faire voir. Ce n'tait pas la seule acquisition que la
cour avait faite  Moscou que cette princesse de Courlande, qui alors
pouvait avoir vingt-quatre ou vingt-cinq ans: l'Impratrice y avait pris
les deux comtesses Voronzoff, nices du vice-chancelier et filles du
comte Roman Voronzoff, son frre puin. L'aine, Marie, pouvait avoir
quatorze ans. Elle avait t place entre les filles d'honneur de
l'Impratrice. La cadette Elisabeth n'en avait que onze. On me la donna.
C'tait un enfant trs laid, dont le teint tait olive et qui tait
malpropre au suprme degr. Vers la fin du carnaval Sa Majest rentra en
ville. La premire semaine du carme nous avions commenc  faire nos
dvotions. Le mercredi soir je devais aller au bain dans la maison de
Mme Tchoglokoff; mais la veille au soir elle entra dans ma chambre,
o le grand-duc se trouvait aussi, et lui signifia, de la part de Sa
Majest, l'ordre d'aller aussi au bain. Or les bains et toutes les
autres coutumes russes ou habitudes du pays, non seulement il les avait
pris en grippe, mais mme il les dtestait mortellement. Il dit tout net
qu'il n'en ferait rien. Elle, qui tait opinitre aussi et ne
connaissait dans son parler aucune sorte de mnagement, lui dit que cela
s'appelait dsobir  Sa Majest Impriale. Lui il soutint qu'il ne
fallait pas lui ordonner ce qui rpugnait  sa nature; qu'il savait que
le bain, o il n'avait jamais t, lui tait contraire; qu'il ne voulait
pas mourir; que la vie tait ce qu'il avait de plus cher, et que
l'Impratrice ne l'obligerait jamais d'y aller. Mme Tchoglokoff
riposta en disant que Sa Majest saurait punir sa dsobissance. Ici il
se courroua et lui dit avec emportement: Je verrai un peu ce qu'elle
fera; je ne suis pas un enfant. Alors Mme Tchoglokoff le menaa que
l'Impratrice le ferait mettre  la forteresse. A cela il se mit 
pleurer amrement, et ils se dirent tout ce que la rage put leur
inspirer de plus outrageant; et  la lettre, ils n'avaient tous les deux
pas le sens commun. A la fin elle s'en alla, disant qu'elle
rapporterait mot--mot cette conversation  Sa Majest Impriale. Je ne
sais ce qu'elle en fit, mais elle revint et la thse changea d'objet,
car elle vint dire que l'Impratrice disait et tait trs fche que
nous n'avions pas d'enfants, et qu'elle voulait savoir  qui de nous
deux en tait la faute; qu' moi elle m'enverrait une sage-femme, et 
lui un mdecin. Elle ajouta  cela beaucoup d'autres propos outrageants
et qui n'avaient ni queue ni tte, et finit par dire que l'Impratrice
nous dispensait de faire nos dvotions cette semaine, parceque le
grand-duc disait que le bain nuisait  sa sant. Pendant ces deux
conversations il faut savoir que je n'ouvris pas la bouche: primo,
parcequ'ils parlaient tous les deux avec une telle vhmence que je ne
trouvais o placer une parole; secondo, parceque je voyais que c'tait
de part et d'autre le draisonnement le plus complet. Je ne sais comment
l'Impratrice en jugea, mais tant il y a qu'il ne fut plus question ni
de l'une ni de l'autre matire, aprs ce que je viens d'en rapporter.

A la mi-carme Sa Majest s'en alla  Gostilitza, chez le comte
Razoumowsky, pour y fter sa fte, et elle nous envoya, avec ses filles
d'honneur et notre suite ordinaire,  Zarsko-Slo. Le temps tait
extraordinairement doux, et mme chaud, de faon que le 17 mars il n'y
avait plus de neige, mais de la poussire sur le chemin. Arrivs 
Zarsko-Slo, le grand-duc et Tchoglokoff se mirent  chasser, et moi
et les dames nous nous promenions, tant  pied qu'en carrosse, tant que
nous pouvions; le soir on jouait  diffrents petits jeux. Ici le
grand-duc prit un got dcid, surtout quand il avait bu le soir, ce qui
lui arrivait chaque jour, pour la princesse de Courlande. Il ne la
quittait plus d'un pas, ne parlait plus qu' elle; enfin cette affaire
allait tambour battant, en ma prsence et en celle de tout le monde, ce
qui commenait  choquer ma vanit et mon amour-propre, de ce que le
petit monstre de figure m'tait prfr. Un soir, en me levant de table,
Mme Vladislava me dit que tout le monde tait choqu de ce que cette
bossue m'tait prfre. Je lui rpondis: Que faire! Les larmes me
vinrent aux yeux et j'allai me coucher. A peine tais-je endormie que le
grand-duc vint se coucher aussi. Comme il tait gris et qu'il ne savait
ce qu'il faisait, il m'adressa la parole pour m'entretenir des minentes
qualits de sa belle. Je fis semblant de dormir fortement pour le faire
taire au plus tt; mais, aprs avoir parl encore plus haut pour
m'veiller, voyant que je ne donnais aucun signe de l'tre,[I] il me
donna deux ou trois coups de poing assez forts de ct, en grondant la
force de mon sommeil, se tourna et s'endormit. Je pleurai beaucoup,
cette nuit, de la chose mme et des coups de poing qu'il m'avait donns,
et de ma situation  tous gards aussi dsagrable qu'ennuyante. Le
lendemain il parut avoir honte de ce qu'il avait fait; il ne m'en parla
pas, et je fis semblant de ne pas l'avoir senti. Nous revnmes deux
jours aprs en ville. La dernire semaine du carme nous recommenmes 
faire nos dvotions. On ne parla plus au grand-duc d'aller au bain.

Il lui arriva un autre accident, cette semaine, qui l'intrigua un peu.
Dans sa chambre, o il tait, pendant la journe, presque toujours en
mouvement de faon ou d'autre, une aprs-dner il s'tait exerc 
claquer d'un immense fouet de cocher qu'il s'tait fait faire. Il en
flanquait dans la chambre  droite et  gauche, et faisait beaucoup
courir ses valets de chambre d'un coin  l'autre, crainte d'en attraper
quelque estafilade. Je ne sais comment il s'y prit, mais tant il y a
qu'il s'en donna  lui-mme un trs grand coup sur la joue. La cicatrice
lui longeait toute la partie gauche du visage, et elle tait jusqu'au
sang. Il en fut trs alarm, craignant qu' pques mme il n'en pourrait
sortir, et que, comme il avait la joue ensanglante, l'Impratrice de
nouveau ne lui dfendt de faire ses dvotions, et que, en apprenant la
raison, l'exercice du fouet ne lui attirt quelque rprimande
dsagrable. Il n'eut rien de plus press dans sa dtresse que de venir
courir chez moi pour me consulter, ce qu'il ne manquait jamais de faire
en pareil cas. Je le vis donc arriver avec sa joue ensanglante; je
m'criai, en le voyant: Mon Dieu! qu'est-ce donc qui vous est arriv?
Alors il me conta le fait. Ayant un peu considr la chose, je lui dis:
Eh bien! peut-tre vous tirerai-je d'affaire; en premier lieu
allez-vous-en dans votre chambre, et faites en sorte que l'on voie votre
joue le moins qu'il vous sera possible; je viendrai chez vous ds que
j'aurai ce qu'il me faut, et j'espre que personne ne s'en apercevra.
Il s'en alla, et moi, m'tant souvenue qu'ayant fait une chute, il y
avait quelques annes, dans le jardin  Pterhof, et m'tant corch la
joue jusqu'au sang, mon chirurgien Gyon me donna du blanc de plomb en
pommade, avec quoi ayant couvert mon corchure, je ne discontinuai point
de sortir et personne mme ne s'aperut que j'avais la joue corche,
j'envoyai tout de suite chercher cette pommade, et quand on me
l'apporta, je m'en allai chez le grand-duc et lui accommodai si bien la
joue qu'au miroir lui-mme n'y vit rien. Le jeudi nous communimes avec
l'Impratrice  la grande glise de la cour, et quand nous emes
communi nous revnmes  nos places. Le jour donnait sur la joue du
grand-duc; Tchoglokoff s'approcha pour nous dire je ne sais quoi, et
regardant le grand-duc, il lui dit: Essuyez votre joue, car il y a de
la pommade dessus. L dessus je dis au grand-duc, comme en badinant:
Et moi qui suis votre femme, je vous dfends de l'essuyer. Alors le
grand-duc dit  Tchoglokoff: Vous voyez comme ces femmes nous traitent;
nous n'osons pas mme nous essuyer quand elles ne le veulent pas.
Tchoglokoff se prit  rire et dit: Voil un vrai caprice de femme. La
chose en resta l, et le grand-duc me sut gr et de la pommade, qui lui
rendait service en lui pargnant des dsagrments, et de ma prsence
d'esprit, qui ne laissa pas le moindre soupon, mme dans l'esprit de M.
Tchoglokoff.

Comme j'avais  veiller la nuit de pques, je me couchai le samedi saint
vers les cinq heures de l'aprs-dner, pour dormir jusqu' l'heure o je
commencerais  m'habiller. A peine fus-je au lit que le grand-duc arriva
en courant de toutes ses forces, et me dit de me lever pour venir, sans
tarder, manger des hutres toutes fraiches qu'on venait de lui apporter
du Holstein. C'tait pour lui une grande et double fte quand elles
arrivaient: il les aimait, et elles venaient du Holstein son pays natal,
pour lequel il avait une grande prdilection,--mais qu'il ne gouvernait
pas mieux pour cela, et dans lequel il faisait et on lui faisait faire
des choses terribles, comme on le verra dans la suite. C'tait le
dsobliger que de ne pas me lever, et m'exposer  une fort grande
querelle; ainsi je me levai et m'en allai chez lui, quoique je fusse
harasse des exercices de dvotion de la semaine sainte. Venue chez lui,
je trouvai les hutres servies. J'en mangeai une douzaine, aprs quoi il
me permit de retourner dans ma chambre pour me remettre au lit, et il
resta lui pour achever son repas d'hutres. C'tait encore lui faire la
cour que de n'en pas trop manger, parcequ'il en restait plus pour lui,
qui tait infiniment goulu en fait d'hutres. A minuit je me levai et
m'habillai pour aller aux matines et  la messe de Pques, mais je ne
pus rester jusqu' la fin du service,  cause d'une violente colique qui
me prit. Je ne me souviens pas d'avoir eu de ma vie des douleurs
pareilles. Je revins dans ma chambre avec la princesse Gagarine seule,
tous mes gens tant  l'glise. Elle m'aida  me dshabiller,  me
coucher, envoya chercher des mdecins. On me donna de la mdecine, et je
passai les deux premiers jours de fte au lit.

Ce fut environ ce temps, un peu avant, que vinrent en Russie le comte
Bernis, ambassadeur de la cour de Vienne, le comte Lynar, envoy de
Danemark et le gnral Arnheim, envoy de Saxe. Celui-ci amena avec lui
sa femme, ne Hoim. Le comte Bernis tait pimontais (il avait alors
cinquante et quelques annes) spirituel, aimable, gai, et instruit, et
d'un tel caractre que les jeunes gens le prfraient et se plaisaient
avec lui plus qu'avec ceux qui taient de leur ge. Il tait
gnralement aim et estim, et mille fois j'ai dit et rpt que si cet
homme-l, ou un pareil, avait t plac auprs du grand-duc, il en
serait rsult un grand bien pour ce prince, qui avait pris, de mme que
moi, le comte Bernis dans une affection et estime particulire. Le
grand-duc disait lui-mme qu'avec un tel homme prs de soi on aurait
honte de faire des sottises, mot excellent que je n'ai jamais oubli. Le
comte Bernis avait avec lui, comme cavalier d'ambassade, le comte
Hamilton, chevalier de Malte. Un jour que je demandais  celui-ci des
nouvelles de la sant de l'ambassadeur comte Bernis, qui tait
incommod, je m'avisai de dire au chevalier Hamilton que j'avais la plus
haute opinion du comte Bathyani, que l'Impratrice-reine avait alors
nomm gouverneur de ses deux fils ains les archiducs Joseph et Charles,
parceque dans cette fonction on l'avait prfr au comte Bernis. L'anne
1780, quand j'eus ma premire entrevue avec l'empereur Joseph II, 
Mohilev, Sa Majest Impriale me dit qu'il savait que j'avais tenu ce
propos. Je lui rpondis qu'il le tenait apparemment du comte Hamilton,
qui avait t plac prs de ce prince, lorsqu'il tait revenu de Russie.
Il me dit alors que j'avais devin juste, et que le comte Bernis, qu'il
n'avait pas connu, avait laiss la rputation d'tre plus propre  cet
emploi que son ancien gouverneur.

Le comte Lynar, envoy du roi de Danemark, avait t envoy en Russie
pour y traiter de l'change du Holstein, qui appartenait au grand-duc,
contre le comt d'Oldenbourg. C'tait un homme qui joignait,  ce qu'on
disait,  beaucoup de connaissances autant de capacit. Son extrieur
tait celui du fat le plus complet. Il tait grand et bien fait, blond
tirant sur le roux, le teint blanc comme une femme. On disait qu'il
avait un si grand soin de sa peau, qu'il ne dormait jamais autrement
qu'aprs avoir couvert son visage et ses mains avec de la pommade, et
qu'il mettait des gants et un masque de nuit. Il se vantait d'avoir
dix-huit enfants, et prtendait que les nourrices de ses enfants, il les
avait toujours mises en tat de le devenir. Le comte Lynar, si blanc,
portait l'ordre blanc de Danemark, et n'avait d'autres habits que des
couleurs extrmement claires, comme par exemple bleu cleste, abricot,
lilas, couleur de chair, &c., quoique alors on vt encore rarement des
nuances aussi claires aux hommes. Le grand-chancelier comte Bestoujeff
et sa femme regardaient chez eux le comte Lynar comme l'enfant de la
maison, et il y tait beaucoup ft; mais cela ne mit pas sa faveur 
l'abri du ridicule. Il avait encore un autre point contre lui, qui tait
que l'on se souvenait que son frre avait t plus que bien reu par la
princesse Anne, dont la rgence avait t rprouve. Or, ds que cet
homme-l arriva, il n'eut rien de plus press  faire que l'talage de
sa ngociation de l'change du Holstein contre le comt d'Oldenbourg. Le
grand-chancelier comte Bestoujeff fit venir chez lui M. Pechlin,
ministre du grand-duc pour son duch de Holstein, et lui dit avec quoi
le comte Lynar tait venu. M. Pechlin en fit son rapport au grand-duc.
Celui-ci aimait passionnment son pays de Holstein. Ds Moscou on
l'avait reprsent  Sa Majest Impriale comme insolvable. Il avait
demand de l'argent  l'Impratrice; elle lui en avait donn un peu: cet
argent n'tait jamais parvenu en Holstein; mais les dettes criardes de
Son Altesse Impriale en Russie en avaient t pays. M. Pechlin
reprsentait les affaires du Holstein pour le pcuniaire comme
dsespres: ceci tait facile  M. Pechlin, parceque le grand-duc s'en
remettait  lui de l'administration et n'y donnait que fort peu ou point
d'attention; de faon qu'une fois Pechlin, impatient, lui dit d'une
voix lente: Monseigneur, il dpend d'un souverain de se mler du
gouvernement de son pays ou de ne pas s'en mler; s'il ne s'en mle pas,
alors le pays se gouverne de lui-mme, mais il se gouverne mal. Ce
Pechlin tait un homme fort petit et fort gros, qui portait une immense
perruque, mais ne manquait ni de connaissances, ni de capacit. Cette
paisse et courte figure tait habite par un esprit fin et dli; on
l'accusait seulement de n'tre gure dlicat dans le choix des moyens.
Le grand-chancelier comte Bestoujeff avait beaucoup de confiance en lui,
et c'tait un de ses plus intimes confidents. M. Pechlin reprsenta au
grand-duc qu'couter n'tait pas ngocier; que ngocier tait encore
fort loin d'accepter, et qu'il serait toujours le matre de rompre les
pourparlers, quand il le jugerait  propos. Enfin de fil en aiguille on
le fit consentir  autoriser M. Pechlin  couter les propositions du
ministre de Danemark, et par-l la ngociation fut ouverte. Au fond
elle peinait au grand-duc; il m'en parla. Moi qui avais t leve dans
l'ancienne rancune de la maison de Holstein contre le Danemark, et  qui
on avait prch que le comte Bestoujeff n'avait que des projets
nuisibles au grand-duc et  moi, je n'entendis parler de cette
ngociation qu'avec beaucoup d'impatience et d'inquitude. Je la
contrecarrais prs du grand-duc tant que je pouvais. A moi d'ailleurs,
hormis lui-mme, personne n'en disait mot; et  lui on lui recommendait
le plus grand secret, surtout, avait-on ajout, envers les dames. Je
pense que ce propos me regardait moi plus qu'aucune autre; mais en cela
on se trompait, car Son Altesse Impriale n'eut rien de plus press que
de me le dire. Plus la ngociation avanait, plus on tchait de la
prsenter au grand-duc sous un aspect favorable et agrable. Je le
voyais souvent enchant de ce qu'il aurait, et puis il avait des retours
cuisants et des regrets de ce qu'il abandonnait. Quand on le voyait
flottant, alors on ralentissait les confrences, et on ne les reprenait
qu'aprs avoir invent quelque nouvel appt pour lui faire voir les
choses sous un aspect favorable.

Au commencement du printemps on nous fit passer au jardin d't et
habiter la petite maison btie par Pierre I, o les appartements sont de
plein-pied avec le jardin. Le quai de pierre et le pont de la Fontanka
n'existaient pas encore. J'eus dans cette maison un des plus violents
chagrins que j'aie eu de tout le rgne de l'Impratrice Elisabeth. Un
matin on vint me dire que l'Impratrice avait t d'auprs de moi mon
ancien valet de chambre Timothe Yvreinoff. On avait pris pour prtexte
de ce renvoi une querelle qu'il avait eue dans une garderobe avec un
homme qui nous prsentait le caf,  quelle querelle le grand-duc tait
survenu et avait entendu une partie des injures qu'ils s'taient dites.
L'antagoniste de Yvreinoff avait t se plaindre  M. Tchoglokoff, et
lui avait dit que sans gard  la personne du grand-duc, l'autre lui
avait dit tout plein d'injures. M. Tchoglokoff en fit tout de suite son
rapport  l'Impratrice, qui ordonna de les renvoyer tous les deux de la
cour, et Yvreinoff fut relgu  Kasan, o on le fit ensuite matre de
police. Le vrai de la chose tait que Yvreinoff et l'autre nous taient
fort attachs, surtout le premier, et ce n'tait qu'un prtexte cherch
de me l'ter. Il avait en main tout ce qui m'appartenait. L'Impratrice
ordonna qu'un homme qu'il avait pris pour aide, nomm Skourine, prt sa
place. Dans celui-ci alors je n'avais aucune confiance.

Aprs quelque sjour dans la maison de Pierre I on nous fit passer au
palais d't, de bois, o on nous avait prpar de nouveaux
appartements, dont un ct donnait sur la Fontanka, qui n'tait alors
qu'un marais bourbeux, et l'autre sur une vilaine cour troite. Le jour
de la Pentecte l'Impratrice me fit dire de faire inviter l'pouse de
l'envoy de Saxe, Mme d'Arnheim,  venir avec moi. C'tait une grande
femme, trs bien faite, de vingt-cinq  vingt-six ans, un peu maigre et
rien moins que jolie de visage, qu'elle avait fort et assez marqu de la
petite vrole; mais comme elle se mettait bien, de loin elle avait une
sorte d'clat et paraissait assez blanche. Mme d'Arnheim arriva chez
moi vers les cinq heures de l'aprs-diner, habille en homme de pied en
cap, avec un habit de drap rouge, bord d'un galon d'or, et une veste de
gros de Tours vert, borde de mme. Elle ne savait o mettre son chapeau
et ses mains, et nous parut assez gauche. Comme je savais que
l'Impratrice n'aimait pas que je montasse  cheval en homme, je m'tais
fait prparer une selle de femme anglaise, et j'avais mis un habit de
cheval,  l'anglaise, d'une fort riche toffe bleu cleste et argent,
avec des boutons de cristaux qui imitaient  s'y tromper les diamants,
et mon casquet noir tait entour d'un cordon de diamants. Je descendis
pour me mettre  cheval. Dans ce moment Sa Majest vint dans nos
appartements pour nous voir partir. Comme j'tais trs leste alors et
accoutume  cet exercice, ds que je m'approchai de mon cheval, je
sautai dessus; ma jupe, qui tait ouverte, je la laissai tomber des deux
cts du cheval. L'Impratrice, me voyant monter avec autant d'agilit
que d'adresse, se rcria d'tonnement et dit qu'il tait impossible
d'tre mieux  cheval. Elle demanda sur quelle selle j'tais, et,
sachant que j'tais sur une selle de femme, elle dit: On jurerait
qu'elle est sur une selle d'homme. Quand le tour vint de Mme
d'Arnheim, son adresse ne brilla pas aux yeux de Sa Majest Impriale.
Cette dame avait fait amener son cheval de la maison. C'tait une
vilaine rosse noire, fort grande et fort lourde, que nos courtisans
prtendaient tre un des timoniers de son carrosse. Il lui fallut un
escalier pour monter dessus; tout ceci se fit avec tout plein de faons,
et enfin  l'aide de plusieurs personnes. Place sur sa rosse, celle-ci
se mit  trotter d'un trot assez rude pour secouer beaucoup la dame qui
n'tait ni ferme dans la selle, ni dans les triers, et qui de la main
se tenait  la selle. La voyant assise, je m'en allai en avant, et me
suivit qui put. Je joignis le grand-duc qui m'avait devanc, et Mme
d'Arnheim, sur sa rosse, resta en arrire. L'on m'a dit que
l'Impratrice rit beaucoup et fut peu difie de la faon d'aller 
cheval de Mme d'Arnheim. A quelque distance de la cour, je pense que
Mme Tchoglokoff, qui allait en carrosse, recueillit la dame qui
perdait tantt son chapeau, tantt ses triers. Enfin on nous l'amena 
Catherinhoff, mais l'aventure n'en resta pas l encore. Il avait plu, ce
jour-l, jusqu' trois heures de l'aprs-midi, et le perron de
l'escalier de la maison de Catherinhoff tait couvert de mares d'eau.
Descendue de cheval et ayant t pendant quelque temps dans la salle de
cette maison, o il y avait beaucoup de monde, je m'avisai de passer
par dessus le perron dcouvert, pour aller dans une chambre o se
tenaient mes femmes. Mme d'Arnheim voulut me suivre, et, comme je
marchais vite, elle ne put me suivre qu'en courant, et donna dans les
mares d'eau o elle glissa et tomba tout de son long, ce qui fit rire la
nombreuse foule de spectateurs qui taient sur le perron. Elle se releva
un peu confuse, rejetant la faute de sa chute sur les bottes neuves
qu'elle avait mises ce jour-l. Nous revnmes de la promenade en
carrosse, et, chemin faisant, elle nous entretint de la bont de sa
rosse, tandis que nous nous mordions les lvres pour ne pas clater.
Enfin pendant plusieurs jours elle fournit  rire  la cour et  la
ville. Mes femmes prtendaient qu'elle tait tombe parcequ'elle avait
cherch  m'imiter, sans tre aussi leste que moi. Mme Tchoglokoff,
qui n'tait pas rieuse, riait aux larmes quand on l'en faisait souvenir,
et mme longtemps aprs.

Du palais d't nous allmes  Pterhof, o, cette anne, nous logemes
 Monplaisir. Nous passions rgulirement une partie de l'aprs-dner
chez Mme Tchoglokoff, et comme il y venait du monde, cela nous
amusait assez. De l nous allmes  Oranienbaum, o nous tions tous les
jours que Dieu donnait,  la chasse, et quelquefois treize heures, dans
la journe,  cheval. L't cependant tait assez pluvieux. Je me
souviens qu'un jour que je revins toute mouille  la maison, je
rencontrai, en descendant de cheval, mon tailleur qui me dit: A vous
voir comme vous tes faite, je ne m'tonne plus qu' peine je puisse
suffire  vous faire des habits de cheval, et qu'on m'en demande
continuellement de nouveaux. Je n'en portais pas d'autres que de
camelot de soie; la pluie les faisait gercer, le soleil en gtait les
couleurs, par consquent il m'en fallait sans cesse de nouveaux. Ce fut
pendant ce temps-l que je m'inventai des selles sur lesquelles je
pouvais m'asseoir comme je voulais. Elles avaient le crochet anglais, et
on pouvait passer la jambe pour tre assise en homme. Outre cela le
crochet se divisait, et un autre trier se baissait et se relevait 
volont, selon que je le jugeais -propos. Si l'on demandait aux cuyers
comment je montais, ils disaient: Sur une selle de femme. selon la
volont de l'Impratrice. Je ne passais ma jambe jamais autrement que
quand j'tais sre de n'tre pas trahie, et comme je ne me vantais pas
de mon invention et qu'on tait bien aise de me faire plaisir, je n'en
eus aussi point de dsagrment. Le grand-duc se souciait fort peu
comment j'allais. Pour les cuyers ils trouvaient moins de risque pour
moi d'aller  califourchon, surtout courant continuellement  la chasse,
que sur des anglaises qu'ils dtestaient, apprhendant toujours quelque
accident dont peut-tre on leur et donn la faute ensuite. A dire la
vrit, je ne me souciais pas du tout de la chasse, mais j'aimais
passionnment  monter  cheval; plus cet exercice tait violent et
plus il m'tait cher, de faon que si un cheval venait  s'enfuir, je
courais aprs lui et le ramenais. J'avais dans ce temps-l aussi
toujours un livre dans ma poche, et si j'avais un moment  moi, je
l'employais  lire.

Je m'aperus, dans ces chasses, que M. Tchoglokoff se radoucissait
beaucoup, et surtout pour moi. Cela me fit apprhender qu'il ne s'avist
de me faire la cour, ce qui ne me convenait d'aucune manire. D'abord le
personnage ne me plaisait aucunement: il tait blond et fat, fort gros
et aussi pais d'esprit que de corps; il tait ha de tout le monde
comme un crapaud, et n'tait pas du tout aimable non plus. La jalousie
de sa femme et la mchancet et malveillance de celle-ci taient aussi
des choses  viter, surtout pour moi qui n'avais d'autre appui au monde
que moi-mme et mon mrite, si j'en avais. J'vitais donc et esquivais
trs habilement,  ce qu'il me semble, toutes les poursuites de M.
Tchoglokoff, sans cependant qu'il pt jamais se plaindre de ma
politesse. Ceci fut parfaitement remarqu par sa femme, qui m'en sut gr
et me prit ensuite trs fortement en amiti, en partie  cause de cela,
comme je le dirai par la suite.

Il y avait  notre cour deux chambellans Soltikoff, fils du
gnral-adjudant Vasili Todorovitch Soltikoff, dont la femme Marie
Alexcevna, ne princesse Galitzine, mre de ces deux jeunes gens,
tait fort considre de l'Impratrice,  cause des services signals
qu'elle lui avait rendus lors de son avnement au trne, lui ayant
marqu une fidlit et un attachement rares. Le cadet de ces fils,
Serge, tait mari depuis peu de temps avec une fille d'honneur de
l'Impratrice, nomme Matrena Pavlovna Balk. Le frre an de celui-ci
se nommait Pierre. C'tait un sot dans toute la valeur du terme, et il
avait la physionomie la plus hbte que j'aie vue de ma vie: de grands
yeux fixes, le nez camard, et la bouche toujours entr'ouverte; avec cela
il tait rapporteur au suprme degr, et comme tel, assez bien venu des
Tchoglokoff, chez qui ce fut Mme Vladislava, qui,  titre d'ancienne
connaissance de la mre de cette espce d'imbcile, suggra aux
Tchoglokoff l'ide de le marier avec la princesse de Courlande. Tant il
y a qu'il se mit sur les rangs pour la courtiser, se proposa de
l'pouser, obtint son consentement, et ses parents demandrent celui de
l'Impratrice. Le grand-duc n'apprit ceci que quand les choses taient
dj tout arranges,  notre retour en ville. Il en fut trs fch et
bouda la princesse de Courlande. Je ne sais quelle raison elle lui
donna, mais tant il y a que, quoiqu'il dsapprouvt son mariage, elle ne
laissa pas que de garder une part de son affection et de se maintenir
dans une sorte de crdit prs de lui pendant fort longtemps. Pour moi
j'tais enchante de ce mariage, et je fis broder un habit superbe pour
le futur. Ces noces alors,  la cour, aprs consentement de
l'Impratrice, ne se faisaient pas autrement qu'aprs quelques annes
d'attente, parceque Sa Majest fixait elle-mme le jour, l'oubliait,
souvent pendant longtemps, et quand on l'en faisait souvenir, elle
remettait d'un temps  l'autre. Celle-ci fut dans ce cas. En automne
donc nous rentrmes en ville, et j'eus la satisfaction de voir la
princesse de Courlande et M. Soltikoff remercier Sa Majest Impriale du
consentement qu'elle avait bien voulu donner  leur union. Au reste la
famille de Soltikoff tait une des plus anciennes et des plus nobles de
cet empire. Elle tait mme allie  la maison impriale par la mre de
l'impratrice Anne, qui tait une Soltikoff, mais d'une autre branche
que celle-ci, tandis que M. Biren, fait duc de Courlande par la faveur
de l'impratrice Anne, n'avait t que le fils d'un pauvre petit fermier
d'un gentilhomme Courlandais. Ce fermier s'appelait Biren; mais la
faveur dont jouissait le fils en Russie, fit que la famille des Birons,
en France, l'agrgea, par la persuasion du cardinal Fleury, lequel
voulant gagner la cour de Russie, favorisa les vues et la vanit de
Biren, duc de Courlande.

Ds que nous rentrmes en ville on nous dit que, outre les deux jours
dj marqus par semaine o il y avait comdie franaise, il y aurait
encore deux jours de la semaine bal masqu. Le grand-duc en ajouta un
pour des concerts chez lui, et le dimanche ordinairement il y avait
cour. Un de ces jours de bal masqu n'tait que pour la cour seule et
ceux que l'Impratrice voulait bien y admettre, l'autre pour tout ce
qu'il y avait en ville de gens titrs, jusqu'au rang de colonel, et ceux
qui servaient comme officiers dans les gardes. Quelquefois on permettait
aussi  toute la noblesse et aux ngociants les plus hupps d'y venir.
Les bals de la cour ne dpassaient pas le nombre de 160  200 personnes;
ceux qu'on nommait publics, de 800 personnes.

L'Impratrice s'tait plu, l'anne 1744,  Moscou,  faire paratre aux
bals masqus de la cour tous les hommes en habits de femme et toutes les
femmes en habits d'homme, sans masque sur le visage. C'tait prcisment
un jour de cour mtamorphos. Les hommes taient en grandes jupes de
baleine, avec des habits de femme, et coiffs comme les dames l'taient
les jours de cour; et les femmes paraissaient en habits d'homme, comme
ceux-ci paraissaient  de pareils jours. Les hommes n'aimaient pas
beaucoup ces jours de mtamorphose; la plupart taient de la plus
mauvaise humeur du monde, parcequ'ils sentaient qu'ils taient hideux
dans leur parure. Les femmes paraissaient de petits garons mesquins, et
les plus ges avaient les jambes grosses et courtes, ce qui ne les
embellissait gure. Il n'y avait de rellement bien et parfaitement en
homme que l'Impratrice elle-mme. Comme elle tait trs grande et un
peu puissante, l'habit d'homme lui seyait  merveille. Elle avait la
plus belle jambe que j'aie jamais vue  aucun homme, et le pied d'une
proportion admirable. Elle dansait en perfection et avait une grce
particulire  tout ce qu'elle faisait, gale habille en homme tout
comme en femme. On aurait toujours voulu avoir les yeux attachs sur
elle, et on ne les en dtournait qu' regret, parcequ'on ne trouvait nul
objet qui la remplat. Un jour  un de ces bals je la regardais danser
un menuet. Quand elle eut fini, elle vint  moi. Je pris la libert de
lui dire qu'il tait fort heureux pour les femmes qu'elle ne ft pas
homme, et que son portrait seul ainsi peint pourrait tourner la tte 
plus d'une. Elle prit trs bien ce que je lui dis et me rpondit sur le
mme ton, le plus gracieusement du monde, que si elle tait homme ce
serait  moi qu'elle donnerait la pomme. Je me baissai pour lui baiser
la main,  l'occasion d'un compliment aussi inattendu. Elle m'embrassa,
et toute la compagnie chercha  pntrer ce qu'il y avait eu entre nous.
Je n'en fis pas secret  M. Tchoglokoff, qui le redit  l'oreille de
deux ou trois personnes, et de bouche en bouche, au bout d'un quart
d'heure -peu-prs, tout le monde le sut.

Pendant le sjour de la cour en dernier lieu  Moscou, le prince
Youssoupoff, snateur et chef du corps des cadets, avait eu le
commandement en chef de la ville de St Ptersbourg, o il tait rest
dans l'absence de la cour. Pour son amusement et celui des principales
personnes qui s'y trouvaient avec lui, il avait fait jouer par les
cadets, alternativement, les meilleures tragdies, tant russes, que
composait alors Soumarokoff, que franaises, de Voltaire: celles-ci
taient dfigures. A son retour de Moscou l'Impratrice ordonna que les
pices de Soumarokoff fassent joues  la cour par cette troupe de
jeunes gens. L'Impratrice prit plaisir  voir ces reprsentations, et
bientt on crut remarquer qu'elle les voyait jouer avec un plus grand
intrt qu'on ne s'y serait attendu. Le thtre, qui tait dress dans
une salle du palais, fut transport dans l'intrieur de son appartement;
elle prit plaisir  parer les acteurs; elle leur fit faire des habits
superbes, et ils taient tous couverts de pierreries de Sa Majest
Impriale. On remarqua surtout que le premier amoureux, qui tait un
assez beau garon de dix-huit  dix-neuf ans, comme de raison, tait le
plus par; aussi on lui vit hors du thtre des boucles de diamants, des
bagues, des montres, des dentelles et du linge fort recherch. Enfin il
sortit du corps des cadets, et le grand-veneur comte Razoumowsky, ancien
favori de l'Impratrice, tout de suite le prit pour son adjudant, ce qui
donna  l'autre le rang de capitaine. Alors les courtisans firent des
conclusions  leur manire et se figurrent que puisque le comte
Razoumowsky avait pris le cadet Bktoff pour son adjudant, ceci ne
pouvait avoir d'autre cause que celle de balancer la faveur de M.
Schouvaloff, le gentilhomme de la chambre, qu'on savait n'tre ni bien,
ni bien li avec la famille Razoumowsky; et de l enfin fut tire la
conjecture comme quoi ce jeune homme commenait  jouir d'une trs
grande faveur chez l'Impratrice. On sut outre cela que le comte
Razoumowsky avait mis prs de son nouvel adjudant un autre galopin qu'il
avait, nomm Jean Perfilivitch Ylagine. Celui-ci tait mari avec une
ancienne femme de chambre de l'Impratrice. C'tait celle-ci qui avait
eu soin de fournir au jeune homme le linge et les dentelles dont il est
parl ci-dessus, et comme elle n'tait rien moins que riche, on se
figura aisment que l'argent de cette dpense ne sortait pas de la
bourse de cette femme. Personne ne fut plus intrigu de la faveur
naissante de ce jeune homme que la princesse Gagarine, ma demoiselle
d'honneur, qui n'tait plus jeune et cherchait  se trouver un parti 
son got. Elle avait du bien par elle-mme, n'tait pas jolie, mais
avait beaucoup d'esprit et de mange. C'tait la seconde fois qu'il lui
arrivait d'avoir jet son dvolu sur le mme personnage qui ensuite
avait eu accs  la faveur de l'Impratrice. Le premier tait M.
Schouvaloff; le second, ce mme Bktoff dont il vient d'tre question.
Quantit de jeunes et jolies femmes taient lies avec la princesse
Gagarine; outre cela elle avait une trs nombreuse parent. Ceux-ci
accusaient M. Schouvaloff d'tre la cause secrte de ce que Sa Majest
faisait rprimander sans cesse la princesse Gagarine sur sa parure, et
qu'elle lui faisait dfendre, et  beaucoup d'autres jeunes dames, de
porter tantt tel chiffon et tantt tel autre. En haine de tout ceci la
princesse Gagarine et toutes les plus jolies femmes de la cour disaient
pis que pendre de M. Schouvaloff qu'elles se mirent toutes  dtester,
quoique elles l'eussent beaucoup aim ci-devant. Lui croyait les adoucir
en leur faisant la cour et leur faisant conter fleurette, de sa part,
par ses plus affids, ce qu'elles regardaient comme une nouvelle
offense. Il fut partout rebut et mal reu; toutes ces femmes le
regardaient comme la peste qu'il fallait fuir.

Sur ces entrefaites le grand-duc me donna un petit chien barbet
d'Angleterre que je dsirais avoir. Il y avait dans ma chambre un
chauffeur de fourneau, nomm Ivan Ouchakoff: les autres s'avisrent
d'appeler, d'aprs cet homme, mon barbet Ivan Ivanovitch. Ce barbet par
lui-mme tait une plaisante bte: il se promenait sur ses pattes de
derrire comme un homme, la plupart du temps il tait d'une folie
inouie, de faon que moi et mes femmes nous le coiffions et l'habillions
tous les jours d'une autre manire, et plus on le fagottait, plus il
tait fou; il venait s'asseoir  table avec nous, on lui mettait une
serviette et il mangeait fort proprement dans son assiette; ensuite il
tournait la tte et demandait  boire en jappant,  celui qui se tenait
derrire lui; quelquefois il montait sur la table pour prendre ce qui
lui convenait, comme un petit pt, un biscuit ou quelque chose de
pareil, ce qui faisait rire la compagnie. Comme il tait petit et
n'incommodait personne, on le laissait faire, parcequ'il n'abusait point
de la libert dont il jouissait et qu'il tait d'une propret
exemplaire. Ce barbet nous amusa pendant tout cet hiver. L't d'aprs,
l'ayant men  Oranienbaum, et le chambellan Soltikoff, le cadet, y
tant venu avec sa femme, celle-ci et toutes les dames de notre cour
toute la journe ne faisaient autre chose que de coudre et de travailler
des coiffures et des habillements pour mon barbet, et elles se
l'arrachaient. Enfin Mme Soltikoff le prit tellement en affection
qu'il s'attacha particulirement  elle, et quand elle s'en alla, le
barbet ne voulut plus la quitter, ni elle le barbet, et elle me pria
tant de le laisser avec elle que je le lui donnai. Elle le prit sous son
bras et s'en alla, en compagnie du barbet, tout droit  la campagne de
sa belle-mre, qui tait alors malade. Celle-ci, la voyant arriver avec
le chien et lui voyant faire avec lui mille folies, voulut savoir le nom
du chien, et ayant entendu qu'il s'appelait Ivan Ivanovitch, elle ne put
s'empcher d'en marquer son tonnement, en prsence de diffrentes
personnes de la cour, qui taient venues la voir de Pterhof. Celles-ci
s'en retournrent  la cour, et au bout de trois ou quatre jours la
ville et la cour furent remplies du rcit comme quoi toutes les jeunes
femmes, ennemies de M. Schouvaloff, avaient chacune un barbet blanc
qu'elles avaient nomm Ivan Ivanovitch, en drision du favori de
l'Impratrice, et qu' ces barbets elles faisaient porter les couleurs
claires dont l'autre aimait  se parer. La chose alla si loin que
l'Impratrice fit dire aux parents des jeunes demoiselles qu'elle
trouvait impertinent qu'ils permissent de pareilles choses. Le barbet
blanc tout de suite changea son nom, mais il fut ft comme devant et
resta dans la maison des Soltikoffs, chri jusqu' sa mort par ses
matres, malgr la rprimande impriale  son sujet. De fait c'tait une
calomnie: il n'y avait que ce seul chien ainsi nomm, et on n'avait pas
pens  M. Schouvaloff en lui donnant ce nom. Pour Mme Tchoglokoff,
qui n'aimait pas les Schouvaloff, elle avait fait semblant de ne pas
prendre garde au nom du chien, qu'elle entendait cependant
continuellement, et auquel elle avait bien donn elle-mme maint petit
pt, en riant de ses folies.

Pendant les derniers mois de cet hiver et les frquentes mascarades et
bals de la cour, nous vmes de rechef paratre mes deux anciens
gentilhommes de chambre qui avaient t placs comme colonels  l'arme,
Alexandre Villebois et Zachar Czernicheff. Comme ils m'taient
sincrement attachs, je fus fort aise de les revoir, et les reus en
consquence. Eux de leur ct ne ngligeaient rien et aucune occasion o
ils pouvaient me donner des marques de leur disposition affectueuse.
J'aimais alors beaucoup la danse. Au bal public ordinairement je
changeais trois fois d'habit; ma parure tait trs recherche, et si
l'habit de masque que je mettais attirait  lui l'approbation gnrale,
pour sr je ne le remettais plus jamais, parceque j'avais pour rgle que
si une fois il avait fait un grand effet, il n'en pouvait faire qu'un
moindre  une seconde mise. Aux bals de la cour, o le public
n'assistait pas, je me mettais le plus simplement que je pouvais, et en
cela je ne faisais pas mal ma cour  l'Impratrice, qui n'aimait pas
beaucoup qu'on y part fort pare. Cependant quand les dames avaient
ordre d'y venir en habits d'homme, j'y venais avec des habits superbes,
brods sur toutes les coutures, ou d'un got fort recherch, et cela
passait alors sans critique: au contraire cela plaisait  l'Impratrice,
je ne sais pas trop pourquoi. Il faut avouer que le mange de la
coquetterie tait alors fort grand  la cour, et que c'tait  qui
raffinerait le plus sur la parure. Je me souviens qu'un jour,  une de
ces mascarades publiques, ayant appris que tout le monde se faisait
faire des habits neufs, et les plus beaux du monde, dsesprant de
pouvoir surpasser les autres femmes, je m'avisai de mettre un corps
couvert de gros de Tours blanc (j'avais alors la taille trs fine), une
jupe de mme sur un trs petit panier; je fis accomoder mes cheveux de
derrire la tte, qui taient fort longs, trs pais et fort beaux, je
les fis nouer avec un ruban blanc, en queue de renard; je mis sur mes
cheveux une seule rose avec son bouton et ses feuilles, qui imitait le
naturel  pouvoir s'y tromper, une autre je l'attachai  mon corset; je
mis au cou une fraise de gaze fort blanche, des manchettes et un tablier
de la mme gaze, et je m'en allai au bal. Au moment que j'entrai je vis
aisment que je fixais tous les yeux. Je passai, sans m'arrter au
travers de la galerie, et m'en allai dans les appartements qui en
faisaient le double. J'y rencontrai l'Impratrice qui me dit: Bon Dieu,
quelle simplicit! quoi, pas une mouche! Je me mis  rire et lui
rpondis que c'tait pour tre plus lgrement habille. Elle tira de sa
poche sa bote  mouches, et en choisit une de mdiocre grandeur,
qu'elle m'appliqua sur le visage. En la quittant je m'en allai trs vite
dans la galerie, o je fis remarquer  mes plus intimes ma mouche. J'en
fis autant aux favorites de l'Impratrice, et comme j'tais fort gaie,
je dansai plus qu' l'ordinaire. Je ne me souviens pas de ma vie d'avoir
entendu autant de louanges de tout le monde que ce jour-l. On me disait
belle comme le jour et d'un clat singulier. A dire la vrit je ne me
suis jamais cru extrmement belle, mais je plaisais et je pense que cela
tait mon fort. Je revins  la maison trs contente de mon invention de
simplicit, tandis que tous les autres habits taient d'une richesse
rare.

