The Project Gutenberg EBook of Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume
7 / 7), by Paul Thureau-Dangin

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Title: Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 7 / 7)

Author: Paul Thureau-Dangin

Release Date: January 19, 2014 [EBook #44710]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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  HISTOIRE
  DE LA
  MONARCHIE DE JUILLET


  PAR
  PAUL THUREAU-DANGIN


  OUVRAGE COURONN DEUX FOIS PAR L'ACADMIE FRANAISE
  GRAND PRIX GOBERT, 1885 ET 1886


  DEUXIME DITION

  TOME SEPTIME




  PARIS
  LIBRAIRIE PLON
  E. PLON, NOURRIT ET Cie, IMPRIMEURS-DITEURS
  RUE GARANCIRE, 10

  1892

  _Tous droits rservs_




  HISTOIRE
  DE LA
  MONARCHIE DE JUILLET




L'auteur et les diteurs dclarent rserver leurs droits de
traduction et de reproduction  l'tranger.

Ce volume a t dpos au ministre de l'intrieur (section de la
librairie) en avril 1892.




DU MME AUTEUR:


     =Royalistes et Rpublicains.= Essais historiques sur des
     questions de politique contemporaine: I. _La Question de
     Monarchie ou de Rpublique du 9 thermidor au 18 brumaire_; II.
     _L'Extrme Droite et les Royalistes sous la Restauration_; III.
     _Paris capitale sous la Rvolution franaise_. _2e dition._ Un
     volume in-18.

       Prix                                                 4 fr.    


     =Le Parti libral sous la Restauration.= _2e dition._ Un vol,
     in-18.

       Prix                                                 4 fr.    


     =L'glise et l'tat sous la Monarchie de Juillet.= Un vol.
     in-18.

       Prix                                                 4 fr.    


     =Histoire de la Monarchie de Juillet.= Sept volumes in-8.

       Prix de chaque volume                                8 fr.    


(_Couronn deux fois par l'Acadmie franaise, GRAND PRIX GOBERT,
1885 et 1886._)


PARIS. TYPOGRAPHIE E. PLON, NOURRIT ET Cie, RUE GARANCIRE, 8.




HISTOIRE

DE LA

MONARCHIE DE JUILLET




LIVRE VII

LA CHUTE DE LA MONARCHIE

(1847-1848)




CHAPITRE PREMIER

UNE SESSION MALHEUREUSE.

(Mars-aot 1847.)

     I. branlement de la majorit. Les conservateurs progressistes.
     M. Duvergier de Hauranne et sa proposition de rforme
     lectorale. Elle est repousse  une grande majorit. La
     rforme parlementaire est carte  une majorit moins
     forte.--II. Le gouvernement avait-il raison de se refuser
     absolument  toute rforme? Il est accus d'un parti pris
     d'immobilit. Le Roi est pour beaucoup dans cette immobilit.
     Lassitude de M. Duchtel. Il dsire que le ministre cde
     la place  d'autres.--III. checs infligs par la Chambre 
     plusieurs ministres. On reconnat la ncessit de remplacer
     trois d'entre eux. Affaiblissement rsultant de cette crise
     partielle.--IV. La mauvaise rcolte. Dsordres amens par
     la crainte de la disette. Embarras montaires. Trouble jet
     dans les affaires de chemins de fer. Contre-coup sur les
     finances de l'tat. Consquences politiques de ce malaise
     conomique.--V. Projet de M. de Salvandy sur l'enseignement
     secondaire. Son avortement. M. de Montalembert et M. Guizot 
     la Chambre des pairs.--VI. L'apologtique rvolutionnaire. Les
     histoires de MM. Louis Blanc et Michelet. Les _Girondins_ de
     Lamartine. tat d'esprit de l'auteur. Caractre du livre. Effet
     produit par sa publication.--VII. La campagne de corruption.
     Premires rvlations sur l'affaire Cubires. Dnonciations
     de M. de Girardin et dbats qui en rsultent. Vote des
     satisfaits.--VIII. Mise en accusation de MM. Teste, Cubires,
     Pellapra et Parmentier. Le procs. M. Teste convaincu de son
     crime. Condamnation.--IX. Effet produit dans le public par le
     procs Teste. M. Guizot s'explique,  la Chambre des pairs, sur
     l'accusation de corruption.--X. La session finit tristement.
     Gmissement des amis du cabinet. Cause et caractre du mal.


I

La discussion de l'adresse, au dbut de la session de 1847,
avait t, pour le ministre, l'occasion d'un clatant succs.
Non seulement il tait sorti pleinement vainqueur du dbat sur
les mariages espagnols, mais un amendement blmant sa politique
intrieure avait t repouss par 243 voix contre 130, et l'ensemble
de l'adresse adopt par 248 voix contre 84. Depuis 1830, aucun
ministre ne s'tait vu  la tte d'une majorit aussi forte. M.
Guizot, qui, pendant tant d'annes et  travers tant de vicissitudes,
avait travaill  constituer cette majorit, se flattait d'avoir
enfin atteint son but. Au lendemain mme de l'adresse, il crivait 
l'un de ses ambassadeurs: Le parti conservateur existe rellement
dans les Chambres, dans les collges lectoraux, dans le pays. Il
repose sur des intrts puissants, sur les intrts des positions
faites dans notre socit actuelle et qui n'aspirent qu' se
consolider; sur des convictions rflchies, car ces intrts ont
compris que notre politique seule peut les consolider; sur des
passions vives et publiques, suscites par les luttes que cette
politique soutient depuis seize ans. Le parti conservateur est donc
et devient chaque jour davantage un parti d'action et de gouvernement
qui fait ses propres affaires et soutient sa propre politique,
attach  cette politique par amour-propre comme par intrt[1].

[Note 1: Lettre  M. de Flahault, du 24 fvrier 1847. (_Documents
indits._)]

 peine M. Guizot avait-il eu le temps de se fliciter de ces
rsultats qu'un incident se produisait, bien de nature  faire
douter de l'existence ou tout au moins de la solidit de sa majorit.
Le 22 mars 1847, la Chambre avait  lire un vice-prsident: il
s'agissait de remplacer M. Hbert qui venait d'tre appel aux
fonctions de garde des sceaux, vacantes par la mort de M. Martin du
Nord. Le candidat du ministre tait M. Duprat. Aprs deux tours
de scrutin dans lesquels une partie des voix conservatrices se
dtournrent sur M. de Belleyme, M. Lon de Malleville, candidat de
l'opposition, l'emporta par 179 voix contre 178. Adversaire acharn
du cabinet, il s'tait fait,  la tribune, une sorte de spcialit
des accusations de corruption; plusieurs fois dj, il avait eu  ce
propos des prises avec M. Duchtel; nagure, dans la discussion de
l'adresse, il avait t l'un des trois signataires de l'amendement
sur la politique intrieure, amendement repouss  une forte majorit.

Cette nomination inattendue souleva un cri de triomphe dans la
gauche, tandis que les partisans du cabinet taient dans une sorte
de stupeur. Le dpit des amis personnels de M. de Belleyme tait
pour quelque chose dans ce soudain revirement; il ne suffisait pas 
l'expliquer. Dans la majorit conservatrice, issue des lections de
1846, la proportion des dputs nouveaux tait beaucoup plus grande
que de coutume; plusieurs, parmi eux, jeunes, ambitieux, n'avaient
nul got  venir prendre rang  la queue des anciens, comme des
conscrits incorpors dans une arme dj organise; loin de se faire
solidaires de tous les partis pris, de tous les ressentiments, de
toutes les responsabilits de l'ancienne politique conservatrice,
ils rvaient de la modifier, de lui imprimer leur marque, de lui
donner quelque chose de plus entreprenant, de plus novateur. Ils
s'appelaient eux-mmes des conservateurs progressistes. L'un
d'eux, le marquis de Castellane, avait annonc, ds la discussion
de l'adresse, l'entre en scne de la fraction plus jeune du
parti conservateur, qui, disait-il, apportait la fidlit des
anciens combattants, sans la passion des anciennes luttes, et il
la montrait, se faisant un devoir de rclamer des rformes. Ce
que seraient ces rformes, les progressistes ne le savaient pas
bien encore; pour le moment, ils voulaient surtout faire comprendre
au gouvernement la ncessit de compter avec eux. Une lection de
vice-prsident, qui n'engageait qu'une question de personne, leur
avait paru une occasion favorable pour donner un avertissement de ce
genre. Aussi bien l'entre dans le cabinet de M. Hbert, qui, comme
dput et procureur gnral, personnifiait l'ancienne politique
en ce qu'elle avait de plus rsistant[2], n'tait pas plus pour
satisfaire leurs vellits novatrices, que le mot d'ordre donn par
le ministre, dans une lection de vice-prsident, ne convenait 
leurs prtentions d'indpendance.

[Note 2: Sur les circonstances dans lesquelles M. Hbert avait t
nomm procureur gnral, voir plus haut, t. V, p. 12.]

Cette attitude d'une partie de la majorit tait d'autant plus
remarque, que la mme dissidence se manifestait, beaucoup plus
tranche, hors du Parlement. La _Presse_ tait depuis longtemps
l'un des organes, sinon les plus considrs, du moins les plus
rpandus et les plus bruyants du parti conservateur; avec le
_Journal des Dbats_, qu'elle jalousait, elle faisait mulation
de zle ministriel, d'ardeur agressive contre l'opposition. Au
commencement de 1847, le propritaire de ce journal, M. mile de
Girardin, s'tant vu refuser par le gouvernement certaines faveurs,
notamment un titre de pair pour le gnral de Girardin dont il
passait pour tre le fils naturel, la _Presse_ devint peu  peu
maussade, menaante, ouvertement hostile. Son grief apparent tait
la rsistance du cabinet aux rformes, principalement aux rformes
conomiques. Ds qu'elle entrevit dans la majorit des ferments de
scission, elle s'appliqua  les dvelopper,  les envenimer, se
faisant le champion des dissidents, dpassant souvent de beaucoup
leur pense, mais, par ce moyen, se flattant de les compromettre et
de les entraner. Sans doute, le rdacteur en chef de la _Presse_
n'avait pas grande autorit morale; chacun devinait les dessous de
son volution, et quand le _Journal des Dbats_ voulait mortifier et
intimider les conservateurs en vellit d'indpendance, il affectait
de croire que M. de Girardin tait leur chef. Mais ce n'en tait
pas moins un polmiste actif, plein de ressources, en possession
d'un instrument puissant de publicit, ayant l'oreille d'une partie
de la bourgeoisie et,  tous ces titres, capable de faire beaucoup
de mal  ceux qu'il attaquait. Le cabinet avait dj assez peu de
dfenseurs parmi les journaux, pour qu'il ne ft pas indiffrent
d'en voir passer un au camp adverse. Contre toutes les feuilles de
centre gauche, de gauche, de droite royaliste, il n'avait plus gure
 son service que le _Journal des Dbats_, qui, malgr sa rdaction
et sa clientle d'lite, ne pouvait faire tte, seul,  toute une
arme. Les statisticiens valuaient  vingt mille le chiffre des
abonns de la presse ministrielle, contre cent cinquante mille
qu'ils attribuaient  la presse opposante[3]. Une telle ingalit
tait un danger grave, surtout dans une socit o les rvolutions
avaient dtruit ou amoindri plusieurs des forces traditionnelles qui
servent d'ordinaire de point d'appui aux gouvernements. L'existence
d'une majorit parlementaire, issue d'un suffrage restreint, n'tait
pas une compensation suffisante, et d'ailleurs qu'arriverait-il, si,
comme l'lection de M. de Malleville pouvait le faire craindre, cette
majorit venait  tre branle?

[Note 3: C'est le chiffre que rptera M. de Forcade en 1849.]

Le gouvernement devait tre impatient de savoir exactement quelle
tait l'tendue de cet branlement. Y avait-il dislocation
dfinitive, formation d'un nouveau tiers parti, ou n'tait-ce qu'un
accident passager et rparable? Une occasion s'offrait  lui de
mettre les conservateurs  l'preuve: immdiatement aprs l'lection
de son vice-prsident, la Chambre avait  discuter un projet de
rforme lectorale.

Trop de bruit devait se faire, avant peu, autour de cette rforme,
pour qu'il n'importe pas d'en rappeler les antcdents et d'indiquer
ce qui la mettait ds lors plus en vue. On n'a pas oubli comment,
en 1840, sous le ministre de M. Thiers, les radicaux avaient tent,
sans grand succs, il est vrai, de faire de l'agitation autour de la
rforme lectorale[4]. Sous le ministre du 29 octobre,  la veille
des lections gnrales de 1842, la question fut reprise, cette fois
non plus seulement par les radicaux, mais au nom de tous les groupes
de gauche; une proposition dpose par M. Ducos, appuye par MM.
Dufaure et de Lamartine, combattue par M. Guizot, fut carte  41
voix de majorit[5]. Pendant la lgislature suivante, de 1842  1846,
 peine trouve-t-on  signaler, en 1845, la proposition faite par un
dput d'autorit fort mdiocre, M. Crmieux; elle fut rejete aprs
un dbat sans importance. Dans la session de 1846, aux approches de
nouvelles lections gnrales, c'et t le moment de poursuivre
une telle rforme, si on l'avait crue mre; mais l'opposition tait
alors absorbe par d'autres questions, notamment par la politique
trangre; se croyant, chaque jour, sur le point de dtacher une
partie de la majorit ministrielle, elle ne songeait pas  se
plaindre du mode de suffrage qui lui laissait de telles esprances.
Tout changea avec les lections de 1846. En face d'une majorit
ministrielle de plus de cent voix, ne croyant plus avoir rien 
attendre de la Chambre, les adversaires du cabinet s'en prirent au
systme lectoral qui venait de leur tre si dfavorable.  les
entendre, s'ils avaient t battus, ce n'tait pas que l'opinion
leur ft contraire, c'tait que le mode de scrutin ne permettait
pas  l'opinion de se manifester librement et sincrement. Ainsi se
trouvrent-ils conduits, moins par une impulsion venue du pays, que
par le dpit de leur impuissance parlementaire,  attribuer  la
question de la rforme lectorale une importance qu'elle n'avait pas
encore eue.

[Note 4: Voir plus haut, t. IV, ch. II,  IX.]

[Note 5: Voir plus haut, t. V, ch. I,  IX.]

Ds le mois d'aot 1846, dans une runion du centre gauche, M.
Thiers, jusqu'alors mal dispos pour cette rforme, et qui plus
d'une fois avait laiss voir qu'elle tait,  ses yeux, une
niaiserie, et une niaiserie dangereuse, se pronona ouvertement
pour que la question ft souleve; il offrit mme, aux acclamations
des assistants, agrablement surpris, d'en prendre l'initiative.
M. Duvergier de Hauranne, charg de l'aider dans l'laboration du
projet, y travailla activement pendant les vacances parlementaires;
aux approches de la session de 1847, il tait en mesure de
communiquer aux chefs de la gauche et du centre gauche les rsultats
de cette tude prliminaire. Mais, pendant ce temps, M. Thiers,
ayant cru trouver dans les mariages espagnols un terrain d'attaque
qu'il jugeait plus favorable et qui convenait mieux  ses habitudes,
avait t repris de ses rpugnances contre la rforme lectorale. Il
trouva  redire  tout ce qui tait propos;  peine admettait-il
l'augmentation du nombre des dputs; d'accrotre le nombre des
lecteurs, il ne voulait pas entendre parler. On lui rpondit de
la gauche et du centre gauche que la proposition tait annonce,
attendue, et que l'abandonner serait abdiquer aux mains du cabinet.
Plusieurs des opposants, d'ailleurs, ne jugeaient pas que les
mariages espagnols offrissent un moyen d'attaque bien avantageux,
et ils tenaient beaucoup  ne pas mettre tout leur enjeu sur cette
unique carte. Demeur seul de son avis, M. Thiers ne put le faire
prvaloir; il en conut une vive humeur contre ses allis, qu'il
ne mnagea pas dans ses propos. Naturellement, il ne fallait plus
compter sur lui pour prsenter le projet. M. Duvergier de Hauranne
s'en chargea  sa place et se donna  cette tche, avec son
ardeur accoutume. Ds le milieu de janvier 1847, il publiait une
longue brochure, presque un livre, sous ce titre: _De la Rforme
parlementaire et de la Rforme lectorale_. Il ne se bornait pas
 y traiter la question spciale, dans tous ses dtails, avec une
nettet incisive. Craignant qu'elle ne suffit pas  chauffer le
public, il avait soin de la rattacher  un grief plus gnral,
celui qui avait servi  faire la rvolution de 1830 et la coalition
de 1839: il dnonait les entreprises du pouvoir personnel. Le
gouvernement reprsentatif est en pril, s'criait-il au commencement
de sa brochure; ce n'est point, comme en 1830, la violence qui le
menace, c'est la corruption qui le mine. Dans toute la suite de
son crit, il en revenait toujours  accuser le pouvoir royal de
dtruire le pouvoir parlementaire et de faire prvaloir toutes les
ides, toutes les habitudes des gouvernements despotiques. Reste
 savoir, ajoutait-il, s'il convient  la France de se prosterner,
en 1847, devant le principe qu'elle a vaincu en 1830. Sans doute il
reconnaissait qu'on ne pouvait toucher  ces redoutables questions,
sans provoquer des frmissements et des colres; mais,  son avis,
il et t lche de s'en laisser effrayer ou troubler. La brochure
de M. Duvergier de Hauranne fut un signal pour la presse opposante,
qui, ainsi munie d'arguments, commena sur ce sujet une polmique
assez vive. Enfin, le 6 mars, quand on crut l'opinion suffisamment
prpare, le projet fut dpos: il comportait l'abaissement du
cens  100 francs et l'adjonction des capacits, c'est--dire
environ deux cent mille lecteurs de plus; en outre, le nombre
des dputs tait port de quatre cent cinquante-neuf  cinq cent
trente-huit. Le changement ainsi propos tait vraiment peu de
chose, et il y avait une sorte de disproportion entre les arguments
employs et les conclusions auxquelles on aboutissait. C'est qu'au
fond, le centre gauche et mme la gauche ne redoutaient pas moins
que la majorit conservatrice une extension considrable du droit
de suffrage. Quelques mois auparavant, M. Odilon Barrot, causant
avec M. Cobden qui s'tonnait qu'on s'agitt tant pour demander
si peu, dclarait que l'adjonction de deux cent mille lecteurs
lui suffirait largement: il ne jugeait pas la masse du peuple mre
pour exercer un droit de vote, et ne voyait de scurit, pour le
gouvernement constitutionnel, que dans un suffrage trs restreint[6].
Le gouvernement n'hsita pas  combattre le projet de M. Duvergier
de Hauranne, comme il avait combattu les projets prsents
prcdemment sur le mme sujet. Il essaya mme d'carter tout dbat,
en obtenant des bureaux qu'ils n'autorisassent pas la lecture
de la proposition[7]. Il allait trop loin. Sur neuf bureaux, trois
refusrent de le suivre jusque-l: il n'en fallait pas plus pour que
la question de prise en considration ft porte devant la Chambre.

[Note 6: JOHN MORLEY, _The Life of Richard Cobden_, t. I, p. 417.]

[Note 7: Le _Journal des Dbats_ fit vivement campagne dans ce sens.
La proposition n'est pas srieuse, dclarait-il. Toute la question
est de savoir si la majorit se prtera chrtiennement  entendre les
injures qu'on veut lui dire. Nous ne croyons pas, quant  nous, qu'il
soit ncessaire de pousser la mansutude jusque-l.]

C'tait cette discussion qui se trouvait  l'ordre du jour, le 23
mars 1847, au lendemain de l'lection du vice-prsident. Le public
l'attendait avec une curiosit anxieuse, non  cause du fond de la
question, auquel, en dpit des efforts de l'opposition, il demeurait
toujours assez indiffrent, mais  raison du doute que la nomination
de M. Lon de Malleville avait fait natre sur les dispositions de
la majorit.  dfaut de M. Thiers, dont le silence fut remarqu,
de nombreux orateurs soutinrent la proposition, entre autres MM.
Duvergier de Hauranne, Billault, de Beaumont, Odilon Barrot. Ils
allgurent les vices du systme lectoral, l'troitesse de sa base,
ses injustes exclusions, ses ingalits draisonnables, la facilit
qu'il offrait  la corruption; ils montrrent cette corruption
devenue gnrale et annulant de fait le gouvernement reprsentatif;
enfin, ils reprochrent au gouvernement sa strilit, son inertie, et
le mirent en demeure d'accomplir les progrs annoncs nagure par M.
Guizot dans le discours de Lisieux. Suivant sa coutume, M. Duchtel,
dans sa rponse, dveloppa de prfrence les raisons pratiques: il
insista sur ce que rien n'indiquait, dans le pays, un dsir de cette
rforme, et sur ce qu'une loi de ce genre ne pouvait tre adopte
qu' la veille d'lections gnrales. M. Guizot prit les choses de
plus haut. Il exposa doctrinalement les avantages du systme qui,
au lieu de placer le droit lectoral dans le nombre, le plaait
dans la capacit politique. Rencontrait-il, au cours de ses
dveloppements, le suffrage universel, il l'cartait avec un ddain
superbe;  M. Garnier-Pags, qui lui criait: Son jour viendra, il
rpondait: Il n'y a pas de jour pour le suffrage universel;... la
question ne mrite pas que je me dtourne, en ce moment, de celle qui
nous occupe. Plus loin, s'adressant  ceux qui l'accusaient de ne
vouloir d'aucun progrs, il dissertait loquemment sur les conditions
du vrai progrs, qui n'tait pas seulement un changement; il
rappelait que, dans un rgime de libert o toutes les ides,
toutes les ambitions sont en mouvement, o l'on demande trop, o
l'on veut avoir trop vite, o l'on pousse trop fort, la mission du
gouvernement tait de marcher lentement, mrement, de maintenir, de
contenir. Cet ordre d'ides le conduisait naturellement  s'occuper
de ceux des conservateurs qui se disaient progressistes. La grosse
question du dbat n'tait-elle pas de savoir comment ils voteraient?
De la gauche, on leur avait fait plus d'une invite. Les paroles que
leur adressa M. Guizot furent moins une prire qu'une leon, moins
une caresse qu'une rprimande. Il railla ces dputs qui voulaient
agir tout de suite,  l'entre de cette lgislature, avant de la
bien connatre, avant de bien connatre leurs collgues, avant de
bien connatre le gouvernement prs duquel ils agissaient, avant
de se bien connatre peut-tre eux-mmes; il leur rappela que,
d'ordinaire, les tiers partis ne tournaient pas  l'utilit du
pays,  la considration et  la force de ceux qui les composaient;
puis il les mit en demeure, ou de rester avec le gouvernement et de
marcher avec lui, ou de passer dans les rangs de l'opposition. Il
professait, quant  lui, qu'il valait mieux, pour le pays et pour le
cabinet, maintenir fermement cette politique avec une majorit moins
forte, que l'affaiblir pour conserver une majorit plus nombreuse.
Ce langage tait, par plus d'un ct, mortifiant pour ceux auxquels
il tait adress, mais il leur en imposa. M. de Castellane, tout en
se plaignant avec amertume de l'espce de dfi que le ministre
avait port  certains membres, dclara que ses amis repousseraient
la prise en considration. La rforme lectorale fut carte par 252
voix contre 154. Jamais elle n'avait eu contre elle une aussi forte
majorit.

Le jour mme o la Chambre se prononait ainsi contre la rforme
lectorale, le 26 mars 1847, M. de Rmusat dposait une proposition
de rforme parlementaire. C'tait, pour le ministre, un second
dfil  franchir, plus difficile que le prcdent. La rforme
parlementaire, qui tendait  exclure de la Chambre la plupart des
fonctionnaires, n'avait pas t propose moins de dix-sept fois
depuis 1830; elle rpondait  un mouvement d'opinion plus srieux
et  un besoin plus rel que la rforme lectorale; on ne pouvait
nier qu'il n'y et l des abus qui, chaque jour, fournissaient
davantage matire aux critiques de l'opposition[8]. La discussion
sur la prise en considration s'ouvrit le 19 avril. M. de Rmusat
dfendit son projet avec habilet.  dfaut de M. Guizot, qui garda
le silence, M. Duchtel et M. Hbert insistrent, au nom du cabinet,
sur l'impossibilit de voter, ds le dbut d'une lgislature, une
proposition qui obligerait  de nouvelles lections, ou mettrait
en suspicion une Chambre appele  siger encore pendant cinq
ans. Les conservateurs progressistes allaient-ils tre, dans ce
dbat, aussi dociles et aussi timides que dans l'autre? M. Billault
s'effora de piquer leur amour-propre par un mlange assez adroit de
caresses et d'pigrammes. Sur cet appel direct, M. de Castellane,
toujours dispos  se mettre en avant, prit la parole. Tout le
monde reconnat, dit-il, qu'il y a quelque chose  faire, mme M.
le ministre de l'intrieur qui regarde la question comme une simple
question de limites. Si c'est une question de limites, qu'on nous
dise donc,  nous qui voulons srieusement faire quelque chose, ce
qu'on veut faire, quand et comment on le voudra!... Y a-t-il une
poque prcise de la lgislature actuelle o le ministre voudra
faire quelque chose? Encore une fois, qu'il nous le dise! Tous les
yeux se tournrent vers le banc des ministres: M. Guizot fit un
geste ngatif. Le ministre me dit non, reprit M. de Castellane;
je le savais d'avance, mais j'ai d lui en faire la demande une
dernire fois. Eh bien donc, le ministre repoussant toute rforme
au fond, en principe, nous croyons, nous, qu'il y a opportunit 
voter tout  l'heure la prise en considration de la proposition de
M. de Rmusat. Cette fois, la scission tait ouverte. Au vote, le
ministre n'en conserva pas moins la majorit; mais cette majorit
fut assez notablement rduite: elle avait t de 98 voix sur la
rforme lectorale; elle ne fut plus que de 49.

[Note 8: Voir ce qui a t dj dit des arguments invoqus pour ou
contre cette rforme, t. IV, ch. II,  VI.]

Du ct du gouvernement, on affecta de ne pas s'mouvoir de cette
diminution, et de voir l, pour la majorit, moins un affaiblissement
qu'un dbarras. Le _Journal des Dbats_ disait, avec une ironie plus
hautaine que prudente: Les prtendus Christophe Colomb du parti
conservateur, qui sont las de ce vieux monde et vont  la recherche
du nouveau, ont librement donn cours  leur fantaisie; mais ils ont
pu voir que le ministre et cette pauvre majorit arrire taient
parfaitement en tat de se passer d'eux... Puisqu'ils veulent courir
les aventures, il faut esprer qu'ils en rapporteront quelque
exprience. Il n'y a rien de tel que les voyages pour former la
jeunesse. Il ajoutait, quelques jours plus tard: Qu'ils aillent
dans l'opposition!... Nous ne leur reprocherons qu'une chose, c'est
d'y aller trop tard. Ils auraient d s'apercevoir plus tt qu'il y a
et qu'il y aura toujours un abme entre le parti faiseur et le parti
conservateur. Ces derniers mots s'adressaient plus particulirement
 M. de Girardin, qui demandait, dans la _Presse_, que le pouvoir
passt des _parleurs_ aux _hommes d'affaires_.


II

Les considrations par lesquelles les ministres avaient combattu la
double rforme lectorale et parlementaire, semblaient, par beaucoup
de cts, parfaitement raisonnables. Nanmoins,  voir comment les
choses devaient tourner, on se prend  douter de l'opportunit de
la rsistance, si justifie que celle-ci part sur le moment. En ce
qui touche notamment la prsence des fonctionnaires dans la Chambre,
qu'et-on compromis en s'engageant  rsoudre cette question avant
la fin de la lgislature? C'et t rpondre au sentiment de la
majorit elle-mme; car, parmi les dputs qui avaient repouss par
discipline la proposition de M. de Rmusat, la plupart n'hsitaient
pas  reconnatre que, sur ce point, il y avait quelque chose 
faire[9]. Sans doute, il n'en tait pas de mme de l'extension
du droit de suffrage, qui soulevait beaucoup plus d'objections,
ne ft-ce que celle qui tait tire de l'indiffrence manifeste
du public. Toutefois, que penser de la valeur de cette dernire
objection, quand on voit, dix mois aprs, l'tat des esprits devenir
tel que, de l'aveu du mme M. Guizot, cette rforme ne pourra plus
tre vite? Au lieu de s'exposer ainsi  la subir plus tard en
vaincu, n'et-il pas t plus habile de s'en saisir tout de suite,
avant que les partis y eussent donn une importance factice, et de
tenter de l'accomplir quand on pouvait encore la limiter, en rester
le matre et en recueillir l'avantage? Dans ces conditions, le
corps lectoral n'aurait pas t gravement modifi, et puis, quels
qu'eussent t les inconvnients d'une concession, ils auraient t
difficilement comparables aux dangers que la rsistance devait si
rapidement faire natre.

[Note 9: M. de Viel-Castel crivait sur son journal intime,  la
date du 25 avril 1847: Lorsqu'on s'entretient en particulier
avec les conservateurs les plus prononcs,  peine en trouve-t-on
qui ne conviennent qu'il est urgent d'apporter une barrire 
l'envahissement progressif des fonctions publiques par les dputs.
Seulement ils varient sur les mesures  prendre. (_Documents
indits._)]

Cependant, si le gouvernement se refusait absolument  entendre
parler d'aucune des deux rformes, il aurait peut-tre eu un moyen
de les repousser sans trop de pril: c'et t de mettre en avant
quelque autre projet qui ft diversion aux manoeuvres des partis
hostiles, occupt l'opinion, et amust cette imagination populaire
que le pouvoir, en France surtout, ne laisse jamais impunment
sans aliment. La chose, il est vrai, tait malaise. On se butait
au dilemme que j'ai dj plusieurs fois indiqu: d'une part, il
semblait ncessaire d'avoir gard  ce got maladif du changement
que nos rvolutions avaient veill dans l'esprit public; d'autre
part, ces mmes rvolutions avaient tant branl la socit, qu'on
avait peine  imaginer un changement qui ft sans pril. Quelque
difficile que ft ce problme, c'tait la tche du gouvernement de
tenter de le rsoudre. En 1847, moins qu' toute autre poque, il
pouvait s'y drober: il se trouvait en face d'une Chambre nouvelle,
et qui, comme telle, devait tre particulirement dsireuse de
faire du nouveau; il avait  contenter une majorit qui, se sentant
assure de sa prpondrance numrique, cessant d'avoir  combattre
journellement pour son existence, n'tait plus dispose  considrer
sa besogne comme accomplie, quand elle avait repouss les attaques
et maintenu le _statu quo_. Ce que pourrait tre l'oeuvre  laquelle
elle rvait d'attacher son nom, elle et t fort embarrasse de le
prciser; mais elle tait toute prte  s'en prendre au ministre,
s'il ne la lui faisait pas accomplir. _A priori_ mme et par le
seul fait de son grand ge, ce ministre vieux de plus de six ans
tait suspect, aux yeux de cette Chambre ne d'hier, d'avoir trop le
got de l'immobilit et le besoin du repos. Un moment, au lendemain
des lections du 1er aot 1846, on avait pu croire que M. Guizot
se rendait compte de ce que l'opinion attendait de lui; il avait
paru comprendre que, si sa grande victoire lectorale pouvait tre
interprte comme une approbation du pass, elle lui crait pour
l'avenir des devoirs nouveaux; que le programme de rsistance un
peu ngative qui, depuis Casimir Prier, avait suffi aux jours de
pril, ne suffisait plus dans la scurit du succs; qu'il fallait
rajeunir la vieille politique conservatrice. C'est alors que, le
2 aot 1846, en s'adressant  ses lecteurs de Lisieux, il avait
annonc solennellement que, dsormais, rassur sur la paix extrieure
et l'ordre intrieur, il serait en mesure de donner satisfaction
au dsir de mouvement et de rforme. Toutes les politiques vous
promettent le progrs, avait-il dit dans une phrase devenue aussitt
clbre; la politique conservatrice seule vous le donnera[10].
Mais quelques semaines ne s'taient pas coules que les mariages
espagnols venaient donner une tout autre direction  sa pense.
L'affaire avait t tout de suite assez complique, avait exig
assez d'efforts pour absorber toute son attention. Convaincu que ce
qui suffisait  l'occuper et  le satisfaire suffisait galement 
occuper et  satisfaire l'opinion, il n'avait plus jug ncessaire
de prparer d'autre objet  l'activit parlementaire de la nouvelle
Chambre. C'est ainsi qu'au dbut de la session de 1847, en dehors
des questions trangres, aucun projet considrable et de nature 
intresser l'opinion ne s'tait trouv prt  tre dpos par le
gouvernement.

[Note 10: Voir plus haut, t. V, p. 29 et 30.]

Cette abstention,  laquelle s'tait ajout bientt le _veto_
oppos par le ministre aux deux propositions de rforme, avait t
interprte comme un parti pris d'inaction. De l, dans la majorit,
une surprise, une dception et bientt un mcontentement, qui ne se
manifestaient pas seulement par quelques dfections, mais aussi par
l'tat d'esprit de ceux dont le vote n'avait pas failli. Au coeur
mme du parti conservateur, divers symptmes trahissaient le doute,
l'esprit de critique, les tentations d'indiscipline, la lassitude
des vieilles luttes, le dsir vague de quelque chose de nouveau. Ces
sentiments, qui clataient sans mnagement dans les conversations de
couloirs, arrivaient parfois jusqu' la tribune. Tel fut un incident
qui se produisit, le 27 avril 1847, au cours de la discussion des
fonds secrets. L'auteur en fut un dput, nagure ardent ministriel,
M. Desmousseaux de Givr. Amen  se demander pourquoi la majorit
de cent voix, issue des lections de 1846, paraissait sur le point
de se diviser, il proclama que le mal venait de l'inertie du
gouvernement, et il montra les ministres rpondant sur toutes les
questions: Rien, rien, rien! Aussitt rpercuts, grossis par
les journaux opposants, ces mots: _Rien, rien, rien!_ eurent un
retentissement norme. On affectait d'y voir le rsum exact de la
situation. Jamais, quand il dfendait le ministre, M. Desmousseaux
de Givr n'avait ainsi occup le public. La _Presse_ inscrivit les
trois mots en tte de ses colonnes,  la place o nagure elle avait
mis, comme pigraphe, la promesse de progrs faite par M. Guizot
dans son discours de Lisieux. Le _Journal des Dbats_ ne contribuait
pas  calmer la polmique, quand il rpliquait sur le mme ton: Le
parti conservateur,  son tour, n'a que trois mots  rpondre aux
faiseurs utopistes: Rien, rien, rien! vous n'obtiendrez rien.

L'immobilit qu'on reprochait  la politique du gouvernement n'tait
pas imputable seulement au cabinet. Le Roi y avait plus de part
encore, et souvent c'tait lui qui l'imposait  ses ministres.
Il avait alors soixante-quatorze ans. Son intelligence, bien que
toujours suprieure, se ressentait du poids de l'ge. Cette charge,
venant s'ajouter  celle d'un rgne dj long et toujours laborieux
et difficile, avait amen chez lui quelque fatigue et quelque
affaiblissement: de l, sa crainte du mouvement et du changement. Il
tchait de se persuader que la France, ayant, elle aussi, travers
beaucoup de vicissitudes, devait avoir le mme got. Il oubliait
que le pays n'avait pas vieilli avec lui, qu'il se rajeunissait
incessamment par l'avnement de gnrations nouvelles, oublieuses
des dceptions passes, ouvertes aux esprances, aux illusions,
impatientes d'agir  leur tour. Des malentendus de ce genre se
produisent quelquefois entre vieillards et jeunes gens. En outre,
Louis-Philippe tait d'autant plus port  carter ou  ajourner les
problmes sociaux et politiques soulevs autour de lui, que moins
que jamais il croyait possible d'y trouver une heureuse solution.
Son exprience, en s'allongeant, avait encore accru la part de
scepticisme et de dsenchantement qui de tout temps s'tait mle 
sa sagesse. Ses propos, qu'il n'avait pas, on le sait, l'habitude
de beaucoup mesurer, semblaient parfois d'un homme dcourag qui se
sentait li  une tche impossible. Tenez, disait-il un jour  M.
Guizot qui lui tmoignait son habituel optimisme, je souhaite de
tout mon coeur que vous ayez raison; mais ne vous y trompez pas:
un gouvernement libral en face des traditions absolutistes et
de l'esprit rvolutionnaire, c'est bien difficile; il y faut des
conservateurs libraux, et il ne s'en fait pas assez. Vous tes les
derniers des Romains. Un autre jour, il s'criait, en se prenant
la tte dans les mains: Quelle confusion! quel gchis! Une machine
toujours prs de se dtraquer! Dans quel triste temps nous avons
t destins  vivre[11]! L'ge avait eu sur Louis-Philippe un
autre effet: il augmentait chez lui, en mme temps que la dfiance
des choses, la confiance en soi. Cette confiance, que lui avaient
justement donne tant de difficults surmontes, menaait de tourner
en une obstination irritable et imprieuse qui tenait de la snilit.
Admettait-il quelqu'un  lui parler, il n'coutait gure que ce
qui rentrait dans ses ides; la contradiction l'impatientait sans
l'avertir. Il oubliait que le premier avantage de l'irresponsabilit
royale dans le rgime constitutionnel est que le souverain peut,
sans se diminuer, se prter  des politiques diverses, gouverner
avec des ministres de nuances opposes, et il menaait, pour le cas
o l'on prtendrait modifier ce que, depuis longtemps, il appelait
assez imprudemment son systme, de se retirer au chteau d'Eu et
de remettre le gouvernement  la rgence. Ceux qui approchaient le
Roi taient pniblement surpris de voir qu' la fin de 1846 et au
commencement de 1847, il faisait souvent allusion  cette abdication
possible. Le plus fcheux tait que ces boutades ne restaient pas
renfermes dans les Tuileries, et qu'il en arrivait quelque cho
dans les couloirs du palais Bourbon. Commentes sans bienveillance,
elles n'augmentaient pas le crdit parlementaire du cabinet, qu'on
semblait ds lors fond  accuser d'tre l'instrument trop docile du
pouvoir personnel. Et surtout elles compromettaient le souverain,
le rendaient responsable d'une politique peu populaire, et, par
l'ventualit mme qu'elles faisaient entrevoir, accoutumaient les
esprits  rver d'autre chose que d'une simple crise ministrielle.

[Note 11: _Mmoires de M. Guizot_, t. VIII, p. 91.]

L'espce d'inertie dont le gouvernement semblait alors si trangement
affect avait encore une autre forme. Ce qui manquait  la majorit,
ce n'tait pas seulement la grande impulsion politique qu'il et
appartenu au Roi et  M. Guizot de donner, c'taient aussi les soins
de tous les jours. Cette partie de l'oeuvre ministrielle, la plus
modeste, mais non la moins utile sous un rgime parlementaire, avait
t jusqu'alors accomplie avec beaucoup d'habilet par M. Duchtel.
Sans cesse attentif aux dispositions gnrales de la Chambre et aux
dispositions particulires de chaque dput, soigneux des hommes
autant que des choses, le ministre de l'intrieur avait su faire,
avec adresse et tact, sans ddain des petites prcautions et des
petits moyens, ce qui tait ncessaire pour raffermir les fidlits
douteuses, calmer les susceptibilits, dsintresser les ambitions,
prvenir les caprices, maintenir l'harmonie et la discipline. Le tour
pratique et la nettet judicieuse de son esprit, la sret de son
commerce, la facilit de son abord, la distinction de ses manires,
et jusqu'au prestige de sa grande fortune, tout chez lui convenait
 ce rle. Telle avait t son action qu'aux yeux de plusieurs,
l'arme ministrielle lui appartenait plus qu' M. Guizot. Aprs
les lections de 1846, en face d'une majorit accrue d'lments si
divers, il tait plus ncessaire encore que M. Duchtel continut
son travail: on l'avait entendu dire alors: Nous avons cent
conservateurs nouveaux; il nous faudra trois mois pour les former.
Et cependant, quand arriva la session de 1847, il ne se montra pas
press de s'occuper de cette formation. Une sorte d'indolence,
qui tait du reste le fond de sa nature, semblait avoir remplac sa
vigilance et son activit d'autrefois.  peine le voyait-on  la
Chambre, et, coup sur coup, il prit des congs pour cause de maladie.

Sa maladie tait relle et se manifestait par des accs de fivre
rpts. Mais n'y avait-il pas l aussi une fatigue plus politique
encore que physique, et comme une vellit de distinguer sa fortune
personnelle de celle du cabinet? On l'a beaucoup dit alors. On
prtendait que M. Duchtel, gn de l'impopularit et jaloux de
la prpondrance de M. Guizot, mditait de le supplanter et de
former, sans lui, un autre ministre conservateur, moins provocant
dans l'ordre des doctrines, quoique aussi rassurant pour les
intrts; plus terne, mais plus solide, faisant en mme temps moins
de bruit oratoire et plus d'affaires. Qu'autour du ministre de
l'intrieur on ait caress quelque rve de ce genre, c'est possible
et mme probable; que le ministre personnellement se soit arrt
 un semblable projet, rien ne le prouve. Il est  remarquer, au
contraire, que le principal intress, M. Guizot, a rendu aprs coup
un hommage clatant  la fidlit de son collgue[12]. Seulement,
ce qui est incontestable, c'est que, depuis quelque temps, M.
Duchtel estimait que le ministre, us par sa dure mme, ferait
bien de cder la place  des hommes nouveaux. Dj,  la veille de
la session de 1845, on avait vu poindre chez lui cette ide[13].
Il y tait revenu depuis, notamment  la fin de 1846, sous le coup
d'un vif mcontentement personnel: pour cause ou sous prtexte
d'urgence, la dcision relative au mariage du duc de Montpensier
avait t prise entre le Roi, la Reine et M. Guizot, sans consulter
les autres membres du cabinet; fort bless du procd, M. Duchtel
en fut d'autant plus port  voir d'un oeil peu favorable la
dcision ainsi prise[14]; pendant quelques jours, il fut  peu prs
rsolu  porter au Roi sa dmission, qui et forcment entran la
dislocation du cabinet tout entier; il y tait pouss par des hommes
considrables dont il suivait volontiers les avis, entre autres par
le chancelier Pasquier, peu favorable, il est vrai,  M. Guizot; la
rflexion le fit reculer: il ne voulut ni causer une telle joie 
l'opposition, ni se faire souponner par les conservateurs d'obir 
une susceptibilit mesquine. Un peu plus tard, lors de l'lection de
M. de Malleville comme vice-prsident, il laissa voir encore quelque
vellit de retraite, sans y insister beaucoup. En somme, il restait
 son poste, toujours correct et loyal, mais triste, inquiet, un peu
boudeur, ayant peu de coeur  sa besogne, et guettant l'occasion
d'une retraite toujours dsire.

[Note 12: M. Guizot s'est exprim en ces termes, sur la tombe de
M. Duchtel: ... En mme temps qu'il faisait preuve de ces rares
qualits de l'esprit, il dployait la grande qualit du caractre; il
tait un parfait homme d'honneur, dans l'acception la plus stricte
et la plus leve du mot, constamment fidle  ses opinions,  sa
cause,  ses amis, malgr les dissentiments particuliers qui naissent
quelquefois, entre amis, dans la vie politique.]

[Note 13: Voir plus haut, t. V, p. 433, 434.]

[Note 14: C'est jouer gros jeu pour peu de chose, disait M. Duchtel
dans son intimit; c'est sacrifier  des satisfactions de famille
et  un clat apparent les srieux intrts du pays... Se brouiller
avec l'Angleterre,  moins que l'honneur de la France ne le commande
imprieusement, jamais il n'y faut consentir, et aujourd'hui moins
que jamais. N'avons-nous pas assez de nos rvolutionnaires, sans nous
mettre encore sur les bras tous ceux qu'elle peut lancer dans toutes
les parties du monde? (Notice sur M. Duchtel par M. Vitet.)]


III

La Chambre faillit faire payer cher au ministre la ngligence dont
il usait  son gard. Le cheval auquel on laisse la bride sur le cou
a bien vite fait quelque sottise, mme quand il n'est pas, de son
naturel, rtif ou violent. Coup sur coup, plusieurs des ministres
se trouvrent mis en minorit dans les affaires de leur ressort
particulier, et parfois d'une faon assez mortifiante. Visiblement,
la majorit croyait pouvoir ne pas se gner avec eux. Il lui tait
d'autant moins difficile de leur faire sentir sa mauvaise humeur,
que, par l'effet d'une sorte d'indolence goste, les membres du
cabinet semblaient dshabitus de se prter mutuellement appui.
Chacun d'eux se prsentait sparment devant l'opposition, sans tre
second par ses pairs, ni couvert par son chef. Situation pleine de
risques pour ceux qui manquaient d'adresse ou de prestige. M. Guizot
ne vit d'abord, dans les msaventures de ses collgues, que des
accidents sans gravit: il lui semblait que les votes hostiles ne
portaient que sur des questions spciales, et que, dt-on regarder
tel ou tel ministre comme assez grivement atteint, il serait
bien temps, aprs la session, d'examiner s'il convenait de le
remplacer[15]. Mais cette scurit ne dura pas. Vers la fin d'avril
et dans les premiers jours de mai, divers symptmes rvlrent, tout
d'un coup, que le cabinet entier avait t bless et dangereusement
bless par les coups frapps sur plusieurs de ses membres.

[Note 15: M. Gnie, chef de cabinet de M. Guizot, crivait, quelques
jours plus tard,  M. de Jarnac: On savait bien qu'il y avait eu
quelques checs personnels; que tout le monde ne s'en tait pas
relev; que deux, ou trois, ou quatre membres du cabinet taient
blesss; mais on se faisait illusion sur la gravit des atteintes, et
l'on croyait qu'il serait possible de traverser la session sans le
modifier. (Lettre du 13 mai 1847, _Documents indits_.)]

M. Guizot, sentant un peu tardivement que le mal tait d en grande
partie  ce qu'il s'tait tenu personnellement en dehors des dbats,
saisit, le 6 mai, une occasion de se montrer  la tribune. M.
Billault venait,  propos des crdits supplmentaires, d'attaquer
l'ensemble de la politique extrieure. Avec une matrise suprieure
et un succs incontest, M. Guizot passa en revue toutes les affaires
o notre diplomatie avait alors  agir. Il ne voulut pas terminer
son discours sans faire allusion aux difficults parlementaires du
moment. Il reconnaissait que, dans une Chambre nouvelle, il pouvait
y avoir, entre une majorit et un cabinet au fond d'accord, des
malentendus, des mprises et des embarras; mais il se refusait 
voir l rien de grave et de profond. Je pense, ajouta-t-il, que
ce n'est pas sur des embarras momentans, sur des tentatives plus
ou moins habilement concertes ou voiles, qu'une scission se fait
entre une majorit et un gouvernement. Pour le compte du cabinet,
je n'hsite pas  dire qu'il ne voit, dans les convictions de la
majorit, rien qui contrarie les siennes. Si la majorit pensait
autrement  l'gard du cabinet, elle est parfaitement la matresse
de le lui tmoigner, et il s'en apercevra sur-le-champ. La majorit
applaudit. Le lendemain, l'un des collaborateurs de M. Guizot au
ministre des affaires trangres, M. Dsages, crivait  M. de
Jarnac, notre charg d'affaires  Londres. Le ministre a eu hier,
 la Chambre, un immense succs. Ce succs a raffermi bon nombre
d'esprits un peu branls. On a reconnu bien vite que la situation,
toute la situation appartenait encore  M. Guizot et n'appartenait
qu' lui[16].

[Note 16: Lettre du 6 mai 1847. (_Documents indits._)]

M. Dsages se faisait illusion sur l'effet du discours. Si grand
qu'et t le succs oratoire de M. Guizot, il ne suffisait pas 
raffermir le cabinet tout entier. Bien au contraire, les lzardes
inquitantes qui s'taient produites dans l'difice ministriel
s'largissaient avec une telle rapidit que c'tait  se demander
si un effondrement n'tait pas imminent. Il n'y avait plus une
minute  perdre pour aviser. Les conservateurs clairs se rendaient
compte que, pour chapper  une crise totale, force tait de prendre
les devants et d'oprer spontanment un remaniement partiel. Deux
jours aprs le discours de M. Guizot, le 7 mai, le duc de Broglie,
crivant  son fils, lui exposait comment l'imprvoyance, le
discrdit moral, la nullit de tel ou tel ministre rendaient
une recomposition du ministre invitable. Ce qui l'a rendu plus
invitable encore, ajoutait-il, c'est l'indolence du ministre en
gnral, quand il s'est vu  la tte d'une majorit de cent voix, et
la fantaisie de cette majorit qui, pour se divertir, s'est amuse 
dchiqueter, pice  pice, le ministre dans ses conversations, et
 procurer  trois ou quatre de ses membres des checs conscutifs
sur quelques points de dtail. Quoi qu'il en soit des causes, la
majorit est, en ce moment, en pleine dissolution, et le ministre,
par contre-coup, sans qu'il y ait, pour cela, la moindre raison, je
ne dis pas suffisante, mais le moindre prtexte. Il faut recomposer
le ministre et, par lui, la majorit[17].

[Note 17: _Documents indits._]

Une fois convaincus du pril dont ils ne s'taient pas d'abord
douts, le Roi et M. Guizot n'hsitrent pas, pour allger la nef
qui menaait ainsi de sombrer en mer calme,  jeter par-dessus
bord les trois ministres qui paraissaient le plus compromis, celui
des finances, M. Lacave-Laplagne, celui de la guerre, le gnral
Moline Saint-Yon, et celui de la marine, l'amiral de Mackau: les
deux derniers consentirent  donner leur dmission; le premier,
rfractaire au rle de bouc missaire, dut tre destitu. Le plus
grave en cette affaire ne fut peut-tre pas l'obligation o l'on
s'tait trouv subitement de sacrifier une partie des ministres;
ce fut la difficult qu'on prouva  les remplacer. Leur succession
fut offerte  divers personnages parlementaires qui la dclinrent:
si bien que M. Guizot, comprenant la ncessit d'en finir trs
vite, s'adressa  des fonctionnaires dvous qui n'taient mme
pas  Paris, et imposa, par tlgraphe,  leur dvouement,
l'acceptation des portefeuilles vacants. Tout put tre ainsi conclu
en quarante-huit heures. Le 10 mai, le _Moniteur_ annona que M.
Jayr, prfet de Lyon, tait nomm ministre des travaux publics, en
remplacement de M. Dumon, qui devenait ministre des finances; que le
gnral Trzel, commandant la division militaire de Nantes, tait
appel au ministre de la guerre, et M. de Montebello, ambassadeur
 Naples, au ministre de la marine. Tous trois taient pairs de
France. Le premier, qui avait fait sa carrire dans l'administration
prfectorale, tait un administrateur habile; le second, soldat brave
et intgre, trs estim pour ses vertus et son caractre, avait eu
peu de bonheur dans sa vie militaire; c'est lui qui commandait lors
du dsastre de la Macta; le troisime, fils an du marchal Lannes,
avait occup des postes diplomatiques secondaires, sans y trouver
l'occasion d'un rle considrable; il avait dtenu en outre, pendant
quelques jours, le portefeuille des affaires trangres, dans le
ministre provisoire et incolore constitu le 31 mars 1839,  la
suite de la coalition. Aucun d'eux n'avait d'importance parlementaire
ni de signification politique bien dtermine.

C'tait une solution, mais une solution peu brillante. M. de
Viel-Castel notait dans son journal intime,  la date du 11 mai:
Le sentiment de l'affaiblissement moral du cabinet, par suite
de la modification qu'il vient d'prouver et des incidents qui
l'avaient prcde, est universel[18]. Deux jours plus tard, M.
Gnie, chef du cabinet de M. Guizot, crivait  M. de Jarnac:
Le ministre, qui comptera bientt sept annes de dure, tait
remarquable en ce qu'aucune scission n'avait clat dans son sein;
les remplacements qui ont eu lieu depuis 1842 avaient des causes
connues et invitables: les uns taient morts; les autres taient
notoirement dans un tat grave de maladie[19]. Ici, rien de tout
cela; le vent de la Chambre des dputs emporte trois ministres; les
ministres restants l'ont senti, l'ont vu et ont cd... La majorit
conservatrice s'est mue, inquite. La petite fraction de cette
majorit qui, depuis six mois, cherche  prendre de l'importance,
a considr ce rsultat comme un succs, mais comme un succs
insuffisant[20]. Ce n'tait pas seulement dans l'intimit que les
amis du cabinet constataient l'atteinte porte  son prestige. Le
_Journal des Dbats_ le dplorait publiquement, et ce lui tait
une occasion de faire l'examen de conscience du gouvernement. Le
ministre, disait-il le 12 mai, n'a pas dploy assez d'activit
et de vigilance depuis la discussion de l'adresse. Il a cru que
la majorit lui tait acquise; il l'a pour ainsi dire abandonne
 elle-mme... La Chambre n'a pas t gouverne. Quelques jours
plus tard, on lisait dans la chronique politique de la _Revue des
Deux Mondes_: Un ministre qui, de l'aveu des reprsentants de
l'opposition, tait, il y a trois mois, matre incontest du champ
de bataille, a perdu, peu  peu, une partie des avantages de cette
situation; il s'est trouv un beau jour compromis, srieusement
menac. tait-ce par quelque triomphe imprvu de l'opposition? Non;
s'il a t harcel d'une faon prilleuse, c'est par ses propres
amis; c'est d'eux qu'il a reu des atteintes et des blessures.

[Note 18: _Documents indits._]

[Note 19: Voici, en effet, quelles avaient t les modifications
ministrielles depuis le 29 octobre 1840: M. Lacave-Laplagne avait
remplac, en 1842, M. Humann, dcd; en 1843, l'amiral Roussin avait
remplac l'amiral Duperr, qui se retirait pour cause de sant; il
avait lui-mme, au bout de quelques mois, cd la place  l'amiral de
Mackau; dans la mme anne, une question toute personnelle, nullement
politique, avait fait remplacer M. Teste par M. Dumon; en 1845, M.
Villemain, malade, avait t remplac par M. de Salvandy, et le
marchal Soult, fatigu, avait remis le portefeuille de la guerre
au gnral Moline de Saint-Yon. Enfin, au commencement de 1847, M.
Hbert avait remplac M. Martin du Nord, dcd.]

[Note 20: Lettre du 13 mai 1847. (_Documents indits._)]

Tels paraissaient tre l'branlement et le malaise laisss par
cette crise partielle, que l'opposition crut le moment favorable
pour tenter de la transformer en une crise totale. Le 14 mai, M.
Odilon Barrot interpella le ministre sur les modifications qui
venaient d'tre apportes  sa composition. La gauche comptait
sur les divisions de la majorit et, tout spcialement, sur le
ressentiment de M. Lacave-Laplagne, qu'elle caressait maintenant,
aprs l'avoir fort vilipend tant qu'il tait au pouvoir. On avait eu
soin de prparer  l'avance, pour le cas de victoire, un ministre
Mol-Dufaure. Tous ces calculs furent tromps. M. Guizot, prvenu par
ses amis du trouble des esprits, fut prudent et habile; vitant les
chausse-trapes o M. Barrot se flattait de le faire tomber, il ne dit
rien qui pt blesser les ministres congdis et fit surtout appel 
l'union des conservateurs contre l'opposition. M. Lacave-Laplagne,
de son ct, eut le bon got et le bon sens de ne pas faire le jeu
de la gauche; gardant une grande rserve sur ce qui le concernait,
il engagea, lui aussi, la majorit  demeurer unie et protesta de sa
fidlit conservatrice. Les no-progressistes, qu'on avait dit tre
prts  une leve de boucliers, se tinrent cois. Ainsi due dans
toutes ses esprances, l'opposition fut rduite  battre en retraite
assez piteusement. L'issue de ce dbat rendit  M. Guizot sa scurit
un peu ddaigneuse, et, quelques jours aprs, il crivait  M.
Rossi, son ambassadeur  Rome: Je ne vous dis rien de nos affaires
intrieures. Point de danger rel; les embarras et les ennuis d'une
Chambre nouvelle; les anciens un peu fatigus; les nouveaux pas
encore dresss; des fantaisies peu profondes, mais trs vaniteuses;
des ambitions peu puissantes, mais trs remuantes; l'alliance
momentane des chimres honntes et des prtentions intresses[21].

[Note 21: Lettre du 28 mai 1847. (_Documents indits._)]


IV

Quelque dplaisants que fussent les accrocs inattendus de la
machine parlementaire, le pays s'en ft distrait et consol
assez facilement, s'il et trouv ailleurs des satisfactions
d'un ordre plus positif. On sait que la politique l'intressait
beaucoup moins qu'autrefois, et que, de plus en plus, il paraissait
surtout proccup de ses intrts matriels. Il venait prcisment
de traverser une priode de grande prosprit commerciale et
industrielle[22]; il en avait joui, et ce n'avait pas t pour
le ministre conservateur le moindre titre  la faveur publique
que d'avoir prsid  un tel dveloppement de richesse. Or voici
qu'au commencement de 1847, cette prosprit faisait place  une
crise conomique, dont le public souffrait plus encore que de
l'inconsistance de la majorit et de l'miettement du cabinet.

[Note 22: Cf. plus haut, t. VI, ch. II.]

Cette crise avait pour cause premire un accident dont le
gouvernement ne pouvait tre responsable; c'tait la mauvaise rcolte
de 1846. On s'en ressentait d'autant plus que l'anne 1845, ayant
t mdiocre, n'avait pas laiss d'excdents de grains. Le mal
nous avait pris un peu  l'improviste. Un mois avant la moisson,
on croyait  de beaux rsultats; tout avait t compromis par la
chaleur et la scheresse excessives des dernires semaines. Les
entraves de la lgislation douanire et l'imperfection des moyens
de transport ne permettaient pas alors de parer aussi facilement
et aussi promptement qu'on le fait aujourd'hui aux insuffisances
de la production nationale. D'ailleurs, plusieurs des pays voisins
de la France n'avaient pas t plus favoriss. Il se produisit
donc,  la fin de 1846, un renchrissement des crales qui alarma
aussitt le public. Les imaginations effrayes se voyaient dj aux
prises avec la disette. Le ministre du commerce, M. Cunin-Gridaine,
mal inform par ses enqutes administratives, crut d'abord  une
panique non justifie, et publia, le 16 novembre 1846, une circulaire
aux prfets, destine  rassurer les esprits. Mais l'optimisme
ministriel ne pouvait prvaloir contre un fait trop rel: le bl
manquait. Le gouvernement comprit, un peu tardivement, qu'il tait
en face d'un danger grave qui exigeait de promptes mesures. Une
ordonnance royale autorisa l'admission en franchise des grains
trangers; les conseils municipaux furent invits  suspendre
galement les droits d'octroi; dans les ports, la police sanitaire
reut ordre de rduire notablement les quarantaines pour les
btiments apportant du bl; le dpartement de la guerre et celui
de la marine dcidrent d'acheter toute leur consommation hors de
France; les fourgons de l'artillerie furent employs  transporter
dans l'intrieur du pays les provisions qui s'accumulaient sur les
quais des ports. Ces remdes taient malheureusement insuffisants;
d'ailleurs, il y avait eu du temps perdu; l'hiver tait venu, rendant
les charrois plus difficiles. Le prix de la farine montait toujours.
Paris et,  son exemple, de nombreuses communes s'imposrent de
lourdes dpenses pour maintenir  un prix normal le pain consomm par
les indigents. Sur plusieurs points, des chantiers et des ateliers
furent ouverts par l'tat et les municipalits, en vue de fournir
du travail aux malheureux. La charit prive, comme toujours, fit
plus encore que l'assistance officielle. Malgr tout, la misre
tait grande. Dans le centre de la France, elle se trouvait encore
augmente par suite des inondations extraordinaires qui avaient port
le ravage et la ruine sur les bords de la Loire et de ses affluents.
Le chiffre inaccoutum des retraits oprs dans les caisses d'pargne
rvlait la dtresse des classes pauvres: il dpassait de plus de
trente millions celui des versements. En mme temps que les corps
souffraient, les esprits se troublaient, les passions fermentaient.
De graves dsordres clatrent dans les dpartements de l'Ouest et
du Centre. Des paysans et des ouvriers s'opposaient par la violence
 la circulation des grains, pillaient les bateaux ou les voitures
dans lesquels on les transportait, les greniers o on les conservait,
envahissaient les marchs, et prtendaient forcer les propritaires
 vendre leur rcolte  un certain prix. De vritables bandes de
mendiants terrorisaient les fermes isoles. Sur plusieurs points, le
sang coula; des scnes atroces eurent lieu dans l'Indre,  Buzanais
et  Blbre, o plusieurs maisons furent saccages et deux
propritaires massacrs. On et dit qu'un vent de jacquerie soufflait
sur la France. Le gouvernement se montra ferme. Il demanda des
crdits pour augmenter l'effectif des divisions territoriales et tre
ainsi prsent en force partout o des dsordres pourraient clater.
Prs de cinq cents individus, poursuivis devant les tribunaux, furent
frapps de peines diverses. La cour d'assises de l'Indre, entre
autres, pronona,  raison des faits de Buzanais et de Blbre,
plusieurs condamnations aux travaux forcs et trois condamnations 
mort, qui furent aussitt excutes. La presse radicale ne manqua pas
de s'apitoyer sur les victimes de la justice bourgeoise. Sous le coup
de cette rpression svre, le dsordre matriel disparut, mais non
sans laisser quelque malaise dans les esprits, irritation chez les
uns, inquitude chez les autres.

Par un enchanement fatal, la crise des subsistances avait amen une
crise montaire. L'encaisse mtallique de la Banque de France tait
tombe de 252 millions  80 et mme bientt  57. Cette diminution
vraiment inquitante tenait principalement aux masses d'argent
qu'il avait fallu sortir de France pour payer les bls achets en
Russie et ailleurs. Elle tenait aussi  ce que d'autres pays, non
moins prouvs par la disette, taient venus chercher  Paris le
mtal prcieux dont ils taient  court. Un relvement du taux de
l'escompte semblait s'imposer. La Banque, dsirant vivement l'viter,
essaya de plusieurs autres remdes, par exemple d'achats de lingots 
Londres; tous furent impuissants; l'encaisse baissait toujours. Ds
lors, il n'tait plus possible d'hsiter, et l'escompte fut port  5
pour 100. Cette mesure produisit tout d'abord sur le march un effet
de gne et d'inquitude; les affaires en furent entraves, le crdit
resserr; mais elle eut un bon rsultat au point de vue montaire; au
15 mars, l'encaisse tait remonte  110 millions.  cette poque,
il est vrai, la Banque recevait un secours fort inattendu dont j'ai
dj eu occasion de parler: 50 millions en numraire lui taient
remis par le Czar, pour acheter des rentes franaises[23]. La France
rentrait ainsi en possession de l'argent que nos importateurs de
grains avaient rcemment envoy en Russie. Rien ne pouvait venir
plus  propos pour l'aider  sortir de ses embarras montaires. On
comprend le calcul du Czar: il tait le premier intress  nous
mettre  mme de continuer des achats dont son pays profitait, et
il devait s'attendre que cet argent reprendrait bientt le chemin
d'Odessa.

[Note 23: Sur cet incident et sur l'impression qu'il causa dans le
monde politique, voir plus haut, t. VI, p. 329.]

Le trouble jet sur le march se fit surtout sentir dans les affaires
de chemins de fer, o, depuis quelques annes, la spculation tait
singulirement surexcite[24]. Plus on avait t aveugle dans ses
engouements, plus on tait prompt  la panique; plus on s'tait
engag tmrairement, plus la ruine menaait d'tre grande. On vit
s'effondrer le cours des actions, non seulement de celles qui avaient
t videmment surfaites par l'agiotage, mais aussi de celles qui
reprsentaient une valeur srieuse. Les souscripteurs se refusaient
 complter leurs versements. Sur beaucoup de lignes, les travaux
taient interrompus ou allaient l'tre. Si quelques compagnies, comme
celle du chemin de fer du Nord, taient de force  supporter cette
bourrasque, plusieurs menaaient de sombrer, notamment celles qui,
dans l'affolement des dernires annes, avaient consenti des rabais
excessifs.  bout de ressources, elles imploraient de l'tat un peu
d'aide ou tout au moins une attnuation de leurs charges. Leur ruine
et gravement retard et compromis la construction des chemins de
fer; or, il n'y avait dj eu que trop de temps perdu: en ce moment
mme, quand il s'agissait de transporter les grains dont on avait un
besoin si urgent, la France voyait bien ce qu'il lui en cotait de
n'avoir pas encore un rseau ferr un peu complet; le gouvernement
fut donc amen  faire voter une srie de lois qui, sous diverses
formes, portaient secours  plusieurs des compagnies en dtresse.
Avec ces expdients, on parvint, tant bien que mal,  carter
quelques-unes de leurs difficults financires, mais sans les rendre
florissantes: le temps seul devait effacer le discrdit moral que les
dboires d'une spculation imprudente faisaient peser sur ce genre
d'affaires.

[Note 24: Voir plus haut, t. VI, p. 32  36.]

Tant de crises avaient ncessairement leur contre-coup sur les
finances publiques. On se rappelle qu' la fin de la session de
1846, elles paraissaient en bon tat: le ministre se flicitait
de les avoir dgages des embarras que lui avait lgus le cabinet
du 1er mars[25]. Quelques mois s'coulent, et voici qu' la suite
de la mauvaise rcolte, les embarras renaissent: le terrain qu'on
croyait avoir gagn semble perdu. C'est d'abord l'quilibre du budget
ordinaire, si laborieusement reconquis en 1844 et 1845, aprs quatre
annes de dficit, qui est de nouveau compromis. D'une part, les
dpenses s'accroissaient des secours donns aux populations prouves
par la disette et les inondations, du prix beaucoup plus lev dont
il fallait payer l'alimentation des armes de terre et de mer, enfin
des augmentations d'effectif juges ncessaires pour maintenir
partout l'ordre[26]. D'autre part, le rendement des impts indirects,
qui, depuis quelque temps, avait accus une progression annuelle de
24 millions en moyenne, faiblissait sous le coup du malaise gnral;
sans doute, l'lan tait tel que le ralentissement ne se faisait
pas tout de suite sentir, et que le rsultat total de 1846, malgr
la crise des derniers mois, faisait encore ressortir, par rapport
 1845, une augmentation de 19 millions; mais, dans les premiers
mois de 1847, le dchet tait considrable: ce n'tait pas seulement
un arrt; c'tait un recul marqu. Accroissement des dpenses,
diminution des recettes, il y avait l une double cause de dficit:
ce dficit tait pour le budget ordinaire de 1846, de 45 millions; il
s'annonait beaucoup plus fort pour 1847[27].

[Note 25: Voir plus haut, t. VI, ch. II,  III.]

[Note 26: Ces deux dernires causes levrent le budget de la guerre
de 302 millions, qui tait le chiffre de 1845,  331 en 1846, et 
349 en 1847, et le budget de la marine de 114 millions, chiffre de
1845,  130 en 1846 et 133 en 1847.]

[Note 27: Le dficit du budget ordinaire de 1847 devait tre de 109
millions; il et t plus fort encore, sans l'amlioration notable
qui se produira dans la seconde moiti de l'anne.]

La crise n'avait pas une influence moins fcheuse sur le budget
extraordinaire. On sait quel avait t le systme tabli par la loi
du 11 juin 1842, pour les dpenses de chemins de fer, et tendu
depuis  beaucoup d'autres dpenses: prvues pour plus d'un milliard,
effectues pour environ 400 millions, ces dpenses avaient t
laisses provisoirement  la charge de la dette flottante, jusqu'au
jour o l'extinction des dcouverts budgtaires permettrait d'y
appliquer les rserves de l'amortissement[28]. Au commencement de
1846, on croyait ce moment arriv: la liquidation du pass paraissait
termine; les dcouverts accumuls de 1840  1844 allaient tre
teints et mme laisser libre, sur les 77 millions composant les
rserves de l'amortissement en 1846, une somme de 57 millions qui
pourrait tre affecte aux travaux publics. Mais, pour cela, il
fallait que l'quilibre du budget ordinaire, rtabli en 1845, ne
ft pas de nouveau dtruit. Le retour du dficit faisait vanouir
ces esprances, bouleversait ces calculs, et ajournait indfiniment
l'chance o les rserves de l'amortissement seraient disponibles.
Or, comme les grands travaux n'taient pas, ne pouvaient pas tre
compltement interrompus,--on avait prvu de ce chef, en 1847, une
dpense de 197 millions,--ils retombaient  la charge de la dette
flottante, qui se trouvait notablement grossie: de 400 millions,
chiffre qu'elle avait atteint en janvier 1846, elle s'levait  600
millions et menaait d'atteindre presque 700 millions  la fin de
1847.

[Note 28: Voir plus haut, t. VI, p. 44 et 45.]

C'tait beaucoup pour l'poque, d'autant que, par l'effet de la
crise, les ressources qui alimentaient d'ordinaire cette dette
flottante devenaient moins abondantes et moins faciles. Elles
taient de deux natures: les unes qui venaient spontanment au
Trsor: avances des receveurs gnraux, dpts des communes et
des tablissements publics, portion non consolide des fonds des
caisses d'pargne; les autres que le Trsor, au contraire, allait
chercher par l'mission des bons royaux. La premire catgorie de
ces ressources se trouvait notablement rduite par les retraits
oprs dans les caisses d'pargne, par les dpenses que les communes
s'imposaient pour abaisser le prix du pain et ouvrir des ateliers
de charit, et en gnral par tous les besoins d'argent ns de la
disette, des inondations et du mauvais tat des affaires. Ds lors,
force tait de demander davantage  l'mission des bons du Trsor.
Une loi du 20 juin 1847 autorisa le ministre des finances  porter
cette mission de 210  275 millions. Mais, au moment o il fallait
mettre un plus grand nombre de bons, ceux-ci, toujours par l'effet
de la crise, se plaaient plus difficilement; le crdit de l'tat,
sans tre branl, se ressentait des embarras du march; ds le mois
d'avril 1847, le ministre des finances tait oblig d'lever  5 pour
100 l'intrt des bons du Trsor; ce ne fut qu'au mois d'aot suivant
qu'il jugea possible de le ramener  4 1/2. Tous ces faits mettaient
davantage en lumire l'inconvnient d'une dette flottante trop
considrable, et le gouvernement tait amen  chercher les moyens de
la rduire. Un seul s'offrait  lui: consolider une partie de cette
dette, en la transformant en dette perptuelle. Dans ce dessein, il
se fit autoriser, par une loi du 8 aot 1847,  contracter, quand
il jugerait le moment favorable, un emprunt de 350 millions. On
verra plus tard dans quelles conditions et dans quelle mesure les
circonstances permettront de raliser cet emprunt.

Le ministre ne pouvait chercher  dissimuler cet tat embarrass des
finances: plus d'une fois, au cours de la session, il s'en expliqua
franchement, sans dcouragement, mais non sans mlancolie. Il avait
soin d'en bien marquer l'origine accidentelle, de faire tout remonter
 la mauvaise rcolte et aux inondations. Les commissions du budget,
de leur naturel un peu svres et maussades, appuyrent plus encore
sur ce qu'elles appelaient les tristes aspects des exercices de
1846 et de 1847; elles ne contestaient pas que les flaux survenus
 la fin de 1846 n'en fussent une des causes; mais,  leur avis,
ce n'tait pas la cause unique; il y avait aussi de la faute du
gouvernement, qui, dans l'enivrement des annes prospres, tait
all trop vite, avait voulu tout faire  la fois, et qui avait eu
le tort plus grave encore de ne pas prvoir les mauvais jours[29].
Ce reproche contenait une part de vrit. Non sans doute qu'il
et t loisible au gouvernement de se soustraire  l'obligation,
trs lourde et trs prilleuse en effet, de tout faire  la fois:
ni l'excution des chemins de fer, ni la conqute de l'Algrie
n'eussent pu tre retardes ou ralenties, sans qu'il en cott
plus cher encore au pays; et si l'on y avait ajout les dpenses
militaires, suite de l'alerte de 1840, la faute n'en tait pas au
ministre du 29 octobre. Son tort tait ailleurs: il consistait 
avoir adopt, pour l'excution des grands travaux, des combinaisons
financires supposant la persistance d'un ciel sans nuage; on ne
s'tait pas assez prcautionn contre les accidents possibles. Dfaut
de prvoyance qui, sans tre la cause premire et principale de la
crise, avait contribu  la rendre, quand elle tait survenue, plus
sensible et plus troublante. Des finances moins engages eussent
mieux support le coup de la disette et des inondations.

[Note 29: Voir les rapports de M. Bignon sur le budget des dpenses,
et celui de M. Vuitry sur le budget des recettes,  la Chambre des
dputs. Voir aussi le rapport de M. d'Audiffret,  la Chambre des
pairs.]

On voit combien nombreuses et graves taient, pour les fortunes
prives et pour la fortune publique, les consquences de la mauvaise
rcolte de 1846. Rarement un simple accident climatrique avait
produit une telle succession de contrecoups. Le mal, d'ailleurs,
n'tait pas spcial  la France; il s'tendait  tous les pays o les
bls avaient manqu. En Angleterre, il svissait plus rudement encore
que chez nous. Sous le coup d'une disette qui, en Irlande, prenait,
suivant l'expression de lord John Russell, le caractre d'une famine
du treizime sicle, les finances du Royaume-Uni, trs florissantes
pendant les annes prcdentes, taient devenues tout  coup fort
embarrasses. De trs gros dficit succdaient brusquement  de gros
excdents. Le rendement des impts baissait de 37 millions, pendant
le premier trimestre de 1847. L'branlement du crdit faisait tomber
les consolids de 93  79 1/2. La Banque royale, effraye du vide
de ses caisses, hsitait  escompter les meilleurs papiers. Une
vritable panique se produisait chez les actionnaires des compagnies
de chemins de fer. Les faillites se multipliaient. Toutes les
transactions taient suspendues. En somme, le dsordre conomique
semblait d'autant plus dsastreux que le pays avait t surpris
au milieu d'un mouvement d'affaires plus actif et plus compliqu,
dans une fivre de spculation plus intense. La crise n'tait pas
seulement plus aigu qu'en France, elle devait durer plus longtemps:
au milieu de 1847, quand on voyait dj chez nous les signes d'un
retour de prosprit, le mal ne diminuait pas outre-Manche: bien au
contraire, il menaait de s'aggraver encore.

La pense des embarras plus grands de l'Angleterre ne suffisait pas
 consoler le public franais de ses propres dboires. Il demeurait
surpris, inquiet, triste d'avoir vu se voiler si rapidement une
prosprit dont il s'tait fait une agrable et fructueuse habitude.
L'opposition ne manquait pas d'exploiter cette humeur et tchait
de la tourner en grief contre le gouvernement. Nagure, quand les
intrts matriels avaient pleine satisfaction, elle avait imagin
de reprocher au cabinet d'en tre trop proccup; maintenant qu'ils
taient en souffrance, elle l'accusait de les avoir compromis,
et elle ne se trompait pas en croyant ce second moyen d'attaque
plus efficace que le premier. Aussi avec quel entrain passionn
s'appliquait-elle  rendre plus douloureux et plus irritants les
malaises du pays! On et dit que dans chaque symptme fcheux
qu'elle pouvait enregistrer, elle voyait une bonne fortune. Le tort
ainsi fait non seulement au ministre, mais  la monarchie, fut
considrable: parmi les causes complexes de cette maladie de l'esprit
public qui fut le prodrome de la rvolution de Fvrier et qui la
rendit possible, il faut videmment faire une certaine part  la
crise conomique, ne de la mauvaise rcolte de 1846.


V

Oblig, par la situation embarrasse des finances, d'ajourner
certaines rformes conomiques qui eussent, du moins au dbut,
diminu les recettes du Trsor[30], le gouvernement aurait d
chercher, ce semble,  compenser cette immobilit force dans l'ordre
des progrs matriels, par une activit plus fconde pour ce qui
regardait le progrs moral. Une occasion s'offrait  lui: c'tait la
question toujours pendante de la libert d'enseignement[31], question
plus large que son tiquette; car, en ralit, elle renfermait le
plus important des problmes qui s'imposent aux hommes politiques du
dix-neuvime sicle, celui du rapprochement  oprer entre l'tat
moderne et l'glise antique, entre la libert et la foi. Un calme
relatif s'tait fait sur ce sujet, aprs les luttes si vives des
annes prcdentes. Le moment paraissait venu de conclure une sorte
de concordat, de pacifier dfinitivement les esprits par un nouvel
dit de Nantes.

[Note 30: Telles furent notamment la rforme postale et la rduction
de l'impt du sel, qui taient vivement dsires par la Chambre.]

[Note 31: Voir plus haut, t. V, ch. VIII.]

Comme j'ai dj eu plusieurs fois occasion de l'indiquer, M. Guizot
personnellement comprenait l'importance de la libert d'enseignement
et tait dispos  l'accorder. Il en avait pris l'engagement
solennel, dans son discours du 31 janvier 1846[32]. Il n'tait pas,
du reste, sans s'apercevoir que, mme au point de vue politique, le
parti catholique commenait  devenir une force avec laquelle il
fallait compter. Aux lections gnrales de 1846, M. de Montalembert,
imitant la tactique par laquelle M. Cobden venait de faire triompher
en Angleterre la libert commerciale, avait donn comme mot d'ordre
 ses amis de se tenir en dehors des questions dbattues entre le
ministre et l'opposition, et de porter l'appoint souvent dcisif de
leurs voix au candidat, quel qu'il ft, qui prendrait un engagement
en faveur de la libert d'enseignement. Sans doute, dans ce rle
tout nouveau pour eux, les catholiques s'taient montrs novices,
incertains, ignorants de leur force et de leur nombre. Toutefois,
ils avaient contribu  l'chec de plusieurs de leurs adversaires,
avaient fait triompher quelques-uns de leurs plus chauds amis,
entre autres M. de Falloux, et, parmi les lus d'opinions diverses,
ils en comptaient cent quarante-six qui s'taient prononcs pour
la libert religieuse. Bien que, parmi ces promesses de candidats,
toutes ne fussent pas galement sincres et solides, c'tait un grand
changement par rapport  la Chambre prcdente, o les intrts
religieux n'taient pour ainsi dire pas reprsents. Les catholiques
ne s'endormirent pas sur ce succs relatif; ils lancrent des
ptitions qui, ds les premiers mois de 1847, runissaient plus de
cent mille signatures. Ainsi stimul, le ministre ne pouvait se
drober. Le 12 avril 1847, M. de Salvandy dposa le projet promis.

[Note 32: Voir plus haut, t. V, p. 578.]

L'expos des motifs n'tait pas, comme celui de M. Villemain en 1844,
un plaidoyer contre la libert d'enseignement; tout au contraire,
avec la pompe chaleureuse qui lui tait habituelle, M. de Salvandy y
proclamait le droit de la famille, condamnait le monopole, rendait
hommage  l'action de la religion dans l'ducation et reconnaissait
tout ce qu'avaient de lgitime les proccupations du clerg en
semblable matire. Malheureusement, la loi elle-mme ne rpondait
pas  ce prambule. Ses dispositions, bien que plus conciliantes que
celles du projet de 1844, taient beaucoup moins larges et librales
que le projet de 1836, chaque jour plus regrett par les catholiques.
Si M. de Salvandy n'tait pas aussi exigeant que M. Villemain pour
les certificats et grades imposs  qui voulait enseigner, il l'tait
cependant assez pour que ces conditions quivalussent souvent 
une interdiction. Si, pour certaines rpressions, il substituait
les tribunaux  l'Universit, il donnait  celle-ci des droits
considrables de surveillance, de direction et de juridiction sur
les tablissements libres, lui accordait jusqu'au pouvoir de dsigner
tous les livres de classe, et maintenait le certificat d'tudes.
S'il posait le principe d'un grand conseil de l'instruction publique
plus large que le conseil royal de l'Universit, il faisait, dans ce
conseil, une part drisoire aux lments non universitaires. Enfin,
s'il n'obligeait plus les professeurs  dclarer eux-mmes qu'ils ne
faisaient point partie d'une congrgation religieuse, il maintenait
contre les membres de ces congrgations l'interdiction d'enseigner.
En mme temps, il proposait sur l'instruction primaire une loi 
laquelle on reprochait de diminuer les liberts concdes en 1833,
et,  propos de projets prpars par lui sur l'enseignement du droit
et de la mdecine, il disait  ceux qui rclamaient la libert de
l'enseignement suprieur: Le gouvernement n'est pas prpar au fait,
et il nie le droit.

On tait loin des esprances qu'avaient fait concevoir aux
catholiques les sentiments personnels de M. de Salvandy et surtout le
mmorable discours de M. Guizot. Aussi l'abb Dupanloup, si dispos
qu'il ft  la conciliation, publiait-il une critique nette et ferme,
bien que toujours courtoise, du projet sur l'instruction secondaire.
Le comit pour la dfense de la libert religieuse disait, dans
une de ses circulaires: Jamais l'attente publique n'a t plus
compltement trompe. On nous avait promis la libert, on ne nous en
donne mme pas le semblant... Cette loi ne peut ni ne doit satisfaire
aucune opinion, pas plus les partisans du monopole que les amis de
la libert. Il n'est peut-tre personne en France, except M. le
comte de Salvandy lui-mme, qui puisse voir l une bonne loi et une
solution dfinitive. Et la circulaire dclarait, en terminant, que
la lutte devait tre reprise avec plus d'nergie que jamais. Le
comit multiplia en effet ses appels, pour ramener l'arme catholique
au combat. Son insistance mme rvlait qu'il rencontrait quelque
inertie. tait-ce lassitude d'une lutte dj bien longue pour des
hommes dont le temprament n'tait pas militant? tait-ce difficult
de se remettre en train, aprs le dsarroi que la mission de M. Rossi
et l'intervention de la cour romaine avaient jet, en 1845, parmi les
catholiques? tait-ce certitude qu'avec les progrs dj faits, le
succs final n'tait qu'une question de temps, et que, tt ou tard,
le gouvernement se dciderait de lui-mme  faire le dernier pas?
tait-ce rpugnance  augmenter les embarras d'un ministre dj
affaibli, et dont la chute livrerait le pouvoir  M. Thiers, plus
engag que jamais avec les partis rvolutionnaires? Toujours est-il
qu'on ne parvenait pas  exciter un mouvement pareil  celui de 1844.
Ce n'tait pas seulement l'piscopat, mais aussi une partie des
laques qui se tenaient  l'cart.

Pour avoir mcontent les catholiques, M. de Salvandy n'avait pas
satisfait leurs adversaires.  peine le projet connu, le _Journal
des Dbats_, le _Constitutionnel_ et le _National_ ne l'attaqurent
pas moins que l'_Univers_. Ces hostilits se firent jour dans la
Chambre. Le ministre s'y tait cru d'abord sr de la victoire: dans
la nomination de la commission, il tait parvenu  faire passer, sur
neuf membres, sept ministriels, dont cinq fonctionnaires; mais,
fidle  l'esprit de son projet, il avait cart ceux de ses amis
qui taient nettement partisans de la libert d'enseignement. Ds
lors, les commissaires se trouvrent accessibles aux suggestions
des ennemis du clerg: pousss d'un ct par M. Thiers, de l'autre
par le _Journal des Dbats_, qui, dans ces questions, appuyait
presque toujours l'opposition, ils en vinrent  faire chec au
ministre, modifirent le projet dans un sens restrictif, et notamment
rtablirent l'obligation pour tout professeur d'affirmer qu'il
n'tait pas membre d'une congrgation. Les travaux de la commission
se rsumrent dans un rapport rdig par M. Liadires et dpos le 24
juillet. Ce rapport, tout imprgn de proccupations voltairiennes,
tait sur plus d'un point la contradiction de l'expos des motifs de
M. de Salvandy. Aussitt mis en pices par M. de Montalembert, dans
un crit d'une ironie terrible, il ne devait pas tre plus discut
que ne l'avait t celui de M. Thiers. Une fois encore, l'effort
tent pour rsoudre le problme de la libert d'enseignement
aboutissait  un avortement.

M. Guizot devait tre le premier  en gmir. Dans les derniers
jours de la session,  la Chambre des pairs, M. de Montalembert
reprocha vivement au ministre d'avoir t, sur cette question,
comme sur toutes les autres, impuissant  tenir ses promesses de
rformes; puis, rappelant le malaise et le trouble des esprits, il
s'cria, en s'adressant directement  M. Guizot: Qu'y a-t-il de plus
infirme dans ce pays? Vous l'avez proclam avec plus d'loquence
que personne, avec une loquence incomparable: c'est l'tat des
mes; c'est elles qui ont besoin qu'on leur prche le dvouement,
le dsintressement, la puret; c'est l'ducation morale de ce
pays qui est, sinon  refaire, du moins  modifier et  purer
profondment. Et comment vous y prendrez-vous? C'est une banalit
que de le dire, vous ne pouvez vous y prendre srieusement que par
cette forte discipline des mes et des consciences qui se trouve
dans la religion. Et comment fortifieriez-vous son action?... Par la
libert que nous garantissent et nous promettent la Charte, le bon
sens et la raison; par la libert du dvouement, du dsintressement
et de la charit. Qu'avez-vous fait pour assurer cette libert?
Rien. Et l'orateur demandait comment M. Guizot, avec ses doctrines
personnelles, avec les exemples que lui donnaient alors les hommes
d'tat anglais, s'tait rsign  passer au pouvoir sans y laisser
une seule trace de son dvouement  la libert religieuse. La
rponse du ministre eut un accent particulier. Plus que jamais on
put entrevoir dans ses paroles comme un hommage  la cause dfendue
par son contradicteur et un regret d'tre oblig, par situation,
 la combattre. Il commena par remercier M. de Montalembert
du caractre de la lutte qu'il venait d'ouvrir. Bien loin de
contester ce que l'orateur catholique avait dit sur la ncessit de
dvelopper la libert et la foi religieuses: Je pense comme lui,
s'cria-t-il, que, pour toutes les maladies morales de la socit,
c'est le premier des remdes et celui auquel le gouvernement doit
avant tout son appui. Il promit d'aider la libert religieuse 
conqurir ce qui lui manquait encore: s'il n'avait pas fait plus
dans cet ordre d'ides, c'tait parce qu'il avait d tenir compte de
prventions qu'il esprait bien voir disparatre un jour; puis il
disait  M. de Montalembert, d'un ton qui n'tait pas celui dont il
combattait ses autres adversaires: Vous mconnaissez bien souvent
l'tat et la pense du pays... Si vous aviez le gouvernement entre
les mains, si vous sentiez les difficults contre lesquelles il faut
lutter,--permettez-moi de vous le dire, vous tes un homme sincre,
un homme de courage,--eh bien! je suis convaincu que vous ne feriez
ni plus ni autrement que les ministres qui sigent sur ces bancs;
ou, si vous faisiez autrement, vous perdriez  l'instant mme, ou
vous compromettriez pour bien longtemps la cause et les intrts
qui vous sont chers. Le pays est susceptible et malade  cet gard,
depuis plus longtemps et pour plus longtemps que vous ne croyez. Il
y a un mal profond dans l'tat du pays, au fond de ses ides sur
la religion, sur les rapports de la religion avec la politique,
de l'glise avec l'tat... Encore une fois, prenez patience; ayez
plus de confiance dans nos institutions, et dans la libert, et
dans le gouvernement, et dans le temps. Oui, il y a encore  faire
pour ramener le pays  des ides plus justes,  des influences plus
salutaires,  des influences qui pntrent dans les mes; cela se
fera, avec la prudence que nous y apportons, avec le temps que nous y
mettons.

Il y avait une part de vrit dans ce que disait M. Guizot: l'tat
d'esprit, non seulement de l'opposition, mais des conservateurs,
tait un obstacle srieux  sa bonne volont. M. de Montalembert,
comme il arrive d'ordinaire aux opposants, ne tenait pas assez compte
des difficults que rencontrait le pouvoir. Mais il est certain aussi
que le ministre et pu montrer plus de rsolution, de hardiesse,
en un mot, gouverner davantage. S'il avait lu dans l'avenir, il en
aurait compris la ncessit, non dans l'intrt des catholiques, mais
dans celui de la monarchie elle-mme; car c'est  elle qu'allait
manquer, pour s'honorer par cet acte de justice, le temps duquel le
ministre attendait, avec une confiance fonde, le plein triomphe
de la libert religieuse. Quoi qu'il en soit, n'est-il pas vident
qu'une cause ainsi combattue tait une cause moralement victorieuse?
De ces paroles ministrielles, qui sont comme les _novissima verba_
du gouvernement de Juillet dans ces questions, ressortait un aveu
solennel que le succs des ides dfendues par M. de Montalembert
tait dsirable et qu'il tait certain dans un dlai plus ou moins
loign. Comment se produirait le dnouement, ds ce moment prvu?
Par quels moyens triompherait-on des derniers obstacles? Combien
faudrait-il de temps? Les politiques les plus clairvoyants eussent
t embarrasss de le prciser. On voyait le but devant soi: mais
les derniers dtours de la route qui y conduisait chappaient aux
regards. C'est le moment que choisit d'ordinaire la Providence pour
intervenir, par des coups inattendus, brouillant tous les calculs
humains, brusquant les transitions, mrissant en quelques instants
les solutions qui semblaient encore exiger de longues annes.


VI

Tandis que le gouvernement ne russissait pas  accomplir une
rforme qui et contribu  redresser les esprits et  relever les
mes, ses ennemis dployaient au contraire, dans tous les ordres
d'ides, une activit malfaisante. Au commencement de 1847, des
crivains considrables, M. Louis Blanc, M. Michelet et surtout M.
de Lamartine, publiaient, simultanment et avec grand fracas, des
livres tendant  glorifier le drame sanglant de 1792 et de 1793[33].
C'tait un pas de plus dans la rhabilitation dj commence, sous la
Restauration, par MM. Thiers et Mignet. Parmi les oeuvres historiques
qui comptaient et qui se faisaient lire du grand public, rien n'avait
encore t crit d'aussi audacieusement rvolutionnaire. Depuis
lors, sans doute, d'autres ouvrages ont exalt les pires terroristes,
mais ils n'ont eu ni le mme retentissement, ni la mme action;
bien au contraire, les oeuvres les plus considrables publies sur
la Rvolution, pendant le second Empire ou la troisime Rpublique,
ont tmoign d'une raction dont les livres de M. Quinet, de M. de
Tocqueville et de M. Taine marquent en quelque sorte les tapes
successives. On peut donc fixer aux premiers mois de 1847 l'apoge
de ce que le feu duc de Broglie appelait l'apologtique du rgime
rvolutionnaire. Il semble qu' cette date, les no-girondins et
les no-montagnards aient t avertis par une sorte de mot d'ordre
mystrieux, que le moment tait venu de tenter un grand effort pour
surprendre la conscience du public et s'emparer de son imagination.
Survenant aprs des annes de tranquillit, cet effort n'tait pas le
contre-coup de la rvolution de la veille; c'tait l'avant-coureur de
la rvolution du lendemain.

[Note 33: Voir plus haut, t. V, ch. III,  II.]

M. Louis Blanc et M. Michelet entrent d'abord en scne: ils font
paratre le premier volume de leur _Histoire de la Rvolution_,
l'un le 6, l'autre le 13 fvrier 1847; la suite devait venir
ultrieurement[34]; mais ce dbut suffisait  rvler le caractre
de l'oeuvre. On comprend qu'un tel sujet ait attir M. Louis Blanc,
qui, ds ses dbuts, avait pris position comme journaliste radical,
historien antimonarchiste et docteur en socialisme[35]. Quant 
M. Michelet, l'espce de vertige furieux o venait de le jeter sa
campagne contre les Jsuites, le got qu'il y avait contract de la
popularit mauvaise[36], ne lui laissaient plus la srnit d'esprit
ncessaire pour continuer rgulirement l'histoire de France,
commence par lui aux jours o il n'tait qu'un savant tout occup 
fouiller le pass, un artiste appliqu  le faire revivre. De l,
le parti subit et trange qu'il prend, aprs avoir fini le rgne de
Louis XI, de sauter trois sicles et de passer tout de suite  la
Rvolution. Sur ce nouveau terrain, il pourra demeurer en contact
avec les passions au milieu desquelles il a vcu depuis quelques
annes, et il retrouvera cet applaudissement de la foule dont sa
vanit surexcite ne sait plus se passer[37].

[Note 34: Le second tome de M. Louis Blanc paratra le 31 octobre
1847, et l'ouvrage, qui ne comprend pas moins de douze volumes, ne
sera complet qu'en 1862. Le second tome de M. Michelet sera publi
le 20 novembre 1847, et l'ensemble de l'ouvrage, comprenant sept
volumes, sera termin en 1853.]

[Note 35: Cf. plus haut, t. VI, ch. III,  VI.]

[Note 36: Cf. plus haut, t. V, ch. VIII,  VI.]

[Note 37: On ne peut pas prendre au srieux l'historiette rapporte
par M. Michelet, en 1869, pour expliquer sa rsolution. Il raconte
que, visitant un jour la cathdrale de Reims, il avait vu, 
l'extrieur de l'une des tours, une guirlande de supplicis, tous
hommes du peuple. Je ne comprendrai pas les sicles monarchiques,
s'cria-t-il  cette vue, si d'abord, avant tout, je n'tablis en moi
l'me et la foi du peuple. Et ce fut sous cette inspiration qu'il
se dcida soudainement  entreprendre l'histoire de la Rvolution
franaise.]

Si les deux historiens se proposent d'exalter toute la Rvolution,
ils ont cependant des doctrines fort diffrentes et au fond ne
s'entendent gure mieux que leurs hros respectifs, Robespierre et
Danton. M. Louis Blanc commence par affirmer d'un ton superbe que
l'histoire de la Rvolution n'a pas encore t crite. Demeur
sophiste dogmatique et superficiel, habitu  plier les faits 
ses thories arbitraires, il prtend tout rsumer dans la lutte de
la fraternit socialiste qui est le bien, contre l'individualisme
bourgeois qui est le mal. La fraternit, qu'il fait remonter jusqu'
Jean Huss, tienne Marcel et la Ligue, et dont le _Contrat social_
de Rousseau a t l'vangile, lui parat personnifie, pendant la
Rvolution, par les jacobins, les montagnards, le comit de salut
public, et principalement par Saint-Just et Robespierre, aptres et
martyrs de ce principe; l'individualisme, driv de la Rforme et de
Voltaire, est reprsent par les constituants, les girondins et les
dantonistes. Le 9 thermidor est la date lamentable, celle  laquelle
a avort la Rvolution. Les crimes ne gnent pas M. Louis Blanc; il
s'en tire par des phrases de rhteur sur ces hommes insensibles  la
peur, suprieurs aux remords, qui, par un dvouement sans exemple
et sans gal, ont mis au nombre de leurs sacrifices leurs noms vous,
s'il le faut,  une infamie ternelle; il les loue d'avoir puis
l'pouvante, rendu la terreur impossible par son excs mme, et
se plaint de l'ingrate pusillanimit qui a fait voiler leurs
statues. Son idal, c'est la dictature rvolutionnaire et niveleuse.

M. Michelet n'est pas de sang-froid quand il aborde l'histoire de
cette Rvolution qui est pour lui l'objet de tout amour, de tout
culte, de toute foi, la source de toute lumire, le soleil de
justice, le mystre de vie. N'attendez pas de lui, en semblable
matire, la mthode, la critique, le calme de l'historien. Il ne
se possde pas. Sa main est convulsive, son esprit en proie  une
surexcitation fivreuse. L'art mme s'en ressent. Les divagations
lyriques ou lgiaques abondent.  ct de pages merveilleuses o
le drame populaire revit avec un clat radieux ou terrible, des
incohrences, des disproportions normes, le tout au gr d'une
fantaisie passionne. Comme il vient d'tre en lutte avec le clerg,
il salue surtout dans la Rvolution l'antichristianisme; entre
toutes les haines qui bouillonnent dans ce livre, haines des rois,
des riches, des bourgeois, des Anglais, celle qui domine de beaucoup
est la haine des prtres.  ses yeux, le hros de la Rvolution, ce
n'est pas tel ou tel homme, c'est la force collective, anonyme, qui
a tout soulev, tout bris, et  laquelle il se plat  donner le
premier rle. Il l'appelle le peuple, le peuple infaillible, dont
il partage, au fur et  mesure des vnements, les motions, les
troubles, les terreurs, les colres. Cette ide de l'infaillibilit
du peuple lui fait lgitimer toutes les violences, toutes les
cruauts de la foule. L'meute, d'ailleurs, le fascine: vient-elle
 passer devant lui, il la suit en chantant la Marseillaise. Sur
les crimes individuels, sa conscience semble d'abord garder un peu
plus de libert de jugement; mais, le plus souvent, ses vellits de
rprobation finissent par s'vanouir devant la thorie des crimes
ncessaires. Ne fait-il pas, d'ailleurs, d'tranges distinctions?
S'il se prononce contre les jacobins, il se proclame montagnard; s'il
n'aime pas Robespierre, il exalte Danton et rhabilite Chaumette. Et
puis,  mesure qu'il avancera, il s'chauffera au feu des passions
qu'il voque, si bien qu' la fin son inquitude sera d'avoir t
trop svre pour les hommes hroques qui, en 93 et 94, soutinrent
la Rvolution dfaillante, et que son rcit du 9 thermidor sera tout
 la gloire de Saint-Just et de Robespierre. Il s'attendrira sur les
coeurs sensibles des terroristes, sur la bont du cordonnier Simon
envers Louis XVII. Par contre, tout est calcul pour supprimer la
compassion  laquelle ont droit les victimes. L'historien omet ce qui
les rendrait intressantes, ou mme les calomnie pour tcher de les
rendre odieuses. Ne parle-t-il pas avec amertume, en quelque endroit,
de ce spectre de la piti qui, sortant du fond de tant de tombeaux,
s'lve contre le gnie de la Rvolution et lui barre le chemin? Son
histoire est faite prcisment pour chasser ce spectre.

Si importants que fussent les livres de M. Louis Blanc et de
M. Michelet, ils n'eussent eu  eux seuls qu'une action assez
restreinte. Bien autre fut le retentissement de l'_Histoire
des Girondins_ par M. de Lamartine: d'autant que celui-ci ne
se borna pas, comme les deux prcdents,  entrer en matire
par la publication d'un premier volume, mais qu'il fit paratre
coup sur coup, du 20 mars au 12 juin 1847, les huit tomes de son
ouvrage. On n'a pas oubli sous l'empire de quels sentiments M.
de Lamartine avait solennellement annonc, en 1843, qu'il passait
 l'opposition[38]. Depuis lors, il avait tourn les forces de
son loquence, sinon contre la monarchie dont il ne se dclarait
pas encore l'adversaire, du moins contre la politique du rgne.
Malgr l'clat de sa parole, il ne rencontrait dans la gauche
parlementaire, pas plus qu'il ne l'avait trouve nagure au centre,
l'occasion du rle extraordinaire auquel aspirait son ambition
 la fois immense et vague. Il demeurait un isol[39]. S'il
s'tonnait d'tre ainsi mconnu, il ne doutait pas pour cela de sa
destine. Ds le 10 fvrier 1843, il annonait  un de ses amis
qu'avant cinq ans il serait matre de la France. Souvenez-vous-en,
ajoutait-il, et moquez-vous de ceux qui se moquent de moi. Je ne
suis rien, mais les situations, en politique comme  la guerre, sont
toutes-puissantes. Or, j'ai l'oeil qui sait les voir de loin, et
le pied qui ose hardiment s'y poser[40].  dfaut de l'importance
qu'on lui refusait dans la Chambre et dans les partis classs, il
se plaisait  regarder crotre son prestige et son influence dans
le pays mme. J'ai maintenant, crivait-il, des forces extrieures
au Parlement, toujours plus grandes et fanatiques. Je ne suffis
pas aux audiences, aux adresses... Preuve que je touche la fibre
o elle devient sensible[41]. Et plus tard: Je ne suffis pas aux
enthousiasmes[42]. Ce n'tait pas l seulement ce que M. Doudan
appelait alors les effroyables explosions de vanit de M. de
Lamartine[43]. J'ai dj eu occasion de noter que tout n'tait pas
illusion dans l'ide qu'il se faisait de sa popularit[44]. Quel
tait son but? Il ne le prcisait pas: mais, videmment, moins
il trouvait de place pour lui dans le jeu rgulier de la machine
parlementaire, plus il rvait de je ne sais quelle grande crise qui
le porterait au sommet, en abaissant tous ceux qui ne prenaient pas
maintenant au srieux ses prtentions politiques. S'il se faisait
encore quelque scrupule d'appeler ouvertement ce bouleversement, il
se plaisait  le regarder venir[45]. Je n'ai rien  faire qu'
attendre, crivait-il  un ami, le 24 dcembre 1846. Le Roi est
fou; M. Guizot est une vanit enfle; M. Thiers, une girouette;
l'opposition, une fille publique; la nation, un Gronte. Le mot
de la comdie sera tragique pour beaucoup. Il tait, du reste,
prt  toutes les audaces,  toutes les tmrits. Il brle de se
compromettre, disait alors de lui M. Cousin[46].

[Note 38: Voir t. V, chap. III,  III.]

[Note 39: On trouve les aveux suivants,  toutes les pages de sa
correspondance: Je suis mal vu; on a peur de moi...--Le monde ne
veut pas de moi...--Je n'ai pas un adhrent...--On ne veut pas de
moi. (Lettres du 2 fvrier, du 14 juillet 1844; du 22 juin et du 29
octobre 1845.)]

[Note 40: Lettre du 10 fvrier 1843.]

[Note 41: Lettre de 1844.]

[Note 42: Lettre d'avril 1846.]

[Note 43: Lettre du 19 septembre 1845. (X. DOUDAN, _Mlanges et
lettres_, t. II, p. 74.)]

[Note 44: Un observateur clairvoyant et dsintress, M.
Sainte-Beuve, notait en 1846: L'autorit de Lamartine, auprs des
esprits rflchis, n'a pas gagn dans ces dernires annes; il n'a
pas mme acquis grand crdit au sein de la Chambre, malgr toute son
loquence; mais, au dehors et sur le grand public vague, son renom
s'tend et rgne de plus en plus; il le sait bien, il y vise, et bien
souvent, quand il fait ses harangues  la Chambre, qui se montre
distraite ou mcontente, ce n'est pas  elle qu'il s'adresse, c'est
 la galerie, c'est aux gens qui demain le liront. _Je parle par la
fentre_, dit-il expressivement. (_Notes et Penses, Causeries du
lundi_, t. XI, p. 458.)]

[Note 45: Ce pays est mort, crit-il le 7 juillet 1845; rien ne peut
le galvaniser qu'une crise. Comme honnte homme, je la redoute; comme
philosophe, je la dsire.]

[Note 46: Voici en quelles circonstances fut tenu ce propos. Un
libraire en qute d'un article sur Jsus-Christ, pour je ne sais
quelle publication, tait venu le demander  M. Cousin. Celui-ci
refusa. L'diteur se retirait dsol; il avait dj descendu
plusieurs marches de l'escalier, lorsque M. Cousin, se penchant
sur la rampe, rappela l'diteur et lui dit gaiement: Allez voir
Lamartine: il vous le fera; il brle de se compromettre. (_Souvenirs
sur Lamartine_, par Charles ALEXANDRE, p. 5 et 6.)]

Est-ce par suite de ce dsir de se compromettre que, ds 1843, 
peine pass  gauche, il avait form le projet d'crire un livre
sur les Girondins? Ses opinions nouvelles taient sans doute pour
beaucoup dans le choix d'un pareil sujet. Toutefois, ce livre
n'avait pas t prmdit tel qu'il finit par tre crit: dans la
pense premire de l'auteur, il devait ragir contre les histoires
fatalistes ou apologtiques de la Rvolution. Mais M. de Lamartine
eut bientt oubli son dessein d'tre le juge de la Rvolution,
et n'en fut plus que le chantre; il s'tait chauff, la plume en
main, comme font certains orateurs  la tribune, fivre littraire
autant que politique, entranement de dramaturge non moins que
passion de tribun. Par moments, sans doute, il s'arrtait inquiet,
et, pressentant l'influence possible d'un tel livre, il demandait 
quelques-uns de ses confidents: Si vous aviez une rvolution dans
la main, l'ouvririez-vous[47]? Le scrupule ne tenait pas longtemps
devant l'ivresse de l'artiste, devant l'irritation de l'opposant,
devant l'impatience du joueur tmraire appelant l'inconnu, pour y
trouver la revanche de ses dboires prsents. Loin donc de refermer
la main, il l'ouvrait toute grande, et les feuillets incendiaires
s'en chappaient avec une effrayante rapidit.

[Note 47: RONCHAUD, _La Politique de Lamartine_, t. I, p. LIX.]

Il avait suffi  M. de Lamartine de parcourir superficiellement
quelques Mmoires, de jeter les yeux sur quelques documents indits,
de causer avec quelques acteurs de la Rvolution ou avec leurs fils,
pour improviser, en dix-huit mois, huit volumes. Aussi rien dune
histoire srieuse et complte: des disproportions encore plus normes
que chez M. Michelet; les pisodes qui lui plaisaient dvelopps sans
mesure, tandis que les vnements les plus considrables taient
omis; les faits altrs, les dates transposes avec une fantaisie
souveraine; tout subordonn  l'effet littraire et dramatique;
beaucoup de portraits, fort brillants de couleur, mais dessins
d'invention, reprsentant les personnages, non tels qu'ils avaient
t, mais tels que l'auteur les voyait, ou plutt tels qu'il se
voyait en eux, car, dans sa pense, c'est lui qui tait en scne;
sous les masques les plus divers, sous celui de Mirabeau comme sous
celui de Vergniaud, on retrouve toujours ce que M. Sainte-Beuve
appelle le profil de Jocelyn-tribun. Jamais l'imagination ne s'est
joue avec un pareil sans-gne de faits historiques rcents. Il a
lev l'histoire  la hauteur du roman, disait Alexandre Dumas; tel
autre faisait observer que c'tait machin comme un feuilleton; les
plus polis parlaient d'pope: personne ne pouvait y reconnatre
une histoire. Mais quelle vie! quel souffle! quelle posie! Que de
morceaux charmants ou superbes! Comment ne pas tre bloui par cette
langue de pourpre et d'or  laquelle on ne pouvait reprocher qu'un
excs de richesse! Et si le drame n'tait pas vrai, combien du moins
il tait pathtique!

Quant aux ides, on a pu dire qu'il y en avait pour tous les gots.
L'auteur vibre et rsonne  chaque souffle qui passe; il s'attendrit
ou s'irrite, tantt avec les uns, tantt avec les autres, et il
parat entirement possd par l'motion du moment. Lorsque, au
gr de ces impressions successives, son point de vue change, il ne
s'attarde pas  revenir sur ses pas pour corriger ce qu'il a crit
la veille et rtablir une sorte d'harmonie; de l des contradictions
dont il est le seul  ne pas s'tonner. Essaye-t-il de conclure, la
splendeur de la phrase ne parvient pas  cacher ce que la pense a
de flottant et d'incohrent. Toutefois, ce qui finalement se dgage
du livre, c'est la glorification de la Rvolution entire, de la
Rvolution sainte et ncessaire, dont l'ide est si grande et si
lumineuse qu'elle rejette dans l'ombre les accidents secondaires, les
erreurs et les crimes des hommes qui en ont t les instruments. Le
sang vers finit mme par ne plus tre aux yeux de l'auteur que la
condition mystrieuse de la germination de cette ide. Et puis, s'il
ne refuse pas sa piti aux victimes, quels sont les bourreaux qu'il
n'a pas tour  tour exalts! Au dbut, ses hros sont les girondins;
 la fin, il passe aux montagnards,  Robespierre et  Danton. Lui
qui certes ne voudrait pas imiter ces monstres ni les proposer comme
modles, il aboutit  les idaliser tous, jette sur leurs laideurs le
voile magique de sa posie et tche de leur donner je ne sais quoi
de surhumain qui ne permette plus de leur appliquer la mesure de la
morale ordinaire[48].

[Note 48: M. de Lamartine, causant avec M. de Carn, quelques
mois aprs la publication des _Girondins_, lui disait: Si l'on
m'applaudit, c'est que j'accomplis une oeuvre de tardive justice;
c'est que, sans faire l'apologie ni des crimes ni des criminels,
ainsi qu'on m'en accuse, je montre que nos malheurs n'ont pas t
perdus pour l'humanit, et que les principaux acteurs du drame,
cdant parfois  la violence de leurs passions, mais pntrs de la
foi qui fait les martyrs, ont poursuivi des vrits fcondes, en
y risquant jusqu' l'honneur de leur mmoire. S'il a pu m'arriver
de les grandir, c'est que j'ai cherch  saisir toujours les ides
sous les hommes, et cela beaucoup moins dans l'intrt de la
renomme de ceux-ci qu'au profit de la Rvolution, dont la cause est
dsormais insparable de celle de la France. (_Correspondant_ du 10
dcembre 1873.)--Plus tard, en 1861, M. de Lamartine, reconnaissant
tardivement le pril et l'injustice de son oeuvre, a fait son
_me-culp_ dans la _Critique de l'Histoire des Girondins_.]

Le livre produisit un grand effet, et son apparition prit les
proportions d'un vnement. La premire dition fut tout de suite
puise. Le public haletant se jetait sur chaque volume,  mesure
qu'il tait mis en vente, et le dvorait fivreusement.  Londres, M.
Greville notait sur son journal: L'_Histoire des Girondins_ est le
plus grand succs de librairie qu'on ait vu depuis plusieurs annes.
Aucun roman-feuilleton n'avait davantage passionn la curiosit de
la foule, ne s'tait  ce point empar de son imagination. On ne
parlait pas d'autre chose dans les salons comme dans les ateliers. La
socit d'alors, aussi peu clairvoyante, en cette circonstance, que
nagure au sujet des _Mystres de Paris_, tait la premire  grandir
la fortune d'un livre qui devait lui tre si funeste[49].

[Note 49: Voir, par exemple, une lettre de M. Doudan du 26 mars 1847
(_Mlanges et lettres_, t. II, p. 115), et une _Lettre parisienne_ du
vicomte DE LAUNAY (Mme de Girardin), en date du 4 avril 1847 (t. IV,
p. 237).]

M. de Lamartine n'avait pas eu pleine conscience, en crivant son
histoire, de la secousse qu'elle allait imprimer aux esprits.
Toutefois, il n'tait pas homme  s'tonner d'un succs, ni  se
troubler d'une responsabilit. Le soir mme du jour o les deux
premiers volumes ont t lancs, le 20 mars 1847, il crit  un
ami: J'ai jou ma fortune, ma renomme littraire et mon avenir
politique sur une carte, cette nuit. J'ai gagn. Les diteurs m'ont
crit,  minuit, que jamais, en librairie, un succs pareil n'avait
t vu... C'est surtout le peuple qui m'aime et qui m'achte...
J'ai vu des prodiges de passion pour les _Girondins_... Des femmes
les plus lgantes ont pass la nuit pour attendre leur exemplaire.
C'est un incendie. L'crivain jouit, s'enivre de cette popularit.
Il voit dans l'cho que rencontre sa parole le signe que la France,
jusque-l endormie, s'veille, et qu'enfin les temps sont venus. La
grande crise dont le rve l'avait toujours hant, mais qui n'tait
qu'une vision lointaine et vague, lui semble se rapprocher et prendre
corps. Lui qui, nagure encore, se dfendait de poursuivre autre
chose qu'une rforme, il se plat  entendre dire que son livre
sme partout le feu dur des rvolutions[50]. N'est-il pas ds lors
assur, en cas de bouleversement, d'y jouer le premier rle? Il ne
contredit ni ne se dfend, quand quelque interlocuteur lui montre le
peuple prt  l'acclamer prsident de la rpublique[51]. Sans doute,
il ne forme aucun projet prcis, ne noue aucune conspiration; mais il
se familiarise de plus en plus avec l'ide d'un vnement formidable
qui fera de lui l'arbitre souverain des destines de la France et de
l'Europe; il se tient prt  dvelopper hardiment sa voile au vent
d'orage qu'il sent monter  l'horizon.

[Note 50: Lettre du 20 mars 1847.]

[Note 51: Conversation avec M. Sainte-Beuve, rapporte par M. DE
MAZADE. (_Revue des Deux Mondes_, 15 octobre 1870, p. 599.)]

Qui oserait dire, aprs l'vnement, que M. de Lamartine s'exagrait
l'action de son livre? Il a fait, pour ainsi dire, entrer l'ide
rvolutionnaire, toute pare de sa posie, dans cette imagination
populaire que le gouvernement bourgeois avait eu le tort de laisser
vide. Sous ce rapport, son influence a t beaucoup plus considrable
et plus nfaste que celle de MM. Michelet et Louis Blanc. Ceux-ci
ont pu augmenter l'audace, chauffer le fanatisme des jacobins;
l'auteur des _Girondins_ a habitu, attir  la rvolution ceux qui
en taient les adversaires naturels et qui, avant lui, en avaient
peur et horreur. Aussi est-ce devenu un lieu commun de dire que
cette publication a t l'une des causes de la rvolution du 24
fvrier. Ce n'est pas la seule fois qu'on peut relever de semblables
responsabilits  la charge de la littrature. Un ancien membre de
la Commune de 1871, l'auteur des _Rfractaires_, M. Jules Valls,
cherchant comment ses pareils taient devenus des rvolutionnaires,
les appelait les _victimes du livre_, et au premier rang des livres
dont l'odeur chaude les avait ainsi griss et jets dans la
mle, il nommait l'_Histoire des Girondins_.


VII

Il y avait pour la monarchie de Juillet quelque chose de plus
dangereux encore que la rhabilitation et la glorification de la
Rvolution: c'tait ce qui tendait  dconsidrer la monarchie
elle-mme. L'opposition travaillait, de toutes ses forces, 
cette dconsidration, en reprenant, plus violemment que jamais,
l'accusation de corruption autour de laquelle elle avait dj
commenc, dans la session de 1846,  faire grand bruit[52]. Tout
lui servait pour ce dessein, mme des incidents particuliers qui, en
d'autres temps, eussent t considrs comme de simples faits divers.
Dcouvrait-on quelques malversations  la direction des subsistances
de Rochefort ou  la manutention militaire de Paris; dirigeait-on
des poursuites pour prvarication contre certains fonctionnaires
algriens; deux candidats taient-ils condamns, sur l'initiative du
ministre public, pour avoir achet les votes de leurs lecteurs,
l'opposition prtendait aussitt gnraliser ces faits:  l'entendre,
c'taient les signes d'une corruption partout tolre ou mme
encourage par le gouvernement. Malheureusement, elle allait avoir de
bien autres scandales  exploiter.

[Note 52: Voir plus haut, t. VI, ch. I,  III.]

 la fin d'avril 1847, le tribunal de la Seine tait saisi d'un
procs intent par M. Parmentier, directeur des mines de Gouhenans
(Haute-Sane),  plusieurs de ses contresss, parmi lesquels tait
le gnral Despans-Cubires, pair de France, ancien ministre de la
guerre. Le procs en lui-mme tait peu srieux, et n'avait t fait
que pour mettre au jour des lettres crites par le gnral Cubires,
 un moment o la socit de Gouhenans sollicitait du gouvernement la
concession d'une mine de sel. La premire de ces lettres, date du
14 janvier 1842, tait ainsi conue: Mon cher monsieur Parmentier,
tout ce qui se passe doit faire croire  la stabilit de la politique
actuelle et au maintien de ceux qui la dirigent. Notre affaire
dpendra donc des personnes qui se trouvent maintenant au pouvoir...
Il n'y a pas un moment  perdre. Il n'y a pas  hsiter sur les
moyens de nous crer un appui intress dans le sein mme du conseil.
J'ai les moyens d'arriver jusqu' cet appui; c'est  vous d'aviser
aux moyens de l'intresser... Dans l'tat o se trouve la socit
de Gouhenans, ce ne sera pas chose aise que d'obtenir l'unanimit
et l'accord, quand il s'agit d'un sacrifice. On se montrera sans
doute trs dispos  compter sur notre bon droit, sur la justice de
l'administration, et cependant rien ne serait plus puril. N'oubliez
pas que le gouvernement est dans des mains avides et corrompues,
que la libert de la presse court risque d'tre trangle sans bruit
l'un de ces jours, et que jamais le bon droit n'eut plus besoin de
protection. Suivaient,  des dates rapproches, plusieurs autres
lettres o le gnral Cubires insistait sur sa proposition premire,
puis faisait connatre qu'on n'avait pas t satisfait de la somme
d'abord offerte, qu'on exigeait davantage, et pressait M. Parmentier
de cder sans retard  ces exigences. Aucun ministre n'tait nomm;
mais chacun pouvait se rendre compte qu' cette date le titulaire du
ministre des travaux publics tait M. Teste, devenu depuis prsident
de chambre  la cour de cassation.

On conoit quelle fut l'motion du public, quand, le 2 mai 1847, ces
lettres se trouvrent reproduites par tous les journaux; on conoit
galement le parti que l'opposition voulut aussitt en tirer. Quant
au cabinet, il n'eut pas un instant d'hsitation: ds le lendemain, 3
mai, le ministre des travaux publics, M. Dumon, dclara, en rponse 
une interpellation de M. Muret de Bord, que la concession des mines
de Gouhenans avait t rgulirement faite, mais que le gouvernement,
pour calmer de trop vives alarmes, allait demander  la justice
d'examiner si cette concession avait t obtenue par de coupables
manoeuvres. Une ordonnance royale du 6 mai saisit la cour des pairs,
seule comptente pour juger un de ses membres, et renvoya devant
elle le gnral Cubires, prvenu de corruption et d'escroquerie.
Deux jours auparavant, devant cette mme assemble, M. Teste avait
dsavou, dans les termes les plus nergiques, toute participation
aux faits dnoncs.

Il n'y avait qu' attendre en silence les rsultats d'une instruction
ouverte avec une si honnte promptitude. Mais cela n'et point fait
l'affaire de l'opposition. Ne voyant l qu'un scandale  exploiter,
elle s'appliqua  entretenir,  aviver l'motion, et surtout 
faire croire qu'il ne s'agissait pas d'un mfait particulier et
exceptionnel. M. Crmieux renouvela une proposition dj vote
en 1844 par la Chambre des dputs et carte par la Chambre des
pairs; il s'agissait d'dicter une sorte de suspicion gnrale,
galement outrageante pour le Parlement et pour l'administration, et
d'interdire aux membres des deux Chambres de s'intresser dans les
concessions de travaux publics,--chemins de fer ou autres,--accordes
par le gouvernement. Aprs une sance orageuse[53], remplie
de dnonciations personnelles, et d'o il ressortit que, dans
les conseils d'administration des chemins de fer, les dputs
opposants taient aussi nombreux que les ministriels, la prise en
considration fut vote; le ministre ne s'y tait pas oppos; il
tait rsolu  combattre la proposition au fond, mais il estimait
que, pour dissiper tant de vapeurs malsaines, un dbat approfondi
serait plus utile que nuisible. En fait, la proposition ne devait
jamais venir en discussion.

[Note 53: 10 mai 1847.]

Aprs M. Crmieux, ce fut le tour de M. mile de Girardin, plus
difficile encore  prendre au srieux dans ce rle de vengeur
de la conscience publique. On sait quels griefs tout personnels
l'avaient jet rcemment dans l'opposition. Il crut trouver dans
un fait de presse l'occasion de prendre  parti le cabinet. M.
Solar et M. Granier de Cassagnac avaient fond, en 1845,  grand
fracas de rclames, l'_poque_, journal  trs bon march, qui
tcha de se faire une place par le caractre agressif et tapageur
de son conservatisme. Aprs avoir dvor beaucoup d'argent et
vcu d'expdients plus ou moins honorables, ce journal venait de
disparatre au commencement de 1847, en laissant ses grants engags
dans des procs d'assez fcheux aspect. M. de Girardin se mit alors 
raconter, dans la _Presse_, toutes sortes d'histoires o il montrait
les propritaires de l'_poque_,  court d'argent, battant monnaie
avec le crdit dont ils jouissaient auprs des ministres; M. de
Girardin ajoutait, et l tait la gravit de son assertion, que les
ministres avaient connu, tolr, second ce trafic. Il parlait,
entre autres, d'un privilge de thtre pour l'obtention duquel
100,000 francs avaient t verss dans la caisse de l'_poque_, d'une
promesse de pairie vendue 80,000 francs, de marchs du mme genre
faits pour des lettres de noblesse, des croix d'honneur, etc., etc.

La Chambre des pairs, mue de l'allgation relative  la promesse
de pairie et y voyant une atteinte  sa dignit, eut l'ide assez
bizarre de citer M. de Girardin  sa barre. C'tait ouvrir la
porte  bien des dbats. En effet, le prvenu tant membre de la
Chambre des dputs, il fallait que celle-ci dlibrt d'abord
s'il lui convenait d'autoriser les poursuites. Il paraissait
impossible que M. de Girardin ne profitt pas de cette premire
dlibration pour justifier ses accusations. La gauche, qui y
comptait, se montrait dispose  le soutenir chaleureusement. Le
dbat s'engage le 17 juin. Le public, affriand par l'espoir d'un
scandale, remplit,  s'touffer, toutes les tribunes de la Chambre.
 la surprise gnrale, M. de Girardin se montre tout d'abord peu
empress  remplir son rle d'accusateur. Il faut que, de toutes
parts, des bancs de la majorit comme de ceux de la gauche, on le
mette itrativement en demeure, pour qu'il se dcide  prendre la
parole. Il renouvelle alors ses accusations, en ajoute mme une plus
extraordinaire encore, celle d'une promesse faite aux matres de
poste, moyennant 1,200,000 fr., d'un projet de loi favorable  leurs
intrts; seulement, arriv au moment de donner ses preuves, il feint
de redouter le scandale et propose que la Chambre se forme en comit
secret. M. Duchtel s'lve aussitt avec indignation contre cette
manoeuvre hypocrite; il dclare que le gouvernement ne craint pas
la pleine lumire, qu'il la veut au contraire, et, aprs une scne
tumultueuse, il contraint M. de Girardin  retirer sa demande. Voil
donc ce dernier au pied du mur; il va vider son dossier. La curiosit
et l'motion sont au comble. Mais quelle dception! L'accusateur
n'apporte pas l'ombre d'une preuve ou mme d'une indication; il
se borne  rpter ses affirmations ou s'abrite derrire quelque
petit journal satirique. La stupeur est grande dans les rangs de la
gauche, o l'on se sent tout honteux d'tre associ  une si piteuse
campagne. La tche du ministre est singulirement simplifie.  des
preuves, il lui et fallu rpondre par des preuves contraires; pour
dtruire un oui, il lui suffit d'y opposer un non. M. Duchtel le
prononce avec une nettet, une assurance, un sang-froid, que fait
encore ressortir l'embarras de son contradicteur. Le point le plus
dlicat tait l'affaire du privilge de thtre: le ministre ne
nie pas le versement de 100,000 francs qui a t en effet tabli
par des dbats judiciaires, mais il affirme que l'administration
et ses intermdiaires y ont t tout  fait trangers. Sur toutes
les autres questions, sa dngation est absolue. L'excellent effet
de ce discours est complt par quelques mots de M. Guizot: M. de
Girardin,  dfaut de preuves sur la promesse de pairie ngocie par
l'_poque_, s'tait fait fort d'tablir qu'un fauteuil de pair avait
t offert au gnral de Girardin sous la condition que la _Presse_
cesserait son opposition; M. Guizot riposte par un coup droit, en
lisant une lettre, vieille de plusieurs annes, par laquelle M. mile
de Girardin offrait lui-mme de modifier la ligne de son journal, si
son pre tait appel  siger au Luxembourg. En somme, la droute
du dnonciateur est complte. Le public oublie mme ce qu'il reste
d'un peu suspect dans certaines affaires, comme celle du privilge
de thtre, pour voir seulement le contraste entre les normits
que M. de Girardin s'tait engag  dmontrer et l'impuissance
misrable dont il vient de faire preuve. Il y a bien longtemps,
crit un observateur au sortir de cette sance, que le ministre
n'avait obtenu un triomphe pareil; sa position en est videmment
raffermie[54]. Le _Journal des Dbats_ exulte. La _Presse_ balbutie.
Les feuilles de gauche, contraintes  avouer l'humiliante dfaite de
leur alli, sont rduites, pour se consoler,  soutenir que, si M. de
Girardin n'a pas prouv ses assertions, le ministre est loin d'avoir
tabli victorieusement son innocence.

[Note 54: _Journal indit du baron de Viel-Castel._]

Ensuite du vote de la Chambre des dputs qui a autoris les
poursuites, M. de Girardin comparat, le 22 juin, devant la Chambre
des pairs. Aussi dfrant  l'gard de la haute assemble qu'il
a t injurieux pour les ministres, il proteste n'avoir jamais
voulu porter atteinte  son honneur, et rappelle qu'il l'a toujours
dfendue contre ses ennemis. Cette attitude lui vaut l'indulgence
des juges, et il est renvoy des fins de la citation. Naturellement,
il se sert aussitt de la dcision des pairs pour se relever de
la fcheuse posture o l'a laiss la discussion  la Chambre des
dputs, et il reprend, dans son journal, le verbe plus haut que
jamais:  l'entendre, son acquittement est la condamnation du
gouvernement et suffit  prouver que ses accusations taient fondes.
Il ose mme, le 25 juin, au cours de la discussion du budget, traiter
de nouveau la question,  la tribune du palais Bourbon. Il rpte
la plupart de ses dnonciations; s'il en abandonne quelques-unes,
comme le roman des matres de poste, il en imagine de nouvelles. Ce
ne sont toujours que de pures affirmations, sans rien  l'appui.
La gauche elle-mme ne peut feindre de croire que la preuve ait
t faite; mais, dit-elle, on est en face de deux affirmations qui
se contredisent, et, pour savoir o est la vrit, il faut que le
gouvernement saisisse la justice, en poursuivant M. de Girardin,
ou que la Chambre ordonne une enqute parlementaire. Le ministre
n'a nulle envie de se prter  des mesures dont le premier rsultat
serait de prolonger le scandale; et surtout il sait trop ce dont
le jury est capable, pour mettre son honneur entre ses mains. M.
Duchtel rpond donc que, dans une affaire toute politique, il ne
comprend pas d'autre juge que la Chambre; il ajoute qu'une enqute
ne peut tre propose l o il n'y a pas mme un commencement de
preuve, une raison de douter. Il ritre, en outre, sur tous les
points, les dngations les plus premptoires. Sa parole est aussitt
confirme par un tmoignage qui ne laisse pas de produire de l'effet
sur la Chambre: M. Benoist Fould, dsign par plusieurs journaux
comme celui avec lequel aurait t ngocie la promesse de pairie,
prend la parole pour opposer un dmenti solennel et catgorique 
tout ce qui a t racont. M. de Girardin n'en revient pas moins  la
charge. La sance n'est plus qu'une mle confuse, tumultueuse, o se
croisent les dmentis et les outrages. Pour retrouver une pareille
scne, il faudrait remonter jusqu' cette journe o l'opposition
jetait  la face de M. Guizot son voyage  Gand: encore, en 1844, y
avait-il moins de boue remue.  la fin, la Chambre lasse, coeure,
indigne, se dcide  fermer la bouche au calomniateur: elle vote, 
la majorit norme de deux cent vingt-cinq voix contre cent deux, un
ordre du jour ainsi conu: La Chambre, satisfaite des explications
donnes par le gouvernement, passe  l'ordre du jour.

 voir les termes de la motion et le chiffre des voix, la victoire
du gouvernement tait complte; jamais il n'avait eu une majorit
si forte. Et cependant cette discussion n'en laissait pas moins
une impression fcheuse. C'est le caractre redoutable et perfide
de certaines accusations qu'il est dangereux d'avoir  se dfendre
contre elles, alors mme qu'on parvient  en triompher. Et puis, s'il
tait bien prouv que M. de Girardin ne mritait aucun crdit, il
l'tait moins que tout et t irrprochable, sinon dans les actes
du gouvernement, du moins auprs de lui. L'un des amis du cabinet,
le mme qui croyait la partie gagne aprs la sance du 17 juin,
crivait, le soir du dbat: On ne s'entretient qu'avec tristesse
de la scandaleuse sance. Les ministriels, tout en se flicitant
du vote qui l'a termine, reconnaissent que la situation qui avait
rendu un vote indispensable est pnible, fcheuse pour le pouvoir et
le pays[55]. Aussi les journaux de l'opposition affectaient-ils de
croire que le gouvernement sortait de l tout couvert de boue; ils
le montraient fuyant honteusement la lumire d'un dbat judiciaire
et arrachant  la majorit, qui ne le lui avait donn qu' regret,
un vote purement politique. S'emparant de la formule mme de l'ordre
du jour, ils faisaient du mot satisfaits, une sorte de sobriquet
injurieux dont ils prtendaient fltrir nominativement tous ceux qui
venaient de se rendre, par leur vote, solidaires de la corruption
ministrielle.

[Note 55: _Journal indit du baron de Viel-Castel._]


VIII

Le lendemain mme du jour o la Chambre des dputs s'efforait d'en
finir avec les dnonciations de M. mile de Girardin, la Chambre
des pairs prenait, ensuite de l'instruction ouverte sur les faits
rvls par les lettres du gnral Cubires, une dcision qui allait
fournir de bien autres armes aux exploiteurs de scandales. Cette
instruction, mene avec autant d'habilet que de conscience par le
chancelier Pasquier, n'avait pas dur moins de six semaines. On
s'y tait montr rsolu  ne rien laisser dans l'ombre. Il faut,
disait le rapporteur, M. Renouard, sonder de telles plaies d'une
main courageuse; l'opinion publique ne s'gare pas quand on lui
dit tout. Certains points taient apparus tout de suite assez
nettement: on se rendait compte de la difficult que,  raison de
ses fcheux antcdents, la socit de Gouhenans avait d prouver
 obtenir la concession qu'elle dsirait; on trouvait trace de la
proposition faite par le gnral Cubires de lever ces difficults
en remettant cent mille francs au ministre, du consentement donn 
cette proposition par M. Parmentier, le directeur de la socit, de
la part prise  ces dmarches par l'un des actionnaires, M. Pellapra.
Mais il tait une autre question sur laquelle on hsita davantage, 
cause de sa gravit mme et de l'obscurit dont elle parut d'abord
enveloppe: la corruption, videmment prmdite, voulue, concerte,
avait-elle t en fait accomplie? Les cent mille francs avaient-ils
t remis au ministre? M. Teste, qui ds le dbut avait t entendu
comme tmoin, devait-il passer au rang des accuss? On voyait bien
que M. Parmentier avait remis  M. Pellapra vingt-cinq actions
pour le couvrir de la somme qu'il se chargeait de verser aux mains
du ministre; mais on voyait aussi que, plus tard, en le menaant
de faire du scandale, le mme M. Parmentier avait contraint M.
Pellapra  lui restituer ces actions. Fallait-il en conclure que rien
n'avait t pay au ministre? C'tait la thse de M. Parmentier,
qui expliquait ainsi la rptition de ses titres. Toutefois, les
correspondances saisies, notamment les lettres nombreuses changes,
pendant plusieurs annes, entre MM. Pellapra et Cubires, ne
concordaient pas avec cette allgation; elles supposaient, au
contraire, que le versement des cent mille francs avait t fait;
il en ressortait mme qu'aprs la restitution des actions  M.
Parmentier, M. Pellapra, ne voulant pas supporter seul la perte
de la somme verse, avait obtenu du gnral Cubires la promesse
de l'indemniser jusqu' concurrence de cinquante mille francs.
Ces preuves finirent par convaincre le chancelier et les pairs
instructeurs de la culpabilit de M. Teste: ils ne reculrent pas
devant la douloureuse obligation de le mettre en cause. Le 26 juin,
conformment  leur avis et aux rquisitions du procureur gnral, la
cour, statuant en chambre du conseil, dcida la mise en accusation
de MM. Teste, Cubires, Pellapra et Parmentier. Quinze jours taient
donns  la dfense pour se prparer.

Les quatre accuss taient d'importance fort ingale. Le public ne
s'intressait pas  M. Parmentier, un de ces faiseurs d'affaires
sans scrupules, qu'on n'est jamais tonn de voir finir en police
correctionnelle. M. Pellapra lui-mme, bien que riche capitaliste
et ancien receveur gnral, n'tait pas celui qui attirait le plus
l'attention. Ce qui causait une motion extrme, c'tait de voir
sous le coup d'une accusation dshonorante deux pairs de France;
anciens ministres, parvenus aux premiers rangs, l'un de l'arme,
l'autre de la magistrature. M. Cubires, n en 1786, avait eu de
brillants tats de service sous l'Empire; sous-lieutenant  dix-sept
ans, colonel  vingt-cinq, il avait t couvert de blessures 
Waterloo; en 1832, lors de l'occupation d'Ancne, il avait t
charg d'une mission politique dlicate; en 1840, il avait reu de
M. Thiers le portefeuille de la guerre. On comprend mal qu'un tel
pass ait conduit le gnral  se faire complice des tripotages
d'un Parmentier; mais, de moeurs lgres, avide d'argent, il s'tait
laiss prendre par la fivre de spculations alors rgnante. Quant
 M. Teste, qui avait soixante-sept ans en 1847, c'tait un grand
vieillard, lgrement courb par l'ge, encore vigoureux, avec une
belle figure, une physionomie grave et un peu triste; homme  la
fois de travail et de plaisir, ayant beaucoup de talent, trs peu de
principes. Sa vie avait t fort mouvemente. N, dans les environs
de Nmes, d'un pre engag dans le mouvement de 1789 et de 1792, il
avait travers, pendant son enfance et son adolescence, les violentes
pripties de l'poque rvolutionnaire. Sous l'Empire, il devint vite
l'un des avocats les plus renomms du Midi. Compromis pour avoir
accept des fonctions sous les Cent-jours, il ne fut pas proscrit en
1815, mais prit de lui-mme le parti de s'tablir en Belgique; il
parat avoir t de ceux qui, par haine des Bourbons, rvaient alors
de pousser le prince d'Orange au trne de France. Ce ne fut qu'aprs
1830 qu'il rentra dans sa patrie: on le vit alors,  cinquante ans,
entreprendre de se faire,  Paris, une position d'avocat et se
pousser bientt  la tte du barreau, par son loquence sobre et
puissante, par sa science du droit et son intelligence des affaires;
en 1838, il obtenait les honneurs du btonnat. Presque aussitt aprs
son retour en France, il avait t lu dput; mais, comme beaucoup
d'avocats, il tait loin d'avoir retrouv,  la Chambre, les mmes
succs de parole et la mme importance qu'au Palais de justice. Sans
convictions, paraissant apporter au milieu des luttes politiques
une sorte d'indiffrence ennuye, un moment ml au tiers parti qui
convenait  l'tat flottant et incertain de ses opinions, il finit
par accepter d'tre le porte-parole habituel et en quelque sorte
l'avocat parlementaire du marchal Soult. Ce rle un peu subalterne
ne lui fut pas sans profit. Le marchal lui fit une place dans son
cabinet du 12 mai 1839, et, en 1840, exigea pour lui, de M. Guizot
qui ne s'en souciait gure, le portefeuille des travaux publics.
On le lui retira en dcembre 1843, sans qu'aucune raison politique
ft donne de cette mesure. Rien de prcis sans doute n'avait t
dcouvert; mais, devant certains bruits qui circulaient dans le
monde financier, on ne s'tait pas souci de laisser plus longtemps
 M. Teste le maniement des grandes affaires de chemins de fer.
Malheureusement, par une faiblesse trop frquente en pareil cas,
les ministres ne crurent pas possible de se sparer d'un collgue
sans lui donner une compensation; il fut fait pair de France, grand
officier de la Lgion d'honneur, et, ce qui tait plus grave encore,
prsident de chambre  la cour de cassation.

Les accuss n'avaient pas t mis en tat d'arrestation provisoire.
Leur position sociale semblait une garantie suffisante contre
une fuite qui et t l'aveu de leur culpabilit. Cependant,
l'avant-veille du jour fix pour les dbats, M. Pellapra, ne se
sentant pas de force  affronter la lutte et l'angoisse des audiences
publiques, disparut. M. Teste, au contraire, fit remettre au Roi
cette lettre digne et habile: Sire, je dois  Votre Majest, en
retour d'un dvouement dont je me suis efforc de multiplier les
preuves, la dignit de pair de France et l'honneur de siger dans la
plus haute magistrature du royaume, comme l'un de ses prsidents.
J'aborde demain une preuve solennelle, avec la ferme confiance
d'en sortir sans avoir rien perdu de mes droits  l'estime publique
et  celle de Votre Majest. Mais un pair de France, un magistrat,
qui a eu le malheur de traverser une accusation de corruption, se
doit  lui-mme de se retremper dans la confiance du souverain qui
lui a confr ce double caractre. Je dpose entre les mains de
Votre Majest ma dmission de la dignit de pair de France et celle
des fonctions de prsident  la cour de cassation, pour n'tre
dfendu, dans les dbats qui vont s'ouvrir, que par mon innocence.
L'innocence, en effet, n'et pas parl un autre langage.

Les audiences commencrent le 8 juillet. La curiosit du public
tait trs surexcite, et, malgr la chaleur, il y eut grande
affluence au palais du Luxembourg. La premire sance, consacre
tout entire  la lecture des pices, fut sans intrt. Mais, dans
la soire, le bruit se rpandit que des documents compromettants
pour M. Teste se trouvaient aux mains d'un dput, M. de Malleville.
Celui-ci, mand par M. Pasquier, lui remit la copie de lettres
changes entre le gnral Cubires et M. Pellapra; ces lettres
se rapportaient aux arrangements conclus par ces deux personnages
aprs la restitution des vingt-cinq actions  M. Parmentier; le
gnral y faisait assez triste figure; on l'y voyait essayer, par des
menaces de scandale, de se soustraire  l'engagement pris par lui de
supporter sa part des cent mille francs, mais pas une des lettres
qui n'impliqut la ralit du payement fait au ministre. Comment ces
pices taient-elles en la possession de M. de Malleville? Il fut
bientt vident que c'tait le gnral Cubires qui les lui avait
fait parvenir par une voie dtourne. Le systme de dfense de M.
Parmentier, en cela favorable  M. Teste, tendait  faire croire
que MM. Cubires et Pellapra n'avaient rien dbours pour obtenir
la concession, et qu'ils avaient essay de garder pour eux la somme
destine au ministre. Le gnral avait un moyen d'carter cette
imputation, plus dshonorante encore que toutes les autres: c'tait
de prouver que les cent mille francs avaient t pays; seulement,
du mme coup, il se reconnaissait coupable du crime de corruption.
Impatient de faire voir qu'il n'tait pas un escroc, sans s'avouer
trop ouvertement corrupteur, il prit un moyen terme, et, tout en
vitant encore de se dcouvrir personnellement, il voulut faire
arriver indirectement aux juges des pices tablissant la ralit
du versement. Devant cette rvlation qui aggravait la situation de
M. Teste, M. Pasquier crut ncessaire d'empcher qu'il ne suivt
l'exemple de M. Pellapra. Le soir mme, il le fit arrter, ainsi que
les deux autres accuss. Certains indices donnrent depuis  supposer
que la prcaution n'avait pas t superflue, et que M. Teste tait
sur le point de s'enfuir.

La seconde audience s'ouvrit par l'interrogatoire du gnral
Cubires. Celui-ci s'y montra singulirement embarrass; il voulait
bien qu'on crt  la vrit des faits tablis dans les pices
communiques par M. de Malleville, mais il ne se souciait pas d'en
faire lui-mme la dclaration. Spectacle pnible que celui de ce
vieux soldat qui, sous la pression de l'accusation, balbutiait de
maladroites chappatoires, s'embrouillait et se perdait au milieu de
ses mensonges, faisait, malgr lui, des demi-aveux qu'il cherchait
ensuite  reprendre, sans qu'une seule fois le pril de son honneur
lui arracht un cri du coeur. Cette attitude piteuse contrastait avec
le sang-froid de M. Teste, qui intervint plusieurs fois au cours
de l'interrogatoire de son coaccus, mettant habilement en lumire
tout ce qui pouvait lui servir, jetant des doutes sur ce qui lui
nuisait, aussi libre d'esprit et de parole que s'il n'et rempli l
qu'un rle d'avocat. M. Parmentier, questionn ensuite, persista
plus que jamais  accuser MM. Pellapra et Cubires d'avoir abus de
sa confiance en supposant une dpense qu'ils n'avaient pas faite.
Restait l'interrogatoire de M. Teste, qui fut renvoy au jour suivant.

Entre temps, le gnral Cubires, se dcouvrant davantage, fit
remettre directement  M. Pasquier l'original des lettres dont M. de
Malleville avait communiqu la copie. Chaque jour donc, un nouveau
fait venait augmenter les charges pesant sur M. Teste. Celui-ci,
cependant, n'en paraissait ni embarrass, ni abattu. Il soutint son
interrogatoire avec une force d'esprit et de corps tonnante chez
un homme de son ge. Jamais sa parole n'avait t plus prompte,
plus ferme. Ses rponses taient autant de plaidoiries, souvent
loquentes, toujours habiles. Pas une accusation  laquelle il
ne fit tte. tait-il serr de trop prs, se sentait-il touch,
avec quelle vigueur il se retournait et fonait sur l'assaillant!
C'tait lui qui raffermissait, qui ranimait ses avocats, notamment
M. Paillet, dont le visage trahissait l'embarras et l'angoisse de
conscience. Ni le prsident ni le procureur gnral ne parvinrent
 le faire se dpartir du systme qu'il avait arrt d'avance. Des
gens, disait-il en substance, s'taient concerts pour lui demander
une concession; son collgue, M. Cubires, son ancien client, M.
Pellapra, l'en avaient entretenu; rien l que de trs naturel. La
concession avait t accorde aprs une instruction rgulire. Que
s'tait-il pass depuis? Les associs avaient pu faire entre eux des
arrangements, changer des actions, s'accuser de dol, d'escroquerie.
Il ne connaissait rien de ces tristes affaires, n'en voulait rien
connatre, et s'indignait qu'on prtendt y mler un ministre du Roi.
Lui opposait-on les pices rcemment produites, cette correspondance
change entre le gnral Cubires et M. Pellapra, d'o ressortait si
clairement la ralit du versement des cent mille francs, il ne se
dmontait pas; il donnait  entendre que M. Pellapra avait abus de
la crdulit du gnral et avait gard pour lui l'argent. Il estimait
sans doute que l'accus absent tait le moins dangereux  charger, et
que sa fuite rendait plausibles les accusations portes contre lui.

M. Pellapra tait-il donc aussi hors d'tat de se dfendre que le
supposait M. Teste? Avant son dpart, prvoyant que, pour chapper
 l'accusation d'escroquerie, il pourrait avoir intrt  avouer et
 dmontrer lui-mme la ralit de la corruption, il avait remis 
sa femme un dossier dont elle devait user en cas de ncessit. Aprs
l'interrogatoire de M. Teste, madame Pellapra jugea le moment venu
de remplir le mandat que lui avait donn son mari. Le matin mme
de la quatrime audience (12 juillet), elle adresse au chancelier
un certain nombre de pices, toutes tendant  tablir que les cent
mille francs ont t effectivement pays; les plus importantes
taient des notes constatant diverses oprations financires de M.
Pellapra, entre autres un placement en bons du Trsor qui paraissait
bien destin  solder l'engagement pris envers le ministre.  la
lecture de ces documents, si accablants qu'ils paraissent, M. Teste
ne faiblit pas. Il se dbat contre l'accusation qui l'enveloppe et le
presse. Avec une tonnante prsence d'esprit, il argu de certaines
obscurits des notes financires, pour jeter du doute sur leur sens.
Accul au bord de l'abme, il se raidit, dans un suprme effort, pour
ne pas y tomber. Des tmoins ont t cits, afin de donner quelques
claircissements sur les papiers qui viennent d'tre communiqus 
la cour. C'est d'abord M. Roquebert, le notaire de M. Pellapra; la
considration dont il jouit augmente la valeur de son tmoignage.
Toutes les explications qu'il fournit sur les notes de son client
en font ressortir la porte accusatrice. Le procureur gnral lui
pose alors cette question: M. Pellapra vous a-t-il parl des cent
mille francs donns  M. Teste? Tous les regards se tournent vers
M. Roquebert: celui-ci garde le silence pendant quelques instants;
son angoisse est visible; des larmes remplissent ses yeux; enfin, il
se dcide  rpondre: M. Pellapra m'a dit qu'il avait donn cent
mille francs  M. Teste. L'motion du tmoin est extrme; il fait
effort pour retenir des sanglots qui bientt clatent. M. Teste,
nagure si prompt  discuter les tmoignages, ne trouve  adresser
 M. Roquebert que cette question insignifiante:  quelle poque
M. Pellapra vous a-t-il fait cette confidence?--En 1844, rpond
le tmoin. M. Teste n'ajoute rien; il se sent vaincu. Sa pleur
est affreuse; il s'essuie le front; ses traits, qui se dcomposent
avec une effrayante progression, trahissent l'agonie de son me; en
quelques instants, il vieillit de dix ans. Les assistants considrent
ce drame avec une motion poignante. L'crasement devait tre
plus complet encore. Commission rogatoire a t donne  un juge
d'instruction pour vrifier au ministre des finances s'il n'a pas
t fait, aux dates indiques par les notes de M. Pellapra, des
acquisitions de bons du Trsor, soit pour lui, soit pour le compte
de M. Teste. Avant la fin de l'audience, le prsident est en mesure
de communiquer  la cour le rsultat de ces vrifications; elles
confirment toutes les indications de M. Pellapra; elles tablissent
notamment que ce dernier a touch, le 12 septembre 1843, divers bons
montant  94,000 francs, et que, ce mme jour, M. Charles Teste,
dput, fils du ministre, a vers au Trsor, contre un seul bon, la
somme de 95,000 francs. Le silence dans lequel est coute cette
lecture, et qui se prolonge quelque temps aprs qu'elle a t finie,
montre l'impression produite. M. Teste se borne  demander copie de
ce document, et il ajoute: J'ai  m'informer de l'opration qui me
parat tre personnelle  mon fils.

Au sortir de l'audience, M. Teste est si affaiss qu'il lui faut
tre soutenu par deux personnes pour regagner la prison. Il dne
cependant avec son fils et ses avocats. Les convives partis et les
portes fermes, il saisit de chaque main des pistolets de poche,
qui trs probablement lui ont t apports par son fils, et il se
tire simultanment deux coups, l'un dans la bouche, l'autre au
coeur: le premier ne part pas, parce que le renversement de l'arme
a fait tomber la capsule; l'autre ne produit qu'une contusion; la
balle, au lieu de pntrer dans le corps, a roul  terre. Les
gardiens accourent au bruit. M. Pasquier est prvenu. M. Teste se
laisse soigner sans tmoigner d'une grande motion, et, dsirant un
livre, demande un roman d'Alexandre Dumas, _Monte-Cristo_. Certaines
personnes ont suppos que cette tentative de suicide n'avait t
qu'une comdie: ce n'tait pas l'opinion du chancelier.

Le lendemain, M. Teste crivait au prsident de la cour des pairs:
Les incidents de l'audience d'hier ne laissent plus de place  la
contradiction en ce qui me concerne, et je considre,  mon gard, le
dbat comme consomm et clos dfinitivement. J'accepte d'avance tout
ce qui sera fait par la cour, en mon absence. Elle ne voudra sans
doute pas, pour obtenir une prsence dsormais inutile  l'action
de la justice et  la manifestation de la vrit, prescrire contre
moi des voies de contrainte personnelle, ni triompher par la force
d'une rsistance dsespre. Ce n'tait pas le gmissement d'un
coupable qui se repent; c'tait le dcouragement d'un joueur qui
reconnat avoir perdu la partie. Jusqu'au bout, il apparaissait que
le sens moral manquait absolument  cet homme. La loi n'y faisant
pas obstacle, le procs se continua en l'absence de M. Teste. La
cinquime audience fut remplie par le rquisitoire du procureur
gnral et les plaidoiries des avocats. La dlibration en chambre
du conseil, sur l'application des peines, ne dura pas moins de
quatre jours; des efforts furent tents pour attnuer le chtiment
du gnral Cubires. M. Teste fut condamn  la dgradation civique,
94,000 francs d'amende et trois annes d'emprisonnement; MM. Cubires
et Parmentier,  la dgradation civique et 10,000 francs d'amende;
les 94,000 francs dposs au Trsor furent confisqus au profit des
hospices. Quelques jours aprs, M. Pellapra se prsentait devant
la cour et tait condamn aux mmes peines que MM. Cubires et
Parmentier[56].

[Note 56: M. Teste vcut encore quelques annes, aprs sa sortie de
prison; il mourut en 1854. Le gnral Cubires obtint de la cour
de Rouen, le 17 aot 1852, un arrt de rhabilitation, rendu par
application de l'article 619 du Code d'instruction criminelle, et
mourut l'anne suivante. M. Parmentier ne survcut que six mois  sa
condamnation.]


IX

Le public avait suivi avec une motion chaque jour croissante les
pripties de ce drame judiciaire. Le peuple n'tait pas moins occup
que les salons et les cercles politiques des rvlations produites
devant la Chambre des pairs, et l'impression qu'il en ressentait
tait loin d'tre saine et rassurante. Rien n'tait mieux fait
pour aider aux passions socialistes que tant de sophistes et de
tribuns travaillaient alors  rpandre chez les ouvriers. Au cours
mme du procs, un incident de rue permit d'entrevoir  quel point
taient ainsi excits contre les riches le mpris et la colre des
pauvres. Le 5 juillet, le duc de Montpensier donnait  Vincennes,
pour l'inauguration du polygone d'artillerie, une fte brillante 
laquelle fut convi tout ce qu'il y avait alors  Paris de haute
socit mondaine et officielle. Pendant une partie de la soire,
dfilrent,  travers le quartier et le faubourg Saint-Antoine,
des quipages remplis de femmes en grande toilette et d'hommes en
uniformes brods. De tels spectacles n'veillent ordinairement que de
la curiosit dans les foules populaires. Cette fois, les ouvriers,
rangs en haie des deux cts de la rue, avaient une figure sombre,
menaante; ils accueillaient chaque voiture par des railleries, des
hues.  bas les voleurs! tel tait le cri qui dominait. D'autres
ajoutaient: Le peuple n'a pas de pain, pendant que ces coquins-l
s'amusent! Plusieurs de ceux qui furent tmoins de cette scne
en rapportrent une impression de surprise inquite. Peu de jours
aprs, M. Duvergier de Hauranne, se trouvant avec M. Recurt, ancien
prsident de la socit des Droits de l'homme, et qui connaissait
bien le quartier Saint-Antoine o il exerait la mdecine, lui
demanda si le parti rpublicain avait t pour quelque chose dans
la manifestation faite contre les invits du duc de Montpensier.
Pour rien du tout, rpondit M. Recurt, et je vous avoue que nous en
avons t aussi effrays que vous. Puis, aprs avoir insist sur le
caractre socialiste de cet incident: Il y a l, ajoutait-il, un
travail, un danger auquel on ne songe pas assez. Ce que je puis vous
affirmer, c'est que la manifestation dont vous me parlez est la plus
grave que j'aie vue. Si nous l'avions voulu, il nous tait facile de
la tourner en meute, peut-tre en rvolution[57].

[Note 57: _Notes indites de M. Duvergier de Hauranne._]

Les condamnations prononces par la cour des pairs ne mirent pas fin
 l'motion. Sans doute,  raisonner de sang-froid, le gouvernement,
par sa promptitude  saisir la justice, par la rigueur inflexible
avec laquelle avaient t conduite l'instruction et dirigs les
dbats, venait de montrer qu'il n'avait rien de suspect  cacher, et
que personne ne ressentait plus que lui l'horreur de la corruption.
Aucune des investigations poursuivies pendant plusieurs semaines, des
pices saisies, des dnonciations provoques, aucun des tmoignages
reus n'avait fait entrevoir, dans l'administration franaise, en
dehors du ministre accus, la plus petite trace de prvarication:
tous les fonctionnaires, sauf un, sortaient absolument intacts de
cette redoutable preuve. Et mme,  voir la pauvret de M. Teste,
qui n'avait pas de quoi payer entirement son amende, ne devait-on
pas conclure, ou bien qu'il n'avait pas cherch d'autres occasions de
faire argent de ses fonctions, ou que nos moeurs et nos institutions
avaient singulirement entrav ses desseins malhonntes? Un rgime
o la concussion n'avait pas pu tre plus lucrative n'tait certes
pas corrompu. D'ailleurs, l'motion ressentie, le scandale produit,
ne suffisaient-ils pas  prouver que la prvarication tait alors un
fait bien exceptionnel? Il est des temps et des pays o le cas de M.
Teste et laiss les esprits beaucoup plus calmes. En somme, tout
montrait qu'il n'y avait pas l autre chose qu'un crime individuel,
un accident isol. Mais l'opposition s'inquitait peu de raisonner
juste et de juger avec quit. Ayant entrepris d'tablir que le
gouvernement tait corrompu et corrupteur, elle n'avait pu, jusqu'
prsent, mettre la main sur aucune preuve srieuse; elle tait
bien oblige de s'avouer l'avortement ridicule et misrable des
dnonciations de M. de Girardin; dans de pareilles circonstances, un
ministre solennellement convaincu de prvarication, c'tait une bonne
fortune qu'elle saisissait avec une sorte d'empressement et de joie
cyniques. Elle affecta de voir l le symptme d'un tat gnral et la
justification de toutes les accusations qu'elle n'avait pu prouver.
La France, disait un de ses journaux, a maintenant des preuves
incontestables de cette dgradation morale si souvent signale dans
les hautes rgions du pouvoir[58].

