Project Gutenberg's Diderot et le Cur de Montchauvet, by Armand Gast

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Title: Diderot et le Cur de Montchauvet
       Une mystification littraire chez le baron d'Holbach, 1754

Author: Armand Gast

Release Date: January 21, 2014 [EBook #44723]

Language: French

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et n'a pas t harmonise.




    DIDEROT
    ET LE CUR DE MONTCHAUVET




    Armand Gast

    DIDEROT
    ET LE
    CUR DE MONTCHAUVET

    --UNE MYSTIFICATION LITTRAIRE CHEZ
    LE BARON D'HOLBACH, 1754--

    [Illustration]

    PARIS
    ALPHONSE LEMERRE, DITEUR
    _23-31, passage Choiseul, 23-31_

    M. DCCC. XCVIII




DIDEROT

ET LE CUR DE MONTCHAUVET[1]


Au milieu du XVIIIe sicle vivait, ou plutt vgtait tristement dans
l'humble presbytre de Montchauvet, en plein Bocage normand[2], un
cur pote qui doit aux Encyclopdistes l'immortalit du ridicule, et
dont les vers extravagants furent,--qui le croirait?--une des causes
de la rupture de Jean-Jacques Rousseau avec ses bons amis, les
Philosophes.

  [1] Voir  l'_Appendice_.

  [2] _Ibid._



I


L'abb Le Petit[3],--c'est le nom de notre cur,--s'ennuyait  mourir
dans le village o l'avait enterr son vque[4]. Il avait beau monter
sur les pres rochers qui dominent le presbytre et interroger
l'horizon, il ne voyait venir personne qui ft digne de le comprendre
et st goter les vers qu'il composait dans sa morne solitude. Et
laissant tomber ses regards sur les masures de ses paroissiens: Ici,
il n'y a que moi d'homme d'esprit, se disait-il. Point de socit!...
Pour toute ressource, le magister, c'est--dire un paysan habill de
noir!

  [3] Voir  l'_Appendice_.

  [4] _Ibid._

Un beau jour, l'abb Le Petit, n'y pouvant plus tenir, boucla sa
valise et partit pour Paris. A Paris, en effet, il trouverait un de
ses anciens camarades de sminaire, l'abb Basset[5], professeur de
philosophie au collge d'Harcourt. L'abb Basset avait de belles
relations: il procurerait certainement un diteur  son confrre.
L'diteur trouv, le livre prn par les gazettes s'enlevait en un
clin d'oeil; les salons se disputaient l'illustre compatriote de
Malherbe et de Pierre Corneille; et qui sait? l'Acadmie ne se faisait
pas trop prier pour lui offrir un de ses quarante fauteuils.

  [5] _Ibid._

Tels taient les beaux rves que le cur de Montchauvet confiait 
l'abb Basset, et que celui-ci, en se promenant avec lui, au
Luxembourg, par une belle matine d'hiver, coutait d'une oreille trop
indulgente.

Au dtour d'une alle, on rencontre Diderot. Diderot, qui demeurait 
quelques pas de l, sur la hauteur d'o il avait tir son surnom de
_Philosophe de la Montagne_, aimait  se promener le matin au
Luxembourg. L'abb Basset, qui tait fort li avec lui, connaissait
ses habitudes. Ce n'tait pas sans intention, peut-tre, qu'il
conduisit, ce jour-l, sur le chemin du philosophe, le cur de
Montchauvet, avide de connatre les grands esprits du sicle, avide
surtout d'en tre connu. L'abb Basset prsente son ami  Diderot. Le
cur nage dans la joie; il plit d'aise, et son nez,--un nez
extrmement long, dit la chronique,--est dans un mouvement perptuel.
La conversation est bientt lie. L'abb Le Petit raconte d'un trait
ses infortunes: Je m'tiolais  Montchauvet, le plus triste lieu du
monde; mes talents y taient enfouis. Mais, Dieu merci! j'en suis
hors, et je me rjouis, monsieur, d'avoir fait connaissance avec un
homme de votre rputation, afin de vous demander votre avis.

--Mon avis, dit le philosophe, et sur quoi, monsieur l'abb?

--Sur un madrigal de sept cents vers, que j'ai fait dernirement.

--Un madrigal de sept cents vers! Et sur quel sujet, je vous prie?

--Voici la chose, dit le cur en souriant d'un air malin: mon valet a
eu le malheur de faire un enfant  ma servante, et cela m'a donn un
assez beau champ, comme vous allez voir.

Et, disant cela, il tire de la poche de sa soutane un grand cahier de
papier. Diderot recule pouvant; puis se ravisant:

--Monsieur le cur, dit-il, je vous trouve bien blmable d'employer
vos loisirs  de pareils sujets.

L'abb Le Petit commenait  rougir de colre; son nez s'agitait,
menaant...

--Quand on a un gnie aussi sr que le vtre, poursuivit Diderot, on
doit faire des tragdies, et non pas s'amuser  des madrigaux.

Le cur de Montchauvet, agrablement flatt de ce compliment
inattendu, devint radieux: ses yeux brillaient d'un clat
inaccoutum, son grand nez se dilatait pour mieux aspirer l'encens.
Il voulait remercier Diderot; celui-ci ne lui en laissa pas le
temps:--Permettez-moi de vous dire que je n'couterai pas un seul vers
de votre faon, avant que vous ne nous ayez apport une
tragdie.--Vous avez raison, rpliqua le cur;.... je suis trop
timide. Puis, remettant dans la vaste poche de sa soutane son long
pome, il salua poliment Diderot. Le philosophe, en s'en allant,
changea avec l'abb Basset un sourire que le bon cur n'aperut pas,
ou dont il ne comprit pas la signification.

C'tait un sourire de contentement. Diderot s'tait dbarrass du mme
coup, (il le croyait du moins), d'un madrigal de sept cents vers et
d'un importun.

Quelques mois se passent. Diderot, bien tranquille dans son cabinet,
travaillait, sans doute  ses _Penses sur l'interprtation de la
nature_, lorsque, sans se faire annoncer, l'abb Le Petit se prsente
avec un norme manuscrit sous le bras. Qu'on juge de la surprise de
Diderot.--Comment, monsieur le cur, c'est bien vous que je vois! Je
vous croyais depuis longtemps en Normandie.--On ne peut vivre qu'
Paris, monsieur; j'y suis donc rest, et, suivant vos conseils, je me
suis mis avec ardeur au travail. Je vous apporte...--Encore un
madrigal? s'cria Diderot; non, monsieur le cur, vous savez nos
conventions. Je n'coute pas un vers de vous, que vous ne m'ayez
apport une tragdie.--C'est justement...--Quoi! C'est une
tragdie?--Oui, monsieur, _David et Bethsabe_....

Diderot faillit tomber  la renverse.

--Avez-vous le loisir de m'couter? poursuivit l'abb, impitoyable.

Il n'y avait pas  reculer, il fallait bien essuyer cette lecture.

--Monsieur le cur, rpondit le philosophe, que diriez-vous si,
dimanche, je vous prsentais  nos amis, et si je vous donnais pour
juges les plus grands esprits dont notre sicle s'honore?... Allons,
c'est entendu, je vous mnerai dans le salon de M. le baron d'Holbach.
Vous y entrerez inconnu; mais, je vous le jure, vous en sortirez
clbre.

--Monsieur, balbutia l'abb, que de grces...

--Trve de compliments! C'est moi qui suis votre oblig. Ne pas
produire au grand jour un pote de votre force, mais ce serait un
crime!... Allons, adieu, monsieur le cur, ou plutt, au revoir... A
dimanche! Je vous attends chez moi.

Le cur fut exact au rendez-vous. Diderot avait prvenu ses amis, les
Encyclopdistes. On sait que le baron d'Holbach les recevait  dner
deux fois par semaine, ce qui le faisait appeler par l'abb Galiani
_le matre d'htel de la philosophie_.

