The Project Gutenberg EBook of Le crime d'Orcival, by mile Gaboriau

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Title: Le crime d'Orcival

Author: mile Gaboriau

Release Date: January 7, 2014 [EBook #44620]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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mile Gaboriau

LE CRIME

D'ORCIVAL

PAR

MILE GABORIAU

SIXIME DITION

(1869)

A mon ami,

LE DOCTEUR GUSTAVE MALLET.




I


Le 9 juillet 186.., un jeudi, Jean Bertaud, dit La Ripaille, et son
fils, bien connus  Orcival pour vivre de braconnage et de maraude, se
levrent sur les trois heures du matin, avec le jour, pour aller  la
pche.

Chargs de leurs agrs, ils descendirent ce chemin charmant, ombrag
d'acacias, qu'on aperoit de la station d'vry, et qui conduit du bourg
d'Orcival  la Seine.

Ils se rendaient  leur bateau amarr d'ordinaire  une cinquantaine de
mtres en amont du pont de fil de fer, le long d'une prairie joignant
Valfeuillu, la belle proprit du comte de Trmorel.

Arrivs au bord de la rivire, ils se dbarrassrent de leurs engins de
pche, et Jean La Ripaille entra dans le bateau pour vider l'eau qu'il
contenait.

Pendant que d'une main exerce il maniait l'cope, il s'aperut qu'un
des tolets de la vieille embarcation, us par la rame, tait sur le
point de se rompre.

--Philippe, cria-t-il  son fils, occup  dmler un pervier dont un
garde-pche et trouv les mailles trop serres, Philippe, tche donc de
m'avoir un bout de bois pour refaire notre tolet.

--On y va, rpondit Philippe.

Il n'y avait pas un arbre dans la prairie. Le jeune homme se dirigea
donc vers le parc de Valfeuillu, distant de quelques pas seulement, et,
peu soucieux de l'article 391 du Code pnal, il franchit le large foss
qui entoure la proprit de M. de Trmorel. Il se proposait de couper
une branche  l'un des vieux saules qui,  cet endroit, trempent au fil
de l'eau leurs branches plores.

Il avait  peine tir son couteau de sa poche, tout en promenant autour
de lui le regard inquiet du maraudeur, qu'il poussa un cri touff.

--Mon pre! eh! mon pre!

--Qu'y a-t-il, rpondit sans se dranger le vieux braconnier.

--Pre, venez, continua Philippe, au nom du ciel, venez vite!

Jean La Ripaille comprit  la voix rauque de son fils, qu'il se passait
quelque chose d'extraordinaire. Il lcha son cope, et, l'inquitude
aidant, en trois bonds, il fut dans le parc.

Lui aussi, il resta pouvant devant le spectacle qui avait terrifi
Philippe.

Sur le bord de la rivire, parmi les joncs et les glaeuls, le cadavre
d'une femme gisait. Ses longs cheveux dnous s'parpillaient parmi les
herbes aquatiques; sa robe de soie grise en lambeaux tait souille de
boue et de sang. Toute la partie suprieure du corps plongeait dans
l'eau peu profonde, et le visage tait enfonc dans la vase.

--Un assassinat! murmura Philippe dont la voix tremblait.

--a, c'est sr, rpondit La Ripaille d'un ton indiffrent. Mais quelle
peut tre cette femme? Vrai, on dirait la comtesse.

--Nous allons bien voir, dit le jeune homme.

Il fit un pas vers le cadavre; son pre l'arrta par le bras.

--Que veux-tu faire, malheureux! pronona-t-il; on ne doit jamais
toucher au corps d'une personne assassine, sans la justice.

--Vous croyez?

--Certainement! il y a des peines pour cela.

--Alors, allons prvenir le maire.

--Pourquoi faire? Les gens d'ici ne nous en veulent peut-tre pas assez!
Qui sait si on ne nous accuserait pas?

--Cependant, mon pre...

--Quoi! si nous allons avertir M. Courtois, il nous demandera comment et
pourquoi nous nous trouvions dans le parc de M. de Trmorel pour voir ce
qu'il s'y passait. Qu'est-ce que cela te fait qu'on ait tu la comtesse?
On retrouvera bien son corps sans toi... viens, allons-nous-en.

Mais Philippe ne bougea pas. La tte baisse, le menton appuy sur la
paume de sa main, il rflchissait.

--Il faut avertir, dclara-t-il d'un ton dcid; on n'est pas des
sauvages. Nous dirons  M. Courtois que c'est en ctoyant le parc dans
notre bachot que nous avons aperu le corps.

Le vieux La Ripaille rsista d'abord, puis voyant que son fils irait
sans lui, il parut se rendre  ses instances.

Ils franchirent donc de nouveau le foss, et, abandonnant leurs agrs
dans la prairie, ils se dirigrent en toute hte vers la maison de M. le
maire d'Orcival.

Situ  cinq kilomtres de Corbeil, sur la rive droite de la Seine, 
vingt minutes de la station d'vry, Orcival est un des plus dlicieux
villages des environs de Paris, en dpit de l'infernale tymologie de
son nom.

Le Parisien bruyant et pillard, qui, le dimanche, s'abat dans les
champs, plus destructeur que la sauterelle, n'a pas dcouvert encore ces
campagnes riantes. L'odeur navrante de la friture des guinguettes n'y
touffe pas le parfum des chvrefeuilles. Les refrains des canotiers, la
ritournelle du cornet  piston des bals publics n'y ont jamais pouvant
les chos.

Paresseusement accroupi sur les pentes douces d'un coteau que baigne la
Seine, Orcival a des maisons blanches, des ombrages dlicieux et un
clocher tout neuf qui fait son orgueil.

De tous cts, de vastes proprits de plaisance, entretenues  grands
frais, l'entourent. De la hauteur, on aperoit les girouettes de vingt
chteaux.

 droite, ce sont les futaies de Mauprvoir, et le joli castel de la
comtesse de la Brche; en face, de l'autre ct du fleuve, voici
Mousseaux et Petit-Bourg, l'ancien domaine Aguado, devenu la proprit
d'un carrossier illustre, M. Binder;  gauche, ces beaux arbres sont au
comte de Trmorel, ce grand parc est le parc d'tiolles et dans le
lointain, tout l-bas, c'est Corbeil; cet immense btiment, dont la
toiture dpasse les grands chnes, c'est le moulin Darblay.

Le maire d'Orcival habite tout en haut du village une de ces maisons
comme on en voit dans les rves de cent mille livres de rentes.

Fabricant de toiles peintes autrefois, M. Courtois a dbut dans le
commerce sans un sou vaillant, et, aprs trente annes d'un labeur
acharn, il s'est retir avec quatre millions bien ronds.

Alors il se proposait de vivre bien tranquille, entre sa femme et ses
filles, passant l'hiver  Paris et l't  la campagne.

Mais voil que tout  coup, on le vit inquiet et agit. L'ambition
venait de le mordre au coeur. Il faisait cent dmarches pour tre
forc d'accepter la mairie d'Orcival. Et il l'a accepte, bien  son
corps dfendant, ainsi qu'il vous le dira lui-mme.

Cette mairie fait  la fois son bonheur et son dsespoir. Dsespoir
apparent, bonheur intime et rel.

Il est bien, lorsque le front charg de nuages, il maudit les soucis du
pouvoir, il est mieux lorsque le ventre ceint de l'charpe  glands
d'or, il triomphe  la tte du corps municipal.

Tout le monde dormait encore chez M. le maire, lorsque les Bertaud pre
et fils vinrent heurter le lourd marteau de la porte.

Aprs un bon moment, un domestique aux trois quarts veill,  demi
vtu, parut  l'une des fentres du rez-de-chausse.

--Qu'est-ce qu'il y a, mchants garnements? demanda-t-il d'un ton de
mauvaise humeur.

La Ripaille ne jugea point  propos de relever une injure que ne
justifiait que trop sa rputation dans la commune.

--Nous voulons parler  monsieur le maire, rpondit-il, et c'est
terriblement press. Allez l'veiller, M. Baptiste, il ne vous grondera
pas.

--Est-ce qu'on me gronde, moi! grogna Baptiste.

Il fallut cependant dix bonnes minutes de pourparlers et d'explications
pour dcider le domestique.

Enfin les Bertaud comparurent par-devant un petit homme gros et rouge,
fort mcontent d'tre tir du lit si matin: c'tait M. Courtois.

Il avait t dcid que Philippe porterait la parole.

--Monsieur le maire, commena-t-il, nous venons vous annoncer un grand
malheur; il y a eu pour sr un crime chez M. de Trmorel.

M. Courtois tait l'ami du comte, il devint  cette dclaration
inattendue plus blme que sa chemise.

--Ah! mon Dieu! balbutia-t-il, incapable de matriser son motion, que
me dites-vous l, un crime!...

--Oui, nous avons vu un corps, tout  l'heure, et aussi vrai que vous
voil, je crois que c'est celui de la comtesse.

Le digne maire leva les bras au ciel d'un air parfaitement gar.

--Mais o, mais quand? interrogea-t-il.

--Tout  l'heure, au bout du parc que nous longions pour aller relever
nos nasses.

--C'est horrible! rptait le bon M. Courtois, quel malheur! Une si
digne femme! Mais ce n'est pas possible, vous devez vous tromper; on
m'aurait prvenu...

--Nous avons bien vu, monsieur le maire.

--Un tel crime, dans ma commune! Enfin, vous avez bien fait de venir, je
vais m'habiller en deux temps, et nous allons courir... C'est--dire,
non, attendez.

Il parut rflchir une minute et appela:

--Baptiste!

Le domestique n'tait pas loin. L'oreille et l'oeil alternativement
colls au trou de la serrure, il coutait et regardait de toutes ses
forces.  la voix de son matre, il n'eut qu' allonger le bras pour
ouvrir la porte.

--Monsieur m'appelle?

--Cours chez le juge de paix, lui dit le maire, il n'y a pas une seconde
 perdre, il s'agit d'un crime, d'un meurtre peut-tre, qu'il vienne
vite, bien vite... Et vous autres, continua-t-il, s'adressant aux
Bertaud, attendez-moi ici, je vais passer un paletot.

Le juge de paix d'Orcival, le pre Plantat, comme on l'appelle, est un
ancien avou de Melun.

 cinquante ans, le pre Plantat, auquel tout avait toujours russi 
souhait, perdit dans le mme mois sa femme qu'il adorait et ses fils,
deux charmants jeunes gens, gs l'un de dix-huit, l'autre de vingt-deux
ans.

Ces pertes successives atterrrent un homme que trente annes de
prosprit laissaient sans dfense contre le malheur. Pendant longtemps,
on craignit pour sa raison. La seule vue d'un client, venant troubler sa
douleur pour lui conter de sottes histoires d'intrt, l'exasprait. On
ne fut donc pas surpris de lui voir vendre son tude  moiti prix. Il
voulait s'tablir  son aise dans son chagrin, avec la certitude de n'en
point tre distrait.

Mais l'intensit des regrets diminua et la maladie du dsoeuvrement
vint. La justice de paix d'Orcival tait vacante, le pre Plantat la
sollicita et l'obtint.

Une fois juge de paix, il s'ennuya moins. Cet homme, qui voyait sa vie
finie, entreprit de s'intresser aux mille causes diverses qui se
plaidaient chez lui. Il appliqua toutes les forces d'une intelligence
suprieure, toutes les ressources d'un esprit minemment dli  dmler
le faux du vrai parmi tous les mensonges qu'il tait forc d'couter.

Il s'obstina d'ailleurs  vivre seul, en dpit des exhortations de M.
Courtois, prtendant que toute socit le fatiguait, et qu'un homme
malheureux est un trouble-fte. Le temps que lui laissait son tribunal,
il le consacrait  une collection sans pareille de ptunias.

Le malheur qui modifie les caractres, soit en bien, soit en mal,
l'avait rendu, en apparence, affreusement goste. Il assurait ne pas
s'intresser aux choses de la vie plus qu'un critique blas aux jeux de
la scne. Il aimait  faire parade de sa profonde indiffrence pour
tout, jurant qu'une pluie de feu tombant sur Paris ne lui ferait
seulement pas tourner la tte. L'mouvoir semblait impossible.
Qu'est-ce que cela me fait,  moi! tait son invariable refrain.

Tel est l'homme qui, un quart d'heure aprs le dpart de Baptiste,
arrivait chez le maire d'Orcival.

M. Plantat est grand, maigre et nerveux. Sa physionomie n'a rien de
remarquable. Il porte les cheveux courts, ses yeux inquiets paraissent
toujours chercher quelque chose, son nez fort long est mince comme la
lame d'un rasoir. Depuis ses chagrins, sa bouche, si fine jadis, s'est
dforme, la lvre infrieure s'est affaisse et lui donne une trompeuse
apparence de simplicit.

--Que m'apprend-on, dit-il ds la porte, on a assassin Mme de
Trmorel.

--Ces gens-ci, du moins, le prtendent, rpondit le maire qui venait de
reparatre.

M. Courtois n'tait plus le mme homme. Il avait eu le temps de se
remettre un peu. Sa figure s'essayait  exprimer une froideur
majestueuse. Il s'tait vertement blm d'avoir, en manifestant son
trouble et sa douleur devant les Bertaud, manqu de dignit.

Rien ne doit mouvoir  ce point un homme dans ma position, s'tait-il
dit.

Et, bien qu'effroyablement agit, il s'efforait d'tre calme, froid,
impassible.

Le pre Plantat, lui, tait ainsi tout naturellement.

--Ce serait un accident bien fcheux, dit-il d'un ton qu'il s'efforait
de rendre parfaitement dsintress, mais, au fond, qu'est-ce que cela
nous fait? Il faut nanmoins aller voir sans retard ce qu'il en est;
j'ai fait prvenir le brigadier de gendarmerie qui nous rejoindra.

--Partons, dit M. Courtois, j'ai mon charpe dans ma poche.

On partit. Philippe et son pre marchaient les premiers, le jeune homme
empress et impatient, le vieux sombre et proccup.

Le maire,  chaque pas, laissait chapper quelques exclamations.

--Comprend-on cela, murmurait-il, un meurtre dans ma commune, une
commune o de mmoire d'homme, il n'y a point eu de crime de commis.

Et il enveloppait les deux Bertaud d'un regard souponneux.

Le chemin qui conduit  la maison--dans le pays on dit au chteau--de M.
de Trmorel est assez dplaisant, encaiss qu'il est par des murs d'une
douzaine de pieds de haut. D'un ct, c'est le parc de la marquise de
Lanascol, de l'autre le grand jardin de Saint-Jouan.

Les alles et les venues avaient pris du temps, il tait prs de huit
heures lorsque le maire, le juge de paix et leurs guides s'arrtrent
devant la grille de M. de Trmorel.

Le maire sonna.

La cloche est fort grosse, une petite cour sable de cinq ou six mtres
spare seule la grille de l'habitation, cependant personne ne parut.

Monsieur le maire sonna plus fort, puis plus fort encore, puis de toutes
ses forces, en vain.

Devant la grille du chteau de M. de Lanascol, situe presque en face,
un palefrenier tait debout, occup  nettoyer et  polir un mors de
bride.

--Ce n'est gure la peine de sonner, messieurs, dit cet homme, il n'y a
personne au chteau.

--Comment, personne? demanda le maire surpris.

--J'entends, rpondit le palefrenier, qu'il n'y a que les matres. Les
gens sont tous partis hier soir, par le train de huit heures quarante,
pour se rendre  Paris, assister  la noce de l'ancienne cuisinire,
Mme Denis; ils doivent revenir ce matin par le premier train. J'avais
t invit, moi aussi...

--Grand Dieu! interrompit M. Courtois, alors le comte et la comtesse
sont rests seuls cette nuit?

--Absolument seuls, monsieur le maire.

--C'est horrible!

Le pre Plantat semblait s'impatienter de ce dialogue.

--Voyons, dit-il, nous ne pouvons nous terniser  cette porte, les
gendarmes n'arrivent pas, envoyons chercher le serrurier.

Dj Philippe prenait son lan, lorsqu'au bout du chemin on entendit des
chants et des rires. Cinq personnes, trois femmes et deux hommes
parurent presque aussitt.

--Ah! voil les gens du chteau, dit le palefrenier que cette visite
matinale semblait intriguer singulirement, ils doivent avoir une cl.

De leur ct, les domestiques, apercevant le groupe arrt devant la
grille, se turent et htrent le pas. L'un d'eux, mme, se mit  courir,
devanant ainsi les autres; c'tait le valet de chambre du comte.

--Ces messieurs voudraient parler  monsieur le comte? demanda-t-il,
aprs avoir salu le maire et le juge de paix.

--Voici cinq fois que nous sonnons  tout rompre, dit le maire.

--C'est surprenant, fit le valet de chambre, Monsieur a pourtant le
sommeil bien lger! Aprs cela, il est peut-tre sorti.

--Malheur! s'cria Philippe, on les aura assassins tous les deux!

Ces mots dgrisrent les domestiques dont la gaiet annonait un nombre
trs raisonnable de sants bues au bonheur des nouveaux poux.

M. Courtois, lui, paraissait tudier l'attitude du vieux Bertaud.

--Un assassinat! murmura le valet de chambre; ah! c'est pour l'argent,
alors, on aura su...

--Quoi? demanda le maire.

--Monsieur le comte a reu hier dans la matine une trs forte somme.

--Ah! oui, forte, ajouta une femme de chambre, il y avait gros comme
cela de billets de banque. Madame a mme dit  Monsieur qu'elle ne
fermerait pas l'oeil de la nuit avec cette somme immense dans la
maison.

Il y eut un silence, chacun se regardant d'un air effray. M. Courtois,
lui, rflchissait.

-- quelle heure tes-vous partis hier soir, demanda-t-il aux
domestiques.

-- huit heures, on avait avanc le dner.

--Vous tes partis tous ensemble?

--Oui, monsieur.

--Vous ne vous tes pas quitts?

--Pas une minute.

--Et vous revenez tous ensemble?

Les domestiques changrent un singulier regard:

--Tous, rpondit une femme de chambre qui avait la langue bien pendue...
c'est--dire, non. Il y en a un qui nous a lchs en arrivant  la gare
de Lyon,  Paris: c'est Guespin.

--Ah!

--Oui, monsieur, il a fil de son ct en disant qu'il nous rejoindrait
aux Batignolles, chez Wepler, o se faisait la noce.

Monsieur le maire donna un grand coup de coude au juge de paix, comme
pour lui recommander l'attention, et continua  interroger.

--Et ce Guespin, comme vous le nommez, l'avez-vous revu?

--Non, monsieur, j'ai mme plusieurs fois demand inutilement de ses
nouvelles pendant la nuit; son absence me paraissait louche.

videmment la femme de chambre essayait de faire montre d'une
perspicacit suprieure; encore un peu elle et parl de pressentiments.

--Ce domestique, demanda M. Courtois, tait-il depuis longtemps dans la
maison?

--Depuis le printemps.

--Quelles taient ses attributions?

--Il avait t envoy de Paris par la maison du _Gentil Jardinier_ pour
soigner les fleurs rares de la serre de Madame.

--Et... avait-il eu connaissance de l'argent?

Les domestiques eurent encore des regards bien significatifs.

--Oui, oui! rpondirent-ils en choeur, nous en avions beaucoup caus
entre nous  l'office.

--Mme, ajouta la femme de chambre, belle parleuse, il m'a dit 
moi-mme, parlant  ma personne:

--Dire que monsieur le comte a dans son secrtaire de quoi faire notre
fortune  tous!

--Quelle espce d'homme est-ce?

Cette question teignit absolument la loquacit des domestiques. Aucun
n'osait parler, sentant bien que le moindre mot pouvait servir de base 
une accusation terrible.

Mais le palefrenier de la maison d'en face qui brlait de se mler 
cette affaire, n'eut point ces scrupules.

--C'est, rpondit-il, un bon garon, Guespin, et qui a roul. Dieu de
Dieu! en sait-il de ces histoires! Il connat tout, cet homme-l, il
parat qu'il a t riche dans le temps, et s'il voulait... Mais, dame!
il aime le travail tout fait, et avec a c'est un noceur comme il n'y en
a pas, un creveur de billards, quoi!

Tout en coutant d'une oreille, en apparence distraite, ces dpositions,
ou, pour parler plus juste, ces cancans, le pre Plantat examinait
soigneusement et le mur et la grille. Il se retourna  point nomm pour
interrompre le palefrenier.

--En voil bien assez, dit-il, au grand scandale de M. Courtois. Avant
de poursuivre cet interrogatoire, il est bon de constater le crime, si
crime il y a, toutefois, ce qui n'est pas prouv. Que celui de vous qui
a une cl ouvre la grille.

Le valet de chambre avait la cl, il ouvrit, et tout le monde pntra
dans la petite cour. Les gendarmes venaient d'arriver. Le maire dit au
brigadier de le suivre, et plaa deux hommes  la grille, avec dfense
de laisser entrer ou sortir personne sans sa permission.

Alors seulement le valet de chambre ouvrit la porte de la maison.




II


S'il n'y avait pas eu de crime, au moins s'tait-il pass quelque chose
de bien extraordinaire chez le comte de Trmorel; l'impassible juge de
paix dut en tre convaincu ds ses premiers pas dans le vestibule.

La porte vitre donnant sur le jardin tait toute grande ouverte, et
trois des carreaux taient briss en mille pices.

Le _chemin_ de toile cire qui reliait toutes les portes avait t
arrach, et sur les dalles de marbre blanc,  et l, on apercevait de
larges gouttes de sang. Au pied de l'escalier tait une tache plus
grande que les autres, et sur la dernire marche une claboussure
hideuse  voir.

Peu fait pour de tels spectacles, pour une mission comme celle qu'il
avait  remplir, l'honnte M. Courtois se sentait dfaillir. Par
bonheur, il puisait dans le sentiment de son importance et de sa dignit
une nergie bien loigne de son caractre. Plus l'instruction
prliminaire de cette affaire lui paraissait difficile, plus il tenait 
bien la mener.

--Conduisez-nous  l'endroit o vous avez aperu le corps, dit-il aux
Bertaud.

Mais le pre Plantat intervint.

--Il serait, je crois, plus sage, objecta-t-il, et plus logique de
commencer par visiter la maison.

--Soit, oui, en effet, c'est ce que je pensais, dit le maire,
s'accrochant au conseil du juge de paix, comme un homme qui se noie
s'accroche  une planche.

Et il fit retirer tout le monde,  l'exception du brigadier et du valet
de chambre destin  servir de guide.

--Gendarmes, cria-t-il encore, aux hommes en faction devant la grille,
veillez  ce que personne ne s'loigne, empchez d'entrer dans la
maison, et que nul surtout ne pntre dans le jardin.

On monta alors.

Tout le long de l'escalier les taches de sang se rptaient. Il y avait
aussi du sang sur la rampe, et M. Courtois s'aperut avec horreur qu'il
s'y tait rougi les mains.

Lorsqu'on fut arriv au palier du premier tage:

--Dites-moi, mon ami, demanda le maire au valet de chambre, vos matres
faisaient-ils chambre commune?

--Oui, monsieur, rpondit le domestique.

--Et, o est leur chambre?

--L, monsieur.

Et en mme temps qu'il rpondait, le valet de chambre reculait effray,
et montrait une porte dont le panneau suprieur portait l'empreinte
d'une main ensanglante.

Des gouttelettes de sueur perlaient sur le front du pauvre maire; lui
aussi, il avait peur,  grand-peine il pouvait se tenir debout! Hlas!
le pouvoir impose de terribles obligations. Le brigadier, un vieux
soldat de Crime, visiblement mu, hsitait.

Seul, le pre Plantat, tranquille comme dans son jardin, gardait son
sang-froid et regardait les autres en dessous.

--Il faut pourtant se dcider, pronona-t-il.

Il entra, les autres le suivirent.

La pice o on pntra n'offrait rien de bien insolite. C'tait un
boudoir tendu de satin bleu, garni d'un divan et de quatre fauteuils
capitonns en toffe pareille  la tenture. Un des fauteuils tait
renvers.

On passa dans la chambre  coucher.

Effroyable tait le dsordre de cette pice. Il n'tait pas un meuble,
pas un bibelot, qui n'attestt qu'une lutte terrible, enrage, sans
merci, avait eu lieu entre les assassins et les victimes.

Au milieu de la chambre, une petite table de laque tait renverse, et
tout autour s'parpillaient des morceaux de sucre, des cuillres de
vermeil, des dbris de porcelaine.

--Ah! dit le valet de chambre, Monsieur et Madame prenaient le th
lorsque les misrables sont entrs!

La garniture de la chemine avait t jete  terre; la pendule, en
tombant, s'tait arrte sur trois heures vingt minutes. Prs de la
pendule, gisaient les lampes; les globes taient en morceaux, l'huile
s'tait rpandue.

Le ciel de lit avait t arrach et couvrait le lit. On avait d
s'accrocher dsesprment aux draperies. Tous les meubles taient
renverss. L'toffe des fauteuils tait hache de coups de couteau et
par endroits le crin sortait. On avait enfonc le secrtaire, la
tablette disloque pendait aux charnires, les tiroirs taient ouverts
et vides. La glace de l'armoire, en pices; en pices un ravissant
chiffonnier de Boule; la table  ouvrage, brise; la toilette,
bouleverse.

Et partout du sang, sur le tapis, le long de la tapisserie, aux meubles,
aux rideaux, aux rideaux du lit surtout.

videmment le comte et la comtesse de Trmorel s'taient dfendus
courageusement et longtemps.

--Les malheureux! balbutiait le pauvre maire, les malheureux! C'est ici
qu'ils ont t massacrs.

Et au souvenir de son amiti pour le comte, oubliant son importance,
jetant son masque d'homme impassible, il pleura.

Tout le monde perdait un peu la tte. Mais pendant ce temps, le juge de
paix se livrait  une minutieuse perquisition, il prenait des notes sur
son carnet, il visitait les moindres recoins.

Lorsqu'il eut termin:

--Maintenant, dit-il, voyons ailleurs.

Ailleurs le dsordre tait pareil. Une bande de fous furieux ou de
malfaiteurs pris de frnsie, avait certainement pass la nuit dans la
maison.

Le cabinet du comte, particulirement, avait t boulevers. Les
assassins ne s'taient pas donn la peine de forcer les serrures; ils
avaient procd  coups de hache. Certainement ils avaient la certitude
de ne pouvoir tre entendus, car il leur avait fallu frapper
terriblement fort pour faire voler en clats le bureau de chne massif.
Les livres de la bibliothque taient  terre, ple-mle.

Ni le salon, ni le fumoir n'avaient t respects. Les divans, les
chaises, les canaps taient dchirs comme si on les et sonds avec
des pes. Deux chambres rserves, des chambres d'amis, taient sens
dessus dessous.

On monta au second tage.

L, dans la premire pice o on pntra, on trouva devant un bahut
attaqu dj, mais non ouvert encore, une hache  fendre le bois que le
valet de chambre reconnut pour appartenir  la maison.

--Comprenez-vous maintenant, disait le maire au pre Plantat. Les
assassins taient en nombre c'est vident. Le meurtre accompli, ils se
sont rpandus dans la maison, cherchant partout l'argent qu'ils savaient
s'y trouver. L'un d'eux tait ici occup  enfoncer ce meuble lorsque
les autres, en bas, ont mis la main sur les valeurs; on l'a appel, il
s'est empress de descendre, et jugeant toute recherche dsormais
inutile, il a abandonn ici cette hache.

--Je vois la chose comme si j'y tais, approuva le brigadier.

Le rez-de-chausse qu'on visita ensuite avait t respect. Seulement,
le crime commis, les valeurs enleves, les assassins avaient senti le
besoin de se rconforter. On retrouva dans la salle  manger des dbris
de leur souper. Ils avaient dvor tous les reliefs rests dans les
buffets. Sur la table,  ct de huit bouteilles vides--bouteilles de
vin ou de liqueurs--cinq verres taient rangs.

--Ils taient cinq, murmura le maire.

 force de volont, l'excellent M. Courtois avait recouvr son
sang-froid habituel.

--Avant d'aller relever les cadavres, dit-il, je vais expdier un mot au
procureur imprial de Corbeil. Dans une heure, nous aurons un juge
d'instruction qui achvera notre pnible tche.

Ordre fut donn  un gendarme d'atteler le tilbury du comte et de partir
en toute hte.

Puis, le maire et le juge, suivis du brigadier, du valet de chambre et
des deux Bertaud s'acheminrent vers la rivire.

Le parc de Valfeuillu est trs vaste; mais c'est de droite et de gauche
qu'il s'tend. De la maison  la Seine, il n'y a gure plus de deux
cents pas. Devant la maison verdoie une belle pelouse coupe de
corbeilles de fleurs. On prend pour gagner le bord de l'eau une des deux
alles qui tournent le gazon.

Mais les malfaiteurs n'avaient pas suivi les alles. Coupant au plus
court, ils avaient travers la pelouse. Leurs traces taient
parfaitement visibles. L'herbe tait foule et trpigne comme si on y
et tran quelque lourd fardeau. Au milieu du gazon, on aperut quelque
chose de rouge que le juge de paix alla ramasser. C'tait une pantoufle
que le valet de chambre reconnut pour appartenir au comte. Plus loin, on
trouva un foulard blanc que le domestique dclara avoir vu souvent au
cou de son matre. Ce foulard tait tach de sang.

Enfin, on arriva au bord de l'eau, sous ces saules dont Philippe avait
voulu couper une branche et on aperut le cadavre.

Le sable,  cette place, tait profondment fouill, labour, pour ainsi
dire, par des pieds cherchant un point d'appui solide. L, tout
l'indiquait, avait eu lieu la lutte suprme.

M. Courtois comprit toute l'importance de ces traces.

--Que personne n'avance, dit-il.

Et, suivi seul du juge de paix, il s'approcha du corps.

Bien qu'on ne pt distinguer le visage, le maire et le juge reconnurent
la comtesse. Tous deux lui avaient vu cette robe grise orne de
passementeries bleues.

Maintenant comment se trouvait-elle l?

Le maire supposa qu'ayant russi  s'chapper des mains des meurtriers,
elle avait fui perdue. On l'avait poursuivie, on l'avait atteinte l,
on lui avait port les derniers coups, et elle tait tombe pour ne plus
se relever.

Cette version expliquait les traces de la lutte. Ce serait alors le
cadavre du comte que les assassins auraient tran  travers la pelouse.

M. Courtois parlait avec animation, cherchant  faire pntrer ses
impressions dans l'esprit du juge de paix. Mais le pre Plantat coutait
 peine, on et pu le croire  cent lieues du Valfeuillu, il ne
rpondait que par monosyllabes: oui, non, peut-tre.

Et le brave maire se donnait une peine infinie: il allait, venait,
prenait des mesures, inspectait minutieusement le terrain.

Il n'y avait pas  cet endroit plus d'un pied d'eau.

Un banc de vase, sur lequel poussaient des touffes de glaeuls et
quelques maigres nnuphars, allait en pente douce, du bord au milieu de
la rivire. L'eau tait claire, le courant nul; on voyait fort bien la
vase lisse et luisante.

M. Courtois en tait l de ses investigations lorsqu'il parut frapp
d'une ide subite.

--La Ripaille, s'cria-t-il, approchez.

Le vieux maraudeur obit.

--Vous dites donc, interrogea le maire, que c'est de votre bateau que
vous avez aperu le corps?

--Oui, monsieur le maire.

--O est-il, votre bateau?

--L, amarr  la prairie.

--Eh bien, conduisez-nous y.

Pour tous les assistants, il fut visible que cet ordre impressionnait
vivement le bonhomme. Il tressaillit et plit sous l'paisse couche de
hle dpose sur ses joues par la pluie et le soleil. Mme, on le
surprit jetant  son fils un regard qui parut menaant.

--Marchons, rpondit-il enfin.

On allait regagner la maison, lorsque le valet de chambre proposa de
franchir la douve.

--Ce sera bien plus vite fait, dit-il, je cours chercher une chelle,
que nous mettrons en travers.

Il partit, et une minute aprs reparut avec sa passerelle improvise.
Mais au moment o il allait la placer:

--Arrtez, lui cria le maire, arrtez!...

Les empreintes laisses par les Bertaud sur les deux cts du foss
venaient de lui sauter aux yeux.

--Qu'est ceci? dit-il; videmment on a pass par l, et il n'y a pas
longtemps, ces traces de pas sont toutes fraches.

Et, aprs un examen de quelques minutes, il ordonna de placer l'chelle
plus loin. Lorsqu'on fut arriv prs du bateau:

--C'est bien l, demanda le maire  La Ripaille, l'embarcation avec
laquelle vous tes alls relever vos nasses ce matin?

--Oui, monsieur.

--Alors, reprit M. Courtois, de quels ustensiles vous tes-vous servis?
Votre pervier est parfaitement sec; cette gaffe et ces rames n'ont pas
t mouilles depuis plus de vingt-quatre heures.

Le trouble du pre et du fils devenait de plus en plus manifeste.

--Persistez-vous dans vos dires, Bertaud?, insista le maire.

--Et vous Philippe?

--Monsieur, balbutia le jeune homme, nous avons dit la vrit.

--Vraiment! reprit M. Courtois d'un ton ironique; alors vous expliquerez
 qui de droit comment vous avez pu voir quelque chose d'un bateau sur
lequel vous n'tes pas monts. Ah! dame! on ne pense pas  tout. On vous
prouvera aussi que le corps est plac de telle faon qu'il est
impossible, vous m'entendez, absolument impossible de l'apercevoir du
milieu de la rivire. Puis, vous aurez  dire encore quelles sont ces
traces que je relve, l sur l'herbe, et qui vont de votre bateau 
l'endroit o le foss a t franchi  plusieurs reprises et par
plusieurs personnes.

Les deux Bertaud baissaient la tte.

--Brigadier, ordonna monsieur le maire, au nom de la loi, arrtez ces
deux hommes et empchez toute communication entre eux.

Philippe semblait prs de se trouver mal. Pour le vieux La Ripaille, il
se contenta de hausser les paules et de dire  son fils:

--Hein! tu l'as voulu, n'est-ce pas?

Puis, pendant que le brigadier emmenait les deux maraudeurs qu'il
enferma sparment et sous la garde de ses hommes, le juge de paix et le
maire rentraient dans le parc.

--Avec tout cela, murmurait M. Courtois, pas de traces du comte!...

Il s'agissait de relever le cadavre de la comtesse.

Le maire envoya chercher deux planches qu'on dposa  terre avec mille
prcautions, et ainsi on put agir sans risquer d'effacer des empreintes
prcieuses pour l'instruction.

Hlas! tait-ce bien l celle qui avait t la belle, la charmante
comtesse de Trmorel! taient-ce l ce frais visage riant, ces beaux
yeux parlants, cette bouche fine et spirituelle.

Rien, il ne restait rien d'elle. La face tumfie, souille de boue et
de sang n'tait plus qu'une plaie; une partie de la peau du front avait
t enleve avec une poigne de cheveux. Les vtements taient en
lambeaux.

Une ivresse furieuse affolait certainement les monstres qui avaient tu
la pauvre femme! Elle avait reu plus de vingt coups de couteau, elle
avait d tre frappe avec un bton ou plutt avec un marteau, on
l'avait foule aux pieds, trane par les cheveux!...

Dans sa main gauche crispe tait un lambeau de drap commun, gristre,
arrach probablement au vtement d'un des assassins.

Tout en procdant  ces lugubres constatations et en prenant des notes
pour son procs-verbal, le pauvre maire sentait si bien ses jambes
flchir qu'il tait forc de s'appuyer sur l'impassible pre Plantat.

--Portons la comtesse  la maison, ordonna le juge de paix, nous verrons
ensuite  chercher le cadavre du comte.

Le valet de chambre, et le brigadier qui tait revenu, durent rclamer
l'assistance des domestiques rests dans la cour. Du mme coup les
femmes se prcipitrent dans le jardin.

Ce fut alors un concert terrible de cris, de pleurs et d'imprcations.

--Les misrables! Une si brave femme! Une si bonne matresse!

M. et Mme de Trmorel taient, on le vit bien en cette occasion,
adors de leurs gens.

On venait de dposer le corps de la comtesse au rez-de-chausse, sur le
billard, lorsqu'on annona au maire l'arrive du juge d'instruction et
d'un mdecin.

--Enfin! murmura le bon M. Courtois.

Et plus bas il ajouta:

--Les plus belles mdailles ont leur revers.

Pour la premire fois de sa vie, il venait srieusement de maudire son
ambition et de regretter d'tre le plus important personnage d'Orcival.




III


Le juge d'instruction prs le tribunal de Corbeil tait alors un
remarquable magistrat, M. Antoine Domini, appel depuis  d'minentes
fonctions.

M. Domini est un homme d'une quarantaine d'annes, fort bien de sa
personne, dou d'une physionomie heureusement expressive, mais grave,
trop grave.

En lui semble s'tre incarne la solennit parfois un peu roide de la
magistrature.

Pntr de la majest de ses fonctions, il leur a sacrifi sa vie, se
refusant les distractions les plus simples, les plus lgitimes plaisirs.

Il vit seul, se montre  peine, ne reoit que de rares amis, ne voulant
pas, dit-il, que les dfaillances de l'homme puissent porter atteinte au
caractre sacr du juge et diminuer le respect qu'on lui doit. Cette
dernire raison l'a empch de se marier, bien qu'il se sentt fait pour
la vie de famille.

Toujours et partout, il est le magistrat, c'est--dire le reprsentant
convaincu jusqu'au fanatisme de ce qu'il y a de plus auguste au monde:
la justice.

Naturellement gai, il doit s'enfermer  double tour lorsqu'il a envie de
rire. Il a de l'esprit, mais si un bon mot ou une phrase plaisante lui
chappent, soyez sr qu'il en fait pnitence.

C'est bien corps et me qu'il s'est donn  son tat, et nul ne saurait
apporter plus de conscience  remplir ce qu'il estime son devoir. Mais
aussi, il est inflexible plus qu'un autre. Discuter un article du code
est  ses yeux une monstruosit. La loi parle, il suffit, il ferme les
yeux, se bouche les oreilles, et obit.

Du jour o une instruction est commence, il ne dort plus, et rien ne
lui cote pour arriver  la dcouverte de la vrit. Cependant on ne le
considre pas comme un bon juge d'instruction: lutter de ruses avec un
prvenu lui rpugne; tendre un pige  un coquin est, dit-il, indigne;
enfin, il est entt, mais entt jusqu' la folie, parfois jusqu'
l'absurde, jusqu' la ngation du soleil en plein midi.

Le maire d'Orcival et le pre Plantat s'taient levs avec empressement
pour courir au-devant du juge d'instruction.

M. Domini les salua gravement, comme s'il ne les et point connus, et
leur prsentant un homme d'une soixantaine d'annes qui l'accompagnait:

--Messieurs, dit-il, M. le docteur Gendron.

Le pre Plantat changea une poigne de mains avec le mdecin; monsieur
le maire lui adressa son sourire le plus officiellement gracieux.

C'est que le docteur Gendron est bien connu  Corbeil et dans tout le
dpartement; il y est mme clbre, malgr le voisinage de Paris.

Praticien d'une habilet hors ligne, aimant son art et l'exerant avec
une sagacit passionne, le docteur Gendron doit cependant sa renomme
moins  sa science qu' ses faons d'tre. On dit de lui: C'est un
original; et on admire ses affectations d'indpendance, de scepticisme
et de brutalit.

C'est entre cinq et neuf heures du matin, t comme hiver, qu'il fait
ses visites. Tant pis pour ceux que cela drange; ce ne sont point, Dieu
merci! les mdecins qui manquent.

Pass neuf heures, bonsoir, personne, plus de docteur. Le docteur
travaille pour lui, le docteur est dans sa serre, le docteur inspecte sa
cave, le docteur est mont  son laboratoire, prs du grenier, o il
cuisine des ragots tranges.

Il cherche, dit-on dans le public, des secrets de chimie industrielle
pour augmenter encore ses vingt mille livres de rentes, ce qui est bien
peu digne.

Et il laisse dire, car le vrai est qu'il s'occupe de poisons et qu'il
perfectionne un appareil de son invention, avec lequel on pourra
retrouver les traces de tous les alcalodes qui, jusqu'ici, chappent 
l'analyse.

Si ses amis lui reprochent, mme en plaisantant, d'envoyer promener les
malades dans l'aprs-midi, il se fche tout rouge.

--Parbleu! rpond-il, je vous trouve superbes! Je suis mdecin quatre
heures par jour, je ne suis gure pay que du quart de mes malades,
c'est donc trois heures que je donne quotidiennement  l'humanit que je
mprise et  la philanthropie dont je me soucie... Que chacun de vous en
donne autant, et nous verrons.

Cependant, monsieur le maire d'Orcival avait fait passer les nouveaux
venus dans le salon o il s'tait install pour rdiger son
procs-verbal.

--Quel malheur pour ma commune, que ce crime, disait-il au juge
d'instruction, quelle honte! Voil Orcival perdu de rputation.

--C'est que je ne sais rien, ou autant dire, rpondait M. Domini, le
gendarme qui est venu me chercher tait mal inform.

Alors, M. Courtois raconta longuement ce que lui avait appris son
enqute sommaire, n'oubliant pas le plus inutile dtail, insistant sur
les prcautions admirables qu'il avait cru devoir prendre. Il dit
comment l'attitude des Bertaud avait tout d'abord veill ses soupons,
comment il les avait pris,  tout le moins en flagrant dlit de
mensonge, comment finalement il s'tait dcid  les faire arrter.

Il parlait debout, la tte rejete en arrire, avec une emphase
verbeuse, s'coutant, triant les expressions. Et  chaque instant, les
mots de: Nous, maire d'Orcival ou de: Ensuite de quoi revenaient
dans son discours. Enfin, il s'panouissait dans l'exercice de ses
fonctions, et le plaisir de parler le ddommageait un peu de ces
angoisses.

--Et maintenant, conclut-il, je viens d'ordonner les plus exactes
perquisitions qui, sans nul doute, nous feront retrouver le cadavre du
comte. Cinq hommes, par moi requis et tous les gens de la maison battent
le parc. Si leurs recherches ne sont pas couronnes de succs, j'ai sous
la main des pcheurs qui sonderont la rivire.

Le juge d'instruction se taisait, hochant simplement la tte de temps 
autre en signe d'approbation. Il tudiait, il pesait les dtails qui lui
taient communiqus, btissant dj dans sa tte un plan d'instruction.

--Vous avez fort sagement agi, monsieur le maire, dit-il enfin. Le
malheur est immense, mais je crois comme vous que nous sommes sur la
trace des coupables. Ces maraudeurs que nous tenons, ce jardinier qui
n'a pas reparu doivent tre pour quelque chose dans ce crime abominable.

Depuis quelques minutes dj, le pre Plantat dissimulait tant bien que
mal, plutt mal que bien, des signes d'impatience.

--Le malheur est, dit-il, que si Guespin est coupable, il ne sera pas
assez sot pour se prsenter ici.

--Oh! nous le trouverons, rpondit M. Domini; avant de quitter Corbeil,
j'ai envoy  Paris,  la prfecture de police, une dpche
tlgraphique pour demander un agent de la police de la Sret, et il
sera, je l'imagine, ici avant peu.

--En attendant, proposa le maire, vous dsireriez peut-tre, monsieur le
juge d'instruction, visiter le thtre du crime.

M. Domini eut un geste comme pour se lever et se rassit aussitt.

--Au fait, non, dit-il, autant ne rien voir avant l'arrive de notre
agent. Mais j'aurais bien besoin de renseignements sur le comte et la
comtesse de Trmorel.

Le digne maire triompha de nouveau.

--Oh! je puis vous en donner, rpondit-il vivement, et mieux que
personne. Depuis leur arrive dans ma commune, j'tais, je puis le dire,
un des meilleurs amis de monsieur le comte et madame la comtesse. Ah!
monsieur, quels gens charmants! et excellents, et affables, et
dvous!...

Et, au souvenir de toutes les qualits de ses amis, M. Courtois prouva
une certaine gne dans la gorge.

--Le comte de Trmorel, reprit-il, tait un homme de trente-quarante
ans, beau garon, spirituel jusqu'au bout des ongles. Il avait bien,
parfois, des accs de mlancolie pendant lesquels il ne voulait voir
personne, mais il tait d'ordinaire si aimable, si poli, si obligeant,
il savait si bien tre noble sans morgue, que tout le monde dans ma
commune l'estimait et l'adorait.

--Et la comtesse? demanda le juge d'instruction.

--Un ange! monsieur, un ange sur la terre! Pauvre femme! Vous allez voir
ses restes mortels tout  l'heure, et certes vous ne devinerez pas
qu'elle a t la reine du pays, par la beaut.

--Le comte et la comtesse taient-ils riches?

--Certes! Ils devaient runir  eux deux plus de cent mille francs de
rentes; oh! oui, beaucoup plus; car, depuis cinq ou six mois, le comte,
qui n'avait pas pour la culture les aptitudes de ce pauvre Sauvresy,
vendait les terres pour acheter de la rente.

--taient-ils maris depuis longtemps?

M. Courtois se gratta la tte; c'tait son invocation  la mmoire.

--Ma foi, rpondit-il, c'est au mois de septembre de l'anne dernire;
il y a juste dix mois que je les ai maris moi-mme. Il y avait un an
que ce pauvre Sauvresy tait mort.

Le juge d'instruction abandonna ses notes pour regarder le maire d'un
air surpris.

--Quel est, demanda-t-il, ce Sauvresy dont vous nous parlez?

Le pre Plantat, qui se mordillait furieusement les ongles dans son
coin, tranger en apparence  ce qui se passait, se leva vivement.

--M. Sauvresy, dit-il, tait le premier mari de Mme de Trmorel; mon
ami Courtois avait nglig ce fait...

--Oh! riposta le maire d'un ton bless, il me semble que dans les
conjonctures prsentes...

--Pardon, interrompit le juge d'instruction, il est tel dtail qui peut
devenir prcieux bien qu'tranger  la cause, et mme insignifiant au
premier abord.

--Hum! grommela le pre Plantat, insignifiant tranger!...

Son ton tait  ce point singulier, son air si quivoque, que le juge
d'instruction en fut frapp.

--Ne partageriez-vous pas, monsieur, demanda-t-il, les opinions de
monsieur le maire sur le compte des poux Trmorel?

Le pre Plantat haussa les paules.

--Je n'ai pas d'opinions, moi, rpondit-il, je vis seul, je ne vois
personne; que m'importent toutes ces choses. Cependant...

--Il me semble, exclama M. Courtois, que nul mieux que moi ne doit
connatre l'histoire de gens qui ont t mes amis et mes administrs.

--C'est qu'alors, rpondit schement le pre Plantat, vous la contez
mal.

Et comme le juge d'instruction le pressait de s'expliquer, il prit sans
faon la parole, au grand scandale du maire rejet ainsi au second plan,
esquissant  grands traits la biographie du comte et de la comtesse.

La comtesse de Trmorel, ne Berthe Lechaillu, tait la fille d'un
pauvre petit instituteur de village.

 dix-huit ans, sa beaut tait clbre  trois lieues  la ronde, mais
comme elle n'avait pour toute dot que ses grands yeux bleus et
d'admirables cheveux blonds, les amoureux--c'est--dire les amoureux
pour le bon motif--ne se prsentaient gure.

Dj Berthe, sur les conseils de sa famille, se rsignait  coiffer
sainte Catherine et sollicitait une place d'institutrice--triste place
pour une fille si belle--lorsque l'hritier d'un des plus riches
propritaires du pays eut occasion de la voir et s'prit d'elle.

Clment Sauvresy venait d'avoir trente ans; il n'avait plus de famille
et possdait prs de cent mille livres de rentes en belles et bonnes
terres absolument libres d'hypothques. C'est dire que mieux que
personne il avait le droit de prendre femme  son gr.

Il n'hsita pas. Il demanda la main de Berthe, l'obtint, et, un mois
aprs, il l'pousait en plein midi, au grand scandale des fortes ttes
de la contre, qui allaient rptant:

--Quelle folie!  quoi sert d'tre riche, si ce n'est  doubler sa
fortune par un bon mariage!

Un mois avant la noce,  peu prs, Sauvresy avait mis les ouvriers au
Valfeuillu, et, en moins de rien, il y avait dpens, en rparations et
en mobilier, la bagatelle de trente mille cus. C'est ce beau domaine
que les poux choisirent pour passer leur lune de miel.

Ils s'y trouvrent si bien qu'ils s'y installrent tout  fait,  la
grande satisfaction de tous ceux qui taient en relation avec eux. Ils
conservrent seulement un pied  terre  Paris.

Berthe tait de ces femmes qui naissent tout exprs, ce semble, pour
pouser les millionnaires.

Sans gne ni embarras, elle passa sans transition de la misrable salle
d'cole, o elle secondait son pre, au superbe salon de Valfeuillu. Et
lorsqu'elle faisait les honneurs de son chteau  toute l'aristocratie
des environs, il semblait que de sa vie, elle n'avait fait autre chose.
Elle sut rester simple, avenante, modeste, tout en prenant le ton de la
plus haute socit. On l'aima.

--Mais il me semble, interrompit le maire, que je n'ai pas dit autre
chose, et ce n'tait vraiment pas la peine...

Un geste du juge d'instruction lui ferma la bouche et le pre Plantat
continua:

--On aimait aussi Sauvresy, un de ces coeurs d'or qui ne veulent mme
pas souponner le mal. Sauvresy tait un de ces hommes  croyances
robustes,  illusions obstines, que le doute n'effleure jamais de ses
ailes d'orfraie. Sauvresy tait de ceux qui croient, quand mme, 
l'amiti de leurs amis,  l'amour de leur matresse.

Ce jeune mnage devait tre heureux, il le fut.

Berthe adora son mari, cet homme honnte qui, avant de lui dire un mot
d'amour, lui avait offert sa main.

Sauvresy, lui, professait pour sa femme un culte que d'aucun trouvait
presque ridicule.

On vivait d'ailleurs grandement au Valfeuillu. On recevait beaucoup.
Quand venait l'automne, les nombreuses chambres d'amis taient toutes
occupes. Les quipages taient magnifiques.

Enfin, Sauvresy tait mari depuis deux ans, lorsqu'un soir il amena de
Paris un de ses anciens amis intimes, un camarade de collge dont on
l'avait souvent entendu parler, le comte Hector de Trmorel.

Le comte s'installa pour quelques semaines, annona-t-il, au
Valfeuillu, mais les semaines s'coulrent, puis les mois. Il resta.

On n'en fut pas surpris. Hector avait eu une jeunesse plus qu'orageuse,
toute remplie de dbauches bruyantes, de duels, de paris, d'amours. Il
avait jet  tous les vents de ses fantaisies une fortune colossale, la
vie relativement calme du Valfeuillu devait le sduire.

Dans les premiers temps, on lui disait souvent: Vous en aurez vite
assez, de la campagne! Il souriait sans rpondre. On pensa alors, et
assez justement, que, devenu relativement trs pauvre, il se souciait
fort peu d'aller promener sa ruine au milieu de ceux qu'avait offusqus
sa splendeur.

Il s'absentait rarement, et seulement pour aller  Corbeil, presque
toujours  pied. L, il descendait  l'htel de la _Belle Image_, qui
est le premier de la ville, et il s'y rencontrait--comme par
hasard--avec une jeune dame de Paris. Ils passaient l'aprs-midi
ensemble et se sparaient  l'heure du dernier train.

--Peste! grommela le maire, pour un homme qui vit seul, qui ne voit
personne, qui pour rien au monde ne s'occuperait des affaires d'autrui,
il me semble que notre cher juge de paix est assez bien inform!

videmment M. Courtois tait jaloux. Comment, lui, le premier personnage
de la commune, il avait ignor absolument ces rendez-vous! Sa mauvaise
humeur augmenta encore, lorsque le docteur Gendron rpondit:

--Peuh! tout Corbeil a jas de cela, dans le temps.

M. Plantat eut un mouvement de lvres qui pouvait signifier: Je sais
bien d'autres choses encore. Il poursuivit cependant sans rflexions:

--L'installation du comte Hector au Valfeuillu ne changea rien
absolument aux habitudes du chteau. M. et Mme Sauvresy eurent un
frre, voil tout. Si Sauvresy fit  cette poque plusieurs voyages 
Paris, c'est qu'il s'occupait, tout le monde le savait, des affaires de
son ami.

Cette existence ravissante dura un an. Le bonheur semblait s'tre fix
 tout jamais sous les ombrages dlicieux du Valfeuillu.

Mais, hlas! voil qu'un soir, au retour d'une chasse au marais,
Sauvresy se trouva si fort indispos qu'il fut oblig de se mettre au
lit. On fit venir un mdecin, que n'tait-ce notre ami le docteur
Gendron! Une fluxion de poitrine venait de se dclarer.

Sauvresy tait jeune, robuste comme un chne; on n'eut pas d'abord
d'inquitudes srieuses. Quinze jours plus tard, en effet, il tait
debout. Mais il commit une imprudence et eut une rechute. Il se remit
encore du moins  peu prs.

 une semaine de l, nouvelle rechute, et si grave, cette fois, qu'on
put ds lors prvoir la terminaison fatale de la maladie.

C'est pendant cette maladie interminable qu'clatrent l'amour de
Berthe et l'affection de Trmorel pour Sauvresy.

Jamais malade ne fut soign avec une sollicitude semblable, entour de
tant de preuves du plus absolu, du plus pur dvouement. Toujours  son
chevet, la nuit aussi bien que le jour, il avait sa femme ou son ami. Il
eut des heures de souffrance, jamais une seconde d'ennui.  ce point,
qu' tous ceux qui le venaient visiter il disait, il rptait, qu'il en
tait arriv  bnir son mal.

Il m'a dit  moi: Si je n'tais pas tomb malade, jamais je n'aurais
su combien je suis aim.

--Ces mmes paroles, interrompit le maire, il me les a dites plus de
cent fois, il les a rptes  Mme Courtois,  Laurence, ma fille
ane...

--Naturellement, continua le pre Plantat. Mais le mal de Sauvresy tait
de ceux contre lesquels chouent et la science des mdecins les plus
expriments et les soins les plus assidus.

Il ne souffrait pas normment, assurait-il, mais il allait
s'affaiblissant  vue d'oeil, il n'tait plus que l'ombre de lui-mme.

Enfin, une nuit, vers deux ou trois heures du matin, il mourut entre
les bras de sa femme et de son ami.

Jusqu'au moment suprme, il avait conserv la plnitude de ses
facults. Moins d'une heure avant d'expirer il voulut qu'on veillt et
qu'on ft venir tous les domestiques du chteau. Lorsqu'ils furent tous
runis autour de son lit, il prit la main de sa femme, la plaa dans la
main du comte de Trmorel et leur fit jurer de s'pouser lorsqu'il ne
serait plus.

Berthe et Hector avaient commenc par se rcrier, mais il insista de
faon  leur rendre un refus impossible, les priant, les adjurant,
affirmant que leur rsistance empoisonnerait ses derniers moments.

Cette pense du mariage de sa veuve et de son ami semble, au reste,
l'avoir singulirement proccup sur la fin de sa vie. Dans le prambule
de son testament, dict la veille de sa mort  Me Bury, notaire 
Orcival, il dit formellement que leur union est son voeu le plus cher,
certain qu'il est de leur bonheur et sachant bien que son souvenir sera
pieusement gard.

--M. et Mme Sauvresy n'avaient pas d'enfant? demanda le juge
d'instruction.

--Non, monsieur, rpondit le maire.

Le pre Plantat continua:

--Immense fut la douleur du comte et de la jeune veuve. M. de Trmorel
surtout paraissait absolument dsespr, il tait comme fou. La comtesse
s'enferma, consignant sa porte  toutes les personnes qu'elle aimait le
mieux, mme les dames Courtois.

Lorsque le comte et madame Berthe reparurent, on les reconnut  peine,
tant ils taient changs l'un et l'autre. M. Hector, particulirement,
avait vieilli de vingt ans.

Tiendraient-ils le serment fait au lit de mort de Sauvresy, serment que
tout le monde savait? On se le demandait avec d'autant plus d'intrt
qu'on admirait ces regrets profonds, pour un homme qui, fait bien
remarquable, le mritait vraiment.

Le juge d'instruction arrta, d'un signe de tte, le pre Plantat.

--Savez-vous, monsieur le juge de paix, demanda-t-il, si les rendez-vous
 l'htel de la _Belle Image_ avaient cess?

--Je le prsume, monsieur, je le crois.

--Et moi j'en suis  peu prs sr, affirma le docteur Gendron. Il me
souvient avoir ou parler--tout se sait  Corbeil--d'une bruyante
explication entre M. de Trmorel et la jolie dame de Paris.  la suite
de cette scne, on ne les revit plus  la _Belle Image_.

Le vieux juge de paix eut un sourire.

--Melun n'est pas au bout du monde, dit-il, et il y a des htels 
Melun. Avec un bon cheval on est vite  Fontainebleau,  Versailles, 
Paris mme. Mme de Trmorel pouvait tre jalouse, son mari avait dans
ses curies des trotteurs de premier ordre.

Le pre Plantat mettait-il une opinion absolument dsintresse,
glissait-il une insinuation? Le juge d'instruction le regarda
attentivement pour s'en assurer, mais son visage n'exprimait rien qu'une
tranquillit profonde. Il contait cette histoire comme il en et cont
une autre, n'importe laquelle.

--Je vous demanderai de poursuivre, monsieur, reprit M. Domini.

--Hlas! reprit le pre Plantat, il n'est rien d'ternel, ici-bas, pas
mme la douleur; mieux que personne, je puis le dire. Bientt, aux
larmes des premiers jours, aux dsespoirs violents succdrent chez le
comte et chez Mme Berthe une tristesse raisonnable, puis une douce
mlancolie. Et un an aprs la mort de Sauvresy, M. de Trmorel pousait
sa veuve...

Pendant ce rcit assez long, monsieur le maire d'Orcival avait,  bien
des reprises, donn des marques d'un vif dpit.  la fin, n'y tenant
plus:

--Voil, certes, exclama-t-il, des dtails exacts, on ne peut plus
exacts; mais je me demande s'ils ont fait faire un pas  la grave
question qui nous occupe tous: trouver les meurtriers du comte et de la
comtesse?

Le pre Plantat,  ces mots, arrta sur le juge d'instruction son regard
clair et profond, comme pour fouiller au plus profond de sa conscience.

--Ces dtails m'taient indispensables, rpondit M. Domini, et je les
trouve fort clairs. Ces rendez-vous dans un htel me frappent; on ne
sait pas assez  quelles extrmits la jalousie peut conduire une
femme...

Il s'arrta brusquement, cherchant sans doute un trait d'union probable
entre la jolie dame de Paris et les meurtriers; puis il reprit:

--Maintenant que je connais les poux Trmorel comme si j'eusse vcu
dans leur intimit, arrivons aux faits actuels.

L'oeil brillant du pre Plantat s'teignit subitement, il remua les
lvres comme s'il et voulu parler, cependant il se tut.

Seul, le docteur, qui n'avait cess d'tudier le vieux juge de paix,
remarqua son subit changement de physionomie.

--Il ne me reste plus, dit M. Domini, qu' savoir comment vivaient les
nouveaux poux.

M. Courtois pensa qu'il tait de sa dignit d'enlever la parole au pre
Plantat.

--Vous demandez comment vivaient les nouveaux poux, rpondit-il
vivement, ils vivaient en parfaite intelligence, nul dans ma commune ne
le sait mieux que moi qui tais de leur intimit... intime. Le souvenir
de ce pauvre Sauvresy tait entre eux un lien de bonheur, s'ils
m'aimaient tant, c'est que je parlais souvent de lui. Jamais un nuage,
jamais un mot. Hector--je l'appelais ainsi familirement, ce malheureux
et cher comte--avait pour sa femme les soins empresss d'un amant, ces
prvenances exquises, dont les poux, je ne crains pas de le dire, se
dshabituent en gnral trop vite.

--Et la comtesse? demanda le pre Plantat, d'un ton trop naf pour ne
point tre ironique.

--Berthe! rpliqua monsieur le maire--elle me permettait de la nommer
paternellement ainsi--Berthe! je n'ai pas craint de la citer maintes et
maintes fois pour exemple et modle  Mme Courtois. Berthe! elle
tait digne de Sauvresy et d'Hector, les deux hommes les plus dignes que
j'aie rencontrs en ma vie!...

Et s'apercevant que son enthousiasme surprenait un peu les auditeurs:

--J'ai mes raisons, reprit-il plus doucement, pour m'exprimer ainsi, et
je ne redoute point de le faire devant des hommes dont la profession et
encore plus le caractre me garantissent la discrtion. Sauvresy m'a
rendu en sa vie un grand service... lorsque j'eus la main force pour
prendre la mairie. Quant  Hector, je le croyais si bien revenu des
erreurs de sa jeunesse, qu'ayant cru m'apercevoir qu'il n'tait pas
indiffrent  Laurence, ma fille ane, j'avais song  un mariage
d'autant plus sortable que, si le comte Hector de Trmorel avait un
grand nom, je donnais  ma fille une dot assez considrable pour redorer
n'importe quel cusson. Les vnements seuls ont modifi mes projets.

M. le maire et chant longtemps encore les louanges des poux
Trmorel, et les siennes, par la mme occasion, si le juge
d'instruction n'et pris la parole.

--Me voici fix, commena-t-il, dsormais il me semble...

Il fut interrompu par un grand bruit partant du vestibule. On et dit
une lutte, et les cris et les vocifrations arrivaient au salon.

Tout le monde se leva.

--Je sais ce que c'est, dit le maire, je ne le sais que trop; on vient
de retrouver le cadavre du comte de Trmorel.




IV


Monsieur le maire d'Orcival se trompait.

La porte du salon s'ouvrit brusquement et on aperut, tenu d'un ct par
un gendarme, de l'autre par un domestique, un homme, d'apparence grle,
qui se dfendait furieusement et avec une nergie qu'on ne lui et point
souponne.

La lutte avait dur assez longtemps dj, et ses vtements taient dans
le plus effroyable dsordre. Sa redingote neuve tait dchire, sa
cravate flottait en lambeaux, le bouton de son col avait t arrach, et
sa chemise ouverte laissait  nu sa poitrine. Il avait perdu sa
coiffure, et ses longs cheveux noirs et plats retombaient ple-mle sur
sa face contracte par une affreuse angoisse. Dans le vestibule et dans
la cour, on entendait les cris furieux des gens du chteau et des
curieux--ils taient plus de cent--que la nouvelle d'un crime avait
runis devant la grille et qui brlaient de savoir et surtout de voir.

Cette foule enrage criait:

--C'est lui!  mort l'assassin! C'est Guespin! Le voil!

Et le misrable pris d'une frayeur immense continuait  se dbattre.

--Au secours! hurlait-il d'une voix rauque,  moi! Lchez-moi, je suis
innocent!

Il s'tait cramponn  la porte du salon et on ne pouvait le faire
avancer.

--Poussez-le donc, commanda le maire, que l'exaspration de la foule
gagnait peu  peu, poussez-le!

C'tait plus facile  ordonner qu' excuter. La terreur prtait 
Guespin une force norme.

Mais le docteur ayant eu l'ide d'ouvrir le second battant de la porte
du salon, le point d'appui manqua au misrable, et il tomba, ou plutt
roula aux pieds de la table sur laquelle crivait le juge d'instruction.

Il fut debout aussitt, et des yeux chercha une issue pour fuir. N'en
ayant pas, car les fentres aussi bien que la porte taient encombres
de curieux, il se laissa tomber dans un fauteuil.

Ce malheureux offrait l'image de la terreur arrive  son paroxysme. Sur
sa face livide, se dtachaient, bleutres, les marques des coups qu'il
avait reus dans la lutte; ses lvres blmes tremblaient et il remuait
ses mchoires dans le vide, comme s'il et cherch un peu de salive pour
sa langue ardente; ses yeux dmesurment agrandis taient injects de
sang et exprimaient le plus affreux garement; enfin son corps tait
secou de spasmes convulsifs.

Si effrayant tait ce spectacle, que monsieur le maire d'Orcival pensa
qu'il pouvait devenir un enseignement d'une haute porte morale; il se
retourna donc vers la foule, en montrant Guespin, et d'un ton tragique,
il dit:

--Voil le crime!

Les autres personnes, cependant, le docteur, le juge d'instruction et le
pre Plantat, changeaient des regards surpris.

--S'il est coupable, murmurait le vieux juge de paix, comment diable
est-il revenu?

Il fallut un bon moment pour faire retirer la foule; le brigadier de
gendarmerie n'y parvint qu'avec l'aide de ses hommes, puis il revint se
placer prs de Guespin, estimant qu'il ne serait pas prudent de laisser
seul, avec des gens sans armes, un si dangereux malfaiteur.

Hlas! il n'tait gure redoutable en ce moment, le misrable. La
raction venait, son nergie surexcite s'affaissait comme la flamme
d'une poigne de paille, ses muscles tendus outre mesure devenaient
flasques, et sa prostration ressemblait  l'agonie d'un accs de fivre
crbrale.

Pendant ce temps, le brigadier rendait compte des vnements.

--Quelques domestiques du chteau et des habitations voisines proraient
devant la grille, racontant les crimes de la nuit et la disparition de
Guespin, la veille au soir, lorsque tout  coup on l'avait aperu au
bout du chemin, qui arrivait, la dmarche chancelante et chantant 
pleine gorge comme un homme ivre.

--tait-il vraiment ivre? demanda M. Domini.

--Ivre perdu, monsieur, rpondit le brigadier.

--Ce serait donc le vin qui nous l'aurait livr, murmura le juge
d'instruction, et ainsi tout s'expliquerait.

--En apercevant ce sclrat, poursuivit le gendarme, pour qui la
culpabilit de Guespin ne semblait pas faire l'ombre d'un doute,
Franois, le valet de chambre de feu monsieur le comte, et le domestique
de monsieur le maire, Baptiste, qui se trouvaient l, se sont prcipits
 sa rencontre et l'ont empoign. Il tait si sol, qu'ayant tout
oubli, il croyait qu'on voulait lui faire une farce. La vue d'un de mes
hommes l'a dgris.  ce moment, une des femmes lui a cri:--Brigand!
c'est toi, qui, cette nuit, as assassin le comte et la comtesse!
Aussitt, il est devenu plus ple que la mort, il est rest immobile,
bant, comme assomm, quoi! Puis, subitement, il s'est mis  se dbattre
si vigoureusement que sans moi il s'chappait. Ah! il est fort, le
gredin, sans en avoir l'air!

--Et il n'a rien dit? demanda le pre Plantat.

--Pas un mot, monsieur; il avait les dents si bien serres par la rage,
qu'il n'et pu, j'en suis sr, dire seulement: pain. Enfin, nous le
tenons. Je l'ai fouill, et voici ce que j'ai trouv dans ses poches: un
mouchoir, une serpette, deux petites cls, un chiffon de papier couvert
de chiffres et de signes, et une adresse du magasin des _Forges de
Vulcain_. Mais ce n'est pas tout...

Le brigadier fit une pose regardant les auditeurs d'un air mystrieux;
il prparait son effet.

--Ce n'est pas tout. Pendant qu'on le tirait, dans la cour, il a essay
de se dbarrasser de son porte-monnaie. Moi, j'ouvrais l'oeil
heureusement et j'ai vu le coup  temps. J'ai ramass le porte-monnaie
qui tait tomb dans les massifs de fleurs prs de la porte, et le
voici. Il y a dedans un billet de cent francs, trois louis et sept
francs de monnaie. Or, hier, le brigand n'avait pas le sou...

--Comment savez-vous cela? demanda M. Courtois.

--Dame! monsieur le maire, il avait emprunt  Franois, le valet de
chambre, qui me l'a dit, vingt-cinq francs, soi-disant pour payer son
cot  la noce.

--Qu'on fasse venir Franois, commanda le juge d'instruction.

Et ds que le valet de chambre parut:

--Savez-vous, lui demanda-t-il brusquement, si Guespin avait de l'argent
hier?

--Il en avait si peu, monsieur, rpondit sans hsiter le domestique,
qu'il m'a demand vingt-cinq francs dans la journe en me disant que, si
je ne les lui prtais pas, il ne pouvait venir  la noce, n'ayant mme
pas de quoi payer le chemin de fer.

--Mais il pouvait avoir des conomies, un billet de cent francs, par
exemple, qu'il lui rpugnait de changer.

Franois secoua la tte, avec un sourire incrdule.

--Guespin n'est pas homme  avoir des conomies, pronona-t-il. Les
femmes et les cartes lui mangent tout. Pas plus tard que la semaine
passe, le cafetier du _Caf du Commerce_ est venu lui faire une scne
pour ce qu'il doit et l'a mme menac de s'adresser  monsieur le comte.

Et, s'apercevant de l'effet produit par sa dposition, bien vite le
valet de chambre ajouta, en manire de correctif:

--Ce n'est pas que j'en veuille aucunement  Guespin; je l'avais mme
toujours, jusqu' aujourd'hui, considr comme un bon garon, bien
qu'aimant trop la gaudriole; il tait peut-tre un peu fier, vu son
ducation...

--Vous pouvez vous retirer, dit le juge d'instruction, coupant court aux
apprciations de M. Franois.

Le valet de chambre sortit.

Pendant ce temps, Guespin peu  peu tait revenu  lui. Le juge
d'instruction, le pre Plantat et le maire piaient curieusement ses
impressions sur sa physionomie qu'il ne devait point songer  composer,
pendant que le docteur Gendron lui tenait le pouls et comptait ses
pulsations.

--Le remords et la frayeur du chtiment! murmura le maire.

--L'innocence et l'impossibilit de la dmontrer! rpondit  voix basse
le pre Plantat.

Le juge d'instruction recueillit ces deux exclamations, mais il ne les
releva pas. Ses convictions n'taient pas formes, et il ne voulait pas,
lui, le reprsentant de la loi, le ministre du chtiment, laisser, par
un mot, prjuger ses sentiments.

--Vous sentez-vous mieux, mon ami? demanda le docteur Gendron  Guespin.

Le malheureux fit signe que oui. Puis, aprs avoir jet autour de lui
les regards anxieux de l'homme qui sonde le prcipice o il est tomb,
il passa les mains sur ses yeux et demanda:

-- boire.

On lui apporta un verre d'eau, et il le but d'un trait avec une
expression de volupt indfinissable. Alors, il se leva.

--tes-vous maintenant en tat de me rpondre? lui demanda le juge.

Chancelant d'abord, Guespin s'tait redress. Il se tenait debout en
face du juge, s'appuyant au dossier d'un meuble. Le tremblement nerveux
de ses mains diminuait, le sang revenait  ses joues, tout en rpondant,
il rparait le dsordre de ses vtements.

--Vous savez, commena le juge, les vnements de cette nuit? Le comte
et la comtesse de Trmorel ont t assassins. Parti hier avec tous les
domestiques du chteau, vous les avez quitts  la gare de Lyon, vers
neuf heures, vous arrivez maintenant seul. O avez-vous pass la nuit?

Guespin baissa la tte et garda le silence.

--Ce n'est pas tout, continua le juge, hier vous tiez sans argent, le
fait est notoire, un de vos camarades vient de l'affirmer; aujourd'hui
on retrouve dans votre porte-monnaie une somme de cent soixante-sept
francs. O avez-vous pris cet argent?

Les lvres du malheureux eurent un mouvement comme s'il et voulu
rpondre, une rflexion subite l'arrta, il se tut.

--Autre chose, encore, poursuivit le juge, qu'est-ce que cette carte
d'un magasin de quincaillerie qui a t trouve dans votre poche.

Guespin fit un geste dsespr et murmura:

--Je suis innocent.

--Remarquez, fit vivement le juge d'instruction, que je ne vous ai point
accus encore. Vous saviez que le comte avait reu dans la journe une
somme importante.

Un sourire amer plissa les lvres de Guespin, et il rpondit:

--Je sais bien que tout est contre moi.

Le silence tait profond dans le salon. Le mdecin, le maire et le pre
Plantat, saisi d'une curiosit passionne, n'osaient faire un mouvement.
C'est qu'il n'est peut-tre rien d'mouvant, au monde, autant que ces
duels sans merci entre la justice et l'homme souponn d'un crime. Les
questions peuvent sembler insignifiantes, les rponses banales;
questions et rponses enveloppent des sous-entendus terribles. Les
moindres gestes alors, les plus rapides mouvements de physionomie
peuvent acqurir une signification norme. Un fugitif clair de l'oeil
dnonce un avantage remport; une imperceptible altration de la voix
peut tre un aveu.

Oui, c'est bien un duel qu'un interrogatoire, un premier interrogatoire
surtout. Au dbut, les adversaires se ttent mentalement, ils s'estiment
et s'valuent; questions et rponses se croisent mollement, avec une
sorte d'hsitation, comme le fer de deux adversaires qui ne savent rien
de leurs forces respectives, mais la lutte bientt s'chauffe; au
cliquetis des pes et des paroles les combattants s'animent, l'attaque
devient plus pressante, la riposte plus vive, le sentiment du danger
disparat et  chances gales l'avantage reste  celui qui garde le
mieux son sang-froid.

Le sang-froid de M. Domini tait dsesprant.

--Voyons, reprit-il aprs une pause, o avez-vous pass la nuit, d'o
vous vient votre argent, qu'est-ce que cette adresse?

--Eh! s'cria Guespin avec la rage de l'impuissance, je vous le dirais
que vous ne me croiriez pas!

Le juge d'instruction allait poser une nouvelle question, Guespin lui
coupa la parole.

--Non, vous ne me croiriez pas, reprit-il les yeux tincelants de
colre, est-ce que des hommes comme vous croient un homme comme moi.
J'ai un pass, n'est-ce pas, des antcdents, comme vous dites. Le
pass, on n'a que ce mot  vous jeter  la face, comme si du pass
dpendait l'avenir. Eh bien! oui, c'est vrai, je suis un dbauch, un
joueur, un ivrogne, un paresseux, mais aprs? C'est vrai, j'ai t
traduit en police correctionnelle et condamn pour tapage nocturne et
attentat aux moeurs... qu'est-ce que cela prouve? J'ai perdu ma vie,
mais  qui ai-je fait tort sinon  moi-mme? Mon pass! Est-ce que je ne
l'ai pas assez durement expi!

Guespin tait rentr en pleine possession de soi, et trouvant au service
des sensations qui le remuaient une sorte d'loquence, il s'exprimait
avec une sauvage nergie bien propre  frapper les auditeurs.

--Je n'ai pas toujours servi les autres, poursuivait-il, mon pre tait
 l'aise, presque riche, il avait prs de Saumur de vastes jardins et il
passait pour un des plus habiles horticulteurs de Maine-et-Loire. On m'a
fait instruire et, quand j'ai eu seize ans, je suis entr chez les
messieurs Leroy, d'Angers, afin d'y apprendre mon tat. Au bout de
quatre ans, on me regardait comme un garon de talent, dans la partie.

Malheureusement pour moi, mon pre, veuf depuis plusieurs annes dj,
mourut. Il me laissait pour cent mille francs au moins de terres
excellentes; je les donnai pour soixante mille francs comptant, et je
vins  Paris. J'tais comme fou en ce temps-l. J'avais une fivre de
plaisir que rien ne pouvait calmer, la soif de toutes les jouissances,
une sant de fer et de l'argent. Je trouvais Paris troit pour mes
vices, il me semblait que les objets manquaient  mes convoitises. Je me
figurais que mes soixante mille francs dureraient ternellement.

Guespin s'arrta, mille souvenirs de ce temps lui revenaient  la
pense, et bien bas il murmura:--C'tait le bon temps.

--Mes soixante mille francs, reprit-il, durrent huit ans. Je n'avais
plus le sou et je voulais continuer mon genre de vie... Vous comprenez,
n'est-ce pas? C'est vers cette poque que les sergents de ville, une
nuit, me ramassrent. J'en fus quitte pour trois mois. Oh! vous
retrouverez mon dossier  la prfecture de police. Savez-vous ce qu'il
vous dira, ce dossier? Il vous dira qu'en sortant de prison je suis
tomb dans cette misre honteuse et abominable de Paris. Dans cette
misre qui ne mange pas et qui se sole, qui n'a pas de souliers et qui
use ses coudes aux tables des estaminets; dans cette misre qui trane 
la porte des bals publics de barrire, qui grouille dans les garnis
infmes et qui complote des vols dans les fours  pltre. Il vous dira,
mon dossier, que j'ai vcu parmi les souteneurs, les filous et les
prostitues... et c'est la vrit.

