The Project Gutenberg EBook of Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume
6 / 7), by Paul Thureau-Dangin

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Title: Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 6 / 7)

Author: Paul Thureau-Dangin

Release Date: January 17, 2014 [EBook #44689]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE LA MONARCHIE DE JUILLET ***




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  HISTOIRE
  DE LA
  MONARCHIE DE JUILLET


  PAR
  PAUL THUREAU-DANGIN


  OUVRAGE COURONN DEUX FOIS PAR L'ACADMIE FRANAISE

  GRAND PRIX GOBERT, 1885 ET 1886


  DEUXIME DITION

  TOME SIXIME




  PARIS

  LIBRAIRIE PLON
  E. PLON, NOURRIT ET Cie, IMPRIMEURS-DITEURS
  RUE GARANCIRE, 10

  1892

  _Tous droits rservs_




  HISTOIRE
  DE LA
  MONARCHIE DE JUILLET




L'auteur et les diteurs dclarent rserver leurs droits de
traduction et de reproduction  l'tranger.

Ce volume a t dpos au ministre de l'intrieur (section de la
librairie) en avril 1892.




DU MME AUTEUR:

     =Royalistes et Rpublicains=, Essais historiques sur des
     questions de politique contemporaine: I. _La Question de
     Monarchie ou de Rpublique du 9 thermidor au 18 brumaire_; II.
     _L'Extrme Droite et les Royalistes sous la Restauration_; III.
     _Paris capitale sous la Rvolution franaise_. _2e dition._ Un
     volume in-18.

     Prix                                                    4 fr.   


     =Le Parti libral sous la Restauration=. _2e dition._ Un vol.
     in-18.

     Prix                                                    4 fr.   


     =L'glise et l'tat sous la Monarchie de Juillet=. Un vol.
     in-18.

     Prix                                                    4 fr.   


     =Histoire de la Monarchie de Juillet.= Tomes I, II, III, IV et
     V, _2e dition_.

     Prix de chaque vol. in-8                               8 fr.   


(_Couronn deux fois par l'Acadmie franaise, GRAND PRIX GOBERT,
1885 et 1886._)


PARIS.--TYPOGRAPHIE DE E. PLON, NOURRIT ET Cie, RUE GARANCIRE, 8.




HISTOIRE

DE LA

MONARCHIE DE JUILLET




LIVRE VI

L'APOGE DU MINISTRE CONSERVATEUR

(DE LA FIN DE 1845 AU COMMENCEMENT DE 1847)




CHAPITRE PREMIER

LES LECTIONS DE 1846.

(Fin de 1845-aot 1846.)

     I. Bonne situation du ministre  la fin de 1845. M. Thiers
     unit le centre gauche  la gauche. Le _National_ et la
     _Rforme_.--II. L'opposition dans la session de 1846. Dbats sur
     les affaires du Texas et de la Plata.--III. L'opposition crie 
     la corruption. Dfense du ministre. Qu'y avait-il de fond dans
     ce grief?--IV. La campagne contre le pouvoir personnel. Dbat
     sur ce sujet entre M. Thiers et M. Guizot. La majorit fidle au
     cabinet.--V. Tranquillit gnrale. Attentat de Lecomte. vasion
     de Louis Bonaparte.--VI. Dissolution de la Chambre. Polmiques
     lectorales. Attentat de Henri. Les rsultats du scrutin. Ce
     qu'on en pense dans le gouvernement.


I

Le ministre durait depuis cinq ans. Plusieurs fois l'opposition
s'tait crue sur le point d'en avoir raison: toujours elle avait
chou. Sa dernire dception n'avait pas t la moins complte
ni la moins mortifiante. On sait comment M. Guizot, un instant
branl, au dbut de la session de 1845, par le dbat sur l'indemnit
Pritchard, s'tait bientt aprs raffermi, et comment mme, quelques
mois plus tard, grce  l'heureuse issue des ngociations engages 
Londres sur le droit de visite et  Rome sur l'affaire des Jsuites,
il tait sorti de cette session plus solide qu'il ne l'avait jamais
t.  la fin de 1845, on se trouvait encore sous l'impression de ce
double succs. Aucune grosse difficult n'embarrassait la politique
du cabinet, soit en France, soit en Europe; l'horizon, nagure si
charg, s'tait partout clairci. Tout au plus discernait-on un point
noir du ct de l'Algrie, o l'indomptable Abd-el-Kader venait de
reprendre les armes; mais cet accident local mettait surtout en
cause la responsabilit du marchal Bugeaud. Le ministre paraissait
impossible  renverser, tant du moins que subsisterait la Chambre
actuelle. Cette conviction, universellement rpandue, produisait son
effet sur les dputs. La victoire attire, la dfaite dsagrge.
Les flottants se dtachaient de l'opposition et rentraient dans la
majorit. Le gouvernement ne cachait pas, d'ailleurs, son intention
de dissoudre la Chambre aprs la session de 1846; pour tous ceux qui
ne se sentaient pas srs de leurs collges, il n'tait que temps
de se remettre bien avec les ministres qui feraient srement les
lections.

Le changement qui s'opra  ce moment dans la situation du centre
gauche ne contribua pas peu  raffermir la majorit. Jusqu'alors,
ce groupe avait gard une position moyenne, intermdiaire, qui lui
permettait de tendre la main, suivant les circonstances, soit  la
gauche, soit au centre. Son chef, M. Thiers, avait paru, plus que
personne, soucieux des avantages de cette position. Mais,  la fin
de 1845, n'esprant plus rien du centre, il annona l'intention de
runir le centre gauche et la gauche, pour en faire une seule arme
dont il se flattait d'avoir le commandement. Aprs discussion entre
les plnipotentiaires des deux groupes, un trait fut rdig et
sign en double, le 25 dcembre 1845, par M. Thiers et M. Odilon
Barrot: les contractants se dclaraient rsolus  entrer ensemble
au ministre et  se concerter pour le choix de leurs collgues;
il tait stipul que le futur cabinet prsenterait des lois sur la
rforme lectorale et parlementaire, la rpression de la corruption
lectorale, les annonces judiciaires, la dfinition des attentats
dfrs  la cour des pairs, et qu'il proposerait des modifications
aux lois sur le jury et sur la presse[1]. Le centre gauche accepta
docilement ce qu'avait fait son chef.  gauche, cette alliance ne
laissa pas que d'veiller certaines rpugnances, non seulement chez
M. de Lamartine, comme toujours superbement isol, mais aussi chez M.
de Tocqueville et ses amis, qui se plaignaient de voir la politique
de principes sacrifie  la politique d'expdients et d'intrigues.
Toutefois, ces mcontents n'taient que le petit nombre; la masse du
parti suivit M. Odilon Barrot, qui tait compltement domin par M.
Thiers.

[Note 1: _Notes indites de M. Duvergier de Hauranne._]

Les radicaux de la Chambre, sans tre partie au trait d'alliance,
se montrrent disposs  seconder la campagne qui devait en tre
la suite. Croyant avoir  attendre longtemps encore le jour de
la rpublique, dsabuss des conspirations et des meutes, ils
jugeaient utile de se mler  l'action parlementaire. D'ailleurs,
en s'unissant  l'opposition dynastique, ils se flattaient, non
sans raison, de l'entraner et de la compromettre. En dehors de la
Chambre, tous les rpublicains ne se prtrent pas  cette tactique.
Le _National_, sans doute, l'approuvait: mais il n'tait plus seul
 parler au nom des rpublicains. En 1843, un ancien stnographe,
fort ml aux socits secrtes, dvot de 1793, M. Flocon, avait
fond la _Rforme_. Le nouveau journal eut des dbats pnibles; il
tait loin d'avoir autant d'abonns que le _National_, qui cependant
n'en comptait gure plus de trois mille; il ne vivait que grce aux
subventions de M. Ledru-Rollin, dont M. Flocon avait trouv moyen
d'exploiter l'ambitieuse vanit.  la _Rforme_, on tait violemment
jacobin, bienveillant au socialisme; on regardait d'un oeil jaloux et
souponneux les messieurs du _National_. Ceux-ci, de leur ct, ne
cachaient pas leur ddain pour ces nouveaux venus qui prtendaient
leur disputer la direction du parti. Quand le _National_,  la suite
des radicaux parlementaires, parut dispos  seconder M. Thiers,
la _Rforme_ dnona aussitt ce qu'elle appelait une intrigue,
un scandale, une trahison. Le _National_ se dfendit, mais avec
l'embarras que manifestent toujours les Girondins aux prises avec les
Montagnards. Ainsi commenait un antagonisme qui devait subsister
jusqu'en 1848, et se manifester, aprs la rvolution de Fvrier, au
sein du gouvernement provisoire. Pour le moment, les meneurs de la
gauche parlementaire pouvaient ne pas y attacher grande importance:
la coterie de la _Rforme_ n'avait gure d'autre reprsentant dans la
Chambre que M. Ledru-Rollin, et ds lors sa dsapprobation n'tait
pas de nature  beaucoup gner la manoeuvre de M. Thiers.


II

 peine la session fut-elle ouverte, le 27 dcembre 1845, que les
premiers votes mis pour la constitution du bureau et pour la
nomination de la commission de l'adresse confirmrent l'existence
d'une majorit ministrielle rsolue  ne pas se laisser entamer.
L'opposition ne renona pas  la lutte; seulement elle dcida de
parler surtout pour le dehors, se donnant comme but, non d'obtenir
un vote de la Chambre, mais de prparer les lections dans le pays.
Sur quel point porter ses efforts? Les circonstances ne lui offraient
alors aucune des chances dont elle avait pu profiter les annes
prcdentes: rien de pareil  ces incidents du droit de visite, de
la fltrissure, de l'indemnit Pritchard, qui lui avaient fourni de
si favorables terrains d'attaque. Rduite  remplacer la qualit
par la quantit, elle entreprit de soulever ple-mle tous les
griefs, d'allonger et de multiplier les discussions, d'y revenir 
chaque propos, sans jamais considrer une question comme vide.
Ainsi se flattait-elle d'agiter l'opinion et de fatiguer le pouvoir.
tait-ce la meilleure tactique, en face d'un pays un peu las de la
politique et plus port  l'apathie qu' la colre? En tout cas, M.
Guizot ne s'en troublait pas: il tait plein d'espoir. Le dbut est
bon, crivait-il le 5 janvier 1846. Le parti conservateur est plus
uni, plus dcid et plus en train que jamais, avec un sentiment de
confiance en lui-mme et en nous que j'ai rarement vu... La fusion
de la gauche et du centre gauche a dissous le camp des incertains.
Il ajoutait, quelques jours plus tard, le 26 janvier: Au fond, la
majorit est trs dcide, trs compacte. L'opposition joue, avec
grand dpit, ses cartes, qu'elle croit les dernires avant les
lections. Elle fera du bruit, autant et aussi longtemps qu'elle le
pourra, pour relever et exciter son public extrieur. Je doute que
cela lui soit bon, et nous en souffrirons, je pense, plus d'ennui et
de fatigue que de mal[2]. L'attaque, en effet, fut aussi acharne
que le prvoyait le ministre. L'adresse  la Chambre des dputs
occupa dix-sept sances, ce qui ne s'tait pas encore vu, et aussitt
aprs, comme si rien n'tait fait, la bataille reprit  propos de
la rforme parlementaire et des crdits supplmentaires. Ce ne fut
pas tout: dans les derniers jours de la session,  l'poque o
d'ordinaire le sentiment dominant est l'impatience d'en finir, M.
Thiers, qui avait pris  coeur son rle de chef de l'opposition
et qui s'tait prodigu  la tribune[3], rouvrit,  l'occasion du
budget, un dbat de politique gnrale qui dura plusieurs jours.

[Note 2: Lettres particulires au comte de Flahault, ambassadeur 
Vienne. (_Documents indits._)]

[Note 3: M. Thiers ne pronona pas moins de neuf discours pendant la
session de 1846. En 1845, il n'en avait prononc que trois; en 1844,
six; en 1842, sept. En 1843, il n'avait pas paru  la tribune. En
1847, il ne devait parler qu'une fois.]

Dans ces diverses discussions, les affaires trangres n'occuprent
pas la place prpondrante que l'opposition tait habitue, depuis
plusieurs annes,  leur donner. C'est que toutes les questions de
ce genre, qui nagure passionnaient l'opinion, semblaient rgles
et finies. Vainement, lors de l'adresse, prtendit-on raviver la
querelle sur le droit de visite, en soutenant que la convention du 29
mai 1845 tait une mystification; cette tentative n'eut aucun succs,
et les propositions faites dans ce sens furent repousses, ou durent
tre abandonnes.  dfaut des questions anciennes, force fut d'en
imaginer de nouvelles qu'on alla chercher bien loin, jusqu'au Texas
et  la Plata.

Pour chapper aux difficults qu'il avait depuis quelque temps avec
le Mexique, le Texas, jusque-l indpendant, venait de s'annexer
aux tats-Unis. Le cabinet franais n'avait pas prtendu s'opposer
 cette annexion, mais, de concert avec le cabinet britannique,
il l'avait dconseille au gouvernement texien. Il estimait que
l'existence de ce petit tat importait  l'quilibre du nouveau
monde et prvenait les chocs entre les deux races espagnole et
anglo-saxonne. Si mesure qu'elle et t, notre intervention avait
caus  Washington une humeur dont la trace se retrouva dans le
message du prsident: celui-ci dclara ne pouvoir permettre, en
silence, qu'aucune action europenne s'exert sur le continent du
nord de l'Amrique. L'opposition en France fit grand bruit de ce
mcontentement; elle reprocha  M. Guizot d'avoir, par docilit
envers ses allis d'outre-Manche, compromis une amiti qui tait dans
les traditions de notre politique; la France, ajoutait-on, n'a pas
les mmes raisons que l'Angleterre de jalouser les agrandissements
des tats-Unis.

Ce fut  une critique analogue que donna lieu l'affaire de la Plata.
Dj une premire fois, en 1838, les mauvais traitements infligs
 nos nationaux par le dictateur de la Confdration argentine, le
farouche Rosas, nous avaient amens  intervenir dans ses dmls
avec l'tat de Montevideo et  procder au blocus des deux rives de
la Plata. Malgr la vigueur de nos marins, leur action avait t peu
efficace. Aussi, en 1840, le gouvernement franais avait-il t fort
aise de se dgager tant bien que mal de cette entreprise lointaine,
coteuse, difficile, en concluant avec Rosas une convention qui
semblait assurer  peu prs la protection de nos nationaux et
l'indpendance de Montevideo. Dans les annes suivantes, il avait
rsist  toute tentation d'une intervention nouvelle, malgr les
griefs trop rels que continuait  lui fournir Rosas. Cependant,
en 1845, l'Angleterre, gne dans son trafic par la continuation
de la guerre entre les riverains de la Plata, voulut y mettre
fin en imposant sa mdiation arme, et demanda  la France de se
joindre  elle. M. Guizot y consentit, au fond fort  contre-coeur.
L'opposition l'attaqua  ce sujet; ses critiques, il est vrai,
taient peu concordantes, les uns se plaignant que la France agt,
les autres, dont tait M. Thiers, se plaignant qu'elle n'agt pas
seule et avec plus de vigueur; mais tous s'accordaient  montrer
dans la dpendance o le ministre du 29 octobre tait  l'gard de
l'Angleterre, la cause de la faute commise.

Sans doute, au Texas comme sur la Plata, le gouvernement franais
et mieux fait de s'abstenir. Son action ne s'expliquait gure que
par le dsir d'tre agrable au cabinet de Londres. Mais, si l'on
veut bien se rappeler qu'au mme moment il obtenait de ce cabinet
l'abandon du droit de visite, on jugera peut-tre qu'en payant de
ce lger prix une si importante concession, il ne faisait pas un
mauvais march. D'ailleurs, dans l'une et l'autre affaire il veillait
 ne pas se laisser entraner: en ce qui concernait le Texas, il
n'avait rien fait et entendait ne rien faire qui pt le mettre en
conflit avec les tats-Unis; sur la Plata, la communaut d'action
avec l'Angleterre, si elle ne rendait pas l'entreprise plus agrable
et plus efficace, en diminuait du moins le risque. Rien donc n'tait
srieusement compromis. Le public en avait l'instinct. Aussi, malgr
les efforts de l'opposition et particulirement de M. Thiers pour
grossir ces incidents, la Chambre refusa-t-elle de s'en mouvoir, et
repoussa-t-elle  de fortes majorits toutes les motions de blme
prsentes  ce sujet.


III

Sentant qu'elle n'avait rien  gagner aux discussions de politique
trangre, l'opposition se rejeta sur les questions intrieures et y
porta son principal effort. De ce ct, pourtant, les circonstances
ne lui fournissaient pas de plus srieux sujets d'attaques. Point
de rformes  poursuivre dont le pays et vraiment souci; aucun
acte arbitraire  dnoncer.  dfaut de ralits, on trouva un mot,
mot mchant, meurtrier, que, jusqu' la rvolution de Fvrier, on
devait rpter en grossissant de plus en plus la voix, le mot de
corruption. Ne pouvant allguer que les liberts publiques fussent
violes, on prtendit qu'elles taient fausses; que le pouvoir, en
exploitant les apptits privs des lecteurs d'abord, des dputs
ensuite, dtruisait l'indpendance et la sincrit de leurs votes, de
telle sorte que le gouvernement reprsentatif, intact en apparence,
n'tait plus qu'un leurre. Sans doute cette accusation de corruption
n'tait pas nouvelle; il tait d'usage que les oppositions y
eussent recours, ds que les ministres duraient trop longtemps 
leur gr. Ainsi avait-il t fait, sous la Restauration, contre M.
de Villle; aprs 1830, contre le ministre du 11 octobre et tout
particulirement contre M. Thiers; enfin contre M. Mol, lors de la
coalition. Mais il semblait, en 1846, qu'on crit plus fort. Ce grief
fut le sujet principal de la plupart des dbats, depuis l'adresse
jusqu'au budget.

Parmi les opposants, tous ne traitaient pas la question de mme. Les
enfants perdus se lanaient dans les personnalits, se plaisaient
aux anecdotes, dnonaient des scandales le plus souvent controuvs
ou dnaturs. Puis survenait quelque gnralisateur, M. Odilon
Barrot par exemple, qui, sans s'inquiter des rectifications de
fait, croyant sincrement  toute parole d'opposition, s'panchait
en indignations gnreuses. M. Thiers, qui avait t lui-mme
au pouvoir, savait trop  quoi s'en tenir sur la valeur de ces
reproches, pour le prendre sur un ton aussi dramatique; mais il n'en
frappait pas moins fort. Les gouvernements libres, disait-il, ont
aussi leurs misres. Il faut flatter en bas, il faut s'acqurir les
voix des membres des assembles dlibrantes, flatter leur vanit,
flatter leurs intrts, les leurs, ceux de leurs familles; et
quand on a conquis leurs voix, il faut souvent aussi conqurir les
voix de ceux qui les nomment; il faut descendre dans ce travail
de brigues dplorables, de faon que la libert, qui a pour but
d'tendre la participation aux affaires publiques, n'tend souvent
que la corruption, comme ces poisons qui, communiqus  la masse
du sang, portent la mort partout o ce liquide bienfaisant est
destin  porter la vie. L'orateur se dfendait de dnigrer son
temps et son pays. Je sais bien, continuait-il, que notre temps
manque d'lvation, mais il a plus d'honntet prive que ceux
qui l'ont prcd;... nos mains sont plus pures. Toutefois, il
s'levait contre ceux qui se rsignaient trop facilement au mal, et
il s'criait, en visant les ministres actuels: Il y a des gens qui
croient qu'on ne peut gouverner que par la satisfaction des intrts
privs, qui regardent cela comme ncessaire, qui disent que la
corruption est un mal invitable, que ds lors ce n'est presque pas
un mal, que c'est mme un bien, si l'on peut le faire servir  la
cause  laquelle on est attach; que tout le monde en ferait autant,
et que ceux qui blment voudraient tre ou corrupteurs ou corrompus
eux-mmes;... et ces hommes, je les vois, aprs avoir ainsi souri au
mal, se sourire  eux-mmes, tant ils se trouvent profonds de penser
de la sorte.

C'tait le plus souvent M. Duchtel qui rpondait au nom du
ministre. Prcis, imperturbable, sans talage d'indignation
oratoire, usant plutt d'une sorte de bonhomie narquoise, il ne se
lassait pas de dmentir ou de rectifier les faits et les chiffres,
et mettait parfois les rieurs de son ct, en montrant que les
dputs de l'opposition n'taient pas les moins pres  solliciter
les faveurs administratives, ni les moins prompts  s'en faire valoir
auprs de leurs lecteurs. Quant  M. Guizot, il vitait le plus
possible de discuter ces misres. tait-il contraint de le faire, il
usait surtout de ddain, et, dlaissant les dtails, tchait d'lever
le dbat  d'loquentes gnralits. Comment supposer, s'criait-il,
qu'avec les moyens dont le gouvernement dispose, avec ces moyens si
petits, si subalternes, il vienne  bout de dompter, d'annuler de
grandes institutions libres? Et cela, en prsence d'une opposition
qui,  l'en croire, possde seule l'intelligence des intrts
gnraux du pays, l'intelligence des ides leves, des sentiments
gnreux, qui a le monopole de tous les grands ressorts moraux qui
peuvent agir sur le pays! Puis il ajoutait: Croyez-moi; relevez,
tant que vous en trouverez l'occasion, les faits de corruption qui
vous paratront illgitimes, dangereux pour nos liberts... Mais
n'attribuez pas  quelques abus isols ces grands rsultats dont vous
cherchez la cause. Voici la vraie cause: aprs la lutte qui dure
depuis longtemps, entre vous et nous, sur la politique qui convient 
la France, lutt qui se passe sous le grand soleil du pays, au milieu
de toutes les liberts du pays, le pays a donn et donne raison au
gouvernement et tort  l'opposition. Voil la vraie, la grande cause
de ce qui se passe. Toutes les autres sont misrables et ne valent
pas la peine qu'on en parle.

Entre le ministre et ses accusateurs, o tait la vrit? Nul
doute tout d'abord sur la grossire exagration des griefs. C'est
un rpublicain, M. Lanfrey, qui a crit, plusieurs annes aprs la
chute de la monarchie de Juillet: Il est impossible aujourd'hui,
 l'historien comme au moraliste, de se mettre en trs grands
frais d'indignation au sujet des faits de corruption reprochs au
ministre de MM. Guizot et Duchtel. Et M. Lanfrey attribuait le
retentissement qu'avaient eu ces faits  la candeur relative de
cette poque[4]. Notons en outre l'improprit vraiment calomnieuse
du mot employ par l'opposition. Corruption implique une ide
de vnalit, de prvarication. Rien de pareil n'existait; M. de
Montalembert et M. de Tocqueville, qui taient cependant alors au
nombre des censeurs les plus svres, le proclamaient hautement. Mais
si, laissant de ct ce gros mot de corruption, on parle seulement
de ce que M. Guizot lui-mme appelait l'abus des influences, de
l'envahissement et de la prdominance des proccupations lectorales
ou parlementaires dans l'administration, dans la distribution des
faveurs dont le pouvoir dispose, force est alors de reconnatre que,
pour tre exagres, les accusations n'en avaient pas moins une part
de vrit. Parmi les histoires de dputs qu'on prtendait avoir t
raffermis ou gagns par une promesse de place, toutes n'taient pas
de pure invention. Les amis du gouvernement, dans leurs panchements
intimes, ne niaient pas le mal et en gmissaient[5]. Plac, par les
lections de 1842, en face d'une majorit incertaine, vivant au
milieu d'un monde politique o trop souvent l'affaiblissement des
croyances et l'absence de sentiments chevaleresques, d'illusions
gnreuses, ne laissaient plus gure subsister que le sens de
l'intrt personnel, le ministre n'avait pas cru pouvoir se soutenir
sans faire appel  cet intrt. Comme toujours en pareil cas, il
tchait de rassurer sa conscience par l'utilit du but  atteindre.
 vrai dire, ce mal tait moins celui d'un ministre que celui de
la socit elle-mme. Pour le gurir, il et fallu changer non les
gouvernants, mais les moeurs, rehausser l'me de la nation, et
surtout en extirper le scepticisme politique, moral, religieux, fruit
de tant de rvolutions. Or c'tait une oeuvre  laquelle l'opposition
ne paraissait certes pas plus propre que le cabinet du 29 octobre.

[Note 4: _Revue nationale_, t. XV, p. 31.]

[Note 5: Voir, par exemple, le _Journal indit de M. de Viel-Castel_.]

Toutefois, pour un homme tel que M. Guizot, cette excuse de n'avoir
pas fait pis que n'eussent fait ses adversaires  sa place ne parat
pas suffisante. N'tait-il pas de ceux dont on pouvait attendre
qu'ils fissent mieux que les autres? La rpugnance, le mpris qu'il
prouvait videmment pour certains procds ne devaient-ils pas
l'empcher non seulement d'y recourir, mais d'y laisser recourir 
ct ou au-dessous de lui? Son austrit propre tait incontestable.
Il y avait dj longtemps qu'il s'tait promis, une fois pour
toutes, de ne jamais tenir compte, dans sa vie publique, d'aucune
considration d'intrt priv[6]. Je ne fais cas et n'ai envie que
de deux choses, crivait-il  M. Bresson en 1846: de mon vivant, ma
force politique; aprs moi, l'honneur de mon nom[7]. Seulement, se
contentant trop facilement d'tre personnellement intact, il s'tait
peu  peu habitu  considrer ce qui lui paraissait tre les dfauts
invitables de son temps et de son pays avec une sorte de rsignation
hautaine, au sujet de laquelle il se plaisait  philosopher. En
toutes choses, crivait-il un jour  M. de Barante, c'est le grand
effort de la vie que de se soumettre  l'imperfection sans en prendre
son parti, et de garder au fond toute son ambition en acceptant toute
sa misre. Si je m'estime un peu, c'est par l. J'ai appris  me
contenter de peu, sans cesser de prtendre  tout[8].

[Note 6: Lettre du 19 juillet 1835. (_Lettres de M. Guizot  sa
famille et  ses amis_, p. 145.)]

[Note 7: _Mmoires de M. Guizot_, t. VI, p. 78.]

[Note 8: _Documents indits._]

La mesure avec laquelle l'histoire s'efforce aprs coup de faire
le partage entre les torts du gouvernement et les injustices de
l'opposition, il ne fallait pas, sur le moment, l'attendre du public.
Celui-ci tait, par le fait mme du rgime censitaire, plus dispos
 couter l'accusation que la dfense: la foule, facilement jalouse
du pays lgal dont elle n'tait pas, coutait volontiers ceux qui
le lui prsentaient comme une oligarchie bourgeoise n'usant de son
pouvoir que pour satisfaire ses apptits. Ainsi, a crit depuis M.
de Tocqueville, presque toute la nation fut amene  croire que le
systme reprsentatif n'tait autre chose qu'une machine politique
propre  faire dominer certains intrts particuliers et  faire
arriver toutes les places dans les mains d'un certain nombre de
familles; opinion trs fausse, mme alors, mais qui a plus favoris
que tout le reste l'tablissement d'un nouveau gouvernement[9].
C'tait l en effet un tat d'esprit fort dangereux. Il tendait 
bien autre chose qu' un changement de ministre, et devait tre pour
beaucoup dans la chute de la monarchie, dans cette rvolution de
fvrier 1848 qu'on a prtendu qualifier de rvolution du mpris.

[Note 9: Lettre du 27 juillet 1853.]


IV

On et dit vraiment que, dans cette session de 1846, un mauvais
gnie poussait l'opposition dynastique  choisir de prfrence les
armes qui pouvaient faire le plus de mal  la royaut. Non contente
de dnoncer la politique du gouvernement comme corruptrice, elle
s'effora d'en faire remonter la responsabilit au Roi lui-mme,
en reprenant avec plus d'pret que jamais la campagne contre le
pouvoir personnel. M. Thiers ne fut pas le moins anim  porter la
lutte sur ce terrain scabreux, qui lui tait d'ailleurs familier:
il y avait dj mis le pied, en 1839, lors de la coalition, avec
M. Guizot pour complice; en 1843, plus accidentellement,  propos
de l'algarade faite par Louis-Philippe  M. de Salvandy[10]. Cette
fois, l'attaque tait bien froidement et mrement prmdite. Lors
du trait d'alliance sign, le 25 dcembre 1845, entre M. Thiers et
M. Odilon Barrot, il avait t expressment stipul qu'un article
serait ajout au projet de rforme parlementaire, en vue d'exclure
de la Chambre toute personne recevant,  un titre quelconque, un
traitement de la liste civile. tait-ce pour le plaisir d'carter
du Palais-Bourbon quelques officiers de service aux Tuileries? Non;
on visait plus haut, et l'on ne s'en cachait pas. Cet amendement,
disait le _Sicle_, permettra d'apprcier, avec une libert devenue
ncessaire, l'influence exerce par la couronne sur les dlibrations
du pouvoir lgislatif.

[Note 10: Cf. plus haut, t. V, ch. IV,  V.]

M. Thiers avait promis de soutenir lui-mme cette proposition.
Il tint parole, le 17 mars 1846. Le gouvernement reprsentatif
dans toute sa vrit, ainsi formula-t-il sa revendication; et il
ajoutait malicieusement: M. Guizot me comprend; c'est un langage
que nous avons parl ensemble. Il continua en ces termes: Sous
la Restauration, pourquoi me suis-je si hardiment dcid pour le
duc d'Orlans contre Charles X? C'tait sous l'empire d'une ide.
J'avais crit, en 1829, ce mot devenu clbre: Le Roi rgne et
ne gouverne pas. Est-ce que vous croyez que ce que j'ai crit
en 1829, je ne le pense pas en 1846? Non, je le pense encore, je
le penserai toujours. Puis, rpondant  ceux qui, pour carter
cette maxime, arguaient de l'tat particulier de la France: Si
cela tait, messieurs, si le vrai gouvernement reprsentatif tait
impossible en France, ah! il fallait nous le dire en juillet 1830;
il fallait nous dire, ce jour-l, que nous allions risquer, par une
protestation qui engageait nos ttes, nos vies pour une illusion...
Si le gouvernement reprsentatif dans toute sa ralit n'est
pas possible en France, oubliez-vous qu'il et mieux valu alors ne
pas faire une rvolution? Quoi! nous ne pourrions avoir que les
formes extrieures du gouvernement reprsentatif! Mais pour cette
fiction, pour ce mensonge, la Restauration valait bien mieux; elle
avait des avantages de situation incontestables au dedans, comme au
dehors. De l l'importance que l'orateur attachait  la disposition
qui devait exclure de la Chambre les aides de camp du Roi: elle
lui paraissait un pas dans cette carrire au bout de laquelle il
voyait en perspective la vrit du gouvernement reprsentatif. On
nous dit souvent, ajouta-t-il en terminant, que cela viendra, mais
que cela viendra tard. Eh bien, soit! Je me rappelle, en ce moment,
le noble langage d'un crivain allemand qui, faisant allusion aux
opinions destines  triompher tard, a dit ces belles paroles que je
vous demande la permission de citer: _Je placerai mon vaisseau sur
le promontoire le plus lev du rivage, et j'attendrai que la mer
soit assez haute pour le faire flotter_. Il est vrai qu'en soutenant
cette opinion, je place mon vaisseau bien haut; mais je ne crois pas
l'avoir plac dans une position inaccessible.

cout par tous avec une attention mue, applaudi avec passion
par la gauche, exalt par une grande partie de la presse, rpandu
dans le pays  cent mille exemplaires, ce discours eut un immense
retentissement. Ce fut pour l'opposition, particulirement pour ses
journaux, comme un signal de soutenir la mme thse et de porter
partout l'attaque contre les prtendus empitements de la couronne.
Les rpublicains, on le comprend, ne furent pas les derniers  se
joindre  une campagne qui servait si directement leur cause. M.
Thiers ne parut pas troubl de ce bruit, au contraire. Il crivait
 un de ses correspondants d'Angleterre, dont j'aurai occasion de
reparler, M. Panizzi: Je sais que vous avez approuv mon dernier
discours _ad Philippum_. Celui-ci a t fort mcontent, ce dont
je me soucie peu, car je ne veux ni le flatter, ni le blesser. Je
vais  mon but, qui est la vrit, et ne regarde ni  droite ni 
gauche[11].

[Note 11: Lettre du 26 mars 1846. (_The Life of sir Anthony Panizzi_,
par Louis FAGAN.)]

Que fallait-il penser du danger dnonc par M. Thiers? Sans doute
l'action du Roi tait relle, visible, tangible. Trs laborieux
malgr son grand ge, suivant de prs toutes les affaires, y donnant
mme une partie de ses nuits[12], ayant acquis pleine conscience de
son habilet et de son exprience, fier d'avoir fait prvaloir la
fixit de son systme politique  travers tant d'accidents et en
prsence d'un esprit public si incertain et si mobile, convaincu
que les choses iraient trs mal s'il cessait d'y mettre la main,
ayant, depuis la mort du duc d'Orlans, le sentiment plus profond
encore que sur lui seul reposait l'avenir de la nouvelle monarchie,
Louis-Philippe tait moins que jamais d'humeur  accepter la
maxime: Le Roi rgne et ne gouverne pas. Mais n'avons-nous pas eu
dj occasion de montrer que cette maxime, invente pour jeter bas
Charles X, n'tait pas conforme aux vraies traditions du gouvernement
reprsentatif, et qu'elle tait encore plus contraire aux besoins
particuliers de la socit franaise? Si le Roi cherchait  amener
ses ministres et, par eux, la Chambre  ses ides, il ne violentait
pas leur libert et n'avait pas la prtention de gouverner contre
la majorit. Nul prince n'tait plus scrupuleusement rsolu  ne
pas sortir des rgles constitutionnelles. Son seul tort tait de
manifester parfois son action avec quelque intemprance, de se donner
des airs d'ingrence un peu tatillonne, de prpotence effarouchante,
de ne pas comprendre qu'il est parfois plus habile  un roi de
paratre indiffrent et de demeurer silencieux. Dj plusieurs
fois, j'ai d noter cette petite faiblesse, que l'ge et un peu
d'infatuation venant du succs rendaient maintenant plus sensible.
Elle ne justifiait pas l'accusation de pouvoir personnel, mais elle
la facilitait.

[Note 12: Louis-Philippe crivait au marchal Soult, le 7 octobre
1846: Le temps ne suffit plus aux exigences de ma position, et
surtout au travail des papiers, qui prend sur mes nuits d'une manire
qui m'extermine. Plusieurs de ses lettres sont dates de minuit ou
une heure du matin. (_Documents indits._)]

M. Guizot avait d'abord laiss  M. Duchtel, qui s'en tait
habilement acquitt, la tche de rpondre  M. Thiers. Le
retentissement prolong de ce dbat, et les polmiques qui en furent
la suite, l'obligrent  intervenir  son tour et  apporter, sur
ces graves questions, ce qu'il croyait la doctrine vraie. Il le fit,
le 28 mai 1846, dans le dbat de politique gnrale soulev par M.
Thiers  l'occasion du budget. Il commena par relever svrement
certaines paroles du premier discours de son contradicteur. Il
se trouve, dit-il, parmi les amis de la monarchie de 1830, parmi
les hommes qui ont contribu  la fonder et qui veulent rellement
la maintenir, il se trouve des hommes qui, lorsqu'une chose ne
leur convient pas, se croient le droit de lui dire: Que ne nous
disiez-vous cela en 1830? Il est grave de s'entendre dire ces
paroles. Ce n'est pas la premire fois que je les ai entendues. Je
les ai entendu prononcer, en 1831, par l'honorable gnral de La
Fayette,  propos du programme de l'Htel de ville qu'on disait
viol. Il disait aussi: Que ne nous disiez-vous cela en 1830?
J'eus l'honneur de rpondre alors qu' coup sr personne n'avait la
fatuit de croire qu'il et dispos de la France et de la couronne
et l'et donne au prince qui la portait. a t la bonne fortune
de la France de trouver dans son sein, en 1830, le prince qui
porte la couronne. C'est la France elle-mme qui s'est donne 
lui; personne n'en a dispos, personne n'a pu faire qu'il en ft
autrement. Je repousse pour mon compte, aujourd'hui comme en 1831,
ces bouffes d'un orgueil frivole. Ceci dit, non sans avoir fait
crier l'opposition, M. Guizot aborda la question de fond, et n'hsita
pas  exposer des doctrines nettement monarchiques, qu'il et sans
doute t plus gn de professer publiquement au lendemain de 1830;
mais, depuis lors, bien des changements s'taient oprs. Je suis
dcid, dclara-t-il,  trouver bon que la couronne dploie pour le
pays tout ce qu'elle possde de sagesse, de fermet et de dvouement...
Je me regarde,  titre de conseiller de la couronne, comme
charg d'tablir et de maintenir l'accord entre les grands pouvoirs
publics, mais non d'assurer la prpondrance de tel ou tel de ces
pouvoirs sur les autres... Pour cela, qu'y a-t-il  faire? Il faut
traiter avec tous ces grands pouvoirs; il faut les prendre pour ce
qu'ils sont en effet, pour des tres libres, intelligents, qui ont
leur situation, leurs ides, leurs sentiments, leur volont;... il
faut s'entendre avec la couronne comme avec les Chambres,... et
amener ces transactions desquelles nat l'unit du gouvernement.
Voil, le gouvernement reprsentatif. On parle d'indpendance. Je
fais grand cas de l'indpendance; je suis convaincu qu'il en faut
porter beaucoup dans les conseils qu'on donne  la couronne et dans
les rsolutions qu'on prend vis--vis d'elle; il faut l'avoir,
l'indpendance; mais l'afficher, jamais! Je suis assez vieux pour
avoir vcu sous bien des pouvoirs. J'ai vcu  ct de plusieurs
d'entre eux, sans contact avec eux; j'en ai servi d'autres; je
suis sr qu'il n'y en a aucun qui m'ait jamais trouv servile
ou complaisant... Mais, je l'avoue, j'ai soif de dfrence ou
de respect envers les pouvoirs qui gouvernent mon pays. Et s'il
m'arrivait, ce qui m'est arriv, de me trouver en dissidence avec
eux, bien loin de le laisser voir, je m'efforcerais de le cacher...
Voici encore, dans cette grave question, un point sur lequel
je crois que nous diffrons. C'est ma conviction que le devoir
d'un conseiller de la couronne est constamment de faire remonter
le bien  la couronne elle-mme; elle ne rpond jamais du mal; la
responsabilit ministrielle la couvre... Il y a eu, de tous temps,
des ministres de la couronne qui se sont appliqus  l'effacer, 
s'interposer entre elle et le pays, pour se grandir eux-mmes et eux
seuls. Ce n'est pas mon got, ni mon devoir. Je crois, au contraire,
qu'il faut s'effacer au profit de la couronne et pour laisser aller 
elle la reconnaissance publique. C'est  cela que je mets ma dignit
et ma fiert, et je trouve les autres fierts un peu vulgaires et
subalternes.

M. Thiers riposta avec une vivacit souvent amre. Sa doctrine
tendait toujours  cette conclusion qu'un roi annul tait le
corollaire ncessaire d'un roi inviolable. Plus les ministres avaient
la ralit du pouvoir, plus,  son avis, on possdait le vrai
gouvernement reprsentatif. Ce qu'il faut, disait-il, ce sont des
ministres qui ne se contentent pas seulement du rle d'intermdiaires
des pouvoirs... De tels ministres peuvent tre des commis loquents;
ce ne sont pas des ministres  grande responsabilit. Cette
transparence dont on se plaint, ce n'est pas avec du talent seulement
qu'on la fait cesser, c'est avec du caractre. Puis, passant
par-dessus la tte de M. Guizot, pour faire la leon et poser ses
conditions au Roi lui-mme, il terminait ainsi: Hier, M. le ministre
des affaires trangres montrait une grande confiance dans la dure
du ministre. Si cependant, malgr cette confiance, le ministre
actuel n'tait pas ternel, si ses successeurs ne l'taient pas non
plus, et qu'enfin il n'y et plus d'autre ressource que celle des
ministres impossibles, et qu'on me ft l'honneur de jeter les yeux
sur mon impossibilit, je le dclare, dans ce cas, avec le profond
dvouement que j'ai pour la royaut et avec le profond respect dont
je ne me suis jamais cart envers elle, je lui dirais: Je suis
prt, si mes efforts peuvent vous tre utiles,  vous servir, mais
en gouvernant d'aprs ma propre pense; si ma pense est d'accord
avec celle de Votre Majest, j'en serai trs heureux; mais, si elle
en diffre, je persisterai  gouverner suivant ma propre pense.
C'est peut-tre l, messieurs, un grand orgueil, un orgueil frivole,
si vous le voulez, mais c'est un orgueil dsintress; et j'avoue
que j'aime mieux, pour ma part, cet orgueil dsintress, quoiqu'il
puisse tre accus d'tre frivole, qu'une ambition qui s'abaisse pour
avoir, non point le pouvoir, mais l'apparence du pouvoir.

Une rplique de M. Guizot vint clore ce dbat, le plus brillant et
le plus considrable qui et jamais t engag sur cette question.
Le trne, dit-il en rsumant ses ides, n'est pas seulement un
fauteuil ferm pour que personne ne puisse s'y asseoir. Une personne
intelligente et libre, qui a ses ides, ses sentiments, ses dsirs,
ses volonts, comme tous les tres rels et vivants, sige dans ce
fauteuil... Vous disiez qu'il faut qu'un ministre, pour tre un
ministre constitutionnel, soit tout-puissant du ct de la couronne.
On n'exige pas la toute-puissance du ct des Chambres; on reconnat
que l il y a indispensable ncessit de discuter, de transiger, de
se faire accepter. Mais on veut que, du ct de la couronne, la mme
ncessit n'existe pas... Eh bien, tout cela est faux, compltement
faux. Et si cela tait vrai, sachez bien qu'il n'y aurait jamais eu,
dans cette Angleterre dont vous parlez, un ministre qui et couvert
la couronne; car il n'y en a pas eu un seul, mme sous des rois trs
faibles, trs mdiocres, qui n'ait souvent et grandement compt avec
eux.

La Chambre donna pleinement raison  M. Guizot, par 229 voix contre
147. Ainsi se confirmait un phnomne dj not: plus M. Thiers se
portait vers la gauche, faisant siens les griefs et les thses de
l'opposition avance, plus les conservateurs effarouchs se serraient
autour du cabinet. Pendant cette session de 1846, le ministre avait
constamment obtenu, sur les questions politiques, des majorits de
60  80 voix. Si l'on se rappelle que depuis 1842,  chaque session,
il avait failli tre renvers, et que nagure encore, en 1845, il
ne l'avait emport que de huit voix dans le dbat sur l'affaire
Pritchard, on reconnatra que le progrs tait considrable.
M. Guizot avait de tout temps attach une importance capitale,
peut-tre mme par trop exclusive,  la constitution d'une majorit.
Ne devait-il pas ds lors triompher d'un rsultat qui, aprs de
si pnibles efforts, de si inquitantes vicissitudes, pouvait
paratre un succs dfinitif et complet? Aussi n'est-on pas tonn
de l'entendre, dans son grand discours du 28 mai, se fliciter que
la majorit ait enfin acquis une unit, une organisation qui lui
manquaient, proclamer que, depuis cinq ans, il avait consacr tous
ses efforts  amener ce rsultat, et montrer l comme l'ancre
principale de salut dans les preuves auxquelles le pays pouvait tre
encore appel. Peu auparavant, s'inspirant de la pense du ministre,
le _Journal des Dbats_ disait: Nous avons vu enfin arriver le
jour que nous appelions de tous nos voeux, celui o il n'y aurait
plus dans la Chambre que deux grands partis... Depuis trente ans,
c'est la premire fois peut-tre qu'il y a une vraie majorit dans
nos Chambres. Jamais, dans les annes prcdentes, nous n'avions vu
l'opposition renoncer  l'espoir d'entamer la majorit; pour le coup,
elle y renonce... De cette poque, datera la fin de la politique
d'intrigue.


V

La fixit de la majorit donnait  la machine politique une apparence
de stabilit telle qu'on n'en avait pas encore connu depuis 1830.
L'ordre matriel rgnait partout. Pas plus de menace d'meute dans
la rue que de menace de crise dans le Parlement. L'insurrection
avait fait son dernier effort, le 12 mai 1839. Les socits
secrtes dsorganises, dcourages, ne comptant qu'un petit nombre
d'adhrents infimes, vgtaient sous l'oeil de la police, qui s'tait
adroitement introduite jusque dans leurs plus secrets conseils.
Depuis Darms en 1840, prs de six annes s'taient coules sans
qu'on et attent  la vie de Louis-Philippe; on croyait en avoir
fini avec cette horrible manie du rgicide qui avait svi pendant les
dix premires annes du rgne.

Le 16 aot 1846, le Roi, alors en villgiature  Fontainebleau,
rentrait en char  bancs, avec la Reine et plusieurs de ses enfants,
d'une promenade dans la fort, quand deux coups de feu furent tirs
sur lui,  quelques pas, du haut d'un mur qui longeait la route; la
bourre de l'un des coups tomba dans la voiture, mais personne ne
fut atteint. L'assassin, aussitt arrt, tait un nomm Lecomte,
ancien garde des bois de la couronne, rcemment congdi pour faute
grave dans son service. Il passait pour un trs habile tireur. Je me
suis trop press, dit-il seulement quand on s'empara de lui. Rien
n'indique, crivait quelques jours aprs M. Guizot  M. Rossi, aucune
ramification ni complot. Ce qui n'empche que ce ne soit une sottise
de dire, comme le font les badauds pour se rassurer, qu'il n'y a l
rien de politique. Quoi de plus politique que cette contagion, cette
_mal'aria_ qui fait que l'humeur d'un garde mcontent de sa pension
se tourne en rgicide[13]!

[Note 13: _Documents indits._]

Pendant qu'on instruisait le procs de ce vulgaire assassin, un
incident imprvu appela l'attention sur un condamn de nom plus
retentissant. On se rappelle que, le 6 octobre 1840,  la suite de la
piteuse chauffoure de Boulogne, la cour des pairs avait condamn
le prince Louis Bonaparte  l'emprisonnement perptuel. Il subissait
sa peine au chteau de Ham, o avaient t enferms nagure M. de
Polignac et ses collgues. Sa captivit n'tait pas bien rigoureuse:
on le laissait recevoir ses amis, crire dans les journaux, publier
des livres. Il en profitait pour lier des relations et entretenir
des correspondances avec les opposants de nuances diverses,
depuis M. Odilon Barrot jusqu' M. Louis Blanc, pour collaborer 
plusieurs feuilles rpublicaines de province, notamment au _Progrs
du Pas-de-Calais_, pour souscrire  la fondation d'un journal
fouririste, et pour publier, sur l'_Extinction du pauprisme_, une
brochure  tendance socialiste.  gauche, on paraissait assez flatt
d'une pareille recrue. Louis Bonaparte n'est plus un prtendant,
disait un journal radical; c'est un citoyen, un membre de notre
parti, un soldat de notre drapeau. Malgr tout le mouvement qu'il
se donnait, le prisonnier de Ham ne parvenait pas  attirer sur lui
l'attention du pays; en dehors de quelques fidles et des dmocrates
qui se laissaient courtiser par lui, il tait  peu prs compltement
oubli. Au commencement de 1846, allguant la maladie de son pre,
l'ex-roi Louis, alors  Florence, il demanda  sortir de sa prison,
ft-ce temporairement. Cette requte fut vivement appuye auprs
des ministres et du Roi par plusieurs dputs, entre autres par
M. Odilon Barrot et M. Dupin. Le gouvernement tait dispos  y
faire bon accueil et mme  accorder une libration dfinitive,
si toutefois le prisonnier donnait, sous une forme  trouver, une
garantie de sa sagesse  venir. Le prince refusa de faire plus que
quelque dclaration vague de reconnaissance et prfra tenter la
chance d'une vasion. Le 25 mai 1846, il saisit l'occasion que lui
offraient des travaux de rparation accomplis dans le chteau pour
s'chapper, dguis en ouvrier, avec une planche sur l'paule. Trois
jours aprs, il tait en Angleterre. Cette vasion, machine comme un
pisode de roman, intressa un instant la curiosit du public, mais
sans troubler sa scurit, ni faire prendre davantage au srieux un
personnage en qui l'on ne voyait alors que l'aventurier de Strasbourg
et de Boulogne. Dans une lettre adresse  M. de Sainte-Aulaire,
ambassadeur  Londres, le prince assura le gouvernement franais de
ses intentions pacifiques, se dfendit de vouloir renouveler des
tentatives qui avaient t si dsastreuses, et affirma que sa seule
ide avait t de revoir son vieux pre. Deux mois plus tard, le 27
juillet, le roi Louis mourut  Livourne: le prince Louis-Napolon
n'tait pas auprs de lui; il avait crit  son pre que le
gouvernement anglais lui refusait des passeports pour se rendre en
Italie.


VI

La bonne situation parlementaire du cabinet, la tranquillit du pays,
l'absence de tout grave embarras au dedans et au dehors semblaient
des conditions favorables pour procder aux lections gnrales. Le
6 juillet 1846 fut publie l'ordonnance de dissolution, convoquant
les lecteurs pour le 1er aot. Aussitt les comits runis de la
gauche et du centre gauche confirmrent la fusion des deux groupes
en publiant un manifeste unique. Dans ce manifeste, ils tendaient
ouvertement la main aux rpublicains et aux lgitimistes,  tous
ceux qui voulaient renverser ce qu'on appelait alors un systme
corrupteur et antinational. La question pour chaque lecteur,
disaient-ils, n'est pas de choisir celui qu'il prfre, mais bien,
en nommant un homme indpendant,  quelque nuance de l'opposition
qu'il appartienne, d'empcher le succs du candidat ministriel.
Les rpublicains, qui ne pouvaient que gagner  cette coalition,
s'y prtrent volontiers: ils en profitrent pour s'assurer une
part prpondrante dans le comit central des lecteurs de la
Seine, qui non seulement dirigeait les lections de Paris, mais,
par ses communications aux journaux, exerait son influence dans
toute la France. Les lgitimistes, au contraire, ne rpondirent
qu'incompltement  l'appel qui leur tait adress; beaucoup
d'entre eux prfrrent faire campagne avec le parti catholique:
celui-ci, par une tactique imite de la ligue de M. Cobden, se tenait
absolument en dehors des questions dbattues entre M. Thiers et M.
Guizot, et promettait appui au candidat quelconque qui serait le
plus offrant et dernier enchrisseur en fait de libert religieuse.

M. Thiers apporta, dans cette campagne lectorale, la mme ardeur
impatiente avec laquelle il venait de conduire la bataille
parlementaire. Ses amis, taient mme obligs de le retenir. Il
avait prpar une lettre  ses lecteurs o il parlait de la couronne
avec une extrme amertume. On me trouve fort prononc, fort actif
dans l'opposition, y disait-il. Serait-ce par hasard afin d'avoir le
pouvoir plus tt?... Cette conduite loigne du pouvoir, si bien qu'on
vous appelle ministre impossible. Peu m'importe. Je ne tiens  tre
ni possible ni prochain... Certes je savais bien que demander la
ralit rigoureuse du gouvernement reprsentatif, qui tend  diminuer
l'influence de la royaut irresponsable au profit des ministres
responsables, je savais bien que c'tait davantage encore me ranger
dans la classe des ministres impossibles. Je n'ai pas hsit: non
pas que j'eusse le got puril, que certaines gens me prtent, de me
poser, moi simple citoyen, en face de la majest royale... Mais je
suis convaincu que la monarchie ne sera admise par les gnrations
prsentes et futures que lorsque des ministres vraiment responsables
exerceront vritablement le pouvoir, et, profondment convaincu de
cette vrit, j'ai eu l'orgueil de dfendre ma conviction, mme 
mes dpens. Cet orgueil, je l'ai eu, je l'aurai toujours dans toute
son tendue. Le pouvoir, je l'ai possd, et, dans cette transition
invitable de la monarchie reprsentative fausse  la monarchie
reprsentative vraie, transition toujours plus ou moins longue, je
sais ce que vaut le pouvoir. tre ministre entre une royaut qui ne
vous souhaite pas et une Chambre que cinquante ans de rvolutions
et de guerres ont profondment trouble, que beaucoup d'intrts
dominent, tre ministre  ces conditions ne me sduit gure. Cette
lettre fut imprime, mais ne fut pas envoye: MM. Duvergier de
Hauranne, de Rmusat, de Maleville, qui n'taient pourtant pas des
timides, firent comprendre  M. Thiers le tort qu'il se ferait par un
tel langage.

Le gouvernement, de son ct, arrivait bien prpar  la bataille
dont il avait lui-mme choisi l'heure. La tche principale incombait
au ministre de l'intrieur, M. Duchtel, qui n'pargna pas sa peine
et dploya une rare habilet. Un de ses amis, tmoin quotidien de ses
efforts, M. Vitet, a crit  ce sujet: Je puis dire que, pendant
trois mois, il ne cessa de suivre du regard, d'aider, de stimuler, de
rveiller, parfois aussi de temprer plus de quatre cents candidats
dont il savait par coeur, grce aux ressources de sa mmoire, toutes
les situations personnelles, et que sans cesse, avec un -propos
qui les frappait d'tonnement, il clairait sur leurs oublis, leurs
ngligences, leurs imprudences. Ce n'tait pas seulement le sentiment
du devoir, c'tait un certain plaisir de djouer les trames de tant
d'habiles adversaires de toute provenance et de toute couleur, qui
lui donnait cette sorte de fivre de surveillance et d'exhortation.
Dans une circulaire  ses prfets, M. Duchtel avait publiquement
revendiqu pour l'administration le droit d'exercer une franche et
loyale influence, mais en mme temps il en avait fix les limites.
L'indpendance des consciences, disait-il, doit tre scrupuleusement
respecte; les intrts publics, les droits lgitimes ne doivent
jamais tre sacrifis  des calculs lectoraux... Fidlit svre
aux rgles de justice dans l'expdition des affaires, respect
de la libert et de la moralit des votes, mais action ferme et
persvrante sur les esprits, tels sont les principes qui, en matire
d'lections, doivent prsider aux rapports de l'administration
avec les citoyens. Ce langage tait sens et correct. Lors de la
vrification des pouvoirs, l'opposition prtendit que la conduite
du ministre n'avait pas t conforme  sa circulaire, mais elle
n'apporta rien de srieux  l'appui de ses allgations. Sur ce point
d'ailleurs, on peut s'en fier  la parole du tmoin dj cit:
J'ai vu de prs les lections, a dit M. Vitet; j'en puis parler en
conscience. Je sais quelle scrupuleuse observation de la loi, quel
respect des droits de tous y prsidrent du ct du pouvoir, et je
tiens, pour ma part, qu'on n'en trouverait gure d'aussi sincres,
d'aussi vraiment exemptes de srieux abus, soit chez nous depuis
1814, soit mme dans les pays les plus libres du monde, l'Angleterre,
par exemple, ou les tats-Unis.

La polmique, mene grand train par les journaux des deux bords, ne
fit gure que ressasser les questions dj traites  la tribune.
Il apparut bientt que la malheureuse affaire Pritchard, si vieille
qu'elle ft, tait encore la meilleure carte du jeu de l'opposition.
Les candidats ministriels taient marqus dans les feuilles adverses
de cette simple lettre: P; cela voulait dire _Pritchardiste_. Or,
 voir l'embarras qu'en prouvaient ces candidats, il fallait bien
croire que la sottise publique tait encore dupe des dclamations
prodigues par la gauche en cette matire. La presse conservatrice
avait, il est vrai, pour riposter, une arme plus efficace encore,
c'tait l'vocation de 1840. Le _Journal des Dbats_ ne manquait pas
de rappeler que la victoire de l'opposition serait la rentre de M.
Thiers au pouvoir, la reprise de la politique du 1er mars. La
France, demandait-il, est-elle lasse de la prosprit dont elle jouit
au dedans, de la paix dont elle jouit au dehors? Six annes ont t
ncessaires pour rparer les fautes de 1840. Deux jours d'lection
peuvent anantir le travail de six ans... Avant six mois, cette
prosprit corruptrice et cette paix dshonorante auront fait place
 une crise intrieure et  une crise europenne... Les deux hommes
sont connus; les deux politiques aussi... Rappelez-vous dans quel
tat tait la France au 29 octobre 1840; voyez dans quel tat elle
est aujourd'hui, et choisissez!

Toutefois, ce qui frappe le plus, ce n'est pas l'effet produit par
telle ou telle polmique; c'est au contraire le peu de retentissement
qu'avait en ralit ce bruit de presse. Le fond du pays demeurait
tranquille, inerte. Rarement on avait vu, pendant une priode
lectorale, si peu d'motion, on pourrait presque dire une pareille
indiffrence. Que cachait et prsageait cette indiffrence?
L'opposition affectait d'y voir le signe que l'opinion se
dsintressait du sort du cabinet: elle se croyait certaine du succs
et le disait trs haut. Je n'ai jamais vu si complte assurance, a
crit M. Vitet. Du ct ministriel, la confiance tait moindre. On
se souvenait de la dception de 1842. N'tait-il pas  craindre que
l'affaire Pritchard ne ft, en 1846, le mal qu'avait fait, quatre
ans auparavant, le droit de visite? Le duc de Broglie crivait 
son fils, le 16 juillet: Jamais lections ne se seront accomplies
au milieu d'une prosprit et d'un calme plus complets. Ce que cela
donnera, tout le monde l'ignore parfaitement. Le gouvernement, 
mesure que le jour fatal approche, semble plus inquiet, quoique ses
nouvelles soient excellentes[14]. M. Duchtel mandait  M. Guizot,
le 18 juillet: Plusieurs points de l'horizon se rembrunissent
depuis quelques jours. J'espre que cela s'claircira. D'aprs les
apparences actuelles, je m'attends  une bataille d'Eylau, o il y
aura beaucoup de morts de part et d'autre, o le champ de bataille
nous restera, mais en nous laissant encore une rude campagne 
soutenir. Si les ntres, comme je l'espre, se battent bien, je serai
content; je dsire d'abord la victoire, et puis, en second lieu, le
combat[15].

[Note 14: _Documents indits._]

[Note 15: _Mmoires de M. Guizot_, t. VIII, p. 30.]

Telle tait la situation quand, le 29 juillet, trois jours avant
les lections, au moment o le Roi saluait la foule du balcon des
Tuileries, deux coups de pistolet furent tirs  une assez grande
distance par un homme cach derrire une statue. Cet homme, appel
Henri, tait un ancien fabricant d'objets en acier, exaspr par
des malheurs de fortune et de famille. L'instruction rvla par la
suite, dans ce crime, plutt le dsespoir d'un naufrag de la vie
que la haine d'un rvolutionnaire, moins un rgicide qu'une sorte de
suicide: dans les conditions o il avait t tir, le coup tait 
peu prs inoffensif. Au premier moment, toutefois, on ne se rendit
pas compte de ces circonstances, qui devaient faire carter la peine
de mort par la cour des pairs: ce nouvel attentat, qui suivait de
si prs celui de Lecomte, parut la preuve d'un sinistre parti pris
et causa partout un sentiment d'inquitude et d'indignation, dont
la presse ministrielle se hta de tirer parti pour raviver le zle
des conservateurs et discrditer l'opposition. Quant aux journaux
de gauche, ils furent rduits  insinuer que les coups de pistolet
taient une manoeuvre de la police.

Vint le jour du scrutin. Les lections de Paris donnrent l'avantage
 l'opposition: sur quatorze mille suffrages, elle en runissait
plus de neuf mille; sur quatorze dputs, elle en avait onze; le
deuxime arrondissement, le plus riche de la ville, tait enlev aux
conservateurs, qui le possdaient depuis 1830; M. Jacques Lefebvre y
tait remplac par M. Berger. Les journaux de gauche triomphrent,
mais ce ne fut pas pour longtemps. Ds le lendemain, les nouvelles
de province firent savoir que les ministriels y avaient remport
des succs dont l'tendue surprenait les vainqueurs eux-mmes. Le
rsultat, crivit aussitt M. Duchtel, dpasse les esprances que
nous tions en droit de concevoir. L'opposition perdait vingt-cinq
 trente siges, et le gouvernement pouvait compter sur une majorit
d'une centaine de voix. On en eut la confirmation, dans la session
qui s'ouvrit, ds le 19 aot, pour la constitution de la nouvelle
Chambre; M. Sauzet fut lu prsident par 223 voix, contre 98 donnes
 M. Odilon Barrot.

Aprs les annes laborieuses qu'il venait de passer, le ministre
ressentit comme une joie tonne de se voir en possession d'une
si grande majorit. M. Guizot dclarait  ses amis qu'aucun
vnement politique ne lui avait caus une satisfaction gale 
celle qu'il prouvait de ce triomphe de la bonne et saine politique
sur les mauvaises passions[16]. Le duc de Broglie crivait 
son fils: Jamais victoire ne fut plus complte... Depuis les
_trois cents_ de M. de Villle, aucun ministre ne s'tait trouv
 pareille fte[17].  la satisfaction du triomphe se mlait
cependant quelque proccupation. Ce dont on s'inquitait, c'tait
moins de l'irritation des vaincus que des exigences possibles des
vainqueurs, d'autant que, parmi ces derniers, il y avait un assez
grand nombre de dputs nouveaux. Il faut demander  Dieu, disait
M. Doudan, que les conservateurs, se sentant nombreux, ne soient
pas pris de la dmangeaison de se mettre en petits paquets, ayant
chacun ses fantaisies  satisfaire. Tout cela n'est que l'embarras
des richesses, qui est peut-tre prfrable aux embarras de la
pauvret[18]. Quant  M. Duchtel, c'tait d'un autre ct, du
ct de la couronne, qu'il pressentait des exigences gnantes. La
situation est trs bonne, crivait-il  M. Guizot; mais elle impose
des devoirs nouveaux et des difficults au moins aussi grandes que
les anciennes. Le Roi m'crit une grande lettre de quatre pages
pour me recommander de montrer de la confiance dans l'avenir. Je
suis pour la confiance qui assure et prpare l'avenir, non pas
pour celle qui le gaspille et le compromet. En face des passions
hostiles que nous avons  combattre, il faudrait trs peu de fautes
pour changer la situation, jeter le pays de l'autre ct. Il ne
faut pas laisser s'accrditer l'ide que tout est possible. Nous
avons rsist d'un ct; nous aurons probablement  rsister de
l'autre. Je sais que vous pensez l-dessus comme moi; aussi je
ne vous en dis pas plus long. Aprs avoir assur le triomphe du
parti conservateur, il y va de notre honneur de ne pas devenir les
instruments de sa dfaite[19]. Si heureux que ft M. Guizot de sa
victoire, si optimiste qu'il ft par nature, il ne se dissimulait
pas non plus le danger qui rsultait du succs mme. L'avenir n'en
sera pas moins difficile ni moins laborieux, crivait-il  M. Rossi.
On sera plus exigeant avec nous et plus complaisant pour soi-mme.
On nous demandera plus et l'on nous aidera moins. Je me prdis bien
des embarras, et je m'y prpare. Aprs tout, ceux-l valent mieux
que d'autres[20]. Et puis le ministre se rendait compte qu'avec une
telle majorit il ne lui suffirait plus de durer, qu'il lui faudrait
entreprendre quelque chose. Depuis longtemps, il cherchait, sans
avoir encore pu la trouver, l'occasion de quelque grande initiative.
Serait-il plus heureux dsormais? En tout cas, il paraissait dcid 
s'y appliquer. L'ordre et la paix une fois bien assurs, disait-il
dans son discours de remerciement aux lecteurs de Lisieux, la
politique conservatrice, en veillant toujours assidment  leur
maintien, pourra, devra se livrer aussi  d'autres soins,  d'autres
oeuvres. Un gouvernement bien assis a deux grands devoirs. Il doit,
avant tout, faire face aux affaires quotidiennes de la socit,
aux incidents qui surviennent dans sa vie... Ce devoir rempli, le
gouvernement doit aussi s'appliquer  dvelopper dans la socit
tous les germes de prosprit, de perfectionnement, de grandeur...
C'est l, sans nul doute, pour la politique conservatrice, un
devoir imprieux, sacr, et c'est l aussi, soyez-en srs, un but
que cette politique seule peut atteindre. Toutes les politiques vous
promettront le progrs; la politique conservatrice seule vous le
donnera, comme seule elle a pu russir  vous donner l'ordre et la
paix. Cette parole, aussitt mise en relief par les amis et par les
adversaires, eut un grand retentissement. Le public l'accepta comme
une solennelle promesse.

[Note 16: _Journal indit du baron de Viel-Castel._]

[Note 17: _Documents indits._]

[Note 18: X. DOUDAN, _Mlanges et Lettres_, t. II, p. 87.]

[Note 19: _Mmoires de M. Guizot_, t. VIII, p. 32.]

[Note 20: _Documents indits._]




CHAPITRE II

LES INTRTS MATRIELS.

     I. Dveloppement de la prosprit. Les chemins de fer. La
     spculation et l'agiotage.--II. Timidit conomique du
     gouvernement. Il fait ajourner la rforme postale. Ses
     ides sur le libre change.--III. Les finances en 1846.
     L'quilibre du budget ordinaire. Le budget extraordinaire.--IV.
     L'administration locale. Le comte de Rambuteau.--V. Le
     matrialisme de la bourgeoisie. Elle succombe  la tentation du
     veau d'or. Elle devient indiffrente  la politique. Dangers
     de cet tat d'esprit.--VI. L'opposition accuse le gouvernement
     d'avoir favoris ce matrialisme. M. de Tocqueville. Son
     origine, ses vises et ses dceptions. Amertume de ses critiques
     sur l'tat social et politique.--VII. Le mal s'tend  la
     littrature. La littrature industrielle. Cependant l'tat des
     lettres est encore fort honorable  la fin de la monarchie de
     Juillet. Le roman-feuilleton. Ce qui s'y mle de mercantilisme
     et de spculation. Alexandre Dumas. Le procs Beauvallon. Romans
     socialistes publis dans les journaux conservateurs. Eugne Se.
     Les _Mystres de Paris_ dans le _Journal des Dbats_. Autres
     romans publis par le _Constitutionnel_. Aveuglement de la
     bourgeoisie, faisant fte  ces romans.


I

La tranquillit dont le pays jouissait au dedans et la paix qui
rgnait au dehors aidaient singulirement  la prosprit matrielle.
On et pu noter alors, d'aprs les statistiques officielles ou
prives, bien des signes de cette prosprit. Le mouvement du
commerce, tel qu'il ressortait des tableaux de douane, avait beaucoup
plus que doubl depuis 1830. Mme progression dans les revenus des
canaux, les produits des voitures publiques, le nombre des lettres
distribues par la poste. La consommation de la houille, criterium de
l'activit industrielle, avait tripl. Les conomistes estimaient
que la fortune immobilire tait double. En 1845, le cours de la
rente 5 0/0 atteignait 122 fr. 85; celui du 4 1/2 0/0, 116 fr. 25;
celui du 4 0/0, 110 fr. 50; celui du 3 0/0, 86 fr. 40. Le paysan et
l'ouvrier taient mieux logs, mieux vtus, mieux nourris; dans les
campagnes, on prenait l'habitude nouvelle des bas, des souliers, du
vin, de la viande, du pain blanc. Les salaires avaient  peu prs
doubl en quinze ans.

Le gouvernement avait second ce progrs, par l'impulsion donne
aux travaux publics, routes, chemins vicinaux, ports, canaux, etc.
Il s'tait surtout occup des chemins de fer, la grande affaire du
moment. On sait comment, aprs de longs ttonnements, la loi de 1842
avait fix le mode d'tablissement des voies ferres[21]. Depuis
lors, on avait beaucoup fait et entrepris plus encore. En mai 1843
eut lieu l'inauguration solennelle des deux premires grandes lignes,
celle de Paris  Rouen et celle de Paris  Orlans. L'impression
fut considrable sur le public. Henri Heine crivait, au moment
mme, de Paris: L'ouverture de ces lignes cause ici une commotion
que chacun partage,  moins de se trouver par hasard plac sur un
escabeau d'isolement social... Nous sentons que notre existence
est entrane ou plutt lance dans de nouveaux orbites, que nous
allons au-devant d'une nouvelle vie... De pareils tressaillements
doivent avoir agit nos pres, alors que l'Amrique fut dcouverte,
que l'invention de la poudre  canon s'annona par les premiers
coups de feu, que l'imprimerie rpandit par le monde les premires
preuves de la parole divine... Une nouvelle re commence dans
l'histoire universelle[22]. L'inauguration, qui frappait  ce
point les imaginations, n'eut pas moins d'action sur les capitaux.
Ceux-ci, en France, s'taient montrs jusqu'alors, en matire de
chemins de fer, craintifs, embarrasss, dfiants. Les quelques
compagnies qui s'taient hasardes au dbut n'avaient gnralement
pas t heureuses. C'tait mme leur impuissance constate qui
avait conduit le lgislateur de 1842  mettre  la charge de l'tat
les acquisitions de terrains, les terrassements, les ouvrages
d'art, les stations, et  ne demander aux compagnies que la pose
de la voie, la fourniture du matriel et l'exploitation. En 1843,
 la vue des chemins de fer devenus une ralit, l'initiative
particulire se rveilla, s'enhardit; des socits surgirent,
s'offrant  entreprendre elles-mmes non seulement l'exploitation,
mais la construction des lignes. La loi de 1842 avait prvu cette
ventualit; sur l'insistance de M. Duvergier de Hauranne, il y avait
t stipul que les lignes non immdiatement excutes pourraient
tre concdes  l'industrie prive en vertu de lois spciales. En
1844, 1845 et 1846, cette clause fut applique  plusieurs lignes
importantes,  celles du Nord, de Paris  Lyon, de Lyon  Avignon,
d'Avignon  Marseille, de Bordeaux  Cette.

[Note 21: Voir plus haut, t. V, ch. I,  X.]

[Note 22: Lettre du 5 mai 1843. (_Lutce_, p. 326.)]

Le mouvement tait bon, mais il devint tout de suite excessif. 
trop de mfiance succdait trop d'illusion. Aprs avoir t timide,
on se montrait tmraire. Ce fut comme un dbordement de compagnies
nouvelles qui se disputaient les concessions, rivalisaient de
promesses dans leurs prospectus, recherchaient, pour en dcorer
leurs conseils, les ducs et les princes, les notabilits politiques
et administratives, ou mme les gnraux et les amiraux. Bouche
bante, le public tait prt  mordre  tous les hameons. Excit
par le spectacle de quelques fortunes rapides, chacun croyait
voir l un trsor et se prcipitait pour mettre la main dessus. 
quelles tranges sollicitations certains fondateurs de socits
n'taient-ils pas en butte[23]!  peine mises ou mme avant de
l'tre, les actions taient l'objet d'une spculation effrne
qui tenait les convoitises en haleine. C'tait la proccupation
dominante, universelle. Non seulement  la Bourse, mais  la Chambre,
dans les journaux, dans les salons, on ne parlait presque pas d'autre
chose. La concurrence que se faisaient ces nombreuses socits dans
la poursuite des concessions les poussait  offrir des conditions
extrmement onreuses pour elles. Les pouvoirs publics croyaient
faire une bonne affaire en les acceptant; ils ne se rendaient pas
compte que les embarras des concessionnaires imprudents finiraient
toujours par retomber sur l'tat. C'tait notamment sur la dure
des concessions que portaient les rabais; quelques compagnies se
contentaient de vingt-quatre ans; on offrait ces rabais  peu prs
 l'aveugle, sans tude pralable srieuse. Parfois, du reste, on
s'inquitait moins du chemin de fer  tablir que de la prime 
raliser par la plus-value des actions. Certaines socits sans base
relle se fondaient, non pour vivre, mais pour vendre leur mort  des
concurrents plus solides. Ce n'tait mme plus de la spculation,
c'tait du pur agiotage, avec les dsordres et les scandales qui
en sont la suite, brusques alternatives de hausse et de baisse,
engouements et paniques, fortunes faites et dfaites en un instant.
Le march public tait livr  des coups de main dont les nafs et
les faibles taient gnralement les victimes.

[Note 23: Dans la lettre dont nous avons dj cit un passage, Henri
Heine disait: La maison Rothschild, qui a soumissionn la concession
du chemin de fer du Nord et qui l'obtiendra selon toute probabilit,
ne constitue pas une vritable socit, et chaque participation  son
entreprise, que cette maison accorde  un individu quelconque, est
une faveur, ou plutt, pour m'exprimer en termes tout  fait prcis,
c'est un cadeau d'argent dont M. de Rothschild gratifie ses amis.
Les actions ventuelles ou, comme elles sont nommes, les promesses
de la maison Rothschild se cotent dj  plusieurs cents francs
au-dessus du pair, en sorte que celui qui demande au baron James de
Rothschild de pareilles actions au pair mendie, dans la vritable
acception du mot. Mais tout le monde mendie  prsent chez lui; il
y pleut des lettres o l'on demande la charit, et, comme les mieux
hupps se mettent en avant avec leur digne exemple, ce n'est plus une
honte de mendier. M. de Rothschild est donc le hros du jour...
(_Lutce_, p. 330.) M. Duvergier de Hauranne crivait peu aprs: Si
M. de Rothschild a gard toutes les lettres qui lui furent adresses
lors de l'adjudication du chemin de fer du Nord, non seulement par
des dputs et des fonctionnaires publics, mais par des femmes haut
places dans le monde, il doit avoir un recueil d'autographes tout 
fait prcieux. Jamais ministre du Roi ne fut sollicit, courtis 
ce point. On et dit les beaux jours de la rue Quincampoix revenus.
(_Notes indites._)]

Un moment le mal prit une telle tendue qu'on se demanda si le
lgislateur ne devait pas intervenir pour le rprimer. La difficult
tait de ne pas entraver les socits srieuses, sous prtexte
d'empcher les socits suspectes. En 1844, M. Crmieux fit voter
 l'improviste, par la Chambre des dputs, un amendement portant
qu'aucun membre des deux Chambres ne pourrait tre adjudicataire
ni administrateur dans les compagnies auxquelles des concessions
seraient accordes. Mais la Chambre des pairs estima qu'exclure
ainsi des compagnies en formation les personnages considrables
et influents du pays n'tait pas un moyen de fortifier cet esprit
d'association qu'on regrettait de voir si faible en France: aussi
n'admit-elle pas l'amendement[24]. L'anne suivante, au dbut de
la session de 1845, une proposition plus rflchie fut faite, 
la Chambre des pairs elle-mme, par le comte Daru, pour supprimer
certains abus de l'agiotage: cette fois encore, la haute assemble
craignit qu'on n'toufft du mme coup d'utiles initiatives, et le
projet, bien qu'appuy par le ministre, fut repouss. La session
ne se termina pas cependant sans que le gouvernement ft voter
quelques dispositions destines  limiter une libert qui tournait
en licence: elles furent insres dans la loi du 15 juillet 1845,
relative  la concession du chemin de fer du Nord. Dans l'expos
des motifs, le ministre avait ainsi caractris le dsordre qu'il
entendait rprimer: Une sorte de vertige s'est empar d'une partie
de la socit. Les chemins de fer, qui ont t si longtemps l'objet
du ddain des capitalistes, semblent devenus aujourd'hui une mine
inpuisable de richesses. De l'excs du dcouragement on est pass
 l'excs de l'engouement; on se prcipite, on se presse dans les
bureaux ouverts pour recevoir les listes de souscription, et l'on
pourrait se croire revenu au temps de ce systme fameux qui a tourn
tant de ttes et ruin tant de familles.

[Note 24: M. Mol, alors prsident du conseil d'administration de
la socit forme pour le chemin de fer de l'Est, se crut vis par
le vote de la Chambre des dputs et en fut fort bless. Je leur
jetterai au nez tous les chemins de fer passs, prsents et futurs,
mandait-il  M. de Barante. Et celui-ci crivait, de son ct, 
l'un de ses parents: Mathieu (M. Mol) m'crit qu'il traitera
l'amendement Crmieux selon son mrite et dira quels sentiments
l'ont inspir, mais qu'en conclusion il laissera l tous les chemins
de fer. C'est prcisment ce que veulent ces dmocrates, qui vont
poursuivant les capitaux, la proprit, le bnfice commercial
et industriel, comme ils ont poursuivi toutes les supriorits
sociales. Et il ajoutait, dans une autre lettre: Voir gagner de
l'argent  autrui est un sensible chagrin pour tout bon dput.
(_Documents indits._)]

Le lgislateur faisait son devoir en cherchant  remdier aux excs
de l'agiotage; mais son action n'tait pas et ne pouvait pas tre
bien efficace. D'ailleurs, quand on voit qu'au mme moment la mme
cause produisait en Angleterre les mmes dsordres, on se demande
si ce n'tait pas la consquence  peu prs invitable d'une
rvolution conomique dont la nouveaut et la grandeur taient bien
faites pour troubler  la fois les intrts et les cerveaux. En
dcembre 1845,  l'une des phases les plus aigus de cette crise, le
_Journal des Dbats_ rappelait, non sans quelque raison,  ceux qui
se lamentaient, que, du moment o l'on avait voulu l'excution des
chemins de fer par l'industrie prive, il fallait s'attendre  la
spculation; que, sans elle, les concessions n'eussent pas abouti;
que, d'autre part, la spculation, en s'excitant elle-mme, avait
grande chance de dgnrer en agiotage. Il y a eu de l'agiotage,
ajoutait-il, parce qu'il y en aura toujours, quand il y aura de
grands profits en perspective, envelopps dans un nuage de mystre.
Le _Journal des Dbats_ voulait bien plaindre les victimes, mais il
se consolait en constatant que les chemins de fer se faisaient. Et
en effet,  considrer aujourd'hui les choses de loin, les accidents
passagers s'effacent, et ce qui domine, c'est l'effort, parfois
inexpriment, pas toujours bien pondr, mais, en fin de compte,
efficace et puissant, qui donna alors  la grande oeuvre des chemins
de fer franais une impulsion dcisive. En 1844 et 1845 furent
concdes presque toutes les lignes principales de notre rseau, tel
qu'il est aujourd'hui constitu. En 1846 eut lieu l'inauguration du
premier de nos chemins internationaux, celui de Paris  la frontire
belge. Le nombre de kilomtres exploits, qui tait de 598 en 1842,
s'levait  1,320 en 1846.


II

En matire conomique, le gouvernement, qui avait les vertus et
les dfauts de la bourgeoisie, tait plus prudent que novateur;
il vitait les aventures tmraires o d'autres ont compromis les
intrts du pays, mais parfois il tait un peu lent  entreprendre
certaines transformations fcondes. Cette timidit se manifesta,
par exemple, dans la question postale. En 1839, l'administration
anglaise, renversant hardiment toutes les ides reues, avait
substitu, pour le transport des lettres, une taxe unique et fort
abaisse aux tarifs levs et variables suivant les zones; elle avait
compt, non sans raison, sur le dveloppement des correspondances,
pour retrouver les recettes qu'elle paraissait sacrifier. Une
proposition faite, au cours de la session de 1845, en vue
d'introduire cette rforme en France, parut trouver quelque faveur 
la Chambre des dputs; mais le ministre des finances la combattit si
vivement qu'au vote d'ensemble elle runit seulement 170 voix contre
170, et que, par suite, elle fut dclare rejete. Le tarif variable
devait subsister jusqu'en 1850.

tait-ce galement la timidit ou bien une sage prvoyance qui
retenait le ministre sur la pente du libre change? La Restauration
avait t hautement protectionniste. Le gouvernement de Juillet,
qui,  l'origine, s'inspirait quelque peu des ides nouvelles mises
sur ce sujet par l'cole du _Globe_, et t dispos  suivre une
politique moins restrictive. Mais, chaque fois qu'il avait tent
de faire un pas en avant, il s'tait heurt aux intrts des
manufacturiers qui, sous le rgime du suffrage restreint, possdaient
une grande influence. Ce fait s'tait produit plusieurs fois depuis
l'avnement du ministre du 29 octobre 1840. C'est ainsi que M.
Guizot avait d renoncer  conclure avec l'Angleterre un trait de
commerce vers lequel il tait port par des raisons, il est vrai,
plus politiques qu'conomiques. C'est ainsi galement qu'il avait
t contraint d'abandonner le projet d'une union douanire avec la
Belgique[25].  dfaut de cette union, il avait conclu, en 1842,
une convention spciale d'une dure de quatre annes, assurant 
la Belgique un traitement de faveur pour ses fils et tissus de
chanvre: en compensation, nos tissus de soie, nos sels et nos vins
bnficiaient de quelques abaissements de droits. Mme ainsi limite,
cette convention fut fort critique, d'autant que le cabinet de
Bruxelles s'tait ht d'accorder  l'Allemagne les mmes tarifs. En
mars 1845, M. Guizot dut promettre  la Chambre de ne pas renouveler
la convention, si des concessions relles ne nous taient faites.
Il entama donc, peu aprs, des ngociations qui aboutirent, le 13
dcembre 1845,  un nouveau trait; il y obtenait certains avantages,
ou du moins l'abandon de certaines mesures hostiles: c'tait peu
de chose; mais il nous importait politiquement que la Belgique ne
ft pas tente de rechercher le patronage d'une autre puissance.
Trs attaqu  la Chambre, en avril 1846, habilement dfendu par le
cabinet, le trait fut approuv.

[Note 25: Voir t. V, ch. III,  II.]

Cette discussion fut pour M. Guizot l'occasion d'exposer, d'une faon
gnrale, la politique commerciale du gouvernement. L'attention
publique tait alors fort veille sur ces questions. Un livre de
M. Frdric Bastiat, _Cobden et la Ligue_, venait de rvler aux
Franais, qui jusque-l ne s'en doutaient gure, la rvolution
conomique accomplie outre-Manche sous les auspices de sir
Robert Peel. Les libre-changistes de France y avaient trouv un
encouragement  s'organiser et  tenter, eux aussi, une agitation;
par contre-coup, les protectionnistes, se sentant menacs, s'taient
mis sur la dfensive. Les circonstances donnaient donc une importance
particulire  la parole du ministre. Celui-ci rendit largement
hommage  l'initiative de sir Robert Peel, mais il montra en quoi
l'tat de l'Angleterre diffrait du ntre, comment elle avait d
remdier  un mal social qui n'existait pas chez nous, et comment
elle avait pu, sans pril, exposer son industrie dj puissante  une
concurrence qui et t dangereuse pour notre industrie plus jeune.
Aprs avoir dclar sa volont de maintenir le systme protecteur,
le ministre ajoutait aussitt: Nous entendons le modifier,
l'largir, l'assouplir,  mesure que des besoins nouveaux et des
possibilits nouvelles se manifestent. Non seulement nous entendons
le faire, mais nous l'avons toujours fait. Combien de prohibitions
ont t supprimes depuis 1830! Combien de tarifs ont t
abaisss!... Nous sommes dans la mme voie que l'Angleterre, nous y
sommes plus lentement, et par de bonnes raisons, mais nous y sommes.
Et quelques jours plus tard, toujours  propos du mme trait, le
ministre disait  la Chambre des pairs: La science s'est aperue
que les intrts de ceux qui consomment n'taient pas suffisamment
consults, que la part accorde  ceux qui produisent tait trop
grande: alors elle n'a plus parl que des intrts des consommateurs,
et elle a demand la libert illimite du commerce. Les gouvernements
ne peuvent suivre la science dans cette voie; ils ne sont pas des
coles philosophiques; ils ne sont pas chargs de poursuivre le
triomphe d'une certaine ide, d'un certain intrt; ils ont tous les
intrts, tous les droits, tous les faits entre les mains; ils sont
obligs de les consulter tous;... c'est leur condition, condition
trs difficile. Celle de la science est infiniment plus commode...
Il y a ici une question d'intrt public, une de ces questions
d'tat dont les gouvernements doivent tenir grand compte. Je ne veux
pas dire qu'il ne faut pas faire  la libert commerciale une plus
large part que celle qu'elle a obtenue jusque-l... Le but, c'est
l'extension des relations des peuples; mais la premire condition,
c'est de ne pas porter une perturbation brusque, soudaine, dans
l'ordre des faits relatifs  la cration et  la distribution des
richesses.

Au mois d'aot de cette mme anne 1846, M. Cobden vint  Paris,
en missionnaire du _free trade_. Ft par les conomistes, il
voulut gagner  ses ides les autorits politiques. Louis-Philippe
le reut trs bien, lui parla abondamment de beaucoup de sujets
divers, mais, sur la question du libre-change, ne lui rpondit que
par des gnralits[26]. M. Cobden n'eut pas plus de succs auprs
des ministres, toujours rsolus  ne s'avancer que lentement et
prudemment. Le plus conomiste d'entre eux, M. Duchtel, crivait
 M. Guizot, le 1er octobre 1846: Il ne faut pas trop nous lancer
dans les modifications du rgime commercial. Notre rle n'est pas
d'alarmer et de troubler les intrts... Je suis d'avis de faire
quelque chose, mais avec une grande prudence et en annonant trs
haut que l'on maintient la protection[27]. Le Roi s'exprimait de
mme dans ses conversations: il se dclarait partisan en principe
de la libert commerciale, admirait ses progrs en Angleterre,
mais estimait que la question tait parvenue, de l'autre ct du
dtroit,  un degr de maturit qu'elle n'avait pas encore atteint en
France; il reconnaissait qu'on devait marcher vers la ralisation du
principe, mais peu  peu, en mnageant les intrts engags, intrts
des manufacturiers et des ouvriers. Soyons donc, concluait-il,
pilotes prudents sur cette mer pleine d'cueils, et louvoyons le
long des ctes, sans perdre de vue l'entre du port, empresss d'y
aborder chaque fois que nous pourrons le faire sans mettre en pril
ces intrts qui sont aussi ceux de la France[28]. Force tait bien
d'ailleurs de compter avec les rsistances des protectionnistes,
toujours fort influents dans les Chambres. Jusqu' la dernire heure
de la monarchie, ils tchrent d'empcher tout changement. En 1847,
le ministre, fidle  son systme de progrs graduel, proposa de
supprimer dix-sept prohibitions et de diminuer les droits sur un
grand nombre d'articles; la commission de la Chambre se montra
dfavorable  cette rforme; renvoy  la session suivante, le projet
ne put tre discut avant la rvolution de Fvrier.

[Note 26: JOHN MORLEY, _The Life of Richard Cobden_, t. I, p. 420 et
suiv.]

[Note 27: _Mmoires de M. Guizot_, t. VIII, p. 30.]

[Note 28: _Rien! Dix-huit annes de gouvernement parlementaire_, par
le comte de MONTALIVET.]


III

On n'a pas oubli les phases diverses par lesquelles avaient
pass les finances de la France depuis 1830; la crise menaante,
consquence de la rvolution de Juillet: la prosprit laborieusement
et honorablement reconquise par dix annes d'ordre, de paix et de
sagesse; les vnements de 1840 venant de nouveau tout compromettre,
presque aussi funestes  ce point de vue que ceux de 1830; puis,
au moment mme o, par suite de ces vnements, le Trsor tait
obr par tant de dpenses militaires, l'obligation de faire face
immdiatement aux charges non moins normes de la cration du rseau
ferr[29]. De l les difficults budgtaires en face desquelles le
cabinet du 29 octobre s'tait trouv. En 1846, aprs plus de cinq
annes d'efforts, il se flattait d'en tre sorti, et il proclamait,
dans le discours royal lu  l'ouverture de la session, la situation
satisfaisante de nos finances. tait-il fond  tenir ce langage?

[Note 29: Voir t. III, ch. V,  V; t. IV, ch. V,  XII; t. V, ch. I,
 X.]

1840 avait inaugur le rgime des dficits. Mme en laissant de ct
le budget extraordinaire, les dpenses ordinaires dpassaient les
recettes ordinaires de 138 millions en 1840, de 165 millions en 1841,
de 65 millions en 1842, de 38 millions en 1843. La cause principale
des dficits tait l'augmentation subite du budget du ministre de
la guerre: ce budget, qui n'tait que de 214 millions en 1829 et
de 241 millions en 1839, s'tait lev en 1840  367 millions, en
1841  385, en 1842  325, en 1843  310, en 1844  297, en 1845 
302, en 1846  331; ces chiffres s'expliquent parce que, d'une part,
l'effectif normal de l'arme avait t port de 248,000 hommes 
339,000, et que, d'autre part, la vigoureuse impulsion donne par
le marchal Bugeaud  la guerre algrienne en avait  peu prs
doubl les frais. Progression analogue dans le budget de la marine,
qui tait pass de 72 millions en 1829 et 79 millions en 1839,  99
millions en 1840, 124 en 1841, 130 en 1842, 116 en 1843, 117 en 1844,
114 en 1845, 130 en 1846. Ajoutons que la dotation des ministres
civils s'tait aussi accrue, quoique dans une moindre proportion,
soit  cause des amliorations apportes dans les services, soit par
le seul effet de cette loi de la chert croissante de toutes choses.

Comment rtablir l'quilibre du budget ordinaire? Des impts
nouveaux, le ministre n'en voulait pas proposer, fidle en cela
 la tradition du gouvernement de Juillet. Des conomies vraiment
considrables, il n'y fallait pas songer; l'tat militaire, une fois
mis sur un certain pied, ne pouvait plus tre rduit, et, quant 
l'Algrie, rien n'et t plus fcheux, mme au point de vue des
finances, que de revenir aux demi-mesures. On et pu, sans doute,
diminuer notablement les charges en convertissant successivement en
3 0/0 les divers types de rentes au-dessus du pair; le service de la
dette publique aurait t ainsi allg d'une quarantaine de millions.
Souvent il avait t question de cette mesure; mais le Roi s'y tait
obstinment oppos, ne jugeant ni quitable ni politique d'imposer ce
sacrifice aux rentiers. Il ne restait donc qu'un moyen de rtablir
l'quilibre, c'tait une politique sage, pacifique, qui dveloppt
la prosprit publique et par l accrt le revenu des contributions
indirectes. Ainsi fit le gouvernement. Ces contributions, qui avaient
donn 687 millions en 1840, en produisirent 719 en 1841, 754 en
1842, 768 en 1843, 791 en 1844, 808 en 1845, 827 en 1846, soit, en
sept ans, une augmentation de 140 millions. Grce  ces recettes, le
budget ordinaire finit par retrouver son quilibre: celui de 1844
n'avait plus qu'un dficit insignifiant de 181,000 francs; celui de
1845 se solda par un boni de 4,335,332 francs.

Rtablir l'quilibre du budget ordinaire, c'tait bien; ce n'tait
pas assez. Le budget extraordinaire n'tait pas le moindre embarras
de nos finances. Il avait commenc  prendre quelque importance
en 1838, avec le dveloppement donn aux travaux publics et avec
les premiers efforts faits pour les chemins de fer. Il comprit 37
millions de dpenses en 1838; 55 en 1839, 65 en 1840, 62 en 1841.
 partir de 1842, ces chiffres se trouvrent subitement grossis,
parce qu'aux dpenses des chemins de fer, on ajouta les crdits
plus considrables encore ouverts pour certains travaux militaires
ou maritimes, fortifications, ports de guerre, accroissement de la
flotte: ainsi arriva-t-on, en 1842,  un total de 118 millions; en
1843, de 135; en 1844, de 128; en 1845, de 162; en 1846, de 168. Dans
un budget rgulier,  toute dpense autorise il faut une ressource
correspondante. Le systme adopt en 1837 avait t de faire face aux
dpenses extraordinaires avec les rserves de l'amortissement. On
sait en quoi consistaient ces rserves: en vertu des rgles poses
pour l'amortissement, chaque anne, une certaine quantit de rentes
3 0/0 tait rachete; mais on n'et pu faire de mme pour les rentes
5 0/0, 4 et demi 0/0, 4 0/0, qui taient au-dessus du pair, sans
imposer au Trsor une perte considrable; la dotation et les rentes
rachetes appartenant  chacun de ces fonds n'taient donc plus
employes en achats nouveaux et constituaient un fonds provisoirement
disponible auquel on donna le nom de rserves de l'amortissement.
Ce furent ces rserves, environ 75  80 millions par an, que la loi
du 17 mai 1837 affecta aux travaux publics extraordinaires. Une telle
mesure se justifiait: du moment o l'on ne pouvait plus appliquer ces
fonds  l'extinction des dettes anciennes, n'tait-il pas naturel de
les employer  prvenir des dettes nouvelles?

Tout alla bien en 1838, en 1839, tant que les budgets ordinaires
furent en quilibre et que les dpenses extraordinaires ne
dpassrent pas les rserves. Mais quand la crise de 1840 amena le
dficit et qu'au mme moment le chiffre des dpenses extraordinaires
fut considrablement grossi, la combinaison se trouva entirement
drange. Les rserves de l'amortissement durent tre dtournes
de l'affectation que leur avait donne la loi de 1837 et furent
employes  couvrir les dficits. Pendant plusieurs annes, elles
n'y suffirent mme pas et laissrent un dcouvert qui absorbait
d'avance les rserves des annes futures.  la fin de 1845, ces
rserves paraissaient ainsi engages jusqu'au milieu de 1846: encore,
en faisant une telle prvision, mettait-on les choses au mieux et
supposait-on que l'quilibre qui venait d'tre rtabli dans le budget
ordinaire ne serait plus dtruit.

 dfaut des rserves de l'amortissement, force avait t de trouver
d'autres ressources pour faire face aux dpenses extraordinaires. Ce
fut alors qu'intervinrent la loi du 25 juin 1841, relative aux grands
travaux militaires et civils[30], et la loi du 11 juin 1842, qui
tablit le rseau des chemins de fer[31]. La premire autorisait le
gouvernement  emprunter 450 millions applicables aux grands travaux:
par suite, deux emprunts furent effectus en rentes 3 0/0; l'un, en
octobre 1841, de 150 millions, au cours de 78 fr. 52 c. 1/2; l'autre,
en dcembre 1844, de 200 millions, au cours de 84 fr. 75; ce dernier
cours, le plus lev qu'on et obtenu dans un emprunt depuis 1830,
tmoignait du relvement du crdit; pour les 100 millions restants,
on ne jugea pas ncessaire de s'adresser au public; on se contenta,
en 1845, de consolider jusqu' concurrence de cette somme les fonds
de la caisse d'pargne. Quant  la seconde de ces lois, celle de
1842 sur les chemins de fer, on sait qu'elle n'assurait aucune
recette comme contre-partie de l'norme dpense qu'elle autorisait;
tout devait tre  la charge de la dette flottante jusqu' ce que
l'extinction des dcouverts permt d'appliquer  cette dpense les
rserves de l'amortissement, ou, si cette ressource manquait, jusqu'
ce qu'il ft fait un nouvel emprunt. Suivant l'expression de M.
Dumon, la dette flottante tait comme un prteur intermdiaire entre
une dpense anticipe et une recette retarde. Le crdit ouvert
dans ces conditions n'avait t tout d'abord, en 1842, que de 126
millions; mais, chaque anne, de nouveaux crdits s'y ajoutaient,
et il fut bientt visible que le chiffre total de l'opration,
valu dans le dbut  475 millions, dpasserait 650 millions. Une
fois engag dans cette voie, on ne s'y arrta pas. Le procd qui
consistait  imputer des dpenses sur la dette flottante tait
dangereux, mais il tait commode, et l'on fut amen  l'appliquer
 d'autres dpenses qui ne trouvaient pas place dans le budget
ordinaire et dont quelques-unes n'avaient pas l'excuse d'tre, comme
celles des chemins de fer, des dpenses essentiellement productives.
Tel fut notamment le crdit de 93 millions vot en 1846 pour le
dveloppement de la flotte: c'tait la Chambre elle-mme, mue par
certaines rvlations sur l'tat de notre marine, notamment par la
fameuse note du prince de Joinville, qui avait pouss le ministre 
proposer cette dpense. Au 1er janvier 1846, la dette flottante, bien
qu'allge par les rcents emprunts, s'levait  428 millions, et
l'on prvoyait qu'elle grossirait encore dans les annes suivantes.

[Note 30: Voir t. IV, ch. V,  XII.]

[Note 31: Voir t. V, ch. I,  X.]

Sans doute chacune de ces dpenses extraordinaires se justifiait par
d'excellentes raisons. Et-il t possible de retarder les chemins de
fer, ou de ralentir la conqute algrienne? Et-il t patriotique de
se refuser  renforcer notre tat militaire? Le malheur tait qu'on
dt faire tout  la fois. De cette concomitance tout accidentelle
venait l'embarras de nos finances. Le gouvernement se flattait du
moins que l'embarras ne serait que passager, et s'il chargeait si
lourdement la dette flottante, il n'tait pas sans prvoir les
moyens de la dgager. Il comptait pour cela sur les remboursements
 effectuer par les compagnies de chemins de fer, remboursements
s'levant  plus de deux cents millions, et sur les rserves de
l'amortissement qu'il esprait bientt retrouver disponibles.
Toutefois ce n'tait pas avant plusieurs annes que la dette
flottante pourrait tre ainsi compltement dcharge du poids qu'on
avait momentanment rejet sur elle. La commission des finances, dans
le rapport fait en 1846 sur le budget de 1847, calculait que cette
libration totale ne serait accomplie qu'en 1857. Et encore tait-ce
 la condition qu'il n'y aurait d'ici l aucune crise extrieure
ou intrieure, que les budgets ordinaires ne prsenteraient plus de
dcouverts et qu'on n'entreprendrait pas de nouveaux travaux. Qui
pouvait rpondre que toutes ces conditions seraient remplies? Le
ministre se flattait cependant de n'avoir pas dpass les forces
de la France, et quand c'tait M. Thiers, le ministre de 1840,
qui lui reprochait d'avoir t tmraire, M. Guizot se croyait
fond a rpondre: La paix aussi a ses grandes entreprises, la
paix a aussi ses tmrits; mais les tmrits de la paix ont cet
avantage qu'elles sont fcondes, qu'elles valent au pays des biens
immenses qui vont toujours se dveloppant. Les tmrits d'une
autre politique, d'un autre systme, sont au contraire striles et
vont s'aggravant tous les jours. Voil la diffrence. Nous avons la
confiance qu'avec le maintien de la bonne politique, de la politique
pacifique et conservatrice, les tmrits de la paix seront heureuses
et fructueuses, et que le pays surmontera, c'est--dire portera le
fardeau dont il s'est volontairement charg, au-devant duquel il est
all lui-mme  cause des biens qu'il en espre[32].

[Note 32: Discours du 28 mai 1846.]


IV

Les mesures lgislatives et les actes du pouvoir central ne sont
pas les seuls moyens par lesquels un gouvernement travaille  la
prosprit d'un pays. Il y contribue aussi par l'administration
locale. Aprs 1830, le personnel prfectoral, improvis sous le
coup de la rvolution, avait laiss parfois  dsirer. Peu  peu il
s'tait pur, et l'on peut dire que dans les dernires annes de
la monarchie il tait devenu excellent[33]; il avait la capacit,
l'exprience et la considration; il avait surtout la stabilit,
consquence naturelle de la dure du cabinet. Presque tous les
prfets taient anciens dans la carrire et restaient longtemps
au mme poste. Quelques-uns paraissaient avoir form avec leur
dpartement une sorte de mariage indissoluble, tmoin M. Lorois et M.
Lucien Arnauld, qui, nomms, l'un  Vannes en 1830, l'autre  Nancy
en 1832, devaient y demeurer jusqu' la rvolution de Fvrier. De
cette sorte de permanence et d'inamovibilit prfectorale, il tait
d'autres exemples: le plus considrable fut celui de M. de Rambuteau,
prfet de la Seine de 1833  1848. Dj le comte de Chabrol avait
occup l'Htel de ville pendant toute la Restauration.

[Note 33: Citons, parmi les prfets de cette poque: MM. de la Coste,
Bocher, de Champlouis, Tourangin, Darcy, de Saint-Marsault, Sers,
Roulleaux-Dugage, Pellenc, Chaper, de Villeneuve, Brun, Bonnet,
Mallac, Desmousseaux de Givr, Meinadier, Azevedo, Vasse, Jayr,
Monicault, Morisot, Saladin, Lorois, etc., etc.]

Le comte de Rambuteau est l'une des figures intressantes du rgne.
Dans sa jeunesse, il avait appris le monde auprs de son charmant
beau-pre le comte Louis de Narbonne, et l'administration  l'cole
de l'Empereur, qui l'avait distingu et nomm prfet du Simplon.
De cette double ducation il avait gard des qualits rarement
unies,  la fois homme de bureau et de salon, laborieux et enjou,
sachant les affaires et connaissant les hommes. Le premier, il se
trouva  Paris en face d'un conseil municipal lu, o l'opposition
avait une large place et dont le prsident fut bientt l'un
des personnages importants du parti radical, M. Arago. Par son
adresse, par sa patience, par un esprit de conciliation qui parfois
effarouchait un peu les ministres, le prfet parvint  bien vivre
avec le conseil, le dtournant de la politique vers les affaires,
et l'amenant  s'associer  toutes les crmonies monarchiques,
rceptions de la famille royale  l'Htel de ville, baptme du comte
de Paris, funrailles du duc d'Orlans. De grands travaux furent
faits pour assainir et embellir la capitale. Je dois procurer aux
Parisiens de l'eau, de l'air et de l'ombre, avait-il dit dans une
de ses premires harangues au Roi. Les gigantesques et coteuses
transformations opres depuis ne doivent pas faire oublier ces
annes d'activit rgle et fconde, o l'administration municipale
renouvela entirement la voirie par le pavage en chausse et la
cration des trottoirs, nivela les boulevards, largit ou pera
un grand nombre de rues, refit les quais, tablit l'clairage au
gaz, agrandit l'Htel de ville, termina la Bourse et la Madeleine,
construisit l'glise Saint-Vincent de Paul, commena Sainte-Clotilde,
leva le nombre des coles de 58  209, amliora les hpitaux et
les prisons, dveloppa le service des eaux de faon  porter la
part de chaque habitant de 70 litres  108; et tout cela, sans
embarrasser les finances, sans grever l'avenir, bien plus, en
laissant entrevoir, pour 1851, l'extinction complte de la dette
municipale. Sous ce rgime, le commerce et l'industrie parisienne
progressrent rapidement: les dclarations d'exportation  la
douane, qui taient de 60 millions en 1832, montrent  171 en
1846. M. de Rambuteau payait de sa personne, non seulement par la
direction donne aux grandes affaires, mais par les relations qu'il
avait avec ses administrs; son cabinet tait ouvert  tous; chaque
matin, il parcourait les quartiers populaires, causant volontiers
avec les ouvriers, auprs desquels son activit, sa bonhomie, son
abord gracieux et facile lui valaient une sorte de popularit. Fort
bien vu du Roi et de Madame Adlade, on l'interrogeait souvent,
aux Tuileries, sur les sentiments de Paris. En 1848, lors de la
dvastation de l'Htel de ville, les vainqueurs respectrent son
portrait, et le portant sur le lit du prfet: Dors, papa Rambuteau,
dirent-ils; tu as mrit de te reposer.


V

En somme, malgr les excs de la spculation, malgr certaines
timidits de la politique commerciale et certaines tmrits de la
politique financire, l'activit conomique du pays tait en plein
dveloppement. Telle tait mme cette activit, qu'on en venait 
se demander si elle ne tenait pas une place trop grande dans les
proccupations du public, et si l'idal national n'en tait pas un
peu abaiss. Beaucoup s'en plaignaient alors et y montraient le
vice propre de la classe moyenne, devenue omnipotente depuis 1830.
On prtendait que le rgne de cette classe aboutissait  rtablir
une nouvelle fodalit, la fodalit financire, ou, pour parler
comme Proudhon,  remplacer l'aristocratie par la bancocratie. Il
semblait, du reste, qu'on ft bienvenu, dans ce temps,  mal parler
de la bourgeoisie. C'tait dsormais contre elle que s'exerait la
satire, que s'acharnait la caricature; c'tait d'elle que l'on se
moquait sous les traits de Prudhomme ou de Paturot. Sa prpondrance
avait veill la jalousie. La noblesse, qu'elle traitait en vaincue,
et le peuple, qu'elle traitait en suspect, taient galement
empresss  la trouver en faute, et tous deux s'accordaient  lui
reprocher un matrialisme dont ils se flattaient de n'tre pas
atteints au mme degr.

Que doit-on penser de ce reproche? Depuis qu'elle tait matresse,
la bourgeoisie avait fait preuve de srieuses qualits; elle s'tait
montre sense, instruite, laborieuse, honnte. Mais elle avait deux
causes de faiblesse: l'une tait sa rupture avec l'aristocratie
de naissance, que l'aristocratie d'argent ne supplait pas;
l'autre tait la part insuffisante faite, dans sa vie morale, au
christianisme, que ne pouvait pas non plus remplacer la philosophie
clectique, alors officiellement investie du gouvernement des mes,
mais incapable de rpondre  toutes leurs questions, de satisfaire
 tous leurs besoins. Par cette double sparation, la bourgeoisie
s'tait prive de certains lments sympathiques, gnreux,
chevaleresques, hroques, qui eussent fait heureusement contrepoids
 ce qu'elle pouvait avoir, par ses origines, par ses habitudes, d'un
peu goste et terre  terre. C'taient ces cts faibles que M.
Guizot avait en vue quand, au lendemain de 1848, dans une lettre 
M. Lenormant, il dfinissait ainsi le parti conservateur avec lequel
il avait t oblig de gouverner: Trop troit de base, trop petit
de taille, trop froid ou trop faible de coeur; voulant sincrement
l'ordre dans la libert, et n'acceptant ni les principes de l'ordre,
ni les consquences de la libert; plein de petites jalousies et de
craintes; tranger aux grands dsirs et aux grandes esprances, les
repoussant mme comme un trouble ou un pril pour son repos. Et
il ajoutait: J'en dirais trop, si je disais tout. Un homme avait
senti plus vivement encore les dfauts de la classe porte au pouvoir
par la rvolution de 1830, c'tait le prince sur la tte duquel
paraissait reposer l'avenir de cette rvolution, le duc d'Orlans.
Ses lettres intimes, rcemment publies, nous rvlent avec quelle
svrit il se laissait aller  parler de cette bourgeoisie,
de la faon dont elle avait t amollie par le succs, de ce
mouvement politique qui ne parlait pas  l'imagination, de ces
ides mesquines et troites qui avaient seules accs dans la tte
des dputs, de ces hommes qui ne voyaient dans la France qu'une
ferme ou une maison de commerce; parfois mme, l'expression de son
dgot avait une amertume et une vhmence dont l'exagration
surprend, et o il faut voir moins un jugement rflchi et mesur que
la gnreuse impatience d'une me jeune, ardente, froisse dans ses
plus nobles instincts[34].

[Note 34: _Lettres du duc d'Orlans_, publies par ses fils, p. 148,
149, 171, 222, 265, 297.]

On conoit l'effet que dut produire, dans une socit ainsi malade,
l'esprit de spculation surexcit par la cration des chemins de
fer. Place en face de ce qu'on pouvait appeler la grande tentation
du veau d'or, la classe moyenne se trouva mal arme pour y rsister:
elle y succomba. Le vent est  la conqute des richesses, crivait
M. Lon Faucher en 1845; nous faisons des chemins de fer; nous sommes
dans une veine miraculeuse de prosprit... On ne pense plus qu'
s'enrichir, et l'on ne mesure plus les vnements qu'au thermomtre
de la Bourse[35]. Cette fivre d'argent eut tout de suite une
consquence digne de remarque dans un pays o, depuis 1815, la
politique avait tenu tant de place: elle en fit perdre le got au
public. L'esprit politique est mort pour plusieurs annes, disait
M. Faucher... Il n'y a plus d'opinion en laquelle on ait foi[36].
Mettra-t-on ce tmoignage en doute, comme manant d'un opposant?
Voici M. Rossi qui, ds le mois de dcembre 1842, s'exprimait en ces
termes dans la _Revue des Deux Mondes_: Le public ne s'occupe que de
ses spculations, de ses affaires. Il n'a pas de got en ce moment
pour la politique; il s'en dfie; il craint d'en tre drang. Il a
eu ainsi des engouements successifs: sous l'Empire, les bulletins
de la grande arme; sous la Restauration, la Charte, la libert;
tout le reste lui paraissait secondaire. Aujourd'hui, c'est la
richesse. Les hommes aux passions gnreuses doivent s'y faire. M.
de Barante, d'un esprit si mesur et si sagace, crivait, vers la
mme date,  l'un de ses parents: La politique est morte pour le
moment. Je ne me souviens pas d'avoir vu un pareil assoupissement
des opinions. Les intrts privs ont aboli l'intrt public, ou,
pour parler plus exactement, personne ne l'envisage que sous cet
aspect[37]. Il ajoutait, en 1843, dans une lettre  M. Guizot:
L'oubli des opinions politiques est complet; il se confond avec une
insouciance croissante de tout intrt public; ni conviction, ni
affection, ni mme approbation explicite; on jouit de ce bien-tre;
on y tient assurment beaucoup, mais sans songer  lui assurer un
lendemain[38]. Et encore, en 1845: Rien qui diffre des annes
prcdentes... Un oubli plus complet encore des opinions; point
d'esprit public; aucune montre d'attachement aux institutions ni
aux personnes[39]. Ce phnomne ne frappait pas seulement les
hommes d'tat; M. Sainte-Beuve notait, le 5 novembre 1844, que la
politique tait de plus en plus morte en France[40]. De cette sorte
d'inertie, le gouvernement essayait parfois de donner une explication
rassurante: C'est, disait M. Guizot, que le pays est tranquille sur
les principes, sur les intrts moraux qui lui sont si chers. Il est
tranquille, parce qu'il sait que le gouvernement ne les menace pas;
et, tranquille sur sa grande existence morale, il fait paisiblement
ses affaires quotidiennes[41]. Qu'il y et une part de vrit dans
cette explication, je le veux bien. Toutefois, elle ne suffisait
pas, et il n'tait pas besoin d'y regarder de bien prs pour se
rendre compte que le pays n'tait pas seulement tranquille; il tait
indiffrent et distrait.

[Note 35: Lettres du 18 aot et du 9 dcembre 1845. (Lon FAUCHER,
_Biographie et Correspondance_, t. I, p. 163 et 168.)]

[Note 36: Lettres du 9 dcembre 1845 et du 4 fvrier 1846. (_Ibid._,
p. 168 et 171.)]

[Note 37: Lettre du 17 octobre 1842. (_Documents indits._)]

[Note 38: Lettre du 28 aot 1843. (_Documents indits._)]

[Note 39: Lettre du 5 septembre 1845. (_Documents indits._)]

[Note 40: _Chroniques parisiennes_, p. 277.]

[Note 41: Discours du 28 mai 1846.]

Un fait avait aid  cette indiffrence politique: c'est que le
rgime parlementaire ne s'tait pas relev du discrdit dont l'avait
frapp la coalition de 1839. On n'avait plus sans doute  se plaindre
de crises pareilles  celles qui s'taient succd de 1836  1840;
le ministre avait acquis une stabilit jusqu'alors inconnue; la
majorit semblait constitue. Mais, en dpit du talent des orateurs,
le public ne pouvait pas s'intresser beaucoup  des luttes o ne
lui paraissaient tre en jeu que des ambitions personnelles; il
ne se sentait plus en communion avec les Chambres, comme sous la
Restauration et dans les premires annes de la monarchie de Juillet,
alors que les grands problmes ports  la tribune,--royalisme
ou libralisme, rsistance ou mouvement,--taient ceux mmes
que le pays dbattait avec ardeur ou angoisse. Aussi, vers 1846,
tait-on assez bienvenu, dans certains milieux,  mal parler du
parlementarisme,  le dclarer une machine use. Les dmocrates
ne se montraient pas les moins vifs, tmoin une brochure de M.
Henri Martin qui fit  ce moment quelque bruit. Il n'tait pas
jusqu'au monde doctrinaire d'o l'on ne vt s'lever des doutes. M.
Doudan, dont on n'ignore pas, il est vrai, le scepticisme un peu
fantasque, se demandait si la soupe constitutionnelle tait une
bonne soupe. Nous avons cru pendant vingt ans, disait-il, que
le bouillon tait nourrissant, trop nourrissant, et, en regardant
de prs les chiens qu'on engraissait de cette glatine, on a pu
voir qu'ils maigrissaient  vue d'oeil[42]. C'tait  toutes les
liberts que risquait de s'tendre l'indiffrence du public. La
raction contre les ides librales est grande en ce moment, notait
un observateur; on croit avoir suffisamment rfut le systme le plus
gnreux, le plus sens, le plus quitable, lorsqu'on l'a qualifi
ddaigneusement de thorie[43]. Tel paraissait tre notamment l'tat
d'esprit des jeunes dputs, qui venaient d'entrer en assez grand
nombre dans la Chambre, en 1846, et qui se piquaient d'y reprsenter
les gnrations nouvelles: il fallait entendre de quel ton ils
parlaient des illusions librales de leurs devanciers[44]. Peu de
temps auparavant, M. Mol crivait  M. de Barante: Nous sommes 
une de ces poques o l'esprit humain, doutant de lui-mme, ne sait
plus que penser de ce qu'il avait condamn et de ce dont il s'tait
enorgueilli[45]. M. de Rmusat, tout en se raidissant pour son
compte contre une telle dsillusion, constatait qu'elle avait gagn
beaucoup d'esprits[46].

[Note 42: Lettre du 27 septembre 1844. (X. DOUDAN, _Mlanges et
Lettres_, t. II, p. 39.)]

[Note 43: _Journal indit de M. de Viel-Castel._]

[Note 44: _Ibid._]

[Note 45: Lettre du 18 aot 1844. (_Documents indits._)]

[Note 46: Article sur M. Jouffroy, _Revue des Deux Mondes_ du 3 aot
1844.]

Cet affaiblissement de la vie politique, cette proccupation
excessive de l'intrt individuel taient, pour la nation, une
diminution de sa dignit morale. tait-ce une scurit pour le
gouvernement? Quelques-uns s'en flattaient. Une opinion ainsi
distraite leur paraissait moins gnante. Et puis ils croyaient
trouver dans les intrts surexcits une force pour le pouvoir qui
travaillait  les satisfaire, fondement plus solide, disait-on,
que des sentiments, de leur nature, toujours un peu capricieux.
Les journes de fvrier 1848 devaient cruellement dtruire cette
illusion. Le matrialisme en politique, a-t-on crit trs justement
 propos de la monarchie de Juillet[47], produit les mmes effets
qu'en morale; il ne saurait inspirer le sacrifice, ni par consquent
la fidlit... On dira peut-tre que ces intrts bien entendus, en
faisant sentir au bourgeois le besoin de la stabilit, suppleront
aux principes et l'attacheront solidement  son parti: il n'en est
rien. Loin de lui conseiller la fermet, ses intrts le porteront
 tre toujours de l'avis du plus fort. De l ce type fatal, sorti
de nos rvolutions, l'homme d'ordre, comme on l'appelle, prt  tout
subir, mme ce qu'il dteste. L'intrt ne saurait rien fonder, car,
ayant horreur des grandes choses et des dvouements hroques, il
amne un tat de faiblesse et de corruption o une minorit dcide
suffit  renverser le pouvoir tabli. Ces rflexions taient
inspires, aprs coup,  M. Renan par la leon des faits. Ds 1840,
devanant les vnements avec une sagacit prophtique, Henri Heine
annonait qu'au jour des temptes la bourgeoisie se tiendrait coi
et ferait dfaut au Roi, en lui laissant  lui-mme tout le soin de
se tirer d'affaire. Et il continuait ainsi: La bourgeoisie fera
peut-tre encore bien moins de rsistance que n'en fit, dans un cas
pareil, l'ancienne aristocratie; mme dans sa faiblesse la plus
pitoyable, dans son nervement par l'immoralit, dans sa dgnration
par la courtisanerie, l'ancienne noblesse resta encore anime d'un
certain point d'honneur inconnu  notre bourgeoisie, qui est devenue
florissante par l'industrie, mais qui prira galement par elle. On
prophtise un autre Dix aot  cette bourgeoisie, mais je doute que
les chevaliers industriels du trne de Juillet se montrent aussi
hroques que les marquis poudrs de l'ancien rgime qui, en habit
de soie et avec leurs minces pes de parade, s'opposrent au peuple
envahissant les Tuileries[48].

[Note 47: M. RENAN, dans la _Revue des Deux Mondes_ du 1er juillet
1859, p. 201.]

[Note 48: _Lutce_, p. 150.]


VI

La prdominance des intrts matriels tait le mal de la socit
elle-mme. L'opposition, fidle  sa tactique, tcha d'y faire
voir la faute, le crime du ministre, qu'elle accusa d'avoir
machiavliquement travaill  la perversion de l'me nationale. 
entendre les orateurs et les journaux de la gauche, le gouvernement
avait pouss le pays aux pieds du veau d'or, pour le dtourner de
la politique; il avait sciemment provoqu et favoris l'agiotage
en matire de chemins de fer[49]. Ce sont l de ces calomnies de
parti dont l'exagration mme trahit l'injustice et que l'histoire
peut ngliger. Mais des bancs de l'opposition s'levaient parfois
des critiques qui mritent de n'tre pas confondues avec ces
vulgaires dclamations. Tels taient les discours, ou plutt les
dissertations, o, presque chaque anne, M. de Tocqueville, laissant
de ct les faits particuliers de la politique courante, dogmatisait
gravement et mlancoliquement sur l'altration des moeurs publiques,
et prophtisait les malheurs qui en rsulteraient. Il semblait
s'tre fait une spcialit de ce rle de Cassandre auprs de la
bourgeoisie rgnante. Son inspiration tait leve; toutefois il
s'y mlait quelque chose d'un peu chagrin qui le portait  voir
souvent la situation trop en noir. Et puis, mme chez ce haut et
droit esprit, l'opposant faisait tort au moraliste politique. Sa
critique, gnralement fonde quand elle s'adressait  la socit
et poursuivait la rforme des moeurs, se rapetissait quand elle
concluait  un changement de cabinet. Dans ses paroles il y avait
donc beaucoup  prendre, et aussi quelque chose  laisser; l'orateur
mritait grand crdit, et cependant tait, par certains cts, un
peu suspect: runion de qualits et de dfauts, d'autorit et de
faiblesse, dont on se rendra mieux compte si l'on considre de plus
prs cette figure. On l'a dj aperue plusieurs fois au cours de
ce rcit, mais sans avoir encore eu l'occasion de s'y arrter.
Le moment est venu d'en tenter l'esquisse, fallt-il suspendre
quelques instants nos observations sur les moeurs de l'poque. M.
de Tocqueville est de ceux dont les traits particuliers intressent
l'histoire gnrale.

[Note 49: Le _Sicle_ du 11 novembre 1845 montrait, dans cet
agiotage, le symptme de la contagion morale que le pouvoir
s'efforait d'inoculer  la France, avec une persvrance
systmatique. M. Thiers, dans la circulaire qu'il avait rdige pour
les lections de 1846 et que ses amis le dtournrent de publier,
s'exprimait ainsi: Est-il vrai qu'on a livr aux compagnies plutt
qu' l'tat l'exploitation des grands travaux publics pour engager le
pays entier dans une masse de spculations telles que tout le monde
ft intress  la politique existante, et que chacun vt dans chaque
affaire politique, non pas l'intrt de la France, mais l'intrt
de sa fortune prive qu'une variation dans les cours pouvait
compromettre? Quelqu'un oserait-il le nier?... C'est le coeur du pays
qu'on tend  abaisser. Et, aprs avoir donn des preuves de cet
abaissement, M. Thiers fltrissait de nouveau le gouvernement, qui,
sous prtexte que tout est fini au dedans et au dehors, veut faire
tout oublier au pays, le dehors comme le dedans, en le jetant dans
des spculations qui l'absorbent, l'enchanent et le paralysent.]

Alexis de Tocqueville n'avait pas encore trente ans, quand il devint
tout d'un coup clbre, en 1835, par son livre _De la dmocratie
en Amrique_. Jamais publication de ce genre n'avait eu un succs
si considrable, si soudain, si peu prpar. La veille, personne
ne connaissait ce jeune homme qui, aprs avoir dbut, sous la
Restauration, dans la magistrature, tait parti pour l'Amrique
au lendemain des journes de Juillet et, une fois de retour,
avait travaill silencieusement sur ses notes de voyage, sans
occuper de lui le public. Le lendemain, son nom tait dans toutes
les bouches; son libraire, nagure froid et dfiant, lui disait,
joyeux et stupfait: Ah a, mais il parat que vous avez fait
un chef-d'oeuvre[50]! et chacun rptait l'oracle rendu par M.
Royer-Collard: Depuis Montesquieu, il n'a rien t fait de pareil.
L'auteur n'tait pas le moins surpris du bruit que faisait son
oeuvre[51]. S'intressait-on tellement  l'Amrique? Non, c'est
qu'en ralit il s'agissait de la France[52]. Ce livre rappelait 
une nation, qui s'en tait laiss distraire par les incidents de
chaque jour, le redoutable problme qui pesait sur elle, celui de la
dmocratie; il lui donnait conscience du mouvement qui l'emportait
vers un nouvel ordre politique et social; il lui faisait comprendre
la ncessit de se prparer  cette volution. L'auteur n'tait ni
un partisan ni un adversaire de la dmocratie. C'tait un observateur
indpendant, sans parti pris pour ou contre, frapp galement de la
force et du pril de cette dmocratie, jugeant impossible de lui
barrer le chemin et ncessaire de la guider, saluant son avnement
sans s'abaisser devant elle. Ajoutons que le mystre de cet avenir
l'attirait et l'effrayait  la fois; de l cet accent d'angoisse qui
perait  travers la gravit d'ordinaire un peu froide de son style.

[Note 50: _Oeuvres et correspondance indites de M. de Tocqueville_,
t. II. p. 27 et 28.]

[Note 51: Je suis fort tonn de ce qui m'arrive, mandait-il  un
de ses amis le 15 fvrier 1835, et tout tourdi des louanges qui
bourdonnent  mes oreilles. Il y a une femme de la cour de Napolon
que l'Empereur s'imagina un jour de faire duchesse. Le soir, entrant
dans un grand salon et s'entendant annoncer par son nouveau titre,
elle oublia qu'il s'agissait d'elle, et se mit de ct pour laisser
passer la dame dont on venait de prononcer le nom. Je t'assure qu'il
m'arrive quelque chose d'analogue. Je me demande si c'est bien de moi
qu'on parle.]