Ce jour-l--c'tait justement le dimanche gras--les convives du baron
d'Holbach taient quinze  vingt. Dans le riche cabinet, o le
richissime philosophe venait de faire placer sa rcente acquisition,
la _Chienne allaitant ses petits_, un des chefs-d'oeuvre du peintre
Oudry, on voyait runis, sans compter Diderot et le matre de la
maison, J.-J. Rousseau, d'Alembert, Duclos, Marmontel, Helvtius, de
Jaucourt, Raynal, Morellet, de la Condamine, M. de Gauffecourt, M. de
Margency, etc.[6].

  [6] Voir  l'_Appendice_.

Le cur de Montchauvet est introduit. On lui fait fte; on l'invite 
s'asseoir. Il promne ses regards de tous cts: il ne voit que des
visages riants; cela l'encourage. Pourtant, il aperoit dans un coin
du salon une figure renfrogne. C'tait J.-J. Rousseau, qui flairait
une mystification, et qui, avec sa probit  toute preuve, tait
rsolu  faire le rle d'honnte homme.--C'est un jaloux, se dit
l'abb; mais qu'importe?... Et il droule lentement son
manuscrit.--D'abord, messieurs, leur dit-il, je dois vous lire
l'ptre que je me permets d'adresser  Madame de Pompadour.

Cette ptre commenait par un vers assez singulier:

    Rentrez dans le nant, race de mendiants...

C'tait pour fltrir les potes qui font des ddicaces en vue de
gagner de l'argent.--Oh! oh! Monsieur le cur, lui dit-on de toutes
parts, l'pithte n'est-elle pas un peu violente?--Non, messieurs,

    Point d'enfant d'Apollon, s'il ne rime gratis.

Et, continuant sa lecture, il dclame avec emphase ces deux vers:

    Tout ainsi comme Icare, parcourant la lumire,
    Dans un rayon brlant vit fondre sa carrire...

--Voil, lui dit Marmontel, un vers admirable! mais ces sortes de vers
doivent tre bien difficiles  trouver.--Cela est vrai, rpondit le
cur en plissant de joie et de vanit; mais aussi est-on bien content
quand on a trouv.

L'ptre finie, le cur, avant de commencer la lecture de sa tragdie,
pria la socit de lui permettre d'exposer rapidement sa thorie du
pome dramatique. Corneille l'a fait, ajouta-t-il: compatriote de
Corneille, ne puis-je pas faire comme lui?--Sans aucun doute, monsieur
l'abb, s'crirent en choeur tous les convives.--Vils flatteurs,
murmurait dans son coin le citoyen de Genve.--Ma thorie est bien
simple, messieurs. Donnez-moi un sujet quelconque.

--_Balthazar_, dit une voix.

--_Balthazar_, soit! Eh bien! vous savez, messieurs, que, pendant le
souper de ce roi impie, on vit une main crire sur les murs les mots:
_Man, Thcel, Phars_. Il s'agit donc de savoir si le roi soupera ou
non; car, s'il ne soupe pas, la main n'crira pas. Or je n'ai qu'
inventer deux acteurs. Le premier veut que le roi soupe, le second ne
le veut pas, et cela alternativement. Si moi, pote tragique, je veux
que le roi soupe, celui-l parlera le premier. Ainsi:

Ier acte: _Le roi soupera_;

2e acte: _Il ne soupera pas_;

3e acte: _Il soupera_;

4e acte: _Il ne soupera pas_;

5e acte: _Il soupera_.

Si, au contraire, je ne veux pas que le roi soupe, voici quel sera mon
plan:

Ier acte: _Il ne soupera pas_;

2e acte: _Il soupera_;

3e acte: _Il ne soupera pas_;

4e acte: _Il soupera_;

5e acte: _Il ne soupera pas_.

Voil, messieurs, tout le mystre.

Un murmure approbateur accueillit ces paroles. Le pote commena alors
la lecture de sa tragdie. Tous les philosophes, rangs en cercle,
coutaient attentivement. M. de la Condamine, entre autres, avait tir
le coton de ses oreilles pour mieux entendre[7]; mais, ds la premire
scne, sa patience tait  bout. Dans la seconde, David parat; il se
plaint que l'amour le tourmente jour et nuit et l'empche de dormir.
Il a cependant de quoi s'occuper; il a de nouveaux ennemis, dit-il:

    Quatre rois, vive Dieu! ci-devant mes amis...

  [7] Voir  l'_Appendice_.

--_Vive Dieu_! s'cria M. de la Condamine, et pourquoi pas _Ventre
Dieu_? Et, remettant le coton dans ses oreilles, il sortit
brusquement.

--Voil, dit le cur froidement, un homme qui ne sait pas que _Vive
Dieu_! est le serment des Hbreux.

Ces quatre rois, ci-devant les amis de David, ont embrass la
querelle du barbare Hanon...

A ce mot malencontreux, cinq ou six auditeurs se rcrient.

--Ah! messieurs, dit le cur d'un air de profonde piti, ce nom sonne
mal  vos oreilles, apparemment  cause de la ridicule quivoque de
celui d'_non_, animal si connu et si commun. Pour moi, je pense qu'un
nom, par lui-mme, n'a rien qui doive offenser. L'criture s'en est
servie; elle a bien les oreilles aussi dlicates que les ntres.

--Mais, lui dit Duclos, ajoutez une lettre  ce nom, et l'quivoque
cessera.

--Monsieur, rpartit le cur, vous voulez sans doute que je fasse de
ce personnage un Carthaginois?

Dans un autre endroit, Bethsabe, presse par David de le rendre
heureux, veut le piquer d'honneur, et lui rappelant ses grandes
actions passes, elle dit:

    Vous stes arracher Sal  ses furies,
    O ce prince, vainqueur de mille incirconcis,
    Frmissait que David en et dix mille occis.

--Ah! Dieu! quels vers! s'cria le citoyen de Genve; et pourquoi
_occis_? pourquoi pas _tus_?

--Je pourrais, riposta schement le cur, vous rpondre que _tus_ ne
rime pas  _incirconcis_; mais apparemment que vous imaginez que _tu_
et _occis_ sont des synonymes. Apprenez, monsieur, que cela n'est pas.
On dit tous les jours: Cet homme me _tue_ par ses discours, et l'on
n'en est pas _occis_ pour cela.

--J'avoue, reprit le citoyen, qu'il doit tre fort fcheux d'tre
_occis_; mais je ne me soucierais pas mme d'tre _tu_.

Le cur de Montchauvet poursuivit sa lecture, sans s'arrter plus
qu'il ne convenait  cette misrable querelle de mots.

Arriv  un passage o il faisait rimer _angoisse_ et _tristesse_,
Rousseau l'interrompit de nouveau:

--_Angoisse_ et _tristesse_ ne riment pas; vous tes trop hardi,
monsieur le cur.

--Trop hardi, monsieur? Cette rime est neuve; voil tout.

--Dites trange, monsieur le cur.

--trange, monsieur? Mais, vous, savez-vous bien ce que c'est que la
rime?

--J'ose le croire, monsieur le cur.

--On ne s'en douterait gure, et...

La dispute allait s'envenimer: un geste de d'Holbach rtablit la paix.

--Continuez, dit-il au cur de Montchauvet, nous vous coutons.

Vers le milieu du deuxime acte, Bethsabe dit  sa confidente:

    Le roi ne m'offre plus que d'_innocentes_ charmes.

--Pardon, monsieur le cur, interrompit un des auditeurs, _charme_ est
du masculin.

--Ah! vous le prenez comme cela, messieurs, rpondit l'abb; eh bien,
dans la scne suivante, vous le trouverez masculin; j'ai tch de
contenter tout le monde.

Plus loin, il faisait rimer _superflu_ et _plus_.

--Cette rime n'est pas exacte, dit Marmontel.

--Ah! vraiment; et pourquoi cela?

--C'est que _superflu_, tant au singulier, n'a point d's, et par
consquent ne peut rimer avec _plus_.

Point d'_s_, reprit vivement le cur en mettant son manuscrit sous le
nez de Marmontel, point d'_s_! Mais je vous prie de remarquer,
monsieur, que j'en ai mis une[8].

  [8] Voir  l'_Appendice_.

Et il continua intrpidement sa lecture.