Le digne maire d'Orcival tait constern.

Justes dieux! pensait-il, quel audacieux et cynique brigand. Et dire
qu'on est tous les jours expos  introduire dans sa maison, en qualit
de domestiques, de tels misrables!

Le juge d'instruction, lui, se taisait. Il sentait bien que Guespin
tait dans un de ces rares moments o, sous l'empire irrsistible de la
passion, un homme s'abandonne, laisse voir jusqu'aux replis les plus
profonds de sa pense et se livre tout entier.

--Mais il est une chose, continua le malheureux, que mon dossier ne vous
dira pas. Il ne vous dira pas que, dgot, jusqu' la tentation du
suicide, de cette vie abjecte, j'ai voulu en sortir. Il ne vous dira
rien de mes efforts, de mes tentatives dsespres, de mon repentir, de
mes rechutes. C'est un dur fardeau, allez, qu'un pass comme le mien.
Enfin, j'ai pu reprendre mon tat. Je suis habile, on m'a donn de
l'ouvrage. J'ai occup successivement quatre places, jusqu'au jour o,
par un de mes anciens patrons, j'ai pu entrer ici. Je m'y trouvais bien.
Je mangeais toujours mon mois d'avance, c'est vrai... Que voulez-vous,
on ne se refait pas. Mais demandez si jamais on a eu  se plaindre de
moi...

Il est reconnu que parmi les criminels les plus intelligents, ceux qui
ont reu une certaine ducation, qui ont joui d'une certaine aisance,
sont les plus redoutables.  ce titre, Guespin tait minemment
dangereux.

Voil ce que se disaient les auditeurs, pendant qu'puis par l'effort
qu'il venait de faire, il essuyait son front ruisselant de sueur.

M. Domini n'avait pas perdu de vue son plan d'attaque.

--Tout cela est fort bien, dit-il; nous reviendrons en temps et lieu sur
votre confession. Il s'agit pour le moment de donner l'emploi de votre
nuit et d'expliquer la provenance de l'argent trouv en votre
possession.

Cette insistance du juge parut exasprer Guespin.

--Eh! rpondit-il, que voulez-vous que je vous dise! La vrit?... vous
ne la croirez pas. Autant me taire. C'est une fatalit.

--Je vous prviens dans votre intrt, reprit le juge, que, si vous
persistez  ne pas rpondre, les charges qui psent sur vous sont telles
que je vais tre forc de vous faire arrter comme prvenu d'assassinat
sur la personne du comte et de la comtesse de Trmorel.

Cette menace parut faire sur Guespin un effet extraordinaire. Deux
grosses larmes emplirent ses yeux secs et brillants jusque-l, et
roulrent silencieuses le long de ses joues. Son nergie tait  bout,
il se laissa tomber  genoux en criant:

--Grce! je vous en prie, monsieur, ne me faites pas arrter, je vous
jure que je suis innocent, je vous le jure!

--Parlez alors.

--Vous le voulez, fit Guespin en se relevant.

Mais changeant de ton subitement:

--Non! s'cria-t-il, en tapant du pied dans un accs de rage, non, je ne
parlerai pas, je ne peux pas... Un seul homme pouvait me sauver, c'est
monsieur le comte et il est mort. Je suis innocent, et cependant si on
ne trouve pas les coupables, je suis perdu. Tout est contre moi, je le
sens bien... Et maintenant, allez, faites de moi ce que vous voudrez, je
ne prononcerai plus un mot.

La rsolution de Guespin, rsolution qu'affirmait son regard, ne surprit
nullement le juge d'instruction.

--Vous rflchirez, dit-il simplement, seulement lorsque vous aurez
rflchi je n'aurai plus en vos paroles la confiance que j'y aurais en
ce moment. Il se peut--et le juge scanda ses mots comme pour leur donner
une valeur plus forte et faire luire aux yeux du prvenu un espoir de
pardon--, il se peut que vous n'ayez eu  ce crime qu'une part
indirecte, en ce cas...

--Ni indirecte, ni directe, interrompit Guespin, et il ajouta avec
violence: Malheur! tre innocent et ne pouvoir se dfendre!

--Puisqu'il en est ainsi, reprit M. Domini, il doit vous tre
indiffrent d'tre mis en prsence du corps de Mme de Trmorel?

C'est sans broncher que le prvenu accueillit cette menace.

On le conduisit  la salle o on avait dpos la comtesse. L, il
examina le cadavre d'un oeil froid et calme. Il dit seulement:

--Elle est plus heureuse que moi; elle est morte, elle ne souffre plus,
et moi qui ne suis pas coupable, on m'accuse de l'avoir tue.

M. Domini tenta encore un effort.

--Voyons, Guespin, dit-il, si d'une manire quelconque vous avez eu
connaissance de ce crime, je vous en conjure, dites-le moi. Si vous
connaissez les meurtriers, nommez-les moi. Tchez de mriter quelque
indulgence par votre franchise et votre repentir.

Guespin eut le geste rsign des malheureux qui ont pris leur parti.

--Par tout ce qu'il y a de plus saint au monde, rpondit-il, je suis
innocent. Et pourtant, je vois bien que si on ne trouve pas les
coupables, c'en est fait de moi.

Les convictions de M. Domini se formaient et s'affermissaient peu  peu.
Une instruction n'est pas une oeuvre aussi difficile qu'on pourrait se
l'imaginer. Le difficile, le point capital est de saisir au dbut, dans
un cheveau souvent fort embrouill, le matre bout de fil, celui qui
doit mener  la vrit  travers le ddale de ruses, de rticences, de
mensonges du coupable.

Ce fil prcieux, M. Domini tait certain de le tenir. Ayant un des
assassins, il savait bien qu'il aurait les autres. Nos prisons o on
mange de bonne soupe, o les lits ont un bon matelas dlient les langues
tout aussi bien que les chevalets et les brodequins du Moyen ge.

Le juge d'instruction remit Guespin au brigadier de gendarmerie, avec
l'ordre, de ne pas le perdre de vue. Il envoya ensuite chercher le vieux
La Ripaille.

Ce bonhomme n'tait pas de ceux qui se troublent. Tant de fois il avait
eu maille  partir avec la justice qu'un interrogatoire de plus le
touchait mdiocrement. Le pre Plantat remarqua qu'il semblait bien plus
contrari qu'inquiet.

--Cet homme est fort mal not dans ma commune, souffla le maire au juge
d'instruction.

La Ripaille entendit la rflexion et sourit.

Interrog par le juge d'instruction, il raconta d'une faon trs nette
et trs claire, fort exacte en mme temps, la scne du matin, sa
rsistance, l'insistance de son fils. Il expliqua les prudentes raisons
de leur mensonge. L encore le chapitre des antcdents reparut.

--Je vaux mieux que ma rputation, allez, affirma La Ripaille, et il y a
bien des gens qui ne peuvent pas en dire autant. J'en connais d'aucun,
j'en connais d'aucunes surtout--il regardait M. Courtois--qui, si je
voulais babiller!... On voit bien des choses quand on court la nuit...
Enfin, suffit.

On essaya de le faire s'expliquer sur ses allusions.

En vain. Lorsqu'on lui demanda o et comment il avait pass la nuit, il
rpondit que, sorti  dix heures du cabaret, il tait all poser
quelques collets dans les bois de Mauprvoir et que, vers une heure du
matin, il tait rentr se coucher.

-- preuve, ajouta-t-il, qu'ils doivent y tre encore et que peut-tre
il y a du gibier de pris.

--Trouveriez-vous un tmoin pour affirmer que vous tes rentr  une
heure? demanda le maire qui pensait  la pendule arrte sur trois
heures vingt minutes.

--Je n'en sais, ma foi, rien, rpondit insoucieusement le vieux
maraudeur, il est mme bien possible que mon fils ne se soit pas
rveill quand je me suis couch.

Et comme le juge d'instruction rflchissait:

--Je devine bien, lui dit-il, que vous allez me mettre en prison jusqu'
ce qu'on ait trouv les coupables. Si nous tions en hiver, je ne me
plaindrais pas trop; on est bien en prison, et il y fait chaud. Mais
juste au moment de la chasse, c'est contrariant. Enfin, ce sera une
bonne leon pour Philippe; a lui apprendra ce qu'il en cote pour
rendre service aux bourgeois.

--Assez! interrompit svrement M. Domini. Connaissez-vous Guespin?

Ce nom teignit brusquement la verve narquoise de La Ripaille; ses
petits yeux gris exprimrent une singulire inquitude.

--Certainement, rpondit-il d'un ton trs embarrass, nous avons
d'aucunes fois fait une partie de cartes, vous comprenez, en sirotant un
gloria.

L'inquitude du bonhomme frappa beaucoup les quatre auditeurs. Le pre
Plantat particulirement laissa voir une surprise profonde.

Le vieux maraudeur tait bien trop fin pour ne pas s'apercevoir de
l'effet produit.

--Ma foi! tant pis! s'exclama-t-il, je vais tout vous dire, chacun pour
soi; n'est-ce pas? si Guespin a fait le coup, ce n'est pas a qui le
rendra plus noir, et moi je n'en serai pas bien plus mal vu. Je connais
ce garon parce qu'il m'a donn  vendre des fraises et des raisins de
la serre du comte, je suppose qu'il les volait, et ce n'est peut-tre
pas trs bien, nous partagions l'argent que j'en retirais.

Le pre Plantat ne put retenir un: Ah! de satisfaction qui devait
vouloir dire:  la bonne heure! je savais bien!

Lorsqu'il avait dit qu'on le mettrait en prison, La Ripaille ne s'tait
pas tromp. Le juge d'instruction maintint son arrestation.

C'tait au tour de Philippe.

Le pauvre garon tait dans un tat  faire piti: il pleurait  chaudes
larmes.

--M'accuser d'un si grand crime, moi! rptait-il.

Interrog, il dit purement et simplement la vrit, s'excusant toutefois
d'avoir os pntrer dans le parc en franchissant le foss.

Lorsqu'on lui demanda  quelle heure son pre tait rentr, il rpondit
qu'il n'en savait rien; il s'tait couch vers neuf heures et n'avait
fait qu'un somme jusqu'au matin.

Il connaissait Guespin pour l'avoir vu venir chez eux  diverses
reprises. Il n'ignorait pas que son pre faisait des affaires avec le
jardinier de M. de Trmorel, mais il ignorait quelles affaires. Il
n'avait pas d'ailleurs parl  Guespin quatre fois en tout. Le juge
d'instruction ordonna la mise en libert de Philippe, non qu'il ft
absolument convaincu de son innocence, mais parce que si un crime a t
commis par plusieurs complices, il est bon de laisser dehors un de ceux
qu'on tient; on le surveille et il fait prendre les autres.

Cependant le cadavre du comte ne se retrouvait toujours pas. On avait
vainement battu le parc avec un soin extrme, visit les taillis,
fouill les moindres massifs.

--On l'aura jet  l'eau, insinua le maire.

Ce fut l'avis de M. Domini. Des pcheurs furent mands et reurent
l'ordre de sonder la Seine, en commenant leurs recherches un peu
au-dessus de l'endroit o on avait retrouv le corps de la comtesse. Il
tait alors prs de trois heures. Le pre Plantat fit remarquer que
personne, trs probablement, n'avait rien mang de la journe. Ne
serait-il pas sage de prendre  la hte quelque nourriture si on voulait
poursuivre les investigations jusqu' la tombe de la nuit.

Ce rappel aux exigences triviales de notre pauvre humanit dplut
souverainement au sensible maire d'Orcival, et mme l'humilia quelque
peu en sa dignit d'homme et d'administrateur.

Comme cependant on donna raison au pre Plantat, M. Courtois essaya de
suivre l'exemple gnral. Dieu sait pourtant qu'il n'avait pas le
moindre apptit.

Et alors, autour de cette table, humide encore du vin vers par les
assassins, le juge d'instruction, le pre Plantat, le mdecin et le
maire vinrent s'asseoir et prendre  la hte une collation improvise.




V


L'escalier avait t consign, mais le vestibule tait rest libre. On y
entendait des alles et des venues, des pitinements, des chuchotements
touffs puis, dominant ce bourdonnement continu, les exclamations et
les jurements des gendarmes essayant de contenir la foule.

De temps  autre, une tte effare se glissait le long de la porte de la
salle  manger reste entrebille. C'tait quelque curieux qui, plus
hardi que les autres, voulait voir manger les gens de la justice et
essayait de surprendre quelques paroles pour les rapporter et s'en faire
gloire. Mais les gens de justice--pour parler comme  Orcival--se
gardaient bien de rien dire de grave, portes ouvertes, en prsence d'un
domestique circulant autour de la table pour le service.

Trs mus de ce crime affreux, inquiets du mystre qui recouvrait encore
cette affaire, ils renfermaient et dissimulaient leurs impressions.
Chacun,  part soi, tudiait la probabilit de ses soupons et gardait
sa pense intime.

Tout en mangeant, M. Domini mettait de l'ordre dans ses notes,
numrotant les feuilles de papier, marquant d'une croix certaines
rponses des inculps particulirement significatives et qui devaient
tre comme les bases de son rapport.

Il tait peut-tre le moins tourment des quatre convives de ce lugubre
repas. Ce crime ne lui semblait pas de ceux qui font passer des nuits
blanches aux juges d'instruction. Il en voyait nettement le mobile, ce
qui est norme, et il tenait La Ripaille et Guespin, deux coupables ou
tout au moins complices.

Assis l'un prs de l'autre, le pre Plantat et le docteur Gendron
s'entretenaient de la maladie qui avait enlev Sauvresy.

M. Courtois, lui, prtait l'oreille aux bruits du dehors.

La nouvelle du double meurtre se rpandait dans le pays, la foule
croissait de minute en minute. Elle encombrait la cour et de plus en
plus devenait audacieuse. La gendarmerie tait dborde.

C'tait, ou jamais, pour le maire d'Orcival, le moment de se montrer.

--Je vais aller faire entendre raison  ces gens, dit-il, et les engager
 se retirer.

Et aussitt, s'essuyant la bouche, il jeta sur la table sa serviette
roule et sortit.

Il tait temps. On n'coutait dj plus les injonctions du brigadier.
Quelques curieux, plus enrags que les autres, avaient tourn la
position et s'efforaient d'ouvrir la porte donnant sur le jardin.

La prsence du maire n'intimida peut-tre pas beaucoup la foule, mais
elle doubla l'nergie des gendarmes; le vestibule fut vacu. Aussi, que
de murmures contre cet acte d'autorit!

Quelle superbe occasion de discours! M. Courtois ne la manqua pas. Il
supposa que son loquence, doue de la vertu des douches d'eau glace,
calmerait cette effervescence insolite de ses sages administrs.

Il s'avana donc sur le perron, la main gauche passe dans l'ouverture
de son gilet, gesticulant de la main droite, dans cette attitude fire
et impassible que la statuaire prte aux grands orateurs. C'est ainsi
qu'il se pose devant son conseil, lorsque, trouvant une rsistance
inattendue, il entreprend de faire triompher sa volont et de ramener
les rcalcitrants. Tel dans l'_Histoire de la Restauration_ on
reprsente Manuel, au moment du fameux: Empoignez-moi cet homme-l.

Son discours arrivait par bribes jusqu' la salle  manger. Suivant
qu'il se tournait de droite ou de gauche, sa voix tait claire ou
distincte, ou bien se perdait dans l'espace. Il disait:

    Messieurs et chers administrs,

Un crime inou dans les fastes d'Orcival vient d'ensanglanter notre
paisible et honnte commune. Je m'associe  votre douleur. Je comprends
donc et je m'explique votre fivreuse motion, votre indignation
lgitime. Autant que vous, mes amis, plus que vous, je chrissais et
j'estimais ce noble comte de Trmorel et sa vertueuse pouse; l'un et
l'autre, ils ont t la providence de notre contre. Nous les pleurons
ensemble...

--Je vous assure, disait le docteur Gendron au pre Plantat, que les
symptmes que vous me dites ne sont pas rares  la suite des pleursies.
On croit avoir triomph de la maladie, on rengaine la lancette, on se
trompe. De l'tat aigu, l'inflammation passe  l'tat chronique et se
complique de pneumonie et de phtisie tuberculeuse.

--... Mais rien ne justifie, poursuivait le maire, une curiosit qui,
par ses manifestations inopportunes et bruyantes, entrave l'action de la
justice et est, dans tous les cas, une atteinte punissable  la majest
de la loi. Pourquoi ce rassemblement inusit, pourquoi ces cris dans les
groupes, pourquoi ces rumeurs, ces chuchotements, ces suppositions
prmatures?...

--Il y a eu, disait le pre Plantat, deux ou trois consultations qui
n'ont pas donn de rsultats favorables. Sauvresy accusait des
souffrances tout  fait tranges et bizarres. Il se plaignait de
douleurs si invraisemblables, si absurdes, passez-moi le mot, qu'il
droutait les conjectures des mdecins les plus expriments.

--N'tait-ce pas R..., de Paris, qui le voyait?

--Prcisment. Il venait tous les jours et souvent restait coucher au
chteau. Maintes fois, je l'ai vu remonter soucieux la grande rue du
bourg, il allait surveiller la prparation de ses ordonnances chez notre
pharmacien.

--... Sachez donc, criait M. Courtois, sachez modrer votre juste
courroux, soyez calmes, soyez dignes.

--Certainement, poursuivait le docteur Gendron, votre pharmacien est un
homme intelligent, mais vous avez,  Orcival mme, un garon qui lui
dame joliment le pion. C'est un gaillard qui fait le commerce des
simples et qui a su y gagner de l'argent, un certain Robelot...

--Robelot le rebouteur?

--Juste. Je le souponne mme de donner des consultations et de faire de
la pharmacie  huis clos. Il est fort intelligent. C'est moi, du reste,
qui ai fait son ducation. Il a t pendant plus de cinq ans mon garon
de laboratoire et encore maintenant, quand j'ai quelque manipulation
dlicate...

Le docteur s'arrta, frapp de l'altration des traits de l'impassible
pre Plantat.

--Eh! cher ami, demanda-t-il, qu'est-ce qui vous prend? Seriez-vous
incommod?

Le juge d'instruction abandonna ses paperasses pour regarder.

--En effet, dit-il, monsieur le juge de paix est d'une pleur.

Mais dj le pre Plantat avait repris sa physionomie habituelle.

--Ce n'est rien, rpondit-il, absolument rien. Avec mon maudit estomac,
ds que je change l'heure de mes repas...

Arrivant  la proraison de sa harangue, M. Courtois enflait la voix et
abusait vraiment de ses moyens.

--... Regagnez donc disait-il, vos paisibles demeures, retournez  vos
occupations, reprenez vos travaux. Soyez sans crainte, la loi vous
protge. Dj la justice a commenc son oeuvre, deux des auteurs de
l'excrable forfait sont en son pouvoir et nous sommes sur la trace de
leurs complices.

--De tous les domestiques actuellement au chteau, remarquait le pre
Plantat, il n'en est pas un seul qui ait connu Sauvresy. Peu  peu,
toute la maison a t renouvele.

--Il est de fait, rpondait le docteur, que la vue d'anciens serviteurs
n'et pu qu'tre fort dsagrable  M. de Trmorel...

Il fut interrompu par le maire qui rentrait, l'oeil brillant, le
visage anim, s'essuyant le front.

--J'ai fait comprendre  tous ces gens l'indcence de leur curiosit,
dit-il, tous se sont retirs. On voulait, m'a dit le brigadier, faire un
mauvais parti  Philippe Bertaud; l'opinion publique ne s'gare gure...

Il se retourna, entendant la porte s'ouvrir, et se trouva face  face
avec un homme dont on ne pouvait gure voir la figure, tant il
s'inclinait profondment, les coudes en dehors, son chapeau appuy
fortement contre sa poitrine.

--Que voulez-vous? lui demanda durement M. Courtois, de quel droit
osez-vous pntrer ici? Qui tes-vous?

L'homme se redressa.

--Je suis M. Lecoq, rpondit-il avec le plus gracieux des sourires.

Et voyant que ce nom n'apprenait rien  personne, il ajouta:

--M. Lecoq, de la Sret, envoy par la prfecture de police, sur
demande tlgraphie, pour l'affaire en question.

Cette dclaration surprit considrablement tous les auditeurs, mme le
juge d'instruction.

Il est entendu, en France, que chaque tat a son extrieur particulier
et comme des insignes qui le dnoncent au premier coup d'oeil. Toute
profession a son type de convention, et quand Sa Majest l'Opinion a
adopt un type, elle ne veut pas admettre qu'il soit possible de s'en
carter. Qu'est-ce qu'un mdecin? C'est un homme grave tout de noir
habill et cravat de blanc. Un monsieur  gros ventre battu par des
breloques d'or ne peut tre qu'un banquier. Chacun sait que l'artiste
est un joyeux vivant, portant chapeau pointu, veste de velours et de
grandes manchettes.

En vertu de cette loi, l'employ de la rue de Jrusalem doit avoir
l'oeil plein de tratrise, quelque chose de louche dans toute sa
personne, l'air crasseux et des bijoux en faux. Le plus obtus des
boutiquiers est persuad qu'il flaire  vingt pas un agent de police: un
grand homme  moustaches et  feutre luisant, le cou emprisonn dans un
col de crin, vtu d'une redingote noire rpe, scrupuleusement boutonne
sur une absence complte de linge. Tel est le type.

Or,  ce compte, M. Lecoq, entrant dans la salle  manger du Valfeuillu,
n'avait certes pas l'air d'un agent de police.

Il est vrai que M. Lecoq a l'air qu'il lui plat d'avoir. Ses amis
assurent bien qu'il a une physionomie  lui, qui est sienne, qu'il
reprend quand il rentre chez lui, et qu'il garde tant qu'il est seul au
coin de son feu, les pieds dans ses pantoufles; mais le fait n'est pas
bien prouv.

Ce qui est sr, c'est que son masque mobile se prte  des mtamorphoses
tranges; qu'il ptrit pour ainsi dire son visage  son gr comme le
sculpteur ptri la cire  modeler. En lui, il change tout, mme le
regard, que ne parvint jamais  changer Gvrol, son matre et son rival.

--Ainsi, insista le juge d'instruction, c'est vous que monsieur le
prfet de police m'envoie pour le cas o certaines investigations
seraient ncessaires.

--Moi-mme, monsieur, rpondit Lecoq, bien  votre service.

Non, il ne payait pas de mine, l'envoy de monsieur le prfet de police,
et l'insistance de M. Domini tait excusable.

M. Lecoq avait arbor ce jour-l de jolis cheveux plats de cette couleur
indcise qu'on appelle le blond de Paris, partags sur le ct par une
raie coquettement prtentieuse. Des favoris de la nuance des cheveux
encadraient une face blme, bouffie de mauvaise graisse. Ses gros yeux 
fleur de tte semblaient figs dans leur bordure rouge. Un sourire
candide s'panouissait sur ses lvres paisses qui, en s'entrouvrant,
dcouvraient une range de longues dents jaunes.

Sa physionomie, d'ailleurs, n'exprimait rien de prcis. C'tait un
mlange  doses  peu prs gales de timidit, de suffisance et de
contentement.

Impossible d'accorder la moindre intelligence au porteur d'une telle
figure. Involontairement, aprs l'avoir regard, on cherchait le goitre.

Les merciers au dtail qui, aprs avoir vol trente ans sur leur fils et
sur leurs aiguilles, se retirent avec dix-huit cents livres de rentes,
doivent avoir cette tte inoffensive.

Son costume tait aussi terne que sa personne.

Sa redingote ressemblait  toutes les redingotes, son pantalon  tous
les pantalons. Un cordon de crin, du mme blond que ses favoris,
retenait la grosse montre d'argent qui gonflait la poche gauche de son
gilet.

Il manoeuvrait tout en causant une bonbonnire de corne transparente,
pleine de petits carrs de ptes, rglisse, guimauve jujube, et orne
d'un portrait de femme trs laide et trs bien mise; le portrait de la
dfunte, sans doute.

Et selon les hasards de la conversation, suivant qu'il tait satisfait
ou mcontent. M. Lecoq gobait un carr de pte ou adressait au portrait
un regard qui tait tout un pome.

Ayant longuement dtaill l'homme, le juge d'instruction haussa les
paules.

--Enfin, dit M. Domini--et cet enfin rpondait  sa pense intime--,
nous allons, puisque vous voici, vous expliquer ce dont il s'agit.

--Oh! inutile, rpondit M. Lecoq avec un petit air suffisant,
parfaitement inutile.

--Il est cependant indispensable que vous sachiez...

--Quoi? ce que sait, monsieur le juge d'instruction? interrompit l'agent
de la Sret, je le sais dj. Nous disons assassinat ayant le vol pour
mobile, et nous partons de l. Nous avons ensuite l'escalade, le bris de
clture, les appartements bouleverss. Le cadavre de la comtesse a t
trouv, mais le corps du comte est introuvable. Quoi encore? La Ripaille
est arrt, c'est un mauvais drle, en tout tat de cause il mrite un
peu de prison. Guespin est revenu ivre.

--Ah! il a de rudes charges contre lui, ce Guespin.

--Ses antcdents sont dplorables: on ne sait o il a pass la nuit, il
refuse de rpondre, il ne fournit pas d'alibi... c'est grave, trs
grave.

Le pre Plantat examinait le doux agent avec un visible plaisir. Les
autres auditeurs ne dissimulaient pas leur surprise.

--Qui donc vous a renseign? demanda le juge d'instruction.

--Eh! eh! rpondit M. Lecoq, tout le monde un peu.

--Mais o?

--Ici, je suis arriv depuis plus de deux heures dj, j'ai mme entendu
le discours de monsieur le maire.

Et satisfait de l'effet produit, M. Lecoq avala un carr de pte.

--Comment, fit M. Domini d'un ton mcontent, vous ne saviez donc pas que
je vous attendais.

--Pardon, rpondit l'agent de la Sret, j'espre pourtant que monsieur
le juge voudra bien m'entendre. C'est que l'tude du terrain est
indispensable; il faut voir, dresser ses batteries. Je tiens 
recueillir les bruits publics, l'opinion, comme on dit, pour m'en
dfier.

--Tout cela, pronona svrement M. Domini, ne justifie pas votre
retard.

M. Lecoq eut un tendre regard pour le portrait.

--Monsieur le juge n'a qu' s'informer rue de Jrusalem, rpondit-il, on
lui dira que je sais mon mtier. L'important, pour bien faire une
enqute, est de n'tre point connu. La police--c'est bte comme
tout--est mal vue. Maintenant qu'on sait qui je suis et pourquoi je
viens, je puis sortir, on ne me dira plus rien, ou si j'interroge on me
rpondra mille mensonges, on se dfiera de moi, on aura des rticences.

--C'est assez juste, objecta M. Plantat venant au secours de l'agent de
la Sret.

--Donc, poursuivit M. Lecoq, quand on m'a dit, l-bas c'est en province,
j'ai pris ma tte de province. J'arrive, et tout le monde, en me voyant,
se dit: Voil un bonhomme bien curieux, mais pas mchant. Alors, je me
glisse, je me faufile, j'coute, je parle, je fais parler! j'interroge,
on me rpond  coeur ouvert; je me renseigne, je recueille des
indications; on ne se gne pas avec moi. Ils sont charmants, les gens
d'Orcival, je me suis dj fait plusieurs amis, et on m'a invit  dner
pour ce soir.

M. Domini n'aime pas la police et ne s'en cache gure. Il subit sa
collaboration plutt qu'il ne l'accepte, uniquement parce qu'il ne peut
s'en passer.

Dans sa droiture, il condamne les moyens qu'elle est parfois force
d'employer, tout en reconnaissant la ncessit de ces mmes moyens.

En coutant M. Lecoq, il ne pouvait s'empcher de l'approuver, et
cependant il le regardait d'un oeil qui n'tait rien moins qu'amical.

--Puisque vous savez tant de choses, lui dit-il schement, nous allons
procder  l'examen du thtre du crime.

--Je suis aux ordres de monsieur le juge d'instruction, rpondit
laconiquement l'agent de la Sret.

Et comme tout le monde se levait, il profita du mouvement pour
s'approcher du pre Plantat et lui tendre sa bonbonnire.

--Monsieur le juge de paix en use-t-il?

Le pre Plantat ne crut pas devoir lui refuser, il avala un morceau de
jujube et la srnit reparut sur le front de l'agent de la Sret. Il
lui faut, comme  tous les grands comdiens, un public sympathique, et
vaguement il sentait qu'on allait travailler devant un amateur.




VI


M. Lecoq s'engagea le premier dans l'escalier, et tout d'abord les
taches de sang lui sautrent aux yeux.

--Oh! faisait-il, d'un air rvolt,  chaque tache nouvelle, oh! oh! les
malheureux.

M. Courtois fut trs touch de rencontrer cette sensibilit chez un
agent de police. Il pensait que cette pithte de commisration
s'appliquait aux victimes. Il se trompait, car M. Lecoq, tout en
montant, continuait:

--Les malheureux! On ne salit pas tout ainsi dans une maison, ou du
moins on essuie. On prend des prcautions, que diable!

Arriv au premier tage,  la porte du boudoir prcdant la chambre 
coucher, l'agent de la Sret s'arrta, tudiant bien, avant d'y
pntrer, la disposition de l'appartement.

Ayant bien vu ce qu'il voulait voir, il entra en disant:

--Allons! je n'ai pas affaire  de mes pratiques.

--Mais il me semble, remarqua le juge d'instruction, que nous avons dj
des lments d'instruction qui doivent singulirement faciliter votre
tche. Il est clair que Guespin, s'il n'est pas complice du crime, en a
du moins eu connaissance.

M. Lecoq eut un coup d'oeil pour le portrait de la bonbonnire.
C'tait plus qu'un regard, c'tait une confidence. videmment il disait
 la chre dfunte ce qu'il n'osait dire tout haut.

--Je sais bien, reprit-il, Guespin est terriblement compromis. Pourquoi
ne veut-il pas dire o il a pass la nuit? D'un autre ct il a contre
lui l'opinion publique, et alors, moi, naturellement je me dfie.

L'agent de la Sret se tenait seul au milieu de la chambre--les autres
personnes, sur sa prire, taient restes sur le seuil--et promenant
autour de lui son regard terne, il cherchait une signification 
l'horrible dsordre.

--Imbciles! disait-il d'une voix irrite, doubles brutes! Non, vrai, on
ne travaille pas de cette faon. Ce n'est pas une raison parce qu'on tue
les gens afin de les voler, de tout casser chez eux. On ne dfonce pas
les meubles, que diable! On porte avec soi des rossignols, de jolis
rossignols qui ne font aucun bruit, mais qui font d'excellente besogne.
Maladroits! idiots! Ne dirait-on pas...

Il s'arrta, bouche bante.

--Eh! reprit-il, pas si maladroits peut-tre.

Les tmoins de cette scne se tenaient immobiles  l'entre, suivant
avec un intrt ml de surprise les mouvements--il faudrait presque
dire les exercices de M. Lecoq.

Agenouill sur le tapis, il promenait sa main  plat sur le tissu pais,
au milieu des morceaux de porcelaine.

--C'est humide, trs humide, tout le th n'tait pas bu, il s'en faut,
quand on a cass la porcelaine.

--Il pouvait rester beaucoup de th dans la thire, objecta le pre
Plantat.

--Je le sais, rpondit M. Lecoq, et c'est justement ce que j'tais en
train de me dire. De telle sorte, que cette humidit ne suffit pas pour
nous donner le moment prcis du crime.

--Mais la pendule nous le donne, s'cria M. Courtois, et trs exactement
mme.

--En effet, approuva M. Domini, monsieur le maire dans son procs-verbal
explique fort bien que dans la chute le mouvement s'est arrt.

--Eh bien! dit le pre Plantat, c'est justement l'heure de cette pendule
qui m'a frapp. Elle marque trois heures et vingt minutes et nous savons
que la comtesse tait compltement habille, comme dans le milieu du
jour quand on l'a frappe. tait-elle donc encore debout, prenant une
tasse de th  trois heures du matin? C'est peu probable.

--Et moi aussi, reprit l'agent de la Sret, j'ai t frapp de cette
circonstance, et c'est pour cela que tout  l'heure je me suis cri:
Pas si btes! Au surplus, nous allons bien voir.

Aussitt, avec des prcautions infinies, il releva la pendule et la
replaa sur la tablette de la chemine s'appliquant  la poser bien
d'aplomb.

Les aiguilles taient toujours arrtes sur trois heures vingt minutes.

--Trois heures vingt, murmurait M. Lecoq, tout en glissant une petite
cale sous le socle, ce n'est pas  cette heure-l, que diable! qu'on
prend le th. C'est encore moins  cette heure-l, qu'en plein mois de
juillet, au lever du jour, on assassine les gens.

Il ouvrit, non sans peine, le caisson du cadran et poussa la grande
aiguille jusque sur la demie de trois heures.

La pendule sonna onze coups.

-- la bonne heure! s'cria M. Lecoq triomphant, voil la vrit!

Et tirant de sa poche la bonbonnire  portrait, il goba un carr de
guimauve et dit:

--Farceurs!...

La simplicit de ce moyen de contrle, auquel personne n'avait song, ne
laissait pas de surprendre les spectateurs.

M. Courtois, particulirement, tait merveill.

--Voil, dit-il au docteur, un drle qui ne manque pas de moyens dans sa
partie.

--_Ergo_, reprenait M. Lecoq, qui sait le latin, nous avons en face de
nous, non plus des brutes, comme j'ai failli le croire d'abord, mais des
gredins qui y voient plus loin que le bout de leur couteau. Ils ont mal
calcul leur affaire, c'est une justice  leur rendre, mais enfin ils
ont calcul; l'indication est prcise. Ils ont eu l'intention d'garer
l'instruction en la trompant sur l'heure.

--Je ne vois pas clairement leur but, insinua M. Courtois.

--Il est cependant bien visible, rpondit M. Domini. N'tait-il pas de
l'intrt des assassins de faire croire que le crime a t commis aprs
le dernier passage du train se dirigeant sur Paris? Quittant ses
camarades  neuf heures,  la gare de Lyon, Guespin pouvait tre ici 
dix heures, assassiner ses matres, s'emparer de l'argent qu'il savait
en la possession du comte de Trmorel et regagner Paris par le dernier
train.

--Ces suppositions sont trs aimables, objecta le pre Plantat. Mais
alors, comment Guespin n'est-il pas all rejoindre ses camarades chez
Wepler, aux Batignolles; par l, jusqu' un certain point, il se
mnageait une espce d'alibi.

Ds le commencement de l'enqute, le docteur Gendron s'tait assis sur
l'unique chaise intacte de la chambre, rflchissant au subit malaise
qui avait fait plir le pre Plantat lorsqu'on avait parl de Robelot le
rebouteux.

Les explications du juge d'instruction le tirrent de ses mditations;
il se leva.

--Il y a autre chose encore, dit-il, cette avance de l'heure trs utile
 Guespin peut devenir accablante pour La Ripaille, son complice.

--Mais, rpondit M. Domini, il se peut fort bien que La Ripaille n'ait
point t consult. Pour ce qui est de Guespin, il avait probablement de
bonnes raisons pour ne point aller  la noce. Son trouble, aprs un
pareil forfait, lui aurait nui plus encore que son absence.

M. Lecoq, lui, ne jugea pas  propos de se prononcer encore. Comme un
mdecin au lit du malade, il veut tre sr de son diagnostic.

Il tait retourn  la chemine, et de nouveau faisait marcher les
aiguilles de la pendule. Successivement elle sonna la demie de onze
heures, puis minuit, puis minuit et demi, et une heure.

Tout en se livrant  cette occupation, il grommelait:

--Apprentis, brigands d'occasion! On est malin,  ce qu'on croit, mais
on ne pense pas  tout. On donne un coup de pouce aux aiguilles, mais on
ne pense pas  mettre la sonnerie d'accord. Survient alors un bonhomme
de la Sret, un vieux singe qui connat les grimaces et la mche est
vente.

M. Domini et le pre Plantat gardaient le silence. M. Lecoq revint vers
eux.

--Monsieur le juge, dit-il, peut-tre maintenant certain que le coup a
t fait avant dix heures et demie.

-- moins, observa le pre Plantat, que la sonnerie ne soit dtraque,
ce qui arrive quelquefois.

--Ce qui arrive souvent, appuya M. Courtois,  telle enseigne, que la
pendule de mon salon est dans cet tat depuis je ne sais combien de
temps.

M. Lecoq rflchissait.

--Il se peut, reprit-il, que monsieur le juge de paix ait raison. J'ai
pour moi la probabilit, mais la probabilit ne suffit pas au dbut
d'une affaire, il faut la certitude. Il nous reste, par bonheur un moyen
de vrification, nous avons le lit, je parie qu'il est dfait.

Et s'adressant au maire:

--J'aurais besoin, monsieur, d'un domestique, pour me donner un coup de
main.

--Inutile, dit le pre Plantat, je vais vous aider, moi, ce sera plus
vite fait.

Aussitt,  eux deux, ils enlevrent le ciel de lit et le dposrent 
terre, enlevant du mme coup les rideaux.

--Hein? fit M. Lecoq, avais-je raison?

--C'est vrai, dit M. Domini un peu surpris, le lit est dfait.

--Dfait, oui, rpondit l'agent de la Sret, mais on ne s'y est pas
couch.

--Cependant, voulut objecter M. Courtois.

--Je suis sr de ce que j'avance, interrompit l'homme de la police. On a
ouvert ce lit, c'est vrai, on s'est peut-tre roul dessus, on a
chiffonn les oreillers, froiss les couvertures, frip les draps, mais
on n'a pu lui donner pour un oeil exerc l'apparence d'un lit dans
lequel deux personnes ont dormi. Dfaire un lit est aussi difficile,
plus difficile peut-tre que de le refaire. Pour le refaire, il n'est
pas indispensable de retirer draps et couvertures et de retourner les
matelas. Pour le dfaire, il faut absolument se coucher dedans et y
avoir chaud. Un lit est un de ces tmoins terribles qui ne trompent
jamais et contre lesquels on ne peut s'inscrire en faux. On ne s'est pas
couch dans celui-ci...

--Je sais bien, remarqua le pre Plantat, que la comtesse tait
habille, mais le comte pouvait s'tre couch le premier.

Le juge d'instruction, le mdecin et le maire s'taient approchs.

--Non, monsieur, rpondit M. Lecoq, et je puis vous le prouver. La
dmonstration est facile d'ailleurs, et aprs l'avoir entendue, un
enfant de dix ans ne se laisserait pas prendre  un dsordre factice tel
que celui-ci.

Il ramena doucement les couvertures et le drap du dessus au milieu du
lit, tout en poursuivant:

--Ces oreillers sont trs froisss tous deux, n'est-ce pas? Mais voyez
en dessous le traversin, il est intact, vous n'y retrouvez aucun de ces
plis que laissent le poids de la tte et le mouvement des bras. Ce n'est
pas tout: regardez le lit  partir du milieu jusqu' l'extrmit. Comme
les couvertures ont t bordes avec soin, les deux draps se touchent
bien partout. Glissez la main comme moi--et il glissait un de ses
bras--et vous sentirez une rsistance qui n'existerait pas si des jambes
s'taient allonges  cet endroit. Or, M. de Trmorel tait de taille 
occuper le lit dans toute sa longueur.

Si claire tait la dmonstration de M. Lecoq, si palpables taient ses
preuves qu'il n'y avait pas  douter.

--Ce n'est rien encore, continuait-il, passons au second matelas. On
songe rarement au second matelas, quand pour des raisons quelconques on
dfait un lit ou qu'on cherche  en rparer le dsordre. Examinez
celui-ci.

Il souleva le premier matelas et on vit en effet que la toile de l'autre
tait parfaitement tendue, on n'y dcouvrait aucun affaissement.

--Ah! le second matelas, murmura M. Lecoq.

Et son nez ptilla, pour ainsi dire, au souvenir sans doute de quelque
bonne histoire.

--Il me parat prouv, murmura le juge d'instruction, que M. de Trmorel
n'tait pas couch.

--De plus, ajouta le docteur Gendron, si on l'et assassin dans son
lit, ses vtements seraient rests sur quelque meuble.

--Sans compter, fit ngligemment M. Lecoq, qu'on retrouverait sur les
draps une goutte au moins de sang. Dcidment, ces malfaiteurs-l ne
sont pas forts.

Depuis un moment, les yeux du pre Plantat cherchaient ceux du juge
d'instruction. Lorsque leurs regards,  la fin, se rencontrrent:

--Ce qui me parat surprenant,  moi, dit le vieux juge de paix,
donnant, par l'accentuation, une valeur particulire  chaque mot, c'est
qu'on soit parvenu  tuer chez lui, autrement que pendant son sommeil,
un homme jeune et vigoureux comme l'tait le comte Hector.

--Et dans une maison pleine d'armes, appuya le docteur Gendron; car le
cabinet du comte est entirement tapiss de fusils, de couteaux de
chasse! C'est un vritable arsenal.

--Hlas! soupira le bon M. Courtois, nous connaissons de pires
catastrophes. L'audace des malfaiteurs crot en raison des convoitises
de bien-tre, de dpenses, de luxe, des classes infrieures dans les
grands centres. Il n'est pas de semaine o les journaux...

Il dut s'arrter non sans un vif mcontentement; on ne l'coutait pas.
On coutait le pre Plantat qu'il n'avait jamais vu si bavard, et qui
poursuivait:

--Le bouleversement de la maison vous parat insens, eh bien, je suis
surpris qu'il ne soit pas plus affreux encore. Je suis, autant dire, un
vieillard, je n'ai plus l'nergie physique d'un homme de trente-cinq
ans, et pourtant, il me semble que si des assassins pntraient chez
moi, lorsque je suis encore debout, ils n'auraient pas raison de moi. Je
ne sais ce que je ferais, je serais tu probablement, mais certainement
je russirais  donner l'veil. Je me dfendrais, je crierais,
j'ouvrirais les fentres, je mettrais le feu  la maison.

Qu'eussiez-vous dit, justiciables d'Orcival, s'il vous et t donn de
voir l'animation, l'emportement de votre impassible juge de paix!

--Ajoutons, insista le docteur, qu'veill il est difficile d'tre
surpris. Toujours quelque bruit insolite prvient. C'est une porte qui
crie en tournant sur ses gonds, c'est une des marches de l'escalier qui
craque. Si habile que soit un meurtrier, il ne foudroie pas sa victime.

--Il se peut, insinua M. Courtois, qu'on se soit servi d'arme  feu.
Cela s'est vu. Vous tes bien tranquillement assis dans votre chambre;
on est en t, vos fentres sont ouvertes, vous causez avec votre femme
tout en prenant une tasse de th; au dehors, les malfaiteurs se font la
courte chelle; l'un deux arrive  la hauteur de l'appui de la fentre,
il vous ajuste  son aise, il presse la dtente, le coup part...

--Et, continua le docteur, tout le voisinage rveill accourt.

--Permettez, permettez, riposta M. Courtois,  la ville, dans une cit
populeuse, oui. L, au milieu d'un vaste parc, non. Songez, docteur, 
l'isolement de cette habitation. La plus voisine des maisons habites
est celle de Mme la comtesse de Lanascol, et encore est-elle distante
de plus de cinq cents mtres, et par-dessus le march, environne de
grands arbres qui interceptent le son et s'opposent  sa propagation.

--Tentons l'exprience. Je vais si vous le voulez, tirer un coup de
pistolet, ici, dans cette chambre et je parie que vous n'entendrez pas
la dtonation dans le chemin.

--Le jour, peut-tre, mais la nuit!...

Si M. Courtois causait si longtemps, c'est que ses auditeurs observaient
attentivement le juge d'instruction.

--Enfin, conclut M. Domini, si contre tout espoir Guespin ne se dcide
pas  parler ce soir ou demain, le cadavre du comte nous donnera le mot
de l'nigme.

--Oui, rpondit le pre Plantat, oui... si on le retrouve.

Pendant cette discussion assez longue, M. Lecoq avait continu ses
investigations, soulevant les meubles, tudiant les fractures,
interrogeant les moindres dbris, comme s'ils eussent pu lui apprendre
la vrit.

Parfois, il sortait d'une trousse, renfermant une loupe et divers
instruments de formes bizarres, une tige d'acier recourbe vers le bout,
qu'il introduisait et faisait jouer dans les serrures.

Sur le tapis, il ramassa plusieurs cls, et sur un schoir, il trouva
une serviette qui devait lui offrir quelque chose de remarquable, car il
la mit de ct.

Il allait et venait, de la chambre  coucher au cabinet du comte, sans
perdre toutefois un mot de ce qui se disait, faisant bon profit de
toutes les observations, recueillant et notant bien, dans sa mmoire,
moins les phrases elles-mmes que les intonations diverses qui les
accentuaient.

C'est que dans une instruction comme celle du _Crime d'Orcival_, lorsque
plusieurs dlgus de la justice se trouvent en prsence, ils se
tiennent sur la rserve. Ils se savent tous presque galement
expriments, fins, perspicaces, pareillement intresss  dcouvrir la
vrit, peu disposs par habitude  se payer d'apparences trompeuses,
difficiles  surprendre, et la circonspection naturelle de chacun d'eux
s'augmente de l'estime qu'il a pour la sagacit et la pntration des
autres.

Il se peut que chacun d'eux donne aux faits rvls par l'enqute une
interprtation diffrente, il se peut que chacun d'eux ait sur le fond
mme de l'affaire un sentiment oppos; un observateur superficiel ne
s'apercevrait pas de ces divergences.

Tout en dissimulant son intime pense, chacun cherche  pntrer celle
du voisin, et s'efforce, si elle est oppose, de ramener cet adversaire
 son opinion, non en la lui dcouvrant franchement et sans ambages,
mais en appelant son attention sur les mots graves ou futiles qui l'ont
fixe.

L'norme porte d'un seul mot justifie cette hsitation.

Les hommes qui ont entre les mains la libert et la vie des autres
hommes, qui d'un trait de plume peuvent briser une existence, sentent,
bien plus durement qu'on ne croit, le fardeau de leur responsabilit.
Sentir ce fardeau partag leur procure un ineffable soulagement.

Voil pour quelles raisons personne n'ose prendre l'initiative, ni
s'expliquer clairement, pourquoi chacun attend l'mission positive d'une
opinion pour l'adopter et l'approuver ou pour la combattre. Les
interlocuteurs changent donc bien moins des affirmations que des
propositions. C'est par insinuations qu'on procde. De l, des phrases
banales, des suppositions presque ridicules, des aparts, qui sont comme
une provocation  une explication.

De l, aussi la presque impossibilit de donner la physionomie _exacte
et relle_ d'une instruction difficile.

Ainsi, dans cette affaire, le juge d'instruction et le pre Plantat
taient loin d'tre du mme avis. Ils le savaient avant d'avoir chang
une parole. Mais M. Domini dont l'opinion reposait sur des faits
matriels, sur des circonstances palpables, et pour lui hors de toute
discussion, tait peu dispos  provoquer la contradiction.  quoi bon?

D'un autre ct, le pre Plantat, dont le systme semblait reposer
uniquement sur des impressions, sur une srie de dductions plus ou
moins logiques, ne pouvait s'expliquer clairement sans une invitation
positive et pressante.

Son dernier mot, soulign avec affectation, n'ayant pas t relev, il
jugea qu'il s'tait assez avanc, trop peut-tre, aussi s'empressa-t-il,
pour dtourner la conversation, de s'adresser  l'envoy de la
prfecture de police.

--Eh bien! M. Lecoq, demanda-t-il, avez-vous recueilli quelques indices
nouveaux?

M. Lecoq, en ce moment, regardait avec une persvrante attention un
grand portrait de M. le comte Hector de Trmorel suspendu en face du
lit.

Sur l'interpellation du pre Plantat, il se retourna.

--Je n'ai rien trouv de dcisif, rpondit-il, mais je n'ai rien trouv
non plus qui drange mes prvisions. Cependant...

Il n'acheva pas, peut-tre, lui aussi, reculait-il devant sa part de
responsabilit.

--Quoi? insista durement M. Domini.

--Je voulais dire, reprit M. Lecoq, que je ne tiens pas parfaitement mon
affaire. J'ai bien ma lanterne, et mme une chandelle dans ma lanterne,
il ne me manque plus qu'une allumette...

--Soyez convenable, je vous prie, dit svrement le juge d'instruction.

--Eh bien, continua M. Lecoq, d'un air et d'un ton trop humble pour
n'tre pas jou, j'hsite encore. J'ai besoin d'tre aid. Par exemple,
si monsieur le docteur daignait prendre la peine de procder  l'examen
du cadavre de Mme la comtesse de Trmorel, il me rendrait un grand
service.

--J'allais prcisment vous adresser cette prire, mon cher docteur, dit
M. Domini  M. Gendron.

--Volontiers, rpondit le vieux mdecin, qui immdiatement se dirigea
vers la porte.

M. Lecoq l'arrta par le bras.

--Je me permettrai, observa-t-il, d'un ton qui ne ressemblait en rien 
celui qu'il avait eu jusqu'alors, je me permettrai d'appeler l'attention
de monsieur le docteur sur les blessures faites  la tte de Mme de
Trmorel par un instrument contondant que je suppose tre un marteau.
J'ai tudi ces blessures, moi qui ne suis pas mdecin, et elles m'ont
paru suspectes.

--Et  moi aussi, dit vivement le pre Plantat, il m'a sembl qu'il n'y
avait pas eu, aux endroits atteints, effusion de sang dans les vaisseaux
cutans.

--La nature de ces blessures, continua M. Lecoq, sera un indice prcieux
qui me fixera compltement.

Et comme il avait sur le coeur la brusquerie du juge d'instruction, il
ajouta, innocente vengeance:

--C'est vous, monsieur le docteur, qui tenez l'allumette.

M. Gendron se disposait  sortir, lorsque sur le seuil apparut le
domestique de monsieur le maire d'Orcival, Baptiste, l'homme qu'on ne
gronde pas.

Il salua longuement et dit:

--Je viens chercher Monsieur.

--Moi! demanda M. Courtois, pourquoi? Qu'y a-t-il? Ne saurait-on me
laisser une minute en repos! Vous rpondrez que je suis occup.

--C'est que, reprit le placide Baptiste, c'est rapport  Madame que nous
avons cru devoir dranger Monsieur. Elle n'est pas bien du tout, Madame!

L'excellent maire plit lgrement.

--Ma femme! s'cria-t-il srieusement inquiet, que veux-tu dire?
explique-toi donc.

--Eh bien, voil, continua Baptiste, de l'air le plus tranquille du
monde. Le facteur arrive tout l'heure, avec le courrier. Bon! Je porte
les lettres  Madame qui tait dans le petit salon.  peine avais-je
tourn les talons, que j'entends un grand cri, et comme le bruit d'une
personne qui tombe  terre de son haut.

Baptiste s'exprimait lentement, mettant, on le sentait, un art infini 
augmenter les angoisses de son matre.

--Mais parle donc! disait le maire exaspr, parle, va donc!

--Naturellement, poursuivit le drle sans se hter, je rouvre la porte
du petit salon. Qu'est-ce que je vois? Madame tendue  terre. Comme de
juste, j'appelle au secours, la femme de chambre arrive, la cuisinire,
les autres, et nous portons Madame sur son lit. Il parat, m'a dit
Justine, que c'est une lettre de Mlle Laurence qui a mis Madame dans
cet tat...

Le domestique qu'on ne gronde jamais tait  battre.  chaque mot, il
s'arrtait, hsitait, cherchait; ses yeux, dmentant sa figure contrite,
trahissaient l'extrme satisfaction qu'il ressentait d'un malheur
survenu  son matre.

Ce matre, hlas! tait constern. Ainsi qu'il nous arrive  tous, quand
nous ne savons au juste quel malheur va nous atteindre, il tremblait
d'interroger. Il restait l, ananti, ne bougeant; se lamentant au lieu
de courir.

Le pre Plantat profita de ce temps d'arrt pour questionner le
domestique, et avec un tel regard que le drle n'osa pas tergiverser.

--Comment, demanda-t-il, une lettre de Mlle Laurence, elle n'est donc
pas ici?

--Non, monsieur, elle est partie il y a eu hier huit jours pour aller
passer un mois chez une des soeurs de Madame.

--Et comment va Mme Courtois?

--Mieux, monsieur, seulement elle pousse des cris  faire piti.

L'infortun maire s'tait redress sous le coup. Il saisit son
domestique par le bras.

--Mais viens donc, malheureux, lui cria-t-il, viens donc!...

Et ils sortirent en courant.

--Pauvre homme! fit le juge d'instruction, sa fille est peut-tre morte.

Le pre Plantat hocha tristement la tte.

--Si ce n'tait que cela, dit-il.

Et il ajouta:

--Rappelez-vous, monsieur, les allusions de La Ripaille.




VII


Le juge d'instruction, le pre Plantat et le docteur changrent un
regard plein d'anxit.

Quel malheur frappait M. Courtois, cet homme si parfaitement estimable
et si excellent en dpit de ses dfauts? tait-ce donc dcidment une
journe maudite!

--Si La Ripaille s'en est tenu aux allusions, dit M. Lecoq, j'ai entendu
raconter, moi qui ne suis ici que depuis quelques heures, deux histoires
trs circonstancies. Il parat que cette demoiselle Laurence...

Le pre Plantat interrompit brusquement l'agent de la Sret.

--Calomnies, s'cria-t-il, calomnies odieuses! Le petit monde qui
jalouse les riches ne se gne pas pour les dchirer  belles dents,
faute de mieux. L'ignorez-vous donc? Est-ce qu'il n'en a pas toujours
t ainsi! Le bourgeois, dans les petites villes surtout, vit, sans s'en
douter, comme dans une cage de verre. Nuit et jour les yeux de lynx de
l'envie braqus sur lui l'observent, l'pient, surprennent celles de ses
dmarches qu'il croit les plus secrtes pour s'en armer contre lui. Il
va, content et fier, ses affaires prosprent, il a l'estime et l'amiti
de ceux de sa condition, et pendant ce temps, il est vilipend dans les
classes infrieures, tran dans la boue, sali par les plus injurieuses
suppositions. Est-ce que l'envie respecte quelque chose!

--Si Mlle Laurence a t calomnie, fit en souriant le docteur
Gendron, au moins a-t-elle trouv un bon avocat pour dfendre sa cause.

Le vieux juge de paix, l'homme de bronze, comme dit M. Courtois, rougit
imperceptiblement, un peu embarrass de sa vivacit.

--Il est des causes, reprit-il doucement, qui se dfendent seules.
Mlle Courtois est une de ces jeunes filles qui ont droit  tous les
respects. Mais il est de ces abominations qu'aucune lgislation ne
saurait atteindre, et qui me rvoltent. Il faut songer, messieurs, que
notre rputation, l'honneur de nos femmes et de nos filles, sont  la
merci du premier gredin dou d'assez d'imagination pour inventer une
abomination. On ne le croira peut-tre pas, peu importe, on rptera sa
calomnie, on la propagera. Qu'y faire? Pouvons-nous savoir ce qui se dit
contre nous, en bas, dans l'ombre; le saurons-nous jamais?

--Eh! rpliqua le docteur Gendron, que nous importe? Il n'est pour moi
qu'une voix respectable, celle de la conscience. Quant  ce qu'on
appelle l'opinion publique, comme c'est en ralit la somme des opinions
particulires de milliers d'imbciles et de mchants, je m'en moque
comme de l'an quarante.

La discussion se serait peut-tre prolonge, sans le juge d'instruction
qui, ayant tir sa montre, fit un geste de dpit.

--Nous causons, dit-il, nous parlons et l'heure marche. Il faut nous
hter. Partageons-nous, au moins, la besogne qui reste.

Le ton imprieux de M. Domini glaa sur les lvres de M. Lecoq quelques
rflexions dont il attendait le placement.

Il fut alors convenu que, pendant que le docteur Gendron procderait 
l'autopsie, le juge d'instruction rdigerait son projet de rapport.

Le pre Plantat restait charg de surveiller la suite des investigations
de l'homme de la prfecture de police.

Ds que l'agent de la Sret se trouva seul avec le vieux juge de paix:

--Enfin, dit-il, en respirant longuement, comme s'il eut t soulag
d'une lourde oppression, enfin, nous allons pouvoir marcher maintenant.

Et comme le pre Plantat souriait un peu, il goba un carr de pte et
ajouta:

--Arriver quand une instruction est commence, est dplorable, monsieur
le juge de paix, tout  fait dplorable. Les gens qui vous ont prcd
ont eu le temps de se faire un systme, et si vous ne l'adoptez pas
d'emble, c'est le diable!

On entendit dans l'escalier la voix de M. Domini appelant son greffier
qui, arriv un peu aprs lui, tait rest au rez-de-chausse.

--Tenez, monsieur, ajouta l'agent, voici monsieur le juge d'instruction
qui se croit en face d'une affaire toute simple, tandis que moi, moi M.
Lecoq, l'gal au moins de ce drle de Gvrol, moi l'lve chri du pre
Tabaret--il ta respectueusement son chapeau--je n'y vois pas encore
clair.

Il s'arrta, rcapitulant, sans doute, le rsultat de ses perquisitions
et reprit:

--Non, vrai, je suis drout, je m'y perds presque. Je devine bien sous
tout ceci quelque chose, mais quoi? quoi?

La figure du pre Plantat restait calme, mais son oeil tincelait.

--Peut-tre avez-vous raison, approuva-t-il d'un air dtach, peut-tre
en effet y a-t-il quelque chose.

L'agent de la Sret le regarda, il ne bougea pas. Il continuait 
offrir la physionomie la plus indiffrente du monde, tout en relevant
quelques notes sur son carnet.

Il y eut un assez long silence, et M. Lecoq en profita pour confier au
portrait les rflexions qui lui battaient la cervelle.

Vois-tu bien, chre mignonne, disait-il, ce digne monsieur m'a l'air
d'un vieux finaud dont il faut surveiller attentivement les faits et
gestes. Il ne partage pas, il s'en faut, les opinions du juge
d'instruction, il a une ide qu'il n'ose nous dire et nous la
trouverons. Il est malin, ce juge de paix de campagne. Du premier coup
il nous a devins, malgr nos jolis cheveux blonds. Tant qu'il a pu
croire que, nous garant, nous prendrions les brises de M. Domini, il
nous a suivis, nous appuyant, nous montrant la voie. Maintenant qu'il
sent que nous tenons la piste, il se croise les bras, il se retire. Il
veut nous laisser l'honneur de la dcouverte. Pourquoi? Il est d'ici,
a-t-il peur de se faire des ennemis? Non. C'est un de ces hommes qui ne
craignent pas grand-chose. Quoi donc? Il recule devant sa pense. Il a
trouv quelque chose de si surprenant qu'il n'ose s'expliquer.

Une subite rflexion changea le cours des confidences de M. Lecoq.

Mille diables! pensait-il, et si je me trompais, si ce bonhomme n'tait
pas fin du tout! s'il n'avait rien dcouvert, s'il n'obissait qu' des
inspirations du hasard? On a vu des choses plus surprenantes. J'en ai
tant connu, de ces gens, dont les yeux sont comme les pitres des
baraques, ils annoncent qu' l'intrieur on contemple des merveilles; on
entre et on ne voit rien, on est vol. Mais moi--il eut un sourire--je
vais bien savoir  quoi m'en tenir.

Et prenant l'air le plus niais de son rpertoire:

--Ce qui reste  faire, monsieur le juge de paix, dit-il tout haut, est,
en y rflchissant bien, assez peu de chose. On tient les deux
principaux coupables, en dfinitive, et quand ils se dcideront 
parler, ce qui arrivera tt ou tard, si monsieur le juge d'instruction
le veut, on saura tout.

Un seau d'eau glace tombant sur la tte du pre Plantat ne l'et pas
plus surpris, ne l'et pas surtout surpris plus dsagrablement.

--Comment, balbutia-t-il d'un air absolument abasourdi, c'est vous,
monsieur l'agent de Sret, un homme habile, expriment qui...

Ravi de la russite de sa ruse, M. Lecoq ne put tenir son srieux, et le
pre Plantat, qui s'aperut qu'il tait tomb dans un pige, se prit 
rire franchement.

Entre ces deux hommes savants dans la science de la vie, d'un esprit
galement subtil et dfi, pas un mot, d'ailleurs, ne fut chang.

Ils s'entendaient, ils se comprenaient.

Toi, mon bonhomme, se disait l'agent de la Sret, tu as quelque chose
dans ton sac, seulement c'est si norme, si monstrueux, que tu ne
l'exhiberais pas pour un boulet de canon. Tu veux qu'on te force la
main? On te la forcera.

Il est fut, pensait le pre Plantat, il sait que j'ai une ide, il la
cherchera et certainement il la trouvera.

M. Lecoq avait remis dans sa poche la bonbonnire  portrait ainsi qu'il
fait, quand il travaille srieusement. Son amour-propre d'lve du pre
Tabaret tait moustill. Il jouait une partie et il est joueur.

--Donc, s'cria-t-il,  cheval et rendez la main. On a, dit le
procs-verbal de monsieur le maire d'Orcival, trouv l'instrument avec
lequel on a tout bris ici.

--Nous avons retrouv, rpondit le pre Plantat, dans une chambre du
second tage, donnant sur le jardin, une hache, par terre, devant un
meuble attaqu lgrement, mais non ouvert; j'ai empch qu'on y
toucht.

--Et bien vous avez fait, monsieur. Est-elle lourde, cette hache?

--Elle doit bien peser un kilo.

--C'est parfait, montons la voir.

Ils montrent, et M. Lecoq aussitt, oubliant son rle de mercier
soigneux de ses vtements, se coucha  plat ventre, tudiant
alternativement, et la hache, une arme terrible, pesante, emmanche de
frne, et le parquet luisant et bien cir.

--Je suppose, moi, observa le juge de paix, que les malfaiteurs ont
montr cette hache et ont attaqu ce meuble dans le seul but
d'parpiller les suppositions de l'enqute, pour compliquer le problme.
Cette arme n'tait pas ncessaire pour enfoncer cette armoire qui ne
tient  rien, que je briserais avec mon poing. Ils ont donn un coup, un
seul, et pos la hache tranquillement.

L'agent de la Sret s'tait relev et s'poussetait:

--Je crois, monsieur, dit-il, que vous vous trompez. Cette hache n'a pas
t pose tranquillement  terre, elle a t jete avec une violence qui
dcle un grand effroi ou une vive colre. Tenez, voyez ici, sur le
parquet, ces trois marques qui se suivent. Lorsque le malfaiteur a lanc
la hache, elle est tombe d'abord sur le tranchant, de l cette
entaille: puis elle est retombe sur le ct, et l'envers qui est un
marteau a laiss cette trace, tenez, ici, sous mon doigt; enfin, elle
tait lance avec tant de vigueur, qu'elle a fait un tour sur elle-mme
et qu'elle est venue de nouveau entailler le parquet, l,  l'endroit o
elle est maintenant.

--C'est juste, murmurait le pre Plantat, c'est trs juste!...

Et les observations de l'agent drangeant sans doute son systme, il
ajoutait d'un air contrari:

--Je n'y comprends rien, rien du tout.

M. Lecoq poursuivait ses observations.

--Les fentres qui sont maintenant ouvertes, demanda-t-il,
l'taient-elles ce matin, lors des premires perquisitions.

--Oui.

--Alors, c'est bien cela. Les assassins ont entendu un bruit quelconque
dans le jardin, et ils sont alls regarder. Qu'ont-ils vu? Je n'en sais
rien. Ce que je sais, c'est que ce qu'ils ont vu les a pouvants,
qu'ils ont jet la hache prcipitamment et se sont enfuis. Examinez la
position des entailles--faites en biais naturellement--et vous verrez
que la hache a t lance par une personne qui se tenait, non pas prs
du meuble, mais prs de la fentre ouverte.

 son tour, le pre Plantat s'agenouilla, regardant avec une attention
extrme. L'agent disait vrai. Il se redressa un peu interdit, et aprs
un moment de mditation:

--Cette circonstance me gne un peu, dit-il; cependant,  la rigueur...

Il s'arrta, immobile, songeur, une de ses mains appuye sur son front.

--Tout peut encore s'expliquer, murmura-t-il, ajustant mentalement les
diverses pices de son systme, et en ce cas l'heure indique par la
pendule serait la vraie.

M. Lecoq ne songeait pas  interroger le vieux juge de paix. D'abord il
savait bien qu'il ne rpondrait pas, puis sa vanit tait engage.
Comment, lui, il ne devinerait pas une nigme dchiffre par un autre?

--Moi aussi, fit-il, monologuant  haute et intelligible voix, cette
circonstance de la hache me drange. Je supposais que les brigands
avaient opr  loisir, et pas du tout, je dcouvre qu'ils ont t
surpris, qu'on les a troubls, qu'ils ont eu peur.

Le pre Plantat tait tout oreilles.

--Il est vrai, poursuivit lentement M. Lecoq, que nous devons diviser
les indices en deux catgories. Il y a les indices laisss  dessein
pour nous tromper, le lit dfait, par exemple; puis les indices
involontaires, soit les entailles de cette hache. Mais ici, j'hsite.
L'indication de la hache est-elle vraie ou fausse, bonne ou mauvaise. Je
me croyais sr du caractre des assassins et alors l'enqute allait de
soi, tandis que maintenant...

Il s'interrompit. Les plis de son front, la contraction de sa bouche,
trahissaient l'effort de sa pense.

--Tandis que maintenant!... interrogea le pre Plantat.

M. Lecoq,  cette question, eut l'air tonn d'un homme qu'on veille.

--Je vous demande pardon, monsieur, dit-il, je m'oubliais. C'est une
habitude dplorable que j'ai comme cela de rflchir et de chercher tout
haut. Voil pourquoi je m'obstine presque toujours  oprer seul. Mes
incertitudes, mes hsitations, la vacillation de mes soupons me
feraient perdre, si on les entendait, mon prestige de policier-devin,
d'agent pour lequel il n'est pas de mystre.

Le vieux juge de paix avait un sourire d'indulgence.

--D'ordinaire, poursuivit l'homme de la prfecture, je n'ouvre la bouche
que lorsque mon sige est fait, et alors d'un ton premptoire je rends
mes oracles, je dis: c'est ceci ou c'est cela. Mais aujourd'hui j'agis,
sans trop me contraindre, devant un homme qui sait qu'on ne rsout pas
du premier coup un problme aussi compliqu que me semble tre celui-ci.
Je laisse voir sans vergogne mes ttonnements. On ne parvient pas  la
vrit d'un bond, on y arrive par une suite de calculs assez compliqus
grce  une srie d'inductions et de dductions qui s'enchanent. Eh
bien, en ce moment, ma logique est en dfaut.

--Comment cela? demanda le pre Plantat.

--Oh! c'est fort simple, monsieur le juge de paix. Je croyais avoir
pntr les assassins, les savoir par coeur, ce qui est capital au
dbut, et je ne reconnais plus les adversaires imagins. Sont-ils
idiots, sont-ils extrmement fins? J'en suis  me le demander. La ruse
du lit et de la pendule m'avait,  ce que je supposais, exactement donn
la mesure et la porte de leur intelligence et de leurs inventions.
Dduisant du connu  l'inconnu, j'arrivais par une suite de consquences
trs simples  tirer,  prvoir tout ce qu'ils avaient pu imaginer pour
dtourner notre attention et nous drouter. Mon point de dpart admis,
je n'avais, pour tomber juste, qu' prendre le contre-pied des
apparences. Je me disais:

On a retrouv une hache au deuxime tage, donc les assassins l'y ont
porte et oublie  dessein.

Ils ont laiss cinq verres sur la table de la salle  manger, donc ils
taient plus ou moins de cinq, mais ils n'taient pas cinq.

Il y avait sur la table comme les restes d'un souper, donc ils n'ont ni
bu ni mang.

Le cadavre de la comtesse tait au bord de l'eau, donc il a t dpos
l et non ailleurs avec prmditation.

On a retrouv un morceau d'toffe dans les mains de la victime, donc il
y a t plac par les meurtriers eux-mmes.

Le corps de Mme de Trmorel est cribl de coups de poignard et
affreusement meurtri, donc elle a t tue d'un seul coup...

--Bravo! oui, bravo! s'cria le pre Plantat visiblement charm.

--Eh! non, pas bravo! fit M. Lecoq, car ici mon fil se casse, je
rencontre une lacune. Si mes dductions taient justes, cette hache
aurait t remise bien paisiblement sur le parquet.

--Si! encore une fois, bravo! reprit le pre Plantat, car cette
circonstance est une particularit qui n'infirme en rien notre systme
gnral. Il est clair, il est certain que les assassins ont eu
l'intention d'agir comme vous dites. Un vnement qu'ils ne prvoyaient
pas les a drangs.

--Peut-tre, approuva l'agent de la Sret  demi-voix, peut-tre votre
observation est-elle juste. Mais c'est que je vois encore autre chose...

--Quoi?...

--Rien... pour le moment, du moins. Il est ncessaire, avant tout, que
je voie la salle  manger et le jardin.

M. Lecoq et le vieux juge de paix descendirent bien vite, et le pre
Plantat montra  l'agent les verres et les bouteilles qu'il avait fait
mettre de ct.

L'homme de la prfecture prit les verres l'un aprs l'autre, les portant
 la hauteur de son oeil, les exposant au jour, tudiant les places
humides qui ternissaient le cristal.

L'examen termin.

--On n'a bu dans aucun de ces verres, dclara-t-il rsolument.

--Quoi! pas dans un seul?

L'agent de la Sret arrta sur le vieux juge un de ces regards qui font
tressaillir la pense aux plus profonds replis de l'me et rpondit en
mettant un intervalle calcul entre chacun de ces mots:

--Pas dans un seul.

Le pre Plantat ne rpondit que par un mouvement de lvres qui disait
clairement: Vous vous avancez peut-tre beaucoup.

M. Lecoq sourit, et, allant ouvrir la porte de la salle  manger, il
appela:

--Franois.

Le valet de chambre de feu M. le comte de Trmorel accourut. La figure
de ce brave garon tait dcompose. Fait inou, bizarre, ce domestique
regrettait son matre, il le pleurait.

--coute-moi bien, mon garon, lui dit l'agent de la Sret, le tutoyant
avec cette familiarit qui caractrise les employs de la rue de
Jrusalem, coute-moi bien, et tche en me rpondant d'tre exact, net
et bref.

--J'coute, monsieur.

--Avait-on l'habitude au chteau de monter du vin  l'avance?

--Non, monsieur, moi-mme, avant chaque repas, je descendais  la cave.

--Il n'y avait donc jamais une certaine quantit de bouteilles pleines
dans la salle  manger?

--Jamais, monsieur.

--Mais il devait quelquefois en rester en vidange.

--Non, monsieur; feu monsieur le comte m'avait autoris  emporter pour
l'office le vin de la desserte.

--Et o mettait-on les bouteilles vides?

--Je les plaais, monsieur, dans le bas de cette armoire d'encoignure,
et quand il y en avait un certain nombre, je les descendais  la cave.

--Quand en as-tu descendu, la dernire fois?

--Oh!...--Franois parut chercher--il y a bien cinq ou six jours.

--Bien. Maintenant, quelles liqueurs aimait ton matre?

--Feu monsieur le comte, monsieur--et le brave garon eut une larme--ne
buvait presque jamais de liqueur. Quand par hasard il avait envie d'un
petit verre d'eau-de-vie, il le prenait dans la cave  liqueurs que
voici, l sur le pole.

--Il n'y avait donc pas dans les armoires de bouteilles de rhum ou de
cognac entames?

--Pour a, non, monsieur.

--Merci, mon garon, tu peux te retirer.

Franois allait sortir, M. Lecoq le rappela.

--Eh! lui dit-il d'un ton lger, pendant que nous y sommes, regarde donc
dans le bas de l'encoignure, si tu retrouves ton compte de bouteilles
vides.

Le domestique obit, et l'armoire ouverte, s'cria:

--Tiens! il n'y en a plus une seule.

--Parfait reprit M. Lecoq. Cette fois-ci, mon brave, montre-nous tes
talons pour tout de bon.

Aussitt que le valet de chambre eut ferm la porte:

--Eh bien! demanda l'agent de la Sret, que pense monsieur le juge de
paix?

--Vous aviez raison, M. Lecoq.

L'agent de la Sret, alors, flaira successivement tous les verres et
toutes les bouteilles.

--Allons, bon! s'cria-t-il en haussant les paules, encore une preuve
nouvelle  l'appui de mes suppositions.

--Quoi encore? demanda le vieux juge de paix.

--Ce n'est mme pas du vin, monsieur, qu'il y a au fond de ces verres.
Parmi toutes les bouteilles vides, dposes dans le bas de cette
armoire, il s'en trouve une, la voici, ayant contenu du vinaigre, et
c'est de cette bouteille que les assassins ont vers quelques gouttes.

Et, saisissant un verre, il le mit sous le nez du pre Plantat, en
ajoutant:

--Que monsieur le juge de paix prenne la peine de sentir.

Il n'y avait pas  discuter, le vinaigre tait bon, son odeur tait des
plus fortes, les malfaiteurs dans leur prcipitation avaient laiss
derrire eux cette preuve irrcusable de leur intention d'garer
l'enqute.

Seulement, capables des plus artificieuses combinaisons, ils ignoraient
l'art de les mener  bien. Leurs malices taient, ainsi que l'et dit le
digne M. Courtois, cousues de fil blanc.

On pouvait cependant mettre toutes leurs fautes sur le compte d'une
prcipitation force ou d'un trouble qu'ils ne prvoyaient pas.

Les planchers brlent les pieds, disait un policier clbre, dans une
maison o on vient de commettre un crime.

M. Lecoq, lui, paraissait indign, exaspr comme peut l'tre un
vritable artiste devant l'oeuvre grossire, prtentieuse et ridicule
de quelque colier poseur.

--Voil, grommelait-il, qui passe la permission. Canaille! canaille! ne
l'est pas qui veut; canaille habile, surtout. Encore faut-il les
qualits de l'emploi, mille diables! et tout le monde, Dieu merci! ne
les a pas.

--M. Lecoq! M. Lecoq! murmurait le vieux juge de paix.

--Eh! monsieur, je ne dis rien que de juste. Quand on est candide  ce
point, on devrait bien rester honnte, purement et simplement, c'est si
facile!

Alors, perdant toute mesure, tant sa colre paraissait grande, il avala,
d'un seul coup, cinq ou six carrs de ptes assorties.

--Voyons, voyons, poursuivait le pre Plantat, de ce ton paternellement
grondeur qu'on prend pour apaiser un enfant qui crie, ne nous fchons
pas. Ces gens-ci ont manqu d'adresse, c'est incontestable, mais
songeons qu'ils ne pouvaient, dans leurs calculs, faire entrer en ligne
de compte l'habilet d'un homme tel que vous.

M. Lecoq qui a la vanit de tous les acteurs, fut sensible au compliment
et dissimula assez mal une grimace de satisfaction.

--Soyons donc indulgent, continuait le pre Plantat. D'ailleurs--il fit
une pause pour donner plus de valeur  ce qu'il allait dire--,
d'ailleurs vous n'avez pas encore tout vu.

On ne sait jamais quand M. Lecoq joue la comdie. Comment le saurait-on,
il ne le sait pas toujours lui-mme. Ce grand artiste, passionn pour
son art, s'est exerc  feindre tous les mouvements de l'me, de mme
qu'il s'est habitu  porter tous les costumes; et telle a t la
conscience de ses tudes, qu'arriv  une perfection dsolante pour la
vrit, peut-tre,  cette heure, n'a-t-il pas plus de sentiment que de
physionomie qui lui soient propres. Il temptait bien fort contre les
malfaiteurs, il gesticulait, mais il ne cessait d'observer sournoisement
le pre Plantat, et ces derniers mots lui firent dresser l'oreille.