[Note 52: M. de Tocqueville crivait  M. de Kergorlay: Quoique
j'aie trs rarement parl de la France dans ce livre, je n'en ai pas
crit une page sans penser  elle et sans l'avoir, pour ainsi dire,
sous les yeux...  mon avis, ce continuel retour que je faisais,
sans le dire, vers la France, a t une des premires causes du
succs du livre.]

Dans les annes qui suivirent, M. de Tocqueville recueillit les
profits de sa clbrit. En 1838, il fut nomm membre de l'Acadmie
des sciences morales; en 1841, aprs la publication de la seconde
partie de son livre, l'Acadmie franaise lui ouvrit ses portes.
Candidat  la dputation ds 1837, il fut lu en 1839. Il arrivait 
la Chambre avec le dsir vident d'y rester en dehors et au-dessus
des partis. Tous les partis existants me rpugnent, disait-il[53].
Bien que fils d'un prfet de la Restauration et ayant vu avec regret
la rvolution de 1830, il ne frayait pas politiquement avec les
lgitimistes; il s'tait ralli tristement, mais sans hsiter, 
la monarchie nouvelle, plus proccup de certains principes et de
certaines liberts que de la forme du gouvernement. Trs libral,
l'esprit plus ouvert que la masse des conservateurs sur les besoins
et les droits de la dmocratie, il se piquait cependant d'tre
un libral d'une espce nouvelle, se dfendait de ressembler
 la plupart des dmocrates de nos jours et dclarait que
personne n'avait une haine plus profonde que lui pour l'esprit
rvolutionnaire[54]. D'autre part, pour rien au monde il n'et
voulu tre qualifi de ministriel; lors de sa premire candidature,
M. Mol, prsident du conseil  cette poque, ayant fait mine de
le recommander, il avait repouss cet appui, comme si sa dignit
personnelle en et d tre atteinte; le ministre, piqu, rpondit
par une leon  l'adresse de cette indpendance si chatouilleuse:
Serez-vous plus libre d'engagements, lui demanda-t-il, si vous
arrivez par les lgitimistes, les rpublicains, ou une nuance
quelconque de la gauche, que par le juste milieu? Il faut choisir:
l'isolement n'est pas l'indpendance, et l'on dpend plus ou moins
de ceux qui vous ont lu[55]. L'vnement devait justifier cet
avertissement: au bout de peu de temps, M. de Tocqueville n'tait
plus gure qu'un membre de la gauche, un lieutenant de l'arme de M.
Odilon Barrot, s'y sentant mal  l'aise, valant mieux et ayant des
penses plus hautes que les hommes auxquels il tait ml, cherchant
parfois  s'en distinguer, mais ne croyant pas pouvoir s'en sparer.
Il se trouvait faire tout autre chose que ce qu'il avait rv.

[Note 53: Lettre du 1er novembre 1841.]

[Note 54: Lettres du 24 juillet et du 5 octobre 1836.]

[Note 55: Lettre de M. de Tocqueville  M. Mol, du 12 septembre
1837, et rponse de M. Mol, du 14 septembre.]

Ce ne fut pas sa seule dception. L'importance de son rle
parlementaire tait loin d'tre en rapport avec l'clat de ses dbuts
de publiciste;  la Chambre, il demeurait au second rang, considr,
mais sans grande action. Sa parole lgante, leve, nourrie, avait
quelque chose d'un peu tendu, laborieux et terne. Il manquait de
mouvement et de chaleur. Ce n'est pourtant pas que, chez lui, l'me
ft froide: personne n'avait la sensibilit plus affine, la pense
plus fervente; mais la flamme qui brlait au fond de son tre le
consumait sans jaillir au dehors, ou du moins n'tait visible que de
prs. Devant un auditoire nombreux et banal, une sorte de mfiance
de lui-mme et des autres l'empchait de se donner pleine carrire.
Les moyens physiques de l'orateur lui faisaient d'ailleurs dfaut;
sa voix faible ne portait pas; toute sa personne tait d'une grande
distinction, mais un peu grle; une motion l'puisait. Il souffrit
d'autant plus de cet insuccs relatif, qu'il avait eu des vises
plus hautes. N'ayant encore que vingt-deux ans, il crivait  l'un
de ses confidents, au sujet de certains dboires de sa carrire de
magistrat: Il y a chez moi un besoin de primer qui tourmentera
cruellement ma vie. Son me tait un mlange dlicat et fort
compliqu d'ambition et de dsintressement, d'orgueil et de
modestie, de fiert et de timidit, de hardiesse et d'anxit[56].
Sa mauvaise sant ne contribuait pas peu  cet tat d'me. 
vingt-quatre ans, il crivait dj: Je suis effray de la place que
mes maux physiques tiennent dans mon imagination, du dgot qu'ils
me donnent souvent pour toute espce d'avenir. Dix ans plus tard,
en 1839, il gmissait encore sur ce malaise perptuel du corps et
de l'esprit. En 1842, il crivait: La sant est le boulet que je
trane aprs moi.

[Note 56: Je suis habituellement sombre et troubl, crivait M. de
Tocqueville  l'un de ses intimes, le 25 octobre 1842. J'attribue ce
fatigant et strile tat de l'me tantt  une cause, tantt  une
autre. Mais je crois qu'au fond il ne tient qu' une seule, qui est
profonde et permanente, le mcontentement de moi-mme. Tu sais qu'il
y a deux espces d'orgueils trs distincts, ou plutt le mme orgueil
a deux physionomies, une triste et une gaie. Il y a un orgueil qui
se repat avec dlices des avantages dont il jouit ou croit jouir.
Cela s'appelle, je pense, de la prsomption. Puisque Dieu voulait
m'envoyer le vice de l'orgueil  forte dose, il aurait bien d
au moins m'envoyer celui qui appartient  cette premire espce.
Mais l'orgueil que je possde est d'une nature toute contraire. Il
est toujours inquiet et mcontent, non pas envieux pourtant, mais
mlancolique et noir. Il me montre  chaque instant les facults
qui me manquent et me dsespre  l'ide de leur absence. Le fait
est que si j'ai quelques qualits, elles ne sont pas du nombre de
celles qui peuvent satisfaire pleinement dans la carrire que je suis...
Deux ans plus tard, le 3 avril 1844, il crivait encore: J'ai
toujours trop de cette irritabilit maladive qui me porte  souffrir
impatiemment les obstacles qui embarrassent toujours le chemin de
chaque homme dans ce monde. Tout jeune, dans une lettre du 22 avril
1832, il avouait dj un fond de spleen.]

Tout ce qui vient d'tre dit de M. de Tocqueville, de ses origines
et de ses vises, de ses qualits et de ses faiblesses, explique
qu'il ft plus prpar qu'un autre  s'apercevoir,  souffrir, 
s'irriter des misres trop relles de la politique  laquelle il se
mlait, et particulirement de ce qu'il pouvait y avoir d'un peu
court, troit, abaiss, dans les ides et la conduite de la classe
alors dominante. D'ailleurs, sa sensibilit, si veille pour ce qui
le touchait personnellement, l'tait peut-tre plus encore pour ce
qui intressait ses convictions et son patriotisme. Nul ne tmoigna
un souci plus sincre et plus douloureux de la chose publique.
Les dfauts de l'tat politique et social l'attristaient et le
troublaient  l'gal d'un chagrin de famille.  la diffrence de tant
d'hommes d'tat qui, dans la distraction des affaires et des luttes
quotidiennes, oublient les dangers profonds et lointains, on et dit
que ses regards taient constamment fixs sur ces dangers; il tait
assombri par cette contemplation et comme obsd par la pense de
la dcadence. Ainsi, au quatrime et au cinquime sicle, certains
Romains avaient-ils, plus que d'autres de leurs contemporains,
l'impression poignante de la ruine du pass et des menaces de
l'avenir.  la fin de sa vie, M. de Tocqueville disait de la grande
et profonde tristesse qui tait au fond de son me: C'est la
tristesse que me donne la vue de mon temps et de mon pays.

Aussi, parcourez la correspondance de M. de Tocqueville, depuis le
jour o il est entr  la Chambre. Ce n'est qu'un gmissement et
un cri d'angoisse. Il dplore la mobile petitesse, le dsordre
perptuel et sans grandeur du monde politique, la platitude
gnrale qui va partout croissant; il se dit las du petit
pot-au-feu dmocratique et bourgeois; il gmit de vivre au milieu
de ce labyrinthe de misrables et vilaines passions, de cette
fourmilire d'intrts microscopiques qui s'agitent en tous sens,
qu'on ne peut classer et qui n'aboutissent pas  de grandes opinions
communes. Le ct de l'humanit que lui dcouvre la politique
lui parat triste; il trouve que rien n'y est ni parfaitement
pur, ni parfaitement dsintress, que rien n'y est vritablement
gnreux, que rien n'y sent l'lan libre du coeur,... que rien n'y
est jeune, en un mot, mme les plus jeunes. Il regrette le temps o,
comme sous la Restauration, les sentiments taient plus hauts, les
ides, la socit plus grandes; o il tait possible de se proposer
un but, et surtout un but haut plac, tandis que dsormais la vie
publique manque d'objet. Il voudrait voir s'lever le vent des
vritables passions politiques, des passions grandes, dsintresses,
fcondes, qui sont l'me des seuls partis qu'il comprenne. Il ne
peut s'empcher de porter envie  La Moricire qui se bat en
Afrique. Les petites passions molles et improductives que je vois
fourmiller autour de moi, crit-il, me pousseraient dans l'arme si
j'tais plus jeune, ou chez les Trappistes si j'tais plus dvot;
mais, n'tant ni l'un ni l'autre, je me rsigne et j'attends pour
voir s'il n'apparatra pas enfin, sur l'horizon politique, quelque
chose, en homme ou en vnement, de plus grand que ce que nous
voyons[57].

[Note 57: Lettres d'octobre 1839, des 14 juillet et 9 aot 1840, du
24 aot et d'octobre 1842, du 5 septembre 1843.]

C'est de ces sentiments que M. de Tocqueville s'inspirait dans les
dissertations de morale politique qu'il portait  la tribune. On
a ds lors le secret de ce qu'elles pouvaient avoir d'excessif.
Nanmoins, si la note en tait trop continuellement inquite et
attriste, si surtout le ministre y tait peu justement rendu
responsable de ce qui tait le vice et le malheur du temps, par
moments la clairvoyance de l'orateur avait quelque chose de vraiment
prophtique. Tel, entre plusieurs, ce discours du 18 janvier 1842,
o, aprs avoir dpeint le mal des esprits et avoir montr comment
chacun ne considrait la vie politique que comme une chose qui lui
tait trangre, dont le soin ne le regardait point, concentr qu'il
tait dans la contemplation de son intrt individuel et personnel,
M. de Tocqueville s'criait: Savez-vous, messieurs, ce que cela
veut dire? Cela veut dire qu'il y a, en France, quelque chose en
pril, quelque chose,--que MM. les ministres me permettent de le
dire,--qui est plus grand que le ministre, qui est plus grand que la
Chambre elle-mme, c'est le systme reprsentatif. Oui, messieurs,
il faut que quelqu'un le dise enfin, et que le pays qui nous coute
l'entende, oui, parmi nous, en ce moment, le systme reprsentatif
est en pril. La nation, qui en voit les inconvnients, n'en sent
pas suffisamment les avantages... Ce qui est en pril encore,
messieurs, c'est la libert! Sans doute, quand nous avons l'entier
usage, et quelquefois, je le confesse, l'abus de la libert, il peut
paratre puril de dire que la libert est en pril. Il est vrai
que ces prils ne sont pas immdiats. Mais  moi, messieurs, qui
suis le serviteur dvou de mon pays, mais qui ne serai jamais son
valet, qu'il me soit permis de lui dire que c'est en agissant de
cette manire que, dans tous les sicles, les peuples ont perdu leur
libert. Assurment je ne vois personne qui soit de taille  devenir
notre matre; mais c'est en marchant dans cette voie que les nations
se prparent un matre. Je ne sais o il est et de quel ct il doit
venir; mais il viendra tt ou tard, si nous suivons longtemps la mme
route. L'vnement ne devait malheureusement pas tarder  justifier
ces sombres pronostics.


VII

Ainsi,  l'poque o la partie semblait gagne pour la monarchie
constitutionnelle, o les institutions parlementaires fonctionnaient
enfin sans crise, les observateurs croyaient discerner, dans les
moeurs publiques, et jusque dans l'me de la nation, les symptmes
d'une maladie qui mettait en pril l'avenir mme de la libert. Ceux
qui, il y a vingt ou trente ans, s'taient mis en route avec une si
joyeuse et si superbe confiance, apparaissaient, maintenant qu'on
pouvait les croire arrivs, tristes, inquiets de leur oeuvre et
doutant de leurs ides. Cette sorte de dsillusion ne se manifestait
pas seulement dans l'ordre politique. Mme phnomne dans l'ordre
littraire. Des critiques, d'origines et d'ges divers, s'accordaient
pour dnoncer, l aussi, ce qu'ils appelaient une droute et
un avortement[58]. Telles taient la vivacit et l'amertume de
quelques-unes de ces plaintes, qu'on se demande si ceux qui les
laissaient chapper avaient gard tout leur sang-froid, et s'ils ne
cdaient pas  l'irritation d'une dception d'autant plus difficile
 supporter que leur esprance avait t plus orgueilleuse. Ce
n'est pas  dire que tout ft sans fondement dans ces plaintes.
Il est dans la nature des choses que la littrature se ressente
des dsordres sociaux et politiques du pays. Ainsi avons-nous
dj eu occasion, au dbut de cette histoire, d'tudier quel effet
avaient eu l'branlement et l'excitation de 1830 sur les ides et
sur le talent des crivains, effet si profond et si prolong que
nous avons d en suivre les traces jusqu' la veille de 1848[59].
S'tonnera-t-on maintenant d'apercevoir, dans les lettres de la fin
du rgne, le contre-coup de cet autre dsordre, n, aprs plusieurs
annes d'un gouvernement rgulier, non plus de l'excs du mouvement,
mais plutt de l'excs du repos et du bien-tre, je veux parler de
cette fivre de convoitise et de spculation qui avait remplac la
fivre rvolutionnaire, de cette prdominance croissante des intrts
matriels qui tendait  abaisser l'idal national? Un critique
entre tous s'tait alors donn pour tche de noter ce contre-coup:
c'tait M. Sainte-Beuve. Il avait mme donn un nom au mal qui
en tait rsult; il l'appelait la littrature industrielle et
s'appliquait  en dfinir les caractres.  l'entendre, chez beaucoup
d'auteurs une cupidit goste avait remplac les ides morales
et politiques qui taient, sous la Restauration, le mobile des
crivains et servaient comme d'enseignes  leurs livres; le champ
des oeuvres d'imagination tait envahi, exploit, par une bande
nombreuse, presque organise, avec cette seule devise inscrite au
drapeau: _Vivre en crivant_; et le critique ajoutait: La moralit
littraire de la presse en gnral a baiss d'un cran. Si l'on
peignait au complet le dtail de ces moeurs, on ne le croirait pas.
M. de Balzac a rassembl dernirement beaucoup de ces vilenies dans
un roman qui a pour titre: _Un grand homme de province_, mais en les
enveloppant de son fantastique ordinaire: comme dernier trait qu'il a
omis, toutes ces rvlations curieuses ne l'ont pas brouill avec les
gens en question, ds que leurs intrts sont redevenus communs[60].

[Note 58: J'ai dj cit ces plaintes. (Voir plus haut, livre I, ch.
X,  IX.)]

[Note 59: Voir le chapitre X du livre Ier, sur _la Rvolution de 1830
et la littrature_.]

[Note 60: _De la littrature industrielle_ (_Revue des Deux Mondes_
du 1er septembre 1839).]

Quel dsordre avait donc en vue M. Sainte-Beuve en rdigeant ce
rquisitoire si vhment? L'tat de la littrature  la fin de
la monarchie de Juillet ne parat pas, dans son aspect gnral,
justifier une note si sombre. Sans entrer dans des dtails spciaux
qui ne seraient pas d'une histoire politique, ni rappeler ce que
j'ai dj dit des principaux crivains du temps, ne suffit-il
pas, pour avoir une impression fort diffrente de celle de M.
Sainte-Beuve, de jeter un coup d'oeil sommaire et d'ensemble sur ce
que ces crivains sont devenus de 1841  1848, ou mme seulement
de donner l'numration des oeuvres qu'ils ont alors publies?
Chateaubriand est toujours l comme un tmoin, un souvenir vivant
de la glorieuse jeunesse du sicle, lui-mme, il est vrai, vieilli,
chagrin, ne publiant qu'une _Vie de Ranc_, peu digne de lui, et
gtant ses Mmoires  force de les corriger. Dans la posie,--
dfaut de Lamartine absorb par la politique,  dfaut de Victor
Hugo qui, devenu pair de France par la grce du roi des Franais,
commence  jalouser le rle parlementaire de Lamartine, et dont la
muse lyrique s'est tue depuis _les Rayons et les Ombres_ (1840), 
dfaut de Vigny qui s'enferme dans un silence ennuy et ddaigneux,
 dfaut de Musset qui, tout jeune, semble dj puis et ne publie
plus gure que des proverbes en prose,--des potes de second rang,
Brizeux, Thophile Gautier, sont en plein panouissement; Laprade
commence  se faire connatre avec _Psych_ (1841) et ses _Odes et
Pomes_ (1844). Au thtre, l'chec des _Burgraves_ (1843) marque
la faillite dfinitive de ce drame romantique qui affichait nagure
de si fastueuses prtentions; mais, au mme moment, l'tonnant
succs de la _Lucrce_ de Ponsard (1843) donne l'illusion que la
tragdie classique va renatre, rajeunie, adapte au temps nouveau,
et, l'anne suivante, le brillant dbut du tout jeune auteur de
la _Cigu_, mile Augier, est pour la comdie une promesse qui,
celle-l, ne sera pas trompe. Dans le roman, les dlicats peuvent se
dlecter avec _Colomba_ et _Carmen_ de Mrime (1840-1845), _la Mare
au Diable_ de George Sand (1846), _Mlle de la Seiglire_ de Jules
Sandeau (1844). Dans l'ordre des travaux historiques,--si M. Guizot,
absorb par les soins du gouvernement, n'a pu rien publier depuis son
_Washington_ (1840), si M. Michelet est devenu la proie d'une sorte
de folie furieuse, dmagogique et antichrtienne,--M. Thiers emploie
les loisirs que lui laisse l'opposition  poursuivre sa grande
_Histoire du Consulat et de l'Empire_, M. Augustin Thierry publie
l'un de ses chefs-d'oeuvre, les _Rcits mrovingiens_ (1840-1842),
M. Mignet crit sa belle _Introduction aux ngociations relatives 
la succession d'Espagne_ (1842) et son livre sur _Antonio Perez et
Philippe II_ (1845). Dans la critique littraire,  la place de M.
Villemain, lui aussi pris par la politique, M. Sainte-Beuve est en
pleine activit de production, M. Saint-Marc-Girardin fait paratre
l'un de ses meilleurs ouvrages, le _Cours de littrature dramatique_
(1843), M. Nisard commence son _Histoire de la littrature franaise_
(1844). Dans la critique d'art, M. Vitet donne ses exquises
notices sur Lesueur (1843) et sur la cathdrale de Noyon (1845).
M. Cousin, toujours en mouvement, remanie ses anciennes oeuvres
philosophiques, et en mme temps, avec son livre sur _Jacqueline
Pascal_ (1845), commence  exploiter une veine nouvelle qu'il saura
rendre singulirement fconde. M. de Rmusat publie sa savante
tude sur _Ablard_ (1845). L'loquence politique n'a jamais jet
un plus magnifique clat: MM. Guizot, Thiers, Berryer, de Lamartine
sont  l'apoge de leur talent; M. de Montalembert va y atteindre;
et combien en passons-nous sous silence, qui n'apparaissent alors
qu'au second rang, et qui,  d'autres poques moins riches, eussent
t au premier? Dans la chaire chrtienne, on entend tour  tour
le Pre Lacordaire et le Pre de Ravignan. Pour la musique, il y
a comme un temps d'arrt: le thtre de l'Opra, par exemple, ne
revoit plus les brillantes annes du commencement du rgne, quand
le _Guillaume Tell_ de Rossini tait encore dans sa fracheur de
nouveaut, que Meyerbeer faisait reprsenter _Robert le Diable_
(1831) et les _Huguenots_ (1836), qu'Halvy donnait la _Juive_
(1835); mais les arts du dessin sont en plein panouissement: pour ne
citer que les noms les plus en vue, c'est la belle poque d'Ingres,
d'Horace Vernet, de Paul Delaroche, d'Ary Scheffer, de Delacroix, de
Decamps, parmi les peintres; de David d'Angers, de Pradier, parmi
les sculpteurs; d'Henriquel Dupont parmi les graveurs. En somme,
lettres et arts offrent un ensemble fort honorable. S'il n'y a l
rien d'gal  la magnifique efflorescence littraire et artistique
de la Restauration, si l'on y cherche vainement trace des esprances
immenses, indfinies, auxquelles, avant 1830, s'abandonnaient tous
les jeunes esprits, du moins on y trouve encore de beaux restes
qui nous semblent aujourd'hui mriter plutt notre envie que notre
ddain. Et surtout on n'y rencontre aucun des caractres de cette
littrature industrielle si vivement fltrie par le critique.

M. Sainte-Beuve n'tait pas cependant homme  parler sans raison.
O donc tait le mal dnonc par lui? Qu'avait-il en vue? Il avait
en vue un genre de publications qui venait d'tre imagin et qui
fit alors tant de bruit, accapara tellement la curiosit gnrale
que, pendant quelques annes, il sembla n'y avoir plus d'autre
littrature: c'tait le roman-feuilleton. On se ferait aujourd'hui
difficilement une ide du succs qu'il obtint tout de suite et
conserva jusqu'en 1848. Ce succs extraordinaire, anormal, vraiment
monstrueux, tait le signe du temps et l'une des manifestations
du mal social dont j'ai dj not d'autres symptmes. Il explique
l'motion de M. Sainte-Beuve[61]. Il explique aussi pourquoi
l'crivain politique doit s'arrter  cet pisode passager de notre
histoire littraire, plus longuement que ne l'eussent certes demand
l'importance du genre et la valeur des oeuvres.

[Note 61:  en croire certaines gens, le secret de cette motion
de M. Sainte-Beuve n'tait qu'une rivalit de boutique. Il aurait
t, en cette circonstance, l'organe de la _Revue des Deux Mondes_,
dpite de la concurrence que lui faisaient les journaux depuis
qu'ils publiaient des romans et prtendaient accaparer les auteurs en
vogue. (A. KARR, _les Gupes_, novembre 1844.) C'est possible. Mais
pour n'tre pas entirement dsintresse, la plainte du critique
doit-elle tre juge mal fonde?]

Pour trouver l'origine du roman-feuilleton, il faut remonter 
la rvolution que M. mile de Girardin accomplit dans la presse
priodique, le jour o il en agrandit le format, en abaissa le prix,
et o il transforma en spculation financire ce qui avait t
jusqu'alors oeuvre de doctrine[62]. Le nouveau journal ne pouvait
vivre avec la clientle restreinte attache autrefois  chaque
feuille, en raison des ides politiques qu'elle reprsentait: il
lui fallait attirer la foule de toute opinion ou mme sans opinion,
pntrer l o l'on n'avait pas encore l'habitude de lire les
journaux. Dans ce dessein, on dveloppa la rdaction dite littraire,
qui devint bientt plus importante, plus coteuse, plus dcisive
pour le succs que la rdaction politique, et l'on imagina de donner
en feuilleton d'abord de courtes nouvelles, puis, peu  peu, des
romans plus longs. Nul moyen ne parut meilleur pour prendre en masse
les abonns, et certains _impresarii_ firent ainsi, parat-il,
d'tonnants coups de filet. Griss mme par les premiers rsultats
de cette innovation, ils rvrent de publier sous cette forme tous
les ouvrages piquant la curiosit; le feuilleton devait remplacer
le livre, et les libraires effrays se lamentaient dj d'tre
supplants et ruins. On se vantait de rendre ainsi un service
aux lettres, en augmentant le nombre des lecteurs: l'effet fut au
contraire d'abaisser, de pervertir toute une partie de la littrature
d'imagination qui dut s'adapter  ce genre nouveau. Pour piquer la
curiosit d'une foule banale, ne lisant que superficiellement,  la
hte et par petites coupures, les qualits dlicates et distingues
n'taient pas de mise; mieux valaient l'habilet vulgaire, les
couleurs voyantes, les grossires pripties. L'art fit place au
procd. On s'aperut mme bientt que l'immoralit tait l'appt le
plus efficace, et ce fut comme une enchre d'impudeur entre ceux qui
se disputaient le public[63].

[Note 62: Voir plus haut, livre II, ch. XII,  V.]

[Note 63: M. Sainte-Beuve voyait l le fait caractristique du
roman-feuilleton, et il montrait avec dgot cette plaie ignoble et
livide qui chaque matin s'tendait. (_Revue des Deux Mondes_ du 1er
juillet 1843.)]

En tout cela ce qui dominait, c'tait la question d'argent. Pour les
entrepreneurs de cette presse nouvelle,--les Girardin, les Vron et
leurs imitateurs,--le talent, la renomme et au besoin le scandale
devenaient matire  spculation. Ils se disputaient  prix d'or les
auteurs  succs, et, aprs les avoir achets, les exploitaient 
grand fracas de rclames mercantiles d'o la dignit des lettres
ne sortait pas indemne. Les plus audacieux tentaient mme des
accaparements que le code pnal n'avait pas song  prvoir; ils
prtendaient acheter d'un coup tout ce qu'il y avait d'crivains
sur le march. Ainsi, le 1er dcembre 1844, la _Presse_, doublant
son format sans augmenter son prix, annona avec une bruyante mise
en scne qu'elle avait acquis le droit de publier les _Mmoires_
de M. de Chateaubriand, les _Girondins_ et les _Confidences_ de M.
de Lamartine, tous les autres ouvrages que composeraient ces deux
crivains, tout ce que feraient MM. Alexandre Dumas, Mry, Saintine,
sans compter beaucoup d'oeuvres de Balzac, Gozlan, Sandeau, Thophile
Gautier. Tout cela est triste et honteux pour les lettres, crivait
alors M. Sainte-Beuve[64]. M. Thiers, indign, disait que s'il
n'tait li par des traits, il briserait sa plume de dgot et de
honte de voir la littrature tombe si bas[65]. mu du scandale
produit, M. de Chateaubriand protesta contre un march qui avait t
conclu  son insu par les cessionnaires de ses Mmoires. D'autres
difficults surgirent dans l'excution des traits. En somme, ce
coup d'accaparement choua, comme il arrive presque toujours aux
spculations de ce genre. Mais le seul fait qu'il et t tent ne
montrait-il pas quelles moeurs menaaient de s'introduire dans le
monde littraire?

[Note 64: _Chroniques parisiennes_, p. 290.]

[Note 65: _Ibid._]

D'ailleurs, pour quelques crivains qui rpugnaient  ces moeurs,
d'autres s'y rsignaient ou mme s'y prcipitaient avec une sorte
d'emportement. Ils taient les premiers  traiter leurs oeuvres comme
une marchandise,  battre monnaie avec leur renomme et leur talent.
C'est encore M. Sainte-Beuve qui nous les dpeint n'ayant plus aucun
souci de la postrit et de la gloire, ne songeant qu'au lucre
prsent, les uns passant des marchs  tant la ligne et usant alors
de petites habilets ou de pures supercheries typographiques pour
faire beaucoup de lignes avec peu d'ides; d'autres s'engageant, 
forfait et sous peine d'un norme ddit,  fournir telle quantit
de ces lignes dans un dlai dtermin, condamns par suite  une
improvisation htive que leur cerveau puis ne pouvait toujours
mener  terme. Et il rappelait comment,  ce mtier, beaucoup d'entre
eux se trouvaient user en quatre ou cinq ans une rputation qui
avait eu des airs de gloire, et avec elle un talent qui finissait
presque par se confondre avec une certaine ptulance physique.
Au rcit des prix fabuleux qu'on disait avoir t obtenus par tel
auteur, les convoitises des autres taient surexcites, et chacun
rvait de millions. Chez Balzac, ce rve tourna presque  la folie.
Ce fut lui qui proposa un jour que l'tat achett, afin de les
faire tomber dans le domaine public, les oeuvres des dix ou douze
marchaux de France littraires, c'est--dire, pour parler son
langage, de ceux qui offraient  l'exploitation une certaine surface
commerciale. Il se mettait naturellement du nombre et paraissait
s'valuer pour sa part  deux millions[66].

[Note 66: Lettre de M. de Balzac, publie dans la _Presse_ du 18 aot
1839.]

Avec Alexandre Dumas, le mal prit une forme moins triste. On
ne serait pas bien venu d'ailleurs  prendre,  l'gard de ce
merveilleux amuseur, des airs de moraliste grondeur ou de pdagogue
littraire. Il fut vraiment le roi du roman-feuilleton. Les journaux
se disputaient ses oeuvres. L'une d'elles procurait au _Sicle_ cinq
mille abonns, en moins de trois semaines. Pendant la publication des
_Trois Mousquetaires_, la France entire tait comme suspendue au
rcit des aventures de d'Artagnan et de ses compagnons. Toutefois,
force est bien de constater que si ce genre fournissait emploi
aux qualits tonnantes de verve, d'invention, de belle humeur,
de fcondit, qui mettaient Dumas hors de pair, il dveloppait
aussi ses dfauts naturels, le sans-faon de l'improvisation et
surtout un mercantilisme besogneux par trop dpourvu de vergogne
et de scrupules. Pour mettre la main sur un argent qu' la vrit
il laissait aussitt couler entre ses doigts avec une insouciante
gnrosit, il entreprenait des romans partout  la fois, souvent
tait rduit  les bcler, et nanmoins s'engageait  en faire plus
encore, par des marchs fantastiques qu'il ne s'inquitait gure
ensuite d'excuter. En 1845, le _Constitutionnel_ et la _Presse_,
c'est--dire M. Vron et M. de Girardin, signaient avec lui un
trait par lequel, moyennant un salaire annuel de 63,000 francs,
le romancier leur rservait exclusivement, pendant cinq ans, sa
production calcule  dix-huit volumes par an, soit quatre-vingt-dix
volumes pour cinq ans; des annonces firent aussitt part au public
de cet important vnement. Mais, quand il s'agit de donner ce qu'il
avait promis, Dumas en usa avec ses cotraitants un peu  la faon de
don Juan bernant M. Dimanche. Les deux journaux finirent par perdre
patience et lui intentrent un procs[67]. Rien ne caractrise mieux
les nouvelles moeurs littraires que la faon dont l'crivain se
dfendit devant le tribunal. Il n'a nullement le sentiment qu'il
se diminue, il croit au contraire tourdir les juges et blouir le
public en faisant le total fantastique des lignes qu'il est parvenu
 crire dans un court espace de temps, ou, pour employer le mot
dont il se sert avec une sorte d'inconscience, de la marchandise
qu'il a fournie. Il s'enorgueillit d'avoir men de front, au jour
le jour, cinq romans dans cinq journaux diffrents, raconte qu'il
avait toujours prts trois chevaux et trois domestiques pour porter
la copie, et met au dfi les quarante acadmiciens de produire  eux
tous, dans le mme dlai, un nombre de volumes gal  celui qu'il se
flatte de conduire  terme: Ils feraient banqueroute, s'crie-t-il
firement. Les juges, convaincus sans doute par un tel langage
qu'il s'agissait d'une marchandise comme une autre, condamnrent
Alexandre Dumas  fournir aux deux journaux un volume dans les six
semaines, et ensuite un volume de mois en mois, sous peine de cent
francs de dommages et intrts par jour de retard.

[Note 67: Janvier-fvrier 1847.]

Vers la mme poque, un autre procs d'un caractre tout diffrent
et qui eut un grand retentissement, le procs Beauvallon, fit
entrevoir sous un jour plus fcheux encore certains dessous du monde
o l'on fabriquait et exploitait le roman-feuilleton. Cette fois,
il ne s'agissait plus d'un incident de comdie, mais d'un drame; il
y avait eu mort d'homme.  la suite d'un souper de fort mauvais ton
o s'taient trouvs runis des journalistes, des gens de lettres et
des femmes de thtre, M. de Beauvallon, rdacteur au _Globe_, avait
provoqu et tu en duel M. Dujarrier, associ de M. de Girardin et
directeur des feuilletons de la _Presse_. Plusieurs circonstances de
cette affaire avaient paru suspectes: l'insignifiance de la cause
apparente du duel, le parti pris du provocateur, sa supriorit
notoire aux armes; Beauvallon, disait-on, avait essay  l'avance
les pistolets. Poursuivi pour assassinat devant la cour d'assises de
Rouen, il fut acquitt par le jury[68]. L'essai pralable des armes
n'en fut pas moins judiciairement tabli plus tard[69]. Durant ce
procs, on vit dfiler,  la barre des tmoins, tout le personnel
de la bohme de presse, ple-mle de gens d'affaires et de gens
de lettres, d'aventuriers et de filles galantes[70], uniquement
occups  poser devant le public, affectant des airs rgence, mais
laissant surtout l'impression de moeurs fort vilaines, rendues plus
vilaines encore par cette histoire de meurtre: rpugnant mlange de
tripotages, de dbauches et de guets-apens. Au milieu de ce monde,
on regrette de voir apparatre encore ce grand enfant d'Alexandre
Dumas, tout entier au plaisir d'baubir le badaud qui tait venu
l'entendre dposer, donnant gravement des consultations sur les
affaires d'honneur, et distribuant avec solennit des brevets de
gentilshommes  des comparses indignes de lui[71].

[Note 68: Mars 1846. L'affaire se trouva porte devant la cour
d'assises de Rouen, parce que la chambre des mises en accusation de
la cour de Paris avait d'abord rendu un arrt de non-lieu qui fut
rform par la cour de cassation.]

[Note 69: En effet, de nouvelles preuves ayant t dcouvertes,
l'un des tmoins de Beauvallon, le pseudo-vicomte d'Ecquevilley,
qui, devant la cour d'assises, avait affirm sous serment que
les pistolets n'avaient pas t essays, fut poursuivi pour faux
tmoignage et condamn  dix ans de rclusion (aot 1847). Au cours
de ce dernier procs, Beauvallon demanda  tre entendu comme tmoin
et confirma la dngation d'Ecquevilley; arrt  l'audience,
poursuivi galement pour faux tmoignage, il fut condamn  huit ans
de rclusion (octobre 1847).]

[Note 70: Parmi ces dernires tait la matresse de Dujarrier, Lola
Monts, danseuse siffle, mais dj fameuse pour avoir cravach un
gendarme  Berlin. On la retrouvera peu aprs  Munich, jouant les
Pompadour auprs du roi Louis, exalte par la presse librale pour
avoir fait la guerre aux Jsuites, mais  la fin oblige de fuir
devant les meutes provoques par son outrecuidance.]

[Note 71: Ce fut en cette circonstance qu'interrog par le prsident
sur ses noms, ge et profession, il rpondit: Alexandre Dumas,
marquis Davy de la Pailleterie, quarante-deux ans, je dirais auteur
dramatique, si je n'tais dans la patrie de Corneille.  quoi le
prsident rpliqua: Il y a des degrs.]

Les feuilles de gauche firent grand bruit du procs Beauvallon,
et, arguant de ce que les deux journaux mls  cette affaire, le
_Globe_ et la _Presse_, dfendaient la politique ministrielle,
elles prtendirent y montrer la corruption du gouvernement et de la
classe sur laquelle il s'appuyait. La rponse et t facile: bien
des journaux opposants n'taient pas plus intacts, et par exemple
M. Vron, directeur du _Constitutionnel_, dvou  M. Thiers, ne
passait pas pour tre plus timor que M. de Girardin, qui, en ce
moment, soutenait M. Guizot. En vrit, le mal n'tait pas celui de
telle ou telle opinion; toutes en taient atteintes. Cependant force
est bien de reconnatre que les journaux conservateurs n'taient
pas ceux que la littrature industrielle avait le moins envahis.
On les voyait accepter tel feuilleton qui leur paraissait une
bonne amorce  clientle, sans s'inquiter si la thse qui y tait
soutenue n'allait pas  l'encontre de leurs principes. Mme Sand, qui
faisait alors des romans socialistes, a racont elle-mme plus tard
comment elle trouvait asile, pour les plus oss de ces romans, dans
la presse ministrielle, notamment dans l'_poque_, qui se piquait
de dpasser tous les autres en ardeur ractionnaire, et comment on
affichait sur les murs, en gros caractres: Lisez l'_poque_; lisez
le _Pch de M. Antoine_. Le grave _Journal des Dbats_, l'organe
de la cour, du cabinet et de la partie sage, riche et cultive de la
bourgeoisie, n'avait pas plus de scrupules. Ds 1837, il publiait
plusieurs parties des _Mmoires du diable_, par Frdric Souli,
oeuvre immense, trange, par certains cts puissante, mais fort
malsaine, o l'auteur, violentant son propre talent qui naturellement
eut t plutt dlicat, s'appliquait, pour forcer l'attention d'un
public blas,  renchrir sur tout ce que la littrature avait
jusqu'alors risqu de monstruosits morales[72]. Le scandale fut plus
grand encore quand, quelques annes aprs, en 1842 et 1843, ce mme
_Journal des Dbats_ publia les _Mystres de Paris_.

[Note 72: M. Souli a lui-mme indiqu le caractre de son oeuvre
et les raisons qui la lui avaient fait crire, dans une prface o
nous lisons:  jeunes gens, ne venez pas  Paris, si l'ambition
d'une sainte gloire vous dvore. Quand vous aurez demand au peuple
une oreille attentive pour celui qui parle bien et honntement, vous
le verrez suspendu aux rcits grossiers d'un trivial crivain, aux
rcits effrayants d'une gazette criminelle; vous verrez le public
crier  votre muse: Va-t'en ou amuse-moi. Il me faut des astringents
et des moxas pour ranimer mes sensations teintes. As-tu des incestes
furibonds ou des adultres monstrueux, d'effrayantes bacchanales de
crimes ou des passions impossibles  me raconter? Alors parle, je
t'couterai une heure, le temps durant lequel je sentirai ta plume
cre et envenime courir sur ma sensibilit calleuse et gangrene;
sinon tais-toi; va mourir dans la misre et l'obscurit. La misre
et l'obscurit, vous n'en voudriez pas! Et alors, que ferez-vous,
jeunes gens? Vous prendrez une plume, une feuille de papier, vous
crirez en tte: _Mmoires du diable_, et vous direz au sicle:
Ah! vous voulez de cruelles choses pour vous en rjouir; soit,
monseigneur, voici un coin de votre histoire.]

L'crivain qui, par ce roman, allait enlever  Alexandre Dumas la
royaut du feuilleton, Eugne Se, tait alors g de trente-huit
ans. Fils d'un riche mdecin, son enfance et sa jeunesse avaient
t celles d'un mauvais sujet. Son pre, qui ne savait que faire de
lui, finit par l'embarquer sur un navire de l'tat, avec le titre,
obtenu on ne sait trop comment, de chirurgien de la marine. Rentr en
France aprs trois ans de navigation, il se mit  crire. Chez lui,
ni forte culture, ni souci srieux de l'art; une improvisation  la
diable; mais, pour exploiter le fonds de souvenirs recueilli dans sa
vie aventureuse, de l'imagination, de l'invention, le don du rcit,
du coloris, du drame, beaucoup d'entrain, de gaiet, de cette gaiet
gouailleuse et insolente qui fleurit sur le pav de Paris. Il dbuta,
de 1831  1833, par des romans maritimes qui eurent un certain succs
et le firent appeler le Cooper franais. Cette veine puise, il
publia des romans mondains, aristocratiques, o il flattait les
prventions et les ddains des lgitimistes, mais qui taient en
mme temps imprgns de sensualisme et de pessimisme byronien. 
cette poque, il posait pour l'homme de qualit, faisait peindre des
armoiries sur ses voitures, frquentait chez la duchesse de Rauzan,
poussait jusqu'au ridicule la recherche et la vanit du dandysme.
Avide et prodigue d'argent, s'entourant d'un luxe fou, assoiff de
plaisirs, vicieux jusqu' la moelle, il exerait par cela mme sur
certaines natures fminines un trange attrait, et ne comptait plus,
assurait-on, ses bonnes fortunes parmi ces mondaines dont l'une
pouvait lui crire: Le mme instinct de dpravation nous rassemble.
Quelques annes de cette vie le conduisirent  la ruine, ruine
matrielle et intellectuelle; son esprit et sa bourse paraissaient
galement vids. Je suis fini, disait-il  un de ses amis, je suis
fini. Je ne trouve plus rien; je ne trouverai plus rien[73].

[Note 73: Sur ces dbuts, voir la premire partie des _Souvenirs_ de
M. LEGOUV, p. 338 et suiv.]

Eugne Se tait, depuis quelque temps, dans cette dtresse, quand un
diteur, plaant sous ses yeux une publication anglaise illustre,
intitule _les Mystres de Londres_, lui suggra de chercher dans
les bas-fonds de notre capitale le sujet d'un travail analogue.
Heureux d'tre mis sur la piste d'un filon nouveau, il commena,
un peu  l'aventure et sans trop savoir o il irait,  crire les
_Mystres de Paris_. Les premiers chapitres, communiqus, aussitt
que faits,  quelques amis, furent jugs de nature  piquer fortement
la curiosit du public, et il n'en fallut pas plus pour que le
_Journal des Dbats_ s'empresst d'acqurir ce roman et de lui
ouvrir son feuilleton. L'auteur ne crut pas devoir se gner avec
ceux qui se montraient d'accueil si facile. Au contraire, on et
dit qu'il prenait un plaisir de gamin  voir jusqu'o il pourrait
mener les honntes abonns de la feuille ministrielle. Il se
mit  les promener par les ruelles infmes, les arrta dans les
bouges, les assit aux tapis francs, en socit de prostitues et
de forats, leur parla argot, ne leur procurant d'autre diversion
 ces vilaines odeurs que l'cre parfum des scnes lubriques. Le
scandale menaait-il d'tre trop fort, il s'affublait du petit
manteau bleu et affectait de ne pntrer dans les mauvais lieux que
pour remplir une mission humanitaire. Il n'avait pas pens tout
d'abord  ce dguisement; l'ide ne lui en tait venue qu'au cours
de la publication; seulement elle lui parut bonne, et ce fut avec le
plus grand srieux que le rou, nagure si infatu d'aristocratie,
se mit  courtiser la misre,  pontifier en dmocrate philanthrope
et  faire, au nom du peuple souffrant, le procs des riches. Les
socialistes salurent avec une motion reconnaissante l'arrive de
cette recrue; Mme Sand et Branger lui donnrent l'accolade. Quant
aux lecteurs et surtout aux lectrices du _Journal des Dbats_,
qu'en disaient-ils? Ailleurs, sans doute, la frquentation d'une
si mauvaise compagnie les et effarouchs; mais ils y taient
introduits par leur journal, dont la vieille respectabilit faisait
taire leurs scrupules. Leur palais s'habitua et prit got  cette
nourriture pice et fermente. prouvaient-ils,  certains moments,
quelques nauses, la curiosit malsaine l'emportait. Du reste, pour
tre superficielle, grossire, peu fouille et peu finie, l'oeuvre
n'en tait pas moins fortement et habilement charpente, pleine de
mouvement et de vie, singulirement empoignante.

En somme, dans le monde mme qui et d leur tre le plus svre,
le succs des _Mystres de Paris_ fut immense. Et il se maintint
pendant toute la publication, qui dura plus d'une anne. Dans les
salons et aussi dans les antichambres, c'tait le sujet principal
des conversations. Combien de femmes pour qui la grosse affaire, 
leur rveil, tait de savoir ce qu'allaient devenir la Goualeuse
ou le Chourineur! Le numro se louait jusqu' dix sous, pour le
temps de lire le feuilleton. Celui-ci manquait-il un jour, c'tait
un moi gnral, et l'auteur devait crire une lettre pour rassurer
le public sur sa sant. Son masque de philanthrope faisait des dupes
jusque dans le monde judiciaire, o des avocats gnraux le citaient
comme une autorit. On racontait qu'il avait reu plus de onze cents
lettres, crites par des correspondants de tous genres, depuis des
fonctionnaires qui lui soumettaient leurs ides jusqu' des jeunes
filles qui lui offraient leur coeur. trange aveuglement de cette
bourgeoisie qui ne paraissait pas se douter que l'oeuvre applaudie
par elle la battait en brche! L'exemple, d'ailleurs, tait donn de
haut. Un matin, M. Duchtel entrait prcipitamment dans le cabinet
de ses attachs, avec un air qui semblait annoncer un gros vnement
politique: Eh bien, dit-il, vous savez! la Louve est morte[74]!
La Louve tait une des hrones des _Mystres de Paris_. Un autre
ministre, le marchal Soult, se mettait en colre quand le feuilleton
manquait; Eugne Se, ayant t mis en prison pour ngligence
obstine dans son service de garde national, menaait de ne pas
donner de copie tant qu'il serait sous les verrous; le marchal se
hta de lui faire ouvrir les portes.

[Note 74: E. LEGOUV, _Soixante ans de souvenirs_, 1re partie, p.
337.]

Vainement quelques dlicats protestaient-ils. M. Sainte-Beuve ne
trouvait pas d'cho, lorsqu'il signalait, dans la _Revue suisse_, la
honteuse sottise de cet engouement, et qu'il crivait: L'inspiration
essentielle des _Mystres de Paris_, c'est un fond de crapule:
l'odeur en circule partout, mme quand l'auteur la masque dans de
prtendus parfums. Et, chose honteuse, ce qui a fait le principal
attrait, si trange, de ce livre impur, 'a t cette odeur mme
de crapule dguise en parfums[75]. Un dput de l'opposition, M.
Chapuys-Montlaville, s'indignait-il  la tribune[76] que le journal,
dfenseur habituel du ministre, proment, depuis un an, ses lecteurs
dans les gouts de la vie parisienne, le _Journal des Dbats_
pouvait se borner  rpondre, le lendemain, que de telles attaques
n'avaient rien de srieux. Vers le mme temps, une commission de
la Chambre des dputs, visitant la prison de la Roquette avec le
procureur gnral, M. Hbert, appela fortement son attention sur un
chapitre rcemment publi des _Mystres de Paris_, o l'honntet
publique lui paraissait manifestement outrage. M. Hbert promit
d'examiner la question; quelques jours aprs, il fit savoir qu'il
avait consult les membres du parquet, et que ceux-ci taient
d'avis de ne pas intenter de poursuites, parce que certainement on
n'obtiendrait du jury aucune condamnation[77].

[Note 75: _Chroniques parisiennes_, p. 169.]

[Note 76: Sance du 14 juin 1843.]

[Note 77: Ce fait fut rapport  la tribune par M.
Chapuys-Montlaville, quand, le 6 avril 1847, il dveloppa une
proposition tendant  exempter du timbre les journaux qui ne
publiaient ni romans-feuilletons ni annonces. Cette proposition fut
prise en considration, mais n'aboutit pas.]

Tandis que les bourgeois s'amusaient de ce roman, les proltaires
ne le lisaient pas moins avidement dans les ditions  bon march
qui furent aussitt rpandues; ils y trouvaient une jouissance
singulirement excitante et sortaient de cette lecture plus
impatients de leurs misres, plus envieux du bonheur des autres, plus
convaincus de la corruption goste des riches, plus irrits contre
la socit, mais non certes plus clairs sur les remdes  apporter
 leurs maux. Ils croyaient navement avoir trouv un vengeur et un
sauveur dans l'homme de lettres qui,  bout de sujets, avait pris
celui-l par hasard. Des ouvriers se runissaient pour crire 
Eugne Se une lettre o ils lui attribuaient une mission vanglique
et le comparaient  Jsus-Christ. Parfois la popularit du romancier
se manifestait par des signes tranges, tmoin le jour o, rentrant
chez lui, il trouva un pauvre diable pendu dans son antichambre, avec
ce billet dans la main: Je me tue par dsespoir; il m'a sembl que
la mort me serait moins dure, si je mourais sous le toit de celui qui
nous aime et nous dfend[78].

[Note 78: E. LEGOUV, _Soixante ans de souvenirs_, 1re partie, p.
378.]

Avec le succs, M. Eugne Se avait retrouv la fortune et repris sa
vie de luxe fastueux et sensuel. Il n'tait pas homme  interrompre
l'exploitation d'une veine aussi fructueuse.  peine les _Mystres de
Paris_ furent-ils termins qu'il se mit  crire le _Juif errant_,
oeuvre conue dans la mme note, moins amusante, mais plus malsaine
encore, et o l'auteur courtisait les passions irrligieuses en mme
temps que les convoitises antisociales. Entre les journaux, ce fut 
qui obtiendrait ce nouveau roman. Le _Journal des Dbats_ fut battu,
dans cette sorte d'enchres, par le _Constitutionnel_, qui offrit
cent mille francs. Eugne Se se trouvait l toujours en face d'un
public bourgeois; seulement c'tait la bourgeoisie de M. Thiers, au
lieu d'tre celle de M. Guizot. Cette acquisition, si audacieusement
enleve  prix d'or, fut le dbut du docteur Vron qui venait
d'acheter le _Constitutionnel_, fort dchu de son ancienne prosprit
et rduit  3,000 abonns; de ce coup, il le fit remonter  13,000
et bientt  25,000. M. Ballanche crivait  M. Ampre, le 26
novembre 1844: J'ai eu hier l'occasion de voir M. Paulin, diteur;
il m'a racont les dtails du succs scandaleusement europen du
_Juif errant_. Toute la terre le dvore: il voyage plus rapidement
que le cholra. Les ditions illustres se multiplient sur tous les
points du globe... Afin de vous donner une ide de la frocit de
la contagion, je vous dirai que l'honnte Mme Tastu est aussi sous
le charme de la reine Bacchanale. M. Vron n'avait cherch  faire
qu'une spculation; elle russissait; il ne voyait donc pas qu'on pt
y trouver  redire. Il a crit  ce propos, dans ses Mmoires: Le
dsir de redonner de la popularit au _Constitutionnel_ par l'clat
d'un grand nom ne me rendit exigeant ni sur le sujet ni sur le but
moral de l'ouvrage. J'apportai certainement, dans cette affaire,
autant d'imprvoyance que de lgret. Que ceux qui n'ont jamais
commis de faute dans la vie me jettent la pierre! Le scrupule,
on le voit, est bien lger; en tout cas, il ne s'est prsent que
tard  l'esprit du directeur du _Constitutionnel_. Sur le moment,
celui-ci ne songea qu' faire succder au _Juif errant_ un autre
roman du mme auteur, les _Sept Pchs capitaux_. Enfin, en 1847, il
accueillit dans son journal les _Parents pauvres_ de Balzac, oeuvre
bien autrement forte que les volumineuses improvisations d'Eugne
Se, mais encore plus dltre; on s'imaginait, dans ce temps-l,
que la recherche de la laideur et de la turpitude morale ne pouvait
descendre plus bas. Ce fut le dernier grand succs, j'allais dire le
dernier grand scandale du roman-feuilleton.

En tout ceci, le plus difficile  comprendre est la complicit du
public. On a vu, au lendemain de la rvolution de 1830, le trouble
de la nation avoir son contre-coup dans les oeuvres des crivains.
 la fin de la monarchie de Juillet, c'est au milieu d'une nation
rassise, range, calme, manquant peut-tre des vertus hroques, mais
pratiquant les vertus communes, que surgit une littrature drgle
et, dans un certain sens, vraiment rvolutionnaire. La socit, en
d'autres temps, par exemple aux sicles de chevalerie, a aim les
romans qui l'embellissaient, l'idalisaient; voici maintenant qu'elle
fait fte  des romans qui l'enlaidissent, et qu'elle s'amuse  se
contempler sous un odieux travestissement. Si elle n'a pas tous les
vices qu'on prtend lui imputer, on ne saurait nier qu'un tel got
ne soit le signe d'une imagination malade. Est-ce un des restes de
la rvolution de 1830? En tout cas, c'est bien le prodrome de celle
de 1848. Ne devine-t-on pas, en effet, quelque analogie, quelque
lien entre l'tat d'esprit de la bourgeoisie, prenant plaisir 
voir couvrir de boue une socit qui au fond lui est chre et dont
elle ne peut s'empcher d'tre solidaire, et l'tat d'esprit de la
garde nationale du 24 fvrier 1848, protgeant l'meute dont elle
doit redouter le succs et aidant, sans le savoir, au renversement
de la monarchie qu'au fond elle a intrt  maintenir? Dans les
deux circonstances, mme genre d'aveuglement[79]. La lumire ne
s'est faite qu'aprs coup sur les dangers du roman-feuilleton. En
1850, l'Assemble lgislative a vot des mesures fiscales destines
 entraver ce genre de publications. Reprsailles un peu puriles
et en tout cas tardives. En mme temps, le 5 avril de cette anne
1850, dans une lection particulirement retentissante, le parti
dmagogique et socialiste remportait  Paris une victoire qui causait
un effroi gnral, faisait baisser la Bourse de deux francs et
dterminait les pouvoirs publics  modifier le suffrage universel:
l'lu tait l'auteur des _Mystres de Paris_ et du _Juif errant_;
c'tait  ces romans, nagure tant applaudis par les lecteurs du
_Journal des Dbats_ et du _Constitutionnel_, qu'il devait la
popularit dont la manifestation causait, quelques annes aprs, 
ces mmes lecteurs une telle pouvante.

[Note 79: M. Saint-Marc-Girardin a crit  ce propos: Si la France
a laiss faire le mal en 1848, cela a pu venir en partie de la
dmoralisation du got public. Comme on avait approuv l'orgie dans
les romans, on s'est trouv faible, pendant quelque temps, contre
ceux qui voulaient faire une orgie dans la socit. (_Cours de
littrature dramatique_, t. I, p. 374.)]




CHAPITRE III

LE SOCIALISME.

     I. Le mal des masses populaires. Les socialistes drivs du
     saint-simonisme. Pierre Leroux. Sa vie, son systme et son
     action.--II. Buchez. Son origine et sa doctrine. Prtention
     d'unir le catholicisme et la rvolution. L'_Atelier_.
     Dissolution de l'cole buchzienne.--III. Fourier. Le
     phalanstre et l'attraction passionnelle. La libert amoureuse.
     Fantaisies cosmogoniques. Fourier  peu prs inconnu avant
     1830. Dveloppement du fouririsme lors de la dissolution de
     la secte saint-simonienne. Ce qu'il devient aprs la mort de
     Fourier. Son influence mauvaise.--IV. Buonarotti. Par lui le
     babouvisme pntre, aprs 1830, dans les socits secrtes.
     Fermentation communiste  partir de 1840.--V. Cabet. Le _Voyage
     en Icarie_. Propagande icarienne.--VI. Louis Blanc. Son enfance
     et sa jeunesse. Ses dbuts dans la presse rpublicaine. Sa
     brochure sur l'_Organisation du travail_. Critique du systme.
     Succs de Louis Blanc auprs des ouvriers.--VII. Proudhon. Son
     origine. Son isolement farouche. Son tat d'esprit en crivant
     son premier Mmoire contre la proprit. La proprit, c'est
     le vol! Argumentation du Mmoire. L'effet produit. Second et
     troisime Mmoire. Proudhon et le gouvernement. Le _Systme
     des contradictions conomiques_. Impuissance de Proudhon 
     faire autre chose que dmolir. Son action avant 1848.--VIII.
     Le socialisme devenu rvolutionnaire. Attitude des radicaux
     et de la gauche en face du socialisme. Le gouvernement et les
     conservateurs savent-ils se dfendre contre ce danger? Les
     conomistes. Il et fallu la religion pour redresser et pacifier
     les esprits du peuple. La bourgeoisie trop oublieuse de ses
     devoirs envers l'ouvrier. La socit, jusqu'en 1848, ne croit
     pas au pril.


I

Pour connatre les parties faibles, les cts dangereux de cette
socit en apparence si prospre et si rgulire, suffit-il d'avoir
indiqu certains dfauts de la classe alors rgnante? Non. Au-dessous
de la bourgeoisie taient des masses profondes qui, pour ne pas jouer
de rle dans le drame parlementaire, pour tre en dehors du pays
lgal, n'en avaient pas moins,  raison de leur seul nombre, une
importance chaque jour accrue par le dveloppement de l'industrie,
par les progrs de l'instruction, par la diffusion de la presse.
Les politiques taient trop souvent tents de ne pas s'inquiter
de ce qui se passait dans l'esprit de ceux qui ne votaient pas.
Prilleuse ngligence que l'historien, clair par les vnements
postrieurs, serait encore plus inexcusable d'imiter. Il lui faut
donc quitter la scne brillante, mais restreinte, o semblait alors
se concentrer toute la vie de la nation, s'loigner du Parlement,
des salons, de la Bourse, des cercles littraires, pour descendre
dans les ateliers, les cabarets, les carrefours, chercher ce qu'on
y dit, ce qu'on y pense, ce qu'on y dsire. Point n'est besoin d'un
long examen pour reconnatre qu' l'poque o nous sommes arrivs,
cette foule populaire, au moins celle des grandes villes, tait
travaille par un mal mystrieux, redoutable, qui,  l'insu des
autres classes inattentives et distraites, la pntrait de plus en
plus profondment. Sous une forme diffrente et approprie au milieu
o il svissait, ce mal n'tait pas sans analogie avec celui-l
mme que je viens de signaler dans la bourgeoisie: c'tait encore
la mme conception toute matrialiste de la vie substitue aux
croyances idalistes, la convoitise goste remplaant la tradition
chrtienne du sacrifice et de la rsignation, la ngation ou l'oubli
de l'autre monde rendant plus pre et plus impatiente la recherche
de la jouissance ici-bas. Seulement cet tat d'esprit, qui dans les
classes leves avait dj beaucoup de consquences fcheuses, en
avait de pires encore dans les parties souffrantes de la nation,
dans celles qui taient moins  mme de se procurer le bien-tre
dont la soif s'allumait en elles. Ne se trouvaient-elles pas ainsi
conduites naturellement  vouloir,  prparer la transformation, le
bouleversement de l'tat social? Tel tait en effet le rve fivreux
qui possdait alors l'imagination de la classe ouvrire. Pour cette
nouvelle maladie, on venait d'imaginer un nom nouveau que, vers 1846,
la bourgeoisie commenait  prononcer avec inquitude, bien qu'il
n'et pas encore le retentissement effrayant que les vnements de
1848 devaient lui donner,--le nom de _socialisme_.

Dans les dernires annes de la monarchie de Juillet, le socialisme
revtait des formes varies, se partageait en coles et en sectes
diverses. C'est seulement en considrant sparment chacune d'elles,
en esquissant l'une aprs l'autre les figures de leurs fondateurs,
en rsumant leurs doctrines, que l'on pourra se faire une ide de ce
mouvement si complexe.

 l'entre de cette galerie parfois fort trange, nous rencontrons
d'abord plusieurs inventeurs de systmes qui relevaient plus ou moins
directement du saint-simonisme. On se rappelle, en effet, que le
saint-simonisme avait prtendu changer non seulement la religion,
mais la socit[80]. C'tait lui qui, usant le premier d'une formule
trop rpte depuis, avait dnonc le rgime actuel du travail comme
l'exploitation de l'homme par l'homme. Il imputait les ingalits
et les souffrances aux vices du mcanisme social, et attribuait au
gouvernement le pouvoir de les faire disparatre par un remaniement
de ce mcanisme. Dans ce dessein, il proposait de dtruire ou de
mutiler la famille et la proprit; donnait  l'tat le droit de
disposer des individus, de leurs ides, de leurs biens, de prononcer
sur leurs aptitudes et leurs vocations, de rpartir entre eux les
instruments et les fruits du travail, ainsi que les revenus du
capital, pour aboutir, non, il est vrai,  une galit absolue,
mais  une hirarchie o chacun serait class suivant sa capacit
et rtribu selon ses oeuvres. Et surtout il se montrait vraiment
le devancier de toutes les coles socialistes, en remplaant le
renoncement chrtien et l'attente des compensations futures par la
recherche exclusive, impatiente, du bien-tre immdiat. Non content
d'avoir prch cette socit nouvelle, il avait tent de l'organiser.
Sans doute, la banqueroute ne s'tait pas fait attendre, banqueroute
d'hommes et d'argent, comme crivait un disciple dsabus. Mais,
en se dissolvant et en se dispersant, la secte avait en quelque
sorte rpandu partout les germes des ides fausses dont elle tait
infeste; de l, dans les annes qui suivirent, une closion de faux
prophtes dont beaucoup sortaient des rangs du saint-simonisme et
qui, presque tous, s'inspiraient plus ou moins de ses doctrines.

[Note 80: Voir, au tome I, le chapitre sur le SAINT-SIMONISME.]

Tel fut d'abord Pierre Leroux. Tout en lui,--son aspect robuste et
massif, je ne sais quoi d'un peu grossier dans sa structure, et
jusqu' cette paisse chevelure dont la caricature devait plus tard
s'amuser,--trahissait une origine populaire. N en 1797, lev, en
qualit de boursier, dans les collges de l'tat, il s'tait fait
admettre  l'cole polytechnique. Mais la mort de son pre, survenue
 ce moment, et l'obligation o il fut de subvenir immdiatement
aux besoins de sa mre et de ses trois frres et soeurs, ne lui
permirent pas d'y entrer. Rduit  chercher un gagne-pain, il finit,
aprs plusieurs mcomptes qui ne le disposrent pas  l'indulgence
pour l'organisation sociale, par se placer comme correcteur dans
une imprimerie. En mme temps, il continuait  tudier pour son
compte, absorbant, avec une avidit un peu gloutonne et sans
beaucoup les digrer, une immense quantit de connaissances
historiques, scientifiques, philosophiques. En 1824, l'imprimerie o
il travaillait s'tant trouve  vendre, il la fit acheter par un
de ses amis et s'en servit pour fonder, de concert avec son ancien
camarade Dubois, le _Globe_, dont on sait la brillante carrire.
Il crivit dans ce recueil, tout en faisant le mtier de prote.
Aprs 1830, rest presque seul au _Globe_, tandis que les autres
rdacteurs s'levaient  des positions plus ou moins considrables
dans l'administration ou dans la politique, il ressentit quelque
amertume de cette sorte d'abandon et en fut encore plus port 
condamner l'tat social. Cette disposition d'esprit le jeta dans le
saint-simonisme, dont il fut l'un des dignitaires; le _Globe_ devint
l'organe de la secte. Mais, par certains cts nafs, honntes et
un peu tristes de sa nature, il ne put s'accommoder de la direction
voluptueuse donne par Enfantin  son glise, et s'en spara l'un
des premiers. Il se fit alors prophte  son tour et tenta de fonder
une doctrine nouvelle, celle des humanitaires. Le _Globe_ tant
mort entre ses mains, il continua, pendant toute la monarchie de
Juillet,  exposer sa doctrine dans divers livres[81], dans la
_Revue encyclopdique_, dans l'_Encyclopdie nouvelle_,  laquelle
collaborait un autre ancien saint-simonien, Jean Reynaud, dans la
_Revue indpendante_ et dans la _Revue sociale_.

[Note 81: _De l'galit_ (1838). _Rfutation de l'clectisme_ (1839).
_Malthus et les conomistes._ _De l'humanit_ (1840).]

Cette doctrine formait tout un systme de philosophie mlang de
panthisme, de mysticisme et de sensualisme. On nous dispensera
de l'exposer. L'oeuvre serait d'ailleurs malaise. Si l'esprit de
Pierre Leroux ne manquait ni de puissance ni de profondeur, sa pense
tait obscure et la forme plus obscure encore.  force de creuser
les ides, il s'y enfouissait. Notons cependant sa thorie de la vie
future, o l'on retrouve la rpugnance accoutume des socialistes 
placer le paradis hors de la terre: il repousse le matrialisme, qui
ne voit rien au del du tombeau; mais, s'il nous fait revivre aprs
notre mort, ce n'est pas dans un autre monde, c'est dans l'humanit,
par une suite indfinie de mtempsycoses; le bonheur existera pour
nous dans le perfectionnement constant de cette humanit.

Pierre Leroux n'tait pas un pur spculatif; il ne philosophait
que pour trouver la formule d'une socit nouvelle. Des trois
termes de la devise rvolutionnaire, libert, galit, fraternit,
c'est l'galit qui est, suivant lui, le but auquel doit aboutir
le mouvement social. Nous sommes entre deux mondes, crit-il,
entre un monde d'ingalit qui finit et un monde d'galit qui
commence. Il estime que, jusqu' prsent, l'galit n'a exist que
d'une faon illusoire; le capital du bourgeois y fait obstacle,
autant qu'autrefois le privilge du seigneur fodal. Et c'est,
pour le philosophe subitement transform en tribun, l'occasion de
dclamations vhmentes contre le capital, contre la rente, contre
l'exploitation des proltaires par les propritaires. Quant au
remde, il croit le trouver dans une association toute particulire
qu'il appelle la triade. L'homme, dit-il, est sensation, sentiment,
connaissance.  cette division de l'tre humain rpond la division
de la socit humaine, qui se compose des savants ou hommes de la
connaissance, des artistes ou hommes du sentiment, et des industriels
ou hommes de la sensation. Supposez qu'un savant, un artiste et
un industriel s'associent et oprent de concert, leurs oprations
s'accompliront dans les meilleures conditions possibles, parce qu'ils
se complteront les uns les autres. Telle est la triade dont Pierre
Leroux fait l'lment primitif de la socit,  ce point que, pour
lui, l'individu isol ne compte pas. On n'est quelqu'un ou quelque
chose qu' la condition d'tre trois. Une runion de triades forme
un atelier; une runion d'ateliers, une commune; une runion de
communes, un tat.  travers les tergiversations et les obscurits de
notre auteur, il apparat bien que son tat sera le seul possesseur
du capital et le seul directeur du travail: c'est ainsi qu'aprs une
grande dpense de philosophie il aboutit  la conclusion banale des
plus vulgaires thories socialistes.

Pierre Leroux ne parvint pas  fonder une vritable secte ni  remuer
les foules; toutefois il ne laissa pas que d'exercer une certaine
influence sur le mouvement des ides, en groupant autour de lui des
adhrents parmi lesquels taient des esprits de valeur; de ce nombre
fut Mme Sand[82], qui sous cette inspiration crivit, de 1840 
1848, plusieurs romans ouvertement socialistes[83]. Ce thoricien
abstrait et confus avait, dans l'apostolat intime, quelque chose de
convaincu, de chaleureux, parfois mme de candide et de tendre, qui
n'tait pas sans action sur les intelligences et sur les coeurs;
ajoutez-y la sympathie provoque par son courage au travail, par
son dsintressement et par sa pauvret stoque. Il ne devait pas
cependant russir dans les assembles parlementaires, o le jeta
l'explosion socialiste de 1848; ses discours, aussi inintelligibles
qu'interminables, lui valurent une sorte de renom ridicule, en
mme temps que le voisinage des Montagnards, au milieu desquels il
sigeait et avec lesquels il paraissait se confondre, lui faisait
perdre quelque chose de son caractre pacifique et philosophique. Il
eut cette dernire disgrce de mourir en 1871, pendant la Commune,
et de recevoir de ceux qui s'taient alors empars de Paris le
compromettant hommage d'obsques solennelles.

[Note 82: Branger, qui aimait Pierre Leroux, crivait de lui, le
20 janvier 1840: Il faut que vous sachiez que notre mtaphysicien
s'est fait un entourage de femmes  la tte desquelles sont mesdames
Sand et Marliani, et que c'est dans des salons dors,  la clart
des lustres, qu'il expose ses principes religieux et ses bottes
crottes. Tout cet entourage lui porte  la tte, et je trouve que sa
philosophie s'en ressent beaucoup.]

[Note 83:  cette poque, Proudhon crivait: George Sand est tout 
fait entr dans nos ides. (_Correspondance de Proudhon_, t. II, p.
160.)]


II

Buchez, comme Pierre Leroux, sortait du saint-simonisme. N en
1796, d'une famille pauvre, il s'tait lev, par son travail et
son nergie,  une carrire librale. D'opinions fort avances, il
fut, dans les premires annes de la Restauration, avec Flottard
et Bazard, l'un des fondateurs de la Charbonnerie franaise, se
mla  toutes les conspirations, et fut poursuivi pour participation
au complot de Belfort. Sa nature droite se dgota bientt de
ces sanglantes violences, et, en 1826, il devint l'un des chefs
de l'cole saint-simonienne. N'y ayant pas trouv satisfaction
pour ses ides morales, il s'en loigna peu avant 1830. Au cours
des recherches philosophiques auxquelles il se livrait avec une
honnte sincrit, une volution graduelle s'tait accomplie dans
son me: matrialiste quand il conspirait, thiste pendant sa
phase saint-simonienne, il avait fini par se prendre d'admiration
pour l'vangile et le Christ, sans cesser cependant d'tre
rvolutionnaire, et s'tait form tout un systme sous cette
double et contradictoire inspiration. Aprs les vnements de
Juillet,  l'heure de la grande propagande d'Enfantin et de ses
disciples, il voulut opposer chaire  chaire, et ouvrit chez lui,
rue de Chabannais, des confrences publiques qui lui attirrent des
disciples fervents. Cette prdication orale ne lui suffit pas: en
1831, il fonda un recueil priodique, _l'Europen_, dont l'existence
fut assez prcaire et intermittente, les abonns peu nombreux,
mais dont les articles furent remarqus[84]. Il entreprit en mme
temps, avec un de ses disciples, M. Roux-Lavergne, une _Histoire
parlementaire de la Rvolution_, dont les quarante volumes furent
termins en 1839: compilation norme o l'on trouve les dbats des
Chambres, les dlibrations du club des Jacobins et de nombreuses
reproductions de la presse rvolutionnaire; en tte de presque tous
les volumes sont des prfaces dans lesquelles le chef d'cole expose
ses doctrines religieuses, sociales et politiques. Enfin, en 1839, il
publia trois gros volumes sous ce titre: _Essai d'un trait complet
de philosophie, au point de vue du catholicisme et du progrs_.
Buchez n'a rien de l'crivain: sa pense, dj par elle-mme assez
obscure et confuse, est encore paissie, embrouille et alourdie par
la forme dont il la revt. L'trange mlange qu'il fait d'aspirations
mystiques et de rminiscences jacobines n'est pas de nature  rendre
l'impression plus nette. Toutefois, si indigestes que soient ses
crits, ils contiennent des ides qui ont agi sur une partie de ses
contemporains.

[Note 84: _L'Europen_, interrompu  la fin de 1832, fut repris
en 1835 et continu, sans grande rgularit, jusqu'en 1838. Il
se distribuait  500 exemplaires, mais ne comptait gure que 100
abonns.]

Venu de la rvolution et attir par le catholicisme, Buchez s'efforce
de les unir. L'une et l'autre lui paraissent se rsumer dans les
mmes principes: fraternit et galit. Si l'galit est le but
auquel doit aboutir la socit, tout doit venir de la fraternit.
Cette fraternit n'est pas un instinct plus ou moins vague, c'est
un devoir prcis, fond sur la rvlation divine. Les rapports des
hommes entre eux et l'organisation du pouvoir reposent sur cette
double parole du Christ: _Aimez votre prochain comme vous-mme_,
et: _Que le premier parmi vous soit votre serviteur_. Ce n'est pas
seulement dans la rgion des ides spculatives, c'est aussi dans
celle des faits historiques que Buchez prtend unir la rvolution
et le catholicisme. Depuis Clovis jusqu' 1789, en passant par les
croisades et la Ligue, il croit retrouver partout un effort de
la France pour remplir sa mission divine, qui est de propager la
fraternit dans le monde entier. La rvolution surtout lui parat
avoir ce caractre; tout en reprochant aux rvolutionnaires d'avoir,
par moments, sacrifi la fraternit populaire  l'individualisme
bourgeois et d'avoir mconnu la vrit religieuse, il pousse plus
loin que personne l'apologie des crimes de 1792 et de 1793. Il est
vrai que la justification applique par lui  la Terreur s'tend
 l'Inquisition, que la Saint-Barthlemy est loue par les mmes
raisons que les massacres de Septembre, et que la faction des Seize,
sous la Ligue, est exalte au mme titre que le Comit de salut
public. Dans ces divers vnements, l'auteur voit l'application
d'un principe qu'il affirme tre commun au catholicisme et  la
rvolution, la souverainet du peuple. C'est mme par l que le
catholicisme se distingue,  ses yeux, du protestantisme, fond sur
l'individualisme, sur la souverainet du moi. Cette souverainet
du peuple, dit-il, ne signifie autre chose que la souverainet du but
d'activit commune qui fait une nation. L'individu peut se tromper
sur son but d'activit; l'universalit du peuple ne se trompera
pas. Toutefois Buchez rserve au pouvoir le principe initiateur,
de sorte que la souverainet du peuple, dj confondue avec la
souverainet du but, finit par aboutir  la souverainet de ceux qui
ont conscience de ce but: tels ont t, par exemple, les jacobins
pendant la Rvolution. Quant  ceux qui se mettent en contradiction
avec ce but, ou qui se montrent seulement incrdules, ils peuvent
tre traits en ennemis. L'intrt du but social justifie tout.
Pour le moment, cependant, Buchez ne songe pas  user de la force:
c'est par la persuasion qu'il veut tablir le rgne de la fraternit.
Son moyen pratique est l'association, mais l'association libre
et volontaire. Il commence par s'adresser aux ouvriers et les
engage  mettre en commun leurs outils, leur argent, leur travail,
et  se constituer un capital inalinable auquel ils ajouteront,
chaque anne, le sixime de leurs bnfices; tous les salaires des
associs seront gaux, calculs uniquement sur la dure du travail;
le grant, nomm par les ouvriers, ne doit tre, suivant la parole
du Christ, que le serviteur de tous; la fortune sociale fera face
aux ventualits du chmage et de la maladie. Donc plus de misre,
plus d'ingalit, plus de conflits entre le travail et le capital.
Buchez se flatte que, par la contagion de l'exemple, ces associations
s'tendront  l'industrie entire, puis  l'agriculture. Quand tous
les individus accompliront ainsi le devoir de la fraternit, l'tat
s'organisera sur ce modle; Csar, lui aussi, deviendra le serviteur
de tous, et la France pourra enfin remplir sa mission dans le monde.

Tout cela formait un ensemble trange et singulirement ml. Est-il
besoin d'en marquer les points faibles ou vicieux? Qui ne voit,
par exemple, quelle large part de chimre il y avait dans ce rve
d'associations fraternelles et galitaires, embrassant tous les
travaux industriels et agricoles? Est-il rien de plus outrageant
pour la conscience que cette apologie des crimes rvolutionnaires?
rien de plus contraire  la libert que cette souverainet du but
social? Sur ces deux derniers points, Louis Blanc et les autres
historiens ou thoriciens du no-jacobinisme ne feront gure que
copier l'auteur de l'_Histoire parlementaire_. Enfin, rien de plus
faux que cette prtendue communaut de principes entre la rvolution
et l'vangile. Pour l'tablir, Buchez tait oblig de se faire une
religion  lui[85]; il ne se contentait pas sans doute d'une sorte
de philosophie chrtienne, et professait un catholicisme positif
fond sur le dogme rvl; mais ce catholicisme tait singulirement
dform et incomplet; il y tait beaucoup question de l'amour des
hommes, peu de l'amour de Dieu, nullement de l'autorit de l'glise
ou de la participation aux sacrements; celui que l'on proposait 
l'adoration tait moins l'Homme-Dieu qu'une sorte de Christ social,
personnel  la vrit, vivant, mais mal dfini.

[Note 85: Buchez avait inspir  un jeune artiste de ses lves un
dessin du _Christ prchant la fraternit au monde_, dans lequel il
prtendait rsumer sa doctrine. Le Christ est port sur un globe o
est crit le mot FRANCE; il foule aux pieds le serpent de l'gosme
et tient  la main une banderole o on lit FRATERNIT. Deux anges,
coiffs du bonnet phrygien, l'accompagnent, et sur leurs auroles
brillent les noms de LIBERT, GALIT. La Libert tire un glaive;
l'galit porte un livre ouvert, avec ce texte: _Aimez votre prochain
comme vous-mme et Dieu par-dessus tout. Que le premier parmi vous
soit votre serviteur._ Dtail significatif: sur la gravure, oeuvre
d'un autre buchzien, on a effac ces mots: _et Dieu par-dessus
tout_. (_Vie du Rvrend Pre Besson_, par E. CARTIER, t. I, ch. II.)]

Nanmoins, cette doctrine toute spiritualiste, imprgne de moralit
et de charit chrtiennes, proclamant les devoirs du peuple avant
de revendiquer ses droits, lui parlant de dvouement au lieu
de jouissance, tait bien suprieure  celle des autres coles
socialistes. Plusieurs de ses adeptes taient des mes gnreuses
et pures; tel catholique, qui se trouvait les approcher, revenait
surpris, touch, difi mme de leurs sentiments[86]. Ils se
recrutrent, au dbut, dans la jeunesse bourgeoise, notamment parmi
les artistes et les mdecins. Mais cela ne suffisait pas  Buchez,
qui dsirait surtout gagner des ouvriers. Il y russit et provoqua la
fondation d'un certain nombre de petites associations coopratives.
Enfin, en septembre 1840, sous la mme inspiration, parut le premier
numro de l'_Atelier, organe des intrts moraux et matriels des
ouvriers_; ce recueil devait durer jusqu'en 1850.

[Note 86: M. Ozanam raconte, dans une lettre crite de Lyon, le 26
aot 1839, au Pre Lacordaire, qu'un catholique influent de cette
ville, jusqu'alors lgitimiste, avait t mis en rapport, durant un
voyage  Paris, avec les amis de Buchez. Il admira la puret de leur
religion, ajoute Ozanam, conut un vritable enthousiasme pour leurs
personnes, et, de retour ici, il propagea ses nouveaux sentiments, et
voici qu'une douzaine de nos plus dvous absolutistes sont abonns
au _National_. (_Lettres d'Ozanam_, t. I, p. 303.)]

L'_Atelier_ se distinguait des autres publications dmocratiques
en ce qu'il tait fond, soutenu et rdig exclusivement par de
vritables ouvriers vivant de leur travail personnel[87]; ce
fut le premier journal o ces ouvriers traitrent eux-mmes les
questions qui les intressaient.  ce point de vue, il mrite de
fixer un moment l'attention de l'histoire. L'_Atelier_ se disait
socialiste, mais en protestant que son socialisme n'tait hostile
ni  la religion, ni  la nationalit, ni  la famille, ni mme 
la proprit, bien que sur ce dernier point il ft moins absolu;
il n'hsitait pas  combattre les fouriristes, les communistes,
les icariens, les socialistes autoritaires, et substituait  leurs
orgueilleuses et prilleuses chimres la propagande plus modeste des
associations coopratives selon la formule de Buchez. Politiquement,
il faisait campagne avec l'extrme gauche, demandait le suffrage
universel, attaquait la bourgeoisie et tous ceux qu'il appelait
les privilgis, faisait l'apologie de la Terreur,  commencer par
le meurtre de Louis XVI; toutefois, il avouait honntement les
faiblesses et les vices du parti radical, dtournait les ouvriers
de tout dsordre, de toute conspiration, de toute affiliation aux
socits secrtes. L'un des caractres les plus remarquables de ce
journal tait le souci que les ouvriers rdacteurs avaient de la
moralisation de leurs frres, la gravit mue avec laquelle ils leur
prchaient le devoir, la fraternit, le sacrifice; ils dnonaient,
avec une pudeur indigne, tout ce qui, dans les journaux, dans les
livres, au thtre, pouvait corrompre le peuple. Cette morale dont
ils taient si proccups, ils ne lui reconnaissaient, comme leur
matre, d'autre fondement que le christianisme, et, sans respect
humain, malgr les tonnements, les sourires ou les rclamations
d'une partie de leurs lecteurs, ils proclamaient la ncessit de
ranimer dans le peuple l'antique foi de ses pres. Si les laques,
et particulirement les dmocrates, disaient-ils encore, voulaient
se donner la peine d'examiner sans prvention, d'tudier, de suivre
le mouvement des ides, ils comprendraient bientt la grandeur
du dogme chrtien; ils verraient la puissance qu'il peut donner
mme  des intelligences aussi peu cultives que les ntres; ils
verraient que l est la vrit invincible, et ils s'y attacheraient,
parce qu'ils comprendraient qu'il n'y a d'unit possible que par
un lien spirituel, que par la reconnaissance d'un principe commun,
obligatoire pour tous. Le dogme ne leur suffisait pas; ils
professaient qu'on ne pouvait se passer d'une glise, d'un pouvoir
spirituel indpendant, d'un corps spcialement charg de conserver
le principe moral et de l'enseigner d'une manire uniforme. Ce
n'tait pas sans doute que les ides rgnantes dans l'glise
catholique leur convinssent toutes. Ils reprochaient au clerg de ne
s'tre pas fait rvolutionnaire. Jusqu' prsent, dclaraient-ils,
nous ne sommes rallis qu'au principe de l'institution catholique;
mais aux personnes, nous ne nous y rallierons que lorsqu'elles nous
sembleront dignes de la haute mission d'enseigner le christianisme.
En attendant, ils recommandaient aux dmocrates d'clairer le clerg,
de le rassurer, de l'attirer, au lieu de le traiter en ennemi ou
en suspect. La Rvolution, disaient-ils, n'a qu' se proclamer
chrtienne,  ne vouloir que ce que le christianisme commande; alors
le clerg sera bien oblig de s'unir  elle.

[Note 87: Le premier numro de l'_Atelier_ contenait la note
suivante: L'_Atelier_ est fond par des ouvriers, en nombre
illimit, qui en font les frais. Pour tre reu fondateur, il faut
vivre de son travail personnel, tre prsent par deux des premiers
fondateurs, qui se portent garants de la moralit de l'ouvrier
convi  notre oeuvre. Les hommes de lettres ne sont admis que comme
correspondants. Les fondateurs choisissent, chaque trimestre, ceux
qui doivent faire partie du comit de rdaction.]

Telles taient les ides dveloppes avec autant de sincrit que
de persvrance par les rdacteurs de l'_Atelier_. Les ouvriers de
ce petit groupe se distinguaient de la plupart de leurs camarades
par leur tenue morale, intellectuelle et mme extrieure. Un jour,
celui d'entre eux qui reprsentait le journal eut  comparatre en
justice: les tmoignages contemporains portent trace de l'tonnement
qu'on prouva  entendre un ouvrier parler  ses juges avec tant de
modration, de dcence, de bon got, de respect pour tout ce qui
devait tre respect. L'_Atelier_ ne fut pas sans action religieuse
sur les ouvriers de Paris: il ne les ramena pas  la foi complte,
qu'il ne possdait pas pour son compte; mais il inspira  une partie
d'entre eux une certaine sympathie pour le catholicisme, les habitua
 le regarder comme un alli possible, et non plus comme un ennemi
fatal. On put se rendre compte du changement produit, le jour o
le peuple redevint une fois de plus le matre de Paris. Si ce mme
peuple, qui avait bris la croix en 1830, lui a port les armes en
1848; si les prtres, outrags et menacs dans les rues aprs les
journes de Juillet, y ont trouv, aprs celles de Fvrier, une
pleine scurit et mme souvent des hommages, on le dut en partie 
l'influence de Buchez et de ses disciples.

Toutefois, en dpit de ses cts honorables et bienfaisants, l'cole
buchzienne n'tait pas viable. Elle avait pu jeter une flamme,
donner un lan, mais pour peu de temps. Elle portait en elle-mme
des germes de contradiction et de dcomposition qui ne devaient pas
tarder  se dvelopper. La plupart des associations ouvrires fondes
sous son inspiration, aprs avoir prospr pendant les premiers mois
ou les premires annes de ferveur, succombrent  des difficults
nes dans leur propre sein: la varit des besoins et des capacits
y rendait intolrable l'galit des salaires; on ne trouvait plus de
directeurs qui consentissent  tre, par dsintressement fraternel,
les serviteurs de tous; enfin, l'impatience et l'imprvoyance des
associs refusaient de laisser le sixime des bnfices dans la
caisse sociale.  cette faillite conomique s'ajouta une faillite
doctrinale. Les adhrents reconnurent  l'preuve, ceux-ci plus tt,
ceux-l plus tard, l'impossibilit d'unir les principes opposs
de la rvolution et du catholicisme. Force tait de choisir. Ils
se divisrent. Les uns, avec M. Corbon, s'enfoncrent dans la
rvolution, en rpudiant comme une illusion toutes les aspirations
chrtiennes. Les autres, au contraire, se sentirent pousss a devenir
pleinement catholiques, quelques-uns  se faire prtres ou mme
moines: tel fut M. Roux-Lavergne, l'un des principaux collaborateurs
du matre, qui devint chanoine de Rennes; tels furent surtout
quatre jeunes hommes admirables, d'une me singulirement pure et
gnreuse, Rqudat, Piel, Besson, Olivaint; les trois premiers
rpondirent  l'appel de Lacordaire et moururent,  la fleur de
l'ge, sous l'habit de Saint-Dominique[88]; le quatrime, attir
vers la Compagnie de Jsus, devait, aprs une sainte vie, succomber
martyr de sa foi pendant la Commune[89]. Ce n'est certes pas un
mdiocre honneur pour une cole que d'avoir sduit un moment de
pareils hommes. Quant  l'honnte, mais inconsquent Buchez, ceux
de ses disciples qui taient devenus catholiques furent longtemps
rduits  dire tristement de lui: Il est pour nous le portier de
l'glise, lui seul n'entre pas. Il devait cependant tre rcompens
de sa droiture; sur son lit de mort, il vit un prtre et finit en
chrtien[90].

[Note 88: _Vie du Rvrend Pre Besson_, par M. CARTIER, et _Vie du
Pre Lacordaire_, par M. FOISSET.]

[Note 89: _Pierre Olivaint_, par le Pre Charles CLAIR.]

[Note 90: Buchez mourut  Rodez, en 1865, dans une chambre d'htel.
Ce fut un de ses anciens collgues de l'Assemble constituante qui,
l'ayant su malade, vint le voir et l'amena  recevoir un prtre.]


III

Les coles fort diffrentes de Pierre Leroux et de Buchez ne sont
pas les seules qui soient nes du dmembrement du saint-simonisme.
On peut rattacher  la mme origine, au moins dans une certaine
mesure, une secte beaucoup plus importante, la secte fouririste.
Non sans doute que Fourier, qui avait expos compltement son
systme ds 1808, ait emprunt ses doctrines  Saint-Simon, dont les
premiers plans de rorganisation, encore bien incertains et vaporeux,
datent de 1817; mais, comme on le verra tout  l'heure, ce que le
fouririsme devait recevoir du saint-simonisme, c'tait l'lan de
propagande et le personnel mme de ses aptres.

N en 1772,  Besanon, d'une famille de commerants modestes,
Fourier parat avoir eu la premire impression du mal social  cinq
ans, un jour o il fut puni pour avoir dit la vrit  un client que
son pre cherchait  abuser. Empch, faute de naissance, d'entrer,
comme il l'et dsir,  l'cole des officiers du gnie, il fut
rduit  embrasser la carrire commerciale, qui lui dplaisait. Il
venait de s'tablir picier  Lyon, en 1793, quand, dans la rvolte
de la ville contre la Convention, son magasin fut pill et lui-mme
oblig de faire le coup de feu contre les troupes rpublicaines.
Arrt aprs la prise de la ville, il n'chappa qu'avec peine  la
mort et fut incorpor, comme simple soldat, dans un rgiment de
cavalerie. Il fit ainsi quelques campagnes, puis, rendu  son premier
mtier, il se trouva, en 1799, commis d'un ngociant marseillais qui
l'employa  des spculations peu dlicates. Toutes ces souffrances
morales ou matrielles, venues soit des habitudes frauduleuses du
commerce, soit de l'ingalit des classes, soit du dsordre public,
l'amenrent  cette conclusion que la civilisation avait fait fausse
route: ce n'tait pas la nature humaine, c'tait la socit qu'il
dclarait mauvaise. Peut-tre, en d'autres temps, se ft-il content
de gmir sur ce mal, sans se croire en tat d'y remdier. Mais il
avait t tmoin de tant de changements pendant la Rvolution; tout
tait tellement dracin, boulevers; il avait vu pousser  ce point
la prtention de tout refaire  nouveau, qu'aucune transformation
ne l'intimidait ni ne lui semblait impossible. Non cependant qu'il
entendt avoir rien de commun avec les rvolutionnaires: il les
dtestait et les ddaignait, il leur en voulait aussi bien pour
les preuves qu'il avait personnellement subies sous leur rgne
qu' cause de leur esprit de ngation et d'anarchie; jamais il ne
s'indignait plus vivement que quand on paraissait le confondre
avec les agitateurs du parti rpublicain. Ce fut en 1803, par un
article publi dans un recueil lyonnais, qu'il fit, pour la premire
fois, entrevoir quelques-unes de ses ides. En 1808, il les exposa
d'ensemble, dans son livre sur la _Thorie des quatre mouvements_,
et les complta, en 1822 et 1829, par deux autres ouvrages sur
l'_Association domestique et agricole_ et sur le _Nouveau monde
industriel_. Tout en dictant les lois et en traant le plan de la
socit future, il vivait mdiocrement des emplois subalternes qu'il
tenait dans diverses maisons de commerce,  Lyon d'abord,  Paris
ensuite.

Dans l'oeuvre de Fourier, rien du vague de Saint-Simon. Jamais la
chimre n'a t traite avec une prcision si mathmatique. Comme
le feront aprs lui presque tous les socialistes, il croit trouver
dans l'association le remde aux maux rsultant de la concurrence,
du salariat et de la misre. Son association doit unir non seulement
les capitaux, mais les mnages, les familles, et, pour cette raison,
il l'appelle association domestique. Jusqu' prsent, le monde
tait sous le rgime de l'ordre morcel, chaque famille ayant
son mnage, chaque commerant sa boutique, chaque industriel son
atelier, chaque cultivateur son champ.  l'ordre morcel, Fourier
propose de substituer l'ordre combin. Soient trois cents familles
ayant actuellement trois cents mnages diffrents; il s'agit de les
runir en un seul mnage, en un seul atelier; au lieu de trois cents
champs, on aura un seul domaine exploit en commun. Le rformateur
fait alors un tableau merveilleux des conomies qui seraient ainsi
ralises. On est bahi, crit-il, quand on value le bnfice
colossal qui rsulterait de ces grandes associations. Fourier,
 la diffrence des communistes, respecte le capital et ne rve
pas l'galit absolue; il divise le revenu en trois parts: quatre
douzimes au capital, trois douzimes au talent, cinq douzimes au
travail. Chacune de ces associations, compose de dix-huit cents
membres, vivant sur un seul domaine d'une lieue carre, loge dans un
difice commun magnifiquement install, constitue un phalanstre.
Le phalanstre se subdivise en phalanges, puis en sries, enfin
en groupes, chaque groupe se composant de sept ou neuf individus.
Tous les rapprochements se font librement; tous les dignitaires sont
lus; nulle coercition, nul rgime autoritaire.

Mais comment faire que, dans une association si nombreuse, la vie
commune soit agrable ou mme seulement tolrable? Comment maintenir
le bon ordre et l'harmonie dans cette caserne sans officiers et sans
discipline, dans ce couvent sans suprieurs et sans rgle? Comment
obtenir que chaque associ accomplisse spontanment la part de
travail ncessaire au profit commun? Pour y parvenir, Fourier, ne se
contentant plus de refaire la socit, entreprend de refaire l'ordre
moral, de crer, pour ainsi dire, un homme nouveau. Telle est, en
effet, la porte de cette thse de l'attraction passionnelle par
laquelle il prtend rsoudre ou plutt supprimer le redoutable
problme de l'existence du mal sur la terre. L'homme doit avoir,
dit-il, un moyen d'tre heureux sur cette terre; autrement, Dieu
ne serait ni bon ni sage. Le tout est de dcouvrir ce moyen: c'est
ce que les civiliss n'ont pas encore su faire. Se fondant sur
cette unit du plan divin qu'il appelle l'conomie de ressorts,
le fondateur du phalanstre estime que la loi de l'attraction,
dcouverte par Newton dans le monde physique, doit rgir aussi
le monde moral. Mais quelle attraction? Fourier, imbu des ides
sensualistes du sicle dernier, ne voit dans l'homme que l'tre
sensible, entran  agir par les passions. L'attraction doit donc
tre passionnelle. Jusqu'alors on nous enseignait  contenir nos
passions, et l'on nous avertissait que la raison nous tait donne
pour cet usage. Erreur, dit notre trange moraliste; c'est se faire
une ide absurde de Dieu que de supposer qu'il a cr un homme
compos de deux ressorts contradictoires. D'ailleurs, en fait, la
raison est toujours la plus faible, mme chez ceux qui ont charge
de prcher la vertu. Les passions seules viennent de Dieu. Le
devoir et la morale, le mrite et le dmrite sont une invention de
l'homme dont il faut se dbarrasser au plus vite. Chaque individu
n'a qu' suivre ses passions; il trouvera ainsi son plaisir, en
mme temps qu'il concourra au plan divin. Ne craignez pas qu'il en
rsulte quelque dsordre; car il est pos en axiome fondamental que
les attractions sont proportionnelles aux destines. Si l'on a
pu avoir jusqu'ici mauvaise opinion des passions sans frein, c'est
qu'elles ne se mouvaient pas dans le milieu qui leur convenait.
Elles trouveront ce milieu avec le phalanstre. Dangereuses dans une
runion restreinte, elles peuvent se dvelopper sans heurt dans une
association nombreuse; leur varit et leur mobilit permettent alors
 chacune de se satisfaire, en mme temps que la gradation infinie
des nuances intermdiaires facilite tous les rapprochements, toutes
les libres formations des groupes et des sries.  ce propos,
Fourier se livre  une analyse de ces passions, tantt subtilement
ingnieuse, tantt absurdement arbitraire, les classant, les
tiquetant, les numrotant et dcrivant leur mcanisme[91].

[Note 91: Fourier attache une importance capitale aux passions
qu'il appelle _mcanisantes_: la _cabaliste_, ou esprit de rivalit
et d'intrigue; la _papillonne_, ou besoin de changement, et la
_composite_, ou dsir d'unir les passions des sens  celles de l'me.
Ces trois passions ont mission de rgler le mcanisme des neuf autres
passions _sensuelles_ ou _affectueuses_ et d'tablir entre elles ce
rythme et cet quilibre qu'on nomme la sagesse. Pour les esprits qui
s'intressent aux choses philosophiques, cette partie du systme de
Fourier est assez curieuse; mais nous ne pourrions y pntrer plus
avant sans sortir du cadre de cette histoire politique.]

Par l'effet d'une autre loi que le novateur se vante d'avoir
galement dcouverte, chacun, en cherchant  satisfaire sa passion,
se trouvera accomplir l'oeuvre utile au bien commun. Le travail
ne sera plus impos ni pnible; il se confondra avec la libre
recherche du plaisir, et sera si attrayant qu'on verra s'y livrer
ceux qui s'y drobent aujourd'hui, les oisifs, les enfants, et
mme les scissionnaires, nom courtoisement donn aux voleurs,
aux vagabonds, aux mendiants de profession. Chaque passion devient
ds lors une source d'activit bienfaisante. Fourier prend, par
exemple, la gourmandise, qu'il regarde comme particulirement fconde
et qu'il dclare tre la mre de toute industrie: il prtend que,
pour satisfaire sa passion, le gourmand trouvera plaisir  faire la
cuisine, plus encore  cultiver le sol. Psychologie discutable, soit
dit en passant: on peut aimer  manger des fruits ou des lgumes
dlicats, sans tre port  se donner la peine de les apprter et
surtout de les faire pousser. Y aura-t-il des gots pour toutes
les occupations et dans la proportion convenable? Fourier rpond
imperturbablement par son thorme des attractions proportionnelles
aux destines. L'homme doit trouver, dans sa nature mme, quelque
chose qui l'attire vers tout ce qu'il est appel  faire; autrement,
la logique divine serait en dfaut. Cette loi s'appliquera mme pour
les travaux immondes: se fondant sur le got de malpropret qu'il
a remarqu chez beaucoup d'enfants, l'organisateur du phalanstre
se flatte de leur faire accomplir par plaisir les besognes les
plus rpugnantes, et il les fait oprer, vtus de gaze aux tendres
couleurs et couronns de roses; c'est la thorie des petites
hordes, qui obtint,  son apparition, un certain succs de rire.

Les petites hordes sont surtout absurdes. Voici qui devient
odieux. En lchant la bride  toutes les passions, Fourier ne fait
pas d'exception pour l'amour, ou plutt pour la volupt charnelle.
Il n'interdit pas, sans doute, le mariage permanent  ceux qui ont
le got du familisme, mais il ne l'approuve ni ne l'encourage. La
famille lui parat tre le plus imparfait des groupes, par cette
raison, entre autres, qu'on ne peut changer de pre et d'enfants,
tandis qu'on peut changer d'amants, d'amis ou d'associs. Il prfre
donc de beaucoup la libert amoureuse, la promiscuit des sexes,
qui sera le rgime ordinaire du phalanstre. Il aime  s'tendre
sur ce sujet. Tout est prvu, class, dnomm avec un sang-froid
d'impudeur, une sorte d'inconscience lubrique dont j'aurais quelque
embarras  apporter ici des spcimens. Ne vous inquitez pas de ce
que deviendront les petits enfants: Fourier n'a jamais vu en eux
que des objets malpropres et incommodes, et il les laisse sous la
surveillance des bonnes, dans les sristres. D'ailleurs, il compte
sur la strilit, qui est la consquence ordinaire de la dbauche,
et voit mme l un frein bienfaisant au dveloppement excessif de la
population. Quant au bonheur des individus, le cynique rformateur
dclare, d'un ton pntr, que les plaisirs d'une Las, d'une Ninon
ou d'un duc de Richelieu ne peuvent en donner l'ide, et il voque
les souvenirs du Parc-aux-Cerfs, auquel il s'tonne qu'on ait trouv
 redire.

Fourier estime qu'il suffira d'une preuve locale de son systme
pour que l'attrait entrane le reste des hommes et pour qu'au bout
de deux ou trois ans toutes les populations du globe se soient
organises d'elles-mmes en six cent mille phalanstres. Alors
plus de patrie; le novateur gote aussi peu le patriotisme que
le familisme. Les phalanstres se rapprocheront librement pour
constituer des centres provinciaux, des royaumes, des empires, puis
une mtropole universelle qui sera construite sur le Bosphore. Les
titres de souverainet s'chelonneront, depuis l'_unarque_, qui
commande  une phalange, jusqu' l'_omniarque_, qui est l'empereur du
globe, en passant par le _duarque_, qui commande  quatre phalanges,
le _triarque_  douze, le _ttrarque_  quarante-huit. Commander est
du reste un mot impropre; tous les dignitaires sont lus, et chaque
membre du phalanstre n'est tenu d'obir qu' ses propres passions.
Quand cette organisation fonctionnera partout, le monde sera arriv
 l'tat d'_harmonie_. Les cinq mille ans qui se sont couls depuis
le commencement de la terre et pendant lesquels l'humanit a pass
successivement par les phases dnique, sauvage, patriarcale, barbare
et civilise, ont t une priode de malheurs et d'preuves; vient
ensuite une priode de prosprit qui durera soixante-dix mille ans,
et  laquelle succdera une dernire priode de calamits, longue de
cinq mille ans.

Fourier ne ressent pas plus d'embarras  disposer du monde physique
que du monde moral et social. Il nous annonce gravement qu'au
jour o l'harmonie rgnera par la vertu du phalanstre et de
l'attraction passionnelle, la nature se mettra  l'unisson des
progrs de l'humanit. La terre, qui n'a produit jusqu' prsent que
deux crations, sur dix-huit qu'elle doit successivement oprer,
redeviendra fconde: cette plante est en effet un tre qui a deux
mes, deux sexes, et qui procre par la conjonction de son fluide
boral et austral. Alors la mer se dessalera et deviendra une
boisson agrable, pareille  la limonade. Les orangers fleuriront
en Laponie, et les tropiques jouiront d'un climat tempr. Des
antibaleines traneront nos vaisseaux, et des antilions nous
transporteront avec une telle rapidit que, partis de Calais le
matin, nous djeunerons  Paris, dnerons  Lyon et souperons 
Marseille. Mercure, ayant appris l'alphabet et les conjugaisons,
tablira une espce de tlgraphe pour nous transmettre, en vingt
ou trente heures, des nouvelles de nos antipodes. Six lunes jeunes
et brillantes remplaceront la lune, morte de fivre putride, qui
nous jette aujourd'hui quelques rayons dcolors. L'homme aura sept
pieds, vivra cent quarante-quatre ans, dont cent vingt ans d'exercice
actif en amour. Le genre humain sera port au grand complet de trois
milliards, et il y aura habituellement sur le globe trente-sept
millions de potes gaux  Homre, trente-sept millions de gomtres
gaux  Newton, et ainsi de tous les talents.

Contraste trange!  le regarder par certains cts, Fourier parat
un esprit d'une relle puissance, bien suprieur, en tout cas,
aux autres faiseurs de systmes sociaux[92]; cependant,  chaque
page de ses oeuvres, on est choqu par quelque absurdit, par
quelque extravagance qui semble d'un fou. Il tait personnellement
d'une probit dlicate, dsintress, simple, naf, menait une
vie tranquille, sans dsordre ou tout au moins sans scandale[93];
cependant nulle doctrine n'est plus immorale que la sienne; jamais
glorification et organisation plus honte de la dbauche ne sont
sorties d'un cerveau humain. Qu'est-ce que ces nombreuses marques de
folie et cette large tache d'impuret, sinon le chtiment ordinaire
de l'orgueil humain quand il prtend refaire l'oeuvre de Dieu?

[Note 92: Certains de ses contemporains, mme en dehors de ses
disciples, exagraient mme singulirement cette puissance; Branger
crivait, le 25 mars 1837: Fourier est bien certainement un gnie
prodigieux, quoique incomplet.]

[Note 93: Fourier n'avait rien cependant d'un ascte. D'aprs
certains renseignements, il aurait mme eu un certain got du vin et
des habitudes peu chastes; peut-tre est-ce pour cela qu'il faisait,
dans le phalanstre, la part si large  la gourmandise et  la
libert amoureuse. (Cf. un article publi par M. Auguste DUCOIN, dans
le _Correspondant_ du 25 janvier 1851, sous ce titre: _Particularits
inconnues sur quelques personnages des dix-huitime et dix-neuvime
sicles_.)]

Lorsqu'ils parurent,--en 1808, 1822 et 1829,--les livres de Fourier
n'eurent aucun retentissement. Les journaux ne firent mme pas au
novateur l'honneur de le rfuter. Ce fut  peine si, plusieurs annes
aprs sa premire publication, il put compter deux disciples, d'abord
M. Muiron, chef de division  la prfecture de Besanon, ensuite
M. Victor Considrant, lve distingu de l'cole polytechnique.
Triste de cet insuccs, il tait rduit  vivre humblement et mme
pauvrement[94]. Il n'et pu publier ses livres en 1822 et en 1829,
si M. Muiron et quelques autres amis n'en avaient fait les frais.
Mais sa foi n'tait pas branle. Il suivait son ide, insensible et
comme tranger  tout le reste. Convaincu qu'un seul essai suffirait
 convertir le monde, il annona qu'il attendrait, tous les jours, 
midi, l'homme riche qui voudrait lui confier un million afin de faire
les frais du premier phalanstre. Pendant dix ans, il ne manqua pas
un seul jour de rentrer chez lui,  l'heure indique, pour recevoir
ce visiteur attendu qui ne vint jamais.

[Note 94: Que de fois, crivait plus tard Heine, j'ai vu Fourier,
dans sa redingote grise et rpe, marcher rapidement le long des
piliers du Palais-Royal, les deux poches de son habit pesamment
charges, de faon que de l'une s'avanait le goulot d'une bouteille
et de l'autre un long pain! Un de mes amis, qui me le montra la
premire fois, me fit remarquer l'indigence de cet homme, rduit 
chercher lui-mme sa boisson chez le marchand de vin et son pain chez
le boulanger. (_Lutce_, p. 377.)]

La rvolution de Juillet ne changea d'abord rien  la situation de
Fourier. Le silence et l'ombre, dont il semblait ne pouvoir sortir,
contrastaient avec le bruit et l'clat qui se faisaient autour
des saint-simoniens. Il assistait  la parade de ces derniers, en
spectateur ironique, ddaigneux et probablement aussi un peu jaloux.
On ne conoit pas, crivait-il  M. Muiron, comment ces histrions
sacerdotaux peuvent se former une si nombreuse clientle. Et encore:
Vous voulez que j'imite leur ton, leurs capucinades sentimentales.
C'est le ton des charlatans. Jamais je ne pourrai donner dans cette
jonglerie. Ce fut cependant de ce ct que vint le coup de vent qui,
aprs plus de vingt ans d'attente, enfla pour la premire fois ses
voiles. Lors du dmembrement de l'cole saint-simonienne, deux de
ses membres importants, M. J. Lechevalier et M. A. Transon, rebuts
par les doctrines d'Enfantin, mais non dsabuss des chimres,
passrent au fouririsme et lui apportrent une ardeur de propagande
que personne n'avait encore dploye  son service. M. Lechevalier
commena des leons publiques, tandis que M. Transon publiait, dans
la _Revue encyclopdique_ de Pierre Leroux et de Jean Reynaud, un
rsum de la thse phalanstrienne. Encourags par ces accessions,
les fouriristes de la veille se mirent aussi en mouvement. Le
matre lui-mme fit des confrences  Paris; Considrant ouvrit
un cours  Metz; de nombreuses publications furent lances dans
le public. Jamais tant de bruit ne s'tait fait autour de cette
doctrine. Quelques mois aprs, en 1832, l'cole se sentit assez
fortement constitue pour se donner un organe priodique qui s'appela
_le Phalanstre_ ou _la Rforme industrielle_. Bientt mme, grce
au concours de M. Baudet-Dulary, dput, un essai de colonisation
phalanstrienne fut tent  Cond-sur-Hesgres, prs de Rambouillet;
il choua compltement. Quoique les adeptes expliquassent cet chec
par l'insuffisance des moyens, l'effet en fut fcheux, et le crdit
du fouririsme s'en trouva singulirement branl. D'ailleurs, la
lumire projete sur les livres du chef de la secte avait pour
rsultat de mettre en relief les immoralits et les extravagances
qui y pullulaient: les premires soulevaient un cri de rprobation,
les secondes un clat de rire, plus redoutable encore. Vainement les
phalanstriens s'emportaient-ils contre ceux qui se scandalisaient
ou s'gayaient, vainement accablaient-ils les journaux de leurs
explications justificatives: le mouvement des adhsions s'arrta;
plusieurs fidles mme s'loignrent, entre autres MM. Lechevalier et
Transon; ce dernier, d'une me ardente, gnreuse, compatissante aux
malheureux, devait trouver bientt aprs, dans le catholicisme, la
vrit qu'il avait longtemps cherche avec droiture auprs des faux
prophtes. Force fut, en 1834, d'interrompre la publication de la
_Rforme industrielle_.

Fourier, toutefois, tenait bon: ne flchissant ni sous le sarcasme,
ni sous l'indignation, il anathmatisait ce monde imbcile et
aveugle, exprimait son mpris pour ces petits Franais incapables
de comprendre la vrit, fltrissait ses adversaires qu'il
classait sous vingt-huit catgories, et continuait  demander
imperturbablement le million dont il avait besoin pour fonder
son premier phalanstre. Trait toujours par ses disciples de
rvlateur, de dmiourgos du monde socitaire, d'architecte du
bonheur sur la terre, il morignait ceux d'entre eux qui, par peur
du rire ou du scandale, voulaient faire quelques sacrifices au sens
commun ou au sens moral. Je ne ferai pas de basses concessions,
leur disait-il. Faut-il croire que la constance du matre rendit du
coeur aux disciples? Toujours est-il qu'en 1836 il se produisit comme
une reprise de la propagande fouririste. La _Rforme industrielle_
reparut sous le titre de la _Phalange_; c'tait Considrant qui
la dirigeait. Fourier ne put lui donner que quelques articles. Il
mourut, le 9 octobre 1837,  l'ge de soixante-cinq ans, entour
de ses adeptes qui firent graver sur sa tombe ses deux maximes:
_Les attractions sont proportionnelles aux destines_.--_La srie
distribue les harmonies_.

Cette mort ne mit pas fin au fouririsme, qui, dbarrass de
son bizarre fondateur, prit au contraire plus de dveloppement
et s'organisa en une sorte de corporation sous la direction
de Considrant. Ce dernier, qui avait beaucoup plus de talent
d'exposition que Fourier, alla, de ville en ville, faire des
prdications de phanrogamie et d' harmonie passionnelle. Des
hommes, dont quelques-uns ne manquaient pas de valeur, MM. Cantagrel,
Vidal, Toussenel, Laverdant, etc., concouraient  cet apostolat.
Grce  la munificence d'un Anglais, la _Phalange_ put paratre trois
fois par semaine; bientt mme, l'cole eut son journal quotidien,
la _Dmocratie pacifique_. Sans abandonner l'ensemble de la doctrine
du matre, ses disciples en laissaient prudemment dans l'ombre les
parties les plus choquantes, pour s'attacher surtout  la thse
conomique; ils ne parlaient plus, du reste, d'une transformation
rapide et universelle, mais seulement d'un travail d'amlioration
successive. Fidles, en cela,  l'esprit du fondateur de l'cole, ils
prirent, surtout au dbut, grand soin de ne pas se confondre avec le
parti rvolutionnaire, et se piqurent d'tre des pacifiques, comme
le disait le titre mme de leur journal. Aussi taient-ils mal vus
des dmocrates militants, qui leur reprochaient de louvoyer dans
les eaux du monde officiel. Sur beaucoup de questions courantes,
ils parlaient comme les conservateurs. La vrit est qu'ils ne se
rattachaient  aucun parti. Ils affichaient un grand ddain de la
comdie parlementaire et se vantaient d'avoir tu la politique.
Pour eux, il n'y avait qu'une question, la question sociale:
L'organisation du travail, disaient-ils, la grande ide souleve au
commencement du sicle par Fourier, emporte dans son tourbillon non
seulement ceux qui l'acceptent, mais encore ceux qui s'efforcent de
lutter contre elle. Avec le temps, toutefois, ils tendirent  se
rapprocher de l'extrme gauche, sans se confondre avec elle, et, vers
la fin de la monarchie de Juillet, on les retrouvait presque toujours
faisant campagne contre M. Guizot.

En somme, aprs tre rest pendant de longues annes absolument
ignor et impuissant, le fouririsme finissait par prendre une place
relativement importante dans le mouvement intellectuel de ce temps.
Ses thses taient sans doute trop abstraites et trop compliques
pour tre comprises et gotes des masses; la plupart de ses
adeptes taient des bourgeois, des esprits d'une certaine culture;
quelques-uns, d'anciens lves de l'cole polytechnique. Mais si
ceux-l taient peu nombreux qui acceptaient et professaient toute la
doctrine, on en retrouvait comme un reflet dans beaucoup d'esprits
dvoys. Il n'tait pas jusqu' la littrature sur laquelle elle
ne ft sentir son action. Dj l'on a eu occasion de signaler le
concours donn au socialisme par certains romanciers; concours trs
efficace, car le roman pntrait l o l'on se ft ennuy d'un livre
abstrait; il arrivait  la raison par l'imagination, ce qui est, chez
beaucoup, le chemin le plus facile et le plus prompt; il donnait aux
chimres une apparence de vie. Parmi ces romanciers socialistes,
nul ne fut plus lu et n'exera plus d'action qu'Eugne Se. L'homme
et son oeuvre nous sont dj connus[95]. Pour le moment, je veux
seulement noter que l'un de ses grands romans-feuilletons de cette
poque, les _Sept Pchs capitaux_, publi dans le _Constitutionnel_,
tait la dtestable mise en scne des pires thories de Fourier sur
la lgitimit des passions. Politiquement, le fouririsme a exerc
aussi une certaine influence, et cette influence a t mauvaise.
Bien que non populaire, il a contribu  dvelopper dans le peuple
cette ide fausse et dangereuse que toute souffrance et tout mal
viennent de l'organisation dfectueuse de la socit, et qu'ils
disparatraient avec un simple changement de cette organisation.
En outre, si peu intelligibles que les subtilits de l'attraction
passionnelle fussent pour des natures grossires, celles-ci n'taient
que trop disposes  en retenir ces assertions simples, que le devoir
n'existe pas, que toute passion est lgitime et que la vie se rsume
dans la recherche du plaisir. En tout cela, le fouririsme faisait
oeuvre de dcomposition sociale et morale, frayait la voie aux
rvolutionnaires, dont il prtendait se distinguer, et assumait sa
part de responsabilit dans leurs mfaits.

[Note 95: Voir plus haut, p. 73 et suiv.]


IV

En tudiant le fouririsme, le saint-simonisme et les autres coles
prtendues pacifiques qui en drivaient, nous avons retrouv l'une
des origines du socialisme rvolutionnaire. Cette origine n'est pas
la seule. Il en est une autre qui, pour tre moins apparente, peut
cependant tre reconnue: pour cela, il faut remonter jusqu' Gracchus
Babeuf, qui prchait hautement, sous le Directoire, l'abolition
de la proprit et le partage de toutes les terres, de toutes les
richesses. Cette filiation a chapp  la plupart des contemporains;
mais aujourd'hui l'on a la preuve que, des gaux de 1796 aux
socialistes de la fin de la monarchie de Juillet, la tradition s'est
continue sans interruption. Un homme s'est trouv, en effet, pour
la recevoir des mains de Babeuf, la garder avec une sorte de pit
sauvage et la transmettre aux gnrations nouvelles: c'est Buonarotti.

N  Pise, en 1761, d'une famille qui prtendait descendre de
Michel-Ange, Philippe Buonarotti s'tait jet avec passion dans la
rvolution franaise. Il prit part  la conspiration des gaux,
fut condamn avec Babeuf et jet en prison pendant que ce dernier
tait excut. Sous la Restauration, on le retrouve  Bruxelles et
 Genve, fort engag dans la Charbonnerie, servant de lien entre
les ventes franaises et les ventes italiennes. Il tait rest
fidle  la sinistre mmoire de son premier chef, et publia, en
1828, une _Histoire de la conspiration de Babeuf_,  laquelle il
joignit un expos des doctrines communistes de ce personnage. Rentr
 Paris aprs 1830, il fit paratre une nouvelle dition de son
livre. Presque ignor de la bourgeoisie rgnante, pauvre, vivant de
quelques leons de musique, recueilli, vers la fin de sa vie, par le
marquis Voyer d'Argenson, qui, avec Charles Teste, frre du futur
et trop fameux ministre, fut son plus dvou partisan, il tenait,
dans le parti rvolutionnaire, le rle d'une sorte de patriarche du
fanatisme dmagogique, souvent consult et exerant son action non
seulement en France, mais  l'tranger; la jeune Italie et Mazzini
relevaient de lui.  sa mort, survenue en 1837, M. Trlat publia
une notice enthousiaste: La vie de Buonarotti, disait-il, s'est
prolonge soixante-dix-sept ans, sans qu'on y ait dcouvert aucune
tache[96]. Un peu plus tard, au cours de son _Histoire de dix ans_,
M. Louis Blanc faisait un loge non moins mu de l'ancien complice de
Babeuf, le comparait aux sages de l'ancienne Grce et proclamait
que ses opinions taient d'origine cleste; puis il le montrait,
du fond de son obscurit, gouvernant de gnreux esprits, faisant
mouvoir des ressorts cachs, entretenant avec la dmocratie du
dehors des relations assidues, et tenant les rnes de la propagande,
qu'il fallt soit acclrer le mouvement, soit le ralentir[97]. Les
honneurs rendus par les initis  la mmoire du vieux conspirateur
communiste se sont prolongs jusqu' nos jours; en 1869, M. Ranc a
donn une nouvelle dition de l'_Histoire de la conspiration de
Babeuf_; dans sa prface, il insiste sur l'influence considrable de
Buonarotti: C'est grce aux babouvistes, dit-il, que, pendant le
premier Empire et la Restauration, la tradition rvolutionnaire n'a
pas t un seul instant interrompue, et que, ds les premiers jours
de 1830, le parti rpublicain s'est trouv reconstitu[98].

[Note 96: Cette brochure, imprime  pinal, parut en juin 1838.]

[Note 97: _Histoire de dix ans_, t. IV, p. 183, 184.]

[Note 98: _Gracchus Babeuf et la conjuration des gaux_, par
BUONAROTTI, prface par RANC, 1869.--Dans cette prface, M. Ranc
prsente la conjuration de Babeuf comme le dernier effort tent par
les rpublicains pour enrayer la contre-rvolution; il admire le
plan du comit insurrectionnel de 1796 et les mesures qu'il avait
prpares pour dsarmer la bourgeoisie.]

Buonarotti usa naturellement de son autorit sur le parti
dmocratique, pour y propager ses ides communistes. Son livre, 
peu prs le seul de ce genre qui existt dans les premires annes
de la monarchie de Juillet, se lisait dans les ateliers, et les
ouvriers s'y infectaient de babouvisme. C'est videmment sous son
influence que, peu aprs 1830, les ides socialistes ont pntr dans
les socits secrtes et y ont pris, d'anne en anne, une place
plus large. On les a vues apparatre, ds la fin de 1833, chez les
sectionnaires des _Droits de l'homme_, qui pourtant taient surtout
des agitateurs politiques et des doctrinaires rpublicains[99]. Elles
furent plus visibles encore dans la socit des _Familles_ et dans
celle des _Saisons_, sous l'inspiration de Blanqui et de Barbs[100];
le journal _l'Homme libre_, qui fut, en 1838, l'organe clandestin de
la seconde de ces associations, tait absolument babouviste. En mme
temps, des journaux rvolutionnaires, comme le _Bon Sens_, rdig
par MM. Cauchois-Lemaire, Rodde et Louis Blanc, ouvraient une porte
plus ou moins large aux lucubrations antisociales. Certaines petites
feuilles, l'_galit_ et l'_Intelligence_, ne renfermaient pas autre
chose.

[Note 99: Voy. notamment, en octobre 1833, la Dclaration de la
Socit des droits de l'homme. (Cf. plus haut, t. II, ch. X,  I.)]

[Note 100: Cf. plus haut, t. III, ch. I,  V, et ch. V,  V.]

Ce fut surtout aprs l'meute avorte du 12 mai, vers la fin de 1839
et en 1840, que se produisit, dans les bas-fonds rvolutionnaires,
une sorte de fermentation communiste. Les sectes se multiplirent:
_galitaires_, _communistes_, _rvolutionnaires_, _fraternitaires_,
_communitaires_, _communautistes_, _unitaires_, etc. Comme on
redoutait que cette varit ne nuist  la puissance de l'action,
un certain nombre de meneurs se runirent  Londres, en novembre
1839, pour arrter un programme commun[101]. On avait choisi une
ville trangre, par crainte de la police parisienne. Un rapport fut
rdig sur les moyens  prendre pour mettre la France dans une voie
rvolutionnaire, le lendemain d'une insurrection victorieuse. Le
premier acte devait tre la constitution d'un triumvirat dictatorial
nomm, non par la majorit du peuple, qui pourrait se tromper,
mais par les auteurs de l'insurrection. Ce triumvirat dcrtera,
entre autres mesures, la suspension de l'exportation des grains,
le maximum sur les denres alimentaires et le droit de tout homme
 l'existence. Le gouvernement se fera, au profit de la nation,
premier manufacturier, directeur suprme de toutes les industries;
il aura des magasins pour vendre ses produits et crera des ateliers
nationaux. Les enfants,  partir de cinq ans, seront enlevs  leurs
parents et livrs au gouvernement, pour que celui-ci leur inculque
les bons principes. Tout auteur d'un livre ou d'un article de
journal tendant  rtablir l'ancien ordre de choses sera condamn
comme contre-rvolutionnaire. Quant aux dpenses publiques, on y
fera face par les moyens suivants: mission de papier-monnaie;
squestration des biens appartenant aux familles des individus qui
ont particip aux actes gouvernementaux depuis 1793; capitalisation
de l'impt dans certains cas; abolition de l'hrdit des fortunes en
ligne collatrale; attribution  l'tat de la quotit disponible dans
les hritages en ligne directe. Ce rapport, dont je ne fais connatre
qu'incompltement les odieuses extravagances, fut imprim  Londres
et distribu aux dlgus, qui s'ajournrent au mois de septembre
1840 pour prendre une dcision. Ils se retrouvrent en effet runis
 cette date et, aprs dlibration, adoptrent  l'unanimit les
conclusions du rapport.

[Note 101: Les renseignements qui suivent sont emprunts au curieux
livre de M. Maxime DU CAMP sur l'_Attentat Fieschi_, p. 276 et suiv.]