C'est avec des divertissements comme cela que finit 1750. Mme
d'Arnheim dansait mieux qu'elle ne montait  cheval; je me souviens d'un
jour o il s'agissait entre elle et moi de savoir laquelle des deux se
lasserait le plus tt: il se trouva que ce fut elle, et que, assise sur
une chaise, elle avoua qu'elle n'en pouvait plus, tandis que je dansais
encore.




                           DEUXIME PARTIE.

                 DEPUIS 1751, JUSQU'A LA FIN DE 1758.


Au commencement de 1751, le grand-duc, qui avait pris autant que moi le
comte de Bernis, ambassadeur de la cour de Vienne, en affection, s'avisa
de lui parler de ses affaires du Holstein, des dettes dont ce pays tait
charg alors, et de la ngociation entame par le Danemark, qu'il avait
autoris  couter. Il me dit un jour d'en parler aussi au comte de
Bernis; je lui rpondis que s'il me l'ordonnait je n'y manquerais pas.
Effectivement au premier bal masqu je m'approchai du comte de Bernis,
qui s'tait arrt prs de la balustrade dans l'intrieur de laquelle on
dansait, et lui dis que le grand-duc m'avait ordonn de lui parler sur
les affaires du Holstein. Le comte de Bernis m'couta avec beaucoup
d'intrt et d'attention. Je lui dis donc franchement qu'tant jeune et
dnue de conseils, m'entendant d'ailleurs mal en affaires peut-tre,
et n'ayant aucune exprience  allguer en ma faveur, mes ides taient
les miennes; qu'il pouvait y manquer bien des connaissances, mais qu'il
me paraissait d'abord que les affaires du Holstein n'taient pas aussi
dsespres qu'on voulait les faire paratre; qu'ensuite pour ce qui
regardait l'change en lui-mme, je comprenais assez bien que celui-ci
pouvait avoir plus d'utilit pour la Russie que pour la personne du
grand-duc; qu'assurment, comme hritier du trne, l'intrt de l'empire
lui devait tre cher et prcieux, que si pour cet intrt il tait
indispensablement ncessaire que le grand-duc se dfit du Holstein, pour
terminer d'interminables discussions avec le Danemark, alors il ne
s'agirait mme, en gardant le Holstein, que de choisir le moment le plus
propice pour que le grand-duc y consentit; qu' moi il me paraissait que
le prsent ne l'tait ni pour l'intrt ni pour la gloire personnelle du
grand-duc; qu'il pourrait venir cependant un temps o des circonstances
rendraient cet acte plus important et plus glorieux pour lui, et
peut-tre plus avantageux pour l'empire de Russie mme; mais qu'
prsent tout cela avait un air d'intrigue manifeste, qui, en
russissant, jetterait sur le grand-duc un tel air de faiblesse dont il
ne reviendrait pas peut-tre dans l'opinion publique, de sa vie; qu'il
n'y avait que peu de jours, pour ainsi dire, qu'il maniait les affaires
de ce pays; qu'il aimait ce pays passionment, et que malgr cela on
tait parvenu  lui persuader de l'changer, sans qu'il st trop
pourquoi, contre l'Oldenbourg, qu'il ne connaissait pas du tout et qui
tait plus loign de la Russie, et qu'outre cela le port de Kiel
pourrait tre important entre les mains du grand-duc pour la navigation
russe. Le comte de Bernis entra dans toutes mes raisons et me dit  la
fin: Comme ambassadeur je n'ai point d'instructions sur tout cela, mais
comme comte Bernis, je pense que vous avez raison. Le grand-duc me dit
aprs cela que l'ambassadeur lui avait dit: Tout ce que je puis vous
dire sur cette matire, c'est que je crois que votre femme a raison, et
que vous feriez trs bien de l'couter. A la suite de quoi le grand-duc
se refroidit beaucoup pour cette ngociation, ce dont apparemment on
s'aperut, et ce qui fut la cause qu'on commena  lui en parler plus
rarement.

Aprs pques nous allmes, comme de coutume, habiter quelque temps au
palais d't de Pterhof, o les sjours commenaient, d'anne en anne,
 se raccourcir. Cette anne il y arriva un vnement qui donna matire
aux courtisans  jaser: il fut occasion par les intrigues des messieurs
Schouvaloff. Le colonel Bktoff, dont il a dj t parl ci-dessus,
par ennui et ne sachant que faire durant la faveur dont il jouissait,
quoiqu'elle ft monte au point que de jour en jour on s'attendait 
voir lequel des deux cderait sa place  l'autre, c'est--dire Bktoff
 Jean Schouvaloff ou celui-ci au premier, s'avisa de faire chanter
chez lui les petits chanteurs de l'Impratrice. Il prit plusieurs d'eux
en affection particulire,  cause de la beaut de leurs voix, et comme
il tait lui-mme, et son ami Ylagine, versificateur, ils faisaient
pour eux des chansons que ces enfants chantaient. A ceci on donna une
interprtation odieuse: on savait que rien n'tait plus dtest par
l'Impratrice que le vice de pareille nature. Bktoff, dans l'innocence
de son coeur, se promenait avec ces enfants dans le jardin; ceci lui
fut imput  crime. L'Impratrice s'en alla  Zarsko-Slo pour une
couple de jours, et puis revint  Pterhof, et M. Bktoff, sous
prtexte de maladie, eut ordre d'y rester. Il y resta en effet avec
Ylagine, y prit une fivre chaude dont il pensa mourir, et dans les
transports de cerveau il ne rva que de l'Impratrice, dont il tait
profondment occup, et en revint. Mais il resta disgraci et se retira;
aprs quoi il fut plac  l'arme o il n'eut aucun succs. Il tait
trop effmin pour le mtier des armes.

Pendant ce temps nous allmes  Oranienbaum, o nous tions tous les
jours  la chasse. Vers l'automne nous rentrmes en ville, au mois de
septembre. L'Impratrice plaa  notre cour M. Lon Narichkine, comme
gentilhomme de la chambre. Il ne faisait que de revenir, avec sa mre,
son frre, la femme de celui-ci et ses trois soeurs, de Moscou.
C'tait un des plus singuliers personnages que j'aie connu, et jamais
personne ne m'a tant fait rire que lui. C'tait un Arlequin n, et s'il
n'et t par sa naissance ce qu'il tait, il aurait pu gagner sa vie,
et gagner beaucoup, par ses talents vraiment comiques. Il ne manquait
aucunement d'esprit; il avait entendu parler de tout, et tout se plaait
dans sa tte d'une faon unique. Il tait capable de faire des
dissertations sur tel art ou telle science qu'il voulait; il y employait
les termes techniques de la chose, et vous parlait un quart d'heure et
plus de suite, et  la fin ni lui ni personne ne comprenait rien  tout
ce qui coulait de sa bouche de paroles cousues ensemble, et tout le
monde finissait par clater de rire. Il disait de l'histoire entr'
autres, qu'il n'aimait pas l'histoire dans laquelle il y avait des
histoires, et que pour que l'histoire ft bonne, il fallait qu'elle ft
dpourvue d'histoire, que d'ailleurs l'histoire devenait du phoebus.
C'tait encore la politique sur laquelle il tait inimitable: quand il
se mettait  en parler, il n'tait pas possible qu'aucun srieux y
rsistt. Il disait encore que des comdies bien crites la plupart
taient ennuyantes.

A peine fut-il plac  la cour que l'Impratrice envoya ordre  sa
soeur ine de se marier avec un M. Sniavine, qui,  cet effet, fut
plac  notre cour, comme gentilhomme de la chambre. Ce fut un coup de
foudre pour la demoiselle qui ne se maria avec cet homme-l qu'avec la
plus grande rpugnance. Ce mariage fut trs mal reu dans le public,
qui en rejeta toute la faute sur M. Schouvaloff, favori de
l'Impratrice, qui avait eu beaucoup d'inclination pour cette demoiselle
avant sa faveur, et qu'on mariait si mal afin qu'il la perdt de vue.
C'tait une espce de perscution vraiment tyrannique. Enfin elle
l'pousa, devint tique, et mourut.

A la fin de septembre nous repassmes au palais d'hiver. La cour tait
alors si mal en meubles, que les mmes miroirs, lits, chaises, tables et
commodes qui nous servaient au palais d'hiver, passaient avec nous au
palais d't et de l  Pterhof, et nous, suivaient  Moscou mme. Il
s'en brisait et cassait dans les transports un bon nombre, et dans cet
tat de dchet on nous les donnait, de faon qu'on avait de la peine 
s'en servir; et comme il fallait un ordre exprs de l'Impratrice pour
en avoir d'autres, qu'elle tait la plupart du temps d'un accs
difficile ou mme inaccessible, je pris la rsolution de m'acheter petit
 petit des commodes et les plus ncessaires des meubles, de mon argent,
tant pour le palais d'hiver que pour celui d't, et quand je passais
d'une maison  l'autre, je trouvais tout ce qu'il me fallait sans
difficult et sans les checs de transport. Cet arrangement plut au
grand-duc, et il en fit autant pour son appartement. Pour Oranienbaum,
qui appartenait au grand-duc, nous avions,  nos frais et dpens, tout
ce qu'il nous fallait dans mes appartements  moi, dans cette maison.
J'y faisais tout  mes propres dpens, afin d'viter toute contestation
et difficult, car Son Altesse Impriale, quoique trs dpensier pour
ses fantaisies, ne l'tait point du tout pour ce qui me regardait, et en
gnral il n'tait rien moins que donnant; mais comme ce que je faisais
dans mes appartements, de ma bourse, servait  l'embellissement de sa
maison, il en tait trs content.

Pendant cet t Mme Tchoglokoff me prit dans une affection trs
particulire et si relle, que, rentre en ville, elle ne pouvait se
passer de moi et s'ennuyait quand je n'tais pas avec elle. Le fond de
cette affection provenait de ce que je ne rpondais point du tout 
celle qu'il avait plu  monsieur son mari de tmoigner pour moi, ce qui
m'avait donn un mrite singulier aux yeux de la femme. Revenus au
palais d'hiver, Mme Tchoglokoff m'envoyait inviter presque toutes les
aprs-dner  venir chez elle. Il y avait peu de monde, mais toujours
plus que dans la mienne,[J] o j'tais toute seule  lire quand le
grand-duc n'y entrait pas pour se promener  grands pas dans ma chambre
et me parler de choses qui l'intressaient lui, mais qui n'avaient aucun
prix pour moi. Ses promenades duraient une et deux heures et se
rptaient plusieurs fois dans la journe; il fallait marcher avec lui
jusqu' l'extinction des forces; il fallait l'couter avec attention, il
fallait lui rpondre, et ses propos la plupart du temps n'avaient ni
queue ni tte, il y jouait souvent d'imagination. Il me souvient que
pendant un hiver tout entier il fut occup  projeter de btir, prs
d'Oranienbaum, une maison de plaisance en forme de couvent de capucins,
o lui et moi avec toute la cour qui le suivait, devraient tre vtus en
capucins; il trouvait cet habillement charmant et commode. Chacun devait
avoir une bourrique, et,  tour de rle, mener cette bourrique chercher
de l'eau et porter des provisions au soi-disant couvent. Il se pmait de
rire et d'aise de tous les effets admirables et gais que produirait son
invention. Il me fit faire un croquis de plan au crayon de cette belle
oeuvre, et tous les jours il fallait y ajouter ou diminuer quelque
chose. Quelque rsolue que je fusse d'user de complaisance et de
patience envers lui, j'avoue franchement que j'tais trs souvent
excde d'ennui de ses visites, promenades et conversations, qui taient
d'une insipidit dont je n'ai rien vu de pareil. Quand il sortait, le
livre le plus ennuyeux paraissait un dlicieux amusement.

A la fin de l'automne les bals pour la cour et le public recommencrent
 la cour, de mme que les parures et les recherches en habits de
masque. Le comte Zachar Czernicheff revint  St Ptersbourg. Comme, 
titre d'ancienne connaissance, je le traitais toujours fort bien, il ne
tint qu' moi d'interprter cette fois-ci ses assiduits comme il me
plaisait. Il dbuta par me dire qu'il me trouvait fort embellie;
c'tait la premire fois de ma vie que quelqu'un m'et dit pareille
chose. Je ne le trouvai pas mauvais. Je fis plus: j'eus la bonhomie de
croire qu'il disait vrai. A chaque bal, nouveau propos de cette nature.
Un jour la princesse Gagarine m'apporta de sa part une devise, qu'en
cassant je m'aperus avoir t ouverte et recolle. Le billet en tait
comme toujours imprim, mais c'taient deux vers fort tendres et remplis
de sentiment. Je me fis apporter aprs dner des devises, et je cherchai
quelque billet qui pt rpondre sans me compromettre  ce billet. J'en
trouvai un; je l'insrai dans une devise reprsentant une orange, et la
donnai  la princesse Gagarine qui la remit au comte Czernicheff. Le
lendemain elle m'en remit de sa part une encore; mais cette fois-ci j'y
trouvai un billet de quelques lignes de sa main. Pour le coup j'y
rpondis, et nous voil dans une correspondance rgulire toute
sentimentale. A la premire mascarade, en dansant avec moi, il me dit
qu'il avait mille choses  me dire qu'il ne pouvait confier au papier,
ni mettre dans une devise que la princesse Gagarine pouvait casser dans
sa poche ou perdre en chemin; qu'il me priait de lui accorder un moment
d'audience dans ma chambre, ou o je jugerais  propos. Je lui dis que
cela tait de toute impossibilit, que mes chambres taient
inaccessibles, et que je ne pouvais en sortir non plus. Il me dit qu'il
se dguiserait, s'il le fallait, en domestique; mais je refusai tout
net, et la chose en resta  cette correspondance fourre dans des
devises. A la fin la princesse Gagarine s'aperut de ce qui en pouvait
tre, me gronda de l'en charger et ne voulut plus les recevoir.




                                 1752.


C'est sur ces entrefaites que finit 1751 et que commena 1752. A la fin
du carnaval le comte Czernicheff partit pour son rgiment. Quelques
jours avant son dpart j'eus besoin de me faire saigner; c'tait un
samedi. Le mercredi suivant M. Tchoglokoff nous invita  son le, 
l'embouchure de la Nva. Il y avait une maison compose d'une salle au
milieu et de quelques chambres  ct. Prs de cette maison il avait
fait dresser des glissoires. En y arrivant j'y trouvai le comte Roman
Voronzoff, qui, me voyant, me dit: J'ai votre fait; j'ai fait faire un
excellent petit traneau pour les glissoires. Comme il m'avait souvent
mene ci-devant, j'acceptai son offre, et tout de suite il fit apporter
son petit traneau, o il y avait une espce de petit fauteuil dans
lequel je m'assis; lui se mit derrire moi et nous descendmes; mais 
la moiti de la pente, le comte Voronzoff ne fut plus le matre du petit
traneau, qui versa. Je tombai et le comte Voronzoff, qui tait un
corps fort lourd et maladroit, tomba sur moi, ou plutt sur mon bras
gauche dont je m'tais fait saigner, il y avait quatre ou cinq jours. Je
me relevai, lui aussi, et nous allmes  pied joindre un traneau de la
cour, qui attendait ceux qui descendaient et les ramenait au point d'o
ils taient partis, pour recommencer qui voulait de nouveau descendre.
Assise dans ce traneau avec la princesse Gagarine, qui m'avait suivie
avec le comte Ivan Czernicheff, celui-ci et Voronzoff se tenant debout
derrire le traneau, je sentis que mon bras gauche se couvrait d'une
chaleur dont j'ignorais la cause. Je passai ma main droite dans la
manche de ma pelisse pour savoir ce que c'tait, et en ayant retir la
main, je la trouvai couverte de sang. Je dis aux deux comtes et  la
princesse que je pensais que ma veine tait ouverte et que le sang en
coulait. Ils firent aller le traneau plus vite, et nous allmes, au
lieu d'aller aux glissoires,  la maison. L nous ne trouvmes qu'un
couvreur de table.[K] J'tai ma pelisse, le couvreur de table nous donna
du vinaigre, et le comte Czernicheff fit l'office de chirurgien. Nous
convnmes tous de ne pas ouvrir la bouche sur cette aventure. Ds que
mon bras fut accommod je retournai  la montagne  glisser. Je dansai
le reste de la soire, je soupai et nous revnmes trs tard  la maison,
sans que personne se doutt de ce qui m'tait arriv; cependant j'en
eus la peau dmise pendant prs d'un mois, mais cela se passa
peu--peu.

Pendant le carme j'eus une forte altercation avec Mme Tchoglokoff;
en voici le sujet. Ma mre tait alle depuis quelque temps  Paris. Le
fils an du gnral Ivan Fdorovitch Glboff, revenu de cette capitale,
me remit de la part de ma mre deux pices d'toffes fort riches et trs
belles. Les regardant, en prsence de Skourine qui me les dpliait dans
ma chambre  toilette, il m'chappa de dire que ces toffes taient
telles que j'tais tente de les prsenter  l'Impratrice, et
rellement je guettais le moment d'en parler  Sa Majest Impriale, que
je ne voyais que fort rarement, et cela encore la plupart du temps en
public. Je n'en parlai point  Mme Tchoglokoff; c'tait un cadeau que
je me rservais  moi-mme. Je dfendis  Skourine de dire  me qui
vive ce qu'il m'tait chapp de dire devant lui seul; mais celui-ci
n'eut rien de plus press que d'aller tout de suite redire  Mme
Tchoglokoff ce qui venait de m'chapper. A quelques jours de l, un beau
matin, Mme Tchoglokoff entra dans ma chambre et me dit que
l'Impratrice me faisait remercier de mes toffes, qu'elle en avait
gard une, et que l'autre elle me la renvoyait. Je fus frappe
d'tonnement en entendant cela. Je lui dis: Comment cela? Alors Mme
Tchoglokoff ajouta qu'elle avait port mes toffes  l'Impratrice,
ayant entendu que je les destinais  Sa Majest Impriale. Pour le coup
je me fchai d'une telle manire comme je ne me souviens jamais de
l'avoir t. Je balbutiais, je ne parlais quasi pas. Cependant je dis 
Mme Tchoglokoff que je m'tais fait une fte de prsenter ces toffes
 l'Impratrice, et qu'elle me privait de ce plaisir, en m'emportant mes
toffes  mon insu et les prsentant de cette faon  Sa Majest
Impriale; qu'elle, Mme Tchoglokoff, ne pouvait pas savoir mes
intentions, parceque je ne lui en avais pas parl, et que si elle les
savait, ce n'tait que par la bouche d'un domestique tratre qui
trahissait sa matresse, laquelle le comblait journellement de biens.
Mme Tchoglokoff, qui avait toujours des raisons  elle, me dit et me
soutint que je ne devais jamais parler moi-mme de rien  l'Impratrice;
qu'elle m'en avait signifi l'ordre de la part de Sa Majest Impriale,
et que mes domestiques devaient lui rapporter tout ce que je disais; que
par consquent l'autre n'avait fait que son devoir, et elle le sien en
portant,  mon insu, les toffes que je destinais  l'Impratrice,  Sa
Majest Impriale, et que tout cela tait dans les rgles. Je la laissai
dire, parceque la colre me coupait la parole. Enfin elle s'en alla.
Alors je sortis dans une petite antichambre o Skourine se trouvait
ordinairement, le matin, et o taient mes hardes, et le trouvant l, je
lui donnai, de toutes mes forces, un grand soufflet bien appliqu, et
lui dis qu'il tait un tratre et le plus ingrat des hommes, d'avoir
os rapporter  Mme Tchoglokoff ce que je lui avais dfendu de dire;
que je le comblais de biens, et qu'il me trahissait jusque dans des
paroles aussi innocentes; que de ce jour je ne lui donnerais plus rien,
et que je le ferais chasser et triller. Je lui demandai ce qu'il se
promettait de sa conduite, lui dis que je restais moi toujours ce que
j'tais, et que les Tchoglokoff, has et dtests de tout le monde,
finiraient par se faire chasser de la part de l'Impratrice elle-mme
qui, pour sr, reconnatrait tt ou tard leur profonde btise et leur
incapacit pour la place o un mchant homme par intrigue les avait
placs; que s'il voulait, il n'avait qu' aller rendre ce que je venais
de lui dire, que pour moi il ne m'en arriverait assurment rien, mais
que lui-mme il verrait ce qu'il deviendrait. Mon homme tomba  mes
pieds, pleurant  chaudes larmes, et me demanda pardon avec un repentir
qui me parut sincre. J'en fus touche, et je lui rpondis que sa
conduite future me montrerait le chemin que j'avais  tenir  son gard,
et que ce serait d'aprs elle que je rglerais la mienne. C'tait un
garon intelligent, qui ne manquait pas d'esprit et qui ne m'a jamais
manqu de parole; au contraire, j'ai eu de lui des preuves de zle et de
fidlit les plus avres, dans les temps les plus difficiles. Je me
plaignis  tous ceux que je pus, pour que cela parvnt aux oreilles de
l'Impratrice, du tour que Mme Tchoglokoff m'avait jou.
L'Impratrice me remercia de mes toffes quand elle me vit; je sus par
tierce main qu'elle dsapprouvait la manire dont Mme Tchoglokoff en
avait agi, et les choses en restrent-l.

Aprs Pques nous passmes au palais d't. Je voyais dj depuis
quelque temps que le chambellan Serge Soltikoff tait plus assidu que de
coutume  la cour. Il y venait toujours en compagnie de Lon Narichkine,
qui amusait tout le monde par son originalit, dont j'ai rapport
plusieurs traits. Serge Soltikoff tait la bte noire de la princesse
Gagarine, que j'aimais beaucoup et en laquelle mme j'avais confiance.
Lon Narichkine tait regard comme un personnage parfaitement sans
consquence et trs original. Serge Soltikoff s'insinuait le plus qu'il
pouvait dans l'esprit des Tchoglokoff. Comme ceux-ci n'taient ni
aimables, ni spirituels, ni amusants, il ne pouvait y avoir  ses
assiduits que quelques vues caches. Mme Tchoglokoff tait alors
grosse et souvent incommode. Comme elle prtendait que je l'amusais
pendant l't tout comme pendant l'hiver, souvent elle dsirait que je
vinsse chez elle. Serge Soltikoff, Lon Narichkine, la princesse
Gagarine, et quelques autres, taient ordinairement chez elle, quand il
n'y avait pas concert chez le grand-duc ou bien comdie  la cour. Les
concerts ennuyaient M. Tchoglokoff, qui n'y manquait jamais; Serge
Soltikoff trouva un moyen singulier de l'occuper. Je ne sais comment il
dbrouilla dans l'homme le plus lourd et le plus dnu d'imagination et
d'esprit, un penchant passionn pour la versification de chansons qui
n'avaient pas le sens commun. Ceci dcouvert, chaque fois qu'on voulait
se dfaire de M. Tchoglokoff, on le priait de faire une chanson
nouvelle. Alors, avec beaucoup d'empressement, il allait s'asseoir dans
le coin de la chambre, la plupart du temps prs du fourneau, et se
mettait  faire sa chanson, ce qui remplissait la soire. On trouvait sa
chanson charmante, et par-l il s'encourageait  en faire
continuellement de nouvelles. Lon Narichkine mettait ses chansons en
musique et les chantait avec lui; en attendant, la conversation se
faisait sans gne dans la chambre, et l'on disait ce qu'on voulait. J'ai
eu un gros livre de ces chansons; je ne sais ce qu'il est devenu.

Pendant un de ces concerts Serge Soltikoff me fit entendre quelle tait
la cause de ses assiduits. Je ne lui rpondis pas d'abord; je lui
demandai, lorsqu'il revint me parler sur la mme matire, ce qu'il s'en
promettait? Alors il se mit  faire un tableau aussi riant que passionn
du bonheur qu'il s'en promettait. Je lui dis: Et votre femme que vous
avez pouse par passion, il y a deux ans, et dont vous passiez pour
tre amoureux, et elle de vous aussi,  la folie, qu'est-ce qu'elle dira
de cela? Alors il se mit  me dire que tout n'tait pas or qui luisait,
et qu'il payait cher un moment d'aveuglement. Je fis tout au monde pour
le faire changer d'ide--je croyais bonnement y russir--il me faisait
piti. Par malheur je l'coutais. Il tait beau comme le jour, et
assurment personne ne l'galait ni  la grande cour, ni encore moins 
la ntre. Il ne manquait ni d'esprit, ni de cette tournure de
connaissances, de manires, de manges, que donne le grand monde, mais
surtout la cour; il avait vingt-six ans. A tout prendre, c'tait, et par
sa naissance et par plusieurs autres qualits, un cavalier distingu.
Ses dfauts, il les savait cacher; les plus grands de tous taient
l'esprit d'intrigue et le manque de principes: ceux-ci n'taient pas
dvelopps  mes yeux. Je tins bon pendant le printemps et une partie de
l't; je le voyais quasi tous les jours, je ne changeai point de
conduite avec lui; j'tais avec lui comme j'tais avec tous les autres,
je ne le voyais qu'en prsence de la cour ou d'une partie de celle-ci.
Un jour je m'avisai de lui dire, pour m'en dfaire, qu'il s'adressait
mal. J'ajoutai: Que savez-vous? peut-tre mon coeur est-il pris
ailleurs. Ceci dit, au lieu de le dcourager, je vis que sa poursuite
n'en devint que plus ardente. Il n'tait pas question dans tout ceci du
cher mari, parceque c'tait une chose connue et reue qu'il n'tait
gure aimable, mme pour les objets dont il tait amoureux, et il
l'tait continuellement, et faisait, pour ainsi dire, la cour  toutes
les femmes. Il n'y avait que celle qui portait le nom de la sienne qui
ft exclue de son attention.

Sur ces entrefaites Tchoglokoff nous invita  une chasse sur son le,
o nous allmes en chaloupe; nos chevaux nous avaient devancs. Ds que
j'arrivai je me mis  cheval, et nous allmes trouver les chiens. Serge
Soltikoff guetta le moment o les autres taient  la poursuite des
livres, et s'approcha de moi pour me parler de sa matire favorite. Je
l'coutai plus attentivement qu' l'ordinaire. Il me fit un tableau du
plan qu'il avait arrang pour envelopper d'un profond mystre,
disait-il, le bonheur dont quelqu'un pouvait jouir en pareil cas. Je ne
disais mot; il profita de mon silence pour me persuader qu'il m'aimait
passionnment, et il me pria de lui permettre de croire qu'il pouvait
esprer qu'il ne m'tait pas du moins indiffrent. Je lui dis qu'il
pouvait jouir d'imagination, sans que je pusse l'en empcher. Enfin il
fit des comparaisons des autres gens de la cour, et me fit convenir
qu'il leur tait prfrable: de-l il conclut qu'il tait prfr. Je
riais de ce qu'il disait, mais au fond je convins qu'il me plaisait
assez. Au bout d'une heure et demie de conversation je lui dis de s'en
aller, parcequ'une aussi longue conversation pouvait devenir suspecte.
Il me dit qu'il ne s'en irait pas, si je ne lui disais, moi, qu'il tait
souffert. Je lui rpondis: Oui, oui, mais allez-vous-en. Il dit: Je
me le tiens pour dit, et donna des deux  son cheval, et moi je lui
criais: Non, non, et lui rptait: Oui, oui, et ainsi nous nous
sparmes. Revenus  la maison, qui tait sur l'le, nous y soupmes,
et pendant le souper, il s'leva un grand vent de mer, qui fit enfler
les eaux si considrablement qu'elles montrent jusqu'aux degrs de
l'escalier de la maison, de sorte que toute l'le tait couverte, 
quelques pieds de hauteur, des eaux de la mer. Nous fmes obligs de
nous arrter sur l'le de Tchoglokoff jusqu' ce que la tempte et les
eaux fussent baisses, ce qui dura jusque vers les deux ou trois heures
du matin. Pendant ce temps Serge Soltikoff me dit que le ciel mme lui
tait favorable ce jour-l, parcequ'il le faisait jouir plus longtemps
de ma vue, et quantit de choses pareilles. Il se croyait dj fort
heureux; mais moi je ne l'tais gure: mille apprhensions me
troublaient la tte, et j'tais trs maussade, selon moi, ce jour-l, et
trs mal-contente de moi-mme. J'avais cru pouvoir gouverner et
morigner sa tte  lui et la mienne, et je compris, que l'un et l'autre
taient difficiles, sinon impossibles.

A deux jours de-l Serge Soltikoff me dit qu'un des valets de chambre du
grand-duc, nomm Bressan, franais de nation, lui avait dit que Son
Altesse Impriale avait dit, dans sa chambre: Serge Soltikoff et ma
femme trompent Tchoglokoff, lui font accroire ce qu'ils veulent et puis
s'en moquent. Il faut dire vrai, il en tait quelque chose, et le
grand-duc s'en tait aperu. Je rpondis  cela en lui conseillant
d'tre plus circonspect  l'avenir. Je pris quelques jours aprs un
terrible mal de gorge qui me dura plus de trois semaines, avec une
forte fivre pendant laquelle l'Impratrice m'envoya la princesse
Kourakine qui se mariait avec le prince Lobanoff: je devais la coiffer.
On la fit asseoir  cet effet, en robe de cour sur grand panier, sur mon
lit; je fis de mon mieux; mais Mme Tchoglokoff, voyant qu'il m'tait
impossible de parvenir  la coiffer, la fit descendre de mon lit et
acheva de la coiffer. Je n'ai pas revu cette dame depuis ce temps-l.

Le grand-duc tait alors amoureux de la demoiselle Marthe Isaevna
Schafiroff que l'Impratrice avait nouvellement place prs de moi, de
mme que la soeur aine de celle-ci, nomme Anne Isaevna. Serge
Soltikoff, qui tait un dmon en fait d'intrigue, se faufila avec ces
deux demoiselles afin de savoir ce qu'il pourrait y avoir de discours du
grand-duc avec les deux soeurs  son sujet, pour en faire son profit.
Ces filles taient pauvres, assez sottes et trs intresses, et
rellement elles devinrent trs confiantes avec lui dans fort peu de
temps.

Sur ces entrefaites nous allmes  Oranienbaum, o de rechef je fus tous
les jours  cheval et ne portais plus d'autre habit que celui d'homme,
except les dimanches. Tchoglokoff et sa femme taient devenus doux
comme des moutons. J'avais aux yeux de Mme Tchoglokoff un nouveau
mrite: j'aimais et je caressais beaucoup un de ses enfants qui tait
avec elle. Je lui faisais des habits, et Dieu sait tous les jouets et
nippes que je lui donnais. Or la mre raffolait de cet enfant, qui
aprs cela est devenu un tel vaurien qu'il a t enferm par sentence,
pour ses fredaines, dans une forteresse, pour quinze ans. Serge
Soltikoff tait devenu l'ami, le confident, le conseiller de M. et de
Mme Tchoglokoff. Assurment aucun homme qui avait le sens commun,
n'aurait pu se soumettre  une aussi dure besogne, qui est celle
d'entendre deux sots orgueilleux, arrogants et gostes draisonner
toute la journe, sans y avoir un trs grand intrt. On devina, on
supposa celui qu'il pouvait y avoir; ceci parvint  Pterhof et aux
oreilles de l'Impratrice. Or dans ce temps-l il arrivait assez souvent
que quand Sa Majest Impriale avait envie de gronder, elle ne grondait
pas pour ce pourquoi elle aurait pu gronder, mais elle prenait le
prtexte de gronder pour ce dont on ne s'tait jamais avis qu'elle
pourrait gronder: ceci est une remarque de courtisan; je la tins de la
propre bouche de son auteur, nommment de Zachar Czernicheff. A
Oranienbaum tout le monde de notre suite tait convenu, tant hommes que
femmes, de se faire pour cet t des habits de la mme couleur, le
dessus gris, le reste bleu, avec un collet de velours noir, le tout sans
garniture aucune. Cette uniformit nous tait commode de plus d'une
faon. C'est  cet habillement qu'on s'accrocha, et plus
particulirement  ce que j'tais toujours habille en habit de cheval
et que je montais en homme  Pterhof. Pour un jour de cour
l'Impratrice dit  Mme Tchoglokoff que cette manire de monter
m'empchait d'avoir des enfants, et que mon habillement ne convenait
point; que quand elle montait  cheval, elle changeait d'habit. Mme
Tchoglokoff lui rpondit que pour avoir des enfants il n'en tait pas
question; que ceux-ci ne pouvaient venir sans cause, et que, quoique
Leurs Altesses Impriales fussent maries depuis 1745, cependant la
cause n'en existait pas. Alors Sa Majest Impriale gronda Mme
Tchoglokoff, et lui dit qu'elle s'en prenait  elle de ce qu'elle
ngligeait de prcher les parties intresses sur cet article, et en
gnral elle marqua beaucoup d'humeur, et lui dit que son mari tait un
bonnet de nuit qui se laissait mener par des morveux. Tout ceci fut
redit dans les vingt-quatre heures  leurs confidents. A ce mot de
morveux, les morveux se mouchrent, et, dans un conseil trs particulier
tenu  cet effet par ces morveux, il fut rsolu et dtermin qu'en
suivant trs strictement les sentiments de Sa Majest Impriale, Serge
Soltikoff et Lon Narischkine encourraient une disgrce simule de la
part de M. Tchoglokoff, dont lui-mme peut-tre ne se douterait pas; que
sous prtexte de maladie de leurs parents, ils se retireraient dans
leurs maisons pour trois semaines ou un mois, afin de faire tomber les
bruits sourds qui couraient. Ceci fut excut  la lettre, et le
lendemain ils partirent pour se confiner dans leurs familles pour un
mois. Pour moi je changeai tout de suite d'habillement, aussi bien
l'autre tait-il devenu inutile. La premire ide de l'uniformit
d'habillement nous tait venue de celui qu'on portait les jours de cour
 Pterhof; il tait, le dessus, blanc, le reste vert, et le tout
chamarr de galons d'argent. Serge Soltikoff, qui tait brun, disait que
dans cet habit blanc et argent il avait, lui, l'air d'une mouche dans du
lait. Au reste je continuais  frquenter les Tchoglokoff comme
ci-devant, quoique j'y essuyais un plus grand ennui. Mari et femme en
taient aux regrets de l'absence des deux principaux champions de leur
socit, en quoi assurment je ne les contredisais pas. La maladie de
Serge Soltikoff prolongea encore son absence pendant laquelle
l'Impratrice nous fit dire de venir d'Oranienbaum la joindre 
Cronstadt, o elle se rendait pour faire entrer les eaux dans le canal
de Pierre I, que cet empereur avait commenc et qui venait d'tre
achev. Elle nous devana  Cronstadt. La nuit qui suivit son arrive
tant devenue fort orageuse, Sa Majest Impriale, qui, ds son arrive,
nous avait fait dire de venir l'y joindre, crut que pendant cet orage
nous tions en mer; elle fut fort inquite pendant toute la nuit; il lui
parut qu'un btiment qu'elle voyait de ses fentres et qui souffrait en
mer, pouvait bien tre le yacht sur lequel nous devions passer la mer;
elle eut recours  des reliques qu'elle avait toujours  ct de son
lit; elle les porta  la fentre et leur faisait faire le mouvement
contraire du btiment qui souffrait de la tourmente; elle s'cria
plusieurs fois qu'assurment nous allions prir et que ce serait sa
faute  elle, parceque, nous ayant envoy rprimander il n'y avait pas
longtemps, pour lui tmoigner plus d'empressement nous serions partis
tout de suite aprs l'arrive du yacht. Mais de fait le yacht n'arriva
qu'aprs cette tourmente  Oranienbaum, de faon que nous ne nous
rendmes  bord que le lendemain aprs-midi. Nous restmes trois fois
vingt-quatre heures  Cronstadt, pendant lesquelles la bndiction du
canal eut lieu avec une trs grande solemnit, et l'on fit entrer l'eau
pour la premire fois dans ce canal. L'aprs-dner il y eut un grand
bal. L'Impratrice voulait rester  Cronstadt pour voir de rechef sortir
l'eau; mais elle repartit le troisime jour sans que ceci et t
effectu. Ce canal n'a pas t mis  sec depuis cette poque jusqu' ce
que, de mon rgne, j'aie fait construire le moulin  feu qui le vide;
d'ailleurs la chose aurait t impossible, le fond du canal tant plus
bas que la mer; mais c'est ce qu'on n'envisageait pas alors.

De Cronstadt chacun revint chez soi; l'Impratrice alla  Pterhof, et
nous  Oranienbaum. M. Tchoglokoff demanda et obtint la permission
d'aller dans une de ses terres pour un mois. Pendant son absence, madame
son pouse se donna beaucoup de mouvement pour excuter les ordres de
l'Impratrice  la lettre. D'abord elle eut beaucoup de confrences avec
le valet de chambre du grand-duc, Bressan; celui-ci trouva 
Oranienbaum une jolie veuve d'un peintre, nomm Mme Groot; on fut
quelques jours  la persuader,  lui promettre je ne sais quoi, puis 
l'instruire sur ce qu'on voulait d'elle et  quoi elle devait se prter.
Ensuite Bressan fut charg de faire faire  Son Altesse Impriale la
connaissance de cette jeune et jolie veuve. Je voyais bien que Mme
Tchoglokoff tait fort intrigue; mais j'ignorais de quoi, lorsqu'enfin
Serge Soltikoff revint de son exil volontaire et m'apprit  peu-prs de
quoi il tait question. Enfin,  force de peine, Mme Tchoglokoff
parvint  son but, et quand elle fut sre de son fait, elle avertit
l'Impratrice que tout allait au gr de ses dsirs. Elle esprait grande
rcompense de ses peines; mais sur ce point elle se trompa, car on ne
lui donna rien: cependant elle disait que l'Empire lui en devait.
Immdiatement aprs nous rentrmes en ville.

Ce fut dans ce temps-l que je persuadai le grand-duc de rompre la
ngociation avec le Danemark. Je lui fis ressouvenir les conseils du
comte de Bernis, qui tait dj parti pour Vienne; il m'couta et
ordonna de finir sans rien conclure, ce qui fut fait. Aprs un court
sjour au palais d't, nous retournmes  celui d'hiver.

Il me parut que Serge Soltikoff commenait  diminuer ses assiduits,
qu'il devenait distrait, quelquefois fat, arrogant et dissip. J'en
tais fche, je lui en parlai. Il me donna de mauvaises raisons et
prtendit que je n'entendais rien  l'excs d'habilet de sa conduite:
il avait raison, car je le trouvais assez trange. On nous dit de nous
prparer pour le voyage de Moscou, ce que nous fmes. Nous partmes le
14 dcembre 1752 de Ptersbourg. Serge Soltikoff y resta et ne vint que
plusieurs semaines aprs nous. Je partis de St Ptersbourg avec
quelques lgers indices de grossesse; nous allions fort vite, nuit et
jour. A la dernire station avant Moscou, les indices s'vanouirent avec
de violentes tranches. Arrive  Moscou, et voyant le tour que
prenaient les choses, je me doutai que je pouvais bien avoir fait une
fausse couche. Mme Tchoglokoff tait reste  St Ptersbourg,
parcequ'elle venait d'accoucher de son dernier enfant, qui tait une
fille; c'tait le septime. Quand elle fut releve, elle nous joignit 
Moscou.




                                 1753.


Ici on nous avait logs dans une ale btie en bois, tout nouvellement
construite pendant cet automne, de faon que l'eau dcoulait des lambris
et que tous les appartements taient trangement humides. Cette ale
contenait deux ranges de cinq ou six grandes chambres chacune, dont
celle sur la rue tait pour moi, et celle de l'autre ct pour le
grand-duc. Dans celle de ces chambres qui devait me servir de toilette,
on logea mes filles et femmes de chambre, avec leurs servantes, de faon
qu'elles taient dix-sept filles et femmes loges dans une chambre, qui
avait  la vrit trois grandes fentres, mais point d'autre issue que
ma chambre  coucher, par laquelle, pour toute espce de besoin, elles
taient obliges de passer, ce qui n'tait commode ni pour elles ni pour
moi. Nous fmes obliges de supporter cette incommodit, dont je n'ai
jamais vu rien de semblable. Outre cela leur chambre  manger tait une
de mes antichambres. J'tais malade en arrivant; pour remdier  cet
inconvnient je fis mettre force grands crans dans ma chambre 
coucher,  l'aide desquels je la partageai en trois; mais cela ne
m'aidait presque de rien, parceque les portes s'ouvraient et se
fermaient presque continuellement, et ceci tait invitable. Enfin, le
dixime jour, l'Impratrice vint me voir, et voyant le passage
continuel, elle entra dans l'autre chambre et dit  mes femmes: Je vous
ferai faire une autre sortie que par la chambre  coucher de la
grande-duchesse. Mais que fit-elle? Elle ordonna de faire une cloison
qui ta une des fentres de cette chambre, o demeuraient d'ailleurs
avec peine dix-sept personnes. Voil donc la chambre rtrcie pour
gagner un corridor; la fentre fut perce dans la rue; on y fit un
escalier, et voil mes femmes obliges de passer dans la rue; sous leurs
fentres on plaa des lieux pour elles; quand elles allaient dner il
fallait longer la rue encore. En un mot cet arrangement ne valait rien,
et je ne sais pas comment ces dix-sept femmes, entasses et quelquefois
malades, ne gagnrent pas quelque fivre putride dans cette habitation,
et cela  ct de ma chambre  coucher, qui en tait remplie de vermine
de toute espce jusqu' empcher le sommeil. Enfin Mme Tchoglokoff,
releve de couches, arriva  Moscou, et quelques jours aprs, Serge
Soltikoff. Comme Moscou est fort grand, que tout le monde y est toujours
trs parpill, il se servit de ce local avantageux  cet effet, pour
cacher la diminution de ses assiduits feintes ou relles  la cour. A
dire la vrit j'en tais afflige; cependant il m'en donnait de si
bonnes et valables raisons, que ds que je le voyais et lui avais parl,
mes rflexions  ce sujet s'vanouissaient. Nous convnmes que pour
diminuer le nombre de ses ennemis, je ferais dire quelques paroles au
comte Bestoujeff, qui pourraient donner esprance  celui-ci comme quoi
j'tais moins loigne de lui que ci-devant. Je chargeai de ce message
un nomm Bremse, qui tait employ dans la chancellerie holsteinoise de
M. Pechline. Cet homme-l, quand il n'tait pas  la cour, allait
souvent dans la maison du chancelier comte Bestoujeff; il s'en chargea
avec beaucoup d'empressement et me dit que le chancelier en avait t
dans la joie de son coeur, et qu'il avait dit que je pouvais disposer
de lui toutes les fois que je le jugerais  propos, et que, si de son
ct il pouvait m'tre utile, il me priait de lui indiquer un canal sr
par qui rciproquement nous pourrions nous communiquer ce que nous
jugerions  propos. Je sentis son ide et rpondis  Bremse que j'y
penserais. Je redis cela  Serge Soltikoff, et tout de suite il fut
rsolu qu'il irait, lui, chez le chancelier, sous prtexte de visite, ne
faisant que d'arriver. Le vieillard le reut  merveille, le prit 
part, lui parla de l'intrieur de notre cour, de la btise des
Tchoglokoff, lui disant entr'autres choses: Je sais que, quoique leur
plus intime, vous les connaissez tout comme moi, car vous tes un garon
d'esprit. Ensuite il lui parla de moi et de ma situation, comme s'il
avait vcu dans ma chambre, puis dit: En reconnaissance de la bonne
volont que la grande-duchesse veut bien me montrer, je m'en vais lui
rendre un petit service, dont elle me saura gr, je pense; je lui
rendrai Mme Vladislava, douce comme un agneau, et elle en fera ce
qu'elle voudra; elle verra que je ne suis pas aussi loup-garou qu'on
m'avait dpeint  ses yeux. Enfin Serge Soltikoff revint enchant de
cette commission et de son homme. Il lui donna  lui plusieurs conseils
aussi sages qu'utiles. Tout cela le rendit intime avec nous, sans que
me qui vive en st rien.