[Note 58: _National_ du 18 juillet 1847.]

Ce langage ne trouvait malheureusement que trop d'chos. Divers
sentiments, de valeur diffrente, y aidaient: indignation sincre des
honntes gens, plaisir malsain que les petits ont  mal penser des
grands, facilit des esprits simples  accepter, sans y regarder de
prs, certaines gnralisations. Ds le lendemain de la condamnation,
un observateur que j'aime  citer  cause de son exactitude, crivait
dans son journal intime: Ce procs laisse dans les mes un profond
sentiment d'angoisse et de tristesse;... on sent que la position du
pouvoir est branle. Il ajoutait, quelques jours plus tard: Il
est impossible de le mconnatre: le procs a port un coup trs
grave  la considration du gouvernement. Au lieu d'y voir la preuve
qu'en France il y a une justice mme pour les coupables de l'ordre
le plus lev, et que les dlits, punis avec tant de rigueur, ne
sont pas apparemment passs dans nos moeurs d'une manire absolue,
on en conclut que la corruption est universelle dans le monde
officiel, ceux qui viennent d'tre condamns ayant t seulement
plus malheureux ou plus maladroits que les autres. C'est ainsi qu'on
raisonne dans le peuple, toujours dispos  considrer les riches et
les puissants comme autant de pillards et d'oppresseurs; c'est ainsi
qu'en jugent les provinces, dont l'esprit jaloux et crdule accueille
si facilement tout ce qui tend  incriminer Paris et l'administration
centrale[59].

[Note 59: _Journal indit du baron de Viel-Castel._]

M. Guizot tait habitu  supporter les outrages des partis,  lutter
contre les prventions et les injustices de l'opinion. Mais, cette
fois, l'attaque prenait un tel caractre qu'il en tait presque
dcourag. crivant  M. le duc de Broglie, il ne pouvait retenir
ce gmissement: J'ai grand besoin de repos, moralement encore plus
que physiquement. Ma lassitude est extrme de cette lutte continue
contre toutes les pauvrets et les bassesses humaines, tantt pour
les combattre, tantt pour les mnager[60]. Toutefois, si las et si
dgot qu'il ft, il ne voulut pas laisser finir la session sans
s'expliquer sur ce cri de corruption qui retentissait partout. Il
le fit, le 2 aot,  la tribune de la Chambre des pairs, pendant la
discussion du budget. Suivant son habitude, ce fut en s'levant 
d'loquentes gnralits qu'il tenta d'avoir raison des attaques. Il
expliqua tout d'abord que s'il n'en avait pas parl plus tt, c'est
qu'il avait confiance dans l'empire de la vrit, et qu'il tait
convaincu que les accusations non fondes finissaient toujours par
tomber d'elles-mmes. Puis, aprs avoir rappel que Washington,
lui aussi, avait t indignement calomni, il ajoutait: Tout homme
qui entre un peu avant dans la vie publique peut s'attendre aux
calomnies, aux outrages; mais aussi il peut s'attendre  l'oubli
des injures et des calomnies, s'il a rellement mrit l'estime de
ses concitoyens. De notre temps, je le rpte, les honntes gens
peuvent tre tranquilles; les malhonntes gens ne doivent jamais
l'tre. Et s'il y a un lieu dans lequel on puisse prononcer une
telle parole, c'est dans cette enceinte. Comment! on parle de
corruption! On dit,--car c'est l le grief le plus exploit,--qu'il
n'y a de justice que contre les faibles, que contre les pauvres;
que les puissants et les riches chappent  l'action des lois! On
dit cela, et, si ces paroles entraient dans cette enceinte et la
traversaient, elles recevraient,  chaque pas, un dmenti de tous
ces bancs!... Messieurs, on se fait, sur le pays aussi bien que
sur le gouvernement, les plus fausses ides. Il n'est pas vrai que
le pays soit corrompu. Le pays a travers de grands dsordres; il
a vu le rgne de la force, et souvent de la force anarchique; il
en est rsult un certain affaiblissement, je le reconnais, des
croyances morales et des sentiments moraux; il y a moins de force,
moins de vigueur, et dans la rprobation et dans l'approbation
morales. Mais la pratique dans la vie commune du pays est honnte,
plus honnte qu'elle ne l'a peut-tre jamais t. Le dsir, le
dsir sincre de la moralit dans la vie publique, comme dans la
vie prive, est un sentiment profond dans le pays tout entier. Pour
mon compte, au milieu de ce qui se passe depuis quelque temps, au
milieu--il faut bien appeler les choses par leur nom,--au milieu du
dgot amer que j'en ai prouv, je me suis flicit de voir mon
pays si susceptible, si ombrageux, si mfiant. Ce sentiment rendra
aux croyances, aux principes de moralit, cette fermet qui leur
manque de nos jours. Voulez-vous me permettre de vous dire comment
nous pouvons y contribuer d'une manire efficace? Nous croyons trop
vite  la corruption et nous l'oublions trop vite... Soyons moins
souponneux et plus svres. Tenez pour certain que la moralit
publique s'en trouvera bien. Noble et beau langage, mais o il est
facile de discerner un profond accent de tristesse. C'est que M.
Guizot ne se faisait pas grande illusion sur l'efficacit immdiate
de sa parole. Je parlais, a-t-il dit lui-mme plus tard, pour ma
propre satisfaction et mon propre honneur, plutt que dans l'espoir
de dissiper les mauvaises impressions qui agitaient alors l'esprit
public[61].

[Note 60: Lettre du 8 juillet 1847. (_Lettres de M. Guizot  sa
famille et  ses amis_, p. 249.) Plus tard, aprs la rvolution de
Fvrier, le 15 avril 1848, M. Guizot, revenant sur son tat d'esprit
 la fin de la session de 1847, crivait  M. de Barante: J'tais
trs fatigu, moralement surtout, fatigu et triste, non que je
prvisse ce qui est arriv, mais je me sentais engag dans une lutte
que le succs aggravait au lieu d'y mettre fin, indfiniment aux
prises avec les erreurs vulgaires et les passions basses. Je me
relve de ce pnible tat d'me. (_Documents indits._)]

[Note 61: _Mmoires de M. Guizot_, t. VIII, p. 44.]


X

Voil donc ce qu'tait devenue cette session qui avait sembl d'abord
promettre au ministre une destine si facile et si brillante. Quel
changement depuis l'clatant triomphe des lections de 1846 et de la
discussion de l'adresse au commencement de 1847! Jamais on n'avait vu
des vainqueurs perdre aussi rapidement le fruit de leurs victoires.
Une sorte de malchance avait accumul, en quelques mois, toutes
sortes de maux: branlement de la majorit, dislocation du cabinet,
crise conomique, perversion de l'esprit public par la littrature
rvolutionnaire, enfin et surtout cette srie de scandales
perfidement exploits. Tel tait le contraste entre les esprances
du dbut et les tristesses de la fin, que tous en taient frapps.
Les opposants n'taient pas naturellement les moins empresss  le
mettre en lumire. Tandis que M. de Montalembert montrait, avec
une gravit douloureuse, la majorit,  l'origine si triomphante,
tout  coup puise, dvore par je ne sais quel mal intrieur qui
l'a jete fatigue, impuissante, au milieu de toutes les misres
de la plus petite politique qu'on ait jamais vue[62], M. Thiers
s'criait, avec une malice triomphante: Si quelque chose pouvait me
rjouir, ce serait l'abaissement croissant de ces ministres de la
contre-rvolution; ils sont comme un vaisseau qui a une voie d'eau
et qu'on voit s'enfoncer de minute en minute[63]. Les amis mmes du
cabinet ne cachaient pas leur dsappointement et leur inquitude. Un
dput dvou  M. Guizot, l'un des satisfaits, M. d'Haussonville,
publiait un article o, dnonant le mal de la situation, il s'en
prenait au ministre qui n'avait pas su gouverner la majorit[64].
Le chroniqueur politique de la _Revue des Deux Mondes_, alors
conservateur, constatait qu'une sorte de dcouragement semblait
s'tre empar des intelligences, qu'une inquitude sourde agitait
les imaginations; et il ajoutait: Si nous avons la satisfaction de
voir que l'ordre matriel n'a pas reu d'atteintes,... sommes-nous
dans toutes les conditions de cette scurit morale qui n'est pas
un des moindres besoins de la socit[65]? Il n'tait pas jusqu'au
_Journal des Dbats_ qui n'en vnt  proclamer que la session
n'avait pas t bonne. Encore une semblable, disait-il, et non
seulement le ministre, mais le parti conservateur n'y rsisterait
pas. Puis, aprs avoir constat que le ministre s'tait
prsent, devant la Chambre, sans ide arrte, sans projets bien
mris, soucieux seulement de gagner du temps, et que la majorit
inexprimente, n'ayant reu de direction de personne, s'tait livre
 ses fantaisies, il insistait sur le mal fait par les rcents
scandales. Depuis six semaines, disait-il, le public n'a eu, pour
aliment de sa curiosit, que les dbats d'un lamentable procs et ces
questions personnelles que fait toujours natre l'oisivet politique.
On ne lui a rebattu les oreilles que d'accusations infamantes,
de soupons odieux; on ne lui a donn que des scnes de police
correctionnelle ou de cour d'assises. L'opposition a profit de ces
tristes circonstances; elle n'a rien nglig pour jeter dans les
mes la tristesse et le dcouragement, pour faire croire que notre
gouvernement tout entier n'tait que dsordre, que laisser-aller,
que corruption; et, jusqu' un certain point, il faut le reconnatre,
elle a russi  branler l'opinion[66]. Cet aveu, fait par l'organe
du ministre, des fautes passes et du pril prsent, eut un grand
retentissement, d'autant que la presse de gauche ne manqua pas d'y
faire cho, en l'interprtant comme un cri de dtresse.

[Note 62: Discours du 2 aot 1847  la Chambre des pairs.]

[Note 63: Lettre du 25 juin 1847, adresse  M. Panizzi.]

[Note 64: _De la situation actuelle_, par M. D'HAUSSONVILLE, _Revue
des Deux Mondes_ du 1er juillet 1847.]

[Note 65: Livraison du 1er aot 1847.]

[Note 66: Articles du 28 et du 31 juillet 1847.]

Quand les amis du cabinet parlaient ainsi tout haut, devant le grand
public, que ne disaient-ils pas tout bas, dans leurs panchements
intimes? M. de Viel-Castel crivait dans ses notes journalires:
La session qui vient de se terminer est assurment la plus triste
et la plus trange qu'on ait vue depuis 1830. Sans donner aucune
force  l'opposition, sans surtout la mettre en mesure de s'emparer
de la direction des affaires, elle a constat, dans la majorit
conservatrice, un tat d'impuissance, d'atonie, de dcouragement,
qui ressemble au marasme, et elle a frapp le cabinet d'une
dconsidration telle que, mme en l'absence d'adversaires capables
de le remplacer au pouvoir, on se demande s'il pourra le garder.
C'est un grand problme que de savoir comment il se relvera de cet
abaissement[67]. M. de Barante, aprs avoir observ l'tat des
esprits dans son dpartement, croyait devoir envoyer  M. Guizot ces
renseignements et ces avertissements: Je n'ai pas  vous apprendre
que les conservateurs, ceux mmes qui professent pour vous confiance
et admiration, sont sous une impression de tristesse et d'inquitude
sans malveillance; les dclamations haineuses des journaux n'ont pas
beaucoup agi sur eux, mais il y a videmment une raction contre
ce soin des intrts privs, ces complaisances et ces mnagements
pour les personnes, ces distributions de faveurs et d'emplois, et
surtout cette faiblesse pour les exigences des dputs, qui ont t
plus ou moins ncessaires pour composer une majorit. Je ne prends
pas ces blmes et ces voeux au pied de la lettre. Si on se jetait
passionnment dans une rforme puritaine, on n'irait pas loin sans
trbucher. Vous avez cependant  prendre un autre aspect, non point
avec jactance, mais tranquillement et de manire que le public
s'en aperoive... Vous y songerez, malgr tant de grandes affaires
extrieures qui doivent vous occuper. Le moment est critique, il
exige une extrme prudence[68]. Tout en donnant ces utiles conseils
 M. Guizot, M. de Barante n'tait pas cependant des esprits un
peu courts qui attribuaient le mal de la situation uniquement 
certaines maladresses ou  quelques petits abus trop facilement
tolrs; il savait bien que ces maladresses et ces abus n'taient pas
en rapport avec l'effet produit. Nous pouvons, crivait-il  un de
ses parents, nous tirer tant bien que mal des embarras et des prils
actuels. On les exagre beaucoup. Il y en a qui sont accidentels et
passagers. Mais ce qui est plus gnral, plus profond, c'est l'tat
moral des socits europennes: tant d'amour de la libert, un tel
fanatisme d'galit, une si grande ardeur d'intrt priv, la haine
ou le mpris de l'autorit; et tout cela, sans aucun contrepoids de
convictions religieuses ou d'habitudes morales: voil le mal que
nous avons vu crotre depuis soixante ans. L'exprience des dix-huit
dernires annes est mme plus remarquable. Nous avons obtenu ce que
nous voulions, ou plutt ce que nous avions cru vouloir; nous avons
russi  conserver l'ordre intrieur et la paix; nous avons joui de
la prosprit; et nous sommes en disposition moins sense, moins
honnte, moins rassurante que le 30 juillet 1830. Ce sont de tristes
rflexions, de funestes conjectures pour l'avenir. Pourtant tout est
calme; chacun souhaite l'ordre et le repos; l'esprit de conservation
a une majorit vidente; mais les calculs de l'intrt ne sont pas
une base solide; la moindre affection dsintresse serait plus
rassurante[69]. Ces rflexions d'un ami de la monarchie de Juillet
n'taient malheureusement que trop fondes, et elles mritent de
servir de conclusion  la mlancolique histoire de cette session.
Dans le mal moral qu'il signale, est la seule explication suffisante
de l'tonnant revirement qui s'tait produit en si peu de mois. En
effet, quelque dangereux que fussent par eux-mmes les accidents
qu'une trange fatalit avait multiplis pendant la premire moiti
de 1847, ils n'eussent pas t  ce point malfaisants, s'ils fussent
survenus dans un corps social  peu prs sain. La vrit est qu'en
dpit de certaines apparences, ce corps tait gravement malade. Ce
n'tait pas impunment que, depuis soixante ans, il avait subi la
secousse de tant de rvolutions.

[Note 67: _Journal indit de M. de Viel-Castel_, 11 aot 1847.]

[Note 68: Lettre de M. de Barante  M. Guizot, du 8 septembre 1847.
(_Documents indits._)]

[Note 69: Lettre du mme  M. d'Houdetot, en date du 25 septembre
1847. (_Documents indits._)]




CHAPITRE II

LA CAMPAGNE DES BANQUETS.

(Juillet-dcembre 1847.)

     I. L'opposition veut provoquer dans le pays une agitation sur
     la question de la rforme. Alliance des dynastiques et des
     radicaux. On dcide de lancer une ptition et d'organiser
     un banquet.--II. Le banquet du Chteau-Rouge. Les discours.
     Omission du toast au Roi.--III. Banquet de Mcon offert  M. de
     Lamartine, pour clbrer le succs des _Girondins_. Le cri de la
     rforme parat tre sans cho dans le pays.--IV. Assassinat de
     la duchesse de Praslin. Effet produit sur l'opinion. Suicide du
     duc de Praslin. Rapport de M. Pasquier. Tristesse et inquitude
     gnrales. Pressentiments de rvolution. M. Guizot prsident
     du conseil.--V. Les banquets deviennent plus nombreux  partir
     de la fin de septembre. Caractre factice de cette agitation.
     Les radicaux prennent de plus en plus la tte du mouvement.
     Manifestations socialistes. Certains opposants se tiennent
      l'cart. Attitude de M. Thiers.--VI. M. Ledru-Rollin au
     banquet de Lille. M. Barrot oblig de se retirer. Les opposants
     dynastiques continuent cependant leur campagne. Banquets
     d'extrme gauche. Les dynastiques, maltraits par les radicaux
     extrmes, sont abandonns par les radicaux parlementaires. Le
     banquet de Rouen. Impossibilit de continuer la campagne. Elle
     est interrompue par l'ouverture de la session. Conclusion.


I

L'intervalle entre les sessions tait d'ordinaire, au moins pour la
politique intrieure, une poque de calme, de silence, une sorte de
morte-saison. Il n'en devait pas tre ainsi dans la seconde moiti
de 1847. Bien au contraire, l'opposition prtendait employer les
loisirs que lui laissaient les vacances parlementaires,  provoquer,
par toute la France, une grande agitation en faveur de la rforme.
Pour trouver l'ide premire de cette campagne, il faut remonter
 prs d'un an en arrire, au lendemain des lections gnrales
d'aot 1846. Un des adversaires du cabinet, rencontrant alors
un ami de M. Guizot, dans les couloirs de la Chambre, lui avait
dit: Vous tes les plus forts, c'est vident; votre compte est
exact, je l'ai vrifi. Ici, plus rien  faire, plus rien  dire
pour nous; nos paroles seraient perdues. Nous allons ouvrir les
fentres[70].  cette poque mme, le hasard d'un voyage amenait
 Paris Richard Cobden, le grand agitateur anglais, le fondateur
de la Ligue qui venait, aprs une campagne de plusieurs annes,
d'imposer aux pouvoirs publics d'outre-Manche l'abolition des lois
contre l'importation des crales. Les dputs de l'opposition
l'entourrent aussitt, non pour prter l'oreille  ses prdications
libre-changistes, mais pour se faire faire par lui une sorte de
cours d'agitation. M. Cobden se prta  leur enseigner comment
on soulevait l'opinion au moyen de ptitions, de souscriptions, de
runions, de banquets[71]. Ces entretiens ne contriburent pas peu
 confirmer les opposants franais dans leur dessein d'agir hors
de la Chambre: l'exemple de la ligue anglaise ne leur donnait
pas seulement confiance dans le succs; il les rassurait sur la
correction constitutionnelle d'une telle conduite; comment avoir
scrupule d'imiter ce qui tait d'usage normal et frquent sur
la terre classique du rgime parlementaire? On ne songeait pas
 se demander si la France, avec son pass de rvolutions et sa
monarchie encore mal assise, pouvait supporter tout ce que supportait
l'Angleterre. M. Cobden lui-mme, en donnant les renseignements qui
lui taient demands, avait t loin d'approuver l'entreprise en vue
de laquelle on les lui demandait. Ayant appris, en effet, de ses
interlocuteurs, qu'il s'agissait seulement de rclamer l'adjonction
de deux cent mille lecteurs, il se montra stupfait qu'on recourt
 des moyens si extraordinaires, qu'on mt en branle une si grosse
machine, pour obtenir un si pitre rsultat[72].

[Note 70: Notice de M. Vitet sur M. Duchtel.]

[Note 71: J'ai dj eu l'occasion de noter que, ds avant cette
poque, M. de Montalembert, mieux au courant que la plupart de ses
compatriotes de ce qui se passait en Angleterre, s'tait inspir
des exemples de M. Cobden et de sa ligue pour organiser le parti
catholique. (Voir plus haut, t. V, p. 485.)]

[Note 72: John MORLEY, _The Life of Richard Cobden_, t. I, p. 417.]

Au premier moment, probablement  cause de la diversion produite
par les mariages espagnols, aucune suite ne fut donne au projet
d'agitation[73]. On ne s'occupa de le mettre  excution qu'aprs
le rejet, par la Chambre, en mars et avril 1847, des propositions
de rforme lectorale et parlementaire. La principale objection
faite par les ministres dans la discussion, objection en effet
assez fonde, avait t tire de l'indiffrence du pays. On estima
que, pour y avoir rponse, il fallait provoquer  tout prix quelque
motion populaire. Par quel moyen? C'tait le cas de se rappeler les
leons de M. Cobden. La question fut l'objet de plusieurs confrences
entre les chefs de l'opposition. On y proposa tout d'abord une
ptition. Les dputs ne pouvaient en prendre l'initiative, puisqu'il
s'agissait de faire croire  un mouvement spontan de l'opinion.
Ils se mirent alors en rapport avec un comit que nous avons dj
vu  l'oeuvre aux lections de 1846, le _Comit central lectoral
de Paris_; celui-ci se montra dispos  donner son concours. Une
runion eut lieu en mai, chez M. Odilon Barrot: les dputs y taient
reprsents par MM. Duvergier de Hauranne et de Malleville, du
centre gauche; par MM. O. Barrot et de Beaumont, de la gauche; par
MM. Carnot et Garnier-Pags, de l'extrme gauche; le Comit central,
par MM. Pagnerre, Recurt, Lablonye et Biesta. Il fut dcid, sance
tenante, que le Comit central prendrait l'initiative de l'agitation
rformiste, et, pour commencer, M. Pagnerre reut mission de rdiger
le projet de ptition.

[Note 73: Les meneurs ne perdaient pas cependant de vue ce projet.
M. Duvergier de Hauranne y faisait allusion dans la brochure qu'il
publia, en janvier 1847, sous ce titre: _De la rforme parlementaire
et de la rforme lectorale_. Au point o les choses en sont
venues, disait-il, il serait insens de rien attendre de la majorit
parlementaire. C'est au pays qu'il convient de parler. Et il
expliquait la lgitimit de cet appel  l'opinion du dehors contre
l'opinion du dedans. Gourmandant la mollesse de ses amis, il leur
rappelait comment, en Angleterre, l'agitation extrieure avait impos
la rforme lectorale en 1831, la rforme commerciale en 1846; il
leur proposait l'exemple des hommes politiques d'outre-Manche,
sachant quitter leur vie de chteau si splendide, si sduisante,
pour parcourir les comts, pour prsider les runions publiques,
pour assister aux banquets politiques, pour clairer, pour ranimer
toujours et partout l'opinion. Si O'Connell, ajoutait-il, pendant
le cours de sa longue vie, ft rest muet et oisif, croit-on qu'il
et arrach aux prjugs,  l'orgueil anglais, l'mancipation
catholique d'abord, et bientt sans doute l'galit des deux peuples?
Si Villiers, Cobden, Bright se fussent borns  quelques discours en
plein parlement, croit-on qu'ils eussent fait capituler le ministre
et soumis, rduit l'aristocratie territoriale?... Ce sont l les
vraies moeurs, les vraies habitudes du gouvernement reprsentatif.
Ces moeurs, ces habitudes sont-elles les ntres,  nous qui
n'avons pas mme su opposer nos banquets d'opposition aux banquets
ministriels de MM. Guizot, Duchtel et Lacave-Laplagne?]

Comme on le voit par le nom de ses dlgus, le Comit central tait
rpublicain. Cela n'avait pas empch les reprsentants du centre
gauche et de la gauche dynastique de rclamer son concours. Depuis
longtemps, ils s'taient habitus  l'ide d'une alliance avec le
parti radical. M. Duvergier de Hauranne l'avait professe hautement
dans sa brochure sur la _Rforme lectorale et parlementaire_[74].
Quelques jours aprs, pour mettre sa thorie en pratique, il s'tait
charg de ngocier, au nom de ses amis, une sorte de trait de paix
avec M. Marrast, rdacteur en chef du _National_; l'entrevue avait
eu lieu chez M. Edmond Adam; le plnipotentiaire du centre gauche y
avait obtenu du journaliste radical qu'il cesst ses attaques contre
M. Thiers, et qu'il appuyt dans une certaine mesure la campagne de
rforme. L'entente des dputs avec le Comit central n'tait que le
dveloppement logique de l'accord bauch, quelques mois auparavant,
entre M. Duvergier de Hauranne et M. Marrast.

[Note 74: Dans cette brochure, M. Duvergier de Hauranne prcisait
ainsi sur quel terrain pouvait se faire l'alliance: Les radicaux
pensent que, dans une socit dmocratique comme la socit
franaise, le pouvoir royal et le pouvoir parlementaire ne peuvent
exister  la fois, et que l'un doit ncessairement tuer l'autre;
ils pensent, ds lors, que la monarchie constitutionnelle doit
prir, non par les tentatives violentes de ses ennemis, mais par
ses propres fautes, par ses propres imperfections, par ses propres
impossibilits. Les constitutionnels nient qu'il en soit ainsi, et
soutiennent que, sans dpouiller le pouvoir royal de ses justes
prrogatives, le pouvoir parlementaire, une fois tabli, peut trs
bien prendre sa place et se faire respecter. Il y a l, entre les
constitutionnels et les radicaux, une question dont l'avenir seul
est juge. Mais, pour qu'elle puisse se juger, il est une condition
prliminaire: c'est que le pouvoir royal n'absorbe pas le pouvoir
parlementaire, que celui-ci se ranime au sein d'une majorit
indpendante et librale. Constitutionnels et radicaux ont donc
provisoirement le mme intrt et doivent avoir le mme but.]

La rdaction du projet de ptition n'tait pas sans difficult:
entre les radicaux qui poursuivaient ouvertement le suffrage
universel et les dynastiques qui s'en tenaient  une trs lgre
augmentation du nombre des lecteurs, il y avait un abme. M.
Pagnerre se tira d'affaire en ne sortant pas des thses ngatives sur
lesquelles seules une apparence d'accord tait possible; il dnona
trs violemment les vices de la loi lectorale et en demanda la
rforme, sans indiquer aucunement ce qu'elle devrait tre. Comme le
disait un commentateur, la ptition laissait ainsi place  toutes
les adhsions et  toutes les esprances. Le projet fut approuv
sans difficult, dans une runion tenue chez M. Odilon Barrot, vers
la fin de mai. Ce ne fut pas la seule dcision prise. Le sentiment
gnral des meneurs tait qu'une simple ptition ne suffirait pas 
remuer un pays qui, visiblement, s'intressait peu  la rforme: il
fallait trouver un moyen d'agitation plus efficace. Aprs en avoir
discut plusieurs, on s'arrta  l'ide d'un banquet offert aux
dputs par le Comit central et les lecteurs de Paris. Qui avait eu
le premier cette ide? L'initiative en a t revendique tantt pour
les dputs, tantt pour le Comit central[75]. Peut-tre y avait-on
pens simultanment des deux cts. D'ailleurs, il n'y avait pas l
d'invention vraiment nouvelle; le procd tait connu. Sans remonter
au banquet que l'association _Aide-toi, le ciel t'aidera_, avait
offert, en avril 1830, aux 221, n'avait-on pas vu dj, en 1840, les
radicaux entreprendre une campagne de banquets rformistes[76]? Quoi
qu'il en soit, le principe du banquet fut admis par tous. La seule
inquitude exprime fut que l'indiffrence du public n'expost les
promoteurs  un insuccs un peu ridicule. Les questions d'excution
furent renvoyes  une runion ultrieure, celle du 8 juin, o l'on
appela les rdacteurs des journaux opposants. Il y fut dcid que
le banquet offert  tous les dputs rformistes aurait lieu dans
les premiers jours de juillet, avant que la session ft close et
que les dputs eussent quitt Paris. Pour carter les risques de
dsordre, il fut stipul que les lecteurs seraient seuls admis,
que la cotisation serait fixe au chiffre relativement lev de dix
francs, et que les toasts seraient arrts  l'avance. Il tait
convenu qu'en cas de succs, on provoquerait d'autres banquets dans
les dpartements, pendant les vacances parlementaires. Le Comit
central, qui s'emparait de plus en plus de l'autorit excutive,
se chargea de propager la ptition et d'organiser le banquet. Ses
membres ne laissaient pas que de s'tonner de l'aveuglement avec
lequel les dputs de l'opposition dynastique se livraient  eux. Un
jour, sortant avec MM. Carnot, Biesta, Lablonye et Garnier-Pags,
d'une runion chez M. Odilon Barrot, M. Pagnerre se demandait comment
ses propositions relatives au banquet avaient t si facilement
acceptes par les modrs: Ces messieurs, disait-il, voient-ils
bien o cela peut les conduire? Pour moi, je confesse que je ne le
vois pas clairement; mais ce n'est pas  nous, radicaux, de nous en
effrayer[77].

[Note 75:  entendre M. Garnier-Pags, prsent  toutes ces runions,
c'est M. Pagnerre qui aurait, le premier, song  un banquet.
(_Histoire de la rvolution de 1848_, 2e dit., t. I, p. 98.) M.
Duvergier de Hauranne, qui avait pris  ces prliminaires une part
peut-tre plus active encore, affirme, au contraire, que le banquet
fut propos par les dputs. (_Notes indites._) M. lias Regnault,
qui fut secrtaire du Comit central, affirme que l'ide du banquet
fut mise en avant par M. Duvergier de Hauranne. (_Histoire du
gouvernement provisoire_, p. 19.)]

[Note 76: Voir plus haut, t. IV, ch. II,  IX.]

[Note 77: GARNIER-PAGS, _Histoire de la rvolution de 1848_, t. I,
p. 100.]


II

Le public accueillit d'abord froidement le projet de banquet.
Vainement les journaux battaient-ils le rappel, vainement les dputs
et les membres du Comit central allaient-ils faire de la propagande
sur place dans les divers quartiers, vainement mettait-on en branle
les comits d'arrondissement, les adhsions ne venaient que fort
lentement. Nous tions assez embarrasss, a confess plus tard
l'un des promoteurs, et, plus d'une fois, nous regrettmes d'avoir
entrepris une oeuvre aussi difficile. Cependant, aprs s'tre
dmen pendant plusieurs semaines, on finit par recruter, dans tout
Paris, un nombre suffisant de convives et l'on s'occupa de chercher
un local: le choix s'arrta sur le Chteau-Rouge, jardin public o
se donnaient des bals d'un caractre peu svre. Le jour fut fix
au 7 juillet, puis, par suite de certaines difficults, remis au
9. Les audiences du procs Teste-Cubires devaient commencer le 8:
les meneurs comptaient sur cette concidence pour chauffer les
esprits. Ils firent faire par le propritaire du Chteau-Rouge une
dclaration  la prfecture de police: rien de plus; le banquet tant
donn dans un local priv, ils estimaient n'avoir pas besoin de
demander  l'administration l'autorisation exige pour les runions
publiques. Le gouvernement, bien que convaincu que la lgislation
lui donnait le droit d'empcher de semblables runions, ne voulut
pas user de rigueur. Nous rsolmes, dit  ce propos M. Guizot
dans ses Mmoires, de laisser  la libert de runion son cours, et
d'attendre, pour combattre le mal, qu'il ft devenu assez vident et
assez pressant pour que le sentiment du public tranquille rclamt
l'action du pouvoir en faveur de l'ordre menac.

Le 9 juillet au soir, douze cents convives, appartenant en gnral
aux opinions avances, se trouvaient runis au Chteau-Rouge. Sur
les cent cinquante-quatre dputs, classs par leurs votes comme
rformistes, et auxquels des invitations avaient t adresses,
quatre-vingt-six taient prsents. L'ordre matriel ne fut pas
troubl. Le temps tait beau. La musique jouait la _Marseillaise_ et
autres chants de la Rvolution, dont la foule, masse aux abords
du jardin, rptait les strophes. Des toasts nombreux, arrts 
l'avance, furent ports soit par les dputs, soit par les membres
du Comit central. Il semblait malais de tenir un langage qui
rpondt  la fois aux sentiments des rpublicains et  ceux des
dynastiques. Ce qu'il faut, avait dit un de ces derniers, c'est un
discours radical trs modr et un discours centre gauche trs vif.
Ce programme fut  peu prs rempli, surtout dans sa seconde partie.
Les rpublicains se bornrent gnralement  parler de la rforme:
toutefois, un de leurs orateurs, M. Marie, tint  bien marquer que
ses amis et lui n'abandonnaient rien de leurs convictions, et que
leurs voeux allaient au del d'une simple modification de la loi
lectorale. Mais, ajoutait-il,  chaque jour son oeuvre, et, pour
arriver srement au but, il ne faut pas trop se presser... Nous nous
associons  l'oeuvre qui commence, au parti qui la dveloppera,
bien assurs que, lorsqu'il s'agira d'achever la conqute, nous
trouverons,  notre tour, pour allis, tous ceux  qui nous nous
allions nous-mmes aujourd'hui. Un autre rpublicain, membre
du Comit central, parla de 1792 et de 1793, cette poque si
calomnie et qui, grce au ciel, trouve tous les jours de nouveaux
et illustres dfenseurs. Les dputs de la gauche et du centre
gauche ne s'effarouchrent pas de cette vocation jacobine; leur
seule proccupation paraissait tre de se montrer plus agressifs
que personne contre le gouvernement. M. Barrot proclama que la
rvolution de Juillet tait systmatiquement fausse, trahie, depuis
dix-sept ans. Y a-t-il aujourd'hui des incrdules? s'criait-il. Les
scandales sont-il assez grands? Le dsordre moral qui menace cette
socit d'une dissolution entire ne se manifeste-t-il pas par des
dsordres assez clatants? Il n'y a que deux moyens de gouverner
les hommes: ou par les sentiments gnreux, ou par les sentiments
gostes. Le gouvernement a fait son choix: il s'est adress aux
cordes basses du coeur humain. Aprs avoir longtemps continu sur
ce ton, il finissait par mettre le voeu que la France reft, sous
le glorieux drapeau de la rvolution de Juillet, ce qu'elle avait
manqu en 1830.  la vhmence dclamatoire de M. Odilon Barrot
succda l'pret incisive de M. Duvergier de Hauranne. Celui-ci
rappelait les dernires heures de la Restauration, l'attentat
ractionnaire accompli par la royaut d'alors, l'union victorieuse de
tous les libraux, dynastiques ou non, contre cette royaut, et il
trouvait l de grandes ressemblances avec la situation de 1847. La
Restauration, disait-il, pour arriver  son but, aimait  prendre les
grandes routes et  faire beaucoup de tapage. Le pouvoir actuel, plus
modeste, recherche les sentiers dtourns et chemine  petit bruit.
En d'autres termes, ce que la Restauration voulait faire par les
menaces, par la force, le pouvoir actuel veut le faire par la ruse et
par la corruption. On ne brise plus les institutions, on les fausse;
on ne violente plus les consciences, on les achte. Pensez-vous que
cela vaille mieux? Je suis d'un avis tout contraire. Pour la libert,
le danger est le mme, si ce n'est plus grand, et la moralit court
risque d'y prir avec la libert. Aussi, regardez-vous comme de
purs accidents tous ces dsordres, tous ces scandales, qui viennent
chaque jour porter la tristesse et l'effroi dans l'me des honntes
gens? Non, messieurs, tous ces dsordres, tous ces scandales ne sont
pas des accidents, c'est la consquence ncessaire, invitable, de
la politique perverse qui nous rgit, de cette politique qui, trop
faible pour asservir la France, s'efforce de la corrompre. L'orateur
faisait amende honorable pour avoir soutenu, pendant plusieurs
annes, un tel gouvernement; mais, ajoutait-il, soldat de la
dernire heure, je ne serai pas le moins rsolu; je veux la rforme,
parce que je ne veux, sous aucun titre et sous aucune forme, le
gouvernement personnel. MM. de Beaumont et de Malleville ne furent
pas plus modrs.

Il y avait dans ce banquet quelque chose de plus grave encore que ce
qu'on y disait; c'tait ce qu'on n'y disait pas. Entre tant de toasts
ports  la souverainet nationale,  la rvolution de 1830,  la
rforme, aux dputs, au Comit central,  la ville de Paris,
 l'amlioration du sort des classes laborieuses, etc., etc., on
cherchait vainement un toast au Roi. Ce toast n'et pourtant pas t
omis dans cette Angleterre, des exemples de laquelle on prtendait
s'autoriser. Les dynastiques n'auraient-ils pas d y tenir d'autant
plus que le parti rpublicain prenait une part considrable  la
manifestation? Cependant, ils ne l'avaient pas propos au moment de
dresser la liste des toasts. Deux jours avant le banquet, un dput
de Paris, M. Malgaigne, avait crit au Comit pour demander que cette
omission ft rpare et en faire la condition de son concours. Sous
prtexte que tout tait arrt, on ne lui avait mme pas rpondu.


III

La session parlementaire devait se prolonger encore pendant plusieurs
semaines; tant que les dputs taient ainsi retenus  Paris, il ne
pouvait tre question de provoquer en province des manifestations
semblables  celle du Chteau-Rouge. Le banquet qui eut lieu  Mcon,
le 18 juillet, ne se rattachait nullement  l'agitation rformiste:
offert  M. de Lamartine par ses compatriotes et lecteurs, il avait
pour objet de clbrer le succs de l'_Histoire des Girondins_. La
crmonie ne fut pas sans clat. Au dire des comptes rendus amis,
les assistants taient prs de six mille, dont trois mille convives.
Au moment des toasts, un orage clata, dchirant en partie la toile
de la tente et menaant de faire crouler la charpente. Ce fut au
bruit du tonnerre et du vent,  la lueur des clairs, que M. de
Lamartine prit la parole. Un tel cadre plaisait  son imagination: il
se figurait tre le Mose de la rvlation dmocratique, au milieu
des foudres d'un nouveau Sina[78]. Il parla longtemps, en rhteur
magnifique, avec une tonnante richesse d'images, sans serrer de prs
aucune ide. Fort occup de soi, il se comparait  Hrodote couronn
aux jeux Olympiques, et prsentait la publication des _Girondins_
comme le principal vnement du jour. Mon livre, ajoutait-il en
s'adressant  ses auditeurs, avait besoin d'une conclusion; c'est
vous qui la faites. Que voulait-il dire par l? En dpit de ses
protestations contre toute pense factieuse, ce qui ressortait de
son discours, comme nagure de son histoire, c'tait l'exaltation
de la rvolution. Il dressait un rquisitoire vhment contre toute
la politique du rgne,  laquelle il reprochait d'avoir t la
ngation des principes de cette rvolution. Dans une autre partie de
son discours, il faisait du malaise des esprits une peinture qui ne
rpondait que trop au sentiment d'une partie du public. J'ai dit,
il y a quelques annes,  la tribune, s'criait-il, un mot qui a
fait le tour du monde et qui m'a t mille fois rapport depuis par
tous les chos de la presse; j'ai dit un jour: La France s'ennuie!
Je dis aujourd'hui: La France s'attriste!... Qui de nous ne porte sa
part de la tristesse gnrale? Un malaise sourd couve dans le fond
des esprits les plus sereins; on s'entretient  voix basse, depuis
quelque temps; chaque citoyen aborde l'autre avec inquitude; tout le
monde a un nuage sur le front. Prenez-y garde, c'est de ces nuages
que sortent les clairs pour les hommes d'tat, et quelquefois aussi
les temptes. Oui, on se dit tout bas: Les temps sont-ils srs?
Cette paix est-elle la paix? Cet ordre est-il l'ordre? Il montrait
ensuite le gouvernement devenu une grande industrie, l'esprit de
mercantilisme et de trafic remontant des membres dans la tte, la
Rgence de la bourgeoisie aussi pleine d'agiotage, de concussion,
de scandales, que la Rgence du Palais-Royal, la nation afflige
et humilie de l'improbit des pouvoirs publics, pouvante par
les tragdies de la corruption, et alors, d'un ton fatidique, 
cette France qui avait connu les rvolutions de la libert et les
contre-rvolutions de la gloire, il faisait entrevoir ce qu'il
appelait d'un mot vraiment meurtrier, la rvolution du mpris.

[Note 78: M. Doudan crivait plaisamment  ce sujet, le 27 juillet
1847: Dans l'ordre de la dclamation, cet homme est le pre des
fleuves. Il a fait feu suprieur contre un orage pouvantable et une
pluie diluvienne. Le tonnerre a d se retirer tout mouill et bien
attrap d'avoir trouv son matre.]

Quel effet ne devaient pas avoir de telles paroles sur un public
encore tout mu des scandales du procs Teste! Quant  l'orateur,
il sortait de l peut-tre plus chauff encore que l'auditoire.
L'ivresse et le vertige qui l'avaient peu  peu gagn, tandis qu'il
crivait les _Girondins_, s'en trouvaient accrus. L'orage au milieu
duquel il venait de parler et qu'il se flattait d'avoir domin par
son loquence, lui apparaissait comme le symbole de la tempte
rvolutionnaire qui, dans sa pense, devait servir de cadre  son
exaltation politique. Plus que jamais, il tait prt  se jeter, les
yeux ferms, dans l'inconnu. Nous commenons une grande bataille, la
bataille de Dieu, lisons-nous dans une de ses lettres. On me l'crit
de toutes parts et dans toutes les langues. Je suis l'horreur des uns
et l'amour des autres... Quant  moi, je ne recule pas. Je me dvoue
 Dieu et aux hommes pour Dieu. Il faut que quelques-uns se brlent
la main; je serai ce _Mucius Scvola_ de la raison humaine, s'il le
faut[79].

[Note 79: Lettre du 17 aot 1847.]

Bien qu'trangers  la runion de Mcon, les promoteurs de
l'agitation rformiste ne pouvaient qu'tre heureux de son
retentissement et se sentaient ainsi confirms dans leur projet
d'organiser des banquets en province. Aussi bien,  la fin de
juillet, avec la clture des travaux de la Chambre des dputs[80],
le moment paraissait venu de raliser ce projet. Mais autre chose
tait de rver,  Paris, entre meneurs, d'une grande agitation;
autre chose, de trouver par toute la France des gens disposs  se
mettre en mouvement. Vainement le Comit central envoyait-il, le
1er aot,  tous ses correspondants, une circulaire o, aprs avoir
vant le banquet du Chteau-Rouge, il les engageait  en organiser
de semblables dans leurs arrondissements,  peu prs personne ne
parut, sur le premier moment, dispos  rpondre  cet appel; le cri
de la rforme ne trouvait pas d'cho. Les ministres, rassurs par
cette indiffrence, se flattaient que le pays tait retomb dans le
calme plat qui tait l'tat ordinaire des vacances parlementaires. M.
Duchtel crivait  M. Dupin, le 15 aot: Il n'y a rien de nouveau;
c'est le moment o tout dort[81]. Trois jours ne s'taient pas
couls que ce sommeil tait tragiquement interrompu.

[Note 80: La Chambre des dputs finit ses travaux le 26 juillet. La
clture officielle de la session ne fut, il est vrai, prononce que
le 9 aot, pour laisser le temps  la Chambre des pairs de voter le
budget.]

[Note 81: _Mmoires de M. Dupin_, t. IV, p. 384.]


IV

Le 18 aot,  quatre heures et demie du matin, dans un htel du
faubourg Saint-Honor, les domestiques du duc de Choiseul-Praslin
sont rveills par des secousses violentes imprimes aux sonnettes
qui communiquent avec l'appartement de la duchesse. Accourus
prcipitamment, ils peroivent  travers les portes fermes de cet
appartement comme le bruit d'une lutte. Quand, aprs plusieurs
tentatives infructueuses, ils parviennent  y pntrer, ils trouvent,
tendu sur le parquet, vtu d'une seule chemise, le cadavre de leur
matresse. Le dsordre des meubles, les traces de sang partout
imprimes tmoignent que la victime s'est dbattue. La justice est
aussitt avertie; ds ses premires constatations, il lui apparat
avec vidence que le mari est l'auteur du meurtre.

Descendant d'une race illustre, g de quarante-deux ans, le duc de
Choiseul-Praslin tait chevalier d'honneur de la Reine et pair de
France; la duchesse, qui avait deux ans de moins, tait la fille
unique du marchal Sbastiani; elle avait apport une fortune
considrable  son mari. L'union, contracte alors que les deux
poux taient encore trs jeunes, avait paru d'abord heureuse; neuf
enfants en taient ns. La duchesse, trs pieuse, intelligente, d'me
leve, de coeur tendre, de nature ardente, portait  son mari un
amour passionn, exigeant. Le duc, aprs y avoir rpondu pendant
quelque temps, finit par s'en fatiguer. D'un temprament vulgairement
libertin, il se mit  courtiser les camristes et les gouvernantes.
Les plaintes jalouses de sa femme ne firent que l'aliner davantage.
Jusqu'en 1841, cependant, rien qui diffrt beaucoup de ce qui
se passait dans plus d'un mnage.  cette poque, entra dans la
maison, comme gouvernante des enfants, une demoiselle Deluzy,
habile, dominatrice, intrigante, qui ne fut pas longue  s'emparer
compltement du coeur et de l'esprit du duc et de ses enfants. La
duchesse, absolument supplante, tenue  l'cart, condamne  vivre
en trangre au milieu de sa propre famille, journellement outrage
dans ses affections et dans sa dignit, en tait rduite  exhaler
sa douleur, soit dans des lettres qu'elle crivait  son mari pour
tcher de le ramener, soit dans des notes intimes que la justice
dcouvrit aprs sa mort. Le scandale devint tel, que le vieux
marchal Sbastiani crut devoir intervenir. Devant la menace d'une
sparation, le duc, qui avait besoin de la fortune de sa femme,
consentit, en juillet 1847,  loigner Mlle Deluzy; mais il ne rompit
pas pour cela avec elle. Une correspondance s'tablit entre eux; il
allait la voir et lui menait ses filles. Quant  sa femme, il la
dtestait d'autant plus qu'elle l'avait contraint  cette sparation.
Jamais il ne me pardonnera, crivait la duchesse sur son journal;
l'avenir m'effraye; je tremble en y songeant. Se rendait-elle compte
que, ds ce moment, le misrable avait dcid de la tuer? Il ttonna
pendant quelques semaines, baucha divers projets, et enfin, pendant
un voyage  Paris, consomma son crime, au sortir d'une visite faite 
Mlle Deluzy.

La premire mesure  prendre par les autorits judiciaires semblait
tre de faire conduire en prison l'homme que tout dsignait comme
l'assassin. Le procureur gnral, M. Delangle, se crut empch de
prendre cette mesure, par l'article 29 de la Charte[82].  son avis,
un pair ne pouvait tre emprisonn qu'en vertu d'un mandat dlivr
par la Chambre haute. Or, cette Chambre n'tait pas runie: il
fallait, pour la convoquer et la saisir, une ordonnance royale, et
le Roi tait  Eu; si vite qu'on procdt, ces formalits exigeaient
plusieurs jours. Devant de telles consquences, le chancelier, M.
Pasquier, exprima tout de suite l'avis trs net que la magistrature
devait, en attendant, dcerner le mandat d'arrt et prendre toutes
les dcisions ncessaires pour assurer la rpression. Tant que le
droit exceptionnel n'est pas encore en mesure d'agir, disait-il, le
droit commun conserve son empire. Il alla jusqu' offrir d'assumer
seul toute la responsabilit et de signer le mandat en sa qualit
de prsident. Ce fut vainement. Le procureur gnral s'obstina dans
son scrupule constitutionnel, et, jugeant une arrestation rgulire
impossible, il se borna  faire garder  vue le meurtrier dans ses
appartements.

[Note 82: Cet article portait: Aucun pair ne peut tre arrt que de
l'autorit de la Chambre et jug que par elle en matire criminelle.]

Aussitt rpandue dans le public, la nouvelle du crime y produisit
une motion extraordinaire. En tout temps, elle et fort troubl
les esprits; elle devait le faire plus encore au lendemain du
procs Teste. C'tait un rveil et une aggravation de tous les
sentiments mauvais, dangereux, que ce procs avait fait natre
dans le peuple. La foule, crivait sur le moment mme un tmoin,
ne cesse de stationner devant l'htel o le crime a t commis.
Elle est trs irrite, trs dispose  craindre qu'on ne veuille
sauver l'assassin, parce qu'il est noble et riche. Elle tient de
dtestables propos contre les classes leves[83]. La dcision prise
par le parquet de laisser l'accus chez lui n'tait pas faite pour
dissiper les soupons. D'ailleurs, l'esprit de parti s'appliquait
 aviver et  exploiter cette motion. Si jamais crime fut le
rsultat d'une perversion tout individuelle o la politique n'avait
pas de part, c'tait bien celui-l. Les feuilles de M. Thiers, le
_Constitutionnel_ en tte, ne s'ingniaient pas moins  trouver l
un argument contre ce qu'ils appelaient la politique corruptrice du
ministre. Quant aux journaux dmocratiques, ils saisissaient cette
occasion d'exciter la haine et la colre du peuple; ils affectaient
de voir dans MM. Teste et Cubires le type de nos hommes politiques,
et dans le duc de Praslin celui de nos grands seigneurs. Quelques-uns
d'entre eux se livraient  de tels excs de langage et dissimulaient
si peu leurs conclusions factieuses, qu'ils taient saisis et que le
jury les condamnait.

[Note 83: _Journal indit du baron de Viel-Castel._]

Cependant le gouvernement htait, autant qu'il le pouvait, la
constitution de la Chambre des pairs en cour de justice. L'ordonnance
royale, signe  Eu le 19 aot, parvenait le 20 au chancelier, qui
aussitt ordonnait d'amener l'accus dans la prison du Luxembourg:
telle tait l'excitation de la foule, qu'on dut procder de nuit 
cette translation. Mais ce n'tait plus qu'un moribond qui tait
ainsi remis  la garde de la cour des pairs. En effet, aussitt
qu'il avait vu son crime dcouvert, le duc avait profit de ce
qu'on le laissait dans son appartement, pour avaler,  l'insu de
ses gardiens, le contenu d'une fiole d'arsenic; quand les premiers
effets de l'empoisonnement s'taient fait sentir, on avait consenti
 appeler son propre mdecin; celui-ci, croyant ou feignant de
croire  une attaque de cholra, avait us d'une mdication qui ne
pouvait arrter les ravages du poison. Dans ces circonstances, le
chancelier ne voulut pas perdre une minute et procda immdiatement
 l'interrogatoire. L'accus, press par lui de faire un aveu qui
et tmoign de quelque repentir, prit prtexte de sa faiblesse et
de ses souffrances pour refuser toute rponse. Vainement lui fit-on
observer qu'on ne lui demandait qu'un oui ou un non, et que le refus
de prononcer le non tait dj un aveu, rien ne put vaincre son
obstination taciturne. Trois jours de suite, M. Pasquier recommena
sans succs sa tentative. Le 24 aot, averti par les mdecins,
le chancelier fit venir un prtre; le mourant allgua encore ses
souffrances pour refuser tout entretien.  cinq heures du soir, il
succombait.

Cette mort dcevait la curiosit cruelle et la passion envieuse de
ceux qui aspiraient  voir un grand seigneur monter sur l'chafaud;
ils en laissrent chapper un cri de rage. Le _National_, avec cette
ironie vraiment froce qui caractrisait presque tous ses articles
sur cette triste affaire, donna  entendre que ce qui venait de se
passer tait une comdie, concerte assez peu adroitement, pour
drober autant que possible aux fltrissures de la justice celui
qu'il affectait toujours d'appeler le pair de France, le chevalier
d'honneur. La _Dmocratie pacifique_ disait, de son ct: De
malheureux affams portent leur tte sur l'chafaud,  Buzanais, et
le duc et pair, le chevalier d'honneur, qui a massacr, pendant un
quart d'heure, la plus respectable femme qui tait la sienne depuis
dix-huit ans, dont il avait eu onze enfants, en est quitte pour
avaler une petite fiole de poison. Ainsi excit, le public en vint
mme  douter de la ralit de la mort, et le bruit courut qu'on
avait fait vader le coupable. Le 25 aot, pendant que se faisait
l'autopsie, une foule menaante se pressait aux abords de la prison
et demandait  voir le corps; il fallut employer la force pour la
disperser. Ce soupon devait persister pendant longtemps.

Le trouble de l'opinion dtermina le chancelier  un acte tout  fait
extraordinaire. Dans notre droit moderne, il n'y a plus de procs 
la mmoire; la mort du coupable le soustrait  la justice humaine
et met fin  toute accusation. Le chancelier crut ncessaire de
se placer au-dessus de ce principe. Dans la sance du 30 aot, il
fit  la cour des pairs, runie en chambre du conseil, un rapport
o taient exposs tous les faits constats par l'instruction;
il y proclamait la culpabilit de l'homme qui s'tait jug et
condamn lui-mme, et exprimait le regret que la rparation
n'et pas t aussi clatante que l'attentat. L'galit devant
la loi, ajoutait-il, devait, dans une pareille affaire, tre plus
hautement proclame que jamais. La cour ordonna la publication de
ce rapport. Elle poursuivait ainsi le pair indigne jusque dans sa
tombe, pour le fltrir, et, suivant l'expression de M. Pasquier
lui-mme, elle prononait, aprs la mort de l'accus, l'arrt qui
ne devait rgulirement l'atteindre que vivant[84]. C'tait une
mesure sans prcdent,--le duc de Broglie la qualifiait mme tout
bas de monstrueuse,--et, si elle avait t prise par un tribunal
ordinaire, la cour de cassation l'et certainement annule. La cour
des pairs et son prsident n'avaient pas cependant hsit, tant il
leur tenait  coeur de montrer au public que le privilge de la
pairie, loin d'assurer l'impunit au criminel, le soumettait au
contraire  une rpression plus svre.

[Note 84: Le misrable duc, crivait M. Pasquier  M. de Barante, le
14 septembre 1847, en tranchant son existence, nous a, pour quelques
moments, mis dans une difficile situation; mais au fond le dnouement
a peut-tre encore t le moins malheureux auquel on ft expos,
car le jugement et surtout l'excution auraient pu causer une bien
grande motion populaire. Mais il a eu, pour moi, l'inconvnient de
m'imposer la ncessit de me faire l'organe de la vindicte publique
et de prononcer, aprs sa mort, l'arrt qui ne devait rgulirement
l'atteindre que vivant. Cette irrgularit a t, heureusement, fort
bien accueillie par les principaux organes de l'opinion. (_Documents
indits._)]

Cet acte cependant ne suffit pas  calmer les esprits. On ne saurait
se rendre compte, aujourd'hui,  quel point le crime du duc de
Praslin avait assombri l'imagination populaire. Chez beaucoup, mme
en dehors de toute prvention de parti, il y avait comme le sentiment
d'une socit qui se dtraque[85]. Cette impression gagnait
jusqu'aux coins les plus reculs de la province. D'un petit village
de Normandie, M. de Tocqueville crivait, le 27 aot: J'ai trouv
ce pays-ci dans un bien redoutable tat moral. L'effet produit par
le procs Cubires a t immense. L'horrible histoire aussi dont
on s'occupe depuis huit jours est de nature  jeter une terreur
vague et un malaise profond dans les mes. Elle produit cet effet,
je le confesse, sur la mienne. Je n'ai jamais entendu parler d'un
crime qui m'ait fait faire un retour plus pnible sur l'homme en
gnral et sur l'humanit de mon temps. Quelle perturbation dans les
consciences un pareil acte annonce! Comme il fait voir toutes les
ruines que les rvolutions successives ont produites[86]! Plus loin
encore, au fond de l'Algrie, l'motion n'tait pas moins vive, et,
de Miliana, le colonel de Saint-Arnaud crivait  son frre, le 1er
septembre: Quel sicle et quelle crise! Quelle poque fatalement
marque! Des ministres, des pairs, des gnraux, des intendants,
la tte, l'lite de la socit en accusation, et, pour combler la
mesure, l'aristocratie de France frappe au coeur par le poignard
d'un Choiseul-Praslin! Quel est le membre de cette socit malade qui
n'est pas atteint d'une fivre de dgot[87]?

[Note 85: Dcidment l'anne est nfaste, crivait M. Lon Faucher,
le 3 septembre 1847; la socit, comme une machine use, se
dtraque. (Lon FAUCHER, _Biographie et correspondance_, t. I, p.
202.)]

[Note 86: _Correspondance indite d'Alexis de Tocqueville_, t. II, p.
132.]

[Note 87: _Lettres du marchal de Saint-Arnaud._]

Ce n'est pas sur les marches du trne que l'angoisse tait le moins
vive. Elle apparat particulirement douloureuse chez la duchesse
d'Orlans, qui n'tait pas, il est vrai, sans prvention contre la
direction alors donne  la politique. Il y a, crivait-elle, des
sujets amers,  l'ordre du jour, qui me font ouvrir les journaux en
rougissant. Je suis triste au fond de l'me de ce malaise gnral
qui rgne dans les esprits, de la dsaffection, du discrdit qui
rejaillit sur les classes leves, de ce dgot qui gagne tout le
monde. Nous allions trop bien; on s'est engourdi, on a lch la
bride... L'branlement moral se manifeste non par des secousses
subites ou des bouleversements, mais par la faiblesse qui gagne
les chefs et l'indiffrence qui gagne le peuple. Il nous faut une
raction. Pour rprimer le mal, il faut une main habile; pour le
gurir, il faudrait un coeur sympathique. Hlas! ma pense ne
rencontre qu'un prince qui ait compris cette poque, dont l'me
dlicate prouvait le contre-coup des souffrances morales du pays:
non, il les devinait plutt! Il aurait su retremper son pays, lui
imprimer un nouvel lan... La France a besoin de lui; mais Dieu le
lui a enlev! Quel sera notre avenir? C'est une pense qui agite mes
nuits et trouble mes heures de solitude. Le mal est profond, parce
qu'il atteint les populations dans leur moralit. Est-il passager,
ou est-ce le symptme de l'affaiblissement? Je ne saurais prononcer,
mais je demande  Dieu de rpandre un souffle vivifiant sur notre
vieille terre de France[88].

[Note 88: _Madame la duchesse d'Orlans_, p. 114.]

L'inquitude qui se manifestait ainsi partout n'tait que trop
fonde. Dans les conditions o il est survenu, le crime du duc de
Praslin a t l'un des vnements les plus funestes non seulement
 la monarchie, mais  la socit[89]. S'en est-on rendu compte
sur le moment? Depuis la fin de la session, en dpit des railleurs
qui plaisantaient les gens timides, ayant les oreilles assez
fines pour entendre de sourdes rumeurs dans les bas-fonds de la
socit[90], l'apprhension plus ou moins vague d'une rvolution
possible et prochaine avait travers certains esprits[91]. L'moi
caus par le crime du duc de Praslin n'tait pas fait pour dissiper
ces sombres pronostics. Quelques heures aprs l'assassinat, M. Mol
crivait  M. de Barante: Notre civilisation est bien malade, et
rien ne m'tonnerait moins qu'un bon cataclysme qui mettrait fin 
tout cela[92]. M. de Tocqueville, plus enclin qu'un autre  ces
pressentiments, crivait, le 25 aot,  un Anglais de ses amis: Vous
trouverez la France tranquille et assez prospre, mais cependant
inquite. Les esprits y prouvent, depuis quelque temps, un malaise
singulier; et, au milieu d'un calme plus grand que celui dont nous
avons joui depuis longtemps, l'ide de l'instabilit de l'tat de
choses actuel se prsente  beaucoup d'esprits[93]. Il ajoutait,
dans une autre lettre, le 27 aot: Nous ne sommes pas prs peut-tre
d'une rvolution; mais c'est assurment ainsi que les rvolutions se
prparent[94]. Et enfin, au mois de septembre: Pour la premire
fois, depuis la rvolution de Juillet, je crains que nous n'ayons
encore quelques preuves rvolutionnaires  traverser. J'avoue que
je ne vois pas comment l'orage pourrait se former et nous emporter;
mais il se lvera tt ou tard, si quelque chose ne vient pas ranimer
les esprits et relever le ton des mes[95]. Toutefois, il ne
conviendrait pas de prendre trop  la lettre ou de trop gnraliser
ces explosions de pessimisme, habituelles aux poques de malaise. Au
fond, le public avait le sentiment qu'on traversait une crise grave,
que la monarchie en souffrait, que la socit tait malade; il tait
dispos  voir les choses trs en noir; mais il n'avait nullement la
prvision rflchie et prcise d'une rvolution prochaine. Les plus
inquiets, y compris M. de Tocqueville, eussent t bien surpris si on
leur et annonc ce qui devait se passer quelques mois plus tard.

[Note 89: En mars 1848, M. Sainte-Beuve crivait: La rvolution
 laquelle nous assistons est sociale plus encore que politique;
l'acte de M. de Praslin y a contribu peut-tre autant que les actes
de M. Guizot. (Notes ajoutes  la nouvelle dition des _Portraits
contemporains_, t. I, p. 377.)]

[Note 90: M. Doudan crivait, le 27 juillet 1847, au prince Albert de
Broglie: Les gens timides qui ont les oreilles fines disent qu'on
entend de sourdes rumeurs dans les bas-fonds de la socit, que le
mcontentement est grand, et qu'un matin nous nous rveillerons en
rvolution. Ou fait remarquer que ces grandes secousses arrivent
communment au moment qu'on s'y attend le moins, et,  ces signes, je
reconnais qu'en effet l'heure est venue. (X. DOUDAN, _Mlanges et
lettres_, t. II, p. 120.)]

[Note 91: Mme de Girardin crivait, dans sa _Lettre parisienne_ du
11 juillet 1847: Oh! que c'est ennuyeux! encore des rvolutions!
Depuis quinze jours, on n'entend que des gmissements politiques, des
prdictions sinistres; dj des voix lugubres prononcent les mots
fatals, les phrases d'usage, formules consacres, prsages des jours
orageux: L'horizon s'obscurcit!--Une crise est invitable!--Une fte
sur un volcan!--Nous sommes  la veille de grands vnements!--Tout
cela ne peut finir que par une rvolution!--Les uns, prcisant leur
pense, disent: Nous sommes en 1830! Les autres, renchrissant sur
la prdiction, s'crient: Que dites-vous? bien plus! nous sommes en
1790. Et la chronique continuait sur ce ton. (_Lettres parisiennes
du vicomte de Launay_, t. IV, p. 259.)]

[Note 92: Lettre du 18 aot 1847. (_Documents indits._)]

[Note 93: _Oeuvres d'Alexis de Tocqueville_, t. VII, p. 231.]

[Note 94: _Correspondance indite d'A. de Tocqueville_, t. II, p.
132.]

[Note 95: Cit dans un article de M. A. GIGOT, _Correspondant_ du 10
dcembre 1860.]

Au premier rang de ceux qui ne voyaient pas le danger d'une
catastrophe prochaine, il faut nommer les membres du cabinet; ils ne
semblaient mme pas douter de leur avenir ministriel. Leur scurit
et leur confiance tonnaient les conservateurs les plus rsolus. Le
ministre, crivait le marchal Bugeaud  la date du 3 septembre,
parat vouloir braver une autre session: c'est du courage! Car la
situation est mauvaise; l'esprit public se pervertit chaque jour par
les dclamations de la presse, qui s'appuie sur des faits malheureux
dont la porte est terriblement exagre par l'esprit de parti[96].
Le duc de Broglie, tant venu passer quelques jours  Paris, au
commencement de septembre, mandait  son fils qu'il n'avait dcouvert
dans le gouvernement aucune trace de dcouragement. Je ne parle
pas du Roi et de M. Guizot, disait-il, qui ne sont point sujets 
cette faiblesse et qui m'ont paru tout aussi dcids, tout aussi
confiants que jamais; mais j'ai trouv  peu prs la mme disposition
dans Duchtel, bien qu'il ait toujours quelques ressentiments de
fivre, et le reste du ministre ne demande qu' bien faire[97]. Le
cabinet choisit mme ce moment pour effectuer, dans sa composition
intrieure, un changement qui indiquait tout le contraire d'une
disposition  capituler. On sait pour quelles raisons, lors de la
formation du ministre du 29 octobre 1840, on avait attribu au
marchal Soult la prsidence du conseil: un grand nom guerrier
avait paru utile pour faire accepter au pays les sacrifices imposs
par la politique de paix, et il avait t jug ncessaire de tenir
compte des prventions que les vaincus de la coalition gardaient
encore si vives contre M. Guizot. Depuis lors, bien que le temps et
peu  peu effac les circonstances passagres qui avaient justifi
cette combinaison, M. Guizot n'avait pas demand  devenir le chef
nominal du ministre dont il portait la responsabilit. Il y avait
l cependant, pour lui, autre chose que la privation d'un titre; il
en rsultait, dans l'exercice mme du gouvernement, une gne que
les caprices, l'humeur et la susceptibilit du marchal n'taient
pas toujours faits pour diminuer. M. Guizot se rsignait  cette
gne. Il ne voulait probablement pas qu'on l'accust d'augmenter
les difficults du gouvernement, pour se donner une satisfaction de
vanit personnelle. Peut-tre aussi se rappelait-il ce qu'il lui en
avait cot, sous le ministre du 11 octobre, dans des circonstances,
il est vrai, diffrentes, pour n'avoir pas support patiemment
certains inconvnients de la prsidence du marchal. Il laissa ainsi
passer prs de sept annes. Ce ne fut pas par sa volont que cette
situation changea; ce fut par la volont du marchal, qui, accabl
par l'ge, press par sa famille, annona la rsolution formelle de
se retirer[98]. La place devenue ainsi vacante, M. Guizot n'avait
plus aucune raison de ne pas l'occuper; le dsir du Roi et le
voeu unanime de ses collgues l'y appelaient; en face des prils
de l'heure prsente, au lendemain d'une session o le cabinet
avait failli prir par dfaut de cohsion, il paraissait utile d'y
fortifier le commandement intrieur. Une ordonnance du 19 septembre
1847 nomma donc M. Guizot prsident du conseil. L'un de ses premiers
actes fut de contresigner la dcision confrant  son prdcesseur le
titre extraordinaire de marchal gnral, qui n'avait t possd,
avant lui, que par Turenne, Villars et Maurice de Saxe. M. Guizot,
en s'levant si tard et aprs un si long exercice du pouvoir au
poste que M. Thiers avait dj occup deux fois, en 1836 et en 1840,
ne pouvait pas tre accus d'une prtention outrecuidante et d'une
ambition prmature. L'opposition trouva cependant le moyen de crier
contre cette nomination; ce n'tait pas srieux; on pouvait discuter
s'il y avait lieu ou non de maintenir le ministre; mais du moment
qu'on le maintenait, il tait naturel, logique, sincre de lui donner
pour prsident M. Guizot.

[Note 96: _Le marchal Bugeaud_, par D'IDEVILLE, t. III, p. 201.]

[Note 97: Lettre du 15 septembre 1847. (_Documents indits._)]

[Note 98: Dj, en 1845, par la mme raison, le marchal avait
dpos le portefeuille de la guerre; mais il avait conserv alors la
prsidence du conseil.]


V

Durant ce temps, que devenait la campagne rformiste? L'motion
cause par l'affaire Praslin, si exploite qu'elle ft par les
agitateurs, ne parut pas tout d'abord donner plus d'activit aux
banquets. Pendant les deux premiers mois, a crit quelque temps
aprs l'un des meneurs, nous emes peu de succs, et c'est  peine
si,  grand renfort d'articles de journaux, nous parvnmes 
organiser deux ou trois banquets. On essaya de mettre en mouvement
les conseils gnraux. Huit ou neuf au plus mirent des voeux en
faveur de la rforme ou demandrent des mesures contre la corruption
rgnante[99]. Ce fut seulement vers la fin de septembre que toutes
ces excitations commencrent  avoir raison de l'indiffrence du
public.  force de secouer des torches sur ce bois vert, on tait
parvenu  l'enflammer. Une fois allum, le feu se propagea assez
rapidement. Dans les derniers jours de septembre et pendant le mois
d'octobre, beaucoup de villes, grandes ou petites, eurent leurs
banquets, imits de celui du Chteau-Rouge.

[Note 99: Citons, par exemple, dans ce dernier ordre d'ides, cette
dlibration du conseil gnral du Nord: Le conseil gnral,
douloureusement afflig des scandales qui, depuis quelque temps, se
sont rvls dans diverses parties du service public, met le voeu
que le gouvernement se montre anim, dans le choix de ses agents,
de ces sentiments de probit et de haute moralit qui seuls peuvent
donner  l'administration cette influence lgitime qu'elle doit
exercer dans l'intrt de tous.]

Ce n'tait certes pas un mouvement spontan et profond. Le secrtaire
du Comit central, charg de la correspondance, M. lias Regnault,
a crit aprs coup: On ne saurait croire combien l'agitation des
banquets fut superficielle et factice; il faudrait, pour cela,
consulter les correspondances du Comit central; on y verrait quelles
difficults prsentait l'organisation des banquets de province[100].
Le public de ces runions se composait de deux lments fort
diffrents: quelques hommes de parti, gnralement d'opinions trs
avances; beaucoup de curieux qui voyaient l une distraction  la
monotonie de leur vie de province. Les toasts, les discours ne se
composaient que de banalits violentes. Pour tre au ton, il fallait
accuser le gouvernement de croupir dans la fainante quitude
d'un gosme repu et de noyer le sentiment public dans une mare
d'indignit et de corruption. Certains orateurs se transportaient
d'une ville  l'autre. Ce qui attirait surtout aux banquets les
lecteurs des campagnes, rapporte encore M. lias Regnault, c'tait
la prsence annonce d'un dput de renom; et M. Odilon Barrot
remplissant alors les journaux de ses harangues, chaque ville le
demandait, l'exigeait  son tour; chaque correspondant crivait au
Comit qu'il n'y avait pas  songer au banquet, si l'on n'envoyait M.
Odilon Barrot. Mais M. Barrot ne pouvait pas tre partout  la fois.
Le Comit central offrait alors d'autres noms, accueillis ou rejets
par le comit local, qui souvent les marchandait au poids et  la
qualit. On ne pouvait, du reste, reprocher  M. Odilon Barrot de se
mnager: il figura dans plus de vingt banquets, toujours convaincu de
l'importance et de la solennit de son rle, inconscient du mal qu'il
faisait. Son habit bleu et son pantalon gris taient bien connus du
public de ces runions; l'heure du discours tait-elle venue, il
prenait des poses de tribun, croisait ses bras, agitait sa tte et
lanait avec vhmence des phrases toutes faites sur la corruption du
dedans et les humiliations du dehors, sur les empitements du pouvoir
royal et la Sainte-Alliance des peuples[101].

[Note 100: _Histoire du gouvernement provisoire._]

[Note 101: Ainsi apparut-il  M. Maxime du Camp. (_Souvenirs de
l'anne_ 1848, p. 42.)]

Au sein mme de l'opposition, les esprits un peu dlicats et sincres
avaient peu de got pour cette parade. Un jeune rpublicain, M.
Lanfrey, crivait alors  un de ses amis: Je ne te clerai pas que
j'abhorre le genre banquet... De tous les charlatans et de tous les
dclamateurs, les charlatans et les dclamateurs dmocratiques sont,
de beaucoup, les plus terribles. Je hais les factieux, ce qui ne veut
pas dire que je n'aime pas les grands rvolutionnaires. J'appelle
factieux ces tres sans dignit qui, sans avoir seulement raisonn
leurs convictions, font de l'opposition entre la poire et le fromage,
au milieu des fumes du vin, et qui n'injurient que parce qu'ils
peuvent injurier sans danger. Ils ont, en gnral, de grosses faces
rjouies qui jurent avec leurs sombres discours, et sont les ennemis
personnels de M. le maire, de M. le prfet ou de M. le dput qui
ont refus de pousser leurs fils. Voil les gens qui peuplent les
banquets. Aussi le peuple est-il trs sceptique  leur endroit, et
ce n'est pas sans ironie qu'il voit dfiler la procession de ces
messieurs[102]. Ce scepticisme n'et-il pas t plus grand encore,
si l'on avait pu alors deviner que, parmi les plus anims contre le
pouvoir personnel, parmi les plus ardents  se plaindre de ne pas
respirer assez librement sous le despotisme de Louis-Philippe, se
trouvaient plusieurs futurs fonctionnaires ou mme futurs ministres
de Napolon III; tel, pour n'en citer qu'un, M. Abbatucci, dput du
Loiret et prsident de chambre  la cour d'Orlans, qui s'criait,
au banquet de cette ville: Eh quoi! aprs soixante ans de luttes
arroses de tant de sang et de tant de larmes, aprs deux rvolutions
glorieuses et sans gales dans les fastes du monde, en serions-nous
encore rduits  nous demander si la pratique relle, sincre, du
gouvernement reprsentatif est possible? Ce mme M. Abbatucci,
quatre ans plus tard, au lendemain du 2 dcembre, acceptait le
ministre de la justice.

[Note 102: Lettre cite par le feu comte d'Haussonville dans un
article sur M. Lanfrey. (_Revue des Deux Mondes_, 1er septembre 1880,
p. 26.)]

Plus les banquets se multipliaient, plus l'lment rvolutionnaire
y prenait d'importance. Les dynastiques n'avaient pas prvu
cette consquence, pourtant invitable, de leur alliance avec
les radicaux. Ils avaient t probablement induits en erreur par
certains souvenirs. Quand il s'tait agi de coalitions purement
parlementaires, les dputs de l'extrme gauche, qui, dans la
Chambre, se savaient peu nombreux et sans crdit, avaient t le plus
souvent rduits  se mettre derrire l'opposition constitutionnelle,
et celle-ci avait pu croire qu'elle se servait d'eux plus qu'elle
ne les servait. Mais tout autre tait la situation, du moment o
l'on sortait sur la place publique, o l'on provoquait une agitation
populaire; alors le premier rle passait forcment aux vrais
agitateurs, c'est--dire aux radicaux;  leur tour de se sentir
sur leur terrain et de prendre la tte du mouvement. Un fait entre
plusieurs manifestait leur prpondrance: dans le plus grand nombre
des banquets, comme nagure au Chteau-Rouge, aucun toast n'tait
port au Roi; omission d'autant plus significative qu'elle tait
souligne par les polmiques de la presse. Lorsqu'on avait dcid
d'organiser des banquets en province, les dynastiques s'taient
borns  convenir plus ou moins explicitement avec les radicaux que
cette question du toast resterait subordonne aux circonstances
locales, et que la sant du Roi serait ou ne serait pas porte,
selon l'esprit particulier de chaque localit[103]. Au fond,
d'ailleurs, l'exclusion de tout hommage  la couronne, si elle tait
contraire aux principes de ces dputs, tait en harmonie avec leurs
passions du moment. N'taient-ils pas alors en lutte directe avec
le Roi lui-mme? Il nous paraissait, a avou l'un d'eux, qui tait
pourtant nettement monarchiste, qu'il n'y avait ni sincrit ni
dignit  placer sous l'invocation du nom du Roi une manifestation
dirige contre le gouvernement personnel.

[Note 103: M. Odilon Barrot dit, dans ses _Mmoires_ (t. I, p. 463):
Le toast au Roi ne fut ni exclu ni impos.]

Pendant que la monarchie tait exclue des banquets, on laissait
le socialisme y prendre place plus ou moins ouvertement. 
entendre ceux qui dveloppaient le toast presque partout port 
l'amlioration du sort des classes laborieuses, il semblait que
le mot rforme impliqut la rforme de la proprit et de toute
la socit bourgeoise; aussi bien, n'tait-ce pas la consquence
logique de tant de dclamations sur la corruption de cette socit?
Au banquet de Saint-Quentin, sous la prsidence de M. Odilon Barrot,
M. Considrant portait un toast  l'organisation progressive de la
fraternit dans l'humanit, et l'on sait ce qu'entendait par l le
principal aptre du fouririsme. Au banquet d'Orlans, un dput
rpublicain, d'ordinaire plus modr, M. Marie, faisait, entre les
vertus, les souffrances, l'infriorit politique des ouvriers, et les
richesses, l'gosme, la corruption, les privilges de l'aristocratie
bourgeoise, des antithses que M. Louis Blanc n'et pas dsavoues et
qui ressemblaient fort  un cri de guerre sociale.

Si M. Odilon Barrot et ceux de ses amis qui s'taient jets avec lui,
tte baisse, dans cette campagne, ne paraissaient pas s'inquiter
du tour de plus en plus rvolutionnaire qu'elle prenait, il n'en
tait pas de mme de tous les membres de l'opposition dynastique. M.
Lon Faucher, qui avait particip d'abord  quelques banquets, se
retira en voyant ce qu'ils devenaient[104]. D'autres, tels que MM.
de Tocqueville, Billault, Dufaure, s'taient abstenus ds le premier
jour[105]. Ce qui tait survenu depuis les avait confirms dans
leur abstention et leur dfiance. M. Dufaure se crut mme oblig de
manifester hautement son blme; invit, en octobre,  prsider le
banquet de Saintes, il refusa par lettre publique. Lorsqu'au mois de
juin dernier, disait-il, le premier banquet rformiste a t prpar
 Paris, nous avons prvu, mes amis et moi, qu'il aurait un autre
caractre politique que celui que nous voulions lui donner; nous
avons refus d'y assister; l'vnement a justifi nos prvisions. La
presse de gauche, fort irrite de cette lettre, riposta en reprochant
amrement  M. Dufaure ses susceptibilits, son orgueil, son
esprit faux et troit. Faut-il croire qu' cette poque, M. Dufaure,
dgot de la gauche, tendait  se rapprocher du cabinet? Ce qui est
certain, c'est que M. Guizot avait alors quelque vellit de crer ce
ministre de l'Algrie que M. Dufaure avait demand dans le rapport
fait, en 1846, au nom de la commission des crdits, et qu'il songeait
 le lui offrir[106].

[Note 104: Lon FAUCHER, _Biographie et correspondance_, t. I, p.
208.]

[Note 105: On se rappelle qu'au banquet du Chteau-d'Eau, sur 154
dputs invits, 86 seulement avaient accept.]

[Note 106: M. Guizot en avait parl  M. le duc d'Aumale, au moment
de sa nomination au gouvernement de l'Algrie, et lui avait demand
s'il y aurait quelque objection.]

Il ne faudrait pas croire cependant que tous les dputs qui ne
prenaient pas part aux banquets, les dsapprouvassent. Quelques-uns
ne s'abstenaient que pour mnager leur situation ou tenir compte de
certaines convenances. M. de Rmusat, par exemple, jugeait qu'ayant
t ministre du Roi, il ne pouvait prendre une part personnelle 
cette campagne, mais il encourageait ceux qui, plus libres que lui,
s'y taient engags[107]. C'tait aussi un peu le cas de M. Thiers.
Au fond, sans doute, il n'augurait pas grand'chose de bon de cette
agitation, et il laissait volontiers  M. Odilon Barrot la gloire
de parader sur les trteaux des banquets[108]. Mais il veillait bien
 ce que, du moins  gauche, son abstention ne ft pas interprte
comme un blme; causait-il avec les agitateurs, il dclarait tre
de coeur avec eux et leur donnait  entendre que, s'il se tenait 
l'cart, c'tait pour leur laisser plus de libert. Ma prsence,
leur disait-il sur un ton de confidence, pourrait tre une gne pour
les orateurs, sinon les discours de ces derniers pourraient tre
une gne pour moi. On racontait ce propos de M. Odilon Barrot: M.
Thiers ne figure pas comme convive dans nos banquets, mais il en
est le cuisinier. Parmi ceux qui ne se mlaient pas  l'agitation
rformiste, il faut aussi nommer M. de Lamartine. Convi,  raison
mme du retentissement qu'avait eu la runion de Mcon,  prsider
plusieurs banquets, il s'y refusa. Le rle de courrier national ne
me convient pas, crivait-il  un de ses amis; je voudrais m'en tenir
 Mcon. Ce n'tait, certes, de sa part, ni timidit ni scrupule
conservateur; c'tait rpugnance  prendre place dans une campagne
qu'il ne commandait pas.

[Note 107: C'est ce que dit expressment M. Duvergier de Hauranne,
dans l'article qu'il a publi sur M. de Rmusat. (_Revue des Deux
Mondes_ du 15 novembre 1875, p. 347.)]

[Note 108: M. Thiers disait  M. Nisard, le 24 fvrier 1848: J'ai
laiss la conduite des banquets  Barrot. C'est l'homme de ces
choses-l, parce qu'il est... M. Nisard, tout en taisant le mot
dont s'tait servi M. Thiers, dit que le terme qui s'en rapprochait
le plus tait celui de simple d'esprit. (_gri somnia_, ouvrage
posthume de M. Nisard.)]


VI

Les radicaux extrmes, ceux que reprsentaient  la Chambre M.
Ledru-Rollin et dans la presse la _Rforme_[109], ne s'taient
pas jusqu'alors mls  la campagne des banquets; l'objet leur
en paraissait mesquin, les conditions suspectes. Ils n'avaient
pas manqu, fidles en cela  la tradition jacobine, d'accuser
de trahison les rpublicains qui, sous prtexte de poursuivre
une rforme illusoire, consentaient  donner la main  des
monarchistes. Cependant, au bout de quelque temps, ils se prirent 
regretter de n'avoir point de part  une agitation qui devenait si
rvolutionnaire, et ils cherchrent une occasion de sortir de leur
abstention. Un banquet tait annonc  Lille, sous la prsidence
de M. Odilon Barrot, pour le 7 novembre 1847. Parmi les membres du
comit local tait un journaliste de province, alors peu connu,
mais qui devait acqurir une sinistre notorit lors de la Commune
de 1871; il s'appelait Charles Delescluze. Sur sa proposition,
une invitation fut adresse  MM. Ledru-Rollin et Flocon. Ceux-ci
l'acceptrent; seulement, pour n'avoir pas l'air d'adhrer  ce
qu'ils avaient blm, ils firent annoncer avec fracas par la
_Rforme_ que, s'ils se rendaient au banquet de Lille, c'tait pour y
relever un drapeau que d'autres avaient abaiss.

[Note 109: Sur la fondation de la _Rforme_, voir plus haut, t. VI,
p. 3 et 4.]

Si habitu que ft M. Odilon Barrot  tout supporter, il s'effaroucha
de l'adhsion de M. Ledru-Rollin et des commentaires de la _Rforme_.
On et dit que cet incident lui rvlait tout d'un coup des
prils auxquels jusqu'alors il n'avait pas song. Comme le disait
plaisamment la _Revue des Deux Mondes_, il se frotta les yeux et
s'aperut que, depuis trois ou quatre mois, on le faisait dner
avec la Rpublique. C'tait un peu tard pour faire ses conditions:
il l'essaya cependant. Il n'alla pas jusqu' exiger un toast au
Roi, mais il demanda qu'on ajoutt  celui qui devait tre port
 la rforme lectorale et parlementaire, ces mots: comme moyen
d'assurer la puret et la sincrit des institutions de Juillet.
Par cette phrase, sans oser nommer la monarchie, on en reconnaissait
implicitement l'existence. Le chef de la gauche tait convaincu que
personne n'hsiterait  payer d'une si petite concession le grand
avantage de sa prsence et de sa parole. Aussi fut-il fort surpris
et mortifi, quand les commissaires du banquet, toujours pousss
par M. Delescluze, lui rpondirent par un refus. Il dclara que ses
amis et lui n'assisteraient pas au banquet. On se passa d'eux. M.
Ledru-Rollin, rest matre du terrain et devenu l'orateur principal
de la crmonie, se livra, dans un toast aux travailleurs, 
des dclamations aussi creuses que sonores sur les souffrances
du peuple. Puis, s'levant contre ceux qui, aprs avoir dcouvert
dans la socit actuelle des plaies honteuses, n'offraient pour
y remdier que des demi-mesures, des petits moyens, il donna
 entendre que seule une grande rvolution pouvait tout purifier.
Parfois aussi, s'criait-il, les flaques d'eau du Nil dessch, les
dtritus en dissolution sur ses rives apportent la corruption et
l'pidmie; mais que l'inondation arrive, le fleuve, dans son cours
imptueux, balayera puissamment toutes ces impurets, et, sur ses
bords, resteront dposs des germes de fcondit et de vie nouvelle.

La msaventure de M. Barrot fut trs remarque. Tandis que les
promoteurs originaires de la campagne des banquets en taient assez
penauds, les conservateurs se rjouissaient de voir ainsi justifis
tous les avertissements qu'ils avaient donns aux dynastiques. Il
vous restait une dernire humiliation  subir, disait le _Journal
des Dbats_  M. Odilon Barrot et  ses amis, celle d'tre chasss
de vos propres banquets. Celle-l mme ne vous a pas manqu...
Avoir fait tant de bruit des banquets rformistes, pour venir,
un jour, soi-mme, dans un moment de repentir ou de peur, faire
clater le secret de ces runions dangereuses! Cela n'a pas besoin
de commentaires. M. Odilon Barrot est et sera toujours le mme. La
scne de Lille s'est dj rpte vingt fois dans sa vie. Il avance
jusqu'au bord de la sdition, et quand enfin il aperoit l'abme sous
ses pieds, alors, nous en convenons, il a du courage pour reculer,
incapable d'aller jusqu'au bout du mal qu'il voit, mais trop capable,
hlas! de ne voir le mal que lorsqu'il est fait... Cela n'empche
pas qu' la premire occasion, M. Odilon Barrot recommencera. Aucune
exprience ne lui apprendra qu'il n'y a rien  faire, avec les partis
violents, que de la violence.

Le _Journal des Dbats_ ne se trompait pas: dans ce qui venait de
se passer, M. Odilon Barrot et ses amis ne virent aucune raison
d'interrompre ou de ralentir leur campagne. La passion les
poussait, et surtout leur amour-propre tait engag. Pour eux, mme
aprs l'chec que leur avait inflig M. Ledru-Rollin, l'ennemi 
combattre tait toujours le gouvernement. Un moment du moins, on put
croire qu'ils se feraient dsormais une loi d'exiger le toast au
Roi: quelques jours plus tard, dans le banquet d'Avesnes, prsid
par M. Barrot, la sant du roi constitutionnel tait porte
avec quelque solennit; mais, peu aprs, on retrouvait le mme M.
Barrot aux banquets de Valenciennes et de Bthune, o les radicaux
excluaient toute allusion  la monarchie; les toasts au Roi ou
seulement aux institutions de Juillet devinrent encore plus rares
qu'ils ne l'avaient t avant l'incident de Lille. En mme temps,
les dynastiques laissaient tenir devant eux un langage ouvertement
rvolutionnaire.  Bthune, en prsence de M. Odilon Barrot, un
orateur, aprs avoir accus le gouvernement d'avoir trahi ses
serments, s'criait: Le peuple n'a pas donn sa dmission. Il peut
revenir sur la place publique et dire: Je puis toujours porter la
main sur la couronne que je donne, la briser et en jeter encore les
dbris aux flots de Cherbourg.  Castres, sous la prsidence de M.
de Malleville, dput du centre gauche, vice-prsident de la Chambre,
ancien sous-secrtaire d'tat pendant le ministre du 1er mars, un
toast absolument socialiste tait port  l'organisation du travail.

La faiblesse des dynastiques ne pouvait qu'enhardir les radicaux
extrmes  pousser plus avant dans la voie o, ds le premier pas,
 Lille, ils avaient remport un si complet succs. Dans la seconde
moiti de novembre et au cours du mois de dcembre, ils organisent,
 Dijon,  Autun,  Chalon-sur-Sane, plusieurs banquets o ils
sont absolument les matres. Les orateurs de ces runions sont MM.
Louis Blanc, tienne Arago, Beaune et surtout M. Ledru-Rollin, qui
s'applique de plus en plus  prendre les allures d'un tribun et
qui se plat  faire entrevoir, comme dans un nuage menaant, la
rvolution prochaine. Une invisible volont, dit-il, va semant dans
les hautes rgions d'humiliantes catastrophes!... Messieurs, quand
les fruits sont pourris, ils n'attendent que le passage du vent pour
se dtacher de l'arbre. Dans ces banquets, le socialisme a sa place
rserve  ct du jacobinisme; la formule adopte est: Rvolution
politique comme moyen, rvolution sociale comme but. Tout est 
la glorification de 1793; on porte des toasts  la Convention, 
laquelle on ne reproche que d'avoir t trop bourgeoise; on se
proclame montagnard; on copie le langage et les poses des hommes de
la Terreur; on invoque les _Droits de l'homme et du citoyen_ tels
que les a formuls Robespierre. En mme temps, les attaques ne sont
pas mnages aux hommes de la gauche dynastique; on rappelle que M.
Odilon Barrot a t volontaire royal en 1815; il a beau faire,
ajoute-t-on, il n'arrtera pas le char de la rvolution; il en sera
cras. M. Flocon, aprs avoir fait la critique des doctrines
parlementaires, s'crie: Est-ce l ce que vous voulez aussi? Non,
n'est-ce pas? Eh bien, donc,  vos tentes, Isral! Chacun sous son
drapeau! Chacun pour sa foi! La dmocratie, avec ses vingt-cinq
millions de proltaires qu'elle veut affranchir, qu'elle salue du nom
de citoyens, frres, gaux et libres! L'opposition btarde, avec ses
monopoles et son aristocratie du capital! Ils parlent de rformes;
ils parlent du vote au chef-lieu, du cens  cent francs! Nous
voulons, nous, les _Droits de l'homme et du citoyen_!

Ainsi maltraits par les radicaux extrmes, les dynastiques
continuaient-ils du moins  tre seconds par les radicaux
parlementaires avec lesquels ils avaient organis et commenc la
campagne? Compter sur ces derniers et t mal connatre ce que,
de tout temps, les girondins ont t en face des montagnards.
Les radicaux parlementaires furent beaucoup plus intimids par
les violences de M. Ledru-Rollin et de ses amis, qu'ils ne s'en
montrrent indigns. Ils se justifirent humblement de leur alliance
momentane avec les opposants constitutionnels, en donnant  entendre
qu'ils n'avaient eu d'autre but que de les entraner et de les
compromettre; c'tait la cause rpublicaine qu'ils se faisaient
honneur d'avoir servie par cette alliance. En mme temps, comme
s'ils avaient t gns de se montrer de nouveau dans cette compagnie
suspecte, ils organisaient, en plusieurs endroits, des banquets
tout  eux, o nulle part n'tait faite  la monarchie ni aux
monarchistes, et ils y redoublaient de violence rvolutionnaire.

tre abandonns par les radicaux parlementaires aprs avoir t
repousss par les radicaux rvolutionnaires, c'tait pour les meneurs
de l'opposition dynastique un gros mcompte. Si cette rupture se
confirmait, tout leur plan de campagne tait ruin, et ils se
trouvaient faire bien piteuse figure devant ce public auquel ils
s'taient prsents  l'origine comme les chefs d'une redoutable
coalition. Ils rsolurent donc de tenter un suprme effort pour
conjurer ce pril. Un dernier banquet tait annonc  Rouen, pour
le 25 dcembre. Il fallait  tout prix que radicaux et dynastiques
s'y montrassent dans le mme accord qu'au Chteau-Rouge, et que
l'opposition s'y replat sur un terrain  peu prs constitutionnel.
Sous l'empire de cette proccupation, MM. Odilon Barrot et Duvergier
de Hauranne se mirent en rapport avec le comit rouennais, prsid
par M. Senard et compos en majorit de rpublicains modrs. Ils
purent croire d'abord tre arrivs  leurs fins. Aprs pourparlers,
il fut convenu: 1 qu'il n'y aurait pas de toast spcial au Roi; 2
qu'on unirait dans le mme toast la souverainet nationale et les
institutions fondes en juillet 1830. Les dynastiques, suivant
leur habitude, s'taient montrs peu exigeants. Quelques-uns de
leurs amis trouvrent qu'ils ne l'avaient pas t assez; n'admettant
pas, aprs tout ce qui s'tait pass, qu'on n'ost pas nommer
expressment le Roi, ils se retirrent. D'un autre ct, les radicaux
extrmes, mcontents qu'on mentionnt les institutions de Juillet,
dclarrent qu'ils ne prendraient pas part au banquet. MM. Barrot et
Duvergier de Hauranne s'inquitaient peu de cette double retraite,
surtout de la seconde, s'ils demeuraient d'accord avec leurs premiers
allis du Chteau-Rouge, les radicaux parlementaires. Or, cet accord
n'tait-il pas assur, puisque le comit avec lequel ils avaient
ngoci et trait tait prcisment de nuance rpublicaine? Aussi,
grand fut leur dsappointement quand,  la dernire heure, M.
Garnier-Pags fit demander la suppression du toast constitutionnel.
Sur la rponse faite par M. Senard, que tous les arrangements
pris taient dj connus du public et qu'il n'tait plus temps
de les modifier, les radicaux parlementaires signifirent qu'ils
s'abstiendraient. Vainement MM. Barrot et Duvergier de Hauranne,
trs troubls de cette rsolution, s'efforcrent-ils de la faire
abandonner; vainement exposrent-ils aux dfectionnaires que leur
conduite rendait impossible la continuation de la campagne des
banquets, ils chourent compltement; MM. Garnier-Pags et Pagnerre,
avec lesquels ils eurent une longue confrence, ne contestrent pas
la justesse des arguments qu'on leur opposait; mais, ajoutrent-ils,
la _Rforme_, par ses attaques, nous a nui dans l'esprit de nos
amis, et nous craindrions, si nous allions  Rouen avec vous, que
M. Ledru-Rollin n'en profitt pour nous drober une partie de
notre arme; il vaut mieux nous abstenir, afin de conserver notre
influence. Pour tre priv de la prsence des dputs radicaux, le
banquet de Rouen n'en fut pas plus modr. Les dputs du centre
gauche et de la gauche dynastique y prononcrent des discours
particulirement pres et violents. Ils semblaient s'tre fait un
point d'honneur de montrer que leurs dboires du ct du parti
radical n'avaient en rien attnu ni dcourag leur opposition contre
le gouvernement.

On s'tait flatt que le banquet de Rouen rtablirait l'union
entre les agitateurs: il avait au contraire manifest avec clat
l'impossibilit de cette union; loin d'avoir diminu les dsaccords,
il les avait multiplis. La dmonstration tait dcisive. La
coalition, sur l'existence de laquelle tait fond tout le plan
de l'opposition, se trouvait dfinitivement dissoute, et cette
dislocation mettait ncessairement fin  la campagne, telle que
l'avaient conue ses promoteurs. Ceux-ci taient les premiers 
en convenir, au moins tout bas. M. Odilon Barrot et ses amis se
voyaient rduits  l'alternative, ou de se laisser mettre hors du
mouvement qu'ils avaient suscit dans l'esprance de le conduire,
ou de demeurer, devant le public, les tmoins, les assistants, les
cautions d'une entreprise de renversement qui allait  l'encontre de
toutes leurs convictions. Avouer, en se retirant, qu'ils avaient t
dupes, ou, en continuant, accepter d'tre complices, ils ne pouvaient
chapper  ce dilemme. Aussi furent-ils bien aises qu' ce moment
mme l'ouverture de la session, fixe au 28 dcembre, leur fournt,
pour interrompre leurs manifestations extraparlementaires, une
explication qui ne ft pas l'aveu de leur impuissance.

Du commencement de juillet  la fin de dcembre 1847, la campagne
des banquets avait dur six mois; trs languissante au dbut, elle
n'tait devenue un peu active que depuis la fin de septembre. Le
nombre total des banquets avait t d'environ soixante-dix, celui
des convives d' peu prs dix-sept mille. Tout ce mouvement n'avait
pas t sans effet:  la longue, on tait ainsi parvenu  donner
quelque retentissement  ce mot de rforme qui, au dbut, laissait
l'opinion si froide. Pour n'tre pas le rsultat naturel et spontan
des voeux et des besoins du peuple, l'agitation n'en tait pas moins
relle. Les conservateurs ne pouvaient plus en nier l'existence. Le
_Journal des Dbats_, qui, lors des premiers banquets de province,
avait affect de les ignorer, tant il les jugeait insignifiants, qui,
un peu plus tard, n'y avait trouv matire qu' raillerie, avait t
oblig, vers la fin de l'anne, de les prendre plus au srieux, et il
les dnonait avec une motion qui trahissait quelque alarme. Quant
aux ministres, ils en taient venus  se demander s'il n'aurait pas
mieux valu user de leur droit d'interdiction; plusieurs de leurs amis
leur reprochaient de ne l'avoir pas fait.

 un certain point de vue, les promoteurs des banquets semblaient
donc tre arrivs  leurs fins. Mais  quel prix? Pour remuer
l'opinion, nous les avons vus employer des procds, nouer des
alliances, mettre en mouvement des ides d'une porte redoutable
et trangement disproportionne avec la rforme trs limite
qu'ils disaient poursuivre. Ils taient alls rptant que la
libert, la fortune, l'honneur, la probit de la nation taient
compromis, que tout tait corruption dans le gouvernement et la
socit rgnante; ils avaient dirig leurs attaques contre le Roi
lui-mme, l'accusant d'avoir menti aux promesses de son avnement
et de chercher  tablir son pouvoir personnel par une sorte de
coup d'tat sournois; tout cela, ils ne l'avaient pas dit dans
l'enceinte plus ou moins ferme d'un parlement, devant un auditoire
relativement capable de discuter et de juger; ils l'avaient cri
en quelque sorte sur toutes les places publiques de France, devant
une foule prte, par sottise ou passion,  prendre  la lettre les
dclamations oratoires. S'taient-ils imagin que cette foule, une
fois convaincue de la vrit de telles accusations, en conclurait
uniquement  la convenance de faire quelques modestes additions  la
liste lectorale? La logique populaire a de bien autres exigences.
Surtout en France, avec notre pass de rvolutions successives, en
face d'un rgime issu lui-mme des journes de Juillet, il ne pouvait
y avoir  toutes ces accusations qu'une conclusion: c'tait de jeter
bas un gouvernement si malfaisant et si malhonnte. Dans la mesure o
les agitateurs avaient action sur l'opinion, ils l'avaient pousse,
ou tout au moins prpare  une rvolution. Aussi bien, dans les
banquets eux-mmes, cette ide d'une rvolution possible, dsirable,
ncessaire, tait-elle apparue de jour en jour plus menaante,
plus audacieuse, et les radicaux avaient-ils fini par prendre
manifestement la tte du mouvement. Des monarchistes avaient ainsi
fourni  la rpublique ce qui, dans l'tat des institutions et des
moeurs, lui avait manqu jusqu'alors: une tribune et un auditoire.




CHAPITRE III

LA FRANCE ET L'ANGLETERRE

EN ESPAGNE, EN GRCE, EN PORTUGAL ET SUR LA PLATA.

(1847-1848)

     I. Hostilit persistante de lord Palmerston. Le duc de
     Broglie ambassadeur  Londres. Sa faon de traiter avec
     lord Palmerston.--II. Attitude volontairement rserve du
     gouvernement dans les affaires espagnoles. Intrigues de Bulwer
     et scandales du palais de Madrid. Prcautions prises par M.
     Guizot contre un divorce de la Reine. Retour de Narvaez au
     pouvoir. chec de la diplomatie anglaise.--III. En Grce, lord
     Palmerston cherche  renverser Colettis. Difficults qu'il lui
     suscite. Le gouvernement franais dfend le ministre grec.
     Habilet de Colettis. Sa mort. Attitude plus rserve de la
     diplomatie franaise.--IV. La guerre civile en Portugal. Lord
     Palmerston, aprs avoir repouss la coopration de la France,
     est oblig de l'accepter.  la Plata, le plnipotentiaire
     anglais dnonce arbitrairement l'action commune avec la France.
     Lord Palmerston, qui avait d'abord approuv son agent, est
     contraint de le dsavouer.


I

On sait tout ce que, dans les derniers mois de 1846 et dans les
premiers de 1847, lord Palmerston avait tent, soit  Madrid, soit
auprs des puissances continentales, pour se venger des mariages
espagnols[110]. Partout il avait chou. Allait-il enfin prendre son
parti des faits accomplis et renoncerait-il  continuer la guerre
diplomatique qu'il nous avait dclare? Non, ses premiers insuccs
n'avaient fait qu'exasprer son ressentiment, et, plus que jamais,
il tait rsolu  chercher toutes les occasions de faire du mal 
la France. Sans doute, parmi les hommes politiques d'Angleterre
et jusque dans le sein du cabinet, il en tait plusieurs que cet
acharnement fatiguait, inquitait, et qui eussent volontiers vu se
produire une certaine dtente. Mais que pesaient leurs vellits
conciliatrices devant la dcision passionne de lord Palmerston?

[Note 110: Voir plus haut, t. VI, ch. V et VI.]

Cette rancune persistante du secrtaire d'tat rendait inefficaces
toutes les dmarches faites du dehors pour amener un rapprochement
entre les deux cours. Le roi des Belges, cependant, ne se lassait pas
d'aller de l'une  l'autre, dans l'espoir de mettre fin  un conflit
qui l'alarmait de plus en plus, et pour l'Europe en gnral, et pour
la Belgique en particulier[111]. Fort cout de la reine Victoria,
sa nice, non moins apprci de Louis-Philippe, son beau-pre[112],
il tait mieux plac que personne pour s'entremettre. Il l'essaya,
 deux reprises, en fvrier 1847, puis en mai, mais ne parvint 
nous offrir qu'une transaction fonde sur le sacrifice des droits
ventuels de la duchesse de Montpensier  la couronne d'Espagne[113].
Le gouvernement franais ne pouvait y consentir. Louis-Philippe le
fit comprendre amicalement  son gendre et insista pour qu'il ne le
compromt pas par des ouvertures sans chance d'aboutir: Vous en avez
fait assez, lui crivit-il le 2 mai, en vous efforant de rectifier
les ides aussi fausses qu'injustes qui ont amen la cessation d'une
intimit personnelle  laquelle j'attachais beaucoup de prix et que
je regrette vivement, mais sur laquelle je prfre que mon fidle ami
ne dise plus rien que cela. Je crois que c'est le _germanisme_ qui
domine  Windsor, et que l'intimit avec Berlin, qui n'est peut-tre
pas celle pour laquelle la reine Victoria aurait eu le plus de
penchant, est celle qu'on aime mieux cultiver[114].

[Note 111: Voir les lettres crites, le 25 fvrier et le 6
avril 1847, par le roi Lopold  son neveu, le duc rgnant de
Saxe-Cobourg-Gotha. (_Aus meinem Leben und aus meiner Zeit_, von
ERNST II, herzog von Sachsen-Coburg-Gotha, t. I, p. 175 et 181.) J'ai
dj eu, du reste, occasion de noter ces proccupations chez le roi
des Belges. (Voir plus haut, t. VI, p. 283.)]

[Note 112: Louis-Philippe prisait si haut l'esprit politique du roi
des Belges, que, vers la fin de son rgne, en face des difficults
croissantes de la situation, il songea  confier  ce prince la
rgence de la France, pendant la minorit de son petit-fils. Il eut,
 ce sujet, avec lui, une correspondance, mais on ne s'entendit pas.
Eh bien, disait assez irrvrencieusement Lopold, en causant de
cette affaire avec son neveu, le duc rgnant de Saxe-Cobourg, que le
bon vieux monsieur mange sa soupe lui-mme! (_Aus meinem Leben_,
etc., t. I, p. 184.) Le roi des Belges, esprit plus avis que tendre,
ne se piquait pas de dvouement envers son beau-pre; il cherchait
plus  l'exploiter qu'il n'tait dispos  le servir, et il ne le
mnageait pas, quand il se trouvait avec d'autres Cobourg.]

[Note 113: Lettre de Louis-Philippe au roi des Belges, en date du 16
fvrier 1847, publie par la _Revue rtrospective._--Lettre de M.
Dsages  M. de Jarnac, du 3 mai 1847. (_Documents indits._)]

[Note 114: _Revue rtrospective._]

Le gouvernement franais savait donc  quoi s'en tenir sur
l'impossibilit de rtablir, pour le moment, l'entente cordiale. Il
ne voulut, nanmoins, rien ngliger de ce qui pouvait limiter les
consquences du diffrend. M. de Sainte-Aulaire, qui reprsentait
la France, outre-Manche, depuis 1841, fatigu par l'ge et aussi
quelque peu dgot des procds du _Foreign office_, demandait
instamment  se retirer: Londres lui tait devenu, disait-il, un
vritable purgatoire. M. Guizot pria le duc de Broglie de prendre,
pour un temps, la succession de M. de Sainte-Aulaire; nul nom ne lui
paraissait mieux fait pour flatter l'opinion anglaise et en imposer 
lord Palmerston; on se rappelait d'ailleurs,  Paris, quel avait t
le succs d'une premire mission du duc, en 1845, pour le rglement
du droit de visite. M. de Broglie accepta par patriotisme, non par
got; il exposait ainsi ses motifs, dans une lettre  son fils: Si
Palmerston n'a personne devant lui, il fera tout ce qui lui plaira;
si on lui fournit l'occasion de rappeler lord Normanby et de placer
la France et l'Angleterre dans la position o se trouvent, depuis
quatre ans, la France et la Russie, il la saisira avec empressement.
Il y a ncessit de lui tenir tte, de donner courage  ceux qui lui
tiennent tte, de lui enlever l'opinion qu'il a ameute contre la
France et qui commence  nous revenir. C'est l ce qui m'a dcid.
La mission que je vais remplir pendant quelque temps est prcisment
de mme nature que celle que j'ai remplie il y a deux ans... Cette
fois, je fais encore un plus grand sacrifice, en entreprenant de
contenir un peu un mchant fou et de remettre en honneur la bonne foi
de notre gouvernement qui,  tort,  mon avis, mais rellement, n'est
pas sortie tout  fait intacte des transactions espagnoles. Je tente
quelque chose qui peut fort bien chouer et qui, dans la plus grande
chance de succs, ne rapportera pas grand honneur. Mais, tout compte
fait, j'y suis plus propre qu'aucun autre, et, si je refuse, il faut
laisser la barque  la grce de Dieu[115].

[Note 115: Lettre du 26 avril 1847. (_Documents indits._) Le duc
de Broglie terminait ainsi sa lettre: Mon rle dans les affaires
publiques a toujours t de me compter pour peu de chose et de ne
point viser au succs personnel. Somme toute, je m'en suis bien
trouv, comme il arrive toujours quand on suit ce rle par instinct
et avec persvrance. Je parle quand je crois avoir quelque chose 
dire qu'un autre ne dira ni mieux ni aussi bien que moi. J'agis quand
je crois que j'ai quelque chose  faire qu'un autre ne peut faire ni
mieux ni aussi bien que moi. Pass cela, je me tiens tranquille, et
ce que je prfre, c'est la vie prive. Si j'ai tort ou raison dans
cette occasion, c'est ce que l'vnement dcidera; mais je me serai
conduit conformment  mon caractre. C'est tout ce qu'il me faut. 
soixante et un ans, on n'a plus que cela  faire, mme par intrt.]

Arriv  Londres, le 1er juillet 1847, le duc de Broglie fut
personnellement trs bien reu de la Reine, des ministres, de
la haute socit politique. Peut-tre mme y avait-il dans ces
politesses quelque affectation et comme une arrire-pense de sparer
l'ambassadeur de ceux qui l'envoyaient, et d'honorer d'autant plus la
probit politique du premier qu'on contestait celle des seconds; mais
le duc n'tait pas homme  permettre que son bon renom ft tourn
en affront contre son gouvernement. La courtoisie dont on usait 
son gard ne l'empchait pas de bien voir  quelles prventions il
se heurtait[116]. Il savait notamment  quoi s'en tenir sur lord
Palmerston. M. Guizot lui crivait de Paris: Les Anglais sont comme
les pices de Shakespeare, pleins de vrai et de faux, de droiture
et d'artifice, ayant beaucoup de grandes et bonnes impulsions
et beaucoup de petits calculs. Et, dans lord Palmerston, le mal
l'emporte de beaucoup sur le bien. Mon impression est mme que ce
qu'il a des bonnes qualits du caractre anglais ne lui sert gure
qu' couvrir les mauvaises tendances de son propre caractre. Je vous
dis sans rserve toute ma mfiance de lui. Je le crois encore plus
avantageux et impertinent dans son me et  part lui qu'il ne le
montre au dehors, quoiqu'il le montre pas mal. Il ajoutait, quelque
temps aprs: Palmerston est persvrant et astucieux; il a une ide
fixe; il la suivra toujours, en dessous, quand il ne pourra pas en
dessus[117]. Le ministre et l'ambassadeur s'entendaient parfaitement
sur la faon de traiter avec ce personnage si incommode. Ds le 16
juillet, M. Guizot faisait remarquer au duc de Broglie que lord
Palmerston tait dispos  n'tre bien que pour ceux qui, sensment
et convenablement, se faisaient craindre de lui[118]. De son ct,
M. de Broglie crivait au ministre: Une manire de se conduire
ouverte, directe, rsolue, est ce qui embarrasse le plus lord
Palmerston.  mon avis, on se trouve toujours bien d'aller droit 
lui, de le mettre en demeure de prendre le bon parti, et de prendre,
soi, acte de son refus. Nous avons pour nous, en toutes choses, la
raison, le bon droit, la bonne cause; il faut prendre tranquillement
nos avantages et lui laisser la politique sournoise et querelleuse,
cette politique de roquet qui grogne sans mordre et qui ruse sans
attraper[119].

[Note 116: Le roi des Belges, alors  Windsor, avait averti le duc
de Broglie qu'il tait impossible d'ter de la tte de toutes
les personnes tant soit peu influentes en Angleterre, la Reine y
comprise, que tout ce qui tait arriv tait le rsultat d'une vaste
machination du gouvernement franais. (Lettre confidentielle du duc
de Broglie  M. Guizot, du 5 juillet 1847. _Documents indits._)]

[Note 117: Lettres confidentielles de M. Guizot au duc de Broglie, du
16 juillet et du 6 dcembre 1847. (_Documents indits._)]

[Note 118: Lettre prcite du 16 juillet 1847. (_Documents indits._)]

[Note 119: Lettre confidentielle du 18 octobre 1847. (_Documents
indits._)]

L'ambassadeur usait en outre de son autorit personnelle pour
agir sur les autres membres du cabinet anglais, et pour tcher de
les dcider  retenir un peu leur collgue. Ainsi crivait-il, un
jour,  M. Guizot, aprs une conversation avec lord Lansdowne: Je
lui ai expliqu la politique de la France avec dtail, et je l'ai
forc, comme toujours,  y donner son entire approbation. Mais ces
approbations sont sans effet immdiat; ce n'est qu' la longue et
en ne se lassant point qu'on peut en attendre quelque chose. Il faut
changer les esprits autour de lord Palmerston[120]. Une autre fois,
c'tait le chef du cabinet, lord John Russell, avec lequel le duc de
Broglie avait une longue conversation sur les questions pendantes, et
auquel il se sentait en position d'adresser l'avertissement suivant:
J'espre qu'aucun diffrend, aucune difficult ne s'lvera entre
nos deux gouvernements. Si cela arrivait par malheur, il n'est pas
d'efforts que je ne fisse pour en prvenir les consquences. Mais
promettez-moi une chose: c'est de veiller avec soin, comme chef
du gouvernement de la Reine, au langage qui serait tenu dans les
premiers moments, si telle conjecture venait  se prsenter; c'est
de ne rien dire, c'est de ne rien laisser dire qui part mettre le
gouvernement franais, la nation franaise au dfi de faire telle
ou telle chose, de prendre tel ou tel parti. Souvenez-vous de
l'affaire Pritchard.  coup sr, jamais nos deux gouvernements, nos
deux nations n'ont t plus unis qu' cette poque. L'affaire tait
minime en elle-mme. Nous avions tort jusqu' un certain point, et il
nous tait d'autant plus facile de le reconnatre que le gouverneur
de Tati avait donn tort officiellement  son subordonn. Nous ne
demandions pas mieux que de terminer le diffrend, comme il s'est
effectivement termin. Mais des paroles imprudemment prononces dans
le Parlement ont failli rendre tout accommodement impossible; il
ne s'en est fallu que de quatre voix que le ministre franais ne
ft renvers, et que son successeur ne ft oblig de refuser toute
rparation, ce qui aurait entran la guerre entre les deux pays.
Dans la situation actuelle des choses, tout serait bien autrement
grave, bien autrement prilleux et compromettant. Promettez-moi de
veiller  ce qu'il ne soit pas dit, le cas chant, un mot qui nous
rende plus difficile, qui nous rende impossible de faire au bien de
la paix tous les sacrifices que comporteraient notre honneur et nos
intrts essentiels[121]. La haute considration dont jouissait
notre ambassadeur ne lui donnait pas seulement le moyen de faire
entendre d'utiles vrits aux hommes d'tat anglais; elle faisait
de lui le confident, le conseiller et, dans une certaine mesure,
le _leader_ des ambassadeurs trangers accrdits  Londres. Tout
le corps diplomatique, crivait-il  son fils, non seulement est
bien pour moi, mais me considre comme un point central... On se
ferait difficilement l'ide du degr d'humeur et de malveillance
dont tous les gouvernements de l'Europe sont anims contre l'ennemi
commun[122].

[Note 120: Lettre confidentielle du duc de Broglie  M. Guizot, du 12
octobre 1847. (_Documents indits._)]

[Note 121: Dpche du duc de Broglie  M. Guizot, du 16 septembre
1847.]

[Note 122: Lettre du 23 septembre 1847. (_Documents indits._)]

Sans doute, comme on le verra bientt, notre ambassadeur ne parvenait
pas, par ces divers moyens,  djouer tous les mauvais desseins de
lord Palmerston. Du moins il faisait ainsi,  Londres, tout ce qui
tait alors possible pour limiter le mal, pour gagner du temps.
L'ambition du gouvernement franais n'allait pas au del. Ds le
dbut de l'ambassade du duc de Broglie, le 8 juillet 1847, M. Guizot
lui crivait: Je crois parfaitement  tout ce que vous me dites dans
votre lettre du 5[123]. Le Roi en a t trs frapp. Et cet tat des
esprits en Angleterre durera assez longtemps, car il se fonde sur des
faits mal compris, mal apprcis, mais rels et que nous ne pouvons
ni ne devons changer. La politique anglaise a perdu en Espagne une
bataille qu'elle a eu tort de livrer; sensment et honntement, il
n'y avait pas lieu  bataille; mais enfin, la bataille a eu lieu.
Nous n'en pouvons effacer ni l'impression ni les rsultats. Tant
qu'on croira, comme dit le _Times,_ que nous travaillons avec passion
 nous crer partout une prpondrance exclusive et illgitime, la
situation actuelle durera. Personne n'est aussi propre que vous
 la contenir,  l'attnuer,  la combattre chaque jour,  faire
chaque jour pntrer dans les esprits anglais un peu de vrit et
de confiance. Et puis, viendra peut-tre en Europe quelque grand
vnement, en Angleterre quelque grand revirement des partis et
des hommes, qui remettra les ides justes et les intrts vrais
 la place de toutes les susceptibilits, jalousies, vanits et
chimres nationales et individuelles. C'est  attendre ce moment et 
prvenir, en l'attendant, tout accident grave, que nous travaillons,
vous et moi. J'espre que nous y russirons[124].

[Note 123: Il s'agit de la lettre dont j'ai cit plus haut, en note,
un passage, et o M. de Broglie rapportait une conversation avec le
roi des Belges.]

[Note 124: Cette lettre est de celles que Mme de Witt a publies dans
son intressant volume, _Lettres de M. Guizot  sa famille et  ses
amis._]


II

Le gouvernement franais devait tenir tte  lord Palmerston et
parer ses coups, sur les divers thtres o les deux diplomaties se
trouvaient en contact. J'ai dj eu l'occasion d'indiquer quelle
avait t, aussitt aprs la clbration des deux mariages de la
reine Isabelle et de sa soeur, l'attitude trs diffrente prise, en
Espagne, par les cabinets de Paris et de Londres[125]. Tandis que
lord Palmerston, tout  sa soif de vengeance, poussait son agent,
sir Henri Bulwer,  se jeter plus passionnment que jamais dans
les intrigues des partis espagnols, notre gouvernement, proccup
de dissiper les soupons veills par son rcent succs, se
retirait ostensiblement de la lutte, faisait prendre un cong  son
ambassadeur, M. Bresson, et ne laissait  Madrid qu'un secrtaire
auquel instruction tait donne de ne pas se mler aux affaires
intrieures de la Pninsule. M. Guizot expliqua lui-mme ainsi,  la
tribune, les raisons de cette attitude: On s'est servi de l'action
que nous avions exerce, des rsultats que nous avions obtenus, pour
nous accuser d'esprit de domination, d'ingrence, de prpotence
en Espagne, pour exciter contre nous,  ce sujet, l'esprit de
nationalit, de fiert, de susceptibilit espagnole. Eh bien! quand
l'vnement a t accompli, quand la conclusion a t obtenue, nous
avons pens qu'il tait bon que notre attitude, que notre conduite
donnt un dmenti clatant  de telles accusations. Nous avons pens
qu'il tait d'une politique intelligente et prudente que les passions
excites  cette occasion, les ressentiments, pour appeler les choses
par leur nom, eussent le temps et la facilit de se calmer, de
s'teindre... Voil les motifs de notre conduite, et je les tiens,
tous les jours, pour plus dcisifs et meilleurs. Je tiens qu'il est
bon que le soupon, lgitime ou non, d'ingrence et de prpotence
se porte ailleurs. Que d'autres aient,  leur tour,  en sentir
l'embarras, le fardeau et les inconvnients... Nous avons d'ailleurs
dans l'intelligence et dans les sentiments du peuple espagnol une
entire confiance. Nous avons la confiance que, livr  lui-mme,
sous l'empire d'institutions libres, le peuple espagnol, en prsence
des faits, comprendra mieux, tous les jours, que l'intimit avec la
France est pour lui, aussi bien que pour nous, une bonne et nationale
politique[126].

[Note 125: Voir plus haut, t. VI, p. 262, 263.]

[Note 126: Discours du 5 mai 1847.]

Cette tactique parut d'abord assez peu nous russir. Sir Henri Bulwer
profita de ce que nous lui laissions le champ libre pour combattre
nos amis, pousser les siens et surtout brouiller les cartes. Le
ministre Isturiz, qui s'tait compromis avec nous dans l'affaire des
mariages, se vit oblig de cder la place  un ministre Sotomayor,
encore _moderado_, mais en raction contre l'influence franaise et
en coquetterie avec les progressistes. Il y avait quelque chose de
plus fcheux encore: l'un des deux mariages que nous avions faits
tournait fort mal. La jeune reine laissait clater son antipathie
contre le mari que la politique lui avait impos, et tmoignait  un
certain gnral Serrano, d'opinion progressiste et ouvertement engag
dans la politique anglaise, une faveur dont elle ne se mettait pas
en peine de voiler le caractre. Le roi Franois d'Assise, bless
de l'affront qui lui tait fait, embarrass de son rle et de sa
personne, n'avait pas ce qu'il fallait pour ramener sa femme et ne se
montrait nullement dispos  lui pardonner. Le scandale devint tel
qu'en mars 1847, le ministre enjoignit au gnral Serrano d'aller
prendre un commandement en Navarre, et, sur son refus d'obir, fit
ouvrir contre lui une instruction par le Snat. La Reine rpondit en
mettant brusquement  la porte, le 28 mars, les ministres assez oss
pour s'attaquer  son favori, et les remplaa par un cabinet compos
principalement des amis personnels de ce dernier; l'un des plus
remuants parmi les nouveaux ministres tait M. Salamanca, spculateur
peu considr et me damne de sir Henri Bulwer. Bien que Serrano
ft demeur hors du ministre, son pouvoir tait connu de tous, et
l'on avait trouv un euphmisme pour le dsigner; on l'appelait
l'influence.

 la nouvelle du coup fait par la Reine, Palmerston ne put retenir
un cri de joie et de triomphe. Bravo, Isabelle! crivait-il  lord
Normanby[127]. En mme temps, il pressait Bulwer de lier partie plus
troite encore avec le favori. L'attachement de la Reine n'veillait
chez lui aucun scrupule; il y voyait une bonne fortune dont il
fallait profiter pour amener un divorce[128]. Ainsi aide par la
diplomatie anglaise, la rupture des royaux poux devint de plus en
plus profonde. Le Roi avait quitt le palais et s'tait retir au
Pardo, prs Madrid, se refusant  toute rencontre avec la Reine.
Celle-ci, dans l'emportement de son caprice, en venait  rpter
 ses ministres et mme  certains membres du clerg ce mot de
divorce que lui avait souffl Bulwer[129]. Mais, si les ministres
avaient l'air d'entrer plus ou moins dans son ide, si quelques-uns
mme, comme Salamanca, l'y encourageaient, les membres du clerg
lui rpondaient par un _non possumus_ absolu. C'tait l'illusion
de protestants comme Palmerston et Bulwer de croire qu'un divorce
tait chose possible dans un pays aussi catholique que l'Espagne.
Leur passion les aveuglait. Chaque jour, ils s'enfonaient plus
avant dans leurs trs vilaines intrigues. Dsesprant de trouver
assez d'audace chez les ministres espagnols, ils travaillaient  les
remplacer par de purs progressistes: dans ce dessein, ils avaient
fait rappeler d'exil Espartero. Bulwer finit par trouver Serrano
lui-mme trop timide et trop mou, et il poussa  sa place, auprs
de la Reine, un nouveau favori, colonel de la garde d'Espartero. De
Londres, Palmerston excitait son agent, et les journaux inspirs
par le _Foreign office_ faisaient ouvertement campagne pour le
divorce de la Reine, et demandaient qu'en mme temps la duchesse
de Montpensier ft dchue de ses droits successoraux[130]. Il est
vrai qu'en Angleterre, tout le monde n'tait pas galement flatt
de se trouver ainsi complice des scandales du palais de Madrid. Les
journaux tories n'taient pas les seuls  blmer Bulwer. Au sein mme
du cabinet britannique, la conduite de lord Palmerston tait loin
d'tre universellement approuve: lord John Russell laissait voir par
moments sa tristesse et son embarras[131].

[Note 127: Lettre du 2 avril 1847. (BULWER, _The Life of Palmerston_,
t. III, p. 308.)]

[Note 128: BULWER, t. III, p. 199, 200.]

[Note 129: En rapportant ces faits aprs coup, Bulwer s'tonne
des scrupules du peuple espagnol. C'est un peuple plein de
_decorum_, dit-il. Quelques personnages trs considrables et trs
considrs discutaient gravement s'il y avait lieu de se dbarrasser
tranquillement du Roi au moyen d'une tasse de caf; mais le scandale
d'un divorce les choquait. (_Ibid._, p. 200.)]

[Note 130: Sur toutes ces intrigues, voir _passim_ la correspondance
de M. Guizot avec ses divers ambassadeurs, et les lettres qu'il
recevait du duc de Glucksbierg, charg d'affaires de France  Madrid.
(_Documents indits._) Voir aussi les aveux qui ressortent du rcit
mme de Bulwer. (_The Life of Palmerston_, t. III, p. 200, 201.)]

[Note 131: Le duc de Broglie mandait  M. Guizot, le 21 septembre
1847: Lord John Russell m'a parl avec dcouragement de l'Espagne;
les attaques contre Bulwer lui sont trs sensibles. Toutefois, notre
ambassadeur se rendait compte que, pour voir grandir cette rvolte de
la conscience anglaise, il fallait  la fois que les menes de Bulwer
fussent mises en lumire et que la France s'effat. (Lettre du duc
de Broglie  son fils, en date du 15 septembre 1847. _Documents
indits._)]

Le gouvernement franais ne pouvait qu'tre trs dsagrablement
affect de ce qui se passait en Espagne, d'autant que l'opposition ne
manquait pas d'en tirer argument et de lui demander ironiquement si
tel tait le bnfice des fameux mariages. Toutefois, il ne trouvait
pas l une raison de sortir de sa rserve. Non qu'il ne ft sollicit
d'opposer intrigues  intrigues, complots  complots. Certains
moderados, irrits de la conduite de la Reine, l'eussent volontiers
pousse  une abdication dont elle-mme parlait assez souvent,
afin de la remplacer par la duchesse de Montpensier. La reine mre
Christine, mcontente qu'on l'empcht de retourner en Espagne,
entrait plus ou moins dans ce projet. M. Guizot y mit fermement le
hol. On ne nous forcera pas la main, crivait-il au duc de Broglie.
Bien loin d'accepter l'abdication de la Reine, nous protesterons
contre. Nous garderons ici le duc et la duchesse de Montpensier. Le
jour o leurs droits s'ouvriraient naturellement, nous verrions.
D'ici l, nous ne serons point  la merci de fantaisies folles
ou d'intrigues coupables. Je crois qu' Madrid et  la rue de
Courcelles[132], on croit assez que nous ferons comme nous disons,
et cela contient beaucoup. Cela contiendra-t-il assez? Je l'espre,
et je compte beaucoup sur le dfaut de suite et de vraie hardiesse
de tout ce monde-l. Ils rvent et complotent tous, et ne font
rien[133].

[Note 132: C'tait l que demeurait la reine Christine.]

[Note 133: Lettre du 30 juillet 1847. (_Documents indits._)]

Toutefois, la rserve du gouvernement franais n'tait ni de
l'indiffrence ni de l'inertie. Trs attentif aux vnements, il
se tenait prt  intervenir dans certaines ventualits. Ds le
mois d'avril 1847, M. Guizot crivait  l'un de ses ambassadeurs:
Que les Espagnols fassent ou dfassent leurs affaires comme ils
l'entendent. Nous disons cela trs haut, et nous le pratiquons.
Mais si quelque grande question franaise se trouvait engage dans
les affaires espagnoles, nous reprendrions la position active, et
nous la reprendrions d'autant mieux que nous aurions quelque temps
dtendu la corde. Quelques mois plus tard, dans une autre lettre,
notre ministre annonait que, le cas chant, il serait aussi dcid
et aussi efficace pour maintenir les consquences du mariage, qu'il
l'avait t pour le conclure[134].

[Note 134: Lettres de M. Guizot  M. Rossi, du 26 avril et du 3
octobre 1847. (_Documents indits._)]

Le cabinet de Paris tenait  ce que le gouvernement britannique
ne se ft sur ce point aucune illusion. Le duc de Broglie saisit
l'occasion d'une conversation avec le premier ministre, lord John
Russell, pour lui donner, avec toutes les assurances qui pouvaient
dissiper ses prventions, des avertissements qui le missent en
garde contre certains entranements. Il n'y a qu'une chose qui
nous importe,  Madrid, lui dit-il, c'est que le fond mme de
l'tablissement actuel en Espagne subsiste. Du reste, que ce soit
Pierre ou Paul qui soit ministre, cela nous fait peu de chose. Nous
ne mettons pas de vanit  paratre gouverner l'Espagne et  rpondre
de ce qui s'y fait; et effectivement, il n'y a pas beaucoup de vanit
 en tirer... Que dsirez-vous? Vous dsirez que la reine d'Espagne
vive, qu'elle rgne, que les droits ventuels de la duchesse de
Montpensier soient indfiniment ajourns? Eh bien, je vous affirme,
et croyez que je sais ce que je dis en parlant ainsi, qu'il n'entre
pas dans notre pense d'avancer d'un seul jour, d'une heure,
l'ouverture des droits ventuels de la duchesse de Montpensier...
Rien n'est si ais, pour la lgation d'Angleterre, que de renverser
un ministre _moderado_. En voil trois qui tombent, coup sur coup,
depuis un an. Rien ne serait si ais  la lgation de France que de
renverser un ministre progressiste, si elle se mettait  l'oeuvre.
Mais  quoi cela peut-il servir, sinon  faire les affaires de
nos ennemis, aux dpens des ntres, et quel est le meilleur moyen
de rendre le trne d'Espagne vacant que de rendre  la Reine tout
gouvernement impossible!... Sur la question du divorce, j'ai deux
choses  vous dire: la premire, c'est que toute ide de divorce est
un rve et une folie. Si la reine d'Espagne veut divorcer, elle n'a
qu'un parti  prendre, c'est de faire comme Henri VIII, de se faire
protestante et de faire son royaume protestant. Aucun pape, aucun
prtre catholique,--non excommuni,--n'admettra un seul instant
l'ide d'un divorce, et, pour que le mariage ft dclar nul _ab
initio_, il faudrait qu'il et t contract en violation des lois
de l'glise, ce qui n'est pas. L'empereur Napolon, dans toute sa
puissance, n'a pu obtenir de Pie VII, qui l'avait sacr, l'annulation
du mariage de son frre Jrme, qui cependant avait pous une
protestante. Ma seconde observation est plus grave... Il importe
essentiellement que l'Angleterre se tienne pour satisfaite de l'ordre
de choses tabli en Espagne; dans le cas contraire, je prvois
tout, et je ne rponds de rien. Si vous vous aperceviez que nous
travaillions  dtruire cet ordre de choses  notre profit,  hter,
je le rpte, d'un seul jour, d'une seule heure, les droits ventuels
de Mme la duchesse de Montpensier, vous auriez toute raison d'y
regarder de trs prs; vous auriez tout droit de vous y opposer. Ce
que vous feriez en pareil cas, je ne vous le demande pas; peut-tre
ne le savez-vous pas vous-mme; mais je reconnais toute l'tendue
de vos droits. En revanche, la partie est gale entre nous: si nous
apercevions que vous travailliez  dtruire,  notre dtriment,
l'ordre de choses actuel,  changer la position de la Reine vis--vis
de nous et l'ordre de succession tel qu'il existe aujourd'hui, nous
aurions toute raison d'y regarder de trs prs et tout droit de
nous y opposer. Ce que nous ferions, ne me le demandez pas, car je
l'ignore; mais je sais ce que nous aurions le droit de faire[135].

[Note 135: Dpche de M. le duc de Broglie  M. Guizot, du 16
septembre 1847.]

Si assur que ft M. Guizot de la fermet du Pape  maintenir
l'indissolubilit du mariage, il ne laissait pas que de prendre
aussi, de ce ct, quelques prcautions. Dans ce dessein, il mettait
notre ambassadeur  Rome, M. Rossi, au courant de toutes les menes
de la diplomatie anglaise. Je n'ai pas besoin, ajoutait-il, de
vous dire combien l'affaire est grosse, et combien il nous importe
d'arrter le travail de lord Palmerston dans son cours, avant
d'en venir, et pour ne pas en venir aux dernires extrmits et
ncessits.  Rome est l'enclouure dcisive. Rome ne prononcera
pas la nullit du mariage. Elle ne le peut ni religieusement, ni
moralement, ni politiquement. Nous y comptons. Assurez-vous-en
bien, et ne ngligez aucune occasion, aucun moyen de corroborer
cette certitude. Qu'on ne s'inquite pas,  Rome, des consquences
possibles, en Espagne, de la rsistance. La reine Isabelle ne fera
point ce qu'a fait Henri VIII. Je sais bien, trs bien o elle
en est et ce qui se passe en elle. Elle fera beaucoup de folies
secondaires. Elle ne fera pas la folie suprme... Je tiens pour
impossible qu'on ne comprenne pas,  Rome, que les intrts vitaux
du catholicisme en Espagne sont lis  la cause du parti monarchique
modr espagnol et de la politique franaise[136]. La confiance
de notre ministre tait fonde: Pie IX tait absolument rsolu 
repousser toute demande en annulation de mariage.

[Note 136: Lettre particulire de M. Guizot  M. Rossi, du 3 octobre
1847. (_Documents indits._)]

La cour romaine n'tait pas la seule  laquelle M. Guizot juget
utile de dnoncer les mauvais desseins de la diplomatie britannique.
Il se faisait honneur auprs des puissances continentales de ce qu'en
Espagne, comme sur beaucoup d'autres thtres, il se trouvait tre,
contre lord Palmerston, le champion de la cause conservatrice. Ds le
4 mars 1847, il avait crit  son ministre  Berlin: Nous avons bien
le droit de demander aux amis de l'ordre europen, mme  ceux qui
nous ont tmoign dans la question espagnole peu de bienveillance,
qu'ils nous secondent un peu dans cette rude tche. L'ordre en
Espagne, c'est l'ordre dans l'Europe occidentale. L'ordre dans
l'Europe occidentale, c'est l'ordre dans l'Europe[137].

[Note 137: Lettre particulire de M. Guizot au marquis de Dalmatie,
du 4 mars 1847. (_Documents indits._)]

Pour le moment, au del de cet avertissement donn  Londres, de
cette vigilance exerce  Rome, de cet appel un peu platonique  la
sympathie des autres cours, le gouvernement franais ne voyait rien
 faire.  Madrid, notamment, il estimait habile de se tenir coi
et attendait la raction qui lui paraissait devoir tre provoque,
tt ou tard, par les excs de ses adversaires. Divers symptmes
confirmaient sa prvision. L'orgueil espagnol tait vivement bless
de l'ingrence et de la prpotence de plus en plus affiches par le
ministre d'Angleterre. Les intrts s'inquitaient des avantages
commerciaux que la diplomatie britannique, toujours pratique,
prtendait se faire accorder par les ministres qu'elle patronnait.
Et puis, la politique suivie ne pouvait-elle pas tre juge  ses
fruits: gouvernement en dcomposition, dsordre moral et matriel
du haut en bas de l'chelle, sans compter l'insurrection carliste
qui profitait de cette situation pour se ranimer et qui faisait
en Catalogne des progrs alarmants? Le pril devenait tel que les
complices mmes de Bulwer hsitaient  le suivre plus loin. Ajoutez
l'effet produit par l'arrogance des progressistes qui, forts de
l'appui de l'Angleterre, annonaient hautement leur intention,
une fois revenus au pouvoir, d'exercer leur vengeance contre tous
leurs anciens adversaires,  commencer par les ministres actuels;
c'tait mettre sur ses gardes non seulement le cabinet, mais aussi
la Reine, qui avait gard de certains vnements de son enfance un
souvenir assez prsent pour ne pas dsirer retomber aux mains de
cette faction. Mfie-toi de tes progressistes, rptait-elle 
Serrano; ils te pendront et moi aussi! Elle dtestait et redoutait
particulirement Espartero: Je vois bien qu'il faudra que je prenne
Narvaez, afin de me sauver d'Espartero, disait-elle assez haut pour
tre entendue des amis de ce dernier[138].

[Note 138: Correspondance du duc de Glucksbierg, charg d'affaires de
France  Madrid, avec M. Guizot. (_Documents indits._)]

Il y aurait eu l de quoi faire rflchir sir Henri Bulwer. Mais
celui-ci se croyait matre de la situation, et, grce au concours
de M. Salamanca, qui, lui, ne reculait devant aucune extrmit, il
se flattait de raliser bientt ses desseins. Aussi quel ne fut
pas son bahissement, quand, le 4 octobre 1847, par un nouveau
coup de thtre, non moins soudain que celui du mois de mars, la
Reine congdia ses ministres et les remplaa par le chef du parti
conservateur, par l'adversaire le plus redout des progressistes,
par Narvaez!  peine au pouvoir, celui-ci obtint, en quelques jours,
l'loignement de Serrano, la rconciliation de la Reine et du Roi,
enfin le rappel de la reine Christine, qui fut reue par sa fille
avec effusion et tendresse. Au tour de M. Guizot de triompher.
L'vnement est complet, crivait-il  ses ambassadeurs; l'ordre
extrieur apparent est rtabli dans le gouvernement par la formation
d'un cabinet en harmonie avec les corts, dans le palais par la
rconciliation de la femme avec le mari, de la fille avec la mre.
Pour combien de temps? Nous verrons. Quoi qu'il arrive, nous sommes
rentrs dans la bonne voie, nous y marcherons quelque temps. Et, en
tout cas, ce qui vient de se passer prouve qu'on peut y rentrer, et
que, si le bien est toujours chancelant en Espagne, le mal l'est
aussi[139]. De Londres, le duc de Broglie rpondait au ministre:
L'vnement fait ici un excellent effet, en bien sur les uns, en
consternation sur les autres[140]. La revanche de la France en
Espagne paraissait clatante.

[Note 139: Lettres de M. Guizot  M. Rossi et au duc de Broglie, en
date du 17 octobre 1847. (_Documents indits._)]

[Note 140: Lettre du duc de Broglie  M. Guizot, en date du 26
octobre 1847. (_Documents indits._)]

Ce n'est pas  dire que notre diplomatie en et fini avec toutes
les difficults espagnoles. En dpit de l'autorit que Narvaez et
la reine Christine exeraient sur la jeune reine, celle-ci menaait
 chaque instant de leur chapper et de faire quelque nouvelle
frasque prive ou publique; seule, la peur des progressistes la
retenait un peu. D'autre part, quelques esprits ardents caressaient
toujours le projet de remplacer Isabelle par sa soeur. Tout au
moins le voeu unanime des _moderados_ tait-il de voir revenir 
Madrid le duc de Montpensier. Narvaez faisait savoir  Paris qu'
cette condition seule, il pourrait continuer sa tche. La reine
Christine joignait ses instances  celles du ministre. On faisait
mme crire par Isabelle une lettre dans ce sens  sa soeur, pour
laquelle, malgr le contraste absolu de leur mode de vie, elle avait
conserv une trs vive affection. Notre charg d'affaires affirmait
qu'un refus dcouragerait absolument les amis de la France[141]. M.
Guizot cependant ne crut pas devoir accueillir cette demande. Le
voyage du duc et de la duchesse en Espagne, mandait-il le 2 novembre
 son agent  Madrid, rouvrirait la carrire des intrigues, des
calomnies, des jalousies... Il faut, pendant quelque temps du moins,
fermer toute porte, enlever tout prtexte  ce mouvement fbrile et
pervers de l'intrieur du palais, des journaux, des conversations
hostiles[142]. Et il crivait, le lendemain, au duc de Broglie:
Nos amis de Madrid auront de l'humeur. Ils seraient plus rassurs,
s'ils nous avaient sous la main et  leur disposition. Mais l'humeur
passera et le bon effet de la bonne conduite restera.  tout prendre,
je suis bien aise de cet incident. Il m'a fourni l'occasion de
sonder un peu avant tous les coeurs et d'tablir nettement notre
position[143]. De nouvelles instances ne firent pas changer d'avis
M. Guizot.

[Note 141: Correspondance du duc de Glucksbierg avec M. Guizot.
(_Documents indits._)]

[Note 142: _Documents indits._]

[Note 143: _Ibid._]

Ce refus n'eut pas pour nos amis, dans la Pninsule, les consquences
fcheuses qu'ils nous avaient annonces. Somme toute, leur situation
allait plutt s'affermissant, et, le 17 novembre 1847, notre
ministre pouvait crire  M. de Broglie: Laissant de ct les
oscillations, nous avons gagn en Espagne plus de terrain solide
que je ne pensais[144]. D'ailleurs, si prudent qu'il ft, le
gouvernement franais ne se refusait pas, avec le temps,  sortir
de la rserve o il s'tait volontairement renferm depuis les
mariages, et  reprendre sur ce thtre l'influence active qui lui
appartenait. Aussitt Narvaez de retour au pouvoir, il avait t
question,  Paris, de ne plus se contenter d'un charg d'affaires
en Espagne, et d'y envoyer un ambassadeur; le nom de M. Piscatory
avait t prononc. Le choix d'un diplomate aussi nergique, aussi
entreprenant, et qui venait de lutter avec succs, en Grce, contre
lord Palmerston, tait significatif. Il l'tait mme tellement,
qu'on jugea sage d'attendre encore quelque temps avant de l'arrter
et de le faire connatre. M. de Broglie crivait  ce sujet, le 18
octobre,  M. Guizot: Je ne serais pas d'avis de trop tendre la
corde  Madrid. C'est beaucoup que d'y runir tout d'un coup Narvaez,
la reine Christine et Piscatory[145]. Ce fut seulement le 12
dcembre 1847 qu'on jugea possible de faire ce nouveau pas, et que le
_Moniteur_ annona la nomination de M. Piscatory. Celui-ci n'eut pas
le temps de prendre possession de son poste avant la rvolution de
Fvrier.

[Note 144: _Ibid._]

[Note 145: _Ibid._]

Lord Palmerston et son agent n'avaient pas vu sans un amer dpit
l'insuccs si complet de leurs menes et le rtablissement de
l'influence franaise. Il tait dur, en effet, de s'tre  ce point
compromis, pour n'en retirer aucun profit. Dans l'aveuglement de
son ressentiment, Bulwer prtait une oreille complaisante  toutes
les dnonciations qui lui taient apportes contre les ministres
espagnols et le gouvernement franais, ft-ce des accusations
d'empoisonnement, et il les transmettait au _Foreign office_, o
elles trouvaient crdit. Au commencement de dcembre, lord John
Russell crivit un mot au duc de Broglie, pour lui communiquer
amicalement, disait-il, les nouvelles qu'il venait de recevoir de
Madrid: d'aprs ces nouvelles, les ministres espagnols conspiraient
pour faire abdiquer Isabelle, et celle-ci avait t malade aprs
avoir pris des drogues suspectes prpares par son entourage; la
lettre du premier ministre se terminait par une phrase tablissant un
lien entre les auteurs de ces prtendus complots et le gouvernement
franais qui les protgeait. Le duc de Broglie renvoya aussitt
 lord John sa lettre. En relisant le dernier paragraphe, lui
crivit-il, vous concevrez qu'il m'est impossible de la garder. Je
crois agir dans l'intrt de la paix et de la bonne intelligence
entre nos deux gouvernements, en m'efforant de l'oublier. Le chef
du cabinet anglais comprit la leon, et rpondit par un billet
d'excuse et de regrets[146]. Du reste, plus on allait, plus la
situation de Bulwer devenait fausse en Espagne: il avait partie
ouvertement lie avec l'opposition, s'agitait, intriguait, conspirait
mme avec elle; loin de voiler son intervention, il l'affichait,
non seulement par emportement de passion, mais aussi par calcul, se
flattant d'exercer ainsi une sorte d'intimidation. Narvaez n'en
tait ni troubl ni affaibli. Cela lui servait, au contraire, 
soulever le patriotisme espagnol contre cette ingrence de l'tranger
et  retenir la Reine.

[Note 146: Lettre confidentielle du duc de Broglie  M. Guizot, du 5
dcembre 1847. (_Documents indits._)]

La campagne de la diplomatie britannique devait, peu de temps aprs
la rvolution de Fvrier, aboutir  un trs piteux dnouement. Pouss
par les instructions que lord Palmerston lui enverra  l'insu des
autres ministres, Bulwer en fera tant, il s'engagera  ce point dans
les conspirations rvolutionnaires, il se montrera si imprieux, si
insolent envers le gouvernement de Madrid, que celui-ci, pouss 
bout, le mettra  la porte de l'Espagne; et le cabinet anglais, se
sentant dans son tort, subira cet affront, sans user des reprsailles
auxquelles lord Palmerston tchera vainement de l'entraner.


III

La Grce tait, comme l'Espagne, l'un des champs de lutte o les
diplomaties anglaise et franaise avaient, depuis quelques annes,
l'habitude de se rencontrer. Mme du temps de l'entente cordiale,
il avait suffi que Colettis, chef de ce qu'on appelait  Athnes
le parti franais, remplat au pouvoir Maurocordato, client de la
lgation britannique, pour que le ministre d'Angleterre, sir Edmund
Lyons, digne mule de Bulwer, ft une opposition passionne au
nouveau cabinet, et pour que notre agent, M. Piscatory, se crt par
contre oblig de le prendre sous sa protection[147]. L'avnement de
lord Palmerston n'tait pas pour amliorer la situation. Je suis
averti, crivait M. Guizot  l'un de ses ambassadeurs, le 9 novembre
1846, que lord Palmerston penche  se venger en Grce de son chec
en Espagne[148]. Non seulement Lyons ne fut plus contenu, mais il
fut excit. M. Piscatory n'tait pas d'humeur  laisser sans dfense
son ami Colettis, quand il tait ainsi attaqu. Il se jeta dans
la bataille, avec son ardeur accoutume, et y remporta plus d'un
avantage, non, il est vrai, sans s'exposer quelque peu  fausser son
rle diplomatique, en se mlant d'aussi prs aux querelles des partis.

[Note 147: Sur les vnements de Grce jusqu'en 1846, voir plus haut,
t. VI, ch. IV,  III.]

[Note 148: Lettre particulire au comte de Flahault. (_Documents
indits._)]

Pour tcher de renverser Colettis, tous les moyens taient bons 
lord Palmerston et  son agent, mme ceux qui menaaient le trne
d'Othon et l'indpendance de la Grce. Vers la fin de janvier 1847,
 l'occasion d'un passeport refus  un de ses aides de camp, le roi
de Grce avait adress, dans un bal, quelques paroles assez vives
au ministre de Turquie, M. Musurus. Celui-ci, pouss par sir Edmund
Lyons, grossit aussitt l'incident, affecta d'y voir un affront dont
il imputait la responsabilit  Colettis, et rclama des excuses.
La question, porte  Constantinople, y fit l'objet de pourparlers,
qui se prolongrent pendant les mois de fvrier et de mars.
Vainement Othon et son ministre envoyrent-ils des explications trs
acceptables et que les cours continentales, l'Autriche notamment,
jugeaient telles; l'Angleterre excita la Porte  se montrer
intraitable. Ce conseil fut naturellement cout d'une puissance qui
ne se consolait pas d'avoir vu crer,  ses dpens, l'tat grec,
et qui devait saisir toute occasion de le mettre en danger. Ainsi
envenime, la querelle amena une rupture des relations diplomatiques
entre Constantinople et Athnes, et l'on pouvait se demander si elle
ne finirait pas par une guerre.

Ce n'tait pas assez pour lord Palmerston. Les finances avaient
toujours t l'un des points faibles de la Grce. Le pays tait
pauvre et l'administration sans ordre. Les trois puissances
protectrices, la France, l'Angleterre et la Russie, s'taient souvent
plaintes d'un tat de choses dont elles subissaient le contre-coup,
comme garantes de l'emprunt de 60 millions contract au lendemain de
l'mancipation. Colettis dsirait sincrement remdier au mal, et
y avait travaill, mais sans beaucoup de succs. De l'aveu de son
ami, M. Guizot, l'ancien palikare n'avait ni les habitudes ni les
instincts de la rgularit administrative. Au commencement de 1847,
il n'tait pas encore en mesure de payer compltement les intrts
de la dette, et se voyait rduit  demander aux puissances un
nouveau dlai; il leur offrait en change beaucoup de promesses et
quelques garanties. La France et la Russie taient disposes  s'en
contenter, tout en insistant pour de promptes et efficaces rformes.
Mais lord Palmerston rpondit en rclamant imprieusement le payement
immdiat du premier semestre de 1847, et en dressant un vritable
acte d'accusation contre le gouvernement grec. En mme temps, avec
cette rudesse qui est un peu dans les habitudes des Anglais quand
ils ont affaire aux petits, il appuya ses exigences par l'envoi de
plusieurs navires sur les ctes de l'Attique; la prsence de ces
navires, auxquels on croyait mission de saisir de force les revenus
du trsor grec, devait jeter et jeta en effet beaucoup d'alarme et
de trouble dans la population. Un tel conflit venant s'ajouter 
la querelle diplomatique alors engage avec la Turquie, n'tait-ce
pas plus qu'il n'en fallait pour rendre la situation intenable
 Colettis, d'autant qu'il avait alors sur les bras de graves
difficults dans le Parlement et jusque dans le sein de son parti
et de son ministre? Aussi Palmerston, tout joyeux, se croyait-il
sur le point de nous battre  Athnes, comme,  ce moment mme, il
se flattait de nous avoir battus  Madrid[149]. Son imagination
vindicative ne s'arrtait pas  un changement de ministre; elle
rvait plus ou moins d'une rvolution; ce n'tait pas  son insu qu'
Londres,  Malte,  Corfou, on prparait des insurrections en Grce,
et que le prince Louis-Bonaparte, alors rfugi  Londres, bauchait
des intrigues en vue de prendre la place du roi Othon[150].

[Note 149: C'tait, en effet, le moment o Isabelle mettait
violemment ses ministres _moderados_  la porte, pour les remplacer
par les cratures de Bulwer.--Voir la lettre de lord Palmerston 
lord Normanby, du 2 avril 1847. (BULWER, _The Life of Palmerston_, t.
III, p. 308.)]

[Note 150: M. Guizot mentionnait ces intrigues dans une lettre
particulire, crite le 31 mars 1847, au marquis de Dalmatie,
ministre de France  Berlin, et il terminait par ces mots: Il n'y a
pas un de ces dtails dont je ne sois positivement sr. (_Documents
indits._)]

Le gouvernement franais vit le danger.  peine, dans les derniers
jours de mars 1847, fut-il inform des mauvais desseins de lord
Palmerston, que, sans perdre une minute, il les dnona aux cabinets
de Vienne, de Berlin, de Saint-Ptersbourg. Pour les intresser 
cette affaire, il fallait leur y montrer autre chose qu'une lutte
d'influence locale entre la France et l'Angleterre. Aussi M. Guizot
affectait-il de n'attacher aucune importance  cette face de la
question. Je sais trop bien, crivait-il  son ambassadeur 
Vienne, ce que vaut pour nous l'apparence de l'influence  Athnes,
pour me proccuper longtemps de ce qui nous ferait perdre cette
influence. Il insistait, sachant bien que cela toucherait davantage
le cabinet autrichien, sur ce que les menes anglaises risquaient
de provoquer en Grce une explosion nationale et un soulvement
anarchique qui bouleverseraient l'Orient et, par suite, l'Europe.
Lord Palmerston, ajoutait-il, ne s'inquite gure de mettre en
branle les insurrections et les rvolutions, et, quand il a sa
passion  satisfaire, il ne voit plus du tout l'ensemble et l'avenir
des choses. Mais, en vrit, l'Europe n'est pas oblige de s'associer
 son emportement et  son imprvoyance. Est-ce que l'Europe ne
fera rien, ne dira rien, pour empcher qu'on n'ouvre sur elle cette
nouvelle outre pleine de je ne sais quelle tempte? Est-ce que M.
de Metternich n'avertira pas l'Europe, pour qu'elle se runisse
et s'entende afin de parer le coup, si cela se peut encore, ou du
moins afin d'en arrter les consquences?... Nous croyons qu'avec
un peu de prvoyance et d'action commune, le mal peut tre touff
dans son germe. Que le prince de Metternich _take the lead_ dans cet
intrt europen; nous le seconderons de notre mieux. En mme temps,
M. Guizot crivait  Berlin: Je ne puis croire que, si l'Europe
continentale se montrait unie dans son improbation, lord Palmerston
n'hsitt pas  aller jusqu'au bout[151].

[Note 151: Lettres particulires de M. Guizot au comte de Flahault,
en date du 30 mars 1847, et au marquis de Dalmatie, en date du 31
mars. (_Documents indits._) Les affaires de Grce taient de celles
sur lesquelles,  cette mme poque, M. de Kindworth avait mission de
proposer une entente  M. de Metternich. (_Mmoires de Metternich_,
t. VII, p. 389.)]

Obtenir des deux cours allemandes une action prompte et nergique,
tait chose  peu prs impossible. Tout indign qu'il ft des
menes de lord Palmerston, M. de Metternich laissa voir, au premier
moment, une sorte de rsignation fataliste  ce qu'il ne croyait pas
pouvoir empcher. Il faut se borner, nous disait-il,  prendre une
attitude et  attendre[152]. N'tait-ce pas du reste, en bien des
circonstances, le premier et le dernier mot de sa diplomatie? Quant 
la Prusse, les reprsentations qu'elle tait dispose  faire faire
 Londres perdaient beaucoup de leur force en passant par la bouche
de M. de Bunsen, de plus en plus acquis  lord Palmerston[153]. 
Athnes, les deux envoys d'Autriche et de Prusse, tout en tmoignant
leur sympathie  Colettis, l'engageaient, dans son intrt,  cder
momentanment devant l'orage. Plus tard, lui disaient-ils, vous
reviendrez plus fort[154]. Notre gouvernement et certainement
dsir un concours plus ferme; ce n'en tait pas moins un rsultat
srieux d'avoir amen les cabinets de Vienne et de Berlin  dclarer
qu'ils jugeaient comme nous la politique britannique en Grce, 
adresser  Londres des observations mme mal coutes, et  agir,
non sans efficacit, sur le gouvernement russe pour le dtourner de
suivre lord Palmerston[155].

[Note 152: Lettre particulire de M. de Flahault  M. Guizot, du 5
avril 1847. (_Documents indits._)]

[Note 153: Lettre particulire de M. Guizot  M. de Flahault, du 30
mars 1847. (_Documents indits._)]

[Note 154: _Mmoires de M. Guizot_, t. VII, p. 370.]

[Note 155: _Mmoires de M. de Metternich_, t. VII, p. 389, 390.]