Tout en s'organisant ainsi dans l'ombre, les communistes
s'enhardissaient  faire des manifestations publiques; tel fut, le
1er juillet 1840, le banquet de Belleville, dont il a t parl[102].
Des publications de toutes sortes[103], de petits journaux, peu
connus du monde bourgeois, mais ayant accs dans les ateliers,
notamment la _Fraternit_, fonde en 1845, rpandaient leurs
doctrines et surtout leurs haines dans les centres industriels.
De nombreux ouvriers s'improvisaient aptres du communisme auprs
de leurs camarades. Je connais personnellement  Lyon et dans la
banlieue, crivait Proudhon en 1844, plus de deux cents de ces
aptres qui tous font la mission en travaillant... Tout cela,
vous pouvez m'en croire, aboutira  quelque chose, et le mouvement
n'est pas prs de se ralentir; il y a progrs, et progrs effrayant
au contraire.[104] Ces prdicateurs trouvaient facilement des
auditeurs. La propagande du communisme, observait alors Henri
Heine, possde un langage que chaque peuple comprend: les lments
de cette langue universelle sont aussi simples que la faim, l'envie,
la mort. Cela s'apprend facilement[105]. Par moments, les passions
ainsi surchauffes dans les bas-fonds sociaux faisaient explosion au
dehors. Tel avait t,  la fin de 1841, l'attentat de Qunisset,
oeuvre de la secte des _galitaires_[106]. Plusieurs annes aprs,
un procs criminel rvlait l'existence d'une autre secte, fonde
en juillet 1846, celle des _Communistes matrialistes_: ceux-ci,
ouvriers de leur tat, avaient dcid de dtruire le gouvernement
et la socit, non par l'insurrection ouverte, mais en se servant
des moyens nouveaux fournis par la physique et la chimie; pour se
procurer l'argent ncessaire, ils taient convenus de recourir au
vol, estimant que le vol commis en vue de l'affranchissement de
l'humanit tait licite. Ce fut  l'occasion d'un de ces vols qu'ils
furent poursuivis et condamns[107]. Quelques rares observateurs
jetaient les yeux, de temps  autre, sur ce travail souterrain et
en taient pouvants: de ce nombre tait Henri Heine, qui revenait
souvent sur ce sujet, dans ses lettres  la _Gazette d'Augsbourg_. Il
ne se lassait pas de signaler cet antagoniste de l'ordre existant,
qui garde son terrible incognito et qui rside, comme un prtendant
ncessiteux, dans les sous-sols de la socit officielle; puis il
ajoutait: Communisme est le nom secret de cet adversaire formidable
qui oppose le rgne des proltaires, dans toutes ses consquences, au
rgne actuel de la bourgeoisie. Ce sera un pouvantable duel. Comment
se terminera-t-il? C'est ce que savent les dieux et desses dont la
main ptrit l'avenir. Pour notre part, nous savons seulement que le
communisme, bien qu'il soit peu discut  prsent et qu'il trane son
existence souffreteuse dans des mansardes caches, sur sa couche de
paille misrable, est pourtant le sombre hros  qui il est rserv
un rle norme, quoique passager, dans la tragdie moderne, et qui
n'attend que la rplique pour entrer en scne[108].

[Note 102: Voir plus haut, t. IV, ch. II,  IX.]

[Note 103: Tels furent par exemple le _Code de la communaut_,
par M. DESAMY, les crits divers de M. J.-J. May, rdacteur de
l'_Humanitaire_, de M. Pillot, ancien collaborateur de l'abb Chtel,
de M. Constant, prtre apostat, etc.]

[Note 104: _Correspondance de Proudhon_, t. II, p. 136.]

[Note 105: _Lutce_, p. 211.]

[Note 106: Voir plus haut, t. V, ch. I,  II et III.]

[Note 107: Juillet 1847.]

[Note 108: _Lutce_, p. 258. Cf. aussi p. 209, 211, 366, 367.]


V

L'agitation communiste dont nous venons de parler tait  peu prs
anonyme. Les publications, assez nombreuses  partir de 1839, dans
lesquelles des crivains dclasss ou mme de simples ouvriers
traaient le plan d'une socit idale o tout serait partag sous
la surveillance de l'tat, demeuraient ignores en dehors d'un petit
cercle; elles tmoignaient de la fermentation des esprits plutt
qu'elles n'exeraient elles-mmes une action tendue. Il est un
livre cependant qui, sans tre plus loquent ni plus original que les
autres, s'est trouv avoir trop de retentissement, et a contribu
trop efficacement  populariser le communisme, pour qu'on ne fasse
pas  l'oeuvre et  son auteur une place  part: nous voulons parler
du _Voyage en Icarie_, publi en 1840 par M. Cabet.

 cette date, tienne Cabet tait g de cinquante-deux ans; figure
ronde et bate, expression vulgaire avec affectation de sensibilit
philanthropique; faux bonhomme, rus, goste, et qui, avant de
prendre, par calcul, ce masque paterne, avait t l'un des violents
du parti rvolutionnaire. Fils d'un tonnelier de Dijon, il fit
ses tudes comme boursier, puis, devenu avocat, il joua, sous la
Restauration, un rle actif dans les socits secrtes. Ce lui fut
un titre suffisant, en aot 1830, pour que M. Dupont de l'Eure
l'envoyt d'emble procureur gnral  Bastia; mais l'exagration
de ses opinions le fit rvoquer par le ministre Prier; il en
garda une amre rancune au gouvernement de Juillet. Nomm dput
par les lecteurs de la Cte-d'Or, il sigea  l'extrme gauche,
fonda le journal _le Populaire_ et publia divers pamphlets contre la
monarchie. Ses excs de plume lui attirrent plusieurs poursuites et,
en 1834, une condamnation  deux ans de prison. Il se rfugia alors
en Angleterre, o il resta jusqu'en 1839. Ce fut l, en lisant Thomas
Morus et en causant avec Owen, qu'il rsolut de se faire socialiste,
communiste mme, et qu'il composa son _Voyage en Icarie_. Il en avait
termin le manuscrit ds le commencement de 1838; mais, rendu prudent
par ses premires msaventures judiciaires, il consulta ses amis,
entre autres Lamennais, pour savoir si un tel livre ne l'exposerait
pas  des poursuites. Il en retarda la publication jusqu'en janvier
1840, et encore,  cette poque, le fit-il paratre d'abord sans
bruit et sous le pseudonyme de Dufruit. Ce ne fut qu'aux ditions
suivantes qu'il osa le signer de son nom.

Le _Voyage en Icarie_ est une sorte de roman, ce qui permet 
l'auteur d'en prendre  son aise avec les ralits et lui rend
faciles les affirmations les plus arbitraires. Voici la fable:
Un jeune Anglais, lord Carisdall, se rend, en dcembre 1835, dans
l'Icarie, o la socit est organise selon les ides de Cabet, et
o, par suite, tout le monde est aussi heureux que vertueux. Les
honneurs de ce pays sont faits au voyageur par un jeune homme dont le
grand-pre, un ancien duc, avait t le compagnon du charretier Icar,
fondateur de l'Icarie; le pre de ce mme jeune homme, autrefois
magistrat minent, est serrurier de son tat, et sa soeur, aprs
avoir reu la plus brillante ducation, exerce la profession de
couturire. N'est-ce pas un coup de matre, pour gagner le coeur des
ouvriers, que de dbuter ainsi en ramenant  leur niveau et en mlant
 leurs rangs les aristocrates de la naissance et de l'ducation? En
Icarie, les biens sont communs; l'tat possde tout le capital social
et en rpartit les revenus entre les membres de la socit, non plus
mme suivant la capacit, comme le voulaient les saint-simoniens,
mais suivant les besoins de chacun; il loge, habille, nourrit tous
les citoyens; la table est mme fort recherche, ce qui ne devait pas
tre la moins efficace des sductions  l'adresse des affams[109].
Chacun travaille, mais, comme dans le phalanstre, le travail est
attrayant et, grce  des machines merveilleuses, ne dure que cinq ou
six heures par jour. N'objectez pas que l'absence d'intrt personnel
produira, comme toujours, la paresse. L'auteur affirme que nul ne se
refusera  travailler, du moment o l'oisivet sera, en Icarie, aussi
infme qu'ailleurs le vol. Tout est rgl par l'autorit, le lever,
le coucher, le travail, les repas, le silence, les conversations,
les chants, les rcrations. Personne qui ne reoive sa tche, aussi
bien le savant et l'artiste que les manoeuvres. On ne peut crire de
livres nouveaux qu'avec la permission ou plutt sur la commande du
gouvernement; quant  ceux des livres anciens que le pouvoir juge
dangereux, ils sont brls. Ni juges, ni avocats, ni gendarmes, dans
cette socit d'o, parat-il, les mauvaises passions de l'homme ont
t extirpes en mme temps que la proprit. Si, par impossible,
un crime tait commis, l'auteur en serait enferm dans une maison
de sant, car ce ne pourrait tre qu'un fou. Il semblerait que ce
communisme dt aboutir  la promiscuit des sexes; Cabet conserve
cependant la famille, et nous affirme mme qu'en Icarie elle sera
garantie contre toute impuret, contre toute faiblesse. Cette sorte
d'inconsquence venait-elle d'un scrupule de pudeur? N'tait-elle
pas plutt un calcul de prudence? En effet,  ceux de ses disciples
qui, plus logiques, concluaient  la communaut des femmes, le
matre se bornait  rpondre qu'ils s'exposeraient ainsi  tre
poursuivis comme les saint-simoniens, et que c'tait dj bien assez
de s'attaquer  la proprit, sans se mettre, au mme moment, sur les
bras les dfenseurs de la famille. Il semblait donc arrt surtout
par une considration d'opportunit.

[Note 109: Tu vois donc, mon pauvre ami, crit un Icarien, que le
gouvernement fait ici bien autre chose que notre monarchie; tandis
que la royaut fait tant de bruit pour un bon roi qui voulait que
chaque paysan pt mettre la _poule au pot le dimanche_, la rpublique
donne ici, sans rien dire,  tous et tous les jours, tout ce qui ne
se voit ailleurs que sur la table des aristocrates et des rois.]

Cabet se dfend de vouloir imposer son rgime par la violence. En
attendant que les peuples sduits aient fait du monde une vaste
Icarie, il veut bien indiquer les mesures transitoires par lesquelles
on peut s'acheminer vers cette transformation: suppression de
l'arme; prlvement de cinq cents millions sur le budget pour
entretenir des ateliers nationaux et payer le logement des pauvres;
fixation par l'tat du salaire des ouvriers et du prix des objets de
consommation, impt progressif sur la richesse et le superflu.

Le systme icarien ne tient aucun compte des conditions de la nature
humaine ni des plus simples exigences du bon sens; il n'est du reste
pas plus agrable pour une imagination dlicate que satisfaisant
pour une raison droite; mais la nullit, la platitude, l'absurdit,
le ridicule mme ne sont pas des motifs d'insuccs auprs du
vulgaire. Dans l'oeuvre de Cabet, tout tait combin, avec une
certaine adresse subalterne, pour caresser et sduire la convoitise,
l'amour-propre, la jalousie des pauvres gens. Cette vision de
vie facile et plantureuse, prsente comme une ralit vivante,
touchait ceux qui peinaient, mieux que n'eussent pu le faire les
raisonnements les plus rigoureux ou les plus ingnieuses inventions.
Ajoutez un certain ton de sensibilit dont la navet populaire tait
facilement dupe. Aussi le succs fut-il considrable. Le lgislateur
de l'Icarie devint, dans une partie du monde ouvrier, l'objet d'une
sorte de dvotion attendrie; trait de _pre_ par ses adeptes, il
recevait des dputations d'hommes et de femmes venant lui apporter
d'immenses bouquets. Ce rle d'idole plaisait  son gosme et 
son orgueil. Ignorant tout ce qui n'tait pas lui, il souriait avec
une bienveillance ddaigneuse, quand quelqu'un lui parlait d'autre
chose que de ses ouvrages. On ne saurait d'ailleurs lui refuser une
certaine habilet d'organisation et de propagande. D'une fcondit
gale  sa mdiocrit, il multipliait les brochures, toutes roulant
sur les doctrines icariennes, promettant le mme bonheur et la mme
galit; c'tait gnralement un dialogue o son partisan, matre
Pierre, confondait matre Jacques, son adversaire, le tout avec
accompagnement de lettres dans lesquelles des correspondants inconnus
ou supposs tmoignaient de leur admiration et de leur vnration
pour le rformateur. Il avait trouv moyen de se crer une arme de
courtiers fanatiques qui s'en allaient placer ses brochures dans
les ateliers de Paris et de province, au profit de ses ides et
de sa bourse. Ainsi se formrent des centres icariens  Lyon, 
Toulouse,  Marseille,  Limoges,  Mulhouse,  Saint-Quentin et
dans d'autres villes industrielles. Si bien qu'au lendemain de la
rvolution de 1848, Cabet est apparu comme une des puissances avec
lesquelles le gouvernement provisoire tait oblig de compter. Quelle
plus saisissante preuve de son crdit que la douloureuse odysse de
ces centaines d'ouvriers et d'ouvrires qui sont partis alors, sur
la foi de sa parole, pour les solitudes du Texas, afin d'y chercher
cette Icarie dont le mirage avait sduit et allum leurs grossires
imaginations! Qui peut mme affirmer que ces malheureux seront
dsabuss, quand, aprs le plus lamentable des avortements, ils
reviendront dcims, dguenills et dcharns?


VI

Ce fut en 1840, quelques mois aprs la publication du _Voyage en
Icarie_, que Louis Blanc fit paratre sa brochure sur l'_Organisation
du travail_: il n'avait pas encore trente ans. Il tait n en 1811,
 Madrid, o son pre remplissait les fonctions d'inspecteur des
finances du roi Joseph; sa mre tait une Pozzo di Borgo, d'une
distinction rare et d'une vive pit; son grand-pre maternel,
royaliste ardent, avait t guillotin pendant la Terreur. La chute
de Napolon priva le pre de Louis Blanc de sa place et laissa sa
famille dans la gne. Toutefois, en souvenir de l'aeul, Louis XVIII
accorda une pension  l'ancien fonctionnaire imprial et des bourses
de collge  ses deux fils. Ceux-ci, ayant termin leurs tudes et
perdu leur mre, taient en route pour chercher fortune  Paris,
quand clata la rvolution de 1830[110]. Cet vnement les priva de
la pension faite  leur pre: ce n'tait plus seulement la gne,
c'tait la misre, d'autant que, sous ce coup, M. Blanc, dj malade
et assombri, vit sa raison s'garer. Voil donc Louis,  dix-neuf
ans, cherchant pniblement un gagne-pain, en compagnie de son frre
cadet. Tour  tour copiste, clerc d'avou, rptiteur, frappant 
des portes qui ne s'ouvraient pas toujours, non seulement il tait
entrav dans son ambition, mais n'avait pas chaque soir de quoi
manger: dnuement que le contraste lui faisait ressentir plus encore,
quand, invit par un parent riche, et dissimulant sa pauvret, il se
retrouvait, pour quelques heures, dans ce monde lgant o le sort
l'avait fait natre[111]. Que d'amertumes s'amassrent alors dans
cette me, nergique sans doute, tenace, mais orgueilleuse, haineuse,
jalouse! Que de serments d'Annibal contre la socit  laquelle le
jeune homme s'en prenait de ses privations et de ses humiliations!
Lui-mme a dit plus tard, en 1848, dans une de ses confrences du
Luxembourg: Si je n'ai pas t ouvrier comme Albert et comme vous,
j'ai subi de votre existence tout ce qu'elle peut contenir de plus
amer. Moi aussi, j'ai t pauvre, j'ai vcu  la sueur de mon front;
ds mes premiers pas dans le monde, j'ai port le fardeau d'un ordre
social inique, et c'est alors que, devant Dieu, devant ma conscience,
j'ai pris l'engagement, si je cessais un jour d'tre malheureux, de
ne jamais oublier ce qui a fait le malheur d'un si grand nombre de
mes frres.

[Note 110: Voir, sur ces premires annes de M. Louis Blanc, le
brillant discours prononc par M. Pailleron, lors de sa rception 
l'Acadmie franaise. Le spirituel acadmicien remplaait M. Charles
Blanc.]

[Note 111: On a racont comment,  bout de ressources, Louis Blanc
s'tait dcid  rclamer l'appui du gnral Pozzo di Borgo, parent
de sa mre. L'accueil fut plein de politesse. Le gnral interrogea
le jeune homme sur son avenir, promit son appui, puis, quand il
estima que l'entretien s'tait suffisamment prolong, il sonna
et donna  demi-voix un ordre  son valet de chambre. Celui-ci,
au bout de peu d'instants, rentra, tenant  la main une bourse
convenablement garnie. Louis Blanc, dj assez mal  l'aise de sa
dmarche, fut fort irrit du procd, repoussa la bourse avec colre
et quitta brusquement le gnral. Cette version est du moins celle
qui circulait dans le monde dmocratique. (STERN, _Histoire de la
rvolution de 1848_, t. II, p. 42, 43.)]

Aux souffrances de la pauvret s'ajoutait, pour le jeune Louis Blanc,
la mortification, peut-tre plus douloureuse encore, de sa petite
taille; il avait un aspect si enfantin que, mme plus tard, tous ceux
qui le voyaient pour la premire fois lui donnaient douze ou treize
ans[112] et le traitaient en consquence, les hommes ne le prenant
pas au srieux et les femmes riant de ses vellits galantes. En
qute d'une place, il fut conduit, un matin, par M. Flaugergues, chez
le duc Decazes, grand rfrendaire de la Chambre des pairs; celui-ci
tait assis sur son lit, lisant un journal. M. Flaugergues, aprs les
formalits d'usage, recommanda son protg au duc, qui, se tournant
vers Louis Blanc, le frappa lgrement sur la joue: Eh bien,
dit-il, nous verrons ce qu'on peut faire pour ce petit garon. Je
sortis et ne le revis plus, racontait, longtemps aprs, Louis Blanc
encore tout mortifi de cette scne; et il ajoutait, en savourant
sa vengeance: trange moquerie du destin! Le 1er mars 1848, il
tait donn  ce petit garon de coucher dans le lit o il avait vu
le duc assis, plusieurs annes auparavant, et que le duc venait de
quitter[113].

[Note 112: Henri Heine crivait, le 6 novembre 1840: M. Louis Blanc
est un homme encore jeune, de trente ans tout au plus, quoique,
d'aprs son extrieur, il semble un petit garon de treize ans. En
effet, sa taille on ne peut plus minime, sa petite figure frache et
imberbe, ainsi que sa voix claire et fluette qui parat n'tre pas
encore forme, lui donnent l'air d'un gentil petit garon chapp
 peine de la troisime classe d'un collge, et portant encore
l'habit de sa premire communion. (_Lutce_, p. 138.)  la mme
poque, M. Nettement, se trouvant chez M. Laffitte,  une runion
de journalistes de l'opposition, et voyant un jeune garon  ct
du matre de la maison, s'tonnait que celui-ci et gard auprs de
lui son petit-fils, pour lui faire prendre une leon de politique.
Ce jeune garon tait M. Louis Blanc, dj important dans la presse
rpublicaine. (_Histoire de la littrature pendant la monarchie de
Juillet_, t. II, p. 475.)]

[Note 113: _Histoire de la rvolution de 1848_, par M. Louis BLANC,
t. I, ch. VIII.]

Bientt, cependant, l'horizon s'claircit devant Louis Blanc. Il
trouva une place de prcepteur chez un fabricant d'Arras, et fit
ses dbuts de journaliste dans la feuille radicale de cette ville.
Revenu  Paris en 1834, il collabora au _Bon Sens_, au _National_, au
_Monde_, se fit remarquer par Carrel, se lia avec Godefroy Cavaignac,
et acquit assez d'importance pour devenir, le 1er janvier 1837,--il
n'avait alors que vingt-cinq ans,--rdacteur en chef du _Bon Sens_;
puis, ce journal ayant disparu en 1838, il fonda et diriga la _Revue
du progrs_, dans laquelle crivirent Flix Pyat, tienne Arago, E.
Duclerc, Dupont l'avocat, Godefroy Cavaignac, Dorns, Mazzini, etc...
Aussi Henri Heine pouvait-il dire de lui, en 1840, qu'il tait
une des notabilits du parti rpublicain, et il ajoutait: Je lui
crois un grand avenir, et il jouera un rle, ne ft-ce qu'un rle
phmre; il est fait pour tre le grand homme des petits, qui sont
 mme d'en porter un pareil avec facilit sur leurs paules[114].
Son talent tait dj ce qu'on l'a connu depuis, plus d'un rhteur
que d'un homme politique. La phrase tait bien faite, soigne,
d'allure noble et solennelle, non sans lgance, ni mme parfois
sans une certaine loquence sentimentale qui rappelait le dernier
sicle, mais un peu monotone, manquant de relief, d'imprvu et de
jeunesse. Il tenait beaucoup de Rousseau pour la forme et le fond.
Fort occup et fort soigneux de son succs, attentif  flatter le
peuple et  se faire en mme temps, auprs des dlicats, le renom
d'un lettr, habile surtout  se mnager des appuis dans les journaux
dmocratiques de toute nuance, il savait, au besoin, se faire modeste
et doucereux, tout en demeurant au fond trs ddaigneux et trs
personnel[115].

[Note 114: _Lutce_, p. 140.]

[Note 115: C'est encore Henri Heine qui crivait, en 1840: Ce tribun
imberbe donne cependant  sa rputation de grand patriote,  sa
popularit, les mmes petits soins que ses rivaux donnent  leurs
moustaches; il la soigne on ne peut plus, il la frotte, la tond, la
frise, la dresse et la redresse, et il courtise le moindre bambin de
journaliste qui peut faire insrer dans une feuille quelques lignes
de rclame en sa faveur. (_Lutce_, p. 141.)]

En entrant dans la presse, Louis Blanc s'tait engag dans le parti
rpublicain extrme, se posant en radical, en jacobin, nullement
libral et faisant ses dvotions  Robespierre. Mais, bien qu'il
part alors principalement proccup de poursuivre une rvolution
politique, il se distinguait de la plupart des hommes  ct desquels
il crivait, par un accent et un tour d'ides socialistes. Avec le
temps, ce caractre devint de plus en plus marqu, et fut tout  fait
dominant dans les articles de la _Revue du progrs_. Il n'tait pas
jusqu' l'_Histoire de dix ans_, parue en 1840, o ne se traht le
parti pris de changer la socit: sans doute, ce pamphlet historique
tait avant tout une machine de guerre contre la monarchie de
Juillet; mais derrire cette monarchie l'crivain poursuivait, avec
une singulire pret de haine et de dnigrement, la bourgeoisie,
envisage comme la personnification des ides conomiques rgnantes,
de la concurrence, du laisser-faire, du crdit individuel, de la
fodalit financire, de l'individualisme, de toutes ces doctrines
sans entrailles qui ne songent qu' augmenter la masse des biens,
sans tenir compte de leur rpartition, qui loignent l'intervention
de tout pouvoir tutlaire dans l'industrie, qui protgent le fort
et laissent l'existence du faible  la merci du hasard[116].

[Note 116: _Passim_ dans l'introduction de l'_Histoire de dix ans_.]

Ce fut surtout par sa brochure sur l'_Organisation du travail_,
publie en septembre 1840[117], que Louis Blanc prit rang parmi
les thoriciens du socialisme. L'auteur dbutait par poser vivement
cette question: Le pauvre est-il un membre ou un ennemi de la
socit? Qu'on rponde. Il trouve, tout autour de lui, le sol occup.
Peut-il semer la terre pour son propre compte? Non, parce que le
droit de premier occupant est devenu droit de proprit. Peut-il
cueillir les fruits que la main de Dieu fait mrir sur le passage
des hommes? Non, parce que, de mme que le sol, les fruits ont t
appropris. Louis Blanc poursuivait ses interrogations; il montrait
le pauvre ne pouvant pas mme tendre la main ou s'endormir sur le
pav des rues, parce qu'il y a des lois contre la mendicit ou le
vagabondage; puis il ajoutait: Que fera donc ce malheureux? Il vous
dira: --J'ai des bras, j'ai une intelligence... Tenez, prenez tout
cela, et en change, donnez-moi un peu de pain. C'est ce que font
et disent aujourd'hui les proltaires. Mais, ici mme, vous pouvez
rpondre au pauvre: --Je n'ai pas de travail  vous donner. Que
voulez-vous qu'il fasse alors? Vous voyez bien qu'il ne lui reste
plus que deux partis  prendre: se tuer ou vous tuer. L'auteur
concluait que l'tat devait assurer du travail au pauvre; non
que cette conclusion lui part satisfaire pleinement aux exigences
de la justice; il faudrait davantage pour tablir vritablement
le rgne de la fraternit; mais du moins, ce travail une fois
assur, la rvolte ne serait plus rendue ncessaire. Ce rsultat,
si modeste qu'il ft, Louis Blanc constatait qu'il n'tait pas
atteint. Pourquoi?  cause de la concurrence; l est, selon lui,
tout le mal, le vice capital de l'organisation sociale. La libert
du travail n'est qu'un mensonge: elle aboutit  une guerre sauvage,
non seulement entre le capital et le travail, mais entre le travail
et le travail, entre le capital et le capital; elle amne, par
suite, la baisse continue des salaires, l'crasement des faibles,
l'asservissement des pauvres et la constitution d'une fodalit
industrielle. Suivait un tableau tragique des misres du proltariat
ouvrier, des vices et des crimes qui en sont la consquence, de la
famille dissoute, de l'enfance atrophie et pervertie, etc. Que tout
ft imaginaire dans ce tableau, nul ne pourrait l'affirmer; mais
l'auteur exagrait violemment le dsordre, envenimait et exasprait
perfidement les souffrances; et puis, n'tait-il pas arbitraire
d'imputer  la seule concurrence un mal qui avait beaucoup d'autres
causes conomiques et surtout morales?

[Note 117: On a souvent imprim que cette brochure avait t publie
en 1839. C'est une erreur. La premire bauche du travail parut
sous forme d'article, dans la livraison d'aot 1840 de la _Revue du
progrs_. Ce furent les grves survenues au commencement de septembre
qui donnrent  Louis Blanc l'ide de transformer cet article de
revue en une brochure de propagande.]

O Louis Blanc cherchait-il le remde? Tout d'abord, rest factieux
en devenant utopiste, il combattait ceux qui, comme les fouriristes
et les saint-simoniens, se bornaient  rver le changement de la
socit sans vouloir bouleverser le gouvernement. Pour lui, si
la rvolution sociale est le but final, la rvolution politique
est le moyen ncessaire. L'mancipation du proltariat lui parat
d'ailleurs une oeuvre trop complique pour s'accomplir par des
efforts individuels. Il y faut appliquer la toute-puissance de
l'tat. Donc les proltaires doivent commencer par s'emparer du
pouvoir. Prenez-le pour instrument, leur dit-il, sous peine de le
rencontrer comme obstacle. Cet tat, dont Louis Blanc ne craint
pas de dvelopper sans mesure l'autorit et l'intervention, sera
le rgulateur suprme de la production;  lui de prvenir les
crises qui naissent de la libre concurrence. Comment, d'aprs quels
principes, sur quelles donnes? L'auteur nglige de l'indiquer.
L'tat doit tre en outre le banquier des pauvres et leur fournir
les instruments de travail. Sur ce point, Louis Blanc veut bien
prciser son systme. Le gouvernement fera un grand emprunt dont le
produit servira  crer des ateliers sociaux affects aux diverses
branches de l'industrie. Les statuts de ces ateliers, rdigs par
les pouvoirs publics, auront force de loi. Les salaires y seront
gaux, par cette raison qu'ils doivent tre rgls non d'aprs la
capacit ou les oeuvres, mais d'aprs les besoins. Il parat que
le vieux mobile de l'intrt personnel sera heureusement remplac,
chez l'ouvrier mancip, par le sentiment de l'honneur collectif,
et par une disposition, prsume permanente,  la fraternit et au
dvouement. La hirarchie des fonctions, dans l'intrieur de chaque
atelier, sera constitue par le gouvernement, la premire anne;
par l'lection, les annes suivantes. Les hommes ainsi appels 
remplir l'office des patrons, des ingnieurs, des chefs d'usines et
de comptoirs, ceux qui devront apporter la science, l'exprience, la
direction, l'esprit d'initiative ou de prvoyance, si essentiels au
succs de l'entreprise industrielle, n'auront pas un salaire plus
considrable que le moindre ouvrier; ils n'auront non plus aucune
responsabilit. Quant aux capitalistes, ils sont autoriss, invits
mme  apporter leur argent; on leur servira un intrt garanti
par l'tat, qui prend ainsi  sa charge tous les risques de la
gestion; mais ils ne toucheront rien des bnfices. Ces bnfices
seront diviss en trois parts: l'une, rpartie galement entre
tous les membres de l'atelier; l'autre, destine  l'entretien des
vieillards, des malades, et  l'allgement des crises industrielles;
la troisime, consacre  fournir des instruments de travail  ceux
qui voudraient faire partie de l'association, de telle sorte que
celle-ci pourra s'tendre indfiniment, mme au del des possibilits
de la consommation. Chaque membre aura le droit de disposer de son
salaire, mais l'auteur compte bien que l'association des travaux
conduira  l'association des besoins et des plaisirs, c'est--dire
au communisme complet, qui est en effet le dernier mot du systme.
Il compte aussi que les ateliers nationaux feront une concurrence
mortelle  l'industrie prive, ainsi rduite, avant peu,  capituler
aux mains de l'tat; au besoin, on s'arrangerait pour qu'il en ft
ainsi: c'est ce que Louis Blanc appelle se servir de la concurrence
pour tuer la concurrence. Rvolution complte qu'il nous affirme
devoir s'accomplir facilement, rapidement et pacifiquement. Ce ne
sera du reste qu'une transition, et il nous laisse entrevoir, dans
les brumes de l'horizon, un rgne plus complet de la fraternit.

Cette prilleuse et absurde chimre ne supporte pas un moment
l'examen. Un tel rgime, en admettant qu'il y et moyen de
l'tablir, serait la ruine de notre industrie, qui ne pourrait
soutenir la concurrence avec l'industrie trangre, et ne garderait
mme plus un seul entrepreneur capable, un seul ouvrier laborieux;
il serait la ruine de l'tat, devenu le banquier de toutes ces
entreprises condamnes  la faillite; il serait la ruine de la
libert, qui n'aurait plus aucune place en face de cet tat
omnipotent, omnifaisant et omnipayant; il serait enfin la ruine
de la dignit humaine, disparaissant sous le niveau et dans la
confusion de ce communisme galitaire. Rien d'original dans ces
erreurs conomiques et morales; on pourrait indiquer celle qui est
emprunte au saint-simonisme, celle qui vient de Fourier, celle qui a
t ramasse dans les crits de Cabet ou de Buonarotti. Encore Louis
Blanc a-t-il, par rapport  ses devanciers, notamment  Saint-Simon
et  Fourier, l'infriorit de ne pas nous offrir un systme complet,
ayant une rponse telle quelle  toutes les questions de l'me
humaine. Il ne voit dans la socit que le travail industriel, dans
le travail industriel que le problme de la concurrence, et, pour
gurir les abus de cette concurrence, il n'a pas d'autre remde que
de la supprimer. Ce n'est donc plus l'oeuvre complexe et longuement
mdite d'un esprit philosophique, mais l'improvisation d'un
journaliste qui, cherchant un moyen d'agitation et de popularit, a
rassembl  la hte quelques ides fausses, prises de-ci et de-l. Il
n'y a de nouveau et appartenant vraiment  Louis Blanc que la forme
loquente donne  ces ides, et le ferment redoutable de passion
rvolutionnaire qui y est introduit.

Le succs fut considrable, plus considrable que celui de toutes les
autres publications socialistes. Plusieurs ditions se succdrent.
Ces mots: organisation du travail, qui n'taient pas d'ailleurs de
l'invention de Louis Blanc et que M. Arago avait dj ports  la
tribune de la Chambre, le 16 mai 1840[118], devinrent la formule des
revendications du proltariat. La faiblesse scientifique du systme
facilitait sa diffusion; ce remde si sommaire, dont quelques
pages suffisaient  donner la recette, cette vue si restreinte et
si superficielle de tant de graves problmes taient, beaucoup plus
que la complication touffue de Fourier ou la profondeur abstraite
de Pierre Leroux,  la porte des lecteurs populaires. Seule
l'imagination sensible de papa Cabet pouvait leur plaire autant;
encore Louis Blanc, parce qu'il tendait  la constitution d'une secte
moins troite, moins dlimite que celle de l'Icarie, trouvait-il
un public plus tendu. Le beau langage du rhteur, loin d'veiller
la mfiance des ouvriers, semblait les flatter d'autant plus qu'il
tait moins conforme  leur tour habituel d'esprit et  leur faon de
s'exprimer. Et surtout, avec quelle pre jouissance les mcontents
et les malheureux se rptaient ces dclamations passionnes, o
ils trouvaient  la fois la vengeance et l'exaspration de leurs
souffrances! Nul crivain ne contribua davantage  rendre la
dmocratie laborieuse impatiente de son sort,  lui souffler la
haine de la socit personnifie dans la bourgeoisie; nul surtout
ne travailla plus efficacement  lui faire croire qu'un changement
de lgislation et de gouvernement pouvait faire disparatre tous
ses maux, et qu'il lui suffirait de mettre la main sur le pouvoir
pour effectuer ce changement, de rendre quelques dcrets pour en
recueillir aussitt l'immense bnfice. Pendant un temps, Louis Blanc
n'a eu qu' jouir de la popularit ainsi conquise, et c'est grce 
celle-ci qu'il a pu s'imposer, le 24 fvrier 1848, comme membre du
gouvernement provisoire. Mais, par un chtiment mrit, il s'est vu
aussitt somm d'apporter au proltariat la ralisation de l'immense
et trompeuse esprance par laquelle il avait aviv ses convoitises.
On sait  quelle lamentable banqueroute le parlement ouvrier du
Luxembourg a promptement abouti, et comment, pour faire diversion
aux embarras et aux humiliations de cette banqueroute, l'auteur de
l'_Organisation du travail_ s'est jet et perdu dans les meutes
dmagogiques.

[Note 118: Voir plus haut, t. IV, ch. II,  IX.]


VII

Il est un homme qu'on ne peut omettre dans la galerie des socialistes
de ce temps, et qu'il serait cependant malais de rattacher 
quelqu'une des coles dj tudies; c'est Proudhon. Pour connatre
son oeuvre, il faut, avant tout, le connatre lui-mme: il s'agit ici
bien plus de l'analyse d'un temprament que de celle d'un systme, de
l'histoire d'une passion que de celle d'une doctrine. N  Besanon,
en 1809, d'un ouvrier et d'une fille de campagne servante pour les
gros ouvrages, employ, dans son enfance,  garder les vaches ou
 faire le mtier de garon de cave, Pierre-Joseph Proudhon avait
obtenu, par l'entremise de quelques personnes charitables, d'tre
admis au collge en qualit d'externe non payant. Ce fut donc encore
un boursier, comme Pierre Leroux, comme Cabet, comme Louis Blanc.
colier ardent et opinitre au travail, mais sans cesse entrav et
humili par sa misre, venant au collge en sabots et sans chapeau,
puni maintes fois pour avoir oubli des livres qu'il n'avait pas le
moyen d'acheter, ne trouvant pas de quoi dner chez ses parents, au
retour d'une distribution de prix o il avait remport les premires
couronnes, il se montrait dj sombre, farouche, irritable[119].
Un jour que, suivant son instinct d'pre curiosit, il avait, dans
la bibliothque de la ville, demand  la fois un grand nombre
d'ouvrages, le bibliothcaire, savant fort obligeant qui devait
tre un de ses protecteurs, s'approcha de lui et lui demanda en
souriant: Mais, mon petit ami, qu'est-ce que vous voulez faire de
tous ces livres? L'enfant leva la tte, toisa l'interrogateur et,
pour toute rponse, lui jeta brusquement un: Qu'est-ce que cela
vous fait[120]? L'obligation de gagner sa vie ne lui permit pas
de terminer compltement ses tudes. Successivement correcteur,
typographe, prote, il acquit, en 1836, une petite imprimerie dans
laquelle il fit de mauvaises affaires. En 1838, il brigua et obtint
de l'Acadmie de Besanon la _pension Suard_; cette pension de 1,500
francs tait accorde, pour trois ans, au jeune homme sans fortune
qui montrait d'heureuses dispositions dans les lettres, les sciences,
le droit ou la mdecine.

[Note 119: Il crivait lui-mme, peu aprs,  l'Acadmie de Besanon:
Je poursuivis mes humanits,  travers les misres de ma famille
et tous les dgots dont peut tre abreuv un jeune homme sensible
et _du plus irritable amour-propre_. (_Correspondance de P.-J.
Proudhon_, t. I, p. 26.)]

[Note 120: _P.-J. Proudhon_, par M. SAINTE-BEUVE.]

C'tait, pour ce fils d'ouvrier, une occasion de s'ouvrir une
carrire bourgeoise, d'autant mieux que l'honnte Acadmie paraissait
prendre au srieux et exercer avec sollicitude le patronage qu'elle
avait assum  son gard. Elle lui avait dsign,  Paris, pour
correspondant et protecteur, un de ses membres qui faisait aussi
partie de l'Acadmie franaise, M. Droz. Proudhon, bien que peu port
 la reconnaissance, a d plusieurs fois rendre tmoignage des bonts
qu'avait eues pour lui ce moraliste aimable et bienveillant[121].
D'autres personnages considrables, M. Jouffroy, M. Cuvier, lui
faisaient galement favorable accueil. Mais, chagrin, dfiant,
misanthrope, il repoussait ces avances et restait dans son coin[122].
tait-ce modestie? C'tait plutt orgueil du plbien qui a peur
de ne pas faire assez bonne figure dans un salon[123]. Le rle de
protg lui paraissait humiliant. Et puis n'attendez pas de lui la
patience de suivre la filire, de prendre la queue des candidats;
mieux valait,  son avis, tenter,  un moment donn, de sortir des
rangs et de brusquer la renomme. Enfin, sans avoir encore toutes les
opinions qu'il affichera bientt, il se proclamait dj rpublicain,
galitaire, il avait rpudi toutes les croyances chrtiennes de son
enfance et surtout possdait, au moins en germe, toutes les haines,
toutes les amertumes qui feront plus tard explosion dans ses divers
crits. En recevant sa pension, il s'tait fait le serment de ne pas
abandonner ses frres du proltariat, de ne pas se laisser attirer
dans la hirarchie sociale, mais, bien au contraire, de demeurer hors
de cette hirarchie pour la combattre[124]. Je pourrais, crivait-il
le 17 dcembre 1838, choisir d'autres voies de me pousser et de me
faufiler; je ne le veux pas. Je refuse d'aller aux soires de M.
Droz, de voir M. Nodier, M. Baguet, M. Jouffroy, etc., et je n'y
mettrai pas le pied... Ma nomination par l'Acadmie n'a pas effac
mes souvenirs, et ce que j'ai ha, je le harai toujours. Je ne
suis pas ici pour devenir un savant, un littrateur homme du monde;
j'ai des projets tout diffrents. De la clbrit, j'en acquerrai,
j'espre; mais ce sera aux frais de ma tranquillit et de l'amour des
gens. Et, l'anne suivante, le 15 octobre 1839, il ajoutait: Je
n'attends rien de personne; je rentrerai dans ma boutique, l'anne
prochaine, arm, contre la civilisation, jusqu'aux dents, et je
vais commencer, ds maintenant, une guerre qui ne finira qu'avec ma
vie[125]. Le bon M. Droz ne comprenait pas grand'chose  la manire
d'tre d'un si incommode pupille, et ne savait comment l'apprivoiser.

[Note 121: _Correspondance de P.-J. Proudhon_, t. I, p. 73, 218.]

[Note 122: _Ibid._, p. 84, 188, 256.]

[Note 123: Il crivait, quelques annes auparavant: J'prouve encore
cette sotte honte d'un berger que l'on veut faire entrer dans un
salon. Je crains, comme des btes effrayantes, les visages que je
n'ai jamais vus; je recule toujours  voir les gens mme qui peuvent
m'tre utiles et me vouloir du bien; je n'ai de prsence d'esprit et
d'aplomb que lorsque je me vois seul et que c'est ma plume qui parle.
Mrite fort commun, mais que voulez-vous? je sais que je ne brille ni
par les dehors, ni par l'locution; j'aime mieux n'tre vu ni connu
de personne. (_Ibid._, t. I, p. 10.)]

[Note 124: _Correspondance_, t. I, p. 59, 60.]

[Note 125: _Ibid._, p. 76 et 154.]

Si Proudhon se refuse  prendre rang dans la vieille socit, ce
n'est pas pour s'enrler dans quelqu'un des partis rvolutionnaires.
Ds le premier jour, il se vante de n'appartenir  aucune
opinion[126], et il gardera cette attitude jusqu'au bout. Il se dit
rpublicain, mais proclame son mpris et son aversion pour toutes
les coteries qui prennent cette tiquette; leur conduite lui parat
stupide, leur programme absurde[127]. Il sera bientt en tat de
guerre continuelle, implacable, avec les hommes du _National_, et
ne se sentira jamais plus heureux que quand, par quelque attaque
effroyable, il les aura fait pleurer et grincer des dents[128];
il traite fort mal ceux qu'il appelle les sides de Robespierre
et les dvots  Marat[129]. Il n'est pas davantage dispos 
s'affilier  l'une des sectes socialistes. Je ne suis, crit-il le
29 mai 1840, ni saint-simonien, ni fouririste, ni babouviste, ni
d'aucune entreprise ou congrgation rformiste. Un autre jour, aprs
avoir parl de tous les prdicateurs d'vangiles nouveaux: Je n'ai
pas envie, ajoute-t-il, d'augmenter le nombre de ces fous[130].
Individualiste  outrance, il ne pardonne pas aux communistes de
dtruire la personnalit et la dignit humaines[131]. Et surtout, il
se rvolte contre les impurets de la rhabilitation de la chair, de
l'amour libre et autres divagations rotiques[132]. S'il est donc
rvolutionnaire et socialiste, c'est  sa manire, qui n'est celle
de personne autre; il n'prouve le besoin de se ranger sous aucun
drapeau, et la conspiration qu'il se dispose  poursuivre est, comme
il le dit lui-mme, une conspiration solitaire[133].

[Note 126: _Ibid._, p. 142.]

[Note 127: La conduite du parti rpublicain, crit Proudhon, le
15 novembre 1840, a t, comme toujours, stupide depuis deux ou
trois mois. Ou bien encore: Les radicaux sont annihils par leur
ineptie et leur incapacit. (_Correspondance_, t. I, p. 254, 313.)
Il n'a pas assez du sarcasmes pour le dada rformiste ou pour les
vellits belliqueuses de la gauche.]

[Note 128: _Ibid._, t. I, p. 333; t. II, p. 6.]

[Note 129: _Ibid._, p. 13, et _Confessions d'un rvolutionnaire_,
 I.--Pas un homme important de l'extrme gauche qu'il ne dteste.
Je souscrirais volontiers pour une couronne civique, crivait-il,
 celui qui nous dlivrerait de Lamennais, de Cormenin et d'A.
Marrast. (_Correspondance_, t. I, p. 255.) Lamennais surtout lui
est antipathique. Quoi qu'un dise de cet homme, crit-il, je
rpondrai toujours que je n'aime pas les apostats. Il pouvait changer
d'opinion, mais il ne devait jamais faire la guerre  ses confrres
dans le sacerdoce ni au christianisme. (_Ibid._, t. I, p. 333.) Et
plus tard: Le plus grand bonheur qui pourrait arriver au peuple
franais, ce serait que cent dputs de l'opposition fussent jets
 la Seine, avec une meule au cou; ils valent cent fois moins que
les conservateurs, car ils ont, de plus que ceux-ci, l'hypocrisie.
(_Ibid._, t. II, p. 277.) Des journalistes de gauche, il ne pense pas
plus de bien: Ils ne comprendront jamais de moi autre chose, dit-il,
sinon que je les hais et les mprise.]

[Note 130: Proudhon crira, un jour, de Fourier, que son systme est
le dernier rve de la crapule en dlire; de Pierre Leroux, dont
cependant il avait paru un moment se rapprocher, que la sottise le
dispute  la mchancet dans ses lucubrations; de Louis Blanc,
qu'il est le plus ignorant, le plus vain, le plus vide, le plus
impudent, le plus nausabond des rhteurs. Cabet ne sera pas mieux
trait.]

[Note 131: Dans la thorie communiste, les hommes lui paraissent
attachs comme des hutres, cte  cte, sans activit ni sentiment,
sur le rocher de la fraternit.]

[Note 132: Quand il lui faudra discuter cette partie de la doctrine
socialiste, il se plaindra d'tre oblig de remuer ce fumier, et
il s'criera: Loin de moi, communistes! Votre prsence m'est une
puanteur, et votre vue me dgote.]

[Note 133: Plus il va, plus il semble trouver une sorte d'pre
jouissance  se voir seul en guerre contre tous: J'aurai raison
contre tout le monde, crit-il, ou je succomberai  la peine... Le
nombre des adversaires vous pouvante; il m'anime, au contraire. Car
je crois que, dans la carrire antireligieuse, antipropritaire,
antimonarchique, o je suis entr, s'il y avait une seule opinion
avec laquelle je ne fusse pas en dsaccord, je ne serais plus
d'accord avec moi-mme. (_Correspondance_, t. II, p. 241.)]

Proudhon ne voulut pas se dvoiler tout d'un coup. En 1839, il publia
un _Discours sur la clbration du dimanche_, sujet mis au concours
par l'Acadmie de Besanon. Un peu d'attention suffit sans doute
pour y dcouvrir en germe presque toutes les ides du socialisme
galitaire qui seront dveloppes dans ses ouvrages ultrieurs;
mais il tchait de les couvrir du nom de Mose, et les entourait
d'amplifications inoffensives ou mme presque difiantes. La menace
existait, seulement elle tait dissimule; et s'adressant au lecteur
qu'il supposait intrigu par le mystre, l'auteur s'criait:
Infortun, comment me comprendriez-vous si vous ne me devinez pas?
Le public ne chercha ni  comprendre ni  deviner. Le _Discours_
passa inaperu, et personne ne s'arrta  dchiffrer l'nigme qu'il
pouvait contenir. L'Acadmie de Besanon seule s'en occupa; bien
qu'un peu effarouche, elle accorda une mdaille  son pensionnaire,
et se borna  faire quelques rserves par l'organe de son rapporteur,
l'abb Doney, qui devait tre plus tard vque de Montauban.

Proudhon fut tonn et quelque peu mortifi de n'avoir pas fait
scandale[134]; il en conclut  la ncessit de frapper plus fort,
et se mit  rdiger son _Mmoire sur la proprit_. Dans quel tat
d'esprit? On en peut juger par sa correspondance: Je suis puis,
dcourag, constern, crivait-il le 12 fvrier 1840. J'ai t
pauvre l'anne dernire, je suis, celle-ci, indigent[135]..... Je
suis comme un lion; si un homme avait le malheur de me nuire, je le
plaindrais de tomber sous ma main... Mon travail sur la proprit
est commenc... L'ironie et la colre s'y feront trop sentir. C'est
un mal irrmdiable. Quand le lion a faim, il rugit... Malheur  la
proprit! maldiction!... Il est vrai que, sur certains passages
de mes lettres, on doit trembler pour ma tte. H! Dieu de mon me,
c'est que je m'apprte  faire trembler les autres... Il faut que
je tue, dans un duel  outrance, l'ingalit et la proprit. Ou je
m'aveugle, ou elle ne se relvera jamais du coup qui lui sera bientt
port[136]. Le dernier trait est naf; il trahit cet orgueil qui
tait le fond de l'me de Proudhon et peut-tre l'explication de
beaucoup de ses actes. L'auteur tait persuad, en effet, que son
livre serait l'vnement le plus remarquable de 1840. Un autre
jour, il crivait: Je fais un ouvrage diabolique qui m'effraye
moi-mme; et il terminait ainsi sa lettre: Priez Dieu pour moi.
Le plus souvent, ce qui dominait en lui, c'tait une sorte de joie
sauvage,  la pense de la consternation qu'il allait jeter dans les
esprits: Mon ouvrage est fini, et j'avoue que j'en suis content.
Je ne puis y penser sans un frmissement de terreur. Quand je songe
 l'effet qu'il produirait infailliblement, publi par un Arago,
j'prouve les mmes palpitations qu'un Fieschi,  la veille de faire
partir une machine infernale[137].

[Note 134: Il s'tait attendu, en effet,  produire une vive motion:
Quand on saura dans le public, crivait-il le 1er juin 1839, que je
suis l'auteur de ce Discours, ce sera un beau tapage. Je puis dire
que je viens de passer le Rubicon. (_Ibid._, t. I, p. 129.)]

[Note 135: Ces embarras pcuniaires venaient surtout de l'imprimerie
dont Proudhon ne pouvait ni se dbarrasser ni tirer profit. Tel tait
son dnuement que, voulant aller voir un de ses amis  Besanon,
il fit  pied la route de Paris  cette ville. Il priait ses
correspondants de ne lui crire que par occasion, parce qu'il n'avait
pas le moyen de payer les ports de lettre.]

[Note 136: Cette ide revenait sous toutes les formes, dans sa
correspondance: Je ne connais rien dans la science, crivait-il
encore, dont la dcouverte ait jamais produit un effet pareil  celui
que la lecture de mon ouvrage est capable de produire. Je ne dis pas:
qu'il soit compris; je dis seulement: qu'il soit lu, et c'en est fait
de la vieille socit.]

[Note 137: _Correspondance_, t. I, p. 166, 182, 183, 189, 191, 212,
213, 216.]

Le Mmoire parut en juin 1840: c'tait un volume de deux cent
cinquante pages. Ds les premires lignes,  cette question:
Qu'est-ce que la proprit? Proudhon rpondait: La proprit,
c'est le vol. Le dfi, la recherche du scandale taient manifestes:
sorte de rubrique de charlatan, pour faire retourner les passants
auxquels l'auteur en voulait de n'avoir pas t mus par les
hardiesses plus enveloppes du _Discours sur le dimanche_. Il
fallait, a-t-il dit plus tard pour expliquer sa conduite, tonner
l'ennemi par l'audace des propositions... Un parti ne se ft
point prt  cette tactique; elle exigeait une individualit
rsolue, excentrique mme, une me trempe pour la protestation
et la ngation. Orgueil ou vertige, je crus que mon tour tait
venu[138]. Toute sa vie, il devait, comme un nouveau cynique, se
plaire  stupfier le badaud, plus encore,  l'pouvanter. Lui
reprsentait-on que ce n'tait pas le moyen de gagner les gens, et
que l'on prenait plus de mouches avec une cuillere de miel qu'avec
cent tonneaux de vinaigre? Il ne s'agit pas de prendre des mouches,
rpondait-il: il s'agit de les tuer[139]. Parfois, il semblait tirer
vanit de sa violence. La proprit, c'est le vol! crivait-il,
il ne se dit pas, en mille ans, un mot comme celui-l. Je n'ai
d'autre bien sur la terre que cette dfinition de la proprit,
mais je la tiens plus prcieuse que les millions de Rothschild.
Infatuation d'autant plus trange qu'en ralit la formule n'tait
pas de lui, et qu'il l'avait emprunte  Brissot de Warville[140]. 
d'autres moments, il s'excusait presque d'avoir cri si fort. Cela
sert avec les sots, disait-il; les sages aperoivent le motif et
pardonnent  l'auteur[141]. Et il ajoutait plus tard, en 1849, dans
le _Reprsentant du peuple_, toujours  propos de la mme phrase:
Cela se dit une fois; cela ne se rpte pas. Laissons cette machine
de guerre, bonne pour l'insurrection, mais qui ne peut plus servir
aujourd'hui qu' contrister les pauvres gens.

[Note 138: _Confession d'un rvolutionnaire._]

[Note 139: _Correspondance_, t. I, p. 251.]

[Note 140: Brissot avait crit, en effet, dans ses _Recherches
philosophiques sur le droit de proprit et le vol_: La proprit
exclusive est un vol dans la nature. Le voleur, dans l'tat naturel,
c'est le riche.]

[Note 141: _Correspondance_, t. I, p. 308.]

Aprs cet exorde tapageur, l'auteur du Mmoire tche de dtruire les
divers fondements sur lesquels les philosophes, les conomistes ou
les jurisconsultes font reposer la proprit; il la dclare une ide
contradictoire, une institution malfaisante, et surtout lui reproche
d'tre en opposition avec la justice. Pour lui, la justice est
l'galit, l'galit absolue, l'galit des conditions, des fortunes,
des salaires. C'est  tort que le saint-simonisme et le fouririsme
ont dit:  chacun selon sa capacit. Toute part rclame au nom
du talent n'est qu'une rapine exerce sur le produit du travail.
L'auteur regarde d'ailleurs le talent comme une difformit qui tendra
 disparatre avec l'galit des conditions, et il nous offre la
perspective terne et morne d'une socit o toutes les intelligences
seront niveles comme les salaires. Il supprime la concurrence: la
valeur de chaque objet ne varie plus selon l'offre et la demande;
elle est tarife d'aprs un criterium absolu et immuable, qui est
la dure du travail ncessaire pour le produire; aucun compte n'est
tenu du talent dpens, ni de la difficult vaincue; c'est l'Acadmie
des sciences qui sera charge de faire cette tarification. Tout cela
ressemble fort aux rveries des communistes; et cependant Proudhon se
dfend d'aboutir  la communaut, qu'il rpudie au nom de la libert
et de la dignit humaines. Ajoutons qu'entre temps l'auteur conclut
de la ngation de la proprit  celle de l'autorit et se proclame
an-archiste. Quant  Dieu, l'heure de sa condamnation n'a pas
encore sonn; bien au contraire, le Mmoire se termine par une sorte
de prire adresse au Dieu de libert et d'galit.

Dmolir, Proudhon s'y entend, et le mot mme lui est familier.
Mais, cela fait, il ne semble gure s'inquiter de reconstruire.
 peine, dans les dernires pages de son Mmoire, esquisse-t-il
vaguement une thorie de la possession par laquelle il se
flatte de remplacer la proprit, sans tomber dans la communaut.
Cette possession parat tre la proprit individuelle, moins
ce que l'auteur appelle l'usure, c'est--dire moins la rente,
le fermage; elle ne dure qu' condition d'tre effective; elle
est transmissible par succession, sous cette rserve que nul ne
doit cumuler deux hritages. Avec cette possession individuelle,
alinable, transmissible, que deviendra l'galit absolue des
conditions prsente par l'auteur comme la consquence et mme comme
la raison de l'abolition de la proprit? S'il y a conflit entre les
deux principes, quel pouvoir prononcera dans une socit o l'on
a proclam l'anarchie? Nous pourrions multiplier  l'infini ces
questions. Proudhon n'a essay de rpondre  aucune. En ralit,
aprs avoir accumul les plus audacieuses ngations, il n'apporte
pas une seule affirmation srieuse. Lui-mme avait le sentiment
de son impuissance et cherchait  s'en excuser. Raillant fort
ddaigneusement la prsomption des faiseurs de systme, fouriristes
ou autres, il disait,  la fin de son Mmoire: Quant  la science
de la socit, je dclare que je n'en connais rien de plus que le
principe (il entendait par l le principe d'galit absolue), et
je ne sache pas que personne aujourd'hui puisse se flatter d'avoir
pntr plus avant. Mais il n'admettait pas qu'on l'engaget 
suspendre la dmolition, jusqu'au jour o il serait en mesure de
tracer le plan du nouvel difice: J'ai prouv le droit du pauvre,
disait-il; j'ai montr l'usurpation du riche; je demande justice;
l'excution de l'arrt ne me regarde pas. Si, pour prolonger de
quelques annes une jouissance illgitime, on allguait qu'il ne
suffit pas de dmontrer l'galit, qu'il faut encore l'organiser,
qu'il faut l'tablir sans dchirements, je serais en droit de
rpondre: Le soin de l'opprim passe avant les embarras des
ministres...; le mal connu doit tre condamn et dtruit...; on ne
temporise pas avec la restitution.

La rapide analyse qui vient d'tre faite de cet crit ne saurait
donner l'ide de sa forme: tout un appareil de mtaphysique,
d'conomie politique, de jurisprudence, d'algbre mme, et en mme
temps toutes les brusqueries, les familiarits, les amertumes, les
invectives, les personnalits de la polmique la plus emporte.
L'auteur lui-mme dfinissait ainsi ce qu'il appelait le genre
_Mmoire_: Moiti science, moiti pamphlet, noble, gai, triste
ou sublime... La science pure est trop sche; les journaux trop
par fragments; les longs traits trop pdants. C'est Beaumarchais,
c'est Pascal qui sont mes matres[142]. Dans le double personnage
que cherchait ainsi  jouer Proudhon, le pamphltaire tait bien
suprieur au savant. Celui-ci se montrait lourd, obscur, ennuyeux,
pnible  suivre; celui-l, bien que dpourvu de grce, de souplesse
et de varit, bien que manquant souvent le but par excs de tension
et de vhmence, tait cependant alerte, rapide, vigoureux; il avait
le tour vif et brusque, un entrain endiabl, une langue ferme,
saine, prcise; il excellait surtout dans le corps  corps, plus
puissant  assommer un homme qu' discuter une ide. Et quand, par
hasard, il avait la chance de n'tre plus dans le faux, quand il
s'attaquait aux sottises ou aux vilenies de quelque socialiste rival,
il avait des saillies de bon sens, et mme des rvoltes d'honntet,
d'une saisissante vigueur. Malgr ces bons cts, l'ensemble tait
sans agrment, indigeste et peu lisible. Aussi le public n'en
connaissait-il rellement que quelques pages ou, pour mieux dire,
quelques phrases. Ce qui faisait le plus dfaut  Proudhon, c'tait
le coeur: pas d'autre motion que celle de la colre. Quand il
voulait tre pathtique, imiter Jean-Jacques ou Lamennais, il tombait
dans la mauvaise rhtorique. Il se piquait pourtant de ne pas faire
oeuvre de littrature, de n'tre pas gent de lettres[143]. Vaine
prtention! Quoique fort diffrent de Louis Blanc, il tait aussi un
rhteur, ou, si l'on aime mieux, un sophiste, ce qui n'est qu'une
autre varit de la mme espce.

[Note 142: _Correspondance_, t. I, p. 333, 334.]

[Note 143: Je n'ai pas le loisir de travailler mon style, je suis
trop pauvre et trop mal dans mes affaires, pour m'amuser  tre gent
de lettres.--Je me soucie de style et de littrature comme de cela.
Quand je parle au public, je tche que mon expression soit bien
nette, bien carre, bien mordante: je n'ai pas d'autre potique.
(_Ibid._, t. I, p. 182; t. II, p. 242.)]

Le _Mmoire sur la proprit_ ne fit pas tout d'abord le bruit que
son auteur en attendait. Inconnu, vivant dans l'ombre et l'isolement,
Proudhon et eu besoin, plus que tout autre, d'tre signal au
public par la presse; il n'avait rien fait pour se mnager son
concours. Sauf la _Revue du progrs_ de Louis Blanc, pas un journal
ne parla de son livre. Au bout de quelques mois, cependant, les cinq
cents exemplaires de la premire dition se trouvaient placs, et il
tait question d'en faire une nouvelle.  l'Acadmie de Besanon,
le Mmoire causa d'autant plus d'motion qu'il avait t ddi 
cette compagnie, avec une lettre-prface quelque peu ironique;
certains acadmiciens ne demandaient pas moins que la dchance du
pensionnaire; aprs de longues dlibrations, pendant lesquelles
ce dernier se montra tour  tour humble et menaant, l'Acadmie,
toujours bonne personne, carta les mesures de rigueur. Ce ne fut pas
le seul corps savant dont Proudhon eut alors  se louer. Il avait
fait hommage de son livre  l'Acadmie des sciences morales; M.
Blanqui, l'conomiste, se chargea du rapport: tout en rfutant les
doctrines mises, il traita l'auteur en homme de science et, par l
mme, le couvrit aux yeux du ministre de la justice, qui tait, en ce
moment, sollicit de dfrer aux tribunaux l'ennemi de la proprit.

Cette indulgence, loin de dsarmer Proudhon, l'enhardissait. Je
n'ai pas commenc pour reculer, crivait-il[144]. Aussi le voit-on
faire paratre, coup sur coup, en avril 1841 et en janvier 1842,
deux nouveaux Mmoires, le premier de forme relativement modre,
le second plus violent que jamais[145]. Il y revient sur les mmes
thses, sans addition ni attnuation. Tout en visant surtout la
proprit, il maltraite avec rudesse, chemin faisant, Lamennais,
Considrant et le _National_. Le dernier de ces pamphlets lui valut
une poursuite devant la cour d'assises de Besanon, ce qui ne laissa
pas que de lui faire, un moment, assez peur; mais il s'en tira avec
la finesse d'un paysan franc-comtois:  l'audience, il dbita,
d'un ton bonhomme et tranquille, une exposition si volontairement
obscure de sa doctrine, que les braves jurs, n'y comprenant rien,
se persuadrent avoir devant eux un savant, non un conspirateur,
et qu'ils l'acquittrent. Le seul rsultat du procs fut de mettre
l'auteur un peu mieux en vue, ce qui lui tait d'autant plus utile
que les journaux, mme ceux d'extrme gauche, continuaient  faire le
silence autour de ses oeuvres. Je vais mon chemin sans leur secours,
disait-il, ce qui prouve quelque chose. Il ajoutait, un autre jour:
Inconnu  la presse et aux confrries littraires et politiques,
je perce peu  peu; mes brochures se vendent, et mon libraire ne
parat point mcontent[146]. Toutefois, le rsultat tait encore peu
brillant. Proudhon crivait, en effet, toujours  la mme poque: Je
puis dire, en toute vrit, que je n'ai pas un partisan, au moins
dclar; le peuple ne peut suivre de si longues et si abstraites
inductions. Du ct du peuple, lit-on dans une autre lettre, je
suis vu avec plus de dfiance que de sympathie; les petits journaux
d'ateliers me montrent assez de mauvais vouloir; les communistes me
regardent comme une espce d'aristocrate. Et un peu plus tard: Je
n'ai encore personne. Personne! Je suis dlaiss. J'espre que dans
un an le public se dcidera; mais combien les crivains sont lches
et gostes[147]!

[Note 144: _Correspondance_, t. I, p. 324.]

[Note 145: Le premier tait intitul: _Lettre  M. Blanqui_; le
second: _Avertissement aux propritaires, ou Lettre  M. Considrant,
rdacteur de la_ Phalange, _sur une dfense de la proprit_.]

[Note 146: Il crivait encore: J'ai la chance de runir tout le
monde contre mes publications, ce qui produit une conspiration de
silence  mon gard. Mes publications ont l'air d'tre clandestines,
et cependant elles s'insinuent partout et dj portent leur fruit.]

[Note 147: _Correspondance_, t. I, p. 332, 338, 339, 350, et t. II,
p. 18.]

Proudhon commenait-il  se fatiguer et  s'inquiter de cet
isolement? En 1842 et 1843, nous le voyons solliciter un petit emploi
 la mairie de Besanon; en mme temps, il envoyait ses crits 
M. Duchtel, ministre de l'intrieur, et lui expliquait longuement
comment on pourrait tourner, au profit du pouvoir, les thories
les plus radicales; peut-tre, crivait-il  un de ses amis, ne
seras-tu pas tonn si je te dis que, dans deux ans, je serai tout
entier, avec armes et bagages, dans le gouvernement[148]. Quelques
personnes en ont conclu qu'il y avait eu alors, chez ce rvolt, une
sorte de dtente, une vellit de dsarmement: pure illusion. Sans
doute, il n'attachait que peu d'importance aux formes politiques,
et si la monarchie et consenti  tre l'instrument de ses ides,
il n'aurait eu aucun scrupule  s'allier avec elle; mais il ne
pouvait srieusement esprer son concours. Ce qu'il cherchait donc,
en 1842 et 1843, c'tait seulement une sorte d'abri d'o il pt
continuer, avec plus de scurit et sans risque d'un nouveau procs,
sa guerre contre la socit. Il rvait, comme il le disait lui-mme,
l'avantage d'tre  la fois le rformiste le plus avanc de l'poque
et le protg du pouvoir[149]. C'est que, malgr son temprament
batailleur et son audace de plume, il n'avait nullement le got du
martyre: il en avait mme le mpris[150]. De plus, au bnfice d'tre
ainsi le protg du gouvernement, il comptait joindre le plaisir
de le tromper; or, rien ne l'amusait tant que de duper ceux qui se
fiaient  lui. Voyez avec quel rire sournois il raconte,  cette
mme poque, le tour qu'il est en train de jouer  un magistrat
qui, voulant faire un livre de droit criminel pour se pousser 
la dputation, l'a choisi comme secrtaire et collaborateur! Il
nous dpeint ce magistrat comme un brave homme, honnte, de
courte vue, voltairien, libral, mais propritaire comme un
diable, se piquant d'aristocratie, traitant les radicaux et les
socialistes de charlatans et d'escrocs, et ne voulant rien
dire qui pt compromettre sa toge et contrarier ses opinions. Le
perfide secrtaire profite de la confiance qu'on lui tmoigne pour
glisser, dans le travail qui lui est command, ses propres thses
plus ou moins dissimules, se rservant, une fois le livre paru,
lou, rcompens peut-tre, de mettre en lumire ces passages et de
sommer l'auteur nominal d'en accepter les consquences. Comme il se
gaudit par avance de ce scandale d'un juge de Paris convaincu d'tre
antipropritaire et galitaire! Comme il se promet de le pousser
 bout sans piti! Ou mon homme criera: Vive l'galit!  bas la
proprit! dit-il, ou je le change en bourrique[151]. Le livre
n'ayant pas t publi, cet honnte complot avorta; mais il rvlait
bien l'instinct de ruse subalterne qu'avait gard ce fils de paysan.
C'tait videmment un tour du mme genre que Proudhon mditait de
jouer au gouvernement, dans le cas o celui-ci et accept ses
avances[152]. Au fond, les sentiments de l'ennemi de la proprit
taient toujours les mmes; ils se trahissent  chaque page de sa
correspondance: Je dguise ma colre par prudence pure et ncessit,
crit-il le 3 avril 1842;... mais, oh! millions de tonnerres de
diable, je vous jure que tout ce qui est diffr n'est pas perdu. Et
peu aprs: Je suis plus convaincu que jamais qu'il n'y a pas place
pour moi dans le monde, et je me regarde comme en tat d'insurrection
perptuelle contre l'ordre de choses[153]. Non qu'il rve d'un coup
de force, d'une meute; il les rpudie mme[154]; mais il poursuit
sans relche ce qu'il appelle l'inversion de la socit[155].

[Note 148: _Ibid._, t. II, p. 6, 10.]

[Note 149: _Correspondance_, t. II, p. 70.--Peu auparavant, il
expliquait ainsi sa dmarche auprs de M. Duchtel: Le pouvoir
est encore plus bte que mchant, et j'ai rsolu d'avoir dsormais
quelque homme puissant parmi mes dfenseurs. (_Ibid._, t. I, p.
314.)]

[Note 150: Il y a un homme que je dteste  l'gal du bourreau,
disait-il, c'est le martyr. Il blmait Lamennais aimant mieux
aller en prison que demander sa grce. Galile,  genoux devant
le tribunal de l'Inquisition, crivait-il, et reniant l'hrsie du
mouvement de la terre pour recouvrer sa libert, me parat cent fois
plus grand que Lamennais... Je respecte les mannequins, je salue les
pouvantails. Je suis en monarchie, je crierai: Vive le Roi! plutt
que de me faire tuer.]

[Note 151: _Correspondance_, t. I, p. 297, 305, 311, 312, 313, 319,
320, 330, 331.]

[Note 152: Quelqu'un, en tout cas, l'avait devin: c'tait le maire
de Besanon, qui expliquait ainsi pourquoi il ne voulait pas donner 
Proudhon la place qu'il demandait dans les bureaux de la mairie: Je
crains qu'il ne fasse de nous, comme des acadmiciens, des _niais_ ou
des _instruments_. (_Ibid._, t. II, p. 80.)]

[Note 153: _Ibid._, t. II, p. 28 et 93.]

[Note 154: _Ibid._, p. 199, 200.]

[Note 155: _Ibid._, p. 259.]

Jusqu' prsent ce n'est toujours qu'une oeuvre de dmolisseur que
nous avons vu faire  Proudhon. S'y est-il donc renferm jusqu'en
1848? Il sentait cependant qu'on avait le droit de lui demander
son plan de reconstruction. Le livre sur la _Cration de l'ordre
dans l'humanit_, en 1843; fut un premier effort pour rpondre 
cette attente, effort trs ambitieux et trs malheureux; ce livre,
prsent comme une rvlation prodigieuse, fut peu lu, encore
moins compris, et l'auteur lui-mme dut avouer, aprs coup, qu'il
tait au-dessous du mdiocre[156]. Il tenta un nouvel effort,
en 1846, en publiant le _Systme des contradictions conomiques,
ou Philosophie de la misre_. Cet ouvrage en deux volumes, avec
cette pigraphe orgueilleuse: _Destruam et dificabo_, fit un peu
plus de bruit que le prcdent, ne ft-ce qu' cause des injures
qui y taient dites  la Providence; c'est l qu'aprs une page
de blasphmes sans prcdents peut-tre dans notre littrature,
Proudhon s'criait: Dieu, c'est sottise et lchet; Dieu, c'est
hypocrisie et mensonge; Dieu, c'est tyrannie et misre; Dieu,
c'est le mal! Sous couleur d'appliquer la dialectique hglienne
dont les mystres venaient de lui tre rvls[157], il ne faisait
qu'opposer, entre-choquer, ruiner toutes les ides, soutenant le
pour et le contre, tantt montrant, dans l'conomie politique, une
routine condamne par les faits, la conscration de la misre et du
vol, tantt faisant des chimres et des immoralits socialistes la
critique la plus vengeresse, semblant d'ailleurs prouver une sorte
de joie maligne  dmolir chacune des thses par l'autre. Les rares
lecteurs qui avaient le courage de le suivre dans ces enchevtrements
d'antinomies sortaient de l tout tourdis d'avoir t ainsi
balancs, tourns et retourns; ils ne savaient plus que penser
soit d'eux-mmes, soit de l'auteur, et se demandaient si celui-ci
ne s'tait pas livr  un pur jeu d'ergotage. Selon la phrasologie
allemande par laquelle il obscurcissait encore sa pense, Proudhon
venait de poser la thse et l'antithse. Restait  en dduire la
synthse, o se trouverait la vrit tant attendue. Mais on et
cherch vainement cette synthse dans le livre; elle tait renvoye
 un ouvrage ultrieur, que l'auteur se bornait  annoncer sous ce
titre: _Solution du problme social_. C'est qu'il ne possdait pas
cette solution; comme il le disait lui-mme, il la cherchait.

[Note 156: _Confession d'un rvolutionnaire_,  XI.]

[Note 157: Il avait t initi par M. Grn, sorte de missionnaire
hglien venu  Paris, en 1844, pour se mettre en rapport avec les
socialistes. Dans le rcit qu'il a crit de son voyage, M. Grn parle
avec un grand ddain de Cabet, de Considrant, de Louis Blanc; il
rserve toute son admiration pour Proudhon.]

Cette recherche durait encore, quand clata la rvolution de 1848;
Proudhon en fut tout d'abord abasourdi--c'est son propre mot--et
mme quelque peu dsappoint. Dans le rle nouveau que cet vnement
lui faisait, se montra-t-il plus apte  formuler un systme qui
ne ft pas une pure ngation? Non: il aboutit seulement  ces
thories du crdit gratuit et de la banque du peuple, dont M.
Bastiat et M. Thiers firent une si prompte justice. Exaspr de
son insuccs, Proudhon se jeta alors plus avant que jamais dans
les violences dmagogiques, jouant, avec une sorte de vertige et
de frnsie, ce qu'il appelait son infernale partie, jouissant
de l'influence malfaisante qu'il avait enfin acquise sur le peuple
rvolutionnaire, et s'enorgueillissant peut-tre plus encore d'tre
devenu l'pouvantail de la bourgeoisie.

Mais revenons au Proudhon d'avant 1848, le seul qui doive nous
occuper ici. Il est maintenant manifeste que le sophiste pamphltaire
s'tait lanc sans savoir o il allait; que, du premier jour au
dernier, il avait march  l'aventure, brisant tout sur son passage,
sans autre inspiration, comme il l'avouait lui-mme, que son immense
colre, beaucoup plus excentrique que vraiment original, nullement
crateur. On comprend ds lors qu'il n'ait pas group de parti autour
de lui.  peine, vers la fin de la monarchie de Juillet, voyait-il
quelques amis nouveaux. MM. Darimon, Langlois, Chaudey, Mathey,
Massol, remplacer les anciens qui s'taient loigns. En ralit,
il demeurait toujours un isol, en guerre avec toutes les factions,
avec toutes les sectes. Il crivait, le 26 mars 1847: La rpulsion
que j'inspire est gnrale, depuis les communistes, rpublicains et
radicaux, jusqu'aux conservateurs et aux jsuites, les jsuites de
l'Universit y compris. Dans la masse ouvrire elle-mme, bien qu'il
comment  tre plus connu, il tait loin d'avoir alors le renom et
la popularit de Louis Blanc ou de Cabet. Un rapport de police disait
de lui, en 1846: Ses doctrines sont trs dangereuses; il y a, au
bout, des coups de fusil; heureusement ce n'est pas lu. Trs peu de
gens, en effet, lisaient d'un bout  l'autre les crits de Proudhon.
Seulement, de leurs profondeurs obscures jaillissaient, comme
claires d'une lueur sinistre, certaines phrases qui frappaient tous
les yeux. On et compt les ateliers o avaient pntr les _Mmoires
sur la proprit_ et le _Systme des contradictions conomiques_;
mais il n'tait pas un recoin des faubourgs o n'eussent t entendus
les cris: La proprit, c'est le vol! et: Dieu, c'est le mal! Ainsi
isoles de tout dveloppement, ces formules n'apportaient pas aux
ouvriers une doctrine conomique ou philosophique; elles leur
faisaient l'effet d'une sorte de tocsin, d'appel  la rvolte, au
pillage des riches, au massacre des prtres. Ceux mmes qui n'en
concluaient pas  la violence immdiate y dsapprenaient ce qui
pouvait leur rester encore des vieux respects. Je n'ai pas la bosse
de la vnration, crivait un jour Proudhon, et si je forme un voeu,
c'est de l'craser sur le front de tous les mortels[158]. Il n'y
russit que trop bien. D'autres avaient dj enseign au peuple 
dtester la socit et  nier la Providence; Proudhon lui apprit 
leur montrer le poing et  leur cracher au visage.

[Note 158: _Correspondance_, t. II, p. 239.]


VIII

La revue de l'arme socialiste est enfin termine. Nous connaissons
maintenant tous les sophistes qui, dans les dernires annes de
la monarchie de Juillet, travaillaient  pervertir l'esprit du
peuple et  exciter ses passions; nous savons d'o ils venaient
et o ils allaient. Rarement un tel effort avait t fait pour
renverser la socit. Sans doute, il y avait eu de tout temps des
utopistes rvant je ne sais quel remde aux maux qui rsultent de
l'ingale distribution des richesses. Mais ces rveurs n'taient
pas des perturbateurs; ces fantaisies n'avaient rien d'agressif.
Le saint-simonisme lui-mme, bien qu'il ait servi en quelque sorte
de transition entre la chimre inoffensive des Salente d'autrefois
et la ralit destructive du socialisme contemporain, bien qu'il
contnt en germe presque toutes les erreurs et les convoitises des
sectes plus rcentes, tait demeur cependant un mouvement pacifique,
tranger aux partis politiques. Tel fut aussi le caractre des
fouriristes  leurs dbuts et de quelques autres des thoriciens
dont il vient d'tre parl. Mais  partir de 1840, notamment avec
Louis Blanc, avec Proudhon, avec la plupart des communistes, nous
sommes en prsence d'un phnomne tout nouveau. On dirait que la
barrire qui avait spar jusqu'alors le monde des rformes sociales
de celui des agitations politiques s'est abaisse. Le rveur passe
tribun; la secte se transforme en faction; la thse d'cole tend 
devenir un mot d'ordre d'insurrection; l'utopie fait alliance avec
les passions dmagogiques, poursuit, par la violence rvolutionnaire,
la ralisation immdiate de ses plans, et trouve, dans l'immense
proltariat industriel n,  cette poque mme, de la transformation
conomique, des souffrances pour entretenir, aviver les apptits et
les haines, des demi-instructions pour se prendre aux sophismes,
des forces pour mettre en oeuvre les desseins de renversement. Il
y a l une menace d'une particulire gravit. Qu'on ne se rassure
pas en relevant les divergences de doctrine qui existent entre ces
diverses coles; incapables de s'entendre pour une affirmation
commune, elles s'accordent dans une ngation; elles s'attaquent aux
mmes institutions, et surtout remuent les mmes colres, exasprent
les mmes douleurs, allument les mmes convoitises. Leur action
destructive a plus d'unit que leurs thories.

En mme temps que les socialistes devenaient rvolutionnaires, les
radicaux, par une volution correspondante, se rapprochaient du
socialisme, dont le concours leur paraissait utile pour leur oeuvre
d'opposition subversive. Ds 1840, l'exemple de ce rapprochement
avait t donn, non sans clat, par M. Arago, rclamant 
la tribune une nouvelle organisation du travail. Plusieurs,
sans doute, dans le parti rpublicain, rpugnaient  suivre cet
exemple. Au _National_, on soutenait volontiers qu'avant de parler
de rvolution sociale il fallait d'abord faire la rvolution
politique. Mais  ct et un peu au del du _National_, la _Rforme_,
fonde en 1843, sous les auspices de M. Ledru-Rollin, tait loin
d'avoir les mmes rpugnances. Parmi les membres de son comit
elle comptait M. Louis Blanc, acceptait de ses mains un programme
entirement conforme aux ides de cet crivain, et lanait, en
1845, dans les ateliers de Paris, une ptition rdige sous la mme
inspiration. Il est d'ailleurs  remarquer que certains radicaux
qui reculaient ou hsitaient devant les conclusions doctrinales du
socialisme s'associaient, par calcul de tactique ou par entranement
dclamatoire,  ses excitations et  ses provocations. Tel tait
le cas de Lamennais. Interrog en 1838 par Cabet, il avait rpondu
n'avoir pas encore d'ides arrtes sur ce que devrait tre
l'organisation du travail[159], et plus tard, en 1847, dans une
lettre adresse au _National_, tout en applaudissant aux tentatives
des coles communistes, il dclarait ne pas approuver les moyens
qu'elles proposaient, notamment la faon dont elles supprimaient la
proprit individuelle. Mais cela ne l'empchait pas de maudire avec
elles la socit actuelle et de la dclarer sataniquement organise
par les riches contre les pauvres. Sa rhtorique, si trangement
mlange de colre et de piti, se plaisait  peindre la misre et
la servitude du proltaire; il avait dj commenc dans les _Paroles
d'un croyant_; il continua dans une srie de pamphlets de plus en
plus vhments: Peuple, peuple, s'criait-il, rveille-toi enfin!
Esclaves, levez-vous, rompez vos fers... Voudriez-vous qu'un jour,
meurtris par les fers que vous leur aurez lgus, vos enfants disent:
Nos pres ont t plus lches que les esclaves romains; parmi eux,
il ne s'est pas rencontr un Spartacus[160]! Par une inconsquence
singulire, l'auteur se dfendait de vouloir la violence, et
s'interrompait par moments pour prcher la justice  ceux dont il
venait d'irriter longuement les convoitises et les ressentiments.
Naturellement, ses excitations enflammes taient mieux entendues que
ses conseils de sagesse. J'ai vu des ouvriers, crivait Proudhon,
qui, aprs la lecture du dernier ouvrage de Lamennais, demandaient
des fusils et voulaient marcher  l'instant[161].

[Note 159: Questions immenses, disait-il, et qui pour moi sont loin
d'tre rsolues.]

[Note 160: C'est  chaque page qu'on trouve, dans les crits de
Lamennais, ces exclamations incendiaires. Voyez, par exemple, ce
fragment d'une brochure intitule _le Pays et le gouvernement_: 
peuple, dis-moi, qu'es-tu? Ce que tu es! si j'ouvre la Charte, j'y
lis une solennelle dclaration de ta souverainet: cela fut crit
aprs ta victoire. Si je regarde les faits, je vois qu'il n'est
point, qu'il ne fut jamais de servitude gale  la tienne... Paria
dans l'ordre politique, tu n'es, en dehors de cet ordre, qu'une
machine  travail. Aux champs, tes matres te disent: Laboure,
moissonne pour nous. Tu sais ce qu'on te dit ailleurs, tu sais
ce qui te revient de tes fatigues, de tes veilles, de tes sueurs.
Refoul de toutes parts dans l'indigence et l'ignorance, dcim par
les maladies qu'engendrent le froid, la faim, l'air infect des bouges
o tu te retires aprs le labeur des jours et d'une partie de la
nuit, rclames-tu quelque soulagement, on te sabre, on te fusille,
ou, comme le boeuf  l'abattoir, tu tombes sous le gourdin des
assommeurs pays et patents.]

[Note 161: _Correspondance de Proudhon_, t. I, p. 169.]

Si du radicalisme nous remontons aux rgions plus tempres de
l'opposition dynastique, nous n'y trouvons plus d'accointances
avec le socialisme. Quand la gauche tait oblige de s'expliquer,
elle rpudiait les faux prophtes; mais elle s'en occupait peu.
N'attendez pas de sa part une rprobation continue, une lutte active:
ses efforts sont tendus d'un autre ct, contre le gouvernement.
Les socialistes profitaient mme parfois de sa tendance accoutume
 prendre sous sa protection tous les rvolts, mme ceux qui lui
taient au fond les plus antipathiques. Et puis c'tait aussi chez
elle un parti pris de nier le pril social, par crainte que les
intrts effrays ne se rejetassent du ct des conservateurs.
Ajoutons enfin que, par le tour donn dans les dernires annes  ses
polmiques, par ses dclamations contre la corruption de la classe
rgnante, par sa faon de prsenter l'organisation politique comme
l'exploitation du pays par une sorte d'oligarchie bourgeoise, elle
fournissait inconsciemment des armes aux socialistes.

Le gouvernement et les conservateurs voyaient-ils mieux le danger
et savaient-ils le combattre? Il ne s'agissait pas uniquement de
rprimer les dsordres matriels, d'intenter quelques procs de
presse, de dissoudre quelques associations, de prendre quelques
prcautions de police. La politique qui et born l sa tche et t
singulirement courte et troite. Il fallait faire plus que punir la
manifestation extrieure du mal, il fallait gurir le mal lui-mme.

Il y avait tout d'abord, au fond du socialisme, des ides fausses:
s'occupait-on de les redresser? Il semblait que cette tche incombt
particulirement aux conomistes, cole nouvelle, d'origine plus ou
moins britannique, active, remuante, dj importante et aspirant
 l'tre plus encore.  elle de faire justice des chimres et des
sophismes, au nom du bon sens, des lois naturelles, des faits
ncessaires. Or si l'on ouvre le _Dictionnaire d'conomie politique_
au mot Socialisme, et si l'on consulte la bibliographie des
ouvrages publis _pour_ et _contre_, pendant la monarchie de Juillet,
on trouvera une longue liste d'ouvrages _pour_, et  peu prs rien
_contre_; il a fallu l'explosion de 1848 pour que les conomistes
s'aperussent qu'il y avait une socit  dfendre.  peine doit-on
faire exception pour M. Louis Reybaud, qui publia, de 1840  1843,
deux volumes intituls: _tudes sur les rformateurs modernes_[162];
encore l'auteur avait-il moins pour objet de redresser les ides
populaires que d'intresser la curiosit bourgeoise, en la mettant
au courant d'un mouvement qu'elle ignorait. M. Reybaud tait le
premier  reconnatre qu'on n'avait pas rfut les socialistes.
La socit, disait-il, ne leur a rpondu que par l'indiffrence.
Pour les rduire au silence, il et fallu peu d'efforts. La socit
n'a pas daign prendre cette peine; elle tait trop haut, eux trop
bas...  quoi bon se charger d'une justice qui se faisait toute
seule?... Le socialisme avou est fini ou bien prs de finir[163].
Les conomistes ne firent donc  peu prs rien,  cette poque
du moins, pour contre-balancer, dans l'esprit du peuple, tant de
dtestables enseignements. D'ailleurs, si mme ils s'en fussent
occups, auraient-ils eu, avec leurs allures un peu froides et
sches, avec leur thse, parfois impitoyable, du laisser faire et du
laisser passer, ce qui convenait, sinon pour mettre en lumire des
erreurs de doctrine, du moins pour aller au coeur des misrables,
pour satisfaire des aspirations fondes sur le besoin, pour dsarmer
des passions alimentes par la souffrance?

[Note 162: Quelques-unes de ces tudes avaient paru dans la _Revue
des Deux Mondes_, de 1835  1840.]

[Note 163: _Revue des Deux Mondes_, 1er mars 1843.]

 vrai dire, ce qu'il et fallu, c'tait moins de rfuter tel ou tel
sophisme, que de remdier  la dviation morale et intellectuelle qui
avait permis  ces sophismes de trouver crdit dans tant d'esprits.
Le gouvernement pensait probablement avoir commenc cette oeuvre, en
s'attaquant  l'ignorance et en dveloppant l'instruction primaire.
Il semble bien, en effet, qu'en pareille matire le concours des
matres d'cole puisse tre fort utile,  une condition cependant,
c'est que ces derniers ne deviennent pas, par une sorte de trahison,
les complices de l'ennemi. Il faut croire que, malgr ses honntes
efforts, le gouvernement de Juillet ne s'tait pas suffisamment
prmuni contre cette trahison, car il devait suffire, au lendemain
de la rvolution de Fvrier, d'une criminelle incitation du pouvoir,
devenu momentanment rvolutionnaire, pour transformer une bonne
partie des instituteurs publics en aptres officiels du socialisme.
L'cole ne suffisait donc pas, et elle pouvait mme devenir un danger
de plus. Avec elle et au-dessus d'elle, il fallait le concours de
l'glise. Le socialisme tait avant tout la contradiction des ides
chrtiennes qui avaient t, depuis tant de sicles, le fondement
de la vie morale et sociale. Un de ses docteurs le dfinissait:
un effort pour matrialiser et immdiatiser le paradis spirituel
des chrtiens, et un autre rsumait ainsi l'tat d'esprit de ses
adeptes: Ils ne croient pas et ils veulent jouir. Aussi, dans le
peuple, les progrs du socialisme allaient de front avec ceux de
l'impit, et d'une impit si radicale que Proudhon lui-mme,
malgr la joie sauvage qu'il en ressentait, ne laissait pas que d'en
tre pouvant[164]. Le remde ne pouvait tre que dans le retour 
la religion: seule, elle pouvait vraiment redresser les esprits et
pacifier les coeurs des proltaires; seule, elle pouvait donner  ces
derniers les explications et les esprances qui leur rendaient la
vie intelligible et supportable. Parmi les hommes du gouvernement,
il en tait plusieurs qui paraissaient comprendre cette vrit,
et nul, par exemple, ne l'avait exprime plus loquemment que M.
Guizot[165]. C'tait videmment pour s'y conformer que le lgislateur
avait maintenu l'enseignement du catchisme dans l'instruction
primaire. Toutefois, le christianisme, malgr le terrain regagn
depuis 1830, occupait encore une trop faible place dans les ides
et dans la vie de la classe dirigeante, pour qu'on pt attendre
de celle-ci une sorte d'apostolat religieux: son exemple agissait
le plus souvent en sens contraire. Et puis, par une malheureuse
concidence, le gouvernement se trouvait, depuis 1841,  propos de
la libert d'enseignement, en lutte avec les influences catholiques;
au lieu d'encourager leur action bienfaisante, il tait amen 
prendre des prcautions contre leurs prtendus empitements, aussi
proccup de marchander au clerg et aux congrgations leur part dans
l'ducation de quelques enfants, qu'il et d l'tre de leur confier
l'ducation de cet autre grand enfant qu'on appelle le peuple.
Aucune autre doctrine, aucune autre force morale n'occupait ni ne
pouvait occuper, dans la bourgeoisie, la place que le christianisme
y avait malheureusement perdue. Ce n'tait pas la moindre cause
de faiblesse de cette bourgeoisie en face du socialisme. Henri
Heine lui-mme, tout incrdule qu'il tait, en avait le sentiment
plus ou moins net: il insistait sur l'avantage incalculable qui
ressortait, pour le communisme, de la circonstance que l'ennemi
qu'il combattait ne possdait, malgr toute sa puissance, aucun
appui moral en lui-mme. Et il ajoutait: La socit actuelle ne
se dfend que par une plate ncessit, sans confiance en son droit,
mme sans estime pour elle-mme, absolument comme cette ancienne
socit dont l'chafaudage vermoulu s'croula lorsque vint le fils du
charpentier[166].

[Note 164: _Correspondance de Proudhon_, t, II, p. 134  137, et p.
169.]

[Note 165: V. notamment les articles publis par M. Guizot, dans la
_Revue franaise_ de fvrier, juillet et octobre 1838.]

[Note 166: Lettre du 25 juin 1843 (_Lutce_, p. 380).]

Au fond du socialisme, il n'y avait pas seulement une perversion
des esprits et des coeurs, il y avait aussi, ne l'oublions pas, une
souffrance, souffrance relle et profonde. Vainement le progrs
conomique avait-il augment d'une faon gnrale le bien-tre du
peuple: vainement celui-ci tait-il mieux log, mieux vtu, mieux
nourri, mieux soign dans ses maladies; en mme temps, par une de
ces lois mystrieuses qui droutent et humilient la raison humaine,
le premier rsultat de ce dveloppement industriel dont notre sicle
s'enorgueillissait, semblait tre l'apparition d'un mal nouveau,
d'une forme spciale de pauprisme qu'on appelait prcisment le
pauprisme industriel: misre matrielle et morale, parfois plus
hideuse que tout ce qu'on avait vu  des poques rputes moins
prospres, et surtout rendue plus insupportable par le voisinage
et le contraste de la richesse que ces misrables contribuaient 
crer. Pour avoir raison du socialisme, il n'et donc pas suffi
de prouver qu'il avait tort; il fallait supprimer ou soulager les
souffrances qui taient aprs tout sa principale raison d'tre.
Il serait fort injuste de dire, comme on l'a fait parfois, que la
monarchie de Juillet ne s'est pas occupe des ouvriers. Sans mise
en scne tapageuse, elle a fait beaucoup pour eux: dveloppement
des caisses d'pargne, des conseils de prud'hommes, de l'assistance
publique, des brevets d'invention, des coles, projets sur les
caisses de retraite et sur les monts-de-pit, etc., etc.; et certes
mieux vaut un gouvernement qui s'applique  rsoudre modestement la
question sociale sans la poser, que celui qui la pose bruyamment sans
la rsoudre. Toutefois, si peu de cas qu'on fasse du charlatanisme,
n'est-on pas tent de regretter que le gouvernement d'alors
n'ait pas fait un peu plus montre de l'intrt qu'il portait aux
travailleurs? Ceux-ci, en le voyant presque toujours absorb,
au moins en apparence, par des questions qui ne les touchaient
aucunement, taient plus disposs  couter le sophiste qui affectait
au contraire d'tre exclusivement occup de leur cause. D'ailleurs,
il faut bien l'avouer, une partie de la bourgeoisie oubliait trop ses
devoirs envers l'ouvrier. Je l'ai dj dit, cette bourgeoisie, malgr
ses qualits relles, manquait un peu d'lvation d'esprit et de
chaleur de coeur; elle ne savait pas assez regarder en haut et aimer
en bas. Et puis, dans ses rangs, combien d'individus, tourdis et
comme griss par l'tonnant progrs conomique qui naissait de leurs
efforts et dont ils tiraient d'immenses bnfices, en proie  une
sorte de fivre de gain, de spculation et de jouissance, irritaient
le proltariat par leur goste indiffrence, en mme temps que leurs
exemples lui enseignaient toutes les convoitises matrialistes! De
l, le cri de rvolte et d'envie qui semblait parfois rpondre, d'en
bas, au culte du veau d'or qui rgnait en haut. L encore, n'est-ce
pas la religion qui et pu apporter le vrai remde au mal social,
en rapprenant  cette socit bourgeoise la leon trop oublie du
renoncement pour soi et de la charit envers les autres? Ds 1837,
Ozanam, considrant d'un ct le camp des pauvres, de l'autre le camp
des riches, dans l'un l'gosme qui veut tout retenir, dans l'autre
l'gosme qui voudrait s'emparer de tout, demandait qu'au nom de la
charit, les chrtiens s'interposassent entre les deux camps, qu'ils
allassent, transfuges bienfaisants, de l'un  l'autre, obtenant des
riches beaucoup d'aumnes, des pauvres beaucoup de rsignation;
qu'ils se fissent mdiateurs entre un pauprisme furieux et
dsespr et une aristocratie financire dont les entrailles
s'taient endurcies; et alors, dans le rve gnreux de sa jeunesse,
il voyait cette charit paralysant, touffant l'gosme des deux
partis, diminuant chaque jour les antipathies; les deux camps se
levant, jetant leurs armes de colre et marchant  la rencontre
l'un de l'autre, non pour se combattre, mais pour se confondre,
s'embrasser et ne plus faire qu'une bergerie sous un seul pasteur,
_unum ovile, unus pastor_[167]. Mais, hlas! bien petit tait le
nombre de ceux qui pensaient et surtout agissaient comme Ozanam!

En somme, force est de reconnatre que la socit se dfendait mal
contre ses adversaires. Heureux encore quand elle ne se faisait pas
leur allie, en prtant la publicit de ses journaux et l'autorit de
ses applaudissements  des crits qui, comme les romans d'Eugne Se,
taient l'une des plus redoutables machines de guerre du socialisme.
 vrai dire, dans la bourgeoisie, on ne croyait pas au danger. Le
travail, parce qu'il se faisait sous terre, chappait aux regards
distraits. Le suffrage restreint avait cette consquence qu'il ne
laissait de place  aucune manifestation lectorale ou parlementaire
des ides qui fermentaient dans les masses ouvrires. Tout le
monde, a crit depuis un homme ml  la politique de ce temps, M.
Saint-Marc Girardin, se laissait prendre aux apparences dcevantes
du gouvernement reprsentatif, apparences d'autant plus dcevantes
que, comme elles ont leurs agitations de tribune et leurs troubles
d'assemble, l'inquitude que causent ces troubles et ces agitations
fait croire qu'il n'y a pas  craindre de dangers plus grands et
plus srieux... Les fosss qu'il fallait chaque jour viter sur la
route nous cachaient, chose trange, le prcipice qui nous attendait...
La vie anime du gouvernement reprsentatif nous distrayait
et nous trompait. Nous nous occupions de nos malaises, et nous
ngligions notre maladie. De temps  autre, cependant, le dsordre,
d'ordinaire cach, se faisait jour au dehors; il se produisait
comme des crevasses qui laissaient entrevoir la flamme du volcan et
par lesquelles s'chappait mme quelque jet de lave incandescente;
ainsi fut-il, par exemple,  la fin de 1841, lors des rvlations
qu'avait amenes l'instruction de l'attentat de Qunisset contre le
duc d'Aumale. Le monde politique prtait un moment l'oreille; il
poussait un cri de terreur; le _Journal des Dbats_ dclarait que la
question n'tait plus de savoir comment serait rsolu tel problme
parlementaire, mais bien s'il y aurait ou non un ordre social.
Seulement, l'alarme ne durait pas: au bout de quelques jours, on ne
songeait plus qu'il pt y avoir un autre danger que les manoeuvres
de M. Thiers ou les dclamations de M. Odilon Barrot. Le prfet de
police, dont c'tait la mission particulire de regarder  ce qui se
passait dans les bas-fonds sociaux, signalait parfois au ministre de
l'intrieur l'activit croissante de la propagande socialiste. L
est la vritable plaie de l'poque, disait-il en terminant l'un de
ses rapports, et l'on doit reconnatre que, chaque anne, elle fait
de nouveaux progrs. Un pareil tat de choses me parat de nature
 veiller la haute sollicitude du gouvernement[168]. Le ministre
probablement n'et pas demand mieux que de prendre en considration
cet avertissement; mais, au mme moment, il en tait dtourn par
quelque incident de presse ou de tribune, par quelque proccupation
lectorale. On devait arriver ainsi jusqu' la chute de la monarchie,
sans avoir jamais srieusement pens au danger du socialisme. Rien,
du reste, ne donne mieux l'ide de cette tonnante scurit, de
cette inattention obstine, de ce prodigieux aveuglement, que la
stupeur pouvante de la bourgeoisie, quand, le 24 fvrier 1848,
le socialisme, surgissant tout arm des barricades, vint exiger sa
place,  l'Htel de ville, parmi les matres de la France.

[Note 167: Lettres du 9 mars 1837 et du 12 juillet 1840.]

[Note 168: Rapport du 19 janvier 1847, publi par la _Revue
rtrospective_.]




CHAPITRE IV

M. GUIZOT ET LORD ABERDEEN.

     I. L'entente cordiale en Espagne. Raction favorable 
     l'influence franaise. La candidature du comte de Trapani
      la main d'Isabelle se heurte  de graves difficults. La
     candidature du prince de Cobourg n'est pas abandonne. M.
     Bresson, inquiet, interroge son gouvernement. Le duc de
     Montpensier est propos pour l'Infante. Dclarations faites 
     ce sujet dans l'entrevue d'Eu, en septembre 1845. On continue 
     s'agiter en faveur de Cobourg. Le cabinet franais instruit M.
     Bresson et avertit le cabinet de Londres qu'il reprendrait sa
     libert si le mariage Cobourg devenait imminent. Intrigue noue
     entre la reine Christine et Bulwer, au printemps de 1846, pour
     conclure ce mariage  l'insu de la France. Lord Aberdeen la fait
     chouer en la rvlant  notre ambassadeur. Le ministre anglais
     fait au duc de Sotomayor une rponse qui semble inspire par
     un sentiment diffrent. Impression que ces incidents laissent
     au gouvernement franais.--II. L'Orient aprs 1840. L'gypte.
     La question du Liban. Efforts peu efficaces de la diplomatie
     franaise.--III. La Grce. Fcheux dbuts du nouveau royaume. M.
     Guizot propose  l'Angleterre de substituer, en Grce, l'accord
      l'antagonisme. L'entente cordiale  Athnes. Colettis au
     pouvoir. Opposition que lui fait la diplomatie anglaise. Succs
     de Colettis. La lgation de France le soutient et l'emporte sur
     la lgation britannique. Inconvnients de ce retour  l'ancien
     antagonisme.--IV. L'entente cordiale se maintient surtout par
     l'amiti personnelle de M. Guizot et de lord Aberdeen. Leur
     correspondance. Premire dmission du cabinet tory. moi caus
     en France  la pense que Palmerston va reprendre la direction
     du _Foreign office_. M. Thiers, au contraire, qui a partie lie
     avec lui, s'en rjouit. Le ministre whig ne peut se former 
     cause des objections faites contre Palmerston. Voyage de ce
     dernier en France. Chute dfinitive du ministre Peel et rentre
     de Palmerston.


I

Les affaires trangres n'avaient pas tenu, dans les grands dbats
politiques de la session de 1846, la mme place que les annes
prcdentes. Il n'en faut pas conclure que le gouvernement franais
n'avait plus de problme extrieur  rsoudre ou du moins 
surveiller. Au dehors comme au dedans, les ministres n'ont jamais de
telles vacances.  dfaut des accidents imprvus et extraordinaires
qui avaient nagure mis en question la paix du monde et l'existence
du cabinet, restaient les difficults permanentes que notre
diplomatie ne pouvait perdre de vue, alors mme qu'aucun fait public
n'attirait sur elles l'attention de la foule. En 1846, les plus
graves de ces difficults avaient pour sige l'Espagne et l'Orient,
o, depuis si longtemps, se heurtaient les influences rivales de la
France et de l'Angleterre.

Des affaires d'Espagne, qui depuis la mort de Ferdinand VII avaient
caus tant d'embarras  notre gouvernement, il a t dj question
plusieurs fois[169]. Il convient d'en reprendre le rcit au moment
o nous l'avions interrompu, c'est--dire dans la seconde moiti
de 1843, alors que le cabinet de Londres, clair par la chute
d'Espartero, consentait enfin  s'entendre avec celui de Paris
et  substituer, dans la Pninsule, l'action commune au vieil
antagonisme; c'tait, on le sait, la premire manifestation de
l'entente cordiale. Cette nouvelle politique ne parut pas tout
d'abord avoir des effets dfavorables  la France. Au contraire,
notre influence reprit peu  peu,  Madrid, le terrain qu'elle avait
perdu pendant la rgence d'Espartero.  travers mille intrigues de
cour ou de parlement, dans lesquelles tous les partis mlaient--comme
cela ne se voyait qu'en Espagne--les procds de rvolution et ceux
d'ancien rgime, le pouvoir ministriel passa successivement des
radicaux avancs, clients de l'Angleterre,  des radicaux de plus
en plus modrs, et finit par arriver, en mai 1844, aux mains du
gnral Narvaez et des autres chefs de l'ancien parti franais.
Ds le mois de fvrier prcdent, la reine mre Christine, qui,
pendant son exil, vivait  Paris, dans l'intimit des Tuileries,
avait t solennellement rappele et avait repris, sous le nom de
sa fille, l'exercice du pouvoir royal. Les lections, faites  la
fin de 1844, donnrent une majorit conservatrice, et le premier
acte de la Chambre nouvelle fut de rformer la constitution dans un
sens monarchique. La raction tait donc complte. Le gouvernement
franais ne pouvait la voir avec dplaisir, et il tait dispos 
la seconder. Toutefois il tait bien rsolu  ne pas retomber dans
l'ornire de l'ancienne rivalit. M. Guizot avait proclam cette
volont  la tribune de la Chambre des dputs, ds le 21 janvier
1844, et surtout il s'appliqua  en bien pntrer l'ambassadeur de
France  Madrid, qui, depuis novembre 1843, se trouvait tre le comte
Bresson, jusqu'alors accrdit prs la cour de Berlin. Ce n'tait
pas, en effet, entre les ministres dirigeants  Paris et  Londres
que l'entente cordiale avait le plus de peine  s'tablir; c'tait
au loin, entre les agents diplomatiques des deux puissances. Les
ministres, voyant par position les choses de haut et d'ensemble,
pouvaient prendre leur parti de tel sacrifice local qu'ils savaient
tre compens par les avantages gnraux du systme. Les agents,
placs au milieu d'un thtre circonscrit, taient ports  y borner
leur vue; autour d'eux, tout--hommes et choses, traditions du pass
et tentations de l'heure prsente--les poussait  l'antagonisme.
Pour y chapper, il leur fallait remonter la pente naturelle de leur
fonction. M. Guizot connaissait notre nouvel ambassadeur  Madrid
pour un esprit ardent, prompt  la lutte, mais aussi fort capable
de comprendre une grande politique et de s'y dvouer; il le pressa
de n'pouser aucune querelle, aucune coterie, aucun nom propre,
de prcher  tous, particulirement  nos amis, la concorde, la
modration, et le dtourna d'opposer un parti franais  un parti
anglais[170]. Pour ce qui dpendait de lui, loin d'appuyer sur les
checs infligs en Espagne  l'influence britannique, il cherchait 
les attnuer: ainsi retarda-t-il la rentre de la reine Christine,
jusqu' ce que le cabinet de Londres en et reconnu la ncessit.

[Note 169: Voir plus haut, livre II, ch. XIV,  V; livre III, ch. II,
 IV et VI; ch. III,  III, et ch. VI,  I; livre V,  VII, VIII et
IX.]

[Note 170: J'ai eu sous les yeux la correspondance officielle et
confidentielle du ministre et de l'ambassadeur, correspondance fort
importante, dont j'aurai souvent occasion de me servir. M. Guizot,
d'ailleurs, en a cit de nombreux extraits dans ses _Mmoires_.]

En dpit de ces mnagements, le tour pris par les vnements au del
des Pyrnes tait dsagrable au gouvernement anglais, d'autant que
lord Palmerston ne manquait pas d'y montrer le fruit de la politique
suivie par ses successeurs. Lord Aberdeen en tait parfois un peu
triste, mais il n'en persistait pas moins  rpudier cette politique
d'antagonisme qui, disait-il, avait beaucoup nui  l'Espagne, sans
beaucoup servir  l'Angleterre, et il proclamait que seule, la
coopration des deux puissances occidentales pouvait assurer la
prosprit de la Pninsule. Tel fut le sens des instructions que,
lui aussi, il envoya  son reprsentant prs la cour de Madrid.
Celui-ci avait t chang en mme temps que l'ambassadeur de France;
malheureusement, en cette circonstance, on n'avait fait qu' demi
les choses: si M. Aston avait t rappel pour avoir t trop engag
dans l'ancienne rivalit, il avait t remplac par sir Henri Bulwer,
homme d'esprit, nagure premier secrtaire de l'ambassade anglaise 
Paris, mais, au fond, de la clientle de lord Palmerston et, comme
tel, mal prpar  se faire l'instrument d'une politique d'union.
Aussi les rapports furent-ils tout de suite assez tendus entre le
nouveau ministre d'Angleterre et le comte Bresson, qui, de son ct,
n'tait d'humeur  permettre ni qu'on lui manqut dans les petites
choses, ni qu'on l'entravt dans les grandes.

Les mauvais procds de l'agent anglais n'branlrent pas la volont
conciliante de M. Guizot; il n'en prcha pas moins la patience  son
ambassadeur. Soyez, lui crivait-il, toujours bien avec Bulwer et
pour lui; rendez-lui de bons offices. Ne fermez point l'oeil sur ses
petites menes, et tenez-moi toujours au courant; mais qu'il n'en
paraisse rien dans vos rapports avec lui, dans votre langage sur lui.
Vous avez vu le bon, le trs beau langage de lord Aberdeen. C'est l
l'essentiel. Prenez cela pour le symptme assur et le vrai diapason
des intentions et des rapports des deux gouvernements. Que Bulwer,
combl de vos bons procds, de vos bons offices, ne puisse, s'il
fait des fautes et subit des checs, s'en prendre qu' lui-mme.
L'entente cordiale n'est pas, je le sais, un fait de facile
excution sur tous les points et tous les jours. C'est pourtant le
fait essentiel  la situation gnrale, et je m'en rapporte  vous
pour le maintenir au-dessus des difficults locales qui psent sur
vous[171].

[Note 171: Lettre du 17 fvrier 1844.]

Ds l'tablissement de l'entente cordiale en Espagne, M. Guizot
avait dclar que la plus grave des questions auxquelles elle
devait s'appliquer tait sans contredit celle du mariage futur de
la reine Isabelle[172]. On se rappelle quelle tait sur ce point
notre politique nettement proclame: nous consentions  l'exclusion
des princes franais, mais nous exigions un Bourbon, et, par
cette raison, nous avions absolument repouss la candidature du
prince de Cobourg[173]. On n'a pas oubli non plus comment, dans
l'entrevue d'Eu, le gouvernement anglais, sans adhrer formellement
et en principe  notre prtention, avait paru s'engager en fait 
la soutenir, ou tout au moins  ne pas la contrarier[174]. Notre
candidat tait alors le comte de Trapani, second frre du roi de
Naples, et galement frre de la reine Christine. Ce n'tait pas que
notre cabinet et aucune prfrence absolue pour ce prince. S'il
l'avait dsign, c'est qu' ce moment, il lui paraissait le seul
Bourbon possible. Les neveux de Ferdinand VII,--le duc de Cadix
et le duc de Sville,--se trouvaient carts  cause de la haine
passionne que leur mre doa Carlotta tmoignait  sa soeur la reine
Christine. La mort de Carlotta, en janvier 1844, ayant paru attnuer
cet obstacle, M. Guizot se hta de dclarer que la combinaison
napolitaine n'tait pas pour nous une combinaison exclusive, et que,
par exemple, nous ne ferions pas d'objection au duc de Cadix. Cette
ouverture n'eut alors aucune suite; ce prince n'tait pas _persona
grata_ auprs d'Isabelle et de sa mre. Celle-ci disait  Narvaez, au
mois de mars 1844, en arrivant en Espagne: Je suis dcide pour mon
frre Trapani.

[Note 172: Dpche dj cite du 10 aot 1843.]

[Note 173: Plus haut, t. V, ch. III,  VIII.]

[Note 174: _Ibid._,  IX.]

Il ne fallut pas longtemps, cependant, pour s'apercevoir que
cette dernire candidature se heurtait  de grosses difficults.
La principale n'tait pas l'opposition de M. de Metternich, qui
poursuivait son ide d'un mariage d'Isabelle avec le fils de don
Carlos[175], et qui redoutait, au point de vue de sa politique
italienne, de voir Naples entrer dans l'orbite de la France[176];
ce n'taient pas non plus l'inertie maladroite et les hsitations
souponneuses du roi des Deux-Siciles, qui craignait d'tre la dupe
de Louis-Philippe, et qui s'imaginait que ce prince n'avait pas
renonc sincrement  prendre la main d'Isabelle pour un de ses
fils. Le vritable obstacle tait en Espagne. Au fond, personne
n'y voulait de Trapani: les radicaux, parce que c'tait notre
candidat; les modrs, parce qu'ils dsiraient un grand mariage qui
affermt leur monarchie constitutionnelle et lui assurt un point
d'appui au dehors; ce point d'appui, ils l'eussent trouv dans le
mariage franais, qu'en dpit de nos refus ils tentaient toujours
de remettre sur le tapis; ils ne le trouvaient pas dans un prince
d'un tat secondaire,  peine g de seize ans, non encore sorti
du collge de Jsuites o il portait la soutane, et ayant d'autant
moins de prestige aux yeux des Espagnols que ceux-ci avaient gard,
du temps o ils dominaient dans l'Italie mridionale, l'habitude de
mpriser les Napolitains. La reine Christine, tout en feignant, par
dfrence pour le gouvernement franais, de poursuivre le mariage
Trapani, le faisait sans dsir srieux de russir, au contraire avec
l'arrire-pense de retarder toute conclusion et avec l'espoir de
nous arracher, un jour ou l'autre, un prince franais. M. Bresson
sentait son habilet et son nergie impuissantes  vaincre ces
rsistances. Chaque fois qu'il croyait toucher au but, survenait un
incident qui l'en loignait.

[Note 175: Plus haut, t. V, ch. III,  VIII.]

[Note 176: Lettre du prince de Metternich au comte Apponyi, 15 juin
1845. (_Mmoires de Metternich_, t. VII, p. 95.)]

Pendant ce temps, la candidature du prince de Cobourg, bien que
rentre dans l'ombre, n'tait pas abandonne: elle paraissait
mme trouver faveur, en Espagne, chez certains membres du parti
modr, offusqus du cercle troit dans lequel nous prtendions les
renfermer. L'un d'eux, le duc de Sotomayor, ministre  Londres,
disait trs haut: Si le roi Louis-Philippe ne nous donne pas un de
ses fils, nous prendrons de la main des Anglais un Cobourg, parce
qu'il nous faut  tout prix l'appui d'une grande puissance[177].
Bien plus, on pouvait se demander si ce sentiment n'tait pas celui
de la reine Christine. Un jour, M. Bresson lui racontait plaisamment
qu' une insinuation de l'envoy anglais sur le mariage Cobourg il
avait rpondu: Quand lord Ponsonby, il y a treize ans, a essay
de pousser au trne de Belgique le duc de Leuchtenberg, j'ai fait
lire en quarante-huit heures le duc de Nemours; je puis assurer
qu'il ne m'en faut ici que vingt-quatre pour faire proclamer le duc
d'Aumale. Loin d'tre choque de cette assurance, la Reine mre
rpliqua sur le mme ton: Il ne vous faudrait pas tant de temps,
et si je savais que ce ft le moyen d'arriver  mon but, moi aussi
je pousserais le Cobourg[178]. Ce mariage anglais dont elle
nous menaait en riant, elle y pensait  part elle beaucoup plus
srieusement: c'tait la ressource qu'elle se rservait au cas o le
mariage franais deviendrait dcidment impossible. Ds la fin de
1843, tant encore  Paris et recevant sir Henri Bulwer qui allait
prendre possession de son poste  Madrid, elle lui avait tmoign
tout le prix qu'elle attachait au bon vouloir de l'Angleterre, et lui
avait fait connatre son intention de soutenir le prince de Cobourg,
si, comme elle le craignait, elle ne pouvait obtenir un des fils
de Louis-Philippe[179]. Une fois revenue en Espagne, l'astucieuse
princesse, en qui l'on croyait voir parfois une nouvelle Catherine de
Mdicis, continua  tenir le mme langage en causant avec certains
adversaires de l'influence franaise, et ses propos revinrent plus
d'une fois aux oreilles de notre ambassadeur.

[Note 177: Lettre du comte Bresson  M. Guizot, du 28 septembre 1844.]

[Note 178: Lettres de M. Bresson  M. Guizot, 8 janvier et 31 mars
1844.]

[Note 179: M. Guizot dit avoir su depuis ce fait avec certitude.
(_Mmoires_, t. VIII, p. 220.)]

Tout cela n'tait pas fait pour donner  M. Bresson grand espoir
dans le succs du candidat napolitain; avec son esprit vif et un peu
impatient, il se voyait dj accul  cette alternative: ou consentir
au mariage franais, ou laisser faire le mariage Cobourg. Il ne
craignait pas les difficults,  la condition de connatre nettement
son but. Il se dcida donc, en septembre 1844,  demander hardiment
 M. Guizot ce qu'il comptait faire au cas o la question serait
ainsi circonscrite. Je vous en prie, lui crivait-il, rpondez-moi
aussi nettement que je vais vous dire ma faon de penser. Je regarde
un prince franais comme une glorieuse, et dplorable extrmit, un
prince allemand comme le coup le plus pntrant, le plus sensible
 l'honneur de la France et  l'orgueil,  l'existence peut-tre
de notre dynastie. Entre un prince franais et un prince allemand,
rduit, adoss  ces termes, je n'hsiterais pas un moment: je ferais
choisir un prince franais. Ici, cher ministre, mes antcdents me
donnent le droit de soumettre respectueusement au Roi et  vous
quelques observations personnelles. En 1831, quand la question
s'est pose, en Belgique, entre le duc de Leuchtenberg et le duc
de Nemours, je me suis trouv dans une position identique. Je ne
rappellerai pas  Sa Majest cette conversation que je suis venu
chercher  toute bride de Bruxelles... J'ai pris sur moi une immense
responsabilit: j'ai fait lire M. le duc de Nemours, et je n'hsite
pas  reconnatre que je l'ai fait sans l'assentiment du Roi et de
son ministre[180]. C'tait trs grave pour ma carrire, pour ma
rputation mme; j'ai touch  ma ruine... Mon cher ministre, je
ne pourrais repasser par ce chemin, ni courir de pareils risques;
je ne serais plus, aux yeux de tous, qu'un brlot de duperie ou de
tromperie... Expliquons-nous donc secrtement entre nous, mais sans
dtour. Sur quoi puis-je compter?... Si la combinaison napolitaine
choue, si, aprs avoir tent, je l'atteste sur l'honneur, tous les
efforts pour la faire triompher, je me trouve forcment amen, pour
pargner  notre roi et  notre pays une blessure profonde,  faire
proclamer un prince franais pour poux de la Reine, accepterez-vous
ce choix, et en assurerez-vous  tout prix l'accomplissement?

[Note 180: Sur les faits auxquels fait allusion M. Bresson, voir la
seconde dition de mon tome I, livre I, ch. V,  I.]

Cette interrogation si prcise ne blessa pas M. Guizot; bien au
contraire, elle lui plut, et il tmoigna en termes gnraux  son
ambassadeur une confiance qui tait un encouragement. Toutefois il
vita de rpondre directement  la question pose. Plac en face de
l'hypothse imagine par M. Bresson, il et senti et agi comme lui,
et il tait bien aise de le voir dans ces dispositions; mais, ne
croyant pas cette extrmit aussi fatale ni surtout aussi proche, il
ne voulait rien faire qui pt porter un agent rsolu, prompt, ardent,
 prcipiter les vnements. Comme il l'a dit, certaines choses sont
si difficiles  faire  propos et dans la juste mesure, qu'il ne faut
jamais les dire aux autres, et  peine  soi-mme, tant qu'on n'est
pas absolument appel  les faire. Pour le moment, quand les modrs
gouvernaient  Madrid et lord Aberdeen  Londres, notre ministre se
croyait garanti, sinon contre les embarras, les entraves, les dlais,
du moins contre toute surprise dloyale; il voulait donc, de son
ct, puiser toutes les chances de rsoudre la question sans porter
atteinte  l'entente cordiale.

La demande de M. Bresson ne fut pourtant pas entirement sans
rsultat. Le gouvernement franais, proccup des rpugnances qu'on
lui signalait en Espagne contre le mariage napolitain, donna 
entendre qu'il ne rpugnerait pas  le fortifier par une union du
plus jeune fils du Roi, le duc de Montpensier, avec la soeur cadette
de la reine Isabelle, l'infante doa Luisa Fernanda. Ce fut le 26
novembre 1844 que M. Guizot parla pour la premire fois de ce projet
 M. Bresson; il l'avisa en mme temps que ce second mariage ne
pourrait avoir lieu que quand la Reine serait marie et aurait un
enfant, c'est--dire quand l'Infante ne serait plus l'hritire
prsomptive de la couronne. Par cette rserve faite spontanment,
avant toute communication du cabinet anglais, notre gouvernement
marquait que ce second mariage n'tait pas pour lui un moyen dtourn
de revenir sur ses dclarations antrieures et de mettre un fils
de France sur le trne d'Espagne. Ne donnait-il pas du reste, 
cette mme poque, une autre preuve de sa loyaut en mariant  une
princesse napolitaine le duc d'Aumale, dont,  Madrid, on avait tant
dsir faire l'poux d'Isabelle[181]? L'ouverture relative au duc de
Montpensier fut reue avec joie par la cour espagnole. Ce n'tait
pas tout ce que cette cour et voulu; mais elle se flicitait de ce
demi-rsultat. Narvaez, qui tait encore  la tte du ministre,
entra dans le nouveau projet avec son imptuosit accoutume,
non sans essayer, il est vrai, d'obtenir plus encore: Pourquoi,
disait-il  M. Bresson, ne pas nous donner le prince pour la Reine?
Au moins aurait-il dsir conclure sur-le-champ un compromis secret
pour le mariage de l'Infante: M. Bresson eut quelque peine  se
drober  ses instances et  ajourner tout engagement formel.
Quant  la reine Christine, aussitt que son ministre lui parla de
la proposition du gouvernement franais: Pour l'amour de Dieu,
s'cria-t-elle, ne laisse pas chapper ce prince!

[Note 181: Ce mariage fut clbr le 25 novembre 1844.]

Le gouvernement britannique fut quelque temps sans connatre cette
ventualit d'un mariage du duc de Montpensier avec l'Infante.
Quand il en fut inform, dans l't de 1845, il ne cacha pas
son dplaisir et son inquitude[182]. Aussi, lors de la seconde
visite de la reine Victoria  Eu, au mois de septembre de la mme
anne, Louis-Philippe et M. Guizot jugrent-ils  propos d'aller
au-devant des soupons qu'ils devinaient, et de prendre l'initiative
d'explications rassurantes. Ce qui fut dit, il importe d'autant plus
de le savoir avec prcision, que les Anglais devaient reprocher
plus tard  notre gouvernement d'avoir manqu aux engagements pris
en cette circonstance. Le Roi commena par dclarer  la Reine et
 son ministre que le duc de Montpensier n'pouserait l'Infante
que lorsque Isabelle serait marie et aurait un enfant; aprs ces
assurances qui ne lui cotaient pas, car elles taient la rptition
des instructions spontanment donnes  M. Bresson ds novembre 1844,
il ajouta: Mais il faut un peu de rciprocit dans cette affaire,
et, si je vous donne vos scurits, il est juste qu'en retour vous
me donniez les miennes. Or les miennes sont que vous ferez ce que
vous pourrez pour tcher que ce soit parmi les descendants de
Philippe V que la Reine choisisse son poux, et que la candidature
du prince Lopold de Saxe-Cobourg soit carte.--Soit, rpondit
lord Aberdeen, nous pensons comme vous que le mieux serait que la
Reine prt son poux parmi les descendants de Philippe V. Nous ne
pouvons pas nous mettre en avant sur cette question, mais nous vous
laisserons faire; nous nous bornerons  vous suivre et, dans tous les
cas,  ne rien faire contre vous. Quant  la candidature du prince
Lopold de Saxe-Cobourg, vous pouvez tre tranquille sur ce point:
je rponds qu'elle ne sera ni avoue ni appuye par l'Angleterre, et
qu'elle ne vous gnera pas[183]. Tout ceci fut dit non pas une fois,
mais plusieurs fois, pendant le court sjour de la reine Victoria
 Eu, et le langage tenu par M. Guizot fut absolument conforme 
celui du Roi. Ainsi rien de plus net: les assurances donnes par
le gouvernement franais au sujet du mariage du duc de Montpensier
taient formelles, mais conditionnelles; du jour o le cabinet
anglais manquerait  ce que nous attendions de lui et que son langage
nous faisait esprer, nous reprendrions notre libert. De notre part,
une telle attitude n'tait pas nouvelle; notre gouvernement avait
souvent insist--notamment lors de la premire entrevue d'Eu--sur le
caractre synallagmatique des engagements qu'il prenait[184].

[Note 182: BULWER, _The life of Palmerston_, t. III, p. 183.]

[Note 183: Rapprochez ce langage de celui qu'avait tenu lord Aberdeen
lors de la premire visite  Eu. (Voir plus haut, t. V, p. 197 
199.)]

