Project Gutenberg's L'Illustration, No. 2510, 4 Avril 1891, by Various

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Title: L'Illustration, No. 2510, 4 Avril 1891

Author: Various

Release Date: January 10, 2014 [EBook #44634]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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L'ILLUSTRATION
Prix de ce Numro: 1 fr. 25.

SAMEDI 4 AVRIL 1891
49e Anne.--N 2510



[Illustration: LES NOUVELLES DCOUVERTES DE MOMIES DANS LA
HAUTE-GYPTE.--Extraction des sarcophages du puits de Der-el-Bahari,
prs de Louqsor. Dessin d'aprs nature de M. mile Bayard.]



JE parlais l'autre jour d'une danseuse au nom bizarre qui donne aux
femmes du monde et aux futures toiles du Moulin-Rouge des leons de
danse excentrique. Depuis que la Goulue a fait cole et enseign  Mlle
Rjane l'art de lever trs haut la jambe, il s'est tabli, non pas
encore en France, mais en Amrique, une mode nouvelle. Un jeu mondain a
pris naissance dans les salons yankees et, si les correspondants de
journaux ne sont pas des mystificateurs, comme on disait autrefois, ou
des fumistes, comme on dit aujourd'hui (ils pourraient bien tre des
mystificateurs!), voici on quoi ce jeu consiste:

Au milieu d'un salon, un tambour de basque est suspendu par un fil au
plafond et  une certaine hauteur. Tels les arbres de la Saint-Valentin
sous lesquels, en Angleterre, on embrasse sa danseuse. Ce tambour de
basque est un but, une cible pour le bout des pieds des jeunes
Amricaines. C'est  qui, en levant le pied le plus haut, atteindra le
mieux le tambour et le fera plus joliment rsonner. Il s'agit d'attraper
la peau d'ne et de frapper sur cette sorte de gong. On voit d'ici le
tableau: d'aimables misses levant la jambe,  la faon de la Goulue,
pour attraper le bienheureux tambour.

Ce jeu, d'invention rcente, porte en Amrique un nom compos des plus
difficiles  prononcer. On pourrait, ce qui serait plus simple,
l'appeler le _shocking-drum_, le _tambour-shocking_! Mais, l-bas, ce
divertissement ne choque personne, et je ne dsespre pas de le voir
s'acclimater chez nous l'hiver prochain. Gloire  Mlle Rjane! Elle y
sera bien pour quelque chose.

Dieu merci, nous n'en sommes pas l, et avant l'hiver la mode aura
peut-tre chang. Le vent tourne et le mot _shocking-drum_ aura rejoint,
je pense, les vieilles lunes. Il est fini, le prsent hiver! avril,
_l'honneur des mois et des bois_ nous apporte ses premires feuilles. Un
reporter de beaucoup d'ingniosit a cherch, l'autre jour, un sujet
d'actualit qui prtt  une consultation et  des entrevues, et il a
pos  un certain nombre de potes cette question allchante:

--Que pensez-vous du printemps?

Nos potes consults sur la question de savoir s'ils aiment ou s'ils
n'aiment pas le printemps, on s'imagine que, du premier coup, ils vont
en choeur s'crier:

--Le printemps! mais c'est la saison bnie, l'heure des amours, la
saison des nids!

Les vieux potes d'autrefois eussent peut-tre rpondu cela, les nafs.
Banville, s'il et vcu, et cri: Vivent les roses! Or, je remarque
avec une certaine tristesse que la plupart des potes interviews n'ont
parl du printemps que pour le railler.

--C'est la saison des rhumes de cerveau!

--C'est le triomphe du coryza!

Devant les potes contemporains, plus ou moins mordus de pessimisme, le
pauvre printemps n'a pas de chance. Il n'a plus pour l'aimer et pour le
chanter que les bons bourgeois fidles au culte des dates, et qui se
disent, parfois en grelottant:

--Le fond de l'air est froid. Mais nous sommes en avril. Que c'est bon
tout de mme, le printemps!

Il a parfois des engelures, le printemps, mais c'est le printemps, que
voulez-vous? Et on lui sourit tout de mme. Voil donc qu'il est, pour
parler comme tout le monde, lch par les potes. Je conseillerais au
reporter intelligent dont j'ai parl de demander  ces mmes potes une
consultation nouvelle, sur un sujet aussi vieux et aussi jeune que le
printemps: l'amour!

--Que pensez-vous de l'amour?

Voyez-vous le point d'interrogation? Eh bien, je gage que les potes,
aprs avoir lch le printemps, lchent aussi l'amour. On ne croit plus
beaucoup  l'amour, maintenant qu'on ne croit plus au printemps. L'amour
recevra une fameuse dgele le jour o l'on ouvrira un plbiscite sur
son compte comme le journal la France en ouvre un sur cette question:

--Faut-il ou ne faut-il pas vacuer le Tonkin?

Oh! le beau systme! Imaginez-vous les problmes les plus graves soumis
ainsi  la solution de braves lecteurs de journaux qui brassent de la
politique au fond de leur caf? tre ou n'tre pas pour l'vacuation du
Tonkin, comme cela, sans renseignements, sans tude, sur une simple
impression, et livrer les questions les plus graves des politiciens  la
Gavarni!

--Vois-tu, Sabournin, tant que M. de Metternich ne fera pas ce que je
ferais si j'tais  sa place, l'Europe ne battra que d'une aile! Voil
mon opinion!

--T'es-t-un melon! Voil mon _opinion_ sur ton _opignon!_

C'est Gavarni qui raillait, voil trente ou quarante ans, les
politiquailleries. Ses _lgendes_ sont toujours de mise. Passe encore,
en fait de plbiscite, pour celui du _Petit Journal._

Le _Petit Journal_ a eu l'ide de demander  ses lecteurs, aux parents
de collgiens, et peut-tre aux collgiens eux-mmes, s'il ne
conviendrait pas de rapprocher les vacances scolaires et de mettre les
lycens en libert ds juillet, avant mme la fte nationale.

En juillet, on touffe dans les classes souvent trop troites. Les
enfants sont enferms par les jours caniculaires et c'est quand le
thermomtre monte, monte, qu'on les condamne aux compositions de fin
d'anne. Ces jeunes cerveaux se mettent alors  bouillir comme du lait
sur des charbons ardents.

--tes-vous d'avis de fixer les vacances au 10 juillet?

Tel est le terme du plbiscite du _Petit Journal. La majorit des
votants--on votait par oui ou par non--a t d'avis qu'il fallait
avancer la date des vacances. Je dois dire que les professeurs n'ont pas
du tout manifest la mme opinion. Ils n'ont point vot, mais ils ont
caus.

Si l'on partait plus vite, on rentrerait plus tt! On rentrerait 
l'heure o s'ouvre la chasse! Or, ils sont assez ruraux, les
professeurs, et ils aiment  tirailler le perdreau dans quelque coin de
leur province. Comment! il leur faudrait expliquer Virgile au lieu de
_rouler_ un livre, ouvrir Xnophon au lieu de leur carnier! Non, non,
elles resteront fixes au mois d'aot, les vacances scolaires, en dpit
des _oui, oui, oui, oui_, innombrables du _Petit Journal_, et les
collgiens continueront  avoir la tte grosse comme un muid en
composant en histoire ou en thme par les jours chauds de juillet.

On a--pour changer--beaucoup parl de M. de Talleyrand et de ses
_Mmoires_. Les uns prtendent que M. de Bacourt, qui les eut un moment
sous la main, se serait livr  un petit _tripatouillage_ sur le
manuscrit du prince de Bnvent; les autres soutiennent que, tout au
contraire, c'est le texte exact de l'ancien vque d'Autun que le public
a sous les yeux. Et, l-dessus, M. le duc de Broglie offre de dposer
pendant quinze jours chez Calmann-Lvy les manuscrits qui ont servi pour
l'impression. Les saints Thomas de la critique verront, toucheront et
seront peut-tre ensuite convaincus.

Mais convaincus de quoi? Il faut bien avouer que ces _Mmoires_, qui ne
sont pas une spculation puisque M. le duc de Broglie en donne le
produit aux pauvres, sont une dsillusion. Avec un personnage tel que M.
de Talleyrand, le public s'attendait  des personnalits,  des
mchancets, tranchons le mot,  des _reintements_. Voyez ce que c'est
que d'avoir une rputation! Avec Talleyrand, on s'amusera, disait-on.
Il en dira long, il en avait tant  dire!

Eh bien! non, il ne dit rien. Il fait de l'histoire. Ses Mmoires sont
un document officiel, presque diplomatique. Hlas! on tombe de haut.

--On nous a chang notre Talleyrand, se dit le public, qui n'admet pas
que ce diable de Talleyrand se soit maquill lui-mme, ce qui me parat
pourtant vraisemblable.

Ce diable! Je viens d'crire l un mot qui me rappelle une jolie
anecdote:

Lord Halland voulait avoir un portrait de Talleyrand. Il admirait
l'homme, il dsirait en conserver les traits. Il s'adresse  Ary
Scheffer:

--Mon cher Scheffer, je veux vous demander et vous commander un
portrait!

--Un portrait de vous, mylord? C'est une bonne fortune pour un peintre.

--Non, pas un portrait de moi, le portrait d'un homme historique.

--Et qui cela, mylord?

--M. de Talleyrand.

Ary Scheffer fit la grimace. Lui n'admirait pas M. de Talleyrand, mais
il voulait tre agrable  lord Halland. Il s'attela au portrait. Il
peignit un Talleyrand assis, ple, pensif, presque exsangue.

Un chef-d'oeuvre, du reste. Mais, au moment de peindre les mains, il
s'arrta. Ou plutt il ne peignit pas les mains, il les allongea, il les
effila, il les tordit, et il en fit... des griffes.

--Oui, disait-il en parlant de son tableau, des griffes, de vritables
griffes. Pour moi, Talleyrand, c'est le diable!

Ce diable-l est sorti de sa bote  l'tat de bon diable posthume, de
diable bon enfant, sans ongles et sans rancune. Et c'est pourquoi la
foule ne reconnat pas, ne veut pas reconnatre ce Talleyrand
d'outre-tombe--un Talleyrand qui s'est fait ermite.

A propos de _tripatouillage_, que dites-vous de ce chimiste qui
fabriquait, pour un journal qui les donnait en prime, de faux billets de
banque, mais non point dans l'intention de les faire passer pour de
vrais billets, simplement, au contraire, afin de prouver  la Banque
qu'on pouvait parfaitement contrefaire ses banknotes? Certains dtails
taient volontairement inexacts dans ces faux billets, et cela de telle
sorte qu'on ne pt accuser l'auteur d'avoir voulu fabriquer de la fausse
monnaie. Une pure plaisanterie!

Mais dame Justice n'a pas entendu de cette oreille-l. Elle n'admet pas
les mystificateurs et elle coffrerait Scapin, malgr tout son esprit,
comme le dernier des _escarpes_. Elle a cherch querelle au chimiste et
elle l'a condamn  une amende assez forte.

Les envois au Salon, o l'on tripote et tripapote la couleur, sont
termins, au moins pour le Salon des Champs-Elyses, qui continuera 
tre, quoi qu'on fasse, le Salon officiel. Tous les peintres ont invit
leurs amis et connaissances  visiter leurs ateliers, absolument comme
les auteurs, sous prtexte de rptitions gnrales closes, convient
tout Paris  couter leur pice la veille de la reprsentation. On
connat donc  peu prs d'avance le Salon de 1891, qui ne s'cartera
gure du Salon de 1890, lequel ressemblait fort au Salon de 1889.

En entrant on doit se dire comme on se l'est dj dit:

--Mais o donc ai-je dj vu a!

Il parat que M. Jean-Paul Laurens a fait un effort trs original. Il
nous prsente Bailly, maire de Paris, recevant Louis XVI  la porte de
l'Htel-de-Ville. Un vrai tableau d'histoire, une vritable
reconstruction historique. Pourvu qu'on n'aille pas le dcrocher comme
l'_Appel des Condamns_ de Millier! Non, et M. Jean-Paul Laurens a song
 l'Institut en peignant cette grande toile. Il avait, lui, invit ses
juges et lecteurs  venir regarder son Bailly avant le vote de
l'Acadmie. M. Jules Lefebvre aurait pu en faire autant s'il l'avait
voulu. Car le duel acadmique entre ces deux matres sera termin
lorsque paratront ces lignes, et il y aura, pour remplacer Meissonier,
un membre de l'Institut de plus.

Lui, Meissonier, pour qui et-il vot? Pour Detaille, certainement. Il
n'a plus droit au vote, il a droit  la statue. La statue, c'est la
galvanoplastie applique aux grands hommes.

Rastignac.



LE BON CHEVAL
DU SIRE DES MOCQUEREAUX

L'automne est pour moi la saison idale, et je ne sais rien de plus beau
que les coteaux et les falaises dors et diaprs par le soleil
d'octobre. Mais encore faut-il qu'il brille, ce soleil, car, en
revanche, rien n'est plus triste qu'un ciel gris et plomb, si ce n'est
la pluie fine qui tombe dsesprment, sans trve et sans repos.

Or, nous en tions prcisment l, au mois d'octobre... peu importe de
quelle anne. Depuis trois jours, la pluie tombait avec une implacable
rgularit, et les htes nombreux qu'accueillait, en son petit chteau
des Mocquereaux, non loin d'Angers, notre ami le docteur Bragon, avaient
d, mettant au rtelier les fusils inutiles, remplacer les courses 
travers champs par des parties de whist ou de piquet aussi interminables
que peu varies. On commenait, au grand dsespoir de notre aimable
amphitryon,  s'ennuyer ferme, et plus d'un parmi nous devenait quelque
peu grincheux.

Un seul des htes du petit castel avait gard sa belle humeur: c'tait
un professeur en rupture de facult, un rudit, une manire de
bndictin, toujours fourr dans la poussire des manuscrits, et que la
chasse seule avait le privilge de ramener, quelques semaines par an, au
niveau de l'humble humanit. Il avait eu, celui-l, une vraie chance: il
avait dcouvert, en un coin du grenier, une petite pice carte, une
sorte de rduit, o s'entassaient, en un pittoresque dsordre, d'normes
liasses de paperasses quelque peu ronges dj par d'indiscrtes souris.
C'est l que, tandis que ses compagnons se lamentaient  qui mieux mieux
sur la pluie et le vent, il passait ses journes  dchiffrer des
papiers jaunis par le temps.

L'aprs-midi du troisime jour, comme la conversation dans la grande
salle languissait de plus en plus, comme les parties de cartes
s'ternisaient sans enthousiasme, comme chacun, entre une pipe et un
verre de bire, regardait tristement, par les hautes fentres, tomber
sans cesse l'horrible pluie, nous vmes tout d'un coup, de la porte
brusquement ouverte, merger la physionomie radieuse de notre savant. Il
brandissait un volumineux manuscrit, et, tandis que chacun reculait
d'effroi, redoutant la lecture d'une tragdie en cinq actes ou d'un
pome de M. Mallarm, il s'alla firement camper devant le matre de la
maison, et d'une voix sonore:

--Malheureux! s'cria-t-il! Tu avais sous ton toit,  deux pas de toi,
un inestimable trsor, et tu ne disais rien! Que dis-je? tu ignorais
mme son existence, car tu ne souponnais pas, sans doute, que ce
chteau acquis par toi n'tait rien moins que l'antique demeure du sire
Jehan des Mocquereaux!

--Jehan des Mocquereaux? Connais pas!

--Il ne connat pas! Roturier indigne! Mais apprends donc, misrable,
que, dans ton grenier, sous la poussire, dormait le rcit vridique des
exploits et faits de guerre du chtelain qui, dans ce beau pays d'Anjou,
fut l'un des ennemis les plus acharns et les plus heureux des Anglais
envahisseurs.

--Alors, ce manuscrit?

--Ce manuscrit, c'est le rcit de la vie et des combats de Jehan des
Mocquereaux, rcit crit au seizime sicle, par le chapelain de l'un de
ses descendants, et que je viens d'avoir le bonheur, pour l'dification
des races futures, de dcouvrir et de dchiffrer.

--Et... c'est gai? fit un sceptique.

--Gai? Est-ce qu'un manuscrit de chapelain peut tre gai? Non: c'est
tout simplement superbe. On y sent l'odeur de la poudre, on y entend le
fracas des batailles, le cliquetis des pes. Pourtant...

--Messieurs, cria le substitut, je vous dnonce notre savant ami. Il a
dcouvert, entre les lignes de son manuscrit, un pisode galant ou
drolatique, et il meurt d'envie de nous le lire.

--Et pourquoi pas? hasardrent quelques voix. Il pleut, il vente, il
fait un temps  ne pas mettre un chasseur  la porte. Allons! la
lecture!

--Une lecture! Comme vous y allez! reprit le professeur. Mais vous ne
comprendriez pas un tratre mot  la langue que parle mon chapelain.
Seulement, s'il vous plat de connatre quelque chose de la vie du sire
des Mocquereaux, je puis, pendant que la pluie tombe, vous en donner un
pisode, non pas grivois, mais peut-tre amusant.