On lui avait fait croire que M. de Margency tait un pote de
profession, et qu'il aurait en lui un dangereux concurrent. Il n'est
sorte de bassesse que ne lui fit le cur de Montchauvet. M. de
Margency, comme on en tait convenu auparavant, se fit le champion 
outrance du pote bas-normand. Aussi, c'tait vers lui qu'il se
tournait de prfrence.

Au milieu d'une des plus pompeuses tirades, il entend un lger bruit.
C'tait M. de Gauffecourt qui riait tout bas dans ses mains.

--Vous riez, monsieur, lui dit le cur du ton dont il aurait
apostroph un bambin au catchisme?

--Non, monsieur, rpondit M. de Gauffecourt avec un grand srieux; je
n'ai ri de ma vie.

On arrive, sans autre incident, au quatrime acte. Tout le monde se
lve. On prie le cur de Montchauvet d'arrter l sa lecture. Il doit
tre puis de fatigue; on lui donnera une nouvelle sance pour
achever sa tragdie; on n'en veut pas perdre un seul vers.

Chacun s'empresse autour de lui, et lui serre les mains: Vous
surpassez Racine, et vous galez Corneille!

Le cur absorbe avec intrpidit ces louanges ironiques; il se
rengorge; son nez s'agite, se dilate de plus en plus. Tout  coup,
J.-J. Rousseau se prcipite vers lui, lui arrache son manuscrit et le
jette  terre:

--Votre tragdie est absurde, mon cher cur; ces messieurs,--vous ne
le voyez donc pas?--se moquent de vous. Retournez vicarier dans votre
village.

L'abb, rouge de colre, fond sur Rousseau; en vrai pote tragique, il
veut l'_occire_. On spare  grand'peine les deux combattants.
Rousseau sort furieux, pour ne plus remettre les pieds chez le baron
d'Holbach. On arrte le cur, qui le menace du poing et veut courir
aprs lui dans la rue. On russit  le calmer un peu, en lui peignant
Rousseau comme un pote jaloux de sa gloire naissante.

On peut bien penser que Diderot ne fut pas l'un des moins empresss 
verser du baume sur la blessure faite par Rousseau  la vanit du
pote.

--Votre pice est excellente, monsieur le cur, lui dit-il; je m'y
connais: elle aura le plus grand succs au thtre, si toutefois vous
y apportez quelques modifications que je crois indispensables... Me
permettez-vous, monsieur le cur, de vous faire une lgre critique?

--Parlez, monsieur, dit le cur, pris par le ton bienveillant que
Diderot donnait  ses paroles. Je ne puis recevoir que des conseils
judicieux d'un esprit aussi minent.

--Eh bien, monsieur l'abb, puisque vous m'autorisez  vous dire toute
ma pense, je vous avouerai que votre pice ne me semble pas assez
charge d'incidents; que la plupart des incidents ne se passant pas
sur la scne, je trouve,--excusez ma franchise,--la scne un peu trop
muette. Il est vrai que votre pice est une pice sainte; mais ce n'en
est pas moins un dfaut,  mon humble avis.

Tout le monde s'attendait  une explosion de colre; il n'en fut rien.
Le cur rpondit d'un air suffisant:

--Je l'avais senti, monsieur, mais je n'ai pu faire autrement;
d'ailleurs, ces sortes de pices sont sujettes  ce dfaut...
Toutefois, vous conviendrez avec moi que j'ai suppl  la scheresse
des rcitatifs par une versification assez heureuse.

--Cela est vrai, dit M. de Margency, celui des auditeurs qui s'tait
fait le champion du cur. A mon tour, ajouta-t-il, je reprendrai
l'objection faite par M. Diderot, et je demanderai  monsieur le cur
pourquoi il n'a pas plac sur la scne la baignoire de Bethsabe? Son
rcit est plein de beaux vers, je le proclame bien haut, mais Horace a
dit:

    _Segnius irritant animos demissa per aurem
    Quant qu sunt oculis subjecta fidelibus, et qu
    Ipse sibi tradit spectator._

--Sans doute, monsieur; mais Horace n'ajoute-t-il pas:

                            _Non tamen intus
    Digna geri promes in scenam; multaque tolles
    Ex oculis, qu mox narret facundia prsens..._

--Je suis battu, dit M. de Margency.

Puis, se tournant vers ses amis:

--Quoi qu'en dise Horace, messieurs, ne regrettez-vous pas, comme moi
que M. le cur n'ait pu mettre sur la scne la baignoire de Bethsabe?
Vive Dieu! comme Mlle Clairon...[9]

  [9] Voir  l'_Appendice_.

--Pardon, monsieur, interrompit le cur, la rougeur au front; mais
vous oubliez que ma tragdie est une tragdie sainte, et que rien n'y
doit offenser les oreilles ou les yeux des spectateurs chrtiens.

--_Omnia sancta sanctis_, monsieur le cur; je tiens  la baignoire.
Et vous, messieurs?

--Oui, oui, il nous faut la baignoire, s'crirent ensemble les
convives de d'Holbach.

--Messieurs, je ne puis vous l'accorder. N'insistez pas, je vous prie.

--Nous respectons vos scrupules, dit M. de Margency; qu'il soit fait
selon votre dsir... Mais, poursuivit-il, qu'il me soit permis, avant
de nous sparer, d'ajouter un mot encore...

Le cur dressa l'oreille.

--Vous tes du pays du grand Corneille, monsieur le cur; nous ne le
saurions pas, que votre style nous l'aurait bien vite appris. Comment
avez-vous fait pour arriver du premier coup  cette mle vigueur,
dont l'auteur de _Polyeucte_ et vous avez seuls le secret?

--Messieurs, rpondit l'abb, si mon style a quelque ressemblance avec
celui de Corneille, je le dois  la lecture approfondie que j'ai faite
de ce grand pote; mais qu'on ne m'accuse d'aucun plagiat: j'affirme
solennellement que mon style est  moi, et bien  moi... Je vois,
monsieur, continua le cur, en s'approchant de M. de Margency, que
vous tes, comme on dit, un homme du mtier, et je ne doute pas que
vos pices n'aient obtenu sur la scne un lgitime succs.

--Monsieur le cur, dit de Margency, mes amis veulent bien m'accorder
quelque talent; mais, malgr leurs conseils, je dirai plus, malgr
leurs instantes prires, je n'ai jamais consenti  laisser jouer mes
pices. Vous l'avouerai-je, monsieur le cur? j'ai peur...

--Et de quoi, monsieur, je vous prie?

--D'tre siffl.

Puis, faisant un geste tragique: je crois que j'en mourrais!

--Mon ami, lui dit Diderot, ayez plus de confiance en vous-mme.
Osez, et je vous prdis le succs, comme je le prdis  M. le cur de
Montchauvet.

--Ne me comparez pas, je vous prie, avec le rival de Pierre Corneille!

--Que du moins son exemple vous enflamme, et, puisque vous travaillez
actuellement  une tragdie de _Nabuchodonosor_, soumettez-la au
jugement de M. le cur... Puis, s'adressant  l'abb: Si nous osions,
monsieur, vous prier de traiter le mme sujet, voudriez-vous nous
refuser, dans l'intrt de notre ami qui brle de marcher sur vos
traces?

--Monsieur, dit d'Holbach qui, pendant toute cette scne, avait gard
le plus grand srieux, mes amis et moi nous vous attendons dimanche
prochain. Vous achverez la lecture de votre tragdie, et vous nous
lirez, n'est-ce pas? la premire scne de _Nabuchodonosor_; c'est un
sujet extrmement difficile et dlicat. Nous ne doutons nullement que
vous ne vous en tiriez avec l'habilet dont vous avez fait preuve dans
votre tragdie de _Bethsabe_. Pour vous, dit d'Holbach  de Margency,
vous saurez dimanche si vous devez affronter la scne ou brler vos
manuscrits. Vous connaissez notre franchise. Nous vous promettons un
jugement sincre. A dimanche donc, monsieur le cur!

Le cur promit de se rendre  cette aimable invitation.

On se spara. La vanit du cur de Montchauvet tait aussi norme que
son talent tait mince; aussi tait-il loin de se douter qu'il venait
de servir de bouffon aux convives habituels du baron d'Holbach.
Cependant, malgr le plaisir que lui avaient caus les loges de
Diderot, de d'Holbach et de Margency, il tait mcontent: il aurait
voulu plus d'loges encore; et il tait indign que l'on ne se ft pas
montr plus svre  l'gard de cet impertinent de Rousseau.