[Note 184: J'ai suivi principalement le rcit que Louis-Philippe
a donn lui-mme de ces conversations, un an plus tard, dans une
lettre adresse le 14 septembre 1846  la reine des Belges et publie
aprs la rvolution de Fvrier dans la _Revue rtrospective_. Les
circonstances dans lesquelles a t crit ce rcit permettent de le
considrer comme exact. C'tait au moment o, accus de dloyaut
par les Anglais, le Roi cherchait  se justifier. La lettre tait en
ralit destine  la reine Victoria. Il est vident que, surtout
pour ce qui regardait cette entrevue d'Eu, o la Reine avait t
prsente, la premire proccupation du Roi dut tre d'viter des
inexactitudes de fait dont le seul rsultat et t d'ter tout
crdit  son apologie.--Le tmoignage de M. Guizot (_Mmoires_, t.
VIII, p. 226, 227) est absolument conforme  celui du Roi.--Rien,
dans les documents de source anglaise, qui puisse srieusement
infirmer ce double tmoignage. On y trouve seulement l'indice que
lord Aberdeen, tout en nous donnant les assurances rapportes plus
haut, renouvela la rserve, faite par lui, ds le dbut, du droit
appartenant  l'Espagne de choisir en toute indpendance l'poux
de sa reine. Encore le ministre anglais parat-il, d'aprs son
propre tmoignage, avoir t surtout proccup de ne rien dire qui
pt troubler un accord dont il tait fort heureux.--Les _Mmoires_
rcemment publis d'Ernest II, duc de Saxe-Cobourg-Gotha, renferment,
sur le sujet qui nous occupe, quelques renseignements utiles. On y
voit que ce prince, chef de la maison de Cobourg, cousin germain du
candidat  la main d'Isabelle et frre du mari de la reine Victoria,
ayant ainsi toutes les raisons et tous les moyens de s'informer,
se plaignait avec amertume que, dans leur dsir d'tre agrables 
Louis-Philippe, le royal mnage anglais et lord Aberdeen se fussent
trop engags,  Eu, en faveur du mariage Bourbon, et eussent sacrifi
le mariage Cobourg; il ajoutait que le gouvernement britannique
tait ainsi beaucoup plus li qu'il ne voulait se l'avouer, et
qu'il avait perdu toute libert de mouvement. On trouve aussi, dans
ces _Mmoires_, une lettre que le prince Albert crivit, le 26
mai 1846, au duc Ernest, et dans laquelle il reconnaissait que le
gouvernement anglais s'tait engag envers la France, dans le cas
o le Roi tiendrait sa parole de ne mettre en avant aucun de ses
fils,  employer toute son influence pour amener un mariage Bourbon.
(_Aus meinem Leben und aus meiner Zeit_, von ERNST II, herzog von
Sachsen-Coburg-Gotha. Berlin, 1887, 1er vol., p. 160 et 167.)]

L'Espagne  peu prs satisfaite et l'Angleterre rassure, le cabinet
franais ne pouvait-il pas enfin se croire prs du but? Non; dans
les derniers mois de 1845 et au commencement de 1846, il lui revint
que les Cobourg se donnaient plus de mouvement que jamais: plusieurs
d'entre eux, dont le prince Lopold, l'aspirant  la main d'Isabelle,
s'taient runis  la cour de Lisbonne qui leur servait en quelque
sorte de base d'opration; il tait mme question d'un voyage de
Lopold en Espagne; on ajoutait que le roi des Belges, et, ce qui
tait plus grave encore, que le prince Albert et la reine Victoria
s'intressaient au succs de ces dmarches[185]: c'tait du moins
ce qu'un diplomate portugais, revenant d'un voyage  Cobourg et 
Londres, assurait  sir Henri Bulwer[186]. Ce dernier n'avait pas
besoin d'tre pouss dans ce sens. Ds l'origine, il avait jug
monstrueuse notre prtention d'imposer un Bourbon comme mari de
la Reine, et avait regrett que son gouvernement ne la combattt pas
ouvertement; aussi tchait-il d'y faire obstacle sous main, appuyait,
dans ses conversations, sur l'impopularit du comte de Trapani,
aidait aux ajournements, s'appliquait, comme le disait alors M.
Guizot,  jeter du trouble dans les esprits,  entr'ouvrir ple-mle
toutes les portes,  mnager toutes les chances, notamment celle
du mariage Cobourg; en ralit, il avait fait de ce mariage son but
secret; il se disait que s'il parvenait  l'accomplir, on ne lui
saurait pas mauvais gr  Windsor d'avoir mconnu les instructions
du _Foreign office_[187]. N'y avait-il pas, d'ailleurs, dans ces
instructions,  ct des recommandations de marcher d'accord avec
la France, la rserve du droit que l'Espagne avait de choisir
librement l'poux de la Reine? Bulwer affectait de ne voir que cette
rserve, et son jeu tait de susciter,  Madrid, une rsistance, en
apparence spontane, aux vues de la France, se flattant qu'en raison
de ses dclarations le gouvernement britannique se considrerait
comme tenu de respecter et de faire respecter cette manifestation
de l'indpendance espagnole. Lord Aberdeen, qui et rprouv sans
aucun doute une telle interprtation de ses instructions, tait,
tout le premier, tromp par son agent, et il nous affirmait, de la
meilleure foi du monde, que celui-ci ne faisait rien pour favoriser
le mariage Cobourg[188]. Lui-mme, d'ailleurs, gn par ce qu'il
savait des prfrences secrtes de sa cour, n'tait pas toujours
aussi net et aussi ferme qu'on l'et dsir.  M. Guizot, qui lui
demandait de ne laisser au prince de Cobourg aucune possibilit de
se prsenter sous les couleurs de l'Angleterre, et qui insistait
pour qu'il frappt ainsi d'impuissance tous les barbouillages
subalternes de Madrid[189], il fit d'abord une rponse un peu
embarrasse; il protesta qu'il voulait, comme nous, un prince de
Bourbon sur le trne d'Espagne, qu'il le pensait et le disait,
mais qu'il n'avait aucune action directe sur les princes de
Cobourg, et que la Reine restait libre d'en choisir un s'il lui
plaisait. Nanmoins, press par nous et aussi par sa conscience,
il se dcida  parler nettement au prince Albert. Eut-il quelque
difficult  le convaincre? En tout cas, au sortir de cet entretien,
il dit  notre reprsentant, M. de Jarnac: Tout est maintenant
rgl comme vous le souhaitez; vous pouvez dsormais tenir pour
certain qu'il n'y a,  Windsor, aucune prtention, aucune vue sur
la main de la reine d'Espagne pour le prince Lopold, et que notre
cour, comme notre cabinet, dconseillera toute pense semblable...
Je puis vous rpondre, sur ma parole de _gentleman_, que vous
n'avez rien  craindre de ce ct[190]. Et il ajoutait, un peu plus
tard: Aprs ce qui s'est pass entre le prince Albert et moi, il
est impossible qu'il entre dans une intrigue; il n'oserait plus me
regarder en face[191]. La bonne foi de lord Aberdeen est hors de
toute contestation; on ne saurait douter non plus de celle du prince
Albert; cependant l'intrigue Cobourg allait toujours son train, et
M. Guizot se croyait fond  crire, le 10 dcembre 1845, au comte
Bresson: Plus j'y regarde, plus je demeure convaincu qu'il y a, en
Espagne et autour de l'Espagne, un travail actif et incessant pour
amener le mariage d'un prince de Cobourg soit avec la Reine, soit
avec l'Infante. Le gouvernement anglais ne travaille pas positivement
 ce mariage, mais il ne travaille pas non plus efficacement 
l'empcher; il ne dit pas  toute combinaison qui ferait arriver un
prince de Cobourg au trne d'Espagne, un _non_ premptoire, comme
nous le disons, nous, pour un prince franais.

[Note 185: Dj,  l'origine de la candidature du prince de Cobourg,
nous avions entrevu l'action du prince Albert. (V. plus haut, t. V,
p. 181 et 182.)]

[Note 186: BULWER, _The life of Palmerston_, t. III, p. 189.]

[Note 187: Voy. ce que sir Henri Bulwer dit lui-mme de ses
sentiments et de ses desseins, _The life of Palmerston_, t. III, p.
188  190.]

[Note 188: Lettre de M. de Sainte-Aulaire  M. Guizot, du 21 mai
1846.]

[Note 189: Lettre de M. Guizot  M. de Jarnac, du 7 novembre 1845.]

Dans cette situation, notre gouvernement jugea ncessaires deux
dmarches, l'une  Madrid, l'autre  Londres: la premire pour bien
armer son reprsentant en Espagne, la seconde pour bien avertir le
cabinet anglais. J'ai dit tout  l'heure qu'interrog par M. Bresson,
en septembre 1844, sur certaines hypothses extrmes, M. Guizot
avait alors vit de rpondre[192];  la fin de 1845, il crut le
moment venu de s'expliquer sans ambages: Nous ne pouvons, crivit-il
le 10 dcembre  notre ambassadeur, jouer un rle de dupes. Nous
continuerons  suivre loyalement notre politique, c'est--dire 
carter toute combinaison qui pourrait rallumer le conflit entre
la France et l'Angleterre  propos de l'Espagne. Mais si nous nous
apercevions que, de l'autre ct, on n'est pas aussi net et aussi
dcid que nous; si, par exemple, soit par l'inertie du gouvernement
anglais, soit par le fait de ses amis en Espagne et autour de
l'Espagne, un mariage se prparait, pour la Reine ou pour l'Infante,
qui mt en pril notre principe,--les descendants de Philippe
V,--et si cette combinaison avait, auprs du gouvernement espagnol,
des chances de succs, aussitt nous nous mettrions en avant sans
rserve, et nous demanderions simplement et hautement la prfrence
pour M. le duc de Montpensier. Toutefois, le ministre recommandait
 M. Bresson, dont il redoutait toujours un peu l'ardeur, de ne
faire usage de cette arme qu'en cas de ncessit. Maintenez notre
politique jusqu'au bout, lui disait-il, aussi longtemps qu'on ne nous
la rendra pas impossible.

[Note 190: Lettres diverses de M. de Jarnac  M. Guizot, au
commencement de novembre 1845.]

[Note 191: Lettre de M. de Sainte-Aulaire  M. Guizot, du 5 mars
1846.--Ce propos a t d'ailleurs rappel, en termes presque
identiques, par lord Aberdeen lui-mme, dans la lettre qu'il a crite
 M. Guizot le 14 septembre 1846.]

[Note 192: Voir plus haut, p. 160.]

Si le gouvernement franais ne voulait pas tre dupe, il tenait
aussi  ne tromper personne; de l, sa seconde dmarche. M. Guizot
rdigea, le 27 fvrier 1846, un _memorandum_ destin  faire bien
connatre  Londres les rsolutions qu'il pourrait tre amen 
prendre. Il y rappelait d'abord les difficults que rencontrait le
mariage Bourbon, la neutralit froide et l'inertie du cabinet
britannique, le travail fait pour le mariage Cobourg; puis il
dclarait que si le mariage soit de la Reine, soit de l'Infante,
avec le prince Lopold ou avec tout autre prince tranger aux
descendants de Philippe V, devenait probable et imminent, nous
serions affranchis de tout engagement et libres d'agir immdiatement
pour parer le coup, en demandant la main soit de la Reine, soit
de l'Infante pour M. le duc de Montpensier; il souhaitait de ne
pas en venir  cette extrmit, mais ne voyait qu'un moyen de
la prvenir, c'tait que le cabinet anglais s'unt  nous pour
remettre  flot l'un des descendants de Philippe V. Nous nous
faisons un devoir de loyaut, disait-il en terminant, de prvenir
le cabinet anglais que, sans cela, nous pourrions nous trouver
obligs d'agir comme je viens de l'indiquer. Communiqu aussitt 
lord Aberdeen, cet important document ne provoqua de sa part aucune
contradiction ni observation.

Notre position tait ainsi nettement prise, mais le danger n'tait
pas supprim. Bien au contraire, il allait devenir plus menaant
que jamais. En avril 1846, trois personnages qui pouvaient,  des
degrs divers, parler au nom de la reine Christine,--d'abord son
secrtaire priv, M. Donoso Corts, ensuite l'ancien garde du corps
devenu son mari sous le nom de duc de Rianzars, enfin M. Isturiz
qui venait de remplacer le gnral Narvaez  la tte du ministre
espagnol,--s'abouchrent mystrieusement, l'un aprs l'autre, avec
sir Henri Bulwer; ils lui annoncrent que la Reine mre, lasse de la
prpotence franaise, tait dispose  marier sa fille au prince de
Cobourg, seulement qu'elle dsirait savoir si, en s'exposant ainsi
aux ressentiments de la France, elle pourrait compter sur l'appui
de l'Angleterre. Une telle dmarche devrait tonner de la part
de Christine, nagure si troitement lie, en apparence,  notre
politique. Mais ce n'tait pas la premire fois qu'on la voyait
pencher vers les Cobourg, soit par dpit de n'avoir pas obtenu un
prince franais, soit dans l'espoir de nous l'arracher; avec cette
princesse, on ne savait jamais ce qui tait ralit ou feinte.
D'aprs les aveux faits plus tard par M. Isturiz lui-mme au comte
Bresson[193], l'intrigue avait t mise en train par le banquier
Salamanca; ce manieur d'argent, riche, peu scrupuleux, fort engag
dans le parti radical et anglais, avait trouv moyen de gagner le duc
de Rianzars et, par lui, tait arriv jusqu' la reine Christine.

[Note 193: Lettre indite du comte Bresson  M. Guizot, du 21
novembre 1846.]

Sir Henri Bulwer n'avait nulle envie de dcourager les ouvertures qui
lui taient faites et que, sous main, il avait probablement contribu
 provoquer. Mais, officiellement, que pouvait-il y rpondre?
Lui-mme nous a expos en ces termes son embarras: Le gouvernement
britannique ne reconnaissait pas la prtention de la France d'imposer
un mari  la Reine: cela impliquait qu'il soutiendrait l'Espagne
si elle faisait un choix indpendant; toutefois, cela ne le disait
pas clairement, et je savais que lord Aberdeen n'aurait pas aim me
le voir dire. D'autre part, donner  entendre au gouvernement de
Madrid qu'il n'avait qu' se soumettre, m'exposait galement  un
blme. L'affaire tait encore complique par le fait que le choix
de la reine Christine se portait sur le prince de Cobourg: si un
tel choix tait chose indiffrente aux yeux du peuple et du cabinet
anglais, il ne l'tait pas pour la famille royale d'Angleterre[194].
Bulwer ne nous dit pas bien explicitement comment il se tira de ces
difficults; mais l'un de ses interlocuteurs, M. Isturiz, a t moins
discret, et voici, d'aprs son tmoignage, la rponse que lui fit
le ministre d'Angleterre[195]: Il faut que cette affaire ait l'air
d'tre entirement espagnole. La reine Victoria la verra avec la plus
grande joie; mais vous n'ignorez pas que, chez nous, les dsirs de la
Reine ne font pas loi pour le cabinet. Lord Aberdeen ne voudra pas,
par l'adoption ostensible de ce candidat, compromettre ses rapports
avec la France, s'exposer peut-tre  une rupture; nous devons donc
paratre le moins possible; mais aussitt que vous vous serez mis
d'accord avec la maison de Cobourg, faites venir le prince Lopold le
plus secrtement et le plus promptement que vous pourrez; mariez-le
avec la Reine, et, le fait accompli, chacun se rsignera[196].
On ne saurait d'ailleurs garder aucun doute sur le caractre
encourageant de la rponse du ministre d'Angleterre, quand on voit
que la Reine mre se dcida aussitt  crire une lettre au duc
rgnant de Saxe-Cobourg[197], alors en visite  la cour de Lisbonne,
et que Bulwer se chargea de faire parvenir cette lettre, en ayant
soin de se cacher de la diplomatie franaise et mme des ministres
espagnols, autres que M. Isturiz. Comme l'crivait, quelques semaines
plus tard, le prince Albert, jamais la reine Christine ne se ft
hasarde  faire une pareille dmarche, si le reprsentant de
l'Angleterre ne s'y ft associ[198].

[Note 194: BULWER, _The life of Palmerston_, t. III, p. 188.]

[Note 195: Lettre indite, dj cite, de M. Bresson  M. Guizot, du
21 novembre 1846.]

[Note 196: Un tel langage concorde parfaitement avec ce qu'on sait
des sentiments de Bulwer. Lui-mme, d'ailleurs, reconnat avoir
dit que le roi des Franais ne pourrait s'opposer d'une faon
persistante  un mariage aussi raisonnable si les Cobourg et la Reine
s'y dcidaient avec l'approbation des Corts. L'obstination d'une
partie, ajoutait-il, ferait cder l'obstination de l'autre. (_The
life of Palmerston_, t. III, p. 190.)]

[Note 197: Ce prince tait Ernest II, qui avait succd, en 1844, 
son pre Ernest Ier. Voir, sur la famille de Cobourg, plus haut, t.
V, p. 181, note 1.]

[Note 198: Lettre du prince Albert au duc de Saxe-Cobourg, en date
du 26 mai 1846. (_Aus meinem Leben und aus meiner Zeit_, von ERNST
II, herzog von Sachsen-Coburg-Gotha, 1er vol., p. 167.)--On voit
maintenant ce qu'il faut penser des historiens anglais qui, comme
sir Thodore Martin, le biographe officiel du prince Albert, nous
montrent, en cette circonstance, sir Henri Bulwer ne sortant pas de
la rserve ordonne par ses instructions, et se bornant  faire la
commission qui lui tait demande, sans se mler de la lettre de la
reine Christine, autrement que pour la transmettre.]

Dans sa lettre[199], la Reine mre ne cachait pas qu'elle s'adressait
en ralit  la reine Victoria, et que le duc de Saxe-Cobourg n'tait
qu'un intermdiaire. Elle exposait d'abord comment les difficults
d'un mariage Bourbon la ramenaient au prince Lopold, auquel,
disait-elle, le roi des Belges sait que j'ai toujours pens. Elle
ajoutait: J'ai entendu dire que S. M. la reine d'Angleterre est
anime, comme moi-mme, de sentiments d'amiti sincre envers la
France, et qu'ainsi Sa Majest a t prte  approuver et mme
 appuyer une combinaison qui, sans tre fatale aux intrts
anglais, tait de prfrence auprs (_sic_) de S. M. le roi des
Franais; mais j'ai toujours entendu dire aussi que S. M. la reine
d'Angleterre soutenait, comme moi-mme, l'indpendance de l'Espagne
dans cette affaire espagnole avant tout, et je dsirerais savoir,
avec une franchise gale  celle qu'on doit trouver dans cette
lettre, si, dans le cas o ma fille choisirait le prince Lopold de
Saxe-Cobourg, ce choix serait agrable  sa famille, et si la reine
d'Angleterre soutiendrait alors, comme on m'a assur qu'elle l'a
soutenu jusqu'ici, le principe d'indpendance dont j'ai parl, et
nous aiderait ensuite  mitiger d'injustes ressentiments, s'il y en
avait, ce que je ne puis croire. Dans la position actuelle de cette
affaire, je trouve que cette dmarche est mieux faite comme demande
particulire entre les deux cours et les deux familles qu'entre
deux cabinets, ce qui livrerait peut-tre prmaturment cette
question au public. Aussitt la lettre parvenue  Lisbonne, dans
les premiers jours de mai 1846, le duc de Saxe-Cobourg s'empressa
d'en accuser rception: tout en assurant la reine Christine de sa
profonde gratitude, il se borna  adhrer d'une faon gnrale 
ses voeux. Si dsireux en effet qu'il ft de ce mariage, il n'osait
s'avancer davantage sans l'aveu des vritables chefs politiques
de sa maison,--son oncle le roi des Belges et son frre le prince
Albert,--auxquels il envoya aussitt la lettre de la Reine[200].

[Note 199: Longtemps les historiens ont connu l'existence et le sens
gnral de la lettre de la reine Christine, sans en avoir le texte.
Ce texte vient d'tre publi en franais dans les Mmoires du duc de
Saxe-Cobourg. (_Aus meinem Leben_, etc., t. I, p. 163.)]

[Note 200: _Aus meinem Leben_, etc., t. I, p. 164 et suiv.]

Sir Henri Bulwer, qui avait agi en se cachant de son ministre,
n'avait pu, une fois la chose faite, la lui laisser plus longtemps
ignorer. Il s'attendait bien que lord Aberdeen serait vivement
contrari, mais il croyait--lui-mme l'a racont plus tard--que cette
contrarit se manifesterait seulement par une dpche confidentielle
rtablissant aux yeux du cabinet de Madrid la neutralit de la
politique anglaise, vaine protestation qui n'empcherait pas
l'affaire, une fois lance, de suivre son cours souterrain  l'insu
du gouvernement franais. C'tait compter sans la loyaut du
secrtaire d'tat. Celui-ci, d'autant plus embarrass et irrit
qu'il venait de se porter fort auprs de nous de la correction
d'attitude de Bulwer, rsolut d'arrter net cette intrigue et d'en
dgager sa responsabilit: dans ce dessein, il fit part lui-mme 
notre ambassadeur  Londres de tout ce qu'il venait d'apprendre,
qualifia de condamnable la conduite de son agent, dclara en tre
trs mcontent, et se dit prt  faire ce qu' Paris on jugerait
convenable pour constater qu'il n'y tait pour rien[201].

[Note 201: Lettre de M. de Sainte-Aulaire  M. Guizot, du 21 mai
1846.]

 cette communication, grands furent l'moi et la surprise du
gouvernement franais, qui, malgr ses mfiances, ne s'tait jamais
dout du risque qu'il avait couru. Il se garda d'bruiter l'incident,
qui demeura, sur le moment, absolument ignor du public[202]; mais,
dans le secret des conversations diplomatiques, il ne dissimula pas
la vivacit de ses impressions. Autant il savait gr  lord Aberdeen
de sa conduite, autant il se montra bless de celle de la cour de
Madrid et de sir Henri Bulwer. Louis-Philippe ne mnagea pas la reine
Christine, en dpit de l'aplomb avec lequel elle nia avoir fait
aucune ouverture  la maison de Cobourg[203]. M. Bresson secoua
rudement les ministres espagnols et les effraya sur les consquences
d'une rupture avec la France. Quant  Bulwer, ayant reu de son
ministre une remontrance svre, il offrit sa dmission, qui du
reste ne fut pas accepte. Tous ces conspirateurs, ainsi surpris, au
milieu de leurs machinations tnbreuses, par le rayon de lumire
qu'avait soudainement projet de Londres l'honnte main de lord
Aberdeen, embarrasss et meurtris des dbris de la mine clate sous
leurs pieds pendant qu'ils la creusaient, faisaient vraiment assez
piteuse figure. Le moins penaud n'tait pas le chef de la lgation
britannique, qui se trouvait avoir livr ses complices espagnols
aux ressentiments du cabinet de Paris, et qui avait fait ainsi,
disait-il, plutt le mtier d'un espion franais que celui d'un
ministre d'Angleterre[204].

[Note 202: L'opposition franaise se doutait si peu de ce qui s'tait
pass, que M. Thiers, traitant  la tribune, le 28 mai 1846, des
affaires de la Pninsule, reprochait  la reine Christine de chercher
 imposer le comte de Trapani  l'Espagne, qui n'en voulait pas.]

[Note 203: Lettre de M. Bresson  M. Guizot, du 25 mai 1846.]

[Note 204: BULWER, _The life of Palmerston_, t. III, p. 192.]

La dmarche de lord Aberdeen brouillait absolument le jeu des
Cobourg. Ce qu'et t, sans cela, la rponse du prince Albert 
la communication que son frre lui avait faite de la lettre de
la reine Christine, on ne saurait le dire: mais crite aprs que
tout tait divulgu au gouvernement franais, cette rponse fut
ncessairement dfavorable. Le prince Albert, toutefois, ne put
cacher combien un refus lui cotait. Dans une lettre date du 26
mai 1846, il exposait d'abord  son frre comment le gouvernement
anglais, tout en s'engageant  appuyer le mariage Bourbon, avait
rserv l'indpendance de l'Espagne, et comment il en rsultait
que, si celle-ci voulait rsolument un autre mariage, l'Angleterre
devrait y consentir. On tait,  l'entendre, sur le point d'en venir
l, quand Bulwer avait tout drang. Sa conduite, ajoutait-il,
nous donne l'apparence d'un manque de parole, d'une intrigue, d'une
perfidie, et fournit  la France une juste raison de plainte. Nous
nous sommes donc vus forcs de nous laver les mains de ce qui tait
fait et de prouver que nous y tions tout  fait trangers. Il est
naturel qu'on ne nous croie pas. Ce n'tait pas que le prince Albert
renont absolument  voir son parent sur le trne d'Espagne; non,
cette ide lui tenait toujours  coeur; seulement, convaincu qu'elle
n'tait dsormais ralisable qu'avec l'assentiment de la France,
il se bornait  laisser voir qu'il ne dsesprait pas d'obtenir
cet assentiment, le jour o la rsistance de l'Espagne aurait
rendu dcidment impossibles tous les candidats de la maison de
Bourbon[205].

[Note 205: Lettre du prince Albert au duc de Saxe-Cobourg, en date du
26 mai 1846. (_Aus meinem Leben und aus meiner Zeit_, von ERNST II,
herzog von Sachsen-Coburg-Gotha, vol. I, p. 167.)]

Lord Aberdeen ne pouvait ignorer ces sentiments du prince Albert.
Eut-il l'intention, sinon de les servir, du moins de les mnager,
quand, au lendemain mme du jour o il venait de nous donner une
preuve si manifeste de son loyal dsir d'accord, il adressa, le 22
juin 1846, au duc de Sotomayor, ministre d'Espagne  Londres, une
dpche qui semblait crite sous une inspiration toute diffrente et
qui devait plus tard fournir un argument  lord Palmerston? Voici 
quel propos cette dpche fut rdige. Sous le coup de la rvlation
qui lui avait t faite, le gouvernement franais avait trait assez
rudement le cabinet de Madrid. Celui-ci, voyant ou feignant de voir
dans notre langage une menace  son indpendance, saisit ce prtexte
pour demander au cabinet de Londres, d'abord si l'Espagne encourrait
le dplaisir de l'Angleterre au cas o elle jugerait ncessaire de
choisir le mari de la Reine en dehors des Bourbons, ensuite si, dans
cette hypothse, l'Angleterre verrait avec indiffrence la France
attenter  la libert de l'Espagne.  la faon dont la question
tait pose, on devine la main de M. Bulwer. Il fallait quelque
complaisance pour se prter  ce rle de donneur de consultation.
Lord Aberdeen eut cette complaisance. Dans sa rponse, adresse
au duc de Sotomayor, il commena par rappeler, d'une part, qu'il
n'avait reconnu  aucune puissance le droit d'imposer  la Reine
comme mari un membre de quelque famille que ce soit; d'autre part,
que le choix d'un Bourbon lui avait paru raisonnable et dsirable.
Il ajouta qu'au cas o l'Espagne se croirait oblige de donner  la
Reine un autre mari, l'Angleterre n'en prouverait aucun dplaisir;
il se refusait  admettre qu' raison de ce fait la France portt
atteinte  l'indpendance de l'Espagne; mais, si elle le faisait,
le gouvernement de Madrid pourrait compter sur la sympathie
de l'Angleterre et de l'Europe entire[206]. Lord Aberdeen se
repentait-il donc d'avoir gn les partisans du mariage Cobourg, et
voulait-il leur rendre le terrain qu'il leur avait fait perdre? Je ne
le pense pas. Dans les deux cas, il croyait conformer sa conduite 
ses dclarations antrieures. En effet, comme j'ai eu plusieurs fois
occasion de le noter, en mme temps qu'il avait promis de seconder
en fait ou tout au moins de ne pas contrarier le mariage Bourbon,
il avait rserv en droit l'indpendance de l'Espagne. M. Guizot
n'et pas eu de peine  lui montrer ds lors comment, en certains
cas, pouvaient sortir de cette double dclaration des dmarches
contradictoires. Mais il avait t si heureux d'obtenir la promesse
de fait, qu'il n'avait pas voulu regarder de trop prs  la rserve
de droit; de part et d'autre, chaque fois qu'on s'tait entretenu
de ce sujet dlicat, on avait mieux aim laisser un peu d'quivoque
que de risquer un dsaccord en s'expliquant plus nettement. C'tait
en excution de la promesse de fait que lord Aberdeen avait djou,
en mai, l'intrigue de Bulwer; ce fut par application de la rserve
de droit qu'il crivit, en juin, la dpche au duc de Sotomayor. Le
premier acte tait beaucoup plus important que le second, celui-ci
n'tant qu'une consultation purement thorique, tandis que celui-l
avait des consquences effectives et immdiates; il n'en rsultait
pas moins, dans la politique anglaise, une sorte d'ambigut qui
n'tait pas faite pour nous rassurer.

[Note 206: _Parliamentary Papers._]

Si j'ai racont avec quelque dtail le coup tent et manqu, au
printemps de 1846, pour enlever  notre insu le mariage de la Reine
avec le prince de Cobourg, c'est que cet incident devait avoir une
influence dcisive sur le dnouement de l'affaire des mariages
espagnols. L'tat d'esprit o il laissa le gouvernement franais a
t pour beaucoup dans la rsolution que celui-ci a prise quelques
mois plus tard. Non seulement M. Bresson, mais aussi M. Guizot
sortirent de l plus disposs encore au soupon, plus faciles 
s'alarmer, plus convaincus que, pour n'tre pas jous par leurs
concurrents, ils devraient probablement les devancer par une prompte
initiative. difis sur ce dont on tait capable  Madrid, aussi
bien  la cour qu' la lgation anglaise, ils savaient bien que le
dpit de la manoeuvre djoue et la mortification des reproches subis
n'avaient corrig personne; au contraire, plus les meneurs portaient
actuellement la tte basse, plus ils devaient tre impatients de
prendre leur revanche. Et puis, bien que notre cabinet ne connt pas
la lettre crite par le prince Albert  son frre, divers symptmes
avaient pu lui faire souponner quelque arrire-pense chez la
reine Victoria et chez son poux. Au milieu de tant de raisons de
s'inquiter, une seule garantie lui restait, garantie dont, en dpit
de la rponse  M. de Sotomayor, il venait d'prouver l'efficacit:
c'tait la droiture personnelle de lord Aberdeen, son sincre dsir
de maintenir l'entente cordiale.


II

En Orient, comme en Espagne, il existait une rivalit traditionnelle
entre la France et l'Angleterre. La guerre avait mme failli en
sortir: on se rappelle la crise de 1840,  laquelle avait mis
fin la convention des dtroits, signe le 13 juillet 1841[207].
Depuis lors, que s'tait-il pass dans ces rgions? Sur la question
d'gypte, si bruyante de 1833  1841, le silence s'tait fait. Sans
doute le cabinet britannique regardait toujours de ce ct avec une
attention ombrageuse; quand le Czar, pendant son voyage  Londres,
en 1844, causa des affaires d'Orient avec sir Robert Peel, celui-ci
ne sortit des gnralits vagues que pour dclarer sa volont de ne
pas laisser s'tablir, sur le Nil, un gouvernement trop fort, qui
pt fermer la route du commerce et refuser le passage  la malle
des Indes[208]. Mais l'Angleterre croyait tre garantie contre
tout pril de ce genre, depuis que Mhmet-Ali avait t forc
d'abandonner ses conqutes en Asie. Le cabinet de Paris n'avait pas
non plus de raison de remettre cette question sur le tapis. Il tait
trop heureux de voir que l'autorit du pacha, rduite  l'gypte,
gagnait en solidit ce qu'elle avait perdu en tendue[209], et de
constater, contrairement  toutes les prdictions des journaux, que
la France gardait son crdit  Alexandrie, que ses conseils y taient
rclams et couts, que son commerce y tait en progrs, que ses
religieux, chaque jour plus nombreux, y rpandaient sa langue et son
influence. M. Guizot pouvait dire  la tribune, le 21 janvier 1843:
Nos rapports avec l'gypte sont les meilleurs qui aient jamais t.

[Note 207: Voir au tome IV.]

[Note 208: Ce propos a t rapport par le baron de Stockmar, qui le
tenait de sir Robert Peel lui-mme.]

[Note 209: Mhmet-Ali disait lui-mme, en 1846,  M. de Bourqueney,
ambassadeur de France  Constantinople: Les Anglais se disent
aujourd'hui mes amis; le fait est qu'en me dbarrassant de ces sales
affaires de Syrie, ils m'ont rendu service. (_La Grce du roi Othon.
Correspondance de M. Thouvenel avec sa famille et ses amis_; p. 72.)]

La France n'tait pas sortie partout en Orient aussi indemne de
la crise de 1840. Sur un autre point, en effet, cette crise avait
contribu  faire natre une question difficile, douloureuse, qui
devait longtemps embarrasser et attrister notre diplomatie: c'est
ce qu'on a appel la question du Liban. Quelques explications
rtrospectives sont ncessaires pour la faire comprendre. On sait
que la partie de la Syrie nomme la Montagne est habite par deux
races distinctes, rivales, ennemies: l'une, la plus nombreuse,
les Maronites, chrtiens aborignes redevenus catholiques pendant
les croisades, depuis lors amis et clients de la France; l'autre,
les Druses, ni chrtiens ni musulmans, moins nombreux, mais plus
belliqueux et plus sauvages, que, depuis quelque temps, l'Angleterre
paraissait chercher  s'attacher. Par un privilge traditionnel
dont notre nation, protectrice sculaire des chrtiens d'Orient,
surveillait le maintien, la Montagne avait joui, jusqu' la prise
de possession de la Syrie par Mhmet-Ali, d'une sorte d'autonomie;
petite rpublique patriarcale et militaire, fodale et lective,
elle avait  sa tte un chef unique, sujet sans doute de la Porte,
lui payant tribut, mais chrtien et choisi, depuis plus de cent
ans, dans la puissante famille des Chabs. La conqute gyptienne
porta une grave atteinte  cette organisation. Sans rvoquer l'mir
Beschir, chef chrtien de la Montagne, le pacha supprima les liberts
de cette rgion et y tablit, avec une extrme rigueur, son
autorit directe. De l des mcontentements que les agents anglais
s'empressrent d'exploiter. Le gouvernement franais, au contraire,
en appuyant Mhmet-Ali, semblait lui avoir sacrifi ses anciens
protgs. Sur ce point, comme sur plusieurs autres, notre engouement
pour le pacha nous faisait perdre de vue nos traditions et nos
intrts. Lors des mesures d'excution prises contre Mhmet-Ali,
aprs le trait du 15 juillet 1840, l'mir Beschir passa aux Anglais,
aussitt qu'il pressentit leur victoire, sans cependant se sauver
ainsi lui-mme. En effet, la Porte,  peine rentre en possession
de la Syrie, profita des circonstances pour abolir les privilges
de la Montagne et substituer un pacha ottoman au chef chrtien.
L'arbitraire et l'anarchie, telles furent aussitt les consquences
de l'administration turque. Ds 1841, les Maronites, indignement
maltraits, poussrent un cri de dtresse et implorrent le secours
de l'Europe.

La France ne pouvait refuser de prter l'oreille  cette plainte,
sans dserter son vieux rle, sans rpudier un patronage dont le
maintien importait grandement  son honneur et  son influence.
Toutefois, ds qu'elle voulut agir, elle se sentit gne et affaiblie
par l'attitude mme qu'elle venait de prendre dans le conflit du
sultan et du pacha. Aprs avoir laiss son client, Mhmet-Ali,
supprimer les privilges des Maronites, avait-elle le mme titre
qu'autrefois pour rclamer en leur nom? Pouvait-elle se flatter de
retrouver son ancien crdit auprs du divan, qui lui gardait rancune
de sa politique gyptienne et qui se flattait de pouvoir au besoin
lui opposer les puissances signataires du trait du 15 juillet 1840?
Et puis, du moment o les Turcs mettaient en discussion notre droit
de protection sur les chrtiens d'Orient, n'taient-ils pas quelque
peu fonds  faire observer que la situation respective de la France,
de l'Europe et de l'Empire ottoman avait bien chang depuis l'poque
o ce droit s'tait tabli? Sous l'ancien rgime, nous tions les
allis du sultan, ne lui suscitant aucun embarras, ne lui inspirant
aucune inquitude; depuis un demi-sicle, au contraire, la Porte,
non sans en garder ressentiment, nous avait vus successivement
faire l'expdition d'gypte, dlivrer la Grce, conqurir l'Algrie,
manciper  demi Tunis et soutenir Mhmet-Ali. Autrefois, nous
tions le seul tat chrtien en rapports intimes avec la cour
de Constantinople; maintenant, les autres puissances, notamment
l'Angleterre et la Russie, y avaient des intrts considrables et
y exeraient une influence gnralement rivale de la ntre. Comme
l'a crit M. Guizot, nous avions cess d'tre aussi ncessaires  la
Porte et nous lui tions devenus suspects.

Vers la fin de 1841, comprenant que, dans une telle situation, ses
reprsentations isoles n'auraient pas grande chance d'tre coutes
par la Turquie, le cabinet de Paris proposa aux grandes puissances
d'agir de concert. L'Autriche se montra bien dispose, quoique un
peu molle. L'Angleterre, o l'on ne faisait pas encore profession de
l'entente cordiale, fut plus hsitante, partage entre son habitude
de protger les Druses et l'indignation que les traitements infligs
aux Maronites ne pouvaient manquer d'inspirer  l'esprit droit de
lord Aberdeen. Quant  la Russie, nous ne pouvions compter sur son
concours que si, en nous le refusant, elle s'exposait  se trouver
isole. Notre gouvernement s'aperut vite qu'avec une Europe aussi
peu unie, on ne parviendrait pas  imposer  la Porte la restauration
intgrale des anciens privilges du Liban et le rtablissement du
chef chrtien unique. Faute de mieux et tout en dclarant ne pas
voir l une satisfaction dfinitive, il se rallia  un expdient
transactionnel imagin par M. de Metternich et appuy par le cabinet
britannique. Il s'agissait d'obtenir de la Porte qu'elle ddoublt
l'administration du Liban; les Druses devaient avoir  leur tte un
magistrat de leur race; de mme pour les Maronites. Le gouvernement
ottoman, aprs avoir essay d'luder cette demande, finit par
dclarer, d'assez mauvaise grce, le 7 dcembre 1842, qu'il se
conformerait au voeu des puissances.

La mesure, qui n'et jamais pu tre bien efficace, ne fut mme pas
srieusement et sincrement excute. Les pachas turcs conservrent
la ralit du pouvoir et s'appliqurent  prolonger un tat
d'anarchie qui leur paraissait servir la prpotence ottomane, en
affaiblissant les deux races rivales. Les choses en vinrent  ce
point que, dans les premiers mois de 1845, une vritable guerre
civile clata entre les Maronites et les Druses; ces derniers,
appuys plus ou moins ouvertement par les Turcs, eurent gnralement
le dessus et se livrrent aux plus atroces excs.

Le gouvernement franais n'avait pas attendu ces lamentables
vnements, pour se convaincre que la rforme nominale obtenue
en 1842 n'avait remdi  rien. clair par l'exprience, press
par les orateurs qui, dans les deux Chambres, se faisaient les
avocats des Maronites, notamment par M. de Montalembert, M.
Guizot s'tait bientt dcid  modifier sa premire attitude et
 rclamer le retour  l'ancien tat de choses, le rtablissement
d'une administration unique et chrtienne. S'en tant ouvert aux
autres puissances, il trouva assez bon accueil auprs de M. de
Metternich. Mais, mme aprs l'tablissement de l'entente cordiale,
il ne parvint pas  amener  cette ide le cabinet de Londres.
Lord Aberdeen se disait trs sincrement dsol de l'anarchie du
Liban, prt  s'associer  nous pour y mettre un terme; seulement,
il contestait l'efficacit du moyen que nous proposions. Incapable
personnellement d'encourager ou d'excuser les Druses, il tait trop
souvent mal clair sur leur conduite, par ses agents en Syrie;
ceux-ci, obstins dans les vieilles rivalits, ne voyaient, dans ces
froces montagnards, que des protgs de l'Angleterre  soutenir
quand mme contre les protgs de la France; le consul britannique 
Beyrouth put mme tre accus d'avoir t l'instigateur ou tout au
moins le complice de ceux qui, en 1845, prirent les armes contre les
Maronites. Dans ces conditions, notre demande d'une administration
unique n'avait pas chance de russir  Constantinople. Aussi, tout en
la maintenant, notre gouvernement ne ngligea-t-il pas de prsenter
des rclamations moins radicales, pour lesquelles il fut appuy par
l'Autriche et mme, dans une certaine mesure, par l'Angleterre.
Ces efforts ne furent pas absolument infructueux. En 1845 et dans
les annes qui suivirent, diverses rformes, plus srieusement
accomplies que celle de 1842, apportrent des amliorations relles,
bien qu'encore incompltes,  la situation des Maronites. La
diplomatie du gouvernement de Juillet ne put obtenir davantage.


III

Les difficults qui entravaient notre diplomatie dans la question du
Liban devaient lui faire chercher, sur cette vaste scne de l'Orient,
un autre point o elle pt agir plus efficacement. Y avait-il chance
de le trouver dans le jeune royaume de Grce? On sait comment,  la
fin de la Restauration, la France, l'Angleterre et la Russie taient
intervenues dans la cration de cet tat; elles avaient ainsi acquis
le droit et contract l'obligation de surveiller et de seconder ses
dbuts. Ceux-ci n'avaient pas t heureux. Plusieurs sicles de
servitude, suivis de plusieurs annes d'insurrection, ne sont pas une
bonne cole pour les moeurs publiques. Aussitt les Turcs chasss, le
pays avait t en proie  une anarchie sanglante et ruineuse. Pour
y remdier, les trois puissances protectrices cherchrent un roi;
elles eurent de la peine  le trouver; Lopold, le futur souverain
de la Belgique, un moment choisi en 1830, se droba. Force fut de se
rabattre, en 1832, sur un prince encore mineur, Othon, second fils du
roi de Bavire. La France, l'Angleterre et la Russie lui accordrent,
comme dot, la garantie collective d'un emprunt de soixante millions.
Les Bavarois qui, dans les premires annes, administrrent sous
le nom du jeune roi, le firent avec une main d'une lourdeur toute
germanique, irritant l'amour-propre national, sans satisfaire les
intrts ni mme maintenir l'ordre matriel et la paix intrieure.
En 1837, quand Othon commena  gouverner lui-mme avec le concours
de ministres indignes, les choses n'en marchrent pas mieux; esprit
honnte, mais court, obstin et hsitant, tenant  son pouvoir
absolu sans en rien faire, le Roi n'tait ni aim de ses sujets,
ni considr par les diplomates trangers. Le dsordre financier
tait extrme, au grand dplaisir des tats garants de l'emprunt.
Pour comble de malheur, les dissensions intestines--la plus
dangereuse peut-tre des maladies dont souffrait la Grce--taient
encore aggraves par la rivalit des trois puissances tutrices. Si
celles-ci,  l'origine, avaient agi en commun pour faire reconnatre
l'indpendance hellnique, ce n'tait pas qu'il y et entre elles,
sur cette question, un rel accord de vues; c'tait au contraire par
mfiance rciproque, pour se surveiller et se contenir mutuellement;
chacune avait craint que l'autre ne voult exploiter ce mouvement
 son profit exclusif. Le nouvel tat cr, cette mfiance
persista. Les factions grecques l'exploitrent, et bientt elles se
distingurent en parti franais, parti russe, parti anglais; chaque
chef de lgation, devenu patron d'un parti, pousait ses prtentions,
s'associait  ses cabales et mettait son amour-propre  le faire
triompher sur les autres.

Jusqu'en 1841, la prpondrance  Athnes avait t surtout
dispute entre la Russie et l'Angleterre. La France avait t trop
occupe chez elle, ou, quand elle avait eu le loisir de songer 
un rle en Orient, sa pense s'tait dirige de prfrence vers
l'gypte. Ce fut seulement aprs le dboire prouv de ce ct
que M. Guizot manifesta, par une dpche adresse le 11 mars 1841
aux autres cabinets, le dessein de reporter sur la Grce une
attention qui, ajoutait-il, avait t jusque-l distraite par
des questions plus urgentes[210]. Et pour commencer, il envoya
en mission extraordinaire et temporaire  Athnes M. Piscatory,
homme de ressources et de rsolution, esprit lev et ardent,
ayant une situation politique importante en France et jouissant en
Grce d'une grande popularit personnelle pour avoir jadis, dans
la guerre de l'Indpendance, fait le coup de feu  ct des plus
vaillants palikares. Son arrive amena naturellement les Grecs 
reporter leurs regards vers la France. Aussi bien savaient-ils que
l taient leurs amis les plus sincres;  Londres, on ne s'tait
rsign que d'assez mauvaise grce  la cration d'un tat qui
dmembrait l'Empire ottoman;  Saint-Ptersbourg, si l'on voulait
bien d'une Grce vassale du Czar, on jalousait une Grce trop forte
et trop indpendante;  Paris seulement, on avait applaudi sans
arrire-pense  la rsurrection d'un peuple ayant un pass si
glorieux, et on lui souhaitait sincrement de grandes destines.
Le dessein de M. Guizot n'tait pas de rentrer,  Athnes, dans la
vieille politique d'antagonisme, dont au mme moment il essayait de
sortir  Madrid. Partant de cette double ide que notre premier,
notre unique intrt en Grce tait la dure et la prosprit du
nouvel tat, ensuite que l'un des principaux obstacles  cette
dure et  cette prosprit tait le conflit d'influence entre les
puissances protectrices, il dsirait y substituer le concert. Ds
la fin de 1841, il s'en expliqua trs nettement avec lord Aberdeen.
Il est bien ncessaire, crivait-il, que nous fassions cesser, sur
les lieux mmes, ces jalousies aveugles, ces rivalits puriles, ces
luttes sur les petites choses, tout ce tracas d'en bas qui dnature
et paralyse la bonne politique d'en haut[211]. Le secrtaire d'tat
britannique accueillit bien ces ouvertures et envoya des instructions
dans le mme sens  sir Edmond Lyons. Celui-ci, qui, depuis 1832,
reprsentait l'Angleterre  Athnes, tait un ancien capitaine de
vaisseau, homme du monde aimable, gai, naturel, mais diplomate
imprieux, souponneux, cassant, grossissant sans mesure tous les
incidents secondaires, prt  partir en guerre pour les moindres
difficults, tout imbu de l'esprit de lord Palmerston qui le tenait
en grande faveur; nul n'avait t plus passionnment engag dans
toutes les querelles d'influence en Grce. Un tel agent pouvait-il
devenir l'instrument d'une politique d'entente? En tout cas, pour
l'y contraindre, il et fallu porter  ces affaires une attention
plus soutenue et plus nergique que ne le faisait  cette poque lord
Aberdeen. M. Guizot lui-mme, absorb par d'autres questions, ne
donna pas, pour le moment, grande suite  l'initiative qu'il avait
prise en 1841. L'anne 1842 et le commencement de 1843 s'coulrent
donc sans que l'tat des choses  Athnes ft srieusement modifi.

[Note 210: Cette dpche est cite intgralement dans les Pices
justificatives des _Mmoires de M. Guizot_. C'est  ces Mmoires,
et aussi  l'ouvrage de M. d'Haussonville sur l'_Histoire de la
politique extrieure de 1830  1848_, que sont emprunts les
documents qui seront cits dans la suite de cet expos, sans
indication de source spciale.]

[Note 211: Lettre  M. de Sainte-Aulaire, en date du 8 octobre 1841.]

Ce fut vers le milieu de 1843,  l'poque o l'entente cordiale
tendait  devenir la rgle gnrale des rapports entre l'Angleterre
et la France, que la question grecque fut remise sur le tapis et
prit assez d'importance pour que M. Guizot l'appelt, quelques
mois plus tard,  la tribune, la grande affaire de l'Orient. Ds
juin 1843, M. Piscatory fut renvoy  Athnes, non plus en mission
temporaire, mais avec la qualit de ministre de France. Il lui tait
recommand de beaucoup faire et mme sacrifier, pour maintenir le
concert avec ses collgues, spcialement avec sir Edmond Lyons.
C'est, ajoutait M. Guizot, le seul moyen d'action efficace.....
Je ne sais pas jusqu'o nous mnerons ce concert; mais il faut le
mener aussi loin que nous le pourrons; par le concert et pendant sa
dure, nous nous fortifierons pour le moment o il nous manquera.
En mme temps, notre ministre saisissait l'occasion d'un dbat  la
Chambre des pairs, le 21 juillet 1843, pour proclamer solennellement
la politique d'entente qu'il prtendait inaugurer en Grce.  peine
arriv  Athnes, M. Piscatory s'appliqua loyalement  excuter ses
instructions. Je me fais petit, crivait-il  M. Guizot; j'ai mme
un peu brusqu mes amis. Je fais ici un mtier bien contraire  ma
nature; je me contrarie sur tout, et je fais d'normes sacrifices 
mes collgues, qui n'en font aucun..... Ne croyez pas que je sois las
du mauvais quart d'heure qu'en toutes choses il faut savoir passer;
j'enrage souvent, mais je sais vouloir, et je voudrai jusqu'au bout.

Des vnements allaient s'accomplir qui rendaient le concert des
puissances plus ncessaire encore  la Grce. Le 15 septembre 1843,
un soulvement populaire arracha au roi Othon la promesse d'une
constitution librale et la convocation d'une assemble nationale
charge de la rdiger.  la diffrence du cabinet de Londres,
celui de Paris n'avait pas dsir cette rvolution: le systme
parlementaire lui paraissait d'une application bien difficile avec
une nation si divise et si inexprimente, une royaut si neuve
et si impopulaire;  son avis, il et mieux valu s'en tenir  des
rformes administratives. Mais, le fait accompli, il se montra tout
dispos  s'unir  l'Angleterre pour seconder la mise en train
du nouveau rgime. De Londres et de Paris, on envoya donc les
mmes instructions. Tandis que M. Guizot crivait  M. Piscatory:
Persistez  subordonner les intrts de rivalit  l'intrt
d'entente, la petite politique  la grande, lord Aberdeen mandait 
sir Edmond Lyons: Je vois avec regret que vous avez une tendance 
maintenir l'ancienne distinction des partis... Gardez-vous bien de
mettre en avant Maurocordato, ou tout autre, comme le reprsentant
de la politique et des vues anglaises. Je suis sr que le ministre
de France recevra les mmes instructions quant  Colettis et  ceux
qui se prtendraient les soutiens des intrts franais... Ce serait
une grande piti, quand les gouvernements sont entirement d'accord,
que quelque jalousie locale ou les prtentions personnelles de nos
amis vinssent aggraver nos difficults. Ces recommandations ne
furent pas sans effet. M. Piscatory marcha rsolument dans la voie
qui lui tait prescrite, tonnant parfois nos amis du parti franais,
mais finissant par obtenir du plus grand nombre qu'ils suivissent
nos conseils d'union. Sir Edmond Lyons lui-mme, frapp d'un tel
exemple et press par son chef, avait meilleure attitude que dans le
pass. L'union si patente de la France et de l'Angleterre, jointe
 l'abstention de la Russie, qui boudait la constitution, amena 
Athnes, sinon la paix, du moins une sorte de suspension d'armes
entre les partis; elle permit de passer sans accident le prilleux
dfil de la runion de l'assemble nationale et de la confection
de la constitution. Heureux rsultat que M. Guizot clbrait  la
tribune de la Chambre des dputs, le 21 janvier 1844, et dont, avec
raison, il faisait honneur  l'entente cordiale.

Le gouvernement franais eut bientt occasion de prouver la loyaut
avec laquelle il tait rsolu  pratiquer cette entente. Le premier
cabinet form  Athnes, en avril 1844, aprs le vote de la
constitution, eut  sa tte le chef du parti anglais, Maurocordato;
M. Piscatory le soutint ouvertement. Pour le coup, sir Edmond Lyons
parut comprendre la vertu de l'entente cordiale; il n'avait pas
assez d'loges pour M. Piscatory. Quant  lord Aberdeen, il tait
tout heureux;  ceux qui, autour de lui et jusque dans le sein du
cabinet, doutaient des avantages de sa politique et objectaient que
son premier effet avait t, en Espagne, le triomphe de l'influence
franaise, il montrait, en Grce, le parti anglais au pouvoir.
Voil, leur disait-il,  quoi sert l'entente[212]!

[Note 212: Lettres de M. de Sainte-Aulaire  M. Guizot, du 2 et du 3
mai 1844.]

Cette lune de miel ne devait malheureusement pas durer. Maurocordato
s'appuyait sur une base trop troite. Le parti anglais, compos
d'hommes relativement clairs et ouverts aux ides europennes,
n'tait gure qu'un tat-major sans soldats. La masse de la nation
allait bien plus volontiers soit au parti religieux patronn par la
Russie, soit surtout au parti populaire, guerrier et patriote, qui se
recommandait de la France. Si le cabinet avait avec lui les habits,
il avait contre lui les fustanelles, de beaucoup les plus nombreuses.
On s'en aperut aux lections gnrales auxquelles il fallut procder
en juillet 1844. Elles furent un dsastre pour Maurocordato, qui
dut cder la place  un ministre runissant Colettis, le chef du
parti franais, et Metaxa, le chef du parti russe. Cette association
n'impliquait pas un partage gal d'influence; la prpondrance
appartenait  Colettis.

Notre diplomatie n'avait rien fait, ni pour renverser Maurocordato,
 qui elle avait toujours prt appui, ni pour pousser en avant
Colettis, qu'elle avait au contraire tch de contenir; tout tait
arriv par le mouvement naturel de l'opinion en Grce. L'vnement
accompli, M. Guizot n'eut qu'une proccupation, attnuer le
dplaisir et la mortification qu'en devait ressentir l'Angleterre.
Il faisait crire  notre charg d'affaires  Londres: Ne laissez
pas croire que nous acceptions le moins du monde comme un succs
ntre, c'est--dire franais, la chute de Maurocordato[213]. Tout
en reconnaissant la ncessit d'aider Colettis, il voulait qu'on
mnaget le plus possible les hommes du parti anglais et qu'on ne
fournt aucun grief au cabinet de Londres. Je crains, crivait-il
 M. Piscatory, que nous ne retombions dans ce qui a, si longtemps
et sous tant de formes diverses, perdu les affaires grecques,
la division et la lutte des partis intrieurs et des influences
extrieures. Donnez, Colettis et vous, un dmenti  ce pass. Je
vous y aiderai de tout mon pouvoir. Et encore: Dites-vous souvent
que, quelque intrt que nous ayons  Athnes, ce n'est pas l
que sont les plus grandes affaires de la France. En mme temps,
il s'adressait directement  lord Aberdeen, et tchait par de
loyales explications, par des assurances rptes, de dissiper ses
prventions et de calmer ses inquitudes.

[Note 213: Lettre de M. Dsages  M. de Jarnac, en date du 27
septembre 1844. (_Documents indits._)]

C'tait au tour de l'Angleterre de se conduire comme nous l'avions
fait pendant que ses clients taient au pouvoir, de sacrifier ses
prfrences de personne et de parti  la ncessit suprieure de
l'entente. Sir Edmond Lyons prit aussitt une attitude absolument
contraire: tout entier  son dpit, il ne se donna mme pas la peine
de le voiler, se brouilla ouvertement avec M. Piscatory, et commena
une guerre acharne contre Colettis. Chez lord Aberdeen lui-mme, il
semblait que la droiture habituelle d'esprit ft un peu altre par
le dsappointement que lui avait caus la chute de Maurocordato. M.
Guizot s'en rendait compte, et, ds le premier jour, il crivait  M.
Piscatory: Quand on attaquait lord Aberdeen sur l'entente cordiale,
quand on lui demandait quelle part de succs il y avait, la Grce
tait sa rponse, sa rponse non seulement  ses adversaires, mais
aussi  ceux de ses collgues qui hsitaient quelquefois dans sa
politique... Il a perdu cette rponse. Il est aujourd'hui, en Grce,
dans la mme situation qu'en Espagne;  Athnes, comme  Madrid,
il expie les fautes, il paye les dettes de lord Palmerston et de
ses agents. C'est un lourd fardeau; il en a de l'inquitude et de
l'humeur. Nos protestations, bien que non absolument inefficaces,
ne suffirent pas  dissiper cette humeur. Lord Aberdeen ne pouvait
se dfaire de cette ide que la prsence de Colettis au ministre
tait un danger, et que M. Piscatory n'avait pas t tranger au
renversement de Maurocordato. C'tait, du reste, la conviction
gnrale en Angleterre. Un dput whig, M. Cochrane, ayant dit, en
pleine Chambre des communes, que la conduite de M. Piscatory avait
t honteuse et dgradante, sir Robert Peel se bornait  rpondre:
Quant  la conduite de M. Piscatory, la Chambre m'excusera si je
n'en dis rien; je ne pense pas qu'il soit dans les convenances que
j'exprime publiquement mon opinion sur un agent tranger. Tout ce
que M. Guizot put obtenir de lord Aberdeen fut la recommandation
faite  sir Edmond Lyons, qui n'en tint pas compte, de se montrer
poli avec M. Piscatory, de ne prendre part  aucune mene contre
M. Colettis, et de ne tenter aucun effort pour faire prvaloir
l'influence anglaise[214].

[Note 214: Instructions du 11 novembre 1844.]

L'espoir de lord Aberdeen tait que Colettis chouerait comme
Maurocordato. Le problme ne paraissait-il pas insoluble? Dans un
pays o n'existait mme pas la notion d'un tat social rgulier[215],
il fallait fonder un gouvernement, crer une administration, et mme
faire fonctionner le rgime parlementaire. Un vnement, survenu
au milieu de 1845, rendit la situation plus difficile encore:
Metaxa s'tant brouill avec Colettis, celui-ci resta seul matre
du pouvoir, ayant contre lui la coalition des deux partis russe et
anglais, sans autre point d'appui que son propre parti, nombreux 
la vrit, mais ignorant et turbulent. Et lui-mme, qu'tait-il? Un
ancien conspirateur, un ancien chef de palikares. Oui, mais depuis
la guerre de l'Indpendance il avait sjourn, pendant plus de sept
annes,  Paris, comme ministre de Grce; l, au spectacle des choses
d'Occident, dans le commerce intime d'hommes tels que M. Guizot et
le duc de Broglie, cet esprit naturellement sagace et suprieur
s'tait initi  la civilisation, jusque-l tout  fait ignore de
lui; sans dpouiller entirement son premier temprament, ni faire
disparatre toute sa barbarie d'origine, en en conservant ce qui le
maintenait en communion avec ses compatriotes, il avait peu  peu
acquis plusieurs des qualits de l'homme d'tat. Aussi, une fois au
pouvoir, tonna-t-il tout le monde par son sens du gouvernement,
son esprit de mesure, son sang-froid, son aplomb, son adresse,
sa fcondit de ressources. Il domina ses adversaires et, ce qui
tait peut-tre plus malais, contint ses partisans. Non sans doute
qu'il et du premier coup transform en sujets soumis, en citoyens
corrects, des hommes dont plusieurs semblaient plutt prpars
au mtier de brigands; trop souvent il ne pouvait les satisfaire
qu'aux dpens de l'impartialit et de la rgularit administratives.
Finances, justice, arme, police, rien n'tait encore bien organis;
certaines notions de moralit demeuraient fort obscurcies. C'tait le
legs du pass, la consquence d'habitudes anciennes qu'on ne pouvait
corriger en quelques mois. On n'a jamais fait du pain blanc avec de
la farine noire, disait philosophiquement Colettis. Et cependant,
malgr tout, il y avait un rel progrs: le jeune royaume jouissait
d'une tranquillit relative, d'un commencement de prosprit qu'il
n'avait pas connus jusqu'alors et qui, pour le moment, paraissaient
lui suffire. Le premier ministre se montrait l'homme d'une transition
ncessaire entre l'anarchie barbare o la Grce n'et pu demeurer
plus longtemps sans prir, et le gouvernement rgulier, moderne,
occidental, pour lequel elle n'tait pas mre.

[Note 215: M. Thouvenel, alors secrtaire d'ambassade  Athnes,
crivait le 20 dcembre 1845: Rien ici n'est solide, si ce n'est
un instinct de dsordre, de rapine, historiquement trs explicable,
mais fort embarrassant pour former un tat. (_La Grce du roi Othon,
correspondance de M. Thouvenel avec sa famille et ses amis_, p. 8.)]

Ce succs rel gagna  Colettis la sympathie de tous les tmoins
impartiaux, mme des envoys des cours allemandes qui avaient d'abord
partag les mfiances de la lgation anglaise[216]. Mais il exaspra
sir Edmond Lyons, qui n'en devint que plus obstin et plus acharn
dans son hostilit. C'est un fou furieux, crivait-on d'Athnes,
le 20 dcembre 1845[217]. Notre lgation ne pouvait laisser sans
dfense Colettis ainsi attaqu; force tait de venir  son secours.
M. Piscatory n'tait pas homme  dserter une telle tche.  son
temprament ardent, vaillant, nergique, la lutte cotait moins
qu'une attitude de rserve et d'observation. Nul n'tait plus homme
d'action et de commandement. Il prit donc sans hsitation, et mme
probablement avec quelque plaisir, le rle auquel l'obligeaient les
provocations de sir Edmond Lyons. Il se fit ouvertement le patron
du ministre que la lgation anglaise prtendait renverser, le chef
du parti qui se disait franais, ne s'effarouchant pas de ce
que ce parti avait encore d'un peu sauvage, tchant seulement de
le discipliner. Nous nous sommes placs au milieu des palikares,
crivait l'un des jeunes membres de la lgation franaise, M.
Thouvenel; nos amis ne nous font pas toujours honneur, mais ils
sont les plus forts[218]. Il fut en effet bientt visible, comme
le disait encore M. Thouvenel, que M. Lyons tait battu  plate
couture par M. Piscatory[219]. Le parti anglais ne comptait plus que
douze voix  la Chambre. Jamais notre influence n'avait t aussi
prpondrante  Athnes: c'tait manifestement le ministre de France
qui gouvernait la Grce.

[Note 216: Voir notamment un Mmoire rdig en avril 1846 par
l'envoy d'Autriche, le comte Prokesh. (HAUSSONVILLE, _Histoire de la
politique extrieure du gouvernement franais_, 1830-1848, p. 107.)]

[Note 217: _La Grce du roi Othon, correspondance de M. Thouvenel_,
p. 11.]

[Note 218: _Ibid._--M. Thouvenel ajoutait, quelques jours plus tard:
Nous sommes ici, il ne faut pas nous le dissimuler, les amis de la
canaille; mais cette canaille, aprs tout, est la masse du pays,
et c'est l que, pour tre forts, nous avons d poser notre camp.
(_Ibid._, p. 13.)]

[Note 219: _Ibid._, p. 113.]

Y avait-il lieu de se fliciter sans rserve d'un pareil rsultat?
Ne fallait-il pas reconnatre, au contraire, qu'une telle situation
tait anormale, et qu'elle pouvait avoir de fcheuses consquences
pour la Grce comme pour la France? La Grce n'avait chance de
s'affermir et de se dvelopper, de surmonter ses difficults
intrieures et extrieures, qu'avec l'appui de toutes les puissances
protectrices, et elle tait certainement trop faible pour supporter,
sans en beaucoup souffrir, la rivalit diplomatique dont elle tait
l'objet et le thtre. D'ailleurs, si la maladresse de sir Edmond
Lyons et l'habilet de M. Piscatory donnaient momentanment le
dessous au parti anglais, l'Angleterre avait en Orient une situation
trop forte pour qu'il ft indiffrent  un petit tat d'encourir
son hostilit ou seulement sa bouderie. Quant  la France, hors la
satisfaction d'amour-propre de primer sur une scne bien troite
et d'infliger un chec mrit  qui lui cherchait une mchante
querelle, de quel grand intrt politique tait pour elle cette
lointaine victoire? Quel profit trouvait-elle  dominer la Grce,
quel honneur  paratre solidaire et responsable d'un gouvernement
aprs tout fort imparfait? Pouvait-elle se flatter de jouer un grand
rle dans le Levant, au moyen de cet tat encore mal assis auquel
on devait souhaiter, avant tout, une prudente immobilit, et dont
les ambitions n'eussent pu d'ailleurs se satisfaire qu'au prjudice
de notre politique traditionnelle sur le Bosphore? Tout cela, sans
doute, n'tait pas une raison de se dsintresser absolument de ce
qui se passait en Grce; mais c'tait une raison de ne s'y engager
qu'avec mesure. Sur place, dans la chaleur de la lutte, cette mesure
tait difficile  garder, surtout pour M. Piscatory. Il ne savait
pas faire petitement et n'tait pas l'homme des rles effacs ou
mdiocres. C'tait affaire  ceux qui l'employaient de lui choisir
des postes  sa taille. M. Thouvenel crivait finement, d'Athnes, le
20 dcembre 1845: Ici, comme  Madrid, il est  dsirer qu'on tienne
le jeu, mais sans y trop mettre; le gain ne vaut pas les motions
de la partie. Puis il ajoutait tout bas, en parlant de son chef de
lgation: Je crois qu'il a trop mis au jeu[220].

[Note 220: _La Grce du roi Othon, correspondance de M. Thouvenel_,
p. 9 et 11.]

 Paris, on savait gr sans doute  M. Piscatory et  Colettis de
leur habilet et de leur succs: on ne songeait ni  les dsavouer,
ni  leur conseiller une capitulation. Mais on ne se voyait pas sans
chagrin entran dans une politique si diffrente de celle qu'on
avait rve et qu'un moment on avait cru tenir. M. Dsages crivait
 M. Thouvenel, le 20 mai 1846: Oui, c'est un grand mal que nous
ayons  prendre si compltement, si ouvertement  notre compte la
dfense et la protection du cabinet d'Athnes. C'est mauvais pour
la Grce et pour nous, car la pression contre ce cabinet s'accrot
indubitablement de l'influence dclare, patente, que nous donne
sur lui le besoin qu'il a de notre appui.  cela, je ne vois, pour
le prsent du moins, aucun remde. Le seul palliatif est dans la
continuation de notre bonne entente avec les lgations et les cours
allemandes[221]. Quant  M. Guizot, il avait trop vivement dsir
l'accord, il tait trop pntr de ses avantages suprieurs, pour ne
pas regretter le conflit, mme quand il y avait l'avantage. Il ne se
lassait pas de faire appel  lord Aberdeen pour rtablir cet accord.
Il profitait de la seconde entrevue d'Eu, en septembre 1845, pour
dire au ministre anglais tout ce qu'il pensait de la conduite de
sir Edmond Lyons. Peu auparavant, M. de Metternich, press par nous,
avait aussi fait une charge  fond sur le secrtaire d'tat. Tout
cela  peu prs sans aucun rsultat. Je crois, crivait M. Guizot
en novembre 1845, lord Aberdeen bien prs d'tre convaincu que Lyons
juge mal les affaires de Grce et conduit mal celles de l'Angleterre
en Grce; mais, mais, mais... je m'attends  la prolongation de
cette grosse difficult. Si dsireux qu'il ft de mettre fin au
dsaccord, notre ministre en prenait virilement son parti, du moment
o la politique britannique le rendait invitable. Il faut vivre
avec ce mal-l, crivait-il  M. Piscatory; nous ne sommes pas en
train d'en mourir. Je regrette le fait, mais je m'y rsigne. C'est
qu'au fond, l comme en Espagne, il se sentait garanti contre de
trop fcheuses consquences, par la prsence de lord Aberdeen au
_Foreign office_. S'il dsesprait d'obtenir qu'il rprimt son
agent, il savait n'avoir  craindre de sa part aucune dmarche
offensive qui pt faire dgnrer la querelle des deux lgations en
un conflit des deux gouvernements. L'entente cordiale, pour n'avoir
pas produit dans les affaires de Grce ce qu'on en attendait, n'y
tait donc pas absolument inefficace: elle localisait le dissentiment
et l'empchait d'avoir un contre-coup sur un plus vaste thtre.

[Note 221: _La Grce du roi Othon, correspondance de M. Thouvenel_,
p. 73.]


IV

On le voit, sur quelques-uns des points o l'on tchait de
l'appliquer, l'entente cordiale n'allait pas sans difficults.
Nouvelle preuve de cette vrit souvent constate que, pour tre
quelquefois raisonnable et utile, l'alliance anglaise est rarement
commode et agrable, surtout quand elle se trouve tre, comme sous
la monarchie de Juillet, l'alliance ncessaire. Toutefois, l mme
o cette entente tait d'une excution pnible et imparfaite, il
ne semblait pas que, du ct de la France, on pt se plaindre des
rsultats obtenus. En Grce comme en Espagne, si le cabinet de
Londres ne nous donnait pas le concours que nous eussions dsir, du
moins il nous laissait  peu prs le champ libre, et, dans ces deux
pays o nagure l'influence anglaise dominait, l'influence franaise
avait maintenant le dessus. N'tait-ce pas  croire que M. de
Metternich devinait juste quand, tout au dbut de l'entente cordiale,
le 12 octobre 1843, il avait fait cette sorte de prophtie: Dans
une rencontre avec Louis-Philippe et M. Guizot, lord Aberdeen tirera
toujours la courte paille[222]. Cette impression persista  Vienne,
et, au commencement de 1846, l'ambassadeur d'Autriche  Londres
mandait  son gouvernement que lord Aberdeen tait compltement
domin par l'ascendant de M. Guizot[223]. C'tait naturellement sous
ce jour qu'en Angleterre l'opposition whig s'appliquait  prsenter
les choses. Le journal de lord Palmerston, le _Morning Chronicle_,
disait en janvier 1845: M. Guizot a tellement fascin lord Aberdeen
qu'il n'est rien que celui-ci puisse lui refuser. M. Guizot a abaiss
notre influence en Espagne, en Grce, en Belgique; il s'est moqu de
nous au Maroc, nous a insults  Tati, abandonns au Texas, a usurp
nos droits au Brsil... Tout serait prfrable au comprage entre M.
Guizot et lord Aberdeen, comprage dans lequel ce dernier joue son
rle sempiternel d'aimable dupe et sacrifie  la paix  tout prix les
plus chers intrts et la vritable dignit de son pays. Plus tard,
aprs la chute du ministre tory, un homme d'tat whig, plus modr
que lord Palmerston, lord Clarendon, s'expliquant dans l'intimit
sur le reproche fait ainsi  lord Aberdeen, le dclarait fond;
il attribuait  son laisser faire le succs des intrigues de
Louis-Philippe. Les agents anglais, ajoutait-il, n'importe o ils
taient, avaient t rendus dpendants des agents franais, au point
qu'ils n'osaient se plaindre d'aucun mauvais procd de ces derniers,
sachant que ce serait s'exposer  une rprimande et courir le risque
d'tre humilis dans l'exercice public de leur fonction[224].

[Note 222: J'ai dj eu occasion de citer ce propos. (_Mmoires de
Metternich_, t. VI, p. 690.)]

[Note 223: Lettre du comte de Flahault  M. Guizot, du 6 fvrier
1846. (_Documents indits._)]

[Note 224: _The Greville Memoirs, second part_, vol. III, p. 16.]

Ce qui est en tout cas certain, c'est que l'entente cordiale se
maintenait principalement par les rapports personnels d'amiti,
d'estime, de confiance, tablis depuis la premire entrevue d'Eu, en
1843, entre M. Guizot et lord Aberdeen. Ils avaient pris peu  peu
l'habitude de s'crire directement dans les circonstances dlicates,
cherchant ainsi  donner  leurs communications le caractre d'un
tte--tte. Il suffit de se rappeler quelles taient les qualits de
M. Guizot, l'autorit et la hauteur de son esprit, pour tre assur
qu'un pareil tte--tte ne devait pas tourner  son dsavantage.
Jusqu'o allait cette loyale et confiante intimit, on en peut juger
par ce que nous connaissons de la correspondance des deux ministres.
Un jour, par exemple, M. Guizot, apprenant que lord Aberdeen tait
un peu troubl par les rapports de quelqu'un de ses diplomates, d'un
Bulwer ou d'un Lyons, lui crivait: Ce que nous avons, je crois,
de mieux  faire l'un et l'autre, c'est de mettre en quarantaine
svre tous les rapports, bruits, plaintes, commrages, qui peuvent
nous revenir sur les menes secrtes ou les querelles de mnage de
nos agents; pour deux raisons: la premire, c'est que la plupart de
ces commrages sont faux; la seconde, c'est que, mme quand ils ont
quelque chose de vrai, ils mritent rarement qu'on y fasse attention.
L'exprience m'a convaincu,  mon grand regret, mais enfin elle
m'a convaincu que nous ne pouvions encore prtendre  trouver ou 
faire soudainement passer dans nos agents la mme harmonie, la mme
srnit de sentiments et de conduite qui existe entre vous et moi.
Il y a, chez nos agents disperss dans le monde, de grands restes de
cette vieille rivalit inintelligente, de cette jalousie aveugle et
tracassire qui a longtemps domin la politique de nos deux pays.
Les petites passions personnelles viennent s'y joindre et aggravent
le mal. Il faut lutter, lutter sans cesse et partout contre ce
mal, mais en sachant bien qu'il y a l quelque chose d'invitable
et  quoi, dans une certaine mesure, nous devons nous rsigner.
Nous nous troublerions tristement l'esprit, nous nous consumerions
en vains efforts, si nous prtendions prvenir ou rparer toutes
les atteintes, tous les mcomptes que peut recevoir  et l notre
bonne entente. Si ces atteintes sont graves, si elles compromettent
rellement notre politique et notre situation rciproque, portons-y
sur-le-champ remde, d'abord en nous disant tout, absolument tout,
pour parvenir  nous mettre d'accord, vous et moi, ensuite en
imposant nettement  nos agents notre commune volont. Mais, sauf
de telles occasions, laissons passer, sans nous en inquiter, bien
des difficults, des tracasseries, des humeurs, des msintelligences
locales qui deviendraient importantes si nous leur permettions de
monter jusqu' nous, et qui mourront dans les lieux mmes o elles
sont nes, si nous les condamnons  n'en pas sortir[225].

[Note 225: Lettre du 3 dcembre 1844, cite par M. Guizot dans son
tude sur Robert Peel.]

Pour pratiquer cette amiti avec M. Guizot, lord Aberdeen ne devait
pas seulement fermer l'oreille  ses subordonns, il devait aussi
faire entendre raison  ses collgues, et non aux moindres d'entre
eux. Dj plus d'une fois j'ai eu l'occasion de noter la tendance
de l'illustre chef du cabinet britannique, sir Robert Peel, 
prendre ombrage de ce qui se faisait ou se disait chez nous. Dans
l'automne de 1845, sous l'empire de ces mfiances, heureusement
passagres, il parut se produire un dsaccord entre lui et le chef
du _Foreign office_; celui-ci tint bon et offrit sa dmission; Peel
n'insista pas; seulement, comme il demeurait persuad qu'en dpit des
intentions pacifiques de Louis-Philippe et de son ministre, la guerre
ne pourrait tre longtemps vite, il commena  s'occuper de la
dfense des ctes mridionales, signales, depuis plusieurs annes,
par le duc de Wellington, comme le point faible de l'Angleterre[226].
Vers le mme temps, M. Guizot, toujours attentif  ne laisser natre
aucun soupon chez lord Aberdeen, s'expliqua  coeur ouvert avec
lui, au sujet des projets belliqueux qu'on prtait  la France. Je
n'ai nul droit, lui crivait-il le 2 octobre 1845, de m'tonner des
suppositions et des apprhensions qu'excitent chez vous ce qu'on
appelle nos prparatifs et nos armements maritimes, car j'en suis
galement assailli. Il n'est bruit, en France, que des armements et
des prparatifs de l'Angleterre. Puis, aprs avoir montr, avec
force faits et chiffres, que, considrs dans leur ensemble, les
travaux effectus en France ne pouvaient avoir qu'une influence et
des rsultats pacifiques, il ajoutait: Je suis convaincu qu'il
en est de mme chez vous, et je le dirai dans l'occasion. Dites-le
galement pour nous. Repoussons, dmentons nettement, de part et
d'autre, les mensonges intresss de l'esprit de parti et les erreurs
puriles de la badauderie. La politique que nous pratiquons n'a
rien qui ne puisse tre dit tout haut. Plus nous la montrerons 
dcouvert, plus elle sera, dans nos deux pays, forte et rassurante,
et plus aussi nous nous sentirons  l'aise et srs de notre fait en
la pratiquant[227].

[Note 226: _The life of lord John Russell_, par Spencer WALPOLE, vol.
II, p. 13.]

[Note 227: _Lettres de M. Guizot  sa famille et  ses amis_, p. 230
 236.]

Curieux et noble spectacle, bien rare dans l'histoire politique,
que celui de l'amiti de ces deux hommes d'tat, devenue, entre des
peuples que divisaient tant de prventions anciennes ou rcentes, en
face de questions difficiles, au milieu mme de crises prilleuses,
la garantie de la paix du monde. Seulement on voit tout de suite en
quoi cette garantie tait fragile et prcaire. Qu'en resterait-il,
si l'un des deux amis venait  quitter le pouvoir? Or, vers le
milieu de 1845, le cabinet tory, qui gouvernait depuis 1841 et
qui avait accompli  l'intrieur de grandes choses, donnait des
signes d'affaiblissement. Quelques-uns de ses membres hsitaient
 suivre plus loin leur chef dans ses rformes conomiques. Ces
difficults devinrent telles que, le 6 dcembre de cette mme anne
1845, sir Robert Peel dut porter  la Reine sa dmission et celle
de ses collgues. Lord John Russell fut charg de former une autre
administration. Je suis bien triste! crivit aussitt M. Guizot 
lord Aberdeen. Nous faisions de la si honnte et si grande politique!
Et nous la faisions si amicalement! Qu'y a-t-il de plus rare, dans
la vie publique, qu'un peu de sincrit et de vraie amiti? C'tait
trs bon pour nos deux pays, et trs doux pour nous-mmes. Je ne
puis, je ne veux pas croire que ce soit rellement fini[228]. La
nouvelle causa d'autant plus d'moi en France, qu'on annonait la
rentre de lord Palmerston au _Foreign office_. D'aprs le tmoignage
d'un Anglais, alors de passage  Paris et fort ml  la haute
socit politique des deux cts du dtroit, M. Reeve[229], le
roi Louis-Philippe manifestait contre Palmerston une rpugnance
invincible, et parlait de lui comme de l'ennemi de sa maison;
M. Guizot, plus rserv, dclarait qu'il serait exactement pour
Palmerston ce qu'il avait t pour Aberdeen, mais il ajoutait: Vous
ne vous faites pas l'ide de l'effet produit par ce nom-l sur ce
pays et sur mon parti. Je sors d'un dner avec la grosse banque:
tous taient dans la consternation; on est venu vers moi, me prendre
la main en me disant: Mais, monsieur le ministre, que ferez-vous
de cet homme-l? Dans six mois, nous serons en lutte ouverte avec
l'Angleterre. Il vous fera des difficults partout, en Espagne, en
Orient,  Tati. C'est terrible. M. de Rothschild disait au mme M.
Reeve: Lord Palmerston est un ami de notre maison; il dne chez nous
 Francfort; mais il a l'inconvnient de faire baisser les fonds de
toute l'Europe, sans nous avertir.

[Note 228: 13 dcembre 1845. (_Ibid._, p. 237.)]

[Note 229: M. Reeve rendit compte de ses impressions  M. Greville,
dans deux lettres en date des 20 et 22 dcembre 1845. (_The Greville
Memoirs, second part_, t. II, p. 345  347.)]

Il tait cependant, en France, un homme qui, loin de s'effrayer de
la rentre de lord Palmerston, s'en rjouissait: chose tonnante,
c'tait celui qu'on et pu croire le moins dispos  oublier le
trait du 15 juillet 1840, celui qui, ministre, avait paru vouloir
la guerre pour se venger de ce trait, celui qui, dans les annes
suivantes, avait reproch  son successeur d'avoir,  l'gard des
offenses du gouvernement britannique, la mmoire trop courte et le
pardon trop facile: on a nomm M. Thiers. Depuis quelques annes,
 la vue de l'intimit tablie entre M. Guizot et lord Aberdeen,
l'ide lui tait venue que son intrt serait de lier partie avec
lord Palmerston. Il s'tait persuad que le meilleur moyen de
revenir lui-mme au pouvoir tait que l'opposition anglaise y revnt
d'abord; dans ce cas, se disait-il, Louis-Philippe, par crainte de
compromettre la bonne intelligence avec l'Angleterre, se dciderait
 abandonner les amis des tories et  les remplacer par les amis
des whigs. Ds la fin de 1844, au lendemain de l'affaire Pritchard,
au moment o Palmerston poussait le plus ouvertement  l'hostilit
contre la France, M. Thiers lui faisait des avances que l'adversaire
de lord Aberdeen accueillait bien, ne trouvant,  son point de vue,
qu'avantage  aider l'ennemi de M. Guizot[230]. On vit alors le
_Constitutionnel_ et le _Morning Chronicle_, jusque-l si ardents
 invectiver leurs patrons respectifs, changer des coquetteries
dont le _Journal des Dbats_ faisait ressortir l'trange et suspecte
nouveaut. Peu aprs, le 28 janvier 1845, M. Greville notait sur
son journal: Le plus curieux incident de la politique franaise
est la _flirtation_ commence entre Thiers et Palmerston. Le fait
est de notorit  Paris, et l'on s'en amuse... Quelques lettres
courtoises ont t changes entre ces hommes d'tat, autrefois
rivaux[231]. Sous l'empire de ces sentiments, l'ancien ministre du
1er mars entreprit, au mois d'octobre 1845, une courte excursion en
Angleterre. Il y fut reu avec un empressement curieux; on gota
fort son esprit et sa belle humeur, bien qu'il part parfois un peu
superficiel[232]. Soucieux de corriger les impressions produites
outre-Manche par sa conduite en 1840 et par le langage qu'il avait
tenu depuis cette poque, il protesta que son retour au pouvoir, loin
d'altrer les relations des deux pays, les amliorerait; il ajouta
que si, nagure, ces relations avaient failli plusieurs fois tre
compromises, la faute en tait aux maladresses de M. Guizot[233]:
occasion, pour lui, de s'exprimer sur son rival avec une amertume
qui ne parut pas toujours de bon got  ses interlocuteurs[234].
Il eut soin de voir les hommes de tous les partis; nanmoins ce fut
particulirement avec les whigs qu'il s'attacha  nouer des liens
troits, d'autant que plus d'un indice lui faisait alors pressentir
leur prochaine rentre au ministre. Quelques jours aprs, M. de
Barante crivait: M. Thiers revient de Londres avec toute l'amiti
de lord Palmerston; il a aussi son entente cordiale[235].

[Note 230: M. Lon Faucher crivait  M. Duvergier de Hauranne, le
30 novembre 1844: Vous savez que les nuages se dissipent entre M.
Thiers et les whigs. J'y ai, pour ma part, un peu travaill, et je
crois qu'il faut se fliciter, mais tout bas, de voir arriver le
succs. (L. FAUCHER, _Biographie et Correspondance_, t. I, p. 159.)]

[Note 231: L'diteur du _Journal de M. Greville_, M. Reeve, confirme
ce rapprochement avec ses renseignements personnels, et il ajoute:
C'tait le rsultat de leur commune haine contre M. Guizot. (_The
Greville Memoirs, second part_, vol. II, p. 267.)]

[Note 232: Lord Clarendon crivait  Panizzi, le 12 octobre 1845:
Thiers passe littralement comme un clair; s'il veut apprendre
quelque chose sur ce pays-ci, il ne doit pas venir ici pour une
seule semaine, bien que cette faon d'agir soit en harmonie avec
son systme habituel. Vous rappelez-vous son fameux billet 
Ellice, alors secrtaire de la trsorerie: Mon cher Ellice, je
veux connatre  fond le systme financier de l'Angleterre: quand
pourrez-vous me donner cinq minutes? (_The Life of sir Anthony
Panizzi_, par Louis FAGAN.)]

[Note 233: _Journal indit de M. de Viel-Castel._]

[Note 234: On lit dans le Journal de Greville: Aberdeen trouva M.
Thiers trs agrable, mais pas si bien (_fair_) pour Guizot que
Guizot pour lui. Guizot parlait toujours en bons termes de lui,
tandis que Thiers parlait trs mal de Guizot. En effet, Thiers
s'exprime sur Guizot avec le plus grand mpris, dit qu'il est grand
 la tribune, mais qu'il n'est ni un homme d'tat, ni un homme
d'affaires. (_The Greville Memoirs, second part_, vol. II, p. 298.)]

[Note 235: Lettre du 29 octobre 1845. (_Documents indits._)]

On comprend ds lors pourquoi, deux mois plus tard, M. Thiers
accueillit avec tant de satisfaction la nouvelle de la dissolution
du cabinet Peel. Sa seule crainte tait que ses amis de Londres ne
fussent trop timides. De Paris, il les excitait. Enfin, crivait-il
le 16 dcembre 1845  l'un de leurs confidents, vous voil prts
 manger les tories; je fais des voeux pour qu'il en soit ainsi...
Cependant j'ai peur que vos amis manquent de rsolution.
S'ils laissent passer cette occasion de prendre le pouvoir, je ne
sais quand ils pourront le reprendre... Dussent-ils chouer au
parlement,  leur place, je le tenterais, sauf  porter la question
devant les lecteurs... M. Guizot est au dsespoir de la chute
des tories[236]. En mme temps, sur son propre terrain, M. Thiers
s'apprtait, sans perdre un instant,  profiter de ce qui lui
paraissait un coup de fortune: il expliquait aux meneurs de la gauche
et du centre gauche comment l'avnement des whigs devait avoir son
contre-coup en France et forcer le Roi  se sparer de M. Guizot; la
disgrce de ce dernier lui paraissait mme assez proche pour qu'il
rglt d'avance avec M. O. Barrot, par une sorte de trait sign,
la faon dont ils partageraient le pouvoir et l'usage qu'ils en
feraient[237].

[Note 236: Lettre  M. Panizzi. (_The Life of sir Anthony Panizzi_,
par L. FAGAN.)]

[Note 237: _Notes indites de M. Duvergier de Hauranne._--J'ai dj
eu occasion de mentionner ce trait. (Cf. plus haut, ch. I,  I.)]

Tandis que M. Thiers s'agitait ainsi  Paris, les vnements, 
Londres, trompaient ses esprances. Dans ses efforts pour former un
ministre, lord John Russell rencontrait beaucoup de difficults,
et, fait curieux, la principale venait de l'inquitude cause, en
Angleterre mme, par la rentre de lord Palmerston au _Foreign
office_; on craignait que les bons rapports avec le cabinet de Paris
n'en fussent gravement altrs. Cette objection, indique avec
rserve par la Reine, fut formule d'une faon plus absolue par lord
Grey, qui refusa d'entrer dans le nouveau cabinet si l'on ne mettait
pas le ministre suspect d'hostilit contre la France  un autre
poste, par exemple au dpartement des colonies. Palmerston, bless,
rpondit ne pouvoir accepter que les affaires trangres. Lord John
Russell et t dispos  lui donner raison[238], mais il ne crut pas
pouvoir se passer de lord Grey. Force lui fut donc, le 20 dcembre
1845, de rsigner le mandat que lui avait confi la Reine. Celle-ci
se retourna alors vers sir Robert Peel, qui consentit  retirer sa
dmission[239].  ce revirement imprvu, le dsappointement de M.
Thiers fut grand[240]. M. Guizot, au contraire, se hta d'crire 
lord Aberdeen: Je suis aussi joyeux que j'tais triste. Je ne veux
pas me refuser le plaisir de vous le dire..... Nous continuerons ce
que nous faisons avec un degr de plus de satisfaction et d'amiti,
si je ne me trompe. Votre lettre m'a t au coeur, o vous n'avez nul
besoin d'aller, car vous y tes bien tabli[241].

[Note 238: Lord John Russell crivait en effet  lord Minto: Je
dfendrai Palmerston, qui est si injustement accus de dsirer la
guerre, et qui s'est conduit toujours si galamment et si bien. Ne
se rappelait-il donc pas combien il avait t mcontent, aprs la
signature du trait du 15 juillet 1840, des procds de Palmerston
envers la France? Ce que j'ai indiqu (V. plus haut, t. IV, p. 292
 296) de l'opposition, du reste fort impuissante, faite alors par
Russell  Palmerston, se trouve confirm et complt dans la Vie,
rcemment publie, du premier de ces hommes d'tat. (_The Life of
lord J. Russell_, par Spencer WALPOLE, t. I, p. 347  363.)]

[Note 239: Sur cette crise, voyez _The Greville Memoirs, second
part_, vol. II, p. 322, 330, 331; et _The Life of lord J. Russell_,
t. I, p. 416.]

[Note 240: Un ami de M. Thiers, M. Lon Faucher, crivait  une de
ses amies d'Angleterre: Le retour de sir Robert Peel a raffermi M.
Guizot. Il ne peut plus tre renvers que par les lections. (Lon
FAUCHER, _Biographie et Correspondance_, t. I, p. 171.)]

[Note 241: _Lettres de M. Guizot  sa famille et  ses amis_, p. 239.]

Mais pour combien de temps le ministre tory reprenait-il le
pouvoir? Rien n'indiquait que la maladie dont il souffrait, ft
gurie. Une nouvelle crise paraissait mme si invitable et si
proche, que lord Palmerston, qui la pressentait, voulut se prmunir
contre le risque d'tre, dans ce cas, de nouveau jug un ministre
impossible. Le meilleur moyen lui parut tre de se faire donner, par
la France elle-mme, une sorte d'_exequatur_. En avril 1846, on le
vit arriver  Paris, l'air aimable, le sourire aux lvres, la main
tendue, dclarant trs haut qu'il tait autant que personne ami de
la paix, de la France, partisan de l'entente cordiale et bien dcid
 la continuer s'il revenait au pouvoir. C'tait le pendant du
voyage fait, quelques mois auparavant, par M. Thiers,  Londres. On
fut agrablement surpris de trouver ce terrible homme si adouci,
et l'amour-propre national fut flatt d'une dmarche qui avait une
apparence d'amende honorable. Invit et festoy dans plusieurs
salons politiques, prsent aux Tuileries, Palmerston fut bien reu
en tous lieux, avec une politesse rserve par le Roi et M. Guizot,
avec beaucoup d'empressement par l'opposition, notamment par M.
Thiers, qui, huit heures durant, lui fit parcourir et lui dmontra
les fortifications de Paris. Cet empressement des adversaires du
cabinet, joint  la curiosit des badauds, parut faire au visiteur
un succs dont la dignit nationale ne laissait pas que de souffrir
un peu. Le public finit par sentir ce dfaut de mesure et par se
demander pourquoi l'on faisait fte  un tel homme. Mais avant que
cette raction et eu le temps de se dessiner, Palmerston tait dj
rembarqu, emportant sans doute l'ide, comme l'crivait alors M.
Guizot  lord Aberdeen[242], que les Franais taient bien lgers,
bien prompts  passer d'une impression  l'autre, et qu'il n'y avait
pas grand inconvnient  leur donner des moments d'humeur, puisqu'il
tait si ais de les en faire revenir. Vainement notre ministre
affirmait-il que, sous ces impressions mobiles et superficielles,
le fond des choses subsistait, et ajoutait-il que si ce voyage
changeait, en Angleterre, la situation du voyageur, ce serait un
effet trs exagr et fond sur l'apparence plutt que sur la ralit
des choses; on conclut, outre-Manche, de tout ce qui venait de se
passer, que nous ne tenions plus rigueur  l'auteur du trait du 15
juillet 1840, et que dsormais on pouvait sans scrupule lui laisser
prendre place dans un ministre.

[Note 242: Lettre du 28 avril 1846.]

Deux mois  peine s'taient couls depuis ce voyage que, le 25 juin
1846, le ministre tory, mis en minorit  la Chambre des communes,
donnait de nouveau une dmission, cette fois dfinitive. Lord John
Russell ne rencontra plus aucune objection  la rentre de lord
Palmerston au _Foreign office_, et son cabinet fut promptement
constitu. En France, les journaux de M. Thiers salurent avec une
joie triomphante une rvolution ministrielle dont ils faisaient
prvoir le contre-coup de ce ct-ci de la Manche. M. Guizot fut
rduit  crire tristement ses regrets au _dear_ lord Aberdeen et
 sir Robert Peel. Ce dernier avait pu, sous le coup de certains
accidents, tmoigner parfois de quelque impatience ombrageuse 
l'gard du gouvernement franais; mais, au fond, son grand et droit
esprit avait compris et accept la politique de bon accord pratique
 ct de lui par lord Aberdeen. On le vit bien dans la lettre par
laquelle il rpondit aux condolances du ministre franais. Grce 
une confiance rciproque, lui crivait-il, grce  une gale foi dans
l'accord de nos vues et la puret de nos intentions, grce aussi (je
puis le dire sans arrogance depuis que j'ai reu votre affectueuse
lettre)  une estime mutuelle et  des gards personnels, nous avons
russi  lever l'esprit et le ton de nos deux nations; nous les
avons accoutumes  porter leurs regards au-dessus de misrables
jalousies et de rivalits obstines... Sans cette confiance et cette
estime mutuelles, combien de pitoyables difficults auraient grossi,
au point de devenir de redoutables querelles nationales! Hlas!
de tout autres sentiments allaient inspirer dsormais la politique
anglaise. L'entente cordiale tait finie.




CHAPITRE V

LES MARIAGES ESPAGNOLS.

(Juillet-octobre 1846.)

     I. Dispositions hostiles de Palmerston, particulirement en
     Espagne. M. Guizot donne comme instructions  M. Bresson de
     marier le duc de Cadix  la Reine et le duc de Montpensier
     a l'Infante. M. Bresson croit pouvoir promettre  la reine
     Christine la simultanit des deux mariages. Mcontentement
     de Louis-Philippe qui veut dsavouer son ambassadeur.--II.
     Palmerston nous communique ses instructions du 19 juillet, o
     il nomme Cobourg en premire ligne parmi les candidats  la
     main d'Isabelle.  Paris, on voit dans ce langage l'abandon
     de la politique d'entente. M. Guizot ne consent pas encore la
     simultanit, mais il dtourne le Roi de dsavouer M. Bresson.
     Ses avertissements au gouvernement anglais.--III. Lettres
     confidentielles que Palmerston adresse  Bulwer pour complter
     ses instructions. Ce qu'il nous cache et ce qu'il nous montre.
     Il est ds lors manifeste que Palmerston a rompu l'entente et
     que la France est libre de ses engagements.--IV. La reine
     Christine, inquite de l'appui donn par le ministre anglais
     aux progressistes, nous revient; seulement elle exige la
     simultanit. Le Roi se rsigne  laisser faire M. Bresson.
     Rpugnances de la reine Isabelle pour le duc de Cadix. L'accord
     sur les deux mariages est enfin conclu  Madrid.--V. Irritation
     de Palmerston. Il est appuy par lord John Russell. Lord
     Aberdeen donne tort  M. Guizot. La reine Victoria est trs
     blesse. Lettre justificative de Louis-Philippe et rponse de
     la reine d'Angleterre. L'opinion anglaise prend parti pour
     Palmerston.--VI. Attitude de l'opposition franaise. M. Thiers
     la dcide  attaquer les mariages.--VII. Palmerston veut
     empcher l'accomplissement du mariage du duc de Montpensier.
     Efforts de Bulwer et de son ministre pour soulever une
     opposition en Espagne et intimider le cabinet de Madrid. Tous
     ces efforts chouent.--VIII. Palmerston cherche  effrayer
     et  faire reculer le gouvernement franais. Celui-ci ne se
     laisse pas troubler et ne modifie rien  ses rsolutions.--IX.
     Palmerston demande aux autres puissances de protester avec
     l'Angleterre. M. Guizot s'occupe de contrecarrer cette dmarche.
     M. de Metternich refuse de rien faire. La Prusse et la Russie
     l'imitent. Clbration des deux mariages.


I

La rentre de lord Palmerston au _Foreign office_, en juillet 1846,
tait un fait gros de consquences[243]. Il y arrivait avec des
desseins et un tat d'esprit qui ne ressemblaient en rien  ceux de
son prdcesseur. Dans ses propos des premiers jours, alors mme
que, pour dissiper les mfiances dont il se sentait l'objet, il
dclarait vouloir continuer l'entente cordiale, il ne pouvait cacher
son peu de foi dans cette entente. Ces gens-l, disait-il  lord
Aberdeen en parlant des Franais, sont essentiellement envahisseurs,
agressifs, provocants; en toute affaire, ils veulent se faire une
bonne part aux dpens des autres; comment bien vivre avec eux 
de telles conditions[244]? Ayant reproch, depuis cinq ans, au
ministre tory d'avoir t dupe de Louis-Philippe et de M. Guizot,
d'avoir laiss partout subordonner la politique britannique  la
politique franaise, il entendait que son avnement renverst les
rles. Sur chaque thtre, il lui semblait que l'Angleterre avait une
revanche  prendre. Dans sa pense, le souci permanent, dominant de
la diplomatie britannique devait tre de faire partout chec  notre
ambition, de djouer partout nos perfidies. C'tait particulirement
dans ce qui regardait l'Espagne que le nouveau secrtaire d'tat
apportait ces dispositions mfiantes, jalouses et batailleuses. Lord
Aberdeen s'en tait aperu, pendant les entretiens qu'il avait eus
avec lui pour le mettre au courant de l'tat des affaires, et, bien
qu'avec discrtion, il avait laiss voir  notre ambassadeur quelque
chose de son impression[245]. Certes, il y avait l, tant donn
l'tat de la Pninsule, de quoi inquiter le Roi et M. Guizot. On
tait au lendemain de l'intrigue manque de Christine et de Bulwer
pour enlever secrtement le mariage de la Reine avec le prince
de Cobourg[246]: si le chef de la lgation britannique avait tant
os sous l'administration de lord Aberdeen, que ne pouvait-on pas
attendre de lui avec un ministre dont le seul avnement devait lui
paratre une invitation  ne plus rien mnager? Le gouvernement
franais n'tait-il pas fond  craindre quelque mchante surprise,
comme et t un mariage Cobourg machin  la faon du trait du 15
juillet 1840?

[Note 243: Les documents diplomatiques qui seront cits dans le
cours de ce chapitre et du chapitre suivant, sans indication de
source spciale, sont tirs des recueils de pices distribus par
les gouvernements franais, anglais et espagnol,  leurs parlements
respectifs, des _Mmoires de M. Guizot_, de la _Revue rtrospective_,
enfin de nombreux _Documents indits_ dont de bienveillantes
communications m'ont permis de prendre connaissance, notamment des
correspondances du comte Bresson, ambassadeur  Madrid, du comte de
Flahault, ambassadeur  Vienne, et du marquis de Dalmatie, ministre 
Berlin.]

[Note 244: Lettre de M. de Sainte-Aulaire  M. Guizot, du 7 juin
1846.]

[Note 245: Lettre du mme au mme, du 2 juillet 1846.]

[Note 246: Sur la situation de l'Espagne avant l'avnement de lord
Palmerston, voir plus haut le  I du chapitre prcdent.]

Sans perdre un jour, ds le 5 juillet 1846, M. Guizot avertit son
ambassadeur  Madrid de l'hostilit probable du nouveau secrtaire
d'tat. Je m'y attends, lui crivait-il, et je me conduirai en
consquence. Ce ne sera pas moi qui livrerai l'Espagne  lord
Palmerston. Il fallait avant tout dtourner d'une nouvelle collusion
avec les Anglais la reine Christine, dont un pass trs rcent ne
nous donnait que trop raison de nous mfier. M. Guizot vit tout de
suite l'argument que lui fournissait la prsence au _Foreign office_
de l'ancien protecteur d'Espartero. Vous en tirerez  coup sr grand
parti, mandait-il  M. Bresson, pour agir sur la reine Christine et
sur son mari. Ils auront beau faire, ils n'auront jamais dans lord
Palmerston qu'un ennemi, car il ne sera jamais que le patron du
parti progressiste, c'est--dire de leurs ennemis. De plus, pour
s'allger en vue de la campagne  faire, notre gouvernement n'hsita
pas  jeter par-dessus bord la candidature Trapani, dcidment trop
impopulaire en Espagne, et il se rabattit sur l'un des deux fils
de l'infant Franois de Paule, le duc de Cadix, auquel, depuis
quelque temps, la reine Christine paraissait avoir, de plus ou
moins bonne grce, entr'ouvert la porte. Le frre de ce prince,
Enrique, duc de Sville, se trouvait hors de cause; il s'tait fait
ouvertement l'homme des radicaux, et le scandale de certaines de ses
dmarches l'avait fait exiler d'Espagne. Le duc de Cadix pour la
Reine et le duc de Montpensier pour l'Infante, c'est ainsi que M.
Guizot rsumait son programme. Poussez dcidment au duc de Cadix,
crivait-il encore  son ambassadeur, et placez le duc de Montpensier
 ct de lui.

 Madrid, la situation du comte Bresson tait difficile. La
reine Christine paraissait plus mobile, plus insaisissable, plus
mystrieuse, plus inquitante que jamais. Le lendemain du jour o
l'on pouvait croire qu'elle ne voyait pas de trop mauvais oeil le
duc de Cadix, elle semblait revenir  Trapani; puis, au mme moment,
avec les amis de l'Angleterre, elle affectait de regretter Cobourg.
Ses confidents, Rianzars et Isturiz, faisaient mme des ouvertures
plus ou moins expresses au sujet de ce dernier prince, comme si,
encourags par le changement du ministre britannique, ils voulaient
renouer l'intrigue que lord Aberdeen avait fait chouer trois mois
auparavant[247]. Quant  notre nouveau candidat, le duc de Cadix,
il n'avait, ni par son origine, ni par sa personne, un prestige qui
pt nous aider. La jeune reine Isabelle ne cachait pas le peu de
got qu'il lui inspirait. Nos adversaires tenaient sur ce prince des
propos fort mprisants, ne reculant mme pas, pour le dclarer un
candidat inadmissible, devant les assertions physiologiques les plus
tranges[248]. Ajoutez, dans la presse anglaise et chez ceux qui lui
faisaient cho  Madrid, une recrudescence d'invectives injurieuses
contre Louis-Philippe, qui, disait-on, prtendait dicter ses
volonts  l'Espagne[249]. La seule bonne carte de notre jeu tait
que le nom du duc de Montpensier se trouvt accol  celui du duc
de Cadix. Le premier rehaussait le second. M. Guizot le comprenait
bien, quand, tout en recommandant  son ambassadeur de pousser au
duc de Cadix, il ajoutait: Placez le duc de Montpensier  ct de
lui. Toutefois le sens de ces mots ne devait pas tre forc: si le
ministre entendait par l que, dans les pourparlers, on runt les
deux projets de mariage et que l'un aidt  faire passer l'autre, il
ne revenait pas sur l'engagement pris envers l'Angleterre d'attendre,
pour clbrer le mariage de l'Infante, que la Reine ait eu un enfant.

[Note 247: Ce fait ressort des dpches et des lettres de Bulwer 
lord Palmerston. (_Parliamentary Papers_, et _The Life of lord John
Russell_, par Spencer WALPOLE, t. II, p. 3.) Il est aussi affirm
dans une lettre crite, en novembre 1846, par M. Panizzi  M. Thiers,
sous l'inspiration et d'aprs les renseignements de lord Palmerston.
(_The Life of sir Anthony Panizzi_, par Louis FAGAN.)]

[Note 248: Lettre indite du comte Bresson  M. Guizot, du 12 juillet
1846.]

[Note 249: Louis-Philippe crivait  ce propos au roi des Belges: Je
suis tellement froiss de ce dbordement d'injustice et d'absurdit,
que je prfre ne plus rien dire et n'opposer que le ddain  ces
crdulits volontaires.]

M. Bresson vit ou feignit de voir dans la lettre du ministre plus
que celui-ci n'avait voulu y mettre. Proccup surtout des obstacles
qu'il rencontrait  Madrid et de la lutte qu'il devait soutenir
contre sir Henri Bulwer, estimant que les intrigues rcemment
dvoiles de ce dernier et les menaces rsultant de l'avnement de
lord Palmerston suffisaient  nous dlier vis--vis de l'Angleterre,
convaincu d'autre part qu'on n'obtiendrait jamais de la reine
Christine l'abandon rel de Cobourg et l'acceptation sincre de Cadix
si l'on ne lui faisait quelque concession sur le mariage Montpensier,
il crut pouvoir lui annoncer cette concession. Il lui dit donc, le
11 juillet, en lui demandant le secret, que le Roi, tenant compte
des embarras de la Reine et voulant lui donner un nouveau tmoignage
de sa sollicitude et de son amiti, tait dispos  consentir que,
dans toute combinaison Bourbon, M. le duc de Montpensier prt place 
ct du mariage de la Reine, c'est--dire que les deux mariages, si
l'un devait faciliter l'autre, se clbrassent ou fussent du moins
dclars simultanment. La reine Christine accueillit avec joie
cette communication. En en rendant compte aussitt  son ministre, M.
Bresson reconnaissait que cette grande, importante, indispensable
concession n'tait pas aussi formellement exprime dans la lettre de
M. Guizot, en date du 5 juillet; mais il invoquait les commentaires
et dveloppements que lui avaient envoys en mme temps M. Dsages,
directeur au ministre des affaires trangres, et le jeune duc de
Glucksberg, premier secrtaire  l'ambassade de Madrid, alors 
Paris[250]. De plus, pour prmunir le ministre contre la tentation
d'un dsaveu, l'ambassadeur le flicitait chaleureusement de la
dcision qu'il lui attribuait: Grces vous soient rendues, lui
crivait-il. J'en suis certain, en sondant votre coeur, vous y
trouvez le contentement d'avoir pris cette rsolution!... Dgag,
affranchi, vous l'tes mille fois par les procds des agents
anglais. Je ne prtends pas diminuer vos regrets de la retraite de
lord Aberdeen; mais permettez-moi de vous faire remarquer qu'il n'a
jamais empch le mal, qu'il s'est born  vous en avertir quand il
tait fait[251].

[Note 250: Le duc de Glucksberg, qui devait tre plus tard duc
Decazes, avait crit  M. Bresson, le 5 juillet: Pour sa part, M.
Guizot ne faiblira pas sur le Cobourg. Il n'est pas sans inquitude
sur le mcontentement qu'on pourra prouver en Angleterre, en
nous voyant faire immdiatement le mariage Montpensier; mais, se
considrant comme dgag vis--vis d'elle, il est rsolu  le
braver.]

[Note 251: Lettre de M. Bresson  M. Guizot, du 12 juillet 1846.]

Tel tait bien le comte Bresson, homme de dcision et d'initiative,
ne craignant pas les responsabilits, mais d'une hardiesse prompte
qui risquait parfois d'tre un peu compromettante. Sa dmarche dplut
au gouvernement franais; celui-ci croyait sans doute aux mauvais
desseins de lord Palmerston, mais, jusqu' ce que ces desseins se
fussent manifests, il voulait demeurer fidle  l'accord. Le Roi
surtout protesta avec une vivacit et une motion dont nous avons
une preuve absolument irrcusable: ce sont les lettres mmes qu'il
crivit alors  M. Guizot, retenu au Val Richer par les soins de
son lection; rien ne montre mieux avec quelle loyaut scrupuleuse
et presque timide Louis-Philippe voulait tenir la parole donne 
l'Angleterre. Ces lettres tout intimes n'eussent peut-tre jamais vu
le jour, si les meutiers de fvrier 1848 ne s'en taient empars
en saccageant les Tuileries et l'htel du ministre des affaires
trangres, et si elles n'avaient t, par suite, publies dans
la _Revue rtrospective_. Ce n'est pas la seule fois o cette
publication s'est trouve servir la rputation du prince dont on
s'imaginait dvoiler les tnbreuses et perfides machinations[252].

[Note 252: Louis-Philippe, parlant,  la fin de 1849, du mal que
lui avait fait le mensonge imprim, disait qu'il y avait en
revanche un livre auquel il devait un beau cierge, c'tait la
_Revue rtrospective_. (_Abdication du roi Louis-Philippe raconte
par lui-mme et recueillie par M. douard Lemoine_, p. 69.)--Lord
Clarendon, qui avait t collgue de lord Palmerston et l'un des plus
anims contre notre politique espagnole, vint voir Louis-Philippe
 Claremont aprs la publication de la _Revue rtrospective_, et
lui tint ce langage: Sire, vous voyez devant vous un de ceux qui
prouvent le besoin de vous faire amende honorable. Je n'ai jamais
cess d'admirer votre politique, mais, hier encore, vous n'tiez
 mes yeux que le plus habile des rois; aujourd'hui, je reconnais
sincrement que vous n'avez jamais cess d'tre en mme temps le
plus habile et le plus loyal. Cet incident est rapport par M.
Croker, dans un article crit pour une revue anglaise, d'aprs les
renseignements mmes du Roi. Cet article fut traduit et reproduit
dans la _Revue britannique_ d'octobre 1850.]

La premire de ces lettres est du 20 juillet: le Roi venait
d'apprendre que son ambassadeur avait consenti en son nom la
simultanit des deux mariages: il ne pouvait comprendre comment
avait pu tre faite une dmarche aussi diamtralement contraire 
sa volont, et il ajoutait: Un dsaveu formel est indispensable.
Comment le faire est la seule question  examiner; mais je n'ai
jamais tromp personne, et je ne commencerai pas aujourd'hui 
laisser tromper qui que ce soit sous mon nom. La chose lui tenait
tellement  coeur qu'il y revint dans une nouvelle lettre, le soir du
mme jour: Le duc de Montpensier concourt _trs vivement_  tout ce
que je vous ai crit ce matin. Il faut effacer, annuler formellement
tout ce que Bresson a dit en sus de ce que j'avais autoris. Il faut
que les reines sachent qu'il tait interdit  Bresson de dire ce
qu'il a dit, et que la simultanit est inadmissible. Il nous a fait
l une rude campagne; il est ncessaire qu'elle soit _biffe_, et
le plus tt possible. Je ne resterai pas sous le coup d'avoir fait
contracter en mon nom un engagement que je ne peux ni ne veux tenir,
et que j'avais formellement interdit. Voyez comment vous pouvez
arranger ce dsaveu. J'attends votre rponse avec impatience.

Entre un ambassadeur qui s'tait avanc trop vite et un souverain
qui voulait reculer avec une sorte d'emportement, M. Guizot tait
dans un grand embarras. Il n'approuvait pas entirement ce qui avait
t fait, mais il craignait qu'un brusque dsaveu ne ruint notre
cause  Madrid[253]. Il s'effora donc, tout en contenant M. Bresson,
d'apaiser Louis-Philippe. J'avais dj crit  Bresson, mandait-il
au Roi le 22 juillet; je lui ai rcrit. Je lui ai envoy les propres
paroles du Roi. Il fera la retraite ncessaire. Certainement il est
all trop loin et fort au del de mes instructions; mais je ne crois
pas qu'il soit all aussi loin que le Roi le suppose. Il n'a jamais
pu entendre ni dire que le mariage de Mgr le duc de Montpensier
serait conclu, clbr, ou mme dfinitivement arrt, en mme temps
que celui de la Reine. Ces explications ne satisfirent pas le Roi.
Dans une lettre en date du 24 juillet, il insista plus que jamais
pour un dsaveu immdiat, formel, qui ft remis par crit  la
reine Christine, et il pressa son ministre de le rdiger.

[Note 253: M. Guizot se rendait bien compte de l'effet qu'un dsaveu
produirait sur M. Bresson. Celui-ci, en effet,  la premire nouvelle
qui lui en arriva, crivit  M. Guizot, le 26 juillet: Ce serait
tout renverser, tout livrer  nos adversaires, et je ne me chargerais
pas de suivre une ngociation aussi dlicate dans de pareilles
conditions.]

Les choses en taient l, quand une dmarche de lord Palmerston
lui-mme vint donner raison aux soupons de M. Bresson et fournir de
quoi lever les scrupules de Louis-Philippe.


II

Ds le premier jour, M. Guizot avait press lord Palmerston de dire
s'il voulait ou non continuer, dans la Pninsule, la politique de
concert pratique par son prdcesseur. N'ayant pu obtenir de lui que
des rponses vagues, dilatoires, quivoques, et voulant le mettre
au pied du mur, il adressa  Londres, le 20 juillet, une dpche
qui proposait nettement une action commune en faveur des deux fils
de Franois de Paule. Il n'indiquait entre eux aucune prfrence
et laissait aux Espagnols le soin de choisir.  la vrit, il
comptait que, rduite  prendre l'un ou l'autre, la reine Christine
prendrait le duc de Cadix; car, si elle avait peu de got pour lui,
elle dtestait bien plus son frre, le duc de Sville,  cause de
ses liens avec le parti radical; mais, pour cette mme raison, lord
Palmerston voyait de bon oeil ce dernier prince, et le ministre
franais avait pens que sa proposition serait mieux accueillie au
_Foreign office_, si les deux frres y taient mis sur le mme pied.

Le jour o la dpche de M. Guizot partait de Paris, lord Palmerston
communiquait  notre charg d'affaires  Londres les instructions
qu'il venait d'adresser  sir Henri Bulwer. Elles avaient t
expdies la veille, c'est--dire le 19 juillet. Cette communication
n'avait donc pas pour but de demander notre avis, ni de chercher avec
nous un terrain d'accord. Tout, d'ailleurs, forme et fond, semblait
y marquer l'intention de mettre fin  l'entente et d'inaugurer une
politique spare. Loin de rappeler le concert jusque-l tabli
entre les deux gouvernements, on n'y prononait mme pas le nom
de la France. Deux questions y taient traites: le mariage de la
Reine et l'tat intrieur de l'Espagne. Sur le premier point, lord
Palmerston paraissait ignorer absolument notre dsir de voir choisir
un Bourbon et l'engagement pris par lord Aberdeen de seconder ou tout
au moins de ne pas contrarier ce dsir; par contre, il insistait sur
ce que le choix d'un mari pour la Reine tait une question dans
laquelle les gouvernements des autres pays n'avaient aucun titre
 intervenir; puis, numrant les candidats qui avaient chance
d'tre agrs, il nommait en premire ligne Lopold de Saxe-Cobourg,
et ensuite les deux fils de Franois de Paule; il ajoutait qu'il
les trouvait tous les trois galement convenables et ne faisait
d'objection  aucun d'eux. Sur le second point, les instructions
n'taient qu'un long et passionn rquisitoire contre le gouvernement
des _moderados_; s'appropriant tous les griefs des progressistes,
Palmerston accusait ce gouvernement d'tre violent, arbitraire,
tyrannique, et il recommandait  son agent de ne pas laisser
ignorer cette faon de voir du cabinet britannique.

L'effet de cette communication fut grand  Paris. M. Guizot y vit
tout de suite,--et personne ne s'en tonnera,--la confirmation
des soupons que lui avait fait concevoir l'avnement de lord
Palmerston: il fut particulirement frapp de la faon dont ce
dernier parlait du prince de Cobourg; il en conclut que le _veto_
oppos par lord Aberdeen aux menes de Bulwer tait lev, et que
la tentative interrompue deux mois auparavant allait tre reprise.
J'en suis plus fch que surpris,--crivit M. Guizot au Roi, le 24
juillet, en lui faisant part de cette nouvelle;--j'ai toujours cru
que lord Palmerston rentrerait bientt dans sa vieille ornire.
Et Louis-Philippe lui rpondait aussitt: La lecture des pices
que j'ai reues de vous me laisse sous l'empire des plus pnibles
impressions, non pas que je m'attendisse  mieux de lord Palmerston,
mais parce que j'esprais qu'il ne se serait pas mis si promptement
 dcouvert. Il ajoutait le lendemain: Lord Cowley est venu hier
au soir, et j'ai eu avec lui une conversation trs longue et trs
vive sur les instructions communiques par lord Palmerston. Il a
gnreusement essay de les dfendre, en disant que tout cela n'tait
que pour maintenir ses dires prcdents, _that these instructions
would not be acted upon!... certainly not... que Bulwer s'en
garderait bien!..._ Je lui ai demand la permission de n'en rien
croire, et lui ai dit que les consquences de ceci m'alarmaient au
plus haut degr.

Du moment o le gouvernement franais voyait, dans les instructions
de lord Palmerston, une dnonciation du pacte d'entente, il tait
fond  se considrer comme libr de ses engagements: ds lors plus
aucune raison de dsavouer M. Bresson ni de refuser les concessions
exiges par la reine Christine. M. Guizot, cependant, ne parut pas
tout de suite rsolu  aller jusqu'au bout de son droit; on et dit
que, par esprit de paix, par fidlit quand mme  l'entente brise,
il hsitt  rendre coup pour coup. Bien que moins oppos  la
simultanit des deux mariages, il ne l'accorda pas expressment.
Le 24 juillet, aussitt aprs avoir reu la communication de lord
Palmerston, il crivit  M. Bresson: Le Cobourg n'est pas si
abandonn qu'on veut le dire.... La reine Christine et M. Isturiz
poursuivent-ils l'intrigue Cobourg sous le voile de leur retour
apparent au duc de Cadix? Si cela est, raison de plus pour nous de
poursuivre Cadix et Montpensier. Vous pouvez, je pense, lier toujours
ces deux noms, sans engagement formel de simultanit dans la
conclusion dfinitive. Le Roi n'alla mme pas jusque-l et se refusa
d'abord  user, dans une mesure quelconque, de la libert que lord
Palmerston lui rendait: Tout ceci, mandait-il, le 25 juillet,  son
ministre, doit nous presser encore plus de faire parvenir  la reine
Christine le dsaveu de la simultanit. Plus nous avons de mauvaise
foi  craindre, plus il importe que les cartes que nous avons en
main soient nettes, et qu'on ne puisse pas nous accuser d'avoir deux
langages. Et il ajoutait en _post-scriptum_: Je vous conjure de
ne pas accoler, dans vos lettres  Bresson, _Cadix et Montpensier_;
cette accolade sent trop la simultanit.

Cette fois, M. Guizot trouva que son souverain, par un scrupule
exagr envers l'Angleterre, risquait de perdre la partie en Espagne.
Je suis tout  fait d'avis, lui crivit-il le 25 juillet, que le
Roi ne doit point s'engager  la simultanit des deux mariages...
Mais je prie en mme temps le Roi de rflchir combien la
situation est, en ce moment, dlicate, tendue, critique. Il va se
faire videmment un grand effort pour le Cobourg; notre parade
contre ce coup, c'est _Cadix et Montpensier_. N'affaiblissons pas
trop cette parade, au moment mme o nous avons besoin de nous en
servir. Le mme jour, M. Guizot revint sur ce sujet et le traita
plus fortement encore: Voil, crivait-il au Roi, le Cobourg avou,
accept par l'Angleterre. Il ne viendra plus de Londres, contre sa
candidature, aucune objection, aucune rserve. Si l'Espagne en veut,
l'Angleterre est prte. La reine Christine est-elle du complot? Pas
tout  fait peut-tre; probablement un peu. En tout cas, il nous
importe infiniment de ne lui fournir aucun prtexte pour y entrer.
Nous dsirons le duc de Cadix pour la Reine, et nous offrons Mgr
le duc de Montpensier pour l'Infante. Cadix ne sera,  coup sr,
accept qu'avec Montpensier pour pendant. Dans cette corrlation
invitable des deux mariages, que doit, que peut vouloir le Roi? Deux
choses, ce me semble: l'une, que le mariage de la reine Isabelle
avec un Bourbon, avec le duc de Cadix, soit bien assur, bien
conclu; l'autre, que toute libert reste au Roi d'examiner  fond la
situation de l'Infante, de bien discuter les conditions et articles
de son mariage avec Mgr le duc de Montpensier, avant de le conclure...
Pour cela, que faut-il? Que Bresson, ds que la question se
posera clairement, ds qu'il se verra press par le Cobourg, aille
droit  la reine Christine et au cabinet espagnol, dclare notre
opposition au Cobourg, en fasse entrevoir les consquences possibles,
et demande que la main de la reine Isabelle soit donne au duc de
Cadix, en dclarant en mme temps que le dsir du Roi est d'obtenir
la main de l'Infante pour Mgr le duc de Montpensier, et que, ds que
le premier mariage sera conclu, il est prt  discuter et arrter,
selon les instructions qu'il aura reues du Roi, les articles du
second. Aprs avoir fait observer que la reine Christine aurait
ainsi, en ce qui concernait le second mariage, une certitude morale
suffisante pour qu'elle pt se dcider immdiatement au premier,
M. Guizot continua en ces termes: Si, au contraire, Bresson allait
aujourd'hui, avant le moment de la crise, sans tre press par la
ncessit, uniquement pour retirer des paroles qu'il a dites sans
qu'il en reste cependant aucune trace textuelle bien prcise, s'il
allait, dis-je, dclarer  la reine Christine qu'elle doit faire le
mariage Cadix sans compter sur le mariage Montpensier, je craindrais
infiniment que la reine Christine ne se saist de cet incident pour
se rejeter dans le mariage Cobourg... Je n'ai pas besoin d'appeler
l'attention du Roi sur les consquences d'une telle solution...
Nous nous trouverions aussitt placs, et vis--vis de l'Espagne,
et vis--vis de l'Angleterre, dans une situation qui altrerait
profondment nos relations; altration sur laquelle je me sentirais
peut-tre oblig moi-mme d'insister plus qu'il ne conviendrait au
Roi. M. Guizot terminait en disant que si le Roi ne partageait pas
son avis, il se rendrait aussitt  Paris et convoquerait le conseil
des ministres. Ces fortes raisons et les graves avertissements de la
fin ne pouvaient pas ne pas faire impression sur Louis-Philippe. Il
en fut branl, et, sans consentir encore  rien qui s'cartt des
accords conclus  Eu, il n'insista plus autant pour un dsaveu formel
de son ambassadeur.

En mme temps que M. Guizot s'occupait ainsi, entre le Roi et M.
Bresson,  rgler la conduite nouvelle que nous imposait,  Madrid,
l'attitude de lord Palmerston, il avait soin de faire connatre, 
Londres, l'interprtation que le gouvernement franais donnait aux
instructions anglaises du 19 juillet et les graves consquences qu'il
pourrait tre amen  en tirer. Ce fut l'objet d'une dpche adresse
 M. de Jarnac, le 30 juillet. Il y exposait d'abord comment, dans la
question du mariage, l'accord avait t conclu avec lord Aberdeen,
sinon sur tous les principes, du moins en fait sur la conduite
 suivre. Il a t dit et entendu, ajoutait-il, que les deux
gouvernements s'emploieraient  Madrid pour que le choix de la Reine
se portt sur l'un des descendants de Philippe V. Lorsque quelque
autre candidat, en particulier le prince de Cobourg, a t mis en
avant, lord Aberdeen a travaill, loyalement travaill  l'carter.
Ds lors l'approbation gale, donne par lord Palmerston  trois
candidats parmi lesquels le prince de Cobourg tait plac le premier,
tait une profonde altration, un abandon complet du langage et de
l'attitude de son prdcesseur... Quand le Roi a exclu lui-mme
ses fils de toute prtention  la main de la reine d'Espagne, il a
d compter, il a compt en effet, et il a eu le droit de compter
sur une certaine mesure de rciprocit. S'il en tait autrement, je
ne dis pas que le Roi changerait sa politique; mais,  coup sr,
il recouvrerait toute sa libert. Il n'aurait plus  tenir compte
que des intrts de la France et de l'honneur de sa couronne. Plus
loin, aprs avoir rappel qu'il avait tmoign nagure de son dsir
de continuer l'entente en proposant l'action commune en faveur des
fils de Franois de Paule, notre ministre terminait ainsi: Mais il
peut y avoir pour la France, en Espagne, une politique isole; et
si l'initiative de la politique isole tait prise  Londres, il
faudrait bien qu' Paris j'en adoptasse aussi la pratique. Lord
Palmerston tait donc prvenu: s'il ne revenait pas franchement et
immdiatement  la politique de concert, il devait s'attendre  nous
voir user de la libert d'action qui nous serait ainsi rendue.