Chacun s'installa de son mieux: les pipes et les cigares furent
rallums, les verres remplis, et notre camarade commena:

--Comme je vous le disais tout  l'heure, les Anglais occupaient la
province d'Anjou, et je vous laisse  penser tous les malheurs, toutes
les vexations, toutes les brutalits de toute sorte, auxquels taient en
butte les malheureux Angevins. Vous savez, par la haine hrditaire dont
on trouve encore les traces dans ces campagnes, quels dplorables
souvenirs ont laisss dans ce pays les fils de la perfide Albion. Or,
nulle part les paysans ne furent aussi maltraits que dans cette partie
de la province o nous sommes runis. Et cela s'expliquait. Nul ne
pouvait leur venir en aide, le seigneur s'en tant all guerroyer au
loin; ils taient livrs sans dfense  tous les caprices des
vainqueurs, reprsents par un bailli sans honneur et sans humanit.
Tous taient donc dans la dsolation: les hommes fuyaient  travers les
bois qui couvraient le pays, pour tcher de rejoindre quelque parti
franais; les vieillards, les femmes, les enfants, supportaient en
silence le joug anglais, et ce joug tait lourd. Mais il fallait prendre
son mal en patience, nul secours ne venant, nul ne pouvant chasser
l'envahisseur.

Une jeune fille cependant eut la pense de secourir les siens. Puisque,
dit-elle, notre seigneur est au loin, auprs du roi notre sire, et ne
revient point, ne sachant en quel tat nous sommes, il lui faut
dcouvrir le mal et le supplier d'y porter remde.

Certes, c'tait fort bien raisonn. Mais comment arriver jusqu'au sire
des Mocquereaux, lequel se trouvait alors  la cour du bon roi Charles,
c'est--dire loin, bien loin, plus loin que Bourges et Nevers? Genevive
Gouzet ne se laissa pas dcourager par les difficults de l'entreprise.
Elle se mit en route, seule,  pied, marchant toute la nuit, couchant,
le jour, dans quelque trou de ces haies profondes qui couvrent le pays,
et se cachant de son mieux pour viter les Anglais, car elle savait bien
que ceux-ci n'taient point tendres plus aux prisonnires qu'aux
prisonniers, et craignait la hart si elle tait prise. Je ne vous dirai
pas tous les dangers qu'elle courut pendant ce long voyage  travers la
France, ni quelles fatigues furent les siennes. Mais elle avait tant
pri Notre-Dame-du-Chne, elle avait si grande foi dans sa protection
souveraine, que, aprs bien des jours et des nuits de marches et de
prils, elle parvint au lieu o se trouvait la cour.

Ds le lendemain, elle s'alla placer sur le passage des seigneurs qui se
rendaient chez le roi, et, ds qu'elle vit paratre le sire des
Mocquereaux, elle se jeta  ses genoux, tendant vers lui ses mains, et
criant merci. Surpris de voir en telle posture cette femme qu'il ne
reconnaissait point de prime abord, Jehan la releva nanmoins, et lui
demanda ce qu'elle voulait de lui.

C'est, dit-elle, messire, que vos vassaux souffrent, et crient au ciel
pour que leur seigneur daigne avoir d'eux souvenance, et les vienne
contre l'Anglais secourir.

Jehan des Mocquereaux reconnut alors Genevive Gouzet, et, l'ayant
emmene en sa demeure, apprit d'elle tous les deuils et les souffrances
dont son pays tait afflig. Comme il tait aussi bon que brave, il fut
mu au tableau qu'elle lui fit de tant de douleurs, et se dcida
incontinent  porter secours  ceux qui avaient mis en lui leur espoir.
Ayant donc obtenu du roi son cong, il se mit en route sans tarder, et
peu aprs arriva, suivi de quelques gens d'armes, dans la contre o
tait le chteau de ses pres. Il trouva les choses pires encore que
Genevive ne les lui avait dites. Mais, reconnaissant qu'il tait, avec
le peu de gens dont il disposait, hors d'tat de repousser les Anglais
par la force, il se rsolut, tant aussi avis dans le conseil que brave
dans les combats,  faire par la ruse ce que la violence n'et pu faire.

Il fit tout d'abord, par un souterrain qui s'ouvrait au loin dans la
campagne, entrer ses hommes d'armes, et les cacha dans une cave profonde
du castel, o, chaque jour, Genevive leur portait  manger. Puis, il
fit rpandre le bruit qu'il allait bientt revenir en ses domaines, mais
qu'il n'y venait point pour combattre les Anglais, mais bien pour faire
avec eux paix durable. Ensuite,  quelques jours de l, il se rendit 
Durtal, o sigeait le bailli dont je vous ai parl, et, lui ayant
demand audience, lui exposa son dsir de vivre tranquille en ses
terres, et de lier avec les Anglais alliance et amiti. Le bailli,
voyant ce seigneur, si aim dans tout le pays, venir  lui comme ami et
non comme adversaire, le reut  merveille, le retint quelques jours
auprs de lui, et, en le voyant partir, lui promit d'aller sous peu lui
rendre visite.

Cependant, les vassaux du sire des Mocquereaux ne voyaient pas de bon
oeil ces dmarches de leur seigneur, et murmuraient, disant qu'il aurait
mieux fait de rester en la cour de Charles, que de venir en son pays
pour s'allier  ceux qui les pressuraient et torturaient  merci. Mais
Genevive les calmait, leur prchant patience, et leur promettant que
sous peu ils seraient contents de leur sire.

Quelque temps se passa. Puis le bailli se souvint de la promesse qu'il
avait faite  Jehan, et lui fit savoir que, le dimanche suivant, il
viendrait avec grande escorte pour lui faire honneur, et que l'on
scellerait  table l'alliance mutuellement jure.

Au jour dit, on vit en effet arriver une troupe nombreuse de gens 
cheval, archers, gens d'armes et pages, accompagnant le bailli, lequel
tait, pour faire honneur  son hte, mont sur une belle haquene de
robe toute blanche. Le sire des Mocquereaux le reut  la herse, lui fit
bon et grand accueil, et le mena sans tarder en la salle du festin. Je
ne vous dirai pas ce que fut ce repas: contentez vous de savoir qu'on y
mangea fort et ferme, et que le vin d'Anjou, ce joli vin si doux et si
capiteux, y coula  flots. Le bailli, qui tait un gros homme  face
rubiconde, ne chma point ce jour-l, et fta de belle manire la jaune
liqueur des coteaux angevins.

Le festin termin, sire Jehan le mena par toutes les salles et
dpendances du chteau, protestant de son plaisir d'avoir chez lui pour
hte si puissant personnage, donnant aux Anglais force loges, achevant,
en un mot, par ses flatteries, l'oeuvre commence par le vin d'Anjou,
tant et si bien que le bailli, tout mu, tant des fumes du piot que des
belles paroles du sire, jura que jamais il n'avait eu ni n'aurait
meilleur et plus fidle ami.

Or, comme on tait arriv aux curies, il offrit au seigneur des
Mocquereaux de faire, en signe et gage d'alliance, change de leurs
montures; ce  quoi, sans peine, consentit sire Jehan. Le bailli, tant
alors entr dans les curies, avisa un cheval superbe, couleur d'alezan
brl, dont le bon roi Charles avait fait prsent  son fal serviteur:
il proposa de troquer ce cheval contre sa blanche haquene;  quoi, bien
que le cheval ft de beaucoup plus beau que la haquene, consentit
encore sire Jehan. Et sur ce, l'on retourna vers la salle du festin,
afin de vider encore quelques coupes en l'honneur du trait conclu.

Cependant, la journe s'avanait, et le bailli voulut repartir pour
Durtal. Le seigneur des Mocquereaux ordonna donc que l'on harnacht et
sellt son beau cheval, et vint lui-mme tenir l'trier  son nouvel
ami, lequel, non sans peine, se mit en selle. Dj les gens d'armes et
les archers, dfilant devant le seigneur, avaient pass le pont-levis,
lorsqu' leur suite le bailli, entour de ses pages, voulut partir  son
tour. Mais le bon cheval, de son naturel, n'aimait point les Anglais,
surtout les Anglais grands et lourds. Aussi ne voulut-il point avancer:
cris, coups de houssine et piqres d'peron, rien ne le put dcider 
remuer pied ni patte. Vainement deux pages le tiraient par la bride,
deux autres le poussant; le cheval ne bougea, jusqu' ce qu'enfin,
irrit, il se dbarrassa, d'une ruade, des deux malencontreux pages
qu'il avait par derrire, puis, inclinant brusquement la tte et pliant
les genoux, dposa mollement M. le bailli sur les dalles de la cour
d'honneur. En mme temps, sire Jehan criait: A moi, mes hommes d'armes!
Baissez la herse! Haussez le pont-levis! et saisissait l'Anglais  la
gorge. En peu d'instants, le chteau fut en tat de dfense, et le
bailli prisonnier. Le lendemain, on le pendit aux crneaux, en punition
de ses crimes. Ceux de ses pages que n'avait point navrs le cheval
furent renvoys, et s'en allrent partout, rptant qu'un destrier sorti
de l'enfer avait fait pendre leur matre, et que le diable protgeait le
seigneur des Mocquereaux. Si que, dit le chroniqueur, oncques depuis
n'osrent Anglais s'approcher du castel ni des pays  l'entour, car
toujours cuidoient voir, sur son cheval dmoniaque, apparatre le sire
Jehan, qui si haut et si court fit pendre le bailli.

Le narrateur s'arrta, et comme chacun le flicitait: Bravo! mon cher
professeur, dit le substitut. On ne dira pas, en tous cas, que vous tes
ennuyeux comme la pluie, car vous me semblez l'avoir mise en fuite.

En effet, un gai rayon de soleil entrait par la haute fentre. Tous
aussitt, conteur et auditeurs, coururent aux fusils, et dix minutes
plus tard une fusillade nourrie apprenait aux lapins du parc que nous
avions retrouv,  leur usage, les traditions guerrires de messire
Jehan des Mocquereaux.

G. Hamor.



[Illustration: LES NOUVELLES DCOUVERTES DE MOMIES DANS LA
HAUTE-GYPTE.--Transport des sarcophages de Der-el-Bahari au Nil.
Dessin d'aprs nature de M. mile Bayard]

[Illustration: AU THTRE D'APPLICATION.--Une reprsentation de la
Passion, mystre en quatre tableaux, de M. Haraucourt.]

[Illustration: A L'GLISE DU SACRE-COEUR.--La Mise au tombeau, groupe de
figures en cire, dans la crypte de la basilique.]



LA PHOTOGRAPHIE DU CIEL

L'ide d'appliquer la photographie aux curiosits du ciel est ne le
jour mme o la grande dcouverte de Niepce et Daguerre a t annonce
au public par la mmorable communication qu'en fit Arago dans la sance
de l'Acadmie des sciences du 19 avril 1839.

L'illustre astronome, prvoyant dj les applications diverses qui
pourraient en tre faites aux recherches astronomiques, signalait,
entr'autres, la possibilit d'obtenir une bonne carte de la lune et une
image complte des raies du spectre solaire. Mais les procds
photographiques taient alors trop imparfaits pour permettre d'obtenir
des rsultats satisfaisants.

Cependant, ds l'anne 1845, Fizeau et Foucault arrivaient  faire une
excellente photographie du soleil en 1/60 de seconde, que l'on peut voir
trs finement grave, dans les oeuvres compltes d'Arago. En 1849,
William C. Bond, astronome amricain, obtint une bonne preuve
daguerrienne de la lune. L'clipse de soleil du 28 juillet 1851 fut
photographie par Berkowski  Koenigsberg, sur une plaque daguerrienne
qui montra, pour la premire fois, des traces de la couronne qui
enveloppe l'astre du jour et les ruptions qui manent de sa surface.

En 1857, William Bond obtint une photographie trs nette de l'toile
double Mizar ou Zta de la Grande Ourse, aussi prcise en vrit que les
mesures micromtriques, car j'ai pu l'insrer comme document dans mon
catalogue des toiles doubles. C'est  l'Observatoire de Harvard Collge
que ces premires photographies d'toiles ont t faites, et c'est l
encore qu'aujourd'hui M. Pickering obtient de si merveilleux rsultats
qui,  eux seuls, paraissent devoir galer au moins tous ceux du congrs
des vingt ou trente astronomes composant le congrs europen.

M. Warren de la Rue en Angleterre et M. Rutherfurd aux tats-Unis ont
obtenu, de 1857  1867, de magnifiques photographies de la lune, qui
n'ont pas encore t dpasses. Signalons parmi ces photographies des
vues stroscopiques saisissantes, qui montrent le globe lunaire
tellement en relief qu'il a presque la forme d'un oeuf. Cet effet, un
peu exagr, est d  ce qu'on a profit d'un certain mouvement de la
lune, le mouvement de libration, pour pntrer plus ou moins bien sur
l'hmisphre invisible. Warren de la Rue, auquel on est redevable de ces
photographies stroscopiques de notre satellite, est parvenu galement
 en obtenir de la plante Jupiter en prenant les vues  vingt-six
minutes d'intervalle.

M. Faye, en France, a t l'un des plus loquents promoteurs de la
photographie astronomique. Insensiblement, malgr la rsistance des
astronomes purement mathmaticiens, la photographie s'implanta dans des
procds d'tude. En 1874, au passage de Vnus devant le Soleil, elle
fut applique avec le plus grand succs, et il en fut de mme en 1883. A
l'Observatoire de Meudon, M. Janssen a obtenu en 1877 d'admirables
photographies de la surface solaire, sur lesquelles on assiste pour
ainsi dire aux phnomnes de la formation de la lumire solaire. Ces
photographies du soleil sont presque instantanes, car elles sont faites
en un demi-millime de seconde! En 1884, MM. Paul et Prosper Henry, en
construisant les cartes d'toiles de l'atlas de l'Observatoire de Paris,
s'appliqurent  substituer la photographie  l'observation directe des
toiles, ce qui tait  la fois beaucoup plus expditif et plus sr. En
mme temps, et depuis cette poque, MM. Pickerins aux tats-Unis, Gould
dans la Rpublique-Argentine, Gill au Cap de Bonne-Esprance, Common et
Robert en Angleterre, se sont livrs avec les plus grands succs  la
pratique de la photographie cleste.

* * *

Ainsi, graduellement, insensiblement, la photographie en arriva 
prendre une large part dans les procds astronomiques. Cette part
devient, de jour en jour, de plus en plus importante, de plus en plus
fconde.

On se propose actuellement de photographier le ciel tout entier, et
c'est dans ce but que M. le contre-amiral Mouchez a demand la formation
d'un congrs astrophotographique international, qui s'est dj runi
deux fois  l'Observatoire de Paris, en 1887 et en 1889, et qui s'y
runit de nouveau en ce moment mme.

Il s'agit de photographier le ciel tout entier et de construire, par la
photographie seule, et sans l'intervention des erreurs d'observation, la
carte complte du ciel, tel qu'il se prsente actuellement aux yeux des
habitants de la terre. Nous avons dj cette carte, mais sous une forme
relativement imparfaite et htrogne. Argelander, par exemple, a
construit, en 1862, la carte des toiles de notre hmisphre boral
jusqu' la neuvime grandeur inclusivement, et cette carte se compose de
324,198 toiles, que l'on peut toutes voir runies sur une mme feuille
(voy. notre Astronomie populaire, page 832), et forme le grand atlas
d'Argelander, qui est l'une des oeuvres les plus considrables de notre
sicle.

Le catalogue de Shoenfeld donne pour l'hmisphre austral les positions
de 133,659 toiles. M. Gould, directeur de l'Observatoire de Cordoba,
dans la Rpublique Argentine, a publi, il y a quelques annes, un atlas
de cet hmisphre austral, mais qui ne s'tend gure au-del des toiles
visibles  l'oeil nu. Ce sont l des essais laborieux qui reprsentent
des travaux considrables, mais qui ne pourraient jamais donner ce qu'on
peut attendre tout simplement de la photographie.

En effet, au lieu d'observations mridiennes dues  un grand nombre
d'observateurs trs diffrents les uns des autres comme mode
d'apprciation des grandeurs d'toiles, et comme mthode de constatation
des positions, au lieu de transcriptions multiplies, de nombreux
calculs de rduction et de la dissmination des observations le long
d'un grand nombre d'annes, on prendra tout simplement la photographie
prcise du ciel, et cela non seulement jusqu'aux toiles de 9e grandeur,
mais jusqu' celles de 10e, 11e, 12e, 13e et mme 14e grandeur, ce qui
ne sera pas plus difficile, et ne demandera qu'une pose de temps plus
considrable.

* * *

Tout le monde sait que les toiles visibles  l'oeil nu s'arrtent  la
sixime grandeur, et que ce mot de grandeur doit s'entendre simplement
de l'clat apparent des toiles, celles de premire grandeur tant les
plus brillantes, celles de seconde tant un peu moins brillantes, et
ainsi de suite, celles de sixime tant les dernires que l'on puisse
voir  l'oeil nu. Voici le nombre probable des toiles de chaque
grandeur, jusqu' la quatorzime:

                Grandeurs.          Nombre:
                    1re                      20
                    2e                       59
                    3e                       182
                    4e                       530
                    5e                       1,600
                    6e                       4,800
                    7e                       13,000
                    8e                       40,000
                    9e                       120,000
                    10e                      380,000
                    11e                      1,000,000
                    12e                      3,000,000
                    13e                      9,000,000
                    14e                      27,000,000.