Toutefois, la meilleure carte de notre jeu tait Colettis lui-mme.
Celui-ci, loin de faiblir, trouvait dans le pril une occasion de
montrer tout ce qu'il avait de ressources. Un remaniement de son
cabinet, des lections hardiment provoques et termines par un
clatant succs, lui suffirent pour se dbarrasser de ses difficults
intrieures, et il en sortit plus populaire que jamais dans la
nation, plus en crdit auprs du Roi. Sagement proccup de mriter
la sympathie des autres puissances continentales, il les fit en
quelque sorte juges de sa conduite et de celle de lord Palmerston, et
s'arrangea pour mettre celui-ci bien dans son tort, en lui faisant
des offres assez srieuses de garanties ou mme de payement. De son
ct, le ministre anglais, chaque jour plus violent, s'alinait
les autres puissances, sans parvenir  intimider la Grce; loin
d'branler le ministre qu'il dtestait, il le fortifiait et le
grandissait, en faisant de lui le reprsentant du sentiment national
offens.

Au commencement de septembre 1847, lord Palmerston paraissait donc
avoir chou dans sa campagne, et le cabinet franais se flicitait
du succs de son client, quand arriva tout  coup d'Athnes une
lugubre nouvelle: Colettis, tomb malade au milieu mme de sa
victoire, tait mourant. Il succomba le 12 septembre, pleur de la
cour et du peuple. M. Guizot ressentit trs vivement la douleur de
cette perte. La mort de Colettis, crivait-il  M. de Barante, est
pour moi un vrai chagrin. J'ai fait, deux fois en ma vie, de grandes
affaires avec de vrais amis. Lord Aberdeen est  Haddo. Colettis est
mort. La veille de sa mort, la reine de Grce, fondant en larmes
avec Piscatory, lui disait: Et il y a des gens qui ne voient pas
que c'est un grand homme qui meurt[156]! Notre ministre ne pleurait
pas seulement un ami personnel. Avec Colettis, le parti franais
 Athnes perdait ses principales chances de succs et  peu prs
tout ce qui pouvait nous le rendre intressant. Cet homme, vraiment
unique sur le petit thtre o les circonstances l'avaient fait
surgir, ne laissait derrire lui personne en tat de le remplacer. M.
Guizot devait se sentir un peu dans la situation d'un joueur qui se
verrait enlever la carte sur laquelle il avait plac tout son enjeu,
et, de la politique suivie jusqu'alors, il ne lui restait gure
que l'embarras de se trouver engag si avant dans l'inextricable
imbroglio des affaires intrieures de la Grce.

[Note 156: Lettre du 28 septembre 1847. (_Documents indits._)]

Par contre, lord Palmerston croyait, grce  cet accident, tenir
enfin sa revanche. Il la voulait trs complte. Vainement le
gouvernement bavarois proposait-il une sorte de dsarmement
rciproque et la constitution  Athnes d'un ministre de coalition
o tous les partis seraient reprsents; vainement la France se
montrait-elle dispose  entrer dans cette voie et offrait-elle de
rappeler M. Piscatory si l'on faisait de mme pour sir Edmund Lyons:
lord Palmerston repoussait toutes ces ouvertures; il lui fallait
un cabinet prsid par Maurocordato, le chef du parti anglais, et
le premier acte de ce cabinet devait tre de dissoudre la Chambre
qui venait d'tre lue et qui n'avait pas encore sig. La Grce et
son roi, blesss de cette arrogance imprieuse, refusrent de s'y
soumettre et maintinrent le pouvoir aux mains des amis de Colettis.
Lord Palmerston, exaspr, voulut alors renverser de vive force ceux
qui osaient lui rsister. Dans ses conversations, il ne se gnait
pas pour annoncer la chute prochaine d'Othon[157]. Mais, cette fois
encore, sa passion fut trompe. Tel avait t le prestige de Colettis
que, mort, il protgeait encore ceux qui suivaient sa politique et se
recommandaient de son nom. Le cabinet, appuy par le Roi et par la
grande majorit de la nation, parvint  rprimer les insurrections
fomentes ou en tout cas favorises par la diplomatie anglaise, mit
fin au conflit diplomatique avec la Porte, et, lorsque la session se
rouvrit, il put se faire honneur de la pacification relative du pays.

[Note 157: De Londres, le duc de Broglie crivait, le 2 novembre
1847,  M. Guizot: Lord Palmerston a dit  M. de Bunsen que le
roi Othon serait bientt dtrn, qu'une rvolution se prparait.
(_Documents indits._)]

Le gouvernement franais aidait le ministre grec  se dfendre, mais
avec rserve, sans l'pouser, comme il avait fait de Colettis.
Il cherchait visiblement  se dgager peu  peu des affaires
hellniques. M. Piscatory, qui comprenait la ncessit de cette
semi-retraite, mais qui prouvait quelque embarras  l'effectuer
lui-mme, tait le premier  dsirer son rappel. Aussi fut-il
heureux, au commencement de dcembre 1847, de se voir nommer 
l'ambassade de Madrid[158]. La gestion de la lgation d'Athnes
resta aux mains du premier secrtaire, M. Thouvenel. Ce dernier
tait prcisment de ceux qui avaient regrett que la politique
franaise se compromt autant au service de ses clients de Grce.
Rduit au rle de spectateur par l'activit dbordante de son chef,
M. Piscatory, il avait t, par cela mme, d'autant plus port 
la critique. Sans nier les qualits rares de Colettis, son esprit,
son adresse, son courage, il le trouvait un peu chimrique, homme
d'expdient plus que de solution, capable de faire gagner du temps,
non de crer un gouvernement vraiment rgulier. Sur bien des
points, disait-il, les Anglais voient trop noir; de notre ct, nous
voyons trop blanc; en fondant les deux couleurs, nous arriverions
 une nuance grise qui serait plus vraie et plus juste. De mme,
tout en reconnaissant les mrites de M. Piscatory, en admirant
l'nergie avec laquelle il forait le succs, en proclamant qu'il
avait habilement et compltement battu sir Edmund Lyons, il lui
reprochait d'avoir trop mis au jeu dans les affaires grecques, et
d'y avoir apport une trop grande excitation personnelle.  son
avis, la lutte d'influence, si vivement engage avec l'Angleterre,
tait dangereuse pour un pays aussi frle que la Grce, et la France
n'en pouvait recueillir des avantages proportionns aux efforts
faits et aux responsabilits assumes. Athnes lui paraissait tre
devenue un terrain d'une importance exagre et factice, et,
dans ce qui s'y passait, il ne voyait gure qu'une tragi-comdie
assez pitoyable, o il nous tait fcheux d'avoir le premier rle.
En 1846 et 1847, le jeune secrtaire avait exprim plus ou moins
librement ces ides, dans les lettres qu'il crivait  ses amis et
mme dans sa correspondance avec le directeur politique du ministre
des affaires trangres, M. Dsages[159], qui tait dj un peu en
mfiance des entranements philhellniques de M. Piscatory[160]. On
conoit qu'avec de telles opinions, M. Thouvenel ft bien prpar
 suivre la politique qui s'imposait, aprs la mort de Colettis.
Il la dfinissait ainsi, le 30 dcembre 1847, dans une lettre 
M. Dsages: L'oeuvre que M. Piscatory a tent d'accomplir en
Grce lui appartenait en propre, et je ne conseille  personne de
la reprendre; mais ce qui nous importe, ce me semble, c'est que
cette oeuvre ne cesse pas brusquement, c'est que notre politique
ne fasse pas de soubresaut. Il faut qu'on ne nous accuse pas de
faiblesse, et cependant que nous rentrions dans une voie normale.
Nous devons dsirer que notre bruit ne soit pas plus fort que notre
action relle, et que nos embarras ne dpassent pas notre profit...
Je pense que six ou huit mois d'un rgime plus doux, tel que je
le conois, suffiront pour donner  notre situation un caractre
moins tranch, mais toujours trs amical pour le Roi et pour le
pays, toujours fermes, sauf des irritations personnelles de moins
vis--vis de la lgation anglaise. En un mot, je tcherai de faire
en sorte que le successeur de M. Piscatory ne vienne pas  Athnes
pour prendre  son compte tous les actes et toutes les fautes d'un
parti et du gouvernement grec, mais simplement pour tre le chef
d'une lgation bienveillante[161]. Ce programme tait conforme  la
pense du cabinet de Paris, et M. Dsages rpondait, le 11 fvrier
1848,  M. Thouvenel: Nous n'avons, pour le prsent, autre chose
 vous demander que ce que vous faites. Continuer _modrment_ M.
Piscatory, prendre  l'gard de ce qu'on appelle le parti franais,
parti actuellement sans tte depuis la mort de Colettis, le rle
de conciliateur plutt que celui de directeur; se maintenir dans
les meilleurs rapports avec le Roi et la Reine, les conseiller dans
le sens vrai de leur intrt et de leur dignit, et, sauf le cas
de pril srieux, se tenir plutt derrire que devant eux; voil,
en gros, ce que vous faites et ce que vous avez de mieux  faire.
Quel et t le rsultat de cette politique? Et-elle pu maintenir
ce qu'il y avait de lgitime et d'essentiel dans notre influence,
tout en diminuant nos compromissions? C'est une question  laquelle
la rvolution de Fvrier n'a pas permis d'avoir la seule rponse
vraiment dcisive, celle des faits.

[Note 158: Voir plus haut, p. 132.]

[Note 159: _Passim_ dans _La Grce du roi Othon, Correspondance de M.
Thouvenel avec sa famille et ses amis_, publie par L. THOUVENEL.]

[Note 160: Lettre de M. Dsages  M. de Jarnac, 30 juillet 1847.
(_Documents indits._)]

[Note 161: _La Grce du roi Othon_, etc., p. 160, 161.]


IV

Lord Palmerston ne se bornait pas  aviver et  envenimer la lutte
sur les thtres o l'Angleterre et la France taient dj avant
lui en tat de rivalit. Dans toutes les questions, il cherchait
l'occasion d'user envers nous d'un de ces mauvais procds, de nous
jouer un de ces mauvais tours auxquels notre diplomatie avait fini
par tre si bien habitue qu'elle les appelait, de son nom, des
palmerstonades[162].

[Note 162: Le mot se trouve, par exemple, dans une lettre de M.
Thouvenel au prince Albert de Broglie, 19 janvier 1848. (_La Grce du
roi Othon_, etc., p. 164.)]

Le Portugal n'tait pas moins troubl que l'Espagne. Des mesures
ractionnaires, prises en 1846 par la reine Dona Maria, avaient
provoqu une insurrection librale, devenue bientt une vritable
guerre civile. Les Miguelistes en avaient profit pour reprendre les
armes. En Angleterre, on ne voyait pas sans proccupation l'tat
fcheux d'un pays qu'on considrait comme une sorte de client. De
plus, la reine Victoria s'intressait particulirement au sort de
Dona Maria, qui avait pous un cousin germain du prince Albert; elle
dsirait qu'on vnt  son secours et pesait dans ce sens sur lord
Palmerston, dont les sympathies naturelles fussent alles plutt
aux rvolutionnaires. La France, au contraire, tait peu attentive
 ce qui se passait en Portugal, et ne songeait aucunement  y
rivaliser avec l'influence anglaise; c'tait sans fondement et par
un pur effet de sa manie souponneuse, que lord Palmerston croyait
voir, derrire la politique rtrograde de Dona Maria, les conseils
de Louis-Philippe. Cependant, la persistance et les progrs de
l'insurrection avaient fini par veiller la sollicitude de notre
gouvernement: celui-ci craignait le contre-coup qui pouvait se
produire  Madrid, d'autant que les Esparteristes proclamaient trs
haut leur espoir de faire rentrer la rvolution en Espagne par le
Portugal. C'tait pour nous une raison de nous intresser  la
pacification de ce dernier pays.

Telles taient les dispositions du cabinet de Paris quand, au
commencement de 1847, Dona Maria, se fondant sur le trait un peu
oubli de la Quadruple alliance, rclama le secours de l'Espagne.
On sait que par ce trait, sign le 22 avril 1834, les deux reines
constitutionnelles de la Pninsule avaient tabli entre elles une
sorte d'assurance mutuelle contre les Miguelistes et les Carlistes,
et que, de plus, l'Angleterre et la France avaient promis de les
aider, au besoin par les armes, contre ces adversaires[163].
L'vocation d'un acte diplomatique o il avait t partie parut 
notre gouvernement une occasion de dire son mot dans l'affaire: il
s'autorisa,  son tour, du trait de 1834, pour offrir aux cabinets
de Londres et de Madrid de dlibrer en commun sur les mesures 
prendre, et d'examiner s'il n'y aurait pas lieu de se porter ensemble
mdiateurs entre les belligrants. Que la France se mlt des
affaires du Portugal, et qu'au lendemain des mariages espagnols, elle
part, dans une dmarche publique, tre l'allie de l'Angleterre,
c'est ce que l'animosit et la rancune de lord Palmerston ne
pouvaient admettre. Aussi, pour nous conduire, s'empressa-t-il de
dclarer que le trait de la Quadruple alliance n'existait plus, et
qu'en tout cas il ne pouvait s'appliquer  la circonstance prsente.
Pas d'action commune avec la France, quand on peut l'viter,
crivait-il  ce propos, le 17 fvrier 1847,  lord Normanby[164].

[Note 163: Voir plus haut, t. II, ch. XIV,  V.]

Toutefois, le secrtaire d'tat ne pouvait justifier son refus et
se dfendre contre de nouvelles insistances de notre part, qu'en
accomplissant  lui seul la besogne pour laquelle il repoussait notre
concours, et en trouvant, en dehors de nous, quelque autre moyen de
pacification. Il l'essaya. On le vit successivement ngocier avec
l'Espagne et le Portugal, pour substituer une triple alliance  la
quadruple dont il ne voulait plus, puis offrir la mdiation de
l'Angleterre seule. Tout choua. La situation du Portugal devenait
de plus en plus critique. Lord Palmerston sentait qu'autour de
lui,  la cour de Windsor, dans le public anglais, et jusque chez
ses collgues du cabinet, on s'en prenait  lui de la prolongation
et de l'aggravation de cette crise. Embarrass de son impuissance
et de sa responsabilit, il sentit la ncessit de revenir sur le
refus hautain qu'il nous avait d'abord oppos. C'tait sans doute
une reculade mortifiante, mais force lui fut de s'excuter. La
Quadruple alliance fut donc momentanment ressuscite, et, en mai
1847, des arrangements furent conclus entre les quatre cours, en vue
d'une sorte de mdiation arme  exercer entre les belligrants. La
charge peu agrable de procder aux mesures coercitives fut laisse
 l'Angleterre. Celle-ci s'en acquitta aussitt d'une main si peu
lgre qu'elle se fit beaucoup d'ennemis en Portugal et y affaiblit
sa situation. C'tait une maladresse de plus ajoute  toutes celles
qu'avait dj commises lord Palmerston en cette affaire. Quant 
la France, une fois qu'elle se fut donn le plaisir d'imposer son
concours au cabinet de Londres, et qu'elle eut obtenu, tant bien que
mal, la pacification matrielle dsire par elle en vue de l'Espagne,
elle eut soin de se dgager d'une entreprise o elle n'avait aucun
intrt. Ds la fin d'aot 1847, notre gouvernement avertissait lord
Palmerston qu'il regardait, en ce qui le concernait, la question
comme close[165].

[Note 164: BULWER, _The Life of Palmerston_, t. III, p. 290.]

[Note 165: Voir la conversation du duc de Broglie et de lord
Palmerston, rapporte dans une dpche du duc  M. Guizot, en date du
29 aot 1847.]

 peine en avait-on fini avec le Portugal, qu'un incident du
mme genre se produisait sur un tout autre thtre. En 1845,
pour tre agrable  lord Aberdeen, M. Guizot avait consenti,
fort  contre-coeur,  remettre la main dans les affaires de la
Plata, et  tenter, avec l'Angleterre, une mdiation arme entre
Rosas, le dictateur de la Confdration argentine, et l'tat de
Montevideo[166]. Il n'avait pas fallu longtemps pour nous apercevoir
que, suivant le mot de M. Dsages, nous nous tions fourrs dans
un vritable gupier[167]. Nous n'y restions que par fidlit
 l'engagement pris envers l'Angleterre. Tant que lord Aberdeen
avait t au _Foreign office_, l'accord avait rgn  la Plata
entre les agents des deux gouvernements. Il fallait s'attendre que
cette situation changet avec lord Palmerston. Celui-ci apporta
dans cette affaire sa mfiance accoutume  l'gard de la France;
il s'imaginait, on ne sait vraiment pourquoi, que nous songions
 profiter de ce qu'il y avait un certain nombre de Franais 
Montevideo, pour nous emparer de cette ville; et l'important lui
paraissait tre moins de faire russir l'action commune que de nous
empcher de jouer le jeu d'Alger sur la rivire de la Plata[168].
En 1847, le plnipotentiaire anglais dans ces rgions tait lord
Howden; s'inspirant videmment des mfiances de son chef, il se
trouva bientt en dsaccord avec son collgue franais, M. Walewski,
sur la faon de traiter Montevideo; au lieu d'en rfrer  son
gouvernement et de laisser, en attendant, les choses dans l'tat,
il prit sur lui de mettre brusquement fin  l'action concerte:
il signifia  notre reprsentant que l'Angleterre se retirait de
l'intervention, leva le blocus et abandonna Montevideo au sort
que lui ferait subir Rosas. Un tel procd tait inou dans une
entreprise faite en commun.

[Note 166: Voir plus haut, t. VI, ch. I,  II.]

[Note 167: Lettre de M. Dsages  M. de Jarnac, du 29 aot 1846.
(_Documents indits._)]

[Note 168: BULWER, _The Life of Palmerston_, t. III, p. 273.]

 peine notre gouvernement fut-il inform, en septembre 1847, de la
conduite de lord Howden, qu'il chargea le duc de Broglie de s'en
plaindre au cabinet anglais. Le premier ministre, lord John Russell,
que notre ambassadeur vit,  la place du chef du _Foreign office_,
momentanment absent de Londres, convint des torts de lord Howden
et promit d'en crire aussitt  lord Palmerston. Mais ce dernier,
qui reconnaissait sinon ses instructions, au moins son esprit, dans
l'acte de son plnipotentiaire, l'avait aussitt pris  son compte;
sans consulter ses collgues, il avait envoy  Paris une dpche
o il approuvait lord Howden et dclarait termine l'action commune
 la Plata. Cette fois encore, la passion l'avait entran trop
loin; il allait tre oblig de reculer. Lord John Russell, li par
ses premires dclarations, relanc par l'ambassadeur de France,
se dcida  user de son autorit de premier ministre et  adresser
de srieuses reprsentations  son collgue. Palmerston dut cder.
Renonant  maintenir les dclarations de sa dpche, il reconnut que
l'action commune n'tait pas termine, et que les deux gouvernements
avaient  dlibrer sur les suites  donner  l'affaire, absolument
comme s'il ne s'tait manifest aucun dissentiment entre leurs
agents; sans convenir expressment des torts de lord Howden, il ne
contredit pas au jugement svre que nous en portions. Sur ce point
encore, comme nagure en Portugal, il avait t oblig, suivant
l'expression du duc de Broglie, d'avaler la pilule. Tout cela se
passait vers la fin de septembre et le commencement d'octobre 1847.
Les pourparlers pour la rdaction des instructions communes  envoyer
aux plnipotentiaires franais et anglais, se prolongrent pendant
plusieurs semaines et n'aboutirent que dans les premiers jours de
dcembre. D'ailleurs, le gouvernement franais, satisfait d'avoir
empch qu'on ne lui fausst peu honntement compagnie, ne cherchait
aucunement  prolonger l'intervention. Bien au contraire, il estimait
que les deux cabinets devaient chercher ensemble un moyen dcent de
sortir le plus tt possible de cette ennuyeuse affaire[169].

[Note 169: Sur ces ngociations, j'ai consult la correspondance
confidentielle change entre M. Guizot et le duc de Broglie.
(_Documents indits._)]

On le voit, sur ces divers thtres, la rancune de lord Palmerston
avait t gnante, mais, en fin de compte, assez impuissante. En
Espagne, l'influence franaise, un moment compromise, avait bientt
repris le dessus, et c'tait, au contraire, l'influence anglaise
qui se trouvait absolument discrdite. En Grce, il avait fallu
l'accident de la mort de Colettis pour branler notre prpotence, et
encore le cabinet de Londres tait-il loin de recueillir de cette
mort les avantages qu'il en avait esprs. En Portugal, sur la Plata,
aprs avoir tent d'agir en dehors de nous, lord Palmerston devait
reconnatre assez piteusement qu'il n'en avait ni le moyen ni le
droit. Tant d'checs ne laissaient pas que d'tre fort mortifiants
pour ce ministre, et son prestige outre-Manche en tait atteint. De
Londres, le duc de Broglie crivait  son fils: On commence ici
 trouver que le mal n'a pas trop bonne mine quand il ne russit
pas[170].

[Note 170: Lettre du 22 octobre 1847. (_Documents indits._)]




CHAPITRE IV

LA FRANCE ET LES AGITATIONS EN EUROPE.

(1847-1848.)

     I. Les agitations en Europe, au commencement de 1847. C'est
     pour le gouvernement franais l'occasion d'un grand rle.
     Comment il est amen  se rapprocher de l'Autriche et  lui
     proposer une entente. Rapports directs entre M. Guizot et M.
     de Metternich. Cette volution convenait-elle  la situation
     faite  la France?--II. Fermentation librale en Allemagne.
     tat d'esprit complexe et troubl de Frdric-Guillaume IV.
     Ses rapports avec M. de Metternich. Il convoque une dite des
     tats du royaume. Impulsion ainsi donne au mouvement libral
     et unitaire en Allemagne. M. Guizot comprend le danger qui en
     rsulte pour la France. Il provoque sur ce point une entente
     avec l'Autriche. Ombrages de la presse allemande. Le public
     franais moins clairvoyant que son gouvernement.--III. Les
     menes des radicaux en Suisse. Lucerne appelle les Jsuites.
     Attaque des corps francs contre Lucerne. Le gouvernement
     franais se refuse aux dmarches comminatoires demandes par le
     cabinet de Vienne. Constitution du Sonderbund. Le gouvernement
     franais persiste  repousser les mesures pouvant conduire 
     une intervention arme. Conseils qu'il fait donner  la Suisse.
     Les radicaux finissent par conqurir la majorit dans la dite
     fdrale.--IV. Violents desseins des radicaux suisses. La France
     carte une fois de plus les propositions de l'Autriche. Elle
     essaye, sans succs, d'amener l'Angleterre  tenir le mme
     langage qu'elle  Berne. La dite dcrte l'excution fdrale
     contre le Sonderbund.--V. L'Europe va-t-elle laisser faire
     les radicaux? En rponse  une ouverture venue de Londres, M.
     Guizot propose aux puissances d'offrir leur mdiation, et leur
     soumet un projet de note. Lord Palmerston, aprs avoir fait
     attendre sa rponse, rdige un contre-projet. Le gouvernement
     franais consent  le prendre en considration. Il obtient de
     lord Palmerston certaines modifications de rdaction et fait
     adopter ce contre-projet amend par les reprsentants des
     puissances continentales. Pendant ce temps, le Sonderbund est
     compltement vaincu par l'arme fdrale. La diplomatie anglaise
     a press sous main les radicaux d'agir. Lord Palmerston estime
     qu'il n'y a plus lieu de remettre la note. Triomphe insolent
     des radicaux. La France n'a pas fait jusqu'alors une brillante
     campagne.--VI. Les puissances continentales, dsireuses de
     prendre leur revanche en Suisse, attendent l'initiative de la
     France. M. Guizot comprend l'importance du rle qui lui est
     ainsi offert. Il est rsolu  le remplir, malgr les hsitations
     qui se manifestent autour de lui. Il renonce  la confrence et
     la remplace par une note concerte et une entente gnrale avec
     les cours continentales. Le comte Colloredo et le gnral de
     Radowitz sont envoys en mission  Paris. Leur accord avec M.
     Guizot. Isolement de l'Angleterre. La note est remise  la dite
     suisse, et l'on se rserve de dcider ultrieurement les autres
     mesures  prendre. En fvrier 1848, la direction de l'action
     europenne en Suisse est aux mains de la France.--VII. L'Italie,
     qui paraissait sommeiller depuis 1832, commence  se rveiller
     avec les crits de Gioberti, Balbo et d'Azeglio. lection de
     Pie IX. L'amnistie. Effet produit  Rome et dans toute la
     Pninsule. Dangers rsultant de l'inexprience du Pape et de
     l'excitation de la population. Premires rformes accomplies
      Rome. Leur contre-coup en Italie. Le mouvement en Toscane.
     Charles-Albert, son pass, ses sentiments, son caractre. Son
     impression  la nouvelle des premires mesures de Pie IX.--VIII.
     Politique du cabinet franais en face du mouvement italien. Il
     veut empcher  la fois que ce mouvement ne s'arrte devant la
     rsistance ractionnaire et qu'il ne dgnre sous la pression
     rvolutionnaire. Ses conseils au gouvernement pontifical. Il
     cherche  constituer en Italie un parti modr. Il met en garde
     les Italiens contre le danger d'un bouleversement territorial et
     d'une attaque contre l'Autriche. La France et l'Autriche dans
     la question italienne. Dans quelle mesure et sur quel terrain
     elles pouvaient se rapprocher. M. Guizot expose  la tribune
     sa politique.--IX. Occupation de Ferrare par les Autrichiens.
     Effet produit  Rome et dans le reste de la Pninsule. Embarras
     qui en rsulte pour la politique du gouvernement franais.
     Ses conseils  Vienne et  Rome. Il est assez bien cout 
     Vienne. En Italie, au contraire, les esprits se montent contre
     lui. Comment M. Guizot rpond  cette ingratitude. Contre-coup
     sur l'opinion en France. M. Guizot et le prince de Joinville.
     Arrangement de l'affaire de Ferrare.--X. Lord Palmerston
     excite les Italiens contre la France. Au fond, cependant, il
     ne veut pas faire plus que nous contre l'Autriche. Mission de
     lord Minto.--XI. L'excitation croissante des esprits n'est pas
     favorable au mouvement sagement rformateur. Pie IX runit la
     Consulte d'tat. Conseils du gouvernement franais. Scnes
     de dsordres  Rome. Situation inquitante de la Toscane. En
     Pimont, Charles-Albert accorde des rformes, mais s'effraye
     de l'agitation qu'elles provoquent. M. de Metternich voit les
     choses trs en noir et se tourne de plus en plus vers la France.
     Le cabinet de Paris se prpare  intervenir.--XII. L'agitation
     dans le royaume des Deux-Siciles. Ferdinand II accorde une
     constitution. Le roi de Sardaigne et le grand-duc de Toscane
     obligs de suivre son exemple. Embarras du Pape. Sages conseils
     de notre diplomatie. Action contraire de la diplomatie anglaise.
     La Prusse et la Russie prennent une attitude menaante envers
     l'Italie. L'Autriche se plaint de lord Palmerston et se loue de
     M. Guizot. Position de la France dans les affaires italiennes
     au moment o la rvolution de Fvrier vient tout bouleverser.
     Conclusion gnrale sur la politique trangre de la monarchie
     de Juillet  la veille de sa chute.


I

Les mauvais procds de lord Palmerston  notre gard, en Grce
comme en Espagne, sur la Plata comme en Portugal, taient la moindre
part des difficults avec lesquelles notre diplomatie se trouvait
alors aux prises. Il en tait d'autres, plus importantes et plus
redoutables, dont le ministre anglais n'tait pas l'auteur premier,
bien qu'il s'appliqut perfidement  les aggraver. Depuis quelque
temps, dans cette Europe nagure immobile, un vent s'tait lev
qui agitait les peuples et branlait les gouvernements; tait-ce
un vent de libert ou de rvolution? L'horizon se chargeait sur
plusieurs points de gros nuages noirs; qu'en allait-il sortir? une
pluie fcondante ou une trombe dvastatrice? Ds le commencement
de 1847, en Allemagne, en Suisse, et surtout en Italie  la suite
de l'avnement de Pie IX, la fermentation tait assez visible pour
que tous en fussent frapps, ceux qui s'en rjouissaient comme ceux
qui s'en effrayaient. Au cours de la discussion de l'adresse, M.
Thiers, traant,  la tribune de la Chambre, un brillant tableau
de cette agitation universelle, la saluait avec une allgresse
triomphante. M. de Metternich considrait naturellement ce spectacle
avec des yeux tout autres. Le monde est bien malade, crivait-il
mlancoliquement au comte Apponyi... La situation gnrale de
l'Europe est fort dangereuse. L're dans laquelle nous vivons est
une re de transition, et le moment actuel porte le caractre de
l'une des crises comme il doit ncessairement s'en prsenter aux
poques de transition. Savoir  quoi aboutit une crise n'entre pas
dans la facult des praticiens les plus expriments... Je suis
n calme et patient, observateur svre des forces agissantes et
surtout des forces motrices; eh bien, plus je suis tout cela, et
moins je me reconnais capable de me rendre compte d'un avenir que
mon esprit ne peut pntrer. Ce qui est clair pour moi, c'est que
les choses subiront de grands changements[171]. M. de Viel-Castel,
que sa situation au ministre des affaires trangres mettait  mme
d'tre exactement inform et que sa sagesse d'esprit prservait
des exagrations, notait, sur son journal intime, en fvrier 1847:
L'aspect de l'Europe est grave en ce moment, et nul ne peut prvoir
ce qu'il deviendra d'ici  quelque temps; il s'en faut de beaucoup
que la France soit la plus compromise[172]. Le baron Stockmar,
confident du prince Albert et du roi Lopold, crivait de Londres,
au commencement de 1847: Je prvois de grandes rvolutions; mais
quels en seront les rsultats, je ne m'aventurerai pas  le prdire.
Et encore: Je suis de plus en plus convaincu que nous sommes  la
veille d'une grande crise politique[173]. M. Guizot disait,  la
tribune de la Chambre des dputs, le 5 mai 1847: Depuis longtemps,
l'Europe a vcu dans un tat,  tout prendre, stationnaire; la
politique du _statu quo_ a t, depuis 1814, la politique dominante
dans les gouvernements europens. Un grand changement s'opre en ce
moment, plus grand que ne le disent ceux qui en parlent le plus. En
somme, personne ne pouvait prvoir ce qui allait se passer en Europe;
mais chacun pressentait qu'il s'y prparait des vnements graves.
L'difice politique construit en 1815 semblait sur le point d'tre
renvers ou tout au moins transform.

[Note 171: Lettres du 10 mars et du 19 juin 1847. (_Mmoires de
M. de Metternich_, t. VII, p. 330 et 333.)--Il y avait longtemps,
d'ailleurs, que le chancelier d'Autriche avait, au sujet de cette
anne 1847, de fcheux pressentiments. En 1840, peu aprs la
signature de la convention du 15 juillet, on parlait, dans son salon,
des prparatifs militaires de la France et des dangers que courait
la paix. Non, dit le prince, la paix ne sera pas trouble cette
fois; tout cela se calmera; _mais, en 1847, tout ira au diable!_
Cette anecdote fut raconte dans les premiers jours de 1848, par
la princesse de Metternich,  M. de Flahault, alors ambassadeur de
France  Vienne. (Lettre particulire de M. de Flahault  M. Guizot,
en date du 8 janvier 1848. _Documents indits._)]

[Note 172: _Documents indits._]

[Note 173: _Le Prince Albert, Extraits de l'ouvrage de sir Thodore
Martin_, par M. CRAVEN, t. I, p. 212.]

En face de telles ventualits, la France ne pouvait demeurer inerte
et indiffrente. Tout le monde avait les yeux sur elle, attendait
d'elle quelque chose, aussi bien les peuples qui s'agitaient que les
gouvernements qui se sentaient menacs. Son intrt tait double:
elle devait seconder des mouvements rformateurs et libraux qui
lui creraient en Europe une clientle d'tats constitutionnels et
feraient obstacle  la reconstitution d'une Sainte-Alliance; mais
elle devait aussi empcher que ces mouvements ne dgnrassent en
des rvolutions et des guerres qui compromettraient galement sa
scurit intrieure et sa considration extrieure. En un mot, il lui
appartenait d'exercer une sorte d'arbitrage, de protger l'impulsion
rformatrice contre la raction absolutiste, et les gouvernements
contre la rvolution. Ce rle pouvait tre profitable et glorieux. La
monarchie de 1830 n'avait pas encore eu l'occasion de tenir en Europe
une telle place et d'y exercer une action aussi considrable.

Il tait fcheux que cette tche s'impost  elle au moment mme o
elle tait brouille avec l'Angleterre. Notre gouvernement, sans
doute, s'il n'et tenu qu' lui, se ft volontiers concert avec le
cabinet de Londres, dont l'alliance lui paraissait indique pour
toute politique librale. Mais il n'y avait aucune chance d'obtenir
le concours de lord Palmerston; bien plus, on pouvait tre assur
que celui-ci verrait dans ces agitations europennes une occasion de
nous susciter des embarras et des prils, en brouillant toutes les
cartes, en poussant partout aux troubles et aux rvolutions. L'oeuvre
 accomplir en devenait beaucoup plus complique. Le cabinet de Paris
vit la difficult et, pour la surmonter, prit tout de suite une
importante dcision; il rsolut de chercher du ct de l'Autriche le
point d'appui qu'il n'avait plus l'espoir de trouver en Angleterre.

De la part du gouvernement du roi Louis-Philippe, ce n'tait pas une
sorte de nouveaut soudaine, de brusque revirement. Depuis longtemps,
il tendait  se rapprocher de la cour de Vienne, et j'ai eu souvent
l'occasion de noter les dmarches qu'il avait faites dans ce sens.
Sans doute, au lendemain de 1830, le cabinet autrichien s'tait
montr l'antagoniste,  la fois peur et ddaigneux, de la France de
Juillet, s'agitant pour reconstituer contre elle la Sainte-Alliance,
sur tous les points contredisant ses principes et cherchant 
contrarier sa politique, se heurtant directement en Italie  sa
diplomatie, presque  ses armes; c'est contre l'Autriche que Casimir
Prier, en 1832, faisait l'expdition d'Ancne; c'est  M. de
Metternich qu'en 1833,  la suite des confrences de Mnchengraetz,
le duc de Broglie ripostait avec tant de raideur et de hauteur.
Mais, ds 1834, le Roi, d'accord avec M. de Talleyrand, jugea le
moment venu de se mettre en meilleurs termes avec les puissances
continentales, notamment avec la cour de Vienne, et il entra en
relations directes avec M. de Metternich: cette politique lui
paraissait avantageuse  la fois pour la dynastie, qui y gagnerait
d'tre reue dans la socit des vieilles monarchies, et pour la
France, qui, retrouvant par l le libre choix de ses alliances, ne
serait plus  la discrtion de l'Angleterre. L'volution tait-elle
prmature? Le duc de Broglie le croyait, et cette divergence avec
le souverain n'avait pas t pour peu dans sa chute. M. Thiers,
au dbut de son ministre, en 1836, entra vivement dans l'ide
de Louis-Philippe, et fit beaucoup d'avances aux cours de l'Est,
dans l'espoir d'obtenir ainsi pour le duc d'Orlans la main d'une
archiduchesse d'Autriche; mais, du sur ce point, il ne songea
qu' se venger et voulut jeter un dfi  l'Europe ractionnaire en
intervenant en Espagne: le Roi alors le brisa et le remplaa par M.
Mol. Le nouveau cabinet donna  la cour de Vienne un gage clatant
de ses intentions amicales, en vacuant Ancne; aussi l'un des griefs
de la coalition fut-il que M. Mol avait trahi la cause librale
en Europe et humili la France devant les cours absolutistes. Dans
la crise de 1840, l'Autriche ne suivit l'Angleterre et la Russie
qu' contre-coeur et parce qu'il lui paraissait impossible de s'en
sparer; si elle tait peu nergique dans ses vellits de rsistance
 lord Palmerston, elle tait sans hostilit propre contre la France;
avant la convention du 15 juillet, elle proposa plusieurs fois des
transactions destines  prvenir le conflit; aprs, elle chercha des
accommodements qui y missent fin, et, quand le cabinet du 29 octobre
fut au pouvoir, elle l'aida efficacement  rentrer dans le concert
europen. De 1841  1846, toutes les fois que M. Guizot avait quelque
difficult avec l'Angleterre, il cherchait appui  Vienne; M. de
Metternich, sans tre toujours d'accord avec lui, ne lui refusait
gnralement pas cet appui, surtout s'il y entrevoyait un moyen de
raffermir la paix gnrale et aussi de relcher les liens existant
entre les deux puissances occidentales; il ne se montrait vraiment
maussade  notre gard que quand l'entente cordiale paraissait
s'affermir.

Lors donc qu'au lendemain des mariages espagnols, le cabinet franais
avait, comme nous l'avons vu, cherch appui  Vienne contre les
premires manoeuvres hostiles de lord Palmerston[174], il n'avait
fait que persvrer dans une politique dj ancienne. Depuis, la
rupture avec l'Angleterre tant devenue plus profonde encore,
il voulut faire un pas de plus et proposa formellement  M. de
Metternich une entente gnrale sur les questions pendantes[175].
Pour tablir avec le chancelier des rapports plus directs et plus
intimes que ne pouvaient l'tre les communications officielles, il
se servit d'un certain Klindworth, Allemand de naissance, dont il
n'ignorait pas les liens avec la diplomatie autrichienne[176]. Au
commencement d'avril 1847, ce personnage se mit en route pour Vienne,
avec mission de faire connatre  M. de Metternich les sentiments de
M. Guizot sur la conduite  tenir en face de l'agitation souleve
dans diverses contres de l'Europe, notamment en Allemagne et
en Italie; il devait aussi parler des affaires d'Espagne et de
Grce[177]. M. de Metternich, flatt de recevoir ces avances,
chercha, au moins vis--vis de ses propres agents,  faire croire
que la France librale tait rduite  lui demander secours et 
lui faire plus ou moins amende honorable[178]. Mais il ne le prit
pas d'aussi haut dans sa rponse au ministre franais: fort inquiet
lui-mme, il avait garde de dcourager les ouvertures qu'on lui
faisait. S'il se plaisait  envelopper ses dclarations de thories
qui rappelaient un peu la Sainte-Alliance, il aboutissait en pratique
 accepter le terrain d'accord qui lui tait propos[179]. M. Guizot
souriait de ce qu'il appelait un galimatias judicieux[180]; du
moment o il avait satisfaction sur la ralit des choses, peu lui
importait que le chancelier s'abandonnt  sa manie prdicante
et pontifiante: loin de s'en formaliser, il affectait, pour
mieux gagner son nouvel alli, de prter une oreille attentive 
ses enseignements, et tait tout prt  lui payer en courtoisie
admirative et dfrente l'avantage de l'attirer dans l'orbite de la
politique franaise.

[Note 174: Voir plus haut, t. VI, chap. V,  9, et chap. VI,  1 et
8.]

[Note 175: M. de Metternich crivait, le 19 avril 1847, au comte
Apponyi: Le cabinet franais voudrait tablir avec nous une
_entente_. Nous n'aimons pas ce terme, fort discrdit aujourd'hui.
(_Mmoires de M. de Metternich_, t. VII, p. 331.)]

[Note 176: M. Guizot crivait, le 31 mars 1847, au marquis de
Dalmatie, ministre de France en Prusse: Vous verrez,  Berlin
un Allemand que vous connaissez srement, de nom au moins, M.
Klindworth. Sachez qu'il voyage pour moi. Au fond, il appartient au
prince de Metternich. Ce n'est pas une raison pour que je ne m'en
serve pas. (_Documents indits._)]

[Note 177: _Mmoires de M. de Metternich_, t. VII, p. 388.]

[Note 178: Voir notamment les lettres de M. de Metternich au comte
Apponyi, en date du 19 avril et du 25 mai 1847. (_Mmoires de M. de
Metternich_, t. VII, p. 331  333.)]

[Note 179: Lettre et dpche du 12 et du 19 avril 1847, de M. de
Metternich au comte Apponyi. (_Mmoires de M. de Metternich_, p. 388
 395.)]

[Note 180: M. Guizot crivait au duc de Broglie, le 3 dcembre
1847: Il m'est arriv une fois d'appeler les dpches du prince de
Metternich un galimatias judicieux. Convenez que sa petite lettre
d'aujourd'hui me donne bien raison. (_Documents indits._)]

Cette disposition de M. Guizot apparat bien dans une lettre qu'il
adressa  M. de Metternich, aprs le retour de M. Klindworth; ce que
ce dernier lui rapportait de Vienne lui avait paru assez favorable
pour qu'il crt le moment venu d'ouvrir une correspondance directe
avec le chancelier; il lui crivit donc, le 18 mai 1847, la lettre
suivante, qui est trop caractristique de la nouvelle politique du
cabinet franais pour qu'il n'y ait pas intrt  la reproduire
en entier: Les conversations de Votre Altesse avec M. Klindworth
ne me laissent qu'un regret, mais bien vif, c'est de ne les avoir
pas eues moi-mme. Plus j'entrevois votre esprit, plus j'prouve
le besoin et le dsir de le voir tout entier. Et l'on ne voit tout
qu'avec ses propres yeux. On ne s'entend vraiment que lorsqu'on se
parle. Faute de cela, et en attendant cela, car je n'en veux pas
dsesprer, je serai heureux de vous crire et que vous m'criviez,
et que nos communications, si elles restent lointaines, soient du
moins personnelles et intimes. Ce ne sera pas assez, mais ce sera
mieux pour les affaires. Et ce sera pour moi un grand plaisir, en
mme temps qu'un grand bien dans les affaires. Je ne connais pas de
plus grand plaisir que l'intimit avec un grand esprit. Nous sommes
placs  des points bien diffrents de l'horizon, mais nous vivons
dans le mme horizon. Au fond et au-dessus de toutes les questions,
vous voyez la question sociale. J'en suis aussi proccup que vous.
Nos socits modernes ne sont pas en tat de dcadence, mais, par
une concidence qui ne s'tait pas encore rencontre dans l'histoire
du monde, elles sont  la fois en tat de dveloppement et de
dsorganisation, pleines de vitalit et en proie  un mal qui devient
mortel s'il dure, l'esprit d'anarchie. Avec des points de dpart et
des moyens d'action fort divers, nous luttons, vous et moi, j'ai
l'orgueil de le croire, pour les prserver ou les gurir de ce mal.
C'est l notre alliance. C'est par l que, sans conventions spciales
et apparentes, nous pouvons, partout et en toute grande occasion,
nous entendre et nous seconder mutuellement. Ce n'est pas de tels
ou tels rapprochements diplomatiques, fonds sur telle ou telle
combinaison d'intrts, c'est d'une seule et mme politique pratique
de concert que l'Europe a besoin. Il n'y a pas deux politiques
d'ordre et de conservation. La France est maintenant dispose et
propre  la politique de conservation. Elle a, pour longtemps,
atteint son but et pris son assiette. Bien des oscillations encore,
mais de plus en plus faibles et courtes, comme d'un pendule qui tend
 se fixer. Point de fermentation profonde et turbulente, ni pour le
dedans, ni pour le dehors. Il y a deux courants contraires dans notre
France actuelle: l'un,  la surface et dans les apparences, encore
rvolutionnaire; l'autre, au fond et dans les ralits, dcidment
conservateur. Le courant du fond prvaudra. L'Europe a grand intrt
 nous y aider.  l'occident et au centre de l'Europe, en Espagne,
en Italie, en Suisse, en Allemagne, c'est la question sociale qui
fermente et domine. Il y a l des rvolutions  finir ou  prvenir.
 l'ouest de l'Europe, autour de la mer Noire et de l'Archipel,
la question est plus politique que sociale. Il y a l des tats 
soutenir ou  contenir. Ce n'est qu'avec le concours de la France, de
la politique conservatrice franaise, qu'on peut lutter efficacement
contre l'esprit rvolutionnaire et anarchique dans les pays o il
souffle, c'est--dire dans l'Europe occidentale. Et dans l'Europe
orientale, o tant de complications politiques peuvent natre,
l'intrt franais est videmment en harmonie avec l'intrt europen
et spcialement avec l'intrt autrichien. La politique d'entente et
d'action commune est donc, entre nous, naturelle et fonde en fait,
et j'ai la confiance que, pratique avec autant de suite que peu de
bruit, elle sera aussi efficace que naturelle. Je suis charm de
voir, mon prince, que vous avez aussi cette confiance, et je tiens 
grand honneur ce que vous voulez bien penser de moi. J'espre que la
dure et la mise en pratique de notre intimit ne feront qu'affermir
votre confiance et votre bonne opinion. C'est la pratique qui est la
pierre de touche de toute chose. Et certes, les questions au sujet
desquelles notre entente sera mise  l'preuve, ne manquent pas en ce
moment. Vous les avez parcourues et claires, tout en causant avec
M. Klindworth. Je m'en entretiens aussi avec lui presque tous les
jours... Croyez, mon prince, au profond plaisir que me causent les
tmoignages de votre estime, et permettez-moi de vous offrir tous les
sentiments qu'il pourra vous plaire de trouver en moi pour vous[181].

[Note 181: _Mmoires de M. de Metternich_, t. VII, p. 400 et 401.]

La rponse de M. de Metternich, date du 15 juin, est loin d'avoir le
mme intrt. Aprs avoir tmoign la satisfaction que lui faisait
prouver la confiance personnelle de M. Guizot, le chancelier
dogmatisait avec sa solennit accoutume. Il se piquait cependant de
ne pas vivre dans des abstractions, mais dans le monde pratique,
et de savoir tenir compte de la premire des puissances, celle
de la vrit dans les choses. Le caractre vritable de notre
temps, ajoutait-il, est celui d'une re de transition... Le jeu
politique ne m'a point sembl rpondre aux besoins de ce temps; je
me suis fait socialiste conservateur. Il laissait toujours voir
quelque proccupation de se poser comme si c'tait la France qui
venait rejoindre l'Autriche sur son terrain; mais, en somme, il
adhrait  toutes les ides exprimes par M. Guizot. La France,
disait-il, marchant dans une direction conservatrice, peut tre sre
de se rencontrer avec l'Autriche, et cette rencontre mme renferme
un gage pour le repos gnral. Vous avez, Monsieur, une grande et
noble tche  remplir, celle de consolider le repos de la France. Le
repos d'un grand tat ne saurait tre un fait isol; pour arriver
 sa pleine jouissance, il doit tre soutenu par le repos gnral.
Comptez sur ma volont de concourir, autant que mes facults pourront
me le permettre,  la salutaire entreprise d'assurer ce bienfait
 l'Europe, et veuillez tre convaincu de la satisfaction que
j'prouverai toujours en joignant, pour un but aussi important, mes
efforts personnels aux vtres[182].

[Note 182: _Mmoires de M. de Metternich_, t. VII, p. 400  403.]

En nouant ces relations, le dsir de M. Guizot tait videmment de
se mettre avec M. de Metternich sur le pied d'intimit amicale et
confiante o il avait t, de 1843  1846, avec lord Aberdeen. Il n'y
russit pas pleinement. La correspondance directe devait se continuer
entre les deux ministres franais et autrichien; mais, en dpit des
politesses rciproques[183], il y resta toujours quelque chose d'un
peu guind. Si l'entente tait tablie, elle n'avait,  vraiment
parler, rien de cordial.

[Note 183: Dans une lettre du 7 novembre 1847, adresse par M. Guizot
 M. de Metternich, on trouve cette phrase: J'ai appris avec grand
plaisir que la sant de Votre Altesse tait excellente. J'en fais mon
compliment  l'Europe. (_Mmoires de M. de Metternich_, t. VII, p.
405.)]

Cette volution vers l'Autriche tait un moyen de nous dfendre
contre l'hostilit de l'Angleterre, de nous garantir de l'isolement
o lord Palmerston prtendait nous rduire. Elle avait, de plus,
cet avantage, constamment poursuivi par notre diplomatie depuis
1830, de rompre dfinitivement la coalition toujours prs de se
reformer entre les trois puissances de l'Est contre la France
suspecte de rvolution. Convenait-elle aussi bien  la situation
que nous faisaient, au rle que nous imposaient les agitations
survenues en Europe? N'avait-elle pas cet inconvnient, au moment
o la libert fermentait dans tant de contres, de nous ranger dans
le camp ractionnaire? C'tait, on le sait, le reproche hautement
formul par M. Thiers. Ce reproche et t fond, s'il s'tait agi
pour la France de se mettre  la remorque de l'Autriche. Mais, comme
on le verra, M. Guizot ne l'entendait pas ainsi. Il ne voulait pas
aller rejoindre M. de Metternich sur le terrain o, aprs 1830,
le chancelier s'tait plac pour nous faire chec; il voulait le
dterminer  venir sur le terrain nouveau, intermdiaire, o il
plaisait  la monarchie de Juillet, devenue un gouvernement tabli,
conservateur, de lui offrir une rencontre. Des deux objets de notre
politique extrieure: combattre la rvolution et aider aux rformes,
le premier plaisait beaucoup plus  l'Autriche que le second. Mais
nous comptions sur le besoin qu'elle avait de notre secours contre la
rvolution, pour obtenir d'elle qu'elle laisst faire les rformes.
Que cette politique et des difficults, on ne saurait le nier. Il
fallait s'attendre que l'Autriche n'et pas toujours la rsignation
facile, et qu'elle chercht  nous attirer dans sa ligne,  nous
compromettre. Certains changements, notamment en Italie, devaient
tre malaiss  lui faire accepter. Mais quelle politique aurait
t plus commode? S'il et fallu manoeuvrer d'accord avec lord
Palmerston, au milieu des agitations europennes, n'eussions-nous
pas eu au moins autant de mal  ne pas nous laisser engager dans ses
complaisances rvolutionnaires?

Du reste, c'tait chez M. Guizot une ide arrte, que la France
servait d'autant plus efficacement la libert en Europe, qu'elle
tait plus rsolument et plus manifestement conservatrice, qu'elle
donnait aux puissances, jusque-l mfiantes et inquites, plus de
gages de sa sagesse. Il exposait cette ide, le 5 mai 1847,  la
tribune de la Chambre des dputs, en rponse aux critiques de
l'opposition. Parlant du grand changement qui s'oprait alors en
Europe: Vous y voyez, disait-il, des gouvernements nouveaux, des
monarchies constitutionnelles qui travaillent  se fonder, une en
Espagne, une en Grce; vous voyez, en mme temps, des gouvernements
anciens qui travaillent  se modifier, le Pape en Italie, la Prusse
en Allemagne. Je ne veux rien dvelopper, je ne fais que nommer.
Ces faits-l sont immenses. Croyez-vous que la politique que la
France a suivie depuis 1830, la politique conservatrice, pour appeler
les choses par leur nom, n'ait pas jou et ne joue pas un grand
rle dans ce qui se passe en Europe? Beaucoup d'hommes, dans les
gouvernements et dans les peuples, ont t rassurs contre la crainte
des rvolutions; beaucoup d'hommes ont appris  croire ce qu'ils
ne croyaient pas possible il y a quinze ans, que des gouvernements
libres fussent en mme temps des gouvernements rguliers,
parfaitement trangers  toute propagande rvolutionnaire,  tout
dsordre rvolutionnaire. L'Europe a appris  croire cela, qu'elle
ne croyait pas. C'est une des principales causes des changements
que vous voyez se faire aujourd'hui en Europe. Prenez garde! le
rle que vous avez jou depuis 1830, ne le changez pas; soyez plus
conservateurs que jamais!


II

Il convenait d'indiquer tout d'abord quelle tait, en face de
l'agitation rgnant en Europe, la direction gnrale donne  la
diplomatie franaise. Reste maintenant  voir cette diplomatie 
l'oeuvre, dans chacune des contres o l'agitation soulevait quelque
grave problme. Trois pays, entre tous les autres, devaient,  ce
titre, fixer l'attention: l'Allemagne, la Suisse et l'Italie.

On sait comment, aprs 1815, l'organisation donne  l'Allemagne
et la conduite suivie par les gouvernements de la Confdration
avaient tromp les esprances librales et les ambitions nationales
veilles en 1813[184]. M. de Metternich avait t l'auteur principal
et pour ainsi dire la personnification de cette raction absolutiste
 laquelle lui paraissait lie la suprmatie de l'Autriche en terre
germanique. Pendant de longues annes, il fut assez habile ou
assez heureux pour se faire seconder par la puissance mme qui et
pu trouver intrt  arborer le drapeau contraire, par la Prusse.
Frdric-Guillaume III, modeste, d'esprit un peu troit et court,
d'autant plus dsireux de repos et d'immobilit qu'il avait travers,
pendant sa jeunesse, de plus tragiques vicissitudes, s'tait fait
une loi de marcher toujours derrire le cabinet de Vienne. Mais
ce prince tait mort en 1840, et le caractre de son successeur,
Frdric-Guillaume IV, tait loin de donner  M. de Metternich la
mme scurit. Dj plusieurs fois[185], j'ai eu l'occasion de
noter quelques traits de cette physionomie complexe, nigmatique,
trouble: un mlange de chimre et de pusillanimit, d'ambition et de
scrupule, d'exaltation et d'indcision; l'horreur de la rvolution,
la rpugnance pour toute nouveaut librale, surtout si elle portait
la marque franaise, le culte presque superstitieux du pass,
l'infatuation d'un roi de droit divin, des protestations sincres
d'attachement  l'Autriche et de dfrence pour M. de Metternich; et,
en mme temps, une imagination toujours en travail, un esprit plein
de projets, des rves de grandes rformes, le got de discourir et de
donner ses motions en spectacle, une aspiration  la popularit des
remueurs et des meneurs d'opinion, et, dans un lointain encore un peu
vague,  travers beaucoup d'incertitudes, la tentation du grand rle
qui pouvait appartenir  la Prusse dans une Allemagne transforme et
unifie.

[Note 184: Voir plus haut, t. IV, ch. IV,  X.]

[Note 185: Voir plus haut, t. IV, p. 311; t. V, p. 47; t. VI, p. 268.]

Un tel esprit devait tre mu de l'insistance avec laquelle l'opinion
rclamait l'excution des promesses constitutionnelles faites, en
1807 et en 1815, par Frdric-Guillaume III. Il et bien voulu
dgager la parole en souffrance de son pre, satisfaire son peuple
par quelque initiative gnreuse, se sentir en communion avec l'me
allemande. Mais, en mme temps, il tait dcid  ne rien faire qui
ressemblt  une constitution franaise, rien qui limitt le pouvoir
absolu qu'il croyait tenir de Dieu. L'ide lui vint de rsoudre la
difficult en dveloppant les tats provinciaux qui fonctionnaient
en Prusse depuis 1822, et dont le caractre tout germanique lui
plaisait. Il se mit alors  chercher comment il pourrait les
runir et les admettre  dlibrer sur les affaires du royaume,
sans cependant en faire des tats gnraux. Cette recherche dura
plusieurs annes. Par un effet singulier de la confusion qui rgnait
dans ce cerveau, au moment o il songeait  inaugurer une politique
en ralit dirige contre M. de Metternich, c'tait de ce dernier
qu'il tenait avant tout  prendre l'avis. Vainement le chancelier
tchait-il d'viter des entretiens dont il pressentait l'inutilit,
le Roi saisissait toutes les occasions de se jeter  son cou et de
lui ouvrir son coeur. Ainsi profita-t-il de ce que M. de Metternich
tait venu, en 1845,  Stolzenfels, saluer la reine Victoria, pour
avoir avec lui, dans la cabine d'un bateau  vapeur, une conversation
de plus de deux heures. Le ministre autrichien l'couta en homme dont
la sagesse n'tait pas dupe de ces chimres.  Frdric-Guillaume
lui affirmant sa volont de ne se laisser jamais imposer des tats
gnraux du royaume et de se borner  une runion plnire des
tats provinciaux, il rpliqua: Si Votre Majest veut rellement
ce qu'elle me fait l'honneur de me confier, mon intime conviction
me presse de lui dclarer qu'elle convoquera les six cents dputs
provinciaux comme tels, et que ceux-ci se spareront comme tats
gnraux. Pour empcher cela, la volont de Votre Majest ne suffit
pas. Et comme le Roi ajoutait qu'il agirait seulement pour lui,
et que son successeur pourrait changer son oeuvre, le chancelier
l'interrompant: Il y a des choses, lui dt-il, qui, une fois faites,
sont irrvocables! Quoique ainsi contredit, le Roi n'en termina pas
moins la conversation en prodiguant les dmonstrations affectueuses
 son interlocuteur et en l'embrassant  l'touffer. Quant 
M. de Metternich, il sortit de l inquiet et triste. La Prusse,
crivait-il au comte Apponyi, est dans une fort dangereuse situation.
Le Roi veut le bien, mais il ne sait pas o il se trouve... Il fait
tout ce qu'il faut pour arriver l o il ne veut point en venir.
Rendre droit un pareil esprit est une entreprise impossible. Il
ajoutait, toujours  propos des projets de ce prince, dans une
lettre  l'archiduc Louis: Tout le monde se demande ce qu'un avenir
prochain pourrait bien nous rserver, et personne n'a confiance dans
les vnements futurs[186].

[Note 186: _Mmoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 634; t. VII,
p. 100  103 et 127  137.--Cf. aussi une conversation de M. de
Metternich, rapporte dans une lettre particulire du comte de
Flahault  M. Guizot, en date du 21 janvier 1847. (_Documents
indits._)]

M. de Metternich avait raison de croire que ses conseils
n'arrteraient pas le roi de Prusse. Le 3 fvrier 1847, aprs
bien des tergiversations, celui-ci publia, avec grand fracas, des
lettres patentes convoquant dans une dite gnrale les tats
divers,--tat des princes, comtes et seigneurs, tat de l'ordre
questre, tat des villes, tat des communes rurales,--qui jusque-l
ne s'taient runis que sous la forme de dites provinciales. Le
nombre des dputs dpassait six cents. Il est vrai que l'assemble
ne devait avoir ni priodicit, ni droit d'initiative, et que
ses dlibrations taient purement consultatives. Le Roi, qui se
piquait d'tre orateur, inaugura, au commencement d'avril, les
travaux de la dite par un long discours o clataient toutes les
contradictions de son esprit et de son oeuvre. Il y dclarait, avec
insistance, qu'aucune puissance sur la terre ne l'amnerait 
changer les rapports naturels entre le souverain et son peuple en
rapports conventionnels et constitutionnels garantis par des chartes
et scells par des serments; il n'admettait pas qu'une feuille
crite vnt s'interposer entre Dieu et la Prusse pour gouverner ce
pays par ses paragraphes; il proclamait sa volont de maintenir
l'omnipotence royale contre les damnables dsirs et l'esprit
ngatif du sicle; et, en mme temps, il donnait aux dputs runis
l'exemple de la hardiesse, en soulevant, dans sa harangue, les
questions les plus difficiles, les plus brlantes, et en semblant
les offrir lui-mme  la discussion[187]. Le rsultat ne se fit pas
attendre. Dans la dite, des voix nombreuses, loquentes, s'levrent
contre les thses royales et revendiqurent les droits du peuple et
de ses reprsentants. Les dbats, qui se prolongrent jusque vers la
fin de juin, furent d'un vritable parlement politique: ils portrent
sur toutes les questions intrieures et mme, malgr les ministres,
sur les affaires trangres. Le retentissement fut immense, non
seulement en Prusse, mais dans l'Allemagne entire. Les esprances
librales, si longtemps dues et comprimes, se donnrent carrire.
Chacun avait le sentiment qu'il se passait quelque chose comme un
1789 germanique. Peu importait que Frdric-Guillaume essayt et
mme qu'il russt en partie, pour cette fois,  maintenir ses
droits contre les exigences parlementaires; le seul fait de ces
discussions donnait  l'esprit public une impulsion  laquelle on
ne pouvait se flatter de rsister longtemps. M. de Metternich, qui,
au mois de fvrier, ds le lendemain des lettres patentes, s'tait
cri tristement, mais sans surprise: _Alea jacta est_, ajoutait,
le 6 juin, aprs avoir vu se drouler toutes les consquences
qu'il avait prvues: Le Roi a t entran o il ne voulait pas
aller. Il ne voulait point d'_tats gnraux_, et il les a dans les
_tats runis_... Il ne voulait pas subordonner aux tats toute
la lgislation, et elle est entre leurs mains... Six cent treize
individus ne se laissent pas mettre sur un lit de Procuste, et, si on
les y met, ils font sauter le lit et s'en procurent un meilleur[188].

[Note 187: Le prince Albert crivait,  ce propos, au baron Stockmar:
J'ai lu aujourd'hui avec alarme le discours du roi de Prusse,
qui, dans ma mauvaise traduction anglaise, produit une impression
vraiment trange. Ceux qui connaissent et qui aiment le Roi le
retrouveront l, lui, ses vues et ses sentiments, dans chaque parole,
et lui seront reconnaissants de la franchise avec laquelle il s'est
exprim; mais, si je me place au point de vue d'un public froid et
mal dispos, je me sens trembler. Quelle confusion d'ides! et quel
courage de la part d'un roi, que d'improviser ainsi, dans un pareil
moment et aussi longuement, non seulement en touchant aux sujets les
plus difficiles et les plus pineux, mais en s'y plongeant d'emble,
en prenant Dieu  tmoin, en promettant, menaant, protestant, etc.!
(_Le Prince Albert, Extraits de l'ouvrage de sir Thodore Martin_,
par M. CRAVEN, t. I, p. 221.)]

[Note 188: _Mmoires de M. de Metternich_, t. VII, p. 368  371, et
377  379.]

Lord Palmerston voyait avec plaisir Frdric-Guillaume s'engager
dans cette voie nouvelle[189]: il l'y et volontiers pouss. Rien
ne lui paraissait plus favorable  l'alliance anglo-prussienne
qu'il rvait d'difier sur les ruines de l'entente avec la
France[190].  Paris, avait-on les mmes raisons d'tre satisfait?
S'il n'avait t question,  Berlin, que d'un dveloppement
libral et constitutionnel, la France n'aurait eu aucune raison
de le voir de mauvais oeil; bien au contraire. Mais il suffisait
d'tre un peu attentif,--ce qui,  la vrit, tait difficile
au public parisien,--pour apercevoir, au fond de ce mouvement,
l'ide de l'unit allemande, redevenue si vivace depuis 1840[191].
On la devinait, quoique encore enveloppe de rticences et de
scrupules, dans la pense royale; elle inspirait videmment les
hommes politiques prussiens dont les conseils avaient dcid
Frdric-Guillaume  publier sa quasi-constitution[192]; elle
clatait dans les manifestations de la dite et plus encore
peut-tre dans l'motion que ces manifestations veillaient par
toute l'Allemagne. videmment, en devenant librale, la Prusse
prenait la direction de l'opinion allemande, et continuait ainsi,
dans l'ordre politique,  son profit et au dtriment de l'Autriche,
l'unification qu'elle avait commence dj, depuis quelque temps,
dans l'ordre conomique, par l'tablissement du _Zollverein_. M. de
Metternich ne s'y trompait pas. Le 6 juin 1847, dans une lettre au
roi de Wurtemberg, o il exposait les dangers de l'exprience tente
par le roi de Prusse, il terminait par ce remarquable pronostic: Il
faut que, sous la pression du nouveau systme, la Prusse s'efforce
d'agrandir l'espace dans lequel elle se trouve emprisonne; l'ide
allemande lui en fournit les moyens tout prts, et ces moyens, c'est
l'ide des nationalits qui les lui offre, cette ide qui dit tout et
qui ne dit rien, cette ide qui remplit actuellement le monde[193].

[Note 189: BULWER, _The Life of Palmerston_, t. III, p. 285.]

[Note 190: Voir plus haut, t. VI, p. 266.]

[Note 191: Sur 1840, voir plus haut, t. IV, ch. IV,  X.]

[Note 192: D'aprs une lettre de M. de Flahault, M. de Metternich
tait persuad que ces vues d'agrandissement politique et
territorial entraient pour beaucoup dans les conseils des hommes
d'tat qui s'taient employs le plus activement  dterminer le roi
de Prusse  publier sa constitution. (Lettre particulire de M. de
Flahault  M. Guizot, du 5 mars 1847. _Documents indits._)]

[Note 193: _Mmoires de M. de Metternich_, t. VII, p. 378.]

Ce n'est pas aujourd'hui qu'il est besoin de montrer de quel danger
tait, pour la France, l'unit allemande constitue sous l'hgmonie
prussienne. En intervenant d'une faon trop directe et trop ouverte
pour l'empcher, la diplomatie franaise et risqu d'irriter le
sentiment national et, par suite, de prcipiter le mouvement qu'il
lui importait de contenir. Mais elle avait, dans cette circonstance,
des allis tout indiqus, qui pouvaient agir plus utilement et
qu'elle devait se borner  stimuler,  seconder sous main: c'taient
les petits tats d'outre-Rhin, intresss  ne pas se laisser
absorber par la Prusse; c'tait aussi l'Autriche, menace dans sa
suprmatie sur la Confdration. M. Guizot eut tout de suite une vue
trs nette de la situation, et, ds le 25 fvrier 1847, avant mme
que la dite prussienne eut commenc ses travaux, il adressait  son
ambassadeur  Vienne cette lettre vraiment remarquable: Un fait
considrable vient de s'accomplir en Allemagne. Le roi de Prusse
a donn une constitution  ses tats; ce que lord Palmerston voit
surtout dans cet vnement, c'est un triomphe de l'esprit libral,...
et c'est dans ce sens qu'il travaille  attirer l'vnement et 
l'exploiter. Nous n'avons certes aucun loignement pour l'extension
du rgime constitutionnel en Europe; et nous aussi, au moins autant
que l'Angleterre, nous pouvons la regarder comme favorable. Mais nous
voyons, dans ce qui se passe en Prusse, deux choses: d'une part, le
fait purement intrieur pour la Prusse, le changement apport dans
son mode de gouvernement au dedans; d'autre part, le fait extrieur
et germanique, la situation nouvelle que, par suite de ce changement,
la Prusse prend ou pourra prendre en Allemagne. Nous n'avons, quant
au premier de ces faits, aucun rle  jouer, aucune influence 
exercer; le changement des institutions intrieures de la Prusse
excite notre intrt sans appeler notre action. Le changement de sa
situation en Allemagne, au contraire, nous proccupe fort, et notre
politique y est fort engage. Nous sommes frapps du grand parti que
la Prusse ambitieuse pourrait dsormais tirer, en Allemagne, des
deux ides qu'elle tend videmment  s'approprier, l'unit germanique
et l'esprit libral. Elle pourrait,  l'aide de ces deux leviers,
saper peu  peu l'indpendance des tats allemands secondaires, et
les attirer, les entraner, les enchaner  sa suite, de manire 
altrer profondment l'ordre germanique actuel et, par suite, l'ordre
europen. Or, l'indpendance, l'existence tranquille et forte des
tats secondaires de l'Allemagne nous importent infiniment, et nous
ne pouvons entrevoir la chance qu'ils soient compromis ou seulement
affaiblis au profit d'une puissance unique, sans tenir grand
compte de cette chance et la faire entrer pour beaucoup dans notre
politique. Il y a donc pour nous, dans ce qui se passe en Prusse,
tout autre chose que ce que parat y voir lord Palmerston, et nous
y regarderons de trs prs. Qu'en pense le prince de Metternich?
Quelle conduite l'Autriche tiendra-t-elle en cette circonstance? Nous
aurions grand intrt  le savoir[194].

[Note 194: _Documents indits._]

M. de Metternich, auquel lecture fut donne de la lettre de M.
Guizot, rpondit dans la mme forme, le 18 mars 1847, par une lettre
 son ambassadeur  Paris. Il commena tout d'abord par affirmer son
accord de vues avec le gouvernement franais. M. Guizot, crit-il,
fixe des regards inquiets sur ce qui se passe aujourd'hui en Prusse.
Il ne peut mettre en doute que, entre son impression et la mienne,
il ne saurait gure y avoir de diffrence. Le chancelier reconnat
que la situation pourrait voquer des dangers  l'gard desquels
la France et l'Autriche se rencontreraient dans leurs intrts, et
qui, loin de concerner seulement ces deux puissances, toucheraient
plus particulirement les tats allemands de second ordre et ceux
d'un ordre infrieur. Le moyen d'carter ces dangers lui parat
tre de soutenir, de renforcer le principe de la fdration et de
l'opposer aux ambitions centralisatrices. Le salut, dit-il, est dans
l'union de tous contre un, dans la voie lgale qu'offre le systme
fdral. Il promet, quant  lui, de se placer sur ce terrain, d'y
appeler ses confdrs, et demande  la France de lui donner, pour
cette oeuvre, son appui moral. Toutefois, faisant remarquer que
le premier rle doit tre laiss aux tats allemands, il recommande
au cabinet de Paris une grande rserve; il insiste sur ce que ce
cabinet, en se donnant trop de mouvement, risquerait de provoquer
le mal qu'il veut empcher. Un esprit clair comme l'est celui
de M. Guizot, dit-il en terminant, ne saurait se tromper sur ce que
nous regardons comme utile ou dangereux. Veuillez porter cette lettre
 la connaissance de M. Guizot. Il me trouvera constamment dispos
 l'change le plus franc de mes impressions et de mes ides avec
les siennes, et il n'y a pas aujourd'hui de sujet plus grave que le
prochain avenir de la Prusse et le contre-coup que, en mal ou en
bien, le dveloppement des vnements devra porter sur les autres
tats allemands[195].

[Note 195: _Mmoires de M. de Metternich_, t. VII, p. 371  376.]

L'observation du chancelier sur la rserve commande  la France
tait fonde. Pour le moment, d'ailleurs, le danger qui nous
proccupait n'avait pas pris corps; le roi de Prusse paraissait
mme plus embarrass du mouvement suscit par lui en Allemagne que
dcid  en profiter. Il y avait donc pour nous plutt  regarder,
 nous tenir prts, qu' agir. Notre vigilance, du moins, ne se
ralentit pas. Quand, au commencement d'avril 1847, M. Guizot envoya
M. Klindworth en Autriche pour proposer une entente gnrale[196],
la premire question dont il le chargea d'entretenir M. de
Metternich fut la situation de la Prusse et de l'Allemagne. Cette
communication mit de nouveau en lumire l'accord d'intrts et de
vues existant sur ce point entre les cabinets de Paris et de Vienne.
M. Guizot pense comme moi, crivit  ce propos M. de Metternich,
que le seul contrepoids possible contre les carts auxquels a donn
lieu l'entreprise de Sa Majest Prussienne, devra tre cherch
dans le principe fdral. Aussi est-ce vers ce but que tendent et
que ne cesseront d'tre dirigs nos efforts. Le dveloppement
des vnements servira de guide  notre marche ultrieure[197].
Le gouvernement franais ne se contentait pas d'tre ainsi en
communication avec le cabinet autrichien, il veillait  ce que les
tats secondaires d'Allemagne, ceux surtout qui avaient un rgime
constitutionnel plus ou moins analogue au ntre, fussent aussi sur
leurs gardes, et il les assurait de son appui discret, mais ferme,
contre toute tentative d'absorption.

[Note 196: Voir plus haut, p. 155.]

[Note 197: Lettre au comte Apponyi, en date du 12 avril 1847.
(_Mmoires de M. de Metternich_, t. VII, p. 389.)]

La diplomatie prussienne eut vent de nos dmarches, particulirement
de nos ouvertures  l'Autriche, et, dans ses dpches, le comte
d'Arnim, ministre de Prusse  Paris, ne manqua pas d'en informer son
gouvernement[198]. La presse allemande tait aussi sur le qui-vive,
singulirement prompte  prendre feu ds que nous faisions mine de
nous occuper des affaires germaniques. En novembre 1847, le _Journal
des Dbats_ ayant dit que la Prusse n'tait pas, ne pouvait pas tre
toute l'Allemagne, et ayant ajout que celle-ci tait une fdration
d'tats, non un tat fdratif, les feuilles d'outre-Rhin rpondirent
en revendiquant hautement le droit du peuple allemand  constituer
son unit. Le _Journal des Dbats_ rpliqua en rappelant les traits
de 1814 et en insistant sur l'indpendance des petits tats. Pour
empcher qu'on n'voqut le vieux spectre de l'ambition franaise,
il dclara que personne ne songeait plus  revendiquer la frontire
du Rhin, et rpudia, au nom de son gouvernement, toute prtention de
s'immiscer,  titre de protecteur, dans les affaires germaniques. Ce
que nous souhaitons, ajouta-t-il, en donnant aux tats secondaires
de l'Allemagne des tmoignages constants d'une vieille sympathie, ce
n'est point de les obliger  venir prendre chez nous un mot d'ordre
et une consigne, c'est de les encourager  maintenir chez eux l'ordre
politique qui s'y est dvelopp dans des formes analogues aux ntres,
 prserver les tablissements parlementaires qu'ils doivent, comme
nous, au mouvement constitutionnel de 1815. Ce que nous souhaitons
par-dessus tout, c'est que les puissants confdrs qu'ils ont 
Francfort ne gnent pas plus leur libert que ne la gnera jamais
cette sincre et discrte amiti qu'ils trouvent auprs de nous, et
dont on ne russira plus  leur faire un pouvantail.

[Note 198: Dpches mentionnes par HILLEBRAND, _Geschichte
Frankreichs_, 1830-1848, t. II, p. 649, 650.]

En France, le public, distrait par d'autres questions plus bruyantes,
s'occupait trs peu de ces affaires allemandes; il les connaissait
mal et n'en saisissait pas l'importance. La presse de gauche
venait-elle par hasard  en parler, c'tait pour s'indigner de ce que
le gouvernement se rapprochait de l'Autriche absolutiste, au lieu de
tendre la main  la Prusse en voie de transformation librale; et
elle montrait l une preuve nouvelle de la conspiration ractionnaire
dont elle accusait Louis-Philippe et M. Guizot. Vue bien courte et
bien fausse! Elle ne se rendait pas compte que le danger contre
lequel la diplomatie franaise devait se tenir en garde au centre de
l'Europe, avait chang de place depuis le seizime et le dix-septime
sicle; qu'il venait, non plus de l'Autriche, maintenant dchue, mais
de la Prusse, dont tout rvlait la rapide et menaante croissance.
Or, de mme que Richelieu avait accept contre la prpotence de
la maison de Habsbourg tous les allis qui s'offraient, sans
s'effaroucher qu'ils fussent protestants, de mme, contre l'ambition
des successeurs de Frdric II, M. Guizot pouvait, sans scrupule,
faire appel au concours d'une puissance qui n'avait pas encore
introduit chez elle le rgime parlementaire. Aujourd'hui, d'ailleurs,
aprs les vnements de 1866 et de 1870, personne n'hsite  donner
absolument raison au gouvernement du roi Louis-Philippe. On lui sait
gr de n'avoir pas attendu la leon de ces vnements pour comprendre
o tait l'intrt de la France, et l'on ne peut s'empcher de
songer, non sans d'amers regrets, aux malheurs qui eussent t
vits, si, parmi les gouvernements venus aprs lui, tous avaient eu
la mme clairvoyance et donn la mme direction  leur politique.


III

En Allemagne, le danger qui proccupait justement M. Guizot n'tait
qu' l'tat de menace plus ou moins lointaine. En Suisse, la crise
tait flagrante et exigeait des dcisions immdiates. Bien que le
thtre ft petit, le drame qui s'y droulait tait un de ceux qui,
en 1847, occupaient le plus, non seulement le cabinet, mais le public
franais; les diverses puissances y prtaient une attention anxieuse,
et l'attitude qu'y prenait notre gouvernement se trouvait avoir une
grande influence sur ses rapports avec les autres cours et sur sa
situation en Europe;  tous ces points de vue, ce fut un des pisodes
importants et caractristiques de l'histoire diplomatique de la fin
du rgne. Pour le bien comprendre, force est de revenir un peu en
arrire. On sait que depuis longtemps, en Suisse, le parti radical
tchait de substituer  la fdration existant en vertu du pacte de
1815, un tat plus centralis dont il se flattait d'tre le matre et
qui menaait de devenir, entre ses mains, le refuge et la place forte
de la rvolution cosmopolite. Les puissances, mues d'un travail plus
ou moins dirig contre elles, considraient que leur participation
 la constitution de la Confdration helvtique, en 1814, les
avantages de toutes sortes qu'elles lui avaient alors garantis, entre
autres la neutralit perptuelle et l'inviolabilit territoriale,
leur donnaient le droit de veiller  ce que cette constitution ne ft
pas altre; l'Autriche, notamment, s'tait fonde sur ce droit pour
adresser de frquentes rclamations au gouvernement fdral, et avait
manifest,  plusieurs reprises, des vellits d'intervention. J'ai
eu occasion de dire quelle avait t l'attitude de la monarchie de
Juillet dans cette question: d'abord, au lendemain de 1830, dsireuse
surtout de faire chec aux influences ractionnaires et d'tendre sa
clientle librale, elle avait t conduite  protger plus ou moins
les agitateurs suisses contre les autres cours; plus tard, quand elle
avait t mieux dgage de son origine, et qu'elle aussi s'tait
sentie menace par les rfugis, elle avait commenc  regarder les
choses  peu prs du mme oeil que les autres cours, sans cependant
confondre son action avec la leur; on l'avait vue, en 1836, sous le
ministre de M. Thiers, en 1838, sous celui de M. Mol, rclamer
plus nergiquement que personne contre les menes des radicaux
suisses[199].

[Note 199: Sur ces prcdents, voir plus haut, t. III, ch. II,  III;
ch. III,  III; ch. VI,  III.]

Ceux-ci, depuis lors, taient loin d'avoir abandonn leur entreprise.
Leur tactique consistait  se porter en masse tantt dans un canton,
tantt dans un autre, pour y provoquer des rvolutions locales
qui missent le gouvernement de ces cantons dans leurs mains.
Ils calculaient qu'une fois matres de la majorit des cantons,
ils le deviendraient du mme coup de la dite fdrale, et, par
elle, supprimeraient l'indpendance des cantons de la minorit.
Ce fut ainsi qu'en 1841, ils s'emparrent du pouvoir en Argovie,
et en usrent aussitt pour y dtruire des couvents clbres dont
l'existence avait t garantie par le parti fdral: la haine du
catholicisme tait en effet leur passion matresse. La dite, mise
en demeure de rprimer une illgalit aussi flagrante, agit avec
une mollesse qui ne pouvait en imposer aux perscuteurs. Elle se
composait alors de trois fractions  peu prs gales, radicaux,
catholiques, protestants modrs; ces derniers taient froids quand
il s'agissait de protger des couvents. Les catholiques, irrits,
et de l'attentat, et du dni de justice, se sentirent d'autant plus
ports  prendre, dans les cantons o ils dominaient, les mesures
qu'ils jugeaient propres  fortifier leur foi.

C'est sous l'empire de ces sentiments que les Lucernois songrent 
confier aux Jsuites l'institut thologique et le sminaire de leur
canton. Rien l que de parfaitement lgal. Les Jsuites avaient dj,
sur d'autres points de la Suisse,  Fribourg et dans le Valais, des
tablissements d'instruction formellement reconnus. Chaque canton
tait certainement matre de faire, en semblable matire, ce qui lui
convenait; et ceux qui n'avaient pas trouv  redire quand, quelques
annes auparavant, le gouvernement radical du canton de Zurich avait
confi une chaire d'histoire et de doctrine chrtiennes au professeur
Strauss, clbre pour avoir attaqu la divinit de Jsus-Christ, ne
pouvaient certes dnier  Lucerne le droit d'appeler des Jsuites.
Seulement, si le droit tait incontestable, tait-il prudent de
l'exercer? Sur cette question de conduite, il y avait dsaccord
entre les deux chefs les plus influents des catholiques lucernois.
Tandis que le paysan Joseph Leu, uniquement proccup, dans sa foi
ardente, d'carter du sminaire des influences qui lui paraissaient
suspectes, poussait  appeler les Jsuites, l'avocat Meyer, non moins
dvou  la cause religieuse, mais plus politique, estimait dangereux
d'associer sans ncessit la cause conservatrice  celle de religieux
alors si impopulaires. Ce dernier sentiment tait celui de M. de
Metternich, qui, sur la demande de Meyer, agit  Rome, sans succs,
il est vrai, pour obtenir que les Jsuites dclinassent d'eux-mmes
la mission qu'on voulait leur confier[200]. La rsistance de Meyer et
de ses amis retarda pendant quelque temps la dcision; mais la masse
du peuple tait avec Leu, et l'appel des Jsuites fut dfinitivement
vot en octobre 1844.

[Note 200: Voir, sur ce point, les renseignements contenus dans les
_Mmoires de Meyer_, publis  Vienne en 1875, et analyss dans la
_Revue gnrale de Bruxelles_, mai et octobre 1881.--Voir aussi les
_Mmoires de M. de Metternich_, t. VII, p. 115 et 116.]

Les radicaux rsolurent de rpondre par la violence  cet exercice
parfaitement lgitime de la souverainet cantonale. Prcisment, 
cette poque, leur audace rvolutionnaire tait plus excite que
jamais. En fvrier 1845, leurs corps francs renversaient par un
coup de force le gouvernement conservateur du canton de Vaud et le
remplaaient par un gouvernement radical. Ils croyaient facile d'user
du mme moyen  Lucerne. De ce ct, cependant, leurs premires
tentatives ne russirent pas. Ils rsolurent alors de procder plus
en grand. On vit en pleine paix, et pendant plusieurs mois, l'un de
leurs chefs, M. Ochsenbein, s'occuper  runir en Argovie, prs de la
frontire de Lucerne, plusieurs milliers de condottieri ramasss dans
toute la Suisse. Quoiqu'on ne se donnt pas la peine de dissimuler
la destination de cette arme, l'autorit fdrale n'apportait pas
d'obstacle srieux  sa formation; bien plus, divers gouvernements
cantonaux y concouraient ouvertement et laissaient prendre les canons
de leurs arsenaux. Jamais le brigandage politique ne s'tait ainsi
montr  nu, dans un pays civilis.

De tels procds ne pouvaient pas ne pas faire scandale en Europe.
M. Guizot ne fut pas le moins indign. Sans doute, il y avait bien
l quelque chose qui le gnait un peu: c'tait que des Jsuites
fussent la cause ou du moins le prtexte du conflit; se croyant
oblig, en ce moment mme, par les clameurs de l'opinion franaise,
de prendre des mesures contre ces religieux, il prouvait quelque
embarras  paratre se faire leur champion en Suisse: aussi ne
manquait-il pas de reprocher vivement au gouvernement de Lucerne
d'avoir port la lutte sur un tel terrain et jet cette sorte de
dfi  l'opinion protestante et radicale[201]. Mais cette part
faite aux prventions rgnantes ne l'empchait pas de rprouver la
conduite des radicaux. Au commencement de mars 1845, il fit adresser
au gouvernement helvtique de srieuses reprsentations et l'adjura
de prendre immdiatement des mesures pour supprimer les corps
francs[202]. Il demanda en outre aux cabinets de Vienne, de Berlin,
de Saint-Ptersbourg et de Londres ce qu'ils pensaient des affaires
de Suisse et les invita  se concerter avec lui sur l'attitude 
prendre: c'tait reconnatre  la question un caractre europen[203].

[Note 201: Dpches de M. Guizot  M. de Pontois, des 26 dcembre
1844 et 3 mars 1845.]

[Note 202: Dpche du mme au mme, du 3 mars 1845.]

[Note 203: Voir notamment une dpche de M. Guizot au marquis de
Dalmatie, ministre de France  Berlin, en date du 23 mars 1845.]

Pendant que la diplomatie se mettait ainsi en branle, les corps
francs, sans s'inquiter autrement de ses observations, continuaient
leur entreprise. Dans les derniers jours de mars 1845, Ochsenbein,
 la tte d'une arme de huit mille hommes, munie de douze canons,
envahissait le territoire de Lucerne. Les Lucernois, bien que
beaucoup moins nombreux, attendirent les assaillants de pied ferme,
et, aprs un court combat o les corps francs ne firent pas brillante
figure, les mirent en complte droute.

Le gouvernement franais se rjouit de cette victoire du bon
droit[204]. Suffisait-il de se rjouir? M. de Metternich ne le
pensait pas. En rponse aux ouvertures que M. Guizot lui avait faites
avant la droute des corps francs, il proposa que les puissances se
concertassent pour adresser au gouvernement fdral une dclaration
comminatoire. Le cabinet de Paris n'entendait pas aller si vite,
surtout  la suite de l'Autriche. M. de Metternich, tout en maugrant
 part lui contre ce qu'il appelait les quivoques de la politique
franaise, n'insista pas sur sa proposition. D'ailleurs, les
Lucernois avaient,  eux seuls, fait si bien leurs affaires, qu'il
jugeait moins urgent d'intervenir[205].

[Note 204: Vous aurez bien joui, crivait, le 4 avril 1845,
Louis-Philippe au marchal Soult, de l'chec vigoureux que les corps
francs ont essuy dans leur indigne tentative. L'effet moral en sera
grand, et contribuera, j'espre,  dsabuser ceux qui croient encore
que les rvolutionnaires sont toujours les plus forts, et qu'en
dfinitive ils obtiennent toujours la victoire. Nous autres, vtrans
de 92, nous savons le contraire; mais on nous prend trop souvent pour
des Cassandres. (_Documents indits._)]

[Note 205: Dpches et lettres diverses d'avril, mai et juin
1845.--Cf. _Mmoires de M. Guizot_, t. VIII, p. 444  448, et
_Mmoires de M. de Metternich_, t. VII, p. 110  121.]

C'et t cependant une grande illusion que de croire  un
dsarmement des radicaux suisses. Leur chec n'avait fait que les
exasprer. Le brigandage  ciel ouvert ayant chou, on recourut
au guet-apens. Il fut bientt manifeste que la vie des chefs
lucernois tait en pril. L'avocat Meyer n'chappa qu' grand'peine
aux embches qui lui furent tendues. Le paysan Leu, si honnte et
si respect, n'eut pas la mme chance. Le 20 juillet 1845, il fut
tu tratreusement, dans son lit, d'un coup de fusil. La clameur
froce par laquelle les radicaux salurent cette mort, suffisait 
rvler leur complicit. En dpit de leurs efforts pour entraver la
justice, l'assassin fut condamn  mort, aprs avoir avou que deux
mille francs lui avaient t offerts pour prix de son crime; les
instigateurs chapprent  la vindicte des lois, protgs par les
gouvernements des cantons voisins qui refusrent leur extradition.

Ainsi attaqus par les uns, abandonns par les autres, menacs
chaque jour de nouvelles violences, les cantons catholiques se
crurent fonds  prendre des mesures pour se dfendre eux-mmes. Le
11 dcembre 1845, sept cantons, Lucerne, Uri, Schwytz, Unterwalden,
Zug, Fribourg et le Valais, s'unirent en confdration particulire,
s'engageant  se porter mutuellement secours, aussitt que l'un
d'entre eux serait attaqu dans son territoire ou dans ses droits
de souverainet. Ce pacte, auquel on donna le nom de _Sonderbund_,
n'avait rien de contraire aux lois et aux traditions de la Suisse;
les libraux en avaient donn eux-mmes plusieurs fois l'exemple,
et jamais il n'avait t autant justifi par les circonstances. Les
radicaux n'en crirent pas moins  la violation de la constitution
fdrale et soutinrent qu'il appartenait  la dite de svir. Raison
nouvelle pour eux de s'y faire une majorit. Dans ce dessein,
ils tentrent de s'emparer, par de nouveaux coups de force, des
gouvernements cantonaux, jusqu'alors aux mains des conservateurs
ou des modrs. S'ils chourent  Ble-ville et  Fribourg, ils
russirent  Berne, en janvier 1846, et  Genve, en octobre de la
mme anne. Ds lors, ils possdaient onze cantons sur vingt-deux. Il
leur suffisait d'en gagner un de plus pour tre matres de la dite.

Devant ce danger croissant, M. de Metternich crut pouvoir, en octobre
1846, proposer de nouveau au gouvernement franais une dmarche
comminatoire[206]. La situation cre par les mariages espagnols lui
faisait esprer qu'il serait mieux cout que l'anne prcdente.
C'tait prcisment le moment o M. Guizot, proccup des menes de
lord Palmerston  Vienne, protestait, auprs du cabinet autrichien,
de sa volont de dtendre la politique conservatrice partout en
Europe et particulirement en Suisse[207]. Cependant, cette fois
encore, notre gouvernement se droba. tait-ce rpugnance  marcher
derrire l'Autriche, sur un terrain o les deux puissances avaient
t en rivalit d'influence? tait-ce souci des attaques auxquelles
il s'exposerait de la part de l'opposition franaise, en s'engageant
dans une sorte de croisade ractionnaire et en paraissant le
protecteur des Jsuites? Ces sentiments ont pu tre pour quelque
chose dans la conduite suivie, mais il faut en chercher ailleurs la
raison vraiment srieuse et dterminante, celle qui devait jusqu' la
fin peser sur notre politique en Suisse et lui donner une apparence
d'incertitude et de timidit. Si notre gouvernement se refusait
aux dmarches proposes par l'Autriche, c'est qu'il voyait au bout
une intervention militaire. Sans doute, pour le moment, il n'tait
question que de menaces diplomatiques; mais on devait s'attendre
que, dans l'tat des esprits et des choses en Suisse, ces menaces
seraient sans effet, et que leur inefficacit constate forcerait
les puissances qui les auraient solennellement profres,  les
appuyer par la force. M. de Metternich ne le niait pas[208], et
envisageait mme probablement sans dplaisir l'occasion d'tendre
 la Suisse le systme d'occupations armes qu'il avait souvent
appliqu en Italie. Au contraire, par toutes sortes de raisons
gnrales ou particulires, le gouvernement franais y rpugnait
fort. Louis-Philippe, notamment, se montra, ds l'origine, aussi
dcid contre une intervention conservatrice en Suisse qu'il l'avait
t autrefois contre une intervention librale en Espagne[209].
Il avait un sentiment trs vif des difficults inextricables qui
en rsulteraient. M. Guizot s'inspirait videmment de la pense
du Roi, quand il crivait, le 22 octobre 1846, dans une dpche
destine  tre communique  M. de Metternich: Il n'y a pas moyen
de douter que l'intervention trangre n'excite, en Suisse, la plus
forte rpulsion. Le sentiment de l'indpendance nationale y est
gnral et nergique. Le mot est puissant, mme sur les Suisses qui
dtestent et redoutent le plus ce qui se passe en ce moment chez
eux. Pour que l'intervention trangre y ft supporte, il faudrait
que la ncessit en ft vidente, absolue. Elle ne deviendra telle
que lorsque les maux de l'anarchie et de la guerre civile seront,
en Suisse, non pas seulement une perspective entrevue, une crainte
sentie par quelques-uns, mais des faits rels, matriels, pesant
depuis quelque temps sur tous. Un cri s'lvera peut-tre alors
de toutes parts pour invoquer la gurison. Mais si l'intervention
se montrait auparavant, le cri qui s'lverait serait celui de
la rsistance. Beaucoup d'honntes gens et de conservateurs le
pousseraient comme les radicaux, les uns par un sincre sentiment de
nationalit, les autres par pusillanimit et contagion. M. Guizot
montrait ensuite combien seraient ainsi aggraves les difficults par
elles-mmes normes de la rorganisation qui devrait tre opre en
Suisse. videmment, concluait-il, en prsence de tels obstacles, la
sagesse europenne doit dire: Mon Dieu, loignez de moi ce calice!

[Note 206: Dpches de M. de Metternich au comte Apponyi, en date
des 11 et 16 octobre 1846.--Voir aussi une lettre confidentielle du
mme au mme, du 19 octobre, reproduite dans les _Mmoires de M. de
Metternich_, t. VII, p. 178.]

[Note 207: Voir plus haut, t. VI, p. 254 et 264.]

[Note 208: Voir, par exemple, ce que M. de Metternich devait crire
au baron de Kaisersfeld, son reprsentant en Suisse, le 1er juillet
1847, et au comte Apponyi, le 3 juillet: Si l'on ne veut pas
ventuellement de l'action, disait-il, il faut viter la menace.
(_Mmoires de M. de Metternich_, t. VII, p. 459 et 464.)]

[Note 209: Dpche de l'envoy sarde  Paris, M. de Brignole, en date
du 22 octobre 1846. (HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, 1830-1848,
t. II, p. 663.)]

Si le gouvernement franais ne voulait pas se laisser entraner dans
des dmarches qui lui paraissaient conduire  l'intervention, il
n'en jugeait pas moins les radicaux suisses aussi svrement que le
gouvernement autrichien, et il donnait  ce dernier des gages srieux
de la sincrit de ce jugement. En dcembre 1846, il rappelait son
ambassadeur  Berne, M. de Pontois, que son pass pouvait rendre peu
propre  marcher d'accord avec l'Autriche, et il le remplaait par
M. de Bois-le-Comte, que ses sympathies personnelles et notamment
ses ardentes convictions religieuses devaient rendre peu suspect de
faiblesse envers les ennemis du Sonderbund. Les instructions du
nouvel ambassadeur le mettaient particulirement en garde contre
toute tentation de prolonger l'antagonisme qui avait exist nagure,
sur ce terrain, entre les diplomaties franaise et autrichienne[210].
M. de Bois-le-Comte mit un grand zle  faire connatre, en Suisse,
les sentiments de son gouvernement et  tcher de crer un tat
d'opinion qui ft obstacle aux mauvais desseins des radicaux. Non
content de causer avec les personnages que sa position lui faisait
rencontrer  Berne, il entreprit, de janvier  mai 1847, de parcourir
les divers cantons. Dans les conversations qu'il cherchait  avoir
avec les hommes de tous les partis, il leur rptait avec insistance:
Que chaque canton reste chez soi et laisse les autres se gouverner
comme ils l'entendent. C'est par l qu'ont fini vos guerres de
religion: elles menacent de recommencer, parce que vous revenez 
vouloir politiquement ou religieusement conqurir les uns sur les
autres. Ce conseil, nous avons le droit de vous le donner. Lisez
l'acte de Vienne: nous y stipulons que nous traitons, en Suisse, avec
vingt-deux tats indpendants; nous sommes donc autoriss par vous
 vous demander si, en effet, ces vingt-deux cantons indpendants
existent, et, quand il en est parmi eux qui nous disent qu'on veut
touffer leur indpendance,  nous en enqurir. Ce n'est pas l
porter atteinte  l'indpendance de la Suisse en Europe, c'est
protger l'indpendance des tats les plus faibles en Suisse[211].

[Note 210: Instructions remises  M. de Bois-le-Comte, fvrier 1847.]

[Note 211: Voir notamment une dpche de M. de Bois-le-Comte, du 22
janvier 1847.]

Mais que pouvaient ces sages conseils devant le parti pris passionn
des radicaux? Ceux-ci n'en poursuivaient pas moins leur campagne,
et malheureusement non sans succs. On sait que, grce  toutes les
rvolutions locales dj provoques par eux, il ne leur restait
plus qu'un canton  conqurir pour avoir la majorit dans le grand
conseil fdral. En mai 1847, une lection trs dispute et o ils ne
l'emportrent que de trois voix, fit passer de leur ct le canton
de Saint-Gall. Leur but tait atteint.


IV

Il fut tout de suite manifeste que les radicaux, devenus matres du
pouvoir central, en useraient pour continuer, avec plus de ressources
et surtout avec une apparence de lgalit, la guerre rvolutionnaire
commence par les corps francs contre l'indpendance des cantons
catholiques. Quelques jours aprs les lections de Saint-Gall,
ils portaient  la tte du canton de Berne, et, par suite, de
la Confdration entire[212], Ochsenbein, l'organisateur et le
commandant des bandes qui, en 1845, s'taient jetes sur Lucerne.
Ochsenbein dclarait  tout venant que la nouvelle majorit, sans
s'inquiter de la souverainet cantonale, allait agir par la force
contre le Sonderbund. Et quand notre ambassadeur s'tonnait de le
voir prt  dchaner ainsi la guerre civile dans son pays: Ne
sommes-nous pas en guerre? rpondait-il; eh bien! il vaut mieux en
finir. Pour la premire fois que les radicaux arrivaient quelque
part au gouvernement, ils s'y montraient avec les caractres qui
deviendront leur marque distinctive dans la seconde moiti de ce
sicle: rsolution de ne voir dans la possession du gouvernement
qu'un moyen de satisfaire leurs passions de parti et d'craser leurs
adversaires; mpris cynique du droit et de la libert, surtout de la
libert religieuse; principe affich que la majorit peut tout, et
que rien n'est d  la minorit.

[Note 212: Depuis janvier 1847, Berne tant canton directeur,
son prsident particulier devenait de plein droit chef du pouvoir
excutif de la Confdration.]

Devant un danger devenu ainsi beaucoup plus pressant, on n'est pas
surpris de voir M. de Metternich revenir, pour la troisime fois, 
la charge. Il proposa que les puissances adressassent  la Suisse
des notes identiques d'un ton trs nettement comminatoire, par
lesquelles elles feraient connatre leur volont de ne pas souffrir
que la souverainet cantonale ft violente[213]. Le cabinet de
Paris ne crut pas plus que dans le pass pouvoir accepter ce projet.
Sa raison tait toujours la mme; il craignait d'tre entran 
une intervention arme[214]. M. de Metternich regretta l'chec de
sa proposition; il n'en fut pas surpris[215]. Trs rsolu  rester
uni au cabinet franais dont il ne mettait pas en doute les bonnes
intentions, il dclara abandonner tout projet auquel ce cabinet ne
s'associerait pas[216].

[Note 213: Dpche du 7 juin 1847. (_Mmoires de M. de Metternich_,
t. VII, p. 451  454.)]

[Note 214: Dpche de M. Guizot  M. de Flahault, en date du 25 juin
1847.]

[Note 215: _Mmoires de M. de Metternich_, t. VII, p. 457, 458, 464.]

[Note 216: _Ibid._, p. 459, 460, 464.--De Paris, on avait donn
 entendre  M. de Metternich que l'intervention, impossible 
faire ensemble et simultanment, pourrait se faire sparment et
successivement: l'Autriche prendrait les devants, et la France
suivrait. M. Guizot se flattait que, dans de telles conditions,
une action militaire serait plus facilement accepte par le public
franais; elle lui paratrait destine moins encore  peser sur la
Suisse qu' faire contrepoids  l'Autriche. Mais c'tait prcisment
cette dernire interprtation que redoutait fort M. de Metternich;
il se souvenait de notre expdition d'Ancne, et ne voulait pas nous
fournir l'occasion de la recommencer en Suisse. Nous ne donnerons
pas dans ce panneau, crivait-il au comte Apponyi. (_Ibid._, p. 335,
461, 462, 465.)]

 en croire ce qui se racontait alors,  Paris, dans le corps
diplomatique, M. Guizot n'aurait pas cart aussi nettement la
proposition de M. de Metternich, si le Roi n'avait pes sur lui[217].
Peut-tre aussi le ministre se sentait-il oblig de tenir compte
des prventions qui rgnaient alors dans l'opinion franaise.
Nos journaux d'opposition s'occupaient beaucoup des affaires de
Suisse: tous--ceux du centre gauche non moins que ceux de la
gauche--prenaient violemment parti pour les radicaux; ils taient
parvenus  persuader  une portion du public que le cabinet franais
se mettait  la remorque de la Sainte-Alliance et au service des
Jsuites. Le 24 juin 1847, un dbat s'engageait sur ce sujet,  la
Chambre des dputs. Avec quelle vhmence indigne M. Odilon Barrot
et ses amis y dnoncrent cette politique de rengats! Avec quelle
assurance ils mirent au dfi le ministre de soutenir le Sonderbund!
Il fallut une sorte de courage  M. Guizot pour revendiquer, dans son
discours, les droits de la souverainet cantonale et pour avouer son
accord avec l'Autriche. Encore eut-il soin de prsenter  la Chambre,
sous la forme la plus adoucie, la plus attnue, les avertissements
qu'il avait adresss au gouvernement suisse.

[Note 217: HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, 1830-1848, t. II,
p. 671.--D'aprs l'envoy badois, M. Guizot lui aurait dit lui-mme
n'avoir fait en cette circonstance que cder  la manifestation
d'une volont auguste qui s'tait prononce d'une faon dcisive.
(_Ibid._)--M. de Metternich avait eu les mmes informations par son
ambassadeur  Paris. (_Mmoires de M. de Metternich_, t. VII, p.
461.)]

Tout en se refusant aux dmarches qui lui paraissaient conduire 
une intervention arme, le cabinet de Paris se faisait un devoir de
renouveler avec plus d'insistance ses reprsentations au gouvernement
fdral[218]. C'tait, il est vrai, plus par acquit de conscience
qu'avec l'espoir d'un rsultat pratique. Une seule chose eut
peut-tre donn quelque efficacit  ces reprsentations, c'et t
que toutes les grandes puissances sans exception tinssent le mme
langage; or, jusqu' prsent, il en tait une, l'Angleterre, qui
se tenait  l'cart, et cette attitude connue tait pour beaucoup
dans le peu d'gards avec lequel on nous coutait  Berne. M. Guizot
et dsir vivement voir cesser cette dissonance, non seulement
pour avoir plus de chance d'en imposer  M. Ochsenbein, mais pour
faire disparatre ce que son entente avec l'Autriche avait d'un
peu compromettant aux yeux de l'opinion franaise. D'ailleurs,
d'une faon gnrale, il recherchait toutes les occasions d'amener
l'Angleterre  faire quelque chose avec nous, et de mettre ainsi fin
 l'tat de bouderie malveillante, suite des mariages espagnols. 
la vrit, les dispositions connues de lord Palmerston ne laissaient
pas grande chance de rien obtenir. Ne le savait-on pas rsolu  nous
contrecarrer partout et toujours? M. Guizot voulut cependant faire
une tentative. Le 4 juillet 1847, le duc de Broglie, qui venait
d'arriver  Londres, eut avec lord Palmerston un entretien o il le
pressa vivement de tenir  Berne un langage analogue au ntre. Le
ministre anglais se montra embarrass, perplexe, sympathique aux
radicaux, mais un peu effray des compromissions qu'entranerait
une complicit trop avoue, rpugnant  faire quelque chose avec
nous et avec M. de Metternich, mais redoutant aussi qu'il ne se ft
quelque chose sans lui. Dans une seconde conversation, quelques jours
plus tard, il parut mieux dispos, et le duc de Broglie put croire,
d'aprs sa dclaration, qu'il allait envoyer  son reprsentant en
Suisse des instructions  peu prs semblables  celles qu'avait
reues notre ambassadeur. Cette nouvelle rjouit fort M. Guizot:
croyant accepte  Londres une politique qu' Vienne, dj, on
tait dispos  suivre, il crivait au duc de Broglie: C'est notre
politique qui devient une politique europenne[219]. Pure illusion!
Au fond, lord Palmerston n'avait aucune intention de raliser
l'esprance qu'il avait donne au duc de Broglie. Bien au contraire,
au mme moment, rappelant son ministre  Berne, M. Morier, suspect
d'tre trop peu favorable aux radicaux, il le remplaait par un
jeune charg d'affaires, d'esprit peu rassis, M. Peel: il donnait
 ce dernier mission de congratuler de la faon la plus flatteuse
M. Ochsenbein, et de lui exprimer la confiance qu'inspiraient au
gouvernement de la Reine son caractre et ses dclarations[220].

[Note 218: Dpche de M. de Bois-le-Comte  M. Guizot, du 4 juin
1847. Lettre et dpche de M. Guizot  M. de Bois-le-Comte, du 2
juillet 1847.]

[Note 219: Correspondance confidentielle de M. Guizot et du duc de
Broglie pendant la premire moiti de juillet 1847. (_Documents
indits._)]

[Note 220: Dpche de M. Peel  lord Palmerston, aot 1847. (Papiers
parlementaires anglais.)]

Rien ne pouvait davantage enhardir les radicaux  aller de l'avant.
Entre en session le 5 juillet 1847, la dite vota, le 20 juillet,
deux rsolutions, l'une prononant l'illgalit du Sonderbund,
l'autre obligeant tous les cantons qui avaient des Jsuites sur leur
territoire  les expulser. Les cantons de la minorit dclarrent
que, forts du sentiment de la libert et de l'indpendance achetes
par le sang de leurs pres, ils protestaient solennellement contre
ces dcisions. La dite se montra rsolue  ne tenir aucun compte
de ces protestations. Nanmoins, tout n'tant pas encore prt, elle
se spara en septembre, et s'ajourna au 18 octobre, pour prendre
les mesures d'excution. Ces quelques semaines furent employes en
prparatifs militaires dans les cantons o les radicaux taient
le plus les matres,  Zurich,  Berne,  Lausanne. Quand la
dite se trouva de nouveau runie, le 18 octobre, elle ordonna le
rassemblement d'une arme de cinquante mille hommes, dont elle confia
le commandement au gnral Dufour, officier capable, nullement
radical, mais se croyant tenu par devoir professionnel d'obir aux
autorits fdrales. Enfin, aprs avoir repouss les propositions de
conciliation et de transaction faites au nom de la minorit, elle
vota, le 4 novembre, l'excution fdrale contre les cantons du
Sonderbund. La guerre civile tait dcrte.


V

L'Europe allait-elle donc assister immobile et muette  ce que M.
de Barante,  ce moment mme, qualifiait justement d' infamie
rvolutionnaire[221]? Depuis le mois de juillet, il semblait que
les puissances eussent renonc  faire aucune dmarche pour contenir
les radicaux. L'Autriche tait dcourage par le refus de la France,
la France par celui de l'Angleterre. Notre gouvernement s'tait
content d'envoyer sous main des armes et de l'argent  Lucerne;
Louis-Philippe exposait au comte Apponyi que c'tait le meilleur
moyen d'aider efficacement le Sonderbund, et engageait l'Autriche 
en faire autant[222]. Un moment, dans les premiers jours d'octobre
1847, M. Guizot, auquel il cotait beaucoup de ne rien faire, avait
song  rassembler des troupes sur la frontire suisse; l'ide lui
en avait t suggre par M. de Bois-le-Comte; mais elle fut carte
par le conseil des ministres et par le Roi, toujours proccup de
ne pas se laisser entraner  l'intervention[223]. Voyant la guerre
civile invitable, M. Guizot avait fini par se persuader que seule
elle pourrait fournir l'occasion d'une intervention utile. Voici,
crivait-il, le 13 octobre,  M. de Bois-le-Comte, l'ide que je me
forme du cours des choses. Si le Sonderbund est attaqu, il doit se
dfendre avec ses propres forces, sans aucun recours  l'intervention
trangre. Il est fort possible qu'il russisse et que les premiers
succs de sa vigoureuse rsistance fassent tomber, dans tel ou tel
canton, les gouvernements radicaux dont l'union est ncessaire pour
que la guerre civile continue. Si ce rsultat n'est pas obtenu, si
la guerre civile continue, si le Sonderbund prouve des checs et
tombe dans un pril grave et prolong, qu'il s'adresse  toutes les
puissances signataires du trait de Vienne, et rclame, au nom de
cet acte, leur intervention. Pour nous, tout devient possible, ds
lors, et efficace pour la Suisse[224]. M. Guizot n'oubliait qu'une
hypothse, celle o le Sonderbund serait cras trop vite pour
avoir le temps d'appeler au secours. tait-ce donc une ventualit
invraisemblable, avec la disproportion norme des forces? Les cantons
catholiques n'avaient que 394,000 habitants, gnralement pauvres,
tandis que la population beaucoup plus riche des cantons domins
par les radicaux tait de 1,867,000 mes. Mais le souvenir de la
vaillante et victorieuse rsistance de Lucerne, en 1845, faisait
illusion.

[Note 221: Lettre  M. d'Houdetot, du 10 novembre 1847. (_Documents
indits._)]

[Note 222: Dpche confidentielle du marquis Ricci, reprsentant du
gouvernement sarde  Vienne. (BIANCHI, _Storia documentata della
diplomazia europea in Italia_, t. V, p. 13.)]

[Note 223: Lettre particulire de M. Guizot  M. de Bois-le-Comte, du
13 octobre 1847. (_Documents indits._)]

[Note 224: _Documents indits._]

Le gouvernement franais tait dans ces dispositions, quand lui
vinrent, du ct o il les attendait le moins, des ouvertures tendant
 une action diplomatique immdiate. Le 30 octobre 1847,  sept
heures du soir, M. de Bunsen, ministre de Prusse  Londres, accourait
assez mu chez le duc de Broglie. Je quitte lord Palmerston,
lui dit-il; je l'ai trouv trs proccup de la collision qui
s'approche en Suisse... Il demande si l'on ne pourrait pas encore
prvenir l'effusion du sang par une dmarche collective des grandes
puissances, et il m'a invit  m'en entretenir avec vous. Et comme
le duc de Broglie, fort surpris et un peu sceptique, objectait que,
se mt-on d'accord, on avait de grandes chances de ne pas arriver 
temps, M. de Bunsen insista vivement pour qu'on prt au srieux les
dispositions nouvelles du _Foreign office_[225]. Par une concidence
significative, le 29 octobre, le charg d'affaires anglais  Berne
avait avec M. de Bois-le-Comte une conversation analogue. Il lui
demandait si l'on allait laisser craser ces braves gens, et
parlait fort mal des radicaux. Ne ferez-vous donc rien? ajoutait-il;
un mot de vous suffirait. Ils ont une peur norme de vous; ils sont
poltrons, trs poltrons. Notre ambassadeur rpondit que c'tait
l'attitude dissidente de l'Angleterre qui avait jusqu'ici t toute
efficacit aux reprsentations de la France: Mais enfin, rpliqua M.
Peel, ne pourrions-nous pas nous entendre[226]?

[Note 225: Dpche du duc de Broglie  M. Guizot, du 1er novembre
1847.--Bunsen n'avait pas d tre le moins tonn de l'ouverture de
lord Palmerston. En effet, peu auparavant, tout dvou qu'il ft au
ministre anglais, il ne pouvait s'empcher de dire de lui au duc
de Broglie: Depuis les derniers vnements d'Espagne, Palmerston
est comme un lion bless; il est intraitable; il nous rudoie dans
les affaires de Suisse; il dit que nous donnons la main  tous les
projets de l'Autriche et de la France, et leur suppose,  l'une et 
l'autre, des projets dmesurs; il ne veut pas entendre raison sur
les affaires de Grce... Il n'y a rien  faire avec lui. (Lettre
confidentielle du duc de Broglie  M. Guizot, en date du 30 octobre
1847. _Documents indits._)]

[Note 226: Dpche de M. de Bois-le-Comte  M. Guizot, du 31 octobre
1847.]

Quel tait le secret de ce langage si nouveau? Lord Palmerston
jugeait-il ncessaire, pour son crdit en Europe, de ne pas trop
afficher sa complicit avec les radicaux? Ou se flattait-il de nous
mieux entraver, en feignant de vouloir marcher avec nous? Le duc
de Broglie trouvait l'ouverture un peu suspecte[227]. Nanmoins,
M. Guizot regrettait trop de ne rien faire, pour ne pas saisir
l'occasion qui lui tait ainsi offerte de tenter quelque chose: si
faible qu'elle ft, il ne voulut pas laisser chapper la chance
d'obtenir cet accord  cinq qu'il dsirait tant. Sans s'arrter donc
 scruter la sincrit de lord Palmerston et de son ami Bunsen, il
entra vivement dans la voie qu'on lui ouvrait. Il se flattait que les
petits cantons rsisteraient assez pour que la diplomatie et encore
le moyen d'agir utilement. On n'arrivera pas  temps pour prvenir
la guerre civile, crivait-il au duc de Broglie, et peut-tre, pour
la solution dfinitive, vaut-il mieux qu'elle commence; mais il y
aura quelque chose  faire pour l'arrter[228].

[Note 227: Lettre confidentielle du duc de Broglie  M. Guizot, du 30
octobre 1847. (_Documents indits._)]

[Note 228: Lettres confidentielles de M. Guizot au duc de Broglie,
dans le commencement de novembre 1847. (_Documents indits._)]

Il parut  M. Guizot que le mode d'action qui risquerait le moins
d'aboutir  l'intervention arme serait une mdiation offerte par les
puissances aux cantons diviss[229]. Il ne perdit pas un instant, et,
ds les premiers jours de novembre, il fut en mesure de proposer aux
quatre cabinets de Londres, Vienne, Berlin et Saint-Ptersbourg, un
projet de note identique  envoyer immdiatement aux trois parties en
prsence, cantons radicaux, cantons catholiques et cantons neutres.
Cette note commenait par exposer les faits; elle rappelait les
conseils et les avertissements jusqu'alors donns en vain, l'atteinte
porte aux conditions essentielles de la Confdration, le droit
qu'auraient les puissances de regarder celle-ci comme dissoute et
de se dclarer dlies des engagements qu'elles avaient contracts
envers elle; elle indiquait que, nanmoins, ces puissances avaient
rsolu de tenter un dernier effort pour arrter l'effusion du
sang et empcher la dissolution violente de la Confdration;
distinguant, dans les questions qui divisaient la Suisse, deux
questions principales, l'une religieuse, l'autre politique, elle
proposait de dfrer la premire  l'arbitrage du Pape; quant 
la seconde, c'est--dire  tout ce qui touchait aux rapports des
vingt-deux cantons souverains avec la Confdration, les cinq
puissances offraient leur mdiation; l'acceptation de cette mdiation
impliquerait la suspension immdiate des hostilits et l'ouverture
d'une confrence diplomatique sur un point voisin du thtre des
vnements; la note se terminait ainsi: Si les reprsentations de
l'Europe n'taient pas coutes, si une lutte sanglante, qui rvolte
 la fois la politique et l'humanit, continuait malgr ses efforts,
le gouvernement du Roi se verrait contraint de ne plus consulter
que ses devoirs comme membre de la grande famille europenne et les
intrts de la France elle-mme, et il aviserait. Cette phrase tait
rdige  la fois pour ne pas obliger  l'intervention arme et pour
ne pas l'exclure; chaque puissance conservait, sous ce rapport, sa
libert d'action[230].

[Note 229: M. Guizot avait dj pens  cette mdiation, quelques
mois auparavant. (Lettres confidentielles de M. Guizot au duc de
Broglie, pendant la premire moiti de juillet. _Documents indits._)]

[Note 230: Dpches de M. Guizot en date des 4, 7 et 8 novembre 1847.]

Les cabinets de Berlin et de Vienne--le premier surtout--surent
grand gr au gouvernement franais de son initiative; ils donnrent
immdiatement leur adhsion et garantirent celle du cabinet de
Saint-Ptersbourg[231]. La difficult tait  Londres. Lord
Palmerston se montra d'abord trs rcalcitrant et mme quelque peu
impertinent. Sur lui, notre principal, notre unique moyen d'action
tait de le menacer de faire la dmarche sans l'Angleterre, auquel
cas elle se trouverait, comme la France en 1840, seule contre quatre.
Le duc de Broglie, d'accord avec M. Guizot, qui, fort proccup de la
question, correspondait avec lui presque tous les jours, usa beaucoup
de cette menace. Elle rendait le ministre anglais assez perplexe,
mais ne le dcidait pas. Les jours s'coulaient, sans qu'il donnt
de rponse positive. Son calcul paraissait tre de faire traner les
choses en longueur. Or, pendant ce temps, les hostilits commenaient
en Suisse. Le 10 novembre, l'arme fdrale envahissait le canton de
Fribourg, qui, ne se sentant pas en force, capitulait le 15 et se
voyait livr  tous les excs des vainqueurs. Sans doute, ce n'tait
pas encore l un rsultat dcisif: le noeud de la question tait 
Lucerne, o l'on manifestait l'intention de rsister comme en 1845.
Mais il tait bien vident que la diplomatie n'avait plus une heure 
perdre. Aussi M. Guizot crivait-il au duc de Broglie: Si on veut
traner, coupez court  toute tentative de ce genre. C'est un devoir
et une ncessit de se dcider et d'agir[232].

[Note 231: Dpches du marquis de Dalmatie et du comte de Flahault 
M. Guizot, en date des 10 et 11 novembre 1847.--Voir aussi la dpche
de M. de Metternich au comte Apponyi, en date du 15 novembre 1847.
(_Mmoires de M. de Metternich_, t. VII, p. 490  492.)]

[Note 232: Correspondance confidentielle de M. Guizot et du duc de
Broglie; pendant la premire moiti de novembre 1847. (_Documents
indits._)]

Tout le monde en Angleterre n'approuvait pas le jeu de lord
Palmerston: plusieurs de ses collgues ne se voyaient pas sans
proccupation sur le point d'tre spars de l'Europe et associs
aux radicaux; le prince Albert et le roi des Belges insistaient pour
qu'on ft quelque chose en faveur du Sonderbund[233]. Ainsi press,
le chef du _Foreign office_ se dcida, le 16 novembre,  modifier sa
tactique; il parut entrer dans l'ide de la mdiation; seulement, il
proposa une autre rdaction pour la note identique. Dans son projet,
plus un mot de blme contre les violences des radicaux, de rserve
en faveur de l'indpendance des cantons et de la libert religieuse;
une apparence d'impartialit entre les deux parties, qui dissimulait
mal une prfrence pour la dite; tranchant par avance, contre le
Sonderbund, la principale contestation, il prtendait tablir, comme
condition mme de la mdiation, l'expulsion des Jsuites; enfin, il
demandait que la confrence se tnt  Londres[234].

[Note 233: Lettre confidentielle du duc de Broglie  M. Guizot; du 14
novembre 1847. (_Documents indits._)]

[Note 234: Dpche de lord Palmerston  lord Normanby, en date du
16 novembre 1847.--Voir aussi une lettre confidentielle du duc de
Broglie  M. Guizot; en date du 16 novembre. (_Documents indits._)]

Une question de conduite fort dlicate se posa alors pour le
gouvernement franais. Devait-il interprter comme un refus une
contre-proposition tmoignant de sentiments si diffrents des
siens, renoncer au concours de l'Angleterre et agir avec les trois
autres puissances? Ou bien devait-il prendre en considration le
projet de lord Palmerston, sauf  ngocier pour obtenir quelque
attnuation des passages les plus choquants? Autour de lui, les
meilleurs esprits taient diviss. M. Dsages penchait pour le
premier parti:  son avis, c'tait duperie de courir aprs lord
Palmerston, qui se jouait de nous; nous manquerions ainsi  ce que
nous devions aux autres puissances, avec lesquelles nous avions dj
li partie avant la dernire ouverture de l'Angleterre et envers
lesquelles notre honneur tait engag.  ceux qui s'effarouchaient
de voir la France se rapprocher des puissances absolutistes, M.
Dsages rpondait: En communiquant avec les cours continentales,
avons-nous pris leur drapeau? avons-nous accept toutes leurs ides?
nous sommes-nous mis, en un mot,  leur dvotion et  leur suite?
Assurment non. Nous leur avons demand de nous laisser faire, de
se mettre derrire nous[235]. L'opinion contraire avait pour elle
une autorit plus considrable encore, celle du duc de Broglie.
Non que celui-ci partaget les sympathies de lord Palmerston pour
les radicaux suisses. Il n'y a jamais eu, depuis l'origine du
monde, crivait-il  son fils, une meilleure cause que celle du
Sonderbund[236]. Mais nul n'avait un sentiment plus vif des dangers
d'une intervention prmature. Intervenir, disait-il, sans tre
appel par personne, avec la certitude d'tre dsavou par tous
les conservateurs de la Suisse (je n'en ai pas encore trouv un
seul qui n'en repousse l'ide avec horreur), intervenir sans aucune
chance de pouvoir y tablir des gouvernements en tat de se soutenir
par eux-mmes, sans savoir, par consquent, combien d'annes il y
faudrait faire le mtier de geliers et de gendarmes, et cela dans
l'tat actuel de l'Allemagne, de l'Italie et de la France, cela me
paraissait, je l'avoue, le comble de la draison[237]. C'tait 
cette extrmit qu'il craignait que la France ne ft amene par
une action  quatre avec l'Autriche, la Prusse et la Russie.
L'Angleterre carte, crivait-il  M. Guizot, nous sommes un contre
trois dans la mdiation. Une fois la mdiation rejete, et elle
le sera certainement, il faut faire quelque chose, et nous sommes
 la discrtion de l'Autriche. Voil mon inquitude. Il dpend
de M. de Metternich, en envoyant un bataillon dans le Tessin ou 
Schaffouse, de nous faire occuper Lausanne. Or, cela est grave[238].
largissant d'ailleurs la question, le duc de Broglie tait conduit
 juger l'volution faite, en ce moment, par le gouvernement
franais vers les puissances de l'Est et  peser les avantages
compars des alliances continentales et de l'alliance anglaise.
Nous n'avons en Europe que des ennemis, crivait-il  M. Dsages,
dont il connaissait les vues diffrentes. Nous avons des ennemis
permanents: ce sont les cours continentales; ennemis prudents,
senss, clairs sur leurs intrts, qui ne nous feront jamais que
le mal qui ne leur est pas nuisible et qui nous feront quelquefois
le bien qui leur est utile. N'en attendez rien de plus, ou vous y
serez pris. Nous avons un ennemi accidentel: c'est l'Angleterre
gare par lord Palmerston; ennemi violent, actif, persvrant, et
qui nous fera toujours tout le mal qu'il osera nous faire. Notre
jeu est d'opposer, tour  tour, ces inimitis l'une  l'autre, de
dfendre l'ordre avec les cours continentales et la libert avec
l'Angleterre, sans nous laisser entraner  la Sainte-Alliance dans
le premier cas, ni au radicalisme dans le second. En passant ainsi
de l'un  l'autre, sans compter sur l'un ni sur l'autre, nous leur
donnerons souvent de l'humeur: il faut s'y rsigner quand on ne peut
l'viter. Point d'illusion, point de dcouragement, point d'abandon
envers personne; toujours peser ses paroles, et n'en point dire qui
soient oiseuses[239]. Il crivait encore au mme correspondant: Il
n'y a point pour nous, dans les cours du continent, de sympathie
proprement dite, de sympathie permanente, assure, qui puisse servir
de base  une alliance durable et complte. Entre nous et ces cours,
l'entente ne peut s'tablir que l o nous nous rencontrons dans
un intrt commun de conservation, de paix et d'ordre, dans une
question o l'existence des traits est en jeu, o il s'agit de les
faire respecter par qui de droit; et encore devons-nous veiller
 ce que cet accord ne fasse pas disparatre notre drapeau d'tat
libre et constitutionnel, pour lui substituer celui des puissances
absolutistes. Plus ou moins, il faut toujours lutter pour prvenir
la confusion. Avec l'Angleterre,  la condition de ne traiter avec
elle que d'gal  gal, de savoir lui rsister  propos, les raisons
et les chances de bonne entente, d'alliance sympathique et durable,
existent. La politique de conservation surtout, quand elle est celle
des deux cabinets, leur est d'autant plus facile  poursuivre en
commun, qu'ils sont constitutionnellement ports, l'un et l'autre, 
la dgager de ce caractre d'absolutisme ou d'exclusivisme qui lui
alinerait l'opinion publique. Il est donc vident que toutes les
fois que nous trouvons l'Angleterre prte  marcher avec nous dans
cette voie,  ces conditions et avec cette mesure, nous ne devons
rien ngliger pour carter les obstacles qui contrarieraient l'action
commune[240]. On le voit, le duc de Broglie conservait quelque chose
des prventions qui lui avaient dj fait combattre si vivement, en
1834 et 1835, la tendance du Roi  se rapprocher de l'Autriche[241].
Peut-tre ne tenait-il pas assez compte des changements survenus
depuis. En tout cas, c'taient ces sentiments gnraux qui, dans la
question particulire de la Suisse, le portaient  faire beaucoup
de sacrifices pour ne pas se trouver spar de l'Angleterre. Il ne
se dissimulait pas cependant que continuer la ngociation avec lord
Palmerston, c'tait lui fournir une nouvelle occasion de traner les
choses en longueur. Cette perspective ne l'effrayait pas beaucoup.
Au fond, il jugeait l'affaire de la mdiation mal engage et se
serait consol de ne pas la voir aboutir. Je crois, crivait-il
 M. Guizot, qu'il y a tout  gagner maintenant  diffrer. Si
Lucerne doit rsister, rien n'arrivera  temps; l'attaque est
en train. Si Lucerne doit imiter Fribourg, et que toute cette
affaire du Sonderbund tourne en droute de Mhmet-Ali, couvrant de
ridicule ses malencontreux protecteurs, il ne faut pas faire une
dmonstration clatante, car le ridicule en serait plus grand. Pour
que la mdiation ait un sens, il faut qu'il y ait des belligrants,
il faut qu'il y ait des gens qui se battent. J'ajoute qu'aprs le
rejet de l'offre anglaise, la mdiation n'est qu'une forme; c'est
une offre qui, venant des quatre puissances seulement, sera rejete
avec insolence. Et puis aprs, que ferons-nous? L'offre anglaise me
parat en ce moment une bonne fortune, ne ft-ce que pour gagner du
temps et savoir si le Sonderbund est une ralit ou si ce n'est qu'un
fantme[242]. Il ajoutait, dans une lettre  M. Dsages: Quant 
l'avenir de tout ceci, le plus vraisemblable, c'est que nous ne nous
mettrons pas d'accord, et que, dussions-nous nous mettre d'accord,
le pauvre Sonderbund sera mort et enterr, avant que nous puissions
arriver sur le champ de bataille avec nos paperasses[243].

[Note 235: Lettres diverses de M. Dsages  M. de Jarnac, du 16 au 22
novembre 1847. (_Documents indits._)]

[Note 236: Lettre du 13 octobre 1847. (_Documents indits._) Dans
cette mme lettre, le duc de Broglie parlait avec admiration de cette
rsolution calme de ne pas souffrir qu'on porte atteinte au droit
qu'a Lucerne de confier  cinq Jsuites l'ducation de ses enfants,
pas plus que Guillaume Tell n'a souffert qu'il ft port atteinte au
droit qu'il avait de ne pas ter son bonnet devant les armoiries de
l'Autriche.]

[Note 237: Lettre  M. Dsages, du 21 novembre 1847. (_Documents
indits._)]

[Note 238: Lettre confidentielle du 18 novembre 1847. (_Documents
indits._)]

[Note 239: Lettre du 21 novembre 1847. (_Documents indits._)]

[Note 240: Cit dans une lettre crite, le 24 novembre 1847, par M.
Dsages  M. de Jarnac. (_Documents indits._)]

[Note 241: Voir plus haut, t. II, ch. XIV,  VI.]

[Note 242: Lettre du 19 novembre 1847. (_Documents indits._)]

[Note 243: Lettre du 21 novembre 1847. (_Documents indits._)]

M. Guizot ne partageait pas les prventions de son ambassadeur contre
une action commune avec l'Autriche et les puissances continentales;
on sait au contraire que, sans vouloir aucunement se mettre 
leur remorque, il estimait que ce rapprochement tait dans les
ncessits de la situation. Il avait galement plus confiance que le
duc de Broglie dans l'efficacit possible de la mdiation et dans
la rsistance du Sonderbund. Mais, autant que lui, il dsirait le
concours de l'Angleterre. Il craignait, en rompant avec elle, d'ter
tout effet aux dmarches qui seraient faites en Suisse. Il craignait
aussi de fournir, en France, une arme redoutable  l'opposition,
dj si anime contre la politique suivie dans les affaires suisses.
Ne voulant donc rien ngliger pour obtenir, s'il tait possible, un
concours si prcieux, il fit dcider par le conseil des ministres,
sans perdre un jour, que le contre-projet anglais serait pris en
considration, sauf  demander quelques modifications de rdaction.
Je suis bien aise, crivait-il, le 18 novembre, au duc de Broglie,
de donner cette preuve de fait que je mets toujours le mme prix 
l'entente avec l'Angleterre, et que je n'ai pas la moindre envie de
son isolement[244].

[Note 244: _Documents indits._--Quelques jours auparavant, M. Guizot
crivait dj, dans le mme ordre d'ides: Je n'ai pas la moindre
envie de prendre sur lord Palmerston,  quatre contre un, ma revanche
du trait du 15 juillet. Nous sommes quittes depuis longtemps  cet
gard, et ce n'est pas ma faute si j'ai t oblig de m'acquitter.
(_Documents indits._)]

Ds le 20 novembre, le duc de Broglie voyait lord Palmerston et
s'accordait avec lui, sans trop de difficult, sur les modifications
dsires par M. Guizot. La principale portait sur la question
des Jsuites; entre la premire rdaction franaise se bornant
 stipuler l'arbitrage du Pape, et le contre-projet anglais ne
parlant plus du Pape et posant comme condition l'expulsion de
ces religieux, on adoptait cette rdaction intermdiaire: Les
sept cantons du Sonderbund s'adresseront au Saint-Sige, pour lui
demander s'il ne convient pas, dans l'intrt de la paix et de la
religion, d'interdire  l'Ordre des Jsuites tout tablissement
sur le territoire de la Confdration helvtique[245]. Malgr
le succs apparent de sa ngociation, le duc de Broglie n'en
demeurait pas moins fort sceptique sur le rsultat final. Nous
essayons, crivait-il  son fils, une mdiation qui est bien la
plus malencontreuse qu'il soit possible d'imaginer. Il ne s'agit
de rien moins que de faire passer dans le mme bateau le loup, la
chvre et le chou, M. de Metternich, M. Guizot et lord Palmerston.
La langue n'a point assez de souplesse pour inventer les quivoques
qui seraient ncessaires en pareil cas. Ainsi, moi qui ne suis
charg que du loup, je l'ai un peu apprivois, mais pas assez pour
que nous en venions  nos fins. Tout cela n'est que de l'encre et
du papier perdus. Les radicaux seront matres de toute la Suisse,
moins peut-tre les valles inaccessibles pendant l'hiver, avant que
nous ayons mis nos points et nos virgules, et que nous soyons venus
 bout, je ne dis pas de nous entendre, mais au contraire de ne pas
nous entendre, c'est--dire de cesser de nous imputer mutuellement
des perfidies, des desseins cachs, des ambitions dissimules.
Je ne connais pas de plus triste et de plus dplorable tche que
celle-l[246].

[Note 245: Dpche et lettre du duc de Broglie  M. Guizot, en date
du 20 novembre 1847.]

[Note 246: Lettre du 24 novembre 1847. (_Documents indits._)]

Avec les corrections obtenues par le duc de Broglie, le contre-projet
anglais parut  M. Guizot, sinon satisfaisant, du moins acceptable.
Restait  le faire agrer aux trois autres puissances. C'tait l
une autre difficult. En effet, aussitt avait-on connu,  Berlin et
 Vienne, la premire rdaction de lord Palmerston, qu'on l'avait
dclare drisoire, impertinente, et l'on en avait conclu qu'il
fallait agir sans l'Angleterre. Si nous entrons en ngociations
avec lord Palmerston, disait M. de Canitz, ministre des affaires
trangres de Prusse, nous n'aboutirons  rien; nous n'arriverons
mme pas  temps pour l'enterrement. Les hommes d'tat de Berlin,
nagure si ports vers l'alliance anglaise et si hostiles  la
France, proclamaient trs haut que lord Palmerston tait le
reprsentant du principe rvolutionnaire, et que toute la cause du
principe conservateur tait remise aux mains du gouvernement du roi
Louis-Philippe[247]. M. de Metternich n'tait pas moins anim[248].
M. Guizot entreprit cependant d'amener les trois cours de l'Est 
se contenter du contre-projet amend par lui. Lord Palmerston,
leur fit-il remarquer, abandonne son principe, l'illgitimit du
Sonderbund; il met les deux parties belligrantes sur le mme niveau
et traite avec toutes deux; il se joint  nous pour l'offre et les
bases essentielles de la mdiation en commun: grand dsappointement
et rude coup pour les radicaux. Si la mdiation est accepte et
russit, le but est atteint. Si elle est refuse ou si elle choue,
nous rentrons tous dans notre pleine libert. Nous pourrons faire
alors, s'il y a lieu, d'autres pas  quatre,  trois,  deux; mais
nous aurons fait les premiers pas  cinq[249]. Le temps manquant
pour attendre la rponse des cabinets eux-mmes, notre ministre,
employant un procd auquel Casimir Prier avait eu souvent recours,
runit chez lui, le 24 novembre, les ambassadeurs d'Autriche, de
Prusse et de Russie. Fortement chapitrs par lui, le comte Apponyi
et le comte Arnim prirent sur eux d'accepter le contre-projet,
et s'engagrent, ds qu'il aurait t dfinitivement approuv 
Londres,  le transmettre aux reprsentants de leurs cours  Berne.
L'ambassadeur de Russie, par manque d'instructions, ne put prendre
le mme engagement; mais il approuva la conduite de ses collgues et
fit esprer l'adhsion de sa cour[250]. L'influence ainsi exerce par
M. Guizot sur les ambassadeurs trangers n'tait pas une mdiocre
preuve de la grande situation qu'il s'tait faite en Europe[251]. En
possession de cette adhsion, il l'annona, le jour mme, au duc de
Broglie et le pressa de tout conclure: On avait bonne envie, lui
crivait-il, de laisser l'Angleterre seule. Nous n'avons pas cd 
cette envie. Nous comptons qu'en retour toute lenteur, toute petite
difficult disparatront, et que le prochain courrier m'apportera la
signature anglaise[252].

[Note 247: Lettre du marquis de Dalmatie  M. Guizot, en date du 22
novembre 1847. (_Documents indits._)]

[Note 248: _Mmoires de M. de Metternich_, t. VII, p. 494  500.]

[Note 249: Lettre particulire de M. Guizot  ses reprsentants 
Vienne, Berlin et Saint-Ptersbourg, en date du 19 novembre 1847.
(_Documents indits._)]

[Note 250: Dpche de M. Guizot au duc de Broglie, du 24 novembre
1847.]

[Note 251: M. de Metternich, aprs coup, devait exprimer un regret
de l'adhsion donne par son ambassadeur. (_Mmoires de M. de
Metternich_, t. VII, p. 508.)]

[Note 252: Lettre particulire de M. Guizot au duc de Broglie, en
date du 25 novembre 1847. (_Documents indits._)]

Mais, avec lord Palmerston, on n'tait jamais au bout des surprises
dsagrables. Inform, le 26 novembre, par le duc de Broglie, que
les autres puissances acceptaient son contre-projet amend, il
prtendit remettre en question certains points de la rdaction,
notamment ceux qui avaient trait aux Jsuites. Notre ambassadeur lui
rappela fermement la parole donne. Pendant trois heures, Palmerston
essaya de toutes les mauvaises chicanes pour chapper  son pressant
interlocuteur; il n'y parvint pas et dut finir par donner l'assurance
qu'il ferait remettre la note aux belligrants suisses en mme temps
que les reprsentants des autres puissances[253]. Ouf! ce n'est
pas sans peine, crivait le duc de Broglie  M. Guizot, au sortir de
cette confrence. Il m'a fallu recourir aux grands moyens et peindre
 lord Palmerston, sous les plus noires couleurs, la position de
l'Angleterre dans l'isolement. J'ai employ, dans cette discussion,
tout ce que le ciel m'a donn de prsence d'esprit, de subtilit, de
ressources d'argumentation, de rsolution obstine. Enfin, je l'ai
dcid  lcher prise[254].

[Note 253: Dpche du duc de Broglie  M. Guizot, du 26 novembre
1847.]

[Note 254: Lettre particulire du 26 novembre 1847. (_Documents
indits._)--Quatre jours plus tard, revenant sur cet entretien, le
duc de Broglie crivait encore  M. Guizot: Si je n'eusse pris mon
parti de rompre, aprs trois heures d'altercation, de replier mon
papier, de prendre mon chapeau et de me lever pour sortir, Palmerston
n'aurait pas lch prise. (_Documents indits._)]

Tout paraissait donc conclu, et il n'y avait plus qu' agir. Le 28
novembre, M. Guizot, le comte Apponyi et le comte Arnim envoyaient
aux reprsentants de la France, de l'Autriche et de la Prusse 
Berne, la note identique que ceux-ci devaient remettre  la dite et
au Sonderbund. Avis nous avait t donn de Londres, le 27, que sir
Stratford-Canning tait envoy en Suisse avec la mme mission. La
Russie devait suivre prochainement.

Pendant que les puissances, systmatiquement entraves par lord
Palmerston, avaient tant de peine  se mettre en mouvement, les
radicaux, en Suisse, prcipitaient les vnements. Aussitt Fribourg
soumis, le gnral Dufour avait march sur Lucerne. Chacun sentait
que l devait se livrer la bataille dcisive. La Suisse entire,
crivait l'ambassadeur de France  Berne, est dans une attente
pleine de passion et d'anxit, les yeux tourns vers Lucerne. Les
forces des deux partis taient singulirement ingales. L'arme du
gnral Dufour ne comptait pas moins de 50,000 hommes de troupes de
premire ligne, de 30,000 hommes de rserve et de 172 canons; les
officiers et les soldats taient loin d'tre tous des radicaux, mais,
suivant l'exemple du gnral Dufour, ils obissaient  la dite.
Le Sonderbund n'avait pas en tout 25,000 combattants, mdiocrement
commands; pas de direction d'ensemble bien accepte; chacun des
sept cantons se proccupait de retenir ses hommes sur son territoire
pour le dfendre contre l'invasion radicale. L'arme de la dite
avait pour elle plus encore que la supriorit du nombre, de
l'armement et du commandement: c'tait de paratre l'arme rgulire
de la Confdration; en voyant s'avancer contre eux des troupes
portant le brassard fdral, ceux-l mmes qui, en 1845, avaient si
gaillardement culbut les corps francs, prouvaient, en dpit de leur
bon droit, un sentiment d'incertitude et de trouble. La lutte fut
courte et sans clat. Aprs quelques escarmouches, Lucerne se soumit,
le 24 novembre. Du coup, le Sonderbund tait mort, et la rsistance
partielle qui se prolongea encore quelques jours dans les cantons
d'Uri et du Valais, n'avait aucune importance. Sans honneur pour les
vainqueurs, dont le succs n'tait qu'un grossier et odieux abus de
la force, la lutte fut aussi sans honneur pour les vaincus, dont la
prompte capitulation ne parut pas en harmonie avec leur attitude
jusque-l si fire[255].

[Note 255: C'est ce qui devait faire dire, quelques semaines plus
tard, en pleine Chambre des pairs, au plus loquent apologiste du
Sonderbund, M. de Montalembert: Oui, la dfaite a t honteuse.
La vrit m'arrache ce tmoignage au dtriment mme de mes amis.
Le duc de Broglie, avant l'vnement, avait le pressentiment de ce
qui allait se passer; il crivait  M. Guizot: Il n'y a rien de si
simple et de si lgitime que de cder  la force; mais, quand on en
est l, il ne faut pas trancher du Lonidas ni des martyrs. (Lettre
du 20 novembre 1847. _Documents indits._)]

Ainsi, au moment o la diplomatie, sans nouvelles des oprations
militaires, parvenait enfin  arracher le consentement du
gouvernement anglais et lanait l'offre de mdiation, l'un des
belligrants, entre lesquels elle prtendait s'interposer, tait dj
cras. C'tait bien en prvision de ce rsultat que lord Palmerston
avait fait traner les ngociations prliminaires. Il ne s'tait pas
d'ailleurs content de retarder les puissances. Tandis qu' Londres
il feignait de chercher, de concert avec les autres cabinets, le
moyen de contenir le gouvernement fdral et de prvenir la guerre
civile, il se montrait,  Berne, impatient d'applaudir au succs
de ce gouvernement et le pressait de prcipiter son attaque. Le
chapelain de la lgation britannique avait mme t envoy au camp du
gnral Dufour, pour l'avertir que le chef du _Foreign office_, ne
pouvant rsister plus longtemps  la pression de la France, allait
signer la note identique, et qu'il n'y avait pas un instant  perdre
pour abattre Lucerne avant que la note arrivt  destination. Aprs
l'vnement, notre charg d'affaires se donna le plaisir de faire
confesser, devant tmoins, cette dmarche, par M. Peel lui-mme.
Avouez, lui dit-il, que vous nous avez jou un tour, en pressant
les vnements. Et comme le diplomate anglais se taisait, notre
agent insista: Pourquoi faire le mystrieux? Aprs une partie, on
peut bien dire le jeu qu'on a jou.--Eh bien, c'est vrai, dit alors
M. Peel, j'ai fait dire au gnral Dufour d'en finir vite[256]. Il
est vrai que, quant  lui, M. Peel n'tait pas complice du double
jeu de son ministre; il n'tait associ qu' la partie radicale de
sa politique; quand il avait appris que lord Palmerston signait la
note identique, il n'avait pu contenir sa surprise et son motion.
Si je pouvais, disait-il  notre agent, montrer les dpches de
lord Palmerston, on penserait, comme moi, que je ne saurais remettre
la note qu'il m'annonce. Je donnerai ma dmission plutt que de le
faire. Eh! le puis-je donc, en effet, quand je viens de faire une
visite  M. Ochsenbein dans un sens tout oppos? Vous comprenez que
je ne me suis pas li avec des gens comme les radicaux, par amiti
pour eux. Mais la guerre est finie, et l'on m'a fait jouer un rle
qui me blesse beaucoup[257]. Voil de quelle loyaut usait le
ministre qui s'indignait si fort de nos prtendues dissimulations
dans l'affaire des mariages espagnols!

[Note 256: Lettre de M. de Massignac, secrtaire d'ambassade,  M.
de Bois-le-Comte, en date du 29 novembre 1847, rapporte dans une
dpche de ce dernier, en date du 31 dcembre 1847.]

[Note 257: Dpche de M. de Bois-le-Comte  M. Guizot, en date du 2
dcembre 1847.]

Quel effet pouvaient avoir dsormais la note identique et l'offre
de mdiation? Quand cette note arriva en Suisse, le 30 novembre,
c'est  peine si les derniers dbris du Sonderbund s'agitaient
encore dans le Valais. Les ambassadeurs de France, d'Autriche
et de Prusse la firent remettre cependant aux deux parties. Le
gouvernement anglais prit prtexte des vnements survenus pour
s'abstenir, prfrant sans doute rester sur les flicitations que son
reprsentant avait adresses aux vainqueurs. Du moment o il n'y
a plus de lutte, disait-on au _Foreign office_, il ne saurait tre
question de mdiation. Les radicaux suisses n'avaient pas ds lors
 se gner. Par une note, en date du 7 dcembre, ils repoussrent la
mdiation, dclarant qu'il n'y avait jamais eu de guerre civile, mais
seulement une excution arme des dcrets de la dite. Ils poussrent
l'impertinence jusqu' demander  Paris que M. de Bois-le-Comte ft
rappel pour avoir pris ouvertement le parti des rebelles[258]. En
mme temps, dans l'usage qu'ils faisaient de leur victoire contre la
minorit vaincue, ils montraient un mpris cynique de tout droit, de
toute justice, de toute libert. Plusieurs semaines aprs, le duc de
Broglie, dont on connat pourtant l'esprit mesur, ne pouvait pas
encore parler de ces excs sans un frmissement d'indignation. Dieu,
disait-il, a voulu, dans ses desseins impntrables, que l'oeuvre
de destruction, que l'oeuvre d'iniquit s'accomplt; il a voulu,
pour notre enseignement  tous, que nous revissions encore une fois
 l'oeuvre et dans son triomphe le principe qui domine aujourd'hui
dans la Confdration helvtique et qui parat relever la tte sur
plusieurs points de l'Europe; il a voulu que nous revissions encore,
aprs soixante ans, la conqute avec ses exigences implacables,
l'occupation militaire avec ses exactions cupides, la profanation des
lieux saints, la dvastation des choses saintes, les proscriptions en
masse, les confiscations en bloc, des gouvernements rvolutionnaires
improviss  la pointe des baonnettes, et improvisant,  leur
tour, sous le nom de lois, l'inquisition et la perscution, aux
acclamations de la populace[259].

[Note 258: Le fait fut connu des diplomates accrdits  Paris.
(HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, 1830-1848, t. II, p. 677.)]

[Note 259: Discours prononc  la Chambre des pairs le 16 janvier
1848.--M. Doudan, tout sceptique qu'il ft, s'exprimait avec motion
sur les violences commises par ces enrags de radicaux contre de
pauvres gens qui leur taient suprieurs devant Dieu, bien qu'ils
aimassent les Jsuites; il les qualifiait d'indignes sauvages;
puis,  propos de l'expulsion des religieux de Saint-Bernard,
l'un des hauts faits des vainqueurs, il ajoutait: Les chiens du
Saint-Bernard sont trs suprieurs  ces radicaux-l, quoi qu'on en
puisse dire. (_Mlanges et Lettres_, t. II, p. 145 et 148.)]

Les circonstances auraient-elles permis au gouvernement franais
de faire mieux? En tout cas, force tait de reconnatre que,
jusqu'alors, sa campagne diplomatique, dans les affaires de Suisse,
avait t peu heureuse. Il s'tait tromp sur la force de rsistance
du Sonderbund, comme, en 1840, sur celle de Mhmet-Ali. Il s'tait
laiss duper par lord Palmerston, genre de msaventure qui fait
toujours faire  un gouvernement une figure assez fcheuse et un
peu ridicule, alors mme qu'il peut se plaindre d'avoir t victime
de manoeuvres dloyales. Il avait mis en mouvement les grandes
puissances de l'Europe, pour leur faire essuyer, en fin de cause, le
refus insolent des radicaux de Berne. Les clients qu'il avait voulu
protger, d'accord avec les autres cours du continent, ces clients
dont la cause tait celle de l'ordre, du droit, de la libert,
avaient t crass sous ses yeux, sans avoir reu de lui aucun
secours efficace. Les amis de M. Guizot ne pouvaient se dissimuler
qu'il y avait l un vritable chec pour la cause monarchique et
conservatrice, et aussi quelque humiliation pour le gouvernement
franais[260]. Par contre, ses adversaires se sentaient encourags
 le prendre de plus haut encore, soit dans la presse, soit dans
les banquets alors en pleine activit, avec une politique qui
venait de se montrer aussi impuissante; tous leurs applaudissements
taient pour lord Palmerston qu'ils flicitaient d'avoir jou notre
gouvernement, pour les radicaux de la dite dont ils partageaient le
triomphe.

[Note 260: _Journal indit du baron de Viel-Castel_,  la date du 5
dcembre 1847.]


VI

 Vienne comme  Berlin, on n'tait nullement dispos  rester sur
l'insuccs des premires dmarches. M. de Metternich proclamait,
au contraire, que l'crasement du Sonderbund rendait le devoir de
l'Europe plus pressant encore, son droit plus vident[261]. M.
de Canitz disait au ministre de France: Peut-on accepter, parce
que cela plat  lord Palmerston, l'norme chec que vient de
subir le parti conservateur en Europe[262]? Seulement, que faire?
Dans les deux cabinets allemands, se manifestait fortement cette
double conviction, d'abord qu'il n'y avait rien  faire avec lord
Palmerston, ensuite qu'on ne pouvait rien faire sans M. Guizot;
que l'un tait l'ennemi forc, l'autre le sauveur possible. Cela
ressortait des dpches crites par M. de Metternich  cette poque:
en mme temps qu'il se plaignait amrement de la mauvaise foi de
lord Palmerston et qu'il se dclarait rsolu  ne pas tre une
seconde fois sa dupe[263], il tmoignait sa confiance en M. Guizot et
exprimait le voeu qu'il prt la direction de la campagne. M. Guizot
voit les choses telles qu'elles sont, disait-il  notre ambassadeur;
avec un esprit comme le sien, je suis toujours sr de m'entendre,
et je serai toujours prt  marcher. Il ajoutait qu'il attendait
du ministre franais le nouveau plan de conduite  tenir[264]. Ces
sentiments taient peut-tre plus vifs encore  Berlin; le marquis de
Dalmatie les notait, presque jour par jour, dans sa correspondance
avec M. Guizot. Le cabinet prussien, crivait-il, qui nagure
encore se tenait tellement rapproch de l'Angleterre, en est bien
loin aujourd'hui. Si je compare le langage d'aujourd'hui  celui d'il
y a un an, quelle distance! Et cette comparaison est ici dans toutes
les bouches. On dit tout haut, aujourd'hui, que lord Palmerston
est le reprsentant du principe rvolutionnaire, et que toute la
cause du principe conservateur est remise aux mains du gouvernement
franais... Le fait seul d'en tre venu  un tel loignement de
l'Angleterre, que je pourrais, aprs une liaison aussi intime,
presque l'appeler une rupture, ce fait peut vous donner la mesure de
la proccupation dans laquelle on est ici. Aussi ne se repose-t-on
que sur la fermet du gouvernement franais pour soutenir la cause
commune. Si M. de Canitz montrait quelque inquitude, c'tait quand
il croyait qu' Paris on lui gardait rancune de son mauvais vouloir
pass. Pourquoi ne veut-on pas de nous? demandait-il humblement
au marquis de Dalmatie, et il revenait alors sur sa conduite dans
l'affaire des mariages espagnols, pour chercher  l'excuser[265].
Lord Westmorland, ministre d'Angleterre, qui rentrait  Berlin, dans
les premiers jours de dcembre, aprs un assez long cong, tait
tout surpris du changement des esprits; sa femme disait  un ami
qu'elle voyait avec douleur combien lord Palmerston avait alin de
l'Angleterre tout le continent[266]. Vainement, de Londres, M. de
Bunsen tchait-il de ramener son gouvernement  une apprciation des
affaires suisses, moins contraire  celle du _Foreign office_; M. de
Canitz ne cachait pas la mfiance que lui inspiraient les rapports
de cet agent. Frdric-Guillaume lui-mme entreprenait, avec une
ardeur singulire, de convertir son ami Bunsen  des ides plus
saines. De quoi s'agit-il en Suisse, lui crivait-il, et pour nous
et pour les grandes puissances?... D'une seule question que j'appelle
l'pidmie du radicalisme. Le radicalisme, c'est--dire la secte
qui a scientifiquement rompu avec le christianisme, avec Dieu,
avec tout droit tabli, avec toutes les lois divines et humaines.
Cette secte-l, en Suisse, va-t-elle, oui ou non, s'emparer de la
souverainet par le meurtre,  travers le sang,  travers les larmes,
et mettre en pril l'Europe entire? Voil ce dont il s'agit. Cette
pense, qui est la mienne, doit tre aussi la vtre; elle doit tre
celle de tous mes reprsentants auprs des grandes puissances. 
cette condition seulement, vous et eux, vous agirez efficacement dans
le sens de ma politique et de ma volont. Il est de toute vidence,
 mes yeux, que la victoire de la secte sans Dieu et sans droit,
dont les partisans augmentent de jour en jour (comme la boue dans
les jours de pluie), particulirement en Allemagne, il est, dis-je,
de toute vidence que cette victoire tablira un puissant foyer
de contagion pour l'Allemagne, l'Italie, la France, un vrai foyer
d'infection dont l'influence sera incalculable et effroyable... Le
cabinet anglais ne considre pas la situation des choses au point de
vue des dangers que court le droit europen, cela est parfaitement
clair; quant  vous, trs cher Bunsen, la voyez-vous ainsi que je la
vois? Cela ne m'est pas clair du tout. C'est pourquoi je vous cris,
car vous devez,--il le faut,--vous devez voir les choses comme moi,
et agir en consquence, brlant du feu sacr, parlant, conseillant,
n'ayant ni repos ni cesse, aussi longtemps que durera l'affaire[267].

[Note 261: Dpches de M. de Metternich, du 29 novembre et du 7
dcembre 1847. (_Mmoires de M. de Metternich_, t. VII, p. 500 et
508.)]

[Note 262: Lettre particulire du marquis de Dalmatie  M. Guizot, en
date du 2 dcembre 1847. (_Documents indits._)]

[Note 263: Dpches de M. de Metternich, des 12 et 24 dcembre 1847.
(_Mmoires de M. de Metternich_, t. VII, p. 354, 511, 512, 523.)]

[Note 264: Lettres particulires de M. de Flahault  M. Guizot, en
date des 29 et 30 novembre 1847. (_Documents indits._)]

[Note 265: Correspondance particulire du marquis de Dalmatie avec M.
Guizot, en novembre et dcembre 1847. (_Documents indits._)]

[Note 266: Lettre du mme au mme, du 10 dcembre 1847. (_Documents
indits._)]

[Note 267: _Frdric-Guillaume IV et le baron de Bunsen_, par M.
SAINT-REN TAILLANDIER.]

 Berlin comme  Vienne, c'tait donc vers Paris qu'on tournait les
yeux, de Paris qu'on attendait une initiative et une direction.
Ainsi apparat-il que la campagne diplomatique qui,  regarder ses
rsultats en Suisse, avait jusqu'alors si mal russi, influait
cependant heureusement sur la situation de la France en Europe.
M. Guizot, comprenant l'importance du rle offert  son pays,
tait dcid  ne pas tromper l'attente des puissances. Il s'en
expliquait ainsi dans la correspondance presque journalire qu'il
avait alors avec le duc de Broglie: Le Prussien et l'Autrichien ne
nous demandent pas d'adopter leur politique, mais de les mettre 
couvert sous la ntre. Nous sommes videmment  ce point critique o
la bonne politique franaise peut devenir, de gr ou de force, par
conviction ou ncessit, la politique europenne. Crise dcisive pour
l'affermissement de notre tablissement de Juillet et la grandeur
nouvelle de notre pays. Il ajoutait, un autre jour: La question
est pose plus grandement et plus nettement que jamais, entre la
politique conservatrice et la politique rvolutionnaire. L'Italie
est certainement au bout de la Suisse; peut-tre mme l'Allemagne.
Et encore: Lord Palmerston veut rester le patron des radicaux, les
protger dans leurs embarras et profiter de leurs victoires. Or, plus
je vois les radicaux  l'oeuvre, oeuvre srieuse ou frivole, guerre
civile ou banquets, plus je les mprise et redoute leur empire. Je
suis convaincu que nous entrons dans une recrudescence gnrale,
europenne, de la lutte engage entre eux et nous. Notre position,
dans cette lutte, est excellente aujourd'hui, car, en fondant un
gouvernement libre, nous avons fait nos preuves comme gouvernement
rgulier, et nous sommes les modrateurs naturels, accepts, de
cette lutte, accepts par les gouvernements eux-mmes, comme par la
portion honnte et sense des populations. Toute notre politique
doit consister  maintenir cette position et  en recueillir les
fruits[268].