Le lendemain, il rencontra M. de Margency et se plaignit beaucoup.--Si
je frquentais ces messieurs, lui dit-il, je finirais par souponner
mes vers d'tre plats: cependant, je suis bien sr du contraire; et
ils n'ont qu' examiner leurs observations avec autant de svrit que
ma tragdie, ils verront ce qu'il y aura plat. Au demeurant, ce n'est
pas que leur critique m'effraie: je ne tiens pas  ma pice en auteur
servile; j'en ai fait chaque vers triple, et je puis, comme vous
voyez, sacrifier tout ce qu'on veut, sans que j'en sois plus mal  mon
aise.

M. de Margency l'assura fort qu'il avait laiss la socit dans une
grande admiration de ses talents; mais il n'en voulut rien croire: Je
les ai vus rire souvent pendant la lecture, rpondit-il, et on ne rit
pas dans une tragdie, quand on est de bonne foi... Enfin, je vois ce
que c'est. Ces messieurs redoutent les ouvrages d'une certaine trempe
et qui pourraient fixer l'attention du public, ils n'ont que leur
_Encyclopdie_ dans la tte: ils craignent que mes succs ne fassent
tort aux leurs. Mais le public saura bien rendre justice  chacun.




II


C'est dans ces sentiments que le cur de Montchauvet reprit, trois
jours aprs cette mmorable sance, le chemin de la basse Normandie.
Pour se consoler de l'injustice des Philosophes, il fit imprimer 
Rouen sa tragdie, qui parut sous ce titre: _David et Bethsabe_,
tragdie par M. l'abb ***. Prix, 36 sols.--A Londres [Rouen], aux
dpens de la Compagnie, 1754.

Lorsque l'imprimeur lui eut envoy son ballot, l'abb prit la plume et
adressa  l'abb Basset une longue lettre, que celui-ci s'empressa de
communiquer  Diderot et que le philosophe lut  ses amis. En voici
quelques extraits:

    De Montchauvet.

Je suis parti, monsieur et cher abb, plein du souvenir de vos
bonts. Je me suis ht de quitter un sjour o je commenais  goter
quelque satisfaction, mais o je devenais  charge  quelques-uns.
Disons-le: ils ont pris de l'ombrage d'une pice o ils ont cru
reconnatre des beauts que le public n'y reconnatra peut-tre pas:
ils m'ont envi un je ne sais quoi que la nature ou le hasard m'a
prodigu... On m'apprit, avant de partir, que ce qui les avait
irrits, c'tait la pice adresse  Mme la marquise. Ils ont rugi 
ces mots de _vils mendiants_, et ils ont mis le cur de Montchauvet 
toutes sauces... Quoi qu'il en soit, dans le procd qu'ils ont tenu
avec moi, ils ont cru me faire leur dupe. Ils y ont russi jusqu' un
certain point, parce qu'ils ont abus de ma franchise. Qu'ai-je perdu,
sinon de ne pas croire que ma pice tait plus digne de voir le jour
que je ne l'esprais? Elle le voit actuellement en beau papier et en
caractres bien nets[10]: elle se vendra trente-six sous... Voil donc
le moment de sa mort ou de sa vie. Le public, qui voit toujours avec
de bons yeux, du moins pour l'ordinaire, la dissquera comme il
l'entendra bien. Si elle ne lui plat pas, je n'aurai garde d'en
appeler; mais je ne me rebuterai pas, je m'tudierai  faire mieux.
Tant que ma veine voudra couler, je vous proteste, mon cher abb, que
rien ne sera capable de l'arrter... J'ai dj commenc une seconde
pice. Lorsqu'elle sera faite, j'en ferai svrement la critique,
ainsi que de cette premire. Comme l'honneur du thtre ni l'intrt
ne me guident point, ne travaillant qu' braver l'ennui de ma
solitude, j'apporterai avec moi cette seconde tout imprime, au moyen
de quoi je ne me verrai plus expos  lire mon manuscrit sur la
sellette, devant des gens surtout qui vous rient dans leurs mains, au
lieu d'tre touchs, ou qui feignent d'applaudir, sans savoir
seulement ce que c'est qu'enchanement de scnes, ni peut-tre qu'une
rime... Maintenant, mon cher abb, j'ai l'honneur de vous prvenir que
je vous en enverrai un exemplaire et plusieurs en pur don pour les
personnes  qui je vous prierai d'avoir la bont de les remettre. Je
compte que vous les recevrez la semaine prochaine avec une lettre
d'avis: ce seront deux ports de lettre que je vous ferai coter. Ayez
pour agrable de me mander, au reu de la prsente,  Montchauvet, par
Aunay,  la Plumaudire, si vous voulez vous donner la peine de m'en
dbiter. Dans le cas o vous pourriez vous en dfaire, ce serait 
l'acquit de ce que mon frre et moi nous vous devons. Excusez-moi de
la longueur de ma lettre, je l'attends de votre indulgence. J'cris 
M. l'abb Frron, et je lui envoie deux exemplaires, un pour lui, et
l'autre pour Mme son pouse, en pur don[11]; vous voyez que je fais
les choses libralement et que je ne regarde pas  trente-six sous,
lorsqu'il le faut. Adieu, mon cher abb, etc.

  [10] Voir  l'_Appendice_.

  [11] Voir  l'_Appendice_.

       *       *       *       *       *

Nous avouerons sans peine, avec Grimm, que quelques centaines de
pareilles lettres feraient un excellent recueil.

Toutefois, il est  remarquer que le cur de Montchauvet ne parle pas,
dans cette lettre, d'un envoi que dut lui faire M. de Margency,
quelques jours aprs son dpart pour la Normandie.

M. de Margency lui avait dit, on s'en souvient, qu'il lui soumettrait,
le dimanche suivant, la premire scne de sa tragdie de
_Nabuchodonosor_. L'abb devait, de son ct, apporter une scne sur
le mme sujet. De Margency, ayant appris le dpart inopin du cur,
lui envoya son travail, accompagn d'une ptre ddicatoire. Voici ces
deux bouffonneries:

_ptre  M. l'abb Petit, cur du Mont Chauvet_.

    Corneille du Chauvet, rimeur alexandrin,
    Crois-moi, laisse-les dire, et va toujours ton train.
    Ne t'aperois-tu pas qu'envieux de ta gloire,
    Tes ennemis font tout pour t'empcher de boire
    Au ruisseau d'Hippocrne, o Sophocle buvoit
    Les chefs-d'oeuvre qu'il fit, les beauts qu'il trouvoit?
    Presque semblable  lui, quand tu touches la rime,
    Tu te sers du rabot et jamais de la lime;
    C'est--dire que, loin de coudre bout  bout
    Des mots cherchs longtemps, tu fais bien tout d'un coup;
    Voil ce qui s'appelle un esprit bien facile,
    Tu scandes en Homre et rimes en Virgile,
    Et c'est ce qui dplat  ces auteurs jaloux;
    Va, moque-toi d'iceux, et ris de leur courroux.
    Ils ont bu comme toi des eaux hippocrniques:
    Bientt tu les verras crever en hydropiques,
    Et, tombant  tes pieds, poussifs et crevasss,
    Ils _moureront_ tus, occis et trpasss.

Mon potique cheval, Monsieur, qui se dferre en ce moment, m'oblige
de descendre de la rime  la prose; permettez-moi donc de vous dire
en son langage que votre immortelle et jolie pice vous a fait bien
des jaloux; mais n'en redoutez rien. Je viens de vous annoncer dans
mes piques vers et leur sort et le vtre. D'ailleurs, consolez-vous
avec les admirateurs qui vous restent. Comme j'y touche aussi
quelquefois,  cette posie, permettez-moi de vous consulter sur la
tragdie que j'ai entreprise et dont je vous envoie une scne pour
chantillon. Le sujet est, comme vous le savez, le fameux
_Nabuchodonosor_. Je suis bien tonn que ce grand homme ait chapp 
tant de clbres auteurs. J'imagine qu'apparemment ils ne l'auront
regard que comme une grande bte, comme vous avez pu le regarder
vous-mme. Quoi qu'il en soit, voici ma scne. Nabuchodonosor
entretient Isabelle avant de l'pouser.