--Voyons donc le reste, dit-il.

Et tout en suivant au jardin le vieux juge de paix, il adressait au
portrait de la bonbonnire la confidence de son dplaisir et de son
dsappointement.

Peste soit, lui disait-il, peste soit du vieux cachottier. Nous ne
tirerons rien par surprise de cet entt. Il nous donnera le mot de son
rbus quand nous l'aurons devin, pas avant. Il est aussi fort que nous,
ma mignonne, il ne lui manque absolument qu'un peu de pratique.
Cependant, vois-tu, pour qu'il ait trouv ce qui nous chappe, il faut
qu'il ait eu des indices antrieurs que nous ne connaissons pas.

Au jardin, rien n'avait t drang.

--Tenez, M. Lecoq, disait le vieux juge de paix, en suivant une des
alles en demi-cercle conduisant  la Seine, tenez, c'est ici,  cet
endroit du gazon qu'on a trouv une des pantoufles de ce pauvre comte;
l-bas, un peu  droite de cette corbeille de graniums, tait son
foulard.

Ils arrivrent au bord de la rivire et relevrent avec beaucoup de
circonspection les planches qu'avait fait placer le maire pour laisser
les empreintes intactes.

--Nous supposons, dit le pre Plantat, que la comtesse ayant russi 
s'chapper, a pu fuir jusqu'ici, et que c'est ici qu'elle a t rejointe
et frappe d'un dernier coup.

tait-ce l l'avis du vieux juge, ne faisait-il que traduire
l'impression du matin? C'est ce que M. Lecoq ne put deviner.

--D'aprs nos calculs, monsieur, reprit-il, la comtesse n'a pas d fuir.
Elle a d tre apporte ici morte, ou la logique n'est pas la logique.
Au surplus, examinons.

Il s'agenouilla alors, comme l-haut, dans la chambre du second tage,
et plus scrupuleusement encore, il tudia successivement le sable de
l'alle, l'eau stagnante et les touffes de plantes aquatiques.

Puis, remontant un peu, il prit une pierre qu'il lana, s'approchant
aussitt pour voir l'effet produit par la vase.

Il regagna ensuite le perron de l'habitation et revint sous les saules
en traversant le gazon o taient encore, trs nettes et trs visibles,
les traces d'un fardeau tran releves le matin.

Sans le moindre gard pour son pantalon, il traversa la pelouse  quatre
pattes interrogeant les moindres brins d'herbe, cartant les touffes
paisses pour mieux voir le sol, observant minutieusement la direction
des petites tiges brises.

Cette inspection termine:

--Nos dductions s'affirment, dit-il, on a apport la comtesse ici.

--En tes-vous bien certain? demanda le pre Plantat.

Il n'y avait pas  s'y tromper cette fois. videmment, sur ce point le
vieux juge tait indcis, et il demandait une autre opinion que la
sienne, fixant ses hsitations.

--Il n'y a pas d'erreur possible, rpondit l'agent de la Sret.

Et, souriant finement, il ajouta:

--Seulement, comme deux avis valent mieux qu'un, je vous demanderai,
monsieur le juge, de m'couter, vous me direz ce que vous pensez aprs.

Dans ses perquisitions, M. Lecoq avait trouv  terre une petite
baguette flexible, et tout en parlant, il s'en servait pour indiquer les
objets  la faon des saltimbanques qui montrent sur les tableaux de
leurs baraques la reprsentation des merveilles qu'on voit 
l'intrieur.

--Non, disait-il, non, monsieur le juge de paix, madame de Trmorel n'a
pas fui. Frappe ici, elle serait tombe avec une certaine violence; son
poids, par consquent, et fait jaillir de l'eau assez loin, et non
seulement de l'eau, mais encore de la vase, et nous retrouverions
certainement quelques claboussures.

--Mais, ne pensez-vous pas que depuis ce matin, le soleil...

--Le soleil, monsieur, aurait absorb l'eau, mais la tache de boue sche
serait reste, or, j'ai beau regarder, un  un pour ainsi dire, tous les
cailloux de l'alle, je n'ai rien trouv. On pourrait m'objecter que
c'est de droite et de gauche que l'eau et la vase ont jailli. Moi, je
rponds: examinez ces touffes de glaeuls, ces feuilles de nnuphar, ces
tiges de jonc; sur toutes ces plantes vous trouvez une couche de
poussire, trs lgre, je le sais, mais enfin de la poussire.
Apercevez-vous la trace d'une seule goutte d'eau? Non. C'est qu'il n'y a
point eu jaillissement, par consquent pas de chute violente, c'est donc
que la comtesse n'a pas t tue ici, c'est donc qu'on a apport son
cadavre et qu'on l'a dpos doucement o vous l'avez retrouv.

Le pre Plantat ne paraissait pas encore absolument convaincu.

--Mais ces traces de lutte, sur le sable, l, dit-il.

M. Lecoq eut un joli geste de protestation.

--Monsieur le juge de paix daigne sans doute plaisanter, rpondit-il,
ces marques-l ne tromperaient pas un lycen.

--Il me semble cependant...

--Il n'y a pas  s'y tromper, monsieur. Que le sable ait t remu,
fouill, c'est positif. Mais toutes ces tranes qui mettent  nu le sol
que recouvrait le sable, ont t faites par le mme pied, cela vous ne
le croyez peut-tre pas--et de plus, faites uniquement avec le bout du
pied--et cela vous pouvez le remarquer.

--Oui, cela, en effet, je le reconnais.

--Eh bien! monsieur, quand il y a eu lutte sur un terrain favorable aux
investigations, comme celui-ci, on relve deux sortes de vestiges fort
distincts: ceux de l'assaillant et ceux de la victime. L'assaillant, qui
se prcipite en avant, s'appuie ncessairement sur la partie antrieure
du pied et l'imprime sur la terre. La victime, au contraire, qui se
dbat, qui cherche  se dbarrasser d'une treinte fatale, fait son
effort en arrire, s'arc-boute sur les talons, et moule par consquent
les talons dans le sol. Si les adversaires sont de force gale, on
trouve en nombre  peu prs gal les empreintes de bouts de pieds et de
talons, selon les hasards de la lutte. Ici, que trouvons-nous?...

Le pre Plantat interrompit l'agent de la Sret.

--Assez, monsieur, lui dit-il, assez, l'homme le plus incrdule serait
maintenant convaincu.

Et aprs un instant de mditations, rpondant  sa pense intime, il
ajouta:

--Non, il n'y a plus, il ne peut plus y avoir d'objection.

M. Lecoq, de son ct, pensa que sa dmonstration valait bien une
rcompense, et triomphalement il avala un carr de rglisse.

--Je n'ai cependant pas encore fini, reprit-il. Nous disons donc que la
comtesse n'a pu tre acheve ici. J'ajouterai: elle n'y a pas t
porte, mais trane. La constatation est aise. Il n'est que deux
faons de traner un cadavre. Par les paules, et alors les deux pieds
tranant  terre laissent deux sillons parallles. Par les jambes, et
alors la tte portant sur le sol laisse une empreinte unique et assez
large.

Le pre Plantat approuva d'un mouvement de tte.

--En examinant le gazon, poursuivit l'agent de la Sret, j'ai relev
les sillons parallles des pieds, mais l'herbe tait foule sur un
espace assez large. Pourquoi? C'est que ce n'est pas le cadavre d'un
homme qui a t tran  travers la pelouse, mais bien celui d'une femme
tout habille et dont les jupons taient assez lourds, celui de la
comtesse enfin, et non celui du comte.

M. Lecoq s'interrompit, attendant un loge, une question, un mot.

Mais le vieux juge de paix n'avait plus l'air de l'couter et paraissait
plong dans les calculs les plus abstraits.

La nuit tombait, un brouillard lger comme la fume d'un feu de paille
se balanait au-dessus de la Seine.

--Il faut rentrer, dit tout  coup le pre Plantat, aller voir o le
docteur en est de l'autopsie.

Et lentement, l'agent de police et lui regagnrent la maison.

Sur le perron, se tenait le juge d'instruction qui s'apprtait  aller 
leur rencontre. Il tenait sous son bras sa grande serviette de chagrin
violet, timbre  ses initiales, et avait repris son lger pardessus
d'Orlans noir.

Il avait l'air satisfait.

--Je vais vous laisser le matre, monsieur le juge de paix, dit-il au
pre Plantat, il est indispensable, si je veux voir ce soir monsieur le
procureur imprial, que je parte  l'instant. Dj, ce matin, lorsque
vous m'avez envoy chercher, il tait absent.

Le pre Plantat s'inclina.

--Je vous serai fort oblig, continua M. Domini, de surveiller la fin de
l'opration. Le docteur Gendron n'en a plus, vient-il de me dire, que
pour quelques minutes, et j'aurai ses notes demain matin. Je compte sur
votre bonne obligeance, pour mettre les scells partout o besoin est,
et aussi pour constituer des gardiens. Je me propose d'envoyer un
architecte relever le plan exact de la maison et du jardin.

--Puis, remarqua le vieux juge de paix, il faudra, sans doute un
supplment d'instruction?

--Je ne le pense pas, fit le juge d'instruction, d'un ton de certitude.

Puis s'adressant  M. Lecoq.

--Eh bien, monsieur l'agent, demanda-t-il, avez-vous fait quelque
dcouverte nouvelle?

--J'ai relev plusieurs faits importants, rpondit M. Lecoq, mais je ne
puis me prononcer avant d'avoir encore vu l-haut au jour. Je demanderai
donc  monsieur le juge d'instruction la permission de ne lui prsenter
mon rapport que demain, dans l'aprs-midi. Je crois pouvoir rpondre,
d'ailleurs, que si embrouille que soit cette affaire...

M. Domini ne le laissa pas achever.

--Mais, interrompit-il, je ne vois rien d'embrouill dans cette affaire;
tout me parat, au contraire, fort clair.

--Cependant, objecta M. Lecoq, je pensais...

--Je regrette vraiment, poursuivit le juge d'instruction, qu'on vous ait
appel avec trop de prcipitation et sans grande ncessit. J'ai
maintenant, contre les deux hommes que j'ai fait arrter, les charges
les plus concluantes.

Le pre Plantat et M. Lecoq changrent un long regard, trahissant leur
surprise profonde.

--Quoi! ne put s'empcher de dire le vieux juge de paix, vous auriez,
monsieur, recueilli des indices nouveaux!

--Mieux que des indices, je crois, rpondit M. Domini avec un plissement
de lvres de fcheux augure; La Ripaille, que j'ai interrog une seconde
fois, commence  se troubler. Il a perdu tout  fait son arrogance. J'ai
russi  le faire se couper  plusieurs reprises et il a fini par
m'avouer qu'il a vu les assassins.

--Les assassins! exclama le pre Plantat, il a dit les assassins?

--Il a vu au moins l'un d'entre eux. Il persiste me jurer qu'il ne l'a
pas reconnu. Voil o nous en sommes. Mais les tnbres de la prison ont
des terreurs salutaires. Demain, aprs une nuit d'insomnie, mon homme,
j'en suis persuad, sera bien autrement explicite.

--Mais Guespin, interrogea anxieusement le vieux juge, avez-vous de
nouveau questionn Guespin.

--Oh! fit M. Domini, pour ce qui est de celui-l, tout est dit.

--Il a avou? demanda M. Lecoq stupfi.

Le juge d'instruction se tourna  demi vers l'homme de la police, comme
s'il et trouv mauvais qu'il ost le questionner.

--Guespin n'a rien avou, rpondit-il nanmoins, mais sa cause n'en est
pas meilleure. Nos bateliers sont revenus. Ils n'ont pas encore retrouv
le cadavre de M. de Trmorel qu'ils supposent avoir t entran par le
courant. Mais, ils ont repch d'abord au bout du parc, dans les
roseaux, l'autre pantoufle du comte; puis, au milieu de la Seine, sous
le pont, remarquez bien ce dtail, sous le pont, une veste de drap
grossier qui porte encore des traces de sang.

--Et cette veste est  Guespin? demandrent ensemble le vieux juge de
paix et l'agent de la Sret.

--Prcisment. Elle a t reconnue par tous les gens du chteau et
Guespin a avou sans difficult qu'elle lui appartient. Mais ce n'est
pas tout...

M. Domini s'arrta comme pour reprendre haleine, en ralit pour faire
languir un peu le pre Plantat. Par suite de leurs divergences
d'opinions, il avait cru reconnatre en lui une certaine hostilit
sourde, et--la faiblesse humaine ne perdant jamais ses droits--il
n'tait pas fch de triompher un peu.

--Ce n'est pas tout, poursuivit-il; cette veste avait  la poche droite
une large dchirure et un morceau de l'toffe avait t arrach. Ce
lambeau de la veste de Guespin, savez-vous ce qu'il tait devenu?...

--Ah! murmura le pre Plantat, c'est lui que nous avons retrouv dans la
main de la comtesse.

--Vous l'avez dit, monsieur le juge de paix. Que pensez-vous, je vous
prie, de cette preuve de culpabilit du prvenu?

Le pre Plantat semblait constern; les bras lui tombaient.

Quant  M. Lecoq qui, devant le juge d'instruction, avait repris
svrement son attitude de mercier retir, il fut  ce point surpris
qu'il faillit s'trangler avec un morceau de pte.

--Mille diables! disait-il, tout en toussant, rparation d'honneur,
voil qui est fort.

Il eut un sourire niais, et ajouta, plus bas et pour le seul pre
Plantat:

--Trs fort! quoique du mme tonneau et prvu par nos calculs. La
comtesse tenait entre ses doigts crisps un lambeau de drap, donc il a
d tre plac l intentionnellement par les meurtriers.

M. Domini n'avait pas relev l'exclamation, il n'entendit pas la
rflexion de M. Lecoq. Il tendit la main au pre Plantat et lui donna
rendez-vous pour le lendemain, au palais.

Puis il sortit, emmenant son greffier.

Guespin et le vieux La Ripaille, les menottes aux mains, avaient t
quelques minutes plus tt dirigs sur la prison de Corbeil, sous la
conduite des gendarmes d'Orcival.




VIII


Dans la salle de billard du chteau de Valfeuillu, le docteur Gendron
venait d'achever sa funbre besogne.

Il avait retir son vaste habit noir  larges manches,  basques
immenses,  boutonnire orne du ruban rouge de la Lgion d'honneur,
vritable habit de savant, et il avait retrouss, bien au-dessus du
coude, les manches de sa chemise de forte toile.

Prs de lui, sur une petite table destine  recevoir les
rafrachissements, taient pars les instruments dont il s'tait servi,
des bistouris et plusieurs sondes d'argent.

Il avait d, pour les investigations, dpouiller le cadavre, et il
l'avait ensuite recouvert d'un grand drap blanc qui dessinait vaguement
les formes du corps et dpassait, d'un ct, les bandes du billard.

La nuit tait venue et une grosse lampe,  globe de cristal dpoli,
clairait cette scne sinistre.

Pench au-dessus d'un immense seau d'eau, le docteur finissait de se
laver les mains, lorsque entrrent le vieux juge de paix et l'agent de
la Sret. Au bruit de la porte, M. Gendron se redressa vivement:

--Ah! c'est vous, Plantat, dit-il--d'une voix dont l'altration tait
parfaitement sensible--, o est M. Domini?

--Parti.

Le docteur ne prit pas la peine de rprimer un mouvement de vive
impatience.

--Il faut pourtant que je lui parle, dit-il, c'est indispensable et le
plus tt sera le mieux. Car enfin, je me trompe peut-tre, je puis me
tromper...

M. Lecoq et le pre Plantat s'taient approchs, refermant la porte
qu'assigeaient les domestiques du chteau. Entrs dans le cercle de la
lumire de la lampe, ils purent voir combien taient bouleverss les
traits si rgulirement calmes de M. Gendron.

Il tait ple, plus ple que la morte qui gisait l sous ce grand drap.

L'altration des traits et de la voix du docteur ne pouvait tre cause
par la tche qu'il venait de remplir. Certes, elle tait pnible, mais
M. Gendron est un de ces vieux praticiens qui ont tt le pouls  toutes
les misres humaines, dont le dgot s'est blas aux plus hideux
spectacles, qui en ont vu bien d'autres enfin.

Il fallait qu'il et dcouvert quelque chose d'extraordinaire.

--Je vais, mon cher docteur, lui dit le pre Plantat, vous adresser la
question que vous m'adressiez, il y a quelques heures: Vous
trouveriez-vous indispos, tes-vous souffrant?

M. Gendron secoua tristement la tte, et rpondit avec une intention
calcule et parfaitement note:

--Je vous rpondrai, mon ami, prcisment ce que vous m'avez rpondu: Je
vous remercie, ce n'est rien, je vais dj mieux.

Alors, ces deux observateurs, galement profonds, dtournrent la tte,
comme si, redoutant d'changer leurs penses, ils se fussent dfis de
l'loquence de leurs regards.

M. Lecoq s'avana.

--Je crois savoir, dit-il, les raisons de l'motion de M. le docteur. Il
vient de dcouvrir que Mme de Trmorel a t tue d'un seul coup, et
que plus tard les assassins se sont acharns sur un cadavre dj presque
froid.

Les yeux du docteur eurent, en s'arrtant sur l'agent de la Sret, une
expression d'immense stupeur.

--Comment avez-vous pu deviner cela? demanda-t-il.

--Oh! je n'ai pas devin seul, rpondit modestement M. Lecoq. Je dois
partager avec monsieur le juge de paix l'honneur du systme qui nous a
amens  prvoir ce fait.

M. Gendron se frappa le front.

--En effet, s'cria-t-il, je me rappelle maintenant votre
recommandation; dans mon trouble, qui a t grand, il faut bien que je
le confesse, je l'avais totalement oublie.

M. Lecoq crut devoir s'incliner.

--Eh bien reprit le mdecin, vos prvisions se trouvent ralises. Entre
le premier coup de poignard qui a donn la mort et les autres, il ne
s'est peut-tre pas coul tout le temps que vous supposez, mais je suis
persuad que Mme de Trmorel avait cess de vivre depuis prs de
trois heures, lorsqu'on l'a frappe de nouveau.

M. Gendron s'tait approch du billard et lentement il avait relev le
drap mortuaire, dcouvrant ainsi la tte et une partie du buste du
cadavre.

--clairez-nous donc, Plantat, demanda-t-il.

Le vieux juge de paix obit. Il prit la lampe et passa de l'autre ct
du billard. Sa main tremblait si fort que le globe et le verre
s'entrechoquaient. La lumire vacillante promenait sur les murs des
ombres sinistres.

Cependant le visage de la comtesse avait t lav soigneusement, les
plaques de sang et de vase avaient t enleves. La marque des coups
tait ainsi plus visible, mais on retrouvait sur cette figure livide les
traces de sa beaut.

M. Lecoq se tenait en haut du billard, se penchant pour examiner de plus
prs.

--Mme de Trmorel, disait le docteur Gendron, a reu dix-huit coups
de poignard. De toutes ces blessures, une seule est mortelle, c'est
celle dont la direction est presque verticale; tenez, l, un peu
au-dessous de l'paule.

En mme temps, il montrait la plaie bante, et sur son bras gauche il
soutenait le cadavre dont les admirables cheveux blonds s'parpillaient
sur lui.

Les yeux de la comtesse avaient conserv une expression effrayante. Il
semblait que de sa bouche entrouverte ce cri allait s'chapper:  moi!
au secours!

Le pre Plantat, l'homme au coeur de pierre, dtournait la tte, et le
docteur, devenu matre de son motion premire, continuait de cette voix
un peu emphatique des professeurs  l'amphithtre.

--La lame du couteau devait tre large de trois centimtres et longue de
vingt-cinq au moins. Toutes les autres blessures, au bras,  la
poitrine, aux paules, sont lgres relativement. On doit les supposer
postrieures de deux heures au moins  celle qui a dtermin la mort.

--Bien! fit M. Lecoq.

--Remarquez, reprit vivement le docteur, que je n'mets pas une
certitude; j'indique simplement une probabilit. Les phnomnes sur
lesquels se base ma conviction personnelle, sont trop fugitifs, trop
insaisissables de leur nature, trop discuts encore pour que je puisse
rien assurer.

Cet expos du docteur parut contrarier vivement M. Lecoq.

--Cependant, dit-il, du moment o...

--Ce que je puis affirmer, interrompit M. Gendron, ce que sans scrupules
j'affirmerais devant un tribunal, sous la foi du serment, c'est que
toutes les plaies contuses de la tte,  l'exception d'une seule, ont
t faites bien aprs la mort. Pas de doutes, pas de discussion
possibles. Voici, au-dessus de l'oeil, le coup donn pendant la vie.
Comme vous le voyez, l'infiltration du sang dans les mailles des tissus
a t considrable, la tumeur est norme, trs noire au centre et
plombe. Les autres contusions ont si peu ce caractre que mme ici, o
le choc a t assez violent pour fracturer l'os temporal, il n'y a
aucune trace d'ecchymose.

--Il me semble, monsieur le docteur, insinua M. Lecoq, que de ce fait
acquis et prouv, que la comtesse a t, aprs sa mort, frappe par un
instrument contondant, on peut conclure que c'est galement lorsqu'elle
avait cess de vivre qu'elle a t hache de coups de couteau.

M. Gendron rflchit un moment.

--Il se peut, monsieur l'agent, dit-il enfin, que vous ayez raison, et
pour ma part j'en suis persuad. Pourtant, les conclusions de mon
rapport ne seront pas les vtres. La mdecine lgale ne doit se
prononcer que sur des faits patents, dmontrs, indiscutables. Si elle a
un doute, le moindre, le plus lger, elle doit se taire. Je dirai plus:
s'il y a incertitude, mon avis est que l'accus doit en recueillir le
bnfice et non l'accusation.

Ce n'tait, certes, pas l l'opinion de l'agent de la Sret, mais il se
garda bien d'en rien dire.

C'est avec une attention passionne qu'il avait suivi le docteur
Gendron, et la contraction de sa physionomie disait l'effort de son
intelligence.

--Il me parat possible maintenant, dit-il, de dterminer o et comment
la comtesse a t frappe.

Le docteur avait recouvert le cadavre et le pre Plantat avait replac
la lampe sur la petite table.

Ils engagrent tous deux M. Lecoq  s'expliquer.

--Eh bien! reprit l'homme de la police, la direction de la blessure de
Mme de Trmorel me prouve qu'elle tait dans sa chambre, prenant le
th, assise et le corps un peu inclin en avant, lorsqu'elle a t
assassine. L'assassin est arriv par-derrire, le bras lev, il a bien
choisi sa place et a frapp avec une force terrible. Telle a t la
violence du coup, que la victime est tombe en avant, et que dans la
chute, son front rencontrant l'angle de la table, elle s'est fait la
seule blessure ecchymose que nous ayons remarque  la tte.

M. Gendron examinait alternativement M. Lecoq et le pre Plantat, qui
changeaient des regards au moins singuliers. Peut-tre se doutait-il du
jeu qu'ils jouaient.

--videmment, dit-il, le crime doit avoir eu lieu comme l'explique
monsieur l'agent.

Il y eut un autre silence si embarrassant que le pre Plantat jugea
convenable de l'interrompre. Le mutisme obstin de M. Lecoq le
taquinait.

--Avez-vous vu, lui demanda-t-il, tout ce que vous aviez  voir!

--Pour aujourd'hui, oui, monsieur. Pour les quelques perquisitions qui me
seraient encore utiles, j'ai besoin de la lumire du jour. Il me parat
d'ailleurs que, sauf un dtail qui m'inquite, je tiens compltement
l'affaire.

--Il faut alors tre ici demain de bon matin.

--J'y serai, monsieur,  l'heure qu'il vous plaira.

--Vos explorations termines, nous nous rendrons ensemble  Corbeil,
chez monsieur le juge d'instruction.

--Je suis aux ordres de monsieur le juge de paix.

Le silence recommena.

Le pre Plantat se sentait devin et il ne comprenait rien au singulier
caprice de l'agent de la Sret qui, si prompt quelques heures plus tt,
se taisait maintenant.

M. Lecoq, lui, ravi de taquiner un peu le juge de paix, se proposait de
l'tonner prodigieusement le lendemain en lui prsentant un rapport qui
serait le fidle expos de toutes ses ides. En attendant, il avait tir
sa bonbonnire et confiait mille choses au portrait.

--Puisqu'il en est ainsi, fit le docteur, il ne nous reste plus, ce me
semble, qu' nous retirer.

--J'allais demander la permission de le faire, dit M. Lecoq; je suis 
jeun depuis ce matin.

Le pre Plantat prit un grand parti:

--Regagnez-vous Paris ce soir, M. Lecoq? demanda-t-il brusquement.

--Non, monsieur, je suis arriv ici ce matin avec l'intention d'y
coucher. J'ai mme apport mon sac de nuit, qu'avant de venir au chteau
j'ai dpos  cette petite auberge qui est au bord de la route et qui a
un grenadier peint sur sa devanture. C'est l que je me propose de
souper et de coucher.

--Vous serez fort mal au _Grenadier fidle_, fit le vieux juge de paix,
vous ferez acte de prudence en venant dner avec moi.

--Monsieur le juge de paix est vraiment trop bon...

--De plus, comme nous avons  causer et peut-tre, longuement, je vous
offre une chambre; nous allons prendre votre sac de nuit en passant.

M. Lecoq s'inclina, la bouche en coeur,  la fois flatt et
reconnaissant de l'invitation.

--Et vous aussi, docteur, continua le pre Plantat, bon gr mal gr je
vous enlve. Ah! ne dites pas non. Si vous tenez absolument  rentrer 
Corbeil ce soir, nous vous reconduirons aprs souper.

Restaient les scells  poser.

L'opration fut promptement termine. Des bandes troites de parchemin,
retenues par de larges cachets de cire, aux armes de la justice de paix,
furent places  toutes les portes du premier tage,  la porte de la
chambre  la hache, et aussi aux battants d'une armoire o toutes les
pices de conviction, recueillies par l'enqute et minutieusement
dcrites dans les procs-verbaux, avaient t dposes.




IX


Malgr toute la hte imaginable, il n'tait pas loin de dix heures quand
le pre Plantat et les invits purent enfin quitter le chteau de
Valfeuillu.

Au lieu de prendre le chemin du matin, ils s'engagrent dans un petit
sentier en pente qui, longeant les proprits de Mme de Lanascol,
conduit en diagonale au pont de fil de fer.

C'tait le plus court pour gagner l'auberge o M. Lecoq avait dpos son
lger bagage.

Tout en marchant, le vieux juge de paix, un peu distrait des
proccupations de l'enqute, s'inquitait de M. Courtois, son ami.

--Quel malheur a pu le frapper? disait-il au docteur Gendron. Grce  la
niaiserie mchante de l'affreux drle qui le sert, nous n'avons rien su
absolument. Et c'est au reu de la lettre de sa fille ane, Mlle
Laurence, qu'on l'a envoy chercher!

On tait arriv devant le _Grenadier_.

Sur la porte de l'auberge, le dos appuy contre les montants, les jambes
croises, un grand gaillard taill en hercule, haut en couleur, fumait
une longue pipe de terre, tout en causant avec un homme de peine du
chemin de fer, venu d'vry tout exprs pour savoir. C'tait
l'aubergiste.

Ds qu'il aperut le pre Plantat:

--Eh! bien, monsieur le juge de paix, s'cria-t-il, voil un malheur!
Entrez, entrez, il y a dans la salle plusieurs personnes qui ont vu les
assassins. Quel gredin que ce La Ripaille! Et ce Guespin, donc! Ah! je
ferai volontiers le voyage de Corbeil le matin o on dressera leur
chafaud.

--Un peu de charit, matre Lenfant, vous oubliez trop vite que Guespin
et La Ripaille taient de vos meilleures pratiques.

Matre Lenfant resta quelque peu interdit de la rplique, mais son
impudence reprit vite le dessus.

--Belles pratiques! rpondit-il, ce filou de Guespin m'emporte
trente-huit francs que je ne reverrai jamais.

--Qui sait!... fit ironiquement le juge de paix, et d'ailleurs, ce soir,
vous allez gagner plus que cette somme, vous avez autant de monde qu'
la fte d'Orcival...

Pendant cette courte conversation, M. Lecoq tait entr dans l'auberge
pour reprendre son sac de nuit.

Sa qualit n'tant plus un secret pour personne, il ne reut pas
l'aimable accueil du matin, alors qu'on le prenait pour un bonnetier
retir.

C'est  peine si Mme Lenfant, une matresse femme qui n'a pas besoin
de son mari pour fourrer les ivrognes qui n'ont plus d'argent  la
porte, daigna lui rpondre. Quand il demanda combien il devait, elle eut
un geste de mpris en disant: Rien.

Ds qu'il sortit de l'auberge, son sac de nuit  la main:

--Marchons vite, maintenant, fit le pre Plantat, d'autant que je tiens
 passer prendre des nouvelles de notre pauvre maire.

Les trois hommes htrent le pas et le vieux juge de paix, agit de
pressentiments funestes, cherchant  combattre ses inquitudes,
poursuivait:

--S'il tait survenu chez Courtois un vnement grave, certainement je
serais prvenu  cette heure. Peut-tre Laurence a-t-elle crit
simplement qu'elle est malade ou mme un peu indispose. Mme
Courtois, qui est bien la meilleure des femmes qui soient au monde, se
monte la tte pour un rien, elle aura voulu envoyer son mari chercher
leur fille immdiatement. Ce sera, vous le verrez, quelque fausse
alerte.

Non. Il tait arriv quelque catastrophe.

Devant la grille de l'habitation du maire, stationnaient une quinzaine
de femmes du bourg. Au milieu du groupe, Baptiste, le valet qui fait ce
qu'il veut, prorait et gesticulait.

Mais  l'approche du redoutable juge de paix, les commres s'envolrent
comme une troupe de mouettes effarouches. Elles l'avaient reconnu
d'assez loin  la lueur d'un rverbre.

Car Orcival possde et tale orgueilleusement vingt rverbres, prsent
de M. Courtois, qu'on allume jusqu' minuit les soirs o il n'y a pas de
lune. Vingt rverbres  huile de ptrole achets  la liquidation d'une
ville qui, assez riche pour se payer des lumires plus clatantes,
venait d'adopter le gaz.

Les rverbres d'Orcival n'clairent peut-tre pas beaucoup, mais par
les soires d'hiver, quand il y a du brouillard surtout, l'huile de
ptrole rpand une abominable odeur.

L'arrive inattendue du vieux juge de paix contraria sensiblement le
tranquille Baptiste, interrompu par la fuite de ses auditeurs juste au
milieu d'un superbe mouvement oratoire.

Comme cependant il a grand-peur du bonhomme, il dissimula sa contrarit
sous son sourire, habituel.

--Ah! monsieur, s'cria-t-il, lorsque le pre Plantat ne fut plus qu'
trois pas, ah! monsieur, quelle histoire! Je courais vous chercher...

--Ton matre a besoin de moi?

--C'est  n'y pas croire, poursuivit Baptiste. En sortant du Valfeuillu,
ce soir, Monsieur se met  courir, si fort, mais si fort, que c'est 
peine si je pouvais le suivre.

Baptiste s'interrompit pour lancer une rflexion qui lui venait.

--Monsieur n'a pas l'air leste, n'est-ce pas! Eh bien! il l'est, allez,
et joliment, quoique gros!

Le pre Plantat impatient frappa du pied.

--Enfin, reprit le domestique, nous arrivons ici, bon! Monsieur se
prcipite comme un ouragan dans le salon o se trouvait Madame
sanglotant comme une Madeleine. Il tait si essouffl qu'il pouvait 
peine parler. Les yeux lui sortaient de la tte, et il disait comme a:
Qu'y a-t-il? qu'y a-t-il? Alors, Madame qui ne pouvait pas parler non
plus, lui a tendu la lettre de Mademoiselle qu'elle tenait  la main.

Les trois auditeurs de Baptiste taient comme sur des charbons ardents
et le drle qui s'en apercevait, grenait de plus en plus lentement ses
paroles.

--Voil donc, continua-t-il, Monsieur qui prend la lettre et qui
s'approche de la fentre pour y voir plus clair  lire. Oh! d'un coup
d'oeil il a eu tout lu. Pour lors--on voit tout de mme des choses
singulires--il a pouss un cri rauque, comme cela, tenez: Oh! puis il
s'est mis  battre l'air de ses deux mains, comme un chien qui nage,
puis il a fait deux tours sur lui-mme et il est tomb, pouf! comme un
sac, la face contre terre. C'tait fini.

--Il est mort! s'crirent ensemble les trois hommes.

--Oh! non, messieurs, rpondit Baptiste avec un aimable sourire, vous
allez voir.

M. Lecoq est certainement patient, mais non autant qu'on le pourrait
croire. Crisp par l'allure du rcit, il posa  terre son sac de nuit
et, saisissant le bras de Baptiste de la main droite, pendant que de la
gauche il faisait siffler un petit jonc trs flexible,  assommoir de
vermeil, qui ne le quitte jamais:

--Mon garon, fit-il, je t'engage, l, srieusement  dpcher...

Il ne dit que cela. Et le domestique, qu'on ne gronde jamais eut une
peur terrible de ce petit homme blond,  voix singulire,  poigne plus
dure qu'un tau.

Il reprit donc trs vite cette fois, l'oeil fix sur le jonc de M.
Lecoq:

--Monsieur venait d'avoir une attaque. Voil la maison en l'air. Tout le
monde perd la tte, sauf moi; l'ide d'un mdecin me vient et je cours
chercher quelqu'un, M. Gendron, que je savais au chteau, ou le docteur
d'ici, ou le pharmacien, n'importe qui. Un bonheur. Juste au coin de la
rue, je rencontre Robelot, le rebouteux. Toi, lui dis-je, tu vas me
suivre. Il me suit, il carte les autres qui soignaient Monsieur, et il
le saigne aux deux bras. Un petit moment aprs, Monsieur a respir,
ensuite il a ouvert les yeux, enfin il a parl. Maintenant, il est bien
revenu, il est tendu sur un des canaps du salon, pleurant toutes les
larmes de son corps. Il m'a dit qu'il voulait voir monsieur le juge de
paix, et moi aussitt...

--Et... mademoiselle Laurence?... demanda le pre Plantat avec des
larmes dans la voix.

Baptiste prit une pose tragique.

--Ah! messieurs, fit-il, ne m'en parlez pas... c'est navrant!

Le juge de paix et le docteur n'en coutrent pas davantage, ils
entrrent vivement.

Derrire eux venait M. Lecoq. Il avait confi son sac de nuit  Baptiste
avec un: Portez-moi a chez le juge de paix, et leste, qui fit
trembler le domestique qu'on ne gronde jamais et lui donna des jambes.

Le malheur, lorsqu'il entre dans une maison, semble la marquer ds le
seuil de son empreinte fatale. Peut-tre n'en est-il pas ainsi en
ralit, mais c'est le sentiment qu'prouvent invinciblement les
personnes prvenues.

Pendant que le mdecin et le pre Plantat traversaient la cour, il leur
semblait que cette maison si hospitalire, si gaie et si vivante la
veille, prsentait un aspect lugubre.

 l'tage suprieur, on voyait des lumires aller et venir. On
s'occupait de la plus jeune des filles de M. Courtois, Mlle Lucile,
qui avait t prise d'une affreuse attaque de nerfs.

Dans le vestibule, une fillette de quinze ans qui servait de femme de
chambre  Mlle Laurence, tait assise sur la premire marche de
l'escalier. Elle avait relev son tablier sur sa tte, comme font  la
campagne les femmes au dsespoir, et pleurait  fendre l'me.

Quelques domestiques taient l, effars, immobiles, ne sachant que
faire, que devenir dans ce dsarroi.

La porte du salon, mal clair par deux bougies, tait toute grande
ouverte. Dans un vaste fauteuil prs de la chemine, Mme Courtois
tait renverse plutt qu'assise. Au fond, prs des fentres donnant sur
le jardin, M. Courtois gisait sur le canap.

On lui avait retir son paletot et pour aller plus vite, au moment o sa
vie dpendait d'un coup de lancette, on avait dchir et arrach les
manches de sa chemise et de son gilet de flanelle. Des bandes de toile,
comme on en ajuste aprs les saignes, entouraient ses deux bras nus.

Prs de la porte, un petit homme vtu comme les artisans aiss des
environs de Paris, semblait fort embarrass de sa contenance. C'tait
Robelot, le rebouteux, qu'on avait fait rester, crainte de quelque
nouvel accident.

L'entre du pre Plantat tira M. Courtois de l'tat de morne stupeur
dans lequel il tait plong.

Il se leva, et c'est en chancelant qu'il vint se jeter, ou plutt
s'abattre entre les bras du vieux juge de paix.

D'une voix dchirante, il disait:

--Ah! mon ami, je suis bien malheureux! oui, bien malheureux.

C'tait  ne plus reconnatre l'infortun maire, tant il tait chang.

Non, ce n'tait plus l cet heureux du monde, au visage souriant, au
regard sr de soi, dont le maintien, comme un dfi jet  tous, disait
bien haut et l'importance et la prosprit. En quelques heures, il avait
vieilli de vingt ans.

Il tait bris, foudroy, et sa pense perdue flottait  la drive au
milieu d'un ocan d'amertumes.

Il ne savait que rpter comme un mot vide de sens:

--Malheureux! malheureux!

Le vieux juge de paix, cet homme si prouv, tait bien l'ami qu'il
fallait en ces crises terribles.

Il avait ramen M. Courtois jusqu'au canap, et l, assis prs de lui,
tenant ses mains dans les siennes, il s'efforait de calmer cette
douleur sans bornes.

Il rappelait  ce pre infortun, que sa femme, la compagne de sa vie,
lui restait, pour pleurer avec lui la pauvre morte. N'avait-il pas une
autre fille  aimer, et  laquelle il se devait!

Mais cet homme malheureux tait hors d'tat de rien entendre.

--Ah! mon ami, gmissait-il, vous ne savez pas tout. Si elle tait morte
ici, au milieu de nous, entoure de nos soins, rchauffe jusqu' son
dernier soupir par notre tendresse, mon dsespoir serait infini et
cependant bien faible en comparaison de celui qui me tue. Si vous
saviez, si vous saviez...

Le pre Plantat s'tait lev, comme s'il et t pouvant de ce qu'il
allait entendre.

--Mais qui pourrait dire, poursuivait le maire, o et comment elle est
morte!  ma Laurence, il ne s'est donc trouv personne pour entendre le
rle de ton agonie et te sauver! Qu'es-tu devenue, toi si jeune, si
heureuse!

Il se redressa effrayant de dsespoir et s'cria:

--Partons, Plantat, venez, allons voir  la Morgue!

Puis il se laissa retomber murmurant le mot sinistre:

--La Morgue.

Tous les tmoins de cette scne dchirante restaient immobiles et muets,
glacs, retenant leur souffle.

Seuls, les gmissements touffs de Mme Courtois et les sanglots de
la petite servante dans le vestibule, troublaient le silence.

--Vous savez que je suis votre ami, murmurait le pre Plantat; oui,
votre meilleur ami; parlez, confiez-vous  moi, dites-moi tout.

--Eh bien donc!... commena M. Courtois, sachez...

Mais les larmes l'touffant il ne put continuer. Alors tendant au pre
Plantat une lettre froisse et mouille de pleurs, il lui dit:

--Tenez, lisez... c'est sa dernire lettre.

Le pre Plantat s'approcha de la table o taient les bougies, et non
sans peine, car l'criture tait efface en plusieurs endroits, il lut:

     _Chers parents aims,_

_Pardonnez, pardonnez, je vous en conjure,  votre malheureuse fille la
douleur dont elle va vous accabler._

_Hlas! j'ai t bien coupable, mais que le chtiment est terrible, 
mon Dieu!_

_En un jour d'garement, entrane par une passion fatale, j'ai tout
oubli, l'exemple et les conseils de ma bonne et sainte mre, les
devoirs les plus sacrs et votre tendresse._

_Je n'ai pas su, non, je n'ai pas su rsister  celui qui pleurait  mes
genoux en me jurant un amour ternel et qui maintenant m'abandonne._

_Maintenant, c'est fini, je suis perdue, dshonore. Je suis enceinte et
il me devient impossible de cacher plus longtemps l'horrible faute._

_ chers parents, ne me maudissez pas. Je suis votre fille, je ne
saurais courber le front sous les mpris, je ne survivrai pas  mon
honneur._

_Quand cette lettre vous sera remise, j'aurai cess d'exister. J'aurai
quitt la maison de ma tante, et je serai alle loin, bien loin, o nul
ne pourra me reconnatre. L, je saurai finir mes misres et mon
dsespoir._

_Adieu donc,  mes parents aims, adieu! Que ne puis-je, une dernire
fois, vous demander pardon  genoux._

_Ma mre chrie, mon bon pre, ayez piti d'une malheureuse gare,
pardonnez-moi, oubliez-moi. Que Lucile, ma soeur, ne sache jamais..._

_Encore adieu, j'ai du courage, l'honneur commande._

_ vous, la dernire prire et la suprme pense de votre pauvre
Laurence..._

De grosses larmes roulaient silencieuses le long des joues du vieux juge
de paix pendant qu'il dchiffrait cette lettre dsespre.

Une rage froide, muette, terrible, pour qui le connaissait, crispait les
muscles de son visage.

Quand il eut achev, il pronona, d'une voix rauque, ce seul mot:

--Misrable!

M. Courtois entendit cette exclamation.

--Ah! oui, misrable, s'cria-t-il, misrable, ce vil sducteur qui
s'est gliss dans l'ombre pour me ravir mon plus cher trsor, ma fille
bien aime. Hlas! elle ne savait rien de la vie. Il a murmur  son
oreille de ces paroles d'amour qui font battre le coeur de toutes les
jeunes filles, elle a eu foi en lui, et maintenant, il l'abandonne. Oh
si je le connaissais, si je savais...

Il s'interrompit brusquement.

Une lueur de raison venait d'illuminer l'abme de dsespoir o il tait
tomb.

--Non, dit-il, on n'abandonne pas ainsi une belle et noble jeune fille,
lorsque dans son tablier elle porte une dot d'un million on ne
l'abandonne pas, du moins, sans y tre contraint. L'amour passe, la
cupidit reste. L'infme suborneur n'tait pas libre, il tait mari. Le
misrable n'est et ne peut tre que le comte de Trmorel. C'est lui qui
a tu ma fille!...

Le silence qui persista plus lugubre, lui prouva que sa pense tait
celle de tous ceux qui l'entouraient.

--J'tais donc, s'cria-t-il, frapp d'aveuglement. Car je le recevais
chez moi, cet homme, je lui tendais une main loyale, je l'appelais mon
ami. Oh! n'est-ce pas, j'ai droit  une vengeance clatante.

Mais le souvenir du crime de Valfeuillu lui revint, et c'est avec un
profond dcouragement qu'il reprit:

--Et ne pouvoir mme se venger! Je ne pourrai pas le tuer de mes mains,
le voir souffrir durant des heures, l'entendre demander grce! Il est
mort. Il est tomb sous les coups d'assassins moins vils que lui.

Vainement le docteur et le pre Plantat s'efforaient de calmer le
malheureux maire, il continuait, s'exaltant au bruit de ses propres
paroles:

-- Laurence,  ma chrie, pourquoi as-tu manqu de confiance. Tu as
craint ma colre, comme si jamais un pre pouvait cesser d'aimer sa
fille. Perdue, dgrade, tombe au rang des plus viles cratures, je
t'aimerais encore. N'es-tu pas  moi, n'es-tu pas moi? Hlas! c'est que
tu ne savais pas ce qu'est le coeur d'un pre. Un pre ne pardonne
pas, il oublie. Va, tu pouvais tre heureuse encore. Ton enfant! Eh
bien! il aurait t le mien. Il aurait grandi entre nous, et j'aurais
report sur lui ma tendresse pour toi. Ton enfant, ne serait-ce pas moi
encore. Le soir, au coin du feu, je l'aurais pris, sur mes genoux comme
je te prenais lorsque tu tais toute petite.

Il pleurait, l'attendrissement lui venait. Mille souvenirs de ce temps
o Laurence enfant jouait sur le tapis prs de lui, se reprsentaient 
sa pense. Il lui semblait que c'tait hier.

-- ma fille, disait-il encore, est-ce le monde qui te faisait peur, le
monde mchant, hypocrite et railleur? Mais nous serions partis. J'aurais
quitt Orcival, donn ma dmission de maire. Nous serions alls nous
tablir bien loin,  l'autre bout de la France, en Allemagne, en Italie.
Avec de l'argent tout est possible. Tout... non. J'ai des millions et ma
fille s'est suicide.

Il cacha son visage entre ses mains, les sanglots l'touffaient.

--Et ne savoir ce qu'elle est devenue, reprit-il. N'est-ce pas affreux.
Quelle mort aura-t-elle choisie!  ma fille, toi, si belle! Vous
souvenez-vous, docteur et vous Plantat, de ses beaux cheveux boucls
autour de son front si pur, de ses grands yeux tremblants, de ses longs
cils recourbs. Son sourire, voyez-vous, c'tait le rayon de soleil de
ma vie. J'aimais tant sa voix, et sa bouche, sa bouche si frache qui me
donnait sur les joues de bons gros baisers sonores. Morte! perdue! Et ne
savoir ce qu'est devenu ce corps souple et charmant. Se dire qu'il gt
peut-tre abandonn dans les vases de quelque rivire. Rappelez-vous le
cadavre de la comtesse de Trmorel, ce matin. C'est l ce qui me tue. 
mon Dieu! ma fille; que je la revoie une heure, une minute, que je
puisse dposer sur ses lvres froides un dernier baiser.

tait-ce l le mme homme, qui, tout  l'heure, du haut du perron de
Valfeuillu dbitait ses phrases banales aux badauds de la commune.

Oui. Mais la passion est le niveau galitaire qui efface toutes les
distinctions de l'esprit et de l'intelligence.

Le dsespoir de l'homme de gnie ne s'exprime pas autrement que le
dsespoir d'un imbcile.

Depuis un moment dj, M. Lecoq faisait les plus sincres efforts pour
empcher de tomber une larme chaude qui roulait dans ses yeux. M. Lecoq
est stoque par principes et par profession.

Sur ces paroles dsoles, sur ce voeu d'un pre au dsespoir, il n'y
tint plus.

Oubliant qu'on allait s'apercevoir de son motion, il sortit de l'ombre
o il s'tait tenu, et s'adressant  M. Courtois:

--Moi, dit-il, moi, M. Lecoq, de la Sret, je vous donne ma parole
d'honneur de retrouver le corps de M^{lle Laurence.

Le pauvre maire s'accrocha dsesprment  cette promesse comme un noy
au brin d'herbe qui flotte  porte de sa main.

--Oui! n'est-ce pas, dit-il, nous le retrouverons. Vous m'aiderez. On
dit que rien n'est impossible  la police, qu'elle sait, qu'elle voit
tout. Nous saurons ce qu'est devenue ma fille.

Merci, ajouta-t-il, vous tes un brave homme. Je vous ai mal reu
tantt et jug du haut de mon sot orgueil; pardonnez-moi. Il est des
prjugs stupides: je vous ai accueilli ddaigneusement, moi qui ne
savais quelle fte faire  ce misrable comte de Trmorel. Merci encore,
nous russirons, vous verrez, nous nous ferons aider, nous mettrons sur
pied toute la police, nous fouillerons la France; il faut de l'argent,
j'en ai, j'ai des millions, prenez-les...

Ses forces taient  bout, il chancela et retomba puis sur le canap.

--Il ne faut pas qu'il reste ici plus longtemps, murmura le docteur
Gendron  l'oreille du pre Plantat, il faut qu'il se couche, une fivre
crbrale, aprs de pareils branlements, ne me surprendrait pas.

Le juge de paix, aussitt s'approcha de Mme Courtois, toujours
affaisse sur le fauteuil. Abme dans sa douleur, elle semblait n'avoir
rien vu, rien entendu.

--Madame, lui dit-il, madame!...

Elle tressaillit et se leva l'air gar.

--C'est ma faute, disait-elle, ma trs grande faute, une mre doit lire
dans le coeur de sa fille comme dans un livre. Je n'ai pas su deviner
le secret de Laurence je suis une mauvaise mre.

Le docteur  son tour s'tait avanc.

--Madame, pronona-t-il d'un ton imprieux, il faut engager votre mari 
se coucher sans tarder. Son tat est grave, et un peu de sommeil est
absolument ncessaire. Je vous ferai prparer une potion...

--Ah! mon Dieu! s'cria la pauvre femme en se tordant les mains, ah! mon
Dieu!...

Et la crainte d'un nouveau malheur, aussi pouvantable que le premier,
lui rendant quelque prsence d'esprit, elle appela les domestiques qui
aidrent M. Courtois  regagner sa chambre.

Elle monta aussi, suivie du docteur Gendron.

Trois personnes seulement restaient au salon, le juge de paix, M. Lecoq
et, toujours prs de la porte, Robelot, le rebouteux.

--Pauvre Laurence, murmura le vieux juge de paix, malheureuse jeune
fille!...

--Il me semble, remarqua l'agent de la Sret, que c'est son pre
surtout qui est  plaindre.  son ge, un pareil coup, il est capable de
ne s'en pas relever. Quoi qu'il puisse arriver, sa vie est brise.

Lui aussi, l'homme de la police, il avait t mu, et s'il le
dissimulait autant que possible--on a son amour-propre--il l'avait
formellement avou au portrait de la bonbonnire.

--J'avais, reprit le juge de paix, j'ai eu comme le pressentiment du
malheur qui arrive aujourd'hui. J'avais, moi, devin le secret de
Laurence, malheureusement je l'ai devin trop tard.

--Et vous n'avez pas essay...

--Quoi? En ces circonstances dlicates, lorsque l'honneur d'une famille
respectable dpend d'un mot, il faut une circonspection extrme. Que
pouvais-je faire? Avertir Courtois? Non, videmment. Il et d'ailleurs
refus de me croire. Il est de ces hommes qui ne veulent rien entendre
et que le fait brutal peut seul dsabuser.

--On pouvait agir prs du comte de Trmorel.

--Le comte aurait tout ni. Il m'aurait demand de quel droit je me
mlais de ses affaires. Une dmarche aboutissait simplement  ma
brouille avec Courtois.

--Mais la jeune fille?

Le pre Plantat poussa un gros soupir.

--Bien que je dteste, rpondit-il, me mler de ce qui en somme ne me
regarde pas, un jour j'ai essay de lui parler. M'armant de prcautions
infinies, avec une dlicatesse toute maternelle, je puis le dire, sans
lui donner  entendre que je savais tout, j'ai tent de lui montrer
l'abme o elle courait.

--Et qu'a-t-elle rpondu?

--Rien. Elle a ri, elle a plaisant, comme savent plaisanter et rire les
femmes qui ont un secret  cacher. Et, depuis, il m'a t impossible de
me trouver seul un quart d'heure avec elle. Et avant cette imprudence de
ma part, car parler fut une imprudence, il fallait agir, j'tais son
meilleur ami. Il ne se passait pas de journe qu'elle ne vint mettre ma
serre au pillage. Je lui laissais dvaster mes ptunias les plus rares,
moi qui ne donnerais pas une fleur au pape. Elle m'avait, d'autorit,
constitu son fleuriste ordinaire. C'est pour elle que j'ai runi ma
collection de bruyres du Cap. J'tais charg de l'entretien de ses
jardinires...

Son expansion tait  ce point attendrie, que M. Lecoq, qui le guettait
 la drobe, ne put retenir une grimace narquoise.

Le juge de paix allait continuer, lorsque, s'tant retourn  un bruit
qui se fit dans le vestibule, il s'aperut de la prsence de Robelot, le
rebouteux. Sa figure aussitt exprima le plus vif mcontentement.

--Vous tiez l, vous? dit-il.

Le rebouteux eut un sourire bassement obsquieux.

--Oui, monsieur le juge de paix, bien  votre service.

--C'est--dire que vous nous coutiez!

--Oh! pour a, non, monsieur le juge de paix, j'attends Mme Courtois
pour savoir si elle n'a rien  me commander.

Une rflexion soudaine traversa le cerveau du pre Plantat, l'expression
de son oeil changea; il fit un signe  M. Lecoq comme pour lui
recommander l'attention, et s'adressant au rebouteux d'une voix plus
douce:

--Approchez donc, matre Robelot, dit-il.

D'un regard, M. Lecoq avait tois et valu l'homme.

Le rebouteux d'Orcival tait un petit homme chtif d'apparence, d'une
force herculenne en ralit. Ses cheveux coups en brosse dcouvraient
son front large et intelligent. Ses yeux clairs taient de ceux o
flambe le feu de toutes les convoitises, et ils exprimaient, quand il
oubliait de les surveiller, une audace cynique.

Un sourire bas errait toujours sur ses lvres plates et minces, que
n'ombrageait pas un seul poil de barbe.

D'un peu loin, avec sa taille exigu et sa face imberbe, il ressemblait
 ces odieux gamins de Paris, qui sont comme l'essence mme de toutes
les corruptions, dont l'imagination est plus souille que le ruisseau o
ils cherchent les sous perdus entre les pavs.

 l'invitation du juge de paix, le rebouteux fit quelques pas dans le
salon, souriant et saluant.

--Monsieur le juge de paix, disait-il, aurait-il par hasard et par
bonheur besoin de moi?

--Nullement, matre Robelot, en aucune faon. Je veux seulement vous
fliciter d'tre arriv si  propos pour saigner M. Courtois. Votre coup
de lancette lui a peut-tre sauv la vie.

--C'est bien possible, tout de mme, rpondit le rebouteux.

--M. Courtois est gnreux, il reconnatra bien ce service qui est
grand.

--Oh! je ne lui demanderai rien. Je n'ai, Dieu merci! besoin de
personne. Qu'on me paie seulement mon d et je suis content.

--Oui, je sais, on me l'a dit, vos affaires vont bien, vous devez tre
satisfait.

La parole de M. Plantat tait devenue amicale, presque paternelle. Il
s'intressait fort, on le voyait,  la prosprit de matre Robelot.

--Satisfait! reprit le rebouteux, pas tant que monsieur le juge de paix
le croit. La vie est bien chre, pour le pauvre monde, puis il y a ces
rentres, ces maudites rentres qui ne se font pas.

--Cependant, c'est bien vous qui avez achet le pr Morin, au bas de la
cte d'vry.

--Oui, monsieur.

--Il est bon, le pr Morin, bien qu'un peu humide. Heureusement vous
avez de la pierraille dans les pices de terre que vous a vendues la
veuve Frapesle.

Jamais le rebouteux n'avait vu le juge de paix si causeur, si bon
enfant, et il ne se lassait pas que d'tre un peu surpris.

--Trois mchantes pices de terre, fit-il.

--Pas si mauvaises que vous dites. Puis, n'avez-vous pas aussi achet
quelque chose  la licitation des mineurs Peyron?

--Un lopin de rien du tout.

--C'est vrai, mais pay comptant. Vous voyez bien que le mtier de
mdecin sans diplme n'est pas si mauvais.

Poursuivi plusieurs fois dj pour exercice illgal de la mdecine,
matre Robelot crut devoir protester.

--Si je guris les gens, affirma-t-il, je ne me fais pas payer.

--C'est donc, continua le pre Plantat, votre commerce d'herboristerie
qui vous enrichit?

Dcidment, la conversation tournait  l'interrogatoire, le rebouteux
devenait inquiet.

--Je gagne passablement avec les herbes, rpondit-il.

--Et comme vous tes un homme d'ordre et d'conomie, vous achetez des
terres.

--J'ai encore les btes, reprit vivement Robelot, qui me rapportent
assez. On vient me chercher de plus de trois lieues. Je soigne les
chevaux, les vaches, les brebis.

--Toujours sans diplme?

Le rebouteux prit un air ddaigneux.

--Ce n'est pas un morceau de parchemin, dit-il, qui fait la science. Je
ne crains pas les vtrinaires de l'cole, moi. C'est dans les prairies
et  l'table que j'tudie les bestiaux. Sans me vanter, je n'ai pas mon
pareil pour _l'enfle_, non plus que, pour le tournis ou la clavele.

Le ton du juge de paix devenait de plus en plus bienveillant.

--Je sais, poursuivit-il, que vous tes un homme habile et plein
d'exprience. Et tenez, le docteur Gendron, chez qui vous avez servi, me
vantait, il n'y a qu'un instant, votre intelligence.

Le rebouteux eut un tressaillement nerveux, qui, pour tre trs lger,
n'chappa point au pre Plantat, qui continua:

--Oui, ce cher docteur m'affirmait n'avoir jamais rencontr un aide de
laboratoire aussi entendu que vous. Robelot, me disait-il, a pour la
chimie une telle aptitude, et tant de got en mme temps, qu'il s'entend
aussi bien que moi  quantit de manipulations extrmement difficiles.

--Dame! je travaillais de mon mieux, puisque j'tais bien pay et j'ai
toujours aim  m'instruire.

--Et vous tiez  bonne cole chez M. Gendron, matre Robelot; il se
livre  des recherches trs intressantes. Ses travaux et ses
expriences sur les poisons sont surtout bien remarquables.

L'inquitude qui, peu  peu, gagnait le rebouteux, commenait  devenir
manifeste; son regard vacillait.

--Oui, rpondit-il pour rpondre quelque chose, j'ai vu des expriences
bien curieuses.

--Eh bien, dit le pre Plantat, vous qui aimez  vous instruire, et qui
tes curieux, rjouissez-vous. Le docteur va, ces jours-ci, avoir un
beau sujet d'tudes, et certainement il vous prendra pour aide.

Matre Robelot tait bien trop fin pour n'avoir pas devin depuis
quelques minutes dj que cette conversation, cet interrogatoire plutt,
avait un but. Mais lequel? O en voulait venir le juge de paix? Il se le
demandait, non sans une sorte de terreur irraisonne. Et rcapitulant
avec la foudroyante rapidit de la pense,  combien de questions,
oiseuses en apparence, il avait rpondu et o l'avaient conduit ces
questions, il tremblait.

Il crut tre habile et esquiver d'autres demandes en disant:

--Je suis toujours aux ordres de mon ancien matre, quand il a besoin de
moi.

--Il aura besoin de vous, je vous l'affirme, pronona le pre Plantat.

Et d'un ton dtach que dmentait le regard de plomb qu'il fit peser sur
le rebouteux d'Orcival, il ajouta:

--L'intrt sera norme et la tche difficile. On va, mon brave, exhumer
le cadavre de M. Sauvresy.

Robelot tait assurment prpar  quelque chose de terrible et il tait
arm de toute son audace. Cependant, ce nom de Sauvresy tomba sur sa
tte comme un coup de massue, et c'est d'une voix trangle qu'il
balbutia:

--Sauvresy!

Le pre Plantat, qui ne voulait pas voir, avait dj dtourn la tte et
continuait de ce ton qu'on prend en parlant de choses indiffrentes, de
la pluie et du beau temps.

--Oui, on exhumera Sauvresy. On souponne--la justice a toujours des
soupons--qu'il n'est pas mort d'une maladie parfaitement naturelle.

Le rebouteux s'appuyait  la muraille pour ne pas tomber.

--Alors, poursuivit le juge de paix, on s'est adress au docteur
Gendron. Il a, vous le savez, trouv des ractifs qui dclent la
prsence d'un alcalode, quel qu'il soit, dans les matires soumises 
son analyse. Il m'a parl de certain papier sensibilis...

Faisant un hroque appel  toute son nergie, Robelot s'efforait de se
relever sous le coup et de reprendre contenance.

--Je connais, dit-il, les procds du docteur Gendron, mais je ne vois
pas sur qui peuvent porter les soupons dont parle monsieur le juge de
paix.

Le pre Plantat tait dsormais fix.

--On a, je pense, mieux que des soupons, rpondit-il. Mme de
Trmorel, vous le savez, a t assassine, on a d inventorier ses
papiers, et on a retrouv des lettres, une dclaration des plus
accablantes, des reus... que sais-je.

Robelot, lui aussi, savait  quoi s'en tenir; cependant il eut encore la
force de dire:

--Bast! il faut esprer que la justice fait erreur.

Puis, telle tait la puissance de cet homme, que, malgr le tremblement
nerveux qui secouait tout son corps comme le vent agite les feuilles du
tremble, il ajouta, contraignant ses lvres minces  dessiner un
sourire:

--Mme Courtois ne descend pas, on m'attend chez moi, je reviendrai
demain. Bonsoir, monsieur le juge de paix et la compagnie.

Il sortit et bientt on entendit le sable de la cour crisser sous ses
pas. Il allait, trbuchant comme un homme qui a bu.

Le rebouteux parti, M. Lecoq vint se poser en face du pre Plantat et
tant son chapeau:

--Je vous rends les armes, monsieur, dit-il, et je m'incline; vous tes
fort comme mon matre, le grand Tabaret.

Dcidment, l'agent de la Sret tait empoign. L'artiste en lui se
rveillait; il se trouvait en face d'un beau crime, d'un de ces crimes
qui triplent la vente de la _Gazette des Tribunaux_. Sans doute, bien
des dtails lui chappaient, il ignorait le point de dpart, mais il
voyait les choses en gros.

Ayant pntr le systme du juge de paix, il avait suivi pas  pas le
travail de la pense de cet observateur si dli, et il dcouvrait les
complications d'une affaire qui avait paru si simple  M. Domini. Son
esprit subtil, exerc  dvider l'cheveau tenu des dductions reliait,
entre elles, toutes des circonstances qui s'taient rvles  lui dans
la journe, et c'est sincrement qu'il admirait le pre Plantat.

Tout en regardant le portrait chri, il pensait:

 nous deux, ce rus bonhomme et moi, nous expliquerons tout.

Il s'agissait cependant de ne se pas montrer trop infrieur.

--Monsieur, dit-il, pendant que vous interrogiez ce coquin qui nous sera
bien utile, je n'ai pas perdu mon temps. J'ai regard un peu partout,
sous les meubles, et j'ai trouv ce chiffon de papier.

--Voyons.

--C'est l'enveloppe de la lettre de Mlle Laurence.

--Savez-vous o demeure la tante chez laquelle elle tait alle passer
quelques jours?

-- Fontainebleau, je crois.

--Eh bien, cette enveloppe porte le timbre de Paris, bureau de la rue
Saint-Lazare; je sais que ce timbre ne prouve rien...

--C'est toujours un indice.

--Ce n'est pas tout; je me suis permis de lire la lettre de Mlle
Laurence, reste sur la table.

Involontairement le pre Plantat frona le sourcil.

--Oui, reprit M. Lecoq, ce n'est peut-tre pas fort dlicat, mais qui
veut la fin veut les moyens! Eh bien! monsieur, vous l'avez lue, cette
lettre, l'avez-vous mdite, avez-vous tudi l'criture, pes les mots,
retenu la contexture des phrases.

--Ah! s'cria le juge de paix, je ne me trompais donc pas, vous avez eu
la mme ide que moi!

Et dans l'lan de son esprance, prenant les mains de l'homme de la
police, il les pressa entre les siennes comme celles d'un vieil ami.

Ils allaient poursuivre, mais on entendait des pas dans l'escalier. Le
docteur Gendron parut sur le seuil.

--Courtois va mieux, dit-il, dj il dort  moiti, il s'en tirera.

--Nous n'avons donc plus rien  faire ici, reprit le juge de paix,
partons. M. Lecoq doit tre  demi mort de faim.

Il adressa quelques recommandations aux domestiques rests dans le
vestibule, et rapidement entrana ses deux convives.

L'agent de la Sret avait gliss dans sa poche la lettre de la pauvre
Laurence et l'enveloppe de cette lettre.




X


troite et petite est la maison du juge de paix d'Orcival; c'est la
maison du sage.

Trois grandes pices au rez-de-chausse, quatre chambres au premier
tage, un grenier et des mansardes de domestiques sous les combles
composent tout le logis.

Partout se trahit l'insouciance de l'homme qui, retir de la mle du
monde, repli sur lui-mme depuis des annes, a cess d'attacher la
moindre importance aux objets qui l'entourent. Le mobilier, fort beau
jadis, s'est insensiblement dgrad, s'est us et n'a pas t renouvel.
Les moulures des gros meubles se sont dcolles, les pendules ont cess
de marquer l'heure, l'toffe des fauteuils laisse voir le crin en maint
endroit, le soleil a mang par places la couleur des rideaux.

Seule, la bibliothque dit les soins journaliers dont elle est l'objet.
Sur de larges tablettes de chne sculpt, les volumes talent leurs
reliures de chagrin et leurs gaufrures d'or. Une planchette mobile, prs
de la chemine, supporte les livres prfrs du pre Plantat, les amis
discrets de sa solitude.

La serre, une serre immense, princire, merveilleusement agence, munie
de tous les perfectionnements imagins dans ces derniers temps, est le
seul luxe du juge de paix. L, dans des caisses pleines de terreau pass
au tamis il sme au printemps ses ptunias. L naissent et prosprent
les plantes exotiques dont Laurence aimait  garnir ses jardinires. L
fleurissent les cent trente-sept varits de la bruyre.

Deux serviteurs, Mme veuve Petit, cuisinire-gouvernante, et un
jardinier de gnie nomm Louis, peuplent cet intrieur.

S'ils ne l'gaient pas davantage, s'ils ne l'emplissent pas de bruit,
c'est que le pre Plantat qui ne parle gure, dteste entendre parler.
Chez lui, le silence est de rigueur.

Ah! ce fut dur pour Mme Petit, surtout dans les commencements. Elle
tait bavarde, bavarde  ce point, que lorsqu'elle ne trouvait personne
 qui causer, de dsespoir, elle allait  confesse; se confesser, c'est
encore parler.

Vingt fois, elle faillit quitter la place; vingt fois, la pense d'un
bnfice assur, et aux trois quarts honnte et licite, la retint.

Puis, les jours succdant aux jours,  la longue elle s'est habitue 
dompter les rvoltes de sa langue, elle s'est accoutume  ce silence
claustral.

Mais le diable n'y perd rien. Elle se venge au dehors des privations de
l'intrieur, et rattrape, chez les voisines, le temps perdu  la maison.
Ce n'est mme pas sans raison qu'elle passe pour une des plus mauvaises
langues d'Orcival. Elle ferait battre, dit-on, des montagnes.

On comprend donc aisment le courroux de Mme Petit, ce jour fatal de
l'assassinat du comte et de la comtesse de Trmorel.

 onze heures, aprs tre alle aux informations, elle avait prpar le
djeuner, pas de Monsieur.

Elle avait attendu une heure, deux heures, cinq heures, tenant son eau
bouillante pour ses oeufs  la coque; toujours pas de Monsieur.

Elle avait voulu envoyer Louis  la dcouverte, mais Louis, qui est
absorb, comme tous les chercheurs, qui est peu causeur et peu curieux,
l'avait engage  y aller elle-mme.

Et pour comble, la maison avait t assige de voisines qui, croyant
Mme Petit en mesure d'tre bien renseigne, demandaient des
nouvelles. Pas de nouvelles  leur donner.

Cependant, vers cinq heures, renonant dcidment au djeuner, elle
avait commenc les prparatifs du dner.

 quoi bon! Lorsque huit heures sonnrent au beau clocher d'Orcival,
Monsieur n'tait pas encore rentr.  neuf heures, la gouvernante tait
hors d'elle-mme, et tout en se mangeant les sangs ainsi qu'elle le
disait nergiquement, elle gourmandait le taciturne Louis qui venait
d'arroser le jardin, et qui, assis  la table de la cuisine, avalait
mlancoliquement une large assiette de soupe.

Un coup de sonnette l'interrompit:

--Ah! enfin, dit-elle, voil Monsieur.

Non, ce n'tait pas Monsieur, c'tait un petit garon d'une douzaine
d'annes, que le juge de paix avait expdi du Valfeuillu pour annoncer
 Mme Petit qu'il allait rentrer amenant deux invits qui dneraient
et coucheraient  la maison.

Du coup, la cuisinire-gouvernante faillit tomber  la renverse.
C'tait, depuis cinq ans, la premire fois que le pre Plantat invitait
quelqu'un  dner. Cette invitation devait cacher des choses tranges.

Ainsi pensa Mme Petit, et sa colre redoubla comme sa curiosit.

--Me commander un dner  cette heure! grondait-elle, cela a-t-il, je
vous le demande, du sens commun?

Puis, rflchissant que le temps pressait.

--Allons, Louis, continua-t-elle, ce n'est pas le moment de rester les
deux pieds dans le mme soulier. Haut la main, mon garon, il s'agit de
tordre le cou  trois poulets; voyez donc dans la serre s'il n'y a pas
quelques raisins de mrs, atteignez-moi des conserves, descendez vite 
la cave!...

Le dner tait en bon train quand on sonna de nouveau.

Cette fois, c'tait Baptiste, le domestique de monsieur le maire
d'Orcival. Il arrivait, de fort mauvaise humeur, charg du sac de nuit
de M. Lecoq.

--Tenez, dit-il  la gouvernante, voici ce que m'a charg d'apporter
l'individu qui est avec votre matre.

--Quel individu?

Le domestique, qu'on ne gronde jamais, avait encore le bras douloureux
de l'treinte de M. Lecoq. Sa rancune tait grande.

--Est-ce que je sais! rpondit-il, je me suis laiss dire que c'est un
mouchard envoy de Paris pour l'affaire du Valfeuillu; pas grand-chose
de bon probablement, mal lev, brutal... et une mise.

--Mais il n'est pas seul avec Monsieur?

--Non. Il y a encore le docteur Gendron.

Mme Petit grillait d'obtenir quelques renseignements de Baptiste;
mais Baptiste brlait de rentrer pour savoir ce qu'on faisait chez son
matre, il partit sans avoir rien dit. Plus d'une grande heure se passa
encore, et Mme Petit, furieuse, venait de dclarer  Louis qu'elle
allait jeter le dner par la fentre, lorsque enfin le juge de paix
parut, suivi de ses deux htes.

Pas un mot n'avait t chang entre eux, depuis qu'ils avaient quitt
la maison du maire. Aprs les secousses de la soire qui les avaient
jets plus ou moins hors de leur caractre, ils prouvaient le besoin de
rflchir, de se remettre, de reprendre leur sang-froid.

C'est donc vainement que Mme Petit, lorsqu'ils entrrent dans la
salle  manger, interrogea le visage de son matre et celui des deux
invits, ils ne lui apprirent rien.

Mais elle ne fut pas de l'avis de Baptiste, elle trouva que M. Lecoq
avait l'air bonasse et mme un peu sot.

Le dner devait ncessairement tre moins silencieux que la route, mais,
par un accord tacite, le docteur, M. Lecoq et le pre Plantat vitaient
mme la plus lgre allusion aux vnements de la journe.

Jamais,  les voir si paisibles, si calmes, s'entretenant de choses
indiffrentes, on ne se serait dout qu'ils venaient d'tre tmoins,
presque acteurs, dans ce drame encore mystrieux du Valfeuillu. De temps
 autre, il est vrai, une question restait sans rponse, parfois une
rplique arrivait en retard, mais rien  la surface n'apparaissait des
sensations ou des penses que cachaient les phrases banales changes.

Louis, qui taient all mettre une veste propre, allait et venait
derrire les convives, serviette blanche sous le bras, dcoupant et
servant  boire. Mme Petit apportait les plats, faisait trois tours
lorsqu'il n'en fallait qu'un, l'oreille au guet, laissant la porte
ouverte le plus souvent qu'elle pouvait.

Pauvre gouvernante! Elle avait improvis un dner excellent, et personne
n'y prenait garde.

Certes, M. Lecoq ne ddaigne pas les bons morceaux, les primeurs ont
pour lui des charmes, et cependant, lorsque Louis plaa sur la table une
corbeille de magnifiques raisins dors--au 9 juillet--sa bouche
gourmande n'eut pas un sourire.

Le docteur Gendron, lui, et t bien embarrass de dire ce qu'il avait
mang.

Le dner touchait  sa fin, et le pre Plantat commenait  souffrir de
la contrainte qu'impose la prsence des domestiques. Il appela la
gouvernante:

--Vous allez, lui dit-il, nous servir le caf dans la bibliothque, vous
serez ensuite libre de vous retirer ainsi que Louis.

--Mais ces messieurs ne connaissent pas leurs chambres, insinua Mme
Petit, dont ce conseil, donn du ton d'un ordre, dconcertait les
projets d'espionnage. Ces messieurs peuvent avoir besoin de quelque
chose.

--Je conduirai ces messieurs, rpondit le juge de paix d'un ton sec, et
si quelque chose leur manque, je suis l.

Il fallut obir, et on passa dans la bibliothque. Le pre Plantat,
alors, atteignit une bote de londrs, et la prsentant  ses convives:

--Il sera sain, je crois, proposa-t-il, de fumer un cigare avant de
gagner nos lits.

M. Lecoq tria soigneusement le plus blond et le mieux fait des londrs,
et quand il l'eut allum:

--Vous pouvez vous coucher, messieurs, rpliqua-t-il, pour moi je me
vois condamn  une nuit blanche. Encore faut-il qu'avant de me mettre 
crire, je demande quelques renseignements  monsieur le juge de paix.

Le pre Plantat s'inclina en signe d'assentiment.

--Il faut nous rsumer, reprit l'agent de la Sret, et mettre en commun
nos observations. Toutes nos lumires ne sont pas de trop pour jeter un
peu de jour sur cette affaire, une des plus tnbreuses que j'aie
rencontres depuis longtemps. La situation est prilleuse et le temps
presse. De notre habilet dpend le sort de plusieurs innocents
qu'accablent des charges plus que suffisantes pour arracher un Oui, 
n'importe quel jury. Nous avons un systme, mais M. Domini en a un
aussi, et le sien est bas sur des faits matriels, pendant que le ntre
ne repose que sur des sensations trs discutables.

--Nous avons mieux que des sensations, M. Lecoq, rpondit le juge de
paix.

--Je pense comme vous, approuva le docteur, mais encore faut-il prouver.

--Et je prouverai, mille diables, rpondit vivement M. Lecoq. L'affaire
est complique, difficile, tant mieux! Eh! si elle tait simple, je
retournerais sur-le-champ  Paris, et demain je vous enverrais un de mes
hommes. Je laisse aux enfants les rbus faciles. Ce qu'il me faut, 
moi, c'est l'nigme indchiffrable, pour la dchiffrer; la lutte, pour
montrer ma force; l'obstacle, pour le vaincre.

Le pre Plantat et le docteur n'avaient pas assez d'yeux pour regarder
l'homme de la police. Il tait comme transfigur.

C'tait encore le mme homme,  cheveux et  favoris jaunes,  redingote
de propritaire, et cependant le regard, la voix, la physionomie, les
traits mme avaient chang. Des paillettes de feu s'allumaient dans ses
yeux, sa voix avait un timbre mtallique et vibrant, son geste imprieux
affirmant l'audace de sa pense et l'nergie de sa rsolution.

--Vous pensez bien, messieurs, poursuivit-il, qu'on ne fait pas de la
police comme moi, pour les quelques milliers de francs que donne par an
la prfecture. Autant s'tablir picier, si on n'a pas la vocation. Tel
que vous me voyez,  vingt ans, aprs de fortes tudes, je suis entr
comme calculateur chez un astronome. C'est une position sociale. Mon
patron me donnait soixante-dix francs par mois et le djeuner. Moyennant
quoi je devais tre bien mis et couvrir de chiffres je ne sais combien
de mtres carrs par jour.

M. Lecoq tira prcipitamment quelques bouffes de son cigare qui
s'teignait, tout en observant curieusement le pre Plantat.