Sur ces entrefaites, Mme Tchoglokoff, qui avait toujours son projet
favori en tte, de veiller  la succession, me prit un jour  part et me
dit: coutez, il faut que je vous parle bien sincrement. J'ouvris
yeux et oreilles, comme de raison. Elle dbuta par un long raisonnement
de choses  sa manire, sur son attachement  son mari, sur sa sagesse,
sur ce qu'il fallait et ne fallait pas pour s'aimer et pour faciliter
les liens conjugals ou conjugaux, et puis elle se rabattit  dire qu'il
y avait quelquefois des situations d'un intrt majeur qui devaient
faire exception  la rgle. Je la laissai dire tout ce qu'elle voulut
sans l'interrompre, ne sachant point o elle en voulait venir, un peu
tonne, et ignorant si c'tait une embche qu'elle me dressait ou si
elle parlait sincrement. Au moment que je faisais intrieurement ces
rflexions, elle me dit: Vous allez voir si j'aime ma patrie et combien
je suis sincre: je ne doute pas que vous n'ayez jet un coup d'oeil
de prfrence sur quelqu'un; je vous laisse  choisir entre Serge
Soltikoff et Lon Narichkine; si je ne me trompe pas, c'est le dernier.
A ceci je m'criai: Non, non, pas du tout. L-dessus elle me dit: Eh
bien, si ce n'est pas lui, c'est l'autre sans faute. A cela je ne dis
pas un mot, et elle continua en me disant: Vous verrez que ce ne sera
pas moi qui vous ferai natre des difficults. Je fis la niaise
jusqu'au point qu'elle m'en gronda bien des fois, tant  la ville qu'
la campagne, o nous allmes aprs pques.

Ce fut alors, ou -peu-prs dans ce temps-l, que l'Impratrice donna la
terre de Libritza et plusieurs autres,  quatorze ou quinze verstes de
Moscou, au grand-duc; mais avant que d'aller demeurer dans ces nouvelles
possessions de Son Altesse Impriale, l'Impratrice clbra
l'anniversaire de son couronnement,  Moscou. C'tait le 25 avril. On
nous annona qu'elle avait ordonn que le crmonial ft exactement
suivi selon qu'il avait t suivi le propre jour du couronnement. Nous
tions fort curieux de ce que ce serait. La veille elle alla coucher au
Kremlin. Nous restmes  la Sloboda, au palais de bois, et nous remes
l'ordre de venir  la messe  la cathdrale. Ds les 9 heures du matin
nous partmes du palais de bois, en quipage de parade, les domestiques
marchant  pied; nous traversmes tout Moscou pas  pas (le trajet fait
sept verstes) et nous mmes pied  terre devant l'glise. Quelques
moments aprs l'Impratrice y vint avec son cortge, la petite couronne
sur la tte, et le manteau imprial, comme de coutume, port par les
chambellans. Elle alla se placer  sa place ordinaire  l'glise, et 
tout ceci il n'y avait rien encore d'extraordinaire qui ne se pratiqut
 toutes les autres ftes de son rgne. Il faisait  l'glise un froid
humide, comme je n'en ai senti de ma vie; j'tais toute bleue, et je
gelais de froid, en robe de cour et avec la gorge dcouverte.
L'Impratrice me fit dire de mettre une palatine de Sobel, mais je n'en
avais pas avec moi. Elle se fit apporter les siennes, en prit une, la
passa  son col; j'en vis une autre dans la bote; je pensai qu'elle
allait me l'envoyer pour la mettre, mais je me trompais: elle la
renvoya. Il me parut que c'tait une mauvaise volont assez marque.
Mme Tchoglokoff, qui voyait que je grelottais, me fit avoir, de je ne
sais qui, un mouchoir de soie que je me mis au col. Lorsque la messe et
le sermon furent finis, l'Impratrice sortit de l'glise; nous nous
mmes en devoir de la suivre, mais elle nous fit dire que nous pouvions
revenir  la maison. Ce fut alors que nous apprmes qu'elle allait dner
toute seule sur le trne, et qu'en cela le crmonial serait observ
comme le jour mme de son couronnement, o elle avait dn seule. Exclus
de ce dner, nous retournmes, comme nous tions venus, en grande
crmonie, nos gens  pied, faisant quatorze verstes pour aller et venir
par la ville de Moscou, et nous transis de froid et mourant de faim. Si
l'Impratrice nous avait paru de fort mauvaise humeur pendant la messe,
elle ne nous renvoya pas de plus belle humeur non plus, de cette marque
si peu agrable de manque d'attention, au moins  notre gard, pour ne
rien dire de plus. Les autres grandes ftes o elle dnait sur le trne,
nous avions l'honneur de dner avec elle: cette fois elle nous renvoya
publiquement. Chemin faisant, seule en carrosse avec le grand-duc, je
lui dis ce que j'en pensais; il me dit qu'il s'en plaindrait. Revenue 
la maison, morfondue de froid et fatigue, je me plaignis  Mme
Tchoglokoff de m'tre refroidie. Le lendemain il y eut un bal au palais
de bois; je me dis malade et n'y allai pas. Le grand-duc rellement fit
dire je ne sais quoi aux Schouvaloff  ce sujet, et eux lui firent
rpondre aussi je ne sais quoi de satisfaisant pour lui, et il n'en fut
plus question.

Environ ce temps-l nous apprmes que Zachar Czernicheff et le colonel
Nicolas Lontieff avaient pris querelle ensemble pour le jeu, chez Roman
Voronzoff; qu'ils s'taient battus l'pe  la main, et que le comte
Zachar Czernicheff avait une grive blessure  la tte. Elle tait telle
qu'on n'avait pas pu le transporter de la maison du comte Roman
Voronzoff dans la sienne. Il y resta; fut trs mal; on parla de le
trpaner. J'en fus trs fche, car je l'aimais beaucoup. Lontieff fut
arrt par l'ordre de l'Impratrice. Ce combat mit toute la ville en
intrigues,  cause de la trs nombreuse parent de l'un et de l'autre
des champions. Lontieff tait beau-fils de la comtesse Roumianzoff,
trs proche parent des Panine et des Kourakine. L'autre avait aussi des
parents, amis et protecteurs. Le tout tait arriv dans la maison du
comte Roman Voronzoff; le malade tait chez lui. Enfin quand le danger
cessa, l'affaire fut apaise et les choses en restrent l.

Dans le courant du mois de mai j'eus de nouveau des indices de
grossesse. Nous allmes  Libritza, campagne du grand-duc,  douze ou
quatorze verstes de Moscou. La maison de pierre qui y tait, et qui
avait t btie anciennement par le prince Menchikoff, tombait en
ruines; nous ne pmes l'habiter. Pour y suppler, on dressa des tentes
dans la cour. Le matin, ds trois et quatre heures, mon sommeil tait
interrompu par les coups de hache qu'on donnait, et par le bruit qu'on
faisait  la btisse d'une ale de bois qu'on se htait de construire 
deux pas, pour ainsi dire, de nos tentes, afin que nous eussions o
demeurer pendant le reste de l't. Le reste du temps nous tions  la
chasse ou  la promenade; je n'allais plus  cheval, mais en cabriolet.
Vers la St Pierre nous revnmes  Moscou, et il me prit un tel sommeil
que je dormais tous les jours jusqu' midi et qu'on avait de la peine 
m'veiller pour le dner. La St Pierre fut clbre comme de coutume;
je m'habillai, j'assistai  la messe, au dner, au bal et au souper. Ds
le lendemain je sentis des douleurs aux reins; Mme Tchoglokoff fit
venir une sage-femme qui prdit la fausse couche que je fis rellement
la nuit suivante. Je pouvais tre grosse de deux  trois mois; je fus
dans un grand danger pendant treize jours, parcequ'on souponnait qu'une
partie de l'arrire-faix tait rest; on me cacha cette circonstance.
Enfin le treizime jour il partit de lui-mme, sans douleurs ni efforts.
On me fit rester pendant six semaines pour cet accident dans ma
chambre, pendant une chaleur insupportable. L'Impratrice vint me voir
le jour mme que je devins malade et parut affecte de mon tat. Pendant
les six semaines que je restai dans ma chambre, je m'ennuyai  mourir.
Toute ma compagnie consistait en Mme Tchoglokoff (encore venait elle
assez rarement) et une petite Kalmoucque, que j'aimais parcequ'elle
tait gentille; d'ennui je pleurais souvent. Pour le grand-duc la
plupart du temps il tait dans sa chambre, o un Ukrainien qu'il avait
pour valet de chambre, nomm Karnovitch, aussi sot qu'ivrogne, l'amusait
de son mieux, lui fournissant des jouets, du vin et d'autres liqueurs
fortes, tant qu'il pouvait,  l'insu de M. Tchoglokoff, que d'ailleurs
tout le monde trompait et dont on se jouait. Mais dans les bacchanales
nocturnes et caches du grand-duc avec les domestiques de la chambre,
parmi lesquels il y avait plusieurs garons Kalmoucks, le grand-duc se
trouvait souvent mal obi et mal servi, car tant ivres, ils ne savaient
ce qu'ils faisaient et oubliaient qu'ils taient avec leur matre, et
que ce matre tait le grand-duc. Alors Son Altesse Impriale avait
recours aux coups de bton et de lame d'pe; malgr cela sa socit lui
obissait mal, et plus d'une fois il eut recours  moi, se plaignant de
ses gens et me priant de leur faire entendre raison. Alors j'allais chez
lui et leur disais leur fait, les faisant souvenir de leurs devoirs, et
tout de suite ils s'y rangeaient, ce qui fit que le grand-duc me dit
plus d'une fois, et le rpta aussi  Bressan, qu'il ne savait pas
comment je m'y prenais avec ces gens, que lui il les rossait et ne
pouvait s'en faire obir, et que j'en obtenais ce que je voulais avec
une parole. Un jour que j'entrai  cet effet dans l'appartement de Son
Altesse Impriale, ma vue fut frappe par un gros rat qu'il avait fait
pendre, avec tout l'appareil d'un supplice, au milieu d'un cabinet qu'il
s'tait fait faire  l'aide d'une cloison. Je demandai ce que cela
voulait dire? Il me dit alors que ce rat avait fait une action
criminelle et digne du dernier supplice, selon les lois militaires;
qu'il avait grimp par dessus les remparts d'une forteresse de carton,
qu'il avait sur la table dans ce cabinet, et avait mang deux
sentinelles, faites d'amadou, en faction sur un des bastions; qu'il
avait fait juger le criminel par les lois de la guerre; que son chien
couchant avait attrap le rat, et que tout de suite il avait t pendu
comme je le voyais, et qu'il resterait l expos aux yeux du public
pendant trois jours, pour l'exemple. Je ne pus m'empcher d'clater de
rire de l'extrme folie de la chose; mais ceci lui dplut trs fort. Vu
l'importance qu'il y mettait, je me retirai et me retranchai dans mon
ignorance, comme femme, des lois militaires: cependant il ne laissa pas
de me bouder sur mon clat de rire, et au moins pouvait-on dire pour la
justification du rat qu'il avait t pendu sans qu'on lui et demand ou
entendu sa justification.

Pendant ce sjour de la cour  Moscou, il arriva qu'un laquais de la
cour devint fol et mme enrag. L'Impratrice ordonna que son premier
mdecin, Borhave, et soin de cet homme. On le mit dans une chambre
proche de l'appartement de Borhave, qui demeurait  la cour. Par hasard
il arriva encore que cette anne il y eut plusieurs personnes qui
perdirent l'esprit. A mesure que l'Impratrice en tait informe, elle
les prenait  la cour, les faisait loger proche de Borhave, de faon
que cela formait un petit hpital de fous  la cour. Je me souviens que
les principaux en taient un major aux gardes Semenofsky, nomm
Tchdajeff, un lieutenant-colonel Lintrum, un major Tchoglokoff, un
moine du couvent de Voskresensky, qui s'tait coup avec un rasoir les
parties naturelles, et plusieurs autres. La folie de Tchdajeff
consistait en ce qu'il regardait Schah-Nadir, autrement
Thamas-Kuli-Khan, usurpateur de la Perse et son tyran, comme le bon
Dieu. Quand les mdecins ne purent venir  bout de le gurir de sa
marotte, on le mit entre les mains des prtres. Ceux-ci persuadrent 
l'Impratrice de le faire exorciser. Elle assista elle-mme  la
crmonie; mais Tchdajeff resta aussi fou qu'il paraissait tre.
Cependant il y avait des gens qui doutaient de sa folie, parcequ'il
tait raisonnable sur tout autre point que Schah-Nadir; ses anciens amis
mme allaient le consulter sur leurs affaires, et il leur donnait des
conseils trs senss. Ceux qui ne le croyaient pas fou donnaient pour
cause de cette affectation de manie, qu'il avait eu une mauvaise affaire
sur les bras, dont il ne s'tait tir que par cette ruse. Il avait t
du commencement du rgne de l'Impratrice,  la rvision des
contribuables, il avait t accus de concussion, et il devait subir un
jugement, dans l'apprhension duquel il prit cette fantaisie qui le tira
d'affaire.

A la mi-aot (1753) nous retournmes  la campagne. Pour le 5 septembre,
jour de la fte de l'Impratrice, elle s'en alla au couvent de
Voskresensky. Pendant qu'elle y tait la foudre tomba dans l'glise; par
bonheur que Sa Majest Impriale se tenait dans une chapelle  ct de
la grande glise: elle n'apprit la chose que par la frayeur de ses
courtisans, cependant il n'y eut ni bless ni tu de cet accident. Peu
de temps aprs elle revint  Moscou, o nous nous rendmes aussi de
Libritza. A notre rentre en ville nous vmes la princesse de Courlande
baiser la main publiquement  l'Impratrice, pour la permission qu'elle
lui avait donne de se marier avec le prince George Hovansky: elle
s'tait brouille avec son premier promis Pierre Soltikoff, qui de son
ct tout de suite pousa une princesse Sonzoff. Le 1er novembre de
cette anne, l'aprs-midi,  3 heures, j'tais dans l'appartement de
Mme Tchoglokoff, lorsque son mari, Serge Soltikoff, Lon Narichkine,
et plusieurs autres cavaliers de la cour sortirent de la chambre pour
s'en aller dans les appartements du chambellan Schouvaloff, afin de le
fliciter du jour de sa naissance, qui tait ce jour-l. Mme
Tchoglokoff, la princesse Gagarine et moi nous causions ensemble,
lorsqu'aprs avoir entendu quelque bruit dans une petite chapelle qui
tait proche de l'appartement o nous nous tenions, nous vmes rentrer
un couple de ces messieurs qui nous dirent qu'ils avaient t empchs
de passer par les salles du chteau, parceque le feu y avait pris. Tout
de suite je m'en allai dans ma chambre, et, en passant par une
antichambre, je vis que la balustrade du coin de la grande salle tait
en feu. C'tait  vingt pas de notre ale. J'entrai dans mes chambres et
je les trouvai dj remplies de soldats et de domestiques qui les
dmeublaient et emportaient ce qu'ils pouvaient. Mme Tchoglokoff me
suivit de prs, et comme il n'y avait plus rien  faire dans la maison
que d'y attendre qu'elle prt feu, Mme Tchoglokoff et moi nous en
sortmes, et ayant trouv  la porte le carrosse du matre de chapelle
Araga, qui tait venu pour un concert chez le grand-duc que j'avais
averti moi-mme que la maison brlait, nous nous mmes, elle et moi,
dans ce carrosse, la rue tant couverte de boue,  cause des pluies
continuelles qui taient tombes depuis quelques jours, et nous
regardions de l tant l'incendie que la faon dont on emportait les
meubles de toutes parts hors de la maison. Je vis alors une chose
singulire, c'est l'tonnante quantit de rats et de souris qui
descendaient l'escalier  la file, sans mme trop se presser. On ne put
porter aucun secours  cette vaste maison de bois, faute d'instruments
et parceque le peu qu'il y en avait se trouvait prcisment sous la
salle qui brlait: celle-ci occupait -peu-prs le centre des btiments
qui l'entouraient, ce qui pouvait faire l'tendue de deux ou trois
verstes de circonfrence. J'en sortis  trois heures prcises, et vers
les six heures il n'existait aucun vestige de la maison. La chaleur du
feu devint si grande que ni moi ni Mme Tchoglokoff ne pouvant plus la
supporter, nous fmes aller notre carrosse dans la campagne,  quelques
centaines de pas. Enfin M. Tchoglokoff vint avec le grand-duc, et nous
dit que l'Impratrice s'en allait  la maison de Pokrovsky et qu'elle
avait ordonn que nous irions dans celle de M. Tchoglokoff, qui faisait
 droite le premier coin de la grande rue de la Sloboda. Tout de suite
nous nous y rendmes. Dans cette maison il y avait une salle au milieu
et quatre chambres de chaque ct; il n'est gure possible d'tre plus
mal que nous n'y tions: le vent y soufflait dans toutes les directions,
les fentres et les portes y taient  demi pourries, les planchers
fendus avec des intervalles de trois  quatre doigts; outre cela la
vermine y dominait; les enfants, les domestiques de M. Tchoglokoff
l'habitaient; au moment que nous y entrmes on les en fit sortir, et on
nous logea dans cette horrible maison, qui tait dgarnie de meubles.

Le lendemain de mon sjour dans cet htel je vis ce qu'un nez Kalmouck
peut contenir. La petite fille que j'avais prs de moi,  mon rveil, me
dit, en me montrant son nez: J'ai l une noisette. Je lui ttai le
nez, je n'y trouvai rien; mais toute la matine cette enfant ne fit que
rpter qu'elle avait dans son nez une noisette; c'tait une enfant de
quatre  cinq ans; personne ne savait ce qu'elle entendait par sa
noisette dans le nez. Vers midi elle tomba en courant et se cogna contre
une table, ce qui la fit pleurer, et en pleurant elle tira son mouchoir
et se moucha le nez: en se mouchant la noisette tomba de son nez, ce que
je vis moi-mme, et alors je compris qu'une noisette qui ne pourrait
tenir dans aucun nez europen sans qu'on s'en aperut, pouvait tenir
dans la cavit d'un nez Kalmouck, qui est plac dans l'intrieur de la
tte entre deux grosses joues.

Nos hardes, et tout ce dont nous avions besoin, taient restes dans la
boue, devant le palais brl, et on nous les amena pendant la nuit et le
jour suivant. Ce qui me fit le plus de peine, ce furent mes livres.
J'achevais alors le 4me tome du dictionnaire de Bayle; j'avais
employ deux ans  cette lecture, tous les six mois je coulais  fond un
tome: par l on peut s'imaginer dans quelle solitude je passais ma vie.
Enfin on me les apporta; mes hardes se trouvrent, celles de la comtesse
Schouvaloff, &c. Mme Vladislava me fit voir par curiosit les jupes
de cette dame, qui par derrire taient toutes doubles de cuir,
parcequ'elle ne pouvait retenir ses urines, accident qui lui tait rest
aprs ses premires couches, et dont l'odeur tait imprgne dans toutes
ses jupes; je les renvoyai au plus vite  qui elles appartenaient.
L'Impratrice perdit dans cet incendie tout ce qu'on avait amen 
Moscou de son immense garderobe. Elle m'a fait l'honneur de me dire
qu'elle y avait perdu 4000 paires d'habits, et que de tous elle ne
regrettait que celui qui avait t fait de l'toffe que je lui avais
envoye et que j'avais reue de ma mre. Elle y perdit encore d'autres
choses prcieuses, entre autres un bassin couvert de pierres graves,
que le comte Roumianzoff avait achet  Constantinople et qu'il avait
pay 8000 ducats. Tous ces effets avaient t placs dans une garderobe
qui tait au dessus de la salle o le feu avait pris. Cette salle
servait d'avant-salle  la grande salle du palais;  dix heures du matin
les chauffeurs de fourneaux taient venus pour chauffer cette
avant-salle; aprs avoir mis le bois dans le fourneau, ils l'allumrent
comme de coutume. Ceci fait, la chambre se remplit de fume; ils crurent
qu'elle perait par quelques trous imperceptibles du fourneau, et se
mirent  couvrir de terre glaise les entre-deux des carreaux de faence.
La fume augmentant, ils se mirent  chercher des crevasses au fourneau,
et n'en trouvant pas, ils comprirent que la crevasse tait entre les
sparations de l'appartement. Ces sparations n'taient que de bois.
Ils allrent chercher de l'eau et teignirent le feu dans le fourneau;
mais la fume augmentant, elle passa dans l'antichambre o il y avait
une sentinelle de la garde--cheval. Celle-ci, pensant touffer et
n'osant bouger de son poste, cassa une vitre et se mit  crier; mais
personne n'arrivant  son secours ni ne l'entendant, il tira son fusil
par la fentre. Le coup fut entendu  la grande garde qui tait
vis--vis du palais; on courut  lui, et en entrant on trouva partout
une fume paisse de laquelle on retira la sentinelle. Les chauffeurs
furent mis aux arrts. Ils avaient cru que sans avertir personne ils
teindraient le feu ou bien empcheraient la fume d'augmenter; ils
s'taient de bonne foi occups  cela pendant cinq heures.

Cet incendie donna lieu  une dcouverte que fit M. Tchoglokoff. Le
grand-duc avait dans son appartement beaucoup de fort grandes commodes;
quand on les apporta de sa chambre, quelques tiroirs ouverts ou mal
ferms dcouvrirent aux yeux des spectateurs ce dont ils taient
remplis. Qui le croyait? les tiroirs ne contenaient rien autre chose
qu'une immense quantit de bouteilles de vin et de liqueurs fortes: ils
servaient de cave  Son Altesse Impriale. Tchoglokoff m'en parla; je
lui dis que j'ignorais cette circonstance, et je disais vrai: je n'en
savais rien, mais je voyais fort souvent, quasi journellement, l'ivresse
du grand-duc.

Nous restmes, aprs l'incendie, dans la maison de Tchoglokoff prs de
six semaines, et comme en sortant nous passions souvent devant une
maison, situe dans un jardin proche du pont Soltikoff, qui appartenait
 l'Impratrice et qu'on nommait la maison de l'vque, parceque
l'Impratrice l'avait achete d'un vque, la fantaisie nous prit de
faire solliciter l'Impratrice,  l'insu des Tchoglokoff, de nous
permettre d'habiter cette maison, qui nous paraissait et qu'on disait
plus logeable que celle o nous tions. Nous remes l'ordre d'aller
habiter la maison de l'vque. C'tait une trs vieille maison de bois,
de laquelle il n'y avait aucune vue; elle tait btie sur des caves de
pierre, et par-l plus leve que celle que nous venions de quitter, qui
n'tait qu'un rez-de-chausse. Les poles taient si vieux que quand on
les chauffait, on voyait le feu  travers les fourneaux, tant il y avait
de crevasses, et la fume remplissait les chambres; nous en avions tous
mal  la tte et aux yeux. On courait risque dans cette maison d'y tre
brl vif; il n'y avait qu'un escalier de bois et les fentres taient
hautes; le feu y prit rellement deux ou trois fois pendant que nous y
restmes, mais on l'teignit. J'y pris un mal de gorge avec beaucoup de
fivre; le mme jour que je devins malade, M. de Breithardt, qui tait
revenu en Russie, de la part de la cour de Vienne, devait venir souper
chez nous pour prendre cong; il me trouva les yeux rouges et enfls.
Il crut que j'avais pleur et il ne se trompait pas: l'ennui,
l'indisposition, et l'incommodit physique et morale de ma situation
m'avaient donn beaucoup d'hypocondrie. Pendant toute la journe, que
j'avais passe avec Mme Tchoglokoff  attendre ceux qui n'taient pas
venus, elle disait  tout moment: Voil comme on nous abandonne! Son
mari avait dn dehors et avait emmen tout le monde. Malgr toutes les
promesses que Serge Soltikoff nous avait faites de s'esquiver de ce
dner, il ne revint qu'avec Tchoglokoff. Tout cela me donnait une humeur
de chien. Enfin quelques jours aprs on nous permit d'aller  Libritza.
Ici nous nous crmes en paradis: la maison tait toute neuve et assez
bien arrange; on y dansait tous les soirs, et toute notre cour y tait
rassemble. Pendant un de ces bals nous vmes le grand-duc longtemps
occup  parler  l'oreille de M. Tchoglokoff; celui-ci, aprs cela,
parut chagrin, rveur et plus renferm et renfrogn que de coutume.
Serge Soltikoff, voyant cela et que Tchoglokoff lui battait
singulirement froid, alla s'asseoir prs de Melle Martha Schafiroff,
et tcha de savoir d'elle ce que ce pouvait tre que cette intimit peu
accoutume entre le grand-duc et Tchoglokoff. Alors elle lui dit qu'elle
ne savait pas ce que c'tait, que le grand-duc lui avait dit plusieurs
fois: Serge Soltikoff et ma femme trompent Tchoglokoff d'une manire
inoue; lui il est amoureux de la grande-duchesse; elle ne peut le
souffrir. Serge Soltikoff est le confident de Tchoglokoff; il lui fait
accroire qu'il travaille pour lui auprs de ma femme, et au lieu de cela
il travaille pour lui-mme auprs d'elle; et elle, elle peut bien
souffrir Serge Soltikoff, qui est amusant; elle s'en sert pour mener
Tchoglokoff comme elle veut, et au fond elle se moque de tous les deux.
Il faut que je dtrompe ce pauvre diable de Tchoglokoff qui me fait
piti, que je lui dise la vrit, et alors il verra qui est son vrai
ami, de ma femme ou de moi. Ds que Serge Soltikoff eut appris ce
dangereux dialogue et la scabreuse situation qui s'en suivait, il me le
redit, et s'en alla s'asseoir auprs de Tchoglokoff et lui demanda ce
qu'il avait. Tchoglokoff au commencement ne voulut point s'expliquer et
ne fit que soupirer, ensuite se mit  faire des jrmiades sur la
difficult qu'il y avait  trouver des amis fidles; enfin Serge
Soltikoff le tourna et retourna dans tant de diverses directions, qu'il
lui tira l'aveu des conversations qu'il venait d'avoir avec le
grand-duc. Assurment on ne pouvait s'attendre  ce qui s'tait dit
entr'eux,  moins que d'en tre instruit. Le grand-duc avait dbut par
faire  Tchoglokoff de grandes protestations d'amiti, lui disant qu'il
n'y avait que dans les occasions les plus urgentes de la vie qu'on
pouvait distinguer les vrais amis des faux; que pour lui prouver la
sincrit de la sienne, il allait lui donner une preuve bien marque de
sa franchise: qu'il savait  n'en pas douter, que lui Tchoglokoff tait
amoureux de moi; qu'il ne lui en faisait pas un crime, que je pouvais
lui paratre aimable, et qu'on n'tait pas le matre de son coeur;
mais qu'il devait l'avertir qu'il choisissait mal ses confidents, qu'il
croyait bonnement que Serge Soltikoff tait son ami et qu'il travaillait
chez moi pour lui, tandis que l'autre ne travaillait que pour lui-mme,
et qu'il le souponnait d'tre son rival; que pour moi je me moquais
d'eux deux; mais que si lui, Tchoglokoff, voulait suivre ses avis  lui,
grand-duc, et se confier  lui, alors il verrait qu'il tait son seul et
vrai ami. M. Tchoglokoff avait beaucoup remerci le grand-duc de son
amiti et de ses protestations d'amiti; mais au fond il avait trait
tout le reste de chimre et de vision de son compte.

Il est facile de croire qu'en aucun cas il ne se souciait d'un
confident, par tat et par caractre aussi peu sr qu'utile. Ceci une
fois dit, Serge Soltikoff n'eut que fort peu de peine  ramener le calme
et la tranquillit dans la tte de Tchoglokoff, qui tait accoutum  ne
faire ni beaucoup de cas ni beaucoup d'attention aux discours d'un homme
qui n'avait aucun jugement, et passait pour tel. Quand je sus tout ceci,
j'avoue que j'en fus outre contre le grand-duc, et pour le dtourner de
revenir  la charge, je lui fis sentir que je n'ignorais pas ce qui
s'tait pass entre lui et Tchoglokoff. Il rougit et ne dit pas un mot,
s'en alla, me bouda, et les choses en restrent l.

Revenus  Moscou on nous fit passer de la maison de l'vque dans les
appartements de ce qu'on appelait la maison d't de l'Impratrice, qui
n'avait pas t incendie. L'Impratrice s'tait fait construire de
nouveaux appartements dans l'espace de six semaines:  cet effet on
avait pris et transport les poutres de la maison  Prova, de celle du
comte Hendrikoff et de celle des princes de Gorgie. Enfin elle y entra
vers le nouvel an.




                                 1754.


L'Impratrice fta le 1er jour de janvier 1754 dans ce palais, et nous
emes, le grand-duc et moi, l'honneur de dner avec elle, en public,
sous le dais. A table Sa Majest Impriale parut fort gaie et parlante.
Il y avait auprs du trne des tables dresses pour quelques centaines
de personnes des premires classes. Pendant le dner l'Impratrice
demanda qui tait cette personne si maigre et laide et  cou de grue,
qu'elle voyait assise (elle dsigna la place). On lui dit que c'tait
Melle Marthe Schafiroff. Elle clata de rire, et s'adressant  moi, elle
me dit que cela la faisait souvenir d'un proverbe russe qui disait:
[cyrillique: Sheyka dlinna, na viselitsu godna]. (Cou long n'est bon
que pour la pendaison.) Je ne pus m'empcher de sourire de la malice
de ce sarcasme imprial, qui ne tomba pas  terre et que les courtisans
se passrent de bouche en bouche, de faon qu'en me levant de table j'en
trouvai dj plusieurs personnes instruites. Pour le grand-duc, je ne
sais pas s'il l'avait entendu; mais ce qu'il y a de sr, c'est qu'il
n'en souffla pas le mot, et j'eus garde de lui en parler.

Jamais anne ne fut plus fertile en incendies que celle de 1753-54. Il
m'est arriv de voir plus d'une fois, des fentres de mes appartements
du palais d't, deux, trois, quatre, et jusqu' cinq incendies  la
fois, dans diffrents endroits de la ville de Moscou. Pendant le
carnaval l'Impratrice ordonna qu'il y et dans ses appartements
diffrents bals et mascarades, pendant l'une desquelles je vis que
l'Impratrice eut une longue conversation avec la gnrale Matiouchkine.
Celle-ci ne voulait pas que son fils poust la princesse Gagarine, ma
demoiselle d'honneur; mais l'Impratrice persuada la mre; et la
princesse Gagarine, qui avait trente-huit ans bien compts, eut la
permission de se marier avec M. Dmitri Matiouchkine; elle en fut trs
aise et moi aussi: c'tait un mariage d'inclination; Matiouchkine tait
alors fort beau. Mme Tchoglokoff ne vint pas loger avec nous dans les
appartements d't; elle resta, sous diffrents prtextes, dans sa
maison, qui tait fort proche de la cour, avec ses enfants. Mais le vrai
tait, si sage et aimant tant son mari, elle avait pris de la passion
pour le prince Pierre Repnine et une aversion marque pour son mari.
Elle crut qu'elle ne pouvait tre heureuse sans confidente, et je lui
parus la personne la plus sre. Elle me montrait toutes les lettres
qu'elle recevait de son amant; je gardais son secret fidlement, avec
une exactitude et une prudence scrupuleuses. Elle voyait le prince fort
en secret; malgr cela le mari de la dame en eut quelques soupons. Un
officier de la garde--cheval, nomm Kaminine lui en avait fait natre.
Cet homme tait la jalousie et le soupon personifis; il l'tait par
caractre; c'tait une ancienne connaissance de Tchoglokoff. Celui-ci
s'en ouvrit  Serge Soltikoff, qui chercha  le tranquilliser. J'eus
garde de dire  Serge Soltikoff ce que j'en savais, crainte
d'indiscrtion quelquefois involontaire. A la fin le mari m'en sonna
aussi quelque chose. Je fis la niaise et l'tonne, et je me tus.

Au mois de fvrier j'eus des indices de grossesse. Le jour mme de
pques, pendant la messe, Tchoglokoff tomba malade d'une colique sche;
on lui donna force remdes, mais son mal ne fit qu'empirer. Pendant la
semaine de pques le grand-duc alla se promener, avec les cavaliers de
notre cour,  cheval. Serge Soltikoff tait du nombre. Je restai  la
maison, parcequ'on craignait de me laisser sortir en mon tat et par la
raison que j'avais fait deux fausses couches. J'tais seule dans ma
chambre, lorsque M. Tchoglokoff me fit prier de passer dans la sienne.
J'y allai; je le trouvai au lit. Il me fit mille plaintes de sa femme,
me dit qu'elle voyait le prince Repnine, qu'il venait  pied chez elle,
que pendant le carnaval il y tait venu un jour de bal de la cour, en
habit d'arlequin, que Kaminine l'avait fait suivre, enfin Dieu sait tous
les dtails qu'il me dit.

Au moment qu'il tait le plus anim, arriva sa femme; alors il se mit 
lui faire en ma prsence mille reproches, disant qu'elle l'abandonnait
malade. Lui et elle taient des gens fort souponneux et borns; je
mourais de peur que la femme ne crt que c'tait moi qui l'avais trahie
dans quantit de dtails qu'il lui fit alors sur ses entrevues. Sa
femme, d'un autre ct, lui dit qu'il ne serait pas trange si elle le
punissait de sa conduite envers elle; que ni lui, ni personne au monde
ne pouvait lui reprocher,  elle, de lui avoir manqu jusqu'ici en quoi
que ce ft; et elle conclut  dire qu'il lui seyait mal de se plaindre;
et l'un et l'autre s'en rapportaient toujours  moi et me prenaient pour
juge, pour arbitre dans ce qu'ils disaient. Je me taisais, crainte
d'offenser l'un ou l'autre ou tous les deux, ou d'tre compromise; le
visage me brlait d'apprhension; j'tais seule avec eux. Au plus fort
de la dispute Mme Vladislava vint me dire que l'Impratrice tait
venue dans mon appartement; j'y courus tout de suite. Mme Tchoglokoff
sortit avec moi; mais, au lieu de me suivre, elle s'arrta dans un
corridor o il y avait un escalier, qui donnait dans le jardin, o elle
s'assit,  ce qu'on me dit ensuite. Pour moi j'entrai dans ma chambre
tout essoufle; j'y trouvai effectivement l'Impratrice. Comme elle me
vit hors d'haleine et un peu rouge, elle me demanda o j'avais t? Je
lui dis que je venais de chez Tchoglokoff, qui tait malade, et que
j'avais couru pour revenir au plus vite, ayant appris qu'elle avait bien
voulu venir chez moi. Elle ne me fit pas d'autres questions, mais il me
parut qu'elle rvait  ce que je disais, et que cela lui avait paru
singulier. Cependant elle continua  parler avec moi. Elle ne demanda
pas o tait le grand-duc, parcequ'elle le savait sorti: ni lui ni moi,
de tout le rgne de l'Impratrice, nous n'osions sortir en ville, ni de
la maison, sans lui en envoyer demander la permission. Mme Vladislava
tait dans ma chambre; l'Impratrice lui adressa plusieurs fois la
parole, et puis  moi, parla de choses indiffrentes, ensuite elle s'en
alla au bout d'une petite demi-heure, en me disant qu' cause de ma
grossesse elle me dispensait de paratre les 21 et 25 d'avril. J'tais
tonne que Mme Tchoglokoff ne m'et pas suivie; je demandai  Mme
Vladislava, quand l'Impratrice se fut en-alle, ce que l'autre tait
devenue; elle me dit qu'elle s'tait assise sur l'escalier, o elle
avait pleur. Ds que le grand-duc fut revenu, je contai  Serge
Soltikoff ce qui m'tait arriv pendant leur promenade, comment
Tchoglokoff m'avait fait appeler, mon apprhension de ce qui s'tait
dit entre le mari et la femme, et la visite que l'Impratrice m'avait
faite. Alors il me dit: Si c'est comme cela, je juge que l'Impratrice
sera venue voir ce que vous faites dans l'absence de votre mari, et afin
qu'on voie que vous tiez parfaitement seule chez vous et chez
Tchoglokoff, je m'en vais amener tous mes camarades, comme nous sommes
crotts jusqu'aux dents, chez Ivan Schouvaloff. Rellement, le
grand-duc s'tant retir, il s'en alla avec tous ceux qui avaient t 
cheval avec le grand-duc, chez Ivan Schouvaloff, qui logeait  la cour.
Quand ils y vinrent, celui-ci leur demanda des dtails de leur
promenade, et Serge Soltikoff me dit ensuite que par ses questions il
lui avait paru qu'il ne s'tait pas tromp.

Depuis ce jour la maladie de Tchoglokoff ne fit qu'empirer. Le 21 avril,
jour de ma naissance, les mdecins le regardrent comme sans esprance
de rtablissement. On en instruisit l'Impratrice, qui ordonna, comme
elle en avait pris la coutume, de transporter le malade dans sa propre
maison, pour qu'il ne mourt pas  la cour, parcequ'elle craignait les
morts. Je fus trs afflige ds que j'appris l'tat dans lequel M.
Tchoglokoff se trouvait. Il mourut justement dans le temps o, aprs
plusieurs annes de peines et de travail, on tait parvenu  le rendre
non seulement moins mchant et malfaisant, mais o il tait devenu
traitable et o mme on en pouvait venir  bout,  force d'avoir tudi
son caractre. Pour la femme, elle m'aimait sincrement alors, et d'un
argus dur et malveillant elle tait devenue une amie ferme et attache.
Tchoglokoff vcut, dans sa maison, encore jusqu'au 25 d'avril, jour du
couronnement de l'Impratrice, o il dcda  l'aprs-dner. On m'en
avertit tout de suite: j'y envoyais quasi  tout moment. J'en fus
vritablement afflige et je pleurai beaucoup. Sa femme tait alite
aussi les derniers jours de la maladie du mari; il tait dans un ct de
la maison, elle dans l'autre. Serge Soltikoff et Lon Narichkine se
trouvaient dans la chambre de la femme au moment du dcs de son mari,
les fentres de la chambre taient ouvertes, un oiseau y entra en volant
et se plaa sur la corniche du plafond, vis--vis du lit de Mme
Tchoglokoff. Alors elle dit en voyant cela: Je suis persuade que mon
mari vient de rendre l'me, envoyez demander ce qui en est. On vint
dire que rellement il tait dcd. Elle disait que cet oiseau tait
l'me de son mari. On voulut lui prouver que cet oiseau tait un oiseau
ordinaire; mais on ne put le retrouver. On lui dit qu'il tait envol;
mais comme personne ne l'avait vu, elle resta persuade que c'tait
l'me de son mari qui tait venue la trouver.

Ds que les funrailles de M. Tchoglokoff furent acheves, Mme
Tchoglokoff voulut venir chez moi. L'Impratrice lui voyant passer le
long pont de Yaousa, envoya au devant d'elle lui dire qu'elle la
dispensait de ses fonctions prs de moi et qu'elle s'en retournt  la
maison. Sa Majest Impriale trouvait mauvais que comme veuve elle
sortt si tt. Le mme jour elle nomma M. Alexandre Ivanovitch
Schouvaloff pour remplir prs du grand-duc les fonctions de feu M.
Tchoglokoff. Or ce M. Schouvaloff, non pas par lui-mme, mais par la
place qu'il occupait, tait la terreur de la cour, de la ville et de
tout l'empire. Il tait chef du tribunal d'inquisition d'tat, qu'on
appelait alors la chancellerie secrte. Ses fonctions,  ce qu'on
disait, lui avaient donn une espce de mouvement convulsif, qui lui
prenait  tout le ct droit du visage, depuis l'oeil jusqu'au bas du
visage, chaque fois qu'il tait affect par la joie, la colre, la peur
ou l'apprhension. Il tait tonnant comment on avait choisi cet homme
avec une grimace aussi hideuse, pour le mettre continuellement vis--vis
d'une jeune femme grosse; si j'tais accouche d'un enfant qui et ce
malheureux tic, je pense que l'Impratrice en aurait t bien fche.
Cependant cela aurait pu arriver, le voyant toujours, jamais volontiers,
et la plupart du temps avec un mouvement de rpugnance involontaire, 
cause de son personnel, de ses parents, et de sa charge par laquelle on
se doutait bien que l'agrment de sa socit ne pouvait augmenter. Mais
ceci n'tait qu'un lger commencement du bon temps qu'on nous prparait,
et principalement  moi. Le lendemain on vint me dire que l'Impratrice
allait placer de nouveau prs de moi la comtesse Roumianzoff. Je savais
que celle-ci tait ennemie jure de Serge Soltikoff, qu'elle n'aimait
gure plus la princesse Gagarine, qu'elle avait fait beaucoup de tort 
ma mre dans l'esprit de l'Impratrice; pour le coup, quand je sus ceci,
je perdis toute patience; je me mis  pleurer amrement et je dis au
comte Alexandre Schouvaloff que si on plaait auprs de moi la comtesse
Roumianzoff, je regarderais cela comme un trs grand malheur pour moi,
que cette femme avait autrefois nui  ma mre, qu'elle l'avait noircie
dans l'esprit de l'Impratrice et qu' prsent elle m'en ferait autant,
qu'elle avait t crainte comme la peste quand elle avait t chez nous,
et qu'il y aurait bien des malheureux de cet arrangement, s'il ne
trouvait pas moyen de le dtourner. Il me promit d'y travailler et tcha
de me tranquilliser. Craignant surtout pour mon tat tellement, il s'en
alla chez l'Impratrice, et quand il revint il me dit qu'il esprait que
l'Impratrice ne placerait pas la comtesse Roumianzoff auprs de moi. Je
n'en entendis plus parler en effet, et on ne s'occupa plus que du dpart
pour St Ptersbourg. Il fut rgl que nous serions vingt-neuf jours en
chemin, c'est--dire que nous ne ferions qu'une station de poste par
jour. Je mourais de peur qu'on ne laisst Serge Soltikoff et Lon
Narichkine  Moscou; mais je ne sais comment il se fit qu'on eut la
condescendance de les inscrire dans notre suite.