SCNE

NABUCHODONOSOR, ISABELLE

    NABUCHODONOSOR.

    Avant qu' vos pieds beaux je mette ma couronne,
    coutez-moi, princesse, et charmante personne;
    Je n'allongerai pas, et je vous en rpond,
    Car, de mon naturel, je ne suis pas fort long

    ISABELLE

    Ah! grand prince, tant pis! ..Mais qu'avez-vous  dire?

    NABUCHODONOSOR.

    Reine, asseyez-vous l, je vais vous en instruire.
    Je fus jeune autrefois, et mme fort bien fait;
    J'avois l'air d'un amour, du moins on le disoit.
    Vous ne l'auriez pas cru?

    ISABELLE.

                            Il est vrai, cher grand prince,
    Qu'il vous reste  prsent une mine assez mince.

    NABUCHODONOSOR.

    Pas tant... Mais il n'importe ..coutant mes dsirs,
    Je me divertissois dans les plus grands plaisirs;
    Ma cour, modle en tout de faste et d'lgance,
    Runissoit encor la joie et l'opulence;
    Mille jeunes beauts, qui ne vous valoient pas,
    Pleines de mes bienfaits, me prtoient leurs appas;
    Je vantois en tout lieu mon pouvoir, mes richesses,
    Ma taille, mes bons mots, mes chiens et mes matresses.
    Hlas! pour mon malheur je me vantai trop bien.
    Le jaloux ciel piqu rabaissa mon maintien;
    Il m'en punit, ce ciel: sa cleste colre
    Donna dans mon endroit un exemple  la terre;
    Je perdis dans un jour mon sceptre, mes tats;
    Une nuit je me vis velu comme les chats;
    Sur mon corps tout courb tous mes poils s'allongrent,
    De mon front menaant deux cornes s'levrent,
    Les seules, Dieu merci, que l'on m'ait vu porter...
    Madame, en cet tat, il fallut dcamper.
    Enfin je descendis du trne  quatre pattes.
    (O vas-tu nous fourrer, orgueil, quand tu nous flattes!)
    Pour vous le couper court, et soit dit entre nous,
    Je fus bte sept ans avant que d'tre  vous.

    ISABELLE.

    Prince, que dites-vous?... Mais peut-tre qu'encore...

    NABUCHODONOSOR.

    Je crois que vous raillez, madame la pcore!
    Taisez-vous, reine en herbe; coutez jusqu'au bout.
    Galeux donc comme un braque, et velu comme un loup,
    Je gagnai les forts, les vallons, les montagnes;
    La nuit j'allois brouter dans les vertes campagnes.
    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .


(_Ici doit tre un magnifique morceau potique de la vie que
Nabuchodonosor menoit  la campagne, comme une bte._)

    Enfin le ciel touch mit fin  son courroux.
    Quittez les bois, dit-il, allez-vous-en chez vous;
    Vous aviez, mon ami, la tte trop superbe:
    Pour vous la rafrachir, il vous falloit de l'herbe;
    Le ciel est toujours ciel, et l'on s'en moque en vain.
    Vous vous croyiez un Dieu: vous n'tes qu'un faquin;
    Tournez-moi les talons... Aussitt, sans trompette,
    Je quittai dans la nuit ma champtre retraite.
    Enfin, au point du jour, je me rendis chez moi.
    Mon peuple me reut et reconnut son roi.
    Je fus un peu malade aprs cette aventure:
    L'estomac, tout farci de foin et de verdure,
    Me donna des hoquets et des indigestions;
    Il fallut recourir aux vacuations.
    Mon premier mdecin m'ordonna la rhubarbe;
    Le lendemain, ce fut un furieux jour de barbe.[12]

  [12] Voir  l'_Appendice_.




III


Le _Club holbachique_ s'tait propos d'achever de rendre fou le cur
de Montchauvet, s'il y manquait quelque chose. Ils y russirent; car,
l'anne suivante, le cur revint  Paris et n'hsita pas un seul
instant  soumettre aux encyclopdistes la nouvelle pice qu'il avait
rimaille au fond de son village. C'tait la tragdie de _Baltazard_,
dans laquelle, pendant quatre mortels actes, il s'agit de
savoir,--selon la fameuse thorie invente par l'abb Le Petit,--si le
roi soupera ou s'il ne soupera pas.

On voit d'abord paratre les deux mages, Hyrcan et Arbate. Baltazard
vient d'tre vaincu. Sans aucun doute, la dfaite du roi les affecte
profondment; mais ce qui les tourmente par-dessus tout, c'est la
crainte de ne pas souper.

Pendant qu'ils dlibrent, sans rire, sur cette grave question,
survient Ariste, femme du roi et fille d'Abradate, roi de la Susiane;
elle vient (elle ne s'en cache pas) pour faire un monologue; mais
comme la prsence des deux mages la gne: loignez-vous... leur
dit-elle. Alors elle demande aux Dieux, qu'elle appelle puissants
moteurs, de lui rendre compte de l'indigne sort de son poux: Que
vais-je devenir? s'crie-t-elle:

    O fuir et dans quels lieux, quelle obscure contre,
    Drober aux humains une reine plore?

Mais, tout bien rflchi, elle ne veut pas se risquer

                            Chez un peuple farouche,
    Sans espoir d'y flchir des coeurs que rien ne touche.

Mieux vaut aller trouver Baltazard et prir avec lui. Baltazard lui
pargne cette peine. Il vient,

                      Non pas brillant de gloire,
    Et tel qu' son dpart il vantait sa victoire...

Il est vaincu, mais il n'est pas dcourag. A l'entendre faire le
rcit de la bataille qu'il a perdue, on croirait presque qu'il l'a
gagne:

    Je m'avance  grands pas dans le sein de la gloire;
    Tout nage dans le sang; une grle de dards
    Fait du jour une nuit; ce n'est de toutes parts
    Qu'un spectacle effrayant d'hommes qui s'embarrassent,
    De chevaux renverss, de chars qui se fracassent.

Qu'allez-vous faire? lui demande Ariste. Tchez de flchir notre
vainqueur:

    S'il en est temps encor, proposez-lui la paix,
    Et cherchez dans lui-mme un ami pour jamais.

Non, rpond Baltazard, je veux souper, et

    Dans ces vases sacrs qu' Sion on regrette
    J'teindrai mes chagrins, ma honte et ma dfaite;
    Et, dt vomir le Juif mille imprcations,
    Je les ferai servir  mes libations.

Cette impit donne le frisson  la reine.--Ne soupez pas, seigneur,
lui dit elle, ou du moins ne soupez que si les mages l'ordonnent.

Baltazard est bien contrari de voir que l'_indiffrence_ de la reine

    Refuse  ses malheurs la moindre dfrence.

Mais enfin il cde: il consultera les devins. Hyrcan et Arbate
accourent. _Secourez-moi_, leur crie Baltazard du plus loin qu'il les
voit. Dois-je souper ou ne pas souper? Et il a soin d'ajouter, afin de
leur dicter leur rponse:

    Parlez, et, consolant mon esprit agit,
    Songez qu'un jour si beau flatte ma volont

Les mages ont compris: _Seigneur, il faut souper_. Telle est leur
rponse. Mais l'allgresse du roi est de courte dure. Survient
Nitocris, sa mre, qui ne veut pas qu'on soupe.

--Y songez-vous, lui dit-elle,

    Insensible  l'tat, votre coeur le nglige,
    Et vous n'allez au temple, o rien ne vous oblige,
    Que pour sacrifier, au gr de vos dsirs,
    Moins  l'amour des dieux qu' l'attrait des plaisirs,
    Occup d'une fte, o, parmi la crapule,
    La nuit ne connatra ni remords ni scrupule!

Le roi n'coute pas. Bien dcid  souper, il s'en va et laisse sa
mre exhaler sa douleur dans un monologue. Il pousse l'audace encore
plus loin: il dpche vers elle les deux mages, qui la prient
respectueusement de venir souper. Nitocris, comme on le pense bien,
refuse nergiquement. Baltazard, ennuy, vient la chercher lui-mme.