[Note 268: Lettres particulires de M. Guizot au duc de Broglie, en
date des 29 novembre, 3 et 6 dcembre 1847. (_Documents indits._)]

M. Guizot faisait donc connatre, ds le 4 dcembre 1847,  Vienne
et  Berlin, sa rsolution de continuer, dans les affaires suisses,
l'entente et l'action commune avec les puissances continentales[269].
Ayant su que le cabinet prussien avait eu quelques doutes sur ses
intentions, il se htait de le rassurer et crivait au marquis
de Dalmatie: Priez M. de Canitz, de ma part, d'tre certain que
je ne manquerai ni  notre politique, ni  nos engagements. J'ai
t, ds l'origine, et je suis encore aujourd'hui le premier sur
la brche, dans cette affaire suisse... Nous comptons tout  fait
sur le cabinet de Berlin, et il peut compter sur nous[270]. Notre
gouvernement ne faisait pas mystre au public de ses intentions.
Le 7 dcembre, le _Journal des Dbats_ annonait que la chute
du Sonderbund ne mettrait pas fin  l'action pacificatrice des
puissances en Suisse; qu'en prsence des projets hautement proclams
par le radicalisme, il leur restait le devoir de protger ce pays
contre l'oppression et les bouleversements dont il tait menac;
elles doivent empcher, dclarait-il, qu'on n'en fasse un foyer de
dsordre, un laboratoire d'anarchie, en vue de seconder dans les
tats voisins le mouvement rvolutionnaire.

[Note 269: Lettres au comte de Flahault et au marquis de Dalmatie.
(_Documents indits._)]

[Note 270: Lettre du 8 dcembre 1847. (_Documents indits._)]

Pour prendre et garder cette attitude, M. Guizot avait cependant plus
d'une rsistance  vaincre en France. L'opinion continuait  y tre
fort occupe des affaires de Suisse[271]. gare par ses prventions
naturelles et par les polmiques des journaux, elle voyait de mauvais
oeil toute action commune avec les puissances dites ractionnaires.
M. de Barante constatait que l'opposition tait parvenue  susciter
contre la politique suivie en cette circonstance par le gouvernement,
une clameur universelle, qu'il se htait du reste de qualifier
de clameur exagre, ignorante et irrflchie[272]. Tout cela
n'chappait pas  M. Guizot. Je ne me fais point d'illusion sur les
difficults, crivait-il, le 3 dcembre, au duc de Broglie. La lutte
sera trs rude dans les Chambres. Je crois parfaitement ce que vous
me dites, que de Londres on donnera et qu' Paris on acceptera ce
terrain pour l'attaque contre moi. Personnellement, cela me convient.
Au fond et pour les choses, cela est invitable[273]. Parmi les
conservateurs et mme parmi les membres du cabinet, tous n'avaient
pas le mme sang-froid et la mme fermet; on en peut juger par
l'incident que M. Guizot racontait en ces termes au duc de Broglie:
Duchtel et, aprs lui, quelques-uns de nos amis sont venus rompre
ma solitude, fort troubls, rptant ce que disent les adversaires,
convaincus que le pril est trs grand pour le cabinet, qu'il n'y a
pas moyen de se sparer de l'Angleterre dans la question suisse, que
rien n'est possible sans elle, pas plus une attitude qu'une action,
et qu'il faut tenir, comme elle, la question suisse pour termine,
si on ne doit pas la continuer avec elle. Entre nous, ceci ne change
rien  ce que je pense et ferai, et je poserai trs volontiers la
question de cabinet sur la politique que je viens de vous exposer. Je
ne veux certainement pas me ranger derrire les cours continentales;
mais, quand elles se rangent derrire moi et font tout ce que nous
leur demandons, je ne ferai certainement pas la btise et la lchet
d'abandonner notre propre politique pour n'avoir pas l'air de la
faire en commun avec Berlin et Vienne[274].

[Note 271: Ces affaires, notait M. de Viel-Castel, occupent en
ce moment tous les esprits, et elles rejettent dans l'ombre les
questions intrieures. (_Journal indit._)]

[Note 272: _Documents indits._]

[Note 273: _Ibid._]

[Note 274: Lettre particulire de M. Guizot au duc de Broglie, en
date du 13 dcembre 1847. (_Documents indits._)]

C'tait jusque chez les collaborateurs les plus intimes de
sa politique extrieure que M. Guizot rencontrait, sinon des
oppositions, du moins un certain trouble. Tel tait, entre autres, le
cas de M. Rossi.  son insu, son double pass de patriote italien et
de libral suisse le prdisposait mal  l'entente avec l'Autriche;
mais, en mme temps, il tait un politique trop avis pour ne pas
apercevoir la ncessit et les avantages possibles de cette entente.
De l une sorte d'angoisse dont, de Rome, il faisait part au duc de
Broglie, dans une lettre curieuse  plus d'un titre. Je conois,
lui crivait-il, que les gouvernements s'inquitent des agitations
radicales en Suisse; pas seulement les absolutistes, mais tout
gouvernement libral et conservateur. Ils se trouvent tous en face
d'un ennemi commun qui menace de devenir redoutable et qui fait des
progrs tous les jours. Tout le monde n'est pas confin dans une
le et n'aime pas  jouer avec les temptes... Quelques indices
me font conjecturer qu'on se dispose  donner au radicalisme la
leon qu'il mrite, et  dissiper, s'il le faut,  coups de canon,
l'orage qui s'amoncelle. Notre gouvernement ne veut pas rester sous
la tente, et je le conois encore. Il est un grand gouvernement;
il est intress dans la question; il sort de l'isolement par un
fait clatant; il trouve une noble revanche de Beyrouth; c'est une
reconstitution,  notre profit, de la politique europenne. Tout
cela est important, grand mme. Il faudrait tre stupide pour ne pas
l'apprcier  sa valeur! Une chose cependant m'inquite ou,  mieux
parler, m'inquiterait, si je n'tais convaincu qu'on saura viter
l'cueil que j'aperois. Si une action commune devient ncessaire,
nous serons les allis des puissances du Nord, en particulier de
l'Autriche. Vous ne me croyez pas l'esprit assez born pour me
laisser dominer par d'anciens souvenirs et des antipathies: j'ai
assez prouv le contraire ici. Mais, en fait, l'Autriche et nous,
nous ne reprsentons pas le mme principe, et une campagne contre le
radicalisme, quelque nom et couleur qu'on lui donne, recle une lutte
de principes. En combattant les principes subversifs du radicalisme,
il faut bien qu'on sache quel est le drapeau qu'on lve, quel est le
but qu'on se propose, quels sont les principes qui nous font agir.
Nous pouvons bien avoir avec l'Autriche un intrt commun, mais la
communaut peut-elle s'tendre plus loin? Pouvons-nous proclamer les
mmes principes et viser au mme but? Oui, si l'Autriche voulait,
elle aussi, comprendre les ncessits du temps, du moins pour la
Suisse et l'Italie! Mais je n'y crois gure. Ds lors, la situation
devient dlicate. L'Autriche ne se plaant pas sous notre drapeau,
il y aurait deux drapeaux distincts,  moins que la France ne se
plat sous le drapeau de l'Autriche. Cette dernire hypothse, je
m'empresse de le reconnatre, est injurieuse et impossible. Une
intervention au nom des principes autrichiens ne serait qu'une
raction qui en prparerait une autre, un peu plus tt, un peu
plus tard. Je suis en mme temps convaincu qu'elle serait un grave
danger pour nous, pour notre gouvernement, j'ose ajouter pour notre
dynastie, un de ces dangers qui n'clatent pas en naissant, mais qui
couvent et fermentent. Nous sommes des conservateurs, mais, ainsi que
M. Guizot me l'crivait, des conservateurs intelligents et clairs,
tranchons le mot, des conservateurs libraux. C'est l notre force,
notre salut, la gloire de ce grand rgne. Je laisse les inconvnients
d'un dmenti  notre constant langage, etc., etc., car, encore une
fois, je suis convaincu, malgr le peu de satisfaction que m'ont fait
prouver certains faits subalternes, qu'on ne songe pas  mettre
notre drapeau dans la poche, pour arborer celui du Conseil aulique.
Comment s'y prendre pour avoir, dans une action matrielle commune,
une action politique distincte? C'est l le scrupule qui me proccupe
et dont j'ai voulu vous parler, accoutum que je suis  penser tout
haut avec vous. Il ne m'appartient pas de chercher la solution du
problme, la meilleure solution, car j'en entrevois plusieurs. On y a
sans doute dj pens, et je l'attends avec pleine confiance[275].

[Note 275: _Documents indits._]

Quoique dans une moindre mesure, le duc de Broglie n'tait pas
sans partager quelques-unes des proccupations de M. Rossi. Il
l'avait laiss voir nagure par ses rpugnances contre le projet de
mdiation; il le montra encore par les conseils qu'il donna  son
gouvernement sur la conduite  tenir aprs la dfaite du Sonderbund.
M. Guizot avait pens que, du moment o l'on voulait continuer
l'entente avec les puissances, la marche la plus naturelle tait
de runir,  Neufchtel ou ailleurs, la confrence prvue dans
les accords pralables et mme annonce dans la note identique;
l'Angleterre, sans doute, refuserait d'y venir; on se passerait
d'elle. S'il n'y a plus lieu  mdiation, crivait notre ministre,
il y a toujours lieu  entente entre les puissances, et la confrence
doit s'ouvrir comme signe et moyen d'entente,... non pour agir
immdiatement, mais pour rester, vis--vis de la Suisse, dans une
situation d'observation et d'attente... La situation se rduit 
ceci: faire durer l'entente avec les puissances et l'attente envers
la Suisse[276]. Le duc de Broglie tmoigna tout de suite une assez
vive rpugnance pour cette confrence  quatre qui lui paraissait
avoir des airs de congrs de Laybach et de Vrone. Une confrence
n'ayant d'autre mission que de reprsenter les traits de 1815,
crivait-il  M. Guizot, me parat dangereuse et compromettante. M.
de Metternich et le roi de Prusse en parlent fort  leur aise. Ces
traits sont leur gloire, et ils n'ont pas de Chambres  concilier.
Mais nous ne sommes pas dans la mme position. Notre position est
excellente, comme vous le dites, en ce sens que nous pouvons faire
faire aux autres notre volont; mais c'est pour cela qu'il faut
qu'ils se plient  nos convenances, et que nous ne tirions pas pour
eux les marrons du feu. Toujours convaincu qu'une action arme en
Suisse serait prmature tant que le fond du pays n'aurait pas
souffert, et souffert longtemps, amrement, cruellement, dans ses
intrts matriels, le duc se demandait quelle figure ferait cette
confrence forcment oisive.  son avis, il fallait mettre fin, le
plus promptement possible,  la premire phase des ngociations; et,
pour cela, le mieux lui paraissait tre une note concerte entre
les quatre puissances et signifie  la dite. Ce n'est pas qu'il
entendt au fond passer condamnation sur les mfaits des radicaux;
non, mais voici la tactique qu'il proposait de suivre  leur gard.
Il faut, disait-il, bloquer moralement la Suisse, la renfermer
en elle-mme, la menacer d'un inconnu sans limites, la ruiner en
l'obligeant  se maintenir sur un pied de guerre insoutenable pour
elle, et attendre que les gouvernements radicaux soient chasss 
coups de fourche par les paysans, comme l'ont t les gouvernements
conservateurs. M. de Broglie tait galement fort loin de vouloir
que la France se spart des puissances continentales et se
rapprocht de l'Angleterre. Bien au contraire, il entrevoyait comme
devant faire suite  la remise de la note concerte, une entente
avec les puissances continentales  l'exclusion de l'Angleterre,
entente relle, durable, publique, et mme gnrale, s'appliquant
aux affaires d'Italie comme  celles de Suisse. L est, crivait-il
 M. Guizot, la clef des destines de l'Europe... Vous tes alors le
matre du terrain dans toute l'Europe; lord Palmerston sera  moiti
dtruit, et personne dans les Chambres, n'a un mot  dire. Il
ajoutait: Htez-vous;... traitez l'affaire de l'entente sans trop en
parler  vos collgues; vous leur feriez peur; ils bavarderaient, et
la mche serait vente[277].

[Note 276: Lettre de M. Guizot au duc de Broglie, en date du 3
dcembre 1847. (_Documents indits._)]

[Note 277: Lettres particulires du duc de Broglie  M. Guizot, du 4
au 17 dcembre 1847. (_Documents indits._)]

M. Guizot, voyant le duc de Broglie d'accord avec lui sur le fond
des choses et sur le but  atteindre, ne se refusa pas  prendre en
considration ses objections de forme. Aprs quelques hsitations
et  la suite de plusieurs lettres changes, il renona  runir
une confrence et se rallia  l'ide d'une note concerte dont il
rsumait ainsi le contenu: Maintien de notre droit de regarder 
ces affaires de Suisse. Rserve de notre droit d'agir suivant les
circonstances. Point de demande; rien qui donne lieu  une rponse.
Les engagements de l'Europe envers la Suisse tenus en suspens,
tant que la Suisse ne sera pas rentre dans son tat normal. Le
mal hautement dclar. L'avenir laiss incertain. Il ajoutait:
La note une fois remise et l'entente rtablie, chacun rentrerait
chez soi, et nous attendrions, dans l'attitude prise en commun, ce
qui se passerait en Suisse. M. Guizot se fiait  son crdit sur
les puissances continentales et au besoin qu'elles avaient de lui,
pour leur faire accepter ce changement de procdure. D'ailleurs,
ajoutait-il, la perspective d'une entente permanente et gnrale sur
les affaires du continent leur plaira bien plus que ne leur dplaira
l'abandon de la confrence. Et je suis de plus en plus convaincu que,
pour un temps du moins, nous leur ferons accepter notre politique: ce
qui fera faire aux affaires europennes et  nous-mmes, en Europe,
un trs grand pas[278].

[Note 278: Lettres particulires de M. Guizot au duc de Broglie, du 4
au 20 dcembre 1847. (_Documents indits._)]

M. Guizot agit donc aussitt sur les cabinets autrichien et prussien
pour les faire renoncer  la confrence. Il leur montra comment
cette confrence, inutile pour l'attitude expectante et comminatoire
qu'on voulait prendre envers le gouvernement fdral, risquait
de devenir compromettante ou ridicule. Il insista galement sur
une considration qu'il qualifiait de toute personnelle, mais
qui n'avait pas t probablement pour lui la moins dcisive. La
confrence, disait-il, aggraverait beaucoup les difficults dj
fort grandes de ma situation ici, devant nos Chambres et notre
public. Je suis profondment convaincu que la politique que j'ai
suivie et que je persiste  suivre dans les affaires suisses est
bonne, trs bonne pour la France comme pour l'Europe, pour notre
gouvernement comme pour tous les gouvernements. Mais on ne peut se
dissimuler qu'elle est contraire, trs contraire aux prjugs, aux
traditions, aux passions parlementaires et populaires, et que, pour
la faire comprendre et prvaloir, j'aurai  surmonter de trs grands
obstacles, obstacles que la faiblesse et la dfaite si prompte du
Sonderbund ont immensment grossis. Ma rsolution est parfaitement
prise: je ne reculerai point devant ces obstacles; je soutiendrai
dans les dbats, je maintiendrai dans la pratique la politique que
j'ai adopte, et je triompherai ou je tomberai en la maintenant. Mais
je ne crois pas qu'il soit utile pour personne de rendre le succs
plus difficile et plus incertain[279]. Les cabinets de Vienne et de
Berlin, dsireux avant tout de marcher avec la France et disposs par
suite  prendre en bonne part ce qui venait d'elle, se rendirent 
ces arguments et consentirent  remplacer la confrence par une note.
Fait curieux et qui marque bien leurs sentiments pour M. Guizot: la
considration du danger parlementaire auquel tait expos le cabinet
franais ne fut pas celle qui agit le moins sur eux[280].

[Note 279: Lettres particulires de M. Guizot au comte de Flahault
et au marquis de Dalmatie, en date du 20 dcembre 1847. (_Documents
indits._)]

[Note 280: Lettre du marquis de Dalmatie  M. Guizot, en date du 25
dcembre 1847. (_Documents indits._)--Dpches de M. de Metternich
au comte Apponyi, en date des 24 et 29 dcembre 1847. (_Mmoires de
M. de Metternich_, t. VII, p. 355  359, et 523  527.)]

 cette poque, d'ailleurs, les deux puissances allemandes donnaient
une preuve justement remarque de la confiance, j'allais presque
dire de la dfrence qu'elles entendaient tmoigner  la France. Ds
la fin de novembre 1847, croyant  la runion d'une confrence,
elles avaient dsign chacune leur plnipotentiaire: l'Autriche, le
comte Colloredo; la Prusse, le gnral de Radowitz: c'taient deux
personnages considrables, et leur choix indiquait l'importance qu'on
attachait  leur mission. Ils s'taient rencontrs  Vienne, dans le
commencement de dcembre, pour arrter, sous les auspices de M. de
Metternich, la conduite  tenir. Le chancelier autrichien avait tout
un plan d'action gradue, dbutant par des sommations comminatoires,
continuant par une dclaration de dissolution de la Confdration, un
blocus commercial, des rassemblements de troupes sur la frontire, et
aboutissant, s'il tait ncessaire,  une intervention arme et  une
occupation territoriale[281]. Mais,  Vienne comme  Berlin, force
tait bien de s'avouer qu'on ne pouvait rien sans la France, et que
c'tait M. Guizot, non M. de Metternich, dont l'avis tait important
 connatre. De l, l'ide d'envoyer les deux plnipotentiaires 
Paris, au lieu de les garder  Vienne. Le gouvernement autrichien
s'y dcida assez facilement; la Prusse consentit avec plus de
peine  une dmarche qui paraissait mettre aussi ouvertement sa
politique  la suite de la France; toutefois ses hsitations ne
durrent pas longtemps, et, vers le 22 dcembre, le comte Colloredo
et le gnral de Radowitz arrivaient ensemble  Paris[282]. Cette
arrive est une circonstance notable, crivait au moment mme M. de
Barante. L'Autriche et la Prusse se plaant sous la direction de
notre gouvernement, lui accordant confiance, rsolues  ne pas aller
plus vite ni plus loin que nous, et se plaant en dissidence avec
l'Angleterre, voil qui est trs nouveau[283]!

[Note 281: _Mmoires de M. de Metternich_, t. VII, p. 513  520.]

[Note 282: Lettres particulires du marquis de Dalmatie  M. Guizot,
en date des 16, 18, 19, 22 dcembre 1847. Lettre particulire de
M. Guizot au comte de Flahault, en date du 21 dcembre 1847, et
lettre de M. de Flahault  M. Guizot, en date du 28 dcembre 1847.
(_Documents indits._)]

[Note 283: Lettre du 27 dcembre 1847. (_Documents indits._)]

M. Guizot entra tout de suite en conversation avec les deux
plnipotentiaires, sur les affaires suisses et aussi sur toutes les
autres grandes questions pendantes. Ils apportaient sans doute un
dsir de raction un peu solennelle et fastueuse qui n'tait pas dans
notre ligne. Mais M. Guizot gagna vite leur confiance, prit action
sur eux et les ramena entirement  ses ides. Au plan de M. de
Metternich, il fit substituer le sien, qui se rsumait ainsi: point
de confrence; point de sommation  terme fixe qui provoquerait un
refus; en place, une dclaration notifie  la dite, et portant
que les puissances considraient la souverainet cantonale comme
viole; que par suite la confdration n'tait pas dans une situation
rgulire et conforme aux traits; puis, la dclaration faite,
entente permanente et avoue entre les puissances, attente vis--vis
de la Suisse, et rserve des mesures qu'il y aurait lieu de prendre
ultrieurement. Les cabinets de Vienne et de Berlin ratifirent avec
empressement l'approbation donne par leurs plnipotentiaires. M.
de Metternich, particulirement, fut enchant de la dclaration:
Il l'adopte sans restriction aucune, crivait M. de Flahault  M.
Guizot, et m'a dit qu'il ne voudrait y ajouter ni en retrancher
un seul mot.  chaque passage, il rptait: C'est cela, c'est
parfait[284].

[Note 284: Lettres particulires du comte de Flahault  M. Guizot,
des 8 et 12 janvier 1848; du marquis de Dalmatie  M. Guizot, du 9
janvier 1848. (_Documents indits._)--Voir aussi une dpche de M. de
Metternich au comte Apponyi, du 12 janvier 1848. (_Mmoires de M. de
Metternich_, t. VII, p. 553, 554.)]

L'adhsion des puissances allemandes impliquait celle de la Russie.
M. Guizot avait t un moment proccup de la rserve o l'on
paraissait vouloir se renfermer  Saint-Ptersbourg, et il s'tait
demand si l'on ne craignait pas l de se mettre en froid avec
Londres et en trop bons rapports avec Paris[285]. Mais il avait
t bientt rassur: M. de Metternich se portait fort du concours
du gouvernement russe; celui-ci d'ailleurs ne cachait pas son
irritation contre lord Palmerston; s'il se tenait  l'cart, c'tait
par crainte, non d'tre entran trop loin, mais au contraire d'tre
associ  une action trop molle et trop incertaine[286]. M. de
Nesselrode disait lui-mme  notre charg d'affaires: Vous pouvez
compter sur l'appui de l'Empereur pour tout ce que vous ferez dans
l'intrt de l'ordre et en vue de combattre le radicalisme[287].

[Note 285: Lettre particulire de M. Guizot au marquis de Dalmatie,
en date du 10 dcembre 1847. (_Documents indits._)]

[Note 286: Lettres particulires du marquis de Dalmatie  M. Guizot,
en date des 16, 19 et 22 dcembre 1847; du comte de Flahault  M.
Guizot, en date du 28 dcembre 1847. (_Documents indits._)--Voir
aussi dpche de M. de Metternich au comte Apponyi, en date du 12
janvier 1848. (_Mmoires de M. de Metternich_, t. VII, p. 553, 554.)]

[Note 287: Lettre particulire de M. Guizot au comte de Flahault, en
date du 21 dcembre 1847. (_Documents indits._)]

Restait l'Angleterre: communication lui fut faite du projet de
note, sans espoir d'obtenir son adhsion, et avec la volont trs
ferme de ne pas se laisser une seconde fois jouer par elle. Lord
Palmerston refusa en effet de prendre part  une entreprise qui,
 l'entendre, ne tendait  rien moins qu' faire de la Suisse une
nouvelle Pologne. Il lui avait paru suffisant d'envoyer  Berne sir
Strafford Canning, avec mission de traiter les radicaux en amis,
tout en leur conseillant un peu de modration. Au bout de quelques
semaines, sir Strafford avouait mlancoliquement  notre ambassadeur
qu'il n'avait rien pu obtenir, et il s'loignait fort dcourag. Cet
insuccs n'tait pas pour rendre  lord Palmerston son isolement
plus agrable. Tout ce qui lui revenait de la mission Colloredo et
Radowitz le chagrinait fort, surtout  cause de l'importance qui en
rsultait pour la France. Il ne ngligeait rien pour veiller dans
le cabinet autrichien des dfiances  notre sujet[288]. C'tait sans
succs; M. de Metternich persistait  rserver toutes ses dfiances
pour lord Palmerston lui-mme. Celui-ci n'avait plus dcidment, en
Europe, d'autre alli que l'opposition franaise: celle-ci, il est
vrai, tait prte  le servir avec une ardeur passionne. Il y avait
entre eux accord plus ou moins explicite pour porter sur les affaires
de Suisse le principal effort de l'attaque parlementaire qui allait
tre dirige contre le cabinet franais[289]. C'tait par l que
le ministre britannique esprait enfin trouver la vengeance qu'il
poursuivait en vain, depuis plus d'une anne; contre les ministres
auteurs des mariages espagnols[290].

[Note 288: Lettre de lord Palmerston  lord Ponsonby, alors
ambassadeur  Vienne, en date du 21 dcembre 1847. (ASHLEY, _The Life
of Palmerston_, t. I, p. 13.)]

[Note 289: Ds le 30 novembre 1847, le duc de Broglie crivait  M.
Guizot: Lord Palmerston est trs content, visiblement trs content
des affaires suisses, et il dirige ses journaux de faon  en faire
contre vous le principal point d'attaque de notre opposition. Le
duc de Broglie ajoutait, dans une autre lettre, date du 24 dcembre
1847: Il est sans exemple que des pices diplomatiques aient
t publies sans tre dposes au Parlement. La publication des
documents suisses n'aura donc pas lieu avant le mois de fvrier; mais
il est probable que lord Palmerston les fait imprimer en attendant,
et il les donnera furtivement en communication  l'opposition en
France. (_Documents indits._)]

[Note 290: Lettre de lord Palmerston  lord Minto. (ASHLEY, _The Life
of Palmerston_, t. I. p. 10.)]

La note fut remise  la dite, le 18 janvier 1848, au nom de la
France, de l'Autriche et de la Prusse. La Russie s'y associa aprs
coup. On ne se flattait pas d'en avoir fini ainsi avec la Suisse. Si
c'tait la clture d'une premire phase de l'action diplomatique,
c'tait aussi l'ouverture d'une seconde. On prvoyait la ncessit
de prendre ultrieurement d'autres mesures, peut-tre des mesures
coercitives. Quelles seraient-elles? Le gouvernement franais,
bien que de plus en plus prononc contre le radicalisme, entendait
toujours viter l'intervention arme, tant qu'une anarchie prolonge
ne l'aurait pas fait dsirer par la Suisse elle-mme. Il prvoyait
cependant l'ventualit--qui ne lui dplaisait pas autrement--o
l'Autriche voudrait, de son ct, occuper militairement quelque
partie de la confdration; il tait rsolu, dans ce cas,  prendre
tout de suite, lui aussi, une forte position, et il s'en tait
entretenu avec le marchal Bugeaud. En tout cas, les dcisions 
prendre sur les mesures ultrieures furent ajournes d'un commun
accord; on dsirait voir auparavant ce que deviendrait la Suisse,
o commenaient  se montrer quelques signes d'apaisement; on
attendait surtout que le ministre franais ft dbarrass de la
discussion de l'adresse, qui alors l'absorbait compltement. Les
autres cabinets, tmoins inquiets des dangers parlementaires courus
par M. Guizot, taient les premiers  ne pas vouloir les augmenter
par quelque dmarche diplomatique qui fournt prtexte aux attaques
de l'opposition[291]. Par toutes ces raisons, il fut donc convenu
que les puissances ne reprendraient qu'un peu plus tard leurs
dlibrations sur les affaires suisses: ce n'tait pas d'ailleurs un
ajournement indfini; rendez-vous fut pris pour le 15 mars 1848. Qui
donc aurait pu alors prvoir qu' cette date si proche, la monarchie
franaise ne serait plus; que les gouvernements d'Autriche et de
Prusse seraient, chez eux, aux prises avec la rvolution, et que la
crise particulire de la Suisse aurait pour ainsi dire disparu dans
la crise gnrale de l'Europe?

[Note 291: M. de Metternich crivait  M. de Ficquelmont: M.
Guizot veut attendre la fin du dbat de l'adresse et la rponse
du Directoire helvtique, avant de passer  la seconde priode de
l'action  entamer dans l'affaire suisse. En cela, M. Guizot a
raison. (_Mmoires de M. de Metternich_, t. VII, p. 563.)]

L'entreprise diplomatique, commence dans les affaires de Suisse,
a donc t, comme beaucoup d'autres  cette poque, brusquement
interrompue avant d'avoir pu produire ses effets. Il serait difficile
et en tout cas assez oiseux de chercher  deviner quels ils auraient
pu tre. Notons seulement qu' la veille de la rvolution de Fvrier,
un rsultat paraissait acquis: c'tait que la direction de cette
entreprise tait aux mains de la France. Les puissances continentales
sentaient la ncessit et avaient pris leur parti de marcher derrire
elle et  son pas. Le comte Colloredo et le gnral Radowitz avaient
manifest cette sorte de subordination en prolongeant leur sjour 
Paris jusqu' la fin de janvier et en tmoignant envers M. Guizot une
confiance entire que partageaient leurs gouvernements[292]. Aussi le
duc de Broglie lui-mme, malgr la rpugnance avec laquelle il tait
venu aux alliances continentales, ne pouvait-il s'empcher,  la fin
de janvier et au commencement de fvrier 1848, de constater la bonne
position prise par le cabinet franais dans les affaires suisses.
Il le montrait imposant sa propre politique aux puissances du
continent et les obligeant  la modration et  la libralit, sans
rien abdiquer des ides d'ordre, tandis que lord Palmerston tait
laiss tout seul, fraternisant avec les radicaux et leur drapeau 
la main[293].

[Note 292: Dpche de M. de Metternich  M. de Ficquelmont, 10
fvrier 1848. (_Mmoires de M. de Metternich_, t. VII, p. 563.)--Voir
aussi une lettre particulire du 19 fvrier 1848, dans laquelle le
marquis de Dalmatie signale les bonnes impressions rapportes par le
gnral de Radowitz  Berlin. (_Documents indits._)]

[Note 293: Lettres du duc de Broglie  son fils, en date des 27
janvier et 7 fvrier 1848. (_Documents indits._)]


VII

L'Italie, aprs avoir t, au lendemain de 1830, l'un des gros
soucis de la diplomatie europenne[294], ne l'avait plus occupe
ensuite pendant environ quatorze ans.  partir de 1832, le calme
s'tait fait sur ce thtre un moment si troubl. Les fauteurs
d'insurrections, dcourags de n'avoir pas trouv dans la monarchie
de Juillet la complicit rvolutionnaire sur laquelle ils comptaient,
avaient  peu prs dsarm. Au conflit qui avait menac d'clater
entre les influences rivales de la France et de l'Autriche, avait
succd une sorte d'quilibre; l'occupation d'Ancne avait rpondu
 celle de Bologne, et la simultanit avec laquelle s'oprait, en
1838, l'vacuation des deux villes, manifestait la persistance de
cet quilibre[295]. Quant  l'effort tent par les puissances pour
imposer  Grgoire XVI les rformes politiques et administratives
indiques dans le Mmorandum du 21 mai 1831, il n'en avait plus t
question; le vieux pontife avait pu s'endormir dans une immobilit
routinire qui repoussait les chemins de fer au mme titre que les
constitutions, et pour laquelle M. de Metternich lui-mme tait
suspect de jacobinisme[296]. Sans doute, cette immobilit n'tait
pas une solution, et aucun esprit rflchi ne pouvait se faire
illusion sur les dangers du rveil qui succderait, tt ou tard,
 ce sommeil. Mais les cabinets n'taient pas tents de devancer
l'heure o ils devraient de nouveau se dbattre avec ce redoutable
problme. Le gouvernement franais, notamment, s'tait habitu  ne
plus regarder de ce ct. En 1845, M. Rossi recevait  Rome, o il
tait en mission, la visite du jeune prince Albert de Broglie; il
entretint longuement son visiteur des affaires religieuses qu'il
avait  traiter avec la cour romaine; mais, dans la conversation,
il ne fut pas mme fait allusion  la situation intrieure de la
Pninsule: on et presque dit que l'ancien migr italien lui-mme
oubliait,  ce moment, l'existence de cette question.

[Note 294: Voir plus haut, livre I, ch. V,  III, et livre II, ch.
II,  II et VI.]

[Note 295: Voir livre III, ch. VI,  IV.]

[Note 296: Voir ce que M. de Metternich rapportait lui-mme  M. de
Sainte-Aulaire en 1843. (_Mmoires de M. Guizot_, t. VII, p. 289.)]

Il ne faudrait pas croire, cependant, qu' cette date de 1845,
tout ft muet et sourd au del des Alpes. Bien au contraire, un
mouvement d'opinion librale et nationale, d'un caractre nouveau,
venait de s'y produire. Il n'avait plus son origine dans les
socits secrtes et ne se manifestait pas, comme en 1831 et en
1832, par des insurrections. C'tait une propagande  ciel ouvert,
rpudiant hautement toute violence, faisant profession de respecter
les lois, prchant la concorde au lieu de la guerre civile, et
invitant peuples et princes  s'unir pour l'oeuvre commune. Deux
livres surtout avaient eu un immense retentissement, le _Primato_,
de l'abb Gioberti (1843), et les _Speranze d'Italia_, du comte
Balbo (1844): Gioberti concluait  une confdration italienne dont
le Pape, devenu libral et patriote, serait la tte, et le roi de
Pimont le bras; Balbo, plus proccup encore d'indpendance que de
libert, donnait comme mot d'ordre l'expulsion de l'tranger, et
proposait de ddommager l'Autriche avec les dbris de l'empire turc.
 demi tolrs par des polices bnvoles ou indolentes, ces livres
pntrrent partout en Italie. Leurs doctrines trouvaient un aptre
singulirement actif et sduisant dans le marquis Massimo d'Azeglio:
celui-ci,  la fin de 1845, visitait Rome, parcourait les Lgations
et la Toscane, rpandant la parole nouvelle dans les salons comme
parmi le populaire; puis, au commencement de 1846, devenu auteur 
son tour, il faisait paratre sa brochure des _Casi di Romagna_,
qui ne produisait pas moins d'effet que les livres de Balbo et de
Gioberti. On ne saurait s'imaginer  quel point l'esprit public
italien se trouvait ranim par ces publications: l'tat prsent de
la Pninsule n'en tait pas, sans doute, immdiatement modifi; mais
une grande esprance tait descendue dans les mes, qui toutes se
tendaient vers l'avenir de libert intrieure et d'indpendance
extrieure qu'on leur faisait entrevoir.

C'est au milieu de cette attente mue que survient, le 1er juin 1846,
la mort de Grgoire XVI. Chacun sent aussitt que le choix du pape
nouveau peut avoir une action dcisive sur les destines de l'Italie.
 ne considrer que les prvisions humaines, il semble  craindre
que les cardinaux, presque tous crs par le pontife dfunt, ne lui
donnent un successeur imbu de ses ides: on annonce comme probable
l'lection du cardinal Lambruschini, secrtaire d'tat pendant le
dernier rgne, et incarnation de la vieille politique dans ce qu'elle
a de plus svre. Mais voici qu'aprs un conclave d'une brivet
exceptionnelle, le peuple romain apprend, tonn et ravi, que le
Sacr Collge, cdant  une sorte de pression mystrieuse, a port
son choix sur l'un de ses plus jeunes membres, le cardinal Masta
Ferretti, vque d'Imola, trs pieux, n'ayant sans doute aucune ide
bien arrte sur les problmes de gouvernement qu'il ne s'attendait
pas  tre charg de rsoudre, mais tranger  la coterie rtrograde,
naturellement ouvert aux ides gnreuses, rpugnant aux rigueurs
dont son me tendre a plus d'une fois dplor les consquences
douloureuses, et surtout possd du besoin d'aimer et d'tre aim; en
venant au conclave, il avait pri un de ses diocsains de lui donner
le _Primato_, les _Speranze d'Italia_ et les _Casi di Romagna_, pour
faire hommage, disait-il, de ces beaux livres au nouveau pape.

Le premier usage que Pie IX fait de sa souverainet est une amnistie
trs large  tous les prisonniers ou exils politiques; avec le
langage d'un pre plus encore que d'un souverain, il offre la paix
du coeur, _pace di cuore_,  cette jeunesse inexprimente qui,
entrane par de trompeuses esprances au milieu des discordes
intestines, a t plutt sduite que sductrice.  peine le
_perdono_ est-il affich sur les murs de Rome, que se produit, dans
toute la ville, une explosion de joie reconnaissante. Les habitants
se portent en foule sur la place du Quirinal pour y acclamer le
Pontife. Deux fois dj, celui-ci les a bnis, quand arrivent
de nouvelles bandes des quartiers plus loigns. Il est nuit; le
Saint-Pre est rentr dans ses appartements, et toutes les fentres
du palais sont fermes. Contrairement  l'tiquette qui veut que
les papes ne se laissent pas voir aprs le coucher du soleil, Pie
IX consentira-t-il  paratre encore une fois au balcon? La foule
attend anxieuse. Tout  coup, rapporte M. Rossi, tmoin de la scne,
les applaudissements redoublent; je n'en comprenais pas la raison,
lorsque quelqu'un me fit remarquer la lumire qui perait  travers
les persiennes,  l'extrmit de la faade. Le peuple avait compris
que le Saint-Pre traversait l'appartement pour se rendre au balcon.
Bientt, en effet, le balcon s'entr'ouvrit, et le Saint-Pre, en
robe blanche et mantelet rouge, apparut au milieu des flambeaux.
Reprsentez-vous une place magnifique, une nuit d't, le ciel de
Rome, un peuple immense, mu de reconnaissance, pleurant de joie et
recevant avec amour et respect la bndiction de son pasteur et de
son prince, et vous ne serez pas tonn si je vous dis que nous avons
partag l'motion gnrale et plac ce spectacle au-dessus de tout ce
que Rome nous avait offert jusqu'ici. Aussitt que la fentre s'est
ferme, la foule s'est coule paisiblement, dans un parfait silence.
On aurait dit un peuple de muets; c'tait un peuple satisfait[297].
L'applaudissement, clat dans Rome, se propage, en un clin d'oeil,
dans l'Italie entire. Partout le peuple, tournant vers le Quirinal
un regard plein d'amour et de confiance, pousse un long cri de
_Evviva Pio nono!_ Ce cri a son cho au del des Alpes, mme dans
les milieux les moins catholiques. Surprenante popularit, qui se
manifeste soudainement dans une socit o, tout  l'heure, le clerg
tait suspect, la religion ddaigne. Du coup, elle semble dissiper
tous les malentendus accumuls entre l'glise et la socit moderne.
C'est une de ces heures radieuses de concorde, de foi et d'esprance,
o l'humanit croit voir disparatre les difficults qui pesaient sur
elle et toucher  la ralisation de ses rves les plus gnreux.

[Note 297: Lettre  M. Guizot, du 18 juillet 1846.]

Mais, hlas! ce n'est pas d'ordinaire par les applaudissements des
foules enivres et dans l'attendrissement passager des baisers
Lamourette que se rsolvent les problmes ardus et complexes imposs
aux efforts de notre virilit et de notre libert. Il semble qu'en
vertu d'une loi de chtiment qui pse sur l'humanit, tous les grands
enfantements doivent ici-bas se faire dans la douleur et non dans
la joie. Ds les premires motions du nouveau pontificat, on peut
discerner, entre le Pape et le peuple qui l'acclame, le germe d'un
malentendu. En dcrtant son amnistie, le Pape n'a gure song qu'
suivre l'impulsion de son coeur et  faire oeuvre de misricorde
sacerdotale; le peuple y a vu surtout une rpudiation solennelle de
la raction jusqu'alors rgnante et l'inauguration d'une politique
librale et nationale, dont il tmoigne attendre impatiemment, au
dedans et au dehors, le dveloppement. Pie IX a l'me italienne;
mais il a aussi l'me apostolique, et, comme pre de toutes les
nations catholiques, il sent l'impossibilit de se poser en ennemi
de l'une d'elles; s'il n'a aucun scrupule, et si mme il est dispos
 soustraire le gouvernement pontifical  la lourde tutelle de la
chancellerie aulique, il ne l'est nullement  se faire, contre
l'Autriche, le chef d'une croisade diplomatique ou militaire.
Quant aux rformes intrieures, la difficult, pour paratre moins
insoluble, est cependant fort embarrassante. Sans doute Pie IX a le
coeur trop gnreux pour ne pas tre sduit  la pense de corriger
les abus, de gagner l'amour de ses sujets, de faire succder la
concorde aux anciennes divisions; aussi est-ce avec une grande bonne
volont et une sincrit parfaite qu'il entreprend de donner sur ce
point satisfaction aux voeux de l'opinion. Mais cette transformation
d'un tat d'ancien rgime, toujours malaise, l'est plus encore 
Rome,  cause du caractre ecclsiastique du gouvernement. Dans le
pass du pieux vque d'Imola, dans ses travaux, dans sa nature
d'esprit, rien ne l'a prpar  surmonter ces difficults. Lui-mme
est le premier  se dfendre d'tre un homme d'tat, et il dit, avec
sa belle humeur accoutume: _Vogliono fare di me un Napoleone,
mentre che non sono altro che un povero curato di campagna._[298]

[Note 298: Ils veulent faire de moi un Napolon, quand je ne suis
qu'un pauvre cur de campagne. (Cit par M. le marquis COSTA
DE BEAUREGARD dans son livre sur _Les dernires annes du roi
Charles-Albert_.)]

 mesure que les vnements, en se dveloppant, font natre de
nouveaux problmes, l'inexprience du Pape se trahit par un mlange
de lenteurs hsitantes et de tmrits inconscientes. Il soulve
trop de questions et n'en rsout pas assez ou ne les rsout pas
assez vite. Il manque absolument de ce qui serait le plus ncessaire
en pareil cas, le sentiment net de ce qu'il veut et de ce qu'il
ne veut pas, la rsolution arrte d'aller jusqu' tel point et
de ne pas le dpasser. Cette indcision personnelle le laisse 
la merci des influences extrieures, d'autant qu'il a une nature
trs impressionnable, un esprit mobile, prompt aux inquitudes et
aux doutes, un souci singulier de ne dplaire  personne. Quelque
prlat de la vieille cour veille-t-il chez lui un scrupule, il
s'arrte; mais la foule lui fait-elle froid visage, il tche
aussitt de regagner sa faveur, en lui promettant d'abandonner ce
qu'il a d'abord voulu retenir. Tout concourt ainsi  accrotre les
exigences de cette foule, aussi bien la vellit de rsistance par
laquelle on excite son impatience, que les concessions qui lui
montrent son pouvoir et la faiblesse du gouvernement. D'ailleurs,
il est de jour en jour plus visible que cette foule est conduite
par certains meneurs, gnralement d'anciens rfugis, qui ont
compris le parti  tirer de l'enthousiasme populaire et du got
du Pape pour les ovations. Remuez les masses, ne ft-ce que pour
tmoigner de la reconnaissance, crivait Mazzini; des ftes, des
chants, des rassemblements suffisent pour donner au peuple le
sentiment de sa force et le rendre exigeant. Sous une habile et
mystrieuse impulsion, les _dimostrazioni in piazza_ se multiplient
et deviennent la vraie puissance directrice. Le moindre prtexte
suffit  faire descendre la foule dans la rue. _Coragio, Santo
Padre_, crie-t-elle, _confidatevi al vostro popolo_[299]! Mais
ce n'est plus, comme  l'origine, l'explosion spontane et sans
arrire-pense de la reconnaissance populaire; c'est, au moins chez
les meneurs, une tactique savamment combine en vue d'chauffer,
d'enfivrer les esprits, de compromettre, de pousser ou d'intimider
le Pontife. Quelques mois ont suffi pour arriver  ce rsultat gros
de redoutables consquences: Pie IX n'est plus matre du mouvement
dont il a donn le signal; il est entran.

[Note 299: Courage, Saint Pre, ayez confiance dans votre peuple!]

Si l'inexprience du gouvernement romain l'expose ainsi  de
graves prils et risque trop souvent de gter ses meilleures
oeuvres, sa bonne volont n'est cependant pas strile.  travers
des ttonnements, des gaucheries, des faiblesses, un certain
nombre de rformes finissent par s'accomplir, et,  voir o l'on
en est au milieu de 1847, aprs une anne de pontificat, force
est de reconnatre que beaucoup a t fait. Les coles primaires
dveloppes, les salles d'asile introduites, l'ancienne universit de
Bologne restaure, des tablissements agricoles crs, les chemins
de fer dcrts, la publicit donne au budget, les attributions
du conseil des ministres rglementes, les notables des provinces
convoqus en Consulte pour participer  l'administration et
donner leur avis sur les changements  oprer, Rome dote d'une
reprsentation municipale, la presse soustraite  l'arbitraire et
jouissant, en fait, sinon encore en droit, d'une libert  peu prs
complte, et enfin la garde civique institue,--car on s'imagine
alors qu'une garde nationale est la garantie ncessaire des liberts
publiques,--telles sont, en dehors de beaucoup d'autres questions
mises  l'tude, les rformes d'ores et dj accomplies.

Ces rformes ont leur contre-coup en Italie et y augmentent l'motion
dj si vive qui a clat, ds le premier jour,  la nouvelle de
l'amnistie. Chaque _dimostrazione_ faite sous les fentres du
Quirinal a comme son prolongement dans les diverses villes de la
Pninsule, et aux illuminations de la cit pontificale rpondent les
feux de joie qui embrasent les crtes des Apennins. Partout on entend
la mme acclamation: _Evviva Pio nono!_ Seulement, plus encore
qu' Rome, il apparat bien que cette acclamation ne signifie pas
seulement libert intrieure, mais aussi indpendance extrieure,
expulsion des Autrichiens. _Fuori i barbari!_ c'est le cri qui sort
de tous les coeurs.

En face de cette agitation grandissante, les gouvernements de la
Pninsule se sentent fort embarrasss. Il leur est malais de
traiter en ennemi un mouvement si gnral et  la tte duquel parat
tre le Pape. Quelques princes, cependant,--le roi de Naples est
du nombre,--se montrent rfractaires. D'autres, aprs quelques
hsitations, embotent le pas derrire le Pontife. Celui qui s'y
dcide le premier et avec le plus de bonne grce est le grand-duc
de Toscane. Ds le printemps de 1847, il autorise la cration
d'une presse politique, tolre des runions et des manifestations
librales, nomme des commissions charges de rdiger un code civil
et un code pnal, promet une garde nationale, des municipalits
lectives, des conseils provinciaux et mme une reprsentation
centrale.

Que le gouvernement toscan s'engage dans la voie des rformes, ce
n'est sans doute pas un fait indiffrent; mais il importait bien
davantage aux destines de l'Italie de savoir le parti qu'allait
prendre le roi de Sardaigne. trange physionomie que celle de
Charles-Albert[300]! N, en 1798, d'un prince de Carignan ayant fait
adhsion  la Rpublique franaise, et d'une mre qui,  peine veuve,
se msallia et abandonna  peu prs son fils, son enfance fut triste
comme un matin sans soleil. Il paraissait destin  une vie obscure
et troite, quand des morts imprvues firent de lui l'hritier
du trne de Sardaigne. Ce ne fut pas la fin de ses traverses.
Entour par les _carbonari_ qui voulaient se servir de lui contre
le roi rgnant, il se trouva compromis, en 1821, dans un mouvement
rvolutionnaire: il en sortit, suspect  la fois au Roi qui l'exila,
et aux libraux qui l'accusrent de trahison. M. de Metternich
manoeuvra pour le faire priver de ses droits  la couronne; s'il n'y
russit pas, il le contraignit du moins  souscrire l'engagement de
ne rien changer aux bases fondamentales et aux formes organiques de
la monarchie telles qu'il les trouverait  son avnement, et, pour
comble d'humiliation, un conseil, compos des vques du royaume et
des chevaliers de l'Annonciade, fut charg de surveiller l'excution
de cet engagement. Mont sur le trne en 1831, Charles-Albert y
conserva les ministres du parti ractionnaire et autrichien, ne
relcha rien du pouvoir absolu, favorisa les entreprises de la
duchesse de Berry, de don Carlos et de don Miguel, rprima ou laissa
rprimer, avec une sanglante rigueur, les insurrections librales
clates, en 1833, dans ses tats. En tout cela, sa physionomie
semblait d'un prince d'ancien rgime; mais d'autres traits faisaient
douter que ce fut l son vritable fond. En mme temps qu'il
s'enfermait dans une sorte d'immobilit politique, il menait  fin
beaucoup de rformes administratives, financires, conomiques,
judiciaires et militaires. Tout en conservant les anciens ministres
ractionnaires, il leur en adjoignait un de tendances librales,
avec lequel il paraissait en intimit particulire. Sans approuver
ouvertement la propagande entreprise par Gioberti, Balbo et
d'Azeglio, tous trois ses sujets, il passait pour ne pas la voir
de mauvais oeil. En 1845, des difficults commerciales s'tant
leves avec le cabinet de Vienne, au sujet de droits sur le sel et
les vins, il poussa le conflit, malgr plusieurs de ses ministres,
avec une vivacit, une susceptibilit d'indpendance, qui furent
trs remarques en Italie et lui valurent,  Turin, des ovations
inaccoutumes;  la vrit, il en parut plus gn que flatt.

[Note 300: Pour tout ce que j'aurai  dire de ce prince, je me suis
beaucoup servi des attachants volumes du marquis COSTA DE BEAUREGARD,
sur la _Jeunesse_ et les _Dernires Annes du roi Charles-Albert_.]

En mai 1846, M. de Metternich, inquiet de tous ces symptmes, fit
demander solennellement  Charles-Albert des explications, et
l'invita  dsabuser la faction qui cherchait  se servir de
son nom[301]. Le Roi rpondit par des gnralits, protesta qu'il
n'accorderait jamais de constitution, mais se rserva d'avancer
dans la voie d'une sage rforme, et fit remarquer qu'il n'tait plus
possible de combattre la rvolution de front[302]. M. de Metternich
demeura inquiet et souponneux. Il l'et t bien plus s'il avait su
ce qui s'tait pass, quelques mois auparavant, entre Charles-Albert
et Massimo d'Azeglio. C'tait un matin d'hiver,  six heures.
D'Azeglio avait demand audience au Roi pour lui parler de la tourne
qu'il venait de faire en Italie; il lui raconta qu'il avait prsent
 tous les patriotes le Pimont et son roi comme les instruments
ncessaires de la dlivrance et de la rsurrection nationales.
J'attends, dit-il en finissant son rcit, que Votre Majest approuve
ou blme ce que je viens de faire. Aprs un long silence, le Roi
rpondit enfin: Faites savoir  ces messieurs de se tenir en repos,
de ne pas bouger, puisque le moment n'est pas venu, mais d'tre bien
certains que, l'occasion se prsentant, ma vie, la vie de mes fils,
mes forces, mes trsors, mon arme, tout sera dpens pour la cause
italienne. D'Azeglio, tonn, rpta la phrase du Roi. Celui-ci fit
un signe de tte, pour assurer qu'il avait t bien compris; puis,
se levant, il mit les mains sur les paules de son interlocuteur et
l'embrassa. Chose trange! tel tait le renom de dissimulation de ce
prince qu'en ce moment mme, devant une dmonstration si nette et si
grave, d'Azeglio se prit  douter: Cet embrassement, a-t-il racont
plus tard, avait en soi quelque chose d'tudi, de froid, presque de
funbre, qui me glaa, et une voix intrieure, le terrible _Ne te fie
pas_, s'leva dans mon coeur[303].

[Note 301: Le chancelier crivait, le 29 mai,  son ministre 
Turin: Le Roi n'a le choix qu'entre deux systmes diamtralement
opposs: entre celui qu'il a suivi jusqu'ici, et celui que bien des
symptmes semblent caractriser comme tant celui qu'il entend suivre
dans un prochain avenir. Le premier de ces systmes est celui de
conservation; l'autre est celui de la crasse rvolution... Je regarde
comme possible que l'encens libral puisse obscurcir ses yeux...
S'il a pris son parti, s'il veut la rvolution, qu'il se prononce,
nous saurons prendre le parti qui nous convient; s'il ne la veut
pas, qu'il se prononce contre le mauvais jeu, nous sommes prts  le
seconder dans ses efforts... Le point le plus essentiel, c'est que
nous voyions clair dans la situation.]

[Note 302: _Mmoires de M. de Metternich_, t. VII, p. 226  247.]

[Note 303: Le marquis d'Azeglio a rapport lui-mme cette dramatique
conversation dans ses _Ricordi_.]

D'Azeglio avait tort de douter. Depuis longtemps Charles-Albert
nourrissait au fond de son me la pense d'une lutte suprme contre
l'Autriche, lutte o l'Italie trouverait son indpendance et la
maison de Savoie le couronnement de son ambition sculaire. C'est
pour se prparer  cette lutte qu'il s'tait appliqu  refaire
les finances et l'arme du Pimont. Seulement, il renfermait
cette pense au dedans de lui, ou si, par instants, il semblait
s'entr'ouvrir, il droutait, aussitt aprs, les curiosits par des
dmonstrations contradictoires. Ce n'tait pas l uniquement un effet
de la dissimulation traditionnelle chez les princes de sa race. N
tendre, ardent, crdule, chevaleresque, mystique, les disgrces et
les dsillusions de sa vie l'avaient refoul sur lui-mme et lui
avaient fait prendre peu  peu un masque de froideur, de dfiance,
de scheresse et de pessimisme ironique. Peu d'hommes ont t aussi
tristes: sa sensibilit maladive le mettait dans un tat presque
continuel de souffrance morale et physique. D'ailleurs, s'il tait
ambitieux, s'il rvait volontiers de grands desseins, une sorte
d'irrsolution naturelle, aggrave par l'habitude prise de voir tout
en noir, lui rendait la gestation de ces desseins particulirement
douloureuse. Il attendait l'heure des grosses responsabilits et
des dcisions redoutables avec une angoisse indicible. Tous ces
traits semblent d'un nouvel Hamlet, et l'on comprend que ce nom se
soit trouv sous la plume de l'crivain qui a pntr le plus avant
dans l'me de Charles-Albert[304]. En tout cas, ils expliquent
d'o venait, dans son attitude, ce je ne sais quoi d'incertain, de
mystrieux, de dconcertant, qui faisait que personne ne se fiait 
lui et que lui-mme disait  ses familiers: N'est-ce pas que je suis
un homme incomprhensible?

[Note 304: Voir la prface du livre de M. le marquis DE COSTA, _les
Dernires Annes du roi Charles-Albert_.]

Avec un tel tat d'esprit, le roi de Sardaigne ne pouvait demeurer
tranger  l'motion produite par l'avnement et les premires
mesures de Pie IX. Mais il voit l surtout le rveil de la question
nationale. Il crit aussitt  un de ses confidents: C'est une
campagne que le Pape entreprend contre l'Autriche, _evviva_! Quant
aux rformes librales, il ne se montre nullement press de les
imiter. Bien au contraire, il ne tarde pas  s'en effaroucher, et
semble plutt vouloir se mettre en travers du mouvement. Ainsi le
voit-on interdire l'entre en Pimont des journaux publis  Rome
et  Florence. Le public, qui a t un moment prt  unir dans ses
acclamations Charles-Albert et Pie IX, ne comprend rien  cette
attitude; il y croit dcouvrir un signe nouveau des irrsolutions ou
du double jeu de ce prince. La vrit est qu'au fond Charles-Albert
ne s'intresse qu' la question d'indpendance nationale et se
soucie fort peu des liberts intrieures; il les redoute mme, comme
risquant d'affaiblir le gouvernement  l'instant o celui-ci aurait
besoin de toutes ses forces pour la lutte contre l'Autriche. De plus
en plus, cette lutte est sa proccupation exclusive; il l'aperoit
au terme de l'agitation provoque par le Pape, et il en regarde
approcher l'heure avec un mlange d'impatience et de tremblement.


VIII

Le gouvernement franais n'avait pas dsir la crise italienne.
Cela tait vrai particulirement de Louis-Philippe, de plus en plus
ami, en toutes choses, du _statu quo_. Son premier sentiment,  la
mort de Grgoire XVI, fut un vif regret ml de quelque inquitude:
J'ai, crivait-il au marchal Soult, le 6 juin 1846,  vous donner
une bien triste nouvelle qui n'est pas encore publique, mais qui ne
peut rester secrte. Le Pape est mort le 1er de juin. Nous faisons
tous, et moi particulirement, une perte norme, et vous concevez
que nous en sommes tous trs affects[305].  ce moment mme, le
prince Albert de Broglie, nomm premier secrtaire  l'ambassade
de Rome, tant venu prendre cong du Roi, celui-ci lui dit ces
paroles significatives: Ce que je veux, c'est un pape tranquille;
il y a assez de trouble dans le monde[306]. Quant  M. Guizot,
pris videmment un peu au dpourvu par cette mort, il n'envoya  M.
Rossi, en vue du conclave, que des instructions sommaires et vagues.
Qu'on nous donne, crivait-il, un pape indpendant, croyant et
intelligent... Un esprit ouvert et un peu de bon vouloir dans notre
sens, voil ce qu'il nous faut. J'espre que cela se peut trouver...
Nous n'avons jusqu' prsent, quant aux noms propres, aucun prjug
ni aucune prfrence[307]. Toutefois, M. Guizot veillait  ce que
l'Autriche n'abust pas de notre rserve, et il prvenait M. de
Metternich que si, durant l'interrgne, les Autrichiens entraient
dans les Lgations, les troupes franaises occuperaient aussitt
Civita-Vecchia ou Ancne[308].

[Note 305: _Documents indits._]

[Note 306: Ce propos m'a t rapport par M. le duc de Broglie.]

[Note 307: Lettre du 8 juin 1846.]

[Note 308: Dpche de M. de Revel au ministre des affaires trangres
du Pimont, en date du 10 juin 1846. (_Storia documentata della
diplomazia europea in Italia_, par Nicomde BIANCHI, t. V, p. 6.)]

 Paris, on s'attendait  un long conclave et  un rsultat assez
incolore. Aussi l'lection si prompte de Pie IX et l'explosion qui
suivit causrent-elles  notre gouvernement une grande surprise, 
laquelle se mla peut-tre, sur le premier moment, quelque chose
comme le sentiment d'une difficult inattendue et importune.
Toutefois il n'hsita pas.  la vue du Pontife inaugurant une
politique de clmence et de rforme, il applaudit et offrit son
appui. Ds le 5 aot 1846, M. Guizot crivait  M. Rossi[309]: Les
hommes senss et bien intentionns ressentent une joie profonde,
en voyant qu'un pouvoir qui a si longtemps march  la tte de la
civilisation chrtienne, se montre dispos  accomplir encore cette
mission auguste et  consacrer, en l'purant et le modrant, ce
qu'il y a de raisonnable et de lgitime dans l'tat et le progrs
des socits modernes. De son ct, Pie IX fut, ds le premier
jour, gracieux et confiant envers l'ambassadeur de France, le
mettant au courant de ses desseins et lui demandant des conseils
que celui-ci lui donnait avec une sympathie respectueuse pour de si
pures et de si nobles intentions, mais non sans quelque inquitude
de tant d'inexprience. D'esprit froid et lucide, connaissant les
hommes et les choses d'Italie, tranger pour son compte  toute
illusion, M. Rossi cherchait  en prserver le Saint-Pre et son
gouvernement. L'oeuvre que vous abordez, ne se lassait-il pas de
leur dire, est grande et prilleuse; une administration vieillie ne
se rforme pas en un jour; des paroles de libert ne tombent pas
impunment du haut d'un trne, sans aller rveiller ce foyer de
passions rvolutionnaires qui couve toujours au fond des socits.
Vous avez promis, mettez-vous  l'oeuvre. Ds aujourd'hui, faites vos
plans; ds demain, excutez-les. Ne laissez pas les esprits errer
 l'aventure et soulever toutes les questions au hasard. Guidez
vous-mme le mouvement que vous avez donn, ou vous serez entran
par lui. Ayez peu de foi aux applaudissements populaires; ils se
changent vite en murmures[310].

[Note 309: J'ai eu sous les yeux, grce  de bienveillantes
communications, la correspondance officielle et confidentielle de M.
Guizot et de M. Rossi, correspondance galement remarquable des deux
cts. J'y ai fait de nombreux emprunts. Une partie de ces documents
avait dj t cite soit dans le livre de M. D'HAUSSONVILLE sur la
_Politique extrieure du gouvernement de Juillet_, soit dans les
_Mmoires de M. Guizot_. J'indiquerai ceux qui seront publis ici
pour la premire fois.]

[Note 310: Ce rsum des conversations de M. Rossi a t donn par le
prince Albert de Broglie, qui, comme je l'ai dit, tait alors premier
secrtaire de l'ambassade de Rome. (_Rossi et Pie IX_, article publi
dans la _Revue des Deux Mondes_ du 15 dcembre 1848.)]

Notre diplomatie, fidle en cela  sa politique gnrale, avait,
 Rome, une double proccupation: empcher, d'une part, que le
mouvement rformateur, commenc par Pie IX, ne s'arrtt devant
les rsistances ractionnaires; d'autre part, qu'il ne dgnrt
sous la pression rvolutionnaire. Il lui fallait  la fois stimuler
et affermir le gouvernement pontifical. M. Guizot tenait la main
 ce qu'aucune des deux parties de la tche ne ft perdue de vue.
Dites trs nettement et partout o besoin sera, mandait-il  M.
Rossi, ce que nous sommes, au dehors comme au dedans, en Italie
comme ailleurs. Nous sommes des conservateurs dcids, d'autant
plus dcids que nous succdons, chez nous,  une srie de
rvolutions... Mais, en mme temps, nous sommes dcids aussi  tre
des conservateurs senss et intelligents. Or, nous croyons que c'est,
pour les gouvernements les plus conservateurs, une ncessit et un
devoir de reconnatre et d'accomplir sans hsiter les changements
que provoquent les besoins sociaux, ns du nouvel tat des faits
et des esprits. Notre ministre envisageait  ce double point de
vue la tche entreprise par le Pape. Les voeux d'une population
qui a longtemps souffert, disait-il, sont,  beaucoup d'gards,
chimriques, et il serait impossible de les satisfaire; mais il
faut aussi prvoir que, si les amliorations relles, efficaces,
graduelles, ne commenaient pas avec certitude, l'opinion publique
se lasserait et, de confiante qu'elle est, deviendrait ombrageuse et
exigeante. Reconnatre d'un oeil pntrant la limite qui spare, en
fait de changements et de progrs, le ncessaire du chimrique, le
praticable de l'impossible, le salutaire du prilleux; poser d'une
main ferme cette limite et ne laisser au public aucun doute qu'on
ne se laissera pas pousser au del, voil ce que font et  quels
signes se reconnaissent les vrais et grands chefs de gouvernement.
C'est videmment l'oeuvre qu'entreprend le Pape... Il peut compter
sur tout notre appui. Nous ferons tout ce qui dpendra de nous,
tout ce qu'il dsirera de nous, pour le seconder dans sa tche.
Rappelant ensuite la politique de lord Palmerston, qui prenait
habituellement au dehors pour point d'appui l'esprit d'opposition
et de rvolution, M. Guizot ajoutait: Nous ne voulons et ne
ferons jamais rien de semblable, car nous regardons cela comme trs
mauvais et trs dangereux pour tout le monde... Ce n'est point aux
prtentions exagres des partis, ni mme aux esprances confuses du
public, c'est au travail rflchi, mesur, prudent des gouvernements
eux-mmes que nous entendons prter notre concours. Et c'est
envers le gouvernement du Saint-Sige que nous garderons le plus
soigneusement cette position et cette conduite, car c'est peut-tre
aujourd'hui, de tous les gouvernements appels  accomplir de grandes
choses, celui dont la tche est la plus difficile et exige le plus de
mnagements[311].

[Note 311: Lettre du 7 mai 1847. La premire moiti de cette lettre
avait t seule publie par M. Guizot dans ses _Mmoires_; la fin est
indite.]

M. Rossi se conformait  ces instructions, quand il cherchait 
clairer le gouvernement pontifical sur les inconvnients de ses
alternatives de rsistance et d'abandon. Tantt il le pressait de
faire  temps les concessions ncessaires, tantt il lui recommandait
le sang-froid et la fermet devant les manifestations populaires.
En juillet 1847,  un moment o il ne paraissait plus y avoir 
Rome ni gouvernement ni police, notre ambassadeur n'hsitait pas 
dire au cardinal secrtaire d'tat: Songez bien que c'est ainsi
que les pouvoirs prissent et que les catastrophes s'annoncent.
Puis il crivait, le lendemain,  M. Guizot: J'espre que ce mot
de rvolution est encore trop gros pour la situation... Cependant
j'ai cru devoir m'en servir hier _ad terrorem_. Je me rendis  la
secrtairerie d'tat; je trouvai Mgr Corboli assez mu; je lui dis
sans dtour que la rvolution tait commence..., qu'il fallait
absolument faire, sans le moindre dlai, deux choses: raliser
les promesses et fonder un gouvernement rel et solide. M. Rossi
portait ce jugement dans une autre lettre: Tout a t ttonnement
et lenteur: on a tout touch, tout branl, sans rien fonder. Comme
je le disais au Pape, le gouvernement pontifical a perdu l'autorit
traditionnelle d'un vieux gouvernement, sans acqurir la vigueur d'un
gouvernement nouveau. On a gaspill une situation unique. Jamais
prince ne s'est trouv plus matre de toutes choses que Pie IX,
dans les huit premiers mois de son pontificat. Tout ce qu'il aurait
fait aurait t accueilli avec enthousiasme. C'est pour cela que je
disais: Fixez donc les limites que vous voulez; mais, au nom de Dieu,
fixez-les et excutez sans retard votre pense[312].

[Note 312: Lettres diverses de M. Rossi  M. Guizot, de juillet 1846
 juillet 1847.]

De Paris, M. Guizot, fort attentif  ces vnements, approuvait
et encourageait M. Rossi. Conseillez toujours au gouvernement
pontifical d'accomplir les rformes, lui crivait-il, de les
accomplir promptement, compltement, et de rentrer, ds qu'il les
aura accomplies, dans sa position et dans son office de gouvernement
uniquement appliqu  faire, selon les lois tablies, les affaires
quotidiennes et permanentes de la socit. Sans doute, il parat vain
de rpter sans cesse des conseils si mal compris et si peu suivis.
Mais ces conseils n'en sont pas moins et toujours, d'une part, la
bonne politique; d'autre part, notre drapeau  nous. Il faut le tenir
et le montrer incessamment  tous. Il ajoutait, quelques jours plus
tard: Il faut se hter de limiter le champ des ambitions d'esprit et
de raffermir l'exercice quotidien du pouvoir[313].

[Note 313: Lettres particulires de M. Guizot  M. Rossi, en date des
21 et 28 juillet 1847. (_Documents indits._)]

Certes, nul ne peut contester la sagesse clairvoyante de ces
conseils, ni ce qu'ils rvlent de sollicitude sincre pour le
gouvernement pontifical. En cela, M. Guizot n'tait pas seulement
guid par la sympathie que lui inspiraient la personne et l'oeuvre
de Pie IX. Il avait senti combien la France de 1830 tait intresse
 mriter l'amiti reconnaissante du Saint-Sige, quel secours moral
devaient trouver dans un tel rapprochement une monarchie qui n'avait
pas encore entirement effac son origine rvolutionnaire et une
socit matrialiste qui souffrait de son manque de croyances et
d'idal. Rome pourrait nous faire beaucoup de bien, crivait-il 
M. Rossi: son amiti franche, son concours actif nous vaudraient
de la force et de l'autorit chez nous et en Europe. Et comme nous
pouvons, en revanche, par notre amiti et notre concours, lui faire
aussi beaucoup de bien chez elle et en Europe, je suis convaincu
qu'elle doit finir par comprendre, accepter et pratiquer srieusement
cet change de bons offices et de bons effets entre nous. Poursuivez
ce but-l, avec votre persvrance et votre tact accoutums, et
indiquez-moi toutes les choses, petites ou grandes, que je puis faire
pour vous y aider[314]. Le gouvernement pontifical paraissait
comprendre la sincrit et apprcier la valeur de l'amiti qui lui
tait ainsi offerte. Vers la fin de juillet 1847,  un moment o la
fermentation extrme des esprits jetait l'alarme au Quirinal, le
cardinal Ferretti, rcemment nomm secrtaire d'tat, exprimait 
M. Rossi la crainte que lui inspirait la double perspective d'une
pression rvolutionnaire et d'une intervention autrichienne; notre
ambassadeur lui ayant rpondu que, le cas chant, le gouvernement
franais ne manquerait pas  ses amis, le cardinal l'embrassa
vivement, en lui disant: Merci, cher ambassadeur; en tout et
toujours, confiance pour confiance, je vous le promets[315].

[Note 314: Lettre du 28 mai 1847. (_Documents indits._)]

[Note 315: Lettre de M. Rossi  M. Guizot, du 30 juillet 1847.]

Les avertissements et les conseils que M. Guizot adressait au
gouvernement pontifical, il ne les mnageait pas non plus au peuple
romain. Ses efforts tendaient  crer, en Italie, un parti libral
modr, qui prt position entre le parti stationnaire et le parti
rvolutionnaire. Oeuvre difficile, surtout en un pays o ce parti
modr tait chose absolument nouvelle. Le dpit et la dception
que les libraux ressentaient des lenteurs et des incertitudes du
Saint-Sige, les portaient trop souvent  faire cause commune avec
les rvolutionnaires. M. Guizot ne se lassait pas de les dtourner
de cette dangereuse promiscuit. Restez fidle au principe de notre
politique, crivait-il  M. Rossi, principe fondamental en Italie
encore plus qu'ailleurs. Conseillez toujours aux modrs de ne point
se confondre avec les radicaux qui les perdront, et de persister,
quelles que soient les difficults, dans la rsolution d'accomplir,
par le gouvernement et de concert avec lui, les rformes que l'tat
de la socit rend indispensables. Il ajoutait, quelques jours
plus tard: Je ne peux d'ici que vous rappeler sans cesse les ides
gnrales qui sont nos ides fixes. Crer, entre le parti de la
rvolution et le parti de la raction, un parti de la rsistance
intelligente et modre, et rallier ce parti autour du gouvernement
qui peut seul tre son chef et son moyen d'action, voil notre ide
simple et fixe, la seule ide avec laquelle, vous le savez comme moi,
on termine ou l'on prvienne les rvolutions[316].

[Note 316: Lettres des 21 et 28 juillet 1847. (_Documents indits._)]

Plus encore peut-tre que les exagrations d'un libralisme trop
exigeant et trop impatient, le gouvernement franais redoutait,
chez les Italiens, les entranements de la passion nationale. Il
s'appliquait  les retenir sur la pente qui les et conduits 
bouleverser l'tat territorial de la Pninsule pour y raliser
leur rve d'unit, et  dchirer les traits europens pour
chasser les Autrichiens de la Lombardie et de la Vntie. Autant
il se dclarait prt  dfendre leur indpendance contre toute
intervention qui et prtendu entraver leurs rformes intrieures,
autant il les avertissait de ne pas compter sur son appui, s'il
leur prenait fantaisie de mettre en pril, par quelque agression,
la paix gnrale. Notre diplomatie croyait ainsi ne pas mal
servir les vrais intrts de l'Italie, et M. Rossi se chargeait
de dmontrer aux patriotes romains que toute attaque violente
contre l'Autriche fournirait  celle-ci une occasion d'arrter
par la force le mouvement national, contre lequel, au contraire,
elle ne pourrait rien et devant lequel elle serait tt ou tard
contrainte de capituler, si ce mouvement demeurait pacifique et
se manifestait seulement par le progrs intrieur et graduel des
divers tats[317]. En tout cas, nos ministres taient certains de
servir ainsi les vrais intrts de la France. Dj, au lendemain de
1830, quelles que fussent alors les sympathies de l'opinion pour la
patrie de Silvio Pellico, la monarchie de Juillet n'avait pas voulu
se mettre  la remorque des agitateurs italiens, en favorisant les
rvolutions au del des Alpes et en s'engageant dans une guerre
contre l'Autriche[318]. Les raisons qui l'avaient alors dcide
subsistaient. On peut mme dire que le refroidissement survenu avec
l'Angleterre et rendu plus dangereuse encore pour la France toute
politique la plaant en conflit avec l'Autriche et probablement aussi
avec les autres puissances continentales.

[Note 317: Lettre de M. Rossi  M. Guizot, en date du 28 juillet
1847.]

[Note 318: Voir livre I, ch. V,  III.]

Il convenait en effet que notre gouvernement, en face du problme
particulier de l'Italie, ne perdt pas de vue l'ensemble de la
situation faite  la France, en Europe, par les mariages espagnols.
On sait que cette situation l'avait dtermin  se rapprocher de
l'Autriche. Il lui fallait veiller  ce que sa politique italienne
contribut  ce rapprochement ou tout au moins ne le contrarit pas.
Au premier aspect et tant donns les points de vue assez divergents
des deux cabinets, cela paraissait malais. M. de Metternich, qui,
depuis 1815, avait eu pour politique de maintenir tout immobile au
del des Alpes, avait vu avec dplaisir le mouvement suscit par Pie
IX[319]; un pape libral lui paraissait une sorte de monstruosit
dont il ne pouvait prendre son parti[320]; il faisait remonter le mal
 la contagion des ides franaises[321];  son avis, c'tait pure
illusion de vouloir distinguer les rformes modres et pacifiques
des bouleversements rvolutionnaires, les premires n'tant que la
prface des seconds; entre un Balbo et un Mazzini, il ne trouvait
pas d'autre diffrence que celle qui existe entre des empoisonneurs
et des assassins[322]. Ds le dbut, il avait essay sans succs
d'endoctriner Pie IX[323], et, dans la suite, il n'avait pas
nglig tout ce qui pouvait veiller en lui des inquitudes ou des
scrupules[324]. Le grand-duc de Toscane se montrait-il dispos 
suivre l'exemple du Pape, M. de Metternich lui adressait directement
des reprsentations[325]. Tout cela sans doute tmoignait d'ides
et de prfrences peu en harmonie avec celles de la France.  dfaut
cependant d'un accord de principes, notre gouvernement ne jugeait pas
impossible d'arriver  une sorte d'accord pratique, ou au moins de
prvenir tout conflit. Il se rendait compte que le cabinet de Vienne
tait peu dispos  aller au del de ces gmissements platoniques, de
ces conseils peu efficaces, et qu'il ne se sentait pas en mesure de
recommencer quelqu'une de ces interventions militaires qui, depuis
1815, avaient t l'arme principale de sa politique en Italie. Il
devinait aussi que ce cabinet, compromis par son renom absolutiste,
dsorient par le changement de l'esprit public, comprendrait
l'avantage d'tre appuy et pour ainsi dire protg par une puissance
librale; cette mme raison ne le dterminait-elle pas, en ce
moment, dans les affaires de Suisse,  marcher derrire la France?
On voit ds lors comment les deux politiques, parties de points
si opposs, pouvaient cependant trouver un certain contact sur le
terrain italien: il s'agissait pour nous d'obtenir de l'Autriche
qu'elle n'intervnt pas militairement, qu'elle laisst le mouvement
rformateur suivre son cours, en lui offrant, comme compensation,
de nous employer  limiter ce mouvement,  l'empcher de devenir
rvolutionnaire et belliqueux.

[Note 319: Dpche de Ricci, ambassadeur sarde  Vienne, 26 fvrier
1847. (BIANCHI, _Storia documentata della diplomazia europea in
Italia_, t. V, p. 397, 398.)]

[Note 320: _Mmoires de M. de Metternich_, t. VII, p. 476.]

[Note 321: _Ibid._, p. 339.]

[Note 322: _Ibid._, p. 410.]

[Note 323: _Ibid._, p. 251  256.]

[Note 324: _Ibid._, p. 410  414.]

[Note 325: La lettre crite,  ce propos, le 24 avril 1847, par M.
de Metternich au grand-duc, est assez curieuse. Il lui reproche sa
passivit en face d'un parti libral aussi dangereux que le parti
radical. Le souverain _chass_ ne revient jamais, lui dit-il sous
forme d'avertissement. Puis il ajoute: Que Votre Altesse Impriale
ne se fasse aucune illusion sur les dispositions fcheuses  l'gard
de l'Autriche: le mot _Autriche_ ne dsigne pas la chose elle-mme;
il ne s'applique qu'au pouvoir rpressif dont les hommes du progrs
voudraient se dbarrasser. Si ce pouvoir tombait, les princes
italiens tomberaient aussi, et pas un ne resterait sur son trne. En
ce qui concerne le trne grand-ducal, il est une vrit indiscutable:
Votre Altesse Impriale et votre Maison ne sont ni plus ni moins
italiennes et allemandes que le roi de la Lombardie. (_Mmoires de
M. de Metternich_, t. VII, p. 405  410.)]

Ds la fin de 1846 et les premires semaines de l'anne suivante,
des pourparlers s'engagrent sur ces bases, entre Paris et Vienne.
Ils prirent plus de prcision, en avril 1847, lors de la mission
secrte de M. Klindworth[326]: l'Italie tait l'un des sujets sur
lesquels cet agent devait proposer une entente. M. Guizot, alors trs
proccup des efforts faits par lord Palmerston pour attirer M. de
Metternich dans son jeu, insistait naturellement sur ce qui, dans sa
politique italienne, pouvait le plus rassurer le cabinet autrichien.
Non seulement il se prononait pour le _statu quo_ territorial
dans la Pninsule, ce qui impliquait la sauvegarde des droits de
l'Autriche sur le royaume lombard-vnitien; non seulement il se
dclarait oppos  toute agitation rvolutionnaire; mais il exprimait
l'avis que les rformes devaient tre surtout administratives, et
que l'on aurait tort de chercher  introduire prmaturment dans
les divers tats italiens un rgime constitutionnel pour lequel ils
n'taient pas mrs; il s'offrait  donner, d'accord avec l'Autriche,
des conseils dans ce sens au Pape et aux autres souverains[327]. En
mme temps, tout en recommandant  M. Rossi de ne rien abandonner de
notre politique propre, il l'invitait  mnager Vienne,  avoir
gard  ses dfiances et  ses alarmes[328].

[Note 326: Voir plus haut, p. 155, dans quelles circonstances avait
eu lieu cette mission.]

[Note 327: Dpche du comte d'Arnim, ministre de Prusse  Paris,
en date du 25 janvier 1847. (HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_,
1830-1848, t. II, p. 682.)--Dpche du marquis Ricci, ambassadeur de
Sardaigne  Vienne, en date du 26 fvrier 1847. (BIANCHI, _Storia
documentata, etc._, t. V, p. 19 et 398.)--_Mmoires de M. de
Metternich_, t. VII, p. 398  400.]

[Note 328: Mnagez toujours Vienne, crivait M. Guizot  M.
Rossi, le 6 dcembre 1846. Ses dfiances et ses alarmes du ct de
l'Italie sont infinies. Lord Palmerston travaille toujours  lui
arracher quelque dmarche, quelque parole relle ou apparente qui
le serve dans ses protestations contre la descendance de M. le duc
de Montpensier. M. de Metternich tient bon et reste tout  fait en
dehors de la question. Il nous importe fort qu'il persiste et que,
soit dans l'affaire espagnole, soit dans l'affaire polonaise, on ne
se retrouve pas quatre contre un. Je suis sr que vous n'oublierez
jamais cela, tout en avanant dans notre voie  nous. (_Documents
indits._)--Louis-Philippe tait galement trs soucieux que M. Rossi
ne ft rien pouvant donner de l'ombrage  l'Autriche. (Dpche du
marquis Brignole, ambassadeur de Sardaigne  Paris, en date du 5
dcembre 1846. HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, t. II, p. 681.)]

M. de Metternich tait trop inquiet des vnements d'Italie pour
repousser ces ouvertures. De son ct, il en avait fait de semblables
au gouvernement franais. Sans doute, fidle  sa manie dogmatisante,
il professait, dans les lucubrations diplomatiques auxquelles il se
livrait sur ce sujet, des principes sur lesquels notre gouvernement
aurait eu des critiques  faire. Mais, en somme, quand il fallait
aboutir  des conclusions effectives, il reconnaissait l'intrt de
mettre fin  une rivalit dont les agitateurs tireraient profit;
revendiquant seulement son autorit sur le royaume lombard-vnitien,
dsavouant toute pense de porter atteinte  l'indpendance des
autres tats italiens et  leur droit de modifier leurs institutions,
s'offrant mme  s'entendre avec la France pour conseiller certaines
rformes administratives, il dclarait ne songer, pour le moment,
 aucune intervention arme; il ajoutait que si, plus tard, cette
intervention devenait ncessaire, un concert pralable devrait
s'tablir entre les puissances[329].

[Note 329: _Mmoires de M. de Metternich_, t. VII, p. 390  400, 416
 422, 471  474.--On s'en tint, entre les deux gouvernements,  cet
change d'ides; mais il n'y eut pas de convention proprement dite,
comme le prtend  tort un historien prussien, M. Hillebrand, sur la
foi d'une dpche de l'ambassadeur de Sardaigne  Paris. (_Geschichte
Frankreichs_, t. II, p. 682.) L'existence de cette convention secrte
est contredite par tous les documents que j'ai eus sous les yeux,
notamment par une lettre dj cite de M. Guizot  M. de Metternich,
o il est dit que l'entente s'tait faite sans conventions
spciales. (Voir plus haut, p. 157.)]

Le gouvernement franais avait ainsi satisfaction. Ds lors, il
croyait pouvoir donner comme mot d'ordre  ses agents en Italie, non
plus seulement de mnager l'Autriche, mais de chercher les occasions
de se concerter avec elle. Loin de s'effaroucher d'une action
commune, il estimait, avec raison, qu'elle tournerait  l'avantage
de notre influence, et que la France y deviendrait l'arbitre des
dcisions  prendre: Je suis d'avis, crivait-il le 21 juillet 1847
 M. Rossi, qu'en gardant soigneusement notre position, en tenant
hautement notre drapeau, vous ne devez point viter les occasions
et les invitations de vous entendre et d'agir de concert avec vos
collgues du corps diplomatique, y compris M. de Lutzow (ambassadeur
d'Autriche). Quel que soit l'empire des vieux intrts, des vieilles
passions et des vieilles traditions, les grands gouvernements
europens, l'Autriche la premire, sont aujourd'hui senss et
prudents. Ils l'ont prouv depuis 1830, et plus d'une fois. La
ncessit leur dplat. Ils la reconnaissent le plus tard possible.
Mais ils finissent par la reconnatre et par l'accepter. Mettons-nous
partout  la tte de la ncessit, de la ncessit relle, bien
comprise et exactement mesure. Soyons ses interprtes dans les
conseils de l'Europe. C'est dsormais notre position naturelle et la
plus grande en mme temps que la plus sre... Ne nous faisons pas
autres que nous ne sommes, mais ne nous isolons pas. En dfinitive,
dans l'action concerte, c'est nous qui prvaudrons[330].

[Note 330: _Documents indits_.]

Ajoutons, d'ailleurs, que tout ce que le cabinet de Paris faisait
pour mnager celui de Vienne et pour rendre possible une action
commune, ne le conduisait cependant pas  rien sacrifier des points
essentiels de sa politique. Il tait surtout bien rsolu  ne
jamais permettre  l'Autriche une intervention isole qui lui et
rendu l'espce de protectorat qu'elle exerait autrefois sur les
gouvernements de la Pninsule; il entendait que, si le Pape avait
un jour besoin d'une arme trangre pour le protger, la France ne
laisst pas le rle principal  son ancienne rivale. En cas, disait
M. Guizot, de danger matriel, d'appel au secours matriel extrieur,
que rien ne se fasse sans nous; qu'on ne demande rien  personne,
sans nous le demander aussi  nous, au moins en mme temps. Nous ne
manquerons pas  nos amis[331]. Comme pour bien marquer par avance
ses intentions, le cabinet de Paris rpondait aux mouvements des
troupes autrichiennes sur la frontire de la Lombardie, en faisant
voluer la flotte franaise en vue des ctes d'Italie.

[Note 331: Mme lettre du 21 juillet 1847.--Cela montre  quel point
M. Hillebrand se trompe quand, sur la foi d'une dpche du ministre
de Prusse  Paris, il prtend que le gouvernement franais aurait
promis  l'Autriche de ne pas recommencer l'expdition d'Ancne, si
les Autrichiens occupaient les Lgations. (_Geschichte Frankreichs_,
t. II, p. 682.)]

Telle tait, sous ses diverses faces, la politique de juste milieu
 laquelle le gouvernement franais s'tait arrt, ds le premier
jour, dans les affaires italiennes, et que, depuis, il avait
fidlement applique. M. Guizot estima qu'il ne suffisait pas de la
pratiquer diplomatiquement, et qu'il convenait d'en exposer au moins
les grandes lignes au public. Il le fit, le 3 aot, dans les derniers
jours de la session de 1847, au cours de la discussion du budget 
la Chambre des pairs. Que faut-il, se demandait le ministre, pour
la satisfaction des intrts franais en Italie? La paix intrieure
de l'Italie d'abord; aucun bouleversement territorial ou politique
ne nous est bon au del des Alpes. Il nous faut aussi l'indpendance
et la scurit des gouvernements italiens; nous avons besoin qu'ils
ne soient domins ni exploits par aucune autre puissance, et
qu'ils gouvernent paisiblement leurs peuples. Aprs avoir indiqu
que, pour obtenir ce dernier rsultat, ces gouvernements devaient
satisfaire leurs sujets par certaines rformes, il montrait comment
le Pape avait donn l'exemple; puis il ajoutait: Le reprsentant
par excellence de l'autorit souveraine et inconteste entrant dans
une telle voie, c'est l un des plus grands spectacles qui aient
encore t donns au monde. On ne peut pas, on ne doit pas craindre
que le Pape oublie jamais les besoins et les droits de ce principe
d'autorit, d'ordre, de perptuit dont il est le reprsentant le
plus minent... Non, il ne l'oubliera pas... Mais, en mme temps,
puisqu'il se montre dispos  comprendre et  satisfaire, dans ce
qu'il a de sens et de lgitime, l'tat nouveau des intrts sociaux
et des esprits, ce serait une faute norme, de la part de tous les
gouvernements, je ne veux pas dire que ce serait un crime, ce serait
une faute norme de ne pas seconder Pie IX dans la tche difficile
qu'il entreprend. M. Guizot ne reconnaissait qu'aux partis modrs
le pouvoir de mener  bonne fin de telles rformes, et il entendait
par l des partis modrs ayant le courage d'agir, de se mettre
en avant, d'accepter la responsabilit, le courage de soutenir les
gouvernements qu'ils ne veulent pas voir renverser. Il terminait en
proclamant que la mission naturelle de la France tait de chercher
sa force et son point d'appui, non dans l'esprit d'opposition et de
rvolution, mais dans l'esprit de gouvernement intelligent, sens, et
dans le concours des partis modrs avec de tels gouvernements.

En cherchant ainsi  faire prvaloir, en Italie, des ides de rforme
mesure et pacifique, M. Guizot poursuivait un dessein honnte,
raisonnable et conforme aux intrts de la France. D'ailleurs,
qu'et-il pu faire d'autre? Impossible, aprs la secousse donne par
l'avnement de Pie IX, de songer  prolonger l'ancien _statu quo_.
Quant  pousser aux rvolutions et  risquer une guerre europenne
pour flatter les passions et servir les ambitions des Italiens,
c'est une politique dont on peut, hlas! mesurer aujourd'hui les
consquences. Mais, pour tre le seul sage et le seul possible, le
parti auquel s'tait arrt le gouvernement du roi Louis-Philippe
ne lui en imposait pas moins une tche trs dlicate et dont le
succs tait loin d'tre assur. M. Guizot s'en rendait compte, et,
dans l'intimit, il ne cachait pas ses doutes. Je voudrais bien
russir  Rome, crivait-il, le 30 juillet 1847, au duc de Broglie;
mais j'ai une mfiance infinie des Italiens. Et nous sommes l
parfaitement seuls, entre les conspirations radicales fomentes de
Londres et les routines absolutistes de Vienne... Plus j'avance, plus
je demeure convaincu de deux choses: la bont de notre politique et
la difficult du succs. Et mes deux convictions sont sans cesse aux
prises, l'une m'encourageant, l'autre m'inquitant. Dieu seul a le
secret de l'issue: ce serait trop commode de le savoir[332].

[Note 332: _Documents indits._]


IX

Les difficults avec lesquelles nous venons de voir aux prises la
diplomatie franaise pendant la premire anne du pontificat de Pie
IX, allaient tre singulirement aggraves, en aot 1847, par un acte
inconsidr de l'Autriche. Celle-ci, en vertu des traits de 1815,
avait droit de garnison dans la place de Ferrare, l'une des villes
des Lgations. Que fallait-il entendre par le mot _place_? tait-ce
la ville elle-mme, ou seulement le chteau, espce de citadelle
sans valeur, situe au centre de la ville? Il y avait eu controverse
sur ce point. En fait, les Impriaux n'occupaient que le chteau et
quelques casernes; la garde des barrires et des autres postes tait
aux mains des pontificaux. Ce partage, dlicat de tout temps, le
devenait plus encore avec l'excitation des esprits. Des provocations
furent changes entre la garde civique de Ferrare et les patrouilles
autrichiennes. Enfin, quelques rixes ayant clat dans les premiers
jours d'aot, le commandant autrichien crut devoir agir comme si la
sret de sa garnison tait compromise; il la renfora notablement
par un corps venu de l'autre ct du P; puis, brutalement, sans
avoir aucun gard aux protestations du cardinal-lgat, il occupa
toute la ville et s'empara des postes jusqu'alors laisss  la garde
des pontificaux.

Cet acte indiquait-il, de la part du cabinet de Vienne, la volont de
sortir de sa rserve dfensive et expectante? Non,  ce mme moment,
M. de Metternich nous dclarait formellement que son gouvernement
ne demandait qu' rester matre chez lui, qu'il n'entendait pas
exercer sa puissance souveraine en dehors de ses frontires, et
qu'il ne pensait pas  une intervention matrielle[333]. Fait
plus significatif encore, quelques jours aprs, la mme ide se
retrouvait non moins nettement exprime dans les instructions
confidentielles adresses  M. de Ficquelmont, agent suprieur
du chancelier  Milan[334]. On pouvait tre d'autant plus assur
de cette sagesse qu'elle tait un peu force. Non seulement une
politique agressive et froiss d'une faon imprudente l'opinion
europenne, universellement sympathique  Pie IX, mais elle et
rencontr des oppositions  Vienne mme. Le souffle libral qui
passait en ce moment sur l'Europe se faisait sentir en Autriche;
une raction s'y dessinait contre le systme de M. de Metternich et
se manifestait jusque dans l'intrieur du cabinet; si le chancelier
continuait de personnifier au dehors le gouvernement imprial avec
le mme apparat, son autorit au dedans tait bien entame; les
autres membres du conseil ne se gnaient pas pour contrecarrer ses
desseins; le ministre de l'intrieur, le comte Kolowrat, se posait
ouvertement comme son rival. Pour vaincre ces oppositions, M. de
Metternich ne trouvait pas dans l'archiduc Louis, qui remplaait
le souverain malade, et qui tait visiblement embarrass de sa
responsabilit, l'appui qu'il tait, autrefois, toujours sr
d'obtenir de l'empereur Franois. En juillet 1847, ayant voulu
faire mobiliser un corps d'arme destin  prendre position sur la
frontire du Tessin et sur le P, il se heurta  mille difficults
souleves par le ministre de la guerre et par celui des finances:
ce dernier soutenait que les charges pcuniaires rsultant d'une
telle mesure seraient un danger plus grave pour le gouvernement que
celui auquel pouvait donner lieu la marche librale adopte par le
Saint-Pre[335]. Le chancelier n'et-il pas rencontr une opposition
plus forte encore, s'il et propos une intervention  main arme
dans les tats pontificaux? Dans l'incident de Ferrare, il ne fallait
donc pas voir le commencement de cette intervention et l'indice
d'un changement de politique. C'tait un mouvement d'impatience du
commandement militaire, videmment agac par tout le tapage italien;
le gouvernement l'avait laiss faire, sans beaucoup de rflexion,
flatt peut-tre, au milieu d'une politique ncessairement efface,
de faire  peu de frais quelque talage de sa force arme.

[Note 333: Lettre de M. de Metternich au comte Apponyi, en date du 6
aot 1847. (_Mmoires de M. de Metternich_, t. VII, p. 416  422.)]

[Note 334: Dpche du 22 aot 1847. (_Ibid._, p. 471  474.)]

[Note 335: Dpche du marquis Ricci, ambassadeur de Sardaigne 
Vienne, en date du 14 aot 1847. (BIANCHI, _Storia documentata della
diplomazia europea in Italia_, t. V, p. 399  402.)]

Mais, du premier jour, cette mesure se trouve avoir beaucoup plus
de retentissement que ne s'y attendaient et que ne le dsiraient
ses auteurs.  Rome, c'est l'occasion d'une vritable explosion
d'indignation patriotique. Sincrement ou non, on prtend voir
l l'excution d'une vaste conspiration absolutiste qui a ses
ramifications jusque autour du Pape. L'invasion est commence,
s'crie-t-on; l'Italie entire doit se lever en armes pour la
repousser. Le gouvernement pontifical, troubl de cette motion,
croyant ncessaire de s'y associer pour ne pas tre suspect, froiss
d'ailleurs dans sa dignit par le procd des Autrichiens, fait
publier dans le _Diario di Roma_ les protestations du cardinal-lgat
contre l'occupation de Ferrare. Se flatte-t-il de calmer les esprits
par cette publicit? Il les excite au contraire. L'impression,
aussitt rpandue et exploite par les meneurs, est que le Pape
prend la tte de la croisade italienne contre l'Autriche. Les
journaux racontent qu'il ordonne, dans ce dessein, des armements
considrables. Les radicaux profitent de cette effervescence
pour se pousser hardiment  la tte du mouvement. Le chef des
rvolutionnaires, Mazzini, crit au Pape, dans un langage qui fait
songer au tentateur offrant au Christ l'empire du monde: Saint Pre,
j'tudie vos dmarches avec une esprance immense... Soyez confiant,
fiez-vous  nous... Nous fonderons pour vous un gouvernement unique
en Europe. Nous saurons traduire en un fait puissant l'instinct
qui frmit d'un bout  l'autre de la terre italienne... Je vous
cris parce que je vous crois digne d'tre l'initiateur de cette
vaste entreprise[336]... Le mme Mazzini recommande, d'un autre
ct aux masses, de s'engager, avec ou sans le consentement
des princes, dans des mesures qui obligent les Autrichiens  les
attaquer; il faut, conclut-il, accrotre de plus en plus la haine
contre les Autrichiens et irriter l'Autriche par tous les moyens
possibles[337]. De Rome, l'agitation gagne la Pninsule entire,
depuis la Sicile jusqu'au Pimont. Le fait le plus grave peut-tre
est l'impression produite sur Charles-Albert. Jusqu'alors, en face
d'une campagne principalement librale, il tait demeur froid.
Au cri de: Guerre  l'Autriche! il tressaille. Sous le coup de
l'occupation de Ferrare, Pie IX, se croyant menac d'une invasion
autrichienne, a fait demander au gouvernement sarde un asile ventuel
et l'envoi immdiat d'un btiment de guerre  Civita-Vecchia;
Charles-Albert accde avec empressement  toutes les demandes
du Pontife. Grce  Dieu, crit-il  son ministre et confident,
Villamarina, nous avons un pape saint et plein de fermet, qui saura
soutenir avec dignit l'indpendance nationale. Je lui ai fait crire
que, quelconque vnement (_sic_) qui puisse arriver, je ne sparerai
jamais ma cause de la sienne... Une guerre d'indpendance nationale,
qui s'unirait  la dfense du Pape, serait pour moi le plus grand
bonheur qui pourrait m'arriver. Les patriotes italiens, alors runis
 Casal sous prtexte d'association agraire, lui ayant envoy une
adresse toute pleine des sentiments qui bouillonnaient en Italie, il
rpond par une lettre, lue en sance, o il se dit rsolu  faire
pour la cause guelfe ce que Schamil fait contre l'immense empire
russe. Il parat, ajoute-t-il, qu' Rome on tient en rserve les
armes spirituelles... Esprons... Ah! le beau jour que celui o nous
pourrons jeter le cri de l'indpendance nationale! Le retentissement
de cette lettre est norme. Personne n'hsite plus  se jeter
dans une campagne qui parat avoir pour elle le Pape et le roi de
Sardaigne, la plus haute force morale et la plus srieuse force
militaire de la Pninsule. Il est vrai que, suivant son habitude,
Charles-Albert se montre, presque aussitt aprs, embarrass de
l'enthousiasme qu'il a suscit, fait froide mine aux ovations qui
l'accueillent  Turin et  Gnes, et dclare que, s'il est dcid 
dfendre l'indpendance du royaume contre une agression trangre,
il l'est aussi  ne pas se compromettre vis--vis des grandes
puissances, en faisant, sans leur consentement, franchir la frontire
 son arme. Mais vainement essaye-t-il de courir aprs ses paroles,
celles-ci ont fait trop de chemin pour qu'il puisse les rattraper.

[Note 336: Lettre du 8 septembre 1847. (COSTA DE BEAUREGARD, _Les
dernires annes du roi Chartes-Albert_, p. 559.)]

[Note 337: Lettre du 4 octobre 1847. Cette lettre, tombe aux mains
de M. de Metternich, a t communique par lui au cabinet anglais, en
novembre 1847, et par suite publie dans les _Parliamentary Papers_.]

En somme, l'incident de Ferrare non seulement a grandement chauff
les esprits, mais il a eu pour rsultat, dans toute l'Italie, de
faire passer brusquement au premier plan cette redoutable question
nationale que notre diplomatie tait jusqu'alors parvenue  maintenir
dans l'ombre. Il a ainsi considrablement augment les difficults
de la politique modre et pacifique que le gouvernement franais
cherchait  faire prvaloir. Ce gouvernement cependant ne se
dcourage pas. Sans se laisser entraner, ft-ce d'un pas, hors
du terrain moyen o il s'est plac ds le dbut, il s'efforce d'y
ramener les Autrichiens et les Italiens.  tous deux, il entreprend
de faire entendre le langage de la raison.

 Vienne d'abord, notre cabinet laisse voir, sous une forme amicale,
sa dsapprobation du procd des troupes impriales, insiste sur
le danger de l'motion ainsi provoque, et appelle fortement, sur
les protestations du Saint-Sige et sur la ncessit de rgler ce
diffrend de faon  mettre promptement un terme  l'agitation qui en
est rsulte dans la Pninsule, la plus srieuse sollicitude de M. le
prince de Metternich[338]. De ce ct, nos observations sont bien
accueillies. Visiblement embarrass d'avoir suscit un tel tapage,
le gouvernement autrichien nous sait gr de notre dsir d'arranger
les choses[339]. Loin de grossir l'incident et d'en faire le point de
dpart d'une politique agressive, il affecte d'en rduire la porte.
Nous n'accordons pas  ce pitoyable conflit la valeur d'une affaire,
crit M. de Metternich, mais celle d'une entente sur une question
de service militaire[340]. Il reconnat mme qu'il a commis une
faute. Pitoyable affaire, dit-il un jour  notre ambassadeur, qui
fournit une preuve de plus de la faute que commet toujours une grande
puissance, lorsqu'elle se compromet dans une petite question[341].
De son ct, le comte Apponyi fait  M. Guizot cette sorte d'aveu:
On peut se tromper dans ce qu'on prvoit; on peut irriter quand on
a voulu imposer. Notre ministre ajoute, aprs avoir rapport  M.
Rossi ce propos: Avec un peu de modration et de patience, je crois
que l'incident de Ferrare doit finir  l'avantage du Pape. On en a
envie  Vienne. On ne se soucie pas d'engager  fond la partie[342].
Cette impression est durable chez M. Guizot, qui crit, un peu plus
tard,  M. de Flahault: Ce que m'a dit le comte Apponyi ne me permet
pas de douter que le prince de Metternich ne dsire mettre fin, sans
bruit,  cet incident de Ferrare[343]. En attendant, du reste, cette
solution, le cabinet autrichien ne nous refuse pas de nouvelles
assurances de ses intentions pacifiques. Le gouvernement franais
dsire que nous restions en panne, crit, le 7 octobre 1847, M. de
Metternich au comte Apponyi; ses voeux  ce sujet seront remplis.
Nous savons nous renfermer dans le rle de spectateur des drames dans
lesquels l'heure d'entrer en scne ne nous semble pas venue[344].

[Note 338: Dpche de M. Guizot au charg d'affaires de France 
Vienne, en date du 1er septembre 1847.]

[Note 339: Lettre de M. de Metternich au comte Apponyi, en date du 19
octobre 1847. (_Mmoires de M. de Metternich,_ t. VII, p. 344.)]

[Note 340: _Ibid._--Cf. aussi lettre du 7 octobre (p. 425).]

[Note 341: Lettre particulire du comte de Flahault  M. Guizot, en
date du 22 novembre 1847. (_Documents indits._)]

[Note 342: Lettre du 18 septembre 1847. (_Documents indits._)]

[Note 343: Lettre du 8 octobre 1847. (_Documents indits._)]

[Note 344: _Mmoires de M. de Metternich_, t. VII, p. 425.]

Notre cabinet a donc toutes raisons de compter sur la modration de
l'Autriche et sur sa volont de rparer l'esclandre de Ferrare. Cette
conviction l'encourage  persister dans son attitude conciliante.
Toutefois, il est bien rsolu, au cas o son esprance serait
trompe,  sauvegarder l'influence de la France et l'indpendance
des tats italiens. Il ne le crie pas sur les toits, pour ne pas
irriter les amours-propres par des menaces ventuelles; mais il
s'en explique nettement avec ses agents, dans ses correspondances
confidentielles. M. Guizot crit, le 7 septembre 1847,  M. Rossi:
Rendons-nous compte des diverses hypothses: 1 Les Autrichiens,
sur la rclamation du Pape, rentrent  Ferrare, dans le _statu quo_
antrieur. Si cela arrivait, nous aurions, quant  prsent, cause
gagne et rien  faire.--2 Les Autrichiens, malgr la rclamation
du Pape, restent  Ferrare, dans la position qu'ils y ont prise,
continuant de soutenir qu'ils en ont le droit aux termes des traits,
et sans faire un pas de plus. Que le Pape rclame, dans ce cas, soit
notre mdiation seule, soit celle de la France et de l'Angleterre,
ou de la France et de la Prusse, soit celle de toutes les grandes
puissances qui ont sign le trait de Vienne.--3 Les Autrichiens
poussent plus avant dans les tats romains, sans appel du Pape
et sans prtexte diplomatique. En ce cas, que le Pape proteste
solennellement, constate que le fait a lieu contre son gr et
s'adresse  nous. Mon avis est que nous devons, dans cette hypothse,
prendre position aussi sur un point efficace des tats romains, dans
l'intrt de l'indpendance du Pape et de notre propre situation en
Europe. Il serait infiniment dsirable que nous ne fissions cela,
s'il y avait lieu, que sur la demande du Pape et de concert avec
lui...--4 Ailleurs que dans les tats romains, dans quelques autres
des tats italiens, en Toscane,  Modne,  Lucques,  Parme, les
Autrichiens interviennent  la suite d'une insurrection populaire,
soit de leur propre mouvement, soit sur la demande des souverains...
C'est ici l'hypothse difficile. Une insurrection contre l'ordre
tabli et la demande de l'intervention par le souverain lui-mme
donnent  Vienne des prtextes spcieux et nous embarrassent,
nous, dans nos motifs. Et pourtant nos motifs seraient, dans ce
cas, presque les mmes et presque aussi puissants qu'en cas d'une
intervention dans les tats romains. Il faudrait que les souverains
chez qui aucune insurrection n'aurait eu lieu et qui n'auraient pas
rclam l'intervention autrichienne, le Pape, le roi de Naples,
le roi de Sardaigne, protestassent contre un acte compromettant
pour eux-mmes, car il pourrait amener un dsordre gnral et une
explosion rvolutionnaire dans toute l'Italie. S'ils faisaient un
pas de plus, s'ils s'adressaient aux autres grandes puissances de
l'Europe,  nous d'abord, pour leur demander de s'employer  faire
cesser un tat de choses si dangereux pour la paix europenne, ils
se donneraient  eux-mmes de fortes garanties et  nous de grands
moyens d'action... Ne regardez point tout ceci, mon cher ami, comme
des rsolutions que je vous annonce et des instructions que je vous
donne. Je vous dis mes ides et je vous demande les vtres sur les
cas et les embarras divers qu'on peut prvoir. Et il faut les prvoir
pour faire ce que je vous ai dit: prendre nos mesures de faon  tre
prts dans toutes les hypothses. Rpondez-moi sans retard. Je n'ai
pas besoin de vous rpter que notre pense dirigeante, dominante,
est toujours celle-ci: Soutenir l'indpendance des tats italiens et
l'influence du parti modr en Italie, en vitant une conflagration
rvolutionnaire et une guerre europenne[345].

[Note 345: _Documents indits._]

Rien donc  la fois de plus modr dans la forme et de plus dcid
dans le fond que l'attitude prise par le gouvernement franais envers
l'Autriche,  la suite de l'incident de Ferrare. Le langage qu'il
tient en mme temps aux Italiens n'est ni moins sage ni moins net.
Ds le premier jour, tout en manifestant au gouvernement romain
sa sympathie pour le sentiment de dignit courageuse qui a dict
ses protestations contre l'occupation de Ferrare, il ne cache pas
son regret de la publicit qui leur a t donne[346]. Le Pape,
crit-il  M. Rossi, aurait d puiser toute possibilit de vider,
de gouvernement  gouvernement, la question diplomatique, avant de
porter devant le public une question de nationalit et de rvolution.
De deux choses l'une: ou l'Autriche dsire, ou elle ne dsire pas
un prtexte pour une leve de boucliers; si elle le dsire, il faut
bien se garder de le lui fournir... Si elle ne le dsire pas, il
faut l'entretenir dans sa bonne disposition, en traitant avec elle
comme avec un pouvoir qui ne demande pas mieux que de laisser ses
voisins tranquilles chez eux, si on ne trouble pas sa tranquillit
chez lui. Ne ngligez rien pour ramener et contenir Rome dans cette
politique, la seule efficace pour le succs, aussi bien que la
plus sre. L'Italie a dj perdu plus d'une fois ses affaires en
plaant ses esprances dans une conflagration europenne. Elle les
perdrait encore. Qu'elle s'tablisse, au contraire, sur le terrain
de l'ordre europen, des droits des gouvernements indpendants, du
respect des traits. C'est vous dire combien il importe de contenir
ces affaires-ci dans les limites d'une question _romaine_, et
d'empcher qu'on en fasse une question _italienne_. J'en sais toute
la difficult. Mais employez tout votre esprit, tout votre bon
sens, toute votre persvrance, toute votre patience, toute votre
influence,  faire comprendre au parti _national italien_ qu'il est
de sa politique, de sa ncessit actuelle, de se prsenter et d'agir
_fractionnairement_, comme romain, toscan, napolitain, etc., etc., de
ne point poser une question gnrale qui deviendrait invitablement
une question rvolutionnaire[347]. M. Rossi s'inspire de ces ides
dans ses conversations, et il n'hsite pas  rabrouer les prtentions
et les intemprances italiennes. Mais enfin, dit-il avec sa parole
froide et mordante, o voulez-vous en venir par ces incessantes
provocations contre l'Autriche? Elle ne vous menace point; elle reste
dans les limites que les traits lui ont traces. C'est donc une
guerre d'indpendance que vous voulez? Eh bien! voyons, calculons vos
forces: vous avez soixante mille hommes en Pimont, et pas un homme
de plus en fait de troupes rgles. Vous parlez de l'enthousiasme
de vos populations. Je les connais, ces populations. Parcourez vos
campagnes: voyez si un homme bouge, si un coeur bat, si un bras est
prt  prendre les armes. Les Pimontais battus, les Autrichiens
peuvent aller tout droit jusqu' Reggio, en Calabre, sans rencontrer
un Italien. Je vous entends: vous viendrez alors  la France. Le
beau rsultat d'une guerre d'indpendance, que d'amener, une fois de
plus, deux armes trangres sur votre sol!... Et puis, vous voulez
tre indpendants, n'est-ce pas? Nous, nous le sommes. La France
n'est point un caporal aux ordres de l'Italie. La France fait la
guerre quand et pour qui il lui convient de la faire. Elle ne met ses
bataillons et ses drapeaux  la discrtion de personne[348].

[Note 346: Dpche de M. Guizot  M. Rossi, 25 aot 1847.]

[Note 347: Lettre particulire de M. Guizot  M. Rossi, du 26 aot
1847.--M. Guizot revenait avec insistance sur cette ide. Nous
pourrons et nous ferons beaucoup, disait-il dans une autre lettre,
pour la cause de l'indpendance et des rformes romaines, toscanes,
napolitaines, sardes. Nous ne pourrions et ne ferions rien pour la
cause d'une rvolution qui attaquerait l'ordre gnral europen. Et
les autres puissances s'uniraient contre. (Lettre du 18 septembre.
_Documents indits._)]

[Note 348: D'HAUSSONVILLE, _Histoire de la politique extrieure_, t.
II, p. 260.]

Ce n'est pas seulement  Rome que le gouvernement franais adresse
ses conseils et ses avertissements. Il en fait parvenir de semblables
aux cours de Toscane et de Pimont. Dans une dpche adresse
au charg d'affaires de France  Turin, M. Guizot rappelle aux
Italiens combien ils compromettent leurs plus importants intrts,
en projetant des remaniements territoriaux qui ne pourraient
s'accomplir que par la guerre et les rvolutions; puis il ajoute: Le
gouvernement du Roi se croirait coupable si, par ses dmarches ou
par ses paroles, il poussait l'Italie sur une telle pente, et il se
fait un devoir de dire clairement aux peuples comme aux gouvernements
italiens ce qu'il regarde, pour eux, comme utile ou dangereux,
possible ou chimrique[349].

[Note 349: Dpche  M. de Bourgoing, en date du 18 septembre
1847.--Voir aussi la dpche de M. Guizot au comte de la
Rochefoucauld, ministre de France  Florence, en date du 25 aot
1847.]

S'il se refuse  suivre les Italiens dans leurs rves belliqueux,
notre gouvernement a bien soin de marquer qu'il n'en demeure pas
moins rsolu  protger et  favoriser, chez eux, les rformes
rgulires et pacifiques. Pour qu'il ne puisse y avoir  ce sujet
aucun malentendu, volontaire ou non, M. Guizot rsume, le 17
septembre 1847, dans une courte circulaire destine  tre mise
sous les yeux de tous les cabinets trangers, les principes de sa
politique. Il s'y prononce, avec une gale force, d'abord pour
le maintien de la paix et le respect des traits, ensuite pour
l'indpendance des tats et de leurs gouvernements, pour leur
droit de rgler, par eux-mmes et comme ils l'entendent, leurs lois
et leurs affaires intrieures. Il indique, comme une condition
du succs des rformes, qu'elles s'accomplissent rgulirement,
progressivement, de concert entre les gouvernements et les peuples,
par leur action commune et mesure, non par l'explosion d'une
force unique et drgle. Il demande, pour la grande oeuvre de
rforme entreprise par le Pape, le respect et l'appui de tous les
gouvernements europens, se dclarant, quant  lui, prt  le
seconder en toute occasion. Notre ministre termine en exprimant
le voeu que les principes exposs par lui prvalent dans toute
l'Italie; c'est le seul moyen, dit-il, d'assurer les bons rsultats
du mouvement qui s'y manifeste, et de prvenir de grands malheurs et
d'amres dceptions.

Par application de cette politique, le cabinet franais ne manque
pas d'aider les gouvernements italiens toutes les fois qu'ils
paraissent disposs  s'avancer dans la voie des sages rformes.
Le grand-duc de Toscane ayant, vers cette poque, appel dans ses
conseils des libraux modrs, M. Guizot en exprime aussitt sa
trs vive satisfaction et prescrit  notre reprsentant  Florence
de prter aux nouveaux ministres toscans tout l'appui qui pourra
les servir. Il ajoute ce conseil remarquable: Nous ne saurions
apprcier d'ici quelle mesure de concessions et d'institutions
convient au gouvernement intrieur de la Toscane... Ce qui me frappe,
c'est combien il importe qu'une politique  peu prs analogue
prvale dans les divers tats italiens,  Rome,  Naples,  Turin,
 Florence; qu'en tenant compte de la diversit des situations et
des besoins, ils marchent tous  peu prs du mme pas, dans la voie
des rformes modres... Si, au contraire, leur marche tait trs
ingale, si les uns se lanaient dans l'innovation extrme, tandis
que d'autres se refuseraient  tout progrs, ils en seraient tous,
au dedans et au dehors, grandement affaiblis... Je ne crois pas 
l'unit italienne, mais je crois  l'union des tats italiens, et je
la dsire beaucoup[350]. Cette ide tenait  coeur au gouvernement
franais, car on la retrouve dans une lettre crite, quelques jours
plus tard, par Louis-Philippe  son neveu, le grand-duc de Toscane:
Il me paratrait dsirable, dit le Roi, que les souverains italiens
et leurs gouvernements cherchassent  se recorder, et, si faire
se pouvait,  se mettre d'accord sur les changements  apporter,
soit dans leur rgime gouvernemental, soit surtout dans leurs
administrations intrieures. Au cours de cette mme lettre, le Roi
insistait sur la ncessit de calmer les dfiances des peuples par
une grande sincrit dans les rformes; il rappelait,  ce propos,
comment sa premire parole, en 1830, avait t: La Charte sera
dsormais une vrit! Ne croyez pas, mon cher neveu, ajoutait-il,
que je veuille par l vous pousser  tablir une charte en Toscane.
Non, je n'mets point d'opinion sur ce que je ne connais pas. Chaque
pays, chaque peuple a ses circonstances particulires, sur lesquelles
on doit rgler ce qui convient ou ne convient pas. Mais ce sur quoi
j'insiste avec conviction, c'est que, quoi qu'on fasse, on le fasse
nettement, franchement, loyalement et sans aucune arrire-pense de
revenir sur ce qu'on aura fait. C'est l, selon moi, la seule chance
de salut[351].

[Note 350: Lettre du 7 octobre 1847, publie par le marquis de Flers,
dans son livre: _Le roi Louis-Philippe, Vie anecdotique_, p. 436 
439.]

[Note 351: Lettre du 17 octobre 1847. _Le roi Louis-Philippe_, p. 443
 447.]

Ce n'tait certes pas le langage d'une politique rtrograde et
ennemie de la libert italienne. Les patriotes ultramontains,
cependant, ne nous en savaient aucun gr. Ils mconnaissaient
absolument ce que nous continuions  faire pour leurs meilleurs
intrts et s'attachaient seulement  ce que nous refusions  leurs
rves. Il leur semblait que nous avions manqu  tous nos devoirs
et commis une sorte de trahison, en ne nous mettant pas  leur
diapason sur l'affaire de Ferrare, en ne poussant pas avec eux le
cri de guerre, en essayant au contraire de jeter quelques seaux
d'eau froide sur leur passion nationale en bullition. Du coup, il
fut admis que la France faisait cause commune avec l'Autriche contre
l'Italie.  la vrit, de notre politique, les Italiens connaissaient
imparfaitement la partie qui tendait  contenir le cabinet de
Vienne; car il entrait prcisment dans notre tactique de n'en pas
faire talage; ils connaissaient surtout les avertissements et les
remontrances qui leur taient adresss, remontrances parfois d'autant
plus mortifiantes pour leur vanit qu'elles ne leur arrivaient pas
seulement par l'entremise discrte de nos diplomates, mais que le
_Journal des Dbats_ les leur notifiait publiquement et non sans
rudesse[352]. Encore, si les plaintes contre la France n'taient
venues que des radicaux, dont notre gouvernement tait, en effet,
rsolu  contrarier les desseins; mais elles venaient aussi des
modrs, dont il avait conscience de servir la cause, et qu'il
s'tait flatt d'avoir pour clients. Ceux-ci, par entranement
ou par peur, faisaient chorus avec les violents. Je suis chaque
jour plus frapp, crivait M. Guizot, de l'inhabilet et de la
pusillanimit des modrs italiens. Cela me rend trs indulgent
pour nos conservateurs[353]. M. Rossi analysait ainsi, dans une de
ses lettres, l'tat d'esprit de ces modrs: Ils ne reprochent pas
au gouvernement franais, comme les radicaux, son loignement pour
les bouleversements rvolutionnaires dans l'intrieur des tats;
comme lui, ils prfrent les rformes accomplies pacifiquement par
l'accord du souverain et du peuple... Mais ils ne lui pardonnent pas
son amour de la paix, son respect pour les traits  l'endroit de la
question austro-italienne. Ils sentent avec colre que le _veto_ de
la France leur est un puissant obstacle, mme born  l'inaction,
 un refus de concours. Quand ils nous accusent d'tre les allis
dvous de l'Autriche, de ne rien faire, de ne prendre aucune
prcaution pour empcher l'Autriche de les envahir, de les opprimer,
de travailler  rorganiser contre eux une Sainte-Alliance, ils ne
disent pas exactement ce qu'ils pensent. C'est une manire de se
plaindre d'une amiti qui leur parat froide et ddaigneuse, parce
qu'elle ne va pas jusqu' leur offrir cent mille hommes[354]. Cette
dception se traduisait, dans les journaux de Rome ou de Florence,
en invectives contre Louis-Philippe et M. Guizot, devenus presque
aussi impopulaires que M. de Metternich. Dans les salons, il tait
de mode de mal parler de la France. M. Rossi, nagure si bien vu de
ses anciens compatriotes, tait mis dans une sorte de quarantaine
par la socit romaine; se rendait-il au thtre, personne ne
venait le saluer dans sa loge.  Turin galement, on boudait notre
ambassade,  laquelle Balbo et d'Azeglio reprochaient de retenir
Charles-Albert[355]. Les gouvernements eux-mmes, ne ft-ce que
par le langage qu'ils laissaient tenir aux journaux soumis  leur
censure, semblaient partager les prventions populaires, ou tout au
moins ne pas oser les contredire.  la chancellerie pimontaise, on
avait fini par se persuader qu'en aucune hypothse il ne fallait
faire fond sur la France. L'ambassadeur de Sardaigne  Londres, le
comte de Revel, causant, en septembre 1847, avec lord Palmerston, lui
exprimait la crainte que l'Autriche ne songet  intervenir dans les
tats romains. Je ne vois pas, ajoutait-il, ce qui l'en empcherait;
on sait fort bien que l'Italie n'a rien de bon  attendre de la part
de la France; la conviction gnrale est que le gouvernement franais
est d'accord  ce sujet avec l'Autriche[356].

[Note 352: C'est  l'occasion de certains articles du _Journal des
Dbats_, qui soulevrent, en effet, beaucoup d'irritation au del
des Alpes, que M. d'Azeglio crivait  un de ses amis de France:
Que peut gagner votre ministre  laisser ainsi insulter par le
principal de ses organes un peuple qui fait les efforts les plus
mritoires pour se tirer de l'tat d'abjection o l'avaient rduit
ses dtestables gouvernements? (_Correspondance politique de Massimo
d'Azeglio_, publie par E. RENDU.)]

[Note 353: Lettre de M. Guizot au duc de Broglie, en date du 25
octobre 1847. (_Documents indits._)]

[Note 354: Lettre du 17 fvrier 1848.]

[Note 355: Ds le 12 avril 1847, avant l'affaire de Ferrare, Massimo
d'Azeglio crivait  un Franais: Ce qui va trop doucement et
mme ne va pas du tout, c'est votre ambassade. Je sais bien que
l'affaire des mariages espagnols gne terriblement le gouvernement
franais en Italie; aussi n'avons-nous pas la prtention d'exiger
de M. Guizot une dclaration de guerre  M. de Metternich. Si
les mariages espagnols sont avantageux pour la France, cela vous
regarde; mais, sauf meilleur avis, vous n'avez pas non plus intrt
 jouer en Italie absolument le mme air que l'Autriche... Or, dans
ce moment-ci, les deux fltes, je vous assure, sont terriblement
d'accord; et je ne vois que l'Angleterre qui puisse s'en rjouir.
Vous lui laissez l,  elle, qui au fond se moque parfaitement
de notre progrs libral et national, un admirable terrain, et
elle saura l'exploiter. (_Correspondance politique de Massimo
d'Azeglio._)]

[Note 356: Dpche du comte de Revel, en date du 3 septembre 1847.
(BIANCHI, _Storia documentata della diplomazia europea in Italia_, t.
V, p. 410.)]

Tout en ressentant l'injustice et l'on peut dire l'ingratitude des
Italiens, M. Guizot ne s'en tonnait pas trop. Nous servons leurs
intrts contre leurs passions, crivait-il. Nous les aidons 
faire ce qu'ils peuvent faire, et non pas  avoir l'air de tenter
ce qu'ils ne peuvent pas faire, ce qu'ils ne tenteraient mme pas
srieusement. Je trouve fort simple que ceux qui les flattent  tort
et  travers leur plaisent davantage[357]. Il estimait mme que
leur mcontentement avait son bon ct. Pour qu'on ne fasse pas de
folies en Italie, disait-il, il faut deux choses: qu'on ait assez
peur des Autrichiens et qu'on ne compte pas trop sur nous[358].
C'tait donc sans vaine irritation, avec une sorte d'indulgence
hautaine que, dans ses conversations avec le nonce et dans ses
lettres  Rome, il rtablissait la vrit sur sa politique: On dit,
crivait-il  M. Rossi, que nous nous entendons avec l'Autriche, que
nous donnons pleine raison  l'Autriche, que le Pape ne peut pas
compter sur nous dans ses rapports avec l'Autriche. Mensonge que tout
cela... Nous sommes en paix et en bonnes relations avec l'Autriche,
et nous dsirons y rester, parce que les mauvaises relations et la
guerre avec l'Autriche, c'est la guerre gnrale et la rvolution en
Europe. Nous croyons que le Pape aussi a un grand intrt  vivre
en paix et en bonnes relations avec l'Autriche, parce que c'est
une grande puissance catholique en Europe et une grande puissance
en Italie... Nous savons que probablement ce que le Pape veut et
a besoin d'accomplir, les rformes dans ses tats, les rformes
analogues dans les autres tats italiens, tout cela ne plat gure 
l'Autriche, pas plus que ne lui a plu notre rvolution de Juillet,
quelque lgitime qu'elle ft, et que ne lui plat notre gouvernement
constitutionnel, quelque conservateur qu'il soit. Mais nous savons
aussi que les gouvernements senss ne rglent pas leur conduite selon
leurs gots ou leurs dplaisirs... Nous croyons que le gouvernement
autrichien peut respecter l'indpendance des souverains italiens,
mme quand ils font chez eux des rformes qui ne lui plaisent pas, et
carter toute ide d'intervention dans leurs tats. C'est en ce sens
que nous agissons  Vienne..., en faisant pressentir le poids que
nous mettrions dans la balance, et de quel ct nous le mettrions, si
le cabinet de Vienne agissait autrement. Du reste, comme toujours,
M. Guizot prvoyait le cas o l'Autriche tromperait son attente et o
elle prtendrait intervenir: pour cette ventualit, il renouvelait,
en ces termes, une dclaration dj faite plusieurs fois: Ne
laissez au Pape aucun doute qu'en pareil cas, nous le soutiendrions
efficacement, lui, son gouvernement, sa souverainet, son
indpendance, sa dignit. On ne rgle pas d'avance, on ne proclame
pas d'avance tout ce que l'on ferait, dans des hypothses qu'on ne
saurait connatre d'avance compltement et avec prcision. Mais que
le Pape soit parfaitement certain que, s'il s'adressait  nous,
notre plus ferme et plus actif appui ne lui manquerait pas[359]. M.
Guizot crivait encore, vers la mme poque, au charg d'affaires de
France  Turin: Appliquez-vous  clairer sur les vrais motifs de
notre conduite tous ceux qui peuvent les mconnatre, et, si vous
ne russissez  dissiper une humeur qui prend sa source dans des
illusions que nous ne voulons pas avoir le tort de flatter..., ne
leur laissez du moins aucun doute sur la sincrit et l'activit de
notre politique dans la cause de l'indpendance des tats italiens et
des rformes rgulires qui doivent assurer leurs progrs intrieurs
sans compromettre leur scurit[360].

[Note 357: Lettre de M. Guizot  M. Rossi, en date du 28 octobre
1847. (_Documents indits._)]

[Note 358: Lettre du 27 septembre 1847. (_Documents indits._)]

[Note 359: Mme lettre.]

[Note 360: Dpche de M. Guizot  M. de Bourgoing, en date du 18
septembre 1847.]

Il tait une chose que M. Guizot supportait plus impatiemment que
les injures des partis ou de la foule, de ceux qu'il appelait les
menteurs et les badauds, c'tait la pusillanimit avec laquelle
les gouvernements semblaient, par leur tolrance, s'associer aux
attaques contre la politique franaise. Je comprends, crivait-il
le 28 octobre 1847, j'admets mme dans une certaine mesure le
petit calcul qui leur fait rechercher, pour leur propre compte,
la popularit du laisser-aller, en rejetant sur nous toute
l'impopularit des conseils senss et fermes... Mais il y a  cela
une limite pose par le sentiment de la dignit, comme par l'intrt
du succs. Et quand je lis, dans les journaux italiens, ce concert
de calomnies et d'absurdits _censures_, je suis bien tent de
croire que la limite est atteinte et que nous ferions bien de faire
un peu sentir que nous le pensons[361]. Quelques semaines aprs,
le 17 novembre, devant la faiblesse croissante des gouvernements et
les mensonges de plus en plus absurdes dont la politique franaise
tait l'objet, M. Guizot dclara dcidment que la limite tait
dpasse; il ne se contentait pas que le Pape dt  telle personne
en particulier n'avoir qu' se louer du gouvernement franais; il
demandait que le langage public, les actes publics du gouvernement
romain le proclamassent et le prouvassent. Je sais, ajoutait-il,
que cela dplaira aux factieux et aux badauds, et que, pour agir
ainsi, un peu de courage est ncessaire. Mais vous savez qu'il n'y
a pas de gouvernement possible sans un peu de courage. Dplaire 
quelqu'un, risquer quelque chose, c'est la condition quotidienne de
ceux qui gouvernent. Je crains qu'on ne sache pas assez cela  Rome,
et qu'on ne l'apprenne  ses dpens[362].

[Note 361: _Documents indits._]

[Note 362: _Documents indits._]

Les injustices de l'opinion italienne n'taient pas seulement
un embarras pour notre politique extrieure. Elles avaient leur
contre-coup en France et y augmentaient les difficults intrieures
avec lesquelles M. Guizot tait alors aux prises. En effet, toutes
les plaintes venues d'outre-monts contre notre gouvernement
trouvaient aussitt cho dans l'opposition franaise: celle-ci
s'indignait que notre diplomatie n'et pas os relever le dfi de
Ferrare, et la dnonait comme ayant nou une vaste conspiration
ractionnaire avec la cour de Vienne. Spectacle piquant que celui
des voltairiens de la gauche, pleins d'une sollicitude toute
nouvelle pour le Pape, faisant un grief au ministre de ce qu'il
ne le soutenait pas assez chaleureusement et associant, dans les
toasts de leurs banquets, Pie IX et Ochsenbein. Que les adversaires
systmatiques de M. Guizot cherchassent ainsi  exploiter le
mcontentement des Italiens, il n'y avait pas  s'en tonner ni 
s'en mouvoir outre mesure. Un fait plus grave tait le trouble jet
dans l'esprit de certains conservateurs dont j'ai eu dj l'occasion
de parler  propos des affaires de Suisse: mal informs de la
politique suivie par le ministre, ils se demandaient si la France
n'tait pas en train de s'aliner ses amis naturels pour mriter les
bonnes grces de ses ennemis traditionnels; leurs prjugs d'hommes
de 1830 s'effarouchaient  la pense de se voir participant, en
compagnie de l'Autriche,  une nouvelle Sainte-Alliance.

Ces prventions trouvaient accs jusque sur les marches du trne.
Le prince de Joinville, qui commandait alors l'escadre de la
Mditerrane, tait par l mme au premier rang pour entendre tout
ce qui se disait en Italie contre le gouvernement franais. Cette
impopularit lui tait dplaisante. Jeune, ardent, rvant de gloire
pour son pays et pour lui-mme, la sagesse pacifique de son pre
lui pesait parfois un peu. Dans une lettre crite, le 7 novembre
1847, de la Spezzia,  son frre, le duc de Nemours, il jugeait
ainsi notre politique italienne: Spars de l'Angleterre au moment
o les affaires d'Italie arrivaient, nous n'avons pu y prendre une
part active qui aurait sduit notre pays et t d'accord avec des
principes que nous ne pouvons abandonner, car c'est par eux que
nous sommes. Nous n'avons pas os nous tourner contre l'Autriche,
de peur de voir l'Angleterre reconstituer immdiatement contre nous
une nouvelle Sainte-Alliance... Nous ne pouvons plus maintenant
faire autre chose ici que de nous en aller, parce que, en restant,
nous serions forcment conduits  faire cause commune avec le parti
rtrograde; ce qui serait, en France, d'un effet dsastreux. Ces
malheureux mariages espagnols! nous n'avons pas encore puis le
rservoir d'amertume qu'ils contiennent[363]. M. Guizot ne connut
pas cette lettre, mais l'tat d'esprit qui l'avait fait crire ne
lui chappait pas. Il faisait grand cas de l'intelligence du prince,
qu'il avait ainsi caractris, l'anne prcdente, dans une lettre
 M. Rossi: Trs spirituel et, quand il se trouve engag dans les
affaires, avec la responsabilit sur les paules, trs sens; d'une
imagination un peu fantasque et vagabonde, quand il est oisif et
en libert[364]. Il s'tait bien trouv de lui avoir donn un rle
important et dlicat lors de la guerre du Maroc[365], et cette
preuve l'avait convaincu que ce prince tait capable de comprendre
par rflexion et de servir efficacement une politique qui, au premier
abord, ne satisfaisait pas son imagination. Il ne crut donc pas
faire oeuvre inutile en entreprenant de redresser ses ides fausses
sur la conduite suivie en Italie. Partant de cette ide que sa
mauvaise impression venait surtout de ce qu'il tait mal inform, il
lui adressa tout un paquet des dpches diplomatiques o il avait
expos sa politique, et y joignit une longue lettre explicative.
Vous le voyez, Monseigneur, lui crivait-il, nous ne sommes point
rests inactifs... Nous ne nous sommes point unis aux souverains
absolus. Nous ne nous sommes point lis secrtement avec l'Autriche.
Nous avons hautement, toujours et partout, conseill et soutenu les
rformes modres... Que cette politique n'ait point aujourd'hui, en
Italie, la faveur populaire, je ne m'en tonne point. Les Italiens
voudraient tout autre chose. Ils voudraient que la France mit 
leur disposition ses armes, ses trsors, son gouvernement, pour
faire ce qu'ils ne peuvent pas faire eux-mmes, pour chasser les
Autrichiens d'Italie et tablir, en Italie, sous telle ou telle
forme, l'unit nationale et le gouvernement reprsentatif. Tenez
pour certain, Monseigneur, que c'est l ce qui est au fond de tous
les esprits italiens, des senss comme des fous... C'est l ce qui
dtermine, en Italie, non pas toutes les actions, tant s'en faut,
mais les sentiments de bonne ou de mauvaise humeur, de sympathie
ou de colre. M. Guizot indiquait ensuite comment on ne pouvait
songer  entreprendre pour le compte de l'Italie ce que, trs
sagement et trs moralement, on n'avait pas voulu entreprendre pour
le compte de la France, c'est--dire le remaniement territorial et
politique de l'Europe, en prenant pour point d'appui et pour alli
l'esprit de guerre et de rvolution. Il dclarait donc que toute
sa politique en Italie, la seule qui convenait  la France, c'tait
l'indpendance des tats italiens et le libre et tranquille
accomplissement des rformes dans chaque tat. Cette politique,
ajoutait-il, je me suis appliqu  la faire prvaloir par les moyens
rguliers et efficaces, en traitant de gouvernement  gouvernement,
sans rpandre, chaque matin, devant le public, pour son amusement
et pour la satisfaction de ma vanit, mes dmarches, mes ides, mes
raisons, mes esprances. Je cherche le succs et non pas le bruit.
Quand je me suis ml de l'affaire de Ferrare, je me suis bien gard
d'aller, ds le premier moment, crier sur les toits le plein droit du
Pape et le crime de l'Autriche. J'aurais fait plaisir aux Italiens,
mais j'aurais fort gt l'affaire mme. J'ai travaill, sans bruit et
poliment,  convaincre l'Autriche qu'il fallait finir cette affaire,
et rentrer dans le _statu quo_... Je ne dsespre pas d'y russir;
et si j'y russis, ce sera parce que j'aurai trait la question par
les bons procds, de gouvernement  gouvernement, et en me tenant
bien en dehors des clameurs des journaux... L'exprience m'a appris
que la bonne politique n'tait pas populaire en commenant... Je sais
supporter l'impopularit qui passera[366]...

[Note 363: Cette lettre, qui a t publie dans la _Revue
rtrospective_, contenait d'autres critiques contre la politique du
Roi. J'aurai l'occasion d'y revenir.]

[Note 364: Lettre du 8 aot 1846. (_Documents indits._)]

[Note 365: Voir plus haut, t. V, p. 383 et 387.]

[Note 366: Cette lettre tait du 7 novembre, c'est--dire de la mme
date que la lettre du prince de Joinville au duc de Nemours; elle a
t publie par M. Guizot, dans ses _Mmoires_, t. VIII, p. 385 
389.]

L'espoir que M. Guizot manifestait, dans cette lettre, au sujet de
l'affaire de Ferrare, ne devait pas tarder  se raliser. On sait
que, ds le premier jour, le cabinet de Vienne, press par nous,
s'tait montr dispos  chercher quelque arrangement qui donnt
satisfaction au Pape. Mais des difficults s'taient prsentes.
L'clat fait de part et d'autre avait mis en jeu des questions de
dignit et d'amour-propre. Et puis, si prt que ft M. de Metternich
 faire des concessions, il lui fallait compter avec les exigences
du marchal Radetzky, commandant suprieur de l'arme impriale en
Italie, qui menaait, si l'on reculait, de donner sa dmission[367].
Toutefois, ces obstacles finirent par tre surmonts. Au cours du
mois de dcembre, une convention intervint entre l'Autriche et la
cour de Rome, et, le 23, en vertu de cette convention, les troupes
impriales remirent aux pontificaux les postes dont ils s'taient
empars avec une brutalit si altire, quatre mois auparavant. Notre
politique  la fois conciliante et insistante avait donc fini par
obtenir de l'Autriche une retraite complte. Mais, au del des Alpes,
les esprits taient trop chauffs pour nous en savoir gr et mme
pour s'en rendre compte.

[Note 367: Dpche de lord Minto, adresse de Rome  lord Palmerston,
en date du 13 novembre 1847. (_Parliamentary papers._)]


X

L'irritation qui se manifestait, en Italie, contre la France,
offrait  la rancune de lord Palmerston une occasion qu'elle ne
devait pas laisser chapper. Sans doute la politique anglaise ne
s'tait pas toujours pique de sympathies italiennes. Par tradition,
au contraire, elle tait favorable  l'Autriche, depuis longtemps
allie de la Grande-Bretagne. Lord Aberdeen disait  notre charg
d'affaires, en 1843: Souvenez-vous, quelle que soit l'intimit
de notre union, qu'en Italie je ne suis pas Franais, je suis
Autrichien[368]. Le prince Albert crivait, en 1847,  lord John
Russell: Notre politique a jusqu' prsent prfr, en Italie,
la suprmatie de l'Autriche  celle de la France[369]. Mais lord
Palmerston s'inquitait peu de cette tradition. Surtout depuis les
mariages espagnols, il n'avait qu'une pense: crer  la France
des embarras, des mortifications, des prils, ft-ce au risque de
mettre l'Europe en feu. Quand il nous vit prcher la sagesse aux
Italiens et chercher  les retenir, il s'empressa de les flatter et
de les exciter. Ds le mois d'avril 1847, les lettres de M. Rossi
signalaient le travail des agents anglais, poussant au mouvement et
surtout insinuant que la France avait partie lie avec les puissances
absolutistes[370]. Dans les premiers jours d'aot, le _Times_
publiait un article qu'on disait inspir par le _Foreign office_[371]
et qui eut, au del des Alpes, un immense retentissement: cet article
accusait la France de s'tre allie  l'Autriche pour opprimer le
Pape et maintenir les Romains sous le joug, et il promettait aux
Italiens l'appui de lord Palmerston.

[Note 368: Cf. plus haut, t. V, p. 208.]

[Note 369: _Le prince Albert, extraits de l'ouvrage de sir Thodore
Martin_, par A. CRAVEN, t. I, p. 233.]

[Note 370: Lettres des 18 et 20 avril 1847. (_Documents indits._)]

[Note 371: Lettre du duc de Broglie  M. Guizot, en date du 9 aot
1847. (_Documents indits._)]

Cette attitude s'accentua encore plus aprs l'incident de Ferrare.
M. Dsages crivait  M. de Jarnac, le 30 aot 1847: Nos lettres
d'Italie sont remplies du mouvement que se donnent les langues
des rsidents et des voyageurs anglais, langues officielles et
officieuses, dans le sens du _progrs_, de la nationalit italienne,
etc., etc., le tout avec accompagnement d'injures pour l'Autriche
et d'insinuations perfides sur notre compte. Si lord John n'y prend
garde, lord Palmerston le mnera plus loin qu'il ne pense. C'est
l'outre de Canning que lord Palmerston est fort dispos, je crois,
 lcher tout ouverte sur le monde, dans l'espoir d'y trouver 
se venger de nous et, en mme temps, du peu de docilit qu'il a
rencontre  Vienne dans l'affaire du mariage[372]. Les agitateurs
italiens savaient naturellement gr aux agents anglais de leur
conduite, et l'un de ces derniers constatait avec satisfaction, dans
ses dpches, que les bandes qui manifestaient dans les rues de
Florence contre les Autrichiens, criaient en mme temps: Vive le
ministre d'Angleterre!

[Note 372: _Documents indits._]

tait-ce donc que le cabinet de Londres ft dispos  donner aux
Italiens, s'ils entraient en guerre contre l'Autriche, le concours
que le gouvernement franais leur refusait? Nullement. Dans ses
rapports avec la cour de Vienne, il reconnaissait formellement la
lgitimit des possessions italiennes de l'Autriche, son droit de les
dfendre, et ne revendiquait que l'indpendance intrieure de chaque
tat dans son oeuvre de rforme[373]. Rien de plus que la thse de
la diplomatie franaise. De mme,  l'occasion de Ferrare, il tint
 M. de Metternich un langage plein de mnagement, se bornant 
exprimer l'espoir que les autorits impriales jugeraient compatible
avec la scurit de leur garnison, de revenir  l'ancien tat de
choses[374]. Lorsque M. Guizot eut connaissance, par lord Normanby,
des dpches adresses de Londres  Vienne en ces diverses occasions,
il put dclarer que, pour son compte, il n'avait pas dit autre chose
 M. de Metternich[375]. C'tait l, de la part de la diplomatie
anglaise, une attitude fort diffrente de celle que pouvaient faire
supposer ses coquetteries et ses familiarits avec les agitateurs de
la Pninsule. Aussi lord Palmerston ne laissait-il pas que d'tre
assez embarrass quand certains Italiens, moins faciles que d'autres
 se payer de mots et d'apparences, cherchaient  savoir, d'une faon
un peu prcise, ce que valaient ses belles paroles. Au commencement
de septembre 1847, l'ambassadeur de Sardaigne  Londres, causant
avec lui de l'hypothse d'une intervention autrichienne dans les
tats romains ou en Toscane, lui demanda si l'on pourrait compter,
en ce cas, sur un concours effectif de l'Angleterre. Le chef du
_Foreign office_ protesta de sa sympathie, mais se droba ds que
son interlocuteur voulut mettre les points sur les _i_. Au sortir
de l'entretien, le diplomate italien rsumait ainsi son impression:
Lord Palmerston, ordinairement si net, si prcis, si tranchant, pour
dire le mot, a t, en cette occasion, vague, incertain et videmment
gn par ma persistance. Son habitude ordinaire est de rcapituler la
dpche qu'on vient de lui lire et d'y faire une rponse catgorique.
Au lieu de cela, il s'est livr  des tirades et  des plaisanteries
contre la France et contre l'Autriche, qui prouvaient l'embarras
de son esprit[376]. C'est qu'au fond, comme l'avait dit, peu
auparavant, d'Azeglio, dans une lettre que j'ai dj cite, lord
Palmerston se moquait parfaitement du progrs libral et national
de l'Italie[377]. M. Guizot tait mme convaincu que, si la France
prenait les armes pour aider les Italiens  attaquer l'Autriche,
elle rencontrerait devant elle l'Angleterre, faisant partie de la
coalition aussitt reforme[378]. Dans cette affaire, comme dans
toutes celles auxquelles il se mlait alors en Europe, il n'y avait
de vrai pour lord Palmerston que le dsir passionn de nous faire
chec.

[Note 373: Voir les dpches de lord Palmerston  lord Ponsonby, en
date des 12 aot et 11 septembre 1847. (_Parliamentary papers._) Voir
aussi _Mmoires de M. de Metternich_, t. VII, p. 414  416.]

[Note 374: Autre dpche du 11 septembre 1847.]

[Note 375: Dpche de lord Normanby  lord Palmerston, du 17
septembre 1847.]

[Note 376: Dpche du comte de Revel au ministre des affaires
trangres de Sardaigne, en date du 3 septembre 1847. (BIANCHI,
_Storia documentata della diplomazia europea in Italia_, t. V, p.
411.)]

[Note 377: Voir plus haut, p. 258.]

[Note 378: M. Guizot exprimait cette opinion dans une lettre  M.
Rossi, en date du 18 septembre 1847. (_Documents indits._)--Voir
aussi ses discours  la Chambre des dputs, dans les sances des 29
et 31 janvier 1848.]

Ce dsir le poussa, vers la fin d'aot 1847,  proposer  ses
collgues une dmarche plus compromettante encore que les menes
plus ou moins occultes auxquelles, jusqu'alors, s'taient livrs
ses agents. Il ne s'agissait de rien moins que d'envoyer l'un des
membres du cabinet, lord Minto, en mission  Turin,  Florence, 
Rome, afin d'y manifester avec un clat inaccoutum la sympathie
de l'Angleterre pour l'agitation blme par la France. Aussitt
connu  Windsor, ce projet y souleva de graves objections, et le
prince Albert rdigea un long _memorandum_ que la Reine remit 
lord John Russell. Il y tait dit que la mission de lord Minto
serait une dmarche hostile envers l'Autriche, ancien et naturel
alli de l'Angleterre, et qu'elle fortifierait les suspicions dj
veilles contre le cabinet britannique par ses complicits avec les
rvolutionnaires d'autres pays. L'auteur du _memorandum_ indiquait
comme prfrable la remise au cabinet de Vienne d'une note o, tout
en lui reconnaissant le droit de se dfendre dans ses domaines, on
revendiquerait l'indpendance des autres tats de la Pninsule. Lord
John Russell, qui, comme presque toujours, servait de compre plus
ou moins involontaire  lord Palmerston, s'appliqua  dissiper les
inquitudes de la cour; il protesta que la politique du cabinet
tait celle du _memorandum_, et que lord Minto aurait prcisment
pour tche de la mettre en pratique. Bien qu'imparfaitement rassur,
le prince Albert renona  combattre l'ide de la mission; mais
il insista, dans sa rponse  lord Russell, sur ce que, tout en
protgeant les mouvements rformateurs, l'Angleterre devait avoir
grand soin de ne pas pousser les nations  aller trop vite dans cette
voie. La civilisation et les institutions librales, disait-il,
doivent, pour prosprer et faire le bonheur d'un peuple, tre le
produit d'une croissance organique et d'un dveloppement national. Un
chelon nglig, un bond trop subit conduiraient infailliblement 
la confusion et au retard du dveloppement dsir. Des institutions
qui ne rpondent pas  l'tat de la socit qu'elles sont destines
 rgir doivent mal fonctionner, lors mme qu'elles seraient, en
elles-mmes, meilleures que l'tat dans lequel cette socit se
trouve. Le prince, revenant ensuite sur une ide dj indique
dans son _memorandum_, recommandait d'viter, en Italie, les fautes
commises en Grce et en Portugal; il rappelait que la conduite tenue
par l'Angleterre dans ces pays lui avait valu la haine de tous et
la conviction gnrale qu'elle rpandait le dsordre pour des motifs
intresss. Lord Palmerston, sans laisser voir qu'il se sentt
atteint par ce blme, se dclara d'accord avec le prince consort sur
la conduite  suivre, et promit que les instructions de lord Minto y
seraient conformes[379].

[Note 379: _Le prince Albert, extraits de l'ouvrage de sir Thodore
Martin_, par A. CRAVEN, t. I, p. 230  234.]

Ces instructions, dates du 18 septembre 1847, furent en effet
assez modres; elles chargeaient lord Minto de tmoigner aux
gouvernements de Turin, de Florence, de Rome, la sympathie de
l'Angleterre pour leur entreprise rformatrice et sa sollicitude
pour leur indpendance. Ces instructions pchaient moins par
ce qu'elles disaient, que par ce qu'elles ne disaient pas, par
l'omission de tout avis donn aux Italiens de se mettre en garde
contre les entranements rvolutionnaires et belliqueux. Et puis
que pesaient des instructions demeures secrtes, devant ce fait
public, clatant, d'un ministre anglais se dplaant pour apporter en
Italie des flicitations et des encouragements, et cela  un moment
o les esprits taient en pleine bullition? Vers cette poque, le
duc de Broglie, causant avec lord John Russell, lui disait: Les
peuples d'Italie n'ont pas besoin qu'on les enivre d'loges et qu'on
les pousse sur la place publique; ils ne sont que trop disposs 
bien penser d'eux-mmes et  prendre de vaines dmonstrations, des
chants, des danses et des cris de joie, pour des actes d'hrosme
patriotique. Ils ne sont que trop disposs  nous dire: Faites nos
affaires, et faites-nous des compliments. On ne peut tenir, comme on
le fait, des populations en effervescence pendant un temps indfini,
sans qu'il en rsulte de graves dsordres[380]. Lord John Russell
ne contredit pas et parut d'accord avec notre ambassadeur. Celui-ci
cependant connaissait trop bien lord Palmerston pour garder aucune
illusion sur ce que serait en ralit l'attitude de la diplomatie
britannique, notamment celle de lord Minto. Les paroles sont
excellentes, crivait-il  son fils, les instructions modres, la
bonne volont relle dans le chef du cabinet; la mise en oeuvre
est exactement le contraire, et rien n'est nglig pour porter les
pauvres Italiens aux dernires sottises, le tout dans l'unique vue de
crer des embarras au Roi et  M. Guizot[381].

[Note 380: Dpche du duc de Broglie  M. Guizot, en date du 16
septembre 1847.]

[Note 381: Lettre du 23 septembre 1847. (_Documents indits._)]

Arriv dans les premiers jours d'octobre 1847  Turin, lord Minto se
rendait  Florence vers la fin du mois,  Rome au milieu de novembre,
et demeurait dans cette dernire ville pendant plus de deux mois.
C'tait, suivant le portrait qu'en traait alors le duc de Broglie,
un galant homme, d'un esprit troit et rsolu, qui devait aller
jusqu'au bout, sans la moindre hsitation, soit dans la bonne, soit
dans la mauvaise voie, incapable de machiavlisme, mais aussi de
nuances et de mnagements[382]. Les conversations qu'il eut partout
avec les souverains et les ministres furent videmment conformes 
ses instructions. Les dpches dans lesquelles il en rendait compte
 lord Palmerston--celles du moins qu'il a convenu  ce dernier de
publier dans le _Blue book_--sont d'une insignifiance remarquable: le
ministre voyageur voit tout en beau dans le mouvement italien; s'il
ne peut s'empcher de constater qu'il y a des ttes chaudes, cela lui
semble sans importance, et il n'en est aucunement troubl; de parti
pris, il n'aperoit de danger que du ct ractionnaire. D'ailleurs,
ce qu'il pouvait dire dans ses colloques officiels n'tait pas ce
qui exerait le plus d'action. La foule n'en connaissait rien. Ce
qu'elle connaissait, c'tait la signification que donnaient  la
prsence de lord Minto les meneurs les plus ardents du parti radical.
 peine arrivait-il dans une ville, que ces meneurs l'entouraient,
se montraient avec lui, lui faisaient des ovations bruyantes, et
imprimaient ainsi  sa mission le caractre qui convenait  leurs
desseins. Dans ces _dimostrazioni_, son rle tait assez sommaire; il
se montrait au balcon, et ses _speechs_ les plus longs se bornaient 
crier: Vive l'indpendance italienne! Il n'en fallait pas davantage
pour produire l'effet cherch par les meneurs. Un jour,  Rome, la
foule envahit la cour de l'htel o rside le ministre anglais et
pousse des cris rpts de: Vive lord Minto! Vive l'indpendance!
 bas les Autrichiens! En rponse  ces cris, des mouchoirs sont
agits des fentres de l'htel. Est-ce lord Minto ou quelqu'un de sa
suite? La foule ne s'en informe pas et redouble ses acclamations.
Puis elle se disperse, rpandant partout la nouvelle que l'Angleterre
a pris en main la cause de l'indpendance italienne trahie par la
France et qu'elle se charge de mettre dehors les _Tedeschi_. La
flotte qu'au mme moment lord Palmerston envoyait parader sur les
ctes de la Pninsule, tait prsente comme le prlude et le gage de
cette action. Lord Minto se sentait bien parfois un peu embarrass
du personnage qu'on lui faisait ainsi jouer; mais il n'avait pas
l'adresse et la souplesse ncessaires pour chapper  des metteurs
en scne aussi habiles; et puis rien dans ses instructions ne
l'invitait  se mettre en garde contre de telles compromissions.

[Note 382: Lettre du duc de Broglie  son fils, en date du 15
septembre 1847. (_Documents indits._)]

En somme, le voyage du ministre anglais se trouvait avoir pour
principal rsultat d'accrotre partout la fivre que la diplomatie
franaise cherchait  calmer, de donner partout confiance et
impulsion au parti rvolutionnaire et belliqueux. En Italie,
crivait M. Rossi, Palmerston est l'espoir des radicaux[383].
On suivait lord Minto  la trace de l'effervescence et des
dmonstrations tumultueuses qui clataient pour ainsi dire sous ses
pas.  ce triste jeu, l'Angleterre avait gagn, dans les parties
agites de l'Italie, une certaine popularit: popularit bien
compromettante pour un grand gouvernement, car elle le montrait plus
que jamais dans ce rle de protecteur de la rvolution cosmopolite
qui inquitait le prince Albert; popularit bien courte et bien
prcaire, car elle avait t obtenue en veillant des esprances
qu'on ne voulait ni ne pouvait satisfaire[384]; popularit bien
coupable, car on n'avait pas craint de pousser l'Italie sur une
pente qui la conduisait  un abme, et de mettre en pril la paix de
l'Europe entire; mais, malgr tout, popularit agrable au coeur
de lord Palmerston, parce qu'il se flattait de l'avoir conquise aux
dpens de la France.

[Note 383: Lettre au duc de Broglie, en date du 24 dcembre 1847.
(_Documents indits._)]

[Note 384: L'Angleterre, disait M. Guizot dans sa lettre dj cite
au prince de Joinville, donne aujourd'hui aux Italiens les paroles et
les apparences qui leur plaisent; elle ne leur donnera rien de plus,
et il faudra bien qu'ils s'en aperoivent eux-mmes.]


XI

L'agitation ne de l'incident de Ferrare et entretenue par les menes
de la diplomatie anglaise n'tait pas une condition favorable pour
l'oeuvre de rforme modre au succs de laquelle s'intressait
le gouvernement franais. Il en tait rsult, du ct du public
italien, plus d'exigence, d'impatience, l'intimidation plus grande
des modrs, l'audace accrue des violents; du ct des gouvernements
de la Pninsule, encore moins de fermet, de sang-froid, de dcision,
de possession d'eux-mmes. Ajoutons que la victoire remporte,  la
fin de novembre 1847, par les radicaux de la Suisse, avait, au sud
des Alpes, un retentissement qui n'tait pas pour amliorer cette
situation.