III

On a beaucoup dit, en Angleterre, que le gouvernement franais avait
pris trop facilement l'alarme, que lord Palmerston, en nommant
le prince de Cobourg dans les instructions du 19 juillet, avait
seulement constat un fait, et qu'il ne songeait pas  modifier la
politique de lord Aberdeen. Quand mme cela serait vrai, il n'en
resterait pas moins que notre gouvernement croyait sincrement le
contraire, et que tout l'autorisait  le croire; il faudrait donc
tout au moins reconnatre que sa bonne foi,--cette bonne foi qui a
t plus tard si injurieusement conteste outre-Manche,--sortait de
l intacte. Mais il y a mieux: Palmerston ne s'tait pas content
d'envoyer  Bulwer ses instructions officielles; il lui avait
adress plusieurs lettres confidentielles pour les commenter et les
complter: l, s'adressant, avec une sorte d'abandon familier,  un
agent qui tait pour lui un ami et que, de plus, il savait tre aussi
anim que lui contre la France, il ne craignait pas de lui dvoiler
ce qu'il voulait tenir cach au cabinet de Paris, parfois mme  ses
propres collgues et  sa cour. Ces lettres, longtemps secrtes,
nous les connaissons maintenant; et, dtail piquant, c'est Bulwer
lui-mme qui les a publies[254]. Or il en rsulte que les soupons
de Louis-Philippe et de son ministre, loin d'tre mal fonds, taient
plutt au-dessous de la ralit.

[Note 254: Voir _The Life of Palmerston_, t. III, p. 218  238.]

La premire lettre est date du 19 juillet, c'est--dire du mme
jour que les instructions: lord Palmerston y dclare qu'il a indiqu
seulement pour la forme et par gard pour la France le duc de Cadix
parmi les candidats en ligne pour la main de la Reine; il le regarde
comme _disqualified_ pour cause de nullit morale et mme physique.
En ralit, il n'admet que deux candidats, Lopold de Cobourg et
Enrique, duc de Sville. Entre les deux, il ne se prononce pas pour
le moment; mais il estime que celui des deux qui n'pousera pas la
Reine devra pouser l'Infante. D'un mariage de cette dernire avec le
duc de Montpensier, il dclare ne vouloir  aucun prix. Bien entendu,
il ne s'imagine pas continuer ainsi l'entente cordiale; il est le
premier  reconnatre que sa politique est la contradiction de celle
de M. Guizot.

Les lettres suivantes, qui sont des 3, 16, 22 et 25 aot, rvlent
une lgre modification dans les ides de lord Palmerston: il n'y
tient plus la balance aussi gale entre les deux candidats; la
meilleure combinaison lui parat tre de marier la Reine  Enrique et
l'Infante  Cobourg. Pour mettre ainsi Enrique en premire ligne, il
avait diverses raisons qui se dgagent de sa correspondance. C'tait
d'abord son peu de sympathie pour les Cobourg. Il ne pouvait ignorer
que les chefs politiques de cette maison, le roi des Belges et mme
le prince Albert, le voyaient avec inquitude au pouvoir[255]. Et
surtout il ne trouvait pas les Cobourg assez nettement antifranais;
il craignait qu'ils ne lchassent pied aussitt qu'ils verraient le
conflit s'aggraver. Ces gens-l, disait-il ddaigneusement, n'ont
pas les nerfs assez solides pour braver Louis-Philippe.  ce moment
mme, un incident se produisit dont il dut avoir connaissance et qui
tait fait pour le confirmer dans sa manire de voir: au commencement
d'aot, le roi des Belges et le prince Albert se runirent avec la
reine Victoria, dans une sorte de conseil de famille, pour dlibrer
sur la rponse que le duc de Saxe-Cobourg devait depuis trois mois
 la reine Christine[256]; sans renoncer  tout espoir de marier
leur jeune parent avec Isabelle, ils furent d'avis que ce mariage
tait impossible, tant que la France s'y opposerait, et qu'il n'y
aurait moyen d'y revenir que le jour o Louis-Philippe, convaincu,
par la rsistance de l'Espagne elle-mme, de l'impossibilit de
faire accepter un Bourbon, se rsignerait  lever son _veto_[257];
un projet de lettre dans ce sens fut rdig et envoy au duc de
Saxe-Cobourg, avec invitation de l'adopter mot pour mot, ce qui fut
fait[258]. D'Enrique,  en juger du moins par ses rcentes frasques
rvolutionnaires, Palmerston ne croyait pas avoir  redouter ces
timidits et ces mnagements envers la France. Et puis ce prince
tait le candidat favori d'Olozaga et des autres rfugis, qui
se flattaient de gouverner sous son nom; or le ministre anglais
s'obstinait  ne voir les choses de la Pninsule que par les yeux de
ces rfugis.

[Note 255: Louis-Philippe crivait  M. Guizot, le 25 juillet 1846:
Le roi Lopold est en excellente disposition et dsire vivement
la chute de lord Palmerston, dont il craint que nous ne soyons
dupes. _No fear of that!_ Je le mettrai au fait, et, avec les
excellentes dispositions de la reine Victoria, je crois qu'il fera
bonne besogne. (_Revue rtrospective._)--Voir aussi, dans la _Vie
du Prince consort_, par sir Thodore MARTIN, un _memorandum_ du 18
juillet 1846, dans lequel le prince Albert, examinant l'tat des
affaires d'Espagne, montrait les avantages de la politique de lord
Aberdeen et les dangers rsultant de l'avnement de lord Palmerston,
particulirement de ses liens avec les progressistes. (_Le Prince
Albert_, extraits de l'ouvrage de sir Th. MARTIN, par A. CRAVEN, t.
I, p. 195.)--L'auteur de la _Vie de lord John Russell_, M. Spencer
WALPOLE (t. II, p. 8), constate la mfiance du prince Albert et de la
reine Victoria  l'gard de lord Palmerston.]

[Note 256: V. plus haut, p. 167 et suiv., ce qui a t dit de la
dmarche de la reine Christine.]

[Note 257: C'tait  peu prs l'avis qu'exprimait dj le prince
Albert, le 26 mai 1846, dans une lettre adresse au duc de
Saxe-Cobourg. (V. plus haut.)]

[Note 258: _Aus meinem Leben und aus meiner Zeit_, von ERNST II,
herzog von Sachsen-Coburg-Gotha, t. I, p. 169  171.]

Toutefois, ne l'oublions pas, si  Londres on avait fini par
prfrer, pour Isabelle, don Enrique, qui en sa qualit de Bourbon
n'tait pas contraire  notre principe, on n'y abandonnait pas pour
cela le candidat dont l'exclusion tait  nos yeux la premire
condition de l'entente. Dans ce dernier tat de la pense de lord
Palmerston, le prince de Cobourg demeurait encore partie essentielle
de la combinaison. L'Infante lui tait rserve, et Bulwer avait
ordre de travailler  la lui faire obtenir. Or, nous avions toujours
dclar qu'un prince tranger a la maison de Bourbon n'tait pas
plus admissible pour l'Infante que pour la Reine, et c'tait l'une
des hypothses pour lesquelles nous avions expressment rserv la
reprise de notre libert[259]. Le secrtaire d'tat ne renonait mme
pas  toute ide de marier Cobourg  la Reine; il le prsentait en
seconde ligne, pour le cas o Enrique ne serait pas admis: c'tait,
 ses yeux, la combinaison subsidiaire, celle qu'il indiquait  son
agent comme tant _the next best arrangement_. Ne croyez pas qu'il
prouvt le moindre scrupule  mettre ainsi l'influence anglaise au
service de la candidature Cobourg. Non, il s'appliquait,--ce qui
tait du reste superflu,-- rassurer sur ce sujet la conscience de
Bulwer; il lui affirmait n'avoir rien trouv dans les actes de lord
Aberdeen qui impliqut engagement de ne pas pousser  un tel mariage,
qu'il s'agt de la Reine ou de l'Infante. Nous nous regardons,
disait-il, comme libres de recommander au gouvernement espagnol le
candidat que nous jugeons le meilleur, que ce soit un Cobourg ou un
autre.

[Note 259: En rendant compte des conversations d'Eu, en septembre
1845, M. Guizot dit qu'il avait t entendu et reconnu par lord
Aberdeen qu'aucun prince tranger  la maison de Bourbon ne serait
soutenu par le gouvernement anglais comme prtendant  la main de
la Reine _ou de l'Infante_. Et il ajoute: Notre scurit  cet
gard tait videmment la condition de notre renonciation  toute
prtention pour les fils du Roi. De mme, dans le _memorandum_ du 27
fvrier 1846, notre gouvernement avait indiqu qu'il se regarderait
comme libre de tout engagement, si le gouvernement anglais poussait
au mariage du prince de Cobourg soit avec la Reine, _soit avec
l'Infante_.]

Enfin, ce que lord Palmerston voulait dans tous les cas, quel que
ft le mari de la Reine, ce qui lui tenait le plus  coeur, ce
qu'il recommandait, dans chacune de ses lettres  Bulwer, avec
une insistance passionne, comme l'objet le plus important de
la politique britannique, c'tait d'empcher l'union du duc de
Montpensier avec l'infante. Il exposait longuement  son agent
que cette union serait la mainmise de la France sur la Pninsule,
mainmise que l'Angleterre avait juge dj dangereuse au sicle
dernier, et qui le serait bien plus depuis la conqute de l'Algrie.
C'est en Espagne mme qu'il prtendait faire natre des obstacles
au mariage. Et, dans ce dessein, il n'hsitait pas  recourir aux
menaces: Je vous prie, mandait-il  Bulwer, d'avertir Christine,
Rianzars et Isturiz que nous considrerions un tel mariage comme
une mesure d'hostilit contingente contre l'Angleterre de la part de
l'Espagne et de la part de la France, et que nous serions obligs
de modifier en consquence nos rapports avec ces deux pays. Lord
Palmerston mettait ainsi lui-mme  nant l'arrangement conclu entre
M. Guizot et lord Aberdeen, dans la seconde entrevue d'Eu: quand
Louis-Philippe avait consenti  reculer le mariage de son fils avec
l'Infante jusqu' ce que la Reine ait eu des enfants, il avait cru
videmment obtenir  ce prix que le gouvernement britannique adhrt
 ce mariage, ou au moins qu'il n'y ft pas opposition[260].

[Note 260: Le roi Louis-Philippe crivait  la reine des Belges,
le 14 septembre 1846: En adhrant  la garantie que lord Aberdeen
prenait contre la strilit de la Reine, je devais considrer comme
entendu qu'il n'y aurait plus d'objections de la part de l'Angleterre
 ce que mon fils poust l'Infante.]

Toutes ces menes, qui nous sont ainsi rvles par le tmoignage
irrcusable de lord Palmerston lui-mme, M. Guizot les souponnait,
mais sans en avoir, sur le moment mme, une connaissance aussi
prcise et aussi complte. C'tait en effet l'un des signes, et non
le moins caractristique, des mauvais desseins du ministre anglais,
que le soin avec lequel il cherchait  empcher notre diplomatie d'y
voir clair. Tout tait calcul pour cela, aussi bien ce qu'il lui
cachait que ce qu'il lui laissait voir. Ce qu'il lui cachait, c'tait
le travail fait en faveur du prince de Cobourg et contre le duc de
Montpensier. Ce qu'il lui laissait voir, c'tait la candidature de
don Enrique. Non seulement, aussitt qu'il fut dcid  appuyer cette
candidature, lord Palmerston en parla  notre charg d'affaires 
Londres; mais, le 27 aot, rpondant, trs tardivement, il est vrai,
 la proposition d'action commune que M. Guizot lui avait adresse le
20 juillet, il fit demander officiellement au gouvernement franais
de s'unir  lui pour soutenir Enrique, le seul prince espagnol,
disait-il, qui ft propre par ses qualits personnelles  tre le
mari de la Reine;  quoi notre ministre se borna  rpliquer, le
30 aot, qu'il ne se croyait pas le droit de pousser si loin la
_dictation_, et qu'il laissait  l'Espagne le soin de choisir entre
les descendants de Philippe V. Si lord Palmerston faisait ainsi la
lumire sur cette partie de son plan, n'tait-ce pas dans l'espoir
de faire, par l mme, l'ombre plus paisse sur l'autre partie?
Il se flattait probablement, en se montrant occup d'Enrique, de
nous faire croire qu'il tait revenu  notre principe du mariage
Bourbon, et qu'il n'y avait plus de Cobourg dans l'affaire. C'tait
un effort pour rendormir notre vigilance, qu'il se repentait d'avoir
maladroitement inquite par la communication des instructions du 19
juillet. Mais la clairvoyance trop justement ombrageuse du cabinet
de Paris ne fut pas mise en dfaut par ces habilets. Le 8 aot,
transmettant au Roi les rapports qui lui arrivaient de Londres et
qui lui annonaient l'abandon de la candidature Cobourg, M. Guizot
ajoutait: Cela ne me rassure qu' moiti. On renonce peut-tre 
la Reine pour le Cobourg, mais dans la pense de vouloir pour lui
l'Infante[261]. Notre ministre, on le voit, devinait juste.

D'ailleurs, quelle que soit l'ide plus ou moins prcise que
le gouvernement franais ait pu se faire alors des manoeuvres
du gouvernement anglais, il n'y a plus pour l'histoire aucune
obscurit. Il est manifeste et incontestable que lord Palmerston
n'avait qu'un but en Espagne: faire chec  notre politique, et
qu' l'entente cordiale existant sous lord Aberdeen il substituait
la lutte  outrance. Ds lors, la conclusion s'imposait: quand mme
Louis-Philippe et M. Guizot n'eussent pas stipul d'avance pour
ce cas, comme ils l'avaient fait tant de fois, la reprise de leur
libert, la justice et le simple bon sens suffisaient  la leur
rendre; avec qui leur faisait la guerre, ils ne pouvaient tre tenus
aux engagements consentis en vue et sous la condition d'avoir la
paix[262].

[Note 261: _Revue rtrospective._]

[Note 262: Les historiens anglais eux-mmes, si longtemps acharns
 contester la bonne foi du gouvernement franais, commencent 
changer de ton. Ainsi l'auteur de la Vie rcemment publie de lord
John Russell, M. Spencer Walpole, reconnat que Louis-Philippe, en
voyant le nom de Cobourg dans les instructions du 19 juillet, tait
fond  croire que les Anglais manquaient  leurs engagements,
et qu'il tait par suite libr des siens. Il ajoute: L'excuse
habituelle, invoque par lord Palmerston, est qu'en nommant le prince
Lopold, il constatait un fait, sans noncer une politique. L'excuse
est inadmissible pour qui a compar la correspondance prive de
Palmerston avec ses dpches publiques.--Il dit encore plus loin:
Lord Palmerston et Bulwer travaillaient  faire le mariage dont
Louis-Philippe ne voulait pas, et complotaient contre le mariage
qu'il dsirait. (_The Life of lord John Russell_, t. II, p. 2 et
3.)]


IV

Dans sa campagne espagnole, lord Palmerston montrait plus de passion
que d'habilet. En se portant champion des radicaux et en prtendant
imposer don Enrique comme mari de la Reine, il inquitait et irritait
tous ceux qui dirigeaient alors les affaires de la Pninsule. Rien
ne pouvait contribuer davantage  nous ramener la reine Christine
et le cabinet de Madrid. M. Guizot le comprit. Aussitt qu'il eut
reu communication des instructions anglaises du 19 juillet et
du rquisitoire qui y tait formul contre le gouvernement des
moderados, il en fit part  M. Bresson et eut soin d'ajouter: Le
parti modr, la reine Christine ne peuvent se mprendre sur le sens
et la porte politique de la dpche de lord Palmerston..... C'est
bien le langage du patron des progressistes, d'Espartero, Olozaga,
Mendizabal, etc. Faites en sorte que cette situation soit bien
comprise.

Sir Henri Bulwer, qui, sur place, se rendait compte de l'norme
maladresse commise par son ministre[263], le pressa de laisser l
Enrique et de pousser  sa place le prince de Cobourg; il se portait
fort de faire agrer ce dernier comme poux de la Reine, avec la
condition que l'Infante ne serait pas marie  un prince franais.
Lord Palmerston ne voulut rien entendre; une sorte de routine aveugle
ne lui permettait pas de concevoir la politique britannique en
Espagne autrement que lie troitement  la cause progressiste.
Bulwer, mis en demeure d'obir  ses instructions, dut s'excuter.
L'effet fut ce qu'il craignait. Vos ministres sont-ils fous? lui dit
M. Isturiz, chef du cabinet de Madrid. Ils dsirent l'indpendance
de l'Espagne; nous aussi, et nous sommes au pouvoir. Or, au lieu de
s'unir  nous, ils disent en ralit que la premire condition d'une
alliance avec eux est que nous capitulions devant ceux qui nous font
opposition. En supposant que je fusse dispos  ce sacrifice, en
serait-il ainsi de la cour, de mes amis politiques, des chefs actuels
de l'arme? Aussi Bulwer crivit-il  lord Palmerston, le 14 aot:
Je regrette d'tre oblig de dire que toutes les peines que j'ai
prises pour disposer la cour et le prsident du conseil en faveur
d'un mariage de don Enrique avec la Reine, ont t absolument sans
effet[264].

[Note 263: Sur les sentiments et les dmarches de Bulwer, voir _The
Life of Palmerston_, par BULWER, t. III, p. 193 et suiv., et _The
Life of lord John Russell_, par Spencer WALPOLE, t. II, p. 3.]

[Note 264: Plus tard, aprs son chec, lord Palmerston regrettera
de n'avoir pas suivi les conseils de Bulwer. C'est vous qui aviez
raison, lui crira-t-il le 12 septembre 1846; nous aurions d tout de
suite et hardiment adopter Cobourg et le faire triompher en bravant
la France. (_The Life of Palmerston_, par BULWER, t. III, p. 246.)]

Cet tat d'esprit de la cour d'Espagne n'chappait pas  M. Bresson,
qui manda, le 8 aot,  M. Guizot: M. Mon (l'un des ministres) m'a
racont qu'hier soir la Reine mre lui avait dit avec une anxit
remarquable: Engage donc Bresson  s'entendre avec moi, pour faire
les deux mariages le plus tt possible. Les Anglais et la rvolution
nous menacent. Et notre ambassadeur ajoutait le lendemain: Ou il
ne faut plus croire  rien sur cette terre, ou la reine Christine,
par peur, par calcul ou par affection, nous est entirement revenue.
Je la quitte  l'instant... Elle se rallie franchement  la pense
du mariage de la jeune reine avec le duc de Cadix. Elle y prpare,
elle y dispose, elle y rend favorable l'esprit de sa fille.....
Je vous laisse  penser si je l'ai encourage dans cette voie.
Seulement Christine mettait  son concours une condition, c'tait
la simultanit des deux mariages, de la Reine avec Cadix et de
l'Infante avec Montpensier. Cela lui paraissait ncessaire pour
fortifier, relever l'un des mariages par l'autre, pour contenir
les opposants par l'clat du rang de notre prince et par la crainte
de la France qui venait derrire lui.

En face de cette exigence, M. Bresson ne laissa pas que d'tre
embarrass. D'une part, il venait d'tre rprimand et menac de
dsaveu pour avoir offert la simultanit; d'autre part, il tait
convaincu que cette concession tait lgitime et ncessaire.
Dans cette difficult, il n'osa pas dire tout de suite oui; mais
il se garda de dire non[265], et, se retournant du ct de son
gouvernement, il insista fortement sur la ncessit de cder, et de
cder sans retard, avant que les partis eussent eu l'veil et se
fussent jets au travers des ngociations pour faire tout chouer.
Pour moi, crivait-il  M. Guizot, pour moi qui viens de relire
attentivement vos lettres des 10 dcembre 1845, 28 fvrier et 17 mars
1846, qui en ai pes chaque mot, non seulement je vous considre
comme dgag, par les premires dmarches du cabinet anglais actuel,
des mnagements et obligations auxquels vous pouviez vous croire
tenu envers celui de sir Robert Peel, mais je me considre moi-mme
comme plac dans les conditions prvues par ces lettres, et comme
appel, d'un moment  l'autre,  faire usage des pouvoirs qu'elles me
confrent, pouvoirs dlicats, pouvoirs d'une grande importance dont
je sens toute la gravit et auxquels je ne dois avoir recours qu'en
homme prudent  la fois et ne craignant pas la responsabilit. C'est
ainsi que j'agirai: comptez-y[266].

[Note 265: Je n'ai point lev d'objections, crivait M. Bresson
le 9 aot 1846; j'ai seulement fait observer qu'il y avait des
conditions prliminaires indispensables  rgler.]

[Note 266: Lettres du 9 et du 16 aot 1846.]

Si dsireux que le gouvernement franais se ft montr jusqu'alors
d'viter la simultanit des deux mariages, il ne pouvait pas ne pas
tre frapp de ce que lui disait M. Bresson. Pour chapper au pril
que lui faisaient courir les intrigues anglaises, il avait besoin
du concours de la reine Christine; s'il refusait  cette dernire
tout ce qu'elle exigeait, ne s'exposait-il pas  ce qu'elle lit
partie avec nos adversaires, comme elle en avait dj eu plusieurs
fois la vellit? Il recevait d'ailleurs avis que Bulwer poursuivait
ses menes plus activement que jamais, et que M. Isturiz avait avec
lui des entretiens assez suspects. On ajoutait que le parti radical
espagnol, encourag par le patronage de lord Palmerston, s'agitait
d'une faon menaante, et qu'il n'tait pas prudent de lui laisser
le loisir d'organiser quelque mauvais coup. Dans ces conditions, M.
Guizot jugea qu'on ne pouvait pas refuser plus longtemps  M. Bresson
ce qu'il dclarait tre si ncessaire. Le Roi fut plus difficile
 convaincre: malgr tout, il et dsir s'en tenir toujours aux
dclarations d'Eu. La reine Amlie l'encourageait dans sa rsistance.
Ce fut  contre-coeur et aprs de longues dlibrations avec M.
Guizot que Louis-Philippe finit par se rendre  ses instances et
se rsigna  laisser faire M. Bresson. Celui-ci fut alors inform
que son gouvernement s'en rapportait  lui pour l'usage  faire,
dans la circonstance particulire, des pouvoirs gnraux qui lui
avaient t antrieurement confrs[267]; M. Guizot lui donnait
l'assurance qu'en tout cas il serait fermement soutenu. Toutefois,
recommandation lui fut faite de stipuler expressment que la
discussion des accords prliminaires prcderait la dclaration et la
clbration du mariage du duc de Montpensier: c'tait, dans la pense
du cabinet de Paris, un dernier moyen qu'il se rservait d'empcher
une simultanit tout  fait complte. En dpit de cette restriction,
notre ambassadeur avait enfin la libert qu'il sollicitait depuis si
longtemps. Il n'tait pas homme  hsiter devant l'initiative dont on
lui laissait la responsabilit. Il promit donc  la reine Christine
d'associer les deux mariages.

[Note 267: Sur ce qu'taient ces pouvoirs, se rappeler notamment la
lettre de M. Guizot, en date du 10 dcembre 1845. (V. plus haut, p.
166.)]

Contenter cette princesse, c'tait beaucoup; ce n'tait pas tout.
Restait une dernire difficult assez embarrassante, qui tait
la rpugnance manifeste par la jeune reine pour le mari que la
politique lui destinait; elle enviait la part de sa soeur cadette et
son beau Montpensier qu'elle et voulu prendre pour elle-mme; par
comparaison, le duc de Cadix lui paraissait faire mdiocre figure, et
elle ne se privait pas de parler de lui en termes peu flatteurs[268].
Dans les lettres qu'il crivait  M. Guizot, M. Bresson faisait
connatre cet tat d'esprit de la Reine; il montrait aussi le fianc
gauche, timide, se dfiant de lui-mme et des autres, et par moments
prouvant plus d'loignement que d'attrait pour sa fiance; la Reine
mre et Rianzars trop souvent insaisissables; le prsident du
conseil toujours sur le point de nous trahir; la lgation anglaise
multipliant les intrigues. Pesez ces difficults, ajoutait-il, et
demandez-vous si aucune habilet humaine peut en triompher.  Dieu, 
la Vierge, au hasard, faites honneur du succs  qui vous voudrez, si
nous l'obtenons; car, pour moi, tout en ayant l'oeil partout attentif
et n'pargnant ni soins, ni peines, ni dmarches, je reconnais que
cette combinaison d'individualits et de circonstances est au-dessus
des forces et de l'entendement de notre pauvre organisme[269].

[Note 268: Correspondance de l'envoy sarde  Madrid. (HILLEBRAND,
_Geschichte Frankreichs_, 1830-1843, t. II, p. 631.)]

[Note 269: Lettre indite du 22 aot 1846.]

En traant ce tableau un peu assombri, M. Bresson, oubliait qu'il
avait en main, dans ce jeu si embrouill, une carte qui devait lui
faire gagner la partie: c'tait le concours qu'en dpit de son
humeur mobile et fantasque, la reine Christine tait dcide  nous
donner, depuis qu'elle avait reu satisfaction en ce qui touchait
la simultanit. Elle agit sur sa fille et fit agir par l'Infante.
Cette pression de famille ne fut pas sans effet. Dans la soire du
27 aot, aprs une scne de larmes avec le duc de Rianzars, la
jeune reine entra chez sa mre, se jeta dans ses bras et dit _oui_.
Les ministres, aussitt aviss de cette dcision, y acquiescrent
unanimement. La Reine leur annona en mme temps qu'elle donnait
sa soeur en mariage au duc de Montpensier. L'un des ministres vint
aussitt rveiller M. Bresson,--il tait deux heures du matin,--pour
lui annoncer la grande nouvelle.

Le lendemain, quand il fallut rdiger l'accord relatif au mariage du
duc de Montpensier, la reine Christine demanda que la simultanit
y ft tablie d'une faon absolue. M. Bresson, li par ses
instructions, s'y refusa, dclarant qu'il annulerait plutt tout
ce qui venait d'tre fait. Devant cette menace, la Reine cda, et
l'on insra dans l'accord les stipulations suivantes: La discussion
des capitulations matrimoniales, des articles du contrat et des
questions d'intrt qui s'y rattachent est rserve; lorsque les
actes dfinitifs auront t dment rgls et approuvs par les hautes
parties contractantes, la forme et l'poque de la dclaration de
ce mariage et sa clbration seront dtermines de manire  les
associer, _autant que faire se pourra_,  la dclaration et  la
clbration du mariage de Sa Majest Catholique avec S. A. R. le
duc de Cadix. Toujours sous l'empire de la mme proccupation, M.
Bresson obtint, non sans livrer une autre bataille, que le dcret
de convocation des Corts n'annont au public que le mariage de la
Reine, sans parler de celui de l'Infante. Pendant ce temps,  Paris,
M. Guizot, faisant part  lord Normanby de ce qui venait d'tre
dcid  Madrid, et interrog par lui sur le point de savoir si les
deux mariages se feraient au mme moment, rpondait trs sincrement:
Non, pas au mme moment. Ainsi, jusqu' la fin, notre gouvernement
esprait viter une simultanit tout  fait complte des deux
mariages.

Il fut aussitt visible que cette dernire rsistance de la
diplomatie franaise produisait un trs fcheux effet  Madrid: elle
blessait nos amis, fournissait une arme  ceux qui rvaient de crise
ministrielle ou mme d'insurrection, et risquait de remettre tout en
question. C'est seulement par la vertu du fait accompli, disaient
les ministres espagnols, qu'on en imposera  l'esprit de faction, et
ils demandaient avec instance que les deux mariages fussent clbrs
ensemble, le 10 octobre. Ces raisons, transmises aussitt et appuyes
avec force par M. Bresson, triomphrent de ce qui restait encore de
rpugnance dans l'esprit de Louis-Philippe. Le consentement, qu'il
avait fallu lui arracher, en quelque sorte, morceau par morceau,
tait enfin complet, et, le 4 septembre, M. Guizot crivit par le
tlgraphe  son ambassadeur: Le Roi approuve que le mariage de Mgr
le duc de Montpensier avec l'Infante soit clbr le mme jour que
celui de la Reine avec Mgr le duc de Cadix. Vous pouvez rendre public
le fait que vous avez sign, avec M. Isturiz, un engagement pour le
mariage de l'Infante avec le duc de Montpensier. Le mme jour, le
_Journal des Dbats_ annonait le double mariage.


V

 la nouvelle de la dcision prise  Madrid, grande fut la colre de
lord Palmerston. Quelle mortification de dbuter dans son nouveau
ministre par un pareil chec! Il la sentait d'autant plus que, tout
occup des menes souterraines par lesquelles il esprait nous ruiner
en Espagne, il ne s'tait pas rendu compte du travail qui s'y faisait
contre lui. Oubliant volontairement qu'il avait lui-mme rompu
l'accord et commenc la guerre, il prit l'attitude d'un homme surpris
par un acte d'hostilit au moment o il ne songeait qu' vivre en
paix. Je ne vous parlerai plus d'entente cordiale, rpondit-il  la
premire communication de notre charg d'affaires, parce que ce qu'on
nous annonce nous prouve trop clairement qu'on ne veut plus,  Paris,
ni de cordialit ni d'entente[270]. Dans le trouble de son dpit, il
donnait  ce simple incident matrimonial des proportions tranges,
y dnonant l'acte le plus patent d'ambition et d'agrandissement
politique que l'Europe et vu depuis l'Empire[271]. Il ajoutait: Si
le gouvernement franais persiste  adopter le systme d'ambition
sans scrupule qui guida la politique trangre sous Louis XIV et
Napolon, il n'y a pas de bon vouloir et de sentiments d'amiti de la
part de l'Angleterre qui puissent tre assez forts pour empcher les
relations entre l'Angleterre et la France de redevenir ce qu'elles
taient pendant les rgnes de Napolon et de Louis XIV[272]. Il
ne se borna pas  ces exagrations. Avec ce got des rcriminations
blessantes qui tait dans sa nature, il se montra tout de suite
rsolu  porter la discussion sur un terrain particulirement
dangereux dans les controverses internationales, celui de la bonne
foi; et, pour comble, ce n'tait pas seulement le cabinet franais
qu'il s'apprtait  accuser de dloyaut, c'tait Louis-Philippe
lui-mme. Se rencontrant avec l'un des collgues de M. Guizot, M.
Dumon, alors en Angleterre, il lui disait: Voil la premire fois
qu'un roi de France n'a pas tenu sa parole[273]. Puis, tout fier de
cette inconvenance, il s'empressait de la raconter  lord Normanby
et  sir Henri Bulwer, et ne leur exprimait qu'un regret, celui
d'avoir t ainsi trop complimenteur pour les prdcesseurs de
Louis-Philippe[274]. Nous sommes indigns, crivait-il encore 
Bulwer, de la mauvaise foi, de l'ambition sans scrupule, des basses
intrigues du gouvernement franais[275].

[Note 270: Lettre de lord Palmerston  M. de Jarnac, du 6 septembre
1846. (BULWER, _The life of Palmerston_, t. III, p. 239.)]

[Note 271: Lettres de M. de Jarnac  M. Guizot, des 9, 11 et 12
septembre 1846.]

[Note 272: Lettre de lord Palmerston  Bulwer, du 16 septembre 1846.
(BULWER, t. III, p. 247.)]

[Note 273: _The Greville Memoirs, second part_, t. II, p. 423.]

[Note 274: BULWER, t. III, p. 248 et 252.]

[Note 275: _Ibid._, p. 248.]

Il fallait s'attendre  cette irritation de lord Palmerston: nul
moyen de l'viter ni de l'apaiser. Mais y avait-il chance de
la limiter, d'empcher que cette irritation ne trouvt d'cho
outre-Manche, que l'Angleterre n'poust les griefs et les
ressentiments de son ministre?  l'avance, M. Guizot avait caress
quelque esprance de ce genre. Ds le 5 juillet 1846, au moment o
se formait le ministre whig, il crivait  M. Bresson: J'ai, avec
lord Palmerston, cet avantage que, s'il survenait entre nous et
Londres quelque refroidissement, quelque embarras, ce serait  lui,
non  moi, qu'en France, en Angleterre, partout, on en imputerait
la faute. Aussi  peine se vit-il, par suite de l'annonce des deux
mariages, aux prises avec le secrtaire d'tat, qu'il fit effort
pour l'isoler dans son propre pays et jusque dans son cabinet.
Il risqua mme, pour obtenir ce dernier rsultat, une dmarche
qu'on ne peut s'empcher de trouver un peu inconsidre: ce fut
une lettre adresse, le 15 septembre,  M. de Jarnac, pour tre
communique au premier ministre, lord John Russell, et o l'loge de
celui-ci se mlait  une plainte trs vive sur la conduite suivie
par lord Palmerston[276]. Telle tait la confiance de M. Guizot
que, quelques jours aprs, il crivait  M. de Flahault: J'ai
de trs bonnes nouvelles de lord John Russell; n'en parlez pas,
mais tenez pour certain que le bruit suscit par lord Palmerston
n'ira pas loin[277]. Cette illusion dura peu. Le premier soin de
lord Russell fut de mettre la lettre de M. Guizot sous les yeux de
celui-l mme dont elle contenait la critique; puis il crivit  M.
de Jarnac, sur un ton assez raide, que le chef du _Foreign office_
avait toute sa confiance, qu'il avait agi avec modration, et que
c'tait au contraire le gouvernement franais qui avait prouv,
par sa conduite, le peu de prix qu'il attachait  l'amiti de
l'Angleterre[278]. Lord John dpassait ainsi son vrai sentiment; il
n'tait pas aussi assur que son collgue ft sans tort. Lui-mme n'a
point cach plus tard combien il regrettait de ne s'tre pas oppos
 l'envoi de ces instructions du 19 juillet 1846, o il avait t si
malencontreusement parl du prince de Cobourg, et il a racont par
suite de quel incident il n'tait pas intervenu: ces instructions lui
avaient t communiques un dimanche, au moment o il partait pour
le service divin, et, dans sa hte, il ne les avait parcourues que
superficiellement. Si je n'tais pas all  l'glise, ajoutait-il,
j'y aurais fait plus d'attention[279]! Mais, tout en blmant au
fond son collgue, lord Russell se faisait un point d'honneur de le
couvrir, ds qu'il le voyait accus par un gouvernement tranger. Et
puis lord Palmerston, qui s'tait gard de faire connatre aux autres
ministres ses instructions secrtes  Bulwer, leur avait prsent
notre consentement au double mariage comme un acte d'hostilit
gratuite, mieux encore, comme le dnouement d'une intrigue ourdie
de vieille date par Louis-Philippe, comme une fourberie longuement
prmdite[280]. Ces accusations semblaient avoir trouv crance
chez ses collgues; lord Clarendon disait  M. Dumon qu'il n'y
avait qu'un sentiment dans le cabinet anglais sur la conduite de la
France[281], et l'un des personnages les plus considrables du parti
whig, lord Lansdowne, dclarait que tout le monde reconnaissait la
ncessit de changer de conduite envers Louis-Philippe[282].

[Note 276: _The Greville Memoirs, second part_, t. III, p. 10.]

[Note 277: Lettre indite du 20 septembre 1846.]

[Note 278: Spencer WALPOLE, _The life of lord John Russell_, t. II,
p. 2.]

[Note 279: _Ibid._, p. 5.]

[Note 280: _The Greville Memoirs, second part_, t. II, p. 418  421.]

[Note 281: BULWER, _The life of Palmerston_, t. III, p. 241.]

[Note 282: _Le Prince Albert_, extraits de l'ouvrage de sir Th.
MARTIN, par A. CRAVEN, t. I, p. 208.]

Si M. Guizot ne parvenait pas  dtacher de lord Palmerston ceux qui
lui taient lis par la communaut de parti et de responsabilit,
il pouvait sans doute esprer une apprciation plus favorable de la
part des adversaires du ministre whig, et particulirement de son
ami lord Aberdeen, dont il avait tant de fois prouv l'esprit droit
et conciliant. Il lui avait crit, ds le 7 septembre, toutes les
raisons qu'il avait eues de considrer comme annuls les engagements
pris  Eu. Lord Aberdeen lui rpondit amicalement et tristement, le
14 septembre, qu'il ne trouvait pas ces raisons suffisantes. Ignorant
les secrtes menes de son successeur, il se refusait  croire que
celui-ci et voulu s'carter de la politique d'entente suivie avant
lui. Je suis satisfait, ajoutait-il, de savoir que vous ne voudriez
jamais avoir fait un acte pour lequel vous ne vous sentiriez pas
pleinement justifi; mais, je l'avoue, mon cher monsieur Guizot, il
m'est impossible de dcouvrir des motifs plausibles pour le choix
qui a eu lieu[283]. Quelques jours aprs, lord Aberdeen crivait au
prince Albert: Je me soucie fort peu du mariage en lui-mme, mais je
sens vivement la violation de l'engagement pris, et je suis encore 
me demander si Guizot a pu se sentir tranquille envers sa conscience,
 la suite de la conduite qu'il a tenue[284]. Avec le temps, il
est vrai, la svrit de ce jugement s'adoucit un peu; lord Aberdeen
finit par se dclarer convaincu de la bonne foi du ministre franais,
de la sincrit des soupons qui avaient dtermin sa conduite, et il
affirma que si lui, Aberdeen, tait rest au pouvoir, rien de pareil
ne ft arriv[285]. Sur ce dernier point, il tait absolument dans le
vrai.

[Note 283: _Revue rtrospective._]

[Note 284: _Le Prince Albert_, extraits de l'ouvrage de sir Th.
MARTIN, par A. CRAVEN, t. I, p. 208.]

[Note 285: _The Greville Memoirs, second part_, t. II, p. 430; t.
III, p. 53.]

L'une des principales proccupations de Louis-Philippe devait tre
de savoir comment l'vnement serait pris par la reine Victoria.
On sait sur quel pied d'intimit familire les relations des deux
cours s'taient tablies depuis la premire entrevue d'Eu, en 1843:
visites annuelles qui, des deux parts, taient toujours trouves
trop rares et trop courtes; correspondance frquente, affectueuse,
on peut mme dire tendre[286], et que la Reine avait continue
aprs la rentre de Palmerston au _Foreign office_, sans paratre
supposer que ce fait pt altrer une telle intimit[287]. Mais on
sait aussi quel intrt l'pouse du prince Albert portait  ce qui
touchait les Cobourg; on n'a pas oubli non plus qu'elle avait t
personnellement partie dans les arrangements relatifs aux mariages
espagnols, et qu'elle-mme avait reu  Eu, en 1845, de la bouche de
Louis-Philippe, l'engagement de ne pas clbrer le mariage du duc de
Montpensier avant que la Reine et eu des enfants. Depuis lors, elle
en tait reste  cet engagement, et rien ne l'avait prpare  le
voir rompre. Elle se piquait, pour son compte, d'tre demeure fidle
 l'entente, et de cette fidlit elle venait mme de donner une
preuve qui ne lui avait pas peu cot: je veux parler de ce conseil
de famille tenu entre elle, le prince Albert et le roi des Belges,
o il avait t dcid de dtourner Lopold de Cobourg de ses vises
matrimoniales, tant que le roi des Franais y ferait une aussi
formelle opposition[288]. Quant aux menes hostiles par lesquelles,
pendant ce temps, lord Palmerston avait oblig le gouvernement
franais  reprendre sa libert, la Reine paraissait n'en rien
savoir. D'une part, le coupable s'tait gard de l'en informer; de
l'autre, elle n'avait reu directement de Louis-Philippe, au sujet de
ces menes et des consquences que notre gouvernement pourrait tre
conduit  en tirer, aucun avertissement pralable, analogue  ceux
que M. Guizot faisait alors parvenir  Palmerston lui-mme. Si le Roi
n'avait ainsi rien dit, ce n'tait pas par un calcul machiavlique
et pour entretenir la Reine dans une trompeuse scurit; c'tait
que, jusqu' la veille de la dcision finale, il s'tait refus 
se servir de la libert qui lui tait rendue et avait compt se
renfermer quand mme dans les termes des engagements d'Eu. Mais, pour
tre ainsi explicable, ce silence n'en eut pas moins, sur le moment,
un effet fcheux. La Reine en fut plus porte, quand lui arriva, tout
 fait  l'improviste, la nouvelle des deux mariages,  se croire
la victime d'une surprise dloyale. Il n'y eut pas alors jusqu'
l'intimit de ses rapports avec Louis-Philippe qui ne contribut 
lui faire sentir davantage l'offense, en y mlant cette impression,
particulirement douloureuse pour une femme jeune en face d'un
vieillard, de l'amiti trahie, de la confiance trompe. Ajoutez-y,
sans aucun doute, quoiqu'on en parlt moins haut, le dpit de voir
carter dfinitivement ce mariage Cobourg que la Reine n'osait
faire contre nous, mais auquel elle avait toujours espr nous voir
acculs par les circonstances. Ce dpit tait particulirement vif
chez le prince Albert[289]. Livre  elle seule, Victoria, qui,
malgr ses griefs, gardait un fond d'affection pour notre famille
royale[290], n'et probablement pas refus d'couter les explications
de Louis-Philippe et et saisi volontiers quelque occasion de le
traiter en ami. Ce fut son mari qui l'en dtourna, avec le concours
de leur conseiller, l'Allemand Stockmar, toujours fort ardent  nous
desservir[291]. Sous ces influences, la Reine rpudia promptement
toutes les vellits de rconciliation qui avaient pu lui traverser
l'esprit et ne fut plus qu' son ressentiment. Rien n'gale
l'indignation de la Reine contre la conduite du Roi, notait bientt
aprs M. Greville sur son journal; elle en a parl  Clarendon dans
les termes les moins mesurs[292]. Le duc de Broglie crivait  son
fils: C'est la Reine qui chauffe son ministre[293].

[Note 286: Voir plusieurs lettres publies dans la _Revue
rtrospective_.]

[Note 287: Louis-Philippe crivait au roi des Belges, le 25 juillet
1846: J'ai reu de Victoria les lettres les plus aimables, les plus
rassurantes, sur le maintien de notre prcieuse entente cordiale.
Sa jeunesse et sa droiture le croient; elle ne peut douter des
assertions qu'on lui donne. Ma vieillesse, sans tre moins droite,
n'a pas la mme confiance, et de l l'incertitude que j'ai d lui
faire entrevoir sur ma visite du mois d'octobre, qu'elle veut bien
dsirer avec un affectueux empressement.]

[Note 288: Voir plus haut, p. 217, 218.]

[Note 289: Le langage de ce prince tait des plus amers; il crivait
 un de ses parents d'Allemagne, le 17 septembre 1846: Rien de plus
perfide que la politique suivie par la cour franaise. On nous a
dups, et maintenant on triomphe. Mesquin triomphe d'avoir dup un
ami, et le seul qu'on a, et au moment mme o il fait un sacrifice 
l'amiti. Car les pauvres reines ont, jusqu' la dernire heure, t
attaches  Lopold, et cet attachement, elles ne l'ont abandonn que
quand Bulwer leur a dclar que nous ne pouvions pas y consentir...
(_Aus meinem Leben und aus meiner Zeit_, von ERNST II, herzog von
Sachsen-Coburg-Gotha, t. I, p. 174.)]

[Note 290: Ce fond d'affection reparatra en 1848, aprs la
rvolution de Fvrier. La Reine crira au baron Stockmar, le 6 mars
1848: Vous connaissez ma tendresse pour la famille royale; vous
savez comme je dsirais de nouveau tre dans de meilleures relations
avec eux..., et vous disiez que le temps seul pourrait amener ce
rsultat... Que j'tais loin de prvoir comment il se ferait que
nous nous reverrions en effet tous de la faon la plus amicale, que
la duchesse de Montpensier, au sujet de laquelle nous nous disputions
depuis plus d'un an, arriverait ici en fugitive!... Et le 22 avril:
Ces pauvres exils  Claremont! Leur vie, leur avenir vous brisent
le coeur. (_Le Prince Albert_, extraits de l'ouvrage de sir Thodore
MARTIN, par A. CRAVEN, t. I, p. 256 et 257.)]

[Note 291: Le baron Stockmar a crit, quelques semaines plus tard,
le 10 novembre 1846: Au commencement, la Reine tait tout entire
aux ides de pardon et de rconciliation; le prince, au contraire,
ressentait le coup comme il convient  un homme; il voyait une chose
injuste au fond, une offense nationale dans la forme et pour lui
un procd blessant, car il pouvait se dire qu'ayant sacrifi 
de hauts intrts politiques sa bienveillance pour son cousin, il
n'avait reu en change qu'une marque d'ingratitude sous la forme la
plus ddaigneuse. (_Mmoires de Stockmar._)--crivant  la Reine,
Stockmar lui dnonait la conduite de Louis-Philippe comme un trait
de politique goste et inique, du scandale duquel la rputation
du Roi ne se remettrait jamais. (_Le Prince Albert_, extraits de
l'ouvrage de sir Thodore MARTIN, par A. CRAVEN, t. I, p. 208.)]

[Note 292: _The Greville Memoirs, second part_, t. II, p. 424.]

[Note 293: _Documents indits._]

Louis-Philippe ne fut pas longtemps  s'apercevoir qu'il ne pouvait
pas compter sur l'amiti de la reine d'Angleterre, pour contenir
ses ministres. Il avait cru moins provoquer les controverses en lui
faisant annoncer le mariage du duc de Montpensier, par la reine
Marie-Amlie, comme un simple vnement de famille, intressant
uniquement le bonheur de son fils chri; la lettre, date du 8
septembre, tait crite sur le ton d'amicale familiarit en usage
entre Eu et Windsor, et l'on s'y informait, au nom du Roi, si les
pches, rcemment envoyes, taient arrives  bon port. Dans ce
tour plus ou moins heureux, mais pris videmment  bonne intention,
l'entourage de Victoria s'appliqua  lui faire voir une aggravation
d'offense. Elle rpondit, le 10 septembre, d'une faon fort sche,
rappelant  sa correspondante tous les faits que celle-ci avait
volontairement laisss de ct, ce qui s'tait pass  Eu entre les
deux souverains, le refus fait par la famille royale d'Angleterre
d'arranger le mariage Cobourg, refus qui n'avait pas eu d'autre
cause que le dsir d'tre agrable au Roi; puis elle ajoutait: Vous
pourrez donc aisment comprendre que l'annonce soudaine de ce double
mariage ne peut nous causer que de la surprise et un bien vif regret.
Je vous demande pardon, Madame, de vous parler politique dans ce
moment, mais j'aime  pouvoir me dire que j'ai toujours t sincre
avec vous[294].

[Note 294: _Le Prince Albert_, extraits de l'ouvrage de sir Th.
MARTIN, par A. CRAVEN, t. I, p. 201  203.]

Je doute que ma rponse leur plaise beaucoup, disait Victoria 
lord Clarendon, aprs avoir crit cette lettre[295]. Louis-Philippe,
en effet, en ressentit un vrai chagrin. Il voulut tenter un effort
pour obtenir une apprciation plus juste. Dans ce dessein, il
crivit, le 14 septembre,  sa fille, la reine des Belges, une
trs longue lettre justificative, en ralit destine  la reine
d'Angleterre. J'y ai consacr, mandait-il  sa fille, d'arrache-pied
et sans regret, trois nuits jusqu' quatre heures du matin, malgr
les cris de la Reine, de ma soeur et de toute la famille, qui
prtendaient que je me tuais... Je me serais soumis volontiers 
encore plus de fatigue, s'il l'avait fallu, pour achever ce travail,
tant a t profonde la peine que j'ai ressentie de la lettre de la
reine Victoria, et de l'injuste prjug dont je l'ai vue anime dans
cette affaire. La lettre dbutait ainsi: La Reine vient de recevoir
une rponse de la reine Victoria  la lettre que tu sais qu'elle
lui avait crite, et cette rponse m'a fait une vive peine. Je suis
port  croire que notre bonne petite reine a eu presque autant de
chagrin  crire cette lettre que moi  la lire. Mais enfin elle ne
voit maintenant les choses que par la lunette de lord Palmerston, et
cette lunette les fausse et les dnature trop souvent. C'est tout
simple; la grande diffrence entre la lunette de lord Aberdeen et
celle de lord Palmerston provient de la diffrence de leur nature:
lord Aberdeen aimait  tre bien avec ses amis; lord Palmerston, je
le crains, aime  se quereller avec eux. Louis-Philippe reprenait
ensuite, ds l'origine, l'histoire des mariages; il montrait comment
il avait t amen bien malgr lui, par la politique de lord
Palmerston,  dvier des conventions premires, et exprimait son
regret qu'on n'et pu viter ce qui avait t, pour les uns, un
grand et inutile dsappointement, pour lui, un des plus pnibles
chagrins qu'il et prouvs, et Dieu savait qu'il n'en avait pas
manqu pendant sa longue vie. Il terminait ainsi: Actuellement,
c'est  la reine Victoria et  ses ministres qu'il appartient de
peser les consquences du parti qu'ils vont prendre et de la marche
qu'ils suivront. De notre ct, ce double mariage n'oprera dans la
ntre d'autres changements que ceux auxquels nous serions contraints
par la nouvelle ligne que le gouvernement anglais jugerait  propos
d'adopter... Nous ne voyons aucun intrt, aucun motif, ni pour
l'Angleterre, ni pour nous,  ce que notre entente cordiale soit
brise, et nous en voyons d'immenses  la bien garder et  la
maintenir. C'est l mon voeu, c'est celui de mon gouvernement. Celui
que je te prie d'exprimer de ma part  la reine Victoria et au prince
Albert, c'est qu'ils me conservent dans leur coeur cette amiti et
confiance auxquelles il m'a toujours t si doux de rpondre par la
plus sincre rciprocit et que j'ai la conscience de n'avoir jamais
cess de mriter de leur part[296].

[Note 295: _The Greville Memoirs, second part_, t. II, p. 424.]

[Note 296: _Revue rtrospective._]

La reine Victoria rpondit, le 27 septembre, en s'adressant galement
 la reine des Belges. Dans sa lettre, qui tait videmment l'oeuvre
du prince Albert[297], elle rfutait longuement et durement toute
l'argumentation du Roi, sans se montrer touche de ses protestations.
Une seule citation donnera l'ide du point de vue o elle se plaait:
elle dclarait que ses sentiments de justice ne se prteraient
jamais  reconnatre que lord Palmerston se ft cart de l'entente
cordiale tablie entre le gouvernement franais et lord Aberdeen.
Elle concluait en ces termes: J'ai donc tout bien considr par
moi-mme et en voyant de mes propres yeux, et il m'est impossible de
reconnatre que le Roi ft dgag de sa parole. Rien au monde de plus
pnible n'et pu m'arriver que ce triste dsaccord, et parce qu'il
a un caractre si personnel, et parce qu'il m'impose le devoir de
m'opposer au mariage d'un prince auquel je porte, ainsi qu' toute
sa famille, une amiti aussi vive[298]. Lord Palmerston, qui eut
aussitt connaissance de cette lettre, en fut naturellement ravi.
J'en approuve tous les mots, crivait-il  Bulwer[299]. Il et
voulu crier sur les toits une si heureuse nouvelle: aussi son journal
annona-t-il bien haut que la souveraine partageait l'indignation
gnrale contre la conduite du gouvernement franais; elle comprend,
ajoutait-il, que la confiance, si naturellement produite par le
frquent change de courtoisies royales, a t grandement abuse.
Louis-Philippe ne crut pas que sa dignit lui permt d'insister
davantage. Il cessa donc toute correspondance, mme indirecte, avec
la reine Victoria, attendant du temps la justice  laquelle il
croyait avoir droit.

[Note 297: C'est ce qu'insinue lord Palmerston dans une lettre 
Bulwer. (BULWER, _The life of Palmerston_, t. III, p. 252.)]

[Note 298: _Le Prince Albert_, extraits de l'ouvrage de sir Th.
MARTIN, par A. CRAVEN, t. I, p. 203  206.]

[Note 299: BULWER, _The life of Palmerston_, t. III, p. 252.]

Quand les choses taient aussi mal prises  la cour et dans les
hautes rgions politiques, il ne fallait pas s'attendre qu'elles
le fussent bien dans la nation anglaise elle-mme. Au premier
moment, cependant, on avait pu croire que celle-ci se montrerait
assez indiffrente. Lord Clarendon lui-mme le constatait et s'en
plaignait[300]. Dans un article que nos feuilles ministrielles
s'empressrent de reproduire, le _Times_ dclara tranquillement, le 3
septembre, que les intrts britanniques n'taient pas srieusement
engags dans cette affaire. Mais sous l'effet des remontrances et
des excitations du _Morning Chronicle_, organe personnel de lord
Palmerston, le ton des journaux anglais changea bientt. Tous,
le _Times_ en tte, se mirent  dclarer que l'Angleterre serait
amoindrie par ce mariage; ils accusrent le gouvernement franais
de dloyaut et le dnoncrent comme ayant commis, avec une
intention rsolue et mdite, un grand outrage international. La
polmique descendit plus bas encore: pas d'ignominie que ces journaux
n'imaginrent. Ils affirmrent que Louis-Philippe, de connivence
avec Christine, avait fait constater mdicalement la strilit de la
reine Isabelle, et que le mariage du duc de Montpensier tait une
spculation faite sur cette strilit. Le _Times_ raconta aussi, sans
sourciller, que le consentement de la jeune reine avait t extorqu
par M. Bresson, au milieu d'une orgie nocturne[301], et, partant
de l, il s'criait: Quel intrus se glisse hors du palais  sept
heures du matin, si tt s'il s'agit d'affaires, si tard s'il s'agit
de ftes? Quelles orgies ont eu lieu dans le palais des deux vierges
royales que l'honneur chevaleresque de l'Espagne doit protger?
 Paris, il y a des hommes qui tirent le nom distinctif de leur
industrie spciale, de l'air dgag avec lequel on les voit sortir
de grand matin d'une maison o ils ont pass la nuit  cueillir les
fleurs qui l'embellissent. Cet homme est un Franais. Appartient-il
 cette catgorie? Le chevalier d'industrie qui en impose  la
simplicit des Espagnols n'est rien moins que l'agent accrdit et
investi de toute la confiance d'un grand roi. Il emporte une Infante
dans son sac... Et le _Times_ ajoutait, en prenant personnellement
Louis-Philippe  partie: Quiconque choisit pour son heure l'heure
de minuit, entre par la porte drobe et marche arm d'une
lanterne sourde et d'un levier, doit  coup sr avoir conscience
de l'improbit de sa conduite. Louis-Philippe est l'homme qui a le
moins su sauver les apparences, s'il n'a pas commis un crime contre
l'Europe. La polmique continua sur ce ton. Mis  un tel rgime
d'excitation, le public anglais finit par s'chauffer: lui aussi se
persuada que son pays venait d'tre la victime de la perfidie et de
l'ambition de la France.

[Note 300: BULWER, _The life of Palmerston_, t. III, p. 241.]

[Note 301: Il n'est pas besoin de dmentir cette infamie. On se
rappelle que M. Bresson n'tait mme pas au palais royal le soir o
le consentement de la Reine fut obtenu. (V. plus haut, p. 226.) Dans
sa correspondance confidentielle avec M. Guizot, M. Bresson se montre
fort mu et fort indign de ces abominables calomnies. (Lettre
indite du 29 septembre 1846.)]

Il fut donc promptement manifeste que l'Angleterre tout entire, de
la souveraine au peuple, prenait  son compte la querelle de lord
Palmerston. C'tait, pour notre gouvernement, une grosse dception
et un accident malheureux. Avait-il fait tout ce qu'il fallait
pour le prvenir? Proccup de russir dans la contre-mine qu'il
opposait  la mine creuse par la diplomatie anglaise, n'avait-il
pas trop perdu de vue l'effet que devait produire une explosion 
laquelle nul n'tait prpar? Si le mystre et la surprise avaient
leurs avantages, ils avaient aussi leurs dangers. Des prcautions
taient  prendre pour qu'outre-Manche, dans le public, chez les
hommes politiques,  la cour surtout, personne ne pt, au moment
dcisif, se tromper sur les responsabilits, ni mettre en doute notre
loyaut. Ces prcautions taient sans doute malaises  concilier
avec les exigences d'une lutte que lord Palmerston nous obligeait 
faire souterraine: je ne nie pas la dlicatesse du problme, mais je
constate que notre gouvernement ne l'avait pas rsolu, et qu'il ne
paraissait mme pas avoir tent de le rsoudre. C'est peut-tre la
principale, l'unique faute commise par le gouvernement franais: elle
devait avoir de fcheuses consquences.


VI

Dans cette affaire des mariages, notre gouvernement avait donc contre
lui toute l'Angleterre: avait-il du moins avec lui toute la France?
De ce ct-ci de la Manche, comme de l'autre, les divers partis
s'unissaient-ils pour faire front contre l'tranger?  premire vue,
il n'tait pas de question o M. Guizot pt se croire plus  l'abri
des critiques de la gauche. En effet, depuis plusieurs annes, le
grand grief des opposants, celui qui rcemment encore, lors des
lections gnrales de 1846, fournissait matire  toutes leurs
dclamations, tait la prtendue pusillanimit qui empchait le
gouvernement franais de tenir tte  l'Angleterre. Cette dfaillance
si souvent dnonce  l'occasion du droit de visite, de l'indemnit
Pritchard et du trait avec le Maroc, les journaux de gauche avaient
toujours paru s'attendre qu'elle se reproduirait en Espagne, dans
les ngociations relatives au mariage de la Reine et de sa soeur.
Tout rcemment encore, au mois d'aot, un article du _Times_ leur
avait fourni occasion de manifester leur ddaigneuse dfiance. Cet
article, contenant une sortie virulente et comminatoire contre notre
prtention d'imposer un mari  la reine Isabelle, semblait conclure 
remettre sur les rangs le prince de Cobourg. Presque toute la presse
de Londres y fit cho, ce qui ne laissa pas que de causer quelque
moi  Paris. Le _Journal des Dbats_ se borna  relever l'attaque,
sans y rpondre  fond; son souci vident tait de ne pas faire
descendre sur la place publique une discussion qui lui paraissait
tre du domaine des chancelleries. Aussitt tous les journaux de
gauche et de centre gauche, interprtant cette rserve de la feuille
ministrielle comme un manque de courage, dnoncrent la reculade,
la nouvelle gnuflexion que M. Guizot s'apprtait  faire devant
les exigences de lord Palmerston. Voil, s'criaient-ils, l're
des humiliations rouverte du ct de l'Espagne[302]! Telle tait la
vivacit de leur motion, qu'elle durait encore, alors qu' leur insu
tout tait dj dcid,  Madrid, dans un sens absolument oppos.
C'est le 28 aot que les deux mariages furent convenus entre la cour
d'Espagne et M. Bresson: le 31, le _National_ continuait  s'indigner
 la pense que M. Guizot n'oserait pas persister dans la politique
formule si nettement par lui, quatre ans auparavant, et qu'il
sacrifierait les intrts sculaires de notre pays. Le 3 septembre,
en mme temps que le _Journal des Dbats_ annonait les mariages,
le _Constitutionnel_, qui les ignorait encore, faisait une peinture
mprisante de cette diplomatie franaise, maladroite, peureuse,
en train d'abandonner  Madrid tout ce qu'elle avait exig, et il
ajoutait ironiquement que le duc de Montpensier, exclu d'Espagne par
lord Palmerston, allait tre rduit  chercher femme en Allemagne.

[Note 302: Voir notamment le _Sicle_ des 9, 10, 13, 18 aot, le
_Constitutionnel_ du 13 aot, le _National_ des 14 et 16 aot, etc.]

En voyant leurs injurieuses prvisions si compltement dmenties
par l'vnement, quelle pouvait tre l'attitude de ces journaux?
Qu'ils reconnussent leur tort et fissent amende honorable, c'et
t leur demander une vertu peu en usage dans les luttes de partis.
Mais ne devait-on pas s'attendre qu'au moins ils ne blmassent pas
le gouvernement pour avoir fait le contraire de ce qu' l'avance
ils venaient de fltrir comme une lchet? Au premier moment, sous
le coup de la surprise, ils parurent surtout fort embarrasss.
Reconnaissant que le choix du duc de Cadix tait bon, ils insinurent
qu'il avait t fait malgr M. Guizot et contre lui; ne pouvant pas
nier que le mariage du duc de Montpensier serait un succs pour la
politique franaise, ils affectrent d'en mettre en doute la ralit.
Mais de telles contre-vrits ne pouvaient longtemps se soutenir,
et ces journaux se voyaient acculs  confesser que le ministre
venait de montrer prcisment la hardiesse dont on l'avait proclam
incapable. Plusieurs faisaient dj, de plus ou moins bonne grce,
cet aveu qu'ils sentaient d'ailleurs rpondre au sentiment gnral,
mme  celui de leurs partisans, quand M. Thiers intervint pour
empcher ce qu'il regardait comme une grosse faute de tactique.
 ceux de ses amis ou de ses allis qui se laissaient aller  se
rjouir du succs remport par la politique franaise et de l'chec
inflig  la politique anglaise, le chef du centre gauche reprsenta
vivement qu'ils faisaient fausse route, que le ministre leur donnait
barre sur lui, et qu'ils seraient des niais de ne pas en profiter.
Il leur montra, dans les difficults cres par l'irritation de lord
Palmerston, une occasion  saisir pour jeter bas M. Guizot. Le jeu de
l'opposition lui paraissait devoir tre d'alarmer les intrts et les
imaginations sur les dangers du conflit, de telle sorte que le Roi
et l'opinion, effrays, se dcidassent  changer de ministre pour
retrouver leur scurit. Sans doute, c'tait le contre-pied de ce que
l'opposition avait dit jusqu'alors; mais il n'y avait pas l de quoi
embarrasser un esprit aussi souple et aussi leste. Sans doute encore,
le patriotisme et d lui faire un scrupule de seconder un ministre
tranger qui cherchait  diminuer,  humilier la France; mais nous
avons vu que, depuis assez longtemps dj, l'ancien prsident du
conseil du 1er mars avait jug de son intrt parlementaire de lier
partie avec l'ancien auteur du trait du 15 juillet 1840[303].

[Note 303: Sur les premiers symptmes de cette alliance de M. Thiers
et de lord Palmerston, voir plus haut, p. 197 et suiv.]

Non content d'agir par ses conversations particulires, M. Thiers
se servit du _Constitutionnel_ pour donner publiquement le signal
et dvelopper le thme de cette nouvelle opposition. Ds le milieu
de septembre, ce journal se mit  exalter l'alliance anglaise et 
dplorer de la voir rompue par le coup de tte, par la dangereuse
tourderie des mariages espagnols. Cette rupture, il l'imputait
au gouvernement franais, l'accusant, sur la foi des feuilles
trangres, d'intrigue, de dloyaut, de brutalit dictatoriale,
vantant par contre la modration de lord Palmerston. Il s'efforait
de grossir ce conflit, et recueillait avec une telle complaisance
toutes les menaces venues du dehors, qu'il paraissait en dsirer la
ralisation. Et pour quel avantage, demandait-il, s'tait-on ainsi
expos? Il n'en dcouvrait pas d'autre que la riche dot de l'Infante;
et il montrait ce gouvernement, nagure si pusillanime quand les
grands intrts du pays taient en jeu, devenu tmraire ds qu'il
s'agissait de satisfaire une cupidit dynastique.  cette situation
il ne voyait que deux issues possibles: ou une lutte aboutissant
tt ou tard  la guerre, ou, ce qui lui paraissait plus probable,
tant donn le temprament des hommes au pouvoir, quelque nouveau
sacrifice de l'honneur national en vue de racheter les bonnes grces
de l'Angleterre.

On put se demander un moment si la thse du _Constitutionnel_
prvaudrait dans la presse d'opposition. Le _Sicle_, qui passait
pour l'organe de M. Odilon Barrot, se montrait rfractaire: non qu'il
ft dispos  louer le cabinet; il s'appliquait  rduire autant
que possible la porte du succs obtenu; mais enfin, il se refusait
 y voir un sujet de blme et  faire le jeu de lord Palmerston.
Trs contrari de cette note discordante, M. Thiers changea,  ce
sujet, avec quelques-uns de ses amis qui avaient d'abord encourag
le _Sicle_, une correspondance assez aigre qui faillit amener
une rupture. Mais le _Sicle_ n'eut pas d'imitateurs. Au bout de
quelques jours, presque toutes les feuilles de gauche et de centre
gauche avaient embot le pas derrire le _Constitutionnel_, et
mritaient que le _Journal des Dbats_ les qualifit d'organes
franais du cabinet britannique. M. Thiers tait arriv  ses
fins. De Londres, lord Palmerston, agrablement surpris d'un tel
concours, envoyait  ces journaux ses remerciements; le _Morning
Chronicle_ vantait la haute moralit d'une telle alliance, et le
_Times_ louait, probablement non sans un peu d'ironie mprisante, le
dsintressement inattendu de l'opposition franaise.


VII

Bien que le choix du duc de Cadix comme poux de la Reine dplt fort
 lord Palmerston, celui-ci s'y rsignait faute de trouver aucun
prtexte plausible pour s'y opposer. C'tait contre le mariage du duc
de Montpensier avec l'Infante qu'il tait rsolu  concentrer tous
ses efforts. Sans doute ce mariage tait convenu entre les parties,
annonc pour une date trs prochaine; mais, tant qu'il n'tait pas
accompli, on pouvait encore chercher  l'empcher, ou tout au moins
 le retarder. Le ministre anglais dcida d'y employer les quelques
semaines qui devaient s'couler avant qu'on pt procder  la
clbration. Il se flattait de suppler  la brivet du dlai par
l'activit et l'nergie de son action.

Ce fut d'abord en Espagne que les obstacles lui parurent les plus
faciles  faire natre. Son ressentiment avait l, dans sir Henri
Bulwer, un instrument dont il pouvait tout attendre.  la premire
nouvelle de l'arrangement conclu pour les mariages, Bulwer n'avait
pas cach son intention de ne garder aucun mnagement. Je vous
dclare solennellement, disait-il  M. Donozo Corts, que nous
regardons le mariage de l'Infante comme un acte d'hostilit, et
que mon gouvernement n'pargnera rien pour amener en Espagne un
bouleversement complet[304]. Coup sur coup, le 31 aot, le 5 et le
8 septembre, il adressa  M. Isturiz des notes o il dnonait, dans
ce mariage, l'un des plus graves vnements qui pussent survenir en
Europe, dclarait que son accomplissement altrerait les relations
de l'Angleterre avec l'Espagne, et reprochait au gouvernement de
Madrid de faire de son droit d'indpendance un usage contraire 
l'indpendance relle du pays. Loin d'envelopper ses dmarches du
secret diplomatique, il avait soin que les journaux en parlassent,
et dans des termes faits pour inquiter le public sur les rsolutions
ultrieures du cabinet de Londres. Aux vaisseaux anglais en station
devant Cadix ou Gibraltar, il envoyait ouvertement des courriers qui
paraissaient leur porter des ordres de blocus ou d'hostilit. En
mme temps, comme pour raliser sa menace de bouleversement, il
excitait, en Espagne, les partis hostiles, apportant dans ce rle
d'agitateur une passion qui faisait dire de lui au comte Bresson: Ce
n'est plus le ministre d'une grande cour, c'est un artisan d'meutes
et de conspirations[305]. Sous cette impulsion, les progressistes
se mirent aussitt  publier des protestations ou  faire signer des
ptitions contre le mariage du duc de Montpensier. La violence de
leurs journaux semblait un prliminaire de guerre civile. Parmi les
arguments de cette polmique il en est un qui mrite d'tre not, 
cause de l'importance diplomatique qu'on devait chercher plus tard 
lui donner: c'est celui que, ds le 3 septembre, la presse radicale
de Madrid prtendit tirer du trait d'Utrecht, qui avait mis fin  la
guerre de la succession d'Espagne, et des renonciations rciproques
faites alors, d'une part, par Philippe V et ses descendants au trne
de France, de l'autre, par les princes franais et leurs descendants
au trne d'Espagne. On soutenait qu'en vertu de ces actes, l'hritier
possible de l'un des trnes ne pouvait pouser l'hritire possible
de l'autre, et qu'en tout cas les enfants issus d'une telle union
seraient dchus, des deux cts, de leurs droits successoraux.

[Note 304: Ce propos est rapport par M. Bresson, qui le tenait de M.
Donozo Corts.]

[Note 305: Lettre indite de M. Bresson  M. Guizot, du 29 septembre
1846.]

On croit toujours facilement ce que l'on dsire. L'agitation
factice provoque en Espagne par les menes de Bulwer parut 
Londres un puissant mouvement national contre lequel ne pourraient
prvaloir des intrigues de cour. Vers le 8 septembre, les journaux
anglais annonaient dj que le mariage de l'Infante avec le duc
de Montpensier n'aurait jamais lieu, et cela pour des raisons
espagnoles; ils prdisaient, au cas o l'on voudrait l'imposer,
une guerre civile longue et sanglante. La brusque tentative de
M. Bresson, ajoutaient-ils, vient d'allumer en Espagne un incendie
qui ravagera tout le pays, depuis Saint-Sbastien jusqu' Gibraltar,
et du Portugal  la Mditerrane. C'tait le sentiment, et l'on
peut dire l'espoir de lord Palmerston. Il adressait  Bulwer
ses encouragements: J'approuve tout ce que vous avez fait, lui
mandait-il le 16 septembre, et je vous dis, comme lord Anglesea aux
Irlandais: _Agitez, agitez, agitez_. S'il lui recommandait de ne
pas se compromettre ouvertement dans quelque projet d'insurrection,
il l'invitait  ne pas dissuader ceux qui voudraient en tenter
une  leurs risques et prils. C'tait mme de toutes mains qu'il
se montrait prt  accepter la rvolution qui l'et veng; il
recommandait  Bulwer de ne pas perdre de vue le concours qu'on
pouvait tirer des carlistes, ou bien il caressait l'espoir de quelque
_pronunciamento_ fait par ce gnral Narvaez qu'il avait tant de
fois dnonc comme un oppresseur, mais qu'il supposait tre en ce
moment un mcontent[306]. Ce qu'il crivait secrtement  son agent,
ses journaux le proclamaient tout haut, multipliant sans vergogne
les appels  ces allis si nouveaux pour eux[307]. Si Narvaez,
disait le _Times_, veut fournir aux sentiments de l'Espagne les
moyens de se formuler, il pourra conqurir un plus noble titre que
ceux de Blcher ou de Bolivar. Lord Palmerston ne se contentait
pas d'aider ainsi Bulwer  bouleverser la Pninsule; il l'aidait
galement  intimider le cabinet de Madrid. Pour confirmer et
fortifier les dmarches comminatoires que, de son chef et sans
attendre d'instructions, le ministre d'Angleterre avait dj faites,
il lui envoyait, le 14 septembre, une note qui devait tre remise au
cabinet de Madrid et qui le fut, en effet, le 22. Dans ce document
il tait fait, au nom du gouvernement britannique, de trs fortes
remontrances et une protestation formelle contre un mariage
qui mettait en pril l'indpendance de l'Espagne et, par suite,
affectait srieusement l'quilibre europen. On y exprimait, en
terminant, l'espoir de voir abandonner un projet dont la ralisation
exercerait la plus fcheuse influence sur les relations des deux
couronnes anglaise et espagnole. Ajoutons que, ds le 19 septembre,
les journaux de Madrid, en rapport avec la lgation britannique,
rvlaient au public la dmarche que Bulwer avait reu l'ordre de
faire, s'efforaient d'y montrer un vnement gros de consquences,
et affirmaient que Louis-Philippe n'oserait pas passer outre.

[Note 306: BULWER, _The life of Palmerston_, t. III, p. 247  257.]

[Note 307: Voir entre autres le _Morning Chronicle_ du 19 septembre
1846, et le _Times_ du 24.]

Mais pendant qu' Londres, sur la foi des premires nouvelles, on
s'attendait  voir l'Espagne elle-mme empcher le mariage, les
vnements prenaient dans la Pninsule une direction toute contraire.
Le bruit que les progressistes taient parvenus un moment  soulever
tombait au bout de peu de temps, sans avoir trouv d'cho dans le
pays. Les ptitions ne recueillaient qu'un nombre insignifiant
de signatures. La nation demeurait calme, ou, si elle paraissait
dispose  s'mouvoir, c'tait de l'injure faite  son indpendance
par l'imprieuse invasion de la diplomatie anglaise dans ses affaires
intrieures. Nulle tentative de guerre civile, nulle dmonstration
populaire, et mme, dans les Corts runies le 14 septembre, nul
symptme d'une opposition parlementaire srieuse: le 18 et le 19, le
Snat et le Congrs adoptrent, l'un  l'unanimit, l'autre  159
voix contre une, des adresses de flicitation  la Reine sur les
deux mariages. Le dsappointement fut grand  Londres. Les journaux
de lord Palmerston se mirent  invectiver l'apathie de l'Espagne.
Nous devions compter sur les Espagnols eux-mmes, crivait le
_Times_, mais l'Espagne a oubli sa force, quoiqu'elle n'ait pas
dsappris sa jalousie. De tels emportements n'aboutissaient qu'
blesser davantage la fiert castillane, et le gouvernement de Madrid
en tait fortifi dans sa rsistance. Le 29 septembre, M. Isturiz
rpondit, sur un ton trs digne et trs ferme,  la note anglaise.
Le gouvernement britannique, dit-il, qui se montre si jaloux de
l'indpendance de l'Espagne, ne trouvera pas mauvais que l'Espagne
agisse dans la limite des lois internationales, c'est--dire
sans nuire aux intrts des autres gouvernements, comme c'est le
cas relativement  l'affaire en question,  propos de laquelle
l'Angleterre ne peut mettre en avant aucune violation des traits; il
ne trouvera pas mauvais, dis-je, que l'Espagne repousse nergiquement
une protestation qui tend  restreindre son indpendance, et qu'elle
proteste  son tour contre la protestation que rvle cet acte.
Bulwer en tait rduit  constater, dans une nouvelle communication
faite le 3 octobre  M. Isturiz, le complet insuccs de ses
dmarches. Je sais, disait-il avec un dpit non dissimul, que
les faits ne tarderont pas  mettre fin  la discussion; mais, en
terminant, je ne puis m'empcher d'exprimer la conviction qu'en dpit
de la grande habilet avec laquelle cette affaire a t conduite par
Votre Excellence, et du peu de talent que j'y ai apport, les juges
impartiaux remarqueront que 'a t le lot du ministre anglais de
dfendre les vrais intrts et l'indpendance de l'Espagne contre
Votre Excellence,  qui, en qualit de ministre de Sa Majest
Catholique, leur dfense aurait t plus convenablement confie.


VIII

 mesure que s'affaiblissait l'espoir, un moment caress, de voir le
mariage empch par la seule rsistance de l'Espagne, lord Palmerston
jugeait ncessaire de se dcouvrir davantage et de chercher  peser
directement sur le gouvernement franais. Ainsi fut-il amen 
adresser, le 22 septembre,  lord Normanby, qui venait de remplacer
lord Cowley  l'ambassade de Paris, non une note formelle, comme
il avait fait avec le gouvernement de Madrid, mais une dpche dont
lecture devait tre donne et copie laisse  M. Guizot. Ce document
fort tendu commenait par une longue rcrimination sur le pass.
Les faits y taient prsents de telle sorte que le gouvernement
franais paraissait avoir profit de la loyaut confiante du
gouvernement britannique pour le tromper par toute une suite de
machinations. Lord Palmerston n'admettait pas que la mention faite
du prince de Cobourg dans ses instructions du 19 juillet nous et
librs de nos engagements; il dclarait n'avoir jamais patronn
qu'un candidat, don Enrique, et se dfendait d'avoir fait pour le
prince de Cobourg rien qui justifit les soupons du cabinet de
Paris, soupons dont il mettait en doute jusqu' la sincrit.
Cette intrpidit d'affirmations nous parat trange,  nous qui
connaissons aujourd'hui les instructions confidentielles envoyes
 Bulwer. Lord Palmerston ne se faisait pas scrupule de nier ce
qu'il savait tre encore secret. Seulement, comme s'il prvoyait
que, d'un moment  l'autre, la fausset de ses ngations pouvait
clater, il soutenait, en abusant manifestement de ce qu'il y avait
eu d'un peu vague et quivoque dans certaines dclarations de lord
Aberdeen, que le gouvernement anglais s'tait toujours considr
comme parfaitement libre d'appuyer la candidature du prince de
Cobourg. Ainsi aboutissait-il  cette conclusion qu'il aurait eu
le droit de travailler contre nous, tout en tant garanti par nos
promesses contre les moindres reprsailles de notre part. Aprs cette
querelle rtrospective, il en venait aux conclusions prsentes, qui
consistaient en des reprsentations et une protestation formelles
contre le mariage du duc de Montpensier. Partant de l'ide qu'une
telle combinaison tendait  lier la politique de l'Espagne et de la
France d'une manire qui serait dangereuse pour d'autres tats, il
la dnonait comme incompatible avec le respect d au maintien de
l'quilibre europen, comme altrant ncessairement les rapports
entre la France et l'Angleterre, et comme pouvant compromettre
gravement la paix europenne. Il ne s'en tint pas l: il n'hsita
pas  emprunter  la presse progressiste de Madrid l'argument tir
du trait d'Utrecht et des renonciations faites  cette poque,
dclarant, par cette raison, le mariage de l'Infante avec un prince
franais contraire  la constitution espagnole et, en tout cas,
les enfants  natre de cette union exclus de la succession 
la couronne d'Espagne[308]. Sans doute il et suffi d'un peu de
rflexion et d'un simple coup d'oeil sur les prcdents, pour se
rendre compte qu'on donnait ainsi au trait une porte  laquelle
personne n'avait jamais song. Pourvu qu'on assurt la sparation
des deux couronnes, principe dominant du trait d'Utrecht, rien
n'autorisait  tendre indfiniment les exclusions et les dchances.
En fait, depuis 1713, de nombreux mariages avaient t contracts
entre les Bourbons de France et ceux d'Espagne. L'Angleterre ni aucun
autre signataire du trait n'avait protest contre ces mariages,
et les enfants qui en taient ns n'avaient pas t privs de
leurs droits;--fort heureusement, car, autrement, on n'aurait plus
trouv, dans les deux pays, un seul prince qui ne ft pas exclu du
trne, chacun d'eux ayant dans ses veines, par suite des mariages
antrieurs, un peu du sang de l'autre branche. Mais c'tait le
propre de lord Palmerston, quand il se trouvait engag dans une
polmique, de faire arme de tout, et de ne pas beaucoup regarder 
la valeur des arguments qu'il employait. Aprs avoir appuy de ces
raisons diverses ses reprsentations et sa protestation contre
le mariage du duc de Montpensier, le secrtaire d'tat terminait
en exprimant l'espoir fervent que ce projet ne serait pas mis 
excution. Quelques jours plus tard, le 27 septembre, la reine
Victoria finissait par un voeu semblable la lettre qu'elle crivait
 la reine des Belges, en rponse  celle de Louis-Philippe[309].
Ma seule consolation, disait-elle, est que ce projet, ne pouvant
se raliser sans produire de graves complications et sans exposer
cette famille chrie (il s'agissait de la famille royale de France) 
beaucoup de dangers, elle reculera encore devant l'excution. Enfin,
lord Palmerston ayant envoy, le 28,  Bulwer l'ordre de remettre au
cabinet de Madrid une seconde protestation entirement fonde sur le
trait d'Utrecht, il la communiquait aussitt  M. Guizot, comme
pour renouveler et fortifier la mise en demeure dj contenue dans la
dpche du 22 septembre.

[Note 308: Le ministre avait t, du reste, devanc dans cette voie
par Bulwer, qui, de son chef, avait invoqu le trait d'Utrecht dans
une note  M. Isturiz, en date du 8 septembre.]

[Note 309: Voir plus haut, p. 237.]

 Londres, on se flattait que ces dmarches rptes et pressantes,
appuyes par le langage menaant de la presse anglaise et par
le langage  dessein alarmiste d'une grande partie de la presse
franaise, feraient impression sur le cabinet de Paris et
particulirement sur Louis-Philippe, dont on connaissait l'amour
pour la paix. Le _Times_ et le _Morning Chronicle_ croyaient pouvoir
annoncer la reculade de notre gouvernement. Quant  lord Palmerston,
convaincu que le roi des Franais allait lui offrir de retarder le
mariage de son fils jusqu' ce que la Reine et des enfants, il
examinait, dans ses lettres  Bulwer, l'accueil qu'il convenait de
faire  une telle proposition; il se montrait dispos  repousser
toute combinaison qui ferait une part quelconque, mme conditionnelle
et lointaine, au duc de Montpensier, et prtendait nous imposer
l'exclusion absolue de ce prince[310].

[Note 310: BULWER, _The Life of Palmerston_, t. III, p. 248  252.
Voir aussi _le Prince Albert_, extraits de l'ouvrage de sir Thodore
MARTIN, par A. CRAVEN, t. I, p. 207.]

L'attente de lord Palmerston fut compltement trompe. Le
gouvernement franais ne parut pas intimid. Le _Journal des Dbats_,
tout en se gardant de riposter sur le mme ton aux violences de la
presse britannique, les signalait avec une tristesse ddaigneuse et
affectait de les prendre pour une boutade sans grande consquence.
Quand vint la protestation du 22 septembre, la feuille ministrielle
ne s'en montra pas plus trouble. Nous croyons devoir rpter,
disait-elle le 28 septembre, malgr tous les bruits contraires
qu'on pourrait rpandre, que les deux mariages se feront  l'poque
dsigne, et nous persistons  penser et  dire que les dissentiments
auxquels cette rsolution a pu donner lieu, quelque regrettables
qu'ils soient, ne sont point de nature  compromettre les relations
pacifiques des trois gouvernements. Elle ajoutait, le 3 octobre:
La France, tout en apprciant  sa juste valeur un dissentiment
qu'elle voit avec un trs grand regret, n'en continuera pas moins
 exercer un droit lgitime. Ces dclarations taient confirmes
avec clat par le dpart du duc de Montpensier, qui se mettait en
route pour l'Espagne, le 28 septembre, avant mme que M. Guizot et
rpondu  la communication anglaise du 22. On en fut fort dpit 
Londres. L'Angleterre, disait le _Times_ du 2 octobre, a protest
avec fermet et modration, et l'unique rponse a t le dpart de
Montpensier. Si nous avions voulu imposer  Louis-Philippe son chef
de cuisine, nous n'eussions pas t traits avec un silence plus
ddaigneux. Le _Morning Chronicle_ n'tait pas moins amer. Ce fut
seulement le 5 octobre que M. Guizot adressa  Londres une dpche en
rponse  celle de lord Palmerston: aprs y avoir longuement rfut
tous les arguments employs par le ministre anglais, il concluait en
ces termes: Le gouvernement du Roi ne trouve aux reprsentations
qui lui sont adresses aucun fondement grave et lgitime; il ne
saurait donc les admettre, ni les prendre pour rgle de sa conduite.
Louis-Philippe lui-mme, qui ne s'tait expos qu' contre-coeur
au conflit et  qui lord Palmerston s'tait flatt de faire peur,
n'eut aucune tentation de reculer; il ne prenait pas trs au srieux
les menaces anglaises: Je crois pouvoir affirmer, crivait-il le 7
octobre au marchal Soult, qu'il n'y a pas de canon dans tout ceci,
et je dirai mme qu'il ne peut pas y en avoir[311]. Il ajoutait,
quelques jours plus tard: La France n'a qu' faire le hrisson et 
se recroqueviller: personne n'osera l'attaquer, et le danger passera
tout seul[312].

[Note 311: _Documents indits._]

[Note 312: Cit dans une dpche de M. d'Arnim, ministre de Prusse 
Paris. (HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, 1830-1848, t. II, p.
647.)]


IX

Lord Palmerston n'avait donc pas mieux russi en France qu'en
Espagne. Mais l ne s'tait pas born son effort. C'tait dans
l'Europe entire qu'il voulait susciter des obstacles au mariage
du duc de Montpensier. Sa prtention tait de mettre les puissances
continentales dans son jeu, de refaire la vieille coalition, de
recommencer 1840. Ds le premier jour, dans ses conversations avec
les ambassadeurs accrdits  Londres, comme dans les dpches
adresss  ses propres ambassadeurs  Vienne,  Berlin et 
Saint-Ptersbourg, il tcha de faire partager aux trois cours de
l'Est son indignation contre la conduite dloyale du cabinet de
Paris, leur reprsenta que le mariage du duc de Montpensier avait,
par ses consquences possibles, une importance europenne, et leur
demanda formellement de protester avec lui contre ce mariage[313].
Ce fut surtout quand il se dcida  invoquer le trait d'Utrecht
qu'il crut avoir chance d'obtenir le concours des puissances.
N'tait-ce pas leur offrir un terrain o elles devaient se plaire,
que celui des vieux traits sur lesquels tait fond l'quilibre
europen? Il apporta donc plus d'ardeur encore  les presser de
s'unir  l'Angleterre pour proclamer qu'en vertu de ces traits,
les enfants  natre du mariage ventuel du duc de Montpensier avec
l'Infante seraient exclus de la succession au trne d'Espagne[314].
Vers la fin de septembre, les feuilles progressistes de Madrid et les
journaux de gauche de Paris, tous plus ou moins dans la confidence
du ministre anglais, annonaient qu'il tait assur du concours de
l'Europe.

[Note 313: Voir, entre autres, une lettre du 23 septembre 1846, dans
laquelle M. de Flahault rend compte  M. Guizot d'une dpche de
l'ambassadeur d'Autriche  Londres, du 12 septembre. Voir aussi les
_Mmoires du prince de Metternich_, t. VII, p. 272.]

[Note 314: _Mmoires du prince de Metternich_, t. VII, p. 277.]

M. Guizot n'tait pas,  ce sujet, sans quelque proccupation.
Il n'ignorait point que M. de Metternich lui en voulait beaucoup
de n'tre pas entr dans son ide d'un mariage entre le fils
de don Carlos et Isabelle. Il savait aussi qu' Berlin et 
Saint-Ptersbourg on tait, d'une faon gnrale, fort mal dispos
pour la France de Juillet. Il s'occupa donc aussitt  contrecarrer
les dmarches de la diplomatie britannique. En mme temps que par des
entretiens frquents il agissait sur les ambassadeurs accrdits
 Paris, il munissait ses propres agents au dehors de tout ce qui
pouvait leur servir  rfuter les accusations anglaises[315].
N'hsitant pas  largir la question, il rappelait que ses principes
et ses actes aboutissaient tous au maintien du _statu quo_ et du
systme conservatif; il dclarait qu'il n'abandonnerait jamais
cette ligne, et que les puissances pouvaient compter sur lui en
Italie, en Suisse, et au besoin en Allemagne; il prsentait, au
contraire, la politique de lord Palmerston comme menaante pour les
intrts conservateurs en Europe, et il pressait les puissances
de se joindre  la France pour faire face  ce danger[316]. De
tels arguments taient de nature  faire impression, d'autant que,
sur divers thtres, se produisaient alors des vnements fort
inquitants pour les hommes d'tat de la vieille Europe: en Italie,
l'avnement de Pie IX venait de donner le signal d'un mouvement
rformateur et national dont on ne pouvait calculer la porte; en
Suisse, la guerre civile paraissait imminente entre les radicaux,
qui rvaient de faire de ce petit pays la forteresse centrale de la
rvolution en Europe, et les cantons conservateurs, menacs dans leur
indpendance[317].

[Note 315: Correspondance indite de M. Guizot et de M. de Flahault,
ambassadeur de France  Vienne.]

[Note 316: Dpches d'Arnim, ministre de Prusse  Paris, en date
des 13 et 14 octobre 1846. (HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_,
1830-1848, t. II, p. 645.)]

[Note 317: J'aurai l'occasion plus tard de revenir avec dtail sur
les vnements de Suisse et d'Italie.]

tant donns l'loignement de la Russie et l'tat alors un peu
subalterne de la politique prussienne, la clef de la situation se
trouvait  Vienne. Le premier sentiment de M. de Metternich fut une
certaine satisfaction d'amour-propre de se voir ainsi sollicit
et courtis par les deux puissances occidentales. La ruine de
l'entente cordiale convenait  sa diplomatie et le flattait dans
sa vanit de prophte: n'avait-il pas prdit que cette entente ne
durerait pas, et qu'elle se briserait  l'occasion de l'Espagne?
Toutefois, entre la France et l'Angleterre un refroidissement lui
suffisait; il ne voulait pas d'un conflit violent qui et drang sa
politique, principalement fonde sur le maintien du _statu quo_. Les
protestations imprieuses auxquelles on lui demandait de s'associer
contre un vnement dj annonc et sur le point de s'accomplir, lui
paraissaient vaines, si elles n'taient prilleuses et ne servaient
de prface  la guerre[318]; en tout cela il reconnaissait une
politique lgre, brouillonne, agite, tmraire, qui rpugnait  ses
habitudes d'esprit. D'ailleurs, le souvenir qu'il avait gard de 1840
le laissait en dfiance  l'endroit de lord Palmerston et lui tait
toute envie de se mettre de nouveau  sa remorque. Au contraire, en
dpit de ses prventions d'origine contre la monarchie de Juillet, il
ne pouvait nier la sagesse dont le cabinet de Paris faisait preuve
depuis plusieurs annes; il dsirait vivement le maintien de M.
Guizot, et avait de l'habilet du roi Louis-Philippe une ide que les
rcents vnements d'Espagne contribuaient encore  fortifier[319].
Il n'en conclut pas  se mettre tout de suite avec nous,  nous
donner ouvertement raison. Trouvant l une occasion de prendre, 
l'gard des deux puissances qui se disputaient son approbation,
l'attitude prcheuse, pontifiante, dogmatisante qui tait dans
ses gots, il leur tint un langage qui peut se rsumer ainsi: La
cause de votre querelle, c'est que, malgr nos remontrances et nos
avertissements, vous vous tes carts en Espagne des rgles de la
lgitimit. Si vous n'aviez pas admis la succession fminine, la
difficult du mariage ne se serait pas produite. Nous ne pouvons
quitter le terrain suprieur et solide o nous avons pris position
ds le premier jour, pour descendre sur celui o vous vous dbattez
si pniblement et pour prendre parti entre vous. C'est comme si un
luthrien avait un diffrend religieux avec un calviniste et venait
demander  un catholique de prononcer entre eux; le catholique
n'aurait pas autre chose  leur dire, si ce n'est: Vous avez tort
tous les deux. Si, un jour, nous jugions  propos de protester, ce
serait non contre les droits des enfants  natre de l'Infante, mais
contre ceux de l'Infante elle-mme et, avant tout, contre ceux de
la Reine. Pour le moment, nous ne voyons pas de raison de sortir de
notre rserve. Nous demeurons spectateurs de la confusion o vous
avez amen les affaires de la Pninsule, attendant le moment o vous
serez obligs, pour en sortir, de revenir aux principes dont nous
avons la garde[320]. Cette conclusion tait tout ce que voulait
M. Guizot, et la satisfaction qu'il en prouvait le faisait passer
facilement par-dessus la leon dont on prtendait l'accompagner.
C'tait, au contraire, un chec complet pour lord Palmerston.
Entre les deux ministres, il y avait en effet cette diffrence que
l'anglais demandait aux puissances d'agir, tandis que le franais se
bornait  leur demander de ne rien faire, ce qu'on avait toujours
plus de chance d'obtenir d'elles.

[Note 318: Il n'y a rien de plus grave pour un gouvernement,
dclarait M. de Metternich, que de dire: Je proteste. Derrire une
protestation, il faut toujours avoir un canon charg. (Lettre de M.
de Flahault  M. Guizot, du 5 octobre 1846, _Documents indits_.)]

[Note 319: M. de Metternich crivait, aprs avoir lu les pices
communiques par le gouvernement franais: Ce qui ressort avec
vidence de ces pices, c'est une grande habilet dans la manire de
procder du roi des Franais. (_Mmoires de Metternich_, t. VII, p.
279.)]

[Note 320: Lettres de M. de Flahault rendant compte  M. Guizot de
ses conversations avec M. de Metternich, en date des 23 septembre,
5, 10 et 16 octobre 1846. (_Documents indits._) Voir aussi les
dpches de M. de Metternich  ses agents  Berlin, en date des 6 et
10 octobre 1846. (_Mmoires de Metternich_, t. VII, p. 272  281.)]

M. de Metternich ne se borna pas  prendre cette attitude; il
travailla  ce qu'elle ft aussi celle de la Prusse et de la Russie.
Il attachait, en effet, une importance capitale  ce que les trois
cours continuassent  marcher du mme pas dans cette affaire. Le
cabinet de Berlin tait malveillant pour la France; mais il n'avait
ni le got ni l'habitude des initiatives promptes et personnelles.
Un peu ahuri des premires communications du gouvernement anglais,
effarouch d'tre tant press, il dclara ne pouvoir rpondre tout
de suite et se tourna vers l'Autriche. Que pensez-vous des mariages
espagnols? demanda  M. de Metternich le comte d'Arnim, ambassadeur
de Prusse  Vienne.--Je n'en pense rien, absolument rien, rpondit
le chancelier; et, de chez vous, vous en crit-on?--On ne m'exprime
aucune opinion; mais on tient beaucoup  connatre la vtre.--Eh
bien, vous pouvez dire que nous n'en avons qu'une, c'est que nous ne
nous en mlerons pas[321]. Et quelques jours plus tard, le prince
de Metternich prcisait et dveloppait sa pense dans de longues
dpches  ses agents  Berlin. Ma conviction, concluait-il, est que
les trois cours ne sauraient mieux faire que de demeurer fermes dans
une attitude d'attente raisonne... changer le rle de spectateur
contre celui d'acteur est un procd qui mrite toujours une mre
rflexion, et la prtention de connatre  fond une pice, avant de
se charger d'un rle, me semble une prtention trs modre[322]. Ce
conseil fut got, et, pour l'instant du moins, le cabinet prussien
parut plus dispos  imiter l'inertie expectante de l'Autriche qu'
s'associer aux demandes prcipites de lord Palmerston. Il en fut de
mme  Saint-Ptersbourg[323].

[Note 321: Lettre de M. de Flahault  M. Guizot, du 26 septembre
1846. (_Documents indits._)]

[Note 322: Dpches des 6 et 10 octobre 1846. (_Mmoires de
Metternich_, t. VII, p. 272  281.)]

[Note 323: Lettre de M. de Flahault  M. Guizot, du 21 octobre 1846.
(_Documents indits._)]

Vainement donc le chef du _Foreign office_ portait-il ses efforts,
avec une activit infatigable, sur tous les points  la fois,
vainement s'absorbait-il dans cette oeuvre au point de ngliger ses
plaisirs les plus chers[324]; nulle part il ne parvenait  susciter
d'obstacles srieux au mariage de l'Infante. Cependant, les jours
s'coulaient, et le moment tait venu o ce mariage allait passer au
rang des faits accomplis. Le duc de Montpensier, entr en Espagne,
avec le duc d'Aumale, le 2 octobre 1846, fit, le 6, son entre
solennelle  Madrid. On avait rpandu  l'avance toutes sortes de
bruits inquitants; on avait annonc des manifestations hostiles
et mme des attentats. Rien de pareil ne se produisit. Sur tout le
trajet, pas un cri ennemi; au contraire, un empressement respectueux,
sympathique, de toute la population, qui voyait dans le jeune prince
une solution et une esprance. Le 10 octobre au soir, le mariage
de la Reine d'abord, puis celui de l'Infante, furent clbrs dans
l'intrieur du palais, et le lendemain, suivant l'usage espagnol,
la crmonie se rpta en grande pompe dans l'glise Notre-Dame
d'Atocha, devant une foule immense qui tmoignait s'associer  cette
fte.

[Note 324: J'ai t compltement submerg par la besogne,
crivait-il  lord Normanby le 27 septembre, et bien que ce soit
septembre, je n'ai pu aller qu'une fois  la chasse aux perdrix.
(BULWER, _The Life of Palmerston_, t. III, p. 251.)]




CHAPITRE VI

LES SUITES DES MARIAGES ESPAGNOLS.

(Octobre 1846-avril 1847.)

     I. M. Guizot est fier, mais un peu mu de son succs. Lord
     Palmerston cherche  se venger. Ses rcriminations contre le
     gouvernement franais. Ses menes en Espagne. Ses efforts pour
     attirer  lui les trois puissances continentales. Il choue
     auprs de l'Autriche et de la Russie. Attitude plus incertaine
     de la Prusse.--II. Les trois cours de l'Est profitent de la
     division de la France et de l'Angleterre pour incorporer
     Cracovie  l'Autriche. motion trs vive en France. Lord
     Palmerston repousse notre proposition d'une action commune.
     Protestations spares des cabinets de Londres et de Paris. Les
     trois cours peuvent ne pas s'en inquiter. En quoi l'Autriche
     n'avait pas compris son vritable intrt.--III. M. Thiers se
     concerte avec lord Palmerston. Sa correspondance avec Panizzi
     et ses rapports avec lord Normanby. M. Greville vient  Paris
     pour prparer un rapprochement entre l'Angleterre et la France.
     M. Thiers, dans ses conversations avec M. Greville et ses
     lettres  Panizzi, excite le cabinet britannique  pousser
     la lutte  outrance.--IV. Ouverture de la session franaise.
     Discussion  la Chambre des pairs. Le duc de Broglie et M.
     Guizot.--V. Langage conciliant au parlement britannique. M.
     Thiers s'en plaint. La publication des documents diplomatiques
     anglais rallume la bataille.--VI. L'adresse  la Chambre
     des dputs. Hsitation de M. Thiers  engager le combat.
     Son discours. Rponse de M. Guizot. Forte majorit pour le
     ministre. Impression produite par ce vote en France et en
     Angleterre.--VII. Querelle de lord Normanby et de M. Guizot.
     Lord Normanby est soutenu par lord Palmerston. Incident du bal.
     Lord Normanby, blm mme en Angleterre, est oblig de faire
     des avances pour une rconciliation. Cette rconciliation a
     lieu par l'entremise du comte Apponyi. Dpit de l'ambassadeur
     anglais.--VIII. Nouveaux efforts de lord Palmerston pour obtenir
     quelque dmarche des trois puissances continentales. Malgr les
     efforts de lord Ponsonby, M. de Metternich refuse de se laisser
     entraner. La Prusse est plus incertaine, mais, intimide par
     notre ferme langage et retenue par l'Autriche, elle ne se
     spare pas de cette dernire. La Russie est en coquetterie
     avec la France.--IX. Conclusion: comment convient-il de juger
     aujourd'hui la politique des mariages espagnols?


I

La clbration du mariage de la reine Isabelle avec le duc de Cadix
et de celui de l'Infante avec le duc de Montpensier avait consomm
la victoire de la politique franaise  Madrid. M. Guizot en tait
 la fois fier et un peu mu. Soyez sre que j'ai fait une grande
et belle chose, crivait-il  une de ses amies. J'aurais autant aim
n'avoir pas  la faire, car elle ne sera point gratuite. Mais il
n'y avait pas moyen; il fallait choisir entre un grand succs ou un
grand chec, entre la dfaite et le prix de la victoire. Je n'ai pas
hsit. L'vnement s'est accompli admirablement, comme un programme
de fte, sans que tout le bruit, toutes les attaques, toutes les
menaces, toutes les menes du dehors aient russi  le dranger dans
un dtail ou  le retarder d'un jour... Je reste avec un lourd
fardeau sur les paules, mais en bonne position pour le porter...
Nous continuerons de grandir en Europe, de grandir sans nous
remuer, et personne ne touchera  nous. Je n'ai jamais eu plus de
confiance... Lord Palmerston a compt sur quatre choses: 1 que nous
reculerions; 2 qu'il y aurait une forte opposition dans les Corts;
3 qu'il y aurait des insurrections; 4 qu'il aurait l'adhsion des
cours du continent. Quatre mcomptes. Le dernier lui est trs amer.
En 1840, pour la misrable question d'gypte, l'Angleterre a eu la
victoire en Europe. En 1846, sur la grande question d'Espagne, elle
est battue et elle est seule. Ce n'est pas seulement parce que nous
avons bien jou cette partie-ci; c'est le fruit de six ans de bonne
politique: elle nous fait pardonner notre succs, mme par les cours
qui ne nous aiment pas[325].

[Note 325: _Lettres de M. Guizot  sa famille et  ses amis_, p. 244.]

La bataille gagne, M. Guizot ne demandait qu' dposer les armes.
Il tait prt  faire tout le possible pour dissiper les ombrages
de l'Angleterre et attnuer son dpit. Ce fut ainsi que, ds les
premiers jours de novembre, le duc de Montpensier et sa jeune
femme taient de retour en France, o ils devaient avoir leur
tablissement; on voulait montrer par l que, conformment aux
assurances donnes par notre diplomatie, c'tait la France qui
gagnait une princesse, et non l'Espagne qui gagnait un prince[326].
Le gouvernement franais se ft prt avec empressement  toute
autre dmarche pouvant consoler l'amour-propre britannique sans
compromettre notre dignit. Le Roi laissait mme voir sous ce
rapport des dispositions si conciliantes qu'on et t plutt oblig
de le retenir[327]. Mais tant que lord Palmerston tait le matre
 Londres, il ne pouvait tre question de rapprochement. Toute
l'activit que cet homme d'tat avait dpense nagure, sans succs,
pour empcher le mariage, il l'employait dsormais  chercher une
vengeance.

[Note 326: Dpche de lord Normanby  lord Palmerston, du 1er
septembre 1846.--Voir aussi lettre de Palmerston  Bulwer, du 16
septembre. (BULWER, _The Life of Palmerston_, t. III, p. 249.)]

[Note 327: Voir notamment certaines ouvertures faites par des
personnages qu'on pouvait supposer tre plus ou moins autoriss par
Louis-Philippe. (_The Greville Memoirs, second part_, t. II, p. 425,
430, 431, et t. III, p. 5.)]

C'est  cet esprit de vengeance qu'il obissait en poursuivant sur
un ton de plus en plus pre, dans les dpches destines  tre
communiques  M. Guizot, ses rcriminations rtrospectives sur la
conduite du gouvernement franais. Plus l'argument tait blessant,
plus il semblait lui plaire. Vainement,  Paris, dsirait-on mettre
fin  cette dispute[328], Palmerston revenait sans cesse  la
charge, forant ainsi le ministre franais  lui rpondre[329].
Il ne se contentait pas de prendre M. Guizot  partie; il mettait
personnellement en cause Louis-Philippe[330]. Celui-ci en tait fort
bless. Peu importait  lord Palmerston. Je n'ai pas l'ambition,
crivait-il  lord Normanby, d'tre le bien-aim d'aucun souverain
franais, et je ne crains pas une dsaffection fonde sur la
conviction que je suis un bon Anglais, que je pntre et ferai mon
possible pour traverser tous les projets des pouvoirs hostiles
aux intrts de mon pays[331]. Une rvolution ne lui paraissait
pas un chtiment trop svre pour l'chec fait  sa politique.
Louis-Philippe, disait-il, devrait bien voir que le mariage espagnol
peut lui coter son trne[332]. Ces violences et ces menaces
n'taient pas seulement l'effet d'un ressentiment qui ne pouvait se
contenir: elles avaient aussi leur part de calcul. Par ce moyen,
Palmerston se flattait d'effrayer le Roi et de l'amener  sacrifier
son ministre. Il savait d'ailleurs pouvoir compter sur le concours
de notre presse opposante qui, toujours fidle  le servir, affectait
de s'alarmer grandement de l'irritation de l'Angleterre et rptait
chaque jour que tout apaisement serait impossible tant que M. Guizot
resterait au pouvoir.

[Note 328: Je demande  Dieu, crivait M. Dsages  M. de Jarnac, de
mettre le signet  cette polmique o nous reconnaissons tous qu'il
y a inconvnient mme  avoir trop raison et  trop le dmontrer.
(Lettre indite du 5 novembre 1846.)]

[Note 329: Dpches de lord Palmerston, en date du 31 octobre 1846;
de M. Guizot, en date du 29 novembre 1846; de Palmerston, en date du
8 janvier 1847; de M. Guizot, en date du 22 janvier.]

[Note 330: Que ne pouvait-on pas attendre de l'homme d'tat qui
crivait  Bulwer, le 15 octobre 1846, que Louis-Philippe tait un
_pick-pocket_ dcouvert? (BULWER, _The Life of Palmerston_, t.
III, p. 260.)--Le _Times_, vers la mme poque, accusait le roi des
Franais d'avoir filout  l'Espagne l'Infante et son hritage.]

[Note 331: Lettre du 7 dcembre 1846. (BULWER, t. III, p. 276.)]

[Note 332: _Leaves from the diary of Henry Greville_, p. 174.]

C'tait encore le dsir de se venger de la France qui dictait
la conduite de lord Palmerston en Espagne. Tandis que notre
gouvernement, proccup de ne fournir aucun prtexte aux accusations
de prpotence et d'ingrence, vitait toute immixtion dans les
affaires intrieures de la Pninsule et, pour mieux marquer sa
rserve, faisait prendre un cong  son ambassadeur, lord Palmerston
travaillait plus ardemment et plus ouvertement que jamais  rtablir
 Madrid l'influence anglaise et  vincer l'influence franaise;
seulement il avait quelque peu modifi sa tactique; convaincu par
ses premiers checs de l'impossibilit d'enlever la place d'assaut,
il s'tait dcid  entreprendre pour ainsi dire un sige rgulier.
Je suis, comme vous, crivait-il  Bulwer le 15 octobre, tout  fait
d'avis que notre politique doit maintenant tendre  former un parti
anglais en Espagne. Cela aurait d tre toujours notre politique, et
si le dernier cabinet avait seulement maintenu le parti anglais que
nous lui avions lgu, toutes ces intrigues franaises n'auraient
jamais russi. C'est maintenant  nous de rparer cette faute; et si
Isabelle a des enfants, nous pouvons encore venir  bout d'arracher
l'Espagne  l'treinte du _constrictor_ franais. On verra plus
tard  quel triste et honteux tat ces menes devaient conduire la
Pninsule. Pour le moment, Palmerston en tait  ttonner, prt 
mettre la main dans les intrigues de tous les partis[333], se remuant
pour faire rentrer  Madrid Espartero et Olozaga, tmoignant le dsir
de mettre dans son jeu le mari de la Reine, ce Franois d'Assise
que nagure il traitait avec tant de mpris, et essayant de lier
partie avec le fils de don Carlos, le comte de Montemolin, auquel il
dcouvrait toutes sortes de qualits et qu'il voulait marier  une
soeur du Roi. Ce dernier projet se rattachait  tout un plan conu en
vue de rtablir la loi salique en Espagne. La premire consquence de
ce rtablissement aurait d tre de dpossder Isabelle au profit de
don Carlos: mais Palmerston croyait pouvoir prendre du principe ce
qui servait ses rancunes, et laisser le reste de ct. D'aprs son
systme, la succession  la couronne devait tre rgle dans l'ordre
suivant: d'abord les enfants mles d'Isabelle;  leur dfaut, ceux
que Franois d'Assise aurait d'un autre mariage; puis ceux d'Enrique
son frre; enfin ceux de Montemolin[334]. Cette faon de crer un
ordre d'hrdit absolument arbitraire, sans autre raison d'tre que
d'exclure les descendants de l'Infante, ne pouvait pas supporter
un moment la discussion, et, outre-Manche, les esprits senss se
refusaient  le prendre au srieux[335]; mais, sous l'empire de sa
passion, le secrtaire d'tat avait perdu le sens de ce qui tait
possible et de ce qui ne l'tait pas.

[Note 333: Voir les lettres que Palmerston crivait  Bulwer, les
15 octobre, 15, 19 et 26 novembre 1846. (BULWER, _The Life of
Palmerston_, t. III, p. 259  263.)]

[Note 334: _Ibid._, p. 263.]

[Note 335: _The Greville Memoirs, second part_, t. III, p. 14.]

En mme temps qu'il continuait ses disputes avec le cabinet de
Paris et ses intrigues en Espagne, lord Palmerston s'efforait
toujours de renouer en Europe une sorte de coalition contre la
France. Ce qu'il demandait maintenant aux puissances, ce n'tait
plus de protester contre le mariage du duc de Montpensier et de
l'Infante, puisque le fait tait accompli; c'tait de dclarer,
toujours par application du trait d'Utrecht, les enfants  natre
de ce mariage inhabiles  succder au trne d'Espagne. Pourquoi une
telle dclaration coterait-elle beaucoup  des cours qui, n'ayant
jamais admis l'hrdit fminine, ne reconnaissaient aucun droit 
l'Infante? Ne jugeraient-elles pas de leur intrt de faire ainsi
une premire brche  l'ordre de succession tabli par le testament
de Ferdinand VII, et ne verraient-elles pas l un acheminement vers
le rtablissement de l'hrdit masculine? Lord Palmerston se remit
donc en campagne, avec plus d'ardeur que jamais,  Vienne,  Berlin,
 Saint-Ptersbourg.

 Vienne, pour tre assur d'tre servi tout  fait selon ses gots,
le ministre anglais remplaa l'ambassadeur en fonction, sir Robert
Gordon, qui, en sa qualit de frre de lord Aberdeen, tait suspect
de modration, par lord Ponsonby, qui en 1840,  Constantinople,
avait fait ses preuves contre la France.  peine arriv  son poste,
vers le milieu d'octobre 1846, le nouvel ambassadeur n'pargna ni
caresses ni promesses pour gagner M. de Metternich, prt  tout
lui livrer comme prix du concours qu'il sollicitait. Le chancelier
fut-il srieusement branl, ou bien jugea-t-il habile de nous faire
croire qu'il l'tait? Toujours est-il qu' cette poque, dans ses
conversations avec M. de Flahault, il se mit  parler de la nouvelle
demande de l'Angleterre comme tant moins draisonnable que la
premire, et fit la remarque que cette puissance, sans tre encore
revenue aux vrais principes, tendait par l  s'en rapprocher. Notre
ambassadeur se hta de signaler  Paris un langage qui lui paraissait
un peu inquitant. M. Guizot lui rpondit, le 14 novembre: Je vous
invite  user de tous vos moyens pour djouer le travail anglais...
Je ne demande au prince de Metternich que de rester neutre dans le
diffrend, de persvrer dans l'attitude qu'il a dj prise... Je
ne lui demande rien, tandis que l'Angleterre veut l'entraner  sa
suite. Il saura distinguer, je l'espre, le ministre conservateur et
le ministre brouillon. Il se rappellera que le concours de la France,
son bon vouloir, sa bonne conduite sont ncessaires en Suisse, en
Italie, partout o les vrais intrts de l'Autriche, de l'Europe,
o les vrais intrts de la paix du monde sont ou peuvent tre en
question. Il me retrouvera partout, toujours, sur cette ligne de
conservation, de politique ferme et tranquille, qui me donne, je
crois, quelques droits  la confiance des cabinets... Vous tes
appel  agir sur un terrain qui devient aujourd'hui trs important...
Ne perdez pas un moment. Faites-vous redire, faites crire ici ce
que le prince de Metternich vous a dj dit formellement, qu'il n'a
pas  se mler de l'affaire d'Espagne: neutre et inerte, c'est tout
ce qu'il me faut. Un tel langage tait de nature  faire impression
sur le cabinet de Vienne. D'ailleurs, si parfois il ne dplaisait pas
 M. de Metternich de nous inquiter quelque peu pour nous obliger 
le solliciter, il n'avait au fond nulle envie de faire le jeu de lord
Palmerston, dont il se mfiait, contre M. Guizot, qu'il prisait trs
haut. Aussi, en fin de compte, lord Ponsonby ne parvint pas  faire
sortir le gouvernement autrichien du terrain o il s'tait plac ds
le dbut. Le chancelier dclara, une fois de plus, qu'il n'avait pas
 prendre parti entre deux puissances qui se trouvaient en conflit
prcisment parce que l'une et l'autre s'taient cartes des vrais
principes[336].

[Note 336: Lettre indite de M. Guizot au comte de Flahault, du 9
novembre 1846.]

Lord Palmerston n'eut pas plus de succs  Saint-Ptersbourg.
Vainement y fit-il parvenir des protestations d'amiti, opposa-t-il
la confiance que lui inspirait la loyaut moscovite  la dfiance
qu'il ressentait pour la perfidie franaise[337], le gouvernement du
Czar ne se dpartit pas de sa neutralit expectante. Le langage que
le chancelier russe, M. de Nesselrode, tenait sur ce sujet  notre
charg d'affaires, parut  M. Guizot trs bon, plein de sens, de
mesure, et, bien que rserv, plutt approbatif pour le gouvernement
franais[338].  toutes les propositions successivement apportes
par lord Bloomsfield, ministre d'Angleterre  Saint-Ptersbourg, M.
de Nesselrode se borna  rpondre qu'une protestation contre la
succession de M. le duc de Montpensier et de ses descendants  la
couronne d'Espagne ne ferait qu'affaiblir la position prise par les
trois cours dans la question espagnole; que le gouvernement russe
tait dcid  marcher d'accord avec ceux de Vienne et de Berlin;
que ce parti tait mme tellement arrt, qu'il ne rpondrait plus
dsormais aux propositions qui lui seraient faites qu'aprs s'en tre
entendu avec ces gouvernements[339].

[Note 337: Correspondance indite entre M. Guizot et le comte de
Flahault, pendant les mois d'octobre et de novembre 1846.--Voir aussi
_Mmoires de M. de Metternich_, t. VII, p. 278  280.]

[Note 338: Voir, comme spcimen de ces caresses, la lettre que lord
Palmerston adressera, quelques semaines plus tard,  son reprsentant
 Saint-Ptersbourg. (BULWER, _The Life of Palmerston_, t. III, p.
278.)]

[Note 339: Cette rponse, communique par M. de Metternich  M. de
Flahault, fut aussitt transmise par ce dernier  M. Guizot. (Lettre
indite du 22 novembre 1846.)]

C'tait de la Prusse que lord Palmerston esprait le plus. L'opinion
anglaise regardait volontiers cette nation comme l'allie naturelle
de la Grande-Bretagne. La reine Victoria avait, depuis son mariage,
une partie de son coeur au del du Rhin. Pour Palmerston, crivait
un peu plus tard le duc de Broglie, la Prusse est la seule puissance
vraiment amie; il dteste l'Autriche et la France, se mfie de la
Russie et mprise tout le reste[340]. Sir Robert Peel lui-mme
disait au baron de Bunsen: Au fond, la politique de l'Angleterre
sera toujours allemande et non franaise[341]. Il semblait qu'on
dt compter sur des sentiments rciproques  Berlin. Vers le milieu
d'octobre, en effet, la diplomatie britannique put croire qu'elle
allait obtenir de ce ct ce qu'on lui refusait  Vienne et 
Saint-Ptersbourg. Le ministre des affaires trangres de Prusse,
M. de Canitz, consentit  exprimer, d'une faon plus ou moins
explicite, l'avis que les descendants de l'Infante ne pourraient
pas succder au trne d'Espagne. Seulement, il eut bien soin de
marquer que son gouvernement, non signataire du trait d'Utrecht,
n'entendait s'engager  rien par cette rponse; il ne croyait pas
pouvoir refuser au cabinet de Londres la consultation thorique
que celui-ci lui avait demande, mais il ne voulait pas s'associer
 sa protestation et faire une dclaration  l'encontre du cabinet
de Paris. Attitude ambigu dont M. Guizot put dire: Ce n'est pas
assez pour l'Angleterre, et c'est trop pour nous. Du reste, cette
rponse donne, M. de Canitz parut beaucoup plus occup de l'attnuer
que de l'accentuer, et il en revint bientt  se modeler sur M. de
Metternich,  dclarer comme lui que, n'ayant pas reconnu Isabelle,
il n'avait pas  discuter les droits de sa soeur[342].

[Note 340: Lettre indite du 2 aot 1847.]

[Note 341: HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, 1830-1848, t. II, p.
584.]

[Note 342: Correspondance indite du marquis de Dalmatie, ministre de
France  Berlin, et de M. Guizot.--Voir aussi HILLEBRAND, _Geschichte
Frankreichs_, 1830-1848, t. II, p. 645  651.]

D'o venait ce que cette conduite avait d'incertain et d'un peu
contradictoire? C'est qu'il y avait alors, dans les sphres
dirigeantes de la Prusse, comme un double courant. L'un, qui
datait de 1815, tait l'esprit de la Sainte-Alliance: haine de la
rvolution, got de l'immobilit, union troite avec l'Autriche
et habitude de prendre le mot d'ordre auprs de M. de Metternich.
L'autre, qui venait de Frdric II et devait aboutir  M. de
Bismarck, tendait  l'unit germanique sous l'hgmonie prussienne.
Si la premire de ces politiques tait celle des ministres et
des bureaux de la chancellerie, la seconde avait pour elle des
personnages considrables, en faveur auprs du Roi, notamment son
ami de jeunesse, le baron de Bunsen, ministre de Prusse  Londres,
tout  fait entr dans le jeu de lord Palmerston, et le comte Henri
d'Arnim, ministre  Paris, dont M. de Metternich nous signalait
souvent l'hostilit contre la France. Ces diplomates voyaient dans
la rupture de l'entente cordiale et dans les avances du cabinet de
Londres l'occasion pour la Prusse de former avec l'Angleterre, contre
la France et l'Autriche, l'alliance protestante et librale. Admis
 crire directement  leur souverain, ils le conjuraient, avec une
ardeur mle d'angoisse, de ne pas faillir  une telle tche.

Ces deux courants de la politique prussienne se rencontraient,
se mlaient, se heurtaient dans l'esprit singulirement complexe
et embrouill de Frdric-Guillaume IV. On connat ce prince[343]
tout ensemble chimrique et pusillanime; imagination ambitieuse et
conscience timide; plein de projets et toujours hsitant; unissant le
got du changement et le culte de la tradition; rvant de rformes
et maudissant le libralisme; dtestant dans la France un peuple
rvolutionnaire et impie, aimant dans l'Angleterre la grande
puissance vanglique, mais se mfiant de l'oeuvre perturbatrice
que lord Palmerston voulait entreprendre en Suisse, en Italie, et
sentant le prix du concours que M. Guizot pouvait donner sur ces
divers thtres  la cause de l'ordre; gardant vivante au fond de son
coeur la passion allemande de 1813, ayant toutes les convoitises de
sa race, et cependant ne se dcidant pas, en fait,  rompre avec ses
habitudes de dfrence envers l'Autriche. Tel il se montra, en 1846,
dans la situation nouvelle cre par le diffrend des deux cours
occidentales. Par moments, il paraissait acquis aux grands projets de
Bunsen et d'Arnim, et sur le point de se mettre en mouvement. Mais,
l'instant d'aprs,  l'ide de se trouver spar de l'Autriche et de
la Russie, il prenait peur et se htait de revenir sur le terrain
o s'taient tablies ces puissances[344]. Notre diplomatie tait
quelquefois un peu droute par ces dmarches contradictoires. Je
ne comprends rien  la Prusse, crivait peu aprs M. Dsages. Ce que
je vois de plus clair, c'est que Berlin ne sait pas bien ce qu'il
veut, est tiraill dans tous les sens, et va comme un navire sans
gouvernail[345]. Aprs tout, ce n'tait pas  la France de s'en
plaindre: cette incertitude de direction empchait qu'il ne vnt de
ce ct rien de bien dangereux pour elle. Notre gouvernement avait,
du reste, discern l'influence que M. de Metternich continuait 
exercer sur Frdric-Guillaume, et, tant que le premier ne passait
pas  l'ennemi, il se sentait rassur sur le second. Le marquis de
Dalmatie, ministre de France prs la cour de Prusse, pouvait crire
 M. Guizot: La grande garantie de la sagesse de Berlin, c'est
Vienne[346].

[Note 343: Voir plus haut, t. IV, p. 311, et t. V, p. 47.]

[Note 344: Sur ce double courant et sur cette incertitude de la
politique prussienne, cf. HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, t.
II, p. 645  651. Il faut voir avec quelle amertume cet historien
reproche  Frdric-Guillaume IV d'avoir manqu en cette circonstance
 la mission des Hohenzollern et d'avoir ainsi fait la partie trop
facile au gouvernement franais.]

[Note 345: Lettre indite  M. de Jarnac, en date du 11 fvrier 1847.]

[Note 346: Lettre indite du 26 octobre 1846.]


II

En faisant avec une prcipitation si passionne les puissances
absolutistes juges de la querelle qu'il cherchait  la France, lord
Palmerston leur avait fourni l'occasion d'un rle tout nouveau pour
elles. Il et t bien extraordinaire qu'elles se contentassent
d'tre des arbitres absolument dsintresss. Aprs avoir t si
souvent entraves dans leurs desseins ractionnaires par l'union des
deux tats constitutionnels, ne devaient-elles pas tre tentes de
profiter des divisions de ces tats et du besoin que chacun d'eux
avait de les mnager? Ce rsultat tait  prvoir et ne se fit pas
attendre. Vers le milieu de novembre 1846, au moment mme o les
cabinets de Londres et de Paris taient le plus occups  se disputer
les bonnes grces des trois cours de l'Est, la nouvelle clata tout
 coup que ces cours, supprimant le dernier reste d'une Pologne
indpendante, venaient d'incorporer la rpublique de Cracovie 
l'empire d'Autriche.