Bientt il reprit:

--Eh bien! figurez-vous que je ne me trouvais pas le plus heureux des
hommes. C'est que, j'ai oubli de vous le dire, j'avais deux petits
vices, j'aimais les femmes et j'aimais le jeu. On n'est pas parfait. Les
soixante-dix francs de mon astronome me semblaient insuffisants, et tout
en alignant mes colonnes de chiffres, je songeais au moyen de faire
fortune du soir au lendemain. Il n'est en somme qu'un moyen:
s'approprier le bien d'autrui assez adroitement pour n'tre pas
inquit. C'est  quoi je pensais du matin au soir. Mon esprit, fertile
en combinaisons, me prsentait cent projets plus praticables les uns que
les autres. Je vous pouvanterais si je vous racontais la moiti
seulement de ce que j'imaginais en ce temps-l. S'il existait,
voyez-vous, beaucoup de voleurs de ma force, il faudrait rayer du
dictionnaire le mot proprit. Les prcautions aussi bien que les
coffres-forts seraient inutiles. Heureusement pour ceux qui possdent,
les malfaiteurs sont des idiots. Les filous de Paris--la capitale de
l'intelligence--en sont encore au vol  l'amricaine et au vol au
poivrier; c'est honteux.

O veut-il en venir? pensait le docteur Gendron.

Et alternativement il examinait le pre Plantat, dont l'attention
ressemblait au recueil de la rflexion, et l'agent de la Sret, qui
dj poursuivait:

--Moi-mme, un jour, j'eus peur de mes ides. Je venais d'inventer une
petite opration au moyen de laquelle on enlverait deux cent mille
francs  n'importe quel banquier, sans plus de danger et aussi aisment
que j'enlve cette tasse. Si bien que je me dis: Mon garon, pour peu
que cela continue, un moment viendra o, de l'ide, tu passeras
naturellement  l'excution.

C'est pourquoi, tant n honnte--une chance--et tenant absolument 
utiliser les aptitudes que m'avait dparties la nature, huit jours plus
tard je remerciais mon astronome et j'entrais  la prfecture. Dans la
crainte de devenir voleur, je devenais agent de police.

--Et vous tes content du changement? demanda le docteur Gendron.

--Ma foi! monsieur, mon premier regret est encore  venir. Je suis
heureux, puisque j'exerce en libert et utilement mes facults de calcul
et de dduction. L'existence a pour moi un attrait norme, parce qu'il
est encore en moi une passion qui domine toutes les autres: la
curiosit. Je suis curieux.

L'agent de la Sret eut un sourire. Il songeait au double sens de ce
mot: curieux.

--Il est des gens, continua-t-il, qui ont la rage du thtre. Cette rage
est un peu la mienne. Seulement, je ne comprends pas qu'on puisse
prendre plaisir au misrable talage des fictions qui sont  la vie ce
que le quinquet de la rampe est au soleil. S'intresser  des sentiments
plus ou moins bien exprims, mais fictifs, me parat une monstrueuse
convention. Quoi! vous pouvez rire des plaisanteries d'un comdien que
vous savez un pre de famille besogneux! Quoi! vous plaignez le triste
sort de la pauvre actrice qui s'empoisonne, quand vous savez qu'en
sortant vous allez la rencontrer sur le boulevard! C'est pitoyable!

--Fermons les thtres! murmura le docteur Gendron.

--Plus difficile ou plus blas que le public, continua M. Lecoq, il me
faut,  moi, des comdies vritables ou des drames rels. La socit,
voil mon thtre. Mes acteurs,  moi, ont le rire franc ou pleurent de
vraies larmes.

Un crime se commet, c'est le prologue.

J'arrive, le premier acte commence. D'un coup d'oeil je saisis les
moindres nuances de la mise en scne. Puis, je cherche  pntrer les
mobiles, je groupe mes personnages, je rattache les pisodes au fait
capital, je lie en faisceau toutes les circonstances. Voici
l'exposition.

Bientt, l'action se corse, le fil de mes inductions me conduit au
coupable; je le devine, je l'arrte, je le livre.

Alors, arrive la grande scne, le prvenu se dbat, il ruse, il veut
donner le change; mais arm des armes que je lui ai forges, le juge
d'instruction l'accable, il se trouble; il n'avoue pas, mais il est
confondu.

Et autour de ce personnage principal, que de personnages secondaires,
les complices, les instigateurs du crime, les amis, les ennemis, les
tmoins! Les uns sont terribles, effrayants, lugubres, les autres
grotesques. Et vous ne savez pas ce qu'est le comique dans l'horrible.

La Cour d'assises, voil mon dernier tableau. L'accusation parle, mais
c'est moi qui ai fourni les ides; les phrases sont les broderies jetes
sur le canevas de mon rapport. Le prsident pose les questions aux
jurs; quelle motion! C'est le sort de mon drame qui se dcide. Le jury
rpond: Non. C'en est fait, ma pice tait mauvaise, je suis siffl.
Est-ce oui, au contraire, c'est que ma pice tait bonne; on
m'applaudit, je triomphe.

Sans compter que le lendemain je puis aller voir mon principal acteur,
et lui frapper sur l'paule en lui disant: Tu as perdu, mon vieux, je
suis plus fort que toi!

M. Lecoq, en ce moment mme, tait-il de bonne foi, ou jouait-il une
comdie! Quel tait le but de cette autobiographie?

Sans paratre remarquer la surprise de ses auditeurs, il prit un nouveau
londrs qu'il alluma au-dessus du verre de la lampe. Puis, soit calcul,
soit inadvertance, au lieu de replacer cette lampe sur la table, il la
posa sur le coin de la chemine. De cette faon, grce au grand
abat-jour, la figure du pre Plantat se trouvait en pleine lumire,
tandis que celle de l'agent de la Sret, demeur debout, restait dans
l'ombre.

--Je dois avouer, reprit-il, sans fausse modestie, que j'ai rarement t
siffl. Et cependant, je ne suis pas aussi fat qu'on veut bien le dire.
Comme tout homme, j'ai mon talon d'Achille. J'ai vaincu le dmon du jeu,
je n'ai pas triomph de la femme.

Il poussa un gros soupir qu'il accompagna de ce geste tristement rsign
des hommes qui ont pris leur parti.

--C'est ainsi. Il est telle femme, pour laquelle je ne suis qu'un
imbcile. Oui, moi, l'agent de la Sret, la terreur des voleurs et des
assassins, moi qui ai vent les combinaisons de tous les filous de tous
les mondes, qui depuis dix ans nage en plein vice, en plein crime, qui
lave le linge sale de toutes les corruptions, qui ai mesur la
profondeur de l'infamie humaine, moi qui sais tout, qui ai tout vu, tout
entendu, moi, Lecoq, enfin, je suis pour elle plus simple et plus naf
qu'un enfant. Elle me trompe, je le vois, et elle me prouve que j'ai mal
vu. Elle ment, je le sais, je le lui prouve... et je la crois.

C'est qu'il est, ajouta-t-il plus bas et d'une voix triste, de ces
passions que l'ge, loin d'teindre, ne fait qu'attiser, et auxquelles
un sentiment de honte et d'impuissance donne une pret terrible. On
aime; et la certitude de ne pouvoir tre aim est une de ces douleurs
qu'il faut avoir exprimentes pour en connatre l'immensit. Aux heures
de raison, on se voit et on se juge. On se dit: non, c'est impossible,
elle est presque un enfant et je suis presque un vieillard. On se dit
cela, mais toujours au fond du coeur; plus forte que la raison, que la
volont, que l'exprience, une lueur d'esprance persiste, et on se dit:
Qui sait? Peut-tre! On attend quoi? un miracle? Il n'y en a plus.
N'importe, on espre.

M. Lecoq s'arrta, comme si l'motion l'eut empch de poursuivre.

Le pre Plantat avait continu de fumer mthodiquement son cigare,
lanant les bouffes de fume  intervalles gaux, mais la figure avait
une indfinissable expression de souffrance, son regard humide
vacillait, ses mains tremblaient. Il se leva, prit la lampe sur la
chemine, la replaa sur la table et se rassit.

Le sens de cette scne clatait enfin dans l'esprit de M. Gendron.

En ralit, sans s'carter prcisment de la vrit, l'agent de la
Sret venait de tenter une des plus perfides expriences de son
rpertoire, et il jugeait inutile de la pousser plus loin. Il savait
dsormais ce qu'il avait intrt  savoir.

Aprs un moment de silence, M. Lecoq tressaillit comme au sortir d'un
songe, et tirant sa montre:

--Mille diables, fit-il, je suis l que je bavarde, et le temps passe.

--Et Guespin est en prison, remarqua le docteur.

--Nous l'en tirerons, monsieur, rpondit l'agent de la Sret, si
toutefois il est innocent, car cette fois je tiens mon affaire, mon
roman, si vous voulez, et sans la moindre lacune. Il est cependant un
fait, d'une importance capitale, que seul je ne puis expliquer.

--Lequel? interrogea le pre Plantat.

--Est-il possible que M. de Trmorel eut un intrt immense  trouver
quelque chose, un acte, une lettre, un papier, un objet quelconque d'un
mince volume, cach dans sa propre maison?

--Oui, rpondit le juge de paix, cela est possible.

--C'est qu'il me faudrait une certitude, dit Lecoq.

Le pre Plantat rflchit un instant.

--Eh bien! donc, reprit-il, je suis sr, parfaitement sr que si Mme
de Trmorel tait morte subitement, le comte aurait dmoli la maison
pour retrouver certain papier qu'il savait en la possession de sa femme
et que j'ai eu, moi, entre les mains.

--Alors, reprit M. Lecoq, voici le drame. En entrant au Valfeuillu, j'ai
t, comme vous, messieurs, frapp de l'affreux dsordre de
l'appartement. Comme vous, j'ai pens d'abord que ce dsordre tait
simplement un effet de l'art. Je me trompais. Un examen plus attentif
m'en a convaincu. L'assassin, c'est vrai, a tout mis en pices, bris
les meubles, hach les fauteuils, pour faire croire au passage d'une
bande de furieux. Mais au milieu de ces actes de vandalisme prmdit,
j'ai pu suivre les traces involontaires d'une exacte, minutieuse, et je
dirai plus, patiente perquisition.

Tout semblait, n'est-il pas vrai, mis au pillage au hasard; on avait
bris  coups de hache des meubles qu'on pouvait ouvrir avec la main, on
avait enfonc des tiroirs qui n'taient pas ferms ou dont la cl tait
 la serrure, tait-ce de la folie? Non. Car, en ralit, il n'est pas
un seul endroit pouvant receler une lettre qui n'ait t visit. Les
tiroirs de divers petits meubles avaient t jets  et l, mais les
espaces troits qui existent entre la rainure des tiroirs et le corps du
meuble avaient t examins, et j'en ai eu la preuve en relevant des
empreintes de doigts sur la poussire qui s'amasse en ces endroits. Les
livres gisaient  terre ple-mle, mais tous avaient t secous, et
quelques-uns avec une telle violence que la reliure tait arrache. Nous
avons retrouv toutes les planches de chemine en place, mais toutes
avaient t souleves. On n'a pas hach les fauteuils de coups d'pe
pour le seul plaisir de dchirer les toffes, on sondait les siges.

La certitude promptement acquise d'une perquisition acharne, fit
d'abord hsiter mes soupons.

Je me disais: les malfaiteurs ont cherch l'argent qui avait t cach,
donc ils n'taient pas de la maison.

--Mais, observa le docteur, on peut tre d'une maison et ignorer la
cachette des valeurs, ainsi Guespin...

--Permettez, interrompit M. Lecoq, je m'explique, d'un autre ct, je
trouvais des indices tels que l'assassin ne pouvait tre qu'une personne
singulirement lie avec Mme de Trmorel, comme son amant, ou son
mari. Voil quelles taient alors mes ides.

--Et maintenant?

-- cette heure, rpondit l'agent, et avec la certitude qu'on a pu
chercher autre chose que les valeurs, je ne suis pas fort loign de
croire que le coupable est l'homme dont on cherche actuellement le
cadavre, le comte Hector de Trmorel.

Ce nom, le docteur Gendron et le pre Plantat l'avaient devin, mais
personne encore n'avait os formuler les soupons. Ils l'attendaient, ce
nom de Trmorel, et cependant jet ainsi, au milieu de la nuit, dans
cette grande pice sombre, par ce personnage au moins bizarre, il les
fit tressaillir d'un indicible effroi.

--Remarquez, reprit M. Lecoq, que je dis: je crois. Pour moi, en effet,
le crime du comte n'est encore qu'excessivement probable. Voyons, si 
nous trois nous arriverons  une certitude.

C'est que voyez-vous, messieurs, l'enqute d'un crime n'est autre chose
que la solution d'un problme. Le crime donn, constant, patent, on
commence par en rechercher toutes les circonstances graves ou futiles,
les dtails, les particularits. Lorsque circonstances et particularits
ont t soigneusement recueillies, on les classe, on les met en leur
ordre et  leur date. On connat ainsi la victime, le crime et les
circonstances, reste  trouver le troisime terme, l'_x_, l'inconnu,
c'est--dire le coupable.

La besogne est difficile, mais non tant qu'on croit. Il s'agit de
chercher un homme dont la culpabilit explique toutes les circonstances,
toutes les particularits releves--toutes, vous m'entendez bien. Le
rencontre-t-on, cet homme, il est probable--et neuf fois sur dix la
probabilit devient ralit--qu'on tient le coupable.

Ainsi, messieurs, procdait Tabaret, mon matre, notre matre  tous,
et en toute sa vie il ne s'est tromp que trois fois.

Si claire avait t l'explication de M. Lecoq, si logique sa
dmonstration, que le vieux juge et le mdecin ne purent retenir une
exclamation admirative:

--Trs bien!

--Examinons donc ensemble, poursuivit, aprs s'tre inclin, l'agent de
la Sret, examinons si la culpabilit hypothtique du comte de Trmorel
explique toutes les circonstances du crime du Valfeuillu.

Il allait poursuivre, mais le docteur Gendron, assis prs de la fentre,
se dressa brusquement.

--On marche dans le jardin! dit-il.

Tout le monde s'approcha. Le temps tait superbe, la nuit trs claire,
un grand espace libre s'tendait devant les fentres de la bibliothque,
on regarda, on ne vit personne. M. Lecoq continua:

--Nous supposons donc, messieurs, que--sous l'empire de certains
vnements que nous aurons  rechercher plus tard--, M. de Trmorel a
t amen  prendre la rsolution de se dfaire de sa femme. Le crime
rsolu, il est clair que le comte a d rflchir et chercher les moyens
de le commettre impunment, peser les consquences et valuer les prils
de l'entreprise.

Nous devons admettre encore que les vnements qui le conduisaient 
cette extrmit taient tels, qu'il dt craindre d'tre inquit et
redouter des recherches ultrieures mme dans le cas o sa femme serait
morte naturellement.

--Voil la vrit, approuva le juge de paix.

--M. de Trmorel s'est donc arrt au parti de tuer sa femme
brutalement,  coups de couteau, avec l'ide de disposer les choses de
faon  faire croire que lui aussi avait t assassin, dcid  tout
entreprendre pour laisser les soupons planer sur un innocent, ou, du
moins, sur un complice infiniment moins coupable que lui.

Il se rsignait d'avance, en adoptant ce systme,  disparatre, 
fuir,  se cacher,  changer de personnalit  supprimer, en un mot, le
comte Hector de Trmorel, pour se refaire, sous un autre nom, un nouvel
tat civil.

Ces prmices, fort admissibles, suffisent  expliquer toute une srie
de circonstances inconciliables au premier abord. Elles nous expliquent
d'abord comment, la nuit du crime, prcisment, il y avait au Valfeuillu
toute une fortune.

Et cette particularit me parat dcisive. En effet, lorsqu'on reoit,
pour les garder chez soi, des valeurs importantes, on le dissimule
d'ordinaire autant que possible.

M. de Trmorel n'a pas cette prudence lmentaire.

Il montre  tous ses liasses de billets de banque, il les manie, il les
tale, les domestiques les voient, les touchent presque; il veut que
tout le monde sache bien et puisse rpter qu'il a chez lui des sommes
considrables, faciles  prendre,  emporter,  cacher.

Et quel moment choisit-il, pour cet talage imprudent en toute
occasion? Le moment juste o il sait, o chacun sait dans le voisinage,
qu'il passera la nuit seul au chteau avec Mme de Trmorel.

Car il n'ignore pas que tous ses domestiques sont convis pour le 8
juillet au soir, au mariage de l'ancienne cuisinire, madame Denis. Il
l'ignore si peu, que c'est lui qui fait les frais de la noce et que
lui-mme a fix le jour, lorsque madame Denis est venue prsenter  ses
anciens matres son futur mari.

Vous me direz peut-tre que c'est par hasard que cette somme--qu'une
des femmes de chambre qualifiait d'immense--a t envoye au Valfeuillu
prcisment la veille du crime.  la rigueur on peut l'admettre.

Cependant, croyez-moi, il n'y a pas l de hasard, et je le prouverai.
Demain, nous nous prsenterons chez le banquier de M. de Trmorel et
nous lui demanderons si le comte ne l'a pas pri, par crit ou
verbalement, de lui envoyer les fonds ce jour du 8 juillet, fixe.

Or, messieurs, si ce banquier nous rpond affirmativement, s'il nous
montre une lettre, s'il nous donne sa parole d'honneur que l'argent lui
a t demand de vive voix, j'aurai, avouez-le, plus qu'une probabilit
en faveur de mon systme.

Le pre Plantat et le docteur hochrent la tte en signe d'assentiment.

--Donc, demanda l'homme de la prfecture, jusqu'ici pas d'objection.

--Pas la moindre, rpondit le juge de paix.

--Mes prliminaires, poursuivit M. Lecoq, ont encore l'avantage
d'clairer la situation de Guespin. Disons-le franchement, son attitude
est louche et justifie amplement son arrestation.

A-t-il tremp dans le crime, est-il totalement innocent, voil ce que
nous ne pouvons dcider, car je ne vois nul indice qui nous guide.

Ce qui est sr, c'est qu'il est tomb dans un pige habilement tendu.

Le comte, en le choisissant pour victime, a fort bien pris ses mesures
pour faire peser sur lui tous les doutes d'une enqute superficielle. Je
gagerais que M. de Trmorel, connaissant la vie de ce malheureux, a
pens non sans motif, que les antcdents ajouteraient  la
vraisemblance de l'accusation et pseraient d'un poids terrible dans les
balances de la justice.

Peut-tre aussi, se disait-il, que Guespin s'en tirerait
infailliblement, et ne voulait-il que gagner du temps et viter des
recherches immdiates en donnant le change.

Nous, investigateurs soucieux de dtails, nous ne pouvons tre tromps.
Nous savons que la comtesse est morte d'un coup, du premier, comme
foudroye. Donc, elle n'a pas lutt, donc elle n'a pu arracher un
lambeau d'toffe au vtement de l'assassin.

Admettre la culpabilit de Guespin, c'est admettre qu'il a t assez
fou pour aller placer un morceau de sa veste dans la main de sa victime.
C'est admettre qu'il a t assez simple pour aller jeter cette veste
dchire et pleine de sang dans la Seine, du haut du pont, dans un
endroit o il devait bien penser qu'on ferait des recherches, et cela,
sans prendre mme la vulgaire prcaution d'y attacher une pierre pour la
maintenir au fond de l'eau.

Ce serait absurde.

Donc, pour moi, ce lambeau de drap, cette veste sanglante affirment et
l'innocence de Guespin et la sclratesse du comte de Trmorel.

--Cependant, objecta M. Gendron, si Guespin est; innocent, que ne
parle-t-il? Que n'invoque-t-il un alibi. O a-t-il pass la nuit?
Pourquoi avait-il de l'argent plein son porte-monnaie?

--Remarquez, monsieur, rpondit l'agent de la Sret, que je ne dis pas
qu'il est innocent. Nous en sommes encore aux probabilits. Ne peut-on
pas supposer que le comte de Trmorel, assez perfide pour tendre un
pige  son domestique, a t assez habile pour lui enlever tous moyens
de fournir un alibi.

--Mais, vous-mme, insista le docteur, vous niez l'habilet du comte.

--Pardon, monsieur, entendons-nous. Le plan de M. de Trmorel tait
excellent et annonce une perversit suprieure; l'excution seule a t
dfectueuse. C'est que le plan avait t conu et mri en sret, et
qu'une fois le crime commis, l'assassin, troubl, pouvant du danger, a
perdu son sang-froid et n'a ralis ses conceptions qu' demi.

Mais il est d'autres suppositions.

On peut se demander si, pendant qu'on assassinait la comtesse de
Valfeuillu, Guespin ne commettait pas ailleurs un autre crime.

Cette hypothse parut au docteur Gendron si invraisemblable qu'il ne put
s'empcher de protester.

--Oh! fit-il.

--N'oubliez, pas, messieurs, rpliqua Lecoq, que le champ des
conjectures n'a pas de bornes. Imaginez telle complication d'vnements
que vous voudrez, je suis prt  soutenir que cette complication s'est
prsente ou se prsentera. Est-ce que Lieuben, un maniaque allemand,
n'avait pas pari qu'il parviendrait  retourner un jeu de cartes dans
un ordre indiqu par le procs-verbal du pari? Pendant vingt ans, dix
heures par jour, il a battu, tourn, rebattu et retourn ses cartes. Il
avait, de son aveu, rpt son opration quatre millions deux cent
quarante-six mille vingt-huit fois, lorsqu'il gagna.

M. Lecoq allait peut-tre continuer ses citations, le pre Plantat
l'interrompit d'un geste.

--J'admets, dit-il, vos prliminaires; je les tiens pour plus que
probables, pour vrais.

M. Lecoq parlait alors en se promenant de long en large, de la fentre
aux rayons de la bibliothque, s'arrtant aux paroles dcisives, comme
un gnral qui dicte  ses aides de camp le plan de la bataille du
lendemain.

Et les auditeurs s'merveillaient  le voir et  l'entendre. Pour la
troisime fois, depuis le matin, il se rvlait  eux sous un aspect
absolument diffrent. Ce n'tait plus ni le mercier retir de la
perquisition, ni le policier cynique et sentimental de la biographie.

C'tait un nouveau Lecoq  la physionomie digne,  l'oeil ptillant
d'intelligence, au langage clair et concis, le Lecoq, enfin, que
connaissent les magistrats qui ont utilis le gnie investigateur de ce
remarquable agent.

Depuis longtemps il avait rentr la bonbonnire  portrait, et il
n'tait plus question des carrs de pte qui--pour employer une
expression  son vocabulaire--constituent un des accessoires de sa
physionomie de province.

--Maintenant, disait l'agent de la Sret, coutez-moi:

Il est dix heures du soir. Nul bruit au dehors, le chemin est dsert,
les lumires d'Orcival s'teignent, les domestiques du chteau sont 
Paris, M. et Mme de Trmorel sont seuls au Valfeuillu. Ils se sont
retirs dans leur chambre  coucher. La comtesse est assise devant la
table sur laquelle est servi le th. Le comte, tout en causant avec
elle, va et vient par la chambre.

Mme de Trmorel est sans pressentiment. Son mari, depuis plusieurs
jours, n'est-il pas plus aimable, meilleur qu'il n'a jamais t! Elle
est sans dfiance, et ainsi le comte peut s'approcher d'elle,
par-derrire, sans que l'ide lui vienne de retourner la tte. Si elle
l'entend venir ainsi, doucement, elle s'imagine qu'il veut la surprendre
par un baiser.

Lui, cependant, arm d'un long poignard, est debout prs de sa femme.
Il sait o il faut frapper pour que la blessure soit mortelle. De
l'oeil, il choisit sa place, il l'a trouve, il frappe un coup
terrible, si terrible que la garde du poignard a laiss son empreinte
des deux cts des lvres de la plaie.

La comtesse tombe sans pousser un cri, heurtant son front  l'angle de
la table qui se renverse.

Est-ce qu'ainsi ne s'explique pas la position de la terrible blessure,
au-dessous de l'paule gauche, blessure presque verticale, dont la
direction est de droite  gauche?...

Le docteur fit un signe d'approbation.

--... Et quel autre homme que l'amant ou le mari d'une femme, peut aller
et venir dans sa chambre  coucher, s'approcher d'elle quand elle est
assise, sans qu'elle se retourne?

--C'est vident, murmurait le pre Plantat, c'est vident.

--Voil donc, poursuivait M. Lecoq, voil la comtesse morte.

Le premier sentiment de l'assassin est un sentiment de triomphe. Enfin!
le voil dbarrass de cette femme qui tait la sienne, qu'il a assez
hae pour se rsoudre  un crime, pour se dcider  changer son
existence heureuse, splendide, envie, contre la vie pouvantable du
sclrat dsormais sans patrie, sans ami, sans asile, proscrit par
toutes les civilisations, traqu par toutes le polices, puni par les
lois du monde entier.

Sa seconde pense est pour cette lettre, ce papier, cet acte, ce titre,
cet objet d'un mince volume qu'il sait en la possession de sa femme,
qu'il a demand cent fois, qu'elle n'a pas voulu lui remettre et qu'il
lui faut.

--Ajoutez, interrompit le pre Plantat, que ce titre a t un des
mobiles du crime.

--Cet acte si important, le comte s'imagine savoir o il est. Il croit
que du premier coup il va mettre la main dessus. Il se trompe. Il
cherche dans tous les meubles  l'usage de sa femme et il ne trouve
rien. Il fouille les tiroirs, il soulve les marbres, il bouleverse tout
dans la chambre; rien.

Alors, une ide lui vient. Cette lettre, ne serait-elle pas sous la
tablette de la chemine? D'un revers de bras il jette bas la garniture,
la pendule tombe et s'arrte. Il n'est pas encore dix heures et demie.

--Oui! fit  demi-voix le docteur Gendron, la pendule nous l'a dit.

--Sous la tablette de la chemine, poursuivait l'agent de la Sret, le
comte ne trouve rien encore que de la poussire qui a gard les traces
de ses doigts.

Alors, l'assassin commence  se troubler.

Ce papier si prcieux que, pour sa possession, il risque sa vie, o
peut-il tre? Sa colre s'allume. Comment visiter les tiroirs ferms?
Les cls sont sur le tapis, o je les ai retrouves parmi les dbris du
service de th, il ne les aperoit pas.

Il lui faut une arme, un outil pour tout briser. Il descend chercher
une hache.

Dans l'escalier, l'ivresse du sang, de la vengeance, se dissipe, ses
terreurs commencent. Tous les recoins obscurs se peuplent de ces
spectres qui font cortge aux assassins; il a peur, il se hte.

Il ne tarde pas  remonter et, arm d'une hache norme, la hache
retrouve au second tage, il fait tout voler en clats autour de lui.
Il va comme un insens, c'est au hasard qu'il ventre les meubles; mais,
parmi les dbris, il poursuit les recherches acharnes dont j'ai suivi
la trace.

Rien, toujours rien.

Tout est sens dessus dessous dans la chambre, il passe dans son cabinet
et la destruction continue, la hache se lve et s'abat sans relche. Il
brise son propre bureau, non qu'il n'en connaisse tous les tiroirs, mais
parce qu'il peut s'y trouver quelque cachette ignore. Ce bureau, ce
n'est pas lui qui l'a achet, il a appartenu au premier mari, 
Sauvresy. Tous les livres de la bibliothque, il les prend un  un, les
secoue furieusement et les lance par la chambre.

L'infernale lettre est introuvable.

Son trouble, dsormais, est trop grand pour qu'il puisse apporter  ses
perquisitions la moindre mthode. Sa raison obscurcie ne le guide plus.
Il erre, sans raison dterminante, sans calcul, d'un meuble  l'autre,
fouillant  dix reprises les mmes tiroirs, pendant qu'il en est, tout
prs,  ct, qu'il oublie compltement.

C'est alors qu'il songe que cet acte qui le perd peut avoir t cach
parmi le crin de quelque sige. Il dcroche une pe et, pour sonder
exactement, il hache le velours des fauteuils et des canaps du salon et
des autres pices...

La voix de M. Lecoq, son accent, son geste, donnaient  son rcit un
caractre saisissant. Il semblait qu'on vit le crime, qu'on assistt aux
scnes terribles qu'il dcrivait.

Ses auditeurs retenaient leur souffle, vitant mme un geste approbateur
qui et pu distraire son attention.

-- ce moment, poursuivit l'agent de la Sret, la rage et l'effroi du
comte de Trmorel taient au comble. Il s'tait dit, lorsqu'il
prmditait le crime, qu'il tuerait sa femme, qu'il s'emparerait de la
lettre, qu'il excuterait bien vite son plan si perfide, et qu'il
fuirait.

Et voil que tous ses projets taient dconcerts.

Que de temps perdu, lorsque chaque minute envole emportait une chance
de salut!

Puis la probabilit de mille dangers auxquels il n'avait pas rflchi,
se prsentait  son esprit. Pourquoi un ami ne viendrait-il pas lui
demander l'hospitalit, comme cela tait arriv vingt fois? Que
penserait un passant arrt sur la route, de cette lumire affole
courant de pice en pice? Un des domestiques ne pouvait-il revenir?

Une fois dans le salon, il croit qu'on sonne  la grille, et telle est
sa terreur que la bougie qu'il tient  la main lui chappe, et que moi,
j'ai retrouv sur le tapis la marque de cette bougie tombe.

Il entend des bruits tranges, tels que jamais pareils n'ont frapp son
oreille. Il lui semble qu'on marche dans la pice voisine, le parquet
craque. Sa femme est-elle vraiment morte, l'a-t-il bien tue? Ne
va-t-elle pas se lever tout  coup, courir  la fentre, appeler au
secours?

C'est obsd de ces pouvantements qu'il revient  la chambre 
coucher, qu'il reprend son poignard et qu'il frappe de nouveau le
cadavre de la comtesse. Mais sa main est si peu assure qu'il ne fait
que des blessures lgres.

Vous l'avez remarqu, docteur, et consign sur votre projet de rapport,
toutes ces blessures ont la mme direction. Elles forment avec le corps
un angle droit qui prouve que la victime tait couche lorsqu'on la
hachait ainsi.

Puis, dans l'emportement de sa frnsie, le misrable foule aux pieds
le corps de cette femme assassine par lui, et les talons de ses bottes
lui font ces contusions sans ecchymose releves par l'autopsie...

M. Lecoq s'arrta pour reprendre haleine.

Il ne racontait pas seulement le drame, il le mimait, il le jouait,
ajoutant l'ascendant du geste  l'empire de la parole, et chacune de ses
phrases reconstituant une scne, expliquait un fait et dissipait un
doute. Comme tous les artistes de gnie, qui s'incarnent vraiment dans
le personnage qu'ils reprsentent, l'agent de la Sret ressentait
rellement quelque chose des sensations qu'il traduisait, et son masque
mobile avait alors une effrayante expression.

--Voici donc, reprit-il, la premire partie du drame.

 ce transport furieux succde chez le comte un irrsistible
anantissement.

Les circonstances diverses que je vous dcris, se remarquent d'ailleurs
dans presque tous les grands crimes. Toujours, l'assassin, aprs le
meurtre, est saisi d'une haine pouvantable et inexplique contre sa
victime, et souvent il s'acharne aprs le cadavre. Puis, vient une
priode d'affaissement, si grand, de torpeur si invincible, qu'on a vu
des misrables s'endormir littralement dans le sang, qu'on les
surprenait endormis, qu'on avait toutes les peines du monde  les
rveiller.

Lorsqu'il a eu affreusement mutil le corps de sa femme, M. de Trmorel
a d se laisser tomber dans un des fauteuils de la chambre. Et, en
effet, les lambeaux de l'toffe d'un des siges ont gard certains plis
qui indiquent bien qu'on s'est assis dessus.

Quelles sont alors les rflexions du comte? Il songe aux longues heures
envoles, aux heures si courtes qui lui restent. Il n'a rien trouv. Il
songe que c'est  peine si, avant le jour, il aura le temps d'excuter
les mesures dont l'ensemble doit drouter l'instruction et assurer son
impunit en faisant croire  sa mort. Et il faut fuir, bien vite, fuir
sans ce papier maudit.

Il rassemble ses forces, il se lve, et, savez-vous ce qu'il fait?

Il saisit une paire de ciseaux et coupe sa longue barbe si soigne.

--Ah! interrompit le pre Plantat, voil donc pourquoi vous regardiez
tant le portrait.

M. Lecoq mettait trop d'attention  suivre le fil de ses dductions pour
relever l'interruption.

--Il est, poursuivait-il, de ces dtails vulgaires que leur trivialit
prcisment rend terribles, lorsqu'ils sont entours de certaines
circonstances.

Vous reprsentez-vous le comte de Trmorel, ple, couvert du sang de sa
femme, debout devant sa glace et se rasant, faisant mousser le savon sur
sa figure, dans cette chambre bouleverse, lorsqu' trois pas de lui 
terre, gt le cadavre chaud encore, palpitant.

Se regarder, se voir dans une glace aprs un meurtre, est, entendez-moi
bien, un acte d'pouvantable nergie dont peu de criminels sont
capables.

Du reste, les mains du comte tremblaient si fort, qu' peine il pouvait
tenir le rasoir, et sa figure doit tre sillonne de balafres.

--Quoi! s'cria le docteur Gendron, vous supposez que le comte a perdu
son temps  se raser.

--J'en suis positivement sr, rpondit M. Lecoq; po-si-ti-ve-ment,
ajouta-t-il en appuyant sur toutes les syllabes.

Une serviette sur laquelle j'ai reconnu une de ces marques--une
seule--que laisse le rasoir quand on l'essuie, m'a mis sur la trace de
ce dtail.

J'ai cherch, et j'ai trouv une bote de rasoirs; l'un d'eux avait
servi depuis bien peu de temps, car il tait encore humide.

J'ai serr soigneusement la serviette et la bote.

Et si ces preuves ne suffisent pas pour appuyer mon affirmation, je
ferai venir de Paris deux de mes hommes, et ils sauront bien dcouvrir
quelque part, dans le chteau ou dans le jardin, et la barbe de M. de
Trmorel et le linge sur lequel il a essuy son rasoir. J'ai examin
soigneusement le savon rest sur la toilette, et tout me fait supposer
que le comte ne s'est pas servi de blaireau.

Quant  l'ide qui vous surprend, monsieur le docteur, elle me parat 
moi naturelle; je dirai plus, elle est la consquence ncessaire du plan
adopt.

M. de Trmorel a toujours port toute sa barbe, il la coupe, et sa
physionomie est  ce point change que si, dans sa fuite, il rencontre
quelqu'un, on ne le reconnatra pas.

Le docteur Gendron dut tre convaincu, car il eut un geste
d'assentiment, et murmura:

--C'est clair, c'est vident!

--Une fois dfigur, continua l'agent de la Sret, le comte s'est mis,
en toute hte,  runir les lments de son plan,  disposer les
apparences destines  vous garer,  faire croire qu'en mme temps que
sa femme, il avait t assassin par une bande de brigands. Il est all
chercher un vtement de Guespin, il l'a dchir  la poche et en a plac
un fragment dans la main de la comtesse.

Prenant alors le cadavre dans ses bras, en travers, il l'a descendu.
Les blessures saignaient affreusement, de l les nombreuses taches
constates  toutes les marches.

Arriv au bas de l'escalier, il est oblig de poser le cadavre  terre
pour aller ouvrir la porte du jardin. Cette manoeuvre explique
parfaitement la tache de sang trs large du vestibule.

La porte ouverte, le comte revient prendre le cadavre et le tient entre
ses bras jusque sur le bord de la pelouse. L, il cesse de le porter, il
le trane en le soutenant par les paules, marchant  reculons,
s'imaginant ainsi prparer des empreintes qui feront supposer que son
propre cadavre  lui a t tran et jet  la Seine.

Seulement, le misrable a oubli deux choses qui nous le livrent. Il
n'a pas rflchi que les jupons de la comtesse, en tranant sur l'herbe,
la foulant et la brisant sur un large espace, dvoileraient la ruse. Il
n'a pas song que son pied lgant et cambr, chauss de bottes fines 
talons trs hauts, se moulerait dans la terre humide de la pelouse,
laissant contre lui une preuve plus clatante que le jour.

Le pre Plantat se leva brusquement.

--Ah! interrompit-il, vous ne m'aviez rien dit de cette circonstance.

M. Lecoq eut un joli geste de suffisance.

--Ni de plusieurs autres encore. Mais,  ce moment, j'ignorais--son
regard chercha celui du pre Plantat--, j'ignorais absolument beaucoup
de choses que je sais maintenant; et, comme j'avais quelques raisons de
supposer monsieur le juge de paix bien mieux instruit que moi, je
n'tais pas fch de me venger un peu d'une discrtion, pour moi,
incomprhensible.

--Et vous tes veng, fit en souriant le docteur Gendron.

--De l'autre ct du gazon, reprit M. Lecoq, le comte a de nouveau
enlev le cadavre. Mais alors, oubliant les effets de l'eau lorsqu'elle
jaillit, ou, peut-tre, qui sait, craignant de se mouiller, au lieu de
pousser violemment le corps dans l'eau, il l'y dpose doucement, avec
mille prcautions.

Ce n'est pas tout: il veut qu'on croie  une lutte terrible entre la
comtesse et les assassins. Que fait-il? Du bout de son pied il fouille
et raie le sable de l'alle. Et il croit que la police s'y trompera.

--Oui! murmurait le pre Plantat, c'est exact, c'est vrai, j'ai vu.

--Dbarrass du cadavre, le comte regagne la maison. L'heure presse,
mais il veut encore chercher le titre maudit. Il se dpche donc de
prendre les dernires mesures qui assureront, croit-il, la russite de
ses projets.

Il prend ses pantoufles et un foulard qu'il tache de sang. Il jette sur
le gazon son foulard et une de ses pantoufles, il lance l'autre au
milieu de la Seine.

Sa prcipitation nous explique la dfectuosit et l'insuccs de ses
manoeuvres. Il se presse, il commet bvues sur bvues.

Les bouteilles qu'il place sur la table sont des bouteilles vides, il
ne pense pas que son valet de chambre le dira. Il croit verser du vin
dans cinq verres, il y verse du vinaigre qui prouvera que personne n'a
bu.

Il remonte, il avance l'aiguille de la pendule, mais il l'avance trop,
et il oublie d'ailleurs de mettre la sonnerie et les aiguilles d'accord.

Il dfait le lit, mais le dfait mal, et encore il ne voit pas qu'il
est absolument impossible de concilier ces trois choses, le lit dfait,
la pendule marquant trois heures vingt minutes, la comtesse habille
comme au milieu du jour.

Autant qu'il peut, il augmente le dsordre. Il arrache le ciel de lit.
Il trempe un linge dans le sang, et en macule les rideaux et les
meubles. Enfin, il marque la porte d'entre de cette main sanglante,
dont l'empreinte est trop nette, trop distincte, trop arrte, pour
n'tre pas volontaire.

Est-il, jusqu'ici, messieurs, je vous le demande, une circonstance, un
dtail, une particularit du crime, qui n'explique pas la culpabilit de
M. de Trmorel?

--Il y a la hache, rpondit le pre Plantat, la hache retrouve au
second tage, et dont la position vous a sembl si extraordinaire.

--J'y arrive, monsieur le juge de paix, rpondit M. Lecoq.

Il est un point de cette affaire tnbreuse sur lequel, grce  vous,
nous sommes parfaitement fixs.

Nous savons que Mme de Trmorel possdait et cachait, au su de son
mari--un papier, un acte, une lettre--dont celui-ci convoitait la
possession et qu'elle refusait absolument, en dpit de ses prires, de
lui donner.

Vous nous avez affirm que le dsir--la ncessit peut-tre--de
s'emparer de ce papier a contribu puissamment  armer la main du comte.

Nous ne serons donc pas tmraires en supposant  ce titre une
importance non seulement extraordinaire, mais encore tout  fait
exceptionnelle.

Il faut croire,  plus forte raison, qu'il est, de sa nature,
extrmement compromettant. Mais qui compromet-il? Le comte et la
comtesse ensemble, ou seulement le comte?  cet gard j'en suis rduit
aux conjectures.

Ce qui est acquis, c'est que ce titre est une menace--excutable
sur-le-champ--suspendue sur la tte de celui ou de ceux qu'elle
concerne.

Ce qui est sr, c'est que Mme de Trmorel considrait cet crit,
soit comme une garantie, soit comme une arme terrible mettant son mari 
sa discrtion.

Ce qui est un fait, c'est que, pour se dlivrer de cette menace
perptuelle qui troublait sa vie, M. de Trmorel a tu sa femme.

Si logique tait la dduction, ses derniers termes faisaient si bien
clater l'vidence, que le docteur et le pre Plantat ne purent retenir
une exclamation approbative.

Ils s'crirent ensemble:

--Trs bien!

--Maintenant, reprit M. Lecoq, des divers lments qui ont servi 
former notre conviction, il faut conclure que le contenu de cette lettre
est tel que, retrouve, elle enlverait nos dernires hsitations, elle
doit expliquer le crime et rendre inutiles les prcautions de
l'assassin.

Le comte devait donc faire tout au monde, tenter l'impossible, pour ne
pas laisser derrire lui ce danger. C'est pourquoi, les prparatifs qui,
 son sens, devaient garer la justice, termins, malgr le sentiment
d'un pril imminent, malgr l'heure qui passe, malgr le jour qui vient,
M. de Trmorel, au lieu de fuir, recommence avec plus d'acharnement que
jamais ses inutiles perquisitions.

De nouveau il revoit les meubles  l'usage de sa femme, les tiroirs,
les livres, les papiers. En vain.

Alors il se dcide  explorer le second tage, et toujours arm de sa
hache, il monte.

Dj il a attaqu un meuble, lorsque dans le jardin un cri retentit. Il
court  la fentre: Que voit-il?

Philippe et le vieux La Ripaille sont debout au bord de l'eau, sous les
saules du parc, prs du cadavre.

Comprenez-vous l'pouvantable effroi de l'assassin!

Dsormais, plus une seconde  perdre, il n'a que trop attendu dj. Le
danger est pressant, terrible. Il fait jour, le crime est dcouvert, on
va venir, il se voit perdu sans ressources.

Il faut fuir, fuir  l'instant, au risque d'tre vu, d'tre rencontr,
d'tre arrt.

Violemment il lance sa hache qui entaille le parquet. Il descend, il
glisse dans ses poches les liasses de billets de banque, il s'empare de
la veste dchire et sanglante de Guespin, qu'il lancera dans la
rivire, du haut du pont, et il se sauve par le jardin.

Oubliant toute prudence, perdu, hors de lui-mme, couvert de sang, il
court, il franchit la douve, et c'est lui que le vieux La Ripaille
aperoit, gagnant les bois de Mauprvoir, o il compte rparer le
dsordre de ses vtements.

Il est sauv pour le moment. Mais il laisse derrire lui cette lettre
qui est, croyez-le, une formidable accusation, qui clairera la justice,
qui dira bien haut et sa sclratesse et la perfidie de ses
manoeuvres.

Car il ne l'a pas retrouve, cette lettre, mais nous la retrouverons,
nous; elle nous est ncessaire pour branler M. Domini, il nous la faut
pour changer nos doutes en certitude.




XI


Un silence assez long suivit la dclaration de l'agent de la Sret.
Peut-tre ses auditeurs cherchaient-ils des objections.

Enfin, le docteur Gendron prit la parole.

--Dans tout cela, dit-il, je n'aperois pas le rle de Guespin.

--Je ne le vois pas non plus, monsieur, rpondit M. Lecoq. Et ici, je
dois vous confesser le fort et le faible de mon systme d'enqute. Avec
cette mthode, qui consiste  reconstituer le crime avant de s'occuper
du criminel, je ne puis, ni me tromper, ni avoir raison  demi. Ou
toutes mes dductions sont justes, ou il n'en est pas une seule qui le
soit. C'est tout ou rien. Si je suis dans le vrai, Guespin n'a pas
tremp dans le crime--au moins directement--puisqu'il n'est pas une
circonstance qui fasse souponner un concours tranger. Si au contraire,
je m'abuse...

M. Lecoq s'interrompit. On et dit qu'il prtait l'oreille  quelque
bruit insolite venu du jardin.

--Mais je ne m'abuse pas, reprit-il, j'ai contre le comte une autre
charge encore, dont je ne vous ai pas parl, et qui me parat bien
concluante.

--Oh! fit le docteur,  quoi bon dsormais?

--Deux srets valent mieux qu'une, monsieur, et moi je doute toujours.
Donc, laiss seul un moment, ce tantt, par monsieur le juge de paix,
j'ai demand  Franois, le valet de chambre, s'il savait exactement le
compte des chaussures de son matre. Il m'a rpondu que oui, et m'a
conduit dans le cabinet o on serre les chaussures.

Il manquait une paire de bottes  tiges de cuir de Russie, mises le
matin mme--Franois en est sr--par le comte de Trmorel.

Ces bottes, je les ai cherches avec un soin minutieux, je ne les ai
pas aperues.

Enfin, la cravate que portait le comte dans la journe du 8, qui est
bleue avec des raies blanches, a disparu galement.

--Voil, s'cria le pre Plantat, voil l'indiscutable preuve de vos
suppositions au sujet des pantoufles et du foulard.

--Il me parat en effet, rpondit l'agent de la Sret, que les faits
sont assez rtablis pour nous permettre d'aller de l'avant. Recherchons
maintenant les vnements qui ont d dterminer...

Depuis un moment dj M. Lecoq, tout en parlant, observait sournoisement
le dehors.

Tout  coup, sans un mot, avec cette foudroyante hardiesse et cette
prcision d'lan du chat qui bondit sur la souris qu'il guette, il
s'lana sur l'appui de la fentre ouverte, et de l dans le jardin.

Presque simultanment, on entendit le bruit de la chute, un cri touff,
un juron, puis les trpignements d'une lutte.

Le docteur et le pre Plantat s'taient prcipits  la fentre. Le jour
commenait  poindre, les arbres frissonnaient au vent frais du matin,
les objets apparaissaient vaguement distincts, sans formes arrtes, au
travers de ce brouillard blanc qui plane, les nuits d't, sur la valle
de la Seine.

Au milieu du gazon, devant les fentres de la bibliothque, le mdecin
et le juge de paix entrevoyaient deux hommes, deux ombres plutt, qui se
dmenaient, agitant furieusement les bras.

Par instants,  intervalles trs rapprochs, ils entendaient le bruit
mou et clapoteux d'un poing ferm qui s'abat en plein sur la chair vive.

Bientt, les deux ombres n'en formrent qu'une, puis elles se sparrent
pour se rejoindre de nouveau; une des deux tomba, se releva aussitt, et
retomba encore.

--Ne vous drangez pas, messieurs, criait la voix de M. Lecoq, je tiens
le gredin.

L'ombre reste debout, qui devait tre celle de l'agent de la Sret,
s'inclina, et le combat, qui semblait fini, recommena. L'ombre tendue
 terre se dfendait avec l'nergie si dangereuse du dsespoir. Son
torse, au milieu de la pelouse formait comme une grande tache brune, et
ses jambes, lanant des coups de pied, se tendaient et se dtendaient
convulsivement.

Il y eut un moment de confusion tel, que M. Gendron et le pre Plantat
cessrent de distinguer laquelle des deux ombres tait celle de l'agent
de la Sret.

Elles s'taient releves et luttaient. Soudain, une exclamation de
douleur retentit, accompagn d'un juron:

--Ah! canaille!

Et tout aussitt, un grand cri, un cri dchirant traversa l'espace, et
la voix railleuse de l'homme de la prfecture dit:

--Le voil! je l'ai dcid  venir nous prsenter ses civilits,
clairez-nous un peu.

Le mdecin et le juge de paix se prcipitrent ensemble vers la lampe.
De leur empressement, un retard rsulta, et au moment o le docteur
Gendron s'emparant du luminaire, relevait  sa hauteur, la porte du
salon s'ouvrit, brutalement pousse.

--Je vous prsente, messieurs, disait l'agent de la Sret, le sieur
Robelot, rebouteux  Orcival, herboriste par prudence et empoisonneur
par vocation.

Telle tait la stupfaction du pre Plantat et de M. Gendron, que ni
l'un ni l'autre ne put rpondre.

C'tait bien le rebouteux, en effet, remuant dans le vide ses mchoires
dsarticules. Son adversaire l'avait jet bas au moyen de ce terrible
coup du genou qui est la suprme dfense et l'_ultima ratio_ des pires
rdeurs de barrires parisiens.

Mais ce n'tait pas la prsence, presque inexplicable pourtant, de
Robelot, qui surprenait si fort le juge et son ami. Leur stupeur venait
de l'apparence de cet autre homme qui, de sa poigne d'acier, aussi
rigide que des menottes maintenait l'ancien garon de laboratoire du
docteur et le poussait en avant.

Il avait incontestablement la voix de M. Lecoq, son costume, sa cravate
 noeud prtentieux, sa chane de montre en crin jaune, et cependant
ce n'tait pas, non ce n'tait plus M. Lecoq.

Sorti par la fentre, blond, avec des favoris bien ratisss, il rentrait
par la porte, brun et le visage glabre.

Celui qui tait sorti, tait un homme mr,  physionomie capricieuse,
prenant  volont, l'air idiot ou l'air intelligent; celui qui rentrait
tait un beau garon de trente-cinq ans  l'oeil fier,  la lvre
frmissante: de magnifiques cheveux noirs boucls faisaient
vigoureusement ressortir la pleur mate de son teint et le ferme dessin
de sa tte nergique.

Il avait au cou, un peu au-dessous du menton, une blessure qui saignait.

--Monsieur Lecoq! s'exclama le juge de paix, recouvrant enfin la parole.

--Lui mme, rpondit l'agent de la sret, et, pour cette fois
seulement, le vrai.

Et s'adressant au rebouteux, tout en lui donnant un rude coup d'paule:

--Avance, toi, dit-il.

Le rebouteux tomba  la renverse sur un fauteuil, mais l'homme de la
police continua  le tenir.

--Oui, poursuivait-il, ce gredin m'a arrach mes ornements blonds. C'est
grce  lui, et bien malgr moi, que je vous apparais au naturel, avec
la tte qui m'a t donne par le Crateur, et qui est bien  moi.

Il eut un geste insouciant et ajouta, moiti fch, moiti souriant:

--Je suis le vrai Lecoq, et sans mentir, il n'y a pas plus de trois
personnes qui le connaissent aprs vous, messieurs: deux amis srs et
une amie qui l'est infiniment moins, celle dont je parlais tout 
l'heure.

Les yeux du pre Plantat et de M. Gendron interrogeaient avec tant
d'insistance, que l'agent de la Sret continua:

--Que voulez-vous! Tout n'est pas rose, dans le mtier. On court, 
cheniller la socit, des dangers qui devraient bien nous concilier
l'estime de nos contemporains  dfaut de leur affection. Tel que vous
me voyez je suis condamn  mort par sept malfaiteurs, les plus
dangereux qui soient en France. Je les ai fait prendre, et ils ont
jur--et ce sont des hommes de parole--que je ne mourrais que de leur
main. O sont-ils, ces misrables? Quatre sont  Cayenne, un est 
Brest; j'ai de leurs nouvelles. Mais les deux autres? J'ai perdu leur
piste. Qui sait si l'un deux ne m'a pas suivi jusqu'ici, qui me dit que
demain, au dtour d'un chemin creux, je ne recevrai pas six pouces de
fer dans le ventre.

Il eut un sourire mlancolique.

--Et pas de rcompense, poursuivit-il, pour les prils que nous bravons.
Que je tombe demain, on ramassera mon cadavre, on le portera  l'un des
domiciles officiels qu'on me connat et tout sera dit.

Le ton de l'homme de la police tait devenu amer, la sourde irritation
de sa voix trahissait bien des rancunes.

--Heureusement, reprit-il, mes prcautions sont prises. Tant que je suis
dans l'exercice de mes fonctions, je me mfie, et quand je suis sur mes
gardes, je ne crains personne. Mais il est des jours o on est las de
craindre, o on veut pouvoir tourner court une rue sans redouter le
poignard. Ces jours-l je redeviens moi-mme; je me dbarbouille, je
jette mon masque, ma personnalit se dgage des mille dguisements que
j'endosse tour  tour. Voici quinze ans que je suis  la prfecture, nul
n'y connat mon visage vrai, ni la couleur de mes cheveux...

Matre Robelot, mal  l'aise sur son fauteuil, essaya un mouvement.

--Ah! ne fais pas le mchant, lui dit M. Lecoq, changeant subitement de
ton, il t'en cuirait, lve-toi plutt et dis-nous ce que tu faisais dans
ce jardin?

--Mais vous tes bless! s'cria le juge de paix, remarquant le filet de
sang qui glissait le long de la chemise de l'agent de la Sret.

--Oh! ce n'est rien, monsieur, une gratignure, ce drle avait un grand
coutelas fort pointu dont il a voulu jouer...

Le juge de paix voulut absolument examiner cette blessure, et c'est
seulement quand le docteur eut reconnu sa parfaite innocuit, qu'il
s'occupa du rebouteux.

--Voyons, matre Robelot, demanda-t-il, que veniez-vous faire chez moi?

Le misrable ne rpondit pas.

--Prenez garde, insista le pre Plantat, votre silence nous confirmera
dans l'ide que vous tes venu avec les pires desseins.

Mais c'est en vain que le pre Plantat puisa son loquence persuasive,
le rebouteux se renfermait dans une farouche et silencieuse immobilit.

Alors M. Gendron se dcida  prendre la parole, esprant; non sans
raison, qu'il aurait quelque influence sur son ancien domestique.

--Rponds, interrogea-t-il, que voulais-tu?

Le rebouteux fit un effort, et ses yeux dnoncrent une vive souffrance.
Parler, avec sa mchoire dmise, tait douloureux.

--Je venais pour voler, rpondit-il, je l'avoue.

--Voler!... quoi?

--Je ne sais pas.

--On n'escalade pas un mur, on ne risque pas la prison sans une
intention bien arrte d'avance.

--Eh bien, donc je voulais...

Il s'arrta.

--Quoi? parle.

--Prendre des fleurs rares dans la serre.

--Avec ton coutelas, n'est-ce pas? fit en ricanant M. Lecoq.

Le rebouteux lui lanant un regard terrible, il continua:

--Ne me regarde pas ainsi, tu ne me fais pas peur. Puis, toi qui es fin,
ne nous dis donc pas de niaiseries. Si tu nous crois beaucoup plus btes
que toi, tu te trompes, je t'en prviens.

--Je voulais prendre les pots, balbutia matre Robelot, pour les
revendre.

--Allons donc! fit l'agent de la Sret en haussant les paules, ne
rpte donc pas tes inepties. Toi, un homme qui achte et paie comptant
des terres excellentes, voler des pots de bruyre!  d'autres. Ce soir,
mon garon, on t'a retourn comme un vieux gant. Bien malgr toi, tu as
donn la vole  un secret qui te tourmente diablement, et tu venais ici
pour tcher de le reprendre. En y rflchissant, tu t'es dit, toi rus,
que sans doute M. Plantat n'avait encore parl  qui que ce soit et tu
arrivais avec le projet ingnieux de l'empcher de parler dsormais 
me qui vive.

Le rebouteux voulut protester.

--Tais-toi donc, lui dit M. Lecoq, et ton coutelas?

Pendant cet interrogatoire sommaire du rebouteux, le pre Plantat
rflchissait.

--Peut-tre, murmura-t-il, peut-tre ai-je parl trop tt.

--Pourquoi donc? rpondit l'agent de la Sret, je cherchais une preuve
palpable  donner  M. Domini, nous lui servirons ce joli garon, et
s'il n'est pas content, c'est qu'il est trop difficile.

--Mais que faire de ce misrable?

--Il doit bien y avoir dans la maison un endroit pour l'enfermer; s'il
le faut, je le ficellerai.

--J'ai l, proposa le juge de paix, un cabinet noir.

--Est-il sr?

--Trois des cts sont forms de murs pais, le quatrime qui donne ici
mme est ferm par une double porte, pas d'ouvertures, pas de fentres,
rien.

--C'est notre affaire.

Le pre Plantat ouvrit alors le cabinet qui sert de dcharge  sa
bibliothque, sorte de trou noir, humide faute d'air, troit, et tout
plein de livres de rebut, de paquets de journaux et de vieux papiers.

--Tu seras, l-dedans, comme un petit roi, dit l'agent au rebouteux.

Et, aprs l'avoir fouill, il le poussa dans le cabinet. Robelot ne
rsista pas, mais il demanda  boire et une lumire. On lui passa une
carafe pleine d'eau et un verre.

--Quant  de la lumire, lui dit M. Lecoq, tu t'en passeras. Tu n'aurais
qu' nous jouer quelque mauvais tour.

La porte du cabinet noir referme, le pre Plantat tendit la main 
l'agent de la Sret.

--M. Lecoq, lui dit-il, d'une voix mue, vous venez probablement de me
sauver la vie au pril de la vtre; je ne vous remercie pas. Un jour
viendra, je l'espre, o il me sera possible...

L'homme de la prfecture l'interrompit d'un geste.

--Vous savez, monsieur, fit-il, combien ma peau est compromise, la
risquer une fois de plus n'est pas un mrite; puis, sauver la vie  un
homme, ce n'est pas toujours lui rendre service...

Il resta pensif quelques secondes et ajouta:

--Vous me remercierez plus tard, monsieur, lorsque j'aurai acquis
d'autres droits  votre gratitude.

M. Gendron, lui aussi, avait donn une cordiale poigne de main 
l'agent de la Sret.

--Laissez-moi, lui disait-il, vous exprimer toute mon admiration. Je
n'avais pas ide de ce que peuvent tre les investigations d'un homme de
votre trempe. Arriv ce matin, sans dtails, sans renseignements, vous
tes parvenu par le seul examen du thtre du crime, par la seule force
du raisonnement et de la logique,  trouver le coupable; et, bien plus,
 nous dmontrer,  nous prouver, que le coupable ne peut pas tre un
autre que celui que vous dites.

M. Lecoq s'inclina modestement. En ralit, les loges de ce juge si
comptent chatouillaient dlicieusement sa vanit.

--Et cependant, rpondit-il, je ne suis pas encore parfaitement
satisfait. Certes, la culpabilit de M. de Trmorel m'est surabondamment
prouve. Mais quels mobiles l'ont pouss? Comment a-t-il t conduit 
cette pouvantable dtermination de tuer sa femme et d'essayer de faire
croire que lui-mme avait t assassin?

--Ne peut-on supposer, objecta le docteur, que dgot de Mme de
Trmorel, il s'est dfait d'elle pour rejoindre une autre femme aime,
adore jusqu' la folie?

M. Lecoq hocha la tte.

--On ne tue pas sa femme, dit-il, pour cette seule raison qu'on ne
l'aime plus et qu'on en adore une autre. On quitte sa femme, on va vivre
avec sa matresse, et tout est dit. Cela se voit tous les jours, et ni
la loi, ni l'opinion ne condamnent bien svrement l'homme qui agit
ainsi.

--Mais, objecta le mdecin, quand c'est la femme qui possde la
fortune!...

--Ce n'est pas ici le cas, rpondit l'agent de la Sret; je suis all
aux informations. M. de Trmorel possdait de son chef cent mille cus,
dbris d'une fortune colossale sauvs par son ami Sauvresy, et sa femme,
par leur contrat de mariage, lui a de plus reconnu un demi-million. Avec
huit cent mille francs, on peut vivre  l'aise partout. D'ailleurs, le
comte tait parfaitement matre de toutes les valeurs de la communaut.
Il pouvait vendre, acheter, raliser, emprunter, placer et dplacer les
fonds  sa fantaisie.

Le docteur Gendron n'avait rien  rpondre. M. Lecoq continua, parlant
avec une certaine hsitation, tandis que ses yeux interrogeaient le pre
Plantat.

--C'est dans le pass, je le sens, qu'il faut chercher les raisons de ce
meurtre d'aujourd'hui et les motifs de la terrible rsolution de
l'assassin. Un crime liait le comte et la comtesse si indissolublement,
que la mort seule de l'un pouvait rendre la libert  l'autre. Ce crime,
je l'ai souponn du premier coup, je l'ai entrevu  chaque moment
depuis ce matin, et l'homme que nous venons d'enfermer l, Robelot le
rebouteux, qui voulait assassiner monsieur le juge de paix, en a t
l'agent ou le complice.

Le docteur Gendron n'avait pas assist aux diverses scnes qui, dans la
journe au Valfeuillu, le soir chez le maire d'Orcival, avaient tabli
une tacite entente entre le pre Plantat et l'homme de la prfecture. Il
lui fallait toute la perspicacit dont il est dou pour combler les
lacunes et deviner les sous-entendus de la conversation qu'il coutait
depuis deux heures. Les derniers mots de l'agent de la Sret furent
pour lui un trait de lumire, et il s'cria:

--Sauvresy!...

--Oui, rpondit M. Lecoq, oui, Sauvresy!... Et ce papier que cherchait
le meurtrier avec tant d'acharnement, cette lettre pour laquelle il
ngligeait le soin de son salut, doit contenir l'irrcusable preuve du
crime.

En dpit des regards les plus significatifs, des provocations les plus
directes  une explication, le vieux juge de paix se taisait. Il
semblait  cent lieues de l'explication actuelle, et son regard perdu
dans le vide, paraissait suivre dans les brumes du pass des vnements
oublis.

M. Lecoq, aprs une courte dlibration intrieure, se dcida  frapper
un grand coup.

--Quel pass, fit-il, que celui-ci dont le fardeau est si crasant que,
pour s'y soustraire, un homme jeune, riche, heureux, M. le comte Hector
de Trmorel, arrive  combiner froidement un crime, rsign d'avance 
disparatre ensuite,  cesser d'exister lgalement,  perdre tout
ensemble, sa personnalit, sa situation, son honneur et son nom! Quel
pass, que celui dont le poids peut dcider au suicide une jeune fille
de vingt ans!

Le pre Plantat s'tait redress, ple, plus mu peut-tre qu'il ne
l'avait t de la journe.

--Ah! s'cria-t-il d'une voix altre, vous ne pensez pas ce que vous
dites l. Laurence n'a jamais rien su!

M. Gendron qui tudiait srieusement le vrai Lecoq, crut voir un fin
sourire clairer la figure si intelligente du policier.

Le vieux juge de paix, cependant, poursuivait calme et digne dsormais,
d'un ton qui n'tait pas exempt d'une certaine hauteur:

--Il n'tait besoin, M. Lecoq, ni de ruses ni de subterfuges pour me
dterminer  dire ce que je sais.

Je vous ai tmoign assez d'estime et de confiance, pour vous ter le
droit de vous armer contre moi du secret douloureux--ridicule, si vous
voulez--que vous avez surpris.

Si grand que soit son aplomb, l'agent de la Sret fut quelque peu
dcontenanc et essaya de protester.

--Oui, interrompit le pre Plantat, votre surprenant gnie
d'investigations vous a conduit  la vrit. Mais vous ne savez pas
tout, et maintenant encore, je me tairais si les raisons qui me
commandaient le silence n'avaient cess d'exister.

Il ouvrit le tiroir  secret d'un bureau de vieux chne plac prs de la
chemine, et en sortit un dossier assez volumineux qu'il dposa sur la
table.

--Voici quatre ans, reprit-il, que jour par jour, je devrais dire: heure
par heure, je suis les phases diverses du drame affreux qui, cette nuit,
au Valfeuillu, s'est dnou dans le sang. Dans le principe, ce fut
curiosit pure d'ancien avou dsoeuvr. Plus tard, j'esprais sauver
l'existence et l'honneur d'une personne bien chre.

Pourquoi je n'ai rien dit de mes dcouvertes? C'est, messieurs, le
secret de ma conscience, elle ne me reproche rien. Et d'ailleurs, hier
encore, je fermais les yeux  l'vidence, il m'a fallu le brutal
tmoignage du fait...

Le jour tait venu. Dans les alles du jardin, les merles effronts
couraient en sifflant. Le pav de la route d'vry sonnait sous le sabot
des attelages matinaux se rendant aux champs. Aucun bruit ne troublait
le morne silence de la bibliothque, aucun, sinon le bruissement des
feuilles de papier que tournait le vieux juge de paix et de temps 
autre une plainte du rebouteux qui, enferm dans le cabinet noir,
souffrait et geignait.

--Avant de commencer, dit le pre Plantat, je devrais, messieurs,
consulter vos forces, voici vingt-quatre heures que nous sommes
debout...

Mais le docteur et l'agent de la Sret protestrent qu'ils n'avaient
nul besoin de repos. La fivre de la curiosit avait chass la
lassitude. Enfin, ils allaient avoir le mot de cette sanglante nigme.

--Soit, reprit le juge de paix, alors coutez-moi.




XII


 vingt-six ans, le comte Hector de Trmorel tait le modle achev, le
parfait idal du gentilhomme viveur, tel qu'il peut l'tre  notre
poque, inutile  soi et aux autres, nuisible mme, semblant mis sur
terre expressment pour jouir aux dpens de tout et de tous.

Jeune, trs noble, lgant, riche  millions, dou d'une sant de fer,
ce dernier descendant d'une grande race, gaspillait le plus follement,
d'aucuns disaient le plus indignement du monde, et sa jeunesse et son
patrimoine.

Il est vrai, qu' ces excs de tous les genres, il avait conquis une
magnifique et peu enviable clbrit.

On citait ses curies, ses quipages, ses gens, son mobilier, ses
chiens, ses matresses.

Ses chevaux de rebut faisaient encore prime, et une drlesse distingue
par lui acqurait aussitt une valeur plus grande, comme un effet de
commerce sur lequel tomberait la signature de M. de Rotchschild.

N'allez pas croire, au moins, que ce jeune homme ft n mauvais! Il
avait eu du coeur et mme de gnreuses ides, autrefois,  vingt ans.
Six annes de bonheurs malsains l'avaient gt jusqu' la moelle.

Vaniteux jusqu' la folie, il tait prt  tout pour garder sa famosit.
Il avait l'gosme farouche et terrible de quiconque n'a jamais eu 
s'occuper que de soi et n'a jamais souffert. Enivr jusqu'au vomissement
des plates flagorneries de soi-disant amis qu'attirait son argent, il
s'admirait en conscience, prenant pour de l'esprit son cynisme brutal,
et pour du caractre son superbe ddain de toute morale, son manque
absolu de principe et son scepticisme idiot.

Et faible, avec cela. Ayant des caprices, jamais une volont. Faible
comme l'enfant, comme la femme, comme la fille.

On retrouve sa biographie dans tous les petits journaux du moment, qui
colportaient  l'envi les mots qu'il faisait ou qu'il aurait pu faire 
ses heures de loisir.

Ses moindres faits et gestes sont relats.

Une nuit, soupant au _Caf de Paris_, il jette toute la vaisselle par la
fentre; c'est mille louis qu'il en cote. Bravo! Le lendemain, aprs
boire, il fait scandale avec une drlesse dans une loge d'avant-scne,
et il faut l'intervention du commissaire de police. On n'est pas plus
rgence.

Un matin, Paris-badaud apprend avec stupeur qu'il s'envole en Italie
avec la femme du banquier X... une mre de famille de dix-neuf ans.

Il se bat en duel et blesse son adversaire. Quel courage! La semaine
suivante, c'est lui qui reoit un coup d'pe. C'est un hros!

Une fois, il va  Bade et fait sauter la banque. Une autre fois, aprs
une sance de jeu de soixante heures, il russit  perdre cent vingt
mille francs contre un prince russe.

Il est de ces esprits que le succs exalte, qui convoitent les
applaudissements, mais qui jamais ne s'inquitent de la nature de ceux
qu'ils obtiennent. Le comte Hector tait un peu plus que ravi du bruit
qu'il faisait par le monde. Avoir sans cesse son nom, ses initiales,
dans les bulletins du _Monde parisien_ lui paraissait comble de
l'honneur et de la gloire.

Il n'en laissait rien paratre, toutefois, et mme avec une dsinvolture
charmante, il disait aprs chaque nouvelle aventure:

--Ne cessera-t-on donc jamais de s'occuper de moi?

Puis, dans les grandes occasions, empruntant un mot  Louis XV, il
disait:

--Aprs moi le dluge.

Le dluge arriva de son vivant.

Un matin du mois d'avril, son valet de chambre, qui tait un btard
scrofuleux de quelque portier parisien, par lui form, dress et styl,
l'veilla sur les neuf heures en lui disant:

--Monsieur, il y a dans l'antichambre, en bas, un huissier qui vient, 
ce qu'il prtend, pour saisir les meubles de Monsieur.

Hector se retourna sur ses oreilles, billa, se dtira et rpondit:

--Eh bien, dis-lui de commencer l'opration par les curies et les
remises et remonte m'habiller.

Il ne parut pas autrement mu, et le domestique se retira surpris et
merveill du flegme de son matre.

C'est que le comte avait du moins ce mrite de savoir au juste  quoi
s'en tenir sur sa situation financire, et cette invasion de l'huissier,
il la prvoyait, je dirai plus, il l'attendait.

Il y avait trois ans qu' la suite d'une chute de cheval qui le mit sur
le lit six semaines, le comte de Trmorel avait mesur la profondeur du
gouffre o il courait.

Alors, il pouvait encore se sauver. Mais quoi! il lui et fallu changer
son genre de vie, rformer sa maison, apprendre qu'il faut vingt pices
d'un franc pour faire un louis! Fi, jamais!

Il lui parut que, donner un louis de moins par mois  sa matresse en
titre, ce serait rogner d'un centimtre le pidestal que lui avaient
lev ses contemporains. Plutt mourir!

Et aprs mres rflexions, il se dit qu'il irait jusqu'au bout. Ses
aeux ne mouraient-ils pas tout d'une pice? Le mauvais quart d'heure
venu, il s'enfuirait  l'autre bout de la France, dmarquerait son linge
et se ferait sauter la cervelle au coin de quelque bois.

L'chance fatale tait arrive.

C'est qu' force de contracter des obligations, de signer des lettres de
change, de renouveler des billets, de payer des intrts et les intrts
des intrts, de donner des commissions et des pots de vin, d'emprunter
toujours et de ne jamais rendre, Hector avait dvor le patrimoine
princier--prs de quatre millions en terres--recueilli  la mort de son
pre.

L'hiver qui venait de s'couler lui avait cot cinquante mille cus. Il
y avait huit jours qu'ayant tent un dernier emprunt de cent mille
francs, il avait chou.

On l'avait refus, non que ses proprits ne valussent plus qu'il ne
devait, mais les prteurs sont prudents et ils savent l'incroyable
dprciation des biens vendus aux enchres.

C'est pourquoi le valet de chambre du comte de Trmorel, entrant et
disant: Monsieur, c'est l'huissier, semblait en ralit quelque
spectre de commandeur criant: Au pistolet, maintenant.

Il prit crnement l'avertissement et se leva en murmurant:

--Allons, c'est fini.

Il tait fort calme et plein d'un beau sang-froid, bien qu'un peu
tourdi. Mais le vertige est assez excusable, lorsque, sans transition,
on passe de tout  rien.

Sa conviction tant qu'il faisait sa dernire toilette, il ne voulait
pas qu'elle ft infrieure  ses toilettes de tous les jours. Parbleu!
C'est en grande tenue de cour que la noblesse franaise allait au
combat.

En moins d'une heure, il fut prt. Il passa, comme d'ordinaire, sa
chane de montre  coulants de brillants dans la boutonnire de son
gilet, puis il glissa dans la poche de ct de son lger pardessus une
paire de mignons pistolets  deux coups,  crosse d'ivoire,
chef-d'oeuvre de Brigt, l'artiste armurier anglais.

Alors, il renvoya son domestique, et ouvrant son secrtaire il
inventoria ses suprmes ressources.

Il lui restait dix mille et quelques cents francs.

Avec cette somme, il pouvait entreprendre un voyage, prolonger son
existence de deux ou trois mois, mais il repoussa avec horreur la
pense--indigne de son beau caractre--d'un misrable subterfuge, d'un
sursis dguis, d'un recours en grce.

Il songea, au contraire, que ces dix billets de mille francs allaient
lui permettre une somptueuse largesse dont il serait parl dans le
monde.

Il se dit qu'il serait chevaleresque d'aller demander  djeuner  sa
matresse et de lui faire cadeau de cet argent au dessert. Pendant le
djeuner, il serait tourdissant de verve, de gaiet, de scepticisme
railleur, puis,  la fin, il annoncerait son suicide.

Cette fille ne manquerait pas d'aller partout raconter la scne; elle
rpterait sa dernire conversation--son testament politique--et le soir
on en causerait dans tous les cafs, il en serait question dans tous les
journaux. Cette ide, ces perspectives d'clat le rjouirent
singulirement et le rconfortrent tout  fait. Il allait sortir,
lorsque son regard tomba sur l'amas de paperasses que contenait son
secrtaire. Peut-tre s'y trouvait-il un crit oubli capable de ternir
la puret d'acier de sa mmoire.

Vivement il vida les tiroirs dans la chemine sans regarder, sans
choisir, et il mit le feu  cette masse de papiers.

C'est avec un sentiment d'orgueil bien lgitime qu'il regardait
s'enflammer tous ces chiffons, lettres d'amour ou lettres d'affaires,
doubles obligations, titres de noblesse ou de proprit. N'tait-ce pas
son pass blouissant qui flambait  mettre le feu dans la chemine!

Le dernier chiffon tait consum, il songea  l'huissier et descendit.

Cet officier ministriel dans l'exercice de ses fonctions, n'tait autre
que M. Z..., huissier audiencier, le mieux mis et le plus poli des
huissiers, homme de got et d'esprit, ami des artistes, pote lui-mme,
 ses heures.

Il avait dj saisi dans les curies huit chevaux, avec leurs
harnachements, selles, brides, mors, couvertes; et dans la remise, cinq
voitures avec leurs apparaux, coussins doubles, capotes mobiles, timons
de rechange, lorsqu'il aperut dans la cour le comte Hector.

--Je procdais fort lentement, monsieur le comte, lui dit-il, aprs
l'avoir salu, peut-tre dsirez-vous arrter les poursuites. La somme
est importante, il est vrai, mais dans votre position...

--Sachez, monsieur, rpondit superbement M. de Trmorel, que si vous
tes ici c'est que cela me convient. Mon htel ne me plat plus, je n'y
remettrai jamais les pieds, ainsi vous tes le matre; allez.

Et pirouettant sur ses talons, il s'loigna.

Et Me Z... bien dsillusionn se remit  l'oeuvre. Il allait de pice
en pice, admirant et saisissant. Il dcrivait les coupes de vermeil
gagnes aux courses, les collections de pipes, les trophes d'armes. Il
saisit la bibliothque, un meuble splendide, et tous les volumes qu'elle
contenait: un _Manuel d'hippiatrique, La Chasse et la pche, Les
Mmoires de Casanova, Le Duel et les duellistes, Thrse, La Chasse au
chien d'arrt_...

Pendant ce temps, le comte de Trmorel plus que jamais rsolu au
suicide, remontait le boulevard, se rendant chez sa matresse, qui
occupait prs de la Madeleine un petit appartement de six mille francs.

Cette matresse, Hector l'avait huit ou dix mois auparavant lance dans
le demi-monde, sous le nom de miss Jenny Fancy.

La vrit est qu'elle s'appelait Plagie Taponnet, et qu'elle tait,
sans que le comte s'en doutt, la soeur adultrine de son valet de
chambre.

Protge par le comte de Trmorel, miss Fancy a eu dans le demi-monde
parisien un rel et bruyant succs de toilettes et de beaut.

Elle tait loin cependant d'tre belle, dans l'acception classique du
mot. Mais elle prsentait le type accompli du joli parisien, type qui,
pour tre de pure convention, n'en a pas moins des admirateurs
passionns. Elle avait des mains dlicates d'un dessin parfait, un pied
mignon, de superbes cheveux chtains, la dent blanche du chat, et
par-dessus tout, de grands yeux noirs insolents ou langoureux,
caressants, provocants, des yeux  faire descendre les saints de pierre
de leur niche.

Miss Fancy n'tait pas fort intelligente, mais elle eut vite pris le
facile bagout des coureuses de premires reprsentations; enfin, elle
faisait valoir ses toilettes excentriques.

Le comte l'avait ramasse dans un bal public de bas tage, o, un soir,
par le plus grand des hasards, il tait entr pendant qu'elle dansait
des pas risqus en bottines perces. En moins de douze heures, sans
transition, elle passa de la plus affreuse misre  un luxe dont
videmment elle ne pouvait mme avoir l'ide.

veille un matin sur le grabat malpropre d'un cabinet garni  douze
francs par mois, elle s'endormit le soir sous les courtines de satin
d'un lit de palissandre.