Rome tait toujours le point central sur lequel tous les yeux taient
fixs. Le 15 novembre 1847, le gouvernement pontifical faisait
en avant un pas considrable: il runissait, pour la premire
fois, la Consulte d'tat tablie par un dcret antrieur. Cette
assemble, compose de notables choisis par le Pape sur une triple
prsentation des provinces, tait appele  donner son avis sur
les rformes entreprises et, en gnral, sur toutes les grandes
affaires temporelles; elle ressemblait un peu  la dite convoque
rcemment par le roi de Prusse. Une telle institution dpassait de
beaucoup ce qu'on et pu attendre, un an auparavant, de la libralit
pontificale. Mais les esprits excits menaaient dj de ne plus
s'en contenter et rvaient d'un plein rgime parlementaire. mu de
ces prtentions, le Pape insista, dans son allocution d'ouverture,
sur le caractre purement consultatif des dlibrations, et ajouta
quelques paroles attristes et svres sur l'ingratitude d'une
partie de ses sujets. Le discours fut accueilli avec une froideur
marque, et, quand le Pontife revint  son palais, la foule tmoigna
son mcontentement en ne poussant pas les acclamations accoutumes.
Les premires sances de la Consulte se passrent assez bien; le
caractre ferme et respectueux de son adresse sembla indiquer que les
modrs y avaient la majorit. Mais bientt, avec la discussion du
rglement intrieur, les difficults commencrent. Les dlibrations
seraient elles secrtes ou publiques? C'tait, en ralit, la
question du rgime parlementaire qui se posait. Aux prises avec
ce pouvoir si nouveau pour lui d'une assemble dlibrante, le
gouvernement pontifical se sentait singulirement inexpriment.
Je suis fort novice, fort peu expert en ces matires, disait avec
bonhomie Pie IX  M. Rossi. Un autre jour, causant avec un de ses
familiers, il racontait l'histoire d'un enfant qui, ayant vu un
magicien faire apparatre et disparatre le diable, et ayant voulu
l'imiter, avait bien russi  voquer le fantme, mais n'avait pu le
chasser. Cet enfant, ajoutait le Pontife, c'est moi.

Dans son embarras, Pie IX devait naturellement chercher conseil
auprs des gouvernements depuis longtemps habitus  ces problmes.
Lord Minto, alors  Rome, pressait le Pape de tout cder, et
cherchait  lui persuader que le seul danger tait, non d'aller trop
vite, mais de s'attarder. Toutefois, le crdit du ministre anglais
n'tait pas en progrs au Quirinal; on finissait par voir clair
dans les rsultats de sa mission. C'est chose incroyable, crivait
M. Dsages  M. de Jarnac,  quel point les Anglais ont mauvaise
rputation en Italie,  cette heure, auprs des gouvernants et des
modrs[385]. Au contraire, on revenait peu  peu  la France, et
l'on s'apercevait que sa sagesse, un moment dplaisante, servait
les vrais intrts de l'Italie[386]. M. Rossi, reprenant toujours
les mmes thses, recommandait au Pape de faire les concessions
ncessaires, mais de bien marquer qu'il ne se laisserait pas
entraner au del. Puis, se tournant vers les membres de la Consulte,
il leur prchait fortement la modration, la patience, et leur
reprsentait combien ils se mettraient dans leur tort, aux yeux de
l'opinion europenne, s'ils entraient en lutte avec un pontife ayant
pris l'initiative de tant de mesures librales.

[Note 385: Lettre du 27 janvier 1848. (_Documents indits._)]

[Note 386: M. Rossi crivait, le 18 novembre 1847,  M. Guizot: Ceux
qui nous ont trouvs trop rservs ont compris que la voie pacifique
tait la plus sre. Aussi revient-on peu  peu  nous, prcisment 
cause de la rserve digne et srieuse que nous y avons mise.]

Le gouvernement franais n'admettait point, notamment, qu'on
prtendt imposer au Pape le rgime parlementaire. Il apercevait, 
l'introduction de ce rgime dans les tats de l'glise, des obstacles
d'un caractre particulirement grave. M. Guizot s'en expliquait
ainsi, dans une lettre remarquable, adresse, le 1er dcembre 1847, 
M. Rossi: Ce qui constitue vraiment l'tat pontifical, ce qui fait
sa force et sa grandeur, c'est la souverainet du Pape dans l'ordre
spirituel. Sa souverainet temporelle dans un petit territoire a
pour objet et pour mrite de garantir l'indpendance et la dignit
visible de sa souverainet spirituelle. Or, celle-ci ne peut tre
partage. Son intgrit, c'est la papaut elle-mme. Il serait bien
difficile, probablement impossible, que la souverainet temporelle
ft partage sans que la souverainet spirituelle et  en souffrir.
Je ne comprendrais pas que, pour se donner le plaisir de couper en
deux ou trois parts le pouvoir temporel du Pape et d'en avoir une,
les Romains d'esprit et de sens courussent le risque de diminuer et
de compromettre la papaut... Se rend-on bien compte de ceci autour
de vous?... Quand je dis _on_, je veux dire d'une part le Pape, de
l'autre les chefs du parti laque. Le Pape est-il bien dcid 
maintenir la position qu'il a prise dans son allocution, c'est--dire
 conserver sa souverainet intacte, en admettant, du reste, dans
le gouvernement de ses tats, toutes les amliorations dsirables,
notamment ce concours, en haut et en bas, des laques avec les
ecclsiastiques, dont l'appel de la _Consulta_ est dj,  vrai dire,
le tmoignage et le gage le plus clatant? De leur ct, les chefs du
parti laque comprennent-ils bien ou peuvent-ils comprendre combien
il leur importe de maintenir la papaut  toute sa hauteur et dans
toute sa force, et combien ils perdraient eux-mmes  l'affaiblir et
 l'abaisser, dussent-ils avoir en partage un lambeau de sa petite
dpouille temporelle? Il nous importe essentiellement de savoir ce
qui en est, sur l'un et l'autre point, pour rgler nous-mmes notre
conduite. Si le Pape, d'un ct, et les chefs du parti laque, de
l'autre, se font de leur situation une ide nette et sont rsolus
de s'y tenir fermement, nous pourrons,  notre tour, les approuver
hautement, les appuyer fermement et pratiquer, d'une faon patente et
consquente, une politique en harmonie avec la leur. Mais s'il n'y
avait,  Rome, sur la question vitale, point de vues un peu prcises
et de rsolutions un peu solides; si le Pape devait tantt se
retrancher dans sa souverainet, tantt se laisser aller  la drive
des prtentions qui le pressent; si les chefs laques, de leur ct,
devaient tre tantt modrs, tantt trs exigeants, et cder tour 
tour  la crainte de mcontenter le Pape et au dsir de contenter les
radicaux ou les rveurs qui poussent aux rvolutions, nous serions
obligs alors d'tre beaucoup plus rservs et de nous tenir dans
une position d'observation et d'attente; car personne ne peut, en de
telles affaires, jouer le rle des autres et faire pour eux ce qu'ils
ne feraient pas eux-mmes[387].

[Note 387: _Documents indits._]

C'tait sur un tout autre point, sur la participation des laques
 l'administration et au gouvernement des tats de l'glise, que
le cabinet franais pressait Pie IX de faire des concessions. M.
Rossi avait cette rforme fort  coeur et y revenait souvent dans
ses conversations avec le cardinal secrtaire d'tat et avec le
Pape: Il n'y a plus d'illusion possible, disait-il au premier;
votre situation est nettement dessine. Les radicaux frappent 
votre porte; il faut leur tenir tte. Vous seul, clerg, vous ne le
pouvez pas; il vous faut le concours des laques, de tout ce qu'il
y a parmi eux de sens, de puissant, de modr. Pour les rallier,
il faut les satisfaire. La garde civique et la _Consulta_ sont des
moyens, ce n'est pas le but. Refuser toute part dans l'administration
proprement dite  des hommes qu'on vient de rendre plus forts serait
un contresens. Il y a plus d'un an que je le dis et que je le rpte:
Si vous ne vous fortifiez pas en appelant des laques aux fonctions
qui ne touchent en rien aux choses de la religion et de l'glise,
tout deviendra impossible pour vous, et tout deviendra possible aux
radicaux... Un cabinet mixte et bien compos rassurerait les timides
et satisferait les ambitieux[388]. Le Pape, avec sa bonne foi et sa
bonne volont habituelles, reconnaissait la justesse de ces ides,
et essayait de les appliquer. Un _motu proprio_, du 30 dcembre
1847, dcida que le ministre de la guerre pourrait tre confi  un
laque; il fut en effet donn au gnral Gabrielli. En outre, il fut
prescrit que, sur les vingt-quatre auditeurs attachs au conseil des
ministres, il y aurait douze laques. M. Rossi, tout en louant ces
mesures, ne s'en dclara pas satisfait; il demanda qu'on introduisit,
dans le ministre, deux autres laques. Le Pape parut convaincu[389].
Mais quand se dciderait-il  agir en consquence? Ce n'tait pas
chose aise pour lui de dpouiller le corps dont il tait le chef.

[Note 388: Lettre de M. Rossi  M. Guizot, en date du 12 dcembre
1847. Voir aussi une lettre du 14 dcembre, rapportant une
conversation semblable avec le Pape.]

[Note 389: Lettre de M. Rossi  M. Guizot, en date du 18 janvier
1848.]

Chaque fois que notre diplomatie pressait le gouvernement pontifical
de satisfaire l'opinion, elle ne manquait pas de lui recommander,
en mme temps, la fermet, le courage; elle le conjurait de prendre
enfin en main les rnes que, depuis si longtemps, il laissait
flotter. Il faut savoir vous fortifier et regarder en face les
radicaux, disait M. Rossi au cardinal secrtaire d'tat. Tout est
l. Que peut craindre le Pape, en marchant d'un pas ferme dans la
voie de l'ordre et du progrs rgulier? En tout cas, l'Europe serait
pour lui; avant tous, plus que tous, la France. Ne l'oubliez pas.
Que le Pape ne se trompe pas sur ses vritables amis. Il ajoutait,
un autre jour, en causant avec Pie IX: Que Votre Saintet considre
la situation. Son tat est au centre de l'Italie. Si l'ordre y
est maintenu, il pourrait y avoir, au pis aller, une question
napolitaine, ou toscane, ou sarde, mais point de question italienne.
S'il y avait bouleversement ici, la clef de la vote serait brise;
ce serait le chaos... D'ici peut sortir un grand bien, mais aussi, je
dois le dire, un mal incalculable[390].

[Note 390: Lettres prcites de M. Rossi  M. Guizot, en date du 12
dcembre 1847 et du 18 janvier 1848.]

Nos conseils ne parvenaient pas, malheureusement,  communiquer au
gouvernement pontifical la vigueur qui lui et t ncessaire. Rome
est toujours au rgime des _dimostrazioni_; seulement, le caractre
en est bien chang. Pie IX, au lieu d'tre l'objet d'ovations
respectueuses et attendries, se voit en butte  des familiarits
insultantes. Sous ce rapport, rien de plus dplorable que ce qui
se passe  l'occasion de la fte du 1er janvier 1848. Inquiet de
certains mauvais desseins imputs aux meneurs radicaux, le Pape a
commenc par dcider que cette fte n'aurait pas lieu. Mais, peu
aprs, le peuple ayant murmur, il lve l'interdiction; bien plus,
le jour venu, il consent  se montrer au Corso en quipage de gala.
Aussitt, la foule entoure sa voiture avec des clameurs incohrentes.
Des enfants dguenills grimpent sur les marchepieds. Un certain
Cicervacchio, tribun du plus bas tage, alors en faveur auprs de
la plbe, et qui devait peu aprs tre compromis dans le meurtre de
Rossi, monte derrire le carrosse pontifical et agite au-dessus de
sa tte un norme drapeau tricolore avec cette inscription: _Saint
Pre, fiez-vous au peuple!_ N'tait-ce pas une scne de rvolution?
En mme temps, dans cette foule qui parat avoir perdu le respect de
son souverain, l'effervescence antiautrichienne est au comble: une
ptition est remise  la Consulte, rclamant une arme nationale,
avec des chefs capables, pour commencer au plus tt la guerre de
dlivrance.

Si des tats de l'glise on passe en Toscane, on y trouve une
situation plus trouble encore et plus inquitante. Point de
gouvernement, une presse sans frein, une garde civique en grande
partie aux mains des radicaux, les manifestations de la rue 
l'tat permanent et dgnrant souvent en meute, partout le cri de
guerre contre l'Autriche. Le grand-duc de Toscane est  la drive,
sans savoir o il jettera l'ancre, crit M. de Barante[391]. M.
Doudan parle, de son ct, avec une compassion un peu ironique et
mprisante, des avanies triomphales que ses peuples font subir au
pauvre grand-duc, et il le montre rduit  l'tat d'un souverain
dsarm autour duquel on danse et qu'on veut faire danser, pour
clbrer la chute de son pouvoir; il en conclut que les peuples ont
bien mauvaise mine  l'heure o ils s'affranchissent. Il ajoute, un
peu plus tard, dans une autre lettre: Le grand-duc prend d'un air
si doux toutes les fantaisies plus ou moins absurdes de ses sujets,
que ces complaisances infinies pourraient bien le mener trop loin.
Les ides librales sont bonnes, mais, comme le bon vin de Champagne,
il faut les tenir dans des bouteilles solides et bien bouches. Les
souverains d'Italie n'ont pas la mine de savoir mettre le vin de
Champagne en bouteilles[392].

[Note 391: Lettre  M. d'Houdetot, en date du 10 novembre 1847.
(_Documents indits._)]

[Note 392: Lettres du 6 et du 27 novembre 1847. (_Mlanges et
Lettres_, t. II, p. 136 et 141.)]

En Pimont, les esprits sont aussi excits, mais il ont affaire  un
gouvernement moins dbile. Qui pouvait savoir toutefois o voulait
en venir le prince de plus en plus mystrieux qui rgnait  Turin?
Au commencement d'octobre, la foule ayant pris prtexte de la fte
du Roi pour faire une manifestation  la faon romaine et pour mler
aux vivats en l'honneur du souverain des cris de: Vive l'Italie! 
bas les _codini_!  bas les Jsuites! la police la disperse assez
rudement. En vous parlant  coeur ouvert, crit Charles-Albert
au marquis Villamarina, je vous dirai que toutes ces ovations me
rpugnent extrmement; je suis n dans la rvolution, j'en ai
parcouru les phases, et je sais ce que c'est que la popularit.
Aujourd'hui: _Viva!_ demain: _Morte!_... Je m'opposerai de tout mon
pouvoir  ces manifestations populaires  l'imitation de Rome et de
Florence. Mais, au moment o l'on peut croire ainsi le Roi tout
 la rsistance, voici qu'il congdie son vieux ministre, M. de
La Margherita, personnification de l'ancien rgime, et que, le 30
octobre, la _Gazette officielle_ de Turin annonce toute une srie de
rformes librales: abolition des tribunaux d'exception, publicit
des dbats judiciaires, institution d'une cour de cassation, galit
des classes dans les conseils de ville, introduction du systme
lectif dans l'administration locale, cration d'un registre de
l'tat civil remis aux mains des autorits laques, adoucissement
notable de la censure pour la presse politique. Ces concessions, trs
dsires et peu attendues, sont accueillies avec enthousiasme; 
Turin,  Gnes, le roi rformateur est acclam avec le mme dlire
que nagure Pie IX. Il est vrai que, comme  Rome, ces acclamations
sont calcules pour compromettre et entraner le souverain. 
Gnes, la foule qui crie:  bas les Jsuites! prtend empcher
Charles-Albert d'aller entendre la messe dans l'glise de ces
religieux. Est-ce parce qu'il entrevoit ce qui se mle d'exigences
et de menaces rvolutionnaires dans ces ovations, que le Roi y
parat si triste, si visiblement souffrant, ple comme un cadavre,
des larmes dans les yeux, et que souvent il s'y drobe avec une
brusquerie qui dconcerte les manifestants? Au fond, il n'a toujours
qu'une pense, celle de la lutte contre l'Autriche, pense pleine
de dsirs et d'angoisses, et si l'agitation populaire lui rpugne
tant, c'est qu'il y voit un affaiblissement pour la grande oeuvre
nationale. Ds le commencement d'octobre, dans la lettre dj cite
 Villamarina, il crivait: Il nous faut de la tranquillit, il
nous la faut surtout devant l'Autriche, car, si nous commenons 
nous diviser,  tre en agitation, l'indpendance nationale finira
par se perdre; et je suis rsolu  la soutenir et  la dfendre en y
donnant ma vie. Et plus tard, ouvrant son coeur au marquis Robert
d'Azeglio, il se dclare prt aux derniers sacrifices pour l'Italie,
mais se plaint d'tre entrav par les difficults que fait natre
le parti libral. Il faut des soldats, dit-il, et non des avocats,
pour mener  bien la grande entreprise. Infini serait donc le danger
d'une constitution qui, livrant la tribune aux parlementaires,
affaiblirait la force du gouvernement, amoindrirait la discipline
dans l'arme et, par ses indiscrtions, ajouterait aux difficults
dj crasantes du commandement. Puis il ajoute, en regardant bien
en face son interlocuteur: Rappelez-vous, marquis d'Azeglio, que,
comme vous, je veux l'affranchissement de l'Italie, et rappelez-vous
que c'est pour cela que je ne donnerai jamais de constitution  mon
peuple. Le langage est fier et parat ferme. Mais il n'est pas
probable que ce peuple, une fois mis en branle, accepte de s'arrter
devant la barrire que son souverain prtend lever devant lui.
Son effervescence, loin de se calmer, va chaque jour croissant.
Les journaux profitent de leur libert nouvelle pour chauffer
les esprits et presser le Roi de leur donner satisfaction. Les
manifestations deviennent de plus en plus frquentes et tumultueuses,
et le mot d'ordre y est de demander une constitution.

Ce qui se passe ainsi  Rome, en Toscane, en Pimont, ne dispose
naturellement pas M. de Metternich  voir les choses moins en noir.
Plus que jamais sa correspondance est pleine de gmissements et
de sombres pronostics. Je suis vieux, crit-il le 7 octobre 1847
au comte Apponyi, et j'ai travers bien des phases dans ma vie
publique; je suis ainsi  mme d'tablir des comparaisons entre les
situations... Eh bien, je vous avouerai que la phase dans laquelle se
trouve aujourd'hui place l'Europe est, d'aprs mon intime sentiment,
la plus dangereuse que le corps social ait eu  traverser dans le
cours des dernires soixante annes[393]. Il augure trs mal des
rformes entreprises dans les tats romains[394], et s'exprime
svrement sur Pie IX lui-mme. Le Pape, dit-il, se montre chaque
jour davantage priv de tout esprit pratique. N et lev dans une
famille librale, il s'est form  une mauvaise cole; bon prtre,
il n'a jamais tourn son esprit vers les affaires gouvernementales;
chaud de coeur et faible de conception, il s'est laiss prendre et
enlacer, ds son avnement  la tiare, dans un filet duquel il ne
sait plus se dgager, et, si les choses suivent leur cours naturel,
il se fera chasser de Rome[395]. Charles-Albert lui inspire la plus
grande mfiance; il devine ses secrtes aspirations; il sent que la
Lombardie frmissante a les yeux fixs sur ce prince; aussi, tout en
tmoignant pour les incertitudes et les duplicits de son caractre
un certain mpris, le redoute-t-il. Le ct le plus dangereux pour
nous, c'est le Pimont, crit-il le 23 janvier 1848[396]. Enfin, le
jeu de l'Angleterre ne lui chappe pas; il voit tous les dangers de
la politique propagandiste suivie en Italie par lord Palmerston, et
celui-ci lui apparat comme l'un des appuis les plus honts de la
rvolution[397].

[Note 393: _Mmoires de M. de Metternich_, t. VII, p. 424.]

[Note 394: Lettre au comte Apponyi, en date du 2 novembre 1847.
(_Ibid._, p. 439.)]

[Note 395: Lettre au mme, en date du 7 octobre 1847. (_Ibid._, p.
342.) Voir aussi p. 344 et 435.]

[Note 396: _Ibid._, p. 433, 437, 444 et 557.]

[Note 397: _Mmoires de M. de Metternich_, t. VII, p. 426 et 441.]

Plus M. de Metternich est inquiet, plus il sent le besoin de se
tourner vers la France. C'est d'ailleurs le moment o le mme
rapprochement s'opre dans les affaires de Suisse et o le voyage
 Paris du comte Colloredo et du gnral de Radowitz semble mettre
aux mains du gouvernement franais la direction de la dfense
conservatrice en Europe[398]. Non, sans doute, que le chancelier
se rallie compltement  nos principes et  notre point de vue
dans la question italienne; il persiste  soutenir que le juste
milieu, possible en France, est une illusion en Italie[399]. Mais
il sent que, seuls, nous pouvons quelque chose contre les prils
qui le menacent; c'est  nous qu'il a recours pour contenir les
gouvernements dont les menes l'alarment, celui de Turin par exemple;
confiant dans les intentions de M. Guizot, dispos  se mettre pour
ainsi dire derrire lui, il lui demande  plusieurs reprises ce qu'il
compte faire, comme pour rgler l-dessus sa propre attitude[400].
Quant  lui, il proteste toujours de sa volont de demeurer sur la
dfensive, de ne pas intervenir tant qu'on ne viendra pas l'attaquer
sur son propre territoire[401]; de cette modration, il a donn un
gage en faisant retraite dans l'affaire de Ferrare, et si, vers la
fin de dcembre, il envoie quelques soldats  Modne sur la demande
du duc, cette mesure, trop restreinte pour tre srieusement
inquitante, n'est que l'excution d'un trait antrieur et spcial,
nullement le prliminaire d'une intervention plus tendue.

[Note 398: Voir plus haut, p. 214.]

[Note 399: _Mmoires de M. de Metternich_, t. VII, p. 424, 554,
558.--Voir aussi les _Mmoires de M. Guizot_, t. VIII, p. 373 
377.--Voir enfin une lettre de M. de Flahault, en date du 17 octobre
1847, rapportant  M. Guizot une conversation de M. de Metternich,
et la rponse de M. Guizot, en date du 27 octobre. (_Documents
indits._)]

[Note 400: _Mmoires de M. de Metternich_, t. VII, p. 349, 424, 438,
555, 558, 559.--Voir aussi la lettre de M. de Flahault  M. Guizot,
en date du 29 janvier 1848. (_Documents indits._)]

[Note 401: _Mmoires de M. de Metternich_, t. VII, p. 425, 437.]

Le gouvernement franais ne se refusait pas au premier rle que
le cabinet de Vienne semblait lui laisser. Il ne se faisait
cependant pas d'illusion sur les dangers de la situation et sur
la gravit des rsolutions qu'elle pouvait l'obliger  prendre.
Rome surtout le proccupait: on sait que, ds l'origine, il
s'tait dclar rsolu  dfendre le Pape, le cas chant, et 
ne pas laisser, sur un terrain aussi important, le champ libre
soit  la rvolution, soit  l'Autriche agissant seule et comme
puissance ractionnaire. Or, le moment de mettre cette rsolution
en pratique par une intervention arme lui paraissait approcher.
Quelque rpugnance qu'il et pour les oprations de ce genre,--et
cette rpugnance s'tait manifeste dans les affaires d'Espagne
autrefois, dans celles de Suisse tout rcemment,--il n'hsitait pas
et se prparait  toutes les ventualits. Dans les premiers jours
de janvier 1848, notre ambassadeur  Vienne avait sur ce sujet,
avec M. de Metternich, une conversation que ce dernier rsumait en
ces termes, dans une lettre au comte Apponyi: Aprs la lecture
des rapports qui venaient de m'arriver de Rome, de Florence et de
Turin, M. de Flahault me dit: Mais voil une dtestable position
des choses!... Les puissances ne peuvent pas souffrir que le Pape
soit chass!--Cela ne devrait point tre possible, lui dis-je; mais
de quels moyens les cours disposent-elles pour agir comme elles
devraient le faire? L'Autriche est hors d'action; ceux qui ont  se
reprocher le malheur n'ont qu' rparer le mal qu'ils ont fait.--Il
faut que le Pape adresse une rquisition simultane  la France et
 l'Autriche.--L'Autriche, repris-je, ne peut se charger seule de
la besogne, car vous arriveriez avec un nouvel Ancne; la France,
si elle agit seule, sera paralyse par l'Angleterre; les deux cours
allant ensemble, le parti libral, runi aux radicaux, chassera
M. Guizot, parce qu'il sera accus de vouloir renouveler avec M.
de Metternich la Sainte-Alliance!--Mais il faut se moquer d'une
attaque pareille; que le Pape s'adresse aux deux cours, et nous
irons!--C'est vous qui le dites; tes-vous le cabinet franais?--Non,
mais le cabinet parlera.--S'il parle, nous verrons ce que nous
aurons  rpondre[402]. Ainsi qu'on peut s'en rendre compte, le
diplomate franais paraissait beaucoup plus dcid  l'intervention
que le ministre autrichien. M. de Flahault ne se trompait pas sur
les dispositions de son gouvernement. Vers cette poque, le duc de
Broglie, alors  Paris et fort avant dans les confidences de M.
Guizot, crivait  son fils, premier secrtaire  l'ambassade de
Rome: Il est vident qu'il en faudra venir  une intervention  Rome
et en Toscane, en supposant que le reste tienne bon. Heureusement,
la violence contre le Pape excitera tout le monde ici, et ceux qui
s'en rendront coupables ne seront pas pouss, du moins tout de
suite, par l'opinion mme la plus violente. Heureusement encore,
l'Autriche n'a ni la possibilit ni la volont d'agir sans nous,
peut-tre pas mme avec nous,  Rome du moins, et nous tiendrons
la tte du mouvement. Mais, pour cela, il faut que le ministre
reste en place. Il ajoutait, quelques jours plus tard: Il y a
des points arrts. Ainsi, secourir le Pape s'il demande secours;
intervenir si les Autrichiens interviennent; mais, dans le cas o
les Italiens attaqueraient les Autrichiens, les laisser se battre
sans y prendre part, voil le plan gnral. Les circonstances
dcideront du reste[403]. En effet, M. Guizot avait obtenu du Roi et
du conseil des ministres des dcisions formelles dans ce sens. Des
troupes taient runies  Toulon et  Port-Vendres, prtes  tre
embarques au premier signal; le gnral Aupick tait dsign pour
le commandement de cette expdition ventuelle et avait reu ses
instructions. Une dpche, du 27 janvier 1848, informait M. Rossi de
toutes les mesures prises et l'autorisait, s'il le jugeait utile, 
les annoncer au gouvernement pontifical.

[Note 402: Lettre du 14 janvier 1848. (_Mmoires de M. de
Metternich_, t. VII, p. 555.)]

[Note 403: Lettres du 16 et du 27 janvier 1848. (_Documents
indits._)]


XII

Vers la fin du mois de septembre 1847, M. Guizot, aprs avoir
numr tout ce qui l'inquitait en Italie, concluait en ces termes:
Cependant, j'espre:  Naples, il y a un roi et une administration;
en Pimont, il y a un roi, un gouvernement et une nation; je crois
que ces deux tats tiendront bon[404]. Quelques semaines plus
tard, M. de Metternich exprimait galement l'ide que la rvolution
pourrait tre limite et contenue, tant qu'elle n'aurait pas gagn
ces deux royaumes[405]. Enfin, au commencement de janvier 1848, M.
Rossi terminait ainsi le rcit des scnes de dsordre dont Rome
venait d'tre le thtre: Ce n'est encore qu'une tempte dans un
verre d'eau; Turin et Naples sont les parois du verre; si ces parois
viennent  rompre, tout est  craindre[406]. Le mois de janvier
n'tait pas fini, que l'une de ces parois se brisait.

[Note 404: Lettre du 28 septembre 1847. (_Documents indits._)]

[Note 405: Lettre  M. de Ficquelmont, en date du 23 octobre 1847.
(_Mmoires de M. de Metternich_, t. VII, p. 437.)]

[Note 406: Cit par M. D'HAUSSONVILLE dans son _Histoire de la
politique extrieure du gouvernement de Juillet_, t. II, p. 262.]

Ferdinand II, qui rgnait  Naples depuis 1830, tait un pur
autocrate, convaincu de son omnipotence, habitu  imposer en toutes
choses sa volont; plein de mpris, quoique non sans sollicitude
pour ses sujets; professant que ceux-ci n'avaient pas besoin de
penser, puisqu'il se chargeait de leur bien-tre; dtest de la
partie intelligente, remuante et ambitieuse des classes moyennes,
en mme temps qu'il jouissait d'une sorte de popularit parmi les
_lazzaroni_; non dpourvu de rsolution et de fiert, mais esprit
court, obstin, avec je ne sais quoi d'un peu rus et ironique;
portant haut le sentiment de la dignit de sa couronne et prompt 
maintenir l'indpendance de son royaume, soit contre l'Angleterre
quand elle tentait de le violenter, soit contre l'Autriche quand
elle prtendait le protger. Par son caractre, par ses ides, par
son pass, il tait donc port  voir de mauvais oeil un mouvement
italien o l'autonomie napolitaine risquait d'tre absorbe
dans l'ide nationale, et un mouvement libral qui menaait son
absolutisme[407]. Quand du Quirinal part le signal des rformes, et
que les gouvernements de Toscane et de Pimont y rpondent plus ou
moins, Ferdinand II, plein d'humeur et non sans ddain  l'gard du
nouveau pape, jaloux de Charles-Albert et se mfiant de lui, essaye
de fermer absolument ses tats  la contagion des ides nouvelles.
Mais toutes les prohibitions policires sont impuissantes. Vainement
les premires insurrections, clates, en septembre 1847,  Messine
et  Reggio, sont-elles assez rudement rprimes, l'agitation va
croissant, surtout en Sicile. L, les abus de l'administration sont
pires encore qu'en terre ferme, et le mcontentement se complique
d'un vieux sentiment d'indpendance trs rfractaire  la prpotence
napolitaine.  la fin de 1847, les choses deviennent si menaantes,
que le Roi reconnat la ncessit de faire quelques concessions
aux Siciliens. Il s'y prend mal, et, au milieu de janvier 1848,
Palerme, en pleine rvolte, repousse les troupes envoyes pour la
soumettre, et rclame imprieusement l'autonomie de la Sicile avec la
constitution librale de 1812, autrefois tablie sous l'influence de
l'Angleterre.

[Note 407: Peu de temps aprs son avnement, ayant reu de
Louis-Philippe, son oncle, le conseil de faire des concessions 
l'opinion, Ferdinand II avait rpondu par cette lettre qui le peint
bien: Pour m'approcher de la France de Votre Majest, si elle peut
jamais tre un principe, il faudrait renverser la loi fondamentale
qui constitue la base de notre gouvernement, et m'engouffrer dans
cette politique de jacobins pour laquelle mon peuple s'est montr
flon plus d'une fois  la maison de ses rois. La libert est fatale
 la famille des Bourbons, et moi, je suis dcid  viter  tout
prix le sort de Louis XVI et de Charles X. Mon peuple obit  la
force et se courbe; mais malheur s'il se redresse sous les impulsions
de ces rves qui sont si beaux dans les sermons des philosophes
et impossibles en pratique! Dieu aidant, je donnerai  mon peuple
la prosprit et l'administration honnte  laquelle il a droit;
mais je serai roi, je serai roi seul et toujours... J'avouerai avec
franchise  Votre Majest qu'en tout ce qui concerne la paix ou le
maintien du systme politique en Italie, j'incline aux ides qu'une
vieille exprience a montres au prince de Metternich efficaces et
salutaires... Nous ne sommes pas de ce sicle. Les Bourbons sont
vieux, et, s'ils voulaient se calquer sur le patron des dynasties
nouvelles, ils seraient ridicules.]

Cette mme influence se devine dans le mouvement sicilien de 1848.
Lord Napier et tous ses compatriotes de Naples et de Palerme, crit
peu aprs M. Dsages, ont t trs actifs pour l'insurrection et
la sparation[408]. Les efforts de pacification que fait notre
diplomatie[409] se heurtent  l'action contraire de la diplomatie
britannique. Au plus fort des troubles, le gouvernement napolitain
ayant demand aux reprsentants de la France et de l'Angleterre
de se porter mdiateurs pour arrter l'effusion du sang, et notre
charg d'affaires s'tant montr dispos  accepter cette mission,
le ministre anglais, lord Napier, s'y refuse,  moins que le roi de
Naples ne l'autorise  rendre aux Siciliens la constitution de 1812
et  leur garantir le droit d'y faire eux-mmes telles modifications
que bon leur semblerait: Partez seul, si vous le jugez convenable,
dit-il  son collgue franais; seulement, je dois vous prvenir que
le btiment qui vous conduira en Sicile portera galement des lettres
 nos agents et aux hommes influents du pays, par lesquelles je leur
expliquerai pourquoi je n'ai pas cru devoir partir avec vous. Quant
 m'associer  vous dans cette occasion, croyez-moi, je le regrette,
mais c'est impossible. Partout ailleurs, sur tous les points du
globe, en Chine mme, je pourrais peut-tre faire ce que vous me
demandez: en Sicile, la France et l'Angleterre ont des intrts d'un
ordre trs diffrent[410]. Il tait vident qu'une Sicile,  demi
ou mme compltement spare de Naples, convenait aux ambitions
mditerranennes de la politique britannique.

[Note 408: Lettre  M. de Jarnac, en date du 12 fvrier 1848.
(_Documents indits._)]

[Note 409: Le mme M. Dsages mandait  M. de Jarnac, le 27 janvier
1848: Nous crivons  Naples pour prcher modration pendant la
lutte, clmence et rformes aprs, si l'insurrection est comprime.]

[Note 410: Cit par M. D'HAUSSONVILLE dans son _Histoire de la
politique extrieure_, t. II, p. 271.]

L'insurrection de Palerme a naturellement son contre-coup  Naples,
o se produisent des dmonstrations menaantes. Ferdinand, effray,
se tourne vers l'Autriche et lui demande jusqu' quel point il peut
compter sur son aide. M. de Metternich, qui, on le sait, n'tait
nullement en mesure et en volont de se lancer dans une intervention,
assure le roi de Naples de tout son appui moral; mais, quant  un
secours arm, il s'excuse sur l'impossibilit de faire traverser les
tats pontificaux par ses troupes, sans l'autorisation du Pape: or,
il sait bien que, dans l'tat des esprits, on ne peut pas,  Rome,
lui donner cette autorisation, et en effet le cardinal secrtaire
d'tat ne parle de rien moins que de se porter lui-mme  la
frontire pour barrer le chemin aux Autrichiens[411]. Laiss  ses
propres forces, Ferdinand sent flchir son orgueil de prince absolu,
et entre  son tour dans la voie des concessions. S'il y vient le
dernier, il y marche singulirement vite. Le 18 janvier 1848, un
dcret confre des attributions nouvelles et presque reprsentatives
aux Consultes dj existantes de Naples et de Sicile; des ministres
distincts sont nomms pour cette dernire portion du royaume. Le 19,
d'autres dcrets apportent de grands adoucissements au rgime de la
presse et accordent une large amnistie. Mais la population surexcite
ne se dclare pas satisfaite; le 27 janvier, elle remplit les rues de
Naples, promenant des drapeaux aux trois couleurs italiennes, criant:
Vive Pie IX! et rclamant une constitution. Aprs quelques vellits
de rsistance, la capitulation du Roi est complte. Il renvoie, non
seulement du palais, mais du royaume, son ministre de la police et
son confesseur, particulirement impopulaires, et prend des ministres
libraux. Bien plus, le 29 janvier, une proclamation annonce l'octroi
d'une constitution analogue  la charte franaise. C'est dans Naples
un dlire de joie; le Roi tant sorti  cheval, la foule se presse
pour lui baiser les mains. Le 11 fvrier, la constitution est
dfinitivement promulgue. En quelques jours, Ferdinand, nagure
si rfractaire au mouvement libral, a de beaucoup dpass tous les
autres souverains qui n'en sont encore qu'aux rformes civiles,
et qui ont jusqu'ici refus de donner des constitutions. Est-ce
seulement, chez lui, effet de la peur, ou bien ncessit de lcher
d'autant plus qu'il a plus imprudemment retenu? Probablement l'un et
l'autre. Peut-tre cherche-t-il aussi  jouer une sorte de mchant
tour aux autres gouvernements: une malice de ce genre est assez dans
sa nature. On racontait de lui ce propos: Ils me poussent, je les
prcipiterai.

[Note 411: Dpche du ministre des affaires trangres de Naples 
son ambassadeur  Vienne, en date du 14 janvier 1848; dpche de
cet ambassadeur, en date du 17 janvier; dpche du comte de Ludolf,
ambassadeur d'Autriche  Rome, en date du 23 janvier. (BIANCHI,
_Storia documentata della diplomazia europea in Italia_, t. V, p. 88,
89.)]

L'impulsion venue de Naples est en effet irrsistible. Dans toute
l'Italie, des manifestations bruyantes ont lieu en l'honneur de la
rvolution des Deux-Siciles, et les souverains sont mis en demeure
de suivre l'exemple de Ferdinand II. Si dcid que Charles-Albert
ait t jusqu'alors  ne pas s'engager dans cette voie, il se sent
branl par une telle clameur. Il consulte une sorte de conseil de
conscience sur la valeur de la promesse qu'il a faite autrefois 
M. de Metternich de ne pas changer les bases fondamentales et les
formes organiques de la monarchie; le conseil dclare qu'il n'y a
l rien qui empche l'octroi de la constitution. Cet avis ne calme
pas entirement les scrupules du Roi, et c'est l'me dchire, au
milieu d'angoisses qui contrastent trangement avec l'allgresse
de la foule, que, le 8 fvrier, il se dcide  publier les bases
d'un Statut selon le type de la charte franaise. Le grand-duc de
Toscane n'est pas homme  rsister quand le roi de Sardaigne cde;
lui aussi promet donc sa constitution, le 11 fvrier, et la promulgue
le 17. Que va faire le Pape, ainsi envelopp de gouvernements qui
deviennent reprsentatifs et press par son peuple qui lui crie qu'un
Pie IX ne peut refuser ce qu'un Bourbon a accord? Chez lui, sans
doute, le chef d'tat n'est pas habitu  rsister longtemps; mais
ici, la conscience du Pontife est en jeu: il doute que le rgime
parlementaire soit compatible avec l'intgrit de sa souverainet
spirituelle. Tout en bnissant, du balcon du Quirinal, la foule
qui rclame la constitution, il lui rappelle tout ce qu'il a fait
dj et la supplie de ne rien demander qui soit contraire  la
saintet de l'glise. Il consent nanmoins  charger une commission
d'examiner quelles institutions pourraient donner satisfaction
au voeu populaire, sans entraver l'exercice du pontificat. L'un
des premiers actes de cette commission est de prendre l'avis de
l'ambassadeur de France, qui, naturellement, en rfre  son
gouvernement[412]. M. Rossi voit les difficults thoriques
du problme; mais en fait, il constate que la ncessit d'un
gouvernement reprsentatif est reconnue,  Rome, par tout le monde.
Parmi ceux qui, autour du Pape, se prononcent le plus hautement dans
ce sens, on remarque beaucoup de personnages nagure trs opposs 
toute concession de ce genre. Ils n'ont pas chang, dit finement
M. Rossi; c'est toujours le mme sentiment: ils avaient peur de la
constitution; aujourd'hui, ils ont peur de ceux qui veulent une
constitution. Est-il besoin d'ajouter que, dans toute la Pninsule,
l'effervescence, provoque par la question constitutionnelle, amne
un redoublement de manifestations contre l'Autriche?  Turin, dans la
fte organise en l'honneur du Statut, figurent les dlgus milanais
en costume de deuil, et le soir, dans les rues de la ville, circule
un char allgorique sur lequel chaque ville lombarde a sa bannire
brandie par un homme en armure de fer; au sommet, un moine sonne le
tocsin  coups redoubls.

[Note 412: Lettre de M. Rossi  M. Guizot, en date du 17 fvrier
1848.--La rponse du gouvernement franais ne put tre donne avant
la rvolution de Fvrier.]

Le gouvernement franais--j'ai dj eu l'occasion de le
dire--estimait que, pour le moment, les Italiens avaient bien assez
 faire de mener  terme leurs rformes civiles, et il ne dsirait
pas qu'ils s'appropriassent trop tt notre rgime parlementaire.
Ce n'est pas qu'il ft indiffrent  l'avantage de voir ce rgime
s'tendre en Europe et, par suite, accrotre le nombre des clients
naturels de la France; mais c'est que rien ne lui paraissait
devoir plus nuire  son patronage libral que des innovations
prmatures et par suite condamnes  l'insuccs[413]. Nanmoins,
le changement accompli, il ne peut faire mauvais visage  ceux
qui tmoignent ainsi le dsir de le prendre pour modle. Il leur
dclare donc se fliciter des nouveaux gages d'intimit que crera
dsormais la similitude des institutions politiques, et promet
de seconder l'tablissement pacifique et rgulier des nouveaux
rgimes constitutionnels[414]. Mais, cette politesse faite, il
s'empresse d'y ajouter, avec une amicale franchise, des conseils
qui trahissent ses inquitudes. Ainsi indique-t-il, dans une dpche
 son reprsentant  Florence, les deux conditions dont dpend,  son
avis, le succs de l'entreprise tente en Toscane. La premire est
que les modrs se rallient autour du grand-duc,... s'appliquent
 faire sortir des institutions nouvelles un gouvernement fort et
rgulier, les dfendent nergiquement contre l'invasion des passions
dmagogiques, assignent au mouvement un temps d'arrt et rsistent
fermement  ceux qui voudraient le pousser au del. La seconde est
que le gouvernement toscan mette toute sa fermet  assurer le
maintien des traits,  conserver avec les tats voisins des rapports
de bonne intelligence,  empcher que son territoire ne devienne un
foyer de propagande et d'hostilit contre tel ou tel tat, enfin
 carter toute cause, tout prtexte d'intervention extrieure et
toute occasion de guerre[415]. Le gouvernement franais n'envoie
pas d'autres conseils  Turin. Louis-Philippe rpte volontiers au
marquis Brignole, ambassadeur du gouvernement sarde  Paris, que
le meilleur moyen, pour le Pimont, de rassurer les puissances sur
ses innovations politiques, est de se montrer rsolu  contenir le
parti qui pousse  la guerre contre l'Autriche[416]. Se tournant
en mme temps vers la cour de Vienne, notre cabinet tche de lui
faire prendre, sinon en gr, du moins en patience, les constitutions
italiennes[417], et obtient d'elle de nouvelles assurances qu'elle ne
songe toujours pas  intervenir, soit  Naples, soit ailleurs[418];
il lui offre, du reste, de proclamer, d'accord avec les autres
cabinets, le respect d  ses droits sur le royaume lombard-vnitien,
lui promet de s'employer  surveiller et  contenir Charles-Albert,
et lui annonce que notre arme est prte, au premier appel,  voler
au secours du Pape[419].

[Note 413:  l'heure mme o, sans qu'on le st encore  Paris,
commenait l'closion des constitutions italiennes, le 31 janvier
1848, M. Guizot expliquait,  la tribune du Palais-Bourbon,
pourquoi il avait laiss les gouvernements de la Pninsule juges
du degr et de la nature de leurs rformes, sans les pousser 
copier nos institutions politiques. Je crois, disait-il, que la
France doit avoir constamment l'oeil ouvert sur l'quilibre qui se
dplace, de jour en jour, en Europe, entre les grands systmes de
gouvernement, entre les gouvernements absolus et les gouvernements
constitutionnels. Je crois que l'tablissement d'institutions libres
tourne au profit de la France, de son influence, de sa grandeur:
 une condition cependant,  la condition que ces tentatives-l
russissent... Savez-vous ce qu'il y a de plus dangereux pour le
rgime constitutionnel?... Ce sont les tentatives infructueuses ou
malheureuses. Savez-vous ce qui a le plus nui aux rformes en Italie?
Ce sont les rvolutions de 1820 et de 1821, rvolutions mal conues,
venues mal  propos, fondes sur de mauvais principes et fondant des
institutions impraticables... Je n'ai nulle envie de voir recommencer
des tentatives pareilles... Voil la cause de ma rserve dans les
conseils que je peux tre appel  donner aux tats italiens. Quand
ils se sentiront en mesure de fonder des constitutions chez eux,
quand elles seront, en effet, praticables, leur indpendance sera,
je le rpte, affirme, maintenue par nous, aussi bien qu'elle l'est
aujourd'hui pour les rformes purement administratives.]

[Note 414: Dpche de M. Guizot au comte de La Rochefoucauld,
ministre de France  Florence, en date du 21 fvrier 1848.]

[Note 415: Mme dpche.]

[Note 416: BIANCHI, _Storia documentata della diplomazia europea in
Italia_, t. V, p. 93  95, et p. 434 et 435.]

[Note 417: _Ibid._]

[Note 418: Lettre particulire de M. de Flahault  M. Guizot, en date
du 1er fvrier 1848. (_Documents indits._)]

[Note 419: Dpche de M. d'Arnim, ministre de Prusse,  Paris,
en date du 8 fvrier 1848. (HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs,
1830-1848_, t. II, p. 690.)]

Comme il fallait s'y attendre, cette fois encore, notre action
modratrice est contrarie par la diplomatie britannique. Celle-ci,
bien que convaincue  part soi que les Italiens ne sont pas mrs
pour le rgime parlementaire et l'avouant au besoin, a press
ardemment les gouvernements pimontais et toscan de suivre sans
retard l'exemple du roi de Naples[420]. Les constitutions octroyes,
elle prend partout sous son patronage ceux qui veulent en tirer les
consquences les plus radicales. Ce rle est particulirement visible
 Naples, o les concessions royales n'ont pas dsarm l'insurrection
sicilienne, et o l'Angleterre parat de plus en plus avoir intrt
 la persistance du conflit et du dsordre. Une telle conduite n'est
pas pour rendre plus facile la situation de nos reprsentants en
Italie. Ceux-ci se sentent impuissants  retenir un mouvement ainsi
protg, excit, et, sur le thtre particulier o ils oprent, la
popularit des agents de lord Palmerston leur semble parfois grandir
aux dpens de la leur. Aussi ne faut-il pas s'tonner de trouver
alors, dans leurs apprciations, une note assez attriste. De Naples,
M. de Bussires mande, vers la fin de fvrier 1848,  M. Guizot, que
l'influence de la France est trs diminue, que les Anglais tiennent
le haut du pav, parlent en matres, font trembler le gouvernement,
ont des agents partout, soudoient la presse, renversent le ministre
suspect de sympathies franaises, pour le remplacer par un ministre
 eux[421]. De Turin, M. de Bacourt, charg d'affaires de France,
crit  M. de Barante: Mon influence ici est absolument nulle; on se
mfie de nous, surtout le gouvernement. Puis il ajoute: Le Pimont
est compltement chang de ce que vous l'avez connu. Ce gouvernement
si rgulier, cette administration si ordonne, ce roi si hautain et
si inabordable pour la foule, ce calme si complet qu'il ressemblait,
dit-on, au calme des tombeaux, tout cela n'existe plus. L'agitation
rvolutionnaire s'est empare de tout le monde. Il n'y a plus
d'autorit nulle part, que celle des journaux plus ou moins radicaux
et de la tourbe qui s'agite dans les cafs, dans les auberges, dans
les rues... Les hommes que vous avez connus raisonnables, modrs,
corrigs presque par l'exprience des rvolutions, ont, tous ou
 peu prs, perdu la tte... Ceux d'entre eux qui ont encore le
pouvoir de rflchir n'ont pas le courage d'arrter les autres et
d'affronter l'impopularit en disant qu'on court  la perte. Mon
rle est ici trs difficile, car, si je dis, comme je le fais, que
la France appuiera toutes les rformes lgitimes qui ont t faites
par le Roi, mais qu'elle appuiera aussi le maintien des traits,
seule base du maintien de la paix gnrale, on me rpond que je parle
de la France de M. Guizot, mais qu'il y a, derrire lui, derrire
notre gouvernement, derrire le Roi, une France qui ne permettra pas
qu'on crase l'Italie, si elle tente de chasser les Autrichiens...
Le ministre d'Angleterre joue ici, dans la mesure de son esprit, le
jeu de lord Palmerston; il pousse aux partis extrmes; c'est lui seul
qu'on coute de tous les membres du corps diplomatique. Il prend en
main la dfense des Lombards perscuts par l'Autriche et accepte les
ovations que les avocats radicaux de Turin lui dcernent en l'honneur
des notes diplomatiques adresses par lord Palmerston au prince de
Metternich... Je juge tout trs froidement, et c'est pour cela que
je vous affirme que nous sommes ici dans la premire phase d'une
rvolution[422].

[Note 420: Dpches de M. Abercromby, ministre d'Angleterre  Turin,
en date des 2 et 3 fvrier 1848, et dpches de lord Palmerston  ses
agents  Turin, Florence, Naples, en date des 11 et 12 fvrier.]

[Note 421: Lettres des 23, 28 fvrier et 3 mars 1848. (_Documents
indits._)]

[Note 422: Fvrier 1848. (_Documents indits._)]

Les Italiens faisaient preuve d'un singulier aveuglement, quand
ils refusaient d'couter nos conseils de sagesse et prfraient
se fier aux flatteries de la diplomatie anglaise. En effet, 
ce moment mme, sans qu'ils parussent s'en apercevoir ou s'en
inquiter, une grave menace s'levait contre eux en Europe; ils
taient en train, par leurs imprudences, de s'attirer l'hostilit
de deux grandes puissances, jusqu'alors demeures spectatrices:
la Prusse et la Russie. Le gouvernement prussien avait t assez
longtemps sympathique au mouvement inaugur par Pie IX, et
s'tait d'abord montr peu compatissant pour les embarras de la
politique autrichienne,  laquelle il reprochait volontiers son
exagration dans tout ce qui regardait l'Italie; il aimait 
voir dans les rformes du Pape une sorte d'imitation de celles
de Frdric-Guillaume[423]. Le prince de Metternich, disait M.
de Canitz au ministre de France, part de ce point qu'il y a une
rvolution en Italie; si l'on entend par cette expression une
modification du systme suivi jusqu'ici, on pourrait dire aussi
qu'il y a une rvolution en Prusse[424]. Mais, au commencement de
1848, le point de vue changea compltement  Berlin. On aperut dans
l'agitation italienne cette rvolution que le roi de Prusse abhorrait
et qu' ce moment il dsirait tant rprimer en Suisse; on y dcouvrit
aussi une menace contre les traits constitutifs de l'Europe. Ds
lors, on jugea ncessaire de manifester hautement la rsolution de
la traiter en ennemie. Dans les premiers jours de fvrier 1848, le
gouvernement prussien fit adresser des reprsentations  Turin: il
y dmentait le bruit, alors rpandu en Italie, d'un refroidissement
entre l'Autriche et la Prusse; tout en reconnaissant le droit du
gouvernement sarde de changer ses institutions, il faisait remarquer
que la garantie donne par l'Europe  l'indpendance des tats
italiens avait pour contre-partie l'obligation pour ces tats de
remplir leurs devoirs internationaux; que cette garantie tait
incompatible avec une attitude de menace et d'agression envers un
pays voisin, et que tel tait le caractre du mouvement unitaire,
auquel on semblait,  Turin, donner trop d'encouragement; il
terminait par cette grave dclaration qu'il considrerait comme
s'adressant  lui-mme toute attaque dirige contre l'Autriche, son
allie[425].

[Note 423: Ce rapprochement se prsentait  d'autres esprits qui, 
raison de leurs prjugs, ne pouvaient voir qu'un des cts de la
physionomie du Pape. Le prince Albert crivait, dans une lettre au
baron Stockmar, le 13 fvrier 1848: Le Pape est la contre-partie
du roi de Prusse; beaucoup d'lan, des ides politiques  moiti
digres, peu de perspicacit, avec un esprit trs cultiv et trs
accessible aux influences extrieures. Leur pierre d'achoppement 
tous les deux, c'est la pense qu'ils peuvent mettre leurs sujets en
branle et garder ensuite compltement dans leurs mains la direction
et l'extension du mouvement... (_Le Prince Albert, Extraits de
l'ouvrage de sir Thodore Martin_, par A. CRAVEN, t. I, p. 243.)]

[Note 424: Correspondance du marquis de Dalmatie avec M. Guizot, en
1847, notamment lettres du 18 aot et du 14 octobre. (_Documents
indits._)]

[Note 425: Lettres du marquis de Dalmatie  M. Guizot, notamment
celles du 18 et du 19 fvrier 1848. (_Documents indits._)]

Derrire la Prusse tait la Russie. Nicolas,  la diffrence
de Frdric-Guillaume, n'avait jamais vu d'un oeil favorable
le mouvement italien; mais il avait paru d'abord y faire peu
d'attention. Tout au plus, en octobre 1847, s'en tait-il occup
un moment, pour fliciter le roi des Deux-Siciles de la vigueur
avec laquelle il venait de rprimer des insurrections, et de sa
rsolution de faire face avec nergie au dbordement du torrent
rvolutionnaire[426]. Naples tait visiblement le seul point de
la Pninsule o il trouvait un souverain vraiment selon son coeur.
Aussi, grandes sont son motion et sa colre quand, quelques
mois plus tard, il apprend que ce roi de Naples a t rduit 
capituler devant la rvolution. Il sort alors de son immobilit un
peu ddaigneuse et indiffrente. Il offre  l'Autriche de mettre
d'urgence  sa disposition l'argent dont elle aurait besoin, sauf 
rgulariser plus tard les conditions de cet emprunt; il lui propose
galement de se charger de maintenir la Galicie, afin de rendre
disponibles pour l'Italie les troupes qui s'y trouvent[427]. C'est
tout de suite qu'il voudrait voir le cabinet de Vienne agir avec
nergie, et il se plaint amrement de la timidit de ce cabinet,
de sa vieillesse, de ses tiraillements intrieurs[428]. Comme
le gouvernement prussien, c'est Turin qu'il juge le point le plus
menaant en Italie: il invite Charles-Albert  considrer l'Autriche
comme son allie naturelle, et lui signifie sans rticence que toute
attaque du Pimont contre l'Autriche en Lombardie serait regarde
par la Russie comme un cas de guerre[429]. Ce n'est pas tout; il
s'adresse aussi  lord Palmerston. Le 12-24 fvrier 1848, le comte
Nesselrode envoie au baron Brunnow, reprsentant de la Russie 
Londres, une longue dpche sur la situation de l'Italie, qu'il
dclare tre chaque jour plus grave et plus menaante pour la paix
gnrale. Il veut bien ne pas mettre  la charge du gouvernement
anglais tous les faux bruits, toutes les fausses inductions qu'on
a cru pouvoir tirer, en Italie, de son langage et de celui de ses
agents. Mais, ajoute-t-il, l'ide a fini par s'accrditer que ce
gouvernement appuie de ses dsirs les efforts que tenterait l'Italie
pour rejeter au del des Alpes ce qu'on est convenu d'appeler le
joug autrichien. Cherchant ensuite par quel argument il pourrait
dtourner lord Palmerston de la voie o il s'est engag, il n'en
trouve pas de plus efficace que de faire appel  cette haine jalouse
de la France qui, dj en 1840, a rapproch les deux cabinets de
Londres et de Saint-Ptersbourg. Sa thse est curieuse, surtout comme
aveu de la grande situation alors acquise  la France en Europe. En
favorisant, dit-il, le mouvement constitutionnel sur le continent,
l'Angleterre agit, sans le vouloir, dans l'unique intrt de la
France, dont les ides dmocratiques, par la nature du sol o elles
tombent, ont bien plus d'cho dans les esprits, bien plus d'affinit
avec les moeurs que n'en peuvent avoir les ides anglaises. C'est en
favorisant l'introduction de ces institutions et le triomphe de ces
ides en Espagne et en Grce, que l'Angleterre y a dj augment la
puissance morale du gouvernement franais... Mme chose aura lieu
en Italie. D'ici  peu, grce aux changements qui sont  la veille
de s'y effectuer, comme ils ont dj eu lieu dans les autres pays,
la France aura conquis par la paix plus que ne lui donnerait la
guerre. Elle se verra, de tous cts, entoure d'un rempart de petits
tats constitutionnels organiss sur le type franais, vivant de son
esprit; agissant sous son influence, et si, plus tard, cette France,
non plus celle de Louis-Philippe, mais celle qui lui succdera, quand
le systme de compression adopt par ce souverain aura cess de la
contenir, obit aux instincts d'ambition qui tendent  la faire
dborder hors de ses limites, le gouvernement anglais regrettera
trop tard d'avoir affaibli d'avance le ressort des rsistances qu'on
aurait pu opposer aux Franais, paralys la puissance autrichienne
qui leur servait de contrepoids et min ainsi par la base le systme
dfensif fond autrefois par lui-mme, de concert avec l'Europe, au
prix de tant de calamits, de labeurs et de sacrifices. Le comte
Nesselrode ne s'en tient pas  cet appel aux mauvais sentiments de
lord Palmerston contre la France; il termine par des avertissements
qui sont de vritables menaces et pose un _casus belli_. Il signifie
au cabinet de Londres que l'Empereur est fermement rsolu, en ce
qui concerne l'tat de possession assign aux divers tats italiens
par les actes dont il est garant,  ne transiger en rien sur la
marche que lui prescrivent ses devoirs et ses intrts politiques.
Il indique notamment qu'il n'admettra jamais cette sparation de
la Sicile plus ou moins sourdement poursuivie par la diplomatie
anglaise. Quant  la Lombardie, le chancelier russe s'exprime ainsi:
L'appui moral de l'Empereur est d'avance acquis  l'Autriche dans
les mesures qu'elle prendra pour s'en conserver la possession;
et si les attaques qu'elle aurait essuyes d'un point quelconque
de l'Italie taient soutenues du dehors par quelque puissance
trangre, notre auguste matre n'hsiterait pas  regarder une
pareille agression comme un cas de guerre europenne et  employer
ds lors toutes ses forces disponibles  la dfense du gouvernement
autrichien[430].

[Note 426: Dpche du comte Nesselrode  l'ambassadeur russe 
Naples, en date du 18 octobre 1847. (BIANCHI, _Storia documentata
della diplomazia europea in Italia_, t. V, p. 414.)]

[Note 427: Dpche chiffre du marquis de Dalmatie  M. Guizot, en
date du 20 fvrier 1848. (_Documents indits._)]

[Note 428: Dpche de M. Mercier, charg d'affaires de France 
Saint-Ptersbourg, en date du 3 fvrier 1848, et dpche du marquis
de Dalmatie, en date du 19 fvrier. (_Documents indits._)]

[Note 429: BIANCHI, _Storia documentata, etc._, t. V, p. 96.]

[Note 430: La dpche du comte Nesselrode, qui ne fut communique
 lord Palmerston que le 7 mars, aprs la rvolution de Fvrier,
se trouve dans les _Parliamentary papers_ distribus aux Chambres
anglaises en 1849.]

Cette attitude de la Prusse et de la Russie est faite pour relever
un peu l'Autriche du dcouragement o elle tait tombe. M. de
Metternich croit voir approcher, et il s'en rjouit, le moment
o, l'Italie entrant en rvolution flagrante, les puissances ne
pourront pas ne point s'en mler. Vous avez dit, crit-il  M.
de Ficquelmont le 17 fvrier 1848, un mot qui renferme la vrit
tout entire: _Les vnements dans le royaume des Deux-Siciles
rompent le tte--tte dans lequel l'Autriche s'est trouve avec
la rvolution italienne._ Ce mot, je l'ai adopt, et je m'en suis
empar dans mes expditions aux cours... Ne tombons pas d'ici  deux
mois, et bien des choses seront places autrement qu'elles ne le
sont le 17 fvrier[431]! Non sans doute que le cabinet de Vienne
se sente ainsi enhardi  sortir de sa rserve et  tenter quelque
dmarche offensive: bien au contraire, il continue  protester qu'il
ne songe  rien de semblable; une intervention isole en Italie,
loin de le sduire, l'effraye, et il dclare qu'en tout cas, il ne
voudrait jamais rien faire, dans ce genre, qu'aprs concert entre
les puissances et en agissant en leur nom, au lieu d'agir au sien
propre[432]. Seulement, il se sent autoris  le prendre de plus haut
avec l'Angleterre, et notamment  ne plus subir aussi patiemment
les interrogations souponneuses que lord Palmerston a l'habitude
de lui adresser  propos de tous les bruits d'intervention qui
circulent en Italie.  une question de ce genre que le ministre
anglais lui fait poser au cours de fvrier, le chancelier rpond
sur un ton fort piqu, et, se portant accusateur  son tour, il
se plaint de la malveillance tmoigne dans ces derniers temps 
l'Autriche par le cabinet anglais, et de l'encouragement donn par
ses organes officiels  la mfiance des gouvernements italiens[433].
L'irritation contre le chef du _Foreign office_ est alors extrme
 la cour de Vienne. M. de Metternich crit, le 17 fvrier,  M.
de Ficquelmont: Je vous envoie ci-joint quelques pices qui vous
montreront jusqu'o vont les inepties enrages de lord Palmerston.
Si vous comprenez cet homme, vous tes plus avanc que moi[434].
Quelques jours plus tard, le 23 fvrier, dans une lettre  son
ambassadeur  Londres, il montre lord Palmerston  la tte de tous
les mouvements qui tendent  bouleverser l'Europe, et allumant
l'incendie en Espagne, en Grce, en Suisse et en Italie[435].

[Note 431: _Mmoires de M. de Metternich_, t. VII, p. 589.]

[Note 432: Lettre de M. de Metternich  M. de Ficquelmont, en date du
10 fvrier 1848. (_Mmoires de M. de Metternich,_ t. VII, p. 564.)
Lettres du comte de Flahault  M. Guizot, du 1er fvrier 1848; du
marquis de Dalmatie au mme, du 18 fvrier; de M. Dsages au comte de
Jarnac, du 14 fvrier. (_Documents indits._)]

[Note 433: Dpche de lord Palmerston  lord Ponsonby, en date du 11
fvrier 1848, et dpche de M. de Metternich au comte Dietrichstein,
ambassadeur d'Autriche  Londres, en date du 27 fvrier 1848.
(_Parliamentary papers._)]

[Note 434: _Mmoires de M. de Metternich_, t. VII, p. 589.]

[Note 435: Cit dans les Mmoires de Bernard de Meyer, le chef des
catholiques lucernois. (Cf. _Revue gnrale_ de Bruxelles, octobre
1881.)]

En mme temps qu'il se plaint de lord Palmerston, M. de Metternich
se loue, de plus en plus, de M. Guizot. Malgr quelques griefs de
dtail, il dclare que les dispositions personnelles de ce ministre
sont aussi bonnes qu'elles peuvent l'tre sous, l'influence de sa
position[436]; que le cabinet franais marche aussi bien qu'il peut
aller[437]; qu'il a une bonne attitude en Italie[438]. L'appui
qu'il trouve maintenant  Berlin et  Saint-Ptersbourg ne lui fait
pas attacher moins de prix  notre concours. Il demeure convaincu
de l'impossibilit de rien tenter d'efficace sans la France, et,
par suite, comprend la ncessit de se placer sur le terrain o
il peut la rencontrer. Aussi continue-t-il  demander ce qu'on
pense et ce qu'on veut  Paris, afin de rgler l-dessus sa propre
conduite[439]. En ralit, dans l'affaire d'Italie, comme dans celle
de Suisse, il est toujours rsign  marcher derrire la France.
Mmes sentiments en Prusse. Notre crdit est, depuis quelques mois,
singulirement grandi  la cour de Frdric-Guillaume. Le marquis
de Dalmatie crit de Berlin, le 19 fvrier 1848,  M. Guizot: La
confiance dans le gouvernement du roi Louis-Philippe est absolue.
On l'exprime ici de toutes les faons.  mon retour, on me l'a dit
en termes plus nergiques et, j'ai d le reconnatre, plus sincres
que jamais[440]. Peu importe, ds lors, ce que la dpche, cite
tout  l'heure, du comte Nesselrode au baron Brunnow, trahit de
malveillance persistante  notre gard dans le gouvernement russe:
cette malveillance est impuissante; du reste, comme on l'a vu par
cette mme dpche, ce n'est pas  Saint-Ptersbourg qu'on a le
sentiment le moins vif de la grande position que la France s'est
faite en Europe. En somme, M. de Barante peut, dans une lettre
intime, crite le 31 janvier 1848, caractriser ainsi la situation
respective du cabinet de Paris et des autres cours: Sans l'agitation
o les radicaux tiennent les esprits, le rle de la France paratrait
ce qu'il est rellement, et l'on remarquerait que ces puissances du
continent, auparavant menaantes, toujours prtes  s'unir avec
l'Angleterre contre nous, implorent maintenant notre aide, n'osent
pas intervenir et se tiennent sur la dfensive, heureuses de se
concerter avec nous[441].

[Note 436: Dpche  M. de Ficquelmont, en date du 10 fvrier 1848.
(_Mmoires de M. de Metternich_, t. VII, p. 563.)]

[Note 437: Dpche au mme, en date du 19 fvrier 1848. (_Mmoires de
M. de Metternich_, t. VII, p. 567.)]

[Note 438: Lettre particulire du comte de Flahault  M. Guizot, en
date du 24 fvrier 1848. (_Documents indits._)]

[Note 439: Dpche de M. de Metternich au comte Apponyi, en date du 6
fvrier 1848. (_Mmoires de M. de Metternich_, t. VII, p. 563.)]

[Note 440: _Documents indits._]

[Note 441: _Documents indits._]

Le gouvernement du roi Louis-Philippe en tait l de sa campagne
diplomatique, quand soudainement il sombra dans la tourmente du
24 fvrier. Quelle et t, sans cela, l'issue de cette campagne?
En prsence d'une crise qui devenait, en Italie, chaque jour plus
aigu, aurait-il pu longtemps encore empcher les rvolutions et
la guerre? Et, si celles-ci avaient fini par clater malgr lui,
aurait-il trouv l l'occasion d'une sorte d'arbitrage suprme qui
lui et dfinitivement donn le premier rle en Europe, ou bien son
juste milieu se ft-il dbattu, impuissant entre les deux parties,
et et-il t rduit, soit  se laisser annuler, soit  se mettre 
la remorque de l'une ou de l'autre? C'tait le secret d'vnements
qui n'ont pas eu le temps de se produire. Quoi qu'il en soit, le
dessein de cette politique tait honnte, raisonnable et conforme aux
intrts franais.  travers beaucoup d'obstacles, le gouvernement
y tait demeur imperturbablement fidle; les difficults, en effet
trs graves, rencontres par lui, taient imputables, non  ses
propres fautes, mais  celles que d'autres avaient commises malgr
lui. Enfin, si embrouilles que fussent les choses en Italie,  la
fin de fvrier, nous y avions du moins sauvegard l'essentiel: les
divers gouvernements, quoique entrans et affaiblis, taient tous
debout; l'Autriche, bien que menace, n'avait pas t matriellement
attaque et s'tait abstenue de son ct de prendre l'offensive.
Faut-il ajouter que, si l'on est embarrass pour prciser quel
bien la monarchie de Juillet, en subsistant, et pu faire dans la
Pninsule, on ne l'est pas pour mesurer le mal qui, sur ce thtre,
devait rsulter de sa chute? L'Italie, prise de vertige et n'tant
plus retenue par personne, va se prcipiter tte baisse dans tous
les prils dont la diplomatie du roi Louis-Philippe a cherch  la
prserver: elle va entreprendre contre les Autrichiens une guerre o
elle sera fatalement crase, et son mouvement rformateur se perdra
en un dsordre rvolutionnaire qui la conduira au meurtre de Rossi, 
la fuite de Pie IX et  la rpublique romaine.

       *       *       *       *       *

J'ai suivi ainsi, l'une aprs l'autre, chacune des grandes
entreprises qui ont occup la diplomatie de la monarchie de
Juillet, dans la dernire priode de son existence. Sauf en 1831
ou en 1840, jamais cette diplomatie n'avait t plus agissante et
applique  de plus graves objets. M. Guizot, qui s'y donnait tout
entier, parfois un peu au dtriment de la politique intrieure, y
avait acquis une rare matrise. On a pu en juger par les lettres
particulires dans lesquelles il traitait presque toutes les affaires
et dont je me flicite d'avoir pu donner de nombreux extraits.
On ne saurait dire moins de bien de celles de ses correspondants
quand ils s'appelaient Broglie ou Rossi. C'est un ensemble de
littrature diplomatique vraiment incomparable. Malheureusement, en
racontant ces diverses ngociations, l'historien est, chaque fois,
oblig de s'arrter court devant l'abme soudainement creus par
la rvolution du 24 fvrier. Je ne me dissimule pas--car je l'ai
prouv pour mon compte--ce que cette interruption a de pnible et
d'irritant. On dirait d'un spectacle qu'un accident ferait cesser
brusquement au moment le plus critique du drame, et o, en place
du dnouement curieusement attendu, on n'aurait plus sous les yeux
que des acteurs qui s'enfuient et une scne qui s'effondre. Et
cependant, tout incomplte et mutile que dt tre forcment cette
histoire, elle tait trop importante par les questions souleves,
et surtout trop caractristique de la direction nouvelle suivie par
le gouvernement du roi Louis-Philippe, de la position acquise par
lui au dehors, pour ne pas tre expose avec dtail. L'impression
gnrale et dernire qui s'en dgage me parat fort honorable pour
ce gouvernement. Nous venons de le voir, en Europe, jouissant
d'un crdit, occupant une place, exerant une action qu'on ne lui
avait pas encore connus. Tandis que l'Angleterre tait isole et
discrdite par ses compromissions rvolutionnaires, que les petits
tats constitutionnels taient naturellement amens  faire partie
de notre clientle, que les vieilles monarchies, dsorientes par
le changement de l'esprit public, prenaient confiance dans notre
modration et sentaient le besoin de notre appui, la France, devenue
ouvertement, rsolument conservatrice, sans cesser d'tre sagement
librale, se trouvait exercer une sorte d'arbitrage, imposer sa
politique aux autres cours du continent, et avoir la direction des
grandes affaires pendantes. Cela seul, et quelle qu'et pu tre
plus tard l'issue de chacune de ces affaires, tait un rsultat
considrable. Pour en mesurer l'importance, il suffit de se rappeler
combien longtemps la monarchie de Juillet avait vcu sous la menace
constante d'une nouvelle coalition des puissances continentales,
condamne  une prudence qui lui interdisait les grandes initiatives,
et fatalement rive  l'alliance anglaise, alliance excellente en
soi, mais incommode et coteuse du moment qu'elle tait force.
Maintenant, elle a dfinitivement dissous la coalition; elle a
retrouv le libre choix de ses alliances, et son appui, on pourrait
dire sa protection, est recherche par ceux qui la traitaient en
suspecte. En un mot,  la veille du 24 fvrier, elle est parvenue
 effacer le tort que lui avait fait, en Europe, la rvolution de
1830; elle a reconquis la facult de faire au dehors de la grande
politique.




CHAPITRE V

LE DUC D'AUMALE GOUVERNEUR DE L'ALGRIE.

(1847-1848)

     I. Le duc d'Aumale et le marchal Bugeaud. Attaques contre la
     nomination du prince au gouvernement de l'Algrie. Ses rapports
     avec Changarnier, La Moricire et Bedeau. Ce qu'il fait pour
     l'administration civile de l'Algrie et pour le gouvernement
     des indignes.--II. Les hostilits clatent entre l'empereur du
     Maroc et Abd el-Kader. L'mir, vaincu, engage les siens  se
     soumettre  la France. Aprs avoir essay de gagner le dsert,
     il prend le parti de se rendre  La Moricire. Conditions de
     la reddition. Le duc d'Aumale les approuve. Ses entrevues avec
     l'mir. Hommage rendu par le duc d'Aumale au marchal Bugeaud.
     L'engagement pris envers Abd el-Kader est critiqu en France.
     Attitude du gouvernement en prsence de cet engagement. Il
     se dcide  le ratifier, sauf  obtenir certaines garanties
     ncessaires  la scurit de la colonie. Grand effet produit en
     Algrie par la reddition d'Abd el-Kader. Projets du duc d'Aumale.


I

Quand le marchal Bugeaud avait quitt l'Algrie, le 5 juin 1847, en
annonant hautement sa dmission[442], le gouvernement tait dcid
 lui donner le duc d'Aumale pour successeur[443]. Ne voulant pas,
cependant, par mnagement pour le marchal, paratre trop press de
le remplacer, il se borna d'abord  confier l'intrim au gnral
Bedeau. Ce fut seulement trois mois aprs, le 11 septembre, que
le _Moniteur_ publia la nomination du prince. Quelques semaines
auparavant, le 3 aot, celui-ci avait crit au marchal Bugeaud:
J'ai longtemps espr que vous consentiriez  reprendre le
gouvernement gnral. Si tout espoir doit tre perdu  cet gard,
si aucune autre combinaison ne parat acceptable au gouvernement
du Roi, je ne refuserai pas une position minente o je puis
servir activement mon pays. Je ne me fais aucune illusion sur les
obstacles qui hrissent la question, sur les attaques dont je serai
l'objet, sur les dceptions qui m'attendent; mais j'apporterai 
l'accomplissement de mes devoirs une entire abngation personnelle
et un dvouement de tous les instants. Je conserverai prcieusement
le souvenir de tout ce que je vous ai vu faire d'utile et de grand
sur cette terre d'Afrique, et je ferai tous mes efforts pour suivre
vos traces et y continuer votre oeuvre. Le marchal avait rpondu:
Vous avez mesur les difficults, vous avez prvu la critique et
mme la calomnie, et cependant vous bravez tout cela pour servir la
France et obir  votre pre... Vous voulez, dites-vous, marcher sur
mes traces; moi, je veux que vous les largissiez, et je serai bien
heureux si vous faites mieux que moi; je ne serai pas le dernier  le
proclamer.

[Note 442: Sur les dernires annes du gouvernement du marchal
Bugeaud et sur les causes de sa retraite, voir plus haut, t. VI, ch.
VII.]

[Note 443: Sur l'origine de cette rsolution, voir t. VI, p. 371 et
425.]

Le duc d'Aumale tait nomm gouverneur gnral au mme titre et
avec les mmes attributions que son prdcesseur. Un moment,
Louis-Philippe avait song  faire de lui un vice-roi; il y avait
aussitt renonc, pour ne pas fournir un prtexte aux attaques de
l'opposition. Ces attaques se produisirent quand mme. Dans une
nomination si hautement justifie par le pass et par les qualits du
prince, comme par les traditions de toutes les monarchies, mme des
plus parlementaires, les journaux de gauche affectrent de voir un
acte de courtisanerie de la part du cabinet et une preuve nouvelle
du dessein attribu  la couronne d'absorber tous les pouvoirs et
d'annihiler l'autorit ministrielle. Comme presque toujours, ces
journaux se trouvaient faire campagne avec les organes de lord
Palmerston. Ceux-ci accueillirent avec de singuliers emportements
une mesure qui avait,  leurs yeux, le tort de manifester notre
rsolution de nous installer dfinitivement en Algrie; ils virent l
une sorte de provocation  l'adresse de l'Angleterre, et dclarrent
que l'ambition de Louis XIV et de Napolon ne leur avait jamais rien
fait faire de plus exorbitant. Ainsi attaque, la nomination du
prince aurait d tre dfendue par tous les patriotes: nos opposants
ne parurent pas s'en douter.

Dbarqu  Alger, le 5 octobre, le duc d'Aumale fut reu avec
enthousiasme. Dans son ordre du jour aux troupes, il rappela
qu'il avait t appel dj cinq fois  l'honneur de servir dans
leurs rangs, et il rendit hommage  l'illustre chef auquel
il succdait et sous les ordres duquel il aurait tant aim 
se retrouver encore. Il avait eu soin de s'assurer le concours
des plus clbres Africains. Il gardait La Moricire  Oran et
Bedeau  Constantine. Il obtenait de Cavaignac, sur le point de
rentrer en France, qu'il demeurt  Tlemcen, o on lui organisait
un commandement divisionnaire. Enfin, il ramenait dans la colonie
le gnral Changarnier, auquel il donnait la division d'Alger. On
sait  la suite de quelles querelles cet officier de haut mrite,
mais de caractre difficile, avait quitt l'Afrique en 1843[444];
le ressentiment qu'il en gardait lui avait fait rejeter,  deux
reprises, en 1845 et en 1846, l'offre de revenir sous les ordres du
marchal Bugeaud; il avait pos sans succs, aux lections de 1846,
une candidature d'opposition; il se morfondait donc, depuis quatre
ans, dans une inaction aussi douloureuse pour lui que fcheuse pour
le pays, quand le duc d'Aumale lui proposa un commandement, accept
tout de suite avec reconnaissance. Ce n'tait pas le moindre avantage
du nouveau gouverneur gnral que d'tre, par sa situation, tranger
et suprieur aux rivalits jalouses qui divisaient trop souvent
nos gnraux et qui, sans lui, eussent rendu impossibles certaines
collaborations. Sa suprmatie tait facilement accepte de tous. Il
l'exerait d'ailleurs avec un tact rare, sachant allier l'autorit
qui appartenait  son rang avec la modestie qui convenait  son ge,
maniant les caractres les plus ombrageux avec une adresse aimable 
laquelle le souvenir des rudesses de son prdcesseur donnait encore
plus de prix, et justifiant chaque jour davantage son lvation par
les qualits dont il faisait preuve.  peine dbarqu  Alger, il
eut, pendant huit jours de suite, avec La Moricire, Changarnier et
Bedeau, des confrences o furent examines toutes les questions
militaires et administratives, intressant l'avenir de la colonie.
Les trois gnraux en sortirent pleins de confiance dans la haute
capacit de leur jeune chef et charms de sa bonne grce. Le prince
savait du reste gagner l'estime et l'affection des officiers de
tous rangs, attentif  faire rcompenser le mrite partout o il le
dcouvrait, sans proccupation de coterie ou de politique, et usant 
l'gard de tous d'un esprit de justice et d'impartialit  laquelle
un rpublicain, le colonel Charras, devait rendre plus tard, du haut
de la tribune, un hommage reconnaissant.

[Note 444: Voir plus haut, t. V, ch. V,  XIII.]

Ce n'tait pas de conqute qu'avait le plus  s'occuper le duc
d'Aumale: sur ce point, le principal avait t fait et bien fait par
le marchal Bugeaud; c'tait d'administration et de colonisation.
Le sentiment gnral tait que cette partie de l'oeuvre africaine
avait t jusqu'alors trop nglige, et qu'il tait urgent de
s'y appliquer. Cela avait t dit par plusieurs orateurs, avec
l'assentiment visible de la Chambre, dans la discussion des crdits
de l'Algrie, en juin 1847; M. Guizot, tout en essayant de rpondre
 ces critiques et de justifier le pass, avait promis de donner
dsormais toute son attention  ces problmes, et, pour assurer
l'excution de cet engagement, on avait ajout  la loi des crdits
un article portant qu'il serait rendu compte, dans la session de
1848, de l'organisation de l'administration civile en Algrie. Le
ministre tait, du reste, rsolu  tenir sa promesse: il crivait
au duc de Broglie, le 8 juillet 1847: Je m'occupe srieusement de
l'Algrie. C'est une de ces affaires qui doivent ncessairement avoir
fait un pas d'ici  la prochaine session.

 ce point de vue encore, le duc d'Aumale tait bien l'homme de la
situation; grce  sa qualit de prince qui dominait chez lui celle
de gnral, il pouvait donner  son gouvernement un caractre
moins exclusivement militaire, sans cependant tomber dans un rgime
purement civil qui et compromis notre autorit sur les Arabes. Il
avait dj prouv, pendant son trop court passage  la tte de la
province de Constantine, l'importance qu'il attachait aux questions
d'administration, et il n'y avait pas moins bien russi que dans les
choses de la guerre. Ses trois principaux lieutenants taient tout
disposs  le seconder dans cette tche. La Moricire se piquait,
depuis longtemps, d'ides librales et avait  ce sujet rompu plus
d'une lance avec Bugeaud; tout heureux de se voir dsormais mieux
compris, il envoyait force plans au nouveau gouverneur, qui les
recevait volontiers, tout en se rservant de dcider par lui-mme.
Le gnral Bedeau tait frapp des dfauts de l'administration
civile et du tort ainsi fait  la colonisation et aux intrts
europens en Afrique. Cette administration, disait-il, telle
qu'on l'a constitue, est indubitablement le principal obstacle au
progrs des affaires; dans l'tat actuel, il y a abus d'attributions,
multiplicit inutile de hirarchie et de centralisation, emploi
beaucoup trop nombreux de personnel, et, malgr cela, lenteur extrme
d'expdition. Enfin, le gnral Changarnier, lui aussi, tenait 
ce qu'on ne le classt pas parmi ceux pour lesquels il n'y avait
pas dans la vie autre chose que des fusils et des soldats; il
reconnaissait que dsormais la grande affaire tait la colonisation.

Avant mme de dbarquer en Algrie, le nouveau gouverneur s'y fit
prcder par deux ordonnances royales, destines  donner, sur
deux points importants, satisfaction aux voeux de l'opinion. La
premire, date du 1er septembre 1847, rorganisait compltement
l'administration civile de l'Algrie, de faon  lui donner plus de
simplicit, de promptitude, d'unit et, par suite, d'efficacit: aux
trois grandes directions rivales qui,  Alger, s'entravaient l'une
l'autre, on substituait une seule direction gnrale des affaires
civiles, flanque d'un conseil suprieur, et ne relevant que du
gouverneur gnral, qui, de son ct, correspondait avec le ministre
de la guerre; dans chacune des trois provinces, l'administration
tait galement concentre aux mains d'un directeur des affaires
civiles, sorte de prfet, prparant le travail du commandant de la
province pour tout ce qui concernait les affaires administratives,
mme en territoire militaire, et assist d'un conseil qui
avait quelque ressemblance avec nos conseils de prfecture; la
centralisation tait notablement diminue, et la dcision de beaucoup
d'affaires se trouvait reporte soit de Paris  Alger, soit d'Alger
au chef-lieu de la province. La seconde ordonnance, date du 28
septembre, fondait le rgime municipal en Algrie. Dans le rapport
fait au nom de la commission des crdits, M. de Tocqueville avait
insist sur la ncessit de cette rforme. Le duc d'Aumale en avait
prpar les bases avec le gnral de La Moricire; puis, M. Vivien,
fort habile rdacteur en ces matires, lui avait donn sa forme
dfinitive. C'taient  peu prs l'organisation et les attributions
des municipalits franaises, sauf qu'on n'avait pas jug possible
d'introduire, ds le dbut, le principe lectif. Cette mesure,
l'une des plus fcondes que l'on pt prendre, fut accueillie avec
grande satisfaction en Algrie. Elle devait survivre, au moins dans
ses principales dispositions,  beaucoup de transformations et de
bouleversements. En 1873, un dput algrien, d'opinion avance,
disait  M. le duc d'Aumale que, de toutes les institutions du pass,
l'ordonnance du 28 septembre 1847 tait reste la plus chre aux
Franais d'Afrique.

Pendant les quelques mois de son gouvernement, le prince rsolut ou
aborda beaucoup d'autres questions: rorganisation des tribunaux
de commerce avec lection de leurs magistrats; cration d'un
comptoir de la Banque de France  Alger; dveloppement des voies
de communication; fixation dfinitive des plans du port d'Alger
et activit imprime aux travaux; construction de postes et de
batteries pour la dfense des ctes, etc... Soucieux de dvelopper
la colonisation, le gouverneur faisait tudier dans chaque province
la dtermination des zones o les Europens pourraient s'tablir; il
cherchait  simplifier la procdure des concessions et des mises en
possession. Il assurait aux colons un dbouch pour leurs rcoltes,
en interdisant  l'intendance d'acheter au dehors, comme elle l'avait
fait souvent, la subsistance des troupes. Il pensait surtout que le
meilleur moyen de seconder cette colonisation et de lui procurer
les terrains ncessaires, tait de dbrouiller les questions fort
obscures ayant trait  l'assiette de la proprit arabe et d'arriver,
sans violence, sans spoliation, au cantonnement graduel des tribus;
des tudes taient faites dans ce sens. La sollicitude que le
prince tmoignait  la population civile ne lui faisait pourtant
pas ngliger les Arabes. Sa politique  leur gard tait quitable,
bienveillante, respectueuse des droits acquis et des moeurs, mais
elle tendait  les fixer au sol,  affaiblir parmi eux la grande
fodalit, trop souvent tyrannique pour les populations et hostile 
la France. Tout en maintenant l'excellente institution des bureaux
arabes, il soumettait les indignes, en matire criminelle,  la
juridiction des tribunaux franais. Comme bienvenue, il leur apporta
une amnistie qui rendit la libert  beaucoup de prisonniers dtenus
en France. Plusieurs tribus migres furent rapatries et installes
sur des territoires dsigns  cet effet. Un projet fut prpar,
de concert avec La Moricire, pour l'organisation de l'instruction
publique musulmane. Le duc d'Aumale apportait ainsi, dans tous les
ordres de questions, une activit intelligente qui ne pouvait sans
doute se flatter de rsoudre instantanment tous les problmes,
mais dont on devait, avec le temps, recueillir les fruits. Amis
et ennemis, lui crivait M. Guizot, sont unanimes  reconnatre
l'heureuse impulsion que vous avez donne  toutes choses.


II

Si occup qu'il ft des affaires administratives, le duc d'Aumale
ne pouvait perdre de vue Abd el-Kader, rfugi avec sa dera, dans
le Maroc,  peu de distance de notre territoire[445]. La prise
d'armes de 1845 nous avait appris tout ce qu'on pouvait craindre de
cet indomptable ennemi. Si dnu qu'il ft, tant qu'il demeurait
libre, une menace planait sur la colonie. Le gouverneur faisait donc
surveiller la frontire, tandis que notre diplomatie agissait sur
l'empereur Abd er-Raman. Celui-ci commenait  comprendre que l'mir
tait plus menaant encore pour lui que pour la France, et qu'il
travaillait  se crer un tat indpendant aux dpens du Maroc. Les
Kabyles du Rif, voisins de la dera, s'tant plaints  Fez d'avoir
t razzis par Abd el-Kader, l'empereur envoya au cad de cette
rgion un renfort de cavaliers et l'ordre de s'emparer de l'mir.
Celui-ci rpondit en surprenant de nuit le camp des Marocains et en
tuant le cad. Ce coup d'audace irrita fort Abd er-Raman. Tout ce
que tu nous as prdit est arriv, mandait-il  notre consul gnral;
tu connaissais mieux que nous les ruses diaboliques d'Abd el-Kader;
il ne lui reste plus que la vengeance cleste  attendre, et c'est
 nous de faire disparatre de ce monde la trace mme de ses pas.
Les marabouts qui cherchrent  s'interposer en faveur de l'mir
furent fort mal reus du sultan. Ce n'est point un vrai musulman,
disait ce dernier, celui qui, aprs avoir demand l'hospitalit,
cherche  trahir son hte!... C'est un rebelle qui trace une ligne
de feu et de sang partout o il passe. Je ne veux rien entendre de
lui... L'un de nous deux doit commander dans l'empire, et Dieu va
dcider entre nous. Vers cette mme poque, en septembre 1847, une
partie de la tribu algrienne des Beni-Amer, migre rcemment dans
l'intrieur du Maroc, ayant voulu rejoindre la dera, l'empereur la
fit poursuivre et impitoyablement massacrer. Abd el-Kader, venu  sa
rencontre, ne put qu'tre tmoin de cette extermination et s'chappa
lui-mme avec peine. Commenant un peu tard  se rendre compte qu'il
avait trop brav le souverain du Maroc, il essaya de l'apaiser et
d'entrer en ngociation. Ce fut sans succs. Son envoy fut retenu
prisonnier. L'arme destine  le combattre grossissait chaque
jour; le fils de l'empereur venait en prendre le commandement, et,
au commencement de dcembre, elle comptait, dit-on, prs de vingt
mille cavaliers, auxquels devaient s'ajouter un nombre  peu prs
gal de Kabyles du Rif. Enfin,--et ce n'tait pas le coup le moins
redoutable,--l'mir tait solennellement frapp par le sultan d'une
sorte d'excommunication religieuse.

[Note 445: Pour le rcit qui va suivre, je me suis servi
principalement des _Souvenirs_ toujours si exacts du gnral DE
MARTIMPREY, et du remarquable ouvrage de M. Camille ROUSSET sur la
_Conqute de l'Algrie_. J'ai aussi consult la _Vie du gnral de La
Moricire_, par M. KELLER.]

Cette crise nous intressait trop pour chapper  la vigilance du duc
d'Aumale et de ses lieutenants. Ils eurent d'abord quelque peine 
croire  l'nergie d'Abd er-Raman; mais quand ils le virent se mettre
srieusement en mouvement, ils prirent de leur ct les prcautions
ncessaires. La Moricire, vers la fin de novembre, se rapprocha de
la frontire avec un corps de cinq  six mille hommes, et s'y tint
sur le qui-vive, prt  marcher  la premire alerte.

La situation d'Abd el-Kader devenait singulirement critique. Aux
quarante mille hommes rassembls pour l'attaquer, il n'a  opposer
qu'une poigne de combattants. Ses rguliers, vtrans de toutes ses
guerres, sont  peine mille  douze cents, admirables, il est vrai,
de bravoure et de dvouement. Les cinq  six cents tentes de sa
dera contiennent surtout des femmes, des enfants, des vieillards,
des esclaves; il peut cependant en tirer encore mille  quinze cents
combattants de moindre valeur. Il n'a gure plus de huit jours de
vivres. Malgr tout, jamais si hardi que dans les cas dsesprs,
il dcide de prendre l'offensive. Ses ennemis, d'ailleurs, en dpit
de leur immense supriorit, semblent hsiter  l'aborder, comme
des chiens poltrons autour d'un redoutable sanglier. Son plan est
de surprendre de nuit les camps marocains qui, au nombre de quatre,
occupent les hauteurs, de courir droit  la tente du fils de
l'empereur et de s'emparer de sa personne; une fois en possession
d'un tel otage, il pourra traiter avantageusement. L'attaque a lieu
dans la nuit du 10 au 11 dcembre. Mais le secret en a t livr
aux Marocains, qui sont sur leurs gardes. Les assaillants trouvent
le premier camp dsert. Ils se jettent sur le second; le fils de
l'empereur n'y est pas. Bientt le jour commence  paratre. puiss,
accabls par le nombre, dcims par le feu de l'ennemi, les rguliers
sont obligs de battre en retraite, en laissant sur le terrain la
moiti de leur effectif. Cet insuccs ne laisse plus aucun espoir 
Abd el-Kader. Accul  la mer et  la Mouloua, petite rivire au
del de laquelle est la frontire algrienne, serr de plus en plus
prs par la masse des Marocains, voyant les dfections se produire
dans ses rangs et jusque parmi ses frres, il n'a plus d'autre
ressource, pour sauver du massacre la dera o il a des tres trs
chers, sa mre, sa femme, ses enfants, que de la faire passer sur le
territoire franais. Dans la nuit du 20 au 21 dcembre, commence la
traverse du gu de la Mouloua. Au lever du soleil, les Marocains
paraissent sur les hauteurs: il faut livrer un dernier combat pour
couvrir la retraite de la dera. Les rguliers se dvouent. Abd
el-Kader est au milieu d'eux, la tte, la poitrine et les pieds nus,
brave entre les plus braves, cherchant la mort sans la trouver;
ses vtements sont cribls de balles, et il a trois chevaux tus
sous lui.  la fin de la journe, un tiers de ses combattants a
succomb, mais le but est atteint; la dera touche le sol algrien.
L'mir conseille alors  ses soldats de se disperser et d'aller
faire leur soumission aux Franais. Les survivants des rguliers, en
haillons, noirs de poudre, extnus, dcharns, la plupart cribls
de blessures, mais d'allure encore superbe, se dirigent les uns
vers la ville de Nemours, les autres vers le camp de La Moricire.
Abd el-Kader ne les suit pas. Accompagn de quelques cavaliers, il
s'loigne vers le sud. Espre-t-il gagner le dsert et y tenter
encore une fois la fortune? Ou bien n'est-ce pas plutt le souvenir
des prisonniers franais odieusement massacrs par son ordre, presque
au mme endroit o il vient de livrer son dernier combat, qui pse
sur lui et le fait hsiter  se fier  la gnrosit franaise?

De la frontire strictement garde, La Moricire suit tous ces
vnements. L'important est de mettre la main sur Abd el-Kader. Avec
son coup d'oeil habituel et sa connaissance des lieux, le gnral
devine que l'mir devra passer par le col de Kerbous, voisin de la
frontire. Sans perdre une minute, il y envoie un dtachement de
spahis, et lui-mme se met en route, au milieu de la nuit, avec le
gros de ses troupes. Il a vu juste. Au bout de peu de temps, on
entend quelques coups de feu: c'est Abd el-Kader qui essaye de forcer
le passage. Le trouvant gard, il se dcide enfin  suivre le parti
que sa mre et sa femme l'ont suppli de prendre, et  se livrer aux
Franais. Ne pouvant crire  cause de la nuit noire et du mauvais
temps, il envoie  La Moricire l'empreinte de son cachet sur un
papier tout mouill par la pluie. Le gnral lui fait porter, avec
la promesse de L'_aman_, son propre sabre comme gage de sa parole.
Le jour venu, l'mir crit  La Moricire: ...J'ai reu le cachet
et le sabre que tu m'as fait remettre comme signe que tu avais reu
le blanc-seing que je t'avais envoy... Cette rponse de ta part
m'a caus de la joie et du contentement. Cependant, je dsire que
tu m'envoies une parole franaise qui ne puisse tre ni diminue ni
change, et qui me garantira que vous me ferez transporter, soit 
Alexandrie, soit  Akka (Saint-Jean d'Acre), mais pas autre part.
Veuille m'crire  ce sujet d'une faon positive... Le gnral
estime qu'avant tout il ne faut pas laisser chapper l'occasion,
vainement cherche pendant tant d'annes, de dlivrer notre colonie
de son plus redoutable ennemi; il a trop l'exprience du pays et de
l'homme pour tre sr de s'emparer de ce dernier s'il veut gagner
le dsert; aussi n'hsite-t-il pas  prendre sur lui d'accepter les
conditions de l'mir. J'ai reu ta lettre, lui rpond-il, et je l'ai
comprise. J'ai l'ordre du fils de notre Roi de t'accorder l'_aman_
que tu m'as demand et de t'accorder le passage de Djemnia-Ghazaouet
 Alexandrie ou  Akka; on ne te conduira pas autre part. Viens,
comme il te conviendra, soit de jour, soit de nuit. Ne doute pas de
cette parole: elle est positive. Notre souverain sera gnreux envers
toi et les tiens...

Le lendemain,--c'tait le 23 dcembre,--Abd el-Kader vient se livrer
aux Franais, sur le plateau mme de Sidi-Brahim o, deux ans
auparavant, il a extermin la petite troupe du colonel de Montagnac:
le marabout est l avec ses murs encore tachs de sang, et les
ossements jonchent le sol. L'mir croyait rencontrer La Moricire;
mais celui-ci tant occup ailleurs  pourvoir au sort des nombreux
fugitifs, il est reu par le colonel de Montauban. Aprs avoir salu
gravement la cavalerie franaise, il pousse jusqu' Nemours, o il
rejoint enfin La Moricire; celui-ci y arrivait sans autre escorte
que quelques-uns des rguliers qui s'taient rendus  lui la veille.
Abd el-Kader remet son yatagan au gnral, le seul homme, dit-il,
entre les mains duquel il a pu se rsoudre  consommer le sacrifice
suprme de son abdication.

Quelques heures auparavant, dans cette mme petite ville de Nemours,
dbarquait le duc d'Aumale qui tait parti d'Alger le 18 dcembre,
sur les pressantes instances de La Moricire, mais qui avait t
retard par le mauvais tat de la mer. Le commandant de la province
d'Oran lui rend aussitt compte de tout ce qu'il a fait. Aprs
quelques instants de rflexion, le prince donne son approbation
entire, et dclare au gnral, qui l'en remercie avec motion,
qu'il ratifie les engagements pris et en assume la responsabilit.
Le soir, Abd el-Kader, conduit par La Moricire, vient rendre
visite au gouverneur. Tu devais, depuis longtemps, dsirer ce
qui arrive aujourd'hui, lui dit-il; l'vnement s'est accompli 
l'heure que Dieu avait marque. Le prince confirme alors  l'mir
la promesse qui lui a t faite de le conduire  Saint-Jean d'Acre
ou  Alexandrie; toutefois il ajoute: Il sera ainsi fait, s'il
plat  Dieu; mais il faut l'approbation du Roi et des ministres,
qui seuls peuvent dcider sur l'excution de ce qui est convenu
entre nous trois; quant  moi, je ne puis que rendre compte de ce
qui s'est pass, et t'envoyer en France pour y attendre les ordres
du Roi.--Que la volont de Dieu soit faite, rpond l'mir; je me
confie  toi. Le prince prvient en outre Abd el-Kader, qui parat
le comprendre, qu'on ne pourra pas l'envoyer tout de suite en Orient,
et que le gouvernement devra pralablement se concerter avec la
Porte. La conversation se prolonge pendant quelques instants: on
parle du pass, particulirement de la prise de la Smala.  la fin
de la visite, le duc d'Aumale rappelle  l'mir, qui et bien voulu
l'oublier, qu'il doit lui amener un cheval en signe de soumission. En
rentrant dans sa tente, Abd el-Kader, jusque-l si stoque, ne peut
s'empcher de pleurer: toute la nuit, il demeure sans sommeil, secou
par ses sanglots.

Le lendemain matin, l'me brise, mais rsigne, l'mir monte la
dernire jument qui lui reste et qui, comme lui-mme, est blesse;
puis il s'avance, suivi de quelques serviteurs, vers le logement
du gouverneur.  une certaine distance, il met pied  terre, et,
conduisant le cheval par la bride, il s'approche du duc d'Aumale qui
est entour de son tat-major. Je t'offre ce cheval, lui dit-il,
le dernier que j'aie mont; c'est un tmoignage de ma gratitude,
et je dsire qu'il te porte bonheur.--Je l'accepte, rpond le
prince, comme un hommage rendu  la France dont la protection te
couvrira dsormais, et comme signe de l'oubli du pass. Les nombreux
indignes, tmoins de cette scne, ne cachent pas leur motion. Abd
el-Kader retourne ensuite  pied  sa tente. Dans l'aprs-midi, il
s'embarque, avec le gouverneur, sur un btiment  vapeur qui le
conduit  Mers el-Kbir, le port d'Oran. L, il est transbord sur
une frgate qui fait immdiatement route pour Toulon. Pendant ce
temps, un _Te Deum_ solennel d'actions de grces tait chant dans
la principale glise d'Oran, en prsence du prince, du gnral de La
Moricire et de toutes les autorits.

Dans la joie d'un succs qui marquait si heureusement les dbuts de
son gouvernement, le jeune prince eut le bon got de ne pas oublier
le vieux guerrier qui, aprs avoir t si longtemps  la peine, ne
se trouvait pas tre  l'honneur; il crivit au marchal Bugeaud:
Les vnements du Maroc et la vie politique d'Abd el-Kader ont eu
le dnouement que vous prvoyiez et que je n'osais esprer. Lorsque
le grand fait s'est accompli, votre nom a t dans tous les coeurs.
Chacun s'est rappel avec reconnaissance que c'est vous qui aviez
mis fin  la lutte, que c'est l'excellente direction que vous aviez
donne  la guerre et  toutes les affaires d'Algrie qui a amen
la ruine morale et matrielle d'Abd el-Kader. Visiblement touch
au coeur, le marchal rpondit: J'tais certain d'avance que vous
pensiez ce que vous m'crivez sur la chute d'Abd el-Kader. Vous avez
l'esprit trop juste pour ne pas apprcier les vritables causes de
cet vnement, et l'me trop leve pour ne pas rendre justice 
chacun. Comme tous les hommes capables de faire les grandes choses,
vous ne voulez que votre juste part de gloire, et, au besoin,
vous en cderiez un peu aux autres. Dans cette circonstance, mon
prince, vous m'avez beaucoup honor, mais vous vous tes honor bien
davantage. Sous la mme inspiration, le duc d'Aumale envoyait 
Mme de La Moricire le yatagan que le gnral, son mari, avait reu
d'Abd el-Kader lors de sa soumission, et qu'il avait ensuite remis au
gouverneur, et il faisait prsent au gnral Changarnier du pistolet
que l'mir avait laiss  l'aron de sa selle en amenant le cheval de
soumission. Le prince tenait videmment  bien marquer ce qui tait
d, dans le bonheur prsent, aux efforts passs. C'tait d'un coeur
dlicat et d'une politique habile.

Il semble qu'un vnement aussi heureux, aussi dcisif pour l'avenir
de notre domination algrienne, et d causer en France une
satisfaction sans mlange. Mais il fallait compter avec un esprit
d'opposition alors trop surexcit pour laisser juger des choses au
seul point de vue patriotique. C'tait ainsi qu' la veille de la
rvolution de 1830, les libraux de ce temps, loin d'applaudir 
la prise d'Alger, avaient vu avec dplaisir un succs qui pouvait
servir au gouvernement et s'taient efforcs d'en obscurcir l'clat.
Aussitt la nouvelle de la reddition d'Abd el-Kader arrive  Paris,
dans les premiers jours de janvier 1848, les journaux de gauche
affectrent d'en rduire la porte et d'y voir un pur hasard dont le
gouvernement n'tait pas fond  se faire honneur. Cherchant o faire
porter leur critique, ils s'attaqurent  l'engagement contract
envers l'mir, feignant de croire qu'il et t facile de s'emparer
de sa personne sans souscrire aucune condition. Ils s'en prenaient
moins  La Moricire, chez lequel ils mnageaient un dput sigeant
sur les bancs de l'opposition, qu'au duc d'Aumale.  les entendre, le
gnral n'avait pas eu, dans la chaleur et la rapidit de l'action,
le loisir de beaucoup rflchir; il appartenait au gouverneur de
dcider avec plus de maturit et de libert d'esprit. L'approbation
que ce dernier avait donne tait prsente comme un acte de lgret
imputable  sa jeunesse; si elle et t refuse, les mmes journaux
eussent montr l, sans doute, une malveillance jalouse. Cette
campagne tendait  mettre le ministre en demeure de dsavouer le
prince, ou, s'il s'y refusait,  l'accuser une fois de plus de
courtisanerie.

Le duc d'Aumale avait prvu ces attaques. Quand, aprs avoir entendu
le rapport du gnral de La Moricire, il s'tait dcid  ratifier
l'engagement pris, le gnral Cavaignac, prsent  l'entretien, lui
avait dit: Vous serez attaqus, trs vivement attaqus, soyez-en
srs, vous surtout, prince. Plus le succs est grand, plus on
s'efforcera de l'amoindrir et mme de le retourner contre vous.
Cette perspective n'avait pas branl un moment le gouverneur dans
sa rsolution de couvrir entirement son lieutenant. Eh bien,
avait-il rpondu en riant  Cavaignac, le gnral de La Moricire est
dput de la gauche, et vous n'tes pas, je crois, sans avoir encore
quelques amis dans le parti rpublicain:  vous deux de parer. La
Moricire tait sans doute sous l'impression de l'avertissement donn
par Cavaignac, quand, dans cette mme journe du 24 dcembre, il
crivait  sa femme: Nous n'tions pas srs de prendre l'mir; il
a propos de se soumettre, j'ai accept, le voil entre nos mains.
Plus ce rsultat est important, plus on va chercher  le diminuer ou
 le dcrier. Ainsi sont les hommes. Attendez-vous donc  m'entendre
attaqu en cette occasion. Je vous en prviens, pour que vous ne
vous en tonniez pas. Du reste, une fois rentr en France, le
commandant d'Oran profita de sa position de dput pour justifier sa
conduite du haut de la tribune; il expliqua comment Abd el-Kader et
pu s'chapper, et  ceux qui disaient qu'il et mieux valu courir
cette chance et que l'mir tait moins dangereux dans le dsert qu'
Alexandrie, il ripostait vivement: Si telle est votre opinion, rien
n'est plus facile que de le remettre au dsert: vous n'avez qu'un mot
 dire; les chemins sont ouverts, et, si vous lui offrez la libert,
votre prisonnier ne la refusera pas.

Tout en laissant  La Moricire le soin de parer les coups de
l'opposition, le duc d'Aumale ne ngligeait pas, de son ct, d'agir
auprs du gouvernement pour prvenir un dsaveu qui et t bien
autrement grave que toutes les criailleries de journaux. Ds le
24 dcembre, il adressait  M. Guizot une dpche o, aprs avoir
fait connatre l'engagement pris envers l'mir par La Moricire, il
exprimait le voeu qu'on n'en ft pas attendre longtemps l'excution:
Sans cette condition, ajoutait-il, il tait fort possible qu'un
homme seul, rsolu, entour d'une poigne de cavaliers fidles,
parvnt  nous chapper et  gagner les tribus qui lui sont encore
dvoues dans le Sud, o il nous et suscit de grands embarras. Je
ne pense pas qu'il soit possible de manquer  la parole donne par
cet officier gnral. Le 1er janvier 1848, le ministre de la guerre
rpondait au duc d'Aumale: Vous avez ratifi les promesses faites
par le gnral de La Moricire, et la volont du Roi est qu'elles
soient excutes. Le cabinet s'occupe des mesures propres  prvenir
les embarras ventuels qui pourraient natre, dans l'avenir, du
caractre aventureux et perfide de l'mir. Cette dernire rserve
tait justifie: il et t imprudent de dbarquer purement et
simplement Abd el-Kader dans quelque port du Levant, sans prendre
aucune mesure pour l'empcher de travailler de l contre nous ou
mme de revenir nous faire la guerre en Algrie. L'attention du
gouvernement tait d'autant plus en veil sur ce danger, que l'mir,
causant avec le colonel Daumas qui tait venu le voir  Toulon, avait
mis la prtention, dont il n'avait pas t question lors de sa
reddition, d'aller s'tablir  la Mecque, loin de toute surveillance
franaise et au foyer le plus ardent du fanatisme musulman. Le
ministre n'admettait l'ide de conduire Abd el-Kader  Alexandrie
que s'il devait y tre en quelque sorte intern et tenu dans
l'impossibilit de nous nuire.

Tant qu'il se proccupait seulement d'obtenir ces garanties, le
gouvernement ne manquait pas aux promesses faites par le duc
d'Aumale. Mais y avait-il chez lui quelque autre arrire-pense?
Songeait-il  dsavouer ces promesses? On avait remarqu qu' peine
arriv  Toulon, Abd el-Kader, au lieu d'tre gard au lazaret, avait
t enferm comme un prisonnier au fort Lamalgue. Le 3 janvier, lors
de la nomination de la commission de l'adresse, M. Lon Faucher ayant
critiqu, dans son bureau, l'engagement contract et ayant somm le
ministre de dire s'il le prenait  son compte, M. Guizot rpondit
qu'il rservait son opinion, qu'il n'avait pas arrt encore de
parti, et que la publication faite, dans le _Moniteur_, du rapport
du gouverneur gnral n'impliquait pas ratification. Deux semaines
aprs, le 17 janvier,  la Chambre des pairs, le prsident du
conseil, tout en exprimant l'espoir d'arriver  concilier le maintien
des paroles donnes avec ce qu'exigeait la scurit de l'Algrie,
insistait d'une faon significative sur ce qu'il n'appartenait pas
 un gnral,  un gnral en chef, mme  un prince, d'engager
politiquement, sans retour, sans examen, le gouvernement du Roi;
il ajoutait que, dans la question qui lui tait soumise, le
gouvernement conservait et entendait conserver la pleine libert de
son examen et de sa dcision. Le lendemain, le _Journal des Dbats_
dveloppait, dans un grand article, une thse semblable. Enfin, vers
la mme poque, on tchait, sans succs, il est vrai, par l'entremise
du colonel Daumas, d'amener l'mir  demander de lui-mme  rester en
France.

Tout cela indiquait videmment chez les ministres une mfiance, aprs
tout assez justifie par le pass, de ce que chercherait  faire
Abd el-Kader une fois hors de nos mains; ils eussent t heureux de
pouvoir honorablement chapper  l'excution de l'engagement pris;
mais, d'autre part, ils n'oubliaient pas que cet engagement avait
seul permis de s'emparer de la personne de l'mir, et que, en dpit
de toutes les thses sur le droit de ratification, l'honneur de la
France tait engag dans une certaine mesure. D'Alger, d'ailleurs, le
duc d'Aumale ne manquait pas de faire valoir avec beaucoup de force
ces considrations, et il dclarait sa volont trs nette de donner
sa dmission s'il tait dsavou. Est-ce l'effet de cette menace?
toujours est-il que les dclarations faites, le 5 fvrier, par M.
Guizot,  la Chambre des dputs, diffraient notablement de son
langage  la Chambre des pairs. Il y annonait que le gouvernement
se proposait de tenir la parole donne et d'envoyer l'mir 
Alexandrie; il ajoutait qu'une ngociation tait ouverte pour obtenir
du pacha d'gypte les garanties de surveillance ncessaires  notre
scurit. Le 22 fvrier,  la veille mme de la rvolution, le Roi,
causant avec M. Horace Vernet qui allait faire le portrait de l'mir,
le chargeait de donner  ce dernier toute assurance pour la prochaine
ralisation des promesses faites par le duc d'Aumale. On le voit,
le gouvernement avait, plus ou moins  regret, pris son parti de
ratifier ce qui avait t fait. Si donc Abd el-Kader a t, pendant
quatre ans encore, retenu prisonnier en France, c'est le fait de la
rpublique, non de la monarchie de Juillet. La rpublique a-t-elle
cru trouver, dans l'branlement gnral caus par la rvolution, des
raisons nouvelles qui l'autorisaient  prendre cette mesure? Ce n'est
pas le lieu d'examiner cette question. Remarquons seulement que le
pouvoir a t alors occup, pendant un certain temps, par les hommes
qui devaient attacher le plus d'importance  observer la parole
donne, par les gnraux de La Moricire et Cavaignac.

Si la reddition d'Abd el-Kader causait quelques embarras passagers
au gouvernement franais, elle avait, en Algrie mme, un effet
immense et singulirement bienfaisant. Nulle victoire n'et autant
servi  affermir notre domination,  soumettre les Arabes et 
donner confiance aux colons. Partout se manifestait une impression
de paix et de scurit, inconnue jusqu'alors. L'Afrique franaise
voyait s'ouvrir devant elle une re vraiment nouvelle. Tel tait le
changement que, du coup, l'arme d'occupation et pu tre rduite
d'un tiers. Le duc d'Aumale insista cependant pour qu'on ne rappelt
pas immdiatement en France les rgiments devenus disponibles:
ceux-ci lui paraissaient pouvoir tre employs plus utilement en
Algrie. Il avait prpar, pour la conqute de la Kabylie, demeure
indpendante malgr les diverses expditions du marchal Bugeaud, un
plan qui pouvait tre excut au printemps de 1848, si aucune tche
plus urgente ne s'imposait. Ajoutons qu' ce moment, tout attentif
qu'il ft aux choses de son gouvernement, il ne s'y absorbait pas
exclusivement et ne laissait pas de porter ses regards au loin. En
prsence de la situation chaque jour plus trouble de l'Europe et
particulirement de l'Italie, il croyait que la France serait amene
prochainement  quelque action militaire, et, dans ce cas, l'arme
d'Afrique lui semblait appele  jouer un rle considrable. Sous
l'empire de cette proccupation, il ramenait sur la cte, pendant
le mois de janvier 1848, les troupes dont la prsence n'tait
plus ncessaire dans l'intrieur des provinces. Il massait ainsi,
sans bruit,  proximit des ports, environ quinze mille soldats
aguerris qui, en quatre jours et sans donner l'veil  personne,
pouvaient tre embarqus et dirigs sur un point quelconque de la
Mditerrane[446]. L'emploi possible de ce corps expditionnaire
faisait travailler la jeune et gnreuse imagination du gouverneur:
il voyait dj s'ouvrir devant lui de plus importants champs de
bataille, et son me frmissait  la pense des grandes choses qu'il
aurait peut-tre l'occasion d'y faire, pour cette France tant aime.
Ces ides l'occupaient, quand, le 10 fvrier 1848, il fut rejoint 
Alger par le prince de Joinville qui cherchait pour la princesse,
sa femme, un climat plus chaud que celui de Paris. Le vainqueur de
Saint-Jean d'Ulloa et de Mogador n'avait pas le patriotisme moins
ardent que le vainqueur de la Smala. On peut donc s'imaginer les
rves de gloire qui durent tre alors bauchs dans les conversations
des deux frres. Hlas! le rveil tait proche, et quel rveil!

[Note 446: Ce sont ces troupes que la rpublique devait trouver
toutes prtes et dont elle fera le noyau de l'arme des Alpes.]




CHAPITRE VI

LA DERNIRE SESSION.

(Dcembre 1847.--Fvrier 1848.)

     I. Malaise des esprits. N'aurait-il pas mieux valu changer le
     cabinet? Le Roi rebute ceux qui lui donnent ce conseil. Madame
     Adlade. La famille royale. Raisons pour lesquelles M. Guizot
     ne veut pas quitter le pouvoir. Sa conversation avec le Roi.
     tat d'esprit de M. Duchtel. Les opposants ne croient pas 
     la possibilit d'une rvolution.--II. Le discours du trne.
     Irritation de l'opposition. La majorit parat compacte.--III.
     L'adresse  la Chambre des pairs. Le dbat sur l'Italie. M.
     Guizot expose sa politique. Le dbat sur la Suisse. Discours
     de M. de Montalembert.--IV.  la Chambre des dputs, attaque
     sur l'affaire Petit. Rponse de M. Guizot.--V. L'adresse
     au Palais-Bourbon. La question budgtaire. M. Thiers et M.
     Duchtel. Quelle est la vritable situation des finances? Le
     bilan du rgne.--VI. L'amendement sur la question de moralit.
     Discours de M. de Tocqueville. Discussion scandaleuse.--VII. Le
     dbat sur les affaires trangres. Dans la question italienne,
     M. Guizot a un avantage marqu sur M. Thiers. Discours
     rvolutionnaire de M. Thiers sur la Suisse. Fatigue de M.
     Guizot. L'opposition le croit physiquement abattu. Il parle avec
     un succs clatant sur la nomination du duc d'Aumale.--VIII. La
     question de la rforme. Beaucoup de conservateurs voudraient
     qu'on ft quelque chose. Le projet de banquet du XIIe
     arrondissement. Dfis ports,  la tribune, par les opposants.
     Rponses de M. Duchtel et de M. Hbert. Les amendements
     Darblay et Desmousseaux de Givr. L'article additionnel de M.
     Sallandrouze. Dclaration un peu ambigu de M. Guizot. Il a agi
     malgr le Roi. Le ministre l'emporte au vote, mais il sort
     affaibli de cette discussion.


I

L'ouverture de la session tait annonce pour le 28 dcembre 1847.
L'opposition, tout chauffe de ses banquets, y arrivait dans un tat
de surexcitation extrme et rsolue  ne garder aucun mnagement.
Un symptme encore plus inquitant peut-tre tait le malaise et
le trouble de cette grande masse qui joue le rle de spectateur
dans le drame politique. Tout y avait contribu: les mcomptes de
la dernire session, les souffrances de la crise conomique et
surtout le doute o l'on tait parvenu  jeter les esprits sur la
moralit du rgime. De nouveaux scandales[447], de retentissants
suicides[448] venaient encore d'assombrir les derniers mois de 1847.
Triste anne, crivait le 31 dcembre,  l'heure mme o elle
finissait, un ami du cabinet, anne marque par tant de dsastres,
tant de catastrophes, tant de crimes publics ou privs, et qui
apparatra dans l'histoire avec une physionomie toute particulire,
plus sombre que celle des annes mmes o ont clat de grandes
et sanglantes rvolutions, parce qu'elle a sembl mettre  nu les
plaies d'une socit corrompue[449]. Le mme observateur ajoutait,
quelques jours plus tard: Les esprits sont inquiets, tristes,
agits. Les vnements de la politique extrieure, l'tat de la
Suisse et de l'Italie, en France mme le rveil plus ou moins
srieux de l'esprit rvolutionnaire, attest par les banquets, les
nombreuses catastrophes qui ont sembl prouver, depuis quelques
mois, l'affaiblissement du sentiment moral tant dans le gouvernement
que dans les classes suprieures, les embarras financiers, les
souffrances du commerce et de l'industrie, les faillites, moins
nombreuses, moins normes qu'en Angleterre, en Belgique et en
Allemagne, mais considrables pourtant, la baisse des fonds, les
bruits sans cesse rpandus sur la maladie ou la mort du Roi, et qui
rappellent si vivement aux imaginations les chances de l'existence
d'un homme de soixante-quinze ans, tel est le fonds bien sombre sur
lequel roulent tous les entretiens. Il faut ajouter que, par suite
des diverses calamits qui ont afflig la socit, l'hiver s'coule
sans ftes, sans bals, sans grandes runions; que le commerce s'en
ressent et s'en plaint. Aussi le mcontentement est-il gnral.
On se croit vaguement menac de quelque grande calamit[450].
La mme impression se retrouve chez d'autres contemporains. On
n'entend que des bruits sinistres, crivait M. Doudan[451]. Pas
de mauvaises nouvelles qui ne trouvassent immdiatement crance:
 plusieurs reprises, on crut le Roi malade ou mme mort. Un
dput ministriel, dj assez en vue, bien que fort loin de la
notorit qu'il devait acqurir plus tard, M. de Morny, avouait son
anxit dans un article publi par la _Revue des Deux Mondes_; il
y dclarait que la situation politique tait plus grave et plus
difficile qu'elle ne l'avait t depuis longtemps. Le dsarroi,
le dcouragement des amis naturels du cabinet frappaient tous les
observateurs un peu perspicaces. Ds le 3 octobre 1847, M. de Barante
envoyait  M. Guizot cet avertissement: Le parti conservateur est,
je crois, fidle, mais plus attrist qu'on ne vous le dit: vous avez
 lui donner courage et contentement. Vous avez besoin d'une forte
session et de quelques discussions clatantes, pour regagner ce que
l'insolence des journaux et la prsomption des opposants d'ordre
infrieur ont fait perdre en considration au gouvernement[452]. Le
mme M. de Barante crivait, deux mois plus tard,  un de ses amis:
Le parti conservateur soutiendra M. Guizot, mais avec une mollesse
chagrine, avec plus de crainte de l'opposition que de confiance dans
le cabinet[453].

[Note 447: Un pair portant un grand nom de l'Empire tait devenu fou
 la suite de dsordres et avait voulu, dit-on, tuer sa matresse. Un
autre, ambassadeur en fonction, pris d'un accs de manie furieuse 
la suite de querelles domestiques, s'tait enferm dans une chambre
d'htel, avec ses deux enfants, menaant de les tuer et de se tuer
aprs; ce n'tait qu'aprs trois heures d'efforts qu'on tait parvenu
 se rendre matre de lui et  l'enfermer dans une maison de sant.]

[Note 448: Le plus douloureux de ces suicides fut celui du comte
Bresson, l'habile ngociateur des mariages espagnols, qui se coupa
la gorge  Naples, o il venait d'tre nomm ambassadeur. Le dboire
trs vif qu'il avait ressenti en se voyant appel momentanment  un
poste secondaire ne suffisait pas  expliquer cet acte de dsespoir,
qui devait tre attribu  un accs de fivre chaude.]

[Note 449: _Journal indit du baron de Viel-Castel._]

[Note 450: _Journal indit du baron de Viel-Castel._]

[Note 451: _Mlanges et lettres_, t. II, p. 148.]

[Note 452: _Documents indits._]

[Note 453: _Ibid._]

De bons esprits,--dont plusieurs n'taient nullement ennemis des
hommes au pouvoir,--en venaient  se demander s'il ne vaudrait
pas mieux viter la lutte que l'engager dans ces conditions
prilleuses, et s'il ne serait pas plus sage de changer le
cabinet avant l'ouverture de la session.  leur avis, la situation
tait trop tendue; il fallait  tout prix la dtendre. N'tait-ce
pas prcisment l'avantage du rgime parlementaire et de la
responsabilit ministrielle de permettre  la couronne de se plier
aux volutions successives de l'esprit public? Que les ides de
l'opposition fussent peu raisonnables, ses mobiles et ses procds
encore moins respectables, plusieurs de ceux qui dsiraient un
nouveau ministre ne le contestaient pas; mais ils croyaient
impossible de ne pas tenir compte des prventions qu'elle tait
parvenue  soulever. Ils ne s'arrtaient pas  ce fait que le cabinet
avait jusqu'ici gard la majorit dans les Chambres; pour tre encore
numriquement nombreuse, cette majorit leur semblait moralement
branle; si elle suivait le ministre, elle le suivait tristement,
avec plus de docilit que de foi. Ils ajoutaient que, surtout avec
un rgime de suffrage restreint, on devait prter l'oreille aux
bruits qui s'levaient parfois hors des frontires du pays lgal,
et y avoir gard quand ils avaient une certaine puissance. Il
n'tait pas jusqu' la dure inaccoutume du cabinet qui ne part
une raison de le remplacer. On ne doit pas croire, en effet, que,
pour un ministre, une vie prolonge soit toujours une cause de
force. Il faut compter avec la frivolit badaude, si vite ennuye
de toute monotonie. Une partie de l'opinion, oublieuse du dgot
et de l'inquitude que lui avait causs, avant 1840, un rgime de
crises ministrielles incessantes, finissait par se lasser de voir au
gouvernement les mmes visages. D'ailleurs, si, en gardant longtemps
le pouvoir, des ministres peuvent, par les services rendus, crer et
fortifier leur clientle, ils veillent aussi forcment autour d'eux,
par ce qu'ils font et par ce qu'ils ne font pas, des dceptions,
des ressentiments, des jalousies, dont l'accumulation devient un
vritable pril. Et puis, dans les luttes parlementaires de quelque
dure, la situation est loin d'tre gale entre eux et les opposants:
ces derniers, aprs chaque dfaite, sont libres de se retirer 
l'cart, pendant un certain temps, pour restaurer leurs forces;
ainsi avait fait souvent M. Thiers; les ministres, au contraire, ne
sauraient s'loigner, un seul instant, du champ de bataille; ils
doivent y demeurer quand mme, exposs aux coups de leurs ennemis,
aux exigences de leurs amis, aux surprises des vnements; de l
souvent ce rsultat bizarre que les blessures du vainqueur restent 
vif et mme s'enveniment, tandis que celles du vaincu se cicatrisent
assez promptement.

Quelles que fussent les raisons allgues en faveur d'un changement
de ministre, elles se brisaient devant la volont absolument
contraire du Roi. Dj j'ai eu l'occasion de montrer quel tait alors
l'tat d'esprit de Louis-Philippe[454]. L'irritation que lui avait
cause la campagne des banquets, l'affermissait encore dans son parti
pris de ne rien cder  l'opposition. Et puis il se sentait tout 
fait rassur sur la correction constitutionnelle de sa conduite.
Pour rien au monde, il n'et cherch, comme Charles X,  gouverner
contre la majorit. Mais le pays, consult en 1846, n'avait-il
pas rpondu en donnant au ministre une majorit qui, depuis
lors, lui tait demeure fidle? Aprs sa chute, Louis-Philippe
revenait volontiers sur cet argument qui lui paraissait justifier
sa conduite. Remarquez-le bien, disait-il  un de ses visiteurs
de Claremont, je suis tomb en pleine constitution! Mon ministre,
dont on demandait la chute, avait la majorit... Si, cdant aux
clameurs de l'opposition, j'avais spontanment bris ce ministre, je
n'tais plus dans la pratique vraie du gouvernement constitutionnel.
La France ne voulait plus de mes ministres, prtendaient leurs
adversaires. Mais cet argument a t, de tout temps et dans tous
les pays, l'arme de l'opposition... C'est ce que la plus formidable
des oppositions disait  Pitt, lorsque, g de vingt-quatre ans, il
prit les affaires. Pitt ne se laissa pas convaincre. Aprs avoir
essuy quatorze dfaites en trois mois (mon ministre n'en avait pas
encore subi une seule), il dsira savoir si l'Angleterre pensait
rellement comme l'opposition, et il fit appel aux lecteurs. Que
rpondirent-ils? qu'ils taient avec Pitt et non avec l'opposition.
Fort de cette rponse, Pitt garda les affaires, et il les garda
vingt ans! Mon gouvernement avait une situation bien plus belle
que celle de Pitt; la Chambre le soutenait, et le Roi,--un roi
constitutionnel!--lui devait son franc et loyal support. D'ailleurs,
je croyais, moi, dans mon me et conscience, que la politique suivie
par mon ministre tait la bonne, la vraie[455].

[Note 454: Voir plus haut, p. 16 et 17.]

[Note 455: _Abdication du roi Louis-Philippe_, raconte par lui-mme
et recueillie par M. douard LEMOINE, p. 34  37.]

Il ne manquait pourtant pas de gens, dans l'entourage du Roi, pour
le pousser  se sparer de ce ministre. La cour tait gnralement
dfavorable  M. Guizot, dont elle jugeait l'impopularit dangereuse
pour la monarchie. L'intendant de la liste civile, M. de Montalivet,
professait cette ide avec une particulire insistance. Son jugement
tait,  la vrit, un peu suspect, car, depuis plusieurs annes,
il avait pris position contre le cabinet et s'tait associ aux
campagnes de M. Mol[456]. Appel par ses fonctions  travailler
deux ou trois fois par semaine avec le Roi, il en profitait pour lui
signaler le mcontentement croissant de l'opinion. Plusieurs autres
personnes, en mesure d'aborder le souverain, lui parlaient dans le
mme sens, telles le marchal Grard, le marchal Sbastiani, M.
Dupin, et enfin le prfet de la Seine, M. de Rambuteau, qui dclarait
l'esprit de la bourgeoisie parisienne fort malade et ajoutait que
la moindre corchure amnerait la gangrne. Louis-Philippe ne
voulait rien entendre et rabrouait mme parfois assez rudement ces
informateurs et ces conseillers malencontreux. M. d'Haubersaert,
conseiller d'tat, interrog au retour d'une mission qui lui avait
fait parcourir une partie de la France, rapportait au Roi qu'il y
avait beaucoup d'agitation dans les esprits, que partout on demandait
des rformes; mais Louis-Philippe l'interrompait,  chaque mot, par
des Non... Vous vous trompez... Je sais le contraire. L'effort pour
inquiter le Roi et le dtacher de M. Guizot devait se continuer dans
les premiers jours de la session. M. de Montalivet se fondait sur
ce qu'il tait colonel de la lgion  cheval de la garde nationale,
pour signaler  Louis-Philippe le mcontentement et la dsaffection
qui se manifestaient dans les rangs de la milice parisienne. Un
jour, il avait fait de cet tat d'esprit une peinture si sombre que,
pour la premire fois, le Roi parut branl. Mais ce ne fut pas
pour longtemps. Le surlendemain, comme Louis-Philippe travaillait
avec son intendant, il lui dit: J'ai t mu avant-hier; j'ai fait
venir Duchtel et Jacqueminot; ils m'ont pleinement rassur! Cette
maudite goutte vous rend pessimiste!--Hlas! Sire, rpondit M. de
Montalivet, c'est de l'aveuglement de vos ministres que vient le
danger!--Que peut me faire la garde nationale? reprit le Roi. Je suis
dans la Charte. Je n'en sortirai pas comme Charles X. Je suis donc
inexpugnable.--La Chambre ne reprsente plus le pays; la majorit
est factice. La Charte a donn au Roi le pouvoir de dissoudre afin
de rectifier les malentendus graves et profonds.--Vous voulez la
rforme, vous ne l'aurez pas! Non que je sois hostile  la rforme
en elle-mme, mais elle me mnerait par M. Mol  M. Thiers. Thiers,
c'est la guerre! et je ne veux pas voir anantir ma politique de
paix. D'ailleurs, si on me pousse, j'abdiquerai. Cette crainte de
M. Thiers tait alors l'un des sentiments dominants du Roi. Vous
voulez, disait-il  M. Dupin, que je renvoie mon ministre et que
j'appelle Mol. Je n'ai pas, vous le savez, la moindre rpugnance
pour Mol; mais Mol chouera; et aprs lui, que reste-t-il? M.
Thiers escort de MM. Barrot et Duvergier qui voudront gouverner,
qui m'teront tout pouvoir, qui bouleverseront ma politique; non,
non, mille fois non. J'ai une grande mission  remplir, non seulement
en France, mais en Europe, celle de rtablir l'ordre... C'est l ma
destine; c'est l ma gloire; vous ne m'y ferez pas renoncer[457].

[Note 456: Voir t. V, p. 422 et suiv.]

[Note 457: J'ai trouv ces divers renseignements soit dans les
passages qui m'ont t communiqus, des _Mmoires de M. le comte de
Montalivet_, soit dans d'autres documents contemporains galement
indits.]

Quand ils se voyaient rebuts par le Roi, M. de Montalivet, le
marchal Grard, M. Dupin, M. de Rambuteau allaient assez volontiers
porter leurs alarmes  Madame Adlade. Depuis que Louis-Philippe
et sa soeur avaient pu se runir aprs la premire dispersion
de l'migration, ils ne s'taient pas quitts et,  vrai dire,
ils ne faisaient qu'un. Confidente de toutes les penses de son
frre, associe  son travail, admise  lire tous ses papiers,
presque constamment prsente dans son cabinet, Madame Adlade ne
reprsentait pas, dans cette communaut si troite, l'lment le
moins viril, et, chaque fois qu'une initiative hardie avait t
prise, elle n'y avait pas t trangre. Des vnements douloureux
auxquels sa famille avait t mle  la fin du sicle dernier, elle
avait gard une sorte de ressentiment contre les hommes et les ides
de la droite, et, par suite, une tendance  se porter du ct oppos.
Elle avait notamment peu de got pour M. Guizot, et en entendre
mal parler ne devait pas lui dplaire. Cela ne la dterminait pas
cependant  presser son frre de changer son ministre. L'admiration
passionne qu'elle portait au Roi, le souci qu'elle avait de lui
conserver la prpotence dans le gouvernement, la dtournaient de
le contredire ouvertement sur une question o il manifestait avoir
une rsolution si arrte et o il s'tait  ce point engag[458].
D'ailleurs, elle aussi tait vieillie, fatigue. tant tombe malade
dans les derniers jours de 1847, son tat s'aggrava subitement,
et elle succomba le 31 dcembre. Sa mort, trs douloureuse pour
Louis-Philippe, fit dans le public l'effet d'un nouveau son d'alarme
ajout  tous ceux qui avaient retenti au cours de cette anne
nfaste; l'impression gnrale fut que, priv de cet appui, le vieux
roi serait plus faible pour rsister aux crises qui pourraient
clater.

[Note 458: _Mmoires indits du comte de Montalivet._]

Ce que Madame Adlade n'avait pas pu ou voulu tenter pour dtacher
le Roi de M. Guizot, personne autre dans la famille royale n'tait
en mesure de le faire. La Reine avait t un moment assez mue des
rapports de M. de Montalivet; mais le Roi, bien que lui tant trs
attach et admirant beaucoup ses vertus, n'avait pas l'habitude
de prendre ses avis sur les choses de la politique. Quant  la
duchesse d'Orlans,  raison de ses sympathies anciennes et notoires
pour les hommes et les ides du centre gauche, elle tait un peu
suspecte  son beau-pre et ne pouvait prtendre  exercer sur lui
aucune influence; triste, inquite, elle se tenait dans une grande
rserve, se sentant observe avec quelque dfiance, proccupe
moins d'agir elle-mme que de n'tre pas compromise par ceux qui
s'agitaient parfois un peu indiscrtement autour d'elle. Parmi les
fils du Roi, il en tait qui ne cachaient pas leurs prventions
contre la politique du cabinet, notamment le prince de Joinville.
Mais si Louis-Philippe tait un pre trs attach  ses enfants,
plein de sollicitude pour leur avenir, trs fier de leurs brillantes
qualits, il tait aussi un chef de famille trs jaloux de son
autorit, permettant aux princes d'tre les instruments, nullement
les conseillers et encore moins les critiques de sa politique.
Plusieurs fois, il avait manifest son vif mcontentement quand
quelqu'un d'entre eux s'tait trouv agir  l'encontre de ses ides.
Ainsi tait-il arriv, notamment en 1844, lors de la publication de
la note du prince de Joinville sur l'_tat des forces navales de la
France_[459].  la fin de 1847, le bruit courait que, si ce mme
prince avait quitt son commandement dans la Mditerrane et s'il se
disposait  aller passer l'hiver  Alger, c'tait que son dsaccord
avec le Roi sur la politique extrieure et intrieure l'avait fait
frapper d'une sorte de disgrce[460].

[Note 459: _Aus meinem Leben und uns meiner Zeit_, von ERNST II,
herzog von Sachsen-Coburg-Gotha, t. I, p. 184.]

[Note 460: On a fait grand bruit,  ce propos, d'une lettre que le
prince de Joinville avait crite le 7 novembre 1847, de la rade de
la Spezzia,  son frre le duc de Nemours. Cette lettre, ramasse
dans quelque tiroir, lors du sac des Tuileries, le 24 fvrier 1848,
a t publie par la _Revue rtrospective_. Cette faon de violer le
secret d'une correspondance de famille, pour livrer au public les
plaintes d'un fils contre son pre, et cela quand ce dernier tait
dans le malheur, fait peu d'honneur  la dlicatesse des diteurs
de la _Revue rtrospective_, et montre une fois de plus qu'on se
permet dans la vie politique des procds auxquels on aurait honte
d'avoir recours dans la vie prive. Ajoutons qu'on ne saurait
accepter comme un jugement rflchi et dfinitif des pages crites
dans le laisser-aller d'un panchement fraternel,  une heure d'ides
noires o le prince lui-mme se disait troubl et funest par
de douloureuses nouvelles. Pour avoir l'expression exacte de sa
pense, il faudrait, non sans doute prendre le contre-pied, mais
baisser ses plaintes de plusieurs tons. Ces rserves faites, voici
les principaux passages de la lettre: Mon cher bon, je t'cris
un mot parce que je suis troubl par les vnements que je vois
s'accumuler de tous cts. Je commence  m'alarmer srieusement,
et, dans ces moments-l, on aime  causer avec ceux en qui on a
confiance. La mort de Bresson m'a funest... Il tait ulcr contre
le Roi; il avait tenu  Florence d'tranges propos sur lui. Le Roi
est inflexible; il n'coute plus aucun avis; il faut que sa volont
l'emporte sur tout. On ne manquera pas de rpter, et on relvera,
ce que je regarde comme un danger, l'action que le pre exerce sur
tout. Cette action inflexible, lorsqu'un homme d'tat compromis
avec nous ne peut la vaincre, il n'a plus d'autre ressource que
le suicide. Rien, soit dit en passant, de moins prouv que cette
interprtation donne au suicide de M. Bresson; le prince, crivant
dans l'motion de la premire nouvelle, tait videmment mal inform.
La lettre continuait en ces termes: Il me parat difficile que,
cette anne,  la Chambre, le dbat ne vienne pas sur cette situation
anormale qui a effac la fiction constitutionnelle et a mis le Roi
en cause sur toutes les questions. Il n'y a plus de ministres; leur
responsabilit est nulle; tout remonte au Roi. Le Roi est arriv
 cet ge o l'on n'accepte plus les observations. Il est habitu
 gouverner, et il aime  montrer que c'est lui qui gouverne. Son
immense exprience, son courage et ses grandes qualits font qu'il
affronte le danger audacieusement, mais le danger n'en existe
pas moins... Nous arrivons devant la Chambre avec une dplorable
situation extrieure, et,  l'intrieur, avec une situation qui n'est
pas meilleure. Tout cela est l'oeuvre du Roi seul, le rsultat de
la vieillesse d'un roi qui veut gouverner, mais  qui les forces
manquent pour prendre une rsolution virile. Le pis est que je ne
vois pas de remde. Chez nous, que dire et que faire, lorsqu'on
montrera notre mauvaise situation financire? Au dehors, que faire
pour relever notre position et suivre une ligne de conduite qui soit
du got de notre pays? Ce n'est pas, certes, en faisant en Suisse une
intervention austro-franaise, ce qui serait pour nous ce que les
campagnes de 1823 ont t pour la Restauration. J'avais espr que
l'Italie pourrait nous offrir ce drivatif, ce rvulsif dont nous
avons tant besoin; mais il est trop tard, la bataille est perdue...
Je me rsume: En France, les finances dlabres; au dehors, placs
entre une amende honorable  Palmerston au sujet de l'Espagne, ou
cause commune avec l'Autriche pour faire le gendarme en Suisse et
lutter en Italie contre nos principes et nos allis naturels: tout
cela rapport au Roi, au Roi seul qui a fauss nos institutions
constitutionnelles... Tu me pardonneras cette ptre; nous avons
besoin de nous sentir les coudes. Tu me pardonneras ce que je dis du
pre: c'est  toi seul que je le dis; tu connais mon respect et mon
affection pour lui; mais il m'est impossible de ne pas regarder dans
l'avenir, et il m'effraye un peu.]

Si Louis-Philippe ne voulait pas se sparer de son ministre,
ne pouvait-il pas venir  la pense du ministre lui-mme de se
retirer volontairement? M. Guizot ne devait pas ignorer qu'il y
avait, dans une partie des conservateurs, une relle lassitude de
la rsistance, l'effroi des violences probables de la lutte, le
dsir d'une dtente. Ajoutons qu'il n'estimait pas ses adversaires
capables de garder longtemps sa succession. Une sortie volontaire,
en pareil cas, pouvait donc tre, de sa part, un acte de prudence
et un calcul habile; et puis elle avait quelque chose de fier et de
hautain qui ne devait pas lui dplaire. Il ne parat pas cependant
en avoir eu un seul moment l'ide. Sa conduite ne saurait tre
explique par un vulgaire amour du pouvoir; il tait au-dessus d'un
pareil sentiment, et, d'ailleurs, la possession de ce pouvoir avait
vraiment alors peu d'agrment. M. Guizot se dcidait uniquement
par la conviction trs sincre du bien qu'il pouvait faire au
pays en restant et du mal qu'il lui ferait en tombant; en cela,
il songeait peu aux affaires intrieures, bien qu'il se ft fait
scrupule de provoquer, par sa retraite, la dislocation d'une majorit
conservatrice si laborieusement constitue; il songeait surtout aux
affaires trangres qui taient, on le sait, depuis quelque temps,
sa proccupation dominante. Il se sentait engag, particulirement
en Suisse et en Italie, dans de grandes oprations diplomatiques,
au terme desquelles il apercevait la France devenue l'arbitre de
l'Europe; la mission du comte Colloredo et du gnral de Radowitz
 Paris l'autorisait  croire qu'il touchait  ce but. Or ces
oprations, lui seul en possdait le secret et tait en mesure de
les conduire  bonne fin. C'tait  raison de la confiance qu'il
inspirait que les puissances continentales consentaient  se mettre
derrire la France. On le lui rptait journellement de Vienne et de
Berlin, et l'un des objets du voyage  Paris des plnipotentiaires
autrichien et prussien tait prcisment d'examiner, avant de se
lier dfinitivement, jusqu' quel point on pouvait tre assur de
la dure du ministre. Celui-ci tomb et les opposants installs 
sa place, tout tait interrompu, boulevers; plus de chance de voir
jouer  la France le grand rle rv pour elle; elle s'loignait
des puissances continentales, se retrouvait  la merci de lord
Palmerston, et n'tait-il mme pas  craindre qu'on ne l'engaget,
en Italie, dans quelque aventure conduisant  la guerre, et  la
guerre rvolutionnaire? Un ami du ministre, conseiller d'tat et
dput, le comte de Saint-Aignan, tait all faire un voyage  Rome,
 la fin de 1847; au moment de prendre cong de M. Rossi, il lui
demanda ses commissions pour Paris. J'en aurais bien une, rpondit
l'ambassadeur, mais vous n'oseriez pas la faire. Sur la promesse
d'une transmission fidle, M. Rossi reprit: Eh bien, dites  M.
Guizot qu'il est temps pour lui de s'en aller. M. de Saint-Aignan,
qui ne s'tait attendu  rien de pareil, ne laissait pas d'tre assez
embarrass de son message. Nanmoins, aussitt revenu  Paris, il
s'en acquitta. M. Guizot ne parut ni surpris, ni choqu; il ne cacha
pas qu' regarder seulement les affaires intrieures, il aurait t
trs tent de cder la place  d'autres. Mais, ajouta-t-il, passez
dans le cabinet de M. Gnie; il vous montrera les dernires dpches
que j'ai reues de Londres, de Berne, de Vienne, de Berlin; vous
comprendrez alors pourquoi je ne puis m'en aller[461]. Doit-on
beaucoup s'tonner de voir le ministre dans ce sentiment, quand
un homme qui n'avait certes pas donn l'exemple d'un attachement
immodr au pouvoir, et qui avait mme, dans d'autres circonstances,
conseill  M. Guizot de donner sa dmission, le duc de Broglie,
crivait de Londres, le 16 dcembre 1847: Il est clair que le
nouveau cabinet, quel qu'il soit, passera sous le joug de lord
Palmerston et de M. Thiers, que la France prendra rang, derrire
l'Angleterre,  la tte des radicaux de l'Europe; cela est  peu prs
aussi certain qu'il est certain que deux et deux font quatre. J'en
conclus qu'il n'y a pas pour la France ni pour l'Europe d'intrt
plus pressant que le maintien du cabinet, qu'il faut que le cabinet
lui-mme ne succombe qu'aprs avoir fait tout ce qu'il peut faire
honorablement pour se conserver, et que les puissances conservatrices
en Europe doivent faire galement au maintien du cabinet tous les
sacrifices que comportent leur honneur et leur dignit[462].

[Note 461: Ce fait m'a t rapport par M. le comte de Saint-Aignan.]

[Note 462: _Documents indits._]

Toutefois, si M. Guizot croyait de son devoir de ne pas dserter son
poste, il n'avait nulle envie de s'imposer  la couronne, et tait
prt  se retirer au cas o celle-ci aurait la moindre hsitation.
Il tenait d'autant plus  avoir sur ce point une explication trs
nette, qu'il n'ignorait pas tous les propos tenus contre lui  la
cour, et que l'air parfois soucieux du Roi pouvait faire craindre
qu'il n'en ft branl. Avant donc de s'engager dans les luttes de
la session, il voulut prouver en quelque sorte la rsolution du
souverain et lui ouvrir la porte toute grande pour reculer s'il en
avait la moindre vellit. Que le Roi, lui dit-il, ait la bont
d'y penser srieusement; la situation est grave et peut provoquer
des rsolutions graves; on a russi  donner  cette question de la
rforme lectorale et parlementaire une importance qu'en soi elle n'a
pas, mais qui, dans l'tat des esprits, est devenue relle; il n'est
pas impossible que le Roi soit oblig de faire  cet gard quelque
concession.--Que me dites-vous l? s'cria Louis-Philippe avec un
mouvement de vive impatience; voulez-vous, vous aussi, m'abandonner,
moi et la politique que nous avons soutenue ensemble?--Non, Sire;
personne n'est plus convaincu que moi de la bont de cette politique,
et plus dcid  lui rester fidle; mais le Roi le sait par sa propre
exprience: il y a, dans le gouvernement constitutionnel, des moments
difficiles, des dsagrments  subir, des dfils  passer. C'est
sur le Roi lui-mme, je le reconnais, non sur ses ministres, que
psent les situations de ce genre; les ministres qui n'y conviennent
pas peuvent et doivent se retirer; le Roi reste et doit rester.
Si la question qui agite en ce moment le pays plaait le Roi dans
une ncessit semblable, il y aurait pour lui plus de dplaisir
que de danger; il trouverait, dans les rangs de l'opposition, des
conseillers qui lui sont sincrement attachs et qui accompliraient
probablement ces rformes dans une mesure conciliable avec la
scurit de la monarchie. Et si cette mesure tait dpasse, si
les nouveaux conseillers du Roi ne contenaient pas le mouvement
aprs l'avoir satisfait, si la politique d'ordre et de paix tait
srieusement compromise, le Roi ne tarderait pas  retrouver, pour la
relever, l'appui du pays.--Qui me le garantira? Qui sait o peut me
mener la pente o l'on veut que je me place? On est prs de tomber,
quand on commence  descendre. Avec votre cabinet, je suis  l'abri
des mauvais premiers pas.--Pas autant que je le voudrais, Sire; le
cabinet est bien attaqu; il l'est non seulement dans la Chambre,
dans le public ardent et bruyant; il l'est quelquefois auprs du Roi
lui-mme, dans sa cour, plus haut encore peut-tre.--C'est vrai,
et je m'en dsole: ils ont mme inquit et troubl un moment mon
excellente reine; mais, soyez tranquille, je l'ai bien raffermie;
elle tient  vous autant que moi.--J'en suis bien heureux, Sire,
et bien reconnaissant; mais tout cela fait, pour le cabinet, une
situation bien tendue; s'il doit en rsulter une crise ministrielle,
il vaut mieux, infiniment mieux, que la question soit rsolue avant
la runion des Chambres et leurs dbats. Aujourd'hui, le Roi peut
changer son cabinet par prudence; la lutte une fois, engage, il ne
le changerait que par ncessit.--C'est prcisment l ma raison pour
vous garder aujourd'hui, s'cria le Roi; vous savez bien, mon cher
ministre, que je suis parfaitement rsolu  ne pas sortir du rgime
constitutionnel et  en accepter les ncessits, mme dplaisantes;
mais, aujourd'hui, il n'y a point de ncessit constitutionnelle;
vous avez toujours eu la majorit. Si le rgime constitutionnel veut
que je me spare de vous, j'obirai  mon devoir constitutionnel;
mais je ne ferai pas le sacrifice d'avance, pour des ides que je
n'approuve pas. Restez avec moi, dfendez jusqu'au bout la politique
que tous deux nous croyons bonne; si on nous oblige  en sortir, que
ceux qui nous y obligeront en aient seuls la responsabilit.--Je
n'hsite pas, Sire; j'ai cru de mon devoir d'appeler toute
l'attention du Roi sur la gravit de la situation; le cabinet
aimerait mille fois mieux se retirer que de compromettre le Roi; mais
il ne l'abandonnera pas[463].

[Note 463: _Mmoires de M. Guizot_, t. VIII, p. 542  545.]

En effet, ainsi rassur sur la rsolution de la couronne, M. Guizot
tait prt  aborder la lutte, sans hsitation, bien que sans
illusion sur son extrme gravit. J'aurai besoin de tout ce que
je puis avoir de force physique et morale, crivait-il au duc de
Broglie. Pourvu que je l'aie, je l'emploierai volontiers dans la
situation actuelle, car elle me convient. Elle est vive, mais elle
est nette. Au dedans et au dehors, nous sommes partout en face
des radicaux, et plus je les regarde, plus je reconnais en eux
l'ennemi[464].

[Note 464: Lettre particulire du 13 dcembre 1847. (_Documents
indits._)]

Tous les membres du cabinet taient prts  suivre loyalement leur
chef dans cette bataille; mais tous n'y apportaient pas le mme
entrain. Parmi les plus ardents, les plus dvous  la politique et
 la personne de M. Guizot, tait M. Hbert, nomm garde des sceaux
le 14 mars prcdent. D'autres, au contraire, taient plutt ports
 prendre un peu ombrage de l'autorit que le nouveau prsident
du conseil pourrait vouloir exercer sur eux. Celui-ci s'en tait
aperu le jour o, proccup de remdier  ce que son cabinet avait
d'un peu vieilli et fatigu, il avait song  y adjoindre, en
qualit de sous-secrtaires d'tat, quatre jeunes dputs, MM. de
Goulard, Moulin, Magne et Bhic; il dut reculer devant la rsistance
mfiante d'une partie de ses collgues. Les journaux avaient plus
ou moins vent de ces petites difficults intrieures et cherchaient
naturellement  les grossir. Ils faisaient surtout grand bruit de
l'hostilit sourde qui,  les entendre, continuait  exister entre
M. Guizot et M. Duchtel. Ils racontaient que l'lvation du premier
 la prsidence du conseil avait t faite contre l'opposition du
second. Ce n'tait pas exact. En admettant mme qu'au fond, cette
mesure n'et pas t tout  fait agrable au ministre de l'intrieur,
il avait eu le bon got de n'y faire aucun obstacle et de l'approuver
hautement. Ce qui tait vrai, c'tait la continuation de cette
lassitude chagrine que nous avons dj note chez lui au commencement
de l'anne[465]. Elle se traduisait quelquefois par une certaine
disposition critique  l'gard de son chef.  l'intrieur, bien que
trs oppos  la rforme, plus oppos mme peut-tre au fond que
M. Guizot, qui, sans le Roi, n'et pas eu scrupule  faire quelque
concession, il jugeait la rsistance du prsident du conseil trop
hautaine et trop cassante dans la forme. Sur la politique trangre,
il trouvait plus encore  blmer: ayant dsapprouv les mariages
espagnols[466], il voyait de mauvais oeil l'volution vers l'Autriche
qui s'en tait suivie, et s'inquitait d'entendre les journaux crier
au rtablissement de la Sainte-Alliance; j'ai dj eu occasion de
mentionner la dmarche faite par lui,  la fin de 1847, auprs de M.
Guizot, pour lui demander de ne pas se sparer de l'Angleterre dans
les affaires de Suisse[467]. Sans doute il ne mettait pas le public
dans la confidence de ces dissentiments; mais il s'en ouvrait avec
des familiers qui n'taient pas tous discrets. Il avait aussi des
griefs d'un autre ordre. Son frre, M. Napolon Duchtel, prfet de
la Haute-Garonne, avait eu la fantaisie peu justifie de devenir
ambassadeur, et il avait brigu la succession de M. Bresson  Madrid.
M. Guizot ne crut pas pouvoir opposer un refus aux instances de
son collgue, et la nomination fut convenue; seulement, connue des
journaux avant d'tre ralise, elle suscita une telle clameur qu'il
ne put tre question d'y donner suite. Le ministre de l'intrieur en
fut mortifi et souponna le chef du cabinet du prsident du conseil,
M. Gnie, d'avoir perfidement bruit la mesure pour en rendre
l'excution impossible, et d'avoir encourag l'opposition en donnant
 entendre que son ministre avait eu la main force et qu'il serait
heureux de pouvoir se dgager. Toutefois, quelle que ft l'humeur
de M. Duchtel, elle ne lui faisait pas oublier les devoirs de sa
situation, et l'opposition ne devait compter, non seulement, bien
entendu, sur aucune trahison de sa part, mais sur aucune faiblesse.
Il avait renonc, pour le moment,  toutes les ides de dmission
qui, nagure, lui avaient travers l'esprit. Bien que toujours assez
fatigu du pouvoir, il lui aurait rpugn d'avoir l'air de reculer
devant la violence injurieuse de l'attaque et de fuir personnellement
le pril auquel ses collgues resteraient exposs. Il n'tait pas de
ceux qui prennent leur retraite la veille d'une bataille. Il restait
donc  son poste, faisait face  l'ennemi, et tout en prenant soin
parfois de ne pas confondre absolument sa position avec celle de M.
Guizot, il annonait la rsolution de prendre sa bonne part de la
lutte qui allait s'ouvrir[468].

[Note 465: Voir plus haut, p. 18  20.]

[Note 466: Voir plus haut, p. 19.]

[Note 467: Voir plus haut, p. 207, 208.]

[Note 468: _Journal indit du baron de Viel-Castel_, novembre et
dcembre 1847.]

De cette lutte, personne alors ne pouvait prjuger l'issue. On savait
seulement qu'elle serait violente, acharne. Le ministre avait bien
l'air d'tre affaibli, mais l'opposition ne paraissait pas avoir
gagn ce qu'il avait perdu. On se sentait dans une obscurit pleine
d'angoisses et de menaces. Il ne faudrait pas en conclure cependant
qu'on s'attendt au dnouement qui devait se produire  si bref
dlai. Comme j'ai dj eu occasion de le noter, si l'imagination
publique tait oppresse de je ne sais quelle vague inquitude,
il n'y avait,  vrai dire, chez personne, la prvision nette et
rflchie que le gouvernement de Juillet pt tre  la veille de
sa chute. Fait remarquable, c'tait chez les rvolutionnaires
qu'on tait le plus loign de croire  une rvolution prochaine.
Les rpublicains, qui, dans les premires annes de la monarchie,
s'imaginaient toujours tre sur le point de la jeter bas, taient
absolument revenus de ces illusions et ne croyaient plus  la
possibilit d'un coup de force. Plusieurs d'entre eux, ne gardant
pour la rpublique qu'une prfrence thorique, professaient
hautement qu'il fallait se placer sur le terrain de la Charte et
agir en parti constitutionnel; cette ide avait t soutenue, au
commencement de 1847, dans une brochure intitule: _Les Radicaux et
la Charte_, qui avait fait quelque bruit; son auteur, M. Hippolyte
Carnot, fils du conventionnel, tait cependant un rpublicain
notoire, et il avait donn, quelques annes auparavant, un gage aux
opinions avances, en publiant les mmoires de Barrre, le plus
odieux peut-tre des hommes de 1793, et en les faisant prcder
d'une prface apologtique[469]. M. Recurt, l'ancien prsident de
la Socit des Droits de l'homme, disait  M. Duvergier de Hauranne,
auprs duquel il tait assis au banquet du Chteau-Rouge: Je
suis rpublicain, et je ne doute pas qu'un jour la rpublique ne
succde  la monarchie. Mais ce jour est loin, et, je vous le dis en
conscience, dans l'tat actuel des esprits et des moeurs, j'aurais
la rpublique dans ma main, que je me garderais de l'en laisser
sortir. Le dcouragement avait pntr jusque dans la fraction
la plus violente du parti. Le journal _la Rforme_ agonisait,
faute d'abonns et d'argent, et tait  la veille d'interrompre sa
publication. Les socits secrtes, dsorganises, ne comptaient
gure plus de quinze cents adhrents. Au plus fort de l'agitation des
banquets, en octobre 1847, un aventurier dmagogue qui devait avoir
son heure de clbrit, M. Caussidire, convoqua  Paris quelques
meneurs de province pour examiner si l'chauffement des esprits ne
permettait pas de tenter un mouvement. L'ide, trs mal accueillie,
fut combattue notamment par l'un des chefs les plus influents des
socits secrtes, l'ouvrier Albert, le futur membre du gouvernement
provisoire. M. Ledru-Rollin, consult, parut trouver trs mauvais
qu'on et song  le mler  une entreprise aussi insense; il
dclara, d'un ton assez sec, qu'aucune insurrection ne devait
clater, et que, par consquent, il n'en tait pas le chef[470].