Ces dernires toiles sont visibles dans les instruments actuels des
observatoires. On voit que le total de ces quatorze premiers ordres
d'clat dpasse dj quarante millions. Essayer de cataloguer cette
arme cleste serait non seulement un travail surhumain, mais encore
absolument irralisable, car des erreurs invitables se glisseraient
dans un pareil nombre d'observations, ainsi que dans leurs rductions,
leurs transcriptions et leurs placements sur une carte.

Des annes et des annes ne suffiraient pas, et pendant qu'on
essayerait, les toiles se dplaceraient elles-mmes dans l'espace, car
chacune d'elles est anime d'un mouvement propre plus ou moins rapide.

Or, la photographie peut faire cela tout, bonnement, pour ainsi dire, et
de la manire la plus simple, grce aux perfectionnements apports dans
les mthodes d'opration. Et savez-vous en combien de temps cette oeuvre
gigantesque, ce monument imprissable de l'astronomie moderne pourrait
tre obtenu? En treize minutes! Voici, en effet, la dure de pose
ncessaire pour que les toiles des diverses grandeurs impressionnent
les nouveaux clichs au glatino-bromure.

               Grandeur:               Dure de pose.
                  1re                           0s 005
                  2e                            0s 01
                  3e                            0s 03
                  4e                            0s 1
                  5e                            0s 2
                  6e                            0s 3
                  7e                            1s 3
                  8e                            3s 0
                  9e                            8s 0
                  10e                          20s 0
                  11e                          50s
                  12e                          2m
                  13e                          5m
                  14e                          13m.

Ainsi cinq millimes de secondes suffisent pour photographier une toile
de premire grandeur; une demi-seconde suffit pour photographier les
petites toiles visibles  l'oeil nu; treize minutes sont ncessaires
pour photographier celles de quatorzime grandeur.

Si,  un certain moment, 8,000 lunettes disposes pour cette
photographie pouvaient tre braques en mme temps tout autour de la
terre sur 8,000 points du ciel contigus, ces 8,000 clichs auraient
photographi le ciel tout entier, et les quarante millions d'toiles
dont nous parlions tout  l'heure. Juxtaposs, ces 8,000 clichs, de
cinq degrs chacun, reprsenteraient les 41,000 degrs carrs dont se
compose la surface du ciel.

Cette sorte de photographie instantane du ciel serait idale, mais ne
peut se faire; d'abord parce qu' quelque moment que ce soit la nuit ne
s'tend que sur moins de la moiti du globe; ensuite parce que
l'atmosphre n'est jamais parfaitement pure; enfin parce que ces 8,000
instruments seraient une dpense considrable, qu'il est plus simple et
plus pratique de rduire  son minimum.

Le travail a t rparti entre une vingtaine d'observatoires et l'on
pense qu'en trois ou quatre ans tout le ciel toil sera photographi.

Voici comment le travail sera probablement divis entre les divers
observatoires:

                    Observatoires.              Nombre de clichs

                      Paris.                                 1260
                      Bordeaux.                          1260
                      Toulouse.                           1080
                      Alger.                                 1260
                      Greenwich.                         1149
                      Oxford.                              1180
                      Helsingfort.                         1008
                      Postdam.                            1232
                      Rome.                                 1010
                      Catane.                                1008
                      San Fernando.                     1260
                      Tacubaya.                           1260
                      Santiago.                             1260
                      La Plata.                              1360
                      Rio Janeiro.                         1376
                      Cap de Bonne-Esprance.    1512
                      Sydney.                               1400
                      Melbourne.                          1149

Ainsi, la science du dix-neuvime sicle lguera  la postrit un tat
irrcusable et imprissable du ciel sidral, qui, dans les sicles
futurs, servira de base certaine pour la solution du grand problme de
la constitution gnrale de l'univers.

* * *

Certes, l'oeil humain est un appareil d'optique admirable. Quelle
transparence dans ce cristal vivant, quelles nuances dlicieuses dans
cet iris, quelle profondeur ou quel charme! C'est la vie, c'est la
passion, c'est la lumire. Fermez tous ces yeux, que restera-t-il de la
cration?

Et pourtant, la lentille de l'appareil photographique reprsente
vraiment un oeil nouveau, qui vient complter le ntre et qui le
surpasse, plus merveilleux encore.

Cet oeil gant est dou de quatre avantages considrables sur le ntre:
il voit plus vite, plus loin, plus longtemps, et, facult prcieuse, il
fixe, imprime, conserve ce qu'il voit.

Il voit plus vite: en un demi-millime de seconde, il photographie le
soleil, ses taches, ses tourbillons, ses flammes, ses montagnes de feu,
en un document imprissable.

Plus loin: dirig vers un point quelconque du ciel pendant la nuit la
plus profonde, il dcouvre dans les atomes de l'infini des toiles, des
mondes, des univers, des crations, que jamais, jamais notre oeil ne
pourrait voir,  l'aide de n'importe quel tlescope.

Plus longtemps: ce que nous ne sommes pas parvenus  voir en quelques
secondes d'attention, nous ne le verrons jamais. Lui, n'a qu' regarder
assez longtemps: au bout d'une demi-heure, il distinguera ce qu'il ne
voyait pas; au bout d'une heure, il verra mieux encore, et plus il
restera fix vers l'inconnu, mieux il le possdera, sans fatigue et
toujours mieux.

Et il conserve sur sa plaque rtinienne tout ce qu'il a vu. Notre oeil
ne garde qu'un instant les images. Supposez, par exemple, que vous
assommiez un homme au moment o, tranquillement assis dans son fauteuil,
il a les yeux ouverts devant une fentre vivement claire (la
supposition n'a rien d'exorbitant sur une plante dont tous les citoyens
sont soldats et s'entre-tuent au taux moyen de onze cents par jour);
puis que vous lui arrachiez les yeux (nous venons de dire qu'il s'agit
d'un ennemi), et que vous les immergiez dans une solution d'alun. Ces
yeux conserveront l'image de la fentre avec ses barres transversales et
ses ouvertures claires. Mais, dans l'tat normal des choses, nos yeux
ne gardent pas les images... il y en aurait trop, d'ailleurs. L'oeil
gant dont nous parlons conserve tout ce qu'il a vu. Il n'y a qu'
changer la rtine.

Ainsi, d'abord, cet oeil voit plus vite et mieux et sans fatigue. On
photographie aujourd'hui les clairs, que l'on peut tudier ensuite 
loisir sur les clichs, et qui montrent les titanesques batailles de
l'tincelle lectrique franchissant l'ocan arien et y rencontrant
mille obstacles, mille rsistances de tout ordre qui font varier sa
route et lui impriment souvent les mouvements les plus dsordonns. On
photographie un cheval au galop, qui subitement se trouve immobilis, on
photographie un train express, on photographie le boulet de canon et
l'obus surpris, arrts sur leur trajectoire.

Oui, cette rtine artificielle voit plus vite et mieux. Et, par une
proprit absolument contraire, elle sait pntrer en des abmes o nous
ne voyons et ne verrions jamais rien. C'est peut-tre mme ici sa
facult la plus stupfiante encore.

Mettons l'oeil, par exemple,  l'oculaire d'une lunette dont l'objectif
mesure 30 centimtres d'ouverture: ce sont l actuellement les meilleurs
instruments comme usage pratique des observatoires.

Dans cette lunette de 30 centimtres de diamtre et de 3 mtres et demi
de longueur, nous dcouvrons les toiles jusqu' la quatorzime
grandeur, c'est--dire environ 40 millions d'astres de toute nature.

Maintenant, remplaons notre oeil par la rtine photographique.
Instantanment les toiles les plus brillantes viendront frapper la
plaque et y marquer leur image. Cinq millimes de seconde suffiront pour
une toile de premire grandeur, une centime de seconde pour les
toiles de deuxime grandeur, trois centimes de seconde pour celles de
troisime, et ainsi de suite, suivant la proportion tablie plus haut.

En moins d'une seconde, l'oeil photographique a vu tout ce que nous
pouvons apercevoir  l'oeil nu.

Mais ce n'est rien encore. Les toiles tlescopiques visibles dans
l'instrument vont galement frapper la plaque et y inscrire leur image.
Celles de la septime grandeur emploieront une seconde un tiers 
l'impressionner, celles de la huitime grandeur demanderont trois
secondes, celles de la neuvime huit secondes, celles de la onzime
grandeur cinquante secondes, celles de la douzime demanderont deux
minutes, celles de la treizime cinq minutes, et enfin celles de la
quatorzime, treize minutes.

Si nous avons laiss notre plaque expose pendant un quart d'heure, nous
trouverons photographie sur cette plaque toute la rgion du ciel vers
laquelle la lunette tait dirige, et tout ce que cette rgion possde,
tout ce qu'avec une peine infinie nous serions parvenus  dcouvrir, 
mesurer, par une srie d'observations trs laborieuses et trs longues.
Un nombre suffisant d'appareils braqus de manire  embrasser le ciel
tout entier fixera, comme nous venons de le voir, en une carte immense
tout ce que l'astronomie d'observation peut tudier, et ce que l'on
n'aurait pu obtenir qu'en plusieurs sicles.

Mais voici seulement o commence le merveilleux.

Laissons l'oeil photographique regarder au lieu du ntre: il pntrera
dans l'inconnu. Les toiles invisibles pour nous deviennent visibles
pour lui. Au bout de trente-trois minutes d'exposition, les toiles de
la quinzime grandeur auront fini par impressionner la rtine chimique
et y former leur image.

Le mme instrument qui montre  l'oeil humain les astres de la
quatorzime grandeur et qui, dans le ciel entier, enregistrerait environ
40 millions d'toiles, en montre  l'oeil photographique 120 millions
ds la premire rquisition pour obtenir la quinzime grandeur. Il
atteindrait la seizime  la seconde rquisition, en une heure vingt
minutes de pose, et jetterait sous l'admiration blouie du contemplateur
une poussire lumineuse de 400 millions d'toiles!...

Jamais encore, dans toute l'histoire de l'humanit, on n'a eu en mains
la puissance de pntrer aussi profondment dans les abmes de l'infini.
Avec les perfectionnements nouveaux, la photographie prend nettement
l'image de chaque astre, quelle que soit sa distance, et elle la fixe en
un document que l'on peut tudier  loisir. Qui sait si quelque jour,
dans les vues photographiques de Vnus ou de Mars, une nouvelle mthode
d'analyse n'arrivera pas  dcouvrir les habitants! Et sa puissance
s'tend jusqu' l'infini. Voil une toile de quinzime, de seizime, de
dix-septime grandeur, un soleil comme le ntre, loign  une telle
distance de nous que sa lumire emploie des milliers, peut-tre des
millions d'annes  nous parvenir, malgr sa vitesse inoue de trois
cent mille kilomtres par seconde, et ce soleil gt  une telle
profondeur que sa lumire ne nous arrive pour ainsi dire plus. Jamais
l'oeil naturel de l'homme ne l'aurait vu, jamais l'esprit humain n'en
aurait devin l'existence sans les instruments de l'optique moderne. Et
voil que cette faible lumire venue de si loin suffit pour
impressionner une plaque chimique qui en conservera inaltrablement
l'image.

Et cette toile pourrait tre du dix-huitime, du vingtime ordre et
au-dessous, si petite que jamais les yeux humains, aids mme des plus
puissants pouvoirs tlescopiques ne la verront (car il y aura toujours
des toiles au-del de notre vision). Et pourtant elle viendra frapper,
de sa petite flche thre, la plaque chimique expose pour l'attendre
et la recevoir.

Oui, sa lumire aura voyag pendant des millions d'annes. Lorsqu'elle
est partie, la terre n'existait pas, la terre actuelle avec son
humanit; il n'y avait pas un seul tre pensant sur notre plante; la
gense de notre monde tait en voie de dveloppement; peut-tre
seulement, dans les mers primordiales qui enveloppaient le globe avant
le soulvement des premiers continents, les organismes primitifs
lmentaires se formaient-ils au sein des eaux, prparant lentement
l'volution des ges futurs. Cette plaque photographique nous fait
remonter  l'histoire passe de l'univers. Pendant le trajet thr de
ce rayon de lumire qui vient aujourd'hui frapper cette plaque, toute
l'histoire de la terre s'est accomplie, et dans cette histoire, celle de
l'humanit n'est qu'une onde, qu'un instant. Et, durant ce temps,
l'histoire de ce lointain soleil qui se photographie aujourd'hui s'est
accomplie aussi: peut-tre est-il teint depuis longtemps, peut-tre
n'existe-t-il plus...

Ainsi cet oeil nouveau qui nous transporte  travers l'infini nous fait
en mme temps remonter les stades de l'ternit passe.

* * *

L'infini! l'ternit! L'astronomie contemporaine nous y plonge et nous y
noie. Quelle mesure en pouvons-nous prendre? En volant avec la vitesse
de l'clair, nous emploierions des millions d'annes pour atteindre les
rgions o brillent ces univers lointains; mais, transports l, nous
n'aurions rellement pas avanc d'un seul pas vers les limites de
l'espace, car l'espace est sans bornes, l'infini est sans mesures, et
partout, dans toutes les directions, il y a tant d'univers, tant de
soleils conscutifs, que si nous laissions la plaque photographique
assez longtemps expose, elle finirait par se couvrir de points lumineux
contigus et serrs au point de ne plus former qu'un ciel d'blouissante
lumire. Car, partout, en quelque point que nous dirigions notre rayon
visuel, il y a une infinit de soleils les uns derrire les autres.

Et nous vivons sur l'un de ces mondes, sur l'un des plus mdiocres, en
un point quelconque de l'immensit sans bornes, clairs par l'un de ces
innombrables soleils, dans un horizon restreint, vritable cocon de ver
 soie, ignorant toutes les causes, phmres d'un instant, nous
pntrant d'une illusoire vue du monde, ne voyant presque rien,
d'ailleurs, assez minuscules pour nous imaginer que nous connaissons
quelque chose, nous flattant mme, avec un bat sentiment d'orgueil, de
dominer la nature, fiers d'une illusion prise pour la ralit. Nous
tranchons les questions. Nous nous dclarons matrialistes sans
connatre un mot de l'essence de la matire, spiritualistes sans
connatre un mot de la nature de l'esprit; mais au fond de tout tre
pensant le scepticisme demeure, parce que nous sommes incapables de rien
apprcier.

Notre minuscule plante perdue est encore trop vaste pour notre
conception, car nous avons invent le patriotisme de clocher, et toute
l'organisation des divers groupes sociaux qui se partagent le globe est
fonde sur les armes.

Ah! l'astronome souhaiterait que les conducteurs de peuples, les
lgislateurs, les politiciens, eussent la facult de pouvoir regarder
une carte cleste et la comprendre. Cette calme contemplation serait
peut-tre plus utile  l'humanit que tous les discours diplomatiques.
Si l'on savait combien la terre est minuscule, peut-tre cesserait-on de
la couper en morceaux. La paix rgnerait sur le monde, la richesse
sociale succderait  la ruineuse, honteuse et infme folie militaire,
les divisions politiques s'effaceraient, et les hommes pourraient
seulement alors s'lever librement dans l'tude de l'univers, dans la
connaissance de la nature, et vivre des jouissances de la vie
intellectuelle. Hlas! nous n'en sommes pas l; et l'oeil photographique
rvlera bien des mystres clestes avant que l'oeil humain voie la
raison et la science tablir leur rgne sur notre petite boule
tournante.

Camille Flammarion.



[Illustration: LES PHARES.--Un des gardiens faisant son quart.]


LES PHARES
(Suite et fin.)

Nos gravures nous ont montr les phares debout, au milieu de la mer, et
bravant les temptes. Au plus fort de l'ouragan, lorsque le vent souffle
avec rage, lanant des torrents de pluie contre les vitraux de la
lanterne, lorsque les lames normes du large dferlent quelquefois
jusque sur la premire galerie, envoyant par-dessus la coupole leurs
longues fuses d'cume, ils s'inclinent comme pour saluer l'ouragan.
Alors les vases  huile placs dans les chambres les plus leves
prsentent une variation de niveau de plus d'un pouce, ce qui suppose
que le sommet de la tour dcrit un arc de prs d'un mtre d'tendue.
Mais, comme un roseau, la tourmente passe, le phare se redresse sans
qu'une pierre ait jou, sans que rien se soit dmoli.

Entours d'eau de tous cts, les phares sont, en gnral, d'un accs
difficile. Un moyen pittoresque reproduit par nos premiers dessins est
un va-et-vient install sur un mt et actionn par un treuil. Prenons ce
chemin et pntrons dans l'intrieur pour le visiter.

Au 1er tage, nous trouvons les magasins de bois et de cordages et la
menuiserie, puis au-dessus les caisses en tle renfermant la provision
d'huile; au troisime sont le garde-manger, la cuisine et deux chambres
pour les gardiens, puis une petite salle pour les ingnieurs: tout cela
rduit, triqu. Dans les phares, comme  bord d'un btiment, l'espace
est distribu avec une intelligente parcimonie.

Maintenant nous sommes dans le soubassement sur lequel repose la
lanterne: c'est l'tage suprieur du phare, son me, que nous allons
examiner.