Pour comprendre les faits, il convient de les reprendre d'un peu
plus haut. Au commencement de 1846, une tentative d'insurrection,
trs imprudemment suscite par la fraction dmocratique de
l'migration, s'tait produite dans les provinces polonaises de la
Prusse et de l'Autriche. Les gouvernements en eurent facilement
raison. En Galicie, la rpression se fit dans des conditions toutes
particulires. Les nobles, propritaires du sol, taient  la tte
des insurgs. Contre eux se levrent les paysans, vritables
serfs qui, sous couleur de fidlit  l'Empereur, poursuivirent
une sorte de vengeance sociale, promenant par toute la province
le pillage et le massacre. Dans quelle mesure le gouvernement
autrichien avait-il excit ou tolr ces atrocits? De terribles
accusations furent portes contre lui  la tribune franaise,
notamment par M. de Montalembert, qui ne craignit pas de parler de
2 septembre monarchique et de jacquerie officielle. Peut-tre
le polonisme du noble comte le disposait-il  trop de svrit.
Cependant,  considrer les choses de sang-froid, la complicit
de l'administration locale parat impossible  nier. Quant au
gouvernement central, s'il n'avait pas sciemment provoqu, il avait
vu du moins avec indulgence et mme avec complaisance ce que M. de
Metternich affectait d'appeler, dans ses dpches, la justice du
peuple[347].

[Note 347: _Mmoires de M. de Metternich_, t. VII, p. 169, 170, 198.]

La rpublique de Cracovie s'tant trouve compromise dans le
mouvement insurrectionnel, les cours d'Autriche, de Prusse et de
Russie s'empressrent de faire occuper militairement ce petit
territoire dont l'indpendance et la souverainet taient stipules
dans les traits de 1815. Une occupation de ce genre avait dj
eu lieu en 1836[348], et, malgr nos protestations, elle s'tait
prolonge jusqu'en 1841. En la recommenant  la fin de fvrier
1846, les trois cours reptrent  notre gouvernement, qui en prit
acte, les assurances dj donnes en 1836 et 1838; elles affirmrent
qu'il s'agissait, non d'une mesure politique, mais d'une opration
purement militaire, commande par la ncessit et devant cesser avec
elle[349]. En dpit de ces dclarations, des bruits inquitants pour
l'indpendance de Cracovie persistaient  circuler. On disait--et
malheureusement on ne se trompait pas--que la suppression de
cette rpublique tait chose dcide dans les conseils des trois
puissances. Interrog  ce sujet, le 2 juillet 1846, dans la Chambre
des pairs, M. Guizot tablit que l'existence neutre et indpendante
de la rpublique de Cracovie tait consacre par l'acte du Congrs
de Vienne, et que les puissances signataires avaient le droit de
regarder et d'intervenir dans tous les changements qui pourraient
tre apports  cette rpublique. Il rappela que ce droit avait
t maintenu en 1836 et en 1838 par ses prdcesseurs, et qu'il
venait de l'tre encore par lui-mme en 1846. Il m'a t fait,
ajouta-t-il, les mmes rponses qui furent faites alors: la ncessit
d'une occupation temporaire, le respect des principes poss dans les
traits. Je ne puis penser, en effet, personne ne peut penser que le
maintien fidle des traits et de tous les droits qu'ils consacrent
ne soit pas partout,  l'orient comme  l'occident de l'Europe, 
Vienne comme  Paris, le fondement de toute politique rgulire et
conservatrice. Quelques semaines aprs, le 17 aot, dans la Chambre
des communes, lord Palmerston rappela plus rudement encore aux trois
puissances de l'Est que si le trait de Vienne cessait d'tre
respect sur la Vistule, il pourrait tre galement invalid sur
le Rhin et sur le P. Un langage si ferme, tenu en mme temps aux
deux tribunes, tait de nature  faire hsiter les trois cours, qui
ajournrent l'excution de leur dessein et attendirent une occasion
favorable.

[Note 348: Voir plus haut, t. III, ch. II,  II.]

[Note 349: Dpches de M. de Metternich  M. d'Apponyi, du 20 fvrier
1846; de M. Guizot  M. de Flahault, du 23 mars 1846; de M. de
Flahault  M. Guizot, du 1er avril 1846, et de M. Humann  M. Guizot,
du 3 avril 1846.]

Cette occasion, il leur parut que la dispute provoque par les
mariages espagnols la faisait natre. Les reprsentants de
l'Autriche, de la Russie et de la Prusse, runis en confrence 
Vienne, eurent promptement pris leur dcision. Un mmoire de M. de
Metternich, en date du 6 novembre 1846, fut aussitt communiqu aux
gouvernements de France et d'Angleterre; il exposait comment les
trois cours, se fondant sur ce que la rpublique de Cracovie tait
depuis longtemps en tat de conspiration permanente contre ses
voisins, avaient rsolu d'annuler les dispositions des traits
de 1815 relatives  cette rpublique, et de rtablir l'ordre de
possession antrieur  1809, c'est--dire de rincorporer Cracovie
 l'Autriche, moyennant quelques cessions de territoires peu
importantes faites  la Prusse et  la Russie. Pour se justifier
d'avoir pris seules cette dcision sans le concours des autres
tats signataires du trait de Vienne, les trois cours prtendaient
que la cration de la rpublique de Cracovie en 1815 tait leur
oeuvre, et que la convention passe entre elles  ce sujet avait
t seulement prsente pour enregistrement au Congrs de Vienne.
De cet enregistrement, elles voulaient bien faire dcouler, pour
elles-mmes, un devoir de convenance d'avertir les autres tats
de la dcision prise, mais non, pour ces tats, un droit d'y
intervenir. Aussi avaient-elles soin de leur notifier que c'tait la
communication d'un fait irrvocablement fix par des ncessits de la
nature la plus absolue.

En clatant subitement  Paris, le 19 novembre, la nouvelle de
l'incorporation de Cracovie y causa une trs vive motion. Sans doute
la disparition de cette minuscule rpublique tait peu de chose dans
l'ordre des faits positifs; l'quilibre de l'Europe et la situation
de notre pays ne s'en trouvaient pas srieusement affects. Mais
c'tait beaucoup dans l'ordre des sentiments. La France, alors en
scurit pour elle-mme, pouvait se permettre le luxe des sympathies
lointaines, et, parmi ces sympathies, nulle n'tait plus ardente,
plus gnrale que celle pour la Pologne. Ce dernier coup frapp sur
une malheureuse nation, cette sorte d'pilogue des scandaleux et
dsastreux partages de la fin du sicle prcdent veillrent donc,
dans tous les coeurs, une douleur et une irritation trs sincres. On
put s'en rendre compte au langage des journaux de tous les partis.
Si rserv qu'il ft par temprament et par situation, le _Journal
des Dbats_ s'exprima avec une vhmence inaccoutume et invoqua
les dclarations faites  la tribune, le 2 juillet 1846, par M.
Guizot, pour y trouver une garantie que le droit ne serait pas
abandonn. Les radicaux de la _Rforme_ et du _National_ adressrent
 la dmocratie europenne un manifeste o ils maudissaient en
style lamennaisien les rois bourreaux. Le _Sicle_, organe de la
gauche dynastique, reprenant les dclamations de 1831, proclama
que les traits de 1815 n'existaient plus; la France ne peut que
s'en rjouir, disait-il, et il mettait en demeure le gouvernement
d'agir en consquence. Quant au _Constitutionnel_, sous la direction
de M. Thiers, il vit surtout, dans cet vnement, le parti qu'on
en pouvait tirer pour battre en brche le ministre et ranimer
contre les mariages espagnols une opposition qui, prcisment 
cette poque, vers la fin d'octobre et au commencement de novembre,
menaait de s'teindre. Nous avions cess, disait-il le 20
novembre, de prendre part  la triste polmique qui se poursuit
au sujet de la rupture de l'entente cordiale. Nous esprions que
les vnements ne justifieraient pas aussitt, aussi cruellement,
nos prvisions... Jamais notre gouvernement n'a t plus rudement
chti d'avoir rompu sans motif ses alliances vritables et
aspir, sous le nom de conservateur,  prendre rang parmi les
cabinets ennemis de la rvolution. Il montrait, dans ce qui venait
d'arriver, l'humiliation la plus sanglante qui nous et encore t
inflige. Ce mme journal ajoutait, le lendemain: Nos ministres
sont placs, en Europe, entre deux hostilits (celle des trois cours
et celle de l'Angleterre), sans savoir au juste laquelle des deux
ils parviendront  flchir et  quel prix ils feront cesser leur
isolement...  droite,  gauche, la dfiance ou l'loignement...
Voil o la grande habilet de nos hommes d'tat a men les affaires
de la France! De plus, toutes nos feuilles de gauche, sur la foi
des journaux de lord Palmerston, insinuaient que Louis-Philippe
tait au fond le complice des trois cours, qu'il avait t averti
d'avance de leur dessein, et qu'il leur avait promis secrtement son
acquiescement.

La perspicacit des ennemis du cabinet franais n'tait pas en
dfaut, quand ils croyaient ce dernier fort embarrass de l'incident
de Cracovie. tant donne la direction imprime  sa politique
par suite des mariages espagnols, il ne pouvait lui arriver un
contretemps plus dplaisant. Cracovie est une dtestable affaire,
disait M. Guizot[350]. Il se tourna tout de suite vers Londres, et
fit demander  lord Palmerston quelle conduite il se proposait de
tenir dans cette circonstance, et s'il tait dispos  s'entendre
avec nous[351]. Notre ministre avait-il beaucoup d'espoir d'une
rponse favorable? En tout cas, il lui plaisait de prendre
cette initiative. Bonne occasion de rapprochement, si on veut,
crivait-il; tmoignage clatant de notre bonne disposition,  nous,
si,  Londres, l'humeur prvaut[352]. Le _Journal des Dbats_ appuya
la dmarche de notre diplomatie par un appel chaleureux  l'opinion
anglaise. Il n'y a, disait-il, que deux causes en ce monde: celle
de la force, dont les trois cours du Nord viennent de se dclarer
les organes, et celle du droit, qui n'a de reprsentants capables
de se faire craindre que l'Angleterre et la France runies! Lord
Palmerston fut heureux de nous voir nous adresser  lui, non parce
qu'il trouvait l un moyen de rtablir l'entente au moins sur un
point, mais au contraire parce que c'tait une occasion pour lui
de nous faire sentir son mauvais vouloir[353]. Il rpondit que ses
reprsentations aux trois cours taient dj prpares et approuves,
qu'elles allaient partir, et que lord Normanby serait charg
ultrieurement d'en remettre une copie au cabinet franais. Comme
l'observait M. Guizot, on communiquait au lieu de se concerter,
et l'on communiquait aprs au lieu d'avant[354]. Lord Palmerston
s'empressa en effet d'envoyer, le 23 novembre, aux trois cours,
une protestation spare.  vrai dire, ce n'tait mme pas une
protestation: pour mnager davantage les puissances, il feignait
d'ignorer que l'annexion de Cracovie ft dj un fait accompli; il
supposait que ce n'tait encore qu'un projet, et, alors, montrant
en quoi l'excution de cette mesure serait contraire aux traits
de Vienne, il exprimait l'espoir qu'on y renoncerait. Le ministre
anglais fit en mme temps connatre au public, par le _Morning
Chronicle_, qu'il avait d repousser l'ide d'une protestation
commune avec la France, parce que celle-ci, ayant viol le trait
d'Utrecht, ne pouvait tre admise  se plaindre de la violation du
trait de Vienne. Naturellement nos journaux opposants soulignrent
ce refus; ils prirent plaisir  montrer M. Guizot faisant 
l'Angleterre des avances que celle-ci repoussait avec mpris, et
attirant ainsi  notre pays le plus grand affront, disait le
_National_, qui lui et jamais t inflig.

[Note 350: Lettre indite  M. de Flahault, en date du 25 novembre
1846.]

[Note 351: Dpche  M. de Jarnac, du 19 novembre 1846.]

[Note 352: Lettre indite  M. de Flahault, en date du 25 novembre
1846.]

[Note 353: _The Greville Memoirs, second part_, t. II, p. 430.]

[Note 354: Lettre prcite  M. de Flahault.]

Y aurait-il eu chance de faire reculer les trois cours, si
l'Angleterre et la France avaient agi de concert? C'tait fort
douteux, car, ni  Londres, ni  Paris, on n'et voulu risquer une
guerre pour un pareil sujet[355]. Mais, en tout cas, avec l'attitude
prise par Palmerston, M. Guizot n'avait plus aucun espoir de rien
faire d'efficace pour la Pologne. Il devait ds lors n'avoir qu'un
souci: calculer son langage de faon  donner quelque satisfaction
 l'opinion franaise, sans cependant s'aliner les trois cours et
les rejeter du ct de l'Angleterre. La dpche qu'il adressa, le
3 dcembre,  ses ambassadeurs prs les cours de Vienne, de Berlin
et de Saint-Ptersbourg, fut rdige sous l'empire de cette double
proccupation. Aprs avoir rfut les arguments invoqus  l'appui de
l'annexion, notre ministre concluait en ces termes: Le gouvernement
du Roi ne fait donc qu'user d'un droit vident, et en mme temps il
accomplit un devoir imprieux, en protestant solennellement contre la
suppression de la rpublique de Cracovie, acte positivement contraire
 la lettre comme au sens du trait de Vienne du 9 juin 1815. Aprs
les longues et redoutables agitations qui ont si profondment branl
l'Europe, c'est par le respect des traits et de tous les droits
qu'ils consacrent, que l'ordre europen s'est fond et se maintient.
Aucune puissance ne peut s'en affranchir, sans en affranchir en
mme temps les autres. La France n'a point oubli quels douloureux
sacrifices lui ont imposs les traits de 1815; elle pourrait se
rjouir d'un acte qui l'autoriserait, par une juste rciprocit, 
ne consulter dsormais que le calcul prvoyant de ses intrts, et
c'est elle qui rappelle  l'observation fidle de ces traits les
puissances qui en ont recueilli les principaux avantages!

[Note 355: Lord Palmerston crivait,  l'un de ses confidents, le 19
novembre 1846: La vrit est que, mme en bons termes, la France et
l'Angleterre n'auraient eu aucun moyen d'action sur ce point; elles
n'auraient pu prvenir la chose que par une menace de guerre, et les
trois puissances savaient bien que nous n'y aurions pas recouru pour
Cracovie. (BULWER, _The Life of Palmerston_, t. III, p. 270.)]

Beau langage sans doute, plus digne et plus ferme que celui de la
dpche de lord Palmerston: mais chacun sentait que derrire ces mots
il n'y avait aucune intention d'agir. C'est tout ce qu'on pouvait
dire, crivait de Rome un de nos jeunes diplomates, du moment o l'on
ne voulait rien dire; il y a mme des hardiesses au conditionnel;
le conditionnel est une bien belle invention[356]. Le gouvernement
franais s'appliqua d'ailleurs  faire bien comprendre  Vienne
qu'il parlait surtout pour l'opinion de Paris. D'avance, afin de
prparer le gouvernement autrichien, M. Guizot avait crit  M. de
Flahault: Notre public est trs anim; faites en sorte qu'on nous
sache gr de notre modration, en ne s'tonnant pas de notre franche
et ferme protestation quand elle vous arrivera[357]. La dpche
une fois envoye, notre ministre donnait cette assurance au comte
Apponyi: Si le prince de Metternich persiste dans l'attitude qu'il
a prise dans la question espagnole, je l'appuierai dans l'affaire de
Cracovie, autant que ma position me le permet[358]. Le Roi ne tenait
pas un autre langage: Le chancelier doit bien sentir, disait-il 
l'ambassadeur d'Autriche, qu'on ne pouvait faire moins. Aprs tout,
ce ne sont que des paroles qui ne font de mal  personne. Informez
le prince que j'ai parl aux orateurs de la Chambre qui pourraient
tre tents de traiter des affaires de Cracovie. Je m'engage  les
styler[359]. De son ct,  Vienne, lord Ponsonby, loin d'appuyer
les reprsentations de son ministre, n'hsitait pas, pour se rendre
agrable  M. de Metternich,  donner la Pologne  tous les
diables[360]. Quant  lord Palmerston, il se faisait honneur auprs
des cabinets allemands du refus qu'il avait oppos  notre offre
d'action commune[361].

[Note 356: Lettre indite du prince Albert de Broglie, alors premier
secrtaire  l'ambassade de Rome.]

[Note 357: Lettre indite du 25 novembre 1846.]

[Note 358: Dpche de M. d'Arnim, ministre de Prusse, en date du 22
dcembre 1846. (HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, 1830-1848, t.
II, p. 644.)]

[Note 359: Dpche de M. de Brignole, ministre de Sardaigne, en date
des 5 et 26 dcembre 1846. (_Ibid._)]

[Note 360: Lettre indite de M. de Flahault  M. Guizot, du 22
janvier 1847.]

[Note 361: Lettre indite du marquis de Dalmatie  M. Guizot, du 23
dcembre 1846.]

De protestations ainsi faites et ainsi commentes, les cabinets de
Vienne, de Berlin et de Saint-Ptersbourg n'avaient pas  s'mouvoir.
Aprs avoir cout la lecture de la dpche de M. Guizot, M. de
Metternich voulut bien dclarer  M. de Flahault qu'il sentait tous
les embarras que cette affaire devait causer au ministre franais,
et que c'tait le seul regret qu'elle lui inspirt[362]. Il ajouta
qu'il tait trs content de cette dpche et loua fort le talent
remarquable avec lequel elle tait rdige[363]. Il se borna  une
rplique de forme, dans laquelle il constata le dsaccord sans en
paratre surpris ni choqu, et maintint le droit des puissances sans
pousser plus loin la controverse[364].

[Note 362: Lettre indite de M. de Flahault  M. Guizot, du 13
dcembre 1846.]

[Note 363: Dpche de M. de Brignole, du 12 dcembre 1846.
(HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, 1830-1848, t. II, p. 644.)]

[Note 364: Dpche du 4 janvier 1847, et lettre confidentielle du
mme jour. (_Mmoires de M. de Metternich_, t. VII, p. 359  363.)]

Les trois cours avaient donc habilement choisi leur moment, et
elles se flicitaient du succs de leur entreprise. Elles avaient
supprim,  ct de leurs frontires, un foyer d'agitation gnant,
sinon dangereux, et surtout, par la prompte vigueur de leur action,
par la visible impuissance des tats libraux, elles croyaient avoir
rendu  la politique ractionnaire, en Europe, un prestige que
cette politique n'avait plus depuis quelque temps. La suppression
de l'tat de Cracovie, disait M. de Metternich dans une sorte de
mmoire rdig  la fin de 1846, a fourni au parti ennemi de l'ordre
la preuve palpable que les trois monarques ne s'taient pas encore
rsigns  mettre bas les armes devant la rvolution victorieuse.
Celle-ci a d se sentir compromise par ce fait. Dans plus d'un
pays, ses adeptes ont jug convenable d'ajourner  de meilleurs
temps l'excution de leurs projets subversifs. Le chancelier se
persuadait qu'il en tait ainsi en Suisse et en Italie: il montrait
les agitateurs de ces pays dsabuss de l'espoir qu'ils avaient
fond sur la France, et convaincus dsormais que Louis-Philippe,
dsireux de se mnager le bon vouloir des puissances du Nord, ne
contrarierait pas l'action de ces puissances[365]. Les vnements
devaient prouver qu'il y avait l beaucoup d'illusion. La rvolution
n'tait pas aussi intimide qu'on l'imaginait  Vienne. En ralit,
le chancelier avait plus satisfait son amour-propre du moment qu'il
n'avait servi d'une faon durable sa politique. Par un certain ct
mme, n'avait-il pas nui  cette politique? Pour rsister  la
pousse rvolutionnaire qui le menaait sur tant de points, il avait
grand besoin du concours de la France. M. Guizot tait prcisment en
train de se rapprocher de lui. Seulement, il y prouvait une grande
difficult venant des prventions, peu raisonnables, mais trs vives,
du public franais contre une alliance d'apparence illibrale. Tout
dans l'affaire de Cracovie,--le sans-gne provocant avec lequel
avaient agi les trois cours, comme l'embarras trop manifeste que la
France avait prouv  les contredire,--tait fait pour accrotre,
exasprer ces prventions, leur fournir des arguments plausibles, et
par suite entraver, retarder l'volution tente par notre diplomatie.
Le _Journal des Dbats_ lui-mme n'tait-il pas amen  protester,
le 7 dcembre, que la France ne serait jamais rduite  chercher
ses allis parmi les ennemis de la libert et les oppresseurs de
la Pologne? M. Guizot signalait aux cabinets allemands, sans les
convaincre, il est vrai, cette consquence de leur conduite. Que
veut-on surtout  Vienne? avait-il crit ds le premier moment  M.
de Flahault; rprimer les passions rvolutionnaires. Par ce qu'on
vient de faire  Cracovie, on les excite violemment et on nerve
entre nos mains les moyens de les combattre... Je ne puis apprcier
d'ici les avantages locaux, autrichiens, qu'on se promet de cette
mesure. Mais,  coup sr, les inconvnients gnraux, europens, sont
immenses. Il disait encore, un peu plus tard, dans une lettre au
ministre de France  Berlin: On a fait ainsi, chez nous et partout,
beaucoup de mal  la bonne politique,  la politique d'ordre, de
conservation... Je la maintiendrai toujours; mais on nous condamne,
pour la maintenir,  de rudes combats, et l'on donne ici aux passions
rvolutionnaires des armes plus fortes, si je ne me trompe, que
celles qu'on leur enlve  Cracovie[366].

[Note 365: _Mmoires de M. de Metternich_, t. VII, p. 298  303.]

[Note 366: Lettres indites du 25 novembre et du 5 dcembre 1846.]


III

En dpit de ce que les journaux avaient pu dcouvrir ou deviner,
le public n'tait jusqu'alors que fort imparfaitement inform des
difficults leves entre le cabinet de Paris et celui de Londres.
L'heure approchait o, par la rentre des Chambres franaises et
anglaises, cette querelle diplomatique allait passer du demi-secret
des chancelleries au plein jour de la tribune, et o les deux
gouvernements, pour se justifier auprs de leurs Parlements
respectifs, seraient amens  vider leurs portefeuilles et  publier
leurs dpches. Il y avait l de quoi piquer la curiosit et aussi
veiller quelque proccupation. Ce sera un moment solennel, disait
le _Journal des Dbats_, le 29 dcembre 1846, que celui o les
deux Parlements s'ouvriront presque  la fois... Deux tribunes
vont se trouver en prsence. C'est entre deux gouvernements, entre
deux peuples, entre deux tribunes trangres l'une  l'autre, que
la discussion va se trouver tablie. Sera-t-elle compatible, cette
discussion, avec le maintien de la paix extrieure?

Ces proccupations taient d'autant plus fondes que l'opposition
franaise, tout entire  son animosit contre le ministre, ne
paraissait voir dans les dbats qui allaient s'ouvrir qu'une occasion
d'augmenter encore les difficults de la situation; elle se flattait
de rendre ces difficults telles que M. Guizot y succomberait. M.
Thiers, entre autres, n'avait pas d'autre pense. Sa passion le
conduisit mme  des dmarches dont on aurait peine  admettre la
ralit, si l'on n'en avait la preuve malheureusement incontestable.
Nous avons vu dj cet homme d'tat,  la premire nouvelle des
mariages, chercher  lier partie avec lord Palmerston[367]. Depuis
lors, loin de trouver dans la guerre de plus en plus ouverte que ce
dernier faisait, non pas seulement  M. Guizot, mais  la France,
une raison de chasser, comme une tentation de trahison, l'ide
d'une telle alliance, il s'y arrtait, il s'y enfonait davantage.
Tous ses efforts tendaient, sans qu'il part en prouver le moindre
scrupule,  rendre plus intime et plus complet le concert entre lui
et le ministre britannique. C'est ce qui ressort de lettres et de
conversations qui taient destines  demeurer secrtes, mais qui ont
t rcemment mises au jour.

[Note 367: Voir plus haut, p. 242. Cf. aussi p. 197.]

Parmi les Italiens rfugis alors en Angleterre, tait un certain
Panizzi, dont nous avons dj rencontr le nom, ancien _carbonaro_
de Modne, devenu professeur  l'Universit de Londres, en commerce
pistolaire avec toutes sortes de personnages en Europe, et entr
fort avant dans l'intimit des chefs du parti whig[368]. M. Thiers
l'avait beaucoup vu, lors de son excursion outre-Manche, en octobre
1845; c'est par lui qu'il avait t conduit chez lord Palmerston;
depuis, il tait rest en correspondance avec lui, le trouvant un
intermdiaire commode pour des communications que la prudence ou la
pudeur ne permettaient pas d'avouer trop ouvertement. Aussi fut-ce
 M. Panizzi qu'il s'adressa, ds le 26 octobre 1846, quand il
voulut se concerter avec le ministre anglais pour rfuter la version
franaise sur les mariages. Voyez lord Palmerston, puisque vous tes
li avec lui, lui crivait-il; dites-lui de vous communiquer  vous
et pour moi la vrit pure... Je dsire avoir un historique complet
et vrai de toute l'affaire... Comment les tories prennent-ils la
question? En font-ils une affaire de parti contre les whigs, ou bien
une affaire de pays commune  tous? Enfin, quel est l'avenir de
votre politique intrieure?... Pour moi, je fais des voeux en faveur
des whigs; je suis rvolutionnaire (dans le bon sens du mot) et je
souhaite en tout pays le succs de mes analogues. Adieu et mille
amitis. Je vous prie de m'crire pas moins que vingt pages sur tout
cela. Lord Palmerston, trop heureux de voir un Franais tendre les
mains pour recevoir de lui les armes avec lesquelles il frapperait
son propre gouvernement, mit aussitt M. Panizzi  mme d'crire  M.
Thiers une trs longue lettre, o toute l'histoire des mariages tait
raconte au point de vue anglais, et o la conduite de la France
tait naturellement prsente comme perfide et dloyale[369]. Ce fut
avec ces renseignements que M. Thiers put, avant toute publication de
documents officiels, diriger la polmique de ses journaux.

[Note 368: M. Panizzi devait mourir snateur du royaume d'Italie.]

[Note 369: Louis FAGAN, _The Life of sir Anthony Panizzi_.]

Les relations du ministre britannique et du chef de l'opposition
franaise devinrent de plus en plus frquentes et troites  mesure
qu'on approchait de l'ouverture de la session. M. Panizzi n'tait pas
le seul intermdiaire. Lord Palmerston, en mme temps qu'il enlevait
l'ambassade de Vienne  sir Robert Gordon pour la confier  lord
Ponsonby, avait remplac,  Paris, lord Cowley par lord Normanby.
Celui-ci n'tait gure prpar  occuper un tel poste: n'ayant jou
jusqu'alors qu'un rle parlementaire, il y avait acquis l'habitude
d'argumenter plus que l'art de ngocier, et ne possdait  aucun
degr le sens de la mesure diplomatique.  peine les vnements
d'Espagne eurent-ils mis quelque froid entre les deux cabinets, que
le nouvel ambassadeur, ne voyant l qu'une querelle  soutenir, s'y
jeta  corps perdu et se trouva bientt avec M. Guizot dans des
termes tels que leurs rapports en furent singulirement entravs. Il
en tait venu  se considrer comme accrdit auprs de l'opposition
plutt qu'auprs du gouvernement. Domin par M. Thiers qu'il voyait
souvent, il crut, sur sa parole,  la possibilit de faire tomber
le cabinet et mit tout son enjeu sur cette carte. Il ne se gnait
pas pour dire dans son salon que la bonne entente entre l'Angleterre
et la France ne serait pas rtablie tant que M. Guizot demeurerait
au pouvoir. Son htel tait comme l'arsenal o les adversaires
du cabinet allaient chercher leurs munitions[370]. En dpit des
scrupules qu'veillait  Londres une conduite aussi insolite, lord
Palmerston n'hsitait pas  l'encourager, et lui-mme indiquait les
communications qu'il convenait de faire au chef de l'opposition
franaise[371].

[Note 370: Sur cette conduite de lord Normanby, voir _passim_, _The
Greville Memoirs, second part_, t. III. Cf. notamment p. 10, 19 et
34.]

[Note 371: M. Greville raconte,  la date du 30 dcembre 1846,
que lord Clarendon lui avait fait part, comme d'une chose toute
naturelle, de l'intention o tait Palmerston de fournir des
informations  Thiers pour en user contre Guizot. M. Greville
lui fit de fortes reprsentations sur ce qu'un tel procd avait
d'impolitique et d'immoral. Clarendon lui rpondit en tachant de
le tranquilliser et en lui promettant qu'on userait de beaucoup de
prcautions. Cela ne me tranquillisa pas, ajoute Greville, et mon
sentiment tait prophtique. Que de torts on se fit ainsi! (_The
Greville Memoirs, second part_, t. III, p. 13.)]

M. Thiers tait tout en train de cette alliance et s'apprtait 
aborder ainsi les dbats de la session, quand, dans les derniers
jours de 1846 et les premiers de 1847, divers indices lui firent
craindre que la politique  laquelle il s'associait n'et perdu
de son crdit en Angleterre. L, sans doute, tout le monde, au
moment des mariages, avait donn tort au gouvernement franais;
mais, depuis lors, tout le monde n'avait pas donn raison  lord
Palmerston; plusieurs trouvaient qu'il poussait la querelle avec trop
de passion, et que cette passion, toujours compromettante, tait
souvent maladroite et inefficace; on ne pouvait s'empcher de noter
qu'il avait prtendu soulever l'Espagne, entraner l'Europe, faire
reculer Louis-Philippe, et que, sur tous les points, il avait chou.
Ces sentiments ne se faisaient pas seulement jour dans les propos
plus ou moins contenus des adversaires du cabinet, par exemple de
lord Aberdeen, du duc de Wellington, de lord Cowley[372]. Au sein
mme du ministre, lord Lansdowne, lord Grey, M. Wood dsiraient
une attitude plus conciliante; ils se plaignaient du sans-gne avec
lequel le chef du _Foreign office_ entreprenait les dmarches les
plus graves  l'insu ou mme contre le sentiment des autres membres
du gouvernement, et ils sommaient le chef du cabinet, lord John
Russell, qui n'avait pas t trait avec plus d'gard, de le tenir
davantage en bride[373]. D'ailleurs, si les autres ministres ne
parvenaient pas toujours  empcher les frasques de leur collgue, du
moins ils lui opposaient, pour ce qui dpendait d'eux, une certaine
rsistance d'inertie; ainsi faisaient-ils obstinment la sourde
oreille, quand lord Palmerston, appuy sur ce point par lord John
Russell, les pressait d'organiser la dfense des ctes anglaises en
vue d'une guerre avec la France[374]. La reine Victoria, elle aussi,
prouvait sur cette direction donne  la diplomatie britannique des
inquitudes qu'entretenait le roi des Belges; celui-ci, sans doute,
tait trop Cobourg pour n'avoir pas t, au premier moment, fort
dpit de la conclusion des mariages[375]; mais, depuis lors, il
avait bien compris que la rupture de l'entente tait le fait de lord
Palmerston, et surtout il s'alarmait du trouble que l'acharnement
querelleur de ce dernier menaait de jeter dans la politique
europenne[376]. Enfin, dans le public anglais, il y avait galement,
par l'effet de la lassitude, une sorte d'apaisement; le _Times_,
nagure si violent, s'en faisait l'interprte dans des articles
remarqus o il critiquait les procds du _Foreign office_.

[Note 372: _The Greville Memoirs, second part_, _passim_. Voir
notamment t. II, p. 426, et t. III, p. 19, 52, 55.]

[Note 373: _Journal indit de M. de Viel-Castel_; _Correspondance
indite de M. Dsages avec M. de Jarnac_; _The Greville Memoirs,
second part_, _passim_, notamment t. II, p. 424; Spencer WALPOLE,
_The Life of lord John Russell_, t. II, p. 4 et 5.]

[Note 374: Cf. BULWER, _The Life of lord Palmerston_, t. III, p. 325
et suiv., et Spencer WALPOLE, _The Life of lord John Russell_, t. II,
p. 14 et suiv.]

[Note 375: On crivait de Paris  M. Thouvenel: Le roi des Belges
tait si mcontent des mariages espagnols qu'il a quitt Saint-Cloud
la veille de l'arrive du duc de Montpensier et de sa femme. (_La
Grce du roi Othon: Correspondance de M. Thouvenel avec sa famille et
ses amis_, p. 94.)]

[Note 376: Voir la lettre crite, le 13 novembre 1846, au duc de
Saxe-Cobourg par le roi Lopold. (_Aus meinem Leben und aus meiner
Zeit_, von ERNST II, herzog von Sachsen-Coburg-Gotha, t. I, p. 175.)]

De France, on n'tait pas sans apercevoir plus ou moins nettement
la dtente qui se produisait dans une partie de l'opinion anglaise.
Madame de Lieven, qui avait conserv beaucoup de relations  Londres
et qui, plusieurs fois depuis les mariages, avait essay, sans
succs, de s'en servir pour amener une rconciliation[377], crut
le moment venu, en dcembre 1846, de tenter un nouvel effort: elle
dcida un de ses amis d'outre-Manche, M. Charles Greville,  faire
un voyage  Paris. Bien que n'occupant aucun poste actif,--il avait
seulement le titre de secrtaire du conseil priv,--M. Greville tait
fort rpandu dans la haute socit anglaise et se trouvait par suite
bien plac pour remplir certains rles d'intermdiaire officieux.
Sans mission prcise de qui que ce ft, son dessein, en venant en
France, tait de voir s'il pouvait, par ses dmarches personnelles,
prparer les voies  quelque rapprochement. Avant de s'embarquer,
il s'tait mis en rapport avec plusieurs des collgues de lord
Palmerston; les uns, comme lord John Russell, n'avaient voulu lui
donner aucun encouragement; d'autres avaient laiss voir des vues
plus conciliantes: lord Clarendon, entre autres, l'avait charg
de dire  M. Guizot que s'il se montrait modr dans les Chambres
franaises, on ferait de mme  Londres. Arriv  Paris, le 5 janvier
1847, M. Greville vit tout de suite plusieurs hommes politiques. Il
trouva M. Guizot assez bless des procds de lord Palmerston et de
lord Normanby, convaincu de son bon droit, dcid  l'tablir devant
le Parlement, mais trs dispos  user de beaucoup de mnagements
et ne demandant pas mieux que de revenir  l'entente cordiale. M.
Duchtel tmoigna de sentiments analogues[378].

[Note 377: _The Greville Memoirs, second part_, t. II, p, 425.]

[Note 378: _Ibid._, t. III, p. 12, 13, 14, 26, 34.]

M. Thiers considrait avec grand dplaisir les dmarches de M.
Greville. Dans la longue conversation qu'il eut avec lui, le 10
janvier, il mit une singulire passion  dvelopper tous les
arguments qui devaient dtourner l'Angleterre d'un rapprochement
et l'exciter, au contraire,  pousser vivement la querelle[379].
 l'entendre, sur le terrain o se rencontraient les deux
gouvernements, il ne pouvait y avoir qu'une lutte  outrance, car
il s'agissait de savoir lequel des deux avait tromp l'autre. Il
assurait que M. Guizot, une fois vaincu dans cette lutte, tomberait,
sinon par la Chambre, du moins par le Roi. Vous ne devez pas
croire, ajoutait M. Thiers, ce que vous entendez dire de la force
du gouvernement. Ne vous fiez pas  tout ce que vous raconte Mme de
Lieven; c'est une bavarde, une menteuse et une sotte. Le Roi s'est
fait l'illusion que le gouvernement whig ne tiendrait pas; mais quand
il verra que c'est une erreur, il aura peur, et, si vous continuez
de refuser la rconciliation, il se dbarrassera de Guizot...
Savez-vous ce que c'est que le Roi? le mot est grossier, mais vous
le comprendrez: eh bien! c'est un poltron! Et comme M. Greville se
rcriait, disant qu'en Angleterre on tenait Louis-Philippe pour un
homme de coeur, qu'il avait donn souvent des preuves de son courage,
M. Thiers reprit: Non, non, je vous dis qu'il est poltron, et, quand
il se trouvera dfinitivement mal avec vous, il aura peur; alors il
suscitera des embarras  M. Guizot; il y a quarante ou cinquante
dputs--je les connais--qui tourneront contre lui, et de cette
manire il tombera... Vous pouvez tre sr que ce que je vous dis
est la vrit, d'autant plus que ce n'est pas moi qui lui succderai,
c'est Mol. Cependant, je vous parle franchement et je vous avoue que
je serais enchant de la chute de Guizot, d'abord parce que je le
dteste, et ensuite parce que l'alliance anglaise est impossible avec
lui; c'est un tratre et un menteur qui s'est conduit indignement
envers moi... Le Roi ne m'enverra chercher que quand il sera en
danger. Il ne peut endurer quiconque ne consent pas  tre son jouet.
Quant  moi, je ne prendrai le ministre qu' condition d'y tre le
matre, et j'en viendrai  bout.

[Note 379: C'est M. Greville qui a not, au moment mme, sur son
journal, tout ce que lui avait dit M. Thiers. (_The Greville
Memoirs, second part_, t. III, p. 28 et suiv.)]

M. Thiers ne se contenta pas de tenir ce langage  M. Greville.
Se mfiant des sentiments modrs de son interlocuteur, il voulut
faire arriver, par une voie plus sre, au gouvernement anglais et
particulirement  lord Palmerston ses incitations  pousser la
lutte  outrance. Le 12 janvier, c'est--dire deux jours aprs
la conversation qui vient d'tre rapporte, il crivit  M.
Panizzi[380]: Je trouve la conduite de M. Guizot fort claire: il a
manqu de bonne foi, il a menti... Mais ce qui est clair pour moi ne
peut le devenir pour le public qu' grands renforts de preuves. Il
faut qu'on connaisse les dpches de lord Normanby, dans lesquelles
les mensonges de M. Guizot sont,  ce qu'on dit, mis au jour de
la manire la plus frappante... Les agents de M. Guizot disent,
ici et  Londres, que ni le pays ni le Roi n'abandonneront jamais
M. Guizot. C'est une absurdit dbite par des gens  gages...
Le pays clair a le sentiment que la politique actuelle est sans
coeur et sans lumire. Quant au Roi, il abandonnera M. Guizot plus
difficilement qu'un autre, car M. Guizot s'est compltement donn 
lui et soutient son _gouvernement personnel_ avec le dvouement d'un
homme qui n'a plus d'autre rle possible. Mais quand le Roi croira
la question aussi grave qu'elle l'est, il abandonnera M. Guizot. Le
Roi est un empirique en politique... Il ne croit pas  la solidit
des whigs; il croit que, l'un de ces jours, natra une question qui
emportera celle des mariages, et qu'il aura acquis une infante sans
perdre M. Guizot. Le jour o il croira les choses plus stables qu'on
ne les lui peint de Londres, et o il craindra srieusement pour ses
rapports avec l'Angleterre, il abandonnera M. Guizot. Il ne tient 
personne. Il a eu plus de got pour moi que pour personne... Mais,
ds que j'ai contrari ses penchants de prince illgitime voulant se
faire lgitime par des platitudes, il m'a quitt sans un regret. M.
Guizot, au fond, ne lui inspire confiance que sous un rapport: c'est
une effronterie  mentir devant les Chambres qui n'a pas t gale
dans le gouvernement reprsentatif, effronterie appuye d'un langage
monotone, mais trs beau. Comme intelligence et discernement, le Roi
pense de M. Guizot ce qu'il faut en penser. Quand il croira les whigs
solides et la rsistance srieuse, il se dcidera  un changement de
personnes, soyez-en certain. Mais il faut bien mettre en vidence les
faits et la mauvaise foi de M. Guizot.

[Note 380: Cette lettre et celles qui seront cites  la suite sont
toujours tires de l'ouvrage de M. FAGAN, _The Life of sir Anthony
Panizzi_.]

Lord Palmerston, de son ct, n'tait pas moins proccup des
dmarches de M. Greville, et, avant mme d'avoir reu la lettre qui
vient d'tre cite, il faisait crire, le 14 janvier, par M. Panizzi
 M. Thiers: Avez-vous vu M. Greville?... J'apprends, par le _Times_
du 12, qu'on le suppose charg d'une ngociation non officielle
pour renouveler l'entente cordiale... crivez-moi ce que vous
pensez de cela... Tout ceci m'intresse beaucoup... Rappelez-vous
de n'envoyer votre rponse que sous couverte directement  lord
Normanby. Dans cette mme lettre, on communiquait  M. Thiers de
nouvelles dpches, et on le pressait, par contre, de faire tout de
suite connatre, afin d'en informer ses amis de Londres, la marche
qu'il comptait suivre dans les dbats qui allaient s'ouvrir.

Le 17 janvier, nouvelle lettre de M. Thiers  M. Panizzi. Rsumant
tous les faits, il dclarait donner entirement raison  lord
Palmerston, envoyait  celui-ci des conseils sur la manire la plus
habile de prsenter les vnements, et revenait toujours sur cette
ide que si le Roi croyait les choses stables en Angleterre et la
question srieuse, il abandonnerait M. Guizot. Ce dernier n'tait
pas le seul contre lequel M. Thiers se donnait, dans cette lettre,
le plaisir d'pancher son ressentiment. Irrit de ce qu' ce moment
mme un certain nombre de dputs de la gauche et du centre gauche,
guids par M. Billault et M. Dufaure, manifestaient l'intention
de se sparer de lui dans la question des mariages espagnols, il
s'exprimait ainsi sur cette dissidence: Il y a, dans tous les
partis, mais surtout en France, des seconds qui veulent tre les
premiers. Je suis fort, moi, avec Odilon Barrot;  nous deux, nous
dcidons la conduite de l'opposition. MM. Billault et Dufaure,
deux avocats fort mdiocres, le premier fort intrigant, le second
morose et insociable, fort mcontents de ne pas tre les chefs,
ayant le dsir de se rendre prochainement possibles au ministre,
ont profit de l'occasion pour faire une scission. L'alliance avec
l'Angleterre n'est malheureusement pas populaire... Notez que ces
deux messieurs, vulgaires et ignorants comme des avocats de province,
n'ayant jamais regard une carte, sachant  peine o coulent le Rhin
et le Danube, seraient fort embarrasss de dire en quoi l'alliance
anglaise est bonne ou mauvaise. Mais ils font de la politique comme
au barreau on fait de l'argumentation; ils prennent une thse ou
une autre, suivant le besoin de la plaidoirie qu'on leur paye, et
puis ils partent de l, et parlent, parlent... Ils ont, de plus,
trouv un avantage dans la thse actuellement adopte par eux, c'est
de faire leur cour aux Tuileries, et de se rendre agrables  celui
qui fait et dfait les ministres. M. Thiers terminait sa lettre par
cette phrase, qui n'tait pas la moins trange: Vous n'imaginez
pas ce que dbitent ici tous les ministriels. Ils prtendent que
je suis en correspondance avec lord Palmerston,  qui je n'ai
jamais crit de ma vie et qui ne m'a jamais crit non plus. Est-il
besoin de rappeler que ce mme homme d'tat inaugurait, trois mois
auparavant, sa correspondance avec M. Panizzi en lui crivant:
Voyez lord Palmerston, puisque vous tes li avec lui, dites-lui
de vous communiquer  vous et pour moi la vrit pure. Du reste,
les allis anglais de M. Thiers ne se croyaient pas tenus  plus de
sincrit. Un peu plus tard, lord Normanby adressait  son ministre
une dpche pour nier qu'il et des communications avec l'opposition
franaise, et lord Palmerston, qui savait  quoi s'en tenir sur
cette dngation, se disait bien aise de l'avoir en main pour la
mettre sous les yeux de la Reine, au cas o celle-ci aurait reu des
Tuileries quelque rapport sur la conduite de son ambassadeur[381].

[Note 381: Lettre de Palmerston  lord Normanby, du 17 fvrier 1847.
(BULWER, _The Life of Palmerston_, t. III, p. 286.)]


IV

Pendant que M. Thiers excitait ainsi le gouvernement anglais 
mener vivement l'attaque contre le gouvernement franais, la
session s'ouvrait  Paris, le 11 janvier 1847. Le discours du trne
s'exprima avec une rserve videmment destine  mnager l'opinion
d'outre-Manche. Mes relations avec toutes les puissances trangres,
disait le Roi, me donnent la ferme confiance que la paix du monde
est assure. Il annonait le mariage du duc de Montpensier comme un
heureux vnement de famille, se bornait  y montrer un gage des
bonnes et intimes relations qui subsistaient depuis si longtemps
entre la France et l'Espagne, et ne faisait aucune allusion aux
difficults souleves par la diplomatie britannique. Aussitt aprs,
le ministre dposa sur le bureau des Chambres les dpches relatives
aux affaires espagnoles: ces dpches remontaient jusqu'en 1842.

La discussion de l'adresse  la Chambre des pairs, qui prcda,
suivant l'usage, celle de la Chambre des dputs, commena
le 18 janvier. Non seulement le ministre n'y rencontra pas
de contradicteur srieux, mais il y fut second par un alli
considrable, le duc de Broglie. Le noble pair semblait avoir pris
l'habitude, depuis quelque temps, de se porter publiquement caution
de la politique trangre du cabinet: il l'avait fait, en 1845,
dans l'affaire du Maroc; en 1846, dans celle du droit de visite; il
recommenait, en 1847, pour les mariages espagnols. Sa discussion
fut nerveuse, serre; il ne se perdit pas dans les dtails, et
s'attacha, avec une sorte de nettet hautaine, aux ides principales
et aux faits dcisifs. Tout d'abord, rappelant les souvenirs du pass
et les vnements du jour, il mit en lumire l'intrt suprieur
engag dans cette question de mariage, et insista sur le danger que
la France avait couru de voir l'Espagne passer, comme le Portugal,
sous l'influence de l'Angleterre. Or, disait-il, point de milieu:
telle est gographiquement la position de l'Espagne, que, pour tre
compte au dehors comme elle doit l'tre,... il faut de toute
ncessit, ou qu'elle soit l'amie naturelle, l'allie habituelle
de la France, comme elle l'a t sous les princes de la maison de
Bourbon, ou qu'elle soit l'ennemie naturelle et la rivale de la
France, comme elle l'tait sous Charles-Quint et sous Philippe
II, ou bien enfin qu'elle soit l'amie naturelle et l'allie de
tous les ennemis, de tous les rivaux de la France, comme sous les
trois derniers rois de la maison d'Autriche. Cela est crit dans
l'histoire; cela est crit sur la carte. Aprs avoir signal le
danger, le duc de Broglie montra que la conduite du gouvernement
tait justifie par la ncessit d'y parer. Il rfuta, en passant,
les principaux arguments de lord Palmerston, notamment celui qui
tait tir du trait d'Utrecht, puis termina par une leon donne
 l'esprit public franais. Il n'y a rien de si rare au monde,
dit-il, que d'tre de son avis; il n'y a rien de si difficile que
de vouloir ce que l'on veut. J'appelle vouloir ce que l'on veut,
vouloir la chose que l'on veut avec toutes ses consquences, avec
toutes ses conditions bonnes ou mauvaises, agrables ou fcheuses...
Tout le monde convient que l'intimit, l'entente cordiale, la bonne
intelligence avec l'Angleterre est une chose excellente;... tout
le monde convient que, pour maintenir une chose aussi bonne, aussi
excellente, il faut faire tous les sacrifices qui ne compromettent
aucun de nos intrts essentiels. Voil ce que tout le monde dit et
pense sincrement. On le veut en thorie; mais vient l'occasion,
comme elle est venue il y a deux ans, de faire pour le maintien de la
bonne intelligence avec l'Angleterre, je ne dirai pas un sacrifice,
mais seulement un acte de justice,  l'instant combien de gens
s'crient que nous sommes  la remorque de l'Angleterre, que nous
sommes les satellites de l'Angleterre, que nous sommes les esclaves
de l'Angleterre! On crie:  bas les ministres de l'tranger! On crie:
 bas les dputs Pritchard! (_Rires d'approbation._) Puis vient le
revers de la mdaille; vient une occasion o le gouvernement franais
se trouve appel  dfendre un de nos intrts essentiels, un
intrt vital, la scurit de nos frontires, notre indpendance en
Europe. Il prend des mesures pour protger cet intrt; il ne le peut
sans mcontenter un peu le gouvernement anglais. Eh bien! ces mmes
gens lvent les mains et les yeux au ciel: on a sacrifi l'alliance
anglaise  des intrts de famille; l'alliance est rompue, nous
sommes isols, tout est perdu; il n'y a plus qu' s'envelopper la
tte dans son manteau. (_Mme mouvement._) C'est l ce qui s'appelle
n'tre pas de son avis, ne vouloir pas ce qu'on veut... Sachons
envisager de sang-froid une situation qui n'a rien d'extraordinaire
ni d'imprvu. Nous sommes isols, dit-on. Mais l'isolement, c'est
la situation naturelle de toutes les puissances en temps de paix
gnrale... On dit que l'isolement peut entraner certains dangers.
Je ne dis pas non; mais qu'y faire? Les choses sont ce qu'elles sont.
Ne faisons rien pour aggraver une pareille situation, ne faisons
rien pour la prolonger. Nous n'avons aucun tort dans le pass; n'en
ayons aucun dans l'avenir. Ne donnons au gouvernement anglais aucun
sujet de mcontentement lgitime... Mais en mme temps ne lui
donnons pas lieu de croire que nous regrettons d'avoir exerc nos
droits, d'avoir dfendu notre cause et soutenu nos intrts. Il y
va de notre honneur, il y va de notre avenir. (_Trs vives marques
d'assentiment._) Tous tant que nous sommes, gouvernement ou public,
lgislateurs, crivains, publicistes, au nom du ciel, s'il est
possible, faisons trve, sur un point seulement et pendant quelque
temps,  nos querelles de personnes et  nos discussions intrieures.
(_Trs bien! trs bien!_) Ne donnons pas le droit de dire de nous que
nous sommes un peuple de grands enfants, passant  chaque instant
d'un extrme  l'autre, incapables de vouloir aujourd'hui ce que nous
voulions hier; un peuple d'enfants hargneux, n'ayant d'autre souci
que de dire blanc quand on leur dit noir, et oui quand on leur dit
non. (_Marques prolonges d'approbation._)

Malgr le succs de ce discours, M. Guizot ne se crut pas dispens de
prendre la parole, non  l'adresse de la haute assemble, d'ores et
dj convaincue, mais  l'adresse du public. La tranquillit mme
de ce dbat, l'absence d'opposition lui paraissaient une occasion
de faire avec plus de libert et de srnit d'esprit un expos
complet de l'affaire, de prsenter, d'expliquer les documents qui
venaient d'tre dposs sur le bureau des Chambres. Il n'tait pas
indiffrent, pour un tel expos, de prendre les devants sur ceux qui,
 Londres ou  Paris, auraient intrt  montrer les choses sous un
autre jour. Ds le dbut de son discours, M. Guizot marqua que son
dessein tait, non de rfuter des critiques qui ne s'taient pas
produites au Luxembourg, mais de faire un rcit simple et complet
des faits, estimant que de ce rcit il ressortirait, pour la
Chambre, pour le pays, pour l'Angleterre et pour l'Europe, que le
gouvernement franais n'avait manqu ni de loyaut ni de prudence.
Reprenant alors les faits depuis 1842, il apporta  la tribune comme
un long chapitre d'histoire diplomatique, admirablement ordonn, avec
nombreuses pices  l'appui. Tout en se donnant pour but principal de
prouver  la France qu'elle devait tre satisfaite, il se proccupa
aussi de mnager l'amour-propre de l'Angleterre; il voulait en cela
corriger l'effet produit par la parole un peu incisive du duc de
Broglie[382]. Parvenu au terme de son expos, M. Guizot se demanda
quel tait, par suite de ces vnements, l'tat de nos rapports avec
l'Espagne, l'Europe et l'Angleterre. Il rappela qu'en Espagne, malgr
toutes les provocations, les mariages, librement discuts, avaient
t accomplis avec une parfaite tranquillit. Il montra qu'en
Europe aucune des puissances n'avait voulu adhrer aux protestations
du gouvernement anglais. En Angleterre, il reconnut qu'il y avait
un mcontentement rel, et que nos relations en taient, dans une
certaine mesure, affectes; mais il ajouta: Messieurs, si nous
faisons deux choses, que pour son compte le gouvernement du Roi
est parfaitement dcid  faire, si, d'une part, nous ne changeons
point notre politique gnrale, politique loyale et amicale envers
l'Angleterre, si nous continuons  vivre,  vouloir vivre en bonne
intelligence avec le gouvernement anglais, et si, d'autre part, nous
nous montrons bien dcids  soutenir convenablement ce que nous
avons fait,  nous abstenir de toute avance, de toute concession
(_approbation_), si nous tenons  la fois cette double conduite
d'une amiti gnrale envers l'Angleterre et son gouvernement, et
d'une fermet bien tranquille dans la position que nous avons prise,
tenez pour certain que le mcontentement anglais s'teindra. Il
s'teindra devant la gravit des intrts suprieurs qui viendront
et qui viennent dj peser sur les deux pays, et qui sont aussi
bien compts, compris et sentis  Londres qu' Paris. (_Nouvelle
approbation._) La nation anglaise et son gouvernement ont, l'un
et l'autre, deux grandes qualits: la justice les frappe, et la
ncessit aussi! (_On rit._) C'est un pays moral et qui respecte les
droits; c'est un pays sens et qui accepte les faits irrvocables.
Prsentez-vous sous ce double aspect: fermes dans votre droit, fermes
dans le fait accompli, et tenez pour certain que les bonnes relations
se rtabliront entre les deux gouvernements. (_Marques trs vives
d'approbation._)

[Note 382: On fut en effet assez froiss,  Londres, du langage
du duc de Broglie. M. Greville, alors  Paris, et qui dsirait un
rapprochement, crivait sur son journal, le 21 janvier: Ce discours
n'est ni juste, ni vrai, ni sage. Si l'orateur avait eu le dsir
d'envenimer l'affaire, ce que je ne crois pas, il n'aurait pas pu
parler autrement. (_The Greville Memoirs, second part_, t. III,
p. 36.) M. Dsages, inform de l'impression produite outre-Manche,
rpondait, le 1er fvrier,  M. de Jarnac: Ce discours est incisif,
hautain peut-tre, mais le raisonnement est puissant, serr, sans
bonne rplique possible. (_Documents indits._)]

L'effet fut considrable. Pour sa premire apparition  la tribune,
la politique des mariages espagnols y faisait bonne figure. On
s'accorde  dire, notait sur le moment un observateur exact et
clairvoyant, que la discussion qui vient de se terminer  la Chambre
des pairs est une des plus belles qui aient eu lieu dans cette
Chambre... Ds ce moment, la position de M. Guizot est trs forte
et trs brillante[383]. Le gouvernement ne pouvait cependant se
faire l'illusion que tout ft ainsi fini. Il savait bien qu'au
Palais-Bourbon les choses n'iraient pas aussi facilement. C'est l
que l'attendaient ses adversaires.

[Note 383: _Journal indit du baron de Viel-Castel_,  la date du 23
janvier 1847.]


V

Avant mme que la Chambre des pairs et fini de discuter son adresse,
la session s'ouvrait,  Londres, le 19 janvier 1847. La reine
d'Angleterre garda, dans son discours, la mme rserve que le roi des
Franais; elle se borna  dire que le mariage de l'Infante avait
donn lieu  une correspondance entre son gouvernement et ceux de
France et d'Espagne. Il avait t d'abord question de mentionner le
dissentiment survenu; on y avait renonc. L'intention conciliante
tait vidente. Elle se manifesta plus nettement encore dans la
discussion de l'adresse, qui, suivant l'usage, eut lieu le soir
mme dans les deux Chambres. Presque tous ceux qui prirent part au
dbat,--lords ou _commoners_, whigs ou tories, et mme des membres
du cabinet, comme le marquis de Lansdowne,--s'appliqurent  parler
de la France en trs bons termes, et exprimrent le dsir de voir
rtablir l'entente cordiale. Lord Palmerston, bien que attaqu par
certains orateurs comme l'auteur du refroidissement survenu, rpondit
 peine; on et dit qu'il ne se sentait pas dans un milieu favorable.
Lord John Russell fut  peu prs seul  le dfendre, par point
d'honneur plus encore que par conviction. Il semblait que la raction
pacifique se ft sentir aussi dans le langage des journaux: le
_Times_ conseillait aux Chambres d'viter toute discussion publique
sur l'affaire des mariages, recommandait au cabinet de ne pas pousser
plus loin ses controverses diplomatiques, et donnait  entendre
que l'opinion ne s'associait pas aux rancunes querelleuses de lord
Palmerston.

En France, le gouvernement fut charm et surpris d'une modration qui
dpassait son attente, et qui contrastait singulirement avec le ton
des prcdentes polmiques. Tout en tant fort dispos  rpondre
 ces avances, il ne pouvait dissimuler un sourire de triomphe.
Avez-vous lu les journaux anglais? demandait M. Guizot  M. Mol.
Eh bien! vous voyez qu'on recule[384]. M. Dsages crivait, le 21
janvier,  M. de Jarnac: Le _royal speech_ est tout ce que nous
pouvions souhaiter de mieux. Et, quelques jours aprs, voulant
rendre compte  notre ambassadeur  Vienne de ce qui s'tait pass
 Londres, il lui mandait: Vous avez pu juger jusqu' quel point
lord Palmerston est surveill, contenu, et combien peu le sentiment
public est en dfinitive port  lui laisser la bride sur le col.
Je ne prtends pas dire que tous ceux qui le surveillent, le
contiennent et se mettent en travers de ses passions vindicatives,
sont ncessairement de notre avis en tous points sur la question
des mariages; mais j'affirme que tous veulent mettre un signet 
cette affaire et n'entendent pas que, pour une ventualit presque
chimrique, encore moins pour gratifier l'orgueil d'un homme, on
prolonge cet tat quivoque des relations des deux pays[385].

[Note 384: _The Greville Memoirs, second part_, t. III, p. 39.]

[Note 385: _Documents indits._]

Par contre, grands furent le dsappointement et le dsarroi des
dputs de l'opposition qui avaient cru trouver dans l'irritation
et les menaces de l'Angleterre un moyen de renverser M. Guizot. M.
Greville, qui, tant encore  Paris, avait occasion d'observer de
prs ces dputs, les comparait  des gens qui sentent la terre
leur manquer sous les pieds. Il tait assailli de leurs plaintes
et de leurs rcriminations. Nous ne pouvons rien dire pour vous
dans la Chambre, lui dclarait M. Cousin, quand vous ne paraissez
pas disposs  rien dire pour vous-mmes. M. Duvergier de Hauranne
ne lui tenait pas un autre langage. M. de Beaumont lui demandait
ironiquement s'il tait vrai que les Anglais eussent mis bas les
armes. Tout port qu'il ft personnellement vers la conciliation,
M. Greville tait embarrass de la situation fausse o se mettait le
gouvernement britannique, en faisant ainsi faux bond  ses allis
de France et en oprant cette retraite silencieuse aprs une si
bruyante entre en campagne. Naturellement M. Thiers n'tait pas
celui qui se plaignait le moins haut. Il est maussade comme un ours,
notait encore M. Greville; il sait que son alliance avec l'ambassade
anglaise ne lui a fait aucun bien, et il se rend compte maintenant
qu'il ne pourra probablement pas s'en servir pour faire du mal 
quelque autre[386]. Toutefois, le chef de l'opposition franaise ne
voulut pas abandonner la partie sans faire un nouvel appel  lord
Palmerston. Prenant donc un ton dgag qui voilait mal l'amertume de
son dpit, et qui d'ailleurs tait habilement calcul pour piquer au
jeu le ministre anglais, il crivit  M. Panizzi, le 24 janvier[387]:
Les discours de votre tribune ont produit ici un effet singulier.
Le sentiment de tout le monde, c'est que tout est fini: on va
jusqu' dire que vous n'aurez pas de discussion,  votre tribune,
sur l'affaire des mariages. Je vous prie de me dire ce qu'il en est,
et de me le dire par le retour du courrier. Nous passerions pour des
boutefeux, et, ce qui est pire, nous le serions, si, la querelle
s'apaisant, nous venions la ranimer... Je reprochais surtout  nos
ministres d'avoir rompu l'alliance avec les whigs, pour la misrable
affaire des mariages. Si cette sotte affaire ne nous a pas brouills,
ce dont je m'applaudis fort, notre grief est sans valeur, et il
serait ridicule d'attaquer M. Guizot pour une telle chose... Pour
moi qui trouvais la situation difficile, vu la tournure des choses,
je serai charm d'tre dispens de me mler  cette discussion.

[Note 386: _The Greville Memoirs, second part_, t. III, p. 39, 40.]

[Note 387: Dans le livre de M. Fagan (_The Life of sir Anthony
Panizzi_), la lettre est date seulement de _Dimanche_ 1847. La date
que nous indiquons ne peut faire aucun doute.]

M. Thiers pouvait se rassurer; lord Palmerston n'avait aucune envie
de dsarmer. Si la pression de l'opinion et les exigences de ses
collgues l'avaient contraint de laisser passer, sans y contredire,
les manifestations conciliantes de l'ouverture de la session, il
comptait bien prendre avant peu sa revanche sur les pacifiques. Ce ne
fut pas long. Pour rallumer la bataille, il suffit de la publication
des documents diplomatiques dposs par lui, quelques jours aprs,
sur le bureau des deux Chambres. Les dpches ainsi livres  la
polmique des journaux contenaient toutes les rcriminations dont
on avait jug sage de s'abstenir  la tribune du Parlement. Dans
le choix de ces dpches, lord Palmerston avait eu soin de ne pas
omettre les plus irritantes, celles qui mettaient le plus directement
en cause la loyaut du gouvernement franais; de ce nombre taient
deux dpches de lord Normanby, dates du 1er et du 25 septembre,
autour desquelles il se fit aussitt grand bruit. Dans la premire,
l'ambassadeur racontait que M. Guizot venait de lui annoncer que les
deux mariages ne se feraient pas en mme temps; j'ai dj mentionn
cette rponse, faite de bonne foi,  un moment o notre gouvernement
croyait encore pouvoir chapper  la complte simultanit[388].
La seconde dpche rendait compte d'un entretien postrieur dans
lequel M. Guizot parlait des deux mariages comme devant tre clbrs
ensemble; elle ajoutait que le ministre, interpell par l'ambassadeur
sur la contradiction existant entre ses deux dclarations, avait eu
une attitude assez piteuse, essayant d'abord de nier sa premire
rponse, ensuite de l'expliquer par ce fait que, dans la crmonie,
la Reine devait tre en effet marie la premire. On verra plus tard
le dmenti donn par M. Guizot  cette dpche qui, contrairement
 tous les usages, n'avait pas t pralablement communique au
ministre dont elle prtendait rapporter les paroles.

[Note 388: Voir plus haut, p. 227.]

La publication du _Blue book_, et tout particulirement des deux
dpches de lord Normanby, fut, pour les journaux de lord Palmerston,
et immdiatement aprs pour ceux de M. Thiers, une occasion de
reprendre avec une passion ravive l'accusation de dloyaut dj
porte contre le gouvernement franais. Notre opposition, nagure
dconcerte et sur le point de battre en retraite, retrouva
ardeur et confiance. Il fallait voir avec quel geste de confusion
indigne le _Constitutionnel_ affectait de se voiler la face  la
vue d'un ministre franais pris en flagrant dlit de fourberie;
nos feuilles de gauche proclamaient que, du commencement  la fin
de cette affaire, M. Guizot avait toujours rus, menti, et on
le traitait couramment de Scapin et de Bilboquet; la conclusion
tait que, pour dgager l'honneur de la France et rtablir les bons
rapports avec l'Angleterre, il fallait, sans une minute de retard,
changer de ministre. Comme toujours, c'tait M. Thiers qui menait
l'attaque; chez lui, plus aucune trace du dcouragement qui avait
inspir sa dernire lettre  M. Panizzi. Rencontrant M. Greville
 l'ambassade anglaise, qui devenait de plus en plus le quartier
gnral de l'opposition, il lui parla sur un ton singulirement
anim. Il me reprocha, raconte M. Greville, d'ajouter foi  tout
ce que me disait Mme de Lieven, dclarant que j'tais _une ponge
trempe dans le liquide de Mme de Lieven_[389], et essaya, de son
mieux, de me persuader que Guizot tait faible, que sa majorit ne
valait pas un ftu, et que le Roi pouvait et devait se dbarrasser
de lui aussitt qu'il se trouverait lui-mme dans une sorte de
danger.--Conseillez  Palmerston, ajouta-t-il, de dire beaucoup de
bien de la France et beaucoup de mal de M. Guizot.--Je rpondis que
je lui donnerais la moiti de l'avis, et pas l'autre. M. Greville
sortit de cet entretien, compltement difi sur les sentiments de
son interlocuteur. Il ne pense, disait-il, qu' faire du mal, 
satisfaire sa propre passion et ses ressentiments[390]. M. Thiers
crivait de son ct  M. Panizzi: Je ne sais ce que M. Greville
est venu faire ici, mais il a fini par m'tre trs suspect. Je l'ai
un peu raill le jour de son dpart, et il en est trs piqu. Il a
pass sa vie chez Mme de Lieven, chez M. Guizot, et il tenait ici le
langage d'un pur _Guizotin_... Je crois franchement qu'il n'est pas
bien sr et qu'il avait quelque commission particulire, je ne sais
pour qui, mais qui n'irait pas dans le sens de vieux rvolutionnaires
comme vous et moi[391].

[Note 389: M. Thiers, dans une lettre  M. Panizzi, rapportait ainsi
lui-mme son propos: Mon cher monsieur Greville, vous tes une
ponge trempe dans le liquide Lieven, et, quand on vous presse, il
n'en sort que ce liquide. Prenez garde, ce n'est que du liquide de
vieille femme.]

[Note 390: _The Greville Memoirs, second part_, t. III, p. 48, 49.]

[Note 391: Lettre du 7 fvrier 1847. (_The Life of sir Anthony
Panizzi_, par Louis FAGAN.)]

Naturellement M. Guizot ne pouvait voir avec indiffrence la reprise
d'attaques et d'injures dont la distribution du _Blue book_ avait
donn le signal. Il fut particulirement bless de la publication
des deux dpches de lord Normanby. Ainsi tait efface dans son
esprit l'impression favorable qu'avaient produite les premiers
dbats du Parlement anglais. S'tant, lui aussi, rencontr avec M.
Greville, il ne lui dissimula pas que toute conciliation tait rendue
impossible par les procds de lord Normanby et par les sentiments
de lord Palmerston; il ne contestait pas les bonnes dispositions de
quelques autres membres du cabinet whig, mais elles lui paraissaient
de peu d'importance tant que ne changeraient pas celles du ministre
qui dirigeait en matre la diplomatie britannique[392]. M. Greville
n'avait pas grand'chose  rpondre. Force lui tait de s'avouer
que la pacification rve par lui tait plus loigne que jamais.
Il quitta Paris, dans les derniers jours de janvier, triste et
dcourag. Ainsi finit ma _mission_, notait-il sur son journal au
moment de se rembarquer, et il me reste seulement  faire le rapport
le plus vridique de l'tat des affaires en France,  ceux  qui
il importe le plus de le connatre; mais alors il leur sera trs
difficile d'adopter un parti dcisif et satisfaisant[393].

[Note 392: _The Greville Memoirs, second part_, t. III, p. 46.]

[Note 393: _Ibid._, p. 49.]


VI

La discussion de l'adresse  la Chambre des dputs s'ouvrit le 1er
fvrier 1847 et dura jusqu'au 12. Une escarmouche sur l'affaire de
Cracovie, une bataille sur les mariages espagnols, telles furent
les parties saillantes de cette discussion. Au sujet de Cracovie,
le discours du trne s'tait born  dire avec une sobrit voulue:
Un vnement inattendu a altr l'tat de choses fond en Europe
par le dernier trait de Vienne. La rpublique de Cracovie, tat
indpendant et neutre, a t incorpore  l'empire d'Autriche. J'ai
protest contre cette infraction aux traits. Le projet d'adresse,
un peu moins bref, ajoutait, en s'inspirant d'une ide indique dans
la note que M. Guizot avait nagure adresse aux trois cours[394]:
La France veut sincrement le respect de l'indpendance des tats
et le maintien des engagements dont aucune puissance ne peut
s'affranchir sans en affranchir les autres; il flicitait en outre
le gouvernement d'avoir rpondu  la juste motion de la conscience
publique, en protestant contre cette violation des traits, nouvelle
atteinte  l'antique nationalit polonaise. Ce fut M. Odilon Barrot
qui parla au nom de l'opposition. Que voulait-il au juste? Il serait
malais de prciser  quoi concluaient ses phrases contre les traits
de 1815 et en faveur des nationalits. M. Guizot, dans sa rponse,
fut au contraire trs net. Le gouvernement du Roi, dit-il, a vu dans
la destruction de la rpublique de Cracovie un fait contraire au
droit europen; il a protest contre le fait, qu'il a qualifi selon
sa pense. Il en a pris acte afin que, dans l'avenir, s'il y avait
lieu, la France pt en tenir le compte que lui conseilleraient ses
intrts lgitimes et bien entendus... Mais, en mme temps qu'il
protestait, le gouvernement du Roi n'a pas considr l'vnement de
Cracovie comme un cas de guerre. Et l o le gouvernement du Roi ne
voit pas un cas de guerre, il ne tient pas le langage, il ne fait
pas le bruit, il ne prend pas l'attitude de la guerre; il trouve
qu'il n'y aurait  cela ni dignit, ni sret. Savez-vous quel est
le vrai secret de la politique? C'est la mesure; c'est de faire 
chaque chose sa juste part,  chaque vnement sa vraie place, de
ne pas grossir les faits outre mesure, pour grossir d'abord sa voix
et ensuite ses actes au del du juste et du vrai... Voici encore
pourquoi, indpendamment de cette dcisive raison que je viens
d'indiquer, voici pourquoi nous avons agi comme nous l'avons fait.
Nous n'avons pas cru que le moment o nous protestions contre une
infraction aux traits ft le moment de proclamer le mpris des
traits; nous n'avons pus cru qu'il nous convnt, qu'il convnt  la
moralit de la France,  la moralit de son gouvernement, de dire,
 l'instant o il s'levait contre une infraction aux traits: Nous
ne reconnaissons plus de traits. Le ministre montrait  la Chambre
que toute autre conduite et amen de nouveau, en Europe, l'union
de quatre puissances contre une. Le jour, ajoutait-il, o nous
croirions que la dignit et l'intrt du pays le commandent, nous
ne reculerions pas plus que d'autres devant une telle situation;
mais nous sommes convaincus que l'vnement de Cracovie n'tait pas
un motif suffisant pour laisser une telle situation se former en
Europe. La Chambre applaudit  ce langage aussi ferme que sens, et
la gauche n'osa mme pas proposer d'amendement.

[Note 394: Voir plus haut, p. 275.]

Sur les mariages espagnols, l'opposition, nagure si passionne
dans la presse, se montra tout d'abord assez hsitante; on et
dit qu'elle prouvait quelque embarras  rpter  la tribune ce
qu'elle avait crit dans les journaux. Quand, dans la sance du 2
fvrier, la discussion s'ouvrit sur le paragraphe relatif  cette
affaire, M. Crmieux se trouva  peu prs seul  attaquer les
mariages. Les hommes considrables, M. Thiers notamment, se turent.
Il n'appartenait pas  M. Guizot d'engager lui-mme un combat auquel
l'opposition se drobait, d'autant qu'il avait dit le ncessaire
dans la discussion de la Chambre des pairs[395]. Il se borna donc 
quelques mots dans lesquels, rappelant la modration, la rserve,
la bienveillance pour la France qui venaient de se manifester au
Parlement anglais, il se montrait dsireux de s'associer  cet
esprit de conciliation; sans doute, ajoutait-il, s'il y avait t
oblig, il se serait dfendu; mais, sa politique n'ayant pas t
srieusement attaque, il croyait rpondre aux sentiments exprims 
Londres, en s'abstenant pour le moment de toute discussion. Sur cette
dclaration, le paragraphe fut vot sans difficult. La Chambre se
trouva ensuite en prsence d'un paragraphe additionnel, propos par
MM. Billault et Dufaure: c'tait la manifestation du nouveau tiers
parti qui prtendait faire la leon  la fois  M. Thiers et  M.
Guizot, se sparait du premier en approuvant les mariages, mais ne
tmoignait pas confiance dans la fermet du second. Cet amendement,
soutenu par ses deux auteurs et par M. de Tocqueville, repouss avec
un laconisme ddaigneux, d'un ct par M. Guizot, de l'autre par M.
Odilon Barrot, ne runit au vote que 28 voix sur 270. Un chec si
complet fit sourire la galerie. Ils ont voulu faire de l'quilibre,
disait le _Journal des Dbats_, tre de l'opposition et de la
majorit, garder un pied sur la rive droite et un pied sur la rive
gauche, ce qui est une attitude trs difficile quand on n'est pas le
colosse de Rhodes.

[Note 395: Le jour mme o s'ouvraient les dbats de l'adresse, le
1er fvrier, M. Dgages crivait  M. de Jarnac: M. Guizot parlera
le moins possible; il ne parlera que pour se dfendre s'il est
attaqu. Chacun se demande ce que fera M. Thiers. Je crois volontiers
qu'il ne le sait pas bien encore lui-mme. (_Documents indits._)]

Le gouvernement s'tait-il donc dbarrass  si peu de frais de
l'opposition contre les mariages espagnols? C'et t trop beau. En
sortant de cette sance du 2 fvrier, M. Thiers avait conscience
de n'y avoir pas fait brillante figure. Vainement ses journaux
prtendaient-ils, le lendemain matin, que M. Guizot avait demand
grce et implor le silence; le public ne s'y laissait pas
prendre: il voyait bien qui avait recul devant le dbat, et un
observateur pouvait noter sur son journal intime: L'opposition est
en pleine droute; en gardant le silence, elle avoue implicitement
l'imprudence et l'impopularit de la politique qu'elle a suivie par
rapport aux mariages espagnols; jamais, depuis 1830, elle n'avait
paru  ce point dconcerte et anantie[396]. M. Thiers crut donc
ncessaire de tenter quelque chose, dans la sance du 3 fvrier,
afin d'attnuer cette impression. Il prit la parole pour dclarer
que, s'il s'tait abstenu jusqu'alors, c'tait que le ministre des
affaires trangres lui avait paru dsirer le silence dans l'intrt
du pays; mais ne voulant, disait-il, laisser aucune quivoque sur la
question de savoir  qui incombait la responsabilit de ce silence,
il demandait au gouvernement de dire nettement s'il acceptait ou
refusait la discussion. M. Guizot rpondit aussitt que le ministre
ne refusait pas la discussion; tant qu'il ne s'tait pas vu attaqu
srieusement, il avait cru qu'il y aurait avantage  imiter la
rserve du Parlement anglais; si aujourd'hui l'on voulait recommencer
le dbat, il l'accepterait; mais ce n'tait pas  lui  prendre
l'initiative; il ne pouvait avoir qu' se dfendre. Sur ce, M, Thiers
annona qu'il parlerait, et rendez-vous fut pris pour le lendemain.

[Note 396: _Journal indit du baron de Viel-Castel._]

M. Thiers n'apporta pas,  la tribune, la contradiction absolue,
l'attaque  fond, la rprobation vhmente et indigne qu'eussent pu
faire prvoir la polmique de ses journaux et ce que nous savons de
ses sentiments intimes. videmment, il tait contenu par l'tat de
l'esprit public. Quand il en vint  prciser les points o il et
voulu une politique diffrente de celle qui avait t suivie, on
fut surpris de voir que ces points n'taient, en somme, ni les plus
nombreux ni les plus considrables, et que souvent la dissidence se
rduisait  peu de chose. Il commena par reconnatre qu'il avait
t bon de marier la Reine avec don Franois d'Assise et d'carter
le prince de Cobourg. Sa critique porta uniquement sur le mariage
du duc de Montpensier; il ne contestait pas que ce mariage ft
dsirable sous plusieurs rapports, mais, selon lui, on s'tait,
sans ncessit, trop press de l'accomplir, et cette prcipitation
avait fait manquer  ce qui tait d  l'Angleterre. Pour tablir
cette thse, il exposa les faits  sa faon, niant que le ministre
whig et t moins fidle que le ministre tory aux engagements pris
 Eu, affirmant mme que le premier avait fait plus encore que le
second pour empcher le mariage Cobourg. Il appuya aussi sur les
rvlations faites par les deux dpches de lord Normanby du 1er et
du 25 septembre 1840, et sur les dclarations contradictoires que M.
Guizot aurait faites  ces deux dates. Et pourquoi, demandait-il,
tous ces mauvais procds dont la consquence avait t la rupture
de l'alliance anglaise? Pour faire un mariage qui ne valait certes
pas d'tre pay si cher. L'orateur estimait qu'en attachant tant
d'importance  cette question matrimoniale, le gouvernement avait
commis une sorte d'anachronisme: aujourd'hui, ce n'tait plus par
un lien de parent royale que la politique franaise pouvait agir
efficacement en Espagne, c'tait par le lien d'une rvolution
commune. Parlant  ce propos du rle de la France en Europe, M.
Thiers revendiquait pour son pays l'honneur de protger partout la
libert en pril, les nationalits menaces. Pour une telle oeuvre,
l'alliance anglaise lui tait utile. En rompant cette alliance au
moment o le pouvoir passait aux mains des whigs, dont l'esprit
libral dplaisait aux puissances absolutistes, notre gouvernement
avait rvl ses penchants ractionnaires. Ce qu'il nous en cotait,
on l'avait vu tout de suite dans l'affaire de Cracovie. Mais Cracovie
n'tait qu'un point dans l'espace. M. Thiers montrait alors, dans
un brillant tableau, l'Italie qui se rveillait  la parole de Pie
IX, la Suisse en tat de guerre civile, l'Allemagne en fermentation
constitutionnelle; il indiquait de quel appui serait, sur tous ces
thtres, pour la cause de la libert, l'union de la France et de
l'Angleterre. Mconnaissez, s'criait-il, l'vnement de Cracovie;
Cracovie tait bien petite, quoiqu'elle ait la grandeur du droit;
mconnaissez l'vnement de Cracovie; mais avez-vous donc mconnu
l'tat du monde?

M. Guizot prit la parole, le lendemain, 5 fvrier: Y a-t-il eu
ncessit de faire ce qu'on a fait et au moment o on l'a fait? Y
a-t-il eu loyaut dans la manire dont on l'a fait? Telle tait
la double question qui lui paraissait pose par le dbat. Il y
rpondait oui sans hsiter, et il entreprit de justifier sa rponse
en recommenant, avec nombreuses pices  l'appui, l'histoire des
ngociations auxquelles avait donn lieu l'affaire des mariages.
Cela fait,--et ce fut de beaucoup la partie la plus tendue de son
discours,--il aborda ce qu'il appelait la question des consquences
de l'acte, la question de la situation politique que l'acte nous
avait faite. Il ne contestait pas la gravit de cette situation,
mais ne voulait pas qu'on l'exagrt. En tout cas, il estimait que le
moyen le plus sr d'carter tous les dangers tait que la politique
franaise restt conservatrice, pacifique, dvoue  l'ordre
europen. Ainsi obtiendrait-on que les puissances persistassent
 refuser leur adhsion aux protestations de l'Angleterre. Arriv
au terme de sa longue dmonstration, M. Guizot concluait, la tte
haute et sur un ton de fiert victorieuse: L'affaire des mariages
espagnols est la premire grande chose que nous ayons faite seuls,
compltement seuls, en Europe, depuis 1830. L'Europe spectatrice,
l'Europe impartiale en a port ce jugement. Soyez srs que cet
vnement nous a affermis en Espagne et grandis en Europe. Et,
dominant les murmures de l'opposition, il faisait honneur de ce
succs  la politique d'ordre et de conservation. Nous maintenons,
s'criait-il, que cette politique a grandi, fortifi, honor la
France en Europe, qu'elle lui a donn plus de poids, plus de crdit;
et nous maintenons que si cette politique n'avait pas t suivie,
vous n'auriez pas t en tat de rsoudre vous-mmes, en Espagne, la
question qui s'est prsente, et qu'elle aurait t rsolue contre
vous au lieu de l'tre pour vous.

M. Guizot descendit de la tribune au milieu des acclamations de
la majorit. Celle-ci ne lui savait pas seulement gr d'avoir
vigoureusement rfut les opposants; c'tait aussi pour elle une
satisfaction nouvelle, en face de ceux qui l'avaient si souvent
accuse de platitude envers le cabinet de Londres, de voir la fermet
avec laquelle son chef faisait tte  lord Palmerston[397]. M. Guizot,
en effet, sans oublier que sa voix portait jusqu'en Angleterre,
avait dit hardiment, sur les procds de la diplomatie britannique,
tout ce qui lui avait paru ncessaire  sa propre justification.
Quelques-uns mme de ses auditeurs, peu braves de leur naturel,
n'avaient pas t parfois sans trembler, en le voyant se mouvoir avec
cette allure rsolue, sur un terrain si prilleux; mais on pouvait se
fier  l'habilet de l'orateur: admirablement matre de sa pense et
de sa parole, il avait mesur d'avance jusqu'o il pouvait aller, et
n'avait pas dpass la limite qu'il s'tait fixe. Le vote  mains
leves donna une grande majorit au ministre. L'opposition, se
sentant battue, n'avait pas os demander le scrutin. Quelques jours
aprs, l'ensemble de l'adresse fut vot par 248 voix contre 84. Le
ministre ne s'tait pas encore vu  la tte d'une majorit aussi
nombreuse et aussi dcide.

[Note 397: La majorit, crivait le duc de Broglie  son fils, est
contente de manger un peu de l'Anglais, pourvu qu'on n'en mange que
ce qu'on en peut digrer. (_Documents indits._)]

L'opposition, qui sentait toute l'tendue de son chec, maugrait
plus ou moins contre M. Thiers, auquel elle reprochait d'avoir voulu
engager le combat sur un terrain aussi dfavorable que celui des
mariages espagnols. Le dsappointement ne devait pas tre moins vif
 l'ambassade anglaise et au _Foreign office_. On y avait cru que la
discussion entranerait la chute du ministre; or, il se trouvait au
contraire qu'elle avait tout  fait tourn  son avantage. M. Guizot
se plaisait  mettre en lumire la dception de ses adversaires.
Voici, crivait-il  ses agents prs les cours de Vienne et de
Berlin, l'erreur du cabinet anglais depuis six mois. Il a compt sur
l'intimidation du Roi, des Chambres, du public. Il a espr d'abord
que le mariage Montpensier ne se ferait pas; puis, le mariage fait,
qu'on ferait des concessions sur les choses, que la duchesse de
Montpensier renoncerait  ses droits; puis qu' dfaut de concessions
sur les choses, on en ferait sur les personnes, que M. Guizot serait
sacrifi. De Paris, on a successivement crit et promis tout cela 
Londres. Cabinet anglais et opposition franaise ont l'un et l'autre
mis tout leur jeu sur cette carte de l'intimidation  tous les degrs
et sous toutes les formes. Ils se sont tromps[398].

[Note 398: Lettres  M. de Flahault, en date du 24 fvrier 1847, et
au marquis de Dalmatie, en date du 4 mars. (_Documents indits._)]

M. Thiers, craignant videmment que lord Palmerston ne ft ainsi
dcourag de l'alliance contracte avec lui, s'empressa d'crire
 M. Panizzi; il lui affirma, en dpit des votes mis; que
l'immense majorit de la Chambre des dputs dplorait la conduite
de M. Guizot, qu'elle lui reprochait son imprudente morgue et
l'aveuglement avec lequel il s'tait jet dans le dbat, et surtout
il tcha toujours de faire croire au gouvernement anglais qu'en
poussant vigoureusement son attaque, il dterminerait Louis-Philippe
 abandonner son ministre. Le Roi, crivait-il, est devenu fort
douteux pour M. Guizot... Je suis certain de ce que je vous dis
ici. Des confidences trs srement informes ne m'ont laiss aucun
doute  cet gard. Avant-hier, j'ai pu me convaincre d'un changement
notable, par mes propres yeux. J'tais invit au spectacle de la cour
avec sept ou huit cents personnes, par consquent sans faveur aucune;
mais j'ai reu un accueil qu'on ne m'avait pas fait depuis bien des
annes, et c'est toujours ainsi quand on commence  s'branler[399].
Toutefois, lord Palmerston se lassait de prendre au srieux ces
assurances toujours dmenties par l'vnement. Il se rendait compte
que le ministre tait beaucoup plus solide que M. Thiers ne le
disait. Je crois M. Guizot aussi fort que jamais, crivait-il peu
aprs  lord Normanby[400].  partir de cette poque, sans aucunement
dsarmer  l'gard du gouvernement franais, il se montra beaucoup
moins occup de lier partie avec notre opposition. D'ailleurs, s'il
et trouv un certain plaisir de vengeance  jeter par terre un
ministre qui l'avait mortifi, et si, par ce motif, il avait associ
volontiers ses ressentiments  ceux de M. Thiers, il ne consentait
nullement  regarder l'avnement de ce dernier comme une satisfaction
qui dt effacer ses griefs, dissiper ses mfiances et mettre fin au
conflit: en ralit ce n'tait pas  tel ministre, mais  la France
qu'il en voulait. Je ne vois vraiment pas, crivait-il encore 
lord Normanby, ce que nous gagnerions  un changement de cabinet
en France. Nous pourrions avoir quelqu'un avec qui il serait plus
agrable de traiter,  la parole duquel nous croirions davantage;
mais le successeur, quel qu'il ft, serait dans son coeur aussi
hostile  l'Angleterre; peut-tre mme jugerait-il plus ncessaire
d'tre raide, pour qu'on ne le crt pas moins dispos que M. Guizot 
nous braver,--nous devrions plutt dire  nous tromper,--dans ce qui
regarde le mariage espagnol[401].

[Note 399: _The Life of sir Anthony Panizzi_, par Louis FAGAN.]

[Note 400: BULWER, _The Life of Palmerston_, t. III, p. 299.]

[Note 401: BULWER, _The Life of Palmerston_, t. III, p. 299.]


VII

J'ai dj eu plusieurs fois occasion de noter les relations
compromettantes de lord Normanby avec l'opposition franaise. Pendant
son voyage  Paris, au mois de janvier 1847, M. Greville avait
essay, sans succs, de lui faire comprendre l'incorrection et le
danger de sa conduite[402]. Je laisse l'ambassade dans une situation
pnible et fcheuse, crivait-il tristement en se remettant en route
pour l'Angleterre. Normanby semble ne pas se soucier si l'on voit son
intimit avec Thiers, et il n'en a d'aucune sorte avec Guizot...
Thiers, ayant saisi Normanby dans ses griffes, ne le laissera pas
aller aisment, et le ressentiment de Guizot ne sera gure apais;
aussi ne vois-je aucune chance que de bons rapports puissent jamais
tre rtablis entre eux[403]. Il n'y avait pas l seulement, comme
s'en plaignait M. Greville, un obstacle aux conversations cordiales
qui eussent amen une dtente; mais, dans une telle situation,
le moindre incident pouvait dgnrer en un conflit aigu entre
l'ambassadeur et le ministre. Cet incident naquit de la discussion de
l'adresse.

[Note 402: _The Greville Memoirs, second part_, t. III, p. 45 et 47.]

[Note 403: _Ibid._, p. 49.]

On se rappelle comment lord Palmerston avait publi dans son _Blue
book_ deux dpches de lord Normanby, rapportant deux conversations
de M. Guizot, du 1er et du 25 septembre: dans l'une de ces dpches,
le ministre prsentait le mariage de la Reine et celui de l'Infante
comme ne devant pas se faire en mme temps; dans l'autre, il
avouait leur simultanit, et, interpell sur la dclaration
contraire faite par lui prcdemment, il s'en montrait fort
embarrass, essayait d'abord de la nier, puis prtendait l'expliquer
en disant qu'en effet, dans la crmonie, la Reine serait marie
la premire. On n'a pas oubli non plus les accusations portes
 ce propos,  Londres comme  Paris, contre M. Guizot. Celui-ci
crut devoir y rpondre dans son grand discours du 5 fvrier. Il ne
contesta aucunement avoir annonc, le 1er septembre,  lord Normanby,
que les mariages ne se feraient pas en mme temps. J'tais bien
en droit de le dire, ajoutait-il;... car non seulement il n'tait
pas du tout dcid que les deux mariages se feraient simultanment;
mais nous nous opposions encore,  ce moment,  la simultanit.
Le ministre raconta ensuite comment, quelques jours plus tard, le
4 septembre, le gouvernement franais avait t amen, par les
exigences de l'Espagne,  consentir cette simultanit. Je n'en ai
pas averti l'ambassadeur d'Angleterre, continua M. Guizot, c'est
vrai; je n'ai pas cru devoir l'avertir. J'aurais manqu aux plus
simples conseils de la prudence, si, en prsence d'une opposition
qu'il m'avait dj dclare, j'avais t l'avertir moi-mme du moment
o il fallait qu'il agt contre nous. Quant  la conversation que
lui attribuait la dpche du 25 septembre, M. Guizot fit d'abord
observer qu'en recevant un ambassadeur et en rpondant  ses
questions, il n'entendait pas subir une sorte d'interrogatoire;
qu'il ne devait lui dire que la vrit, mais qu'il s'expliquait
seulement dans la mesure qui convenait  l'intrt de son pays et
de sa politique. Il rappela ensuite que tout compte rendu fait
par un agent tranger d'une semblable conversation n'avait un
caractre d'authenticit et d'irrfragabilit que s'il tait soumis
pralablement  celui dont on rapportait les paroles; que lord
Normanby en avait us ainsi pour l'entretien du 1er septembre; que,
pour celui du 25 septembre, au contraire, cette communication n'avait
pas t faite. Le ministre se croyait donc le droit de contester que
son langage et t exactement reproduit. J'ose dire, dclarait-il,
que si M. l'ambassadeur d'Angleterre m'avait fait l'honneur de me
communiquer sa dpche du 25 septembre, comme il m'avait communiqu
celle du 1er, j'aurais parl autrement et peut-tre mieux qu'il ne
m'a fait parler. Fallait-il s'attendre qu'aprs avoir dmenti un
compte rendu inexact, M. Guizot en apportt un exact? Non, il ne s'y
croyait pas tenu, et il prfrait laisser une certaine obscurit sur
une conversation dans laquelle, ds l'origine, il n'avait videmment
pas voulu ou pu tre net. Un seul mot, dit-il, sur le fond mme de
la dpche. Le 25 septembre, Messieurs, toute la situation tait
change: M. l'ambassadeur d'Angleterre m'apportait la protestation
de son gouvernement contre le mariage de M. le duc de Montpensier.
Cette protestation annonait que le gouvernement anglais ferait tout
ce qui dpendrait de lui pour empcher ce mariage. Je recevais en
mme temps de Madrid des nouvelles tout  fait dans le mme sens. Un
grand effort intrieur et extrieur tait fait contre le mariage,
pour l'empcher. Je me suis senti, le mot n'a rien de blessant pour
personne, je me suis senti, aprs avoir reu cette protestation, en
face d'un adversaire, et je me suis conduit en consquence, ne disant
rien qui ne ft rigoureusement vrai, mais ne me croyant pas oblig 
rien dire qui nuist  ma cause ni  mon pays.

Lord Normanby n'tait pas d'humeur  prendre en patience la leon qui
venait de lui tre donne. Il y vit une offense publique  relever
immdiatement, et, ds le lendemain, 6 fvrier, il adressa  lord
Palmerston une dpche rdige _ab irato_, dans laquelle il disait:
Je rpte, une fois pour toutes, et dans les termes les plus forts
dont le langage soit susceptible, que le rcit donn par moi est
la traduction fidle et littrale de chaque phrase et de chaque
explication dont M. Guizot s'est servi dans la conversation que
nous avons eue ensemble. Lord Palmerston tait trop au courant des
usages diplomatiques pour ne pas savoir que lord Normanby s'tait
mis dans son tort en ne communiquant pas pralablement sa dpche 
M. Guizot, et que celui-ci tait dans son droit en contestant, non
la sincrit, mais l'exactitude du compte rendu[404]; il aurait donc
d calmer son agent. Mais empcher une mauvaise querelle de natre,
ce n'tait ni dans les habitudes, ni surtout dans la disposition
actuelle de lord Palmerston; il aima bien mieux s'y jeter lui-mme,
sans se demander ni ce qu'elle valait, ni o elle le conduirait, ni
comment il pourrait en sortir. Il rpondit  lord Normanby, le 11
fvrier: Milord, votre dpche du 6 courant m'est parvenue, et,
en rponse  cette communication, j'ai  assurer Votre Excellence
que le gouvernement de Sa Majest a la plus parfaite confiance dans
l'exactitude de vos rapports, et que rien de ce qui a t dit  la
Chambre des dputs, le 5 courant, ne peut en aucune faon branler
la conviction du gouvernement de Sa Majest que le rcit, renferm
dans votre dpche du 25 septembre dernier, de ce qui s'est pass
dans la conversation entre vous et M. Guizot, est entirement,
rigoureusement conforme  la vrit. Le jour mme, avant que l'encre
en ft sche, il dposait cette rponse avec un extrait de la
dpche de lord Normanby, sur le bureau du Parlement[405].

[Note 404: C'est ce que reconnat formellement Bulwer, tout hostile
qu'il soit  la France, dans cette affaire des mariages; il ne doute
pas que ce ne soit au fond le sentiment de lord Palmerston. (BULWER,
_The Life of Palmerston_, t. III, p. 283.)]

[Note 405: Lord Palmerston crivit  lord Normanby qu'il avait
dpos seulement un extrait de sa dpche (c'est l'extrait que nous
citons plus haut), parce que certains passages taient d'un ton trop
batailleur (_too pugnacious_) pour l'tat de l'opinion anglaise.
(BULWER, t. III, p. 283.) On peut juger, par ce que Palmerston a
conserv, de ce que devaient tre les passages qu'il s'est cru oblig
de retrancher.]

Quelques heures aprs, tous les journaux publiaient les deux pices.
C'tait prcisment ce qu'avait voulu lord Palmerston. Il trouvait
plaisir  dire tout haut qu'il tenait M. Guizot pour un menteur. Le
rsultat, disait le _Morning Chronicle_, organe du _Foreign office_,
est qu' la face des deux nations, M. Guizot est regard dans
l'opinion publique comme un imposteur convaincu d'imposture. C'est
une position qui n'est pas nouvelle pour lui et qu'il peut supporter
avec une philosophique indiffrence; mais certes il n'est personne en
Angleterre, ayant la prtention d'tre un _gentleman_, qui se dcidt
 la subir, et, s'il le faisait, il serait certainement frapp d'une
dconsidration universelle. Suivant leur habitude, les journaux de
M. Thiers firent cho  ceux de lord Palmerston. Le _Constitutionnel_
ne fut pas moins ardent que le _Morning Chronicle_  accuser M.
Guizot d'avoir abus, par de misrables quivoques, la loyaut de
l'ambassadeur anglais; il proclama que l'honneur de la France tait
intress  dsavouer un ministre menteur, et surtout il s'appliqua
 grossir,  envenimer l'incident, toujours dans l'espoir d'en faire
sortir une crise ministrielle; soulignant ce qui pouvait irriter
de part et d'autre les amours-propres, il disait  lord Normanby:
Voyez comme M. Guizot s'est moqu de vous, et  M. Guizot: Ne vous
apercevez-vous pas que lord Normanby et lord Palmerston vous donnent
un injurieux dmenti?

La prtention de lord Normanby tait que satisfaction publique lui
ft donne par M. Guizot, du haut de la tribune[406]. Le _Morning
Chronicle_ invitait ironiquement le ministre franais  rassembler
tout son courage moral pour faire cette sorte d'amende honorable.
Par cette exigence, on se flattait, ou d'imposer  M. Guizot la
plus mortifiante des humiliations, ou d'obliger Louis-Philippe 
se sparer de lui. Notre ministre, fort ennuy de cette querelle
qui venait compliquer inutilement une situation dj si difficile,
et saisi volontiers toute occasion d'y mettre fin honorablement,
et, si on le lui et demand avec politesse, il n'et certainement
pas refus de dclarer qu'en contestant l'exactitude du compte
rendu, il n'avait nullement entendu mettre en doute la bonne foi
de l'ambassadeur[407]. Mais  une mise en demeure offensante et
tapageuse, il estimait que sa dignit ne lui permettait pas de
rpondre. Il garda donc un silence froid. Mme attitude dans la
presse ministrielle. Le _Journal des Dbats_, sans discuter avec les
feuilles palmerstoniennes, se borna  signaler leurs emportements
et  dnoncer le concours scandaleux que leur donnaient le
_Constitutionnel_ et ses pareils.

[Note 406: M. Dsages crivait  M. de Jarnac, le 15 fvrier
1847: Normanby, appuy par lord Palmerston, prtend exiger une
satisfaction  la tribune franaise, M. Guizot se faisant interpeller
par un compre. (_Documents indits._)]

[Note 407: C'est encore M. Dsages qui mandait  M. de Jarnac, le 11
fvrier 1847: Tout cela est regrettable, car il y a bien assez de la
difficult au fond, sans qu'il soit besoin qu'elle se complique de
questions personnelles... Un autre que lord Normanby, aprs avoir
lu son _Moniteur_, aurait crit quelques mots au ministre, qui lui
aurait rpondu par un certificat de loyaut, tout en maintenant qu'il
y avait inexactitude dans la dpche non communique, et tout et t
dit. (_Documents indits._)]

Le chef du _Foreign office_ ne tarda pas  s'apercevoir qu'il n'y
aurait pas moyen de triompher de cette rsistance passive de M.
Guizot; il commenait d'ailleurs,--nous l'avons dj vu,-- se rendre
compte que le ministre franais tait plus solide que M. Thiers
ne le faisait croire  lord Normanby. Il invita donc ce dernier 
changer de tactique. Vous avez dit officiellement, lui crivit-il
le 17 fvrier, que l'insinuation de Guizot n'tait pas vraie; nous
avons fait savoir  toute l'Europe que nous vous croyions et que
nous ne le croyions pas. Que nous faut-il de plus?... Cela, nous
avions le pouvoir de le faire. Mais nous n'avons pas le pouvoir de
forcer M. Guizot  des excuses. C'est pourquoi il vaut mieux ne
pas nous exposer, en les demandant,  tre obligs de nous retirer
avec un refus. Il n'y a pas de raison pour que vous et lui ne
continuiez pas  faire les affaires ensemble comme par le pass,
et la meilleure ligne  suivre pour vous, c'est de dclarer que la
publication des dernires dpches et les sentiments unanimes du
Parlement sur ce sujet vous laissent en bonne situation, et que ni
votre gouvernement ni le Parlement ne demandent que leur opinion
soit confirme par aucun aveu de Guizot[408]. En mme temps, lord
Palmerston informait,  plusieurs reprises, M. de Sainte-Aulaire,
notre ambassadeur  Londres, qu'il donnait pleinement raison  lord
Normanby; que celui-ci serait maintenu  son poste; que si on lui
rendait impossible de traiter les affaires et si on l'obligeait
ainsi  quitter Paris, il ne serait pas remplac; que l'ambassade
serait alors gre par un charg d'affaires, et que les rapports
diplomatiques seraient mis sur le mme pied que ceux de la France et
de la Russie. Il faisait en sorte que cette dernire ventualit ne
ft pas ignore de Louis-Philippe[409].

[Note 408: BULWER, _The Life of Palmerston_, t. III, p. 287, 288.]

[Note 409: BULWER, t. III, p. 292, 293, 294.]

Une telle situation ne pouvait se prolonger sans pril.  Londres
mme, les esprits les plus poss estimaient qu'en cet tat, la
moindre difficult pouvait produire une explosion et amener la
guerre[410]. Comment sortir de l? Il n'y avait pas  compter sur
la sagesse de lord Normanby; mais restaient les chances que devait
nous donner sa maladresse passionne. Elles ne nous firent pas
dfaut. Lady Normanby avait annonc l'intention de donner un bal le
19 fvrier; dans les bureaux de l'ambassade, on copia, sans y faire
attention, les listes des prcdentes rceptions, et l'on adressa par
suite une invitation  M. Guizot. Quand lord Normanby s'en aperut,
il craignit que cette dmarche ne ft regarde comme une sorte
d'avance conciliante  laquelle il n'et pas voulu se prter, et il
fit informer M. Guizot que l'invitation lui avait t envoye par
mprise, ou, comme il disait, par le _mpris_ de son secrtaire. Ce
ne fut pas tout: sous prtexte de rectifier les rcits de certains
journaux, l'ambassadeur fit insrer dans le _Galignani's Messenger_
une note ainsi conue: La vrit semble tre qu'une invitation
avait t envoye par erreur  M. Guizot, et que celui-ci en a t
inform; mais il est galement vrai, croyons-nous, que M. Guizot en
a t instruit d'une manire indirecte et sans aucune circonstance
pouvant lui donner sujet de s'offenser. Le scandale fut grand. Le
jour du bal, aucun membre de la cour, du ministre ou de la majorit
des Chambres ne parut  l'ambassade. Par contre, les dputs de
l'opposition se donnrent le mot d'ordre d'y aller, pour tmoigner
en faveur de leur alli; on y vit aussi un certain nombre de
lgitimistes auxquels lord Normanby, effray du vide qui menaait de
se faire dans ses salons, avait envoy des invitations  la dernire
heure. Le mme soir, il y eut rception au ministre des affaires
trangres: l'affluence y fut norme.

[Note 410: _The Greville Memoirs, second part_, t. III, p. 60.]

Aux yeux de tous les juges dsintresss, l'ambassadeur d'Angleterre,
par ce dernier incident, avait mis dcidment les torts de son ct.
Sa position est insoutenable en France, crivait de loin M. de
Metternich[411]. M. Dsages, nagure un peu inquiet du conflit o
se trouvait engag son ministre, mandait, plus rassur,  M. de
Jarnac: En dfinitive, lord Normanby est aujourd'hui, je crois,
plus embarrass qu'embarrassant[412]. Les Anglais n'taient pas
les derniers  se rendre compte de la situation mauvaise o s'tait
mis leur ambassadeur. Ds l'origine, beaucoup d'entre eux avaient
vu avec dplaisir cette querelle personnelle venant compliquer un
diffrend politique dont on commenait  tre las[413]. Ce sentiment
devint plus vif encore aprs la sotte histoire du bal. M. Greville
constatait, le 23 fvrier, que l'impression de dgot et d'inquitude
tait gnrale, sauf peut-tre chez lord Palmerston. Rien n'est plus
dplorable que l'tat de l'affaire, ajoutait-il, et Normanby semble
entirement inconscient de la pauvre figure qu'il fait[414]. Le
_Times_ exprimait le mcontentement du public.

[Note 411: Lettre  Apponyi, du 25 fvrier 1847. (_Mmoires de M. de
Metternich_, t. VII, p. 328.)]

[Note 412: Lettre du 18 fvrier 1847. (_Documents indits._)]

[Note 413: _The Greville Memoirs, second part_, t. III, p. 55, 56,
57.]

[Note 414: _Ibid._, p. 60, 61.]

mus de ce mouvement d'opinion, plusieurs des membres du cabinet
britannique commencrent  sortir un peu de l'inertie qui d'ordinaire
leur faisait laisser le champ libre  lord Palmerston; ils se
proccuprent de contenir leur collgue et de mettre au plus vite fin
 la querelle. Mais, pendant qu'ils s'agitaient et ttonnaient dans
ce dessein, le chef du _Foreign office_, sans les consulter, sans
mme avertir son premier ministre, lord John Russell, qui pourtant
dnait chez lui le jour mme, fit auprs de M. de Sainte-Aulaire une
dmarche violente qui aggravait singulirement le conflit et qui
dpassait ce que lui-mme, quelques jours auparavant, regardait comme
possible; il dclara  l'ambassadeur de France que si lord Normanby
ne recevait pas une rparation immdiate et satisfaisante, les
relations diplomatiques entre les deux pays seraient interrompues.
Lord Clarendon, inform de ce fait par quelqu'un qui venait de voir
M. de Sainte-Aulaire, alla aussitt trouver lord John Russell: Que
diriez-vous, lui demanda-t-il, si Palmerston avisait Sainte-Aulaire
qu' moins d'une rparation offerte  Normanby, toute relation entre
la France et l'Angleterre cesserait?--Oh! non, dit lord John, il
ne ferait pas cela. Je ne pense pas qu'une telle affaire soit 
craindre.--Mais il l'a fait, dit Clarendon, la communication a eu
lieu, et la seule question est de savoir si Sainte-Aulaire en a ou
n'en a pas averti son gouvernement. Cette fois, lord John Russell,
en dpit de la confiance qu'il affectait de tmoigner  Palmerston,
s'alarma. Sans prendre le temps d'avertir ce dernier, il crivit
instantanment  M. de Sainte Aulaire, et lui demanda de ne pas
transmettre  son gouvernement la communication qui lui avait t
faite. Cet avis arriva  temps; la dpche n'tait pas encore partie.
Lord John Russell vit ensuite lord Palmerston; lui parla-t-il avec
plus de fermet qu' l'ordinaire? ou bien le trouva-t-il plus docile
et plus humble, par conscience de ses torts? toujours est-il que le
chef du _Foreign office_, sans paratre se formaliser d'avoir vu sa
communication contremande en dehors de lui, se soumit, au moins
pour le moment, sauf  reprendre sa politique querelleuse plus tard,
lorsqu'il serait moins surveill et contenu[415].

[Note 415: Ce curieux incident est racont en dtail par M. Greville,
qui y fut ml d'assez prs. _The Greville Memoirs, second part_,
t. III, p. 61  64.--Voir aussi Spencer WALPOLE, _The Life of lord
John Russell_, t. II, p. 7 et 8.--M. Greville note ce qu'il y eut
d'assez peu fier dans cette volution de Palmerston. Celui-ci,
dit-il, est surpris, djou au moment o, de sa propre autorit, 
l'insu de ses collgues, il faisait cette dmarche grave et violente:
il devrait tre mortifi, et jusqu' un certain point il pourrait se
croire dshonor. Voir sa communication contremande  son insu par
le premier ministre est une sorte d'affront que tout homme d'honneur
ressentirait. Mais il est trop dans son tort pour le ressentir, et
il se soumet. M. Greville n'est pas moins svre pour la faiblesse
du premier ministre, intervenant dans ce cas particulier, mais ne
sachant pas tablir son autorit d'une faon permanente.]

Cette nouvelle manire d'tre de lord Palmerston se manifesta dans
une lettre qu'il crivit, le 23 fvrier,  lord Normanby. Nous
sommes trs anxieux, lui mandait-il, d'apprendre que les diffrends
entre vous et Guizot ont t arrangs d'une faon ou d'une autre...
Le public ici commence  s'inquiter de ces affaires. Il ne
comprend pas bien l'importance qu'ont  Paris des choses qui n'en
auraient pas autant ici; et il craint que des diffrends personnels
n'aient une influence fcheuse sur les diffrends nationaux qui les
ont produits. Vous savez combien ici le public est sensitif sur
tout sujet qu'il suppose conduire  la guerre... Un arrangement
est donc trs souhaitable, et plus que vous ne pouvez vous en
apercevoir  Paris. Le ministre rappelait  son agent que, dans un
conflit entre un premier ministre et un ambassadeur, ce dernier est
toujours le plus faible. Il ne lui cachait pas d'ailleurs que tout
le monde lui donnait tort dans l'affaire du bal, et que du moment o
l'invitation avait t envoye, mme par erreur, elle n'aurait pas
d tre retire. Le seul point, disait-il en terminant, sur lequel
quelque chose comme une rparation soit ncessaire, est ce que Guizot
a dit  la Chambre.  vous parler vrai, cela n'a pas t regard
ici comme aussi offensant qu'on semble l'avoir considr  Paris.
Sainte-Aulaire dit que Guizot lui assure n'avoir eu aucune intention
de contester votre vracit. Le meilleur arrangement et t qu'il
donnt cette assurance  la tribune, en rponse  une question pose
par quelque dput. Mais probablement le temps est pass o cela
aurait pu se faire. Ne pourrait-il pas vous le dire en prsence
du Roi intervenant comme pacificateur? Il ne dplairait peut-tre
pas au Roi de jouer ce rle. Ou bien Guizot pourrait-il dire cela
au Roi, qui vous le rpterait? Ou bien pourrait-il faire cette
dclaration  Apponyi, avec mission de vous la rapporter? Tous ces
moyens seraient, je pense, possibles. Mais il est trs dsirable que
l'affaire soit arrange[416].

[Note 416: BULWER, _The Life of Palmerston_, t. III, p. 294  296.]

Une telle lettre, si peu en harmonie avec ce qui lui avait t crit
jusqu'alors du _Foreign office_, tait faite pour surprendre et
dsappointer lord Normanby. En tout cas, il dut se dire que du moment
o lord Palmerston lui-mme voyait ainsi les choses, il n'avait plus
qu' s'excuter. Il se rsigna donc, fort tristement et la tte
basse,  aller trouver le comte Apponyi, l'informa qu'il tait prt
 prendre envers le ministre franais l'initiative d'une dmarche de
conciliation et le pria de s'interposer. M. Guizot, de son ct, ne
demandait qu' mettre fin  cette querelle personnelle; il accueillit
bien ces ouvertures, insistant seulement pour qu'il ft bien tabli
que lord Normanby faisait les premiers pas. Suivant un programme
convenu  l'avance, l'ambassadeur d'Angleterre chargea le comte
Apponyi d'exprimer  M. Guizot ses regrets, au sujet de l'invitation
retire; en rponse, M. Guizot dclara au mme intermdiaire n'avoir
point eu l'intention, dans son discours  la Chambre, d'inculper la
bonne foi et la vracit de l'ambassadeur; puis, le 27 fvrier, tous
deux se rencontrrent chez le comte Apponyi et se serrrent la main.
Messieurs, leur dit l'ambassadeur d'Autriche, je suis charm de vous
voir runis chez moi, et je vous remercie de la confiance dont vous
m'avez honor l'un et l'autre. M. Guizot, se tournant vers lord
Normanby, lui tint ce langage: Mylord, aprs ce que M. l'ambassadeur
d'Autriche m'a fait l'honneur de me dire de votre part et ce que je
lui ai rpondu, ce qui conviendra le mieux, je pense,  vous comme
 moi, c'est que nous n'en parlions plus.--Certainement, rpondit
l'ambassadeur. Ils s'assirent, causrent du froid, du vent d'est, des
travaux des Chambres, de l'Irlande, des emprunts, du mas, des pommes
de terre. Au bout de dix minutes, M. Guizot se retira[417]. Une note
sommaire fit connatre au public les conditions du rapprochement. Peu
de jours aprs, lord Normanby vint entretenir M. Guizot de l'affaire
de la Plata, et le ministre dna  l'ambassade. Les relations taient
rtablies, du moins en apparence.

[Note 417: Tous ces dtails sont rapports par M. Guizot dans une
lettre particulire du 4 mars 1847, adresse au marquis de Dalmatie,
ministre  Berlin. (_Documents indits._)]

 Paris, les amis de M. Guizot trouvrent, non sans raison, que
l'affaire s'tait termine  son avantage[418].  Londres, on ne
put s'empcher de remarquer combien la conclusion tait diffrente
des prtentions premires de lord Normanby. Celui-ci, crivait
lord Howden, a t comme le mois de mars, arrivant comme un lion et
s'en allant comme un agneau. M. Greville dclarait que la fin de
cette triste querelle avait rpondu au commencement, et que rien
n'tait plus misrable que la rconciliation[419]. Lord Normanby
avait conscience de la figure un peu piteuse qu'il faisait; aussi
les lettres qu'il crivait  Londres taient-elles pleines de
rcriminations contre son gouvernement qui ne l'avait pas soutenu,
contre ses amis plus que candides, qui s'taient effarouchs de sa
conduite[420]. Lord Palmerston tcha de le consoler. Je ne suis pas
surpris, lui mandait-il, que vous soyez ennuy de la _candeur_ de
nos amis communs; mais c'est un mal insparable de la vie publique...
La tendance des meilleurs amis est toujours de penser qu'on a
trop fait quand il s'lve des difficults par suite de ce qui a
t fait, ou, au contraire, qu'on a trop peu tent quand il s'lve
des difficults par suite de ce qui a t omis... C'est toutefois
le devoir de ceux qui ont charge de diriger un service, de soutenir
leurs collaborateurs au milieu des difficults auxquelles ils peuvent
tre exposs. Et soyez assur que je ferai toujours ainsi. C'est
pour moi la condition _sine qua non_ de la coopration qu'on peut
attendre d'hommes d'honneur[421]. Lord Normanby pardonna-t-il 
ceux de ses amis qui l'avaient abandonn? En tout cas, il ne devait
jamais pardonner  M. Guizot l'avantage que celui-ci avait eu sur lui
en cette affaire. Jusqu' la rvolution de Fvrier, il restera, plus
que jamais, en connivence active avec notre opposition, et telle sera
sa conduite que les Anglais pourront l'accuser d'avoir contribu au
renversement de la monarchie de Juillet[422].

[Note 418: _Journal indit de M. de Viel-Castel._]

[Note 419: _The Greville Memoirs, second part_, t. III, p. 66.]

[Note 420: _Ibid._, p. 66  68.--M. Greville note avec stupfaction
que Normanby, dans ses lettres, se dfendait d'avoir t en
communication avec l'opposition franaise, et notamment avec M.
Thiers. C'est rellement incroyable, ajoutait M. Greville, qu'il
puisse s'abuser jusqu' ce point et qu'il s'imagine tromper les
autres.]

[Note 421: Lettre du 5 mars 1847. (BULWER, _The Life of Palmerston_,
t. III, p. 297, 298.)]

[Note 422: C'est ce que dit l'diteur des Mmoires de Greville, M.
Reeve (_The Greville Memoirs, second part_, t. III, p. 72, note de
l'diteur).]


VIII

Si occup que ft lord Palmerston de ce qui se passait en France, et
de la campagne qu'il y menait avec le concours de notre opposition,
il ne perdait pas de vue le reste de l'Europe et ne cessait pas
d'agir auprs des autres puissances. On sait quels efforts il avait
faits, ds le dbut du conflit, pour mettre dans son jeu l'Autriche,
la Prusse et la Russie. Il les avait d'abord invites, en septembre
1846,  protester avec lui contre le mariage annonc et non encore
clbr de l'Infante; le fait accompli, il les avait presses,
en octobre et novembre, de dclarer, dans un protocole sign 
quatre, que les enfants  natre de cette union seraient dchus de
leurs droits successoraux,  la couronne d'Espagne; chaque fois il
avait chou. Non dcourag par ce double insuccs, il revint  la
charge en janvier 1847. Sa prtention, toujours la mme au fond, se
faisait plus modeste dans la forme. Il demandait que chacune des
trois cours lui donnt sparment son avis sur les droits ventuels
des descendants de l'Infante. Cet avis, il l'avait dj obtenu,
 peu prs tel qu'il le dsirait, du gouvernement de Berlin, en
octobre 1846. Ne pouvait-on dcider les cabinets de Vienne et de
Saint-Ptersbourg  en faire autant? Sans doute, cette demande tait
assez anormale; il n'est gure dans l'usage des chancelleries de
se prononcer ainsi, par voie de consultation doctrinale, sur des
hypothses qui ne se raliseront peut-tre pas. Mais,  entendre
le ministre anglais, cette mesure prventive n'avait pas pour but
de commencer la bataille avant l'heure; elle devait, au contraire,
assurer le maintien de la paix; le gouvernement franais, averti
 l'avance des dangers auxquels l'exposerait telle ventualit,
s'arrangerait pour qu'elle ne se ralist pas. Lord Palmerston
donnait, en outre,  entendre, pour amadouer les trois cours,
qu'elles serviraient par l les intrts du comte de Montemolin, et
il se rpandait en loges de ce prince, dclarant que, s'il l'avait
connu plus tt, il se serait conduit autrement[423].

[Note 423: Lettres diverses, adresses  M. Guizot, en janvier 1847,
par le comte de Flahault, ambassadeur  Vienne, et par le marquis de
Dalmatie, ministre  Berlin. (_Documents indits._)]

Comme j'ai dj eu l'occasion de le faire remarquer, la clef de la
situation tait  Vienne. Lord Ponsonby s'y dmenait avec un zle
passionn. En toutes circonstances, il trahissait son animosit
contre la France et ne prenait mme pas la peine de la cacher 
notre ambassadeur, le comte de Flahault, bien qu'il ft avec lui en
bons rapports personnels. Ce dernier crivait  M. Guizot, le 22
janvier 1847: Ponsonby me disait l'autre jour que le discours de
la Reine contiendrait un paragraphe fort svre sur les mariages
espagnols[424], que la guerre tait trs probable; que, du reste,
lors mme que cette difficult ne se ft pas leve, il s'en
serait prsent d'autres qui auraient eu les mmes consquences;
que la France et l'Angleterre taient comme deux belles dames
qui se rencontrent dans un salon; elles se font la rvrence, se
disent des politesses, mais sont toujours prtes,  la premire
occasion,  se prendre aux cheveux (_pull on another's cap_)[425].
En mme temps, pour gagner les bonnes grces de M. de Metternich,
lord Ponsonby affectait d'entrer dans toutes ses ides, mme les
plus rtrogrades[426]. Le chancelier, visiblement flatt d'tre
ainsi courtis, trouvait toutes sortes de qualits  l'ambassadeur
d'Angleterre[427].

[Note 424: On sait que le discours de la Reine fut tout diffrent de
ce qu'annonait lord Ponsonby.]

[Note 425: _Documents indits._]

[Note 426: Lettre de M. de Flahault  M. Guizot, du 22 janvier
1847.--M. Greville notait sur son journal: Ponsonby fait tout ce
qu'il peut  Vienne et y tient le langage le plus despotique. (_The
Greville Memoirs, second part_, t. III, p. 64.)]

[Note 427: M. de Metternich dcernait  lord Ponsonby l'loge qu'il
rservait  ses meilleurs amis; il l'appelait un brave homme.
(Lettre de M. de Flahault  M. Guizot, en date du 21 janvier 1847.
_Documents indits._)]

Le gouvernement franais, inform du mouvement que se donnait
la diplomatie anglaise  Vienne, ne laissait pas que d'en tre
proccup[428]. De son ct, il n'tait pas inactif. Il chargeait
M. Giraud, lgiste et historien distingu, de faire, sur le _Trait
d'Utrecht_, un livre qui tait la rfutation savante de la thse
anglaise: ce livre, traduit aussitt en allemand, fut envoy aux
diverses chancelleries. Et surtout il ne se lassait pas, dans ses
lettres  M. de Flahault, de dvelopper les ides qu'il lui avait
indiques ds le dbut et qu'il savait tre de nature  faire le plus
d'impression sur M. de Metternich. La France, lui crivait-il, a
besoin que l'Espagne soit pacifie, monarchique et conservatrice. La
France veut tre tranquille de ce ct.  cette condition seulement,
elle peut employer sur d'autres points son influence pour le maintien
des mmes principes. L'Autriche, surtout, a besoin que la France
continue  soutenir la politique de conservation. Elle a besoin du
concours, de l'action morale de la France, en Italie, en Suisse.
Ressusciter  notre porte, en Espagne, l'tat rvolutionnaire, c'est
ter  la France non seulement tout moyen, mais peut-tre toute envie
de persvrer ailleurs dans cette politique. Si le dsordre renat
en Espagne, il peut natre en Italie. Est-ce l'Angleterre qui y
portera remde? N'est-ce pas la France, la France seule, qui le peut
et le veut aujourd'hui? Le prince de Metternich mettra-t-il en jeu
le repos de l'Europe, pour servir la rancune de lord Palmerston? M.
Guizot ajoutait, dans une autre lettre, quelques semaines plus tard:
Lord Palmerston est vou  la politique remuante et rvolutionnaire.
C'est son caractre: c'est aussi sa situation. Partout ou  peu prs
partout, il prend l'esprit d'opposition et de rvolution pour point
d'appui et pour levier. M. de Metternich sait,  coup sr, aussi
bien que moi,  quel point, en Portugal, en Espagne, en Grce, lord
Palmerston est dj engag dans ce sens-l. Nous, au contraire, nous
sommes de plus en plus conduits, par nos intrts intrieurs et
extrieurs bien entendus,  nous appuyer sur l'esprit d'ordre, de
gouvernement rgulier et de conservation[429].