Cet blouissant changement ne la surprit pas autant qu'on le pourrait
supposer.

Il n'est pas,  Paris, de fillette un peu jolie qui n'attende, pleine de
confiance, des aventures plus surprenantes encore. Il faut  l'artisan
enrichi quinze ans pour s'habituer  l'habit noir; la Parisienne quitte
sa robe de six sous pour le velours et la moire, et on jurerait que
jamais elle n'a port autre chose.

Quarante-huit heures aprs son installation, miss Fancy avait mis ses
domestiques sur un bon pied; on lui obissait au doigt et  l'oeil, et
elle faisait marcher comme il faut ses couturires et ses modistes.

Cependant le premier tourdissement d'un plaisir absolument nouveau se
dissipa vite. Bientt, Jenny, seule une partie de la journe, dans son
bel appartement, ne sut plus  quelles distractions se prendre.

Ses toilettes qui d'abord l'avaient transporte ne lui disaient plus
rien. La jouissance d'une femme n'est complte, que double de la
jalousie des rivales.

Or, les rivales de Fancy habitaient au faubourg du Temple, tout en haut,
prs de la barrire, elles ne pouvaient envier sa splendeur qu'elles ne
connaissaient pas, et il lui tait absolument interdit d'aller se
montrer  elles, d'aller les clabousser.  quoi bon, alors, une
voiture!

Quant  Trmorel, Jenny le subissait, ne pouvant faire autrement. Il lui
semblait le plus ennuyeux des hommes. Ses amis, elle les considrait
tous comme des tres assommants.

Peut-tre sentait-elle un crasant mpris sous les manires ironiquement
polies, et comprenait-elle combien peu elle tait, pour tous ces gens
riches, ces viveurs, ces joueurs, ces blass, ces repus.

Ses plaisirs, et encore elle les gotait modrment, taient une soire
chez quelque femme dans sa position, une nuit de baccarat o elle
gagnait, un souper o elle gchait tout.

Le reste du temps, elle s'ennuyait.

Elle s'ennuyait  prir, elle avait la nostalgie de la ruelle fangeuse
de son quartier, de son garni infect.

Cent fois elle eut envie de planter l Trmorel, de renoncer  son luxe,
 son argent,  ses domestiques et de reprendre son ancienne existence.
Dix fois, elle fit son paquet, toujours l'amour-propre la retint au
dernier moment.

Telle est, aussi exactement que possible, la femme chez laquelle ce
matin de la saisie, le comte Hector se prsenta sur les onze heures.

Certes, elle ne l'attendait gure si matin, et elle fut bien surprise
quand il lui annona qu'il venait lui demander  djeuner, la priant de
faire se dpcher la cuisinire, parce qu'il tait fort press.

Jamais miss Fancy n'avait vu son amant si aimable, jamais surtout elle
ne l'avait vu si gai. Tant que dura le djeuner, il fut, comme il se
l'tait promis, tincelant de verve.

Le caf servi Hector jugea le moment opportun pour parler.

--Tout ceci, mon enfant, dit-il, n'est qu'une prface destine  te
prparer  une nouvelle assez surprenante. Donc, tu sauras que je suis
ruin.

Elle le regarda bahie, paraissant ne pas comprendre.

--J'ai dit ruin, insista-t-il en riant trs fort, tout ce qu'il y a de
plus ruin, ruin  plates coutures.

--Ah! tu veux te moquer de moi, tu plaisantes!...

--Jamais je n'ai parl si srieusement, reprit Hector. Cela te semble
invraisemblable, n'est-ce pas? Eh bien! c'est pourtant trs vrai.

Les grands yeux de Jenny interrogeaient toujours.

--Que veux-tu, continua-t-il avec une superbe insouciance, la vie est
comme une grappe de raisin qu'on mange lentement grain  grain ou dont
on exprime le suc dans un verre pour le boire d'un trait. J'ai choisi la
seconde mthode. Ma grappe  moi se composait de quatre millions, ils
sont bus. Je ne les regrette pas, j'ai eu de la vie pour mon argent.
Mais  prsent, je puis me flatter d'tre aussi gueux que n'importe quel
gueux de France. Tout  cette heure est saisi chez moi, je suis sans
domicile, je n'ai plus le sou.

Il parlait, il parlait, s'animant au choc des penses diverses qui se
pressaient tumultueusement dans son cerveau, s'exaltant au cliquetis des
mots.

Et il ne jouait pas la comdie. Sa bonne foi tait complte, intacte,
entire. Il ne songeait mme pas  se trouver bien.

--Mais... alors... hasarda miss Fancy...

--Quoi? tu te trouves libre? Cela va sans se dire.

Elle ne savait trop encore si elle devait s'affliger ou se rjouir.

--Oui! dclara-t-il, je te rends ta libert. Jenny eut un geste sur
lequel Hector se mprit.

--Oh! mais, sois tranquille, ajouta-t-il vivement je ne te quitte pas
ainsi, je ne veux pas que demain tu te trouves dans l'embarras. Le loyer
ici tant  ton nom, le mobilier te reste, et, de plus, j'ai song 
toi. J'ai l, dans ma poche, cinq cents louis, c'est toute ma fortune,
je te l'apporte.

Il lui prsentait en mme temps sur une assiette--imitant en riant les
garons de restaurant qui rapportent la monnaie--ses dix derniers
billets de mille francs.

Elle les repoussa avec horreur.

--Eh bien! fit-il, reprenant son ton d'homme suprieur, voil un beau
mouvement, mon enfant, c'est bien, trs bien. Je l'ai toujours pens,
vois-tu, et toujours dit, tu es une bonne fille, trop bonne mme, il
faudra te corriger.

Oui, elle tait bonne fille, miss Jenny Fancy, autrement dit Plagie
Taponnet, car au lieu de serrer les billets de banque et de mettre
Hector  la porte comme c'tait incontestablement son droit, elle
essaya, le croyant trs malheureux, de le consoler, de le rconforter.

Depuis que Trmorel lui avait confess qu'il tait sans le sou, elle ne
le hassait presque plus, et mme, par un revirement frquent chez les
femmes de cette trempe, elle commenait  l'aimer.

Hector saisi, sans asile, n'tait plus l'homme terrible, payant pour
tre le matre, le millionnaire dont un caprice rejette au ruisseau la
femme qu'il en a tire par fantaisie. Ce n'tait plus le tyran, l'tre
excr. Ruin, il descendait de son pidestal, il rentrait dans le droit
commun, il redevenait un homme comme les autres, prfrable aux autres,
tant vraiment remarquablement beau.

Puis prenant pour un gnreux lan du coeur le dernier artifice d'une
vanit malade, Fancy tait extrmement touche de ce don de dix mille
francs.

--Tu n'es pas si pauvre que tu dis, reprit-elle, puisque tu as encore
cette somme.

--Eh! chre enfant, c'est  peine ce que tu me cotes par mois, je t'ai
donn tout autant deux ou trois fois pour quelques petits diamants que
tu portais une soire.

Elle rflchit un moment, et tout tonne, comme aprs une dcouverte:

--Tiens! dit-elle, c'est pourtant vrai.

Depuis longtemps Hector ne s'tait autant amus.

--Mais, reprit gravement miss Fancy, je puis dpenser moins, oh! oui,
beaucoup moins, et tre, je te l'assure, tout aussi heureuse. Autrefois,
avant de te connatre, quand j'tais jeune--elle avait dix-neuf ans--dix
mille francs me semblaient une de ces sommes fabuleuses dont on parle,
mais que peu d'hommes ont vue runie en un seul tas, que bien peu ont
tenue entre les mains.

Elle essayait de glisser les billets dans la poche du comte qui se
dfendait.

--Ainsi, tiens, reprends, garde...

--Que veux-tu que j'en fasse?

--Je ne sais, mais il me semble que cet argent peut en rapporter
d'autre. Ne peux-tu jouer  la Bourse, parier aux courses, gagner 
Bade, tenter quelque chose enfin? J'ai entendu parler de gens qui
maintenant sont riches comme des rois, qui ont commenc avec rien, et
qui n'avaient pas ton ducation  toi, qui as tout vu, qui connais tout.
Que ne fais-tu comme eux?

Elle parlait vivement, avec cet entranement de la femme qui cherche 
faire triompher son ide.

Et lui, la regardait, stupfait de lui trouver cette sensibilit, cet
intrt dsintress  sa personne, plus tonn qu'un prosecteur de
l'cole, qui, prparant sa leon, rencontrerait le coeur de son sujet
 droite au lieu de le dcouvrir  gauche.

--Tu veux bien, n'est-ce pas? insistait-elle, tu veux bien...

Il secoua l'espce de torpeur pleine de charmes o le plongeait la mine
cline de sa matresse.

--Oui, lui dit-il, tu es une bonne fille, mais prends ces cinq cents
louis puisque je te les donne, et ne t'inquite de rien.

--Mais toi? as-tu encore de l'argent? que te reste-t-il?

--J'ai encore...

Il s'arrta, inspectant ses poches, comptant l'or de son porte-monnaie,
ce qui ne lui tait jamais arriv.

--Ma foi! il me reste trois cent quarante francs, c'est bien plus qu'il
ne me faut, aussi, avant de partir, je veux donner dix louis  tes
domestiques, ils m'ont bien servi.

--Et que deviendras-tu aprs! mon Dieu?

Il se posa sur sa chaise, caressant ngligemment sa belle barbe, et
ajouta:

--Je vais me brler la cervelle.

--Oh! s'cria-t-elle effraye.

Hector supposa que la jeune femme doutait. Il sortit de sa poche ses
petits pistolets  crosse d'ivoire, et les lui montrant:

--Tu vois, lui dit-il, ces joujoux? Eh bien, en te quittant, je vais
aller quelque part, n'importe o, j'appuierai les canons comme cela, sur
mes tempes--il faisait le geste--je presserai la dtente, et tout sera
dit.

Elle le regardait, la pupille dilate par l'pouvante, ple, le sein
mu.

Mais en mme temps elle l'admirait. Elle tait merveille de tant de
courage, de ce calme, de cette insouciance railleuse. Quel ddain
superbe de la vie! Dvorer sa fortune et se tuer aprs, sans cris, sans
pleurs, sans regrets, lui paraissait un acte d'hrosme inou, sans
exemple, sans pareil. Et, dans son extase, il lui semblait que devant
elle se dressait un homme nouveau, inconnu, beau, radieux, blouissant.
Elle se sentait prise pour lui de tendresses infinies; elle l'aimait
comme jamais elle n'avait aim, en elle s'veillaient des ardeurs
ignores.

--Non! s'cria-t-elle, non! cela ne sera pas.

Et, se levant brusquement, elle bondit jusqu' Hector.

Elle s'tait suspendue au cou de son amant, et la tte rejete en
arrire pour le bien voir, pour plonger ses yeux dans les siens, elle
continuait:

--Tu ne te tueras pas, n'est-ce pas? tu me le promets, tu me le jures.
Non, ce n'est pas possible, tu ne le voudrais pas. C'est que je t'aime,
vois-tu, je t'aime... moi qui ne pouvais pas te souffrir autrefois. Ah!
je ne te connaissais pas, tandis que maintenant... Va! nous serons
heureux. Toi qui as toujours vcu dans les grandeurs tu ne sais pas ce
que c'est que dix mille francs mais je le sais, moi.

On peut vivre longtemps, trs longtemps et trs bien, avec cela. Sans
compter que si nous voulons vendre tout ce qu'il y a ici d'inutile, les
chevaux, la voiture, mes diamants, mon cachemire vert nous en tirerons
bien le triple, le quadruple mme, de cette somme. Trente mille francs!
c'est une fortune. Songe  ce que cette somme reprsente de jours de
bonheur!...

Le comte de Trmorel secouait la tte ngativement, souriant ravi.

Oui, il tait ravi; sa vanit, dlicieusement chatouille,
s'panouissait  la chaleur de cette passion qui jaillissait des yeux si
beaux de miss Fancy.

Voil comment on l'aimait, lui, comment on le regrettait. Quel hros le
monde allait perdre!

--Car nous ne resterons pas ici, poursuivit Jenny, nous irons nous
cacher  l'autre bout de Paris dans un petit logement. Tu ne sais pas,
toi, que du ct de Belleville, sur les hauteurs, on trouve pour mille
francs par an des logements dlicieux entours de jardins. Comme nous y
serions bien, serrs l'un contre l'autre! Tu ne me quitterais jamais,
car je serais jalouse, vois-tu, oh! mais jalouse! Nous n'aurions pas de
domestiques, et tu verrais comme je sais bien tenir notre petit
mnage...

Hector ne rpondait toujours pas.

--Tant que durera l'argent, continuait Jenny, nous rirons. Quand il n'y
en aura plus, si tu es toujours dcid, tu te tueras, c'est--dire, nous
nous tuerons ensemble. Mais pas avec un pistolet, n'est-ce pas cela doit
faire trop de mal. Nous allumerons un grand rchaud de charbon, nous
nous endormirons dans les bras l'un de l'autre, et tout sera dit. Il
parat qu'on ne souffre pas du tout. Une de mes amies qui avait dj
perdu connaissance quand on a enfonc sa porte, m'a dit qu'elle n'avait
rien senti, qu'un peu de mal  la tte.

Cette proposition tira Hector de l'engourdissement voluptueux o
l'avaient maintenu les regards et l'treinte de sa matresse.

Elle rveillait en lui un souvenir qui froissait toutes ses vanits de
gentilhomme et de viveur.

Trois ou quatre jours auparavant, il avait lu, dans un journal, le rcit
du suicide d'un marmiton de chez Vachette qui, dans un accs de
dsespoir amoureux, avait drob chez son patron un rchaud, et tait
all s'asphyxier bravement dans son taudis. Mme, avant de mourir, il
avait crit  son infidle, une lettre trs touchante.

Cette ide de finir comme le cuisinier le fit frmir. Il entrevit la
possibilit d'une comparaison horrible. Quel ridicule! Et le comte de
Trmorel qui avait pass sa vie  faire profession de tout braver, avait
une peur folle du ridicule.

Aller se faire prir par le charbon  Belleville, avec une grisette.
Horreur!

Il dnoua presque brutalement les bras de miss Fancy et la repoussa.

--Assez de sentiment comme cela, dit-il de son ton d'autrefois. Tout ce
que tu dis, ma chre enfant, est fort joli, mais compltement absurde.
Un homme de mon nom ne dchoit pas, il meurt.

En retirant de sa poche les billets qu'y avait glisss miss Fancy, il
les rejeta sur la table.

--Allons, adieu!

Il voulait sortir, mais rouge, chevele, l'oeil flamboyant de
rsolution, Jenny courut se placer devant la porte.

--Tu ne sortiras pas, cria-t-elle, je ne veux pas, tu es  moi,
entends-tu, puisque je t'aime; si tu fais un pas, j'appelle.

Le comte de Trmorel haussa les paules.

--Il faut pourtant en finir, dit-il.

--Tu ne passeras pas.

--Fort bien! ce sera donc ici que je me ferai sauter la cervelle.

Et sortant un de ses pistolets, il l'appuya contre sa tempe en disant:

--Si tu appelles, si tu ne me laisses pas le passage libre, je tire.

Si miss Fancy eut appel, trs certainement le comte de Trmorel et
press la dtente, il tait mort. Mais elle n'appela pas, elle ne le
put, elle poussa un grand cri et tomba vanouie.

--Enfin! fit Hector, remettant son arme dans sa poche.

Aussitt, sans prendre le soin de relever sa matresse qui gisait 
terre, il sortit, refermant la porte  double tour.

Puis, dans l'antichambre, ayant appel les domestiques, il leur remit
dix louis pour se les partager et s'loigna rapidement.




XIII


Arriv dans la rue, le comte de Trmorel s'apprtait  remonter le
boulevard, lorsque l'ide de ses amis traversa son esprit. L'histoire de
sa saisie, colporte par ses gens, devait dj courir la ville.

--Non, pas par l, murmura-t-il.

C'est qu'en effet, de ce ct, il rencontrerait infailliblement
quelqu'un de ses trs chers et il lui semblait entendre les
compliments de condolances et les ridicules offres de service.

Il voyait les grimaces contrites dissimulant mal une intime et
dlicieuse satisfaction. Il avait, en sa vie, bless tant de vanits,
cras tant d'amours-propres, qu'il devait s'attendre  de terribles
reprsailles.

Et pourquoi ne pas tout dire? Les amis d'un homme que favorise une
insolente prosprit, ressemblent tous, plus ou moins--volontairement ou
sans s'en douter-- cet excentrique Anglais qui suivait un dompteur de
btes froces avec le doux espoir de le voir dvorer. La fortune, aussi,
dvore parfois ceux qui la domptent.

Hector traversa donc la chausse, prit la rue Duphot et gagna les quais.

O allait-il? Il n'en savait rien, il ne se le demandait mme pas.

Il marchait au hasard, longeant les parapets, respirant  pleins poumons
l'air pur et vif, savourant cette batitude physique qui suit un bon
repas, heureux de se sentir vivre, aux tides rayons du soleil d'avril.
Le temps tait splendide, et Paris entier tait dehors. La ville avait
un air de fte, les flneurs encombraient les rues, la foule affaire
ralentissait sa course, toutes les femmes taient jolies.  un angle des
ponts, des marchandes tenaient leur ventaire de violettes qui
embaumaient.

Prs du Pont-Neuf, le comte acheta un de ces bouquets qu'on crie  dix
centimes, et le passa  sa boutonnire. Il jeta vingt sous  la
marchande, et sans attendre qu'on lui rendt la monnaie, il continua sa
route.

Arriv  cette grande place qui est au bout du boulevard Bourbon, et qui
est toujours encombre de saltimbanques et de montreurs de curiosits en
plein vent, la foule, le bruit, le dchirement des musiques,
l'arrachrent  sa torpeur, le ramenant brusquement  la situation
prsente.

Il s'agit, pensa-t-il, de quitter Paris.

Et, d'un pas plus rapide, il s'achemina vers la gare d'Orlans, dont on
aperoit les btiments en face, de l'autre ct de la Seine.

Arriv  la salle de dpart, il demanda l'heure d'un train pour tampes.
Pourquoi choisissait-il tampes?

Il lui fut rpondu qu'un train venait de partir, il n'y avait pas cinq
minutes, et qu'il n'y en aurait pas d'autre avant deux heures.

Il prouva une vive contrarit, et comme il ne pouvait rester l deux
heures  attendre, il sortit, et, pour tuer le temps, il entra au Jardin
des Plantes.

Certes, il y avait bien dix ou douze ans qu'il n'y avait mis les pieds.
Il n'y tait pas venu depuis le temps o, lorsqu'il tait au lyce, on y
conduisait les lves, les jours de promenade, pour visiter la mnagerie
ou jouer aux barres.

Rien n'avait chang. C'taient bien les mmes marronniers, les mmes
treillages vermoulus, les mmes petites alles coupant des carrs pleins
de plantes portant leur nom sur une tiquette au bout d'une tige de fil
de fer.

Les grandes alles de ce ct taient presque dsertes. Il s'assit sur
un banc en face du muse de minralogie. Qui sait! Peut-tre lorsqu'il
tait au lyce, dix ans plus tt, las de courir, de s'amuser, il tait
venu se reposer sur ce mme banc.

Entre ce temps et aujourd'hui, quelle diffrence!

La vie alors lui apparaissait comme une longue avenue, si longue qu'on
n'en voyait pas la fin, sable de sable d'or, ombrage, dlicieuse,
rservant  chaque pas une surprise, une volupt nouvelle.

Eh bien, il venait de la parcourir, cette alle, il tait arriv au
bout. Qu'y avait-il trouv? Rien.

Non, rien. Car  cette heure o il rcapitulait les annes coules, il
ne se trouvait pas, entre tant de jours, un seul jour lui ayant laiss
un de ces souvenirs dlicieux qui ravissent et consolent. Des millions
avaient gliss entre ses mains prodigues, et il ne se rappelait pas une
dpense utile, vritablement gnreuse, de vingt francs. Lui qui avait
eu tant d'amis, tant de matresses, il cherchait vainement dans sa
mmoire un nom d'ami, un nom de femme  murmurer.

Le pass lui apparaissant comme en un miroir fidle, il tait surpris,
constern, de l'imbcillit de ses plaisirs, de l'inanit des
jouissances qui avaient t le but et comme la fin de son existence.

Et pour qui avait-il vcu, en dfinitive? Pour les autres. Il avait cru
poser sur un pidestal, il avait parad sur un trteau.

Ah! j'tais fou, se disait-il, j'tais fou!

Ne voyant pas qu'aprs avoir vcu pour les autres, pour les autres il
allait se tuer.

Il s'attendrissait. Qui penserait  lui, dans huit jours? Personne. Ah
si, miss Fancy, peut-tre, une fille! Et encore, non. Dans huit jours
elle serait console et rirait de lui avec un nouvel amant. Mais il se
souciait bien de Fancy, vraiment!...

Cependant, les tambours battaient la retraite autour du jardin.

La nuit tait venue, et avec la nuit un brouillard pais et froid se
levait. Le comte de Trmorel quitta son banc, il tait glac jusqu'aux
os.

--Retournons au chemin de fer, murmura-t-il.

Hlas! en ce moment, l'ide de se brler la cervelle au coin d'un bois,
comme il le disait si allgrement le matin, lui fit horreur. Il se
reprsenta son cadavre dfigur, sanglant, gisant sur le revers de
quelque foss. Que deviendrait-il? Des mendiants passeraient, ou des
maraudeurs, qui le dpouilleraient. Et aprs? La justice viendrait, on
enlverait ce corps inconnu, et sans doute, en attendant la constatation
de l'identit, on le porterait  la Morgue.

Il frissonna. Il se voyait tendu sur une de ces larges dalles de marbre
qu'arrose un jet continu d'eau glace; il entendait le frmissement de
la foule qu'attire en ce lieu sinistre une malsaine curiosit.

Alors, comment mourir? Il chercha et s'arrta  l'ide de se tuer dans
quelque htel garni de la rive gauche.

--Voil qui est dcid, dit-il.

Et, sortant du jardin avec les derniers promeneurs, il gagna le Quartier
Latin.

Son insouciance du matin avait fait place  une rsignation morne. Il
souffrait, il se sentait la tte lourde, il avait froid.

Si je ne devais mourir cette nuit, pensa-t-il, je serais bien enrhum
demain.

Cette saillie de son esprit ne le fit pas sourire, mais elle lui donna
la conscience d'tre un homme trs fort.

Il s'tait engag dans la rue Dauphine et cherchait des yeux un htel.
Puis il pensa qu'il n'tait pas sept heures et que demander une chambre,
ce serait peut-tre veiller certains soupons. Il rflchit qu'il avait
encore cent quarante francs dans sa poche, rsolut d'aller dner. Ce
serait son dernier repas. En effet, il entra dans un restaurant, rue
Contrescarpe, et se fit servir.

Mais il s'efforait en vain de secouer la tristesse de plus en plus
anxieuse qui l'envahissait. Il se mit  boire. Il vida trois bouteilles
sans parvenir  changer le cours de ses ides. Retrouvant dans le vin
l'amertume de ses rflexions, il lui semblait dtestable, bien qu'il ft
excellent et le plus cher de l'tablissement, cot vingt-cinq francs sur
la carte.

Et les garons regardaient avec surprise ce dneur lugubre qui touchait
 peine aux mets qu'il demandait et qui,  mesure qu'il vidait son
verre, devenait plus sombre.

La carte de son dner s'leva  quatre-vingt dix francs. Il jeta sur la
table son dernier billet de cent francs et sortit.

Il n'tait pas tard encore, il entra dans un estaminet plein d'tudiants
qui buvaient, et alla s'asseoir  une table isole, tout au fond de la
salle, derrire les billards.

On lui apporta du caf, et il vida dans sa tasse tout le carafon qu'on
lui servit, puis un second, puis un troisime...

Il ne voulait pas en convenir, se l'avouer, il cherchait  s'exalter, 
se monter au niveau du courage dont il allait avoir besoin; il n'y
russissait pas.

Pendant le dner, et depuis qu'il tait au caf, il avait
prodigieusement bu;  tout autre moment il et t ivre, mais l'alcool,
loin de lui donner sa folie passagre, lui tournait sur l'estomac et
l'anantissait.

Il tait l,  sa table, le front entre ses mains, lorsqu'un garon qui
traversait la salle lui tendit un journal.

Machinalement il le prit, l'ouvrit et lut:

Au moment de mettre sous presse, on nous apprend la disparition d'un
personnage bien connu qui aurait, ajoute-t-on, annonc son intention
formelle de se suicider.

Si tranges sont les faits qu'on nous raconte, que, n'ayant pas le
temps d'aller aux renseignements, nous renvoyons les dtails  demain.

Ces quelques lignes clatrent comme des obus dans le cerveau du comte
de Trmorel.

C'tait son arrt de mort, sans sursis, sign par ce tyran dont, pendant
des annes, il avait t l'assidu courtisan: l'opinion.

--On ne cessera donc jamais de s'occuper de moi! murmura-t-il avec une
rage sourde--et sincrement pour la premire fois de sa vie.

Puis, rsolument, il ajouta:

--Allons, il faut en finir.

Cinq minutes plus tard, en effet, muni d'un livre et de quelques
cigares, il frappait  la porte de l'htel du _Luxembourg_.

Conduit par le domestique  la meilleure chambre de la maison, il fit
allumer un grand feu et demanda de l'eau sucre et tout ce qu'il fallait
pour crire. Sa rsolution  ce moment tait aussi inbranlable que le
matin.

--Il n'y a plus  hsiter, murmurait-il, il n'y a plus  reculer.

Il s'assit devant la table, prs de la chemine, et d'une main ferme
crivit la dclaration destine au commissaire de police.

Qu'on n'accuse personne de ma mort... commenait-il, et il terminait
en recommandant d'indemniser le propritaire de l'htel.

La pendule marquait onze heures moins cinq minutes, il posa ses
pistolets sur la chemine, en murmurant:

-- minuit, je me brle la cervelle, j'ai encore une heure  vivre.

Le comte de Trmorel s'tait laiss tomber sur son fauteuil, la tte
renverse sur le dossier, les pieds appuys  la tablette de la
chemine. Pourquoi ne se tuait-il pas tout de suite? Pourquoi
s'accorder, s'imposer cette heure d'attente, d'angoisses, de tortures.
Il n'aurait su le dire. Il cherchait  rflchir aux circonstances
diverses de sa vie. Il tait frapp de la vertigineuse rapidit des
vnements qui l'avaient amen dans cette misrable chambre d'htel
garni. Comme le temps passe! Il lui semblait que c'tait hier que, pour
la premire fois, il tait all emprunter cent mille francs. Mais que
sert  l'homme qui a roul au fond de l'abme la connaissance des causes
de sa chute!

La grande aiguille de la pendule avait dpass la demie de onze heures.

Il songeait encore  cet article du journal qui venait de lui tomber
sous les yeux.  qui attribuer la communication de la nouvelle!

 miss Fancy, sans aucun doute. La porte de la salle  manger ouverte,
elle tait revenue  elle et s'tait lance sur ses pas,  demi
habille, chevele, tout en larmes. O tait-elle alle, ne
l'apercevant pas sur le boulevard? Chez lui d'abord, puis au club, puis
chez quelques-uns des amis.

Si bien que ce soir,  ce moment mme, il n'tait question que de lui,
dans son monde. Tous ceux qui l'avaient connu, et ils taient nombreux,
s'abordaient en se disant:

--Vous savez la nouvelle?

--Ah! oui, ce pauvre Trmorel, quel plongeon! C'tait un excellent
garon. Seulement...

Il lui semblait entendre la litanie des seulement salue de
ricanements et de plaisanteries de mauvais got. Puis, son suicide
constat ou non, on se partageait ses dpouilles. L'un prenait sa
matresse, l'autre achetait ses chevaux, le troisime s'arrangeait du
mobilier.

Le temps passait. La vibration stridente qui annonce la sonnerie d'une
pendule se fit entendre. C'tait l'heure.

Le comte se leva, saisit ses pistolets et alla se placer prs du lit,
s'arrangeant de faon  ne pas rouler  terre--prcaution absurde,
incomprhensible quand on est de sang-froid, et que prennent cependant
tous ceux qui se suicident.

Le premier coup de minuit sonna... Il ne tira pas.

Hector tait brave et sa rputation de courage n'tait plus  faire. Il
s'tait battu en duel dix fois au moins, et toujours sur le terrain on
avait admir son insouciance railleuse. Un jour, il avait tu son homme,
et, le soir, il s'tait endormi fort paisiblement. On citait de lui des
paris effrayants, des traits d'une tmrit folle.

Oui, mais il ne tirait toujours pas.

C'est qu'il est deux sortes de courage. L'un, le faux, brille de loin
comme le manteau paillet du baladin, mais il lui faut le plein soleil,
l'excitation de la lutte, le transport de la colre, l'incertitude du
rsultat, et par-dessus tout la galerie qui applaudit ou qui siffle.
C'est le vulgaire courage du duelliste et du coureur de courses au
clocher. L'autre, le vrai, ne se drape pas; il mprise l'opinion, il
obit  la conscience et non  la passion, le succs ne le proccupe,
pas, il fait son oeuvre sans bruit. C'est le courage de l'homme fort
qui, ayant mesur froidement le pril, dit: Je ferai ceci! et le fait.
Depuis plus de deux minutes, minuit avait sonn, et Hector tait
toujours l, le pistolet appuy sur la tempe.

Aurais-je peur? se demanda-t-il.

Il avait peur en effet, et ne voulait pas se l'avouer. Il remit ses
armes sur la table et revint s'asseoir prs du feu. Tous ses membres
tremblaient.

C'est nerveux, se disait-il, a va passer.

Et il se donna jusqu' une heure.

Il faisait des efforts inous pour se prouver, pour se dmontrer la
ncessit du suicide. Que deviendrait-il, s'il ne se tuait pas? Comment
vivrait-il? Lui faudrait-il donc se rsigner  travailler!

Pouvait-il, d'ailleurs, reparatre, alors que, par la bouche de sa
matresse, il avait annonc son suicide  tout Paris? Quelles hues,
s'il se montrait, quels quolibets!

Il eut un mouvement de fureur qu'il prit pour un clair de courage et il
sauta sur ses pistolets. Le froid de l'acier sur sa peau lui causa une
sensation telle, qu'il faillit s'vanouir, lchant son arme qui retomba
sur le lit.

--Je ne peux pas, rptait-il dans son angoisse, je ne peux pas.

La douleur physique lui faisait horreur. Tout son tre se rvoltait 
cette ide d'une balle brutale qui dchirerait sa peau, labourerait ses
chairs, broyant les muscles, brisant les os. Il tomberait sanglant,
mutil, et les dbris de sa cervelle clabousseraient les murs.

Ah! que n'avait-il cherch une mort plus douce! Que n'avait-il choisi le
poison, ou le charbon encore; le charbon, comme le petit cuisinier de
chez Vachette. Mais le ridicule d'outre-tombe ne l'pouvantait plus.

Il n'avait peur que d'une chose, de n'avoir pas le courage de se tuer.
Toujours de demi-heure en demi-heure il se remettait. Ce fut une nuit
horrible, une agonie comme doit l'tre celle des condamns  mort dans
leur cachot. Il pleura de douleur et de rage, il se tordit les mains, il
cria grce, il pria.

Enfin, au matin, bris, ananti, il s'endormit sur son fauteuil.

Trois ou quatre coups frapps  la porte le tirrent d'un sommeil peupl
de fantmes. Il alla ouvrir. C'tait le garon qui venait prendre ses
ordres et qui resta ptrifi sur le seuil,  la vue de cet homme aux
vtements en dsordre, la cravate dnoue, livide, les yeux gonfls, les
cheveux colls aux tempes par la sueur.

--Je n'ai besoin de rien, rpondit Hector, je descends.

Il descendit. Il lui restait assez d'argent pour payer sa dpense, bien
juste, car il ne put donner au garon que six sous de pourboire.

C'est sans but, sans ide, qu'il quitta cet htel o il avait tant
souffert. Plus que jamais il tait dcid  mourir, seulement il
souhaitait quelques jours de rpit, une semaine, pour se remettre, pour
se reconnatre. Mais comment vivre une semaine? Il n'avait plus un
centime sur lui.

Une ide de salut lui vint: le mont-de-pit.

Il ne connaissait cette providence  douze pour cent que de nom,
prcisment assez pour savoir que, sur ses bijoux, on lui avancerait une
certaine somme. Mais o prendre un bureau d'engagement? N'osant s'en
faire indiquer un, il cherchait au hasard,  travers le Quartier Latin
qu'il connaissait  peine. Il avait relev la tte, il marchait d'un pas
plus ferme, il cherchait quelque chose, il avait un but.

Rue de Cond, au-dessus d'une grande maison noire, il vit une enseigne:
Mont-de-pit. Il entra.

La salle tait petite, humide, malpropre et pleine de monde. Il est vrai
que si l'endroit tait lugubre les emprunteurs semblaient porter
gaiement leur misre.

C'taient des tudiants et des femmes du quartier des coles, qui
causaient et riaient en attendant leur tour.

Le comte de Trmorel s'avanait, tenant  la main sa montre, sa chane
et un fort beau brillant qu'il avait retir de son doigt. La timidit de
la misre le prenait, il ne savait  qui s'adresser. Une jeune femme eut
piti de son embarras.

--Tenez, lui dit-elle, mettez vos objets l, sur ce bout de planchette,
devant ce grillage garni de rideaux verts.

Au bout d'un moment, une voix qui paraissait venir d'une pice voisine,
cria:

--Douze cents francs, la montre et la bague.

L'normit de la somme produisit une telle sensation que toutes les
conversations s'arrtrent. Tous les yeux cherchaient le millionnaire
qui allait empocher tant de louis. Le millionnaire ne rpondit pas.

Heureusement la mme femme qui avait dj conseill Hector lui poussa le
bras.

--C'est pour vous, les douze cents francs, lui dit-elle, rpondez si
vous acceptez, ou non.

--J'accepte! cria Hector.

Une joie profonde, immense, lui faisait oublier jusqu' ses toitures de
la nuit. Douze cents francs! Que de jours reprsentait cette somme.
N'avait-il pas entendu dire qu'il y a des employs qui ne gagnent gure
que cela par an.

Les autres emprunteurs se moquaient de lui. Ils semblaient l comme chez
eux. Ils avaient certaines faons de rpondre: Oui, qui faisaient
beaucoup rire. Quelques-uns causaient familirement avec les employs ou
faisaient des remarques.

Hector attendait depuis bien longtemps, lorsqu'un des employs qui
crivaient derrire un autre grillage, cria:

-- qui les douze cents francs?...

Le comte s'avana, il comprenait le mcanisme.

-- moi, rpondit-il.

--Votre nom?

Hector hsita. Prononcer son noble nom tout haut, en pareil lieu,
jamais. Il dit un nom en l'air:

--Durand.

--O sont vos papiers?

--Quels papiers?

--Un passeport, une quittance de loyer, un permis de chasse.

--Je n'ai rien de tout cela.

--Allez le chercher, ou amenez deux tmoins patents.

--Mais, monsieur...

--Il n'y a pas de monsieur!  un autre...

Si tourdi du contretemps que ft Hector, le ton de l'employ l'indigna.

--Alors, dit-il, rendez-moi mes bijoux.

L'employ le regarda d'un air goguenard.

--Impossible. Tout nantissement enregistr ne peut tre rendu que sur
justification de possession lgitime.

Et sans vouloir rien entendre, il continua sa besogne.

--Un chle franais, trente-cinq francs,  qui?

C'est au milieu des quolibets qu'Hector sortit du mont-de-pit.

Jamais le comte de Trmorel n'avait autant souffert et mme il n'avait
pas ide d'angoisses pareilles. Aprs cette lueur d'espoir, brusquement
teinte, les tnbres lui semblaient plus profondes et plus inexorables.
Il restait plus nu, plus dpouill que le naufrag auquel la mer a
arrach ses dernires paves, le mont-de-pit lui avait pris ses
dernires ressources.

Toute la posie fanfaronne dont il se plaisait autrefois  parer son
suicide, s'vanouissait, laissant voir la ralit la plus triste, la
plus ignoble.

Il allait finir, non plus comme le beau joueur qui volontairement quitte
le tapis vert o il laisse sa fortune, mais comme le Grec qui, surpris
et chass, sait que toutes les portes lui seront fermes. Sa mort
n'avait rien de volontaire, il ne pouvait ni hsiter, ni choisir son
heure, il allait se tuer faute de pouvoir vivre un seul jour de plus. Et
jamais l'existence ne lui avait paru chose si bonne.

Jamais il ne s'tait senti cette exubrance de force et de jeunesse.

Il dcouvrait tout  coup autour de lui, comme en un pays inexplor, une
foule de jouissances plus enviables les unes que les autres, et qu'il
n'avait pas gotes. Lui qui se vantait d'avoir tordu la vie pour en
exprimer le plaisir, il n'avait pas vcu. Il avait eu tout ce qui se
vend et s'achte, rien de ce qui se donne ou se conquiert, il n'avait
rien eu.

Dj il n'en tait plus  se reprocher les dix mille francs offerts 
Jenny. Il regrettait moins. Il regrettait les deux cents francs partags
aux domestiques, le pourboire abandonn la veille au garon du
restaurant; moins encore, les vingt sous jets sur l'ventaire de la
marchande de violettes.

Il pendait  sa boutonnire, ce bouquet fan, pass fltri.  quoi lui
servait-il? Tandis que ces vingt sous!... Il ne pensait plus aux
millions dissips, il ne pouvait chasser la pense de ce misrable
franc.

C'est que le viveur, l'heureux du monde, l'homme qui la veille avait son
htel, dix domestiques, huit chevaux dans ses curies, le crdit qui
rsulte d'une colossale fortune dissipe, le comte de Trmorel avait
envie de fumer et il n'avait pas de quoi acheter un cigare; il avait
faim et il n'avait pas de quoi payer un repas dans la plus infime des
gargotes.

Certes, s'il l'et voulu, il et pu se procurer bien de l'argent encore,
et bien facilement. Il lui suffisait de rentrer tranquillement chez lui,
de tenir tte aux huissiers, de se dbattre au milieu de la ruine.

Mais quoi! il affronterait donc son monde, il confesserait donc ses
terreurs invincibles au dernier moment il subirait des regards plus
cruels qu'une balle de pistolet. On n'a pas le droit de tromper ainsi
son public; quand on a annonc son suicide: on se tue. Ainsi Hector
allait mourir parce qu'il avait parl, parce que le journal avait
annonc l'vnement. Cela, au moins il se l'avouait, et tout en
marchant, il s'adressait les reproches les plus amers.

Il se souvenait d'un joli endroit o il s'tait battu en duel, une fois,
dans les bois de Viroflay; il s'tait dit qu'il se tuerait l, et il s'y
rendait, suivant cette route charmante, du Point-du-Jour.

Comme la veille, le temps tait superbe, et  tout moment des groupes de
femmes et de jeunes gens le dpassaient. Ils se rendaient, ceux-l, 
quelque partie de campagne, et ils taient dj loin, qu'on entendait
encore leurs clats de rire.

Dans les guinguettes, au bord de l'eau, sous les tonnelles dont les
chvrefeuilles bourgeonnaient, des ouvriers buvaient, choquant leurs
verres.

Tous ces gens paraissaient heureux et contents, et cette gaiet semblait
 Hector insulter sa misre prsente. N'y avait-il donc que lui de
malheureux au monde! Il avait soif, cependant, une soif intense,
insupportable.

Aussi, arriv au pont de Svres, il quitta la route et descendant la
berge, assez rapide  cet endroit, il gagna le bord de la Seine. Il se
baissa, puisa de l'eau dans le creux de sa main, et but.

Une lassitude invincible l'accablait. Il y avait l de l'herbe, il
s'assit ou plutt se laissa tomber. La fivre du dsespoir venait, et la
mort maintenant lui apparaissait comme un refuge; il songeait presque
avec joie que sa pense allait tre anantie et qu'il ne souffrirait
plus.

Au-dessus de lui,  quelques mtres, taient les fentres ouvertes d'un
des restaurants de Svres.

On pouvait le voir de l aussi bien que du pont, mais il ne s'en
inquitait pas, il ne s'inquitait plus de rien.

Autant ici qu'ailleurs! se dit-il. Dj il armait son pistolet
lorsqu'il s'entendit appeler:

--Hector! Hector!...

D'un bond il fut debout, cachant son arme, cherchant qui criait ainsi
son nom. Sur la berge,  cinq pas, un homme courait vers lui, les bras
tendus.

C'tait un homme de son ge, un peu gros peut-tre, mais bien pris, avec
une bonne figure panouie, claire par de grands yeux noirs, o
clataient la franchise et la bont, un de ces hommes sympathiques 
premire vue, qu'on aime quand on les connat depuis huit jours.

Hector le reconnut. C'tait son plus ancien ami, un camarade de collge;
ils avaient t aussi lis que possible autrefois, mais le comte, ne le
trouvant pas assez fort pour lui, avait cess peu  peu de le voir et il
l'avait perdu de vue depuis deux ans.

--Sauvresy! fit-il, stupfait.

--Moi-mme, repartit le jeune homme, qui arrivait essouffl et fort
rouge; voici bien deux minutes que je suis tes mouvements, que
faisais-tu l?

--Mais... rien, rpondit Hector, embarrass.

--Insens! reprit Sauvresy, c'est donc vrai ce qu'on m'a dit chez toi,
ce matin, car je suis all chez toi...

--Et que t'a-t-on dit?

--Qu'on ne savait ce que tu tais devenu, que tu avais la veille quitt
ta matresse en lui dclarant que tu allais te brler la cervelle. Dj
un journal a annonc ta mort avec force dtails.

Cette nouvelle parut causer au comte de Trmorel une impression
terrible.

--Tu vois donc bien, rpondit-il d'un ton tragique, qu'il faut que je me
tue!

--Pourquoi? pour viter  ce journal le dsagrment d'une rectification?

--On dira que j'ai recul...

--Trs joli! Alors, selon toi, on est forc de faire une folie par cette
raison qu'on a dit qu'on la ferait! C'est absurde. Pourquoi veux-tu te
tuer?

Hector rflchissait, il entrevoyait la possibilit de vivre.

--Je suis ruin, rpondit-il tristement.

--Alors c'est pour cela que... Tiens, mon ami, laisse-moi te le dire, tu
es fou! Ruin!... c'est un malheur, mais quand on a notre ge, on refait
sa fortune. Sans compter que tu n'es pas si ruin que tu le dis, puisque
j'ai, moi, cent mille livres de rentes.

--Cent mille livres...

--Au bas mot, toute ma fortune tant en terres qui ne rapportent pas
quatre pour cent.

Trmorel savait son ami riche, mais non tant que cela. Peut-tre est-ce
un mouvement irraisonn d'envie qui lui fit dire:

--Eh bien! moi qui ai eu plus que cela, je n'ai pas djeun ce matin.

--Malheureux! et tu ne me dis rien! Mais c'est vrai, tu es dans un tat
 faire piti; viens du moins, viens vite!

Et il l'entranait vers le restaurant.

Trmorel suivait de mauvaise grce cet ami qui venait de lui sauver la
vie. Il avait la conscience d'avoir t surpris dans une situation
affreusement ridicule. Un homme bien rsolu  se brler la cervelle, si
on l'appelle, presse la dtente et ne cache pas son arme. Entre tous ses
amis un seul l'aimait assez pour ne pas voir le ridicule, un seul tait
assez gnreux pour ne pas le railler outrageusement, celui-l tait
Sauvresy.

Mais install dans un cabinet devant une bonne table, Hector n'eut pas
la force de conserver sa raideur. Il eut cette heure de sensibilit
folle, d'expansion abandonne qui suit le salut, aprs un pril immense.
Il fut lui, il fut jeune, il fut vrai. Il dit tout  Sauvresy,
absolument tout, ses forfanteries d'autrefois, ses terreurs au dernier
moment, son agonie de l'htel, ses rages, ses regrets, ses angoisses au
mont-de-pit...

--Ah disait-il, tu me sauves, tu es mon ami, mon seul ami, mon frre!...

Ils restrent l  causer plus de deux heures.

--Voyons, dit enfin Sauvresy, arrtons nos plans. Tu veux disparatre
quelques jours; je comprends cela. Mais tu vas ce soir mme adresser
quatre lignes aux journaux. Demain, je vais prendre tes affaires en
main, je m'y connais, sans savoir o tu en es, je me charge de te sauver
encore une jolie aisance, nous avons de l'argent, tes cranciers seront
coulants.

--Mais que deviendrais-je? demanda Hector qu'effrayait la seule pense
de l'isolement.

--Comment! Mais je t'emmne, parbleu! chez moi, au Valfeuillu. Ne
sais-tu donc pas que je suis mari? Ah! mon ami, il n'est pas d'homme
plus heureux que moi. J'ai pous, par amour, la plus belle et la
meilleure des femmes. Tu seras un frre pour nous... Mais viens, ma
voiture est l, devant la grille.




XIV


Le pre Plantat s'arrta.

Ses auditeurs, depuis qu'il parlait, ne s'taient permis ni un geste ni
un mot.

Tout en coutant, M. Lecoq rflchissait.

Il se demandait d'o pouvaient venir ces dtails prcis jusqu' la
minutie. Qui avait rdig cette terrible biographie de Trmorel?

Et son regard se coulant jusqu'au dossier, il distinguait fort bien que
tous les feuillets n'taient pas de la mme criture.

Mais dj le vieux juge de paix poursuivait:

Devenue Mme Sauvresy, grce  un coup inespr du sort, Berthe
Lechaillu n'aimait pas son mari.

Cette fille d'un pauvre matre d'cole de campagne, dont les plus folles
vises d'ambition ne dpassaient pas, jadis, une place de sous-matresse
dans un des pensionnats de Versailles, n'tait pas satisfaite de sa
situation.

Reine absolue du plus beau domaine du pays, entoure de toutes les
satisfactions du luxe, disposant  son gr d'une fortune considrable,
aime, adore, elle se trouvait  plaindre.

Cette vie si bien ordonne, si constamment heureuse, sans inquitudes,
sans secousses, lui paraissait d'une coeurante insipidit. N'tait-ce
pas toujours les mmes plaisirs fades, revenant dans un certain ordre
monotone selon les saisons! On recevait ou on allait dans le monde, on
montait  cheval, on chassait, on se promenait en voiture. Et ce serait
toujours ainsi!

Ah! ce n'tait pas l une vie telle qu'elle l'avait rve. Elle tait
ne pour des jouissances plus vives et plus pres. Elle avait soif
d'motions et de sensations inconnues, souhaitant l'incertitude de
l'avenir, l'imprvu, les transitions, des passions, des aventures, bien
d'autres choses encore.

Puis, Sauvresy lui avait dplu ds le premier jour, et sa secrte
aversion allait grandissant  mesure qu'elle devenait plus sre de son
empire sur lui.

Elle le trouvait commun, vulgaire, ridicule. Il ne posait jamais et elle
prenait pour de la niaiserie la parfaite simplicit de ses manires.
Elle l'examinait, et elle ne lui voyait aucun relief o accrocher une
admiration. S'il parlait, elle ne l'coutait pas, ayant depuis longtemps
dcid dans sa sagesse qu'il ne pouvait rien dire que d'ennuyeux ou de
banal. Elle lui en voulait de ce qu'il n'avait pas eu une de ces
jeunesses orageuses qui pouvantent les familles. Elle lui reprochait de
n'avoir pas vcu.

Il avait cependant fait comme les autres, tant bien que mal. Il tait
all  Paris, autrefois, et avait essay le genre de vie de son ami
Trmorel. Au bout de six mois il en avait par-dessus les yeux et
revenait bien vite au Valfeuillu, se reposer de jouissances si
laborieuses. L'exprience lui cotait cent mille francs, et il ne
regrettait pas, disait-il, d'avoir,  ce prix, tudi ce qu'est au juste
la vie de plaisir.

Berthe tait excde encore de l'adoration perptuelle et sans bornes de
Sauvresy. Elle n'avait qu' souhaiter, pour tre  l'instant obie, et
cette soumission aveugle  toutes ses volonts lui paraissait de la
servilit chez un homme. Un homme, se disait-elle, est n pour commander
et non pour obir, pour tre le matre et non l'esclave.

Elle aurait,  tout prendre, prfr un de ces maris qu'on guette  la
fentre, qui rentrent au milieu de la nuit, chauds encore de l'orgie,
ayant perdu au jeu, ivres, et qui, si on se plaint, frappent. Des
tyrans, mais des hommes.

Quelques mois aprs son mariage, tout  coup, elle se mit  avoir les
fantaisies les plus absurdes, les caprices les plus extravagants.
C'tait une preuve.

Elle voulait voir jusqu'o irait la complaisance inaltrable de son
mari; elle pensait le lasser. Ce fut elle qui se lassa, furieuse de
n'avoir rencontr ni une rsistance ni une objection.

tre sre de son mari, mais sre absolument; savoir qu'on emplit assez
son coeur pour qu'il n'y ait aucune place pour une autre; n'avoir rien
 redouter, pas mme un entranement ou un caprice d'un jour, lui
paraissait dsolant, intolrable.  quoi bon tre belle alors,
spirituelle, jeune, coquette  faire tourner toutes les ttes!

Peut-tre l'aversion de Berthe datait-elle de plus loin.

Elle se connaissait et s'avouait que, pour peu que Sauvresy l'et voulu,
elle et t sa matresse et non pas sa femme. Il n'avait qu' vouloir,
l'honnte homme, l'imbcile!... Elle s'ennuyait tant chez son pre,
gratignant jusqu'au sang toutes ses vanits aux pines de la misre,
que sur la promesse d'un bel appartement et d'une voiture  Paris, elle
serait partie sans seulement tourner la tte pour envoyer un dernier
adieu au toit paternel.

Une voiture!... elle aurait dcamp pour bien moins. L'occasion seule
avait manqu  ses instincts. Et elle mprisait son mari de ce qu'il ne
l'avait pas assez mprise!

Sans cesse, cependant, on lui rptait qu'elle tait la plus heureuse
des femmes. Heureuse! Et il y avait des jours o elle pleurait en
songeant  son mariage.

Heureuse! Mais il y avait des instants o elle se sentait une envie
folle de fuir, de partir en qute d'motions, d'aventures, de plaisirs,
de tout ce qu'elle dsirait, de tout ce qu'elle n'avait pas et qu'elle
n'aurait jamais. L'effroi de la misre--elle le connaissait--le
retenait. Il venait un peu, cet effroi, d'une trs sage prcaution de
son pre, mort depuis peu, dont elle portait le deuil avec ostentation,
qu'elle pleurait  chaudes larmes, mais dont elle maudissait la mmoire.

Lors de son mariage, Sauvresy dsirait, par le contrat, reconnatre  sa
future un apport de cinq cent mille francs. Le bonhomme Lechaillu
s'tait formellement oppos  cet acte de munificence.

--Ma fille ne vous apporte rien, avait-il dclar, vous lui reconnatrez
quarante mille francs de dot si vous voulez, mais pas un sou avec;
sinon... pas de mariage.

Et comme Sauvresy insistait.

--Laissez-moi donc, avait-il rpondu, ma fille sera, je l'espre, une
bonne et digne pouse, et en ce cas votre fortune est la sienne. Si, au
contraire, elle venait  se mal conduire, quarante mille francs seraient
encore trop. Aprs a, si vous craignez de mourir le premier, vous tes
libre de faire un testament.

Force fut d'obir. Peut-tre le pre Lechaillu, le digne matre d'cole,
connaissait-il sa fille.

Il tait seul, en ce cas,  l'avoir devine, car jamais une hypocrisie
plus consomme ne fut mise au service d'une perversit si profonde
qu'elle peut sembler exagre, d'une dpravation inconcevable chez une
femme jeune et ayant peu vu le monde.

Si elle se jugeait au fond du coeur la plus infortune des cratures,
il n'en parut jamais rien, ce fut un secret bien gard.

Tous ses actes furent si bien marqus au coin d'une politique savante
que son admirable comdie fit illusion, mme  l'oeil perant de la
jalousie.

Elle avait su se composer pour son mari,  dfaut de l'amour qu'elle ne
ressentait pas, les apparences d'une passion  la fois brlante et
discrte, que trahissaient certains regards jets  la drobe--et
surpris--un mot, sa contenance dans un salon quand il entrait.

Si bien que tout le monde disait:

--La belle Berthe est folle de son mari.

C'tait la conviction de Sauvresy, et il tait le premier  dire, sans
cacher la joie qu'il en prouvait:

--Ma femme m'adore.

Telle tait, exactement la situation des matres du Valfeuillu, lorsque
Sauvresy recueillit  Svres, sur le bord de la Seine, le pistolet  la
main, son ami Trmorel.

Ce soir-l, pour la premire fois depuis son mariage, Sauvresy manqua le
dner aprs avoir promis d'arriver  l'heure, et se fit attendre.

Si incomprhensible tait l'inexactitude, que Berthe et d tre
inquite. Elle n'tait qu'indigne de ce qu'elle appelait un manque
absolu d'gards.

Mme, elle se demandait quelle punition elle infligerait au coupable,
lorsque sur les dix heures du soir, la porte du salon de Valfeuillu
s'ouvrit brusquement. Sauvresy tait sur le seuil, gai, souriant.

--Berthe, dit-il, je t'amne un revenant.

C'est  peine si elle daigna lever la tte, et encore sans perdre
l'alina du journal qu'elle lisait. Sauvresy continuait:

--Un revenant que tu connais, dont je t'ai parl bien souvent, que tu
aimeras puisque je l'aime, et qu'il est mon plus vieux camarade, mon
meilleur ami.

Et s'effaant, il poussa Hector dans le salon, en disant:

--Madame Sauvresy, permettez-moi de vous prsenter M. le comte Hector de
Trmorel.

Berthe se leva brusquement, rouge, mue, agite d'une motion
inexprimable, comme  une apparition effrayante. Pour la premire fois
de sa vie elle tait confuse, intimide, et n'osait lever ses grands
yeux d'un bleu clair  reflets couleur d'acier.

--Monsieur, balbutia-t-elle, monsieur, croyez... du moment o mon
mari... soyez le bienvenu.

Ce nom de Trmorel, qui clatait l tout  coup dans son salon, elle le
connaissait bien. Sans compter que Sauvresy le lui avait appris, elle
l'avait vu dans les journaux, tous ses amis des chteaux voisins
l'avaient prononc.

Dans son esprit, d'aprs ce qu'elle avait lu ou entendu dire, celui qui
le portait devait tre un personnage immense, presque surnaturel.
C'tait, lui avait-on dit, un hros d'un autre ge, un fou, un viveur 
outrance.

C'tait un de ces hommes dont la vie pouvante le vulgaire, que le
bourgeois idiot juge sans foi ni loi, dont les passions exorbitantes
font clater le cadre troit des prjugs. Un de ces hommes qui dominent
les autres, qu'on redoute, qui tuent pour un regard de travers, qui
sment l'or d'une main prodigue, dont la sant de fer rsiste 
d'effroyables excs, qui conduisent de la mme cravache leurs matresses
et leurs chevaux, les plus belles et les plus extravagantes cratures de
Paris, les plus nobles btes de l'Angleterre.

Souvent, dans ses rveries dsespres, elle avait cherch  imaginer ce
que pouvait tre ce redoutable comte de Trmorel. Elle parait des
qualits qu'elle lui supposait, les hros au bras desquels elle
s'enfuyait, bien loin de son mari, au pays des aventures. Et voil que
tout  coup il lui apparaissait.

--Donne donc la main  Hector, dit Sauvresy.

Elle tendit sa main, Trmorel la serra lgrement, et  ce contact, il
lui sembla qu'elle recevait la secousse d'une batterie lectrique.
Sauvresy s'tait jet sur un fauteuil.

--Vois-tu bien, Berthe, disait-il, notre ami Hector est puis par la
vie qu'il mne; on le serait  moins. On lui a ordonn du repos, et ce
repos il vient le chercher ici, prs de nous.

--Mais, mon ami, rpondait Berthe, ne crains-tu pas que monsieur le
comte ne s'ennuie un peu ici?

--Lui, pourquoi?

--Le Valfeuillu est bien tranquille, nous sommes de pauvres
campagnards...

Berthe parlait pour parler, pour rompre un silence qui lui pesait, pour
forcer Trmorel  rpondre et entendre sa voix. Tout en parlant elle
l'observait et tudiait l'effet qu'elle lui produisait. D'ordinaire, sa
rayonnante beaut frappait ceux qui la voyaient pour la premire fois,
d'un visible tonnement.

Lui restait impassible.

Ah! qu'elle reconnaissait bien  cette froide,  cette superbe
indiffrence, le grand seigneur blas, le viveur qui a tout essay, tout
prouv, tout puis. Et de ce qu'il ne l'admirait pas, elle l'admirait
davantage.

Quelle diffrence, pensait-elle, avec ce vulgaire Sauvresy, qu'un rien
tonne, qui s'bahit de tout, dont la physionomie trahit toutes les
impressions, dont l'oeil annonce tout ce qu'il va dire bien avant
qu'il ouvre la bouche!

Berthe se trompait, Hector n'tait ni si froid ni si impassible qu'elle
le supposait. Hector tombait simplement de lassitude. Ses nerfs bands
outre mesure pendant vingt-quatre heures se dtendaient, et c'est 
peine s'il pouvait se soutenir. Bientt il demanda la permission de se
retirer.

Rest seul avec sa femme, Sauvresy racontait  Berthe les circonstances
dplorables--ce fut son mot--qui amenaient le comte au Valfeuillu. Ami
sincre, il vitait tous les dtails capables de donner un ridicule 
son ami.

--C'est un grand enfant, disait-il, un fou, son cerveau est malade, mais
nous le soignerons, nous le gurirons.

Jamais Berthe n'avait cout son mari avec cette attention. Elle
semblait l'approuver, mais en ralit elle admirait Trmorel. Oui, comme
miss Fancy, elle tait frappe de cet hrosme: Gaspiller sa fortune et
se tuer aprs.

--Ah! soupira-t-elle, ce n'est pas Sauvresy qui en ferait autant.

Non, Sauvresy n'tait pas homme  se conduire comme le comte de
Trmorel.

Ds le lendemain de l'arrive du comte au Valfeuillu, il annona son
intention de s'occuper sans retard des affaires de son ami.

C'tait  l'issue du djeuner, dans la jolie serre dispose en salon qui
suit la salle de billard.

Bien repos, aprs une bonne et longue nuit dans un lit excellent, sans
inquitudes pressantes pour le moment, le dsordre de ses vtements
rpar, Hector n'avait plus rien du naufrag de la veille. Il tait de
ces natures sur lesquelles les vnements n'ont pas de prise, que
vingt-quatre heures consolent des pires catastrophes, qui oublient les
plus svres leons de la vie. Chass par Sauvresy, il n'et su o
aller, et cependant il avait repris dj l'insouciance hautaine du
viveur millionnaire, habitu  plier  son gr les hommes et les
circonstances. Il tait redevenu impassible, froidement railleur, comme
si des annes s'taient coules depuis sa nuit d'htel garni, comme si
les dsastres de sa fortune eussent t rpars.

Et Berthe s'tonnait de ce calme aprs de si surprenants revers, prenant
pour de la force d'me ce qui n'tait chez Trmorel que purile
imprvoyance.

--a, disait Sauvresy, puisque je deviens ton homme d'affaires,
donne-moi mes instructions et quelques notions indispensables. Quel est,
ou tait, comme tu voudras, le chiffre de ta fortune?

--Je l'ignore absolument.

Sauvresy qui s'tait arm d'un crayon et d'une grande feuille de papier
blanc, prt  ranger des chiffres en bataille, parut un peu surpris.

--Soit, reprit-il, mettons _x_  l'actif et passons au passif. Que
dois-tu?

Hector eut un geste superlativement ddaigneux.

--Je n'en sais, ma foi! rien, rpondit-il.

--Quoi! pas mme vaguement?

--Oh! si fait. Par exemple, je dois entre cinq et six cent mille francs
 la maison Clair;  Dervoy, cinq cent mille francs; pareille somme 
peu prs aux Dubois d'Orlans...

--Et ensuite?

--Mes souvenirs prcis s'arrtent l.

--Mais tu as bien au moins quelque part un carnet sur lequel tu
inscrivais le chiffre de tes emprunts successifs?

--Non.

--Au moins tu as conserv des titres, des tats d'inscription, les
grosses de tes diverses obligations?

--Rien. J'ai fait hier matin une flambe de toutes mes paperasses.

Le chtelain du Valfeuillu fit un bond sur sa chaise. De telles faons
d'agir lui semblaient monstrueuses; il ne pouvait pas supposer qu'Hector
posait. Il posait cependant, et cette affectation d'ignorance tait une
suprme fatuit de viveur et de bon ton. Se ruiner sans savoir comme est
trs noble, trs distingu, trs ancien rgime.

--Mais malheureux, s'cria Sauvresy, comment m'y prendre pour nettoyer
ta position.

--Eh! ne la nettoie pas; fais comme moi, laisse agir mes cranciers, ils
sauront bien se dbrouiller, sois tranquille; laisse-les mettre mes
biens en vente...

--Jamais! si on arrive  une vente aux enchres, tu es absolument ruin.

--Bast! un peu plus ou un peu moins!

Quel sublime dsintressement, pensait Berthe, quelle insouciance, quel
mpris admirable de l'argent, quel noble ddain des dtails mesquins et
petits qui agitent le vulgaire!

Sauvresy serait-il capable d'un pareil dtachement?

Certes, elle ne pouvait l'accuser d'avarice, il devenait pour elle,
prodigue comme un voleur, il ne lui avait jamais rien refus, il courait
au-devant de ses plus coteuses fantaisies, mais enfin, il avait pour le
gain l'pret d'un fils de paysan, et, en dpit de sa haute fortune, il
gardait quelque chose de la vnration paternelle pour l'argent.

Quand il avait un march  passer avec un de ses fermiers, il ne
craignait pas de se lever de grand matin, de monter  cheval, mme en
plein hiver, de faire trois ou quatre lieues sous la pluie pour attraper
quelques centaines d'cus.

Il se serait ruin pour elle, si elle l'et voulu, elle en tait
convaincue, mais il se serait ruin conomiquement, avec ordre, comme le
plat bourgeois qui ouvre un compte  ses vices.

Sauvresy rflchissait.

--Tu as raison, dit-il  Hector, tes cranciers doivent connatre
exactement ta situation; qui sait s'ils ne s'entendent pas? La faon
dont ils t'ont refus cent mille francs avec le plus touchant ensemble
me le ferait supposer. Je vais aller les trouver...

--La maison Clair, o j'ai contract mes premiers emprunts doit tre
mieux renseigne.

--Soit, je verrai M. Clair. Mais, tiens, si tu tais raisonnable,
sais-tu ce que tu ferais!

--Parle.

--Tu m'accompagnerais  Paris, et,  nous deux...

Hector,  cette proposition, s'tait dress tout ple, l'oeil
tincelant.

--Jamais, interrompit-il violemment, jamais!...

Ses trs chers du club l'pouvantaient encore. Quoi! dchu, tomb,
ridiculis par son suicide manqu, il oserait reparatre sur le thtre
de sa gloire!

Sauvresy lui ouvrait les bras. Sauvresy tait un brave coeur l'aimant
assez pour ne pas s'arrter  la fausset de sa situation, pour ne pas
le juger un lche de ce qu'il avait recul, mais les autres!...

--Ne me reparle plus de Paris, ajouta-t-il d'un ton plus calme, de ma
vie, je le jure, je n'y remettrai les pieds.

--Soit, tant mieux, reste avec nous, ce n'est pas moi qui m'en
plaindrai, ni ma femme non plus, et un beau jour nous te trouverons une
hritire dans les environs.

Elle fit, de la tte, sans lever les yeux, un signe affirmatif.

--Allons, reprit Sauvresy, il est temps que je parte si je veux ne pas
manquer le chemin de fer.

--Mais je t'accompagne  la gare, fit vivement Trmorel.

Ce n'tait pas de sa part une prvenance purement amicale. Il voulait
prier son ami de s'informer des objets rests au mont-de-pit de la rue
de Cond, et aussi lui demander de passer chez miss Fancy.

De la fentre de sa chambre, Berthe suivait les deux amis qui, bras
dessus bras dessous, remontaient la route d'Orcival. Quelle diffrence,
pensait-elle, entre ces deux hommes! Mon mari disait, tout  l'heure,
qu'il voulait tre l'intendant de son ami; il n'a que trop l'air, en
effet, de son intendant.

Quelle dmarche vraiment noble a le comte, quelle aisance gracieuse,
quelle distinction suprme! Et cependant, mon mari, j'en suis sre, le
mprise, parce qu'il s'est ruin  faire des folies. Ah que n'est-il,
lui-mme, capable d'en faire. Il affectait, j'ai cru m'en apercevoir,
certains airs de protection. Pauvre garon!

Mais est-ce que tout chez M. de Trmorel n'annonce pas une supriorit
inne ou acquise, tout, jusqu' son prnom: Hector! Comme il sonne, ce
nom! Et elle prenait plaisir  le rpter avec des intonations
diffrentes: Hector! Hector! Mon mari, lui, s'appelle Clment!...

M. de Trmorel revenait seul du chemin de fer, gai comme un convalescent
 ses premires sorties.

Ds que Berthe l'aperut, elle quitta vivement la fentre. Elle voulait
rester seule, rflchir  cet vnement qui, tout  coup, tombait dans
sa vie, analyser ses sensations, couter ses pressentiments, tudier ses
impressions pour s'en rendre matresse, enfin, arrter, si elle pouvait,
un plan de conduite. Elle ne reparut que pour se mettre  table, quand
son mari, qu'on avait attendu, revint sur les onze heures du soir.

Sauvresy mourait de faim et de soif, il paraissait bris de fatigue,
mais son excellente figure rayonnait.

--Victoire! ami Hector, disait-il, tout en avalant son potage trop
chaud, nous te tirerons des mains des Philistins. Dame! les plus
brillantes plumes de tes ailes y resteront, mais on te sauvera assez de
duvet pour te faire un bon nid.

Berthe eut pour son mari un regard reconnaissant.

--Et comment cela? demanda-t-elle.

--C'est bien simple. Du premier coup j'ai devin le jeu des cranciers
de notre ami. Ils comptaient obtenir la mise en vente de ses proprits,
ils les achetaient en bloc,  vil prix, comme toujours en ces occasions,
les revendaient ensuite fort bien en dtail et partageaient le bnfice.

--Et tu empcheras cela? fit Trmorel d'un air incrdule.

--Parfaitement. Ah! j'ai drang le plan de ces messieurs. J'ai russi,
ce qui est une chance, mais j'ai du bonheur, moi,  les tous runir le
soir mme. Vous allez, leur ai-je dit, nous laisser vendre
volontairement de gr  gr, sinon, je me mets de la partie et brouille
les cartes. Ils me regardaient d'un air goguenard. Mais mon notaire, que
j'avais amen, ayant ajout: Monsieur est M. Sauvresy, et s'il veut
deux millions, demain le Crdit foncier les lui avancera. Nos hommes
ont ouvert de grands yeux et ont consenti  tout ce que je voulais.

Quoi qu'il en et dit, Hector connaissait assez ses affaires pour savoir
qu'avec cette transaction on lui sauverait une fortune, petite, en
comparaison de celle qu'il possdait, mais enfin une fortune.

Cette certitude le ravit, et dans un mouvement de reconnaissance vraie,
serrant entre ses mains les mains de Sauvresy:

--Ah! mon ami, s'cria-t-il, c'est l'honneur aprs la vie, que tu me
donnes, comment m'acquitter jamais!...

--En ne faisant plus que des folies raisonnables. Tiens, comme moi,
ajouta-t-il, en se penchant vers sa femme et en l'embrassant.

--Et plus rien  redouter!

--Rien! C'est que j'aurais, morbleu! emprunt les deux millions, oui, et
ils l'ont bien vu. Mais ce n'est pas tout. Les poursuites sont arrtes.
Je suis all  ton htel, et j'ai pris sur moi de renvoyer tous tes
domestiques,  l'exception de ton valet de chambre et d'un palefrenier.
Si tu veux m'en croire, nous enverrons ds demain tous tes chevaux au
Tattersal o ils se vendront trs bien. Quant au cheval que tu as
l'habitude de monter, il sera ici demain.

Ces dtails choquaient Berthe. Elle trouvait que son mari exagrait
l'obligeance, descendant jusqu' la servilit.

Dcidment, pensait-elle, il tait n pour tre intendant. Sauvresy
poursuivait:

--Enfin, sais-tu ce que j'ai fait? Songeant que tu es arriv ici comme
un petit Saint-Jean, j'ai donn l'ordre de remplir trois ou quatre
malles de tes effets, on les a portes au chemin de fer, et en arrivant
j'ai envoy un domestique les chercher.

Hector, lui aussi, commenait  trouver l'obligeance de Sauvresy
excessive, et qu'il le traitait par trop en enfant ne sachant rien
prvoir. Cette circonstance de son dnuement raconte devant une femme,
le blessait. Il oubliait que le matin mme, il avait trouv tout simple
de faire demander du linge  son ami.

Il cherchait une de ces plaisanteries fines, qui sauvent une situation,
lorsqu'il se fit un grand bruit dans le vestibule. Sans doute les malles
arrivaient. Berthe sortit pour donner des ordres.

--Vite, pendant que nous sommes seuls, dit Sauvresy, voici tes bijoux.
Ah! j'ai eu du mal  les avoir. Ils sont mfiants au mont-de-pit. Je
pense bien qu'ils ont commenc par me prendre pour l'associ d'une bande
de filous.

--Tu n'as pas dit mon nom, au moins!

--a a t inutile. Mon notaire, par bonheur, tait avec moi. Non, on ne
saura jamais tout ce qu'un notaire peut rendre de services. Ne penses-tu
pas que la socit est injuste envers les notaires?

Trmorel pensait que son ami parlait bien lestement de choses srieuses,
tristes mme, et cette lgret de ton le contrariait.

--Pour finir, poursuivait Sauvresy, j'ai rendu visite  miss Fancy. Elle
tait au lit depuis la veille, on l'y avait porte aprs ton dpart, et
depuis la veille, m'a dit sa femme de chambre, elle ne cessait de
sangloter  fendre l'me.

--Elle n'avait reu personne?

--Personne absolument. Elle te croyait bien mort, et quand je lui ai
affirm que tu tais chez moi, trs vivant et trs bien portant, j'ai
cru qu'elle deviendrait folle de joie. Sais-tu qu'elle est vraiment
jolie?

--Oui... elle n'est pas mal.

--Puis c'est, je crois, une bonne personne. Elle m'a dit des choses
extrmement touchantes. Je parierais presque, mon cher ami, qu'elle ne
tient pas seulement  ton argent, et qu'elle a pour toi une sincre
affection.

Hector eut un beau sourire de fatuit. Affection!... le mot tait ple.

--Bref, ajouta Sauvresy, elle voulait  toute force me suivre, pour te
voir, pour te parler. J'ai d, pour obtenir qu'elle me laisst me
retirer, lui jurer, avec d'pouvantables serments, qu'elle te verrait
demain, non  Paris puisque tu m'as dclar que tu n'y voulais plus y
remettre les pieds, mais  Corbeil.

--Ah! comme cela...

--Donc, demain  midi, elle sera  la gare. Nous partirons d'ici
ensemble; pendant que je prendrai le train de Paris, tu monteras, toi,
dans celui de Corbeil. Arrange-toi de faon  faire semblant de manger
et tu pourras, l-bas, offrir  djeuner  miss Fancy  l'htel de la
_Belle-Image_.

--Il n'y a pas d'inconvnients?

--Pas le moindre. La _Belle-Image_ est une grande auberge que sa
position  l'entre de la ville,  cinq cents mtres du chemin de fer,
met absolument  l'abri des curieux et des indiscrets. On peut, d'ici,
s'y rendre sans tre vu de personne, en suivant le bord de l'eau et en
prenant la rue qui tourne le moulin Darblay.

Hector prparait une objection, Sauvresy, d'un geste lui ferma la
bouche.

--Voici ma femme, dit-il, plus un mot.




XV


En montant se coucher, ce soir-l, le comte de Trmorel tait dj
beaucoup moins enthousiasm du dvouement de son ami Sauvresy. Il n'est
pas de diamant o on ne trouve une tache en l'examinant  la loupe.

Le voici, se disait-il, prt  abuser de son rle de sauveur. Il se
pose en mentor et fait des phrases. Les gens ne sauraient-ils donc vous
obliger sans vous le faire sentir. Ne semblerait-il pas que par cette
raison qu'il m'a empch de me brler la cervelle, je deviens quelque
chose lui appartenant? Pour un peu plus il allait ce soir me reprocher
les magnificences de Fancy! O s'arrtera son zle?

Ce qui n'empcha pas que le lendemain, au djeuner, il prtexta un
malaise pour ne pas manger et qu'il fit remarquer  Sauvresy qu'il
allait manquer le train.

Comme la veille, Berthe accoude  sa fentre, les regardait s'loigner.

Si grand tait son trouble depuis quarante-huit heures qu'elle ne se
reconnaissait plus elle-mme. Dj elle en tait  n'oser plus ni
rflchir ni descendre au fond de son coeur. Quelle puissance
mystrieuse possdait-il donc, cet homme, pour tre entr ainsi
violemment dans sa vie! Elle souhaitait qu'il s'loignt pour ne plus
revenir jamais, et en mme temps elle s'avouait qu'en partant il
emporterait sa pense tout entire. Et elle se dbattait sous le charme,
ne sachant si elle devait se rjouir ou s'affliger des inexprimables
motions qui l'agitaient, s'irritant de subir une domination plus forte
que sa volont.

Elle avait dcid que, ce jour-l, elle descendrait au salon. Il ne
manquerait pas--ne ft-ce que par politesse--d'y descendre, et alors
elle pensait que le voyant de plus prs, le faisant causer, le
connaissant mieux, son prestige s'vanouirait.

Sans doute il allait revenir, et elle guettait son retour, prte 
descendre ds qu'elle le verrait au dtour du chemin d'Orcival.

Elle l'attendait avec des frmissements fbriles, anxieuse comme on
l'est au moment d'une lutte, sentant bien que ce premier tte  tte, en
l'absence de son mari, serait dcisif.

Mais le temps passait. Il y avait plus de deux heures qu'il tait sorti
avec Sauvresy et il ne reparaissait pas. O pouvait-il tre?

En ce moment mme, Hector arpentait la salle d'attente du chemin de fer
de Corbeil, attendant miss Fancy.

Enfin, il se fit, dans la gare, un grand remue-mnage. Les employs
couraient, les hommes d'quipe traversaient la voie, roulant des
brouettes, les portes s'ouvraient et se refermaient bruyamment. Le train
arrivait.

Bientt miss Fancy parut.

Sa douleur, sa joie, ses motions ne l'avaient pas empche de songer 
sa toilette, et jamais elle n'avait t plus tapageusement lgante et
jolie. Elle portait une robe vert d'eau avec une trane d'un demi-mtre,
un manteau de velours qui n'en finissait plus et un de ces chapeaux
nomms chapeaux  accidents parce qu'ils font cabrer les chevaux de
fiacre sur le boulevard.

Ds qu'elle aperut Hector, rest debout prs de la porte de sortie,
elle poussa un cri, carta brusquement les gens qui se trouvaient sur
son passage et courut se pendre  son cou, riant et pleurant tout  la
fois. Elle parlait trs haut, avec des gestes que sa toilette faisait
paratre plus dsordonns, et tout le monde pouvait l'entendre.

--Tu ne t'es donc pas tu, disait-elle, comme j'ai souffert, mais quel
bonheur aujourd'hui!

Trmorel, lui, se dbattait de son mieux, tchant de calmer les
bruyantes dmonstrations de Fancy, la repoussant doucement, enchant et
irrit tout ensemble, et exaspr de tous ces gros yeux fixs sur lui,
en Parisien habitu  passer inaperu au milieu de la foule.

