The Project Gutenberg EBook of Histoire des salons de Paris (Tome 6/6), by 
Laure Junot, duchesse d' Abrants

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Title: Histoire des salons de Paris (Tome 6/6)
       Tableaux et portraits du grand monde sous Louis XVI, Le
       Directoire, le Consulat et l'Empire, la Restauration et
       le rgne de Loui

Author: Laure Junot, duchesse d' Abrants

Release Date: January 15, 2014 [EBook #44676]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DES SALONS DE PARIS TOME 6 ***




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  HISTOIRE
  DES
  SALONS DE PARIS.


  TOME SIXIME.




  L'HISTOIRE DES SALONS DE PARIS


  FORMERA 8 VOL. IN-8,

  Qui paratront par livraisons de deux volumes.

  La 2e livraison a paru le 11 janvier;
  La 3e livraison paratra le 25 mars;
  La 4e livraison, compose des Salons de
  la Restauration et du rgne de Louis-Philippe Ier, paratra le 15 mai.

  Les souscripteurs chez l'diteur recevront _franco_ l'ouvrage
  le jour mme de la mise en vente.


  PARIS.--IMPRIMERIE DE CASIMIR,
  Rue de la Vieille-Monnaie, n 12.




  HISTOIRE
  DES
  SALONS DE PARIS


  TABLEAUX ET PORTRAITS
  DU GRAND MONDE,

  SOUS LOUIS XVI, LE DIRECTOIRE, LE CONSULAT ET L'EMPIRE,
  LA RESTAURATION,
  ET LE RGNE DE LOUIS-PHILIPPE Ier;


  PAR

  LA DUCHESSE D'ABRANTS.


  TOME SIXIME.




   PARIS,
  CHEZ LADVOCAT, LIBRAIRE
  DE S. A. R. M. LE DUC D'ORLANS,
  PLACE DU PALAIS-ROYAL.

  M DCCC XXXVIII.




SALON

DE

M. DE TALLEYRAND,

SOUS LE DIRECTOIRE, LE CONSULAT ET L'EMPIRE.




PREMIRE PARTIE.

LE DIRECTOIRE ET LE CONSULAT.


C'est un homme difficile  suivre dans les _mandres_ de sa vie
politique que M. de Talleyrand... Cette destine, se prsentant
toujours diffremment qu'elle ne doit se terminer, a quelque chose
d'trange qui surprend, et empche quelquefois d'tre aussi
impartial qu'on le voudrait pour juger un homme dont l'esprit est si
suprieur et si remarquable d'agrments, comme homme du monde: c'est
qu'il est en mme temps homme de parti; on ne peut pas les sparer:
et si l'un attire, l'autre repousse.

Avant la Rvolution, l'abb de Prigord tait un abb _mauvais
sujet_; il faisait partie,  peine sorti du sminaire de
Saint-Sulpice, de l'tat-major religieux de l'archevque de Reims.
On sait que cette troupe d'abbs tait la plus lgante et la plus
recherche parmi tous les jeunes gens qui prenaient le parti de la
carrire ecclsiastique[1]. L'abb de Prigord ne fit faute  sa
renomme, et sa conduite rpondit parfaitement  ce que les autres
avaient annonc. Mais M. de Talleyrand, ds cette poque, annonait,
_lui_, un homme suprieur  tout ce qui l'entourait... Et cette
_universalit_ dans les gots, cette facilit dans tout ce qu'il
faisait, prouvaient par avance qu'il serait un des hommes les plus
distingus de son temps.

[Note 1: Les abbs les plus distingus de cette troupe lgante
taient les abbs de Saint-Albin et de Saint-Phar, l'abb de Damas,
l'abb de Coucy, l'abb de Prigord, l'abb de Lageard, l'abb de
Montesquiou.]

Il avait une charmante figure; ses traits taient fins, et cela mme
remarquablement: chose tonnante, car sa physionomie n'est nullement
active dans son expression, et pourtant rien n'est plus incisif que
le regard de ses yeux presque atones, lorsqu'ils s'attachent sur
vous avec une expression railleuse... Aimant vivement le plaisir,
il trouvait le temps de tout accorder; et les matires srieuses
dont il s'occupa trs-jeune encore prouvent qu'il ne passait pas ses
journes  dormir, s'il passait ses nuits au jeu ou  souper avec des
personnes joyeuses...

Sa force tait, dit-on, une chose miraculeuse; il passait quelquefois
deux et trois nuits de suite sans dormir; il lui fallait paratre
le quatrime jour au matin avec toutes ses facults srieuses, eh
bien! il dormait une heure aprs avoir pris un bain, et paraissait
aussi dispos de corps et d'esprit que s'il sortait d'une retraite de
six semaines  la Trappe. Une particularit qui tient  lui, c'est
qu'avec cette force vraiment rare, il n'en avait pas la moindre
apparence: il avait mme plutt celle d'une jeune fille..., et son
visage rose et blanc ne rvlait en aucune sorte qu'il n'en ft pas
une. Jamais M. de Talleyrand n'a fait sa barbe, et cela par une
bonne raison: c'est qu'il n'en a pas, et n'en a jamais eu; il aurait
pu,  vingt ans, jouer parfaitement le rle de Faublas. Et, en y
pensant bien, je croirais peut-tre que Louvet a connu M. l'abb de
Prigord, et beaucoup de circonstances de sa vie de jeune homme.
Voici un fait qu'il est, je crois, bon de conserver. Je pense que M.
de Talleyrand ne l'a pas oubli.

Lorsque les jeunes abbs de qualit taient au sminaire de
Saint-Sulpice, ils avaient en Sorbonne un ecclsiastique comme
rptiteur, ou pour une fonction  peu prs semblable. Son nom,
je ne l'ai pas oubli, je ne l'ai jamais su. Je ne connais _que
son surnom_, il s'appelait _la grande Catau_. Pourquoi? Voil ce
que je ne sais pas. Ce qui est certain, c'est que tous les jeunes
abbs l'appelaient ainsi. Un jour, cet homme, plus anim par ce
qu'il savait probablement, et par ses propres sentiments, se laissa
emporter  une vive allocution en prsence de huit ou dix de ces
jeunes ttes destines  porter la mitre et peut-tre la tiare.
C'tait d'abord M. de Talleyrand; puis l'abb de Damas, l'abb de
Montesquiou, l'abb de Saint-Phar, l'abb de Saint-Albin, l'abb de
Lageard, etc., etc.

--Oh! s'criait-il dans un moment d'exaltation, oh! mon Dieu!...
qu'est-ce donc que je vois dans ceux de tes serviteurs destins 
faire aimer ta loi!... que vois-je parmi eux... l-bas dans cet
angle obscur[2], parmi ceux destins un jour  porter peut-tre la
couronne de saint Pierre, mais srement la mitre piscopale... que
vois-je?... des hommes portant et propageant les vices du sicle
parmi le clerg, parmi les serviteurs de Dieu!... Oh! mon Dieu! mon
Dieu! que deviendra donc votre sainte religion?...

[Note 2: Ces jeunes sminaristes se mettaient dans cet angle, o ils
pouvaient probablement rire et causer plus librement.]

_La grande Catau_ tait une personne de grand jugement et d'un esprit
trs-suprieur.

Quelques annes plus tard, un autre homme apostrophait M. de
Talleyrand d'une manire encore plus directe. Cet homme tait M. de
Lautrec, lieutenant-gnral, ayant une jambe de bois et le droit de
parler au nom du pays. Il avait t de plus ami du pre de M. de
Talleyrand.

--Monsieur, lui dit-il le premier jour,  l'Assemble Constituante,
lorsque M. de Talleyrand passait devant le vieillard mutil pour
aller au ct gauche, o il sigeait; Monsieur, si M. votre pre
vivait, il vous mettrait les bras comme nous avons les jambes.

M. de Lautrec tait un homme ayant le droit de parler ainsi.

Aimant la vie du monde d'autrefois, et telle que pouvait l'avoir
un homme de sa condition et de sa qualit; aimant avec passion
les femmes, le jeu, et tout ce qui constituait alors un homme 
la mode, ce fut ainsi que 1789 trouva M. de Talleyrand. Il tait
trop habile pour ne pas comprendre que le vieil difice croulerait
peut-tre bientt: car il tait violemment branl. Aussi, une
fois aux tats-Gnraux, prit-il le parti qui devait triompher.
Les bnfices dont il jouissait lui devaient tre enlevs par la
force des vnements; et, selon lui-mme, il convenait mieux de les
abandonner le premier (je dis toujours _peut-tre_). Sa conduite
aux tats-Gnraux fut consquente; elle le fut encore lorsqu'il
se spara pour faire partie de l'Assemble lors de l'affaire du
Jeu de Paume...; mais elle fut grande et belle lorsqu'tant vque
d'Autun il entra  l'Assemble Constituante[3]. Il fut constamment
trs-brillant dans cette nouvelle carrire, et se signala avec un
courage qu'en vrit on ne demande aux prtres que pour le martyre:
il proposa lui-mme l'abolition des dmes du clerg, dmontra
la nullit des mandats impratifs, et, une fois au Comit de
constitution, il se montra plus vhment cent fois qu'aucun de ceux
qui en faisaient partie avec lui. Un fait assez remarquable dans
la vie de M. de Talleyrand, c'est que l'poque qui en est la plus
importante dans l'intrt du pays est sa carrire administrative:
et c'est la moins connue prcisment. Ce temps, dj bien loin pour
nous, qui ne regardons jamais au-del des jours tout prs de nous,
est rempli de travaux importants. Avec la mme vrit, on peut louer
la conduite de M. de Talleyrand, lorsqu'il demanda que les biens du
clerg fussent employs au soulagement du Trsor, alors tellement
en souffrance, qu'on fut oblig de crer un papier-monnaie. M. de
Talleyrand, en demandant que les biens du clerg fussent ainsi
alins, faisait, certes, une belle et grande action, puisque ses
bnfices taient son unique fortune. C'est une rsolution noble et
grande; et l'abb Maury[4] ne fut pas juste envers lui en l'attaquant
comme il le fit. M. de Talleyrand provoquait une grande mesure qui
pouvait sauver ou tout au moins aider  sauver le pays, si elle et
t applique dix ans plus tt  ses besoins.--C'est donc une vrit
incontestable que M. de Talleyrand fut utile  la France, et surtout
_voulut_ l'tre; mais le torrent l'emporta.

[Note 3: Je n'aime pas M. de Talleyrand parce qu'il a fait une action
dont la France doit toujours porter le deuil; mais je suis juste
envers lui et dis la vrit.]

[Note 4: L'abb Maury n'avait d'influence sur les affaires qu'autant
qu'il tait  la tribune pour _arrter_ quelquefois les choses
lorsqu'elles allaient trop vite; mais, du reste, il ne fit rien.]

On dit avec raison que l'Assemble Constituante renfermait plus
de talents et d'hommes d'esprit que la France n'en avait jamais vu
rassembls en un mme lieu. M. de Talleyrand, quel que ft celui qui
s'opposait  lui, paraissait toujours dans une attitude convenable
et forte, et il est  remarquer que le ct gauche dont il faisait
partie tait form des hommes les plus habiles de l'Assemble... 
quelques exceptions prs qui se trouvaient au ct droit. L'abb
Maury, orateur  la _Bossuet_, se laissait emporter par la colre
quelquefois, comme le grand homme de Meaux; cette colre l'aveuglait
souvent, et alors il tait infrieur  celui qui tait en face de
lui. C'est dans une circonstance semblable que M. de Talleyrand fut
injustement attaqu par lui, lorsque, voulant prvenir des abus, il
provoqua le dcret qui ordonnait de mettre les scells et de faire
l'inventaire des effets mobiliers et immobiliers du clerg[5]...
Ces deux hommes ont t peut-tre plus opposs l'un  l'autre que
Mirabeau et Maury, et pourtant on ne parle que d'eux. Il faut avoir
tudi  fond cette poque pour savoir la vrit des choses. Mirabeau
parlait beaucoup et bien; M. de Talleyrand parlait peu et mal...
c'est--dire qu'il n'avait pas cette voix de tribune, cet accent du
_forum_ qu'avaient Mirabeau et l'abb Maury; l'abb Maury surtout,
qu'on entendait bien autrement que l'vque d'Autun, lorsqu'en pleine
tribune il le signalait comme le chef de l'_agiotage_ qui perdait,
disait-il, les finances de la France plus que tout le reste... Dans
cette lutte qui devint presqu'une dispute personnelle, l'abb Maury
fut souvent injurieux pour l'vque d'Autun. Ce fut particulirement
en dfendant tous les anciens droits du clerg et de la noblesse
que l'abb Maury fit autant de bruit. Il combattait pour un parti
qui expirait, mais qui tait encore nombreux, et regardait comme
une tradition inviolable toutes les erreurs de l'ignorance, toutes
les prtentions de l'avarice. M. de Talleyrand, quoiqu'il appartnt
 cette caste qu'on attaquait, avait reu la lumire hte par la
civilisation; et plus clair que _ses pairs_, il s'tait rang du
ct des opprims qui rclamaient leurs droits..... Il devait avoir
raison.

[Note 5: L'abb Maury soutint la lgitimit des biens du clerg,
et il avait raison; il disait que les abbayes avaient plus fait
dfricher de biens autour de leur habitation que pas un chtelain;
mais il ne fallait pas voir _le droit_ dans ce moment de tempte: il
fallait aller au-devant de la spoliation force qui _devait_ avoir
lieu, pour empcher qu'elle ne ft entire.]

Un jour que je raisonnais sur cette question avec le cardinal, il me
dit:

--Est-ce que vous croyez aussi que la noblesse qui se spara de ses
frres au Jeu de Paume tait de bonne foi tout entire?

--Pourquoi non?... Sans doute, je le crois.

--Eh bien! vous vous trompez! cette bonne foi ne fut pas gnrale, et
dans la plupart des grands seigneurs qui firent le premier noyau de
l'Assemble Constituante, le plus grand nombre voulait abaisser la
puissance royale pour reconqurir cette autre puissance que Richelieu
avait su dtruire. _Croyez-moi, un Montmorency se rappellera toujours
qu'un Montmorency pousa la veuve de Louis-le-Gros_[6]_, et cette
pense ne lui fera pas venir celle de se faire Sans-Culotte._ Le
despotisme aristocratique tait l, tout prt  saisir les rnes
aussitt que la main du Roi les aurait laisses chapper... Les
insenss ne voyaient pas qu' ct d'eux tait un tigre qui, dans sa
gueule bante, devait engloutir et noblesse et royaut...

[Note 6: Adlade de Savoie, fille d'Humbert aux blanches mains: ce
sont les tats du royaume qui ordonnrent ce mariage, _pour donner un
appui au jeune roi, dit le prsident des tats_.]

Ce n'est pas ainsi que pensaient plusieurs hommes qui, tout en ayant
la possibilit _de voir_, ne voulaient rien apprendre du vocabulaire
qui contenait le nom de leurs nouveaux devoirs envers le souverain;
c'est ainsi qu'tait M. le marchal de Mailly. La figure de cet
homme m'apparat, en ce moment, lorsque je parle d'honneur et de
gloire, et elle est demeure silencieuse lorsque je parlais des
victimes de Robespierre... Pourquoi cela?... C'est qu'un tre aussi
honorable n'est jamais victime... Il ne meurt pas... et son nom lui
survit pour proclamer le hros, l'homme de la gloire et non l'homme
du supplice[7].

[Note 7: On a beaucoup parl du marchal de Mailly, mais pas assez,
selon moi. Je veux rparer cette ngligence; son nom, d'ailleurs,
n'est pas dplac dans un crit relatif  M. de Talleyrand:
mademoiselle de Prigord, cousine germaine de M. de Talleyrand, tait
madame de Mailly[7-A].

Tout ce que l'histoire du temps et les Mmoires nous rapportent de la
cour de Louis XIV, et de l'poque de la chevalerie, se retrouve dans
le marchal de Mailly.

N en 1708, il avait pass sa jeunesse avec les hommes les plus
distingus de la cour de Louis XIV. Il fit ses premires armes en
Allemagne, sous le marchal de Berwick et des officiers suprieurs
choisis et levs en grade par Louis XIV lui-mme. Il reste encore
beaucoup de personnes qui ont pu juger de la diffrence des manires
dans les hommes de la Rgence et ceux de Louis XVI dans la socit,
et elles peuvent dire qu'en effet la diffrence tait grande. Le
cardinal de Luynes, le marchal de Cro, le duc de Richelieu, ont
t connus par nos pres, et nous savons par eux comme la vie tait
douce et facile avec de telles personnes. Comme les relations taient
gracieuses! l'existence tait du bonheur alors.

M. de Mailly avait toutes les ides du temps de Louis XIV; il voulait
que tout le monde ft heureux, mais il avait horreur du mlange des
classes. C'est ainsi que lorsqu'il alla gouverner le Roussillon
(o sa mmoire est encore adore), il ne voulut pas favoriser les
acadmies; mais, en revanche, il donna des chaires d'enseignement
dans les Universits. Dans le mme temps, il fondait des hpitaux, il
ouvrait le port _de Port-Vendres_ pour le peuple du Roussillon; et il
tablissait des manufactures, des foires, en demandant chaque anne
qu'on soulaget le peuple de ses taxes.

M. de Mailly avait un haut respect pour la noblesse; il aimait 
raconter qu'il descendait d'Anselme de Mailly, tuteur des comtes
de Flandre, qui commandait les troupes de la reine Richilde
en 1070. Mari trois fois, il ne voulut jamais s'allier qu'
de grandes familles; sa dernire femme tait mademoiselle de
Narbonne-Pelet[7-B]. Il voulut connatre  fond l'histoire de
la famille de Narbonne, et fut charm d'apprendre qu'elle tait
excellente, et digne vraiment de ceux qui avaient t souverains de
la ville de Narbonne _par la grce de Dieu_.

Il fut trs-content de la rponse que fit M. de Narbonne au Roi,
lorsque celui-ci lui demanda, assez ridiculement, au reste:

--M. de Narbonne, _tes-vous Pelet_?

--Oui, Sire...

--Et comment?

--Comme Votre Majest est _Capet_.

Lorsqu'en 1770, le clerg fit des remontrances au Roi sur les
crits[7-C] philosophiques, le marchal de Mailly dit  un homme
de ma connaissance: La France aura une rvolution plus sanglante
que celle de l'Angleterre et de l'Allemagne. Mais sachez, monsieur,
ajouta-t-il, que si jamais l'esprit du temps nous conduit  la
ncessit de dfendre le trne, nous mourrons tous avant le Roi!...

L'poque prvue approchait  grands pas; et lorsque le premier
prince du sang eut donn l'exemple  la noblesse, et que toute cette
noblesse, soit d'action, soit de parole, eut laiss attaquer son
principe vital, que la mtaphysique du temps eut bien _divis sans
classer_, quand la jalousie et l'esprit d'galit, amens tous deux
par le despotisme, eut renvers, confondu cette suite de dignits qui
formaient et constituaient une grande monarchie, quand le marchal de
Mailly fut oblig d'ter de son htel les armoiries si belles de sa
famille:

_Hogne qui vonra_.

Alors il dit:

On a peut-tre mal fait,  Versailles, de trop peser sur cette
classe qui triomphe aujourd'hui. Le coeur des Franais est fier,
sensible et peu endurant; on l'a humili, il l'a senti, et il est
demeur vindicatif et ulcr. Mais il y a dans la nation franaise
quelque chose de grand que les insurgs ne savent pas faire
(gouverner). Le tiers-tat a renvers un heureux rgime, mais celui
qu'il lui a donn le renversera, car les Franais sont actifs et
industrieux; et, dans dix ans, vous verrez que la monarchie se
relvera plus forte et plus glorieuse.

M. de Mailly ne s'est tromp que de deux ans dans ses calculs.

M. de Mailly ne voulut jamais migrer; il tait contre cette mesure,
qui, en effet, laissa le Roi sans dfenseurs... l'migration en
Angleterre surtout lui semblait _une infamie_. Ce fut le mot dont il
se servit.

--Quand la Reine tait puissante, disait le marchal, l'Angleterre
punissait le lord Gordon qui rpandait des libelles contre elle.
La Reine est malheureuse: eh bien! madame de Lamothe, _fouette_
et _marque_ par la main du bourreau, vend publiquement  Londres
d'infmes crits sur la reine de France! Elle est accueillie 
Londres! elle _y est bien vue_!... Elle!... madame de Lamothe!

M. de Mailly avait raison.

Louis XVI avait pour le marchal de Mailly une profonde estime et une
vnration qu'il est rare qu'un souverain ressente pour un sujet.
Aussi ce fut lui qui fut charg de la dfense des ctes du Nord,
lorsque le Roi fut averti que les Anglais, profitant des troubles du
royaume, devaient faire une descente en France... Le quartier-gnral
du marchal tait  Abbeville; il commandait depuis Montreuil jusqu'
Avranches.

Le marchal de Mailly avait une grande estime pour une haute et
belle naissance. Lorsqu'il fut nomm marchal, il choisit pour ses
aides de camp des hommes remarquables de ce ct: le premier tait
M. de Torelli, des comtes de Guastalla, maison ancienne, allie 
la France, au duc de Wurtemberg et aux princes d'Este; le second
tait M. d'Aubusson de la Feuillade, ambassadeur  Florence et 
Naples sous l'Empire, et chambellan de Napolon: un de ses aeux
avait t grand-matre de Rhodes; le troisime tait le chevalier de
Saint-Simon, descendant des anciens comtes de Vermandois.

Peu de temps aprs, le Roi partit pour Montmdy. Ce fut alors que
la noblesse donna le coup mortel  sa position dans l'tat; tout
l'tat-major de l'arme passa  l'Assemble Nationale, les Liancourt,
Montmorency, Choiseul, Praslin, Sillery, Castellane, de Luynes,
Biron, Latour-Maubourg, Lusignan, Crillon, Crussol, Rochegude, Batz,
Lafayette, Montesquiou, Menou, Beauharnais, Dillon, Lameth, etc.

Tous ces noms vinrent  la barre de l'Assemble! La noblesse de
France  la barre de l'Assemble!... ds lors, il n'y avait plus de
monarchie.

Le marchal de Mailly se conduisit alors comme on devait prsumer
qu'il le ferait. Lorsqu'il _vit toute la cour de France  la barre_,
lorsqu'un vnement aussi inou, aussi scandaleux, eut prouv que
la royaut tait morte en France, le marchal de Mailly fit voir
qu'il y avait encore un reprsentant des anciens serviteurs de saint
Louis. Il envoya au Roi sa dmission de toutes ses charges, et lui
apprit que, dans sa monarchie expirante, il y avait encore quelques
palpitations d'honneur, et que les vieilles maximes taient moins
versatiles que les emplois militaires n'taient amovibles.

Quand je vois cette figure du marchal, g alors de 83 ans,
reprsentant  lui seul la monarchie franaise de saint Louis, de
Franois Ier et de Henri IV, je suis d'abord attendrie, et puis mon
coeur est rempli d'un sentiment profond d'exaltation et de gnreuse
admiration!

Il ne restait plus  l'ancienne France qu'un petit nombre de familles
fidles, et la monarchie constitutionnelle elle-mme n'avait plus que
des lambeaux dchirs par les factions; les haines avaient consomm
ce que la confiante ignorance avait commenc. On appelait la seconde
monarchie _la monarchie des Feuillants_, comme en Angleterre ils
avaient donn un surnom ridicule  leur Parlement avant la mort de
Charles Ier.

C'est ainsi qu'on arriva au 10 aot.  minuit, le 9, le tocsin sonna;
Mandat, qui voulait dfendre le Roi, fut massacr  la Commune et son
corps jet  l'eau. Le marchal de Mailly, apprenant que le Roi tait
sans dfense, accourut aux Tuileries, se mit au milieu de sept  huit
cents gentilshommes venus dans le mme dessein que lui, et jura avec
eux de mourir en dfendant la famille royale. Le Roi passa la revue,
et confia la dfense des Tuileries au marchal. Ce fut alors que la
Reine, prenant un pistolet  la ceinture de Backmann, le donna au
Roi en lui disant: _Monsieur, voil le moment de vous montrer._ M.
de Mailly salua le Roi de son pe, et lui dit: _Sire, nous voulons
relever le trne ou mourir  vos cts!..._

Le Roi se couvre, tire son pe, et jure de demeurer avec eux. Mais
Roederer entrane le Roi  l'Assemble; tout est fini, il n'y a plus
de roi de France.

Quelques nobles suivent le Roi; d'autres se retirent..... ce qui
reste demande les ordres de M. de Mailly. Que pouvait-il faire? les
canonniers taient passs aux fdrs!... il ne lui reste plus que la
gendarmerie, commande par Raimond.

--Vivent les grenadiers franais! s'crie le vieillard.--Vive mon
gnral! rpondent les grenadiers.

M. d'Affri, commandant des Suisses, avait rpondu  la Reine que
des Suisses ne pouvaient tirer sur des Franais, et s'tait retir.
Backmann et Zimmermann l'avaient remplac... On connat le dtail
de cette horrible journe. Le Roi envoya l'ordre aux Suisses de ne
plus tirer, par M. d'Hervilly; l'ordre ne put parvenir au milieu du
carnage et des malheurs qui commenaient ainsi la Rpublique, dont
c'tait le premier jour!...

Le marchal, perdu dans cette foule qui combattait pour ainsi dire
_corps  corps_, vit tuer  ses cts M. _de Pomard_, gentilhomme
qui tait son aide de camp. Le noble vieillard, l'pe  la main,
combattait toujours nanmoins comme un jeune homme plein d'ardeur;
un homme lve sur lui un sabre rouge de sang et allait le tuer, le
marchal pose avec calme la main sur le bras de cet homme et se
nomme;  l'aspect de cette figure vnrable, de ces cheveux blancs,
de cet homme revtu du cordon bleu et de ces insignes dont l'clat
imposait encore, le fdr laisse tomber son sabre; puis, ordonnant
tout bas au marchal de se taire et de le suivre, il le maltraite,
et, tout en l'entranant, lui arrache son cordon bleu qui est
toujours un honneur, mais aussi un signe de proscription... C'est
ainsi que le marchal fut conduit  son htel... le nom de cet homme
est demeur inconnu... alors une action gnreuse tait un crime!...

Deux jours aprs, le marchal fut dnonc et conduit  sa section.
Ses nobles rponses, ses cheveux blancs et ses quatre-vingt-trois
ans firent impression sur les monstres de 93, qui alors n'taient
encore qu'au berceau!... Il chappa, et se retira avec la marchale,
toute jeune alors, dans le dpartement du Pas-de-Calais. L, Andr du
Mont, altr du sang des royalistes en 93, comme il le fut en 94 de
celui des rpublicains, le fit jeter en prison; la marchale ne le
quitta pas... Joseph Lebon, qui succda  Andr du Mont, fut assez
cannibale pour envoyer  l'chafaud un homme aussi vnrable par son
ge que respectable par sa chevaleresque loyaut. En approchant de
l'chafaud, sa tte se releva plus fire que jamais elle ne l'avait
t devant l'ennemi.

--VIVE LE ROI! s'cria-t-il... je le dis comme mes anctres!

Sa malheureuse femme tait enceinte en 1792, et mit au monde, cette
mme anne[7-D], le fils[7-E] qui devait transmettre  cette poque
le beau nom de son pre.]

[Note 7-A: Celle que la Reine aimait tant, et qui avait t sa dame
d'atours; fille du comte de Prigord, frre de l'archevque de Reims,
elle tait belle-fille du marchal.]

[Note 7-B: Il y a plusieurs Narbonne: Narbonne-Pelet, Narbonne-Lara
et Narbonne-Fritzlar. C'tait de ces derniers que venait madame la
duchesse de Chevreuse.]

[Note 7-C: J'ai parl de ce fait dans mon Salon de l'archevque de
Paris, Christophe de Beaumont.]

[Note 7-D: Le 26 septembre.]

[Note 7-E: Adrien-Augustin-Amalric de Mailly, n en 1792, et nomm
lve de Saint-Cyr, par l'Empereur, en 1808 ou 1809.]

Aussitt aprs que M. de Talleyrand eut prt le serment civique et
religieux, le marchal de Mailly ne le voulut plus voir.

M. de Talleyrand, au reste, ne put qu'en tre flatt; car le blme
d'un parti est l'loge du parti qu'il a suivi, et comme il ne s'est
jamais repenti de ce qu'il a fait, il a d tre heureux du blme de
M. de Mailly[8].

[Note 8: Ceci est un peu paradoxal; mais c'est tout ce que je puis
trouver de mieux pour excuser M. de Talleyrand.]

M. de Talleyrand demeura constamment dans le parti de la
Rvolution, et le jour de la fameuse fdration il dit la messe
au Champ-de-Mars... Le clerg non-constitutionnel fut doublement
contre lui... L'abb Maury l'attaqua avec d'autant plus de colre
que, Mirabeau tant mort, il n'avait plus de quoi occuper
assez directement sa bilieuse colre... Un jour il attaqua M.
de Talleyrand, _comme chef de l'agiotage_ qui avait un monopole
impudemment tabli dans Paris... M. de Talleyrand, qui voulait
bien s'occuper de la chose publique, mais en repos pour lui-mme,
comprit cependant qu'un peu de tolrance dans le sens inverse serait
une bonne chose... Il s'leva contre l'mission des deux milliards
d'assignats qu'on voulait crer et mettre en mission pour teindre
la dette publique; mais le cardinal ne lui donna pas la joie de
pouvoir se vanter d'une mesure sage et modre... Il fit de grandes
railleries sur ces deux milliards:

-- quoi bon! disait-il... puisque la dette est de sept milliards?...

M. de Talleyrand, incapable de lutter contre un tel homme avec sa
voix douce et sa figure toute fminine, se contentait de lui rpondre
de ces mots piquants dont au reste, quinze ans plus tard, le
cardinal n'avait pas encore perdu le souvenir...

Ce fut alors que M. de Talleyrand fut nomm excuteur testamentaire
de Mirabeau... Dj membre du dpartement de Paris, ce qui le
rapprochait beaucoup de Manuel et d'une foule d'autres noms qui
appartenaient  la Rvolution la plus intime de cette poque, M.
de Talleyrand fut ds lors class par ses anciens _pairs_ dans la
partie mauvaise de la Rvolution... Il n'en tait rien... M. de
Talleyrand, comme bien d'autres, avait t entran le premier jour
dans une route o le pied glissait aisment et o le retour, comme le
temps d'arrt, est galement impossible; mais il avait un moyen, il
l'employa: ce fut de quitter la France; il sollicita de faire partie
de l'ambassade de Londres; il eut, dit-on, une mission particulire
relative, ainsi qu'on le crut,  l'tablissement des deux Chambres.
M. de Chauvelin tait notre ambassadeur  Londres[9]. Pitt tait
alors au ministre.

[Note 9: On verra dans la suite que cette mission fut aussi
singulirement donne que remplie. Je vais rapporter tout  l'heure
une lettre de M. de Chauvelin qui la dment.]

M. de Talleyrand avait fui la France, parce qu'on s'y mfiait de
son civisme.--En Angleterre, il fut en butte aux soupons de la
plus intime malveillance, parce qu'on le crut jacobin. Ribbes,
de la Chambre des Communes, le prsenta comme attach au parti
d'Orlans... Ainsi M. de Talleyrand n'tait ni royaliste pour les
royalistes, ni rpublicain pour les hommes nouveaux, ni enfin
_quelque chose_... En France, il fut compromis par l'affaire
d'Achille Viard; et cit par Chabot, qui ne l'aimait pas, il somma
Roland, alors au ministre de l'Intrieur, de le justifier sur ce
rapport avec lui... Roland rpondit, mais de manire  ne montrer
aucune sympathie pour M. de Talleyrand. Aucun parti ne l'adoptait
franchement. C'est alors qu'il alla en Amrique. _Contraint_ de
quitter l'Angleterre, effray des dsordres qui se commettaient en
France, il chercha un lieu o le retentissement de la tourmente
rvolutionnaire n'et pas pntr. On tait alors en 1794: il se
rendit aux tats-Unis; c'est de l qu'il sollicita sa rentre en
France. Les jours de sang taient passs, et remplacs par des jours,
sinon plus glorieux, au moins plus paisibles. M. de Talleyrand fit
demander sa radiation par quelques femmes dont il tait fort aim, et
surtout madame de Stal, et il fut rappel. Cela devait tre sous un
gouvernement comme celui du Directoire. Il y a plus: il fut ministre,
et eut le portefeuille des Affaires trangres.

Je viens de donner presqu'une biographie de M. de Talleyrand; c'est
que pour arriver  lui  cette poque, si diffrente de celle o il
avait pass sa vie, il fallait le montrer, non pas ce qu'il tait
(car qui peut dire ce qu'il fut, ce qu'il est, et ce qu'il sera!),
mais son attitude dans le monde, sous le Directoire...

Cette attitude fut ce qu'elle et t sous le cardinal de Fleury,
si M. de Talleyrand ft n quarante ans plus tt: celle de l'homme
le plus spirituel de la socit. Il connaissait le Directoire, le
mprisait, et ne croyant plus (s'il est vrai qu'il y ait jamais cru)
 cette belle libert rgnratrice qui avait assur ses premiers
pas dans la carrire politique rvolutionnaire, il se conduisit
en consquence de cette nouvelle croyance. Dans la faon tout
nigmatique dont il se pose, M. de Talleyrand donne peu de prise 
ceux qui sont chargs, par got ou par toute autre cause, d'crire
sur lui; il est lui-mme un tre  part..., il tonne, intresse
parce qu'il amuse, mais n'attache _jamais_. Peu susceptible d'une
srieuse occupation, riant de tout avec cette amre ironie qui
grimace en voulant sourire, M. de Talleyrand revint en France parce
que l'Amrique l'ennuyait, et que dans le reste de l'Europe on ne
voulait pas de lui: en Angleterre, M. Pitt le disait jacobin; en
Allemagne, on ne l'aimait pas mieux: l'Italie n'tait plus son fait.
Quant  l'Espagne, un _vque excommuni_ aurait t rti comme un
marron en 1795, et ce cas tait celui de M. de Talleyrand  l'poque
dont je parle... Le Pape l'avait excommuni en 1791[10],  peu prs 
la mort de Mirabeau.

[Note 10: C'est un fait qui est peu connu et positif que celui de
cette excommunication.]

On le rappela donc; et, en arrivant en France, il trouva partout de
l'intrt pour lui, bien qu'il ne ft pas aim. C'est qu'il y avait
des femmes qui se mlaient de ses affaires...; il les avait si bien
servies dans sa jeunesse, qu'elles lui devaient leur secours...

Le gnral Lamothe, alors colonel et fort bien vu au Directoire (ce
qui ne fut pas plus tard), lui servit d'introducteur le jour o il se
prsenta au Luxembourg. Je ne me rappelle plus qui en tait alors le
prsident... Lamothe tait avec M. de Talleyrand,  qui il donnait
le bras, parce qu'on sait que M. de Talleyrand n'a pas la dmarche
trs-sre; il s'appuyait donc, d'un ct, sur le bras de Lamothe,
et, de l'autre, sur sa canne en forme de bquille, ou sa bquille
en forme de canne, et ils cheminaient ainsi dans les vastes salles
du palais directorial, lorsque, arrivs dans le salon qui prcdait
celui du _citoyen prsident_, l'huissier de la Chambre vint prendre
la canne de M. de Talleyrand... Cette canne ou cette bquille tait
trop ncessaire  son matre pour qu'il s'en dessaist; l'vque la
retint comme il l'aurait fait de _sa crosse_: mais l'huissier avait
des ordres.

--_Je ne puis_ laisser _cette canne au citoyen_, dit-il.

Monsieur de Talleyrand l'abandonna...

--Mon cher, dit-il  M. Lamothe, il me parat que votre nouveau
gouvernement a terriblement peur des coups de bton...

Et cela fut dit avec cet air impertinemment insoucieux qu'il a
toujours, et qui  lui seul est toute une injure quand il n'aime pas
quelqu'un.

Madame de Stal l'aimait fort _dj_ ou _encore_  cette poque, je
ne sais pas bien lequel des deux; son esprit actif et brillant devait
pourtant trouver un grand mcompte dans cette _positivit_ toute
sche et toute personnelle; mais, avec elle, l'esprit avait raison
sur TOUT. Son me se refltait alors sur celle de l'autre, et lui
communiquait sa chaleur momentanment... Madame de Stal allait donc
frquemment chez M. de Talleyrand, et M. de Talleyrand tait un des
habitus du salon de madame de Stal.

M. de Talleyrand, noble, vque, rvolutionnaire, aprs avoir couru
les aventures, aprs avoir t ce que le duc de Lerme appelait
un _Picaro_, et rentrant chez lui comme un homme simple et sans
prtention, en avait pourtant une grande: il voulait entrer au
Directoire. C'tait bien permis; et, en vrit, l'ambition n'tait
pas grande, car ceux qui composaient ce gouvernement monstrueux,
n'avaient pas entre eux cette homognit parfaite qui est si
ncessaire pour produire l'unit de vues et d'intention[11].

[Note 11: Voici une histoire  propos du Directoire, pour montrer
l'estime dans laquelle on le tenait.

Aprs le 18 fructidor, on voulut mettre un autre gnral  la place
de Carnot, et on fit dire au gnral Lefebvre (plus tard le duc de
Dantzick) de venir et qu'il serait nomm.

Sa femme, aprs s'tre fait lire la lettre, car je crois qu'elle ne
savait pas lire, dit  son mari:

Reste ici; qu'iras-tu faire l-bas? Il faut qu'ils soient bien
malades pour avoir besoin d'un imbcile comme toi!... Reste ici et
ne va pas donner ta tte ou ta libert; laisse les _manteaux rouges_
s'arranger entre eux.

Il couta les conseils de sa femme, et fit bien.]

 l'poque o M. de Talleyrand fut appel aux Affaires trangres,
il y avait un troisime parti qui n'tait ni de ce qu'on appelait
l'_htel de Noailles_[12], ni de Clichy; c'tait, si l'on peut se
servir de ce mot, un _ddoublement_ des constitutionnels... Ce parti
tait puritain dans ses principes, et affectait une rgularit
extrme; les plus influents taient pour les Cinq-Cents, o surtout
il dominait, Henri Larivire, Pastoret, Boissy-d'Anglas, Lemrer,
Camille Jordan, Pichegru, Delarue, Demersan, etc.

[Note 12: C'tait dans une rue  demi ferme qui n'existe plus
aujourd'hui, et qu'on nommait _rue de l'Orangerie_, au grand htel
de Noailles. Ce club s'appelait aussi le club du Mange. Les
rpublicains les plus chauds allaient l.]

Ce parti voulait le bien, mais moins peut-tre que le parti
constitutionnel, dont taient Barb-Marbois, Tronon-Ducoudray,
Mathieu Dumas, Brenger, etc., etc.... Sans doute il y avait des
intrigants dans ce parti comme dans tout autre... mais il y en avait
moins... Thibaudeau tait du parti constitutionnel, et en parlant
d'honntes gens dans ce parti-l, j'aurais d le nommer le premier.

Les mesures rvolutionnaires taient rejetes par les deux partis
que je viens de nommer... Celui qui les soutenait tait le parti du
Directoire: c'taient Boulay (de la Meurthe), Jean Debry, qui fut
ou ne fut pas assassin  Rastadt, Poulain-Grandpr, Boulay-Paty,
Chazal, Chnier surtout, etc... Ce parti n'tait pas le plus fort en
grands talents, quoiqu'il en et plusieurs, mais il avait pour lui
les armes et le Directoire.

Maintenant il y avait le parti royaliste, qui tait bien fort
aussi au milieu de cette anarchie... il se runissait  Clichy;
le Directoire l'excrait. C'tait un vrai club, une nouvelle
reprsentation des Jacobins ou des Cordeliers; cette runion
fixait galement l'attention publique, et surtout celle des
contre-rvolutionnaires.

Voil comment allait la France politique au moment de l'arrive de
M. de Talleyrand au ministre. Il se trouva, de plus, qu'on dut
renommer un directeur... Ses prtentions se rveillrent... mais il
ne fallait pas songer  prendre cette place... Trop de prtentions
l'entouraient, et les Conseils, qui taient pour beaucoup dans la
nomination des candidats, ne voulaient pas d'un homme du Directoire.
M. de l'Apparent fut cart pour cette raison par Henri Larivire. On
connat son accent habituellement furieux... il s'lana  la tribune
et s'cria:

--_Tout homme qui a reu des fonctions du Directoire est exclu de
droit._

Et, un moment aprs, en entendant prononcer le nom du gnral
Beurnonville pour la candidature, il s'cria de nouveau avec un
redoublement colre:

--Non, il ne faut pas aller chercher des candidats dans _la fange_ de
1793!...

Cette sortie presque indcente fut blme mme par les amis de Henri
Larivire...

Barthlemy fut le candidat adopt presque  l'unanimit; presque
continuellement absent, tranger  la Rvolution, il n'offusquait
personne; il fut nomm, mais aussi _fructidoris_ peu de temps aprs.

M. de Talleyrand n'avait aucune de ces conditions, et n'et t que
plus tt _fructidoris_. Mais bientt il comprit qu' ct de lui
tait un remde  cette faiblesse d'abandon o il se trouvait; et
les Clichiens devaient lui donner de l'espoir. Mais au milieu de ces
luttes, comme il y en avait en ce moment, il tait empch et ne
pouvait rien rsoudre... Ce qu'il voulait quelquefois, c'tait sa
retraite. Un incident nouveau vint occuper sa vie.

Un jour, dans sa jeunesse, M. de Talleyrand, tant aux Tuileries
avec un de ses amis du sminaire, il lui fit remarquer une femme qui
marchait devant eux; elle tait grande, parfaitement faite, et ses
cheveux, du plus beau blond cendr, tombaient en _chignon flottant_
sur ses paules...

--Mon Dieu! quelle belle tournure! s'cria l'abb de Prigord.

--Oui, dit l'abb de Lageard; mais le visage n'est peut-tre pas
aussi beau que la tournure le promet.

Ils doublrent le pas et dpassrent la belle promeneuse; en la
voyant, ils demeurrent charms: une peau de cygne, des yeux bleus
admirables de douceur, un nez retrouss et un ensemble parfaitement
lgant.

J'ai dj dit que les grands-vicaires de Reims taient _des hommes 
la mode mauvais sujets_. On doit penser qu'ils voulurent savoir le
nom de la belle blonde... Cela fut ais.

Elle s'appelait madame Grandt.

--Son mari est bienheureux, dit M. de Talleyrand... Et comme il tait
occup ailleurs en ce moment, aprs avoir pay le tribut d'admiration
qu'on doit  une belle personne, il passa outre; seulement, quand il
s'ennuyait, il pensait  la belle blonde...

Les annes s'coulrent, M. de Talleyrand retrouva la belle blonde,
et comme elle et lui n'avaient aucune occupation particulire, celle
qui leur parut la plus convenable fut de se rapprocher... Soit que
la belle blonde et la seconde vue, soit qu'il lui convnt de donner
son coeur  M. de Talleyrand, ce fut un arrangement convenu et
conclu[13]...

[Note 13: On sait que ce fut en allant demander la protection de M.
de Talleyrand aprs toutes les tristes affaires de M. de L*****.]

Une autre femme, qui se croyait lse, peut-tre avec raison, par cet
arrangement, jeta les hauts cris, et menaa mme M. de Talleyrand
_de sa vengeance;_ mais elle tait bonne et ne sut jamais se
venger... elle ne savait mme pas punir une offense...

Des affaires plus graves se mettaient  la traverse de tout ce
qui tait repos et plaisir, malgr la soif que chacun avait de se
satisfaire aprs un jene aussi long... Les Conseils devinrent des
arnes o chaque parti se mettait en bataille devant l'autre. Le
30 prairial an V, il y eut une lutte dans l'Assemble qui faillit
dgnrer en combat; on ta au Directoire la surveillance et
l'autorisation des ngociations que faisait la trsorerie nationale.
Le lendemain, un dput de Maine-et-Loire (Leclerc) demanda le
rapport; il parla de la lutte continuelle qui existait entre les
commissions et le Directoire... Aux premires paroles qu'il pronona,
il y eut un seul cri pouss par cent voix, et tous les Clichiens
se portrent sur lui  la tribune... Les partisans du Directoire y
coururent pour le dfendre. Les combattants en vinrent  des voies de
fait, et les coups les plus violents furent ports. Mals, un dput,
fut terrass par un autre (Delahaye), qui le saisit  la gorge et lui
dchira ses vtements. Pichegru, qui tait prsident, ne pouvait pas
venir  bout de cinq cents hommes!

Il y avait sans doute de grands malheurs  cette poque; mais le
plus grand tait cette dsunion entre les diffrentes opinions. M. de
Talleyrand, ennuy de ce qu'il voyait, regrettait presque l'Amrique
et les sances de l'Assemble Constituante, mme celle du Jeu de
Paume... Ce fut au milieu de ces agitations que le 18 fructidor eut
lieu.

Un fait certain, c'est le peu d'influence que dans le commencement
M. de Talleyrand a eu sur le Directoire... il cherchait  sonder le
terrain... Tous les hommes qui l'entouraient taient plus habiles que
lui pour diriger cette rvolution intgre et politique qui promettait
 la France de succder  l'autre.

Pendant que les Conseils prenaient des rsolutions, le Directoire,
qui faisait le roi depuis quatre ans et qui y prenait got, le
Directoire tait au moment de faire un coup d'tat. Pouss  bout
par les Conseils, il voulait reconqurir l'autorit qu'il avait su
prendre sur eux. Talleyrand connaissait-il les projets du Directoire?
Je l'ignore... Il y avait alors une telle mfiance entre tous les
partis qu'on ne savait ce qu'on devait faire ni penser.

Augereau arriva  Paris, envoy de l'arme d'Italie par Bonaparte; il
trouva l'esprit public partag dans les opinions. Tout ce qui tenait
 l'arme tait en fureur contre les Conseils. Klber et Bernadotte
dclamaient contre eux sans dissimuler leur sentiment. Le feu
n'avait plus sur lui que des cendres bien lgres pour l'empcher
d'clater.

Schrer tait alors au ministre de la Guerre, comme M. de Talleyrand
au ministre des Affaires trangres: c'taient le talent et
l'impritie; c'est une telle union qui fit que le Directoire ne sut
jamais  temps que sa perte tait le but des divers mouvements. Il
fallait qu'il s'unt avec les Conseils, et tout et t sauv pour
le Directoire; mais le Directoire lui-mme tait alors prsid par
Larveillre-Lpaux, qui fulminait dans des discours contre les
Conseils, n'agissait jamais... et jouait  la chapelle pendant ce
temps-l de manire  faire rire de lui. Voil comment tait la
France  cette belle poque, qu'on prtend la seule de la libert.

Klber, dnant un jour chez Schrer dans le commencement du mois de
fructidor, dit hautement que le gouvernement militaire tait _le
seul_ qui convnt  la France. Bernadotte l'appuya, et dit encore
aprs lui quelques mots qui prouvaient combien leurs sentiments
taient contraires aux Conseils. Des dputs qui dnaient aussi chez
Schrer, mais qui taient dans le parti neutre, tremblrent nanmoins
pour _leur corps_... car c'tait ici comme avec les parlements... Du
reste, les discours de Larveillre-Lpaux, prononcs  l'occasion
de je ne sais plus quelle fte, et contre l'arme autant que contre
les Conseils, taient une maladresse inoue.

L'loignement du parti royaliste des Conseils tait, comme on le
sait, le motif du 18 fructidor. Ce parti, qu'il fallait punir, mais
non pas retrancher, ne fut qu'un moyen dont le Directoire se servit
pour mutiler l'assemble. Si le parti royaliste et vraiment alarm
le Gouvernement, il n'aurait pas fait grce  M. de Talleyrand, qui
tait en renomme, depuis son retour, d'tre royaliste et de protger
les migrs.

Bernadotte tait alors ami de Bonaparte; du moins, en avait-il
l'apparence. Il lui crivait le 7 fructidor:

_Le parti royaliste n'ose plus heurter de front le Directoire,
il a chang de plan; mais, selon moi, il n'en doit pas moins tre
conspu et poursuivi, afin que les patriotes puissent diriger les
prochaines lections. Cependant, il y a des craintes qu'une commotion
mal dirige ne devienne funeste  la libert_, ET QU'ON NE SOIT
OBLIG DE DONNER AU DIRECTOIRE UNE DICTATURE MOMENTANE. _Je ris de
leur extravagance. Il faut qu'ils connaissent bien peu les armes et
ceux qui les dirigent, pour esprer de les museler avec autant de
facilit..._

_Ces dputs qui parlent avec tant d'impertinence sont loin
d'imaginer que nous asservirions l'Europe_ SI VOUS VOULIEZ _en former
le projet_.

Bernadotte ajoutait qu'il partait du 20 au 25. Ce sjour d'intrigues
ne lui convenait pas, disait-il  Bonaparte.

Adieu, mon gnral, jouissez dlicieusement, _n'empoisonnez pas
votre existence par des rflexions tristes. Les rpublicains ont
les yeux sur vous, ils pressent votre image sur leur coeur; les
royalistes la regardent et frmissent._

_Malgr les tentatives de Pichegru et compagnie, la garde nationale
ne s'organise pas. Cette esprance des Clichiens tombe en quenouille.
Je vous envoie la dclaration de Bailleul  ses commettants._

Cette lettre, qui est textuellement transcrite, est fort remarquable
par la confiance que Bernadotte parat avoir dans son alli[14], et,
d'un autre ct, elle fait voir aussi que les royalistes comptaient
sur l'opinion publique, puisqu'ils voulaient la garde nationale.
C'tait le 13 vendmiaire renouvel; les sections taient la garde
nationale.

[Note 14: Il avait pous mademoiselle Clary, soeur de madame Joseph
Bonaparte.]

Les attaques personnelles qui se firent les jours suivants dans les
deux Conseils mmes furent une preuve de plus de ce qui se prparait.
Tallien, attaqu par les royalistes, se dfendit vigoureusement.
Les royalistes crirent que _Garat-Septembre_ allait tre dans le
ministre (ministre de la Police). Que faire si de telles gens sont
aux affaires? s'crie Dumolard  la tribune.

--Je ne suis pas de _l'Oeil-de-Boeuf_ du Luxembourg! s'criait de son
ct Tallien... Occupez-vous plutt de Bailleul, et de choses plus
srieuses.

On passa  l'ordre du jour. Royer-Collard dit alors  Emmery:

--Vous devez tre content, le Conseil a t assez plat aujourd'hui.
Mais laissez faire, cela ne durera pas toujours.

--C'est _de l'arme grise_ qui est dans Paris et qui nous menace,
s'cria Mathieu Dumas, qu'il faut se garder!

Il voulait parler de plusieurs chouans que les Clichiens tenaient
en rserve. Les chauffeurs qui dsolaient les campagnes les plus
rapproches de Paris n'taient autre chose que des brigands chapps
des rangs les plus abjects de la Vende, ou plutt de ce qui en
prenait encore le nom.

Tandis que les dputs faisaient des phrases, le Directoire
agissait enfin. J'ai toujours pens que M. de Talleyrand avait
dirig le mouvement du 18 fructidor d'aprs les instructions de
l'arme d'Italie. La combinaison ne pouvait en tre venue ni 
Augereau ni  aucun des directeurs: Barras aimait trop son plaisir,
Larveillre-Lpaux tait trop honnte homme, et le reste tait
lui-mme proscrit. Quant  M. de Talleyrand, il avait dit avec son
sang-froid accoutum et cette physionomie impassible qu'on lui
connat:

--L'attaque est rsolue; le succs est infaillible. Le
Corps-Lgislatif n'a plus d'autre ressource que de se rendre 
discrtion au Directoire.

Voil les paroles de M. de Talleyrand le 14 fructidor!

L'arme tait pour le Directoire. Barras tait la partie reprsentant
_le sabre_ dans le Directoire, et il avait une sorte de fermet qui
imposait, comme on l'a pu voir dans ce que j'ai crit sur lui.

Les lettres anonymes taient nombreuses. Nous connaissions beaucoup
de dputs; et un jour, je crois que c'tait le 16 fructidor, deux
d'entre eux arrivrent pour dner chez ma mre avec une lettre
anonyme chacun dans la poche de leur gilet. L'un tait Clichien,
l'autre un homme de la Rvolution tout entier, _un pur_. La lettre du
Clichien tait ainsi conue:

Tu es un sclrat de royaliste; tu dois mourir et tu mourras.
Prends garde  toi!

Celui du rvolutionnaire:

Misrable soldat de Robespierre! sclrat de terroriste! tu priras
comme un chien enrag, et je serai le premier  tirer sur toi.

Le dernier tait Salicetti; quant au Clichien, je ne veux pas le
nommer.

Un autre, qui vint dans la soire, nous apporta un des placards
affichs dans les escaliers intrieurs de plusieurs maisons. Ces
placards disaient:

Prenez garde  vous, reprsentants d'un peuple libre! Le moment
de la crise approche. Ne vous laissez pas surprendre. L'orage sera
terrible, mais court. loignez-vous!

Madame Th...... avait trouv un de ces placards dans sa maison, et
l'avait cach  son mari pour qu'il ne ft pas encore plus mont
contre le Directoire: car, il l'tait beaucoup, mais dans un autre
sens que ceux de Clichy et du Mange.

M. de Talleyrand n'avait pas de salon,  proprement parler.  cette
poque, un salon tait impossible; la socit tait trop mlange
pour un homme comme lui, qui devait recevoir chaque parti. C'tait
bien encore pour une personne comme ma mre, qui, par sa position,
pouvait, en s'isolant, ne recevoir que ses amis; ou madame de
Stal, qui, par son talent, dominait tout et imposait ce qu'elle
voulait. Cependant madame de Stal allait habituellement chez M. de
Talleyrand, quand de vieilles querelles ne venaient pas soulever des
temptes. Madame de Stal les provoquait souvent, et M. de Talleyrand
dit un jour:--_Mon Dieu! ne peut-elle donc_ ENFIN _me dtester_!...

Le 16 fructidor, nous tions plusieurs personnes chez ma mre,
trs-disposes  nous amuser, lorsque l'un de nos habitus, Hippolyte
de Rastignac, arriva fort troubl, et dans un dsordre de toilette
qui prouvait qu'il avait t attaqu et s'tait dfendu; sa cravate
tait arrache, son habit gris  collet noir dchir galement au
collet, et toute sa personne enfin tait fort mal en ordre.

Il nous raconta que, sur le boulevard des Capucines, comme il
descendait de cabriolet pour parler  un de ses amis, plus de trente
hommes taient tombs sur lui, et avaient exig qu'il crit _vive la
Rpublique_ et _haine  la royaut!_...

--C'est un Clichien! s'criait-on de tous cts, c'est un Clichien!

--Je ne suis pas un Clichien! leur cria-t-il; mais je ne veux pas
qu'on m'impose mes paroles.

--Criez! criez! _Vive la Rpublique!_ et _haine  la royaut!_

--J'tais dans une fort mauvaise position, comme vous pouvez le
penser, nous dit-il, lorsque des jeunes gens de mes amis,  la
tte desquels tait un de mes frres, accoururent vers moi et me
tirrent de leurs mains, mais ce fut aux dpens de mon habit et de ma
cravate... Vous voyez, ajouta-t-il en riant, que si je suis revenu
sur la plage, c'est avec avarie de mes _grements_.

Et il se mit  rire.

Ma mre, qui l'aimait beaucoup, et dont il tait mme le favori parmi
ses frres, le gronda d'aller ainsi  pied avec ce malheureux habit
gris et ce collet noir.

--Comment! dit-il fort tonn; eh! j'avais dn chez un ministre.

--Vous avez dn chez un ministre du Directoire! s'crirent
plusieurs femmes, dont ma mre tait le chef, et parmi lesquelles on
distinguait madame de Lostanges, madame de Charnass et madame de
Caseaux...; vous avez dn chez un ministre!...--Pourquoi pas chez
Barras? ajouta madame de Lostanges.

--Mais ce ministre-l _est des ntres_, rpondit Hippolyte de
Rastignac en arrangeant sa cravate, chose des plus importantes pour
lui.... C'est chez Talleyrand que j'ai dn.

--Ah! cela est diffrent, dit ma mre, trs-diffrent!

--Je ne le trouve pas, dit madame de Lostanges.

--Ah! je vous demande pardon! il y a toute une distance entre M.
Talleyrand de Prigord, neveu de l'archevque de Reims et du comte
de Prigord,  ces hommes de la Rvolution, tels que Schrer, des
espces comme cela... M. de Talleyrand est un homme comme il faut.

--Mais Barras est aussi un homme comme il faut; pourquoi ne
voulez-vous pas que votre fille aille au bal chez lui?

--Ah! pourquoi? pourquoi? dit ma mre assez embarrasse; car, en
effet, elle tait porte vers M. de Talleyrand par prvention
d'affection pour toute sa famille qu'elle aimait, et avec laquelle
elle tait lie intimement.

--tiez-vous nombreux  votre dner? demanda ma mre  Hippolyte de
Rastignac, pour changer la conversation.

--Trente  peu prs; et, dans ce grand htel de Gallifet, il semble
qu'on ne soit que huit ou dix personnes. Au reste, il y avait GRANDE
_compagnie_; et, en vrit, je crois que si je n'y avais pas t, M.
de Talleyrand n'aurait eu que lui-mme pour avoir  nommer quelqu'un.

--Vraiment! qui donc tait-ce...?

--Eh! le sais-je? mon Dieu!... Je voudrais retenir ces noms-l, et
ne le puis; except cependant ceux de deux hommes qui feront parler
d'eux dans l'avenir, quoique leurs pres soient inconnus. Ce sont les
gnraux Klber et Bernadotte: l'un est rpublicain en carmagnole;
l'autre est un rpublicain  l'eau rose, et se lave les mains avec de
la pte d'amandes parfume... Je vous jure qu'il n'est pas dplac
dans le _salon ambr_ de M. de Talleyrand.

--Qu'a-t-il donc, le salon de M. de Talleyrand? demanda madame de
Lostanges, qui se retourna prcipitamment au mot de pte d'amandes
parfume[15].

[Note 15: Madame de Lostanges, si charmante par son esprit fin et gai
et sa jolie figure, tait la femme la plus recherche sur toutes ces
choses dont je parle ici.]

--Ne savez-vous pas, madame, que M. de Talleyrand aime  la passion
les essences et les odeurs? et pourvu qu'il y ait de l'ambre, c'est
une chose agrable pour lui. Je vous assure que Robespierre se serait
fort bien arrang de son rgime, lui qui ne marchait qu'au milieu
d'un nuage embaum.

--Laissez donc votre Robespierre, s'cria madame de Lostanges, et
parlez-nous de votre dner. Qui aviez-vous en femmes?--Madame de
Stal... peut-tre bien?


M. DE RASTIGNAC.

Oui, madame.


MADAME DE LOSTANGES.

Et puis aprs?


M. DE RASTIGNAC.

Madame Tallien et madame Grandt.


MADAME DE CASEAUX.

Est-elle donc aussi belle qu'on le dit?


M. DE RASTIGNAC.

Mais je la trouve bien belle... moins pourtant que madame Tallien.


MA MRE, souriant.

Et son esprit?


M. DE RASTIGNAC, s'inclinant.

Je n'ai jamais la hardiesse de juger celui des femmes.


MA MRE.

Oh! la pauvre personne! la voil juge... Cependant, quelque capable
que vous soyez de la juger, mon cher Hippolyte, je vous demande la
permission de prendre mes renseignements chez votre oncle. Je crains
de votre part un peu de prvention.


M. DE RASTIGNAC.

Quoi! parce qu'elle est l'amie _de l'vque_? Qu'est-ce que cela me
fait  moi?... Ce serait une preuve d'esprit, une preuve que les
prjugs sont secous; or, un esprit dans ses langes ne sait jamais
les briser.


MADAME DE CASEAUX.

Enfin, dites-nous donc vos convives.


M. DE RASTIGNAC.

Je vais recommencer: d'abord le matre du logis, sa grandeur
monseigneur Charles-Maurice Talleyrand de Prigord, vque d'Autun,
ayant prt le serment civique et religieux... ayant...


MA MRE.

Hippolyte... Hippolyte!...


M. DE RASTIGNAC.

Comment! je l'appelle monseigneur, et vous me grondez! mais c'est
de l'injustice cela. C'est ce que ferait Pierre ou Armand.--Allons,
pardonnez-moi, d'autant que je suis raisonnable, et que je prononce
les R, moi; je ne donne ma parole d'honneur qu'intelligiblement. Et
si je suis incroyable, ce n'est pas comme les autres confrres dans
la mode.


MADAME DE CASEAUX.

Mon Dieu, Hippolyte, que vous tes bavard! au fait.


M. DE RASTIGNAC.

M'y voici. Je suis srieux.--Ainsi donc, M. de Talleyrand, le
gnral Bernadotte, le gnral Klber, le gnral Lemoine, M.
Poulain-Grandpr, un M. Debry, Benjamin Constant... presque tout
ce qui compose le corps diplomatique, que j'tais loin de croire
aussi nombreux, deux ou trois inconnus, et votre trs-humble,
trs-obissant et trs-dvou serviteur. Ah! j'oubliais, et mon
oncle[16]. Je crois que j'oublie encore M. de Castellane et son
_adorable_ femme. La perruque du mari et les yeux de celle-ci taient
encore plus de travers qu' l'ordinaire.

[Note 16: Le marquis d'Hautefort, un homme extrmement spirituel, et
spirituel avec de la gat et du mouvement. Il allait souvent chez ma
mre; il tait trs-vieux alors.]


MADAME DE FONTANGES.

Eh bien! que dites-vous de tout ce beau monde-l?


M. DE RASTIGNAC.

Je dis que c'tait la plus trange bigarrure du monde. Il y avait
 cette table de M. de Talleyrand de toutes les opinions: il y
avait des royalistes (saluant),  tous seigneurs tout honneur;
il y avait des modrs; il y avait des sabreurs! il y avait des
rvolutionnaires; il y avait des _directoriaux_: c'est ainsi,
vous le saurez, qu'on appelle les partisans de monseigneur Barras
aujourd'hui. Au reste, on m'avait dit: Observez, et vous verrez
de grandes choses. J'ai observ et n'ai rien vu. On a profess le
plus grand dvouement au Directoire... et voil tout. Mais le plus
curieux, c'est le rcit de ce qui s'est pass  l'arme d'Italie
pour l'anniversaire du 14 juillet[17]; ce fut Bernadotte qui nous
en fit le rcit. Il parle bien, et M. de Talleyrand l'coutait,
sinon avec plaisir, du moins avec confiance dans l'impression qu'il
devait produire. Il commena par nous dbiter avec une grande emphase
ce que le gnral Bonaparte avait dit  ses soldats: c'est un peu
blasphmant; mais enfin, puisque _l'vque_ l'a entendu, et mme avec
plaisir...  propos, n'a-t-il pas t excommuni?

[Note 17: 25 messidor de l'an V.]


MADAME DE LOSTANGES.

Qui cela?


M. DE RASTIGNAC.

Mais M. de Talleyrand, l'vque d'Autun...


MADAME DE CASEAUX.

Hippolyte, je dclare que vous tes insupportable... Madame de
Permon, faites-le donc taire.


MA MRE.