Nitocris et son fils s'accablent mutuellement de reproches:

    A quoi bon (dit Baltazard) m'opposer ce beau titre de mre
    S'il ne devient pour moi qu'une loi trop amre,
    Si vous me refusez jusqu' de saints plaisirs,
    Et ne me rappelez que peines et soupirs?...
    Ah! comment osez-vous, aprs ce caractre,
    Me nommer votre fils et vous dire ma mre?
    --Ingrat! (rpond Nitocris) puis-je oublier l'excs de cet amour
    Qui, quoi que vous disiez, vous mrita le jour?
    Et pouvois-je empcher que le ciel vous ft natre
    Dans le sein qu'il choisit pour vous procurer l'tre?
    Mais si vous le devez, ce jour,  Nitocris,
    Montrez donc dsormais que vous tes son fils;
    Commencez  briser cette chane fatale
    Dont vous chrissez tant le poids qui vous ravale,
    Ce joug empoisonn, que d'indignes flatteurs
    Savent, pour vous sduire, orner de tant de fleurs...

L'hypocrite Baltazard feint de se rendre aux conseils de sa mre:

    Je vais joindre Cyrus (lui dit-il) et, sans le moindre effroi,
    Lui montrer que je sais vaincre et mourir en roi.

A peine Nitocris a-t-elle le dos tourn: Allons souper,
s'crie-t-il.

Ainsi finit le troisime acte. Le quatrime s'ouvre par un monologue.
Baltazard a chang d'ide: il ne soupera pas; il ne veut pas que sa
mre regrette

    De n'avoir enfant qu'un fils pusillanime.

Mais il a compt sans les mages, Hyrcan et Arbate, qui viennent le
relancer jusque dans son palais. Il se sent faiblir: aussi, pour se
donner du courage, il se dit  lui-mme:

    ..... Soutiens-toi, Baltazard!

Les mages sont les plus forts: ils n'ont qu' faire un signe, le
tonnerre gronde, et le pauvre roi ne sait o se cacher:

    Qu'entends-je, malheureux! Quelle indignation!
    Ah! mages, dtournez votre imprcation!
    Un feu secret et prompt, qui dj me dvore,
    Me prouve que le ciel ordonne qu'on l'honore.
    C'en est fait. Je me rends et n'coute que lui,
    Heureux si sa bont me secoure (_sic_) aujourd'hui!
    Allez donc, qu'au banquet toute ma cour s'empresse
    De noyer pour jamais son deuil et sa tristesse!

On soupera donc, enfin! La table du festin est dresse: on la couvre
des coupes sacres du temple de Jrusalem.

Au moment o Baltazard demande  boire aux mages, Nitocris se prsente
et reproche  son fils de _perdre le sentiment_. (L'auteur voulait
sans aucun doute dire _le sens_.)

Baltazard daigne  peine rpondre:

    Madame, jusqu' quand votre importune voix!...
    Donnez, mages, donnez; c'est trop me faire attendre.

Mais  peine les mages ont-ils prsent la coupe au roi, qu'on voit
une main crire sur la muraille les fameux mots: MAN, THCEL, PHARS.

    Que vois-je, mes amis (s'crie Baltazard), et quel spectre nouveau
    Crayonne sur ces murs un effrayant tableau?
    Voyez-vous, comme moi, cette main qui nous trace
    Certains mots, o mon sang dans mes veines se glace?
    Ma coupe malgr moi s'chappe de mes doigts,
    Et je sens peu  peu se drober ma voix.
    Mes yeux sont chancelants; mes genoux s'entrechoquent,
    Et toutes les horreurs  la fois me suffoquent.

Inutile d'ajouter que Baltazard est vaincu de nouveau et tu par
Cyrus. Mais ce qu'il faut dire (car on ne s'en douterait gure), c'est
que Cyrus,  peine entr dans Babylone, fait une dclaration des plus
galantes  la reine Ariste. Celle-ci, comme on le pense bien, est
furieuse:

    Dois-je donc respecter (lui dit-elle) un bras qui n'a servi
    Qu' renverser un roi qu'il a trop poursuivi?
    Taire tant de forfaits qu'un tyran autorise,
    Et briser un pinceau qui te caractrise?
    Barbare! je ne puis assez t'humilier!

Cyrus n'est pas trs flatt de ces ddains; car, si on l'en croit,
sans Ariste, le trne o il monte n'est plus

    ...... qu'un redoutable ennui.

Mais il n'est pas au bout de ses peines. Nitocris vient lui reprocher
la mort de son fils, et se tue presque sous ses yeux. Ariste veut en
faire autant. Cyrus l'arrte. Laisse-moi mourir, lui crie-t-elle:

    ..... Accorde au moins cette grce dernire
    Au reste infortun d'une famille entire

Cyrus tient bon, l'empche de s'_occire_, et met fin  la tragdie par
ces vers mmorables, mais bien peu en situation, puisque Nitocris est
morte:

    Secourons Nitocris, et demandons aux dieux
    Qu'ils fassent de ce jour un jour moins odieux!

Il est fcheux que Grimm ne nous ait pas not les divers incidents
auxquels a d donner lieu la lecture de ce chef-d'oeuvre. Il se
contente de dire: Le cur nous a tenu parole; il est revenu avec une
seconde tragdie, intitule _Baltazard_, tout aussi bonne que la
premire. Je crois qu'il n'a pas pu trouver d'imprimeur. Mais il est
reparti pour sa cure un peu plus content de nous.

Dans la prface de _Baltazard_, le cur de Montchauvet nous en dira
plus long: Le peu de succs de ma premire pice m'avoit presque
dtermin  n'en pas entreprendre une seconde. Cependant, je pensois
que si Racine avoit t dcourag par la mdiocrit des _Frres
ennemis_, nous n'aurions jamais eu ni _Yphignie_ (_sic_), ni
_Phdre_; et je repris la plume que la critique m'avoit presque fait
tomber des mains. Je composai donc mon _Baltazard_ aprs ma
_Bethsabe_,  qui je donnai un frre, comme M. de Boissy l'a dit
galement du _Mchant_ de M. Gresset. J'apportai  Paris cette seconde
production de ma verve chauffe et de mon gnie irrit par les
difficults, bien rsolu de la sacrifier, si je ne me trouvois pas
autant au-dessus de moi-mme que je le dsirois, et que Racine et
Corneille s'toient montrs suprieurs  eux-mmes,  mesure qu'ils se
familiarisoient davantage avec le gnie dramatique. Il ne s'agissoit
plus que de rencontrer des juges quitables qui m'clairassent ou sur
ma mdiocrit ou sur mes progrs. Mais o trouver ces juges quitables
dans une ville fausse comme celle-ci, o l'on semble prendre  tche
de dcourager ceux qui donnent quelque esprance? Heureusement, un
homme distingu par sa naissance, son got, sa probit, et surtout par
l'accueil qu'il daigne faire aux talents naissants, s'offrit 
rassembler chez lui cinq ou six des meilleurs esprits, qui la
jugeroient avec la dernire svrit, et qui m'apprendroient par le
jugement qu'ils en porteroient, celui que j'en devois porter moi-mme.
L'avouerai-je? L'examen fut sanglant, et je laissai mes critiques bien
convaincus qu'ils avoient rempli le projet, que peut-tre ils avoient
form, de me ramener  des fonctions que je reconnatrai sans peine
avec eux trs suprieures  l'occupation d'un pote, ce pote ft-il
plus grand que Racine et Corneille. Mais je rflchis sur leurs
observations; je vis bientt qu'il n'y avoit aucune pice au monde sur
laquelle on n'en pt faire d'aussi solides; et je parvins  me
dmontrer videmment que ma seconde tentative dramatique m'avoit
beaucoup mieux russi que je n'aurois os le penser, sans le
_suffrage_ de tous mes censeurs. Je dis le _suffrage_, car ce fut le
vritable jour sous lequel je ne tardai pas  voir leur critique. Je
me dis  moi-mme: Comment! Voil donc  quoi se rduit tout ce que
les hommes de Paris, qui passent pour avoir le plus d'esprit, trouvent
de rprhensible dans mon ouvrage? En vrit, il faut qu'il soit mieux
que bien: je ne risque donc rien  le publier; et j'eus tout
l'empressement que donne l'espoir du succs, de le porter  mon
imprimeur. C'est donc  ces Messieurs plutt encore qu' moi que le
lecteur en doit la publicit... J'en vais mditer une troisime. Je
suis jeune, j'ai du courage, et pour peu que je m'lve  chaque
essort (_sic_) que je prendrai, j'espre me voir enfin  une hauteur
suffisante pour contenter la vanit d'un auteur qui n'en a pas
beaucoup. Ainsi soit-il!