[Note 469: Cette publication avait eu du moins cet avantage de
provoquer l'Essai de Macaulay sur Barrre. En effet, voyageant alors
en France, Macaulay fut indign de cette tentative de rhabilitation,
et il voulut, selon sa propre expression, faire trembler le vieux
sclrat dans sa tombe. Il y russit. Qui ne se souvient de ces
lignes vraiment vengeresses par lesquelles il termina son Essai: Il
n'est pas indiffrent qu'un homme revtu par le public d'un mandat
honorable et lev, un homme auquel sa position et ses relations
semblent donner le droit de parler au nom d'une grande partie de ses
concitoyens, vienne solliciter notre approbation en faveur d'une
vie souille de toutes sortes de vices que ne rachte aucune vertu.
C'est ce qu'a fait M. Hippolyte Carnot. En cherchant  transformer
en relique cette charogne jacobine, il nous a forc  la pendre au
gibet, et nous osons dire que de la hauteur d'infamie o nous l'avons
place, il aura quelque peine  la descendre.]

[Note 470: Lucien DE LA HODDE, _Histoire des socits secrtes de
1830  1848_, p. 378  381.]

 plus forte raison ne songeait-on pas  la possibilit d'une
rvolution dans les rangs de l'opposition dynastique. On y avait
mme, au fond, peu d'espoir de vaincre prochainement le ministre.
Je dois le dire, a crit depuis l'un des chefs de ce parti,
malgr les efforts de toutes les oppositions, malgr l'agitation
des banquets, malgr le mouvement qui s'oprait visiblement dans
l'opinion des classes moyennes, je croyais que, pour plusieurs
annes, le roi Louis-Philippe et sa politique triompheraient de
toutes nos attaques[471]. Peut-tre faut-il voir dans cette double
conviction et de la dure du ministre et de la solidit du trne,
une explication des violences o se laissrent entraner des
hommes sincrement attachs  la monarchie. Ils taient  la fois
exasprs de se voir encore si loin du pouvoir et rassurs sur les
consquences de la secousse qu'ils donnaient  la machine politique.
Sur ce dernier point, les principaux d'entre eux ont fait, aprs
coup, des aveux significatifs. Le Roi et ses ministres, a crit M.
Odilon Barrot, taient parvenus  nous faire partager leur fausse
scurit; ils nous rendirent, par cela mme, moins dfiants des
suites de l'agitation que nous avions d provoquer pour rpondre
 leur dfi[472]. Mme langage chez M. Duvergier de Hauranne.
L'opposition constitutionnelle a certainement commis une erreur,
a-t-il dit; elle a cru l'ducation politique du pays plus avance
et la monarchie de 1830 plus solidement tablie qu'elle ne l'tait
en effet[473]. M. Guizot, de son ct, s'associait  cette sorte
de _me culp_ et confessait l'excs de sa confiance. Ce fut l, 
cette poque, dit-il dans ses Mmoires, et je suis persuad qu'ils
ne me dsavoueront pas, l'erreur commune de tous les hommes qui,
dans les rangs de l'opposition comme dans les ntres, voulaient
sincrement le maintien du gouvernement libre dont le pays entrait
en possession. Nous avons trop et trop tt compt sur le bon sens
et la prvoyance politique que rpand la longue pratique de la
libert; nous avons cru le rgime constitutionnel plus fort qu'il ne
l'tait rellement[474]. Enfin, le vieux roi exil faisait, peu de
temps avant sa mort,  M. Cuvillier-Fleury, cette rflexion d'une
philosophie attriste: Les gouvernements en France ont plus de
facilit  s'tablir parce qu'ils sont faibles, qu' durer quand ils
sont forts. Faibles, tout leur vient en aide. Les bourgeois de Paris
ne m'auraient pas renvers s'ils ne m'avaient cru inbranlable.

[Note 471: _Notes indites de M. Duvergier de Hauranne._]

[Note 472: _Mmoires posthumes_ de M. Odilon BARROT, p. 505, 506.]

[Note 473: _Notes indites de M. Duvergier de Hauranne._]

[Note 474: _Mmoires de M. Guizot_, t. VIII, p. 546.]


II

Le 28 dcembre 1847, les deux Chambres taient runies pour entendre
le discours du trne. Louis-Philippe, visiblement vieilli, fatigu,
attrist, en fit la lecture d'une voix sourde. Aprs un dbut o il
constatait l'amlioration de la situation conomique et annonait
divers projets, notamment sur la rduction du prix du sel et sur
la rforme postale, il passait aux questions trangres; loin d'y
appeler la discussion, il se renfermait dans des gnralits peu
contestables et se bornait  exprimer l'espoir de voir maintenir la
paix de l'Europe et l'ordre intrieur des tats; quelques phrases
taient dites sur la Suisse, mais le nom de l'Italie n'tait mme
pas prononc. Un court paragraphe tait consacr  l'Algrie et
 la nomination du duc d'Aumale. Venait enfin le passage le plus
important, celui par lequel le Roi entendait rpondre  la campagne
des banquets; on remarqua qu'en l'abordant, il fit effort pour
raffermir sa voix. Plus j'avance dans la vie, disait-il, plus je
consacre, avec dvouement, au service de la France, au soin de
ses intrts, de sa dignit, de son bonheur, tout ce que Dieu m'a
donn et me conserve encore d'activit et de force. Au milieu de
l'agitation que fomentent des passions ennemies ou aveugles, une
conviction m'anime et me soutient: c'est que nous possdons dans la
monarchie constitutionnelle, dans l'union des grands pouvoirs de
l'tat, les moyens assurs de surmonter tous les obstacles et de
satisfaire  tous les intrts moraux et matriels de notre chre
patrie. Maintenons fermement, selon la Charte, l'ordre social et
toutes ses conditions. Garantissons fidlement, selon la Charte, les
liberts publiques et tous leurs dveloppements. Nous transmettrons
intact, aux gnrations qui viendront aprs nous, le dpt qui
nous est confi, et elles nous bniront d'avoir fond et dfendu
l'difice  l'abri duquel elles vivront libres et heureuses. Cette
fin du discours royal ne manquait pas de grandeur; l'accent en
avait mme quelque chose de touchant dans la bouche d'un souverain
septuagnaire; la phrase sur la ncessit de garantir les liberts
publiques et tous leurs dveloppements n'tait pas d'une politique
ractionnaire; mais tout cela fut pour ainsi dire inaperu; on ne
vit, on ne voulut voir que ces trois mots: _passions ennemies ou
aveugles_ qui se dtachrent du reste avec un relief extraordinaire.

La svrit de ce langage indiquait de la part du gouvernement
l'intention de faire tte  l'opposition. Comme l'crivait alors
un officieux, le ministre relevait le gant qui lui avait t
jet. On racontait dans les couloirs de la Chambre que, lors de
la rdaction du discours, M. Guizot avait rpondu  ceux de ses
collgues qui eussent prfr un ton moins agressif: Je veux porter
la guerre dans leur camp, et que le Roi avait ajout: C'est  moi,
 moi personnellement que les banquets se sont attaqus, et nous
verrons qui sera le plus fort. Il n'y avait donc pas  s'tonner
que l'opposition prt ces paroles comme une dclaration de guerre,
ou plutt comme l'acceptation de la guerre qu'elle-mme avait
dclare. Mais elle fit plus; elle feignit d'y voir une provocation
inattendue, une insulte gratuite, une infraction aux convenances
constitutionnelles qui ne permettaient pas de mler le Roi aux
querelles des partis. De l, dans tous ses journaux, de bruyants
clats de colre et d'indignation. Il est difficile de les prendre
au srieux et d'y voir autre chose qu'une tactique peu sincre.
Aprs tout, ce double qualificatif--_ennemies ou aveugles_--qui
caractrisait avec tant de justesse le rle des diverses fractions
de la gauche, n'avait rien d'excessif ni dans le fond ni dans la
forme. Sans doute, ce langage tait plac dans la bouche du Roi, mais
ne savait-on pas que le discours du trne devait tre regard comme
l'oeuvre du cabinet et engageait sa seule responsabilit? Et puis
vraiment, taient-ils fonds  se plaindre qu'on ne les traitt pas
avec assez de mnagements, ceux qui venaient, pendant la campagne des
banquets, d'accabler d'outrages non seulement le ministre, mais le
souverain?

Au sortir de la sance royale, les opposants de toutes
nuances,--gauche, centre gauche, rpublicains, lgitimistes,--se
runirent sous la prsidence de M. Odilon Barrot. On agita s'il y
aurait lieu de rpondre  ce qu'on appelait la provocation de la
couronne, par une dmission en masse; l'ide fut repousse, et M.
de Girardin demeura seul  vouloir rsigner son mandat. Mais tous
se proclamrent rsolus  une lutte  outrance. Le plus vif fut M.
Thiers, qui, cependant, n'avait pas pris part personnellement aux
banquets; il dclara voir dans l'injure jete du haut du trne 
l'opposition presque entire un attentat vritable dont le chtiment
ne devait pas se faire attendre. Quelques jours aprs, quand la
Chambre vint,  l'occasion de la mort de Madame Adlade, apporter
ses condolances au Roi afflig, on remarqua l'abstention de presque
tous les dputs de l'opposition. Les radicaux, naturellement,
ne pouvaient qu'encourager les dynastiques dans cette attitude
d'hostilit contre le Roi lui-mme. On n'a pas mesur, disait le
_National_, les coups qu'on porte  l'opposition; qu'elle ne mesure
pas davantage ceux qu'elle rendra... Toute faiblesse serait une
dchance. On l'accuse d'tre aveugle ou ennemie, qu'elle accepte
franchement le dilemme: il lui sera facile de prouver qu'elle n'est
pas aveugle; elle doit avoir le courage de l'autre position et aller
jusqu'au bout.

Si, par son accent militant, le discours du trne irritait la gauche,
il parut, du moins au dbut, affermir la majorit conservatrice.
Celle-ci se montra, dans ses premiers votes, plus consistante qu'on
ne pouvait s'y attendre aprs les incertitudes de la session de
1847 et dans l'tat de l'esprit public. Lors de la nomination du
prsident, des vice-prsidents et des secrtaires de la Chambre, les
candidats du ministre l'emportrent  une norme majorit. Les
lections du bureau sont triomphantes pour le parti conservateur,
crivait M. de Viel-Castel, le 30 dcembre 1847, et dpassent les
esprances. Aussi, ce soir, parat-on trs confiant dans les salons
ministriels[475]. Quelques jours aprs, il s'agissait de nommer
la commission de l'adresse; les neuf lus furent des partisans du
cabinet. En mme temps, arrivait  Paris, le 1er janvier 1848, la
nouvelle de la reddition d'Abd el-Kader. Ne pouvait-on pas, aprs
les tristesses de l'anne prcdente, la saluer comme un heureux
prsage pour l'anne qui commenait et comme un signe que la mauvaise
veine tait enfin puise? Sous ces impressions, il se produisait un
certain rassrnement chez les amis du ministre. Il y a confiance
dans le succs, crivait, le 2 janvier, M. de Barante  un de ses
amis[476]. Le 6, le duc de Broglie mandait  son fils: La situation
ici est bonne, sans tre excellente. La majorit est trs bien
rallie... Il y a nanmoins toujours du trouble au fond des esprits.
Les vnements de l'anne dernire ont laiss leurs traces, et la
majorit, quand elle se sent solidement tablie, recommence  rver
des projets de rforme et  chercher ce qu'elle pourra faire pour
dmolir un peu quelque chose. Les bourses sont vides, les conomies
sont consommes, le crdit et la confiance se rtablissent lentement
et pniblement. Il y aura du tirage pendant toute la session. M.
Guizot est content, confiant comme  son ordinaire. Duchtel est
bien, mais il a moins d'ardeur et d'entrain. Le reste du ministre
parat de bonne esprance et de bonne humeur[477].

[Note 475: _Journal indit du baron de Viel-Castel._]

[Note 476: _Documents indits._]

[Note 477: _Ibid._]


III

Suivant l'usage, la Chambre des pairs discuta la premire son
adresse: elle le fit avec une ampleur inaccoutume et n'y consacra
pas moins de huit sances, du 10 au 18 janvier. Au dbut et  la
fin, il fut question de la politique intrieure; mais, en dpit des
excentricits tapageuses de MM. d'Alton-She et de Boissy, cette
partie du dbat n'eut pas grande importance; on sentait que, sur ce
sujet, les paroles dcisives seraient dites dans une autre enceinte.
La discussion sur les affaires extrieures eut plus d'clat et mrite
qu'on s'y arrte.

On commena par l'Italie. M. de Montalembert et M. Pelet de la
Lozre ayant reproch au gouvernement de s'tre montr trop tide
envers Pie IX, trop favorable  l'Autriche, et d'avoir ainsi alin
 la France les sympathies des Italiens, M. Guizot saisit avec
empressement l'occasion qui lui tait offerte de faire la lumire
sur une politique jusqu'alors mal connue. Ses premiers mots furent
pour s'attaquer de front  un prjug alors trs rpandu, mme dans
une partie des conservateurs; ce prjug n'admettait pas que la
France librale pt, sans commettre une sorte d'apostasie, devenir,
dans quelque combinaison diplomatique, l'allie d'une puissance
absolutiste[478]. On fait, dit le ministre, retentir les mots
_puissances absolutistes, Sainte-Alliance_, pour me placer et vous
placer vous-mmes d'avance sous le joug des sentiments que ces mots
rveillent. Je repousse ces fantmes qu'on rassemble autour de notre
politique; j'carte ces entraves dont on prtend la charger. Je me
flicite plus que personne de vivre dans un tat constitutionnel
et dans un pays libre; mais les tats constitutionnels et les pays
libres ont besoin comme les autres que leur politique aussi soit
libre, qu'elle puisse s'loigner ou se rapprocher de telle ou telle
combinaison, s'isoler ou se concerter avec telle ou telle puissance,
choisir enfin et agir suivant l'intrt seul du pays, dans la
circonstance o elle est appele  agir. Le gouvernement de Juillet
possde trs lgitimement cette libert, car il l'a conquise  la
sueur de son front... Il est bien en droit de choisir librement sa
politique, sans qu'on puisse le souponner de dserter quelqu'un des
grands intrts qu'il a si fermement dfendus. Au nom du gouvernement
que j'ai l'honneur de reprsenter, je rclame et je pratique cette
libert ncessaire; et, en agissant ainsi, je crois mieux servir la
rvolution de Juillet, je crois tre plus fier pour elle et plus
confiant dans ses destines que ceux qui veulent la cantonner dans
je ne sais quelle politique fatale, lui interdisant telle ou telle
combinaison, tel ou tel mouvement dans la sphre o se meuvent
les grands tats[479]. Aprs ce prambule, le ministre exposa sa
politique italienne telle que nous l'avons vue  l'oeuvre,  la fois
favorable aux rformes rgulires et en garde contre les prtentions
rvolutionnaire et belliqueuses. Il ne mconnaissait pas qu'une telle
sagesse avait pu dplaire aux Italiens. Il m'est arriv, dit-il, de
sacrifier la popularit en France pour servir ce que je regardais
comme la bonne cause et l'intrt bien entendu de mon pays; je
n'hsiterais pas davantage  le faire en Italie. Je peux regretter
la popularit; la rechercher, jamais.  ceux qui lui reprochaient
d'avoir t trop tide envers Pie IX, il rpondit en parlant
magnifiquement du pontife rformateur et du catholicisme[480].
Enfin, pour montrer que sa politique avait t bien rellement celle
qu'il venait d'exposer, il termina en lisant, sans commentaire, l'une
des nombreuses lettres qu'il avait crites  M. Rossi[481]. Cette
simple lecture eut un effet considrable. Ce fut comme une rvlation
inattendue pour tous ceux qui, sur la foi des journaux, s'taient
fait une ide si fausse de la conduite suivie en Italie. Les orateurs
qui, comme M. Cousin, s'apprtaient  critiquer cette conduite,
se sentirent dsarms, et la Chambre n'eut plus qu'une pense:
s'associer aux ides exprimes par le ministre, en en prenant acte;
elle se trouva unanime  voter un paragraphe additionnel, tmoignant
sympathie et sollicitude pour le Saint-Pre et pour ses imitateurs.

[Note 478: Dans un article publi par la _Revue des Deux Mondes_,
le 1er janvier 1848, un dput de la majorit, M. de Morny, se
demandait si, pour remplacer l'alliance anglaise, la France devait
rechercher d'autres alliances et s'empresser de donner des gages 
ces nouvelles amitis. Il rpondait: Non. Il reconnaissait sans
doute la ncessit de respecter les traits; mais il ajoutait: Cela
fait, n'oublions jamais que nous sommes une puissance librale, que
notre gouvernement est n d'une rvolution... Si nous tions tents
de l'oublier, le pays nous en ferait bientt ressouvenir. N'imitons
pas ces parvenus qui, rougissant de leur origine, finissent par tre
odieux  leurs familles plbiennes et mpriss par le monde nouveau
o ils tentent de s'introduire.]

[Note 479: C'taient l des vrits que ne contesterait aujourd'hui
aucun homme politique srieux. M. Thiers, qui, par entranement
d'opposition, usait, en 1847, de l'argument combattu par M. Guizot,
en a fait justice lui-mme plus tard, quand il l'a rencontr dans
la bouche des ministres de Napolon III;  ceux-ci, prtendant que
l'Empire tait tenu,  raison de son principe, de se mettre toujours,
en Europe, du ct des nationalits, il a rpondu, avec l'impatience
du bon sens se heurtant  une niaiserie dangereuse: En politique, il
faut se mettre du ct de ses intrts. Si on rencontre son principe
sur son chemin, tant mieux; si on le trouve contre soi, tant pis.
C'tait, sous une forme plus vive et, en quelque sorte, plus brutale,
la mme ide qu'avait exprime M. Guizot.]

[Note 480: Le Pape, dit M. Guizot, a fait une grande chose,
une chose qui, depuis bien des sicles peut-tre, n'tait venue
spontanment dans la pense d'aucun souverain. Il a entrepris
volontairement, sincrement, la rforme intrieure de ses tats... 
ce titre seul, une immense confiance lui est due... Mais qu'est-ce
qui manque, en gnral,  la plupart des grands rformateurs? Un
point d'arrt, un principe de rsistance... Il y a, grce  Dieu,
dans la situation du Pape,  ct d'un principe admirable et puissant
de rforme, un principe admirable et puissant de rsistance... Je
sais bien que les rvolutionnaires sont arrogants; je sais qu'ils
font bon march de la religion, du catholicisme, de la papaut;
qu'ils se figurent qu'ils enlveront tout cela comme un torrent. Ils
l'ont essay plus d'une fois; ils ont cru qu'ils avaient emport ces
vieilles grandeurs de la socit humaine; elles ont reparu derrire
eux; elles ont reparu plus grandes qu'eux. Ce qui a surmont le
pouvoir de la Rvolution franaise et de Napolon surmontera bien les
fantaisies de la jeune Italie.]

[Note 481: La lettre lue par M. Guizot tait du 27 septembre 1847;
j'en ai cit ailleurs quelques passages. (Cf. plus haut, p. 259 et
260.) Le ministre aurait pu, du reste, aussi bien lire plusieurs
autres de ses lettres.]

Aprs l'Italie, la Suisse. Attaque par M. Pelet de la Lozre, la
politique suivie par le ministre dans le conflit de la Dite et du
Sonderbund eut la chance d'tre dfendue par M. le duc de Broglie,
qui la connaissait pour en avoir t l'un des principaux agents.
Celui-ci exposa, avec la prcision et l'autorit habituelles de sa
parole, la situation respective des cantons, les attentats de la
Dite, le droit des puissances  se mler de cette affaire, les
efforts faits par la France pour arrter le mal sans cependant se
laisser entraner dans une intervention arme. Il ne put sans doute
dissimuler l'chec final: Le temps a manqu, dit-il tristement, et
Dieu a permis que l'iniquit triompht. Sur l'action diplomatique
qui se continuait, il garda la plus grande rserve; videmment le
gouvernement n'tait pas press de mettre une opinion si prvenue
contre tout ce qui lui paraissait avoir un air de Sainte-Alliance,
dans la confidence des ngociations alors suivies avec le comte
Colloredo et le gnral de Radowitz. M. de Broglie se borna 
dclarer que si le gouvernement n'avait pas russi dans son oeuvre
de pacification, il avait du moins pos par l les bases d'une
entente durable entre les puissances mdiatrices.

Ce discours, d'un sens politique si haut et si mesur, avait fait
excellente impression, et la question paraissait vide, quand M. de
Montalembert monta  la tribune. Ds ses premiers mots, il apparut
que ce n'tait plus l'opposant venant chercher querelle au cabinet
ni mme le chef du parti catholique apportant une dolance purement
religieuse. Prludant au rle qui allait devenir le sien dans
les assembles rpublicaines, l'orateur se plaait au-dessus des
divisions d'coles ou de groupes et parlait au nom de la socit
menace. Je tiens, dit-il, qu'on ne s'est battu, en Suisse, ni
pour ni contre les Jsuites, ni pour ni contre la souverainet
cantonale; on s'est battu contre vous et pour vous. (_Sensation._) Et
voici comment: on s'est battu pour la libert sauvage, intolrante,
irrgulire, hypocrite, contre la libert tolrante, rgulire,
lgale et sincre, dont vous tes les reprsentants et les dfenseurs
dans le monde. (_Trs bien!_)... Ainsi donc, je ne viens pas parler
pour des vaincus, mais  des vaincus, vaincu moi-mme  des vaincus,
c'est--dire aux reprsentants de l'ordre social, de l'ordre
rgulier, de l'ordre libral, qui vient d'tre vaincu en Suisse et
qui est menac dans toute l'Europe par une nouvelle invasion de
barbares. (_Sensation._) Et alors, en traits de feu, il faisait un
tableau de toutes les infamies commises en Suisse, montrant partout
l'abus de la force, l'touffement de la libert, la violation
de la foi jure, la supriorit du nombre rige en dogme et le
mensonge servant d'arme et de parure  la violence. Lord Palmerston
n'tait pas oubli, et sa conduite tait fltrie. Jamais parole
plus vengeresse n'avait consol la conscience publique attriste
des dfaites du bon droit. L'orateur insistait principalement sur
ce que la bataille perdue en Suisse tait la mme qui se livrait
en France. Il rappelait les banquets dmagogiques fraternisant avec
les vainqueurs du Sonderbund; il signalait galement l'vocation
des pires souvenirs rvolutionnaires, l'closion d'apologies
terroristes auxquelles on assistait depuis un an.  M. de Lamartine
qui avait dit: Nous ne voulons pas rouvrir le club des jacobins!
il rpondait: Il est trop tard; le club des jacobins est dj
rouvert, non pas en fait et dans la rue, mais dans les esprits, dans
les coeurs, du moins dans certains esprits gars par des sophismes
sanguinaires, dans certains coeurs dpravs par ces excrables romans
qu'on dcore du nom d'histoire et o l'apothose de Voltaire sert
d'introduction  l'apologie de Robespierre. (_Approbation nergique
et prolonge._) Puis, comme s'il avait eu une intuition prophtique
de tout ce que devait tre le radicalisme dans la seconde moiti du
sicle, il s'criait: Savez-vous ce que le radicalisme menace le
plus? Ce n'est pas au fond le pouvoir: le pouvoir est une ncessit
de premier ordre pour toutes les socits; il peut changer de mains,
mais, tt ou tard, il se retrouve debout; il ne prit jamais tout
entier. Ce n'est pas mme la proprit: la proprit peut changer
de mains, mais je ne crois pas encore  son anantissement ou  sa
transformation. Mais savez-vous ce qui peut prir chez tous les
peuples? C'est la libert. (_C'est vrai! Approbation._) Ah! oui,
elle prit, et pendant de longs sicles elle disparat. Et, pour ma
part, je ne redoute rien tant, dans le triomphe de ce radicalisme,
que la perte de la libert. (_Trs bien!_) Qu'on ne vienne pas dire
que le radicalisme, c'est l'exagration du libralisme; non, c'en
est l'antipode, c'est l'extrme oppos; le radicalisme n'est que
l'exagration du despotisme, rien autre chose! (_Trs bien!_) et
jamais le despotisme n'affecta une forme plus odieuse. La libert,
c'est la tolrance raisonne, volontaire; le radicalisme, c'est
l'intolrance absolue qui ne s'arrte que devant l'impossible... La
libert consacre les droits des minorits, le radicalisme les absorbe
et les anantit. Faisant alors un retour sur lui-mme, l'orateur
rappelait combien il avait toujours aim la libert. La libert!
Ah! je peux le dire sans phrase, elle a t l'idole de mon me.
(_Mouvement._) Si j'ai quelque reproche  me faire, c'est de l'avoir
trop aime, aime comme on aime quand on est jeune, c'est--dire
sans mesure, sans frein. Mais je ne me le reproche pas, je ne le
regrette pas; je veux continuer  la servir,  l'aimer toujours,
 croire en elle toujours! (_Trs bien!_) Et je crois ne l'avoir
jamais plus aime, jamais mieux servie qu'en ce jour o je m'efforce
d'arracher le masque  ses ennemis qui se parent de ses couleurs, qui
usurpent son drapeau pour la souiller, pour la dshonorer. (_Marques
unanimes et prolonges d'assentiment._) Devant un tel pril, M.
de Montalembert n'avait pas grand coeur  s'arrter longtemps aux
petites critiques qu'il pouvait avoir  faire sur la conduite du
cabinet; aussi se htait-il de laisser les ministres pour s'adresser
au pays. La France, disait-il en terminant, se trouve dans la
situation que voici: le drapeau que vous avez vaincu  Lyon, en 1831
et en 1834, ce drapeau-l est aujourd'hui relev de l'autre ct du
Jura (_sensation_), et, ce qui est bien plus grave, il y est appuy
par l'Angleterre!  l'intrieur, vous avez ce que vous n'aviez ni
en 1831, ni en 1834, des sympathies avoues, publiques, croissantes
pour la Convention et la Montagne... Je ne demande aucune mesure
d'exception... Je demande que les honntes gens ouvrent les yeux...,
qu'ils s'arment d'une triple rsolution  l'encontre des ennemis
intrieurs et extrieurs qui nous menacent... Ne souffrons pas que
les mchants aient seuls le monopole de l'nergie de l'audace...
Que les honntes gens aient aussi l'nergie du bien... Que ce soit
le principe de l'union entre nous tous qui voulons, au fond, la
mme chose: la libert, l'ordre, la paix. Veillons surtout sur la
libert... N'oublions pas que cette libert vient d'tre immole en
Suisse, qu'elle a t trahie par l'Angleterre, mais que la France
a pour destine d'en tre  jamais le drapeau et la sauvegarde.
(_Acclamations prolonges._)

On se ferait difficilement une ide de l'effet produit par ce
discours sur la Chambre haute. Ces vieux routiers de la politique,
qu'on pouvait croire cuirasss contre toutes les motions oratoires
et qui taient d'ailleurs habitus plus  contredire qu' suivre M.
de Montalembert, furent trangement secous, bouleverss, entrans
par sa parole. Presque  chaque phrase, c'taient des frmissements,
des trpignements, des bravos. Jamais on n'avait vu la vnrable
assemble dans un tel tat de surexcitation[482]. Quand l'orateur
revint  sa place, presque tous les pairs, et parmi eux M. le duc de
Nemours, se prcipitrent pour le fliciter. M. Guizot, qui devait
lui succder  la tribune, renona  la parole. Je ne partage pas,
dit-il, toutes les ides exprimes par l'honorable propinant; je
n'accepte point les reproches qu'il a adresss au gouvernement.
Mais il a dit trop de grandes, bonnes et utiles vrits, et il les
a dites avec un sentiment trop sincre et trop profond, pour que je
veuille lever, en ce moment, un dbat quelconque avec lui. Je ne
mettrai pas,  la suite de tout ce qu'il vous a dit, une question
purement politique, et encore moins une question personnelle.
Le calme ne parvenant pas  se rtablir, il fallut suspendre la
sance pendant quelque temps. Quand elle fut reprise, M. le comte
de Saint-Priest, encore tout mu, demanda que la Chambre ordonnt
l'impression du discours. Cette proposition et t probablement
vote d'enthousiasme, si le prsident n'et rappel les articles du
rglement qui interdisaient toute mesure de ce genre.

[Note 482: Un journal peu suspect de sympathie pour l'orateur,
qu'il traite de sacristain, le National, fait ce tableau de la
sance: Nous voudrions raconter froidement la sance incroyable 
laquelle nous avons assist; froidement, si cela est possible... Il
tait rserv  M. de Montalembert d'exciter parmi ses collgues
une de ces violentes motions contre lesquelles nous les croyions
garantis. Il peut tre fier de son succs, qui dpasse tout ce que
son orgueil avait pu rver. Personne n'avait encore remu  ce point
les pupitres, les couteaux de bois et les poitrines de la pairie. Ce
n'tait pas de l'agitation, mais des transports. Ce n'taient pas des
spasmes, mais une sorte de fivre chaude. Les cris, les bravos, les
trpignements servaient de cortge aux effusions de son loquence.
Passionn lui-mme jusqu'au dlire, il a jet, sur tous les bancs,
des courants d'lectricit qui les faisaient bondir.]

L'motion ne demeura pas renferme dans l'enceinte du Luxembourg.
L'effet, notait un observateur, n'a gure t moins grand au dehors
que dans la Chambre des pairs; c'est un vritable vnement[483].
Tous les journaux, mme les plus hostiles  M. de Montalembert,
taient obligs de constater son immense succs[484]. M. Marrast
ne cachait pas  M. Louis Veuillot son admiration et exprimait le
regret que le parti rpublicain n'et pas un _enrag loquent_ comme
celui-l[485]. M. Doudan crivait  un de ses amis: J'aurais mieux
aim que ce ft un autre que M. de Montalembert qui et ce grand
succs. La Chambre des pairs en a t comme folle d'admiration durant
plusieurs heures[486]. M. Sainte-Beuve, dans ses notes, tout en se
dfendant contre les ides dveloppes dans ce discours, ne pouvait
s'empcher de constater l'enthousiasme sans exemple qu'il excitait
dans les salons et qui n'tait qu'un reflet affaibli de celui qu'il
avait excit dans la haute Chambre[487].

[Note 483: _Journal indit du baron de Viel-Castel_,  la date du 15
janvier 1848.]

[Note 484: Le _Journal des Dbats_ dclarait que l'effet produit
par le discours tait peut-tre unique dans notre histoire
parlementaire. Le _Constitutionnel_ disait: Sans proclamer, comme
on l'a fait, M. de Montalembert le plus grand orateur des temps
modernes, nous reconnatrons volontiers qu'il a dploy un grand
talent pour la dfense d'une dtestable cause. On lisait dans la
_Presse_: L'aiglon s'est fait aigle et s'est lev  une hauteur o
l'amiti la plus complaisante ne le supposait pas capable d'arriver.
Peu d'hommes de tribune ont compt dans leur vie un succs aussi
complet.]

[Note 485: _Mlanges_, par Louis VEUILLOT, t. IV, p. 74.]

[Note 486: X. DOUDAN, _Mlanges et lettres_, t. II, p. 147.]

[Note 487: _Les Cahiers de Sainte-Beuve_, p. 70.]

Une impression si extraordinaire ne tenait pas seulement 
l'loquence de l'orateur, bien qu'il se ft lev  des hauteurs
qu'il n'avait pas encore atteintes; elle ne tenait pas  sa passion,
bien qu'elle n'et jamais t aussi entranante. Elle tenait surtout
 ce qu'il venait de rpondre  l'angoisse, jusque-l plus ou moins
inconsciente, qui oppressait alors les mes. Il avait clair, comme
d'une lueur tragique, l'abme vers lequel la France se sentait
pousse, en mme temps qu'il essayait de rveiller le courage un peu
endormi de ceux que cet abme pouvantait. C'tait vraiment le cri
d'alarme et le cri de guerre de la socit en pril qu'il se trouvait
avoir pousss.

La discussion de l'adresse se prolongea, quelques jours encore, sans
incident remarquable. Au vote sur l'ensemble, la minorit fut de 23
voix: le chiffre parut lev pour la Chambre des pairs.


IV

Le dbat du Luxembourg avait pu un moment attirer l'attention par le
talent des orateurs; mais le rsultat n'en avait jamais t douteux
pour personne. C'est au Palais-Bourbon que devait se livrer la grande
bataille. Plus on en approchait, plus l'opinion se montrait nerveuse
et inquite. Le chroniqueur politique de la _Revue des Deux Mondes_,
alors favorable au ministre, crivait le 15 janvier: Le cabinet
ne peut se dissimuler qu'il rgne, dans l'opinion publique, et mme
dans l'esprit de beaucoup de ses amis, une sorte de panique, d'autant
plus dangereuse qu'elle est indtermine. Le _Journal des Dbats_
constatait lui-mme, le 20 janvier, les rumeurs alarmantes qui de
nouveau circulaient et se propageaient partout, sans qu'on en pt
saisir l'origine. Des gens, ajoutait-il, viennent vous dire, d'un
air mystrieux que la situation est bien tendue.  voir certaines
figures,  entendre certains discours, on croirait, pour parler le
langage rvolutionnaire, que nous sommes  la veille d'une journe...
Il en reste, dans l'esprit public, une inquitude vague. La Bourse
baisse, et l'on finit par croire qu'il y a quelque chose, quoique
personne ne puisse dire ce qu'il y a. Faut-il croire que l'ide
d'une rvolution prochaine commenait  se prsenter  certains
esprits? Le roi des Belges, observateur perspicace, au coeur un peu
sec, disait, vers cette poque, au duc rgnant de Saxe-Cobourg:
Mon beau-pre sera sous peu chass comme Charles X. La catastrophe
clatera invitablement en France, et, par suite de cela, en
Allemagne[488].

[Note 488: _Aus meinem Leben und aus meiner Zeit_, von ERNST II,
herzog von Sachsen-Coburg-Gotha, t. I, p. 193.]

Contrairement  l'usage, la Chambre des dputs ne commena pas par
discuter son adresse. La gauche voulut avoir auparavant, en guise
de prologue, une sance de scandale, ce qu'on appelait dans la
session prcdente une sance de corruption. Il lui parut qu'aprs
avoir t rduit  dfendre sa moralit contre des accusations
outrageantes, le ministre apporterait moins d'autorit dans les
grands dbats politiques. Or, par une continuation de cette sorte de
malechance mystrieuse qui pesait, depuis un an, sur le gouvernement,
il venait prcisment de se faire, au cours d'un procs priv, une
rvlation qui fournissait aux opposants une arme redoutable. Voici
les faits tels qu'ils furent alors jets aux quatre vents de la
publicit par les intresss eux-mmes. M. Petit, ex-receveur des
finances  Corbeil, tait en procs avec sa femme,  laquelle il
reprochait des relations coupables avec M. Bertin de Vaux, pair de
France et l'un des propritaires du _Journal des Dbats_; accus 
son tour d'avoir obtenu sa recette particulire grce  la protection
de l'homme qu'il prsentait comme l'amant de sa femme, il fit rdiger
par son avocat, M. Bethmont, dput de la gauche, un mmoire destin
 sa justification, ou plutt  sa vengeance. Ce mmoire ne pouvait
nier l'entremise de M. Bertin, mais il exposait que M. Petit avait
t nomm aprs avoir procur au gouvernement, qui en avait besoin
pour acquitter certaines promesses, la dmission de plusieurs membres
de la cour des comptes, et qu'il avait ddommag ces derniers 
prix d'argent, soit par une somme une fois paye, soit par une
rente viagre. Ces marchs remontaient  1841 et 1844; circonstance
aggravante, ils avaient t ngocis dans le cabinet de M. Gnie,
chef du secrtariat particulier de M. Guizot. Averti  l'avance de
la publication du mmoire, et en pressentant le trs fcheux effet,
le gouvernement essaya de l'empcher; il n'y russit pas. Le mmoire
fut lanc le 4 janvier, et l'un des premiers exemplaires fut remis
au _National_, qui se hta de reproduire les faits, en criant au
scandale et  la corruption. On devine quel cho un pareil cri
pouvait rencontrer dans une opinion encore tout mue des tristes
dbats de la session de 1847. Il parat bien que ces achats de
dmission n'taient pas chose nouvelle; il y en avait eu soit avant,
soit depuis 1830, et sous les ministres les plus divers[489]. Leur
lgalit avait mme t dbattue devant les tribunaux, et certains
arrts l'avaient admise. L'expdient avait sembl parfois utile pour
corriger certains effets de l'inamovibilit et assurer une sorte
de retraite  des fonctionnaires gs et infirmes. Peut-tre les
souvenirs de la vnalit des charges avaient-ils empch de bien voir
le vice de semblables pratiques. Mais il n'en restait pas moins que
c'tait un abus, et qu'un gouvernement faisait fcheuse figure quand
il se laissait surprendre la main dans de pareils brocantages. Les
amis du cabinet s'en rendaient bien compte. Cela produit beaucoup
d'effet, crivait l'un d'eux; les conservateurs se sentent mal 
l'aise, et M. Guizot lui-mme est trs proccup[490].

[Note 489: Une note, trouve dans les papiers de M. Guizot et publie
par la _Revue rtrospective_, n'en relevait pas moins de vingt et un
entre 1821 et 1844.]

[Note 490: _Journal indit du baron de Viel-Castel._]

L'affaire Petit, comme on disait alors, fut discute le 21 janvier,
 la Chambre des dputs, sur une interpellation de M. Odilon Barrot.
La veille, le ministre, pour marquer l'attitude qu'il entendait
prendre, avait dpos un projet interdisant et rprimant les
dmissions donnes  raison d'une compensation pcuniaire. L'attaque
fut vive. M. Odilon Barrot s'indigna avec une solennit dclamatoire;
M. Dupin protesta au nom de la dignit de la magistrature; M. Dufaure
fut l'adversaire le plus redoutable, trs pre sous son apparente
modration. Derrire ces chefs d'emploi, s'agitait bruyamment le
choeur des interrupteurs, manifestant, par ses gestes, par ses cris,
par ses injures, le dgot, le mpris, l'horreur que lui inspirait
un gouvernement si corrompu. La tactique tait visiblement de faire
concentrer tous les coups sur le prsident du conseil. L'opposition
voulait profiter de ce que le march avait t fait dans le cabinet
de M. Gnie et, en quelque sorte, sous les yeux de M. Guizot,
pour atteindre ce dernier dans son renom, jusqu'alors incontest,
d'austrit. On veut l'abattre  force de clameurs, crivait M. de
Barante[491]. Mais M. Guizot n'tait pas de ceux auxquels on faisait
ainsi courber la tte. Il rpondit avec une hauteur attriste. Sans
discuter le dtail des faits, sans plaider l'ignorance personnelle,
sans opposer scandale  scandale par l'talage de ce qui avait t
fait sous d'autres ministres, il se borna  affirmer que l'abus
tait ancien, mais il reconnut que c'tait un abus, annona sa
rsolution de le proscrire  l'avenir, et dclara que, depuis plus
de deux ans dj, il avait cess. Il ne se plaignait pas de voir de
nouvelles susceptibilits morales s'introduire dans les moeurs, de
voir tomber devant la publicit, devant l'lvation croissante des
sentiments, des usages longtemps tolrs. Il demandait seulement
que ce progrs ne rendt pas injuste envers le pass. De la part de
l'opposition, sans doute, il savait n'avoir pas  attendre d'quit.
Cependant, ajoutait-il, en prsence d'hommes qui ont vou leur vie
entire  la cause de l'ordre et des liberts du pays,... en prsence
d'hommes que jamais, dans la pense mme de leurs adversaires, aucun
intrt personnel, autre que celui du pouvoir dont ils sont chargs,
n'a fait agir, il me semble que ce qui se passe aujourd'hui devant
vous dpasse la limite ordinaire des atteintes portes  la justice
ou  la vrit... Je n'ai pas un mot de plus  dire  l'opposition.
Quant  mes amis, ce n'est pas moi qui les dcouragerai jamais
d'tre aussi vigilants et aussi exigeants qu'ils le pourront dans
la cause de la moralit publique et prive... Je demande seulement
au parti conservateur de se souvenir toujours que les hommes qu'il
honore de sa confiance ont recueilli de nos temps orageux un hritage
trs ml... Nous travaillons incessamment  rgler,  purer cet
hritage... S'il a la confiance que c'est l ce que nous faisons,
qu'alors il se souvienne que l'oeuvre est trs difficile, quelquefois
trs amre, et que nous avons besoin de n'tre pas un instant
affaiblis dans ce rude travail. Nous avons besoin que le parti
conservateur voie toujours les choses exactement comme elles sont,
sans faiblesse et sans charlatanerie. Nous avons besoin qu'il nous
soutienne de toute sa force. Si le moindre affaiblissement devait
nous venir de lui dans la tche difficile que nous poursuivons, je
n'hsite pas  dire que, pour mon compte et pour celui de mes amis,
nous ne l'accepterions pas un instant. Ainsi mise en demeure, la
Chambre ne manqua pas au cabinet; par 225 voix contre 146, elle
dclara sa confiance dans la volont exprime par le gouvernement et
dans l'efficacit des mesures qui devaient prvenir le retour d'un
ancien et regrettable abus.

[Note 491: Lettre du 21 janvier 1848. (_Documents indits._)]

La victoire paraissait complte. M. Guizot s'tait tir avec habilet
et dignit d'une situation difficile. Force tait cependant d'avouer
que le ministre sortait affaibli de ce dbat. Tout en votant pour
lui et en tant convaincue que ses accusateurs eussent fait pis
encore, la majorit n'avait pas cach sa tristesse. Il est toujours
fcheux, pour un gouvernement, d'avoir  se dfendre contre de telles
attaques, ft-il absolument innocent, ce qui n'tait pas alors le
cas[492]. Toutefois l'opposition dynastique, qui avait men cette
campagne avec tant de passion, avait-elle sujet de se fliciter du
rsultat? Le discrdit qu'elle avait cherch  faire tomber sur
le cabinet rejaillissait sur le rgime tout entier, sur la classe
gouvernante sans distinction de gauche ou de droite. De pareilles
journes ne profitaient en ralit qu'aux rvolutionnaires et aux
socialistes.

[Note 492: M. Doudan crivait au prince de Broglie, au sujet de cette
discussion: C'est un bruit terrible pour une omelette au lard.
J'en ai voulu  la majorit d'avoir permis que M. Guizot subt la
ncessit de s'expliquer devant la Chambre sur ces misres. Il y
a des choses qui ne sont rien et qui sont indfendables devant le
pdantisme d'un public, mme d'un public qui ferait la mme chose et
plus, toute la journe; mais la majorit, tout en votant bien, s'est
pass la fantaisie de prendre de grands airs attrists sur l'horreur
de donner des places dans une vue politique. (_Mlanges et lettres_,
t. II, p. 148.)]


V

Le lendemain mme de l'orageux dbat sur l'affaire Petit, la
Chambre des dputs commenait la discussion de son adresse. La
premire bataille, qui ne dura pas moins de trois jours[493], porta
sur la question financire. D'ordinaire cette question tait
renvoye au budget. Mais les meneurs croyaient qu'elle fournissait,
cette anne, un terrain d'attaque exceptionnellement favorable, et
ils taient impatients d'en profiter. On se rappelle, en effet,
le contre-coup fcheux qu'avait eu sur les finances la mauvaise
rcolte de 1846[494]. Depuis lors, sans doute, la situation s'tait
notablement amliore: l'excellente rcolte de 1847 avait ramen
l'abondance et le bas prix des subsistances; plus aucune crainte
d'embarras montaires; les affaires taient redevenues actives; le
revenu des contributions indirectes, en recul assez marqu pendant
le premier semestre de 1847, avait repris sa marche en avant pendant
le second, si bien que le rsultat total de l'anne se trouvait 
peu prs gal  celui de 1846: fait d'autant plus remarquable que
le malaise persistait en Belgique, en Hollande, en Allemagne, en
Angleterre surtout, o le dchet des impts indirects pour 1847
n'tait pas moindre de 55 millions. Toutefois, si la crise conomique
semblait  sa fin, les difficults qui en taient rsultes pour
nos finances n'avaient pu disparatre aussi vite; c'taient ces
difficults dont l'opposition croyait pouvoir se faire une arme
contre le cabinet.

[Note 493: Sances des 24, 25 et 26 janvier 1848.]

[Note 494: Voir plus haut, ch. I,  IV.--Cf. du reste, sur l'histoire
financire de la monarchie de Juillet, t. III, ch. V,  V; t. IV, ch.
V,  _XII_; t. V, ch. I,  X; t. VI, ch. II,  III.]

M. Thiers mena l'attaque. Pendant deux jours entiers, il fut presque
constamment sur la brche, critiquant, rpliquant, interrompant, avec
une verve qui ne faiblit pas un moment. Il excellait  illuminer, 
animer,  vivifier ces matires d'ordinaire assez ternes, lourdes et
arides. Si habile discuteur qu'il ft, il trouva un contradicteur
capable de lui tenir tte; ce fut M. Duchtel, qui se surpassa en
cette circonstance, moins brillant que M. Thiers, mais non moins
lumineux et d'une doctrine financire plus sre, plus large et plus
neuve. Quand, par exemple, M. Thiers dclarait l'pargne franaise
incapable de fournir, sans tarir les sources o s'alimentaient
le commerce et l'industrie, les 300 millions que l'tat et les
compagnies s'apprtaient  lui demander annuellement pour les
travaux de chemins de fer, il tait singulirement en retard, et
sa conclusion, qui tendait  ralentir la construction de notre
rseau ferr, et t dsastreuse. Quand, au contraire, M. Duchtel
rappelait qu'on pouvait allger les charges de l'tat, non seulement
en diminuant ses dpenses, mais aussi en accroissant ses ressources;
quand il soutenait que certaines dpenses taient fcondes, et
qu'il exposait les avantages de la politique financire du faire
valoir, son ide tait juste,  condition d'tre applique avec
mesure et de ne pas servir d'excuse au gaspillage. Tout le discours
de M. Thiers tendait  prsenter la situation comme dangereuse et
trs gravement compromise par ce qu'il appelait les folies de la
paix:  son avis, avec des finances aussi engages, il et fallu
tre garanti contre tout pril de guerre; or il croyait qu'on ne
l'tait plus depuis les mariages espagnols; aussi terminait-il par ce
coup de tocsin: Je quitte cette tribune, profondment alarm. M.
Duchtel rpondait que la situation financire commandait une grande
prudence, une salutaire rserve, mais qu'elle ne devait pas inspirer
le dcouragement. Il se croyait sr de pouvoir conduire  bien,
sans dommage et sans pril pour le pays, les grandes entreprises
commences.

Entre le pessimisme de M. Thiers et l'optimisme relatif de M.
Duchtel, que faut-il croire? La vrit est qu'on tait alors
en train de rparer les suites de la crise de 1847: ce travail
de rparation, analogue  celui que le gouvernement de Juillet
avait dj men  bonne fin aprs 1830 et aprs 1840, n'tait pas
termin, mais le plan en tait trac, et l'on pouvait entrevoir le
moment o les choses seraient rtablies dans leur tat normal. En
ce qui touchait le budget ordinaire, si celui de 1847 se soldait
par un gros dficit de 109 millions, on s'attendait, pour 1848, 
un dficit beaucoup moindre, et on croyait pouvoir promettre le
retour  l'quilibre pour 1849. La principale difficult venait,
on le sait, du budget extraordinaire et des travaux de chemins de
fer et autres, mis provisoirement  la charge de la dette flottante
jusqu' ce qu'on pt y appliquer les rserves de l'amortissement.
Ces rserves se trouvant, pour le moment, absorbes par les
dcouverts du budget, la dette flottante avait rapidement grossi;
elle atteignait, le 1er janvier 1848, 630 millions, sur lesquels 285
millions de bons du Trsor  court terme, et environ 143 millions
de comptes courants des caisses d'pargne ou des correspondants du
Trsor. Il y avait l videmment un chiffre trop lev d'engagements
 vue ou  brve chance; il pouvait en rsulter, en cas de crise,
de graves embarras; sur ce point, les critiques de M. Thiers taient
en partie fondes. Ajoutons que les travaux publics taient loin
d'tre termins; tels qu'ils avaient t fixs par la loi du 11
juin 1842 sur les chemins de fer et par les lois successives qui
l'avaient complte, ils s'levaient  un milliard 109 millions;
sur cette somme, 412 millions seulement avaient t dpenss: il
restait donc encore  pourvoir, pour les annes suivantes,  prs de
700 millions; la dpense  faire de ce chef pour 1848 tait fixe 
150 millions. Cet avenir effrayait M. Thiers, qui croyait voir dj
la dette flottante  800 millions. Il oubliait les deux causes qui
devaient l'allger. C'tait d'abord l'emprunt de 350 millions que la
loi du 8 aot 1847 avait autoris prcisment dans ce dessein[495];
sur cette somme, 250 millions avaient t mis en rentes 3 pour 100
et adjuges, le 10 novembre 1847,  la maison Rothschild, au taux de
75 fr. 25[496]; les versements des adjudicataires taient chelonns
jusqu'en novembre 1849[497]. La dette flottante devait aussi tre
dgage par les remboursements que les compagnies de chemins de
fer auraient  effectuer et qui s'levaient  205 millions. Grce
 cette double cause d'allgement, le gouvernement croyait pouvoir
affirmer que la dette flottante ne s'augmenterait pas, et que bientt
mme elle commencerait  diminuer. En effet, d'aprs ses calculs,
en 1848 ou au plus tard en 1849, tous les dficits des budgets
antrieurs seraient teints par les rserves de l'amortissement qui
s'levaient maintenant  environ 90 millions par an. Ces rserves,
devenues ainsi disponibles, pourraient alors tre affectes aux
travaux extraordinaires et dgageraient d'autant la dette flottante.
En somme, en runissant les 350 millions de l'emprunt, les 205
millions dus par les compagnies et les rserves de l'amortissement,
on calculait que vers 1855 on aurait termin la liquidation de cette
colossale entreprise, et que la dette flottante serait absolument
dgage. On aurait ainsi fait pour plus de 1,100 millions de travaux
extraordinaires, presque tous productifs, en n'augmentant la dette
publique que d'un capital de 350 millions. Ces calculs supposaient,
il est vrai, qu'aucun vnement ne viendrait d'ici la compromettre la
paix extrieure ou la prosprit intrieure, et, par suite, dtruire
l'quilibre du budget ordinaire; qu'il n'y aurait aucun danger de
guerre comme en 1840, aucune mauvaise rcolte comme en 1846. C'tait
l videmment le ct faible de la combinaison; on n'y faisait pas
assez la part des accidents possibles.

[Note 495: Cf. plus haut, p. 32.]

[Note 496: Les emprunts prcdents avaient t ngocis, celui de
1841  78 fr. 52 1/2, celui de 1844  84 fr. 75: on voit quelle
dprciation avait t cause par la crise de 1847.]

[Note 497: Les adjudicataires versrent ainsi, jusqu'au 24 fvrier
1848, 64 millions. Aprs la rvolution,  raison de l'effondrement du
crdit, ils obtinrent de ne pas remplir leurs engagements.]

Toutefois, peut-on reprocher au gouvernement de n'avoir pas
prvu la catastrophe qui allait clater et de ne s'tre pas
prpar financirement  son propre renversement? D'ailleurs,
quelles prcautions eussent pu prvenir les consquences d'une
rvolution donnant le signal d'une panique universelle, arrtant
brusquement toutes les affaires, tarissant les impts, ruinant le
crdit, et provoquant le retrait en masse des dpts faits aux
caisses d'pargne? Les auteurs de cette rvolution, placs en
face de l'effroyable crise conomique dont ils avaient toute la
responsabilit, ont essay de la rejeter sur le rgime dchu; ils ont
os proclamer qu' la veille des journes de Fvrier, la banqueroute
tait imminente, et que la Rpublique seule en avait sauv la
France[498]. Pur mensonge dont il est facile aujourd'hui de faire
justice. C'est aprs et non avant la chute de la monarchie qu'il y
a eu menace de banqueroute; et la faute en tait  ceux qui avaient
dchan la rvolution et ne parvenaient pas, en dpit du mot de l'un
d'eux,  faire de l'ordre avec du dsordre.

[Note 498: M. Garnier-Pags, membre du gouvernement provisoire,
charg de diriger les finances du nouveau rgime, a dit, dans son
rapport du 10 mars 1848: Ce qui est certain, ce que j'affirme de
toute la force d'une conviction claire et loyale, c'est que si la
dynastie d'Orlans avait rgn quelque temps encore, la banqueroute
tait invitable. Oui, citoyens, proclamons-le avec bonheur, avec
orgueil,  tous les titres qui recommandent la Rpublique  l'amour
de la France et au respect du monde, il faut ajouter celui-ci: la
Rpublique a sauv la France de la banqueroute.]

Et maintenant si l'on cherche  juger dans son ensemble la politique
financire de la monarchie de Juillet, sans s'arrter aux embarras
passagers dans lesquels elle se trouvait encore engage  la veille
de sa chute, certains grands faits ressortent avec nettet. D'abord,
loin d'avoir augment les impts, elle les a rduits; si elle a
ajout 16 millions au principal de la contribution personnelle et
mobilire et de la taxe sur les portes et fentres, elle a fait des
dgrvements pour plus de 60 millions, notamment sur l'impt des
boissons et sur la loterie; l'accroissement d'environ 300 millions
qui s'est produit dans le revenu des contributions indirectes a
t d au dveloppement de la richesse publique. En second lieu,
elle a trs peu emprunt: les rentes perptuelles taient,  la
fin de la Restauration, de 202 millions, soit, si on en dfalque
environ 38 millions appartenant  la caisse de l'amortissement, 164
millions; elles s'levaient, en 1848,  244 millions, soit, en en
dfalquant aussi 67 millions de rentes de la caisse d'amortissement,
177 millions. Ce n'est donc qu'une augmentation de 13 millions pour
les dix-huit annes du rgne, chiffre singulirement minime si l'on
songe que le total des rentes dpasse actuellement 900 millions.  la
vrit, pour tre absolument exact, les 13 millions devraient tre
augments des 8  9 millions de rentes dont l'mission, autorise
par la loi du 8 aot 1847, n'a pu tre ralise avant la chute de la
monarchie; cette mission, en effet, tait ncessaire pour dgager
la dette flottante. Ajoutons enfin que, parmi les 67 millions de
rentes appartenant en 1848  la caisse d'amortissement, toutes ne
provenaient pas, comme en 1830, de rachats; 38 millions provenaient
de la consolidation des fonds des caisses d'pargne. Malgr ces deux
dernires observations, la monarchie de Juillet n'en doit pas moins
tre considre comme ayant us trs discrtement de l'emprunt. Et
cependant, sans impts nouveaux, avec des emprunts si rduits, elle
a fait plus de 1,600 millions de travaux extraordinaires; elle a
dpens plus d'un milliard pour la conqute de l'Algrie; elle a cr
l'instruction primaire; elle a transmis  ses successeurs une arme
en parfait tat; elle a laiss un pays dont toutes les ressources
avaient t mnages et qui tait en plein dveloppement conomique.
Jamais on n'a fait autant pour l'avenir, en le grevant aussi peu.
Devant ces rsultats, que psent certaines difficults momentanes,
ou mme certaines fautes de gestion? L'histoire est oblige de
reconnatre qu'en dehors de la Restauration, aucun autre des rgimes
qui se sont succd en France dans ce sicle ne se prsente avec un
pareil bilan.


VI

La discussion sur les finances avait t vive, mais honorable. 
peine fut-elle finie que la Chambre retomba dans le scandale. M.
Billault avait prsent un amendement demandant au gouvernement de
travailler sans relche  dvelopper la moralit des populations et
de ne plus s'exposer  l'affaiblir par de funestes exemples. C'tait
vouloir infliger au cabinet une sorte de fltrissure infamante. La
prsentation d'un tel amendement par un homme qui n'appartenait
pas aux opinions extrmes, et qui avait mme refus de s'associer
aux banquets, montrait  quel degr d'animosit en tait venue
l'opposition de toutes nuances.

Le dbat[499] commena toutefois par un discours d'une inspiration
suprieure  l'amendement qu'il venait appuyer. J'ai dj eu
occasion de marquer le rle parlementaire de M. de Tocqueville,
et comment, chez lui, la vue naturellement haute et lointaine du
moraliste politique se trouvait parfois rabaisse et raccourcie par
les proccupations de l'homme de parti[500]. Cette dualit ne fut
jamais plus apparente que dans le discours du 27 janvier 1848. Le
moraliste politique s'y montrait d'abord dans des avertissements
d'une clairvoyance vraiment prophtique. Pour la premire fois
depuis quinze ans, disait-il, j'prouve une certaine crainte pour
l'avenir;... pour la premire fois, existe, dans le pays, le
sentiment, l'instinct de l'instabilit, ce sentiment prcurseur
des rvolutions, qui souvent les annonce, qui quelquefois les fait
natre..... On dit qu'il n'y a point de pril parce qu'il n'y a pas
d'meute; on dit que, comme il n'y a pas de dsordre matriel  la
surface de la socit, les rvolutions sont loin de nous. Messieurs,
je crois que vous vous trompez. Sans doute le dsordre n'est pas dans
les faits, mais il est entr profondment dans les esprits. Regardez
ce qui se passe au sein de ces classes ouvrires qui, aujourd'hui,
je le reconnais, sont tranquilles. Il est vrai qu'elles ne sont pas
tourmentes par les passions politiques proprement dites, au mme
degr o elles ont t tourmentes jadis; mais ne voyez-vous pas que
leurs passions, de politiques, sont devenues sociales? Ne voyez-vous
pas qu'il se rpand peu  peu dans leur sein des opinions, des ides
qui ne vont pas seulement  renverser telles lois, tel ministre,
tel gouvernement, mais la socit mme,  l'branler sur les bases
sur lesquelles elle repose aujourd'hui? Ne voyez-vous pas que peu
 peu il se dit dans leur sein que tout ce qui se trouve au-dessus
d'elles est incapable et indigne de les gouverner; que la division
des biens, faite jusqu' prsent dans le monde, est injuste; que la
proprit repose sur des bases qui ne sont pas les bases quitables?
Et ne croyez-vous pas que quand de telles opinions prennent racine,
quand elles se rpandent d'une manire presque gnrale, quand elles
descendent profondment dans les masses, elles amnent, tt ou tard,
je ne sais pas quand, je ne sais pas comment, mais elles amnent tt
ou tard les rvolutions les plus redoutables? Telle est, messieurs,
ma conviction profonde; je crois que nous nous endormons  l'heure
qu'il est sur un volcan. Revenant sur la mme ide,  la fin de
son discours, il s'criait avec une vritable angoisse: Est-ce que
vous ne ressentez pas, par une sorte d'intuition instinctive qui
ne peut s'analyser, mais qui est certaine, que le sol tremble de
nouveau en Europe? Est-ce que vous ne sentez pas, que dirai-je? un
vent de rvolution qui est dans l'air?..... Est-ce que vous avez,
 l'heure o nous sommes, la certitude d'un lendemain? Est-ce que
vous savez ce qui peut arriver en France, d'ici  un an,  un mois,
 un jour peut-tre? Vous l'ignorez; mais ce que vous savez, c'est
que la tempte est  l'horizon, c'est qu'elle marche sur vous. Vous
laisserez-vous prvenir par elle? Messieurs, je vous supplie de ne
pas le faire; je me mettrais volontiers  genoux devant vous, tant
je crois le danger rel et srieux, tant je pense que le signaler
n'est pas recourir  une vaine forme de rhtorique. On ne relit
pas aujourd'hui sans motion ces paroles auxquelles l'vnement
est venu donner une si prompte et si tragique confirmation. Sur le
moment, cependant, elles produisirent peu d'effet: l'opinion n'en
fut pas remue et effraye, comme elle l'avait t par le discours
de M. de Montalembert. Cette diffrence ne tenait pas seulement 
ce que l'loquence de M. de Tocqueville tait de nature plus froide
et moins communicative; elle tenait surtout  ce que, par d'autres
cts, sa thse paraissait tre une thse de parti, et qu' ce
titre son pessimisme devenait suspect. En effet, quelle tait sa
conclusion? Il ne disait pas: Oublions nos misrables querelles;
unissons-nous contre le danger commun; faisons tous notre _me culp_
de fautes qui sont celles, non de tel parti, de tel gouvernement,
de tel ministre, mais d'une socit o les rvolutions politiques
ont dtruit les traditions, les principes, les croyances, et o la
rvolution conomique menace d'aboutir  une sorte de matrialisme
aussi dpravant pour les hautes classes qu'irritant pour les
classes infrieures; travaillons ensemble  refaire les moeurs
publiques de la France. Non, il retombait dans les griefs courants
de l'opposition; on et dit qu'il ne parlait de la dgradation des
moeurs publiques que pour en imputer la responsabilit au ministre,
et il offrait comme remde au pril si effrayant qu'il dnonait, la
rforme lectorale et le remplacement de M. Guizot par M. Thiers.

[Note 499: Cette partie de la discussion occupa les sances des 27 et
28 janvier 1848.]

[Note 500: Cf. plus haut, t. VI, ch. II,  VI.]

En dpit de cette conclusion, M. de Tocqueville s'tait tenu
gnralement sur des hauteurs o les adversaires du cabinet
n'entendaient pas se placer. Le signataire de l'amendement, M.
Billault, lui restitua sa vraie porte, en rassemblant, dans un
discours d'une acrimonie froide et venimeuse, tous les scandales
rels ou imaginaires, exploits depuis un an par l'opposition.
Conformment  la tactique qui s'tait dj manifeste lors de
l'affaire Petit, il chercha  faire retomber le poids infamant
de ces scandales sur M. Guizot. Jusqu' prsent, disait-il, la
situation personnelle de M. le prsident du conseil avait donn
 l'loquence de sa parole une influence considrable. Jusqu'
prsent, tous les reproches de corruption, de mauvais moyens, d'abus
d'influence venaient mourir, au pied de cette tribune, devant
l'austre magnificence de sa figure oratoire. Mais nous commenons 
connatre les secrets intimes de cet extrieur clatant. Nous savons
que, derrire ce mirage oratoire qui enthousiasmait la majorit et
qui frappait le pays, se cachent des pratiques dont l'influence est
moins brillante, mais plus sre. Tous les regards taient fixs sur
le prsident du conseil. La tte renverse, plus ple encore que de
coutume, d'une effrayante immobilit, son motion ne se trahissait
que par les clairs qui, de temps  autre, jaillissaient de ses
yeux. Il ddaigna de rpondre. Ce fut un membre de la majorit, M.
Janvier, qui vint dplorer le tour pris par le dbat; il termina par
cette grave leon  l'adresse de l'opposition constitutionnelle:
Elle travaille, dit-il,  faire des ruines sous lesquelles nous
serions crass en commun. Pourtant elle a t durement avertie.
On ne reprochera pas aux radicaux d'avoir fait de l'hypocrisie;
ils ont montr une formidable, une implacable sincrit; ils se
sont rserv, une fois le parti conservateur abattu, de rgler leur
compte avec les dynastiques, comme ils les nomment. Les radicaux
sont de terribles logiciens; ils ne tarderont pas  se prvaloir des
arguments de leurs allis d'un jour pour dmontrer qu'il faut couper
jusque dans sa racine l'arbre qui, depuis dix-huit ans, n'a produit
que de mauvais fruits. La leon ne fut pas entendue, et ceux  qui
elle tait adresse n'en continurent pas moins leur vilaine besogne.
 la sance suivante, M. de Malleville descendit  des personnalits
plus mesquines encore; comme M. Billault, il visait principalement M.
Guizot; il se complaisait  montrer le souverain pontife du parti
conservateur ml  d'indignes tripotages, receleur de dmissions
achetes  prix d'argent. Le garde des sceaux ayant rpondu, M. de
Girardin en prit prtexte pour lui lancer de grossires injures,
visiblement inspires par les plus mprisables rancunes. Plus on
allait, plus le dbat s'abaissait. La Chambre finit par en ressentir
honte et dgot. M. Dufaure, tout en se prononant pour l'amendement,
jugea ncessaire de dsavouer les personnalits par lesquelles on
l'avait appuy. Aprs quelques mots de M. Duchtel, cet amendement
fut repouss, par assis et lev,  une grande majorit.

En dpit du vote, les journaux de gauche se flicitaient du dbat:
avec une sorte de joie froce, ils comparaient les moyens de
discussion employs par l'opposition  des coups de stylet; ils
proclamaient que M. Guizot avait t condamn non seulement dans sa
politique, mais dans sa probit, dans son honneur, et ils saluaient
d'avance le procs qui devait le conduire o son collgue Teste
l'attendait. La vrit tait que cette violence finissait par faire
un tort srieux au ministre. M. de Barante, dans une lettre  un
ami, aprs avoir constat que ce qui se passait  la Chambre n'tait
plus une discussion parlementaire, mais une vraie guerre civile o
l'on veut dtruire son ennemi par tous les moyens, ajoutait: Cette
situation afflige et effraye un grand nombre de conservateurs. Les
uns lchent pied; les autres cherchent des conciliations; beaucoup
sont ports au blme et au mcontentement. Il disait encore, dans
une autre lettre: Une partie des conservateurs savent mauvais gr 
M. Guizot d'avoir tant d'ennemis[501].

[Note 501: _Documents indits._]


VII

Heureusement, pour l'honneur des derniers jours du rgime
parlementaire, le dbat se releva avec les affaires extrieures.
L'Italie occupa deux sances[502]; la Suisse, trois[503]. M. de
Lamartine, qui n'avait pas paru  la tribune depuis dix-huit
mois, ouvrit le feu sur la question italienne: sa harangue, plus
sentimentale que politique, plus dclamatoire qu'loquente, fut ce
qu'on pouvait attendre de l'auteur de l'_Histoire des Girondins_.
Avec de grandes phrases sur la sympathie due aux peuples opprims,
il accusa le gouvernement de s'tre montr d'une partialit
inqualifiable pour le seul antique ennemi de la France, la maison
d'Autriche, et d'avoir travaill  maintenir, au del des Alpes,
l'oppression trangre, les abus, le morcellement et l'impuissance
des tats italiens; puis, gnralisant son grief, il s'cria:
Depuis les mariages espagnols, il a fallu que la France,  l'inverse
de sa nature,  l'inverse des sicles et de la tradition, devint
gibeline  Rome, sacerdotale  Berne, autrichienne en Pimont, russe
 Cracovie, franaise nulle part, contre-rvolutionnaire partout!

[Note 502: 29 et 31 janvier 1848.]

[Note 503: 1er, 2 et 3 fvrier.]

M. Guizot se leva pour rpondre; il fut tout de suite visible que les
outrages dont il venait d'tre abreuv depuis le commencement de la
session, ne l'avaient pas abattu. Aussi matre de son visage, de son
geste, de sa voix, de sa pense, qu'au lendemain d'un triomphe, sa
parole tait fire, imposante. Vainement l'opposition, surprise et
irrite de voir porter la tte si haut  celui qu'elle se flattait
d'avoir accabl, tentait-elle de le dmonter par ses clameurs
injurieuses; chaque apostrophe qu'elle lui jetait provoquait de sa
part une rplique qui mettait en droute les imprudents agresseurs.
Domptant la gauche comme un cheval ombrageux qu'on ramne 
l'obstacle jusqu' ce qu'il l'ait franchi, il la forait  entendre
l'loge de la modration de l'Autriche. Interrompu lorsqu'il disait:
Nous avons accept les traits de 1815, par des voix lui criant:
subis, subis!--Comment, messieurs, leur rpondait-il, vous trouvez
plus honorable et plus fier de dire que vous les avez subis! Aprs
chacun de ces incidents, renouvels dix fois avant qu'il et parl un
quart d'heure, le ministre reprenait le fil de son discours avec une
entire libert d'esprit. La gauche, vaincue, finit par l'couter en
silence. La politique qu'il exposait, nous la connaissons: politique
de juste milieu, comme disait le ministre, favorable aux rformes,
sympathique  Pie IX, mais en garde contre les entranements
rvolutionnaires et belliqueux, se refusant  faire, pour enlever
la Lombardie  l'Autriche, ce que la France n'avait pas voulu faire,
au lendemain de 1830, pour reprendre elle-mme la frontire du Rhin
et la frontire des Alpes. La majorit paraissait goter ces ides,
et quand le prsident du conseil descendit de la tribune, il fut
accompagn jusqu' son banc par des acclamations enthousiastes.

Le lendemain, ce fut le tour de M. Thiers. Au dbut,  l'entendre
grossir la voix pour dnoncer les tyrans et les bourreaux de
l'Italie, on put croire  une rptition de la _Marseillaise_
dj chante  la tribune par M. de Lamartine. Mais s'il voulait
plaire  l'opposition, il entendait ne pas devenir impossible
comme ministre; or il se rendait bien compte que, sur ce terrain
des affaires italiennes, dpasser une certaine limite, c'tait
tomber dans la guerre[504]. De l, dans son discours, aprs des
phrases qui semblaient d'un tribun, des conclusions qui taient
d'un ministre ventuel. Le premier criait qu'il fallait dtester
les traits de 1815; le second se htait d'ajouter qu'il fallait
les observer. En somme, M. Thiers se dfendait de vouloir, en
Italie, aucun bouleversement, aucun remaniement de territoire, et,
tout en affectant de combattre la politique du gouvernement, il
n'aboutissait qu' revendiquer, comme lui, l'indpendance des divers
tats de la Pninsule et  demander qu'on les encouraget dans leurs
rformes. Surprise, dsappointe, l'opposition, qui avait commenc
par applaudir l'orateur, devint bientt silencieuse; elle laissait
mme entrevoir une irritation qui devait clater plus librement, le
lendemain, dans ses journaux[505].

[Note 504:  ce mme moment, M. Rossi, qui de Rome suivait
anxieusement ces dbats, disait  son premier secrtaire, le prince
Albert de Broglie: Si le ministre tombe, et que Mol ou Thiers
arrivent au pouvoir, je vous envoie tout de suite  Paris pour leur
dire:--Je ne puis faire un pas de plus sans aboutir  la guerre
contre l'Autriche. La voulez-vous?--Je tiens ce fait de M. le duc de
Broglie.]

[Note 505: Le _National_ du 1er fvrier disait que la politique
expose par M. Thiers tait au fond la mme que celle de M. Guizot,
avec l'hypocrisie en plus, et il regrettait que la gauche n'et pas
siffl l'orateur.]

M. Guizot profita habilement de l'avantage que lui donnait le
discours de M. Thiers. Avec une modration qui n'tait pas sans
persiflage, il se flicita de se trouver si parfaitement d'accord
avec son adversaire. Vous demandez, lui dit-il en substance, qu'on
dfende l'indpendance des tats et qu'on encourage les rformes; 'a
t prcisment la politique du cabinet; tout au plus diffrons-nous
sur certains dtails de forme, sur l'emploi de certains gros mots que
vous eussiez probablement laisss de ct si vous tiez au pouvoir;
ainsi, nous n'avons pas qualifi les gouvernements de _tyrans_ et de
_bourreaux_, ne croyant pas utile et convenable de traiter de cette
manire ceux qu'on veut ramener  des sentiments de modration, de
clmence et de gnrosit envers les peuples; ainsi encore, nous ne
nous sommes pas vants de _dtester_ les traits que nous jugions
ncessaire de maintenir et de respecter, estimant que ce n'tait
peut-tre pas la meilleure manire d'en conseiller le respect et
d'en assurer le maintien; mais,  cela prs, nous sommes d'accord;
les bons conseils que vous nous avez donns, nous les avons suivis
d'avance; ce que vous avez dit, nous l'avons dj fait[506]. M.
Thiers se sentit pris au pige, et, contrairement  son habitude, il
ne rpliqua pas. Ses mouvements d'paule et la moue de son visage
trahissaient assez clairement sa contrarit.  son dfaut, M. Odilon
Barrot vint dclamer furieusement contre les traits de 1815, qui,
disait-il, n'existaient plus en droit, s'ils existaient encore en
fait. Cela n'tait pas pour rendre moins fausse la situation de M.
Thiers, ni pour attnuer le succs de M. Guizot; aussi se trouva-t-il
une grande majorit pour approuver la politique italienne du
ministre.

[Note 506: M. Guizot prouvait parfois un singulier embarras 
concilier les exigences de la discussion parlementaire avec les
convenances de sa diplomatie. Au cours de sa rponse  M. Thiers,
il fut amen  dire que la prsence des troupes autrichiennes 
Modne tait un fait irrgulier. Mais il se rendit compte aussitt
que cette expression blesserait l'Autriche, qu'il entrait dans son
jeu de mnager. M. Klindworth crivit, le 3 fvrier 1848,  M. de
Metternich: Dans la discussion sur l'Italie, M. Guizot a prononc
un discours dans lequel il a dit que la prsence des Autrichiens 
Modne constituait un tat de choses _irrgulier_. Le ministre fait
savoir  Votre Altesse le vif regret qu'il prouve de n'avoir pas
song, en parlant ainsi, aux traits qui autorisaient la prsence
des troupes impriales dans cet tat. Ce mot _irrgulier_ lui
est chapp, et il s'appliquera  rparer le mal  la premire
occasion, en expliquant la vrit sur cette affaire. (_Mmoires de
Metternich_, t. VII, p. 565.) On peut croire que si M. Guizot et
crit lui-mme, il l'et fait d'un ton un peu diffrent, et que,
s'il a inspir la dmarche de M. Klindworth, il n'a pas t consult
sur la rdaction de sa lettre. Il est heureux, en tout cas, qu'une
indiscrtion n'ait pas fait tomber alors ce document aux mains de
l'opposition.]

M. Thiers voulut prendre sa revanche dans la discussion des affaires
de Suisse. La question lui paraissant diplomatiquement close, il
crut les hardiesses de langage moins compromettantes et visa  se
faire pardonner par la gauche sa rserve dans le dbat sur l'Italie.
Tout d'abord, il marqua qu'il voyait, dans ce qui s'tait pass en
Suisse, la lutte de la rvolution et de la contre-rvolution; la
France ne pouvait,  son avis, prendre parti contre la premire sans
trahir son principe et sacrifier son intrt. Suivait un long rcit
o, avec une habilet perfide, les faits taient toujours prsents
 l'honneur des radicaux. L'orateur applaudissait sans rserve
 la grande force dploye par la dite contre le Sonderbund, et
accusait le gouvernement du roi Louis-Philippe de s'tre conduit
comme et pu le faire Charles X. Puis, faisant allusion aux
ngociations qui se continuaient avec les puissances continentales,
il s'efforait de soulever l'opinion en lui montrant une perspective
d'intervention arme.  la face de la France et de l'Europe, il
dfiait solennellement le ministre d'oser demander  la Chambre un
homme et un cu pour envoyer une arme en Suisse. Il ajoutait que,
si on ne voulait pas l'intervention, la politique suivie conduisait
 une issue ridicule. Vous tes coupable, en Suisse, concluait-il,
ou des plus mauvais sentiments, ou d'une imprvoyance impardonnable,
et peut-tre des deux torts  la fois. Jamais la parole de M. Thiers
n'avait t plus pressante, plus saisissante; jamais il n'avait eu
plus de verve et d'clat; mais jamais aussi il ne s'tait montr
plus audacieusement rvolutionnaire. On dit, s'criait-il, que
les hommes qui viennent de triompher en Suisse sont radicaux, et
on croit avoir tout dit en les accusant de radicalisme. Je ne suis
pas radical, messieurs, les radicaux le savent bien, et il suffit
de lire leurs journaux pour s'en convaincre. Mais entendez bien mon
sentiment. Je suis du parti de la rvolution, tant en France qu'en
Europe; je souhaite que le gouvernement de la rvolution reste dans
la main des hommes modrs; je ferai tout ce que je pourrai pour
qu'il continue  y tre; mais, quand ce gouvernement passera dans la
main d'hommes qui sont moins modrs que moi et mes amis, dans la
main d'hommes ardents, fussent les radicaux, je n'abandonnerai pas ma
cause pour ce motif: je serai toujours du parti de la rvolution. 
cette dclaration que l'orateur, le bras tendu, la tte haute, avait
faite avec une nergie voulue, la gauche, surprise et ravie, rpondit
par des bravos frntiques, auxquels les rdacteurs du _National_
s'associrent ouvertement du haut de la tribune des journalistes.
Trois fois M. Thiers voulut reprendre son discours, trois fois les
acclamations ritres l'en empchrent. L'impression ne fut pas
moins vive de l'autre ct de la Chambre: seulement c'tait de la
colre, de l'indignation. Les conservateurs voyaient plus clairement
encore qu'ils ne l'avaient vu dans le pass, ce qu'ils auraient 
craindre d'un retour de M. Thiers au ministre. Ces sentiments
se manifestaient mme chez quelques-uns de ceux qu'on pouvait
croire avoir partie lie avec l'opposition. De ce nombre tait M.
Mol: alors fort prononc contre M. Guizot dont il se flattait de
recueillir la succession, il avait ngoci d'avance avec la gauche
la composition de son futur cabinet; depuis le commencement de la
discussion de l'adresse, il assistait  toutes les sances de la
Chambre des dputs, dans l'attente visible de l'vnement qui lui
ouvrirait l'accs du pouvoir, et ne cachait nullement son intimit
avec les opposants les plus anims; nanmoins, aprs le discours
de M. Thiers sur les affaires de Suisse, il ne put contenir son
irritation; il allait rptant partout dans les couloirs: Ce sont
d'odieux sophismes!

M. Guizot et dsir rpondre immdiatement; mais bris par la
fatigue des dbats antrieurs, souffrant en outre d'un violent accs
de grippe, il se trouvait physiquement hors d'tat de le faire. Le
lendemain, bien que trs faible encore, il voulut parler quand mme.
Son discours se ressentit de l'tat de sa sant; il parut languissant
et terne, surtout aprs celui de M. Thiers. Le prsident du conseil
n'en parvint pas moins  faire la lumire, et sur le droit des
puissances  regarder aux affaires intrieures de la Suisse, et sur
la justice de la cause du Sonderbund, et sur l'iniquit des radicaux.
Ce qui fit le plus d'effet fut la citation de plusieurs dpches
que M. Thiers lui-mme avait crites en 1836, et dans lesquelles
il gourmandait et menaait les radicaux suisses beaucoup plus
rudement que ne l'avait fait depuis le ministre conservateur[507].
La contradiction entre le langage de ces dpches et celui que le
mme homme d'tat venait de tenir  la tribune tait telle, qu'elle
provoqua, de la part de la majorit, pendant la lecture des pices,
une succession presque ininterrompue de rires et d'exclamations.
Avec son impatience accoutume, M. Thiers demanda  s'expliquer
immdiatement et ne fit que s'enferrer davantage. Explicite sur le
pass, M. Guizot fut rserv sur l'avenir connaissant les prjugs
rpandus jusque dans une partie des conservateurs, il n'osait pas
trop dvoiler son intention de continuer, dans les affaires suisses,
l'entente avec les puissances continentales. Au moment du vote,
press de nouveau sur ce point par M. Thiers, il dclara,  deux
reprises, pour viter de s'expliquer, que le projet d'adresse, tel
qu'il tait rdig, impliquait seulement approbation de ce qui avait
t fait jusqu'alors. La Chambre, ajoutait-il, reste parfaitement
libre dans son jugement sur ce qui pourra se faire; il n'y a pas un
mot qui enchane l'avenir et qui le prjuge, ni pour le gouvernement,
ni pour la Chambre. Sur cette dclaration, l'amendement de
l'opposition fut repouss par 206 voix contre 126.

[Note 507: Sur les circonstances dans lesquelles ces dpches avaient
t crites, cf. plus haut, t. III, ch. II,  III.]

Dans la question suisse comme dans la question italienne, M. Guizot
avait donc eu pour lui une majorit considrable. Nanmoins,
n'tait-ce pas une attitude assez inusite de la part d'un ministre,
que cette faon de limiter au pass l'approbation demande? Cela seul
ne montrait-il pas quelles difficults rencontrait, dans l'tat de
l'opinion, la politique, pourtant alors trs justifie, qui tendait
 se rapprocher des puissances continentales et  profiter du besoin
que celles-ci avaient de se mettre derrire la France? On en vient 
se demander si M. Guizot et pu jamais triompher de prventions si
fortes, et s'il n'et pas ncessairement succomb le jour o il lui
aurait fallu faire accepter du pays quelque dmarche manifestant ce
rapprochement. trange et inintelligente contradiction de ce public
qui attendait de son gouvernement qu'il lui assurt, en Europe,
toutes les satisfactions de la prpondrance, si ce n'tait mme
les profits de la conqute, et qui, par une sorte de sentimentalit
rvolutionnaire, rpugnait  la libert d'alliances qui tait la
condition premire d'une telle politique!

Il y avait dj treize sances que l'opposition s'acharnait contre M.
Guizot. Elle ne pouvait se vanter de l'avoir une seule fois battu;
mais, en voyant la faiblesse relative de son discours sur la Suisse,
elle se flattait qu'il tait physiquement hors de combat; elle
croyait avoir bris sinon son courage, du moins sa voix. Ses journaux
le dclaraient us, fini: M. Guizot aphone, c'tait Samson dpouill
de sa chevelure. Tout le monde a pu se convaincre, disait une
feuille de ce parti, que sa voix compte pour une grosse moiti dans
son loquence. Ce peu gnreux espoir devait tre de courte dure.
Ds la sance suivante[508], un dput de la gauche, M. Lherbette,
ayant dbit une diatribe contre la nomination du duc d'Aumale au
gouvernement de l'Algrie, M. Guizot n'y peut tenir, et, malgr sa
souffrance, il prend la parole. Il ne la garde qu'une demi-heure,
mais c'est assez pour y dployer, avec un clat extraordinaire, les
qualits mme qu'on avait pu croire voiles lors de son prcdent
discours; on ne saurait imaginer parole plus serre, plus nerveuse,
plus vibrante. De M. Lherbette et de ses sottises, il n'est plus
trace; tout a t broy. Avec cela, d'admirables accents pour
exprimer la fiert de l'homme et la loyaut du royaliste. Le geste,
l'allure, semblent avoir quelque chose d'inspir. Ajoutez la pleur
de ce visage altr, ce regard o brle la fivre, cette voix sombre,
d'abord incertaine, mais bientt subjugue par une volont matresse.
L'assemble, qui ne s'attendait  rien de pareil, en est toute
saisie. Tandis que la majorit, souleve de ses bancs, clate en
applaudissements, la gauche demeure stupide et anantie, en voyant se
dresser, si grand et si terrible, l'orateur qu'elle croyait terrass;
elle ne songe pas  l'interrompre et semble presque sur le point
d'tre entrane dans l'enthousiasme gnral. Au sortir de la sance,
chacun disait que M. Guizot n'avait jamais eu un plus beau triomphe
oratoire[509]. Qui donc aurait pu se douter que c'tait le dernier?

[Note 508: 4 fvrier 1848.]

[Note 509: _Journal indit du baron de Viel-Castel._]


VIII

En somme, jusqu' ce jour, le ministre a fait assez bonne figure
dans la bataille, et le duc de Broglie pouvait crire  son fils,
le 7 fvrier 1848: Les choses marchent ici laborieusement,
mais glorieusement. La majorit est solide[510]. Toutefois, on
n'avait pas encore abord la question la plus brlante et la plus
prilleuse, celle des banquets et de la rforme. Sur ce point, le
projet d'adresse faisait docilement cho au discours du trne; il
parlait des agitations que soulevaient des passions _ennemies_ ou
des entranements _aveugles_, et se bornait  des gnralits sur
l'ordre social et les liberts publiques, sans un mot qui donnt
pour l'avenir une esprance de rforme. tait-ce rpondre au vrai
sentiment des conservateurs? Plus que jamais, on pouvait discerner,
chez un certain nombre d'entre eux, une sorte d'hsitation inquite,
le sentiment qu'il fallait faire quelque chose. Dans la lettre
mme que je viens de citer, aprs avoir constat la solidit de la
majorit, le duc de Broglie ajoutait: Elle n'est branlable que par
un point: le dsir d'un petit bout de rforme pour satisfaire aux
engagements pris avec les collges lectoraux et apaiser l'opinion
publique, qui est fort gte par les banquets et par la mauvaise
anne que nous venons de passer.

[Note 510: _Documents indits._]

Ce besoin de voir faire quelque chose ne se manifestait pas
seulement chez les conservateurs progressistes, plus ou moins
dtachs du cabinet, mais chez les ministriels les plus dvous.
J'ai dj eu occasion de parler de l'article que M. de Morny avait
publi dans la _Revue des Deux Mondes_ du 1er janvier 1848[511].
Dans cet article, tout en se dfendant d'tre un progressiste ou
un dissident, il dclarait que la rforme parlementaire tait
l'objet d'un voeu presque unanime; sans doute, disait-il, cette
concession aura moins bonne mine aprs les banquets qu'elle
n'aurait eu au commencement de 1847; mais vouloir introduire
l'amour-propre dans ces situations, c'est refuser au pays sa
participation et son influence; un gouvernement ne doit pas rsister
par pique. M. de Morny ne se contenta pas de faire connatre ainsi
son sentiment au public; il vint trouver M. Guizot, qui faisait
cas de son esprit et de son courage. Prenez-y garde, dit-il au
prsident du conseil, je ne prtends pas que ce mouvement soit
bon, mais il est rel; il faut lui donner quelque satisfaction.
Dans quelle mesure? Je ne sais pas; mais il y a quelque concession
 faire. Plusieurs de nos amis le pensent sans vous le dire. Si
vous ne vous y prtez pas, on hsitera, on se divisera.--Vous me
connaissez assez, rpondit M. Guizot, pour ne pas supposer qu' les
considrer en elles-mmes, j'attache aux rformes dont on parle une
importance capitale; quelques lecteurs de plus dans les collges et
quelques fonctionnaires de moins dans la Chambre ne bouleverseraient
pas l'tat. Je ne me fais pas non plus illusion sur la situation
du cabinet; il dure depuis bien longtemps; les assigeants sont
impatients; et, parmi nos amis assigs avec nous, quelques-uns
sont las et voudraient bien un peu de repos. S'il ne s'agissait que
de cela, ce serait facile  arranger. Mais ne vous y trompez pas:
l'affaire n'est plus dans la Chambre; on l'en a fait sortir; elle
a pass dans ce monde du dehors, illimit, obscur, bouillonnant,
que les brouillons et les badauds appellent le peuple...--Je le
sais bien, reprit M. de Morny, et c'est  cause de cela que je suis
inquiet; si ce mouvement continue, si on va o il pousse, nous
arriverons je ne sais o,  quelque catastrophe; il faut l'arrter 
tout prix, et on ne le peut que par quelque concession.--Retirez donc
la question, dit M. Guizot, des mains qui la tiennent aujourd'hui;
qu'elle rentre dans la Chambre; que la majorit fasse un pas dans
le sens des concessions indiques; si petite qu'elle soit, je vous
rponds qu'elle sera comprise et que vous aurez un nouveau cabinet
qui fera ce que vous croyez ncessaire.--C'est ais  dire, rpondit
M. de Morny, mais ce sera l bien autre chose que la retraite du
cabinet; ce sera la dfaite, la dsorganisation plus ou moins
profonde, plus ou moins longue, du parti conservateur. Qui sait
ce qui en rsulterait? Et qui voudra se faire l'instrument d'un
tel coup?--Je vous comprends, rpliqua le prsident du conseil,
mais,  coup sr, vous comprenez aussi que ce n'est pas moi qui me
chargerai de cette oeuvre. Qu'une majorit nouvelle en dcide. Si la
question rentre dans la Chambre, c'est au groupe rformiste qu'il
appartient de la vider[512]. Ce ne fut pas le seul avis donn alors
 M. Guizot, des dispositions de la majorit. Vers cette poque
(probablement dans les premiers jours de fvrier), un groupe assez
nombreux de dputs conservateurs dlguait, aprs dlibration,
deux des leurs, MM. de Goulard et d'Angeville, auprs du prsident
du conseil, afin d'appeler son attention sur la ncessit de la
rforme parlementaire; ces dlgus devaient en outre toucher une
question plus dlicate, celle du remplacement de M. Hbert, jug trop
provocant, et de l'loignement de M. Gnie, compromis par l'affaire
Petit. M. Guizot reconnut qu'il y avait quelque chose  faire sur
les incompatibilits, mais que cela devait tre l'oeuvre du parti
conservateur, accomplie  son heure et non sous l'injonction de
l'opposition; il dfendit dans M. Hbert son collgue le plus dvou;
tout au plus parut-il rsign  se sparer de M. Gnie[513].

[Note 511: V. plus haut, p. 325.]

[Note 512: _Mmoires de M. Guizot_, t. VIII, p. 537  539.]

[Note 513: Joseph D'ARCAY, _Notes indites sur M. Thiers_, p. 225
 229.--L'auteur dit tenir ces renseignements de M. de Goulard.
Seulement il se trompe videmment, quand il place cette dmarche 
la fin de 1847. D'aprs ce qu'il rapporte lui-mme, elle a eu lieu
aprs l'affaire Petit. L'opposition parat en avoir eu, sur le
moment, une connaissance plus ou moins prcise; le _National_ en
parle dans les premiers jours de fvrier 1848.--Des dmarches de M.
de Morny et de M. de Goulard, on peut rapprocher la lettre suivante,
crite au Roi, le 24 janvier 1848, par un autre dput conservateur,
M. Liadires: Que le Roi me permette de le dire, il serait
dangereux pour le systme conservateur de rsister plus longtemps 
l'entranement des esprits. Je pense, avec un grand nombre de mes
amis, que des rformes srieuses doivent tre prpares, et qu'il
serait utile d'annoncer aux Chambres que le cabinet s'en occupe.]

De ces diverses dmarches, il rsultait clairement que la politique
de rsistance tait  bout. Comme l'a crit le duc de Broglie: La
majorit de la majorit tait plus d' moiti vaincue ou convaincue.
Encore un peu de patience, et l'opposition, obtenait srement sa
rforme. C'est le moment qu'elle choisit pour sortir de cette
enceinte parlementaire, o elle touche  la victoire, et pour faire
de nouveau appel  l'agitation extrieure qui ne doit profiter qu'aux
rvolutionnaires. On ne saurait comprendre comment elle y a t
amene, sans revenir de quelques jours en arrire.

Aussitt la session ouverte, les chefs du centre gauche et de la
gauche modre avaient dclar que, ne jugeant pas convenable
d'opposer une tribune populaire  celle du Parlement, ils ne
consentiraient plus dsormais  assister  des banquets. Ils
n'taient d'ailleurs pas fchs d'avoir une raison d'interrompre
une campagne o ils se sentaient dbords. Dans les premiers jours
de janvier, l'ide s'tant prsente  quelques personnes qu'une
agitation commence  Paris devait se clore dans la mme ville,
il avait t question de faire deux banquets, l'un dans le 2e
arrondissement, l'autre dans le 12e. Invits  y prendre part,
MM. Odilon Barrot, Duvergier de Hauranne et leurs amis, fidles 
leur rsolution, rpondirent par un refus formel et invitrent les
organisateurs  ajourner leur projet. Ceux du 2e arrondissement y
consentirent sans difficult. Ceux du 12e (c'tait le quartier du
Panthon) persistrent. Ils formrent un comit o ils appelrent
plusieurs dputs radicaux, MM. Marie, Crmieux, Garnier-Pags,
Boissel, et un rpublicain du Comit central, M. Pagnerre. Puis,
ayant fix le jour de leur banquet au 19 janvier, ils en donnrent
avis au commissaire de police. Le gouvernement tait rsolu  ne
plus user envers les banquets d'une tolrance que beaucoup de
conservateurs lui avaient reproche. Le prfet de police rpondit
donc, le 14 janvier, par un refus d'autorisation, et annona qu'il
s'opposerait  la runion[514]. Le comit, tout en retardant
l'excution de son projet, rpliqua que le prfet avait confondu
une dclaration pure et simple du lieu et du jour du banquet, avec
la demande d'une autorisation qu'on n'avait ni  solliciter, ni 
refuser, et il dclara regarder la sommation de M. le prfet comme
un acte de pur arbitraire et de nul effet. Interrog, le 18 janvier,
 la Chambre des pairs par M. d'Alton-She, M. Duchtel dit que le
prfet avait agi par ses ordres; il ajouta que, conformment  de
nombreux prcdents, il se tenait pour investi par les lois gnrales
de police, et notamment par la loi de 1790, du droit d'interdire les
banquets et autres runions publiques, quand il croyait que l'ordre
tait menac.

[Note 514: On a prtendu plus tard que le projet de banquet tait
abandonn, quand le prfet de police tait venu le faire reprendre
par son interdiction provocatrice. Cette assertion est dmentie par
les pices mmes publies sur le moment.]

L'attitude prise par le gouvernement n'tait pas faite pour beaucoup
surprendre. Depuis quelque temps dj, les ministres n'avaient pas
fait mystre de leur volont de ne plus tolrer de banquets. Quant
au droit d'interdiction, on n'ignorait pas qu'il avait t souvent
exerc, et que, notamment, sous le ministre du 1er mars, M. de
Rmusat en avait us contre un des banquets rformistes d'alors[515].
Sans doute, un tel rgime n'avait rien de commun avec la libert de
runion; mais ne savait-on pas que, sur ce point, comme en matire
d'association, notre lgislation et nos moeurs publiques taient
encore fort timides? L'opposition affecta cependant de se trouver en
face d'une prtention exorbitante et d'un attentat imprvu contre
lesquels il tait de l'honneur de tous les amis de la libert de
lutter hautement. Entrans ou intimids, M. Odilon Barrot et ses
amis parurent croire que cet incident changeait compltement la
situation et leur imposait des devoirs nouveaux. Quand donc les
dlgus radicaux du 12e arrondissement, l'arrt du prfet de police
et le discours de M. Duchtel  la main, vinrent leur demander
s'ils persistaient dans leur refus de prendre part au banquet, ils
dclarrent que non, et promirent leur concours pour la rsistance
lgale projete; ils demandrent seulement et obtinrent que le
banquet ft remis aprs la discussion de l'adresse, et qu'on leur
laisst le soin d'en fixer la date. Ces monarchistes ne paraissent
pas s'tre demand, un seul instant, jusqu'o pouvait les conduire le
conflit qu'ils retiraient du Parlement pour le porter dans les rues
de Paris,  un moment dj si troubl et en compagnie si ouvertement
rvolutionnaire. Pouvaient-ils mieux justifier le reproche
d'aveuglement que leur adressait le discours du trne, et dont ils
se montraient tant indigns? Loin de manifester quelque hsitation 
s'engager dans cette voie, ils ne paraissaient proccups que de le
faire avec plus d'clat et d'une faon plus irrvocable. Afin de se
couper toute retraite, ils convinrent entre eux que M. Duvergier de
Hauranne, inscrit pour parler le premier sur le dernier paragraphe de
l'adresse, annoncerait solennellement sa dtermination d'assister au
banquet du 12e arrondissement malgr l'interdiction ministrielle, et
que l'opposition s'associerait  ce dfi par ses acclamations.

[Note 515: Voir plus haut, t. IV, p. 181.]

Le programme fut excut. Le 7 fvrier, aussitt la discussion
ouverte sur la question des banquets et de la rforme, M. Duvergier
de Hauranne parut  la tribune. Aprs avoir dclar qu'il s'adressait
au pays, non  la Chambre, il ajouta: Je tiens, quant  moi, les
runions politiques pour lgales, pour libres, et, je le dclare
hautement, je suis tout prt  m'associer  ceux qui, par un acte
clatant de rsistance lgale, voudront prouver jusqu' quel point,
cinquante-huit ans aprs notre premire rvolution, les droits des
citoyens peuvent tre confisqus par un arrt de police. Comme il
tait convenu, les membres de la gauche s'crirent: Nous aussi,
tous! M. Duvergier de Hauranne recommena ensuite son rquisitoire
habituel contre le gouvernement et fit l'apologie des banquets. Pour
justifier les dynastiques d'y avoir donn la main aux radicaux,
il crut suffisant d'voquer le souvenir de la coalition de 1839.
Il toucha, en passant, l'exclusion du toast au Roi. Lorsqu'on a
l'imprudence, disait-il, de faire du Roi un chef de parti et de
le faire parler comme tel, on n'a pas le droit de s'tonner d'un
tel silence. On a dit avec raison que le silence des peuples est
la leon des rois; faites donc votre profit de celui qui a t
gard dans quelques banquets, mais n'en faites pas un grief contre
nous. Puis, se tournant vers les ministres: Vous nous accusez,
s'cria-t-il, d'tre mus par des passions haineuses ou aveugles! nous
vous accusons, nous, de fonder sur des passions, basses et cupides
tout l'espoir de votre domination... Je l'ai dit et je le rpte,
nous serions indignes de la libert, si, forts du droit que nous
donne la constitution, nous allions reculer lchement devant un ukase
ministriel.

Commence sur ce ton, la discussion gnrale sur le paragraphe se
prolongea pendant trois sances[516]. Toujours mme thse chez les
orateurs de l'opposition. Ils refusaient  la majorit le droit de
blmer les banquets dans le pass et de les interdire dans l'avenir,
renouvelaient le dfi de M. Duvergier de Hauranne, le tout accompagn
de dclamations contre la corruption et le pouvoir personnel,
d'attaques plus ou moins voiles contre le Roi. C'tait chez eux
comme un mot d'ordre d'voquer le souvenir de Charles X. Ne rsistez
pas, disaient-ils; autrement ce ne serait plus seulement une rforme,
ce serait une rvolution! Cette rvolution, ils n'y croyaient pas,
et la plupart d'entre eux taient sincres quand ils protestaient
n'en pas vouloir; mais cela leur paraissait un procd oratoire
propre  intimider la majorit. Ils ne se faisaient aucun scrupule de
mettre ainsi publiquement en doute la solidit et la dure du rgime,
de rhabituer les esprits  voir dans les violences de la rue la
revanche des dfaites parlementaires; et ils ne se demandaient pas
ce qu'un tel langage, tenu  la tribune nationale par des hommes se
disant monarchistes, produisait de trouble et d'branlement dans la
masse de la nation, d'encouragement chez les rvolutionnaires.

[Note 516: 7, 8 et 9 fvrier.]

Du ct du ministre, la lutte fut principalement soutenue par M.
Duchtel et par M. Hbert, chacun avec son temprament particulier.
M. Duchtel, alors dans la plnitude de son talent, fut trs net
et trs ferme, mais de ton modr, sans violence, quoique parfois
non sans malice, affectant de montrer plus de bon sens et de raison
que de passion. Il commena par tablir juridiquement le droit du
gouvernement et par rappeler les prcdents, notamment celui de 1840,
alors que l'un de ses principaux contradicteurs, M. de Malleville,
tait sous-secrtaire d'tat au ministre de l'intrieur. Quant au
conflit dont on le menaait dans la rue, il tchait prudemment de le
faire tourner en controverse judiciaire. Je crois, disait-il, que
ceux qui, tout  l'heure, comme on l'a dj fait hier, adressaient
au gouvernement un dfi,--dfi auquel je ne rpondrai pas par un
dfi pareil, car je ne veux pas envenimer la question,--je crois
que ceux qui ont adress ce dfi feraient beaucoup mieux de porter
la question devant les tribunaux, que de s'exposer contre leur gr
 provoquer un dsordre que je n'hsite pas  dire certain, par
une rsistance matrielle aux prescriptions de l'autorit agissant
en vertu de ses droits... Mais je n'hsite pas  dire que, si l'on
croit que le gouvernement, accomplissant son devoir, cdera devant
des manifestations, quelles qu'elles soient, non, il ne cdera pas.
Et comme la gauche clatait en clameurs, prtendant que Charles X
ou Ferdinand de Naples n'auraient pas tenu un autre langage, le
ministre, sans se troubler ni s'chauffer, rpondait tranquillement
qu'il avait seulement voulu faire bien connatre la rsolution o le
gouvernement tait de ne pas changer d'avis. Puis,  la fin, sans
hausser la voix et, en quelque sorte, de bonne amiti, il demandait
aux banqueteurs ce qu'on aurait pu leur dire de plus doux que de les
appeler aveugles. Nous nous abonnerions parfaitement, ajoutait-il,
 ne subir jamais d'autres qualifications.

Courageux, hardi, M. Hbert tait un discuteur puissant, mais
avec je ne sais quoi d'implacable, de cassant et d'irritant dans
l'argumentation; il allait volontiers jusqu'au bout de toutes ses
thses, ne craignant ni de porter ni de recevoir les coups. Tandis
que M. Duchtel s'tait born  revendiquer pour le gouvernement le
droit d'empcher par mesure de police les runions dangereuses, M.
Hbert nia d'une faon absolue le droit mme de runion. Aux dfis
de l'opposition, il rpondit en exprimant ddaigneusement le doute
qu'elle ost les tenir, et il rappela que, lors de la loi de 1834
contre les associations, il y avait eu galement des serments de
dsobir, et que les auteurs de ces serments taient devenus, l'un
pair de France, l'autre dput de la majorit conservatrice. C'tait
provoquer naturellement la gauche  renouveler ses menaces. Elle
n'y manqua pas. Sur tous les bancs, l'excitation tait extrme. 
un moment, M. Odilon Barrot se lve, et, le bras tendu, d'une voix
fatidique, il jette au ministre cette apostrophe: M. de Polignac et
M. de Peyronnet n'ont jamais parl ainsi! Acclamations enthousiastes
de la gauche; exclamations indignes du centre. Je proteste contre
ces accusations, rpond M. Hbert; et loin qu'elles arrtent mon
courage, loin qu'elles me fassent reculer, elles me dmontrent de
plus en plus que j'ai eu raison, que j'ai montr la vrit, que
j'ai touch la plaie. Cette plaie, il n'y a que le maintien juste
et persvrant des lois, malgr ceux qui veulent s'en carter, qui
pourra la gurir. Nous acceptons la menace! Nous n'en avons pas
peur! crie-t-on de toutes parts  gauche. Les dputs sont debout,
poussant des clameurs, trpignant, se montrant le poing. Le ministre,
la tte haute, les bras croiss, ple, mais rsolu, regarde fixement
M. Odilon Barrot. Le prsident agite sa sonnette, sans pouvoir
dominer un tumulte qui menace de dgnrer en pugilat, et il se voit
rduit  lever la sance.

Le soir mme, M. Duchtel crivait  M. Guizot: L'effet de la sance
n'est pas trs favorable. Hbert a t trop absolu  la fin. C'est
le sentiment de tous ceux que j'ai vus. Il faut calmer la Chambre.
Nous allons droit  une meute, pour laquelle j'ai, du reste, toutes
mes mesures prises. Le _National_, de son ct, saluait avec joie,
dans cette agitation, dans ces incidents, dans cette vhmence des
apostrophes, dans ces changes de colre, le prologue d'un autre
drame bien plus palpitant et plus rel. En effet, ces violences ne
pouvaient pas ne pas avoir leur contre-coup dans le pays.  vrai
dire, elles produisaient moins encore d'excitation que de malaise et
d'inquitude. Mais ce n'tait pas de quoi se rassurer; un tel tat
d'esprit est souvent le prliminaire des paniques et des dbandades.
Chez plus d'un contemporain, on discernait alors l'impression vague
que tout cela pourrait bien finir d'une faon brutale[517]. Seul
le Roi gardait son entire scurit. Tous ces gens-l, disait-il
 son entourage, sont des fiers--bras qui veulent intimider le
gouvernement; ils crient, ils s'enivrent de l'encens que leurs
propres journaux leur mettent sous le nez. Mais, quand ils verront
qu'ils n'intimident personne, ils se calmeront[518].

[Note 517: C'est l'expression dont se servait,  la date mme du
9 fvrier, dans son journal intime, un officier de service aux
Tuileries. (MARNAY _Mmoires secrets_.)]

[Note 518: _Ibid._]

Le moment tait venu, pour la Chambre, de conclure et de voter.
Elle se trouvait en prsence de divers amendements, tous prsents
par des conservateurs dissidents. La discussion se ralluma  propos
de chacun d'eux et se prolongea encore, avec un acharnement inou,
pendant trois longues sances[519]. Le premier de ces amendements,
celui de M. Darblay, faisait deux parts des banquets, condamnant les
uns comme factieux, absolvant les autres comme constitutionnels.
Repouss galement par M. Odilon Barrot et par M. Duchtel, il ne
se trouvait convenir  personne. Ce n'en fut pas moins l'occasion
d'un dbat violent. M. Guizot y intervint en quelques mots, avec le
dsir visible de corriger ce que la parole de M. Hbert avait eu
de maladroitement provocant. Mais les esprits taient trop monts
pour que cette tentative pt avoir un heureux effet. Le prsident du
conseil n'aboutit qu' faire parler M. Thiers, qui prit hautement
et vivement parti pour les banquets. De l de nouvelles scnes de
tumulte au milieu desquelles l'amendement, mis aux voix, ne runit
que deux suffrages.

[Note 519: Sances des 10, 11 et 12 fvrier.]

Le jour suivant, ce fut le tour d'un amendement de M. Desmousseaux
de Givr, qui se bornait  supprimer du projet d'adresse le
double reproche d'_aveuglement_ et d'_hostilit_. De nombreux
orateurs l'appuyrent. M. de Lamartine s'cria d'un ton menaant:
Souvenez-vous du Jeu de paume! Le Jeu de paume, Messieurs,
c'est un lieu de runion ferm par l'autorit, rouvert par la
nation. MM. de Rmusat et Dufaure, plus habiles, reprochrent 
la politique ministrielle d'tre une politique irrconciliable
et de rendre impossible toute transaction. MM. de Morny, Vitet,
Duchtel rpondirent, avec la proccupation de ne pas se montrer
agressifs. Un premier vote par assis et lev fut dclar douteux; on
procda alors  l'appel nominal, au milieu d'une grande motion; le
scrutin donna 185 voix pour l'amendement, 228 contre. Le ministre
l'emportait encore; mais, de 80 voix, sa majorit tait tombe  43.
Immdiatement aprs, le paragraphe de la commission fut adopt par
223 voix contre 18; la gauche s'tait abstenue, dans l'esprance de
rendre le vote nul.

Tout n'tait pas fini. Un dernier dfil restait  franchir, et
ce n'tait pas le moins difficile. On savait en effet, depuis
quelques jours, qu'un dput rcemment lu, riche manufacturier,
conservateur notoire, bien vu  la cour, M. Sallandrouze, proposait
un paragraphe additionnel o, sans rien retrancher du blme
inflig aux banquets, il exprimait le voeu que le gouvernement
prt l'initiative de rformes sages et modres, notamment de la
rforme parlementaire. Quelle conduite le ministre devait-il tenir
en face de cette proposition? M. Guizot, on le sait, n'avait pas
personnellement d'objection absolue contre la rforme demande. Il
n'ignorait pas que cet amendement rpondait au sentiment vrai d'une
partie de ses amis; les dmarches de M. de Goulard et de M. de Morny
ne pouvaient lui laisser sur ce point aucun doute. Il n'ignorait
pas non plus que la majorit tait branle; le dernier vote le lui
avait prouv. Mais, d'autre part, il se demandait si, aprs une si
longue rsistance, et devant une pareille attaque, il pouvait cder
sans se diminuer. Et puis, pour certains conservateurs qui dsiraient
la rforme parlementaire, il en tait d'autres qui auraient regard
toute concession comme une sorte de trahison; ne pouvait-il pas se
croire, envers ces derniers, des devoirs particulirement troits?
tait-ce  lui de dsorganiser l'arme qu'il avait eu tant de
peine  former? Enfin, il lui fallait compter avec le Roi, plus
dcid que jamais  tout refuser. On racontait que Louis-Philippe
s'tait born  rpondre  M. Sallandrouze qui lui dmontrait les
avantages de son amendement: Monsieur Sallandrouze, vendez-vous
bien vos tapis? De quelque ct qu'on l'envisaget, la situation
tait fort embarrassante pour M. Guizot. Cder, malgr le Roi, ne
lui paraissait pas tre dans son rle. Rsister absolument comme
l'aurait voulu le Roi, c'tait s'exposer  un chec. Cette dernire
perspective,  la vrit, ne dplaisait pas  certains conservateurs,
qui, jugeant l'heure venue de passer la main  d'autres ministres,
voyaient l un moyen de mettre fin  une tension devenue prilleuse.
Tel tait notamment le sentiment de M. Duchtel. Mais d'autres amis
du ministre, dont tait le duc de Broglie, estimaient que, dans
l'tat de l'Europe, il ne devait pas aller au-devant d'une chute qui
bouleverserait toute notre politique trangre et mettrait peut-tre
la paix en pril[520]. Un tel argument tait fait pour agir sur M.
Guizot. Il dcida donc, aprs dlibration, de tenir un langage
moins absolu que dans le pass, et il se proposa cette tche peu
aise de donner quelque satisfaction ou du moins quelque esprance
aux conservateurs dsireux d'une rforme, sans cependant prendre
l'engagement refus par le Roi.

[Note 520: Quelques jours plus tard, le 17 fvrier, le duc de Broglie
mandait  son fils que quelques personnes eussent prfr que le
ministre se laisst mettre en minorit et se retirt; puis il
ajoutait: Dans l'tat prsent de l'Europe, je ne saurais partager ce
sentiment. (_Documents indits._)]

Le 12 fvrier, au moment o s'ouvrit la discussion sur l'amendement
de M. Sallandrouze, la Chambre ignorait  quel parti s'tait arrt
le gouvernement. Aussi l'anxit tait-elle grande. Le dbat fut
d'abord concentr entre conservateurs; la gauche jugeait plus prudent
de se tenir  l'cart. MM. Sallandrouze et Clappier soutinrent
l'amendement, mais en protestant de leurs bons sentiments  l'gard
du cabinet. MM. de Goulard et de Morny le combattirent, mais en se
prononant pour la rforme parlementaire. M. Guizot fit ensuite sa
dclaration. Aprs ce qui s'est pass nagure dans le pays, dit-il,
en prsence de ce qui se passe en Europe, toute innovation du genre
de celle qu'on vous indique et qui aboutirait ncessairement  la
dissolution serait,  notre avis, au dedans une faiblesse, au dehors
une grande imprudence... Le ministre croirait manquer  tous ses
devoirs en s'y prtant. Il croirait galement manquer  ses devoirs,
s'il prenait aujourd'hui,  cette tribune et pour l'avenir, un
engagement. En pareille matire, Messieurs, promettre, c'est plus
que faire; car, en promettant, on dtruit ce qui est et on ne le
remplace pas. Un gouvernement sens peut et doit quelquefois faire
des rformes, il ne les proclame pas d'avance; quand il en croit le
moment venu, il agit; jusque-l, il se tait. Je pourrais dire plus;
je pourrais dire, en m'autorisant des plus illustres exemples, que
jusque-l il les combat; plusieurs des grandes rformes qui ont
t opres en Angleterre l'ont t par des hommes qui les avaient
combattues jusqu'au moment o ils ont cru devoir les accomplir. En
mme temps que je dis cela, le ministre ne mconnat pas l'tat des
esprits, ni dans le pays, ni dans la Chambre; il ne le mconnat pas
et il en tient compte. Il reconnat que ces questions doivent tre
examines  fond et vides dans le cours de cette lgislature. Ce que
vous me demandez en ce moment, dans votre pense, c'est ce que fera
le ministre, le jour o viendra dfinitivement cette question...
Voici ma rponse. Le maintien de l'unit du parti conservateur, le
maintien de la politique conservatrice et de sa force, voil ce
qui sera l'ide fixe et la rgle de conduite du cabinet... Il fera
de sincres efforts pour maintenir, pour rtablir, si vous voulez,
sur cette question, l'unit du parti conservateur, pour que ce soit
le parti conservateur lui-mme et tout entier qui en adopte et en
donne au pays la solution. Si une telle transaction dans le sein du
parti conservateur est possible, si les efforts du cabinet dans ce
sens peuvent russir, la transaction aura lieu. Si cela n'est pas
possible, le cabinet laissera  d'autres la triste tche de prsider
 la dsorganisation du parti conservateur et  la ruine de sa
politique.

En dpit du grand air qu'avait toujours la parole de M. Guizot,
elle n'avait pu, cette fois, masquer compltement l'embarras de sa
situation. De l'effort fait pour donner satisfaction  la fois 
des opinions contradictoires, rsultait une sorte d'incertitude et
d'quivoque. Le ministre en disait assez pour que sa rsistance, si
longtemps superbe, part avoir fait place  une demi-capitulation,
pas assez pour dsarmer les mcontents. M. Sallandrouze dclara
maintenir son amendement. Par combien de conservateurs allait-il tre
suivi? L'incertitude du rsultat faisait natre une grande agitation
dans la Chambre; chaque parti envoyait chercher ses amis absents ou
mme malades. Dans cette passe prilleuse, le ministre fut sauv par
MM. Thiers et de Rmusat, qui ne rsistrent pas au plaisir d'appuyer
sur la dsorganisation de la majorit, sur l'humiliation du cabinet,
et qui tmoignrent de l'orgueil qu'en ressentait l'opposition. Les
conservateurs, ainsi avertis de la porte de leur vote, repoussrent
l'amendement par 222 voix contre 189. M. Guizot gardait donc la
majorit; mais celle-ci avait subi un nouveau dchet; elle n'tait
plus que de 33 voix. La sance d'hier,--crivait, le lendemain, dans
son journal intime, un des amis du ministre,--a produit un effet
trs peu favorable au cabinet, moins encore par la faiblesse relative
de la majorit,  laquelle on s'attendait, que parce que beaucoup de
gens, ne tenant pas,  mon avis, suffisamment compte des difficults
de la position du gouvernement, ont trouv l'attitude de M. Guizot
peu digne et peu franche. Les partisans de la rforme lui reprochent
de n'avoir pas nettement adopt le principe qu'il avouait lui-mme
ne pouvoir plus repousser d'une manire absolue et premptoire, et
d'avoir cherch  se mnager encore des faux-fuyants; les adversaires
systmatiques de toute innovation, tels qu'on en compte un bon nombre
dans le parti conservateur, s'indignent, au contraire, de le voir
baisser pavillon devant des exigences auxquelles il a longtemps
oppos de si hautains refus[521].

[Note 521: _Journal indit du baron de Viel-Castel._]

Si peu que M. Guizot et cd et donn d'esprances aux partisans
de la rforme, il avait d le faire de sa propre autorit et malgr
le Roi. Le soir mme de la sance et devant ceux qui venaient la
lui raconter, Louis-Philippe protestait avec vivacit qu'aucune
promesse n'avait pu tre apporte  la tribune par son ministre;
que lui, en tout cas, n'en avait pas fait. Il n'y aura pas de
rforme, disait-il, je ne le veux pas. Si la Chambre des dputs
la vote, j'ai la Chambre des pairs pour la rejeter. Et quand bien
mme la Chambre des pairs l'adopterait, mon _veto_ est l[522]. Il
ne faudrait pas, sans doute, prendre trop  la lettre les boutades
un peu intemprantes auxquelles s'abandonnait parfois le Roi.
Nanmoins, il n'est que trop certain que, sur cette question, il
tait singulirement anim et obstin. Le lendemain, il rabrouait
assez rudement M. de Montalivet, qui venait le fliciter de ce
que son ministre avait fait un premier pas dans la voie des
concessions[523]. C'tait videmment parce que M. Guizot connaissait
cet tat d'esprit du Roi et pour adoucir son mcontentement, qu'il
lui crivait, le 12 fvrier au soir, en sortant de la Chambre: Voil
le dfil pass; un des plus difficiles que nous ayons jamais passs.
Je n'ai pris aucun engagement. Si je n'avais pas dit ce que j'ai dit,
l'amendement tait adopt et le cabinet renvers. Il y aura bien 
rflchir dans la session prochaine; car, si on ne parvient pas 
remettre l'unit dans le parti conservateur, la division que j'ai
fait ajourner clatera, et l'opposition en profitera infailliblement.
En tout cas, le Roi reste parfaitement libre[524]. Rien sans doute
que de vrai dans cette lettre; seulement elle ne s'attachait qu'
l'une des faces de la dclaration ministrielle. Il tait une autre
face que le _Journal des Dbats_, soucieux de mnager, non plus
les prventions du Roi, mais celles du public, mettait en lumire
quand il affirmait que les paroles de M. Guizot n'avaient qu'un
sens possible, qu'elles annonaient la solution dfinitive de la
rforme parlementaire dans le cours de la lgislature, que cette
grande question tait dcide en principe, en attendant qu'elle
le ft au scrutin, et que dsormais il n'y avait plus matire 
discussion, ni prtexte aux violences qui avaient afflig le pays.
Le _Journal des Dbats_ n'avait certainement pas tenu ce langage 
l'insu de M. Guizot. Ce dernier, du reste, en tait dj  arrter
quelle rforme non seulement parlementaire, mais lectorale, il
pourrait proposer. Le duc de Broglie, qui avait alors toutes ses
confidences, crivait  son fils: La semi-rforme a gagn son
procs; il a fallu donner des esprances au parti progressiste devenu
la majorit de la majorit. Il parat convenu que, comme contre-pied
 l'extension des incompatibilits et  l'admission de la seconde
liste du jury, on rtablira les catgories de la proprit pour la
Chambre des pairs, ce qui donnera  la loi un caractre gnral et
lui tera un peu celui d'une concession[525].

[Note 522: _Documents indits._]

[Note 523: _Mmoires indits de M. de Montalivet._--Plus tard, aprs
sa chute, dans une conversation trs rflchie et destine  tre
publie, le Roi a tenu  rappeler qu'il avait dsapprouv le langage
de M. Guizot, et que, quant  lui, il tait rsolu  s'en aller
plutt que de faire la rforme. (_Abdication du roi Louis-Philippe_
raconte par lui-mme et recueillie par M. douard LEMOINE, p. 40 
44.)]

[Note 524: _Revue rtrospective._]

[Note 525: Lettre du 17 fvrier 1848. (_Documents indits._)]

Aussitt aprs le rejet de l'amendement de M. Sallandrouze, la
Chambre procda au vote sur l'ensemble de l'adresse et l'adopta par
241 voix sur 244; l'opposition s'tait abstenue. Ainsi finit, le
12 fvrier, cette bataille, la plus longue et la plus acharne qui
et t livre  la tribune parlementaire, pendant la monarchie de
Juillet. La discussion n'avait pas occup moins de vingt sances,
avec de singuliers contrastes, tantt dshonore par de honteuses
violences, tantt brillant d'un incomparable clat oratoire. Ce
n'tait pas seulement en France qu'on l'avait suivie avec une
curiosit anxieuse. L'Europe entire tenait les yeux fixs sur le
Palais-Bourbon, car elle n'ignorait pas quel contre-coup aurait sur
ses destines la victoire ou la dfaite du cabinet. Tandis qu'
Londres, lord Palmerston dsirait le renversement de M. Guizot et
y travaillait de son mieux,  Berlin et  Vienne on faisait des
voeux ardents pour son succs[526]. Au plus vif des attaques contre
le ministre franais, la princesse de Metternich, causant avec un
diplomate autrichien, ne pouvait s'empcher de s'crier: S'il tombe,
nous sommes tous perdus[527]! Sans doute le cabinet n'tait pas
tomb; dans aucun des nombreux votes mis durant ces vingt sances,
il n'avait t mis en minorit. Nanmoins pouvait-on dire qu'il
sortait de l intact? Force tait bien d'avouer que, s'il s'tait
habilement dfendu sur la question financire, s'il avait eu un rel
succs dans le dbat sur les affaires extrieures, les sances 
scandale et surtout les dernires discussions sur la rforme avaient
t pour lui d'un fcheux effet. Tout le monde s'en rendait compte.
Ce n'tait pas seulement M. Duvergier de Hauranne qui constatait, au
sortir de la dernire sance, ce sentiment gnral que le ministre
tait perdu[528]. Parmi les amis mme de ce ministre, plus d'un
reconnaissait qu'il tait bless  mort, qu'il ne pouvait plus
que se traner, et que son intrt tait de se retirer le plus tt
possible[529].

[Note 526: Correspondance de M. le comte de Flahault et de M. le
marquis de Dalmatie avec M. GUIZOT. (_Documents indits._)]

[Note 527: M. DE HUBNER, _Une anne de ma vie_, p. 12.]

[Note 528: _Notes indites de M. Duvergier de Hauranne._]

[Note 529: _Journal indit du baron de Viel-Castel_,  la date du 14
fvrier 1848.]




CHAPITRE VII

LA RVOLUTION.

(Fvrier 1848.)

     I. Dans une runion de l'opposition parlementaire, rsolution
     est prise d'assister au banquet. Agitation qui en rsulte. Il
     est question d'une procession populaire devant accompagner les
     dputs. Dispositions de la garde nationale. Nouvelle runion o
     les dputs dcident de se rendre en corps au banquet. Optimisme
     du Roi. Les radicaux ne croient pas  une rvolution.--II. Les
     inquitudes ressenties dans les deux camps conduisent  chercher
     une transaction. Arrangement conclu entre les reprsentants du
     ministre et ceux de l'opposition. Il en rsulte une certaine
     dtente.--III. Publication du programme de la manifestation,
     rdig par M. Marrast. Le gouvernement estime que cette
     publication rompt l'accord et prend des mesures en consquence.
     Court dbat  la Chambre. Embarras de l'opposition qui renonce
     au banquet et  la manifestation. Runions dans les bureaux du
     _Sicle_ et dans ceux de la _Rforme._ Le gouvernement, rassur,
     contremande pendant la nuit les mesures militaires qu'il avait
     ordonnes.--IV. La journe du 22 fvrier. Attroupements sur
     la place de la Concorde et envahissement du Palais-Bourbon.
     chauffoures. Les dputs prparent la proposition de mise en
     accusation. Elle est dpose  la sance de la Chambre par M.
     Barrot. Les dsordres s'aggravent. Faiblesse du commandement
     militaire. On ne se dcide pas  appeler le marchal Bugeaud. Le
     duc de Nemours. Dans la soire, ordre d'occuper militairement la
     ville.--V. Le 23 au matin, l'meute reparat. La garde nationale
     manifeste en faveur de la rforme et prend l'meute sous sa
     protection.--VI. Effet produit  la cour et sur Louis-Philippe
     par la dfection de la garde nationale. Conversations du Roi
     avec M. Duchtel et M. Guizot. Retraite du cabinet. motion
     de la Chambre. Qui est responsable de cette retraite?--VII.
     M. Mol est charg de former un cabinet. Accueil fait  cette
     nouvelle. Dmarches de M. Mol. En attendant, ne conviendrait-il
     pas de donner le commandement au marchal Bugeaud? La fusillade
     du boulevard des Capucines. Qui avait tir le premier coup de
     feu? La promenade des cadavres. M. Mol renonce  former un
     cabinet. Le Roi fait appeler M. Thiers au milieu de la nuit,
     mais, auparavant, nomme le marchal Bugeaud au commandement
     suprieur des troupes et de la garde nationale.--VIII. Bugeaud
     arrive  l'tat-major le 24, vers deux heures du matin. Les
     mesures qu'il prend. Conversation du Roi avec M. Thiers. Ce
     dernier est charg de former un ministre dont fera partie M.
     Odilon Barrot. Ses dmarches pour runir ses collgues. Les
     colonnes formes par Bugeaud se mettent en mouvement entre cinq
     et six heures du matin. Bedeau s'arrte devant la barricade
     du boulevard Saint-Denis et envoie demander de nouvelles
     instructions  l'tat-major. Bugeaud donne l'ordre de suspendre
     les hostilits. Comment y a-t-il t amen? M. Thiers et ses
     nouveaux collgues sont reus par le Roi. La Moricire 
     la tte de la garde nationale. Entrevue des ministres et de
     Bugeaud.--IX. Retraite lamentable de la colonne du gnral
     Bedeau. Bugeaud mal reu par la garde nationale. M. Barrot et le
     gnral de La Moricire vont annoncer dans la ville le nouveau
     ministre. Leur insuccs. Alerte aux Tuileries. Progrs de
     l'meute. Elle n'a toujours ni direction ni chef. Elle s'empare
     de l'Htel de ville. Le Roi essaye de passer en revue les forces
     runies sur la place du Carrousel.--X. Les Tuileries sont
     menaces. Le cabinet du Roi. M. Crmieux demande le changement
     de M. Thiers et du marchal Bugeaud. M. Barrot prsident du
     conseil. On commence  parler d'abdication. Dmarche de M. de
     Girardin. Le Roi dit: J'abdique. Attitude de la Reine. Le Roi
     crit son abdication. L'meute n'en est pas dsarme. Dpart du
     Roi.--XI. Le duc de Nemours prend en main le commandement. La
     duchesse d'Orlans quitte les Tuileries. Le duc de Nemours veut
     l'emmener au Mont-Valrien. La duchesse va  la Chambre.--XII.
     tat d'esprit des dputs. M. Thiers, absolument dcourag, ne
     fait que traverser le Palais-Bourbon. M. Odilon Barrot n'y vient
     pas. Dlgation du _National._ Lamartine promet son concours 
     la rpublique.--XIII. La duchesse d'Orlans dans la Chambre.
     M. Sauzet veut la faire sortir. Elle s'y refuse. MM. Marie et
     Crmieux proposent la nomination d'un gouvernement provisoire.
     M. Odilon Barrot, qui vient seulement d'arriver, prend la
     parole. La duchesse veut parler, mais sa voix est touffe.
     Premire invasion du peuple. Discours de M. Ledru-Rollin et
     de M. de Lamartine. Seconde invasion. Fuite des dputs et
     de la famille royale. Nomination  la crie des membres du
     gouvernement provisoire.--XIV. D'o venaient les envahisseurs?
     Les troupes les ont laisss passer malgr les ordres ritrs
     du duc de Nemours. Toutes les troupes qui occupent encore
     quelque point dans Paris rentrent dans leurs casernes, souvent
     en se laissant dsarmer. Derniers et vains efforts de M.
     Odilon Barrot. La duchesse d'Orlans et le duc de Nemours aux
     Invalides.--XV. La duchesse d'Orlans et le duc de Nemours
     quittent la France. Aprs beaucoup de traverses, le Roi et la
     Reine s'embarquent pour l'Angleterre. Dpart d'Algrie du prince
     de Joinville et du duc d'Aumale.--XVI. Conclusion.


I

Plus l'opposition croyait le ministre perdu, moins elle avait de
raisons de continuer une agitation extraparlementaire devenue inutile
et dont elle ne pouvait se dissimuler les prils[530]. Mais, par ses
dfis de tribune, elle s'est mise dans l'impossibilit de reculer.
Il lui faut faire quelque chose d'clatant, sous peine de paratre
ridicule. Elle ne se sent plus libre, et, comme l'crivait alors le
duc de Broglie, elle a fait un pacte avec le diable[531].

[Note 530: Pour le rcit qui va suivre, j'ai d'abord consult,
en m'efforant de le contrler, tout ce qui a t publi par les
contemporains, acteurs ou spectateurs du drame, entre autres les
Mmoires de MM. Guizot, Odilon Barrot, Dupin; les brochures de M.
douard Lemoine et les articles de M. Croker dans la _Quarterly
Review_, chos des entretiens de Louis-Philippe dans l'exil; les
conversations de M. Thiers recueillies par M. Senior; les lettres
apologtiques publies par le marchal Bugeaud et le gnral Bedeau;
les histoires de MM. Garnier-Pags, lias Regnault, Daniel Stern, de
Lamartine, Louis Blanc, Pelletan; l'ouvrage de Lucien de la Hodde sur
les socits secrtes; les _Souvenirs de l'anne 1848_, par M. Maxime
du Camp; l'crit de M. Sauzet sur la Chambre des dputs; les notes
de M. Marie reproduites par son biographe, M. Chrest; les _Mmoires
secrets et tmoignages authentiques_ de M. de Marnay, etc., etc.
J'ai complt et redress, sur plusieurs points, ces tmoignages,
par de nombreux _Documents indits_ dont on a bien voulu me donner
communication. Ce sont d'abord des notes que M. Guizot s'est fait
adresser, aprs la rvolution, par ses anciens collgues et par
ses principaux agents, et o ceux-ci rapportent ce qu'ils ont fait
et vu: Note de M. Duchtel, ministre de l'intrieur, date d'avril
1850; de M. Hbert, garde des sceaux, mai 1850; de M. Jayr, ministre
des travaux publics, mai 1848; de M. Dumon, ministre des finances,
mai 1850; du gnral Trzel, ministre de la guerre, dcembre 1849;
du gnral Tiburce Sbastiani, commandant l'arme de Paris; de M.
Delessert, prfet de police, mai 1850; de M. Gnie, chef du cabinet
de M. Guizot, fvrier 1867. Je n'ai pas besoin de faire ressortir
l'importance capitale de ces pices dont je me suis beaucoup servi. 
un point de vue oppos, je n'ai pas pris connaissance avec moins de
fruit d'un rcit dtaill crit par M. Duvergier de Hauranne. J'ai eu
galement communication des Mmoires du duc Pasquier et de quelques
fragments de ceux du comte de Montalivet. Enfin j'ai pu recueillir
utilement certains renseignements verbaux de la bouche de tmoins
survivants. Je me borne  indiquer ces sources d'une faon gnrale,
ne pouvant spcifier,  chacun des dtails de ce rcit, toutes celles
o j'aurai puis; je ne ferai cette spcification que pour quelques
faits plus importants ou plus contests que d'autres.]

[Note 531: Lettre  son fils, en date du 17 fvrier 1848. (_Documents
indits._)]

Le 13 fvrier, le lendemain mme du vote de l'adresse, une centaine
de dputs de gauche et de centre gauche se runissent au restaurant
Durand, place de la Madeleine, sous la prsidence de M. Odilon
Barrot. Au milieu d'une discussion confuse et tumultueuse, deux
avis se font jour: l'un conclut  prendre part au banquet interdit;
l'autre propose une dmission en masse qui, dit-on, amnera
forcment la dissolution de la Chambre. Cette ide de la dmission,
mise en avant dans les journaux par MM. Marrast et de Girardin, a
pour principal champion dans la runion un rpublicain, M. Marie.
Les arguments par lesquels il combat le banquet sont curieux 
noter.  l'entendre, ce banquet, ralis en face d'une bataille
toujours menaante, aprs les excitations qui l'ont prcd et qui
ncessairement doivent l'accompagner et le suivre, au milieu d'une
population si impressionnable, si ardente, si facile  soulever,
est un feu de joie allum au milieu de matires incendiaires.
Dj le matin, dans une confrence entre radicaux, M. Marie a dit:
Si nous sommes prts pour une rvolution, donnez votre banquet;
si nous ne sommes pas prts, ce sera une meute, et je n'en veux
pas. Dans une telle bouche, ces paroles devraient faire rflchir
les opposants dynastiques. Ce sont cependant leurs chefs les plus
couts qui, d'accord avec certains radicaux moins timides que M.
Marie, viennent rfuter ce dernier. Ils font valoir qu'il y a un
engagement publiquement pris pour le banquet, et que le renier
serait se dconsidrer; ils ne nient pas la possibilit d'une
collision, mais croient pouvoir la braver, sauf  en rejeter 
l'avance la responsabilit sur le gouvernement; ils objectent, du
reste,  la dmission en masse, que la dissolution ne s'ensuivrait
pas ncessairement, et que les rlections des dmissionnaires ne
seraient peut-tre pas toutes assures. Ce dernier argument n'est
pas celui qui frappe le moins vivement les intresss. En somme,
dans cette runion o les dynastiques sont en immense majorit, le
banquet, qui effrayait un rpublicain, est vot par 70 voix contre 18.

En sortant, M. Thiers, qui est demeur muet pendant tout le dbat,
dit  M. Marie: Le parti que vous avez propos tait le seul
raisonnable.--Pourquoi donc, lui rpond M. Marie, n'avez-vous pas
exprim cette opinion? Vous auriez influenc plusieurs de vos amis
qui ont vot en sens contraire.--Que voulez-vous? rplique M. Thiers,
ils tiennent au banquet; mais toute agitation est dangereuse; toute
rsistance sera vaincue. Le gouvernement est prt; il a dans Paris ou
prs de Paris 80,000 hommes; les points stratgiques sont arrts.
Un mouvement populaire, quel qu'il soit, sera cras en moins d'une
heure. Quelle est la vraie pense de M. Thiers? N'a-t-il pas quelque
projet ou tout au moins quelque rve qui lui fait voir sans dplaisir
la situation se tendre et les affaires se gter? Peu de jours
auparavant, un de ses interlocuteurs lui ayant exprim une certaine
inquitude: Soyez donc tranquille, a-t-il rpondu; tout s'arrangera
mieux que vous ne le supposez. Le pis aller serait l'abdication du
_vieux_. Serait-ce donc,  vos yeux, un si grand malheur? Les propos
de ce genre ne sont pas rares  gauche, surtout depuis que le Roi a
pris l'habitude, dans ses heures d'impatience, de menacer lui-mme
de son abdication. L'cho de ces propos arrivait  la cour et dans
les milieux conservateurs; on avait mme fini par s'y persuader que,
dans une partie de l'opposition dynastique, s'tait forme une sorte
de conspiration ou tout au moins d'intrigue tendant  pousser le
vieux roi dehors et  le remplacer par une rgence de la duchesse
d'Orlans. Quelques-uns souponnaient, trs  tort, la princesse
d'tre personnellement mle  cette intrigue.

Ds le lendemain de la runion du restaurant Durand, une
note, publie dans tous les journaux de l'opposition, avertit
solennellement le public de la dcision prise. Il y est dit que
l'adresse, telle qu'elle a t vote, constitue, de la part de la
majorit, une violation flagrante, audacieuse, des droits de la
minorit; que le ministre, en entranant son parti dans un acte
aussi exorbitant, a tout  la fois mconnu un des principes les
plus sacrs de la constitution, et viol, dans la personne de leurs
reprsentants, l'un des droits les plus essentiels des citoyens.
La note annonce ensuite le concours des dputs au banquet qui
se prpare,  titre de protestation contre les prtentions de
l'arbitraire. Elle se termine en faisant connatre que, par suite
d'une dcision de la runion, aucun de ses membres ne participera 
la prsentation de l'adresse au Roi.

Ainsi, pour cette seule raison que le gouvernement a blm les
banquets et reproch  l'opposition son aveuglement, on ne
craint pas de le dnoncer comme ayant viol la constitution. Cette
accusation redoutable, porte devant une nation qui, depuis dix-huit
ans, s'est vue si souvent loue d'avoir fait, pour un semblable
motif, la rvolution de 1830, devait paratre une invitation  la
recommencer. Les dynastiques ont-ils, aprs coup, quelque sentiment
de l'imprudence de leur conduite? On les voit aussitt s'appliquer
 faire prendre par la commission gnrale d'organisation des
mesures qui rvlent une certaine proccupation. Ils obtiennent
que le comit local du 12e arrondissement, suspect d'tre trop
radical, soit dessaisi et ses invitations annules. D'aprs le projet
primitif, le banquet devait avoir lieu un dimanche, dans le faubourg
Saint-Marceau, et le prix en tait fix  3 francs; on dcide qu'il
aura lieu un jour de la semaine, dans les Champs-lyses, et que
la cotisation sera leve  6 francs. Il tait un peu puril de
croire  l'efficacit de ces petits moyens. Au moment mme o l'on
se flatte d'empcher que le banquet ne soit trop dmocratique,
l'ide se rpand d'une dmonstration bien autrement dangereuse et
pour laquelle toutes les prcautions sont de nul effet; il s'agit
d'une sorte de grande procession populaire qui doit accompagner les
dputs  travers la ville lorsqu'ils se rendront au lieu du banquet.
Ds lors, plus d'exclusion possible; personne qui ne soit appel 
participer  cette procession. L'agitation s'en trouve gnralise.
Dans les milieux les plus divers, il n'y a gure d'autre sujet de
conversation. Chaque soir, sur le boulevard, des groupes se forment,
o l'on discute avec animation les vnements qui se prparent.
La jeunesse des coles est particulirement chauffe. Dans les
faubourgs, beaucoup d'ateliers s'apprtent  chmer le jour de la
manifestation, et les ouvriers se promettent de s'y rendre, les uns
par esprit d'opposition, d'autres par curiosit du spectacle. Les
chefs des socits secrtes, voyant ce mouvement, ne veulent pas
rester  l'cart, et une dlgation, compose de MM. Louis Blanc,
Guinard et Howyn, vient rclamer dans le cortge une place  part
pour deux  trois cents ouvriers en blouse; il faut montrer par l,
disent-ils, que la manifestation n'est pas exclusivement bourgeoise.
La dlgation est reue par MM. Garnier-Pags, Pagnerre et Odilon
Barrot; c'est ce dernier qui insiste pour qu'on lui fasse une rponse
favorable.

Des tudiants, des ouvriers, on en veut bien dans le cortge; mais
ce que les meneurs dsirent avant tout et ce qu'ils se croient
assurs d'avoir en grand nombre, ce sont des gardes nationaux.
L leur parat tre ce qui donnera  la manifestation toute son
importance et toute son efficacit. Leur ambition est de pouvoir dire
que le ministre Guizot est condamn par la garde nationale comme
l'avait t autrefois le ministre Villle. Se trompaient-ils sur
les dispositions de cette milice ou sur son influence? L'vnement
ne devait malheureusement que leur donner trop raison. On est si
compltement revenu aujourd'hui des anciennes illusions sur la garde
nationale, qu'on a quelque peine  se figurer les ides rgnantes
dans la premire moiti du sicle[532]. La garde nationale en tait
venue  se considrer, non comme une partie de la force publique dans
la main des autorits, mais comme la cit politique sous les armes,
jugeant le gouvernement avant de le soutenir, et pouvant au besoin
lui signifier ses blmes ou ses exigences. La monarchie de 1830, 
son origine, n'avait pas peu contribu  exalter des prtentions qui
devaient,  la fin, lui tre si funestes[533]. La garde nationale
lui avait alors pay ses flatteries, en lui fournissant pour la
rpression des meutes une force que, dans la dsorganisation d'un
lendemain de rvolution, on n'aurait peut-tre pas trouve ailleurs;
encore raisonnait-elle son concours et n'tait-on jamais assur
qu'il ne lui passerait pas par la tte de le refuser. Mais, le
danger matriel dissip et la royaut nouvelle mieux assise, les
inconvnients de l'institution subsistrent seuls[534], et ce fut
le jeu habituel de l'opposition de susciter par l des embarras au
gouvernement. La revue que le Roi avait l'habitude de passer  chaque
anniversaire des journes de Juillet devint bientt,  cause des
manifestations qu'on redoutait d'y voir se produire, un vritable
cauchemar pour les ministres. Le premier, M. Thiers osa, en 1836, la
contremander. Rtablie en 1837, elle fut de nouveau suspendue les
annes suivantes et eut lieu pour la dernire fois en 1840[535].
Visiblement,  mesure que le gouvernement de Juillet s'loignait
et se dgageait de son origine, il se montrait plus froid et plus
dfiant  l'gard de la garde nationale. La dfiance se comprend:
mais peut-tre avait-on le tort d'y joindre un peu de ngligence.
Cette ngligence apparut notamment dans le choix du commandant en
chef. Au dbut, on avait compris l'importance capitale de ce poste.
Aussitt aprs s'tre dbarrass de La Fayette, on y avait appel
le marchal de Lobau, l'un des plus glorieux vtrans des guerres
impriales; celui-ci, par son prestige personnel, son activit, son
mlange de fermet et de rondeur, tait parvenu  tenir bien en
main cette troupe de nature indocile et capricieuse; le bourgeois
arm se sentait flatt d'tre trait avec une sorte de familiarit
militaire par un si illustre guerrier. Mort en 1839, le marchal de
Lobau avait eu pour successeur le marchal Grard; c'tait encore une
grande renomme; sa sant l'obligea  donner sa dmission en 1842. La
scurit matrielle dont on jouissait alors fit-elle croire que ce
commandement n'tait plus qu'une sorte de sincure honorifique? On
donna pour successeur aux deux marchaux le gnral Jacqueminot, de
promotion rcente, sans illustration guerrire, et n'ayant pas figur
sur les champs de bataille de l'Empire avec un grade suprieur 
celui de colonel. Il venait d'tre, sous les prcdents commandants,
major gnral de la garde nationale. En dehors de son dvouement au
Roi, il avait pour principal titre d'tre le beau-pre de M. Duchtel
et d'avoir t, comme dput, l'un des membres influents de ce groupe
des anciens 221, auxquels le ministre du 29 octobre jugeait utile,
en 1842, de donner des gages. Pour comble, il n'tait plus jeune
et avait une sant dlabre; dans les derniers temps, il en tait
venu  ne pouvoir presque plus sortir de sa chambre, ni se lever de
sa chaise longue. Malgr d'excellentes intentions, il n'tait donc,
ni moralement, ni physiquement, en tat d'exercer sur les gardes
nationaux l'action personnelle qui tait, avec eux, la principale et
presque l'unique arme du commandement. Naturellement, l'opposition
souligna les dfiances montres par le gouvernement, pour veiller et
irriter les susceptibilits de la garde nationale, et elle profita
de la ngligence du commandement pour s'emparer de l'influence
qu'il laissait chapper. Ce ne fut pas sans succs. Les lections
des officiers, faites presque toujours sur le terrain politique,
tmoignaient des progrs que faisait dans la milice parisienne
un certain esprit de fronde, s'attaquant, sinon  la monarchie
elle-mme, du moins  sa politique. Ces sentiments taient surtout
visibles depuis un an. Nulle part les malheureux vnements de 1847
et la campagne des banquets n'avaient exerc une plus fcheuse
action. Dans les diverses lgions, les rformistes se trouvaient
en nombre; s'ils n'taient pas la majorit, ils taient du moins
l'lment le plus remuant. On comprend ds lors comment, voulant
provoquer une grande manifestation extraparlementaire, les agitateurs
se sont tout de suite tourns vers la garde nationale et pourquoi
leur appel y a trouv beaucoup d'cho.

[Note 532: Mme aprs la rvolution de 1848, M. de Tocqueville
proclamait que les grandes liberts politiques des nations modernes
consistaient surtout en trois choses: la garde nationale, la libert
de la presse et la libert de la tribune.]

[Note 533: Rappelons qu'un article de la charte de 1830 avait
solennellement confi au patriotisme et au courage des gardes
nationales cette mme charte et tous les droits qu'elle
consacrait.]

[Note 534: Ajoutons qu'en 1837, pour rendre moins lourd le service
des factions, on porta  80,000 hommes l'effectif des douze lgions
de Paris, et que cette augmentation ne put se faire sans en rendre la
composition plus dmocratique.]

[Note 535:  la suite de diverses scnes de dsordre, plusieurs
gardes nationales de province furent dissoutes.]

Cependant, l'ide de faire prcder le banquet d'une procession
populaire ne plaisait pas galement  tous les dputs. Plusieurs
se proccupaient du caractre que cette procession menaait de
prendre. Le 19 fvrier au matin, l'opposition parlementaire tait
de nouveau runie au restaurant Durand, pour prendre les dernires
dcisions. La principale question pose est celle de savoir si l'on
se rendra en corps au banquet. La dlibration n'est pas moins
confuse et tumultueuse qu' la premire runion. M. Barrot, qui
prside, en fait reproche  l'assemble. Il est vraiment incroyable,
dit-il, que nous ne puissions pas dlibrer avec calme, quand nous
prenons peut-tre la plus grave rsolution que nous ayons prise
en notre vie. Elle est bien grave en effet, plus encore que ne
se l'imagine M. Barrot. Beaucoup des assistants sont visiblement
tristes, inquiets, tents de reculer. M. Berryer augmente encore leur
dsarroi en leur dmontrant qu'ils se placent sur un terrain qui va
s'effondrer sous leurs pas. C'est M. de Lamartine qui ranime les
courages par une harangue enflamme; il ne nie pas le pril de la
manifestation. La foule, s'crie-t-il, est toujours un pril; mais,
au point o nous en sommes, il faut, ou avancer dans le pril, ou
reculer dans la honte[536]. Sous l'action de cette parole, il est
dcid,  la presque unanimit, que le banquet aura lieu le mardi 22
fvrier, et que les dputs rsolus  prendre part  ce grand acte
de rsistance lgale--ils taient au nombre de 92--se runiront ce
jour-l,  dix heures du matin, place de la Madeleine, pour se rendre
processionnellement au lieu du banquet.

[Note 536: Le lendemain, M. de Lamartine crivait  un ami: Hier,
il y a eu une dernire runion des oppositions. La dmoralisation
tait au camp. Berryer venait de l'achever avec les lgitimistes,
en parlant bien et en concluant  se retirer. On m'a conjur de lui
rpondre. Je l'ai fait, dans une improvisation de vingt minutes,
telle que tout s'est raffermi comme au feu. Jamais encore ma faible
parole n'avait produit un tel effet. Tout ce que vous avez lu de moi
est du sucre et du miel auprs de cette poudre!]

Durant toute cette sance, M. Thiers, suivant le mot d'un tmoin,
a trouv le moyen de n'tre ni absent ni prsent. Il s'est tenu
constamment  la porte du salon, voyant et entendant tout, appuyant
quelquefois d'un signe de tte ou d'un geste les paroles les plus
vhmentes, mais ne prononant pas un mot. Comme il sortait avec M.
de Falloux, celui-ci lui dit: N'tes-vous pas effray de tout ce
que nous venons de voir et d'entendre?--Non, pas du tout.--Cependant
ceci ressemble bien  la veille d'une rvolution. M. Thiers hausse
gaiement les paules et rpond avec l'accent de la plus franche
scurit: Une rvolution! une rvolution! On voit bien que vous tes
tranger au gouvernement et que vous ne connaissez pas ses forces.
Moi, je les connais; elles sont dix fois suprieures  toute meute
possible. Avec quelques milliers d'hommes sous la main de mon ami le
marchal Bugeaud, je rpondrais de tout. Tenez, mon cher monsieur
de Falloux, pardonnez-moi de vous le dire avec une franchise qui
ne peut vous blesser, la Restauration n'est morte que de niaiserie,
et je vous garantis que nous ne mourrons pas comme elle. La garde
nationale va donner une bonne leon  Guizot. Le Roi a l'oreille
fine, il entendra raison et cdera  temps.

Cette scurit de M. Thiers tmoigne sans doute d'un aveuglement bien
trange chez un esprit aussi fin. Mais, dans ces jours malheureux,
o n'est pas l'aveuglement? M. de Rambuteau, mu des nouvelles
inquitantes que lui ont apportes plusieurs membres de son conseil
municipal sur l'tat des esprits dans Paris et particulirement dans
la garde nationale, les apporte au Roi. Celui-ci l'coute non sans
impatience et le congdie avec ces mots: Mon cher prfet, dans huit
jours, vous serez honteux des sottes peurs qu'on vous a inspires
et que je ne puis partager en aucune faon. Ces mmes conseillers
municipaux sont alls aussi avertir le prfet de police, M.
Delessert. Celui-ci se refuse  prendre au srieux leurs avis. Tout
est prvu, leur dit-il; nous sommes parfaitement en mesure. Et comme
l'un de ses interlocuteurs fait un geste d'incrdulit, il reprend
d'une voix plus haute: Oui, monsieur, parfaitement en mesure; vous
pouvez le dire  ceux qui vous effrayent.

Cette rvolution, que le Roi aussi bien que M. Thiers se refusent 
croire possible, la prvoit-on du moins chez les radicaux? Ceux-ci,
dans les pourparlers frquents qu'ils ont alors avec leurs allis
de la gauche dynastique, protestent n'avoir aucun dessein de ce
genre. Le _National_ dnonce  l'avance, comme agents provocateurs,
tous ceux qui, le jour du banquet, pousseraient au dsordre. M.
Marrast dit  M. Odilon Barrot et  M. Duvergier de Hauranne: Vous
craignez une collision; eh bien, moi, je la crains cent fois plus que
vous.--Plus, c'est beaucoup dire.--Plus, car si elle a lieu, ce n'est
pas votre parti, c'est le mien qui en aura toute la responsabilit.
En exprimant ces sentiments, les radicaux sont sincres; ils
redoutent d'autant plus un choc arm, que la victoire du gouvernement
leur parat absolument certaine. On peut donc affirmer qu'il n'y a,
de leur part,  cette poque, aucune conspiration tendant  une prise
d'armes, aucun plan de rvolution[537]. Toutefois, beaucoup d'entre
eux n'en ont pas moins le sentiment que la voie o l'on s'engage
est pleine d'inconnu et peut leur apporter bien des surprises. Pour
n'tre pas prpare, voulue, la collision leur parat possible;
et alors il n'est gure d'ventualits, si hardies soient-elles,
que quelques-uns ne caressent en rve, qu'ils n'abordent en
conversation[538]. Dans des runions tenues chez M. Goudchaux, les
rpublicains de l'cole du _National_ vont jusqu' discuter la
composition d'un gouvernement provisoire, et ils font demander 
M. Marie s'il consentirait  en faire partie. Y a-t-il donc des
projets? demande M. Marie, tonn et peu dispos, au premier abord,
 prendre cette ouverture au srieux. Des projets, lui rpond-on,
non; mais tout est possible dans le mouvement qui se prpare, et il
faut nous mettre en garde contre toutes les ventualits. M. Marie
se rend  ses observations, et, comme il l'a rapport depuis, ses
interlocuteurs et lui se sparent avec la pense que le dnouement
pourrait bien ne pas tre aussi pacifique qu'ils l'ont cru tout
d'abord. Ces rpublicains poussent plus loin encore leur prvoyance.
Se sentant par eux-mmes sans prestige sur l'arme, ils croient utile
de s'allier  un Bonaparte; leur seule hsitation est de savoir
s'ils s'adresseront au fils du roi Jrme ou au prince Louis, l'homme
de Strasbourg et de Boulogne; aprs dlibration, ce dernier a la
prfrence, et il reoit d'eux, en Angleterre, avis de se tenir prt
 passer en France au premier signal[539].

[Note 537: Par mes opinions, a crit depuis M. Marie, par mes
relations, par la situation que quelques services rendus m'avaient
faite au sein des partis avancs, j'aurais connu les projets
conus... Un mouvement srieux se prparant dans le but d'une
rvolution, je l'aurais su... Or j'affirme que personne alors ne
voulait de rvolution, qu'il n'y avait aucune prparation dans ce
sens. Pas de conspiration, en un mot. Des dsirs, des voeux, des
esprances peut-tre, rien de plus. (_La Vie et les oeuvres de A. T.
Marie_, par Aim CHREST, p. 94.)]

[Note 538: Il me semble, dit un jour M. Pagnerre aux dputs
radicaux, que les dynastiques vont plus loin qu'ils ne pensent et
qu'ils ne veulent. Ils esprent continuer le mouvement sur le terrain
de la lgalit, mais il ne me parat pas du tout certain qu'ils y
parviennent. Que feront-ils, que ferez-vous, si le mouvement va
plus loin?--Nous les aiderons loyalement  maintenir tout dans la
lgalit, rpondent les dputs radicaux. Si une force suprieure
en ordonne autrement, nos collgues de la gauche ont dclar
maintes fois,  la tribune et ailleurs, que la responsabilit des
vnements retomberait sur les ministres, sur le Roi lui-mme, qui
les avaient provoqus, et qu'ils n'abandonneraient plus la cause de
la Rvolution.]

[Note 539: Ce dernier fait est rapport par un tmoin peu suspect et
bien inform, M. SARRANS jeune, dans son _Histoire de la rvolution
de Fvrier_, t. I, p. 291  293.]