Mais pour raconter il faut bien qu'il parle. Je lui dirai seulement
qu'il me fait de la peine en parlant ainsi.


M. DE RASTIGNAC, baisant la main qu'elle lui donne.

Oh! je serai et ferai tout ce que vous voudrez. Je continue donc, et
vous serez contente.


MADAME DE LOSTANGES.

Eh bien! ce petit Bonaparte, qu'est-ce donc qu'il disait? Je dteste
cet homme-l depuis que je sais qu'il a fait emprisonner ce pauvre
Marchsy!


M. DE RASTIGNAC.

Il a fait,  ce qu'il parat, une proclamation ou plutt un discours
 ses troupes: Soldats, leur a-t-il dit avec cette voix puissante
qui va, dit-on, au fond des mes, soldats, je sais que vous tes
affects des malheurs de la patrie; mais la patrie ne peut courir
des dangers rels: ces mmes hommes qui la font victorieuse de
toute l'Europe coalise contre elle SONT L. Des montagnes nous
sparent de la France: vous les franchiriez avec la rapidit de
l'aigle, s'il le fallait, pour maintenir la constitution, dfendre la
libert, protger le Gouvernement et les rpublicains... Ds que les
royalistes se montreront  nous, ils seront vaincus.

Le soir il y eut un dner o toutes les autorits du pays
assistrent, mais o cependant, comme partout et toujours, dominaient
les hommes de l'arme. Bonaparte,  ce qu'il parat, connat bien le
coeur humain. Il y a eu des toasts de ports. Augereau a rappel 
Bernadotte qu'il les oubliait. C'est important, lui dit-il.

--Vous avez raison, reprit le gnral Bernadotte en souriant avec une
grande grce. En tout cet homme-l plairait beaucoup, s'il parlait un
peu moins rpublique.

--Imbcile! et de quoi veux-tu donc qu'il parle? dit une voix
moqueuse derrire M. de Rastignac: c'tait celle du marquis
d'Hautefort, qui, avec M. de Lauraguais, tait entr sans tre
annonc, les portes tant toutes ouvertes en raison de la chaleur.


M. DE RASTIGNAC.

Ah! ah! mon oncle, c'est vous! Eh bien! est-ce que M. de Talleyrand
n'a pas en moi un bon faiseur de bulletins?...


LE MARQUIS D'HAUTEFORT.

Si ce n'est que tu es trop indulgent. Avez-vous une ide arrte sur
un homme, madame, qui met ensemble Klber, Augereau, Thibaudeau, et
plusieurs autres hommes fort remarquables sans doute. Mais quelle
ncessit de nous faire dner ensemble? Nous ne dteindrons pas les
uns sur les autres, je le lui jure. Quoi qu'il en soit, il a fait une
impertinence  son parti ou au ntre.


MADAME DE LOSTANGES.

Avec tout cela nous n'avons pas eu les toasts; j'y tiens.


LE MARQUIS D'HAUTEFORT.

Qu'il continue: car, pour moi, j'ai bu le vin de Champagne, mais je
n'ai pas cout les _paroles de l'air_.


M. DE RASTIGNAC.

Je les ai, _moi_, fort bien retenues. Le gnral Lannes a dit:

 la destruction du club de Clichy[18]! LES INFMES! ils veulent
encore des rvolutions! Que le sang des patriotes qu'ils font
assassiner retombe sur leurs ttes.

[Note 18: Lannes tait rpublicain _enrag_, comme on les nommait
alors.]

Le colonel Junot, colonel de Berchini:  la Rpublique!
puisse-t-elle tre toujours florissante et ses armes toujours
victorieuses!... Gloire  la Rpublique! Le gnral Alexandre
Berthier, chef d'tat-major:  la Constitution de l'an III!
au Directoire excutif de la Rpublique! Qu'il anantisse les
contre-rvolutionnaires qui ne se cachent plus!

--Mais une chose remarquable, a dit le gnral Bernadotte,
c'est cette universalit du mme cri. Au mme instant qu'au
quartier-gnral on portait ce toast, le mme voeu tait exprim
par les soldats, et ce cri fut pouss comme par une seule voix...
Guerre  mort aux royalistes! fidlit inviolable au gouvernement
rpublicain et  la Constitution de l'an III!

--Ah! messieurs, guerre  mort. Eh bien! nous verrons!... (_en
serrant ses poings et se promenant_).


MADAME DE CASEAUX, avec douceur.

Allons, la paix! la paix!... C'est si doux, si bon, la paix. Allons,
Hippolyte, n'avez-vous plus rien  dire sur votre beau dner de M. de
Talleyrand?


M. DE RASTIGNAC.

Je vous demande bien pardon, j'ai mille choses encore  raconter;
mais vous me permettrez une motion passagre, n'est-ce pas?...


MADAME DE CASEAUX.

Oui, oui.


M. DE RASTIGNAC.

Eh bien donc, je vous dirai que M. de Talleyrand, qui avait
videmment mission de faire une sorte de charge en claireur dans nos
rangs pour nous sonder d'abord, et puis ensuite pour nous montrer la
grande force du Directoire... Et, en effet, il en a une immense...
Tant mieux, continua-t-il comme se parlant  lui-mme, il y aura plus
de mrite...


MADAME DE LOSTANGES, lui prenant la main.

Imprudent!...


M. DE RASTIGNAC relevant la tte, et comme sortant d'une
rverie.

Pardon!... pardon!...


MADAME DE LOSTANGES.

Eh bien! que devint ce dner. J'attends toujours, moi.


M. DE RASTIGNAC.

Ce dner ne dura que comme tous les dners du monde; mais aprs,
lorsque nous fmes dans la galerie, M. de Talleyrand nous fit voir
une pice curieuse venant  la suite de tout ce que ces messieurs
nous avaient dit: c'tait un dessin renferm dans une lettre crite
par Alexandre Berthier, et adresse  lui, M. de Talleyrand. J'en ai
pris une copie informe, mais assez visible pourtant pour me guider et
me faire faire une curieuse chose; car je suis Franais avant tout,
dit le bon jeune homme, et tout Franais doit tre mu en voyant
cette vignette...


LE MARQUIS D'HAUTEFORT.

Te voil bien, toi! toujours le mme! romanesque!... et ridiculement
infatu d'une gravure  prsent.


M. DE RASTIGNAC.

Eh! si je vous disais que M. de Talleyrand tait lui-mme si touch
en montrant cette vignette, que ses yeux taient humides de larmes...
Il ne parlait pas, mais il pleurait, je le rpte.


M. D'HAUTEFORT, riant aux clats.

M. de Talleyrand mu!... Ah ! tu es beaucoup plus fou que je
ne le croyais, mon pauvre Hippolyte. M. de Talleyrand _pleurant
d'attendrissement_ sur les victoires des Franais!... Je croirais
plutt que c'est de colre... Enfin... voyons!... as-tu l ce beau
dessin?


M. DE RASTIGNAC.

Sans doute, le voici, ou plutt il me le faut refaire: c'est un
croquis pris  la hte.

Il se mit devant la table ronde sur laquelle il y avait toujours des
crayons, et bientt il eut fait son dessin: c'tait une trs-grande
vignette.  droite tait un oblisque, sur lequel taient inscrites
TRENTE-NEUF affaires ou batailles victorieuses pour nous, et qui ont
eu lieu dans l'espace d'une anne. Au pied de cet oblisque tait
crit: _Constitution de l'an III_; et au bas: _Aux mnes des braves
morts pour la patrie!_  ct, un gnie avait un pied pos sur la
ville de Vienne; il tenait des tablettes sur lesquelles il inscrivait
les prliminaires de la paix.  gauche, on voyait une belle femme
coiffe du bonnet phrygien, une main pose sur un faisceau, dans
l'autre tenant une pique sur laquelle tait un bonnet de la libert;
derrire elle un vieillard  moiti couch, appuy sur une urne,
reprsentait l'Italie et le Pimont; au milieu et au-dessus, la
Renomme, avec une trompette dans une main, et dans l'autre un
mdaillon sur lequel tait crit: _Arme d'Italie... Bonaparte,
gnral en chef..._ La femme et le gnie (l'Italie et la France)
avaient surtout une expression ravissante d'intrt en regardant le
mdaillon et le nom de Bonaparte. Il y avait de l'esprance!... Le
plan figurait une carte gographique, o l'on voyait Rome, Venise,
Gnes, Milan, Turin, Vienne, Mantoue...


MADAME DE LOSTANGES.

Hippolyte a raison, cette gravure est belle. S'il n'y avait que des
choses pareilles dans toutes leurs sottes gravures rvolutionnaires,
il y aurait moyen de les voir; mais autrement!... comment les
regarder seulement?...

M. de Rastignac avait raison; M. de Talleyrand runissait chez lui
une foule de personnages trs-diffrents de couleurs et d'opinions;
mais l'arme tait TOUT en France, comme toujours, au reste. Jamais
les armes diffrentes, aussi, n'avaient eu  leur tte des hommes
tels que ceux qui taient les chefs de soldats dont la ferveur avait
quelque chose de tmrairement brave, qui faisait frmir l'ennemi au
nom de l'arme franaise.

 l'arme de Sambre-et-Meuse ( cette mme poque o nous sommes
maintenant, en l'an V[19]), il y avait Jourdan, Klber, Championnet,
Hoche, Marceau, Lefebvre, Ney, Grenier, Bernadotte.

[Note 19: Les ennemis (an V) n'avaient  opposer que le prince
Charles et Wurmser, vieillard honorable, ainsi que Beaulieu. Voici
une lettre de Beaulieu, crite  cette poque  Vienne, et qui fut
intercepte par nous:

Je vous avais demand un gnral, et vous m'envoyez Argenteau. Je
sais qu'il est grand seigneur, et qu'indpendamment des arrts que
je lui ai donns, on va le faire feld-marchal de l'empire. Je vous
prviens que je n'ai plus que vingt mille hommes, et que les Franais
en ont soixante mille; que je fuirai demain, aprs-demain, tous les
jours, s'ils me poursuivent. Mon ge me donne le droit de tout dire;
en un mot, dpchez-vous de faire la paix  quelque condition que ce
soit.

On voit que l'Autriche devait tre _plus_ qu'inquite. Ce fut alors
que, lorsqu'on proposa la paix, on accepta  Leoben, et plus tard 
Campo-Formio.]

 l'arme du Rhin: Moreau, Desaix, Beaupuis, Sainte-Suzanne,
Lecourbe, Saint-Cyr.

 l'arme d'Italie: Bonaparte, Augereau, Massna, Lannes, Laharpe,
Murat, et tant d'autres distingus par leurs noms comme par leur
bravoure personnelle avant et depuis ce moment.

Quant  Bonaparte, ce n'tait pas un esprit comme celui de M. de
Talleyrand qui pouvait le mconnatre un moment; au ton de ses
lettres seulement, on avait la hauteur de cet homme; on voyait que sa
supriorit tait sentie par lui... Il n'aimait pas le verbiage; ses
ides taient concises, claires et positives...; il crivait un jour
au Directoire en date de Vrone (15 prairial an IV):

J'arrive dans cette ville, citoyens directeurs, pour en repartir
demain; elle est grande et belle: j'y laisse une bonne garnison pour
tre matre des trois ponts qui sont sur l'Adige...

Je viens de voir l'amphithtre: ce reste du peuple romain est
digne de lui... Je n'ai pu m'empcher de me trouver humili de la
mesquinerie de notre Champ-de-Mars; ici, cent mille spectateurs sont
assis et entendraient facilement l'orateur qui leur parlerait.

Il y a dans ce laconisme toute une nature diffrente de la nature
vulgaire.

M. de Talleyrand, homme du monde, d'esprit et de talent, savait
bien jusqu' quel point il devait compter sur les hommes qui
l'entouraient...--Le voile tait tomb, si jamais il l'avait eu sur
les yeux! Et maintenant il marchait  la lueur d'un jour orageux qui
devait l'effrayer...

Le cercle constitutionnel de Paris avait produit d'autres socits
populaires, qui n'taient pas des _clubs rvolutionnaires_; on y
professait le plus entier dvouement au Directoire. Il y avait dans
la socit-mre des hommes fort adroits et mme habiles, qui ne
voulaient que du pouvoir et de l'argent: le pouvoir pour eux n'tait
mme pas un but, c'tait un moyen. Il y avait  leur tte deux ou
trois hommes influents par une mme faon de voir et de penser.
Parmi eux, le plus influent tait M. de Talleyrand; madame de Stal,
qui tait la principale cause de sa rentre en France, avait de
frquentes relations avec lui, comme je l'ai dj dit, et  mesure
que les vnements devenaient plus importants et plus intenses, ces
mmes relations devenaient plus intimes entre madame de Stal, M.
de Talleyrand et Benjamin Constant... Celui-ci tait l'orateur du
cercle constitutionnel; M. de Talleyrand tait l'me des conseils
_directoriaux_. Madame de Stal lui dit un jour:--Voici le moment de
vous mettre au ministre; vous tes habile, vous faites de ce Barras
et des autres tout ce que vous voulez; nous serions bien empchs
alors si,  nous trois, nous n'arrivions pas  un ministre. Celui
qui vous va le mieux est celui des Affaires trangres. La Rpublique
peut avoir grand crdit et faire peur quand elle parle au nom du
sabre, mais je crois que les cabinets trangers aiment mieux avoir
 confrer avec un homme bien n et d'esprit qu'avec un sot ou un
pdant.

Ce fut alors que le parti constitutionnel ayant demand et obtenu le
dpart de quelques ministres, le ministre des Relations extrieures
fut vacant, et M. de Talleyrand l'obtint. Sa nomination fut arrte
dans un dner chez Barras, non pas  Paris ni  Grosbois, mais 
Surnes, dans une sorte de petite maison que le directeur avait
dans ce village, o depuis on a couronn des rosires. Ce n'est,
certes, pas en mmoire de la nomination de l'vque d'Autun au
ministre... Barras ne repoussait personne; il accueillait le parti
constitutionnel _pur_; mais, tait-il parti, Barras s'en moquait, et
s'en moquait surtout dans ses orgies. Il est pnible d'avoir  le
dire; mais, dans le moment que je dcris, l'influence de madame de
Stal, pour faire nommer M. de Talleyrand, a peut-tre t funeste
 beaucoup de gens... Madame de Stal est une femme trop suprieure
pour tre _intrigante_; ce mot serait une injure qu'elle est loin de
mriter. Mais je dois dire en mme temps que son attachement pour
M. de Talleyrand, et peut-tre aussi le faible de la clbrit, qui
voulait qu'elle ft beaucoup parler d'elle, ont t nuisibles 
beaucoup de personnes, et mme aux affaires du Gouvernement...

Ce changement de ministre eut lieu le 26 messidor: ce fut Rewbell
qui le proposa... Il y eut,  propos de ce ministre, un mot assez
singulier de Rewbell. Carnot, tout effarouch de ce changement, vrai
et franc rpublicain, homme d'honneur et de coeur, fut assez mal
difi de l'arrive de l'vque d'Autun au milieu de toute notre
rpublique,  laquelle il croyait toujours, le pauvre rveur, et qui
n'tait dj plus qu'un tre de raison...; il dit donc qu'il fallait
VOIR, et attendre pour _dlibrer_ enfin...

--Qu'est-ce  dire? rpondit Rewbell; un directeur doit toujours tre
prt  _dlibrer_...

Et le ministre fut nomm, et ce fut ainsi[20]:

  Talleyrand, aux Relations extrieures.
  Le gnral Hoche,  la Guerre.
  Lenoir-Laroche,  la Police.
  Prville-Pelet,  la Marine.
  Franois de Neufchteau,  l'Intrieur.

[Note 20: Le ministre qui fut renvoy tait ainsi compos:

   la Police, Cochon l'Apparent.
   la Guerre, Petiet.
   l'Intrieur, Bnzet.
   la Marine, Truguet.
  Aux Affaires trangres, Charles Lacroix.]

Ce ministre n'tait pas mal en lui-mme; mais dans les
circonstances o l'on se trouvait, il tait vident que le Directoire
le donnait avec des intentions hostiles.

M. de Stal, qu'on ne connatrait pas s'il n'et t le mari de
madame de Stal, tait alors ambassadeur de Sude  Paris... Madame
sa femme, qui connaissait sa nullit en affaires, conviction
douloureuse, au reste, pour une femme suprieure comme elle,
l'employait quelquefois au moment d'un changement de ministre, et
lorsque M. de Talleyrand fut nomm, il fallut ramener  soi des
gens qui en taient fort loigns. De ce nombre tait Thibaudeau;
Thibaudeau tait un homme antique, un homme  la Plutarque, qui vcut
pauvre sous la pourpre snatoriale comme il y tait entr et comme il
en sortit. Il n'aimait pas les phrases louangeuses. Comment prendre
cet homme-l? M. de Talleyrand ne le comprenait pas, et je crois que
madame de Stal ne le comprit pas plus. Il tait, au reste, fort
influent, et madame de Stal le savait.

Un jour donc qu'il revenait d'une petite maison  Meudon qu'il avait
acquise de la dot de sa femme, il trouva chez lui M. de Stal,
qui lui annona le changement de ministre, et principalement la
nomination de M. de Talleyrand.

M. l'ambassadeur de Sude l'tait un peu en ce moment de madame
sa femme; il tait charg d'observer, de parler, etc. Il parla,
mais n'observa pas; et ce fut avec toute la libert de se livrer
au chagrin que lui causait la nomination de M. de Talleyrand que
Thibaudeau l'apprit de M. de Stal.

--Mais pourquoi ce changement subit? disait Thibaudeau.


M. DE STAL.

Les ministres renvoys taient tous des royalistes.


THIBAUDEAU.

tes-vous bien certain de l'opinion de ceux qui entrent  leur place?


M. DE STAL.

Oh! comment en douter?


THIBAUDEAU.

Pourquoi?


M. DE STAL.

Parce qu'ils ont fait tant de sacrifices!


THIBAUDEAU.

Lesquels, s'il vous plat?


M. DE STAL.

Mais... je crois... que... c'est...


THIBAUDEAU.

Allons, ne cherchez pas, car vous ne pourriez trouver... et ce que
vous diriez serait pour moi, reprsentant du peuple, une crainte de
plus.


M. DE STAL.

Madame de Stal m'a charg de vous dire, mon cher reprsentant,
qu'il faut absolument que vous veniez dner avec elle dans quelques
jours. Prenez celui qui vous convient, et dites-le-moi. Dsignez vos
convives. Allons, dites-le-moi tout de suite, voulez-vous?


THIBAUDEAU.

Non, je ne puis vous dire une chose que je ne ferai pas. C'est
bien peu poli, ce que je vous dis l, n'est-il pas vrai? Mais
que voulez-vous? notre corce rpublicaine est pre et rude;
mais dessous, mon cher baron, il y a un coeur pur et droit dont
l'honneur est le seul matre. Ce mme honneur me porte  vous dire
que d'accuser Carnot de royalisme est une chose qui ne peut se
faire. C'est d'abord assez ridicule, et puis c'est fort mal. Comment
voulez-vous qu'une pareille nouvelle ne soit pas accueillie par des
rires et des moqueries?...


M. DE STAL.

Mais cependant... et l'Apparent?


THIBAUDEAU.

Pas davantage. C'est Talleyrand qui a fait courir ce bruit, et pas
une autre personne. Il n'y a en France que Talleyrand qui puisse
inventer le royalisme de Carnot! Je crois qu'en fait d'accusation on
en aurait de plus fortes  faire contre un homme qui est aussi au
pouvoir. Ne le croyez-vous pas comme moi[21], mon cher baron?

[Note 21: Allusion  une motion presque publique faite par Lan,
pour mettre immdiatement (dans les vingt-quatre heures) Barras en
arrestation, parce que les troupes de Hoche _venaient  Paris_ sans
ordre du ministre de la Guerre et clandestinement.]


M. DE STAL.

Mais, que voulez-vous que je vous dise?--Je n'y suis pour rien, aprs
tout, dans ceci, et vous comprenez que...


THIBAUDEAU, se levant.

C'est bien, mon cher baron, je suis en effet certain que vous n'tes
pour rien dans tout ceci, et j'en serais caution... Mais laissons
cela, et au revoir.

Ils se sparrent; mais ce ne fut pas termin. M. de Talleyrand
connaissait trop bien la valeur d'un homme comme Thibaudeau pour
le laisser ainsi sans tre  son parti. Il fallait, avec un tel
personnage, tre _pour_ ou bien ouvertement contre lui.

Le feu tait dans les affaires du Directoire. Cette poque, vante
par madame de Stal, par la raison, je crois, qu'elle avait alors
ses amis au pouvoir, est peut-tre celle de la Rvolution o il
y a eu le plus de turpitudes dans l'exercice des diffrentes
autorits. Thibaudeau, homme intgre, ne voyait qu'avec douleur
cette dgnration de la Rpublique. Carnot et Barthlemy, tous deux
rpublicains, vertueux galement, taient attaqus par le Directoire
et ses ministres,  la tte desquels tait M. de Talleyrand, et
accuss de _royalisme_. Barras tait le plus vhment dans son
attaque, et soutenu surtout par Benjamin Constant, qui avait alors
pour auxiliaire et pour patronne madame de Stal.

Le 18 fructidor est une journe importante dans les fastes de la
Rvolution. De quelle tte la premire pense en est-elle sortie?
voil ce qui est important  savoir et ce qu'on ne saura jamais. M.
de Talleyrand est aujourd'hui le seul qui pourrait clairer  cet
gard. Mais c'est comme si nous n'avions personne. Le fait est qu'on
tait d'accord _ici  Paris_ avec le gnral Bonaparte en Italie, et
qu'on lui demanda un gnral de son arme pour conduire l'affaire.
Maintenant, est-ce l'influence de Bonaparte qui a agi sur M. de
Talleyrand et le Directoire, en leur persuadant par des hommes  lui,
_ici_, de s'adresser  lui? ou bien M. de Talleyrand fut-il le moyen
qui fut employ pour amener Bonaparte  se mettre de moiti dans un
complot militairement excut contre la libert nationale, et par l
lui ter cette popularit qui commenait  devenir redoutable? Tout
cela est obscur et ne sera jamais clairci, parce que, je le rpte,
on ne peut  cet gard que faire des conjectures, qui deviennent
de plus en plus incertaines, surtout lorsqu'on voit un homme comme
Augereau, rpublicain _enfonc dans la matire_, pntr du sujet,
tant de ceux-l qui avaient pour devise _la Rpublique, la libert
ou la mort_, lorsqu'on voit, dis-je, cet homme conduire et pointer
le canon contre cette mme libert nationale qu'il avait choisie et
qu'il proclamait en mme temps pour patronne.

Mais Augereau tait un esprit des plus mdiocres; et M. de
Talleyrand[22] avait probablement demand au gnral Bonaparte un
sujet de cette trempe pour avoir un corps qui et des bras et des
jambes pour marcher et frapper, mais point d'yeux ni d'oreilles pour
voir et entendre. Il fallait en mme temps que ce mannequin crit
bien haut: _Vive la Rpublique!  bas les rois!_--Et voil, quand on
cherchait un homme qui runt toutes ces qualits, voil qu'on trouve
Augereau. Il me semble voir le cardinal de Retz cherchant aussi ce
qu'il lui fallait, et trouvant M. de Beaufort...

[Note 22: Mon mari,  cette poque premier aide de camp du gnral
Bonaparte, m'a souvent parl du 18 fructidor, et son opinion, c'est
que M. de Talleyrand l'avait dirig et mnag d'avance. Mais il
n'avait  cet gard que des conjectures;  la vrit, elles devaient
avoir du poids.]

Dans ce mme moment, M. de Talleyrand, qui, en effet, ressemble fort,
en beaucoup de parties de sa vie politique, au cardinal de Retz,
si ce n'est que l'autre tait un brouillon et que celui-ci ne va
en avant que trs-sr de son affaire; M. de Talleyrand avait toute
influence sur madame de Stal, et madame de Stal toute influence sur
Benjamin Constant; il tenait le haut bout de la discussion dans son
salon, comme je l'ai fait voir, et ne recevait d'avis que d'elle. Le
15 fructidor, M. de Talleyrand tant chez madame de Stal, Benjamin
Constant dit tout haut dans son salon:

--Tout rapprochement entre le Directoire et les Conseils est
maintenant impossible... Et le Directoire s'est trop avanc pour
reculer... Qu'attendre d'ailleurs? Les lections?... Celles de l'an
VI seront encore plus dtestables que celles de l'an V... _Il faut
donc en finir_...

Thibaudeau tait alors membre de la Commission spciale[23] qui
devait prononcer sur le message du Directoire[24]. C'tait un
homme d'un trop noble caractre pour esprer de le sduire; mais
on pouvait le persuader, le dtacher de sa cause, et personne plus
que madame de Stal et M. de Talleyrand n'tait capable de cette
oeuvre si difficile. Elle fut tente: Thibaudeau fut invit par
madame de Stal  passer chez elle; il s'en tait loign depuis ces
troubles; cependant il ne put enfin s'y refuser, et il y alla. Le
sujet apparent tait de favoriser la ptition d'un migr, mais ce
n'tait qu'un prtexte. Elle aborda la question et dit  Thibaudeau
qu'il devait se lier d'opinion et d'intrt avec Benjamin Constant.
Thibaudeau raconte lui-mme qu'il est des antipathies qu'on ne peut
vaincre, et qu'il en tait l pour Benjamin Constant; mais il ajoute
aussi qu'il vit aussitt M. de Talleyrand derrire le rideau tir
pour cacher l'action qui se prparait. Les acteurs n'taient pas
encore prts.

[Note 23: Cette commission tait compose de Vaublanc, Jourdan
(des Bouches-du-Rhne), Pastoret, Simon, Emmery, Thibaudeau et
Boissy-d'Anglas.]

[Note 24: Ce message du Directoire avait t motiv par un fait
trs-important, la marche d'un corps de douze mille hommes, command
par le gnral Hoche. Voil encore une tnbreuse et sinistre
aventure qui jamais ne sera claircie, la mort subite et violente de
Hoche, qui suivit son voyage prcipit  Paris et son retour  son
arme de Sambre-et-Meuse. Un dput (Delarue) fit, le 19 thermidor,
un rapport sur la marche de ces troupes, et dit, dans le Conseil
mme, qu'au lieu de deux mille hommes avous par le gnral Hoche
pour aller s'embarquer  Brest, il y avait toute une arme. Un autre
dput (Willot) fit aussi une virulente sortie contre le gnral
Hoche. Ce gnral est une des belles figures de notre Rvolution;
c'est un homme _antique_ dans toute l'acception qu'on attache 
ce mot. S'il est venu  la tte de ses troupes pour dlivrer le
Directoire, c'est qu'il croyait que le Directoire tait en pril;
d'un esprit suprieur, jeune, brave, habile, d'une capacit gale,
soit qu'il manit le sabre, soit qu'il se servt de sa plume; beau et
modeste dans ses succs de tous les genres, le gnral Hoche est un
homme pas assez connu dans cette galerie d'hommes de la Rvolution,
o il demeure confondu. Je veux ici donner un chantillon de son
esprit juste et fin, et, en mme temps, de son noble caractre;
je sais o il se trouve beaucoup de lettres du gnral Hoche, et
j'espre possder bientt ce trsor, je puis le dire: car ces lettres
rvlent toute la noblesse de l'me d'un homme vraiment suprieur.
Je dirai, avant de transcrire cette lettre, que le gnral employ
sous le gnral Hoche tait le gnral Richepanse. J'ai entendu mon
mari dire ces propres paroles: J'ai toujours souhait ressembler
 cet homme-l! Et il ajoutait, en lui secouant la main avec
cette franchise adorable qui le faisait tant aimer de ses amis:
_Richepanse, tu es le seul homme qui ne boive que de l'eau dont je
serre la main cordialement._ C'tait vrai; et cet homme commandait
les troupes sous le gnral Hoche. Cependant l'un et l'autre
n'eussent excut que de bonnes et de loyales mesures.

Le gnral Hoche crivit au Directoire, de Wetzlar, o il tait alors:

Vous avez d tre invit, par un message des Cinq-Cents,  traduire
devant les tribunaux les signataires des ordres donns aux troupes
pour leur marche sur l'intrieur. Cette fois, M. Willot a t sans
s'en douter mon interprte auprs de vous et de la Reprsentation
nationale; permettez-moi donc de vous prier de m'indiquer le tribunal
auquel je dois m'adresser, pour obtenir enfin la justice qui m'est
due. Il est temps que le peuple franais connaisse l'atrocit des
accusations diriges contre moi par des hommes qui, tant mes ennemis
particuliers, devraient au moins faire parler leurs amis, ou plutt
leurs patrons, dans une cause qui leur est personnelle; il est temps
que les habitants de Paris, surtout, connaissent ce qu'on entend par
_l'investissement d'un rayon_; qu'on leur explique comment neuf,
dix, mme douze mille hommes peuvent faire le blocus d'une ville
qui, au premier bruit du tambour (ou _de cloche_[24-A], si on l'aime
mieux), peut mettre cent cinquante mille hommes sur pied pour sa
dfense... Il est bon aussi que M. Charon s'explique sur la prsence
de treize mille hommes dans son dpartement, o pas un soldat n'a
mis le pied (la lgion des Francs, composant l'avant-garde, n'a pas
dpass Chne-le-Pouilleux); le reste des troupes est encore dans les
dpartements runis, D'O IL N'EST PAS SORTI!... Je demande enfin un
tribunal pour moi et pour mes frres d'armes; on les a peints comme
des sditieux, ainsi que moi: ils ont t accueillis et traits comme
des brigands. Nos accusateurs doivent prouver nos crimes autrement
que par des ou-dire de M. Charon, qui ne veut pas que je passe 
Reims pour me rendre  Cologne, bien qu'il n'y ait pas d'autre route,
mais par des pices authentiques et irrfutables; toutes celles que
j'ai signes vont paratre, elles sont  l'impression. Si quelques
soldats ont tmoign leur indignation de la manire dont ils ont t
accueillis en rentrant chez eux, on verra que j'y ai moins particip
que ceux que quatre rgiments de chasseurs ont tant fait trembler.
Depuis longtemps, je suis en possession de l'estime publique, non
 la manire de quelques gorgeurs rvolutionnaires, devenus ou
plutt reconnus pour des agents en chef de nos ennemis, mais ainsi
qu'un homme de bien y peut prtendre. On _doit donc s'attendre_ que
je n'y renoncerai pas pour l'amour de quelques rostrates parvenus
depuis un moment sur la scne de la Rvolution, et qui ne sont encore
connus que par d'insignifiantes dclamations et les projets les plus
destructifs de tout ordre et de tout gouvernement.

Cette lettre fit effet; Hoche s'chappa un moment de son
quartier-gnral et vint  Paris pour avoir des explications sur la
conduite du Directoire, et surtout pour avoir justice d'un dput
nomm Willot, qui, en pleine assemble, l'avait dsign sous le nom
de _Marius_. Ce dput tait en outre gnral; ce qui pouvait avoir
des suites... Je m'tends sur toute cette affaire de Hoche, parce
que cette poque est celle du pouvoir de M. de Talleyrand, et que
tout ceci se rapporte  lui et  son influence. Cette affaire est une
chose importante dans la Rvolution franaise.

Hoche repartit presque aussitt de Paris; son coeur tait
profondment ulcr. Il avait vu la turpitude du Directoire, toute
l'horreur de sa politique, et il vit en mme temps que ce mme
Directoire, qui l'avait mis en avant, retirait le bras qui lui avait
montr le chemin...

De retour  son arme pour l'anniversaire du 10 aot, il donna une
fte, comme cela se faisait alors (23 thermidor an V). Voici son
discours:

Amis, je ne dois plus vous le dissimuler, vous ne devez pas encore
vous dessaisir de ces armes terribles avec lesquelles vous avez tant
de fois fix la victoire; avant de le faire, peut-tre aurons-nous 
assurer la tranquillit de l'intrieur, que des fanatiques, que des
rebelles aux lois rpublicaines osent troubler!

Voici les toasts du banquet civique que donna le gnral en chef aux
autorits et  son arme:

Le gnral Ney: _Au maintien de la Rpublique! Grands politiques de
Clichy, daignez ne pas nous forcer  faire sonner la charge._

Le gnral Chrin[24-B]: _Aux membres du Gouvernement qui feront
respecter la Rpublique!_

Un chef d'escadron: _Aux patriotes des Cinq-Cents!_

Un commissaire des guerres: _ la coalition lgitime de l'arme
d'Italie et de l'arme de Sambre-et-Meuse!_

On fit des couplets satiriques qui circulrent dans l'arme, qui
avaient pour titre: _Hommage de l'arme de Sambre-et-Meuse au club de
Clichy_...

Le gnral Willot monta  la tribune et dit:

Je ne crains pas qu'un nouveau Csar[24-C] passe le Rubicon; le
hros qui est maintenant aux lieux que Csar traversa pour marcher
contre sa patrie y consolide la libert des peuples au sein desquels
la victoire l'a conduit. Mais MARIUS[24-D] peut arriver aux portes de
Rome, et s'indigner de ce que les snateurs dlibrent. Dans cette
circonstance, je suppose qu'un lieutenant fidle[24-E] arrte le
nouveau Marius aux limites constitutionnelles[24-F], le Directoire
pourra donc destituer le lieutenant fidle et ouvrir le passage aux
factieux!]

[Note 24-A: Cette phrase a rapport aux hommes du Directoire,
_Talleyrand_ surtout, qui l'avait trahi aprs l'avoir mis en avant.]

[Note 24-B: Chef d'tat-major du gnral Hoche. C'tait le fils du
fameux gnalogiste, et il l'tait lui-mme.]

[Note 24-C: Bonaparte.]

[Note 24-D: Hoche.]

[Note 24-E: Le lieutenant fidle, c'est Pichegru.]

[Note 24-F: La Constitution avait ordonn qu'il serait trac un rayon
autour de Paris que les troupes mme de la Rpublique ne pourraient
pas franchir. C'tait l'article 69 de la Constitution qui le fixait.]

Thibaudeau avait trop suivi M. de Talleyrand dans la Rvolution pour
croire  son rpublicanisme; il y avait dans cet homme une double
et triple enveloppe qui repoussait tout regard investigateur: cette
figure ple, ce sourire moqueur et froid, cette raillerie muette,
taient insupportables  un homme franc et naturel comme Thibaudeau.
Mais comme les circonstances taient imminentes, il surmonta sa
rpugnance et consentit  se trouver avec toute cette avant-garde du
Directoire. Il tait, lui aussi, un gnral du camp ennemi, et il
jouait son jeu en agissant ainsi.

Ce fut dans un dner, chez madame de Stal. Thibaudeau s'attendait 
trouver M. de Talleyrand, mais il ne vit que trois couverts...

--Allons, se dit-il, voil une de ces attaques auxquelles je dois
m'attendre, maintenant que la guerre est au moment de se dclarer
entre nous...

Il trouva madame de Stal, en effet, toute seule avec Benjamin
Constant. Le dernier fut gai, et l'on n'y dit pas un mot de
politique. Madame de Stal connaissait l'homme  qui elle avait
affaire, et elle savait qu'il serait accessible  tout le charme de
son esprit: aussi dploya-t-elle toutes ses ressources et fut-elle
charmante. Mais aussitt que les trois convives furent entrs dans
le salon et qu'on eut pris le caf, madame de Stal changea de
propos et d'attitude. Benjamin Constant devint aussitt tranchant et
dogmatique, et la scne changea...

--Enfin, lui dit madame de Stal, que comptez-vous faire si vous ne
vous ralliez pas au Directoire?


THIBAUDEAU.

Mais pour me _rallier_  lui, il faudrait l'avoir abandonn; c'est ce
que je ne ferai que le jour o il ne marchera plus du tout dans des
voies constitutionnelles.


BENJAMIN CONSTANT.

Mais vous ne pouvez nier que vous ne soyez dans une route _opposante_
au Gouvernement?


THIBAUDEAU, souriant.

Vous qui avez fait un si bel ouvrage[25] sur la ncessit de se
rallier  notre gouvernement, vous conviendrez en mme temps qu'il
faut aussi que ce gouvernement marche lui-mme dans la route
constitutionnelle?

[Note 25: Benjamin Constant a publi en l'an IV un ouvrage sur le
Gouvernement franais, et la ncessit de s'y rallier. Celui sur les
_Ractions politiques_ parut un an plus tard, en l'an V.]


BENJAMIN CONSTANT.

Et je viens d'en terminer un autre, comme vous savez, sur les
ractions politiques.


THIBAUDEAU, souriant.

Je connais leur danger: aussi est-ce pour cette raison que je m'y
oppose de toutes les forces que je puis runir en moi.


MADAME DE STAL.

Vous ne les runirez pas en assez grand nombre, car elles sont plus
fortes que vous dans le camp ennemi.


THIBAUDEAU, toujours calme et souriant.

Lequel?


MADAME DE STAL.

Vous raillez! en est-il un autre que celui form par les Clichiens?


BENJAMIN CONSTANT.

Ils sont cent quatre-vingt-dix pour la royaut dans les Conseils.


THIBAUDEAU, avec dignit.

Je ne le crois pas.


MADAME DE STAL.

Cela est positif.


THIBAUDEAU.

Cela m'affligerait alors profondment, mais ne me ferait pas
changer d'avis... car... je ne crois pas que le Directoire veuille
vritablement accueillir les constitutionnels.


MADAME DE STAL.

coutez, je sais _avec certitude_ que le Conseil des Anciens veut se
transporter  Rouen pour tre plus prs du thtre de la guerre de
la chouannerie; le Directoire restant ici, il gardera avec lui cent
trente dputs fidles; le reste a prt serment de rtablir _le
prtendant_ sur le trne.


BENJAMIN CONSTANT.

Le Directoire doit tre dsormais le point de ralliement des
rpublicains; il ne peut compter que sur eux; il ne peut mme
attendre  l'anne prochaine. Savez-vous ce qu'a rpondu Portalis,
avec son accent provenal? On lui demandait s'il voulait garantir
le Directoire de l'chafaud pour l'anne suivante; il rpondit
franchement: Non. Il faut donc former une majorit rpublicaine;
ralliez-vous avec vos amis, Chazel, Chnier, Jean Debry; vous pouvez
donner la majorit, donnez-la au Directoire.


THIBAUDEAU.

Je ne puis nier qu'il n'y ait un parti royaliste dans les Conseils;
mais je repousse mme la pense qu'il soit en majorit, et vous-mme
ne le pouvez croire. Si cette majorit existe, comment esprer
en former une autre rpublicaine? Nous ne parlons plus comme en
93 et en l'an III; mais les temps sont changs aussi, et les
habitudes rvolutionnaires doivent insensiblement cder au rgime
constitutionnel. Et lorsque nous nous y soumettons par honneur, le
Directoire demeure stationnaire et veut s'obstiner  ne pas faire un
pas. C'est cette dsunion qui fait croire  un parti royaliste. Mais
croyez bien que les propritaires, classe importante dans l'tat,
n'en croient pas une parole. Que le Directoire donne franchement son
adhsion  un plan de conduite concert avec les constitutionnels, je
lui rponds d'avance d'une immense majorit dans les deux Conseils...
Mais je ne me mets avec lui qu' cette condition; j'aime mieux tre
victime de mon respect pour la constitution que de faire une lchet.
Je ne me dissimule pas les dangers de ma position: toutefois,
elle est la seule honorable. On peut nous dcimer, mais alors le
Directoire portera un coup mortel  lui-mme et  la Rpublique[26].

[Note 26: Propres paroles de Thibaudeau.]


MADAME DE STAL.

Mais si les Conseils et la majorit transportent leur sance hors de
Paris, que ferez-vous?


THIBAUDEAU.

Je suivrai la majorit.


MADAME DE STAL.

Et si cette majorit arbore le drapeau blanc?


THIBAUDEAU.

Je me runirai aux dputs fidles.


BENJAMIN CONSTANT, schement.

Ils ne vous recevront plus.


THIBAUDEAU.

Je saurai mourir.

Telle fut la premire entrevue entre Benjamin Constant et Thibaudeau,
qu'on regardait avec raison comme l'un des membres les plus influents
des Conseils. M. de Talleyrand fut instruit de ce rsultat, et voulut
alors faire par lui-mme. Il dit  Benjamin Constant de donner 
dner  Thibaudeau,  Jean Debry[27] et  Riouffe. Thibaudeau,
esprant toujours ramener le Directoire  de meilleurs sentiments,
accepta, et dtermina ses collgues  suivre son exemple. Jean Debry,
surtout, ne voulait pas aller chez Benjamin Constant.

[Note 27: Jean Debry, dont il est souvent question dans cet article,
est un homme dont le Directoire savait apprcier les talents, et
qu'il voulait rattacher  lui. Dput de l'Aisne  l'Assemble
Lgislative, il eut une carrire parlementaire trs-importante; ce
fut lui qui fit dchoir Louis XVIII de son droit  la rgence, et qui
fit prononcer l'accusation contre les princes migrs. En gnral,
il tait fort exagr et fort peu tolrant, mais d'un rpublicanisme
dont nous n'avons aucune ide aujourd'hui: ainsi ce fut lui qui
fit dcrter que toujours on jouerait la _Marseillaise_  la garde
montante. Il tait trs-exalt, _mais vrai_, et cette certitude
donnait une grande autorit au dput qui sigeait souvent entre deux
faux frres; il tait admirable pour le gnral Bonaparte, qu'il
vnrait. Je crois bien que M. de Talleyrand ne l'aimait gure, Jean
Debry.

Nomm ministre de la Rpublique au congrs de Rastadt, il partit
avec Bonnier et Robertjeot. Arriv  Rastadt, il fit tout ce qu'il
put pour maintenir la dignit de la Rpublique; et, pour se livrer
plus tranquillement aux fonctions nouvelles qu'il avait adoptes, il
envoya sa dmission de dput au Conseil. C'tait un rpublicain trop
zl, peut-tre: voil son seul dfaut. On sait quel fut le sort des
plnipotentiaires de Rastadt... il y a un voile sur cette sanglante
catastrophe, que la main du temps soulvera peut-tre, mais qui ne
l'est aujourd'hui qu' demi. Assassins tous trois par les hussards
Szeklers chargs de les escorter, Jean Debry fut le seul qui chappa.
C'tait la nuit; il essaya de fuir, couvert de blessures, transi
de froid, troubl par la crainte de voir revenir ses meurtriers;
le malheureux se trana de buisson en buisson jusqu' une maison
hospitalire o il fut reu. Sa convalescence fut longue; le jour
o il rentra dans l'Assemble, l'motion fut au comble... Il avait
encore le bras en charpe, il tait ple; et puis, en revoyant ses
collgues, ils lui rappelaient les deux victimes qui taient tombes
avec lui, mais pour ne pas se relever... Il pronona un discours  la
suite duquel il fut couvert d'applaudissements... sa dernire phrase
fut oratoire, elle enleva les acclamations.

--Vengeance contre l'Autriche! s'cria-t-il avec cette puissance
d'motion qu'il avait au dernier degr... On lui rpondit par un
autre cri form par cinq cents voix!...

Les fauteuils des deux autres plnipotentiaires ne furent jamais
occups; on jeta sur eux un crpe noir, au travers duquel on voyait
leurs noms entours d'une couronne civique... Et lorsque dans quelque
crmonie on procdait  l'appel nominal, le dput le plus voisin du
fauteuil rpondait: Mort assassin au congrs de Rastadt.]

--Pourquoi se mle-t-il de nos affaires? disait Jean Debry; je ne
l'aime pas. Quant  Talleyrand!... celui-l!...

Et il faisait des signes qui donnaient la traduction de ce qu'il ne
disait pas.

Le dner eut lieu. Le soir, M. de Talleyrand vint comme pour
faire une visite; la finesse de son jugement l'avait averti que
probablement ses chargs d'affaires ne s'acquittaient pas bien de
leur mission.

--Puisque vous acceptez aussi souvent chez mes amis, dit M. de
Talleyrand  Thibaudeau, vous ne pouvez me refuser moi-mme pour un
jour de cette semaine.

Thibaudeau accepta d'autant plus volontiers, que ce jour-l l'affaire
avait t plutt loigne qu'attaque. M. de Talleyrand voulut avoir
l'honneur de la capitulation de la place, aprs avoir fait battre en
brche par les autres.

Le dner eut lieu le 28 thermidor. On voit que les vnemens
marchaient vite, et que le coup d'tat devenait urgent.

Les convives taient peu nombreux, et cette fois madame de Stal
n'y tait pas; il y avait Jean Debry, Riouffe, Poulain-Grandpr et
Thibaudeau. M. de Talleyrand alla d'abord au but; il a toujours une
de ces franchises attrapantes qui sont bien subtiles: il ne dissimula
aucunement  Thibaudeau l'importance qu'il attachait  la runion de
son parti et de lui au Directoire, et finit sa trs-courte allocution
par la demande formelle de cette runion.


THIBAUDEAU.

Mais je ne suis pas seul.


M. DE TALLEYRAND.

Vous tes fort important, et chacun le sait. Demandez au dput
Poulain-Grandpr ce qu'il en pense.


POULAIN-GRANDPR.

Vraiment, je le crois bien! (_Tirant un grand papier de sa poche_).
Voici la liste, jour par jour, des discussions importantes dans
lesquelles le citoyen Thibaudeau a parl[28]... Sur douze, il a
entran la majorit onze fois.

[Note 28: Cette liste tait depuis le 1er prairial, c'est--dire deux
mois et demi.]

M. de Talleyrand sourit; il croyait tre sr que la flatterie avait
t  son but. Le fait est qu'elle tait adroite.


BENJAMIN CONSTANT.

Vous avez entendu madame de Stal l'autre jour, mon cher dput; eh
bien! elle est parfaitement instruite, et la majorit royaliste est
telle qu'elle nous l'a dit.


THIBAUDEAU.

Oui, je sais que la conspiration royaliste n'est que trop
flagrante!... Je ne le sais que trop, vous dis-je!


M. DE TALLEYRAND.

Eh bien! lorsque vous pouvez arrter le mal, vous vous y refusez!...
trange aveuglement!...


THIBAUDEAU.

coutez, nous sommes d'accord sur plusieurs points, mais il en est
sur lesquels nous ne nous entendons plus.


RIOUFFE.

L'intgralit de la constitution conserve; hors de l, point de
salut pour la Rpublique.


M. DE TALLEYRAND.

Qui parle de la violer?


JEAN DEBRY.

Tout ce que nous voyons, tout ce que nous entendons, prend une voix
pour nous le dire... Mon collgue a exprim ma pense, et je rpte
aprs lui: Intgralit de la constitution.


M. DE TALLEYRAND.

Je m'y engage au nom du Directoire; lui-mme ne veut que la
constitution. Nous sommes donc d'accord.


THIBAUDEAU.

Je ne le crois pas, car il nous faut une garantie pour l'avenir; et
qui nous la donnera?


BENJAMIN CONSTANT.

Le Gouvernement a fait de grandes fautes, on ne le peut nier; mais
les rcriminations aigrissent au lieu de fermer la blessure. Laissons
donc tout le pass et mme l'avenir, pour ne nous occuper que du
prsent...


JEAN DEBRY, souriant.

Le prsent et l'avenir se tiennent de trop prs pour les sparer.


M. DE TALLEYRAND.

Tout ira bien, si Thibaudeau ne veut pas faire le rapport sur le
dernier message[29] du Directoire,  moins que ce ne soit pour passer
 l'ordre du jour... Voil tout ce qu'on lui demande.

[Note 29: Message qui faisait part de toutes les adresses des
diffrents corps d'arme au Directoire.]


THIBAUDEAU.

Je ne le puis pas. Ce serait nous faire  nous-mmes une blessure
mortelle.


BENJAMIN CONSTANT.

En quoi et comment?


THIBAUDEAU.

Parce qu'en passant  l'ordre du jour, ce serait reconnatre 
l'arme un pouvoir qu'elle n'a pas; ce serait introduire la tyrannie
militaire, et nous ne la voulons pas.


POULAIN-GRANDPR.

Mais pourtant je ne vois rien...


THIBAUDEAU, avec dignit.

Plus un mot, je vous prie, sur ce sujet... Le Corps-Lgislatif
s'avilirait  jamais en passant  l'ordre du jour.

M. de Talleyrand se leva alors avec une sorte d'impatience... Il
venait de voir qu'il n'y avait rien  faire avec des hommes qui
exigeaient une pense formule clairement: aussi cette confrence ne
produisit-elle aucun rsultat, non plus que les deux prcdentes.
Il tait vident que M. de Talleyrand et _son conseil_ avaient une
arrire-pense qu'ils n'osaient pas dire.

Quelques jours aprs, Augereau fut nomm commandant de la 17e
division[30] militaire: c'tait une dclaration de guerre, et ce qui
se passa immdiatement le prouva plus que tout. Dix-sept pices de
canon arrivrent  Paris du parc d'artillerie de Meudon; la garnison
fut augmente. Les Conseils alarms envoyrent chez le ministre de la
Guerre Schrer; les envoys y trouvrent Augereau, qui, avec la mme
impudence que lorsqu'il trahit plus tard l'homme qu'il avait jur de
servir, dit qu'il rpondait des Conseils sur sa tte.

[Note 30: La division militaire de Paris tait la 17e  cette poque.]

Ceux qui se rappellent cette poque ne peuvent lui trouver de point
de comparaison avec rien dans l'histoire. Il y a une confusion de
toutes choses qui fait frmir et reculer devant cet abme o tout
ce qui avait encore quelque renom et quelque peu d'honneur allait
s'engloutir...

C'est au milieu de cette tourmente qu'on atteignit le 16 fructidor.
M. de Talleyrand tait non-seulement le guide du Directoire alors,
mais il tait, parmi les ministres, le seul bien capable de remuer
ce grand colosse de l'tat dans des circonstances aussi critiques.
Schrer, qui tait ministre de la Guerre et brave homme, quoi qu'on
en ait dit, invita Thibaudeau  dner avec plusieurs gnraux, comme
on l'a vu plus haut; Schrer tait son ami. Thibaudeau lui dit:

--Tentez un dernier effort; les constitutionnels sont au Directoire;
s'il le veut, un mot de certitude, et tout est dit.

Schrer demanda sa voiture, et fut au Petit-Luxembourg... Thibaudeau
attendit sa rponse au ministre mme... Il revint bientt... Il
n'y avait plus d'espoir... La Rpublique allait subir son dernier
supplice.

Le lendemain, on fit courir une liste de soixante-quinze dputs
qu'on disait arrts... C'tait faux. Mais quelle agitation, et
en mme temps quelle stupeur!... Barras envoya plusieurs de ses
aides de camp chez les femmes de sa connaissance, pour les prvenir
qu'une rvolution pouvait avoir lieu, et qu'il leur conseillait, de
quitter Paris... Madame Tallien, qu'on savait tre de la socit
intime de Barras, se prparait en effet au dpart, ce qui augmentait
l'inquitude des Parisiens.

Maintenant deux mots sur l'tat des affaires,  ce moment si
singulirement entour d'vnements incohrents.

Le Directoire, compos de cinq directeurs, avait dans son sein une
scission; trois membres contre deux: Barthlemy et Carnot taient
pour les Conseils reprsentatifs, Barras, Rewbell et Larveillre
pour eux-mmes.

Dans les Conseils, il y avait un nombreux parti royaliste, un parti
purement rpublicain, et un autre rpublicain aussi, mais seulement
constitutionnel: c'tait le plus nombreux.

Tous ces partis taient en prsence, et le moment o la lutte devait
s'engager tait galement redout: on se rappelait le 10 aot, le 2
septembre, le 1er prairial, le 13 vendmiaire, et ces souvenirs-l
n'taient pas faits pour rassurer.

Voil l'tat des choses que M. de Talleyrand tait appel  diriger.
Il s'en tira comme un homme de caractre ferme et entreprenant
l'aurait fait. C'tait pourtant une bizarre combinaison que celle de
tous ces partis se combattant les uns les autres, avec des armes qui
n'taient pas faites pour eux. Le parti rpublicain tait contraint
de dsavouer ses propres principes, parce qu'on les tournait contre
lui. Les royalistes, voulant abattre le Directoire par tous les
moyens possibles, demandaient la libert de la presse pour l'attaquer
dans des journaux, la libert de tirer le canon pour le pointer sur
le Luxembourg. C'tait une situation bizarre, comme on le voit, que
celle de la France dans un tel moment. Cela prouve, au reste, qu'on
ne peut bien juger un parti sur ses vraies opinions que lorsqu'il[31]
est le plus fort et libre de les professer.

[Note 31: Une autre circonstance assez bizarre prouve l'esprit de
vertige qui jamais ne quitte les partis politiques!... Croirait-on
que deux jours avant le 18 fructidor, ils avaient tellement les yeux
fascins dans le parti de Clichy, qu'ils parlaient d'organiser une
police? Un nomm Dossonville, homme du mtier et employ par Rovre,
leur avait prsent un plan. La dpense devait s'lever  50,000 fr.,
et comme ils ne voulaient pas demander cette somme aux Conseils, ils
s'arrangrent pour l'avoir par quart et par _cotisation_. C'tait 
faire piti!]

Le 17 au matin, Boissy-d'Anglas reut une lettre de madame de Stal,
qui lui disait d'avoir confiance dans la personne qui lui remettrait
ce billet, qu'elle le priait, au reste, de brler... Boissy-d'Anglas
fit entrer le messager; c'tait un homme s'exprimant fort bien, qui
lui dit, aprs avoir regard si personne ne l'coutait, que madame
de Stal quittait Paris, parce qu'il y aurait du mouvement d'ici 
vingt-quatre heures; qu'il prt _donc garde  lui_, et que surtout
elle le priait en grce de brler les lettres qu'il avait d'elle.

Or, savez-vous ce que c'tait que ces lettres? Des lettres relatives
au retour de M. de Talleyrand en France et  sa nomination au
ministre... Ces lettres, dans lesquelles madame de Stal s'panchait
beaucoup, pouvaient la perdre si le Directoire s'tait empar
des papiers de Boissy-d'Anglas; elle y parlait du Directoire
d'une manire que srement il n'aurait pardonne ni en masse
ni personnellement: tout cela relativement  la nomination de
Talleyrand, qu'elle leur donnait comme une bonne  des enfants au
maillot... Et ce n'et t que peu de chose encore si elle ne les
avait traits que d'incapables. Quant  madame de Stal, elle avait
quitt sa maison. Pourquoi? Je l'ignore, car enfin c'tait elle, ou
son parti, du moins, qui ordonnait le pas de charge.

Pichegru tait alors prsident du Conseil des Cinq-Cents. Cet homme,
dont le nom a fatigu la France et l'Europe, est peut-tre une des
plus grandes nullits qu'il y ait eu dans notre Rvolution.

Son caractre n'eut jamais rien de compltement honorable; officier
d'artillerie, et au service, au moment de la Rvolution, au lieu
d'migrer, si ses opinions n'taient pas d'accord avec l'ordre des
choses, il demeura en France. Robespierre,  qui il tait suspect,
lut aux Jacobins des lettres interceptes qui le compromettaient.
Il tait alors  l'arme; il crivit aprs la bataille d'Haguenau,
_au club des Jacobins_, que dsormais il prendrait pour cri de
ralliement: _Vive la Rpublique! vive la Montagne!_--Enfin il en fit
tant que COLLOT D'HERBOIS fit son loge  ces mmes Jacobins! En
effet, il y avait de quoi le louer!... car un jour il crivit  la
Convention, tant alors commandant en chef de l'arme du Nord, qu'il
venait de dtruire un corps d'migrs, qu'il l'avait _extermin_...
Soixante-neuf hommes ont chapp  notre canon, ajoutait-il; mais
ils ont t faits prisonniers, et ils vont prir tous du dernier
supplice[32].

[Note 32: Voir le _Moniteur_;  cette poque, il tait vrai.]

Ce qui fut fait.

Plus tard, aprs la conqute de la Hollande, il vint  Paris. Il y
avait  cette poque des troubles assez srieux; au 1er prairial,
il fut nomm commandant-gnral de Paris pendant sa mise en tat de
sige, car il ne faut pas croire que nous ayons commenc en 1832;
et les rpublicains, qui criaient si haut alors, auraient d savoir
que la Rpublique de 1795 en faisait tout autant: le pouvoir qui se
dfend quand on l'attaque est le mme partout et en tout temps[33].

[Note 33: C'est, au reste, un fait digne de remarque, que la profonde
ignorance de la gnration actuelle de l'histoire _vritable_ de la
Rvolution; il y a mme un ct ridicule  cette ignorance. C'est
pourtant comme tude qu'il faudrait connatre cette poque.]

Quoi qu'il en soit, Pichegru se conduisit comme un digne mandataire
de la Convention, qui n'tait pas autant mre du peuple qu'on
le croit; il marcha contre la section de la Cit et celle des
Quinze-Vingts; partout il dissipa des rassemblements _de femmes_, et
s'acquitta enfin  merveille de son rle de commandant. Il crivit
 la Convention que ses ordres taient excuts. La Convention lui
fit des compliments, et le rsultat de tout cela fut qu'il demanda
 retourner  l'arme, ce qui lui fut accord. Mais cet homme ne
pouvait pas vivre un mois sans tre accus; il vint des adresses  la
Convention contre lui; Moreau, qui plus tard devait conspirer avec
Pichegru, et qui travaillait peut-tre dj  la besogne de 1814, le
justifia devant la Convention. Cependant les comits conservrent
des doutes, et on l'envoya en Sude comme ambassadeur. Nomm ensuite
dput de l'Aube au Conseil des Cinq-Cents, il revint en France et
sigea dans l'assemble. Lorsque son nom fut appel, il fut applaudi
assez vivement; bientt aprs il fut lu prsident, et c'est ainsi
que le trouva le 18 fructidor.

Si Pichegru et t, non pas un homme de gnie, mais un homme
suprieur  Augereau, qui tait bien certainement le plus nul qu'on
pt rencontrer, le Directoire tait perdu au 18 fructidor. Mais
il se borna  faire d'avance un beau plan pour rtablir la garde
nationale... la chose tait stupide. Avant que le projet ft adopt,
que la loi et pass, que tout ft en ordre, il aurait eu le temps
d'aller et de revenir de Sinnamary  Paris. Il n'eut enfin aucune
prvoyance dans cette circonstance majeure qui devait influer sur la
destine  venir de la France.

 propos de cette garde nationale, j'ai dj dit ce que Bernadotte
crivait  Bonaparte le 15 fructidor:

Malgr les tentatives de Pichegru et compagnie, la garde nationale
ne s'organise pas.... Je vous envoie un prcis de la vie de Pichegru.

On voit que dj  cette poque Pichegru tait not par les
rpublicains.

Le 17,  la runion des dputs pour la sance des commissions des
inspecteurs, ils taient nombreux; l'agitation tait extrme. On
redoutait TOUT, sans aller au devant de rien. J'avais dn dans le
Marais, rue des Trois-Pavillons, chez madame de Saint-Mesmes, une
de nos amies; le soir, lorsqu'on vint me chercher, quoique cette
partie de Paris que j'avais besoin de traverser pour revenir chez ma
mre, rue Sainte-Croix, ne ft le thtre d'aucun trouble, cependant
on voyait qu'il se prparait une scne tragique et srieuse. On
parlait de canons amens du parc d'artillerie de Meudon, et chacun,
se rappelant la canonnade du 13 vendmiaire, tremblait pour soi et
les siens... La nuit fut terrible; le silence de mort qui rgna dans
la ville tait peut-tre encore plus effrayant que le bruit de la
fusillade, car on savait qu'un grand acte d'iniquit s'accomplissait
dans l'ombre... Et comment se jouait ce drame important dans
lequel la nation avait le premier rle? De toutes les scnes de la
Rvolution, le 18 fructidor est peut-tre celle qui m'a le plus
vivement impressionne.

L'agitation tait  son comble, comme je l'ai dit. M. de Talleyrand,
qui conduisait toute cette grande affaire, riait pendant ce mme
temps de ce qui se passait, car il en tait inform heure par heure,
et plusieurs fois il fit parvenir de faux avis aux dputs pour les
effrayer davantage... ils ne l'taient que trop!... On vint dire
dans le Conseil des Cinq-Cents que le Ministre de la Police tait
illumin, que l'tat-Major de la place l'tait aussi, et que ces deux
maisons avaient plus de deux cents voitures autour d'elles. On y
envoya... il n'y avait pas une bougie, pas un fiacre; mais la terreur
tait au plus haut degr dans le Corps-Lgislatif.  minuit et demi,
M. Cardonnel, que nous avons vu si brave depuis sous la Restauration,
mais qui alors ne l'tait gure, arriva dans la salle saisi de la
plus burlesque terreur. Il tait ple, effar, ayant deux collgues
aussi ples que lui de chaque ct de sa personne; mais, malgr
la peur, ils avaient tous trois de grands sabres qui tranaient
par terre et dont le bruit leur faisait peur... Cette peur qui les
possdait tait si violente qu'elle exera un effet magntique sur
toute l'Assemble; il semblait qu'elle formulait en ralit le pril
pour tous... Ils demeurrent immobiles. M. Cardonnel tait dans un
tat violent.

--Nous sommes perdus, dit-il d'une voix tremblante; un homme sr
vient de m'veiller en me disant que moi et mes collgues nous
allions tre arrts... que six cents personnes taient dsignes
pour tre gorges!...

Et le malheureux tombe sans force sur une chaise. L'effet de cet
avertissement vague et donn par un homme que la peur mettait
videmment en dlire fut cependant d'achever la dmoralisation
complte de l'Assemble. En rvolution, le parti qui dlibre plus
d'un quart d'heure lorsqu'il est attaqu, est perdu...

Ceci se passa le 16 fructidor. Ce fut le mme soir que Thibaudeau
crivait ces belles paroles:

Il n'y a plus que mort et avilissement; que faire? Rien; le crime
triomphe. Rpublicains vertueux, enveloppez-vous!...

Le rsultat de ces tristes journes, tombeau de la Rpublique, fut,
comme on le sait, la mutilation de l'Assemble... Pichegru, accus
vhmentement, ne rpondit que par des dclamations vagues lorsqu'il
fallait _des faits_... Toutes les fois que M. de Talleyrand, tout en
jouant au whist, ou bien au piquet, ou encore au creps, qu'il aimait
fort  cette poque, recevait une des frquentes nouvelles qui lui
taient apportes de quart d'heure en quart d'heure, il souriait sans
parler. Il avait si bien prvu ce qui arrivait; il avait jou contre
des hommes qu'il connaissait.

On sait comment Augereau fit le gendarme cette nuit du 17 au 18
fructidor, et comment il arrta Pichegru en lui mettant exactement
_la main sur le collet_!... Pichegru tait tratre  la patrie
ce jour-l, c'est un fait positif; mais sa conduite n'excuse pas
celle d'Augereau; quelle action! Car enfin la gloire de Pichegru,
efface par sa conduite ultrieure, ne l'tait pas encore, et son
aurole aurait d tre respecte par un frre d'armes. Et puis la
reprsentation nationale le mettait  l'abri, sinon d'une enqute, au
moins d'une violence...