Dans un premier rduit sont enferms les bidons a huile, les verres et
les lampes de rechange, et un escalier en spirale nous conduit dans la
chambre des appareils. Avec nous le gardien est entr. La nuit tombe,
nous allons assister  l'allumage du feu.

L'homme s'est d'abord approch de la machine de rotation forme d'un
mcanisme d'horlogerie. Il l'a mise en mouvement, en remontant un poids
que l'on voit, sur la gravure, descendre dans le trou au-dessous.
L'embrayage au-dessus de la machine s'est mis alors  tourner,
actionnant, comme nous le verrons tout  l'heure, l'appareil optique et
son armature. Celle-ci roule sur un rail circulaire au moyen de galets
coniques.

Cela fait, l'homme s'est engag sur l'chelle plus troite encore qui a
succd  l'troit escalier en hlice donnant accs  la lanterne.

Celle-ci est une sorte, de cage  parois formes de glaces planes, mais
ce n'est l qu'une enveloppe extrieure abritant contre le vent, la
pluie, les embruns de la mer, l'blouissant chafaudage de prismes, de
lentilles et de miroirs composant l'appareil d'optique que reprsente un
de nos dessins, et dont l'ensemble s'appelle le tambour.

[Illustration: La lanterne.]

Rappelons en quelques mots le principe et la thorie de cet appareil. Si
la lampe du phare tait place dans une lanterne ordinaire, la plus
grande partie de sa lumire serait perdue; pour l'utiliser tout entire,
il faut ramener  la surface de la mer tous les rayons qui en suivant
leur direction naturelle iraient se perdre dans les espaces clestes.
Tel est le rle de l'appareil optique qui a pour effet de rendre
_parallles_ et horizontaux les rayons lumineux _divergents_ qu'met le
foyer. De ces rayons, les plus rapprochs de la direction voulue, ceux
du centre, traversent des lentilles ordinaires, les plus obliques sont
rfracts par des sries de prismes qui entourent les lentilles; enfin,
ceux des bords du faisceau se rflchissent sur des miroirs qui les
renvoient en pinceaux parallles balayer la surface des eaux.

Ce dispositif a t imagin en 1821 par le physicien franais Fresnel.

A notre entre dans la lanterne nous trouvons les stores qui la
garnissent intrieurement baisss, et les appareils recouverts de
housses en toffe. L'homme a d'abord enlev ces dernires et la lampe
est apparue  nos regards, il va maintenant la remplir d'huile, la
mettre en fonctions et commencer,  l'abri des stores, l'allumage du
bec.

Un mot en passant sur cette lampe que l'on voit sur notre gravure et sur
son bec.

Elle est dite  niveau constant et  rservoir infrieur. L'huile
minrale (car c'est d'elle qu'on se sert) est place dans un rservoir
infrieur au bec, o des pompes actionnes par un mouvement d'horlogerie
situ dans l'intrieur la puisent pour la refouler  un niveau maintenu
constant. Au moyen d'un trop-plein, l'huile excdante revient au
rservoir. Quant au bec, il se compose de cercles de cuivre
concentriques dans lesquels sont passes des mches de coton au nombre
de cinq pour les phares de premier ordre, de quatre pour ceux de second,
et ainsi de suite en descendant.

Pour assurer et rgler la combustion de l'huile dans le bec, celui-ci
est coiff d'une chemine de cristal porte par une robe cylindrique,
permettant de l'lever ou de l'abaisser suivant les besoins. Comme la
hauteur de cette chemine est insuffisante, elle est surmonte d'une
allonge en tle avec une clef munie d'un obturateur pour pouvoir 
volont rgler le tirage.

Mais le gardien a jug les mches suffisamment imbibes, et le voil qui
procde  l'allumage mthodique en les tenant basses d'abord  petite
flamme. Au bout d'un quart-d'heure il les relve un peu au-dessus de la
couronne du bec, redescend la chemine, ouvre graduellement
l'obturateur, puis, au moyen de la pompe, fait arriver un afflux d'huile
sur les mches; de cette faon, bien rgle et conduite, la flamme est
rgulire, blanche, corse et bien dveloppe.

[Illustration: Montage de l'appareil d'horlogerie faisant mouvoir le
tambour.]

Puis il a dfinitivement enlev les stores de la lanterne. Maintenant le
phare est en pleine activit, la lampe brle bien, et l'appareil optique
tourne autour d'elle, envoyant sur l'horizon ses faisceaux lumineux qui
apparaissent au marin qui les observe comme une srie d'clats, chaque
fois qu'une lentille passe devant lui, interrompus par une srie
d'clipses dans l'intervalle des passages. La rapidit de rotation du
tambour dtermine la dure relative des clats et des clipses dans les
phares  feu tournant. Dans les phares  feux fixes, le tambour, par
contre, est immobile et la lentille circulaire.

Nous en avons fini avec la description du phare, il nous faut suivre
encore un instant dans son service l'homme que nous avons vu installer
tout et que nos gravures nous montrent maintenant assis dans le tambour,
au pied mme de la lampe, un registre ouvert sur les genoux.

Lgrement vtu et le col de la chemise entr'ouvert  cause de la
chaleur quelquefois norme (40 centigrades dans les nuits d't) qui
rgne dans la lanterne, les yeux rglementairement cachs sous des
lunettes aux verres fums, dits de Londres, pour obvier autant que
possible  l'insupportable intensit de la lumire, il fait son quart de
trois heures, surveillant le feu, la consommation de l'huile, observant
l'horizon, notant le temps qu'il fait, le degr de transparence de
l'air, la brume, les incidents de la mer. Immobile, il veille, dans ce
scintillement qui tourne autour de lui, suffoqu par la chaleur et le
relent cre des vapeurs de l'huile minrale, au milieu du tic-tac
nervant des appareils d'horlogerie et de l'endormant et sourd
mugissement de la mer qui dferle au pied des rochers, interrompu
seulement de temps en temps par un choc sec contre la vitre produit par
quelque oiseau migrateur attir dans sa route et qui est venu se heurter
contre l'obstacle qui le fascine.

La France a toujours t  la tte des progrs accomplis depuis un
demi-sicle par la science des phares: en 1791 Teulre et Borda ont
invent les rflecteurs paraboliques; en 1823, Augustin Fresnel
imaginait les appareils lenticulaires qui illuminent aujourd'hui les
ctes du monde entier. Ces traditions se sont soigneusement conserves,
et l'on retrouve chez le personnel de notre service des phares, depuis
l'ingnieur jusqu'au gardien, cette science d'inventions, ce dvouement
 toute preuve, cette discipline merveilleuse, enfin, qui sont comme la
caractristique de notre famille maritime franaise.

Hacks.



LES MERVEILLES DE LA SCIENCE

LE FIL LECTRIQUE

Texte de GROSCLAUDE, dessins d'ALBERT GUILLAUME.

C'est prodigieux ce qu'on peut obtenir avec de la patience et un peu
d'lectricit. Vous prenez un fil de fer, un courant magntique et deux
tablettes vibratoires sur lesquelles vous criez: Allo! Allo! et vous
voil en conversation avec Londres.

Avouez que la science a march depuis Guillaume-le-Conqurant.

[Illustration.]

On parle mme dj d'un petit perfectionnement tout  fait ingnieux,
grce auquel les paroles arriveraient traduites et sans l'ombre
d'accent, de telle

[Illustration.]

faon que quand vous direz  Paris: Bonjour, monsieur! votre
interlocuteur de Londres entendra: Good morning, sir! et
rciproquement. Il faudrait tre dnu de toute ressource pour ne pas se
payer a au moins une fois par an, d'autant plus que c'est beaucoup plus
flatteur d'tre traduit en anglais qu'en police correctionnelle et a ne
figure pas sur le casier judiciaire.

* * *

[Illustration.]

Mais, me direz-vous, et les sourds-muets?--On s'en occupe, mesdames et
messieurs, et vous ne devriez pas ignorer que, depuis un certain temps,
Edison consacre ses merveilleuses facults d'inventeur  la cration
d'un appareil dj dsign sous le nom de tlphote et qui sera pour la vue
ce que le tlphone est pour l'audition; au lieu de la petite tablette
tlphonique contre laquelle on parle, il y aura un miroir devant lequel on
fera des gestes que reproduira le miroir de l'appareil rcepteur.

[Illustration.]

C'est assez dire que les sourds-muets pourront aisment communiquer 
l'aide des signaux dont se compose le langage de feu l'abb de l'pe;
il suffirait mme de photographier d'une faon continue le miroir de
rception pour conserver un compte-rendu stnographi de l'entretien.

* * *

Si les lectriciens arrivent rellement  nous doter d'un tlphote
comme celui sur lequel on fonde de si grandes esprances, il est permis
de croire que le fil lectrique arrivera progressivement  transmettre
aussi bien que les sensations de la vue et de l'oue celles de l'odorat,
du got et du toucher.

Il deviendra trs facile d'avoir  volont dans l'isolement le plus
absolu toutes les joies de la socit, ce qui aura bien du charme pour
les infirmes, les malades, notamment les cholriques et les lpreux, et
pour les gens qui ont le dsir de passer leurs soires en manches de
chemise.

* * *

Nous avons dj le thtrophone qui, au club, au restaurant,  l'htel
ou  domicile, vous fournit dans des prix doux les auditions thtrales
les plus satisfaisantes, et je n'ai pas besoin d'ajouter avec quelle
impatience les abonns attendront le tlphote qui leur permettra de
jouir des pantomimes et de lorgner la salle!

[Illustration.]

Rien n'empchera ds lors d'organiser des petites soires tlphoniques
pour lesquelles chacun restera chez soi: on potinera tlphoniquement,
on coutera la comdie, les chansonnettes et les monologues
thtrophoniquement, et il n'y aura pas de voitures  prendre, pas
d'tages  monter. Vous verrez que le _tlfive o'clock_ sera trs  la
mode l'hiver prochain.

[Illustration.]

* * *

Et le buffet? Je ne connais aucune raison scientifique qui s'oppose  la
transmission lectrique des petits fours et des sandwichs; aussi bien ce
phnomne n'est certainement pas plus improbable aujourd'hui que ne le
paraissait tre il y a une centaine d'annes la possibilit de faire la
conversation avec une personne situe de l'autre ct de la Manche.

Oh! les drles de dners qu'on fera sur le tl-bouffe, trs prcieux
pour les gens trs demands auxquels il permettra d'accepter plusieurs
invitations  la fois, et non moins utile aux personnes qui n'ont
d'autre cuisine que celle du restaurant: ces malheureux n'auront plus 
descendre de leur sixime ni  faire monter les plats dans ces paniers
cylindriques qu'on aperoit encore de temps  autre aux environs des
casernes.

* * *

[Illustration.]

Pour ce qui est de l'olfaction, il est bien vident que la parfumerie 
distance ne rencontre aucune difficult srieuse; il suffirait d'un
pulvrisateur d'une certaine puissance avec une canalisation dans le
genre de celle du gaz et des eaux, pour que tous les abonns pussent
recevoir  domicile les parfums qui leur conviennent.

* * *

[Illustration.]

Quant au toucher, ce sera sans doute un peu plus compliqu que pour les
autres sens; toutefois il ne me parat pas impossible qu'un mdecin
arrive  examiner ses malades par fil spcial; tter le pouls, ausculter,
percuter mme, et se livrer aux diverses autres constatations sur lesquelles
le docteur fonde son diagnostic, seront mme choses assez simples avec
des appareils d'une sensibilit convenable; mais il y aura bien peu de
chose  attendre au point de vue des oprations chirurgicales, et le
pdicure lui-mme sera, croyons-nous, bien empch d'oprer 
distance; il en sera de mme videmment pour le masseur et aussi pour le
coiffeur qui, selon toute apparence, n'aura pas grand chose de bon 
esprer dans cet ordre d'ides,  moins qu'un lectricien de gnie, dans le
genre de l'homme  qui nous devons la ficelle  beurre, invente le fil 
couper des cheveux.

[Illustration.]

En revanche, le tailleur et le chapelier ne tarderont pas  tre pourvus
d'un appareil qui leur permettra de prendre une mesure sans aller chez
le client, et je n'ai pas besoin d'ajouter qu'avec un bon tlphote le
peintre fera des portraits sans dranger son modle; c'est quelque
chose, cela.

[Illustration.]

Au point de vue sentimental, je me plais  croire que le jour est proche
o la science s'enrichira d'un tlkiss, avec lequel il sera dlicieux
de flirter par fil spcial, loin des regards indiscrets.

Et si quelqu'un vient s'en plaindre, ce sera vraiment bien commode de
pouvoir, sans quitter son intrieur confortable, lui rpondre d'une
faon lectrique et instantane par le Tlgiffle, qui sera, d'ici peu,
dans tous les appartements amnags avec un certain confortable.

[Illustration.]

Grosclaude.



L'EXPOSITION YON

Une trs intressante exposition, dont les amateurs d'art ne manqueront
pas de s'offrir le rgal, s'ouvrira mardi prochain chez Georges Petit,
rue Godot de Mauroi. Cette exposition, qui durera trois jours seulement,
comprendra une importante collection d'oeuvres--huiles, aquarelles et
pastels--de l'un des artistes les plus justement renomms de ce
temps-ci, l'excellent paysagiste Edmond Yon.

C'est, en moins de dix annes, la troisime fois que le robuste
travailleur, le peintre dlicat et savant, nous donne, avec un groupe
imposant d'ouvrages de son choix,  juger de la fcondit, de la
puissance et de la varit de son talent. L'exhibition qu'il achve
d'organiser obtiendra auprs de ses visiteurs un succs au moins gal 
celui qu'ont emport ses devancires. Des soixante-six envois qui la
composent, il n'en est pas un seul qui ne soit digne de l'attention des
connaisseurs, et qui ne mrite leur loge. Ils valent tous galement par
ces belles qualits o s'atteste la matrise: la vision nette et prcise
de la nature, un impeccable sentiment de la ralit, la perfection du
dessin, la fermet, la souplesse et l'clat de la coloration.

Edmond Yon est un paysagiste au sens le plus parfait du mot. pris
ardemment de la nature, il s'entend  merveille  la reprsenter sous
ses aspects les plus fugitifs et les plus divers, dans sa varit
infinie et dans son ternelle mobilit... Il excelle, dit M. Montrosier
dans l'intressante prface qui figure en tte du catalogue de
l'exposition,  dire les matins encore tout embrums o passe le souffle
des glogues, les journes baignes de clart et incrustes de lumire,
et les soirs aux couchants radieux, montrant le soleil disparaissant
dans la gloire d'une apothose sans pareille. Mieux que personne il est
le peintre des rivires que bordent les saules, des tangs sertis
d'oseraie et des marais visqueux o semblent flotter des nnuphars. Dans
les dunes de la Somme, il plantera un de ces moulins qui semblent dfier
la lance de Don Quichotte; ici il montrera un bout de village aux
maisonnettes groupes, avec le rgal de couleurs des toitures rouges, et
si attirant, ce village, qu'on voudrait s'y arrter. Tous ces morceaux
sont si bien trousss, la touche en est si libre, la ralit si vraie,
qu'on ne peut les oublier.



NOTES ET IMPRESSIONS

Il y a trois sortes d'orgueil: celui de la richesse, celui de la
naissance et de l'esprit.
                                                                             Swift.

* * *

La politique, mme dans le gouvernement parlementaire, c'est ce qui ne
se dit pas.
                                                                            Fieve.

* * *

Dans cette vie, il faut savoir se risquer, mais qui se risque doit se
rsigner  perdre quelque chose.
                                                                            Herbart.

* * *

Les biens que l'on vante le plus ne sont pas ceux que l'on a, mais ceux
que l'on dsire.
                                                                          Edm. About.

* * *

La reconnaissance est pareille  cette liqueur d'Orient qui ne se garde
que dans des vases d'or; elle parfume les grandes mes, elle s'aigrit
dans les petites.
                                                                          Jules Sandeau.

* **

L'gosme est comme l'embonpoint; plus on en a, plus on est gn par
celui des autres.
                                                                         H. Rigault.

* * *

L'me d'un petit enfant bien dou est plus prs de celle d'Homre que
l'me de tel bourgeois ou de tel acadmicien mdiocre.
                                                                        Jules Lemaitre.

* * *

Le printemps qui commence aux enfants est pareil Le rire avec les pleurs
alterne  son rveil.
                                                                         A. Theuriet.

* * *

La jeunesse ne dsespre pas plus de l'humanit, malgr ses dsastres,
que le brin d'herbe qui pousse dans un champ dvast par l'hiver ne
doute de la nature.

* * *

tre et paratre sont deux; mais, avec le monde, le second est souvent
le moyen d'arriver au premier.
                                                                        G.-M. Valtour.



[Illustration: Crmonie populaire de la Pque, en Russie; Le pope
bnissant les pains de laitage caill apport par les fidles.]


[Illustration: CHOIX DE TABLEAUX DE LA VENTE EDMOND YON. (Voir l'article
page 299.)]