C'est qu'aucun des voyageurs ne sortait. Ils restaient tous l, bants,
regardant, attendant. On les regardait, on les entourait, on faisait
cercle, on tait sur eux.

--Allons, viens! fit Hector  bout de patience.

Et il l'entrana, esprant chapper  cette curiosit nave et
imprudente de dsoeuvrs pour qui tout est une distraction.

Mais ils n'y chapprent pas. On les suivit de loin. Mme quelques
habitants de Corbeil, monts sur l'impriale de l'omnibus qui fait le
service entre la gare et le chemin de fer, prirent le conducteur
d'aller au pas afin de ne pas perdre de vue ces singuliers trangers. Et
ce n'est que lorsqu'ils eurent disparu sous le porche de l'htel que la
voiture prit le trot.

Ainsi furent dconcertes les prvisions de Sauvresy. L'entre trop
triomphale de Jenny fit sensation. On s'inquita, on alla aux
renseignements; l'htesse fut adroitement questionne, et bientt on sut
que ce monsieur qui allait attendre  la gare des dames si excentriques,
tait un intime ami du propritaire du Valfeuillu.

Ni Hector ni Fancy ne se doutaient alors qu'ils taient le sujet de
toutes les conversations.

Ils djeunaient gaiement dans la plus belle chambre de la _Belle-Image_,
qui est une pice immense,  deux lits, avec une seule fentre donnant
sur la place, dcore de tableaux bien vernis et bien encadrs,
reprsentant des messieurs  cheval.

Trmorel avait imagin pour expliquer sa rsurrection un petit roman
assez probable, o il jouait un rle hroque trs propre  redoubler
l'admiration de sa matresse.

Puis,  son tour, miss Fancy droulait ses plans d'avenir qui taient,
il faut lui rendre cette justice, des plus raisonnables. Rsolue 
rester, quand mme et plus que jamais, fidle  son Hector ruin, elle
allait donner cong de son appartement de six mille francs, vendre son
mobilier et entreprendre un commerce honnte.

Justement, elle avait retrouv une de ses anciennes amies, trs habile
ouvrire en modes et qui ne demandait pas mieux que de s'associer avec
une camarade qui apporterait l'argent, pendant qu'elle apporterait son
savoir-faire. Elles achteraient un fonds de modiste dans le quartier
Brda, et entre leurs mains il ne pouvait manquer de prosprer et de
donner de beaux bnfices.

Jenny parlait d'un petit air entendu, puisant son rpertoire de termes
techniques, et Hector riait. Ces projets de ngoce lui semblaient du
dernier comique, mais il tait trs sensible  cette abngation d'une
femme jeune et jolie, consentant  travailler,  faire quelque chose, et
cela pour lui plaire.

Malheureusement, il fallait se sparer.

Fancy tait venue  Corbeil avec l'intention d'y passer une semaine;
mais le comte lui dclara que c'tait absolument impossible. Elle pleura
d'abord beaucoup, se fcha, puis finalement se consola  l'ide de
revenir le mardi suivant.

--Allons, adieu, rptait-elle en embrassant Hector, au revoir, pense 
moi!

Et souriant, avec un geste mutin, elle ajouta:

--Je devrais tre inquite, cependant, il y avait dans le chemin de fer
des messieurs qui connaissent ton ami et qui disaient que sa femme est
peut-tre la plus belle femme de France. Est-ce vrai?

--Je n'en sais ma foi rien! J'ai oubli de la regarder.

Hector ne mentait pas. Sans qu'il part, il tait encore sous l'empire
des angoisses de son suicide manqu. Il subissait cet tourdissement qui
suit les grandes crises morales aussi bien que les chocs violents sur la
tte, et qui empche l'attention de s'arrter aux choses extrieures.

Mais ces mots: la plus belle femme de France, veillrent son
attention, et il put, le soir mme, rparer son oubli. Quand il rentra
au Valfeuillu, son ami n'tait pas encore de retour, et Mme Sauvresy
tait seule, lisant, dans le salon trs vivement clair.

Assis en face d'elle, mais un peu de ct, Hector pouvait l'observer 
son aise, tout en grenant quelques phrases banales.

Sa premire impression fut dfavorable  Berthe. Il trouvait sa beaut
trop sculpturale et aussi par trop accomplie. Il lui cherchait des
imperfections, et, n'en trouvant pas, il s'effrayait presque de cette
belle physionomie immobile, de ces yeux si clairs, dont le regard vous
arrivait comme une pointe d'pe. Peut-tre son instinct seul lui
faisait-il redouter  lui, l'homme faible, vacillant, irrsolu, une
nature nergique, dtermine, d'une audace implacable.

Peu  peu, cependant, il s'habitua  passer avec Berthe une grande
partie des aprs-midi, pendant que Sauvresy courait pour sa liquidation,
vendant, ngociant, usant ses journes  dbattre des intrts, 
discuter avec des avous et des agents d'affaires.

Il s'tait vite aperu du plaisir qu'elle prenait  l'entendre, et, par
cela, il la jugeait une femme minemment spirituelle et bien au-dessus
de son mari.

Il n'avait aucun esprit lui-mme, mais seulement un fonds, inpuisable
pour des annes, d'anecdotes et d'aventures. Il avait vu tant de choses,
il s'tait frott  tant de gens, qu'il tait intressant  feuilleter
comme une chronique. Il avait encore une certaine verve mousseuse qui ne
manquait pas de brillant, et un cynisme poli qui, au premier abord,
surprenait.

Moins subjugue, Berthe l'et jug  sa valeur, mais elle avait perdu
son libre arbitre.

Elle l'coutait, plonge dans une sorte d'extase idiote, comme on coute
un voyageur revenu de ces pays tranges dont on ne revient pas, qui a
visit des peuples dont on ignore mme l'existence, vcu au milieu des
moeurs et de civilisations incomprhensibles pour nous.

Les jours, cependant, se passaient, les semaines, les mois, et le comte
de Trmorel ne s'ennuyait pas au Valfeuillu autant qu'il l'aurait
suppos.

Insensiblement il glissait sur cette pente douce du bien-tre matriel
qui mne droit  l'abrutissement.  sa fivre des premiers jours avait
succd un engourdissement physique et moral, exempt de sensations
dsagrables, s'il manquait de piquant.

Il mangeait et buvait beaucoup, et dormait ses douze heures. Le reste du
temps, quand il ne causait pas avec Berthe, il vaguait dans le parc, se
balanait sur un fauteuil amricain ou montait  cheval. Il alla mme
jusqu' pcher  la ligne, au bout du jardin, sous les saules. Il
engraissait.

Ses meilleures journes taient celles qu'il passait  Corbeil, en
compagnie de miss Fancy. En elle, il retrouvait quelque chose de son
pass, et toujours pour le rveiller elle avait quelque querelle  lui
faire. D'ailleurs, elle lui rapportait des bouffes d'air de Paris, dans
les plis de sa robe, et,  ses bottines, de la boue des boulevards.

Jenny venait trs exactement toutes les semaines, et son amour pour
Hector, loin de diminuer, semblait crotre  chaque entrevue.

Peut-tre ne s'expliquait-elle pas parfaitement tous ses sentiments. Les
affaires de la pauvre fille tournaient assez mal. Elle avait achet son
fonds bien trop cher et son associe, au bout d'un mois avait dcamp,
lui emportant trois mille francs. Elle n'entendait rien au commerce
qu'elle avait entrepris et on la volait sans pudeur de tous les cts.

Elle ne disait rien de ses soucis  Hector, mais elle comptait bien lui
demander de lui venir en aide. C'tait bien le moins qu'il pt faire,
aprs l'immense sacrifice, auquel elle s'tait rsigne pour lui.

Dans les commencements, les habitus du Valfeuillu s'tonnrent un peu
de la continuelle prsence de ce grand jeune homme qui tranait comme un
boulet son dsoeuvrement, puis ils s'accoutumrent  lui.

Hector avait fini par se composer une physionomie mlancolique, ainsi
qu'il convient  un tre prouv par des malheurs inous et pour lequel
la vie a menti  ses promesses. Il paraissait inoffensif, on l'adopta.
On disait:

--Le comte de Trmorel est d'une simplicit charmante.

Mais il avait,  certains moments, lorsqu'il tait seul, des retours
soudains et terribles. Cette vie ne peut durer, pensait-il; et des
rages puriles le transportaient, s'il venait  comparer le pass au
prsent.

Comment secouer cette morne existence, comment se dlivrer de tous ces
gens troits comme la morale, plus plats que la ralit, qui
l'entouraient, qui taient les amis de Sauvresy?

Mais o fuir, o se rfugier? La tentation de reparatre  Paris ne lui
venait pas. Et d'ailleurs, qu'y ferait-il? Son htel avait t vendu 
un ancien marchand de cuirs vernis. Il n'avait d'argent que celui qu'il
empruntait  Sauvresy.

Et c'tait, ce Sauvresy, dans la pense d'Hector, un ami terrible,
envahissant, implacable, dur comme le chirurgien qui s'inquite peu de
faire crier, sous le bistouri, le malade qu'il doit sauver. Il ne
comprenait, dans les situations dsespres, ni les demi-partis, ni les
transactions.

--Ta barque sombre, avait-il dit  Hector, jetons  la mer tout le
superflu pour commencer. Ne gardons rien du pass, il est mort;
enterrons-le, et que rien ne le rappelle. Ta situation liquide, nous
verrons.

Elle tait fort laborieuse, cette liquidation. Les cranciers naissaient
sous les pas, de tous cts, et jamais la liste n'en tait close. Il en
venait mme de l'tranger, de l'Angleterre. Plusieurs avaient
certainement t pays, mais on ne pouvait leur prsenter de reus, et
ils se fchaient. Quelques-uns, dont les prtentions par trop
exorbitantes furent repousses, dclarrent qu'ils plaideraient,
esprant qu'on reculerait devant le scandale.

Et Sauvresy fatiguait son ami par son incessante activit. Tous les deux
ou trois jours il se rendait  Paris, et il fit plusieurs voyages lors
de la vente des proprits de la Bourgogne et de l'Orlanais.

Aprs l'avoir d'abord pris en guignon, le comte de Trmorel le dtestait
nettement. Il le hassait. L'air constamment heureux de Sauvresy faisait
son dsespoir. La jalousie le poignait. Une seule pense, une pense
dtestable le consolait un peu.

Le bonheur de Sauvresy, se disait-il, vient surtout de ce qu'il est un
imbcile. Il croit sa femme folle de lui, et la vrit est qu'elle ne
peut le souffrir.

Berthe, en effet, en tait venue  laisser deviner  Hector son aversion
pour son mari.

Elle n'en tait plus  tudier les mouvements de son coeur, elle
aimait Trmorel et elle se l'avouait.  ses yeux prvenus, il ralisait
absolument l'idal de ses rves enfivrs.

Mais elle tait en mme temps exaspre de ne lui voir aucun amour pour
elle. Sa beaut n'tait donc pas irrsistible, comme elle l'avait
souvent entendu dire. Il tait avec elle, empress, galant mme, mais
rien de plus.

S'il m'aimait, pensait-elle, non sans colre, hardi comme il l'est avec
les femmes, ne redoutant rien ni personne, il me le dirait.

Et elle se prenait  dtester cette femme--cette rivale--qu'il allait
retrouver toutes les semaines  Corbeil. Elle et voulu la connatre, la
voir. Qui pouvait-elle tre? tait-elle bien belle?

Hector avait t impntrable au sujet de miss Fancy. Adroitement
interrog, il avait rpondu trs vaguement, n'tant pas fch de laisser
l'imagination de Berthe s'garer en suppositions qui ne pouvaient tre
que trs flatteuses pour lui.

Enfin, un jour arriva o elle ne sut plus rsister aux obsessions de sa
curiosit. Elle prit la plus simple de ses toilettes noires, jeta sur
son chapeau un voile trs pais, et courut  la gare de Corbeil 
l'heure o elle supposait que l'inconnue devait repartir.

Elle s'tait tablie dans la cour, sur un banc que dissimulaient deux
camions. Elle n'attendit pas longtemps.

Bientt,  l'extrmit de l'avenue, qu'elle pouvait surveiller de sa
place, elle vit s'avancer le comte de Trmorel et sa matresse. Ils se
donnaient le bras et avaient l'air des plus heureux amoureux de la
terre. Ils passrent  trois pas d'elle, et comme ils marchaient fort
lentement, elle put examiner miss Fancy  son aise. Elle la trouva jolie
et sans la moindre distinction.

Ayant vu ce qu'elle voulait voir, rassure par cette certitude, prouvant
son inexprience, que Jenny, tant une fille de rien, n'tait pas 
craindre, Berthe ne songea plus qu' se retirer bien vite.

Mais elle prit mal son temps! Au moment o elle dpassait les voitures
qui la cachaient, Hector sortait de la gare. Ils se croisrent  la
grille et leurs yeux se rencontrrent.

La reconnut-il? Son visage exprima la plus vive surprise, cependant il
ne salua point.

Oui, il m'a reconnue, pensait Berthe en regagnant le Valfeuillu par le
chemin du bord de l'eau.

Et surprise, un peu pouvante de son audace, elle se demandait si elle
devait s'affliger ou se rjouir de cette rencontre. Qu'en
rsulterait-il?

 dix minutes de distance, Hector la suivait le long de cette route qui
ctoie la Seine.

Il tait, lui aussi, singulirement tonn. Depuis longtemps dj sa
vanit, toujours en veil, l'avait prvenu de ce qui se passait dans
l'esprit de Berthe, mais bien que la modestie ne ft pas son dfaut, il
tait loin de croire  un sentiment assez vif pour dterminer une
pareille dmarche.

--Elle m'aime, se rptait-il tout en marchant, elle m'aime!

Il ne savait encore  quoi se rsoudre. Fuirait-il? Resterait-il le mme
avec elle, feignant de ne pas l'avoir aperue? Cependant, il n'y avait
gure  hsiter. Il devait fuir vite, le soir mme, sans hsiter, sans
dtourner la tte; fuir comme si la maison et t sur le point de
s'crouler sur sa tte. Ce fut sa premire pense. Elle fut promptement
touffe sous l'explosion des passions basses et viles qui fermentaient
en lui.

Ah! Sauvresy lui avait tendu la main quand il se noyait! Sauvresy le
recueillait aprs l'avoir sauv, il lui ouvrait son coeur, sa maison
et sa bourse, en ce moment mme, il s'puisait en efforts pour lui
reconstituer une fortune. Les hommes de la trempe du comte de Trmorel
ne peuvent recevoir que comme des outrages tant et de si grands
services.

Est-ce que son sjour au Valfeuillu n'tait pas une souffrance
continuelle? Est-ce que du matin au soir son amour-propre n'tait pas 
la torture? Il pouvait compter les jours par humiliations. Quoi! il lui
fallait subir, sinon reconnatre, la supriorit d'un homme qu'il avait
trait en infrieur!

D'ailleurs, pensait-il, jugeant sur le sien le coeur de son ami,
n'est-ce pas uniquement par orgueil, par ostentation, qu'il se conduit
si bien en apparence avec moi? Que suis-je  son chteau sinon le vivant
tmoignage de sa munificence, de sa gnrosit et de son dvouement? Il
semble ne plus vivre que pour moi: Trmorel par ci, Trmorel par l! Il
triomphe de ma dfaite, il se pare de ma ruine, il s'en fait une gloire
et un titre  l'admiration publique.

Dcidment, il ne pouvait pardonner  son ami d'tre si riche, si
heureux, si estim, d'avoir su rgler sa vie, tandis que lui,  trente
ans, il avait gaspill la sienne.

Et il ne saisirait pas l'occasion qui se prsentait de se venger de tant
de bienfaits qui l'accablaient? Oh! si!

En dfinitive, se disait-il, essayant d'imposer silence aux sourds
murmures de sa conscience, suis-je all la chercher, sa femme? Elle
vient  moi de son plein gr, d'elle-mme, sans la moindre tentative de
sduction; la repousser serait une duperie.

L'envie a d'irrsistibles arguments. La dtermination d'Hector tait
irrvocable lorsqu'il entra au Valfeuillu.

Il ne partit pas.

Et il n'avait cependant ni l'excuse de la passion, ni l'excuse de
l'entranement, il n'aimait pas, il n'aima jamais la femme de son ami,
et son infamie fut rflchie, raisonne, froidement prmdite. Mais
entre elle et lui, une chane se riva, plus solide que les liens
fragiles de l'adultre: leur haine commune pour Sauvresy.

Ils lui devaient trop, l'un et l'autre. Sa main les avait retenus au
bord du cloaque o ils allaient rouler. Car Hector ne se serait pas
brl la cervelle, car Berthe n'aurait pas trouv de mari. Fatalement
ils en seraient arrivs, lui,  traner en compagnie de chevaliers
d'industrie un grand nom dshonor; elle,  taler sur les chaises du
boulevard une beaut fltrie.

Les heures de leurs premiers rendez-vous se consumrent en paroles de
colre, bien plutt qu'en propos d'amour. Ils sentaient trop
profondment, trop cruellement l'ignominie de leur conduite, pour ne pas
chercher  se rassurer contre leurs remords.

Ils s'efforaient de se prouver mutuellement que Sauvresy tait ridicule
et odieux. Comme s'ils eussent t absous par ses ridicules--en
admettant qu'il en et.

Si, en effet, notre monde est horrible  ce point que la confiance y
soit une sottise, il fut un sot, cet homme de coeur qu'on trompait
sous ses yeux, dans sa maison. Il fut un sot, car il avait foi en sa
femme et en son ami.

Il ne se doutait de rien, et tous les jours il se flicitait d'avoir
russi  retenir Trmorel,  le fixer.  tout venant, il rptait sa
fameuse phrase:

--Je suis trop heureux!

Berthe, il est vrai, dpensait pour entretenir ses riantes illusions des
trsors de duplicit.

Elle, si souvent capricieuse autrefois, nerveuse, volontaire, elle
devint peu  peu soumise jusqu' l'abngation et d'une anglique
douceur.

De son mari dpendait l'avenir de sa liaison, et rien ne lui cotait
pour empcher le plus lger soupon d'effleurer sa nave scurit. Elle
payait l'horrible tribut des femmes adultres, rduites par la peur, par
leurs anxits de tous les instants, aux feintes les plus honteuses et
les plus dshonorantes de la passion.

Telle fut d'ailleurs leur prudence que, chose rare, personne, dans leur
entourage, ne se douta jamais de rien.

Et cependant, Berthe n'tait pas heureuse.

Cet amour ne lui donnait rien des joies clestes qu'elle en avait
attendues. Elle esprait tre emporte dans les nuages, et elle restait
 terre, se heurtant  toutes les misrables vulgarits d'une vie de
transes et de mensonges.

Peut-tre s'aperut-elle, que pour Hector elle tait surtout une
vengeance, qu'en elle il aimait surtout la femme enleve  un ami
lchement envi.

Et pour comble, elle tait jalouse!

Aprs plusieurs mois, elle n'avait pu obtenir de Trmorel qu'il rompt
avec miss Fancy. Toutes les fois qu'elle se rsignait  aborder cette
question si humiliante pour elle, il avait la mme rponse, prudente et
sense peut-tre, mais  coup sr injurieuse et irritante:

--Songez, je vous prie, Berthe, rpondait-il, que miss Fancy est notre
scurit.

Le fait est, cependant, qu'il songeait aux moyens de se dbarrasser de
Jenny. L'entreprise prsentait des difficults. Tombe dans une misre
relative, la pauvre fille devenait plus tenace que le lierre et
dsesprment se cramponnait  Hector.

Elle lui faisait souvent des scnes, prtendant qu'il n'tait plus le
mme, qu'il changeait; et elle tait triste, elle pleurait, elle avait
les yeux rouges.

Un soir, dans un accs de colre, aprs avoir attendu en vain son amant
une partie de la journe, elle lui avait fait des menaces singulires.

--Tu as une autre matresse, lui avait-elle dit, je le sais, j'en ai la
preuve. Prends garde! Si jamais tu me quittais, c'est sur elle que
tomberait ma colre, et crois que je ne mnagerais rien.

Le comte de Trmorel eut le tort de n'attacher aucune importance aux
propos de miss Fancy. Cependant ils htrent la sparation.

Elle devient insupportable, pensait-il, et si un jour je ne venais pas,
elle serait capable de me relancer jusqu'au Valfeuillu et d'y faire un
scandale affreux.

C'est pourquoi, les plaintes et les larmes de Berthe aidant, il s'arma
de courage et partit pour Corbeil, rsolu  rompre  tout prix. Il prit,
pour annoncer ses intentions, toutes les prcautions imaginables,
cherchant de bonnes raisons, des prtextes plausibles.

--Il faut tre sage, vois-tu, Jenny, disait-il, et pour un temps cesser
de nous voir. Je suis ruin, tu le sais, un mariage seul peut me sauver.

Hector s'tait prpar  une explosion terrible de fureur,  des cris
perants  des attaques de nerfs,  des vanouissements. Rien.  sa
grande stupfaction, miss Fancy ne rpondit pas un seul mot.

Seulement, elle devint plus blanche que sa collerette, ses lvres
d'ordinaire si rouges blmirent, ses grands yeux s'injectrent, non de
sang, mais de bile.

--Ainsi, fit-elle, les dents serres par sa colre contenue, ainsi tu te
maries!

--Il le faut bien, hlas! rpondit-il, avec un soupir hypocrite, songe
que dans ces derniers temps je n'ai pu t'tre utile qu'en empruntant de
l'argent  mon ami; sa bourse ne sera pas ternellement  ma
disposition.

Miss Fancy prit les mains d'Hector et l'attira au jour, prs de la
fentre. L, le fixant, comme si l'obstination de son regard et pu
faire tressaillir la vrit en lui, elle lui dit lentement, en scandant
ses mots:

--C'est bien vrai, n'est-ce pas, si tu m'abandonnes, c'est pour te
marier?

Hector dgagea une de ses mains pour l'appuyer sur son coeur.

--Je te le jure sur mon honneur, affirma-t-il.

--Alors, je dois te croire.

Jenny tait revenue au milieu de la chambre. Debout, devant la glace,
elle remettait son chapeau, disposant gracieusement les brides,
tranquillement, comme si rien ne s'tait pass.

Quand elle fut prte  sortir, elle revint  Trmorel:

--Une dernire fois, demanda-t-elle d'un ton qu'elle s'efforait de
rendre ferme et que dmentaient ses yeux brillants d'une larme prs de
rouler, une dernire fois, Hector, c'est bien fini?

--Il le faut.

Fancy eut un geste que Trmorel ne vit pas, sa figure prit une
expression mchante, ses lvres s'entrouvrirent pour quelque rponse
ironique, mais elle se ravisa presque aussitt.

--Je pars, Hector, dit-elle, aprs un moment de rflexion. Si c'est
vraiment pour te marier que tu me quittes, jamais tu n'entendras parler
de moi.

--Eh! mon enfant, j'espre bien que je resterai ton ami.

--Bien! bien! Si au contraire, comme je le crois, c'est pour une autre
matresse que tu m'abandonnes, rappelle-toi ce que je te dis. Tu es un
homme mort, et elle est une femme perdue.

Elle ouvrait la porte, il voulut lui prendre la main, elle le repoussa.

--Adieu!

Hector courut  la fentre pour s'assurer de son dpart. Oui, elle se
rsignait, elle remontait l'avenue qui conduit  la gare.

Allons, se dit-il, 'a t dur, mais moins que je ne croyais. Vraiment,
Jenny tait une bonne fille.




XVI


Lorsqu'il parlait  miss Fancy d'un mariage conclu, le comte de Trmorel
ne mentait qu' demi. Il tait, en effet, question pour lui d'un
mariage, et si les choses n'taient pas aussi avances qu'il lui
plaisait de le dire, au moins les prliminaires faisaient-ils prvoir
une prompte et favorable issue.

L'ide venait de Sauvresy, plus que jamais dsireux de complter son
oeuvre de sauvetage et de restauration.

Un soir, il y avait de cela un peu plus d'un mois, il avait, aprs le
dner, entran Trmorel dans son cabinet.

--Accorde-moi, lui avait-il dit, un quart d'heure d'attention, et,
surtout, ne me rponds pas  l'tourdie; les propositions que je vais te
faire mritent les plus srieuses rflexions.

--Va! je sais tre srieux quand il le faut.

--Commenons donc par la liquidation. Elle n'est pas termine encore,
mais elle est assez avance pour qu'on puisse prdire les rsultats.
J'ai, ds aujourd'hui, la certitude qu'il te restera de trois  quatre
cent mille francs.

Jamais, en ses rves les plus optimistes, Hector n'avait os esprer un
tel succs.

--Mais je vais tre riche, s'cria-t-il joyeusement.

--Riche, non, mais bien au-dessus du besoin. Et maintenant il est, je
crois, un moyen de reconqurir la position que tu as perdue.

--Un moyen! Lequel! bon Dieu!

Sauvresy fut un moment  rpondre, il cherchait les yeux de son ami pour
se rendre bien compte de l'impression que sa proposition allait
produire.

--Il faut te marier, dit-il enfin.

L'ouverture parut surprendre Trmorel, mais non dsagrablement.

--Me marier! rpondit-il, le conseil est plus ais  donner qu' suivre.

--Pardon, tu devrais savoir que je ne parle jamais  la lgre. Que
dirais-tu d'une jeune fille appartenant  une famille honorable, jeune,
jolie, bien leve, si charmante qu'aprs ma femme je n'en connais pas
de plus charmante, et qui t'apporterait un million de dot?

--Ah! mon ami, je dirais que je l'adore. Et tu connais cet ange?

--Oui, et toi aussi, car l'ange est Mlle Laurence Courtois.

 ce nom, la figure radieuse d'Hector s'assombrit, et il eut un geste de
dcouragement.

--Jamais! rpondit-il, jamais M. Courtois, cet ancien ngociant, positif
comme un chiffre, ce fils de ses oeuvres, pour parler comme lui, ne
consentira  donner sa fille  un homme assez fou pour avoir gaspill sa
fortune.

Le chtelain du Valfeuillu haussa les paules.

--Voil bien, rpliqua-t-il, l'homme qui a des yeux pour ne pas voir.
Sache donc que ce Courtois, que tu dis si positif, est tout bonnement le
plus romanesque des hommes, comme un ambitieux qu'il est. Donner sa
fille au comte Hector de Trmorel, le cousin du duc de Samblemeuse,
l'alli des Commarin-d'Arlange, lui semblerait une spculation superbe,
alors mme que tu n'aurais pas le sou. Que ne ferait-il pas pour se
procurer cette rare et dlicate jouissance de pouvoir dire  pleine
bouche: Monsieur le comte mon gendre! ou Ma fille, madame la comtesse
Hector! Et tu n'es plus ruin, tu as ou tu vas avoir vingt mille francs
de rentes qui, ajouts  deux livres de parchemins que tu possdes,
valent bien un million.

Hector se taisait. Il avait cru sa vie finie, et voil que tout  coup
de magnifiques perspectives se droulaient devant lui. Il allait donc
pouvoir se drober  l'humiliante tutelle de son ami! Il serait libre;
riche, il aurait une femme suprieure-- son avis-- Berthe; son train
de maison craserait celui de Sauvresy.

Car l'image de Berthe traversa son esprit, et il songea qu'ainsi il
chappait  cette matresse si belle, si aimante, mais altire, mais
envahissante, dont les exigences et la domination commenaient  lui
peser.

--Je t'affirme, rpondit-il srieusement  son ami, que j'ai toujours
considr M. Courtois comme un homme excellent et des plus honorables,
et Mlle Laurence me parat une de ces personnes accomplies qu'on
serait encore heureux d'pouser sans dot.

--Tant mieux, mon cher Hector, tant mieux, car il est,  ce mariage, une
condition que je te crois, d'ailleurs, fort capable de remplir. Avant
tout, il faut plaire  Laurence. Son pre l'adore, et il ne la donnerait
pas, j'en suis sr,  un homme qu'elle n'aurait pas choisi.

--Sois tranquille, rpondit Hector avec un geste triomphant, elle
m'aimera.

Et, ds le lendemain, en effet, il prit ses mesures pour rencontrer M.
Courtois, qui l'emmena visiter des poulains qu'il venait d'acheter et
qui finit par l'inviter  dner.

Pour Laurence, le comte de Trmorel dploya toutes ses sductions,
superficielles, il est vrai et de mauvais aloi, mais si brillantes, si
habiles, qu'elles devaient surprendre, blouir et charmer une jeune
fille.

Bientt, dans la maison du maire d'Orcival, on ne jura plus que par ce
cher comte de Trmorel.

Il n'y avait rien encore d'officiel, il n'y avait eu ni une ouverture,
ni une dmarche, ni mme une allusion, et pourtant M. Courtois comptait
bien qu'Hector, un de ces jours, lui demanderait la main de sa fille, et
il se rjouissait d'autant plus de rpondre: oui, qu'il pensait bien que
Laurence ne dirait pas: non.

Et Berthe ne se doutait de rien. Berthe, lorsqu'un danger si grand
menaait, ce qu'elle appelait son bonheur, en tait encore 
s'inquiter de miss Jenny Fancy.

C'est aprs une soire chez M. Courtois, soire pendant laquelle le
prudent Hector n'avait pas quitt une table de whist, que Sauvresy se
dcida  parler  sa femme de ce mariage dont il se proposait de lui
faire une agrable surprise.

Elle plit ds les premiers mots. Si grande fut son motion, que sentant
qu'elle allait se trahir, elle n'eut que le temps de se jeter dans son
cabinet de toilette.

Tranquillement assis dans un des fauteuils de la chambre  coucher,
Sauvresy continuait  exposer les avantages considrables de ce mariage,
haussant la voix pour que sa femme l'entendt de la pice voisine.

--Vois-tu, d'ici, disait-il, notre ami  la tte de soixante mille
livres de rentes? Nous lui dnicherons quelque proprit  notre porte,
et nous le verrons tous les jours, ainsi que sa femme. Ce sera pour nous
une socit trs agrable et prcieuse pour nos soires d'automne.
Hector est en somme un brave et digne garon, et Laurence, tu me l'as
dit cent fois, est charmante.

Berthe ne rpondait pas. Si terrible tait ce coup inattendu, qu'elle
n'y voyait plus clair dans le dsordre pouvantable de ses penses.

--Tu ne dis rien, poursuivait Sauvresy, est-ce que tu n'approuves pas
mon projet? Je pensais que tu serais enchante.

Elle comprit que si elle gardait plus longtemps le silence, son mari
viendrait, il la verrait affaisse sur une chaise, il devinerait tout!
Elle fit donc un effort, et d'une voix trangle, sans attacher aucun
sens aux mots qu'elle prononait, elle rpondit:

--Oui! oui! c'est une ide excellente.

--Comme tu dis cela! fit Sauvresy; verrais-tu des objections?

Justement, elle en cherchait, des objections, et n'en apercevait pas de
raisonnables qu'elle pt mettre en avant.

--Je tremble un peu pour l'avenir de Laurence, dit-elle enfin.

--Bah! et pourquoi?

--Je ne parle que d'aprs toi. M. de Trmorel a t, m'as-tu dit, un
libertin, un joueur, un prodigue...

--Raison de plus pour avoir confiance en lui. Ses folies passes
garantissent sa sagesse future. Il a reu une leon qu'il n'oubliera
jamais. D'ailleurs, il aimera sa femme.

--Qu'en sais-tu?

--Dame! il l'aime dj.

--Qui te l'a dit?

--Lui-mme.

Et Sauvresy se mit  plaisanter la belle passion d'Hector qui tournait,
assurait-il,  la bergerade.

--Croirais-tu, disait-il en riant, qu'il en est  trouver ce brave
Courtois amusant et spirituel! Ah! les amoureux chaussent de singulires
lunettes! Il passe avec lui tous les jours deux ou trois heures  la
mairie. Mais que diable, fais-tu dans ce cabinet? m'entends-tu?

Au prix d'efforts surhumains, Berthe avait russi  dominer son trouble
affreux; elle reparut la physionomie presque souriante.

Elle allait et venait, calme en apparence, dchire par les pires
angoisses qu'une femme puisse endurer.

Et ne pouvoir courir  Hector pour savoir, de sa bouche, la vrit!

Car Sauvresy devait mentir, il la trompait. Pourquoi? Elle n'en savait
rien. N'importe. Et elle sentait son aversion pour lui redoubler
jusqu'au dgot. Car elle excusait son amant, elle le pardonnait, et
c'est  son mari seul qu'elle s'en prenait. Qui avait eu l'ide de ce
mariage? Lui. Qui avait veill les esprances d'Hector, qui les
encourageait? Lui, toujours lui.

Ah! tant qu'il tait rest inoffensif, elle avait pu lui pardonner de
l'avoir pouse; elle se contraignait  le subir, elle se rsignait 
feindre un amour bien loin de son coeur. Mais voici qu'il devenait
nuisible.

Supporterait-elle que btement, par caprice, il rompt une liaison qui
tait sa vie  elle. Aprs l'avoir tran comme un boulet, allait-elle
le trouver en travers de son bonheur!

Elle ne ferma pas l'oeil. Elle eut une de ces nuits horribles pendant
lesquelles se conoivent les crimes. Ce n'est qu'aprs le djeuner, le
lendemain, qu'elle put se trouver seule avec Hector, dans la salle de
billard.

--Est-ce vrai? demanda-t-elle.

L'expression de son visage tait si atroce qu'il eut peur. Il balbutia:

--Vrai... quoi?

--Votre mariage.

Il se tut d'abord, se demandant s'il devait accepter l'explication ou
l'esquiver. Enfin, froiss du ton imprieux de Berthe, il rpondit:

--Oui!

Cette rponse la foudroya. Jusqu'alors elle avait eu une lueur d'espoir.
Elle pensait que, dans tous les cas, il chercherait  la rassurer,  la
tromper. Il est des circonstances o le mensonge est un suprme hommage.
Mais non, il avouait. Et elle restait anantie, les expressions manquant
 ses sensations.

Alors, Trmorel bien vite se mit  lui exposer les motifs de sa
conduite.

Pouvait-il habiter ternellement le Valfeuillu! Avec ses gots et ses
habitudes, que ferait-il de quinze mille livres de rentes?  trente ans,
il est temps ou jamais de songer  l'avenir. M. Courtois donnait un
million  sa fille, et,  sa mort, on recueillerait une somme plus
considrable encore. Fallait-il laisser chapper cette occasion unique.
Certes, il se souciait fort peu de Laurence, la dot seule le dcidait.

Et il se faisait ignoble et bas  plaisir, se calomniant, jurant que ce
mariage n'tait qu'une affaire, un march, qu'il changeait simplement
son nom et son titre contre de l'argent.

Berthe l'arrta d'un regard crasant de mpris.

--pargnez-vous d'autres lchets, dit-elle, vous aimez Laurence.

Il voulut protester; il se rvoltait.

--Assez, reprit Berthe. Une autre femme vous ferait des reproches, moi
je vous dclare simplement que le mariage ne se fera pas; je ne le veux
pas. Croyez-moi, renoncez-y franchement, ne me forcez pas  agir.

Elle se retira, fermant la porte avec violence, laissant Hector furieux.

Comme elle me traite, se disait-il. Une reine ne parlerait pas
autrement  un manant qu'elle aurait lev jusqu' elle. Ah! elle ne
veut pas que j'pouse Laurence!...

Mais, avec le sang-froid, les rflexions les plus inquitantes lui
venaient. S'il s'obstinait  poursuivre ce mariage, Berthe ne
mettrait-elle pas ses menaces  excution? Si, videmment; c'tait, il
ne le sentait que trop, une de ces femmes qui ne reculent jamais, que
rien ne touche, que nulle considration humaine n'est capable d'arrter.

Quant  ce qu'elle ferait, il le devinait, ou plutt il le savait
d'aprs ce qu'elle lui avait dit une fois, dans une grande querelle, 
propos de miss Fancy:

--J'irai tout avouer  Sauvresy, et nous serons plus lis par la honte
que par toutes les formules de l'glise et de la mairie.

Voil certainement le moyen qu'elle comptait employer pour rompre ce
mariage qui lui semblait odieux.

Et  l'ide que son ami saurait tout, le comte de Trmorel frissonnait.

Que fera-t-il, pensait Hector, si Berthe lui dit tout? Il tchera de me
tuer roide, c'est ainsi que j'agirais  sa place. Supposons qu'il me
manque. Me voil oblig de me battre en duel avec lui, et forc, si je
m'en tire, de quitter le pays. Et quoi qu'il arrive, mon mariage est
irrvocablement rompu et Berthe me retombe sur les bras pour
l'ternit.

En vain il rflchissait, il ne voyait nulle issue  l'horrible
situation qu'il s'tait faite.

Il faut attendre, s'tait-il dit.

Et il attendait, se cachant pour aller chez M. Courtois, car il aimait
vraiment Laurence. Il attendait, dvor d'anxits, se dbattant entre
les instances de Sauvresy et les menaces de Berthe.

Comme il la dtestait, cette femme, qui le tenait, dont la volont le
faisait plier comme l'osier! Rien ne pouvait branler son enttement
froce. Elle n'tait sensible qu' son ide fixe. Il avait pens qu'il
lui serait agrable en congdiant Jenny. Erreur. Lorsque le soir de la
rupture, il lui dit:

--Berthe, je ne reverrai de ma vie miss Fancy.

Elle lui rpondit ironiquement:

--Mlle Courtois vous en sera fort reconnaissante.

Ce soir-l mme, Sauvresy traversant la cour vit devant la grille un
mendiant qui lui faisait des signes.

Il s'approcha:

--Que demandez-vous, mon brave homme?

Le mendiant jeta autour de lui un coup d'oeil pour s'assurer que
personne ne l'piait.

--Je suis charg, monsieur, rpondit-il rapidement et  voix basse, de
vous faire tenir un mot d'crit que j'ai l. On m'a bien recommand de
ne le remettre qu' vous, et encore, en vous priant de le lire sans tre
vu.

Et il glissait mystrieusement dans la main de Sauvresy un billet
soigneusement cachet.

--a vient d'une jolie dame, ajouta-t-il en clignant de l'oeil, on
connat a.

Sauvresy, le dos tourn  la maison, avait ouvert le billet et lisait:

     Monsieur,

     Vous rendrez un immense service  une pauvre fille, bien
     malheureuse, en prenant la peine de venir demain jusqu' Corbeil, 
     l'htel de la _Belle-Image_, o on vous attendra toute la journe.

     Votre humble servante, JENNY FANCY.



Il y avait encore en post-scriptum:

De grce, monsieur, je vous en conjure, pas un mot de ma dmarche  M.
le comte de Trmorel.

Eh! eh! pensa Sauvresy, il y a de la brouille dans le mnage illgitime
de ce cher Hector, c'est bon signe pour le mariage.

--Monsieur, insista le mendiant, on m'a dit qu'il y avait une rponse.

--Dites, rpondit Sauvresy en lui jetant une pice de quarante sous,
dites que j'irai.




XVII


Le lendemain, le temps tait froid et humide. Il faisait un brouillard
si pais qu'on ne distinguait pas les objets  dix pas devant soi.
Cependant,  l'issue du djeuner, Sauvresy prit son fusil et siffla ses
chiens.

--Je vais faire un tour dans les bois de Mauprvoir, dit-il.

--Singulire ide! remarqua Hector, une fois sous bois, tu ne verras
seulement pas le bout du canon de ton fusil.

--Que m'importe, pourvu que j'aperoive quelques faisans.

Ce n'tait qu'un prtexte, car en sortant du Valfeuillu, Sauvresy prit 
droite la route de Corbeil, et une demi-heure plus tard, fidle  sa
promesse, il entrait  l'htel de la _Belle-Image_.

Miss Fancy l'attendait dans cette grande chambre  deux lits qu'on lui
rservait toujours depuis qu'elle tait une des bonnes clientes de
l'htel. Ses yeux taient rouges de larmes rcentes, elle tait fort
ple et son teint marbr annonait bien qu'elle ne s'tait pas couche.

Sur la table, prs de la chemine o brlait un grand feu, se trouvait
encore son djeuner auquel elle n'avait pas touch.

Lorsque Sauvresy entra, elle se leva pour aller  sa rencontre, lui
tendant amicalement la main:

--Merci, lui disait-elle, merci d'tre venu. Ah! vous tes bon, vous.

Jenny n'tait qu'une fille et Sauvresy dtestait les filles; pourtant sa
douleur tait si vidente et semblait si profonde qu'il fut sincrement
mu.

--Vous souffrez, madame? demanda-t-il.

--Oh! oui, monsieur, oui, cruellement.

Les larmes l'touffaient, elle cachait sa figure sous son mouchoir.

J'avais devin, pensait Sauvresy, Hector lui a signifi son cong. 
moi, maintenant, de panser dlicatement la blessure, tout en rendant un
raccommodement impossible.

Et comme Fancy pleurait toujours, il lui prit les mains, et doucement,
bien que malgr elle, il lui dcouvrit le visage.

--Du courage, lui disait-il, du courage.

Elle leva sur lui ses grands yeux noys, auxquels la douleur donnait une
ravissante expression.

--Vous savez donc? interrogea-t-elle.

--Je ne sais rien, car sur votre prire je n'ai rien demand 
Trmorel, mais je devine.

--Il ne veut plus me revoir, fit douloureusement miss Fancy, il me
chasse.

Sauvresy fit appel  toute son loquence. Le moment tait venu d'tre 
la fois persuasif et banal, paternel mais ferme.

Il trana une chaise prs de miss Fancy et s'assit.

--Voyons, mon enfant, poursuivit-il, soyez forte, sachez vous rsigner.
Hlas! votre liaison a le tort de toutes les liaisons semblables, que le
caprice noue, que la ncessit rompt. On n'est pas ternellement jeune.
Une heure sonne, dans la vie, o bon gr mal gr il faut couter la voix
imprieuse de la raison. Hector ne vous chasse pas, vous le savez bien,
mais il comprend la ncessit d'assurer son avenir, d'asseoir son
existence sur les bases plus solides de la famille, il sent le besoin
d'un intrieur...

Miss Fancy ne pleurait plus. Le naturel reprenait le dessus, et ses
larmes s'taient sches au feu de la colre qui lui revenait. Elle
s'tait leve, renversant sa chaise, et elle allait et venait par la
chambre incapable de rester en place.

--Vous croyez cela, monsieur, disait-elle, vous croyez qu'Hector
s'inquite de l'avenir? On voit bien que vous ne savez rien de son
caractre. Lui, songer  un intrieur,  une famille! Il n'a jamais
pens et ne pensera jamais qu' lui. Est-ce que, s'il avait eu du
coeur, il serait all se pendre  vos crocs comme il l'a fait.
N'avait-il donc pas deux bras, pour gagner son pain et le mien. J'avais
honte, moi qui vous parle, de lui demander de l'argent, sachant que ce
qu'il me donnait, venait de vous.

--Mais il est mon ami, ma chre enfant.

--Agiriez-vous comme lui?

Sauvresy ne savait vraiment que rpondre, embarrass par la logique de
cette fille du peuple, jugeant son amant comme on juge dans le peuple,
brutalement, sans souci des conventions imagines dans la bonne
compagnie.

--Ah! je le connais, moi, poursuivait Jenny, s'exaltant  mesure que se
prsentaient ses souvenirs, il ne m'a trompe qu'une fois, le matin o
il est venu m'annoncer qu'il allait se dtruire. J'ai t assez bte
pour le croire mort et pleurer. Lui, se tuer! Allons donc, il a bien
trop peur de se faire mal, il est bien trop lche. Oui, je l'aime, oui,
c'est plus fort que moi, mais je ne l'estime pas. C'est notre sort, 
nous autres, de ne pouvoir aimer que des hommes que nous mprisons.

On devait entendre Jenny de toutes les pices voisines, car elle parlait
 pleine voix, gesticulant, et parfois donnant sur la table un coup de
poing qui secouait les bouteilles et les verres.

Et Sauvresy s'inquitait un peu de ce que penseraient les gens de
l'htel qui le connaissaient, qui l'avaient vu entrer. Il commenait 
regretter d'tre venu, et faisait tous ses efforts pour calmer miss
Fancy.

--Mais Hector ne vous abandonne pas, rptait-il, Hector vous assurera
une petite position.

--Eh! je me moque bien de sa position! Est-ce que j'ai besoin de lui?
Tant que j'aurai dix doigts et de bons yeux, je ne serai pas  la merci
d'un homme. Il m'a fait changer de nom, il a voulu m'habituer aux
grandeurs; la belle affaire! Il n'y a plus aujourd'hui ni miss Fancy ni
opulence, mais il y a encore Plagie qui se charge de gagner ses
cinquante sous par jour sans se gner.

--Non, essayait Sauvresy, vous n'aurez plus besoin...

--De quoi? De travailler. Mais cela me plat,  moi, je ne suis pas une
fainante. Tiens! je reprendrai mon existence d'autrefois. Pensez-vous
que j'tais bien malheureuse? Je djeunais d'un sou de pain et d'un sou
de frites et je n'en tais pas moins frache. Le dimanche, on me
conduisait dner au Turc, pour trente sous. C'est l, qu'on s'amuse! J'y
ai plus ri en une seule soire que depuis des annes que je connais
Trmorel.

Elle ne pleurait plus, elle n'tait plus en colre, elle riait. Elle
pensait aux cornets de frites et aux dners du Turc.

Sauvresy tait stupfait. Il n'avait pas ide de cette nature
parisienne, dtestable et excellente, mobile  l'excs, nerveuse, toute
de transition, qui pleure et rit, caresse et frappe dans la mme minute,
qu'une fugitive ide qui passe entrane  cent lieues des sensations
prsentes.

--Donc, conclut Jenny devenue plus calme, je me moque d'Hector--elle
venait de dire prcisment le contraire et l'oubliait--, je me soucie de
lui comme de l'an huit, mais je ne souffrirai pas qu'il m'abandonne
ainsi. Non, il ne sera pas dit qu'il m'aura quitte pour une autre
matresse, je ne le veux pas.

Miss Fancy tait de ces femmes qui ne raisonnent pas, qui sentent, avec
lesquelles discuter est folie, car toujours en dpit des plus victorieux
arguments leur ide fixe se reprsente, comme un bouchon qui, enfonc
dans une bouteille, revient toujours, quoi qu'on fasse, aussitt qu'on
verse.

Tout en se demandant pourquoi elle l'avait fait venir, Sauvresy se
disait que le rle qu'il s'tait propos tout d'abord serait difficile 
remplir. Mais il tait patient.

--Je vois, ma chre enfant, recommena-t-il, que vous ne m'avez ni
compris ni mme cout. Je vous l'ai dit, Hector a un mariage en vue.

--Lui! rpondit Fancy, avec un de ces gestes ironiques du boulevard, qui
sont l'argot du geste, lui se marier!

Elle rflchit un moment et ajouta:

--Si c'tait vrai, pourtant?...

--Je vous l'affirme, pronona Sauvresy.

--Non, s'cria Jenny, non, mille fois non, ce n'est pas possible. Il a
une matresse, je le sais, j'en suis sre, j'ai des preuves.

Un sourire de Sauvresy triompha d'une hsitation qui l'avait arrte.

--Qu'est-ce donc alors, reprit-elle avec violence, que cette lettre que
j'ai trouve dans sa poche, il y a plus de six mois? Elle n'est pas
signe, c'est vrai, mais elle ne peut venir que d'une femme.

--Une lettre?

--Oui, et qui ne laisse pas de doutes. Vous vous demandez comment je ne
lui en ai pas parl? Ah voil je n'ai pas os. Je l'aime, j'ai t
lche. Je me suis dit: si je parle, et que vraiment il aime l'autre,
c'est fini, je le perds. Entre le partage et l'abandon, j'ai choisi un
partage ignoble. Et je me suis tue, je me rsignais  l'humiliation, je
me cachais pour pleurer, je l'embrassais d'un air riant pendant que sur
son front je cherchais la place des baisers de l'autre. Je me disais: il
me reviendra. Pauvre folle! Et je ne le disputerais pas  cette femme
qui m'a tant fait souffrir.

--Eh! mon enfant, que voulez-vous faire?

--Moi? Je n'en sais rien; tout. Je n'ai rien dit de cette lettre, mais
je l'ai garde: c'est mon arme  moi. Je m'en servirai. Quand je le
voudrai bien, je saurai de qui elle est, et alors...

--Vous forcerez Trmorel, si bien dispos pour vous,  user de moyens
violents.

--Lui! Que peut-il contre moi? Je m'attacherai  lui, je le suivrai
comme son ombre, j'irai partout crier le nom de l'autre. Il me fera
jeter  Saint-Lazare? On en sort. J'inventerai contre lui les plus
horribles calomnies, on ne me croira pas sur le moment; il en restera
toujours quelque chose plus tard. Je n'ai rien  craindre, moi, je n'ai
ni parents, ni amis, ni personne au monde qui se soucie de moi. Voil ce
que c'est que de prendre ses matresses dans la rue. Je suis tombe si
bas que je le dfie de me pousser plus bas encore. Ainsi, tenez,
monsieur, vous tes son ami, croyez-moi, conseillez-lui de me revenir.

Sauvresy ne laissait pas que d'tre effray, il sentait vivement tout ce
que les menaces de Jenny avaient de rel. Il est des perscutions contre
lesquelles la loi est absolument dsarme. Et quand mme!  frapper dans
la boue on s'clabousse toujours plus ou moins.

Mais il dissimula la frayeur sous l'air le plus paternel qu'il put
prendre.

--coutez, ma chre enfant, reprit-il, si je vous donne ma parole, vous
m'entendez bien? ma parole d'honneur de vous dire la vrit, me
croirez-vous?

Elle hsita une seconde, et dit:

--Oui! vous avez de l'honneur, vous; je vous croirai.

--Alors, je vous jure que Trmorel espre pouser une jeune fille,
immensment riche, dont la dot assure son avenir.

--Il vous le dit, il vous le fait croire.

--Dans quel but? Je vous affirme que depuis qu'il est au Valfeuillu il
n'a eu, il ne peut avoir eu d'autre matresse que vous. Il vit dans ma
maison, comme mon frre, entre ma femme et moi, et je pourrais dire
l'emploi de toutes les heures de ses journes aussi bien que des
miennes.

Miss Fancy ouvrait la bouche pour rpondre, mais une de ces rflexions
soudaines qui changent les dterminations les mieux arrtes glaa la
parole sur ses lvres. Elle se tut et devint fort rouge, regardant
Sauvresy avec une expression indfinissable.

Lui, ne l'observait pas. Il tait agit d'un de ces mouvements de
curiosit purile, sans but prcis, qu'on ne s'explique pas et qui n'en
sont pas moins pressants. Cette preuve dont parlait Jenny l'intriguait.

--Cependant, dit-il, si vous vouliez me montrer cette fameuse lettre...

Elle ressentit  ces mots comme une commotion lectrique.

-- vous, fit-elle frissonnante,  vous, monsieur! Jamais.

On dort. Le tonnerre gronde, l'orage clate sans que le sommeil soit
troubl; puis tout  coup,  un certain moment, l'imperceptible
vibration de l'aile de l'insecte qui passe, veille.

Le frisson de Fancy fut pour Sauvresy cette vibration  peine
saisissable. L'clair sinistre du doute illumina son me. C'en tait
fait de sa scurit, de son bonheur, de son repos, de sa vie.

Il se redressa, l'oeil tincelant, les lvres tremblantes.

--Donnez-moi cette lettre, dit-il d'un ton imprieux.

Jenny eut une telle frayeur qu'elle recula de trois pas. Elle
dissimulait tant bien que mal ses impressions, mme elle essayait de
sourire, de tourner la chose en plaisanterie.

--Pas aujourd'hui, rpondit-elle, une autre fois, vous tes trop
curieux.

Mais la colre de Sauvresy grandissait, terrible, effrayante, il tait
devenu pourpre comme s'il et t sur le point d'tre frapp d'un coup
de sang, et il rptait d'une voix  peine distincte.

--Cette lettre, je veux cette lettre.

--Impossible, bgayait Fancy, impossible.

Et se raccrochant  une inspiration suprme, elle ajouta:

--D'ailleurs, je ne l'ai pas ici.

--O est-elle?

--Chez moi,  Paris.

--Partons alors, venez.

Elle se sentait prise. Et elle ne trouvait, elle si fine, elle si roue,
comme elle se plaisait  le dire, ni une ruse, ni un expdient. Il lui
tait bien facile, cependant, de suivre Sauvresy, d'endormir ses
soupons  force de gaiet, puis, une fois dans les rues de Paris, de le
perdre, de s'esquiver.

Non, elle ne songeait pas  cela, elle ne songeait qu' fuir vite,
sur-le-champ. Elle crut qu'elle aurait le temps de gagner la porte, de
l'ouvrir, de se jeter dans les escaliers... elle se prcipita. D'un
bond, Sauvresy fut sur elle, refermant la porte dj entrouverte, d'un
coup de pied qui branla les cloisons.

--Misrable femme! disait-il, d'une voix rauque et sourde, misrable
crature, tu veux donc que je t'crase!

D'un mouvement terrible, la repoussant, il la lana dans un fauteuil.
Puis donnant un double tour  la porte il mit la cl dans sa poche.

--Maintenant, reprit-il, revenant  Fancy, la lettre.

De sa vie, la pauvre fille n'avait prouv une terreur pareille. La
colre de cet homme l'pouvantait, elle comprenait qu'il tait hors de
lui, qu'elle tait entre ses mains,  sa merci, qu'elle pouvait tre
brise, et cependant elle se dbattait encore.

--Vous m'avez fait mal, murmurait-elle, essayant la puissance de ses
larmes, bien mal, je ne vous ai cependant rien fait.

Il lui reprit les poignets, et se penchant sur elle jusqu' effleurer
son visage:

--Une dernire fois, dit-il, cette lettre, donne-la moi ou je la prends
de force.

Rsister plus longtemps tait folie. Par bonheur, elle n'eut pas l'ide
de crier, on serait venu et peut-tre en tait-ce fait d'elle.

--Lchez-moi, rpondit-elle, vous allez l'avoir.

Il la lcha, restant debout, devant elle, pendant qu'elle fouillait dans
toutes ses poches. Ses cheveux, dans la lutte, s'taient dnous, sa
collerette tait dchire, elle tait livide, ses dents claquaient, mais
ses yeux brillaient d'une audace et d'une rsolution viriles.

Tout en paraissant chercher, elle murmurait:

--Attendez... la voil... Non. C'est singulier, je suis pourtant sre de
l'avoir, je la tenais il n'y a qu'un instant...

Et tout  coup, d'un geste plus prompt que l'clair, elle porta  sa
bouche la lettre qu'elle avait roule en boule, essayant de l'avaler.

Elle ne le put, Sauvresy lui serrait la gorge  l'trangler. Elle rla,
puis poussa un cri touff:

--Ah!...

Enfin! il tait le matre de cette lettre.

Il fut plus d'une minute  l'ouvrir, tant ses mains tremblaient;
pourtant il l'ouvrit.

Ah! ses soupons taient justes, il ne s'tait pas tromp.

C'tait bien l'criture de Berthe.

Il eut une sensation horrible, indescriptible, un vertige, puis une
pouvantable commotion, la sensation d'un homme qui, d'une hauteur
vertigineuse, serait prcipit  terre, et se rendrait compte de la
chute et du choc. Il n'y voyait plus clair; il avait comme un nuage
rouge devant les yeux; ses jambes se drobaient sous lui, il chancelait,
et ses mains battaient l'air cherchant un point d'appui.

Un peu revenue  elle, Jenny l'piait du coin de l'oeil, elle pensa
qu'il allait tomber et s'lana pour le soutenir. Mais le contact de
cette femme lui fit horreur, il la repoussa.

Qu'tait-il arriv? Il n'et su le dire. Ah! il voulait lire cette
lettre et il ne pouvait pas. Alors, il s'approcha de la table, se versa
et but coup sur coup deux grands verres d'eau. L'impression du froid le
ranimait, le sang qui tout  coup avait afflu  la tte reprenait son
cours, il y voyait.

C'tait un billet de cinq lignes, il lut:

N'allez pas demain  Petit-Bourg, ou plutt revenez-en avant djeuner.
Il vient de me dire  l'instant qu'il lui faut aller  Melun et qu'il
rentrera tard. Toute une journe!

Il... c'tait lui. Cette autre matresse d'Hector, c'tait sa femme,
c'tait Berthe.

Pour le moment, il ne voyait rien au-del. Toute pense en lui tait
anantie. Ses tempes battaient follement, il entendait dans ses oreilles
un bourdonnement insupportable, il lui semblait que l'univers s'abmait
avec lui.

Il s'tait laiss tomber sur une chaise. De pourpre qu'il tait, il
tait devenu livide; le long de ses joues, de grosses larmes roulaient
qui le brlaient.

En voyant cette douleur immense, ce dsespoir silencieux, en voyant cet
homme de coeur foudroy, Jenny comprit l'infamie de sa conduite.
N'tait-elle pas la cause de tout? Le nom de la matresse d'Hector, elle
l'avait devin. En demandant une entrevue  Sauvresy, elle se proposait
bien de lui tout dire, se vengeant ainsi  la fois et d'Hector et de
l'autre. Puis,  la vue de cet homme d'honneur refusant de comprendre
ses allusions, n'ayant pas l'ombre d'un soupon, elle avait t saisie
de piti. Elle s'tait dit que le plus cruellement puni, ce serait lui,
et alors elle avait recul, mais trop tard, mais maladroitement, et il
lui avait arrach son secret.

Elle s'tait approche de Sauvresy et cherchait  lui prendre les mains,
il la repoussa encore.

--Laisse-moi, disait-il.

--Monsieur, pardon, je suis une malheureuse, je me fais horreur.

Il se redressa tout d'une pice, revenant peu  peu au sentiment de
l'affreuse ralit.

--Que me voulez-vous?

--Cette lettre, j'avais devin...

Il eut un clat de rire navrant, sinistre, l'clat de rire d'un fou.

--Dieu me pardonne! ma chre, fit-il, vous avez os souponner ma femme!

Et pendant que Fancy balbutiait des excuses inintelligibles, il sortit
son portefeuille et en retira tout ce qu'il contenait, sept ou huit
billets de cent francs, qu'il posa sur la table.

--Prenez toujours ceci de la part d'Hector, dit-il, on ne vous laissera
manquer de rien, mais croyez-moi, laissez-le se marier.

Puis, toujours de ce mme mouvement automatique qui terrifiait miss
Fancy, il prit son fusil qu'il avait pos dans un coin, ouvrit la porte
et sortit.

Ses chiens, rests dehors, se prcipitrent sur lui pour le caresser, il
les repoussa  coups de pied.

O allait-il? qu'allait-il faire?




XVIII


Au brouillard du matin avait succd une petite pluie fine, pntrante,
glaciale. Mais Sauvresy ne s'en apercevait pas. Il allait, la tte nue,
dans la campagne, par les chemins de traverse, au hasard, sans
direction, sans but. Il parlait haut, tout en marchant, s'arrtait tout
 coup, puis reprenait sa course, et des exclamations bizarres lui
chappaient.

Les paysans des environs qu'il rencontrait, et qui tous le
connaissaient, se retournaient bahis aprs l'avoir salu, et le suivant
des yeux, se demandaient si le matre du Valfeuillu n'tait pas devenu
fou.

Il n'tait pas fou, malheureusement. Foudroy par une catastrophe
inoue, qui l'atteignait en plein bonheur, son cerveau avait t pour un
moment frapp de paralysie. Mais il recueillait une  une ses ides
parses, et avec la facult de penser, la facult de souffrir lui
revenait.

Il en est des crises morales comme des crises physiques. Aussitt aprs
un choc terrible qui fracture le crne ou qui brise un membre, on
ressent une douleur pouvantable, il est vrai, mais vague, mais
indtermine et que suit un engourdissement plus ou moins prolong.
C'est plus tard qu'on prouve vritablement le mal: il va grandissant,
redoublant d'intensit de minute en minute, poignant, intolrable,
jusqu'au moment o il arrive  son apoge.

Ainsi chacune des rflexions de cet homme si malheureux augmentait sa
mortelle angoisse.

Quoi! c'tait Berthe et Hector qui le trompaient, qui le dshonoraient.
Elle, une femme aime jusqu' l'idoltrie; lui, son meilleur, son plus
ancien ami. Une malheureuse qu'il avait arrache  la misre, qui lui
devait tout; un gentilhomme ruin qu'il avait ramass le pistolet sur la
tempe et qu'il avait recueilli ensuite.

Et c'est chez lui, sous son toit, que se tramait cette infamie sans nom.
S'tait-on assez jou de sa noble confiance, avait-il t assez
misrablement pris pour dupe!

L'affreuse dcouverte empoisonnait non seulement l'avenir, mais encore
le pass.

Il et voulu pouvoir rayer de sa vie, anantir ces annes coules prs
de Berthe, que la veille encore il appelait ses seules annes de
bonheur. Le souvenir de ses flicits d'autrefois emplissait son me de
dgot, de mme que la pense de certains aliments soulve l'estomac.

Mais comment cela s'tait-il fait? Quand? Comment ne s'tait-il aperu
de rien?

Mille dtails lui revenaient  la mmoire qui eussent d l'clairer s'il
n'et t frapp d'aveuglement. Il se rappelait maintenant certains
regards de Berthe, certaines inflexions de voix qui taient un aveu.

Et dans toute cette histoire du mariage de Trmorel avec Mlle
Courtois, s'tait-on assez moqu de sa crdulit! Ainsi s'expliquaient,
croyait-il, les hsitations d'Hector, ses enthousiasmes soudains, ses
revirements.

Ce projet, qui tranait depuis si longtemps, c'tait un bandeau plus
pais appliqu sur ses yeux.

Par moments, il essayait de douter. Il est de ces malheurs si grands
qu'il faut plus que l'vidence pour qu'on y croie absolument.

--Ce n'est pas possible, murmurait-il, ce n'est pas possible!

Assis sur un tronc d'arbre renvers, au milieu de la fort de
Mauprvoir, il tudiait, pour la dixime fois depuis quatre heures,
cette lettre fatale.

--Elle prouve tout, disait-il, et elle ne prouve rien.

Et il relisait encore:

_N'allez pas demain  Petit-Bourg..._

Eh bien, n'avait-il pas t, dans sa confiance imbcile, jusqu' dire
maintes et maintes fois au comte de Trmorel:

--Je serai absent demain, reste donc pour tenir compagnie  Berthe.

Cette phrase n'avait donc aucune signification positive. Mais pourquoi
avoir ajout:

... _Ou plutt revenez-en avant djeuner_.

Voil qui dcelait la crainte, c'est--dire la faute. Partir, revenir
aussitt, c'tait prendre une prcaution, aller au-devant d'un soupon.

Puis, pourquoi _Il_, et non pas Clment? L'expression de ce mot est
saisissante. _Il_, c'est l'tre cher, l'ador, ou le matre que l'on
excre. Pas de milieu: c'est le mari ou l'amant. _Il_ n'est jamais un
indiffrent. Un mari est perdu le jour o sa femme, en parlant de lui,
dit: _Il_.

Mais quand Berthe avait-elle crit ces cinq lignes? Un soir, sans doute,
aprs qu'ils s'taient retirs dans la chambre conjugale. Il lui avait
dit: Je vais demain  Melun et aussitt elle avait  la hte griffonn
ce billet et l'avait envoy pli dans un livre  son amant.

--Son amant!

Il prononait ce mot tout haut, comme pour se l'apprendre, comme pour se
bien convaincre de l'horrible ralit. Il disait:

--Ma femme, ma Berthe, a un amant!...

L'difice de son bonheur qui lui avait paru solide  dfier tous les
orages de la vie s'croulait, et il restait l, perdu, au milieu des
dcombres.

Plus de bonheur, de joies, d'esprances, rien. Sur Berthe seule
reposaient tous ses projets d'avenir, son nom tait ml  tous ses
rves, ou plutt elle tait  la fois l'avenir et le rve.

Il l'avait tant aime, qu'elle tait devenue quelque chose de lui, et
qu'il ne pouvait se comprendre sans elle. Berthe perdue, il ne voyait
aucun but vers lequel se diriger, il n'avait plus de raison de vivre.

Il sentait si bien que tout, en lui, tait bris qu'il eut l'ide d'en
finir. Il avait son fusil, des balles, on attribuerait sa mort  un
accident de chasse, et tout serait dit.

Oui, mais eux!

Ah! sans doute, continuant leur comdie infme, ils feraient semblant de
le pleurer, tandis qu'en ralit leur coeur dborderait de joie. Plus
de mari, plus de contrainte, de ruses, de frayeurs. Son testament
assurant toute sa fortune  Berthe, ils seraient riches. Ils vendraient
tout, et ils s'en iraient gaiement s'aimer en libert, bien loin, en
Italie,  Venise,  Florence.

Quant  son souvenir,  lui, pauvre mari trop confiant, il resterait
pour eux le souvenir d'un tre ridicule, qu'on trompe, qu'on bafoue et
qu'on mprise.

--Jamais! s'cria-t-il, ivre de fureur, jamais! Je veux me tuer, mais il
faut auparavant que je me venge.

Mais il avait beau chercher, il ne trouvait aucun chtiment assez cruel,
assez terrible. Quel supplice pouvait faire expier les effroyables
tortures qu'il endurait?

Il se dit que pour mieux assurer sa vengeance il lui faudrait attendre,
et il se jura qu'il attendrait. Il se jura qu'il saurait feindre une
inaltrable scurit, qu'il saurait se rsigner  tout voir,  tout
entendre.

Ma perfidie, pensait-il, galera la leur.

C'est qu'une duplicit savante tait indispensable. Berthe tait la
finesse mme et elle tait femme, au premier soupon que son mari se
doutait de quelque chose,  fuir avec son amant. Hector, maintenant, ne
possdait-il pas, grce  lui, tout prs de quatre cent mille francs?

Cette ide qu'ils pourraient chapper  sa vengeance lui rendit avec son
nergie toute la lucidit de son esprit.

Alors seulement il songea au temps coul,  la pluie qui tombait 
torrents,  l'tat de ses vtements. Bast! pensa-t-il, j'arrangerai une
histoire selon ce qu'on me dira.

Il n'tait gure qu' une lieue de chez lui, mais il lui fallut,  lui,
excellent marcheur, plus d'une heure et demie pour faire cette lieue. Il
tait bris, ananti, il se sentait glac jusque dans la moelle des os.

Mais lorsqu'il rentra au Valfeuillu, il avait russi  reprendre son
visage habituel, sa gaiet qui exprimait si bien sa scurit parfaite.

On l'avait attendu, mais il ne put prendre sur lui, en dpit de ses
serments, de s'asseoir  table entre cet homme et cette femme, ses deux
plus cruels ennemis. Il dclara qu'ayant pris froid il ne se sentait pas
bien et allait se mettre au lit.

Vainement Berthe insista pour qu'il avalt au moins un bol de bouillon
bien chaud avec un verre de bordeaux.

--Srieusement, fit-il, je ne me sens pas bien.

Lorsque Sauvresy se fut retir:

--Avez-vous remarqu, Hector? demanda Berthe.

--Quoi?

--Mon mari a quelque chose d'extraordinaire.

--C'est fort possible, aprs tre rest toute la journe sous la pluie.

--Non. Son oeil avait une expression que je ne lui connais pas.

--Il m'a sembl  moi fort gai, comme toujours.

--Hector!... mon mari a un soupon.

--Lui! Ah! le pauvre cher ami, il a bien trop confiance en nous, pour
songer  tre jaloux.

--Vous vous trompez, Hector, il ne m'a pas embrasse en rentrant, et
c'est la premire fois depuis notre mariage.

Ainsi, pour son dbut, il avait commis une faute. Il l'avait fort bien
sentie; mais embrasser Berthe en ce moment tait au-dessus de ses
forces.

Cependant, il tait beaucoup plus souffrant qu'il ne l'avait dit et
qu'il ne l'avait cru surtout.

Lorsque sa femme et son ami montrent  sa chambre, aprs le dner, ils
le trouvrent grelottant sous ses couvertures, rouge, le front brlant,
la gorge sche, les yeux brillant d'un clat inquitant. Bientt une
fivre terrible le prit, accompagn d'un affreux dlire.

On envoya chercher un mdecin qui tout d'abord dclara qu'il ne pouvait
rpondre de lui. Le lendemain il tait au plus mal.

De ce moment le comte de Trmorel et Mme Sauvresy firent preuve du
plus admirable dvouement. Pensaient-ils ainsi racheter quelque chose de
leur crime? C'est douteux. Ils cherchaient, plus vraisemblablement,  en
imposer  l'opinion publique, tout le monde s'intressant  l'tat de
Sauvresy. Toujours est-il qu'ils ne le quittrent pas une minute,
passant les nuits  tour de rle  son chevet. Et certes, le veiller
tait pnible. Le dlire, un dlire furieux, ne le quittait pas.  deux
ou trois reprises, il fallut employer la force pour le maintenir dans
son lit, il voulait se jeter par la fentre.

Le troisime jour, il eut une fantaisie singulire. Il ne voulait pas
absolument rester dans sa chambre. Il criait comme un fou:

--Emportez-moi d'ici, emportez-moi d'ici.

Sur les conseils du mdecin, on se rendit  ses dsirs et on lui dressa
un lit dans le petit salon au rez-de-chausse qui donne sur le jardin.

Mais la fivre ne lui arracha pas un mot ayant trait  ses soupons.
Peut-tre, ainsi que l'a indiqu Bichat, une ferme volont peut-elle
rgler jusqu'au dlire.

Enfin, le neuvime jour, dans l'aprs-midi, la fivre cda. Sa
respiration haletante devint plus calme, il s'endormit. Il avait toute
sa raison lorsqu'il se rveilla.

Ce fut un moment affreux. Il lui fallait pour ainsi dire rapprendre son
malheur. Il crut d'abord que c'tait le souvenir d'un cauchemar odieux,
qui lui revenait. Mais non. Il n'avait pas rv. Il se rappelait l'htel
de la _Belle-Image_, miss Fancy, les bois de Mauprvoir et la lettre.
Qu'tait-elle devenue, cette lettre?

Puis, comme il avait la certitude vague d'une maladie grave, d'accs de
dlire, il se demandait, s'il n'avait pas parl. Cette inquitude
l'empcha de faire le plus lger mouvement, et c'est avec des
prcautions infinies, doucement, qu'il se risqua  ouvrir les yeux.

Il tait onze heures du soir, tous les domestiques taient couchs.
Seuls, Hector et Berthe veillaient. Il lisait un journal, elle
travaillait  un ouvrage de crochet.

 leur calme physionomie, Sauvresy comprit qu'il n'avait rien dit. Mais
pourquoi tait-il dans cette pice?

Il fit un lger mouvement, et aussitt Berthe se leva et vint  lui.

--Comment te trouves-tu, mon bon Clment? demanda-t-elle en l'embrassant
tendrement sur le front.

--Je ne souffre pas.

--Vois, pourtant, les suites d'une imprudence.

--Depuis combien de jours suis-je malade?

--Depuis huit jours.

--Pourquoi m'a-t-on port ici?

--C'est toi qui l'as voulu.

Trmorel  son tour s'tait approch.

--Et bien voulu mme, affirma-t-il, tu refusais de rester l-haut, tu
t'y dmenais comme un diable dans un bnitier.

--Ah!

--Mais ne te fatigue pas, reprit Hector, rendors-toi et demain tu seras
guri. Et bonne nuit, je vais me coucher bien vite pour venir relever ta
femme demain  quatre heures.

Il se retira, et Berthe, aprs avoir donn  boire  son mari, regagna
sa place.

--Quel ami incomparable que M. de Trmorel murmurait-elle.

Sauvresy ne rpondit pas  cette exclamation si affreusement ironique.
Il avait referm les yeux. Il faisait semblant de dormir et songeait 
la lettre. Qu'en avait-il fait? Il se rappelait fort bien l'avoir plie
soigneusement et serre dans la poche du ct de son gilet. Il lui
fallait cette lettre. Tombe aux mains de sa femme elle compromettait sa
vengeance, et elle pouvait y tomber d'un moment  l'autre. C'tait
miracle que son valet de chambre ne l'et pas pose sur la chemine
comme il faisait de tous les objets qu'il trouvait dans ses poches. Il
songeait aux moyens de la ravoir,  la possibilit de monter  sa
chambre o devait se trouver son gilet, lorsque doucement Berthe se
leva. Elle vint au lit et murmura bien bas:

--Clment! Clment!

Il n'ouvrit pas les yeux, et persuade qu'il dormait, lgre, sur la
pointe des pieds, retenant son souffle, elle sortit.

--Oh! la misrable! fit Sauvresy, elle va rejoindre son amant.

En mme temps, avec l'ide de se venger, la ncessit de rentrer en
possession de la lettre se prsentait  son esprit, plus poignante, plus
imprieuse.

Je puis, pensait-il, gagner ma chambre sans tre vu par le jardin et
l'escalier de service. Elle me croit endormi, je serais revenu et couch
avant son retour.

Aussitt, sans se demander s'il n'tait pas trop faible pour risquer le
trajet, sans s'inquiter du danger qu'il courait  s'exposer au froid,
il se jeta  bas de son lit, passa une robe de chambre dpose sur une
chaise, et, les pieds nus dans ses pantoufles, il se dirigea vers la
porte. Il se disait:

Si on vient, si on me rencontre, je mettrai tout sur le compte du
dlire.

La lampe du vestibule tait teinte, il eut quelque peine  ouvrir la
porte. Il y russit cependant et descendit dans le jardin.

Le froid tait intense et il tait tomb de la neige. Le vent agitait
lugubrement les branches des arbres durcies par la gele. La faade de
la maison tait sombre. Une seule fentre tait claire, celle du comte
de Trmorel, et elle l'tait vivement, par une lampe sans abat-jour et
par un grand feu clair.

Sur les rideaux de fine mousseline, se dessinait trs nettement, avec
les contours les plus prcis, l'ombre d'un homme, l'ombre d'Hector. Il
tait debout devant la croise, le front appuy contre une vitre.

Instinctivement Sauvresy s'arrta pour regarder cet ami, qui dans sa
maison tait comme chez lui, et qui en change de la plus fraternelle
des hospitalits, apportait le dshonneur, le dsespoir, la mort.

Quelles rflexions le clouaient  cette fentre, le regard perdu dans
les tnbres? Songeait-il  l'infamie de sa conduite? Mais il eut un
mouvement brusque, il se retourna comme s'il et t surpris par quelque
bruit insolite. Qu'tait-ce? Sauvresy ne le sut que trop. Une seconde
ombre se dessina sur le lger rideau, l'ombre d'une femme, l'ombre de
Berthe.

Et lui qui s'efforait de douter quand mme! Des preuves nouvelles lui
arrivaient sans qu'il les eut cherches.

Quelle raison l'amenait, dans cette chambre,  cette heure? Elle parlait
avec une certaine animation.

Il lui semblait entendre cette voix pleine et sonore, tantt timbre
comme le mtal, tantt molle et caressante, et qui faisait vibrer en lui
toutes les cordes de la passion. Il revoyait ces yeux si beaux qui
avaient rgn despotiquement sur son coeur et dont il pensait
connatre si bien toutes les expressions.

Mais que faisait-elle?

Sans doute elle tait venue demander quelque chose  Hector, il le lui
refusait, et voici qu'elle le priait. Oui, elle le priait, et Sauvresy
le devinait bien aux gestes de Berthe, qui nettement se reproduisaient
sur la mousseline, comme le spectre noir des ombres chinoises sur le
papier huil. Il connaissait si bien ce geste ravissant de supplication
qui lui tait familier, quand elle dsirait obtenir quelque chose! Elle
levait ses deux mains jointes  la hauteur de son front, inclinait la
tte, fermant  demi les yeux pour en redoubler l'clat. Quelle langueur
voluptueuse avait sa voix quand elle disait:

--Dis, mon bon Clment, tu veux bien, n'est-ce pas? tu veux bien!...

Et c'est pour un autre homme qu'elle avait ce geste charmant, ce regard,
ces intonations.