Une circonstance que j'ai omise dans le Salon de Barras, et qui
pourtant est assez extraordinaire, c'est que, le 18 fructidor,
Barras fut _Roi_ pendant vingt-quatre heures. On prtend que
M. de Talleyrand lui conseilla de retenir le pouvoir que cette
dictature passagre lui avait mis dans les mains, mais il n'osa
pas. Le fait est que Larveillre-Lpaux, honnte homme, quoique
thophilanthrope, avait fui la sance des dlibrations ce
jour-l... que Rewbell avait la tte perdue et voulait des choses
que probablement Barras ne voulait pas, parce qu'on le gardait  vue
dans son appartement. Quant aux deux autres, Carnot et Barthlemy,
ils taient dsigns tous deux pour tre _fructidoriss_, comme on le
disait alors... Barras tait donc parfaitement le matre... Quelques
jours avant le 18, dnant chez M. de Talleyrand, celui-ci lui parla,
non pas avec franchise, cela ne lui arrive jamais, mais avec cette
confiance de Robert Macaire  Bertrand qui sait qu'on s'attend  ce
qu'il va dire, et agit en consquence.

Paris entendit UN coup de canon, car ce fut avec un SEUL coup de
canon, encore tir  poudre, que le Directoire fut quitte (et les
Parisiens aussi) de la rvolution si importante du 18 fructidor...
Une partie de l'Assemble fut exile, dporte; l'autre demeura
cache et revint peu  peu dans le lieu de ses sances. En vrit,
nous en venions  avoir des rvolutions _ l'eau rose_... Madame de
Coigny disait  propos de cette dernire secousse:

--Voyez ce que c'est que d'avoir un homme de bonne compagnie  la
tte des affaires! Voil M. de Talleyrand qui mne la France comme
son diocse avec des mandements. Seulement, c'est un gnral, au
lieu d'un grand-vicaire, qui les proclame....

Il parat, nanmoins, qu'entre un coup de creps et un robber de
whist, M. de Talleyrand avait autrement dcid du sort d'une partie
des Conseils... Ensuite, comme sa nature n'tait pas d'tre cruel
violemment, il se borna  conseiller l'exil pour ceux qui demeurrent
bravement  leur poste. Je crois que ce fut cette fois que Barrre
fut condamn  la dportation, comme faisant partie de je ne sais
quelle faction; car, en vrit, on s'y perd; et n'tant pas arriv 
temps au lieu de l'embarquement, il demeura en Europe, et l'on dit
assez plaisamment _que c'tait la premire fois qu'il n'avait pas
pris le vent_.

Un fait assez curieux pour l'poque et le temps relativement  l'tat
de la socit, c'est ce soin minutieux pour des gens qu'on envoie 
Rochefort dans des CHARIOTS GRILLS comme des btes froces; ils vont
ainsi, et puis ils ont pour gardien, pour gelier, ou plutt pour
bourreau, un homme dont les manires brutales devinrent tellement
intolrables  ses victimes qu'elles en poussrent des cris malgr
la patience vanglique de la plupart d'entre elles... Le Directoire
les entendit, et on rappela le gnral _Bourreau_, qu'on appelait le
gnral _Dutertre_.

Le 19 au matin, nous apprmes, en nous rveillant, que M. le marquis
de Bouill, marchant contre nous, avait t arrt; que Moreau
accourait  marches forces sur Paris pour soutenir les Clichiens; et
que, de dsespoir, Dumourier s'tait jet d'un quatrime tage sur le
pav. Du reste, aucune preuve de tout cela.

Merlin de Douay et Franois de Neufchteau furent lus, le premier
en remplacement de Barthlemy, le dernier  la place de Carnot, qui
s'chappa. On prtend que les meneurs du jour, embarrasss de ce qui
pouvait survenir de la prsence de Carnot, prfrrent le laisser
aller.

Le gnral Bonaparte avait de frquentes relations avec tout ce qui
tenait au gouvernement d'alors. M. de Talleyrand avait eu par lui les
premires lueurs de cette conspiration de fructidor, dont la preuve
avait t trouve dans les papiers de M. d'Entraigues,  Venise,
surtout une conversation de d'Entraigues et de Montgaillard[34]:
cette pice tait accablante.

[Note 34: Cette pice inculpait gravement Pichegru. Elle fut trouve
dans le portefeuille de d'Entraigues, ouvert en prsence de Bonaparte
et de Clarke, alors commissaire du Directoire prs l'arme d'Italie;
Clarke, d'abord charg de surveiller le gnral Bonaparte, et puis se
dvoilant  lui et se donnant  l'homme dont le pouvoir tait vident
dans l'avenir, comme il fut ensuite  la Restauration, lorsque ce
mme homme alla mourir  Sainte-Hlne!]

Le fait est que le Directoire n'avait rien invent; seulement il
avait habilement jou les cartes que le sort lui avait donnes.

Au mme moment, Moreau faisait une proclamation  son arme, le 24
fructidor, o il disait, entre autres[35] phrases fort accablantes
pour Pichegru:

_Il n'est que trop vrai que Pichegru a trahi la confiance de la
France entire._

[Note 35: Cette correspondance fut trouve dans un fourgon du gnral
Klinglin, saisi par nos troupes le 2 floral an V; et Moreau la
garda jusqu'au 24 fructidor, c'est--dire quatre mois et demi aprs.
Il parat que le Directoire croyait Moreau aussi coupable que les
autres.]

_Une correspondance avec Cond, qui m'est tombe entre les mains, ne
me laisse aucun doute sur cette trahison._

Et sept ans plus tard, Moreau conspirait contre sa patrie avec ce
mme Pichegru!... Il contribuait  propager l'accusation d'un parti
contre Napolon, en disant qu'il avait fait assassiner Pichegru...
Assassiner Pichegru, bon Dieu! et pourquoi?... tait-il  craindre
cet homme connu seulement par quelques victoires,  une poque o
nos soldats triomphaient seuls par la force et l'lan de leur
patriotisme?... Il s'est tu parce qu'il a compris que la France,
dans sa majorit, jetterait du mpris au tratre qui, aprs avoir
lch la griffe des tigres qui dchiraient les justes de la patrie,
conspirait dans ce mme moment avec des hommes dont il faisait en
mme temps fusiller les mandataires. Une conduite aussi double est
indigne d'un homme d'honneur, ayant du sang franais dans les veines.

Quoi qu'il en ft de toute cette affaire, il nous revenait  Paris
que Bonaparte allait avoir une grande puissance, et que dans le
salon de M. de Talleyrand on portait trs-haut son mrite et ses
services. En effet, le trait de Campo-Formio fut sign, et M. de
Talleyrand en reut le premier la nouvelle, comme cela tait naturel.
Lavalette, qui alors tait  Paris, et avait conduit le 18 fructidor
avec Augereau[36], allait souvent chez M. de Talleyrand; celui-ci
aimait l'esprit de Lavalette, sa manire de conter, sa parole _comme
il faut_, et une foule de choses en lui qui, au fait, rendaient sa
socit dsirable.

[Note 36: Je ne connais rien de plus trangement ridicule que toute
la conduite d'Augereau alors, si ce n'est celle des directeurs,
lorsque je pense que l'on a agit la question de savoir s'il ne
remplacerait pas Carnot ou Barthlemy! Augereau, qui, se trouvant
 quelque temps de l  la prsidence de ce mme Conseil qu'il
avait dcim, lorsqu'on apprit la dmission de Bernadotte, et qu'on
craignit un coup d'tat, s'cria: Ne vous rappelez-vous plus que
je suis le mme homme qu'au 18 fructidor? eh bien! je vous prviens
qu'il faudra faire tomber ma tte avant de toucher  mes collgues!
Bavardage! abus des mots!]

Lorsque la nouvelle du trait de Campo-Formio arriva  Paris, avec
toute cette gloire dont la tte de Bonaparte tait entoure, M. de
Talleyrand le comprit, mais sans le deviner entirement toutefois; il
vit un grand homme, mais il crut un peu trop peut-tre  l'orgueil
personnel, qui lui disait qu'il avait _fait_ une partie de cette
gloire; comme plus tard en eurent la pense ceux qui le suivaient
alors.

Monge et Berthier arrivrent d'Italie, apportant le fameux trait
qui donnait la paix  la France. M. de Talleyrand les invita souvent
 dner chez lui, et les fit causer sur Bonaparte. Berthier parlait
volontiers, et sans entendre malice  la chose, et Monge, malgr sa
science profonde, tait simple comme un enfant. M. de Talleyrand
eut donc aussi beau jeu que possible pour les faire parler sur
l'homme qu'il voulait connatre et ne connaissait encore d'aucune
manire[37]. Cette besogne il tait oblig de la faire  lui seul,
car il n'avait pas dans sa maison une personne capable de l'aider; il
n'tait pas mari, pour dire le mot, quoiqu'il y et une femme dans
la bergre,  la droite de la chemine, et souvent  table vis--vis
de lui; mais madame Grandt, qui plus tard devint altesse srnissime
par la grce de Dieu, ou  la grce de Dieu, plutt que de toute
autre, madame Grandt n'tait pas de force  ce que M. de Talleyrand
lui confit la moindre mission. On sait bien qu'en 1802, l'ayant
prie de parler  Denon de ses voyages, la pauvre femme le prit pour
Robinson Cruso, et lui demanda des nouvelles de Vendredi; or, cette
belle action, elle la fit en 1802, et l'on n'tait alors qu'en 1797.

[Note 37: Ils ne s'taient pas encore rencontrs; M. de Talleyrand
tait revenu d'Amrique aprs le dpart de Bonaparte pour l'Italie.]

Elle tait bien belle alors madame Grandt. Je comprends que M.
de Talleyrand l'ait aime, quoiqu'elle ft sotte, et sotte 
impatienter, comme j'ai compris aussi que madame Grandt ait aim M.
de Talleyrand, quoiqu'il ft vque; car un vque, ce n'est ni bien
ni mal; ce n'est ni une femme ni un homme, ce n'est rien pour l'amour.

La maison de M. de Talleyrand fut quelque temps  se monter et 
devenir _sociable_; mais une fois que le premier pas dans cette
route fut fait, le reste alla tout seul. Madame de Stal, d'autres
femmes qui savaient causer, entouraient M. de Talleyrand, et lui
pargnaient la peine de parler. Quelques-unes de ses amies migres
rentrrent, rappeles par lui-mme, lui, qui nagure tait proscrit!
M. de Talleyrand aime sa maison, le _casement_; il aime sans aucun
doute ce que nous appelons chez nous l'intrieur; ce qui, pour le
dire en passant, drange un peu ma confiance dans cette belle science
qu'on appelle la _phrnologie_, car M. de Talleyrand a, j'en suis
sre, les deux organes que Gall appelle _attachement  l'habitation
et  la sociabilit_[38]; de ces deux organes runis, Gall faisait
l'esprit patriotique. Je ne prononce sur rien; je demande seulement
si M. de Talleyrand est un _patriote_ dans la vritable acception du
mot?

[Note 38: Ce que, plus tard, Spurzheim a nomm _habitivit_;
barbarisme inutile.]

M. de Talleyrand aimait tout ce qui rappelait la cour; le Directoire
en tait idoltre. Alors les grands manteaux taient dplis, les
chapeaux  la Henri IV sortaient de leur tui, et le Directoire
jouait  la parade. Hlas! c'tait la principale occupation de ce
gouvernement, si misrable qu'on ne peut que le mpriser. On n'a pas
de haine pour ce qui est si petit.

En apprenant la nouvelle de la paix de Campo-Formio, la joie fut
universelle. Croira-t-on qu'un homme[39] osa proposer, au milieu de
cet enthousiasme, d'accorder une _indemnit pcuniaire au gnral
Bonaparte_! mais les murmures universels, non-seulement dans
l'Assemble, mais dans Paris, dans la France, prouvrent qu'on tait
encore au temps o l'annonce d'une victoire faisait battre un coeur
franais et pleurer de joie.

[Note 39: Malibran, dput de l'Hrault au Conseil des Cinq-Cents; et
il aimait le gnral Bonaparte!... il demanda en mme temps pour lui
qu'on donnt le nom de faubourg d'Italie au faubourg Saint-Antoine.
Cet homme, j'en suis sre, aurait aussi mal entendu l'honneur pour
lui-mme; je crois que ce Malibran est le beau-pre de la fameuse
madame Malibran. Comme il tait familier de Barras, on pensa que le
Directoire, qui dj craignait Bonaparte et le jugeait d'aprs lui,
aurait voulu le dconsidrer dans le cas o il aurait accept.]

Un habitu du salon de M. de Talleyrand tait Chnier. Ce fut lui
qui proposa et fit adopter le dcret pour la rentre et la radiation
de M. de Talleyrand, et le rapport de l'acte d'accusation contre
lui. Celui-ci n'avait pas oubli ce service, et puis l'esprit lev
de M. de Talleyrand avait su comprendre Chnier. Chnier tait un
rpublicain, qui jamais ne fut coupable d'aucun excs, et qui en
empcha beaucoup[40]. Mais une fois que l'opinion a pris une route
fausse pour son jugement, il est difficile de la faire revenir. C'est
une chose trange de notre nature franaise; nous sommes lgers pour
prendre parti contre un homme, ds qu'il est clbre en quoi que
ce soit, et nous sommes fixs dans notre pense pour lui accorder
ensuite la justice qui lui est due.

[Note 40: Chnier (Marie-Joseph), qui fut  tort accus de la mort
de son frre, tait un homme de bonne foi, rpublicain dans le
coeur. Il a fait une foule de beaux traits, de choses utiles qu'on
ignore, parce qu'on parle de lui sans rien approfondir; mais il
faut connatre Chnier, et savoir tout le bien qu'il fit et le mal
qu'il empcha. Ce fut lui qui fit dcrter les coles primaires.
Aussitt que la veuve d'un littrateur faisait entendre une parole
de dtresse, Chnier montait  la tribune et demandait une pension
pour elle; s'occupant des arts, de la littrature, et d'une foule de
choses toutes utiles  la science et au progrs. Les Clichiens ont
t rigoureux pour lui, parce qu'il fut sans piti pour les excs de
la _Compagnie de Jsus_ et de leurs acolytes plus froces que les
monstres de 93. Le _Moniteur_ de l'poque (et celui-l est vrai) est
le livre o l'opinion devrait s'instruire avant de se formuler si
violemment.]

Bonaparte tait donc, comme je l'ai dit, le favori de monsieur de
Talleyrand. Il dit  Chnier qu'il fallait faire quelque chose de
remarquable pour l'arrive du gnral Bonaparte, et Chnier fit
le _Chant du Retour_... On le lut chez monsieur de Talleyrand, qui
aurait encore voulu plus de louanges pour le vainqueur... Et madame
de Stal!... Ce n'est pas alors qu'elle le nommait _Robespierre 
cheval!_... Et le salon de monsieur de Talleyrand, ce mme salon
qui, plus tard, retentit d'invectives contre le hros de la France
et de projets pour son abaissement et sa mort, ne rptait alors que
des paroles d'amour et de louanges! C'est qu'on ne le croyait pas si
grand!...

Enfin, le vainqueur de Lodi et d'Arcole, le pacificateur de la plus
grande partie de l'Europe, rentra dans Paris, charg de lauriers qui
faisaient pencher sa jeune tte. Quelle joie! quel dlire!... Comme
le peuple franais comprenait la gloire qu'on lui donnait alors!...
C'tait plus que de l'enthousiasme... Ah! ces souvenirs font mal...
mal  briser le coeur!

Monsieur de Talleyrand, fier du gnral Bonaparte, le reut comme un
fils... Son discours, lorsqu'il le prsenta au Directoire, et qu'on
peut lire dans le _Moniteur_, est une preuve sans rplique de ce
qu'il pensait alors... Il blessait le Directoire cependant, et il le
savait!...

Le Directoire donna une fte au _vainqueur-pacificateur_, et le
soir il y eut un bal  l'Odon. Ce bal fut trs-beau, beaucoup
de _toasts_ furent ports au dner. Chnier en porta un assez
remarquable pour tre rapport:

_ ses victoires pour notre gloire!  sa longue vie pour notre
bonheur!..._

Franois de Neufchteau fit aussi des vers... Les couronnes tombaient
sur le front ple du jeune homme, qui paraissait calme et comme
accoutum  de pareils honneurs.

Monsieur de Talleyrand demandait  chaque personne qu'il rencontrait:

L'avez-vous vu?...--Non.--Eh bien, venez demain chez moi, il y
dnera, vous pourrez le voir facilement...

Bientt l'htel Gallifet, qui alors tait dj l'htel destin
aux affaires trangres, fut boulevers par les prparatifs d'une
fte donne par le ministre au gnral Bonaparte. Quatre mille
personnes devaient, dit-on, tre invites. Les femmes prparaient
des toilettes plus magnifiques que la Rvolution n'en avait encore
vu... Les prparatifs de cette fte avaient la mme importance
pour les marchands. Lorsqu'une femme disputait sur le prix d'un
objet, le marchand lui disait en souriant: Oh! madame, pour fter
le gnral Bonaparte, est-il quelque chose d'assez beau, d'assez
cher?... Et si la femme s'obstinait, le marchand lui disait: Eh
bien! prenez-le!... Je ne veux pas qu'il soit dit que par ma faute
il y aura une femme mal mise  la fte que donne la nation  notre
hros[41].

[Note 41: C'est madame Germon, couturire trs en vogue alors, qui
rpondit ce mot  une femme, et fit en effet sa robe pour le tiers du
prix. Elle fut depuis couturire de madame Bonaparte.]

Il existe encore bien des tres qui doivent se rappeler le jour o
monsieur de Talleyrand prsentait  l'Europe _l'homme des sicles_,
comme lui-mme l'avait nomm dans son discours. Quel mouvement autour
de ce palais du Directoire! Quelle joie dlirante!... Comme on se
pressait autour de Bonaparte! On voulait voir ce jeune visage ple
et mlancolique, au regard profond et  l'oeil d'aigle. Cet homme,
g au plus de vingt-huit ans, arrivait dans Paris, dans cette ville
aux merveilles, prcd d'une immense renomme et entour d'un
clat qui et suffi pour illustrer la plus longue carrire. Tous se
levrent pour voir un homme si grand!... Et lui, calme et froid mme
au milieu de ses triomphes patriotiques, il fut ds lors ce qu'il
fut plus tard... Il connaissait sa hauteur et voulut que les autres
la comprissent aussi. Ne souriant jamais, demeurant toujours comme
absorb devant une grande pense, il jetait  l'observation de ces
mots qui devaient faire rver les gouvernants du jour:

Les lois organiques de la Rpublique sont  faire, dit-il dans
un discours qu'il fit au Directoire... L're des gouvernements
reprsentatifs commence, etc. Ces phrases taient courtes et en mme
temps significatives.

Madame de Stal, qui voulait  tout prix en tre remarque,
s'approcha de lui et lui fit cette question qui depuis a tant couru,
que les enfants la savent par coeur, ainsi que la rponse[42]. Et
pourtant la chose n'est pas vraie. Bonaparte n'avait aucune raison
pour parler _brutalement_  une femme qu'il savait tre amie de
monsieur de Talleyrand. Madame de Stal s'approcha de lui au moment
o il donnait le bras  l'ambassadeur turc. Elle le connaissait dj
d'ailleurs, et n'avait pas besoin, comme on le voit dans une foule
de biographies, d'entrer en matire par une question aussi bte que
celle qu'on lui prte. J'tais avec ma mre,  deux pas de madame de
Stal, au moment o elle aborda Bonaparte. Elle lui parla longtemps,
et il lui rpondit toujours poliment, mais avec un laconisme
singulirement affect. Je crois qu'il craignait les remarques.
Madame de Stal, extrmement vive et passionne, demandait vingt
choses  la fois et ne pouvait comprendre une conversation faite
ainsi.

[Note 42: Je crois que, plus tard, Bonaparte fit cette rponse 
madame de Stal, mais ce ne fut pas ce jour-l.]

J'ai laiss passer une particularit relative au discours de Barras 
Bonaparte.

On fit courir le bruit dans le monde que ce n'tait pas Barras qui
avait fait son discours; les uns l'attribuaient  M. de Talleyrand,
les autres  madame de Stal... et personne  Barras... La raison
qui le faisait penser, c'est que ce discours tait une sorte de
manifestation publiquement faite aux yeux de l'Europe, et qu'on y
devait trouver de la modration et un appel  la paix intrieure, en
annonant la paix au dehors. Ce fut tout le contraire. Le discours,
s'il et t fait par un ennemi du Directoire, ne lui aurait pas t
plus funeste. Bonaparte, en l'coutant, laissa chapper un de ces
rares sourires qui annonaient tant de choses caches. Quoi qu'il
en soit, l'opinion se pronona et dclara que le discours de Barras
tait de M. de Talleyrand ou de madame de Stal. Je sais quelqu'un
qui le dit en plaisantant  M. de Talleyrand, chez lui-mme; et
celui-ci se mit  sourire sans lui rpondre. M. de Lauraguais,
qui tait dans le salon du ministre, tout enfonc dans sa cravate
d'incroyable, malgr ses cinquante ans, dit alors du fond de son
paquet de mousseline:

--Eh! mais vraiment! est-ce donc que le directeur n'est pas de force
 faire un discours?

--Non, rpondit sans hsiter celui qui avait port la parole.

--Comment, NON! s'cria M. de Lauraguais.

--NON, rpliqua plus vivement celui qu'il paraissait vouloir
intimider; il peut trs-bien manier le sabre, je n'y touche
jamais, et ne prononce pas sur cette matire; mais pour la plume,
c'est une autre affaire, il n'y entend rien; et... vous le savez
bien vous-mme... Vous savez que votre cousin Barras, comme vous
l'appelez, n'a pas le talent d'crire deux lignes qui soient lisibles.

--Je ne sais pas cela du tout! s'cria M. de Lauraguais... Quelle
sotte pense allez-vous me prter-l!

Il faut savoir que M. de Lauraguais tait fort poltron, et que la
terreur n'tait pas encore passe pour lui. Or donc, il tremblait au
mot POUVOIR, et le saluait trs-bas.

--Est-ce donc vous, alors, qui avez fait le discours du directeur?
lui demanda celui qui le tourmentait  plaisir.

--Pas du tout, encore moins que mon ami Talleyrand.

--Eh bien! je dclare que ce n'est certes pas Barras qui a fait 
lui seul cette phrase:

_Le gnral Bonaparte a secou le joug des parallles!_

M. de Talleyrand sourit et dit:

--Elle est bien, au fait, cette phrase!

Celui qui avait fait la question sourit aussi, se leva et partit.
Il n'avait plus besoin d'autre certitude. M. de Talleyrand tait
l'auteur du discours.

M. de Talleyrand n'tait pas demeur oisif pendant les semaines qui
avaient suivi l'arrive de Bonaparte  Paris. Son regard fixe et
subtil avait su connatre la haine du Directoire pour le vainqueur
de l'Italie. Il vit le danger. L'envie marchait dj  ct de
l'admiration...

Un jour,  la suite d'un dner qu'il avait donn, et dans lequel
s'taient trouves plusieurs personnes dvoues au gnral
Bonaparte, et le gnral lui-mme, il le retint aprs le dpart
des autres convives, et l'emmenant dans son cabinet, il lui parla
confidentiellement d'un projet qui depuis longtemps occupait
Bonaparte.

--Il faut que vous partiez, lui dit-il.

--Je ne veux pas faire cette expdition d'Angleterre, dans laquelle
ils esprent que je me perdrai.

--Ne partez pas pour l'Angleterre, mais pour l'Orient.


BONAPARTE, avec un cri de joie.

Pour l'Orient!


M. DE TALLEYRAND.

Pour l'Orient.


BONAPARTE.

Mais comment en tes-vous venu  pouvoir remplir le voeu de mon
ambition, le rve de ma vie?...


M. DE TALLEYRAND.

Je le connaissais avant de vous avoir vu; je savais qu'il existait un
ancien projet prsent aux Affaires trangres depuis longtemps; je
l'ai trouv, et le voici.


BONAPARTE.

C'est vrai!...


M. DE TALLEYRAND.

Mais savez-vous la singulire particularit qui s'attache  ce projet?


BONAPARTE, toujours parcourant.

Quelle est-elle?


M. DE TALLEYRAND.

C'est que ce fameux projet vient de Leibnitz[43]!

[Note 43: Leibnitz avait un penchant pour la France; tant encore
jeune, il vint  Paris pour y tudier vraiment les sciences,
disait-il. C'est qu'il tait un vritable mule de Descartes et
de Pascal. Cet esprit actif et remuant qui,  vingt ans, s'tait
fait Rose-Croix pour apprendre la science universelle, ne croyait
jamais assez savoir. Lgislateur non-seulement d'un peuple, mais de
l'univers, par la pense, Leibnitz est un de ces hommes qui ne sont
d'aucun pays, et appartiennent  l'univers. Lorsqu'on connat le
caractre de Leibnitz, il est des choses qui prtent un ct bien
plaisant  une partie de sa vie. Il tait toujours plong dans les
tudes les plus abstraites; Oldenbourg, gomtre anglais, tait en
rapports intimes avec lui.  seize ans, il crivit un petit trait
_de Arte combinatoria_. Ce fut comme un jalon pour son gnie; il fit
plus encore, et montra ses rsultats  Oldenbourg. L'autre se mit 
rire, et lui dit que tout ce qu'il avait fait tait l'ouvrage d'un
nomm Mouton, Franais (1670). Mais, plus tard, Leibnitz montre 
Oldenbourg une autre proprit des nombres qu'il avait trouve.--Bon!
lui dit l'autre, cela est dans la _Ligarithmotechnia_ de Mercator, du
Holstein. Un autre se serait dsespr de cette suite de rencontres
qui ressemblaient  un plagiat continuel; mais comme Leibnitz ne
lisait pas, il ne pouvait tre plagiaire. Il se remit avec calme au
travail, et recommena ses calculs; ce fut alors qu'il trouva une
srie de fractions exprimant la surface du cercle, comme Mercator,
son premier rival, avait trouv la srie de l'hyperbole. Huyghens, 
qui Leibnitz fit voir ce beau travail, rendit hommage  la grandeur
de la chose et en flicita l'auteur.--Pour cette fois, dit Leibnitz,
Oldenbourg sera content! il lui envoie son travail et attend la
rponse avec impatience... Oldenbourg flicita cordialement son
ami sur un aussi beau chef-d'oeuvre de son esprit... Mais par une
fatalit inconcevable, ajoutait-il, ce mme travail, ce mme rsultat
viennent d'tre oprs par un CERTAIN M. ISAAC NEWTON de Cambridge,
qui n'avait pas encore publi les nouvelles dcouvertes qu'il avait
faites. Quel sicle que celui o de telles choses arrivent! et qu'on
fut heureux d'y vivre!

Il parat, au reste, que M. Gregory, cossais, avait trouv cette
srie du cercle quelque temps auparavant.]


BONAPARTE.

Leibnitz?... le fameux Leibnitz?


M. DE TALLEYRAND.

Lui-mme.


BONAPARTE.

Mais comment cela se peut-il?

M. de Talleyrand expliqua alors  Bonaparte comment Leibnitz avait
donn ce projet aux Affaires trangres. Il parat que ce fut 
l'poque o Leibnitz habita Paris, et fut en grande relation avec
Bossuet pour la runion des deux glises. Ce n'est qu'alors, je
pense, que ce projet aura t donn par lui aux Affaires trangres.

--Eh bien, dit M. de Talleyrand  Bonaparte, que dites-vous de mon
projet?

--Oh! s'cria Bonaparte, vous avez ralis le voeu le plus cher de ma
vie!

Et voil comment l'expdition d'gypte eut lieu. Le Directoire, qui
voulait _ tout prix_ loigner Bonaparte, a-t-il indiqu ce plan? M.
de Talleyrand l'a-t-il trouv tout seul? l'a-t-il donn  Bonaparte
pour le servir ou pour le perdre? voil qui n'est pas connu et ne
le sera jamais. En serait-il de ceci comme des contes de chevalerie
o l'on donne  un chevalier une expdition prilleuse dont il se
tire  sa gloire, et qui mme ne fait que l'augmenter quand il y
devait mourir?... Est-ce cela?... Je le rpte, on ne saura jamais la
vrit[44].

[Note 44: Au moment o je parle, il me revient en souvenir tout
ce que M. d'Abrants m'a cont de cette poque. La confiance de
l'empereur tait toujours la plus entire en lui, et il croyait que
M. de Talleyrand la mritait et avait t, en effet, du parti du
gnral Bonaparte contre le Directoire. Quoi que M. de Talleyrand
ait pu faire contre l'empereur depuis, je suis juste quand il faut
l'tre.]

Quoi qu'il en soit, Bonaparte partit pour l'Orient, laissant M. de
Talleyrand en tideur assez prononce avec le Directoire. Son salon,
rendez-vous gnral, comme celui de madame de Stal, rassemblait
ce qui se reformait alors de _la bonne socit franaise_. Barras,
qui avait connu et apprci le pouvoir de la bonne compagnie en
France, quoiqu'il ne l'aimt pas, craignait souvent qu'une raillerie
partie de l'une de ces deux maisons ne ft une blessure mortelle au
pouvoir excutif. M. de Talleyrand, tendu dans un fauteuil ou sur un
canap, coutait longtemps, sans parler, les hommes qui taient chez
lui, ainsi que les femmes, et il y en avait de bien spirituelles;
et puis il se soulevait lentement et laissait chapper une phrase
bien _sale_ sur ses amis les directeurs comme sur leurs ennemis les
dputs.

Il avait encore une jolie figure  cette poque, M. de Talleyrand;
il avait des cheveux admirables et d'une charmante couleur. Son
regard, depuis si atone, et si constamment mort mme, avait encore
une finesse charmante; il pouvait plaire enfin et plaisait. Il aimait
cette vie du monde, d'intrigues de femmes, de petits billets  lire
et  rpondre; cette existence enfin du marquis de Moncade allait 
miracle  M. de Talleyrand. Cette tradition du valet, dans l'_Homme
 bonnes fortunes_, tordant le mouchoir tremp d'eau ambre, a t
prise chez M. de Talleyrand, ainsi que les mots: _A-t-on mis de l'or
dans mes poches?_ l'a t de M. le marchal de Richelieu.

M. de Talleyrand aimait aussi la politique; mais il l'aimait, comme
le disait son oncle le comte de Prigord, parce qu'elle lui servait 
autre chose qu'il aimait mieux encore. En effet, il aimait (ce qu'il
veut encore)  tre le premier en tout, et le pouvoir conduit  faire
russir mme une chose morale en ce monde; mais, du reste, paresseux
en toutes choses, il n'aimait ni le travail, lorsqu'il traversait
ses plaisirs, ni les inquitudes sans cesse renouveles que le
gouvernement directorial faisait surgir autour de lui. Toute cette
vie inquite l'ennuyait; on pouvait prvoir, lorsqu'on dnait chez
lui ou qu'on y passait la soire, que bientt il n'habiterait plus
l'htel des Affaires trangres. On s'y moquait assez ouvertement
des reprsentants du peuple _qui ne reprsentaient rien_, et du
Directoire _qui ne dirigeait rien_. J'tais trop jeune alors pour
aller dans le monde; mais mon frre, mon beau-frre et ma mre, qui
tous trois y allaient beaucoup  cette poque, racontaient une foule
d'anecdotes trs-curieuses  cet gard.

Je ne sais comment Sottin avait fait sa paix avec M. de Talleyrand,
aprs le dner o tous deux se dirent tant de gracieusets  Auteuil;
mais ils taient au mieux depuis qu'ils taient collgues. Le bruit
courut que Sottin avait dit dans le salon de M. de Talleyrand un
mot qu'il avait dit la veille chez Barras, qu'il jouerait un bon
tour aux deux Conseils qui se donnaient _les airs_ de faire les
malheureux, et de se plaindre du 18 fructidor; on avait ajout
qu'autoris par le sourire du matre de la maison, tout le monde
avait ri, et que M. de Talleyrand avait ajout:

--Ils le mritent.

Mais ceci, je ne le garantis pas: je le rapporte parce que je l'ai
entendu dire  tout le monde.

Or, voici la raison de _ce tour_ que voulait jouer Sottin, qui, du
reste, tait un beau fils, un beau danseur, et pas mal venu auprs
de beaucoup de femmes, mais fort peu apte  faire un ministre de la
Police.

Je ne sais comment les reprsentants n'avaient pas de costumes; le
Directoire avait le sien, que j'ai dj dcrit: costume fodal,
demi moyen ge, demi Louis XIII; en somme, fort ridicule. Les
reprsentants, tant qu'ils eurent l'ombre d'un pouvoir, crurent
n'avoir besoin d'aucun signe extrieur qui rvlt leur mission; mais
lorsqu'ils ne furent plus que des reprsentants de nom, comme le
Suisse du chteau de Notre-Dame de la Garde, alors il fallut mettre
une enseigne qui dt: _Je suis reprsentant_, comme avait fait le
loup qui, ne pouvant pas parler, avait mis sur son chapeau: _Je suis
Guillot, berger de ce troupeau._--Les dputs dcidrent donc qu'ils
auraient un costume. Pour narguer le Directoire, qui avait pris le
moyen ge, les Conseils se firent un costume[45] tout grec et tout
romain. Il n'en fallait pas moins pour des Cicrons, des Catons
et des Aristides; mais le plus curieux, c'est que les inspecteurs
chargs de faire faire les costumes ne trouvrent pas la pourpre des
Gobelins, celle de Barges (suprieure peut-tre  celle de Tyr),
assez belle, ainsi que l'toffe, et ils imaginrent de faire faire le
casimir des manteaux en ANGLETERRE. C'tait au moins maladroit pour
un corps dont on venait de couper un bras, sur le seul soupon de
royalisme ou de non-patriotisme. Ce fut  ce propos que Sottin dit
au milieu du salon de Barras ce propos que j'ai rapport, et qu'il
rpta le lendemain chez M. de Talleyrand.

[Note 45: Depuis l'Assemble Constituante, c'est--dire le moment o
la sance du Jeu de Paume spara les trois ordres, il n'y eut aucun
costume pour les reprsentants. Les conventionnels ne portaient
qu'une charpe tricolore, et ceux qui allaient  l'arme y ajoutaient
un panache aux trois couleurs. Aprs le 9 thermidor, quelques
dputs portrent des armes, telles qu'un sabre, un poignard... Ce
ne fut qu'aprs le 18 fructidor que les Conseils s'habillrent, et
s'envelopprent d'une toge comme d'un linceul. Ainsi qu'on orne les
morts en gypte et au Mexique, on parait les reprsentants aprs leur
mort morale.]

Les manteaux arrivrent. Comme ils taient marchandise anglaise,
la douane les confisqua... Grande rumeur! plainte au Directoire...
Message des Conseils. Ce message, reu par les directeurs assembls
avec leurs ministres, fut srieusement reu et comiquement discut.
Lorsque les ministres et le Roi-Directoire se furent bien divertis,
on rendit une ordonnance pour que les manteaux revinssent  Paris...
Mais dans la rponse aux Conseils et d'aprs l'avis de M. de
Talleyrand, le Directoire ne rpondit pas un mot aux plaintes des
dputs qui se plaignaient que les ministres leur faisaient faire
_antichambre_. On se borna  en rire tout bas et  rpter le mot
fort spirituel que dit un ministre: _Pourquoi y viennent-ils?_

Et c'tait vrai.

Quant aux manteaux, ils n'en furent pas moins saisis; mais je crois
tre sre qu'au lieu de la douane, ainsi qu'on le dit beaucoup dans
le temps, ce fut  Lyon mme, o ils avaient t ports pour tre
brods, que Sottin les avait fait saisir. Le tour tait, dans le
fait, beaucoup plus remarquablement insolent.

Pendant ces misrables querelles, le salon des Affaires trangres
se meublait trs-convenablement. M. de Talleyrand prsentait chaque
jour un nouvel arrivant. M. Angiolini, ministre plnipotentiaire du
grand-duc de Toscane, venait d'arriver  Paris, et fut prsent par
M. de Talleyrand en audience solennelle au Directoire[46]. L'envoy
de la rpublique Romaine vint aprs lui, puis celui de Gnes, celui
d'Espagne. Le corps diplomatique se formait. M. de Stal tait
ambassadeur de Sude. On voit que le corps diplomatique annonait ce
qu'il fut en effet en l'an VII.

[Note 46: Il remplaait un autre envoy du grand-duc de Toscane, qui
avait failli compromettre la bonne intelligence des deux pays. Le
comte Carletti, ministre de Toscane en France, y tait venu,  ce
qu'il parat (en l'an III), avec un plan pour faire sauver madame
la duchesse d'Angoulme du Temple, o elle tait encore. C'tait un
homme trs-singulier que ce comte Carletti: tant  Florence, o il
tait grand-chambellan du grand-duc, il se battit en duel avec M.
Windham, qui, depuis, fut si fameux dans ses querelles avec M. Pitt,
et qui, toujours querelleur,  ce qu'il parat, se battit aussi avec
M. Pitt. Les Anglais rient de tout avec leur air paisible: on rit de
ce duel, on plaisanta mme jusque dans une caricature, o M. Windham
tait vis--vis de M. Pitt, reprsent par une lame de couteau
surmonte d'une tte parfaitement ressemblante (on sait que M. Pitt
tait fort maigre), et M. Windham disait avec la banderolle: Je ne
sais pas tirer sur une lame de couteau.

Quant au comte Carletti, il fut admis dans la Convention, reut
l'accolade du prsident, qui, alors, tait Thibaudeau, et demeura
quelque temps  Paris; mais il parat qu'il intrigua du ct du
Temple. Il fit bien; mais ce qui fut mal, c'est qu'il le fit
maladroitement, ce qui aurait aggrav la position de la noble femme
qui y languissait depuis tant d'annes, et qui fut heureusement
change quelques mois aprs. Le comte Carletti ayant demand  la
voir avant son dpart, qui eut lieu en l'an V, et cette dernire
dmarche ayant rveill la mfiance, on demanda son changement.]

 cette poque, M. de Talleyrand reut une premire attaque qui
rvlait la disposition dans laquelle on tait contre lui en
France. DES PLACARDS furent apposs par un nomm _Jorry_, et ces
placards taient fort injurieux. M. de Talleyrand y rpondit, et
il eut tort. Il niait ce que disait l'autre; c'tait simple: on ne
veut jamais accepter une injure. Mais, de ce moment, la situation
de M. de Talleyrand ne fut plus la mme. Chaque jour une nouvelle
accusation tait porte contre lui; dans les journaux, dans les
salons rpublicains, dans les salons royalistes, partout son nom
avait un entourage qui s'opposait  l'approbation et provoquait
le blme. Les rpublicains lui reprochaient sa noblesse, fait
inhrent  lui-mme et impossible  dtruire. Son tat de prtre lui
faisait aussi du tort auprs du parti. On y disait avec raison que
le caractre religieux avait un cachet indlbile que ni le temps
ni l'apostasie ne peuvent dtruire: les serments faits  Dieu ne
sont jamais remis. D'un autre ct, la noblesse lui reprochait et
son apostasie religieuse et son apostasie politique. Nul, dans ce
parti, ne lui pardonnait d'tre ministre du Directoire, et d'tre
enfin le serviteur de ces mmes hommes qui avaient vers le sang des
saints[47].--Et tout cela prenait un caractre d'autant plus grave
que l'accus s'appelait _Talleyrand de Prigord_. C'est un engagement
tacitement pris avec l'honneur et tout ce qu'il impose, que le poids
d'un grand nom.

[Note 47: Au moment o M. de Talleyrand prit le ministre des
Affaires trangres, il y avait trois rgicides au Directoire,
Barras, Carnot et Rewbell.]

Le parti royaliste tait trs-fort, ou du moins trs-nombreux, pour
parler plus juste. Un signe de ralliement, comme une profession de
foi, avait t adopt par lui. Tous les jeunes gens de ce parti
portaient le matin, et souvent le soir, une redingote grise avec un
collet noir, et les cheveux relevs en cadenettes avec un peigne,
comme une femme; et  la main, ce qui tait moins fminin, une norme
massue en manire de canne. Ces jeunes gens allaient habituellement
chez Carchi[48] (au coin du boulevard et de la rue de Richelieu).
Un soir des assassins fondirent sur eux, et un massacre horrible
eut lieu dans cette maison destine  la joie et  servir de point
de repos pour ceux qui voulaient passer une heure en plus grande
_liesse_... Des femmes, des jeunes filles, des personnes inoffensives
furent frappes; des innocents furent ensuite accuss, et cette
indigne affaire, dont jamais la cause ne fut bien connue, eut
toujours une odieuse couleur que les soins du Directoire ne purent
effacer. Sottin, alors ministre de la Police, ne put trouver les
coupables, du moins les vritables... S'il l'et voulu, _peut-tre
les et-il mme nomms_.

[Note 48: Lieu o l'on se runissait pour prendre des glaces.]

Enfin Bonaparte arriva  Paris[49]: ce fut un grand jour... On tait
alors dans l'enthousiasme le plus vif pour cet homme si jeune et
si grand qui _dotait_ ainsi la Rpublique d'une gloire immortelle.
Quant  lui, toujours modeste  cette poque, du moins en apparence,
il descendit,  son arrive, chez sa femme, dans le petit htel de
la rue de la Victoire[50], devenu maintenant un lieu de plerinage
sacr... un lieu qui devait tre regard ainsi, du moins par tout ce
qui porte un coeur franais... Le juge de paix de son arrondissement
ayant t le voir, Bonaparte lui rendit sa visite le lendemain. Les
administrateurs du dpartement[51] de la Seine lui ayant crit pour
savoir quel serait le jour o ils le pourraient trouver, il leur
rpondit en y allant aussitt lui-mme. Mathieu, ex-conventionnel
et commissaire du Directoire, lui dit que la plus profonde estime
lui tait accorde par la ville de Paris... Tandis que Bonaparte
coutait ce discours, sa physionomie tait vivement mue, et lorsqu'
son dpart comme  sa venue de nombreux applaudissements se firent
entendre, il se dcouvrit avec un respect visiblement senti et une
motion qui n'tait pas feinte. M. d'Abrants, qui ne le quittait pas
et jouissait dlicieusement de la gloire de son gnral, m'a dit que
ce moment avait t pour Bonaparte un des plus doux depuis son dpart
de cette arme d'Italie qu'il regardait comme une famille, et qu'il
avait t si malheureux de quitter...

[Note 49: 15 frimaire an VI,  5 heures du soir (17 dcembre 1797).
Je reviens sur ce fait, quoique je l'aie annonc dans les pages
prcdentes, parce que c'est ncessaire  la marche des vnements.]

[Note 50: Comprend-on que le gnral Lefebvre Desnouettes ait pu
VENDRE une telle maison!... c'est une honte, mais une plus grande 
ses hritiers de ne pas l'avoir rachete.]

[Note 51: Ils tenaient lieu du prfet.]

M. de Talleyrand jouissait, ainsi que je l'ai dit, de l'arrive du
gnral Bonaparte  Paris. En parlant de cette arrive et de tout
ce que M. de Talleyrand avait dit et fait depuis ce moment, j'ai
omis une chose importante, c'est le rcit de la fameuse fte du
Luxembourg. M. de Talleyrand y joua un rle trop important pour ne
pas le rappeler, et je le dois pour l'intrt de l'histoire; c'est
d'ailleurs un fait intressant pour celle de la socit. Ce fait
montre parfaitement l'tat de la ntre en France  cette poque, et
l'extrme diffrence des poques, bien qu'il n'y ait pourtant pas un
demi-sicle d'coul. Que dirait-on d'une fte ordonne ainsi? On
nous accuserait de folie. Si l'on donnait une fte avec le costume,
l'ameublement et presque les coutumes de Louis XV, nous trouverions
la chose simple et presque dans nos moeurs... Mais au moment o
Bonaparte vint  Paris, les costumes, l'ameublement, le langage mme,
TOUT enfin tait incohrent, et nous plaait dans la position d'un
peuple tranger et nomade mme qui, pour un temps, aurait dploy ses
tentes. Cette poque serait presque comme un songe si nos victoires
n'taient l avec la gloire nationale et notre Napolon pour
certifier la ralit.

M. de Talleyrand, qui, en sa qualit de ministre des Affaires
trangres, pouvait bien recevoir le trait de Campo-Formio, mais
dont la mission n'tait pas de prsenter le gnral Bonaparte,
le voulut ainsi... Comme il l'aimait alors!... il le _prsumait_
peut-tre dans sa grandeur  venir. Quoi qu'il en soit, ce fut lui
qui, le jour o Bonaparte remit au Directoire le fameux trait qui
pacifiait l'Europe, prsenta le gnral au gouvernement d'alors[52].

[Note 52: Le ministre de la Guerre le prsenta aussi; mais, chose
assez bizarre pour Bonaparte, qui tait tout entier militaire, on
ne remarqua que M. de Talleyrand. Le fait est que le ministre de la
Guerre ne fit aucun discours, et que le _Moniteur_ ne rendit compte
que du discours de M. de Talleyrand, ce qui prouve que l'autre ne
parla mme pas.]

Les discours ne manqurent pas  Bonaparte dans cette journe... Il
en fut accabl... Mais celui de M. de Talleyrand fut sans doute une
exception par sa singularit. J'en vais rapporter quelques passages:

       *       *       *       *       *

Citoyens directeurs,

J'ai l'honneur de prsenter au Directoire excutif le citoyen
Bonaparte, qui apporte la ratification du trait de paix conclu avec
l'empereur.

En nous apportant ce gage certain de la paix, il nous rappelle
_malgr lui_ les innombrables merveilles qui ont amen un si grand
vnement. Mais qu'il se rassure, je veux bien taire en ce moment
tout ce qui fera un jour l'honneur de l'histoire et l'admiration de
la postrit. Je veux mme ajouter, pour satisfaire  ses voeux
impatients, que cette gloire qui jette sur la France un si grand
clat, appartient  la Rvolution...

...C'est pour les Franais, pour conqurir leur estime, que le
gnral Bonaparte se sentait press de vaincre; et les cris de joie
des vrais patriotes  la nouvelle d'une victoire, reports vers
Bonaparte, devenaient le garant d'une victoire nouvelle. Ainsi,
tous les Franais ont vaincu en Bonaparte; ainsi sa gloire est la
proprit de _tous_.

...Et quand je pense  tout ce qu'il a fait pour se faire pardonner
cette gloire!-- ce got antique de la simplicit qui le distingue, 
son amour pour les sciences abstraites,  ses lectures favorites...
 ce _sublime Ossian_ qui semble le dtacher de la terre... quand
personne n'ignore son mpris profond pour le luxe, pour l'clat, pour
le faste, ces misrables ambitions des mes communes... ah! loin de
redouter ce qu'on voudrait appeler son ambition, je sens qu'il nous
faudra le solliciter peut-tre un jour pour l'arracher aux douceurs
de sa studieuse retraite...

Mais entran par le plaisir de parler de vous, gnral, je
m'aperois trop tard que le public immense qui nous entoure est
impatient de vous entendre. Et vous aussi, vous aurez  me reprocher
de retarder le plaisir que vous aurez  couter celui qui a le droit
de vous parler au nom de la France entire, et la douceur de vous
parler encore au nom d'une ancienne amiti[53]...

[Note 53: Barras, alors prsident du Directoire.]

       *       *       *       *       *

Dans ce discours, qui est beaucoup plus long, mais dont j'ai rapport
seulement les principaux traits, on retrouve M. de Talleyrand tout
entier. C'est d'abord sa bonne grce... son bon got de politesse,
de bonne compagnie, et puis la finesse la plus adroite dans la
louange. Elle tait excessive, et pourtant si bien donne, que mme
un ennemi  dcouvert de Bonaparte ne pouvait s'en offenser... Avec
bien plus de raison encore le Directoire, qui voulait couvrir de
fleurs et de lauriers le prcipice dans lequel il voulait faire
tomber le hros, ne pouvait ouvertement s'en formaliser. Pour ce
qui touchait Bonaparte, il devait tre satisfait; rien ne pouvait
lui tre plus agrable que cette louange, presque arrache  un
homme comme M. de Talleyrand... Ce discours m'a toujours paru un
chef-d'oeuvre d'habilet et de talent, comme connaissance du monde
et du coeur humain, quelque esprit qu'on ait. Ce n'est pas un esprit
spcial qui flattait Bonaparte en cette circonstance, c'tait
celui de M. de Talleyrand, c'tait son esprit fin et moqueur, et
pourtant gracieux... Pour qui connaissait l'envie et la terreur que
Bonaparte inspirait aux Directeurs, on ne peut s'empcher de sourire
en lisant le dernier paragraphe du discours de M. de Talleyrand.
_L'ancienne amiti de Barras_ pour Bonaparte, voil un de ces mots
qui font la fortune d'un homme qui aurait eu la sienne  faire comme
homme d'esprit dans le monde; mais M. de Talleyrand n'en tait pas
l.--J'ai parl plus haut du discours de M. de Barras, que je crois
fait par M. de Talleyrand. Cette opinion tait celle du gnral Junot
et de bien d'autres personnes. M. de Talleyrand,  ce moment de notre
rvolution, avait un grand pouvoir sur les esprits infrieurs, que le
sien rgissait. Certes, je n'aime pas M. de Talleyrand, aprs tout le
mal qu'il a fait  l'Empereur; mais que je ne lui reconnaisse pas une
haute et notable supriorit, c'est ce dont je suis incapable...

Tout dans une poque comme celle que je dcris est une pice pour
l'histoire  venir... Cette fte donne au _vainqueur-pacificateur_,
comme chacun l'appelait, est un type qui raconte avec une vrit
frappante ce qu'on ne sait pas et qu'on voudrait avoir vu; on
croirait entendre la relation d'une fte donne par Pricls ou
par le snat romain; on y verra en mme temps le dsir de rtablir
l'ancienne tiquette: tout cela est matire  rflexion et sujet 
de grandes et profondes penses.

Le 20 frimaire, _un dcadi_, jour de fte dans le nouveau calendrier,
se fit la rception de Bonaparte au Luxembourg. Pour cette rception,
on avait fait faire des dcorations comme pour jouer la comdie.

Au fond de la grande cour, et contre le vestibule, s'levait l'autel
de la patrie surmont des statues de l'galit, de la Libert et
de la Paix. Autour de l'autel on voyait plusieurs trophes forms
des drapeaux conquis par l'arme d'Italie; derrire, et dans une
partie suprieure, taient placs cinq fauteuils destins aux cinq
directeurs; au-dessous taient des siges ordinaires pour les
ministres; au bas de l'autel tait le corps diplomatique; des deux
cts de l'autel taient deux amphithtres trs-grands et destins
aux autorits;  leur extrmit on voyait un faisceau de drapeaux
provenant des diffrentes conqutes faites par nos armes; au-dessus
de l'amphithtre, et, dans la crainte du mauvais temps, on avait
fait une tente immense, dans laquelle le jour tait nanmoins
toujours mnag; autour de la cour on voyait une foule d'ornements,
comme des couronnes de laurier appendues le long des murs; les
fentres qui devaient servir de _loges_ pour cette reprsentation
taient aussi toutes _pavoises_; enfin, tout respirait un air de
fte, et, malgr le froid, les curieux se disputaient les places;
la rue de Tournon, la rue de Vaugirard, toutes les avenues du
Luxembourg, taient encombres depuis le matin...  onze heures,
les cinq membres du Directoire, en grand costume, avec leur chapeau
 plumes, leur manteau brod en arabesques grecques avec une forme
moyen ge, ayant enfin le costume qu'on leur connat, se runirent
chez Larveillre-Lpaux, sur l'invitation de M. de Talleyrand (car
il est  remarquer que ce fut lui qui les fit), les autorits civiles
furent convoques chez Franois de Neufchteau; le gnral Bonaparte,
entour de ses aides de camp Junot, Marmont, Duroc, Sukolsky,
Lavalette, etc., s'tait rendu chez Larveillre-Lpaux.

 midi, le canon tira pour le dpart du Directoire; il se mit en
marche par les galeries pour se rendre dans la cour. Pendant sa
route, le Conservatoire jouait les airs de la _Marseillaise_,
du _Chant du Dpart_ et les jeunes lves chantaient des hymnes
rpublicains.

Lorsque chacun fut plac, ce qui fut long et fort ennuyeux par le
froid qu'il faisait, un terrible incident anima cruellement la
scne... Le ct droit du palais n'avait pas t occup depuis 93
et demandait de grandes rparations, qui se faisaient alors. Des
factionnaires avaient t placs aux chafaudages,  la demande de
l'architecte, pour empcher les curieux de s'y placer; mais un homme
de la maison, un employ dans les bureaux du Directoire, voulut, de
l'intrieur, aller sur l'chafaudage, croyant qu'il supporterait
bien un seul homme; la planche fit bascule, et le malheureux tomba
de toute la hauteur du btiment dans la cour. Ce fut un affreux
spectacle; mais dans l'attente de ce qu'on tait venu voir, cette
triste scne passa plus inaperue.

Lorsque tout le monde fut plac, un huissier envoy par le prsident
du Directoire, alla prvenir le gnral Bonaparte qu'on l'attendait;
il tait demeur avec ses aides de camp, ainsi que le gnral Joubert
et Androssy, chez Larveillre-Lpaux.

Alors le Conservatoire joua une symphonie en manire de marche...
elle tait  peine au tiers, qu'un bruit clatant, form de plusieurs
milliers de voix, frappe le ciel et couvre celui des instruments.

C'est qu'on venait d'apercevoir le gnral Bonaparte sur l'estrade, 
ct de l'autel de la patrie... Il tait conduit par M. de Talleyrand
et le ministre de la Guerre; pendant plusieurs minutes, les cris de:
_Vive Bonaparte!.. Vive le pacificateur de l'Europe!... Vive  jamais
Bonaparte!... Vive la Rpublique!_

Les femmes faisaient voler leurs mouchoirs parfums, leurs
ceintures, leurs charpes... elles taient en dlire devant cette
jeune gloire, si modeste et si grande!... Tout  coup, un choeur
de jeunes gens entonne l'hymne  la libert... au premier son qui
frappe l'oreille de cette foule exalte, elle rpond par le mme
chant, et plusieurs milliers de voix chantent religieusement le
couplet commenc, tandis que le Directoire et toutes les autorits
restent debout et dcouverts. Cette diversion tout imprvue fit un
profond effet sur les spectateurs, qui, eux-mmes, agissaient par
un entranement involontaire!... Oh! que Bonaparte tait grand ce
jour-l! plus grand que le 2 dcembre 1804 dans l'glise Notre-Dame.

Lorsque le calme fut rtabli, le gnral Bonaparte, conduit par M.
de Talleyrand, s'approcha de l'autel de la patrie, et y dposa le
trait de Campo-Formio. Ce fut alors que M. de Talleyrand pronona le
discours dont j'ai rapport quelques passages... Ce n'tait pas la
premire fois qu'il se trouvait devant l'autel de la patrie... il se
rappelait la messe du Champ-de-Mars, le jour de la Fdration.

Ce fut, aprs lui, au tour de Bonaparte  parler. Il ne fut ni long,
ni ennuyeux, et son discours peut servir de modle en ce genre[54].
Je ne le rapporte point ici pour ne pas augmenter inutilement la
matire.

[Note 54: Ce discours est tel qu'il le faut lire dans mes _Mmoires_;
il a t copi par moi sur le discours lui-mme, crit par mon mari
sous la dicte de Bonaparte, et ce papier tait celui que le gnral
Bonaparte tenait dans son chapeau le jour de cette fte, parce que
l'criture de Junot tait plus facile, on le pense bien,  lire que
la sienne.]

Mais une merveille de prolixit, ce fut la rponse de Barras; elle
contenait au moins une feuille d'impression[55]: c'tait  mourir.
Cependant ce discours tait mieux fait qu' lui n'appartenait: aussi
dit-on que c'tait M. de Talleyrand qui avait fait le discours de
Barras.

[Note 55: Seize pages d'un in-8.]

En terminant, il se jeta de tout le poids de son corps, qui tait
assez volumineux, dans les bras du gnral Bonaparte, qui le reut
avec le calme qu'il eut toute sa vie. Cependant, ce calme faillit
cder  l'attaque inattendue des quatre autres directeurs, qui
fondirent sur lui et l'embrassrent avec une _profonde motion_,
comme le disait Franois de Neufchteau en le racontant le mme soir.

C'tait ce qu'on appelait l'_accolade fraternelle_.

Aprs que l'_motion_ fut passe, M. de Talleyrand prit Bonaparte
par la main aussitt qu'il fut descendu de l'autel de la patrie, et
le conduisit  un fauteuil qui lui avait t prpar en avant du
corps diplomatique.

C'est alors que le Conservatoire, qui probablement faisait ses tudes
dans les ftes nationales, entonna le chant du _Retour_, dont Chnier
avait fait les paroles sur le modle du chant _laconien_ dont parle
Barthlemy dans _Anacharsis_... les guerriers commencent, puis les
vieillards, les bardes, le choeur, les jeunes filles, les guerriers,
et puis un choeur qui termine le chant.

Ce fut aprs ce chant que Joubert et Androssy prsentrent le
drapeau dont j'ai fait la description plus haut. Mais une maladie
du temps, c'taient les discours; tout le monde parlait, et parlait
longtemps: c'tait pour en mourir. Androssy, Joubert et les
directeurs, tout cela bavarda, le Conservatoire chanta, et enfin la
sance fut leve.

Ce moment fut encore bien doux pour le gnral Bonaparte; les mmes
cris d'enthousiasme le salurent  son dpart comme  son arrive: il
tait si aim alors!... Lorsque le drapeau de l'arme d'Italie fut
emport pour tre suspendu  la vote de la salle des dlibrations
du Directoire, les mmes acclamations suivirent le drapeau. Un
officier suprieur le portait avec une vnration dont son visage
rvlait l'expression; elle tait vraie et sentie, comme celle des
assistants. Cette journe m'est prsente comme si elle n'tait qu'
une anne de mon souvenir[56].

[Note 56: J'avais treize ans et demi  cette poque-l.]

M. de Talleyrand, qui voulait que les projets pour l'Orient reussent
leur excution, pressait le dpart avec une grande activit. Pendant
ce temps il donnait des ftes, en faisait donner au _pacificateur_,
plus encore qu'au vainqueur, parce que les traits de paix regardent
le ministre des Affaires trangres, et que les drapeaux et les
villes prises sont le domaine du ministre de la Guerre... M. de
Talleyrand est peut-tre l'homme le moins parleur que j'aie rencontr
de ma vie; eh bien! la manie du discours l'avait atteint comme les
autres: il avait la _parlotte_ comme tous ceux qui avaient une place
quelconque dans le Gouvernement, et il ne laissait  personne sa part
de bavardage.

Madame de Stal avait t parfaite pour M. de Talleyrand; mais le
souvenir de ces services-l s'affaiblit d'autant mieux que le pril
personnel est souvent  ct de la mmoire... M. de Talleyrand
avait ensuite un autre motif, au moins aussi srieux: l'amiti de
madame de Stal tait, comme tout ce qu'elle prouvait, ardente et
passionne... et alors inquite et mme jalouse. Les affections
de M. de Talleyrand ne s'arrangeaient pas d'une inquisition aussi
soutenue que celle exerce par madame de Stal. Pour dire la chose,
il tait amoureux de madame Grandt, et afin que personne n'en doutt,
il venait de l'tablir chez lui sous le prtexte _de la protger_.
Il n'avait pas fait ce pas pour couter des remontrances; aussi
celles de madame de Stal lui donnrent-elles de l'humeur, et voil
tout. Il y eut alors des mouvements tranges dans la socit de M.
de Talleyrand. Une lettre[57] insre dans tous les journaux courut
Paris, et fut, comme on le pense, commente avec la charit que la
socit franaise apporte toujours dans ses jugements sur un de ses
membres, malgr toute sa politesse et son urbanit.

[Note 57: Cette lettre est du 5 germinal an VI (26 mars 1798), et
dans tous les journaux d'alors.]

Cette lettre tait de M. de Chauvelin; elle disait en termes
trs-clairs et prcis qu'il ne savait pas pourquoi M. de Talleyrand
prtendait avoir fait partie de la lgation franaise en Angleterre
en 1792. M. de Talleyrand n'a eu avec la lgation aucun rapport,
du moins officiel, que j'aie connu, moi, son chef, disait M. de
Chauvelin dans cette lettre, fort spirituelle et bien faite, comme
M. de Chauvelin pouvait en faire une au reste. Mais cette sorte de
_rejet_, pour ainsi dire, que M. de Talleyrand recevait de la main
d'une personne dont l'autorit tait grande en cette question, fit
un effet trs-mauvais dans le monde, surtout aprs et mme pendant
ces placards de Jorry. Un matin, une personne que je ne nommerai
pas, mais qu'on connat bien, alla chez M. de Talleyrand; il venait
de se lever et se promenait dans l'quipage qu'on lui connat, et
de plus il avait  cette poque une grande aversion pour les robes
de chambre. Le temps tait beau, le printemps embaumait l'air, et
la joie tait dans tous les rayons d'un beau soleil qui dorait la
verdure naissante des arbres du jardin. Malgr cette gaiet, qui
aurait d lui panouir l'me, M. de Talleyrand souriait peut-tre,
mais ne riait pas. Sa figure blme tait impassible comme les masques
de Venise trs-bien faits. L'ami qui venait lui raconter les bruits
qui l'inquitaient lui dit vainement tout ce qu'il avait entendu,
tout ce qu'il craignait; M. de Talleyrand ne disait rien. Tout 
coup, interrompant sa toilette, il dit  l'ami constern:

--Puisque vous avez lu les journaux, mon cher, vous y aurez vu
l'annonce de l'arrive de plusieurs personnages fort intressants,
et comme ils viennent du dehors, c'est  moi, au ministre des
Affaires trangres qu'ils sont adresss, conjointement avec celui
de l'Intrieur... Ma foi! puisqu'ils aiment les discours dans ce
pays-ci, ils ne seront pas servis selon leur got cette fois, car si
nous parlons, ils ne nous rpondront pas.

L'autre le regardait avec tonnement.

--De qui donc parlez-vous? lui demanda-t-il  la fin.

--Des ours de Berne.

--Les ours de Berne!...

--Eh! sans doute, ces ours qu'on gardait dans les fosss de la
ville. Ces ours, armes vivantes de Berne... ces ours qui avaient une
liste civile... Eh bien! ils sont en route pour Paris. Le gnral
Schawembourg a fait comme les gnraux romains qui envoyaient 
Rome les souverains vaincus, pour qu'ils parussent enchans aprs
le char du vainqueur dans son ovation... Ma foi, ceux-ci pourraient
fort bien le traner, le char de triomphe!... qu'en dites-vous?... En
attendant, on leur prpare une belle cage au Jardin des Plantes. Et
voil comment tout s'arrange: un prisonnier se sauve, un autre est
largi... En voil deux qui arrivent.

Il y avait une amertume et une ironie saillante dans ces paroles
accentues avec une voix gale et douce et une figure impassible
qui frappaient d'autant plus qu'on la sentait sans la voir, et que
l'homme pass matre en cette manire pouvait nier qu'il se ft moqu
de tout ce qu'il venait de nommer.

--Est-ce donc de Sidney-Smith que vous voulez parler? lui demanda
l'ami.

M. de Talleyrand fit un signe de tte...--Et l'autre, quel est-il?

--Monsieur d'Araujo.--Sa cour, au reste, a voulu lui faire oublier
ses deux mois de captivit au Temple... Elle lui a envoy deux
cordons, celui d'Avis et celui du Christ, dont il n'tait que
commandeur.--Allons, encore un discours  prononcer pour le dpart de
celui-l.