Enfin nous partmes, le 10 ou le 11, du palais de Moscou. J'tais en
carrosse avec l'pouse du comte Alexandre Schouvaloff, la femme la plus
ennuyeuse qu'il soit possible d'imaginer, Mme Vladislava, et la
sage-femme dont on prtendait qu'on ne pouvait se passer, parceque
j'tais grosse. Je m'ennuyais comme un chien dans ce carrosse, et ne
faisais que pleurer. Enfin la princesse Gagarine qui n'aimait pas
personnellement la comtesse Schouvaloff,  cause que sa fille, qui tait
marie avec Golofkine, cousin de la princesse, avait des manires peu
prvenantes avec les parents de son mari, prit un moment o elle put
m'approcher, pour me dire qu'elle travaillait, elle,  me rendre Mme
Vladislava favorable, parcequ'elle et tout le monde craignait que
l'hypocondrie que j'avais de ma situation ne ft tort et  moi et  mon
enfant que je portais; que pour Serge Soltikoff, il n'osait m'approcher
ni de prs ni presque de loin,  cause de la contrainte et prsence
continuelle des Schouvaloff, mari et femme. Rellement elle parvint 
faire entendre raison  Mme Vladislava, qui se prta du moins 
quelque condescendance pour allger l'tat de gne et de contrainte
perptuelle de laquelle mme naissait cette hypocondrie qu'il n'tait
plus dans mon pouvoir de matriser. Il s'agissait de si peu de chose, de
quelques instants seulement de conversation; enfin elle russit. Aprs
vingt-neuf jours de marche aussi ennuyeuse, nous arrivmes 
Ptersbourg, au palais d't. Le grand-duc y rtablit d'abord ses
concerts. Ceci me donnait quelquefois la possibilit de faire la
conversation; mais mon hypocondrie tait devenue telle qu' tout moment
et  tout propos, j'avais toujours la larme  l'oeil, et mille
apprhensions me passaient par la tte: en un mot je ne pouvais m'ter
de l'esprit que tout tendait  l'loignement de Serge Soltikoff.

Nous allmes  Pterhof; j'y marchais beaucoup, mais malgr cela mes
chagrins m'y suivaient en croupe. Au mois d'aot nous rentrmes en ville
de rechef occuper le palais d't. Ce fut pour moi un coup mortel quand
j'appris qu'on prparait pour mes couches des appartements attenant et
faisant suite  ceux de l'Impratrice. Alexandre Schouvaloff me mena
pour les voir; je trouvai deux chambres, comme sont toutes celles du
palais d't, tristes et n'ayant qu'une seule issue, mal meubles en
damas cramoisi, et n'ayant quasi pas de meubles et aucune sorte de
commodit. Je vis que j'y serais isole, sans aucune sorte de compagnie
et malheureuse comme une pierre. Je le dis  Serge Soltikoff et  la
princesse Gagarine, qui, quoique ne s'aimant pas, avaient cependant pour
point de runion leur amiti pour moi. Ils voyaient tout ce que je
voyais; mais il tait impossible d'y remdier. Je devais passer le
mercredi dans ces appartements, trs loigns de ceux du grand-duc. Je
me couchai le mardi au soir et me rveillai la nuit avec des douleurs.
J'veillai Mme Vladislava qui envoya chercher la sage-femme, laquelle
assura que j'allais accoucher. On alla veiller le grand-duc qui
couchait dans sa chambre, et le comte Alexandre Schouvaloff. Celui-ci
envoya chez l'Impratrice, qui ne tarda pas  venir,  peu prs vers les
deux heures du matin. Je fus fort mal. Enfin vers midi, le lendemain, 20
septembre, j'accouchai d'un fils. Ds qu'il fut emmaillott,
l'Impratrice fit entrer son confesseur qui imposa  l'enfant le nom de
Paul, aprs quoi l'Impratrice tout de suite fit prendre l'enfant par la
sage-femme et lui dit de la suivre. Je restai sur le lit de misre. Or
ce lit tait plac vis--vis d'une porte au travers de laquelle je
voyais le jour; derrire moi il y avait deux grandes fentres qui
fermaient mal, et  droite et  gauche de ce lit deux portes, dont l'une
donnait dans ma chambre de toilette, et l'autre dans celle qu'occupait
Mme Vladislava. Ds que l'Impratrice fut partie, le grand-duc s'en
alla aussi de son ct, de mme que M. et Mme Schouvaloff, et je ne
revis personne jusqu' trois heures sonnes. J'avais beaucoup su, je
priai Mme Vladislava de me changer de linge, de me mettre au lit;
elle me dit qu'elle n'osait pas. Elle envoya plusieurs fois qurir la
sage-femme, mais celle-ci ne vint pas. Je demandai  boire, mais je
reus toujours la mme rponse. Enfin, aprs trois heures, arriva la
comtesse Schouvaloff, qui avait fait une grande toilette. Quand elle me
vit encore couche  la mme place o elle m'avait laisse, elle se
rcria, disant qu'il y avait de quoi me tuer. Ceci tait fort consolant
pour moi qui fondais dj en larmes depuis le moment que j'tais
accouche, et surtout de l'abandon dans lequel j'tais, mal et
incommodment couche, aprs un travail rude et douloureux, entre des
portes et des fentres qui fermaient mal, personne n'osant me porter
dans mon lit qui tait  deux pas, et n'ayant la force de m'y traner.
Mme Schouvaloff s'en alla tout de suite, et je pense qu'elle fit
chercher la sage-femme, car celle-ci vint une demi-heure aprs et nous
dit que l'Impratrice tait si occupe de l'enfant qu'elle ne l'avait
pas laisse aller un instant; pour moi on n'y pensait pas. Cet oubli ou
abandon n'tait au moins gure flatteur pour moi. Je mourais de soif.
Enfin on me mit dans mon lit, et je ne vis plus me qui vive de la
journe, ni mme on envoya s'informer de moi. Le grand-duc de son ct
ne fit que boire avec ceux qu'il trouva, et l'Impratrice s'occupa de
l'enfant. Dans la ville et dans l'empire la joie fut grande de cet
vnement. Ds le lendemain je commenai  sentir une douleur
insupportable et rhumatique, depuis la hanche longeant la cuisse et la
jambe gauche. Cette douleur m'empcha de dormir, et avec cela je pris
une forte fivre. Malgr cela le lendemain les attentions furent les
mmes; je ne vis personne, et personne ne demanda de mes nouvelles. Le
grand-duc cependant entra dans ma chambre un moment et puis s'en alla,
disant qu'il n'avait pas le temps de rester. Je ne faisais que pleurer
et gmir dans mon lit; il n'y avait que Mme Vladislava qui tait dans
ma chambre; au fond elle me plaignait, mais ne pouvait y remdier. Je
n'aimais pas outre cela  tre plainte, ni  me plaindre; j'avais l'me
trop fire, et la seule ide d'tre malheureuse m'tait insupportable:
jusqu'ici j'avais fait tout ce que je pouvais pour ne pas paratre
telle. J'aurais pu voir le comte Alexandre Schouvaloff et sa femme; mais
c'taient des tres si insipides et ennuyeux que j'tais toujours
enchante quand ils n'y taient pas. Le troisime jour on vint de la
part de l'Impratrice, demander  Mme Vladislava si un mantelet de
satin bleu qu'avait eu, le jour que j'accouchai, Sa Majest Impriale,
parcequ'il faisait trs froid dans ma chambre, n'tait pas rest dans
mon appartement. Mme Vladislava alla chercher partout ce mantelet et
enfin le trouva dans un coin de ma chambre de toilette, o on ne l'avait
pas remarqu parceque depuis mes couches on entrait peu dans cette
chambre. L'ayant trouv, elle le renvoya tout de suite. Ce mantelet, 
ce que nous apprmes peu de temps aprs, avait donn lieu  un accident
assez singulier. L'Impratrice n'avait aucune heure fixe ni pour son
coucher, ni pour son rveil, ni pour son dner, ni pour son souper, ni
pour sa toilette. Une aprs-dner de ces trois jours indiqus, elle se
coucha sur un canap o elle avait fait mettre un matelas et des
coussins. Etant couche, elle demanda ce mantelet, ayant froid; on le
chercha partout et on ne le trouva pas, parcequ'il tait rest dans ma
chambre. Alors l'Impratrice ordonna de le chercher sous les coussins
de son chevet, croyant qu'on le trouverait l. La soeur de Mme
Krouse, cette femme de chambre favorite de l'Impratrice, passa la main
sous le chevet de Sa Majest Impriale, et la retira en disant que sous
ce chevet le mantelet n'y tait pas, mais qu'il y avait un paquet de
cheveux ou quelque chose d'approchant, qu'elle ne savait pas ce que
c'tait. L'Impratrice tout de suite se leva de sa place et fit lever le
matelas et les coussins, et l'on vit, non sans tonnement, un papier
dans lequel il y avait des cheveux entortills autour de quelques
racines de lgumes. Alors les femmes de l'Impratrice et elle-mme se
mirent  dire qu'assurment c'tait quelque charme ou sortilge, et
toutes formrent des conjectures qui ce pouvait tre qui et la
hardiesse de placer ce paquet sous le chevet de l'Impratrice. On en
souponna une des femmes que Sa Majest Impriale aimait le mieux; elle
tait connue sous le nom d'Anna Dmitrevna Doumachva; mais il n'y avait
pas longtemps que cette femme tait devenue veuve et avait pous en
secondes noces un valet de chambre de l'Impratrice. MM. Schouvaloff
n'aimaient pas cette femme, qui leur tait contraire et par son crdit
et par la confiance de l'Impratrice, qu'elle possdait depuis la
jeunesse; elle tait trs capable de leur jouer quelque tour qui
diminut de beaucoup leur faveur. Comme les Schouvaloff ne manquaient
pas de partisans, aussi ceux-ci commencrent  envisager la chose au
criminel;  ceci l'Impratrice tait assez porte d'elle-mme,
parcequ'elle croyait aux charmes et sortilges. En consquence elle
ordonna au comte Alexandre Schouvaloff de faire arrter cette femme, son
mari et ses deux fils, dont l'un tait officier aux gardes et l'autre
page de la chambre de l'Impratrice. Le mari, deux jours aprs avoir t
arrt, demanda un rasoir pour se faire la barbe et s'en coupa la gorge.
Pour la femme et les enfants, ils furent longtemps aux arrts, et elle
avoua que pour que la faveur de l'Impratrice se prolonget  son gard,
elle avait employ ces charmes, et qu'elle avait mis quelques grains de
sel brl le jeudi saint, dans un verre de vin de Hongrie qu'elle avait
prsent  l'Impratrice. On finit cette affaire en exilant la femme et
les enfants  Moscou. On fit ensuite courir le bruit comme si un
vanouissement que l'Impratrice avait eu peu de temps avant mes
couches, tait une suite du breuvage que cette femme avait donn 
l'Impratrice; mais le fait est qu'elle ne lui avait jamais donn que
deux ou trois grains de sel brl le jeudi saint, qui assurment ne
pouvait pas lui nuire. En cela il n'y avait de rprhensible que la
hardiesse de cette femme et sa superstition.

Enfin le grand-duc s'ennuyant le soir sans mes demoiselles d'honneur,
auxquelles il faisait la cour, vint me proposer de passer la soire dans
ma chambre: alors il courtisait prcisment la plus laide, c'tait la
comtesse Elisabeth Voronzoff. Le sixime jour le baptme de mon fils eut
lieu. Il avait dj pens mourir des aphtes. Je ne pouvais avoir de ses
nouvelles que furtivement: car demander de ses nouvelles aurait pass
pour un doute du soin qu'en prenait l'Impratrice, et aurait t trs
mal reu. Elle l'avait pris d'ailleurs dans sa chambre, et ds qu'il
criait elle y courait elle-mme, et  force de soins on l'touffait  la
lettre. On le tenait dans une chambre extrmement chaude, emmaillot
dans de la flanelle, couch dans un berceau garni de fourrures de
renards noirs; on le couvrait d'une couverture de satin piqu et doubl
de ouate, et par dessus celle-ci on en mettait une de velours couleur de
rose, double de fourrure de renard noir. Je l'ai vu moi-mme, aprs
cela, bien des fois ainsi couch: la sueur lui coulait du visage et de
tout le corps, ce qui fit que devenu plus grand, le moindre air qui
venait jusqu' lui le refroidissait et le rendait malade. Outre cela il
y avait autour de lui un grand nombre de vieilles matrones, qui,  force
de soins mal entendus et n'ayant pas le sens commun, lui faisaient
infiniment plus de maux physiques et moraux que de bien.

Le jour mme du baptme l'Impratrice, aprs la crmonie, vint dans ma
chambre et m'apporta, sur une assiette d'or, un ordre  son cabinet de
m'envoyer 100,000 roubles. Elle y avait ajout un petit crin, que je
n'ouvris que quand elle fut sortie. Cet argent me vint fort  propos,
car je n'avais pas le sou et j'tais accable de dettes. Pour l'crin,
quand je l'eus ouvert, il ne fit pas grand effet sur mon esprit: c'tait
un trs pauvre petit collier avec des boucles d'oreilles et deux
misrables bagues que j'aurais eu honte de donner  mes femmes de
chambre; dans tout cet crin il n'y avait pas une pierre qui valut cent
roubles; le travail ni le got n'y brillaient pas non plus. Je me tus et
je fis serrer l'crin imprial. Apparemment qu'on sentit la mesquinerie
vritable de ce prsent, parceque le comte Alexandre Schouvaloff me vint
dire qu'il avait ordre de s'informer chez moi comment me plaisait
l'crin? Je lui rpondis que tout ce qui me venait des mains de Sa
Majest Impriale je m'tais accoutume  le regarder comme sans prix
pour moi. Il s'en alla avec ce compliment d'un air joyeux. Il revint
ensuite  la charge quand il vit que je ne mettais jamais ce beau
collier et surtout les misrables boucles d'oreilles, me disant de les
mettre. Je lui rpondis qu'aux ftes de l'Impratrice j'tais accoutume
 mettre ce que j'avais de plus beau, et que ce collier et ces boucles
d'oreilles n'taient pas dans ce cas.

Quatre ou cinq jours aprs qu'on m'eut apport l'argent que
l'Impratrice m'avait donn, le baron Tcherkassoff, son secrtaire de
cabinet, me fit prier de prter, au nom de Dieu, cet argent au cabinet
de l'Impratrice, parcequ'elle demandait de l'argent et qu'il n'y avait
pas le sou. Je lui renvoyai son argent et il me le rendit au mois de
janvier. Le grand-duc ayant appris le prsent que l'Impratrice m'avait
fait, se mit dans une colre terrible de ce qu'elle ne lui avait rien
donn  lui. Il en parla avec vhmence au comte Alexandre Schouvaloff.
Celui-ci alla le dire  l'Impratrice, qui envoya au grand-duc tout de
suite une somme pareille  celle qu'elle m'avait donne, et  cette fin
on m'emprunta ma somme  moi. Il faut dire la vrit, les Schouvaloff en
gnral taient les tres les plus peureux, et c'est par l qu'on
pouvait les mener; mais ces belles qualits alors n'taient pas encore
tout--fait dcouvertes.

Aprs le baptme de mon fils il y eut des ftes, bals, illuminations,
feux d'artifice,  la cour; pour moi j'tais toujours dans mon lit,
malade et souffrant un grand ennui. Enfin on choisit le dix-septime
jour de mes couches pour m'annoncer deux fort agrables nouvelles  la
fois: la premire, que Serge Soltikoff tait nomm pour porter la
nouvelle de la naissance de mon fils en Sude; la seconde, que le
mariage de la princesse Gagarine tait fix pour la semaine suivante;
c'est--dire en bon franais, que j'allais tre incessament spare des
deux personnes que j'aimais le mieux de tout ce qui m'entourait. Je me
renfonai plus que jamais dans mon lit, o je ne faisais que m'affliger.
Pour m'y tenir je prtendis des redoublements de mal  la jambe, qui
m'empchaient de me lever; mais le vrai est que je ne pouvais ni ne
voulais voir personne, parceque j'tais chagrine.

Pendant mes couches le grand-duc eut aussi un grand crve-coeur, car
le comte Alexandre Schouvaloff vint lui dire qu'un ancien chasseur du
grand-duc, nomm Bastien,  qui l'Impratrice avait ordonn, il y avait
quelques annes, de marier Melle Schenck, mon ancienne fille de
chambre, tait venu lui dnoncer comme quoi il avait entendu de je ne
sais qui, que Bressan voulait donner je ne sais quoi  boire au
grand-duc. Or ce Bastien tait un grand gueux et un ivrogne, qui buvait
de temps en temps avec Son Altesse Impriale, et s'tant brouill avec
Bressan, qu'il croyait plus en faveur prs du grand-duc que lui, il
pensait lui jouer un mauvais tour. Le grand-duc les aimait tous les
deux. Bastien fut mis  la forteresse; Bressan pensa y tre mis aussi,
mais il en fut quitte pour la peur. Le chasseur fut banni du pays et
renvoy en Holstein avec sa femme, et Bressan garda sa place, parcequ'il
servait d'espion  tout le monde. Serge Soltikoff aprs quelques dlais
provenus de ce que l'Impratrice ne signait ni souvent ni aisment,
partit. La princesse Gagarine, en attendant, se maria au terme fix.

Quand les quarante jours de mes couches furent passs, l'Impratrice,
pour les relevailles, vint une seconde fois dans ma chambre. Je m'tais
leve du lit pour la recevoir; mais elle me vit si faible et si dfaite
qu'elle me fit asseoir pendant les prires que lut son confesseur. On
m'avait apport mon fils dans ma chambre. C'tait la premire fois que
je le voyais aprs sa naissance. Je le trouvai fort beau, et sa vue me
rjouit un peu; mais au moment mme que les prires furent finies,
l'Impratrice le fit emporter et s'en alla. Le 1er de novembre fut
fix par Sa Majest Impriale pour que je reusse les flicitations
d'usage, aprs les six semaines de couches. A cet effet on mit des
ameublements fort riches dans la chambre  ct de la mienne, et l,
assise sur un lit de velours couleur de rose brod en argent, tout le
monde vint me baiser la main. L'Impratrice y vint aussi, et de chez moi
elle passa au palais d'hiver, et nous emes ordre de la suivre deux ou
trois jours aprs. On nous logea dans les chambres qu'avait occupes ma
mre et qui proprement faisaient partie de la maison Yagoujisky et
mi-partie de la maison Ragousinsky; l'autre moiti de cette dernire
tait occupe par le collge des affaires trangres. On btissait alors
le palais d'hiver,  ct de la grande place.

Je passai du palais d't dans l'habitation d'hiver, dans la ferme
rsolution de ne pas quitter ma chambre aussi longtemps que je ne me
sentirais pas assez de force pour vaincre mon hypocondrie. Je lisais
alors l'Histoire d'Allemagne et l'Histoire Universelle de Voltaire,
aprs quoi je lus, cet hiver, autant de livres russes que je pus m'en
procurer, entr'autres deux immenses tomes de Baronius traduits en
russe; puis je tombai sur l'Esprit des Lois de Montesquieu, aprs quoi
je lus les Annales de Tacite, qui firent une singulire rvolution dans
ma tte,  laquelle peut-tre la disposition chagrine de mon esprit 
cette poque ne contribua pas peu. Je commenais  voir plus de choses
en noir, et  chercher des causes plus profondes et plus calques sur
les intrts divers dans les choses qui se prsentaient  ma vue. Je
rassemblai mes forces pour sortir  nol. Effectivement j'assistai au
service divin, mais  l'glise mme il me prit un frisson et des
douleurs par tout le corps, de faon que revenue chez moi, je me
dshabillai et me couchai dans mon lit, qui n'tait autre chose qu'une
chaise longue que j'avais place devant une porte condamne, par
laquelle il me paraissait qu'il ne perait pas de vent, parceque, outre
une portire double de drap, il y avait encore un grand cran, mais qui
m'a, je crois, donn toutes les fluxions qui m'accablrent pendant cet
hiver. Le lendemain de nol la chaleur de la fivre tait si grande que
je battais la campagne. Quand je fermais les yeux je ne voyais que les
figures mal dessines des carreaux du fourneau qui tait au pied de ma
chaise longue, la chambre tant petite et troite. Pour ma chambre 
coucher, je n'y entrais gure, parcequ'elle tait trs froide,  cause
des fentres qui donnaient au levant et au nord, des deux cts, sur la
Nva. La seconde cause qui m'en bannissait tait la proximit des
appartements du grand-duc, o, pendant le jour et une partie de la nuit,
il y avait toujours un tapage -peu-prs comme celui d'un corps de
garde. Outre cela, comme lui et tout ce qui l'entourait fumait beaucoup,
la dsagrable vapeur et odeur du tabac s'y faisait sentir. Je me tins
donc tout l'hiver dans cette pauvre petite chambre troite, qui avait
deux fentres et un trumeau, ce qui en tout pouvait faire l'tendue de
sept  huit archines de long sur quatre de large en trois portes.




                                 1755.


C'est ainsi que commena l'anne 1755. Depuis nol jusqu'au carme il
n'y eut que ftes  la cour et en ville. C'tait toujours encore la
naissance de mon fils qui y donnait lieu; tout le monde tour--tour
s'empressait,  l'envi l'un de l'autre, de donner les repas, les bals,
les mascarades, les illuminations et feux d'artifice les plus beaux
possibles. Je n'assistai  aucun, sous prtexte de maladie.

Vers la fin du carnaval Serge Soltikoff revint de Sude. Pendant son
absence le grand-chancelier comte Bestoujeff m'envoya toutes les
nouvelles qu'il recevait de lui et les dpches du comte Panine, alors
envoy de Russie en Sude, par Mme Vladislava,  qui son beau-fils,
le premier commis du grand-chancelier, les remettait, et je les renvoyai
par la mme voie. Encore j'appris par la mme voie que ds que Serge
Soltikoff serait revenu, on avait dcid de l'envoyer rsider, comme
ministre de Russie,  Hambourg,  la place du prince Alexandre Galitzine
qu'on plaait  l'arme. Ce nouvel arrangement ne diminua pas mon
chagrin.

Quand Serge Soltikoff fut revenu il envoya me dire par Lon Narichkine
de lui indiquer si je pouvais trouver un moyen de le voir. J'en parlai 
Mme Vladislava qui consentit  cette entrevue. Il devait passer chez
elle, de l chez moi. Je l'attendis jusqu' trois heures du matin, mais
il ne vint pas; j'tais dans des transes mortelles de ce qui avait pu
l'empcher de venir. J'appris le lendemain qu'il avait t entran, par
le comte Roman Voronzoff, dans une loge de francs-maons, et prtendait
qu'il n'avait pas pu s'en retirer sans donner du soupon. Mais je
questionnai et retournai tant Lon Narichkine, que je vis clair comme le
jour qu'il avait manqu faute d'empressement et d'attention pour moi,
sans aucun gard  ce que je souffrais depuis si longtemps uniquement
par attachement pour lui. Lon Narichkine lui-mme, quoique son ami, ne
l'excusait gure ou point du tout. A dire vrai, j'en fus trs pique.
Je lui crivis une lettre o je me plaignais amrement de ces procds.
Il me rpondit et vint chez moi; il ne lui tait pas difficile de
m'apaiser, parceque j'y tais trs porte. Il me persuada de sortir en
public; je suivis son conseil et je parus le 10 fvrier, jour de
naissance du grand-duc et du carme-prenant. Je me fis faire pour ce
jour-l un habit superbe de velours bleu brod en or. Comme dans ma
solitude j'avais fait mainte et mainte rflexion, je pris la rsolution
de faire sentir  ceux qui m'avaient caus tant de divers chagrins,
autant qu'il dpendait de moi, qu'on ne m'offensait pas impunment, et
que ce n'tait pas par de mauvais procds qu'on gagnait mon affection
ou mon approbation. En consquence je ne ngligeais aucune occasion o
je pouvais tmoigner  MM. Schouvaloff comment ils m'avaient dispose en
leur faveur; je leur marquais un profond mpris; je faisais remarquer
aux autres leur mchancet, leur btise; je les tournais en ridicule
partout o je pouvais; j'avais toujours quelque sarcasme  leur lancer
qui ensuite courait la ville et amusait la malignit  leurs dpens; en
un mot je me vengeais d'eux de toutes les manires dont je pouvais
m'aviser; en leur prsence je ne manquais jamais de distinguer ceux
qu'ils n'aimaient pas. Comme il y avait grand nombre de gens qui les
hassaient, je ne manquai pas de chalands. Les comtes Rasoumowsky, que
j'avais toujours aims, furent plus caresss que jamais; je redoublai
d'attention et de politesse envers tout le monde, except les
Schouvaloff; en un mot je me tins fort droite: je marchais tte leve,
plutt en chef d'une trs grande faction qu'en personne humilie et
opprime. MM. Schouvaloff ne surent un moment sur quel pied danser. Ils
tinrent conseil et on eut recours aux ruses et intrigues de courtisans.
Dans ce temps parut en Russie un M. Brockdorf, gentilhomme holsteinois,
qui ci-devant avait t renvoy de la frontire de Russie (o il voulait
venir) par les entours d'alors, Brummer et Berkholz, parcequ'ils le
connaissaient pour un homme de trs mauvais caractre et propre 
l'intrigue. Cet homme-l se prsenta fort  propos pour MM. Schouvaloff.
Comme il avait une clef de chambellan du grand-duc, comme duc de
Holstein, celle-ci lui donna les entres chez Son Altesse Impriale, qui
d'ailleurs tait favorablement dispos pour chaque bche qui venait de
ce pays-l. Cet homme-l trouva accs auprs du comte Pierre
Schouvaloff, et voici comment. Il fit sa connaissance, dans l'htellerie
o il logeait, avec un homme qui ne sortait pas des htelleries de
Ptersbourg que pour aller chez trois filles allemandes assez jolies,
nommes Reifenstein. Une de ces filles jouissait d'un entretien que lui
avait assign le comte Pierre Schouvaloff. L'homme en question
s'appelait Braun: c'tait une espce de maquignon pour toutes choses. Il
introduisit Brockdorf chez ces filles. L il fit connaissance du comte
Pierre Schouvaloff; celui-ci lui fit de grandes protestations
d'attachement pour le grand-duc, et, de fil en aiguille, se plaignit de
moi. M. Brockdorf,  la premire occasion, rapporta tout ceci au
grand-duc, et on le dressa  mettre,  ce qu'il disait, sa femme  la
raison. A cet effet Son Altesse Impriale, un jour que nous avions dn,
vint dans ma chambre et me dit que je commenais  tre d'une fiert
insupportable; qu'il saurait me mettre  la raison. Je lui demandai en
quoi consistait cette fiert? Il me rpondit que je me tenais fort
droite. Je lui demandai si pour lui plaire il fallait se tenir le dos
courb, comme les esclaves du Grand-Seigneur? Il se fcha et me dit
qu'il saurait bien me mettre  la raison. Je lui demandai comment? Alors
il se mit le dos contre la muraille et tira son pe jusqu' la moiti
et me la montra. Je lui demandai ce que cela signifiait, s'il prtendait
se battre avec moi, qu'alors il m'en faudrait une aussi. Il remit son
pe  demi-tire dans le fourreau, et me dit que j'tais devenue d'une
mchancet pouvantable. Je lui demandai en quoi? alors il me dit, en
balbutiant: Mais, vis--vis des Schouvaloff. A ceci je lui rpondis
que ce n'tait qu'un rendu, et qu'il ferait bien de ne pas parler de ce
qu'il ne savait pas, ni n'entendait pas. Il se mit  dire: Voil ce que
c'est que de ne pas se fier  ses vrais amis; alors on s'en trouve mal.
Si vouz vouz tiez fie  moi, vouz vouz en seriez trouve fort bien.
Je lui dis: Mais en quoi fie?--Alors il commena  tenir des propos
d'une telle extravagance et si hors du sens commun le plus ordinaire,
que, voyant qu'il extravaguait purement et simplement, je le laissai
dire sans lui rpondre et saisis un intervalle qui me parut favorable,
pour lui conseiller d'aller se coucher: car je voyais clairement que le
vin lui avait alin la raison et abruti toute existence de sens commun.
Il suivit mon conseil et alla se coucher. Il commenait dj alors 
avoir constamment une odeur de vin, mle  celle de tabac  fumer, qui
 la lettre tait insupportable  ceux qui l'approchaient de prs. Le
mme soir, tandis que j'tais  jouer aux cartes, le comte Alexandre
Schouvaloff vint me signifier de la part de l'Impratrice, comme quoi
elle avait dfendu aux dames d'employer dans leur parure quantit de
chiffons qui taient spcifis dans l'annonce. Pour lui montrer comment
Son Altesse Impriale m'avait corrige, je lui ris au nez, et lui dis
qu'il aurait pu se dispenser de me notifier cette annonce, parceque je
ne mettais jamais aucun des chiffons qui dplaisaient  Sa Majest
Impriale; que d'ailleurs je ne faisais point consister mon mrite dans
la beaut ni dans la parure; que quand l'une tait passe, l'autre
devenait ridicule: qu'il n'y avait que le caractre qui restait. Il
couta ceci jusqu'au bout, en clignotant de l'oeil droit, comme
c'tait sa coutume, et s'en alla avec sa grimace. Je fis remarquer ceci
 ceux que j'avais avec moi en le contrefaisant, ce qui fit rire la
compagnie. Quelques jours aprs le grand-duc me dit qu'il voulait
demander de l'argent  l'Impratrice pour ses affaires de Holstein, qui
allaient toujours de pis en pis, et que c'tait Brockdorf qui lui
conseillait cela. Je vis bien que c'tait une amorce qu'on lui tendait
pour lui en faire esprer par MM. Schouvaloff; je lui dis s'il n'y avait
pas moyen de faire autrement? Il me dit qu'il me montrerait l-dessus ce
que les holsteinois lui reprsentaient. Il le fit en effet, et aprs
avoir vu les papiers qu'il me fit voir, je dis qu'il me paraissait qu'il
pouvait se passer de mendier de l'argent chez madame sa tante, qui
peut-tre encore le lui refuserait, n'y ayant pas six mois qu'elle lui
avait donn 100,000 roubles; mais il resta de son avis, et moi du mien.
Ce qu'il y a de sr, c'est qu'on lui fit longtemps esprer qu'il en
aurait, et qu'il n'eut rien.

Aprs pques nous allmes  Oranienbaum. Avant de partir l'Impratrice
me permit de voir mon fils, pour la troisime fois depuis qu'il tait
n. Il fallait passer tous les appartements de Sa Majest Impriale pour
parvenir jusqu' sa chambre. Je le trouvai dans une chaleur touffante,
comme je l'ai dj cont. Arrivs  la campagne nous y vmes un
phnomne. Son Altesse Impriale,  qui les Holsteinois prchaient
continuellement le dficit, et  qui tout le monde disait de diminuer ce
monde inutile, que d'ailleurs il ne pouvait voir que furtivement et par
parcelles, s'avisa et s'enhardit tout--coup d'en faire venir un
dtachement entier. C'tait encore une manigance de ce malheureux
Brockdorf, qui flattait la passion dominante de ce prince. Aux
Schouvaloff il avait fait entendre qu'en lui connivant ce jouet ou
hochet, ils s'assureraient sa faveur  jamais, qu'ils l'occuperaient par
l et seraient srs de son approbation pour tout ce qu'ils
entreprendraient ailleurs. A l'Impratrice, qui dtestait le Holstein et
tout ce qui en venait, qui avait vu que des hochets militaires pareils
avaient perdu le pre du grand-duc, le duc Charles Frdrick, dans
l'esprit de Pierre I et dans celui du public de Russie, au commencement
il parat qu'on cacha la chose et qu'on lui dit que c'tait si petite
chose qu'il n'y avait pas la peine d'en parler, et d'ailleurs la
prsence seule du comte Schouvaloff tait un frein suffisant pour que la
chose ft sans consquence. Embarqu  Kiel ce dtachement arriva 
Cronstadt et parvint  Oranienbaum. Le grand-duc qui, du temps de
Tchoglokoff, n'avait port l'uniforme de Holstein que dans sa chambre et
comme furtivement, dj n'en portait plus d'autre, except les jours de
cour, quoiqu'il ft lieutenant-colonel du rgiment Probrajensky, et
qu'il et outre cela un rgiment de cuirassiers en Russie. Pour moi, le
grand-duc fit, par le conseil de Brockdorf, un grand secret de ce
transport de troupes. J'avoue que, quand je l'appris, je frmis de
l'effet dtestable que cette dmarche devait faire pour le grand-duc,
dans le public russe et mme dans l'esprit de l'Impratrice dont je
n'ignorais pas du tout les sentiments. M. Alexandre Schouvaloff vit
passer ce dtachement devant le balcon d'Oranienbaum, en clignotant de
l'oeil; j'tais  ct de lui. Intrieurement il dsapprouvait ce que
lui et ses parents taient convenus de tolrer. La garde du chteau
d'Oranienbaum tait au rgiment d'Inguermanie, qui alternait avec celui
d'Astracan. J'appris qu'en voyant passer les troupes de Holstein, ils
avaient dit: Ces maudits allemands sont tous vendus au roi de Prusse;
c'est tout autant de tratres qu'on amne en Russie. En gnral le
public tait scandalis de cette apparition; les plus attachs
haussaient les paules, les plus modrs trouvaient la chose ridicule;
au fond c'tait un enfantillage trs imprudent. Pour moi je me taisais,
et quand on m'en parlait j'en disais mon avis, de faon qu'on vt que je
n'approuvais nullement la chose, que je regardais en effet, de quelque
ct qu'on la tourne, comme trs nuisible au bien-tre du grand-duc; car
quelle autre opinion pouvait-on avoir en l'examinant? Son seul plaisir
ne pouvait jamais compenser le mal que cela devait lui faire dans
l'opinion publique. Mais le grand-duc, enthousiasm de sa troupe, alla
s'tablir avec elle dans le camp qu'il fit dresser  cet effet, et ne
fit que les exercer. Ensuite il fallait les nourrir, et  ceci on
n'avait nullement pens. Cependant la chose tait pressante; il y eut
quelques dbats avec le marchal de la cour, qui n'tait pas prpar 
la demande; mais enfin il s'y prta, et les laquais de la cour, avec les
soldats de la garde du chteau, du rgiment d'Inguermanie, furent
employs pour porter de la cuisine du chteau au camp, de quoi nourrir
les nouveaux arrivs. Ce camp n'tait pas bien prs de la maison; on ne
donna rien ni aux uns ni aux autres pour leur peine: on peut s'imaginer
la belle impression que devait faire un arrangement aussi sage et
prudent. Les soldats du rgiment d'Inguermanie disaient: Nous voil
devenus les valets de ces maudits allemands. La livre de la cour
disait: Nous sommes employs  servir un ramas de manants. Quand je
vis et appris ce qui se passait, je rsolus trs fermement de me tenir
le plus loigne que je pourrais de ce nuisible jeu d'enfants. Les
cavaliers de notre cour, qui taient maris, avaient leurs femmes avec
eux, ceci faisait une assez nombreuse compagnie; les cavaliers eux-mmes
n'avaient rien  faire au camp holsteinois, dont Son Altesse ne
dbouchait plus. Ainsi au milieu de cette compagnie de gens de la cour
et avec elle, j'allais me promener le plus que je pouvais, mais toujours
du ct oppos au camp, duquel nous n'approchions ni de loin ni de prs.

Il me prit alors fantaisie de me faire un jardin  Oranienbaum, et comme
je savais que le grand-duc ne me donnerait pas un pouce de terre pour
cela, je priai le prince Galitzine de me vendre ou de me cder un espace
de cent toises de terrain inutile et depuis longtemps abandonn, qu'ils
avaient tout  ct d'Oranienbaum. Ce terrain appartenant  huit ou dix
personnes de leur famille, ils me le cdrent volontiers, n'en retirant
rien. Je commenai donc  faire des plans et  planter, comme c'tait la
premire gourme que je jetais en fait de plans et de btisse, elle
devint vaste. J'avais un vieux chirurgien, Gyon, qui, voyant cela, me
disait: A quoi bon cela? Souvenez-vous de moi, je vous prdis que vous
abandonnerez un jour tout cela. Sa prdiction s'est vrifie; mais il
me fallait alors un amusement, et c'en tait un  exercer l'imagination.
J'employai, au commencement,  planter mon jardin le jardinier
d'Oranienbaum, nomm Lamberti; il avait t chez l'Impratrice,
lorsqu'elle tait encore princesse, dans la terre de Zarsko-Slo, d'o
elle l'avait plac  Oranienbaum; il se mlait de prdictions:
entr'autres celle au sujet de l'Impratrice s'tait accomplie; il avait
prdit qu'elle monterait au trne. Ce mme homme m'a dit et rpt,
autant de fois que j'ai voulu l'entendre, que je deviendrais impratrice
souveraine de Russie; que je verrais fils, petit-fils, et arrire
petit-fils, et mourrais dans une grande vieillesse, pass les
quatre-vingts ans. Il fit plus, il fixa l'anne de mon avnement au
trne six ans avant l'vnement. C'tait un homme trs singulier, et qui
parlait avec une assurance dont rien ne le dtournait. Il prtendait
que l'Impratrice lui voulait du mal de ce qu'il lui avait prdit ce qui
lui tait arriv, et qu'elle l'avait renvoy de Zarsko-Slo 
Oranienbaum, parcequ'elle le craignait.

A la Pentecte, je pense, on nous tira d'Oranienbaum pour nous faire
venir en ville. C'est  peu prs dans ce temps-l que l'ambassadeur
d'Angleterre, le chevalier Williams, vint en Russie. Il avait dans sa
suite le comte Poniatowsky, polonais, fils de celui qui avait suivi le
parti de Charles XII, roi de Sude. Aprs un court sjour en ville, nous
retournmes  Oranienbaum, o l'Impratrice ordonna de fter la St
Pierre. Elle n'y vint pas elle-mme, parcequ'elle ne voulait pas fter
la premire fte de mon fils Paul, qui tombe le mme jour; elle resta 
Pterhof. L elle se mit  une fentre, o apparemment elle resta toute
la journe, car tous ceux qui vinrent  Oranienbaum disaient l'avoir vue
 cette fentre. Il vint un fort grand monde; on dansa dans la salle qui
est  l'entre de mon jardin et puis on y soupa; les ambassadeurs et les
ministres trangers y vinrent. Je me souviens que l'ambassadeur
d'Angleterre, le chevalier Williams, au souper fut mon voisin, et que
nous fmes une conversation aussi agrable que gaie: comme il avait
beaucoup d'esprit et de connaissances, et que l'Europe entire lui tait
connue, il n'tait pas difficile de faire conversation avec lui.
J'appris ensuite qu'il s'tait autant amus que moi  cette soire, et
qu'il parlait de moi avec loge, ce qui ne m'a jamais manqu avec les
ttes ou les esprits qui quadraient avec la mienne, et comme alors
j'avais moins d'envieux, on parlait de moi gnralement avec assez
d'loges; je passais pour avoir de l'esprit, et quantit de gens qui me
connaissaient de plus prs, m'honoraient de leur confiance, se fiaient 
moi, me demandaient conseil, et se trouvaient bien de ceux que je leur
donnais. Le grand-duc depuis longtemps m'appelait Mme la Ressource,
et, quelque fch ou boudeur qu'il ft contre moi, s'il se trouvait en
dtresse sur quelque point que ce ft, il venait courir  toutes jambes,
comme il en avait l'habitude, chez moi, pour attraper mon avis, et ds
qu'il l'avait saisi, il se sauvait de rechef  toutes jambes. Je me
souviens encore qu' cette fte de St Pierre,  Oranienbaum, voyant
danser le comte Poniatowsky, je parlai au chevalier Williams de son pre
et du mal qu'il avait fait  Pierre I. L'ambassadeur d'Angleterre me dit
beaucoup de bien du fils et me confirma ce que je savais, c'est--dire
que son pre et la famille de sa mre, les Czartorisky, composaient
alors le parti russe en Pologne, et qu'il avait envoy ce fils en
Russie, et le lui avait confi, pour le nourrir dans leurs sentiments
pour la Russie, et qu'ils espraient que ce jeune homme russirait en
Russie. Il pouvait avoir alors vingt-deux  vingt-trois ans. Je lui
rpondis qu'en gnral je regardais, pour les trangers, la Russie
comme la pierre d'achoppement du mrite, et que celui qui russirait en
Russie pouvait tre sr de russir dans toute l'Europe. Cette remarque
je l'ai toujours regarde comme immanquable, car on n'est nulle part
plus habile qu'en Russie  remarquer le faible, le ridicule, et le
dfaut d'un tranger; on peut tre assur qu'on ne lui passera rien,
parceque naturellement tout russe n'aime foncirement aucun tranger.

Environ ce temps-l j'appris comme quoi la conduite de Serge Soltikoff
avait t peu mesure, tant en Sude qu' Dresde, dans l'un et l'autre
pays. Outre cela il en avait cont  toutes les femmes qu'il avait
rencontres. Au commencement je ne voulais rien en croire, mais  la fin
je l'entendis rpter de tant de cts, que ses amis mme ne purent le
disculper. Durant cette anne je me liai plus que jamais d'amiti avec
Anne Narichkine; Lon, son beau-frre, y contribua beaucoup. Il tait
toujours, lui troisime, avec nous, et ses folies ne finissaient plus.
Il nous disait quelquefois: A celle de vous deux qui se conduira le
mieux, je destine un bijou dont vous me remercierez! On le laissait
dire et personne n'tait curieux de lui demander ce que c'tait que ce
bijou.

En automne les troupes de Holstein furent renvoyes par mer, et nous
allmes occuper le palais d't. Pendant ce temps-l Lon Narichkine
tomba malade d'une fivre chaude, durant laquelle il m'crivit des
lettres que je voyais bien qui n'taient pas de lui. Je lui rpondis. Il
me demandait par ses lettres tantt des confitures, tantt d'autres
misres pareilles, et puis il m'en remerciait. Les lettres taient
parfaitement bien crites et fort gaies; il disait qu'il employait la
main de son secrtaire. Enfin j'appris que ce secrtaire tait le comte
Poniatowsky, et que celui-ci ne dbougeait pas de chez lui et s'tait
faufil avec la maison Narichkine. Du palais d't,  l'entre de
l'hiver, on nous fit passer au nouveau palais d'hiver, que l'Impratrice
avait fait btir, en bois, l o est prsentement la maison des
Tchitchrine. Ce palais prenait tout le quartier jusque vis--vis la
maison de la comtesse Matiouchkine, qui appartenait alors  Naoumoff;
mes fentres taient vis--vis de cette maison, qui tait occupe par
les demoiselles d'honneur. En y entrant, je fus singulirement frappe
de la hauteur et grandeur des appartements qu'on nous y destinait:
quatre grandes antichambres et deux chambres avec un cabinet, taient
prpares pour moi, et autant pour le grand-duc; nos appartements
taient assez bien distribus pour que je n'eusse pas  souffrir de la
proximit de ceux du grand-duc. C'tait un grand point de gagn. Le
comte Alexandre Schouvaloff remarqua mon contentement, et alla tout de
suite dire  l'Impratrice que j'avais beaucoup lou la grandeur et la
quantit des appartements qui m'taient destins, ce qu'il me dit
ensuite avec une sorte de contentement marqu par son clignotement
d'oeil, accompagn d'un sourire.

Dans ce temps-l, et longtemps aprs, le principal jouet du grand-duc,
en ville, tait une excessive quantit de petites poupes, de soldats de
bois, de plomb, d'amadou et de cire, qu'il rangeait sur des tables fort
troites qui prenaient toute une chambre; entre ces tables  peine
pouvait-on passer. Il avait clou des bandes troites de laiton le long
de ces tables;  ces bandes de laiton taient attaches des ficelles, et
quand on tirait celles-ci, les bandes de laiton faisaient un bruit qui,
selon lui, imitait le feu roulant des fusils. Il clbrait les ftes de
la cour avec beaucoup de rgularit, en faisant faire le feu roulant 
ces troupes-l; outre cela chaque jour on relevait la garde,
c'est--dire que de chaque table on prenait les poupes qui taient
censes monter la garde; il assistait  cette parade en uniforme,
bottes, perons, hausse-col et charpe; ceux de ses domestiques qui
taient admis  ce bel exercice, taient obligs d'y assister de mme.