38. Brume matinale. 35. Le vent sur le marais. 58 Les Ruches: Effet
d'orage  Sainte-Aulde. 28. Le Ruisseau aux poules d'eau. 12. Laveuses 
Cernay. 5. La barque de pche. 49. Les vaines ptures  Sainte-Aulde. 2.
La grande chausse de Longpr. 52. Soleil couchant  l'embouchure de
l'Orne. 37. Le Pont de Vernon, prs Vouvray. 4. Chardons en fleurs. 48.
Bords de l'Essonne. 9. Fin de journe. 40. Sainte-Aulde. 7. Avril 
Ballancourt. 11. tang  Ballancourt. 42. A Longpr les Corps Saints.



[Illustration: HISTOIRE DE LA SEMAINE]

La Russie et le prsident de la Rpublique.--Il convient, croyons-nous,
de garder la plus grande circonspection, quand il s'agit des relations
internationales, et on a eu le tort, trop souvent, dans notre pays, en
ce qui concerne la Russie, de donner  une sympathie, qui heureusement
est trs relle, une interprtation qui pourrait paratre excessive au
point de devenir gnante pour ceux-l mmes  qui elle s'adresse. Mais,
ces rserves faites, il est permis de se fliciter de la nouvelle marque
de courtoisie que le gouvernement du czar vient de donner au chef de
l'tat, en lui confrant le grand cordon de l'ordre de Saint-Andr.

Cet ordre est le plus ancien et le plus important des ordres russes. Il
a t cr par Pierre-le-Grand en 1698. C'est celui que l'empereur
donne, de prfrence, aux membres rgnants des maisons souveraines.

La remise des insignes qu'il comporte  M. Carnot a t faite dans le
plus grand apparat. M. le baron de Mohrenheim, ambassadeur de Russie 
Paris, s'est rendu  cet effet  l'Elyse avec tout le personnel de
l'ambassade, en uniforme. Pendant que la garde du palais rendait les
honneurs militaires, les reprsentants du czar taient reus au bas du
perron par le colonel Lichtenstein et introduits par M. d'Ormesson,
directeur du protocole, dans un des salons o se tenait le prsident de
la Rpublique, entour des officiers de sa maison militaire au complet.

Les traits de commerce et la proprit littraire.--La rvolution qui
est en train de s'oprer dans notre rgime conomique n'est pas sans
causer quelque inquitude. Le pays est partag en deux camps qui luttent
avec acharnement, l'un en faveur du libre-change, l'autre en faveur de
la protection. Ce sont les partisans de ce dernier systme qui
triomphent, si l'on en juge par la force dont ils disposent dans le
parlement. O est la vrit? c'est l une question  laquelle il est
difficile de rpondre, car des deux cts on fait valoir des arguments
dcisifs et ceux qui n'ont pas d'opinion prconue restent en suspens
entre les deux partis, ne sachant auquel donner leur confiance.

Mais d'instinct, ceux qui n'ont pas fait une tude approfondie de ces
questions complexes qu'embrasse l'conomie politique sont ports 
s'effrayer du retour  l'ancien systme qui mettait des barrires entre
les peuples, alors que les facilits apportes par le progrs dans les
relations internationales semblaient devoir les faire supprimer 
jamais.

Naturellement ceux qui, dans notre pays, peuvent compter sur les
bnfices qu'ils tirent de l'exportation de leurs produits, sont trs
opposs aux lois de protection que l'on prpare, prouvant la crainte
lgitime que les pays auxquels nous fermons notre porte ne nous rendent
la pareille.

Nos crivains, qu'on ne s'attendait pas  trouver en cette affaire, mais
dont l'intervention est cependant toute naturelle, sont dans ce cas. Les
produits dont ils vivent, fort gots chez nous, ne le sont pas moins 
l'tranger, et ils craignent, non sans raison, que la dnonciation des
traits de commerce leur ferme les dbouchs qu'ils trouvaient pour
leurs oeuvres, dans tous les pays du monde et surtout en Belgique.

Aussi une dlgation qui comptait les plus illustres reprsentants de
notre littrature s'est-elle rendue auprs de M. de Freycinet, prsident
du Conseil, pour lui remettre, au nom de toutes les grandes socits
littraires et artistiques, une protestation contre la mise en pratique
des thories ultra-protectionnistes qui semblent triompher pour le
moment: Le mcontentement des nations voisines, dit cette protestation,
se traduira sans doute par des mesures de reprsailles qui frapperont
surtout notre production littraire et artistique pour laquelle toutes
les nations sont plus ou moins tributaires de la ntre. La Chambre
sera-t-elle indiffrente  des intrts moraux et matriels aussi
considrables, et sacrifiera-t-elle les droits de ceux qui contribuent 
l'tranger, pour une si large part,  notre gloire nationale?...

Malheureusement, la Chambre est dj si engage qu'on peut avoir des
doutes sur l'effet de cette protestation.

La situation lgale du prince Victor et du prince Louis.--Par suite de
la mort du prince Napolon, le prince Victor, devenu chef de la famille
Bonaparte, se trouve _ipso facto_ expuls du territoire franais par
l'application de l'article 1er de la loi du 22 juin 1886.

Cette loi, en effet, interdit le territoire franais aux chefs de
familles ayant rgn en France et  leurs hritiers directs dans l'ordre
de primogniture. Le prince Victor, quel que soit d'ailleurs le
testament politique du prince Napolon, passe  l'tat de chef d'une
famille ayant rgn sur la France, et  ce titre tombe sous le coup de
la loi d'exil.

Mais est-il juste de dire que le prince Louis,  qui reviendraient les
droits de la famille Bonaparte si son frre venait  mourir sans
hritier direct, passe  l'tat d'hritier prsomptif, dans le sens
prvu par la loi? Le prince Louis n'est hritier qu'en ligne collatrale
et la loi dsigne l'hritier direct. La question tait tout au moins
douteuse. Quant  prsent, le garde des sceaux l'a tranche dans le sens
le plus libral, c'est--dire en faveur du prince Louis. Il a fait
remarquer d'ailleurs que le gouvernement restait suffisamment arm par
l'article 2 de cette mme loi qui lui permet d'interdire le territoire
franais  tous les membres des anciennes familles rgnantes autres que
les chefs et leurs hritiers directs.

Les Italiens en Afrique.--Il faut supposer et esprer que l'Afrique
donnera  nos arrire-petits-neveux d'immenses satisfactions matrielles
et morales de nature  compenser, par leur reconnaissance, les
tribulations qu'elle cause pour le moment  toutes les puissances
europennes.

La France, qui possde sur ce vaste continent la plus belle des
colonies, en est rduite  nommer une commission d'tudes charge
d'examiner ce qu'il faut faire pour en tirer rellement parti. En mme
temps, elle est oblige de lutter au Soudan et au Dahomey, pour obtenir
des succs trs douteux, car on ne voit jamais qu'ils produisent rien de
dcisif.

Les Belges semblent plus embarrasss que fiers du territoire immense
qu'ils occupent sur les confins du ntre.

Les Anglais sont en lutte, tout au moins diplomatique, avec la France et
le Portugal  raison de leurs possessions africaines, en sorte que tous
ceux qui se sont partag l'Afrique sont en hostilit plus ou moins
sourde les uns avec les autres, en attendant qu'ils rencontrent tous
l'ennemi commun, l'Africain lui-mme, que nous ne connaissons encore que
par quelques escarmouches, mais qui se rvlera peut-tre plus terrible
qu'on ne croit, au centre de ce continent mystrieux dont on fait trop
vite une possession europenne.

Mais les Italiens surtout ont  souffrir en ce moment de la
prcipitation avec laquelle toutes les puissances civilises se sont
jetes sur l'Afrique comme sur une proie facile. Voici remis en
question, sinon dchir tout  fait, ce fameux trait conclu avec
Menelik, et qui devait donner  nos voisins le protectorat sinon la
possession complte de l'une des plus belles parties du continent
africain. Le comte Antonelli, qui s'tait rendu en mission auprs du
roi des rois pour traiter avec lui de l'excution de celles des
clauses du trait qui taient favorables  l'Italie, a d quitter
brusquement le pays avec tous ceux qui l'accompagnaient, les Italiens ne
se considrant plus comme en sret sur un territoire o ils ont
cependant la prtention d'exercer leur protectorat.

M. di Rudini prpare sur la question un livre vert dans lequel il fera
probablement connatre la vrit tout entire, car il n'a aucun intrt
 la cacher, Mais, si elle est telle qu'on la suppose, elle sera la
justification, aprs la lettre, de la chute de M. Crispi, qui porte, non
sans raison, en grande partie, la responsabilit de la politique suivie
par l'Italie en Afrique.

Bulgarie: assassinat du ministre des finances.--Un grave attentat a t
commis  Sofia le 27 mars dernier. Au moment o M. Beltchef, ministre
des finances, accompagn de M. Stamboulof, rentrait chez lui, aprs
avoir assist au conseil des ministres, trois coups de revolver
retentirent. M. Beltchef tomba, mortellement frapp. Il a t impossible
d'atteindre le meurtrier qui a pris la fuite avec trois individus qui
l'accompagnaient.

L'opinion trs gnrale est que le coup tait destin au premier
ministre, M. Stamboulof, et, bien que l'on n'ait encore aucun indice sur
le mobile qui a pouss les meurtriers, on est port  croire que cette
affaire se rattache  celle qui amena l'excution du major Panitza. On
se rappelle qu' la suite de cette excution, on trouva sur un arbre
voisin de l'endroit o elle avait eu lieu une bande de toile portant
cette inscription: Avant six mois, Ferdinand et son premier ministre
seront exposs  cette mme place. On fait remarquer aussi que, peu de
temps aprs l'excution du major Panitza, on parlait d'une ligue de
Macdoniens qui s'tait forme pour venger la mort de leur compatriote.

Voici la question bulgare de nouveau  l'ordre du jour, car  la suite
de cet vnement M. Stamboulof ne restera pas inactif.



Ncrologie.-Le pote Josephin Soulary.

M. Armand Lvy, orateur bien connu des runions socialistes.

M. Valry Vernier, homme de lettres.

Mme la princesse d'Arenberg, femme du dput du Cher, soeur du comte
Greffulhe, dput de Seine-et-Marne.

Le sculpteur Frtigny.

M. Henry Berthoud, homme de lettres, un des premiers vulgarisateurs
scientifiques.

Mme la baronne de la Guerronnire, belle-mre de M. d'Ormesson,
directeur du protocole.

M. G. Seurat, artiste peintre.



LES LIVRES NOUVEAUX

_De Saint-Louis au port de Tombouctou_, voyage d'une canonnire
franaise, par E. Caron, lieutenant de vaisseau. Ouvrage accompagn de
quatre cartes. (Augustin Challamel, diteur, 5, rue Jacob.)--Il n'est
pas de nation d'Europe qui n'ait aujourd'hui les yeux fixs sur
l'Afrique, dans la pense de s'y rendre matresse de quelque territoire
neuf et non encore exploit, de telle sorte que l'on peut, ds l'heure
prsente, affirmer que l'Afrique tout entire est voue, dans un avenir
assez prochain,  n'tre plus qu'une colonie europenne. Parmi ces
nations du vieux monde, la France jouit d'une situation exceptionnelle,
se trouvant dj possder l'Algrie et le Sngal. Ses efforts sont, par
suite de cette situation mme,  l'avance tout indiqus: ils doivent
tendre  relier l'une  l'autre ces deux colonies. Du sud de l'Algrie
et de Bammako, ville centrale du Soudan franais situe sur le Niger,
elle doit se diriger vers le centre du continent africain,  peine de se
voir couper cette route stratgique par une autre nation rivale plus
prompte ou mieux avise. C'est dans cette proccupation que le
gouverneur du Soudan, le colonel Gallieni, ds sa prise de commandement,
rsolut de faire pousser par le Niger une reconnaissance jusqu'
Tombouctou. Une canonnire fut arme  cet effet et le lieutenant de
vaisseau E. Caron charg de la commander. Sa mission tait d'explorer le
fleuve, d'tudier l'tat politique des populations riveraines, de runir
des donnes commerciales et scientifiques, pour permettre d'asseoir une
opinion sur la valeur des contres arroses par le Niger moyen et sur la
politique  suivre dans l'avenir. Le but a t atteint, les difficults
de toute nature, provenant des hommes et des choses, n'ont pas manqu;
mais la canonnire est arrive au port. Tombouctou n'a pu tre visit,
le pays tant sous la domination des Touaregs, dont la dfiance et
l'hostilit ne permirent pas une descente dans la ville. Mais
l'exploration a t faite, le pays reconnu, tudi, et les consquences
de cette reconnaissance et de cette tude vont pouvoir tre poursuivies.
M. le lieutenant Caron ne se dissimule pas les difficults d'une
transformation du Soudan franais, mais il en indique les moyens et il
croit fermement que, de ce ct, un vaste champ reste ouvert  notre
activit coloniale. Il lui reviendra l'honneur d'avoir pos l'un des
premiers jalons dans cette route du progrs et de la civilisation.

L. P.


_Vrits et apparences_, par Armand Hayem, (chez Alphonse Lemerre, prix:
3 fr. 50). Dune intelligence qui s'assimilait  tout, d'une activit
d'esprit dvorante, Armand Hayem s'tait, de bonne heure, jet
fivreusement, inconsidrment aussi, dans l'administration, la
politique, la philosophie et la littrature.

Jeune encore, il avait dbut avec le _Mariage_, que couronna
l'Acadmie. Il publia ensuite un certain nombre d'ouvrages d'ordres
diffrents, apprcis des dlicats, et tout en remplissant avec un zle
et un dvoment dont le canton de Montmorency conserve le souvenir, ses
fonctions de conseiller gnral, auxquelles il fut appel quatre fois
successivement.

Parmi ses livres, rappelons particulirement _Fdralisme et Csarisme_,
et sa double et remarquable tude: le _Don Juanisme_ et _Don Juan
d'Armana_.

Armand Hayem laisse des oeuvres posthumes, parmi lesquelles _Vrits et
apparences_ prcdes d'un portrait et d'une lettre d'Alexandre Dumas 
Mme Armand Hayem.

Nous ne pensons pouvoir mieux faire que de livrer ces lignes de la belle
prface de l'illustre crivain: Ce qui faisait l'inquitude incessante,
le tourment toujours grandissant de cet esprit et de cette me, c'tait
l'amertume pousse jusqu' l'coeurement, dpose en lui par
l'observation et la connaissance des hommes, et, en mme temps, le
besoin, l'obsession, c'est le mot, d'un idal de perfectibilit auquel
il ne voulait pas se soustraire. De l, dans ce livre un double cho,
celui de sa raison, celui de sa conscience. Son esprit va
alternativement de l'une  l'autre, poussant  chaque retour un cri
tantt ironique, tantt enthousiaste, toujours douloureux.


_Les Mammifres de la France_, par M. A. Bouvier, (Georges Carr, 58,
rue Saint-Andr-des-Arts).

Faire connatre en les classant au point de vue de leur utilit les
mammifres de nos contres, tel a t le but que s'est propos l'auteur,
et ajoutons qu'il y a pleinement russi.

L'lve trouvera dans cet ouvrage les notions de classification
d'histoire naturelle dont il a besoin; l'agriculteur le complment
d'observations utiles et pratiques et les indications qui peuvent lui
tre ncessaires; le lecteur une occasion de s'instruire sans fatigue.

L'ouvrage de M. Bouvier a t honor de souscriptions de plusieurs
ministres, y compris celui de l'Instruction publique.


_Crimes d'orgueil_ par Louis de Caters (1 volume chez Victor-Havard,
diteur  Paris).

Ce nouvel ouvrage de M. de Caters est une oeuvre pleine de passion et
d'intrt o sous une action violente se dveloppe une thse
profondment humaine.

L'auteur donne l une note nouvelle de son talent. Ce roman vaut par
l'lvation de ses sentiments, la vigueur du style, la gamme des
sensations de coeur, des rvoltes d'me. _Crimes d'orgueil_ sera un des
meilleurs livres de l'anne.


_Mmoires de Mme Campan_, dans la collection pour les jeunes filles,
dirige par Mme Carette, ne Bouvet. 1 vol. in-12, 3 fr. 50 (Paul
Ollendorff).--Ces mmoires sont surtout l'histoire intime de
Marie-Antoinette, dont Mme Campan tait la premire femme de chambre, et
qui,  ce titre, fut pendant vingt ans mle  l'existence de la reine,
qu'elle ne quitta--malgr elle--que lorsque la famille royale fut
enferme aux Feuillants. On devine ce que peuvent prsenter d'intrt
les observations et les souvenirs d'une femme d'un esprit aussi
judicieux et aussi distingu que la future directrice de la maison
impriale d'ducation d'Ecouen.


Dans la _Nouvelle Collection_ (Charpentier et Fasquelle, diteurs): les
_Fianailles de Thrse_, par Mme Stanislas Meunier, et _Un manuscrit_,
par Pierre Mal, deux jolis romans d'amour chaste, destins  prouver
que les sentiments purs dans les oeuvres ne sont pas exclusifs des
qualits littraires chez les auteurs.