Il se leva et fit quelques pas lentement tout en boitant, repoussant
avec humeur tout ce qui se prsentait  lui. Il tait vident que de
mme qu'il repoussait les chaises qu'il trouvait sous ses pas, il
cherchait  loigner les penses qui venaient le troubler.

Quelques habitus entrrent dans le moment chez M. de Talleyrand
pour leur visite du matin... Quelques-uns d'entre eux avaient l'air
soucieux.

--Qu'avez-vous donc, d'Herenaude[58]? dit le ministre  un homme
dont la physionomie fine rvlait un esprit hors de la ligne commune,
vous paraissez bien sombre ce matin.

[Note 58: M. d'Herenaude fut toujours auprs de M. de Talleyrand, et
lui servit immensment; on dit mme que sans lui il et t souvent
fort embarrass.]

M. d'Herenaude s'inclina sans rpondre... Il avait lu le _Moniteur_.


M. DE TALLEYRAND.

Avez-vous lu les journaux ce matin?


M. D'HERENAUDE.

Oui, citoyen ministre.


M. DE TALLEYRAND.

Quelles nouvelles?


M. D'HERENAUDE.

Mais...


M. DE TALLEYRAND.

Mais il y en a beaucoup... et pour tout le monde: l'arrive des ours
de Berne pour les badauds; la fuite de sir Sydney Smith[59] et la
sortie du Temple du chevalier Araujo[60] pour les politiques, et la
lettre de M. de Chauvelin pour mes ennemis... Vous voyez bien que
chacun a son lot.

[Note 59: Sidney Smith, fait prisonnier dans un coup de tte qu'il
tenta  Rouen, fut mis au Temple, d'o il sortit par un moyen qui ne
fut jamais bien connu. Il y eut des prsomptions pour croire que le
Directoire lui-mme donna les ordres, ainsi que les ministres; quoi
qu'il en soit, il en est sorti.]

[Note 60: M. d'Araujo, Portugais, homme parfaitement aimable, qui fut
depuis ministre des Affaires trangres; c'est de lui qu'il est si
souvent question dans mes _Mmoires_.]


M. D'HERENAUDE.

Citoyen ministre, je n'ai pas lu tous les journaux.


M. DE TALLEYRAND, prenant en main un long tui en galuchat
vert.

Tenez, messieurs, voici une chose nouvelle dont les journaux n'ont
pas encore parl; c'est une bonne fortune, car ils sont bien presss.

Il ouvrit l'tui et en sortit une canne faite d'un morceau d'caille
d'une seule pice. Au sommet de la pomme, qui tait en or, on voyait
une aventurine d'une grande beaut entoure de petites couronnes en
or. La beaut de l'caille et de la pierre, le fini de l'ouvrage,
rendaient ce morceau prcieux.

--C'est la canne du pape, dit M. de Talleyrand avec une assurance
vraiment unique, en parlant d'un pareil sujet. Le gnral Alexandre
Berthier l'a envoye  la Rpublique franaise comme un hommage.

--Il parat que les arrestations continuent  Rome, et mme
activement, dit M........, celui qui tait venu le premier.


M. DE TALLEYRAND, avec un sourire forc.

Il parat aussi que les cardinaux arrts ont eu une conduite tout
 fait rprhensible. Le gnral Berthier est bon et juste, et il
n'aurait pas fait un acte aussi svre, si l'on n'et pas excit sa
colre. Le cardinal Antonelli et le cardinal Borgia en ont mal agi
avec lui[61].

[Note 61: Tous avaient des surnoms: le cardinal Antonelli
tait surnomm _le fourbe_, Borgia, _le superbe_, Lasomaglia,
l'_ambitieux_, et je ne sais plus lequel avait le surnom
d'_assassin_...]

Mais, poursuivit M. de Talleyrand, tout en faisant mettre en ordre
sa belle chevelure qu'alors il portait poudre et trs-parfume,
une autre nouvelle assez plaisante, c'est celle que je viens de
recevoir... Tenez, lisez, d'Herenaude.

C'tait un dcret par lequel la rpublique de Gnes fondait une fte
en l'honneur des _deux immortels_ conducteurs de l'arme d'Italie:
Bonaparte et Berthier!...

Tout le monde se mit  rire. Cela avait l'air d'une de ces
plaisanteries faites  plaisir.

Au mme instant on annona le colonel Marmont. Il venait annoncer 
M. de Talleyrand son mariage avec mademoiselle Perregaux; ce mariage
tait une grande faveur du sort pour lui. Mademoiselle Perregaux
tait charmante, spirituelle, jolie, gracieuse et fort riche. M. de
Talleyrand flicita Marmont, et lui communiqua la nouvelle qui avait,
le moment d'avant, excit le rire joyeux des assistants. Marmont la
connaissait; mais il n'osa pas se livrer  sa pense sur le ridicule
de la chose devant des hommes qui n'taient pas de sa _robe_, et il
garda le silence.

 peu de temps de l, M. de Talleyrand fut lu dput par le
dpartement de Seine-et-Oise[62]. Je suis fche de n'avoir jamais
entendu parler de M. de Talleyrand  la Chambre lective. La Chambre
des Pairs n'est pas la mme pour moi, pour le jugement que j'en
voudrais porter.

[Note 62: Je ne sais s'il accepta ou refusa.]

En attendant il _prsentait_, _prsentait_ et discourait, que c'tait
une piti pour ses amis de voir la fatigue qu'il en avait. Le prince
Giustiniani arriva ici pour reprsenter la Rpublique romaine, en
attendant que, quelques annes plus tard, Napolon la changet en
deux dpartements. Toute cette foule d'envoys diplomatiques formait
un nouveau salon  M. de Talleyrand, et plus, sans aucun doute, dans
ses gots que la socit directoriale. Il est vrai qu'il y mlait
de tous les partis; mais l'habitude, plus forte que tout le reste,
l'entranait du ct des gens de bonne compagnie, et qui, par leur
naissance et leur fortune, avaient plus de chance pour lui offrir des
agrments. Au reste, on trouvait ds-lors chez M. de Talleyrand tous
ceux qu'on pouvait exiger d'un homme. Bonaparte quitta Paris pour
aller sur les ctes, puis il revint. La plus grande intimit semblait
rgner entre lui et M. de Talleyrand; ils se voyaient presque deux
fois par jour, et cette intimit alarmait presque le Directoire, qui
n'tait pas, au reste, difficile  inquiter.

Un jour Bonaparte vint demander  djeuner  M. de Talleyrand,
accompagn seulement de deux de ses aides-de-camp: Junot tait
l'un d'eux... Les affaires prenaient en France et en Europe une
tournure presque effrayante: les lois taient mortes, le danger tait
aux portes de Paris, les brigands inondaient les routes les plus
frquentes... Dj l'effet de la paix n'tait plus le mme dans
l'Europe... En abordant M. de Talleyrand, Bonaparte tait triste;
une nouvelle s'tait rpandue le matin, et il venait savoir si elle
tait vraie.


M. DE TALLEYRAND.

Quelle nouvelle, mon cher gnral?


BONAPARTE.

Mais celle touchant Bernadotte et le drapeau tricolore.


M. DE TALLEYRAND.

Elle n'est que trop vraie. Nous ne l'avons encore que
tlgraphiquement et sans dtails... Mais j'attends le courrier ce
matin mme...

Il parat que le drapeau tricolore a t indignement insult...


BONAPARTE.

En apprenant cette nouvelle j'ai t frapp au coeur... Eh quoi!
 peine l'encre qui a servi pour crire le trait de paix de
Campo-Formio est-elle sche que dj ils veulent que nous reprenions
les armes!... Et qu'a fait Bernadotte?


M. DE TALLEYRAND.

Je l'ignore encore. Ce que je sais seulement, c'est l'vnement.


BONAPARTE.


Je devais partir cette nuit; mais je retarderai mon dpart jusqu'au
moment o vous saurez le vrai de cette affaire.


M. DE TALLEYRAND.

Djeunons; le courrier arrivera peut-tre pendant que nous serons 
table.

Cela fut comme il l'avait dit; les dpches de Bernadotte taient
terribles. L'insulte avait t des plus vives. Bernadotte crivait
que le 25 germinal, ayant arbor le drapeau tricolore au-dessus de
la porte de son htel  Vienne, le peuple vint en foule devant cette
maison, en commenant  invectiver le drapeau tricolore. Ce fut vers
sept heures du soir que le rassemblement fut le plus fort; la police,
au lieu de rprimer le scandale, ne se mla de rien, au risque de
voir se rallumer une guerre aussi terrible pour l'Autriche, que la
dernire avait crase... Lorsque la foule comprit qu'elle avait
permission de tout faire, elle fit des excs. Les vitres de l'htel
de l'ambassade furent brises, et une troupe de furieux entra mme
dans la maison; mais le _gnral-ambassadeur_ savait mieux soutenir
un sige qu'il ne pouvait conduire une ngociation, et les premiers
qui osrent arriver  lui furent reus  coups de pistolet. Les
furieux se retirrent, mais aprs avoir bris les voitures sous les
remises. Une pareille histoire ne peut se comprendre. Le 26 au matin,
Bernadotte avait quitt Vienne.

Bien! Bernadotte, s'cria Bonaparte en entendant cette dernire
phrase, bien!... Grand Dieu, disait-il en joignant ses mains et
se promenant  grands pas, quel indigne outrage! Et ce sont nos
couleurs, ces couleurs devant lesquelles ils ont fui tant de fois,
qu'ils osent insulter ainsi!... Ah! je ne forme plus qu'un voeu,
c'est de conduire encore une fois le drapeau tricolore contre
l'Autriche.

M. de Talleyrand tait alors, du moins je le crois,  l'unisson de
ces sentiments. Je pense que son coeur tait vrai lorsqu'il disait 
Bonaparte d'une voix touche:

Oui, vous savez aimer la patrie!

--La France! s'cria Bonaparte... la France!.. Ah! jamais on ne saura
 quel point j'aime la France!...

On obtint pour toute satisfaction que M. de Thugut quitterait
le ministre, o il fut remplac par le comte de Cobentzel, que
Bonaparte avait connu  Leoben et  Udine.

Bonaparte quitta Paris, non pas, comme les journaux l'annoncrent,
le 1er floral, mais le 3  minuit. Il prit cong du Directoire
 trois heures; il dna chez Barras, et alla avec lui voir jouer
_Macbeth_ par Talma, dont c'tait alors le triomphe. Il se trouve
beaucoup d'applications dans _Macbeth_, lorsqu'on parle de ses
triomphes; aucune ne fut perdue; et Barras eut un moment certainement
pnible, en voyant l'adoration dont le hros de la France tait
l'objet[63]...

[Note 63: J'tais  cette reprsentation avec mon frre et ma mre.]

Bonaparte quitta Paris envelopp d'un mystre tout  fait
impntrable. Il allait, disait-on, commander une immense expdition,
et nul ne savait de quel ct il devait porter ses coups. Aprs son
dpart, M. de Talleyrand demeura encore au ministre; mais il tait
vident qu'il existait quelque doute sur lui, et que des soupons
commenaient  s'lever... Comme ce n'est pas son histoire politique
que j'cris, il ne m'appartient pas de prononcer sur ce qui fut cause
de sa sortie du ministre... Ainsi donc j'ignore si vritablement il
a donn sa dmission ou s'il a reu son cong; mais je me bornerai 
dire qu'il sortit du ministre des Affaires trangres, o il n'tait
pas au moment du 18 brumaire, lorsque Bonaparte revint d'gypte:
c'tait alors M. de Reinhard. Au reste, les hommes tels que M.
d'Hauterive, M. Labenardire, ces hommes qui faisaient le travail
le plus _ardu_, taient toujours l; ils taient impassibles et ne
quittaient jamais l'htel des Affaires trangres.

Quoique M. de Talleyrand ne ft plus ministre, il n'en allait
pas moins chez Barras, avec qui il demeura trs-bien jusqu'au 18
brumaire. Il allait frquemment  Grosbois, recevait chez lui; mais,
quoiqu'il et une maison dont madame Grandt faisait les honneurs, il
vit moins de monde lorsqu'il eut quitt le ministre, soit qu'il ne
voult pas veiller l'ombrage du Directoire, soit que la chose ft
plus de son got. Il fit vers ce temps rentrer son frre Archambault,
dont les enfants taient demeurs en France. M. Archambault de
Prigord, l'un des hommes les plus agrables de l'ancienne cour de
France, tait encore  cette poque un homme parfaitement bien, et
tout  fait digne d'tre  la tte de la mode, bien plus qu'une foule
de jeunes gens ridicules qui se croyaient lgants parce qu'ils
taient absurdes.

M. de Talleyrand aimait donc madame Grandt avec une grande passion.
C'tait une femme d'une belle taille, mais _non gracieuse_: je me
sers de ce mot, parce qu'il rend mieux ma pense. Elle n'tait pas
_disgracieuse_, je le puis dire, et cependant elle n'tait pas
gracieuse non plus: elle tait dj fort grosse. Son nez retrouss
aurait donn de la finesse  une autre qu' elle, mais elle n'avait
aucun mouvement dans le regard ni dans la bouche. Elle tait massive
dans ses mouvements comme dans sa pense. Ses cheveux taient d'une
rare beaut et d'un blond ravissant. Mais si tout cela faisait une
belle femme, ce n'tait aprs tout qu'une belle statue, et elle
n'tait d'aucune ressource  M. de Talleyrand.

Lorsque Bonaparte revint  Paris et fit le 18 brumaire, il avait
de M. de Talleyrand une haute opinion comme homme de talent. Le
ministre des Affaires trangres tait alors aux mains de M. de
Reinhard, et M. de Talleyrand tait, non pas disgraci, mais hors
des affaires. Je crois tre sre nanmoins qu'il fut trs-influent
pour le 18 brumaire. Il aimait Bonaparte alors, et rien n'a prouv le
contraire que l'affaire du duc d'Enghien...

Ce fut surtout lorsque M. de Talleyrand fut ministre des Affaires
trangres sous le Consulat, qu'il eut ce qu'on appelle _un salon_;
et pourtant, chose trange, madame Grandt logeait chez lui rue
d'Anjou et faisait les honneurs de la maison; ils n'taient pas mme
maris  la municipalit alors... Ceci est un fait  consigner dans
l'histoire du temps...

La socit intime, le fond du salon de M. de Talleyrand  cette
poque, se composait des personnes suivantes:

D'abord sa famille, qui tait nombreuse: son frre Archambault de
Prigord et ses enfants, son fils an Louis, qui depuis mourut 
Berlin, jeune homme de la plus brillante esprance, et sa fille
Mlanie, maintenant duchesse de Poix[64]; et puis le second frre
de M. de Talleyrand, Bozon de Prigord et sa femme: leur fille
(aujourd'hui duchesse d'Esclignac) tait alors trop enfant pour
compter parmi ce qui tenait place chez son oncle autrement que
comme une bien jolie enfant, annonant la femme charmante que nous
voyons depuis. Je ne parle que des frres de M. de Talleyrand; car
aussitt qu'il fut bien reconnu que le nouveau gouvernement lui
tait favorable, tous ceux qui lui tenaient rancune devinrent moins
rigoureux pour lui et commencrent  oublier la Fdration, ce qui
fit que la liste en est longue. Je parle ensuite du salon ordinaire,
agrable et causant de M. de Talleyrand.

[Note 64: Il y avait aussi le duc de Dino, Edmond, troisime enfant
d'Archambault de Prigord, qui tait alors trop jeune pour venir dans
le salon de son oncle.]

M. de Talleyrand n'aimait pas la causerie organise, comme souvent
cela tait chez madame de Stal; il est mme assez silencieux
habituellement, et je l'ai vu quelquefois demeurer trois et quatre
heures ne parlant que pour nommer les cartes au whist.

Les hommes de son intimit taient aussi de cette humeur assez
silencieuse, except cependant M. de Sainte-Foix, aimable conteur
lorsqu'une fois il avait la parole, et l'un des hommes les
plus spirituels de son temps: parmi les autres, c'tait M. de
Montrond, dont j'ai parl dans le volume prcdent; c'tait M. de
Choiseul-Gouffier[65], homme du monde et savant tout  la fois,
sachant _dire_ avec tout le charme qu'on peut attendre d'une femme
dans une histoire _raconte_, et tout le srieux pourtant d'un homme
comme lui, dans la peinture des moeurs d'un empire qui s'croule par
la chute visible de l'une des assises du monument. Que de fois je me
suis oublie l'coutant encore  deux heures du matin, et regrettant
que madame Grandt nous rptt qu'elle _avait mal  la tte_!

[Note 65: M. de Choiseul-Gouffier, ambassadeur de France 
Constantinople, homme parfaitement aimable.]

M. de La Vaupalire tait aussi de la socit intime de M. de
Talleyrand. Sans tre sur la ligne des hommes avec lesquels il
vivait habituellement, M. de La Vaupalire tait un homme du monde
aimable et doux  vivre. Ami de M. de Vaudreuil[66], il avait toute
l'lgance ancienne, tout ce charme de politesse qui fait tant aimer
la socit franaise, en raison de cette urbanit qui est un de nos
charmes puissants de tradition sur lesquels nous vivons encore; et
puis il tait parfaitement bon.

[Note 66: M. de Vaudreuil, amant de madame de Polignac; c'tait un
des hommes les plus agrables de la cour de Marie-Antoinette.]

M. de Narbonne (le comte Louis) tait encore un ami trs-cher de
M. de Talleyrand; il passait presque sa vie chez lui dans cette
premire poque du ministre de M. de Talleyrand... Je n'ai rien de
nouveau  en dire. J'ai formul mon opinion sur M. de Narbonne avec
une profonde conviction de tout ce qu'il possdait de parfait par
le coeur et par l'esprit. Mes regrets accompagneront son nom, et
sa mmoire me sera toujours aussi chre et sacre que celle de mon
pre... M. de Narbonne contribuait donc grandement  ce plaisir qu'on
trouvait chez M. de Talleyrand, comme socit intime. M. le prince
de Nassau y venait aussi assidment... M. d'Herenaude, lorsque ses
occupations le lui permettaient, venait galement  la petite maison
de la rue d'Anjou, car cette fois M. de Talleyrand n'avait pas t
reprendre le grand htel Gallifet. J'ai toujours pens que madame
Grandt en tait le motif. Comment, en effet, conduire madame Grandt
dans les salons d'un ministre, et d'un ministre comme celui des
Affaires trangres encore!

Les femmes taient madame et mademoiselle de Coigny... et (chose
trange!) beaucoup de nous autres jeunes maries qui ne savions
pas ce que nous faisions, et que nos maris conduisaient chez M. de
Talleyrand, dont quelques-uns savaient apprcier l'esprit. De ce
nombre tait M. d'Abrants; il aimait beaucoup M. de Talleyrand,
et fut charm quand il me trouva moi-mme toute ravie d'aller avec
lui. M. de Talleyrand venait chez ma mre, rarement  la vrit,
parce que ma mre, trs-exagre dans son opinion royaliste, et
ne voyant souvent que des personnes de cette mme opinion, entre
autres le prince et la princesse de Chalais, cousins-germains de M.
de Talleyrand, mais ne l'aimant pas, il ne cherchait pas une maison
o cependant il tait apprci, mais par la matresse de la maison
seulement. Il suivait de l que ma mre ignorait compltement que
M. de Talleyrand loget chez madame Grandt, ou madame Grandt chez
M. de Talleyrand... Nous tions plusieurs dans le mme cas; Duroc
y conduisait aussi sa femme, ainsi que plusieurs de ses camarades,
comme Savary, Lauriston, etc...

Cette petite maison de la rue d'Anjou tait fort jolie... Il y avait
un salon fort grand, voil tout; plus tard, il y eut une galerie en
manire de serre chaude qui agrandit le local.

M. de Talleyrand jouait beaucoup, soit au whist, soit au creps; il
jouait toujours... On soupait chez lui, quoiqu'il ne soupt pas...
mais il avait _rinstitu_ cette ancienne coutume, si favorable
au charme de la causerie. Madame Grandt aimait ensuite le souper
pour lui-mme, et M. de Talleyrand la trouva trs-docile pour cette
coutume; Brillat-Savarin aurait fait un _Aphorisme_[67] sur les
soupers de madame Grandt, plus tard madame de Talleyrand, pour peu
qu'elle le lui et demand.

[Note 67: Charmant ouvrage de Brillat-Savarin, o l'art de savoir
bien manger est dmontr avec tout l'esprit possible.]

Un homme remarquable de l'poque allait aussi chez M. de Talleyrand,
c'tait Brillat-Savarin; il y avait son rival galement, que M.
de Talleyrand aimait assez aussi: c'tait M. de La Reynire, que
personne n'aimait; mais M. de La Reynire n'tait qu'un lve  ct
de Brillat-Savarin; et puis, le premier est un cynique mchant et
atrabilaire, tandis que Brillat-Savarin est toujours prt  couronner
sa coupe de roses et de jasmin... Il mange pour vivre, lui; mais
comme il veut bien vivre, il fait de cette action trs-importante
l'objet d'une attention spciale. Aprs avoir lu l'_Almanach des
Gourmands_, je n'avais plus faim... Aprs avoir lu Brillat-Savarin,
je demandais mon dner.

Le seul reproche que je lui fasse,  Brillat-Savarin, c'est de
ne pas assez s'occuper du _contenant_, tout en disant merveille
du _contenu_. C'est peut-tre une rflexion de femme que je fais
l; mais il me semble que rien n'est plus ncessaire au bien-tre
confortable d'un bon dner que des cristaux, une belle argenterie, de
belles porcelaines, du linge de Flandre ou de Saxe, et enfin de tout
ce luxe qui peut entourer aujourd'hui un objet qu'on veut orner...

M. de Talleyrand prit, dans les premires annes du Consulat, une
petite campagne  Auteuil prs de la _Tuilerie_, maison appartenant
alors  madame de Vaud. Cette maison d'Auteuil tait fort petite
et ne contenait quelquefois qu' grand'peine les convives de M. de
Talleyrand; car on venait lui demander  dner sans qu'il attendt,
et cela le charmait. Madame de Luynes, la vicomtesse de Laval,
madame et mademoiselle de Coigny, le gnral Sbastiani, le gnral
Junot, M. de Montrond, M. de Sainte-Foix, M. de La Vaupalire, M. de
Narbonne, M. de Choiseul, M. de Nassau (aprs la paix de Lunville),
le bailli de Ferrette, et puis un autre original qu'on trouvait
partout, qui tait reu partout et ne tenait  rien, si ce n'est au
prince primat, qui ne le connaissait pas, le comte de Grandcourt; et
puis quelques membres du Corps diplomatique plus familiers dans la
maison que les autres.

Quoique cette campagne ft si prs de Paris, qu'elle pouvait, en
vrit, passer pour une petite maison du faubourg, la vie y devenait
 l'instant mme plus commode et plus facile... M. de Talleyrand
causait davantage... Il jouait au billard aprs et avant le dner; il
y avait un mouvement enfin que madame Grandt ne pouvait pas, comme
cela lui arrivait  Paris, transformer en un tat passif... et faire
d'une troupe de gens ayant volont d'agir et de penser, un cercle
imitant un serpent qui se mord la queue... un cercle ternel d'o
vous ne pouvez sortir. J'ai prouv cet effet presque magntique
plusieurs fois dans la rue d'Anjou...

Les bonnes journes d'Auteuil taient celles o l'on arrivait  trois
heures... on se promenait ou dans le bois, ou dans le jardin. Si
M. de Talleyrand ne travaillait pas avec le premier Consul et que
ses convives lui fussent agrables, il les venait trouver, et alors
il tait charmant; on dnait fort bien, car sa maison tait bien
tenue... On jouait au billard, ou bien au creps, ou  un autre jeu
que l'une de ces dames aurait indiqu. Madame de Balby, lorsqu'aprs
elle fut de retour, aurait remu le cornet jusqu'au jour. Je n'ai
jamais connu personne aimant le jeu comme madame de Balby. Je
parlerai plus tard d'elle en parlant de madame la duchesse de Luynes.

Dans le courant de la soire, M. de Talleyrand travaillait une ou
deux heures, lorsqu'il n'allait pas  la Malmaison ou bien aux
Tuileries, et puis, revenant dans le salon, il allait  la table
de jeu, faisait quelques coups de creps, ou bien, s'il avait plus
de temps, un ou deux robbers de whist. Il s'arrtait ensuite  une
grande table ronde, sur laquelle il faisait mettre de grands volumes
de gravures anglaises, dont il avait dj,  cette poque, une des
plus magnifiques collections connues; il faisait placer sur cette
table de grandes gravures et des voyages pour sa nice et pour moi.
Sa nice n'tait pas encore marie; je l'tais depuis seulement six
mois.

J'aimais beaucoup M. de Talleyrand alors; M. d'Abrants, qui l'aimait
beaucoup aussi, avait surtout pour lui un attachement fond sur de
la reconnaissance, car nous croyions tous qu'il aimait Napolon.

Lors de la signature de la paix de Lunville, dont Joseph fut
charg, Paris fut extrmement brillant, et le ministre des Affaires
trangres se trouva ncessairement plac de manire  recevoir tout
ce qui affluait  Paris de plus considrable, soit de la Russie, soit
de la Prusse, de l'Autriche, etc., enfin de toute l'Allemagne comme
de tout le Midi.

Je n'ai jamais pu savoir si M. de Talleyrand avait t pour quelque
chose dans la rsolution que prit Bonaparte d'loigner Sieys
du gouvernement; ce que je sais, c'est qu'il ne l'aimait ni ne
l'estimait mme comme homme de talent... et que ses mauvaises
plaisanteries sur Sieys ont pu donner  Bonaparte une opinion tout
oppose  ce qu'il avait d'abord voulu faire. Sieys tait, au fait,
un homme fort lger; il avait le got des choses troites et caches;
sa manire d'oprer tait misrable, avec toute cette rputation
gigantesque qui ne fut au fait jamais prouve par rien. Mirabeau
avait dj jug Sieys, et ce qui est survenu n'a pas donn lieu de
ne le pas croire.

--Je le tuerai par le silence, avait dit Mirabeau... J'en dirai tant
de bien qu'il n'osera jamais parler.

Ce qui arriva.

Mais le rsultat du mot fut singulier; Sieys, renvoy au dedans
de lui-mme, prit en effet le parti du silence, et ne fit  ses
admirateurs l'honneur de leur parler que dans de rares circonstances;
ce qui fit dire  ses partisans que Sieys tait un homme _profond_.
Le mot ayant t dit un jour devant M. de Talleyrand, il rpondit:

Profond!... c'est creux que vous voulez dire.

Le mot tait vif. On le reporta  Sieys. Il fut furieux, et ne le
pardonna ni ne l'oublia. Il avait de l'esprit, s'il n'avait pas de
talent; il employa le sien  tourner M. de Talleyrand le plus qu'il
le pouvait en ridicule. Le fameux mot qu'on a prt  un autre est de
lui, sur le portrait de M. de Talleyrand par Grard.

Il ressemble  une vieille femme qui vient d'ter son rouge et ses
mouches.

Et il y a aussi quelque vrit l-dedans.

Au moment du trait de Lunville, Sieys ne tarissait pas sur ce
ministre des Affaires trangres, qu'on ne chargeait pas de faire les
traits de paix, et cent gentillesses du mme got. Elles devinrent
tellement vives, au reste, que le premier Consul se fcha, et fit
dire  Sieys de se taire. Je ne sais si M. de Talleyrand l'a jamais
su, mais je suis certaine du fait.

Au reste, longtemps avant Lunville, M. de Talleyrand avait fait des
ouvertures au cabinet de Saint-James, et deux ans aprs ce fut encore
Joseph qui eut les honneurs du trait d'Amiens. Il avait les pines,
l'autre avait les roses de l'affaire; c'est l qu'il avait chang
de rle et qu'il tirait les marrons du feu pour qu'un autre les
croqut. Ce fait a peut-tre profondment bless M. de Talleyrand; et
Bonaparte, qui souvent frappait en aveugle, l'a peut-tre un peu mis
en oubli. Il avait trouv un avantage immense dans M. de Talleyrand,
un rpublicain grand seigneur, autant que le nom, la vaillance et les
manires peuvent en faire un. C'tait mme une dfrence pour les
cours trangres que de leur donner cet homme pour traiter avec elles.

Cependant Bonaparte aimait M. de Talleyrand; partout il lui donnait
des preuves de faveur, et pour qu'il en donnt, il fallait qu'il
aimt les gens. Le jour o ma mre donna un bal o fut le premier
Consul, Bonaparte ne causa qu'avec ma mre et M. de Talleyrand; sa
conversation avec celui-ci dura depuis minuit jusqu' une heure et
demie du matin.

J'ai parl de l'intrieur de la maison de M. de Talleyrand, prsid
par madame Grandt... je dois dire aussi que lorsque M. de Talleyrand
donnait de grands dners, de quatre-vingts ou cent couverts, des
runions diplomatiques, alors il invitait  l'htel Gallifet, au
ministre. Mais on conoit que ce n'tait qu'un camp volant et peu
agrable pour la causerie. Aussi, qui aurait vu M. de Talleyrand dans
cette grande reprsentation n'aurait pas reconnu l'homme qui plus
tard, chez lui, causait dans l'intimit la plus gracieuse avec ces
mmes hommes qui se trouvaient autour de la table ministrielle.

M. de Talleyrand ne garda pas longtemps la petite maison d'Auteuil;
il prit Neuilly, qui, aujourd'hui, appartient  Louis-Philippe. Il
en fit un but de distraction; et l encore, on retrouva toujours,
et seulement  cette poque, un lieu propre  la socit et  la
conversation.

Amoureux de madame Grandt, comme certes il ne le fut pas quelques
annes plus tard, M. de Talleyrand montra dans le mme temps une
extrme ingratitude  madame de Stal. Le premier Consul ayant
manifest son opinion sur son salon  trs-haute voix, on le dserta,
et M. de Talleyrand, oubliant tout ce qu'il lui devait, cessa de la
voir; c'est elle-mme qui le dit, et avec une vive peine[68].

[Note 68: On fit courir alors ce mot qui, depuis, a eu tant de succs
contre cette pauvre madame de Stal; elle aurait dit (selon celui qui
racontait)  M. de Talleyrand:

--Enfin, vous ne m'aimez plus!

--Mais, si, je vous aime toujours.

--Non, non!... Enfin, tenez, si madame Grandt et moi nous tombions
dans l'eau, laquelle sauveriez-vous?

--Je crois que vous savez nager.

On disait que M. de Talleyrand aurait d rpondre  madame de Stal:
Ni l'une, ni l'autre. Je ne sais pas si le mot n'et pas t plus
dur encore.]

Un homme de beaucoup d'esprit de ses amis,  qui je parlai de cette
conduite, parce que j'aimais M. de Talleyrand alors, ayant t
habitue  l'entendre louer depuis mon enfance sous des rapports de
sociabilit, qui taient les seuls par lesquels il tenait  ma mre,
aprs les liens de famille qui venaient de son oncle le comte de
Prigord, ami le plus intime de ma mre; cet ami, dis-je, me regarda
avec une sorte de colre lorsque je lui parlai de M. de Talleyrand et
de madame de Stal.

--En vrit, me dit cet homme, comment allez-vous demander de ces
niaiseries-l  un homme qui vient de faire ce que j'ai lu ce matin?

--Qu'a-t-il donc fait?

--Un chef-d'oeuvre.

--Mais encore?

--Vous tes trop jeune pour pouvoir apprcier un tel ouvrage; un
beau juge qu'une femme de dix-huit ans pour connatre et dcider d'un
rapport profond, comme Montesquieu et Burke!

--Merci du compliment; mais si vous croyez que je me connatrais
mieux  dcider d'une toilette de bal, ce qui, au fait, est assez
vrai, sans doute, dites-moi du moins le nom de ce beau chef-d'oeuvre
de M. de Talleyrand, car vous savez bien que je l'aime beaucoup.

--Oui... en effet! belle preuve d'amiti, vraiment, de vouloir
le faire aller couter les rveries d'une femme folle en matire
politique, comme presque en tout autre objet... Qu'elle file, comme
dit le premier Consul, ou qu'elle parle chiffons.

--Cela ne lui russirait pas mieux avec nous autres femmes, car elle
y entend moins encore qu' parler politique... Ah ! vous ne voulez
donc pas me dire ce nom?

--C'est le Rapport sur l'tat de la diplomatie en France dans ce
moment; c'est admirable.

--C'est vrai, je l'ai lu et je l'ai trouv ainsi.

--Vous l'avez lu?... quelle bonne plaisanterie! et comment
l'avez-vous eu entre les mains?... il n'est pas public.

--Que vous importe? je l'ai lu.

L'homme dont je parle, quoiqu'il et beaucoup d'esprit, avait
le dfaut de ne pas laisser passer les petites choses, et d'en
faire de grandes affaires aussitt qu'il le pouvait... Le voil
tourment  l'excs, parce que j'avais lu ce rapport qui, au fait,
est une admirable chose. M. de Talleyrand n'est certes pas un homme
ordinaire, et je ne l'ai jamais ni _dit_, ni _pens_.

Je suis quitable en tout, et prcisment parce que je suis
aujourd'hui loigne de M. de Talleyrand pour des motifs relatifs 
l'Empereur, je dois tre juste pour lui  une poque o il mrite des
louanges. Voici quelques passages de ce morceau qui sont l'expression
d'une haute et belle pense:

...... Tous les emplois de la Rpublique demandent un patriotisme
prouv; l'esprit et l'honneur de tous les tats qui tiennent
au service public supposent cette qualit gnrale. Elle est le
caractre commun, et ne saurait tre le caractre distinctif d'aucun
tat.

...... Il y a deux classes de qualits qui entrent dans la
composition de l'esprit et de l'honneur de la profession qui fait
l'objet de cet article[69]: _Les qualits de l'me_, et celles de
l'esprit.

[Note 69: La diplomatie!...]

..... Dans la premire classe sont: 1 la circonspection; 2 la
discrtion; 3 un dsintressement  toute preuve; 4 et enfin une
certaine lvation de sentiments qui fait qu'on sent tout ce qu'il y
a de grand dans la fonction de reprsenter sa nation au dehors, et de
veiller au dedans  la conservation de ses intrts politiques.

Je me borne  parler seulement de ce que dit M. de Talleyrand sur
_les qualits de l'me_ exiges pour la diplomatie. Elles sont toutes
honorables; mais aussitt que le mot _me_ avait frapp mes yeux,
je m'tais attendue, je l'avoue,  tout autre chose. Il y aurait
eu peut-tre plus d'adresse  parler de la volont d'pargner les
hommes, d'empcher la guerre, et de donner plus d'extension au mot
qui, du reste, est honorablement trait dans cet article.

--Eh bien! dis-je  l'ami de M. de Talleyrand, ai-je lu le rapport?
puisque je vous en cite des passages, vous n'en doutez pas, j'espre?

--C'est cela qui m'tonne.

--En vrit, pour l'ami d'un diplomate, vous n'tes pas trs-fin;
comment, vous ne comprenez pas que ce rapport tait sur le bureau de
mon mari, et que je l'ai trouv en furetant pour en chercher d'autres.

--Ah! ah! de la jalousie!.. vous cherchiez quelques lettres de femmes?

--Cela ne vous regarde pas.

Lorsque Joseph fut  Lunville, il imagina (dit-on) de gagner une
somme trs-forte  la Bourse en faisant acheter des rentes, pensant
avec raison que la nouvelle de la paix les ferait monter. Il y eut, 
ce qu'il parat, une erreur, et Joseph,  ce que dit le bruit public,
perdit une somme trs-forte. Bonaparte, qui n'tait pas riche, ne
pouvait aider son frre, et cela le dsolait; M. de Talleyrand arriva
dans son cabinet, aux Tuileries, prcisment au moment o il avait le
plus d'humeur de cette affaire.

--Comment faire? disait-il en se promenant  grands pas, comment
faire?...

Il exposa la chose  M. de Talleyrand, qui, au reste, la connaissait
au moins aussi bien que lui. En coutant Bonaparte, M. de Talleyrand
fit quelques mouvements pour ramener son quilibre, que son pied-bot
drangeait toujours, quand cela lui tait utile; quant  celui de la
physionomie, il ne s'altrait jamais...

--Eh quoi! dit-il aprs avoir entendu, ce n'est que cela?... mais ce
n'est rien du tout.

--Vraiment!... Vous m'tonnez.

--La chose est simple... Faites monter la rente.

--Mais l'argent!

--C'est la chose la plus facile du monde. Faites dposer au
Mont-de-Pit ou bien  la Caisse d'amortissement, vous aurez de
l'argent pour faire lever la rente... Elle remontera, Joseph vendra,
et non-seulement il rentrera dans ses fonds, mais il gagnera.

--Ce n'est pas ce qui m'inquite ni mme ce que je veux, rpondit
Bonaparte... qu'il sorte de ce gupier, et je suis trop heureux et
lui aussi.

On suivit, dit-on, le conseil de M. de Talleyrand, et la chose eut
une pleine russite.

Mais en parlant de lui, de ses conversations, de ses mots jets comme
au hasard et pourtant toujours dits avec intention, il faudrait
pouvoir rendre cette figure blme et immobile, aux traits encore
agrables  cette poque, mais sans la plus lgre tincelle de la
vie du coeur ou mme de cette vie intellectuelle pour laquelle cet
homme semblait fait; il faudrait pouvoir donner cette ressemblance,
vraiment ncessaire pour juger de l'effet que produisait une
conversation avec M. de Talleyrand sur des sujets graves; il faut que
le lecteur puisse se former une ide de l'immobilit des muscles du
visage de M. de Talleyrand, de son aisance de grand seigneur malgr
son immobilit. Ajoutez  l'ide que vous pouvez vous faire de M. de
Talleyrand l'esprit prodigieux de cet homme, et vous aurez un aperu
de ce qu'il tait en prsence de Bonaparte, lorsque celui-ci, dj
colosse de gloire, aspirait encore  une place plus leve.

Les Bourbons de Parme et d'Espagne arrivrent  Paris sous la figure
et le nom de _roi et reine d'trurie_. On avait de tous cts les
yeux ouverts pour connatre quelle pense tait celle du premier
Consul relativement  eux. Elle fut bientt connue, parce que le
jeune prince tait trop imbcile pour aider  donner le change dans
une mascarade comme celle-l.--Il tait stupide.

M. de Talleyrand leur donna une fte ravissante dans sa maison de
campagne de Neuilly. Rien de plus charmant que son ordonnance. Il est
vrai de dire que la nature en faisait la moiti des frais; on tait
au printemps et mme dj dans l't, et le temps tait admirable. M.
de Talleyrand mit dans l'ordonnance de sa fte toute la coquetterie
que la gravit diplomatique n'et peut-tre pas ose en Autriche, 
cette poque, ou dans d'autres royaumes.--Un improvisateur italien de
beaucoup de talent, nomm _Gianni_, improvisa une ode assez longue,
et ravit le pauvre roi, qui, parlant mal le franais, tait heureux
comme un colier en cong lorsqu'il pouvait parler italien. Aussi
avait-il prouv un moment de dsappointement lorsqu'il entendit
le premier Consul rpondre en franais  son compliment italien. Le
pauvre petit roi demeura stupfait.

--_Ma, in somma, siete Italiano siete_ NOSTRO.

--Je suis Franais, rpondit schement Bonaparte en lui tournant le
dos.--Et il se mit  caresser le prince royal, qui avait trois ans,
et qui tait bien le plus laid magot royal ou roturier que j'aie
jamais vu.

Toutes les galanteries furent prodigues  ses htes par M. de
Talleyrand. La faade du chteau reprsentait celle du palais Pitti,
forme avec des lampions, et le feu d'artifice rappela la mme
intention. Le souper fut servi dans l'orangerie; il fut arrang avec
une adresse d'lgance remarquable: on mit des tables autour des
orangers en fleur, qui de cette manire servaient de surtout;  leurs
branches taient suspendues des corbeilles remplies de fruits glacs,
et de tout ce qui peut tre fait en ce genre de plus parfait[70].
Cette fte, au fait, tait la _seule_ qui, depuis la Rvolution, pt
 bon droit exiger le nom de fte; chacun en revint enchant, et M.
de Talleyrand fut gracieux, poli, tout en ne souriant jamais, et en
tant si gal en apparence pour tous, qu'il le fallait bien connatre
pour savoir qu'il _voulait_ tre poli plus avec vous qu'avec tout
autre.

[Note 70: Cette recherche de suspendre des corbeilles avec des fruits
glacs et des oranges est bien ancienne. On la trouve dans un Voyage
en Espagne par madame d'Aulnoi, sous Louis XIV; elle rapporte l'avoir
vue chez le cardinal Porto-Carrero,  Tolde.]

Quoique son titre d'vque ft un peu oubli, on parla beaucoup du
bref du pape qui, disait-on, l'avait scularis. Je ne l'ai jamais
cru alors, parce que M. de Talleyrand aurait pous madame Grandt, et
ne lui aurait pas laiss porter ce nom de Grandt  la face d'Isral
scandalis. Ce bref aurait t expliqu  son avantage.

J'ai omis en son temps de parler d'une chose trs-remarquable; mais
ce livre, tout form de souvenirs, laisse la possibilit de revenir
sur le pass: j'en profite pour parler du Concordat.

M. de Talleyrand, bien qu'vque constitutionnel, bien qu'il et
ainsi contribu  l'apostasie, du moins en partie, du clerg noble
franais, M. de Talleyrand ne fut jamais oppos au retour de la
religion en France; mais il y aurait eu trop de choses _heurtes_
dans les rapports qui devaient exister entre les agents du saint Pre
et M. de Talleyrand-Prigord, ancien vque constitutionnel d'Autun,
quoique ces agents du Pape fussent des hommes d'une haute porte et
avec des vues grandes et larges; et Bonaparte connaissait mieux que
personne les nuances  observer en pareilles circonstances. Il nomma
donc pour les plnipotentiaires de la Rpublique son frre Joseph,
le conseiller d'tat Cretet, et un abb bon militaire, bon frre
d'armes, appel l'abb Bernier, qui, ainsi que l'archevque Turpin,
tuait d'une main et baptisait de l'autre.

Les agents du Pape taient le cardinal Consalvi, le cardinal Caprara
et monseigneur Spina, qui plus tard fut archevque de Gnes et
cardinal. Tous trois taient des hommes habiles, mais Consalvi tait
le premier des trois.

Cette ngociation amena le Concordat, qui fut proclam solennellement
l'anne suivante au printemps et converti en loi de l'tat... Il y
eut un _Te Deum_ chant  Notre-Dame, et le premier Consul voulut que
la plus grande pompe entourt cette crmonie.

Comme cette circonstance tient positivement  l'tat de la socit
en France  cette poque, bien que la chose ne concerne pas
immdiatement M. de Talleyrand, elle doit trouver ici sa place.

Le premier Consul _voulait_ de la pompe et de la magnificence; mais
_vouloir_ n'est pas _pouvoir_, et Paris tout entier le prouva ce
jour-l.

On ne savait pas ce que voulait dire encore le mot _magnificence_
 cette poque; on croyait tre fort magnifique lorsqu'on tait
habill un peu plus que de coutume, et qu'on avait derrire sa
voiture un seul domestique avec un petit galon pour indiquer la
livre. Et alors madame Murat, madame Marmont, moi, madame Savary,
madame Duroc qui avait la livre du premier Consul, toutes ces dames,
except madame Bonaparte, n'avaient qu'un domestique. Quant  leur
toilette, c'tait une lgante toilette du matin, et voil tout.
Je me rappelle que madame Murat se moqua de moi parce que j'avais
une robe de dentelle noire, costume que j'avais choisi comme plus
convenable pour une grande crmonie religieuse. Toutes les femmes de
la _cour_ consulaire avaient fait le cortge de madame Bonaparte et
se tenaient avec elle dans le jub de Notre-Dame, qui existait encore
 cette poque; il y avait mme de bien belles sculptures en bois sur
ce jub; il fut dtruit peu de temps aprs.

Tout ce qui tait militaire reut fort mal le Concordat. L'arme
tait rpublicaine, elle avait des sentiments tout rpulsifs  ce
changement. Lorsque Augereau sut qu'on allait  Notre-Dame pour
entendre la messe, il voulut descendre de voiture avec Lannes. On fut
aussitt le dire  Bonaparte, qui leur envoya _l'ordre_ de rester et
de l'accompagner. Ils allrent donc  Notre-Dame; mais peut-tre
et-il t plus convenable qu'ils n'y fussent pas. Augereau jurait
assez haut pour couvrir la voix de celui qui rpondait  la messe.
Quant au gnral Lannes, il jurait aussi haut, et, de plus, il avait
faim et demandait  manger comme un pauvre. On lui trouva du chocolat
qu'il croqua avec grand apptit et surtout grand bruit. Lannes tait
rpublicain; non pas qu'il comprt la rpublique, pour lui c'tait
beaucoup trop abstrait; mais accoutum depuis son enfance  entendre
dire du mal des prtres et parler de la rpublique comme de la source
de tous les biens, il excrait les prtres et adorait la rpublique.
Que de sentiments semblables sans autre base!

Le lendemain, le premier Consul demanda  Augereau ce qu'il pensait
de la crmonie de la veille.

--Elle tait trs-belle, rpondit Augereau..., mais il y manquait son
plus bel ornement.

--Lequel?

--Un million d'hommes qui, depuis dix ans, se sont fait tuer pour
dtruire ce que nous rtablissons[71].

[Note 71: On a prt ce propos au gnral Damas, qui tait prs
d'Augereau. Je ne sais pas s'il est d'Augereau; s'il l'a dit, on le
lui a souffl. Il tait incapable de l'imaginer  lui seul.]

Bonaparte fut trs-irrit du propos. Augereau commenait  tre mal
_en cour_, et ce mot ne pouvait contribuer  l'y mettre mieux.

Bonaparte dit un jour, aprs le Concordat, devant trois ou quatre
de ses plus fidles officiers:--Il faut une religion: partout elle
est utile pour gouverner...; elle agit sur les hommes... En gypte,
j'tais mahomtan...; je suis catholique en France. Mais il faut que
la police de cette religion soit tout entire dans les mains de celui
qui gouverne. Je veux une religion, je veux des prtres, mais _pas de
clerg_.

--Gnral, lui dit quelqu'un, le Pape a dit: Je ferai tout ce que
voudra le premier Consul.

--Il fera bien. Qu'il ne pense pas avoir affaire  un imbcile...

Il se promena quelque temps sans parler; on respectait son silence.
On voyait de grandes penses passer sur son front. Tout  coup, se
tournant vers ses officiers qui l'entouraient, et parmi lesquels
tait mon mari, qui tait venu  l'ordre le matin mme, il leur dit:

--Que croyez-vous que le cardinal Consalvi me montre d'effrayant pour
me faire signer?... le salut de mon me!... L'immortalit, pour moi,
c'est le souvenir laiss dans la mmoire des hommes. Voil qui porte
aux grandes actions... Il se tut de nouveau et marcha encore quelque
temps sans parler... Puis s'arrtant tout  coup.

--Oui, dit-il avec force, il vaut mieux ne pas natre que de passer
sur la terre inaperu...

M. de Talleyrand fut, vers ce temps-l, scularis par un bref du
Pape qui le relevait de ses voeux[72]. Il avait fait de lui-mme
cette action depuis longtemps, et c'tait, il me semble, une grande
maladresse que de constater par cette mesure que tout ce qu'on avait
fait dans la Rvolution tait mal fait, et qu'on revenait sur une
besogne consomme. Le bref du Pape, demand par M. de Talleyrand, est
une maladresse, je le rpte, si c'est lui qui l'a demand. On m'a
affirm que c'tait le premier Consul qui l'avait exig de lui.

[Note 72: Le bref ne fut pas enregistr  l'poque o il fut donn;
il le fut au 19 aot 1802, et le Pape le donna, je crois, en avril
1801. Le cardinal Consalvi me parla beaucoup de M. de Talleyrand
lorsque je le revis  Rome.]

M. de Narbonne, M. de Choiseul, M. de Montrond, M. de Nassau, M.
de Lavaupalire, tous ceux enfin qui entouraient M. de Talleyrand,
n'taient certes pas dvots; eh bien! ils furent tous ravis de ce
bref, except M. de Montrond: son esprit, extrmement fin, lui
fit voir que M. de Talleyrand faisait une faute. Peut-tre M. de
Talleyrand le voyait-il aussi, et la chose fut-elle impossible 
luder.

La fille d'une amie de M. de Talleyrand se maria vers l'poque dont
je parle. C'tait une charmante personne, Fanny de Coigny, fille
de la fameuse marquise de Coigny, si clbre sous l'ancienne cour
qu'elle prenait  tche de braver, surtout Marie-Antoinette. Fille de
M. de Conflans et fort riche, jolie, grande dame, madame de Coigny
avait tous les avantages runis pour tre une femme  la mode; aussi
y fut-elle, et en premire ligne. Au moment o Bonaparte rappela
dfinitivement tous les migrs, il rendit la fortune de madame de
Coigny,  la condition de marier sa fille avec le gnral Sbastiani,
qui alors tait fort joli garon et n'tait pas, comme aujourd'hui,
un trs-respectable ambassadeur; il avait une charmante tournure, de
l'lgance et une trs-jolie figure. Quant  mademoiselle de Coigny,
c'tait une de ces personnes qu'on regrette toujours, parce qu'elles
ne se retrouvent plus, et laissent toujours quelque chose  regretter
dans celles qui leur ressemblent le plus... Je l'ai bien regrette.
Elle mourut  Constantinople, en couches de son premier et unique
enfant, qui est aujourd'hui madame de Praslin.

Le trait d'Amiens fut sign. Ce fut encore Joseph qui parut dans
ce trait... Ce fut une joie universelle en France, et l'on fut dans
un dlire complet... Les ftes se succdrent, tous les ministres
en donnrent; madame Murat en donna une  Neuilly, qu'elle avait
alors avec Villiers, que le premier Consul lui avait donn lors de
son mariage... Il nous arriva  Paris un bel ambassadeur de S. M.
Britannique, lord Withworth; il n'tait plus jeune, puisqu'il avait
t ambassadeur auprs de Catherine II il y avait dj longtemps...
Lord Withworth tait grand et avait le double de sa taille par une
des plus parfaites impertinences que j'aie rencontres de ma vie.
Je me trompe pourtant. Il avait une femme, la duchesse de Dorset,
assez laide, assez vieille, assez dsagrable pour faire fuir toute
une ville: jugez comme elle remplissait sa mission d'ambassadrice,
qui est toute de conciliation, de paix et de mansutude... Non,
jamais son souvenir ne me quittera... C'est surtout son impertinence
gratuite que je ne puis lui pardonner; et puis si commune, si
vulgaire avec sa prtention de haute aristocratie et le titre de
duchesse...; si grosse, si courte, si ronde... Elle se moquait un
jour de madame Lefebvre, sans remarquer qu'elle tait plus vulgaire
qu'elle[73]...

[Note 73: J'ai connu une grande dame anglaise dont mon mari fut
_l'ami fort intime_. Cette Anglaise avait une mre  moiti folle
qui, toute grande dame qu'elle tait, avait fort souvent besoin
d'argent; Junot lui en prta, et beaucoup (j'ai la note). Nous
n'en entendmes plus parler, et pourtant l'une des deux femmes est
aujourd'hui l'une des plus riches de l'Europe.]

M. de Talleyrand eut alors une maison presque toujours ouverte o il
recevait tous les jours. Je crois cependant que l'accueil hospitalier
qu'il faisait aux Anglais tait bien contre son gr. L'Angleterre
avait t indigne pour lui dans l'migration, et M. Pitt l'avait tout
simplement fait chasser d'Angleterre comme Jacobin!... Mais il tait
trop bien appris pour en laisser voir du ressentiment... Toujours le
mme, sans motion, ne disant que ce qu'il voulait, il fut bien pour
des gens qu'il devinait d'ailleurs ne devoir pas faire un long sjour
en France.

Un jour, M. de Talleyrand fut  la Malmaison; il trouva le premier
Consul dans une grande agitation.

--Qu'avez-vous donc, gnral? lui demanda M. de Talleyrand.


BONAPARTE.

Un motif de grande inquitude. Je ne sais qui envoyer en Angleterre,
comme ministre, en change de ce beau fils qu'ils m'envoient ici.


M. DE TALLEYRAND.

Mais, gnral, regardez autour de vous... N'avez-vous pas dj charg
d'une mission diplomatique le gnral Sbastiani?


BONAPARTE secouant la tte.

J'en ai besoin pour autre chose...


M. DE TALLEYRAND.

M. de Vaisne...?


BONAPARTE.

Eh! ce ne serait pas trop mal!...


M. DE TALLEYRAND.

Le gnral Berthier?


BONAPARTE, secouant encore la tte.

_J'en ai besoin pour autre chose._


M. DE TALLEYRAND.

Mais pourquoi ne pas envoyer  Londres M. Denis[74]?

[Note 74: Je ne sais de qui il voulait parler.]


BONAPARTE.

J'ai mon affaire... j'enverrai Androssi.


M. DE TALLEYRAND, souriant.

Vous voulez nommer _Andr aussi_!... Qu'est-ce donc que cet Andr? je
ne l'ai jamais vu auprs de vous.


BONAPARTE ne comprenant pas.

Je ne vous parle pas d'Andr... je dis _Androssi_ de l'artillerie.


M. DE TALLEYRAND.

Ah! je vous demande pardon! je n'avais pas compris... C'est Androssi
de l'artillerie... Je cherchais, moi, Androssi dans la diplomatie...
Oui, oui, Androssi... c'est trs-bien.

M. de Talleyrand se moquait, non pas du premier Consul, mais de son
choix. En effet, on ne comprend pas comment Bonaparte a pu faire
un pareil choix pour un ambassadeur. Androssi tait lourd, pais,
ne connaissait gure que ses polygones, et voil tout. Aussi ne
plut-il que mdiocrement, et mme pas du tout,  Londres; le prince
de Galles, si lgant, si admirablement _fashionable_, ne sut que
penser de l'envoi d'un tel homme. Ignorant des premires notions
de la politesse, il fit d'abord des gaucheries qui commencrent
par faire rire, et finirent par ennuyer... M. de Talleyrand nous
racontait un jour que M. le gnral Androssi, ne connaissant pas les
coutumes _princires_, appelait toujours le prince de Galles: _Mon
prince_... Le prince de Galles,  la fin, ennuy de cette rptition,
dit un jour  je ne sais quelle personne de la lgation franaise:
_Dites donc au gnral Androssi de ne pas toujours m'appeler mon
prince... il finirait par me faire prendre pour un prince russe._

Androssi fut rappel avant que le reste de ses quipages ft dball.

Un jour les amis de M. de Talleyrand furent consterns. On apprit,
non pas _qu'il allait_, mais _qu'il venait_ de se marier... Il avait
pous madame Grandt.

M. de Narbonne, que je vis le soir chez la marquise de Lucchesini,
me confirma la chose. Il en avait t tmoin  sa grande honte et
regret...

Ce mariage tonna tout le monde. Madame Grandt n'tait plus jeune,
elle n'tait plus belle mme. Il ne restait plus de cette personne
si renomme qu'un colosse de chair, portant perruque, ayant des
yeux bords de rouge, et en tout une personne trs-peu dsirable.
Toutes les vieilles amies de M. de Talleyrand jetrent flammes
et feu. La duchesse de Luynes, la vicomtesse de Laval, madame
d'Yechsiwithz, madame de Coigny, tout ce monde fut dsol. Mais ce
furent principalement les hommes. M. de Montrond surtout tenait
madame de Talleyrand dans la plus belle des haines. Il y avait enfin
un concert de reproches entre tous les amis de M. de Talleyrand, qui
vint s'abattre sur M. de Narbonne, tmoin du mariage.

--Pourquoi ne pas nous l'avoir dit? s'criaient-ils tous...; nous
serions venus embrasser notre ami et lui demander de ne pas faire
cette folie.

--Mais je n'ai pas eu le temps, s'criait M. de Narbonne. Songez donc
que je n'ai eu que deux heures.

Lorsque madame de Talleyrand fut prsente  l'Empereur, elle vint
 Saint-Cloud faire sa cour. En la voyant, l'Empereur frona le
sourcil, et lui dit assez durement:

--Madame, maintenant que vous tes la femme d'un homme dont le nom
vous impose des devoirs, j'espre que vous y songerez.

Madame de Talleyrand tait probablement prvenue, et on lui avait
fait la leon, car elle rpondit:

--Sire, je m'efforcerai d'imiter _en tout_ Sa Majest l'Impratrice.

L'Empereur ne rpondit rien  son tour. Une fois marie, madame de
Talleyrand rendit la maison de M. de Talleyrand moins agrable. On
savait ce qu'elle tait avant ce mariage, et tout en la traitant
bien, on lui donnait souvent le loisir de la rflexion en restant
des soires entires sans lui parler. Elle ne gnait pas enfin, et
maintenant il fallait se gner pour elle. Toutefois, cette crainte ne
fut pas longue. M. de Talleyrand, qui, je crois, s'en tait repenti
avant de l'avoir fait, dit lui-mme quelques mots qui guidrent
les amis mme au del des bornes prescrites. Mais de ce moment,
nanmoins, la maison de M. de Talleyrand fut toute diffrente de ce
qu'elle tait.




DEUXIME PARTIE.

M. DE TALLEYRAND SOUS L'EMPIRE, DE 1804  1807.--LE PRINCE DE
BNVENT DEPUIS 1807 JUSQU'EN 1814.

La situation de M. de Talleyrand pendant le sjour du Pape en
France, lors du couronnement, fut trs-dlicate; mais il s'en tira
admirablement, et mme  Notre-Dame il ne craignit, ou du moins ne
parut craindre aucuns souvenirs fcheux. Peut-tre lui-mme les
avait-il oublis.

Un fait dont peu de gens se doutent, c'est que M. de Talleyrand
perdit  l'Empire. Sous le Consulat, malgr les gardes qui taient
chez le second et le troisime consul, malgr leur rang dans
l'almanach de l'anne, mme de l'Empire, M. de Talleyrand tait,
par le fait, le second personnage de l'tat. Bonaparte avait une
excessive confiance en lui, et il le lui tmoignait par des soins
tout  fait visibles pour ceux qui passaient comme moi leur vie aux
Tuileries ou  la Malmaison. Je pensais ds lors que le nom de M.
de Talleyrand tait pour beaucoup dans cette considration que lui
montrait le premier Consul. L'anciennet, l'illustration de ce nom
de Prigord, formaient une sorte d'aurole autour de la tte de M.
de Talleyrand. Napolon avait une grande mobilit dans de certaines
parties de lui-mme, et cette mobilit donnait lieu  des disparates
tranges. Ainsi, par exemple, il voulait l'galit parmi les hommes,
et il vnrait les anciens noms. On a vu combien cette magie des noms
a influ sur l'arrangement du chteau imprial.

Mais le crdit de M. de Talleyrand venait encore d'une autre
cause. J'ai dit que je serais juste avec lui, et je le serai. Je
reconnatrai que son esprit juste et fin avait su comprendre comment
on devait flatter Bonaparte. Il ne le flattait que rarement, et
alors c'tait avec une telle dlicatesse, qu'il n'en restait que le
parfum et aucun des ennuis; ensuite il le servait comme il voulait
l'tre. Jamais une note violente ne partait immdiatement; jamais
une lettre, commande dans la colre, n'tait crite et envoye
comme le faisaient beaucoup de ministres, qui croyaient faire
merveille en servant ainsi  la course. Ceci rentre bien dans ce que
me disait, il y a bien peu de temps, un des hommes qui ont t le
plus attachs  Bonaparte:--Le malheur de l'Empereur, me disait-il,
est d'avoir t trop bien servi. En effet, que de prfets, que de
ministres se htaient d'excuter les ordres donns dans un moment
de colre!... Que de fois on a dtruit l'affection d'une province
entire en exigeant, croyant mieux agir, vingt hommes de plus pour
la conscription d'une anne!... M. de Talleyrand ne faisait point
ainsi. Il attendait, pour envoyer une note ou une lettre, quelquefois
vingt-quatre ou trente-six heures, et l'Empereur n'en tait que plus
satisfait.

Au moment o l'Empire fut proclam, une chose assez remarquable,
c'est la manire dont le corps diplomatique tait compos, en le
mettant en comparaison du corps diplomatique au moment du Consulat.
C'tait la base de la socit de M. de Talleyrand que ce corps
diplomatique, et il savait avec beaucoup d'habilet en tirer un grand
parti; except le ministre batave, tout avait t chang.

Le comte de Cobentzell (Philippe), ambassadeur d'Autriche.

C'tait un petit homme, habill comme au temps de Marie-Thrse,
dont il parlait sans cesse; portant un manchon grand comme la main,
ayant toujours ses habits garnis de la plus belle pelleterie du
Nord, coiff comme un as de pique; homme assez ordinaire et pas mal
ridicule, ce qui pour le temps qui courait ne valait rien chez nous.
Je ne sais trop pourquoi le cabinet de Vienne l'avait choisi; du
reste, bon homme et fort attentif aux devoirs de politesse du monde.

Le marquis de Gallo, ambassadeur de Naples, tait l'oppos du comte
de Cobentzell. C'tait un homme encore jeune, du moins assez pour
n'avoir rien d'austre dans les manires sans tre ridicule; on dit
qu'il tait d'une grande habilet en affaires, je le crois sans
peine. Il parlait bien franais, et en tout il comprenait la France.
Sa femme tait belle en intention, mais non pas en ralit. On voyait
qu'en naissant elle avait fait ce qu'elle avait pu pour cela, sans
pouvoir y parvenir; elle aimait la France, tait joyeuse, et en tout
plaisait assez.

Le marquis de Lucchesini, ministre de Prusse, tait une nigme
difficile  rsoudre. Fort laid, et mme d'une laideur repoussante
et choquante, n'ayant qu'un oeil, et dans l'autre une expression
dplaisante, il tait peu aim de la socit dans Paris, o il est
meilleur d'abord de ne pas dplaire par les yeux pour avoir du succs
par l'esprit. M. de Lucchesini en avait pourtant beaucoup, et mme
plus qu'il n'en fallait, car souvent sa finesse lui faisait dpasser
le but. L'Empereur ne l'aimait pas, et en gnral on aimait mieux M.
de Brockhausen, qui lui succda. Madame la marquise de Lucchesini
tait une grande femme prussienne, ayant tout immense, except les
yeux, qui taient fort petits et qu'elle agrandissait tant qu'elle
pouvait avec du noir rcolt sur une grande pingle; ce qui faisait
que ses yeux et son visage taient souvent barbouills comme celui
d'un petit ramoneur: elle parlait comme un enfant, prtendait qu'elle
ne pouvait pas dire _Paris_, et disait _Pa-is_, faisait la charmante,
et annonait trente-deux ans, tandis que son extrait de baptme
disait cinquante. Mais il n'y a pas mort d'homme dans la dcouverte
d'un petit mensonge comme celui-l, et comme elle tait bonne femme
on lui passait cela.

M. de Cetto, ministre de Bavire, tait un honnte homme, ayant
une femme qui tait douce et bonne, disait son ge et n'avait de
prtention qu' remplir ses devoirs de mre de famille; ce  quoi
elle russissait  merveille.