[Note 428: M. de Flahault rapportait  M. Guizot des conversations de
M. de Metternich, qui ne semblaient pas toujours rassurantes. (Lettre
du 21 janvier 1847. _Documents indits._) Notre diplomatie se rendait
compte d'ailleurs des raisons qui pouvaient porter le chancelier 
prter l'oreille aux ouvertures de l'Angleterre. Un peu plus tard, M.
de Flahault rsumait ainsi ces raisons: Il ne faut pas oublier que
l'Angleterre est une ancienne amie que la politique autrichienne est
dispose  suivre, et que la ngation des droits de Mme la duchesse
de Montpensier se trouve dans le principe qui rgle la conduite de la
cour de Vienne, et qu'elle pourrait tendre au rtablissement de la
Pragmatique de Philippe V et  celui de la branche masculine dans la
personne du comte de Montemolin, si la reine Isabelle vient  dcder
sans enfants. Tout cela est fort tentant. (Lettre  M. Guizot, du 9
mars 1847. _Documents indits._)]

[Note 429: Lettres du 1er et du 24 fvrier 1847. (_Documents
indits._)]

En prsence des vnements chaque jour plus graves de Suisse et
d'Italie, de semblables considrations paraissaient dcisives  M.
de Metternich. Aussi, tout en tmoignant beaucoup d'amiti  lord
Ponsonby, le chancelier ne se laissait-il pas branler par ses
instances, ni attirer hors du terrain o il avait pris possession
ds le dbut. Le 19 janvier 1847, lord Palmerston lui avait demand,
dans une note officielle, de vouloir bien s'expliquer sur la
valeur qu'il reconnaissait aux traits de 1713, 1715 et 1725 et
 leurs annexes, et de vouloir bien dclarer si, en vertu de ces
diffrents actes et en consquence de son mariage avec le duc de
Montpensier, l'Infante et ses descendants n'avaient pas perdu leurs
droits  la succession de la couronne d'Espagne. M. de Metternich
rpondit, le 23 janvier, galement par une note. Il commenait par
y tablir que l'attitude prise par la Cour impriale prouvait
qu'elle reconnaissait la validit de tous les actes cits dans la
note anglaise et particulirement de celui qui en est le complment
et le moyen d'excution, la Pragmatique de Philippe V, tablissant,
en Espagne, la succession masculine; que, sans l'abolition de cette
Pragmatique, le mariage de l'Infante avec M. le duc de Montpensier
et t un vnement sans importance; que, quant aux enfants ns de
ce mariage, ils ne pourraient lever de prtentions  la couronne
qu'en vertu du droit paternel ou maternel; que le droit paternel ne
saurait exister, le chef de la branche d'Orlans y ayant renonc pour
lui et ses descendants; que le droit maternel ne saurait exister
aux yeux des puissances qui n'avaient pas reconnu le testament
de Ferdinand VII, maintenaient la validit de la Pragmatique de
Philippe V et ne reconnaissaient pas par consquent les droits de
l'Infante[430]. Cette rponse n'tait pas pour satisfaire lord
Palmerston; il ne pouvait s'armer contre nous d'un avis qui tendait 
contester le droit de la reine Isabelle elle-mme. Ce qu'il lui et
fallu, ce n'tait pas une dclaration d'incapacit gnrale fonde
sur l'exclusion de toute succession fminine, mais une dclaration
d'incapacit spciale fonde, sur le mariage de l'Infante avec le
duc de Montpensier. Sur le moment, le gouvernement franais ne
connut ni la note de lord Palmerston, ni la rponse du cabinet de
Vienne. Mais, dans la seconde moiti de fvrier, M. de Metternich,
voulant nous donner une marque de sa confiance et un gage de ses
bonnes dispositions, se dcida  nous communiquer, sous le sceau du
secret, les notes changes; il eut soin de faire ressortir que, par
sa rponse, il avait refus de se placer sur le terrain o l'appelait
lord Palmerston, qu'il avait pris position _ ct_ de la question
irritante, et il se dit rsolu  maintenir cette attitude[431].
Notre gouvernement n'en demandait pas davantage.

[Note 430: J'ai trouv ce rsum de la note anglaise et de la note
autrichienne dans une lettre particulire de M. de Flahault  M.
Guizot, en date du 19 fvrier 1847. M. de Flahault tenait ces
renseignements de M. de Metternich. (_Documents indits._)]

[Note 431: Lettre de M. de Flahault  M. Guizot, du 19 fvrier
1847. (_Documents indits._) Voir aussi deux dpches de M. de
Metternich au comte Apponyi, du 25 fvrier 1847. (_Mmoires de M. de
Metternich_, t. VII, p. 383  388.)]

Lord Ponsonby, cependant, n'abandonnait pas la partie. Sa fivreuse
activit tenait sans cesse en veil la diplomatie franaise, et
celle-ci se demandait parfois s'il ne parviendrait pas  faire
tomber M. de Metternich dans quelque pige. Un jour, par exemple,
vers la fin de fvrier, il vint dire au chancelier: Auriez-vous
objection  rpondre par oui ou par non  la question suivante?
Et alors, tirant de sa poche un petit papier, il commena  lire:
Voulez-vous concourir  la dclaration... Ici, le prince l'arrta
et lui demanda: Qu'entendez-vous par _dclaration_? Est-ce une
dclaration faite en commun ou que chacun fera de son ct?--Vous
avez raison, rpliqua Ponsonby; effaons _dclaration_ et mettons
_opinion_. Partagez-vous l'opinion que les descendants du duc de
Montpensier et de l'Infante n'ont pas de droits  hriter de la
couronne d'Espagne?--Oui, rpondit le chancelier[432]. On voit
tout de suite quelle avait t la manoeuvre de l'ambassadeur,
en demandant qu'il ft rpondu par oui ou par non. Si M. de
Metternich et motiv son _oui_, on et vu qu'il tait fond non
sur la prtendue incapacit que la diplomatie britannique faisait
rsulter du mariage avec le duc de Montpensier, mais sur l'exclusion
gnrale de toute succession fminine; c'est ce qui avait t dit
expressment dans la note du 23 janvier. Le _oui_ non motiv prtait
 l'quivoque. Quand M. de Metternich raconta cette conversation 
M. de Flahault, celui-ci signala, non sans motion, le parti que la
diplomatie anglaise pouvait en tirer. Le chancelier le rassura; il
protesta,  plusieurs reprises, qu'il ne se laisserait pas jouer,
que son _oui_ ne changeait rien  l'attitude prise par lui dans la
note du 23 janvier, que, si le cabinet de Londres voulait en abuser,
il lui opposerait un dmenti et renouvellerait ses dclarations
antrieures[433]. Ces assurances finirent par dissiper entirement
les inquitudes, un moment assez vives, de M. de Flahault. Je
crois, crivit-il, le 5 mars,  M. Guizot, le prince de Metternich
aujourd'hui dcid  ne pas sortir de l'attitude qu'il a prise dans
la question espagnole; mais j'ai eu quelques moments d'anxit. Et
dans une autre lettre, en date du 9 mars, aprs avoir rappel les
rdactions plus astucieuses les unes que les autres, prsentes
par lord Ponsonby, pour carter la duchesse de Montpensier et ses
enfants, il ajoutait: Il faut en convenir, il m'a fait passer par de
rudes moments[434].

[Note 432: Lettre de M. de Flahault  M. Guizot, du 24 fvrier 1847.
(_Documents indits._)]

[Note 433: Lettres de M. de Flahault  M. Guizot, en date du 24
fvrier et du 18 mars 1847. (_Documents indits._)]

[Note 434: _Documents indits._]

Lord Palmerston fut-il averti des dispositions de M. de Metternich?
Toujours est-il qu'il ne chercha pas  exploiter le _oui_ obtenu par
son ambassadeur. Bien au contraire, il envoya  ce dernier une lettre
o il constatait que dcidment le cabinet de Vienne ne voulait
pas se runir au gouvernement anglais dans l'affaire du mariage;
s'il en est ainsi, ajoutait-il, non sans dpit, il faudra bien
s'en passer[435]. Quelques jours auparavant, il crivait  lord
Normanby: Nous devons, je suppose, regarder Metternich comme tant
pass maintenant tout  fait du ct de la France[436]. De son ct,
M. de Metternich tait dcid  ne plus accepter de conversations
sur ce sujet. Il crivait  ce propos, le 19 avril 1847, au comte
Apponyi: Je sais tirer une ligne entre les questions qui, pour
nous, sont tranches et celles qui ne le sont pas. Lord Palmerston
voudrait nous engager dans une discussion dont nous ne voulons pas.
Nous avons clairement dfini et nonc notre attitude, et nous
entendons n'y rien changer. Lord Palmerston a dit  lord Ponsonby
_qu'avec le cabinet autrichien il n'y a rien  faire; qu'il fallait
donc s'en passer_. La question ainsi pose, ce n'est pas  nous qu'il
appartiendrait d'y revenir[437].

[Note 435: Lettre de M. de Flahault  M. Guizot, du 4 avril 1847.
(_Documents indits._)]

[Note 436: Lettre du 26 mars 1847. (BULWER, _The Life of Palmerston_,
t. III, p. 302.)]

[Note 437: _Mmoires de M. de Metternich_, t. VII, p. 394, 395.]

La diplomatie britannique tait-elle plus heureuse  Berlin? L,
sans doute, on continuait  tre mal dispos pour la monarchie de
Juillet; le ministre des affaires trangres, M. de Canitz, dans ses
conversations, tenait, sur la question espagnole, un langage qui,
trop souvent, tait de nature  ne pas nous satisfaire; de Londres
et de Paris, MM. de Bunsen et d'Arnim pressaient plus vivement que
jamais leur gouvernement de s'unir  l'Angleterre[438]; les journaux
prussiens taient fort aigres sur la France; mais, pas plus qu'en
octobre et en novembre, Frdric-Guillaume IV ne se dcidait 
prendre nettement parti. Il et videmment moins hsit  marcher
avec l'Angleterre, si l'Autriche se ft dtermine  le suivre dans
cette voie: il essaya de l'entraner. Le 6 mars 1847, le baron de
Canitz adressa  Vienne une longue communication o il exprimait, au
nom de son matre, le dsir non seulement qu'il y et une entente
parfaite entre les deux cours allemandes, mais que cette entente ft
rendue plus manifeste aux yeux de toute l'Europe; puis, examinant,
 ce point de vue, la conduite  suivre par ces deux cours envers
les autres puissances, il se montrait partial pour l'Angleterre et
peu favorable  la France. M. de Metternich, dans sa rponse, se
proclama non moins dsireux de maintenir l'accord de l'Autriche et de
la Prusse: seulement, jetant  son tour un regard sur les positions
prises par les deux puissances occidentales, il marqua sa prfrence
pour la France qui lui paraissait actuellement moins engage dans
la politique rvolutionnaire: Elle soutient, dit-il en rsum, les
principes conservateurs en Suisse, en Italie, en Espagne, et, sur ces
points, c'est avec elle que les trois puissances de l'Est peuvent
s'entendre; l'Angleterre, au contraire, cherche  y faire prvaloir
le radicalisme le plus avanc[439].

[Note 438: M. de Metternich crivait au comte Apponyi, le 25 fvrier
1847: Le mouvement que se donne le baron d'Arnim pour aider 
envenimer la situation est digne de son esprit et de son caractre.
(_Mmoires_, t. VII, p. 327.) Causant avec M. de Flahault, M. de
Metternich traitait Bunsen d'me damne de lord Palmerston. (Lettre
de M. de Flahault  M. Guizot, du 18 mars 1847. _Documents indits._)]

[Note 439: M. de Flahault avait t inform par M. de Metternich de
l'existence de ces deux dpches. (Lettre de M. de Flahault  M.
Guizot, du 18 mars 1847. _Documents indits._)]

Avant mme d'tre inform par M. de Metternich de cette tentative du
cabinet prussien, M. Guizot, impatient de l'hostilit sourde qui
se perptuait  Berlin, s'tait dcid  y parler plus haut et plus
ferme qu'il n'avait fait jusqu'alors. Il adressa, le 8 mars 1847,
au marquis de Dalmatie, une lettre o il apprciait svrement la
conduite de la Prusse et expliquait comment cette conduite obligeait
la France  se montrer rserve et mme un peu froide. Grce 
Dieu, disait-il, nous avons, dans notre politique extrieure, les
mains assez fortes et assez libres pour ne nous montrer bienveillants
que l o nous rencontrons de la bienveillance. Il engageait notre
reprsentant  faire lire cette lettre  M. de Canitz et mme au
roi Frdric-Guillaume[440]. Le ministre prussien, intimid par ce
langage, rpondit par une apologie, en forme d'excuse, de sa conduite
passe, et par des protestations empresses de bon vouloir pour
l'avenir: il affirmait n'avoir pris aucun engagement envers lord
Palmerston et tre absolument libre de reconnatre demain la duchesse
de Montpensier si elle tait appele au trne. Non, ajouta-t-il,
nous ne faisons pas de la politique anglaise. Nous avons donn 
Londres notre avis pur et simple, parce qu'on nous le demandait;
mais, quand on nous a demand une protestation, nous avons refus...
Loin d'tre malveillants pour la France, notre politique est
d'tre avec elle en termes de bonne harmonie et d'amiti. Et il
faisait valoir qu'en ce moment mme, dans les affaires de Grce, il
refusait de marcher avec l'Angleterre[441]. Cette humble rponse
n'tait pas pour disposer notre gouvernement  tenir grand compte
du cabinet prussien. Preuve de plus, crivait M. Guizot, qu'il
convient de parler ferme  Berlin et mme un peu haut, et que cette
attitude y fait plus d'effet que la douceur[442]. En tout cas, il
tait dsormais certain que Frdric-Guillaume, retenu par l'Autriche
et intimid par la France, n'oserait pas prendre ouvertement parti
pour l'Angleterre. Aussi, M. de Metternich, dans cette dpche dj
cite, du 19 avril, o il dclarait, pour son compte, ne plus vouloir
entendre parler des propositions de lord Palmerston sur les affaires
espagnoles, ajoutait: J'ai la conviction que ce sentiment prdomine
aujourd'hui galement,  Berlin, sur un moment d'entranement dont il
faut regarder M. de Bunsen comme ayant t le point de dpart et la
cheville ouvrire[443].

[Note 440: Lettre de M. Guizot au marquis de Dalmatie, en date du 8
mars 1847. (_Documents indits._)]

[Note 441: Lettre du marquis de Dalmatie  M. Guizot, en date du 19
mars 1847. (_Documents indits._)]

[Note 442: Lettre de M. Guizot au marquis de Dalmatie, en date du 31
mars 1847. (_Documents indits._)]

[Note 443: _Mmoires de M. de Metternich_, t. VII, p. 395.]

Quant  la Russie, le cabinet franais pouvait tre plus tranquille
encore: elle persistait, en dpit des instances de lord Palmerston,
dans son attitude de rserve, attentive  rgler sa conduite d'aprs
celle de l'Autriche. Bien plus, on et dit qu'elle cherchait
alors  nous tre agrable. Au commencement de 1847, par suite de
circonstances qui seront exposes ailleurs, une crise financire et
montaire assez aigu svissait  Paris, et la Banque de France avait
vu sa rserve mtallique baisser dans des proportions alarmantes. On
cherchait, sans les trouver toujours, les moyens de remdier  cette
baisse, quand, le 17 mars, l'empereur de Russie fit spontanment
offrir  la Banque, par l'intermdiaire du ministre des affaires
trangres, d'acheter, au cours moyen de la Bourse du 11 mars, soit 
115 fr. 75, des inscriptions de rente 5 pour 100 pour un capital de
50 millions payables en numraire. La proposition fut accepte avec
empressement. Tenue secrte jusqu'au dernier moment, la convention
fit grand bruit quand elle fut connue. L'effet matriel et moral
fut considrable et contribua beaucoup  amliorer la situation
financire de la place de Paris. Sans doute, en agissant ainsi, le
Czar faisait une bonne affaire; il devait bnficier de la hausse
qu'il contribuait  produire, et de plus la Russie tait assure de
retrouver prochainement, par ses exportations de grains, le numraire
qu'elle versait  notre Banque. Mais cette opration n'en rendait
pas moins un service signal  la France, et tmoignait d'une grande
confiance dans son crdit. Or, quelque temps auparavant, l'empereur
Nicolas se ft systmatiquement refus  lui rendre ce service
et  lui montrer cette confiance. Il semblait qu'il y et l une
disposition nouvelle. Les autres cours en furent trs surprises.
M. de Metternich ne voulut pas tout d'abord y croire[444]. C'tait
surtout pour les cabinets anglais et prussien que cet incident
renfermait une leon. Notre gouvernement ne manqua pas de la mettre
en lumire. M. Guizot crivait  ce propos, le 20 mars, au marquis
de Dalmatie: Il y a de la coquetterie dans l'air, en Europe, et
nous avons quelque droit de dire qu'on en fait envers nous plus que
nous n'en faisons nous-mmes... Il est bon qu'on voie,  Berlin et
 Londres spcialement, que nous n'avons pas besoin de nous remuer
ni de parler beaucoup, pour qu'on ait envie, ailleurs, d'tre bien
avec nous et pour qu'on nous le montre[445]. Quelques jours aprs,
M. Dsages, dans une lettre  M. de Jarnac, notre charg d'affaires
 Londres, donnait  entendre que si lord Palmerston continuait 
creuser l'abme entre la France et l'Angleterre, cela pourrait bien
nous amener  nous rapprocher de la Russie; il indiquait que celle-ci
nous faisait, depuis quelque temps, certaines avances. On compte
trop autour de nous, ajoutait-il, sur la puissance et la dure des
antipathies dans les rgions suprieures. Ce qui tait absolument
vrai, sous ce rapport, il y a quinze, ou dix, ou mme encore cinq
ans, est dj moins vrai, moins pratiquement vrai aujourd'hui, si
je puis ainsi parler. Le temps marche et modifie plus ou moins
toutes choses en marchant. Dites-moi si l'Europe est aujourd'hui
ce qu'elle tait hier. Bien habile,  coup sr, serait celui qui
pourrait dire ce qu'elle serait demain[446]. Quoi qu'il en ft des
perspectives que faisait entrevoir M. Dsages, il tait du moins
tout  fait acquis qu' Saint-Ptersbourg, comme  Vienne et mme 
Berlin, on refusait  lord Palmerston le concours qu'il demandait.
La campagne diplomatique que celui-ci venait de poursuivre, avec
tant d'obstination, pour runir de nouveau l'Europe contre la France
isole, cette campagne avait dfinitivement chou: il n'en devait
plus tre question.

[Note 444: Lettre de M. de Flahault  M. Guizot, avril 1847.
(_Documents indits._)]

[Note 445: _Documents indits._]

[Note 446: _Ibid._]


IX

L'affaire des mariages espagnols n'a t pour lord Palmerston qu'une
suite de dceptions et de mortifications. Au dbut, en prenant le
pouvoir, il veut ragir contre les prtendues dfaillances de lord
Aberdeen et cherche, par des menes souterraines,  faire prvaloir
 Madrid une solution contraire  la ntre; au bout de quelques
semaines, il est surpris par la nouvelle de l'accord conclu entre
la France et la cour d'Espagne. Ce premier chec subi, il se flatte
de provoquer assez de troubles, de produire assez d'intimidation,
de susciter assez de difficults pour empcher ou tout au moins
retarder le mariage de l'Infante; mais les deux mariages sont
clbrs tranquillement au jour fix. Ds lors, il aspire  se
venger, d'une part, en obligeant Louis-Philippe et le parlement
franais  sacrifier M. Guizot; d'autre part, en dcidant les autres
puissances  s'unir  lui contre la France; toujours mme insuccs.
Ni Louis-Philippe ni le parlement franais ne se laissent effrayer ou
garer; des dbats qui s'engagent, M. Guizot sort plus fort qu'il n'a
jamais t; sa majorit est nombreuse, compacte, pleine d'entrain,
fire de la figure que fait son chef. Quant aux autres puissances,
elles refusent avec persistance de s'associer  la politique
britannique, et tmoignent de la confiance que leur inspire le
cabinet de Paris, du dsir qu'elles ont de s'entendre avec lui; c'est
le ministre anglais qui leur devient suspect et l'Angleterre qui
est menace de se trouver isole. L'impression gnrale du moment,
au dedans et au dehors, aussi bien chez ceux qui s'en flicitent
que chez ceux qui s'en attristent, est donc que, dans cette grande
partie, lord Palmerston a tout le temps mal jou et qu'il a perdu;
que M. Guizot, au contraire, a bien jou et qu'il a gagn. La France
paraissait avoir pris, contre l'Angleterre, sa revanche de 1840. 
considrer les choses du point de vue de l'histoire, cette impression
se confirme-t-elle? Quel jugement convient-il de porter aujourd'hui
sur la politique suivie par Louis-Philippe et M. Guizot, dans
l'affaire des mariages espagnols?

D'abord, il est une premire question qui peut tre considre comme
rsolue, celle de la loyaut. L'accusation de tromperie prmdite et
ambitieuse, porte contre le gouvernement du Roi, ne tient pas debout
devant les faits tels qu'ils sont maintenant connus. Il ne peut plus
tre ni que les promesses faites  Eu, relativement  l'poque du
mariage de l'Infante, nous obligeaient seulement dans la mesure o
le cabinet de Londres resterait lui-mme fidle aux engagements qui
taient la contre-partie des ntres; que cet accord synallagmatique,
maintenu pendant le ministre de lord Aberdeen, a t rompu par lord
Palmerston aussitt son avnement, et que notre libert nous a t
ainsi rendue; il est manifeste galement que, loin d'avoir dsir
reprendre cette libert, nous nous en sommes servis  contre-coeur, 
la dernire extrmit, quand l'Espagne nous y a contraints et quand
nous n'avons plus vu d'autre moyen d'empcher le succs des menes
britanniques. Notre droit tait donc incontestable. Il est seulement
 regretter qu'en en faisant usage, le gouvernement franais n'ait
pas mieux prvenu la mprise qui a fait douter sincrement de sa
bonne foi,  beaucoup d'esprits en Angleterre, particulirement  la
reine Victoria. Cela ne met plus en cause sa loyaut, mais cela peut,
dans une certaine mesure, mettre en doute son habilet.

Cette habilet, du reste, a t conteste d'une faon beaucoup plus
gnrale.  entendre les critiques, toute notre politique, en cette
affaire, aurait repos sur une grosse erreur; en attachant autant
d'importance  la question de savoir qui pouserait la reine Isabelle
et sa soeur, le gouvernement franais aurait mconnu deux grands
changements survenus depuis le dix-huitime sicle: il aurait oubli,
d'abord, que l'Espagne affaiblie tait dsormais incapable de jouer
un rle en Europe et d'tre pour nous une allie vraiment secourable;
ensuite, qu'avec le dveloppement et la prpondrance du sentiment
national dans les tats modernes, les parents royales ne pouvaient
plus avoir la mme influence qu'autrefois sur la direction de la
politique. Ne semble-t-il pas, en effet, que les vnements aient
donn presque aussitt une leon,--leon d'une ironie tragique,--
ceux qui croyaient d'un intrt si capital d'unir par un nouveau
mariage les Bourbons d'Espagne et ceux de France? Dix-huit mois
aprs la clbration de ce mariage, les Bourbons n'taient plus sur
le trne de France, et ils n'y sont pas encore remonts. Au bout de
quelques annes, ils taient aussi chasss de Madrid; ils y sont
revenus depuis, mais, par un trange hasard, leur restauration s'est
trouve aboutir  la rgence d'une archiduchesse d'Autriche. On ne
reproche pas seulement aux mariages espagnols d'avoir t sans profit
pour la France, on leur reproche d'avoir eu des suites fcheuses; on
soutient qu'ils ont fauss, boulevers notre politique extrieure,
en brisant l'entente cordiale avec l'Angleterre, en nous exposant
 l'animosit implacable de lord Palmerston, en nous mettant  la
discrtion des cours continentales, et cela  un moment o l'Europe
allait se trouver aux prises avec les problmes les plus difficiles
et les plus dangereux. Bien plus, en voyant la catastrophe de Fvrier
suivre de si prs les mariages, on prtend tablir entre les deux
faits quelque chose comme une relation d'effet  cause; il a t,
pendant quelque temps, de langage courant outre-Manche, de montrer
dans la chute de Louis-Philippe la consquence fatale et le chtiment
mrit de sa conduite en Espagne[447].

[Note 447: Le baron de Stockmar, le conseiller de la reine Victoria
et du prince Albert, a dvelopp cette thse dans ses _Mmoires_.]

Que faut-il penser de ces critiques? Il est possible que, par
fidlit  certaines traditions et sous l'empire de certains
souvenirs, le gouvernement franais se soit un peu exagr l'avantage
qu'il y avait pour lui  ce que le mari de la Reine et celui de
sa soeur fussent choisis dans telle famille. M. Guizot lui-mme
a avou plus tard,  ce sujet, qu'il s'tait surpris parfois en
flagrant dlit d'anachronisme, et mettant  certaines choses, soit
pour les dsirer, soit pour les craindre, une importance qu'elles
n'avaient plus[448]. Toutefois, ce serait une grosse erreur de ne
voir dans la conduite suivie alors par le gouvernement franais
que cette proccupation matrimoniale. Au fond de sa politique,
il y avait une ide beaucoup plus large, qui, celle-l, tait
conforme aux intrts permanents du pays et que n'avaient nullement
affaiblie les transformations survenues depuis la guerre de la
succession d'Autriche et le Pacte de famille: c'tait l'ide que
l'Espagne devait, pour notre scurit europenne, tre notre allie
et un peu notre cliente, que surtout elle ne pouvait, sans pril
pour nous, tre soumise  l'influence de nos ennemis ou de nos
rivaux. Or, n'tait-il pas vident que lord Palmerston prtendait
loigner l'Espagne de la France et la faire passer dans l'orbite
de l'Angleterre? Par l'effet des circonstances, la question
matrimoniale se trouvait tre celle o devait se dcider ce conflit
d'influences. La France n'et pu y avoir le dessous, sans que sa
situation dans la Pninsule et mme en Europe ne ft atteinte. Ainsi
arrive-t-il souvent, dans la politique extrieure, que certaines
affaires prennent une importance en quelque sorte symbolique,
suprieure  leur importance intrinsque et relle. Ajoutons que
l'attention des chancelleries et du public avait t trop appele
sur les ngociations pralables pour que l'amour-propre national ne
ft pas vivement intress  leur issue. Qu'on se demande quel cri
se ft lev en France, si notre gouvernement, moins vigilant et
moins hardi, et laiss les desseins de lord Palmerston s'accomplir
 Madrid. Sans doute, habitus que nous sommes maintenant  des
luttes o l'existence mme de la nation est en jeu, nous comprenons
difficilement l'intrt qu'on a pu attacher autrefois  des questions
o il ne s'agissait que d'une mesure d'influence. Mais aprs tout, la
comparaison, si on voulait l'tablir, ne serait pas  l'avantage de
l'poque actuelle; nous n'avons sujet ni de nous fliciter ni de nous
enorgueillir du changement qui s'est fait. Tout ce qui vient d'tre
dit ne rpond-il pas aussi  ceux qui arguent de ce que la rvolution
de Fvrier aurait diminu ou annul aprs coup les avantages attendus
des mariages espagnols? Bien que Louis-Philippe ne ft plus sur le
trne, il n'importait pas moins  la France de ne pas rencontrer 
Madrid une influence hostile. D'ailleurs, ft-il prouv que, sur
ce point, comme sur tant d'autres, la catastrophe de 1848 avait
strilis la politique suivie jusqu'alors par la monarchie, le mrite
de cette politique n'en saurait tre diminu, et ses entreprises n'en
devraient pas moins tre juges en elles-mmes, indpendamment de
l'accident brutal et inopin qui est venu les interrompre.

[Note 448: M. GUIZOT, _Robert Peel_, p. 308.]

Le gouvernement n'avait donc pas eu tort de croire qu'il tait de
l'intrt de la France de ne pas se laisser battre  Madrid par
lord Palmerston. Est-il vrai maintenant que la victoire de notre
diplomatie ait eu pour le pays des consquences plus fcheuses encore
que n'aurait eu sa dfaite? Parmi ces prtendues consquences, il en
est une qui peut tout d'abord tre carte sans grande discussion.
Que veulent dire les Anglais, quand ils affirment que Louis-Philippe
est tomb pour avoir fait les mariages espagnols? Veulent-ils dire
que, pour se venger d'un mcompte diplomatique, ils ont eux-mmes
pouss et aid les partis rvolutionnaires  jeter bas la monarchie
de Juillet? S'il en tait ainsi, on ne comprendrait pas qu'ils s'en
vantassent. Quant  un autre lien entre les deux vnements, on ne
voit pas quel il pourrait tre,  moins que le seul fait de s'tre
mis en travers des desseins de l'Angleterre ne soit un de ces crimes
que la Providence se charge de chtier sans retard et qui attirent
la foudre sur la tte des rois. En somme, les crivains anglais
ont abus d'un simple rapprochement chronologique. Par contre,
je ne conteste pas que les mariages espagnols aient gravement
chang les conditions de notre politique extrieure. Ils ont amen
une rupture avec l'Angleterre, et une rupture plus profonde que
notre gouvernement ne s'y attendait. Cela sans doute est fcheux.
Mais ajoutons tout de suite que si la diplomatie britannique ft
arrive  ses fins, la France, humilie, irrite, aurait elle-mme
provoqu cette rupture; la situation et t semblable, sauf que
nous aurions eu en plus la mortification d'un chec. En ralit, du
jour o lord Palmerston tait revenu au pouvoir, l'entente cordiale
tait condamne  mort.  dfaut de ce conflit, il s'en ft lev
un autre. Si regrettable donc que l'on juge le refroidissement
survenu entre les deux puissances occidentales, il faut y voir un
accident que notre gouvernement n'et probablement pas pu viter et
dont les mariages espagnols ont t l'occasion plutt que la cause.
D'ailleurs, sans mconnatre les inconvnients de ce refroidissement,
il convient de ne pas les exagrer. La France n'tait plus rduite
 cette alternative qui avait t si longtemps pour elle la
consquence de 1830, ou maintenir  tout prix l'alliance anglaise,
ou se trouver seule contre quatre. Les puissances continentales,
l'Autriche surtout, avaient pris confiance en nous et sentaient le
besoin de notre concours. Nous avions retrouv le libre choix de nos
alliances. Spars de l'Angleterre, nous ne manquions pas d'amis qui
s'offraient  nous, prts  nous payer le prix de notre concours,
peut-tre mme  nous le payer plus cher que ne l'auraient fait nos
voisins d'outre-Manche. C'tait pour nous le point de dpart d'une
politique nouvelle. Que cette politique dt avoir ses difficults et
ses dangers, je ne le nie pas; quelle politique en et t exempte,
en face des questions souleves en 1847? En tout cas, elle avait sa
grandeur et pouvait avoir ses profits. On la verra se dvelopper,
incompltement, il est vrai, car elle devait tre brusquement et
malheureusement interrompue par la rvolution de Fvrier. Mais, ds
aujourd'hui, on peut affirmer, ce me semble, que si les mariages
espagnols ont chang le rle de la France en Europe, ils ne l'ont pas
diminu.




CHAPITRE VII

LES DERNIRES ANNES DU GOUVERNEMENT DU MARCHAL BUGEAUD EN ALGRIE.

(1844-1847.)

     I. Grande situation du marchal Bugeaud aprs la bataille
     d'Isly. Ovations qui lui sont faites en France.--II.
     L'insurrection de Bou-Maza. Le colonel Plissier fait enfumer
     des Arabes. Incursions d'Abd el-Kader dans le Sud. Expdition
     en Kabylie.--III. Ides de Bugeaud sur le gouvernement civil
     de la colonie. Pour lui, l'arme est tout. Ordonnance du
     15 avril 1845 sur l'administration de l'Algrie.--IV. Le
     problme de la colonisation. La crise de 1839. La colonisation
     administrative. Villages crs autour d'Alger.--V. La Trappe
     de Staouli. Bugeaud et les Jsuites. Les premiers vques
     d'Alger.--VI. Bugeaud et la colonisation militaire. Ce systme
     est trs critiqu. Le marchal cherche, sans succs,  entraner
     le gouvernement.--VII. Bugeaud, mcontent, parle de donner sa
     dmission. Son voyage en France et son entrevue avec le marchal
     Soult.--VIII. L'insurrection clate en septembre 1845. Massacre
     de Sidi-Brahim. Capitulation d'An-Temouchent. Bugeaud revient
     aussitt en Algrie. Sa lettre au prfet de la Dordogne.--IX.
     Nombreuses colonnes mises en mouvement pour guetter et
     poursuivre Abd el-Kader. L'mir, insaisissable, fait une
     incursion dans l'Ouarensenis. Son irruption sur le bas Isser. La
     Mtidja est en pril. Sang-froid de Bugeaud. Abd el-Kader battu
     par le gnral Gentil et rejet dans le Sud.--X. Le marchal
     fait poursuivre l'mir dans le dsert. Il et dsir porter la
     guerre sur le territoire marocain, mais le gouvernement l'en
     empche. Massacre des prisonniers franais dans la dera. Abd
     el-Kader,  bout de forces, est rduit, aprs sept mois de
     campagne,  rentrer au Maroc.--XI. Bugeaud supporte impatiemment
     les critiques qui lui viennent de France. Discussion  la
     Chambre, en juin 1845. Le marchal parle de nouveau de donner
     sa dmission.--XII. Le gouvernement promet  Bugeaud de
     proposer un essai de colonisation militaire. Dlivrance des
     prisonniers franais survivants. Soumission de Bou-Maza.--XIII.
     Efforts infructueux de Bugeaud pour convertir l'opinion  la
     colonisation militaire. Voyage de M. de Tocqueville et de
     quelques dputs en Algrie. La Moricire propose, sur la
     colonisation, un systme oppos  celui du marchal.--XIV.
     Projet dpos par le gouvernement pour un essai de colonisation
     militaire. Il y est fait mauvais accueil. Bugeaud, qui s'en
     aperoit, conduit une dernire expdition en Kabylie et donne
     sa dmission. Son dpart d'Alger. Le gouvernement accepte la
     dmission du marchal et retire le projet de colonisation
     militaire.


I

La victoire d'Isly (14 aot 1844) avait encore grandi la situation
du marchal Bugeaud[449]. Tandis que le Roi lui confrait le titre
de duc, les tmoignages spontans de la gratitude et de l'admiration
nationales lui venaient de toutes parts. Jamais, crivait-il  un
de ses amis, ivresse de la victoire n'a t plus prolonge que la
mienne: il y a bien quarante jours que j'emploie le tiers de mon
temps  rpondre ou  faire rpondre aux lettres de flicitations
qui m'arrivent[450]. Le 21 septembre 1844, quelques jours aprs
la rentre du gouverneur  Alger, les chefs des tribus arabes du
voisinage vinrent, en grand appareil et accompagns d'une brillante
escorte, rendre solennellement hommage au vainqueur des Marocains.
Le marchal leur adressa la parole d'un ton d'autorit paternelle
et ordonna qu'on leur racontt les dtails du combat.  la fantasia
d'usage succda un banquet; il prenait fin quand un des agas se leva:
Arrtez, s'cria-t-il, messeigneurs et frres. Nous sommes tous ici
membres d'une seule famille. Les Franais sont chrtiens, les Arabes
de l'Algrie sont musulmans, mais Dieu est pour tous. Il nous a donn
pour sultan le roi des Franais. Notre religion nous ordonne de lui
obir, puisque le Seigneur a voulu que son bras ft plus fort que
le ntre. Nous avons jur de le servir fidlement et de l'honorer
comme notre sultan; je vous propose donc une prire au Trs-Haut, que
vous rpterez tous avec moi. On eut alors ce spectacle vraiment
extraordinaire des chefs arabes prenant l'attitude de la prire
pour demander  Dieu de donner toujours la victoire au sultan des
Franais et de punir ses ennemis.

[Note 449: Sur la premire partie du gouvernement du marchal
Bugeaud, voir les chapitres V et VI du livre V.]

[Note 450: Lettre  M. Gardre, du 17 octobre 1844. (_Le Marchal
Bugeaud_, par le comte D'IDEVILLE, t. II, p. 550.)]

Tout paraissant tre ainsi  la paix, le marchal Bugeaud jugea
qu'il pouvait s'absenter pendant quelques mois. Il s'embarqua le 16
novembre 1844, laissant le commandement par intrim au gnral de
La Moricire. D'autres ovations l'attendaient en France.  peine
descendu de la frgate qui l'avait amen, il fut invit par les
commerants de Marseille  un grand banquet dans la salle du thtre;
suivant son habitude, il ne se fit pas prier pour prendre la parole.
La conqute de l'Algrie par les armes est acheve, dit-il; la paix
est partout; depuis les frontires de Tunis jusqu' celles du Maroc,
tout est soumis,  part quelques tribus kabyles. Partout rgne la
scurit la plus entire. Un progrs immense se fait sentir. Les
revenus de la colonie, qui n'taient, en 1840, que de 4 millions,
s'lvent aujourd'hui  20 millions... La population europenne, qui
n'tait, en 1840, que de 25,000 mes, est maintenant de 75,000...
En vous parlant ainsi, je ne suis pas suspect, car, vous le savez,
dans l'origine, je n'tais pas partisan de la colonie. L'exemple
de Marseille fut suivi par plusieurs autres villes. Le dernier
banquet, et non le moins retentissant, fut celui que le commerce de
Paris donna, le 18 mars 1845, dans le palais de la Bourse, et auquel
prirent part quatre cent cinquante convives, dont les quatre fils du
Roi. Le marchal jouissait de sa gloire et, en mme temps, tchait de
la faire servir au triomphe de ses ides. Ainsi prononait-il, dans
la discussion de l'adresse, le 24 janvier 1845, un grand discours o
il disait hautement, avec une sorte de brusquerie humoristique, sans
s'inquiter de heurter les prventions rgnantes, tout ce qui lui
tenait le plus  coeur sur les choses algriennes,--glorification
des services rendus par l'arme et ncessit de ne pas la rduire,
rfutation des scrupules philanthropiques qui s'effarouchaient des
razzias, justification des expditions partielles qu'il fallait
entreprendre de temps  autre, dfense du rgime militaire contre les
partisans du rgime civil, expos des avantages de la colonisation
par les vieux soldats. cout avec une curiosit attentive, le
marchal ne fut pas contredit: le prestige de sa victoire en
imposait; mais il n'et pas fallu en conclure que l'auditoire tait
convaincu.

Pendant ce temps, l'Algrie, sous l'habile administration du gnral
de La Moricire, demeurait tranquille. Les quelques explosions
de fanatisme musulman, qui se produisaient de temps  autre, ne
paraissaient tre que des accidents isols. Le Maroc, encore sous
le coup de sa dfaite, subissait le trait de dlimitation que lui
imposait le gnral de La Rue, envoy spcialement de Paris pour
suivre cette ngociation.  peine arriv en Afrique, cet officier
constatait l'effet considrable produit par les derniers succs
de nos armes; il crivait  M. Guizot, le 22 fvrier 1845: Notre
situation vis--vis de nos tribus et des Marocains est bonne. Ils
reconnaissent notre supriorit et la puissance de nos forces
militaires. L'expulsion d'Abd el-Kader de l'Algrie, l'invincible
sultan du Maroc battu, son arme disperse, ont frapp l'imagination
des Arabes; ils disent que Dieu est dcidment pour nous, puisque
nous sommes les plus forts. Cette impression est dj rpandue
mme dans les tribus les plus loignes,  ce point qu'un marabout
vnr du dsert disait hier: Je ne veux ni pouvoirs ni richesses;
j'ai assez de tout cela. Ce que je voudrais, ce qui ajouterait 
l'illustration de ma famille, ce serait de recevoir une lettre du
grand sultan de France,  qui Dieu donne la victoire[451].

[Note 451: _Mmoires de M. Guizot_, t. VII, p. 180  182.]

Le gouverneur gnral rentra  Alger, dans les derniers jours de
mars 1845. L'tat dans lequel il trouva la colonie ne pouvait que
confirmer l'impression agrable que lui laissaient les ovations dont
il avait t l'objet, pendant son sjour en France. Aussi l'ordre du
jour qu'il adressa, en dbarquant, aux citoyens et aux soldats de
l'Algrie, respirait-il le plus complet optimisme. J'ai vu, dit-il,
avec une vive satisfaction, qu'en mon absence, aucune affaire n'avait
priclit. Les progrs en tout genre ont continu... Aucun fait
militaire de quelque importance n'a signal cette priode de quatre
mois... Vous apprendrez avec bonheur que notre noble entreprise n'a
pas moins de succs en France qu'en Afrique. La presque universalit
des citoyens et des hommes politiques y ont foi... Notre cause est
gagne dans l'opinion.


II

Le marchal Bugeaud, cependant, ne pouvait se flatter que la priode
des luttes armes ft dfinitivement close.  peine tait-il de
retour en Afrique que, vers le milieu d'avril 1845, une insurrection
clatait dans le Dahra, massif montagneux s'tendant du Chlif  la
mer,  l'ouest d'Alger. L'instigateur en tait un jeune homme de
vingt ans, inconnu jusqu'alors, venu du Maroc avec une rputation
de saint et que les Arabes surnommaient Bou-Maza, l'homme  la
chvre. Il se donnait comme le chrif envoy de Dieu pour chasser
les chrtiens, le matre de l'heure annonc par les prophties. Le
meurtre de deux cads dvous aux Franais et des surprises tentes
contre quelques troupes isoles marqurent son entre en campagne.
Vainement le colonel de Saint-Arnaud, qui commandait en cette rgion,
lui infligea-t-il des checs, la rvolte ne fut pas touffe. Bien
au contraire,  la fin d'avril, elle avait gagn l'Ouarensenis, au
sud du Chlif. Les Arabes, enhardis, venaient mme insulter les murs
d'Orlansville. Le gouverneur gnral se dcida alors  intervenir,
et, dans les premiers jours de mai, il se porta, avec une forte
colonne, dans l'Ouarensenis; le duc de Montpensier l'accompagnait.
Son expdition se borna  des marches pnibles, contraries par le
mauvais temps; l'ennemi se drobait. Bou-Maza avait prfr porter
tous ses efforts contre le colonel de Saint-Arnaud, qui continuait
 agir dans le Dahra, avec une colonne moins nombreuse. Le chrif
n'y gagna rien: il fut battu  plusieurs reprises, vit dtruire ses
meilleurs soldats et perdit ses drapeaux. Il finit par disparatre,
sans qu'on et pu mettre la main sur lui. Nous venons, crivait
Saint-Arnaud, de chasser Bou-Maza du pays,--jusqu' ce qu'il
revienne.

En prsence d'ennemis si difficiles  atteindre, le gouverneur
gnral estima qu'il ne lui restait qu'un moyen d'action efficace:
c'tait de frapper trs durement les tribus qui avaient pris part
 la rvolte, de dtruire leurs rcoltes, de couper leurs arbres
fruitiers, d'enlever leur btail et leurs chevaux, et surtout de les
contraindre ainsi  livrer leurs fusils. Ce dsarmement tait chose
nouvelle; jusqu' prsent, on n'avait pas cru possible de l'imposer
 des populations aussi guerrires. Le colonel de Saint-Arnaud fut
le premier  l'excuter. Je ruine si bien le pays des Beni-Hidja,
crivait-il ds le 4 mai, que je les force  demander grce, et,
ce qui ne s'est jamais vu, je les oblige  rendre leurs fusils...
Les vieux officiers d'Afrique ont peine  croire  la remise des
fusils, mme en les voyant couchs devant ma tente. Encourag par ce
succs, le marchal voulut, une fois Bou-Maza en fuite, gnraliser
le dsarmement; il chargea les colonels de Saint-Arnaud, Plissier
et Ladmirault de l'oprer sur les deux rives du Chlif. Plus de
sept mille fusils propres au service furent ainsi recueillis. Ordre
fut donn de les employer, en les dnaturant le moins possible, aux
constructions de l'arsenal d'Alger et des divers tablissements
militaires: on devait en faire des rampes d'escalier, des grilles,
des balcons. Ils serviront ainsi, crivait le marchal, de monument
pour constater le dsarmement. Les commandants militaires qui
succderont  ceux d'aujourd'hui y trouveront la preuve permanente
de la possibilit de cette mesure qui, selon nous, doit tre
rigoureusement applique  toute tribu qui se rvoltera[452].

[Note 452: _Moniteur algrien_ du 25 juillet 1845.]

Ce dsarmement fut marqu, le 19 juin, par un incident tragique. Une
partie des Ouled-Rhia, contre lesquels agissait le colonel Plissier,
s'taient rfugis dans des grottes profondes. Mis en demeure de se
soumettre et de livrer leurs armes, avec promesse qu' ce prix leurs
personnes et leurs proprits seraient respectes, ils rpondirent
par des coups de fusil. Impossible de les prendre de force ni de les
rduire par la famine; ils avaient des vivres et de l'eau. Le colonel
menaa alors de les chauffer, c'est--dire d'allumer de grands feux
 l'entre des cavernes; ce moyen avait t dj employ, l'anne
prcdente, dans une circonstance analogue, par le colonel Cavaignac,
et il avait contraint les Arabes  capituler. La menace, renouvele 
plusieurs reprises, fut sans effet: les Arabes continuaient  tirer
sur tous ceux qui se montraient. De dlai en dlai, la nuit arriva.
Des fascines furent amonceles et allumes. Vers une heure du matin,
le colonel, estimant en avoir fait assez pour vaincre la rsistance,
fit teindre le feu et envoya reconnatre l'ouverture des grottes. La
fume en sortait si paisse et si cre qu'il fut d'abord impossible
d'y pntrer. Bientt, on vit sortir de l quelques malheureux 
demi brls et asphyxis. Quand on put enfin pntrer, on reconnut
avec stupeur que la flamme, attire par un fort courant d'air, avait
produit un ravage dpassant toutes les prvisions: plus de cinq
cents cadavres d'hommes, de femmes, d'enfants, gisaient au fond des
cavernes; cent cinquante Arabes environ purent seuls tre sauvs. Ce
sont l, crivait le colonel Plissier  la fin de son rapport, ce
sont l de ces oprations que l'on entreprend quand on y est forc,
mais que l'on prie Dieu de n'avoir  recommencer jamais.

Aussitt connu en France, cet vnement y souleva une douloureuse
motion que les journaux opposants exploitrent violemment. Le prince
de la Moskowa porta la question  la tribune de la Chambre des pairs,
dans la sance du 11 juillet. Le marchal Soult, intimid par le
tapage de la presse, ne sut pas parler en homme de gouvernement et
en chef d'arme: il fit une rponse embarrasse, blmant le colonel
Plissier, sans cependant satisfaire ceux qui l'attaquaient. Le
marchal Bugeaud n'eut pas de ces timidits; couvrant hardiment
son subordonn, il fit publier, le 15 juillet, dans le _Moniteur
algrien_, un article qui le justifiait, et adressa, le 18, la
lettre suivante au ministre de la guerre: Je regrette, Monsieur
le marchal, que vous ayez cru devoir blmer, sans correctif
aucun, la conduite de M. le colonel Plissier. Je prends sur moi
la responsabilit de son acte. Si le gouvernement juge qu'il y a
justice  faire, c'est sur moi qu'elle doit tre faite. J'avais
ordonn au colonel Plissier, avant de nous sparer  Orlansville,
d'employer ce moyen  la dernire extrmit. Et, en effet, il ne
s'en est servi qu'aprs avoir puis toutes les ressources de la
conciliation. C'est  bon droit que je puis appeler dplorables,
bien que le principe en soit louable, les interpellations de la
sance du 11; elles produiront sur l'arme un bien pnible effet,
qui ne peut que s'aggraver par les dclamations furibondes de la
presse. Avant d'administrer, de civiliser, de coloniser, il faut que
les populations aient accept notre loi. Mille exemples ont prouv
qu'elles ne l'acceptent que par la force, et celle-ci mme est
impuissante si elle n'atteint pas les personnes et les intrts. Par
une rigoureuse philanthropie, on terniserait la guerre d'Afrique en
mme temps que l'esprit de rvolte, et alors on n'atteindrait mme
pas le but de philanthropie.

La rvolte suscite par Bou-Maza tait la plus importante, non la
seule. D'autres furent tentes sur divers points, notamment sur les
confins des provinces d'Alger et de Constantine; mais nos troupes les
rprimrent promptement.

Cette agitation n'chappait pas  Abd el-Kader, qui tait toujours
tabli, avec sa dera, sur le territoire marocain,  peu de distance
de la frontire franaise. On se rappelle que, par le trait de
Tanger, l'empereur du Maroc s'tait oblig  mettre notre ennemi
hors la loi. Avait-il jamais eu la volont srieuse de le faire? En
tout cas, on ne fut pas long  s'apercevoir qu'il n'en aurait pas
le pouvoir. Aux premires injonctions qu'il avait fait adresser 
l'mir, celui-ci ne s'tait montr nullement dispos  obir. Les
tribus de la frontire, crivait alors le gnral de La Moricire,
celles au milieu desquelles est tablie la dera d'Abd el-Kader,
ont t si bien prches et fanatises par lui, qu'elles sont
aujourd'hui plutt  lui qu' Mouley-Abd-er-Raman; et comme ces
tribus sont nombreuses et puissantes, qu'elles occupent un pays fort
difficile et en gnral fort mal soumis, je crois que l'Empereur,
alors mme qu'il en aurait la ferme intention, serait fort embarrass
pour employer des mesures coercitives contre la base d'oprations
que l'mir s'est cre dans ses tats[453]. C'tait bien, en
effet, une base d'oprations: argent, vivres, soldats, tout tait
fourni  Abd el-Kader par les populations au milieu desquelles il
vivait. Pendant tout l'hiver, sous son influence, une fermentation
sourde avait rgn sur la frontire. Au printemps, quand il apprit
l'insurrection de Bou-Maza, il crut possible d'oser davantage. 
la tte d'une troupe de cavaliers, il pntra sur le territoire
algrien, dans cette rgion du Sud oranais, sorte de dsert de
sable parsem d'oasis, o nos colonnes avaient pntr, mais o
nous n'avions pas d'tablissements fixes. Passant subitement d'un
point  un autre, il rattacha  sa cause une partie des tribus, trs
imparfaitement soumises, et maltraita celles qui nous demeuraient
fidles. La prodigieuse rapidit de ses dplacements dfiait toutes
les poursuites. Nos commandants se bornaient  veiller sur les
confins des grands plateaux, l o avait t cre une ligne de
postes; tous leurs efforts tendaient  empcher l'mir de franchir
cette ligne et de pntrer dans le Tell. Ils n'taient rien moins
que srs d'y parvenir. Je m'attends, d'un jour  l'autre, crivait
alors le marchal Bugeaud au gnral de La Moricire,  apprendre
qu'Abd el-Kader s'est montr sur l'un ou sur l'autre point du Tell,
ce que ni vous, ni moi, ni personne ne pouvons empcher, quoique nous
soyons vingt fois plus forts qu'il ne faut pour le battre[454]. Les
mois de mai et de juin se passrent ainsi sur le qui-vive. Enfin,
dans les derniers jours de juin, on apprit que l'mir tait rentr
sur le territoire marocain, sans avoir pu ou voulu pntrer plus au
nord. Bien que n'ayant pas eu de grands rsultats apparents, cette
incursion lui rendit un peu de son prestige et de son influence. Sa
dera devenait chaque jour plus nombreuse et plus prospre; elle ne
comptait pas moins de deux mille tentes. On valuait  trente ou
quarante mille les migrs algriens qu'il attirait au Maroc[455].
Il y avait l, pour l'avenir, une menace qui n'chappait pas au
marchal Bugeaud. Abd el-Kader prpare un retour, c'est vident,
crivait-il, et le Maroc le laisse faire. Il y a l un danger
permanent[456].

[Note 453: Lettre au gnral Bourjolly, cite par M. C. Rousset. (_La
Conqute de l'Algrie_, t. II, p. 29.)]

[Note 454: Lettre du 22 mai 1845. (_Ibid._, p. 27.)]

[Note 455: C'est le chiffre donn par le marchal Bugeaud, dans une
lettre  la duchesse d'Isly, en date du 8 aot 1845. (D'IDEVILLE, t.
III, p. 32.)]

[Note 456: Mme lettre.]

Tout en regardant, avec cette attention anxieuse, le nuage qui
grossissait sur la frontire de l'Ouest, le marchal Bugeaud ne
perdait pas de vue les autres parties de l'Algrie. Ainsi fut-il
conduit, en juillet,  clore ses oprations militaires par une
expdition contre la Kabylie, o les missaires d'Abd el-Kader
taient parvenus  fomenter quelque agitation. Il songeait depuis
longtemps  agir de ce ct, et avait mme projet une expdition
beaucoup plus considrable que celle  laquelle il dut se borner.
Le massif montagneux de la grande Kabylie, d'accs difficile,
habit par une population nombreuse, nergique, trs jalouse de son
indpendance, tait la seule partie de l'ancienne rgence qui ne nous
ft pas soumise; il formait, au milieu de nos possessions, entre la
province d'Alger et celle de Constantine, une sorte d'enclave longue
de quatre-vingts lieues et large de trente. Il est vrai que les
habitants de ces montagnes, si redoutables  qui venait les chercher,
n'taient pas, de leur nature, agressifs; ils ne sortaient pas
volontiers de chez eux, et ne menaaient pas notre domination dans
le reste de l'Algrie. Aussi, dans les cercles o notre entreprise
africaine tait dj juge bien lourde, disait-on couramment: Ces
gens-l ne nous attaquent pas; laissons-les tranquilles; nous avons
assez  faire ailleurs. Telle tait l'opinion qui prvalait dans
le monde parlementaire, et dont, chaque anne, les commissions des
crdits se faisaient l'cho dans leurs rapports. Le marchal Bugeaud
n'acceptait nullement cette faon de voir; elle lui paraissait un
vieux reste du dtestable systme de l'occupation restreinte, et
il comptait bien, un jour ou l'autre, teindre ce dernier foyer de
l'indpendance algrienne. Dans les premires annes, toutefois,
il s'tait born  quelques expditions passagres, pour chtier
telles ou telles tribus, mordant plus ou moins avant dans les bords
du massif, mais ne pntrant pas au coeur du pays, et surtout ne
s'y tablissant pas.  la fin de 1844, Abd el-Kader chass et le
Maroc vaincu, le moment lui parut venu de tenter davantage. Dans sa
pense, la soumission de la Kabylie devait tre la grande entreprise
de l'anne suivante. Ce fut, sans doute, afin d'y habituer les
esprits qu'il toucha ce sujet dans son discours du 24 janvier 1845,
 la Chambre des dputs; aprs y avoir rappel l'impossibilit
de faire une conqute  demi, et comment la force des choses
nous avait peu  peu amens  prendre tout le pays, il ajoutait:
Nous serons donc contraints de prendre la Kabylie, non pas que
les populations soient inquitantes, envahisseuses, hostiles; non,
elles dfendent vigoureusement leur indpendance, quand on va chez
elles; elles n'attaquent pas. Mais ce territoire insoumis, au milieu
de l'Algrie obissante, est d'un mauvais exemple pour les tribus
qui payent l'impt et voient auprs d'elles des voisins qui ne le
payent pas. C'est un tmoin vivant de notre impuissance, de notre
respect pour les gens forts, et cela diminue notre force morale.
C'est un refuge pour les mcontents de nos possessions; c'est l
qu'un lieutenant d'Abd el-Kader, Ben-Salem, s'est retir et maintient
encore le drapeau de son matre; il pourrait sortir de l, quelque
jour, un gros embarras. Et il concluait en rptant: Nous serons
obligs de prendre la Kabylie un jour ou l'autre. Sans contredire
sur le moment l'orateur, la Chambre ne se laissa pas convaincre; elle
demeurait manifestement oppose  toute opration importante contre
la Kabylie. Le ministre ne crut pas ds lors possible d'entrer dans
les vues du marchal, et celui-ci quitta la France, en mars 1845,
sans avoir obtenu les renforts qui lui eussent t ncessaires pour
une telle entreprise. J'ai renonc  la grande expdition contre
les montagnes de Bougie, crivait-il d'Alger, le 10 avril,  un de
ses amis. Le gouvernement s'en souciait peu, et ne voulait pas en
prendre la responsabilit; le public et les Chambres blmaient. Pour
agir avec une entire prudence, il et fallu des renforts qu'on ne
voulait pas me donner[457]. Et il ajoutait, non sans amertume, le
lendemain, dans une autre lettre: Rassurez tous les grands gnraux
et tous les grands politiques, je ne mordrai, cette anne, que dans
un petit morceau du grand pt du Djurdjura[458]. On le voit,
si le gouverneur tait empch de diriger contre la Kabylie une
attaque dcisive, il ne renonait pas entirement  s'y montrer en
armes. Ce fut cette expdition limite qui, retarde quelque temps
par les troubles du Duhra et du Sud oranais, s'accomplit enfin au
mois de juillet 1845. La chaleur ne permit pas de pousser loin les
oprations. Quelques tribus furent obliges de demander l'aman; mais,
au fond, rien ne fut chang  l'tat de la Kabylie; elle demeurait
toujours indpendante. La grande conqute, rve par le marchal,
restait toujours  faire.

[Note 457: D'IDEVILLE, _Le Marchal Bugeaud_, t. III, p. 4.]

[Note 458: _Documents indits._]


III

 la fin de juillet 1845, les oprations militaires taient
termines, et la tranquillit semblait partout rtablie. L'alerte
avait t trop courte et trop localise pour inquiter beaucoup
l'opinion et y effacer l'impression de confiance produite par nos
succs de 1844. Mais plus on tait dispos  croire l'Algrie
soumise, plus on se proccupait d'y voir rsoudre tous les problmes
que soulevaient l'administration et la colonisation du territoire.
On tait impatient d'utiliser la conqute, de trouver quelque
compensation aux lourds sacrifices faits jusqu'alors, par plusieurs 
contre-coeur, sacrifices qui, depuis 1840, ne montaient pas  moins
de cent millions par an. Le marchal Bugeaud tait souvent accus de
ngliger cette partie de sa tche et de se donner trop exclusivement
 l'oeuvre guerrire. Sensible  ce reproche, il entreprit plusieurs
fois d'y rpondre publiquement. Quelques personnes, disait-il, le 4
septembre 1845, aux notables d'Alger, auraient voulu que je restasse
habituellement au sige du gouvernement; on a t jusqu' compter les
jours que j'ai t en expdition, et l'on m'a fait un reproche de
ce qu'ils dpassaient le temps de mon sjour  Alger. Eh bien, moi,
Messieurs, je m'en fais un titre d'honneur. Je persiste  croire de
toutes mes forces que je servais mieux les intrts civils que si je
m'tais laiss absorber par les dtails minutieux de l'administration...
Il fallait, avant tout, vous donner la scurit. C'tait le
premier de tous les besoins, la source de tous les progrs, et nous
ne pouvions la conserver qu'en portant la guerre jusqu'aux limites du
pays.

Le gouverneur prtendait d'ailleurs que, tout en dirigeant
cette guerre, il avait beaucoup fait pour l'organisation de la
colonie. Sur cette organisation, aussi bien que sur les choses
militaires, il paraissait avoir des ides personnelles arrtes;
suivant son habitude, il les professait trs haut, d'autant plus
haut qu'elles taient plus contredites, et il travaillait avec
ardeur  les appliquer. Dj nous avons vu ce qu'il avait fait
pour le gouvernement des indignes, en dveloppant et en rglant
l'institution fort utile des bureaux arabes[459]. Il avait
certainement moins fait pour la population civile. La gotant peu,
ce qui se comprend quand on sait ce qu'elle valait alors, il n'tait
pas press de la voir grossir. Toutefois, les Europens dbarquaient,
chaque jour plus nombreux, en Algrie, et ds lors se posait cette
question:  quel rgime les soumettre? Le marchal avait une rponse
trs simple. L'arme est tout en Afrique, disait-il; comme elle
est tout, il n'y a de possible que le pouvoir militaire[460].
Aucune tche, selon lui,  laquelle l'arme ne pt suffire: les
soldats excuteraient les travaux publics et prteraient la main,
en cas de ncessit, aux travaux privs; les officiers serviraient
d'administrateurs et de magistrats; le commandant en chef exercerait
une sorte de dictature paternelle, usant, pour le bien de tous, du
personnel et du matriel dont il disposait en matre, trouvant dans
son omnipotence les moyens de rsoudre promptement et facilement tous
les problmes.  l'appui de sa thse, le marchal rappelait tout ce
que l'arme avait fait jusqu'alors pour les colons; comment elle
avait ouvert les routes, dessch les marais, irrigu les plaines,
exploit les carrires, donn l'impulsion  toutes les exploitations,
aid le colon pauvre  transporter ses matriaux,  btir sa maison,
 dfricher son terrain. Il opposait la simplicit et l'conomie de
ce rgime aux lentes et coteuses complications d'une administration
civile. Ne pouvait-il pas aussi arguer, en faveur du personnel
militaire, d'une certaine supriorit morale? Tandis que l'lite de
l'arme demandait  servir en Afrique, l'administration civile n'y
envoyait alors le plus souvent que son rebut[461]. Que les immigrants
eussent des rpugnances contre ce qu'ils appelaient le rgime du
sabre, le marchal Bugeaud ne parvenait pas  le comprendre. Il
tait convaincu que tout ce qui n'tait pas hargneux ou brouillon
devait tre satisfait de vivre sous une autorit si protectrice et
si bienfaisante. Les populations, disait-il  la Chambre, dans son
grand discours du 24 janvier 1845, ne craignent pas autant qu'on veut
bien le dire le rgime du sabre, et les choses qui les proccupent le
plus, ce ne sont pas les garanties civiles, les liberts municipales,
mais bien la scurit. La certitude de conserver sa tte, celles de
sa femme et de ses enfants, les rcoltes qu'on a semes, passe avant
les thories librales[462]. Je pourrais comparer les habitants qui
vivent sous le rgime civil de la cte  des enfants mal levs, et
ceux qui sont dans l'intrieur, sous le rgime militaire,  des
enfants bien levs. Les premiers crient, pleurent, se fchent pour
la moindre contrarit. Les seconds obissent sans mot dire. En
cet endroit du discours, le _Moniteur_ constate l'hilarit de la
Chambre. Cette verve humoristique amusait en effet les auditeurs,
mais ne les convertissait pas. Bien au contraire, en heurtant ainsi
de front les prventions, l'orateur les fortifiait plus tt. C'tait
souvent l'effet des boutades un peu intemprantes auxquelles Bugeaud
se laissait aller dans la chaleur de la contradiction. Il tait
tellement plein de ses ides qu'il ne se rendait pas compte du tort
que leur faisait une exposition trop franche et trop crue.

[Note 459: Voir plus haut, t. V, chap. V,  XV.]

[Note 460: _L'Algrie: Du moyen de conserver et d'utiliser cette
conqute_ (1842).]

[Note 461: Le ministre de la guerre tait oblig de reconnatre,
 la tribune, le 8 juin 1846, que trente et un employs de
l'administration civile en Algrie venaient d'tre traduits devant
des conseils d'enqute comme suspects de malversations, que seize
avaient t rvoqus et neuf traduits devant les tribunaux.]

[Note 462: Le marchal revenait souvent sur cette ide. Peu aprs, il
disait dans une de ses nombreuses brochures: La premire de toutes
les liberts, en Afrique, c'est la scurit, c'est l'assurance de
conserver sa tte... On peut bien sacrifier  de tels avantages
quelques-unes de ses autres liberts; et, disons-le franchement, les
masses feront sans difficult ce sacrifice, dont elles comprendront
l'importance parce que leur esprit droit et simple n'est pas troubl
par des thories contraires. Les thoriciens demanderont pour elles,
 grands cris, des liberts dont elles ne se proccupent pas.]

Si peu de got qu'il et pour les fonctionnaires n'appartenant
pas  l'arme, le marchal tait cependant oblig de leur faire
une certaine part. Ds l'origine de l'occupation algrienne, le
gouvernement central avait institu, dans ces conditions et sous
des noms qui changrent souvent, une administration civile,  ct
du commandement suprieur des forces militaires; c'tait, dans sa
pense,  la fois une garantie pour les colons et un moyen d'empcher
le gouverneur gnral de devenir trop puissant. On avait mme
tent, un moment, d'tablir  Alger une sorte de dualisme, d'aprs
lequel le chef de l'administration civile,  peu prs indpendant
du gouverneur, et relev directement des ministres. Mais une telle
organisation n'tait pas viable: des conflits se produisirent,  la
suite desquels l'administration civile fut de nouveau subordonne au
commandement militaire, qui se trouva plus omnipotent que jamais. Le
rle du gouvernement central tait ainsi singulirement effac. Le
marchal Vale, notamment, s'tait soustrait presque compltement
 sa suprmatie et  son contrle. Le marchal Soult, rentr au
ministre de la guerre, le 29 octobre 1840, voulut profiter du
remplacement du marchal Vale par le gnral Bugeaud, pour rtablir
son autorit; mais le caractre du nouveau gouverneur ne se prtait
gure  un rle de subordonn: de l des heurts continuels. Par
l'effet de cette rivalit, le ministre se trouvait intress au
dveloppement de l'administration civile. Tant que la guerre avait
t flagrante en Algrie, il n'avait pu tre srieusement question
de diminuer les pouvoirs du commandement militaire; mais,  la fin
de 1844 et au commencement de 1845, la conqute paraissant finie, on
jugea le moment venu de tenter quelque rforme dans ce sens. Pendant
son sjour en France, le gouverneur gnral apprit, non sans une
vive irritation, que, dans les bureaux du ministre de la guerre,
on avait prpar une ordonnance rorganisant toute l'administration
algrienne; elle crait notamment un directeur gnral des affaires
civiles, personnage considrable qui devait centraliser tous les
services et avoir la prsidence du conseil d'administration avec
la signature quand le gouverneur serait en expdition. Le marchal
Bugeaud se dmena pour faire carter ce projet et crut, un moment,
y avoir russi: Il parat, crivait-il, le 2 janvier 1845,  un
de ses amis, qu'on voulait, au ministre de la guerre, enlever
l'ordonnance sur l'Algrie sans consulter ni le cabinet ni moi...
On tait convaincu, en vraies _mouches du coche_, que l'Algrie
ne pouvait vivre sans l'application de cette oeuvre si longuement
labore par lesdites _mouches_.  force de s'en occuper, on s'tait
persuad qu'il y avait urgence extrme, lorsqu'il n'y a pas mme
utilit... Mais l'veil a t donn  temps. Je sais que plusieurs
ministres doivent demander que ce travail de Pnlope soit revu au
conseil d'tat. C'est un moyen dilatoire qui pourra bien devenir une
fin de non-recevoir[463]. Le projet ne fut pas abandonn, comme
s'en flattait le marchal; il fut seulement attnu. Publie le
15 avril 1845, la nouvelle ordonnance, portant rorganisation de
l'administration gnrale et des provinces en Algrie, tait une
transaction assez boiteuse entre les rsistances du gouverneur et le
dsir du ministre de dvelopper les attributions du pouvoir civil.
Elle distinguait trois sortes de territoires: _civils_, _mixtes_
et _arabes_. Les _territoires civils_ sont ceux sur lesquels il
existe une population civile europenne assez nombreuse pour que
tous les services publics y soient ou puissent y tre compltement
organiss; l'administration y est civile. Les _territoires mixtes_
sont ceux sur lesquels la population civile europenne, encore peu
nombreuse, ne comporte pas une complte organisation des services
publics; les autorits militaires y remplissent les fonctions
administratives, civiles et judiciaires. Quant aux territoires
arabes, ils sont administrs militairement, et les Europens n'y
sont admis qu'en vertu d'autorisations spciales et personnelles.
Tout en laissant au gouverneur gnral des pouvoirs considrables et
prpondrants, l'ordonnance les prcisait et les rglementait, avec
l'intention vidente de les limiter.  ct de lui, elle instituait
un conseil suprieur et un conseil du contentieux. Elle crait aussi
un directeur gnral des affaires civiles, comme le premier projet;
seulement, elle le subordonnait au gouverneur et ne lui donnait pas
le pouvoir de le remplacer en cas d'absence. En somme, le pur rgime
militaire tait maintenu dans les territoires mixtes et arabes, de
beaucoup les plus tendus. Quant  l'administration organise dans
les territoires civils, elle tait assez mal conue, et le dplaisir
avec lequel le gouverneur gnral l'avait vu tablir n'tait pas fait
pour en faciliter le fonctionnement. Aussi les rsultats devaient-ils
en tre fort mdiocres. Complication, tiraillement et impuissance,
tel tait le triple caractre de cette organisation.

[Note 463: D'IDEVILLE, t. II, p. 568.]


IV

Quand on reprochait au marchal Bugeaud de ne pas faire assez pour la
colonisation, il montrait quelle avait t, sous son gouvernement, la
progression rapide de l'immigration europenne. La population civile
de l'Algrie, qui n'tait que de 25,000 mes en 1840, s'levait
 96,000 en 1845. Ces chiffres semblaient une rponse dcisive.
Cependant, quand on les analysait, ils n'taient pas aussi concluants
qu'ils en avaient l'air. Presque toute cette population s'tait
fixe dans les villes: la plus grande partie  Alger, devenu un
centre important d'affaires et mme de spculations assez suspectes;
une autre partie dans les villes de la cte ou de l'intrieur.
C'tait chose curieuse de voir, partout o s'installaient nos
troupes, arriver aussitt  leur suite une bande de _mercanti_, des
cabaretiers surtout, quelques ouvriers d'tat, des manoeuvres, des
marachers, en un mot, tous ceux qui espraient vivre de l'arme;
parmi eux, un assez grand nombre d'trangers, notamment des Maltais
ou des Espagnols. Des villes absolument nouvelles, comme Orlansville
ou Tns, se trouvrent ainsi peuples, en quelques mois,
d'habitants,  la vrit, fort mlangs: premire alluvion, souvent
un peu boueuse, qui forme comme le sous-sol de toutes les colonies 
leur dbut. De ce ct, il n'y avait qu' laisser faire: nul besoin
d'activer artificiellement l'immigration. Mais tait-ce tout ce qu'il
fallait  l'Algrie? L'instinct public s'tait promptement rendu
compte que ce dont la colonie avait le plus besoin, ce n'tait pas
de trafiquants, ni mme d'ouvriers d'tat; nous ne pouvions utiliser
notre conqute qu'en y implantant des agriculteurs.

D'ordinaire, quand une nation entreprend une colonie de peuplement
agricole, elle le fait dans un pays o, ne rencontrant devant elle
qu'une population clairseme, infrieure, aisment refoulable,
elle est assure de trouver beaucoup de terres, sinon vacantes, du
moins d'une appropriation facile; tels, par exemple, le Canada et
l'Australie. Rien de pareil en Algrie. Les Arabes dtenaient le sol,
et ils taient trop nombreux, trop nergiques, pour qu'on songet 
les supprimer ou  les dpossder; trop fiers, trop orgueilleux, trop
dresss au mpris des autres races, pour que les Europens pussent
leur en imposer par le prestige d'une civilisation suprieure. 
dfaut de terres  occuper, en trouvait-on  acheter? Pour la plus
grande partie du sol, la proprit collective des tribus empchait
les achats individuels; quant aux domaines assez rares appartenant 
des particuliers, l'incertitude des titres de proprit tait faite
pour dcourager tout acqureur tant soit peu soucieux d'avoir une
possession stable et sre. Au cas o l'on parviendrait  surmonter
ces obstacles, les terres du moins seraient-elles d'une exploitation
facile et rapidement avantageuse? L'Algrie, autrefois l'un des
greniers de Rome, avait t, depuis, strilise par l'occupation
arabe. Nous ne pouvions lui rendre quelque chose de son ancienne
fcondit qu'au prix d'un dfrichement pnible dont il ne fallait
pas esprer recueillir les bnfices avant plusieurs annes. Si l'on
ajoute que le paysan franais, par l'effet de notre organisation
sociale et conomique, tait moins que tout autre dispos 
migrer, on se rendra compte que jamais colonisation ne s'tait
prsente dans des conditions aussi difficiles. On ne comprendrait
mme pas qu'elle et t entreprise, si l'on ne se rappelait ce
qu'il y avait eu d'accidentel, d'imprvu dans l'origine de cette
conqute. Seul le point d'honneur, et non l'esprance d'un profit
agricole ou commercial, avait dtermin la France d'abord  aller
en Afrique, ensuite  y rester. Tout avait t peu  peu impos par
les circonstances; rien n'avait t le rsultat d'un plan prmdit.
C'tait, la conqute faite, et faite, en quelque sorte, malgr
soi, qu'il avait fallu chercher les moyens de l'utiliser. Est-il
surprenant qu'on ait ttonn et qu'on ait commenc par faire plus
d'une cole?

Dans les premires annes de l'occupation, le gouvernement, qui ne
savait mme pas bien alors s'il garderait l'Algrie, ou du moins
ce qu'il en garderait, ne s'tait pas srieusement proccup d'y
installer des colons. Malgr tout, il s'tait produit un certain
courant d'immigration auquel la pacification apparente, suite du
trait de la Tafna, avait imprim quelque activit. Des colons, venus
la plupart spontanment, s'taient tablis  peu de distance d'Alger,
dans la Mtidja, sur des terres qu'ils avaient acquises de Maures
qui, malheureusement, n'en taient pas toujours bien rgulirement
propritaires. Ce sont ces exploitations, dont quelques-unes
taient devenues promptement assez florissantes, qu'Abd el-Kader
dvasta en 1839, quand il rouvrit soudainement les hostilits et
pntra jusqu'aux portes d'Alger, sans que le marchal Vale pt
l'arrter. Dans cette anne nfaste, les colons, mal protgs, ne
virent pas seulement dtruire leurs fermes; leur confiance aussi fut
dtruite. Les fermes auraient pu tre facilement reconstruites, et
quelques-unes le furent en effet; la confiance tait beaucoup plus
difficile  rtablir.

Au dbut du gouvernement du gnral Bugeaud, il n'y eut place
que pour la guerre. Mais  peine nos troupes eurent-elles un peu
refoul Abd el-Kader et largi le cercle des territoires soumis,
que la question de colonisation se trouva de nouveau pose. Il ne
semblait plus dsormais qu'on pt attendre quelque chose d'efficace
de l'initiative prive, dcourage par l'chec de sa prcdente
tentative. C'tait d'ailleurs l'ide alors rgnante dans tous
les pouvoirs publics,--civils ou militaires, mtropolitains ou
coloniaux,--qu'tant donnes les conditions de l'Algrie et les
moeurs du cultivateur franais, l'immigration agricole serait
nulle et impuissante, si l'tat ne lui tendait la main et ne se
chargeait de lever lui-mme une bonne partie des difficults. De
l le systme de colonisation exclusivement administrative qui
prvalut. L'tat dterminait les zones o les Europens pouvaient
s'installer sans embarras pour lui, sans pril pour eux, et les
points o il convenait de crer des villages. Il se procurait aussi
les terres qui pouvaient tre livres aux particuliers et qu'il
leur garantissait tre  l'abri de toute revendication; il en
avait d'ailleurs une certaine quantit immdiatement disponible;
c'taient celles de l'ancien domaine beylical dont il tait devenu
propritaire par l'effet de la conqute. Au lieu d'appeler pour
ces terres des acheteurs qu'il croyait introuvables ou dont il se
dfiait, il les offrait en concessions gratuites, et souvent mme
promettait en outre une certaine aide pour l'installation et la mise
en train de l'exploitation. Par contre, il se rservait de choisir
ceux qu'il admettrait, et leur imposait, pour assurer la mise en
valeur des terrains, des conditions fort compliques. Jusqu' ce que
ces conditions fussent accomplies, les concessionnaires n'taient
que des dtenteurs  titre provisoire et prcaire, placs sous la
surveillance incessante et en quelque sorte sous la tutelle de
l'administration, tutelle aussi gnante  subir que lourde  exercer.

Ainsi furent crs, de 1842  1845, principalement aux environs
d'Alger, dans le massif du Sahel et dans la plaine de la Mtidja, une
trentaine de villages.  la fin de 1844, on comptait 1,765 familles
concessionnaires, dont 133 avaient rempli les conditions imposes
et reu leurs titres dfinitifs; les dpenses effectues par ces
133 familles taient values  1,020,940 francs. Environ 100,000
hectares avaient t distribus; la plupart, il est vrai, taient
encore en friche. Chaque anne, le nombre des demandes de concessions
augmentait: il dpassait 2,000 en 1845. Jamais on n'avait fait
autant, ni procd si mthodiquement pour la colonisation rurale.
Mais, s'il y avait un progrs notable par rapport  ce qui avait
prcd, le rsultat, en soi, tait encore bien maigre. Qu'tait-ce
que cette poigne de cultivateurs ou prtendus tels, compars aux
90,000 Europens dj tablis,  cette mme poque, dans Alger et
dans les autres villes de la colonie? Qu'tait-ce, surtout, que
les quelques milliers d'hectares cultivs, par rapport  l'immense
territoire qu'il s'agissait de mettre en valeur? Au moins, le
peu qu'on avait fait tait-il bien fait? Arrivs plein d'espoir,
d'illusion, les colons s'taient aussitt trouvs aux prises avec
les difficults d'un dfrichement singulirement pnible, coteux et
malsain. Le Sahel, notamment, o avaient t installs la plupart
des concessionnaires, tait alors une lande sauvage, aride, dsole,
couverte de ces terribles palmiers nains dont l'extraction tait
faite pour user tous les outils et lasser tous les courages; il
avait t laiss tout  fait inculte par les Arabes, peu soucieux du
voisinage des Turcs d'Alger. L'emplacement des nouveaux villages,
fix par des considrations purement stratgiques, n'assurait trop
souvent au colon ni eau potable pour sauvegarder sa sant, ni routes
pour aller vendre les produits de son exploitation. Le sol de la
Mtidja, plus facile et plus fertile que celui du Sahel, n'tait
pas moins meurtrier quand on le remuait pour la premire fois.
Combien de villages o prirent, en peu d'annes, plusieurs couches
de colons! Boufarik, par exemple, aujourd'hui l'un des points les
plus sains et les plus charmants de cette plaine, tait alors un
foyer de miasmes si pestilentiels qu'une sorte d'pouvante avait fini
par s'attacher  son nom. Pour surmonter tant d'obstacles, il et
fallu chez les immigrants beaucoup d'nergie morale et de ressources
matrielles. Or, c'est prcisment ce qui manquait au personnel
qu'attirait la gratuit des concessions et que ne rebutait pas la
tutelle administrative. Ce personnel tait gnralement pauvre,
maladroit, de nature un peu mendiante et geignante, attendant tout
de l'administration dont il se savait le pupille, s'en prenant 
elle de chacune de ses dceptions, prompt  se dgoter d'une terre
qu'il n'avait pas paye de ses deniers, sur laquelle il n'exerait
pas les droits et pour laquelle il n'prouvait pas les sentiments du
propritaire. En somme, la plupart des villages, sauf quelques-uns
par hasard mieux placs que les autres, avaient peu russi, certains
d'entre eux offraient mme un spectacle lamentable. L'abb Landmann
crivait, aprs les avoir visits,  la fin de 1844: Je n'ai
trouv presque partout que dcouragement et misre profonde[464].
Les commissions des crdits  la Chambre des dputs, volontiers
maussades pour tout ce qui regardait l'Algrie, constataient ces
checs et s'en faisaient un grief.

[Note 464: _Mmoire sur la colonisation de l'Algrie_ (1845).]


V

Au milieu de tant d'entreprises de colonisation avortes ou tout au
moins incertaines, un fait se dtache, qui est, au contraire, un
succs: c'est la fondation de la Trappe de Staouli, renouvelant,
en plein dix-neuvime sicle, les merveilles des grands couvents
dfricheurs du commencement du moyen ge[465]. L'ide premire en
tait venue  M. de Corcelle, en 1841, au retour d'un voyage en
Afrique, dont j'ai dj eu occasion de parler, et qui avait t
l'origine de sa liaison avec le gnral Bugeaud[466]. Il avait
rapport de ce voyage la conviction que la colonie ne pouvait
russir qu'en devenant chrtienne et agricole. N'tait-ce pas
rpondre directement  ce double besoin que d'y tablir des moines
qui se trouvaient tre en mme temps des cultivateurs? Voisin des
Trappistes, dans le dpartement de l'Orne, M. de Corcelle les
avait vus  l'oeuvre et savait ce dont ils taient capables. Il
exposa son projet dans un mmoire adress au gouvernement; aprs y
avoir montr combien il importait de rendre l'Algrie catholique,
pour qu'elle demeurt franaise, il ajoutait: Sous ce rapport,
l'introduction d'une congrgation religieuse dans les cultures de
l'Algrie serait assurment trs salutaire. Les Trappistes, par
exemple, apporteraient l une exprience agricole fort prcieuse
et surtout des exemples de saintet de nature  mouvoir vivement
l'imagination des indignes... Si nouvelle qu'une pareille ide
ft pour le marchal Soult, il la prit tout de suite  coeur.  tel
de ses collgues qui s'effarouchait de voir le gouvernement protger
des congrganistes: Ce ne sont pas des congrganistes, rpondait-il,
que j'envoie  Alger, ce sont des colons de la meilleure espce, des
colons qui ne parlent pas, mais qui agissent. L'adhsion du ministre
de la guerre ne suffisait pas; il fallait aussi celle du gouverneur
gnral de l'Algrie. M. de Corcelle lui crivit  ce sujet. Essayez
mes Trappistes, lui disait-il; je vous supplie d'introduire cette
goutte de saintet dans la caverne africaine. Le gnral Bugeaud,
alors trs engou d'un projet de colonisation au moyen de soldats
maris, projet sur lequel j'aurai  revenir, ne fut pas d'abord sans
prvention contre les clibataires qu'on lui proposait; toutefois,
il se rendit vite et promit son concours.

[Note 465: Pour tout ce qui a trait  cette fondation, je me suis
servi principalement de la _Vie de dom Franois Rgis_, par l'abb
BERSANGE.]

[Note 466: Voir plus haut, t. V, p. 350.]

Ainsi approuve par les deux chefs suprieurs,  Paris et  Alger,
il semblait que la fondation ne dt plus rencontrer d'obstacles
administratifs. Mais il fallut compter avec l'indiffrence
nonchalante ou mme avec la malveillance tracassire des bureaux
et des sous-ordres; il fallut compter aussi avec la timidit d'un
gouvernement qui hsitait  braver les prjugs alors ravivs
contre les congrgations par les controverses sur la libert de
l'enseignement. Le marchal Soult lui-mme, tout en persistant 
protester de sa bonne volont personnelle, expliquait aux Trappistes
qu'il craignait, en se montrant trop favorable, d'ameuter contre eux
les aboyeurs de la Chambre. De l des difficults qui retardrent
pendant longtemps la solution et firent mme parfois douter qu'on pt
jamais aboutir. Cependant, le zle de M. de Corcelle et de quelques
autres personnes qui s'intressaient  son projet finit par obtenir
du ministre de la guerre l'ordre exprs de terminer cette affaire,
tout obstacle cessant, et l'acte de concession fut sign le 18
juillet 1843.

Les religieux se mirent aussitt  l'oeuvre. Les dbuts furent trs
durs. Staouli tait situ dans le Sahel, et l'on sait combien le
dfrichement y tait pnible et meurtrier. Tous les moines furent
frapps par la fivre, sur ce champ de bataille qu'aucun d'eux ne
songea  dserter. Avant l'expiration de la premire anne, dix
taient morts, dont sept en trois mois. En mme temps, l'argent
manquait: pour une cause ou pour une autre, des subventions promises
soit par le gouvernement, soit par des couvents de France, firent
dfaut. Plusieurs fois, on put croire qu'il faudrait interrompre les
travaux.

La jeune Trappe avait heureusement  sa tte l'homme le mieux fait
pour triompher de ces obstacles. C'tait dom Franois Rgis, nature
vaillante entre toutes, l'un de ces capitaines qui savent obtenir
de leurs soldats des prodiges d'hrosme. Aux plus rudes moments,
quand tous les religieux et lui-mme taient briss par la maladie,
il donnait l'exemple d'une nergie invincible: Allons, mon frre,
disait-il  chacun de ses compagnons, un peu de coeur! C'est pour le
bon Dieu! Si mal que les choses parussent aller, si anxieux qu'il
ft lui-mme au fond, il n'admettait pas qu'on se laisst gagner
par la tristesse; il voulait qu'on manget joyeusement le pain de
chaque jour. Ce n'tait pas un de ces moines dont la vue se borne
aux murs de leur couvent. Bien que trs vertueux et trs avanc dans
la vie intrieure, il savait regarder au dehors et s'y crer des
appuis. Au premier besoin, bott et peronn, il montait  cheval
et galopait jusqu' Alger, ou mme, dans les grands prils, il
n'hsitait pas  traverser la mer et  parcourir la France. Caractre
indpendant et fier, trs franc et parfois presque brusque d'allure,
il tait cependant un solliciteur incomparable; il avait le don
d'aplanir les difficults, de gagner les bonnes grces, de vaincre
les rsistances. Tous ceux auxquels il avait ainsi affaire, depuis
les employs de bureau et les simples soldats jusqu'aux gnraux et
aux ministres, taient surpris et charms de trouver dans ce moine
austre une parole vive, prompte aux saillies d'un accent toujours
gnreux, une droiture ouverte, une belle humeur affable, une sorte
de familiarit cordiale qui laissait cependant intacts le caractre
et la dignit du religieux. Les militaires surtout taient absolument
conquis.

Au premier rang des amis que s'tait ainsi faits l'abb de Staouli,
il convient de nommer le marchal Bugeaud. Rien ne subsistait
plus de ses prventions premires. Quand vous aurez de grosses
difficults, avait-il dit  dom Franois Rgis, venez me trouver.
L'abb ne manquait pas de le faire. Qu'il fallt carter quelque
obstacle administratif ou triompher des hsitations d'un vque, il
trouvait toujours le gouverneur gnral prt  lui venir en aide.
Mmes sentiments chez les autres chefs militaires, par exemple chez
le gnral de La Moricire, plusieurs fois gouverneur par intrim.
Le duc d'Aumale tmoigna aussi sa sympathie au religieux et eut
mme occasion de lui donner un conseil dont la prcoce maturit
le frappa vivement: c'tait en novembre 1843,  un moment o tout
semblait se runir pour faire chouer l'entreprise. Dom Franois
Rgis avait laiss voir au duc quelque vellit de transporter au
moins partiellement ses efforts sur un terrain plus favorable.
Sera-ce au religieux de la Trappe, rpondit le jeune prince, alors
seulement g de vingt-deux ans, qu'il faudra prcher la patience
et la persvrance? Vous datez d'hier, et vous voulez dj avoir
russi. C'est trop tt vous dcourager... Soyez ici constants,
comme vous l'tes ailleurs; soyez-le plus qu'ailleurs, et vous
russirez. Ces amis de haut rang n'taient pas les seuls que se ft
acquis le vaillant et aimable abb; il en compta beaucoup d'autres,
plus humbles, mais non moins dvous ni moins efficaces, parmi les
officiers de divers grades qui se trouvaient, par leurs fonctions, en
rapport avec la Trappe[467].

[Note 467: Citons entre autres le colonel Marengo, fort ml alors
aux entreprises de colonisation. On racontait ainsi l'origine
de son nom; le Premier consul, l'ayant remarqu  Marengo, o
il tait simple soldat, l'avait fait sortir des rangs: Comment
t'appelles-tu?--Mon gnral, c'est  peine si j'ose vous le dire, je
m'appelle Capon.--Tu te nommeras dsormais Marengo, avait rpondu
Bonaparte. Le colonel Marengo demanda aux Trappistes, auxquels il
avait montr tant de dvouement, d'tre enterr dans leur cimetire.]

Ainsi seconde, la courageuse persvrance des Trappistes finit
par surmonter les obstacles devant lesquels succombaient, autour
d'eux, tant d'immigrants europens. En 1845, deux ans aprs leur
installation, la meurtrire bataille qu'ils livraient au sol, bien
que non compltement termine[468], pouvait tre considre comme
d'ores et dj gagne. Les rsultats acquis taient considrables:
les btiments essentiels taient construits, l'exploitation en
train, et une grande tendue de terrain mise en culture. Cette
transformation faisait l'tonnement des visiteurs, chaque jour plus
nombreux. Staouli devenait l'une des principales curiosits de
l'Algrie. Le marchal Bugeaud voulut en juger par lui-mme. Le 14
aot 1845, il arriva  l'improviste au monastre, visita tout en
dtail, mla quelques conseils  beaucoup d'loges et s'en retourna
le soir, plein d'admiration pour un travail si fcond et pour une
si hroque austrit. Peu de jours aprs, le _Moniteur algrien_
racontait la visite du marchal et faisait connatre sa satisfaction.
Dans le succs des Trappistes, il y avait plus que le rsultat
matriel; il y avait, pour les autres colons, un exemple instructif
et consolant, un voisinage bienfaisant, et surtout la prdication
chrtienne qui agit le plus, celle de la vertu en action. Les Arabes
n'taient pas les derniers  en tre frapps et  tmoigner de leur
respect pour les nouveaux marabouts. La goutte de saintet,
demande par M. de Corcelle, commenait  faire sentir son effet.

[Note 468: Par exemple, dans l'hiver 1846-1847, onze religieux
succombrent en quelques mois.]

Le marchal Bugeaud n'tait pas homme  s'en effaroucher: bien au
contraire. Il comprenait de quel secours pouvait tre pour son oeuvre
l'action catholique. D'autres religieux que les Trappistes eurent
aussi  se louer de lui. Les Jsuites avaient t des premiers 
suivre notre arme  Alger. L'un d'eux, le P. Brumauld, fonda, aux
portes de la ville, un orphelinat dont le gouvernement prisait trs
haut les services et qu'il subventionnait. Le marchal, cependant,
n'avait pas t,  l'origine, sans partager un peu les prjugs
alors rgnant contre la Compagnie de Jsus. Un jour qu'il la
traitait assez mal en paroles, devant ses aides de camp, l'un d'eux
l'interrompit: Nous vous avons pourtant entendu dire beaucoup de
bien du P. Brumauld.--Ah! mais, oui.--Eh bien! le P. Brumauld est
un Jsuite.--Un Jsuite, le P. Brumauld?--Assurment. Dconcert,
le marchal garda un moment le silence, puis s'cria: Ft-il le
diable, il fait le bien. C'tait un des traits de son caractre,
de ne pas fermer les yeux  la vrit. Aussi, peu aprs, irrit
de voir le _Journal des Dbats_ s'associer  la violente campagne
alors ouverte contre les Jsuites, il lui adressa d'Alger, le 24
juin 1843, la lettre suivante: J'ai t pein de l'article sur les
Jsuites que j'ai lu dans votre numro du 13 juin. Vous savez bien
que je ne suis ni Jsuite ni bigot; mais je suis humain et j'aime 
faire jouir tous mes concitoyens, quels qu'ils soient, de la somme de
libert dont je veux jouir moi-mme. Je ne puis vraiment m'expliquer
la terreur qu'inspirent les Jsuites  certains membres de nos
assembles... Quant  moi, qui cherche, par tous les moyens,  mener
 bonne fin la mission difficile que mon pays m'a confie, comment
prendrais-je ombrage des Jsuites, qui, jusqu'ici, ont donn de si
grandes preuves de charit et de dvouement aux pauvres migrants
qui viennent en Algrie, croyant y trouver une terre promise, et
qui n'y rencontrent, tout d'abord, que dceptions, maladies et
souvent la mort? Eh bien! oui, ce sont les Soeurs de Saint-Joseph
et les Jsuites qui m'ont puissamment aid  secourir ces affreuses
misres que l'administration, avec toutes les ressources dont elle
dispose, est compltement insuffisante  soulager. Les Soeurs de
Charit ont soign les malades qui ne trouvaient plus de place dans
les hpitaux et se sont charges des orphelines. Les Jsuites ont
adopt les orphelins. Le P. Brumauld, leur suprieur, a acquis,
moyennant 120,000 francs, une vaste maison de campagne entoure
de 150 hectares de terre cultivable, et l, il a recueilli plus
de 130 orphelins europens qui, sous la direction de diffrents
professeurs, apprennent les mtiers de laboureur, jardinier,
charpentier, menuisier, maon. Il sortira de l des hommes utiles 
la colonisation, au lieu de vagabonds dangereux qu'ils eussent t.
Sans doute, les Jsuites apprendront  leurs orphelins  aimer Dieu.
Est-ce un si grand mal? Tous mes soldats,  de rares exceptions prs,
croient en Dieu, et je vous affirme qu'ils ne s'en battent pas avec
moins de courage... Pour moi, gouverneur de l'Algrie, je demande
 conserver _mes_ Jsuites, parce que, je vous le rpte, ils ne me
portent nullement ombrage et qu'ils concourent efficacement au succs
de ma mission. Que ceux qui veulent les chasser nous offrent donc les
moyens de remplacer les soins gratuits et la charit de ces terribles
fils de Loyola. Mais je les connais; ils dclameront et ne feront
rien que grever le budget colonial, sur lequel ils commenceront par
prlever leurs bons traitements, tandis que les Jsuites ne nous ont
rien demand que la tolrance[469]. Six ans plus tard, au moment
de la mort du marchal Bugeaud, le P. Brumauld l'appellera son
plus grand bienfaiteur, son pre, le grand-pre bien-aim de ses
orphelins[470].

[Note 469: D'IDEVILLE, _Le marchal Bugeaud_, t. III, p. 310.]

[Note 470: _Ibid._, p. 311.]

Cette attitude du marchal contrastait heureusement avec
l'indiffrence que, dans les premires annes de l'occupation, les
autorits algriennes avaient tmoigne pour les choses religieuses.
C'est qu'en effet, sous ce rapport, la situation s'tait amliore.
La part du culte catholique, dans le budget de la colonie,
originairement de 9,000 francs, atteignait maintenant 150,000 francs.
Grce  la cration de l'vch d'Alger en 1838, la vie chrtienne,
nulle jusqu'alors, s'tait dveloppe. Au lieu des rares prtres et
des trois ou quatre chapelles misrables que Mgr Dupuch avait trouvs
en Algrie, quand il avait pris possession de son sige piscopal, on
comptait, en 1845, dans le nouveau diocse, 91 prtres, 60 glises
ou chapelles, un sminaire, plusieurs tablissements hospitaliers
ou scolaires fonds par des congrgations, des associations de
pit et de charit. Toutefois, celui qui mesurait l'tendue des
besoins tait plus frapp encore de ce qui manquait. Cent cinquante
mille francs pour le culte catholique, sur un budget total de cent
trente millions, n'tait-ce pas une proportion misrable, dans un
pays o tout tait  crer? Que de lieux o les immigrants et les
soldats taient absolument sans secours religieux! Dans la plupart
des villages qu'elle avait tablis, l'administration ne s'tait pas
inquite de btir une glise. Les visiteurs recueillaient,  ce
propos, de la bouche des colons, plus d'une plainte. Point d'glise,
point d'cole! disait l'un d'eux; nous sommes comme des animaux. Si
nous avions une chapelle, une clochette, on pourrait se rappeler
comment on a t lev[471]. L'administration ne se bornait pas 
ne pas faire; par routine tracassire et ombrageuse, elle gnait
la libre initiative du clerg. Malheureusement, le premier vque,
Mgr Dupuch, n'avait pas autant d'esprit de conduite que de zle, de
prudence que de gnrosit. Sa charit tmraire et imprvoyante le
fit tomber dans des embarras pnibles et compromettants. Aux prises
avec quatre cent mille francs de dettes qu'il ne pouvait payer, il se
vit rduit  donner sa dmission, vers la fin de 1845. Il ne le fit
pas sans lever la voix contre le gouvernement, auquel il reprochait
de ne l'avoir pas soutenu et mme de l'avoir entrav. Son successeur,
Mgr Pavy, eut son zle avec plus de sagesse. Le marchal Bugeaud le
prit tout de suite fort en gr. Tenez, monseigneur, lui dit-il un
jour brusquement, si vous n'tiez vque, je vous voudrais soldat!
Prs de moi, sur un champ de bataille, quel bon gnral vous feriez!
L'vque allait-il visiter, dans une de ses tournes pastorales,
quelques-uns des villages crs par l'administration, le gouverneur
se htait de l'en remercier. C'est ainsi, lui crivait-il, que
l'on console et que l'on encourage les exils de la patrie, en leur
montrant des sentiments paternels, en mme temps qu'on leur offre
les secours de la religion[472].  Paris galement, il tait, dans
le gouvernement, des esprits assez clairvoyants et levs pour
comprendre combien la religion tait ncessaire en Algrie, et
pour se rendre compte que, sous ce rapport, il y avait beaucoup 
rparer. Cette anne, pour la premire fois, crivait M. Guizot  M.
Rossi, le 8 mars 1846, je vais prendre  mon compte cette question
de l'Algrie, si grande et si lourde. J'attache  l'tablissement
religieux beaucoup d'importance; je crois qu'il en acquerra beaucoup,
et cela me plat personnellement de ressusciter le christianisme en
Afrique[473].

[Note 471: Rcit de M. de Bussire. (_Revue des Deux Mondes_ du 1er
novembre 1853, p. 497.)--Le gnral de La Moricire demandait aux
colons du Sig pourquoi leur village ne grandissait pas: Ce qui nous
manque, lui rpondit une bonne femme, c'est de ne pas entendre le son
des cloches. (_Le gnral de La Moricire_, par M. KELLER, t. II, p.
30.)]

[Note 472: D'IDEVILLE, t. III, p. 308 et 309.]

[Note 473: _Documents indits._]


VI

Staouli montrait ce qu'avec beaucoup d'nergie et de persvrance on
pouvait faire du sol algrien. L'enseignement venait fort  propos,
en prsence du dcouragement que tant d'autres insuccs devaient
produire. Toutefois, les conditions de cette entreprise monacale
taient trop exceptionnelles pour qu'on y trouvt la solution,
jusqu'alors vainement cherche, du problme de la colonisation
algrienne. O tait donc cette solution? Le marchal Bugeaud croyait
le savoir. Il avait un systme  lui qu'il jugeait le seul capable
de lever toutes les difficults et dont il attendait des merveilles.
Convaincu que les checs subis venaient de ce qu'on avait eu affaire
 des colons civils, cohue dsordonne, sans force d'ensemble,
parce qu'elle tait sans discipline, il voulait faire appel  la
colonisation militaire: application nouvelle du principe pos par
lui que l'arme tait tout en Algrie.  l'entendre, on pouvait
trouver facilement, chaque anne, parmi les soldats devant encore
trois ans de service, un grand nombre d'hommes disposs  s'tablir
en Afrique. Un cong leur serait accord pour aller chercher
femme en France. L'tat leur fournirait le sol, les matriaux,
les instruments, le btail. Dans chaque village, tout devait tre
possd en commun jusqu' l'expiration des trois ans. Embrigads,
commands, soumis  la discipline militaire, les hommes continuaient,
pendant ces trois ans,  faire partie de l'arme: il n'y avait de
chang que leur mode de service. Dans les saisons o la culture ne
les occuperait pas, ils seraient employs aux travaux publics. En
cas de guerre, ils se trouveraient tout organiss et encadrs pour
faire face au pril.  l'expiration des trois ans, on procderait
 la liquidation de la communaut: l'tat se ferait rembourser de
ses avances; le surplus serait divis en autant de lots que de
copartageants, et les lots tirs au sort. Le marchal estimait qu'en
quelques annes on tablirait ainsi un grand nombre de familles,
composes d'lments nergiques et disciplins, dont la prsence
assurerait la soumission de la colonie en mme temps que la culture
du sol, et permettrait de rduire de moiti l'arme d'occupation. Par
l donc, il prtendait rsoudre,  la fois, le problme agricole et
le problme militaire.

Il y avait longtemps que le marchal Bugeaud rvait de ce mode de
colonisation. Avant de commander  Alger, en 1838, il avait fait
paratre une brochure intitule: _De l'tablissement de lgions
de colons militaires dans les possessions franaises du nord de
l'Afrique, suivi d'un projet d'ordonnance adress au gouvernement
et aux Chambres_. Une fois gouverneur gnral, il ne manqua pas
une occasion de revenir sur sa thse favorite. Discours  la
Chambre, mmoires au ministre, toasts dans les banquets, brochures,
articles de journaux, correspondance avec les personnages influents,
tout tait employ par lui pour tcher de gagner  ses ides le
gouvernement et l'opinion. Dans l'ardeur de sa conviction, il ne
craignait pas de proposer tout de suite une opration gigantesque,
l'tablissement, chaque anne, de dix mille soldats colons, soit,
en dix ans, de cent mille familles. Il n'valuait pas la dpense
 moins de 350 millions et reconnaissait mme bientt qu'elle
pourrait s'lever au double. Il faisait entrevoir,  la vrit,
comme compensation  cette charge, une rduction prochaine de
l'arme d'Afrique, soit une conomie annuelle de 40 millions. Quant
 la colonisation civile, il se dfendait de vouloir la supprimer
entirement, et lui laissait, sur la cte, une bande de terrain large
de douze  quinze lieues: c'tait au del, dans l'intrieur des
terres, qu'il entendait placer ses villages de soldats.

En attendant une mesure gnrale que seuls les pouvoirs publics
avaient qualit pour dcrter, le marchal, de sa propre autorit,
avait fait un trs petit essai de son systme. En 1842 et 1843,
il avait fond trois villages militaires, deux dans le Sahel, un
dans la Mtidja. Sur sa demande, le maire de Toulon s'tait occup
de trouver des femmes pour les soldats colons, et ceux-ci taient
alls en France se marier, comme ils eussent accompli toute autre
corve commande: la chose prta  rire, et il ne parat pas qu'une
fois la dot mange, les poux aient fait bien bon mnage. Ce ne
fut pas le seul dboire du marchal. Au bout de peu de temps, les
colons, absolument dgots du travail en commun et de la proprit
collective, le supplirent de les dsassocier[474]. En 1845, sur
les trois villages, deux taient aussi misrables que les villages
civils voisins: c'taient ceux du Sahel; seul, celui qui tait dans
la Mtidja devait  l'avantage de sa situation d'tre assez prospre.

[Note 474: Plus tard, en 1849, le marchal Bugeaud a racont lui-mme
plaisamment l'essai malheureux qu'il avait fait de la proprit
collective, et il s'en est servi comme d'un argument contre les
socialistes et les communistes.]

Rien donc, dans ces premiers rsultats, qui pt dtruire les
prventions existant contre le systme du marchal Bugeaud. On
faisait remarquer que des mariages accomplis comme une manoeuvre de
champ de Mars n'taient pas une faon bien srieuse de constituer
les familles, condition premire de toute bonne colonisation. On
demandait ce que deviendrait la sujtion disciplinaire sur laquelle
le marchal fondait tout son systme, lorsque, au bout de trois ans,
les soldats seraient librs et redeviendraient des citoyens comme
les autres. Enfin, on insistait sur l'normit des frais, et la
franchise peu adroite avec laquelle le marchal avait tout de suite
parl d'une dpense de plus de 300 millions, donnait beau jeu  ses
adversaires. Ce n'tait pas la Chambre qui se montrait le moins
hostile. Les commissions des crdits se prononcrent  plusieurs
reprises dans leurs rapports contre toute opration de ce genre[475].
Quant au cabinet, il rpugnait visiblement  s'engager dans cette
voie. Le marchal Soult ne cachait pas qu'il y tait oppos. M.
Guizot, d'ordinaire le principal soutien du marchal Bugeaud dans
les conseils du gouvernement, ne croyait pas pouvoir proposer  ses
collgues plus qu'un essai limit et peu coteux; encore n'tait-il
pas sr de l'obtenir et le demandait-il moins par got pour la
colonisation militaire que par gard pour son promoteur.

[Note 475: Voir notamment le rapport de M. Vatout, du 13 mai 1843, et
celui de M. Magne, du 16 mai 1845.]

Le gouverneur gnral n'tait pas homme  reculer devant des
oppositions, si nombreuses qu'elles fussent. Il se montrait, au
contraire, chaque jour plus confiant dans son ide. Le ministre
se refusant ou hsitant  se mettre en mouvement, il tenta de
l'entraner, en prenant audacieusement les devants. Le 9 aot 1845,
il adressa cette circulaire  tous les gnraux sous ses ordres:
Gnral, j'ai lieu de regarder comme trs prochain le moment o
nous serons autoriss  entreprendre un peu en grand les essais de
colonisation militaire. Les conditions sont dtailles ci-aprs.
Invitez MM. les chefs de corps  les faire connatre  leurs
subordonns et  vous adresser, aussitt qu'il se pourra, l'tat des
officiers, sous-officiers et soldats qui dsirent faire partie des
colonies militaires. Suivait une srie d'articles organisant d'une
faon complte ces colonies, absolument comme si le principe en avait
t adopt et qu'il s'agt seulement de l'appliquer. Aussitt cette
circulaire connue  Paris, l'motion fut grande dans le cabinet,
dans les Chambres, dans le public. Pacha rvolt, s'cria la
_Presse_. M. Guizot, bien qu'habitu aux incartades du marchal, ne
put s'empcher de trouver celle-ci un peu forte. Il fit insrer dans
le _Journal des Dbats_ une note officieuse qui, avec des prcautions
de langage, remettait  son rang le gouverneur trop indpendant
et lui rappelait qu'il y avait  Paris un gouvernement et des
Chambres. En mme temps, il lui crivit une lettre de reproches
affectueux. Peut-tre avez-vous cru, lui disait-il, lier d'avance et
compromettre sans retour le gouvernement dans cette entreprise ainsi
tale tout entire ds les premiers pas. C'est une erreur, mon cher
marchal. Et il lui montrait que le seul rsultat de son initiative
tait d'embarrasser grandement ses plus favorables amis, ceux qui,
 ce moment, travaillaient et avaient si grand'peine  faire accepter
l'ide d'un essai partiel. Le marchal sentit qu'il tait all trop
loin; il fit publier par le _Moniteur algrien_ un article destin 
attnuer la circulaire. Dans sa rponse  M. Guizot, il s'excusa tant
bien que mal. Cette circulaire, lui crivait-il, ne devait avoir
aucune publicit... Je dois dire aussi que les termes en taient
trop positifs; j'aurais d mettre partout les verbes au conditionnel;
au lieu de dire: _Les colons recevront, etc._, j'aurais du dire: _Si
le gouvernement adoptait mes vues, les colons recevraient, etc._
Changez le temps du verbe, et vous ne verrez plus qu'une chose
simple, une investigation statistique qui est dans les usages du
commandement et destine  clairer le gouvernement lui-mme[476].

[Note 476: _Mmoires de M. Guizot_, t. VII, p. 194  198.]


VII

Si les oppositions que rencontrait le marchal Bugeaud ne
l'branlaient pas dans sa conviction, elles le fatiguaient,
l'irritaient. Il y voyait volontiers une sorte d'ingratitude. Plus
que jamais, d'ailleurs, il se croyait en butte  une malveillance
systmatique de la part du marchal Soult et des bureaux du ministre
de la guerre. Il accusait notamment ces bureaux d'inspirer et de
subventionner le journal _l'Algrie_, qui, de Paris, lui faisait
une guerre acharne, et dont les attaques trouvaient souvent cho
dans les autres feuilles de la capitale[477]. Ces piqres de presse
mettaient parfois hors de lui le peu patient gouverneur. Ainsi en
tait-il, par exemple, quand _l'Algrie_, par un calcul plein de
malice, exaltait ses lieutenants, La Moricire, Bedeau et surtout le
duc d'Aumale.

[Note 477: L'_Algrie_, fonde  Paris, en 1843, pour tre hors de la
porte du gouverneur gnral, paraissait six fois par mois, les jours
qui correspondaient aux dparts des courriers d'Algrie.]

Non sans doute que le marchal ne ft le premier  proclamer les
hautes qualits du vainqueur de la Smala. En 1843, il lui aurait
fait confier, malgr sa jeunesse, l'intrim du gouvernement gnral,
si le Roi, sur la demande mme de son fils, ne se ft oppos 
une lvation trop rapide[478]. Bien souvent depuis, dans ses
conversations comme dans ses lettres, il s'tait plu  saluer
dans le duc d'Aumale son futur successeur[479]. Mais n'est-ce pas
quelquefois  l'endroit de leurs hritiers que les vieillards se
montrent le plus ombrageux? Ce fut principalement  l'occasion du
commandement que le prince venait d'exercer, pendant quelque temps,
dans la province de Constantine, que l'_Algrie_ essaya de l'opposer
au gouverneur. Il ne faut pas oublier que cette province se trouvait
dans une situation  part. Ayant chapp  l'action d'Abd el-Kader,
elle tait passe, sans interruption, de la domination des Turcs 
celle de la France, et les Arabes, habitus  obir, nous avaient
accepts sans trop de peine. Il en tait rsult, presque ds le
lendemain de la prise de Constantine, une pacification relative qui
contrastait avec la guerre acharne dont les deux autres provinces
taient le thtre. L'arme n'y avait gure que des courses de police
 faire: aussi, sur cent mille hommes de troupes qui, depuis 1840,
taient en Algrie, quatorze  dix-huit mille suffisaient pour la
province de Constantine. Il est vrai que, sur plus d'un point de
cette rgion, nous n'exercions qu'une sorte de souverainet, parfois
mme un peu nominale. Absorb par sa lutte contre Abd el-Kader, le
marchal Bugeaud ne regardait gure  ce qui se passait dans l'est
de la colonie, et les gnraux qui y commandaient taient  peu prs
livrs  eux-mmes. Par une heureuse fortune, deux d'entre eux, le
duc d'Aumale et son successeur, le gnral Bedeau, se rvlrent des
administrateurs minents. L'_Algrie_ n'avait pas tort quand elle
faisait d'eux un trs grand loge. Mais o elle devenait injuste,
c'est quand elle donnait  entendre que le marchal Bugeaud aurait pu
obtenir la mme pacification dans les provinces d'Alger et d'Oran,
s'il avait su gouverner et administrer, au lieu de ne savoir que
batailler. Si peu fonde qu'elle ft, cette insinuation n'tait pas
sans rencontrer quelque crdit dans l'opinion, qui connaissait mal
les faits, et dans la Chambre, toujours impatiente de mettre un
terme aux sacrifices d'hommes et d'argent qu'on lui demandait pour
l'Algrie.

[Note 478: Voir entre autres une lettre du Roi au duc d'Aumale, en
date du 2 juin 1843, publie par la _Revue rtrospective_.]

[Note 479: Le marchal crivait, le 23 octobre 1843,  M. Blanqui:
Je dsire qu'un prince me remplace ici... Le duc d'Aumale est
et sera chaque jour davantage un homme capable. (_Mmoires de M.
Guizot_, t. VII, p. 236.) Vers ce mme temps, il s'exprimait ainsi
dans une conversation de bivouac: Je place trs haut les talents
militaires et administratifs de mes trois lieutenants: Changarnier,
La Moricire et Bedeau. Eh bien, si j'avais  faire le choix de
mon successeur au gouvernement de l'Algrie, je n'hsiterais pas 
dsigner Mgr le duc d'Aumale, dans lequel se trouvent runies les
qualits qui constituent le chef d'arme et l'administrateur. Il a
la dcision prompte, le courage entranant, le corps infatigable et
l'amour du travail, le tout dirig par une haute intelligence et un
ferme bon sens. Joignez  cela le prestige dont l'entoure, aux yeux
de tous et des Arabes surtout, son titre de fils du sultan de France,
et vous aurez en lui le gouverneur qui fera de l'Algrie un royaume
prospre. (_Trente-deux ans  travers l'Islam_, par Lon ROCHES, t.
II, p. 438.) L'anne suivante, le marchal exprimait de nouveau la
mme ide, dans une lettre  M. Guizot. (_Mmoires de M. Guizot_, t.
VII, p. 237.)]

Le marchal ne pouvait souponner le duc d'Aumale ni le gnral
Bedeau d'tre pour quelque chose dans ces comparaisons; mais elles
ne lui en taient pas moins fort dplaisantes. Il en tait mme
venu, sur ce sujet,  un tat de susceptibilit qui lui faisait
voir des adversaires jusque chez ses plus srs amis. Vers la fin de
la session de 1845, M. de Corcelle ayant, dans un de ses discours,
lou l'administration du duc d'Aumale et mis en relief le bon tat
de la province de Constantine, Bugeaud se crut vis et lui envoya
aussitt ce que l'honorable dput appelait plaisamment, dans sa
rponse, un bouquet de mitraille. Le marchal laissait voir, avec
une sorte de navet, o il se sentait bless. Je ne suis pas
jaloux, je vous le jure, crivait-il, des loges qu'on donne  mes
lieutenants; je suis heureux de voir louer un prince que j'aime;...
mais je ne puis admettre que ce qu'ils ont fait de louable se
soit opr sans ma participation... S. A. R. le duc d'Aumale n'a
pas pris une seule mesure administrative sans m'avoir pralablement
consult... Il n'a rien chang au fond des choses... Il n'a fait
qu'adopter des mesures d'ordre, de surveillance, de rgularit; il
me les a soumises, et je les ai approuves. Le marchal dclarait
que tout cela le dcourageait, qu'il ne se sentait plus la force
de se donner tant de peine, tant de soucis, pour tre ainsi jug.
Je ne suis pas du tout loign, ajoutait-il, de remettre aux mains
des _hommes nouveaux_ que vante l'_Algrie_ et que moi-mme j'estime
certainement  leur valeur qui est trs relle, le soin des destines
de notre conqute. Et dans une autre lettre: Vous me dites que je
ne sais pas souffrir la contrarit, parce que je suis entour d'amis
qui m'approuvent toujours... Il n'y a pas d'homme en France qui
soit plus contrari que moi. Puis, revenant sur le parallle fort
blessant dont il se plaignait: Comment, demandait-il, pouviez-vous
croire que je m'entendrais dire de sang-froid que je ne suis pas le
gouverneur de l'Algrie, que j'administre trs mal la portion du pays
qui est sous ma main, pendant que mes lieutenants font trs bien sans
ma participation[480]?

[Note 480: Lettres du marchal Bugeaud  M. de Corcelle, en date du
12 juin et du 8 juillet 1845. (_Documents indits._)]

M. de Corcelle n'eut pas de peine  se justifier, et il ne le fit pas
sans dire quelques utiles vrits  son illustre, mais trop ombrageux
ami. Vous avez, lui crivait-il,  vous mfier beaucoup de vos
premiers mouvements, lorsque vous rencontrez certaines oppositions
 vos vues, quoique ensuite vous soyez on ne peut plus accessible,
modr et tolrant. Cette promptitude dans l'attaque ou la dfense
n'est tout  fait bonne que devant l'ennemi. C'est dans ce sens que
je vous reprochais les rapides entranements qui sont la consquence
d'une humeur trs vive, et peut-tre d'un grand pouvoir justifi par
de si beaux succs. Si vous revenez vite d'une prvention, comme
vous sabrez tout d'abord les malencontreux opposants, avant de vous
rendre compte de leur pense! Tenez, mon cher marchal, je maintiens
que si par esprit d'opposition on entend une certaine vivacit de
prvention, l'ardeur du combat, un peu de raideur au service d'une
thorie ou d'une opinion toute faite, vous tes, dans ces premiers
transports dont vous savez heureusement revenir, bien plus de
l'opposition que je n'en suis. Vous avez de si glorieuses qualits
que je ne crains pas de vous tre moins attach en vous dcouvrant
des dfauts, et notamment celui d'tre prompt  l'exagration et
 l'offense dans le feu des discussions. Je suis convaincu que,
dans vos relations avec l'administration de la guerre, ce sont des
diableries de ce genre qui vous ont caus des embarras. Les mauvais
tours dont vous avez  vous plaindre vous viennent en grande partie
de votre humeur d'opposition et aussi de votre got pour la polmique
crite; car, bien que vous soyez un grand homme d'action, je vous
considre comme un trs superbe opposant et trs habile journaliste.
Vous n'aimez pourtant ni l'opposition ni les journaux. Toute votre
vie, vous serez journaliste contre les journaux; mais, comme vous
serez mieux que cela, il n'y aura pas grand mal[481]. Le marchal
avait l'me assez haute et assez droite pour goter cette franchise
affectueuse. Il mit donc de ct tout ressentiment contre son
ami, mais il n'en demeura pas moins convaincu qu'il tait entour
d'ennemis, et, comme il le disait, qu'une grosse intrigue d'envieux
et d'ambitieux se servait du journal _l'Algrie_ et des bureaux
de la guerre pour le dmolir[482]. J'ai t dclar incapable
de continuer l'oeuvre, crivait-il  M. de Corcelle. Mon temps est
fini. On convient que je suis assez bon soldat; mais on dit que je
n'entends rien en administration...; que, d'ailleurs, comme il
n'est plus ncessaire de faire la guerre, on n'a plus besoin de mon
unique talent. On va fermer le temple de Janus. Mais les Arabes se
chargeront de l'ouvrir, et mes grands hommes apprendront bientt
qu'on ne reste pas en paix  volont[483].

[Note 481: Lettre du 17 septembre 1845. (_Documents indits._)]

[Note 482: Expressions dont le marchal se servait dans une lettre
crite  M. Guizot, le 18 aot 1845. (_Mmoires de M. Guizot_, t.
VII, p. 124.)]

[Note 483: Lettre du 28 septembre 1845. (_Documents indits._)]

Sous le coup de ce dcouragement et de cette amertume, le marchal
avait song, un moment,  donner sa dmission. Vers la fin de juin
1845, il avait adress au gouvernement une lettre dans laquelle il
demandait formellement  tre rappel[484]. Quant aux motifs de sa
dtermination, il les exposait ainsi  M. Guizot: J'ai la conviction
que M. le marchal Soult a l'intention de me dgoter de ma situation
pour me la faire abandonner. Cette pense rsulte d'une foule de
petits faits et d'un ensemble qui prouve qu'il n'a aucun gard pour
mes ides, pour mes propositions. Vous avez vu le cas qu'il a fait de
l'engagement, pris devant le conseil, de demander 500,000 francs pour
un essai de colonisation militaire; c'est la mme chose de tout, ou
 peu prs. Il suffit que je propose une chose pour qu'on fasse le
contraire, et le plus mince sujet de ses bureaux a plus d'influence
que moi sur l'administration et la colonisation de l'Algrie. Dans
tous les temps, les succs des gnraux ont augment leur crdit;
le mien a baiss dans la proportion du progrs des affaires de
l'Algrie. Je ne puis tre l'artisan de la dmolition de ce que je
puis, sans vanit, appeler mon ouvrage. Je ne puis assister au triste
spectacle de la marche dans laquelle on s'engage au pas acclr.
Extension intempestive, ridicule, insense, de toutes les choses
civiles; amputation successive de l'arme et des travaux publics,
pour couvrir les folles dpenses d'un personnel qui suffirait  une
population dix fois plus forte, voil le systme. Je suis fatigu
de lutter sans succs contre tant d'ides fausses, contre des
bureaux inspirs par le journal _l'Algrie_. Je veux reprendre mon
indpendance, pour exposer mes propres ides au gouvernement et au
pays. Le patriotisme me le commande, puisque j'ai la conviction qu'on
mne mal la plus grosse affaire de la France[485].

[Note 484: _Ibid._]

[Note 485: Lettre du 30 juin 1845. (_Mmoires de M. Guizot_, t. VII,
p. 122, 183 et 184.)]

Le gouvernement s'apercevait, une fois de plus, que le marchal
Bugeaud tait un agent peu commode. Mais il n'oubliait pas que,
quand, on a la fortune d'tre servi par de tels hommes, il faut bien
leur passer quelques bizarreries de caractre. C'est le propre de ces
natures faites pour agir, de savoir mal obir. M. Guizot rappelait
justement  ce propos que Napolon disait un jour: Croit-on que
ce soit une chose toute simple de gouverner un Soult ou un Ney?
Loin donc de profiter de l'occasion qui lui tait offerte de se
dbarrasser de Bugeaud, le conseil des ministres dcida de le
retenir. Le marchal Soult lui-mme l'informa, en termes excellents
et fort amicaux, du dsir qu'avaient le Roi et le cabinet tout entier
de le voir conserver ses fonctions[486]. Touch de cette dmarche,
le gouverneur n'insista pas sur sa dmission.  ce mme moment,
d'ailleurs, il se faisait prendre en faute avec sa circulaire du 9
aot 1845 sur la colonisation militaire, et la conscience de son tort
le rendait plus conciliant. Il sollicita seulement un cong, pour
venir confrer avec le ministre de la guerre et se rendre compte
s'il pouvait se mettre d'accord avec lui. J'irai droit mon chemin,
crivait-il  M. Guizot, le 18 aot 1845, tant que je serai soutenu
par le gouvernement du Roi. Je serai ddommag des dclamations des
mchants par l'assentiment gnral de l'arme et de la population
de l'Algrie. Le 6 ou 7 septembre, je serai prs de M. le marchal
Soult. Je traiterai avec lui de quelques-unes des principales
questions. Si nous pouvons nous entendre, comme j'en ai l'espoir
d'aprs les bonnes dispositions qu'il me montre depuis quelque
temps, je me remettrai de nouveau  la plus rude galre  laquelle
ait jamais t condamn un simple mortel[487].  la mme poque,
il disait au colonel de Saint-Arnaud: Si l'on ne me comprend pas,
si l'on ne veut pas me comprendre, je ne reviendrai pas. Si tout
s'arrange, comme je le crois, je serai de retour  Alger dans les
premiers jours de novembre[488].

[Note 486: Tous ces faits sont rapports par le marchal lui-mme,
dans une lettre qu'il crivit ultrieurement  M. de Corcelle, le 28
septembre 1845. (_Documents indits._)]

[Note 487: _Mmoires de M. Guizot_, t. VII, p. 124.]

[Note 488: _Lettres du marchal de Saint-Arnaud._]

Le gouverneur s'embarqua pour la France le 4 septembre 1845, et se
rendit tout droit  Soultberg, rsidence du ministre de la guerre
dans le Tarn. L'entrevue se passa beaucoup mieux qu'on ne pouvait s'y
attendre. Le marchal Bugeaud s'tait appliqu, comme il l'crivait
lui-mme  M. Guizot,  y mettre du moelleux et de la dfrence. De
son ct, le marchal Soult, trop fatigu pour ne pas dsirer viter
un conflit avec un contradicteur si considrable et d'ordinaire si
vhment, chercha  tre aimable. Bugeaud se bornait, pour le moment,
 demander une chose qu'il n'y avait aucune raison de lui refuser:
c'tait la constitution d'une commission de pairs, de dputs et
d'autres personnages comptents, qui serait envoye en Afrique et
y rechercherait, de concert avec le gouverneur, la solution des
problmes intressant l'avenir de l'Algrie, notamment du problme
de la colonisation. Le marchal Bugeaud sortit de cette confrence
trs satisfait[489]. Pendant les deux jours que nous avons
discut sur les affaires d'Afrique, mandait-il peu aprs  M. Guizot,
je n'ai trouv, chez le ministre de la guerre, que d'excellents
sentiments pour moi et de trs bonnes dispositions pour les affaires
en gnral[490].

[Note 489: Ce sont les expressions dont le marchal Bugeaud se
servait dans la lettre crite  M. de Corcelle, le 28 septembre 1845.
(_Documents indits._)]

[Note 490: Lettre du 28 septembre 1845. (_Mmoires de M. Guizot_, t.
VII, p. 198.)]

Le gouverneur se faisait illusion: aprs avoir vu longtemps les
choses trop en laid, il les voyait maintenant trop en beau. Elles
n'taient pas  ce point claircies et pacifies entre le ministre
de la guerre et lui. Au fond, ils taient toujours en dsaccord sur
la question principale, celle de la colonisation militaire, et l'on
devait s'attendre qu' l'heure de prciser davantage les rsolutions
 prendre, ce dsaccord se manifestt de nouveau. Mais avant que rien
de ce genre et pu se produire, survinrent d'Afrique de tragiques
nouvelles qui relgurent aussitt au second plan tous les problmes
sur lesquels on discutait depuis quelque temps. Il s'agissait bien de
se quereller sur un mode de colonisation! C'tait la soumission mme
de l'Algrie qui paraissait remise en question.