_Tableaux algriens_, par Gustave Guillaumet, 1 vol. in-12, 3 fr. 50
(Plon, Nourrit et Cie).--Un vrai livre de peintre. Comme Fromentin,
Guillaumet et pu se faire,  ct de sa gloire d'artiste, une
rputation d'crivain. Et tous deux, c'est la vie du dsert qui les a
sduits, fascins. C'est le soleil qui, aprs avoir tent leur pinceau,
les a faits potes, la plume  la main. Les Tableaux algriens ne sont
point d'ailleurs un nouvel ouvrage. Une superbe dition illustre en
avait t publie aprs la mort du peintre. La librairie Plon vient
seulement d'en mettre une dition courante  la porte du grand public.


_L'Enseignement au point de vue national_, par Alfred Fouille, ancien
matre de confrences  l'cole normale suprieure. 1 vol. in-12, 3 fr.
50 (Hachette).--Les questions d'enseignement n'ont pas cess d'tre 
l'ordre du jour. L'ducation reste la question vitale; mais il semble,
il est mme certain, et M. Fouille le constate, qu'en cette matire on
ne se place jamais qu'au point de vue de l'individu. Ne faudrait-il pas
enfin tenir compte de la race, s'lever  un point de vue national, se
proccuper non seulement d'instruire les individus, mais de conserver et
d'accrotre les qualits hrditaires de la race? Tel doit-tre, d'aprs
M. Alfred Fouille, le but de l'ducation. C'est  ce point de vue qu'il
a tudi les questions d'enseignement, et l'on peut juger quel intrt
nouveau et vraiment patriotique s'attache par suite  son livre.



NOS GRAVURES

LES DCOUVERTES DE LOUQSOR

Tous les journaux ont parl des dcouvertes faites rcemment en gypte
par notre compatriote M. Grbaut, directeur du Muse gyptien de Ghizeh.
M. Grbaut,  la suite de fouilles entreprises dans La montagne de
Thbes, a mis au jour un puits contenant un nombre considrable de
momies, toutes dans de riches sarcophages, et dans un tat merveilleux
de conservation. Par une rare bonne fortune, parmi les tmoins de ces
fouilles se trouvait un de nos plus chers collaborateurs, M. mile
Bayard, qui vient de passer l'hiver en gypte. C'est donc sur place mme
et d'aprs nature que M. Bayard a pu faire les deux beaux dessins que
nous donnons et dont il a accompagn l'envoi de la trs intressante
lettre que voici:

_Au Directeur._

Je vous ai dit dans ma prcdente lettre qu'aprs avoir remont jusqu'
la premire cataracte, sur un charmant et confortable bateau de la
Socit gyptienne Thewfikiek, je m'tais arrt  Louqsor,  l'htel de
la socit sus-nomme. Je vous laisse  penser ma joie en voyant sur la
table du grand salon l'_Illustration_, qu'on se passait de mains en
mains. Quand on a vu votre collaborateur assidu et dvou, on l'a fort
entour. A 1,200 lieues de la rue Saint-Georges, 'a t vraiment une
grande joie pour moi, car je rapportais au journal les sympathies dont
j'tais l'objet.

Le soir mme de mon arrive, j'appris la dcouverte si intressante de
M. Grbaut, le savant gyptologue. Ma premire ide fut de faire
profiter de ma bonne fortune les lecteurs de l'_Illustration_. Aussi, le
lendemain matin, je traversai le Nil et me trouvai sur la rive gauche de
l'ancienne Thbes; de l, mont sur un bourriquot (Ramss, s'il vous
plat), je me rendis  la dahabieh de M. Grbaut,  qui j'avais eu le
plaisir d'tre prsent au Caire. Fort bien accueilli, il fut dcid que
nous partirions de suite pour Der-el-Bahari. Nous voil donc tous 
bourriquot, M. Grbaut, M. Bourriaud, le chef rudit de la mission
archologique franaise, et moi. Au bout d'une bonne heure, nous
arrivmes sur le flanc de la chane lybique, o se trouve la fouille que
M. Grbaut a fait creuser, pressentant en cet endroit un trsor cach,
dont l'importance archologique devait dpasser ses esprances. Mais je
laisse la parole  M. Grbaut:

J'tais persuad qu'environ  cette distance de la montagne je
trouverais quelque chose. Je ne m'tais pas tromp et j'ai fait
fouiller. A ma grande joie j'ai vu apparatre le puits que vous voyez,
dont la profondeur est environ de 15 mtres et au fond duquel se
trouvait une porte ferme par un entassement de grosses pierres.

La porte dblaye, on est entr dans un premier souterrain. Aprs un
parcours de 73 mtres on rencontre un escalier de 5 mtres et l'on
descend  un second tage qui fait suite pendant 12 mtres.

Ces deux tages conservent la direction du nord au sud. Au fond sont
creuses deux chambres funraires mesurant: l'une 4 mtres, l'autre 2
mtres de ct. A la hauteur de l'escalier est situe la port d'un
second corridor de 54 mtres se dirigeant de l'est  l'ouest. Le
dveloppement total des souterrains est de 153 mtres.

Ils taient remplis de caisses de momies, souvent entasses les unes sur
les autres. A ct des sarcophages taient dposs des objets divers,
papyrus, botes, paniers, statuettes, offrandes funraires, fleurs.

Le dsordre dnotait une cachette du genre de celles des momies royales
dcouvertes il y a dix ans. Les deux cachettes sont de la mme poque,
elles ont d tre faites dans les mmes circonstances. Dans les deux
cas, les momies les plus rcentes appartiennent  la 21e dynastie.

Les sarcophages de la nouvelle dcouverte sont ceux des prtres et des
prtresses d'Ammon, au nombre de 163. On compte aussi quelques prtres
d'autres divinits, de Set, d'Anubis, de Mentou et de la reine Aah-Hotep
dont le culte s'est maintenu pendant de longs sicles.

L'extraction des sarcophages m'a fourni le sujet d'un dessin: les cuves
extrieures d'une richesse de dcoration incomparable sont composes et
excutes avec un soin particulier. Quand on pense que la porte de ces
souterrains, ferme depuis 3,000 ans, vient de livrer passage  ces
sarcophages qu'on dirait faits d'hier tant leur conservation est
admirable, l'imagination reste confondue.

[Illustration: M. BELTCHEF D'aprs la photographie de M.
Ivan-A.-Rarastojanow.]

Voil, mon cher ami, ce que j'ai eu l'heureuse chance de voir; mais ce
qu'on ne verra pas de longtemps, c'est leur transport au Nil o les
attendent de grands chalands qui doivent les transporter au Caire.

Rien ne peut donner une ide (pas mme mon dessin!) de cet tonnant
spectacle.

Imaginez-vous, sous un soleil de 50 degrs, dans les grandes plaines
fertilises par le Nil et s'tendant jusqu'aux contreforts de la
montagne, deux cents Arabes dans les costumes les plus pittoresques,
souvent nus, portant sur leurs paules une trentaine de ces merveilleux
sarcophages, se bousculant dans la poussire en chantant ces refrains
monotones dont ils scandent leurs marches. C'est un spectacle
inoubliable.

Je ne veux pas, cher ami, prolonger cette longue lettre. Je dois
cependant ajouter que, malgr son grand dsir de m'tre agrable, M.
Grbaut n'a pu me fournir les photographies des objets trouvs, ce qui
et t bien prcieux, mais il ne veut rien livrer  la publicit avant
d'avoir examin avec soin,  son retour au Caire, tous les lments de
sa dcouverte. Je suis persuad qu'il s'empressera, aussitt qu'il le
pourra, de vous les envoyer avec une notice explicative. Ce sera encore
de l'actualit. A bientt, mon cher ami.

Votre bien affectionn,

mile Bayard.



A L'GLISE DU SACR-COEUR

Les nombreux plerins qui ont visit pendant ces derniers jours l'glise
du Sacr-Coeur se sont ports en foule dans la crypte de la Basilique o
les attendait le spectacle mouvant d'une Mise au tombeau fidlement
reprsente.

Le corps du Seigneur, qui tient le milieu, est soutenu par Joseph
d'Arimathie,  qui appartenait le spulcre, et Nicodme.

A gauche, la sainte Vierge, accompagne de saint Jean et de la mre de
Jacques, tend les bras vers son divin fils  qui elle semble adresser
un dernier adieu. A droite, Marie-Madeleine  genoux, les mains jointes,
implore une fois encore son pardon, et derrire elle se tiennent les
trois saintes femmes qui accompagnent la mre du Christ. Un disciple
porte la couronne d'pines, et trois soldats romains clairent avec des
torches la funbre crmonie. Tout en haut d'un escalier taill dans le
roc, on entrevoit le calvaire.

Les figures en cire sont l'oeuvre de M. Pche-Lambert. C'est un travail
long et difficile que la mise au point d'un pareil tableau. L'artiste
doit modeler d'abord ses personnages en terre glaise, les reproduire
ensuite en pltre, et sur les pltres prendre les moulages dans lesquels
coulera la cire. Aprs avoir soigneusement rpar et retouch cette
cire, les groupes sont implants, et les couleurs savamment distribues
donnent  la scne l'illusion de la vie.

Ab.




AU THTRE D'APPLICATION

Le petit thtre de la rue Saint-Lazare a donn, ces jours derniers, un
spectacle de circonstance qui, pour n'tre pas de ceux auxquels se
prcipite d'ordinaire le gros public, n'en a pas moins offert un intrt
littraire et scnique indniable.

La _Passion_, de M. Haraucourt, avait t donne dj l'an pass au
Cirque-d'Hiver avec Mme Sarah Bernhardt comme protagoniste; elle fit
mme quelque bruit  cette poque-l, si nous nous souvenons bien.
Transporte sur la petite scne de M. Bodinier, elle a t coute
presque avec recueillement.

Les quatre tableaux de la Passion: Un Carrefour  Jsusalem, la Maison
de Lazare, le Jardin des Oliviers et le Calvaire se sont drouls
tranquillement devant une salle toujours pleine, et dans un silence
qu'interrompaient seuls les applaudissements  l'adresse du pote et des
interprtes. Ceux-ci, en effet, surtout Taillade dans le rle de Judas
et Brmont dans celui de Jsus, Mme Malvau dans le personnage de Marie
et Mme de Pontry dans celui de Madeleine, se sont acquitts  merveille
de leur lche et n'ont pas peu contribu au succs de ces quelques
reprsentations dont notre gravure reproduit fidlement l'aspect
gnral. Ce qu'elle ne peut rendre, c'est l'impression toute
particulire quelles ont d laisser dans l'esprit de nombre de
Parisiens. Nous nous ferons sans doute par la suite  ce spectacle
moiti profane, moiti religieux. Mais cette petite salle oblongue avec
sa tribune du fond o l'orgue seul fait dfaut; cette troite scne o,
dans la monotone vibration des vers psalmodis, Madeleine la pcheresse,
sous les traits de la belle Mme de Pontry (c'est l'pisode que
reprsente notre gravure), arrosait de parfums les pieds de Jsus: la
demi-obscurit que faisaient flotter au-dessus des spectateurs
recueillis les lustres baisss... tout cela donnait assez bien l'ide
d'une bonne petite religion fin de sicle, dont le culte se clbrerait
dans une sorte de chapelle laque, frachement dcore et orne de
glaces.

J. S.



LA PQUE RUSSE

Nous continuons aujourd'hui notre srie des scnes de la vie russe par
la crmonie de la Pque qui rappelle un peu ce qu'en France nous
appelons la bndiction des rameaux. Les fidles, rangs devant la porte
de l'glise, ont apport avec eux des pains confectionns avec une sorte
de laitage caill qui constitue, le jour de la pque, le mets principal
des Russes. Dans ce laitage ils ont plant des cierges qu'ils ont
allums. Le pope sort de l'glise, suivi de son sacristain, et bnit les
fidles, les cierges et les pains de laitage caill. Puis tout le monde
se retire.

Une particularit assez curieuse  signaler: sitt que la bndiction a
t donne, les fidles teignent leurs petits cierges, dont ils
conservent prcieusement la partie reste intacte,  moins qu'ils ne la
cdent, moyennant quelque argent,  d'autres fidles qui n'ont pu
assister  la bndiction.



M. BELTCHEF

Nos lecteurs trouveront dans l'_Histoire de la semaine_ les dtails
relatifs  l'assassinat de M. Beltchef, ministre des finances de
Bulgarie, dont nous donnons ci-contre le portrait. Nous n'avons donc que
peu de chose  dire sur cet attentat, qui a jet la consternation dans
tous les cercles politiques de Sofia, o la victime tait aime et
estime de tous. Au moment o nous mettons sous presse, les assassins ne
sont pas encore connus, mais les arrestations ordonnes par M.
Stamboulof continuent, et l'agitation s'tend de plus en plus en
Bulgarie.

M. Beltchef tait nouveau venu en politique. Il avait trente-cinq ans et
avait fait ses tudes  Paris.



NOTRE SUPPLMENT

_Morte saison_.--S'il mange ainsi son fonds, le petit
ptissier-confiseur que Mlle Achille Fould a peint avec tant d'esprit,
il ne s'enrichira gure! Mais,  cet ge, songe-t-on  l'avenir, surtout
quand le prsent est l, attractif, sous la forme d'un ventaire charg
de sucre d'orges? La marchandise doit tre bonne. Les yeux merveills
du gamin le disent loquemment.

_Au pigeonnier._--Bb a videmment promis d'tre sage et de ne pas
troubler la quitude des habitants du pigeonnier, pour qu'on lui ait
confi le soin de jeter de ses mains poteles les grains aux beaux
oiseaux qui attendaient leur repas. M. Pinchart a compos cette scne
gracieuse avec une lgret tout  fait fin de sicle... mais l'autre,
le dix-huitime!

_Les premiers galons._--Pour que a pousse, mon fieu, vois-tu, faut les
arroser. Et le vieux Breton bretonnant a fait ce qu'il a fallu de
chemin pour venir au port embrasser son gamin sur les deux joues 
l'occasion des deux bandes rouges qui ornent nouvellement sa manche. Il
est tout fier, le bonhomme, du succs de son fils, et si celui-ci
sourit, c'est qu'il y a de quoi, vous en conviendrez.

_Portrait  cinquante centimes._--On est entr  quatre, quatre bons
compagnons de bord, dans l'atelier essentiellement primitif du
photographe ambulant. L'objectif dirig par la patronne de
l'tablissement va prendre les traits du gars qui sourit dj en
songeant  la promise, et  la mine qu'elle fera en recevant le petit
bout de carton. La pittoresque composition de M. Bourgain est une
vritable tude de moeurs.

[Illustration.]



ANIE

Roman nouveau, par HECTOR MALOT
Illustrations d'MILE BAYARD
Suite.--Voir nos numros depuis le 21 fvrier 1891.

[Illustration.]

En effet, les deux jeunes gens revenaient sur leurs pas.

--Cette fois nous allons bien voir, dit Mme Barincq, s'il affecte de ne
pas te saluer.

Il fit plus que saluer; arriv vis--vis d'eux, il laissa chapper un
mouvement prouvant qu'il venait seulement de reconnatre Barincq, et
tout de suite, se sparant de son compagnon, il s'avana, le chapeau 
la main, en s'inclinant devant Mme Barincq et Anie:

--Puisque le hasard me fait vous rencontrer sur cette plage, me
permettrez-vous, monsieur, dit-il, de vous adresser une demande pour
laquelle je voulais vous crire?

--Je suis tout  votre disposition.

--Voici ce dont il s'agit. Dans la chambre que j'occupais lors de mes
visites  Ourteau, se trouvent plusieurs objets qui m'appartiennent:
deux fusils de chasse, des livres, des photographies, du linge, des
vtements. J'aurais d vous en dbarrasser depuis longtemps, et je vous
prie de me pardonner de ne pas l'avoir encore fait.

--Ces objets ne nous gnent en rien.

--Mon excuse est dans un ordre de service; j'ai quitt Bayonne peu de
temps aprs la mort de M. de Saint-Christeau et ne suis revenu que cette
semaine; mais, maintenant que me voil de retour, je puis les envoyer
chercher le jour que vous voudrez bien me donner.

--Nous rentrons lundi.

--Mardi vous convient-il?

--Parfaitement.

--Mardi j'enverrai mon ordonnance les emballer.

--Si vous voulez m'en donner la liste, je puis vous les faire envoyer
par Manuel.

--C'est que cette liste est difficile  tablir, surtout pour les livres
qui se trouvent mls  ceux de la bibliothque du chteau, et pour tout
ce qui touche aux livres Manuel n'est pas trs comptent.

--Votre ordonnance l'est davantage?

Le capitaine sourit:

--Pas beaucoup.

--Alors?

--videmment des erreurs sont possibles; mais, en tout cas, s'il s'en
commet, elles seront de peu d'importance, et je les rparerai en vous
renvoyant les volumes qui ne m'appartiendraient pas.

--Il y aurait un moyen de les empcher, ce serait que vous prissiez la
peine de venir vous-mme  Ourteau, o nous nous ferons un plaisir, Mme
et moi, de vous recevoir le jour qu'il vous plaira de choisir.

Le capitaine hsita un moment, regardant Mme Barincq et Anie.

--Si vous pouvez m'indiquer  l'avance l'heure de votre arrive, dit
Barincq, j'enverrai une voiture vous attendre  Puyoo.

Cette insistance fit cder les hsitations du capitaine.

--Mardi, dit-il, je serai  Puyoo  3 heures 55.

Comme il allait se retirer, aprs avoir salu Mme Barincq et Anie,
Barincq lui tendit la main.