La Russie n'avait qu'un charg d'affaires en ce moment, qui tait M.
le chevalier Doubril. C'tait un garon fort habile, dit-on; mais la
position difficile de la Russie au moment du couronnement empchait
cette puissance, ou du moins son reprsentant, d'tre dans la socit
franaise comme il l'et t sans cet empchement.

Le bailli de Ferrette, ministre de l'ordre de Malte, tait un homme
qui reprsentait son affaire  merveille. On se demandait souvent
si le bailli de Ferrette existait; il tait incertain qu'il ft
vivant pour beaucoup de gens; il tait petit, maigre au point
d'tre diaphane, ple et tellement fluet, que M. de Montrond disait
qu'il tait l'homme le plus hardi de France, _attendu qu'il marchait
quand il faisait du vent_. Sa conversation tait nulle, et pourtant,
comme la tradition de toutes les coutumes de la bonne compagnie
vivait encore en lui plus que son individu mme, on l'aimait, et il
tait recherch pour le whist de M. de Talleyrand quand la partie
habituelle n'tait pas l.

Cette partie se composait de M. de Talleyrand lui-mme, de M. le
comte Louis de Narbonne, de M. de Montrond, de M. le prince de
Nassau, de M. de Choiseul, de M. de Sainte-Foix et de M. de La
Vaupalire.

Mais le plus important de tous tait le duc de Laval: j'en parlerai
tout  l'heure...

M. de Dreyer, ministre-ambassadeur de Danemark, tait un homme d'une
bonne attitude. Le Danemark avait toujours t ami fidle de la
France, et son ministre avait toujours t bien accueilli chez M. de
Talleyrand, qui avait au suprme degr un talent inimitable pour ces
nuances si difficiles  saisir, et qui souvent vitent des notes qui
ne font qu'aigrir les esprits.

M. de Souza, ministre de Portugal, tait un homme profondment
instruit, honnte homme, n'ayant pas l'apparence pour lui, mais au
fond un homme fort remarquable. Sa femme allait peu dans le monde,
et pourtant elle y et t admirablement place: c'tait madame
de Flahaut, auteur d'_Adle de Snanges_ et d'une foule de jolis
ouvrages. Elle ne sortait que rarement, mme pour aller chez M. de
Talleyrand, dont cependant elle avait t l'amie la plus intime
pendant longtemps et avant la Rvolution. Cette liaison remontait 
1785. Madame de Souza tait la femme la plus charmante et la plus
agrable de causerie et de bonne compagnie que j'aie vue. Une seule
personne me la rappelle encore, et ce n'est qu'en partie; comme
j'tablis une comparaison  son dsavantage, je ne la veux pas nommer.

Le cardinal Caprara, lgat du Saint-Sige, tait un homme dont on ne
pouvait dire que du bien, mais _prlat romain_ au del de tout. Il
suivait  Paris les coutumes de la place d'Espagne et du _Corso_,
comme il et fait  Rome; du reste, c'tait un homme fin et dli, un
homme bien capable de jouer la partie de M. de Talleyrand, et mme de
lui rendre peut-tre des points en fait de ruses et de contre-ruses.

Quant  l'Espagne, son VRAI ministre tait un homme d'un aspect
odieux nomm Don Eugenio Izquierdo.--Cet homme, d'une laideur
tellement repoussante qu'il faisait fuir les enfants[75] comme
un pouvantail, avait l'me de cette figure. M. de Talleyrand et
ses alentours avaient pour cet Izquierdo un attachement que je
n'ai jamais compris, car de le voir seulement me l'aurait fait
prendre en aversion. Il s'occupait d'histoire naturelle, o il
tait, dit-on, fort habile; mais le rel de ses occupations  Paris
tait de confrer secrtement avec M. de Talleyrand et une autre
personne de son intimit que je ne veux pas nommer. C'est par lui
qu'une grande partie des affaires d'Espagne se sont traites; le
prince de la Paix avait une entire confiance en lui, et il tait
_son charg d'affaires_ en France, pour ce fameux trait qui devait
donner le royaume des Algarves au prince de la Paix... Rien n'tait
plus ignoble surtout que la figure de cet Izquierdo! Je me le
rappelle comme un cauchemar.--Comment l'Espagne ne l'a-t-elle pas
jug!--Il y a des destines qui, en vrit, font murmurer contre la
justice cleste... Izquierdo meurt dans son lit, et Riego meurt sur
l'chafaud!...

[Note 75: Mes petites filles, surtout la plus jeune, faisaient des
cris affreux en le voyant.]

En ajoutant  ce corps diplomatique ce qui devait ncessairement
faire partie du ntre en France, et qui allait chez M. de Talleyrand
par devoir et par plaisir, comme les auditeurs qu'on envoyait en
mission, on voit que sa maison tait une des plus agrables de
Paris. La princesse d'Yeckciwitz, soeur du prince Poniatowsky, tait
une habitue de la maison. Madame de Talleyrand ne l'aimait pas:
elle en tait jalouse comme une tigresse; et si la pauvre princesse
avait eu deux yeux, elle les lui et arrachs; malheureusement
elle n'en avait qu'un. La pauvre femme avait pour M. de Talleyrand
une de ces passions qui jettent un manteau de ridicules sur une
femme, de manire qu'elle ne le dpouille jamais. Elle envoyait 
M. de Talleyrand tout ce qu'elle trouvait de rare et de beau dans
son chemin; cette manire de vivre n'enrichit pas quand on n'a
pas une grande fortune. Ce fut le malheur de la pauvre princesse
d'Yeckciwitz... elle fit des dettes, et mme un beau jour il lui
arriva un malheur comme cela pourrait choir pour un fils de
famille, le tout pour avoir fait des cadeaux  M. de Talleyrand.
Le plus curieux de l'affaire, c'est que M. de Talleyrand, qui
n'avait pas une passion pour elle, comme on le pense bien, ne
faisait aucune attention aux _rarets_, qui mme bien souvent s'en
allaient figurer chez la duchesse de Courlande ou telle autre amie
de M. de Talleyrand, qui  son tour en faisait des gnrosits. Je
dis cela parce que je sais les _voyages et malheurs_ arrivs  un
superbe mandarin  la robe bleue, aux manches pendantes, aux yeux
retrousss; cet honnte mandarin, qui cota des sommes folles, fut
donn par madame la princesse d'Yeckciwitz  M. de Talleyrand.--M. de
Talleyrand le donna  madame la duchesse de Courlande; et madame la
duchesse de Courlande, quoiqu'elle tnt avec tendresse  la moindre
babiole qui lui venait de M. de Talleyrand, donna le magnifique
mandarin  son amie de coeur madame la marquise de Sainte-Croix[76],
o je l'ai vu il y a peu d'annes dans l'htel de cette dernire, rue
Sainte-Marguerite au Marais.

[Note 76: Madame la marquise Des Corches de Sainte-Croix, mre du
gnral Sainte-Croix et tante de madame du Cayla. Elle tait soeur de
M. Talon; c'tait une femme suprieure, et l'amie la plus intime de
la duchesse de Courlande, mre de la duchesse de Dino.]

Les vieilles femmes taient une partie fort soigne du salon de M.
de Talleyrand.  commencer d'abord par la sienne, qui n'tait plus
ni jolie, ni jeune, ni mme agrable, on comptait une demi-douzaine
de ttes qui chacune pouvaient rclamer pour leur part personnelle
au moins la moiti d'un sicle. C'taient madame de Luynes, madame
d'Yeckciwitz, madame Zayombeck, madame de Balbi, madame de Laval...
et quelques autres encore dont j'ai oubli les noms.--Madame de
Talleyrand tait  peine salue par ces dames, au reste, qui ne s'en
gnaient gure.

Le trait de paix qui suivit Austerlitz amena  Paris une quantit
d'trangers qui augmentrent l'agrment de la maison de M. de
Talleyrand, sans rien ajouter cependant au charme qu'on trouvait
toujours  le rencontrer, _lui_, et quelques autres hommes de son
intimit, pass une heure du matin; et lorsqu'on le trouvait de bonne
humeur surtout, la bonne fortune tait complte: alors il avait un
_laisser aller_ qu'on aurait pris pour une confiance arrache par
le charme que vous auriez exerc sur lui, lorsqu'au contraire il ne
disait que ce qu'il voulait dire, et tout en ayant l'air de raconter
_malgr lui_, c'tait une nouvelle qu'il lanait dans le monde; mais
n'importe, je me rappellerai toujours avec reconnaissance le charme
que j'ai trouv dans ces heures passes  l'couter; jamais je n'ai
rien rencontr de plus ravissant que cette causerie familire de M.
de Talleyrand avec ses amis les plus intimes, M. de Narbonne, M. de
Montrond, M. de Sainte-Foix.--Le prince de Nassau, tout conteur et
menteur qu'il tait, se soumettait  la loi que M. de Talleyrand
semblait imposer. J'ai vu quelquefois toute une soire ou plutt
toute une nuit, car on ne demeurait libre qu' une heure, on ne
soupait qu' deux, et on n'allait se coucher qu' quatre ou cinq, se
passer sans que M. de Nassau ft un mensonge.

Un homme parfaitement aimable qui venait chez M. de Talleyrand, mais
n'tait pas Franais ni de son intimit, c'tait le comte Golowkin.
Le comte Golowkin tait spirituel, charmant, Franais de bonne
compagnie _en tout_... et, en vrit, un homme tout  fait dsirable
pour une matresse de maison, mais aprs cela menteur comme on ne
l'est vraiment que trs-rarement. C'tait avec une perfection du
genre que je ne pouvais comprendre quand je me le rappelais; car en
l'coutant il parlait si bien qu'on ne pensait pas au mensonge.

J'ai parl tout  l'heure du duc de Laval: c'tait un type dont le
moule est bris que M. de Laval; on lui a prt une foule de mots
qu'il n'a jamais dits, il y en avait bien assez des siens; mais M.
de Laval tait loin d'tre un sot; il avait mme un esprit  lui qui
tait assez original. Comprenant tous les jeux, les jouant, le whist
surtout, de manire  se faire une fortune loyale et certaine avec ce
jeu, il ne sortait jamais d'un srieux aussi imposant que s'il et
trait de la paix ou de la guerre pour le premier des empires.

Mais son humeur tait odieuse  supporter; personne n'en tait 
l'abri. M. de Talleyrand, sa soeur, la duchesse de Luynes, M. de
Montrond et toute la troupe du whist y passaient sans appel pour peu
qu'on ft une faute, et avec M. de Laval la faute arrivait souvent.
M. de Montrond lui ripostait toujours: aussi avait-il fini par se
soumettre un peu. Quant  M. de Talleyrand, il ne lui rpondait pas.
Madame de Luynes prenait l'affaire au srieux, et alors la partie de
whist devenait un combat de cris et de paroles injurieuses dites par
M. de Laval, au grand amusement de toute la compagnie.

Comme je n'cris pas l'histoire politique de l'poque, je m'tends
davantage sur les personnages qui formaient la socit et
consquemment le salon de M. _le prince de Bnvent_: car tel tait
le titre enfin que l'Empereur avait confr  M. de Talleyrand pour
_ses services rendus  l'tat_.

J'allais alors fort souvent chez M. de Talleyrand. J'aimais son
esprit, j'apprciais son talent; et quoiqu'un homme de mes amis, d'un
jugement suprieur, et qui le connaissait fort bien, me dt le peu de
fond qu'on pouvait faire sur son dvouement  l'Empereur, Junot et
moi, nous y croyions comme  un prcepte de notre foi... Au moment o
je partis pour le Portugal, je dnai chez lui; comme il tait alors
notre ministre, plus que celui de la Guerre, tant place auprs
de lui  table, il me parla de l'Empereur dans de tels termes que
j'en fus attendrie, et le dis le soir mme  M. d'Abrants: Cela
ne m'tonne pas, me rpondit-il... je sais _qu'il aime_ l'Empereur,
et Lannes aura affaire  moi s'il rpte encore un mot comme celui
d'hier.

Ce mot avait t dit  dner chez moi par le gnral Lannes, qui
revenait de Lisbonne, o il s'tait conduit comme un colier, et o
M. de Talleyrand lui avait probablement _crit_ ou _dit_ quelques
mots railleurs, selon la matire, qui, pour le dire avec vrit,
tait abondante. Avec le haut mrite du duc de Montebello, on peut
convenir qu'il n'avait rien en lui qui pt convenir au ngociateur.
M. de Talleyrand l'avait vu, l'avait dit et avait bien fait; Lannes,
qui n'aimait et ne supportait mme pas une remontrance de l'Empereur,
rcusa, comme on le pense bien, celle de M. de Talleyrand. Cependant,
tout brave qu'il tait, M. de Talleyrand lui faisait peur au jeu de
la parole. C'tait une escrime  laquelle il n'tait pas habile, et
n'avait pour toute parade qu'une injure ou un jurement, ce qui ne
prouve rien du tout, au contraire.

Nos relations avec M. de Talleyrand furent toujours ce que je viens
de les montrer. De ma part, il y avait mme un motif de plus pour
m'en rapprocher. J'tais lie depuis l'enfance avec une de ses nices
que j'aimais et que j'aime toujours chrement; aussi  mon retour de
Portugal j'y allais assidment...

Madame de Talleyrand crut un moment, et ce moment fut long, que
c'tait pour sa personne que j'allais si souvent chez M. de
Talleyrand, et la voil qui me prit dans la plus funeste des amitis:
car c'tait une calamit que l'amiti de madame de Talleyrand; M. de
Talleyrand saurait bien qu'en dire...

En consquence, elle m'arriva rgulirement deux fois par semaine,
venant le matin pour me voir plus _intimement_, venant le soir _pour
la convenance_, disait-elle, et m'ennuyant toujours; ce que je ne
pouvais lui dire et qu'elle ne voyait pas. Je me sauvais bien d'elle
auprs de M. de Talleyrand, o j'tais sre qu'elle ne me viendrait
pas chercher, car elle le craignait et ne l'aimait plus: elle tait
mme  cette poque dj trs-mchante pour lui; des _caqueteurs_
prtendaient mme qu'elle le _battait_, et l'un d'eux racontait
qu'un jour M. de Talleyrand ayant mal aux dents d'une fluxion
trs-douloureuse, elle lui porta un coup violent dans la joue malade.

Un soir nous tions peu de monde chez M. de Talleyrand, M. Fox tait
encore au ministre. M. de Talleyrand nous raconta qu'il avait crit
la lettre la plus charmante pour annoncer qu'on avait dcouvert 
Londres un homme qui voulait assassiner l'Empereur; cet homme tait
FRANAIS.

J'ai fait mettre ce misrable en prison, ajoutait M. Fox; mais nos
lois ne permettent pas de retenir longtemps en prison un tranger
qui n'est coupable d'aucun dlit en Angleterre. J'attendrai l'avis
que vous me donnerez. M. Fox disait encore dans sa lettre  M. de
Talleyrand un fort joli mot qui prouvait l'horreur qu'il avait pour
le crime que l'assassin mditait: Je lui ai d'abord fait l'_honneur
de le prendre pour un espion_, disait le ministre anglais...

M. de Talleyrand, en parlant de ce fait comme d'une sorte de
confidence, exaltait beaucoup M. Fox et sa loyaut. Le fait rel,
c'est que M. Fox tait un homme ayant l'me leve, et sans aucune de
ces petites passions comme en nourrissait M. Pitt. M. de Talleyrand
voulait rpandre cette action de M. Fox pour qu'il lui revnt 
Londres qu'on tait reconnaissant de ce qu'il avait fait. L'Empereur
fit encore plus; il lui fit adresser par M. de Talleyrand une
charmante lettre qui fut mme comme un chanon repris et rattach. Si
M. Fox tait demeur plus longtemps en ce monde, il est certain que
la paix aurait t signe de nouveau.

M. de Talleyrand quitta Paris pour suivre l'Empereur en Allemagne,
aprs la bataille d'Ina. Paris devint alors bien dsert. Madame de
Talleyrand, qui avait dj Valenay, je crois, mais ne voulait pas
aller si loin, prit une bicoque  la Muette o je me rappelle avoir
t la voir. Je la trouvai dans une chambre o son gros et grand
corps pouvait  peine se tenir. La conversation n'tait pas tenable
quand M. de Talleyrand n'y tait pas...

Aprs son dpart j'hritai de la partie de whist. Ces messieurs, qui
avaient tous madame de Talleyrand dans la plus belle et cordiale
aversion, ne voulurent jamais reprendre leurs soires chez elle en
l'absence de M. de Talleyrand, et comme indpendamment du got commun
 M. d'Abrants et  ces messieurs pour le whist, ils taient de ma
plus intime socit, on n'eut tout simplement qu' ouvrir deux tables
de jeu dans mon salon, et quoique les cartes fussent habituellement
bannies de chez moi, je leur permis d'y entrer pour un temps...

M. de Talleyrand crit rarement, mais il crit bien, et cela se
conoit en l'entendant causer. Il lui arriva en Pologne une histoire
fort comique qui donna lieu  une lettre charmante qu'il crivit
ici. Sa voiture s'embourba dans ces horribles chemins de la Prusse
polonaise, et la voiture ministrielle demeura en panne comme la
charrette d'un manant: on appela des soldats.--Il y fallait penser;
la voiture tait l depuis neuf heures du matin, et il tait alors
sept heures du soir. Un bataillon tout entier arriva, et la voiture
fut souleve et enfin arrache de ce gouffre boueux dans lequel elle
tait tombe.

--Qui est donc l-dedans? demanda un soldat.--Le ministre des
Affaires trangres.

--Ah! ah! dit le premier, qui,  ce que croit M. de Talleyrand, tait
le _gracioso_ du bataillon, pourquoi se mle-t-il de venir faire de
sa chienne de diplomatie dans un maudit pays comme celui-ci?

--C'est vrai a, dirent tous les autres en choeur.

Ce que j'ai dit de M. Fox me rappelle un fait arriv dans le mme
temps. Il y avait  Hambourg un migr charg par Louis XVIII de
payer des pensions  de pauvres migrs qui demeuraient soit 
Hambourg, soit  Altona. Le comte de Gimel, nom de cet envoy de
Louis XVIII, tait un homme comme la Restauration aurait d en avoir
beaucoup: c'tait un homme dvou  sa cause, mais avec honneur et
loyaut, un vrai Franais enfin. Le comte de Gimel tait donc 
Hambourg lorsqu'un jour, le 17 juillet 1806, un nomm _Loiseau_ se
prsenta chez lui, et, sans prambule, lui offrit de venir  Paris
pour assassiner l'Empereur. M. le comte de Gimel, rvolt de cette
proposition, le reut avec horreur.

Si vous n'avez pas d'autres moyens pour relever le trne des
Bourbons qu'un lche assassinat, monsieur, lui dit-il, allez ailleurs
chercher des complices!

Un ami de M. de Gimel, qui allait beaucoup chez le rsident de France
 Hambourg, lui raconta le fait, ce qui fit arrter Loiseau et le fit
conduire  Paris. M. de Gimel tait un homme d'une noble et loyale
opinion: des royalistes comme lui auraient fait aimer les Bourbons.
Il mourut peu de temps aprs cet vnement et fut mal remplac
jusqu'au moment o M. Hue, ancien valet de chambre de Louis XVI, vint
lui-mme  Hambourg pour inspecter les besoins des pauvres migrs
dont madame la duchesse d'Angoulme prenait soin.

Tilsitt vit faire un trait qui de nouveau devait donner de l'espoir
pour la paix. M. de Talleyrand revint avec l'Empereur; la socit
de la rue d'Anjou reprit ses habitudes, et tout marcha comme par le
pass. Toutefois une grande tempte se prparait du ct de l'ouest,
et tout faisait prsumer que ses clats seraient terribles: l'Espagne
annonait une rvolution... Ce fut en ce moment que Napolon supprima
le tribunat!...

C'est une dlicate chose  toucher que cette affaire de la Pninsule.
Avant d'en dire quelques mots, je parlerai de l'opinion de la France
sur l'Empereur: elle tait ce que peut-tre elle n'avait jamais t.
Sa force morale avait reu  Tilsitt une augmentation tellement hors
des proportions voulues, qu'il pouvait tout tenter. Cette amiti
d'un souverain puissant, l'entrevue de Tilsitt, tout ce qui s'tait
pass dans cette campagne, o en dix mois Napolon avait touch les
bords de la Vistule et remport des victoires qui suffiraient pour
illustrer le rgne entier d'un homme; le fait rel, c'est que depuis
le couronnement de l'Empereur, jamais il ne fut aussi fort qu'en ce
moment.

Les affaires de la Pninsule ont-elles t conseilles par M. de
Talleyrand, _oui_ ou _non_? voil l'tat d'une question fort dlicate
depuis longtemps livre  la discussion politique... et personne ne
l'a pu rsoudre. Si j'interroge ma conscience, je rponds que je
suis certaine que si M. de Talleyrand ne l'a pas conseille, il l'a
fortement approuve. Je n'en veux pour preuve que les liaisons plus
qu'intimes non-seulement de lui avec Izquierdo, mais de tous ceux
qui l'entouraient avec cet homme, me damne du prince de la Paix...
J'ai d'ailleurs trouv dans les papiers de mon mari des fragments
de lettre ayant rapport  sa mission secrte lors de notre premier
passage  Madrid, en allant prendre possession de notre ambassade 
Lisbonne; Junot fut alors charg de plusieurs choses intimes pour le
prince des Asturies (plus tard Ferdinand VII). Tout cela se tient, et
assez pour que je puisse formuler une opinion sur cette terrible et
mystrieuse affaire d'Espagne. Le duc de Lavauguyon, qui se trouva 
Madrid avec Murat, nous a racont de bien tranges choses. Tous ces
fragments forment un _tout_ sur lequel je suis assise, et je prends
de l ma direction.

La _prise_ du Portugal commena la _prise_ de la Pninsule. Ce mot de
_prise_ on n'en voulait pas, car on choisit pour commander l'arme
d'invasion l'homme qui tait _encore ambassadeur_ auprs de la reine
de Portugal. Ce fut une mauvaise comdie dont personne ne fut dupe,
mais qui ne s'en joua pas moins.

La marche de l'arme franaise sur Lisbonne fut un prodige. Le
gnral Thibault, chef d'tat-major du duc d'Abrants pour cette
mme campagne, et  qui l'arme doit tant de remerciements et de
reconnaissance, peut dire si ce fut _une promenade_, comme l'ont dit
quelques ignorants ou quelques serpents... un de ces reptiles qui ont
toujours besoin de siffler, n'importe quelle action. Quoi qu'il en
soit du plus ou moins de prils que l'arme a courus, tandis que nos
aigles s'avanaient vers Lisbonne, Madrid grondait dj sourdement
pour annoncer cette terrible tempte qui devait amener quatre cent
mille Franais dans cette belle Espagne, pour y trouver la mort.

On sait dj que ce n'tait pas Charles IV qui tait roi d'Espagne;
il avait beau mettre au bas des cdules royales:

_Yo el Rey_,

il n'tait pas aussi roi dans la Pninsule que je suis matresse
absolue dans ma maison. C'tait Godoy.

Ce Godoy, dtest, mpris des Espagnols, ce Godoy qui, pendant vingt
ans qu'il fut _privado_, ne sut mme pas donner une loi heureuse 
sa patrie... Pas un chemin, pas un pont, pas un arbre plant en son
nom!... un silence de mort enfin couvrirait le nom de cet homme, si
le cri de l'indignation ne s'levait  ct de lui pour lui dire
qu'il a fait le malheur de l'Espagne.

Cette haine gnrale n'tait pas seulement le fruit de sa position
de favori. Cette place de _privado_ n'avait pas toujours t occupe
par un homme inhabile; le duc d'Olivars[77], le duc de Lerme, don
Juan d'Autriche, le frre de Charles II, montraient, avec le comte
de Campo-Mans, ce qu'on peut produire avec la faveur, quand le bon
grain tombe sur une bonne terre. Mais Godoy ne dut son avnement 
_la faveur_ du roi que _par celle_ de la reine. Honte sur lui! criait
la nation tout entire.

[Note 77: Le duc d'Olivars laissa prendre le Portugal, mais ce fut
aprs tout un grand ministre; s'il ne fut pas l'gal de Richelieu, il
fut moins cruel, au moins, et cela compense.]

Et c'est de cet homme que Don Eugenio Izquierdo tait non-seulement
l'agent, mais l'ami... Et on sait comment Izquierdo tait reu chez
M. de Talleyrand!... Izquierdo!... lorsque je pense  cet homme, mon
coeur se soulve.

Godoy fut l'homme fatal de l'Espagne bien plus que Napolon. Je
connais l'Espagne et je l'aime; j'ai bien tudi tous ses malheurs,
j'ai remont  leur cause, et je crois pouvoir affirmer que Don
Manuel Godoy est la principale cause de toutes les infortunes de la
Pninsule, sous quelque forme qu'elle ait t frappe.

Le prince des Asturies abhorrait le prince de la Paix; j'ai entendu
cette haine s'exhaler avec rage du coeur de Ferdinand VII, en
prsence de mon mari et de la princesse sa femme[78], lorsque je
passai  Madrid pour aller  Lisbonne.

[Note 78: Il voulait sans doute le conduire, comme Don Carlos, 
tre jug  mort. Ensuite, il n'y aurait eu que Don Carlos entre Don
Francisco et le trne; Don Francisco, le troisime enfant, tait fils
de Godoy.]

Notre ambassadeur  Madrid, lors de la rvolution d'Aranjuez, tait
M. le marquis de Beauharnais, beau-frre de Josphine; sa position
tait des plus difficiles. Il avait tout le tact et le talent
ncessaires pour agir dans une semblable circonstance; mais que
faire contre une double manoeuvre qui agit sans que vous sachiez o
sont ses mouvements? M. de Talleyrand avait ses rouages, ses fils,
que faisait mouvoir Izquierdo, et M. de Beauharnais avait d'autres
renseignements et presque d'autres ordres. Il se conduisit mme avec
une admirable modration, en rtablissant la paix entre le prince des
Asturies et son pre. Mais Godoy ne voulait pas de paix; il voulait,
je crois, la mort du prince des Asturies. Je ne puis m'expliquer
autrement cette rage haineuse qui l'animait contre l'infant. Enfin
les choses en vinrent au point que le roi et l'infant portrent la
cause au tribunal de Napolon.--Il donna raison au pre. Le fait est
que le pre tait un imbcile, le fils un mchant et Godoy le plus
misrable des hommes. Quant  la reine, elle ne sut tre ni pouse,
ni femme coupable, ni mre, ni souveraine. Voil les acteurs de ce
drame si imposant jou  Bayonne en 1808.

Les querelles devinrent srieuses. On envoya des troupes en Espagne:
ce fut une faute; nous n'en avions pas le droit... On a prtendu que
Godoy, voulant emmener le vieux roi loin de Madrid pour le faire
aller en Amrique, avait demand des troupes afin de l'effrayer.
Le fait est qu'Izquierdo partit en courrier de Paris et arriva 
Aranjuez le mardi-gras. Il alla aussitt chez Godoy... Il le trouva
masqu, dguis en moine, et faisant et disant toutes les folies qui
passaient par sa pauvre tte. Izquierdo tait un misrable niais,
mais il avait assez de talent pour comprendre la gravit de leur
position; il leva les paules et fit bien.

Pendant ce temps, l'arme franaise, sous les ordres de Murat,
franchissait les Pyrnes, et Murat entrait dans Madrid, o il
fut mal accueilli. Murat n'tait pas l'homme qu'il fallait aux
Castillans, peuple srieux, positif, austre, et l'oppos des
fanfaronnades et des jactances de Murat.

Il crut avoir pris l'Espagne pour lui; mais l'Empereur lui crivit
qu'il ft tranquille et qu'il _songerait  son affaire_. Alors
se firent entendre les pleurs et les grincements de dents. La
grande-duchesse de Clves, de Berg et de Juliers n'tait pas
contente... Mon Dieu! quelle extravagance et quel dlire!

Quand Murat vit que l'Espagne n'tait pas pour lui, il fit tout ce
qu'il put pour faire perdre la couronne du royaume d'Espagne au
pauvre Charles IV, et puis ensuite  tout autre qui la prendrait,
c'est--dire qu'il embrouilla tout, au point que personne ne s'y
reconnut. Godoy, qu'on allait pendre, ne le fut pas, et l'on vit un
petit-fils de Louis XIV solliciter  genoux de quitter une couronne,
un royaume qu'il ne pouvait plus partager avec son _privado_,
demandant pour toute grce un dernier asile o ce _trsor_ ft en
sret. C'est alors que Murat, sur les recommandations _crites_
et _expresses_ de M. de Talleyrand, rendit la libert  don Manuel
Godoy. Ceci tait aprs la rvolution d'Aranjuez.

La nation fut furieuse. Godoy tait tellement dtest, qu'on avait
besoin de sa mort comme d'une expiation. Le peuple, les grands, la
bourgeoisie, tous la voulaient et la demandaient par un seul cri.

C'est alors que l'Empereur arriva  Marrac. Il manda les parties
devant lui. Ferdinand arriva le premier, et fut suivi de son pre et
de sa mre, qui ne quittaient pas leur insparable Godoy. On sait
la fin de cette histoire, du moins dans sa premire partie... M. de
Talleyrand y parut peu en dehors, n'tant plus alors aux Affaires
trangres; mais M. le duc de Cadore n'tait pas dans ce chaos,
tandis que M. de Talleyrand y tait tout entier. Ses partisans,
depuis cette poque, en voyant le blme universel s'tendre sur
cette affaire, voulurent le disculper, mais n'y purent parvenir; ils
dirent seulement que s'il ft demeur au portefeuille des Affaires
trangres, les choses se fussent passes plus convenablement.

Les princes d'Espagne allrent  Valenay, chez M. de Talleyrand
mme, et le roi Charles IV  Marseille, avec sa femme et _Manuelitto
Godoy_. Quelle profonde tude  faire dans toute cette tragi-comdie,
joue et compose par ceux mmes qui sont en scne!

La conduite de Ferdinand VII, pendant sa captivit, lui fut, dit-on,
suggre pour le rendre mprisable aux yeux de ses sujets. Ceci est
une de ces calomnies comme la mchancet n'en fait que trop souvent.
Ferdinand VII tait un homme que j'ai connu, et qui n'avait nullement
besoin d'tre pouss pour faire des actions basses et indignes de
son rang. Conspirant sans cesse contre lui-mme, parce que ses
tentatives taient stupides; jouant ou faisant jouer la comdie,
sduisant des maritornes dans les basses-cours du chteau, il laissa
le duc de San-Carlos filer une plus noble passion auprs de madame de
Talleyrand, qui, dit-on, ne lui fut pas cruelle; et lorsqu'elle vint
 Paris et que nous y vmes aussi le duc de San-Carlos, nous pensmes
que le duc s'tait tromp. Mais la princesse ne l'entendait pas
ainsi.

Une chose dont je n'ai pas parl dans la premire partie de cet
article, c'est de la _petite Charlotte_. Qu'est-ce que Charlotte?
Charlotte tait une petite fille qu'un beau jour on vit apparatre
dans le salon de M. de Talleyrand. Comme madame Grandt la caressait
beaucoup, on crut qu'elle tait sa fille et celle de M. de
Talleyrand. coutez donc, il est de fait que la chose paraissait
probable; mais ce n'tait pas cela. Charlotte tait fille de
quelqu'un, parce qu'on a toujours une mre et un pre. Le pre,
je n'ai jamais bien connu son nom,  moins qu'il ne s'appelt M.
Charlotte; car la petite n'eut jamais d'autre nom, mme quand au
titre de mademoiselle on ajoute autre chose; on ne put trouver que
mademoiselle Charlotte. Enfin, telle qu'elle tait, cette petite,
M. de Talleyrand en tait idoltre. Elle venait pincer les jambes
du cardinal Caprara, qui lui souriait comme un martyr, parce qu'il
venait de chez l'Impratrice, o les deux carlins lui avaient mis
les jambes en marmelade. Elle touchait impunment  la coiffure
du comte de Grandcourt; et un jour le comte de Bentheim l'ayant
souleve dans ses bras, elle lui ta tout son rouge sans qu'il se
plaignt. On connaissait son pouvoir sur M. de Talleyrand, et nul ne
rsistait  l'enfant. Mais le plus curieux, c'est que cette petite
tait aime de madame de Talleyrand comme de son mari. Lorsqu'on
avait dn, Charlotte arrivait en se cachant derrire une immense
coupe d'agate ou de porphyre, dans laquelle brlaient des parfums.
Une autre fois, elle arrivait habille en Espagnole, en Polonaise,
en Napolitaine, et puis elle dansait le bolro, la mazourka ou la
tarentelle; M. de Talleyrand, alors, tait dans le ravissement, et
les applaudissements de tout le salon taient plus vifs que ceux
de l'Opra pour mademoiselle Elssler. Le fait est que cette petite
n'tait pas jolie, avait des dents fort avances, et ne dansait pas
mieux qu'une autre; elle avait de plus l'air d'un chien habill,
avec son toquet sur l'oreille, et tait parfaitement ridicule:
elle m'a toujours fait cet effet au moins. J'ai parl d'elle aussi
longuement, parce qu'elle faisait partie du salon de M. de Talleyrand
comme objet de curiosit. Si M. de Talleyrand avait davantage song
 l'avenir qu'il lui rservait, il aurait mis plus d'attention  la
tenir dans un demi-jour convenable; mais en lui levant un thtre
o il l'exposait, c'tait lui donner la clbrit avec toutes ses
consquences.

La cause de la disgrce de M. de Talleyrand, c'est--dire du prince
de Bnvent, est inconnue; on ne peut que la prsumer. Le cardinal
Maury, qui ne l'aimait pas et n'en tait pas plus aim, me disait
un jour que l'Empereur tait ennuy de tout ce qu'on lui rapportait
des btises de madame de Talleyrand.--Mais qu'est-ce que cela fait?
demandai-je au cardinal?... le mari est-il solidaire des torts de sa
femme?...

--Oui. Pourquoi l'a-t-il pouse?


MILLIN.

Pourquoi, monseigneur? mais il ne l'a pas voulu. Ne savez-vous pas
comment s'est fait ce mariage?


LE CARDINAL.

Non vraiment, et ne m'en soucie gure.


MILLIN.

M. de Talleyrand reut ordre de l'Empereur d'tre mari dans huit
jours; l'Empereur esprait que ce court dlai ferait peur  M. de
Talleyrand pour s'accoutumer  ce mariage, et qu'il ferait plutt
une alliance trangre. Pas du tout, M. de Talleyrand n'osa demander
conseil  personne, et le huitime jour au matin il s'avisa seulement
d'en parler  M. de Narbonne; alors il n'tait plus temps, et madame
Grandt devint madame de Talleyrand le mme soir...


LE CARDINAL.

Mais ce n'est pas d'un homme d'esprit cette conduite-l.


MILLIN.

Je ne vous la donne pas pour telle, non plus; mais que voulez-vous y
faire? Le fait est qu'il est difficile de faire plus de gaucherie que
la pauvre femme n'en fait. Les ambassadeurs crivent tous les jours
des notes pour savoir si ce n'tait pas _avec intention_ que madame
la princesse de Bnvent avait fait telle chose ou telle autre.


LE CARDINAL.

tait-ce avec intention qu'elle a demand  Denon des nouvelles de ce
pauvre Vendredi?... Elle le prenait pour Robinson Cruso!


MILLIN.

Allons! allons! la chose n'est pas prouve... Et puis aprs tout...
Tenez, monseigneur, je n'y crois pas.


LE CARDINAL.

Denon me l'a certifi encore avant-hier... C'est positif.


MOI.

Oui, malheureusement, car les trangers se moquent de nous lorsqu'ils
savent de pareilles histoires... Savez-vous celle du verre d'eau,
monseigneur?


LE CARDINAL.

Celle du verre d'eau! non, vraiment; et comme je suis trs-friand de
ces sortes d'histoires, je vous la demanderai.

MOI.

Tenez, voil quelqu'un qui est un habitu du salon Talleyrand et qui
vous la racontera  merveille.


LE COMTE DE NARBONNE, qui entre.

Qu'ai-je  dire, ma belle amie?... Une histoire? Vraiment, pourquoi
ne contez-vous pas?


MOI.

Non, c'est l'histoire du verre d'eau de madame de Talleyrand. C'est 
madame votre fille que la chose est arrive.


M. DE NARBONNE.

Oh! pardieu, l'histoire est des meilleures. Voici le fait,
monseigneur: M. de Talleyrand venait d'tre nomm prince de Bnvent,
chose heureuse et que je lui souhaite jusqu' la fin de ses jours.
J'ignore si Votre minence sait jusqu' quel point madame sa femme
est  l'afft de tout ce qui a rapport  l'tiquette et  la
convenance des places et dignits... Et tenez, demandez  madame la
gouvernante... elle peut vous le dire...


LE CARDINAL se retournant vers moi.

Qu'est-ce donc que cette nouvelle aventure? Vous ne m'en avez pas
parl.


MOI.

C'est que cela n'en vaut pas la peine.


M. DE NARBONNE.

Comment! cela n'en vaut pas la peine! cela vaut son pesant d'or.


MOI.

Eh bien! monseigneur, vous saurez que madame de Talleyrand me fit
crire il y a huit jours par sa demoiselle de compagnie une espce de
lettre, de billet, je ne sais dans quel style ni dans quelle forme,
sur du papier  ministre, pour me demander quel jour et  quelle
heure je pourrais la recevoir. Je m'empressai de rpondre  cette
demande d'audience un petit mot sur du papier  billet ordinaire,
pour lui dire que je serais  ses ordres tous les jours jusqu' la
fin de la semaine.  une heure je la vis arriver avec sa demoiselle
de compagnie, dans sa grande et lourde berline, avec deux grands
valets de pied tout bleus et son cocher de mme; la voiture, les
gens, les chevaux, le contenu, le contenant, tout cela lourd et
massif comme plomb. En arrivant, madame la princesse me fit une de
ces rvrences de prsentation  laquelle je rpondis par un bonjour
amical, et prenant sa main je la conduisis  mon canap; alors
elle entama l'entretien. Que croyez-vous qu'elle venait me dire,
monseigneur?... devinez!


LE CARDINAL.

Elle venait vous demander conseil pour une parure.


MOI.

Au lieu de me demander conseil elle venait m'en donner.


LE CARDINAL.

La bonne folie! Et sur quoi?


MOI.

Elle me dit que je ne me mettais pas en _gouvernante_ de Paris;
que j'allais  l'Opra coiffe en cheveux, et que cela n'tait pas
convenable.--Mais madame, lui dis-je, je n'ai que vingt-quatre
ans!--N'importe. Tenez, si vous voulez sonner, je vais vous montrer
_ce que je vous ai fait faire_.--Et sonnant elle-mme, elle fait
apporter un carton dans lequel tait une faon de toque faite pour
une femme de soixante-dix ans au moins, orne de quatre plumes
immenses poses comme pour un cheval de carrosse.

--Voil, dit-elle, une coiffure pour la gouvernante de Paris.--Et
puis, je voudrais que vous fissiez reprendre les vieux usages. Ainsi,
par exemple, les trois rvrences avant d'arriver  la matresse de
la maison... Je vous en ai fait une tout  l'heure.

Et, retournant  la porte du boudoir, la voil qui fait encore une,
deux, trois rvrences... De ma vie, je crois, je n'avais autant ri.


LE CARDINAL.

Je le crois, ma foi, de reste! Et que vous dit-elle ensuite?


MOI.

Elle me demanda si je voulais introduire chez moi cette coutume,
_de me retirer_, les jours de rception, en saluant mon monde pour
rentrer _dans mes appartements_.--Oh! pour le coup, je me fchai;
et je pris la chose pour une mystification; mais, hlas! la chose
n'tait que trop vraie... Elle m'objecta les princesses soeurs de
l'Empereur.

--Je suis altesse srnissime, me dit-elle.

--Cela va pour vous, madame, lui dis-je; mais comme je ne suis pas
encore _altesse_, mme _altesse agite_, je me bornerai  me lever
quand on sortira, et  reconduire jusqu' la porte de mon salon.
Je ne le puis pour les jours de rception, parce que j'ai trop de
monde, mais au moins je ne me retirerai que la dernire.--Aprs cette
question, celle du verre d'eau eut son tour; quant  celle-l, je
laisse la parole  M. de Narbonne, qui fut tmoin comme moi, mais qui
raconte bien mieux.


M. DE NARBONNE.

Je ne vous contredis pas, parce que c'est malhonnte. Vous saurez
donc, monseigneur, que lorsque madame de Bnvent, premire du nom,
comme madame Grandt fut altesse _srnissime_, comme elle le dit
elle-mme, elle entreprit d'introduire les belles manires dans sa
maison, comme si Talleyrand tait un mal-appris ou qu'il ft n
d'hier; elle s'en alla donc questionnant Rchaud[79], d'une part,
et Robert[80], de l'autre, et parvient  savoir que chez l'Empereur
et chez les princes de sa famille _on ne demande ni on ne porte 
boire_ dans le salon o ils se trouvent. Ravie de sa dcouverte,
et ne voulant parler de rien  M. de Talleyrand pour le surprendre
agrablement comme pour ce pauvre Vendredi, elle choisit un jour
de la semaine dernire o il y avait grand dner et foule  tre
touff dans le salon de la rue d'Anjou, et elle donna l'ordre 
Courtiade[81] de ne donner  boire _ qui que ce ft_,  moins que
ce ne ft elle, le prince... et puis rflchissant, elle se demanda,
 ce que j'ai su depuis, si le prince de Nassau ne pouvait pas boire
devant elle... Elle trouva que la chose se pouvait... mais comme elle
n'aimait pas le prince de Nassau, qui se moque d'elle avec Montrond,
elle ajouta, en se reprenant dans son ordre  Courtiade:

--_ moi_ ou  Son Altesse le prince de Bnvent seulement.

[Note 79: Matre-d'htel de l'Impratrice.]

[Note 80: Matre-d'htel de Murat.]

[Note 81: Valet de chambre de M. de Talleyrand depuis trente-cinq ou
quarante ans.]

--Mais, madame, si l'on demande  boire? dit Courtiade avec la
prvoyance que devait faire natre la petitesse de l'appartement.

--Eh bien! eh bien!... vous _mnerez boire_ dans la salle  manger...

Ma fille, madame de Braamcamp, avait dn chez madame la gouvernante,
qui lui proposa d'aller faire ensemble une visite  la princesse
de Bnvent, et la divertit beaucoup en lui racontant l'histoire
dont elle nous a fait fte tout  l'heure. Ces dames arrivrent
tard et trouvrent  peine une place dans le salon; ma pauvre fille
eut soif et demanda un verre d'eau, tout tonne que les plateaux
de rafrachissements ne circulassent pas comme  l'ordinaire....
Apercevant quelqu'un qu'elle connaissait intimement[82], elle
l'appela et le supplia de lui faire venir un verre d'eau...

[Note 82: M. d'Herenaude, dont j'ai parl dj.]

C'taient surtout _les verres d'eau sucre_ que la princesse avait en
aversion... Aussitt qu'elle aperut le petit plateau d'argent sur
lequel Courtiade apportait le verre d'eau, car en apprenant qu'il
tait pour madame de Braamcamp, fille du meilleur ami de son matre,
il avait pass outre; aussitt, dis-je, que la princesse l'aperut,
elle cria de sa voix fausse et nasillarde:

--_Je vous avais dfendu d'apporter ici des verres d'eau._

Ma pauvre fille devint rouge comme une cerise, et demeura fort
surprise d'une telle attaque... Enfin, on alla souper lorsque la
foule fut partie. Les femmes se mirent  table; Talleyrand, moi et
quelques autres, nous quittmes le jeu et vnmes nous tablir autour
de la chemine... Quelques-uns de nous eurent soif, on demanda du vin
de Madre et de l'eau.--Le valet de chambre qui apporta le plateau,
fier de l'ordre du prince, levait ce plateau tant qu'il le pouvait
devant la princesse. Aussi, en le voyant, elle s'cria du haut de sa
tte:--Je vous ai dfendu de porter des verres d'eau dans la pice o
se trouve le prince ou moi...

--Princesse, dit le valet de chambre, ce n'est pas un verre d'eau...
c'est de l'eau et du vin.

-- la bonne heure, rpondit la princesse en se rasseyant.

--Comment trouvez-vous le mot, monseigneur?


LE CARDINAL.

Trop beau pour elle... oui, ce mot lui demeurera comme une chose
D'ELLE..., et j'en suis fch, car il est de vous...

Cette histoire donne l'ide de la manire dont madame de Talleyrand
_tenait son salon_.... elle n'avait pas plus de mesure pour juger
les gens. M. de Talleyrand, si fin, si plein de tact et de bonnes
manires, souffrait,  la vrit, de cette continuelle souffrance
d'avoir incessamment une femme  ct de soi qui vous fait rougir par
ses btises.


M. DE NARBONNE.

Mais je ne crois pas que l'Empereur rende Talleyrand responsable de
tout ce qu'elle fait.


MILLIN.

J'en rpondrais; et puis, aprs tout, madame la princesse de Bnvent
est trs-bonne pour chacun, et elle a des partisans.


LE CARDINAL.

Vous verrez que ce diable de Millin aura fait une mprise avec sa
vue basse; il aura pris l'Altesse Srnissime pour une antique, et
le voil amoureux d'elle... Pauvre Millin, ce que c'est que d'tre
_presbyte_!


MILLIN.

Mais je ne suis pas amoureux de madame de Talleyrand; c'est bon pour
Grandcourt, ces pasquinades-l; moi je suis trop vieux pour jouer au
mardi-gras.


LE CARDINAL.

C'est bien aussi ce que je disais, mon antiquaire; mais si l'on fait
ce qu'on peut, on ne fait pas toujours ce qu'on doit.

 cette poque, M. de Talleyrand avait une attitude fort mauvaise;
l'Empereur s'loignait de lui. On faisait revivre l'histoire du duc
d'Enghien avec celle des Bourbons d'Espagne, et l'on disait qu'il
voulait donc puiser tout le sang des Bourbons qui coulait dans la
grande veine politique de l'Europe, et qu'en vrit il y avait abus
de sa part, aprs les gages qu'il avait donns  la Rvolution.

Cette question du duc d'Enghien est encore toute neuve  discuter, et
elle le sera toujours ds que Fouch n'a pas parl sur le personnage
mystrieux qui tait  Paris en mme temps que Georges et Pichegru.
Mais laissons l ce sujet. M. de Talleyrand a trouv moyen de jeter
un voile aussi sombre sur cette mystrieuse histoire, qu'un pais
linceul sur le malheureux qui mourut sa victime sur le rocher de
Sainte-Hlne.

Maintenant, M. de Talleyrand a-t-il conspir longtemps avant 1814?
je ne le crois pas. L'Empereur eut tort, probablement, de rompre
aussi violemment avec lui, et de lui faire une scne aussi cruelle
la veille de son dpart de Paris. Je sais que lors du dpart pour
Moscou, l'Empereur fut au moment de le rappeler au ministre; il
est peut-tre fcheux que cela n'ait pas eu lieu. M. de Talleyrand
ne hassait pas l'Empereur, et il tait bien vu des puissances
trangres, l'Autriche excepte. La Russie l'aimait alors; je sais
qu'en 1815 il n'en fut pas de mme, mais l'Empereur Alexandre avait
des prventions _pour_ et _contre_: il y avait de grandes chances,
du moins je le crois. Ainsi donc, lorsque l'Empereur n'emmena pas M.
de Talleyrand  Varsovie, je le rpte, je crois que ce fut fcheux,
et d'autant plus que ce fut M. de Pradt que l'Empereur emmena avec
lui, pour en tre mal servi dans ses derniers jours prospres, et
caricatur dans ses jours malheureux.

Les malheurs vinrent encore plus vite que nos victoires n'avaient t
rapides; le dsastre de Moscou survint, et avec lui la ruine de la
France.

De retour en France, Napolon, que son gnie n'abandonna pas dans ces
circonstances critiques, comprit tout ce que cet vnement portait
avec lui de chances funestes pour l'avenir... il assembla un conseil
priv compos des ministres, des ministres d'tat et de quelques
grands officiers de sa maison, comme Duroc et Caulaincourt; M. de
Talleyrand fut appel  ce conseil. Interrog par l'Empereur, il
se pronona pour la paix; Cambacrs de mme. Et ce fut le duc de
Feltre, M. Clarke, qui osa dire en plein conseil, devant des tmoins
dont beaucoup vivent encore, que l'Empereur tait DSHONOR s'il
abandonnait un pouce de terrain, ou une prtention!....

--Voyez la conduite de cet homme pendant la Restauration!...

Lorsque l'Empereur partit, et qu'il laissa Marie-Louise rgente avec
un conseil, M. de Talleyrand fit partie de ce conseil. J'ai parl
de l'trange scne que l'Empereur fit  M. de Talleyrand la veille
de ce mme dpart; je n'en rappellerai donc ici que quelques mots:
l'Empereur reprocha  M. de Talleyrand de rejeter sur lui les fautes
de l'affaire d'Espagne.

--C'est vous qui me les avez conseilles, monsieur, lui disait
l'Empereur d'une voix tonnante; c'est vous qui m'avez prsent un
trait qui tait dj presque fait entre moi et le Prince de la Paix
pour le faire roi des Algarves: osez le nier!... Ce trait devait
vous donner vingt millions.

La colre de l'Empereur fut si forte enfin qu'il frappa M. de
Talleyrand _au menton_... La scne fut des plus vives... L'Empereur
eut tort.

Demeur  Paris, libre, surveill seulement par cet homme qui
n'avait pas su se garder lui-mme dans l'affaire de Mallet, M.
de Talleyrand, l'me ulcre et vindicative, jura de se venger.
L'Empereur aurait d se rappeler son Machiavel et ne pas laisser
derrire lui un ennemi libre.

Pendant l'hroque dfense de la Champagne, M. de Talleyrand sut
agir. Ses amis, et il en eut, du moment qu'il cria _vive le roi_,
parmi les gens qui le repoussaient la veille, ses amis le soutinrent
et de leur fortune, et de leur crdit dans les partis allis, de tout
ce qui enfin tait en leur pouvoir. Aussi, lorsque le jour du 31 mars
arriva, tout tait prt pour l'attaque du ct du drapeau blanc; rien
ne l'tait pour la dfense des aigles de l'Empire.

M. de Talleyrand logeait alors dans son nouvel htel de la rue
Saint-Florentin. Je savais qu'il y recevait tous les jours une
nombreuse foule tout ardente pour arborer la cocarde blanche: madame
de Dino s'y prparait la premire, la duchesse de Courlande... Que
nous voulaient ces femmes? Elles n'taient pas Franaises.

L'Impratrice quitta Paris. Si M. de Talleyrand n'et pas t
offens, je suis certaine qu'il se ft oppos  son dpart et  celui
du Roi de Rome... Mais son parti tait pris et le gant jet, il
fallait seulement trouver un moyen de ne pas partir.

Bourrienne, ce misrable, combl des bienfaits de l'Empereur,
et qui se dvoua  la honte et  la haine comme un autre  une
noble conduite, trouva un moyen pour empcher le dpart de M. de
Talleyrand; il fit aller  la barrire par laquelle devait sortir M.
de Talleyrand un bataillon de garde nationale dvou, avec des ordres
secrets... M. de Talleyrand part et monte dans sa voiture; le duc
de Rovigo, qui avait ordre de ne partir qu'aprs M. de Talleyrand,
retourne alors chez lui, monte en voiture, et bientt il est sur la
route de Blois. Mais arriv  la barrire convenue, M. de Talleyrand
voit sa voiture entoure par un bataillon de garde nationale.

--Monseigneur, vous ne partirez pas!

--Mes amis, _laissez-moi faire mon devoir_. Je dois partir.

--Non, monseigneur, vous ne nous quitterez pas!

--Mes amis!... mes amis, je vous conjure!...

Et le rsultat de cette comdie fut le retour de M. de Talleyrand
dans sa maison, lorsque M. de Rovigo, comme un simple qu'il tait,
croyait en tre suivi sur la route de Blois...

On sait le reste...

Lorsqu'on vit l'empereur Alexandre prendre l'htel de M. de
Talleyrand pour y loger, la chose fut rsolue, et on sut, avant
qu'elle ne ft proclame, quelle serait la forme du gouvernement
qu'on allait avoir.




TROISIME PARTIE.

SALON DE M. LE PRINCE DE TALLEYRAND.


Ds le 31 mars au soir, une dputation partit de l'htel de M. de
Morfontaine, de ce mme homme qui, ayant pous la fille de la nation
et d'un rgicide, aurait d tre plus silencieux dans son amour pour
le retour d'une chose pour l'abolition de laquelle son beau-pre
avait donn sa vie. Cette dputation partit donc de chez lui, et fut
 l'htel de M. de Talleyrand trouver l'empereur Alexandre, qu'ils
ne virent pas, mais bien M. de Nesselrode, qui faisait de grandes
phrases  la reine Hortense d'un ct, et de grandes phrases aux
royalistes de l'autre; enfin tout allait ainsi ce jour-l: ne nous
plaignons pas, nous avons vu bien pis depuis!...

Lorsque l'empereur de Russie entra dans le salon de M. de Talleyrand,
il y trouva l'ternel Pasquin de M. de Pradt, le gnral Dessoles,
qui crut bien beau de venger ce qu'il appelait l'offense de Moreau en
frappant sur le hros souffrant, et l'abb de Montesquiou, le seul
pur dans ce salon et le seul loyal; ils demandrent les Bourbons, et
M. de Talleyrand appuya. Il parla d'abord et fit parler l'abb Louis
et l'abb de Pradt, ainsi que Dessoles.

--Consultez ces messieurs, sire, dit M. de Talleyrand; _c'est
connatre l'opinion de la France_.

Ce mot n'a aucune porte en raison de son exagration.

Enfin, dans l'une de ces sances, M. de Talleyrand se leva et dit:

--Sire, il n'est que deux choses possibles: les Bourbons ou
Bonaparte; Bonaparte, si vous pouvez, mais vous ne le pouvez plus,
car vous n'tes pas seul. Qui mettriez-vous  sa place?... un soldat?
Nous n'en voulons plus. Si nous en voulions un, nous garderions celui
que nous avons, car c'est le premier du monde.

--Sire, ou Bonaparte, ou Louis XVIII; hors ces deux noms, tout le
reste est une intrigue.

M. de Talleyrand se conduisit avec une extrme adresse ou une grande
loyaut... mais tout ce qu'il fit ensuite  Vienne a dcel la haine
qu'il avait au coeur. Je voudrais reconnatre la loyaut, mais je ne
le puis... Il fut pour Bonaparte et les Bourbons avec galit, mais
dans ses paroles... L'un ou l'autre! disait-il toujours... Et ses
actions dmentaient ce qu'il disait.

Ce fut ds le 31 mars,  une heure aprs midi, que l'empereur
Alexandre, press par les uns et attir par M. de Talleyrand, signa
la dclaration par laquelle il s'engageait  ne plus traiter avec
Napolon ni aucun membre de sa famille.

Et le Roi de Rome, cet enfant innocent, que vouliez-vous donc qu'il
devnt?... Et voil ce qu'on appelle de la loyaut!...

Lorsque les marchaux vinrent de Fontainebleau  Paris, ils virent
M. de Talleyrand dans son salon avant d'entrer chez l'empereur de
Russie. M. de Talleyrand leur dit:

--Messieurs, que voulez-vous faire? Si vous russissez, vous
compromettez tous ceux qui sont entrs dans cette chambre depuis le
1er avril, et le nombre en est grand. Je ne me compte pas; JE VEUX
TRE COMPROMIS.

Singulire parole!

--_Louis XVIII est un principe_, avait-il dit la veille  Alexandre.
Qu'est-ce que ce mot?... Voil l'abus des phrases chez nous; en voil
une qui parat bien ronflante en 1814, et qui en 1830 n'a plus le
sens commun pour le mme homme, comme elle avait cess de signifier
pour lui POUVOIR ET RICHESSE; car le principe pour lui est dans ces
deux choses.

Le salon de M. de Talleyrand devait tre un lieu bien fait pour tre
le sujet d'une profonde observation, pendant cette nuit o les
marchaux Macdonald, Marmont et Ney, ainsi que le duc de Vicence,
taient dans le cabinet d'Alexandre pour lui demander la rgence
au nom de l'arme! Le salon de M. de Talleyrand tait alors rempli
de cette foule inquite qui avait jet le gant et ne _le pouvait_
plus ramasser; car ce n'tait pas _la volont_ qui manquait  un
homme comme Bourrienne, par exemple... Qu'allait dire l'empereur de
Russie? Qu'allait-il prononcer?... Il rgnait un silence profond
seulement interrompu par les pas plus ou moins agits de ceux qui ne
pouvaient demeurer assis et commander  leur inquitude... Tout 
coup la porte du cabinet de l'empereur de Russie s'ouvrit!... Ce fut
un moment dramatique dans son effet... Hlas! s'il y avait eu dans
cette chambre un seul ami de Napolon, il et  l'instant reconnu que
toute esprance tait anantie... Aussitt tous ces fronts obscurcis
reprirent de la srnit... Macdonald[83] sortit le premier... sa
tte, qu'il porte habituellement trs-leve, l'tait encore plus en
ce moment, et l'expression de toute sa physionomie tait celle d'un
noble mcontentement. En le voyant, Beurnonville, cet homme que le
_Moniteur_ lui-mme note comme ayant t le _rvolutionnaire_ le plus
dtermin (ceci est _un fait_), Beurnonville alla vers Macdonald et
voulut lui prendre la main:

--Laissez-moi, monsieur, lui dit Macdonald; ne me dites rien... moi,
je n'ai rien  vous dire. Vous me faites oublier une amiti de trente
ans!...

[Note 83: J'ai appris depuis peu de temps des dtails relatifs
 cette poque, qui me font ajouter de l'amiti  l'estime que
depuis longtemps j'avais voue au marchal Macdonald... Je regrette
seulement pour lui 1815.]

Un autre homme tait  ct de Beurnonville, c'tait Dupont. En le
voyant, la physionomie du marchal s'anima et sa voix devint plus
svre:

--M. le gnral, lui dit-il, votre conduite envers l'Empereur et
votre pays est aussi blmable qu'elle peut l'tre... Si Napolon fut
svre pour vous, vengez-vous de lui... mais non aux dpens de votre
patrie...

La voix du marchal tait anime, et Caulaincourt chercha  le
calmer...

--Songez o vous tes, M. le marchal, lui dit le grand-cuyer.

En ce moment, M. de Talleyrand, qui tait avec l'empereur de Russie,
sortit de son cabinet, et toujours avec ce mme calme qu'il apportait
en apparence avec lui, et cette voix ou plutt ce _sotto voce_ avec
lequel il disait une parole lgre, comme il annonait la destruction
d'un empire:

--Messieurs, dit-il aux marchaux avec une intention mchante et
comme parlant toujours  ces hommes du sabre, messieurs, si vous
voulez _disputer_, descendez chez moi.

--Cela serait inutile, monsieur, rpondit le marchal Macdonald, mes
camarades et moi nous ne reconnaissons pas le gouvernement provisoire.

Et aussitt les trois marchaux et le duc de Vicence sortirent de
l'htel de M. de Talleyrand et se rendirent chez le marchal Ney,
pour y attendre la rponse de l'empereur de Russie, qui la leur avait
promise aprs avoir vu le roi de Prusse.

Comme cette scne dut tre profondment saisissante!... quel
dramatique dans les moindres mots! car ici tout tait, dans le
fait lui-mme, dans cette destine  laquelle tant d'autres
se rattachaient, et que tant d'autres aussi cherchaient 
branler.--Dans ce mme cabinet de l'empereur de Russie tait un
homme que l'empereur Napolon avait toujours combl de bonts et
de faveurs, bien qu'il ft l'ami de Moreau et presque l'ennemi de
Napolon; c'tait le gnral Dessoles.--Qu'avait-il fait pour tre
plus que des gnraux de division comme lui? Et pourtant l'empereur
Napolon fut pour lui ce qu'un grand prince, comme il l'tait en
effet, devait tre.--Il en fut l'ennemi presque le plus acharn.--Il
parle bien; il a mme des formes douces, agrables; il est homme du
monde; mais tous ces avantages il les employa dans cette terrible
nuit  faire naufrager en entier le vaisseau de l'Empire, comme si
lui-mme n'y tait pas passager!...

--La rgence, sire! s'cria-t-il en entendant Macdonald prononcer ce
mot; la rgence! mais c'est Bonaparte dguis!

Macdonald fut au moment de lui rpondre et de lui demander en mme
temps pourquoi donc il rpudiait ainsi la gloire militaire de la
France... Et cet homme, poursuivit Macdonald la voix tremblante
d'motion... et cet homme, qui nous a si souvent conduits  la
victoire, devons-nous donc l'abandonner?...

--Sire, poursuivit le marchal, Votre Majest a dclar, tant en son
nom qu'en celui de ses allis, qu'elle n'tait pas venue en France
pour imposer un gouvernement  la France.

--Je ne suis pas seul, rpondit Alexandre, je dois consulter le roi
de Prusse.--Ceci est une circonstance des plus graves; je ne puis
rien sans lui.

Caulaincourt et Macdonald sortirent du cabinet de l'empereur de
Russie le coeur serr!... Il n'y avait plus d'espoir  conserver...
trop d'ennemis se dressaient contre cette noble tte!... Ce fut cette
dcision que les marchaux furent attendre chez le marchal Ney.

Cependant une grande inquitude restait aux allis et aux royalistes:
c'tait l'arme qui la causait.--On avait appris le mouvement
_insurrectionnel_, comme on l'appelait, du corps de Marmont, et
ce mouvement alarmait avec raison.--Marmont, qui tait loign du
corps d'arme lorsque le gnral Souham l'avait emmen, faillit tre
massacr par ses troupes lorsqu'il se prsenta devant elles.--Les
choses se calmrent je ne sais comment, et la nouvelle vint que le
corps d'arme du duc de Raguse avait quitt ses rangs.--J'cris le
mot  regret, mais on n'a pas deux mots pour une mme chose.--Je ne
sais s'il est content de la manire dont Bourrienne lui fait sa part
dans le chapitre o il parle de lui.... mais elle est singulire.

Bourrienne dit trs-positivement que le corps de Marmont pouvait si
facilement tre imit par le reste de l'arme, que la plupart des
membres du gouvernement provisoire furent dans une telle inquitude,
que _deux_ furent presque au moment de partir. On envoyait de dix
minutes en dix minutes, dit-il, des exprs de Versailles pour avoir
des nouvelles, et aussitt que le marchal parut dans le salon de
M. de Talleyrand avec la nouvelle funeste et mme mortelle pour
l'Empire, mais heureuse pour la Restauration, de ce qu'il avait
fait, tout le monde s'empressa autour de lui et l'embrassa avec une
effusion de tendresse profonde.--On venait de sortir de table chez M.
de Talleyrand.--Marmont arriva de Versailles, couvert de poussire,
accabl de fatigue, et n'ayant pas dn.--Il tait harass et il
mourait de faim. Il tait en ce moment le hros de la journe[84]. M.
de Talleyrand dit avec vrit qu'il fallait le faire dner _avant de
le faire parler_.--Aussitt on apporta une petite table dans le salon
mme de M. de Talleyrand, et le duc de Raguse se mit  dner.

[Note 84: Certainement le duc de Raguse, que j'estime et que j'aime
de coeur, n'est pas coupable; mais il a vu le bonheur du pays dans
une chose o il n'tait pas... c'est une erreur, et voil tout. La
chose est bien diffrente.]