II

 mesure qu'on approche du jour o l'opposition et le gouvernement
doivent se heurter en pleine rue, au milieu d'une population
surexcite, force est aux plus optimistes de s'avouer que le conflit
peut avoir de redoutables consquences. Cette impression se manifeste
dans les deux camps. Tandis que plus d'un opposant dynastique
regrette au fond de s'tre engag dans une pareille aventure,
certains conservateurs ne voient pas sans tristesse ni sans effroi
les choses pousses ainsi  l'extrme. De cette double disposition
devaient natre quelques essais d'arrangement transactionnel,
d'autant que les reprsentants des deux partis se rencontraient
chaque jour dans les couloirs de la Chambre, et qu'entre plusieurs
les divergences politiques avaient laiss subsister une certaine
familiarit affectueuse. Tantt c'est M. Achille Fould qui propose
 M. Thiers de faire prendre, par une cinquantaine de ministriels,
l'engagement d'obtenir, de gr ou de force, l'loignement du cabinet,
si le banquet est abandonn; tantt c'est M. Duvergier de Hauranne
qui offre de renoncer au banquet, si le gouvernement dpose un
projet sur le droit de runion. Ces deux tentatives chouent; mais
une troisime se produit qui parat d'abord avoir plus de chances
de russir. Ds le premier jour, la commission du banquet, en
organisant ses diverses sous-commissions, a charg trois de ses
membres, MM. Duvergier de Hauranne, Berger et de Malleville, de
se mettre officieusement en communication avec M. Duchtel pour
rgler les formes de la manifestation et pour arriver aux moyens de
prvenir tout prtexte de conflit et de dsordre. Il est bientt
visible que ces dlgus, au fond assez effrays, sont disposs 
rduire leur banquet  une sorte de crmonial trs sommaire dont
tous les points seraient convenus  l'avance, et qu'ils cherchent
 rendre aux tribunaux le conflit si tmrairement port sur la
place publique. Des ouvertures que M. Duvergier de Hauranne fait 
M. Vitet, M. Berger  M. de Morny, M. de Malleville  M. Duchtel
lui-mme, il ressort  peu prs ceci: Si le ministre veut, comme on
l'annonce, empcher les convives d'entrer au lieu mme du banquet,
il les place dans cette alternative, ou de rsister, ce qui est
le conflit matriel avec tout son inconnu, ou de reculer devant
la premire injonction du commissaire de police, ce qui leur est
difficile aprs leurs dfis si retentissants. Qu'il laisse seulement
commencer le banquet; le commissaire de police viendra, au bout de
quelques instants, en prononcer la dissolution. Engagement serait
pris par les convives de se disperser aussitt, et, par le fait mme
de la contravention constate, la question se trouverait soumise
aux tribunaux. Le gouvernement ne parat pas d'abord dispos 
se prter  cette sorte de comdie; il prfre empcher, par un
grand dploiement de forces, l'accs mme de la salle du banquet.
De plus en plus inquiets, les dlgus de l'opposition reviennent
 la charge; ils font observer que le systme du gouvernement
empche la contravention de se commettre, et que, par suite, les
tribunaux ne pourront tre saisis. Cet argument fait quelque
effet sur les ministres. Et puis, pour le plaisir d'embarrasser
et d'humilier davantage les opposants, doivent-ils les pousser 
risquer par amour-propre ce que par politique ils rpugnent  faire?
Ne convient-il pas de tenir compte de l'tat d'esprit d'une bonne
partie des conservateurs? N'a-t-on pas vu, dans la discussion de
l'adresse, qu'ils ne s'associent qu' contre-coeur  la rsistance
du cabinet? Si celui-ci se montre trop entier et trop raide, ne
s'expose-t-il pas  tre abandonn par une portion de ses troupes,
ou tout au moins  se voir imputer la responsabilit de tous les
accidents qui pourront suivre? Soutenues avec force par M. Duchtel,
ces raisons triomphent des objections faites par quelques-uns de
ses collgues et aussi des rpugnances du Roi. Pouvoir est alors
donn par le ministre de l'intrieur  MM. de Morny et Vitet de
traiter sur les bases proposes avec les dlgus de l'opposition.
Le sentiment trs vif que chacune des parties a des dangers de la
situation facilite les pourparlers.  la fin de cette mme journe
du 19 fvrier, dans la matine de laquelle a eu lieu la runion du
restaurant Durand, les cinq ngociateurs, dment autoriss par leurs
mandants respectifs, arrivent  un accord aussitt constat dans un
procs-verbal assez tendu, dont le texte n'tait du reste destin
 recevoir aucune publicit[540]. Les conditions de l'accord se
rsument ainsi: au jour et  l'heure indiqus, M. Odilon Barrot et
ses amis se rendront au banquet; avertis  la porte de la salle, par
le commissaire de police, qu'en se runissant ils violent un arrt
du prfet, ils passeront outre; aussitt qu'ils seront assis, le
commissaire constatera la contravention et enjoindra  la runion
de se dissoudre; M. Odilon Barrot rpondra brivement en maintenant
le droit de runion, mais en engageant les assistants  se retirer;
l'autorit judiciaire, saisie de la contravention, prononcera sur la
question dbattue; jusqu' sa dcision, les dputs ne patronneront
aucun autre banquet. Les ngociateurs s'engagent galement  agir
sur les journaux de leurs partis respectifs, pour empcher qu'aucun
article provocateur ou satirique ne vienne, d'un ct ou de l'autre,
envenimer les esprits.

[Note 540: Ce procs-verbal fut publi pour la premire fois, en
1851, par M. de Morny, dans le _Constitutionnel_. M. Guizot l'a
reproduit dans ses _Mmoires_, t. VIII, p. 556  560.]

 mesure que se rpand, dans la soire du 19 fvrier et dans la
matine du 20, la nouvelle de la transaction conclue, les ardents
des deux camps ne cachent pas leur dplaisir. Dans les couloirs de
la Chambre, M. Duchtel se voit reprocher par quelques conservateurs
d'avoir pactis avec le dsordre et avili l'autorit; qu'est-ce,
dit-on, que cette faon de rgler la rencontre du gouvernement et
de l'meute, comme on ferait les conditions d'un duel entre pairs?
 gauche, certaines gens font ressortir ce que cette retraite de
l'opposition a de piteux aprs une entre en scne si tapageuse; au
Palais de justice, M. Marie n'ose, devant la vivacit des critiques,
avouer l'approbation qu'il a donne  l'arrangement. Et puis les
spectateurs, comme toujours ports  la gouaillerie, ne se privent
pas de railler ce qu'ils appellent une parodie. Serez-vous de la
farce qui se jouera mardi? demande-t-on tout haut dans la salle des
confrences du Palais-Bourbon[541].

[Note 541: Une lettre de M. Doudan au prince Albert de Broglie, en
date du 17 fvrier,--c'est--dire alors que l'accord n'tait pas
encore conclu,--est un spcimen des sarcasmes qui avaient cours dans
certains salons. Les meneurs modrs, crivait-il, ne demandent
qu'une grce au gouvernement, c'est de faire juger par les tribunaux
si, oui ou non, Dieu et la Loi veulent que M. Ledru-Rollin puisse
monter sur les tables aprs son dner et dire  peu prs ouvertement
que le Roi est un drle, les Chambres, un ramas d'escrocs, et Danton,
le plus aimable et le plus humain des lgislateurs. Or, pour les
traduire devant les tribunaux, le gouvernement le veut bien, mais il
ne veut pas leur donner l'occasion de commettre le dlit ncessaire;
eux insistent et promettent de ne faire le dlit que le plus petit
possible, un petit crime de deux sous, quoi! juste ce qu'il en faut
pour aller en police correctionnelle! C'est une chose admirable que
ce dsir qu'a le parti d'aller en police correctionnelle, et je crois
bien que c'est la vocation de la plupart de ceux qui n'en ont pas
une plus haute, parmi ces doux pangyristes de 1793 et de 1794. Tout
le monde ne peut pas prtendre  la cour d'assises, malgr l'galit
fondamentale et primordiale des hommes entre eux. (_Mlanges et
Lettres_, t. II, p. 153, 154.)]

Nanmoins, l'impression dominante est une sorte de soulagement. Si
l'on se donne le plaisir facile de se moquer du trait, on est au
fond bien aise que la guerre soit vite. Dans la commission du
banquet, personne ne songe  dsavouer les ngociateurs, et l'on
se prpare  excuter le scnario convenu; on vient prcisment de
dcouvrir enfin un local convenable pour le banquet, dans une rue
presque dserte des Champs-lyses, la rue du Chemin de Versailles,
et l'on y fait dresser en toute hte la tente qui doit abriter
les convives. De l'autre ct, le conseil des ministres ratifie
pleinement ce qui a t fait; M. Duchtel donne aux autorits de
police des instructions loyalement conformes  la convention; sans
doute, des prcautions militaires sont prises pour parer aux
ventualits; quelques troupes ont ordre de se rassembler prs de
la barrire de l'toile; mais on vite tout ce qui pourrait tre
interprt comme une provocation; ainsi renonce-t-on  mettre
prventivement la main sur les hommes connus pour tre les fauteurs
ordinaires d'meutes. En mme temps, le gouvernement, qui ne croit
plus avoir devant lui qu'un dbat judiciaire, s'y prpare. M. Hbert,
aprs avoir sond discrtement des membres considrables de la cour
de cassation, se dit assur que la question de droit sera tranche
contre les prtentions de l'opposition. Le procureur gnral, M.
Dupin, malgr son peu de bienveillance habituelle pour le ministre,
est venu spontanment trouver le garde des sceaux; il lui a dit
combien il tait heureux de l'arrangement conclu, et il lui a promis
de prendre la parole quand l'affaire viendra devant la cour suprme.
Le prfet de police n'est pas le moins satisfait de l'arrangement;
interrog  plusieurs reprises par les ministres sur la possibilit
de troubles, il se montre trs rassur et ne redoute pas d'incidents
srieux le jour du banquet. Les gens  meute, dit-il  M. Hbert,
ne sont pas prts; les chefs ne veulent pas agir; toutes les mesures
sont bien prises, et les choses tourneront parfaitement. Aprs le
conseil des ministres, M. Duchtel tant all voir madame la duchesse
d'Orlans, celle-ci le remercie vivement de ce qu'il a fait pour
prvenir le conflit et se montre agrablement surprise que le Roi n'y
ait pas fait obstacle. Dans les salons o les ministres et les chefs
de l'opposition se rencontrent, par exemple  l'ambassade ottomane
o il y a fte le 19 au soir, ils s'entretiennent pacifiquement de
l'arrangement. M. Duvergier de Hauranne, se trouvant, le 20, au
concert du Conservatoire, dans la mme loge que M. Vitet, a avec lui
une conversation amicale et presque joyeuse sur le futur banquet. En
somme, il y a partout comme la dtente que produit, entre deux armes
prtes  s'entre-choquer, l'annonce subite d'un armistice.


III

Tout semble ainsi  la paix, quand, le 21 fvrier au matin, le
_National_, la _Rforme_ et la _Dmocratie pacifique_ publient, en
tte de leurs colonnes, le programme officiel de la manifestation du
lendemain. Dans cette pice, le banquet disparat presque absolument
derrire la grande procession populaire qui doit accompagner les
dputs de la Madeleine  la rue du Chemin de Versailles; le peuple
est appel  descendre dans la rue, pour donner  cette dmonstration
des proportions normes; libell dans la forme d'un arrt de police
ou plutt d'un ordre de bataille, le programme dispose de la voie
publique, indique les conditions du dfil, attribue  chaque groupe
sa place; enfin, fait plus grave encore et qui met bien en lumire
la prtention de substituer une sorte de pouvoir rvolutionnaire aux
autorits lgales, invitation est adresse aux gardes nationaux de
figurer dans le cortge, en uniforme, sinon en armes, et de se ranger
par lgion, officiers en tte.

Que s'est-il donc pass? D'o vient ce programme qui, suivant
l'expression mme de l'un des dputs adhrant au banquet, sentait
la rpublique d'une lieue[542]? C'est M. Marrast qui l'a rdig
au nom d'une des sous-commissions d'organisation. Sur la demande
d'un des membres de cette sous-commission, il l'a montr, avant de
l'imprimer,  MM. Odilon Barrot et Duvergier de Hauranne; ceux-ci
en ont t peu satisfaits; mais ils se sont borns  recommander
au rdacteur de prendre un ton plus modeste, sans paratre
attacher beaucoup d'importance  l'affaire et sans rclamer que
les corrections leur soient soumises. M. Marrast, laiss ainsi
sans contrle, en a profit pour maintenir  peu prs sa rdaction
premire. Prvoyait-il qu'il ferait ainsi rompre l'accord conclu
entre l'opposition et le gouvernement? Quelques-uns de ses amis lui
ont attribu, aprs coup, une sorte d'arrire-pense machiavlique
dont ils lui ont fait un titre  la reconnaissance du parti
rpublicain. Peut-tre lui ont-ils suppos ainsi une dcision et une
prvision rvolutionnaires qu'il tait loin d'avoir  cette date.

[Note 542: Lettre de M. Lon Faucher  M. Reeve, en date du 8 mars
1848.]

En tout cas, que M. Marrast l'ait voulu ou non, sa publication fait
vanouir toute chance d'arrangement pacifique. Les membres du cabinet
s'tant runis vers dix heures du matin au ministre de l'intrieur,
M. Duchtel, si dcid nagure pour l'accord avec l'opposition,
dclare que cet accord ne peut subsister aprs le programme[543]. 
son avis, le gouvernement ne saurait accepter d'tre ainsi dpossd
de ses pouvoirs de police sur la voie publique et de son droit
de commander  la garde nationale; et puis, contre les dangers
d'une telle manifestation, ce qui a t arrang  l'avance pour le
banquet n'est plus une garantie. Les ministres adhrent unanimement
 cette faon de voir. Tout en continuant  offrir  l'opposition
l'preuve convenue pour arriver  un dbat judiciaire, ils dcident
d'interdire et, au besoin, de rprimer la manifestation projete.
Leur dtermination est immdiatement communique au Roi, qui y donne
sa pleine approbation. Diverses mesures sont prises en vue d'avertir
le public. La principale est une proclamation du prfet de police
 la population parisienne; MM. Vitet et de Morny ont t invits
 la rdiger pendant que les ministres dlibraient. Elle commence
par rappeler comment, dans le dessein de donner une issue judiciaire
au conflit, le gouvernement avait renonc  s'opposer par la force
 la runion projete et avait consenti  laisser constater la
contravention en permettant l'entre des convives dans la salle
du banquet. Puis elle continue, en ces termes: Le gouvernement
persiste dans cette dtermination; mais le manifeste, publi ce
matin par les journaux de l'opposition, annonce un autre but,
d'autres intentions; il lve un gouvernement  ct du vritable
gouvernement du pays;... il appelle une manifestation publique,
dangereuse pour le repos de la cit; il convoque, en violation de la
loi du 22 mars 1831, les gardes nationaux qu'il dispose  l'avance,
en haie rgulire, par numro de lgion, les officiers en tte. Ici
aucun doute n'est possible de bonne foi; les lois les plus claires,
les mieux tablies, sont violes. Le gouvernement saura les faire
respecter. La proclamation se termine par une invitation  tous
les bons citoyens de ne se joindre  aucun rassemblement. On dcide
d'afficher en mme temps: 1 un ordre du jour du gnral Jacqueminot,
rappelant aux gardes nationaux qu'ils ne peuvent se runir,  ce
titre, sans l'ordre de leur chef; 2 un arrt du prfet de police,
interdisant formellement le banquet; 3 l'ordonnance sur les
attroupements. Tout en cherchant  retenir la population, le cabinet
s'apprte, s'il est ncessaire,  rprimer le dsordre. Le meilleur
moyen lui parat tre de faire, le lendemain, un grand dploiement
militaire; on excutera un plan que le marchal Grard a arrt ds
1840, pour le cas de troubles dans Paris; dans ce plan qui suppose
l'action simultane de l'arme et de la garde nationale, tout est
minutieusement prvu, la division des zones, l'emplacement  occuper
par chaque corps, la faon dont ils doivent se relier, le mode de
combat. On croit disposer de forces suffisantes pour parer  toutes
les ventualits; le ministre de la guerre dit avoir sous la main
31,000 hommes de troupes; depuis quelque temps dj, en prvision de
troubles possibles, les soldats ont reu des vivres et des munitions.

[Note 543: Telle a t son impression ds la veille au soir, o il
a reu communication, en preuves d'imprimerie, du document qui
allait tre publi par les journaux radicaux. Il l'a montr alors 
MM. de Morny et Vitet, qui l'ont trouv si contraire  l'esprit des
conventions et aux paroles changes, qu'ils ont refus d'abord de
croire  son authenticit.]

Pendant que les ministres prennent ces diverses dcisions, la
commission gnrale du banquet tait runie chez M. Odilon Barrot.
Vers midi, M. Duvergier de Hauranne, qui assistait  cette runion,
est averti que deux messieurs le demandent  la porte. Il sort et se
trouve en face de MM. Vitet et de Morny, dont la physionomie lui
fait aussitt pressentir un malheur. Tout saisi, il les interroge
du regard. Nous venons de passer chez vous, lui disent-ils, pour
vous annoncer,  notre grand regret, que tout est rompu.--Rompu, et
pourquoi?-- cause du programme, du malheureux programme qui a paru
dans les journaux. M. Duvergier de Hauranne est fort troubl. Ne
peut-on pas trouver quelque expdient pour rtablir l'accord? Il prie
les ambassadeurs ministriels d'entrer dans la chambre  coucher de
M. Odilon Barrot et appelle ce dernier. Les deux reprsentants de la
gauche insistent sur le pril de la situation. Le char est lanc,
disent-ils, et, quoi que nous fassions, le peuple sera demain dans la
rue. Ils ne justifient pas le programme, en avouent l'inconvenance,
mais ne sont pas en mesure d'en garantir le dsaveu public. Ils
offrent seulement de faire insrer dans leurs journaux une note
destine  l'attnuer en le commentant. Sance tenante, M. Duvergier
de Hauranne rdige cette note et va la montrer  M. Marrast, qui
consent  la publier le lendemain dans le _National_. MM. Vitet
et de Morny n'ont pas pouvoir pour accepter rien de semblable;
ils promettent seulement d'en rfrer aux ministres. M. Barrot et
M. Duvergier de Hauranne rejoignent les membres de la commission,
auxquels ils n'osent mme pas communiquer la nouvelle qu'ils viennent
de recevoir; ils veulent encore esprer que la rupture pourra tre
vite.

Leur espoir est de courte dure. Peu aprs, vers deux heures, en
arrivant au Palais-Bourbon, ils apprennent que le ministre persiste
dans sa rsolution, et qu'on commence  afficher dans les rues les
proclamations du prfet de police. Dans les couloirs et sur les
bancs de la Chambre, les conservateurs sont fort anims. Enfin,
disent-ils, c'en est fait des capitulations; le parti de l'nergie
l'emporte. L'opposition, au contraire, est accable, consterne.
Elle ne sait que faire ni que dire. Cependant, en se prolongeant,
son immobilit et son silence menacent de devenir tout  fait
ridicules. Vers la fin de la sance, M. Odilon Barrot se dcide 
interpeller le ministre. Sa parole est embarrasse. Aprs avoir
rappel les premiers faits: Il parat, dit-il, qu' des conseils
de sagesse, de prudence, ont succd d'autres inspirations, que des
actes d'autorit s'interposent, sous prtexte d'un trouble qu'ils
veulent apaiser et qu'ils s'exposent  faire natre. (_Rumeurs._)...
Il n'y a pas de ministre, il n'y a pas de systme administratif
qui vaille une goutte de sang vers. C'est le gouvernement qui
est charg du maintien de l'ordre... C'est sur lui que pse la
responsabilit.--La responsabilit ne pse pas seulement sur le
gouvernement, rpond M. Duchtel; elle pse sur tout le monde. Le
ministre n'a jamais parl avec plus d'autorit et de mesure. Du
banquet pour lequel il est toujours prt  laisser arriver les
choses au point o, une contravention tant constate, un dbat
judiciaire pourrait s'engager, il distingue la manifestation
annonce par le programme, au mpris de la loi sur les attroupements
et de la loi sur la garde nationale. C'est, dit-il, un gouvernement
n d'un comit, prenant la place du gouvernement constitutionnel,
parlant aux citoyens, convoquant les gardes nationaux, provoquant des
attroupements... Non, nous ne pouvions pas le supporter! M. Barrot
essaye de revenir  la charge; il n'aboutit qu' trahir plus encore
l'embarras et l'quivoque de sa situation. Parle-t-il du programme,
il dclare qu'il ne l'avoue ni le dsavoue, et comme ces paroles
tranges provoquent des exclamations, qu'on lui crie de toutes parts:
Il faut l'avouer ou le dsavouer, il reprend: Je mettrai tout
le monde parfaitement  l'aise. J'avoue trs hautement l'intention
de cet acte, j'en dsavoue les expressions.--La dtermination du
gouvernement, rplique le ministre, se trouve justifie par les
paroles de M. Odilon Barrot. Ce manifeste que l'on n'avoue ni ne
dsavoue est-il un gage de scurit pour nous qui sommes chargs de
maintenir l'ordre public?

De l'aveu de tous, dans cette courte escarmouche, l'avantage a t
pour le ministre. Seul il a parl net et a paru savoir ce qu'il
voulait. En outre, sur le terrain o il a fort habilement port
la question, l'opposition ne saurait plus se donner une attitude
de rsistance lgale. Ce n'est pas en effet la question plus ou
moins discutable du droit de runion dans un local clos et couvert
qui est maintenant pose; il s'agit d'appliquer la loi contre les
attroupements que personne n'a jamais pu contester et  laquelle on
ne saurait refuser d'obir sans tomber dans la rbellion ouverte.
Que peut donc faire cette opposition? Comment sortir de l'impasse o
elle s'est si aveuglment engage? Elle n'a pas une minute  perdre
pour prendre son parti. La journe touche  sa fin, et c'est pour le
lendemain matin qu'elle a donn rendez-vous au peuple dans la rue.

En sortant de la sance, vers cinq heures, les dputs de la gauche
et du centre gauche se runissent dans un bureau de la Chambre;
mais le tumulte est tel qu'ils ne peuvent dlibrer. Ils se
transportent, au nombre d'une centaine, chez M. Odilon Barrot. Ce
dernier prside et commence par poser la question sans conclure.
M. Thiers, qui jusqu' prsent s'est born au rle de spectateur
silencieux et complaisant, qui dans aucune des runions n'a ouvert
la bouche pour retenir ses amis, se dcide cette fois  crier:
Casse-cou! Il le fait avec une vivacit de gestes et de langage qui
montre  quel point il est alarm. L'opposition, dit-il, serait
insense et coupable, si elle exposait volontairement la capitale
 une collision sanglante, si elle livrait les vnements au
jugement de la force, incomparablement suprieure dans les mains du
gouvernement. Il faut subir la loi des circonstances et cder. Un
dput de la gauche avance, M. Bethmont, parle dans le mme sens.
La plupart des assistants sont visiblement soulags de s'entendre
donner ces conseils; ils ont peur et ne demandent qu' capituler.
Bientt mme, suivant l'expression d'un tmoin, c'est une sorte de
sauve-qui-peut.  peine consent-on  couter ceux qui, comme M. de
Lamartine, dclament sur la honte de la reculade, ou qui, comme M.
Duvergier de Hauranne et M. de Malleville, dclarent qu'ayant pris
un engagement public, ils ne sont plus libres de ne pas le tenir.
Au vote, 80 voix contre 17 dcident que les dputs n'iront pas au
banquet.

C'est maintenant  la commission gnrale de statuer si ce banquet
aura lieu sans les dputs. Elle se runit dans la soire, toujours
chez M. Odilon Barrot. L'irritation est vive parmi les dlgus du
Comit central et du 12e arrondissement. Toutefois force leur est de
reconnatre qu'on ne peut rien faire sans l'opposition parlementaire.
M. Marrast est un des plus vifs pour l'abstention. Par humanit,
s'crie-t-il, par amour du peuple, renoncez au banquet... Qu'un
conflit s'engage, et la population sera crase. Voulez-vous la
livrer  la haine de Louis-Philippe et de M. Guizot[544]? La runion
n'hsite donc pas  prononcer l'ajournement du banquet. Seulement,
inquite de la figure qu'elle va faire, elle cherche comment couvrir
l'humiliation de cette reculade. MM. Abbatucci et Pagnerre proposent
de mettre en accusation le ministre. On se jette sur cette ide, et
les dputs prsents signent en blanc l'acte d'accusation qui n'est
mme pas rdig. Pas un d'eux ne songe  se demander o pourrait bien
tre, dans la conduite du ministre, le crime qui seul justifierait
une proposition aussi grave et aussi insolite. Ce n'est pas au
ministre qu'ils songent, mais bien  eux-mmes; ils se flattent
d'chapper au ridicule  force de violence, et ne voient pas d'autre
moyen de se faire pardonner par les partis extrmes leur dfection
dans l'affaire du banquet.

[Note 544: Quelques historiens de gauche ont attribu  M. Marrast
un langage tout oppos. Mais M. Duvergier de Hauranne, qui tait
prsent, leur donne, dans ses _Notes indites_, un dmenti formel.]

Comment informer maintenant cette population que, depuis quelques
jours, on a travaill  mettre en branle, que la manifestation est
ajourne? Des notes sont rdiges pour les journaux qui s'impriment
dans la nuit. De plus, les dputs et les membres de la commission
gnrale se dispersent pour aller porter la nouvelle dans les
diffrents centres d'agitation. Partout elle est reue avec colre.
Les soldats s'indignent de la prudence de leurs chefs. Une dputation
des coles vient relancer M. Odilon Barrot jusque dans sa maison et
lui reproche d'avoir dsert en prsence de l'ennemi. Ce soir-l,
il y a runion assez nombreuse dans les bureaux du _Sicle_; les
esprits y sont fort chauffs. Les dputs, qui viennent y annoncer
la dcision prise, sont violemment invectivs; on les accuse de
lchet, de trahison. Voil trop longtemps que cela dure,
s'crie-t-on, il faut en finir et jeter tout par terre! Sur ce,
arrive le rdacteur en chef du _Sicle_, M. Perre; il sort de
l'tat-major de sa lgion o il a appris qu'ordre est donn de
convoquer la garde nationale le lendemain. Vous avez raison d'tre
irrits, dit-il aux assistants; mais il ne s'agit pas de dclamer et
de crier comme des enfants; il s'agit de prendre un parti. Eh bien,
moi, voici ce que je vous propose. Demain, j'en suis instruit, le
rappel sera battu  six heures du matin. Allons-y tous en armes,
et crions: Vive la rforme! Une acclamation unanime part de tous
les coins de la salle. C'est cela! en armes, vive la rforme et 
bas le systme! Se rend-on compte qu'on vient de trouver l'arme
avec laquelle sera faite la rvolution? Le _Sicle_ est l'organe de
l'opposition dynastique: il tait dit que, jusqu'au bout, ce parti
prendrait l'initiative et assumerait la responsabilit de tout ce qui
devait contribuer  renverser la monarchie. En quittant la runion
du _Sicle_, vers minuit, les dputs sont tristes et inquiets; ils
se sentent absolument dbords par le mouvement qu'ils ont suscit.
Comme l'a crit plus tard l'un d'eux, ils ont le sentiment que la
chaudire fera explosion, malgr toutes leurs soupapes.

Dans cette mme soire du lundi, il y a aussi runion aux bureaux
de la _Rforme_. C'est le quartier gnral des rvolutionnaires
extrmes, des hommes des socits secrtes. On y dlibre sur la
conduite  tenir le lendemain. Quelques comparses secondaires
paraissent plus ou moins tents de profiter de l'agitation rgnante
et de l'irritation cause par la dfection des dputs, pour
risquer une meute. Mais ce parti est nettement combattu par les
personnages importants. M. Louis Blanc dclare qu'on ne peut exposer
le peuple  tre cras comme il le serait invitablement. Si vous
dcidez l'insurrection, s'crie-t-il, je rentrerai chez moi pour
me couvrir d'un crpe et pleurer sur la ruine de la dmocratie.
M. Ledru-Rollin, fort cout dans cette maison, n'est pas moins
prononc pour l'abstention.  la premire rvolution, dit-il d'un
ton lgrement ddaigneux, quand nos pres faisaient une journe, ils
l'avaient prpare longtemps  l'avance; nous autres, sommes-nous en
mesure? avons-nous des armes, des munitions, des hommes organiss?
Le pouvoir, lui, est tout prt, et les troupes n'attendent qu'un
ordre pour nous craser. Donner le signal de l'insurrection, ce
serait conduire le peuple  la boucherie. Je m'y refuse absolument.
Docile  la voix de ses chefs, l'assemble dcide qu'on dissuadera le
peuple de descendre dans la rue, et que, s'il y vient malgr cela,
on se bornera  se mler  lui et  observer les vnements. Il est
convenu que la _Rforme_ du lendemain matin donnera le mot d'ordre
de l'abstention, et M. Flocon rdige un article qui conclut en ces
termes: Hommes du peuple, gardez-vous, demain, de tout entranement
tmraire. Ne fournissez pas au pouvoir l'occasion cherche d'un
succs sanglant. Ne donnez pas  cette opposition dynastique qui vous
abandonne et qui s'abandonne, un prtexte dont elle s'empresserait
de couvrir sa faiblesse... Patience! quand il plaira au parti
dmocratique de prendre une initiative semblable, on saura s'il
recule, lui, quand il s'est avanc!

Pendant ce temps, que se passe-t-il du ct du gouvernement? Les
autorits militaires ont employ la fin de l'aprs-midi  assurer
l'excution des rsolutions nergiques prises dans le conseil des
ministres du matin. Les gnraux et colonels de l'arme de Paris,
runis  l'tat-major, ont entendu lecture du plan dtaill du
marchal Grard; on leur a remis leurs ordres de marche, l'indication
des points qu'ils doivent occuper. Les mesures ont t galement
prises pour que la garde nationale soit appele sous les armes,
le lendemain,  la premire heure. Les commissaires de police
ont reu leurs instructions sur la conduite  tenir en face des
rassemblements. Enfin le prfet de police est convenu avec le
ministre de l'intrieur de faire arrter dans la nuit vingt-deux
individus connus pour tre des fauteurs d'meutes: dans le nombre
taient Albert et Caussidire. En somme, on s'attendait  une
journe pour le lendemain, et l'on s'y prparait.

Mais, dans la soire,  mesure qu'on apprend le dsarroi de
l'opposition, sa reculade, les contre-ordres partout donns aux
manifestants, la proccupation fait place, dans les ministres
et aux Tuileries,  une satisfaction triomphante. On jouit, et
de la scurit retrouve, et de la figure ridicule faite par des
adversaires nagure si arrogants. Le Roi surtout exulte. Lord
Normanby tant venu le voir, il lui crie, du plus loin qu'il
l'aperoit: Vous le savez, tout est fini; j'tais bien sr qu'ils
reculeraient! De mme  l'un de ses ministres, M. de Salvandy: Eh
bien! Salvandy, vous nous disiez hier que nous tions sur un volcan;
il est beau, votre volcan! Ils renoncent au banquet, mon cher! Je
vous avais bien dit que tout cela s'vanouirait en fume! Il rpte
volontiers: C'est une vraie journe des dupes. La Reine, avec plus
de mesure, se laisse gagner par cette confiance. Vous nous trouvez
beaucoup plus tranquilles, dit-elle  l'amiral Baudin; ce matin,
j'tais trs inquite, et j'ai crit  mes fils Joinville et d'Aumale
que je regrettais fort leur absence en un pareil moment; maintenant,
j'espre que tout se passera bien. Sans doute, les rapports, en
mme temps qu'ils font connatre la capitulation des chefs de
l'opposition, signalent la fermentation assez grande qui continue 
rgner dans la ville, les attroupements qui se forment autour des
proclamations du prfet de police, les propos irrits ou mprisants
qu'on y tient sur la retraite des dputs. Mais on ne voit l que la
fin des rcentes agitations, non le prlude de quelque trouble plus
grave.

Le gouvernement se sent dfinitivement confirm dans sa scurit,
quand, vers minuit, le prfet de police est inform par son agent
De La Hodde, en mme temps membre influent des socits secrtes,
de tout ce qui s'est pass dans les bureaux de la _Rforme_. Du
moment que, dans ce milieu d'o sont sorties toutes les insurrections
du commencement du rgne, on est dcourag et l'on conclut 
s'abstenir, n'est-ce pas une assurance que l'ordre ne sera pas
troubl? De mme que certains hommes d'tat avaient le tort, pour
apprcier les mouvements d'opinion, de ne pas regarder au del
du pays lgal, M. Delessert croyait que, pour juger des chances
d'meute, il suffisait de surveiller les conspirateurs de profession.
Ainsi l'habilet mme avec laquelle il tait parvenu  pntrer dans
les socits secrtes, lui devenait une cause d'erreur. Aussitt
en possession du rapport de son agent, il court au ministre de
l'intrieur, o il trouve M. Duchtel confrant avec le gnral
Tiburce Sbastiani, commandant la division de Paris, et avec le
gnral Jacqueminot, commandant la garde nationale. Tous quatre
s'accordent  penser que, dans cette situation nouvelle, le grand
dploiement militaire, projet pour le lendemain, devient inutile,
qu'il est mme dangereux, qu'il aurait un air de provocation, qu'il
contribuerait  faire natre les rassemblements; que, du moment o
les troupes doivent demeurer immobiles, le mieux est de ne pas les
mettre en contact avec la population; faut-il ajouter qu'au fond on
a des doutes sur la garde nationale, qu'on craint son inertie ou ses
manifestations hostiles, et qu'on est bien aise d'avoir une raison de
ne pas la convoquer? En somme, l'opinion unanime est qu'il vaut mieux
laisser  la ville sa physionomie accoutume. Toutefois, le ministre
de l'intrieur peut-il,  lui seul, contremander une mesure aussi
considrable, qui a t dcide le matin en conseil? Il juge que
l'urgence et la difficult de consulter ses collgues au milieu de la
nuit, lui permettent d'assumer cette responsabilit. Il n'en avertit
mme pas le prsident du conseil. Il se borne  envoyer le gnral
Jacqueminot prendre l'avis du Roi. Celui-ci rpond non seulement
qu'il approuve, mais que la mme ide lui tait venue, et qu'il
allait en crire au ministre. Ds lors, M. Duchtel n'hsite pas:
le reste de la nuit est employ  faire porter  tous les chefs de
corps et aux tats-majors des diverses lgions de la garde nationale,
des contre-ordres qui leur arrivent entre quatre et cinq heures du
matin. Il est prescrit seulement de consigner les troupes dans leurs
casernes, pour qu'elles soient prtes  tout vnement. En outre,
M. Delessert croit se conformer  la nouvelle attitude du pouvoir,
en suspendant l'excution des arrestations prventives dont il tait
convenu, quelques heures auparavant, avec le ministre.


IV

Le mardi 22 fvrier, au lever du jour, le ciel est bas et plomb; par
intervalles, des rafales de vent chassent une pluie fine et froide.
Dans les premires heures de la matine, tout parat tranquille. Les
organisateurs du banquet, qui, la veille au soir, ont contremand la
manifestation, sont mme tonns d'tre si compltement obis; ils
voient l un signe de l'indiffrence de la population, et l'un d'eux,
M. Pagnerre, causant avec M. Barrot et M. Duvergier de Hauranne,
conclut que le gouvernement, en forant l'opposition  se retirer,
lui a pargn un bien complet fiasco. Aux Tuileries, le Roi flicite
chaudement ses conseillers. L'affaire tourne  merveille, leur
dit-il. Que je vous sais gr, mes chers ministres, de la manire
dont elle a t conduite!... Quand je pense que beaucoup de nos amis
voulaient qu'on cdt! Mais ceci va rconforter la majorit.

Cependant, vers neuf heures, des bandes, peu nombreuses d'abord,
bientt grossies, commencent  descendre des faubourgs du nord et
de l'est sur les boulevards, des faubourgs du sud sur les quais, se
dirigeant toutes vers la Madeleine. C'est l'effet de l'impulsion
donne depuis quelques jours et que le contre-ordre de la dernire
heure n'a pas suffi  dtruire; quand le populaire a t  ce point
chauff, il ne se refroidit pas si vite. De ceux qui forment ces
bandes, les uns n'ont pas su les dernires dcisions de la commission
gnrale du banquet, les autres en sont irrits et veulent protester
quand mme, le plus grand nombre sont des curieux qui dsirent voir
s'il y aura quelque chose. Partout ils trouvent libre passage.
Pas un soldat dans les rues. Les sergents de ville eux-mmes ont
pour instruction de ne pas se montrer en uniforme. Cette foule vient
s'accumuler devant la Madeleine et sur la place de la Concorde. Les
blouses y sont en majorit. Nulle cohsion entre les lments qui la
composent; nulle discipline; aucun chef ne la pousse ni ne la dirige.
Elle reste l, ondulant sur cette vaste place, ne sachant pas ce
qu'elle attend, sans dessein arrt, poussant quelques cris de: Vive
la rforme!  bas Guizot! huant les gardes municipaux qui passent,
mais n'ayant aucune ide de livrer bataille. Les rvolutionnaires,
qui, suivant le mot d'ordre donn la veille  la _Rforme_, se sont
mls  ce peuple pour l'observer, n'estiment pas qu'il y ait rien 
tenter avec lui.

 la prfecture de police, au ministre de l'intrieur, on n'attache
pas une grande importance  ces attroupements. On reste sous
l'impression optimiste qui a fait dcommander, pendant la nuit, le
dploiement des troupes. Tous les ministres, cependant, ne sont pas
aussi rassurs. L'un d'eux, M. Jayr, qui, en venant aux Tuileries,
a pu voir sur les deux quais un courant continu d'hommes en blouse
se dirigeant vers la place de la Concorde, ne peut cacher au Roi
ses proccupations: Nous aurons, lui dit-il, sinon une grande
bataille, du moins une forte sdition; il faut s'y tenir prts.--Sans
doute, reprend le Roi, Paris est mu; comment ne le serait-il pas?
Mais cette motion se calmera d'elle-mme. Aprs le _lche-pied_
de la nuit dernire, il est impossible que le dsordre prenne des
proportions srieuses. Du reste, vous savez que les mesures sont
prises.

Cependant la situation ne s'amliore pas sur la place de la Concorde.
Une bande nombreuse d'tudiants et d'ouvriers, partie du Panthon,
arrive en chantant la _Marseillaise_. Plus organise et plus compacte
que les autres, elle traverse la foule, l'entrane et se dirige
sur le Palais-Bourbon. Vainement quelques gardes municipaux, qu'un
commissaire de police est all chercher en toute hte au poste
voisin, essayent-ils de barrer le pont; ils sont emports en un
instant. Arrivs devant les grilles de la Chambre, les plus hardis
des manifestants les escaladent et pntrent dans l'intrieur du
palais, o il n'y a,  cette heure, que les garons de service et
quelques rares dputs. Que signifie cet envahissement? Ses auteurs
eussent t bien embarrasss de le dire. C'est une gaminerie, mais
une gaminerie de sinistre augure. L'alarme est donne; les dragons
accourent de la caserne d'Orsay; ils trouvent, en arrivant, le
palais dj vacu et rejettent la foule au del du pont, tandis que
d'autres troupes viennent occuper les abords de la Chambre.

Les manifestants alors se divisent. Tandis qu'une partie se forme
en bandes pour parcourir la ville, le plus grand nombre reste sur
la place de la Concorde. Un tas de pierres se trouvant l, l'ide
vient  quelques individus de s'en servir pour attaquer un poste
voisin. Un dtachement de gardes municipaux  pied et  cheval
arrive au secours des assigs.  plusieurs reprises, il essaye
de dblayer la place; mais la foule se reforme derrire lui; les
gamins se mlent  ses rangs et se faufilent entre les jambes des
chevaux que les cavaliers embarrasss ont peine  tenir debout sur
l'asphalte glissant; aussitt que les soldats ont le dos tourn, des
voles de cailloux tombent sur eux. Des curieux rfugis partout
o les charges ne peuvent les atteindre, plusieurs assis dans les
vasques des fontaines, rient de ces escarmouches, lancent des lazzi
aux troupes, poussent des cris sditieux ou font entendre des chants
rvolutionnaires. Les municipaux sont admirables de sang-froid et de
patience: en dpit des insultes et des pierres dont on les accable,
des blessures que reoivent plusieurs d'entre eux, de l'agacement que
doit leur causer l'inefficacit de leurs efforts, ils vitent d'user
srieusement de leurs armes; tout au plus distribuent-ils quelques
coups de crosse et de plat de sabre. Des chauffoures du mme genre
ont lieu autour de la Madeleine. Vers midi, une bande se dtache pour
aller attaquer le ministre des affaires trangres, alors au coin
de la rue des Capucines; elle jette des pierres dans les vitres,
essaye d'enfoncer la porte, mais est bientt oblige de se retirer
devant les troupes qu'on est all chercher aux casernes voisines.
Les tudiants repassent alors sur la rive gauche, qu'ils parcourent
pendant quelques heures et o ils tentent vainement de dbaucher
l'cole polytechnique.

Ces dsordres ne dcident pas encore le gouvernement  une action
plus nergique. Est-il drout de voir dmentir ses prvisions de
la veille au soir? Ou bien persiste-t-il  croire que tout est fini
par l'abandon du banquet, que ces dernires bullitions sont sans
gravit, et que l'important est de ne pas rallumer par une attitude
provocante les passions en voie de s'teindre? Quoi qu'il en soit, on
dirait qu'il s'est appliqu  se montrer le moins possible. En dehors
des quelques bataillons et escadrons dploys tardivement autour
du Palais-Bourbon, les troupes restent invisibles, renfermes dans
leurs casernes. Ce qui a t fait pour protger tel ou tel point l'a
t sur l'initiative isole de quelque commissaire de police, et on
n'y a gure employ que de faibles dtachements de gardes municipaux
dont le courage ne peut suppler au petit nombre. Ces luttes ingales
ont pour principal rsultat d'aviver la vieille hostilit des foules
parisiennes contre cette troupe d'lite. Dj l'on voit poindre la
tactique populaire qui tend  diviser les dfenseurs de l'ordre,
en criant: Vive la ligne! en mme temps que:  bas les municipaux!
En somme, contre l'meute grandissante,  peine,  et l, une
dfensive partielle, morcele, incertaine; pas d'offensive gnrale
et puissante.

Que font, pendant ce temps, les dputs de l'opposition? Les voit-on
chercher  calmer une agitation dont ils sont responsables? Non, ils
s'occupent  rdiger l'acte d'accusation qu'ils doivent dposer  la
Chambre contre le ministre. Ils ne se font pourtant pas illusion sur
le rsultat; ils sont dcourags et croient leur rle fini. Venez,
mon cher ami, crit M. Barrot  M. Duvergier de Hauranne, pour que
nous fassions ensemble notre testament politique. Un projet, prpar
 la hte, est soumis, vers onze heures, aux dputs qui se trouvent
runis chez M. Barrot: le ministre y est accus d'avoir trahi au
dehors l'honneur et les intrts de la France, d'avoir fauss les
principes de la constitution, viol les garanties de la libert;...
d'avoir, par une corruption systmatique,... perverti le gouvernement
reprsentatif; d'avoir trafiqu des fonctions publiques;... d'avoir
ruin les finances de l'tat;... d'avoir violemment dpouill les
citoyens d'un droit inhrent  toute constitution libre;... d'avoir
remis en question toutes les conqutes de nos deux rvolutions. 
la grande surprise des rdacteurs, M. Thiers les critique vivement.
Selon lui, on se mprend sur l'tat des esprits; tout est fini,
compltement fini, et l'opposition n'a plus qu' subir sa dfaite;
si pourtant on se croit oblig de faire quelque chose, une adresse
 la couronne suffit pleinement; certes, l'ide d'une mise en
accusation ne doit pas tre abandonne, et, bientt peut-tre, il y
aura lieu d'y revenir  propos des affaires de Suisse et d'Italie;
mais c'est une ressource dernire qu'il faut mnager; aujourd'hui,
un tel acte paratrait  tous excessif et ridicule. Les auteurs du
projet rpondent que la mise en accusation sera  peine suffisante
pour calmer l'motion publique; ils rappellent que, la veille au
soir, dans la commission du banquet, les dputs se sont formellement
engags  la proposer; qu' cette condition seule, ils ont obtenu
l'ajournement de la manifestation; ils se dclarent rsolus  ne
pas manquer  leur parole. L'avis de M. Thiers n'est pas appuy. La
discussion porte  peu prs uniquement sur le point de savoir si
l'acte sera sign par quelques membres ou par tous les dputs de
l'opposition. Ce dernier parti l'emporte; mais quand il s'agit de
s'excuter, beaucoup se drobent.

En se rendant, vers deux heures,  la sance de la Chambre, les
dputs, dont plusieurs ignoraient jusqu'alors ce qui se passait,
sont surpris de voir la foule masse sur la place de la Concorde
et le Palais-Bourbon entour de troupes. Les manifestants les
accueillent diversement, suivant qu'ils les reconnaissent pour des
amis ou des adversaires du cabinet. Les opposants jouissent plus
ou moins des ovations ordinairement assez grossires qui leur sont
faites. Aucun d'eux, du reste, n'augure de tout cela rien de srieux;
les plus radicaux, loin de voir dans cette agitation le commencement
d'une rvolution, ne croient mme pas  une vritable meute; ils
sont convaincus que la nuit mettra fin  ce tapage. Arrivs  la
Chambre, les promoteurs de la mise en accusation circulent de banc
en banc pour recueillir des signatures; ils n'ont qu'un succs
mdiocre. M. Dufaure rpond  l'un d'eux, de sa voix la plus rude et
de faon  tre entendu de tout le monde: C'est dans le cas o le
cabinet aurait laiss faire le banquet qu'il mriterait d'tre mis en
accusation. En somme, cinquante-trois dputs seulement consentent 
signer[545]. Les ministriels, qui paraissent confiants, assistent,
ironiques,  ces alles et venues. Enfin M. Odilon Barrot se dcide 
remettre silencieusement son papier au prsident. M. Guizot monte au
bureau, pour en prendre connaissance, et le parcourt avec un sourire
ddaigneux. Pendant ce temps, se poursuivait, devant des auditeurs
naturellement peu attentifs, une discussion sur le renouvellement du
privilge de la Banque de Bordeaux. Elle durait depuis deux heures
environ, quand M. Barrot rappelle au prsident, sans en indiquer
autrement l'objet, la proposition qu'il a dpose au nom d'un assez
grand nombre de dputs, et lui demande de fixer le jour de la
discussion dans les bureaux. M. Sauzet rpond qu'elle aura lieu le
surlendemain, jeudi. Sur ce, l'assemble se spare.

[Note 545: En voici la liste: Odilon Barrot, Duvergier de Hauranne,
gnral de Thiard, Dupont de l'Eure, Isambert, Lon de Malleville,
Garnier-Pags, Chambolle, Bethmont, Lherbette, Pags de l'Arige,
Baroche, Havin, Lon Faucher, F. de Lasteyrie, de Courtais, H. de
Saint-Albin, Crmieux, Gaultier de Rumilly, Raimbault, Boissel, de
Beaumont (Somme), Lesseps, Mauguin, Creton, Abbatucci, Luneau, Baron,
G. de Lafayette, Marie, Carnot, Bureaux de Pusy, Dusolier, Mathieu,
Drouyn de Lhuys, d'Aragon, Cambacrs, Drault, Marquis, Bigot,
Quinette, Maichain, Lefort-Gonsollin, Tessi de la Motte, Demaray,
Berger, Bonnin, de Jouvencel, Larabit, Vavin, Gamon, Maurat-Ballange,
Taillandier. Il est curieux de noter que cette liste contenait trois
futurs ministres de l'Empire, MM. Baroche, Abbatucci et Drouyn de
Lhuys.]

Durant la sance de la Chambre, l'agitation a grandi dans la ville.
La place de la Concorde a fini par tre un peu dgage; mais, dans
les Champs-lyses, les gardes municipaux ne parviennent pas  avoir
raison des bandes qui s'embusquent derrire les arbres ou les amas
de chaises. Un moment, le petit poste de la rue de Matignon est
assailli par des gens qui tchent d'y mettre le feu. Des bandes
descellent les grilles du ministre de la marine et s'en servent
comme de leviers pour dchausser les pavs et baucher une premire
barricade au coin de la rue Saint-Florentin et de la rue de Rivoli.
Repousses par les gardes municipaux, elles se replient sur le centre
de la ville, et essayent d'lever d'autres barricades, d'abord rue
Duphot, ensuite rue Saint-Honor. Sur leur chemin, elles enfoncent
les devantures des boutiques d'armuriers; elles y trouvent des
fusils, mais peu de poudre, car le gouvernement a eu, dans les jours
prcdents, la prcaution de la faire enlever. Pas plus que le matin,
il n'y a d'ensemble ni de direction; chaque bande agit au gr de sa
fantaisie. Les hommes des socits secrtes demeurent spectateurs
assez sceptiques. Caussidire, qui assiste avec Albert  la tentative
de barricade de la rue Saint-Honor, dit  De La Hodde: Tout cela
n'est pas clair; il y a du monde, mais c'est tout; a n'ira pas
jusqu'aux coups de fusil. Albert est du mme avis; il n'a pas
reconnu ses hommes dans les remueurs de pavs, et la manifestation ne
lui parat pas avoir un caractre rpublicain.

En prsence de tels faits, l'effacement des autorits militaires
devient de plus en plus difficile  comprendre. Leur quartier gnral
est  l'tat-major de la garde nationale, alors install dans l'aile
des Tuileries qui longe la rue de Rivoli. Le gnral Jacqueminot,
commandant suprieur de la garde nationale, et le gnral Tiburce
Sbastiani, chef de l'arme de Paris, y sont en permanence. J'ai dj
eu occasion de noter en quoi le premier tait ingal  la position
qu'il occupait[546]. Le second tait un officier brave, dvou  la
monarchie de Juillet, mais de porte ordinaire, sans grand prestige,
et dont on ne pouvait attendre d'initiative en dehors des habitudes
d'un service rgulier; s'il avait t appel, en 1842,  la tte
de la premire division militaire, c'tait uniquement  raison de
la faveur dont jouissait auprs du Roi, son frre, le marchal
Sbastiani. Ds le jour o l'on a pu craindre des dsordres, certains
ministres se sont demand s'il ne conviendrait pas de runir tous
les pouvoirs dans une main plus forte et plus ferme; un nom s'est
prsent tout de suite  leur esprit, celui du marchal Bugeaud.
Lui-mme se croyait indiqu, et, depuis quelque temps, il tournait
autour du Roi et des ministres, s'offrant manifestement et se portant
fort du succs. Plusieurs fois on a pu croire que ce changement
allait tre fait. Mais certains membres du cabinet, M. Duchtel
notamment, hsitaient, par crainte soit d'effaroucher l'opinion,
soit de se donner un collaborateur encombrant et dominateur, soit
seulement de faire de la peine aux deux titulaires. Cette dernire
considration n'tait pas sans agir sur le Roi, qui savait gr aux
gnraux Jacqueminot et Sbastiani de leur dvouement politique. La
mesure s'est donc trouve ajourne. Toutefois, il tait implicitement
convenu entre le Roi et son gouvernement que, si les choses
tournaient mal, le marchal recevrait le commandement de l'arme et
de la garde nationale: on oubliait que les meilleurs remdes risquent
de ne plus produire d'effet, lorsqu'on y recourt trop tard.

[Note 546: Voir plus haut, p. 401.]

 dfaut du marchal, le duc de Nemours tchait d'exercer, au-dessus
des deux commandants, une sorte d'arbitrage; il le faisait sans avoir
reu d'investiture spciale, et n'ayant d'autre titre que celui
de son rang. Ainsi assurait-il un peu d'unit entre des pouvoirs
gaux et naturellement rivaux. Loyal, courageux, admirablement
dsintress, ce prince devait se montrer, dans ces journes
tragiques, plus que jamais digne du bel loge que faisait de lui le
duc d'Orlans, quand il disait: Mon frre Nemours, c'est le devoir
personnifi! Mais, d'une timidit fire et triste, se sachant peu
populaire auprs du public qui le connaissait mal et s'en sentant
parfois gn, ayant plus de rflexion que d'initiative, de rectitude
dans le jugement que de promptitude dans la dcision, plus habitu
par son pre  obir qu' commander, plus propre  se dvouer qu'
exercer de l'ascendant, il tait homme  faire modestement tout
son devoir en s'effaant autant que possible, non  se mettre en
avant pour suppler  l'insuffisance des autres, ni  s'emparer
spontanment d'un rle qui ne serait pas strictement le sien.
Combien il et gagn  tre second par ses deux frres, le prince
de Joinville et le duc d'Aumale, particulirement aims du soldat et
en faveur auprs de l'opinion! Malheureusement ils taient au loin.
Le second tait, depuis six mois, dans son gouvernement d'Afrique,
et le premier venait de rejoindre son frre  Alger, pour assurer
 la princesse, sa femme, le bienfait d'un hiver en pays chaud. La
Reine, agite de sombres pressentiments, dplorait ces sparations;
elle et voulu retenir auprs du Roi le prince de Joinville, et,
le 30 janvier, en lui disant adieu, elle avait vers beaucoup de
larmes[547]. De tous ses frres, le duc de Nemours n'avait alors 
Paris que le plus jeune, le duc de Montpensier, le prfr du pre
comme presque tous les derniers-ns, mais n'ayant encore eu le temps
ni d'acqurir beaucoup d'exprience, ni de se faire un renom gal 
celui de ses ans.

[Note 547: Le matin du 24 fvrier, on entendra la duchesse d'Orlans
s'crier  plusieurs reprises: Et Joinville, Joinville qui n'est pas
ici!]

Vers cinq heures, les nouvelles qui arrivent  l'tat-major sont
telles qu'on se dcide enfin  prescrire l'occupation militaire
de la ville suivant le plan du marchal Grard. C'est l'opration
que le conseil des ministres avait dj dcide le lundi matin et
que M. Duchtel avait contremande dans la nuit. Les ordres sont
aussitt expdis  tous les chefs de corps, qui savent d'avance o
se porter. Comme la garde nationale doit participer  l'occupation,
le rappel est battu dans plusieurs quartiers; il produit peu d'effet;
un trs petit nombre d'hommes prennent les armes, et encore leurs
dispositions sont-elles souvent douteuses. Ce n'est pas le seul
mcompte. Le prfet de police ayant voulu procder aux arrestations
prventives, suspendues la veille au soir, ne parvient  mettre
la main que sur cinq des meneurs rvolutionnaires et non des plus
considrables; les autres se sont cachs. L'arme, du moins, s'est
mise en mouvement aussitt les ordres reus.  neuf heures du soir,
chaque corps est arriv  l'emplacement qu'il doit occuper. Partout,
devant ce mouvement offensif excut avec ensemble, l'meute s'est
disperse sans rsistance srieuse. Tout au plus se produit-il encore
quelque reste de dsordre l o les soldats ne se trouvent pas en
nombre; sur divers points, les rverbres sont dtruits et les
conduites de gaz coupes; aux Champs-lyses, des gamins mettent le
feu  des baraques et  des amas de chaises; des bandes incendient
ou dvastent les barrires de l'toile, du Roule et de Courcelles;
aux Batignolles, dans la rue du Bourg-l'Abb, dans la rue Mauconseil,
il y a des chauffoures avec change de quelques coups de feu; mais
nulle part ne s'engage de combat srieux. Peu  peu, d'ailleurs,
avec la nuit qui s'avance, le silence se fait dans la ville; le
peuple est rentr dans ses maisons. Les soldats bivouaquent autour de
grands feux, sous une pluie paisse.  une heure du matin, ordre leur
est donn de retourner  leurs casernes, en ne laissant dehors que
quelques dtachements.

Que penser de la journe qui finit? D'aucun ct, on n'y voit clair.
Les meneurs des socits secrtes se sont runis, dans la soire, au
Palais-Royal; ils ne songent toujours pas  se mler  un mouvement
qu'ils se refusent  prendre au srieux: attendre et voir, telle est
la conclusion  laquelle ils aboutissent, aprs une conversation
confuse.  la _Rforme_, au _National_, on n'est pas moins
embarrass, et l'on regrette mme une agitation dont on n'espre
aucun rsultat et par laquelle on craint d'tre compromis. Dans les
bureaux du _Sicle_, chez M. Odilon Barrot, on est triste et inerte.
Aux Tuileries, toute la soire s'est passe  attendre et  recevoir
les nouvelles qui arrivent successivement. La Reine ne cache pas son
anxit et son trouble. Le Roi, au contraire, demeure confiant. Il
rappelle plaisamment que les Parisiens n'ont pas l'habitude de faire
des rvolutions en hiver. Ils savent ce qu'ils font, dit-il encore;
ils ne troqueront pas le trne pour un banquet. Cette confiance
augmente  mesure qu'on apprend l'absence de rsistance oppose aux
troupes, dans la soire, et le calme si facilement rtabli dans
la ville. Les ministres d'ailleurs disent bien haut que ce n'a t
qu'une chauffoure sans importance, que le lendemain il n'en sera
probablement plus question, qu'en tout cas, si le dsordre persiste,
on sera alors fond  agir trs vigoureusement. Cette impression de
scurit est encore confirme, quand M. Delessert vient annoncer que
les chefs rvolutionnaires persistent  se tenir  l'cart.  la fin
de la soire, lorsque le Roi se retire dans ses appartements, il est
tout  fait triomphant. Jugeant l'affaire dfinitivement termine,
il se flicite et flicite ses ministres d'avoir su vaincre sans
effusion de sang. Il attend de cette victoire toutes sortes d'heureux
rsultats. Persuad que, comme en 1839, l'impuissance constate de
l'meute raffermira le pouvoir royal, il ne cache pas  M. Duchtel
que depuis longtemps il ne s'est pas senti aussi fort.


V

Le mercredi 23, Paris se rveille encore sous la pluie. Ds sept
heures du matin, les troupes sortent de leurs casernes pour reprendre
les positions qu'elles occupaient la veille au soir. La ville parat
calme. Au ministre de l'intrieur, on se flatte que tout est fini;
quelques dputs conservateurs, venus aux nouvelles auprs de M.
Duchtel, lui expriment mme le regret que le dsordre n'ait pas dur
assez longtemps pour effrayer les intrts et donner au pouvoir la
force dont il a besoin. Bientt cependant, vers neuf heures, l'meute
reparat sur plusieurs points. Cette fois, elle se concentre entre la
rue Montmartre, les boulevards, la rue du Temple et les quais, dans
ces quartiers populeux, aux rues enchevtres, qui, au lendemain de
1830, avaient t le thtre prfr de toutes les insurrections.
Les bandes n'ont toujours pas de direction d'ensemble, ni de chefs
connus. Elles harclent les troupes, lvent  et l des barricades,
attaquent les postes isols; nulle part elles n'engagent une vraie
bataille, n'opposent une rsistance durable. De part et d'autre, il y
a quelques blesss et mme quelques morts, mais en trs petit nombre.
Dans le peuple, bien que les physionomies soient plus sombres que la
veille, rien n'indique une passion bien profonde. Quant  l'arme,
elle est triste de la besogne qu'on lui fait faire, un peu trouble
parfois quand elle doit marcher contre des gens qui l'accueillent
en criant: Vive la ligne! Elle souffre du mauvais temps, de la
distribution dfectueuse des vivres et surtout de ne pas se sentir
conduite par une main ferme et une volont rsolue. Nanmoins, sa
supriorit de forces est vidente. Pendant cette matine, elle
ne subit d'chec nulle part; partout les insurgs reculent devant
elle. Des renforts lui arrivent des garnisons voisines. Dans ces
conditions, la lutte pourra,  raison mme de ce qu'elle a de
morcel, se prolonger plus ou moins longtemps, mais la dfaite finale
de l'meute ne parat pas douteuse. Telle est la situation quand
entre en scne la garde nationale.

Ds la veille, aussitt les premiers troubles clats, les
adversaires du ministre lui avaient cri: Osez donc runir la garde
nationale! Trois dputs de Paris, MM. Carnot, Vavin et Taillandier,
aprs s'tre concerts avec leurs collgues, taient venus exprimer 
M. de Rambuteau la douloureuse surprise qu'prouvait la population
de ne pas voir convoquer la garde nationale. Il et fallu que le
gouvernement pt rpondre sans ambages: Non, nous ne la convoquons
pas, parce que vous avez travaill  en faire un instrument de
dsorganisation, ce que dj, par sa nature propre, elle n'tait
que trop dispose  devenir. Mais un tel langage et fait alors
scandale. En haut lieu, d'ailleurs, on avait des illusions sur
l'esprit de cette milice; on s'en fiait aux protestations rptes
du gnral Jacqueminot, qui croyait tmoigner son dvouement au
Roi en se refusant  admettre qu'il ne ft pas partag par tous
ses subordonns. Louis-Philippe, dans l'esprit duquel certains
rapports finissaient par jeter quelque inquitude, avait, au cours
de cette mme journe du mardi, envoy le ministre de la guerre 
l'tat-major, pour savoir trs nettement ce qu'on devait attendre
de la garde nationale. Vous pouvez dire au Roi, avait rpondu
le gnral Jacqueminot, que, sur trois cent quatre-vingt-quatre
compagnies, il y en a six ou sept mal disposes, mais que toutes
les autres sont sincrement attaches  la monarchie. Inform de
cette rponse, le Roi s'tait born  dire: Six ou sept mauvaises!
Oh! il y en a bien dix-sept ou dix-huit! C'est videmment sur
ces assurances donnes par le commandant suprieur que, quelques
moments aprs, lors des ordres donns,  cinq heures du soir, pour
l'occupation militaire de la ville, on s'tait dcid  faire battre
le rappel dans plusieurs quartiers. J'ai dit quel en avait t le
trs mdiocre rsultat.

Cette premire preuve n'tait pas un encouragement  recommencer.
Cependant, le mercredi matin, quand l'arme a t remise en
mouvement, on n'a pas jug possible de ne pas convoquer de nouveau
la garde nationale. Celle-ci n'avait-elle pas son rle et sa place
marqus dans le plan d'occupation qu'il s'agissait d'excuter? Son
absence aurait fait des vides matriels; elle aurait fait surtout un
vide moral dont on craignait que les troupes ne fussent affectes. La
convocation a mme t plus gnrale que la veille: ordre a t donn
de battre le rappel dans tous les quartiers. Bien que, cette fois,
l'affluence soit un peu plus grande, ce n'est encore qu'une faible
minorit qui prend les armes. Ceux qui viennent sont-ils du moins
les hommes d'ordre, instruits enfin par la prolongation des troubles
qu'il est de leur intrt d'y mettre un terme? Non, par un phnomne
trange,  l'appel du gouvernement, les amis de ce gouvernement, les
conservateurs, qui au fond forment la majorit de la plupart des
lgions, ne rpondent qu'en petit nombre; presque tous restent chez
eux, rassurs, indolents ou boudeurs. Les opposants, au contraire,
accourent avec empressement. C'est que, de ce ct, il y a un mot
d'ordre, celui de se runir en armes pour crier: Vive la rforme!
On l'a vu donner, le 21, dans la runion du _Sicle_. Depuis, il a
t rpt et propag. Dans la soire du 22, les rpublicains du
Comit central, runis chez M. Pagnerre, ont dcid de suivre cette
tactique. Le 23, au matin, les rvolutionnaires de la _Rforme_, M.
Flocon en tte, s'y sont rallis; ils ont press leurs partisans,
dont beaucoup n'taient pas de la garde nationale, de se procurer
quand mme des uniformes et de se mler aux dtachements afin d'y
pousser le cri convenu.

En effet,  peine les gardes nationaux sont-ils arrivs  leurs
divers points de rassemblement, que, de leurs rangs, s'lvent des
voix demandant qu'on s'interpose entre le gouvernement et le peuple,
pour obliger le Roi  changer ses ministres et  accorder la rforme.
Soutenue sur un ton trs haut, appuye par les compres, l'ide
trouve faveur. Parmi ceux qui y adhrent, beaucoup, pour rien au
monde, ne voudraient contribuer  jeter bas la monarchie; mais ils
s'imaginent niaisement faire oeuvre de pacification; leur vanit
est sduite par l'importance de ce rle d'arbitre, et il ne leur
dplat pas de donner une leon  un gouvernement accus de tant de
crimes au dehors et au dedans. Ceux qui seraient d'un avis contraire
se croient en minorit,--ils le sont peut-tre par la faute de tous
les conservateurs rests chez eux,--et ils se taisent, intimids.
Plus que jamais, d'ailleurs, on sent l'insuffisance du commandement
suprieur. Autrefois, pas un trouble n'clatait dans la ville, pas
un coup de tambour ne rsonnait, sans qu'on vt aussitt le vieux
marchal de Lobau aller d'une mairie  l'autre, parcourir tous les
postes, haranguant, dirigeant, stimulant ses gardes nationaux. Son
successeur est hors d'tat de quitter la chambre; nul ne le voit; il
n'est mme pas reprsent auprs des divers corps par des officiers
srs qui dirigent et surveillent l'excution de l'ordre gnral.

C'est vers dix ou onze heures du matin que la plupart des lgions
se mettent en mouvement. Il est tristement instructif de les suivre
 l'oeuvre. La premire (quartiers des Champs-lyses et de la
place Vendme) est la seule o les rformistes n'aient pu provoquer
aucune manifestation: bien au contraire, elle siffle au passage les
dputs de la gauche. La seconde (Palais-Royal, Chausse-d'Antin et
faubourg Montmartre), appele  prendre position devant le pavillon
de Marsan, y arrive, aprs une longue promenade, escorte de deux
mille individus avec lesquels elle chante la _Marseillaise_ et crie:
Vive la rforme! La troisime (quartier Montmartre et faubourg
Poissonnire), charge de protger la Banque, se jette entre les
insurgs et les gardes municipaux et force ces derniers  rentrer
dans leur caserne; un peu plus tard, elle croise par deux fois la
baonnette contre les cuirassiers qui, d'ordre du gnral Friant, se
disposent  dgager la place des Victoires; enfin elle parcourt les
rues environnantes en criant: Vive la rforme!  bas le systme! 
bas Guizot! M. Maxime du Camp, qui passe par l, court au commandant
dans lequel il reconnat un riche agent de change, et lui demande
o il va. Je n'en sais rien, rpond celui-ci; je viens de protger
la population contre les cuirassiers qui voulaient la sabrer; ce
gouvernement nous rend la rise de l'Europe; je vais promener mes
hommes  travers la ville, afin de donner l'exemple  la bourgeoisie;
je suis tout prt, si l'on veut,  aller arrter Guizot pour le
conduire  Vincennes. La quatrime lgion (quartier du Louvre) signe
une ptition pour demander la mise en accusation du ministre, et
entreprend de la porter en corps au Palais-Bourbon; arrte sur le
quai par un bataillon fidle de la dixime lgion, elle remet sa
ptition  quelques dputs de la gauche accourus au-devant d'elle.
La cinquime (quartier Bonne-Nouvelle et faubourg Saint-Denis) fait
comme la seconde: elle empche les gardes municipaux de charger
l'meute. La sixime (quartier du Temple) se prononce aussi pour
la rforme. La septime (quartiers voisins de l'Htel de ville)
somme le prfet de la Seine de faire savoir au Roi que, s'il ne
cde pas  l'instant, aucune force humaine ne pourra prvenir
une collision entre la garde nationale et la troupe. La dixime
(faubourg Saint-Germain) est divise: tandis qu'un bataillon,
rsolument conservateur, protge la Chambre, un autre, mass dans la
rue Taranne, acclame la rforme et refuse d'obir au colonel, qui,
dsespr, s'loigne en arrachant son hausse-col.

En somme, presque toutes les lgions se sont prononces contre le
gouvernement. Sans doute, si l'on tient compte des gardes nationaux
rests chez eux, les manifestants ne sont qu'une faible minorit;
mais qu'importe? ils sont les seuls  se montrer,  crier,  agir.
Sans doute aussi, parmi ces manifestants, la grande masse n'a pas
conscience de ce qu'elle fait, et, au fond, elle aurait horreur et
terreur d'une rvolution; mais, encore une fois, qu'importe? son
aveuglement ne rend sa conduite ni moins coupable ni moins funeste.
L'effet en est immense, et du coup la situation est absolument
change. Cette meute misrable, infime, dcousue, sans chef,
dsavoue par les rvolutionnaires eux-mmes, devient importante
et se sent enhardie, du moment o la garde nationale l'a prise
sous sa protection. Par contre, l'arme, qui jusqu'ici a combattu
tristement, mais sans hsitation, est dsoriente, branle. Dans
le quartier Saint-Denis, au moment o la garde nationale commence 
se montrer, un passant demande  un officier: Est-ce que l'meute
est srieuse? L'officier lve les paules, en signe d'ignorance.
Ah! dit-il, ce ne sont point les meutiers que je redoute.--Eh! que
redoutez-vous donc?--La garde nationale, qui, si cela continue, va
s'amuser  nous tirer dans le dos. Vers le mme moment, sur la place
de l'Odon, deux dtachements, l'un de soldats de ligne, l'autre de
gardes nationaux, sont cte  cte. Les commandants se saluent. Que
ferez-vous, si une troupe de peuple se prsente? demande l'officier
de la garde nationale.--Je ferai comme vous, rpond l'officier de
ligne.--Mais, moi, je ne disperserai pas la colonne, je la laisserai
passer.--Je ferai comme vous, rpte l'officier de ligne; mes soldats
feront ce que fera la garde nationale.

Si fcheux que soient l'encouragement donn aux factieux et le
dcouragement jet dans l'arme, la conduite de la garde nationale
devait avoir une consquence plus grave encore.


VI

Quand arrivent aux Tuileries les premires nouvelles de la dfection
de la garde nationale, on ne veut pas d'abord y croire. C'est
impossible, s'crie le gnral Jacqueminot, c'est impossible; la
garde nationale est fidle, je la connais. Mais les rapports se
succdent, de plus en plus positifs et alarmants. D'ailleurs, du
palais lui-mme, on entend les cris de la seconde lgion masse sous
les fentres du pavillon de Marsan, et l'on voit dfiler sur le quai
la quatrime lgion portant sa ptition  la Chambre. Puis voici des
amis connus, M. Horace Vernet, M. Besson, pair de France et colonel
de la troisime lgion, le gnral Friant, qui racontent _de visu_
les scnes de la place des Victoires et comment les gardes nationaux
ont crois la baonnette contre les cuirassiers. Cette fois, les
plus optimistes sont atterrs. On avait toujours pens que la garde
nationale tait le rempart de la monarchie, et l'on s'tait habitu
 le dire plus encore qu'on ne le pensait: du moment o elle passe
 l'meute, que devenir? M. de Montalivet, qui vient de parcourir
Paris  la tte des gardes nationaux  cheval; M. Dupin, qui a
tenu  rendre visite au Roi en se rendant  la Chambre, insistent
avec motion sur le pril de la situation. Plusieurs officiers de
la garde nationale ont pntr dans le chteau, dans un grand tat
d'effarement et d'exaltation, criant trs haut qu'ils sont prts  se
faire tuer pour le Roi, mais que le ministre est en excration: ils
assurent que, si ce ministre est congdi, la garde nationale fera
tout rentrer dans l'ordre.

Depuis longtemps, on le sait, le ministre avait, au sein de la
cour, d'assez nombreux adversaires. Ces nouvelles leur servent
d'arguments. Pour un homme, disent-ils, faut-il exposer la monarchie
 prir? Ils trouvent un puissant auxiliaire dans la Reine. Il y
a dj plusieurs mois que, sous l'action des propos tenus autour
d'elle, elle dsire un changement de cabinet. L'agitation des
dernires semaines, en augmentant ses inquitudes, l'avait rendue
plus impatiente encore de voir recourir au remde qu'elle croyait
seul efficace. Vers le 15 fvrier, elle avait fait appeler M. de
Montalivet, lui avait manifest les plus sombres pressentiments, et
lui avait demand de tenter un suprme effort pour dterminer le Roi
 congdier M. Guizot. M. de Montalivet n'avait pas besoin d'tre
convaincu; mais, ayant dj plusieurs fois chou devant le parti
pris de Louis-Philippe, il avait suppli la Reine de faire elle-mme
la dmarche. Eh bien, soit, avait-elle dit, je parlerai. Toutefois,
peu habitue  entretenir son poux des affaires politiques, elle
avait diffr de jour en jour l'excution de son dessein. Enfin, le
23, terrifie des nouvelles qu'on lui apporte sur la garde nationale,
oubliant dans son trouble que ce qui et pu tre concd avec honneur
 un mouvement d'opinion, ne pouvait l'tre  une meute, elle
accourt, plore, auprs du Roi, emploie toutes les ressources de sa
tendresse  lui faire partager son motion et ses inquitudes, et
le conjure de se sparer d'un cabinet dont la solidarit lui parat
mortelle pour la monarchie.

Tout  l'heure encore, Louis-Philippe et conduit celle qu'il aimait
 appeler sa bonne reine, en lui donnant affectueusement  entendre
qu'elle se mlait de choses qui n'taient pas de sa comptence.
Mais, depuis qu'il a su la trahison de la garde nationale, il est
bien chang; rien ne subsiste plus de l'optimisme obstin, ironique,
avec lequel il recevait tous les alarmistes. Il est comme tourdi et
affaiss sous le coup qui le frappe et auquel il ne s'attendait pas.
Sans doute, il n'ignore pas que l'arme est toujours matresse de ses
positions, que nulle part elle n'a t entame par l'meute, que sa
supriorit de forces demeure vidente. Mais il se rend compte que,
s'il veut continuer la lutte, il doit engager  fond les troupes, se
dbarrasser cote que cote de la garde nationale et donner l'ordre
de tirer au besoin sur elle. Cette dernire perspective le fait
frmir. On l'entend se rpter  lui-mme: J'ai vu assez de sang!
Ne lui affirme-t-on pas d'ailleurs, jusque dans son entourage le
plus intime et le plus cher, que s'il consent  donner satisfaction
aux voeux des gardes nationaux, l'ordre sera rtabli aussitt, sans
qu'aucune goutte de sang soit verse? C'est toucher une de ses
cordes les plus sensibles, et j'ai dj eu occasion de noter combien
l'ancien lve de Mme de Genlis avait gard vifs la sollicitude et
le respect de la vie humaine[548]. Un tel sentiment faisait sans
doute honneur  son coeur; mais, dans le cas particulier, tait-il
bien raisonn? Les dfaillances des souverains, par les consquences
qu'elles entranent, ne cotent-elles pas souvent beaucoup plus de
sang que n'en feraient rpandre les plus nergiques rsistances? On
peut indiquer encore une autre cause de l'hsitation qui se manifeste
chez le Roi. Il semble avoir, sur son droit  se dfendre par les
armes, un doute qui ne se ft certes pas prsent  l'esprit d'un
prince lgitime, s'appuyant sur un titre antrieur et suprieur 
toute dsignation populaire. Au moment de rprimer par la force la
sdition de la bourgeoisie parisienne, il s'arrte, anxieux,  la
pense qu'il a reu la couronne de ses mains. Il n'ose pas faire
violence  l'garement passager de ceux dont il croit tenir son
pouvoir. tat d'esprit qui se traduira, aprs sa chute, dans un
entretien avec M. Duchtel, par cette exclamation bien significative:
Est-ce que je pouvais faire tirer sur mes lecteurs[549]? Aprs
tout, n'est-ce pas l'un des phnomnes de ce sicle, que la foi au
droit monarchique semble n'tre pas moins branle dans le coeur
des rois que dans celui des peuples? N'oublions pas enfin que
Louis-Philippe avait alors soixante-quatorze ans: l mme,  vrai
dire, est la principale explication du trouble o le jette cette
crise. Les vicissitudes de sa vie ont fini par user les nergies de
son esprit et de sa volont. Comme j'ai d dj le faire observer,
dans l'obstination un peu infatue avec laquelle il refusait nagure
d'couter aucun avertissement, il y avait,  y regarder de prs,
moins de fermet que de snilit; on ne pouvait s'tonner que cette
mme snilit, sous l'empire d'autres circonstances, tournt en
dfaillance.

[Note 548: Par les conversations que le Roi a eues aprs sa chute,
on voit combien cette proccupation du sang vers a eu d'action sur
lui. On ne sait donc pas, disait-il  un de ses interlocuteurs,
que tout le monde m'a dit: Si vous cdez, pas une goutte de sang
franais ne sera verse... On m'avait montr la guerre civile au
moment d'clater; je n'ai pas voulu de la couronne au prix de la
guerre civile! On m'avait dit: La garde nationale demande la rforme;
si on la lui refuse, le sang coulera; non pas le sang des meutiers
quand mme, des fauteurs de dsordre, mais le sang du vrai peuple, le
sang de la garde nationale, le sang des travailleurs et des honntes
gens!  cette garde nationale,  ce peuple de travailleurs, donnez
un ministre rformiste, et tout sera fini, tout. Il ne sera pas
mme tir un coup de fusil. (_Une visite au roi Louis-Philippe_,
par douard LEMOINE.) Il ajoutait un autre jour: J'ai dtest toute
ma vie cette profonde iniquit qu'on nomme la guerre... Ce n'est
pas pour rien que mes ennemis m'appelaient, en altrant la vrit
comme toujours, le Roi de la paix  tout prix. J'ai surtout une
horreur insurmontable pour la guerre civile. (_Abdication du roi
Louis-Philippe_, raconte par lui-mme et recueillie par douard
LEMOINE.) Causant avec le duc de Saxe-Cobourg, qui tait venu le voir
 Claremont, Louis-Philippe revenait volontiers sur cette ide, qu'il
aurait pu triompher facilement de l'meute; mais, rptant sa phrase
habituelle, il ajoutait: J'ai vu assez de sang! (_Aus meinem Leben
und aus meiner Zeit_, von ERNST II, herzog von Sachsen-Coburg-Gotha,
t. I, p. 184, 185.) Le Roi disait encore  M. Cuvillier-Fleury:
Contre une insurrection morale, il n'y avait ni  attaquer, ni  se
dfendre.]

[Note 549: Louis-Philippe exprimera la mme ide  M. douard
Lemoine: Me dfendre, avec quoi? avec l'arme? Oh! je sais qu'elle
et bravement fait son devoir... Mais l'arme seule tait prte,
et ce n'tait pas assez pour moi. La garde nationale, cette force
sur laquelle j'tais si heureux de m'appuyer, la garde nationale
de Paris, de cette ville qui, la premire entre toutes, m'avait
dit en 1830: Prenez la couronne et sauvez-nous de la rpublique!
la garde nationale de Paris, pour laquelle j'ai toujours eu tant
de bnvolence, ou s'abstenait, ou se prononait contre moi. Et je
me serais dfendu! Non, je ne le pouvais pas! (_Abdication du roi
Louis-Philippe_, raconte par lui-mme et recueillie par douard
LEMOINE.)  la mme poque, causant des journes rvolutionnaires
traverses en 1848 par le gouvernement rpublicain, notamment de
l'invasion manque de la Chambre le 15 mai, et de la sanglante
bataille de juin, Louis-Philippe tait amen  parler de ceux qui lui
reprochaient d'avoir recul, en fvrier, devant la rpression. Le
15 mai, disait-il, leur donne raison; mais les journes de Juin me
donnent raison  moi-mme; il n'y a que les gouvernements anonymes
qui puissent faire ces choses-l!]

Louis-Philippe a cout la Reine, sans prendre de parti; mais il est
sorti de cet entretien, mu et branl. Sur ces entrefaites, vers
deux heures, M. Duchtel arrive aux Tuileries; il a jug convenable
de venir voir le Roi, en se rendant  la Chambre. Ce n'est pas qu'il
ait aucune inquitude sur ses dispositions. Tout  l'heure encore,
il tait inform par le gnral Dumas, aide de camp de service
auprs de Sa Majest, qu'elle estimait le moment venu d'agir plus
nergiquement; il avait rpondu que c'tait aussi son avis, et,
depuis lors, divers messages avaient t changs entre le chteau
et le ministre de l'intrieur, toujours dans le mme ordre d'ides.
Aussitt entr dans le cabinet du Roi, M. Duchtel est interrog
sur la situation[550]. Il rpond que l'affaire est plus srieuse
que la veille et l'horizon plus charg, mais qu'avec de l'nergie
dans la rsistance, on s'en tirera. C'est aussi mon sentiment, dit
le Roi; il ajoute qu'on lui donne, de tous cts, le conseil de
terminer la crise en changeant le cabinet, mais qu'il ne veut pas s'y
prter. Le Roi sait bien, rplique alors M. Duchtel, que, pour ma
part, je ne tiens pas  garder le pouvoir, et que je ne ferais pas
un grand sacrifice en y renonant; mais les concessions arraches
par la violence  tous les pouvoirs lgaux ne sont pas un moyen de
salut; une premire dfaite en amnerait bientt une nouvelle; il
n'y a pas eu loin, dans la rvolution, du 20 juin au 10 aot, et,
aujourd'hui, les choses marchent plus vite que dans ce temps-l; les
vnements vont  la vapeur, comme les voyageurs.--Je crois comme
vous, dit le Roi, qu'il faut tenir bon; mais causez un moment avec
la Reine; elle est trs effraye; je dsire que vous lui parliez.
La Reine, aussitt appele, entre dans le cabinet, suivie du duc de
Montpensier; elle est sous l'empire d'une vive excitation. Monsieur
Duchtel, dit-elle, je connais le dvouement de M. Guizot pour le
Roi et la France; s'il le consulte, il ne restera pas un instant de
plus au pouvoir; il perd le Roi!--Madame, rpond le ministre surpris
et mu d'une telle sortie, M. Guizot, comme tous ses collgues, est
prt  se dvouer pour le Roi, jusqu' la dernire goutte de son
sang; mais il n'a pas la prtention de s'imposer au Roi malgr lui.
Le Roi est le matre de donner ou de retirer sa confiance, selon
qu'il le juge convenable pour les intrts de sa couronne. Les
paroles de la Reine, le ton dont elle les a prononces, l'motion
dont tous ses traits portent l'empreinte, ont visiblement fait un
grand effet sur le Roi; mais, en mme temps, la solution  laquelle
elle pousse, l'effraye. Il se tourne vers elle: Ne parle pas ainsi,
ma chre amie, lui dit-il; si M. Guizot le savait!--Je ne demande
pas mieux qu'il le sache, s'crie imptueusement la Reine; je le lui
dirai  lui-mme; je l'estime assez pour cela; il est homme d'honneur
et me comprendra. Le duc de Montpensier se prononce dans le mme
sens, plus froidement, bien que d'une manire non moins arrte.
M. Duchtel fait observer qu'il ne pourra pas ne pas communiquer 
M. Guizot ce qu'il vient d'entendre. Le Roi est devenu de plus en
plus soucieux. Il y aurait peut-tre lieu, dit-il, de convoquer
sur-le-champ le conseil. M. Duchtel rpond que la Chambre est
assemble, qu'elle ne peut rester sans ministre, et que le Roi ferait
mieux de causer d'abord avec M. Guizot. Vous avez raison, conclut
Louis-Philippe; allez trouver M. Guizot, sans perdre un instant, et
amenez-le-moi.

[Note 550: Pour les importantes conversations qui vont suivre et
qui ont amen la retraite du cabinet, je me suis attach au rcit
qu'en a fait M. Duchtel dans la note qu'il a crite  la demande
de M. Guizot, et dont j'ai eu communication. M. Guizot a, du reste,
reproduit presque entirement, dans ses _Mmoires_, le rcit de son
collgue.]

M. Duchtel court  la Chambre, qui est runie depuis peu de temps,
mais dont l'agitation ne permet aucune dlibration. Il prvient
M. Guizot qui sort prcipitamment de la salle, le fait monter dans
sa voiture, et, pendant le court trajet du Palais-Bourbon aux
Tuileries, le met au courant de ce qui vient de se passer. Les deux
ministres tombent aussitt d'accord qu'ils doivent se montrer prts
 poursuivre leur tche, mais que, dans l'tat de la Chambre et du
pays, ils ne peuvent le faire, s'ils ne sont pas assurs de l'appui
rsolu de la couronne; quant  imposer aujourd'hui au Roi chancelant
le maintien du cabinet branl, ce serait,  leur avis, oeuvre vaine
et dangereuse, car ils n'obtiendraient pas ensuite de lui les mesures
ncessaires  la rsistance; leur conclusion est donc de laisser
la royaut choisir librement dans son hsitation, sans aggraver les
conditions des deux conduites entre lesquelles elle a  se prononcer.

Il est environ deux heures et demie quand M. Guizot et M. Duchtel
entrent dans le cabinet du Roi, qui a auprs de lui la Reine, le duc
de Nemours et le duc de Montpensier. Le Roi expose la situation,
s'appesantit sur la gravit des circonstances, parle beaucoup de
son dsir de garder le ministre, dit qu'il aimerait mieux abdiquer
que s'en sparer. Tu ne peux pas dire cela, mon ami, interrompt la
Reine; tu te dois  la France; tu ne t'appartiens pas.--C'est vrai,
reprend le Roi, je suis plus malheureux que les ministres; je ne
puis pas donner ma dmission.  ce prambule, les ministres croient
voir que la rsolution du Roi est prise de se sparer d'eux. M.
Guizot, qui jusqu'ici l'a cout en silence, prend alors la parole:
C'est  Votre Majest, dit-il,  prononcer: le cabinet est prt ou 
dfendre jusqu'au bout le Roi et la politique conservatrice qui est
la ntre, ou  accepter sans plainte le parti que le Roi prendrait
d'appeler d'autres hommes au pouvoir. Il n'y a point d'illusion 
se faire, Sire; une telle question est rsolue par cela seul que,
dans un tel moment, elle est pose. Aujourd'hui plus que jamais, le
cabinet, pour soutenir la lutte avec chance de succs, a besoin de
l'appui dcid du Roi. Ds qu'on saurait dans le public, comme cela
serait invitable, que le Roi hsite, le cabinet perdrait toute force
morale et serait hors d'tat d'accomplir sa tche. Sur ces mots, le
Roi laisse de ct toute prcaution de langage, et, considrant la
question comme tranche: C'est avec un bien amer regret, dit-il, que
je me spare de vous; mais la ncessit et le salut de la monarchie
exigent ce sacrifice. Ma volont cde; je vais perdre beaucoup de
terrain; il me faudra du temps pour le regagner. Le Roi indique son
intention d'appeler M. Mol, auquel les ministres ne font aucune
objection; puis il leur fait ses adieux, en les embrassant avec
larmes. Vous serez toujours les amis du Roi, dit la Reine; vous le
soutiendrez.--Nous ne ferons que de la rsistance au petit pied et
sur le second plan, ajoute le duc de Nemours, mais, sur ce terrain,
nous comptons retrouver votre appui. En prsence de la rupture
accomplie, le trouble et la tristesse de Louis-Philippe augmentent
encore. Tendant une dernire fois la main  ceux dont il se spare,
il leur dit avec un accent particulier d'amertume: Vous tes plus
heureux que moi, vous autres[551]!

[Note 551: Comme je l'ai dit plus haut, je n'ai, sur cette
conversation, que le rcit de M. Duchtel, confirm par M. Guizot; je
n'ai pas celui de Louis-Philippe. Toutefois je dois faire connatre
ce qu'on a parfois donn  entendre pour dcharger le Roi. On a
dit que, tout en tant fort branl, il n'avait pas encore exprim
positivement sa volont, qu'il avait seulement pos la question,
quand M. Guizot dclara prcipitamment, d'un ton trs raide et comme
s'il saisissait une occasion cherche, qu'une telle question tait
rsolue par cela seul qu'elle tait pose. Dans cette version, M.
Guizot aurait prononc, le premier, la parole de rupture; le Roi
n'aurait fait que suivre. Je ne puis qu'indiquer cette faon de
prsenter les choses. En l'absence de tmoignages formels, je dois
m'en tenir au compte rendu si prcis des deux anciens ministres.]

Cependant la Chambre, intrigue du dpart subit de M. Guizot,
tait de plus en plus agite. Un dput de Paris, M. Vavin, veut
interpeller le ministre sur la convocation tardive de la garde
nationale. M. Hbert demande qu'on attende le retour du prsident
du conseil. Une demi-heure se passe. Voici enfin M. Guizot: sa
figure est ple et contracte. M. Vavin reprend la parole et indique
brivement l'objet de son interpellation. M. Guizot se lve,
gagne lentement la tribune, et avec une gravit triste et fire:
Messieurs, dit-il, je crois qu'il ne serait ni conforme  l'intrt
public, ni  propos pour la Chambre, d'entrer, en ce moment, dans
aucun dbat sur ces interpellations. L'opposition, qui croit que le
ministre se drobe, clate en murmures. M. Guizot, impassible, rpte
mot pour mot ce qu'il vient de dire, puis ajoute: Le Roi vient de
faire appeler M. le comte Mol, pour le charger... Des bancs de
la gauche partent des applaudissements de triomphe, que M. Odilon
Barrot, qui en sent l'inconvenance, tche d'arrter. L'interruption
qui vient de s'lever, reprend M. Guizot toujours du mme ton, ne me
fera rien ajouter ni retrancher  mes paroles. Le Roi vient d'appeler
M. le comte Mol, pour le charger de former un nouveau cabinet. Tant
que le cabinet actuel sera charg des affaires, il maintiendra ou
rtablira l'ordre, et fera respecter les lois selon sa conscience,
comme il l'a fait jusqu' prsent.

 peine M. Guizot est-il descendu de la tribune que, des bancs de la
majorit, les dputs se prcipitent vers les ministres, la colre
dans les yeux, l'injure  la bouche; ils croient que c'est le cabinet
qui a dsert son poste. C'est indigne! s'crient-ils. C'est une
lchet! On nous trahit! Un simple mot arrte le torrent: Et qui
vous dit que ce soient les ministres qui abandonnent le Roi? Les
dputs comprennent. Les uns, stupfaits, regagnent leurs bancs, la
tte basse. Les autres tournent contre le Roi l'indignation qu'ils
exprimaient contre les ministres. Aux Tuileries! s'crient-ils, et
plusieurs d'entre eux quittent prcipitamment la salle. M. Calmon,
l'ancien directeur gnral de l'enregistrement, dit  son voisin
M. Muret de Bord, ami de M. Guizot, en lui frappant sur l'paule:
Citoyen Muret de Bord, dites  la citoyenne Muret de Bord de
prparer ses paquets; la rpublique ne vous aimera pas. Du ct
de l'opposition, si la masse triomphe avec une joie grossire,
quelques-uns sont soucieux. Je dsirais vivement la chute du
cabinet, dit M. Jules de Lasteyrie  M. Duchtel; mais j'aurais mieux
aim vous voir rester dix ans de plus que sortir par cette porte.
M. de Rmusat, camarade de collge de M. Dumon, cause avec lui du
nouveau ministre dont il s'attend  faire partie; il se montre
inquiet. C'et t bien facile, dit-il, si nous tions arrivs par
un mouvement de la Chambre; mais qui peut mesurer les consquences
d'un mouvement dans la rue? Quant  M. Thiers, il se fait raconter
compltement par M. Duchtel ce qui s'est pass. Ah! reprend-il avec
une sorte de joie contenue, il a eu peur.

Bientt connue aux Tuileries, l'motion de la Chambre ne laisse pas
que d'augmenter le trouble et la tristesse du Roi. A-t-il eu raison
de cder aux instances des siens? Il a des regrets, tout au moins
des doutes. Aussi bien personne ne veut-il paratre avoir conseill
cette mesure. Le duc de Nemours, qui n'a t pour rien dans la chute
du cabinet, rencontrant M. de Montalivet  l'tat-major, lui dit:
Eh bien, mon cher comte, vous devez tre content; M. Guizot n'est
plus ministre!--Bien loin de l, Monseigneur, reprend vivement M.
de Montalivet, je m'en afflige profondment. C'est trop tard ou trop
tt. On ne change pas un gnral au milieu d'une bataille!

 quatre heures, M. Guizot et ses collgues se runissent, pour
la dernire fois, chez le Roi, afin de prendre cong de lui.
Louis-Philippe commence par se plaindre, avec un peu d'amertume,
qu'on fasse retomber sur lui seul toute la responsabilit du
changement de cabinet. Il y a  cela, dit-il, quelque injustice;
j'ai pens, sans doute  mon grand regret, que l'intrt de la
monarchie exigeait ce changement; mais M. Guizot et M. Duchtel ont
partag mon avis. M. Guizot rpond que M. Duchtel et lui taient
prts  soutenir jusqu'au bout la politique de rsistance, qu'ils se
sont mis  l'entire disposition du Roi, qu'ils ont seulement ajout
que poser dans les circonstances actuelles la question de la retraite
du cabinet, c'tait la rsoudre. MM. de Salvandy, Hbert et Jayr
expriment leurs regrets et leur dsapprobation de la dcision prise.
La conversation devient alors un peu pnible, et, quand on se spare,
il y a de part et d'autre quelque contrainte.

Les ministres taient fonds  rappeler que leur retraite tait
l'oeuvre de Louis-Philippe[552]. Est-ce  dire qu'ils soient
absolument dgags de toute responsabilit? Ne peut-on pas regretter
que M. Guizot et M. Duchtel aient pris si vite le Roi au mot, qu'ils
ne l'aient nullement aid  se relever d'une dfaillance qui pouvait
tre passagre? Quelques-uns de leurs collgues, entre autres M.
Hbert et M. de Salvandy, leur ont reproch, non sans raison, de
s'tre dcids et surtout d'avoir fait connatre leur dcision 
la Chambre, sans avoir consult pralablement les autres membres
du cabinet. M. Guizot et M. Duchtel n'eussent pas compromis leur
dignit ni ne se seraient fait souponner d'un attachement excessif
au pouvoir, en appelant l'attention du prince sur les inconvnients
d'une capitulation devant l'meute et en demandant que leur retraite
ft ajourne jusqu'aprs le rtablissement de l'ordre matriel.
L'ide ne parat pas leur en tre venue. Peut-tre M. Duchtel, qui
depuis longtemps dsirait s'en aller, a-t-il mis quelque empressement
 saisir l'occasion offerte. Quant  M. Guizot, il a vu sans doute
tout de suite les choses sous le jour o M. Duchtel les lui a
montres, dans leur rapide conversation entre le Palais-Bourbon et
les Tuileries. D'ailleurs, comme cela ressort de l'entretien qu'il
avait eu avec le Roi  la veille de la session[553], le prsident
du conseil se proccupait vivement, depuis quelque temps, de la
cabale de cour forme contre le cabinet, et il tait convaincu que le
gouvernement deviendrait impossible pour lui du moment o le Roi se
laisserait influencer par cette cabale. Ajoutons que ni le prsident
du conseil, ni le ministre de l'intrieur, n'avaient alors la moindre
pense que la sdition mt srieusement en pril l'existence de la
monarchie. Peu aprs,  Rome, M. Rossi, causant de cet vnement avec
le prince Albert de Broglie, lui disait: Votre pre et quitt trois
mois plus tt. Casimir Prier n'et pas quitt du tout.

[Note 552: Au lendemain mme de la rvolution de Fvrier, M.
Capefigue publia un livre o il prsentait M. Guizot et ses collgues
comme ayant abandonn le Roi, le 23 fvrier. M. Hbert voulut
protester et en crivit  M. Guizot. Celui-ci lui rpondit, le 12
avril 1849, en l'engageant, en son nom et au nom de M. Duchtel
qu'il avait consult,  garder le silence. Ce serait, disait-il,
un spectacle dplorable, que de nous voir, tous dans le malheur et
nagure dans l'exil, rejeter officiellement les fautes sur le Roi, le
plus malheureux de tous et aujourd'hui le seul exil... Non seulement
l'histoire saura et dira sur tout ceci la vrit, mais la plus
grande, de beaucoup la plus grande partie du public la sait et l'a
dite dj... (_Documents indits._)]

[Note 553: Voir plus haut, chap. VI,  I.]

En tout cas, sur ce changement de cabinet opr en pleine meute, il
ne saurait y avoir deux manires de voir. Qu' telle ou telle poque
antrieure, le Roi et mieux fait de se sparer de M. Guizot, c'est
une opinion qui peut se soutenir par des raisons trs srieuses:
on comprend une politique qui et cherch  prvenir la crise par
quelque concession. Mais rsister obstinment et  outrance, frapper
solennellement l'opposition du blme contenu dans le discours du
trne et dans l'adresse, refuser jusqu'au bout toute promesse de
rforme, interdire le banquet, mettre en mouvement l'arme pour
rprimer le dsordre, engager le combat, et puis subitement, parce
que la garde nationale a trahi, abandonner tout ce qu'on a refus
jusqu'alors, capituler sur les hommes et sur les choses, voil qui
ne saurait s'expliquer que par une lamentable dfaillance. Tout
ce qui va suivre--audace grandie de l'attaque, dsorganisation
et impuissance de la dfense, impossibilit de trouver un point
d'arrt--ne sera que la suite fatale de cette premire dfaillance.
Le signal est donn d'un immense _lchez tout_, aprs lequel il
n'y aura plus moyen de rien retenir.  vrai dire, l'histoire de la
monarchie de Juillet pourrait se terminer ici: la rvolution a cause
gagne.


VII

Du moment o l'on a pris le parti de la capitulation, au moins
faudrait-il tcher d'en recueillir les bnfices. Pour cela, la
premire condition serait de procder franchement et vivement,
sans arrire-pense ni marchandage, et de s'avancer tout de suite
jusqu'au point o l'on a chance de frapper l'imagination populaire,
de satisfaire ceux qu'on vise  dsarmer. Telle ne parat pas tre la
disposition du Roi. Regrettant au fond ce qu'il a fait, il n'a qu'une
proccupation: restreindre ses concessions, s'arrter le plus prs
possible du terrain qu'il est triste d'avoir quitt. C'est dans ce
dessein qu'au lieu d'appeler M. Thiers, il a voulu tenter d'abord une
combinaison avec M. Mol.

Ce dernier tait  la Chambre des pairs, tandis que le Roi le faisait
chercher  son htel; prvenu tardivement, il n'arrive aux Tuileries
qu'un peu aprs quatre heures[554]. Louis-Philippe commence par lui
exposer les faits, en attnuant la part qu'il a prise au renvoi du
ministre, Maintenant, ajoute-t-il, c'est sur vous que je compte
pour former un cabinet.--Sire, rpond M. Mol, je remercie le Roi
de sa confiance; mais, au point o en sont les choses, je ne puis
rien. Il faut reconnatre que les banquets l'emportent. C'est 
ceux qui ont fait les banquets  matriser le mouvement. Le seul
conseil que je puisse donner au Roi, c'est d'appeler MM. Barrot et
Thiers.--Appeler M. Thiers! Qu'est-ce que dira l'Europe?--Eh! Sire,
ce n'est pas  l'Europe qu'il faut penser en ce moment. La maison
brle. Il s'agit d'appeler ceux qui peuvent teindre le feu.--Oui,
mais pourquoi M. Thiers? M. Thiers n'a pas assist aux banquets plus
que vous.--Il les a dfendus, et ses amis les ont organiss.--Laissez
l M. Thiers, et dites-moi comment vous composeriez un cabinet.
Press par le Roi, M. Mol indique MM. Dufaure, Passy, Billault.
Le nom de Bugeaud se trouvant jet dans la conversation au sujet
du ministre de la guerre, le Roi laisse voir quelque rpugnance;
il craint que le caractre dominant et peu traitable du marchal
n'enlve  lui et  ses fils toute action sur les nominations
militaires. Enfin M. Mol quitte les Tuileries, en promettant de voir
ses amis et d'essayer de constituer un cabinet.

[Note 554: Pour la conversation qui va suivre, j'ai eu sous les yeux
un rcit recueilli par M. Duvergier de Hauranne de la bouche de M.
Mol. J'ai dj eu occasion de noter cette obligation o l'on est,
pour tous les entretiens avec le Roi, de s'en rapporter uniquement
au tmoignage de ses interlocuteurs, sans pouvoir contrler leur
version par celle du Roi lui-mme. Je ne mets aucunement en doute la
bonne foi de ces interlocuteurs; mais il serait possible que certains
propos apparussent avec une physionomie un peu diffrente, raconts
par l'autre partie.]

Avant mme que M. Mol ait vu le Roi, des gardes nationaux 
cheval, expdis par M. de Montalivet, et beaucoup d'autres
messagers volontaires, se sont rpandus dans les rues pour annoncer
le changement de cabinet. Au premier abord, dans les quartiers
riches, les gardes nationaux sont flatts de l'avoir emport; ils
s'imaginent que tout est fini, et qu'ils n'ont qu' rentrer chez
eux. Mais bientt des objections s'lvent: le nom de M. Mol est
dclar insuffisant; on fait remarquer qu'il n'y a eu encore aucun
acte prcis donnant quelque garantie, et que le Roi pourrait bien
avoir voulu se jouer du peuple. La conclusion est qu'il faut exiger
davantage. N'y est-on pas encourag par le premier succs obtenu?
Ces sentiments se manifestent avec plus de force encore dans les
quartiers dmocratiques. Les rpublicains, les hommes des socits
secrtes, qui commencent  entrevoir des chances auxquelles ils
n'avaient pas cru jusqu'ici, travaillent activement  aviver les
mfiances et  entretenir l'agitation. Malgr tout, sauf sur quelques
points o la plbe s'acharne avec frocit contre des postes isols
de gardes municipaux, il s'est produit une sorte de suspension
d'armes. Mais, entre les deux camps demeurs en prsence, quel
contraste! Les meutiers ont des allures de vainqueurs; ils pntrent
dans les casernes, sous les yeux des soldats qui n'osent s'y opposer,
et dlivrent les prisonniers faits dans la journe. Les troupes, au
contraire, sont fatigues, tristes, mal  l'aise, sentant moins que
jamais au-dessus d'elles une impulsion forte et une direction nette,
ne sachant plus si la consigne est de rsister ou de lcher tout.
Cette dmoralisation de l'arme est un des grands dangers de l'heure
actuelle. Le remde ne peut venir des ministres dmissionnaires,
demeurs nominalement  leur poste. En ralit, toute initiative leur
est interdite. Jusqu' ce que le nouveau cabinet soit constitu et
install, l'meute n'a plus aucun gouvernement en face d'elle.

M. Mol est-il suffisamment convaincu de la ncessit d'aller vite?
Il semble conduire ses ngociations comme il ferait en temps normal.
En sortant de chez le Roi, vers cinq heures, il a mand chez lui
MM. Dufaure, Passy, Billault. Leur avis a t qu'on ne pouvait
rien faire si l'on n'tait pas assur de l'appui de M. Thiers. Un
temps prcieux est dpens pour s'informer des dispositions de cet
homme d'tat. Les premires dmarches n'ayant pas abouti, M. Mol
se dcide, aprs dner,  aller lui-mme place Saint-Georges. Il
trouve M. Thiers fort entour et en train d'changer,  travers
les grilles de son htel, des poignes de main avec la foule qui
l'acclame. Il lui demande si le ministre en voie de formation
pourrait compter sur sa bienveillance[555]. M. Thiers ne la refuse
pas, mais en indique les conditions. D'abord la rforme lectorale
et la rforme parlementaire.--M. Mol ne fait pas d'objection.--La
dissolution.--Ah! pour cela, rpond M. Mol, c'est impossible. Je
vois ce que c'est: vous voulez que je gouverne pour vous.--Et quand
je le voudrais, rplique son interlocuteur, est-ce que ce n'est
pas la consquence des derniers vnements? Il est manifeste que
M. Thiers se croit matre de la situation, et qu'il ne laisse  M.
Mol qu'un rle assez subalterne: celui-ci s'en aperoit et en est
mortifi. Toutefois, en terminant, M. Thiers daigne lui donner 
entendre que l'opposition ne refusera peut-tre pas de prendre envers
lui quelques engagements pour le lendemain de la dissolution. Encore,
en donnant cette esprance, s'avance-t-il beaucoup: en effet,  ce
mme moment, il y a runion nombreuse chez M. Odilon Barrot; M.
Duvergier de Hauranne, qui essaye d'y dire quelques mots en faveur
du ministre Mol, prsent comme une combinaison transitoire, ne
parvient pas  se faire couter, et il est dcid,  la presque
unanimit, qu'on ne saurait se contenter d'une semblable solution.

[Note 555: Sur la conversation de M. Mol et de M. Thiers, j'ai sous
les yeux deux rcits recueillis par M. Duvergier de Hauranne de
la bouche des deux interlocuteurs. Ils ne concordent pas sur tous
les points. J'ai tch d'en dgager les parties essentielles sur
lesquelles le doute ne m'a pas paru possible.]

Cependant, aux Tuileries, on s'tonne de ne pas entendre parler
de M. Mol. Chaque heure qui passe fait sentir plus vivement le
danger de cet interrgne.  dfaut du ministre, dont l'enfantement
parat devoir tre pnible, n'y aurait-il pas moyen de satisfaire au
besoin le plus urgent, en constituant tout de suite un commandement
militaire assez fort et assez considrable pour agir et s'imposer
par lui seul? N'a-t-on pas sous la main l'homme d'un tel rle, le
marchal Bugeaud? Mais si l'on n'osait pas le prendre nagure quand
on faisait de la rsistance, l'osera-t-on maintenant qu'on est entr
dans la voie des concessions? Quant  lui, il persiste  s'offrir.
Dans la journe, avant la dmission de M. Guizot et de ses collgues,
il tait venu trouver  la Chambre l'un des ministres, M. Jayr,
pour lui exprimer son tonnement qu'on n'et pas encore donn suite
au projet de lui confier le commandement, et pour l'avertir que
la situation s'tait singulirement aggrave. Le temps presse,
ajoutait-il; je suis un excellent mdecin, mais pas au point de
sauver les moribonds. Quand les ministres se sont runis, peu aprs,
chez le Roi, pour lui remettre leurs portefeuilles, ils lui ont fait
part de la dmarche du duc d'Isly; Louis-Philippe s'est born 
rpondre qu'il y penserait.  cinq heures, le marchal se rend de sa
personne aux Tuileries et a une conversation avec le Roi. Celui-ci
est-il enfin convaincu? Il mande MM. Guizot et Duchtel, leur annonce
son dsir de donner le commandement gnral au marchal Bugeaud
et les prie d'y prparer les gnraux Sbastiani et Jacqueminot.
Les ministres remplissent leur mission; mais, en revenant, ils
trouvent le Roi de nouveau hsitant et dispos  attendre l'avis
du nouveau cabinet. Quel est le secret de ces tergiversations?
Est-ce l'influence du duc de Montpensier, trs oppos, en effet, 
la nomination du marchal? N'est-ce pas surtout l'ge du Roi qui,
dcidment, n'a plus la force physique et morale ncessaire pour
dominer une telle crise? Il n'est pas jusqu'au regret de la faute
qu'il a commise en changeant son ministre, qui ne contribue 
abattre son courage et  lui ter sa prsence d'esprit. Ce regret
l'obsde et l'accable. Vers huit heures et demie ou neuf heures du
soir, M. Jayr, lui ayant apport plusieurs ordonnances  signer, en
profite pour insister longuement et fortement sur la ncessit de
constituer tout de suite le commandement militaire. Louis-Philippe
l'coute sans l'interrompre, puis, aprs quelques instants de
silence, suivant la pense intrieure, pense amre et douloureuse,
qui videmment l'a seule occup pendant que le ministre lui parlait
d'un tout autre sujet: Et quand je songe, dit-il, que cette
rsolution a t prise et excute en un quart d'heure! M. Jayr
n'obtient pas d'autre rponse. Le marchal Bugeaud, qui a t retenu
 dner au chteau, finit par se lasser d'attendre: il quitte les
Tuileries, en disant avec colre  son aide de camp, le commandant
Trochu: On a peur de moi; je les inquite; je ne puis plus tre
employ; allons-nous-en!

Pendant ce temps, dans la ville qui ne sent aucune autorit au-dessus
d'elle, l'effervescence est loin de se calmer. La nuit venue, des
bandes circulent, criant, chantant, portant des torches et des
lanternes de papier. L'ide leur est venue d'exiger l'illumination
des fentres, et les habitants, entrans ou intimids, obissent.
Le spectacle de cet embrasement gnral a attir beaucoup de
curieux dans les rues. Vers huit heures et demie, une bande plus
nombreuse que les autres s'est forme du ct de la Bastille et s'est
engouffre dans les boulevards: en tte, quelques officiers de la
garde nationale, dont l'un porte l'pe nue; puis un ple-mle de
gardes nationaux, de bourgeois, d'ouvriers, ces derniers en grande
majorit; parmi eux, quelques figures menaantes et sinistres;
des drapeaux flottent au-dessus de la masse; sur les flancs, des
gamins agitent des torches. Cette foule avance en chantant la
_Marseillaise_, et grossit  chaque pas. En plusieurs points, elle
rencontre, stationnant sur les boulevards, des rgiments de ligne,
de cavalerie ou d'artillerie qui la laissent passer.  la rue
Lepelletier, elle se dtourne un instant pour se faire haranguer aux
bureaux du _National_, puis reprend sa marche vers la Madeleine.
Mais voici qu'arrive au boulevard des Capucines,--il tait alors
environ neuf heures et demie du soir,--elle voit, devant elle, la
chausse compltement occupe par un bataillon du 14e de ligne,
derrire lequel on aperoit les casques d'un dtachement de dragons.
Cette mesure a t prise pour dfendre les abords du ministre des
affaires trangres qui, depuis la veille, a t plusieurs fois
menac par l'meute. La circulation se fait  droite par la rue
Basse-du-Rempart,  gauche par la rue Neuve-Saint-Augustin. Pour
viter tout risque de contact trop direct entre le peuple et la
troupe de ligne, on avait pris soin de placer devant celle-ci un
bataillon de la garde nationale; mais, par une fatale malechance, ce
bataillon a quitt ses positions quelques instants avant l'arrive
des manifestants, pour aller protger le ministre de la justice.
Les hommes qui sont au premier rang de la foule viennent donc se
buter  la ligne immobile des soldats; presss par ceux qui arrivent
derrire eux, ils requirent imprieusement qu'on leur livre passage.
Le lieutenant-colonel leur rpond avec douceur, en allguant les
ordres qu'il a reus: Mes enfants, leur dit-il, je suis soldat, je
dois obir; j'ai reu la consigne de ne laisser passer personne,
et vous ne passerez pas. Si vous voulez aller plus loin, prenez la
rue Basse-du-Rempart. Et comme la foule criait: Vive la ligne! Je
suis trs touch de votre sympathie, reprend-il, mais je dois faire
excuter les ordres suprieurs; je ne puis vous laisser passer.
Cependant la pousse venant de la queue devient de plus en plus
forte. Des trottoirs, les curieux crient: Ils passeront, ils ne
passeront pas! Des clameurs confuses s'lvent de la bande:  bas
Guizot! Vive la rforme! Vive la ligne! Illuminez! Le tumulte est au
comble. Le lieutenant-colonel, insult, menac, voyant sa troupe sur
le point d'tre force, rentre dans les rangs et ordonne de croiser
la baonnette.  ce moment, un coup de feu part; quelques autres
suivent; puis, sans qu'aucun ordre ait t donn, tous les soldats,
qui se croient attaqus, dchargent leurs fusils sur la foule.
Celle-ci s'enfuit, en poussant un cri d'horreur et d'effroi. En mme
temps, par un phnomne trange, les soldats sont pris aussi de
panique; malgr le lieutenant-colonel qui leur crie: 14e de ligne,
vous vous dshonorez, ils se prcipitent en dsordre dans toutes
les rues adjacentes; les dragons dtalent  fond de train du ct de
la Madeleine. La chausse reste dserte, jonche de lanternes, de
torches, de drapeaux, de chapeaux, de cannes, de parapluies, d'armes
diverses, et, au milieu de mares de sang, gisent une cinquantaine de
morts ou de blesss. Ce n'est qu'au bout de quelques instants que
les soldats, ayant retrouv leurs esprits, reviennent honteux  leur
poste, et que, du ct de la foule, plusieurs personnes se hasardent
 secourir les victimes.

Comment expliquer cette catastrophe? D'o tait parti le premier
coup de feu, devenu le signal d'une dcharge gnrale? Sur le moment
on ne l'a pas su, et ce mystre a donn naissance  beaucoup de
suppositions. Les uns ont cru que le coup venait du ct de la foule
et en ont donn pour preuve qu'un soldat figurait parmi les morts:
on a mme prcis et dit que l'auteur volontaire du coup tait un
certain Lagrange, cerveau brl du parti dmagogique, qui aurait
cherch par l  rendre toute pacification impossible; le coup de
pistolet de Lagrange est mme devenu l'une des lgendes des journes
de Fvrier; je dis lgende, car il parat qu' cette mme heure
Lagrange tait au Gros-Caillou. D'autres ont racont que le coup
avait t tir, dans un dessein analogue, par les agents du prince
Napolon, fils du roi Jrme, si ce n'est par le prince lui-mme.
Bien qu'on ait t, parat-il, jusqu' se vanter de quelque chose de
ce genre dans certains milieux bonapartistes, cette version ne me
satisfait pas plus que la premire. Le prince Napolon a pu, le 23
et le 24 fvrier, faire montre de zle rvolutionnaire, probablement
pour remercier Louis-Philippe de l'accueil bienveillant qui venait
d'tre fait aux sollicitations de son pre et aux siennes; mais
aucune preuve n'a t apporte qu'il ait jou un rle dans cet
vnement. D'aprs une explication plus simple et par cela seul plus
plausible, le coup de feu aurait t tir par un sergent du 14e.
Ce sergent, nomm Giacomoni, Corse d'origine, avait un dvouement
passionn pour son lieutenant-colonel. Voyant ce dernier insult
et menac par une sorte d'nergumne qui faisait le geste de le
frapper au visage avec une torche, il avait une premire fois ajust
l'insulteur: un capitaine releva vivement son fusil. tes-vous fou?
lui demanda-t-il, qu'est-ce que vous faites?--Puisqu'on veut faire du
mal au lieutenant-colonel, rpondit Giacomoni, je dois le dfendre,
n'est-il pas vrai?--Restez tranquille, reprit l'officier.  trois
ou quatre reprises, la mme scne se renouvela.  la fin, devant une
agression plus menaante du porteur de torche, Giacomoni n'y tint pas
et lcha son coup[556].

[Note 556: J'emprunte ce rcit aux _Souvenirs de l'anne 1848_, par
M. Maxime DU CAMP. L'auteur s'est trouv, aprs plusieurs annes, en
rapport avec Giacomoni, et a recueilli ses confidences.]

Il a t d'opinion courante, dans un certain milieu, de considrer
la scne du boulevard des Capucines comme la crise dcisive des
journes de Fvrier; on a soutenu que tout aurait bien fini sans
ce malheur, et que la monarchie avait t mortellement atteinte
par ce coup de feu. C'est la tendance habituelle du vulgaire de
chercher dans des accidents fortuits la cause des grands vnements;
en simplifiant ainsi l'histoire, il la met mieux  sa porte; de
plus, il trouve parfois son compte  dcharger les responsabilits
humaines pour charger le hasard. Rien n'est moins justifi dans le
cas particulier. On sait en effet combien, avant ce lugubre pisode,
la situation tait dj compromise; les choses en taient  un point
o, si cet accident avait t vit, il en serait survenu un autre
qui et produit le mme effet. J'ai garde de nier cependant que cet
effet n'ait t considrable et qu'il n'ait contribu  prcipiter la
rvolution.

Aussitt le premier moment de terreur pass, la foule est revenue
sur le boulevard. Croyant  un guet-apens, sa colre est extrme.
Vainement la troupe, stupfaite et atterre, tmoigne-t-elle ses
regrets; vainement le lieutenant-colonel envoie-t-il au peuple un
de ses officiers pour lui expliquer que tout a t le rsultat d'un
horrible malentendu; on ne veut rien couter, et le courageux
messager est sur le point d'tre charp. Les hommes des socits
secrtes ont d'ailleurs compris tout de suite le parti  tirer de
ce que l'un d'eux n'a pas craint d'appeler une bonne aubaine; ils
s'appliquent  chauffer et  exploiter cette colre et surtout  la
propager dans la ville entire. Un fourgon qui passe l, conduisant
des migrants au chemin de fer de Rouen, est arrt, dcharg; on y
entasse seize cadavres, et le lugubre convoi se met en route dans
la direction de la Bastille. Des ouvriers, debout sur les rebords
de la voiture, agitent leurs torches et en projettent la lueur sur
les corps dfigurs, souills et sanglants; parfois ils en soulvent
un et le dressent pour le mieux faire voir. Vengeance! crient-ils,
vengeance! on gorge le peuple!--Aux armes! aux barricades! rpond
la foule. Des individus courent aux glises et sonnent le tocsin. Le
cortge s'arrte un moment devant le _National_, o M. Garnier-Pags
le harangue; il parle de crime horrible, d'ordres sanguinaires;
il dclare que le sang du peuple a coul, et qu'il doit tre veng.
Le chariot reprend ensuite sa marche; il parcourt les quartiers
Saint-Denis, Poissonnire, Montmartre, fait une halte aux bureaux
de la _Rforme_, passe par les Halles, le quartier Saint-Martin, et
vient enfin dposer les corps  la mairie du 4e arrondissement. Il
est deux heures du matin; il y a trois heures que cette tragique
procession circule dans Paris, sans que personne ait os l'arrter.
Elle a laiss derrire elle comme une longue trane d'horreur, de
colre et de haine. Le peuple, rpondant au lugubre appel qui lui est
fait, redescend en masse dans la rue; et, malgr la nuit, malgr la
pluie qui tombe par rafales, il s'emploie fivreusement  hrisser
de barricades les quartiers du centre. Les uns ramassent des armes,
soit en pillant des boutiques d'armuriers, soit en obligeant les
habitants de chaque maison  livrer leurs fusils. D'autres fondent
des balles et fabriquent des cartouches. Partout c'est la bataille
qui se prpare. Sur quelques points, des bandes n'attendent pas le
jour pour attaquer les postes de municipaux ou de soldats de ligne;
mais ce ne sont que des escarmouches isoles. D'ailleurs, bien que
le mouvement soit devenu plus puissant, plus gnral, et que les
hommes des socits secrtes s'y soient mls, on ne distingue
toujours pas d'impulsion ni de direction centrales, de chefs connus
et considrables.

C'est vers dix heures du soir que le Roi apprend l'vnement du
boulevard des Capucines. Il envoie aussitt M. de Montalivet chez
M. Mol, pour le presser. M. Mol n'tait pas encore revenu de chez
M. Thiers; MM. Dufaure, Passy et Billault l'attendaient. Les deux
premiers sont dcourags et se sentent dbords. Ce n'est plus une
meute, c'est une rvolution, disent-ils. M. de Montalivet abonde
dans leur sens et dclare que le Roi n'a plus qu'une ressource:
appeler M. Thiers et M. Odilon Barrot. Seul M. Billault se dclare
prt  assumer toutes les responsabilits. M. Mol, qui revient
bientt aprs, tout mu des nouvelles qu'il a recueillies sur son
chemin, tombe d'accord avec MM. Dufaure et Passy qu'il n'y a plus
place pour sa combinaison; elle n'a du reste jamais t viable.
Pendant ce temps, M. de Montalivet est retourn aux Tuileries, o il
rapporte, en s'y associant, les sinistres prvisions de MM. Dufaure
et Passy. Il trouve, auprs du Roi, MM. Guizot et Dumon qui sont
accourus  la nouvelle de la fusillade et qui, au nom de tous les
ministres dmissionnaires, insistent de nouveau pour la nomination
immdiate du marchal Bugeaud[557]. Louis-Philippe n'en conteste
pas la ncessit, mais, dans l'incertitude o il est encore sur le
nouveau ministre, il ne se dcide toujours pas. MM. Guizot et Dumon
se retirent sans avoir obtenu aucun acte. Le vieux roi est calme,
mais apathique, visiblement accabl par les motions successives de
cette journe. Le duc de Montpensier est agit; le duc de Nemours,
plus matre de soi, mais gardant sa rserve accoutume.

[Note 557: La plupart des ministres dmissionnaires avaient dn chez
M. Duchtel et se trouvaient encore au ministre de l'intrieur,
quand arriva la nouvelle de la fusillade. M. Duchtel dit aussitt 
M. Guizot: Je crois que nous devons demander au Roi la nomination
immdiate du marchal Bugeaud. Ni Jacqueminot, ni Sbastiani n'auront
droit de se plaindre; nous avons assez fait pour eux, trop peut-tre!
J'espre qu'il ne sera pas trop tard.--Vous savez, rpondit M.
Guizot, que 'a t toujours mon avis: allons donc chez le Roi. Il
fut convenu que M. Guizot irait avec M. Dumon, M. Duchtel restant
au ministre pour recevoir les nouvelles, mais prt  rejoindre ses
collgues aux Tuileries, si cela tait ncessaire. (_Note de M.
Gnie._)--On a cru et dit, sur la foi de tmoignages considrables,
que M. de Montalivet avait jusqu'au bout combattu auprs du Roi la
nomination du marchal. Dans les fragments qui m'ont t communiqus
de ses _Mmoires_, M. de Montalivet affirme, au contraire, que quand
il a t question d'appeler M. Thiers, il a insist pour que la
nomination du marchal ft faite auparavant.]

Vers minuit, le Roi est enfin officiellement inform que M. Mol
renonce  constituer un cabinet; depuis le renvoi du ministre
Guizot, neuf heures ont t perdues, et des heures bien prcieuses.
Il n'est plus possible d'viter M. Thiers. La rpugnance du Roi
cde devant la ncessit. Toutefois, il veut, auparavant, prendre
une prcaution: passant outre aux objections persistantes du duc de
Montpensier, il manifeste l'intention de suivre enfin le conseil
qui lui a t tant de fois donn dans la journe, et de mettre le
marchal Bugeaud  la tte de l'arme et de la garde nationale. Il
juge utile que le nouveau cabinet se trouve sur ce point en face d'un
fait accompli. M. Thiers, dit-il, ne voudrait peut-tre pas nommer
lui-mme le marchal; mais il l'acceptera, je n'en doute pas, s'il
le trouve nomm et install. Seulement par qui faire contresigner
l'ordonnance? Nul autre moyen que de recourir aux membres de l'ancien
cabinet. On envoie chercher en toute hte MM. Guizot, Duchtel et le
gnral Trzel. Au nom du salut de la monarchie, le Roi rclame de
leur dvouement ce dernier service. Les ministres dmissionnaires
ne refusent pas d'assumer cette responsabilit. Deux aides de camp
sont envoys  la recherche du marchal Bugeaud et de M. Thiers. Il
est environ une heure du matin.  ce moment, le fourgon qui portait
les seize cadavres n'avait pas encore fini sa sinistre promenade.


VIII

Le marchal Bugeaud arrive aux Tuileries, vers une heure et demie
du matin, le 24 fvrier. Il accepte aussitt, sans hsitation ni
rcrimination, la mission difficile qu'on lui confie si tardivement.
Le duc de Nemours, M. Guizot et M. Duchtel l'accompagnent 
l'tat-major pour l'installer. Dans le trajet, l'un d'eux lui ayant
demand ce qu'il augurait de la journe: Il est un peu tard, dit
le marchal, mais je n'ai jamais t battu, et je ne commencerai
pas aujourd'hui. Qu'on me laisse faire et tirer le canon; il y aura
du sang rpandu; mais, ce soir, la force sera du ct de la loi, et
les factieux auront reu leur compte.  l'tat-major, il trouve les
officiers absolument dmoraliss. Il se met alors  les haranguer,
leur dclare que le pril ne dpasse pas ce  quoi on doit s'attendre
dans toute crise politique; il annonce sa rsolution de prendre
les devants contre l'meute, et de la balayer par une offensive
vigoureuse. Il est deux heures, dit-il en posant sa montre sur
la table; il faut qu' quatre heures nous ayons commenc partout
l'attaque. Je n'ai jamais t battu, et je compte bien ne pas perdre
aujourd'hui ma virginit. Ces paroles, dbites avec une verve
gasconne qui, chez un autre, pourrait paratre de la fanfaronnade,
mais qui, chez lui, est l'assurance d'une volont forte, produisent
un effet extraordinaire sur les assistants. C'est, raconte un tmoin,
un vritable retournement. Les physionomies s'clairent; les ttes
se redressent; chacun reprend confiance; c'est  qui demandera un
commandement. Le marchal arrte aussitt ses dispositions. Pas de
petits paquets, mais de fortes colonnes. Il rvoque l'ordre donn aux
troupes cantonnes  la Bastille,  l'Htel de ville et au Panthon,
de se replier sur les Tuileries, et leur annonce, au contraire, qu'on
va les rejoindre. Avec les forces qu'il a sous la main, il dcide la
formation de quatre colonnes. La premire, commande par le gnral
Tiburce Sbastiani, qui a suppli qu'on ne le mt pas compltement
de ct, se dirigera vers l'Htel de ville, en passant par la Banque
et en coupant les rues Montmartre, Saint-Denis et Saint-Martin. La
seconde, sous les ordres du gnral Bedeau, qui, de passage  Paris,
a offert ses services, gagnera la Bastille par la Bourse et les
boulevards. La troisime manoeuvrera derrire les deux premires
pour empcher les barricades de se reformer. La quatrime rejoindra
le gnral Renaud au Panthon. Les rserves seront sur la place du
Carrousel. Dans cette distribution des rles, aucune part n'est faite
 la garde nationale. Le marchal a interrog le gnral Jacqueminot,
mais n'a rien pu en tirer: il est rsolu  ne pas s'arrter devant
l'inertie ou l'hostilit de cette milice. Tout en prenant ces
dcisions, il continue, suivant son habitude,  prorer, fait une
sorte de cours sur la guerre des rues, sur la faon de dissiper les
rassemblements, d'enlever les barricades. Il recommande de remettre
aux soldats un certain nombre de balles libres, pour qu'ils puissent
au besoin en glisser deux dans le fusil. C'est, dit-il, un souvenir
du sige de Saragosse. En somme, il parat s'attendre  une bataille
srieuse, mais est rsolu  user de la plus grande nergie.

Pendant que le marchal prend ces dispositions  l'tat-major, M.
Thiers, qu'un aide de camp est all chercher, et qui a d traverser
beaucoup de barricades gardes par des sentinelles trs excites et
souvent ivres, arrive aux Tuileries: il est environ deux heures et
demie du matin. M. de Montalivet accourt au-devant de lui: Mnagez
le Roi, lui recommande-t-il. Louis-Philippe, qui a sur le coeur
l'hostilit si vive, si directe, manifeste depuis quelque temps
contre la politique royale par son ancien ministre, est trs mortifi
de devoir recourir  lui; il le laisse voir dans l'accueil qu'il lui
fait; son ton est froid, parfois un peu amer[558]. Ah! c'est vous,
monsieur Thiers, dit-il. Je vous remercie d'tre venu. Vous savez que
j'ai t forc,  mon grand regret, de me sparer de mes ministres.
J'avais appel M. Mol qui me convenait mieux que vous, parce que sa
politique s'loigne moins de la mienne. M. Mol vient de me rendre
ses pouvoirs. J'ai donc besoin de vous, et je vous prie de me faire
un cabinet.--_M. Thiers._ Sire, dans les circonstances actuelles,
c'est une mission bien difficile. Nanmoins, je suis aux ordres du
Roi; mais, avant tout, il convient de s'entendre sur les hommes et
sur les choses.--_Le Roi._ Pourquoi cela? Je vous charge de faire un
cabinet, est-ce que cela ne vous suffit pas?--_M. Thiers._ Je prie le
Roi de croire que je ne viens pas lui dicter des conditions. En ce
moment, je me considre comme tyrannis plutt que comme tyran.--_Le
Roi._ Ah! oui, j'oubliais, vous ne vouliez plus tre ministre _sous
le rgne_.--_M. Thiers._ Sire, cela est vrai, et si les circonstances
ne me faisaient pas un devoir d'accepter, je prierais le Roi de
songer  un autre. Mais, tout dispos que je suis  faire de mon
mieux, je ne puis tre utile au Roi que si mes amis me secondent.
J'ai donc besoin de savoir si le Roi agrera les noms que je compte
lui proposer.--_Le Roi._ Eh bien, voyons, qui voulez-vous?--_M.
Thiers._ D'abord et avant tout, M. Odilon Barrot.--_Le Roi._ M.
Barrot, M. Barrot! il vous faut M. Barrot. Un brave homme, je le
sais, mais un songe-creux qui voudra me faire passer par je ne
sais quelles rformes.--_M. Thiers._ Sire, cela est invitable. Le
nom de M. Barrot est plus populaire que le mien, et je ne puis pas
m'en passer. Quant aux rformes, mon ami M. Duvergier...--_Le Roi,
vivement._ Ah! M. Duvergier!--_M. Thiers._ Mon ami M. Duvergier, qui
serait ncessairement un de mes collgues, a prsent et dfendu un
projet de rformes qui, certes, n'a rien de bien effrayant.--_Le
Roi._ Ah! oui, ce projet qui augmente le nombre des dputs. Combien
y en aurait-il de plus?--_M. Thiers._ 70  80.--_Le Roi._ Et cela
ne vous effraye pas? Comment vous tireriez-vous d'affaire avec une
Chambre aussi nombreuse? Au reste, cela vous regarde. Pour conduire
la Chambre, vous tes pass matre. Mais ce n'est pas tout, et M.
Barrot voudra probablement les incompatibilits? (En prononant ce
dernier mot, le Roi appuyait sur chaque syllabe.)--_M. Thiers._
Le Roi n'a pas, je pense, d'objection  M. de Rmusat.--_Le Roi._
Non, certainement.--_M. Thiers._ Eh bien, sur la question des
incompatibilits, nous sommes, M. de Rmusat et moi, beaucoup
plus engags que M. Barrot.--_Le Roi._ Eh bien, va pour les
incompatibilits. Mais tes-vous sr que M. Barrot ne demandera rien
autre chose?--_M. Thiers._ Sire, il demandera, et je demande avec
lui la dissolution de la Chambre.--_Le Roi, se levant brusquement._
La dissolution de la Chambre! Pour cela, je n'y consens pas, je n'y
consentirai jamais!--_M. Thiers._ Cependant, Sire...--_Le Roi._ Je
n'y consens pas, vous dis-je. Je vois bien o l'on veut en venir.
On veut renvoyer la Chambre parce qu'elle m'est dvoue. C'est moi,
moi seul qu'on attaque en elle. Ne me parlez pas de dissolution! M.
Thiers insiste. Non, vous dis-je, reprend le Roi, la Chambre est
bonne, excellente, je veux la garder, je la garderai... Au surplus,
pourquoi nous quereller l-dessus? Vous avez votre avis, j'ai le
mien. Demain, il sera temps de nous entendre. Aujourd'hui, j'ai
besoin de votre nom;... il me le faut;... et, quoi que vous fassiez,
il sera au _Moniteur_.--_M. Thiers._ Le Roi ne fera pas mentir le
_Moniteur_.--_Le Roi._ Non, mais le _Moniteur_ dira que je vous ai
appel. Vous ai-je appel, oui ou non? Reste  savoir si vous voudrez
qu'on dise que vous avez refus.--_M. Thiers._ Si la ncessit tait
moins pressante, je refuserais certainement. Aujourd'hui, je ne
m'oppose pas  ce que le _Moniteur_ annonce que le Roi m'a appel
et que j'ai accept, pourvu que le nom de M. Barrot soit joint au
mien.--_Le Roi._ Encore M. Barrot. Pourquoi M. Barrot?--_M. Thiers._
Le nom de M. Barrot est indispensable, et si le Roi refuse, je n'ai
plus qu' me retirer.--_Le Roi._ Allons! il faut faire ce que vous
voulez. Eh bien, dictez, je suis votre secrtaire.--_M. Thiers._
Sire, je vais crire moi-mme.--_Le Roi, prenant vivement la plume._
Non, non, dictez. Si ce que vous dictez ne me convient pas, je le
changerai.--M. Thiers dicte alors la note que doit publier le
_Moniteur_. Elle porte que M. Thiers, charg de former un cabinet, a
propos au Roi de s'adjoindre M. Barrot, et que le Roi y a consenti.
Aprs une ou deux minutes de rflexion, le Roi trouve cette formule
convenable et l'crit de sa main. Le Roi, ajoute M. Thiers, me
permettra maintenant d'aller me concerter avec mes futurs collgues.
Quant  la dissolution et aux autres questions non rsolues, il reste
bien entendu que si demain il nous tait impossible de nous entendre
avec le Roi, nous serions libres.--_Le Roi._ Certainement; vous
tes libres, et moi aussi. Le Roi annonce alors  M. Thiers qu'il
a mis le marchal Bugeaud  la tte de la force publique. C'est
votre ami, lui dit-il; vous vous entendrez  merveille. M. Thiers
parat un peu embarrass et se plaint qu'on ait pris un parti si
grave sans consulter le nouveau cabinet. Que voulez-vous? lui dit le
Roi, Trzel et Jacqueminot ne sont bons  rien. Il me faut un homme
pour me dfendre, et Bugeaud est le seul en qui j'ai confiance... Au
reste, que peut-on vous dire? Ce n'est pas vous qui l'avez nomm,
c'est Duchtel. Allez trouver le marchal et concertez-vous avec lui.

[Note 558: Je n'ai, sur la conversation du Roi et de M. Thiers, que
des comptes rendus recueillis de la bouche de ce dernier, soit par
M. Duvergier de Hauranne, soit par M. Senior. Je me suis attach de
prfrence au premier, qui est plus complet et qui m'a sembl devoir
tre plus exact. Toutefois je dois, ici plus que jamais, renouveler
les rserves que j'ai faites dj sur l'inconvnient de comptes
rendus mans d'un seul des interlocuteurs et non contrls par
l'autre.]

En sortant de chez le Roi, M. Thiers se rend  l'tat-major. Du
plus loin qu'il l'aperoit, le marchal, interrompant le discours
qu'il tient aux officiers: Eh bien, mon cher Thiers, lui crie-t-il,
je suis charm de vous voir. Je suis commandant en chef, vous
tes premier ministre.  nous deux, nous allons faire de bonne
besogne.--Permettez, rpond M. Thiers, je ne suis pas ministre et
je ne sais pas si je le serai; je suis seulement charg de former
un cabinet avec M. Barrot. Au nom de Barrot, le marchal fait un
peu la grimace; mais il se remet aussitt. Il parle alors de ses
moyens d'action, se plaint que ses prdcesseurs lui aient laiss
des troupes fatigues avec des munitions insuffisantes[559]. Il
n'en promet pas moins d'agir vigoureusement, et rpte,  plusieurs
reprises, avec sa rudesse de vieux soldat: J'aurai le plaisir de
tuer beaucoup de cette canaille, c'est toujours cela. Il presse M.
Thiers de courir chez ses amis et de persuader  la garde nationale
de donner son concours. Il serait sans doute trs malheureux,
ajoute-t-il, qu'elle ne voult pas marcher, ou qu'elle voult marcher
contre nous. Mais, s'il en tait ainsi, dites-lui bien que ce ne
serait pas une raison pour me faire jeter ma langue au chat.

[Note 559: Le marchal Bugeaud ayant renouvel, aprs la rvolution,
dans une lettre publie, ses plaintes sur l'insuffisance des
munitions, le gnral Trzel, ministre de la guerre dans le cabinet
Guizot, lui a rpondu en apportant des chiffres dtaills. La
controverse intresse peu aujourd'hui. En effet, ce n'est pas faute
de cartouches que la monarchie est tombe, c'est faute d'avoir voulu
s'en servir.]

Rentr chez lui, M. Thiers y trouve M. de Rmusat qu'il a envoy
chercher en partant pour les Tuileries; il lui rend compte brivement
de sa conversation avec le Roi. Au nom de Bugeaud, M. de Rmusat
proteste. Il y avait, dit-il, pour le Roi, deux partis  prendre:
ou livrer bataille purement et simplement, sans transiger; dans ce
cas, il faisait bien de prendre Bugeaud, mais nous n'avions rien 
faire aux Tuileries; ou essayer de la conciliation et faire, dans
ce dessein, les concessions ncessaires; alors il tait naturel
d'appeler Thiers et Barrot, mais Bugeaud devait tre tenu  l'cart.
M. de Rmusat insistant, M. Thiers lui propose de retourner
immdiatement avec lui aux Tuileries. Ils trouvent le malheureux
roi, puis de fatigue, envelopp de flanelle, sur le point de se
mettre au lit. M. de Rmusat expose brivement ses objections. Le
Roi lui rpond d'abord qu'il est impossible de faire descendre
de cheval le gnral en chef au moment du combat, ensuite que M.
Thiers et ses amis ne sont pas encore ministres et, par consquent,
ne rpondent pas de la nomination; demain, quand le cabinet sera
constitu, il fera ce qu'il lui plaira. Il est prs de quatre
heures du matin, quand M. Thiers et M. de Rmusat, qui a fini par
se laisser persuader, sortent des Tuileries. Ils emploient le reste
de la nuit  recruter les membres du nouveau ministre. Ils se
rendent successivement chez M. Duvergier de Hauranne et chez M.
Odilon Barrot, dont ils ont quelque peine  obtenir le concours; tous
deux font contre le marchal Bugeaud les plus vives objections. Il
est entendu que des portefeuilles sont rservs  MM. Cousin et de
Malleville. M. Thiers voudrait avoir aussi quelques membres du tiers
parti: des offres sont faites  MM. Dufaure, Passy, Billault, qui
les dclinent, et au gnral de La Moricire, qui les accepte. Ces
pourparlers se prolongent jusque vers huit heures du matin.

Tandis que M. Thiers est occup  ces dmarches prliminaires, le
marchal Bugeaud commence l'excution de son plan d'attaque. Les
trois colonnes qui doivent se diriger sur l'Htel de ville, la
Bastille et le Panthon, sont parties entre cinq et six heures du
matin. Le marchal a prsid lui-mme au dpart, prescrivant aux
chefs d'annoncer partout le nouveau ministre, encourageant les
soldats par quelques paroles d'une nergique familiarit.  peu de
distance du Carrousel, les troupes rencontrent les barricades qui ont
t construites pendant la nuit et qui sont beaucoup plus nombreuses
qu'on ne pouvait s'y attendre[560]. Nanmoins la rsistance n'est
pas suffisamment organise pour arrter une offensive vigoureuse.
La colonne du gnral Sbastiani, partie la premire  cinq heures
un quart, arrive  l'Htel de ville un peu avant sept heures, aprs
avoir emport et dtruit plusieurs barricades: elle a eu dix  douze
hommes tus et le double de blesss. La colonne dirige vers le
Panthon atteint aussi le but qui lui a t indiqu.

[Note 560: D'aprs un relev fait aprs coup, il y en avait plus de
1,500. En outre, 4,000 arbres avaient t abattus.]

Quant  la colonne du gnral Bedeau, forte d'environ deux mille
hommes et partie  cinq heures et demie, elle s'est avance sans
grande difficult jusqu'au boulevard Bonne-Nouvelle. Elle se trouve
l en face d'une barricade d'aspect assez imposant, leve  l'entre
de la rue Saint-Denis. Cette barricade ne constitue pas un obstacle
infranchissable: ses dfenseurs peu nombreux ne tiendraient pas
devant une attaque rsolue, et en tout cas elle peut tre tourne
par les rues adjacentes. Mais,  ce moment, interviennent des gardes
nationaux, des habitants du quartier, qui adjurent le gnral de
ne pas donner le signal d'une bataille meurtrire. Il y a un
malentendu, disent-ils; le peuple ne sait pas encore que MM. Thiers
et Barrot sont chargs de faire un ministre; attendez au moins
quelques instants, qu'on ait le temps de rpandre cette nouvelle, et
la pacification se fera d'elle-mme. En dpit de la vigueur dont
il a fait preuve en Afrique, le gnral Bedeau est, par nature, un
peu temporisateur; la conduite du gouvernement depuis vingt-quatre
heures n'est pas d'ailleurs faite pour l'encourager  brusquer
les choses. Au lieu de renvoyer ces donneurs de conseils, il les
coute et se met  parlementer avec eux. Il allgue ses ordres. Ses
interlocuteurs le pressent d'en rfrer  l'tat-major, qui ne pourra
lui savoir mauvais gr d'avoir vit l'effusion du sang. Le gnral
consent  envoyer au marchal un mot au crayon, l'informant qu'il
est en prsence d'une population non arme, inoffensive et trompe,
qui ne croit pas au changement de ministre; il lui demande des
proclamations faisant connatre ce changement; il ajoute qu'il s'est
arrt pour faciliter la runion de la garde nationale. Cependant,
plus l'immobilit de la colonne se prolonge, plus la foule augmente
autour d'elle, insistant vivement pour qu'on ne cherche pas  forcer
le passage. Les troupes sont comme enlises dans cette foule;
elles ne pourraient s'en dgager que par un effort nergique; il
leur faudrait commencer par bousculer les prtendus mdiateurs et
peut-tre par les charger. Bedeau est de plus en plus hsitant et
anxieux. Un ngociant du quartier, M. Fauvelle-Delebarre, s'offre 
aller faire connatre la situation au marchal Bugeaud et  rapporter
ses ordres; le gnral consent  suspendre jusque-l toute attaque.
Ne devait-on pas compter sur le marchal pour mettre fin  ces
hsitations?

Depuis que les colonnes d'attaque sont parties, ont afflu 
l'tat-major, des bourgeois, des gardes nationaux qui, sous prtexte
d'apporter des nouvelles, dclaraient tout mus que l'arme, en
engageant les hostilits, allait empcher l'effet pacificateur que
devait produire l'appel de MM. Thiers et Odilon Barrot. Le marchal
les a reus d'abord assez mal. Au premier message du gnral Bedeau,
il a rpondu en ne le blmant pas de s'tre arrt et en lui envoyant
des proclamations; toutefois, a-t-il ajout, il demeure entendu que,
si l'meute se montre, il faut faire les sommations et employer la
force avec nergie, comme nous en sommes convenus ce matin. Mais
de nouveaux prneurs de conciliation accourent, de plus en plus
nombreux et pressants; au lieu de leur fermer la porte, le marchal
consent  discuter avec eux. Voici enfin M. Fauvelle-Delebarre qui se
dit charg d'une mission du gnral Bedeau. L'tat-major prsente,
 ce moment, un spectacle trange: l'escalier est encombr par la
foule des arrivants; en haut, le marchal, entour d'officiers; sur
les premires marches, M. Fauvelle-Delebarre, couvert de sueur, les
traits en dsordre, s'exprimant sur un ton trs haut et avec une
grande exaltation. Si la troupe tire un coup de fusil, s'crie-t-il,
tout est perdu; toute mdiation devient impossible, et Paris est
noy dans le sang.--Qui donc tes-vous, demande un officier
d'tat-major, pour parler ainsi  un marchal de France?--Oui,
ajoute le marchal d'un ton brusque, qui tes-vous, un maire, un
adjoint? tes-vous hostile ou bien intentionn? M. Fauvelle se
dit connu de plusieurs amis du marchal qu'il nomme; il affirme
son dvouement  l'ordre et ses intentions pacifiques; puis il
insiste de nouveau avec vhmence sur sa demande, se porte fort
qu'une fois le nouveau ministre connu, la garde nationale suffira
 maintenir l'ordre. De toutes les marches de l'escalier, des voix
confuses l'appuient. Le marchal rsiste quelques instants; mais il
est visiblement tourdi de ce bruit, troubl de ces instances si
gnrales. Enfin il rentre dans la salle la plus proche et dicte
un ordre  l'adresse du gnral Bedeau; cet ordre lui prescrit de
cesser les hostilits, de se replier sur les Tuileries en vitant
toute collision et de laisser la garde nationale rtablir seule la
tranquillit. Le marchal revient ensuite sur l'escalier et remet
le papier  M. Fauvelle. Allez, lui dit-il, je suis convaincu
que vous tes un honnte homme; je vous confie l'ordre que vous
sollicitez[561].

[Note 561: Quelques personnes ont prtendu que M. le duc de Nemours
tait prsent  l'entretien avec M. Fauvelle-Delebarre, et lui ont
attribu un rle plus ou moins actif dans la dlibration qui a
prcd l'envoi des ordres. Ces assertions sont inexactes. Je tiens
de M. le duc de Nemours qu'il n'est pas retourn  l'tat-major
depuis la nomination du marchal Bugeaud. Il ne voulait pas que sa
prsence pt gner le commandement; il se faisait seulement tenir au
courant de ce qui se passait par un de ses officiers d'ordonnance.]

Aussitt aprs, des ordres semblables sont expdis  tous les chefs
de corps. Celui qui est adress au gnral Sbastiani est ainsi
conu: Annoncez partout que le feu a cess, que l'on est d'accord,
et que la garde nationale va prendre le service de la police. Faites
entendre des paroles de douceur. On y a joint l'_Avis_ suivant,
destin  tre port  la connaissance de la population: Le Roi,
usant de sa prrogative constitutionnelle, a charg MM. Thiers et
Barrot de former un cabinet. Sa Majest a confi au marchal duc
d'Isly le commandement en chef des gardes nationales et de toutes les
troupes de ligne. La garde nationale prend le service de la police.
Je donne ordre de faire cesser le feu partout. _Paris, le 24 fvrier
1848._ Le marchal duc D'ISLY. Le prfet de police reoit galement
par un officier d'tat-major l'ordre de cesser toute opration autre
que celle de la dfensive; il est avis que les postes occups
doivent tre maintenus, mais sans agression et sans tirer un coup de
fusil.

Que s'est-il donc pass dans l'esprit du marchal? Comment lui,
tout  l'heure encore si nergique, en est-il venu  cette sorte de
capitulation? Quand il avait pris possession du commandement, il
tait videmment dans les dispositions qui, les jours prcdents,
l'avaient pouss  proposer son concours au ministre Guizot; il ne
songeait qu' accomplir l'oeuvre de rpression arme qui et t en
harmonie avec la politique de ce ministre. Mais il avait d bientt
se rendre compte que le cabinet Thiers-Barrot auquel il se trouvait
associ avait une orientation fort diffrente. Quand tout dans le
gouvernement tait au laisser-aller, pouvait-il seul s'obstiner 
la rsistance? Force lui tait bien de s'avouer que la thse des
prneurs de conciliation et de dsarmement et t approuve par
les nouveaux ministres. Encore s'il et pris le parti de suivre sa
voie  part, sans s'occuper d'un cabinet dont, aprs tout, il ne
tenait pas son mandat et qui n'tait pas encore form! Mais non; il
nourrissait au contraire l'arrire-pense de prendre place dans ce
cabinet, et, au milieu de la nuit, il avait crit  M. Thiers une
lettre par laquelle il s'offrait pour le ministre de la guerre[562].
Se rendant compte, comme on le voit par cette lettre mme, qu'on
lui objecterait son impopularit, il se proccupait de la faire
disparatre et de montrer  la population parisienne qu'il n'tait
pas le fusilleur sanguinaire de la lgende de la rue Transnonain.
Faut-il ajouter que, de divers cts, lui arrivaient d'assez
fcheuses nouvelles? On annonait qu'au del du rayon o agissaient
les troupes, notamment autour de la Bastille et dans le faubourg
Saint-Marceau, l'insurrection faisait des progrs et s'emparait de
plusieurs casernes; que, derrire les colonnes elles-mmes, les
barricades dtruites se reformaient. Peut-tre, en prsence de ces
faits, le marchal perdait-il un peu, au fond, de son assurance
premire et commenait-il  se demander si une arme dj fatigue
et qu'il croyait insuffisamment munie de cartouches[563], serait en
tat de soutenir une lutte qui menaait de se prolonger. Dans quelle
mesure chacune de ces causes a-t-elle influ sur sa dtermination?
Il serait difficile de le dire avec prcision. Aprs tout, pourquoi
pousser plus loin l'analyse?  Claremont, comme on dbattait devant
Louis-Philippe  qui devait tre imput l'ordre de suspendre les
hostilits:  quoi bon cet ordre? dit le Roi, il tait dans l'air.
Voil le vrai mot de la situation. Oui, cet ordre tait dans l'air
qui rgnait aux Tuileries depuis la retraite du cabinet conservateur,
et ce n'est certes pas la moindre preuve de l'action dbilitante de
cet air, qu'un Bugeaud lui-mme n'ait pu y chapper[564].

[Note 562: Dans cette lettre, le marchal s'exprimait ainsi: Il
y avait longtemps que j'avais prvu, mon cher Thiers, que nous
serions tous les deux appels  sauver la monarchie. Mon parti est
pris, je brle mes vaisseaux... Quand j'aurai vaincu l'meute, et
nous la vaincrons, car l'inertie et le dfaut de concours de la
garde nationale ne m'arrteront pas, j'entrerai volontiers, comme
ministre de la guerre, avec vous, dans la formation d'un nouveau
cabinet,  moins que l'impopularit prtendue qu'on me reproche ne
soit un obstacle insurmontable. Dans ce cas, je n'hsiterai pas 
vous conseiller de prendre Bedeau, officier distingu, et de lui
adjoindre, comme sous-secrtaire d'tat, M. Magne, dput, dont je
connais personnellement la rare capacit.]

[Note 563: L'insuffisance des munitions proccupait  ce point le
marchal, qu'en ce moment mme il envoyait  M. Thiers une note o il
disait qu'en dehors de la colonne de Bedeau, les soldats n'avaient
que dix cartouches par homme. J'ai dj mentionn que le gnral
Trzel a contest l'exactitude de ces assertions.]

[Note 564: C'est au milieu de tmoignages souvent un peu incertains
et mal concordants, que j'ai cherch  dgager la vrit sur les
circonstances dans lesquelles a t donn l'ordre de suspendre
les hostilits. Ce cas n'est pas le seul o j'aie eu occasion de
remarquer que le trouble et l'motion de ces heures de crise semblent
avoir ragi sur les souvenirs de ceux qui y ont t acteurs ou
spectateurs. De l, entre eux, des contradictions parfois singulires
qu'on aurait probablement tort d'attribuer  un dfaut de sincrit.
Ces rflexions trouvent leur application  propos du rcit fait par
le marchal Bugeaud des vnements que je viens de raconter. Ce rcit
se trouve dans une lettre publique du 19 octobre 1848, lettre crite
 un moment o le marchal briguait les suffrages des conservateurs
pour la prsidence de la rpublique. Le marchal est parfaitement
dans le vrai, quand il parle d'une foule de bourgeois trs bien mis,
venant des divers points o se trouvait l'insurrection, et accourant
vers lui, les larmes dans les yeux, pour le supplier de faire retirer
les troupes; il est galement dans le vrai, quand il se fait honneur
d'avoir repouss d'abord ces conseils. Mais, plus loin, voulant
expliquer pourquoi il a fini par cder, il affirme que l'ordre exprs
et ritr de cesser les hostilits lui aurait t apport de la part
du Roi, une premire fois par MM. Thiers et Barrot, une seconde par
M. le duc de Nemours. Ici le marchal se trompe videmment. D'abord
il parat certain que l'ordre a t donn avant mme que la nouveaux
ministres fussent arrivs aux Tuileries: l'un d'eux, M. Duvergier de
Hauranne, le dclare de la faon la plus formelle.  quelle heure
exactement cet ordre est-il parti de l'tat-major? C'est difficile
 fixer. Le gnral Sbastiani et M. Delessert disent sept heures:
je serais port  croire, tant donn le temps pris par la marche de
Bedeau et par les pourparlers qui ont suivi, que cette indication
est un peu trop matinale. En tout cas, c'est au plus tard vers huit
heures, et les ministres ne semblent tre arrivs aux Tuileries que
vers huit heures et demie. C'est donc  tort que le marchal fait
intervenir M. Thiers et M. Barrot. Quant au Roi, il a ni absolument,
dans ses conversations de l'exil, avoir donn l'ordre que lui
attribue Bugeaud. Enfin M. le duc de Nemours m'a affirm n'avoir rien
transmis de semblable. Ce n'est pas  dire que les ministres ou le
Roi aient blm cet ordre. Bien au contraire, comme on le verra dans
la suite du rcit, les ministres, dans leur premire entrevue avec le
Roi, ont parl de la suspension des hostilits comme d'une mesure qui
s'imposait, et Louis-Philippe, dans cette mme conversation de l'exil
o il a ni avoir donn l'ordre, ajoutait: Il est bien entendu que
je ne regrette pas, que je n'ai jamais regrett que le marchal n'ait
pas engag la bataille... J'ai une horreur pour la guerre civile.
Aussi il est certain, trs certain, que, si l'on m'avait consult,
j'aurais t d'avis qu'il fallait, n'importe par quel moyen, viter
l'effusion du sang. (_Abdication du roi Louis-Philippe_, raconte
par lui-mme et recueillie par M. douard LEMOINE, p. 17  19.) Cet
ordre tait la consquence logique de la politique o l'on s'tait
engag depuis le changement du ministre. C'est seulement en ce sens
que le marchal pouvait en rejeter la responsabilit sur d'autres.
Mais, s'il n'a fait que ce qu'on lui aurait demand de faire, si sa
dtermination a t, aussitt aprs, approuve et confirme, il n'en
reste pas moins qu'il a donn l'ordre sans avoir reu sur ce point
aucune prescription spciale du Roi et des ministres. Bugeaud donnait
une explication plus exacte de sa conduite, le jour o, rencontrant
dans un salon ce M. Fauvelle-Delebarre qui s'tait fait le messager
du gnral Bedeau, il lui disait: Je vous reconnais, monsieur. Vous
nous avez fait bien du mal. J'aurais d, sans vous couter, vous
faire chasser de ma prsence, et, sourd aux lamentations de vos
bourgeois de Paris et de votre garde nationale, dfendre mon roi dans
ses Tuileries et vous mitrailler tous sans merci. Louis-Philippe
serait encore sur le trne, et vous me porteriez aux nues  l'heure
qu'il est. Mais que voulez-vous? J'tais harcel, tourdi par un tas
de poltrons et de courtisans. _Ils m'avaient rendu imbcile comme
eux!_ (Ce propos a t rapport par Daniel STERN dans son _Histoire
de la rvolution de 1848_.)]