--A mardi.

Le capitaine rejoignit son compagnon.

C'tait l'habitude de Mme Barincq d'interroger sa fille sur toutes
choses et sur tout le monde, ne se faisant une opinion qu'avec les
impressions qu'elle recevait.

--Eh bien, demanda-t-elle aussitt que le capitaine se fut loign de
quelques pas, comment le trouves-tu? Tu ne diras pas cette fois que tu
ne l'as pas remarqu.

--Je le trouve trs bien.

--N'est-ce pas? dit Barincq.

--Que vois-tu de bien en lui? continua Mme Barincq.

--Mais tout; il est beau et il a l'air intelligent; la voix est bien
timbre, ses manires sont faciles et naturelles; la physionomie respire
la droiture et la franchise; je ne connais pas de militaires, mais quand
j'en imaginais un, d'aprs un type que j'arrangeais, il n'tait ni autre
ni mieux que celui-l.

--Es-tu satisfaite? demanda Barincq  sa femme; si tu voulais un
portrait, en voil un.

--On dirait qu'il te fait plaisir.

--Pourquoi pas? Non seulement le capitaine m'est sympathique, mais
encore je le plains.

--La voix du sang.

--Pourquoi ne parlerait-elle pas?

--Parce qu'il faudrait qu'elle ft inspire par la certitude, et que
cette certitude n'existe pas.

--Voil prcisment qui rend la situation intressante.

Anie les interrompit:

--Ils reviennent, dit-elle, et il semble que c'est pour nous aborder.

--Que peut-il vouloir encore? demanda Mme Barincq.

Ils n'taient plus qu' quelques pas, tous deux en mme temps mirent la
main  leur chapeau, mais ce fut le capitaine qui prit la parole:

--Mon ami le baron d'Arjuzanx, dit-il, dsire avoir l'honneur de vous
tre prsent.

--J'ai pens que mon nom expliquerait et, jusqu' un certain point,
excuserait ce dsir, dit le baron.

--Vous tes le fils d'Honor? demanda Barincq.

--Prcisment, votre camarade au collge de Pau, comme j'ai t celui de
Sixte; mon pre m'a si souvent parl de vous et en termes tels, que j'ai
cru que c'tait un devoir pour moi de vous prsenter mes hommages, ainsi
qu' madame et  mademoiselle de Saint-Christeau.

Ce fut Mme Barincq qui rpondit en invitant le baron  s'asseoir: des
chaises furent apportes par le capitaine, et un cercle se forma.

Le baron d'Arjuzanx parla de son pre, Barincq de ses souvenirs de
collge, et la conversation ne tarda pas  s'animer. Habitu de
Biarritz, le baron connaissait tout le monde, et,  mesure que les
femmes dfilaient devant eux pour entrer dans la mer ou remonter  leur
cabines, il les nommait, en racontant les histoires qui couraient sur
elles: Espagnoles, Russes, Anglaises, Amricaines, toutes y passrent,
et quand elles lui manqurent, il tira d'un carnet toute une srie de
petites preuves obtenues avec un appareil instantan qui compltrent
sa collection. Si plus d'un modle vivant prtait  la plaisanterie, les
photographies, en exagrant la ralit, avaient des aspects bien plus
drolatiques encore: il y avait l des Espagnoles dont les caoutchoucs
dans lesquels elles s'enveloppaient rendaient la grosseur phnomnale,
comme il y avait des Russes saisies au moment o elles sortaient
rapidement de leurs chaises  porteur, d'une maigreur et d'une longueur
invraisemblables.

--Je vois qu'il est bon d'tre de vos amies, dit Anie.

--Il est des personnes qui n'ont pas besoin d'indulgence.

Ce fut Mme Barincq qui rpondit  ce compliment par son sourire le plus
gracieux, fire du succs de sa fille.

Plusieurs fois le capitaine parut vouloir se lever, mais le baron ne
rpondit pas  ses appels, et resta solidement sur sa chaise, bavardant
toujours, regardant Anie, se faisant inviter  Ourteau, et invitant
lui-mme M. et Mme de Saint-Christeau  lui faire l'honneur de venir
voir son vieux chteau de Seignos: avec de bons chevaux on pouvait faire
le voyage dans la journe sans fatigue.

--Avez-vous lu le _Capitaine Fracasse_, mademoiselle? demanda-t-il 
Anie.

--Oui.

--Eh bien, vous retrouverez dans ma gentilhommire plus d'un point de
ressemblance avec celle du baron de Sigognac, quand ce ne serait que les
deux tours rondes avec leurs toits en teignoirs. A la vrit, ce n'est
pas tout  fait le chteau de la Misre, si curieusement dcrit par
Thophile Gautier, mais il n'y a que la misre qui manque; pour le
reste, vous reconnatrez: trs conservateurs, les d'Arjuzanx, car il n'y
a pas eu grand'chose de chang chez nous depuis Louis XIII. Et puis,
vous verrez mes vaches.

--Ah! vous avez des vaches! Combien vous donnent-elles de lait en
moyenne? interrompit Mme Barincq qui,  force d'entendre parler de lait,
de beurre, de veaux, de vaches, de porcs, d'herbe, de mas, de
betteraves, s'imaginait avoir acquis des connaissances spciales sur la
matire.

Le baron se mit  rire:

--C'est de vaches de courses qu'il s'agit, non de vaches laitires.

--A Ourteau, continua Mme Barincq, mes vaches nous donnent une moyenne
de 1,500 litres.

--Vous tes sur une terre riche, je suis sur une terre pauvre, aux
confins de la Lande rase o la plaine de sable rougetre ne produit
gure que des bruyres, des ajoncs, des gents ou des fougres; mais, si
pauvres laitires qu'elles soient, elles ont cependant quelques mrites,
et si vous voulez aller dimanche  Habas, qui est  une assez courte
distance d'Ourteau, vous verrez ce qu'elles valent.

--Il y a des courses? dit Barincq.

--Oui, et les vaches proviennent de mon troupeau.

--Certainement nous irons, dit Mme Barincq avec empressement; nous
n'avons jamais vu de courses landaises, mais nous en avons assez entendu
parler par mon mari pour avoir la curiosit de les connatre.

L'entretien se prolongea ainsi, allant d'un sujet  un autre, jusqu'
l'heure du dner, et dj le soleil s'abaissait sur la mer, dcoupant en
une silhouette sombre les rochers de l'Atalaye, dj la plage avait
perdu son mouvement et son brouhaha, quand le baron se dcida  se
lever.

A peine s'tait-il loign avec le capitaine que Mme Barincq rapprocha
vivement sa chaise de celle de sa fille:

--Tu sais que c'est un mari? dit-elle.

--Qui? demanda Anie.

--Qui veux-tu que ce soit, si ce n'est le baron d'Arjuzanx?

--Te voil bien avec ton ide fixe de mariage, dit Barincq.

--Oh! maman, si tu voulais ne pas t'occuper de mariage, continua Anie;
nous ne sommes plus  Montmartre, et nous n'avons plus  chercher un
mari possible dans tout homme qui nous approche. Laisse-moi jouir en
paix de cette libert.

--Je ne peux pourtant pas fermer mes yeux  l'vidence, et il est
vident que tu as produit une vive impression sur M. d'Arjuzanx. C'est
cette impression qui l'a pouss  se faire prsenter, c'est elle qui ne
lui a pas permis de te quitter des yeux pendant tout cet entretien;
c'est elle enfin qui a amen les compliments fort bien tourns
d'ailleurs qu'il t'a plusieurs fois adresss.

--De l  penser au mariage, il y a loin.

--Pas si loin que tu crois.

Cessant de s'adresser  sa fille, elle se tourna vers son mari:

--Quelle est la fortune de M. d'Arjuzanx?

--Je n'en sais rien.

--Quelle tait celle du pre?

--Assez belle, mais embarrasse par une mauvaise administration.

--Et sa situation?

--Des plus honorables; les d'Arjuzanx appartiennent  la plus vieille
noblesse de la vicomt de Tursan; un d'Arjuzanx a t l'ami d'Henri IV;
plusieurs autres ont marqu  la cour et  la guerre.

--Mais c'est admirable! Nous irons dimanche aux courses d'Habas o
certainement nous le rencontrerons. Et, puisque le capitaine Sixte vient
mardi  Ourteau, nous le ferons causer sur son camarade.


III

Bien que Mme Barincq, maintenant qu'elle tait en possession de la
fortune de son beau-frre, n'et plus rien  craindre du capitaine, elle
le regardait toujours comme un ennemi: trop longtemps elle l'avait
appel le btard et le voleur d'hritage pour pouvoir renoncer  ses
griefs contre lui alors mme qu'ils n'avaient plus de raison d'tre;
pour elle il restait toujours le voleur d'hritage que pendant tant
d'annes elle avait redout et maudit.

Mais le dsir d'obtenir des renseignements sur le baron d'Arjuzanx le
lui fit considrer  un point de vue diffrent, et amena chez elle un
changement que les observations que son mari et sa fille ne lui
pargnaient pas cependant en faveur du capitaine n'eussent jamais
produit: puisqu'il devenait utile au lieu de rester dangereux, il tait
un autre homme.

Aussi, quand il arriva le mardi, voulut-elle le recevoir elle-mme; et
elle mit tant de bonne grce  l'inviter  dner, elle insista si
vivement, elle trouva tant de raisons pour rendre toute rsistance
impossible, qu'il dut finir par accepter et ne pas persister dans un
refus que sa situation personnelle envers la famille Barincq rendait
particulirement dlicat.

Bien que de son ct il put lui aussi les considrer comme des voleurs
d'hritage, il n'avait, en toute justice aucun reproche fond  leur
adresser, ni au mari, ni  la femme, ni  la fille: ni l'un ni l'autre
n'avait rien fait pour lui enlever cette fortune qui, pendant longtemps,
avait t sienne; il n'y avait point eu de luttes entre eux; la fatalit
seule avait agi en vertu de mystrieuses combinaisons auxquelles
personne n'avait aid, et il ne pouvait pas, honntement, les rendre
responsables d'tre les instruments du hasard pas plus que d'tre les
complices de la mort. En ralit, le pre tait un brave homme pour qui
on ne pouvait prouver que de la sympathie, comme la fille tait une
trs jolie et trs gracieuse personne qu'il et peut-tre trouve plus
jolie et plus gracieuse encore, si sa condition d'officier sans le sou
lui et permis de s'abandonner  ses ides. Les choses tant ainsi,
convenait-il de s'enfermer dans une attitude raide qu'on pourrait
prendre pour de la rancune et de l'hostilit? Il le crut d'autant moins
qu'il n'prouvait  leur gard ni l'un ni l'autre de ces sentiments;
dsappoint qu'on n'et pas retrouv un testament qu'il connaissait,
oui, il l'avait t, et mme vivement, trs vivement, car il n'tait pas
assez dtach des biens de ce monde pour supporter, impassible, une
pareille dception; mais fch contre ceux qui recueillaient,  sa
place, cette fortune, par droit de naissance, il ne l'tait point, et ne
voulait pas, consquemment, qu'on put supposer qu'il le ft.

Lorsqu'avec le secours de Manuel il eut emball les objets qui lui
appartenaient, il trouva, au bas de l'escalier, Barincq qui l'attendait.

--Vous plat-il que, jusqu'au dner, nous fassions une promenade dans
les prs? le temps est doux; je vous montrerai mes travaux et mes btes.

Pendant cette promenade qui se prolongea, car Barincq tait trop heureux
de parler de ce qui le passionnait pour abrger ses explications, le
capitaine n'eut pas un seul instant la sensation qu'il pouvait y avoir
quelque chose d'ironique  lui montrer sa proprit amliore:
assurment l'affabilit avec laquelle on le recevait tait sincre,
comme l'tait la sympathie qu'on lui tmoignait; cela il le voyait, il
en tait convaincu; aussi, quand il s'assit  table, se trouvait-il dans
les meilleures dispositions pour rpondre aux questions que Mme Barincq
lui posa sur le baron et raconter ce qu'il savait de lui.

C'tait au collge de Pau qu'ils s'taient connus, gamins l'un et
l'autre puisqu'ils taient du mme ge. Et dj l'entant montrait ce que
serait l'homme: une seule passion, les exercices du corps, tous les
exercices du corps. Dans ce genre d'ducation il avait accompli des
prodiges dont le souvenir servirait longtemps d'exemples aux matres de
gymnastique de l'avenir. Avec cela, bon garon, franc, ouvert, gnreux,
n'ayant qu'un dfaut, la rancune: de mme que ses tours de force taient
lgendaires, ses vengeances l'taient aussi. Entre eux il n'y avait
jamais eu que d'amicales relations, et si, pendant le temps de leur
internat, ils n'avaient pas vcu dans une intimit troite, au moins
taient-ils toujours rests bons camarades jusqu'au dpart de d'Arjuzanx
qui avait quitt le collge avant la fin de ses classes. Pendant plus de
douze ans, ils ne s'taient pas vus, et ne s'taient retrouvs qu'
l'arrive du capitaine  Bayonne.

Ce que le baron promettait au collge, il l'avait tenu dans la vie, et
aujourd'hui il ralisait certainement le type le plus parfait de l'homme
de sport: tous les exercices du corps il les pratiquait avec une
supriorit qui lui avait fait une clbrit: l'escrime et l'quitation
aussi bien que la boxe; il faisait  pied des marches de douze  quinze
lieues par jour pour son plaisir; et il regardait comme un jeu d'aller
de Bayonne  Paris sur son vlocipde. Cependant c'tait la lutte
romaine, la lutte  mains plates, qui avait tabli surtout sa
rputation, et il avait pu se mesurer sans dsavantage, au cirque
Molier, avec Pietro, qui est reconnu parmi les professionnels comme le
roi des lutteurs. C'tait la pratique constante de ces exercices et
l'entranement rgulier qu'ils exigent qui lui avaient donn cette
musculature puissante qu'on ne rencontre pas d'ordinaire chez les gens
du monde. Pour s'entretenir en forme, il avait dans son chteau un
ancien lutteur, un vieux professionnel prcisment, appel Thouloureux,
autrefois clbre, avec qui il travaillait tous les jours, et, d'une
sance de lutte ou d'escrime, il se reposait par deux ou trois heures de
cheval ou de course  pied.

Mme Barincq coutait stupfaite; sa surprise fut si vive, qu'elle
interrompit:

--Est-ce que la lutte  mains plates dont vous parlez est celle qui se
pratique dans les foires?

--C'est en effet cette lutte, ou plutt c'tait, car elle n'est plus
maintenant, comme autrefois, rserve aux seuls professionnels, qui
donnaient leurs reprsentations  Paris aux arnes de la rue Le
Pelletier ou dans les ftes de la banlieue, et, dans le Midi, un peu
partout; des amateurs se sont pris de got pour elle, quand les
exercices physiques, pendant si longtemps ddaigns, ont t remis en
faveur chez nous, et d'Arjuzanx est sans doute le plus remarquable de
ces amateurs.

--Voil qui est bizarre pour un homme de son rang.

--Pas plus que le trapze ou le panneau du cirque pour certains noms des
plus hauts de la jeune noblesse. En tout cas la lutte exige un ensemble
de qualits qui ne sont pas  ddaigner: la force, la souplesse,
l'agilit, l'adresse, la rsistance, et une autre, intellectuelle
celle-l, c'est--dire le sens de ce qui est  faire ou  ne pas faire.

--Vous parlez de la lutte comme si vous tiez vous-mme un des rivaux de
M. d'Arjuzanx, dit Anie.

--Simplement, mademoiselle, comme un homme qui, pratiquant par mtier
quelques exercices du corps, sait la justice qu'on doit rendre  ceux
qui arrivent  une supriorit quelconque dans l'un de ces exercices.
D'ailleurs, il est certain que la lutte est celui de tous qui dveloppe
le mieux la machine humaine pour lui faire obtenir d'harmonieuses
proportions et lui donner son maximum de beaut: tandis que les autres
dtruisent plus ou moins l'quilibre des proportions, en favorisant un
organe au dtriment de celui-ci ou de celui-l: voyez le tireur 
l'paule haute, et le jockey, ou simplement le cavalier aux jambes
arques; et, d'autre part, voyez les athltes de l'antiquit, qui ont
servi de modles  la statuaire et l'ont jusqu' un certain point cre.

--J'avoue qu' l'Hercule Farnse je prfre l'Apollon du Belvdre, et
surtout le Narcisse, dit Anie.

Tout cela tonnait Mme Barincq, et ne rpondait pas  ses proccupations
de mre, elle voulut donc prciser ses questions.

--Voil un genre de vie qui doit coter assez cher? dit-elle.

--Je n'en sais rien, mais certainement il n'est pas ruineux comme une
curie de course, ou le jeu; en tout cas, je crois que la fortune de
d'Arjuzanx peut lui permettre ces fantaisies, et alors mme qu'elles lui
coteraient cher, mme trs cher, cela ne serait pas pour l'arrter, car
il n'a aucun souci des choses d'argent.