Chacun de nous, dit Bourrienne, allait  lui pour _le
complimenter_!...

Une justice que je dois rendre au duc de Raguse, c'est qu'en 1814 il
lutta pour que l'arme n'abandonnt pas les couleurs nationales, et
il dsira qu'on mt un article dans le _Moniteur_ (en date, je crois,
du 5 ou 6 avril) qui rassurt et ft voir qu'on garderait les trois
couleurs. L'article fut rdig par Bourrienne devant le marchal,
qui l'approuva. Le lendemain, on chercha l'article; il n'y tait
pas du tout, pas mme _mutil_.--Marmont se plaignit  l'empereur
Alexandre, qui  son tour se plaignit  M. de Talleyrand, qui se
plaignit plus haut que tout le monde. Cela devait tre.

C'tait une question grave que celle des couleurs... Que fit M. de
Talleyrand? car c'tait sur lui que tout portait dans ces journes
si remplies de grands vnements.--Il fit dire,  Rouen, au marchal
Jourdan, que le duc de Raguse avait pris et fait prendre la cocarde
blanche  ses troupes: ce n'tait pas vrai.--Le marchal Jourdan fit
un ordre du jour o il annona que la couleur blanche tait celle de
l'arme, et il crivit au gouvernement provisoire pour lui annoncer
qu'il suivait _l'exemple du duc de Raguse_.

Le mme jour, le duc de Raguse arriva le matin mme chez M. de
Talleyrand...

--Eh bien! M. le marchal, que faites-vous pour les cocardes? Il faut
arborer la blanche.--Cela m'est impossible, monseigneur.--Il le faut
cependant, dit le Mphistophls; car vous ne pouvez donner deux
drapeaux  l'arme! Tenez, lisez!

Et il donna  Marmont l'ordre du jour de Jourdan.

--Mais je n'ai pas pris la cocarde blanche! s'crie le malheureux
marchal, qui comprend toute la gravit de cette circonstance...

--C'est fcheux, j'en conviens, rpond M. de Talleyrand avec son
flegme accoutum; mais que voulez-vous y faire?... Le dmentir? Ce
sera cent fois plus fcheux pour vous... Arborez le drapeau blanc,
croyez-moi.

Il le fallut bien!...

Enfin l'abdication fut signe. L'Empire fut dtruit par cet homme
qui aurait pu le conserver, et qui, seize ans plus tard, travailla 
renverser le mme gouvernement qu'il avait nomm.

Le 2 mai, le _Moniteur_ contenait les nominations suivantes:

Le prince de Talleyrand, ministre des Affaires trangres; l'abb de
Montesquiou, ministre de l'Intrieur; l'abb Louis, aux Finances;
LE GNRAL DUPONT,  LA GUERRE! Malouet,  la Marine, et M. de
Vitrolles, ministre secrtaire d'tat... je ne sais de quoi.

Voil comment fut compos le ministre. Maintenant, je n'ai rien 
dire qui ne soit connu sur le prince de Talleyrand au congrs de
Vienne; il y montra plus de haine pour l'Empereur que d'amour pour
la France, et son ambition fut trompe au moment des Cent-Jours,
lorsque, conduisant l'intrigue qui ta M. de Blacas, heureusement
pour nous,  Louis XVIII, il chercha  prendre sa place. Louis
XVIII, au dsespoir de perdre son favori, ne voulut pas donner ses
dpouilles  M. de Talleyrand: il fut aussi fin que le rus.

M. de Talleyrand, apprenant que le Roi tait seul et avait quitt
Gand, se hta, de son ct, de quitter Vienne aussitt que le congrs
fut termin, et alla trouver Louis XVIII, qu'il joignit  une petite
ville qu'on appelle, je crois, Roye. Arriv le soir, il attendit
que le Roi le fit demander... Rien!... la nuit s'coule... toujours
rien... Enfin, le matin, M. de Talleyrand apprend que le Roi va
partir: il s'empresse de traverser la place qui le sparait de la
maison o logeait le Roi, et, arriv comme Louis XVIII tait hiss
dans sa voiture:

--Ah! M. le prince de Talleyrand, lui dit-il en l'apercevant, je veux
vous dire quelques mots...

Le Roi se fait remonter, et demeure un quart d'heure avec M. de
Talleyrand. Ce terme coul, ils redescendent tous deux: l'un, port
par ses Haiducques; l'autre, tranant sa jambe... Lorsque le Roi fut
dans sa voiture, il fit de la main un signe au prince de Talleyrand,
et la voiture partit... Le prince retourna chez lui; en y arrivant,
il trouva un ou deux affids.

--Eh bien! monseigneur, vous avez vu le Roi?

--Oui.

--Comment l'avez-vous trouv? bien, j'espre?

--Oui.

--Et que vous a-t-il dit, monseigneur?

Le prince de Talleyrand regarda d'abord, avec une fixit qui tenait
du somnambulisme, celui qui lui avait fait cette question; puis il
lui dit lentement et trs-fortement accentu:

--Il m'a dit que les rois taient tous des ingrats...




SALON

DES PRINCESSES

DE

LA FAMILLE IMPRIALE.


L'Empereur ordonnait  tous ceux qui avaient une position dans
l'tat de beaucoup recevoir, et surtout d'inviter les trangers de
distinction. Il y avait alors  Paris deux ou trois maisons, dans
ce que l'Empereur appelait _le camp ennemi_, o l'opinion contre
l'Empire tait prononce avec une telle nettet que c'tait avouer
une bannire que d'y aller. Les trangers n'en taient pas l: aussi
ceux qui s'ennuyaient  Paris, o leurs fonctions les retenaient,
et qui en avaient fini avec les agrments de la socit franaise
lorsqu'ils avaient t aux Tuileries les jours de grands cercles ou
de spectacle  la cour, ne manquaient pas d'aller finir leur soire
chez la duchesse de Luynes, chez madame de Jumilhac ou bien encore
madame de La Fert, lorsqu'ils avaient admir le beau coup d'oeil que
prsentait la salle des Marchaux, quand, claire par des milliers
de bougies, elle tait remplie de jeunes et jolies femmes, couvertes
de pierreries et d'habits magnifiques, ainsi que d'une foule d'hommes
dont les costumes resplendissants recevaient un nouvel clat des
plaques, des paulettes, des ganses de chapeau, des montures d'pe,
en diamants[85].

[Note 85: Aujourd'hui, le local est, dit-on, plus beau; cela doit
tre avec les changements qui ont t faits. Mais ce qui tait et ce
qui n'est plus, c'est la magnificence des costumes de cour des femmes
et de celui des hommes; un coup d'oeil unique tait celui qu'offrait
la salle de spectacle les jours de grand cercle.]

C'tait une belle chose que cette salle des Marchaux les jours de
concert et de grands cercles, lorsque l'Empereur et l'Impratrice y
passaient aprs le jeu: l'Empereur passait le premier, l'Impratrice
le suivait, et puis venaient les princes et les princesses de la
famille et les deux grands dignitaires. Ils se plaaient tous dans le
fond de la salle, du ct qui regarde le jardin... l'Empereur dans
un fauteuil, l'Impratrice  sa gauche, et ses frres, ou bien un des
rois dont alors il ne manquait pas,  sa droite... Des deux cts,
sur des banquettes qui se prolongeaient jusqu'aux portes, taient
assises les femmes de la cour... Les hommes taient derrire elles...

Pendant le concert, l'Impratrice _composait_ sa table de souper...,
c'est--dire qu'elle dsignait les femmes qu'elle voulait avoir  sa
table, et son chambellan[86] de service auprs d'elle venait vous
dire de vous rendre  la table de l'Impratrice. Les princesses
faisaient de mme, et les officiers de leurs maisons remplissaient le
mme office; en prenant l'_Almanach imprial_ de ce temps, et mme
des annes 1805 et 1806, j'y vois des noms encore vivants aujourd'hui
et qui s'acquittaient trs-joyeusement de l'emploi que je viens de
dire plus haut: ils doivent parfaitement se le rappeler.

[Note 86: Josphine avait ses chambellans _ elle_. Marie-Louise les
avait en commun avec l'Empereur.]

Le concert fini, on passait dans la galerie de Diane, o taient
dresses les tables pour le souper... celle de l'Impratrice, celles
de la reine Hortense, de la reine d'Espagne et de la grande-duchesse
de Berg, lorsqu'elle tait  Paris... Quant  la princesse Pauline,
sa mauvaise sant l'empchait de venir aux Tuileries, et je ne crois
pas me rappeler avoir vu sa table plus de deux ou trois fois dans
tout le temps de l'Empire. Madame Mre n'allait jamais  la cour
non plus; elle n'y vint qu'une fois ou deux, lors du mariage et du
baptme, et, de toute manire, ce fut  son corps dfendant.

Aprs les tables des princesses, il y avait celle de la dame
d'honneur, celle de la dame d'atours, et puis douze ou quinze autres
pour les dames du palais; toutes ces tables taient entoures de
femmes ayant des roses sur la tte, le sourire  l bouche, et,
avec tout cela, bien souvent des larmes dans les yeux: c'est que
la vanit, qui partout est souveraine, tient surtout sa cour _ la
cour_... L, tout est faveur, tout est disgrce... Un mot, un regard
distrait du souverain ou de la souveraine, c'est un malheur! un
malheur grave!.. Qu'on juge de ce que produit alors une invitation
omise ou accorde!... La table de l'Impratrice n'avait que dix
ou douze couverts, et celles des princesses, huit ou dix. Il n'y
avait donc que soixante ou quatre-vingts femmes de prfres, et
ce nombre, que pouvait-il faire sur huit cents ou mille femmes
qui taient aux Tuileries les jours de grands cercles..., encore
faut-il ter du nombre des Franaises les ambassadrices, qui, _de
droit_, taient toujours invites  la table de l'Impratrice ou des
princesses. L'ambassadrice d'Autriche, mme avant le mariage, tait
toujours  la table de l'Impratrice. On doit alors prsumer combien
de coups de poignard recevaient les pauvres femmes dont l'oeil
quteur suivait le chambellan charg du message!... Comme elles le
foudroyaient lorsqu'il passait devant elles pour s'en acquitter!...
M. de Beaumont, que son esprit aimable et la bont de son coeur
rendaient un des hommes les plus excellents et les plus agrables 
voir, tait bien amusant  entendre lorsqu'il racontait comment le
traitaient, dans ce cas-l, les yeux de la marchale Lefebvre, qui,
du reste, n'taient beaux dans aucun moment... Aux ambassadrices,
il faut ajouter sept  huit d'entre nous qui, par la position de
nos maris, tions presque toujours  la table de l'Impratrice ou 
celle des princesses. On voit alors combien les prfrences taient
restreintes, et par cela mme dsires! Le coup d'oeil de la galerie
de Diane, lorsqu'elle tait garnie dans toute sa longueur de ses
tables magnifiquement servies, au milieu desquelles s'levait celle
de l'Impratrice, charge d'un service entier en or, entreml des
porcelaines de Svres les plus prcieuses, et de cristaux brillants
comme des diamants, tait ravissant... Les hommes circulaient dans
la galerie, mais lorsque l'Empereur y tait rest, avec une grande
circonspection, mme ceux qui parlent aujourd'hui _du Corse_ avec
un grand courage d'insulte; ceux-l (je les ai vus, et je n'tais
pas seule), taient les plus craintifs, devant l'ombre mme de son
chapeau.

Une belle chose encore  voir tait la salle de spectacle des
Tuileries un grand jour de reprsentation. Chaque corps de l'tat
avait sa loge dans laquelle allaient les femmes. Les maris taient
tous au parterre, quel que ft leur rang. Le corps diplomatique et
les grands dignitaires demeuraient seuls dans l'tage suprieur, au
mme rang que nous et l'Empereur.

Mais une anne (1808), quelque curieux que ft le spectacle que
nous donnaient l'admirable talent de Crescentini et celui non
moins adorable du jeu tragique de la Grassini dans _Romo et
Juliette_[87], celui qu'offrait l'intrieur de la salle tait encore
plus curieux.

[Note 87: Je n'ai jamais revu un opra qui m'ait fait l'impression
de _Romo et Juliette_ de Zingarelli, jou et chant par la Grassini
et Crescentini!... Quelle adorable harmonie et quel jeu!... quelle
beaut avec tout cela, et comme la Grassini tait adorable au
troisime acte, tout enveloppe de mousseline blanche diaphane et
couche dans le tombeau!... Quant  Crescentini, je n'ai entendu
personne depuis lui chanter comme il le chantait: _Ombra adorata...._
et le beau duo de la fin!...]

La salle de spectacle du chteau des Tuileries forme une ellipse
allonge; dans le bout circulaire est une sorte de salon ou de loge
qui domine toute la salle, et dans laquelle l'Empereur se mit d'abord
quelquefois avec l'Impratrice et la famille impriale; mais, cette
anne dont je parle, l'affluence des princes trangers fut si grande
 Paris, que ne pouvant leur donner de loges spares, l'Empereur
prit avec l'Impratrice les loges d'avant-scne, et abandonna la
grande loge  tous les princes allemands. C'tait d'abord le roi de
Bavire, l'excellent prince Max, ador de tout ce qui l'avait connu
avant son lvation,  laquelle il ne pouvait s'attendre lorsqu'il
vivait  Paris dans une compagnie qui certes n'tait pas la premire,
mais qu'il aima toujours  retrouver; et sa main serra la main de
Vestris[88] avec la mme cordialit que s'il n'et pas t roi. Au
fait, le vieux Vestris n'avait-il pas nomm son fils _le diou de la
danse_! Il n'y avait donc pas _drogeance_; avec lui tait la reine
de Bavire, qui ne plaisait pas autant, il s'en fallait. C'taient
encore le roi de Saxe, le roi de Wurtemberg, le roi de Westphalie, la
reine, et puis une foule de princes allemands. Lorsque tout ce monde
chamarr de croix et de cordons tait dans cette manire d'immense
loge avec les officiers de chaque souverain derrire leur matre,
c'tait vritablement un coup d'oeil unique dans le monde, et qui
depuis ne s'est pas renouvel, car je n'appelle pas une mme chose ce
qui s'est renouvel en 1814!...

[Note 88: C'est le mme dont Vestris le fils, c'est--dire celui
qu'on appelait le Diou de la danse ou _Vestr' Alard_, parce que sa
mre tait mademoiselle Alard, disait, en 1805, en apprenant qu'il
tait roi: Ce pauvre Max (Maximilien), je suis bien aise qu'on l'ait
fait roi!]

L'Empereur, si simple dans tout ce qui tenait  lui personnellement,
aimait que sa cour ft brillante. Les ministres devaient recevoir
selon sa volont; mais soit qu'il y en et dont l'humeur ne ft
pas tourne  ce genre de dpense, je n'ai jamais vu une maison
ministrielle, except celle de M. de Talleyrand et celle de M.
de Bassano, qui ft ce qu'on peut appeler maison ouverte. Le duc
d'Abrants fut celui qui tint le premier un grand tat sous l'Empire.

Voulant donner du mouvement  sa cour, en mme temps que de la
reprsentation, l'Empereur imagina un moyen. Il ordonna  ses soeurs,
aussitt aprs le mariage du roi de Westphalie, de se partager la
semaine et de donner un bal un jour fix qui reviendrait  huitaine.
La princesse Caroline avait les vendredis, la reine Hortense les
lundis et la princesse Pauline les mercredis.

Les bals dont je parle taient fort restreints. La liste de la
princesse Caroline n'excdait pas, j'en suis sre, trois cents
personnes, trois cent cinquante au plus; et dans la galerie de
l'lyse et ses vastes salons, ce nombre n'tait pas mme assez fort
pour qu'il y et _la foule_ ncessaire. Mais ce qui d'abord avait
paru devoir tre un dfaut fut une chose dont ensuite on reconnut
l'agrment. Ces bals, o presque toujours les mmes personnes
taient invites, furent avant la fin de l'hiver un point de runion
o chacun se trouvait avec plaisir; n'importe la femme  ct de
laquelle on se trouvait, on causait avec elle, car on la connaissait
et elle vous connaissait. Il en tait de mme des hommes; ils taient
non-seulement de la cour, mais de notre socit intime, faisant tous
partie des maisons des princes... L'Empereur avait vu les listes
dans l'origine, et Duroc les revoyait encore de temps  autre pour y
ajouter quelque nouvel lu.

Que de jalousies! que d'intrigues! que de dmarches pour obtenir
d'tre admis _une seule fois_ dans ce que les exclus croyaient
tre, Dieu me le pardonne, un paradis... Les hommes taient aussi
solliciteurs que les femmes, et il existe encore aujourd'hui dans
Paris un homme _qui ne peut_ l'avoir oubli et qui m'crivit trois
billets depuis onze heures du matin jusqu' six pour savoir si
j'avais pu obtenir une invitation pour lui...

Ce fut dans l'hiver de cette mme anne que le prince de Neuchtel
se maria avec la princesse de Bavire. Elle avait un frre, le
prince Pie, qui tait la personne la plus comique du monde: il
tait moins grand que moi, parlait je ne sais comment, portait une
perruque rousse et retape comme un vieux gazon de la fin d'aot,
et pourtant il n'tait pas vieux. Cet homme, ainsi bti, avait la
fureur non-seulement de danser, mais de danser avec moi, surtout le
_grand-pre_! c'tait l son triomphe. Il avait alors un sourire
gracieux et un clignement d'yeux qui avaient bien leur prix, ainsi
que deux petites mains gantes de _gants de gastor_, dont les bouts
se tenaient raides, ce qui allongeait ses mains d'un pouce au moins;
cela ne l'empchait pas de les agiter en arrivant  vous pour le
balanc en signe de rjouissance... du reste, le plus digne, le plus
excellent, le plus parfait des hommes... comme aurait dit Brantme.

Il arrivait quelquefois des histoires assez amusantes  ces bals
des princesses. Un jour, la princesse Caroline, la grande-duchesse
de Clves et de Berg, certainement aussi jolie que pouvait l'avoir
t son homonyme la princesse de Clves, voulut faire un quadrille.
Il y eut grand conseil  cet effet, auquel furent appeles, comme
tant alors de l'intimit de la princesse, plusieurs de nous
qu'elle prfrait aux autres femmes de la cour: c'taient madame
Regnault de Saint-Jean-d'Angly, moi, madame Duchtel, la princesse
de Ponte-Corvo, dont la Sude n'avait pas encore fait une reine,
mademoiselle de Lavauguyon[89], madame Gazani... et plusieurs autres,
entre autres madame Alphonse de Colbert; elle tait bien jolie et
avait ce qu'elle a toujours, toutes les qualits qui font aimer une
femme. Madame Adlade de Lagrange, dame pour accompagner de la
princesse, remplissait l'office de greffier.

[Note 89: Depuis princesse de Carignan; une charmante personne de
coeur et d'esprit. Elle est _morte brle_!...]

Aprs beaucoup de costumes prsents, adopts, discuts, rejets, il
en parut un qui semblait runir tous les avantages et qui fut choisi,
au grand plaisir des femmes  cheveux noirs. Ce costume venait,
disait-on, du Tyrol: je veux le croire; le fait est qu'il tait
fort joli. Un voile de mousseline de l'Inde, trs-claire, tenait 
un petit bonnet de mme toffe, qui cachait les cheveux; c'tait
la seule chose du costume que je n'aimais pas, mais le reste tait
charmant. Le corsage tait en mme mousseline claire, mais souple,
point empese et gaufre  petits plis, ainsi que de longues manches
fort larges et retenues au-dessus de la main par un petit poignet. Le
corsage de dessus tait form par de larges bandes carlates bordes
en or et poses en manire de bretelles, et la jupe tait en mrinos
gros bleu, trs-courte. Pour bordure, il y avait une large bande de
laine blanche brode de diffrentes sortes de fleurs bizarrement
imites dans lesquelles se trouvait de l'or en lames; les bas taient
rouges et les coins brods en or.

Ce costume et t ravissant avec une autre coiffure, mais elle tait
trop lourde. Si nous n'avions pas su que la princesse Caroline se
mettait trs-mal habituellement, et surtout trs-mal  son avantage,
nous aurions t tonns qu'avec une tte beaucoup trop forte pour
sa taille, et son corps en gnral, elle choist une coiffure qui
augmentait encore le volume de sa tte; mais elle ne manquait pas
d'avoir toujours quelque chose qui dranget l'harmonie de sa
toilette. Par exemple, on portait des chruskes[90] dans les premiers
temps de l'Empire; cette mode tait des plus funestes aux paules un
peu hautes: qu'on juge de l'effet qu'elle devait faire sur celles qui
l'taient beaucoup. Quelle que soit la mode, lorsqu'elle va mal  une
femme, elle ne la prend pas ou elle la modifie: voil ce qui fait
dire qu'une femme se met bien ou mal; et non pas d'avoir une robe
lgante faite par madame Camille, ou bien une autre faite par une
couturire obscure.

[Note 90: Une blonde monte en papillons sur une carcasse, et qu'on
posait sur le derrire de la robe de cour, et qui, montant sur les
paules, venait en mourant jusqu' la poitrine.]

La princesse ne voulut pas, je ne sais par quel motif, que le
quadrille se rassemblt chez elle. Ces dames drent toutes venir chez
moi, d'o je devais ensuite les conduire  l'lyse; nous tions
seize. Aux femmes que j'ai nommes il faut ajouter la princesse
de Bavire, qui n'tait pas encore marie; mais elle tait alors
ce qu'elle a toujours t et sera toujours, une bonne et digne et
excellente femme. Tout le monde l'aimait  la cour, et je ne crois
pas qu'on lui ait jamais reproch une tracasserie. Elle tait
prvenante, polie, ce que n'tait pas madame la duchesse de F*****,
sans que rien pt motiver son impertinence envers les femmes qui
taient autant et mme plus qu'elle. En parlant d'elle, je crois
qu'elle tait du quadrille, sans en tre sre cependant.

J'ai racont, dans mes _Mmoires sur l'Empire_, comment, au moment
de partir pour l'lyse avec le quadrille, on vint m'avertir
qu'une compagne portant notre _uniforme_ me demandait un moment
d'_audience_. J'ai dit comment, en entrant dans un petit salon
assez peu clair, j'avais t saisie  bras le corps par une
grosse et sphrique personne mise en effet en paysanne du Tyrol,
comme nous, mais avec des paules qui pour le coup n'auraient pas
support la chruske. J'ai dit encore comment cette personne, qui
voulait paratre femme, n'tait autre chose que M. le prince Camille
Borghse, dont j'eus toutes les peines du monde  modifier la grosse
gaiet et surtout la tendresse; il tait tellement persuad que le
temps du carnaval est un temps o l'on peut tout faire, que je ne
sais s'il n'a pas voulu s'en aller courir les carrefours vtu comme
il tait...

--_ tempo di piacere_, criait-il comme un sourd, et pas du tout
comme un prince, _ tempo di maschera!..._

Je n'ai jamais su pourquoi madame Adlade de Lagrange fit le bailli
prcdant toutes les jeunes Tyroliennes. Elle tait, au reste, bien
bonne et bien spirituelle avec sa grande robe noire, sa perruque
magistrale et sa grande baguette blanche... Nous fmes une fort belle
entre, aprs avoir pris dans nos rangs la grande-duchesse, que
nous trouvmes toute prte, ainsi que la princesse de Ponte-Corvo,
qui, en raison de je ne sais pas quoi, se dispensait dj de faire
comme tout le monde, et n'tait pas venue chez moi se joindre au
quadrille; il y avait dj un parfum de royaut qu'elle avait
probablement respir, mais qui devait tre pourtant en aversion 
la femme du svre rpublicain Bernadotte. Il est vrai qu'il avait
dj accept le titre de prince et d'altesse srnissime, comme M.
de Talleyrand... Oh!... la rpublique tait alors bien loin pour ces
messieurs.

Aprs avoir dans une ronde que Despraux[91] nous avait apprise,
et qui tait fort jolie, nous allmes quitter nos costumes afin de
mettre un domino, et nous promener dans le bal, non pour nous y
amuser  intriguer les gens; ce n'est pas lorsqu'il y a seulement
sept ou huit cents personnes dans un appartement, et surtout lorsque
beaucoup d'entre elles sont dmasques, qu'on peut intriguer et
demeurer cache. La grande-duchesse crut apparemment que c'tait
une prrogative _princire_ de n'tre pas connue, car nous la
vmes reparatre un moment aprs, portant un costume, parfaitement
fidle, de facteur de la poste. Elle y avait ajout une perruque
rousse comme celle du prince Pie, et se croyait dguise et masque
jusqu'aux dents, parce qu'elle avait barbouill ses petites mains,
qu'elle avait les plus jolies du monde, comme tous les Bonaparte, au
reste, mme les hommes. Aussitt qu'elle parut, nous la reconnmes
 l'instant. Elle avait alors une dmarche facile  retrouver au
milieu de mille autres; ds qu'elle eut fait un pas, je la reconnus.
Elle avait des lettres dans son portefeuille de facteur, et elle les
distribuait  ceux dont le nom tait sur sa suscription. Cette ide
tait jolie pour un bal masqu  la cour; mais, pour cela, il et
fallu que les lettres ne continssent que des choses qu'on pt lire et
entendre lire tout haut, mme des malices, pourvu qu'elles fussent
de bon got. Le comte de M*********, du corps diplomatique rsidant
 Paris, ambassadeur, quoique fort jeune encore pour un emploi aussi
difficile  soutenir en face de la terrible puissance qui s'levait
dans Napolon, reut une de ces lettres qui lui tait adresse et
qu'il et mieux aim recevoir chez lui, car, au fait, ce n'tait
probablement rien, et cela fit beaucoup jaser.

[Note 91: Le mari de la fameuse demoiselle Guimard.]

L'Empereur s'amusait de ces bals et de ces mascarades-l, comme
s'il et t encore sous-lieutenant. Il tait excessivement facile
 reconnatre; sa dmarche saccade, et pourtant remarquable,
parce qu'elle avait de l'expression, si je puis me servir de ce
mot pour des pas comme je ferais pour des paroles, tait connue,
non-seulement de nous toutes, mais des personnes qui n'taient
pas de la cour des princesses, et qui ne voyaient pas comme nous
l'Empereur tous les jours. Sa prononciation avait aussi un caractre
d'accentuation tout particulier que je n'ai connu qu' lui et n'ai
retrouv dans personne, mme dans aucun souverain[92]; elle le
dcelait autant que sa dmarche. Mais comme le respect empchait
de tmoigner qu'il tait reconnu, il se croyait bien cach, et
continuait  s'amuser, comme si le plus grand incognito l'et
entour. Ensuite il n'aimait pas qu'on le reconnt, et le tmoignait
en ne reparlant jamais  la personne qui l'avait nomm.  une poque
plus avance que celle dont je parle maintenant, il rencontra madame
Victor, depuis duchesse de Bellune, dans un bal dguis; il la trouva
fort belle, ce qu'elle tait alors en effet, lui parla et lui dit
des choses assez fortes sur des aventures arrives en Hollande... La
duchesse de Bellune crut faire merveille en se mettant  rire et en
disant:--Ah! je vous reconnais bien: vous tes l'Empereur!

[Note 92: J'ai retrouv cette mme voix de manire  me faire
tressaillir toutes les fois qu'elle vient  mon oreille: c'est dans
le comte Valeski. Cette ressemblance d'organe est quelquefois d'une
telle force qu'elle fait mal.]

--Vraiment! dit-il...

Et, se levant aussitt, il s'loigna d'elle; et jamais depuis il ne
lui parla dans un bal masqu.

Il avait des mains, comme on le sait, vraiment charmantes, et dont
une femme et t jalouse. Ses mains devaient le faire reconnatre
dans les derniers hivers; pour les mieux cacher, il mettait deux ou
trois paires de gants. Ceci me rappelle un autre fait.

On sait  quel point Isabey tait amusant. Son charmant talent
de peinture, ce talent europen, avec lequel il donnait de la
ressemblance  un portrait dont l'original n'avait quelquefois ni
beaut ni mme d'agrment, et qui pourtant donnait l'ide d'une jolie
femme, ce talent qu'il n'a transmis  aucun de ses lves, n'tait
pas le seul en lui; son esprit tait charmant de finesse et de
gaiet. Il avait, ce qu'il a toujours, de la malice sans mchancet
et une rapidit de conception tonnante. L'Empereur l'aimait, et lui
accordait mme beaucoup de confiance. En voici une preuve.

Connaissant Isabey, et sachant tout ce qu'il savait faire comme
_mime_ parfait, il ne douta pas qu'Isabey ne le _ft_ lui-mme
comme il peignait pour les milliers de portraits qui se donnaient
en Europe; en consquence, il dit un jour  Isabey qu'il fallait
qu'il se ft passer pour lui le lendemain dans un bal dguis des
princesses. Isabey demeura confondu de la mission.

--Ils ne me laissent jamais en repos, et Duroc, et Fouch, et
Savary. Je ne me prsente pas  un masque pour causer un moment,
que je ne sois aussitt entour de cinquante personnes, parce qu'on
a reconnu Savary et tous ceux qui font sentinelle autour de moi...
Acceptez-vous?

--Si j'accepte, sire! s'cria Isabey avec joie et bonheur... Mais,
reprit-il ensuite, je crains qu'il n'y ait quelque chose qui s'oppose
 ce que j'aie l'honneur de reprsenter Votre Majest.

--Quelle raison?...

Isabey avana ses deux mains sans parler, et semblait les montrer
d'un air dolent qui fit rire Napolon. Le fait est que les deux mains
d'Isabey en auraient fait quatre comme celles de l'Empereur.

--Ah! ah! vous avez raison; en effet, dit-il, nos mains ne se
ressemblent gure... mais comment faire?

--Je crois que j'ai trouv un moyen, dit Isabey aprs avoir rflchi
un moment; et il rendra Votre Majest encore plus difficile 
reconnatre. Il faut que l'Empereur mette trois ou quatre paires de
gros gants et mme cinq si cela est ncessaire. Moi j'en mettrai
galement, mais seulement deux ou trois paires. Comme les deux
masques _sosies_ ne seront pas prs l'un de l'autre, on ne pourra
comparer, et trouver celui qui est plus ou moins _gant_.

La chose russit tellement bien, qu'il y a des gens qui certes
connaissaient bien l'Empereur, et qui ont t dupes surtout des
gants. Quant  la dmarche, aux gestes,  la tournure, au portement
de tte, tout tait si bien observ que jamais on n'aurait reconnu
Isabey pour tre lui-mme sous ce dguisement. Ce fut Duroc qui me
dcouvrit le secret un jour, pour me prserver de l'Empereur, qui
arrivait quelquefois comme une bombe auprs de nous et faisait les
plus tranges questions... mais il me fit jurer de n'en pas parler,
et, en effet, je n'en prvins personne, et ne nommai pas Isabey.

Maintenant que la chose peut tre connue, et qu'on peut donner 
chacun ce qui lui revient, il me faut arrter un moment l'attention
sur la noble conduite de l'artiste, qui n'eut pas un SEUL moment la
pense qu'il courrait un danger de vie et de mort. Non-seulement il
ne l'eut pas alors, mais aujourd'hui elle ne lui est jamais venue.
C'est d'un noble caractre. Eh bien! voil encore un homme dont le
type disparat chaque jour, et c'est fcheux... comme il jouait la
comdie!... comme il improvisait un proverbe!... comme il faisait
bien toutes ces charges qui runissaient la gaiet et l'esprit,
et ne rappelaient jamais ni Tabarin ni ses pareils, mais faisaient
oublier Dugazon et ses scnes les plus burlesques.

Jamais je n'oublierai Isabey lorsqu'il sautait autour d'un salon, sur
les _bras des fauteuils_, imitant un singe mangeant et pluchant une
noix!...

Et lorsqu'il avait le grand Lenoir pour compre! lorsque celui-l
faisait le nain et l'autre le gant!... On ne savait quel tait le
plus comique des deux[93].

[Note 93: Il n'est pas chang d'humeur ni d'esprit; il est toujours
aussi amusant, aussi gai lui-mme. Il me donnait le bras l'hiver
dernier dans un bal[93-A], et ses remarques sur les gens qui
passaient devant nous auraient fait rire la douleur mme.]

[Note 93-A: Chez M. Dupin, prsident de la Chambre des Dputs.]

Le jour de ce bal o le quadrille des paysannes du Tyrol fut dans,
pour revenir au sujet dont je me suis carte pour parler d'Isabey,
il y avait un autre quadrille, et cette seconde mascarade faillit
amener la discorde comme dans le camp des Grecs.

La reine Hortense tait enceinte du prince Louis, celui qui a survcu
 tous ses frres. Elle tait, quoique d'une taille lgante et
svelte dans son tat naturel, tout  fait _tour_ dans les dernires
semaines de cette grossesse; cependant, comme elle tait toujours
trs-gaie, elle voulut aussi faire un quadrille: elle allait y
renoncer, lorsqu'elle eut la pense de se dguiser en vestale.
C'tait alors la plus grande vogue de l'opra de _la Vestale_, dont
le pome est si dramatique et la musique si belle dans quelques
parties. L'ide fut trouve charmante et le quadrille eut lieu.
Il tait d'autant plus comique et plus _carnaval_ que la vestale
tait enceinte de huit mois; cela rendait le supplice o elle
marchait moins injuste. Une autre ide, que suggra, je crois, M. de
Longchamps[94], secrtaire des commandements de la grande-duchesse
de Berg, fut de donner pour guide et pour chef du quadrille des
vestales la Folie, mais en costume exact. Ce n'tait pas aussi facile
qu'on pourrait le croire de trouver une _folie_ qui voult revtir
un pantalon de tricot qui ne laisst pas deviner si une jambe tait
bien ou mal faite. Moi je prtendais, parce que je le croyais, que ce
serait parce qu'on ne voudrait pas le laisser voir, la chose ft-elle
mme bien; mais je me trompais: il se trouva une charmante jeune
fille, tout au plus ge de dix-huit ans, qui revtit les insignes de
la folie sans se faire prier du tout. Elle tait jolie comme un ange,
et semblait bien plutt faite pour rendre les gens fous d'amour pour
elle-mme que par le personnage mythologique qu'elle reprsentait.
Cette jeune personne dansait dans une rare perfection toutes les
danses de cette poque: le fandango avec ses castagnettes, les
bacchanales de Steibelt avec le tambour de basque, la danse du chle
avec une charpe d'Orient, et pour en finir, le pas russe habille en
Cosaque; on voit qu'il ne manquait rien  l'ducation de mademoiselle
Gui......t.

[Note 94: M. de Longchamps tait un homme d'esprit et charmant de
manires, et de manires sociables. Il faisait de jolis vers, et
il est connu par plusieurs pices fort jolies reprsentes sur le
thtre de l'Opra-Comique. C'est lui qui a fait cette ravissante
romance au moment de partir pour son exil, lorsqu'il alla en
Amrique. Jamais la posie n'a mieux rendu la pense du coeur. Il
y a tout un pome de l'me dans le second couplet. Boeldieu fit
la musique; elle est en rapport avec les paroles, et tout  fait
dramatique. Voici ce couplet:

  J'observe tout ce que je laisse
  Avec d'autres yeux qu'autrefois;
  Tout m'attache, tout m'intresse,
  Je tiens  tout ce que je vois.
  Parents chris, fidle amie,
  Pour moi ne sont pas moins perdus
  Que si j'eusse quitt la vie,
  Et j'aurai les regrets de plus.

Les quatre derniers vers sont ravissants de vrit et de sensibilit.]

C'tait le nom de la jolie Folie...

Maintenant il faut savoir, pour l'intelligence de ce qui va suivre,
que le grand-duc de Berg, _fort beau cavalier_, comme aurait dit M.
Prudhomme, avait des yeux, non-seulement _bons_  voir, mais aussi
fort excellents pour voir autour de lui ceux qui lui paraissaient
dignes de converser avec les siens. Apparemment que ceux de la jolie
Folie lui avaient paru runir toutes les qualits requises, car elle
avait excit au plus haut point la jalousie de la grande-duchesse, et
lorsque son nom tait prononc devant elle, elle devenait toute autre
qu'elle n'tait habituellement, et savait fort bien imiter alors le
_Jupiter Tonnant_ de la famille.

Elle venait de faire sa distribution de lettres comme un facteur
bien  son affaire... On parlait mme dj dans le bal de l'effet
que produisait l'arrive du courrier. L'archichancelier avait une
lettre, ainsi que M. de Talleyrand; on en tait  parler sur ce
courrier, dont quelques parties taient tranges; on se demandait
si le grand-duc venait d'envoyer de Madrid quelques dpches
importantes, que madame la grande-duchesse, pour plus d'exactitude,
se croyait oblige de distribuer elle-mme, lorsque tout  coup
on entendit un bruit inusit, et en effet fort insolite, dans un
palais comme le sien... C'taient des mots, des injures mme fort
grossires... Les femmes sont curieuses... Nous voulmes toutes
savoir de quoi il s'agissait, et nous apprmes que les sanglots que
nous entendions taient ceux de la jolie Folie, parce que madame
la grande-duchesse ne voulait et n'entendait pas qu'elle vnt faire
_ses folies_ jusque dans son palais... La grande-prtresse plaidait
pour _sa folie_ comme une prieure ou une abbesse aurait pri pour sa
nonne... Elle disait, avec assez de raison, qu'elle ne ramnerait
jamais la Folie dans un lieu _si sage_, mais que puisqu'elle y tait
il l'y fallait laisser, ne ft-ce que pour cette nuit-l; mais la
grande-duchesse n'entendait  rien: aussi donna-t-elle dans cette
soire-l une haute ide de sa sagesse et de son grand sens, par
l'effroi qu'elle tmoigna devant une simple marotte... On ne savait
qu'imparfaitement que la jalousie en avait sa bonne part, et cette
mme jalousie et-elle t entirement connue, cette grande colre
et toujours paru trs-trange  des gens qui croyaient que depuis
longtemps la grande-duchesse tait plus forte et plus philosophe
qu'elle ne le tmoignait dans cette circonstance. Cela tait-il
vrai... ou voulait-elle seulement prouver qu'elle aussi tait habile
en diplomatie?

Quoi qu'il en soit, tout cela fit une sorte de petite scne o
les deux belles-soeurs se parlrent sur un ton un peu aigre-doux.
La reine Hortense tait fort irrite, et cela avec raison, qu'une
personne venue avec elle ft accueillie de cette manire, quelle que
ft la cause du mcontentement de la grande-duchesse. Maintenant,
voulez-vous savoir le rsultat de cette belle affaire? le voici.

La reine Hortense, suffoque de ce qui s'tait pass, tint conseil
avec sa mre sur ce qu'on pouvait faire pour se venger de la
grande-duchesse, qui avait ainsi mpris la protection que toutes
deux avaient accorde  mademoiselle Gu......t. La chose fut
promptement rsolue. L'Impratrice n'avait pas de lectrice; elle
allait partir pour Bayonne avec l'Empereur: il fallait qu'elle obtnt
de donner cette place de lectrice  mademoiselle Gu......t, ce qui
fut excut avec la clrit de femmes qui veulent prouver  une
autre femme qu'elles peuvent se venger si elles le veulent... Mais
le rsultat fut diffrent de ce qu'espraient la mre et la fille.
Mademoiselle Gu......t tait charmante, comme je l'ai dit. Madame
Gazani avait habitu l'Empereur aux belles lectrices; il fut donc
charm que l'Impratrice n'et pas drog  l'habitude qu'elle en
avait prise; mais il parat qu'il tmoigna son admiration un peu trop
vivement. Je ne sais si ce fut  mademoiselle Gu......t, _ elle
seule_, ou bien tout simplement  Josphine. Ce qui est certain,
c'est que la pauvre mademoiselle Gu......t pleura et sanglota de
nouveau  Bayonne comme dans l'lyse, et qu'elle repartit pour Paris
avec la douleur d'tre sacrifie n'importe  quoi, n'importe  qui,
mais enfin _sacrifie_. Le fait est qu'elle tait bien assez jolie
pour n'tre sacrifie  personne.

Il arriva dans le mme temps une aventure assez comique... Vers
le milieu de l'hiver, on partait dj pour se rendre  Bayonne et
 Bordeaux. Tout l'tat-major du prince de Neufchtel, qui tait
compos de jeunes gens les plus agrables de la cour et de Paris,
tait en course pour porter des ordres: M. de Canouville (Jules), M.
de Pourtals (James), M. Lecouteulx, M. de Flahaut, et dix autres
encore... M. de Girardin seul demeurait, parce qu'il tait le favori
de Berthier. Mais nous tions dpourvues de danseurs.--Vous voil
bien embarrasses, dit l'Empereur  la grande-duchesse; faites
engager des officiers de ma garde, ils en seront honors et moi
trs-content.

On dit au marchal Bessires ce dont il s'agissait. Le marchal, qui
n'aimait pas les bals et ne s'en souciait gure, mais qui tait exact
au service et  l'ordre, fait venir deux ou trois colonels, et leur
transmet celui de l'Empereur. Les colonels, rentrs chez eux, font
absolument comme le marchal, et comme le bal tait pour le soir
mme, il fallait se dpcher. On fit monter quelques ordonnances 
cheval, et tout fut expdi avant midi.

Mais en se htant, il y a toujours quelques parties qui manquent
dans un tout, quelque peu important qu'il soit. L'un des colonels, en
faisant la liste des officiers qu'il jugeait les plus beaux de son
corps, pour aller figurer dans un avant-deux chez la grande-duchesse
le mme soir, oublia compltement que l'un des capitaines dsigns
par lui trottait avec sa compagnie depuis deux jours sur le chemin de
l'Espagne.

Mais il avait une femme, ce capitaine. Cette femme, depuis qu'il y
avait des bals chez les princesses et  la cour des Tuileries, ne
laissait pas couler un jour sans pleurer de ne pouvoir y aller.
Elle se figurait que l'lyse, par exemple, mritait rellement
son nom, et qu'il tait un lieu de dlices et d'enchantement. Son
mari, qui probablement savait que sa femme ne serait pas prie, ne
l'avait jamais demand. La chose en tait donc reste l, lorsque
tout  coup le billet d'invitation parvint  la femme. En le voyant,
elle eut d'abord le regret qu'elle avait toujours, qui tait de
ne pas voir de prs les merveilles qu'elle avait admires des
Champs-lyses, le jour de la fte donne par la princesse Caroline
au roi de Westphalie, lors de son mariage avec la princesse Catherine
de Wurtemberg. Sa seconde pense fut que peut-tre elle pourrait
profiter de l'invitation de son mari.  la fte donne au roi de
Westphalie, il y avait quinze cents personnes. Une femme, un homme
de diffrence, qu'est-ce que cela? c'est bien gal! il doit y avoir
toujours le mme nombre de personnes...--Je me mettrai n'importe o,
se dit-elle, je ne manquerai pas de danseurs, puisque _le rgiment_
est invit... j'irai.  peine eut-elle pris ce parti, qu'elle
s'occupa de sa toilette... et Dieu sait si ce fut par l qu'elle nous
amusa.

Le bal tait commenc depuis une demi-heure, lorsque tout  coup
nous vmes partir, avec la rapidit du tonnerre et la lourdeur d'une
pierre, un homme et une femme qui commenaient leur tour de valse
dans la belle galerie de l'lyse o nous ne valsions jamais que
trois ou quatre pour avoir toute libert sans confusion. J'ai dj
dit que nous nous connaissions _toutes_ parfaitement entre nous; les
hommes des maisons des princesses et de celle de l'Empereur nous
taient galement connus: qu'on juge donc de notre surprise lorsque
nous vmes une femme parfaitement inconnue, dont la tournure vraiment
singulire, la mise encore plus trange dans un lieu comme celui-l,
o toutes les femmes taient de la plus riche lgance, devaient
faire ncessairement un grand contraste.

--Savez-vous qui c'est? demanda d'abord l'une de nous  l'un des
hommes qui taient derrire nos banquettes.

--Non, Dieu m'en garde!

--Et le monsieur?

--Eh! c'est un officier de la garde!

C'tait vrai; mais la manire dont lui et sa compagne valsaient tait
bien la plus comique chose qu'on pt donner  regarder. C'taient
des pas tantt petits, tantt immenses, et puis des regards, des
sourires, et enfin des passes!... Ce furent les malheureuses passes
qui les perdirent. La princesse, qui ne valsait pas, ou qui alors
tait au repos, avisa ces deux personnages; elle n'en reconnut aucun.
Pour l'homme, elle n'en fut pas surprise; c'tait un officier invit
par ordre de l'Empereur. Mais la femme, qui tait-elle?

La princesse appela madame de Beauharnais[95], sa dame d'honneur, et
lui demanda compte de cette femme qui tournait comme un cheval au
caveon[96]. Madame de Beauharnais n'en savait rien, et ne pouvait
dire comment elle tait l. Elle rpondit cela avec sa douceur
accoutume.

[Note 95: Seconde femme de M. de Beauharnais le snateur, le pre de
la princesse Stphanie, grande-duchesse de Bade, et dame d'honneur de
la princesse Caroline. Elle tait aime de tout le monde  cause de
sa bont et de sa politesse.]

[Note 96: C'est un petit cercle de fer qu'on met aux jeunes chevaux
fougueux pour les dompter, et alors on leur fait fournir une course
quelconque, mais plus particulirement en tournant.]

--Mais, madame, lui dit la princesse,  qui donc voulez-vous que je
m'adresse pour savoir ce qu'on fait chez moi, si ce n'est  vous, qui
tes charge du soin des invitations? Allez demander  cette personne
son nom et de quel droit elle est ici.

Madame de Beauharnais partit, assez mal contente de sa mission. Elle
arriva auprs de la dame et de l'officier, et, profitant d'un moment
de repos, elle demanda le nom de la danseuse  l'officier. Ce nom
tait celui d'un capitaine de la garde impriale. Aussi, la dame, qui
comprenait l'appui de ce nom, se hta-t-elle de dire elle-mme:--Je
suis madame ****, femme du capitaine de ce nom.

--Puis-je vous demander comment vous tes ici?

--Par une invitation de madame de Beauharnais, dame d'honneur de la
princesse.

--C'est moi, madame, qui suis madame de Beauharnais, et je n'ai pas
eu l'honneur de vous envoyer d'invitation.

--Cependant mon nom est sur la liste, puisque j'ai une invitation.

--Monsieur votre mari, oui; est-il ici?

--Il est en Espagne, rpondit la dame en tordant le bout d'une
ceinture orange et argent entre ses doigts, et en baissant les yeux;
elle m'aurait fait de la peine, si je n'tais endurcie contre ces
femmes qui s'exposent  une pareille scne pour dire: J'ai t dans
un bal o taient l'Empereur et ses soeurs!

Madame de Beauharnais s'en fut rendre compte de sa mission. La
princesse donna l'ordre _de faire sortir cette femme_... Ici la
chose devenait toute diffrente, et _la capitaine_ prenait le pas
sur la princesse; elle le prit en effet lorsque, recevant l'ordre de
s'en aller, elle rpondit qu'elle tait invite, qu'elle ignorait
si c'tait une erreur de la dame d'honneur ou de son secrtaire,
mais qu'elle avait son billet et qu'elle devait  son mari de ne pas
se laisser mettre  la porte. Enfin, si ce n'et t la tournure
vraiment htroclite de cette femme, ses cheveux mal peigns et
en serpenteaux, sa robe de crpe blanc, mal faite, mal porte, sa
tournure entire et sa figure... si ce n'et t tout cela, je
l'aurais prise en piti. Le fait est quelle ne sortit pas tout de
suite; on n'insista pas, quoique la princesse en et bonne envie.
L'Empereur ne vint que fort tard ce jour-l. S'il et t l, _la
capitaine_ aurait vals, dans, et mme dans le grand-pre[97], tout
autant qu'elle et voulu.

[Note 97: Le grand-pre se dansait  la fin du bal, et d'un bal o
on avait t ce qu'on appelle _en train_ et gai. On tait, comme
dans l'anglaise, deux par deux et sur une colonne. Le couple _qui
menait_ le grand-pre se mettait en marche sur un air fait exprs,
et que Julien le ngre jouait ordinairement moiti veill et moiti
dormant, parce que le grand-pre arrivait  six heures du matin. On
faisait d'abord une promenade. La promenade finie, ce qui quelquefois
durait longtemps si le caprice du couple _chef_ le voulait ainsi, on
se remettait sur une colonne. Alors commenait un autre air sur la
mesure de l'anglaise, et on faisait toutes les figures qui passaient
par la tte du couple _chef_. Quand il avait parcouru toute la
colonne, un autre couple commenait et faisait la mme figure. Les
plus bizarres et les plus drles taient les meilleures. On mettait
la femme dans un fauteuil, on se mettait  genoux, on faisait des
berceaux avec les bras, etc... J'ai vu une fois chez la princesse
Caroline,  l'lyse, la promenade du grand-pre se prolonger depuis
la galerie jusqu'au premier. Tout le grand-pre avait plus de
quatre-vingts personnes, plus de quarante paires bien srement. Tout
cela suivait avec les meilleurs et les plus joyeux rires.]

Nous remarqumes que lorsque _la capitaine_ sortit, elle fut
accompagne par plus de sept  huit officiers _qui ne rentrrent
pas_. Je suppose que c'taient des officiers du rgiment de son
mari...

Les autres jours de la semaine, la grande-duchesse recevait aussi,
mais elle n'avait pas un salon. Elle recevait quelques personnes
qui taient spirituelles et _causaient_; car c'est une justice que
je dois lui rendre, elle aimait ce passe-temps-l plus que celui
des cartes. On m'a dit que depuis elle n'avait pas pu chapper  la
maladie des femmes qui vieillissent et qui deviennent, dit-on, ou
dvotes, ou joueuses, ou gourmandes... dvote... je ne crois pas;
restent les deux autres choses...

Les habitus intimes taient, pour presque tous les jours, M. le
comte de Sgur, le grand-matre, l'archichancelier, M. de Talleyrand,
M. le comte Lavalette, le duc d'Abrants surtout, et quelques hommes
de la cour, quelques trangers de haute distinction. C'est ainsi que
le grand-duc de Wurtzbourg, qui par aventure devint amoureux des
beauts et perfections de la princesse, chantait dans les petites
soires intimes... J'ai eu le bonheur d'entendre un duo, c'est--dire
un nocturne chant par la grande-duchesse de Berg et par le grand-duc
de Wurtzbourg. C'est un souvenir  ne jamais perdre et  bien
conserver pour un moment de grande tristesse: car Hraclite aurait ri
en les coutant, malgr le respect et la convenance.

Ce qui n'tait pas de mme, c'tait lorsque madame de Colbert (Mme
Alphonse) chantait: une bonne mthode, une belle voix, une jolie
personne bien bonne et charmante, voil ce qui tait devant le
piano...

Les femmes taient en petit nombre, quoique la grande-duchesse
invitt plusieurs de nous  y aller habituellement; les invitations
l n'avaient rien d'officiel et n'taient que verbales. Madame
Adlade de Lagrange, soeur du marquis de Lagrange, et dame de la
princesse, tait une femme parfaitement spirituelle. Du reste, sa
maison n'avait rien alors de trs-remarquable. M. d'Aligre tait
poli, connaissait beaucoup d'anecdotes qu'on aimait  lui entendre
conter; mais M. de Cambis et tout le reste, except M. de Longchamps,
n'taient remarquables ni en bien, ni en mal.

Les mercredis de la princesse Pauline taient singulirement
organiss. Sa maison tait, comme formation, parfaitement agrable,
et pourtant c'tait la princesse qui recevait le plus mal et faisait
le moins prosprer cette socit renouvele que voulait l'Empereur.
La princesse tait fort indolente sur tout, except sur sa toilette.
Aussi ds le lundi elle ne s'occupait que de sa parure; le reste
lui tait gal. La composition de sa liste se faisait toujours avec
Duroc comme celles de ses soeurs. Il fallait entendre Duroc lorsqu'il
racontait toutes les gentilles mines, les clineries qu'elle lui
faisait pour faire rayer une femme plus jolie qu'elle ne la voulait.
Elle tait si charmante qu'il ne pouvait la refuser; cependant son
quit naturelle le faisait hsiter:

--Mais pourquoi la rayer? y a-t-il jamais trop de jolies femmes?
disait-il.

--Eh bien! ne serai-je pas l, moi? Ne me verrez-vous pas tout 
votre aise?

Et la sduisante crature souriait en montrant ses dents perles...
et presque toujours alors la femme qui l'effrayait tait raye.
Cependant elle avait auprs d'elle une bien belle personne, madame
de Barral, qui tait mme sa favorite  cette poque. Madame de
Barral tait une femme aussi belle et aussi charmante qu'on puisse
voir; un esprit fin, de la gaiet, de l'agrment et de la bont.
C'tait une personne acquise de droit  la cour, car jamais on ne
porta mieux le grand habit qu'elle ne le portait. Venait ensuite
madame de Brhan[98], femme de beaucoup d'esprit, ayant des manires
excellentes et en mme temps fort agrables; sa figure et sa tournure
taient celles d'une jolie femme; sa taille tait parfaite et bien
proportionne, son pied ravissant. Elle a un esprit remarquable, et
tout ce qu'elle dit porte un cachet d'originalit. Elle est peut-tre
un peu mordante, mais sre, fidle en amiti et bonne  aimer... et
puis je trouve qu'en ce monde il faut souvent montrer qu'on a des
dents pour ne pas sentir celles des autres.

[Note 98: J'ai fait une erreur dans mon _Salon de madame de
Polignac_. J'ai dit que la marquise de Brhan tait dame du palais;
elle ne l'tait pas, mais elle tait amie intime de la Reine. Je
m'empresserai toujours de rparer une faute ds qu'elle me sera
dmontre.]

Madame la duchesse de Cadore, dame d'honneur de la princesse, tait
l'exemple des femmes, l'honneur de sa maison, le bonheur de son
mari; mais elle n'tait pas amusante, elle tait mme ennuyeuse et
ne savait pas faire que notre princesse st s'amuser comme tout le
monde. La pauvre princesse avait du malheur en dames d'honneur, et
madame de Cavour, son autre dame d'honneur pour au del des Alpes,
tait encore moins gaie que madame de Cadore.

Il y avait encore madame de Chambaudouin, favorite aussi de la
princesse; je ne sais si elle tait plus ennuyeuse _qu'autre chose_,
ou _plus autre chose_ qu'ennuyeuse. Venait ensuite madame de la
Turbie, qui, depuis, pousa M. le duc de Clermont-Tonnerre. J'ai dj
dit dans mes _Mmoires sur l'Empire_ tout le bien que j'en pensais.

Une dame du palais de la princesse Pauline, qui tait aussi bien
belle, c'tait madame de Mattis, mais seulement jusqu' la ceinture.
Elle avait le buste d'une femme de cinq pieds deux pouces, surtout
la tte, qui tait trs-forte, et puis le reste tait de la hauteur
d'un enfant. Le visage de madame de Mattis tait lui-mme d'un
genre de beaut svre; malgr cette admirable chevelure blonde qui
semblait appartenir  la tte d'une Galate. Rien ne donnera l'ide
de ces magnifiques cheveux, pas mme ceux de la duchesse de Guiche,
qui, certes, taient et sont encore bien beaux. Madame de Mattis fut
trs-aime de l'Empereur et rsista longtemps, ce que la princesse
trouvait fort trange.

--Savez-vous bien, madame, que l'on ne doit jamais dire _non_  une
volont exprime par l'Empereur? et que MOI, qui suis sa soeur, s'il
me disait: JE VEUX, je lui rpondrais: Sire, je suis aux ordres de
Votre Majest.

Elle lui dit cela avec le ton solennel d'une aeule qui prcherait la
morale  sa petite-fille.

M. de Montbreton, premier cuyer de la princesse, et qui jadis avait
t son ami _fort intime_, tait toujours bon, aimable, le meilleur
des hommes pour vivre habituellement avec lui, et en mme temps pour
le rencontrer comme homme agrable et spirituel. Je le connais depuis
mon enfance, et je lui conserve une profonde amiti.

M. de Clermont-Tonnerre, galement cuyer de la princesse, avait une
gaiet continuelle avec laquelle on est toujours un homme bon. Son
esprit n'tait pas suprieur, mais on causait avec lui.

Venait ensuite l'homme par excellence de la maison, et mme de la
socit franaise alors; c'tait M. de Forbin!... Quel tre charmant
tait alors M. de Forbin!... que d'esprit... de talents, d'agrments
sans nombre, que les autres hommes n'ont gure que partiellement
et que lui runissait! Une figure charmante ajoute  ces dons du
Ciel... et maintenant que reste-t-il de cette oeuvre du Crateur?...
Cette pense fait bien mal!.. quel retour sur soi-mme!...

Les salons des princesses avaient tous un caractre particulier. Chez
la grande-duchesse on y allait avec la crainte d'tre juge de deux
manires: pour son maintien et pour son langage, pour tout enfin...
Chez la reine Hortense, on y allait sans crainte... on y allait avec
la certitude de s'y amuser... Mais chez la princesse Pauline, on s'y
prenait huit jours d'avance pour savoir quelle toilette on aurait: la
princesse ne portait son attention que l-dessus. Une fois je vois
arriver  moi M. de Forbin, qui me dit avec une expression inimitable:

--La princesse veut vous parler _immdiatement_.

--Mon Dieu! qu'est-ce donc? Vous tes bien srieux!

--Aussi la chose est-elle fort grave. Venez donc vite.

Comme la princesse ne me faisait jamais grand'-peur, je me remis
bientt, et en arrivant prs d'elle j'tais toute prte  recevoir ce
qu'elle allait _me communiquer_, comme disait M. de Forbin, et je me
penchai vers son fauteuil.

--Ma chre Laurette[99], me dit-elle, comment avez-vous pu choisir
aussi mal que vous l'avez fait les fleurs de votre coiffure?

[Note 99: Elle continuait  m'appeler ainsi lorsque nous tions
seules. Elle tait bonne en gnral, et aimait ses anciens amis.]

--Mais, madame, ce sont les mmes que celles de ma robe.

J'avais une robe de tulle jaune, double de satin jaune et garnie
avec des touffes de violettes doubles, dans lesquelles il y avait de
la poudre d'iris de Florence trs-forte, ce qui donnait une vapeur
embaume  la robe lorsque je dansais...

--Je sais bien que ce sont les mmes. Mais il ne fallait pas les
prendre comme cela... il fallait garnir votre robe en scabieuses, par
exemple. Vous deviez songer que des violettes artificielles dans des
cheveux noirs comme les vtres ont l'air de tripler vos boucles...
Cela vous donne l'air dur... fi donc!... Promettez-moi de changer ces
fleurs-l.

--Oui, madame, lui rpondis-je, fort amuse de cette purilit
d'enfant qui lui faisait prendre attention  des choses de cette
nature.

Ce qu'elle me reprochait, au reste, tait vrai: rien ne sied plus mal
que des violettes dans des cheveux noirs.

Ce mme jour, la princesse fit un effet vraiment tonnant au moment
de son entre dans le salon, tant elle tait belle! Ce fut un murmure
d'admiration... Elle portait une robe de tulle rose, double de
satin rose et garnie avec des touffes de marabouts, retenues par des
agrafes de diamants d'une admirable beaut... Les touffes de plumes
taient retenues par des rubans de satin rose qui partaient de la
taille et flottaient sur la robe; le corsage tait en satin avec de
petites pattes tombant sur la jupe. Ce corsage tait garni ou plutt
cousu de diamants;  chaque patte tombait une poire en diamants
d'une eau et d'une taille admirables; les manches taient en tulle
bouillonn, et chaque bouillon form par des rangs de diamants[100]
qui le serraient. Sur sa tte, il y avait deux ou trois des mmes
marabouts rattachs avec des diamants, et, pour contenir le paquet
de plumes, tait un bouquet de diamants pos sur la tige des trois
marabouts.

[Note 100: C'tait alors la mode de porter de ces jupes garnies avec
des touffes de n'importe quoi soutenues par des rubans. La princesse
Pauline en avait une garnie de branches de pin, avec un corsage de
velours vert garni en meraudes et en diamants. La reine Hortense en
avait une ravissante garnie en _belles-de-jour_, et tout ce qui, 
la robe de la princesse Pauline, tait en meraudes et en diamants,
tait ici en turquoises et en diamants.]

J'ai dit plus haut que chez la reine Hortense on n'avait aucune de
ces craintes puriles, et c'est vrai. Elle tait bonne, indulgente;
si au contraire l'Empereur trouvait  blmer, elle prenait la dfense
de l'opprime: aussi nous y allions convenablement, mais ne craignant
ni le blme de la matresse du lieu, ni sa raillerie.

Ses bals taient charmants. Sa maison me semblait faite pour
recevoir; on y trouvait tout ce qui amuse. Si par hasard on n'avait
pas voulu danser, ou qu'on ft malade, on se mettait devant une table
ronde dresse dans l'un des salons de la princesse, on y trouvait
toujours des livres, des dessins, des couleurs, des gouaches, tout ce
qui peut divertir des amis des arts. Pendant ce temps, la princesse
dansait,  moins qu'elle ne ft dans l'tat o elle tait le jour de
_la Vestale_. Alors, elle venait dans le salon o taient la table et
les aquarelles, elle s'asseyait  cette table et causait; et on ne
s'en trouvait que mieux chez elle.

--Voyons, tournez-vous un peu, que je fasse votre portrait,
disait-elle  une jeune femme nouvellement marie et dont la timidit
tait si grande qu'elle devenait ple au lieu de rougir quand on lui
parlait.  la proposition de la Reine, elle devint ple d'abord, et
puis rouge, et enfin toute tremblante. Mais la Reine lui parla avec
une telle bont, un accent si doux, qu'avant un quart d'heure cette
jeune femme causait et riait avec son peintre, qui ne pouvait plus,
nous disait-elle ensuite en riant, la faire tenir tranquille.

La maison de la reine Hortense tait mlange comme agrments.
Plusieurs personnes taient bien, quelques autres beaucoup moins,
et d'autres pas du tout. Madame de Viry, la mre, tait aussi
ennuyeuse qu'on peut l'tre; quelques autres aussi dans les dames
pour accompagner: je n'en excepte que madame de Broc, madame de Lery,
madame d'Arjuzon, et mademoiselle Cochelet, dont l'amre laideur
ne l'empchait pas de se coiffer en bacchante et  la Camille des
_Horaces_; mais elle avait beaucoup d'esprit; elle tait lectrice.

Mais les bals du lundi, chez la reine Hortense, dpendaient peu, pour
leur agrment, des personnes de sa maison. Elle tait elle-mme la
plus charmante matresse de maison, faisant attention aux femmes qui
taient mal places pour qu'elles fussent mieux, veillant  ce que
les hommes fissent danser les jeunes filles, qui souvent dansaient
moins que nous, qui tions jeunes d'abord et puis ayant une maison et
recevant, ce qui, au bal, nous le savons toutes, nous faisait inviter
de prfrence  des femmes beaucoup plus jolies que nous.

Il y avait aussi dans l'hiver des bals d'enfants dont les jeunes
princes faisaient les honneurs. Nos enfants y allaient dguiss, ils
taient charmants... Mes filles y furent un jour; l'ane, qui alors
tait dj une ravissante crature, tait habille comme mademoiselle
Mars dans _la Jeunesse de Henri V_, et sa soeur en petit page. Ces
deux costumes eurent un grand succs.