Vers l'hiver de cette anne, je me crus de nouveau grosse; on me saigna.
J'eus une fluxion, ou plutt je crus en avoir aux deux joues; mais,
aprs avoir souffert pendant quelques jours, il me sortit quatre dents
mchelires, aux quatre extrmits des mchoires. Comme nos appartements
taient trs spacieux, le grand-duc tablit toutes les semaines un bal
et un concert; il n'y venait que les demoiselles d'honneur et les
cavaliers de notre cour, avec leurs pouses. Les bals taient
intressants selon le monde qui y venait, jamais beaucoup. Les
Narichkine taient plus sociables que les autres: dans ce nombre je
compte Mmes Siniavine et Ismaloff, soeurs de Narichkine, et la
femme du frre ain, dont j'ai dj fait mention. Lon Narichkine,
toujours plus fou que jamais, et regard par tout le monde comme un
homme sans consquence, ce qu'il tait en effet, avait pris l'habitude
de courir continuellement de la chambre du grand-duc  la mienne, ne
s'arrtant nulle part longtemps. Pour entrer chez moi, il avait pris la
coutume de miauler comme un chat  la porte de ma chambre, et quand je
lui rpondais, il entrait. Le 17 dcembre, entre six et sept heures du
soir, il s'annona ainsi  ma porte; je lui dis d'entrer. Il dbuta par
me faire des compliments de sa belle-soeur, me disant qu'elle ne se
portait pas trop bien; ensuite il me dit: Mais vous devriez l'aller
voir. Je lui dis: Je le ferais volontiers, mais vous savez que je ne
puis sortir sans permission, et qu'on ne me permettra jamais d'aller
chez elle. Il me rpondit: Je vous y mnerai. Je lui rpartis:
Avez-vous perdu l'esprit? comment aller avec vous! on vous mettra,
vous,  la forteresse, et moi, j'en aurai Dieu sait quelle
bagarre.--Oh! dit-il, personne ne le saura; nous prendrons nos
prcautions.--Comment cela?--Alors il me dit: Je viendrai vous
prendre dans une heure ou deux d'ici; le grand-duc soupera (il y avait
longtemps que sous prtexte de ne pas souper, je restais dans ma
chambre); il sera  table pendant une partie de la nuit, ne se lvera
que fort gris, et ira se coucher (il couchait alors la plupart du temps
chez lui, depuis mes couches); pour plus de sret habillez-vous en
homme, et nous irons chez Anna Nikitichna Narichkine ensemble.
L'aventure commena  me tenter; j'tais toujours seule dans ma chambre
avec mes livres, sans aucune compagnie; enfin  force de dbattre avec
lui ce projet fou par lui-mme, et qui m'avait paru tel au premier
abord, j'y trouvai la possibilit de me procurer un moment d'amusement
et de gat. Il sortit. J'appelai un coiffeur Kalmouck que j'avais, et
lui dis de m'apporter un de mes habits d'homme et tout ce qu'il me
fallait  cet effet, parceque j'avais besoin d'en faire prsent 
quelqu'un. Ce garon avait la coutume de ne pas desserrer les dents, et
on avait plus de peine  le faire parler qu'on n'en a avec d'autres pour
les faire taire. Il s'acquitta de ma commission avec promptitude et
m'apporta tout ce qu'il me fallait. Je prtendis un mal de tte et
j'allai me coucher de meilleure heure. Ds que Mme Vladislava m'et
couche et qu'elle se fut retire, je me relevai et m'habillai de pied
en cap en homme; j'accommodai mes cheveux le mieux que je pus: il y
avait longtemps que j'avais cette habitude, et je n'y tais pas gauche.
A l'heure marque, Lon Narichkine vint, par les appartements du
grand-duc, miauler  ma porte, que je lui ouvris. Nous passmes par une
petite antichambre dans le vestibule, et nous nous mmes dans son
carrosse, sans que personne nous vt, riant comme des fous de notre
escapade. Lon logeait avec son frre et la femme de celui-ci dans la
mme maison. Arrivs dans cette maison, Anna Nikitichna, qui ne se
doutait de rien, y tait; nous y trouvmes le comte Poniatowsky. Lon
annona un de ses amis, qu'il pria de recevoir bien, et la soire se
passa du ton le plus fou qu'on peut s'imaginer. Aprs une heure et demie
de visite je m'en allai et revins  la maison le plus heureusement du
monde, sans qu'me qui vive nous rencontrt. Le lendemain, jour de
naissance de l'Impratrice,  la cour le matin et le soir au bal,
personne de nous qui tions du secret ne pouvions nous regarder sans
clater de rire de la folie de la veille. Quelques jours aprs, Lon
proposa une contrevisite, qui devait avoir lieu chez moi; et de la mme
manire il amena son monde dans ma chambre, si bien que personne n'en
eut vent. C'est ainsi que commena l'anne 1756. Nous prmes un plaisir
singulier  ces entrevues furtives; il n'y avait de semaine qu'il n'y en
et une ou deux, et jusqu' trois, tantt chez les uns, tantt chez les
autres; et quand il y avait quelqu'un de la socit malade, pour sr
c'tait chez lui qu'on allait. Quelquefois  la comdie, sans nous
parler, par certains signes convenus, quoique dans diffrentes loges et
quelques-uns au parterre, chacun par un geste savait o se rendre, et
jamais il n'y eut de mprise entre nous; seulement qu'il m'est arriv
deux fois de revenir  pied  la maison, ce qui tait une promenade.




                                 1756.


On se prparait alors pour la guerre avec le roi de Prusse.
L'Impratrice, par son trait avec la maison d'Autriche, devait donner
trente mille hommes de secours: c'tait l'opinion du grand-chancelier
Bestoujeff; mais la maison d'Autriche voulait que la Russie l'assistt
de toutes ses forces. Le comte Esterhazy, ambassadeur de Vienne,
intriguait pour cela de toutes ses forces, l o il pouvait, et souvent
par diffrents canaux. Le parti oppos  Bestoujeff tait le
vice-chancelier comte Voronzoff et les Schouvaloff. L'Angleterre alors
se liguait avec le roi de Prusse, et la France avec l'Autriche.
L'Impratrice Elisabeth commenait ds lors  avoir de frquentes
indispositions. Au commencement on ne savait pas trop ce que c'tait; on
les attribuait  ses rgles qui la quittaient. On voyait souvent les
Schouvaloff affligs et fort intrigus, caressant de temps en temps
fortement le grand-duc. Les courtisans se chuchotaient que ces
indispositions de Sa Majest Impriale taient plus de consquence qu'on
ne le croyait; les uns nommaient maux hystriques ce que les autres
appelaient vanouissements, ou convulsions, ou maux de nerfs. Ceci dura
tout l'hiver de 1755  1756. Enfin au printemps nous apprmes que le
marchal Apraxine partait pour commander l'arme qui devait entrer en
Prusse. La marchale vint chez nous pour prendre cong de nous avec sa
fille cadette. Je lui parlai des apprhensions que j'avais sur l'tat de
la sant de l'Impratrice, et que j'tais fche que son mari partt
dans un temps o je pensais qu'il n'y avait pas beaucoup  compter sur
les Schouvaloff, que je regardais comme mes ennemis particuliers, qui
m'en voulaient terriblement parceque j'aimais mieux leurs ennemis
qu'eux, et nommment les comtes Rasoumowsky. Elle redit tout cela  son
mari, qui fut aussi content de mes dispositions  son gard que le comte
Bestoujeff, qui n'aimait pas les Schouvaloff et tait alli aux
Rasoumowsky, son fils ayant pous une nice de ceux-ci. Le marchal
Apraxine pouvait tre intermdiaire utile entre tous les intresss, 
cause des liaisons de sa fille avec le comte Pierre Schouvaloff: Lon
prtendait que ces liaisons taient du su du pre et de la mre. Je
comprenais parfaitement outre cela, et je voyais clair comme le jour
que MM. Schouvaloff employaient M. Brockdorf plus que jamais pour
loigner de moi le grand-duc le plus qu'ils pouvaient. Malgr cela alors
encore il avait une confiance involontaire en moi: celle-ci il l'a
toujours conserve  un point singulier, dont lui-mme ne s'apercevait
pas et ne se doutait ni ne se mfiait. Il tait dans ce moment brouill
avec la comtesse Voronzoff et amoureux de Mme Tploff, nice des
Rasoumowsky. Quand il voulut voir celle-ci, il me consulta sur la faon
d'orner la chambre pour mieux plaire  la dame, et me montra qu'il avait
rempli cette chambre de fusils, de bonnets de grenadier, de
bandoulires, de faon qu'elle avait l'air d'un coin d'arsenal. Je le
laissai faire et m'en allai. Outre celle-ci on lui amenait le soir
encore une petite chanteuse allemande, qu'il entretenait, et qu'on
appelait Lonore, pour souper avec lui. C'tait la princesse de
Courlande qui avait brouill le grand-duc avec la comtesse Voronzoff. A
dire la vrit, je ne sais pas trop comment, cette princesse de
Courlande alors jouait un rle particulier  la cour: d'abord c'tait
une fille de prs de trente ans alors, petite, laide et bossue, comme je
l'ai dj dit; elle avait su se mnager la protection du confesseur de
l'Impratrice et de plusieurs vieilles femmes de la chambre de Sa
Majest Impriale, de faon qu'on lui passait tout ce qu'elle faisait;
elle demeurait avec les demoiselles d'honneur de Sa Majest. Celles-ci
taient sous la frule d'une Mme Schmidt, qui tait la femme d'un
trompette de la cour. Cette Mme Schmidt tait finnoise de nation,
prodigieusement paisse et massive, avec cela une matresse femme qui
avait le ton parfaitement grossier et rustre de son premier tat. Elle
jouait un rle cependant  la cour, et tait sous la protection
immdiate des vieilles femmes de chambre allemandes et sudoises de
l'Impratrice, et par consquent, du marchal de la cour Sivers, qui
tait finnois lui-mme et avait pous la fille de Mme Krouse,
soeur d'une des plus affectionnes, comme je l'ai dj dit. Mme
Schmidt gouvernait l'intrieur de l'htel des demoiselles d'honneur avec
plus de vigueur que d'intelligence, mais ne paraissait jamais  la cour.
En public la princesse de Courlande tait  leur tte, et Mme Schmidt
lui avait tacitement confi leur conduite  la cour. Dans leur htel
elles logeaient toutes dans une file de chambres qui aboutissaient, d'un
ct  celle de Mme Schmidt, et de l'autre  celle de la princesse de
Courlande; elles taient  deux, trois, et quatre dans une chambre,
chacune ayant un paravent  l'entour de son lit, toutes les chambres
n'ayant d'autre issue que de l'une dans l'autre. Au premier abord il
paraissait donc que par cet arrangement l'appartement des demoiselles
d'honneur tait impntrable, car on ne pouvait y arriver qu'en passant
par la chambre de Mme Schmidt ou par celle de la princesse de
Courlande. Mais Mme Schmidt tait souvent malade d'indigestion de
tous les pts gras et autres friandises que lui envoyaient les parents
de ces demoiselles; par consquent il ne restait plus que l'issue de la
chambre de la princesse de Courlande. Ici la mdisance disait comme si
pour passer dans les autres chambres il fallait de faon ou d'autre
payer page. Ce qu'il y avait de vrifi  cet gard, c'est que la
princesse de Courlande fianait et dfianait, promettait et
dpromettait les demoiselles d'honneur de l'Impratrice pendant
plusieurs annes, comme elle le jugeait  propos; et je tiens de la
bouche de plusieurs, entr'autres de celle de Lon Narichkine et du comte
Boutourline, l'histoire du page qu'ils prtendaient, eux, ne pas avoir
t dans le cas de payer en argent.

Les amours du grand-duc avec Mme Tploff durrent jusqu' ce que nous
allmes  la campagne. Ici ils furent interrompus, parceque Son Altesse
Impriale tait insupportable l't. Ne pouvant le voir, Mme Tploff
prtendait qu'il lui crivt au moins une ou deux fois la semaine, et
pour l'engager dans cette correspondance, elle commena par lui faire
une lettre de quatre pages. Ds qu'il la reut, il vint dans ma chambre
avec un visage fort altr, tenant la lettre de Mme Tploff  la
main, et me dit avec un emportement et un ton de colre assez haut:
Imaginez-vous: elle m'crit une lettre de quatre pages entires, et
elle prtend que je dois lire cela, et qui plus est, lui rpondre, moi
qui dois aller exercer (il avait de nouveau fait venir ses troupes de
Holstein), puis dner, puis tirer, puis voir la rptition d'un opra et
le ballet qu'y danseront les cadets! je lui ferai dire tout net que je
n'ai pas le temps, et si elle se fche, je me brouille avec elle jusqu'
l'hiver. Je lui rpondis que c'tait assurment le chemin le plus
court. Je pense que les traits que je cite sont caractristiques, et
qu' cause de cela ils ne sont pas dplacs. Voici le noeud de
l'apparition des cadets  Oranienbaum. Au printemps de 1756 les
Schouvaloff avaient cru faire un trait fort politique, pour dtacher le
grand-duc de ses troupes de Holstein, en persuadant  l'Impratrice de
donner  Son Altesse Impriale le commandement du corps des cadets de
terre, qui tait le seul corps de cadets existant alors. On avait plac
sous lui l'intime ami d'Ivan Ivanowitch Schouvaloff et son confident, A.
P. Melgounoff. Celui-ci tait mari avec une des filles de chambre
allemandes, favorite de l'Impratrice. Ainsi MM. Schouvaloff avaient
donc un de leurs plus intimes dans la chambre du grand-duc, et  porte
de lui parler  toute heure. Sous prtexte des ballets de l'opra 
Oranienbaum, on y mena donc une centaine de cadets, et M. Melgounoff et
les officiers les plus intimes de celui-ci, attachs au corps, y vinrent
avec eux: c'taient autant de surveillants _ la Schouvaloff_. Parmi les
matres qui vinrent  Oranienbaum avec les cadets, se trouvait leur
cuyer Zimmerman, qui passait pour le meilleur homme de cheval qu'il y
et alors en Russie. Comme ma prtendue grossesse de l'automne pass
s'tait dissipe, je m'avisai de prendre des leons pour bien manier mon
cheval, de Zimmerman. J'en parlai au grand-duc qui ne fit aucune
difficult  ce sujet; il y avait longtemps que toutes les anciennes
rgles introduites par les Tchoglokoff avaient t oublies, ngliges
ou ignores par Alexandre Schouvaloff, qui d'ailleurs ne jouissait par
lui-mme d'aucune ou de fort peu de considration: nous nous moquions de
lui, de sa femme, de sa fille, de son beau-fils, presqu'en leur
prsence; ils y prtaient, car jamais on ne vit des figures plus
ignobles ni plus mesquines. Mme Schouvaloff avait reu, par moi,
l'pithte de la statue de sel. Elle tait maigre, petite et contrainte;
son avarice perait dans son habillement: ses jupes taient toujours
trop troites et avaient un l de moins qu'il ne fallait et que n'en
avaient les autres jupes des dames. Sa fille, la comtesse Golofkine,
tait mise de mme, leurs coiffures et leurs manchettes taient
mesquines et sentaient toujours l'pargne de quelque chose, quoique ce
fussent des gens fort riches et  leur aise; mais ils aimaient par got
tout ce qui tait petit et resserr, vrai tableau de leur esprit.

Ds que je parvins  prendre des leons pour monter  cheval en rgle,
je m'adonnai  cet exercice de nouveau avec passion. Je me levais le
matin  six heures, je m'habillais en homme et je m'en allais dans mon
jardin; l j'avais fait accomoder une place en plein air, qui me servait
de mange. Je faisais des progrs si rapides, que souvent Zimmerman, du
milieu de ce mange, venait courir  moi, la larme  l'oeil, et me
baisait la botte avec une sorte d'enthousiasme dont il n'tait pas le
matre; d'autres fois il s'criait: Jamais de ma vie je n'ai eu
d'colier qui m'ait fait autant d'honneur, ni des progrs de cette
nature en aussi peu de temps! A ces leons n'assistaient que mon vieux
chirurgien Gyon, une femme de chambre et quelques domestiques. Comme je
donnais beaucoup d'application  ces leons, que je prenais tous les
matins, except le dimanche, Zimmerman rcompensa mes travaux par les
perons d'argent, qu'il me donna, selon les rgles du mange. Au bout de
trois semaines je passai par toutes les coles de mange, et vers
l'automne Zimmerman fit venir un cheval sauteur, aprs quoi il voulait
me donner les triers; mais la veille du jour fix pour le monter, nous
remes l'ordre de rentrer en ville; la partie fut donc remise jusqu'au
printemps prochain.

Pendant cet t le comte Poniatowsky alla faire un tour en Pologne, d'o
il revint avec un crditif de ministre du roi de Pologne. Avant que de
partir il vint  Oranienbaum, pour prendre cong de nous; il tait
accompagn du comte Horn, que le roi de Sude, sous prtexte de porter 
Ptersbourg la notification de la mort de sa mre, ma grand-mre, avait
fait passer en Russie pour le soustraire aux perscutions du parti
franais, autrement nomm des chapeaux, contre celui de Russie ou des
bonnets. Cette perscution devint si grande en Sude,  cette dite de
1756, que presque tous les chefs du parti russe eurent le col coup
cette anne-l. Le comte Horn m'a dit lui-mme que s'il n'tait pas venu
 St Ptersbourg, il aurait t pour sr au nombre de ceux-ci.

Le comte Poniatowsky et le comte Horn restrent deux fois vingt-quatre
heures  Oranienbaum. Le premier jour le grand-duc les traita trs bien;
le second ils l'ennuyrent, parcequ'il avait la noce d'un chasseur en
tte, o il voulait aller boire, et quand il vit que les comtes
Poniatowsky et Horn restaient, il les planta l, et ce fut moi qui
restai charge des honneurs de la maison. Aprs le dner, je menai la
compagnie qui m'tait reste, et qui n'tait pas fort nombreuse, voir
les appartements intrieurs du grand-duc et de moi. Arrivs dans mon
cabinet, un petit chien de Bologne que j'avais, vint au devant de nous
et se mit  aboyer fortement contre le comte Horn; mais quand il aperut
le comte Poniatowsky, je crus que le chien allait devenir fou de joie.
Comme le cabinet tait fort petit, hormis Lon Narichkine, sa
belle-soeur et moi, personne ne vit cela; mais le comte Horn ne fut
pas tromp, et tandis que je traversais les appartements pour revenir
dans la salle, le comte Horn tira le comte Poniatowsky par l'habit et
lui dit: Mon ami, il n'y a rien d'aussi terrible qu'un petit chien de
Bologne; la premire chose que j'ai toujours faite avec les femmes que
j'ai aimes, c'est de leur en donner un, et c'est par eux que j'ai
toujours reconnu s'il y avait quelqu'un de plus favoris que moi. La
rgle est sre et certaine, vous le voyez, le chien a grond, a voulu me
manger, moi qu'il ne connat pas, tandis qu'il ne savait que faire de
joie quand il vous a revu, car trs assurment ce n'est pas la premire
fois qu'il vous voit l. Le comte Poniatowsky traita tout cela de folie
de sa part, mais ne put le dissuader. Le comte Horn lui rpondit
seulement: Ne craignez rien, vous avez  faire  un homme discret. Le
lendemain ils s'en allrent. Le comte Horn disait que quand il faisait
tant que de devenir amoureux, c'tait toujours de trois femmes  la
fois. Il mit ceci en pratique sous nos yeux  St Ptersbourg, o il fit
la cour  trois demoiselles  la fois. Le comte Poniatowsky partit deux
jours aprs pour son pays. Pendant son absence le chevalier Williams me
fit dire par Lon Narichkine, que le grand-chancelier Bestoujeff
cabalait pour que cette nomination du comte Poniatowsky n'et pas lieu,
et que c'est par lui qu'il avait tent de dissuader le comte Brhl,
alors ministre et favori du roi de Pologne, de cette nomination; mais
qu'il n'avait eu garde de remplir cette commission, quoiqu'il ne l'et
pas dcline, crainte que le grand-chancelier la donne  quelqu'autre
qui s'en serait acquitt avec plus d'exactitude peut-tre, et par l
serait devenu nuisible  son ami, lequel souhaitait surtout revenir en
Russie. Le chevalier Williams souponnait que le comte Bestoujeff, qui
depuis longtemps avait les ministres Saxo-polonais  sa disposition,
voulait faire nommer quelqu'un de ses plus affids pour cette place.
Cependant le comte Poniatowsky l'obtint et revint, vers l'hiver, comme
envoy de Pologne, et la mission Saxonne resta sous la direction
immdiate du comte Bestoujeff.

Quelque temps avant que de quitter Oranienbaum, nous y vmes arriver le
prince et la princesse Galitzine, accompagns de M. Betzky; ceux-ci s'en
allaient dans les pays trangers pour cause de leur sant, surtout
Betzky, qui avait besoin de se distraire du profond chagrin qui lui
tait rest dans l'me, de la mort de la princesse de Hesse-Hombourg,
ne princesse Troubetzkoy, mre de la princesse Galitzine, laquelle
tait issue du premier mariage de la princesse de Hesse avec le hospodar
de Valachie, Prina Kantemir. Comme c'taient d'anciennes connaissances
que la princesse Galitzine et Betzky, je tchai  les recevoir 
Oranienbaum de mon mieux, et aprs les avoir beaucoup promens, je
montai avec la princesse Galitzine dans un cabriolet que je menais
moi-mme, et nous allmes nous promener dans les alentours
d'Oranienbaum. Chemin faisant la princesse Galitzine, qui tait une
personne assez singulire et fort borne, commena  me tenir des
propos, par lesquels elle me donna  entendre qu'elle me croyait de la
noise[L] contre elle. Je lui dis que je n'en avais aucune, et ne savais
pas sur quoi cette noise pouvait rouler, n'ayant jamais eu rien 
dmler avec elle. L-dessus elle me dit qu'elle apprhendait que le
comte Poniatowsky ne l'ait desservie prs de moi. Je tombai presque de
mon haut  ces mots, et me mis  lui rpliquer qu'elle rvait
parfaitement, et que celui-ci n'tait pas  mme de lui nuire ici et
chez moi, tant parti depuis longtemps, et ne le connaissant que de vue
et comme un tranger, et que je ne savais pas ce que c'tait que cette
ide. Revenue chez moi, j'appelle Lon Narichkine et lui conte cette
conversation qui me parut aussi bte qu'impertinente et indiscrte.
L-dessus il me dit que pendant l'hiver dernier la princesse Galitzine
avait remu ciel et terre pour attirer chez elle le comte Poniatowsky;
que lui, par politesse et pour ne pas lui manquer, avait tmoign
quelques attentions pour elle; qu'elle lui avait fait toutes sortes
d'avance, auxquelles il tait ais de concevoir qu'il n'avait pas
beaucoup rpondu, parcequ'elle tait vieille, laide, sotte et folle,
mme presqu'extravagante, et que voyant qu'il ne rpondait gure  ses
dsirs, apparemment qu'elle avait conu du soupon de ce qu'il tait
toujours avec lui, Lon Narichkine, et avec sa belle-soeur, chez eux.

Pendant le court sjour de la princesse Galitzine  Oranienbaum, j'eus
une terrible querelle avec le grand-duc, au sujet de mes demoiselles
d'honneur. Je remarquais que celles-ci, toujours confidentes ou
matresses du grand-duc, dans plusieurs occasions manquaient  leur
devoir, ou bien aussi aux gards et respects qu'elles me devaient. Je
m'en allai une aprs-dner dans leur appartement et leur reprochai leur
conduite, les faisant ressouvenir de leurs devoirs, de ce qu'elles me
devaient, et que si elles continuaient, j'en porterais des plaintes 
l'Impratrice. Quelques-unes s'alarmrent, d'autres s'irritrent,
d'autres pleurrent; mais ds que je fus sortie, elles n'eurent rien de
plus press que de dire au grand-duc ce qui venait de se passer dans
leur chambre. Son Altesse Impriale devint furieux, et vint tout de
suite courir chez moi. En entrant, il dbuta par me dire qu'il n'y avait
plus moyen de vivre avec moi; que tous les jours je devenais plus fire
et plus altire; que je demandais des gards et du respect des
demoiselles d'honneur, et leur rendais la vie amre; qu'elles pleuraient
 chaudes larmes toute la journe; que c'taient des filles de condition
que je traitais comme des servantes, et que si je me plaignais d'elles 
l'Impratrice, lui, il se plaindrait de moi, de ma fiert, de mon
arrogance, de ma mchancet, et Dieu sait tout ce qu'il me dit. Je
l'coutai non sans agitation aussi, et lui rpondis qu'il pourrait dire
de moi tout ce qu'il lui plairait, que si l'affaire serait porte devant
madame sa tante, qu'alors elle jugerait aisment si le plus raisonable
ne serait pas de chasser des filles de mauvaise conduite, qui, par leur
dites et redites, brouillaient son neveu et sa nice; et qu'assurment
Sa Majest Impriale, pour rtablir la paix et l'union entre lui et moi,
et enfin pour n'avoir pas les oreilles battues d'une msintelligence,
n'aurait d'autre rsolution  prendre que celle-l, et que c'tait ce
qu'elle ferait immanquablement. Ici il baissa d'un ton et s'imagina (car
il tait trs souponneux) que j'en savais plus des intentions de
l'Impratrice  l'gard des filles, que je n'en faisais paratre, et que
rellement elles pourraient tre chasses pour cette affaire, et
commena  me dire: Ditez-moi donc, est-ce que vous savez quelque chose
l-dessus? est-ce qu'on a parl de cela?--Je lui rpondis que si les
choses en venaient au point d'tre portes devant l'Impratrice, que je
ne doutais pas qu'elle ne les accommode d'une faon trs tranchante.
Alors il se mit  marcher  grands pas par la chambre en rvant, se
radoucit, puis s'en alla, ne boudant plus qu' demi. Le mme soir, je
contai  celle des demoiselles qui m'avait paru la plus raisonnable, la
scne que m'avait procure leur imprudente redite mot--mot, ce qui les
mit en garde, afin de ne pas porter les choses  une extrmit dont
elles seraient devenues peut-tre les victimes.

Pendant l'automne, nous rentrmes en ville. Peu de temps aprs le
chevalier Williams retourna par cong en Angleterre. Il avait manqu
son but en Russie. Ds le lendemain de son audience chez l'Impratrice,
il avait propos un trait d'alliance entre la Russie et l'Angleterre;
le comte Bestoujeff eut ordre et plein pouvoir de conclure ce trait.
Effectivement ce trait fut sign par le grand-chancelier, et
l'ambassadeur ne se sentait pas de joie de son succs, et ds le
lendemain le comte Bestoujeff lui communiqua, par une note, l'accession
de la Russie  la convention signe  Versailles entre la France et
l'Autriche. Ceci fut un coup de foudre pour l'ambassadeur d'Angleterre,
qui avait t djou et tromp dans cette affaire par le
grand-chancelier, ou paraissait l'tre. Mais le comte Bestoujeff
lui-mme n'tait plus le matre de faire ce qu'il voulait: ses
antagonistes commenaient  l'emporter sur lui, et ils intriguaient, ou
plutt on intriguait chez eux, pour les entraner dans le parti
franais-autrichien,  quoi ils taient trs ports. Les Schouvaloff, et
surtout Ivan Ivanovitch, aimaient la France, et tout ce qui en venait, 
la folie, en quoi ils taient seconds par le vice-chancelier Voronzoff,
 qui Louis XV meubla, pour ce service, l'htel qu'il venait de btir 
St Ptersbourg, de vieux meubles qui commenaient  ennuyer la marquise
de Pompadour, sa matresse, et qu'elle vendit au roi, son amant, avec
profit. Le vice-chancelier avait, outre le profit, encore un autre
motif, c'tait d'abaisser son rival, le comte Bestoujeff, en crdit, et
d'accaparer sa place pour Pierre Schouvaloff. Il mditait d'avoir en
monopole le commerce de tabac de la Russie, pour le vendre en France.




                                 1757.


Vers la fin de cette anne le comte Poniatowsky revint  Ptersbourg,
comme ministre du roi de Pologne. Pendant cet hiver, o commena 1757,
le train de vie chez nous fut le mme que celui de l'hiver pass: mmes
concerts, mmes bals, mmes coteries. Je m'aperus bientt aprs notre
rentre en ville, o je voyais les choses de plus prs, que M.
Brockdorf, avec ses intrigues, faisait beaucoup de chemin dans l'esprit
du grand-duc. Il tait second en cela par un assez grand nombre
d'officiers holsteinois, qu'il avait encourag Son Altesse  garder,
durant cet hiver,  St Ptersbourg. Le nombre en montait au moins  une
vingtaine qui taient continuellement avec cet alentour du grand-duc,
sans compter une couple de soldats holsteinois qui faisaient le service
dans sa chambre, comme galopins, comme valets de chambre, et taient
employs  toute sauce: au fond tout cela servait d'autant d'espions aux
sieurs Brockdorf et compagnie. Je guettai un moment favorable pendant
cet hiver pour parler srieusement au grand-duc et lui dire avec
sincrit ce que je pensais sur ceux qui l'entouraient et les intrigues
que je voyais. Il s'en prsenta un que je ne ngligeai pas. Le grand-duc
lui-mme vint un jour dans mon cabinet, me dire comme quoi on lui
reprsentait qu'il tait indispensablement ncessaire qu'il envoyt un
ordre secret en Holstein, pour faire mettre aux arrts un des premiers
personnages du pays par sa charge et son crdit, un nomm Elendsheim,
d'extraction bourgeoise, mais qui par ses tudes et ses capacits tait
parvenu  sa place. L-dessus je lui demandai quels griefs on avait
contre cet homme, et qu'est-ce qu'il avait fait pour qu'il se porte  le
faire arrter?  ceci il me rpondit: Voyez-vous, on dit qu'on le
souponne de malversation. Je demandai qui taient ses accusateurs? 
cela il se crut fort en raison en me disant: Oh! des accusateurs, il
n'y en a pas, car tout le monde le craint et le respecte dans le pays,
et c'est pour cela qu'il faut que je le fasse arrter, et ds qu'il le
sera, on m'assure qu'il s'en trouvera tant et plus.--Je frmis de ce
qu'il me dit, et lui rpartis: Mais de cette faon de s'y prendre, il
n'y aura pas d'innocent dans le monde; suffit d'un envieux qui fera
courir dans le public tel bruit vague qu'il lui plaira, sur lequel on
arrtera qui bon semblera en disant: 'les accusations et les crimes se
trouveront aprs.' C'est _ la faon de Barbari, mon ami_, selon la
chanson, qu'on vous conseille d'agir, sans avoir gard ni  votre gloire
ni  votre justice. Qui est-ce qui vous donne d'aussi mauvais conseils?
Permettez-moi de vous le demander.--Mon grand-duc se trouva un peu
penaud de ma question, et me dit: Vous voulez toujours en savoir plus
que les autres. Alors je lui rpondis que ce n'tait pas pour faire
l'entendue que je parlais, mais parceque je hassais l'injustice, et ne
croyais pas que, de faon ou d'autre, il en voult commettre une de
gat de coeur.--Il se mit  se promener  grands pas par la chambre,
puis s'en alla, plus agit que boudeur. Peu de temps aprs il revint et
me dit: Venez chez moi, Brockdorf vous parlera de l'affaire
d'Elendsheim, et vous verrez et vous serez persuade qu'il faut que je
le fasse arrter. Je lui rpondis: Fort bien, je vous suivrai et
couterai ce qu'il vous dira, puisque vous le voulez.--Effectivement je
trouvai M. Brockdorf dans la chambre du grand-duc, qui lui dit: Parlez
 la grande-duchesse.--M. Brockdorf, un peu interdit, s'inclina devant
le grand-duc et lui dit: Puisque Votre Altesse me l'ordonne, je
parlerai  Mme la grande-duchesse.--Ici il fit une pause, et puis
dit: C'est une affaire qui demande  tre traite avec beaucoup de
secret et de prudence.--J'coutais.--Tout le pays de Holstein est
rempli du bruit des malversations et des concussions d'Elendsheim. Il
est vrai qu'il n'y a point d'accusateurs, parcequ'on le craint; mais
quand il sera arrt, on pourra en avoir tant qu'on voudra.--Je lui
demandai des dtails sur ces malversations et concussions, et j'appris
que pour des malversations des deniers il ne pouvait y en avoir, vu que
de l'argent du grand-duc il n'en avait pas en mains, mais qu'on
regardait comme malversation qu'tant  la tte du dpartement de la
justice,  tout procs jug il y avait toujours un des plaideurs qui se
plaignait d'injustice, et disait que la partie adverse n'avait gagn
qu'en payant les juges. Mais M. Brockdorf avait beau taler toute son
loquence et sa science, il ne me persuada pas. Je continuai  soutenir
 M. Brockdorf, en prsence du grand-duc, qu'on tchait de porter Son
Altesse Impriale  une injustice criante, en le persuadant d'expdier
un ordre pour faire arrter un homme contre qui il n'existait ni plainte
en forme ni accusation formelle. Je dis  Brockdorf que de cette faon
le grand-duc pouvait le faire encoffrer  toute heure, et dire aussi que
les crimes et les accusations viendraient aprs, et qu'en fait
d'affaires de justice, il n'tait pas difficile  concevoir que celui
qui perdrait son procs crierait toujours qu'on lui faisait tort.
J'ajoutai encore que le grand-duc devait tre en garde plus que personne
contre des affaires pareilles, parceque l'exprience lui avait dj
appris,  ses dpens, ce que la perscution et la haine des partis peut
produire, n'y ayant que deux ou trois ans au surplus, qu' mon
intercession Son Altesse Impriale avait fait relcher M. de Holmer,
qu'on avait tenu en prison pendant six ou huit ans, afin de lui faire
rendre compte sur les affaires qui avaient t traites pendant la
tutelle du grand-duc et durant l'administration de son tuteur le prince
royal de Sude, auquel M. de Holmer avait t attach et qu'il avait
suivi en Sude, d'o mme il n'tait revenu qu'aprs que le grand-duc
eut sign et expdi une approbation et une dcharge gnrale en forme
de tout ce qui avait t fait pendant sa minorit, malgr quoi on avait
cependant engag le grand-duc  faire arrter M. de Holmer, et  nommer
une commission pour rechercher ce qui s'tait fait sous l'administration
du prince de Sude; que cette commission, aprs avoir agi au
commencement avec beaucoup de vigueur, ayant ouvert aux dlateurs un
champ libre et, malgr cela, n'ayant rien trouv, tait tombe en
lthargie faute d'aliments; que pendant ce temps cependant M. de Holmer
languissait dans une prison troite, ne voyant ni sa femme, ni ses
enfants, ni ses amis, ni ses parents; qu' la fin tout le pays criait 
l'injustice et  la tyrannie qu'on employait dans cette affaire, qui
vraiment tait criante, et qui n'aurait pas fini encore de si tt, si ce
n'tait pas moi qui eusse conseill au grand-duc de couper ce noeud
gordien, en expdiant un ordre de relcher M. de Holmer et d'abolir une
commission, qui, outre cela, ne cotait pas peu d'argent  la caisse
d'ailleurs trs aride du grand-duc, dans son duch hrditaire. Mais
j'eus beau citer cet exemple frappant, le grand-duc m'coutait, je
pense, en rvant  autre chose, et M. Brockdorf, endurci dans la
mchancet de coeur, d'un esprit trs born, et opinitre comme une
bche, me laissa dire, n'ayant plus de raisons  produire. Et quand je
fus sortie, il dit au grand-duc que tout ce que j'avais dit ne partait
d'autre principe que celui qui me donnait envie de dominer; que je
dsapprouvais toutes les mesures que je n'avais pas conseilles; que je
n'entendais rien aux affaires; que les femmes voulaient toujours se
mler de tout, et qu'elles gtaient tout ce qu'elles touchaient, que
surtout les actions de vigueur taient au-dessus de leur porte: enfin
il fit tant qu'il l'emporta sur mon avis, et le grand-duc, persuad par
lui, fit dresser et signer l'ordre, qui fut expdi, pour arrter M.
Elendsheim. Un nomm Zeitz, secrtaire du grand-duc, attach  Pchlin
et beau-fils de la sage-femme qui m'avait servie, m'avertit de ceci. Le
parti de Pchlin en gnral n'approuvait pas cette mesure violente et
hors de saison, avec laquelle M. Brockdorf faisait trembler et eux et
tout le pays de Holstein. Ds que j'appris que les menes de Brockdorf
l'avaient emport, dans une cause aussi injuste, sur moi et sur tout ce
que j'avais reprsent au grand-duc, je pris la ferme rsolution de
faire ressentir  M. Brockdorf mon indignation en plein. Je dis  Zeitz,
et je fis dire  Pchlin, que ds ce moment je regardais Brockdorf comme
une peste qu'il fallait fuir et carter d'auprs du grand-duc, si faire
se pouvait; que j'emploierais, moi, tout ce que je pourrais de peine
pour cela. Effectivement je pris  tche, en toute occasion, de montrer
le mpris et l'horreur que m'avait inspirs la conduite de cet homme; il
n'y eut sorte de ridicule dont il ne fut couvert, et je ne laissais
ignorer  personne, quand l'occasion s'en prsentait, ce que je pensais
 son gard. Lon Narichkine et d'autres jeunes gens s'amusaient et me
secondaient en cela. Quand M. Brockdorf passait par les chambres, tout
le monde criait aprs lui: [cyrillique: Vaba ptitsa] (plican)
c'tait son pithte. Cet oiseau tait le plus hideux qu'on connaissait,
et en homme M. Brockdorf tait tout aussi hideux, tant par son extrieur
que par son intrieur. Il tait grand, avec un col long et la tte
paisse et plate, avec cela il tait roux et portait une perruque de fil
d'archal, ses yeux taient petits et enfoncs dans la tte, sans
paupires presque ni sourcils, et les coins de la bouche descendaient
vers le menton, ce qui lui donnait l'air piteux et de mauvaise volont.
Sur son intrieur je m'en rapporte  ce que j'ai dj dit, mais j'ajoute
encore qu'il tait si vicieux qu'il prenait de l'argent de quiconque
voulait lui en donner, et pour que son auguste matre ne trouvt pas 
dire, avec le temps,  ses concussions, le voyant toujours ncessiteux,
il le persuada d'en faire autant et lui procurait de cette faon autant
de pcune qu'il pouvait, en vendant des ordres et des titres holsteinois
 qui en voulait payer, ou en faisant solliciter par le grand-duc, et
pousser dans les diffrents tribunaux de l'empire et au snat, toutes
sortes d'affaires, souvent injustes, quelquefois mme onreuses 
l'empire, comme des monopoles et d'autres octrois qui n'auraient jamais
pass d'ailleurs, parcequ'ils taient contraires aux lois de Pierre I.
Outre cela M. Brockdorf jeta le grand-duc plus que jamais dans la
boisson et dans la crapule, l'ayant entour d'un ramas d'aventuriers et
de gens tirs des corps de garde et des tavernes, tant de l'Allemagne
que de Ptersbourg, qui n'avaient ni foi ni loi, et ne faisaient que
boire, manger, fumer et parler avec grossiret de balivernes.

Voyant que malgr tout ce que je disais et faisais pour faire baisser le
crdit de M. Brockdorf, il se soutenait chez le grand-duc et tait plus
en faveur que jamais, je pris la rsolution de dire au comte Schouvaloff
ce que je pensais  l'gard de cet homme, en y ajoutant que je regardais
cet homme comme un des tres les plus dangereux qu'il tait possible de
placer auprs d'un jeune prince, hritier d'un grand empire, et qu'en
conscience je me trouvais oblige de lui en parler en confidence, afin
qu'il pt en avertir l'Impratrice, ou prendre telle mesure qu'il
regarderait convenable. Il me demanda s'il oserait me citer? Je lui dis
que oui, et que si l'Impratrice me demanderait  moi-mme, je ne ferais
pas la petite bouche pour dire ce que je savais et voyais. Le comte
Alexandre Schouvaloff clignotait de son oeil en m'coutant fort
srieusement, mais il n'tait pas homme  agir sans le conseil de son
frre Pierre et de son cousin Ivan. Longtemps il ne me dit rien, ensuite
il me fit entendre qu'il se pourrait que l'Impratrice me parlerait.
Pendant ce temps, un beau matin, je vis entrer le grand-duc en
sautillant dans mon appartement, et son secrtaire Zeitz courait aprs
lui, un papier  la main. Le grand-duc me dit: Voyez un peu ce diable
d'homme, j'ai trop bu hier, je suis tout tourdi encore aujourd'hui, et
le voil qui m'apporte toute une feuille de papier, et ce n'est que le
registre des affaires qu'il veut que je finisse; il me poursuit jusque
dans votre chambre. Zeitz me dit: Tout ce que je tiens l ne dpend
que de oui ou de non, et c'est l'affaire d'un quart d'heure. Je dis:
Mais voyons donc! peut-tre en viendrez-vous  bout plus tt que vous
ne pensez.--Zeitz se mit  lire, et  mesure qu'il lisait, je disais,
moi: Oui ou Non. Ceci plut au grand-duc, et Zeitz lui dit: Voil,
Monseigneur, que si deux fois la semaine vous consentiez  faire comme
cel, vos affaires ne s'arrteraient pas. Ce ne sont que des misres,
mais il faut qu'elles aillent, et la grande-duchesse a fini cela avec
six oui et autant de non. Depuis ce jour Son Altesse Impriale s'avisa
de m'envoyer Zeitz toutes les fois qu'il avait des oui ou des non 
demander. Au bout de quelque temps je lui dis de me donner un ordre
sign, qu'est-ce que je pourrais finir et qu'est-ce que je ne pourrais
pas finir sans son ordre, ce qu'il fit. Il n'y avait que Pchlin, Zeitz,
et moi qui savions cet arrangement, dont Pchlin et Zeitz taient
enchants: quand il s'agissait de signer, le grand-duc signait ce que
j'avais rgl. L'affaire d'Elendsheim resta sous la tutelle de
Brockdorf; mais comme Elendsheim tait aux arrts, M. Brockdorf ne se
pressait pas de finir, parceque c'tait -peu-prs tout ce qu'il avait
voulu que de l'loigner des affaires, et de montrer l-bas son crdit
chez son matre.

Je saisis un jour que je trouvai l'occasion ou le moment favorable, pour
dire au grand-duc que puisqu'il trouvait les affaires de Holstein si
ennuyeuses  rgler, et les regardait comme un chantillon de ce qu'il
aurait un jour  rgler, quand l'empire de Russie lui tomberait en
partage, je pensais qu'il devait envisager ce moment-l comme un poids
bien plus pnible encore. L-dessus il me rpta, ce qu'il m'avait dit
bien des fois, qu'il sentait qu'il n'tait pas n pour la Russie, que ni
lui ne convenait aux russes, ni les russes  lui, et qu'il tait
persuad qu'il prirait en Russie. Je lui dis  ce sujet, ce que je lui
avais dit aussi ci-devant beaucoup de fois, qu'il ne devait pas se
laisser aller  cette fatale ide, mais faire de son mieux pour se faire
aimer d'un chacun en Russie, et prier l'Impratrice de le mettre  mme
de s'instruire des affaires de l'empire: je le portai mme  demander
d'avoir place dans les confrences qui tenaient lieu de conseil 
l'Impratrice. Effectivement il en parla aux Schouvaloff, qui portrent
l'Impratrice  l'admettre  cette confrence toutes les fois qu'elle y
assistait elle-mme; c'tait comme si on avait dit qu'il n'y serait pas
admis, car elle y vint avec lui deux ou trois fois, et puis ni elle ni
lui n'y allrent plus.