Pendant que ces graves vnements se produisent  l'tat-major, M.
Thiers, qui a termin ses dmarches prliminaires, reprend, vers
huit heures du matin, le chemin des Tuileries, en compagnie de M.
Odilon Barrot et des autres hommes politiques qu'il dsire faire
entrer dans son cabinet. De la place Saint-Georges au palais, les
futurs ministres franchissent de nombreuses barricades et risquent
mme un moment d'tre pris entre deux feux. Partout, sur leur chemin,
ils annoncent le nouveau ministre, mais sans grand succs. On
vous trompe, rpondent les insurgs; on veut nous gorger. Et, 
l'appui de leurs dfiances, ils allguent la nomination de Bugeaud.
M. Barrot, troubl de ces apostrophes populaires, veut s'en retourner
chez lui, et ce n'est pas sans peine que M. Thiers et le gnral de
La Moricire le dterminent  franchir le guichet des Tuileries.
Les dputs trouvent la place du Carrousel occupe par des troupes
assez nombreuses, mais mornes; dans la cour du chteau, des aides
de camp, des gens de service, de simples citoyens, courant  et l
d'un air effar. Le duc de Nemours et le duc de Montpensier viennent
au-devant d'eux avec courtoisie, calmes et dignes, mais fort abattus.
Au moment d'entrer dans le palais, M. Thiers quitte un instant ses
collgues pour passer par l'tat-major, mais il ne tarde pas  les
rejoindre dans les appartements du Roi. Celui-ci vient de se lever.
Envelopp dans un large vtement brun, il parat fatigu et ne marche
qu'avec effort. La conversation s'engage. Sur les personnes, pas de
difficult. Je les accepte toutes, dit le Roi; venons aux choses.
Quelqu'un ayant parl de la dissolution, le Roi s'y montre non moins
oppos que dans sa conversation de la nuit avec M. Thiers. Le mot de
rforme est prononc. Nous verrons, rpond le Roi, quand la crise
sera finie. Ce n'est pas de ces ventualits que j'ai besoin de
causer maintenant avec vous. Que faut-il faire aujourd'hui mme?
Comme M. Thiers rpliquait que lui et ses amis n'taient pas encore
ministres, et que le cabinet Guizot tait toujours en fonction:
Laissez l les btises constitutionnelles, dit vivement le Roi; vous
savez bien que M. Guizot est hors de question, et que je ne me fie
qu' vous. M. Thiers propose alors, pour tenir compte des objections
prsentes contre Bugeaud, sans cependant faire descendre de cheval
un marchal de France, une transaction que, peu auparavant, il a
fait agrer par ses collgues: elle consiste  donner le commandement
de la garde nationale  un gnral plus populaire,  La Moricire,
Bugeaud conservant toujours le commandement en chef. Le Roi entre
vivement dans cette ide; il demande seulement si le gnral de La
Moricire consent  tre sous les ordres du marchal. De tout mon
coeur, dit La Moricire; j'ai servi sous lui toute ma vie. M.
Thiers signale ensuite  l'attention du Roi l'insuffisance des forces
militaires et le manque de munitions. Il en conclut que le mieux
serait de rappeler toutes les troupes et de les concentrer autour des
Tuileries. Le Roi approuve encore. Il est bien entendu, quoiqu'on ne
fasse pas allusion  l'ordre donn tout  l'heure par le marchal,
que les hostilits sont suspendues: c'est un point qu'on ne discute
pas, parce que tous le considrent comme acquis. On ne songe  user,
pour le moment, que des moyens de conciliation et de pacification.
S'ils ne russissent pas, ajoute M. Thiers, eh bien! nous nous
battrons. Le Roi congdie ses ministres,--je les appellerai
dsormais ainsi, bien que le cabinet ne soit pas officiellement
constitu,--en les engageant  aller s'entendre avec le marchal
Bugeaud sur les dcisions prises[565].

[Note 565: Deux des membres de l'ancien cabinet, MM. Dumon et Hbert,
arrivant aux Tuileries quelques instants aprs cet entretien,
trouvent le Roi fort soucieux. Ils lui demandent si le ministre
est form. Pas encore, rpond le Roi, mais je crois qu'il va se
former. Puis, interrog sur les mesures qui lui sont rclames, il
ajoute: Je ne sais pas trop. Au surplus, je ne dispute pas avec eux.
J'accorde tout; je suis vaincu.]

Le marchal prend trs bien la nomination de La Moricire. Vous
ne pouviez pas, dit-il, me donner un meilleur second. Il agre
galement l'ide de M. Thiers de concentrer les troupes autour
des Tuileries. J'ai dj pris les devants, lui rpond-il,
faisant allusion aux ordres qu'il a envoys, peu auparavant, aux
chefs de corps. De nouvelles instructions, dans ce sens, sont
aussitt rdiges et expdies[566]. Les ministres exposent, avec
complaisance, au marchal et aux officiers qui l'entourent, leur
faon d'envisager la situation. L'opinion, disent-ils, veut la
rforme; nous la lui apportons; mais elle n'en sait rien encore.
Voil la cause de la crise. Il s'agit donc uniquement de dissiper
ce malentendu, non de mettre Paris  feu et  sang. Au lieu de
tmoigner, comme le prcdent cabinet, de la dfiance  la garde
nationale, nous allons la convoquer; elle annoncera partout la bonne
nouvelle. Dans le mme dessein, on dcide que M. Odilon Barrot et
le gnral de La Moricire vont se montrer dans les rues pour faire
connatre le changement de ministre et de systme. Le gnral
tant en costume de ville, on l'affuble, par-dessus son pantalon 
carreaux, de diverses pices d'uniforme empruntes aux uns et aux
autres. M. Thiers s'est offert aussi pour aller parler au peuple,
mais le marchal l'a arrt: Laissez-les, dit-il, aller seuls et
tcher de raconter leur histoire. J'ai besoin de vous ici. Nous
serons bientt attaqus. Le vrai motif du marchal tait que M.
Horace Vernet venait de lui dire  l'oreille: Retenez M. Thiers.
J'ai travers l'insurrection; je l'ai trouve furieuse contre lui, et
je suis convaincu qu'on le couperait en petits morceaux. Les choses
allaient vite, et M. Thiers tait dj dpass.

[Note 566: Ce sont peut-tre ces instructions que le marchal Bugeaud
confondait avec le premier ordre de cesser le feu, quand il racontait
n'avoir fait qu'obir aux prescriptions apportes par les nouveaux
ministres.]


IX

Nous avons laiss le gnral Bedeau, immobile sur le boulevard
Bonne-Nouvelle, press de toutes parts par le peuple, attendant
les ordres qu'il a envoy demander  l'tat-major. Enfin arrivent
M. Fauvelle-Delebarre et divers messagers, dont un employ de la
ville qui a pass par les gouts pour tre plus sr de ne pas tre
arrt; ils apportent les nouvelles instructions: suspendre les
hostilits; remettre la police  la garde nationale; se replier sur
les Tuileries. Le gnral Bedeau est tout de suite sans illusion sur
les consquences. Une retraite honorable, dans ces circonstances,
est impossible, dit-il  un de ses aides de camp. En effet, que
peut-il advenir d'une troupe qu'on fait reculer devant l'meute, avec
recommandation d'viter tout conflit, et qui se trouve littralement
noye au milieu d'une foule dont cette retraite mme accrot encore
la surexcitation et l'audace? Mais le gnral est oblig d'obir 
cet ordre, qu'il a contribu, du reste,  provoquer par ses propres
hsitations. La mort dans l'me, il commande demi-tour, et, prenant
la tte, il se met en mouvement dans la direction de la Madeleine.

Les barricades ont t releves sur la route qu'il doit parcourir;
 chacune, il faut parlementer, au milieu de cris confus: Vive la
ligne!  bas Guizot! et mme par moments:  bas Louis-Philippe!
Ces obstacles et ces arrts disloquent et allongent la colonne. La
foule pntre dans ses rangs, engage des colloques et fraternise
avec la troupe. Plus on avance, plus le dsordre et l'indiscipline
augmentent. Les soldats, inertes, ahuris, laissent prendre leurs
cartouches. Les officiers dtournent les yeux, impuissants et navrs.
 la hauteur de la rue de Choiseul, l'artillerie se trouve arrte
par une barricade plus forte que les autres. Des individus commencent
 vouloir fouiller dans les caissons; un officier, qui s'assied sur
l'un d'eux pour empcher le pillage, est brutalement jet  terre.
L'meute menace de s'emparer de la batterie entire; on ne voit pas
d'autre ressource que de l'abandonner  la garde nationale, qui
russit  conduire les canons  la mairie du 2e arrondissement, mais
laisse tomber les caissons au pouvoir du peuple. Un peu plus loin,
nouvelle humiliation: la foule crie: La crosse en l'air! Le soldat
obit; la garde nationale lui a d'ailleurs donn l'exemple. Prs de
la rue de la Paix, M. de Laubespin, qui fait fonction d'officier
d'tat-major, passe prs d'un dtachement de cuirassiers. Ah!
capitaine, lui disent des cavaliers tremblant de honte et d'motion,
vous tes bien heureux, vous avez conserv votre sabre. La foule
a exig que nous lui remissions nos lattes, et nous n'avons au
ct que des fourreaux[567]. De plus en plus mle au peuple, la
colonne n'a rien d'une force militaire. Chaque soldat marche, la
crosse sur l'paule, donnant le bras  un ouvrier ou  un bourgeois.
Quant au gnral Bedeau, il est en avant o il croit sa prsence
ncessaire pour se faire ouvrir passage. Quand on vient lui annoncer
que l'artillerie est abandonne, que les soldats mettent la crosse
en l'air, il baisse la tte: absolument dcourag, ne se sentant
aucune force en main pour arrter ce dsordre, il est rduit  faire
adresser  ses auteurs de bien vaines supplications. Au nom du
ciel, dit-il  l'un des bourgeois qui sont prs de lui, si vous avez
quelque autorit sur les hommes du peuple, faites-leur comprendre
qu'ils dshonorent le soldat. Le peuple ne saurait vouloir humilier
l'arme! Malheureux gnral! Ceux qui l'approchent peuvent voir les
larmes amres qui mouillent ses yeux. Il sent videmment combien
ces quelques heures de guerre civile vont ternir le renom militaire
si pur et si brillant qu'il a acquis par des annes de combats en
Afrique[568].

[Note 567: Ce fait, ainsi que plusieurs autres incidents de cette
lamentable retraite, m'a t racont par le comte de Laubespin
lui-mme, actuellement snateur de la Nivre. M. de Laubespin, ancien
aide de camp du marchal Vale et en disponibilit depuis la mort de
ce dernier, avait repris volontairement du service quand il avait vu
la monarchie en pril.]

[Note 568: Le gnral Bedeau devait en effet tre trs attaqu 
raison de ces faits: on a mme voulu faire peser exclusivement sur
lui une responsabilit qui devait tre au moins partage. Il en a
beaucoup souffert, et on peut mme dire qu'il en est mort.]

En dbouchant sur la place de la Concorde, confondue dans cette
cohue tumultueuse, la colonne a un tel aspect, que les vingt gardes
municipaux du poste de l'avenue Gabriel, croyant voir arriver
l'meute, se mettent en dfense; bientt mme, attaqus ou se croyant
attaqus par des hommes du peuple, ils font feu. On riposte du
ct de la foule. Vainement, au risque de se faire tuer, Bedeau se
prcipite-t-il entre les combattants pour les arrter; il n'est pas
cout. Au bout de quelques instants, le poste est enlev, dtruit,
ses dfenseurs tus ou en fuite. Peu aprs, du ct oppos de la
place, le poste du pont Tournant, tromp par une autre alerte, fait
galement une dcharge qui tue trois personnes, dont un dput
conservateur, M. Jollivet. Ces incidents ne sont pas pour diminuer la
confusion, et c'est  grand'peine que le gnral Bedeau parvient 
rallier ses troupes absolument dmoralises et  leur faire prendre
position sur la place,  ct de celles qui s'y trouvaient dj. Il
est alors environ dix heures et demie.

 dfaut de la lutte dont on vient de se retirer de si piteuse
manire, recueille-t-on quelques profits de la conciliation? Aussitt
aprs sa confrence avec les ministres, le marchal Bugeaud a voulu
se montrer aux gardes nationaux rangs sur la place du Carrousel.
Mes amis, mes camarades, dit-il, tout est termin. L'ordre vient
d'tre expdi aux troupes de ne pas combattre et d'annoncer que la
police de Paris est confie au patriotisme de la garde nationale. Il
est accueilli froidement. Il sort dans la rue de Rivoli, et ordonne
par deux fois  un bataillon de la 2e lgion de rompre par sections
et de le suivre. Personne ne bouge. Un officier d'tat-major se
dcide alors  lui dire: J'ai le regret, monsieur le marchal, de
vous apprendre que la garde nationale ne veut pas de vous.

Il a t convenu, on le sait, que M. Odilon Barrot et le gnral de
La Moricire iraient annoncer au peuple les changements oprs. M.
Barrot se dirige vers les boulevards, accompagn de quelques amis,
dont M. Horace Vernet, en uniforme de colonel de la garde nationale
et tout chamarr de dcorations. Au dbut, dans les quartiers
riches, il n'est pas mal accueilli: quelques cris de: Vive Barrot!
mls  d'autres cris de:  bas Bugeaud! et mme:  bas Thiers!
 mesure qu'il s'avance sur les boulevards, l'accueil est plus
froid, plus mfiant. Vous tes un brave homme, lui dit-on; mais
il vous a dj attrap en 1830; il vous attrapera de nouveau. M.
Barrot se dpense en phrases sonores, en poignes de main, mais
avec un succs qui va toujours diminuant. Bientt on crie:  bas
les endormeurs! Plus de Thiers! Plus de Barrot! Le peuple est le
matre!  bas Louis-Philippe! Le chef de la gauche arrive enfin
auprs de la barricade de la porte Saint-Denis, devant laquelle
s'tait arrt le gnral Bedeau; un drapeau rouge flotte au sommet.
L, toutes ses avances chouent: les visages sombres, les gestes
menaants lui font comprendre qu'il n'a plus qu' retourner sur ses
pas. tonn et triste d'avoir rencontr si vite et si prs le terme
de sa popularit, puis de fatigue, la voix brise, il reprend
pniblement, au milieu de la foule tumultueuse qui l'enveloppe, le
chemin de la Madeleine. Prs de la rue de la Paix, il se rencontre
avec le gnral de La Moricire qui n'a pas mieux russi dans sa
tourne, malgr sa parole prime-sautire, son allure hardie et ce
je ne sais quoi d'hroque si propre  agir sur le populaire. 
ce moment, les bandes qui entourent les deux ministres se mettent
 crier: Aux Tuileries! aux Tuileries! M. Barrot et le gnral se
voient sur le point de terminer leur expdition conciliatrice,
en conduisant l'meute  l'assaut de la demeure royale. Ils se
drobent, chacun  sa manire: La Moricire pique des deux, devance
les braillards, et rentre seul au palais; M. Barrot expose, d'un ton
dolent, qu'il a besoin de se reposer et qu'il doit rentrer chez lui,
rue de la Ferme-des-Mathurins, pour rassurer sa femme. La foule le
suit;  l'entre de sa rue, quelques individus accrochent un criteau
avec ces mots: Rue du Pre du peuple. Dans sa maison, M. Barrot
trouve un grand nombre de dputs, de journalistes, de membres du
Comit central, tous ceux avec lesquels il a fait la campagne des
banquets; plusieurs en sont dj  demander la dchance du Roi:
toutefois le mot de rpublique n'est pas encore prononc.

Pendant que leurs deux collgues font cette expdition, MM. Thiers,
Duvergier de Hauranne, de Rmusat sont demeurs aux Tuileries.
Toujours convaincus que le salut est dans les concessions, ils
arrachent au Roi, non sans peine, la promesse de cette dissolution
qu'il avait jusqu'ici refuse. Une proclamation est aussitt rdige
dans ce sens; mais on ne trouve pas au palais moyen de l'imprimer.

Peu aprs, vers dix heures et demie, le Roi tait  djeuner, avec
sa famille et une vingtaine d'trangers dont MM. Thiers, de Rmusat
et Duvergier de Hauranne, quand la porte de la salle  manger,
brusquement ouverte, laisse apparatre un capitaine d'tat-major,
en tenue de campagne, tout haletant et le visage dfait. C'est M.
de Laubespin, que nous avons vu tout  l'heure dans la colonne du
gnral Bedeau, et qui s'en est dtach pour venir faire connatre
aux Tuileries, o il a ses entres, le lamentable tat de cette
colonne[569].  la vue de cette assemble au milieu de laquelle
il ne s'attendait pas  tomber, le capitaine s'arrte, surpris,
embarrass; mais apercevant parmi les convives M. de Rmusat, son
parent, il s'approche vivement de lui et lui raconte en deux mots
ce dont il vient d'tre tmoin. Le Roi, qui a remarqu la scne,
demande  haute voix: Monsieur de Rmusat, que vous dit M. de
Laubespin?--Sire, des choses trs graves. Louis-Philippe se lve
aussitt et fait signe  l'officier de le suivre, laissant la runion
singulirement trouble et inquite. Arriv dans son cabinet, le Roi
se fait tout raconter par M. de Laubespin. Celui-ci, qui a rapport
des faits auxquels il a assist l'impression la plus noire, ne cache
pas que, dans l'tat o elle est, la division du gnral Bedeau
ne lui parat pas en mesure de dfendre la place de la Concorde,
et que la famille royale n'est plus en sret dans les Tuileries.
Mais alors, dit le Roi, qui, tout en parlant, revt un uniforme
de gnral, vous voulez que je me retire? M. de Laubespin fait
observer qu'il est trop jeune pour donner un conseil. Louis-Philippe,
qui rpugne  croire la situation aussi dsespre, ordonne qu'on
envoie d'autres officiers aux nouvelles. En attendant, entre le
Roi, sa famille et les ministres prsents, se tient une sorte de
conseil sur le parti  prendre. Le vieux roi, qui a gard son calme,
est assis. Dans un coin de la pice, sont les princesses et leurs
enfants, fort agites et en larmes. La Reine, plus ferme, se place
devant son poux et s'crie, avec nergie, que le Roi et sa famille
doivent attendre leur sort aux Tuileries et mourir ensemble s'il le
faut. Louis-Philippe demande aux ministres leur avis: faut-il rester
ou s'en aller? Les ministres, trs mus, dclinent respectueusement
la responsabilit d'un oui ou d'un non. M. Thiers cependant laisse
voir sa prfrence pour un dpart;  son avis, le mieux serait de
se retirer hors Paris, en un point o l'on assemblerait soixante
mille hommes, et, avec cette force, le marchal Bugeaud aurait
vite fait de reprendre la capitale[570]. Le Roi parat goter cette
ide et parle de Vincennes. Pas Vincennes, qui est une prison,
dit M. Thiers; mieux vaudrait Saint-Cloud, qui est une position
stratgique. Consult  son tour, M. Duvergier de Hauranne craint
qu'on n'ait peu de chances de rentrer aux Tuileries, si une fois on
en sort. Mais,  ce moment, surviennent les officiers envoys place
de la Concorde; ils rapportent des nouvelles moins alarmantes; ils
font connatre qu'un certain ordre a t rtabli dans les troupes,
qu'elles ont pris position sur la place, et que la sret du palais
n'est pas menace. Chacun respire, et il ne semble plus qu'il y ait
lieu de continuer la dlibration[571].

[Note 569: Je tiens de M. de Laubespin les dtails qui vont suivre.
Je les ai complts, pour la dlibration qui a eu lieu entre le Roi
et les ministres, par des renseignements mans de M. Duvergier de
Hauranne et de M. Thiers.]

[Note 570: C'est, on le voit, le plan que M. Thiers devait excuter
lors de la Commune. Ce plan tait-il, le 24 fvrier au matin, aussi
net dans son esprit, et y a-t-il alors autant insist que le ferait
croire le rcit fait par lui  M. Senior? Les renseignements donns
par M. Duvergier de Hauranne tendraient  m'en faire douter.]

[Note 571: En se retirant, M. de Laubespin, qui demeure inquiet,
rencontre le gnral de Chabannes. Mon cher gnral, lui dit-il,
je persiste  croire que le Roi et sa famille seront obligs,
sous quelques heures, de quitter les Tuileries. Avez-vous des
voitures?--Oui, il y a plusieurs berlines  quatre chevaux.--Il
sera impossible de vous en servir; je vous adjure de faire prparer
quelques voitures plus modestes. On verra plus tard combien le
dvouement de M. de Laubespin tait bien inspir, et de quelle
utilit devait tre cette prcaution.]

Si l'meute n'est pas encore, comme on a pu le croire un moment,
matresse de la place de la Concorde, elle fait, dans le reste
de la ville, grce au dsarmement volontaire du gouvernement,
des progrs rapides. Plusieurs casernes tombent, l'une aprs
l'autre, en son pouvoir, avec les fusils et les munitions qu'elles
contiennent. Comment, aprs l'ordre donn d'viter toute hostilit,
les dtachements qui les occupent opposeraient-ils une rsistance
srieuse? Plusieurs se laissent facilement persuader de fraterniser
avec le peuple. On rencontre dans les rues des soldats n'ayant
plus ni fusil ni sabre, qui laissent les gamins fouiller dans leur
giberne. Oui, mon bourgeois, dit l'un d'eux  M. Maxime du Camp qui
le considrait avec stupeur, c'est comme cela; puisqu'on nous lche,
nous lchons tout. On ne s'attaque pas seulement aux casernes;
d'autres bandes vont dtruire les barrires de l'octroi et brler les
bureaux de page des ponts; elles font si bien les choses qu'elles
brlent par-dessus le march deux ponts, le pont de Damiette et le
pont Louis-Philippe. O donc est la garde nationale qui devait se
substituer  l'arme pour faire la police de la ville? Nulle part
on ne la voit dans ce rle. Elle ne se montre que pour obliger les
soldats et les gardes municipaux  cder devant l'meute. Souvent
mme elle ouvre ses rangs aux insurgs et forme une seule troupe avec
eux.

La sdition, cependant, n'a toujours ni ensemble, ni chef. Chaque
bande agit sparment, suivant la fantaisie de ceux qui la composent.
Les chefs politiques du parti rpublicain, les premiers surpris de
l'importance que prend ce soulvement, ne le dirigent pas. Un des
futurs membres du gouvernement provisoire, M. Marie, tant pass aux
bureaux du National, vers dix heures du matin, y trouve une agitation
bruyante, mais absolument vaine et strile. Aucun plan, dit-il,
n'tait mis en avant, aucune rsolution provoque. La brusquerie du
mouvement avait videmment pris tout le monde au dpourvu. Une heure
plus tard, il rencontre le rdacteur en chef de la _Rforme_, M.
Flocon, au pied du grand escalier de la Chambre des dputs, causant
tranquillement avec un de ses amis; il n'avait, dit encore M. Marie,
ni l'air, ni l'attitude d'un homme qui poursuit, dans sa pense, une
oeuvre rvolutionnaire. Aussi M. Marie ajoute-t-il: Ce qu'il y a
de certain pour moi, c'est que la rvolution a men le peuple de
Paris et n'a pas t mene par lui, au moins jusqu' onze heures...
Je dfie qu'on me signale jusque-l une direction raisonne, un
acte rflchi... Voil pour moi la vrit; je la dis hautement,
n'en dplaise aux prophtes du lendemain et  ces intelligences
orgueilleuses qui veulent toujours avoir command, tandis que, dans
la ralit, elles n'ont fait qu'obir[572].

[Note 572: Extraits des notes de M. Marie, publis par M. Aim
CHREST dans la _Vie de A.-T. Marie_, p. 100  102.]

Cependant,  dfaut d'une direction suprieure, une sorte d'instinct
indique  l'meute que, matresse de toute la partie de Paris
abandonne par les troupes, elle doit porter son effort sur les
points o celles-ci sont encore en nombre; il en est trois surtout
dont l'importance stratgique et politique est capitale: l'Htel
de ville, les Tuileries et le Palais-Bourbon. Il est naturel de
commencer par l'Htel de ville. Depuis que la division du gnral
Sbastiani a reu, vers huit heures du matin, l'ordre de cesser
les hostilits, elle est demeure sur la place de Grve, dans une
inaction nervante, en contact avec le populaire, s'habituant
 crier: Vive la rforme! avec tous les dtachements de gardes
nationaux qui passaient, laissant attaquer sous ses yeux les gardes
municipaux sans leur venir au secours. Enfin, vers onze heures,
tandis qu'une bande d'ouvriers force une des portes de derrire
de l'Htel de ville, un simple capitaine de la garde nationale,
accompagn d'lves de l'cole polytechnique, traverse hardiment
les troupes qui ne bougent pas, entre par la grande porte du palais
municipal, monte jusqu'au cabinet o le prfet se trouve avec le
gnral Sbastiani, et leur signifie qu'il vient s'emparer de
l'Htel de ville au nom du peuple. Le prfet et le gnral se
retirent. Les troupes, abandonnes par leur chef, se dbandent,
livrent  la foule un grand nombre de fusils, tous leurs canons, et
s'en retournent  leurs casernes. C'est plus pitoyable encore que
la retraite du gnral Bedeau. La populace, enivre d'un si facile
succs, pousse des cris de joie, hurle des chants rvolutionnaires,
et dcharge en l'air les fusils dont elle vient de s'emparer, tandis
qu'une fille, grimpe sur un canon, la harangue en termes immondes.

 peu prs  la mme heure o l'meute clbrait ainsi sa victoire
sur la place de Grve, la place du Carrousel tait le thtre d'un
nouvel chec de la royaut. Il avait paru utile, pour relever les
courages de ses dfenseurs, que le roi passt en revue les forces
rassembles devant le chteau. L'ide n'tait pas mauvaise; mais,
pour russir, n'et-il pas fallu plus d'entrain physique et moral
que n'en pouvait avoir un roi de soixante-quatorze ans? Combien il
tait chang depuis le temps o, en 1832, il parcourait Paris, un
jour d'meute, et, par sa tranquille hardiesse, se faisait acclamer
de la garde nationale et du peuple! Il est environ onze heures, quand
Louis-Philippe monte  cheval, entour de ses deux fils, du marchal
Bugeaud, du gnral de La Moricire et de plusieurs autres officiers;
M. Thiers et M. de Rmusat l'accompagnent  pied. Des fentres, la
Reine et les princesses le suivent des yeux avec anxit. Les groupes
les plus proches du palais l'accueillent par des cris assez nourris
de: Vive le Roi! Ces acclamations donnent espoir  la Reine, qui
remercie du geste. Louis-Philippe franchit l'arc de triomphe. Sur la
place, sont rangs d'abord quatre mille hommes de troupes, ensuite
divers corps de gardes nationaux, dont les uns font partie des 1re
et 10e lgions, les deux plus conservatrices de Paris; les autres
dpendent de la 4e et sont venus l sans ordre, moins pour dfendre
la royaut que pour peser sur elle. La revue commence par la garde
nationale. Des rangs de la 1re et de la 10e lgion, partent des cris
mls de: Vive le Roi! Vive la rforme! La rforme est accorde,
rpond le Roi. Il pousse plus avant et arrive  la 4e lgion. L, on
ne crie plus: Vive le Roi! mais seulement: Vive la rforme!  bas les
ministres!  bas le systme! Les officiers agitent leurs pes, les
gardes nationaux leurs fusils; plusieurs sortent des rangs avec des
gestes menaants et entourent le Roi. Celui-ci, dcourag, abattu,
ne cherche pas  lutter; du moment o la garde nationale se prononce
contre lui, il n'a plus d'espoir.  la stupfaction de ceux qui le
suivent, il tourne bride, et reprend le chemin du chteau, sans faire
aucune attention aux troupes de ligne qui l'attendent sous les armes
et auxquelles cette brusque et morne rentre n'est pas faite pour
rendre confiance. Une fois dans son cabinet, le vieux roi s'affaisse
dans un fauteuil et reste l, muet, immobile, la tte dans les mains.


X

Matresse de l'Htel de ville, l'meute se porte vers les Tuileries.
Sur la place du Carrousel, sur la place de la Concorde, autour du
Palais-Bourbon et  l'cole militaire, le gouvernement a encore sous
la main huit  dix mille hommes de troupes: ce serait assez pour
se dfendre; car, du ct du peuple, les combattants rsolus sont
trs peu nombreux. Nous tions une poigne, a dit plus tard l'un
d'eux, M. Charles Lagrange. Mais que peut-on attendre du soldat dans
l'tat moral o il se trouve, et surtout qui est en mesure et en
volont de lui donner une impulsion vigoureuse? Le marchal Bugeaud,
partant toujours de cette ide qu'on doit agir seulement par la
garde nationale, s'vertue  en chercher quelques compagnies un peu
sres, pour les placer aux abords du Carrousel. Quant au gnral de
La Moricire, il se plaint de ne savoir o trouver la milice dont
on lui a donn le commandement. Il est rduit  aller presque seul
au-devant de l'meute pour tcher de la dsarmer en lui annonant les
concessions faites; toujours en mouvement, il dpense  cette besogne
beaucoup de courage personnel, sans grande efficacit.

Vers onze heures et demie, une bande d'hommes du peuple et de gardes
nationaux, au nombre de cinq  six cents, arrive par les petites
rues qui existaient alors entre le Palais-Royal et le Carrousel,
dbouche sur cette dernire place et s'avance hardiment devant les
troupes ranges en bataille. Les Tuileries vont-elles donc tre
enleves comme l'a t tout  l'heure l'Htel de ville? Le marchal
Bugeaud est sur la place, entour de quelques officiers. Il s'lance
au-devant des envahisseurs et leur adresse des paroles nergiques.
Sa figure martiale, l'intrpidit de son attitude les font hsiter.
Toutefois, tant venu  se nommer: Ah! vous tes le marchal
Bugeaud? crient des voix menaantes.--Oui, c'est moi! Un garde
national s'avance et lui dit: Vous avez fait gorger nos frres dans
la rue Transnonain!--Tu en as menti, rpond avec force le marchal;
car je n'y tais pas. L'homme fait un mouvement avec son fusil.
Bugeaud le serre de prs pour saisir son arme. Oui, s'crie-t-il, je
suis le marchal Bugeaud! J'ai gagn vingt batailles. Retirez-vous.
Sa contenance en impose aux meutiers; quelques-uns mme viennent lui
serrer la main. La Moricire accourt joindre ses efforts  ceux du
commandant en chef, et la bande finit par se retirer. Mais pendant
combien de temps peut-on esprer dfendre les Tuileries par de tels
moyens?

 l'intrieur du palais, le Roi ne s'est pas relev de l'tat
d'abattement dans lequel il est rentr de la revue du Carrousel.
Il est toujours assis sur un fauteuil, dans une salle du
rez-de-chausse[573].  ct de lui, ses deux fils et quelques-uns
des ministres. Ceux-ci ne savent que faire, n'ont l'ide d'aucune
initiative; on entend seulement, de temps  autre, M. Thiers rpter
cette phrase: Le flot monte! Le flot monte!  l'autre extrmit
de la pice, se pressent des gnraux, des aides de camp, des amis,
des inconnus. Par une porte entr'ouverte, on aperoit, dans le
salon voisin, la Reine et les princesses. Depuis le commencement de
la crise, Marie-Amlie a le pressentiment d'une catastrophe; son
esprit est fort agit; mais elle garde le coeur haut, soutenue par
la foi religieuse et par la fiert de la race. Auprs d'elle, est la
duchesse d'Orlans avec ses deux fils. Plus le pril augmente, plus
cette princesse tient  se montrer troitement unie aux siens. Elle
n'ignore pas que, dans l'opposition, des amis compromettants, plus
dsireux de se servir d'elle que de la servir, ont rv de la porter
 la rgence, en provoquant l'abdication du Roi; elle sait aussi que,
parmi les conservateurs et jusque dans la famille royale, on a t
parfois tent de ne pas la croire absolument trangre  ces vises.
Elle veut, par son attitude, donner un dmenti  des esprances et
 des soupons dont elle se sent galement offense. Quelqu'un de
sa maison lui demandant: Que fait-on? Que fait Madame?--Je ne
sais pas ce qu'on fait, rpond-elle; je sais seulement que ma place
est auprs du Roi; je ne dois pas le quitter; je ne le quitterai
pas[574].

[Note 573: Cette salle tait une de celles qui servaient de cabinet
de travail au Roi.]

[Note 574: La nuit prcdente, la duchesse d'Orlans tait reste
auprs de la Reine; celle-ci, qui essayait de lire des prires et
pouvait  peine tenir son livre, s'interrompit un moment et pronona
le mot d'abdication. tait-ce un pressentiment qui lui traversait
l'esprit, ou bien, rendue souponneuse par le chagrin, voulait-elle
sonder sa belle-fille? Celle-ci se rcria vivement. Le Roi, reprit
la Reine, est trop bon pour la France; la France est mobile et
ingrate. Ce n'tait pas seulement en prsence de la Reine que la
duchesse d'Orlans protestait contre toute ide d'abdication. Dans la
journe du 23 fvrier, comme M. Scheffer, qui tait de ses familiers,
lui faisait entrevoir dans l'abdication un dernier moyen de salut
auquel il faudrait peut-tre avoir recours, elle repoussa avec force
cette insinuation, et dclara que, si le Roi avait une telle pense,
elle le supplierait de n'y pas donner suite.]

Entre la cour des Tuileries et le cabinet du Roi, il y a un
va-et-vient continuel d'officiers, de curieux, apportant 
chaque minute des nouvelles, des avis. Toutes les barrires de
l'tiquette sont tombes; entre et parle qui veut, comme le matin
 l'tat-major[575]. Ce n'est pas le caractre le moins trange de
ces heures troubles que les dcisions les plus graves se trouvent
ainsi prises sur le conseil des premiers venus et souvent des plus
suspects. Voici l'un de ces donneurs de conseil: c'est M. Crmieux
qu'introduit le duc de Montpensier; il se posait alors en dynastique.
Il dit avoir parcouru divers quartiers;  l'entendre, la partie
peut encore tre gagne. Seulement, ajoute-t-il, le peuple veut un
ministre qui soit franchement de gauche; la prsence de M. Thiers
 la tte du gouvernement est un dangereux contresens; il faut le
remplacer par M. Odilon Barrot.  ce prix, je crois pouvoir garantir
le rtablissement de l'ordre. Si le Roi tarde, tout est perdu.
Louis-Philippe se tourne vers M. Thiers, et avec une bienveillance
mlancolique o il n'y a plus rien de l'amertume des premires
conversations: Eh bien! mon cher ministre, vous voil,  votre
tour, impopulaire; ce n'est pas moi, vous le voyez, qui rpudie
vos services. M. Thiers presse le Roi d'essayer le moyen de salut
qu'on lui propose. M. Crmieux signale ensuite l'irritation du
peuple contre le marchal Bugeaud, et demande qu'on lui substitue
le marchal Grard.  ce moment, le commandant en chef entre dans
le cabinet. Mon cher marchal, lui dit le Roi, on veut que je me
spare de vous. Bugeaud ne se montre pas plus dsireux de garder son
commandement que M. Thiers son ministre. On mande le baron Fain,
secrtaire du Roi, pour prparer les ordonnances constatant ces
changements, et le gnral Trzel pour les contresigner[576].

[Note 575: On entrait comme dans une halle, dit un tmoin.]

[Note 576: Il ne parat pas que, dans le trouble des vnements qui
vont suivre, ces formalits aient t remplies.]

Le nouveau prsident du conseil n'est mme pas aux Tuileries. Nous
avons laiss M. Barrot, vers dix heures et demie, se reposant chez
lui de sa vaine expdition sur les boulevards.  onze heures, il
s'est remis en mouvement pour aller prendre possession du ministre
de l'intrieur[577]. Son cortge est plus d'un chef d'meute que
d'un ministre du Roi; dans sa voiture et jusque sur le sige, des
rpublicains comme M. Garnier-Pags et M. Pagnerre; autour, une
foule tumultueuse clbrant bruyamment sa victoire et criant:
Mort  Guizot! Ce dernier tait prcisment alors au ministre de
l'intrieur, avec M. Duchtel; tous deux n'ont que le temps de se
sauver par le jardin[578]. Install  la place des fugitifs, M.
Odilon Barrot harangue la foule et tlgraphie en province que
l'ordre, un moment troubl, va tre rtabli grce au concours de
tous les bons citoyens. Il ne parat pas s'tre demand s'il n'y
avait pas une oeuvre plus urgente et si sa place n'aurait pas d tre
auprs du Roi et des autres ministres.

[Note 577: Le ministre de l'intrieur tait alors au 101 de la
rue de Grenelle, o se trouve actuellement l'htel du ministre du
commerce.]

[Note 578: On a racont inexactement la faon dont M. Guizot tait
sorti de France. Voici la vrit. Au moment de s'chapper du
ministre de l'intrieur, madame Duchtel, qui avait conserv tout
son sang-froid, dit  M. Guizot: Je suis sre que vous n'avez pas
rflchi o vous pourriez vous cacher.--Non.--Eh bien, je sais que
M. Duchtel a pris ses prcautions; je vais m'occuper de vous. Elle
conduisit M. Guizot chez une concierge de la rue de Verneuil qui le
fit monter dans sa chambre, au cinquime tage, et qui, arrive en
haut, lui dit: _C'est-il_ vous qui dfendez les honntes gens?--Je
l'espre.--Eh bien, alors, je vais vous dfendre. M. Guizot resta
toute la journe dans cette chambre, o il reut la visite du duc de
Broglie. Le soir, il se rendit chez madame de Mirbel, o il demeura
cach plusieurs jours. Enfin il fut conduit en Belgique par M. de
Fleischmann, ministre de Wurtemberg  Paris et  Bruxelles, qui le
fit passer pour son domestique.]

Aprs tout, en quoi la prsence de M. Odilon Barrot aux Tuileries
et-elle pu changer les vnements? Sur la pente o l'on glisse avec
une rapidit croissante, il ne semble plus y avoir d'arrt possible.
 peine a-t-on sacrifi M. Thiers et le marchal Bugeaud, sur la
demande de M. Crmieux, qu'une bien autre exigence se fait entrevoir.
Les rumeurs qui pntrent par les portes si mal fermes du palais,
commencent  y apporter, plus ou moins distinctement, le mot qui
servira  prcipiter la chute de la royaut. Ce mot vient d'tre
jet dans la foule par certains rpublicains, que la dfaillance du
pouvoir et le succs grandissant de l'meute ont enfin dcids  se
mler au mouvement, mais qui n'osent pas encore parler ouvertement de
rpublique. Pendant la promenade de M. Barrot sur les boulevards, M.
Emmanuel Arago s'est approch de lui: Avant ce soir, l'abdication du
Roi, lui a-t-il dit, sinon une rvolution. C'est aussi d'abdication
que parlaient les radicaux que M. Barrot a trouvs runis dans sa
maison et qui lui ont fait cortge jusqu'au ministre de l'intrieur.
Cette sorte de mot d'ordre a t vite accept par les hommes des
barricades, et tout  l'heure, quand le gnral de La Moricire est
venu leur annoncer les concessions faites, ils ont rpondu que cela
ne suffisait plus, et qu'il fallait la retraite de Louis-Philippe.

La sommation ne tarde pas  arriver jusqu'au Roi lui-mme[579].
Interrog par ce dernier sur le rsultat de ses dmarches, le
gnral de La Moricire est amen  lui dire: On ne se contente
pas de ce que je promets au nom de Votre Majest: on demande
autre chose!--Autre chose? s'crie le Roi; c'est mon abdication!
et comme je ne la leur donnerai qu'avec ma vie, ils ne l'auront
pas... Mais on ne peut s'attendre  voir Louis-Philippe persister
longtemps dans cette disposition nergique. Arrive bientt un autre
messager; c'est un secrtaire de M. Thiers, M. de Rheims; il vient
du _National_ et en rapporte que, de toutes parts, le peuple et la
garde nationale rclament l'abdication;  l'entendre, il n'y a pas
d'autre chance de sauver la monarchie, et encore est-il bien tard.
Informs de ces nouvelles, les princes sont d'avis de les faire
connatre  leur pre. Celui-ci demande conseil  M. Thiers, qui
se rcuse, non sans laisser voir qu'il est port  penser comme son
secrtaire. Louis-Philippe, fort branl, passe dans le salon voisin
pour consulter la Reine[580]. L, du moins, on le presse de ne pas
faiblir.

[Note 579: J'ai eu sous les yeux plusieurs rcits manuscrits ou
imprims des scnes qui ont prcd et accompagn l'abdication du
Roi. Ils ne concordent pas toujours, soit sur l'ordre des incidents,
soit sur l'attitude et les propos attribus aux divers personnages.
On retrouve l l'effet du trouble que j'ai dj eu l'occasion de
signaler dans les tmoignages se rapportant aux vnements de ces
journes. Je me suis attach  ceux de ces tmoignages qui m'ont paru
prsenter le plus de garanties d'exactitude.]

[Note 580: M. Thiers, dans le rcit qu'il a fait  M. Senior, a
prtendu que M. Guizot tait dans ce salon. C'est une erreur;
l'ancien prsident du conseil n'tait pas revenu aux Tuileries depuis
le matin. (Cf. _Mmoires de M. Guizot_, t. VIII, p. 593.)]

Cependant les nouvelles sont de plus en plus alarmantes: bientt mme
elles semblent confirmes par un bruit de fusillade qui vient de la
place du Palais-Royal. Le dtachement qui occupe, sur cette place, le
poste du Chteau d'eau, donnant un exemple de fiert militaire rare
dans cette journe, a refus de se laisser dsarmer, et le combat
s'est engag entre cette poigne de soldats et la masse sans cesse
grossissante des meutiers. Des Tuileries, on entend distinctement
le crpitement des coups de feu. Ce n'est pas pour donner plus de
sang-froid  tous ceux qui se pressent autour du Roi et qui croient
dj voir les Tuileries emportes de vive force.

 ce moment,--il est environ midi,--parat M. mile de Girardin,
l'oeil en feu, un carr de papier  la main. Se frayant brusquement
passage  travers les rangs presss des assistants, il va droit au
Roi. Qu'y a-t-il? demande celui-ci. M. de Girardin rpond avec
beaucoup de vhmence que pas une minute n'est  perdre; que le
peuple ne veut plus de M. Thiers et de M. Odilon Barrot; qu'il faut
l'abdication immdiate. Il a formul ainsi, sur le papier qu'il
tient  la main, les concessions ncessaires: Abdication du Roi,
rgence de la duchesse d'Orlans, dissolution de la Chambre, amnistie
gnrale. Le Roi interroge du regard ceux qui l'entourent. Pas un
conseil d'nergie qui rponde  cette interrogation. M. de Girardin
insiste; M. le duc de Montpensier l'appuie[581]; dans le fond de la
salle et dans l'antichambre voisine, des voix impatientes crient:
Abdication! abdication! Le vieux roi n'est pas de force  rsister
longtemps  une telle pression. Il laisse, avec accablement, tomber
cette parole: J'abdique! Puis, tandis que diverses personnes, entre
autres le duc de Montpensier, sortent dans la cour pour annoncer
cette nouvelle, il se lve, ouvre la porte du salon o se trouve la
Reine, et rpte, d'une voix plus haute: J'abdique!

[Note 581: On a dit que le duc de Nemours, soit  ce moment, soit
 un autre, se serait galement prononc pour l'abdication; cette
assertion est inexacte. Ce prince, fidle  sa rserve habituelle,
n'a rien dit qui pt influencer le Roi dans un sens ou dans l'autre.]

La Reine, les princesses se prcipitent vers le Roi qui est revenu
 son fauteuil. Non, tu ne feras pas cela! s'crie Marie-Amlie,
d'une voix entrecoupe de sanglots, et tout en couvrant de baisers
la tte de son poux. Plutt mourir ici, que d'en sortir par cette
porte!... Monte  cheval, l'arme te suivra! Puis, se tournant
vers les assistants: Je ne comprends pas qu'on abandonne le Roi
dans un semblable moment!... Vous vous en repentirez!... Vous ne
mritez pas un si bon roi! La duchesse d'Orlans, prosterne avec
ses enfants aux pieds de son beau-pre, lui saisit les mains. Sire,
supplie-t-elle, n'abdiquez pas! Les assistants sont mus, mais
inertes. Une voix s'lve cependant, chaude, vibrante; c'est celle
de M. Piscatory. L'abdication, dit-il, c'est la rpublique dans
une heure! Il ajoute qu'il vient de parcourir Paris, qu'avec un
peu d'nergie tout peut encore tre sauv. M. de Montalivet, que
la Reine a envoy chercher, le colonel de Neuilly se prononcent
aussi contre l'abdication[582]. Le Roi parat hsiter. M. Piscatory
revient  la charge. Sur ces entrefaites, les personnes qui taient
sorties pour annoncer l'abdication rentrent dans la salle, surprises
et mues d'apprendre que tout est remis en question. Plusieurs font
observer qu'on ne peut revenir sur une dcision annonce au peuple,
que d'ailleurs il ne reste plus aucun moyen de se dfendre.  ce
moment mme, le bruit de la fusillade redouble. Il n'y a pas une
minute  perdre, dit le duc de Montpensier; les balles sifflent
jusque dans la cour. Le Roi est de plus en plus anxieux. Est-il
vrai, demande-t-il, que toute dfense soit impossible?--Impossible,
impossible! rpondent des voix nombreuses. Il y a l cependant
beaucoup de gnraux, d'officiers. Le vieux marchal Soult, appuy
contre un chambranle, assiste muet  cette scne. M. Thiers va et
vient, laissant voir une sorte de stupeur. M. Piscatory veut tenter
un nouvel effort; mais Marie-Amlie s'approche de lui. Merci, lui
dit-elle, c'est assez; ne dites pas un mot de plus; il y a des
tratres ici. M. Piscatory flchit le genou devant la Reine et lui
baise la main. Vainement la duchesse d'Orlans adjure-t-elle une
dernire fois le Roi de ne pas charger son petit-fils d'un fardeau
que lui-mme ne peut pas porter; Louis-Philippe est dfinitivement
vaincu. Il se lve, et, au milieu d'un silence profond: Je suis un
roi pacifique, dit-il; puisque toute dfense est impossible, je ne
veux pas faire verser inutilement le sang franais, et j'abdique.

[Note 582:  en croire le marchal Bugeaud, il aurait insist auprs
du Roi pour l'empcher d'abdiquer. Je dois dire que ce fait n'est
confirm par aucun des autres tmoins.]

Le marchal Grard entre  ce moment; il avait t mand  la suite
de la dmarche de M. Crmieux. On lui demande aussitt d'annoncer au
peuple l'abdication. Mon bon marchal, dit la Reine, sauvez ce qui
peut encore tre sauv! Bien que trs cass par l'ge et la maladie,
le marchal ne se refuse pas  un tel appel. Sans lui laisser le
temps de revtir un uniforme, on le hisse sur un cheval; on lui met,
en signe de paix, un rameau vert dans la main; puis, accompagn de
quelques personnes de bonne volont, il se dirige vers la place du
Palais-Royal o le combat dure toujours. Au moment de franchir la
grille, quelqu'un lui fait remarquer qu'il n'a entre les mains aucun
papier constatant l'abdication. C'est juste, dit-il, et, tout en
continuant son chemin, il prie deux personnes de sa suite d'aller
demander ce papier.

Invit ainsi  fournir le tmoignage crit de son sacrifice,
Louis-Philippe va s'asseoir  son bureau, et, avec une lenteur
qui n'est pas sans dignit, dispose son papier et ses plumes. Les
assistants, parmi lesquels beaucoup d'inconnus, sont littralement
sur son dos, observant tous ses mouvements, et ne cachant pas
l'impatience que leur cause cette lenteur. Plus vite, plus vite!
osent mme dire quelques-uns. Je vais aussi vite que je puis,
messieurs, rpond le Roi. Et il se met  crire posment, de la
grande criture qui lui est coutumire. Comme le bruit des coups de
feu semble se rapprocher, le duc de Montpensier, inquiet pour la
scurit de son pre, le conjure de se hter. J'ai toujours crit
lentement, dit le Roi, et ce n'est pas le moment de changer mon
habitude. Voici cependant qu'il a termin; il trace sa signature.
Un inconnu, debout derrire lui, s'crie avec joie: Enfin, nous
l'avons!--Qui tes-vous, monsieur? lui dit svrement la Reine,
en se levant.--Madame, je suis un magistrat de la province.--Eh
bien, oui, vous l'avez, et vous vous en repentirez! La faon dont
sont prononcs ces derniers mots et le regard qui les accompagne
sont d'une petite-fille de Marie-Thrse. Cependant le Roi relit
 haute voix ce qu'il vient d'crire: J'abdique cette couronne
que la volont nationale m'avait appel  porter, en faveur de mon
petit-fils, le comte de Paris. Puisse-t-il russir dans la grande
tche qui lui choit aujourd'hui!--Puisse-t-il ressembler  son
grand-pre! s'crie la Reine; et, levant par deux fois les bras au
ciel:  mon Dieu! ils le regretteront! Plusieurs personnes, dont
M. Crmieux, se plaignent que le Roi n'ait pas dclar la duchesse
d'Orlans rgente. D'autres le feront, s'ils le croient ncessaire,
dit Louis-Philippe; mais, moi, je ne le ferai pas. C'est contraire
 la loi. Grce  Dieu, je n'en ai encore viol aucune, et je ne
commencerai pas dans un tel moment. Cela est dit d'un ton qui ne
permet pas d'insister; du reste, la consommation de l'abdication a
t comme le signal d'une dispersion gnrale des assistants[583].

[Note 583: Dans les derniers moments de cette scne, on remarqua un
apart entre la princesse Clmentine, fille du Roi, et M. Thiers.
La princesse paraissait adresser des reproches trs vifs  l'homme
d'tat, qui rpondait: Mais, madame, je ne puis rien; vous voyez,
que je ne puis rien. Un autre incident plus douloureux se produisit,
que je ne puis passer sous silence, parce qu'il a t rapport plus
ou moins exactement par divers historiens. gare par l'excs de son
chagrin et aussi par d'anciens soupons dont j'ai dj indiqu le mal
fond, la Reine aurait dit  la duchesse d'Orlans: Eh bien, Hlne,
soyez contente! La duchesse, se baissant presque jusqu' terre et
saisissant les mains de la Reine: Ah! ma mre, s'cria-t-elle, que
dites-vous l? vous ne pouvez le penser! Le grand et noble coeur de
Marie-Amlie a d regretter cette parole cruelle.]

Aussitt l'acte sign, un jeune homme l'a pris pour le porter au
marchal Grard; il ne parvient pas  le rejoindre, et le papier,
passant de mains en mains, finit par tomber dans celles des insurgs.
Le marchal, du reste, a chou compltement dans sa tentative.
L'annonce de l'abdication, loin de dsarmer l'meute, l'enhardit. Sur
la place du Palais-Royal, l'attaque continue, plus acharne, contre
le corps de garde du Chteau d'eau. Le moindre mouvement offensif des
troupes masses sur le Carrousel suffirait  dgager le dtachement
qui soutient cette lutte si ingale. Mais le mot d'ordre est toujours
de ne pas combattre: les hroques et obstins dfenseurs du poste
sont hors la consigne.  plusieurs reprises, La Moricire et d'autres
officiers se jettent bravement entre les combattants pour arrter
le feu. Ils ne sont couts d'aucun ct.  la fin, le cheval de La
Moricire tombe, frapp d'une balle; lui-mme est bless d'un coup de
baonnette et fait prisonnier par les insurgs.

Autour de la famille royale, une solitude relative s'est faite,
depuis l'abdication. Louis-Philippe espre que son sacrifice lui
vaudra au moins la paix dont son extrme fatigue physique et morale
lui fait sentir le besoin. Convaincu que, dans l'tat des esprits,
son loignement facilitera la tche de la rgence, il est rsolu  se
retirer tout de suite au chteau d'Eu. Avec l'aide de la Reine, il
quitte son uniforme, revt un costume de voyage et s'occupe  runir
les objets qu'il veut emporter. Dans sa pense, du reste, c'est d'un
dpart, non d'une fuite qu'il s'agit. Ordre vient d'tre donn aux
curies royales d'amener les berlines  quatre chevaux et en grande
livre--c'est ce qu'on appelait les attelages--dans lesquelles
il effectuera son voyage. En se retirant,  qui laisse-t-il le
pouvoir? Il ne prend  ce sujet aucune mesure. S'il n'a pas voulu de
lui-mme briser arbitrairement la loi qui confre la rgence au duc
de Nemours, il n'est pas cependant sans se rendre compte que, pour
ceux qui ont exig l'abdication, la rgence de la duchesse d'Orlans
en est le corollaire indispensable. Peut-tre entend-il laisser aux
vainqueurs du moment, aux chefs de l'opposition qui l'ont forc 
se dmettre, le soin de rsoudre la question. Mais o sont-ils,
ces vainqueurs? On ne les voit nulle part. Si, comme beaucoup le
croyaient alors, ces opposants ont nou de longue date une sorte
d'intrigue pour pousser  l'abdication et en faire sortir la rgence
fminine, ils se montrent bien mal prpars  user de leur victoire.
Quant  la duchesse d'Orlans, qui, personnellement, n'a pas tremp
dans ces menes, elle est pouvante de la tche qui lui incombe.
 des amis qui lui parlent de la ncessit de prendre la rgence:
C'est impossible! rpond-elle. Je ne puis porter un tel fardeau; il
est au-dessus de mes forces! Puis elle ajoute: ter la couronne au
Roi, ce n'est pas la donner  mon fils. Enfin, quand elle voit les
prparatifs de dpart de la famille royale: Quoi! s'crie-t-elle
avec larmes, vous allez me laisser seule ici, sans parents, sans
amis, sans conseils! Que voulez-vous que je devienne? La Reine
alors, s'approchant d'elle, lui dit avec force et tendresse: Ma
chre Hlne, c'est pour sauver la dynastie, c'est pour conserver
la couronne  votre fils, qu'il faut que vous restiez ici; c'est un
sacrifice que vous lui devez.

Sur ces entrefaites, arrivent de nouveaux messagers de malheur,
annonant, coup sur coup, l'chec du marchal Grard, la blessure
et la prise du gnral de La Moricire, les progrs de l'meute que
l'abdication n'a pas dsarme et qui commence  dborder sur la place
du Carrousel. Le trouble rsultant de ces nouvelles se trouve accru
par le fracas d'une dcharge qui semble tre tout proche; on ne tarde
pas  en avoir l'explication: des insurgs, embusqus aux abords
du Carrousel, ont tir sur les voitures royales au moment o elles
sortaient des curies, alors situes rue Saint-Thomas du Louvre;
ils ont tu le piqueur, deux des chevaux, et se sont empars des
voitures. Ce dernier incident ne laisse plus de doute sur l'imminence
du pril.  ce moment, reparat M. Crmieux, les vtements en
dsordre, plus agit que jamais. Sire, s'crie-t-il, il n'y a pas un
instant  perdre. Le peuple vient. Encore quelques minutes, il est
aux Tuileries! On ne songe plus qu' fuir, sans prendre le temps de
terminer les prparatifs commencs. Il est environ midi et demi.

Le duc de Nemours a eu la prsence d'esprit, au moment o il a vu
l'meute s'emparer des grandes berlines, de faire filer, par le quai,
jusqu' la place de la Concorde, des voitures qui se trouvaient
dans la cour des Tuileries; c'taient deux coups et un cabriolet
de la maison du Roi, en petite livre, de ceux qui servaient aux
aides de camp[584]. Il s'agit, pour Louis-Philippe et les siens,
de rejoindre ces voitures  la grille du pont Tournant. Le triste
cortge se met en route  travers le jardin dsert. En tte, le
vieux roi, tout bris, soutenu par la Reine, dont la grande me
semble avoir dcupl la force physique; viennent ensuite le duc
de Montpensier, la duchesse de Nemours et ses enfants, le duc
et la duchesse de Saxe-Cobourg et leurs enfants, la duchesse de
Montpensier, l'invitable M. Crmieux, quelques amis, entre autres
M. Ary Scheffer, le gnral Dumas, M. Jules de Lasteyrie, des gens
de service; comme escorte, des gardes nationaux  cheval, commands
par M. de Montalivet, et quelques troupes que le duc de Nemours a
fait venir de la place du Carrousel. Du palais o il est rest, ce
prince veille  tout. Arrivs  la grille, les fugitifs ont quelques
instants de grande angoisse; les voitures ne sont pas sur la place;
enfin les voici; quinze personnes s'y entassent. Les soldats, les
gardes nationaux, les curieux contemplent avec stupeur cette scne
dont ils n'ont pas tout d'abord l'explication. Quelques cris de: Vive
le Roi! se font entendre. Les voitures, entoures par les gardes
nationaux  cheval et par deux escadrons de cuirassiers, partent au
galop dans la direction de Saint-Cloud.

[Note 584: J'insiste sur ce dtail, pour faire justice de la
lgende de la fuite en _fiacre_. La prsence de ces voitures tait
probablement due  l'avertissement donn par M. de Laubespin  M. de
Chabannes. (Cf. plus haut, p. 481.)]


XI

Aprs le dpart prcipit de Louis-Philippe, o donc est le
gouvernement? M. Thiers, M. de Rmusat et M. Duvergier de Hauranne
ont quitt le palais, presque aussitt aprs la famille royale. M.
Odilon Barrot n'est toujours pas revenu aux Tuileries. Le marchal
Bugeaud, depuis quelque temps dj virtuellement dchu de son
commandement, a accueilli la nouvelle de l'abdication par un juron
de soldat; puis, le Roi parti, croyant n'avoir plus rien  faire, il
s'en est retourn chez lui,  cheval, en grand uniforme, en imposant,
par l'intrpidit de son attitude, aux braillards qui veulent lui
faire un mauvais parti. Le marchal Grard n'a pas reparu depuis
sa malheureuse tentative. La Moricire est bless et prisonnier.
Dans cet abandon gnral, un homme du moins ne s'abandonne pas:
c'est le duc de Nemours. Il ne se demande pas s'il est ou non le
rgent[585]; il se souvient seulement qu'il est fils de France et
que ce titre lui cre un devoir. Il monte  cheval et prend en main
le commandement que personne n'exerait plus. Il ne peut songer,
sans doute,  engager une lutte offensive; mais il veut, tout en
prparant l'vacuation du palais, tenir l'meute en respect pendant
le temps ncessaire pour assurer la retraite du Roi. Les minutes
sont prcieuses. Calme et matre de soi au milieu de l'affolement
gnral et des balles qui commencent  siffler, il fait passer les
cuirassiers dans le jardin,  travers le vestibule du pavillon
de l'Horloge, dploie deux bataillons de ligne dans la cour des
Tuileries, en fait monter deux autres au premier tage du chteau et
les poste aux fentres, pour avoir, au besoin, une seconde ligne de
feux, et enfin met l'artillerie en position.

[Note 585: On a prt au duc de Nemours, pendant la scne de
l'abdication, des propos par lesquels il se serait lui-mme prononc
pour la rgence de la duchesse d'Orlans. Ces propos n'ont pas t
tenus. Le prince n'avait ni revendiqu ni abandonn son droit lgal
 la rgence. Il avait alors d'autres proccupations.]

Toutes ces mesures sont rapidement excutes, et dj le prince
calculait le moment o, le Roi tant hors d'atteinte, il pourrait
commencer le mouvement de retraite, quand on vient lui annoncer que
la duchesse d'Orlans est encore dans le palais: il la croyait avec
la famille royale.  la pense qu'il aurait pu l'abandonner sans le
savoir, son motion est extrme. Il envoie officier sur officier  la
princesse, pour lui dire de partir au plus vite et de se rendre, par
le jardin,  la grille du pont Tournant o il la rejoindra.

En effet, aprs le dpart du Roi, la duchesse d'Orlans, se voyant
dlaisse par tous, n'ayant plus auprs d'elle que sa maison, avait
pris par la main ses deux enfants, et,  travers les longues galeries
du palais, s'tait rendue dans ses appartements du pavillon de
Marsan. Se plaant sous le portrait du duc d'Orlans: C'est ici,
dit-elle, qu'il faut mourir! Elle donne l'ordre d'ouvrir les portes,
prte  affronter tous les prils d'une invasion de l'meute, mais au
fond ne dsesprant pas de ramener le peuple quand elle se trouvera
face  face avec lui. Pas un homme politique n'tait auprs d'elle.
Chaque instant qui s'coulait lui faisait ressentir plus amrement
cet abandon, quand entrent prcipitamment deux dputs, MM. Dupin et
de Grammont. Ils avaient entendu annoncer dans la rue l'abdication
du Roi, et taient passs par les Tuileries pour savoir  quoi
s'en tenir. Oh! monsieur Dupin! s'crie la princesse ds qu'elle
l'aperoit, vous tes le premier qui veniez  moi! La conversation
s'est  peine engage que surviennent les officiers dpchs par le
duc de Nemours. Presse par les avis ritrs de son beau-frre, la
duchesse se dcide  partir; elle descend dans la cour et reprend, 
travers le jardin, le chemin que Louis-Philippe vient de parcourir
quelques instants auparavant. Elle donne le bras  M. Dupin; le
comte de Paris est entre elle et M. de Grammont; le duc de Chartres,
souffrant, est port par le docteur Blache; quelques officiers de la
maison de la princesse, M. Regnier, prcepteur du comte de Paris; M.
Ary Scheffer, qui vient de reconduire le Roi, composent  peu prs
toute la suite.

Pendant ce temps, le duc de Nemours est rest dans la cour des
Tuileries[586], contenant l'meute qui n'attend que son dpart pour
envahir le palais. Quand il estime que la duchesse d'Orlans a eu
le temps de s'loigner, il donne ses dernires instructions sur la
faon de faire retraite, traverse  cheval le pavillon de l'Horloge,
fait au galop tout le jardin et rejoint la princesse entre le bassin
octogonal et la grille. Hlne, lui dit-il, la position n'est plus
dfendable  Paris; elle peut l'tre encore ailleurs. J'ai l une
demi-batterie d'artillerie. Montez sur un caisson avec vos enfants.
Je me charge de vous conduire au Mont-Valrien. La princesse ne
faisant aucune objection, le duc croit son ide admise et se dirige
rapidement sur la place de la Concorde pour se concerter avec les
divers chefs de corps: il y a l un rgiment de cuirassiers qui
entourera la batterie; l'infanterie marchera derrire et sur les
flancs; les troupes, en train d'vacuer les Tuileries, formeront
l'arrire-garde et empcheront toute poursuite. Ainsi combine,
l'opration est militairement immanquable. Politiquement, n'est-ce
pas le meilleur parti  prendre? On verra, en route, s'il vaut mieux
se rendre  Saint-Cloud ou au Mont-Valrien. Ce qu'il importe, c'est
de gagner quelques heures pour se reconnatre, de mettre un arrt
dans la droute, de pouvoir runir des forces considrables, de
donner  la France le temps d'intervenir,  Paris celui de rflchir.
Avec vingt-quatre heures, douze heures de rpit, n'est-on pas assur
d'viter une rvolution dont personne ne veut? N'est-il pas jusqu'
ce tableau d'une princesse montant avec ses deux enfants sur les
caissons d'une batterie, qui ne puisse, en frappant heureusement
l'imagination populaire, y dterminer un retour de sympathie?

[Note 586: M. Dupin affirme dans ses Mmoires, avec une insistance
dont on cherche vainement le motif, qu' ce moment le duc de Nemours
avait dj quitt le palais. Il est possible qu'il n'ait pas vu le
prince, mais celui-ci tait toujours l, occup  protger le dpart
de sa belle-soeur. Je suis autoris  opposer, sur ce point,  M.
Dupin, un tmoignage irrcusable, celui de M. le duc de Nemours
lui-mme.--C'est aussi de M. le duc de Nemours que je tiens les
renseignements qui vont suivre.]

Le duc de Nemours est encore occup  donner ses ordres au centre
de la place de la Concorde, quand on vient lui dire que la duchesse
d'Orlans, au lieu de l'attendre comme il y comptait, s'est dirige
vers la Chambre des dputs. Que s'tait-il donc pass? Aussitt
aprs le dpart du duc de Nemours, la princesse avait vu venir  elle
MM. Havin et Biesta, chargs d'une commission de M. Odilon Barrot.
Celui-ci,  la nouvelle de l'abdication, s'tait enfin dcid 
quitter le ministre de l'intrieur et  se mettre  la recherche
de la duchesse d'Orlans. N'ayant pas su la trouver aux Tuileries,
il avait pri MM. Havin et Biesta de la rejoindre, de l'inviter 
se rendre  l'Htel de ville par les boulevards et de lui annoncer
qu'il l'y accompagnerait. Aprs l'chec de sa promenade du matin, ce
conseil tmoignait, chez M. Barrot, d'une foi singulirement robuste
dans le peuple parisien. Avait-il donc des indices nouveaux lui
permettant d'augurer le succs? Savait-il seulement en quelles mains
le palais municipal tait tomb depuis quelques heures? Non; c'tait
uniquement, chez lui, le souvenir peu raisonn du sacre populaire
que le duc d'Orlans tait all chercher  l'Htel de ville, le
31 juillet 1830[587]. La duchesse d'Orlans, dont l'imagination
tait vaillante, se sentait tente par ce que l'entreprise avait
de prilleux, et elle proposait dj qu'on lui ament un cheval de
dragon, se faisant fort de le monter sans selle de femme. Mais M.
Dupin, avec son gros bon sens, dclara que c'tait un conseil de
fou. La princesse parla alors d'aller  la Chambre. Vous avez
raison, dit M. Dupin. Et sans plus tarder, il franchit la grille,
s'avana vers les gardes nationaux et le peuple, ta son chapeau
et cria: Vive le comte de Paris, roi des Franais! Vive madame la
duchesse d'Orlans, rgente! La foule, qui n'tait pas alors trs
nombreuse en cet endroit, fit cho  ce cri. La princesse prit le
bras d'un officier de la garde nationale et se dirigea vers le pont.
Dans cette dlibration, qui n'a dur que quelques minutes, elle ne
parat pas avoir parl de la proposition que le duc de Nemours lui
avait faite et qu'il avait cru accepte. Au milieu de l'agitation
gnrale, ne l'avait-elle pas entendue ou comprise? Ou bien, se fiant
 sa popularit personnelle pour sauver ce qui avait t perdu par
le gouvernement ancien, trouvait-elle avantage  se sparer de ce
gouvernement,  se montrer entoure d'autres hommes,  user de moyens
nouveaux?

[Note 587: M. Duvergier de Hauranne a crit dans ses _Notes
indites_: C'tait peu de partir pour l'Htel de ville; il fallait y
arriver et en revenir. Or, dans l'tat de Paris, il est trs douteux
que la princesse y ft arrive; il est presque certain qu'elle n'en
serait pas revenue.]

La dtermination de la duchesse d'Orlans est un coup terrible pour
le duc de Nemours. Dans la pense de ce prince, elle dtruit la
dernire chance de salut, en mme temps qu'elle expose la duchesse
et ses fils aux plus grands dangers. Il rsout donc de courir aprs
elle, de tcher de l'arrter si elle n'est pas encore entre dans
la Chambre, de l'en faire sortir si elle y est dj. Toutefois, il
se proccupe auparavant d'assurer la dfense du Palais-Bourbon.
La prcaution tait d'autant plus ncessaire qu' ce moment mme,
sur les pas des troupes qui vacuaient les Tuileries, l'meute s'y
prcipitait. Deux corps se trouvent sur la place de la Concorde,
celui du gnral Bedeau et celui que le gnral Ruhlires vient de
ramener du Carrousel. Ce dernier gnral tant le plus ancien en
grade, le duc de Nemours lui prescrit de prendre le commandement de
toutes les troupes runies sur la place et lui donne mission spciale
de protger la Chambre des dputs. Il fait porter un ordre semblable
 l'officier gnral qui commande sur la rive gauche. Ces mesures
prises, il part, au galop de son cheval, dans la direction qu'a
suivie la duchesse. En arrivant  la grille du Palais-Bourbon, il
apprend qu'elle y est dj entre. Il met alors pied  terre pour la
rejoindre dans l'intrieur du palais.


XII

Que peut-on attendre de rassemble  laquelle la duchesse d'Orlans
va en quelque sorte livrer les dernires chances de la royaut?
Ds midi, les dputs sont venus assez nombreux au Palais-Bourbon.
Leur agitation, leur effarement taient extrmes. Les membres
de l'ancienne majorit, depuis la chute du ministre Guizot, se
sentaient, eux aussi, des vaincus; le vent de droute qui rgnait
aux Tuileries ne les avait pas pargns. L'preuve rvlait ce qui
manquait de fond solide et rsistant  ce conservatisme tabli
principalement sur les intrts. On n'y voyait presque aucune trace
de ces convictions et de ces fidlits qui se raidissent contre
la mauvaise fortune, prtes  tous les dvouements et  tous les
sacrifices. Chaque minute abattait davantage les courages, en faisant
connatre un nouveau dsastre: l'abdication d'abord, puis le dpart
du Roi. Quelques dputs essayaient de susciter un mouvement en
faveur de la duchesse d'Orlans; l'ide tait bien accueillie, mais
les adhsions taient peu nergiques. D'ailleurs, une assemble ne
peut agir qu' la condition d'tre conduite; or, aucun de ceux que
la Chambre tait habitue  suivre ne se trouvait l. Les membres de
l'ancien cabinet avaient d pourvoir  leur sret, et l'on ne savait
o taient les nouveaux ministres, ni mme quels ils taient.

Cependant, un peu avant une heure, M. Thiers apparat. Est-ce enfin
la direction attendue? Les dputs l'entourent. Haletant, le visage
altr, encore tout mu des menaces qui viennent de lui tre faites
quand il a travers la place de la Concorde, M. Thiers est plus en
disposition de propager l'effroi que de ranimer la confiance. Il
confirme le dpart du Roi, mais ne sait rien de plus et n'a pas
vu la duchesse d'Orlans; il craint qu'il ne soit trop tard pour
sauver la rgence; toute dfense lui parat impossible; il dclare
que les troupes n'empcheront pas le peuple de passer, et qu'avant
peu la Chambre sera envahie; puis, comme nagure aux Tuileries,
il s'crie: Le flot monte, monte, monte[588]! et tout en disant
ces mots, il lve son chapeau, imitant le geste d'un marin en
perdition. Vainement le presse-t-on de rester  la Chambre pour agir
en faveur de la rgence, il n'a qu'une pense, s'en aller au plus
vite. Il emmne avec lui un dput, M. Talabot, qui s'est offert 
l'accompagner. On ne devait plus le revoir; il passera une partie
de l'aprs-midi  regagner son htel de la place Saint-Georges, en
faisant un long circuit pour viter les rencontres populaires[589].

[Note 588: En voyant cette phrase: Le flot monte! se retrouver
constamment sur les lvres de M. Thiers pendant la journe du 24
fvrier, comment ne pas se rappeler les termes dans lesquels, en
1846, il avait port un dfi au gouvernement? Je me rappelle,
disait-il, le noble langage d'un crivain allemand qui, faisant
allusion aux opinions qui triomphent tard, a dit ces belles paroles
que je vous demande la permission de citer: _Je placerai mon vaisseau
sur le promontoire le plus lev du rivage et j'attendrai que la mer
soit assez haute pour le faire flotter._ Il est vrai que je place
mon' vaisseau bien haut, mais je ne crois pas l'avoir plac dans une
position inaccessible.]

[Note 589: Ce trouble de M. Thiers a t constat par tous les
tmoins. (Voir notamment les Mmoires de M. de Falloux et les Notes
de M. Marie.) D'aprs M. de Falloux, M. Thiers tait si mu qu'il
demandait par quelle porte il pouvait sortir, quand il en avait
une ouverte devant lui. Dans le rcit qu'il a fait  M. Senior, M.
Thiers ne peut nier son refus de rester  la Chambre et son dpart
prcipit. Seulement, pour y donner une autre couleur, il se montre
prononant une sorte de maldiction contre cette Chambre servile
et corrompue, avec laquelle il ne voulait plus avoir rien de
commun. Il est, du reste, le premier  reconnatre que, s'il avait
t prsent  la sance, celle-ci aurait pu avoir un autre rsultat;
il s'excuse en disant qu'il croyait la duchesse d'Orlans partie pour
Saint-Cloud avec le Roi.]

Vers une heure, M. Sauzet, press par plusieurs dputs, se dcide,
non sans quelque scrupule,  ouvrir la sance plus tt qu'il
n'tait indiqu sur l'ordre du jour. Mais l'absence des ministres
ne permet aucune dlibration. Bien que le prsident l'ait fait
avertir, M. Odilon Barrot ne parat pas plus press de venir au
Palais-Bourbon qu'il ne l'tait nagure d'aller aux Tuileries. Aprs
sa tentative infructueuse pour rejoindre la duchesse d'Orlans,
il a repris le chemin du ministre de l'intrieur. M. de Corcelle
l'a rencontr alors, au milieu d'individus affubls des dpouills
de l'arme, celui-ci portant une cuirasse, celui-l un bonnet 
poil, plusieurs grimps sur le sige de sa voiture. Je ne sais
comment me dgager, dit-il  M. de Corcelle; je n'ose aller en cette
compagnie  la Chambre, car je la prendrais! Il n'chappe  cette
tourbe, en rentrant au ministre, que pour retomber sous la main
des radicaux qui se sont autoriss de l'alliance contracte lors
des banquets, pour se constituer, depuis le matin, ses conseillers
et ses surveillants. Ils lui prchent qu'il n'y a rien  faire avec
une Chambre impopulaire et dont il a exig la dissolution. Ils le
poussent  regarder plutt du ct de l'Htel de ville; l'un d'eux,
M. Garnier-Pags, accepte de s'y rendre en compagnie de MM. de
Malleville et de Beaumont, pour y disposer les esprits en faveur de
la rgence; cet trange ambassadeur, aussitt arriv  destination,
fraternisera avec les pires rvolutionnaires et proclamera la
rpublique. En attendant son retour, M. Barrot reste toujours 
l'htel de la rue de Grenelle, ne sachant mme pas ce qui se passe
dans le reste de la ville, sans communication soit avec la duchesse
d'Orlans, soit avec les commandants militaires, prtant l'oreille
 tous les avis, ne prenant aucun parti, et bornant son activit 
tlgraphier en province que tout marche vers la conciliation.

Tandis que le gouvernement nglige de se montrer au Palais-Bourbon,
la rpublique y a dj ses envoys. Ils viennent du _National_.
Jusqu' midi, dans les bureaux de ce journal, on n'allait pas au
del de l'abdication. Depuis, enhardi par la faiblesse du pouvoir,
on s'est mis  parler de dchance et de rpublique. Une sorte de
conciliabule, tenu dans le bureau de la rdaction, a dcid que
la monarchie n'tait plus possible, que la rpublique s'imposait,
et qu'il fallait constituer un gouvernement provisoire dont on a
fix ainsi la composition: MM. Dupont de l'Eure, Franois Arago,
Marie, Garnier-Pags, Ledru-Rollin, Odilon Barrot, Marrast. Quelques
membres de la runion, dont MM. Emmanuel Arago et Sarrans, ont reu
mission de se rendre immdiatement  la Chambre, d'y devancer les
reprsentants de la rgence et de signifier aux dputs ce qu'on
appelle le dcret du peuple; ce peuple, c'est la coterie d'un
journal qui n'a pas trois mille abonns. Les dlgus du _National_,
escorts d'une bande assez nombreuse, traversent sans difficult les
troupes qui remplissent la place de la Concorde; ils reoivent mme
en passant les confidences du gnral Bedeau qui se plaint de n'avoir
pas d'ordre et leur demande navement de lui en faire parvenir;
ils arrivent au Palais-Bourbon un peu avant la duchesse d'Orlans,
pntrent dans la salle des Pas perdus dj envahie par une foule
assez agite, et y proclament hardiment l'objet de leur mission. M.
Marie promet d'tre leur interprte  la tribune. Ils ne cachent
pas, du reste, leur prtention d'entrer eux-mmes dans la salle des
sances et d'y prendre la parole, toujours au nom du peuple.

Peu d'instants auparavant, d'autres rpublicains ont gagn  leur
cause un concours plus considrable encore. MM. Bastide, Marrast,
Hetzel et Bocage ont entran M. de Lamartine, dans un des bureaux
de la Chambre; l, lui montrant d'un ct la rpublique pour
laquelle ils ne cachent pas leur prfrence, de l'autre la rgence
 laquelle, en cas de ncessit, ils se disent prts  se rallier,
ils lui remettent le soin de choisir. M. de Lamartine, aprs avoir
mis quelques minutes sa tte dans ses mains, se prononce pour la
rpublique. Ce n'tait pas une surprise pour tous ses interlocuteurs;
en effet, l'un d'eux, M. Bocage, de son mtier acteur  l'Odon,
tait venu trouver M. de Lamartine, quelques heures auparavant, au
nom de ses amis de la _Rforme_, et lui avait dit: Aidez-nous 
faire la rpublique, et nous vous y donnerons la premire place.
Le march, ainsi propos, avait t accept[590]. La dtermination
de M. de Lamartine n'tonnera pas beaucoup ceux qui ont suivi
les volutions amenes, depuis quelques annes, dans ses ides
politiques, par les dboires de sa vanit et surtout par l'inquitude
d'une imagination vaguement et immensment ambitieuse[591]. Ce
qui commence en ce jour est la suite et comme la mise en action
de l'_Histoire des Girondins_. Depuis longtemps, le pote rvait
de cet orage o il devait se jouer au milieu de la foudre; depuis
longtemps, il attendait, il guettait cette grande crise qui ferait
de lui l'arbitre des destines de la France, en mme temps qu'elle
humilierait tous ceux qui n'avaient pas pris au srieux ses
prtentions politiques. L'occasion se prsente, il la saisit. Il se
jette et jette avec lui son pays dans cet inconnu formidable, moins
en tribun factieux qu'en acteur curieux d'un rle tragique, sans
conviction srieuse, mais sans hsitation, sans passion profonde,
mais sans remords, sans haine, mais sans piti.

[Note 590: Ce fait a t expressment confirm  M. Duvergier de
Hauranne par M. Marc Dufraisse, qui le tenait de M. Bocage. (_Notes
indites de M. Duvergier de Hauranne._)]

[Note 591: Voir plus haut, t. V, ch. III,  III, et t. VII, ch. I, 
VI.]

Ainsi, dans cette Chambre o la duchesse d'Orlans se flatte de
trouver un point d'appui pour le trne de son fils, rien n'a t
prpar par ses amis; ses ennemis, au contraire, ont creus et
charg la mine par laquelle ils esprent faire tout sauter. Pauvre
princesse! Que n'est-elle plutt  rouler dans la direction de
Saint-Cloud ou du Mont-Valrien, assise avec ses enfants sur un
caisson d'artillerie!


XIII

Il est une heure et demie, quand la duchesse d'Orlans entre dans
la Chambre, tenant par la main ses deux fils, suivie de plusieurs
officiers et gardes nationaux. Elle est vtue de deuil, et son voile
 demi relev laisse voir sa figure ple et ses yeux rougis par les
larmes. L'assemble, attendrie par ce spectacle, se lve et pousse
des acclamations rptes: Vive la duchesse d'Orlans! vive le
comte de Paris! vive le Roi! vive la Rgente! Presque aucun cri
discordant ne se fait entendre. La princesse et ses enfants prennent
place sur des siges que le prsident fait disposer en hte dans
l'hmicycle, au pied de la tribune. Presque aussitt aprs, arrive le
duc de Nemours qui s'est fray, non sans peine, un chemin  travers
la foule obstruant dj toutes les issues. Il presse vainement la
duchesse d'Orlans de s'en aller. La voyant rsolue  rester, il
demeure auprs d'elle pour la protger et pour partager ses prils.
En mme temps que la princesse et son escorte, beaucoup de personnes
trangres  la Chambre ont pntr dans la salle, entre autres les
dlgus du _National_. C'est le commencement d'une invasion qui ne
pourra que grossir. Si donc l'on veut faire quelque chose, il faut
aller trs vite, profiter de l'attendrissement du premier moment, ne
pas laisser aux envahisseurs le temps de recevoir des renforts et
d'agir.

Le prsident du conseil, M. Odilon Barrot, auquel il appartiendrait
de prendre l'initiative, est toujours absent.  son dfaut, M.
Dupin, press par plusieurs dputs, monte  la tribune, annonce
l'abdication, la rgence, et demande que la Chambre fasse inscrire
au procs-verbal les acclamations qui ont accompagn et salu le
comte de Paris comme roi, et la duchesse d'Orlans comme rgente.
Le prsident, entrant dans cette ide, constate ces acclamations
unanimes. La grande majorit des dputs approuve; mais des
protestations s'lvent, surtout dans la foule qui remplit les
tribunes et les couloirs. Plus que jamais, il importe de se hter.
Les ennemis comprennent, au contraire, de quel intrt il est
pour eux de gagner du temps. M. Marie, complice des dlgus du
_National_, monte  la tribune. De sa place, M. de Lamartine, non
moins empress  excuter les conditions de son march, demande
que la sance soit suspendue  raison de la prsence de l'auguste
princesse. Par une trange aberration, M. Sauzet, qui croit M.
de Lamartine bien dispos, donne dans le panneau qu'il lui tend,
et dclare que la Chambre va suspendre sa sance, jusqu' ce que
madame la duchesse d'Orlans et le nouveau roi se soient retirs.
De nombreuses rclamations clatent sur les bancs des dputs. La
princesse se refuse  sortir; se tournant vers le prsident, elle lui
dit avec dignit: Monsieur, ceci est une sance royale! Aux amis
effrays pour sa vie qui l'engagent  partir, elle rpond avec un
sourire triste: Si je sors d'ici, mon fils n'y rentrera pas. Elle
demeure donc, immobile, calme, au milieu de la foule qui l'enveloppe
de plus en plus. Par instants seulement, quand son fils, plus
violemment press, se serre instinctivement contre elle, une angoisse
rapide passe sur son visage; elle se penche vers l'enfant, mais,
aussitt aprs, se redresse et reprend son expression de douceur
rsolue. Le duc de Nemours ne quitte pas des yeux sa belle-soeur et
ses neveux; un dput est venu l'avertir qu'on en veut  sa vie;
tout entier  son rle de protecteur, il ne s'inquite pas de ce qui
le menace personnellement. M. Marie est toujours  la tribune, sans
pouvoir parler. Le gnral Oudinot parvient  se faire entendre.
Si la princesse, s'crie-t-il, dsire se retirer, que les issues
soient ouvertes, que nos respects l'entourent... Accompagnons-la
o elle veut aller. Si elle demande  rester dans cette enceinte,
qu'elle reste, et elle aura raison, car elle sera protge par notre
dvouement. Le prsident s'obstine et invite de nouveau toutes les
personnes trangres  la Chambre  se retirer de l'enceinte. Le
tumulte redouble. La situation devient intenable dans l'hmicycle,
pour la duchesse d'Orlans et ses enfants, littralement touffs et
crass par la foule. Prcde du duc de Nemours et suivie des jeunes
princes, la duchesse gravit les degrs de la salle par le couloir du
centre. Est-ce donc qu'elle se dcide  s'en aller? Non; arrive aux
bancs suprieurs du centre gauche, elle s'y assoit, aux acclamations
de la Chambre presque entire.

M. Sauzet n'insiste plus pour la sortie de la princesse. Mais un
temps prcieux a t perdu, pendant lequel le nombre des intrus a
augment dans les couloirs et l'hmicycle. Ce n'est pas encore une
invasion de vive force et en masse; c'est une sorte d'infiltration
continue. Comprendra-t-on enfin la ncessit de conclure? Le
prsident annonce que la Chambre va dlibrer. M. Marie, qui est
 la tribune depuis longtemps, prend la parole; il objecte aux
partisans de la duchesse d'Orlans la loi qui attribue la rgence
au duc de Nemours; scrupule trange chez un homme qui,  ce mme
moment, fait une oeuvre ouvertement rvolutionnaire; il conclut,
sans nommer la rpublique, en demandant l'organisation immdiate
d'un gouvernement provisoire. Le prsident et la majorit, qui, au
milieu de ce brouhaha, n'ont visiblement plus possession entire de
leurs esprits, ne protestent pas contre une discussion qui suppose
le gouvernement vacant. Encourag par cette tolrance, M. Crmieux
appuie la proposition de M. Marie[592].

[Note 592: M. Crmieux ne mrite certes pas d'occuper longtemps
l'histoire. Toutefois, c'est un singulier rle que celui de cet
homme qui, le matin, se proclamant hautement dynastique, s'improvise
 plusieurs reprises conseiller du Roi, vritable mouche du coche
dans lequel est emport la monarchie; qui se propose ensuite comme
le conseiller de la rgence, au point d'apporter  la duchesse
d'Orlans, griffonn sur un chiffon de papier, un projet de discours
qu'elle ne lui avait certes pas demand; qui, aussitt aprs, se
prononce pour le gouvernement provisoire et la rpublique. Il est
vrai que, quand on lui demandera de lire la liste des membres de
ce gouvernement provisoire, il rpondra: Je ne puis pas la lire,
mon nom n'y est pas. Il finira par l'y faire mettre, sinon par l'y
mettre lui-mme. Ce n'est pas la moindre humiliation de ces jours
de rvolution, de voir l'influence qu'ils permettent  de tels
personnages de prendre sur les destines du pays.]

Cependant M. Odilon Barrot, inform de la prsence de la duchesse
d'Orlans au Palais-Bourbon, s'est enfin dcid  y venir.  peine
parat-il qu'il est entran dans un bureau par les dlgus du
_National_; ceux-ci lui offrent une place dans le gouvernement
provisoire,  condition qu'il abandonne la rgence; il refuse avec
indignation, s'arrache aux bras qui veulent le retenir, et rentre
dans la salle. Des voix nombreuses l'appellent  la tribune. Aprs
quelques gnralits sur le mal de la guerre civile: Notre devoir,
dit-il, est tout trac. Il a heureusement cette simplicit qui saisit
une nation. Il s'adresse  ce qu'il y a de plus gnreux et de plus
intime:  son courage et  son honneur. La couronne de Juillet
repose sur la tte d'un enfant et d'une femme.  ces paroles bien
inspires et bien dites, la grande majorit des dputs rpond par
des acclamations. La duchesse d'Orlans et, sur son indication, le
comte de Paris se lvent et saluent. Puis, presque aussitt, la
princesse fait signe qu'elle veut parler. Messieurs, dit-elle avec
fermet, je suis venue avec ce que j'ai de plus cher au monde...
Sa voix ne parvient pas  dominer le tumulte. Vainement quelques
dputs crient-ils: Laissez parler madame la duchesse! D'autres,
qui ne se rendent pas compte de ce qui se passe ou qui redoutent
cette intervention, crient: Continuez, monsieur Barrot! Et M.
Barrot continue, ajoutant ainsi le son de sa parole  tous les
bruits qui touffent la voix de la princesse. Ne s'est-il donc pas
aperu qu'elle voulait parler, ou a-t-il cru qu'il dirait mieux
ce qui convenait? La duchesse d'Orlans, reste un instant debout
dans l'attitude rsolue de quelqu'un qui veut haranguer une foule,
retombe accable sur son banc. Que serait-il arriv si elle avait pu
se faire entendre? Elle et certainement trouv dans son coeur de
princesse et de mre des accents inconnus aux avocats parlementaires.
Eussent-ils suffi  rtablir une fortune dj si compromise? En
tout cas, l'occasion, une fois perdue, ne pourra plus se retrouver.
La princesse le sent: aussi est-ce pour elle l'instant le plus
douloureux. Depuis le dpart du Roi, gardant, en dpit de tout, une
certaine confiance dans sa popularit personnelle, se sentant l'me
et le courage d'une Marie-Thrse, elle a t soutenue par l'espoir
de se rencontrer face  face avec le peuple, de lui en imposer par
son attitude, par sa parole, et de redresser ainsi  elle seule le
trne  demi abattu de son fils. C'est pour cela que, tout  l'heure,
elle tait prte  aller  l'Htel de ville et que, malgr le duc de
Nemours, elle a voulu venir  la Chambre. Cet espoir s'croule.

La fin du discours de M. Odilon Barrot ne vaut pas le dbut. La
pense s'amollit en se dlayant. Les phrases se suivent, sans agir
sur les auditeurs. Et puis, au bout, pas un acte, pas une initiative.
Pour toute conclusion, la menace de donner sa dmission si l'on
n'adopte pas son avis. Il faut certes la navet de M. Barrot pour
s'imaginer qu'on arrte une rvolution en posant la question de
cabinet. Le ministre n'ayant fait aucune proposition par laquelle
on puisse clore le dbat, celui-ci se prolonge. La parole est aux
vaincus de 1830 qui voient, avec une joie cruelle, leurs vainqueurs
aux prises  leur tour avec la rvolution. Messieurs, s'crie M.
de la Rochejacquelein, il appartient peut-tre  ceux qui, dans le
pass, ont toujours servi les rois, de parler maintenant du peuple.
Aujourd'hui, vous n'tes rien ici; vous n'tes plus rien... Il faut
convoquer la nation, et alors...  ce moment, comme pour rpondre 
cet appel, la porte de gauche, frappe violemment  coups de crosse,
cde et livre passage  une foule d'hommes arms, gardes nationaux,
ouvriers, tudiants, portant des drapeaux et criant:  bas la
rgence! La dchance! Le flot tumultueux remplit l'hmicycle et
dborde sur les premiers gradins. Les dputs refouls se serrent
sur les bancs suprieurs. Le prsident se couvre et dclare qu'il
n'y a point de sance en ce moment, mais il reste  son fauteuil.
La duchesse d'Orlans est toujours  sa place, le duc de Nemours 
ct d'elle[593]. M. Odilon Barrot est immobile, les bras croiss,
au pied de la tribune d'o les envahisseurs proclament que le peuple
a repris sa souverainet. L'un d'eux annonce que le trne vient
d'tre bris aux Tuileries et jet par les fentres. M. de la
Rochejacquelein, s'adressant  l'un des chefs, lui dit: Nous allons
droit  la rpublique.--Quel mal y a-t-il  cela?--Aucun, reprend M.
de la Rochejacquelein; tant pis pour eux, ils ne l'auront pas vol.
Enfin, M. Ledru-Rollin parvient  prendre la parole. Au nom du peuple
dont il salue les reprsentants dans les envahisseurs, il dnie  la
Chambre le droit de constituer une rgence. M. Berryer trouve qu'il
ne va pas assez vite. Pressez la question, lui crie-t-il; concluez;
un gouvernement provisoire! M. Ledru-Rollin se dcide  finir en
rclamant un gouvernement provisoire nomm par le peuple, non par la
Chambre.

[Note 593: Le _Moniteur_, si complet et si exact sur cette sance, se
trompe, quand il dit que la princesse est partie au moment de cette
invasion.]

Voici M. de Lamartine  la tribune. Il est salu par des
applaudissements. Cette ovation rend quelque espoir aux partisans de
la duchesse d'Orlans qui ignorent l'engagement pris par l'orateur
envers les rpublicains, et qui se rappellent qu'en 1842, il s'tait
prononc avec clat pour la rgence fminine. Ils veulent voir en
lui l'homme capable de charmer, de toucher, de dompter cette foule.
La cause  dfendre ne semble-t-elle pas faite pour le sduire? Du
haut de la tribune, il peut voir les deux clients qui s'offrent  son
loquence:  ses pieds, l'meute grouillante, hurlante, menaante,
qui cherche  touffer par la force la libre dlibration des lus
du pays; en face de lui, immobile et digne, une princesse en larmes,
une mre en deuil, qui, son enfant  la main, est venue se confier 
la reprsentation nationale; d'un ct, la violence dans ce qu'elle
a de plus cynique et de plus hideux; de l'autre, le droit sous sa
forme la plus touchante. Comment supposer qu'un pote, d'me tendre
et dlicate, d'inspiration chevaleresque, puisse un moment hsiter?
Son imagination rvait un beau rle: o en trouver un plus beau et
qui convienne mieux  son talent? En effet, les premires paroles de
l'orateur semblent un appel  la piti en faveur d'une princesse se
dfendant avec son fils innocent, et venant se jeter du milieu d'un
palais dsert au milieu de la reprsentation du peuple. L'meute,
surprise, murmure et bauche des gestes de menace. Quelques amis de
la princesse se retournent vers elle, avec une lueur d'espoir dans le
regard; mais elle leur rpond par un sourire triste, indiquant d'un
lger signe du doigt qu'elle n'a pas leur illusion. M. de Lamartine
ne laisse pas longtemps l'auditoire dans l'incertitude; il ajoute
que, s'il partage l'motion qu'inspire ce spectacle attendrissant
des plus grandes catastrophes humaines, il n'a pas partag moins
vivement le respect pour le peuple glorieux qui combat depuis trois
jours afin de redresser un gouvernement perfide. Un frmissement
douloureux parcourt les rangs des amis de la monarchie, tandis que
l'meute, rassure, applaudit. L'orateur continue en contestant la
porte des acclamations sur lesquelles on a prtendu fonder la
rgence, et, du droit de la paix publique, du droit du sang qui
coule, il demande que l'on constitue  l'instant un gouvernement
provisoire.

Ce peuple, que l'orateur flatte si misrablement, ne va pas
lui laisser finir son discours. Les portes, de nouveau forces,
vomissent une seconde invasion plus hideuse encore que la premire.
Les meutiers se prcipitent  la fois par les tribunes et par les
entres du bas, ivres de violence et de vin, vtements dchirs,
chemise ouverte, bras nus, brandissant leurs armes, hurlant: 
bas la Chambre! Pas de dputs!  la porte les corrompus! Vive la
rpublique! L'un d'eux, d'une main mal assure, ajuste son fusil
dans la direction du bureau. Ne tirez pas, ne tirez pas, lui
crie-t-on; c'est Lamartine qui parle! Ses voisins parviennent
enfin  relever son arme. Prsident des corrompus, va-t'en! dit
un insurg en arrachant le chapeau de M. Sauzet, qui disparat, non
sans dclarer la sance leve. Les dputs pouvants s'chappent par
toutes les issues. Le groupe royal n'a plus autour de lui qu'un petit
nombre d'amis. Des insurgs, qui ont fini par le dcouvrir, braquent
leurs fusils de ce ct. La duchesse d'Orlans ne se trouble pas; le
duc de Nemours est toujours auprs d'elle. Leurs amis les entranent
par un corridor troit et obscur que la foule obstrue. Spare
violemment de ses deux fils, la princesse pousse des cris dchirants:
Mes enfants! mes enfants! Au bout de quelques instants, le comte de
Paris, port ou plutt lanc de bras en bras, parvient  l'extrmit
du corridor; on le fait sortir par une fentre, et il rejoint sa
mre dans l'htel de la Prsidence. Peu aprs, on apprend que le
duc de Chartres, un moment renvers sous les pieds de la foule, a
t relev et se trouve en sret dans l'appartement d'un huissier.
Impossible de rester  la Prsidence, qui va tre probablement
envahie. On dcide de se rfugier  l'htel des Invalides, qui est 
peu de distance. Une voiture se trouve dans la cour; la princesse y
monte avec le comte de Paris et quelques fidles. Pendant ce temps,
le duc de Nemours a t entran par des amis qui le savent plus
menac que tout autre; ils lui font revtir un costume de garde
national. Insoucieux de son propre pril, il ne songe qu' celui de
sa belle-soeur, et se hte de la rejoindre aux Invalides.

Dsormais, dans la salle du Palais-Bourbon, il n'y a plus de Chambre:
ce n'est qu'un club, et quel club!  peine une douzaine de dputs
rpublicains sont-ils rests au milieu des envahisseurs en armes qui
remplissent l'enceinte. M. de Lamartine est toujours  la tribune,
et M. Dupont de l'Eure a t port au fauteuil. Au milieu du tapage,
M. de Lamartine parvient, non sans peine,  faire comprendre qu'on
va soumettre au peuple la liste des membres du gouvernement
provisoire. Plusieurs noms sont jets  la foul. C'est ce que M.
Dupin a pu appeler une nomination  la crie. Pourquoi tels noms
plutt que tels autres? Pour cette seule raison que la coterie du
_National_ a eu l'ide de les inscrire sur sa liste. Au milieu des
acclamations, des hues, des apostrophes diverses qui se croisent,
il est difficile de savoir d'une faon prcise qui a t admis, et
mme souvent qui a t propos. Les noms qui semblent surnager sont
ceux de Lamartine, Arago, Dupont de l'Eure, Ledru-Rollin, Marie. Pour
mettre un terme  cette scne de confusion tumultueuse, l'acteur
Bocage s'crie:  l'Htel de ville! Lamartine en tte! L'appel est
entendu: une partie de la foule sort avec Lamartine et Dupont de
l'Eure. Une autre partie est demeure dans la salle. M. Ledru-Rollin,
jaloux sans doute du rle jou par M. de Lamartine, a pris possession
de la tribune. Sous le prtexte qu'un gouvernement ne peut se nommer
 la lgre, il recommence la crie, ajoutant  la liste premire
les noms de MM. Crmieux et Garnier-Pags, qui ne laissent pas que de
soulever quelques protestations. Cela fait, il part  son tour pour
rejoindre Lamartine  l'Htel de ville. Le peuple se dcide alors
 vacuer la salle, non sans avoir perc de balles le portrait de
Louis-Philippe dans le tableau qui est au-dessus du bureau et qui
reprsente la prestation du serment en 1830. Il est alors environ
quatre heures du soir.


XIV

D'o venaient les bandes qui, par deux fois, ont envahi la Chambre,
et qui se sont trouves subitement exercer le pouvoir constituant?
Comment ont-elles pu arriver au Palais-Bourbon et y pntrer? Pour
rpondre  cette question, il nous faut revenir un peu en arrire.

 peine le palais des Tuileries avait-il t vacu par le duc
de Nemours, que les meutiers s'en taient empars. Les premiers
arrivs, surpris d'tre entrs si facilement, s'taient rpandus
dans les appartements, curieux, gouailleurs, gamins, sans se livrer
 de trop grands excs.  peu prs au mme moment, le combat qui
durait depuis deux heures sur la place du Palais-Royal, prenait
fin: les assaillants ayant mis le feu  des matires incendiaires
accumules devant le corps de garde du Chteau d'eau, la petite
garnison, dont le quart tait tu ou bless, avait t contrainte de
capituler. Les vainqueurs alors se divisrent: tandis qu'une partie
saccageait le Palais-Royal, dtruisant, brlant les meubles, les
objets d'art, s'enivrant dans les caves, les autres se prcipitrent
vers les Tuileries et, dans la joie de leur triomphe, y commencrent
une saturnale dvastatrice qui devait se prolonger jusqu' la nuit.
Cependant, parmi les insurgs qui, de tous les points de la ville,
affluaient vers la demeure royale, quelques-uns se rendaient compte
qu'avant de fter la victoire, il fallait la complter; informs de
la prsence de la duchesse d'Orlans  la Chambre des dputs, ils
rsolurent d'y porter aussitt l'attaque. Sous leur impulsion, des
bandes, formes de gardes nationaux et de gens du peuple, quittrent
les Tuileries et se dirigrent, par les deux quais ou par le jardin,
vers le Palais-Bourbon. Des masses assez considrables d'infanterie,
de cavalerie, d'artillerie occupaient la place de la Concorde, le
pont et les abords de la Chambre; il leur et t facile de barrer
le chemin aux meutiers qui taient peu nombreux, mal arms, et
plus prpars  crier qu' se battre. Elles les laissrent passer,
sans faire un mouvement. La bande qui arriva la premire devant les
grilles du Palais-Bourbon les trouva fermes; le gnral Gourgaud
essaya de l'arrter par ses objurgations; sa rsistance, que n'appuya
aucune dmonstration arme, ne contint pas longtemps les assaillants.
Ce fut le seul effort tent pour protger la reprsentation nationale.

On a dit, pour excuser les commandants militaires, qu'ils n'avaient
pas d'ordre. L'excuse ne serait pas suffisante, et, en fait, elle
n'est pas fonde. J'ai dit dj quelles instructions le duc de
Nemours, avant de pntrer dans le Palais-Bourbon, avait donnes
au gnral Ruhlires, investi du commandement suprieur[594]. Le
prince ne s'en tint pas l. De l'intrieur de la salle, il envoya
plusieurs officiers de sa suite, dont le capitaine Bro[595], au
gnral Ruhlires, afin de lui renouveler l'ordre de faire tout au
monde pour couvrir la Chambre des dputs du ct de la Seine et de
la place du Palais-Bourbon, et de protger  tout prix et par tous
les moyens possibles la libert de la discussion jusqu' la fin de
la sance, en arrtant les bandes armes qui voudraient se porter
sur la Chambre. M. Bro a racont lui-mme que le gnral, aprs
avoir cout cet ordre, le prit par le bras et, l'amenant  hauteur
de l'oblisque, lui montra le chteau: Regardez! lui dit-il, vous
voyez que les Tuileries sont envahies par le peuple... Voil des
bandes qui descendent dans le jardin. Pareille chose va avoir lieu
du ct du quai. Retournez auprs du duc de Nemours; vous lui direz
que si dans un quart d'heure ou vingt minutes la duchesse d'Orlans
et le comte de Paris ne sont pas hors de la Chambre, je ne rponds
plus de rien. Au reu de cette rponse, le duc de Nemours prescrivit
au capitaine Bro de retourner au galop auprs du gnral Ruhlires
et de lui ritrer l'ordre de dfendre la Chambre  tout prix, de
faire tout au monde pour la couvrir de tous les cts; il ajouta
que le salut du pays en dpendait. Le duc dit encore: Prvenez le
gnral Bedeau de cet ordre. Rencontrant ce dernier au sortir du
palais, le capitaine Bro lui fit la commission dont il tait charg;
le gnral objecta que les troupes qui taient l ne se trouvaient
pas sous son commandement. Le capitaine courut ensuite au plus vite
auprs du gnral Ruhlires, qui lui dit avec une sorte de colre:
Cette fois-ci, ce n'est pas au duc de Nemours que vous porterez ma
rponse, mais  la duchesse d'Orlans. Vous lui dclarerez que si
dans dix minutes, un quart d'heure au plus, elle n'est pas sortie
de la Chambre, je ne rponds plus de rien. Vers le mme moment, le
gnral Bedeau envoyait le capitaine Fabar  la recherche de M.
Barrot, pour lui demander si l'ordre d'viter toute collision tenait
toujours. M. Fabar, ne pouvant joindre M. Barrot, pria un dput
qu'il ne connaissait pas de transmettre au ministre la demande du
gnral. Ce dput, qui se trouvait tre M. Courtais, prit sur lui
de rpondre que les ordres taient maintenus, et que les troupes
devaient s'abstenir de toute intervention. Le gnral Bedeau renvoya
alors M. Fabar  la Chambre, pour aviser la duchesse d'Orlans de
cette situation et l'inviter  se retirer au plus vite avec les
troupes[596].

[Note 594: Voir plus haut, p. 501.]

[Note 595: Le capitaine Bro est l'auteur du _Journal d'un officier
de service aux Tuileries_, publi dans les _Mmoires secrets et
tmoignages authentiques_ de M. DE MARNAY.]

[Note 596: Dans les polmiques rtrospectives auxquelles ont
donn lieu ces douloureux vnements, on a mis aussi en cause la
responsabilit de M. Sauzet. On lui a reproch de n'avoir pas, en
sa qualit de prsident, mis en demeure les gnraux de dfendre la
Chambre, ainsi que plusieurs dputs l'avaient press de le faire. M.
Sauzet a rpondu qu'il n'avait pas le droit de requrir les troupes,
qu'il ne pouvait que signaler le pril au gouvernement, et qu'il
l'avait fait sans rien obtenir.]

De toutes les dfaillances de cette journe, aucune ne montre mieux
 quel point les meilleurs esprits taient troubls, les plus fermes
caractres branls. Le gnral Ruhlires tait un trs vigoureux
vtran des guerres impriales, le gnral Bedeau un des premiers
entre les Africains; et cependant, ayant plusieurs milliers de
soldats sous leurs ordres, ils se sont sentis incapables de dfendre,
contre l'invasion de quelques centaines d'insurgs, l'enceinte
lgislative que le duc de Nemours leur avait prescrit de protger et
o ils savaient que la duchesse d'Orlans jouait la dernire partie
de la monarchie. C'est qu'en ralit, depuis qu'on l'avait fait
reculer devant l'meute, en lui donnant pour instruction d'viter
toute collision, l'arme n'existait plus[597].

[Note 597: M. Nisard, traversant, peu auparavant, la place de la
Concorde, pour se rendre  la Chambre, avait vu un officier de
cavalerie recevoir une pierre envoye par un meutier de quinze 
seize ans, sans faire un mouvement. Comment, lui avait-il dit,
vous laissez-vous lapider par un gamin?--Que voulez-vous? rpondit
l'officier, nous n'avons pas d'ordres.]

Quand les envahisseurs, auxquels on avait si bnvolement livr
passage, eurent accompli leur oeuvre dans la Chambre, que la duchesse
d'Orlans fut en fuite et le gouvernement provisoire proclam, des
partisans de la rvolution victorieuse vinrent faire observer aux
gnraux que le maintien des troupes sur la place de la Concorde et
autour du Palais-Bourbon n'avait plus de raison d'tre, et ils les
pressrent de les congdier. Les gnraux se rendirent  cet avis et
donnrent l'ordre aux divers corps de retourner  leurs quartiers.
Cette retraite ne put mme pas s'oprer en bon ordre. Plusieurs
dtachements, envelopps et pntrs par la foule, furent rompus et
dsarms.

 peu prs au mme moment, des scnes analogues se produisirent
partout o des troupes se trouvaient encore runies. Ce fut au
Panthon, occup par la colonne du gnral Renault, que les choses se
passrent le moins mal. Ce gnral, dont les communications taient
coupes depuis le matin, avait mass ses soldats derrire les grilles
du monument, pour viter le contact avec la foule, et faisait assez
bonne contenance. Aux mdiateurs officieux qui le pressaient de se
retirer, il rpondait ne pouvoir abandonner sans ordre la position
qui lui tait confie. Vers deux heures, cependant, inform de la
situation gnrale, il cda. Formes en colonnes serres, ses troupes
purent tre ramenes dans les casernes du voisinage. Mais bientt,
malgr les protestations du gnral et des colonels invoquant
l'honneur militaire, le peuple envahit les casernes et se fit livrer
les armes.

 la Prfecture de police se trouvaient douze  quinze cents hommes
de troupes, dont quatre cents gardes municipaux, sous le commandement
du gnral de Saint-Arnaud, qui, comme les autres chefs de corps,
avait ordre d'viter toute hostilit. Vers midi, pour soustraire
ses soldats aux fraternisations populaires dont la colonne du
gnral Sbastiani donnait, de l'autre ct de la Seine, le triste
exemple, il avait fait vacuer tous les abords et s'tait renferm
dans l'enceinte des btiments. Le peuple et les gardes nationaux
envelopprent alors la Prfecture, menaant de l'attaquer si elle
ne leur tait livre. Les municipaux s'offraient  balayer les
assaillants; mais ni le prfet de police, ni le gnral n'osaient le
leur permettre. Aprs de longs pourparlers, M. Delessert consentit,
vers trois heures,  livrer ses bureaux  la garde nationale, et
s'en alla  la recherche du gouvernement, dont il n'avait plus aucune
nouvelle. Le gnral de Saint-Arnaud traita alors de la retraite de
ses troupes. Le peuple exigeait le dsarmement des gardes municipaux:
ces braves gens s'y refusaient; enfin, presss par le gnral, ils
cdrent et brisrent eux-mmes avec rage leurs fusils et leurs
sabres. Les troupes de ligne avaient conserv les leurs; mais
plusieurs dtachements, en se retirant, se les laissrent prendre
par la foule. Quant aux municipaux dsarms, ils furent diviss en
deux pelotons: l'un d'eux parvint sans trop d'encombre  la mairie du
11e arrondissement, o il fut dissous; l'autre, sorti avec d'autres
troupes sous la conduite du gnral de Saint-Arnaud, fut lchement
fusill par une bande d'meutiers sur le quai de Gvres; les hommes
s'enfuirent et se dispersrent, non sans laisser quelques-uns des
leurs sur le pav. Le gnral, renvers de son cheval, assailli par
une foule furieuse, dut chercher un refuge  l'Htel de ville.

Sauf les troupes demeures  l'cole militaire qui se trouvait
jusqu' prsent hors du cercle d'action de l'meute, l'arme de Paris
tait dissoute. Le gouvernement n'avait plus aucune force sous la
main. Du gouvernement lui-mme que restait-il? Aprs l'envahissement
de la Chambre, M. Odilon Barrot est retourn au ministre de
l'intrieur, suivi de quelques amis; il voulait tenter, avec la garde
nationale, un dernier effort en faveur de la rgence. Il crit dans
ce sens  plusieurs maires, notamment  celui du 2e arrondissement,
M. Berger, sur lequel il comptait d'une faon toute particulire, et
dont l'lection rcente  la Chambre des dputs avait t regarde
comme un triomphe de la gauche dynastique. En mme temps, le gnral
de La Moricire, qui vient de retrouver sa libert, toujours plein
d'ardeur malgr sa blessure, court  la 10e et  la 11e lgion.
Tout choue; M. Berger rpond qu'il ne reconnat plus d'autre
gouvernement que celui de l'Htel de ville. En mme temps, deux
anciens allis de M. Barrot dans la campagne des banquets, MM. Marie
et Carnot, arrivent au ministre de l'intrieur pour en prendre
possession et annoncer la rvolution aux dpartements. M. Barrot
repousse honntement les nouvelles offres qu'ils lui font d'entrer
dans le gouvernement provisoire. Triste, abattu, voyant peut-tre
clair pour la premire fois dans les consquences de sa politique, il
quitte ce ministre o il a eu quelques heures de popularit, mais
pas une minute de pouvoir, et il se rend  l'htel des Invalides.

La duchesse d'Orlans s'y trouve depuis qu'elle a quitt la Chambre
des dputs.  son arrive, le gouverneur, le marchal Molitor,
malade, inquiet, ne lui a pas cach l'impossibilit o il tait de
la protger. N'importe, a-t-elle rpondu, ce lieu est bon pour y
mourir, si nous n'avons pas de lendemain; pour y rester, si nous
pouvons nous y dfendre. Le duc de Nemours l'a bientt rejointe.
Tous deux se consultent avec leurs amis. Y a-t-il moyen de tenter un
retour dans Paris? On envoie aux informations. La duchesse d'Orlans
est prte aux rsolutions les plus hardies. Mais les nouvelles qui
arrivent sont absolument dcourageantes; les meutiers commencent 
se douter que la princesse est aux Invalides, et il est question de
venir l'y attaquer. Y a-t-il quelqu'un ici, demande-t-elle, qui me
conseille de rester? Tant qu'il y aura une personne, une seule qui
sera d'avis de rester, je resterai. Je tiens  la vie de mon fils
plus qu' sa couronne; mais si sa vie est ncessaire  la France,
il faut qu'un roi, mme un roi de neuf ans, sache mourir. Vers six
heures, arrive M. Barrot, qui confirme les mauvaises nouvelles,
conseille de quitter sans retard une retraite qui n'est plus sre
et engage la duchesse d'Orlans  se retirer  peu de distance de
Paris, pour attendre les vnements. Cdant  cet avis, elle quitte
 pied l'htel des Invalides, au bras de M. de Mornay; le comte
de Paris la suit  quelques pas, donnant la main  M. Jules de
Lasteyrie; le duc de Nemours vient derrire, ne les perdant pas de
vue. On s'arrte quelques instants rue de Monsieur, chez le comte de
Montesquiou. Puis la duchesse et son fils montent en voiture avec M.
de Mornay, pour gagner le chteau de Bligny, situ prs de Limours.
La dernire parole de la princesse  ses amis a t: Sur un mot,
demain ou dans dix ans, je reviens ici. Le duc de Nemours, demeur
seul, sans asile, accepte l'hospitalit de M. Biesta, rue de Madame:
il y va occuper la chambre o un rpublicain, M. Pagnerre, tait venu
chercher un abri la nuit prcdente.


XV

La royaut de Juillet est donc bien dfinitivement vaincue. Et
maintenant faut-il suivre les vainqueurs  l'Htel de ville? Faut-il
les montrer se dbattant au milieu de l'anarchie tumultueuse dont ils
sont ns et qu'ils ne peuvent dominer? Faut-il raconter l'impudente
usurpation par laquelle ils imposent  la France, qui n'y songeait
gure et qui n'en voulait certainement pas, la rpublique exige par
quelques braillards de la place de Grve? Non, ce serait commencer
l'histoire d'un autre rgime. La tche que je me suis impose prend
fin avec la chute de la monarchie. Il suffira d'indiquer,  titre
d'pilogue, ce que sont devenus,  la suite de cette catastrophe, les
membres de la famille royale.

La duchesse d'Orlans resta deux jours au chteau de Bligny. Ce fut
seulement le samedi que son second fils, encore malade, lui fut
ramen. M. de Mornay lui apporta, le mme jour, un passeport pour
l'Allemagne et l'avis de partir immdiatement. Elle ne s'y dcida pas
sans rsistance. En franchissant la frontire, elle fondit en larmes.
Comme M. de Mornay pleurait aussi: Nos larmes sont bien diffrentes,
lui dit-elle: vous pleurez de joie de nous avoir sauvs; je pleure de
douleur de quitter la France, cette France sur qui j'appelle toutes
les bndictions du ciel. En quelque lieu que je meure, qu'elle
sache bien que les derniers battements de mon coeur seront pour
elle[598]. Le duc de Nemours, conduit par MM. Biesta et d'Aragon,
qui le firent passer pour leur secrtaire, quitta Paris le 25 au
soir, et s'embarqua  Boulogne dans la nuit du 26 au 27[599].

[Note 598: Le 25 fvrier, un lgitimiste ardent, mais de caractre
chevaleresque, le baron Hyde de Neuville, vint trouver le comte de
Laubespin et lui dclara qu'il se mettait  la disposition de la
duchesse d'Orlans pour l'aider  sortir de France: il avait prpar
dix mille francs pour subvenir aux frais du voyage. Il pensait que
sa notorit lgitimiste et son hostilit connue contre la famille
d'Orlans couvriraient bien l'incognito de la princesse. M. de
Laubespin fit connatre cette proposition  la comtesse d'Oraison.]

[Note 599: En revenant  Paris, MM. Biesta et d'Aragon firent route
avec le prince Louis Bonaparte, qui avait quitt l'Angleterre  la
nouvelle de la rvolution. trange retour des choses humaines: aprs
le 4 septembre 1870, le prince imprial, dbarquant  Douvres, se
croisait et changeait un salut avec le duc de Chartres qui partait
pour la France, impatient de mettre au service de sa patrie envahie
l'pe de Robert le Fort.]

De toute la famille royale, Louis-Philippe et Marie-Amlie furent
ceux qui parvinrent le plus difficilement  atteindre le sol
tranger. Arrivs  Saint-Cloud vers deux heures, le 24 fvrier, ils
repartaient une heure aprs pour Trianon, et de l pour Dreux, o
ils couchaient: la Reine avait tenu  passer par cette ville, pour
prier sur la tombe de ses enfants. Croyant la rgence tablie, le Roi
comptait se rendre au chteau d'Eu. Mais, le 25 au matin, il apprend
que la rgence a t, elle aussi, emporte par la rvolution, et que
la rpublique est proclame. Il dcide alors de gagner incognito une
petite maison, pour le moment inhabite, sise sur la cte de Grce,
prs Honfleur, et appartenant  M. de Perthuis, gendre du gnral
Dumas: de l, il cherchera  s'embarquer pour l'Angleterre. Afin
d'attirer moins l'attention, on se divise[600]. Tandis que le duc de
Montpensier, la duchesse de Nemours et ses enfants se dirigent sur
Granville et Jersey, le Roi et la Reine, sous le nom de M. et Mme
Lebrun, accompagns du gnral de Rumigny, prennent, dans une berline
de louage, la route de Honfleur. Un peu avant vreux, les fugitifs
trouvent asile, durant quelques instants, dans la demeure d'un
agent des forts royales. L, on juge plus prudent de modifier les
conditions du voyage: le Roi monte dans un cabriolet avec un fermier,
tandis que la Reine reste dans la berline. Ils roulent toute la
nuit, sans cesse en crainte d'tre reconnus, et arrivent, puiss de
fatigue, le 26 au matin, dans la maison de M. de Perthuis. Plusieurs
jours sont employs sans succs  chercher un moyen de passer en
Angleterre. On s'est d'abord adress au capitaine de l'_Express_,
paquebot anglais faisant le service du Havre  Southampton; mais il
ne s'est pas cru autoris  donner son concours. Des ngociations
ont t ensuite engages pour la location d'un bateau de pche 
Trouville: le mauvais tat de la mer et d'autres contretemps font
chouer tous les projets. Le Roi, qui s'est rendu  Trouville, a
t sur le point d'y tre dcouvert et a d s'en chapper de nuit.
Chaque jour qui s'coule rend la situation plus dangereuse; des
personnes auxquelles il a fallu s'ouvrir, aucune n'a trahi; mais
tant de dmarches insolites veillent les soupons. Grands sont donc
le dcouragement et l'angoisse dans la petite maison de la cte de
Grce, quand, le jeudi 2 mars, un tranger s'y prsente: c'est le
vice-consul de Grande-Bretagne au Havre qui vient, de la part de son
gouvernement, mettre l'_Express_  la disposition du Roi. Le soir
venu, celui-ci se rend au Havre avec la Reine, et, sous la conduite
du consul anglais, s'embarque immdiatement sur l'_Express_.  ce
moment, un agent du port reconnat le Roi, mais il n'est plus temps,
le navire a dmarr. Le 3 mars au matin, Louis-Philippe dbarque 
Newhaven; le 4, il s'installe au chteau de Claremont, o viennent
le rejoindre tous ceux des siens qui l'ont prcd sur la terre
d'Angleterre.

[Note 600: Dj, la veille au soir,  Trianon, le duc et la duchesse
de Cobourg s'taient spars du Roi.]

Deux de ses fils manquaient cependant  cette runion: c'taient le
prince de Joinville et le duc d'Aumale. On sait qu'ils se trouvaient
 Alger, au moment de la rvolution. Ce ne fut pas, pendant quelques
jours, le moindre souci du gouvernement provisoire, de savoir ce
que feraient ces deux jeunes princes, vaillants, populaires, et
dont l'un avait sous ses ordres, en Afrique, une arme de cent
mille hommes. Les premires nouvelles annonant les troubles
de Paris, l'abdication du Roi, l'tablissement de la rgence,
parvinrent  Alger le 27 fvrier. Deux jours aprs, le 1er mars,
on y apprenait l'tablissement du gouvernement provisoire et la
proclamation de la rpublique. Enfin, le 2 mars, le duc d'Aumale
tait inform que, proscrit avec toute sa famille, il avait pour
successeur au gouvernement de l'Algrie le gnral Cavaignac; en
attendant l'arrive de ce dernier, il devait remettre le commandement
au gnral Changarnier. Le prince dcida aussitt de partir le
lendemain. Dans le port, se trouvait l'aviso _le Solon_, qui
avait t mis  sa disposition et  celle de son frre pour leurs
promenades de plaisance. Le commandant de ce btiment, le capitaine
Charles Jaurs, trs dvou aux princes, vint leur dclarer qu'il
tait prt  les transporter o ils voudraient: ils demandrent 
tre conduits en Angleterre. Avant de rsigner ses fonctions, le duc
d'Aumale, proccup avant tout des intrts de la France, crivit
au nouveau ministre de la guerre, dont il ne savait mme pas le
nom, une lettre o il l'informait des concentrations de troupes
qu'il avait prpares sur le littoral algrien en vue d'une guerre
europenne[601]. La France, ajoutait-il, peut compter sur son arme
d'Afrique. Elle trouvera ici des troupes disciplines, braves,
aguerries... J'avais espr partager leurs dangers et combattre avec
elles pour la patrie... Cet honneur m'est enlev; mais, du fond de
l'exil, tous mes voeux seront pour la gloire et le bonheur de la
France. Le prince adressa aux colons et  l'arme deux proclamations
inspires des mmes sentiments.

[Note 601: Voir plus haut, p. 322.]

Le 3 mars, au matin, le gnral Changarnier et,  sa suite, tous
les fonctionnaires vinrent au palais du gouvernement saluer les
princes. Ceux-ci se mirent en route pour le port. Le duc d'Aumale
marchait en tte, aprs lui le prince de Joinville donnant le bras 
la duchesse d'Aumale, enfin le gnral Changarnier avec la princesse
de Joinville. Les troupes faisaient la haie et portaient les armes.
Malgr la pluie froide qui tombait, les colons, les Arabes taient
venus en foule tmoigner leur sympathie respectueuse et attriste.
Le duc d'Aumale tait oblig de s'arrter,  chaque pas, pour serrer
les mains qui lui taient tendues. Parmi les officiers, les soldats,
les habitants, beaucoup ne pouvaient retenir leurs larmes. Au moment
o le cortge arriva sur le quai d'embarquement, l'artillerie de
terre et de mer, par ordre exprs du gnral Changarnier, tira le
salut royal. Les princesses laissrent chapper leurs sanglots,
en descendant dans le canot que, par un dernier hommage, on avait
rempli de fleurs. Une demi-heure aprs, le _Solon_ s'loignait dans
la direction de Gibraltar. Il s'arrta quelques jours  Cadix et
 Lisbonne, puis dbarqua les princes, le 21 mars, en Angleterre.
Seuls de leur famille, ils avaient pu gagner la terre d'exil  visage
dcouvert et sous pavillon franais.


XVI

Ainsi a disparu cette monarchie qui, tout  l'heure encore, semblait
si bien assise. Elle est tombe, sans que sa chute ait t prpare
ou provoque par quelque vnement intrieur ou extrieur, tel que
les ordonnances de Juillet en 1830 ou la dfaite de Sedan en 1870.
Elle a t vaincue, sans qu'il y ait eu bataille, car certes on ne
peut donner ce nom aux chauffoures partielles qui, en trois jours,
n'ont cot la vie qu' 72 soldats et 289 meutiers. Un effet sans
cause, a-t-on pu dire. Aucune histoire ne laisse une impression
plus triste, et je ne vois pas quel parti y trouverait sujet de
s'enorgueillir. Heures humiliantes et vraiment maudites, o les plus
vives intelligences sont obscurcies, les plus fermes caractres
branls, les plus pures renommes ternies; o personne, pas plus
dans un camp que dans l'autre, ne sait ce qu'il fait ni ne fait ce
qu'il veut; o, chez les individus comme dans les masses, tout est
aveuglement ou dfaillance. Ces misres, je les ai mises  nu 
mesure que je les rencontrais: je n'ai aucun got  y revenir, pour
en dresser le long catalogue et y trouver la preuve que presque tout
le monde a failli. J'aimerais mieux pouvoir les couvrir par l'excuse
du trouble gnral.

Est-ce  dire qu' mes yeux toutes les fautes soient gales? Non: il
en est qui ont t plus nfastes que d'autres. Du ct du pouvoir,
la faute capitale a t sans contredit le changement du ministre
en pleine meute. Tout ce qui a suivi--l'ordre de cesser la lutte
arme, les dfaillances des gnraux et la dmoralisation du
soldat, l'absence de tout gouvernement, les Tuileries ouvertes aux
conseillers les moins autoriss et les plus suspects, l'abdication,
le dsarroi de la Chambre, le libre passage laiss aux envahisseurs
du Palais-Bourbon--n'a t que la consquence logique, fatale, de
cette premire faute. Du ct adverse, galement, il est facile
de dire o sont les principaux coupables. Dans l'opposition
parlementaire, il serait puril de s'en prendre aux radicaux qui
suivaient leur voie; les coupables sont les dynastiques qui, contre
leurs convictions et leurs intrts, sans la justification d'une
grande cause  dfendre, par impatience de renverser le ministre,
ont contract des alliances, employ des moyens d'attaque, provoqu
des agitations, par lesquels la monarchie elle-mme se trouvait
mise en pril. Si, du Parlement, on descend dans la rue, ce n'est
pas contre les tapageurs de profession qu'il faut s'indigner,--ils
taient dans leur rle, et, d'ailleurs, livrs  eux-mmes, ils
n'eussent rien pu;--c'est contre cette garde nationale qui, par
sottise encore plus que par passion, a protg, enhardi l'meute,
dcourag, dsorganis la dfense. L'opposition dynastique avait
prpar la rvolution; la garde nationale l'a faite; aucune d'elles
ne la prvoyait ni ne la voulait.

D'ordinaire, toute rvolution est suivie d'une priode plus ou moins
longue d'illusions. Aprs celle de fvrier 1848, rien de pareil. Le
sentiment qui domine dans le pays, c'est la consternation[602].
On se soumet, sans doute, au fait accompli, avec une facilit et
une promptitude qui prouvent combien l'habitude des changements de
gouvernement a dtruit tout point d'honneur de fidlit; mais on
le fait tte basse, coeur serr; jamais victoire populaire n'a eu
un lendemain plus morne, plus lugubre. Et ce n'est pas chez ceux
que je signalais tout  l'heure comme les principaux auteurs de
cette rvolution,--dans l'opposition dynastique ou dans la garde
nationale,--que cette tristesse et cette angoisse sont le moins
visibles. Ils ont l'air penaud et dsol d'enfants ayant bris par
mgarde le jouet qu'ils maniaient trop rudement. Cette consternation
si gnrale n'est-elle pas la manifestation la plus significative du
regret--faut-il dire du remords--qu'veillait chez tous la chute de
la monarchie?

[Note 602: On peut invoquer  ce propos le tmoignage peu suspect de
deux membres du gouvernement provisoire. M. Louis Blanc a crit que
les dpartements avaient appris l'avnement de la rpublique avec
une sorte de stupeur. M. de Lamartine, parlant des premiers jours
qui ont suivi la rvolution, leur a reconnu un caractre de trouble,
de doute, d'horreur et d'effroi qui ne se prsenta peut-tre jamais
au mme degr dans l'histoire des hommes.]

J'ose dire qu'avec le temps ce regret ne s'est pas affaibli. Non,
sans doute, qu'on ait cess d'apercevoir,  distance, ce qui pouvait
manquer  la monarchie de Juillet,--et l'on me rendra cette justice
que, pour ma part, je n'ai cherch  voiler aucune de ses faiblesses
organiques ou de ses fautes de conduite;--non surtout que personne
puisse aujourd'hui songer  restaurer de toutes pices un rgime qui
ne s'adapterait plus  un tat social radicalement chang; mais,
mieux que jamais, on se rend compte que ces dix-huit annes ont
t, pour la France, une poque heureuse et honorable, poque de
scrupuleuse lgalit, de libert sage, de prosprit conomique, de
diplomatie habile et prudente. Il ne se trouve plus personne pour
prendre au srieux les dclamations de l'opposition d'alors sur le
pouvoir personnel de Louis-Philippe ou sur les humiliations de sa
politique trangre; n'a-t-on pas vu depuis ce que sont un vrai
pouvoir personnel et une relle humiliation extrieure? Quant aux
maladies sociales ou morales dont le pays avait, en effet, souffert
sous la monarchie de Juillet, on ne voit pas qu'elles aient t
guries sous les rgimes suivants; elles ont t plutt aggraves.
De mme, des grands problmes qu'on reproche au gouvernement du roi
Louis-Philippe de n'avoir pas su rsoudre, on cherche vainement quel
est celui dont ses successeurs se sont tirs plus heureusement.
On critiquait le parlementarisme d'alors; prfre-t-on celui
d'aujourd'hui? On blmait le rgime censitaire de n'avoir pas fait 
la dmocratie sa part; estime-t-on qu'on soit mieux fix maintenant
sur ce que doit tre cette part, et a-t-on beaucoup gagn  se
prcipiter  l'aveugle dans la voie o, avant 1848, on s'engageait
trop timidement?

C'est qu'en effet, pour apprcier quitablement un gouvernement, le
mieux est de le rapprocher de ceux qui l'ont prcd ou suivi. 
le considrer seul, on risque d'tre trop exclusivement frapp par
les imperfections qui sont la condition invitable de toute oeuvre
humaine et, encore plus, de toute oeuvre politique. Je me permets
donc de recommander cette mthode de rapprochement  ceux qui,
de la lecture de ce livre, auraient surtout emport l'impression
des fautes commises. Je crois leur avoir fourni l'un des lments
de la comparaison  faire, en leur prsentant un expos sincre
des vnements accomplis de 1830  1848; ils trouveront ailleurs
l'histoire des autres priodes.  eux ensuite de conclure. Je
me bornerai seulement  leur indiquer le criterium auquel ils
pourraient se rattacher. D'ordinaire, c'est par la fin qu'on juge
une entreprise; or, les gouvernements qui se sont succd en France,
dans ce sicle, monarchies, empires, rpubliques, ont tous chou;
pas un qui ne soit tomb  son tour. On ne saurait donc leur demander
ce qu'ils sont devenus eux-mmes; mais ne peut-on pas leur demander
ce qu'est devenue la France en leurs mains, dans quel tat ils l'ont
laisse  l'heure de leur chute? Je ne pense pas que la monarchie
de Juillet ait  redouter une question ainsi pose. Elle a laiss,
en tombant, une nation ayant contract l'habitude et pris le got
de la libert rgle dont la Restauration lui avait fait commencer
l'apprentissage. Elle a laiss un pays riche, dont quelques embarras
budgtaires passagers n'empchaient pas le rapide dveloppement
conomique, dont toutes les forces productives, prudemment mnages,
taient demeures intactes, et qui avait prpar les progrs de
l'avenir sans le grever. Enfin, au point de vue de la grandeur
nationale, le principal aprs tout, elle peut montrer avec plus
de confiance encore le rsultat de ses dix-huit annes: l'Algrie
conquise; les traits de 1815 annuls dans une de leurs clauses les
plus directement hostiles  la France, par la dislocation du royaume
des Pays-Bas et par l'rection, sous notre patronage, d'un royaume
belge, indpendant et neutre;  la suite et comme le prolongement
de la Belgique, toute une ceinture d'tats constitutionnels, nos
clients naturels, se formant ou se prparant sur nos frontires, en
Allemagne, en Italie, en Espagne; la vieille coalition dfinitivement
dissoute; les grandes puissances continentales, nagure les plus
mfiantes et les plus arrogantes  notre gard, cherchant notre
concours, presque notre protection, disposes  marcher derrire
nous et  nous laisser le premier rle en Europe; pour soutenir ce
rle, une arme nombreuse, aguerrie  l'cole d'Afrique, bien munie,
bien commande, n'ayant alors nulle part son gale; et tous ces
rsultats obtenus sans avoir une seule fois troubl la paix o le
monde se reposait des secousses du commencement du sicle. Voil, ce
me semble, des bienfaits dont, aujourd'hui surtout, nous sentons le
prix. Le gouvernement qui peut s'honorer d'avoir laiss la France en
pareille position ne doit pas,--quels qu'aient pu tre d'ailleurs ses
fautes ou ses malheurs,--tre inquiet du jugement qui sera port sur
lui.


FIN DU TOME SEPTIME




TABLE DES MATIRES


LIVRE VII

LA CHUTE DE LA MONARCHIE.

(1847-1848)

                                                                Pages.

  CHAPITRE PREMIER.--UNE SESSION MALHEUREUSE (mars-aot 1847)

      I. branlement de la majorit. Les conservateurs
         progressistes. M. Duvergier de Hauranne et sa
         proposition de rforme lectorale. Elle est repousse
          une grande majorit. La rforme parlementaire est
         carte  une majorit moins forte                          2

     II. Le gouvernement avait-il raison de se refuser
         absolument  toute rforme? Il est accus d'un parti
         pris d'immobilit. Le Roi est pour beaucoup dans cette
         immobilit. Lassitude de M. Duchtel. Il dsire que le
         ministre cde la place  d'autres                         12

    III. checs infligs par la Chambre  plusieurs
         ministres. On reconnat la ncessit de remplacer trois
         d'entre eux. Affaiblissement rsultant de cette crise
         partielle                                                  20

     IV. La mauvaise rcolte. Dsordres amens par la crainte
         de la disette. Embarras montaires. Trouble jet dans
         les affaires de chemins de fer. Contre-coup sur les
         finances de l'tat. Consquences politiques de ce
         malaise conomique                                         25

      V. Projet de M. de Salvandy sur l'enseignement
         secondaire. Son avortement. M. de Montalembert et M.
         Guizot  la Chambre des pairs                              35

     VI. L'apologtique rvolutionnaire. Les histoires de MM.
         Louis Blanc et Michelet. Les _Girondins_ de Lamartine.
         tat d'esprit de l'auteur. Caractre du livre. Effet
         produit par sa publication                                 41

    VII. La campagne de corruption. Premires rvlations
         sur l'affaire Cubires. Dnonciations de M. de Girardin
         et dbats qui en rsultent. Vote des satisfaits          51

   VIII. Mise en accusation de MM. Teste, Cubires,
         Pellapra et Parmentier. Le procs. M. Teste convaincu de
         son crime. Condamnation                                    59

     IX. Effet produit dans le public par le procs Teste.
         M. Guizot s'explique,  la Chambre des pairs, sur
         l'accusation de corruption                                 68

      X. La session finit tristement. Gmissement des amis du
         cabinet. Cause et caractre du mal                         73


  CHAPITRE II.--LA CAMPAGNE DES BANQUETS (juillet-dcembre 1847)    78

      I. L'opposition veut provoquer dans le pays une
         agitation sur la question de la rforme. Alliance des
         dynastiques et des radicaux. On dcide de lancer une
         ptition et d'organiser un banquet                         78

     II. Le banquet du Chteau-Rouge. Les discours. Omission
         du toast au Roi                                            83

    III. Banquet de Mcon offert  M. de Lamartine, pour
         clbrer le succs des _Girondins._ Le cri de la rforme
         parat tre sans cho dans le pays                         87

     IV. Assassinat de la duchesse de Praslin. Effet produit
         sur l'opinion. Suicide du duc de Praslin. Rapport
         de M. Pasquier. Tristesse et inquitude gnrales.
         Pressentiments de rvolution. M. Guizot prsident du
         conseil                                                    90

      V. Les banquets deviennent plus nombreux  partir
         de la fin de septembre. Caractre factice de cette
         agitation. Les radicaux prennent de plus en plus la
         tte du mouvement. Manifestations socialistes. Certains
         opposants se tiennent  l'cart. Attitude de M. Thiers    100

     VI. M. Ledru-Rollin au banquet de Lille. M. Barrot
         oblig de se retirer. Les opposants dynastiques
         continuent cependant leur campagne. Banquets
         d'extrme gauche. Les dynastiques, maltraits par les
         radicaux extrmes, sont abandonns par les radicaux
         parlementaires. Le banquet de Rouen. Impossibilit
         de continuer la campagne. Elle est interrompue par
         l'ouverture de la session. Conclusion                     106


  CHAPITRE III.--LA FRANCE ET L'ANGLETERRE EN ESPAGNE, EN
  GRCE, EN PORTUGAL ET SUR LA PLATA (1847-1848)                   115

      I. Hostilit persistante de lord Palmerston. Le duc de
         Broglie ambassadeur  Londres. Sa faon de traiter avec
         lord Palmerston                                           115

     II. Attitude volontairement rserve du gouvernement
         dans les affaires espagnoles. Intrigues de Bulwer et
         scandales du palais de Madrid. Prcautions prises par M.
         Guizot contre un divorce de la Reine. Retour de Narvaez
         au pouvoir. chec de la diplomatie anglaise               122

    III. En Grce, lord Palmerston cherche  renverser
         Colettis. Difficults qu'il lui suscite. Le gouvernement
         franais dfend le ministre grec. Habilet de Colettis.
         Sa mort. Attitude plus rserve de la diplomatie
         franaise                                                 134

     IV. La guerre civile en Portugal. Lord Palmerston, aprs
         avoir repouss la coopration de la France, est oblig
         de l'accepter.  la Plata, le plnipotentiaire anglais
         dnonce arbitrairement l'action commune avec la France.
         Lord Palmerston, qui avait d'abord approuv son agent,
         est contraint de le dsavouer                             143


  CHAPITRE IV.--LA FRANCE ET LES AGITATIONS EN EUROPE (1847-1848)  149

      I. Les agitations en Europe, au commencement de 1847.
         C'est pour le gouvernement franais l'occasion d'un
         grand rle. Comment il est amen  se rapprocher de
         l'Autriche et  lui proposer une entente. Rapports
         directs entre M. Guizot et M. de Metternich. Cette
         volution convenait-elle  la situation faite  la
         France?                                                   150

     II. Fermentation librale en Allemagne. tat d'esprit
         complexe et troubl de Frdric-Guillaume IV. Ses
         rapports avec M. de Metternich. Il convoque une dite
         des tats du royaume. Impulsion ainsi donne au
         mouvement libral et unitaire en Allemagne. M. Guizot
         comprend le danger qui en rsulte pour la France. Il
         provoque sur ce point une entente avec l'Autriche.
         Ombrages de la presse allemande. Le public franais
         moins clairvoyant que son gouvernement                    161

    III. Les menes des radicaux en Suisse. Lucerne appelle
         les Jsuites. Attaque des corps francs contre Lucerne.
         Le gouvernement franais se refuse aux dmarches
         comminatoires demandes par le cabinet de Vienne.
         Constitution du Sonderbund. Le gouvernement franais
         persiste  repousser les mesures pouvant conduire  une
         intervention arme. Conseils qu'il fait donner  la
         Suisse. Les radicaux finissent par conqurir la majorit
         dans la dite fdrale                                    172

     IV. Violents desseins des radicaux suisses. La France
         carte une fois de plus les propositions de l'Autriche.
         Elle essaye, sans succs, d'amener l'Angleterre  tenir
         le mme langage qu'elle  Berne. La dite dcrte
         l'excution fdrale contre le Sonderbund                 181

      V. L'Europe va-t-elle laisser faire les radicaux? En
         rponse  une ouverture venue de Londres, M. Guizot
         propose aux puissances d'offrir leur mdiation, et
         leur soumet un projet de note. Lord Palmerston,
         aprs avoir fait attendre sa rponse, rdige un
         contre-projet. Le gouvernement franais consent 
         le prendre en considration. Il obtient de lord
         Palmerston certaines modifications de rdaction et fait
         adopter ce contre-projet amend par les reprsentants
         des puissances continentales. Pendant ce temps, le
         Sonderbund est compltement vaincu par l'arme fdrale.
         La diplomatie anglaise a press sous main les radicaux
         d'agir. Lord Palmerston estime qu'il n'y a plus lieu de
         remettre la note. Triomphe insolent des radicaux. La
         France n'a pas fait jusqu'alors une brillante campagne    185

     VI. Les puissances continentales, dsireuses de prendre
         leur revanche en Suisse, attendent l'initiative de la
         France. M. Guizot comprend l'importance du rle qui lui
         est ainsi offert. Il est rsolu  le remplir, malgr les
         hsitations qui se manifestent autour de lui. Il renonce
          la confrence et la remplace par une note concerte
         et une entente gnrale avec les cours continentales.
         Le comte Colloredo et le gnral de Radowitz sont
         envoys en mission  Paris. Leur accord avec M. Guizot.
         Isolement de l'Angleterre. La note est remise  la dite
         suisse, et l'on se rserve de dcider ultrieurement les
         autres mesures  prendre. En fvrier 1848, la direction
         de l'action europenne en Suisse est aux mains de la
         France                                                    203

    VII. L'Italie, qui paraissait sommeiller depuis 1832,
         commence  se rveiller avec les crits de Gioberti,
         Balbo et d'Azeglio. lection de Pie IX. L'amnistie.
         Effet produit  Rome et dans toute la Pninsule. Dangers
         rsultant de l'inexprience du Pape et de l'excitation
         de la population. Premires rformes accomplies 
         Rome. Leur contre-coup en Italie. Le mouvement en
         Toscane. Charles-Albert, son pass, ses sentiments, son
         caractre. Son impression  la nouvelle des premires
         mesures de Pie IX                                         219

   VIII. Politique du cabinet franais en face du mouvement
         italien. Il veut empcher  la fois que ce mouvement ne
         s'arrte devant la rsistance ractionnaire et qu'il ne
         dgnre sous la pression rvolutionnaire. Ses conseils
         au gouvernement pontifical. Il cherche  constituer en
         Italie un parti modr. Il met en garde les Italiens
         contre le danger d'un bouleversement territorial et
         d'une attaque contre l'Autriche. La France et l'Autriche
         dans la question italienne. Dans quelle mesure et sur
         quel terrain elles pouvaient se rapprocher. M. Guizot
         expose  la tribune sa politique                          230

     IX. Occupation de Ferrare par les Autrichiens. Effet
         produit  Rome et dans le reste de la Pninsule.
         Embarras qui en rsulte pour la politique du
         gouvernement franais. Ses conseils  Vienne et 
         Rome. Il est assez bien cout  Vienne. En Italie, au
         contraire, les esprits se montent contre lui. Comment
         M. Guizot rpond  cette ingratitude. Contre-coup
         sur l'opinion en France. M. Guizot et le prince de
         Joinville. Arrangement de l'affaire de Ferrare            244

      X. Lord Palmerston excite les Italiens contre la France.
         Au fond, cependant, il ne veut pas faire plus que nous
         contre l'Autriche. Mission de lord Minto                  265

     XI. L'excitation croissante des esprits n'est pas
         favorable au mouvement sagement rformateur. Pie IX
         runit la Consulte d'tat. Conseils du gouvernement
         franais. Scnes de dsordres  Rome. Situation
         inquitante de la Toscane. En Pimont, Charles-Albert
         accorde des rformes, mais s'effraye de l'agitation
         qu'elles provoquent. M. de Metternich voit les choses
         trs en noir et se tourne de plus en plus vers la
         France. Le cabinet de Paris se prpare  intervenir       272

    XII. L'agitation dans le royaume des Deux-Siciles.
         Ferdinand II accorde une constitution. Le roi de
         Sardaigne et le grand-duc de Toscane obligs de suivre
         son exemple. Embarras du Pape. Sages conseils de notre
         diplomatie. Action contraire de la diplomatie anglaise.
         La Prusse et la Russie prennent une attitude menaante
         envers l'Italie. L'Autriche se plaint de lord Palmerston
         et se loue de M. Guizot. Position de la France dans
         les affaires italiennes au moment o la rvolution de
         Fvrier vient tout bouleverser. Conclusion gnrale sur
         la politique trangre de la monarchie de Juillet  la
         veille de sa chute                                        285


  CHAPITRE V.--LE DUC D'AUMALE GOUVERNEUR DE L'ALGRIE (1847-1848) 304

      I. Le duc d'Aumale et le marchal Bugeaud. Attaques
         contre la nomination du prince au gouvernement de
         l'Algrie. Ses rapports avec Changarnier, La Moricire
         et Bedeau. Ce qu'il fait pour l'administration civile de
         l'Algrie et pour le gouvernement des indignes           304

     II. Les hostilits clatent entre l'empereur du Maroc
         et Abd el-Kader. L'mir, vaincu, engage les siens  se
         soumettre  la France. Aprs avoir essay de gagner le
         dsert, il prend le parti de se rendre  La Moricire.
         Conditions de la reddition. Le duc d'Aumale les
         approuve. Ses entrevues avec l'mir. Hommage rendu par
         le duc d'Aumale au marchal Bugeaud. L'engagement pris
         envers Abd el-Kader est critiqu en France. Attitude
         du gouvernement en prsence de cet engagement. Il se
         dcide  le ratifier, sauf  obtenir certaines garanties
         ncessaires  la scurit de la colonie. Grand effet
         produit en Algrie par la reddition d'Abd el-Kader.
         Projets du duc d'Aumale.                                  310


  CHAPITRE VI.--LA DERNIRE SESSION (dcembre 1847, fvrier 1848)  323

      I. Malaise des esprits. N'aurait-il pas mieux valu
         changer le cabinet? Le Roi rebute ceux qui lui donnent
         ce conseil. Madame Adlade. La famille royale. Raisons
         pour lesquelles M. Guizot ne veut pas quitter le
         pouvoir. Sa conversation avec le Roi. tat d'esprit
         de M. Duchtel. Les opposants ne croient pas  la
         possibilit d'une rvolution                              323

     II. Le discours du trne. Irritation de l'opposition. La
         majorit parat compacte                                  342

    III. L'adresse  la Chambre des pairs. Le dbat sur
         l'Italie. M. Guizot expose sa politique. Le dbat sur la
         Suisse. Discours de M. de Montalembert                    345

     IV.  la Chambre des dputs, attaque sur l'affaire
         Petit. Rponse de M. Guizot                               354

      V. L'adresse au Palais-Bourbon. La question budgtaire.
         M. Thiers et M. Duchtel. Quelle est la vritable
         situation des finances? Le bilan du rgne                 358

     VI. L'amendement sur la question de moralit. Discours
         de M. de Tocqueville. Discussion scandaleuse              364

    VII. Le dbat sur les affaires trangres. Dans la
         question italienne, M. Guizot a un avantage marqu sur
         M. Thiers. Discours rvolutionnaire de M. Thiers sur
         la Suisse. Fatigue de M. Guizot. L'opposition le croit
         physiquement abattu. Il parle avec un succs clatant
         sur la nomination du duc d'Aumale                         369

   VIII. La question de la rforme. Beaucoup de
         conservateurs voudraient qu'on ft quelque chose. Le
         projet de banquet du XIIe arrondissement. Dfis ports,
          la tribune, par les opposants. Rponses de M. Duchtel
         et de M. Hbert. Les amendements Darblay et Desmousseaux
         de Givr. L'article additionnel de M. Sallandrouze.
         Dclaration un peu ambigu de M. Guizot. Il a agi malgr
         le Roi. Le ministre l'emporte au vote, mais il sort
         affaibli de cette discussion                              377


  CHAPITRE VII.--LA RVOLUTION (fvrier 1848)                      394

      I. Dans une runion de l'opposition parlementaire,
         rsolution est prise d'assister au banquet. Agitation
         qui en rsulte. Il est question d'une procession
         populaire devant accompagner les dputs. Dispositions
         de la garde nationale. Nouvelle runion o les dputs
         dcident de se rendre en corps au banquet. Optimisme du
         Roi. Les radicaux ne croient pas  une rvolution         395

     II. Les inquitudes ressenties dans les deux camps
         conduisent  chercher une transaction. Arrangement
         conclu entre les reprsentants du ministre et ceux de
         l'opposition. Il en rsulte une certaine dtente          406

    III. Publication du programme de la manifestation,
         rdig par M. Marrast. Le gouvernement estime que
         cette publication rompt l'accord, et prend des mesures
         en consquence. Court dbat  la Chambre. Embarras
         de l'opposition, qui renonce au banquet et  la
         manifestation. Runions dans les bureaux du _Sicle_ et
         dans ceux de la _Rforme._ Le gouvernement, rassur,
         contremande pendant la nuit les mesures militaires qu'il
         avait ordonnes                                           411

     IV. La journe du 22 fvrier. Attroupements sur la place
         de la Concorde et envahissement du Palais-Bourbon.
         chauffoures. Les dputs prparent la proposition de
         mise en accusation. Elle est dpose  la sance de
         la Chambre par M. Barrot. Les dsordres s'aggravent.
         Faiblesse du commandement militaire. On ne se dcide pas
          appeler je marchal Bugeaud. Le duc de Nemours. Dans
         la soire, ordre d'occuper militairement la ville         422

      V. Le 23 au matin, l'meute reparat. La garde nationale
         manifeste en faveur de la rforme et prend l'meute sous
         sa protection                                             432

     VI. Effet produit  la cour et sur Louis-Philippe par
         la dfection de la garde nationale. Conversations du
         Roi avec M. Duchtel et M. Guizot. Retraite du cabinet.
         motion de la Chambre. Qui est responsable de cette
         retraite?                                                 438

    VII. M. Mol est charg de former un cabinet.
         Accueil fait  cette nouvelle. Dmarches de M. Mol.
         En attendant, ne conviendrait-il pas de donner le
         commandement au marchal Bugeaud? La fusillade du
         boulevard des Capucines. Qui avait tir le premier coup
         de feu? La promenade des cadavres. M. Mol renonce 
         former un cabinet. Le Roi fait appeler M. Thiers au
         milieu de la nuit, mais, auparavant, nomme le marchal
         Bugeaud au commandement suprieur des troupes et de la
         garde nationale                                           449

   VIII. Bugeaud arrive  l'tat-major le 24, vers deux
         heures du matin. Les mesures qu'il prend. Conversation
         du Roi avec M. Thiers. Ce dernier est charg de former
         un ministre dont fera partie M. Odilon Barrot. Ses
         dmarches pour runir ses collgues. Les colonnes
         formes par Bugeaud se mettent en mouvement entre cinq
         et six heures du matin. Bedeau s'arrte devant la
         barricade du boulevard Saint-Denis et envoie demander
         de nouvelles instructions  l'tat-major. Bugeaud donne
         l'ordre de suspendre les hostilits. Comment y a-t-il
         t amen? M. Thiers et ses nouveaux collgues sont
         reus par le Roi. La Moricire  la tte de la garde
         nationale. Entrevue des ministres et de Bugeaud           460

     IX. Retraite lamentable de la colonne du gnral Bedeau.
         Bugeaud mal reu par la garde nationale. M. Barrot et le
         gnral de la Moricire vont annoncer dans la ville le
         nouveau ministre. Leur insuccs. Alerte aux Tuileries.
         Progrs de l'meute. Elle n'a toujours ni direction ni
         chef. Elle s'empare de l'Htel de ville. Le Roi essaye
         de passer en revue les forces runies sur la place du
         Carrousel                                                 475

      X. Les Tuileries sont menaces. Le cabinet du Roi.
         M. Crmieux demande le changement de M. Thiers et du
         marchal Bugeaud. M. Barrot prsident du conseil. On
         commence  parler d'abdication. Dmarche de M. de
         Girardin. Le Roi dit: J'abdique. Attitude de la Reine.
         Le Roi crit son abdication. L'meute n'en est pas
         dsarme. Dpart du Roi                                   484

     XI. Le duc de Nemours prend en main le commandement.
         La duchesse d'Orlans quitte les Tuileries. Le duc de
         Nemours veut l'emmener au Mont-Valrien. La duchesse va
          la Chambre                                              497

    XII. tat d'esprit des dputs. M. Thiers, absolument
         dcourag, ne fait que traverser le Palais-Bourbon. M.
         Odilon Barrot n'y vient pas. Dlgation du _National._
         Lamartine promet son concours  la Rpublique             501

   XIII. La duchesse d'Orlans dans la Chambre. M. Sauzet
         veut la faire sortir. Elle s'y refuse. MM. Marie et
         Crmieux proposent la nomination d'un gouvernement
         provisoire. M. Odilon Barrot, qui vient seulement
         d'arriver, prend la parole. La duchesse veut parler,
         mais sa voix est touffe. Premire invasion du
         peuple. Discours de M. Ledru-Rollin et de M. de
         Lamartine. Seconde invasion. Fuite des dputs et de la
         famille royale, domination  la crie des membres du
         gouvernement provisoire                                   506

    XIV. D'o venaient les envahisseurs? Les troupes les
         ont laisss passer malgr les ordres ritrs du duc de
         Nemours. Toutes les troupes qui occupent encore quelque
         point dans Paris rentrent dans leurs casernes, souvent
         en se laissant dsarmer. Derniers et vains efforts de
         M. Odilon Barrot. La duchesse d'Orlans et le duc de
         Nemours aux Invalides                                     514

     XV. La duchesse d'Orlans et le duc de Nemours quittent
         la France. Aprs beaucoup de traverses, le Roi et la
         Reine s'embarquent pour l'Angleterre. Dpart d'Algrie
         du prince de Joinville et du duc d'Aumale                 521

    XVI. Conclusion                                                525


FIN DE LA TABLE DES MATIRES.






End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de la Monarchie de Juillet
(Volume 7 / 7), by Paul Thureau-Dangin

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MONARCHIE DE JUILLET ***

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