Volontiers, Mme Barincq et parl du baron pendant tout le dner, de son
caractre, de ses relations, de sa fortune, de son pass, de son avenir;
mais Anie dtourna la conversation, et sur la maintenir sur des sujets
qui ne permettaient pas de revenir  M. d'Arjuzanx, et de laisser
supposer au capitaine qu'elle s'intressait  cette sorte d'enqute sur
le compte d'un homme avec qui elle s'tait rencontre une fois.

L'obsession du mariage l'avait trop longtemps tourmente pour qu'elle
n'prouvt pas un sentiment de dlivrance  en tre enfin dbarrasse,
c'avait t l'humiliation de ses annes de jeunesse, de discuter avec sa
mre la question de savoir si tel homme qu'elle avait vu ou devait voir
pouvait faire un mari; si elle lui avait plu; s'il tait acceptable; les
avantages qu'il offrait ou n'offrait point. Maintenant que la fortune
lui donnait la libert, elle ne voulait plus de ces marchandages. Qu'un
mari se prsentt, elle verrait si elle l'acceptait. Mais aller au
devant de lui, c'tait ce qu'elle ne voulait pas.

Et le soir mme, aprs le dpart du capitaine, elle s'expliqua l-dessus
avec sa mre trs franchement.

--Est-ce que bien souvent je n'ai pas pris des renseignements sur un
jeune homme sans que tu t'en fches? dit celle-ci surprise.

--Les temps sont changs. C'est prcisment parce que cela s'est fait
que je ne veux plus que cela se fasse. Est-ce que le meilleur de la
fortune n'est pas prcisment de nous dgager des compromis de la
misre? riche d'argent laisse-moi l'tre de dignit.

Mais ces observations n'empchrent pas Mme Barincq de persister dans
son envie d'aller le dimanche aux courses d'Habas.

--Rencontrer M. d'Arjuzanx n'est pas le chercher, et nous n'avons pas de
raisons pour le fuir.

--Pourvu qu'on ne s'imagine pas que je suis une fille en peine de maris,
c'est tout ce que je demande, et cela, je me charge de le faire
comprendre sans qu'on puisse se tromper sur mes intentions.


IV

Habas, qui n'est qu'un village des Landes, a cependant des courses trs
suivies, et, le dimanche de juillet o elles ont lieu, c'est, sur les
routes qui aboutissent  son clocher, une procession de voitures dans
laquelle se trouvent reprsents tous les genres de vhicules en usage
dans la contre; le long des haies vertes festonnes de ronces et de
clmatites, sous le couvert des chtaigniers, les pitons se suivent 
la file, les pieds chausss d'espadrilles neuves, le bret rabattu sur
les yeux en visire, le ventre serr dans une belle ceinture rouge ou
bleue; et, si quelques femmes sont fires d'tre coiffes du chapeau de
paille  la mode de Paris, d'autres portent toujours le foulard de soie
aux couleurs clatantes qui donne l'accent du pays.

Quand le landau de la famille Barincq, aprs avoir travers les rues
pavoises, s'arrta devant l'auberge de la _Belle Htesse_, il se
produisit un mouvement de curiosit dans la foule: car, si les
charrettes et mme les carrioles  nes taient nombreuses, un landau
tait un vnement dans le village.

Des clats de cornet  piston et des ronflements d'ophiclide dominaient
les rumeurs: c'tait la fanfare qui, au loin, parcourait les rues en
sonnant le rappel, et de partout on se dirigeait vers les arnes
tablies sur la place confisque  leur profit. Construites en pin des
landes dont les planches nouvellement dbites exsudaient sous les rayons
d'un soleil de feu leurs dernires gouttes de rsine en larmes blanches,
elles rpandaient dans l'air une forte odeur trbenthine. Leur
simplicit tait tout  fait primitive: des gradins en bois brut, et
c'tait tout; les premires avaient le soleil dans le dos, les petites
places dans les yeux; rien de plus, mais cette disposition tait
d'importance capitale dans un pays o ses rayons sont assez ardents pour
faire accepter sans sourire la vieille image des flches d'Apollon.

--Certainement, nous allons tre rtis, dit Mme Barincq en s'installant
au premier rang.

Aprs dix minutes elle en tait encore  chercher un moyen pour chapper
 cette cuisson quand le baron d'Arjuzanx parut  l'entre de la
tribune; en le voyant se diriger de leur ct, elle ne pensa plus au
soleil ni  la chaleur.

--Voil le baron, dit-elle  Anie.

--Ne comptais-tu pas sur lui?

Quand les premiers mots de politesse furent changs, Anie, fidle  son
ide, tint  bien marquer qu'elle n'tait pas venue pour le rencontrer.

--Mon pre nous a si souvent parl des courses landaises, dit-elle, que
nous avons voulu profiter de la premire occasion qui s'offrait  courte
distance pour en voir une.

--Et vous tes bien tombe, rpondit-il, en choisissant Habas. La
journe sera, je le crois, intressante: les btes sont vives, et les
carteurs comptent parmi les meilleurs que nous ayons: Saint-Jean,
Boniface, Omer, et aussi le Marin et Daverat, qui sont plutt sauteurs
qu'carteurs, mais qui vous tonneront certainement par leur souplesse.

--Il y a une diffrence entre un carteur et un sauteur? demanda Mme
Barincq.

--L'carteur attend de pied ferme la bte qui se prcipite sur lui, et,
au moment o elle va l'enlever au bout de ses cornes, il tourne sur
lui-mme et la vache passe sans le toucher: il l'a carte, ou plus
justement il s'est cart d'elle. Le sauteur attend aussi la bte comme
l'carteur, mais, au lieu de se jeter de ct, il saute par-dessus. Vous
allez voir Daverat excuter ce saut les pieds lis avec un foulard, ou
fourrs dans un bret qu'il ne perdra pas en sautant. Si intressants
que soient ces sauts qui montrent l'lasticit des muscles, pour nous
autres Landais ils ne valent pas un bel cart: le saut est fantaisiste,
l'cart est classique.

--Pensez-vous que le capitaine Sixte assiste  ces courses? demanda Mme
Barincq qui se souciait peu de ces distinctions qu'elle avait cependant
provoques.

--Je ne crois pas; ou plutt, pour tre vrai, je n'en sais rien du tout.

--Je regretterai son absence; nous avons eu le plaisir de le garder 
dner cette semaine, c'est un homme aimable.

--Un brave et honnte garon, trs droit, trs franc.

--Je comprends que mon beau-frre se soit pris pour lui d'une vive
affection, continua Mme Barincq curieuse d'obtenir des renseignements
sur les relations qui avaient exist entre le capitaine et celui qu'on
lui donnait pour pre.

Mais le baron, qui ne voulait pas se laisser attirer sur ce terrain, se
contenta de rpondre par un sourire vague.

--Cependant, si vive que soit l'amiti, poursuivit Mme Barincq, elle ne
peut pas aller jusqu' supprimer les liens de famille.

Le baron accentua son sourire.

--Aussi puis-je difficilement admettre que le capitaine ait cru, comme
on le dit, qu'il serait l'hritier de M. de Saint-Christeau.

Comme le baron ne rpondait pas, elle insista:

--Pensez-vous que telle ait t son esprance?

--Je n'ai aucune ide l-dessus. Sixte ne m'en a jamais parl, et bien
entendu je ne lui en ai pas parl moi-mme. Tout ce que je puis
affirmer, c'est que Sixte n'est pas du tout un homme d'argent; et si,
comme on le dit, il a pu avoir certaines esprances de ce ct, ce que
j'ignore d'ailleurs, je suis convaincu que leur perte ne l'aura touch
en rien: il est au-dessus de ces choses.

--Il me semble, interrompit Anie pour dtourner l'entretien, que s'il
est tel que vous le reprsentez, il runit en lui les qualits avec
lesquelles on fait le type du parfait soldat.

--Mon Dieu, oui, mademoiselle; seulement, si ce type tait vrai hier, il
n'est plus tout  fait aussi vrai aujourd'hui.

--Je ne comprends pas bien.

--C'est que, ne vivant pas dans le monde militaire, vous ne suivez pas
les changements qui sont en train de s'y accomplir. Il y a quelques
annes, l'indiffrence pour l'argent tait  peu prs la rgle gnrale
chez l'officier, comme le mariage tait l'exception; et,  cette poque,
le dsintressement entrait pour une bonne part dans le type de ce
parfait soldat qui alors ne mettait pas ses satisfactions et ses
ambitions dans la fortune. Mais le mariage,

[Illustration.]

maintenant si frquent dans l'arme, a chang ces moeurs. En se voyant
demand par les familles riches, et mme poursuivi, l'officier a accord
 l'argent une importance qui n'existait pas pour ses devanciers; et ils
ne sont pas rares aujourd'hui ceux qui rpondent, lorsqu'on leur parle
d'une jolie fille:

a apporte? La fortune, en s'introduisant dans les rgiments, a cr
des besoins, et, par consquent, des exigences qu'on ne souponnait pas
il y a vingt ans. Sixte, bien que jeune, n'appartient pas  ce nouveau
type, qui tend de plus en plus  remplacer l'ancien, et qui, d'ici peu
de temps, aura compltement chang l'esprit et les moeurs de l'arme; et
bien que capitaine de cavalerie, bien que brevet, ce qui double sa
valeur marchande, je suis sr que, s'il se marie jamais, la fortune ne
sera pour lui que l'accessoire.

--Alors, c'est tout  fait un hros? dit Anie.

--Tout  fait.

--On peut donc admettre, continua Mme Barincq, revenant  son ide, que
la perte de l'hritage de M. de Saint-Christeau ne lui a pas t trop
douloureuse?

--On peut le croire.

Et, comme les carteurs faisaient leur entre dans l'arne, il profita
de cette diversion pour n'en pas dire davantage: la fanfare jouait avec
rage, des fuses clataient, la foule poussait des clameurs de joie, ce
n'tait plus le moment des conversations  mi-voix, et il ne pouvait
plus gure s'occuper que des carteurs en les nommant  Anie  mesure
qu'ils passaient avec des poses thtrales, largement espacs, graves,
crmonieux, comme il convient  des personnages que porte la faveur de
la foule. Comment celui-ci, lgant et gracieux dans sa veste de velours
bleu, tait cordonnier: et celui-l, de si noble tournure, tonnelier!

Le dfil termin, le spectacle commence aussitt. C'est sous la tribune
dans laquelle ils ont pris place que les btes sont parques, chacune
dans sa loge; une porte s'ouvre et une vache s'lance sur la piste d'un
trot allong, ardente, impatiente, battant de sa queue ses flancs creux;
sans une seconde d'hsitation elle fond sur le premier carteur qu'elle
aperoit: il l'attend; et, quand arrivant sur lui elle baisse la tte
pour l'enlever au bout de ses cornes fines, il tourne sur lui-mme et
elle passe sans l'atteindre; l'lan qu'elle a pris est si imptueux que
ses jarrets flchissent, mais elle se redresse aussitt et court sur un
autre, puis sur un troisime, un quatrime, au milieu des
applaudissements qui s'adressent autant aux hommes qu' la vaillance de
la bte.

L'intrt de ces courses, c'est que l'homme et la bte se trouvent en
face: l'un de l'autre, sur le pied d'une galit parfaite; point de
_picador_ pour fatiguer le taureau: point de _chulos_ avec leurs
_banderilleros_ pour l'exasprer; point de _muleta_ pour l'tourdir et
derrire sa soie rouge blouissante prparer une surprise; l'homme n'a
d'aide  attendre que de son sang-froid, son coup d'oeil, son courage et
son agilit; la bte n'a pas de tratrise  craindre: au plus fort des
deux, c'est un duel.

Il arriva une heure o l'entrain des carteurs faiblit; la chaleur tait
lourde, des nuages d'orage montaient du ct de la mer sans voiler
encore le soleil qui tombait implacable dans l'arne surchauffe; la
fatigue commenait  peser sur les plus vaillants, qui, prcisment
parce qu'ils ne s'taient pas mnags, se disaient sans doute que
c'tait aux autres  donner, et ils s'attardaient volontiers  causer
avec leurs amies des tribunes, en s'appuyant nonchalamment aux planches
du pourtour, au lieu de se tenir au milieu de l'arne, prts  provoquer
les attaques. A ce moment une vache lche sur la piste ne trouva
personne devant elle: c'tait une petite bte maigre, nerveuse, au
pelage roux truit de noir, au ventre ovale, n'ayant pas plus de mamelle
qu'une gnisse de six mois: sa tte fine tait arme de longues cornes
effiles comme une baonnette. A sa vue il s'leva une clameur qui
disait sa rputation.

--La Moulasse!

Elle ne trompa pas les esprances que ses amis mettaient en elle: voyant
les carteurs espacs a et la le long du pourtour, elle se rua sur le
premier qu'elle crut pouvoir atteindre et en moins de quatre secondes
elle eut fait le tour de l'arne, cassant les planches  grands coups de
cornes, et forant ainsi ses adversaires  escalader les tribunes au
plus vite,  la grande joie du public qui poussait des hues moqueuses:
cela fait, elle revint au milieu de la piste et mit a creuser la terre
qui sous ses sabots nerveux volait autour d'elle.

--Saint-Jean! Boniface! criait la foule, chacun provoquant celui des
carteurs qu'il prfrait.

Mais aucun ne parut press de descendre; Saint-Jean regardant Boniface
qui regardait Orner.

--A toi!

--Non,  toi!

En voyant cette dbandade, Anie s'tait mise  rire:

--Je n'ai jamais autant que maintenant admir l'agilit des Landais,
dit-elle.

C'tait  son pre qu'elle adressait ces quelques mots, le baron les
arrta au passage:

--Permettez-moi de me rclamer de ma nationalit, dit-il en saluant.

Avant qu'elle eut compris ces paroles bizarres, il appuya les deux mains
sur le rebord de la tribune, et d'un bond il sauta dans l'arne.

Il y eut un mouvement de surprise, mais presqu'aussitt un cri immense
s'leva: on l' avait reconnu, et on l'acclamait.

--Le _baronne!_

Ce n'tait plus un acteur ordinaire qui allait provoquer la Moulasse,
c'tait le baron, que tout le monde connaissait, et l'espoir de voir
cette lutte allumait un dlire de joie.

--Le baronne! le baronne!

Hommes, femmes, enfants, tout le monde s'tait lev, gesticulait,
curieux, enthousiasm; les regards faisaient balle sur lui, l'on restait
les yeux carquills, la bouche ouverte, dans l'attente de ce qui allait
se passer.

Vivement il tait venu se placer en face de la Moulasse, mais sans
cependant se rapprocher trop d'elle, de faon  la voir venir; le veston
boutonn et serr  la taille, son chapeau jet au loin, il leva les
deux bras droit au-dessus de sa tte et d'un claquement de langue
provoqua la vache.

Instantanment elle fondit sur lui: l'attention tait frntique; on ne
respirait plus; dans le silence on n'entendait que le trot rapide de la
vache sur le sable; elle arrivait. Le baron n'avait pas boug et la
tenait dans ses yeux. Elle baissa la tte. Il tourna sur ses talons, et
elle passa en l'effleurant. Mais c'tait une bte exprimente; au lieu
de s'abandonner  son lan, elle se jeta brusquement de ct et revint
sur le baron qui l'carta une seconde fois, puis une troisime, toujours
avec la mme justesse, la mme sret.

La fatigue et la nonchalance des carteurs s'taient miraculeusement
envoles quand ils avaient vu le baron tomber dans l'arne, et tous en
mme temps ils s'y taient abattus: provoque de divers cts, la
Moulasse se jeta sur eux, et le baron put remonter  sa tribune pour
reprendre sa place  ct d'Anie, tandis que la foule l'acclamait avec
des trpignements qui menaaient de faire crouler le cirque sous les
battements de pieds.

--Quelle motion vous nous avez donne! dit Mme Barincq en le
complimentant.

--Je regrette de n'avoir pas eu le temps de vous affirmer que je ne
courais aucun danger, dit-il simplement, avec une entire sincrit.

Une clameur lui coupa la parole, la Moulasse venait de surprendre un
carteur et elle le secouait au bout de ses cornes engages dans la
ceinture qui le serrait  la taille; on se jeta sur elle, et il retomba
sur ses pieds pour se sauver en boitant.

--Vous voyez, dit Mme Barincq, le premier moment d'moi calm.

--C'est un maladroit.

--Crois-tu maintenant que M. d'Arjuzanx tienne  te plaire? dit Mme
Barincq  sa fille, lorsqu'aprs la course ils se retrouvrent tous les
trois installs dans leur landau.

--En quoi?

--En sautant dans l'arne pour te montrer son courage.

--Cela ne m'a pas plu du tout.

--Tu as eu peur?

--Pas assez pour ne pas trouver qu'il tait peu digne d'un homme de son
rang de se donner ainsi en spectacle.

_A suivre._

Hector Malot.

[Illustration.]



[Illustration couleur: PEINT PAR PINCHART.
AU PIGEONNIER.]

[Illustration couleur: PEINT PAR BOURGAIN.
LES PREMIERS GALONS.]

[Illustration: PEINT PAR ACHILLE FOULD.
MORTE-SAISON.]

[Illustration: PEINT PAR BOURGAIN.
PORTRAIT A CINQUANTE CENTIMES.]






End of Project Gutenberg's L'Illustration, No. 2510, 4 Avril 1891, by Various

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 2510, 4 AVRIL 1891 ***

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Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
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Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

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