Sauvresy fut oblig de s'appuyer  un arbre pour ne pas tomber.

videmment Hector lui refusait ce qu'elle souhaitait. Elle agitait
maintenant l'index relev de la main droite, avec des mouvements mutins,
hochant la tte d'un air de bouderie. Elle devait lui dire:

--Tu ne veux pas, tu vois, tu ne veux pas...

Cependant, elle revenait  la prire.

Ah! pensait Sauvresy, il sait rsister  une prire de sa bouche; je
n'ai jamais eu ce courage, moi. Il peut garder sa raison, son
sang-froid, sa volont, quand elle le regarde. Je ne lui ai jamais dit
non, moi, ou plutt je n'ai jamais attendu qu'elle me demandt rien.
J'ai pass ma vie  pier ses moindres fantaisies pour les prvenir.
Peut-tre est-ce l ce qui m'a perdu?

Hector s'obstinait et Berthe peu  peu s'animait, elle devait tre en
colre. Elle reculait, tendant le bras, le buste en arrire; elle le
menaait.

Enfin, il tait vaincu. De la tte, il fit: Oui.

Alors elle se prcipita, elle se jeta sur lui, les bras ouverts et les
deux ombres se confondirent en une longue treinte.

Sauvresy ne put retenir un cri terrible qui se perdit au milieu des
mugissements du vent. Il avait demand une certitude; il l'avait. La
vrit clatait, indiscutable, vidente. Il n'avait plus  rien
chercher, maintenant, rien, que le moyen de punir srement,
terriblement.

Berthe et Hector causaient amicalement, elle appuye contre sa poitrine,
lui baissant la tte par moments pour embrasser ses beaux cheveux.

Sauvresy comprit qu'elle allait descendre, qu'il ne pouvait songer 
aller chercher la lettre et en toute hte il rentra, oubliant, tant il
redoutait d'tre surpris, de remettre les verrous  la porte du jardin.

Ce n'est qu'une fois arriv dans sa chambre qu'il s'aperut qu'il tait
rest dans la neige; mme il gardait quelques gros flocons  ses
sandales et elles taient toutes mouilles. Vivement il les lana sous
le lit tout au fond, et se recoucha, faisant semblant de dormir.

Il tait temps: Berthe rentrait. Elle s'approcha de son mari, et croyant
qu'il ne s'tait pas rveill, elle revint prendre sa broderie prs du
feu.

Elle n'avait pas fait dix points que Trmorel reparut. Il n'avait pas
pens  monter son journal et revenait le chercher. Il semblait inquiet.

--tes-vous sortie, ce soir, madame? lui demanda-t-il, de cette voix
chuchotante qu'on prend involontairement dans la chambre des malades.

--Non.

--Tous les domestiques sont bien couchs?

--Je le suppose, du moins. Mais pourquoi ces questions?

--C'est que depuis que je suis mont, c'est--dire depuis moins d'une
demi-heure, quelqu'un est all dans le jardin et est rentr.

Berthe le regarda d'un air singulirement inquiet.

--tes-vous sr de ce que vous dites?

--Parfaitement. Il y a de la neige, et la personne qui est sortie en a
rapport  ses chaussures. Cette neige, tombe sur les dalles du
vestibule, a fondu...

Mme Sauvresy prit brusquement la lampe, interrompant Hector.

--Venez, dit-elle.

Trmorel ne s'tait pas tromp. On voyait  et l de petites flaques
d'eau, trs apparentes sur les carreaux noirs.

--Peut-tre cette eau est-elle l depuis assez longtemps, hasarda
Berthe.

--Non. Il n'y avait rien tout  l'heure, j'en mettrais ma main au feu,
et d'ailleurs, voyez, l, tenez il y a encore un peu de neige qui n'a
pas fondu.

--C'est sans doute un domestique?

Hector tait aller examiner la porte.

--Je ne le crois pas, rpondit-il, un domestique aurait remis les
verrous et, vous le voyez, ils sont tirs. C'est cependant moi qui, ce
soir, ai ferm la porte, et je me rappelle parfaitement les avoir
pousss.

--C'est extraordinaire.

--Et de plus, remarquez-le, les traces d'eau ne vont pas plus loin que
la porte du salon.

Ils restrent silencieux, palpitants, changeant des regards pleins
d'anxit. La mme pense terrifiante leur venait  tous deux.

--Si c'tait lui?

Mais pourquoi serait-il all au jardin? Ce ne pouvait tre pour les
pier. Ils ne songeaient pas  la fentre.

--Ce ne peut tre Clment, dit enfin Berthe, il dormait lorsque je suis
sortie, et il dort encore maintenant du sommeil le plus calme et le plus
profond.

Pench sur son lit, Sauvresy coutait ceux qui taient devenus ses
ennemis les plus abhorrs. Il maudissait son imprudence, comprenait bien
qu'il n'tait pas fait pour les machinations perfides.

Pourvu, pensait-il qu'ils n'aient pas l'ide de visiter ma robe de
chambre et de chercher mes sandales.

Heureusement cette ide si simple ne leur vint pas, et ils se sparrent
aprs avoir tout fait pour se rassurer mutuellement. Mais chacun, au
fond de son me, emportait un doute poignant.

Cette nuit-l mme, Sauvresy eut une crise affreuse. Aprs cette lueur
de raison, le dlire, cet hte terrible, emplit de nouveau son cerveau
de ses fantmes.

Le docteur R..., le lendemain matin, le dclara plus en danger que
jamais;  ce point, qu'il expdia une dpche  Paris pour prvenir de
son absence, et annona qu'il allait rester deux ou trois jours au
Valfeuillu.

Le mal redoublait de violence, mais sa marche devenait de plus en plus
certaine. Les symptmes les plus contradictoires se produisaient.
C'tait chaque jour un phnomne nouveau, dconcertant toutes les
prvisions des mdecins. C'est qu'aussitt que Sauvresy avait une heure
de rmission, il revoyait l'abominable scne de la fentre, et le mieux
s'envolait.

Il ne s'tait d'ailleurs pas tromp. Berthe avait, ce soir-l, une grce
 demander  Hector.

Le maire d'Orcival devait, le surlendemain, se rendre  Fontainebleau
avec toute sa famille, et il avait propos au comte de Trmorel de
l'accompagner. Hector avait accept l'offre avec empressement, on devait
atteler  une grande voiture de chasse quatre chevaux qu'il conduirait 
grandes guides, M. Courtois ayant--et avec raison--la plus grande
confiance en son habilet.

Or, Berthe qui ne pouvait tolrer cette ide, qu'il passerait toute une
journe avec Laurence, venait le conjurer de se dgager. Il ne manquait
pas, elle le lui prouvait, de prtextes excellents. tait-il convenable
qu'il s'en allt en partie de plaisir pendant que l'existence de son ami
tait en pril!

Il ne voulait pas absolument d'abord. Mais  force de prires et surtout
de menaces, elle le dcida, et elle ne descendit qu'aprs qu'il lui eut
jur qu'il crirait, le soir mme une lettre d'excuses  M. Courtois. Il
tint sa parole, mais il finissait par tre excd de cette tyrannie. Il
tait las d'immoler sans cesse sa volont, de sacrifier sa libert  ce
point qu'il ne pouvait rien projeter, rien dire, rien promettre, avant
d'avoir consult l'oeil clair de cette femme jalouse qui ne permettait
pas qu'il s'cartt du cercle de ses jupons.

De plus en plus, la chane devenait lourde et le meurtrissait, et il
commenait  comprendre qu'elle ne se dlierait pas seule,  la longue,
mais que tt ou tard il lui faudrait la briser.

Il n'avait jamais aim Berthe, ni Fancy, ni personne probablement, et il
aimait la fille du maire d'Orcival.

Le million qui devait former sa couronne de marie avait commenc par
l'blouir, mais peu  peu il avait subi le charme pntrant qui
s'exhalait de la personne de Laurence. Il tait sduit, lui, le viveur
blas, par tant de grces, tant d'innocence nave, par tant de candeur
et de beaut. Si bien qu'il et pous Laurence pauvre, comme Sauvresy
avait pous Berthe.

Mais cette Berthe, il la redoutait trop pour la braver ainsi tout 
coup, et il se rsigna  attendre encore,  ruser. Ds le demain de la
scne au sujet de Fontainebleau, il se dclara souffrant, attribuant son
malaise au manque d'exercice, et tous les jours il monta  cheval deux
ou trois heures. Il n'allait pas bien loin; il allait jusque chez M.
Courtois.

Berthe, tout d'abord, n'avait rien vu de suspect  ces promenades du
comte de Trmorel. Il sortait  cheval et cela la rassurait, comme
certains maris qui se croient  l'abri de tout malheur parce que leur
femme ne se promne qu'en voiture.

Mais aprs quelques jours, l'examinant mieux, elle crut dcouvrir en lui
une certaine satisfaction intime qu'il s'efforait de voiler sous une
contenance fatigue. Il avait beau faire, il se dgageait de toute sa
personne comme un rayonnement de bonheur.

Elle eut des doutes, et ils grandirent  chaque sortie nouvelle. Les
plus tristes conjectures l'agitaient tant qu'Hector tait absent. O
allait-il? Probablement rendre visite  cette Laurence qu'elle redoutait
et dtestait.

Ses pressentiments de matresse jalouse ne la trompaient pas, elle le
vit bien.

Un soir, Hector reparut, portant  sa boutonnire une branche de bruyre
que Laurence elle-mme y avait passe et qu'il avait oubli de retirer.

Berthe prit doucement cette fleur, l'examina, la flaira, et se
contraignant  sourire alors qu'elle endurait les plus cruels
dchirements de la jalousie:

--Voici, dit-elle, une charmante varit de bruyre.

--C'est ce qu'il m'a sembl, rpondit Hector d'un ton dgag, bien que
je ne m'y connaisse pas.

--Y a-t-il de l'indiscrtion  vous demander qui vous l'a donne?

--Aucune. C'est un cadeau de notre cher juge de paix, le pre Plantat.

Tout Orcival savait parfaitement que, de sa vie, le juge de paix, ce
vieil horticulteur maniaque, n'avait donn une fleur  qui que ce ft,
sauf  Mlle Courtois. La dfaite tait malheureuse, et Berthe ne
pouvait en tre dupe.

--Vous m'aviez promis, Hector, commena-t-elle de cesser de voir Mlle
Courtois, de renoncer  ce mariage.

Il essaya de rpondre.

--Laissez-moi parler, fit-elle, vous vous expliquerez aprs. Vous avez
manqu  votre parole, vous vous tes jou de ma confiance, je suis
folle de m'en tonner. Seulement, aujourd'hui, aprs mres rflexions,
je viens vous dire que vous n'pouserez pas Mlle Courtois.

Aussitt, sans attendre sa rplique, elle entama l'ternelle litanie des
femmes sduites ou qui prtendent l'avoir t. Pourquoi tait-il venu?
Elle tait heureuse dans son mnage, avant de le connatre. Elle
n'aimait pas Sauvresy, il est vrai, mais elle l'estimait, il tait bon
pour elle. Ignorant les flicits divines de la passion vraie, elle ne
les dsirait pas. Mais il s'tait montr et elle n'avait pas su rsister
 la fascination. Pourquoi avait-il abus de ce qu'irrsistiblement elle
se sentit entrane vers lui. Et maintenant, aprs l'avoir perdue, il
prtendait se retirer, en pouser une autre, lui laissant pour souvenir
de son passage, la honte et le remords d'une faute abominable.

Trmorel l'coutait, abasourdi de son audace. C'tait  n'y pas croire!
quoi! elle osait prtendre que c'tait lui qui avait abus de son
inexprience, quand, au contraire, la connaissant mieux, il avait t
parfois pouvant de sa perversit. Telle tait la profondeur de la
corruption qu'il dcouvrait en elle, qu'il se demandait s'il tait son
premier amant ou le vingtime.

Mais elle l'avait si bien pouss  bout, elle lui avait si rudement fait
sentir son implacable volont, qu'il tait dcid  tout plutt que de
subir davantage ce despotisme. Il s'tait promis qu' la premire
occasion il rsisterait. Il rsista.

--Eh bien, oui, dclara-t-il nettement, je vous trompais, je n'ai pas
d'avenir, ce mariage m'en assure un, je me marie.

Et il reprit tous ses raisonnements passs jurant que moins que jamais
il aimait Laurence, mais que de plus en plus il convoitait l'argent.

--La preuve, continuait-il, c'est que si demain vous me trouviez une
femme ayant douze cent mille francs au lieu d'un million, je
l'pouserais prfrablement  Mlle Courtois.

Jamais elle ne lui aurait cru tant de courage. Il y avait si longtemps
qu'elle le ptrissait comme la cire molle, que cette rsistance
inattendue la dconcerta. Elle tait indigne, mais en mme temps elle
prouvait cette satisfaction malsaine qui dlecte certaines femmes
lorsqu'elles rencontrent un matre qui les bat, et son amour pour
Trmorel, qui allait faiblissant, reprenait une nouvelle nergie. Puis
il avait trouv cette fois des accents pour la convaincre. Elle le
mprisait assez pour le supposer trs capable de se marier uniquement
pour de l'argent.

Quand il eut termin:

--C'est donc bien vrai, lui dit-elle, vous ne tenez qu'au million?

--Je vous l'ai jur cent fois.

--Vous n'aimez vraiment pas Laurence?

--Berthe, ma bien-aime, je n'ai jamais aim, je n'aimerai jamais que
vous.

Il pensait qu'ainsi, berant Berthe de paroles d'amour, il parviendrait
 l'endormir jusqu'au jour de son mariage. Et une fois mari, il se
souciait bien, vraiment, de ce qui adviendrait. Que lui importait
Sauvresy! La vie de l'homme fort n'est qu'une suite d'amitis brises.
Qu'est-ce, en somme, qu'un ami? Un tre qui peut et doit vous servir.
L'habilet consiste prcisment  rompre avec les gens, le jour o ils
cessent de vous tre utiles.

De son ct, Berthe rflchissait.

--coutez, dit-elle enfin  Hector, je ne saurais l, froidement, me
rsigner au sacrifice que vous exigez. De grce, laissez-moi quelques
jours encore pour m'habituer au coup terrible. Attendez... vous me devez
bien cela, laissez Clment se rtablir.

Il n'en revenait pas de la voir si facile et si douce.

Qui se serait attendu  de telles concessions si aisment obtenues.
L'ide d'un pige ne lui venait pas.

Dans son ravissement, il eut un transport d'enthousiasme qui et pu
clairer Berthe, mais qui passa inaperu. Il lui prit la main et
l'embrassa avec transport en disant:

--Ah! vous tes bonne, et vous m'aimez vraiment.




XIX


Le comte de Trmorel ne supposait pas que le rpit demand par Berthe
dt tre de longue dure. Depuis une semaine, Sauvresy semblait aller
mieux. Il se levait maintenant, il commenait  aller et venir dans la
maison, et mme il recevait sans trop de fatigue la visite de ses
nombreux amis du voisinage.

Mais, hlas! le matre du Valfeuillu n'tait plus que l'ombre de
lui-mme. Jamais,  le voir plus blme que la cire, exsangue,
chancelant, la joue creuse, l'oeil brillant d'un feu sombre, on
n'aurait reconnu ce robuste jeune homme aux lvres rouges, au visage
panoui, qui, le long du restaurant de Svres, avait arrt la main de
Trmorel.

Il avait tant souffert! Vingt fois la maladie avait failli le terrasser,
vingt fois l'nergie de son indomptable volont avait repris le dessus.
Il ne voulait pas, non il ne voulait pas mourir avant de s'tre veng de
ces infmes qui lui avaient pris son bonheur et sa vie.

Mais quel chtiment leur infliger. Il cherchait, et c'tait l l'ide
fixe qui, brlant son cerveau, allumait la flamme de son regard.

Dans les circonstances ordinaires de la vie, trois partis se prsentent
pour servir la colre et la haine du mari tromp. Il a le droit, presque
le devoir, de livrer sa femme et son complice aux tribunaux. La loi est
pour lui. Il peut pier adroitement les coupables, les surprendre et les
tuer. Il y a un article du code qui ne _l'absout_ pas, mais qui
_l'excuse_. Enfin, rien ne l'empche d'affecter une philosophique
indiffrence, de rire le premier et le plus haut de son malheur, de
chasser purement et simplement sa femme et de la laisser manquer de
tout.

Mais quelles pauvres, quelles misrables vengeances!

Livrer sa femme aux tribunaux? n'est-ce pas, de gaiet de coeur,
courir au-devant de l'opprobre, offrir son nom, son honneur, sa vie, 
la rise publique?

N'est-ce pas se mettre  la merci d'un avocat qui vous trane dans la
boue. On ne dfend pas la femme adultre, on attaque son mari, c'est
plus commode. Et quelle satisfaction obtiendrait-il? Berthe et Trmorel
seraient condamns  un an de prison,  dix huit mois,  deux ans au
plus.

Tuer les coupables lui semblait plus simple; et encore! Il entrerait,
dchargerait sur eux un revolver, ils n'auraient pas le temps de se
reconnatre, leur agonie ne durerait pas une minute; et aprs? Il lui
faudrait se constituer prisonnier, subir un jugement, se dfendre,
invoquer l'indulgence du lgislateur, risquer une condamnation.

Quant  chasser sa femme, c'tait la livrer bnvolement  Hector. Il
devait supposer qu'ils s'adoraient, et il les voyait, quittant le
Valfeuillu la main dans la main, heureux, riant, se moquant de lui,
pauvre niais!

 cette pense, il tait pris d'accs de rage froide, tant il est vrai
que les pointes aigus de l'amour-propre ajoutent une douleur aux plus
douloureuses blessures.

Aucune de ces vengeances vulgaires ne pouvait le satisfaire. Il voulait
quelque chose d'inou, de bizarre, d'excessif, comme l'offense, comme
ses tortures.

Et il se reprenait  songer  toutes les histoires sinistres qu'il avait
lues, cherchant un supplice applicable aux circonstances prsentes. Il
avait le droit d'tre difficile, il tait dtermin  attendre et,
d'avance, il avait fait le sacrifice de sa vie.

Une seule chose pouvait renverser ses projets, la lettre arrache 
Jenny Fancy. Qu'tait-elle devenue? L'avait-il donc perdue dans les bois
de Mauprvoir? Il l'avait cherche partout et ne l'avait pas retrouve.

Il s'accoutumait, d'ailleurs,  feindre, trouvant comme une jouissance
cruelle dans la contrainte qu'il s'imposait. Il avait su se composer une
contenance qui ne laissait rien deviner des penses qui le hantaient.
C'est sans frissonnements apparents qu'il subissait les fltrissantes
caresses de cette femme jadis tant aime; jamais il n'avait tendu  son
ami Hector une main plus largement ouverte.

Le soir, lorsqu'ils se trouvaient tous trois runis sous la lampe, il
prenait sur lui d'tre gai. Il btissait mille riants chteaux en
Espagne, pour plus tard, quand on lui permettrait de sortir, quand il
irait tout  fait bien.

Le comte de Trmorel se rjouissait.

--Voici Clment sur pied pour tout de bon cette fois, dit-il un soir 
Berthe.

Elle ne comprenait que trop le sens de cette phrase.

--Vous songez donc toujours  Mlle Courtois? demanda-t-elle.

--Ne m'avez-vous pas permis d'esprer?

--Je vous ai pri d'attendre Hector, et vous avez bien fait de ne pas
vous hter. Je sais une femme qui vous apporterait non pas un, mais
trois millions de dot.

Il fut pniblement surpris. En vrit, il ne songeait qu' Laurence, et
voici qu'un nouvel obstacle se dessinait!

--Et quelle est cette femme?

Elle se pencha  son oreille, et d'une voix frmissante:

--Je suis la seule hritire de Clment, dit-elle, il peut mourir, je
puis tre veuve demain.

Hector fut comme ptrifi.

--Mais Sauvresy, rpondit-il, se porte, Dieu merci!  merveille.

Berthe fixa sur lui ses grands yeux clairs, et, avec un calme effrayant,
dit:

--Qu'en savez-vous?

Trmorel ne voulut pas, n'osa pas demander la signification de ces
paroles tranges. Il tait de ces hommes faibles qui fuient les
explications, qui, plutt que de se mettre en garde lorsqu'il en est
temps encore, se laissent niaisement acculer par les circonstances.
tres mous et veules qui, avec une lche prmditation, se bandent les
yeux pour ne pas voir le danger qui les menace, et qui,  une situation
nette et dfinie qu'ils n'ont pas le courage d'envisager, prfrent les
langueurs du doute et les transactions de l'incertitude.

D'ailleurs, bien que redoutant Berthe et la dtestant un peu, il
prouvait,  mesurer ses angoisses, une purile satisfaction.  voir
l'acharnement et la persistance qu'elle dployait pour le dfendre, pour
le conserver, il concevait de sa valeur et de son mrite une estime plus
grande.

Pauvre femme, pensait-il, voici que dans sa douleur de me perdre, de me
voir  une autre, elle est venue  souhaiter la mort de son mari.

Et telle tait son absence de sens moral, qu'il ne comprenait pas tout
ce qu'il y avait de vil, de rpugnant d'odieux, dans les ides qu'il
supposait  Mme Sauvresy et dans ses propres rflexions.

Cependant, les alternatives de mieux et de plus mal de Sauvresy
donnaient tort  l'assurance du comte de Trmorel. Ce jour-l mme, et
lorsqu'on croyait bien qu'enfin la convalescence de Sauvresy allait
dsormais marcher rapidement, il fut oblig de se remettre au lit.

Cette rechute se dclara aprs un verre de quinquina qu'il avait
l'habitude, depuis une semaine, de prendre avant son repas du soir.

Seulement, cette fois, les symptmes changrent du tout au tout, comme
si,  la maladie qui avait failli l'emporter, succdait une autre
maladie diffrente.

Il se plaignait de picotements  la peau, de vertiges, de commotions
convulsives qui contractaient et tordaient tous ses membres,
particulirement ses bras. D'intolrables nvralgies faciales lui
arrachaient des cris par moments. Un affreux got de poivre, persistant,
tenace, que rien ne pouvait attnuer, lui faisait sans cesse ouvrir et
fermer la bouche. Il ressentait une agitation inquite qui se traduisait
par des insomnies dont la morphine  hautes doses ne triomphait pas.
Enfin, il prouvait un affaissement mortel et un froid de plus en plus
intense, venant non de l'extrieur mais de l'intrieur, comme si la
temprature du corps et graduellement diminu.

Quant au dlire, il avait compltement disparu, et le malade conservait
la parfaite lucidit de son intelligence.

Au milieu de telles preuves, Sauvresy montrait la plus indomptable
vaillance, ragissant tant qu'il pouvait contre la douleur.

Jamais il n'avait paru attacher une importance si grande 
l'administration de son immense fortune. Perptuellement il tait en
confrence avec des gens d'affaires. Il mandait  tout propos des
notaires et des avocats et s'enfermait avec eux des journes entires.

Puis, sous prtexte qu'il lui fallait des distractions, il recevait tous
les gens d'Orcival qui le venaient voir, et quand par hasard il n'avait
pas de visiteur, vite il envoyait chercher quelqu'un, assurant que seul
il ne pouvait s'empcher de songer  son mal, souffrant par l mme bien
davantage.

De ce qu'il faisait, de ce qu'il tramait, pas un mot, et Berthe, rduite
aux conjectures, tait dvore d'anxit.

Souvent, lorsqu'un homme d'affaires tait rest avec son mari plusieurs
heures, elle le guettait  sa sortie, et se faisant aussi aimable, aussi
sduisante que possible, elle mettait en oeuvre toute sa finesse pour
obtenir quelque renseignement qui l'clairt.

Mais nul de ceux auxquels elle s'adressait ne pouvait ou ne voulait
rassurer sa curiosit. Ils n'avaient tous que des rponses vagues, soit
que Sauvresy leur et recommand la discrtion, soit qu'ils n'eussent
rien  dire.

Personne, d'ailleurs, n'entendit Sauvresy se plaindre. Ses conversations
roulaient d'habitude sur Berthe et sur Hector. Il voulait que tout le
monde st bien leur dvouement. Il ne les appelait que ses anges
gardiens, bnissant le ciel de lui avoir donn une telle femme et un
tel ami.

Avec tout cela, si grave tait son tat que l'optimisme de Trmorel
commenait  dsesprer. Ses alarmes taient vives. Quelle situation lui
ferait la mort probable de son ami? Berthe, veuve, deviendrait
implacable, elle serait libre de tout oser, et que n'oserait-elle pas?

Il se promit qu' la premire occasion il s'efforcerait de dmler les
sentiments exacts de Mme Sauvresy. Elle vint d'elle mme au-devant de
ses intentions.

C'tait dans l'aprs-midi, le pre Plantat tait prs du malade, ils
avaient la certitude de n'tre ni couts, ni interrompus.

--Il me faut un conseil, Hector, commena Berthe, et seul vous pouvez me
le donner. Comment savoir, si, dans ces derniers jours, Clment n'a pas
chang ses dispositions  mon gard?

--Ses dispositions?

--Oui. Je vous ai dit que par un testament dont j'ai la copie, Sauvresy
me lgue toute sa fortune. Je tremble qu'il ne l'ait rvoqu.

--Quelle ide!

--Ah! j'ai des raisons pour craindre. Est-ce que la prsence au
Valfeuillu de tous ces gens de loi ne trahit pas quelque machination
perfide? Savez-vous que d'un trait de plume cet homme peut me ruiner.
Savez-vous qu'il peut m'enlever ses millions et me rduire aux cinquante
mille francs de ma dot!

--Mais il ne le fera pas, rpondit-il, cherchant sottement  la
rassurer, il vous aime...

--Qui vous le garantit? interrompit-elle brusquement. Je vous ai annonc
trois millions, c'est trois millions qu'il me faut, non pour moi,
Hector, mais pour vous; je les veux, je les aurai. Mais comment savoir,
comment savoir?...

L'indignation de Trmorel tait grande. Voil donc o l'avaient conduit
ses atermoiements, l'talage de ses convoitises d'argent. Elle se
croyait le droit, maintenant, de disposer de lui sans se soucier de sa
volont, l'achetant en quelque sorte. Et ne pouvoir, n'oser rien dire!

--Il faut patienter, conseilla-t-il, attendre...

--Attendre quoi? reprit-elle avec violence, qu'il soit mort?

--Ne parlez pas ainsi, fit-il.

--Pourquoi donc?

Berthe se rapprocha de lui, et d'une voix sourde, sifflante:

--Il n'a plus huit jours  vivre, dit-elle, et tenez...

Elle sortit de sa poche et lui montra un petit flacon de verre bleu
bouch  l'meri.

--... Voici qui m'assure que je ne me trompe pas.

Hector devint livide et ne put retenir un cri d'horreur. Il comprenait
tout, maintenant, il s'expliquait l'inexplicable facilit de Berthe, son
affectation  ne plus parler de Laurence, ses propos bizarres, son
assurance.

--Du poison, balbutiait-il, confondu de tant de perversit, du poison!

--Oui, du poison.

--Vous ne vous en tes pas servie?

Elle arrta sur lui son regard insupportable de fixit, ce regard qui
brisait sa volont, sous lequel d'ordinaire il se dbattait en vain, et
d'une voix calme, appuyant sur chaque mot, elle rpondit:

--Je m'en suis servie.

Certes, le comte de Trmorel tait un homme dangereux, sans prjugs,
sans scrupules, ne reculant devant aucune infamie quand il s'agissait de
l'assouvissement de ses passions, capable de tout; mais ce crime
horrible rveilla en lui tout ce qui lui restait encore d'nergie
honnte.

--Eh bien! s'cria-t-il rvolt, vous ne vous en servirez plus.

Il se dirigeait dj vers la porte, frmissant, perdu; elle l'arrta.

--Avant d'agir, fit-elle froidement, rflchissez. Vous tes mon amant,
j'en fournirai la preuve;  qui ferez-vous entendre qu'tant mon amant
vous n'tes pas mon complice?

Il sentit toute la porte de cette terrifiante menace dans la bouche de
Berthe.

--Allez, poursuivit-elle d'un ton ironique parlez, demandez  faire des
rvlations. Quoi qu'il arrive, dans le bonheur ou dans l'infamie, nous
ne serons plus spars, nos destines seront pareilles.

Hector s'tait laiss tomber pesamment sur un fauteuil, plus assomm que
s'il et reu un coup de massue.

Il prenait entre ses mains crispes son front qui lui semblait prs
d'clater. Il se voyait, il se sentait enferm dans un cercle infernal
sans issue.

--Mais je suis perdu, balbutia-t-il sans savoir ce qu'il disait, je suis
perdu!...

Il tait  faire piti, sa figure tait affreusement dcompose, de
grosses gouttes de sueur perlaient  la racine de chacun de ses cheveux,
ses yeux avaient l'garement de la folie.

Berthe lui secoua rudement le bras, sa misrable lchet l'indignait.

--Vous avez peur, lui disait-elle, vous tremblez! Perdu! Vous ne
prononceriez pas ce mot, si vous m'aimiez autant que je vous aime.
Serez-vous perdu parce que je serai votre femme, parce qu'enfin nous
nous aimerons librement,  la face de toute la terre. Perdu! Mais vous
n'avez donc pas ide de ce que j'ai endur? Vous ne savez donc pas que
je suis lasse de souffrir, lasse de craindre, lasse de feindre!

--Un si grand crime!

Elle eut un clat de rire qui le fit frissonner.

--Il fallait, reprit-elle avec un regard crasant de mpris, faire vos
rflexions le jour o vous m'avez prise  Sauvresy, le jour o vous avez
vol la femme de cet ami qui vous avait sauv la vie. Pensez-vous que ce
crime soit moins grand, moins affreux? Vous saviez, comme moi, tout ce
qu'il y avait pour moi d'amour au fond du coeur de mon mari, vous
saviez qu'entre mourir et me perdre de cette faon, s'il lui et fallu
choisir, il n'et pas hsit.

--Mais il ne sait rien, balbutiait Hector, il ne se doute de rien.

--Vous vous trompez, Sauvresy sait tout.

--C'est impossible.

--Tout, vous dis-je, et cela depuis le jour o il est revenu si tard de
la chasse. Vous souvient-il qu'observant son regard, je vous ai dit:
Hector, mon mari, se doute de quelque chose! Vous avez hauss les
paules. Vous rappelez-vous les pas dans le vestibule, le soir o
j'tais alle vous rejoindre dans votre chambre? Il nous avait pis.
Enfin, voulez-vous une preuve plus forte, plus dcisive? Examinez cette
lettre que j'ai retrouve froisse, mouille, dans la poche d'un de ses
vtements.

En parlant ainsi, elle mettait sous ses yeux la lettre arrache  miss
Jenny Fancy, et il la reconnaissait bien.

--C'est une fatalit, rptait-il, visiblement accabl, vaincu; mais
nous pouvons rompre. Berthe, je puis m'loigner.

--Il est trop tard. Croyez-moi, Hector, c'est notre vie aujourd'hui que
nous dfendons. Ah! vous ne connaissez pas Clment. Vous ne vous doutez
pas de ce que peut tre la fureur d'un homme comme lui lorsqu'il
s'aperoit qu'on s'est odieusement jou de sa confiance, qu'on l'a trahi
indignement. S'il ne m'a rien dit, s'il ne nous a rien laiss voir de
son implacable ressentiment, c'est qu'il mdite quelque affreux projet
de vengeance.

Tout ce que disait Berthe n'tait que trop probable, et Hector le
comprenait bien.

--Que faire? demanda-t-il, sans ide, presque sans voix, que faire?

--Savoir quelles dispositions il peut avoir prises?

--Mais comment?

--Je l'ignore encore. J'tais venue vous demander conseil et je vous
trouve plus lche qu'une femme. Laissez-moi donc agir, ne vous occupez
plus de rien, puisque je prends tout sur moi.

Il voulut essayez une objection.

--Assez, dit-elle, il ne faut pas qu'il puisse nous ruiner, je verrai,
je rflchirai...

On l'appelait en bas. Elle descendit, laissant Hector perdu dans ses
mortelles angoisses.

Le soir, aprs bien des heures, pendant que Berthe paraissait heureuse
et souriante, sa figure  lui portait si bien la trace de ses poignantes
motions que Sauvresy lui demanda affectueusement s'il ne se trouvait
pas indispos.

--Tu t'puises  me veiller, mon bon Hector, disait-il, comment
reconnatre jamais ton paternel dvouement?

Trmorel n'avait pas la force de rpondre.

Et cet homme-l saurait tout! pensait-il. Quelle force, quelle courage!
Quel sort nous rserve-t-il donc?

Cependant, le spectacle auquel il assistait lui faisait horreur.

Toutes les fois que Berthe donnait  boire  son mari, elle retirait de
ses cheveux une grande pingle noire, la plongeait dans la bouteille de
verre bleu et en dtachait ainsi quelques grains blanchtres qu'elle
faisait dissoudre dans les potions ordonnes par le mdecin.

On devrait supposer que, domin par des circonstances atroces, harcel
de terreurs croissantes, le comte de Trmorel avait renonc compltement
 la fille de M. Courtois. On se tromperait. Autant et plus que jamais,
il songeait  Laurence. Les menaces de Berthe, les obstacles devenus
infranchissables, les angoisses, le crime ne faisaient qu'augmenter les
violences, non de son amour, mais de sa passion pour elle, et attisaient
la flamme de ses convoitises pour sa personne.

Une lueur, petite, chtive, tremblante, qui clairait les tnbres de
son dsespoir, le consolait, le ranimait, lui rendait le prsent plus
facile  supporter.

Il se disait que Berthe ne pouvait songer  l'pouser au lendemain de la
mort de son mari. Des mois se passeraient, une anne, et aprs il
saurait encore gagner du temps. Enfin, un jour, il signifierait ses
volonts.

Qu'aurait-elle  dire? Parlerait-elle du crime? Voudrait-elle le
compromettre comme complice? Qui la croirait? Comment arriverait-elle 
prouver, que lui, aimant et pousant une autre femme, avait intrt  la
mort de Sauvresy? On ne tue pas un homme, son ami, pour son plaisir.
Provoquerait-elle une exhumation?

Elle se trouvait actuellement, supposait-il, dans une de ces crises qui
ne souffrent ni le libre arbitre, ni l'exercice de la raison.

Plus tard, elle rflchirait, et alors elle serait arrte par la seule
probabilit de dangers dont la certitude, en ce moment, ne l'effrayait
aucunement.

Il ne voulait d'elle pour femme  aucun prix, jamais.

Il l'et dteste riche  millions, il la hassait pauvre, ruine,
rduite  ses propres moyens. Et elle pouvait tre ruine, elle devait
l'tre, si on admettait que Sauvresy ft instruit de tout.

Attendre ne l'inquitait pas. Il se savait assez aim de Laurence pour
tre sr qu'elle l'attendrait un an, trois ans s'il le fallait.

Dj, il exerait sur elle un empire d'autant plus absolu qu'elle ne
cherchait ni  combattre, ni  repousser cette pense d'Hector qui
doucement l'envahissait, pntrait tout son tre, remplissait son
coeur et son intelligence.

Hector, en y appliquant tout l'effort de sa rflexion, se disait que
peut-tre, dans l'intrt de sa passion, autant valait que Berthe agt
comme elle le faisait.

Il s'efforait de dompter les rvoltes de sa conscience, en se prouvant
qu'en somme il n'tait pas coupable.

De qui venait l'ide? D'elle. Qui l'excutait? Elle seule. On ne pouvait
lui reprocher qu'une complicit morale et involontaire, force, impose
en quelque sorte par le soin de sa dfense lgitime.

Parfois, pourtant, d'amres rpugnances lui montaient  la gorge. Il et
compris un meurtre soudain, violent, rapide. Il se ft expliqu le coup
de couteau ou le coup de poignard. Mais cette mort lente, verse goutte
 goutte, dulcore de tendresses, voile sous des baisers, lui
paraissait particulirement hideuse.

Il avait peur et horreur de Berthe, comme d'un reptile, comme d'un
monstre. Si parfois ils se trouvaient seuls et qu'elle l'embrasst, il
frissonnait de la tte aux pieds. Elle tait si calme, si avenante, si
naturelle; sa voix avait si bien les mmes inflexions molles et
caressantes, qu'il n'en revenait pas. C'tait sans s'interrompre de
causer qu'elle glissait son pingle  cheveux dans le flacon bleu, et il
ne surprenait en elle, lui qui l'tudiait, ni un tressaillement, ni un
frmissement, ni mme un battement de paupires. Il fallait qu'elle ft
de bronze.

Cependant il trouvait qu'elle ne prenait pas assez de prcautions, elle
pouvait tre dcouverte, surprise. Il lui dit ses frayeurs, et combien
elle le faisait frmir  tout moment.

--Ayez donc confiance en moi, rpondit-elle; je veux russir, je suis
prudente.

--On peut avoir des soupons?

--Qui?

--Eh! le sais-je? tout le monde, les domestiques, le mdecin.

--Il n'y a nul danger? Et quand mme!...

--On chercherait, Berthe, y songez-vous? On descendrait aux plus
minutieuses investigations.

Elle eut un sourire o clatait la plus magnifique certitude.

--On peut chercher, reprit-elle, examiner, exprimenter, on ne
retrouvera rien. Vous imagineriez-vous que j'emploie niaisement
l'arsenic?

--De grce, taisez-vous!...

--J'ai su me procurer un de ces poisons inconnus encore, qui dfient
toutes les analyses; un de ces poisons dont bien des mdecins,  cette
heure, et je parle des vrais, des savants, ne sauraient seulement pas
dire les symptmes.

--Mais o avez-vous pris... Il s'arrta net devant ce mot: poison; il
n'osait le prononcer.

--Qui vous a donn _cela_? reprit-il.

--Que vous importe! J'ai su prendre de telles prcautions que celui qui
me l'a donn court les mmes dangers que moi, et il le sait. Donc, rien
 craindre de ce ct. Je l'ai pay assez cher pour qu'il n'ait jamais
l'ombre d'un regret.

Une objection abominable lui vint sur les lvres. Il avait envie de
dire: C'est bien lent! Il n'eut pas ce courage, mais elle lut sa
pense dans ses yeux.

--C'est bien lent parce que cela me convient ainsi, dit-elle. Avant
tout, il faut que je sache  quoi m'en tenir au sujet du testament, et
j'y travaille.

Elle ne s'occupait que de cela, en effet, et pendant les longues heures
qu'elle passait prs du lit de Sauvresy, peu  peu, avec des nuances
insaisissables  force de dlicatesse, avec les plus infinies
prcautions, elle amenait la pense dfiante du malade  ses
dispositions dernires.

Si bien que lui-mme il aborda ce sujet d'un si poignant intrt pour
Berthe.

Il ne comprenait pas, disait-il, qu'on n'et pas toujours ses affaires
en ordre, et ses volonts suprmes crites, en cas de malheur.
Qu'importe qu'on soit bien portant ou malade?

Aux premiers mots, Berthe essaya de l'arrter. De telles ides lui
faisaient, gmissait-elle, trop de peine.

Mme, elle pleurait des larmes trs relles, qui glissaient, brillantes
comme des diamants, le long de ses joues et la rendaient plus belle et
plus irrsistible, des larmes vraies, qui mouillaient son mouchoir de
fine batiste.

--Folle, lui disait Sauvresy, chre folle, crois-tu donc que cela fait
mourir?

--Non, mais je ne veux pas.

--Laisse donc. Avons-nous t moins heureux parce que le lendemain de
mon mariage j'ai fait un testament qui te donne toute ma fortune? Et,
tiens, tu dois en avoir une copie; si tu tais complaisante, tu irais me
la chercher.

Elle devint toute rouge, puis fort ple. Pourquoi demandait-il cette
copie? Voulait-il la dchirer? Une rapide rflexion la rassura. On ne
dchire pas une pice que d'un mot sur une autre feuille de papier on
peut anantir.

Cependant, elle se dfendit un peu.

--J'ignore o est cette copie.

--Je le sais, moi. Elle est dans le tiroir  gauche de l'armoire 
glace: Va, tu me feras bien plaisir.

Et pendant qu'elle tait sortie:

--Pauvre femme, dit Sauvresy  Hector, pauvre Berthe adore, si je
mourais, elle ne me survivrait pas.

Trmorel ne trouvait rien  rpondre, son anxit tait inexprimable et
visible.

Et cet homme-l se douterait de quelque chose! pensait-il, non, ce
n'est pas possible.

Berthe rentrait.

--J'ai trouv, disait-elle.

--Donne.

Il prit cette copie de son testament, et la lut avec une satisfaction
vidente, hochant la tte  certains passages o il rappelait son amour
pour sa femme.

Quand il eut fini sa lecture:

--Maintenant, demanda-t-il, donnez-moi une plume avec de l'encre.

Hector et Berthe lui firent remarquer qu'crire allait le fatiguer, mais
il fallut le contenter. Placs au pied du lit, hors de la vue de
Sauvresy, les deux coupables changeaient les regards les plus inquiets.
Que pouvait-il crire ainsi? Mais il venait de terminer.

--Prends, dit-il  Trmorel, lis tout haut ce que je viens d'ajouter.

Hector se rendit au dsir de son ami, bien que sentant que l'motion
devait faire chevroter sa voix, et il lut:

     Aujourd'hui (le jour et la date), sain d'esprit, bien que
     souffrant, je dclare n'avoir pas une ligne  changer  ce
     testament. Jamais je n'ai plus aim ma femme, jamais je n'ai tant
     dsir la faire hritire, si je viens  mourir avant elle, de tout
     ce que je possde.

     CLMENT SAUVRESY.



Si forte tait Berthe, si parfaitement et toujours matresse de ses
impressions, qu'elle parvint  refouler la satisfaction immense qui
l'inondait. Tous ses voeux taient combls, et pourtant elle parvint 
voiler de tristesse l'clat de ses beaux yeux.

-- quoi bon! fit-elle avec un soupir.

Elle disait cela, mais une demi-heure plus tard, seule avec Trmorel,
elle se livrait  tous les enfantillages de la joie la plus folle.

--Plus rien  craindre, disait-elle, plus rien.  nous maintenant la
libert, la fortune, l'ivresse de notre amour, le plaisir, la vie, toute
la vie! Trois millions, Hector, nous avons trois millions au moins! Je
le tiens donc, ce testament! Dsormais il n'entrera plus un homme
d'affaires ici. C'est maintenant que je vais me hter.

Incontestablement, le comte tait content de la savoir libre, parce
qu'on se dfait bien plus facilement d'une veuve millionnaire que d'une
pauvre femme sans le sou. L'action de Sauvresy calmait bien des anxits
aigus.

Cependant, cette expansion de gaiet pareille  un clat de rire, cette
inaltrable scurit lui semblrent monstrueuses. Il et souhait plus
de solennit dans le crime, quelque chose de grave et de recueilli. Il
jugea qu'il devait au moins calmer ce dlire.

--Vous penserez plus d'une fois  Sauvresy, fit-il d'une voix sombre.

Elle fit une roulade: prrr, et vivement rpondit:

-- lui? quand et pourquoi faire? Ah! son souvenir ne sera pas lourd.
J'espre bien que nous ne cesserons pas d'habiter le Valfeuillu qui me
plat, seulement nous aurons un htel  Paris, le vtre que nous
rachterons. Quel bonheur, mon Hector, quelle flicit!

La seule perspective de ce bonheur entrevu l'pouvantait au point de lui
inspirer un bon mouvement. Il espra toucher Berthe.

--Une dernire fois, je vous en conjure, lui dit-il, renoncez  ce
terrible,  ce dangereux projet. Vous voyez bien que vous vous abusiez,
que Sauvresy ne se doute de rien, qu'il vous aime toujours.

L'expression de la physionomie de la jeune femme changea brusquement,
elle restait pensive.

--Ne parlons plus de cela, dit-elle enfin. Il se peut que je me trompe.
Il se peut qu'il n'ait que des doutes, il se peut que, mme ayant
dcouvert quelque chose, il espre me ramener  force de bont. C'est
que voyez-vous...

Elle se tut. Peut-tre ne voulait-elle pas l'effrayer.

Il ne l'tait dj que trop. Le lendemain, ne pouvant supporter la vue
de cette agonie, craignant sans cesse de se trahir, il partit pour Melun
sans rien dire. Mais il avait laiss son adresse, et, sur un mot d'elle,
lchement il revint. Sauvresy le redemandait  grands cris.

Elle lui avait crit une lettre d'une inconcevable imprudence qui lui
fit dresser les cheveux sur la tte.

Il comptait  son retour lui adresser des reproches, c'est elle qui lui
en adressa.

--Pourquoi cette fuite?

--Je ne saurais rester ici, je souffre, je tremble, je meurs.

--Quel lche vous faites! dit-elle.

Il voulait rpliquer, mais elle mit un doigt sur sa bouche, en montrant
de l'autre main la porte de la pice voisine.

--Chut!... il y a l trois mdecins en consultation depuis une heure, et
je n'ai pu russir  surprendre une seule de leurs paroles. Qui sait ce
qu'ils disent? Je ne serai tranquille qu'aprs leur dpart.

Les transes de Berthe n'taient pas sans quelque fondement. Lors de la
dernire rechute de Sauvresy, quand il s'tait plaint de nvralgies trs
douloureuses  la face, et d'un odieux got de poivre, le docteur R...
avait laiss chapper un singulier mouvement de lvres.

Ce n'tait rien, ce mouvement, mais Berthe l'avait surpris, elle avait
cru y deviner l'involontaire traduction d'un soupon rapide, et il tait
rest prsent  son esprit comme un avertissement et une menace.

Le soupon, cependant, s'il y en et jamais un, dut s'vanouir bien
vite. Douze heures plus tard, les phnomnes avaient compltement chang
et le lendemain le malade prouvait tout autre chose. Mme, cette
varit d'indices, cette inconsistance des symptmes n'avait pas d peu
contribuer  garer les conjectures des mdecins.

Depuis ces derniers jours, Sauvresy ne souffrait presque plus,
affirmait-il, et reposait assez bien la nuit. Mais il accusait des
accidents bizarres, dconcertants et parfois excessifs.

videmment il allait s'affaiblissant d'heure en heure, il s'teignait et
tout le monde s'en apercevait.

C'est en cet tat de choses que le docteur R... avait demand une
consultation et lorsque Trmorel reparut, Berthe, le coeur serr, en
attendait les rsultats.

Enfin, la porte du petit salon s'ouvrit et la placide figure des hommes
de l'art dut rassurer l'empoisonneuse.

Dsolantes taient les conclusions de cette consultation. Tout avait t
tent, puis, on n'avait nglig aucune des ressources humaines; on ne
pouvait plus rien attendre que de l'nergique constitution du malade.

Plus froide que le marbre, immobile, les yeux pleins de larmes, Berthe,
en coutant cet arrt cruel, offrait si bien l'image parfaite de la
Douleur ici-bas, que tous ces vieux mdecins en furent remus.

--N'y a-t-il donc plus d'espoir,  mon Dieu! s'cria-t-elle d'une voix
dchirante.

C'est  peine si le docteur R... osa essayer de la rassurer un peu. Il
lui rpondit vaguement quelques-unes de ces phrases banales qui
signifient tout et ne veulent rien dire, et qui sont comme le lieu
commun; des consolations qu'on sait inutiles.

--Il ne faut jamais dsesprer, disait-il, chez des malades de l'ge de
Sauvresy, la nature, lorsqu'on s'y attend le moins, fait souvent des
miracles.

Mais ayant pris Hector  part, le docteur l'engagea  prparer au coup
terrible cette malheureuse jeune femme, si dvoue, si intressante et
qui aimait tant son mari.

--Car, voyez-vous, ajouta-t-il, je ne crois pas que M. Sauvresy puisse
vivre plus de deux jours.

L'oreille au guet, Berthe avait surpris le fatal ultimatum de la
Facult, et Trmorel en revenant de conduire les mdecins consultants la
trouva rayonnante. Elle lui sauta au cou.

--C'est maintenant, disait-elle, que l'avenir vraiment nous appartient.
Un seul point noir, imperceptible, obscurcissait notre horizon et il
s'est dissip.  moi de raliser la prdiction du docteur R...

Ils dnrent tous deux comme d'ordinaire dans la salle  manger, pendant
qu'une des femmes de chambre restait prs du malade.

Berthe tait d'une gaiet expansive qu'elle avait peine  dissimuler. La
certitude du succs et de l'impunit, l'assurance de toucher au but la
faisaient se dpartir de sa dissimulation si habile. Malgr la prsence
des domestiques, elle parlait vivement  mots couverts de sa dlivrance
prochaine. Ce mot: dlivrance, fut prononc.

Elle fut ce soir-l l'imprudence mme. Un doute, chez un seul des
domestiques, moins que cela, une mauvaise disposition, et elle pouvait
tre compromise, perdue.

 tout moment Hector, qui sentait ses cheveux se dresser sur sa tte,
lui donnait des coups de pied sous la table en roulant de gros yeux pour
la faire taire; en vain. C'est qu'il est de ces heures o l'armure de
l'hypocrisie devient si lourde  porter, qu'on est forc cote que cote
de la dposer, ne ft-ce qu'un instant, pour se dlasser, pour se
dtirer. Heureusement on apporta le caf et les gens se retirrent.

Pendant qu'Hector fumait son cigare, Berthe, plus librement, poursuivait
son rve. Elle comptait passer au Valfeuillu tout le temps de son deuil,
et Hector, pour garder les apparences, louerait dans les environs
quelque jolie petite maison o elle irait le surprendre, le matin.

L'ennui, c'est qu'il lui faudrait faire semblant de pleurer Sauvresy
mort, comme elle avait fait semblant de l'aimer vivant. Elle n'en aurait
donc jamais fini avec cet homme! Enfin un jour viendrait o, sans
scandaliser les imbciles, elle pourrait quitter les vtements noirs.
Quelle fte! Puis ils se marieraient. O?  Paris ou  Orcival.

Puis, elle s'inquitait du dlai aprs lequel une veuve a le droit de
choisir un nouveau mari, car il y a une loi,  ce sujet, et elle disait
qu'elle avait envie d'en finir le soir mme, que ce serait un jour de
gagn. Hector dut lui prouver longuement qu'attendre tait
indispensable; on courait  brusquer des dangers rels.

Lui aussi cependant il et voulu voir son ami sous la terre, pour en
finir avec ses terreurs, pour secouer l'obsession pouvantable de
Berthe.




XX


L'heure s'avanait, Hector et Berthe durent passer dans la chambre de
Sauvresy. Il dormait. Ils s'installrent sans bruit chacun d'un ct du
feu comme tous les soirs, la femme de chambre se retira.

Afin que la lumire de la lampe ne gnt pas le malade, on avait dispos
les rideaux de la tte du lit de telle faon que, couch, il ne pouvait
voir la chemine. Pour l'apercevoir, il lui fallait se hausser sur ses
oreillers et se pencher en s'appuyant sur le bras droit.

Mais il dormait, d'un sommeil pnible, fivreux, agit de frissons
convulsifs. Sa respiration presse et sifflante soulevait la couverture
 intervalles gaux.

Berthe et Trmorel n'changeaient plus une parole. Le silence morne,
sinistre, n'tait troubl que par le tic-tac de la pendule, ou par le
froissement des feuillets du livre que lisait Hector.

Dix heures sonnrent.

Peu aprs, Sauvresy fit un mouvement, il se retournait, il s'veillait.
Lgre et attentive comme une pouse dvoue, d'un saut, Berthe, fut
prs du lit. Son mari avait les yeux ouverts.

--Te sens-tu un peu mieux, mon bon Clment? demanda-t-elle.

--Ni mieux, ni plus mal.

--Souhaites-tu quelque chose?

--J'ai soif.

Hector, qui avait lev les yeux aux premires paroles de son ami, se
replongea dans sa lecture.

Debout devant la chemine, Berthe prparait avec des soins minutieux la
dernire potion prescrite par le docteur R... et qui ncessitait
certaines prcautions.

La potion prte, elle sortit de sa poche la fiole de cristal bleu et y
trempa, comme tous les soirs, une de ses pingles  cheveux. Elle n'eut
pas le temps de la retirer, on la touchait lgrement  l'paule.

Un frisson la secoua jusqu'aux talons; brusquement elle se retourna et
poussa un cri terrible, un cri d'pouvante et d'horreur:

--Oh!...

Cette main qui l'avait touche, c'tait celle de son mari. Oui, pendant
qu'elle tait devant la chemine, dosant le poison, Sauvresy bien
doucement s'tait soulev; puis doucement, il avait cart le rideau, et
c'tait son bras dcharn qui s'allongeait vers elle, c'taient ses yeux
effrayants de haine et de colre qui flamboyaient devant les siens.

Au cri de Berthe, un autre cri sourd, un rle plutt, avait rpondu.

Trmorel avait tout vu, tout compris, il tait ananti.

Tout est dcouvert! Ces trois mots clataient dans leur intelligence
comme des obus. Partout autour d'eux, ils blouissaient, crits en
lettres de feu. Il y eut un moment d'indicible stupeur, une minute de
silence si profond qu'on entendit battre les tempes d'Hector.

Sauvresy tait rentr sous ses couvertures. Il riait d'un rire clatant
et lugubre, comme le serait le ricanement d'un squelette dont les
mchoires et les dents s'entrechoqueraient.

Mais Berthe n'tait pas de ces cratures qu'un seul coup, si terrible
qu'il soit, peut abattre. Elle tremblait plus que la feuille, ses jambes
flchissaient, mais dj sa pense s'garait en subterfuges possibles.
Qu'avait vu Sauvresy, avait-il mme vu quelque chose? Que savait-il? Et
quand il aurait vu le flacon de verre bleu, ces choses-l s'expliquent.
Ce pouvait tre, ce devait tre par un simple effet du hasard que son
mari l'avait touche  l'paule juste au moment du crime.

Toutes ces penses ensemble traversrent son esprit en une seconde,
rapides comme l'clair rayant les tnbres. Et alors, elle osa, elle eut
la force d'oser s'approcher du lit, et de dire avec un sourire
affreusement contraint, mais enfin avec un sourire:

--Quelle peur tu viens de me faire!

Il la regarda pendant une seconde qui lui parut durer un sicle, et
simplement rpondit.

--Je le comprends!

Plus d'incertitude possible. Aux yeux de son mari, Berthe ne vit que
trop clairement qu'il savait. Mais quoi? mais jusqu'o? Elle parvint 
prendre sur elle de continuer:

--Souffrirais-tu davantage?

--Non.

--Alors, pourquoi t'es-tu lev!

--Pourquoi?...

Il russit  se hausser sur ses oreillers et avec une force dont on ne
l'et pas cru capable, une minute auparavant, il poursuivit:

--Je me suis lev pour vous dire que c'est assez de tortures comme cela,
que j'en suis arriv aux limites de l'nergie humaine, que je ne saurais
endurer un jour de plus ce supplice inou de me voir, de me sentir
mesurer la mort lentement, goutte  goutte, par les mains de ma femme et
de mon meilleur ami.

Il s'arrta. Hector et Berthe taient foudroys.

--Je voulais vous dire encore: Assez de mnagements cruels, assez de
raffinements, je souffre. Ah! ne voyez-vous pas que je souffre
horriblement. Htez-vous, abrgez mon agonie. Tuez-moi, mais tuez-moi
d'un coup, empoisonneurs!

Sur ce dernier mot: empoisonneurs, le comte de Trmorel se dressa comme
s'il et t m par un ressort, tout d'une pice, les yeux hagards, les
bras tendus en avant.

Sauvresy, lui,  ce mouvement, glissa rapidement sa main sous les
oreillers et en retira un revolver dont il dirigea le canon vers Hector,
en criant:

--N'approche pas.

Il avait cru que Trmorel allait se prcipiter sur lui, et, puisque le
poison tait dcouvert, l'trangler, l'touffer.

Il se trompait. Hector se sentait devenir fou. Il retomba comme une
masse.

Berthe, plus forte, essayait de se dbattre, s'efforant de secouer les
torpeurs de l'pouvante qui l'envahissait.

--Tu es plus mal, mon Clment, disait-elle, c'est encore cette affreuse
fivre qui me fait tant de peur qui te reprend. Le dlire...

--Ai-je vraiment le dlire? interrompit-il d'un air surpris.

--Hlas! oui, mon bien-aim, c'est lui qui te hante, qui peuple
d'horribles visions ta pauvre tte malade.

Il la regarda curieusement. Rellement, il tait stupfait de cette
audace qui croissait avec les circonstances...

--Quoi! ce serait nous qui te sommes si chers, tes amis, moi ta...

L'implacable regard de son mari la fora, oui, la fora de s'arrter,
les paroles expirrent sur ses lvres.

--Assez de mensonges, va, Berthe, reprit Sauvresy, ils sont inutiles.
Non, je n'ai pas rv, non, je n'ai pas eu le dlire. Le poison n'est
que trop rel et je pourrais te le nommer sans le retirer de ta poche.

Elle recula pouvante comme si elle et vu la main de son mari tendue
pour lui arracher le flacon de cristal.

--Je l'ai devin et reconnu ds le premier moment, car vous avez choisi
un de ces poisons qui ne laissent gure de traces, il est vrai, mais
dont les indices ne trompent pas. Vous souvient-il du jour o je me suis
plaint d'une saveur poivre? Le lendemain j'tais fix, et j'ai failli
ne pas l'tre seul. Le docteur R... a eu un doute.

Berthe voulut balbutier quelques mots. Sauvresy l'interrompit.

--On s'exerce au poison, poursuivait-il, d'un ton d'effrayante ironie,
avant de s'en servir. Vous ne connaissez donc pas le vtre, vous ne
savez donc rien de ses effets? Maladroits! Comment! votre poison donne
d'intolrables nvralgies, des insomnies dont rien ne triomphe, et vous
me regardez sottement, sans surprise, dormir des nuits entires.
Comment! je me plains d'un feu intrieur dvorant, pendant que votre
poison charrie des glaces dans les veines et dans les entrailles, et
vous ne vous en tonnez pas! Vous voyez disparatre et changer tous les
symptmes, et vous n'tes pas clairs. Vous tes donc fous. Savez-vous
ce qu'il m'a fallu faire pour carter les soupons du docteur R... J'ai
d taire les souffrances relles de votre poison, et me plaindre de maux
imaginaires, ridicules, absurdes. J'accusais prcisment le contraire de
ce que j'prouvais. Vous tiez perdus, je vous ai sauvs.

Sous tant de coups redoubls, la criminelle nergie de Berthe
chancelait. Elle se demandait si elle ne devenait pas folle.
Entendait-elle bien? tait-ce bien vrai que son mari s'tait aperu
qu'on l'empoisonnait et qu'il n'avait rien dit, qu'il avait mme tromp
et drout le mdecin? Pourquoi? dans quel but?

Sauvresy avait fait une pause de quelques minutes, bientt il reprit:

--Si je me suis tu, si je vous ai sauvs, c'est que le sacrifice de ma
vie tait fait. Oui, j'ai t frapp au coeur pour ne plus me relever,
le jour o j'ai appris qu'abusant de ma confiance vous me trompiez.

C'est sans motion apparente qu'il parlait de sa mort, du poison qu'on
lui versait; mais sur ces mots: Vous me trompiez, sa voix s'altra et
trembla.

--Je ne voulais pas, je ne pouvais pas le croire d'abord. Je doutais du
tmoignage de mes sens plutt que de vous. Il a bien fallu me rendre 
l'vidence. Je n'tais plus dans ma maison, qu'un de ces tyrans
grotesques qu'on berne et qu'on bafoue. Cependant, je vous gnais
encore. Il fallait  vos amours plus d'espace et de libert. Vous tiez
las de contrainte, excds de feintes. Et c'est alors que, songeant que
ma mort vous faisait libres et riches, vous avez charg le poison de
vous dbarrasser de moi.

Berthe avait du moins l'hrosme du crime. Tout tait dcouvert, elle
jetait le masque. Elle essaya de dfendre son complice, qui restait
ananti dans un fauteuil.

--C'est moi qui ai tout fait, s'cria-t-elle, il est innocent.

Un mouvement de rage empourpra le visage ple de Sauvresy.

--Ah! vraiment, reprit-il, mon ami Hector est innocent! Ce n'est donc
pas lui, qui pour me payer--non la vie, il tait trop lche pour se
tuer, mais l'honneur, qu'il me doit--m'a pris ma femme? Misrable! Je
lui tends la main quand il se noie, je l'accueille comme un frre aim,
et pour prix de mes services, il installe l'adultre  mon foyer... non
cet adultre brillant qui a l'excuse de la passion et la posie du pril
brav, mais l'adultre bourgeois, bas, ignoble, de la vie commune...

Et tu savais ce que tu faisais, mon ami Hector, tu savais--je te l'avais
dit cent fois--que ma femme tait tout pour moi, ici-bas, le prsent et
l'avenir, la ralit, le rve, le bonheur, l'esprance, la vie, enfin?
Tu savais que, pour moi, la perdre, c'tait mourir.

Si encore tu l'avais aime! Mais non, ce n'est pas elle que tu aimais.
C'est moi que tu hassais. L'envie te dvorait, et vraiment tu ne
pouvais pas me dire en face: Tu es trop heureux, rends-m'en raison!
Alors, lchement, dans l'ombre, tu m'as dshonor. Berthe n'tait que
l'instrument de tes rancunes. Et aujourd'hui, elle te pse, tu la
mprises et tu la crains. Mon ami Hector, tu as t chez moi le vil
laquais qui pense venger sa bassesse en souillant de sa salive les mets
qu'il porte  la table du matre!

Le comte de Trmorel ne rpondit que par un gmissement. Les paroles
terribles de cet homme mourant tombaient sur sa conscience plus cruelles
que des soufflets sur sa joue.

--Voil, Berthe, continuait Sauvresy, voil l'homme que tu m'as prfr,
pour lequel tu m'as trahi. Tu ne m'as jamais aim, moi, je le reconnais
maintenant, jamais ton coeur ne m'a appartenu. Et moi je t'aimais
tant!...

Du jour o je t'ai vue, tu es devenue mon unique pense, ou plutt ma
pense mme, comme si ton coeur  toi eut battu  la place du mien.

En toi tout m'tait cher et prcieux. J'adorais tes caprices, tes
fantaisies, j'adorais jusqu' tes dfauts. Il n'est rien que je n'eusse
entrepris pour un de tes sourires, pour me faire dire: merci! entre deux
baisers. Tu ne sais donc pas, que bien des annes aprs notre mariage,
ce m'tait encore un bonheur, une fte, de m'veiller le premier pour te
regarder dormir d'un sommeil d'enfant, pour admirer, pour toucher tes
beaux cheveux blonds pandus sur la batiste des oreillers. Berthe!...

Il s'attendrissait au souvenir de ces flicits passes, de ces
jouissances immatrielles  force d'tre profondes, et qui ne
reviendraient plus.

Il oubliait leur prsence, la trahison infme, le poison.

Il oubliait qu'il allait mourir assassin par cette femme tant aime, et
ses yeux s'emplissaient de larmes, sa voix s'touffait dans sa gorge; il
s'arrta.

Plus immobile et plus blanche que le marbre, Berthe coutait, essayant
de pntrer le sens de cette scne.

--Il est donc vrai, reprit le malade, que ces beaux yeux limpides
clairent une me de boue! Ah! qui n'et t tromp comme moi! Berthe, 
quoi rvais-tu lorsque tu t'endormais berce entre mes bras? Quelles
chimres caressait ta folie?

Trmorel est arriv, et tu as cru voir en lui l'idal de tes songes. Tu
admirais les rides prcoces du viveur comme le sceau fatal qui marque le
front de l'archange dchu. Tu as pris pour des lambeaux de pourpre les
guenilles pailletes de son pass qu'il secouait sous tes yeux.

Ton amour, sans souci du mien, s'est lanc au-devant de lui qui ne
songeait mme pas  toi. Tu allais au mal comme  ton essence mme. Et
moi qui croyais ta pense plus immacule que la neige des Alpes. En toi
il n'y a mme pas eu de lutte. Tu ne t'es pas abandonne, tu t'es
offerte. Nul trouble ne m'a rvl ta premire faute. Tu m'apportais
sans rougir ton front mal essuy des baisers de ton amant.

La lassitude domptait son nergie. Sa voix peu  peu se voilait et
devenait plus faible.

--Tu as eu ton bonheur entre les mains, Berthe, et tu l'as bris
insoucieusement comme l'enfant brise le jouet dont il ignore la valeur.
Qu'attendais-tu de ce misrable pour lequel tu as eu l'affreux courage
de me tuer le baiser aux lvres, doucement, lentement, heure par heure?
Tu as cru l'aimer, mais le dgot  la longue doit t'tre venu.
Regarde-le et juge-nous. Vois quel est l'homme, de moi tendu sur ce lit
o je vais rendre le dernier soupir dans quelques heures, et de lui qui
agonise de peur dans son coin. Du crime, tu as l'nergie, et il n'en a
que la bassesse. Ah! si je m'appelais Hector de Trmorel et qu'un homme
et os parler comme je viens de le faire, cet homme n'existerait plus,
et-il pour se dfendre dix revolvers comme celui que je tiens.

Ainsi remu du pied dans la boue, Hector essaya de se lever, de
rpondre. Ses jambes ne le portaient plus, sa gorge ne rendait que des
sons rauques et inarticuls.

Et Berthe, en effet, examinant ces deux hommes, reconnaissait avec rage
son erreur.

Son mari, en ce moment, lui apparaissait sublime: ses yeux avaient des
profondeurs inoues, son front rayonnait, tandis que l'autre;
l'autre!...  le considrer seulement elle se sentait prise de nauses.

Ainsi, toutes ces chimres dcevantes aprs lesquelles elle avait couru,
amour, passion, posie, elle les avait eues entre les mains, elle les
avait tenues, et elle n'avait pas su s'en apercevoir. Mais o en voulait
venir Sauvresy, quelle ide poursuivait-il? Il continuait pniblement:

--Ainsi donc, voici notre situation: vous m'avez tu, vous allez tre
libres, mais vous vous hassez, vous vous mprisez...

Il dut s'interrompre, il touffait. Il essaya de se hausser sur ses
oreillers, de s'asseoir sur son lit, il tait trop faible. Alors, il
s'adressa  sa femme.

--Berthe, dit-il, aide-moi  me soulever.

Elle se pencha sur le lit, s'appuyant au dossier, et prenant son mari
sous les bras, elle parvint  le placer comme il le dsirait. Dans cette
nouvelle position, il parut plus  l'aise, et  deux ou trois reprises,
il respira longuement.

--Maintenant, fit-il, je voudrais boire. Le mdecin m'a permis un peu de
vin vieux, si fantaisie m'en prenait; donne-moi trois doigts de vin
vieux.

Elle se hta de lui en apporter un verre, il le vida et le lui rendit.

--Il n'y avait pas de poison dedans? demanda-t-il. Cette question
effrayante, le sourire qui l'accompagnait brisrent l'endurcissement de
Berthe.

Depuis un moment, avec son dgot pour Trmorel, les remords en elle
s'taient veills et dj elle se faisait horreur.

--Du poison! rpondit-elle avec violence, jamais!

--Il va pourtant falloir m'en donner tout  l'heure, pour m'aider 
mourir.

--Toi! mourir, Clment! non, je veux que tu vives, pour que je puisse
racheter le pass. Je suis une infme, j'ai commis un crime abominable,
mais tu es bon. Tu vivras; je ne te demande pas d'tre ta femme, mais ta
servante, je t'aimerai, je m'humilierai, je te servirai  genoux, je
servirai tes matresses si tu en as, et je ferai tant qu'un jour, aprs
dix ans, aprs vingt ans d'expiation, tu me pardonneras.

C'est  peine si, dans son trouble mortel, Hector avait pu suivre cette
scne. Mais aux gestes de Berthe,  son accent,  ses dernires paroles
surtout, il eut comme une lueur d'espoir, il crut que peut-tre tout
allait tre fini, oubli, que Sauvresy allait pardonner. Se soulevant 
demi, il balbutia:

--Oui, grce, grce!

Les yeux de Sauvresy lanaient des clairs, la colre donnait  sa voix
des vibrations puissantes.

--Grce! s'cria-t-il, pardon!... Avez-vous eu piti de moi pendant une
anne que vous vous tes jous de mon bonheur, depuis quinze jours que
vous mlez du poison  toutes mes tisanes! Grce? Mais vous tes fous?
Pourquoi donc pensez-vous que je me suis tu en dcouvrant votre infamie,
que je me suis laiss tranquillement empoisonner, que j'ai pris soin de
drouter les mdecins? Esprez-vous que j'ai agi ainsi uniquement pour
prparer une scne d'adieux dchirants et vous donner  la fin ma
bndiction? Ah! connaissez-moi mieux!

Berthe sanglotait. Elle essaya de prendre la main de son mari, il la
repoussa durement.

--Assez de mensonges, dit-il, assez de perfidies! Je vous hais!... Vous
ne sentez donc pas qu'il n'y a plus que la haine de vivante en moi!

L'expression de Sauvresy tait atroce en ce moment.

--Voici bientt deux mois, reprit-il, que je sais la vrit. Tout se
brisa en moi, l'me et le corps. Ah! il m'en a cot de me taire, j'ai
failli en mourir. Mais une pense me soutenait: je voulais me venger.
Aux heures de rpit, je ne songeais qu' cela. Je cherchais un chtiment
proportionn  l'offense. Je n'en trouvais pas, non, je ne pouvais en
trouver, lorsque vous avez pris le parti de m'empoisonner. Le jour o
j'ai devin le poison, j'ai eu un tressaillement de joie, je tenais ma
vengeance.

Une terreur toujours croissante envahissait Berthe et la stupfiait
autant que Trmorel.

--Pourquoi voulez-vous ma mort? continuait Sauvresy, pour tre libres,
pour vous marier? Eh bien! c'est l ce que je veux aussi. Le comte de
Trmorel sera le second mari de Mme veuve Sauvresy.

--Jamais! s'cria Berthe, non jamais!

--Jamais! rpta Hector comme un cho.

--Cela sera pourtant, puisque moi je le veux. Oh! mes prcautions sont
bien prises, allez, et vous ne sauriez m'chapper. coutez-moi donc: Ds
que j'ai t certain du poison, j'ai commenc par crire notre histoire
trs dtaille  tous les trois, j'ai de plus, tenu jour par jour, heure
par heure, pour ainsi dire, un journal fort exact de mon empoisonnement;
enfin, j'ai recueilli du poison que vous me donniez...

Berthe eut un geste que Sauvresy prit pour une dngation, car il
insista:

--Certainement, j'en ai recueilli, et je puis mme vous dire comment.
Toutes les fois que Berthe me donnait une potion suspecte, j'en gardais
une gorge dans ma bouche, et fort soigneusement je crachais cette
gorge dans une bouteille cache sous mon traversin.

Ah! vous vous demandez comment j'ai pu faire toutes ces choses sans que
vous vous en soyez douts, sans qu'aucun domestique s'en soit aperu?
Sachez donc que la haine est plus forte encore que l'amour, et que
jamais l'adultre n'aura les perfidies de la vengeance. Soyez srs que
je n'ai rien laiss au hasard, rien oubli.

Hector et Berthe regardaient Sauvresy avec cette attention fixe, voisine
de l'hbtement. Ils s'efforaient de comprendre, ils ne comprenaient
pas encore.

--Finissons-en, reprit le mourant, mes forces s'puisent. Donc, ce matin
mme, cette bouteille contenant un litre environ de potion, notre
biographie et la relation de mon empoisonnement ont t remises aux
mains d'un homme sr et dvou que vous n'arriveriez pas  corrompre si
vous le connaissiez. Rassurez-vous, il ignore la nature du dpt. Le
jour o vous vous marierez, cet ami vous rendra le tout. Si au
contraire, d'aujourd'hui en un an, vous n'tes pas maris, il a ordre de
remettre le dpt confi  son honneur entre les mains du procureur
imprial.

Un double cri d'horreur et d'angoisse apprit  Sauvresy qu'il avait bien
choisi sa vengeance.

--Et songez-y bien, ajouta-t-il, le paquet remis  la justice, c'est le
bagne, pour vous, sinon l'chafaud.

Sauvresy avait abus de ses forces. Il retomba sur son lit haletant, la
bouche entrouverte, les yeux teints; les traits si dcomposs qu'on et
pu croire qu'il allait expirer.

Mais ni Berthe ni Trmorel ne songeaient  le secourir. Ils restaient
l, en face l'un de l'autre, la pupille dilate, hbts, comme si leurs
penses se fussent rencontres dans les tourments de cet avenir que leur
imposait l'implacable ressentiment de l'homme qu'ils avaient outrag.
Ils taient, maintenant, indissolublement unis, confondus dans une
destine pareille, sans que rien pt les sparer, que la mort. Une
chane les liait plus troite et plus dure que celle des forats, chane
d'infamies et de crimes, dont le premier anneau tait un baiser et le
dernier un empoisonnement.

Dsormais Sauvresy pouvait mourir, sa vengeance planait sur leur tte,
faisant ombre  leur soleil. Libres en apparence, ils iraient dans la
vie crass par le fardeau du pass, plus esclaves que les Noirs des
marais empests de l'Amrique du Sud.

Spars par la haine et le mpris, ils se voyaient rivs par la terreur
commune du chtiment, condamns  un embrassement ternel.

Mais ce serait mconnatre Berthe que de croire qu'elle en voulut  son
mari. C'est en ce moment qu'il l'crasait du talon qu'elle l'admirait.

Agonisant, si faible qu'un enfant et eu raison aisment de son dernier
souffle, il prenait pour elle des proportions supra-humaines.

Elle n'avait ide ni de tant de constance ni de tant de courage
s'alliant  tant de dissimulation et de gnie. Comme il les avait
devins! Comme il avait su se jouer d'eux! Pour tre le plus fort, le
matre, il n'avait eu qu' vouloir. Jusqu' un certain point elle
jouissait de l'trange atrocit de cette scne, trop excessive pour tre
de celles qui entrent dans les prvisions humaines. Elle ressentait
quelque chose comme un pre orgueil  s'y trouver mle,  y jouer un
rle. En mme temps elle tait transporte de rage et de regrets en
songeant que cet homme elle l'avait eu  elle, en son pouvoir, qu'il
avait t  ses genoux. Elle tait bien prs de l'aimer. Entre tous les
hommes, matresse de ses destines, c'est lui qu'elle et choisi. Et il
allait lui chapper.

Cependant, il faut bien le dire: le caractre de Berthe n'est pas une
exception.

On rencontre assez souvent des caractres pareils, seulement le sien fut
pouss  l'extrme. L'imagination est, selon les circonstances, le foyer
qui vivifie la maison ou l'incendie qui la dvore. L'imagination de
Berthe, faute d'aliments pour sa flamme, mit le feu  tous ses mauvais
instincts.

Les femmes doues de cette effroyable nergie ne sont mdiocres ni pour
le crime ni pour la vertu, ce sont des hrones sublimes ou des
monstres. Elles peuvent tre des anges de dvouement, des Sophie Gleire,
des Jane Lebon, alors elles partagent le martyre de quelque obscur
inventeur ou donnent leur vie pour une ide. D'autres fois, elles
pouvantent la socit par leur cynisme, elles empoisonnent leur mari en
crivant des lettres en beau style et finissent dans les maisons
centrales.

Et  tout prendre, mieux vaut une nature passionne comme celle de
Berthe, qu'un temprament flasque et mou comme celui de Trmorel.

La passion, au moins, va de son mouvement propre, terrible comme celui
du boulet, mais de son mouvement. La faiblesse est comme une masse de
plomb suspendue au bout d'une corde, et qui va heurtant et blessant de
droite et de gauche, selon la direction que lui imprime le premier venu.
Trmorel, pendant que les sentiments les plus violents bouillonnaient
dans l'me de Berthe, Trmorel commenait  revenir  lui. Comme
toujours, la crise passe, il se relevait, pareil  ces roseaux que le
vent couche dans la vase et qui se redressent plus boueux aprs chaque
bourrasque.

La certitude que Laurence dsormais tait perdue pour lui commenait 
entrer dans son entendement, et son dsespoir tait sans bornes.

Le silence dura ainsi un bon quart d'heure au moins.

Enfin, Sauvresy triompha du spasme qui l'avait abattu. Il respirait, il
parlait.