       *       *       *       *       *

Quoi qu'en dise Grimm, le cur de Montchauvet trouva, nous le voyons,
un imprimeur. Sa pice parut sous ce titre: BALTAZAR, _tragdie_,
_par M. l'abb ***_. _Prix vingt-quatre sols_, 1755 [sans lieu ni nom
d'imprimeur].

En lisant ce titre, on prouve une certaine surprise. On se rappelle
que la tragdie de _Bethsabe_ se vendait (quand elle se vendait!)
_trente-six sous_. Puisque le cur de Montchauvet trouve la tragdie
de _Baltazard_ suprieure  celle de _Bethsabe_, comment se fait-il
qu'il ne l'estime que _vingt-quatre sous_?

La troisime tragdie annonce ne parut pas. L'abb Le Petit s'en tint
 ses deux chefs-d'oeuvre, et il fit bien[13].

  [13] Voir  l'_Appendice_.




APPENDICE.


_Page 3, note 1._

Si invraisemblable que puisse paratre cette mystification littraire,
je dois dire que je n'ai rien invent: je me suis content de
suivre,--en l'arrangeant un peu,--le rcit que nous en ont laiss
Grimm (_Correspondance litt. philosoph. et crit._, lettres du 1er
mars, du 1er aot et du 15 septembre 1755), et Frron (_Anne litt._
1754, tome IV, p. 307, et 1755, tome VIII, p. 342).

_Page 3, note 2._

Montchauvet, aujourd'hui dans l'arrondissement de Vire, canton de
Bny-Bocage (Calvados).

_Page 4, note 3._

Le cur de Montchauvet, la victime de Diderot et de ses amis, se
nommait, non pas Petit, comme l'appelle Grimm, mais Le Petit. Grce 
l'obligeance de M. Lair, instituteur  Montchauvet, qui a bien voulu
me communiquer les vieux registres conservs dans les archives de la
mairie, j'ai pu constater que l'abb Le Petit (Jean-Baptiste) a d
arriver  Montchauvet au mois d'avril 1751. Le premier acte sign de
lui, comme successeur du cur Moussard, est du 14 avril 1751. Deux
fois seulement (14 aot et 15 septembre 1752), l'abb Le Petit, assez
souvent appel dans le corps des actes (baptmes, mariages ou
inhumations), Le Petit Dequesnay ou de Quesnay, a sign Le Petit
Dequesnay. Partout ailleurs il signe tout simplement Le Petit.

Le dernier acte, non pas crit, mais sign par le cur Le Petit, d'une
criture tremble, est un baptme en date du 30 mai 1786.

Devenu infirme, sans doute, il fut remplac, de son vivant, par son
vicaire Lemarchand[14]. L'abb Le Petit mourut le 16 dcembre 1788.
Voici l'acte d'inhumation du pauvre pote:

   Le dix-sept dcembre 1788 a t par moi cur de Montami
   soussign inhum dans le cimetire de Montchauvet le corps de
   maistre Jean-Baptiste Le Petit ancien cur de Montchauvet dcd
   d'hier g d'environ soixante-huit ans prsence de Mrs le cur et
   vicaire actuels.

   (Ont sign) Lemarchand [cur], Jouenne [vicaire] et G. Liot [cur
   de Montamy].

  [14] A partir du 30 mai 1786, les actes sont signs par Jouenne
  ou Le Marchand, vicaires. Le premier acte que nous ayons trouv,
  sign par Le Marchand, _cur_, est du 9 janvier 1788; mais nous
  devons ajouter que le registre de 1787 manque aux archives de
  Montchauvet.

Jean-Baptiste Le Petit, g de 68 ans environ, quand il mourut en
1788, a donc d natre (o ??) vers 1720. Il avait trente quatre ans
lorsqu'il sentit s'veiller son gnie potique et qu'il vint lire,
pour son malheur,  Diderot et  ses amis, l'immortelle tragdie de
_David et Bethsabe_.

D'aprs les signatures des vicaires Tourgis ou Duhamel, que nous avons
releves au bas des actes des registres paroissiaux de Montchauvet, et
qui constatent l'absence du cur, l'abb Le Petit dut quitter ses
sauvages bruyres pour aller  Paris, vers la fin d'aot 1753, et ne
rentrer dans son village qu'au mois d'avril 1754. Ces dates concordent
bien avec celles que donnent les lettres de Grimm.

Le fait le plus saillant de la vie du cur de Montchauvet est
assurment sa lecture chez le baron d'Holbach; mais je dois aussi
rappeler qu'il eut  soutenir un long procs contre Jacques-Franois
Mercier, prieur commendataire du prieur royal du Plessis-Grimoult,
chanoine de la Sainte-Chapelle du Palais  Paris[15]. Ce procs, qui
dura au moins dix ans, fut gagn par le cur Le Petit, non seulement
devant le bailliage de Vire (3 juillet 1762), mais encore devant le
Parlement de Normandie (19 juin 1771). Le cur de Montchauvet
rclamait contre le prieur du Plessis-Grimoult le tiers des dmes de
la paroisse et la qualit de cur, au lieu de celle de vicaire
perptuel, la seule qu'on voult lui reconnatre. Dtail intressant
et qui a t relev par M. Ch. de Beaurepaire, le savant archiviste de
la Seine-Infrieure[16], l'arrt du Parlement de Normandie qui termine
le procs intent par l'abb Le Petit au prieur du Plessis-Grimoult,
nous apprend qu'en une semblable circonstance, Bossuet, le grand
Bossuet, malgr le droit de _committimus_ dont il avait us, malgr
le recours  des juges certainement prvenus en sa faveur, avait
succomb, d'abord au bailliage de Vire, en second lieu et
dfinitivement aux Requtes du Palais  Paris, dans sa contestation
avec Mathieu Roger, cur de Montchauvet, un des prdcesseurs du cur
Le Petit.

  [15] La cure de Montchauvet dpendait du Prieur du
  Plessis-Grimoult.

  [16] _Bulletin historique et philologique_, 1896. Procs entre
  Bossuet, prieur du Plessis-Grimoult, et le cur de Montchauvet en
  Normandie, en 1674.

_Page 4, note 4._

J'ajouterai et le prieur du Plessis-Grimoult, car Montchauvet tait
une des 39 cures (ou bnfices) qui dpendaient de ce prieur.--Voir
notre tude sur _Bossuet en Normandie_, p. 43.

_Page 5, note 5._

L'abb Gilles Basset des Rosiers enseigna la philosophie au collge
d'Harcourt (aujourd'hui lyce St-Louis) vers 1750. Il devint recteur
de l'Universit en 1779. C'tait un homme aimable, instruit, en
relation avec les crivains les plus renomms. (Voir BOUQUET,
_L'ancien collge d'Harcourt et le lyce Saint-Louis_, p. 414.)

_Page 10, note 6._

Grimm n'assistait pas  cette mmorable sance; sa chaise de poste
s'tant brise  Soissons, il ne put arriver  Paris que le lundi de
carnaval. C'est ce contre-temps, nous dit-il, qui m'attira l'honneur
d'tre l'historien du cur de Montchauvet.

_Page 13, note 7._

M. de la Condamine est bien connu par ses voyages scientifiques et par
ses _Mmoires sur l'inoculation de la petite vrole_.

Sa surdit donna lieu, lorsqu'il fut reu  l'Acadmie franaise
(1760) au quatrain suivant. (On dit mme qu'il en est l'auteur).