VIII

Quand le marchal Bugeaud s'tait embarqu pour la France, le 4
septembre 1845, tout semblait tranquille en Algrie. Il n'tait
pas parti depuis quelques jours, que divers symptmes d'agitation
se manifestaient avec une simultanit inquitante. Bou-Maza
reparaissait dans le Dahra, et telle tait la vigueur de ses premiers
coups, que nos troupes se trouvaient tout d'abord rduites  la
dfensive. Ailleurs surgissaient d'autres fauteurs de rvoltes, qui,
eux aussi, se paraient du surnom, devenu populaire, de Bou-Maza. Sur
notre frontire de l'Ouest, des troubles, visiblement suscits par
Abd el-Kader, obligeaient le gnral Cavaignac, qui commandait dans
Tlemcen,  se mettre en campagne, et, ds ses premiers pas, il tait
tonn de la rsistance qu'il rencontrait. On ne savait pas encore
quelle importance il fallait attacher  tous ces incidents, quand
se rpandit une nouvelle bien autrement grave et douloureuse: une
colonne franaise venait d'tre surprise et dtruite par Abd el-Kader.

Voici en quelles circonstances. Le poste de Djema-Ghazouat, situ
sur la cte, prs du Maroc, tait command par le lieutenant-colonel
de Montagnac, officier admirable de bravoure et d'nergie, mais
pchant quelquefois par excs de fougue et d'audace. En dpit des
recommandations expresses qui lui avaient t faites de ne pas
aller livrer des combats au dehors, Montagnac, au premier bruit
des mouvements d'Abd el-Kader, crut devoir se porter au secours
d'une tribu fidle, menace par l'mir. Le 21 septembre 1845, il
se mit en route avec 346 fantassins du 8e bataillon des chasseurs
d'Orlans et 62 hussards. Ds le lendemain, il tait rejoint par
un messager du gnral Cavaignac qui rappelait  Tlemcen le 8e
bataillon de chasseurs. Montagnac ne pensa pas tre tenu d'obir
avant d'avoir inflig un chec  l'ennemi, avec lequel il avait
commenc  changer des coups de fusil. Il poussa donc plus avant.
Le 23, prs du marabout de Sidi-Brahim,  un moment o sa troupe
se trouve imprudemment morcele en trois petits corps, celui qui
marchait en tte tombe dans une sorte d'embuscade, et est envelopp
par une cavalerie trs nombreuse qu'Abd el-Kader dirige lui-mme.
Aux premiers coups de feu, Montagnac est mortellement bless. Nos
soldats se runissent sur un mamelon, sans autre espoir que de vendre
chrement leur vie; bientt les munitions sont puises; personne,
nanmoins, ne songe  se rendre. Alors, rapporte l'un des rares
survivants de ce combat, les Arabes, resserrant le cercle autour
de ce groupe immobile et silencieux, le font tomber sous leur feu,
comme un vieux mur. Au bout de peu de temps, il n'y a plus, du ct
des Franais, que des cadavres ou des blesss ne donnant presque
plus signe de vie.  ce moment, le second dtachement, mand ds le
dbut par Montagnac, accourt sur le lieu du combat; aussitt accabl
par les vainqueurs, il subit le mme sort. Reste l'arrire-garde,
demeure auprs des bagages et compose de 80 carabiniers sous les
ordres du capitaine Greaux. Les Arabes fondent sur elle. Greaux
ne se trouble pas; le marabout de Sidi-Brahim est  sa porte:
il se jette dedans, s'y barricade et rsiste aux plus furieuses
attaques. Abd el-Kader lui fait porter une sommation de se rendre,
avec promesse de vie sauve. Le capitaine lit la lettre  ses hommes,
qui n'y rpondent que par les cris de: Vive le Roi! et hissent sur
le marabout un drapeau fait avec des lambeaux de vtement. Aprs
de nouvelles attaques, l'mir fait faire une seconde sommation; il
ordonne, cette fois, qu'elle soit transmise par un des officiers
prisonniers et blesss, l'adjudant-major Dutertre. Celui-ci s'avance
vers le marabout: Chasseurs, s'crie-t-il, on va me dcapiter
si vous ne posez les armes, et moi, je viens vous dire de mourir
jusqu'au dernier plutt que de vous rendre. Sa tte tombe aussitt.
Le combat reprend plus acharn, interrompu deux fois encore par des
sommations sans rsultat. L'mir, lass de cette rsistance qui lui
cote trs cher, prend le parti de s'loigner avec le gros de son
arme, en laissant seulement les forces ncessaires pour bloquer
troitement le marabout. Les assigs n'ont ni vivres ni eau. Ils
passent ainsi trois longs jours, attendant un secours qui aurait
d venir et qui ne vient pas. Enfin, le 26, aimant mieux tomber en
combattant que de mourir de faim et de soif, ils s'lancent hors
de leur rduit, en emportant leurs blesss. Ce coup de dsespoir
semble d'abord leur russir; ils font une troue  travers les Arabes
stupfaits et se dirigent en bon ordre vers Djema. Dj l'on peut
distinguer les murs de la ville, quand,  la vue d'un filet d'eau qui
coule au fond d'un ravin, les hommes, en dpit de leurs officiers,
quittent leurs rangs, se prcipitent dans le ravin et se jettent 
plat ventre pour tancher la terrible soif qui les dvore depuis
trois jours. Ce dsordre n'chappe pas aux Arabes qui accourent et,
de la hauteur, font pleuvoir les balles sur les malheureux buveurs:
tous succombent. Greaux cependant a essay de continuer la retraite
avec les quelques hommes qui ne se sont pas dbands; mais ils ne
sont plus assez nombreux et finissent par tre crass; le capitaine
tombe, mortellement atteint. Douze soldats seuls parviennent 
rejoindre les cavaliers sortis de Djema  leur rencontre: c'est
tout ce qui revient des 425 hommes partis de cette ville, cinq jours
auparavant, avec le colonel de Montagnac[491].

[Note 491: J'ai suivi principalement le beau rcit donn de cet
incident par M. le duc d'Aumale, dans son livre: _Zouaves et
chasseurs  pied_.]

Quand on sut  Alger le dsastre de Sidi-Brahim, l'motion y
fut extrme; dans l'imagination du public, l'vnement prit les
proportions d'une catastrophe. L'effet en fut encore aggrav par la
srie de mauvaises nouvelles qui survinrent coup sur coup, dans les
jours suivants. La plus douloureuse fut celle de la capitulation
d'An-Temouchent: le lieutenant Marin conduisait 200 hommes, la
plupart sortant de l'hpital, de Tlemcen  An-Temouchent; apercevant
sur sa route des cavaliers qu'il reconnat pour ceux d'Abd el-Kader,
il perd la tte; sans avoir t mme attaqu, il court  l'mir et se
rend  lui avec toute sa troupe[492]. Il n'tait pas  craindre sans
doute qu'une dfaillance aussi inexplicable trouvt des imitateurs;
mais, succdant,  quarante-huit heures d'intervalle, au dsastre de
Sidi-Brahim, elle tait bien de nature  exalter les Arabes. Tout
d'ailleurs rvlait un soulvement prmdit et concert:  Sebdou,
le commandant Billot tait attir dans une embuscade et massacr avec
toute son escorte; le chef du bureau arabe de Tiaret tait enlev
par trahison; des cads, amis de la France, tombaient assassins;
plusieurs postes taient attaqus, des ponts et des magasins brls,
des communications interrompues; la majeure partie des tribus de la
subdivision de Tlemcen prenait les armes et rejoignait Abd el-Kader.
Qui sait ce qui arrivera? crivait le colonel de Saint-Arnaud, 
la date du 3 octobre. Abd el-Kader peut aussi bien tre dans la
Mtidja, dans un mois, que fuyant dans le Maroc, sans suite, avant
dix jours... Une seule chose est certaine, c'est que la guerre
sainte a clat et a dbut par une catastrophe qui a atterr les
colons et jusqu'aux ngociants d'Alger.

[Note 492: Ce malheureux officier, qui avait donn antrieurement des
preuves de bravoure, fut remis plus tard en libert par Abd el-Kader.
Traduit devant un conseil de guerre, il fut condamn  mort; mais
cette sentence fut annule.]

Ds le 28 septembre 1845, le gnral de La Moricire, gouverneur
par intrim, avertit le marchal Soult que la situation tait fort
grave. Vous jugerez sans doute indispensable, ajoutait-il, que
M. le marchal Bugeaud rentre immdiatement en Algrie. Le mme
jour, il dpchait directement au marchal le commandant Rivet,
pour presser son retour. En attendant, il ne demeurait pas inactif.
Jugeant avec raison que le plus grand pril n'tait pas  l'intrieur
avec Bou-Maza et ses imitateurs, mais sur la frontire de l'Ouest, o
il fallait tcher de barrer le chemin  Abd el-Kader, il s'y porta
immdiatement de sa personne. Le 8 octobre, il rejoignait le gnral
Cavaignac au del de Tlemcen, attaquait vigoureusement avec lui les
tribus rvoltes, les battait, mais sans atteindre l'mir lui-mme,
qui, suivant son habitude, s'tait drob.

Ce fut le 6 octobre que le commandant Rivet arriva  la Durantie, en
Prigord, o tait le marchal Bugeaud, et lui fit part de ce qui
se passait en Algrie. En prsence de tels vnements, le marchal
ne songea plus  se retirer ni  marchander les conditions de son
retour. Le pril l'appelait, et aussi l'esprance d'acqurir une
nouvelle gloire dont il se servirait pour faire prvaloir ses ides.
Je pars dans la nuit du 7 au 8, crivit-il, le 6, au ministre de la
guerre. J'ai pens qu'tant encore gouverneur nominal de l'Algrie,
je ne pouvais me dispenser de rpondre  l'appel que me font l'arme
et la population, que ce serait manquer  mes devoirs envers le
gouvernement et mon pays. Il ajoutait, aprs avoir numr avec
prcision les renforts dont il avait besoin: Nous allons, Monsieur
le marchal, jouer une grande partie qui peut tre dcisive pour
notre domination, si nous la jouons bien, ou nous prparer de
grandes tribulations et de grands sacrifices, si nous la jouons mal.
L'conomie serait ici dplorable. Il crivait en mme temps  M.
Guizot: Les circonstances sont trs graves; elles demandent de
promptes dcisions. Ce n'est pas le cas de vous entretenir de mes
griefs et des demandes sans l'obtention desquelles je ne comptais
pas rentrer en Algrie. Je cours  l'incendie; si j'ai le bonheur de
l'apaiser encore, je renouvellerai mes instances pour faire adopter
des mesures de consolidation de l'avenir. Si je n'y russis pas, rien
au monde ne pourra m'attacher plus longtemps  ce rocher de Sisyphe.
C'est bien le cas de vous dire aujourd'hui ce que le marchal de
Villars disait  Louis XIV: Je vais combattre vos ennemis et je vous
laisse au milieu des miens[493].

[Note 493: _Mmoires de M. Guizot_, t. VII, p. 200 et 201.]

Seulement, comme si le marchal ne pouvait s'empcher de mler 
ses plus gnreuses rsolutions quelqu'une de ces diableries dont
parlait M. de Corcelle, il adressait,  cette mme date du 6 octobre,
la lettre suivante au prfet de la Dordogne: M. le chef d'escadron
Rivet m'apporte d'Alger les nouvelles les plus fcheuses; l'arme
et la population rclament  grands cris mon retour. J'avais trop 
me plaindre de l'abandon du gouvernement vis--vis de mes ennemis
de la presse et d'ailleurs, pour que je ne fusse pas parfaitement
dcid  ne rentrer en Algrie qu'avec la commission que j'ai
demande et aprs la promesse de satisfaire  quelques-unes de mes
ides fondamentales; mais les vnements sont trop graves pour que
je marchande mon retour au lieu du danger. Puis, aprs avoir donn
au prfet quelques dtails sur l'insurrection, il finissait ainsi:
Il est  craindre que ceci ne soit une forte guerre  recommencer.
Hlas! les vnements ne donnent que trop raison  l'opposition que
je faisais au systme qui tendait sans ncessit l'administration
civile et diminuait l'arme pour couvrir les dpenses de cette
extension. J'ai le coeur navr de douleur de tant de malheurs et
de tant d'aveuglement de la part des gouvernants et de la presse
qui nous gouverne plus qu'on n'ose l'avouer. Ce ne pouvait tre
srieusement que le marchal attribuait l'agression d'Abd el-Kader
 la prtendue extension de l'administration civile. Quant au
reproche d'abandon adress au gouvernement, il venait d'autant plus
mal  propos qu'en ce moment le ministre expdiait d'urgence les
renforts demands; ces renforts, qui ne comprenaient pas moins de
six rgiments d'infanterie et deux de cavalerie, devaient porter
 107,000 hommes l'arme d'Algrie. Encore n'y aurait-il eu que
demi-mal, si cette injuste rcrimination se ft produite  huis clos.
Mais la lettre du marchal, communique tourdiment par le prfet
au rdacteur du _Conservateur de la Dordogne_, fut publie par ce
journal et, de l, fit le tour de la presse, avec les commentaires
qu'on peut supposer. Fort penaud de cette publication et du bruit
qu'elle faisait, le gouverneur se hta de dclarer qu'il n'y tait
pour rien. Ma lettre, crivit-il  M. Guizot, tait la communication
confidentielle d'un ami  un ami; elle ne devait avoir aucune
publicit. C'est encore une tuile qui me tombe sur la tte. Je le
dplore surtout parce que la presse opposante ne manquera pas d'en
tirer parti contre le gouvernement. M. Guizot ne se contenta pas de
cette sorte d'excuse et jugea ncessaire de faire sentir au marchal
le tort de sa conduite: Je ne puis accepter, lui rpondit-il, votre
reproche que vous n'avez pas t soutenu par le gouvernement. Il
appartient et il sied aux esprits comme le vtre, mon cher marchal,
de distinguer les grandes choses des petites, et de ne s'attacher
qu'aux premires. Il n'y a, pour vous, en Afrique, que deux grandes
choses: l'une d'y avoir t envoy, l'autre d'y avoir t pourvu,
dans l'ensemble et  tout prendre, de tous les moyens d'action
ncessaires. Le cabinet a fait pour vous ces deux choses-l, et il
les a faites contre beaucoup de prventions et  travers beaucoup
de difficults... Aprs cela, qu' tel ou tel moment, sur telle ou
telle question, le gouvernement n'ait pas partag toutes vos ides,
ni approuv tous vos actes, rien de plus simple: c'est son droit. Que
vous ayez mme rencontr, dans telle ou telle commission, dans tel
ou tel bureau, des erreurs, des injustices, des ides fausses, de
mauvais procds, des obstacles, cela se peut; cela n'a rien que de
naturel et presque d'invitable; ce sont l des incidents secondaires
qu'un homme comme vous doit s'appliquer  surmonter, sans s'en
tonner ni s'en irriter, car il s'affaiblit et s'embarrasse lui-mme
en leur accordant, dans son me et dans sa vie, plus de place qu'il
ne leur en appartient rellement. M. Guizot engageait le marchal 
faire comme lui,  laisser dire les journaux et  compter sur la
tribune pour mettre sa conduite en lumire; c'est l, ajoutait-il,
que vous devez tre dfendu, mais grandement et dans les grandes
occasions, non pas en tenant les oreilles toujours ouvertes  ce
petit bruit qui nous assige, et en essayant,  tout propos et bien
vainement, de le faire taire. Le ministre terminait par des plaintes
sur la publication de la lettre au prfet de la Dordogne. Cette
lettre, disait-il, m'a afflig pour vous et m'a bless pour moi...
C'est l un dsordre. Vous ne le souffririez pas autour de vous. Et,
croyez-moi, cela ne vaut pas mieux pour vous que pour le pouvoir
auquel vous tes dvou[494].

[Note 494: _Mmoires de M. Guizot_, t. VII, p. 203  207.]

Le marchal n'avait  peu prs rien  rpondre  ces amicales
rprimandes, ou, du moins, il n'avait qu'une rponse  faire,
c'tait de montrer, une fois de plus, que, s'il parlait quelquefois
de travers, cela ne l'empchait pas de bien agir. Pendant ce temps,
d'ailleurs, il poursuivait rapidement sa route vers l'Afrique,
s'embarquait  Marseille, et arrivait  Alger le 15 octobre 1845. La
population s'tait porte en foule au-devant de lui, tmoignant par
son attitude, et de l'alarme que lui causaient les vnements, et de
la confiance que lui rendait le retour du gouverneur gnral.


IX

C'tait l'une des qualits matresses du marchal Bugeaud--vritable
don de gnral en chef--de voir, dans une crise, tout de suite
et trs nettement ce qu'il y avait  faire.  peine a-t-il pris
terre en Algrie, que son plan est arrt. Toujours persuad que le
moyen de dompter Abd el-Kader, c'est de lui enlever l'impt et le
recrutement[495], il se donne pour tche principale de lui fermer
l'entre du Tell, seule partie du territoire o l'mir peut trouver,
avec quelque abondance, de l'argent, des vivres et des soldats. Les
mesures dj prises par le gnral de La Moricire ont barr le
passage,  l'ouest, sur la frontire du Maroc. Le gouverneur devine
que, devant cet obstacle, l'ennemi fera un dtour par le dsert,
et cherchera, au sud, quelque fissure. Dans cette prvision, dont
l'vnement devait dmontrer la justesse, il dcide de former, sur
toute la lisire des hauts plateaux, comme une chane continue de
petites colonnes mobiles. Ces colonnes auront charge de guetter
Abd el-Kader, de le repousser, de le poursuivre, de l'atteindre
s'il est possible, de ne pas lui laisser un moment de repos en n'en
prenant pas elles-mmes, de ne lui permettre de rien organiser nulle
part, et enfin de frapper impitoyablement les tribus qui seraient
tentes de le soutenir. Le gouverneur ne nglige pas non plus les
rvoltes intrieures suscites par les divers Bou-Maza: le soin de
les rprimer sera confi  plusieurs autres colonnes. Cette extrme
dispersion des troupes pouvait paratre,  un certain point de vue,
une cause de faiblesse. La premire loi de la guerre n'est-elle pas
de concentrer ses forces, au lieu de les morceler? Bugeaud a expliqu
lui-mme, plus tard,  ses soldats, les raisons qui lui faisaient,
en cette circonstance, droger  la rgle ordinaire. vacuer une
partie du pays pour se concentrer, leur a-t-il dit, c'et t laisser
 notre adversaire les ressources de l'impt et du recrutement,
ainsi que toutes les forces locales. Il aurait bientt form une
arme rgulire pour appuyer les goums des tribus. C'et t aussi
renverser le gouvernement des Arabes, si pniblement institu par
nous, et livrer  la vengeance implacable d'un chef irrit tous les
hommes compromis pour notre cause. Comment, plus tard, aurions-nous
pu reconstituer ce gouvernement, si nous avions lchement abandonn
les chefs qui, presque tous, nous sont rests fidles? Il fallait
tout conserver[496].

[Note 495: Voir la conversation que Bugeaud, avant sa nomination au
poste de gouverneur gnral, avait eue avec le Roi (plus haut, t. V,
p. 267).]

[Note 496: Ordre du jour adress aux troupes, le 2 mars 1846.]

Le marchal n'est pas moins prompt  excuter son plan qu' le
concevoir. Dbarqu le 15 octobre 1845  Alger, il entre en campagne
ds le 18, et, le 24, il arrive prs de Teniet el-Had, sur la limite
du dsert.  la fin de novembre, douze colonnes sont en mouvement;
peu aprs, on en compte dix-huit. Les plus nombreuses, celle par
exemple que commande le gouverneur gnral, ont moins de trois
mille hommes.  leur tte sont, outre le marchal, des officiers
vigoureux, ayant l'exprience de la guerre d'Afrique: La Moricire,
Cavaignac, Gry, Korte, Bourjolly, Arbouville, Marey, Saint-Arnaud,
Jusuf, Canrobert, Plissier, Comman, Camou, Gentil, Bosquet; il faut
y ajouter Bedeau, qui commandait depuis quelque temps  Constantine,
mais que la tranquillit de cette partie de l'Algrie a permis d'en
loigner momentanment pour l'employer au sud de la province d'Alger.
Quelques-unes de ces colonnes oprent, dans l'intrieur du cercle,
contre Bou-Maza qu'elles ne parviennent pas du reste  saisir, et
contre ses nombreux homonymes, dont plusieurs sont pris et passs
par les armes[497]. La plupart agissent ou tchent d'agir contre
Abd el-Kader. Savoir o se trouve l'ennemi est dj fort difficile;
le joindre,  peu prs impossible. L'mir glisse entre les mains de
ceux qui croient l'avoir cern. D'une mobilit prodigieuse, faisant
cinquante lieues en deux jours, il trouve partout des sympathies,
des renseignements srs, des provisions, des chevaux frais. Depuis
les confins de la province de Constantine jusqu'au Maroc, toutes
nos troupes sont ainsi dans une alerte continuelle: ce ne sont que
marches et contremarches  la recherche d'un adversaire invisible,
bien qu'on devine partout sa prsence. Il n'tait pas dans les
habitudes et dans le temprament du marchal de s'en tenir  la
dfensive: ds le commencement de dcembre, il lance dans le dsert
des colonnes lgres et rapides. Jusuf, qui commande l'une d'elles
et la mne avec une vitesse endiable, approche plusieurs fois d'Abd
el-Kader, mais sans l'atteindre. Celui-ci, pendant qu'on court
vainement aprs lui dans le sud, pointe audacieusement vers le nord,
passe entre les trois ou quatre colonnes qui le guettent, franchit
la lisire du Tell et pntre dans l'Ouarensenis. Le marchal se
retourne et tche de serrer le cercle autour de l'envahisseur. Le
23 dcembre,  Temda, Jusuf se heurte enfin aux rguliers d'Abd
el-Kader; mais ceux-ci se dispersent trop vite pour que le combat
soit dcisif; l'mir n'en reste pas moins dans l'Ouarensenis, o
il trouve de quoi se refaire. Jusuf, d'ailleurs, est drout.
Heureusement, La Moricire, toujours ingnieux  deviner les
mouvements des Arabes, se lance sur la bonne piste, avec des troupes
relativement fraches. Pas plus que les autres, il ne met la main sur
l'insaisissable adversaire; mais, par l'habilet et la rapidit de
ses manoeuvres, il l'oblige, dans les premiers jours de janvier 1846,
 sortir du Tell et  rentrer dans le dsert. Guerre singulire, o
l'on peinait beaucoup, sans avoir presque jamais l'occasion de se
battre. Il n'y avait pas de bataille  livrer, crivait le colonel
de Saint-Arnaud, le 24 janvier, puisque l'ennemi fuyait toujours. Il
n'y avait qu'une chose  faire, empcher l'mir de descendre dans
les plaines, l'user en le rduisant  l'impuissance. Pour cela, il
fallait se montrer partout, lutter d'activit, de persvrance,
d'nergie, courir toujours et souvent frapper dans le vide... Le
marchal manoeuvre et organise. Le pays est mauvais, on manque de
tout, et on a l'air de ne rien faire. Pour accepter un pareil rle,
il faut tre grand et sr de soi! Ce rle aurait compromis des
rputations moins solides. La chose la plus facile  la guerre, c'est
la bataille, pour l'homme de guerre, s'entend. Mais manoeuvrer contre
un ennemi aux abois, qui se rattache  tout, mobile comme un oiseau,
c'est plus difficile, et personne, en ce genre, n'aurait fait autant
que le marchal[498].

[Note 497: Saint-Arnaud, chef de l'une de ces colonnes, crivait, le
3 novembre 1845: Tous ces chrifs paraissent et disparaissent. Il
ajoutait, le 6 dcembre: Je poursuis  mort les chrifs qui poussent
comme des champignons. C'est un ddale; on ne s'y reconnat plus.
Depuis l'an, Bou-Maza, nous avons Mohammed-bel-Cassem, Bou-Ali,
Ali-Chergui, Si-Larbi, Bel-Bej; enfin je m'y perds. J'ai dj tu
Ali-Chergui chez les Medjaja; je viens de tuer Bou-Ali chez les
Beni-Derjin. (_Lettres du marchal de Saint-Arnaud._)]

[Note 498: _Lettres du marchal de Saint-Arnaud._]

Aprs avoir forc Abd el-Kader  sortir de l'Ouarensenis, La
Moricire mandait  un de ses amis: Voil dsormais l'mir dans
un pays o il n'y a pas grand'chose  boire ni  manger, o le
bois manque, o le froid est excessif. Je doute qu'il y refasse sa
cavalerie. Je ne l'y suivrai pas... Il ne faut pas lui laisser
toucher terre dans le Tell; mais il n'y a pas grand inconvnient
 le laisser se morfondre dans le dsert[499]. La Moricire se
faisait illusion: Abd el-Kader n'tait pas homme  se morfondre
ainsi. Ds la fin de janvier 1846, on apprenait qu'il avait rassembl
environ quinze cents cavaliers appartenant aux tribus des hauts
plateaux, et qu' leur tte il se dirigeait vers l'est. Ne devait-on
pas craindre qu'il ne chercht de ce ct quelque moyen de rentrer
dans le Tell? Le marchal Bugeaud, suivant de loin le mouvement de
son adversaire, se transporta rapidement d'An-Toukria  Boghar,
et chargea les colonnes des gnraux Bedeau, d'Arbouville et Marey
de garder toutes les entres du Tell, entre Boghar et la province
de Constantine. Cependant la nouvelle qu'Abd el-Kader se trouvait
maintenant au sud de la province d'Alger, produisait, dans le nord
de cette province, une agitation qui gagnait jusqu'aux tribus de la
Mtidja; l'mir avait du reste soin de faire rpandre parmi elles le
bruit de sa prochaine arrive. Il devenait urgent de leur en imposer
par quelque dmonstration. Mais comment la faire? Le gnral de Bar,
qui commandait  Alger, n'avait  peu prs aucune force arme sous
la main; toutes les garnisons des villes de la cte avaient t
employes  grossir les colonnes mobiles. Dans ces circonstances,
le marchal n'hsita pas  tlgraphier de Boghar, le 2 fvrier, au
gnral de Bar, d'armer les condamns militaires et d'organiser
deux bataillons de la milice, sorte de garde nationale de la ville
d'Alger. La seule annonce de cette mesure effraya la population
civile autant que l'et fait le mal mme contre lequel on se mettait
en garde. Le gnral de Bar, embarrass de cette motion, en rfra
au gouverneur, qui lui rpondit, le 5 fvrier, en confirmant son
ordre: La mesure, disait-il, est de nature  prvenir, non 
susciter des alarmes. Il n'y a rellement pas de dangers srieux,
quant  prsent, et nous comptons bien les loigner pour l'est, comme
nous l'avons fait pour l'ouest; mais une sage prvision a dict
mon ordre. Le marchal prit en outre le parti de se rapprocher
un peu d'Alger, sans cependant perdre de vue les rgions du sud;
quelques jours aprs, il campait devant Mda. L'un des motifs de
ce mouvement parat avoir t le dsir de ramener ses troupes  la
cte, pour les refaire. Les soldats ne pouvaient supporter longtemps
la vie  laquelle les soumettait l'infatigable gouverneur. Dj, 
la fin de dcembre, celui-ci avait d, une premire fois, laisser
 Orlansville son infanterie extnue, et avait emmen  la place
celle du colonel de Saint-Arnaud. Le second relais se trouvait
maintenant fourbu comme le premier; les uniformes taient en loques,
les souliers uss, beaucoup d'hommes malades ou clops. La cavalerie
de la colonne commande par Jusuf paraissait plus misrable encore:
Les chevaux, raconte un tmoin, taient de vraies lanternes: on
voyait au travers;  peine en comptait-on deux cents en tat, non
certes de charger, mais de marcher.

[Note 499: _Le gnral de La Moricire_, par KELLER, t. I, p. 418.]

Pendant ce temps, que devenait Abd el-Kader? Se jouant, une fois de
plus, de toutes les colonnes qui le poursuivaient ou le guettaient,
il les tournait par l'est, descendait comme une trombe la valle du
haut Isser, tendait la main  Ben-Salem, son ancien khalifa dans
ces rgions, razziait les tribus fidles  la France et arrivait
jusque sur le bas Isser, prs de la mer,  quelques lieues d'Alger,
sur la lisire de la Mtidja vide de troupes et pleine de colons.
Allait-il se jeter sur cette plaine? Sans doute ce ne pourrait
jamais tre qu'une incursion aussi passagre qu'audacieuse; il
suffirait que les colonnes agissant dans le sud revinssent vers la
cte, pour contraindre l'envahisseur  une retraite prcipite; mais
elles taient loin; il leur fallait plusieurs jours pour arriver;
en attendant, l'mir n'aurait-il pas le temps de tout dvaster et
massacrer dans les fermes et les villages europens de la Mtidja?
De quel effet ne serait pas, sur l'opinion, en Algrie et en France,
cette rptition des dsastres de 1839, venant en quelque sorte
dmontrer l'inanit des rsultats que le marchal Bugeaud se vantait
d'avoir obtenus par six annes d'efforts et de sacrifices! Quel
dcouragement pour ceux qui avaient cru en lui! Quel triomphe pour
ses adversaires! Certainement sa gloire ne rsisterait pas  un
pareil coup.

La dpche annonant cette stupfiante irruption parvint au
gouverneur pendant qu'il campait sous Mda. C'tait le soir,
et, suivant son habitude, il faisait une partie de whist, sous
sa tente, avec ses deux aides de camp, le commandant Rivet et le
capitaine Trochu. Ceux-ci ont aussitt l'impression tellement vive
du pril, que, raconte l'un d'eux, leur langue dessche s'attache
 leur palais et les empche de parler[500]. Mais le marchal,
admirablement tranquille et posant un moment ses cartes: En voil
une bonne! dit-il; faisons sans tarder tout ce que nous pourrons. Il
tlgraphie d'abord  Alger de runir les condamns, les miliciens,
tous les gendarmes de la rgion, et de les mettre en vidence
sur les hauteurs de la Mtidja, pour simuler une prparation de
dfense. Il appelle ensuite Jusuf: Combien avez-vous de chevaux
sur pied? lui demande-t-il.--Deux cents.--Pouvez-vous tre demain
dans la Mtidja?--Oui, en allant au pas.--Partez tout de suite,
et montrez-vous sur les points les plus en vue. Le gouverneur
complte ses mesures en annonant qu'avec le reste de la colonne,
il se mettra en route au point du jour. Se retournant alors vers
ses aides de camp, toujours imperturbable: Messieurs, reprenons
notre whist.--Je recevais l, plus encore qu' Isly, a crit plus
tard le gnral Trochu, une inoubliable leon d'quilibre dans le
commandement,  l'heure des grands prils. Le lendemain, la colonne
du marchal Bugeaud marchait rapidement dans la direction du bas
Isser, en tenant les hauteurs qui bordent la Mtidja, quand le
capitaine Trochu, qui cheminait en tte, absorb par d'assez sombres
prvisions, voit accourir  fond de train un cavalier arabe, agitant
un pli au-dessus de sa tte. Quelle nouvelle? s'crie-t-il tout
anxieux. Le messager lui apprend que l'mir vient d'tre surpris dans
une attaque de nuit, et qu'il est en pleine droute.

[Note 500: C'est  l'obligeante communication de M. le gnral Trochu
que je dois ces dtails, ainsi que ceux qui vont suivre. Ils donnent
parfois aux vnements une physionomie un peu diffrente de celle
que leur ont prte d'autres historiens. Mais le tmoignage d'un
homme aussi bien plac pour tout voir et aussi bien prpar  tout
comprendre, m'a paru avoir une valeur dcisive.]

Que s'tait-il pass? Peu auparavant, quelques compagnies
d'infanterie lgre taient arrives de France  Alger; c'taient
les seules troupes rgulires dont disposait le gnral de Bar.
Suivant les indications donnes par le marchal, lors des premiers
symptmes d'agitation, il les avait envoyes, sous les ordres du
gnral Gentil, occuper le col des Beni-Acha qui commandait  l'est
l'entre de la Mtidja.  la nouvelle des razzias opres sur le bas
Isser, le gnral Gentil crut devoir marcher sur les rassemblements
qu'on lui signalait. Sa troupe tait peu nombreuse et n'avait pas
encore vu le feu; mais c'tait une de ces heures o il faut payer
d'audace; d'ailleurs, il ne croyait pas avoir affaire  Abd el-Kader
en personne. En route, il rallie heureusement un bataillon venant
de Dellys. Dans la nuit du 6 au 7 fvrier 1846, il heurte un peu 
l'aveugle le camp ennemi. Ses jeunes soldats, fort inexpriments,
tirent au hasard; ds les premiers coups de feu, les Arabes prennent
la fuite: c'taient des gens du dsert, grands pillards, fort
mal  l'aise d'tre si loin de leurs tentes, et n'ayant qu'une
proccupation, celle d'y rapporter le butin dont ils taient
gorgs. En quelques instants et sans avoir eu un seul bless, notre
petite troupe est matresse du terrain et y ramasse trois drapeaux,
six cents fusils, les tentes toutes tendues, les chevaux et les
troupeaux enlevs dans les razzias des jours prcdents. Le gnral
Gentil n'tait pas le moins tonn d'une si facile victoire; il fut
plus tonn encore quand il sut par les prisonniers qu'Abd el-Kader
tait dans le camp et qu'il avait failli y tre pris.

L'mir en fuite se jeta dans le Djurdjura et, avec son indomptable
nergie, tcha de se crer, parmi les Kabyles, un nouveau centre de
rsistance. Mais le marchal Bugeaud, accouru de Mda et renforc
des troupes que lui amenait Bedeau, frappa rudement les tribus qui
faisaient mine de soutenir la rvolte, et, par un habile mlange de
rigueur et de diplomatie, les dtermina  se sparer d'Abd el-Kader.
Celui-ci fut rduit, dans les premiers jours de mars,  reprendre le
chemin du dsert.

Ainsi se terminait heureusement pour le gouverneur gnral ce qu'on
a appel la plus grande crise de sa carrire algrienne. Le 24
fvrier 1846, se trouvant prs de sa capitale, dont il tait sorti
depuis cinq mois, il eut l'ide d'y ramener, pour les reposer un
peu, les soldats avec lesquels il venait de faire une si pnible
campagne. Bien que non annonc d'avance, ce retour prit un caractre
de triomphe. Quand le marchal, raconte le gnral Trochu, rentra
dans Alger, avec une capote militaire use jusqu' la corde, entour
d'un tat-major dont les habits taient en lambeaux, marchant,
 la tte d'une colonne de soldats bronzs, amaigris,  figures
rsolues, et portant firement leurs guenilles, l'enthousiasme de
la population fut au comble. Le vieux marchal en jouit pleinement.
C'est qu'il venait d'apercevoir, de trs prs, le cheveu auquel la
Providence tient suspendues les grandes renommes et les grandes
carrires,  un ge (soixante-deux ans) o, quand ce cheveu est
rompu, il est difficile de le renouer. Quelques jours plus tard,
le 2 mars, le gouverneur adressait  l'arme d'Afrique un ordre du
jour o, rappelant  grands traits ce qu'elle avait fait depuis
cinq mois, il la flicitait de ses efforts et de ses succs. Vous
pouvez aujourd'hui garantir  la France, leur dit-il, que son empire
en Afrique ne sera pas branl par cette grande rvolte. Non
sans doute que le marchal ne vt plus rien  faire: il montrait
au contraire  ses soldats la ncessit d'extirper les derniers
vestiges de l'insurrection et de prendre l'offensive, en tendant
leurs bras sur tous les points du dsert o se formaient les orages
qui taient venus et viendraient fondre sur eux, s'ils n'allaient
les dissiper. Votre ardeur, ajoutait-il, ne se ralentira pas au
moment o, de toutes parts, elle est couronne par le succs... Vous
resterez semblables  vous-mmes, et la France reconnaissante vous
honorera.


X

L'insurrection a fait son suprme effort en essayant d'atteindre la
Mtidja. Repousse sur ce point, elle ne fera dsormais que dcliner.
Les agitateurs secondaires, dcourags par l'chec d'Abd el-Kader, ne
sont plus en tat de nous opposer une srieuse rsistance. Par leurs
mouvements combins, Saint-Arnaud, Canrobert et Plissier expulsent
dfinitivement Bou-Maza du Dahra et le forcent  s'enfuir dans le
dsert. Il suffit au marchal de se montrer dans l'Ouarensenis pour
le pacifier, et le duc d'Aumale, revenu depuis peu en Algrie pour
prendre sa part de la lutte et du danger, soumet, avec le concours
des gnraux Marey et d'Arbouville, la rgion montagneuse situe au
sud-est de la province d'Alger. Le marchal Bugeaud ne se contente
pas de rtablir ainsi notre autorit dans l'intrieur du Tell; il
ne perd pas de vue Abd el-Kader dans le dsert o celui-ci a t
oblig de se retirer. Il le fait pourchasser sans rpit par plusieurs
colonnes qui l'atteignent et le maltraitent fort, l'une le 7 mars
1846, l'autre le 13. Dans cette dernire affaire, l'mir ne s'chappe
qu' grand'peine avec quatorze fidles. Grce cependant aux renforts
qui lui viennent de sa dera, il persiste  tenir la campagne.
Pendant tout le mois d'avril, c'est Jusuf, devenu gnral, qui court
aprs lui  bride abattue, tantt perdant sa piste, tantt tombant
sur lui  l'improviste, lui tuant quelques hommes et lui arrachant
quelque butin; s'il ne russit pas  s'emparer de sa personne, du
moins il le rduit  l'existence d'un fugitif, sans cesse traqu,
chaque jour plus dnu, plus affaibli, plus isol.

Mais dans quel tat revenaient, aprs ces poursuites, nos fantassins
dguenills et fourbus, nos cavaliers  pied, tranant par la bride
des chevaux hors de service! La Moricire, qui avait assist 
l'un de ces retours, en tait tout mu; il dclarait n'avoir rien
vu de semblable, ni aprs la retraite de Constantine, ni aprs la
dsastreuse campagne d'Alger en 1840, et s'inquitait de l'effet
produit sur les indignes par un tel spectacle. Ce fut mme le
sujet d'un de ces dsaccords qui clataient trop frquemment entre
le gouverneur gnral et le commandant de la province d'Oran.
Ce dernier, persuad qu'en fermant le Tell  Abd el-Kader et en
le privant ainsi de tout moyen de se ravitailler, on finirait
par avoir raison de lui, ne cachait pas son peu de got pour ces
courses perptuelles dans le dsert qui, selon lui, reintaient
les soldats sans profit suffisant; ou du moins il n'et voulu les
voir entreprendre que sur des renseignements certains, avec des
probabilits d'un succs important. Le marchal releva vivement ces
critiques. Les oprations dans le dsert, crivit-il  La Moricire,
nous ont rendu les plus grands services; ce sont elles qui ont ruin
l'mir, en ne lui laissant qu'une poigne de cavaliers extnus;
elles ont amen la soumission de tout le dsert au sud de la province
d'Alger; elles nous ont ramen plusieurs tribus du Tell qui avaient
migr. Le marchal reconnaissait que le gnral Jusuf, avec des
qualits militaires trs distingues, n'avait pas tout l'ordre
d'administration et d'organisation qu'on aurait pu dsirer, mais
il estimait qu'en somme son action avait t utile. On ne fait les
choses extraordinaires,  la guerre, ajoutait-il, qu'avec des moyens
extraordinaires, et Napolon a commis une faute en n'engageant pas
la garde impriale  la fin de la bataille de la Moskova. C'tait,
disait-on, afin d'assurer la retraite. Mauvaise raison. Il faut tout
faire pour gagner la bataille d'une manire dcisive, quand on a fait
tant que de la livrer. Si on la gagne, on n'a pas besoin de faire
retraite. Si nous chassons et ruinons Abd el-Kader, notre infanterie
et notre cavalerie auront le temps de se remettre. Je ne regrette
donc nullement les travaux qui ont amen le dlabrement qui vous
afflige. Jusuf jouait un coup de partie pour la tranquillit de toute
l'Algrie; il voulait avant tout russir, et je pense sincrement que
le rsultat lui donne raison[501].

[Note 501: KELLER, _Le gnral de La Moricire_, t. Ier, p. 421 
423.--V. aussi C. ROUSSET, _La conqute de l'Algrie_, t. II, p. 91 
93.]

Quelque confiance que le gouverneur gnral et dans les chevauches
de Jusuf, il sentait qu'il y aurait eu un moyen bien plus sr et
plus prompt d'avoir raison d'Abd el-Kader; c'et t de porter la
guerre sur le territoire marocain et d'y poursuivre cette dera
qui,  l'abri de nos coups et contrairement aux stipulations du
trait de Tanger, servait de base d'oprations  la rvolte. Ce
n'tait pas la premire fois que, devant la mauvaise volont ou
l'impuissance de l'empereur Abd er-Raman, le marchal songeait  se
faire justice lui-mme en passant la frontire. Mais toujours il
avait t contenu par le gouvernement, qui gardait un souvenir trop
prsent des difficults diplomatiques nes de la guerre du Maroc,
pour vouloir recommencer une pareille aventure[502]. Au point de
vue de la politique gnrale, rien de plus raisonnable que cette
prudence du gouvernement: n'et-il pas t fort prilleux de nous
trouver aux prises avec une nouvelle question marocaine, au moment
de la querelle des mariages espagnols? Mais on conoit que ceux
qui, comme le marchal Bugeaud, regardaient surtout les choses au
point de vue de la pacification de l'Algrie, fussent tents de se
montrer moins patients. La grande insurrection de 1845-1846, la vue
de l'mir se relevant chaque fois des coups qu'on lui portait, au
moyen des secours qu'il tirait de sa dera, n'taient pas faites pour
rendre cette patience plus facile. Aussi,  cette poque, le marchal
Bugeaud tait-il de plus en plus convaincu de la ncessit d'une
opration srieuse sur le territoire marocain, et de plus en plus
press de l'entreprendre[503]. Il s'en ouvrit dans les dpches qu'il
adressa  Paris: si l'on ne voulait pas l'autoriser formellement 
faire cette guerre d'invasion dfensive, il demandait au moins
qu'on la lui laisst faire, sauf  en rejeter plus tard sur lui
seul la responsabilit. Le gouvernement, effray de tels projets,
fit aussitt connatre  Alger, par crit et par envoys spciaux,
sa ferme volont de ne rien permettre de pareil. De plus, M. Guizot
profita de l'habitude o il tait de correspondre amicalement avec le
marchal, pour lui expliquer les motifs de cette dcision. Dans une
lettre en date du 23 avril 1846, il lui exposa l'avantage qu'avait
pour nous un accord mme imparfait et peu efficace avec l'empereur du
Maroc, l'opposition qu'une nouvelle guerre soulverait en France, les
complications qu'elle ferait natre en Europe, l'anarchie, fcheuse
pour nos intrts, qu'elle provoquerait au Maroc, l'impossibilit
o serait notre arme d'atteindre, dans ces rgions lointaines
et inconnues, l'mir qu'elle ne parvenait pas  joindre sur le
territoire algrien. Il rappela, en terminant, que, quand on est en
prsence de populations semi-barbares et de gouvernements irrguliers
et impuissants, il faut savoir prendre son parti de certains maux
invitables. Il n'y a pas moyen, ajoutait-il, d'tablir, avec de
tels gouvernements et avec de tels peuples, mme aprs leur avoir
donn les plus rudes leons, des relations sres, des garanties
efficaces; il faut, ou pousser contre eux la guerre  fond, jusqu'
la conqute et l'incorporation complte, ou se rsigner aux embarras,
aux incidents, aux luttes que doit entraner un tel voisinage, en se
mettant en mesure de les surmonter ou d'en repousser plus loin la
source qu'on ne peut tarir. Vrit d'exprience fort utile  mditer
pour tous les gouvernements qui font de la politique coloniale. Dj,
du reste, l'anne prcdente, lors du dbat sur le trait de Tanger,
le duc de Broglie avait dvelopp cette mme ide avec sa prcision
accoutume. Devant des raisons si fortes et une volont si ferme, le
marchal Bugeaud cda, non sans regret, mais sans hsitation. Ce que
vous me dites, rpondit-il  M. Guizot, le 30 avril, de la conduite
que nous devons tenir envers le Maroc, me parat d'une grande
justesse, me plaant  votre point de vue, et c'est l qu'il faut se
placer[504].

[Note 502: Le Roi, notamment, avait manifest sur ce point, ds
l'origine, une volont trs arrte. Si on ne met pas un teignoir
absolu de notre ct, crivait-il, le 12 novembre 1844, au marchal
Soult, on nous enfilera dans une nouvelle guerre avec le Maroc. Je
crois qu'il faut _des ordres premptoires_ de ne laisser passer les
frontires du Maroc par nos troupes, _nulle part et sous quelque
prtexte que ce soit, pas mme celui de la poursuite d'Abd el-Kader_.
Nous sommes hors du gupier, et ne nous y laissons pas entraner une
seconde fois. (_Documents indits._)]

[Note 503: Voir notamment les lettres que le marchal Bugeaud
crivait, le 6 avril 1846, au duc d'Aumale et  M. Lon Roches.
(D'IDEVILLE, _Le marchal Bugeaud_, t. III, p. 97  99 et p. 103.)]

[Note 504: _Mmoires de M. Guizot_, t. VII, p. 212  223.]

Au moment mme o le gouvernement retenait ainsi le marchal, le
territoire marocain tait le thtre d'un vnement atroce qui et
suffi, et au del, si des raisons de politique gnrale ne nous
eussent arrts,  justifier notre intervention. Depuis plus de six
mois, la dera d'Abd el-Kader renfermait deux cent quatre-vingts
prisonniers franais; quatre-vingt-quinze, dont cinquante-sept
blesss, taient les hroques survivants de Sidi-Brahim; les
autres taient ceux qui avaient capitul sans combat sur la route
d'An-Temouchent. Ces prisonniers avaient t d'abord bien traits.
Plusieurs fois Abd el-Kader avait fait, pour leur change, des
ouvertures toujours repousses. Le marchal tait convaincu,--et
son opinion tait partage par plusieurs gnraux d'Afrique,--que
de telles propositions taient surtout, dans l'intention de l'mir,
un moyen de faire croire aux Arabes qu'il ngociait avec la France
en vue d'une paix prochaine, et de retenir sous son influence, 
l'aide de cet artifice, les tribus qui commenaient  lui chapper.
Bugeaud refusait donc de se laisser prendre  ce qu'il jugeait tre
un pige. On n'tait pas toutefois, de notre ct, sans travailler
 la libration des captifs; usant d'un procd qui lui avait
dj russi dans une circonstance analogue, notre diplomatie
s'adressait  l'empereur du Maroc: Vous tes en paix avec nous,
lui disait-elle; nous ne pouvons donc admettre que des prisonniers
franais soient retenus sur votre territoire par Abd el-Kader;
faites-vous-les livrer, et rendez-les-nous. Mais, pendant que
ces pourparlers se continuaient avec plus ou moins de chance de
succs, la dera subissait une crise: la mauvaise fortune de son
matre ragissait sur elle; les vivres et l'argent commenaient 
lui manquer; avec la dtresse, taient venus le mcontentement,
la discorde et les dsertions; des tribus entires partaient pour
l'intrieur du Maroc; quant  celles qui demeuraient fidles, il
leur fallait se prparer  un exode, car Abd el-Kader les appelait
dans le sud, auprs de lui. Dans ces conditions, la garde des
prisonniers devenait un embarras. Le 24 avril 1846, aussitt aprs
l'arrive d'un courrier de l'mir, douze des prisonniers, dont six
officiers, furent emmens hors du camp, sous prtexte d'assister 
une fte; c'taient ceux dont on esprait une ranon. Les deux cent
soixante-huit autres,  la tombe de la nuit, furent rpartis, par
petits groupes, dans les huttes de leurs gardiens.  minuit, au
signal donn par un cri, le massacre commena. Ceux qui ne tombrent
pas ds les premires fusillades furent brls dans les gourbis o
ils se rfugirent. Un seul s'chappa, bless, nu; les Marocains le
ramassrent et le reconduisirent  nos avant-postes, o il arriva le
17 mai; ce fut par lui qu'on eut le rcit de l'horrible scne. Cette
nouvelle causa, en France, une douloureuse motion que les ennemis
du marchal tchrent d'exploiter contre lui; ils l'accusrent,
dans la presse et  la tribune, d'avoir nglig et mme d'avoir
systmatiquement cart ce qui et pu prvenir ce malheur. Abd
el-Kader tait-il l'auteur du massacre? On en voudrait douter, ne
serait-ce qu' cause de l'attitude chevaleresque qu'il avait prise
en d'autres circonstances[505]. Mais lui-mme a avou plus tard que
tout s'tait fait par son ordre, et il n'a trouv d'autre excuse 
invoquer que l'irritation o l'aurait jet le refus d'changer les
prisonniers[506].

[Note 505: En 1843, dans un combat de cavalerie, le trompette
Escoffier, voyant son capitaine dmont et sur le point d'tre
captur, mit pied  terre et lui amena son cheval: Montez vite,
mon capitaine, lui dit-il, c'est vous et non pas moi qui rallierez
l'escadron. Le brave trompette fut fait prisonnier. Le marchal
Bugeaud fit connatre  l'arme, par un ordre du jour, cet acte
hroque, et le Roi, sans attendre la libration d'Escoffier, le
dcora de la Lgion d'honneur. Inform de ces faits, Abd el-Kader
traita son prisonnier avec les plus grands gards et lui fit mme
remettre solennellement la croix de la Lgion d'honneur devant ses
troupes runies. Escoffier fut chang l'anne suivante.]

[Note 506: Dans une lettre crite par Abd el-Kader au Roi, en
novembre 1846, nous lisons: L'accroissement de notre colre a t
tel que nous nous sommes dcid  ordonner le massacre. Et dans une
lettre au marchal Soult, de la mme date: La colre a fini par
dborder de notre coeur, et nous avons ordonn que l'on tut vos
prisonniers.]

Ce n'tait pas par cet acte d'inutile cruaut qu'Abd el-Kader
pouvait relever sa fortune. La chasse qu'on lui donnait dans le
dsert continuait toujours. Comme, pour chapper  Jusuf, il s'tait
rejet vers l'ouest, la poursuite tait dsormais mene par l'un des
lieutenants de La Moricire, le colonel Renault. Elle se prolongea
de la fin de mai au commencement de juillet 1846, avec les fatigues
et les pripties accoutumes. L'mir, surpris le 1er juin, n'eut
que le temps de sauter sur un cheval pour s'enfuir. Le plus grave
pour lui tait que les tribus nomades du dsert l'abandonnaient
et venaient nous demander l'aman. Les gens d'Arb, auxquels il
rclamait le cheval de soumission, ne lui offrirent qu'un ne. Les
Ouled-Sidi-Cheikh, qu'il appelait aux armes, lui rpondirent: Tu
es comme la mouche qui excite le taureau; quand tu l'as irrit, tu
disparais, et nous recevons les coups. La dera, ruine et rduite
des trois quarts, n'tait plus en tat de fournir des renforts. Si
fier que ft toujours son coeur, Abd el-Kader tait  bout, et, dans
les premiers jours de juillet, abandonnant la partie, il rentra
dans le Maroc par Figuig. Il y avait sept mois que, seul, par son
prestige, son nergie, son audace, sa fcondit de ressources, cet
homme vraiment extraordinaire dfiait toutes les poursuites et tenait
en alerte une arme de cent mille hommes, commande par nos meilleurs
officiers. Pourquoi faut-il que le sang des prisonniers massacrs
ternisse une gloire qui aurait pu tre si pure?


XI

Pendant la longue lutte qu'il venait de soutenir, le marchal
Bugeaud n'avait pas eu seulement affaire aux Arabes. En France,
une bonne partie de l'opinion, travaille par certains journaux,
s'tait montre assez mal dispose  son gard. Elle s'en tait
prise  lui de tout ce qui, dans cette insurrection, l'avait due,
alarme, attriste, ennuye: de la violence imprvue de l'explosion,
des malheurs du dbut, de la lenteur et des difficults de la
rpression. Cette guerre, sans faits d'armes, n'avait ni intress
son imagination, ni flatt son amour-propre. Tout tait matire 
reproches: la dissmination des troupes, leurs fatigues excessives,
le retard et la mdiocrit des rsultats. Les beaux esprits se
croyaient le droit de plaisanter le marchal qui courait, avec
cent mille soldats, contre un seul homme, sans pouvoir seulement
l'atteindre; les badauds de Rome ne raillaient-ils pas dj Metellus
de ce qu'il tardait  s'emparer de Jugurtha?

Tout ce bruit de critiques arrivait aux oreilles de Bugeaud, jusque
dans les rgions lointaines o il faisait campagne, et il ne savait
pas le ddaigner. Je ne m'tonne pas, mandait-il  un de ses amis,
le 22 mars 1846, que vous soyez indign de toutes les ordures et
sottises qu'on me jette  la tte. Ferait-on pire si j'avais perdu
cent combats et toute l'Algrie? On n'a jamais rien vu, je crois,
de pareil  ce dchanement sans base aucune, puisque je n'ai pas
prouv le plus lger chec, et que j'ai donn, tout au moins,
l'exemple de la plus grande activit et d'une opinitre persvrance
 vaincre l'hydre qui m'entourait de ses mille ttes. J'ai la
conscience de n'avoir jamais mieux mrit de la France[507]. Tels
furent mme son irritation et son dgot qu'il en revint  parler
de dmission. Il crivait, en avril,  M. Guizot: Je sais que vous
voulez me dfendre  la tribune, et que vous me dfendrez bien; mais
votre loquence effacera-t-elle le mal qui se fait et se fera tous
les jours? Croyez-vous qu'on puisse rester,  de telles conditions,
au poste pnible et inextricable o je suis? Mon temps est fini, cela
est vident. L'oeuvre tant devenue quelque chose, tout le monde
s'en empare; chacun veut y mettre sa pierre, bien ou mal. Je ne puis
m'opposer  ce torrent, et je ne veux pas le suivre; je m'loigne
donc de la rive. J'ai dj fait la lettre par laquelle je prie M. le
ministre de la guerre de soumettre au gouvernement du Roi la demande
que je fais d'un successeur. Je fonde ma demande sur ma sant et
mon ge qui ne me permettent plus de supporter un tel fardeau, et
sur mes affaires de famille; mais, entre nous, je vous le dis, ma
grande raison, c'est que je ne veux pas tre l'artisan des ides
fausses qui rgnent trs gnralement sur les grandes questions
d'Afrique. Je ne redoute ni les grands travaux de la guerre, ni ceux
de l'administration; mes soldats et les administrateurs de l'Algrie
le savent trs bien; mais je redoute l'opinion publique gare[508].
Ce n'tait certes pas que le marchal Bugeaud manqut de foi dans son
oeuvre. Pour ce qui regardait, notamment, la dernire insurrection,
il estimait que l'vnement rpondait victorieusement  tous les
dtracteurs de sa tactique, et, bien que sa campagne ne ft marque
par aucune action militaire clatante, il s'en honorait comme d'une
des plus remarquables qu'il et faites.  un ami qui venait de se
marier, il crivait, le 31 mai: Vous tes,  prsent, enfonc dans
la lune de miel... Cette lune ne reviendra plus pour moi, mais je
suis dans ma lune de gloire; j'ai vaincu les Bdouins de France, en
mme temps que ceux d'Afrique. Je crois ceux de France plus prs de
reprendre les hostilits que ceux d'Afrique. Ils disent,  prsent,
que ce n'tait rien, que cela ne valait pas la peine de s'en
occuper, et qu'avec des moyens aussi grands que ceux que j'avais,
j'aurais d faire bien plus vite et mieux[509].

[Note 507: _Le marchal Bugeaud_, par D'IDEVILLE, t. III, p. 100.]

[Note 508: _Mmoires de M. Guizot_, t. VII, p. 223  225.]

[Note 509: D'IDEVILLE, t. III, p. 124, 125.]

La discussion qui s'ouvrit  la Chambre des dputs, en juin 1846,
sur les crdits relatifs  l'Algrie, fournit aux prventions qui
s'taient formes, depuis quelque temps, contre le marchal Bugeaud,
une occasion de se manifester. Sans doute, on ne pouvait plus lui
reprocher de ne pas savoir vaincre Abd el-Kader, puisqu' cette
poque la rvolte tait considre comme dompte; mais la critique
trouvait ailleurs  quoi se prendre. Le signal fut donn par le
rapporteur de la commission, M. Dufaure; tout en rendant hommage
 l'oeuvre militaire du gouverneur, il refusa d'approuver son
oeuvre administrative et colonisatrice, rclama un rgime civil,
et exprima le voeu de voir tablir un ministre de l'Algrie dont
le gouverneur ne serait plus que l'agent. Au cours du dbat, de
nombreux orateurs reproduisirent ou mme aggravrent ces griefs:
entre tous, il faut citer M. de Tocqueville et M. de Lamartine. 
entendre M. de Tocqueville, ce qui manquait  l'Algrie, c'tait
un bon gouvernement, ou mme seulement un gouvernement; il appuya
sur les tiraillements, les conflits qui s'taient produits entre
le cabinet et le gouverneur gnral; il montra le cabinet n'osant
pas rappeler le marchal, mais le laissant malmener par ses amis,
tandis que, de son ct, le marchal faisait attaquer le cabinet par
ses journaux; le rsultat tait que les deux pouvoirs se tenaient
en chec et aboutissaient  l'impuissance. Quant  M. de Lamartine,
dans un discours de proportions gigantesques, il s'attaqua 
tout le systme appliqu en Algrie, y dnonant je ne sais quoi
d'excessif, d'immodr, et comme un dbordement de guerre, de sang
et de millions. Il se plaignit que le marchal Bugeaud, au lieu de
remplir le mandat qui lui avait t donn de fermer cette grande
plaie de l'Algrie, l'et au contraire envenime et largie. Ce
qu'il prconisait, c'tait, en ralit, l'occupation limite qui
tait pourtant depuis longtemps juge. Il s'leva aussi contre la
dictature militaire,  laquelle il imputait tous les maux de la
colonie, et termina par un rquisitoire indign contre l'inhumanit
de notre guerre africaine, particulirement contre les razzias.

M. Guizot rpondit  ces critiques par un discours considrable.
Aprs avoir cart, en quelques mots mus, l'accusation de cruaut
porte contre nos gnraux, il examina la conduite suivie en Afrique,
depuis 1840. Tout d'abord, il fit honneur au cabinet d'avoir
rsolument engag sa responsabilit en envoyant le gnral Bugeaud 
Alger et en lui fournissant tous les moyens d'action dont il avait
besoin. Ce lui fut une occasion de s'expliquer sur les dsaccords
survenus entre le ministre et le gouverneur, dsaccords auxquels
ce dernier avait parfois donn un clat si compromettant et dont
l'opposition avait naturellement cherch  se faire une arme. Le
sujet tait dlicat; M. Guizot se tira de la difficult avec adresse
et dignit. C'est le devoir du gouvernement, dit-il, de subordonner
toujours ce qui est secondaire  ce qui est essentiel, et de savoir,
avec ses agents, passer par-dessus des erreurs et des dissidences,
quand il s'agit de conserver au pays de grands et utiles services. En
vrit, lorsque j'entends porter  cette tribune la petite histoire
de nos dissidences et des anecdotes auxquelles elles ont donn lieu,
quand je les entends grossir, quand on s'tonne que nous n'en ayons
pas fait une plus grosse affaire, je m'tonne fort  mon tour. On
oublie donc que cela est arriv trs souvent dans le monde et  des
gouvernements qui se respectaient et savaient se faire respecter?
Quand Louis XIV disait  un officier qui allait rejoindre l'arme
de Turenne: Dites  M. le marchal de Turenne que je serais bien
aise d'avoir quelquefois de ses nouvelles, car M. de Turenne ne
voulait pas crire  M. de Louvois, c'tait l, permettez-moi de
le dire, une irrvrence un peu plus grande que celle qu'on a
rappele  cette tribune. Cependant Louis XIV ne rappelait pas M.
le marchal de Turenne; il prenait seulement le petit moyen que je
vous indiquais, pour le rappeler  son devoir. Eh bien, nous avons eu
les mmes raisons et nous avons tenu la mme conduite. Nous savons
parfaitement qu'un gouvernement doit se faire respecter des hommes
qu'il emploie; mais quand nous considrons deux choses: l'une,
l'minence des services; l'autre, la loyaut du caractre; quand
nous avons la certitude que ces deux choses-l existent, nous savons
aussi ne pas tenir compte des petits incidents. Abordant ensuite
le fond de son sujet, M. Guizot insista principalement sur ce qui
avait t fait, depuis six ans, pour la soumission de l'Algrie: il
avait l beau jeu. Il passa plus rapidement sur l'administration et
la colonisation, sentant probablement le terrain moins favorable.
En ce qui touchait l'administration, il reconnut que le rgime
civil tait le but, affirma qu'on s'en rapprochait chaque jour
davantage, mais fit observer que, pendant quelque temps encore, le
maintien du gouvernement militaire importait  notre scurit. Quant
 la colonisation, il dclara que le gouvernement avait pris le
parti de n'pouser exclusivement aucun mode, mais de les favoriser
tous, et annona,  ce titre, certains essais de colonisation
militaire.  son avis, d'ailleurs, parmi les questions souleves, il
en tait plusieurs qui devaient tre examines, mais qui n'taient
pas encore mres; c'tait  l'avenir de les rsoudre. Il faut,
disait le ministre en terminant, tre  la fois moins impatient et
plus confiant dans l'avenir; il ne faut pas croire que des fautes,
des erreurs, des misres empchent le succs dfinitif. C'est la
condition des affaires humaines: elles sont mles de bien et de mal,
de fautes et de succs; il faut savoir supporter ces vicissitudes...
Et, au milieu de ce continuel mlange, il ne faut dsesprer de rien;
il faut seulement se donner le temps de vaincre les difficults et
de rsoudre les questions; c'est tout ce que le gouvernement du Roi
demande quant  l'Algrie.

De loin, le marchal Bugeaud avait suivi ces dbats. Il n'avait pu
qu'tre reconnaissant de la faon dont M. Guizot l'avait dfendu;
mais cela ne suffisait pas  lui faire prendre en patience les
critiques, et il parlait toujours de s'en aller. J'ai beaucoup  me
louer du cabinet, crivait-il  M. de Corcelle... Ce n'est donc pas
par humeur et mcontentement que je dsire me retirer... Mais je
redoute les faiseurs de systmes et de projets... Je suis effray
de ce qu'exigent du gouverneur les hommes qui, n'ayant jamais fait
que gratter du papier, croient qu'on improvise la colonisation et les
grands travaux publics... On me dit que je n'ai rien fait. Jugeant
bien que je ne puis pas faire mieux que par le pass, je dois fuir
l'avenir... En colonisation, en administration, on ne peut pas
faire rapidement de ces choses clatantes qui captivent le suffrage
public. C'est l'oeuvre du temps et de la persvrance. Or, l'opinion
ne me donnerait pas de temps, et d'ailleurs,  soixante-deux ans,
on n'en a pas devant soi... N'ayant que trs peu d'annes devant
moi, je suis bien convaincu qu'en quittant le gouvernement quand les
forces me manqueraient, je m'en irais conspu pour n'avoir pas fait,
de toute l'Algrie, des dpartements constitus comme ceux de la
France[510]. Quelques semaines plus tard, le 16 juillet 1846, dans
un banquet donn en l'honneur de M. de Salvandy, alors de passage 
Alger, le marchal rpondait assez mlancoliquement aux flicitations
et aux voeux qui lui taient adresss au nom de la population civile:
Messieurs, je suis profondment touch de ce que vous venez de me
dire. Aprs l'estime du gouvernement et de la mtropole, la vtre
m'est certainement la plus chre; mais, quel que soit le dvouement
qu'elle ravive en moi, il ne m'est pas donn, ainsi que vous m'y
invitez, de complter mon oeuvre. Vous userez encore bien des
gouverneurs avant d'y parvenir... Deux jours aprs, il partait en
cong pour la France.

[Note 510: _Documents indits._]


XII

Si difficile  vivre que leur part parfois le marchal Bugeaud,
les ministres dsiraient qu'il conservt encore la direction des
affaires algriennes. Ils lui dclarrent donc, ds son arrive 
Paris, qu'ils ne voulaient pas entendre parler de sa dmission, et
ils ne ngligrent rien pour le calmer et l'amadouer. D'ailleurs, 
la fin de l'anne prcdente, la composition du cabinet avait subi
un changement qui facilitait l'entente: le marchal Soult, fatigu
par l'ge, avait abandonn son portefeuille, pour ne conserver que la
prsidence du conseil, prsidence un peu nominale; il avait eu pour
successeur au ministre de la guerre le gnral Moline Saint-Yon,
avec lequel le gouverneur tait en trs bons termes[511]. Le Roi,
auquel Bugeaud tait fort attach, intervint personnellement pour
le presser de garder ses fonctions. Sire, j'obis, rpondit le
marchal, mais je supplie Votre Majest de faire que j'aie quelque
chose de grand, de dcisif  excuter en colonisation. On sait
ce qu'il entendait par l: c'tait une allusion  cette fameuse
colonisation militaire dans laquelle, plus que jamais, il voyait
la solution ncessaire et unique. Sur les conseils de ses amis, il
avait renonc  l'excution immdiate et en grand, qui avait tant
effarouch les esprits; il rclamait seulement un essai srieux. On
lui donna satisfaction: engagement formel fut pris de demander, ds
l'ouverture de la prochaine session, un crdit de trois millions pour
faire cet essai.

[Note 511: J'ai beaucoup  me louer du nouveau ministre de la
guerre, crivait le marchal Bugeaud  M. de Corcelle, le 19 juin
1846. (_Documents indits._)]

Le marchal Bugeaud rentra  Alger, en novembre 1846. Il y trouva
la colonie assez tranquille. Abd el-Kader s'tait dfinitivement
retir en terre marocaine, l'me toujours indomptable, mais
impuissant[512]. Moins il se sentait en tat de reprendre la lutte
arme, plus il tchait de persuader aux indignes que la France
traitait avec lui. La prsence  son camp des onze prisonniers,
survivants de l'horrible massacre du 24 avril, lui fournit l'occasion
d'ouvrir une sorte de ngociation. Il chargea le principal d'entre
ces prisonniers, le lieutenant-colonel Courby de Cognord, d'crire
aux commandants franais de la frontire pour proposer un change.
Puis, sans attendre que ces premiers pourparlers eussent abouti, il
fit traiter sous main d'une libration moyennant ranon; toute une
comdie fut joue pour faire croire que la ranon tait exige par
les subalternes  l'insu de l'mir, et que celui-ci relchait ses
captifs par pure gnrosit. Le 25 novembre, Courby de Cognord et
ses compagnons furent remis, contre argent, au commandant espagnol
de Mlilla, qui avait servi d'intermdiaire, et de l conduits 
Oran, o leur fut fait un accueil mu. Ils amenaient avec eux un
Arabe, porteur de deux lettres d'Abd el-Kader  Louis-Philippe et au
marchal Soult. Ces lettres, d'une fiert pompeuse, concluaient  des
propositions de paix: dans l'expos des faits, l'mir se prsentait
comme ayant t contraint  la guerre par nos gnraux; un fait
toutefois le gnait visiblement, c'tait le massacre des prisonniers:
il reconnaissait l'avoir ordonn, mais disait y avoir t accul
par les mauvais procds des commandants franais, par leur refus
obstin de vouloir entendre parler d'change, par leur injurieuse
prtention de faire intervenir l'empereur du Maroc; il rejetait donc
sur eux seuls la responsabilit du fatal dnouement; il terminait en
se faisant honneur de la gnrosit avec laquelle il librait les
survivants. Le marchal Bugeaud ne permit pas au messager de passer
en France; il le renvoya au Maroc, avec cette rponse verbale:
Dis  ton matre que, s'il nous avait renvoy nos prisonniers sans
ranon, je lui en aurais remis trois pour un; mais, puisqu'il a fait
payer la libert de ceux-ci et a fait gorger les autres, je ne lui
dois rien que de l'indignation pour sa barbarie. Abd el-Kader, fort
mortifi de cette rponse, protesta contre l'injure qu'on lui faisait
en supposant qu'il avait rendu les Franais pour de l'argent.
Tu oublies, crivait-il au marchal, que les choses du monde sont
changeantes.  cet gard, j'en sais plus que toi. Je suis convaincu
que rien ne peut tre durable sur cette terre, depuis la cration
d'Adam jusqu' l'extinction de la race humaine. C'est pourquoi je ne
me rjouis point, je ne m'enorgueillis pas ni ne me fie aucunement
aux effets du destin, si la fortune me sourit, comme aussi je ne
m'afflige point ni ne me dsespre, si je suis atteint par des
revers, et cela parce que j'ai la croyance que rien n'est stable sur
la terre... Au reste, les anciens sages ont compar le destin  la
grossesse d'une femme: le sexe de l'enfant prt  natre ne peut tre
connu avant l'enfantement[513].

[Note 512: Si Abd el-Kader ne reprenait pas les hostilits, ce
n'tait pas la faute de lord Palmerston, dont l'acharnement nous
poursuivait jusque sur cette terre lointaine.  cette poque, lord
Normanby avouait que son gouvernement croyait de son devoir de
soutenir Abd el-Kader, comme il l'avait toujours fait. (Dpche de
M. de Brignole, ambassadeur de Charles-Albert  Paris, en date du 4
novembre 1846. HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, 1830-1848, t.
II, p. 692.)]

[Note 513: C. ROUSSET, _La conqute de l'Algrie_, t. II, p. 106 
121.]

Quand Abd el-Kader se sentait impuissant, qui tait de force  lutter
contre nous? Bou-Maza l'essaya cependant. Au commencement de 1847, il
quitte le Maroc, se jette dans le sud de nos possessions, erre d'une
oasis  l'autre, sans parvenir  y susciter un mouvement srieux,
et finit par pntrer presque seul dans l'Ouarensenis et le Dahra,
premier thtre de ses combats; mais ses anciens partisans, bien que
le vnrant toujours, s'cartent de lui. Saint-Arnaud ne lui laisse
pas un moment de rpit. Je fais traquer Bou-Maza comme un chacal,
crit-il  son frre, le 10 avril. Trois jours aprs, il ajoute,
avec un cri de triomphe: Bou-Maza est entre mes mains... C'est un
beau et fier jeune homme. Nous nous sommes regards dans le blanc
des yeux. Le 17, un peu sorti du tourbillon, le colonel raconte
ainsi comment les choses se sont passes: Les dernires tentatives
faites par Bou-Maza l'ont dgot et dsillusionn. Partout, il nous
a trouvs en garde... Enfin, il arrive chez un de ses affids, le
cad des Ouled-Djouns, qui, s'il et t seul, se serait prostern
devant lui; mais il y trouve quatre de mes mokrazani. 'a t le
dernier coup. Il a tout de suite pris sa dtermination et a dit:
Menez-moi  Orlansville, au colonel de Saint-Arnaud lui-mme,
ajoutant que c'tait  moi qu'il voulait se rendre, parce que c'tait
contre moi qu'il s'tait le plus battu. Les autres ont obi; ils
tremblaient encore devant Bou-Maza, qui a gard ses armes et ne
les a dposes que chez moi, sur mon ordre. En amenant Bou-Maza,
mes quatre mokrazani taient effrays de leur audace. D'un signe,
Bou-Maza les aurait fait fuir. L'influence de cet homme sur les
Arabes est inconcevable. Bou-Maza tait las de la guerre et de la vie
aventureuse qu'il menait. Il a compris que son temps tait pass, et
qu'il ne pouvait plus soulever des populations fatigues de lui et
domptes par nous. C'est un vnement remarquable[514]. Bou-Maza
fut trait avec gard. Intern  Paris, install dans un riche
appartement des Champs-lyses, avec une pension de 15,000 francs,
il fut un moment  la mode parmi les badauds de la capitale. Pass,
en 1854, au service de la Porte, il fut fait, en 1855, colonel dans
l'arme ottomane, et mourut peu aprs en Turquie.

[Note 514: _Lettres du marchal de Saint-Arnaud._]

Le dcouragement qui avait amen la reddition de Bou-Maza n'tait
pas un fait isol. Vers la mme poque, au nord-est de la province
d'Alger, Ben-Salem, qui avait t l'un des plus importants khalifats
d'Abd el-Kader, venait, accompagn de plus de cent chefs des rgions
voisines du Djurdjura, apporter solennellement sa soumission
au marchal Bugeaud. En avril et en mai 1847, trois colonnes,
commandes par les gnraux Jusuf, Cavaignac et Renault, pntrrent
simultanment dans l'extrme sud et y promenrent le drapeau de la
France, sans avoir presque  tirer un seul coup de fusil.


XIII

Rien donc, dans la situation militaire, qui pt proccuper le
marchal Bugeaud et qui l'empcht de porter toute son attention
et tous ses efforts sur le problme de la colonisation. C'tait
en rsolvant ce problme qu'il prtendait signaler la fin de son
gouvernement.  vrai dire, en cette matire, il tait urgent de faire
mieux qu'on n'avait fait jusqu'alors. L'tat des villages crs dans
le Sahel et la Mtidja ne s'tait pas amlior depuis un an, bien
au contraire. Les misres, dj notes,  la fin de 1844, par les
voyageurs, notamment par l'abb Landmann, taient encore aggraves.
Beaucoup de colons avaient succomb ou s'taient dcourags. Les
demandes de concession, qui, de 1842  1845, taient alles toujours
en augmentant, commenaient  diminuer. En 1846, les villages ne
recevaient que 689 colons nouveaux, tandis qu'ils en perdaient 715.
Il tait manifeste que, sous le coup des dceptions survenues, le
premier lan se ralentissait et menaait de s'arrter compltement.
 ce mal, le gouverneur prtendait remdier par la colonisation
militaire.

Sa confiance tait plus inbranlable que jamais. Ma conviction
pour le systme  adopter en colonisation, crivait-il  M. Lon
Roches, est aussi profonde que celle que j'avais sur le systme de
guerre  faire aux Arabes. Vous m'avez vu lutter (sur ce dernier
point) contre tout le monde, mme contre les ministres, sans jamais
me dcourager; j'ai rsist avec acharnement et j'ai triomph. Je
serais sr galement de triompher dans l'essai d'une colonisation
militaire[515]. Sachant l'opinion peu favorable  ses ides, le
marchal n'hsita pas, pour tcher de la convertir,  se faire
publiciste et mme journaliste: c'tait son habitude. Dans le
courant de la session de 1846, il avait envoy une brochure aux
membres du Parlement. Il revint  la charge, par un _Mmoire aux
Chambres_, distribu le 1er janvier 1847: il y entrait dans tous les
dtails d'application de son systme, en exposait les avantages,
rpondait aux critiques; c'tait un appel pressant, qui respirait, de
la premire ligne  la dernire, une forte conviction. En mme temps,
il ne perdait pas un instant de vue le ministre: croyait-il deviner
chez lui quelque hsitation  tenir la promesse faite, quelque
vellit d'ajourner le dpt du projet d'essai, il crivait aussitt
au Roi et menaait de donner sa dmission[516].

[Note 515: D'IDEVILLE, _Le marchal Bugeaud_, t. III, p. 186.]

[Note 516: Lettre  Louis-Philippe, en date du 30 dcembre 1846.
(_Mmoires de M. Guizot_, t. VII, p. 225  227.)]

Nanmoins, les prventions contre la colonisation militaire
subsistaient toujours aussi vives dans la population civile. En
novembre 1846, quatre dputs, MM. de Tocqueville, de Lavergne,
Plichon et Bechamel, dbarquaient en Afrique, avec l'intention
d'tudier par eux-mmes et sur place les questions souleves. Le
marchal, s'tant offert  les promener dans la province d'Alger,
leur fit traverser la Mtidja, les conduisit jusqu' Mda et les
ramena ensuite par Miliana et Orlansville. Il se flattait de leur
faire ainsi saisir sur le vif les avantages pratiques du rgime
militaire, et, en tout cas, de leur montrer la scurit due au succs
de ses armes. Sur ce dernier point, la dmonstration fut clatante;
sur le premier, elle parut moins concluante. Sans doute le marchal
eut beau jeu  montrer,  chaque pas, tout ce qu'avait fait l'arme;
mais il avait plus de peine  convaincre ses compagnons de route que
cette arme suffirait, dans l'avenir,  rsoudre tous les problmes
de la colonisation, et que la population civile tait satisfaite de
vivre sous son autorit. Plus d'un incident vint, au cours du voyage,
contrarier son argumentation. Un jour, par exemple, une dlgation
d'habitants de Miliana demandait au gouverneur, en prsence des
dputs, qu'un commissaire civil ft charg de l'administration
municipale, et un juge de paix de l'administration de la justice;
le marchal rpondit aux rclamants par un expos des avantages
d'une administration gratuite et expditive, d'une justice galement
gratuite et fonde sur le bon sens, sinon sur la science juridique;
il leur reprocha leur ingratitude envers les officiers qui se
dvouaient  une tche pnible et trangre  leur carrire, sans
avoir rien  y gagner; puis il les congdia avec assez d'humeur.
Cette dmarche malencontreuse lui resta sur le coeur, et plus d'une
fois, les jours suivants, il y revint dans ses conversations avec les
dputs. Que veulent-ils? leur disait-il; sont-ils fous? Ils ont
besoin de nous  chaque instant, et les voil qui veulent se sparer
de nous! O trouveront-ils, dans l'autorit civile, les ressources et
l'assistance que leur fournit constamment l'autorit militaire? Et
se tournant vers le colonel de Saint-Arnaud qui venait de rejoindre
la caravane,--car on approchait d'Orlansville, sige de son
commandement: Voyons, colonel, puisque nous en sommes l, dites-nous
ce que vous avez fait ici pour la population civile. Saint-Arnaud
se mit alors  vanter la superbe organisation qu'il avait donne
 la milice, la discipline rigoureuse qu'il y maintenait. Mais
aussi, ajouta-t-il,  la moindre ngligence, je les mets dans le
silo, la tte la premire; voil ce que j'ai fait pour eux.  cette
conclusion, ce fut un rire gnral. Le marchal, toutefois, fit la
grimace, pensant que ce n'tait pas le meilleur moyen de convaincre
les dputs de l'excellence du rgime militaire. Le commandant du
gnie vint  son secours, en exposant tout ce qui avait t fait pour
aider les colons: fourniture de matriaux, constructions, transports,
prts d'argent. Eh bien! vous le voyez, s'cria alors le gouverneur,
que gagneront-ils  passer de la tutelle paternelle de l'autorit
militaire sous celle de l'autorit civile? Sera-ce l'autorit
civile qui leur prtera ses bras pour btir leurs maisons, ou ses
quipages pour y faire voyager leurs marchandises? O prendrait-elle
cette abondance et cette varit de ressources que l'organisation
de l'arme lui permet de mettre sans frais  la disposition des
colons? Que les faiseurs de thories qui les excitent  rclamer des
garanties, des institutions civiles, viennent donc ici leur garantir
d'abord la premire de toutes les ncessits, celle de pouvoir
subsister et s'tablir dans le pays! Le soir, l'un des compagnons de
M. de Tocqueville, prenant l'air dans une des rues d'Orlansville,
y fut brutalement apostroph par un sergent qui, sans prtexte,
menaa de le mettre dedans s'il ne s'en allait au plus vite. Je
sais maintenant, disait plaisamment celui auquel tait arrive
cette msaventure, ce que c'est qu'un territoire _mixte_, c'est un
territoire ml de sergents. M. de Tocqueville quitta le marchal
 Orlansville et revint tudier seul, de plus prs, les villages
administratifs ou militaires crs autour d'Alger; il sortit de cet
examen mieux convaincu encore qu'il fallait chercher ailleurs la
solution du problme de la colonisation algrienne[517].

[Note 517: Voir, sur le voyage des dputs, le rcit qu'a fait un de
leurs compagnons, M. A. Bussire. (_Revue des Deux Mondes_ du 1er
novembre 1853.)--Le colonel de Saint-Arnaud crivait  son frre,
le 29 novembre 1846: Voil cinq jours que mon esprit, mes jambes
et mes chevaux ne dbrident pas. Le corps est moins fatigu que
l'esprit. Mais tenir tte  un marchal qui aime  parler,  quatre
dputs et deux journalistes qui interrogent sans cesse _ab hoc et
ab hac_, c'est trop; je suis rendu... M. de Tocqueville posait pour
l'observation mthodique, profonde, raisonne...]

Mal vu par les civils, le systme du marchal tait loin d'tre
soutenu par tous les militaires. Sur l'invitation du gouvernement,
le gnral Bedeau avait prpar un plan de colonisation pour la
province de Constantine. Il proposait d'essayer tous les systmes de
colonisation,  l'exception toutefois de celui des pauvres qui lui
paraissait trs onreux. Bornant le rle de l'tat  la fixation de
certaines limites et de certaines conditions protectrices, au don de
la terre,  l'excution des grands travaux de scurit, de salubrit
et de viabilit, il comptait principalement sur l'initiative des
individus et des capitaux, et se proccupait de leur laisser le
plus de libert possible. Il ne paraissait faire aucune part  la
colonisation militaire.

C'est surtout du ct du gnral de La Moricire que venait
l'opposition au systme du marchal Bugeaud. La rivalit un peu
jalouse de ces deux hommes de guerre n'tait pas un fait nouveau.
Sans doute, dans leurs bons moments, ils comprenaient, l'un et
l'autre, le tort de leurs divisions; alors le marchal rendait
justice  son brillant lieutenant et le signalait lui-mme au
gouvernement comme l'un des hommes les plus capables de le
remplacer[518]; alors aussi La Moricire crivait  Bugeaud:
Pour moi, je repousse la situation de rivalit, d'opposition,
dans laquelle on veut me placer par rapport  vous, Monsieur le
marchal; je la repousse, parce qu'elle rpugne  mon caractre; je
la repousse, au nom de la discipline de l'arme que tout homme qui
aime son pays doit respecter[519]. Malheureusement, par l'effet des
situations et aussi des caractres, les heurts taient frquents.
Il s'en tait produit ds 1842[520].  partir de 1845, les rapports
furent plus tendus encore. Quand il se voyait vilipend dans le
journal _l'Algrie_, tandis que le commandant d'Oran y tait port
aux nues, le marchal souponnait aussitt ce dernier d'inspirer
cette polmique, soupon qui, il est vrai, ne tenait pas longtemps
devant les protestations de La Moricire. En octobre 1845, lorsqu'il
revenait soudainement en Afrique pour faire face  l'insurrection, il
ne se retenait pas de blmer tout haut la faon dont le commandant
intrimaire avait conduit les choses, d'attribuer les premiers
checs  ses fausses mesures, d'insinuer mme qu'il avait manqu de
sang-froid dans le pril. Par contre, quelques mois plus tard, La
Moricire ne se gnait pas pour se plaindre que le marchal surment
ses troupes sans profit. Tous ces dsaccords taient connus de
l'arme, sur laquelle ils ne pouvaient avoir qu'un fcheux effet. Le
colonel de Saint-Arnaud, qui tait entirement du bord du marchal
et facilement injuste pour le commandant d'Oran, crivait  son
frre: Il n'y a pas deux camps dans l'arme d'Afrique, mais il y
a deux hommes: l'un, grand, plein de gnie, qui, par sa franchise
et sa brusquerie, se fait quelquefois des ennemis, lui qui n'est
l'ennemi de personne; l'autre, capable, habile, ambitieux, qui
croit au pouvoir de la presse et la mnage, qui pense que le civil
tuera le militaire en Afrique et se met du ct du civil. L'arme
n'est pas divise pour cela entre le marchal Bugeaud et le gnral
La Moricire; seulement, il y a un certain nombre d'officiers qui
esprent plus du jeune gnral qui a de l'avenir, que du vieillard
illustre dont la carrire ne peut plus tre bien longue[521].

[Note 518: Dans une lettre du 28 septembre 1845, le marchal Bugeaud,
qui voulait alors se retirer, annonait  M. de Corcelle qu'il avait
jug de son devoir envers le Roi et le pays d'indiquer les deux
hommes qu'il croyait les plus capables, par leur savoir et leur
exprience, de le remplacer.--Vous comprenez, ajoutait-il, que
je dsignais les gnraux Bedeau et de La Moricire. (_Documents
indits._)]

[Note 519: _Le gnral de La Moricire_, par M. KELLER, t. Ier, p.
333.]

[Note 520: Voir plus haut, t. V, p. 306  308.]

[Note 521: _Lettres du marchal de Saint-Arnaud._]

Aussitt que la question de colonisation commena  occuper les
esprits, La Moricire y prit position  l'antipode de Bugeaud. Ds
1844 et 1845, dans des notes adresses au ministre ou publies,
il montrait la solution du problme, non dans l'intervention de
l'tat et de l'arme, mais dans l'action des capitaux qu'il fallait
attirer et intresser; il s'en rapportait  la spculation du soin
de faire venir les colons sur les terres dont elle se serait mise
en possession. Au commencement de 1846, ses ides se prcisent. Sur
l'invitation que le gouvernement lui a adresse en mme temps qu'au
gnral Bedeau, il rdige, pendant ses nuits de bivouac, tout un
plan de colonisation de la province d'Oran, qu'il a soin d'envoyer
directement au ministre, par crainte que le gouverneur gnral ne
l'intercepte. Partant de cette ide que le bon sens du pays et de
la Chambre a fait justice du projet de colonisation militaire[522],
il propose d'appeler les riches capitalistes au moyen de grandes
concessions de terres faites par adjudication; certaines clauses
seraient imposes aux adjudicataires en faveur des petits colons
qui viendraient s'tablir sur leurs terres. Il ne met  la charge
de l'tat qu'une dpense trs limite, celle de quelques travaux
d'intrt gnral; ainsi value-t-il  200,000 francs les dbourss
 faire pour 2,300 familles, et il oppose la modicit de ce chiffre
aux frais colossaux du systme du marchal Bugeaud. Il se proccupe
aussi d'carter les formalits compliques qui trop souvent rebutent
les initiatives particulires. Si le gnral compte avant tout sur
les capitalistes, il n'exclut pas de plus modestes concessionnaires;
seulement, il insiste pour qu'on ne leur donne pas plus de terres
que leurs ressources ne leur permettent d'en mettre en valeur. En
tout cas, qu'il s'agisse d'attirer les capitaux gros ou petits, il
faut,  son avis, remplacer, dans les territoires ouverts aux colons,
l'arbitraire du rgime militaire par les garanties du rgime civil;
le but doit tre d'assimiler ces territoires  la Corse, moins les
droits lectoraux dans les premires annes[523]. Quant au gouverneur
gnral, son rle serait rduit  celui de commandant de l'arme et
de chef du pays arabe. tait-il alors aussi facile que le supposait
La Moricire, de faire venir les capitaux en Algrie? Quand, par
application de ses ides, on essaya de mettre en adjudication le
territoire de plusieurs nouvelles communes dans la province d'Oran,
 charge, pour les particuliers ou les compagnies qui se rendraient
adjudicataires, de les peupler de familles europennes, le rsultat
fut  peu prs nul. Il est vrai que les conditions compliques
imposes aux adjudicataires taient bien faites pour dcourager toute
entreprise. Le gnral attribua l'insuccs  ces exigences de la
routine administrative et aussi  la mauvaise volont du gouverneur.

[Note 522: Ainsi s'exprime La Moricire, dans une lettre du 21 mai
1846, lettre destine, dans sa pense,  tre publie.]

[Note 523: La Moricire a expos cette partie de sa thse dans
une lettre crite, le 11 avril 1846, au directeur des affaires
algriennes au ministre de la guerre.]

Le souci de faire prvaloir ses ides sur la colonisation et de mieux
contre-balancer la grande autorit du marchal Bugeaud veilla chez
La Moricire l'ambition de se faire, lui aussi, nommer dput. Une
occasion lui tait offerte par les lections gnrales d'aot 1846.
Ses premires tentatives,  Paris et en Maine-et-Loire, ne furent pas
heureuses. Ce fut seulement en octobre que M. de Beaumont, qui avait
t lu par deux collges, fit lire La Moricire  sa place dans
celui de Saint-Calais. Arriv  la Chambre sous de tels auspices,
le gnral, qu'il le voult ou non, se trouva plus ou moins li 
la partie de la gauche qui se groupait autour de M. de Tocqueville.
L'opposition d'ailleurs se montra fort empresse  se parer d'une
si brillante renomme. L'une des consquences fut naturellement
d'accentuer encore l'antagonisme existant entre le gouverneur
gnral et son lieutenant. Ils apparaissaient au public comme les
reprsentants de deux politiques contraires, aussi bien en France
qu'en Algrie. Le colonel de Martimprey, fort dvou  La Moricire,
s'alarmait d'une telle situation: Je redoute, crivait-il d'Afrique,
le spectacle d'une lutte entre mon gnral et le marchal Bugeaud; il
n'en sortirait rien de bon, ni pour l'un ni pour l'autre, et quelque
vautour ne tarderait pas  se percher sur leurs cadavres.

Plus le gnral de La Moricire prenait ainsi position, plus le
marchal Bugeaud s'en irritait, et il n'tait pas homme  garder
son mcontentement pour lui. Il ne se borna pas  malmener, dans
ses conversations, ce qu'il appelait la thorie des colons en
gants jaunes. Au commencement de 1847, il publia et fit distribuer
aux membres des Chambres une rfutation svre du systme de La
Moricire.  l'entendre, ce systme, loin de rsoudre la question
coloniale et la question militaire, ne serait, sous ce double
rapport, qu'une cause de ruines. Il s'attacha surtout  montrer que
l'conomie dont on faisait si grand bruit n'tait qu'apparente.
D'ailleurs, ajoutait-il, la colonisation la plus rapide et la plus
fortement constitue serait, en dfinitive, quoi qu'elle cott, la
plus conomique, parce qu'elle seule permettrait de diminuer l'arme.
Il dclarait donc repousser de tout son pouvoir les ides du gnral;
tout au plus consentirait-il  les essayer localement, afin d'en
dmontrer pratiquement l'inefficacit.


XIV

Cependant la session de 1847 s'tait ouverte, et, le 27 fvrier, le
ministre de la guerre, fidle  l'engagement pris envers le marchal
Bugeaud, dposait  la Chambre une demande de crdit de trois
millions, pour tablir en Algrie des camps agricoles o des terres
seraient concdes  des militaires. L'expos des motifs commenait
par rappeler les divers modes de colonisation tents jusqu'alors
en Afrique; tout en se flicitant de ce qui avait t et de ce qui
pourrait encore tre obtenu, il indiquait l'utilit de fonder, sur
les limites des territoires occups, une colonisation plus forte,
plus dfensive que la colonisation libre et civile, une colonisation
arme, vritable avant-garde destine  se servir du fusil comme de
la bche, sorte de bouclier pour les tablissements placs derrire
elle. Il indiquait que l'arme seule pouvait fournir les lments
de cette colonisation. Venaient ensuite des dtails sur la manire
d'organiser ce corps de soldats appel  devenir un peuple de colons.

Il fut aussitt visible que l'opinion faisait mauvais accueil 
l'ide des camps agricoles.  Alger, les colons se runirent pour
protester et envoyrent en France des dlgus chargs de demander le
rejet de la loi. Le gouvernement, assez embarrass et peu dispos 
porter seul la responsabilit d'un projet qu'il n'avait prsent que
par gard pour Bugeaud, insista fortement auprs de ce dernier pour
qu'il vnt  Paris et assumt le premier rle dans la discussion. Le
marchal ne parut pas press de se rendre  cet appel. Malade d'un
gros rhume, mcontent de ce que le ministre ne s'engageait pas plus
 fond, et probablement pressentant l'chec final, il rpondit, sur
un ton assez grognon, le 9 mars 1847,  M. Guizot: Je n'ai rien
vu de plus ple, de plus timide, de plus incolore que l'expos des
motifs du ministre de la guerre. On y a ml l'historique incomplet
de la colonisation, le systme du gnral de La Moricire, celui
du gnral Bedeau; enfin le mien arrive comme accessoire... On
lui donne la plus petite porte possible; on l'excuse bien plus
qu'on ne le recommande... Je compte infiniment peu sur la parole
du ministre de la guerre, mais je compte infiniment sur la vtre...
C'est maintenant l'oeuvre du ministre; vous ne voudrez pas
lui faire prouver un chec. Pour mon compte, je n'y attache qu'un
intrt patriotique; mon intrt personnel s'accommoderait fort
bien de l'insuccs. Je suis dj un peu vieux pour la rude besogne
d'Afrique. Il crivait de nouveau, le 15 mars: C'est encore de mon
lit de douleur que je vous cris. Je commence  craindre srieusement
de n'tre pas en tat de me rendre  Paris avant la fin du mois, et,
ds lors, qu'irais-je y faire? Les partis seront pris; la commission
aura fait son rapport. Puis, dans un _post-scriptum_, au reu de la
nouvelle que les dputs nomms par les bureaux pour faire partie de
la commission, taient trs peu favorables au projet, il ajoutait:
Le gouvernement, qui est si fort dans tous les bureaux, n'a donc pas
cherch  faire prvaloir les candidats de son choix? Tout ceci est
d'un bien mauvais augure.

La commission tait, en effet, presque unanimement hostile.
Elle choisit pour prsident M. Dufaure et pour rapporteur M. de
Tocqueville, tous deux connus comme adversaires de la colonisation
militaire. Le gouvernement, qui se jugeait quitte pour avoir prsent
le projet, ne manifestait nullement l'intention d'en faire une
question de cabinet. Tout cela augmenta encore la rpugnance du
marchal  s'engager de sa personne dans un dbat qui ne pouvait bien
tourner. Il fit savoir au ministre que, dcidment, sa sant ne lui
permettait pas de se rendre  Paris. Bien plus, il ne cacha pas que
sa dtermination tait prise de se retirer. Toutefois, dsireux de
ne partir que sur un succs militaire, il voulut, avant de rsigner
effectivement ses fonctions, accomplir une expdition qu'il avait
fort  coeur.

On sait comment, depuis longtemps, Bugeaud songeait  soumettre la
Grande Kabylie, comment aussi il avait toujours t retenu par les
Chambres et par le gouvernement[524]. En 1847, le calme qui rgnait
dans nos possessions africaines et l'ascendant que donnait aux
armes franaises la dfaite dfinitive d'Abd el-Kader lui parurent
favorables  une opration dcisive. D'ailleurs,  ses yeux, l'appui
fourni  l'mir, l'anne prcdente, par les tribus du Djurdjura,
condamnait la politique qui laisserait plus longtemps, au coeur de
notre colonie, ce foyer d'indpendance.  la premire rvlation
de ses projets, les ministres, proccups du sentiment connu de la
Chambre, avaient fait des objections. Mais le marchal insista,
donna des explications rassurantes, et le gouvernement finit par se
rsigner  le laisser faire. En vous voyant si certain du succs,
lui crivait le ministre de la guerre, je suis port  y croire comme
vous; j'en accepte donc l'esprance, et je reois avec satisfaction
l'engagement par lequel vous terminez cette dpche de ne rien
entreprendre dans ce pays sans tre moralement assur du succs,
de n'y faire stationner les troupes que le temps indispensablement
ncessaire, de n'y crer aucun poste permanent, enfin de ne pas
demander, pour cette expdition, un soldat de plus. Aussitt qu'on
eut vent,  la Chambre, de l'entreprise prpare contre la Kabylie,
l'motion y fut grande. La commission des crdits, prside par M.
Dufaure, la mme qui,  ce moment, examinait et repoussait le projet
de colonisation militaire, prit, le 9 avril 1847, la dlibration
suivante, dont ampliation fut signifie au ministre de la guerre: La
commission, aprs en avoir dlibr, convaincue,  la majorit, que
l'expdition militaire dans la Kabylie, annonce par M. le gouverneur
gnral, est impolitique, dangereuse et de nature  rendre ncessaire
une augmentation dans l'effectif de l'arme, est d'avis de faire
connatre  M. le ministre de la guerre son sentiment  cet gard.
De l'avis du conseil, le ministre de la guerre rpondit que le
gouvernement tait toujours dispos  tenir grand compte des opinions
mises par les Chambres, mais qu'il devait maintenir avec soin les
limites tablies entre les grands pouvoirs de l'tat. Rappelant
qu'en vertu de l'article 12 de la Charte, les oprations militaires
taient conduites par le gouvernement du Roi en toute libert, sous
la garantie de la responsabilit des ministres, il s'tonnait de
voir la commission prendre une dlibration sur une question qui
rentrait exclusivement dans les attributions de la prrogative
royale et notifier cette dlibration au gouvernement du Roi. Il
dclarait ne pouvoir recevoir une communication contraire  notre
droit constitutionnel, et renvoyait  la commission la pice qu'elle
lui avait adresse. En mme temps qu'il dfendait avec cette fermet
ses droits contre les empitements parlementaires, le gouvernement
fit connatre au marchal ce qui venait de se passer, et, sans oser
absolument interdire l'expdition, ne cacha pas qu'il la voyait avec
inquitude et dplaisir. Cette dpche, date du 30 avril, parvint 
Bugeaud le 7 mai, au moment o il sortait du palais pour entrer en
campagne. Sans prendre la peine de remonter  son cabinet, il crivit
au ministre: Il est bien vident que je dois prendre sur moi toute
la responsabilit de l'oeuvre dans la chane du Djurdjura. Il le faut
bien, d'ailleurs, puisqu'elle m'est laisse; mais cela ne m'effraye
pas. Je vous prierai seulement de remarquer qu'on serait bien mal
fond de me rpter encore que je redoute la presse et l'opinion. Je
monte  cheval pour rejoindre mes troupes[525].

[Note 524: Voir plus haut, p. 346  348.]

[Note 525: Cette rponse est rapporte par M. C. ROUSSET, _La
conqute de l'Algrie_, t. II, p. 136.]

Deux colonnes, l'une de sept mille hommes, commande par le
marchal, l'autre de six mille, sous les ordres du gnral Bedeau,
concouraient  l'expdition. Il ne s'agissait plus, comme on l'avait
fait plusieurs fois, de mordre les bords du massif, mais bien de
le traverser de part en part. Parties, la premire de la province
d'Alger, la seconde de la province de Constantine, les deux colonnes
devaient marcher l'une vers l'autre, pour se rencontrer devant
Bougie, ville de la cte que nous occupions depuis longtemps, mais
qui tait constamment bloque par les tribus hostiles des alentours.
La colonne du marchal, partie de Bordj-Bouira, le 13 mai, livra,
le 16, un rude combat aux Beni-Abbs; rien ne put rsister  l'lan
de nos soldats, qui escaladrent les montagnes les plus abruptes.
Les Beni-Abbs, vaincus et fort maltraits, se soumirent, et leur
exemple fut suivi par les populations voisines. Le 21 mai, le
marchal rejoignit,  une journe de Bougie, le gnral Bedeau,
qui, de son ct, n'avait rencontr qu'une faible rsistance. Le
lendemain, les deux colonnes firent leur entre dans Bougie. Le
gouverneur runit les chefs des tribus soumises, pour leur donner
l'investiture, et leur expliqua quels seraient dsormais leurs
devoirs envers nous: payement d'un impt modr; obligation de nous
assurer le libre parcours  travers leur territoire; responsabilit
de tous les mfaits commis. Il ajouta qu'il n'avait pas l'intention
d'occuper leur pays d'une faon permanente, mais qu'il reviendrait,
de temps  autre, les visiter en armes, et qu'alors, s'il avait  se
plaindre d'elles, il rglerait leurs comptes. Les chefs acclamrent
le marchal et firent toutes les promesses qu'on voulait. La colonne
du gouverneur rentra ensuite dans la province d'Alger. Une partie de
celle du gnral Bedeau demeura encore pendant quinze jours  Bougie:
aucun incident ne s'tant produit, elle retourna, elle aussi, dans
ses cantonnements.

Le marchal Bugeaud triomphait d'un succs si facile et qui
paraissait si complet. Il crivait, le 29 mai 1847,  un de ses amis:
Je suis rentr, depuis trois jours, de l'expdition de la Grande
Kabylie, qui a fait dclamer nos grands tacticiens de la Chambre
et de la presse... Je me borne  vous dire que les rsultats,
qui ont dpass mes esprances, donnent un clatant dmenti aux
opposants[526]. Ceux-ci, en effet, ne savaient plus trop que dire.
Est-ce donc que, du coup, notre domination tait tablie en Kabylie?
Non, ceux qui le disaient alors se faisaient illusion. La soumission
obtenue n'tait que passagre et nominale. La vraie conqute de cette
rgion restait  faire, et elle ne devait tre mene  fin que dix
ans plus tard, par le marchal Randon.

[Note 526: D'IDEVILLE, _Le marchal Bugeaud_, t. III, p. 142.]

En tout cas, sur le moment, le succs apparent faisait au marchal
Bugeaud la belle fin qu'il cherchait. Rien ne retardait plus son
dpart: J'ai pris la ferme rsolution de demander un successeur,
crivait-il, le 29 mai 1847, dans la lettre dont j'ai dj cit un
fragment. Sans attendre la dcision dfinitive, je pars, le 5 juin,
pour le Prigord. J'ai exprim ma dtermination avec tant de force,
que l'on renoncera sans doute  la faire changer[527]. On lisait, le
lendemain, 30 mai, dans le _Moniteur algrien_: En ce moment, depuis
la frontire du Maroc jusqu' celle de Tunis, depuis la Mditerrane
jusqu' la mer de sable, l'autorit franaise rgne inconteste sur
toute l'Algrie. Le marchal duc d'Isly rentre en France. Il a pri
le ministre de la guerre de vouloir bien pourvoir  son remplacement.
La dure de son gouvernement, rempli de faits qui appartiennent 
l'histoire, a dur six ans. Le dpart du marchal gouverneur aura
lieu le 5 juin. Avant de quitter l'Algrie, le marchal adressa
trois proclamations  la population civile,  l'arme et  la marine.
Colons de l'Algrie, disait-il dans la premire, jetez un coup
d'oeil sur la proclamation que je vous adressais en fvrier 1841.
Vous verrez que j'ai dpass de beaucoup le programme que je m'tais
trac. Il exposait alors ce qu'il avait fait pour la conqute et
pour la colonisation. Puis, aprs avoir dclar que sa sant et
la situation qui lui tait faite par l'opposition qu'prouvaient
ses ides, ne lui permettaient plus de se charger des destines de
l'Algrie, il donnait de graves conseils aux colons, blmant leur
impatience et leurs injustes prventions contre le gouvernement
militaire. Ces conseils, ajoutait-il, n'ont rien qui doive vous
blesser; ils sont, au contraire, la preuve du vif intrt que je vous
porte. Dans la proclamation  l'arme, il rappelait, avec une mle
fiert, tout ce qu'ils avaient fait ensemble. Il est des armes,
disait-il, qui ont pu inscrire dans leurs annales des batailles plus
mmorables que les vtres. Il n'en est aucune qui ait livr autant de
combats et qui ait excut autant de travaux!  la marine, enfin,
il tmoignait sa vive reconnaissance pour l'appui qu'elle lui avait
constamment donn. Ayant ainsi fait ses adieux  tous, il s'embarqua,
le 5 juin, sur le navire qui devait l'emmener en France. Une foule
mue et respectueuse assistait  son dpart.

[Note 527: D'IDEVILLE, _Le marchal Bugeaud_, t. III, p. 142.]

La dmission du marchal, devenue publique, enlevait tout intrt
 la dlibration de la Chambre sur le projet relatif  l'essai de
colonisation militaire. Le 2 juin, M. de Tocqueville avait dpos,
au nom de la commission des crdits, un rapport dans lequel, aprs
avoir discut les divers plans de colonisation, il concluait au
rejet du crdit demand pour les camps agricoles. Huit jours aprs,
le 11 juin, le ministre de la guerre annona le retrait du projet.
Le gouvernement tmoignait ainsi qu'il prenait son parti de la
retraite du marchal, et qu'il renonait  le retenir comme il avait
fait jusqu'alors. Plusieurs raisons le dterminaient. D'abord,
l'obstination avec laquelle le gouverneur exigeait la colonisation
militaire, et la prvention invincible de l'opinion et de la Chambre
contre cette colonisation, avaient fait natre une difficult
vraiment inextricable. En second lieu, le ministre en tait venu
probablement  cette conclusion plus ou moins formelle que Bugeaud
avait fait son temps; par l'effet mme du succs obtenu, l'action
guerrire o le marchal excellait et pour laquelle on l'avait pris
et gard, passait dsormais au second plan; au problme militaire
succdait un problme d'organisation coloniale sur lequel il ne
paraissait point avoir des vues aussi sres. N'tait-il pas dans
le rle du pouvoir de varier ses instruments, suivant les tches
qu'il convenait d'accomplir? Ajoutons que le Roi et ses ministres
n'taient pas pris au dpourvu pour le choix du nouveau gouverneur.
Depuis longtemps, conformment au voeu exprim plusieurs fois par
le marchal lui-mme[528], ils rservaient sa succession au duc
d'Aumale. Jusqu'alors,  cause de la jeunesse du prince et des
services qu'ils attendaient encore de Bugeaud, ils n'avaient rien
fait pour hter la ralisation de ce projet; au contraire. Mais, en
1847, ils ne voyaient plus de raison de la retarder.

[Note 528: Voir plus haut, p. 371.]

Si le cabinet consentait  se sparer, pour l'avenir, du marchal
Bugeaud, ce n'tait pas qu'il mconnt ses services dans le pass. Le
9 juin 1847,  la tribune de la Chambre des dputs, M. Guizot saisit
l'occasion du dbat sur les crdits extraordinaires pour clbrer de
nouveau ces services.  considrer aujourd'hui les choses de loin et
de haut, on ne peut que confirmer l'hommage rendu par M. Guizot 
l'illustre marchal. Quels qu'aient pu tre alors les ttonnements de
la colonisation et les lacunes de l'administration civile, l'oeuvre
accomplie par Bugeaud apparat singulirement grande et suffit  sa
gloire. C'est pendant les six annes de son gouvernement que les
Arabes ont t vaincus et soumis. Il a fait ce qu'auparavant nul
n'avait pu faire, et si, aprs lui, plusieurs ont beaucoup fait, nul
n'a fait autant que lui. Son nom demeure le plus clatant et le plus
considrable de notre histoire algrienne.


FIN DU TOME SIXIME.




TABLE DES MATIRES

LIVRE VI

L'APOGE DU MINISTRE CONSERVATEUR.

(De la fin de 1845 au commencement de 1847.)


                                                                Pages.

  CHAPITRE PREMIER.--LES LECTIONS DE 1846 (fin de 1845-aot 1846).  1

      I. Bonne situation du ministre  la fin de 1845. M. Thiers
         unit le centre gauche  la gauche. Le _National_ et la
         _Rforme_.                                                  1

     II. L'opposition dans la session de 1846. Dbats sur les
         affaires du Texas et de la Plata.                           4

    III. L'opposition crie  la corruption. Dfense du ministre.
         Qu'y avait-il de fond dans ce grief?                       7

     IV. La campagne contre le pouvoir personnel. Dbat sur ce
         sujet entre M. Thiers et M. Guizot. La majorit fidle
         au cabinet.                                                13

      V. Tranquillit gnrale. Attentat de Lecomte. vasion de
         Louis Bonaparte.                                           20

     VI. Dissolution de la Chambre. Polmiques lectorales.
         Attentat de Henri. Les rsultats du scrutin. Ce qu'on en
         pense dans le gouvernement.                                23


  CHAPITRE II.--LES INTRTS MATRIELS.                             31

      I. Dveloppement de la prosprit. Les chemins de fer. La
         spculation et l'agiotage.                                 31

     II. Timidit conomique du gouvernement. Il fait ajourner
         la rforme postale. Ses ides sur le libre change.        37

    III. Les finances en 1846. L'quilibre du budget ordinaire.
         Le budget extraordinaire.                                  41

     IV. L'administration locale. Le comte de Rambuteau.            46

      V. Le matrialisme de la bourgeoisie. Elle succombe  la
         tentation du veau d'or. Elle devient indiffrente  la
         politique. Dangers de cet tat d'esprit.                   48

     VI. L'opposition accuse le gouvernement d'avoir favoris ce
         matrialisme. M. de Tocqueville. Son origine, ses vises
         et ses dceptions. Amertume de ses critiques sur l'tat
         social et politique.                                       54

    VII. Le mal s'tend  la littrature. La littrature
         industrielle. Cependant l'tat des lettres est encore
         fort honorable  la fin de la monarchie de Juillet. Le
         roman-feuilleton. Ce qui s'y mle de mercantilisme et de
         spculation. Alexandre Dumas. Le procs Beauvallon. Romans
         socialistes publis dans les journaux conservateurs. Eugne
         Se. Les _Mystres de Paris_ dans le _Journal des Dbats_.
         Autres romans publis par le _Constitutionnel_. Aveuglement
         de la bourgeoisie, faisant fte  ces romans.              62


  CHAPITRE III.--LE SOCIALISME 80

      I. Le mal des masses populaires. Les socialistes drivs
         du saint-simonisme. Pierre Leroux. Sa vie, son systme
         et son action.                                             80

     II. Buchez. Son origine et sa doctrine. Prtention d'unir le
         catholicisme et la rvolution. L'_Atelier_. Dissolution
         de l'cole buchzienne.                                    86

    III. Fourier. Le phalanstre et l'attraction passionnelle.
         La libert amoureuse. Fantaisies cosmogoniques. Fourier
          peu prs inconnu avant 1830. Dveloppement du fouririsme
         lors de la dissolution de la secte saint-simonienne. Ce
         qu'il devient aprs la mort de Fourier. Son influence
         mauvaise.                                                  94

     IV. Buonarotti. Par lui le babouvisme pntre, aprs 1830,
         dans les socits secrtes. Fermentation communiste 
         partir de 1840.                                           106

      V. Cabet. Le _Voyage en Icarie_. Propagande icarienne.       111

     VI. Louis Blanc. Son enfance et sa jeunesse. Ses dbuts dans
         la presse rpublicaine. Sa brochure sur l'_Organisation
         du travail_. Critique du systme. Succs de Louis Blanc
         auprs des ouvriers.                                      116

    VII. Proudhon. Son origine. Son isolement farouche. Son tat
         d'esprit en crivant son premier Mmoire contre la
         proprit. La proprit, c'est le vol! Argumentation
         du Mmoire. L'effet produit. Second et troisime Mmoire,
         Proudhon et le gouvernement. Le _Systme des contradictions
         conomiques_. Impuissance de Proudhon  faire autre chose
         que dmolir. Son action avant 1848.                       125

   VIII. Le socialisme devenu rvolutionnaire. Attitude des
         radicaux et de la gauche en face du socialisme. Le
         gouvernement et les conservateurs savent-ils se dfendre
         contre ce danger? Les conomistes. Il et fallu la religion
         pour redresser et pacifier les esprits du peuple. La
         bourgeoisie trop oublieuse de ses devoirs envers l'ouvrier.
         La socit, jusqu'en 1848, ne croit pas au pril.         141


  CHAPITRE IV.--M. GUIZOT ET LORD ABERDEEN                         152

      I. L'entente cordiale en Espagne. Raction favorable 
         l'influence franaise. La candidature du comte de Trapani
          la main d'Isabelle se heurte  de graves difficults.
         La candidature du prince de Cobourg n'est pas abandonne.
         M. Bresson, inquiet, interroge son gouvernement. Le duc
         de Montpensier est propos pour l'Infante. Dclarations
         faites  ce sujet dans l'entrevue d'Eu, en septembre 1845.
         On continue  s'agiter en faveur de Cobourg. Le cabinet
         franais instruit M. Bresson et avertit le cabinet de
         Londres qu'il reprendrait sa libert si le mariage Cobourg
         devenait imminent. Intrigue noue entre la reine Christine
         et Bulwer, au printemps de 1846, pour conclure ce mariage
          l'insu de la France. Lord Aberdeen la fait chouer en
         la rvlant  notre ambassadeur. Le ministre anglais fait
         au duc de Sotomayor une rponse qui semble inspire par
         un sentiment diffrent. Impression que ces incidents
         laissent au gouvernement franais.                        152

     II. L'Orient aprs 1840. L'gypte. La question du Liban.
         Efforts peu efficaces de la diplomatie franaise.         175

    III. La Grce. Fcheux dbuts du nouveau royaume. M. Guizot
         propose  l'Angleterre de substituer, en Grce, l'accord
          l'antagonisme. L'entente cordiale  Athnes. Colettis
         au pouvoir. Opposition que lui fait la diplomatie anglaise.
         Succs de Colettis. La lgation de France le soutient et
         l'emporte sur la lgation britannique. Inconvnients de
         ce retour  l'ancien antagonisme.                         180

     IV. L'entente cordiale se maintient surtout par l'amiti
         personnelle de M. Guizot et de lord Aberdeen. Leur
         correspondance. Premire dmission du cabinet tory. moi
         caus en France  la pense que Palmerston va reprendre
         la direction du _Foreign office_. M. Thiers, au contraire,
         qui a partie lie avec lui, s'en rjouit. Le ministre whig
         ne peut se former,  cause des objections faites contre
         Palmerston. Voyage de ce dernier en France. Chute dfinitive
         du ministre Peel et rentre de Palmerston.               192


  CHAPITRE V.--LES MARIAGES ESPAGNOLS (juillet-octobre 1846)       203

      I. Dispositions hostiles de Palmerston, particulirement
         en Espagne. M. Guizot donne comme instructions  M.
         Bresson, de marier le duc de Cadix  la Reine et le duc
         de Montpensier  l'Infante. M. Bresson croit pouvoir
         promettre  la reine Christine la simultanit des deux
         mariages. Mcontentement de Louis-Philippe, qui veut
         dsavouer son ambassadeur.                                203

     II. Palmerston nous communique ses instructions du 19
         juillet, o il nomme Cobourg en premire ligne parmi
         les candidats  la main d'Isabelle.  Paris, on voit
         dans ce langage l'abandon de la politique d'entente.
         M. Guizot ne consent pas encore la simultanit, mais
         il dtourne le Roi de dsavouer M. Bresson. Ses
         avertissements au gouvernement anglais.                   210

    III. Lettres confidentielles que Palmerston adresse 
         Bulwer pour complter ses instructions. Ce qu'il nous
         cache et ce qu'il nous montre. Il est ds lors manifeste
         que Palmerston a rompu l'entente et que la France est
         libre de ses engagements.                               216

     IV. La reine Christine, inquite de l'appui donn par le
         ministre anglais aux progressistes, nous revient;
         seulement elle exige la simultanit. Le Roi se rsigne
          laisser faire M. Bresson. Rpugnances de la reine
         Isabelle pour le duc de Cadix. L'accord sur les deux
         mariages est enfin conclu  Madrid.                       222

      V. Irritation du Palmerston. Il est appuy par lord John
         Russell. Lord Aberdeen donne tort  M. Guizot. La reine
         Victoria est trs blesse. Lettre justificative de
         Louis-Philippe et rponse de la reine d'Angleterre.
         L'opinion anglaise prend parti pour Palmerston.           228

     VI. Attitude de l'opposition franaise. M. Thiers la dcide
          attaquer les mariages.                                  240

    VII. Palmerston veut empcher l'accomplissement du mariage
         du duc de Montpensier. Efforts de Bulwer et de son
         ministre pour soulever une opposition en Espagne et
         intimider le cabinet de Madrid. Tous ces efforts
         chouent.                                                 244

   VIII. Palmerston cherche  effrayer et  faire reculer le
         gouvernement franais. Celui-ci ne se laisse pas
         troubler et ne modifie rien  ses rsolutions.            248

     IX. Palmerston demande aux autres puissances de protester
         avec l'Angleterre. M. Guizot s'occupe de contrecarrer
         cette dmarche. M. de Metternich refuse de s'associer
         aux protestations anglaises. La Prusse et la Russie
         l'imitent. Clbration des deux mariages.                 252


  CHAPITRE VI.--LES SUITES DES MARIAGES ESPAGNOLS
   (octobre 1846-avril 1847)                                       259

      I. M. Guizot est fier, mais un peu mu de son succs. Lord
         Palmerston cherche  se venger. Ses rcriminations contre
         le gouvernement franais. Ses menes en Espagne. Ses
         efforts pour attirer  lui les trois puissances
         continentales. Il choue auprs de l'Autriche et de la
         Russie. Attitude plus incertaine de la Prusse.            259

     II. Les trois cours de l'Est profitent de la division
         de la France et de l'Angleterre pour incorporer Cracovie
          l'Autriche. motion trs vive en France. Lord Palmerston
         repousse notre proposition d'une action commune.
         Protestations spares des cabinets de Londres et de Paris.
         Les trois cours peuvent ne pas s'en inquiter. En quoi
         l'Autriche n'avait pas compris son vritable intrt.     269

    III. M. Thiers se concerte avec lord Palmerston. Sa
         correspondance avec Panizzi et ses rapports avec lord
         Normanby. M. Greville vient  Paris pour prparer un
         rapprochement entre l'Angleterre et la France. M. Thiers,
         dans ses conversations avec M. Greville et ses lettres 
         Panizzi, excite le cabinet britannique  pousser la lutte
          outrance.                                               279

     IV. Ouverture de la session franaise. Discussion  la Chambre
         des pairs. Le duc de Broglie et M. Guizot.                289

      V. Langage conciliant du Parlement britannique. M. Thiers
         s'en plaint. La publication des documents diplomatiques
         anglais rallume la bataille.                              294

     VI. L'adresse  la Chambre des dputs. Hsitation de M.
         Thiers  engager le combat. Son discours. Rponse de
         M. Guizot. Forte majorit pour le ministre. Impression
         produite par ce vote, en France et en Angleterre.         299

    VII. Querelle de lord Normanby et de M. Guizot. Lord Normanby
         est soutenu par lord Palmerston. Incident du bal. Lord
         Normanby, blm mme en Angleterre, est oblig de faire
         des avances pour une rconciliation. Cette rconciliation
         a lieu par l'entremise du comte Apponyi. Dpit de
         l'ambassadeur anglais.                                    308

   VIII. Nouveaux efforts de lord Palmerston pour obtenir quelque
         dmarche des trois puissances continentales. Malgr les
         efforts de lord Ponsonby, M. de Metternich refuse de se
         laisser entraner. La Prusse est plus incertaine, mais,
         intimide par notre ferme langage et retenue par l'Autriche,
         elle ne se spare pas de cette dernire. La Russie est en
         coquetterie avec la France.                               320

     IX. Conclusion: comment convient-il de juger aujourd'hui la
         politique des mariages espagnols?                         331


  CHAPITRE VII.--LES DERNIRES ANNES DU GOUVERNEMENT DU MARCHAL
     BUGEAUD EN ALGRIE (1844-1847)                                337

      I. Grande situation du marchal Bugeaud aprs la bataille
         d'Isly. Ovations qui lui sont faites en France.           337

     II. L'insurrection de Bou-Maza. Le colonel Plissier fait
         enfumer des Arabes. Incursions d'Abd el-Kader dans le
         Sud. Expdition en Kabylie.                               341

    III. Ides de Bugeaud sur le gouvernement civil de la colonie.
         Pour lui, l'arme est tout. Ordonnance du 15 avril
         1845 sur l'administration de l'Algrie.                   348

     IV. Le problme de la colonisation. La crise de 1839. La
         colonisation administrative. Villages crs autour
         d'Alger.                                                  353

      V. La Trappe de Staouli. Bugeaud et les Jsuites. Les
         premiers vques d'Alger.                                 358

     VI. Bugeaud et la colonisation militaire. Ce systme est
         trs critiqu. Le marchal cherche, sans succs, 
         entraner le gouvernement.                                366

    VII. Bugeaud, mcontent, parle de donner sa dmission. Son
         voyage en France et son entrevue avec le marchal Soult.  371

   VIII. L'insurrection clate en septembre 1845. Massacre de
         Sidi-Brahim. Capitulation d'An-Temouchent. Bugeaud
         revient aussitt en Algrie. Sa lettre au prfet de la
         Dordogne.                                                 378

     IX. Nombreuses colonnes mises en mouvement pour guetter et
         poursuivre Abd el-Kader. L'mir, insaisissable, fait
         une incursion dans l'Ouarensenis. Son irruption sur le
         bas Isser. La Mtidja est en pril. Sang-froid de Bugeaud.
         Abd el-Kader battu par le gnral Gentil et rejet dans
         le Sud.                                                   385

      X. Le marchal fait poursuivre l'mir dans le dsert.
         Il et dsir porter la guerre sur le territoire
         marocain, mais le gouvernement l'en empche. Massacre
         des prisonniers franais dans la Dera. Abd el-Kader, 
         bout de forces, est rduit, aprs sept mois de campagne,
          rentrer au Maroc.                                       394

     XI. Bugeaud supporte impatiemment les critiques qui lui
         viennent de France. Discussion  la Chambre, en juin 1845.
         Le marchal parle de nouveau de donner sa dmission.      401

    XII. Le gouvernement promet  Bugeaud de proposer un essai
         de colonisation militaire. Dlivrance des prisonniers
         franais survivants. Soumission de Bou-Maza.              407

   XIII. Efforts infructueux de Bugeaud pour convertir l'opinion
          la colonisation militaire. Voyage de M. de Tocqueville
         et de quelques dputs en Algrie. La Moricire propose,
         sur la colonisation, un systme oppos  celui du
         marchal.                                                 411

    XIV. Projet dpos par le gouvernement pour un essai de
         colonisation militaire. Il y est fait mauvais accueil.
         Bugeaud, qui s'en aperoit, conduit une dernire expdition
         en Kabylie et donne sa dmission. Son dpart d'Alger. Le
         gouvernement accepte la dmission du marchal et retire
         le projet de colonisation militaire.                      419


FIN DE LA TABLE DES MATIRES.


PARIS. TYPOGRAPHIE DE E. PLON, NOURRIT ET Cie, RUE GARANCIRE, 8.





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(Volume 6 / 7), by Paul Thureau-Dangin

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