C'tait ces jours l que la Reine tait bonne et faite pour tre
aime! Elle tait l comme la mre de toute cette jeunesse qui
tourbillonnait autour d'elle! On tirait une loterie pour les enfants
o tous les numros gagnaient; elle y prsidait, dirigeait les lots,
changeait ce qui ne plaisait pas, et devenait mre de chaque enfant
pour lui donner une joie. Combien mon coeur se serre en pensant 
l'exil[101] d'une personne qui ne fit jamais que du bien, qui ne
provoqua jamais un sentiment, je ne dis pas de haine, mais seulement
rpulsif!... Toujours de l'amour et du respect!... et pourtant elle
est bannie de sa patrie! et dans quel moment...? lorsque sa sant
dtruite rclame l'air de la patrie, le seul o l'on respire la vie!

[Note 101: Et depuis que ceci est crit, quel malheur nous a
frapps!... La chane de l'exil a t rompue, mais par la mort!...]

Dans l'anne 1814, dans ce mme moment o elle sut prouver qu'elle
pouvait tre  la fois aussi bonne qu'aimable, et courageuse, et
grande, la reine Hortense, sachant que l'empereur de Russie tait
venu chez moi, me demandait assez souvent d'aller chez elle, ne
voulant pas lui donner des figures nouvelles. Un soir, nous tions
fort peu de monde, la conversation tomba sur le talent de conter; la
Reine contait  ravir, et, sans lui faire un compliment qui pouvait
tre plat en le lui adressant  elle-mme, nous lui dmes qu'elle
serait bien aimable de nous raconter quelque chose.

--Non, non, dit-elle, je ne suis pas assez pntre d'un sujet, quel
qu'il soit, pour entreprendre de raconter ce soir; il n'est pas
toujours temps pour l'esprit de conter. Mais ce qui aurait surpris
Votre Majest, ajouta-t-elle en s'adressant  l'empereur de Russie,
c'est d'entendre raconter une chose intressante  l'Empereur, ou
bien de lui entendre improviser une histoire.

L'empereur de Russie sourit.

--Croyez-vous que je ne connaisse pas cette charmante varit de son
esprit? croyez-vous donc qu'il ne m'a pas charm autant qu'il le
pouvait?... Je l'ai entendu un jour  Tilsitt raconter  la reine de
Prusse un fait arriv, disait-il, dans les montagnes de la Corse.
C'tait un homme qui se vengeait  la fois d'une matresse infidle
et d'un ami perfide. En vrit, je vous jure qu'il fut terrible au
moment de la catastrophe... Plus tard,  Erfurth, tant seulement
avec le malheureux Duroc, Talma et moi, Napolon improvisa une
histoire dont le sujet tait pris dans l'histoire d'Orient, et o il
fut admirable. Ce fut ce jour-l que Talma s'cria: Mon Dieu, o sont
donc les imbciles qui disent que je vous donne des leons de pose et
de diction? j'en recevrais plutt de vous, sire!

--Il ne vous a jamais racont une histoire italienne? demanda la
Reine.

--Non, rpondit l'empereur Alexandre, voil tout ce que je connais de
lui.

--Eh bien, sire, je veux que vous entendiez le conte de Giulio,
dit la Reine; il fut improvis  la Malmaison, comme la duchesse
d'Abrants peut vous le certifier; elle tait avec moi ce mme jour
o l'Empereur raconta cette histoire, qui, du reste, est vraie pour
le fond, et le fait principal du meurtre et de sa cause s'est pass
dans un couvent[102] de Lyon. La galerie venait d'tre termine, et
on s'y tenait presque tous les soirs; l'Empereur, lorsqu'il tait
de bonne humeur, aimait beaucoup ce qui tait extraordinaire; il
aimait  faire impression, et c'tait presque toujours sur nous,
pauvres femmes, qu'il aimait  exercer son pouvoir.--Il y a aussi
l'histoire d'un lve de Brienne; elle est aussi tragique que celle
de Giulio, et comme elle est vraie, elle nous cause toujours une
grande motion... Mais celle de Giulio tait terrible!.. Je l'ai
assez prsente, et, si vous me soutenez, mesdames, Sa Majest aura
l'histoire entire...

[Note 102: C'est vrai.]

Nous nous rapprochmes de la table ronde autour de laquelle nous
tions dj tous; on enleva deux lampes et on n'en laissa qu'une,
sur laquelle encore tait un abat-jour. Il est vrai de dire que
l'Empereur prenait ainsi toutes ses mesures probablement pour obtenir
plus d'effet.

La Reine commena:

C'tait pendant une soire d'automne; nous tions rassembls  la
Malmaison dans la grande galerie, et assez tristes du mauvais temps.
L'Empereur, qu'un ciel gris et orageux impressionnait aussi, sentit
le besoin de rompre le charme qui agissait sur nous; il dirigea la
conversation, et bientt elle tomba sur l'amour et ses effets. Ma
mre parla de l'amour des croles; madame la duchesse d'Abrants, de
celui de l'Espagne, d'o elle revenait pour la premire fois[103], et
moi de l'amour dans notre belle France. Mais l'Empereur nous imposa
silence  toutes, et nous dit d'couter l'histoire qu'il avait  nous
raconter; ensuite nous verrons, dit-il, quel est le pays qui produit
les passions les plus violentes... coutez.

[Note 103: En 1806, au commencement.]

Et se plaant au milieu de la galerie, il commena son rcit:

Un jour, il parut  Rome un tre mystrieux dont l'ge, le nom, et
le sexe mme, furent d'abord inconnus; les bruits les plus tranges
circulrent bientt dans la ville sainte. Les Romains aiment le
merveilleux; ils voulurent voir dans cet tre bizarre de forme,
et dans ses moeurs habituelles, un objet sur lequel l'inquisition
devait avoir les yeux. Bientt la curiosit redoubla; la foule visita
le quartier dsert o cet individu s'tait retir, dans le palais
Gandolfo, demeure solitaire et ruine o jamais un tre vivant
n'avait choisi sa demeure.

Un seul serviteur, silencieux comme son matre ou sa matresse, tait
le compagnon de l'habitant du palais Gandolfo; il sortait seulement
pour aller aux provisions, puis il rentrait, et de huit jours l'herbe
qui croissait entre les pierres des galeries abandonnes n'tait
foule par un pied humain.

Un jour, le bruit se rpandit que le mystrieux inconnu dvoilait
l'avenir, qu'il prdisait, enfin, et que ses prdictions taient
effrayantes presque toujours pour ceux qui allaient les chercher.

Quelque voile que ft la personne de la sibylle, cependant on
finit par trouver qu'elle tait femme, ou du moins que les indices
qui rvlaient qu'elle tait femme taient suffisants.--Bientt sa
renomme fut grande: on ne parlait plus que de la _sibylle_. Ce nom
lui resta.

Deux jeunes Romains vivaient alors  Rome dans toute la douceur d'une
sainte amiti: l'un se nommait Camille, l'autre Giulio; tous deux
jeunes, tous deux beaux, tous deux riches de cette esprance qui rend
l'me si radieuse  vingt ans. Camille, brave et dtermin, voulut
aller aussitt chez la sibylle; Giulio, plus timide ou plutt plus
craintif, redoutait l'avenir et ne voulait pas avancer le moment o
cet avenir se dvoilerait  lui. Il refusa longtemps. Enfin Camille
l'entrana, et un soir, au moment o le soleil se couchait sur le
mont Quirinal, les deux amis franchissaient la porte redoute du
palais de la sibylle.

En entrant dans les vastes cours dont les dalles de marbre
rsonnaient sous leurs pas, ils ne virent pas un tre humain venir
 leur rencontre. Giulio sentait ses jambes flchir sous lui... son
front tait humide et brlant... il souffrait... mais attir par un
charme qu'il ne pouvait vaincre, il suivait Camille au travers des
vieilles chambres, des salles dsertes et des dcombres du palais
maudit.

Tout  coup, en traversant une galerie, les deux amis furent arrts
 la vue d'un immense rideau noir qui la partageait; au moment o ils
entrrent dans cette pice, une voix d'une douceur infinie pronona
ces mots:

--Si vous voulez connatre votre sort, jeunes gens, passez derrire
ce rideau... mais auparavant, prparez-vous par la prire  cet acte
solennel.

Involontairement Giulio tombe  genoux et prie. Camille s'incline
lgrement; puis il se relve, et mettant la main sur son poignard,
il carte le rideau qui s'branle sous sa main et, se sparant tout 
coup, leur laisse voir le sanctuaire qu'ils taient venus chercher.

Au mouvement de son ami, Giulio s'tait relev et se disposait 
le suivre, en mettant comme lui la main sur son poignard; mais la
surprise qu'ils prouvrent tous deux fit retomber leur main  leur
ct.

Ils ont enfin devant les yeux l'tre mystrieux qui dfie toutes les
recherches depuis bien des mois dans la ville de Rome... C'est une
femme!... elle est jeune... belle mme... ou du moins elle le serait,
sans une pleur de la tombe, une fixit dans la prunelle de ses yeux
qu'elle tient ouverts et attachs sur les deux amis. Ses traits sont
beaux; mais cette pleur cadavreuse glace la pense qui est  ct
du mot de beaut, et l'effroi est le seul sentiment que les deux
jeunes gens prouvent en la voyant.

--Que voulez-vous de moi? leur demande-t-elle avec cette mme voix
harmonieuse qu'ils avaient entendue.

--Connatre notre sort, rpond Camille, plus hardi que son ami....
Giulio baisse les yeux sans rpondre.

--Et vous? dit la sibylle...

Giulio veut parler, sa langue glace ne peut articuler un mot; enfin
il prononce  voix basse:

--Je ne veux rien savoir.

--Tmraire! dit la ple et belle crature... ne sais-tu pas que
tout mortel qui franchit ce noir rideau doit venir  ma science et
partager la punition que Dieu m'infligera pour avoir os pntrer
dans ses dcrets?...

--Je vais, si vous le permettez, dit Camille, passer le premier
devant votre intelligence. Giulio sera plus assur  mon retour.

La sibylle frona son noir sourcil sur son front d'ivoire et parut
hsiter un moment; mais en remarquant la terreur visible de Giulio,
elle parut le prendre en piti, et, faisant un geste de la main 
Camille, elle disparut avec lui derrire une vaste draperie noire qui
masquait une autre partie de la galerie. Quelques instants suffirent
pour la confrence de Camille et de la sibylle; il revint auprs de
son ami le sourire sur les lvres.

Mon horoscope est des plus heureux; mais elle n'a pas fait un
grand effort de science pour me le rvler. Elle m'a _prdit_ que
j'pouserais ta soeur Giuliana, et que notre mariage serait seulement
retard par une cause lgre... Comme notre contrat est dj sign
et que la ville entire le sait, la sibylle travaillait  l'aise!...
N'importe, va, mon Giulio, je t'attends; bonne chance!

Giulio gagne en chancelant le lieu o l'attend cette femme trange,
dont le rapport d'elle  lui est si terrible et si influent... Cette
draperie lgre que sa main soulve lui semble tre de plomb!...
Enfin il disparat, et les longs plis de la noire et lugubre draperie
retombent et l'enveloppent comme un linceul.

Pendant plusieurs minutes le plus profond silence rgna dans la
partie spare de la galerie o la sibylle tait avec Giulio...
Tout  coup un cri perant vient frapper l'oreille de Camille. Il
s'lance, son poignard au poing, et trouve Giulio  genoux, les
cheveux hrisss, les yeux hagards et attachs sur la sibylle,
qui, debout devant lui, une baguette de saule  la main, orne de
bandelettes noires, et toujours avec le mme calme et le mme regard
atone, prononait des mots incohrents dont Camille ne put saisir le
sens; le seul qu'il entendit fut MEURTRE et SACRILGE, amour sans
bornes!...

 la vue de Camille, la sibylle parut courrouce:--Qui vous a
demand? lui dit-elle avec hauteur; loignez-vous! Mais il ne
l'couta pas. Giulio tait vraiment mal; il ne savait comment
l'emmener; sa raison tait presque gare, et rien ne le rappelait 
lui. Enfin il se laissa entraner, et une fois hors de cet antre, de
cet _autre Averne_, l'air frais et balsamique de la nuit rafrachit
le front brlant du jeune homme. Mais il parle  peine et d'une
manire incohrente... il prononce des mots spars, parmi lesquels
on entend surtout ceux de MEURTRE et de SACRILGE[104].

[Note 104: L'Empereur prononait les deux mots avec un accent
effrayant et prolong.]

Camille le remit chez lui, et  peine le vit-il plus calme qu'il
courut, avec plusieurs de ses domestiques et quelques-uns de ces
_bravi_ qu'on trouve  volont  Rome, au palais Gandolfo; il voulait
contraindre la magicienne  confesser ce qu'elle avait dit  son
malheureux ami. Mais le palais tait encore plus dsert que dans la
soire qui venait de s'couler; personne dans aucune de ses vastes
galeries, personne dans aucun des plus obscurs rduits. Partout
la solitude, partout le silence, et pas une trace du sjour mme
momentan de cette femme... Tout a disparu...

Camille revint constern. Il commence  croire qu'il y a un mystre
qu'il ignore dans l'me de Giulio... Il retourne prs de lui et le
trouve accabl. Le lendemain, il parat mieux; mais il ne parle pas
de son aventure, et Camille lui-mme ne chercha pas  la lui rappeler.

Quelques semaines s'coulrent. Les prparatifs du mariage de Camille
et de Giuliana se faisaient avec toute la pompe que de nobles
familles mettent toujours dans une occasion aussi solennelle. Le
bonheur tait sur le front de la jeune fiance; Camille aussi tait
heureux; mais il l'et t davantage sans la connaissance qu'il avait
du fatal secret de son malheureux ami, ce secret qu'il ne savait
qu'imparfaitement encore!... et ne connaissait que par la douleur qui
frappait chaque jour la jeune tte de Giulio d'un nouveau coup...--Si
je pouvais te consoler, au moins! disait Camille  son ami!

Giulio secouait lentement sa tte ple, et rpondait:--Tu n'y peux
rien, ni moi non plus, c'est ma destine!...

Enfin le jour du mariage arriva. Ds le matin, tous les serviteurs
de la maison de la mre de Camille mettaient en ordre le palais
hrditaire pour recevoir leur jeune matresse. Camille tait tout 
fait joyeux. Depuis l'avant-veille, Giulio tait enfin plus calme et
semblait avoir repris toute sa tranquillit. Le marquis de Cosmo, son
pre, heureux galement de le voir sourire, lui dit de se prparer
pour le dpart. Le vieux marquis descendit en mme temps et monta 
cheval pour aller jusqu' Sainte-Marie-Majeure voir si tout tait
prt. Mais au moment de monter  cheval, le cheval se cabra, et
le marquis fit une chute qui, sans tre nullement dangereuse, fit
remettre le mariage  la semaine suivante.

Comme la famille du marquis entourait son lit, Camille dit
tourdiment:--Ah! mon Dieu! mon Dieu! voil la prdiction de cette
maudite sibylle accomplie, et mon mariage retard!

Giulio plit en entendant ces paroles; un souvenir terrible le
saisit aussitt... Il se retira dans son appartement, et ne voulut
voir personne qu'un vieux moine qui l'avait lev et dont il tait
tendrement aim.

Le marquis de Cosmo fut promptement rtabli, le jour du mariage fix,
et, de ce moment, la joie revint dans les deux familles.

Le matin du mariage, Camille vint de bonne heure au palais de sa
fiance; Giulio tait sorti, mais il avait fait dire qu'il se
rendrait  l'glise. On partit, et le mariage fut clbr avec
toute la pompe que demandait cette solennit,  laquelle taient
intresses les premires familles de Rome. Mais, lorsqu'on revint
au palais de Cosmo, Giulio se trouva encore absent. L'inquitude
s'empara alors vivement de son pre et de sa soeur, ainsi que de
Camille. On envoya chez tous ses amis... Vers le soir, au moment o
le vieux marquis tait pensif, occup  couter la relation que lui
faisait Camille de la soire passe au palais Gandolfo, un inconnu
laissa une lettre pour lui et s'loigna aussitt.

Cette lettre tait de Giulio:

Mon pre, disait-il, disposez de vos richesses en faveur de ma
soeur. Je suis mort pour le monde. JE DOIS FUIR UNE DESTINE FUNESTE,
et vous devez prfrer ne plus voir votre fils  le voir indigne de
vous.

pargnez-vous d'inutiles recherches, ma rsolution est inbranlable.

Adieu, mon pre, bnissez votre enfant, car il est et sera toujours
digne de vous.

Cet incident frappa d'une teinte lugubre les noces de Giuliana.
Camille pousait en elle la plus riche hritire de l'Italie depuis
la retraite de son frre; mais il aimait Giulio, et son souvenir
empoisonna longtemps le bonheur dont il jouissait.

Le marquis de Cosmo dcouvrit enfin que le moine qui avait t
prcepteur de Giulio connaissait la retraite de son fils. Il le manda
devant lui.

--Mon pre, lui dit-il, vous savez o est Giulio.


LE MOINE.

Oui, monseigneur.


LE MARQUIS.

Est-il  Rome?


LE MOINE.

Je ne puis le dire.


LE MARQUIS.

La puissance paternelle est la premire de toutes, et c'est un pre
qui vous commande de lui dire o est son fils.


LE MOINE.

La puissance paternelle elle-mme n'est rien devant celle de Dieu,
monseigneur... et celle-l m'ordonne le silence.


LE MARQUIS.

Quelle est votre excuse?


LE MOINE.

Je me suis oppos longtemps aux projets de Giulio, mais je l'ai vu si
dtermin que je n'ai plus eu de force que pour le guider dans leur
excution.


LE MARQUIS.

Et quelle est-elle?


LE MOINE.

Il est entr dans un couvent pour y prononcer ses voeux.


LE MARQUIS.

Il n'a pas l'ge ncessaire pour disposer de lui, et je m'oppose 
cette rsolution. Je vous ordonne de me dire le nom du monastre o
cet insens s'est retir.


LE MOINE.

Je vous rpte que je ne le puis, monseigneur.


LE MARQUIS.

Vous ne le pouvez!


LE MOINE.

Non, monseigneur, j'ai reu cette confidence sous le sceau de la
confession, je ne puis parler.


LE MARQUIS, aprs avoir rflchi.

Le grand-pnitencier peut-il vous relever de votre silence?


LE MOINE.

Oui, monseigneur.


LE MARQUIS.

Eh bien! il vous fera parler.

Mais le lendemain mme de cette conversation le moine disparut, et on
ne le revit jamais.

O tait Giulio, cependant?... il tait parti pour la Sicile; l
il avait vu le pre Ambroise, prieur du couvent des dominicains de
Messine,  qui il tait recommand par le moine de Rome. Le pre
Ambroise tait un homme selon Dieu, un vritable aptre. En voyant
Giulio, il comprit l'me trouble de ce jeune insens et lui refusa
positivement l'habit de frre qu'il lui demandait, et le contraignit
 faire son noviciat.

Giulio tait n avec une imagination ardente et vagabonde;
l'ducation singulire qu'il avait reue n'avait pas modifi cette
nature indompte qui ne savait quelle route elle devait choisir
pour arriver au bonheur. La mre de Giulio, d'une sant faible,
tait idoltre de cet enfant, et il fut constamment  ses cts. Il
ne la quittait que pour aller prier  l'glise ou dans la chapelle
du chteau lorsque la famille tait  Torre di Monte, habitation
antique et fodale des marquis de Cosmo, dans les Abruzzes. Lorsque
la mre de Giulio le voyait abattu et ple, elle passait sa main
dans les longs cheveux du jeune homme, et lui souriant doucement,
elle l'envoyait respirer un air plus pur dans la haute montagne.
Alors Giulio prenait un fusil et s'enfonait dans les sauvages
solitudes des Abruzzes. Il aimait  dcouvrir des sites inconnus,
des retraites inaccessibles, des grottes creuses dans le granit par
les eaux d'un torrent; alors il souriait  la vue de sa conqute, il
regardait autour de lui comme s'il et t le roi de la montagne;
puis il rvait longtemps, il pensait combien il serait heureux dans
ces dserts avec une jeune fille qui prierait le Seigneur avec lui
au milieu de cette nature si grande et si belle... Cette jeune fille
serait le bonheur de Giulio; aprs son amour pour Dieu, elle serait
tout pour lui... Souvent il rvait ainsi d'amour, de retraite et de
bonheur, et puis tout  coup il se rveillait au son lointain de la
cloche d'un ermitage, ou bien au bruit d'un coup de fusil tir par
un chasseur d'aigle dans ces hautes rgions; alors le jeune homme,
rappel  la vie matrielle, reprenait en soupirant le chemin du
chteau dont un jour il devait tre seigneur, et ne jetait sur ses
hautes tours, ses vastes remparts, qu'un coup d'oeil de mpris... Ses
domaines  lui taient dans un autre monde.

Depuis l'enfance, Giulio avait t li avec Camille; celui-ci, franc
et jovial, riait et chantait tout le jour; il n'avait que deux
affections, son amiti pour Giulio, son amour pour Giuliana. N'ayant
ni pre ni mre, il avait t lev par le marquis de Cosmo, qui
avait gr son immense fortune comme si dj il et t son fils. La
connaissance de cette affection arrtait le remords dans l'me de
Giulio.--Je laisse un fils  mon pre, se disait-il.

Quelque temps avant l'aventure de la sibylle, Giulio perdit sa mre;
cette perte fut affreuse pour lui plus que pour un autre fils. Sa
mre avait toute sa tendresse. Elle l'aimait tant!...

--Pauvre Giulio, lui disait-elle, que deviendras-tu, si un jour tu
aimes d'amour, mon fils?... Jamais ton coeur n'aura la tendresse
qu'il donnera... Tu seras malheureux... N'aime jamais, mon enfant
bien-aim, ou bien... n'aime que Dieu!...

Mais ce n'tait pas  une me de feu,  un coeur tout amour, qu'il
fallait demander de ne pas battre et de ne pas dsirer. Giulio avait
vingt ans: il sentait souvent courir son sang en ruisseaux de feu
dans ses veines; alors il s'lanait dans la campagne, il partait
pour une longue chasse avec son fusil, son rosaire et son poignard;
il parcourait le pays ainsi, seul, sans mme emmener Camille avec
lui. Il marchait pendant des heures entires; puis, quand il se
reposait, il priait Dieu et songeait.

Alors ses rves descendaient et l'entouraient comme un nuage d'or. Il
n'tait plus sur la terre, et rvait des flicits inconnues avec un
tre que Dieu lui envoyait; mais au rveil son oeil devenait sombre,
et il rptait la parole de sa mre:

--Pauvre Giulio, tu ne seras jamais aim comme tu aimeras.

Ce fut en ce temps que cet tre mystrieux vint  Rome pour avoir
cette funeste influence sur la vie de Giulio; tourment par cette
crainte d'aimer un jour sans tre aim, l'esprit dj fatigu par
cette tension vers un mme objet, affaibli intellectuellement par la
prire et de longs jenes prescrits par le moine, son prcepteur,
qui, ayant reu ses confidences, lui conseillait la prire comme son
unique refuge, Giulio fut accabl en coutant l'oracle de la sibylle.

Amour! passion! sacrilge! meurtre! voil les mots que trois fois
le malheureux prdestin avait entendu tonner  ses oreilles. En
arrivant au palais de son pre, il avait appel le moine.

--Que dois-je faire? lui demanda-t-il.

Le moine l'aimait, mais il avait cette religion ignorante et
superstitieuse qui est loin de celle de saint Pierre, et plus encore
de celle de Jsus-Christ.

Giulio combattit, mais les liens qui le retenaient taient faibles,
tandis qu'une main puissante l'attirait  elle. Cependant, il
rsistait encore, lorsque cette premire partie de la prdiction
de la sibylle, le retard du mariage de sa soeur, le frappa
d'pouvante!... et il partit dtermin  fuir dans le clotre les
passions, le sacrilge et le meurtre. Sa raison n'tait pas saine,
et son sang, agit par une anne presque entire d'preuves et de
tourments imaginaires, tait tout prt  recevoir les plus vives
impressions. Domin par cette trange superstition qui ne lui
laissait de salut que dans la vie monastique, Giulio tressaillait
encore sous les arcades froides et sombres du clotre, en se
rappelant les paroles terribles de la femme du palais Gandolfo:
Amour! passion sans bornes! sacrilge! meurtre! Le malheureux
croyait railler le sort derrire les grilles massives du couvent,
comme si les murs d'un monastre arrtaient la destine!

L'anne du noviciat s'coula; le pre Ambroise, considrant la
jeunesse de Giulio, qui n'avait que vingt-deux ans, sollicita de
l'archevque de Messine de prolonger d'une autre anne le noviciat
du jeune homme. L'archevque y consentit; mais Giulio reut cette
nouvelle comme une douleur qu'on lui imposait. Toutefois, il
ne murmura pas, et remplit ses devoirs avec une si scrupuleuse
exactitude, qu'enfin le pre Ambroise lui donna l'habit, au grand
contentement de tout le couvent, dont il tait l'dification.

Giulio tait beau, et d'une beaut qui devait frapper d'abord;
aussi, lorsqu'il y avait une crmonie dans l'glise des dominicains
de Messine, on admirait la taille lgante du jeune frre et
l'expression cleste de ses beaux traits, qui, du moment o il avait
reu l'habit, avaient repris leur calme accoutum, et frappaient par
leur expression profondment sentie. Mais Giulio tait comme ignorant
de tels avantages, et jamais son oeil ne s'tait lev sur lui,
lorsqu'avant de quitter le monde, il avait pu contempler son image.

Plusieurs annes s'coulrent; Giulio tait toujours l'exemple
du couvent, mais quelquefois il se demandait s'il tait heureux!
Son coeur battait avec violence, sa tte brlait d'un feu qu'il ne
pouvait calmer. Il souffrait d'un mal qu'il ne pouvait expliquer...
Il n'tait soulag que lorsqu' la rcration du soir il respirait
l'air frais et embaum du jardin; mais alors, si ses yeux s'levaient
au-dessus des murs, il disait:--Que ces murs sont levs!

L'extrme rgularit de Giulio, l'ducation soigne qu'il avait
reue, lui avaient fait confier deux missions importantes, la
prdication et la confession; mais pour cette dernire fonction, il
tait lui quatrime avec le pre prieur. On aimait  l'entendre; il
tait doux et onctueux dans la parole, et les Messinois, accoutums
 des moines plus intolrants, l'aimaient et le vnraient en mme
temps. Il prchait aussi fort souvent, et, prfrant cette mission 
l'autre, il confessait peu.

Un jour, il tait dans sa cellule occup  corriger un sermon pour
la fte de sainte Rosalie, lorsque le pre Ambroise le pria de le
suppler au confessionnal auprs d'une personne qui attendait, les
occupations du prieur ne lui permettant pas de descendre  l'glise.

Giulio avana son capuchon sur ses yeux, rabattit ses manches sur
ses mains, d'une remarquable beaut, et, aprs avoir fait sa prire
devant le matre-autel, il entra dans le confessionnal, o le
pnitent l'attendait dj. C'tait une femme.

Giulio tira le petit volet de la grille, et dit  cette femme qu'il
tait prt  l'entendre... Mais il ne reut pour rponse que des
soupirs et des larmes... Un secret terrible semblait peser  l'me de
la pcheresse.

Enfin elle parla, mais d'une voix brise par les sanglots.

--Mon pre, dit-elle... puis-je esprer la misricorde divine? J'ai
offens Dieu!... Croyez-vous qu'il me pardonnera?

--Sa bont est infinie, ma fille; elle surpasse nos fautes.

--Mon pre, j'aime... j'aime avec passion, avec un amour qui me
brle, me dvore... J'aime... Oh! jamais je ne pourrai dire une telle
horreur!...

--Ma fille, lui dit Giulio d'une voix svre, douter de Dieu c'est la
plus grande de toutes vos fautes...

--Eh bien! mon pre, vous saurez tout. J'aime un homme que je ne dois
pas aimer... car je suis marie, et cet homme n'est pas mon mari!...

Un silence suivit cette dernire parole. Il semblait que la
malheureuse femme qui s'accusait ne pouvait articuler. Giulio tait
mu... il souffrait... Enfin la pnitente reprit d'une voix plus
basse:

--Mon pre, non-seulement cet homme n'est pas mon mari... mais il
n'est pas libre... il est li aussi; mais il chrit ses liens... et
moi, je dteste les miens.

Elle pleura amrement.

--Et cet homme est-il jeune? demanda Giulio.

--Jeune! oh oui! et si beau! Mais ce n'est pas cette beaut qui m'a
sduite... c'est ma destine qui m'a jete  cet amour comme une
proie  dvorer.

 ce mot de _destine_, Giulio frmit.

--Oui, dit la femme avec garement, il fallait une destine
influence par Satan pour que j'aimasse ainsi un homme spar de moi
par des barrires d'airain.

--Quel est donc cet homme? demanda Giulio.

--Cet homme, mon pre!... Eh bien! maudissez-moi au nom de Dieu...
dites qu'il n'y a pas de pardon pour mon crime. Celui que j'aime est
un religieux.

--Malheureuse!...

Mais la femme ne l'entendait plus; accable sous le poids de sa faute
et de la honte de la rvlation, elle se laissa tomber presque sans
connaissance sur les marches du confessionnal... Frapp d'horreur
et de crainte, Giulio jette les yeux sur la grille, et voit une
crature d'une cleste beaut, ple et mourante, les yeux ferms, et
paraissant prs d'expirer.

--Ma fille, pronona-t-il doucement, ma fille, dites-vous, je le
rpte, que la misricorde de Dieu est infinie; revenez  vous...

Sa voix s'tant leve  ces derniers mots, la jeune femme
tressaillit...

--Quelle est cette voix! s'cria-t-elle... Puis, comme si elle et
eu honte d'elle-mme, elle ramena son voile sur son visage baign de
larmes, et se remit  genoux pour continuer sa confession.

--Mon pre, dit-elle avec un accent dchirant, cet amour est ma vie,
et il causera ma mort. Je sais que je suis coupable, et jamais celui
qui est la cause de cette ruine de moi-mme ne le saura de moi. Je
mourrai donc, car je ne puis vivre sans lui; mais dites-moi que Dieu
me pardonnera. Oh! si je pouvais l'entendre lui-mme m'annoncer la
divine parole!... s'il m'tait permis de revenir l'entendre lorsqu'il
parle comme un messager du Ciel, dans cette chaire de vrit o je
le vis pour la premire fois!--Dites, mon pre... le croyez-vous
possible?

Giulio ne rpond pas... il pleure lui-mme et prie avec ferveur. Il
vient d'entrevoir une horrible lumire; il craint qu'elle ne le
guide  un affreux mystre... il ne peut, il ne veut pas parler.

--Priez et repentez-vous, malheureuse femme, dit-il enfin, et
redoutez le SACRILGE.

--Mon Dieu, dit la pcheresse d'une voix touffe... mon Dieu, quelle
est cette voix!... c'est celle qui m'a perdue!... Mon Dieu! mon
Sauveur! ayez piti de moi!

Giulio se recueille; il reoit encore quelques aveux, et prononce
d'une voix entrecoupe l'absolution conditionnelle sur la tte de
celle qui pleure avec tant d'amertume... Pour lui, il ne peut faire
un mouvement, toute son me est dans ses yeux... ils suivent cette
femme lorsqu'elle sort du confessionnal pour aller se mettre  genoux
sur un carreau de velours qu'un valet de chambre vtu de noir a plac
pour elle  quelque distance du confessionnal. Cette femme est belle,
d'une exquise beaut; en s'inclinant, son voile tombe, soit par le
mouvement, soit par une cause moins naturelle, et laisse voir une
profusion de cheveux dors entourant un visage aux traits doux et
purs d'une madone. Ses mains, encore dgantes, sont d'une beaut
gale  toute la personne de cette femme, dont les vtements et
l'entourage annoncent une noble et puissante dame de Messine.

Giulio, les yeux attachs sur cette vision voque pour lui par
l'enfer, n'en peut dtourner sa vue. Le souvenir de la sibylle plit
devant ce visage d'ange, cette taille de vierge, si pure dans tous
ses contours; Giulio, jusqu' cette heure, a vu bien des femmes
jeunes et belles, aucune n'a touch une des cordes de son coeur...
Le regard de celle-ci ne s'est pas lev sur le sien, et son coeur
bat en pensant  ce qui vient de se passer. Ah! c'est que la magie
de l'amour vrai a une puissance inconnue  tout ce qui touche
vulgairement le coeur. Celui de Giulio a sommeill jusqu' prsent;
c'est en voyant Thrsa qu'il vient de s'veiller.

Cette femme passionne, qui aime un religieux, cette femme, belle
comme la plus belle des vierges du ciel, cette femme est donc l'ange
de perdition qui doit accomplir l'oeuvre de la destine. Dj Giulio
voit la premire partie de la prdiction de la sibylle: AMOUR SANS
BORNES!... et le sacrilge!... Oui, le sacrilge est accompli, le
religieux est aussi coupable que cette femme!.. car lui aussi l'aime
de toutes les forces de son me...

C'est en proie  des combats, des tourments, des souffrances amres,
premiers fruits de l'abandon de la vertu, que Giulio voit s'couler
et les jours et les mois; il fuit l'glise, il fuit cette chaire
de vrit o le religieux, dans toute la dignit de la mission
apostolique, enseignait aux hommes la divine loi des chrtiens. Il
lutte avec lui-mme; il fuit aussi cette femme qu'il a revue d'abord,
et qui l'a enivr du poison de son regard d'amour... Maintenant, elle
aussi le cherche et ne le trouve plus... emporte par sa passion,
elle sent quelle ne peut vivre sans celui  qui sa vie appartient...

--Giulio! dit l'infortune lorsque, prosterne devant l'autel de
sainte Rosalie, elle parat prier, et ne pense qu' celui qu'elle
aime, ne voit que lui, n'implore que lui... Mais Giulio est retir
dans le lieu le plus solitaire du monastre; couvert d'un cilice,
offrant  Dieu cet amour qui le brle et le dvore, il pleure et
prie. Ignorant le sujet de cette austre pnitence, les moines
admirent sa ferveur; le pre prieur le donne pour exemple  ses
frres.

--Mon fils, lui dit-il un soir, o, prostern sur les marches de
pierre du matre-autel, Giulio paraissait transport dans un autre
monde dans l'extase de la prire, mon fils, levez-vous et coutez-moi.

Giulio finit sa prire, et, se relevant de la pierre o depuis
plusieurs heures il priait, il attend les ordres de son suprieur.

--Le marquis de Campo-Santo vous requiert pour une oeuvre sainte,
mon fils. Madame la marquise est  l'agonie; il veut qu'elle soit
exhorte par le frre le plus pieux de notre communaut... N'ayez
pas d'orgueil de ce que je vais vous dire, mon fils... mais je vous
ai choisi... Allez... allez porter  madame la marquise des paroles
de paix et de consolation comme vous savez les dire.. Le marquis de
Campo-Santo est un vieillard estimable et vnr dans Messine...
Allez, mon frre, et que la bndiction de saint Dominique soit avec
vous!...

Giulio s'agenouille pour recevoir la bndiction du prieur... En
se relevant, il voit prs de lui un vieillard dont la haute taille
vote, les cheveux blancs, accusent le grand ge. Sur sa ple et
noble figure tait l'expression d'une peine profonde, mais que la
rsignation  la volont de Dieu temprait...

--Le frre Giacomo[105] est prt  suivre Votre Excellence, dit le
pre prieur.

[Note 105: C'tait le nom de religion que Giulio avait pris en
entrant au couvent, o il ne pouvait garder son nom habituel.]

--Mon carrosse est  la porte du monastre, rpond le marquis.

Et tous deux sont bientt loin du couvent.--La route fut silencieuse:
le marquis, oppress par une violente douleur, demeurait avec
ses penses; Giulio, proccup de la scne de mort qu'il allait
avoir sous les yeux, priait  l'avance pour la compagne de ce
vieillard, qui laissait seul dans la vie celui avec qui elle l'avait
parcourue... et c'tait le vieillard qu'il plaignait.

La marquise avait t transporte dans une villa prs de Messine pour
que la puret de l'air ft encore plus parfaite... Cette villa tait
sur le bord de la mer dans une ravissante position, qui recevait un
charme de plus de cette nature magique dont la Sicile est dote... En
approchant de l'lgante habitation dont les colonnes de marbre blanc
se voyaient au travers des orangers et des arbres fleuris, qui, par
leurs manations, embaumaient l'air  cette heure de la journe, le
moine sentit au coeur une douleur vive et profonde; il lui parut que
la nature insultait sans piti  la mort de cette femme, qui expirait
peut-tre en ce mme moment au milieu des joies de la cration et
de toutes ses pompes... Le soleil se couchait en cet instant, et la
bande de feu dont il bordait l'horizon entourait cette mer de Sicile
d'un cercle d'or tincelant de rubis... Le ciel tait pur, l'air
tait doux et tranquille; la mer, unie comme un miroir, servait
de champ aux courses nocturnes de tous les jeunes garons et les
jeunes filles des hameaux de la cte; des barques remplies de jeunes
gens s'loignaient du rivage aux dernires lueurs du crpuscule: on
entendait leurs chansons, leurs joyeux clats de rire... On tait
alors au moment de la vendange, et la joie des bacchanales touffait
la voix mourante de la femme qui avait t une mre pour toute
cette foule qui n'coute mme pas le son de la cloche qui appelle
les serviteurs du chteau aux prires des agonisants!... La route
avait t silencieuse... En arrivant devant la porte de la maison,
le marquis retrouva sa jeunesse pour s'lancer au-devant d'un jeune
homme ple et dfait qui vint au-devant de lui.

--Ah! s'cria le marquis en voyant la physionomie du jeune homme,
est-il donc trop tard? votre mre!...

--Calmez-vous, mon pre! ma mre vit encore. Hlas! elle semble
attendre votre retour pour rendre  Dieu sa belle me!... Elle
demande constamment si vous avez ramen avec vous le rvrend pre
Ambroise.

--Le pre prieur n'a pas pu venir, mon ami, rpondit le marquis tout
en allant vers l'appartement de la malade; mais il m'a donn le
religieux le plus renomm de son couvent pour le suppler...

Le jeune homme gmit profondment et pleura, et les prcda pour les
annoncer. Le marquis fut contraint de s'arrter.

--Ah, mon rvrend pre! voil comme elle est aime!... Ce jeune
homme n'est pas son fils!.... il serait son frre, car elle est jeune
et belle...; et c'est une tte de vingt ans que la mort va frapper!...

Giulio s'approcha de lui pour lui donner un peu de force et de
rsignation, mais il ne trouva rien  lui dire: lui-mme tait frapp
par une puissance inconnue.

--Laissez-moi seule avec le rvrend pre, dit la marquise
lorsqu'elle sut qu'il tait arriv.

La voix de cette femme fit tressaillir Giulio. Tout le monde se
retira.

--Mon pre, dit la mourante, d'une voix que la faiblesse et l'motion
rendaient  peine distincte, je vous ai fait appeler pour vous
demander votre pardon et vous supplier de me le faire accorder par un
homme que j'ai peut-tre bien offens... en attaquant sa vertu!...
Mais je vais mourir, et ma mort m'acquittera envers lui, n'est-ce
pas, mon pre?...

Giulio tombe  genoux devant ce lit qui contient sa seule affection
maintenant sur la terre... Sa seule religion, son seul Dieu, son seul
avenir..., cette femme qui vient de parler..., c'est Thrsa... C'est
la femme du confessionnal..., c'est la femme qui aime le religieux
d'une passion insense..., c'est celle que lui aussi adore D'UN
AMOUR SANS BORNES!... Il a dj accompli les deux premiers arrts de
la destine prononcs par la sibylle...; il ne lui reste plus qu'
tre meurtrier!...

Aprs la soire o se fit cette confession terrible dans l'glise
du monastre de Messine, Giulio avait revu Thrsa plusieurs fois.
Fidle  sa religion, il avait repouss l'enchanteresse; mais il
avait bu le philtre entier par les regards, par les paroles, par tout
ce qu'il voyait, tout ce qu'il entendait exprimer par cette crature
toute de flamme et d'amour, qui adorait et ne voulait qu'tre aime...

Enfin, le moine trembla pour elle et pour lui  la voix de Dieu
qui, un jour, parla plus haut que celle de la passion effrne.
Il s'loigna; Thrsa ne le revit plus. Elle retourna vainement 
l'glise; la chaire n'tait plus occupe, le confessionnal tait
vide..., car, pour ELLE, c'tait Giulio qui tait un tre humain, le
reste tait _nant_. Elle pleura...; elle souffrit, car elle aimait,
l'infortune! de cet amour qui donne le ciel lorsqu'il est heureux,
mais qui tue lorsqu'il est mconnu!... Sa sant s'altra, et bientt
sa jeune vie fut atteinte et marque. Alors elle voulut que son
dernier adieu parvnt  Giulio par une bouche svre, peut-tre, mais
sre, et elle fit demander le pre Ambroise... Sa destine, toujours
inflexible, lui envoya Giulio.

En entendant, en reconnaissant cette voix aime dont le pouvoir sur
lui est bien autrement puissant que celui de Dieu, le moine s'crie
et ne peut plus longtemps se cacher  Thrsa.

--C'est moi, lui dit-il, moi qui veux mourir avec toi... moi qui
t'aime plus que tu ne m'aimes peut-tre!... moi qui me perds!... moi
que tu rends sacrilge... Vis, Thrsa!... car, je te le rpte... je
t'aime.

Et ses larmes tombent sur le front de la mourante, sur son sein, sur
ses mains dj froides... elles lui redonnent la vie... elles lui
montrent l'amour de Giulio.--Elle ne mourait que de sa douleur...
maintenant elle vivra... elle vivra pour l'amour, puisqu'elle est
aime.

Giulio et Thrsa changent  peine quelques mots... ils taient
inutiles dans leur situation... La jeune femme ne pouvait parler,
mais elle voyait Giulio, elle pressait sa main, interrogeait son
oeil; et lui, la serrant dans ses bras, il rappelait au foyer de la
vie tout ce qui la fait doublement sentir quand on aime comme il
tait aim.

Cependant il fallait feindre... toute une famille attentive tait l
pour observer et peut-tre punir si la moindre lumire frappait des
yeux trop confiants... mais rien ne parut faire impression sur le
vieillard tromp... La gurison presque miraculeuse de la marquise
fut attribue  la vertu des prires du frre Giacomo, et sa renomme
grandit encore.

Thrsa fut bientt en entire convalescence, et quelques semaines
s'taient  peine coules que l'glise des Dominicains la revoyait
encore devant son autel, priant un Dieu qu'elle offensait et qui ne
devait pas lui pardonner.

Giulio l'aimait avec une gale passion; cependant il prouvait des
remords et Thrsa n'en avait pas. Bientt la vie du religieux devint
malheureuse. Il aimait toujours; mais l'excs mme de cet amour lui
causait une terreur qui le rendait insens... Il passait souvent des
nuits entires en prires, il s'infligeait les plus dures pnitences,
et toujours les mmes terreurs venaient l'assaillir et troublaient
son me jusque dans les moments o le charme de l'amour de Thrsa
lui faisait d'abord tout oublier.

Elle s'aperut enfin qu'un secret, un grand mystre tait dans l'me
de celui qu'elle aimait. Elle rsolut de tout connatre, de partager
son sort, quel qu'il ft, et de lui faire voir qu'une femme, dans son
amour, n'est jamais dvoue  moiti.

Elle lui demanda de lui confier la cause de ses souffrances, de ses
inquitudes... Giulio rsista d'abord... puis il lui avoua ce qui
s'tait pass dans la terrible soire du palais Gandolfo, et la
prdiction de la sibylle.

Thrsa lui sourit doucement:

--Tu es insens, mon ami, lui dit-elle... Eh quoi! c'est ce mot qui
devrait effacer l'impression cause par les deux autres qui veille
ta terreur!... Eh quoi! n'y a-t-il pas dans ces paroles de quoi faire
plir tout danger... toute inquitude: _Amour sans bornes!_ Oh!
Giulio, si tu m'aimais comme je t'aime!... nous serions heureux!

Et pourtant il l'aimait ardemment!... Quelquefois, entran par
sa passion, Giulio fixait sur Thrsa un regard qu'il n'osait pas
rencontrer... Elle frmissait, son coeur battait, et le tumulte de la
passion tait longtemps  s'apaiser dans cette me ardente, qui ne
vivait que pour l'amour et par l'amour. Et pourtant cet amour tait
pur comme celui de deux anges!

Un jour, le prieur envoya Giulio  Naples dans une maison de leur
ordre pour une mission trs-grave. Giulio partit sans avoir pu voir
Thrsa, et lui crivit seulement en promettant son retour pour la
semaine suivante; mais un mois s'coula dans cette absence... En
arrivant  Messine, le premier soin de Giulio fut de courir au palais
de la marquise... Il la trouva seule, sur une terrasse, au bord de
la mer... regardant les flots... pensant  lui... et pleurant... En
le voyant, elle oublie la retenue d'une femme, les voeux de celui
qu'elle aimait; elle se jette dans ses bras, le serre sur ce coeur
dont il tait la vie, et pour la premire fois comprend que son
bonheur, jusque-l si parfait en voyant chaque jour son ami, pouvait
encore tre doubl par lui.

Giulio partage et devine son motion... Bientt la sienne est trop
vive. Il serre Thrsa avec violence contre sa poitrine; puis,
la repoussant avec une gale rudesse, il s'loigne du palais de
Campo-Santo, la raison gare et murmurant avec terreur le mot:
SACRILGE!

Il passa la nuit en prires... Le matin le trouva priant encore... Il
crivit alors  Thrsa:

Sparons-nous, Thrsa... je ne puis supporter, et pour toi,
et pour moi, cette odieuse pense d'une ternelle perdition!...
ternit!... sais-tu ce que c'est que ce mot? ternit!... et
quand la colre de Dieu l'a prononce comme anathme, cette parole
terrible, comment avoir son pardon?... Et c'est  de telles peines
que je te condamnerais, Thrsa!... Jamais!... Je saurai souffrir!...
Sparons-nous!...

Thrsa tait passionne comme une Italienne, mais en mme temps elle
tait femme... Elle adorait Giulio... mais le sombre mystre de la
vie de cet homme l'effrayait en mme temps qu'elle l'adorait. Cette
prdiction tait pour elle comme une nigme; ce qu'elle y voyait,
c'est que cette prdiction attaquait la vie du malheureux par la
puissance de la terreur... Alors encore une fois elle se sacrifia;
elle insista pour revoir Giulio!... Hlas! il avait raison! elle
crut le consoler en lui disant de douces paroles... et tous deux se
perdirent!...

 dater de ce moment, l'existence de Giulio devint si malheureuse
que Thrsa dut pleurer en larmes amres la funeste pense d'avoir
voulu le revoir!... Avant ce moment, Giulio n'avait pas de remords...
Maintenant il n'osait plus prier... O donc tait son refuge? Enfin
il ne put supporter un tel tat... Il cessa de voir Thrsa, et
bientt ne lui crivit plus.

Ce fut encore une nouvelle douleur pour la malheureuse femme!... Mais
lorsqu'elle avait souffert jadis, elle tait innocente... C'tait un
ange de puret, une sainte colombe immole sur l'autel du devoir!...
Et maintenant, qu'tait-elle devenue?... Cette pense la rendait
insense; alors elle songeait  la mort... Hlas! la mort aussi tait
un crime.

Mais bientt un devoir lui fut impos. Ce devoir, elle le comprit...
il lui redonna de l'esprance... Il existait d'ailleurs maintenant
un motif pour qu'elle aimt la vie... Elle devait seulement quitter
l'Italie... aller en Espagne; en Amrique... Elle voulait revoir
Giulio une fois pour lui communiquer son plan... Il fallait qu'il
l'accompagnt... puis, s'il en avait la force, il la quitterait...
Mais Giulio se refusait  toutes les tentatives faites pour le
voir... Enfin Thrsa n'hsite plus, elle a organis leur fuite 
elle seule... Et quand tout est prt, elle se rend un soir, au moment
de la bndiction,  l'glise du monastre de Giulio... Enveloppe
dans un long voile noir, Thrsa, cache derrire un des piliers
massifs de la nef, attend, dans une angoisse inexprimable, le moment
o Giulio restera seul pour sa mditation... Il passait devant
Thrsa, enfonc dans sa rverie, les bras croiss sur sa poitrine,
et ne voyant aucun des objets qui l'entouraient: tout  coup Thrsa
s'offre  lui... elle l'arrte et lui parle avec cette nergie que
prtera toujours le coeur lorsqu'il est profondment mu... Elle
lui rvle un secret aussi, elle... car elle en a un comme lui, la
malheureuse!... Giulio recule devant le prcipice ouvert devant
lui... Tout est prt, lui dit-elle.--Jamais!--Eh bien! alors, un
dernier adieu, ce soir,  minuit... Tu as une clef du jardin du
couvent qui ouvre une porte du ct de la mer... donne-la moi, et ce
soir je viendrai te dire adieu pour toujours.

Giulio gar, interdit, entend marcher; il laisse tomber la clef
dans la main de Thrsa et s'enfuit rapidement. Thrsa, sre de le
revoir, s'loigne avec joie.

 minuit, malgr la terreur qui la domine, Thrsa se rend au
couvent; elle traverse une grve solitaire, ouvre la porte et se
trouve dans le jardin du monastre... L'insense! sa vie, celle de
son amant, tout est jou sur un coup du hasard!...

Thrsa ne voit rien; la nuit est sombre; pas de lune, pas une toile
ne luit au ciel; elle entend marcher enfin... c'est Giulio! Mais il
n'est plus incertain, il a pris des forces, il les a prises dans une
pense infernale.

--Que me veux-tu? demande-t-il  Thrsa, d'un ton brusque et svre.
Je _ne puis_, je _ne veux_ pas partir; laisse-moi, et retire-toi en
paix; prie pour toi et pour moi... je prierai aussi pour tous deux...
pour nous faire pardonner par Dieu notre faute. Adieu, Thrsa, adieu
pour la dernire fois.

Mais Thrsa est bien forte... elle prie au nom d'un autre! Elle se
jette  genoux; elle supplie, pleure, baigne de larmes brlantes
les mains de Giulio... Il se laisse attendrir; lui aussi pleure sur
le front de Thrsa... Elle l'entrane vers la porte du jardin; la
barque est prte... Un moment, et Thrsa triomphe!...

--Non! dit Giulio hors de lui, je ne puis!... piti!..... Mais
Thrsa insiste avec plus d'ardeur; la porte est ouverte... dj ils
en ont presque franchi le seuil, lorsque la cloche de la chapelle
sonne les premires matines; Giulio l'arrte et frmit. Thrsa
l'enlace de ses bras.--Laisse-moi, s'crie le moine tout  fait
gar... Et saisissant un poignard qu'il portait toujours, il le
plonge dans son sein...

Elle tomba sous ce seul coup... Giulio ne fit pas un mouvement...
Le jour commenait  poindre; le moine regarda longtemps le corps
sanglant de la malheureuse femme; puis, tout  coup, il souleva le
cadavre, et, courant vers le rivage, il le jeta  la mer; retournant
ensuite avec la mme rapidit vers l'glise o dj il y avait du
monde, il y entra avec sa robe teinte de sang et son poignard pass
dans la ceinture de sa robe. On le saisit, on le questionna; il
rpondit avec vrit, quoiqu'il ft positivement fou en ce moment...
Les moines l'entranrent dans l'intrieur du monastre... On ne le
revit jamais.

--Eh bien! sire, dit la reine Hortense  l'empereur de Russie,
comment trouvez-vous que Napolon conduisait un drame?

L'empereur Alexandre avait t profondment intress, ainsi que
chacune de nous, quoique nous connussions dj le conte. L'empereur
en demanda une copie qu'il emporta  Ptersbourg. Il n'avait pas de
titre, et nous fmes toutes d'accord de le nommer LA DESTINE.




SALON

DE

MADAME RCAMIER,

 CLICHY.


 l'poque o je parle de madame Rcamier, il est impossible,  moins
de l'avoir vue et d'en avoir conserv le souvenir dans un coeur
dvou  elle, de se faire une ide de sa fracheur d'Hb et de la
grce de son sourire. Il y avait dans l'accord de ce sourire et de
son regard plus de charmes qu'il n'en faudrait pour captiver le coeur
le plus svre. C'tait une cration  part que madame Rcamier  cet
ge de dix-huit ans; et jamais je n'ai retrouv ni en Italie, ni en
Espagne, ce pays si riche en beaut, ni en Allemagne, ni en Suisse,
la terre classique des joues aux feuilles de rose, jamais je n'ai
retrouv ce que m'offrait alors madame Rcamier.

Madame Rcamier, dans les premires annes de son mariage, vivait non
pas retire, mais dans un monde tout intrieur; elle vivait dans une
famille nombreuse forme de la sienne et de celle de son mari, et
lorsqu'elle allait dans le monde, c'tait pour y produire un effet
qu'elle ne renouvelait que rarement. Elle tait simple et bonne comme
elle l'est encore aujourd'hui, et la plus jolie femme de France et
peut-tre de l'Europe.

M. Rcamier n'avait pas encore t atteint par le despotisme imprial
 cette poque; M. Barb-Marbois n'avait pas pos sa main de fer sur
sa destine; il tait riche enfin. Cependant il habitait, rue du
Mail, n 3, une maison assez ordinaire, et madame Rcamier, toujours
simple et ne voulant que ce que son mari voulait, ne souhaitait rien
au del.

Cependant elle eut le dsir d'avoir une campagne, et M. Rcamier
lui fit arranger le grand chteau de Clichy-la-Garenne[106],
qui appartenait  madame de Lvy. L elle pouvait venir  Paris
facilement, et lui-mme pouvait, aprs la bourse, y aller dner et
revenir le soir.

[Note 106: Ce chteau fut habit, en 1815, par madame de Stal, o
elle reut toute l'Europe couronne; il fut dtruit par la bande
noire l'anne suivante.]

L'intrieur de madame Rcamier tait surtout compos d'amis et de
personnes suprieures; ce fut toujours un bonheur pour elle que
d'aimer un tre ou une chose au-dessus d'une ligne ordinaire; et
depuis que je la connais, j'ai su l'apprcier encore pour cette
volont d'aimer surtout ce qui est beau et bon, mme avec des
dfauts. C'est la supriorit de sa haute nature qui produit cette
volont; c'est une qualit de plus en elle.

Cette maison de Clichy tait jolie, sans tre trs-recherche;
c'tait dans ce lieu que madame Rcamier, ge de dix-huit ans, tait
recherche par tout ce qui avait alors un nom.

Un jour, elle tait dans un salon qui donnait sur le jardin, occupe
 mettre des fleurs dans une grande corbeille o elle les arrangeait
selon leurs couleurs. Dans cette occupation elle tait ravissante;
elle avait une robe de mousseline blanche faite  la _prtresse_,
comme on le disait alors; ses beaux cheveux n'taient retenus par
aucune autre chose qu'un peigne d'caille... Fort occupe de ses
fleurs, elle n'entendit pas la porte qui s'ouvrit et un nom qui fut
annonc. La personne qui entra demeura quelque temps sans faire un
pas. C'tait Lucien Bonaparte, alors ministre de l'Intrieur.

--Mon Dieu! que vous tes charmante ainsi! Elle se retourna vivement,
mais sans tmoigner de peur; elle n'en avait pas eu, et ne marquait
jamais que ce qu'elle prouvait. Elle salua le jeune ministre d'un de
ses gracieux sourires.

--On devrait vous peindre ainsi, lui dit-il.

Elle sourit.--Ce serait une prtention, dit-elle.

Dans ce moment, on entendit rouler une voiture, et le valet de
chambre annona M. Fox et lord et lady Holland.

--Nous sommes venus vous surprendre, dit M. Fox, et je crois que vous
aurez encore quelques visites ce matin.


LADY HOLLAND.

Oui, le gnral Moreau, la duchesse de Gordon, et, je crois, madame
Divoff et son mari.


LORD HOLLAND.

N'est-ce pas ce M. Divoff qui a conserv une immense coiffure frise
et poudre, parce qu'il ressemble, lui a-t-on dit,  Potemkin?...
C'est une drle de manie.


LADY HOLLAND.

Sa femme est excellente et sa maison fort agrable.


LUCIEN BONAPARTE.

Monsieur Fox a-t-il dj parcouru Paris?


M. FOX.

Mais pas autant que je l'aurais voulu. J'ai des affaires, j'ai
des amis; le temps court si vite, et puis il y a tant de choses
curieuses, qu'en vrit, dans la crainte de ne pouvoir tout voir, je
me surprends quelquefois  dire que je ne verrai rien... et puis je
dois bientt quitter ce que j'admirerai. Pourquoi le voir?

Madame Rcamier sourit et regarda M. Fox avec une finesse si
charmante, que ce sourire traduisait toute une pense.


M. FOX.

Vous me trouvez absurde, n'est-il pas vrai, en parlant ainsi? mais
il y a une apparence de vrit. Nous avons en anglais un adage qui
signifie: Il vaut mieux ne jamais se rencontrer que de se rencontrer
pour se quitter[107].

[Note 107: _For ever or never._]


LUCIEN, avec feu.

Je ne pense pas ainsi...; et quand je ne devrais voir la femme que
j'aime qu'une minute dans un jour et mme dans un mois, dans une
anne, je prfre cette minute fugitive  ne la pas voir du tout.
C'est l'oubli, c'est le nant, l'absence totale!... Voir mme pour un
moment un objet aim, une grande et belle chose, cela suffit  l'me.

Fox regardait Lucien, qui parlait avec feu et qui s'animait avec
passion. Fox alla  lui et lui dit avec intrt:

--Parlerez-vous bientt  la Chambre?.. Je voudrais vous entendre sur
un sujet intressant.

Lucien fut touch de cette marque d'intrt, et dit  M. Fox
qu'il parlerait le quintidi prochain des manufactures, sur leur
accroissement et l'encouragement  donner au commerce.

Fox sourit en entendant le mot _quintidi_, et dit  Lucien qu'il
ignorait quel jour ce serait.


LUCIEN.

Pardon! j'ai tort; mais l'habitude, vous le savez, est une autre
nature!... quintidi rpond  jeudi prochain. Si vous voulez me faire
l'honneur de venir djeuner avec moi, nous partirons aprs pour le
Corps-Lgislatif. Je vous prsenterai ma petite famille.

On annona le gnral Moreau; aprs lui vinrent M. de Lalande, M. de
Chazet, M. Vige, tous hommes d'esprit, si ce n'est le gnral, qui
n'tait pas le contraire, mais qui mritait plutt le nom d'homme de
talent; puis ensuite la duchesse de Gordon et lady Georgina. Lady
Georgina tait en deuil parce qu'elle avait t fiance au duc de
Bedford, l'an de cette maison; il tait mort quelques semaines
avant, et lady Georgina avait pris le deuil, selon la coutume tolre
en Angleterre. Elle tait jolie; mais  ct de madame Rcamier
c'tait cette diffrence d'une femme _qui veut_ tre jolie et
d'une femme qui l'est tout naturellement. Lady Georgina apprenait
 danser de Gardel, et dansait dj fort bien le menuet de la cour
et la gavotte.--Je ne sais si elle l'a essay aprs son retour en
Angleterre, lorsqu'elle y retourna avec le duc de Bedford, le frre
du fianc mort, devenu son mari... et pourtant il n'y avait pas plus
de deux mois que l'an tait all rejoindre ses pres, lorsque la
fiance donna sa main  l'hritier de ses armes et titres, et de sa
fortune surtout: il n'y a que les Anglais pour faire des choses comme
cela.

La duchesse de Gordon passait pour folle, mais certes elle ne
l'tait gure. N'tant pas riche, ayant quatre filles, elle dclara
que ses quatre filles seraient toutes quatre duchesses,--et elles
le furent, moins une: la premire fut duchesse de Leinster; la
deuxime, duchesse de Richmond; la troisime, duchesse de Bedford,
et la quatrime, marie  lord Blum, fils an du lord Cornwallis,
et t infailliblement duchesse si le roi n'et pas t fou, parce
qu'il et fait lord Cornwallis duc[108].--Cette preuve de l'industrie
maternelle est assez comique  observer.

[Note 108: Le rgent ne peut faire un duc, il n'en a pas le droit.]

Cette vieille duchesse de Gordon fut belle dans son temps, disaient
de vieux Anglais.--Nulle trace ne se voyait de cette beaut passe;
elle tait ridicule, et voil tout; du reste fort peu riche, et
n'ayant de l'argent du duc de Gordon qu'en le menaant d'aller le
trouver en cosse, o il habitait pour fuir sa femme.

Les visites se succdrent chez madame Rcamier; lady Georgina et sa
mre devant rester  dner laissrent partir une portion des visites
du matin. La jolie mademoiselle Bernard (mademoiselle de Sivrieux),
depuis madame Michel, demeura aussi pour le soir, ainsi que lord et
lady Holland et M. Fox.--Le gnral Moreau et Lucien Bonaparte ne
purent rester et repartirent pour Paris, mais point ensemble, car
ils ne s'aimaient pas; Lucien aimait son frre et ne pouvait estimer
celui qui tait envieux de sa gloire.

Lorsque le salon fut moins nombreux, M. de Chazet demanda  madame
Rcamier si elle avait vu la pice nouvelle.

--Laquelle? demanda madame Rcamier.


M. DE CHAZET.

_Les Aveux difficiles._


MADAME RCAMIER.

Non. De qui est-elle?


M. DE CHAZET.

Vige, salue donc.


M. VIGE.

Il faudrait, pour saluer, que Madame et vu la pice, et qu'elle en
ft contente: ce qui est douteux.


M. DE CHAZET.

Sois modeste tant que tu voudras; moi, je dirai que la pice est
jolie, et trs-jolie.


LADY HOLLAND.

Je l'ai vue et l'ai trouve charmante. J'ignorais qu'elle ft de
Monsieur; je lui en fais mon compliment.


M. DE CHAZET.

Il est fcheux qu'elle n'ait qu'un acte: pourquoi ne pas avoir fait
de cette pice[109] une oeuvre capitale en trois ou cinq actes? Il
y a de la dlicatesse, de l'esprit, et tout ce qui plat dans le
dialogue.

[Note 109: Madame de Genlis ft paratre en 1802, dans la
_Bibliothque des Romans_, une petite nouvelle intitule: _Lindane et
Valmire_, qui n'est pas autre chose que l'intrigue de cette pice.]


MADAME RCAMIER.

M. Vige, je crains d'tre indiscrte, mais si vous vouliez nous dire
quelques vers de votre pice;... certainement vous vous les rappelez.


M. VIGE.

Ah! madame, ce serait un tour de force que de me rappeler de mauvais
vers...

Toutes les femmes l'entourent et le prient.


M. DE CHAZET.

Allons! Vige. Je vais te mettre en train....

  En parlant de Clante, on me parla de soi,
  Puis insensiblement, et contre mon attente,
  On oublia bientt jusqu'au nom de Clante.
  Clante m'crivait souvent: soins superflus!
  J'en parlais bien encor, mais je n'y pensais plus.


LADY HOLLAND.

Oh! que ces vers sont jolis, fins et dlicats de pense!


MADAME RCAMIER  Vige.

Eh bien! M. Vige?