Les conseils que je donnais au grand-duc en gnral taient bons et
salutaires; mais celui qui conseille ne saurait conseiller que d'aprs
son esprit et selon sa faon de penser, d'envisager les choses et de s'y
prendre. Or le grand dfaut de mes conseils vis--vis du grand-duc tait
que sa faon de faire et de s'y prendre tait toute diffrente de la
mienne, et  mesure que nous avancions en ge, elle devenait plus
marque. Je tchais en toutes choses de m'approcher le plus que je
pouvais toujours de la vrit, et lui de jour en jour il s'en loignait,
jusque l qu'il tait devenu menteur dtermin. Comme la faon dont il
le devint est assez singulire, je m'en vais la rapporter: peut-tre
dveloppera-t-elle la marche de l'esprit humain sur ce point, et par l
pourra servir  prvenir ce vice ou  le corriger dans quelques
individus qui auraient du penchant  s'y livrer. Le premier mensonge que
le grand-duc imagina, fut que pour se faire valoir auprs de quelque
jeune femme ou fille, comptant sur son ignorance, il lui conta comme
quoi, tant encore chez son pre en Holstein, monsieur son pre l'avait
mis, lui,  la tte d'une escouade de ses gardes, et l'avait envoy
pour se saisir d'une troupe d'Egyptiens, qui rdait alentour de Kiel et
commettait, disait-il, des brigandages affreux; ceux-ci il les contait
en dtail, de mme que les ruses qu'il avait employes  les entourer, 
leur livrer un ou plusieurs combats dans lesquels il prtendait avoir
fait des prodiges d'habilet et de valeur, aprs quoi il les avait pris
et amens  Kiel. Au commencement il prenait la prcaution de ne conter
tout ceci qu'aux gens qui ignoraient ce qui le regardait; peu--peu il
s'enhardit  produire sa composition devant ceux sur la discrtion
desquels il comptait assez pour n'en pas recevoir de dmentis; mais
lorsqu'il se prit  vouloir faire ce rcit devant moi, je lui demandai
combien de temps avant la mort de son pre ceci avait eu lieu? Alors,
sans hsiter, il me rpondit: Trois ou quatre ans.--Eh bien, dis je,
vous avez commenc bien jeune  faire des prouesses, car trois ou
quatre ans avant la mort du duc votre pre, vous n'aviez que six ou sept
ans, tant rest  onze ans, aprs lui, sous la tutelle de mon oncle, le
prince royal de Sude; et ce qui m'tonne galement, dis-je, c'est que
monsieur votre pre, n'ayant que vous pour fils unique, et votre sant
ayant toujours t dlicate,  ce qu'on m'a dit, dans votre enfance,
qu'il vous et envoy batailler contre des voleurs, et cela encore 
l'ge de six ou sept ans. Le grand-duc se fcha terriblement contre moi
de ce que je venais de lui dire, et me dit que je voulais le faire
passer pour un menteur vis--vis du monde, que je le discrditais. Je
lui dis que ce n'tait pas moi, mais l'almanach qui discrditait ce
qu'il racontait; que je le laissais lui-mme juger s'il tait
humainement possible d'envoyer un petit enfant de six  sept ans, fils
unique et prince hrditaire, tout l'espoir de son pre, pour prendre
des gyptiens. Il se tut, et moi aussi, et me bouda fort longtemps; mais
quand il eut oubli ma reprsentation, il n'en continua pas moins 
faire, mme en ma prsence, ce conte qu'il variait  l'infini. Il en fit
ensuite un autre infiniment plus honteux et plus nuisible pour lui, que
je rapporterai dans son temps. Il me serait impossible prsentement de
dire toutes les rveries que souvent il imaginait et donnait pour des
faits, et auxquelles il n'y avait ombre de vrit; suffit, je pense, de
cet chantillon.

Un jeudi, y ayant bal chez nous, vers la fin du carnaval, m'tant assise
entre la belle-soeur de Lon Narichkine et sa soeur Mme
Siniavine, nous regardions danser le menuet par Marine Ossipovna
Sakrefskaa, demoiselle d'honneur de l'Impratrice, nice du comte
Rasoumowsky. Elle tait alors leste et lgre, et l'on disait que le
comte Horn en tait trs amoureux; mais comme il l'tait toujours de
trois femmes  la fois, il en contait aussi  la comtesse Marie
Romanovna Voronzoff, et  Anne Alexievna Hitroff, aussi filles d'honneur
de Sa Majest Impriale. Nous trouvmes que la premire dansait bien et
tait assez jolie; elle dansait avec Lon Narichkine. A ce sujet sa
belle-soeur et sa soeur me contrent que sa mre parlait de marier
Lon Narichkine avec Melle Hitroff, nice des Schouvaloff par sa
mre, qui tait soeur de Pierre et Alexandre Schouvaloff et avait t
marie au pre de Melle Hitroff. Celui-ci venait souvent dans la
maison des Narichkine, et avait fait tant que la mre de Lon s'tait
mis ce mariage en tte. Ni Mme Siniavine ni sa belle-soeur ne se
souciaient point du tout de la parent des Schouvaloff, qu'elles
n'aimaient pas, comme je l'ai dit ci-dessus. Pour Lon, il ne savait pas
seulement que sa mre pensait  le marier; il tait amoureux de la
comtesse Marie Voronzoff, dont je viens de parler. Ayant entendu cela,
je dis  Mmes Siniavine et Narichkine qu'il ne fallait pas permettre
ce mariage que la mre ngociait avec Melle Hitroff, laquelle
personne ne pouvait souffrir, parcequ'elle tait intrigante, odieuse et
clabaudeuse, et pour couper court  de pareilles ides, il fallait
donner  Lon une femme de notre faon, et  cette occasion choisir la
susdite nice des comtes Rasoumowsky, qui tait outre cela trs aime de
ces deux dames et toujours dans leur maison. Ces deux dames approuvrent
fort mon avis. Le lendemain, comme il y avait mascarade  la cour, je
m'adressai au marchal Rasoumowsky, qui tait alors hetman de l'Ukraine,
et lui dis tout rondement qu'il faisait trs mal de laisser chapper
pour sa nice un parti comme l'tait Lon Narichkine; que sa mre
voulait le marier avec la demoiselle Hitroff, mais que Mme Siniavine,
sa belle-soeur et moi, nous tions convenues que sa nice serait un
parti plus convenable, et que sans perte de temps il s'en allt en faire
la proposition aux intresss. Le marchal gota notre projet, en parla
 son factotum d'alors, Tploff, qui tout de suite alla en parler au
comte Rasoumowsky l'in. Celui-ci y consentit. Ds le lendemain Tploff
alla, chez l'vque de St Ptersbourg, acheter pour cinquante roubles
la permission de dispense. Celle-ci obtenue, le marchal et sa femme
s'en allrent chez leur tante, la mre de Lon, et l ils s'y prirent si
bien qu'ils firent consentir la mre  ce qu'elle ne voulait pas: ils
vinrent fort  propos, car ce jour mme elle devait donner sa parole 
M. Hitroff. Ceci fait, le marchal Rasoumowsky, Mmes Siniavine et
Narichkine entreprirent Lon, et le persuadrent d'pouser celle 
laquelle il ne pensait seulement pas. Il y consentit quoiqu'il en aimt
une autre, mais celle-ci tait quasi promise au comte Boutourline. Pour
la demoiselle Hitroff, il ne s'en souciait pas du tout. Ce consentement
obtenu, le marchal fit venir sa nice chez lui: celle-ci trouva le
mariage trop avantageux pour le refuser. Ds le lendemain, dimanche, les
deux comtes Rasoumowsky demandrent  l'Impratrice son agrment  ce
mariage, qu'elle donna tout de suite. MM. Schouvaloff furent tonns de
la manire dont Hitroff fut djou et eux aussi, n'ayant appris la chose
qu'aprs le consentement obtenu de l'Impratrice. L'affaire tant faite,
on ne put en revenir, de faon que Lon amoureux d'une demoiselle, sa
mre voulant le marier  une autre, en pousa une troisime,  laquelle
ni lui ni personne trois jours auparavant n'avait pens. Ce mariage de
Lon Narichkine me lia plus fort que jamais d'amiti avec les comtes
Rasoumowsky, qui me voulaient vraiment du bien d'avoir procur un aussi
bon et grand parti  leur nice, et n'taient plus du tout fchs de
l'avoir emport sur les Schouvaloff, ceux-ci ne pouvant pas mme s'en
plaindre et tant obligs d'en cacher leur mortification; c'tait une
considration de plus que d'ailleurs je leur avais procure.

Les amours du grand-duc avec Mme Tploff ne battaient plus que d'une
aile trs faible: un des plus grands obstacles  ses amours tait la
difficult qu'ils avaient  se voir; c'tait toujours furtivement, et
cela gnait Son Altesse Impriale, qui n'aimait pas plus les difficults
que de rpondre aux lettres qu'il recevait. A la fin du carnaval ses
amours commencrent  devenir affaire de parti. La princesse de
Courlande m'avertit un jour que le comte Roman Voronzoff, pre des deux
demoiselles qui taient  la cour, et qui, soit dit en passant, tait la
bte noire du grand-duc, de mme que tous ses cinq enfants, tenait des
propos peu mesurs sur le compte du grand-duc, et qu'entr'autres il
disait que si l'envie lui en prenait, il saurait bien faire finir la
haine que le grand-duc lui portait et la changer en faveur: qu' cet
effet il n'avait qu' donner un repas  Brockdorf, lui donner de la
bire anglaise  boire, et, en partant, lui en mettre six bouteilles en
poche pour Son Altesse Impriale, et qu'alors lui et sa fille cadette
deviendraient les premiers matadors de la faveur chez le grand-duc.
Comme je remarquai au bal de ce mme soir beaucoup de chuchoterie entre
Son Altesse Impriale et la comtesse Marie Voronzoff, fille aine du
comte Roman, (cette maison tant rellement faufile avec les
Schouvaloff chez lesquels Brockdorf tait toujours le bienvenu), je ne
vis pas avec plaisir que la demoiselle Elisabeth Voronzoff revnt sur
l'eau; pour y mettre une entrave de plus je contai au grand-duc le
propos tenu par le pre et que je viens de rapporter. Il entra presque
en fureur, et me demanda avec grande colre de qui je tenais ce propos.
Longtemps je ne voulus pas le dire; mais il me dit que puisque je ne
pouvais nommer personne, lui il supposait que c'tait moi qui avais
compos cette histoire pour nuire au pre et aux filles. J'eus beau lui
dire que de ma vie je n'avais fait composition pareille, je fus oblige
 la fin de lui nommer la princesse de Courlande. Il me dit que tout de
suite il allait lui crire un billet pour savoir si je disais vrai, et
que, s'il y avait la moindre variation dans ce qu'elle lui rpondrait,
avec ce que je venais de lui dire, il se plaindrait  l'Impratrice de
mes intrigues et mensonges; aprs quoi il sortit de ma chambre. Dans
l'apprhension de ce que la princesse de Courlande lui rpondrait, et
craignant qu'elle ne parle avec quivoque, je lui fis un billet et lui
dis: Au nom de Dieu, dites la vrit pure et nette sur ce qu'on vous
demandera. Mon billet lui fut port tout de suite et vint  temps,
parcequ'il devana celui du grand-duc. La princesse de Courlande
rpondit  Son Altesse Impriale avec vrit, et il trouva que je
n'avais pas menti. Ceci le retint encore quelque temps de ces liaisons
avec les deux filles d'un homme qui avait aussi peu d'estime pour lui et
qu'il n'aimait pas d'ailleurs. Mais afin d'y mettre une entrave de plus
encore, Lon Narichkine persuada le marchal comte Rasoumowsky d'inviter
le soir une ou deux fois par semaine le grand-duc fort en cachette chez
lui. C'tait presqu'une partie carre, car il n'y avait que le marchal,
Marie Paolovna Narichkine, le grand-duc, Mme Tploff et Lon
Narichkine qui en taient. Ceci dura une partie du carme et donna lieu
 une autre ide. La maison du marchal tait alors de bois; dans les
appartements de la marchale se rassemblait le monde, et comme et lui et
elle aimaient  jouer, il y avait toujours jeu. Le marchal allait et
venait, et dans ses appartements  lui il avait sa coterie, quand le
grand-duc n'y venait pas. Mais comme le marchal avait t plusieurs
fois chez moi dans ma petite coterie furtive, il dsira que celle-ci
vint chez lui. A cet effet ce qu'il appelait son hermitage, et qui
faisait deux ou trois appartements au rez de chausse, fut destin pour
nous. Tout le monde se cachait les uns des autres, parceque nous
n'osions sortir, comme je l'ai dj dit, sans permission; or par cet
arrangement il y avait trois ou quatre coteries dans la maison, le
marchal allait des unes aux autres et il n'y avait que la mienne qui
st tout ce qui se passait dans la maison, tandis qu'on ne savait pas
que nous y tions.

Vers le printemps, M. Pchlin, ministre du grand-duc pour le Holstein,
mourut. Le grand-chancelier comte Bestoujeff, prvoyant sa mort, m'avait
fait conseiller de demander au grand-duc un certain M. Stambke. Au
commencement du printemps nous allmes  Oranienbaum. Ici le train de
vie fut comme les annes passes,  cela prs que le nombre des troupes
de Holstein et des aventuriers qui y taient placs comme officiers,
augmentait d'anne en anne, et comme on ne pouvait pas trouver de
quartier pour le nombre dans le petit village d'Oranienbaum, o au
commencement il n'y avait que vingt-huit cabanes, on faisait camper ces
troupes, dont le nombre n'a jamais excd 1,300 hommes. Les officiers
dnaient et soupaient  la cour; mais comme le nombre des dames de la
cour et celui des pouses des cavaliers ne dpassait pas quinze ou
seize, et que Son Altesse Impriale aimait passionnment les grands
repas, qu'il en donnait frquemment et dans son camp et dans tous les
coins et recoins d'Oranienbaum, il admettait  ces repas non seulement
les chanteuses et danseuses de son opra, mais quantit de bourgeoises
de trs mauvaise compagnie qu'on lui amenait de Ptersbourg. Ds que
j'appris que les chanteuses, &c., y seraient admises, je m'abstins d'y
venir, sous prtexte au commencement que je prenais les eaux, et la
plupart du temps je mangeais dans ma chambre avec deux ou trois
personnes. Ensuite je dis au grand-duc que je craignais que
l'Impratrice ne trouvt mauvais que je parusse dans une compagnie aussi
mle, et rellement je n'y vins jamais quand je savais que
l'hospitalit y tait plnire, ce qui fit que quand le grand-duc
voulait que j'y vinsse, il n'y avait que les demoiselles de la cour qui
y taient admises. Aux mascarades que le grand-duc donnait 
Oranienbaum, je ne venais que fort simplement mise sans bijoux ni
parure: ceci fit aussi bon effet chez l'Impratrice qui n'aimait ni
approuvait ces ftes  Oranienbaum, dont les repas devenaient rellement
des bacchanales; mais cependant elle les tolrait, ou du moins ne les
dfendait pas. J'appris que Sa Majest Impriale disait: Ces ftes ne
font pas plus de plaisir  la grande-duchesse qu' moi; elle y vient le
plus simplement habille qu'elle peut et ne soupe jamais avec tout ce
qui y vient. Je m'occupais alors  Oranienbaum  btir et  planter ce
qu'on y appelle mon jardin; et le reste du temps je me promenais  pied,
 cheval ou en cabriolet, et quand j'tais dans ma chambre, je lisais.

Au mois de juillet nous apprmes que Memel s'tait rendu aux troupes
russes, par accord, le 24 juin, et au mois d'aot on reut la nouvelle
de la bataille de Gross-Jgersdorf, gagne par l'arme russe le 19 aot.
Le jour du _Te Deum_ je donnai un grand repas, dans mon jardin, au
grand-duc et  tout ce qu'il y avait de plus considrable  Oranienbaum,
auquel le grand-duc, et toute la compagnie, parut aussi gai que content.
Ceci diminua pour le moment la peine que ressentait le grand-duc de la
guerre qui venait d'clater entre la Russie et le roi de Prusse, pour
lequel il avait ds l'enfance un singulier penchant, qui n'avait rien
d'extraordinaire au commencement et qui dgnra en frnsie dans la
suite. Alors la joie publique du succs des armes de la Russie
l'obligeait de dissimuler le fond de sa pense, qui tait qu'il voyait
avec regret les troupes prussiennes battues, tandis qu'il les regardait
comme invincibles. Je fis donner ce jour-l aux maons et travailleurs 
Oranienbaum un boeuf rti.

Peu de jours aprs ce repas nous retournmes en ville o nous allmes
occuper le palais d't. Ici le comte Alexandre Schouvaloff vint me
dire, un soir, que l'Impratrice tait dans la chambre de sa femme 
lui, et qu'elle me faisait dire d'y venir pour lui parler, comme je
l'avais dsir l'hiver pass. J'allai tout de suite dans l'appartement
du comte et de la comtesse Schouvaloff, qui tait au bout de mon
appartement. J'y trouvai l'Impratrice toute seule. Aprs lui avoir
bais la main, et qu'elle m'eut embrasse, selon sa coutume, elle me fit
l'honneur de me dire qu'ayant appris que je dsirais de lui parler, elle
tait venue aujourd'hui pour savoir ce que je lui voulais. Or il y avait
alors huit mois et plus de la conversation que j'avais eue avec
Alexandre Schouvaloff au sujet de Brockdorf. Je rpondis  Sa Majest
Impriale que l'hiver pass, voyant la conduite que tenait M. Brockdorf,
j'avais cru indispensable d'en parler au comte Alexandre Schouvaloff,
afin qu'il put en avertir Sa Majest Impriale; qu'il m'avait demand
s'il pouvait me citer, et que je lui avais dit que si Sa Majest
Impriale le souhaitait, je lui rpterais moi-mme tout ce que je
savais. Alors je lui racontai l'histoire d'Elendsheim comme elle s'tait
passe. Elle parut m'couter avec beaucoup de froideur, puis me demanda
des dtails sur la vie prive du grand-duc et sur ses entours. Je lui
dis avec la plus grande vrit tout ce que j'en savais, et lorsque sur
les affaires du Holstein je lui fis quelques dtails qui lui firent voir
que je les connaissais assez, elle me dit: Vous me paraissez bien
instruite sur ce pays. Je lui rpartis avec navet qu'il ne m'tait
pas difficile de l'tre, le grand-duc m'ayant ordonn d'en prendre
connaissance. Je vis sur le visage de l'Impratrice que cette confidence
faisait une dsagrable impression sur elle, et en gnral elle me parut
trs singulirement renferme pendant toute cette conversation, o elle
me faisait parler et me questionnait  cet effet, et ne disait quasi pas
un mot, de faon que cet entretien me parut plutt une sorte
d'inquisition de sa part qu'une conversation confidentielle. Enfin elle
me congdia tout aussi froidement qu'elle m'avait reue, et je fus trs
peu difie de mon audience, qu'Alexandre Schouvaloff me recommanda de
garder fort secrte, ce que je lui promis; aussi bien n'y avait-il pas
de quoi se vanter. Revenue chez moi, j'attribuai la froideur de
l'Impratrice  l'antipathie qu'il y avait longtemps qu'on m'avait
avertie que les Schouvaloff lui avaient inspire contre moi. On verra
ensuite le dtestable emploi, si j'ose le dire, qu'on lui persuada de
faire de cette conversation entre elle et moi.

A quelque temps de l nous apprmes que le marchal Apraxine, loin de
profiter de ses succs, aprs la prise de Memel et le gain de la
bataille de Gross-Jgersdorf, pour aller en avant, se retirait avec une
telle prcipitation que cette retraite ressemblait  une fuite, car il
jetait et brlait ses quipages et enclouait ses canons. Personne ne
comprenait rien  cette opration; ses amis mme ne savaient comment le
justifier, et par l mme on y chercha des dessous de cartes. Quoique
au juste je ne saurais mme  quoi attribuer la retraite prcipite et
incohrente du marchal Apraxine, ne l'ayant plus revu jamais, cependant
je pense que la cause en pouvait tre qu'il recevait de sa fille la
princesse Kourakine, toujours lie, par politique non par inclination, 
Pierre Schouvaloff, de son beau-fils, le prince Kourakine, de ses amis
et parents, des nouvelles assez prcises de la sant de l'Impratrice,
qui allait de mal en pis. On commenait alors  tre persuad assez
gnralement qu'elle avait des convulsions trs fortes tous les mois
rgulirement, que ces convulsions affaiblissaient ses organes
visiblement, qu'aprs chaque convulsion elle tait pendant trois ou
quatre jours dans un tel tat de faiblesse et d'affaissement de
facults, qui tenait de la lthargie, que pendant ce temps on ne pouvait
lui parler ni l'entretenir de rien du tout. Le marchal Apraxine croyant
peut-tre le danger plus pressant qu'il n'tait, n'avait pas jug 
propos de s'enfoncer plus avant dans la Prusse, mais avait cru devoir
rtrograder pour se rapprocher des frontires de la Russie, sous
prtexte de manquement de vivres, prvoyant qu'en cas de l'vnement de
la mort de l'Impratrice cette guerre finissait tout de suite. Il tait
difficile de justifier la dmarche du marchal Apraxine; mais telles
pouvaient tre ses vues, d'autant plus qu'il se croyait ncessaire en
Russie, comme je l'ai dit en parlant de son dpart. Le comte Bestoujeff
m'envoya dire par Stambke quelle tournure prenait la conduite du
marchal Apraxine, dont l'ambassadeur imprial et celui de la France se
plaignaient hautement. Il me fit prier d'crire au marchal, comme son
amie, et de joindre mes persuasions aux siennes, afin de lui faire
rebrousser chemin et mettre fin  une fuite  laquelle ses ennemis
donnaient une tournure odieuse et sinistre. Effectivement j'crivis une
lettre au marchal Apraxine, dans laquelle je l'avertis des mauvais
bruits de St Ptersbourg, et comme quoi ses amis avaient bien de la
peine  justifier la prcipitation de sa retraite, le priant de
rebrousser chemin et de remplir les ordres qu'il avait du gouvernement.
Le grand-chancelier comte Bestoujeff lui envoya cette lettre. Le
marchal Apraxine ne me rpondit pas. Nous vmes sur ces entrefaites
partir de St Ptersbourg et prendre cong de nous le directeur gnral
des btiments de l'Impratrice, le gnral Fermor. On nous dit qu'il
allait pour tre plac  l'arme; il avait autrefois t quartier-matre
gnral du comte Munich. La premire chose que le gnral Fermor demanda
fut d'avoir avec lui ses employs ou surintendants aux btiments, les
brigadiers Raznoff et Mordvinoff, et avec eux il partit pour l'arme:
c'taient des militaires qui n'avaient gure fait que des contrats de
btisse. Ds qu'il y fut arriv, on lui ordonna d'en prendre le
commandement  la place du marchal Apraxine qui fut rappel, et quand
celui-ci revint, il trouva un ordre  Trihorsky de s'y arrter et d'y
attendre les ordres de l'Impratrice. Ceux-ci furent longtemps  venir,
parceque ses amis, sa fille et Pierre Schouvaloff, faisaient tout au
monde et remuaient ciel et terre pour calmer le courroux de
l'Impratrice, foment par les comtes Voronzoff, Boutourline, Jean
Schouvaloff et autres, qui taient pousss par les ambassadeurs des
cours de Versailles et de Vienne, pour que le procs fut entam contre
Apraxine. Enfin on nomma des commissaires pour l'examiner. Aprs le
premier interrogatoire le marchal Apraxine fut saisi d'un coup
d'apoplexie dont il mourut au bout de vingt-quatre heures environ. Dans
ce procs aurait t ml pour sr le gnral Liven aussi. Il tait
l'ami et le confident d'Apraxine. J'en aurais senti un chagrin de plus,
car Liven m'tait bien sincrement attach; mais quelque amiti que
j'eusse pour Liven et Apraxine, je puis faire serment que j'ignorais
parfaitement la cause de leur conduite et leur conduite mme, quoiqu'on
ait tch de faire courir le bruit que c'tait pour plaire au grand-duc
et  moi qu'ils allaient en arrire, au lieu d'aller en avant. Liven
donnait quelquefois des tmoignages assez singuliers de son attachement
pour moi, entr'autres celui-ci: l'ambassadeur de la cour de Vienne,
comte Esterhazy, donnait une mascarade  laquelle l'Impratrice et toute
la cour assistait; Liven me voyant passer par la chambre o il se
tenait dit  son voisin, qui tait le comte Poniatowsky: Voil une
femme pour laquelle un honnte homme pourrait souffrir quelques coups de
knout sans regrets. Je tiens cette anecdote du comte Poniatowsky,
depuis roi de Pologne, lui-mme.

Ds que le gnral Fermor eut pris le commandement, il se hta de
remplir ses instructions, qui taient prcises, de se porter en avant,
car malgr la rigueur de la saison il occupa Knigsberg qui lui envoya
des dputs le 18 janvier 1758.

Pendant cet hiver je m'aperus tout d'un coup d'un grand changement de
conduite de Lon Narichkine: il commenait  tre incivil et grossier;
il ne venait plus qu' regret chez moi, y tenait des propos qui
tmoignaient qu'on lui fourrait dans la tte du mauvais vouloir contre
moi, sa belle-soeur, sa soeur, le comte Poniatowsky et tout ce qui
tenait  moi. J'appris qu'il tait presque toujours chez M. Jean
Schouvaloff, et je devinai aisment qu'on le dtournait de moi pour me
punir de ce que je l'avais empch d'pouser Melle Hitroff, et
qu'assurment on ferait tant qu'on le mnerait  des indiscrtions qui
pouvaient me devenir nuisibles. Sa belle-soeur, sa soeur, son frre
taient aussi fchs pour moi contre lui, et  la lettre il se
conduisait comme un fou et nous offensait tant qu'il pouvait de gat de
coeur, et cela tandis que je meublais  mes dpens la maison o il
devait loger quand il serait mari. Tout le monde l'accusait
d'ingratitude, et lui disait qu'il n'avait pas l'me intresse, en un
mot qu'il n'avait pas de raison de se plaindre d'aucune faon. L'on
voyait clairement qu'il servait d'instrument  ceux qui s'taient empar
de lui. Il faisait plus rgulirement la cour au grand-duc, qu'il
amusait autant qu'il pouvait, et le portait de plus en plus  ce qu'il
savait que je blmais; il poussait l'incivilit quelquefois jusque-l
que quand je lui parlais, il ne rpondait pas. Je ne sais  l'heure
qu'il est quelle mouche l'avait piqu tandis qu' la lettre je l'avais
combl de bien et d'amiti de mme que toute sa famille, depuis que je
les connaissais. Je pense qu'il s'attacha  cajoler le grand-duc aussi
par le conseil de MM. Schouvaloff qui lui disaient que cette faveur
serait pour lui toujours plus solide que la mienne, parceque j'tais mal
vue de l'Impratrice et du grand-duc; que ni l'un ni l'autre ne m'aimait
pas, et qu'il nuirait  sa fortune s'il ne se dtachait de moi; que ds
que l'Impratrice serait morte le grand-duc me mettrait dans un couvent,
et d'autres propos pareils que tenaient les Schouvaloff et qui me furent
rapports. Outre cela on lui montra en perspective l'ordre de Ste
Anne, comme le signalement de la faveur du grand-duc vis--vis de lui. A
l'aide de ces raisonnements et des promesses on eut de cette tte faible
et sans caractre toutes les petites trahisons qu'on voulut, et on le
fit aller aussi loin et plus loin mme qu'on ne le dsirait quoique,
par-ci, par-l, il et des hoquets de repentir, comme on verra aprs.
Alors il s'appliquait autant qu'il pouvait  loigner le grand-duc de
moi, de faon que celui-ci me boudait presque sans discontinuer et
s'tait li de nouveau avec la comtesse Elisabeth Voronzoff.

Vers le printemps de cette anne le bruit se rpandit que le prince
Charles de Saxe, fils du roi Auguste III de Pologne, allait venir  St
Ptersbourg. Ceci ne fit pas plaisir au grand-duc par diffrentes
raisons, dont la premire tait qu'il craignait que cette arrive ne ft
une augmentation de gne pour lui, parcequ'il n'aimait pas que le train
de vie qu'il s'tait arrang ft le moins du monde drang; la seconde
raison tait que la maison de Saxe se trouvait du ct oppos au roi de
Prusse; la troisime raison encore pouvait tre qu'il craignait de
perdre  la comparaison: c'tait au moins tre trs modeste, car ce
pauvre prince de Saxe n'tait rien par lui-mme et n'avait aucune sorte
d'instruction; except la chasse et la danse, il ne savait rien, et il
m'a dit lui-mme que de la vie il n'avait eu de livre  la main, except
les livres de prires que lui fournissait la reine sa mre qui tait
fort bigotte. Le prince Charles de Saxe arriva effectivement, le 5 avril
de cette anne,  St Ptersbourg. On le reut avec beaucoup de
crmonie et un grand talage de magnificence et de splendeur. Sa suite
tait fort nombreuse: quantit de polonais et de saxons
l'accompagnaient, parmi lesquels il y avait un Lubomirsky, un Pototsky,
un Rzevusky, qu'on appelait _le beau_, deux princes Soulkowsky, un comte
Sapieha, le comte Branitzky, depuis grand-gnral, un comte Einsiedel,
et beaucoup d'autres dont les noms ne sont pas prsents  ma mmoire. Il
avait une espce de sous-gouverneur avec lui, nomm Lachinal, qui
dirigeait sa conduite et sa correspondance. On logea le prince de Saxe
dans la maison du chambellan Jean Schouvaloff, tout nouvellement acheve
et dans laquelle le matre avait puis son got, malgr quoi la maison
tait sans got et assez mal, quoique fort richement arrange. Il y
avait beaucoup de tableaux, mais la plupart taient des copies; on y
avait orn une chambre de bois tchinar, mais comme le tchinar ne brille
pas, on l'avait couvert de vernis; par-l elle devint jaune, mais d'un
jaune dsagrable, ce qui fit qu'on la trouva vilaine, et pour y
remdier on la couvrit d'une fort lourde et riche sculpture qu'on
argenta. Extrieurement cette maison, grande par elle-mme, ressemblait
par ses ornements  des manchettes de point d'Alenon, tant elle tait
charg d'ornements. On nomma le comte Jean Czernicheff prs du prince
Charles, et il fut servi et pourvu en tout aux dpens de la cour et
desservi par les gens de la cour.

La nuit avant le jour que le prince Charles vint chez nous, je sentis
une si forte colique, avec un tel dvoiement que j'allai plus de trente
fois  la selle. Malgr cela et la fivre qui me prit, je m'habillai le
lendemain pour recevoir le prince de Saxe. On l'amena chez l'Impratrice
vers les deux heures de l'aprs-dner et au sortir de chez elle on le
mena chez moi, o le grand-duc devait entrer un moment aprs lui. A cet
effet on avait plac trois fauteuils  la mme muraille; celui du milieu
tait pour moi, celui  ma droite pour le grand-duc, celui  ma gauche
pour le prince de Saxe. Ce fut moi qui fis la conversation, car le
grand-duc ne voulut quasi pas parler, et le prince Charles n'tait pas
parlant. Enfin aprs un demi-quart d'heure d'entretien, le prince
Charles se leva pour nous prsenter son immense suite. Il avait, je
pense, au del de vingt personnes avec lui, auxquelles s'taient joints,
ce jour-l, l'envoy de Pologne et celui de Saxe, qui rsidaient  la
cour de Russie, avec leurs employs. Aprs une demi-heure d'entretien le
prince s'en alla, et moi je me dshabillai pour me mettre dans mon lit,
o je restai trois ou quatre jours avec une trs forte fivre,  la
suite de laquelle je donnai des indices de grossesse. A la fin d'avril
nous allmes  Oranienbaum. Avant notre dpart nous apprmes que le
prince Charles de Saxe s'en irait comme volontaire  l'arme de Russie.
Avant que de partir pour l'arme, il s'en alla avec l'Impratrice 
Pterhof o on le fta. L et en ville nous ne fmes pas de ces ftes,
mais restmes  notre campagne, o il prit cong de nous et partit le 4
de juillet.

Comme le grand-duc tait presque toujours de trs mauvaise humeur contre
moi, et qu' cela je ne savais pas d'autre raison que celle que je ne
faisais accueil ni  M. Brockdorf ni  la comtesse Elisabeth Voronzoff,
qui commenait  tre de nouveau la sultane favorite, je m'avisai de
donner  Son Altesse Impriale une fte dans mon jardin  Oranienbaum,
afin de diminuer son humeur, si faire se pouvait. Toute fte tait
toujours bien vue chez son Altesse Impriale. En consquence je fis
construire, dans un lieu cart du bois, par l'architecte italien que
j'avais alors, Antonio Rinaldi, un grand char sur lequel on pouvait
placer un orchestre de soixante personnes, musiciens et chanteurs. Je
fis composer des vers par le pote italien de la cour, et la musique par
le matre de chapelle, Araja. Dans le jardin on mit  la grande alle
une dcoration illumine, avec un rideau, vis--vis de laquelle on
dressa la table avec le souper. Le 17 juillet, au dclin du jour, Son
Altesse Impriale et tout ce qu'il y avait  Oranienbaum, et quantit de
spectateurs venus de Cronstadt et de St Ptersbourg, se rendirent dans
le jardin qu'ils trouvrent illumin. On se mit  la table, et aprs le
premier service, on leva le rideau qui cachait la grande alle, et l'on
vit arriver de loin l'orchestre ambulant tran par une vingtaine de
boeufs orns de guirlandes, et entour de tout ce que j'avais pu
trouver de danseurs et danseuses. L'alle tait illumine et si claire
qu'on distinguait les objets. Lorsque le char s'arrta, le hasard
voulut que la lune se trouvt prcisment place sur le char, ce qui fit
un effet admirable et tonna beaucoup toute la compagnie, le temps tant
outre cela le plus beau du monde. Tout le monde sauta de table pour
jouir de plus prs de la beaut de la symphonie et du spectacle. Quand
elle finit, on baissa le rideau, et l'on alla se mettre  la table pour
le second service. A la fin de celui-ci on entendit les fanfares et
timballes, et un charlatan vint crier: Messieurs et Mesdames, venez
chez moi, vous trouverez dans mes boutiques des loteries gratis. Des
deux cts de la dcoration  rideaux deux petits rideaux se levrent,
et l'on vit deux boutiques fort claires, dans l'une desquelles on
distribuait gratis des numros de loterie pour la porcelaine qu'elle
contenait, et dans l'autre pour des fleurs, rubans, ventails, peignes,
bourses, gants, noeuds d'pe et autres chiffons de pareille nature.
Quand les boutiques furent vides on alla manger le dessert, aprs quoi
on se mit  danser jusqu' six heures du matin. Pour le coup aucune
intrigue ou mauvaise volont ne tint contre ma fte, et Son Altesse
Impriale et tout le monde en fut content  l'extase, et ne faisait que
priser la grande-duchesse et sa fte; aussi ni avais-je rien pargn.
Mon vin, on le trouva dlicieux; mon repas, le meilleur possible. Tout
tait  mes propres dpens, et la fte me cota 10,000  15,000
roubles--notez que j'en avais 30,000 par an. Mais cette fte pensa me
coter bien plus cher encore, car pendant la journe du 17 juillet,
tant alle en cabriolet, avec Mme Narichkine, pour voir les
prparatifs, en voulant sortir du cabriolet, tant dj sur le
marchepied, le cheval fit un mouvement qui me fit tomber par terre sur
mes genoux, tant grosse de quatre ou cinq mois. Je ne fis semblant de
rien et restai la dernire  la fte, faisant les honneurs; je craignais
cependant beaucoup la fausse couche; cependant il ne m'arriva rien, et
je fus quitte pour la peur. Le grand-duc, tout ce qui tait autour de
lui, tout ses holsteinois, et mes ennemis les plus acharns mme,
pendant plusieurs jours ne se lassrent pas de chanter mes louanges et
celles de ma fte, n'y ayant ni ami ni ennemi qui n'et emport quelques
chiffons pour se souvenir de moi; et comme  cette fte, qui tait en
masque, il y avait une grande quantit de monde de tout tage et que la
compagnie tait fort mle dans le jardin, et entr'autres de quantit de
femmes qui d'ailleurs ne paraissaient pas  la cour et en ma prsence,
tous se vantaient et faisaient talage de mes dons, qui au fond
n'taient pas grand-chose, car je pense qu'il n'y en avait aucun qui
passt les 100 roubles; mais on les recevait de moi, et l'on tait bien
aise de dire: Cela me vient de Son Altesse Impriale la
grande-duchesse; elle est la bont mme; elle a fait des prsents  tout
le monde; elle est charmante; elle me regardait d'un air riant,
affable; elle prenait plaisir  nous faire danser, manger, promener;
elle plaait qui n'avait plus de place; elle voulait qu'on vt ce qu'il
y avait  voir; elle tait gaie, &c. Enfin on me trouva ce jour-l des
qualits qu'on ne m'avait pas connues, et je dsarmai mes ennemis.
C'tait-l mon but; mais ce ne fut pas pour longtemps, comme on le verra
par la suite.

Aprs cette fte Lon Narichkine recommena  venir chez moi. Un jour,
voulant entrer dans mon cabinet, je l'y trouvai impertinemment couch
sur un canap qui s'y trouvait, et chantant une chanson qui n'avait pas
le sens commun. Voyant cela je sortis, en fermant la porte aprs moi, et
tout de suite je m'en allai trouver sa belle-soeur,  laquelle je dis
qu'il fallait aller prendre une bonne poigne d'orties et en fouetter
cet homme, qui se conduisait si insolemment depuis longtemps avec nous,
afin de lui apprendre  nous respecter. La belle-soeur y consentit de
bon coeur, et tout de suite nous nous fmes apporter de bonnes verges
entoures d'orties; nous nous fmes accompagner par une veuve qui tait
chez moi, parmi mes femmes, nomme Tatiana Jourievna, et nous entrmes
toutes les trois dans mon cabinet, o nous trouvmes Lon Narichkine 
la mme place, chantant  gorge dploye sa chanson. Quand il nous vit,
il voulut nous esquiver, mais nous lui donnmes tant de coups avec nos
verges et nos orties qu'il en eut les mains, les jambes et le visage
enfls pendant deux ou trois jours, de telle faon qu'il ne put pas
aller le lendemain  Pterhof avec nous au jour de cour, mais fut oblig
de rester dans sa chambre. Il n'eut garde non plus de se vanter de ce
qui venait de lui arriver, parceque nous l'assurmes qu' la moindre
impolitesse ou matire qu'il nous donnerait  nous plaindre de lui, nous
renouvellerions la mme opration, voyant qu'il n'y avait que ce moyen
l pour venir  bout de lui. Tout cela se traitait comme un pur badinage
et sans colre, mais notre homme s'en ressentit assez pour s'en
ressouvenir, et ne s'y exposa plus, au degr du moins qu'il avait fait
ci-devant.

Au mois d'aot nous apprmes,  Oranienbaum, que le 14 aot s'tait
donne la bataille de Zorndorff, une des plus sanglantes du sicle,
puisque de chaque ct on compte au del de 20,000 hommes de tus et
perdus. Notre perte en officiers tait considrable et passait les
1,200. On nous annona cette bataille comme gagne; mais  l'oreille on
se disait que des deux cts les pertes taient gales; que pendant
trois jours aucune des deux armes n'avait os s'attribuer le gain de
cette bataille; qu'enfin le troisime jour le roi de Prusse, dans son
camp, et le comte Fermor, sur le champ de bataille, avaient fait chanter
le _Te Deum_. Le chagrin de l'Impratrice et la consternation de la
ville furent grands, quand on sut tous les dtails de cette sanglante
journe, o beaucoup de gens perdirent leurs proches, leurs amis, leurs
connaissances. Pendant longtemps on n'entendit que des regrets sur cette
journe; beaucoup de gnraux tus, blesss ou faits prisonniers. Enfin
il fut reconnu que la conduite du comte Fermor n'tait rien moins
qu'habile et militaire. La cour le rappela et on nomma le gnral comte
Pierre Soltikoff pour aller commander l'arme de la Russie en Prusse, au
lieu du gnral Fermor. A cet effet on fit venir le comte Soltikoff de
l'Ukraine, o il avait le commandement, et en attendant on donna le
commandement de l'arme au gnral Froloff Bagreeff, mais avec un ordre
secret de ne rien faire sans les lieutenants-gnraux, comte Roumianzoff
et prince Alexandre Galitzine, beau-frre de Roumianzoff. On accusait ce
dernier qu'tant  une distance peu loigne du champ de bataille avec
un corps de 10,000 hommes, sur des hauteurs d'o il entendait la
canonnade, il aurait dpendu de lui de la rendre plus dcisive en se
portant au dos de l'arme prussienne, tandis que celle-ci tait aux
prises avec la ntre. Le comte Roumianzoff ne le fit pas, et quand son
beau-frre, le prince Galitzine, aprs la bataille, vint dans son camp
et lui conta la boucherie qu'il y avait eue, il le reut fort mal et lui
dit toutes sortes de durets, et ne voulait pas le voir ensuite, le
traitant comme un lche, ce que cependant le prince Galitzine n'tait,
et toute l'arme est plus convaincue de l'intrpidit de ce dernier que
de celle du comte Roumianzoff, malgr sa gloire prsente et ses
victoires. L'Impratrice se trouvait au commencement de septembre 
Zarsko-Slo, o, le 8 du mois, jour de la nativit de la sainte vierge,
elle s'en alla  pied du chteau  l'glise de la paroisse, qui n'est
qu' deux pas de la porte vers le nord, pour y entendre la messe. A
peine le service divin eut-il commenc que l'Impratrice, se sentant
incommode, sortit de l'glise, descendit le petit perron qui donne en
biais vers le chteau, et tant parvenue  l'angle rentrant du ct de
l'glise, elle tomba sur l'herbe sans connaissance, au milieu ou plutt
entoure de la foule du peuple qui tait venu pour entendre la messe de
la fte, de tous les villages d'alentour. Personne de la suite de Sa
Majest ne l'avait suivie, lorsqu'elle sortit de l'glise; mais bientt
avertis, les dames de la suite de Sa Majest et ses plus affids
coururent  son secours, et la trouvrent sans mouvement ni
connaissance, au milieu du peuple qui la regardait sans oser
l'approcher. L'Impratrice tait grande et puissante et n'avait pu
tomber tout d'un coup sans se faire beaucoup de mal par la chute mme.
On la couvrit d'un mouchoir blanc et on alla chercher mdecin et
chirurgien; celui-ci arriva le premier et n'eut rien de plus press 
faire que de la saigner l par terre, au milieu et en prsence de tout
ce monde, mais elle ne revint pas. Le mdecin fut longtemps  venir
tant malade lui-mme et hors d'tat de marcher; on fut oblig de
l'apporter sur un fauteuil. C'tait feu Condoijdij, grec de nation, et
le chirurgien Fouzadier, franais rfugi. Enfin on apporta de la cour
des crans et un canap, sur lequel on la plaa, et  force de remdes
et de soins on la fit un peu revenir; mais en ouvrant les yeux elle ne
reconnut personne et demanda, d'une faon presque inintelligible, o
elle tait. Tout ceci dura au-del de deux heures, au bout desquelles on
prit la rsolution de porter Sa Majest Impriale, avec le canap, au
chteau. L'on peut s'imaginer la consternation dans laquelle devaient
tre tous ceux qui taient attachs  la cour. La publicit de la chose
ajoutait encore  la peine: jusqu'ici on avait tenu son tat fort
secret, et dans ce moment l'accident tait devenu public. Le lendemain
matin j'en appris les circonstances,  Oranienbaum, par un billet que
m'envoya le comte Poniatowsky. J'allai tout de suite le dire au
grand-duc, qui n'en savait rien, parcequ' nous on nous cachait tout en
gnral avec le plus grand soin, et particulirement ce qui regardait
l'Impratrice personnellement. Seulement tait-il d'usage que tous les
dimanches, quand nous n'tions pas dans le mme endroit que Sa Majest
Impriale, un de nos cavaliers tait envoy pour demander l'tat de sa
sant. Nous n'y manqumes pas le dimanche suivant, et nous apprmes que
pendant plusieurs jours l'Impratrice n'avait recouvert l'usage libre de
sa langue et que son parler n'tait pas encore sans difficult. L'on
disait que pendant l'vanouissement elle s'tait mordu la langue. Tout
cela faisait supposer que cette faiblesse tenait plus de la convulsion
que de l'vanouissement.