    La Condamine est aujourd'hui
    Reu dans la troupe immortelle:
    Il est bien sourd, tant mieux pour lui,
    Mais non muet, tant pis pour elle.

Trois ans auparavant (1757),--n'tant plus de la premire jeunesse,
puisqu'il tait n en 1701,--il pousa sa nice. Le madrigal qu'il fit
 sa jeune femme, pendant la premire nuit de ses noces, fit beaucoup
d'honneur  son esprit:

    D'Aurore et de Titon vous connaissez l'histoire.
    Notre hymen en retrace aujourd'hui la mmoire;
    Mais Titon de mon sort pourrait tre jaloux.
      Que ses liens sont diffrents des ntres!
    L'Aurore entre ses bras vit vieillir son poux,
      Et je rajeunis dans les vtres.

Aprs avoir lu ce joli madrigal, M. de Luxemont, secrtaire des
commandements de M. le comte de Charolais, envoya le huitain suivant 
M. de la Condamine:

    D'Aurore et de Titon nous connaissons l'histoire.
    L'infortun vieillit o vous rajeunissez.
    Vous le dites du moins, et pour nous c'est assez:
    Vridique et modeste, il faut bien vous en croire;
    Mais lorsque de l'Amour, dans le lit nuptial,
    Vous empruntez la voix pour peindre sa puissance,
    Ne peut-on souponner, sans vous faire une offense,
    Qu'il n'y fit rien de mieux que votre madrigal?

Piqu au jeu, M. de la Condamine rpondit:

    Mon madrigal fut donc,  ce que vous pensez,
    La nuit de mon hymen, ma plus grande prouesse?
    Monsieur, sont-ce mes vers que vous applaudissez,
      Ou pensez-vous dplorer ma faiblesse?
    Hlas! dans mon printemps, pour tribut conjugal,
      J'eusse achev ma neuvaine  Cythre.
    Aujourd'hui, moins fervent, pour me tirer d'affaire,
    J'en remplis les deux tiers avec un madrigal.

M. de Luxemont rpliqua  son tour:

        Ce sont vos vers que j'applaudis,
        Sans dplorer votre faiblesse;
        L'Amour n'en est pas moins surpris
        Que l'objet de votre tendresse
        (Dont lui-mme serait pris)
    Ne vous ait pas rendu tel qu'en votre jeunesse.
    Toutefois, n'en dplaise au dieu de l'Hlicon,
        Seul garant de cette neuvaine
    Que commencent souvent, que finissent  peine
        Les vrais lus de Cupidon,
    Tout homme sur ce point, dit le bon La Fontaine,
        Est d'ordinaire un peu gascon;
        Et l'on croit qu'il avait raison.
    Mais pour n'tre jamais contredit de personne,
    Rimez toujours, rimez: vos vers vainqueurs du Temps,
    Prouvent qu'en vos pareils les fruits de leur automne
    Conservent la saveur de ceux de leur printemps.

Si l'abb Basset a envoy ces agrables jeux d'esprit au cur de
Montchauvet, l'auteur de _Baltazar_ a d se dire: Je comprends que ce
M. de la Condamine n'ait pas voulu couter mes vers; ce n'est pas un
pote srieux.

_Page 17, note 8._

Le cur tint compte de l'observation. On lit (acte III, sc. 3):

    Le temps vous vengera des soupirs _superflus_,
    Et je sauray moi-mme enfin n'y songer plus.

_Page 21, note 9._

C'est l'anne suivante (dans l'_Orphelin de la Chine_, de Voltaire)
que Mlle Clairon et les artistes du Thtre Franais renoncrent 
jouer avec paniers.

C'est aussi  cette date (1755) que le marquis de Ximens se brouilla
avec Mlle Clairon. La grande actrice lui redemanda son portrait, et le
marquis eut le mauvais got de le lui renvoyer, avec ce quatrain...
cruel:

    Tout s'use, tout prit; tu le prouves, Clairon.
      Ce pastel, dont tu m'as fait don,
      Du temps a ressenti l'outrage:
      Il t'en ressemble davantage.

_Page 29, note 10._

Le cur de Montchauvet n'est pas difficile. Sa tragdie est trs mal
imprime; il y a deux grandes pages de _fautes  corriger_.

_Page 29, note 11._

M. et Mme Frron ne furent gure sensibles  cette gnrosit, car
dans l'_Anne littraire_ de 1754 (tome IV), le cur et sa tragdie
sont arrangs de la belle faon.

_Page 34, note 12._

M. de Margency ne faisait pas que des vers burlesques. Voici une
chanson, cite par Grimm (15 novembre 1757), qui nous prouve qu'il
avait, quand il le voulait, l'esprit aussi ingnieux que dlicat.

    J'entends dans ces forts
    Gmir la tourterelle;
    Hlas! si je voulais,
    Je me plaindrais comme elle.

    Notre sort est gal;
    L'amour seul fait sa peine:
    Chez moi c'est mme mal,
    L'amour cause la mienne.

    Ce qui fait nos douleurs,
    Ce n'est pas l'inconstance;
    Mais l'on verse des pleurs
    De mme pour l'absence.

    Un coeur qui n'aime rien
    N'a point de ces alarmes,
    C'est pourtant un grand bien
    De rpandre des larmes.

_Page 46, note 13._

Cette tude a dj paru dans la _Nouvelle Revue_, 4e anne, tome XIX,
1re livraison, 1er mars 1882, pages 117 et suivantes.

--Dans la premire livraison de la _Revue franco-amricaine_ (juin
1894), Alphonse Daudet a consacr deux pages  l'abb Le Petit, qu'il
appelle un rat littraire au XVIIIe sicle.

--Les deux tragdies de _David et Bethsabe_ et de _Baltazard_ sont
devenues excessivement rares. J'ai pu acheter la premire  la vente
du baron Taylor.--Elles se trouvent  la Bibliothque de Caen, Ch 5/4.
_Baltazard_ se morfond, trs peu lu,  la Bibliothque de Vire. Nul
n'est prophte en son pays.

       *       *       *       *       *

La paroisse de Montchauvet a connu un autre cur-pote de la mme
force que l'abb Le Petit.

En 1828, le cur Laumonier fit paratre[17]: _L'oraison funbre ou
complainte sur le renversement d'un trs bel if qui a exist dans le
cimetire de Montchauvet jusqu' l'radication qui en fut faite le 12
janvier 1828_. (Ouf, quel titre!).

  [17] A Vire, chez Adam, imprimeur du roi. L'abb Laumonnier avait
  dguis son nom sous l'anagramme de NUMA LEROI.

Voici quelques couplets de cette complainte:

    Ici vivait depuis mille ans,
    A quelques pas du sanctuaire,
    Athlte contre les autans,
    Un If,... un arbre tutlaire.
    . . . . . . . . . . . . . . . . .

    Il tait l'arbre du pays,
    L'expression n'est pas outre,
    O s'assembloient le plus d'amis,
    D'enfans... de toute la contre.

    Il tait aussi le plus beau
    Qui ft connu du voisinage:
    L s'unissaient prs du tombeau
    L'enfance avec le moyen ge.

    Il aurait pu rester debout:
    C'tait l'avis du commissaire...
    Mille ans n'auraient pas vu le bout
    De sa prsence salutaire.
    . . . . . . . . . . . . . . . . .

    De la demeure funraire
    Il tait le triste ornement.
    Faut-il qu'un dsir de dplaire
    Ait caus son renversement?

    Il me servait de paravent
    Quand j'allais  la sacristie;
    Il me saluait en passant,
    Me protgeant  la sortie.
    . . . . . . . . . . . . . . . . .

La fin couronne l'oeuvre, c'est le cas de le dire:

    Adieu bel arbre, adieu bel If...
    Adieu, ton tronc, ta forte branche;
    En dpit de mon cri plaintif,
    Tu meurs la veille d'un dimanche.

Au haut des cieux, _leur demeure dernire_, (du moins j'aime  le
supposer), les deux curs de Montchauvet, Le Petit et Laumonier,
doivent rimailler de conserve et maudire les mchants critiques, qui
tchent de dcourager ceux qui donnent quelque esprance.


IMPRIMERIE HENRI DELESQUES, A CAEN





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