M. VIGE.

Madame, pardonnez-moi; je ne puis me rappeler deux vers de
suite; mais si la pice est assez heureuse pour vous plaire par
l'chantillon que vous en a dit Chazet, j'aurai l'honneur de
vous envoyer une loge pour la troisime reprsentation, qui est
aprs-demain.

Clichy tait un lieu non-seulement habit par une femme qui le
rendait agrable, mais sa proximit de Paris le rendait une campagne
 part parmi les autres. Aprs le dner, ce mme jour, il vint le
gnral Junot, sa femme, Eugne Beauharnais, M. Ouvrard, M. Collot,
et une femme dont le nom, dj fameux, devait grandir encore et
devenir clbre et glorieux pour notre France: cette femme tait
madame de Stal...

Madame de Stal avait apprci madame Rcamier ce qu'elle valait; son
esprit suprieur avait jug cette fleur, cette violette embaume qui
pouvait bien vouloir se cacher, mais jamais tre inaperue, et dont
le parfum de beaut, de vertus et de tout ce qui la fait aimer, la
fera toujours dcouvrir par celui qui passera prs d'elle.

Madame de Stal allait publier _Delphine_: le roman n'tait pas
encore termin; mais l'auteur en lisait quelquefois des lettres
dtaches; et, ce mme jour, elle en apportait une ou deux pour les
lire  madame Rcamier. Mais aussitt qu'elle vit autant de monde,
elle cacha son manuscrit.

--Pour vous,  la bonne heure, dit-elle en pressant la main de madame
Rcamier; pour vous seule.

Lafon, qui venait aussi souvent chez madame Rcamier, vint ce mme
soir; lui et mon mari rcitrent des vers de Ducis et de _Tancrde_.
Madame de Stal, en voyant Junot et Lafon, se sentit excite  suivre
leur exemple, et proposa  madame Rcamier de jouer avec elle une
scne qu'elle a faite sur le sujet si pathtique d'Agar dans le
dsert... Madame de Stal fut sublime dans le rle d'Agar, et madame
Rcamier vraiment _anglique_ dans le rle de l'ange... Sa ravissante
figure avait une expression radieuse qui frappa tout ce qui tait
autour d'elle. Fox tait dans l'enchantement.

--Quelle charmante crature! disait-il; c'est vraiment l'oeuvre de
la Divinit dans un jour de fte! Voyez comme elle est douce! ce
sourire! ce regard! ce son de voix! cette chevelure soyeuse! et cette
expression gaie, calme et pure que reflte son regard, et qui annonce
le contentement d'une belle me!...

En entendant M. Fox, on tait non-seulement de son avis, mais heureux
de penser comme lui; il semblait qu'on voyait dans l'avenir, que
d'aimer un jour cette mme personne avec toute la tendresse du coeur
suffirait seul pour faire oublier ses peines, quelque vives qu'elles
fussent.

M. Ouvrard, qui tait aussi un des habitus du salon de Clichy, ce
mme soir, demanda  madame Rcamier de venir voir le Raincy, qu'il
venait d'acqurir avec M. Destillres.

--Vous seriez bien aimable de venir voir nos lilas et nos arbres de
Jude, dit-il avec cette courtoisie qu'il avait vraiment devine.

--Je ne connais pas le Raincy, dit lady Holland.

--Voil, milady, une belle occasion de le connatre; et, se tournant
vers madame Rcamier, il la pria de venir au Raincy avec toute la
socit de Clichy, et d'engager qui lui conviendrait.

L'offre fut accepte, et le jour fix au mardi suivant.

La journe de Clichy se termina comme habituellement. On fit de la
musique; madame Rcamier joua admirablement du piano; une de ses
cousines, jolie personne de seize ans, qui l'accompagnait avec un
tambour de basque, en jouait avec une grce charmante (car on en
joue). Steiblt venait de publier ses _Bacchanales_, qui taient
de jolis airs de sa composition avec accompagnement de tambour de
basque. Madame Rcamier dansait aussi un pas avec le tambour de
basque dans lequel elle tait semblable aux Heures d'Herculanum.

La journe passe au Raincy fut charmante.

M. Ouvrard fit servir le djeuner dans l'orangerie. Le temps tait
superbe, et ce beau parc clair par un soleil de juin bien pur et
bien doux encore, quand il n'est pas encore brlant, et que ses
rayons d'or clairent cette belle futaie qui est  ct du chteau,
et vient ensuite glisser sur les belles pelouses qui sont enserres,
comme par une ceinture de fleurs, par l'alle de lilas et celle
d'arbres de Jude en fleurs.

Madame Rcamier et madame de Stal vinrent ensemble; les autres se
suivirent: mon mari et moi, avec Lucien et M. Fox, madame Visconti
et Berthier; lady Georgina et sa mre; lord et lady Yarmouth; M. de
Montrond; M. et madame Divoff; la belle duchesse de Courlande, et
le prince Trobetzko, qu'elle repoussait alors et qu'un an aprs
elle avait pour mari; le prince Grgoire Gagarin, le comte Armand de
Fuents, Don Alphonse Pignatelli, son frre... Eugne Beauharnais et
une foule d'autres personnes dont les noms me sont chapps.

C'tait une ravissante habitation que le Raincy. On admirait surtout
cette salle de bain offrant le luxe le plus beau, celui qui est
cach. En effet, en entrant dans cette salle de bain, vous ne voyez
pas d'abord ce qui en fait le grand prix. Les cuves ont t creuses
dans les Vosges et sont faites d'un seul morceau de granit; elles ont
t creuses dans un seul bloc chacune, et ensuite amenes  Paris.
La chemine est en vert antique; le carreau est en larges dalles de
marbre jaune antique et fort estim. La salle est en demi-lune; dans
la partie circulaire, est un sopha en velours vert. Au-dessus et tout
autour de cette demi-rotonde est reprsent le bain de Diane avec ses
nymphes et Acton. Les cuves sont enfermes entre quatre piliers de
granit aussi des Vosges.  ces pilastres sont attachs des stores en
satin blanc. C'est une dlicieuse retraite que cette salle de bain.
 ct est une charmante chambre  coucher[110]. Lorsque trois ans
plus tard je fus matresse du Raincy, j'y logeais de prfrence  mon
appartement du premier.

[Note 110: Lorsqu'en 1816, j'eus l'honneur d'tre prsente au
duc d'Orlans, il me demanda si pendant que j'avais t matresse
du Raincy, avant de le cder  Napolon, j'avais fait faire cette
salle de bain.--Non, monseigneur, rpondis-je.--Je crois bien, dit
le prince en souriant, ni moi non plus. _Je ne suis pas assez grand
seigneur pour cela._]

Au moment o l'on allait commencer une promenade avant le djeuner,
promenade qu'on devait faire dans des chars--bancs et des calches
prpars par M. Ouvrard pour les amis de madame Rcamier, on vit
arriver une calche par la grande avenue de peupliers.

--C'est madame Krudner, dit madame Rcamier.

--Ah! dit madame de Stal, madame de Krudner qui vient de publier un
roman?

--Oui, _Valrie_.

--Il est bien, ce roman. Il y a de l'me, il y a du coeur et du
style; elle fera bien de continuer, car je lui souponne un vrai
talent.

Ce roman de Valrie est, en effet, charmant; _Valrie_ fut lu par moi
avec grand intrt, et le cas que l'on fait aujourd'hui de ce mme
livre me montre que son mrite est rel, pour avoir survcu  trente
annes de sommeil et mme  trente-quatre.

Je ne connaissais pas madame de Krudner; je voulus lui tre
prsente, et je la vis de prs avec beaucoup d'intrt. Sans doute
elle ne frappait pas comme madame de Stal, parce qu'elle n'avait que
du talent et que madame de Stal avait du gnie. Cette diffrence
doit tre admise par qui n'a connu ni l'une ni l'autre.

Madame de Krudner tait une femme de trs-grande taille, paraissant
en avoir une plus grande encore en raison de sa maigreur. Elle
tait d'une extrme pleur et trs-blonde; elle avait t elle-mme
l'original de Valrie. On me dit qu'elle ne le niait pas lorsqu'on
le lui demandait; j'avoue qu'tant jeune, cela me parut trange.
Toutefois, je la trouvai ce qu'elle tait, parfaitement aimable; elle
avait dj le got des ides mystiques et novatrices, et ne pouvait
parler pendant une heure sur un sujet sans y mler aussitt quelques
mots de religion.

La journe fut charmante; Ouvrard s'entend comme personne  monter
une partie,  la diriger et  la maintenir toute une journe. Je l'ai
vu ainsi au Raincy, et lorsqu'il recevait  la pompe  feu. Garat
avait t invit; il chanta, et la journe fut complte.

J'ai parl tout  l'heure de la simplicit de la campagne de
Clichy; il n'en fut pas toujours ainsi autour de madame Rcamier.
M. Rcamier, voulant que sa jeune femme trouvt chez elle les
jouissances de son ge, acheta, mme sans l'en prvenir, le superbe
htel de la rue du Mont-Blanc dans lequel loge aujourd'hui madame
Lehon. Bertaut, l'architecte, fut requis pour meubler cet htel et en
faire un palais enchant; Bertaut avait du got, et un got exquis;
je n'ai jamais vu un appartement arrang par lui autrement que
trs-bien. Celui de madame Rcamier fut un des mieux parmi les plus
soigns; la salle  manger, la chambre  coucher, le premier salon,
le grand salon, tout tait magnifiquement et lgamment meubl. La
chambre  coucher, surtout, a du reste servi de modle  tout ce
qu'on a fait en ce genre; je ne crois pas que depuis on ait fait
mieux. Je ne le pense pas comme les gens qui croient que rien n'est
beau que ce qu'a produit leur temps; je le dis parce que l'vidence
est l.

Ce fut dans cette maison que se donna le premier bal en rgle qui
se soit donn dans une maison particulire, parce que les bals de
ministres sortent de la ligne, ainsi que les bals trangers. Je dis
donc que les bals de madame Rcamier furent les plus beaux qu'on et
vus jusque-l dans Paris; elle en faisait les honneurs avec une grce
parfaite et cette bont si gracieuse qui lui gagne les coeurs. Quand
je parle d'elle, il me faut tre en garde contre moi-mme, car je
rpterais toujours ce que je dis d'elle; il me semble que je ne l'ai
pas encore assez dit.

Madame Rcamier est la premire personne de Paris (car il faut que
justice soit rendue  qui il appartient) qui ait eu une maison
ouverte o l'on ret: elle voyait d'abord beaucoup de monde pour
l'tat de son mari; ensuite, pour elle, il y avait une autre manire
de vivre, une autre socit que celle que ncessairement son got
exquis ne pouvait confondre avec ces hommes qui savent et connaissent
la vie;... porte  la bonne compagnie par sa nature, aimant ce qui
est distingu, le cherchant et voulant avoir un bonheur intrieur
dans cette maison o le luxe n'tait pas tout pour elle, et o son
coeur cherchait des amis... Elle se forma une socit, et malgr sa
jeunesse elle eut la gloire ds ce moment de servir de rgle et de
modle aux autres femmes.

On y rencontrait, outre madame de Stal, Adrien de Montmorency,
Benjamin Constant, Mathieu de Montmorency, ces hommes qui connaissent
le monde et l'embellissent avec leurs coutumes courtoises et
l'extrme quintessence du savoir-vivre comme avec leur esprit; M. de
Bouill, et d'autres hommes encore qui pouvaient tre avec ceux que
je viens de nommer, comme M. de Chateaubriand, M. de Bonald, M. de
Valence, M. Ouvrard; ce dernier avait la connaissance du monde et
pouvait tre  la fois l'homme du jour et l'homme d'autrefois.

Aprs Clichy, madame Rcamier eut une autre campagne, Saint-Brice;
c'tait un plus beau lieu que Clichy: les ombrages taient plus
pais, les eaux plus belles. Madame Rcamier aimait Saint-Brice...
mais bientt il lui devint plus cher par l'hospitalit qu'elle
y donna  une amie malheureuse. Madame de Stal, poursuivie par
Napolon, trouva sous le toit de madame Rcamier ce que toujours on
aura prs d'elle: du repos et de l'espoir.

Junot tait  Saint-Brice lorsque madame de Stal y arriva; son
dsespoir lui fit mal.

--Sauvez-la, dit madame Rcamier  Junot.

--Je le voudrais pour vous, puisque vous le souhaitez, et pour elle
aussi, car elle me fait mal; mais elle a bien irrit l'Empereur.

--Faites tous vos efforts, rpta l'ange.

--Je ferai si bien que je me brouillerai plutt avec lui s'il ne me
l'accorde pas.

--N'allez pas faire de coup de tte, lui dit madame Rcamier de sa
douce voix... et  cette voix toute tempte se calmait.

Mais tout fut inutile. Comme on l'a vu dans le volume prcdent,
Napolon fut inflexible, et dans sa colre il laissa chapper une
parole haineuse contre madame Rcamier; aussi, lorsque quelques mois
plus tard, tant demande par cette mme amie qui voulait lui dire
un dernier adieu, madame Rcamier voulut tout quitter pour aller
rejoindre madame de Stal, Junot la supplia de rester.

--Vous ne reviendrez plus, lui disait-il, le coeur bris... Vous ne
reviendrez plus ici...

--C'est impossible, on ne peut me punir de remplir un devoir sacr,
disait la douce et anglique crature, elle qui n'avait jamais
prouv un sentiment haineux... et dont l'me, quoique passionne,
est remplie de cette mansutude qui fait aimer plutt que har.

Hlas! la prdiction de l'amiti ne fut que trop vraie! Madame
Rcamier ne revint plus  Paris... et ne revit plus cet ami qui lui
tait si dvou que dans l'exil, et lorsque lui-mme marchait  la
mort[111]!...

[Note 111: Je parlerai de cet exil dans mes _Salons de la
Restauration_.]




SALON

DE MADAME REGNAULT

DE SAINT-JEAN-D'ANGLY,

 PARIS ET AU VAL.


Parmi les femmes qui,  la fin du dernier sicle et au commencement
de celui-ci, marqurent par leur beaut, madame Regnault de
Saint-Jean-d'Angly tient une des premires places. Elle tait
parfaitement belle, surtout en 1795 et 1796, au moment o l'arme
d'Italie avait ses quartiers  Milan. Son portrait, par Grard, est 
peu prs de cette poque; elle y est reprsente comme une femme de
vingt ans  peu prs[112].

[Note 112: Ce portrait est grav et se vend comme une gravure
reprsentant Sapho: c'est du moins le nom qui est au bas. Pourquoi
n'avoir pas laiss la marge en blanc?]

Madame Regnault de Saint-Jean-d'Angly est une personne que je
connais depuis longtemps et que j'ai toujours aime; elle a de
l'esprit, de l'instruction, des talents, et tout ce qu'il faut au
coeur pour de solides amitis; c'est une femme qu'on recherche, qui
plat et qu'on aime quand on la connat...

Regnault de Saint-Jean-d'Angly n'tait pas tout  fait aussi aimable
que sa femme; sans doute il avait du talent comme orateur, mais il
tait un peu brutal, et souvent plus cynique qu'il n'aurait fallu
qu'il le ft avec les femmes qui taient chez lui; mais aprs tout il
avait de la bont, et puis, pour ceux qui aiment l'Empereur, Regnault
de Saint-Jean-d'Angly tait un homme vraiment digne d'tre apprci
comme un des plus fidles serviteurs de Napolon. Cette diffrence
d'amabilit entre le mari et la femme formait une disparate qui
quelquefois causait de la rumeur dans le salon de la jolie maison de
la rue du Mont-Blanc o nous nous runissions bien souvent alors.

J'tais fort lie avec madame Regnault ds les premiers temps de
mon mariage. Junot tait ami de Regnault, et comme sa femme me
plaisait, nous nous limes, et la chose fut d'autant plus facile que
les mmes liens de socit nous furent communs, et lorsque madame
Marmont revint d'Italie avec son mari, aprs la campagne de Marengo,
ces relations furent encore plus tendues. Madame Regnault voyait
comme moi M. et madame Marmont, M. et madame Maret, M. et madame
Duroc, Savary et sa femme, Eugne Beauharnais, et... Que dirai-je?
presque toutes les femmes et les maris, dans les premires annes du
Consulat, taient plus runis que par la suite, et faisaient moins
maison  part, et nous nous connaissions mutuellement beaucoup.

Regnault de Saint-Jean-d'Angly tait un homme d'un grand savoir,
dont Napolon faisait grand cas. Y avait-il un cas difficile 
rsoudre, c'tait toujours Regnault qui en tait charg. Son
affection pour l'Empereur, aprs cela, entrait pour quelque peu dans
la rputation qu'on lui accordait; mais il en avait une grande et
mrite par lui-mme.

Il lui arriva une singulire histoire, la premire anne o il fut
propritaire de son petit htel, rue du Mont-Blanc.

Il tait un matin  s'habiller, lorsqu'on lui dit qu'un monsieur fort
bien mis demandait  lui parler seul. Regnault achve de s'habiller
et fait entrer le monsieur. Sa femme tait dans la pice voisine.

Le monsieur tait un homme de cinquante ans environ; ses manires
taient distingues, et tout en lui annonait un homme comme il faut.
Regnault avait le tact prompt, et lorsqu'il faisait mal, c'tait sa
faute. Il s'avana vers le monsieur et lui demanda en quoi il pouvait
lui tre utile.


M. DE ***.

Monsieur, ma demande et ma prsence sont toutes deux tranges chez
vous, mais non dans cette maison... car... elle fut jadis  moi.


REGNAULT.

Monsieur, j'ai achet cette maison il y a un an, je l'ai paye
comptant  mon notaire, et, certes, ce qu'elle vaut, si ce n'est
plus; alors je...


M. DE ***.

Oh! monsieur, je ne viens pas pour rclamer une somme qui ne m'est
pas due par vous, je ne le sais que trop... j'ai une autre requte 
vous prsenter.


REGNAULT.

Monsieur, s'il dpend de moi de vous tre utile, comptez sur mon
appui, et sur tout ce que je pourrai faire.


M. DE ***, regardant autour de lui.

Monsieur, je dois vous annoncer que j'ai migr; peut-tre cet aveu...


REGNAULT.

Monsieur, personne plus que moi ne respecte les opinions. Je suis
indulgent pour les autres et demande mme tolrance pour moi.


M. DE ***.

J'ai donc migr, monsieur; mais ma femme avait une enfant trop jeune
pour l'emmener avec moi... Elle resta! elle resta, monsieur!... et
elle prit sur cet chafaud que j'avais fui!... Un vieux domestique
demeura alors charg du soin de ma pauvre petite fille... Ce vieux
serviteur, demeur seul avec l'enfant pendant la captivit de la
mre, songea  mettre  l'abri ce qui restait de la fortune de ses
parents, et, dans cette maison mme, il enterra mon argenterie, les
diamants de ma femme et une somme de trente mille francs en cus de
six francs... Maintenant, monsieur, je me mets  votre disposition.
Je sais que la maison est  vous, que tout ce qu'elle contient est 
vous... et que...


MADAME REGNAULT, qui est survenue.

Monsieur, depuis que votre domestique a enfoui cet argent, la maison
a appartenu  une foule de gens dont nous ne pouvons rpondre. Si par
malheur le trsor que vous venez rclamer est enlev, nous en serions
bien malheureux, je vous le jure; mais s'il est encore ici, je suis
caution pour mon mari qu'il vous le rendra  l'instant; n'est-ce pas,
mon ami?


REGNAULT, embrassant sa femme.

Bonne Laure! est-ce que cela se demande?


M. DE ***.

Je puis donc esprer...


REGNAULT.

Nous allons descendre dans le jardin pour voir...


M. DE ***.

C'est dans la cave, et non pas dans le jardin, monsieur.


REGNAULT.

Eh bien! dans la cave soit. Avez-vous un plan de la maison? car les
caves sont vastes.


M. DE ***.

Oui, monsieur. Et il tira en effet de sa poche une grande feuille de
papier sur laquelle une sorte de plan grossier tait trac: tout y
tait indiqu avec le plus grand soin, mais mal fait.


REGNAULT.

Monsieur, descendons; je fais des voeux pour que nous trouvions ce
que vous cherchez.


M. DE ***, avec motion.

Vous tes un noble et digne homme, monsieur!


REGNAULT.

Bath! je ne suis pas meilleur qu'un autre... Tenez, demandez  ma
femme, elle vous dira que j'ai de mauvais moments.


MADAME REGNAULT.

Je ne me souviens que des bons moments: allons  la cave!

On chercha longtemps. M. de *** avait dj fait au moins cinq ou
six fois le tour des caves, et on n'avait rien trouv. Regnault
lui-mme avait pris une petite bche et cognait sur tous les murs.
Partout des murs de communication, partout des murs pleins, et le
monsieur, dsespr, tait au moment d'abandonner sa recherche pour
laisser en repos le nouveau matre de cette maison, dont la patience
peut s'puiser, et qui enfin peut le chasser. Mais il connat mal
Regnault. Regnault demeurera l jusqu'au soir; la seule contrarit
qu'il prouve, c'est de craindre qu'on ne trouve pas ce qu'on
cherche. Enfin Regnault s'avise de cogner au bas du mur avec un bton:

--Ah! s'crie-t-il, il y a quelque chose l!

Tout le monde regarde, c'est vident; il y a un mouvement visible
dans le mur... En effet, rien n'avait t sond  cette hauteur;
c'tait  hauteur d'appui. On y met le marteau avec l'ordre de
Regnault... M. de *** tait l avec une impatience qui seule parlait
pour l'avertir. Mais ce pouvait tre un avertissement trompeur.
Enfin, aprs la chute de quelques briques, lorsque la poussire fut
claircie, on aperut une grande caisse, avec tous les renseignements
en double sur cette caisse, dans une feuille de plomb roule.

Le monsieur fit son inventaire  mesure que les objets venaient les
uns aprs les autres. Le pauvre migr rayonna de joie en voyant
cette richesse qui lui assurait une noble indpendance. Regnault
jouissait de le voir toucher ces mmes bijoux antiques, cette
argenterie qu'avait possde son pre, et enfin tout ce qui lui tait
souvenir... Ce M. de ***, aprs avoir compar avec la note, fit
encore ses remerciements  Regnault et  sa femme, en leur demandant
de croire  une ternelle reconnaissance. J'ignore ce qu'est devenu
cet homme.

Cette aventure, par le soin extrme qu'on apportait  ce qu'on disait
dans le monde sur les affaires intrieures, bonnes ou mauvaises,
passa presqu'inaperue, et les choses demeurrent douteuses pour les
curieux.

Regnault racontait cette histoire avec beaucoup d'esprit. Il disait
comment l'migr, M. de ***, avait retourn une grande soupire
d'argent, en le regardant en dessous, comme pour le payer de ce qu'il
tait descendu  la cave, et la noble attitude de madame Regnault et
son touchant intrt l'empchrent probablement d'excuter son projet.

Le fond de la socit de Regnault tait en grande partie sa famille
et celle de sa femme, et puis des artistes trs-distingus et hors
de ligne. On sait que Garat y passait sa vie, Grard galement;
Millin tait aussi un habitu, comme Arnault, beau-frre de madame
Regnault; Fourcroy, Chaptal, le duc de Bassano, et une foule de
personnes qui sont connues, non-seulement par leur nom marquant dans
l'Empire, mais par leur talent, leur savoir et leur esprit.

--Madame Regnault avait le got de sa maison; elle avait aussi une
jolie habitation, bien meuble, gaie et convenable pour l'poque.
Il n'y avait qu'un salon, une salle  manger, une chambre  coucher
et un boudoir, le tout avec les dpendances: voil quel tait
l'appartement de madame Regnault de Saint-Jean-d'Angly jusqu'en 1808
ou 1809; son mari occupait le premier de la maison en 1808. Regnault
acheta l'htel dans lequel il logeait, rue de Provence, n 56, et
le fit magnifiquement meubler. Mais je crois que les bons rires que
nous avons faits rue du Mont-Blanc ne se sont pas renouvels rue de
Provence.

Madame Regnault, qui entendait la vie du monde, et dont la mre,
madame de Bonneuil, avait connu cette vie d'autrefois, madame
Regnault me proposa un jour _de souper_: c'tait une innovation,
car on ne parlait plus de souper depuis la Rvolution; mais madame
Regnault voulut amener ce projet  sa fin. Un jour, donc, elle en
parla  Regnault; il avait de l'humeur et l'envoya promener. Sa
femme se tut et ne dit plus un mot du souper. Le soir venu, M.
Regnault rentre de je ne sais quel spectacle, bille au milieu de
nous, tend les bras et s'en va dormir.

Junot tait de notre souper; il n'arriva qu' onze heures et demie,
parce qu'il venait des Tuileries. Nous nous mmes  rire, car nous
tions en belle humeur; Junot racontait, et Arnault ne le laissait
pas en chemin; cependant depuis plus d'une heure j'entendais une
sorte de grondement que je ne pouvais dfinir: c'tait au-dessus de
ma tte. Enfin il devint si fort, que c'tait comme un coup de vent
dans une galerie. Madame Regnault nous dit alors:

--C'est mon mari qui est endormi et qui RONFLE.

Nous nous mmes  rire.... Mais le _somnambule_ ne me fit pas rire,
moi; je craignis qu'on ne l'veillt, et il ne me paraissait pas gai
 supporter en pareils moments. Je le dis tout bas  Junot, mais il
n'en fit que rire. Madame Hamelin, madame Regnault, moi, mon mari,
Auguste de Colbert, le comte de Fuents, Alphonse Pignatelli, Millin,
et puis madame Arnault, qu'alors on appelait _Sophie_, voil quelles
taient les personnes qui soupaient chez madame Regnault. Nous
avions beaucoup ri, et nous nous disposions  rire encore, lorsque
j'entendis contre mon oreille un bruit trange, comme le bruit du
grondement; mais cette fois le grondement descendait l'escalier. Je
fis signe, et  l'instant tout le monde, except moi, remplit son
verre de vin de Champagne, et on demeura en panne jusqu'au moment o
le voyageur entrerait. Comme il n'entendait plus rien, il ne savait
plus que penser. Tout  coup le comique de cette position nous parut
si bouffon, qu'un clat de rire partit immdiatement comme un coup
de tonnerre.  l'instant mme la porte s'ouvrit, et je vis prs de
moi une sorte de spectre aux cheveux hrisss, la poitrine velue, et
une tournure vraiment drle en chemise, en pantalon et sans chapeau,
comme on le pense bien. Mais aussi, au mme instant que cette figure
venait  nous, nous la salumes par des acclamations et par des
_vivat_ sans fin. Ce spectre, c'tait Regnault, qui se plaignait que
nous l'empchions de dormir.--C'est bien plutt toi, dit Junot, qui
nous obsdes avec tes vieilles histoires de ronflements auxquelles
personne ne songe aujourd'hui. Allons, Regnault, sois raisonnable, et
va te coucher.  ta sant, avec ton vin de Champagne; il est bon au
reste:... o le prends-tu?

--Chez Ruinart.

--C'est bien a, et moi aussi.

--Ah! tu le trouves bon! dit Regnault en se radoucissant; donne-m'en
donc un verre.

-- condition, dit Junot, que tu diras: Vive l'Empereur!

--Quelle condition! s'cria Regnault, oui sans doute; et levant son
verre, il cria de sa voix de tempte:  la sant de l'Empereur!...

Et prenant got  la chose:

--coutez-moi comme si vous vouliez faire, dit-il... Et buvant un
second verre de vin de Champagne, il n'eut bientt plus de raison
pour gronder les autres.

--Conviens que c'est amusant, un souper, Regnault?

--Oui, dit Regnault... Vive l'Empereur!

Regnault nous regarda avec des yeux qui nous firent rire de nouveau;
il but encore trois ou quatre verres de vin de Champagne, mangea du
pt de foies gras, et bientt il fut tout  fait en gat, mais sans
tre gris ni mme attaqu.

--Vive l'Empereur! s'criait-il... Allons, qu'on me fasse raison.

Pendant prs d'une demi-heure la main de Regnault ne fut occupe qu'
se servir du brochet et  se verser du vin de Champagne; il laissait
causer les autres.--Allons, lui dit Junot, va te recoucher, Regnault,
et laisse-nous rire.

--Mais si tu faisais du tapage, on pourrait te faire un mauvais
parti; va te coucher, et vive l'Empereur!

Il se leva, et s'en alla comme un bon garon qu'il tait alors. Nous
rmes joyeusement tout en causant, et le souper se prolongea jusqu'
trois heures du matin; et nous avions bien ri...

Ces soupers se renouvelrent chez madame Regnault et chez moi. Madame
Regnault avait quelquefois des ennuis  supporter avec Regnault,
quoiqu'il l'aimt beaucoup; mais il avait des coups de boutoir
terribles, et il faut bien des mots du coeur pour effacer le souvenir
d'une brusquerie...

Au Val, charmante habitation que M. Regnault a parfaitement arrange,
il y avait une faon de vivre toute joyeuse; le btiment est gothique
et l'intrieur est gothique, mme pour l'habitation. Madame Regnault
fit meubler ce chteau, ou plutt cette abbaye, comme une habitation
religieuse gothique, mais non pas comme un couvent... Chaque chambre
avait son ameublement bien conforme  la position de la chambre,
soit sur le parc, soit les cours. L'appartement de madame Regnault
tait comme un appartement de chtelaine: tous les meubles taient
gothiques; la plupart sont du temps de Louis XIV et du sicle
antrieur... Tout y est bien et tout y est confortable.

La vie du Val tait  peu prs comme la vie de chteau dans tous les
chteaux de France. Madame Regnault, aprs que son mari fut parti,
demeura au Val... Elle y resta fort tranquille pendant quelques mois;
mais Fouch, flairant du mal  faire partout o l'on pouvait porter
une douleur, la fit surveiller et mme tomber dans un pige par une
infme manoeuvre. Un homme vint prendre ses lettres, et cet homme
n'tait qu'un agent surveill par un autre homme, qui surprit les
lettres de madame Regnault  son mari alors en Amrique, et elle fut
arrte au Val, o elle demeurait alors... Les gendarmes y arrivrent
au moment o le berger faisait sortir le troupeau du chteau; et
comme le porche tait embarrass, un homme de chez le concierge
eut le temps de courir avertir M. Regnault, le fils de Regnault de
Saint-Jean-d'Angly; car cet homme ne pouvait croire qu'on voult
arrter une femme: c'tait elle cependant. Le jeune homme se sauva,
et elle fut prise au moment o elle passait un peignoir pour aller
au secours de son beau-fils... En recevant l'ordre qui l'arrtait,
madame Regnault fut stupfaite. tait-ce bien en France, dans le
dix-neuvime sicle, qu'une femme tait arrte dans sa campagne
au milieu de ses fleurs, de ses oiseaux, de tout ce qui rappelle
enfin la vie d'une femme!... Madame Regnault ne dit pas une parole
qui pt faire prsumer mme son indignation; elle aurait craint de
s'abaisser...

Un moment elle eut la pense de demander un jour pour mettre de
l'ordre dans ses affaires; puis elle changea de volont; elle se
contenta d'crire ce qu'il y avait  faire chez elle, et puis elle
partit dans une voiture  elle, escorte par des gendarmes comme
une criminelle, tandis qu'elle n'tait qu'une noble femme  l'me
vraiment leve et patriotique. Elle quitta la France pour aller
chercher d'autres douleurs, et pendant bien des mois elle ne sut et
ne connut de la vie que les larmes et les souffrances... Puis vint le
jour de la rentre dans la patrie, et ce jour fut encore pour elle
pnible  supporter, car il fut un jour de deuil[113].

[Note 113: Regnault de Saint-Jean-d'Angly mourut le jour ou le
lendemain de son retour dans Paris.]




SALON

DE

Mme LA DUCHESSE DE LUYNES.


Le salon de madame la duchesse de Luynes ne mrita ce nom que
vers l'poque o M. de Luynes fut nomm snateur, qui est la mme
(1806) que celle o sa belle-fille fut nomme dame du palais
de l'Impratrice. Jamais la nouvelle d'une faveur ne produisit
d'effet plus diffrent dans une famille. M. de Luynes, fort peu
joyeux de sa nature, tmoigna un tel contentement que cela en vint
au point de faire faire  ce propos de bruyantes exclamations 
son beau-frre[114], qui ne s'tonnait de rien de ce qui arrivait
en dehors de ses habitudes de jeu. Il en fut de mme de tous les
habitus de l'htel de Luynes. Quant  la duchesse de Luynes, elle se
contenta de lever les paules et continua de s'informer si celui pour
qui elle avait pari  une partie de whist qui se jouait dans une
autre pice avait gagn ou perdu.

[Note 114: M. le duc de Laval, frre de la duchesse de Luynes, tait
pre d'Adrien de Montmorency.]

Le mme jour avait vu apporter un autre paquet dans cette maison;
mais bien diffrente du vieux duc, celle  qui il tait adress ne
l'avait pas reu avec la mme joie. Elle avait au contraire tmoign
un grand mpris pour cette nomination de dame du palais, et son
premier mot fut un refus positif.

Mais M. de Luynes, qui presque toujours laissait aller les affaires
de sa famille  la grce de Dieu, parut cette fois se prononcer.
Il avait eu peur; on lui avait parl de je ne sais quelle rvision
du procs du marchal d'Ancre, et puis des donations faites  la
maison de Luynes; enfin on l'avait mystifi en lui parlant de choses
impossibles, et il avait non-seulement accept, mais fait accepter sa
belle-fille.

--J'irai donc, rpondit-elle, mais on s'en repentira plus qu'on ne
s'en louera.

L'htel de Luynes tait une maison comme il n'y en avait aucune
dans Paris, non pas  cause du mlange des partis; il y avait unit
complte dans ce qui composait la socit de la belle-mre et de la
belle-fille. C'taient toutes les personnes d'une opinion _pure_,
et les trangers de marque qui  cette poque arrivaient en foule 
Paris.

M. de Luynes avait conserv sa fortune, et mme l'avait augmente
dans la Rvolution en acquittant des remboursements en assignats, et
rachetant des droits de cette mme manire. Il eut le mme bonheur
en tout, traversa la Rvolution en ne faisant pas parler de lui,
et arriva enfin  cette poque o il fut nomm snateur, et sa
belle-fille dame du palais. La fortune de M. de Luynes tait immense;
l'intrieur de sa maison, soit  Paris, soit  Dampierre, avait
quelque chose de prince souverain, surtout dans un temps o toute la
grandeur de l'Empire, grandeur de gloire, vraie et positive, mais
encore toute neuve et  faire, n'avait pas autour d'elle cet appui
du vieux temps, ces preuves matrielles, d'anciens serviteurs, de
meubles antiques, de demeures fodales qui, pour tre dpouilles de
leurs droits, n'en taient pas moins des tmoins vivants et parlants
de la noblesse de leurs matres...

La fortune du duc de Luynes avait toujours t immense, mme au
milieu de ceux qui taient ses pairs et quelques-uns ses suprieurs.
Il tait bon homme, grand dormeur, passant  l'occupation du sommeil
les trois quarts de sa vie, si bien, qu' table, il vous offrait
d'un plat, portait la main  la cuiller et dormait avant de l'avoir
souleve. Dans un pareil cas son valet de chambre le poussait
lgrement; alors il s'veillait, achevait sa politesse, et retombait
dans son sommeil ou plutt dans sa lthargie.

On doit penser d'aprs cela que ce n'est pas le duc de Luynes qui
tenait la maison veille jusqu' cinq heures du matin; et telle
tait la rage de veiller dans cette maison, que j'ai vu souvent
partir M. de Lavaupalire de chez moi  trois heures du matin pour
aller  _l'htel de Luynes_; car c'tait ainsi qu'on parlait; on ne
disait pas: _Je vais chez madame de Luynes ou madame de Chevreuse_;
on disait: Je vais  l'htel de Luynes.

Cet htel de Luynes contenait, dans le fait, presque toute la famille
de madame de Luynes: son fils et sa belle-fille, son gendre et sa
fille, son neveu Adrien de Montmorency et son frre le duc de Laval.
Elle tait bonne, madame de Luynes, et je n'en veux pour preuve
ajoute  tout ce qu'en pense ce qui reste de ses amis, que la
conduite qu'elle a tenue avec sa belle-fille, lors de la perscution
de la malheureuse madame de Chevreuse.

L'htel de Luynes tait une maison joyeuse s'il en fut jamais. Le
jeu, la danse, la chasse, la causerie, tout s'y trouvait, mme
les grands et bons dners, ce qui, pour les habitus comme M. de
Lavaupalire, tait un point presque aussi important que le creps.
Jamais les immenses salles de cette maison n'taient sombres; ou les
bougies, ou le soleil les clairaient. Les domestiques veillaient
par quartier, car ils n'auraient pas tenu longtemps contre une telle
fatigue.

Les personnes qui allaient habituellement chez madame de Luynes
taient: M. de Talleyrand, M. de Montrond, M. de Narbonne, M. de
Sainte-Foix, M. de Lavaupalire, Adrien de Montmorency son neveu, le
duc de Laval son frre, M. de Choiseul-Gouffier, M. de Nassau, M. le
bailly de Ferrette, madame de La Fert, madame de Balby, madame de
Vaudemont (moins que les autres), madame de Montmorency (galement),
et puis tout ce qu'on appelait strictement le faubourg Saint-Germain,
indpendamment de la famille de madame de Chevreuse, qui tait
fort tendue par elle-mme et par ses alliances; toute la jeunesse
lgante de ce mme faubourg, amie des deux frres de la duchesse.

On conoit qu'avec de tels lments, en y ajoutant ce qu'tait
naturellement madame de Luynes, une vritable grande dame, l'htel de
Luynes pouvait facilement devenir une maison agrable.

Lorsque madame de Chevreuse se maria[115], ce qui, je crois, fut en
l'an VI ou au commencement de l'an VII, la maison de madame de Luynes
tait une maison ouverte, mais un peu comme celle de madame de La
Fert; et vritablement, quoique le nom de La Fert ft un beau nom
autrement connu que par les Amours des Gaules, on ne convenait gure,
lorsqu'on tait femme, qu'on avait t chez madame de La Fert.
Madame de Luynes avait bien une autre attitude que madame de La
Fert; mais cet ternel jeu qu'on trouvait chez elle en loignait les
jeunes femmes. Lorsque madame de Chevreuse fut dans cette maison, ce
fut un soleil qui se leva sur ce demi-jour et l'claira brillamment.
Il est difficile de faire le portrait de madame de Chevreuse: elle
tait rousse, maigre, et ses traits n'avaient rien d'une grande
rgularit; mais elle tait si parfaitement lgante, si distingue;
elle avait tellement de cette manire impossible  copier qui rvle
la femme _comme il faut_ avec toutes ses grces, que je n'ai jamais
souhait  une femme de ressembler  une autre qu' madame de
Chevreuse, quand elle voudrait briller avec fracas et devenir une
personne  la mode. Je ne sais si madame de Chevreuse a voulu tre 
la mode, ou si ses manires taient naturelles. Ce que je sais, c'est
qu'elle a parfaitement russi  marquer dans le monde, o elle n'a
fait que passer, comme un brillant mtore.

[Note 115: Elle tait mademoiselle de Narbonne Fritzlar.]

Sa tournure surtout tait fort lgante. Il y avait dans sa taille
une telle souplesse, des mouvements si gracieux sans affectation,
qu'on ne pouvait s'empcher de la regarder lorsqu'elle marchait
ou qu'elle dansait. Du reste, cette lgance lui tait devenue
particulire depuis son mariage; car avant ce moment je l'avais
rencontre bien souvent chez une de nos amies communes, mademoiselle
de C......., et alors personne ne faisait attention, parmi nous
autres jeunes filles,  Ermesinde de Narbonne, rousse, maigre, ple
et pas du tout agrable; ces malheureux cheveux, qu'elle avait au
reste en horreur, lui donnaient de la timidit[116].

[Note 116: En se mariant, elle prit une perruque blonde que lui fit
Duplan, et si artistement, qu'on n'y voyait rien.]

L'htel de Luynes tait toujours ouvert; jamais la porte n'y tait
dfendue; il y avait toujours quelqu'un, soit M. de Luynes, s'il
ne dormait pas ou s'il n'tait pas au snat, car il y allait
quelquefois, ou madame de Luynes, ou madame de Chevreuse, ou madame
de Montmorency; enfin la maison tait toujours habite: cela donnait
un air de gat  cette habitation dj si belle par elle-mme.
Le jour, le soleil clairait des fentres o partout on voyait
des rideaux, de riches draperies; le soir, partout des lumires
brillaient  ces mmes fentres; que les matres fussent absents
ou bien au logis, la maison tait claire et chauffe, car jamais
l'absence n'tait ni longue ni entire.--Si madame de Luynes tait
chez M. de Talleyrand, ou bien au spectacle, ou chez madame de Balby,
les habitus montaient et l'attendaient chez elle.  cette poque, je
ne sais plus pour quel motif, madame de Chevreuse fit le voeu de ne
pas aller au spectacle de trois ou quatre annes; elle allait bien
dans la salle de l'Opra pour un concert, pour l'_oratorio_, mais non
pas pour le spectacle. Ce voeu la rendit beaucoup plus sdentaire. Je
crois que c'tait pour avoir un enfant.

C'tait une personne de beaucoup d'esprit, sans aucun doute, et
vraiment charmante, que madame de Chevreuse; aussi, lorsque je songe
 son martyre, mon coeur s'attendrit et ne trouve que des larmes
pour une si jeune destine brise  son matin, lorsque tout lui
souriait, lorsque les trois voix, si rarement d'accord entre elles,
du pass, du prsent et de l'avenir, ne lui rpondaient que par le
mot BONHEUR!... Oh! oui, c'est un grand malheur alors que la mort...
l'agonie est double dans son horreur, et ce qu'on souffre est bien
au del des souffrances du malheureux qui ne voit dans la mort que sa
dlivrance.

La rputation de madame de Chevreuse fut toujours intacte, quelle que
ft la mauvaise humeur des femmes qu'elle clipsait, et celle des
hommes dont elle repoussait les voeux: ce fut ainsi que la trouva son
brevet de dame du palais, lorsqu'elle le reut.

--Je refuse, dit la jeune femme en repoussant doucement le parchemin
sign par l'Empereur.

--Mais, ma chre enfant, lui dit son beau-pre, cela ne vous est pas
possible; songez  ce qui peut en rsulter. Mon fils, dites donc...


M. DE CHEVREUSE.

J'ai dj parl  Ermesinde; elle ne veut rien entendre.


MADAME DE CHEVREUSE.

Je crois inutile de rpter ici ce que j'ai dit mille fois; je hais
cette cour impriale et je la mprise. Aprs cette profession de foi,
voulez-vous donc me contraindre  en faire partie?


LE DUC DE LUYNES.

Mais enfin, si vous refusez, il en peut rsulter les plus grands
malheurs pour toute la famille.


MADAME DE CHEVREUSE.

Ces malheurs ne sont que pour moi, et je brave la tyrannie de
Bonaparte. Que peut-il me faire, aprs tout?


LE DUC DE LUYNES.

Beaucoup de mal, ma chre enfant, beaucoup de mal... je sais ce que
je dis.


MADAME DE CHEVREUSE.

Je refuse, monsieur, mon parti est pris... Ah! ma mre,
s'cria-t-elle en s'lanant dans les bras de la duchesse de Luynes
qui entrait... ah! ma mre, venez  mon secours! vous me comprenez,
vous!


MADAME DE LUYNES.

Comme vous la faites pleurer!... et pour quel sujet encore!
Ermesinde, tu feras ce que tu voudras, entends-tu?


M. DE CHEVREUSE.

Mais, ma mre, ne connaissez-vous pas la menace de l'Empereur?


MADAME DE CHEVREUSE.

Mon Dieu, mon Dieu! vous m'effrayez beaucoup.


MADAME DE LUYNES.

Calmez-vous, chre petite, et comptez toujours sur moi.


MADAME DE CHEVREUSE.

Mais, monsieur, dites-moi de quoi il est question. Que puis-je
rsoudre, si j'ignore de quoi il s'agit?


LE DUC DE LUYNES.

Eh bien! madame, il s'agit de voir notre fortune entirement perdue...


MADAME DE CHEVREUSE.

Grand Dieu! comment cela se peut-il?


LE DUC DE LUYNES.

Parce que cet homme prtend qu'on peut revenir sur le procs du
marchal d'Ancre... que les valeurs qu'il avait soustraites taient
valeurs royales appartenant au trsor, et que le Roi n'avait pas le
droit d'en faire un don  notre anctre.


MADAME DE CHEVREUSE.

Mais cette menace est absurde.


M. DE CHEVREUSE.

C'est ce que j'ai dit.


MADAME DE LUYNES.

Sans doute; mais il ne faut pas, avec un tel homme, se retrancher
dans son droit.  quoi cela a-t-il servi  Moreau et  tant d'autres?


MADAME DE CHEVREUSE, rflchissant.

Vous avez raison, ma mre!... mais cependant... Ah! c'est affreux!...
(_Allant  son beau-pre._) Monsieur, j'accepte; je ne veux pas tre
un flambeau de discorde entre cet homme et votre maison...


LE DUC DE LUYNES attendri, lui baisant la main.

Ma bru, vous tes une digne fille des Narbonne... Je vous aimais...
maintenant je vous honorerai profondment.


MADAME DE LUYNES pleurant en l'embrassant.

Ma noble, ma digne, ma bien-aime en tout, oui, vous tes un ange et
ma joie en ce monde.


M. DE CHEVREUSE.

Et  moi ma gloire.


MADAME DE CHEVREUSE, souriant avec peine.

Eh bien! eh bien, ne m'attendrissez pas... si vous tes tous
contents, je le suis aussi. Dieu veuille que nous n'ayons pas  nous
en repentir!...

Ce fut ainsi qu'elle accepta la place de dame du palais. Je l'ai vue
tant de service auprs de l'Impratrice. Sans doute elle n'y tait
pas inconvenante; mais si j'eusse t l'Impratrice, jamais je ne me
serais expose  de pareils traits de la part de madame de Chevreuse.

L'Empereur n'eut en cette circonstance aucune dignit de lui-mme.
Au lieu de laisser madame de Chevreuse matresse de sa volont et
libre de suivre son humeur, il lui donna un rle intressant, celui
de victime... Ds lors tout le monde la plaignit et tout le monde le
blma...

Lorsqu'il vit que la chose tournait  ce vent-l, il gouverna
autrement sa barque. Madame de Chevreuse fut entoure de soins, de
prvenances; elle recevait de magnifiques bouquets, des plantes
rares, sans nom d'envoi, et un mystre se leva sur cette vie si pure.

Elle dmla l'odieuse iniquit; et comme l'innocence adroite, parce
qu'elle est naturelle, elle eut bientt dissip cette trame mal
ourdie.--Mais cela ne lui donna pas de got pour celui qui pouvait
agir ainsi.

Quand il vit que le mystre ne lui plaisait pas, il fit du bruit,
il entoura la jeune femme d'un honteux clat. Un jour,  la chasse,
dans le bois de Boulogne,  la mare d'Auteuil, un piqueur lui porte,
_ elle_, par ordre de l'Empereur, la patte du cerf.-- l'instant
mme elle voit le danger qu'elle court... les sourires, les coups
d'oeil, tout ce langage de cour dans lequel on salue la vertu
tombe.--Aussitt elle prend son parti, traverse le cercle form par
la chasse, arrive prs de l'Impratrice Josphine, et lui remettant
la patte:

Cet homme s'est tromp, madame, il ne vous connat sans doute pas.
Je rpare sa faute.

Et, le front haut, les joues colores d'une noble rougeur, elle
retourne  sa place, sans regarder du ct de Napolon.

L'aimait-il?--Je ne le crois pas; non qu'elle ne ft assez charmante
pour l'attirer et mme le captiver; mais je ne crois pas qu'il
l'aimt. C'est ma pense.

Lorsque madame de Chevreuse touchait ses appointements de dame du
palais (12,000 fr.), elle les donnait aux pauvres, soit de Paris ou
de Dampierre, et lorsqu'elle avait fini son service, elle retournait
avec des joies d'enfant  ses habitudes chries. Sa belle-mre
l'adorait, et elle l'aimait galement. Madame de Luynes avait un
coeur fait pour aimer, sous une apparence rude et mme svre.

C'tait un type fort original que madame de Luynes, et cela, on
pouvait le dire en tous les temps et sous tous les rgimes.

Elle tait mademoiselle de Laval-Montmorency; elle n'avait jamais
t jolie, et sa taille avait t sa seule beaut lorsqu'elle avait
pous le duc de Luynes, qui,  cette poque, tait presque aussi
gros que nous l'avons vu en 1806, lorsqu'ayant t nomm snateur il
fut prsent  l'Empereur; le hasard voulut que ce ft le mme jour
que le petit monsignor Doria apportait  l'Empereur les barrettes
de deux ou trois cardinaux. Ce monsignor Doria tait si petit, si
exigu, qu'en vrit on avait besoin de chercher dans ses jambes pour
voir s'il ne s'y perdait pas. Ce fut avec lui que M. de Luynes fut
prsent. Cela fit l'effet de Galland  Douay et de son fils...

Quant  madame de Luynes, elle ne parut jamais aux Tuileries.

Elle tait dame du palais de la reine Marie-Antoinette. Elle avait
conserv pour la Reine un culte et un amour que les annes n'avaient
fait qu'augmenter. Tout ce qui avait un rapport mme indirect avec
la Rvolution la bouleversait. La vue des appartements des Tuileries
l'aurait tue.

La duchesse de Luynes tait habille comme en 1782 ou 1783. Un petit
bonnet sur le haut de sa tte avec un tour arrang selon la mode de
l'ancien _rgime_; une robe faite comme par mademoiselle Bertin, mais
dans son mauvais temps. Il semblait que madame de Luynes s'tait
endormie trente ans avant et s'tait seulement veille la veille.
Elle avait aim et aimait encore la chasse avec passion. tant jeune,
elle s'tait dmis ou cass le bras droit ou gauche, je ne sais
plus lequel des deux, au service de la chasse  _courre_. On citait
ce fait d'elle, qui m'a t confirm par plusieurs personnes. Elle
devait aller chasser dans un chteau prs de Versailles, et c'tait
prcisment un dimanche o elle se trouvait de service que cette
chasse devait se faire; et c'tait une Saint-Hubert!... Ne voulant
pas la manquer, elle s'habilla d'abord pour la chasse; et comme elle
ne montait pas  l'anglaise, ce fut donc une culotte de peau de daim
qu'elle passa; ensuite elle arrangea le reste  la grce de Dieu, mit
son grand habit par-dessus tout cela, et aussitt que la Reine fut
rentre dans ses appartements, la duchesse de Luynes ta son grand
habit, passa une jupe fendue devant et derrire, une veste verte
galonne, mit sur l'oreille un petit chapeau de castor blanc, et dans
cet quipage fut dclarer la guerre aux pauvres btes des bois. Cette
humeur _chasseuse_ l'avait quitte pour celle du jeu; c'tait une
passion effrne, et seulement pour jouer. Ce n'tait pas la valeur
de sa mise qui l'excitait, car on l'a vue souvent jouer pour gagner
ou perdre vingt francs dans la nuit. Lavaupalire, Sainte-Foix, M. de
Montrond, le bailli de Ferrette, voil, avec M. de Narbonne et madame
de Balby, les personnes les plus assidues auprs de la table de jeu
de l'htel de Luynes.

 l'poque de 1807 ou 1808, madame de Luynes s'imagina de faire
venir chez elle un biribi ou une roulette, je ne sais pas lequel; je
rponds seulement du fait. L'Empereur, qui cherchait alors toutes
les occasions de faire une chose dsagrable aux matres de cette
maison, fit saisir le banquier et donna dfense d'y aller pour tenir
la banque. C'tait une sorte d'affront, et madame de Luynes le sentit
ainsi.

Tandis que tout cela se passait, madame de Chevreuse mystifiait
le prince de Mecklembourg-Strlitz, et en mme temps un vieux
bourgeois retir du commerce, frre de l'une des femmes de charge
de la maison, par qui madame de Chevreuse avait appris que, dans
deux jours, ce vieux bonhomme attendait de Rouen une nice qu'il
allait faire son hritire. Madame de Chevreuse quitte son lgante
toilette, passe une petite robe d'indienne, met un petit bonnet,
s'arrange enfin en grisette compltement, et va chez le vieil oncle,
lui parle de Rouen, de la famille, l'enchante si bien, qu'avant la
fin de la journe, le pauvre vieux ne savait plus oui ou non s'il
avait sa tte. Et s'il avait connu l'histoire romaine, certes le
rgne de Claude lui aurait fourni un bel exemple pour pouser sa
nice. Quoi qu'il en ft de Claude, la petite nice prit cong de
l'oncle pour aller voir la tante de l'htel de Luynes, et ne revint
pas. Le lendemain, lorsque la vraie nice arriva, non pas de Rouen,
mais de Falaise, avec deux bonnes grosses joues normandes du pays
des filles roses et fraches, une gaillarde enfin bien apprise et
bien dcouple, quoiqu'un peu bte, l'oncle n'en voulait pas; il
se rappelait cette gentille figure, cette apparition fantastique
qu'il ne savait pas dfinir, mais dont il avait senti le charme;
toute cette vision lui paraissait une ralit qu'il ne voulait pas
abandonner. Il fut pendant huit jours trs-malheureux, et ne pouvait
surtout s'habituer aux grosses mains de sa vraie nice.

--L'autre en avait de si blanches, disait-il, une voix si douce!...

Une autre fois, madame de Chevreuse fit habiller un pauvre qui tait
son pensionnaire  Saint-Roch, o elle allait habituellement. Cet
homme fut nettoy, bichonn, _bouchonn_ mme, et revtu d'un habit
superbe avec des plaques, des cordons jaunes, bleus, blancs, de
toutes couleurs. Cet homme reut ses instructions, et puis elle le
prsenta comme un savant danois qui ne savait pas parler franais.
Cet homme fut trouv tonnant. Lorsque la comdie eut dur assez
longtemps, alors elle dit en haussant les paules: Vous avez pris
pour un savant tranger un homme qui ne sait pas parler, et un
mendiant.

 Dampierre, la famille tenait un tat de prince plus magnifiquement
ordonn et mieux entendu. Madame de Chevreuse contribuait  rendre ce
sjour adorable, en faisant les honneurs du salon de sa belle-mre
avec une grce charmante. Toutes les connaissances de l'htel de
Luynes y passaient alternativement: on y chassait  cheval, en
calche; on y jouait surtout, et on y jouait jusqu'au jour. Je voyais
quelquefois M. de Lavaupalire revenant de Dampierre, en chantonnant
une vieille marche du marchal de Saxe, laquelle il chantonnait
depuis cinquante ans; il en avait alors plus de soixante-quinze
lui-mme, et quand je lui demandais d'o il venait: _De Dampierre, o
j'ai t faire ma cour  madame la duchesse de Luynes._

M. de Narbonne, qui tait ami fort intime de madame de Luynes et
qui m'aimait comme son enfant, voulut oprer un grand rapprochement
entre moi et l'htel de Luynes. En apprenant surtout que madame de
Chevreuse et moi nous avions des souvenirs communs de jeunesse et
mme d'enfance, il exigea qu'au moins je ne reculasse pas si l'on
faisait un pas vers moi: je promis d'en faire autant. Le lendemain
je reus une carte de madame de Chevreuse et une carte de madame de
Luynes[117]. J'en envoyai aussitt deux  l'htel de Luynes, et deux
jours aprs je reus une invitation pour un bal qui devait se donner
la semaine suivante  l'htel de Luynes. J'y fus avec mon mari et
deux de mes amies, la baronne Lallemand et la princesse Zayonchek,
qui depuis fut vice-reine de Pologne, et qui existe toujours 
Varsovie.

[Note 117: Une particularit me frappa; la carte de la duchesse de
Chevreuse portait ces seuls mots: _Madame de Chevreuse_, et gravs.
Celle de madame de Luynes n'avait que son nom: _Madame de Luynes_, et
tout simplement fort mal crit, et sur une carte  jouer.--Ce n'est
pas tonnant, me dit M. de Narbonne, elle ne fait jamais de visites.]

Ce bal tait magnifiquement ordonn dans les salles immenses de ce
beau local de l'htel de Luynes. C'est vraiment dans le faubourg
Saint-Germain qu'il faut chercher les belles demeures fodales et
qui ont un cachet nobiliaire que jamais on ne donnera  ces maisons
bties par l'argent  coups de billets de banque. Quelle est la
maison de ce ct-ci du pont (dans les nouvelles maisons construites)
qui peut rivaliser avec l'htel de Brienne ou celui d'Havr, ou bien
encore l'htel de Janson ou celui encore plus magnifique de Brissac?
Et de ce ct-ci de la rivire, quelles sont les maisons qui peuvent
rivaliser aussi avec les htels du faubourg Saint-Honor, qui sont
les frres de ceux du faubourg Saint-Germain?... Voyez ensuite les
grandes maisons de l'antique magistrature du Marais... D'o vient
encore cette diffrence dans les chteaux et ces maisons d'un jour,
dont les jeunes ombrages donnent  peine un abri! Comme leurs lgres
murailles sont  peine suffisantes pour prserver de l'intemprie
des saisons? Mettez en comparaison ces antiques donjons, ces vieux
manoirs qui ont vu passer des gnrations sans nombre, et dfient
encore celles  venir; dans ces demeures, il y a tout  la fois la
douceur du souvenir et l'espoir d'un long avenir[118]...

[Note 118: J'ai en face de moi une maison btie en 1835; l'autre
jour, je vois des ouvriers, des poutres, un grand appareil; c'tait
la maison qui tombait et qu'on tait oblig d'tayer. C'est l'image
de beaucoup de choses de notre temps.]

On sait ce qui arriva  madame de Chevreuse avec madame de Genlis; je
ne rpterai pas ce que j'ai dit dans l'autre volume; je le rappelle
seulement pour faire voir le ct extraordinaire de son caractre.

Mais ce mme caractre avait quelque chose de grand et de beau,
lorsque le sort l'appelait  rendre tmoignage de sa noble nature: ce
fut ce qui arriva en 1808 lors des affaires d'Espagne.

L'Empereur n'avait oubli ni les ddains ni les refus de madame de
Chevreuse; un autre les et tenus pour indiffrents; mais il parat
que le coup avait port et que la blessure avait t profonde. Au
moment o la reine d'Espagne, femme de Charles IV, vint en France,
l'Empereur nomma d'abord un service pour tre auprs d'elle comme
auprs de l'Impratrice. Il crivit lui-mme les noms, et celui de
madame de Chevreuse tait en tte. En recevant l'ordre qui lui fut
transmis par le grand-chambellan et par la dame d'honneur, madame de
Chevreuse frmit d'indignation, et elle rpondit aussitt:

--_J'ai pu tre victime, je ne serai jamais gelire!..._

En recevant  son tour cette rponse aussi courageuse que hautaine,
l'Empereur, au lieu d'avoir la grandeur d'me de pardonner, eut
le grand tort de punir une chose qui ne devait l'tre que par le
silence... Et madame de Chevreuse fut exile  cinquante lieues de
Paris.

Son dsespoir fut grand. C'tait sa vie qu'on brisait, et non son
existence: l'Empereur ne fut pas juge dans cette circonstance, il fut
bourreau... Madame de Chevreuse ne vivait que dans cette maison et
dans cette ville o tait sa famille... dans cet htel de Luynes, o
chaque jour elle voyait s'couler si doucement ses heures, entoure
d'amis et de parents, ayant auprs d'elle son mari, ses enfants, tout
cet intrieur sacr de la famille. Et quel intrieur! un paradis!...

Oui, le dsespoir de la malheureuse jeune femme fut horrible... En
entendant ses sanglots, en voyant sa douleur, madame de Luynes prit
une sublime dtermination; elle voulut suivre sa belle-fille et se
consacrer  elle.--Pour comprendre l'tendue de ce sacrifice, il faut
connatre le got profond, l'attachement prononc de la duchesse
de Luynes pour sa maison et pour sa manire de vivre. Rompre ses
habitudes, c'tait la mort pour elle.--Eh bien! elle eut le courage
de tout rompre pour pleurer avec l'afflige et lui dire des paroles
douces et bonnes qui calmaient le dsespoir dans lequel elle tait.

Madame de Chevreuse devint donc errante. Dj souffrante de la
poitrine, cette vie nomade lui porta un dernier coup, et bientt elle
fut trs-malade. Ne voulant pas s'abaisser  la prire, car elle
pensait bien ne pas tre refuse, jamais elle ne voulut elle-mme
demander une faveur  l'Empereur. Sa belle-mre, dsespre, crivit
 Adrien de Montmorency, qui vint chez moi et me parla de sa cousine.
Il n'avait pas besoin de m'en parler longtemps pour m'intresser.--Je
lui promis de faire tout ce que je pourrais, et en effet je FIS
TOUT ce qui fut en mon pouvoir; mais partout je trouvai des coeurs
durs[119] et des mes sches; partout je trouvai, mme parmi ceux qui
auraient d m'entendre, une duret rvoltante. Enfin, je fis demander
une audience  l'Empereur par Duroc; mais j'eus le malheur de dire
la raison pour laquelle je voulais le voir, et je ne pus avoir mon
audience. Pendant ce temps, la malheureuse exile avait parcouru
plusieurs rsidences, celles de Rouen, de Tours, de Caen, et enfin
elle vint tomber, haletante et mourante,  Lyon, o sa belle-mre,
dsespre, la soigna pendant une anne. Hlas! elle tait l prs
d'une autre exile dont la douleur plus silencieuse n'en tait pas
moins amre. Madame Rcamier tait  Lyon, succombant sous le poids
d'une souffrance qui serait devenue mortelle si elle n'avait t en
Italie.

[Note 119: Comment M. de Talleyrand n'a-t-il pas demand, mais _de
manire  l'obtenir_, le retour de madame de Chevreuse!... le faire
demander par Marie-Louise enfin... Mais M. de Talleyrand aurait fait
une dmarche qui n'aurait eu de rsultat que pour autrui.]

Enfin madame de Chevreuse termina sa vie et ses douleurs dans les
premiers mois de 1813, aprs une longue agonie et des souffrances
qu'on ne peut concevoir. Non, l'exil n'est pas apprci, tout ce
qu'il a d'affreux n'est pas compris par ceux qui ne l'ont pas prouv.

Quelques heures avant sa mort, madame de Chevreuse, dont les derniers
moments furent nanmoins sublimes, eut une faiblesse singulire,
pour une personne qui avait des qualits si hautes. Elle se fit
entirement raser la tte et fit BRLER ses cheveux devant elle!...
Incroyable alliance de la lgret du nant du monde  ct du
srieux de la tombe, qui dj s'ouvrait pour elle!


FIN DU TOME SIXIME.




TABLE

DES MATIRES CONTENUES DANS CE SIXIME VOLUME.


                                                           Pages.

  Salon de M. de Talleyrand.                                    1

  Salon des princesses de la famille impriale.               247

  Salon de madame Rcamier (en 1800).                         333

  Salon de madame Regnault de Saint-Jean-d'Angly.            355

  Salon de madame la duchesse de Luynes.                      371


PARIS.--IMPRIMERIE DE CASIMIR, RUE DE LA VIEILLE-MONNAIE, N 12.






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Laure Junot, duchesse d' Abrants

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and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


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501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
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business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

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     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


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