A la fin de septembre nous revnmes en ville.

Comme je commenais  devenir pesante  cause de ma grossesse, je ne
paraissais plus en public, me croyant plus proche d'accoucher qu'en
effet je ne l'tais; ceci ennuyait le grand-duc parceque quand je
paraissais en public, fort souvent il se disait incommod, pour rester
chez lui, et comme l'Impratrice aussi paraissait rarement, c'tait sur
moi que roulaient les jours de cour, les ftes et les bals de la cour,
ou quand je n'y tais pas on perscutait Son Altesse Impriale d'y
aller, afin que quelqu'un remplit la reprsentation. Son Altesse
Impriale prit donc de l'humeur contre ma grossesse, et s'avisa de dire
un jour dans sa chambre en prsence de Lon Narichkine et de plusieurs
autres: Dieu sait o ma femme prend ses grossesses; je ne sais pas trop
si cet enfant est  moi et s'il faut que je le prenne sur mon compte.
Lon Narichkine vint courir chez moi et me rendre ce propos tout chaud.
Je fus effraye, comme de raison, de ce propos et lui dis: Vous tes
des tourdis; exigez de lui un serment comme quoi il n'a pas couch avec
sa femme, et dites-lui que s'il prte serment, tout de suite vous irez
en faire part  Alexandre Schouvaloff, comme au grand-inquisiteur de
l'empire. Lon Narichkine alla effectivement chez Son Altesse
Impriale et lui demanda ce serment,  quoi il eut pour rponse:
Allez-vous-en au diable et ne me parlez plus de cela. Ce propos du
grand-duc, tenu si imprudemment, me fcha beaucoup, et je vis ds lors
que trois voies galement scabreuses se trouvaient  mon choix: primo,
de partager la fortune du grand-duc telle qu'elle pouvait se trouver;
secondo, d'tre expose  toute heure  tout ce qu'il lui plairait de
disposer pour ou contre moi; tertio, de prendre une route indpendante
de tout vnement. Mais pour parler plus clair, il s'agissait de prir
avec lui ou par lui, ou bien aussi de me sauver moi-mme, mes enfants,
et peut-tre l'Etat, du naufrage dont toutes les facults morales et
physiques de ce prince faisaient prvoir le danger. Ce dernier parti me
parut le plus sr. Je rsolus donc, autant que je pourrais, de continuer
 lui donner tous les conseils dont je pourrais m'aviser pour son bien,
mais de ne jamais m'opinitrer jusqu' le fcher comme ci-devant, quand
il ne les suivrait pas; de lui ouvrir les yeux sur ses vrais intrts,
chaque fois que l'occasion s'en prsenterait, et le reste du temps de me
renfermer dans un trs morne silence; de mnager, d'un autre ct, dans
le public mes intrts, de telle faon que celui-ci vt en moi le
sauveur de la chose publique dans l'occasion. Au mois d'octobre je reus
du grand-chancelier comte Bestoujeff l'avis que le roi de Pologne venait
de renvoyer au comte Poniatowsky ses lettres de rappel. Le comte
Bestoujeff eut une grande altercation  ce sujet avec le comte Brhl et
le cabinet de Saxe, et se fcha de ce qu'on ne l'avait pas consult
comme ci-devant sur ce point. Il apprit enfin que c'tait le
vice-chancelier comte Voronzoff et Jean Schouvaloff, qui, par Prasse,
rsident de Saxe, avaient maniganc toute cette affaire. Ce M. Prasse
d'ailleurs paraissait souvent instruit de quantit de particularits
dont on tait tonn d'o il les savait. Plusieurs annes aprs le canal
se dcouvrit: il tait l'amant fort secret et fort discret de la femme
du vice-chancelier, la comtesse Anna Karlovna ne Scavronsky; celle-ci
tait trs lie avec la femme du matre des crmonies Samarine, et
c'tait chez cette femme que la comtesse voyait M. Prasse. Le chancelier
Bestoujeff se fit donner les lettres de rappel envoyes au comte
Poniatowsky et les renvoya en Saxe sous prtexte de manque de formalit.

Dans la nuit du 8 au 9 dcembre je commenai  sentir les douleurs de
l'enfantement. J'en envoyai avertir le grand-duc par Mme Vladislava,
de mme que le comte Alexandre Schouvaloff, afin qu'il pt en instruire
Sa Majest Impriale. Au bout de quelque temps le grand-duc vint dans ma
chambre, habill de son uniforme de Holstein, en bottes et en perons,
avec son charpe autour du corps et une norme pe au ct, ayant fait
une fort grande toilette; il tait  peu prs deux heures et demie du
matin. Tout tonne de cet quipage, je lui demandai la cause de cette
parure si recherche;  quoi il me rpondit que ce n'tait que dans
l'occasion qu'on reconnaissait ses vrais amis; que dans cet habillement
il tait prt  agir selon son devoir; que le devoir d'un officier
holsteinois tait de dfendre, selon son serment, la maison ducale
contre tous ses ennemis, et que comme je me trouvais mal, il tait
accouru  mon secours. On aurait dit qu'il plaisantait, mais point du
tout, ce qu'il disait tait trs srieux. Je compris aisment qu'il
tait gris, et je lui conseillai d'aller se coucher, afin que
l'Impratrice, quand elle viendrait, n'et pas le double dplaisir de le
voir ivre et arm de pied en cap, avec cet uniforme holsteinois que je
savais qu'elle dtestait. J'eus beaucoup de peine  le faire aller;
cependant Mme Vladislava et moi nous le persuadmes,  l'aide de la
sage-femme qui assurait que je n'accoucherais pas encore si tt. Enfin
il s'en alla et l'Impratrice arriva. Elle demanda o tait le
grand-duc; on lui dit qu'il venait de sortir et ne manquerait pas de
revenir. Comme elle vit que les douleurs ralentissaient et que la
sage-femme disait que cela pouvait encore durer quelques heures, elle
retourna dans ses appartements, et moi je me mis au lit, o je
m'endormis jusqu'au lendemain que je me levai  mon ordinaire, sentant,
par-ci, par-l, des douleurs, aprs lesquelles j'tais sans douleurs des
heures entires. Vers l'heure du souper j'eus faim et je me fis
apporter  souper. La sage-femme tait assise proche de moi, et me
voyant manger avec un apptit dvorant, elle me dit: Mangez, mangez, ce
souper vous portera bonheur. En effet ayant fini de souper je me levai
de table, et au moment mme que je me levai il me prit une telle douleur
que je jetai un grand cri. La sage-femme et Mme Vladislava me
saisirent sous les bras et me mirent sur le lit de misre, et l'on alla
chercher et le grand-duc et l'Impratrice. A peine qu'ils furent entrs
dans ma chambre que j'accouchai, le 9 dcembre, entre dix et onze heures
du soir, d'une fille  laquelle je priai l'Impratrice de permettre
qu'on donnt son nom. Mais elle dcida qu'elle aurait le nom de la
soeur ane de Sa Majest Impriale, la duchesse de Holstein, Anne
Petrovna, mre du grand-duc. Celui-ci parut fort aise de la naissance de
cet enfant, et en fit dans son appartement de grandes rjouissances, et
en fit faire en Holstein, et reut tous les compliments qu'on lui en
fit, avec des dmonstrations de contentement. Le sixime jour
l'Impratrice tint sur les fonts de baptme cet enfant, et elle
m'apporta un ordre au cabinet pour m'apporter 60,000 roubles. Elle en
envoya autant au grand-duc, ce qui n'augmenta pas peu sa satisfaction.
Aprs le baptme les ftes commencrent. On en donna,  ce qu'on dit, de
trs belles; je n'en ai vu aucune: j'tais dans mon lit toute fine,
seule, sans me qui vive pour compagnie, car ds que j'tais accouche,
non seulement l'Impratrice, cette fois-ci comme la premire, avait
emport l'enfant dans son appartement; mais aussi, sous prtexte de
repos qu'il me fallait, on me laissait l, abandonne comme une pauvre
malheureuse, et personne ne mettait le pied dans mon appartement, ni
mme ne demandait, ni ne faisait demander, comment je me portais. Comme
la premire fois j'avais beaucoup souffert de cet abandon, cette fois-ci
j'avais pris toutes les prcautions possibles contre les vents coulis et
les inconvnients du local, et ds que je fus dlivre, je me levai et
me couchai dans mon lit; et comme personne n'osait venir chez moi, 
moins que ce ne fut  la drobe, sur ce point aussi je ne manquai point
de prvoyance. Mon lit tait -peu-prs  la moiti d'une assez longue
chambre, les fentres taient au ct droit du lit, il y avait une porte
de dgagement qui donnait dans une espce de garderobe qui servait aussi
d'antichambre, et qui tait trs barricade d'crans et de coffres.
Depuis mon lit jusqu' cette porte j'avais fait placer un cran immense,
qui cachait le plus joli cabinet que j'avais pu imaginer, vu le local et
les circonstances. Dans ce cabinet il y avait un canap, des miroirs,
des tables portatives et quelques chaises. Quand le rideau de mon lit,
de ce ct-l, tait tir, on ne voyait rien du tout; quand il tait
ouvert, je voyais le cabinet et ceux qui y taient; mais ceux qui
entraient dans la chambre ne voyaient que l'cran. Quand on demandait
ce qu'il y avait derrire cet cran, on disait: La chaise perce; mais
celle-ci tant dans l'cran, personne n'tait curieux de la voir, et on
aurait pu la montrer, sans parvenir encore dans ce cabinet que l'cran
couvrait.




                                 1759.


Le 1er janvier 1759 les ftes de la cour se terminrent par un trs
grand feu d'artifice, entre le bal et le souper. Comme j'tais encore en
couches, je ne parus pas  la cour. Avant le feu d'artifice le comte
Pierre Schouvaloff s'avisa de se prsenter  ma porte pour me remettre
le plan du feu d'artifice, avant qu'on le tirt. Mme Vladislava lui
dit que je dormais, mais que cependant elle allait voir. Cela n'tait
pas vrai que je dormais, seulement j'tais dans mon lit et j'avais ma
trs petite compagnie ordinaire, qui tait alors, comme ci-devant,
Mmes Narichkine, Siniavine, Ismaloff, le comte Poniatowsky: celui-ci
depuis son rappel se disait malade, mais venait chez moi, et ces femmes
m'aimaient assez pour prfrer ma compagnie aux bals et aux ftes.
Mme Vladislava ne savait pas au juste qui tait chez moi, mais elle
avait beaucoup trop bon nez pour ne pas se douter qu'il y avait
quelqu'un; je lui avais dit, de bonne heure, que je me mettais au lit
par ennui, et alors elle n'entrait plus. Aprs la venue du comte
Schouvaloff elle vint frapper  la porte; je tirai mon rideau du cot de
l'cran, et lui dis d'entrer. Elle entra et me fit le message du comte
Pierre Schouvaloff; je lui dis de le faire entrer. Elle alla le
chercher, et pendant ce temps mes gens de derrire l'cran crevaient de
rire de l'extravagance extrme de cette scne, o j'allais recevoir la
visite du comte Pierre Schouvaloff, qui pourrait jurer qu'il m'avait
trouve seule dans mon lit, tandis qu'il n'y avait qu'un rideau qui
sparait ma petite compagnie trs gaie, de ce personnage si important,
alors l'oracle de la cour, et possdant la confiance de l'Impratrice 
un degr minent. Enfin il entra et m'apporta son plan de feu
d'artifice; il tait alors grand-matre d'artillerie. Je commenai par
lui faire mes excuses de l'avoir fait attendre, ne faisant, dis-je, que
de me rveiller; je me frottai un peu les yeux disant que j'tais encore
tout endormie; je mentais, pour ne pas dmentir Mme Vladislava, aprs
quoi je fis avec lui une conversation assez longue, et mme jusque l
qu'il me parut press de s'en aller, afin de ne pas faire attendre
l'Impratrice pour le commencement du feu: alors je le congdiai. Il
sortit, et j'ouvris de rechef mon rideau. Ma compagnie,  force de
rire, commena  avoir faim et soif; je leur dis: Fort bien, vous aurez
 boire et  manger; il est juste que par complaisance pour moi, tandis
que vous me faites compagnie, vous ne mouriez ni de soif ni de faim chez
moi. Je fermai le rideau de mon lit et je sonnai. Mme Vladislava
vint. Je lui dis de me faire apporter  souper, que je mourais de faim,
et qu'au moins il y et six bons plats. Quand le souper fut prt on
l'apporta; je fis mettre le tout  ct de mon lit, et dis au domestique
de sortir. Alors mes gens de derrire l'cran vinrent, comme des
affams, manger ce qu'ils trouvrent: la gat ajoutait  l'apptit.
J'avoue que cette soire fut une des plus folles et des plus gaies que
j'aie passes de ma vie. Quand le souper fut gob, je fis emporter les
restes comme on l'avait apport. Je pense que les domestiques furent
seulement un peu surpris et tonns de mon apptit. Vers la fin du
souper de la cour ma compagnie se retira aussi, fort contente de sa
soire. Le comte Poniatowsky, pour sortir, prenait toujours une perruque
blonde et un manteau, et quand les sentinelles lui demandaient: Qui va
l? il se disait musicien du grand-duc. Cette perruque nous fit bien
rire ce jour-l.

Cette fois-ci mes relevailles, aprs les six semaines, se firent dans la
chapelle de l'Impratrice; mais except Alexandre Schouvaloff, personne
n'y assista. Vers la fin du carnaval, toutes les ftes de la ville
finies, il y eut trois noces  la cour. Celle du comte Alexandre
Strogonoff avec la comtesse Anne Voronzoff, fille du vice-chancelier,
fut la premire, et deux jours aprs, celle de Lon Narichkine avec
Melle Zakrefsky, le mme jour que celle du comte Boutourline avec la
comtesse Marie Voronzoff. Ces trois demoiselles taient filles d'honneur
de l'Impratrice, et  l'occasion de ces trois noces il se fit un pari 
la cour, entre le hetman, comte Rasoumowsky, et le ministre de Danemark,
comte d'Osten, qui des trois nouveaux maris serait le plus tt cocu; et
il se trouva que ceux qui avaient pari que ce serait Strogonoff, dont
la nouvelle pouse paraissait la plus laide et alors la plus innocente
et la plus enfant, gagnrent le pari.

La veille du jour de la noce de Lon Narichkine et du comte Boutourline
fut un jour malheureux. Il y avait longtemps qu'on se disait  l'oreille
que le crdit du grand-chancelier, comte Bestoujeff, chancelait, et que
ses ennemis prenaient le dessus. Il avait perdu son ami le gnral
Apraxine; le comte Rasoumowsky, l'an, l'avait longtemps soutenu; mais
depuis la faveur prpondrante des Schouvaloff, il ne se mlait presque
plus de rien que de demander, quand l'occasion s'en prsentait, quelque
petite grce pour ses amis ou parents. Les Schouvaloff et M. Voronzoff
taient pousss encore dans leur haine contre le grand-chancelier, par
les ambassadeurs d'Autriche et de France, le comte Esterhazy et le
marchal de l'Hpital. Ce dernier regardait le comte Bestoujeff comme
plus port pour l'alliance de la Russie avec l'Angleterre qu'avec la
France. Celui d'Autriche cabalait contre Bestoujeff parceque le
grand-chancelier voulait que la Russie se tnt  son trait d'alliance
avec la cour de Vienne, et qu'elle donnt du secours  Marie Thrse,
mais ne voulait pas qu'elle agt en partie premire guerroyant contre le
roi de Prusse. Le comte Bestoujeff pensait en patriote et n'tait pas
facile  mener, tandis que MM. Voronzoff et Jean Schouvaloff taient
livrs aux deux ambassadeurs, jusque l que quinze jours avant la
disgrce du grand-chancelier, comte Bestoujeff, le marquis de l'Hpital,
ambassadeur de France, s'en alla chez le vice-chancelier, comte
Voronzoff, la dpche  la main, et lui dit: Monsieur le comte, voici
la dpche de ma cour, que je viens de recevoir, et dans laquelle il est
dit que si dans quinze jours de temps le grand-chancelier n'est pas
dplac par vous, je dois m'adresser  lui et ne plus traiter qu'avec
lui. Alors le vice-chancelier prit feu, et s'en alla chez Jean
Schouvaloff, et on reprsenta  l'Impratrice que sa gloire souffrait du
crdit du comte Bestoujeff en Europe. Elle ordonna de tenir le mme soir
une confrence et d'y appeler le grand-chancelier. Celui-ci fit dire
qu'il tait malade. Alors on appela cette maladie dsobissance, et on
lui envoya dire de venir sans dlai. Il vint et on l'arrta en pleine
confrence; on lui ta ses charges, ses dignits et ses ordres, sans
qu'me qui vive pt articuler pour quels crimes ou forfaits on
dpouillait ainsi le premier personnage de l'empire, et on le renvoya
prisonnier dans son htel. Comme ceci tait prpar, on avait fait venir
une compagnie de grenadiers de la garde. Ceux-ci en longeant la Moka,
o les comtes Alexandre et Pierre Schouvaloff avaient leurs maisons,
disaient: Dieu merci, nous allons arrter ces maudits Schouvaloff qui
ne font qu'inventer des monopoles. Mais quand les soldats virent qu'il
s'agissait du comte Bestoujeff, ils en montrrent du dplaisir, disant:
Ce n'est pas celui-l, ce sont les autres, qui foulent le peuple.

Quoique l'on eut arrt le comte Bestoujeff dans le palais mme o nous
occupions une ale, et pas fort loin de nos appartements, ce soir-l
nous n'en apprmes rien, tant on tait soigneux de nous cacher tout ce
qui se faisait. Le lendemain, dimanche, en me rveillant, je reus de la
part de Lon Narichkine un billet que le comte Poniatowsky me faisait
parvenir par cette voie, qui ne laissait pas d'tre suspecte depuis fort
longtemps dj. Ce billet commenait par ces mots: L'homme n'est jamais
sans ressource. Je me sers de cette voie pour vous avertir qu'hier au
soir le comte Bestoujeff a t arrt et priv de ses charges et
dignits, et avec lui votre bijoutier Bernardi, Tlguine et
Adadouroff. Je tombai de mon haut en lisant ces lignes, et aprs les
avoir lues, je me dis qu'il ne fallait pas se flatter que cette affaire
ne me regarderait de plus prs qu'il ne paraissait. Or, pour entendre
ceci il faudra un commentaire. Bernardi tait un marchand bijoutier
italien, qui ne manquait pas d'esprit et auquel son mtier donnait
entre dans toutes les maisons. Je pense qu'il n'y en eut pas une qui ne
lui dt quelque chose, et  laquelle il ne rendit pas tel ou tel petit
service. Comme il allait et venait continuellement partout, on le
chargeait aussi quelquefois de commissions les uns pour les autres: un
mot de billet envoy par Bernardi arrivait plus vite et plus srement
que par les domestiques. Or Bernardi arrt intriguait toute la ville,
parcequ'il avait des commissions de tout le monde, et les miennes comme
toutes les autres. Tlguine tait cet ancien adjudant du grand-veneur,
comte Rasoumowsky, qui avait eu la tutelle de Bekitoff. Il tait rest
attach  la maison Rasoumowsky. Il tait devenu l'ami du comte
Poniatowsky. C'tait un homme affid et de probit; quand on gagnait son
affection, on ne la perdait pas aisment; il avait tmoign toujours du
zle et de la prdilection pour moi. Adadouroff avait t autrefois mon
matre dans la langue russe et m'tait rest fort attach. C'tait moi
qui l'avais recommand au comte Bestoujeff, qui commenait  lui
tmoigner de la confiance depuis deux ou trois ans seulement, et qui ne
l'avait pas aim anciennement, parcequ'il tenait au procureur-gnral
prince Nikita Youriwitch Troubetzkoy, l'ennemi de Bestoujeff.

Aprs la lecture du billet et les rflexions que je venais de faire, une
foule d'ides les unes plus dsagrables que les autres se prsentrent
 mon esprit. Le poignard dans le coeur, pour ainsi dire, je
m'habillai et allai  la messe, o il me parut  moi que la plupart de
ceux que je vis avaient la physionomie tout aussi allonge que moi.
Personne ne me parla de rien pendant la journe, et c'tait comme si on
ignorait l'vnement. Je ne disais mot non plus. Le grand-duc n'avait
jamais aim le comte Bestoujeff: il me parut assez gai ce jour-l, mais
se tenant sans affectation, cependant assez loin de moi. Le soir il
fallut aller  la noce. Je m'habillai de rechef et j'assistai  la
bndiction des mariages du comte Boutourline et de Lon Narichkine, au
souper, et au bal, pendant lequel je m'approchai du marchal de la noce,
prince Nikita Troubetzkoy, et sous prtexte d'examiner les rubans de son
bton de marchal, je lui dis  demi-voix: Qu'est-ce que c'est donc que
ces belles choses? avez-vous trouv plus de crimes que de criminels, ou
avez-vous plus de criminels que de crimes? L-dessus il me dit: Nous
avons fait ce qu'on nous a ordonn, mais pour les crimes on les cherche
encore. Jusqu'ici les dmarches ne sont pas heureuses. Ayant fini de
parler avec celui-ci, je m'en allai parler au marchal Boutourline, qui
me dit: Bestoujeff est arrt, mais prsentement nous sommes 
chercher la raison pourquoi il l'est. C'est ainsi que parlaient les
deux commissaires nomms par l'Impratrice pour examiner pourquoi le
comte Alexandre Schouvaloff l'avait arrt. Je vis  ce bal Stambke de
loin, et je lui trouvai l'air souffrant et dcourag. L'Impratrice ne
parut pas  aucune de ces deux noces, ni  l'glise, ni au festin. Le
lendemain Stambke vint chez moi et me dit qu'on venait de lui remettre
un billet du comte Bestoujeff qui lui marquait de me dire de n'en avoir
aucune apprhension sur ce que je savais, qu'il avait eu le temps de
tout jeter au feu, et qu'il lui communiquerait ses interrogatoires par
la mme voie, quand on lui en ferait. Je demandai  Stambke quelle tait
cette voie? Il me dit que c'tait un joueur de cor de chasse du comte,
qui lui avait remis ce billet, et qu'il tait convenu qu' l'avenir on
mettrait parmi des briques, pas loin de la maison du comte Bestoujeff, 
un endroit marqu, ce qu'on voudrait se communiquer. Je dis  Stambke de
bien prendre garde que cette pineuse correspondance ne ft dcouverte,
quoiqu'il me parut dans de grandes angoisses lui-mme. Cependant lui et
le comte Poniatowsky la continurent. Ds que Stambke fut sorti,
j'appelai Mme Vladislava et lui dis d'aller chez son beau-frre
Pougowoschnikoff, et de lui rendre ce billet que je lui faisais. Dans ce
billet il n'y avait rien que ces mots: Vous n'avez rien  craindre; on
a eu le temps de tout brler. Ceci le tranquillisa, car il y a
apparence que depuis l'arrestation du grand-chancelier, il devait tre
plus mort que vif, et voici  quel sujet, et ce que le comte Bestoujeff
avait eu le temps de brler.

L'tat valtudinaire et les frquentes convulsions de l'Impratrice ne
laissaient pas que de tourner tous les yeux sur l'avenir. Le comte
Bestoujeff, et par sa place et par ses facults d'esprit, n'tait pas
assurment un de ceux qui y rflchit le dernier. Il connaissait
l'antipathie que depuis longtemps on avait inspir au grand-duc contre
lui. Il tait trs au fait de la faible capacit de ce prince, n
hritier de tant de couronnes. Il est naturel que cet homme d'tat,
comme tout autre homme en lui-mme, et le dsir de se maintenir dans sa
place. Il y avait plusieurs annes qu'il m'avait vue revenir de mes
impressions. Il me regardait d'ailleurs personnellement peut-tre comme
le seul individu sur lequel dans ce temps-l on pt fonder l'esprance
du public au moment o l'Impratrice manquerait. Ceci et des rflexions
pareilles lui avaient fait former le plan que ds le dcs de
l'Impratrice le grand-duc ft dclar comme de droit empereur, et qu'en
mme temps je fusse dclare avec lui participante  l'administration;
que toutes les charges fussent continues et qu' lui on lui donnt la
lieutenance-colonelle des quatre rgiments des gardes et la prsidence
des trois collges de l'empire, de celui des affaires trangres, du
collge de la guerre, et de celui de l'amiraut. Ses prtensions taient
donc excessives. Le projet de ce manifeste il me l'avait envoy, crit
de la main de Pougowichnikoff par le comte Poniatowsky, avec lequel
j'tais convenue de lui rpondre de bouche que je le remerciais de ses
bonnes intentions pour moi, mais que je regardais la chose comme de
difficile excution. Il avait fait crire et rcrire son projet
plusieurs fois, l'avait chang, amplifi, retranch; il en paraissait
fort occup. A dire la vrit, je regardais son projet comme une espce
de radotage, et comme une amorce que ce vieillard me jetait pour se
concilier de plus en plus mon affection; mais  cette amorce-l je ne
mordais pas, parceque je le regardais comme nuisible  l'empire que
chaque querelle entre mon poux, qui ne m'aimait pas, et moi aurait
dchir. Mais comme je ne voyais pas le cas encore existant, je ne
voulais pas contredire un vieillard opinitre et entier quand il se
mettait quelque chose dans l'esprit. C'tait donc son projet qu'il avait
eu le temps de brler, et dont il m'avait avertie, pour tranquilliser
ceux qui en avaient connaissance.

Sur ces entrefaites mon valet de chambre Skourine vint me dire que le
capitaine qui gardait le comte Bestoujeff tait un homme qui avait t
toujours son ami, et qui dnait tous les dimanches, en sortant de la
cour, chez lui. Alors je lui dis que si les choses taient ainsi et
qu'il pt compter sur lui, il tcht de le sonder pour voir s'il se
prterait  quelque intelligence avec son prisonnier. Ceci devenait
d'autant plus ncessaire que le comte Bestoujeff avait communiqu 
Stambke, par son canal, qu'on devait avertir Bernardi de dire la pure
vrit  son interrogatoire, et de lui faire savoir ce qu'on lui
demanderait. Quand j'appris que Skourine se chargeait volontiers de
trouver quelques moyens pour faire parvenir au comte Bestoujeff, je lui
dis de tcher aussi d'ouvrir une communication avec Bernardi, de voir
s'il ne pourrait gagner le sergent ou quelque soldat qui le gardait dans
son quartier. Le mme jour Skourine me dit vers le soir que Bernardi
tait gard par un sergent aux gardes nomm Kalychkine, avec lequel ds
demain il aurait une entrevue; mais qu'ayant envoy chez son ami, le
capitaine qui tait chez le comte Bestoujeff, pour lui demander s'il
pouvait le voir, celui-ci lui avait fait dire que s'il voulait lui
parler il vnt chez lui, mais qu'un de ses sous-employs, qu'il
connaissait aussi et qui tait son parent, lui avait fait dire de n'y
pas aller, parceque s'il y venait, le capitaine le ferait arrter et
s'en ferait un mrite  ses dpens, de quoi il se vantait entre quatre
yeux. Skourine cessa donc d'envoyer chez M. le capitaine, son ami
prtendu. En revanche Kalychkine, lequel j'ordonnai entamer en mon nom,
dit  Bernardi tout ce qu'on voulait, aussi ne devait-il dire que la
vrit,  quoi l'un et l'autre se prtrent de bon coeur.

Au bout de quelques jours, un matin, de fort bonne heure, Stambke vint
dans ma chambre fort ple et dfait, et me dit que sa correspondance et
celle du comte Bestoujeff avec le comte Poniatowsky venait d'tre
dcouverte; que le petit cor de chasse tait arrt, et qu'il y avait
toutes les apparences que leurs dernires lettres avaient eu le malheur
de tomber entre les mains des gardiens du comte Bestoujeff; que lui-mme
s'attendait  tout instant d'tre au moins renvoy, sinon arrt, et
qu'il tait venu chez moi pour me dire cela et prendre cong de moi. Ce
qu'il me dit ne me mit pas du tout  mon aise. Je le consolai le mieux
que je pus et le renvoyai, ne doutant pas que sa visite ne ferait
qu'augmenter contre moi, s'il tait possible, toutes les mauvaises
humeurs imaginables, et qu'on allait me fuir comme une personne suspecte
au gouvernement peut-tre. Cependant j'tais trs intimement convaincue
en moi-mme que vis--vis du gouvernement je n'avais rien  me
reprocher. Le public en gnral, except Michel Voronzoff, Jean
Schouvaloff, les deux ambassadeurs de Vienne et de Versailles, et ceux 
qui ceux-ci faisaient accroire ce qu'ils voulaient, tout le monde dans
tout Ptersbourg, grands et petits, tait persuad que le comte
Bestoujeff tait innocent, qu'il n'y avait ni crime ni dlit  sa
charge. On savait que le lendemain du soir qu'il avait t arrt, on
avait travaill, dans la chambre d'Ivan Schouvaloff,  un manifeste que
le sieur Volkoff, autrefois premier commissaire du comte Bestoujeff, et
qui, l'anne 1755, s'tait sauv de chez lui, et puis, aprs avoir err
dans les bois, s'tait laiss reprendre, et qui dans ce moment tait
premier secrtaire de la confrence, avait d crire cette pice qu'on
voulait publier pour donner connaissance au public des causes qui
avaient oblig l'Impratrice d'en agir avec le grand-chancelier comme
elle avait fait. Or donc ce conventicule secret se cassant la tte 
chercher des dlits, convint de dire que c'tait pour crime de
lse-majest, et parceque lui Bestoujeff avait cherch  semer la
zizanie entre Sa Majest Impriale et Leurs Altesses Impriales; et sans
examen ni jugement on voulut, ds le lendemain de son arrestation,
l'envoyer dans une de ses terres, lui tant tout le reste de ses biens.
Mais il y en eut qui trouvrent que c'tait trop fort que d'exiler
quelqu'un sans crime ni jugement, et qu'au moins fallait-il chercher les
crimes dans l'esprance d'en trouver, et que si l'on n'en trouvait pas,
toujours fallait-il faire passer le prisonnier, on ne savait pas
pourquoi dchu de ses charges, dignits et dcorations, par un jugement
des commissaires. Or ces commissaires taient, comme je l'ai dj dit,
le marchal Boutourline, le procureur-gnral prince Troubetzkoy, le
gnral comte Alexandre Schouvaloff, et le sieur Volkoff, comme
secrtaire. La premire chose que messieurs les commissaires firent fut
de prescrire par le collge des affaires trangres, aux ambassadeurs,
envoys et employs de la Russie aux cours trangres, d'envoyer copie
des dpches que leur avait crit le comte Bestoujeff, depuis qu'il
tait  la tte des affaires. Ceci tait pour trouver dans ces dpches
des crimes. On disait qu'il n'crivait que ce qu'il voulait et des
choses contradictoires aux ordres et  la volont de l'Impratrice. Mais
comme Sa Majest n'crivait ni ne signait rien, il tait difficile
d'agir contre ses ordres, et pour les ordres verbaux Sa Majest
Impriale n'tait gure dans le cas d'en donner au grand-chancelier, qui
pendant des annes entires n'avait pas l'occasion de la voir: et les
ordres verbaux par un tiers,  strictement parler, pouvaient tre mal
entendus et tre aussi mal rendus que mal reus et compris. Mais de tout
ceci il n'advint rien, sinon l'ordre dont j'ai fait mention, parceque
personne des employs ne se donna la peine de parcourir son archive de
vingt ans, de la copier pour y chercher des crimes  celui dont ces
employs mmes avaient suivi les instructions et les directions, et par
l-mme pouvaient se trouver mls, avec la meilleure volont du monde,
dans ce qu'on y trouverait peut-tre de rprhensible. Outre cela
l'envoi seul de telles archives devait jeter la couronne dans des
dpenses considrables, et arrives  Ptersbourg, il y aurait eu de
quoi lasser la patience, pendant plusieurs annes, de bien des personnes
pour y trouver et dbrouiller ce qui peut-tre encore ne s'y trouvait
pas. Cet ordre envoy ne fut jamais rempli. On s'ennuya de l'affaire
mme, et on la finit au bout d'un an par le manifeste qu'on avait
commenc  composer le lendemain du jour o on avait mis aux arrts le
grand-chancelier.

L'aprs-dner du jour que Stambke tait venu chez moi, l'Impratrice fit
dire au grand-duc de renvoyer Stambke en Holstein, parcequ'on avait
dcouvert ses intelligences avec Bestoujeff, et qu'il mritait d'tre
arrt, mais que par considration pour Son Altesse Impriale, comme son
ministre, on le laissait libre,  condition qu'il ft tout de suite
renvoy. Stambke fut expdi immdiatement, et avec son dpart finit ma
manutention des affaires du Holstein. On fit entendre au grand-duc que
l'Impratrice n'avait pas pour agrable que je m'en mlasse, et Son
Altesse Impriale y tait assez port de lui-mme. Je ne me souviens pas
trop qui il prit  la place de Stambke, mais je pense que ce fut un
nomm Wolff. Le ministre de l'Impratrice demanda alors formellement au
roi de Pologne le rappel du comte Poniatowsky, dont on avait trouv un
billet, fort innocent  la vrit, pour le comte Bestoujeff, mais
toujours adress  un prtendu prisonnier d'tat. Ds que j'appris le
renvoi de Stambke et le rappel du comte Poniatowsky, je ne me prparai
 rien de bon, et voici ce que je fis. J'appelai mon valet de chambre
Skourine, et lui dis de rassembler tous mes livres de comptes et tout ce
qui pouvait seulement avoir l'air d'un papier quelconque entre mes
effets, et de me l'apporter. Il excuta mes ordres avec zle et
exactitude. Quand tout fut dans ma chambre je le renvoyai. Quand il fut
sorti, je jetai tous ces livres au feu, et lorsque je les vis  demi
consums, je rappelai Skourine et lui dis: Tenez, soyez tmoin que tous
mes papiers et comptes sont brls, afin que si jamais on vous demande
o ils sont, vous puissiez jurer de les avoir vus brler par moi-mme.
Il me remercia du soin que je prenais de lui, et me dit qu'il venait
d'arriver un changement fort singulier dans la garde des prisonniers.
Depuis la dcouverte de la correspondance de Stambke avec le comte
Bestoujeff on faisait surveiller celui-ci de plus prs, et  cet effet
on avait pris chez Bernardi le sergent Kalichkine, et on l'avait mis
dans la chambre et prs de la personne du ci-devant grand-chancelier.
Quand Kalichkine avait vu cela, il avait demand qu'on lui donnt une
partie des soldats affids qu'il avait lorsqu'il tait de garde prs de
Bernardi. Voil donc l'homme le plus sr et intelligent que nous
eussions, Skourine et moi, introduit dans la chambre du comte
Bestoujeff, n'ayant point perdu toute intelligence avec Bernardi. En
attendant, les interrogatoires du comte Bestoujeff allaient leur train.
Kalichkine se fit connatre au comte pour un homme qui m'tait dvou,
et en effet il lui rendit mille services. Il tait, comme moi,
intimement persuad que le grand-chancelier tait innocent, et la
victime d'une puissante cabale; le public l'tait aussi. Au grand-duc,
je voyais qu'on lui avait fait peur, et qu'on lui avait donn des
soupons comme quoi je n'ignorais pas la correspondance de Stambke avec
le prisonnier d'tat. Je voyais que Son Altesse Impriale n'osait quasi
me parler, et vitait de venir dans ma chambre o j'tais pour le coup
fine seule et ne voyant me qui vive. Moi-mme j'vitais de faire venir
quelqu'un, crainte de les exposer  quelque malheur ou dsagrment. A la
cour, crainte que l'on ne m'vitt, je me retins d'approcher tous ceux
que je supposais pouvoir tre dans ce cas. Les derniers jours du
carnaval il devait y avoir une comdie russe au thtre de la cour. Le
comte Poniatowsky me fit prier d'y venir, parcequ'on commenait  faire
courir le bruit qu'on se prparait  me renvoyer,  m'empcher de
paratre, et que sais-je moi encore, et qu' chaque fois que je ne
paraissais pas au spectacle ou  la cour, tout le monde tait intrigu
pour en savoir la raison, peut-tre autant par curiosit que par intrt
pour moi. Je savais que la comdie russe tait une des choses que Son
Altesse Impriale aimait le moins, et de parler d'y aller tait dj une
chose qui lui dplaisait souverainement; mais cette fois-ci le grand-duc
joignait  son dgot pour la comdie nationale un autre motif et petit
intrt personnel: c'tait celui qu'il ne voyait pas encore la comtesse
Elisabeth Voronzoff chez lui; mais comme elle se tenait dans
l'antichambre avec les autres demoiselles d'honneur, c'tait l que Son
Altesse Impriale faisait ou sa conversation ou sa partie avec elle. Si
j'allais  la comdie, ces demoiselles taient obliges de m'y suivre,
ce qui drangeait Son Altesse Impriale, qui n'aurait trouv d'autre
ressource que d'aller boire chez lui dans son appartement. Sans gard 
ces circonstances, comme j'avais donn parole d'aller  la comdie, je
fis dire au comte Alexandre Schouvaloff d'ordonner un carrosse parceque
j'tais intentionne ce jour-l d'aller  la comdie. Le comte
Schouvaloff vint chez moi et me dit que le dessein que j'avais d'aller 
la comdie ne faisait pas plaisir au grand-duc. Je lui rpondis que
comme je ne composais pas la socit de Son Altesse Impriale, je
pensais qu'il pouvait lui tre gal si j'tais seule dans ma chambre ou
dans ma loge au spectacle. Il s'en alla clignotant de l'oeil, comme il
faisait toujours quand il tait affect de quelque chose. Quelque temps
aprs le grand-duc vint dans ma chambre: il tait dans une colre
terrible, criant comme un aigle, disant que je prenais plaisir  le
faire enrager, et que j'avais imagin d'aller  la comdie parceque je
savais qu'il n'aimait pas ce spectacle-l; mais je lui reprsentai qu'il
faisait mal de ne pas l'aimer. Il me dit qu'il dfendrait de me donner
mon carrosse. Je lui dis que j'irais  pied et que je ne pouvais deviner
quel plaisir il avait  me faire mourir d'ennui, seule dans ma chambre,
dans laquelle pour toute compagnie j'avais mon chien et mon perroquet.
Aprs avoir longtemps disput et parl fort haut tous les deux, il s'en
alla, plus en colre que jamais, et moi persistant d'aller  la comdie.
Vers l'heure du spectacle j'envoyai demander au comte Schouvaloff si les
carrosses taient prts; il vint chez moi, et me dit que le grand-duc
avait dfendu de m'en donner. Alors je m'en fchai tout de bon, et je
dis que j'y allais  pied, et que si on dfendait aux dames et aux
cavaliers de me suivre, j'irais toute seule, et qu'outre cela je me
plaindrais, par crit,  l'Impratrice, et du grand-duc et de lui. Il me
dit: Que lui direz-vous?--Je lui dirai, dis-je, la faon dont je
suis traite, et que vous, pour mnager au grand-duc un rendez-vous avec
mes filles d'honneur, vous l'encouragez  m'empcher d'aller au
spectacle, o je puis avoir le bonheur de voir Sa Majest Impriale. Et
outre cela je la prierai de me renvoyer chez ma mre, parceque je suis
lasse et ennuye du rle que je joue, seule et dlaisse dans ma
chambre, hae du grand-duc, et point aime de l'Impratrice. Je ne
dsire que mon repos, et ne veux plus tre  charge  personne, ni
rendre malheureux quiconque m'approche, et particulirement mes pauvres
gens dont il y en a eu tant d'exils, parceque je leur voulais ou
faisais du bien; et sachez que de ce pas je m'en vais crire a Sa
Majest Impriale, et je verrai un peu comment vous mme vous ne
porterez pas ma lettre. Mon homme s'effraya du ton dtermin que je
prenais; il sortit, et moi je me mis  crire ma lettre  l'Impratrice
en russe, que je rendis aussi pathtique que je pus. Je commenai par la
remercier des bonts et grces dont elle m'avait comble ds mon arrive
en Russie, disant que malheureusement l'vnement prouvait que je ne les
avais pas mrites, parceque je ne m'tais attire que la haine du
grand-duc et la disgrce trs marque de Sa Majest Impriale; que,
voyant mon malheur et que je restais dans ma chambre, o l'on me privait
des passe-temps mme les plus innocents, je la priais instamment de
finir mes malheurs en me renvoyant, de telle faon qu'elle jugerait
convenable,  mes parents; que mes enfants, ne les voyant point, quoique
je demeurasse avec eux dans la mme maison, il me devenait indiffrent
d'tre dans le mme lieu o ils taient ou  quelques centaines de
lieues d'eux; que je savais qu'elle en prenait un soin qui surpassait
ceux que mes faibles facults me permettraient de leur donner; que
j'osais la prier de les leur continuer, et que, dans cette confiance, je
passerais le reste de ma vie chez mes parents,  prier Dieu pour elle,
le grand-duc, mes enfants, et tous ceux qui m'avaient fait du bien et du
mal; mais que l'tat de ma sant par le chagrin tait rduit  un tel
tat que je devais faire ce que je pourrais pour du moins me sauver la
vie, et qu' cet effet je m'adressais  elle pour me laisser aller aux
eaux, et de-l chez mes parents. Cette lettre crite, je fis appeler le
comte Schouvaloff, qui, en entrant, me dit que les carrosses que j'avais
demands taient prts. Je lui dis, en lui remettant ma lettre pour
l'Impratrice, qu'il pouvait dire aux dames et aux cavaliers qui
voudraient ne pas me suivre  la comdie, que je les dispensais d'y
aller avec moi. Le comte Schouvaloff reut ma lettre en clignotant de
l'oeil, mais comme elle tait adresse  Sa Majest Impriale, il fut
bien oblig de la recevoir. Il rendit aussi mes paroles aux dames et aux
cavaliers, et ce fut Son Altesse Impriale lui-mme qui dcida qui
devait aller avec moi et qui devait rester avec lui. Je passai par
l'antichambre, o je trouvai Son Altesse Impriale tabli, avec la
comtesse Voronzoff,  jouer aux cartes dans un coin. Il se leva, et elle
aussi, quand il me vit, ce qu'il ne faisait d'ailleurs jamais. A cette
crmonie, je ripostai par une profonde rvrence et passai mon chemin.
J'allai  la comdie, o l'Impratrice ne vint pas ce jour-l; je pense
que ma lettre l'en empcha. De retour de la comdie, le comte
Schouvaloff me dit que Sa Majest Impriale aurait elle-mme un
entretien avec moi. Apparemment que le comte Schouvaloff rendit compte
de ma lettre et de la rponse de l'Impratrice au grand-duc, car quoique
depuis ce jour-l il ne mit plus les pieds chez moi, cependant il fit
tout ce qu'il put pour tre prsent  l'entretien qu'aurait
l'Impratrice avec moi, et on crut ne pas pouvoir le refuser. En
attendant que ceci se passait, je me tenais tranquille dans ma chambre.
J'tais intimement persuade que si on avait eu ide de me renvoyer, ou
de m'en donner la peur, la dmarche que je venais de faire
dconcerterait entirement ce projet des Schouvaloff, qui ne devaient
trouver d'ailleurs nulle part tant de rsistance que dans l'esprit de
l'Impratrice, laquelle n'tait pas du tout porte pour les mesures
d'clat de ce genre; outre cela elle se souvenait encore des anciennes
msintelligences de sa famille, et aurait certainement souhait de ne
pas les voir renouveles de ses jours. Contre moi il ne pouvait y avoir
qu'un seul point, qui tait celui que monsieur son neveu ne me
paraissait pas le plus aimable des hommes, tout comme moi je ne lui
paraissais pas non plus la plus aimable des femmes. Sur le compte de son
neveu l'Impratrice pensait tout comme moi, et elle le connaissait si
bien qu'il y avait dj des annes qu'elle ne pouvait se trouver nulle
part avec lui un quart d'heure sans ressentir ou du dgot, ou de la
colre, ou du chagrin, et que dans sa chambre, quand il s'agissait de
lui, elle en parlait ou en fondant en larmes sur le malheur d'avoir un
tel hritier, ou bien aussi elle n'en parlait qu'en faisant paratre son
mpris pour lui, et lui donnait souvent des pithtes qu'il ne mritait
que trop. J'ai eu de ceci des preuves en main, ayant trouv dans ses
papiers deux billets crits de la main de l'Impratrice,  je ne sais
qui, mais dont l'un paraissait tre pour Jean Schouvaloff, et l'autre
pour le comte Rasoumowsky, o elle maudissait son neveu et l'envoyait au
diable. Dans l'un il y avait cette expression: [cyrillique: Proklyaty
moy plemyannik dosadil kak nelzya boleye] (Mon damn neveu m'a beaucoup
fche); et dans l'autre elle disait: [cyrillique: Plemyannik moy urod,
chort ego vozmi] (Mon neveu est un imbcile, que le diable l'emporte).
Du reste mon parti tait pris, et je regardais mon renvoi ou non-renvoi
d'un oeil trs philosophique; je ne me serais trouve, dans telle
situation qu'il aurait plu  la providence de me placer, jamais sans ces
ressources, que l'esprit et le talent donnent  chacun selon ses
facults naturelles, et je me sentais le courage de monter ou descendre,
sans que par-l mon coeur et mon me en ressentissent de l'lvation ou
ostentation, ou, en sens contraire, ni rabaissement ni humiliation. Je
savais que j'tais homme, et par l un tre born, et par l incapable
de la perfection, mais mes intentions avaient toujours t pures et
honntes. Si j'avais compris, ds le commencement, qu'aimer un mari qui
n'tait pas aimable, ni ne se donnait aucune peine pour l'tre, tait
une chose difficile, sinon impossible; au moins lui avais-je, et  ses
intrts, vou l'attachement le plus sincre qu'un ami, et mme un
serviteur, peut vouer  son ami et son matre; mes conseils avaient
toujours t les meilleurs dont j'avais pu m'aviser pour son bien; s'il
ne les suivait pas ce n'tait pas ma faute, mais celle de son jugement
qui n'tait ni sain ni juste. Lorsque je vins en Russie, et les
premires annes de notre union, pour peu que ce prince et voulu se
rendre supportable, mon coeur aurait t ouvert pour lui; il n'est pas du
tout surnaturel que quand je vis que de tous les objets possibles
j'tais celui auquel il prtait le moins d'attention, prcisment
parceque j'tais sa femme, je ne trouvai pas cette situation ni agrable
ni de mon got, qu'elle m'ennuyait et peut-tre me chagrinait. Ce
dernier sentiment, celui du chagrin, je le rprimais infiniment plus que
tous les autres, la fiert de mon me et sa trempe me rendaient
insupportable l'ide d'tre malheureuse. Je me disais: Le bonheur et le
malheur est dans le coeur et dans l'me d'un chacun; si tu sens du
malheur mets-toi au-dessus de ce malheur, et fais en sorte que ton
bonheur ne dpende d'aucun vnement. Avec une pareille disposition
d'esprit, j'tais ne et doue d'une trs grande sensibilit, d'une
figure au moins fort intressante, qui plaisait ds le premier abord
sans art ni recherche. Mon esprit tait de son naturel tellement
conciliant que jamais personne ne s'est trouv avec moi un quart d'heure
sans qu'on ne ft dans la conversation  son aise, causant avec moi
comme si l'on m'et connue depuis longtemps. Naturellement indulgente,
je m'attirais la confiance de ceux qui avaient  faire avec moi,
parceque chacun sentait que la plus exacte probit et la bonne volont
taient les mobiles que je suivais le plus volontiers. Si j'ose me
servir de cette expression, je prends la libert d'avancer sur mon
compte que j'tais un franc et loyal chevalier, dont l'esprit tait plus
mle que femelle; mais je n'tais, avec cela, rien moins qu'hommasse, et
on trouvait en moi, joints  l'esprit et au caractre d'un homme, les
agrments d'une femme trs aimable: qu'on me pardonne cette expression
en faveur de la vrit de l'aveu que fait mon amour-propre sans se
couvrir d'une fausse modestie. Au reste, cet crit mme doit prouver ce
que je dis de mon esprit, de mon coeur, et de mon caractre. Je viens de
dire que je plaisais, par consquent la moiti du chemin de la tentation
tait faite, et il est en pareil cas de l'essence de l'humaine nature
que l'autre ne saurait manquer, car tenter et tre tent sont fort
proche l'un de l'autre, et malgr les plus belles maximes de morale
imprimes dans la tte, quand la sensibilit s'en mle, ds que celle-ci
apparat on est dj infiniment plus loin qu'on ne croit, et j'ignore
encore jusqu'ici comment on peut l'empcher de venir. Peut-tre la fuite
seule pourrait y remdier, mais il y a des cas, des situations, des
circonstances, o la fuite est impossible, car comment fuir, viter,
tourner le dos, au milieu d'une cour. La chose mme ferait jaser. Or, si
vous ne fuyez pas, il n'y a rien de si difficile, selon moi, que
d'chapper  ce qui vous plat foncirement. Tout ce qu'on vous dira 
la place de ceci ne sera que des propos de pruderie non calqus sur le
coeur humain, et personne ne tient son coeur dans sa main, et le resserre
ou le relche,  poing ferm ou ouvert,  volont.

J'en reviens  mon rcit. Le lendemain de cette comdie je me dis malade
et ne sortis plus, attendant tranquillement la dcision de Sa Majest
Impriale sur mon humble requte; seulement la premire semaine de
carme, je jugeai  propos de faire mes dvotions, afin qu'on vt mon
attachement  la foi orthodoxe grecque. La seconde ou troisime semaine
j'eus un nouveau chagrin cuisant. Un matin, aprs m'tre leve, mes gens
m'avertirent que le comte Alexandre Schouvaloff avait fait appeler
Mme Vladislava. Ceci me parut assez singulier. J'attendis avec
inquitude qu'elle revnt, mais en vain. Vers une heure aprs midi le
comte Schouvaloff vint me dire que l'Impratrice avait jug  propos de
l'ter d'auprs de moi. Je fondis en larmes, et lui dis que Sa Majest
Impriale tait assurment la matresse d'ter ou de placer auprs de
moi qui il lui plaisait, mais que j'tais fche de voir de plus en plus
que tous ceux qui m'approchaient taient autant de victimes voues  la
disgrce de Sa Majest Impriale, et que pour qu'il y et moins de
malheureux, je le priais, lui, et le sollicitais de solliciter Sa
Majest Impriale de finir au plus tt l'tat auquel j'tais rduite,
de ne faire que des malheureux, par mon renvoi chez mes parents. Je
l'assurai encore que Mme Vladislava ne servirait aucunement  donner
aucun claircissement sur rien, parceque ni elle ni personne ne
possdait ma confiance. Le comte Schouvaloff voulait parler, mais voyant
mes sanglots, il se mit  pleurer avec moi, et me dit que l'Impratrice
me parlerait l-dessus  moi-mme. Je le priai d'en presser le moment,
ce qu'il me promit. Alors j'allai dire  mes gens ce qui venait
d'arriver, et leur dis que si l'on mettait chez moi quelque dugne qui
me dplairait,  la place de Mme Vladislava, elle se prparerait 
recevoir de moi tous les mauvais traitements imaginables, et jusqu'aux
coups mme, et je les priai de redire cela  qui bon leur semblerait,
afin de dgoter toutes celles qu'on voudrait placer auprs de moi de
s'empresser d'accepter cette place, tant lasse de souffrir, et voyant
que ma douceur et ma patience n'amenaient rien autre chose que de faire
aller de mal en pis tout ce qui me regardait, et que par consquent
j'allais changer de conduite tout--fait. Mes gens ne manqurent pas de
redire ce que je voulais.

Le soir de ce jour, o j'avais beaucoup pleur, me promenant dans ma
chambre en long et en large, et ayant le corps et l'esprit assez agits,
je vis entrer dans ma chambre  coucher, o j'tais toute seule comme
toujours, une de mes femmes de chambre, nomme Catherine Ivanovna
Chrgorodskaya. Celle-ci me dit, en pleurant et avec une grande
affection: Nous craignons tous que vous ne succombiez  l'tat dans
lequel nous vous voyons; permettez-moi que je m'en aille aujourd'hui
chez mon oncle, le confesseur de l'Impratrice et le vtre; je lui
parlerai, lui dirai tout ce que vous m'ordonnerez, et je vous promets
qu'il saura parler  l'Impratrice de telle faon que vous en serez
contente. Alors, voyant sa bonne volont, je lui contai tout au net
l'tat des choses, ce que j'avais crit  Sa Majest Impriale et tout
le reste. Elle alla chez son oncle, et aprs lui avoir parl et l'avoir
dispos en ma faveur, elle revint vers les onze heures me dire que le
confesseur, son oncle, me conseillait de me dire malade pendant la nuit
et de demander  me confesser, et  cet effet de le faire appeler, afin
qu'il pt dire  l'Impratrice tout ce qu'il aurait entendu de ma propre
bouche. J'approuvai beaucoup cette ide, et je promis de la mettre en
oeuvre, et la renvoyai en la remerciant, elle et son oncle, de
l'attachement qu'ils me marquaient. A la lettre entre les deux et trois
heures du matin je sonnai; une de mes femmes entra; je lui dis que je me
sentais si mal que je demandais  me confesser. Au lieu du confesseur,
le comte Alexandre Schouvaloff vint courir chez moi, auquel, d'une voix
faible et entrecoupe, je renouvelai la demande de faire appeler mon
confesseur. Il envoya chercher les mdecins;  ceux-ci je dis qu'il me
fallait des secours spirituels, que j'touffais. L'un me tta le pouls
et dit qu'il tait faible; moi je disais mon me en danger et mon corps
n'ayant plus besoin des mdecins. Enfin le confesseur arriva, et on nous
laissa seuls. Je le fis asseoir  ct de mon lit, et nous emes une
conversation au moins d'une heure et demie. Je lui dis et contai l'tat
pass et prsent des choses, la conduite du grand-duc  mon gard, la
mienne vis--vis de Son Altesse Impriale, la haine des Schouvaloff, les
exils continuels ou renvois de plusieurs de mes gens, et toujours ceux
qui s'attachaient le plus  moi, ensuite de quoi les Schouvaloff
m'attiraient la haine de Sa Majest Impriale, et enfin o en taient
pour le prsent les choses, ce qui m'avait port d'crire 
l'Impratrice la lettre par laquelle je demandais mon renvoi. Je le
priai de me procurer une prompte rponse  ma prire. Je le trouvai de
la meilleure volont du monde pour moi, et moins sot qu'on ne disait
qu'il l'tait. Il me dit que ma lettre faisait et ferait l'effet dsir,
que je devais persister  demander d'tre renvoye, et que pour sr on
ne me renverrait pas, parcequ'on ne pourrait justifier ce renvoi aux
yeux du public, qui avait l'attention tourne sur moi. Il convint qu'on
en agissait cruellement avec moi, et que l'Impratrice, m'ayant choisie
dans un ge fort tendre, m'abandonnait  la merci de mes ennemis, et
qu'elle ferait beaucoup mieux de renvoyer mes rivales, et surtout
Elisabeth Voronzoff, et de tenir en bride ses favoris, qui taient
devenues les sangsues du peuple par tous les monopoles que MM.
Schouvaloff inventaient tous les jours, et qui outre cela faisaient
crier tout le monde  l'injustice, tmoin l'affaire du comte Bestoujeff,
de l'innocence duquel le public tait persuad. Il finit cet entretien
en me disant que tout de suite il se rendrait chez l'Impratrice, o il
attendrait son rveil pour lui parler, et presser l'entretien qu'elle
m'avait promis et qui devait tre dcisif, et que je ferais bien de
rester dans mon lit; qu'il dirait que le chagrin et la douleur pouvaient
me tuer, si l'on n'y portait un prompt remde, et ne me tirait, de faon
o d'autre, de l'tat o j'tais, seule et abandonne de tout le monde.

Il tint parole et reprsenta  l'Impratrice mon tat avec des couleurs
si vives que Sa Majest appela le comte Alexandre Schouvaloff, et lui
ordonna de voir si je serais en tat de venir lui parler la nuit
suivante. Le comte Schouvaloff vint me dire cela; je lui dis qu' cette
fin je ramasserais tout le reste de mes forces. Vers le soir je me levai
du lit, quand Schouvaloff vint me dire qu'aprs minuit il viendrait me
chercher pour m'accompagner dans l'appartement de Sa Majest Impriale.
Le confesseur me fit dire par sa nice que les choses prenaient un assez
bon train, et que l'Impratrice me parlerait le mme soir. Je m'habillai
donc vers les dix heures du soir, et me mis tout habille sur un canap,
o je m'endormis. A une heure et demie environ, le comte Schouvaloff
entra dans ma chambre et me dit que l'Impratrice me demandait. Je me
levai et le suivis. Nous passmes par des antichambres o il n'y avait
personne. En arrivant  la porte de la galerie, je vis le grand-duc
traverser la porte oppose, et qu'il se rendait tout comme moi chez Sa
Majest Impriale. Depuis le jour de la comdie je ne l'avais pas vu.
Mme lorsque je m'tais dite en danger de la vie, il n'tait venu ni
n'avait envoy demander comment je me portais. J'appris depuis que, ce
jour-l mme, il avait promis  Elisabeth Voronzoff de l'pouser si je
venais  mourir, et que tous les deux se rjouissaient beaucoup de mon
tat.

Enfin parvenue  l'appartement de Sa Majest Impriale, j'y trouvai le
grand-duc. Ds que je vis l'Impratrice, je me jetai  ses genoux et la
priai, avec larmes et trs instamment, de me renvoyer  mes parents.
L'Impratrice voulut me relever, mais je restai  ses pieds. Elle me
parut plus chagrine qu'en colre, et me dit, la larme  l'oeil:
Comment voulez-vous que je vous renvoie? souvenez-vous que vous avez
des enfants. Je lui dis: Mes enfants sont entre vos mains et ne
sauraient tre mieux, j'espre que vous ne les abandonnerez pas. Alors
elle me dit: Mais que dirai-je au public pour cause de ce renvoi? Je
rpliquai: Votre Majest Impriale lui dira, si elle le juge  propos,
les causes pour lesquelles je me suis attir votre disgrce et la haine
du grand-duc. L'Impratrice me dit: Et de quoi vivrez-vous chez vos
parents? Je rpondis: De quoi je vcus avant que vous m'ayez fait
l'honneur de me prendre. Elle me dit  cela: Votre mre est en fuite,
elle a t oblige de se retirer de chez elle, et est alle  Paris. A
cela je lui dis: Je le sais; on l'a crue trop attache aux intrts de
la Russie, et le roi de Prusse l'a poursuivie. L'Impratrice me dit une
seconde fois de me lever, ce que je fis, et s'loigna de moi en rvant.

La chambre dans laquelle nous tions tait longue et avait trois
fentres, entre lesquelles il y avait deux tables, avec les toilettes
d'or de l'Impratrice. Il n'y avait dans l'appartement, qu'elle, le
grand-duc, Alexandre Schouvaloff, et moi. Vis--vis de l'Impratrice il
y avait de larges paravents devant lesquels on avait plac un canap. Je
souponnai d'abord que derrire ces paravents se trouvait pour sr Jean
Schouvaloff, et peut-tre aussi le comte Pierre, son cousin. J'ai appris
ensuite que j'avais devin juste en partie, que Jean Schouvaloff s'y
trouvait. Je me mis  ct de la table  toilette la plus proche de la
porte par laquelle j'tais entre, et je remarquai que dans le bassin de
la toilette il y avait des lettres plies. L'Impratrice s'approcha de
rechef de moi et me dit: Dieu m'est tmoin combien j'ai pleur, quand,
 votre arrive en Russie, vous tiez malade  la mort, et si je ne vous
avais pas aime, je ne vous aurais pas garde. Ceci s'appelait, selon
moi, s'excuser de ce que j'avais dit d'avoir encouru sa disgrce. J'y
rpondis en remerciant Sa Majest Impriale de toutes les grces et
bonts qu'elle m'avait tmoignes alors et aprs, disant que le souvenir
ne s'en effacerait jamais de ma mmoire, et que je regarderais toujours
comme le plus grand de mes malheurs d'avoir encouru sa disgrce. Alors
elle s'approcha de moi encore plus prs, et me dit: Vous tes d'une
fiert extrme; souvenez-vous qu'au palais d't je me suis approche un
jour de vous, et vous ai demand si vous aviez mal au cou, parceque j'ai
vu que vous me saluiez  peine, et que c'tait par fiert que vous ne me
saluiez pas que d'un coup de tte. Je lui dis: Mon Dieu, madame,
comment pouvez-vous croire que je voulus user de fiert vis--vis de
vous; je vous jure que jamais mme je ne me suis avise que cette
question, que vous m'avez faite il y a quatre ans, pt avoir trait 
quelque chose de pareil. A ceci elle me dit: Vous vous imaginez que
personne n'a plus d'esprit que vous. Je lui rpondis: Si j'avais cette
croyance, rien ne serait plus propre  me dtromper que mon tat prsent
et cette conversation mme, puisque je vois que, par btise, je n'ai pas
compris jusqu'ici ce qu'il vous a plu de me dire il y a quatre ans.

Le grand-duc chuchotait en attendant que Sa Majest me parlait avec le
comte Schouvaloff. Elle s'en aperut et s'en alla vers eux. Ils se
tenaient tous les deux vers le milieu de la chambre. Je n'entendis pas
trop ce qui se disait entr'eux; ils ne parlaient pas trop haut, et la
chambre tait grande. A la fin j'entendis que le grand-duc disait en
levant la voix: Elle est d'une mchancet terrible, et fort entte.
Alors je vis qu'il s'agissait de moi, et en m'adressant au grand-duc, je
lui dis: Si c'est de moi que vous parlez, je suis bien aise de vous
dire, en prsence de Sa Majest Impriale, que rellement je suis
mchante vis--vis de ceux qui vous conseillent  faire des injustices,
et que je suis devenue entte parceque je vois que mes complaisances ne
me mnent  rien qu' votre inimiti. Il se mit  dire  l'Impratrice:
Votre Majest Impriale voit elle-mme comme elle est mchante, par ce
qu'elle dit. Mais sur l'Impratrice, qui avait infiniment plus d'esprit
que le grand-duc, mes paroles firent une impression diffrente. Je
voyais clairement qu' mesure que la conversation avanait, quoiqu'on
lui et recommand, ou qu'elle mme et pris la rsolution de me montrer
de la rigueur, son esprit s'adoucissait par gradations, malgr elle et
ses rsolutions. Elle se tourna cependant vers lui et lui dit: Oh! vous
ne savez pas tout ce qu'elle m'a dit contre vos conseilleurs et contre
Brockdorf, au sujet de l'homme que vous avez fait arrter. Ceci devait
paratre une trahison en forme, de ma part, au grand-duc; il ne savait
pas un mot de ma conversation au palais d't avec l'Impratrice, et il
voyait son Brockdorf, qui lui tait devenu si cher et si prcieux,
accus auprs de l'Impratrice, et cela par moi; c'tait donc nous
mettre plus mal ensemble que jamais, et peut-tre nous rendre
irrconciliables, et me priver pour toujours de la confiance du
grand-duc. Je tombai presque de mon haut en entendant l'Impratrice
conter au grand-duc, en ma prsence, ce que je lui avais dit et cru
avoir dit pour le bien de son neveu, tourner comme une arme meurtrire
contre moi. Le grand-duc, fort tonn de cette confidence, dit: Ah!
voil une anecdote que j'ignorais; elle est belle et elle prouve sa
mchancet. Je pensais en moi-mme: Dieu sait la mchancet de qui
elle prouve! De Brockdorf, par une transition brusque, Sa Majest
Impriale vint  la connexion dcouverte entre Stambke et le comte
Bestoujeff, et me dit: Je laisse  penser comme ce lui peut tre
excusable, d'avoir des relations avec un prisonnier d'tat. Comme dans
cette affaire mon nom ne paraissait pas, et qu'il n'en avait pas t
fait mention, je me tus, le prenant pour un propos qui ne me regardait
pas; sur quoi l'Impratrice s'approcha de moi et me dit: Vous vous
mlez dans bien des choses qui ne vous regardent pas; je n'aurais pas
os en faire autant du temps de l'Impratrice Anne. Comment, par
exemple, avez-vous os envoyer des ordres au marchal Apraxine?
Je lui dis: Moi!--jamais il ne m'est venu en ide de lui en
envoyer.--Comment, dit-elle, pouvez-vous nier de lui avoir crit?
vos lettres sont l, dans ce bassin (elle me les montra du doigt). Il
vous est dfendu d'crire. Alors je lui dis: Il est vrai que j'ai
transgress cette dfense, et je vous en demande pardon; mais puisque
mes lettres sont l, ces trois lettres peuvent prouver  Votre Majest
Impriale que jamais je ne lui ai envoy d'ordres, mais que, dans l'une,
je lui disais ce qu'on disait de sa conduite. Ici elle m'interrompit en
me disant: Et pourquoi lui criviez-vous cela? Je lui rpondis trs
simplement: Parceque je m'intressais au marchal que j'aimais
beaucoup. Je le priais de suivre vos ordres. Les deux autres lettres ne
contiennent, l'une qu'une flicitation de la naissance de son fils, et
l'autre que des compliments pour la nouvelle anne. A cela elle me dit:
Bestoujeff dit qu'il y en avait beaucoup d'autres. Je rpondis: Si
Bestoujeff dit cela, il ment.--Eh bien, dit-elle, puisqu'il ment sur
vous, je lui ferai donner la torture. Elle croyait par l m'pouvanter.
Moi je lui rpondis qu'elle tait la souveraine matresse de faire ce
qu'elle jugerait  propos, mais que je n'avais absolument crit que ces
trois lettres  Apraxine. Elle se tut et parut se recueillir.

Je rapporte les traits les plus saillants de cette conversation, qui
sont rests dans ma mmoire; mais il me serait impossible de me
ressouvenir de tout ce qui se dit pendant une heure et demie au moins
qu'elle dura. L'Impratrice allait et venait par la chambre, tantt
s'adressant  moi, tantt  monsieur son neveu, et plus souvent encore
au comte Alexandre Schouvaloff, avec lequel le grand-duc tait pour la
plupart du temps en conversation, tandis que l'Impratrice me parlait.
J'ai dj dit que je remarquais dans Sa Majest Impriale moins de
colre que de souci. Pour le grand-duc, il fit paratre dans tous ses
discours, pendant cet entretien, beaucoup de fiel, d'animosit et mme
d'emportement contre moi. Il cherchait autant qu'il pouvait, d'irriter
Sa Majest contre moi; mais comme il s'y prit btement, et qu'il
tmoigna plus de passion que de justice, il manqua son but, et l'esprit
et la pntration de l'Impratrice la rangea de mon ct. Elle coutait,
avec une attention particulire et une sorte d'approbation involontaire,
mes rponses fermes et modres aux propos hors de mesure que tenait
monsieur mon poux, et dans lesquels on voyait, clair comme le jour,
qu'il visait  nettoyer ma place, afin d'y faire placer, s'il le
pouvait, sa matresse du moment. Mais ceci pouvait n'tre pas du got de
l'Impratrice, ni mme peut-tre de celui de MM. Schouvaloff, que de se
donner les comtes Voronzoff pour matres; mais ceci passait la facult
judiciaire de Son Altesse Impriale, qui croyait toujours tout ce qu'il
souhaitait et qui cartait toute ide contraire  celle qui le
matrisait, et qui en fit tant que l'Impratrice s'approcha de moi et me
dit  voix basse: J'aurais bien des choses encore  vous dire, mais je
ne puis parler parceque je ne veux pas vous brouiller plus que vous ne
l'tes dj. Et, des yeux et de la tte, elle me montra que c'tait 
cause de la prsence des assistants. Moi, voyant cette marque d'intime
bienveillance, qu'elle me donnait dans une situation aussi critique, je
devins tout coeur et je lui dis, fort bas aussi: Et moi aussi je ne
puis parler, quelque pressant dsir que j'aurais  vous ouvrir mon
coeur et mon me. Je vis que ce que je venais de dire fit sur elle
une impression favorable pour moi. Les larmes lui taient venues 
l'oeil, et pour cacher qu'elle tait mue, et  quel point, elle nous
congdia, disant qu'il tait fort tard; et rellement il tait prs de
trois heures du matin. Le grand-duc sortit le premier; je le suivis. Au
moment o le comte Alexandre Schouvaloff voulut passer la porte aprs
moi, Sa Majest l'appela, et il resta chez elle. Le grand-duc marchait
toujours  fort grands pas, je ne me pressai pas cette fois-ci de le
suivre; il rentra dans ses chambres et moi dans les miennes. Je
commenais  me dshabiller pour me coucher, lorsque j'entendis frapper
 la porte par laquelle j'tais entre. Je demandai qui c'tait. Le
comte Alexandre Schouvaloff me dit que c'tait lui, me priant d'ouvrir,
ce que je fis. Il me dit de renvoyer mes femmes; elles sortirent; et
alors il me dit que l'Impratrice l'avait rappel et qu'aprs lui avoir
parl quelque temps, elle l'avait charg de me faire ses compliments et
de ne pas m'affliger, qu'elle aurait une seconde conversation avec moi
seule. Je m'inclinai profondment devant le comte Schouvaloff, et lui
dis de prsenter mes trs humbles respects  Sa Majest Impriale et de
la remercier de ses bonts pour moi, qui me rendaient la vie; que
j'attendrais cette seconde conversation avec l'impatience la plus vive,
et que je le priais d'en presser le moment. Il me dit de n'en parler 
me qui vive, et nommment au grand-duc, que l'Impratrice voyait, 
regret, fort irrit contre moi. Je le promis. Je pensais: Mais si on
est fch qu'il soit irrit, pourquoi l'irriter encore plus par la
conversation au palais d't, au sujet des gens qui l'abrutissaient.

Ce retour imprvu de l'intimit et de confiance de la part de
l'Impratrice me fit cependant grand plaisir. Le lendemain je dis  la
nice du confesseur de remercier son oncle du service signal qu'il
venait de me rendre, en me procurant cette conversation avec Sa Majest
Impriale. Elle revint de chez son oncle, et me dit qu'il savait que
l'Impratrice avait dit que son neveu tait une bte, mais que la
grande-duchesse avait beaucoup d'esprit. Ce propos me revint de plus
d'un ct, et que sa Majest ne faisait que vanter, entre ses intimes,
mes facults, ajoutant souvent: Elle aime la vrit et la justice,
c'est une femme qui a beaucoup d'esprit; mais mon neveu est une bte.

Je me renfermais dans mon appartement comme ci-devant, sous prtexte de
mauvaise sant. Je me souviens que je lisais alors les cinq premiers
tomes de l'Histoire des voyages, avec la carte sur la table, ce qui
m'amusait et m'instruisait. Quand j'tais lasse de cette lecture, je
feuilletais les premiers volumes de l'Encyclopdie, et j'attendais le
jour o il plairait  l'Impratrice de m'admettre  une seconde
conversation. De temps en temps j'en renouvelais la demande au comte
Schouvaloff, lui disant que je souhaitais beaucoup que mon sort ft
enfin dcid. Pour du grand-duc, je n'en entendais plus du tout parler;
je savais seulement qu'il attendait avec impatience mon renvoi, et qu'il
comptait pour sr pouser Elisabeth Voronzoff, en secondes noces: elle
venait dans son appartement et en faisait dj les honneurs. Apparemment
que son oncle, le vice-chancelier, qui tait un hypocrite, s'il en fut
jamais, apprit les projets de son frre, peut-tre ou plutt de ses
neveux, qui n'taient que des enfants alors, le plus g ayant  peine
vingt ans ou environ; et crainte que son crdit rchauff n'en souffrt
prs de Sa Majest, il brigua la commission de me dissuader  demander
mon renvoi; car voici ce qui arriva.

Un beau matin on vint m'annoncer que le vice-chancelier, comte M.
Voronzoff, demandait  me parler, de la part de l'Impratrice. Tout
tonne de cette dputation extraordinaire, quoique pas encore habille,
je fis entrer monsieur le vice-chancelier. Il commena par me baiser la
main et me la presser avec beaucoup d'affection, aprs, quoi il
s'essuya les yeux dont il coulait quelques larmes. Comme j'tais alors
un peu prvenue contre lui, je ne donnai point grande confiance  ce
prambule, qui devait marquer son zle, mais le laissai faire ce que je
regardais comme une espce de simagre. Je le priai de s'asseoir. Il
tait un peu essouffl,  quoi donnait lieu une espce de gotre duquel
il souffrait. Il s'assit avec moi, et me dit que l'Impratrice l'avait
charg de me parler et de me dissuader d'insister sur mon renvoi; que
mme Sa Majest Impriale lui avait ordonn de me prier, de sa part 
elle, de renoncer  cette ide,  laquelle elle ne consentirait jamais,
et que lui particulirement me priait et me conjurait de lui donner ma
parole de ne plus en parler jamais; que ce projet chagrinait vraiment
l'Impratrice et tous les honntes gens, du nombre desquels il m'assura
qu'il tait. Je lui rpondis qu'il n'y avait rien que je ne fis
volontiers pour plaire  Sa Majest Impriale et aux honntes gens, mais
que je croyais ma vie et ma sant en danger par le genre de vie auquel
j'tais en butte; que je ne faisais que des malheureux; qu'on exilait
continuellement et qu'on renvoyait tout ce qui m'approchait; que le
grand-duc, on l'envenimait contre moi jusqu' la haine; qu'il ne m'avait
d'ailleurs jamais aime; que Sa Majest me donnait aussi des marques
presque continuelles de sa disgrce, et que, me voyant  charge  tout
le monde et mourant d'ennui et de chagrin moi-mme, j'avais demand
d'tre renvoye, afin de dlivrer ce personnage si  charge et qui
dprissait de chagrin et d'ennui. Il me parla de mes enfants. Je lui
dis que je ne les voyais pas, et que depuis mes relevailles je n'avais
pas encore vu la cadette, et ne pouvais la voir sans un ordre exprs de
l'Impratrice,  deux chambres de laquelle ils taient logs, leur
appartement faisant partie du sien; que je ne doutais point qu'elle n'en
et grand soin, mais qu'tant prive de la satisfaction de les voir, il
tait indiffrent pour moi d'tre  cent pas ou  cent lieues d'eux. Il
me dit que l'Impratrice aurait avec moi une seconde conversation, et il
ajouta qu'il serait bien  souhaiter que Sa Majest Impriale se
rapprocht de moi. Je lui rpondis en le priant d'acclrer cette
seconde conversation, et que moi, de mon ct, je ne ngligerais rien de
ce qui pt faciliter son voeu. Il resta plus d'une heure chez moi, et
parla longtemps et beaucoup, d'une quantit de choses. Je remarquai que
la hausse de son crdit lui avait donn, dans son parler et dans son
maintien, quelque chose d'avantageux qu'il n'avait pas ci-devant, o je
l'avais vu en rang d'oignon avec quantit de monde, et o, mcontent de
l'Impratrice, des affaires et de ceux qui possdaient la faveur et la
confiance de Sa Majest Impriale, il m'avait dit un jour,  la cour,
voyant que l'Impratrice parlait fort longtemps  l'ambassadeur
d'Autriche, tandis que lui et moi et tout le monde se tenait debout
(nous tions las  mourir): Voulez-vous parier qu'elle ne dit que des
fadaises? Je lui rpondis, en riant: Mon Dieu! que dites-vous l! Il
me rpartit, en russe, ces paroles caractristiques: [cyrillique:
Ona s prirody]...... (Elle est de nature.....[M]) Enfin il s'en
alla en m'assurant de son zle, et prit cong de moi en me baisant de
rechef la main.

Pour le coup je pouvais tre sre de n'tre pas renvoye, puisqu'on me
priait de ne pas mme parler de l'tre; mais je jugeai  propos de ne
pas sortir et de continuer  rester dans ma chambre, comme si je
n'attendais la dcision de mon sort que de la seconde conversation que
je devais avoir avec l'Impratrice. Celle-ci, je l'attendis long-temps.
Je me souviens que le 21 d'avril (1759), jour de ma naissance, je ne
sortis pas. L'Impratrice me fit dire,  l'heure de son dner, par
Alexandre Schouvaloff, qu'elle buvait  ma sant. Je la fis remercier de
ce qu'elle voulait bien se souvenir de moi, ce jour, disais-je, de ma
malheureuse naissance, que je maudirais si je n'avais pas reu le mme
jour le baptme. Quand le grand-duc sut que l'Impratrice avait envoy
chez moi, ce jour-l, avec message, il s'avisa de me faire le mme
message. Quand on vint me le dire, je me levai, et, avec une trs
profonde rvrence, j'articulai mes remercments.

Aprs les ftes de ma naissance et du couronnement de l'Impratrice,
qui taient  quatre jours d'intervalle, je restai encore sans sortir de
ma chambre, jusqu' ce que le comte Poniatowsky me fit parvenir l'avis
que l'ambassadeur de France, marquis de l'Hpital, donnait beaucoup de
louanges  la conduite ferme que j'avais, et disait que cette rsolution
de ne pas sortir de ma chambre ne pouvait tourner qu' mon avantage.
Alors, prenant ce propos pour un loge perfide d'un ennemi, je pris la
rsolution de faire le contraire de ce qu'il louait, et un dimanche,
lorsqu'on s'y attendait le moins, je m'habillai et sortis de mon
appartement intrieur. Au moment que j'entrai dans l'appartement o se
tenaient les dames et cavaliers, je vis leur tonnement et leur surprise
de me voir. Quelques instants aprs mon apparition le grand-duc arriva.
Je vis son tonnement aussi, peint sur sa physionomie, et comme je
parlais  la compagnie, il se mla de la conversation, et m'adressa
quelques paroles aux quelles je rpondis avec honntet.

Pendant ce temps-l, le prince Charles de Saxe tait venu pour la
seconde fois  St Ptersbourg. Le grand-duc l'avait assez cavalirement
reu la premire fois, mais cette seconde fois Son Altesse Impriale se
croyait autoris de ne garder avec lui aucune mesure, et voici pourquoi.
A l'arme russe, ce n'tait pas un secret qu' la bataille de Zorndorf
le prince Charles de Saxe avait t un des premiers  fuir; on disait
mme qu'il avait pouss cette fuite sans s'arrter jusqu' Landsberg.
Or Son Altesse Impriale, ayant entendu cela, prit la rsolution qu'en
qualit de poltron avr il ne lui parlerait plus, ni ne voulait avoir
affaire avec lui. A ceci il y a toute apparence que la princesse de
Courlande, fille de Biren, dont j'ai dj souvent eu l'occasion de
parler, ne contribuait pas peu, parcequ'on commenait alors  chuchoter
que le projet tait de faire le prince Charles de Saxe, duc de
Courlande. Le pre de la princesse de Courlande tait toujours retenu 
Yaroslav. Elle communiquait son animosit au grand-duc, sur lequel elle
avait conserv une sorte d'ascendant. Cette princesse tait alors
promise, pour la troisime fois, au baron Alexandre Tcherkassoff,
qu'elle pousa effectivement l'hiver aprs.

Enfin, peu de jours avant que d'aller  la campagne, le comte Alexandre
Schouvaloff vint me dire, de la part de l'Impratrice, que je devais
demander par lui, cette aprs-dner,  aller voir mes enfants, et
qu'alors, en sortant de chez eux, j'aurais cette seconde entrevue avec
Sa Majest Impriale, depuis si longtemps promise. Je fis ce qu'on me
dit, et, en prsence de beaucoup de monde, je dis au comte Schouvaloff
de demander  Sa Majest Impriale la permission d'aller voir mes
enfants. Il s'en alla, et quand il revint il me dit qu' trois heures je
pouvais y aller. Je fus trs exacte  m'y rendre. Je restai chez mes
enfants jusqu' ce que le comte Schouvaloff vint me dire que Sa Majest
tait visible. J'allai chez elle. Je la trouvai toute seule, et pour le
coup il n'y avait point d'crans dans la chambre, par consquent elle et
moi nous pmes parler en libert. Je commenai par la remercier de
l'audience qu'elle me donnait, lui disant que la promesse seule trs
gracieuse qu'elle avait bien voulu m'en faire, m'avait rappele  la
vie. Ensuite de quoi elle me dit: J'exige que vous me disiez vrai sur
tout ce que je vous demanderai. Je lui rpondis par l'assurer qu'elle
n'entendrait que la plus exacte vrit de ma bouche, et que je ne
demandais pas mieux que de lui ouvrir mon coeur sans restriction
aucune. Alors elle me demanda de rechef si rellement il n'y avait eu
que ces trois lettres crites  Apraxine. Je le lui jurai, avec la plus
grande vrit, comme en effet la chose tait. Puis elle me demanda des
dtails sur la vie du grand-duc..............

JEAN CHILDS ET FILS, IMPRIMEURS.

       *       *       *       *       *

NOTES:

[A] Voir Memoirs of the Princess Daschkow. London. Trbner, 1858.

[B] Du dveloppement des ides rvolutionnaires en Russie. 2 Ed.
Londres, 1853.

[C] officiel?

[D] diplomatique?

[E] rancune?

[F] Devierre?

[G] montagnes russes?

[H] Dartres?

[I] veille?

[J] chambre?

[K] Tafeldecker?

[L] rancune?

[M] Sotte (DOURA, en russe).

       *       *       *       *       *

On a effectu les corrections suivantes:

cruant=> cruant {pg ix}

premires anns=> premires annes {pg 3}

Enfin le 29 aout=> Enfin le 29 aot {pg 21}

tout ce automne=> tout cet automne {pg 21}

traineaux=> traneaux {pg 25}

Ma mre sa fcha=> Ma mre sea fcha {pg 26}

par un salle commune=> par une salle commune {pg 27}

fort gne=> fort gne {pg 28}

ame qui vive=> me qui vive {pg 38}

tout la cour=> toute la cour {pg 38}

fint=> finit {pg 40}

inouis=> inous {pg 44}

ou habitait=> o habitait {pg 48}

feras plaisir=> ferais plaisir {pg 54}

marionettes=> marionnettes {pg 54}

et se courrouca de=> et se courroua de {pg 58}

l'aprs dine=> l'aprs dner {pg 62}

l'ain=> l'in {pg 63}

Timothe Yreinoff=> Timothe Yveinoff {pg 64}

aprs-diners=> aprs-dners {pg 65}

l'aprs-diner=> l'aprs-dner {pg 66}

Zarsko-slo.=> Zarsko-Slo. {pg 73}

etait=> tait {pg 80}

le crainte=> de crainte {pg 80}

Ce train de vie continua tant  la campagne qu' ville=> Ce train de vie
continua tant  la campagne qu' la ville {pg 82}

mme au domestiques=> mme aux domestiques {pg 83}

je faiais=> je faisais {pg 86}

il nous y avait log cette=> il nous y avait logs cette {pg 88}

trainait=> trainat {pg 97}

dinaient=> dnaient {pg 105}

au gens=> aux gens {pg 106}

prcisement=> prcisment {pg 108}

exercise dtestable=> exercice dtestable {pg 108}

etait attenante=> tait attenante {pg 109}

Ne pouvent supporter=> Ne pouvant supporter {pg 109}

ce temps-l=> ce temps-l {pg 109}

puin=> pun {pg 112}

degrs=> degrs {pg 115}

common=> commun {pg 129}

la pomade=> la pommade {pg 137}

alors on vit=> alors on vt {pg 137}

ne ngligaient=> ne ngligeaient {pg 154}

pour rgle=> pour rgle {pg 155}

la galerie, ou je=> la galerie, o je {pg 156}

A dire la verit=> A dire la vrit {pg 156}

aine=> ine {pg 162}

Aprs pques=> Aprs Pques {pg 172}

addressait=> adressait {pg 174}

goistes=> gostes {pg 178}

pour rmdier=> pour remdier {pg 184}

ou elle en voulait venir=> o elle en voulait venir {pg 187}

mon reveil=> mon rveil {pg 198}

inouie=> inoue {pg 202}

la gnerale Matiouchkine=> la gnrale Matiouchkine {pg 206}

ayant apris qu'elle=> ayant appris qu'elle {pg 209}

jusqu'au dents=> jusqu'aux dents {pg 201}

courait la ville et amusaient=> courait la ville et amusait {pg 229}

Broekdorf chez ces filles=> Brockdorf chez ces filles {pg 231}

chateau=> chteau {pg 236}

plus de suret=> plus de sret {pg 244}

le comte Bruhl=> le comte Brhl {pg 255}

que m'avait inspir=> que m'avait inspirs {pg 267}

ses yeux taients=> ses yeux taient {pg 267}

l'ain=> l'in {pg 275}

passionment=> passionnment {pg 280}

rendu au troupes russes=> rendu aux troupes russes {pg 281}

il jettait et brlait=> il jetait et brlait {pg 283}

a tre persuad=>  tre persuad {pg 284}

l'avais empch=> l'avais empch {pg 287}

les fonds de baptme=> les fonts  de baptme {pg 304}

consideration=> considration {pg 321}

Il est vrai que jai=> Il est vrai que j'ai {pg 342}

rmdier=> remdier {pg 331}

le relche=> le relche {pg 332}

rduite=> rduite {pg 333}

rprsenta  l'Impratrice=> reprsenta  l'Impratrice {pg 338}










End of the Project Gutenberg EBook of Mmoires de l'Impratrice Catherine II., by 
Catherine II, Empress of Russia

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MMOIRES DE L'IMPRATRICE ***

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because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
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Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
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Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
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501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
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number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
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business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

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increasing the number of public domain and licensed works that can be
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The Foundation is committed to complying with the laws regulating
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