--Je n'ai pas tout dit encore... commena-t-il.

Sa voix tait faible comme un murmure, et cependant elle retentit comme
un mugissement formidable aux oreilles des empoisonneurs.

--... Vous allez voir si j'ai tout calcul, tout prvu. Moi mort, l'ide
vous viendrait peut-tre de fuir, de passer  l'tranger. C'est ce que
je ne permettrai pas. Vous devez rester  Orcival, au Valfeuillu. Un
ami--non celui qui a reu le dpt, un autre--est charg, sans en savoir
la raison, de vous surveiller. Si l'un de vous, retenez bien mes
paroles, disparaissait huit jours, le neuvime l'homme du dpt
recevrait une lettre qui le dterminerait  aller prvenir immdiatement
le procureur imprial.

Oui, il avait tout prvu, et Trmorel  qui cette ide de fuite tait
venue dj, fut accabl.

--Je me suis arrang d'ailleurs, continuait Sauvresy, pour que cette
tentation de fuite ne vous soit pas trop forte. Je laisse, il est vrai,
toute ma fortune  Berthe, mais je la lui laisse en usufruit seulement.
La nue proprit ne lui appartiendra que le lendemain de votre mariage.

Berthe eut un geste de rpugnance que son mari interprta mal. Il crut
qu'elle pensait  cette copie  laquelle il avait ajout quelques
lignes.

--Tu songes  la copie du testament que tu as entre les mains, lui
dit-il, c'est une copie inutile, et si j'y ai ajout quelques mots sans
valeur, c'est que je redoutais vos convoitises et qu'il me fallait
endormir vos dfiances. Mon testament, le vrai--et il insista sur ce
mot: vrai--, celui qui est dpos chez le notaire d'Orcival et qui vous
sera communiqu, porte une date postrieure de deux jours. Je puis vous
donner lecture du brouillon.

Il tira d'un portefeuille, cach comme le revolver sous son chevet, une
feuille de papier et lut:

Atteint d'une maladie qui ne pardonne pas et que je sais tre
incurable, j'exprime ici, librement et dans la plnitudes de mes
facults, mes volonts dernires.

Mon voeu le plus cher est que ma bien aime veuve, Berthe, pouse,
aussitt que les dlais lgaux seront expirs, mon cher ami le comte
Hector de Trmorel. Ayant t  mme d'apprcier la grandeur d'me, et
la noblesse de sentiment de ma femme et de mon ami, je sais qu'ils sont
dignes l'un de l'autre et que, l'un par l'autre, ils seront heureux. Je
meurs plus tranquille, sachant que je laisse  ma Berthe un protecteur
dont j'ai prouv...

Il fut impossible  Berthe d'en entendre davantage.

--Grce! s'cria-t-elle, assez!

--Assez, soit, rpondu Sauvresy. Je vous ai lu ce brouillon pour vous
montrer que si, d'un ct, j'ai tout dispos pour assurer l'excution de
mes volonts, de l'autre j'ai tout fait pour vous conserver la
considration du monde. Oui, je veux que vous soyez estims et honors,
c'est sur vous seuls que je compte pour ma vengeance. J'ai nou autour
de vous un rseau que vous ne sauriez briser. Vous triomphez. La pierre
de ma tombe sera bien comme vous l'espriez, l'autel de vos fianailles;
sinon, le bagne.

Sous tant d'humiliations, sous tant de coups de fouet le cinglant en
plein visage, la fiert de Trmorel se rvolta,  la fin.

--Tu n'as oubli qu'une chose, ami Sauvresy, s'cria-t-il, on peut
mourir.

--Pardon, reprit froidement le malade, j'ai prvu le cas et j'allais
vous en avertir. Si l'un de vous mourait brusquement avant le mariage,
le procureur imprial serait prvenu.

--Tu te mprends; j'ai voulu dire: on peut se tuer.

Sauvresy toisa Hector d'un regard outrageant.

--Toi, te tuer! fit-il, allons donc! Jenny Fancy, qui te mprise presque
autant que moi, m'a clair sur la porte de tes menaces de suicide. Te
tuer!... Tiens, voici mon revolver, brle-toi la cervelle, et je
pardonne  ma femme.

Hector eut un geste de rage, mais il ne prit pas l'arme que lui tendait
son ami.

--Tu vois bien, insista Sauvresy, je le savais bien, tu as peur...

Et s'adressant  Berthe:

--Voil ton amant, dit-il.

Les situations excessives ont ceci de bizarre que les acteurs y restent
naturels dans l'exception. Ainsi, Berthe, Hector et Sauvresy
acceptaient, sans s'en rendre compte, les conditions anormales dans
lesquelles ils se trouvaient placs, et ils parlaient presque
simplement, comme s'il se ft agi de choses de la vie ordinaire et non
de faits monstrueux.

Mais les heures volaient, et Sauvresy sentait la vie se retirer de lui.

--Il ne reste qu'un acte  jouer, fit-il; Hector, va appeler les
domestiques, qu'on fasse lever ceux qui sont couchs, je veux les voir
avant de mourir.

Trmorel hsitait.

--Va donc, veux-tu que je sonne, veux-tu que je tire un coup de pistolet
pour attirer ici toute la maison!

Hector sortit.

Berthe tait seule avec son mari; seule!

Elle eut l'espoir que peut-tre elle parviendrait  le faire revenir sur
ses rsolutions, qu'elle obtiendrait son pardon. Elle se rappelait le
temps o elle tait toute puissante, le temps o son regard fondait les
rsolutions de cet homme qui l'adorait.

Elle s'agenouilla devant le lit.

Jamais elle n'avait t si belle, si sduisante, si irrsistible. Les
poignantes motions de la soire avaient fait monter toute son me  son
front, ses beaux yeux noys de larmes suppliaient, sa gorge haletait, sa
bouche s'entrouvrait comme pour des baisers, cette passion pour Sauvresy
ne dans la fivre clatait en dlire.

--Clment, balbutiait-elle, d'une voix pleine de caresses, nervante,
lascive, mon mari, Clment!...

Il abaissa sur elle un regard de haine.

--Que veux-tu?

Elle ne savait comment commencer, elle hsitait, elle tremblait, elle se
troublait... elle aimait.

--Hector ne saurait pas mourir, fit-elle, mais moi...

--Quoi, que veux-tu dire? parle.

--C'est moi, misrable, qui te tue, je ne te survivrai pas.

Une inexprimable angoisse contracta les traits de Sauvresy. Elle, se
tuer! Mais alors, c'en tait fait de sa vengeance; sa mort,  lui, ne
serait plus qu'un suicide absurde, ridicule, grotesque. Et il savait que
le courage ne manquerait pas  Berthe au dernier moment.

Elle attendait, il rflchissait.

--Tu es libre, rpondit-il enfin, ce sera un dernier sacrifice  ton
amant. Toi morte, Trmorel pousera Laurence Courtois et, dans un an, il
aura oubli jusqu'au souvenir de notre nom.

D'un bond, Berthe fut debout, terrible. Elle voyait Trmorel mari,
heureux!...

Un sourire de triomphe, pareil  un rayon de soleil, claira le ple
visage de Sauvresy. Il avait touch juste. Il pouvait s'endormir en paix
dans sa vengeance. Berthe vivrait. Il savait quels ennemis il laissait
en prsence.

Mais dj les domestiques arrivaient un  un.

Presque tous taient au service de Sauvresy depuis de longues annes
dj, et ils l'aimaient, c'tait un bon matre. En le voyant sur son
lit, hve, dfait, portant dj sur sa figure l'empreinte de la mort,
ils taient mus, ils pleuraient.

Alors, Sauvresy dont les forces taient vraiment  bout, se mit  leur
parler d'une voix  peine distincte, et entrecoupe de hoquets
sinistres. Il avait tenu, disait-il,  les remercier de leur attachement
 sa personne, et  leur apprendre que par ses dernires dispositions il
leur laissait  chacun une petite fortune.

Puis arrivant  Berthe et  Hector, il poursuivait:

--Vous avez t tmoins, mes amis, des soins dont j'ai t l'objet de la
part de cet ami incomparable et de ma Berthe adore. Vous avez vu leur
dvouement. Hlas! je sais quels seront leurs regrets! Mais s'ils
veulent adoucir mes derniers instants et me faire une mort heureuse, ils
se rendront  la prire que je ne cesse de leur adresser, ils me
jureront de s'pouser aprs ma mort. Oh! mes amis bien aims, cela vous
semble cruel en ce moment; mais ne savez-vous pas que toute douleur
humaine s'mousse. Vous tes jeunes, la vie a encore bien des flicits
pour vous. Je vous en conjure, rendez-vous aux voeux d'un mourant.

Il fallait se rendre. Ils s'approchrent du lit et Sauvresy mit la main
de Berthe dans celle d'Hector:

--Vous jurez de m'obir? demanda-t-il.

Ils frissonnaient  se tenir ainsi, ils semblaient prs de s'vanouir.
Cependant ils rpondirent, et on put les entendre:

--Nous le jurons.

Les domestiques s'taient retirs, navrs de cette scne dchirante, et
Berthe murmurait:

--Oh! c'est infme, c'est horrible!

--Infme, oui, murmura Sauvresy, mais non plus infme que tes caresses,
Berthe, que tes poignes de main, Hector... non plus horrible que vos
projets, que vos convoitises... que vos esprances...

Sa voix s'teignait dans un rle.

Bientt son agonie commena. D'horribles convulsions tordaient ses
membres, comme des sarments, dans son lit; deux ou trois fois il cria:

--J'ai froid, j'ai froid!

Son corps, en effet, tait glac, et rien ne pouvait le rchauffer.

Le dsespoir tait dans la maison, on ne croyait pas  une fin si
prompte. Les domestiques allaient et venaient effars, ils se
disaient:--Il va passer, ce pauvre monsieur; pauvre madame!

Mais bientt les convulsions cessrent. Il restait tendu sur le dos,
respirant si faiblement que par deux fois on crut que tout tait fini.

Enfin, un peu avant deux heures, ses joues tout  coup se colorrent, un
frisson le secoua. Il se dressa sur son sant et, l'oeil dilat, le
bras roidi dans la direction de la fentre, il s'cria:

--L, derrire le rideau, je les vois.

Une dernire convulsion le rejeta sur son oreiller.

Clment Sauvresy tait mort.

       *       *       *       *       *

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       *       *       *       *       *

       *       *       *       *       *




XXI


Depuis plus de cinq minutes le vieux juge de paix avait achev la
lecture de son volumineux dossier, et ses auditeurs, l'agent de la
Sret et le mdecin, subissaient encore l'impression de ce rcit
dsolant.

Il est vrai que le pre Plantat avait une faon de dire singulire et
bien propre  frapper ceux qui l'coutaient.

Il se passionnait en parlant comme si sa personnalit et t en jeu,
comme s'il et t pour quelque chose dans cette tnbreuse affaire, et
que ses intrts s'y fussent trouvs engags.

M. Lecoq, le premier, revint au sentiment de la situation.

--Un homme crne, ce Sauvresy, dit-il.

L'envoy de la prfecture de police tait tout entier dans cette
exclamation.

Ce qui le frappait, dans cette affaire, c'tait la conception
extraordinaire de Sauvresy. Ce qu'il admirait, c'tait son bien jouer
dans une partie o il savait devoir laisser sa vie.

--Je ne connais pas, ajouta-t-il, beaucoup de gens capables d'une si
effroyable fermet. Se laisser empoisonner tout doucettement par sa
femme, brrr... cela donne froid rien que d'y penser.

--Il a su se venger, murmura le docteur Gendron.

--Oui, rpondit le pre Plantat, oui, docteur, il a su se venger et plus
terriblement encore qu'il ne le supposait et que vous ne sauriez
l'imaginer.

Depuis un moment l'agent de la Sret s'tait lev. Pendant plus de
trois heures, clou sur son fauteuil par l'intrt du rcit, il tait
rest immobile et il sentait ses jambes engourdies.

--Monsieur le juge de paix m'excusera, dit-il, pour ma part, je me fais
trs bien une ide de l'infernale existence qui a commenc pour les
empoisonneurs le lendemain de la mort de leur victime. Quels caractres!
Et vous nous les avez, monsieur, esquisss de main de matre. On les
connat aprs votre analyse comme si on les et tudis  la loupe
pendant dix ans.

Il parlait fort dlibrment, mais il cherchait en mme temps l'effet de
son compliment sur la physionomie du pre Plantat.

O diable ce bonhomme a-t-il eu ces dtails? se demandait-il. Est-ce
lui qui a rdig ce mmoire, et, si ce n'est pas lui, qui ce peut-il
tre? Comment, possdant de tels renseignements, n'a-t-il rien dit?

M. Plantat ne voulut pas remarquer la muette interrogation de M. Lecoq.

--Je sais, dit-il, que le corps de Sauvresy n'tait pas refroidi que
dj ses assassins en taient  changer des menaces de mort.

--Malheureusement pour eux, observa le docteur Gendron, Sauvresy avait
prvu le cas o sa veuve aurait voulu utiliser le restant du flacon de
verre bleu.

--Ah! il tait fort, fit Lecoq, d'un ton convaincu, trs fort.

--Berthe, continuait le pre Plantat, ne pouvait pardonner  Hector de
ne pas avoir pris le revolver qu'on lui tendait, et de ne pas s'tre
fait sauter la cervelle. Sauvresy avait encore prvu cela. Berthe
s'imaginait que son amant mort, son mari aurait tout oubli, et on ne
peut dire si elle se trompait.

--Et le public n'a jamais rien su de l'horrible guerre intrieure?

--Le public n'a jamais rien souponn.

--C'est merveilleux!

--Dites, monsieur Lecoq, que c'est  peine croyable. Jamais
dissimulation ne fut si habile, ni surtout si merveilleusement soutenue.
Interrogez le premier venu des habitants d'Orcival, il vous rpondra
comme ce brave Courtois, ce matin, au juge d'instruction, que le comte
et la comtesse taient des poux modles et qu'ils s'adoraient. Eh!
tenez, j'y ai t pris moi-mme, moi qui savais ce qui s'tait pass,
qui m'en doutais, veux-je dire.

Si prompt qu'et t le pre Plantat  se reprendre, l'inadvertance
n'chappa pas  M. Lecoq.

N'est-ce vraiment qu'une inadvertance, qu'un lapsus? se demandait-il.

Mais le vieux juge de paix poursuivait:

--De vils criminels ont t atrocement punis, on ne saurait les
plaindre; tout serait donc pour le mieux si Sauvresy enivr par la
haine, n'ayant qu'une ide fixe, la vengeance, n'avait lui-mme commis
une imprudence que je regarde presque comme un crime.

--Un crime! exclama le docteur stupfait, un crime, Sauvresy!

M. Lecoq eut un fin sourire et murmura, oh! bien bas:

--Laurence.

Si bas qu'il et parl, le pre Plantat l'entendit.

--Oui, monsieur Lecoq, rpondit-il d'un ton svre, oui, Laurence.
Sauvresy a commis une dtestable action le jour o il a song  faire de
cette malheureuse enfant la complice, je veux dire l'instrument de ses
colres. C'est lui qui l'a jete sans piti entre deux tres excrables
sans se demander si elle n'y serait pas brise. C'est avec le nom de
Laurence qu'il a dcid Berthe  vivre. Et cependant il savait la
passion de Trmorel, il savait l'amour de cette malheureuse jeune fille,
et il connaissait son ami capable de tout. Lui qui a si bien prvu tout
ce qui pouvait servir sa vengeance, il n'a pas daign prvoir que
Laurence pouvait tre sduite et dshonore, et il l'a laisse dsarme
devant la sduction du plus lche et du plus infme des hommes.

L'agent de la Sret rflchissait.

--Il est une circonstance, objecta-t-il, que je ne puis m'expliquer.
Comment ces complices qui s'excraient, que la volont implacable de
leur victime enchanait l'un  l'autre contre tous leurs instincts, ne
se sont-ils pas spars d'un commun accord le lendemain de leur mariage,
le lendemain du jour o ils sont rentrs en possession du titre qui
tablissait leur crime?

Le vieux juge de paix hocha la tte.

--Je vois bien, rpondit-il, que je ne suis point arriv  vous bien
faire comprendre l'pouvantable caractre de Berthe. Hector et accept
avec transport une sparation, sa femme ne pouvait pas y consentir. Ah!
Sauvresy la connaissait bien. Elle sentait sa vie perdue, d'horribles
regrets la dchiraient, il lui fallait une victime, une crature  qui
faire expier ses erreurs et ses crimes,  elle. Cette victime fut
Hector. Acharne  sa proie, elle ne l'et lche pour rien au monde.

--Ah! ma foi! remarqua le docteur Gendron, votre Trmorel est aussi trop
pusillanime. Qu'avait-il tant  redouter, une fois le manuscrit de
Sauvresy ananti?

--Qui vous dit qu'il l'ait t, interrompit le vieux juge de paix.

Sur cette rponse, M. Lecoq interrompit sa promenade de long en large
dans la bibliothque et vint s'asseoir en face du pre Plantat.

--Les preuves ont-elles ou n'ont-elles pas t ananties, fit-il, pour
moi, pour l'instruction, tout est l.

Le pre Plantat ne jugea pas  propos de rpondre directement.

--Savez-vous, demanda-t-il, qui tait le dpositaire choisi par
Sauvresy.

--Ah! s'cria l'agent de la Sret en se frappant le front comme s'il
et t illumin par une ide soudaine, ce dpositaire, c'tait vous,
monsieur le juge de paix.

Et en lui-mme il ajouta: Maintenant, mon bonhomme, je commence 
comprendre d'o viennent tes informations.

--Oui; c'tait moi, reprit le pre Plantat. Le jour du mariage de Mme
veuve Sauvresy et du comte Hector, me conformant aux dernires volonts
de mon ami mourant, je me suis rendu au Valfeuillu, et j'ai fait
demander M. et Mme de Trmorel.

Bien que trs entours, trs occups, ils me reurent immdiatement dans
le petit salon du rez-de-chausse o ce pauvre Clment a t assassin.
Ils taient fort ples l'un et l'autre et affreusement troubls.
Certainement ils devinaient l'objet de ma visite, ils l'avaient devin
en m'entendant nommer puisqu'ils me recevaient.

Aprs les avoir salus l'un et l'autre, je m'adressai  Berthe, ainsi
que le prescrivaient les minutieuses instructions qui m'avaient t
donnes par crit, et o clate l'infernale prvoyance de Sauvresy.

Madame, lui dis-je, j'ai t charg par feu votre premier mari de vous
remettre, le jour de vos secondes noces, le dpt qu'il m'avait confi.

Elle me prit le paquet renfermant la bouteille et le manuscrit, d'un air
fort riant, joyeux mme, me remercia beaucoup et aussitt sortit.

 l'instant la contenance du comte changea. Il me parut trs inquiet,
trs agit. Il tait comme sur des charbons. Je voyais bien qu'il
brlait de s'lancer sur les pas de sa femme et qu'il n'osait pas.
J'allais me retirer, mais il n'y tenait, plus. Pardon! me dit-il
brusquement, vous permettez, n'est-ce pas? Je suis  vous dans
l'instant. Et il sortit en courant.

Lorsque je le revis ainsi que sa femme quelques minutes plus tard, ils
taient fort rouges l'un et l'autre; leurs yeux avaient un clat
extraordinaire et leur voix frmissait encore pendant qu'ils me
reconduisaient avec des formules polies. Ils venaient certainement
d'avoir une altercation de la dernire violence.

--Et le reste se devine, interrompit M. Lecoq. Elle tait alle, la
chre dame, mettre en sret le manuscrit du dfunt. Et quand son
nouveau mari lui a demand de le lui livrer, elle lui a rpondu:
Cherche.

--Sauvresy m'avait bien recommand de ne remettre le paquet qu'entre ses
mains  elle.

--Oh! il s'entendait  monter une vengeance. Il donnait  sa veuve, pour
tenir Trmorel sous ses pieds, une arme terrible toujours prte 
frapper. C'est l cette cravache magique qu'elle employait si, par
hasard, il se rvoltait. Ah! c'tait un misrable, cet homme, mais elle
a d le faire terriblement souffrir...

--Oui, interrompit le docteur Gendron, jusqu'au jour o il l'a tue.

L'agent de la Sret avait repris sa promenade  travers la
bibliothque.

--Reste maintenant, disait-il, la question du poison, question simple 
rsoudre, puisque nous tenons l, dans ce cabinet, celui qui l'a vendu.

--D'ailleurs, rpondit le docteur, pour ce qui est du poison, j'en fais
mon affaire. C'est dans mon laboratoire que ce gredin de Robelot l'a
vol, et je ne saurais que trop quel il est, le poison, alors mme que
les symptmes, si bien dcrits par le pre Plantat, ne m'eussent pas
appris son nom. Je m'occupais d'un travail sur l'aconit lors de la mort
de M. Sauvresy, c'est avec de l'aconitine qu'il a t empoisonn.

--Ah! fit M. Lecoq surpris, de l'aconitine; c'est la premire fois que
je rencontre ce poison-l dans ma pratique. C'est donc une nouveaut?

--Pas prcisment, dit en souriant M. Gendron. C'est de l'aconit que
Mde extrayait, dit-on, ses plus effroyables toxiques, et Rome et la
Grce l'employaient concurremment avec la cigu comme agent d'excutions
judiciaires.

--Et je ne le connaissais pas! J'ai, il est vrai, si peu de temps pour
travailler. Aprs cela, il tait peut-tre perdu, ce poison de Mde,
comme celui des Borgia; il se perd tant de choses!

--Non, il n'est pas perdu, rassurez-vous. Seulement, nous ne le
connaissons gure maintenant que par les expriences de Mathiole, sur
les condamns  mort, au XVIe sicle; par les travaux de Hers, qui en
1833 isola le principe actif, l'alcalode, et enfin par quelques essais
de Bouchardat qui prtend...

Quand par malheur on a mis le docteur Gendron sur les poisons, il est
difficile de l'arrter. Mais, d'un autre ct, M. Lecoq ne perd jamais
son but de vue.

--Pardon de vous interrompre, docteur, fit-il, retrouverait-on des
traces d'aconitine dans un cadavre inhum depuis prs de deux ans. Car
enfin, M. Domini va vouloir l'exhumation.

--Les ractifs de l'aconitine, monsieur, ne sont pas assez connus pour
en permettre l'isolement dans les produits cadavriques. Bouchardat a
bien propos l'iodure de potassium iodur qui donnerait un prcipit
orange, mais cette exprience ne m'a pas russi.

--Diable, fit M. Lecoq, voil qui est contrariant.

Le docteur eut un sourire de triomphe.

--Rassurez-vous, dit-il, le procd n'existait pas, je l'ai invent.

--Ah! s'cria le pre Plantat, votre papier sensibilis.

--Prcisment.

--Et vous retrouveriez de l'aconitine dans le corps de Sauvresy.

--Je retrouverais, monsieur l'agent, un milligramme d'aconitine dans un
tombereau de fumier.

M. Lecoq paraissait radieux, comme un homme qui acquiert la certitude de
mener  bonne fin une tche qui lui avait paru un peu lourde.

--Eh bien! s'cria-t-il voici qui est termin, notre instruction est
complte. Les antcdents des victimes exposs par monsieur le juge de
paix nous donnent la cl de tous les vnements qui suivent la mort de
ce malheureux Sauvresy. Ainsi, on comprend la haine de ces poux si bien
unis en apparence. Ainsi, on s'explique que le comte Hector ait fait sa
matresse et non sa femme d'une jeune fille charmante, qui avait un
million de dot. Il n'y a plus rien de surprenant,  ce que M. de
Trmorel se soit rsign  jeter  la Seine son nom et sa personnalit
pour se refaire un tat civil. S'il a tu sa femme, c'est qu'il y a t
contraint par la logique des vnements. Elle vivante, il ne pouvait pas
fuir, et cependant il ne pouvait plus continuer  vivre au Valfeuillu.
Enfin, ce papier qu'il cherchait avec tant d'acharnement, lorsque chaque
minute pouvait lui coter la vie, c'tait sa condamnation, la preuve de
son premier crime, le manuscrit de Sauvresy.

M. Lecoq parlait avec une animation extraordinaire, et comme s'il et eu
quelques motifs personnels d'animosit contre le comte de Trmorel. Il
est ainsi fait, et l'avoue volontiers en riant, il ne peut s'empcher
d'en vouloir aux criminels qu'il est charg de poursuivre. Entre eux et
lui, c'est un compte  rgler. De l, l'ardeur dsintresse de ses
recherches. Peut-tre est-ce chez lui simple affaire d'instinct, pareil
 celui qui pousse le chien de chasse sur la trace du gibier.

--Il est clair maintenant, poursuivait-il, que c'est Mlle Courtois
qui a mis fin aux ternelles irrsolutions du comte de Trmorel. Sa
passion pour elle, irrite par les obstacles, devait toucher au dlire.
En apprenant la grossesse de sa matresse--car elle est rellement
enceinte, je le parierais--ce misrable, perdant la tte, a oubli toute
prudence et toute mesure. Il devait tre si las d'un supplice qui, pour
lui, recommenait tous les matins! Il s'est vu perdu, il a vu sa
terrible femme se livrant pour avoir le bonheur de le livrer. pouvant,
il a pris les devants et s'est dcid au meurtre. Cet vnement a t le
coup de fouet qui fait franchir le foss.

Bien des circonstances qui tablissaient la certitude de l'agent de la
Sret avaient ncessairement chapp au docteur Gendron.

--Quoi! s'cria-t-il stupfait, vous croyez  la complicit de Mlle
Laurence.

L'homme de la prfecture eut un geste d'nergique protestation.

--Non, monsieur le docteur, rpondit-il, non certainement, le ciel me
prserve d'une pareille ide. Mademoiselle Courtois a ignor et ignore
le crime. Mais elle savait que Trmorel abandonnerait sa femme pour
elle. Cette fuite avait t discute entre eux, convenue, arrte; ils
s'taient donn rendez-vous pour un certain jour,  un endroit
dtermin.

--Mais cette lettre, fit le mdecin, cette lettre!

Depuis qu'il tait question de Laurence, le pre Plantat dissimulait mal
ses angoisses et ses motions.

--Cette lettre, s'cria-t-il, qui plonge toute une famille dans la plus
affreuse douleur, qui tuera peut-tre mon pauvre Courtois, n'est qu'une
scne de la comdie infme imagine par le comte.

--Oh! fit le docteur rvolt, est-ce possible?

--Je suis absolument de l'avis de monsieur le juge de paix, affirma
l'agent de la Sret. Hier soir, chez monsieur le maire, nous avons eu
en mme temps le mme soupon. J'ai lu et relu la lettre de Mlle
Laurence, et je parierais qu'elle n'est pas d'elle. Le comte de Trmorel
lui a impos un brouillon qu'elle a copi. Ne nous abusons pas,
messieurs, cette lettre a t mdite, rflchie, compose  loisir.
Non, ce ne sont pas, ce ne peuvent tre l les expressions d'une
malheureuse jeune fille de vingt ans qui va se tuer pour chapper au
dshonneur.

--Peut-tre tes-vous dans le vrai, fit le docteur, visiblement branl;
mais comment pouvez-vous imaginer que M. de Trmorel a russi  dcider
Mlle Courtois  cet abominable expdient?

--Comment! Tenez, docteur, je ne suis pas un grand Grec en pareille
matire, ayant eu rarement l'occasion d'tudier sur le vif les
sentiments des demoiselles bien nes, et pourtant la chose me semble
fort simple. Une jeune fille, dans la situation o se trouve Mlle
Courtois, qui sent approcher le moment fatal o sa honte sera publique,
doit tre prte  tout, dcide  tout, mme  mourir.

Le pre Plantat eut comme un gmissement. Une conversation qu'il avait
eue avec Laurence lui revenait  l'esprit. Elle lui avait demand--il se
le rappelait--des renseignements sur certaines plantes vnneuses qu'il
cultivait, s'inquitant beaucoup des moyens qu'on emploie pour en
extraire les sucs mortels.

--Oui, dit-il, elle a song  mourir.

--Eh bien! reprit l'agent de la Sret, c'est  moment o ces penses
funbres hantaient l'esprit de la pauvre enfant, que le comte de
Trmorel a pu facilement achever son oeuvre de perdition. Elle lui
disait sans doute qu'elle prfrait la mort  la honte, il lui a prouv
qu'tant enceinte, elle n'avait pas le droit de se tuer. Il lui a dit
qu'il tait bien malheureux, que n'tant pas libre, il ne pouvait
rparer l'horrible faute, mais il lui a offert en mme temps de lui
sacrifier se vie.

Que devait-elle faire pour tout sauver? Abandonner sa famille, faire
croire  son suicide, pendant que lui, de son ct, dserterait sa
maison et abandonnerait sa femme. Elle a d se dfendre, rsister. Mais
ne devait-il pas tout obtenir d'elle, lui arracher les plus
invraisemblables consentements--en lui parlant de cet enfant qu'elle
sentait tressaillir dans son sein, qu'ils lveraient entre eux, qui
ainsi aurait un pre!

Et elle a consenti  tout, elle a fui, elle a recopi et jet  la poste
la lettre infme prpare par son amant.

Le docteur tait convaincu.

--Oui, murmura-t-il, oui, voil bien les moyens de sduction qu'il a d
employer.

--Mais quel maladroit, reprit l'agent de la Sret, quel niais, qui n'a
pas pens qu'infailliblement on remarquerait cette bizarre concidence
entre la disparition de son cadavre et le suicide de Mlle Laurence.
Les cadavres ne se perdent pas comme cela, que diable! Mais non,
monsieur s'est dit: On me croira bel et bien assassin tout comme ma
femme, et la justice ayant son coupable, c'est--dire Guespin, n'en
demandera pas davantage.

Le pre Plantat eut un geste dsespr de rage impuissante.

--Ah! s'cria-t-il, ne savoir o le misrable se cache pour lui arracher
Laurence.

L'agent de la Sret prit le bras du vieux juge de paix et le serra
nergiquement.

--Rassurez-vous, monsieur, dit-il d'un ton froid, nous le retrouverons,
ou je perdrai mon nom de Lecoq; et, pour tre franc, je dois vous avouer
que la tche ne me parat pas bien difficile.

Trois ou quatre coups discrets frapps  la porte interrompirent M.
Lecoq. L'heure s'avanait, et depuis bien longtemps dj, la maison
tait veille et remuante. Dix fois au moins, Mme Petit, dvore
d'inquitude, malade et pleurant presque de curiosit due, tait venue
coller son oreille  la serrure. Vainement, hlas!

--Que peuvent-ils machiner l-dedans? disait-elle  Louis, son
tranquille commensal. Voici douze heures qu'ils sont enferms sans boire
ni manger; cela a-t-il du bon sens! Enfin, je vais toujours prparer 
djeuner.

Ce n'tait pourtant pas Mme Petit, qui se risquait  frapper.

C'tait Louis, le jardinier, qui venait rendre compte  son matre de
dgts tout  fait extraordinaires commis dans le jardin. Le gazon avait
t abm, pitin, saccag.

Il apportait en mme temps des objets singuliers, laisss par les
malfaiteurs sur la pelouse, et qu'il avait ramasss. Ces objets M. Lecoq
les reconnut du premier coup d'oeil.

--Ciel! s'cria-t-il, je m'oubliais. Je suis l qui cause tranquillement
 visage dcouvert, comme si nous n'tions pas en plein jour, comme si
quelque indiscret ne pouvait pas entrer d'un moment  l'autre!

Et s'adressant  Louis, fort surpris de retrouver l ce jeune homme brun
qu'il n'y avait pas vu entrer la veille:

--Donne, mon garon, lui dit-il, donne-moi ces accessoires de toilette
qui m'appartiennent.

Puis, en un tournemain, pendant que le matre de la maison tait all
donner quelques ordres, il rajusta sa physionomie de la veille. Si bien
que le pre Plantat, en rentrant, n'en pouvait croire ses yeux; il
voyait l, prs de la chemine, son Lecoq,  l'air bnin, de
l'instruction. C'taient bien les mmes cheveux plats, ces favoris d'un
blond fauve, ce sourire idiot; il jouait avec sa mme bonbonnire 
portrait.

Le djeuner tait servi et le vieux juge venait de prvenir ses htes.
Silencieux comme le dner de la veille, ce repas dura peu. Les convives
sentaient le prix des minutes. M. Domini les attendait  Corbeil, et,
sans doute, il commenait  s'impatienter de leur retard.

Louis venait de poser sur la table une magnifique corbeille de fruits,
lorsque M. Lecoq pensa au rebouteux.

--Le misrable, dit-il, a peut-tre besoin de quelque chose.

Le pre Plantat voulait envoyer son domestique chercher matre Robelot,
l'agent de la Sret s'y opposa.

--C'est un gaillard dangereux, dit-il, j'y vais moi-mme.

Il sortit, et dix secondes ne s'taient pas coules que sa voix se fit
entendre:

--Messieurs, criait-il, messieurs!!!

Le docteur et le juge de paix accoururent.

En travers de la porte du cabinet gisait le corps inanim du rebouteux.
Le misrable s'tait suicid.




XXII


Il avait fallu au rebouteux d'Orcival une prsence d'esprit singulire
et un rare courage, pour se donner la mort dans ce cabinet obscur, sans
veiller par aucun bruit suspect l'attention des htes de la
bibliothque.

Un bout de ficelle, trouv en ttant dans l'ombre parmi les vieux livres
et les liasses de journaux, avait t l'instrument de son suicide. Il
l'avait li solidement autour de son cou, et se servant d'un morceau de
crayon en guise de tourniquet il s'tait trangl.

Il n'offrait rien, d'ailleurs, de cet aspect hideux que la croyance
populaire attribue aux individus qui prissent par la strangulation. Il
avait la face ple, les yeux  demi ouverts, la bouche bante et l'air
hbt de l'homme qui, sans grandes douleurs, perd peu  peu
connaissance, sous l'influence d'une congestion crbrale.

--Peut-tre est-il encore possible de le rappeler  la vie, dit le
docteur Gendron?

Et sortant bien vite sa trousse de sa poche, il s'agenouilla prs du
cadavre.

Ce suicide paraissait contrarier vivement et mme affecter M. Lecoq. Au
moment o tout allait comme sur des roulettes, voil que son principal
tmoin, celui qu'il avait arrt au pril de ses jours, lui chappait.

Le pre Plantat au contraire semblait presque satisfait, comme si cette
mort et servi certains projets dont il n'avait pas parl encore et
rpondu  de secrtes esprances. Peu importait, d'ailleurs, s'il ne
s'agissait que de combattre les opinions de M. Domini et de lui fournir
les lments d'une conviction nouvelle. Ce cadavre avait une bien autre
loquence que le plus explicite des aveux.

Le docteur venait de se relever; il reconnaissait l'inutilit de ses
soins.

Vainement il s'tait livr  toutes les manoeuvres qu'indique
l'exprience en matire de strangulation. Il avait, sans succs,
pratiqu l'ouverture de la jugulaire.

--C'est bien fini, dit-il; la pression a port particulirement entre
l'os hyode et le cartilage thyrode: l'asphyxie a d tre complte en
trs peu d'instants.

Le corps du rebouteux tait alors tendu  terre, sur le tapis de la
bibliothque.

--Il n'y a plus qu' le faire reporter chez lui, dit le pre Plantat;
nous l'y accompagnerons pour mettre les scells sur tous ses meubles,
qui pourraient bien contenir des papiers importants.

Et se retournant vers son domestique:

--Cours, lui dit-il, jusqu' la mairie, demander un brancard et deux
hommes de bonne volont.

La prsence du docteur Gendron n'tait plus ncessaire; il promit au
pre Plantat qu'il le rejoindrait, et sortit pour aller s'informer de
l'tat de M. Courtois.

Cependant, Louis n'avait pas tard  reparatre, suivi non pas d'un
homme de bonne volont, mais de dix. On plaa sur le brancard le corps
de Robelot et le funbre cortge se mit en route.

C'est tout en bas de la cte,  droite du pont de fil de fer que
demeurait le rebouteux d'Orcival. Il occupait seule une petite maison
compose de trois pices, dont une lui servait de boutique, et tait
encombre de paquets de plantes, d'herbes sches, de graines et de cent
autres articles de son commerce d'herboristerie. Il couchait dans la
pice du fond, mieux meuble que ne le sont d'ordinaire les chambres 
coucher de campagne.

Les porteurs dposrent sur le lit leur triste fardeau.

Ils auraient t fort embarrasss, sans doute, si parmi eux ne s'tait
trouv le tambour de ville, qui est en mme temps fossoyeur d'Orcival.
Cet homme, expert en tout ce qui concerne les funrailles, donna toutes
les indications pour la dernire toilette. Lui-mme, d'une main habile
et prompte, disposait les matelas selon le rite, pliant les draps et les
bordant ainsi qu'on a coutume de le faire. Pendant ce temps, le pre
Plantat visitait tous les meubles dont on avait pris les cls dans les
poches du suicid.

Les valeurs trouves en possession de cet homme qui, deux ans plus tt,
vivait au jour le jour et ne possdait pas un sou vaillant, devaient
tre contre lui un tmoignage accablant et ajouter une preuve aux
preuves, moralement indiscutables, mais non videntes pourtant de sa
complicit. Mais le vieux juge de paix avait beau chercher, il ne
rencontrait rien qu'il ne connt dj.

C'taient les titres de proprit du pr Morin, des champs de Frapesle
et des pices de terre Peyron.  ces titres taient jointes deux
obligations, une de cent cinquante francs et l'autre de huit cent vingt
francs, souscrites au profit du sieur Robelot par deux habitants de la
commune.

Le pre Plantat dissimulait mal son dsappointement.

--Pas de valeurs, fit-il  l'oreille de M. Lecoq, comprenez-vous cela?

--Trs bien, rpondit l'agent de la Sret. C'tait un rus gaillard, ce
Robelot, assez prudent pour cacher sa fortune subite, assez patient pour
paratre mettre des annes  s'enrichir. Vous n'apercevrez, monsieur,
dans son secrtaire que les valeurs qu'il croyait pouvoir avouer sans
danger. Pour combien y en a-t-il l?

Le juge de paix additionna rapidement les diffrentes sommes et
rpondit:

--Pour quatorze mille cinq cents francs.

--Mme Sauvresy lui a donn davantage, dclara premptoirement l'homme
de la prfecture. N'ayant que quatorze mille francs, il n'aurait pas t
assez fou pour les placer en terres. Il faut qu'il ait un magot cach
quelque part.

--Sans doute, je suis de cet avis, mais o?

--Ah! je cherche.

Il cherchait en effet, sans en avoir l'air, il rdait tout autour de la
chambre, drangeant les meubles, faisant  certains endroits sonner le
carreau du talon de ses bottes, auscultant le mur par places. Enfin, il
revint  la chemine, devant laquelle plusieurs fois dj il s'tait
arrt.

--Nous sommes au mois de juillet, disait-il, et cependant voici bien des
cendres dans ce foyer.

--On ne les retire pas toujours  la fin de l'hiver, objecta le juge de
paix.

--C'est vrai, monsieur, mais celles-ci ne vous semblent-elles pas bien
propres et bien nettes? Je ne leur vois pas cette lgre couche de
poussire et de suie qui devrait les recouvrir alors que depuis
plusieurs mois on n'a pas allum de feu.

Il se retourna vers la seconde pice o il avait fait retirer les
porteurs, une fois leur besogne termine, et dit:

--Tchez donc de me procurer une pioche.

Tous les hommes se prcipitrent; il revint prs du juge de paix.

--Certainement, murmurait-il, comme en apart, ces cendres ont t
remues rcemment, et si elles ont t remues...

Il s'tait baiss dj, et, cartant les cendres, il avait mis  nu la
pierre du foyer. Prenant alors un mince morceau de bois, il le promena
facilement dans les jointures de la pierre.

--Voyez, monsieur le juge de paix, disait-il, pas un atome de ciment, et
la pierre est mobile: le magot doit tre l.

On lui apporta une pioche, il ne donna qu'un coup. La pierre du foyer
bascula, laissant bant un trou assez profond.

--Ah! s'cria-t-il d'un air de triomphe, je savais bien.

Ce trou tait plein de rouleaux de pices de vingt francs. On compta, il
s'y trouvait dix neuf mille cinq cents francs.

La physionomie du vieux juge de paix portait en ce moment l'empreinte
d'une douleur profonde.

Hlas! pensait-il, voici pourtant le prix de la vie de mon pauvre
Sauvresy.

En mme temps que l'or, l'agent de la Sret avait retir de la cachette
un petit papier couvert de chiffres. C'tait comme le grand-livre du
rebouteux. D'un ct,  gauche, il avait port la somme de quarante
mille francs. De l'autre ct,  droite, il avait inscrit diverses
sommes, dont le total s'levait  vingt et un mille cinq cents francs.
Ces diffrentes sommes se rapportaient au prix de ses acquisitions.
C'tait par trop clair. Mme Sauvresy avait pay quarante mille francs
 Robelot son flacon de cristal bleu.

Le pre Plantat et l'agent de la Sret n'avaient plus rien  apprendre
chez le rebouteux.

Ils serrrent dans le secrtaire l'or de la cachette et apposrent
partout les scells qui devaient rester  la garde de deux des hommes
prsents.

Mais M. Lecoq n'tait pas encore compltement satisfait.

Qu'tait-ce donc que ce manuscrit lu par le vieux juge de paix? Un
instant il avait pens que c'tait simplement une copie de la
dnonciation  lui confie par Sauvresy. Mais non, ce ne pouvait tre
cela; Sauvresy n'avait pas pu dcrire les dernires scnes si terribles
de son agonie.

Ce point, rest obscur, tracassait prodigieusement l'homme de la
prfecture de police et empoisonnait la joie qu'il prouvait d'avoir
men  bonne fin cette enqute si difficile. Une fois encore il voulut
essayer d'arracher la vrit au pre Plantat. Le prenant sans trop de
faon par le collet de sa redingote, il l'attira dans l'embrasure de la
fentre, et de son air le plus innocent:

--Pardon, monsieur, lui dit-il  voix basse, est-ce que nous n'allons
pas retourner chez vous?

-- quoi bon, puisque le docteur Gendron, en sortant de chez le maire,
doit nous rejoindre ici?

--C'est que, monsieur, nous aurions, je crois besoin du dossier que vous
nous avez lu cette nuit afin de le communiquer  monsieur le juge
d'instruction.

L'agent de la Sret s'attendait  voir son interlocuteur bondir  cette
proposition, ses prvisions furent trompes.

Le pre Plantat eut un triste sourire, et le regardant fixement dans les
yeux:

--Vous tes bien fin, cher M. Lecoq, dit-il, mais je le suis assez pour
garder le dernier mot dont vous avez devin une bonne partie.

M. Lecoq faillit rougir sous ses favoris blonds.

--Croyez, monsieur... balbutia-t-il.

--Je crois, interrompit le pre Plantat, que vous seriez peut-tre bien
aise de connatre la source de mes renseignements. Vous avez trop de
mmoire pour ne pas vous rappeler que, hier soir, en commenant, je vous
ai prvenu que cette relation tait pour vous seul et que je n'avais en
vous la communiquant, qu'un seul but: faciliter nos recherches. Que
voulez-vous que fasse le juge d'instruction de notes absolument
personnelles, n'ayant aucun caractre d'authenticit?

Il rflchit quelques secondes, comme s'il et cherch  ajouter une
phrase  sa pense, et ajouta:

--J'ai en vous trop de confiance, M. Lecoq, je vous estime trop pour ne
pas tre certain d'avance que vous ne parlerez aucunement de documents
absolument confidentiels. Ce que vous direz vaudra tout ce que j'ai pu
crire, maintenant qu' l'appui de vos assertions vous avez le cadavre
de Robelot et la somme considrable trouve en sa possession. Si M.
Domini hsitait encore  vous croire, vous savez que le docteur se fait
fort de retrouver le poison qui a tu Sauvresy...

Le pre Plantat s'arrta, il hsitait.

--Enfin, reprit-il, je crois que vous saurez taire ce que vous avez su
pntrer.

La preuve que M. Lecoq est vraiment un homme fort, c'est que trouver un
partenaire de sa force ne lui dplat pas. Certes, il tait, en tant que
policier, bien suprieur au pre Plantat, mais il lui fallait bien
reconnatre qu'il ne manquait  ce vieux juge de paix de campagne qu'un
peu de pratique et moins de passion. Plusieurs fois dj depuis la
veille, il s'tait inclin devant sa perspicacit suprieure. Cette fois
il lui prit la main et la serrant d'une faon significative:

--Comptez sur moi, monsieur, dit-il.

En ce moment, le docteur Gendron parut sur le seuil.

--Courtois, cria-t-il, va mieux, il pleure comme un enfant, il s'en
tirera.

--Le ciel soit lou! rpondit le vieux juge de paix, mais puisque vous
voici, partons, htons-nous. M. Domini, qui nous attendait ce matin,
doit tre fou d'impatience.




XXIII


Lorsqu'il parlait de l'impatience du juge d'instruction, le pre Plantat
tait certes bien au-dessous de la ralit. M. Domini tait furieux, ne
comprenant rien  l'absence si prolonge de ses collaborateurs de la
veille, du juge de paix, du mdecin et de l'agent de la Sret.

Ds le grand matin, il tait venu s'installer dans son cabinet, au
palais de justice, drap de sa robe de juge, et il comptait les minutes.

C'est que les rflexions de la nuit loin d'branler et de troubler ses
convictions n'avaient fait que les affirmer.  mesure qu'il s'loignait
de l'heure du crime, il le trouvait plus simple, plus naturel, plus ais
 expliquer.

Mais la conviction o il tait que son avis n'tait pas celui des autres
agents de l'enqute le taquinait, quoi qu'il pt se dire, et lui faisait
attendre leur rapport dans un tat d'irritation nerveuse dont son
greffier ne s'apercevait que trop. Mme, dans la crainte de n'tre pas
l au moment de l'arrive de M. Lecoq, redoutant de rester une minute de
plus dans l'incertitude, il s'tait fait apporter  djeuner dans son
cabinet.

Prcaution inutile. L'aiguille tournait autour du joli cadran  dessins
bleus qui orne le palais, et personne n'arrivait.

Il avait bien, pour tuer le temps, interrog Guespin et La Ripaille; ces
nouveaux interrogatoires ne lui avaient rien appris. L'un des prvenus
jurait ses grands dieux qu'il ne savait rien de plus que ce qu'il avait
dit, l'autre se renfermait dans un silence farouche, on ne peut plus
irritant, se bornant  rpter:--Je sais que je suis perdu, faites de
moi ce que vous voudrez.

M. Domini allait faire monter un gendarme  cheval et l'envoyer 
Orcival s'enqurir des causes de cette inexplicable lenteur, lorsque
enfin l'huissier de service lui annona ceux qu'il attendait.

Vite, il donna l'ordre de les faire entrer, et si violente tait sa
curiosit, que lui-mme, en dpit de ce qu'il appelait sa dignit, se
leva pour aller au-devant d'eux.

--Comme vous tes en retard! disait-il.

--Et cependant, fit le juge de paix, nous n'avons pas perdu une minute,
et nous ne nous sommes pas couchs.

--Il y a donc du nouveau? demanda-t-il. A-t-on retrouv le cadavre du
comte de Trmorel?

--Il y a du nouveau, monsieur, rpondit M. Lecoq, et beaucoup. Mais on
n'a pas retrouv le cadavre du comte, et mme j'ose affirmer qu'on ne le
retrouvera pas; par une raison bien simple, c'est qu'il n'a pas t tu;
c'est qu'il n'est pas une des victimes comme on a pu le supposer un
instant, c'est qu'il est l'assassin.

 cette dclaration, fort nettement articule par l'homme de la police,
le juge d'instruction bondit dans son fauteuil.

--Mais c'est de la folie! s'cria-t-il.

M. Lecoq ne s'est jamais permis un sourire en prsence d'un magistrat.

--Je ne pense pas, rpondit-il froidement. Je suis mme persuad que si
monsieur le juge d'instruction veut bien me prter une demi-heure
d'attention, j'aurai l'honneur de l'amener  partager mes convictions.

Un imperceptible haussement d'paules de M. Domini n'chappa pas 
l'homme de la rue de Jrusalem, aussi crut-il devoir insister.

--Bien plus, je suis certain que monsieur le juge ne me laissera pas
sortir de son cabinet, sans m'avoir remis un mandat d'amener dcern
contre le comte Hector de Trmorel que prsentement il croit mort.

--Soit, fit M. Domini, parlez.

Rapidement alors M. Lecoq se mit  exposer les faits recueillis tant par
lui que par le juge de paix depuis le commencement de l'instruction. Il
les exposait, non comme il les avait appris ou devin, mais dans leur
ordre chronologique et de telle sorte, que chaque incident nouveau qu'il
abordait, dcoulait naturellement du prcdent.

Plus que jamais, il tait rentr dans son personnage de mercier bnin,
s'exprimant d'une petite voix flte, outrant les formules obsquieuses:
J'aurai l'honneur ou Si monsieur le juge daigne me permettre Il
avait ressorti la bonbonnire  portrait et, comme la veille au
Valfeuillu, aux passages palpitants ou dcisifs, il avalait un morceau
de rglisse.

Et  mesure qu'avanait son rcit, la surprise de M. Domini devenait
plus manifeste. Par moments il laissait chapper une exclamation.

--Est-ce possible! C'est  n'y pas croire.

M. Lecoq avait termin. Il goba tranquillement un carr de guimauve, et
ajouta:

--Que pense maintenant monsieur le juge d'instruction?

M. Domini, il faut l'avouer, tait mdiocrement satisfait. Ce n'est
jamais sans une secrte contrarit qu'on voit un infrieur dsarticuler
d'un doigt brutal un systme qu'on a pris la peine de combiner et
d'agencer. Mais si entier qu'il soit dans ses opinions, si peu dispos
qu'il s'avoue  entrer dans le sentiment d'autrui, il lui fallait bien
cette fois s'incliner devant l'vidence qui clatait  aveugler.

--Je suis convaincu, rpondit-il, qu'un crime a t commis sur la
personne de M. Clment Sauvresy avec l'assistance chrement paye de ce
Robelot. C'est si vrai que ds demain M. le docteur Gendron recevra une
rquisition d'avoir  procder sans dlai  l'exhumation et  l'autopsie
du cadavre.

--Et je retrouverai le poison, affirma le docteur, vous pouvez en tre
sr.

--Fort bien, reprit M. Domini. Mais de ce que M. de Trmorel a
empoisonn son ami pour pouser sa veuve, s'ensuit-il ncessairement,
rigoureusement, qu'il a hier assassin sa femme et ensuite pris la
fuite? Je ne le crois pas.

Le pre Plantat, n'osant rien dire, tant il craignait de s'emporter,
trpignait de colre. M. Domini s'garait.

--Pardon, monsieur, objecta doucement M. Lecoq, il me semblait que le
suicide de Mlle Courtois--suicide suppos, tout porte  le
croire--prouvait au moins quelque chose.

--C'est un fait  claircir. La concidence que vous invoquez peut
n'tre qu'un pur effet du hasard.

--Mais, monsieur, insista l'agent de la Sret, visiblement agac, je
suis sr que M. de Trmorel s'est ras, j'en ai la preuve; nous n'avons
pas retrouv les bottes qu'au dire de son domestique il avait chausses
le matin...

--Doucement, monsieur, interrompit le juge, plus doucement, je vous en
prie. Je ne prtends pas que vous ayez absolument tort, il s'en faut,
seulement je vous prsente mes objections. Admettons, j'y consens, que
M. de Trmorel ait tu sa femme. Il vit, il est en fuite, soit. Cela
prouve-t-il l'innocence de Guespin et qu'il n'ait pris aucune part au
meurtre?

C'tait l, videmment, le ct faible du plan de M. Lecoq. Mais,
convaincu, sr de la culpabilit d'Hector, il s'tait assez peu inquit
du pauvre jardinier, se disant que son innocence claterait forcment
d'elle-mme quand on mettrait la main sur le coupable.

Il allait cependant rpliquer, lorsque dans le corridor on entendit un
bruit de pas puis des voix qui chuchotaient.

--Tenez, fit M. Domini, nous allons sans doute apprendre sur Guespin des
dtails d'un haut intrt.

--Attendriez-vous quelque nouveau tmoin? demanda le pre Plantat.

--Non, mais j'attends un employ de notre police de Corbeil auquel j'ai
confi une commission importante.

--Au sujet de Guespin?

--Prcisment. Ce matin, de fort bonne heure, une ouvrire de la ville 
laquelle Guespin faisait la cour, m'a apport une photographie de lui
trs ressemblante,  ce qu'elle m'a affirm. Ce portrait, je l'ai remis
 mon agent, avec l'adresse des _Forges de Vulcain_, trouve hier en
possession du prvenu, le chargeant de savoir si Guespin n'aurait pas
t vu dans ce magasin, et s'il n'y aurait pas, achet quelque chose
dans la soire d'avant-hier.

S'il est un chasseur jaloux, n'aimant pas  voir suivre sur ses brises,
c'est  coup sr M. Lecoq. La dmarche du juge d'instruction le froissa
si fort qu'il ne put dissimuler une affreuse grimace.

--Je suis vraiment dsol, dit-il d'un ton sec, d'inspirer  monsieur le
juge si peu de confiance qu'il croie devoir m'adjoindre des aides.

Cette susceptibilit amusa beaucoup M. Domini.

--Eh! monsieur l'agent, fit-il, vous ne pouvez tre partout  la fois.
Je vous crois fort habile, mais je ne vous avais pas sous la main et
j'tais press.

--Une fausse dmarche est souvent irrparable.

--Rassurez-vous, j'ai envoy un homme intelligent.

La porte du cabinet s'ouvrit au mme moment, et l'missaire annonc par
le juge d'instruction parut sur le seuil.

C'tait un vigoureux homme d'une quarantaine d'annes,  tournure
soldatesque plutt que militaire, portant moustache rude taille en
brosse, aux yeux luisants ombrags de sourcils touffus se rejoignant en
bouquet formidable au-dessus du nez. Il avait l'air fut plutt que fin,
et sournois encore plus que rus, si bien que son seul aspect devait
veiller toutes sortes de dfiances et mettre instinctivement en garde.

--Bonne nouvelle! dit-il d'une grosse voix enroue et brise par
l'alcool, je n'ai pas fait le voyage de Paris pour le roi de Prusse,
nous sommes en plein sur la piste de ce gredin de Guespin.

M. Domini l'interrompit d'un geste bienveillant, presque amical.

--Voyons, Goulard, disait-il--il s'appelle Goulard--procdons par ordre,
s'il se peut, et mthodiquement. Vous vous tes transport, conformment
 mes ordres au magasin des _Forges de Vulcain_?

--Immdiatement au sortir du wagon, oui, monsieur le juge.

--Parfait. Y avait-on vu le prvenu?

--Oui, monsieur, le mercredi 8 juillet, dans la soire.

-- quelle heure?

--Sur les dix heures, peu d'instant avant la fermeture du magasin, ce
qui fait qu'il a t bien plus remarqu et bien mieux observ.

Le juge de paix remuait les lvres, sans doute pour prsenter une
objection, un geste de M. Lecoq qui le regardait, l'index pos sur la
bouche, l'arrta.

--Et qui a reconnu la photographie? poursuivait M. Domini.

--Trois commis, monsieur, ni plus ni moins. Il faut vous dire que les
manires de Guespin ont tout d'abord veill leur attention. Il avait
l'air extraordinaire, m'ont-ils dit,  ce point qu'ils ont pens avoir
affaire  un homme ivre ou pour le moins gris. Puis, ce qui fixe leurs
souvenirs, c'est qu'il a beaucoup parl, il posait, il a t jusqu'
leur promettre sa protection, disant que si on lui garantissait une
remise, il ferait acheter quantit d'outils de jardinage par une maison
dont il avait toute la confiance, la maison du _Gentil Jardinier_.

M. Domini suspendit l'interrogatoire pour consulter le dossier dj
volumineux plac devant lui, sur son bureau. C'tait bien, en effet--
en croire les tmoins--par cette maison du _Gentil Jardinier_, que
Guespin avait t plac chez le comte de Trmorel.

Le juge d'instruction en fit la remarque  haute voix, et ajouta:

--L'identit,  tout le moins, ne saurait tre conteste. Il est acquis
 l'accusation que Guespin tait, le mercredi soir, aux _Forges de
Vulcain_.

--Tant mieux pour lui, ne put s'empcher de murmurer M. Lecoq.

Le magistrat entendit fort bien l'exclamation, mais malgr qu'elle lui
part singulire, il ne la releva pas et continua  questionner son
homme de confiance.

--Cela tant, reprit-il, on a d pouvoir vous dire de quels objets le
prvenu tait venu faire l'acquisition?

--Les commis se le rappelaient, en effet, on ne peut mieux. Il a achet
d'abord un marteau, un ciseau  froid, et une lime.

--Je savais bien! exclama le juge d'instruction. Et aprs?

--Ensuite, monsieur...

Ici, l'homme aux moustaches en brosse jaloux de frapper l'imagination de
ses auditeurs, crut devoir rouler des yeux terribles et prendre une voix
sinistre:

--... Ensuite, il a achet un couteau poignard.

Le juge d'instruction ne se sentait pas d'aise, il battait M. Lecoq sur
son terrain, il triomphait.

--Eh bien! demanda-t-il de son ton le plus ironique  l'agent de la
Sret, que pensez-vous maintenant de votre client? Que dites-vous de
cet honnte et digne garon qui, le soir mme du crime, renonce  une
noce o il se serait amus, pour s'en aller acheter un marteau, un
ciseau, un poignard, tous les instruments, en un mot, indispensables
pour l'effraction et le meurtre.

Le docteur Gendron paraissait quelque peu dconcert de ces incidents
qui tout  coup se produisaient, mais un fin sourire errait sur les
lvres du pre Plantat.

Pour M. Lecoq, il avait la mine impayable d'un homme suprieur scarifi
d'objections qu'il sait devoir d'un mot rduire  nant, rsign  voir
gaspiller en partages oiseux, un temps qu'il mettrait utilement 
profit.

--Je pense, monsieur, rpondit-il bien humblement, que les assassins du
Valfeuillu n'ont employ ni marteau, ni ciseau, ni lime, qu'ils
n'avaient pas apport d'outils du dehors, puisqu'ils se sont servis
d'une hache.

--Ils n'avaient pas de poignard non plus? demanda le juge, de plus en
plus goguenard,  mesure qu'il se sentait plus sr d'tre sur la bonne
voie.

--Ceci, dit l'agent de la Sret, c'est une autre question, je l'avoue,
mais qui n'est pas difficile  rsoudre.

Il commenait  perdre patience. Il se retourna vers l'agent de Corbeil
et assez brusquement lui demanda:

--C'est tout ce que vous savez?

L'homme aux gros sourcils toisa d'un air ddaigneux ce petit bourgeois
bnin,  tournure mesquine qui se permettait de l'interroger ainsi. Il
hsitait si bien  l'honorer d'une rponse que M. Lecoq dut rpter sa
question, brutalement, cette fois.

--Oui, c'est tout, dit-il enfin, et je trouve que c'est suffisant
puisque c'est l'avis de monsieur le juge d'instruction, le seul qui ait
des ordres  me donner et  l'approbation de qui je tienne.

M. Lecoq haussait tant qu'il pouvait les paules en examinant le
messager de M. Domini.

--Voyons, fit-il, avez-vous seulement demand quelle est exactement la
forme du poignard achet par Guespin. Est-il grand, petit, large,
troit, est-il  lame fixe?...

--Ma foi! non,  quoi bon?

--Simplement, mon brave, pour rapprocher cette arme des blessures de la
victime, pour voir si sa garde correspond  celle qui a laiss une
empreinte nette et visible entre les paules de la victime.

--C'est un oubli, mais il est ais de le rparer.

M. Lecoq n'eut pas eu, pour surexciter sa perspicacit, les aiguillons
de sa vanit blesse, qu'il et fait des prodiges pour rpondre aux
regards que lui adressait le pre Plantat.

--On comprend une inadvertance, fit-il, mais du moins vous allez nous
dire en quelle monnaie Guespin a sold ses achats?

Il semblait si embarrass de son personnage, le pauvre dtective de
Corbeil, si humili, si vex, que le juge d'instruction crut devoir
venir  son secours.

--La nature de la monnaie importe assez peu, ce me semble, objecta-t-il.

--Je prie monsieur le juge de m'excuser, si je ne suis pas de son avis,
rpondit M. Lecoq. Cette circonstance peut tre des plus graves. Quelle
est en l'tat de l'instruction la charge la plus grave releve contre
Guespin? C'est l'argent trouv dans sa poche. Or, supposons un moment,
que hier soir  dix heures, il a chang  Paris un billet de mille
francs. Ce billet serait-il le produit du crime du Valfeuillu? Non,
puisqu' cette heure-l le crime n'tait pas commis. D'o viendrait-il?
C'est ce que je n'ai pas  rechercher encore. Mais si mon hypothse est
exacte, la justice sera bien force de convenir que les quelques cents
francs dont tait nanti le prvenu, peuvent et doivent tre le reste du
billet.

--Ce n'est toujours qu'une hypothse, fit M. Domini d'un ton de mauvaise
humeur de plus en plus accentue.

--Il est vrai, mais qui peut se changer en certitude. Il me reste encore
 demander  monsieur--il dsignait l'homme aux moustaches--comment
Guespin a emport les objets achets. Les a-t-il simplement glisss dans
sa poche, ou en a-t-il fait faire un paquet et comment tait ce paquet.

L'agent de la Sret parlait d'un ton tranchant, dur, glacial, empreint
d'une amre raillerie, si bien que le pauvre diable avait perdu toute
l'assurance de sa mine et ne relevait plus, tant s'en faut, ses
moustaches.

--Je ne sais pas, balbutia-t-il, on ne m'avait pas dit, je croyais...

M. Lecoq leva ses deux mains comme pour prendre le ciel  tmoin. Au
fond, il tait ravi de cette occasion superbe qui se prsentait de se
venger des ddains de M. Domini. Au juge d'instruction, il ne pouvait,
il n'osait, il ne voulait rien dire, mais il avait le droit de bafouer
le malencontreux agent, de passer sur lui sa colre.

--Ah a! mon garon, lui dit-il, qu'tes vous donc all faire  Paris?
Montrer la photographie de Guespin et conter le crime d'Orcival  ces
messieurs des _Forges de Vulcain_? Ils ont d tre bien sensibles 
votre attention. Mais Mme Petit, la gouvernante de monsieur le juge
de paix, en aurait bien fait autant.

Ah! par exemple,  ce coup de boutoir, l'homme aux dures moustaches fut
sur le point de se fcher, il frona ses pais sourcils, et de sa plus
grosse voix:

--a, monsieur, commena-t-il...

--Ta, ta, ta! interrompit l'agent de la Sret le tutoyant cette fois,
laisse-moi donc en paix et tche de savoir qui te parle, je suis M.
Lecoq.

L'effet du nom du policier clbre fut magique sur un gaillard, employ
quelques mois, comme auxiliaire dans les brigades volantes de la rue de
Jrusalem. Il tomba au port d'armes, et son attitude, aussitt, devint
respectueuse, comme celle du modeste fantassin qui, sous la redingote
d'un picier, trouverait son gnral.

tre trait de mon garon, tutoy, brutalis mme par cet illustre,
loin de l'offenser, le flattait presque. Il est de ces souples chines
qui volent au-devant de certains gourdins.

D'un air bahi et plein d'admiration, il murmurait:

--Quoi! est-ce possible, M. Lecoq, vous, un pareil homme!

--Oui, c'est moi, mon garon, mais console-toi, je ne t'en veux pas; tu
ne sais pas ton mtier, mais tu m'as rendu service, tu as eu le bon
esprit de m'apporter une preuve concluante de l'innocence de mon client.

Ce n'est pas sans un secret dplaisir que M. Domini vit cette scne. Son
homme passait  l'ennemi, reconnaissant sans conteste une supriorit
fixe et classe. L'assurance de M. Lecoq en parlant de l'innocence d'un
prvenu, dont la culpabilit lui semblait indiscutable, acheva de
l'exasprer.

--Et quelle est cette fameuse preuve, s'il vous plat? demanda-t-il.

--Elle est simple et clatante, monsieur, rpondit M. Lecoq s'amusant 
outrer son air niais  mesure que ses dductions rtrcissaient le champ
des probabilits. Sans doute, il vous souvient que, lors de notre
enqute au chteau du Valfeuillu, nous trouvmes les aiguilles de la
pendule de la chambre  coucher arrte sur trois heures vingt minutes.
Me dfiant d'un coup de pouce perfide, je mis, vous le rappelez-vous? la
sonnerie de cette pendule en mouvement. Qu'advint-il? Elle sonna onze
coups. De ce moment, il fut patent pour nous que le crime avait t
commis avant onze heures. Or, si  dix heures du soir Guespin tait dans
les magasins des _Forges de Vulcain_, il ne pouvait tre au Valfeuillu
avant minuit. Donc, ce n'est pas lui qui a fait le coup.

Et sur cette conclusion l'agent de la Sret sortant sa bonbonnire se
rcompensa d'un carr de rglisse adressant au juge d'instruction un
joli sourire qui bien clairement signifiait: Tirez-vous de l.

C'tait, si les dductions de M. Lecoq taient rigoureusement justes, le
systme entier du juge d'instruction qui s'croulait.

Mais M. Domini ne pouvait admettre qu'il se ft ainsi tromp; il ne
pouvait, tout en mettant la dcouverte de la vrit bien au-dessus de
mesquines considrations personnelles, renoncer  une conviction
affermie par de mres rflexions.

--Je ne prtends pas, dit-il, que Guespin soit le seul coupable, il peut
n'tre que complice, mais pour complice, il l'est.

--Complice! non, monsieur le juge, mais victime. Ah! le Trmorel est un
grand misrable! Comprenez-vous maintenant pourquoi il avait avanc les
aiguilles? Moi, d'abord, je ne voyais pas l'utilit de cette avance de
cinq heures. Le but est clair, maintenant. Il fallait, pour que Guespin
ft srieusement inquit et compromis que le crime et t commis bien
aprs minuit, il fallait...

Mais tout  coup, il s'interrompit, il restait la bouche bante,
l'oeil fixe, en arrt, pour ainsi dire, devant une ide qui venait de
traverser son cerveau.

Le juge d'instruction, tout entier  son dossier, occup  chercher des
arguments en faveur de son opinion ne s'aperut pas de ce mouvement.

--Mais alors, fit-il, comment expliquez-vous l'obstination de Guespin 
se taire,  refuser de donner l'emploi de sa nuit?

M. Lecoq s'tait remis bien vite de son motion, mais le docteur Gendron
et le pre Plantat qui l'observaient avec la plus ardente attention,
piant les plus lgres contractions des muscles de son visage virent
passer dans ses yeux l'clair du triomphe. Sans doute il venait de
trouver une solution au problme qui lui tait pos. Et quel problme!
qui mettait en question la libert d'un homme, la vie d'un innocent.

--Je comprends, monsieur le juge d'instruction, rpondit-il, je
m'explique le mutisme obstin de Guespin. Je serais au comble de la
surprise si,  cette heure, il se dcidait  parler.

M. Domini se mprit au sens de cette explication; mme il y crut
dcouvrir une intention soigneusement voile de persiflage.

--Il a eu cependant la nuit pour rflchir, rpondit-il. Douze heures,
n'est-ce pas assez pour chafauder un systme de dfense?

L'agent de la Sret hocha la tte d'un air de doute.

--C'est certes plus qu'il ne faut, dit-il, mais notre prvenu s'inquite
peu d'un systme, j'en mettrais ma main au feu.

--S'il se tait, c'est qu'il n'a rien trouv de plausible.

--Non, monsieur, non, rpondit M. Lecoq, croyez bien qu'il ne cherche
pas. Dans mon opinion, Guespin est victime. C'est vous dire que je
souponne Trmorel de lui avoir tendu un pige infme dans lequel il est
tomb et o il se sent si bien pris que toute lutte lui parat insense.
Il est convaincu, ce malheureux, que plus il se dbattrait, plus il
resserrerait les mailles du filet qui l'enveloppe.

--C'est aussi mon avis, affirma le pre Plantat.

--Le vrai coupable, poursuivait l'agent de la Sret, le comte Hector, a
t pris de folie au dernier moment, et ce trouble a strilis toutes
les prcautions qu'il avait imagines pour donner le change. Mais c'est,
ne l'oublions pas, un homme intelligent, assez perfide pour mrir les
plus odieuses machinations, assez dgag de scrupules pour les excuter.
Il sait qu'il faut  la justice son compte de prvenus, un par crime; il
n'ignore pas que la police tant qu'elle n'a pas son coupable, reste sur
pied, l'oeil et l'oreille au guet; il nous a jet Guespin comme le
chasseur serr de trop prs jette son gant  l'ours qui le poursuit.
Peut-tre comptait-il que l'erreur ne coterait pas la tte  un
innocent, certainement il esprait gagner ainsi du temps. Pendant que
l'ours flaire le gant, le tourne et le retourne, le rus chasseur gagne
du terrain, s'esquive et se met en lieu sr. Ainsi se proposait de faire
Trmorel.

De tous les auditeurs de M. Lecoq, le plus enthousiaste tait dsormais,
sans conteste, l'agent de Corbeil qui, tout  l'heure, le regardait avec
des yeux si farouches. Littralement, Goulard buvait les paroles de son
chef. Jamais il n'avait ou un collgue s'exprimer avec cette verve,
cette autorit; il n'avait pas ide d'une semblable loquence, et il se
redressait comme s'il et rejailli sur lui quelque chose de l'admiration
qu'il lisait sur tous les visages. Il grandissait dans sa propre estime,
 cette ide qu'il tait soldat dans une arme commande par de tels
gnraux. Il n'avait plus d'opinion, il avait l'opinion de son
suprieur.

Malheureusement il tait plus difficile de sduire, de subjuguer et de
convaincre le juge d'instruction.

--Cependant, objecta-t-il, vous avez vu la contenance de Guespin.

--Eh! monsieur, qu'importe et que prouve la contenance? Savons-nous,
vous et moi, si demain nous tions arrts sous la prvention d'un crime
affreux quelle serait notre tenue?

M. Domini ne prit pas la peine de dissimuler un haut-le-corps des plus
significatifs: la supposition lui semblait des plus malsantes.

--Pourtant, vous et moi, nous sommes familiariss avec l'appareil de la
justice. Le jour o j'arrtai Lanscot, ce pauvre domestique de la rue de
Marignan, ses premires paroles furent: Allons, mon compte est bon.

Le matin o le pre Tabaret et moi nous saismes au saut du lit le
vicomte de Commarin, accus d'avoir assassin la veuve Lerouge, il
s'cria: Je suis perdu. Ils n'taient pourtant coupables ni l'un ni
l'autre. Mais l'un et l'autre, le noble vicomte et l'infime valet, gaux
devant la terreur d'une erreur judiciaire possible, valuant d'un coup
d'oeil les charges qui allaient les accabler, avaient eu un moment
d'affreux dcouragement.

--Mais ce dcouragement ne persiste pas deux jours, fit M. Domini.

M. Lecoq ne rpondit pas, il poursuivait s'animant  mesure que des
exemples plus saisissants se prsentaient  son esprit.

--Nous avons vu, monsieur, vous juge, moi humble agent de police, assez
de prvenus pour savoir combien les apparences sont trompeuses, combien
peu il faut s'y fier. Ce serait folie que de baser une apprciation sur
l'attitude d'un accus. Celui qui le premier a parl du cri de
l'innocence tait un sot, tout comme celui qui prtend montrer la ple
stupeur du coupable. Ni le crime, ni la vertu, malheureusement, n'ont
de voix ni de contenance particulires. La fille Simon, accuse d'avoir
tu son pre, s'est refus obstinment  rpondre pendant vingt-deux
jours; le vingt-troisime, on a dcouvert l'assassin. Quant  l'affaire
Sylvain...

De deux coups lgrement frapps sur son bureau, le juge d'instruction
interrompit l'agent de la Sret.

Homme, M. Domini tient beaucoup trop  ses opinions; magistrat, il est
galement obstin, mais prt aux derniers sacrifices d'amour-propre, si
la voix du devoir se fait entendre.

Les arguments de M. Lecoq n'avaient entam en rien le granit de sa
conviction, mais ils lui imposaient l'obligation de s'clairer
sur-le-champ, de battre l'homme de la prfecture ou de s'avouer lui-mme
vaincu.

--Vous semblez plaider, monsieur? dit-il  l'agent de la Sret, et dans
le cabinet du magistrat instructeur, il n'est pas besoin de plaidoirie.
Il n'y a pas ici un avocat et un juge. Les mmes intentions gnreuses
et honorables nous animent l'un et l'autre. Chacun de nous, dans la
sphre de ses fonctions, cherche la vrit. Vous croyez la voir briller
o je ne dcouvre que tnbres, mais vous pouvez vous tromper aussi bien
que moi.

Et avec une condescendance un peu raide, vritable acte d'hrosme, mais
que gtait une pointe fine d'ironie, il ajouta:

--Selon vous, monsieur, que devrais-je faire?

Le juge fut du moins rcompens de l'effort qu'il faisait par un regard
approbateur du pre Plantat et du docteur Gendron.

Mais M. Lecoq ne se pressait pas de rpondre. Il avait bien quantit de
raisons de poids  offrir; ce n'tait pas l, il le sentait, ce qu'il
fallait. Il devait prsenter des faits, l, sur-le-champ; faire jaillir
de la situation une de ces preuves qu'on touche du doigt. Comment y
parvenir? Et son esprit, si fertile en expdients, se bandait outre
mesure.

--Eh bien? insista M. Domini.

--Ah! s'cria l'agent de la Sret, que ne puis-je poser moi-mme trois
questions  ce malheureux Guespin.

Le juge d'instruction frona le sourcil; la proposition lui semblait
vive. Il est dit formellement que l'interrogatoire de l'inculp doit
tre fait secrtement et par le juge seul assist de son greffier. D'un
autre ct, il est dcid qu'aprs avoir t interrog une premire
fois, l'inculp peut tre confront avec des tmoins. Puis il y a des
exceptions en faveur des agents de la force publique.

M. Domini repassait ses textes dans sa mmoire, cherchant un prcdent.

--Je ne sais, rpondit-il enfin, jusqu' quel point les rglements
m'autorisent  vous accorder ce que vous me demandez. Cependant, comme
en conscience, je suis persuad que l'intrt de la vrit domine toutes
les ordonnances, je vais prendre sur moi de vous laisser interroger
votre client.

Il sonna, un huissier parut.

--A-t-on reconduit, demanda-t-il, Guespin  la prison?

--Pas encore, monsieur.

--Tant mieux! Dites qu'on me l'amne.

M. Lecoq ne se possdait pas de joie. Il n'avait pas os compter  ce
point sur son loquence, il n'esprait pas surtout un succs si prompt
et si surprenant, tant donn le caractre de M. Domini.

--Il parlera, disait-il, si plein de confiance, que son oeil terne
s'tait rallum et qu'il oubliait le portrait de la bonbonnire, il
parlera, j'ai, pour lui dlier la langue, trois moyens, dont un au moins
russira. Mais avant qu'il arrive, de grce, monsieur le juge de paix,
un renseignement? Savez-vous si, aprs la mort de Sauvresy, Trmorel a
revu son ancienne matresse?

--Jenny Fancy? demanda le pre Plantat un peu surpris.

--Oui, miss Fancy.

--Certainement, il l'a revue.

--Plusieurs fois?

--Assez souvent.  la suite de la scne de la _Belle-Image_, la
malheureuse s'est jete dans la plus affreuse dbauche. Avait-elle des
remords de la dlation, comprenait-elle qu'elle avait tu Sauvresy,
eut-elle un soupon du crime, je l'ignore. Toujours est-il qu' partir
de ce moment elle s'est mise  boire avec fureur, s'enfonant plus
profondment dans la boue de semaine en semaine...

--Et le comte pouvait consentir  la revoir?

--Il y tait bien oblig. Elle le harcelait, il avait peur d'elle. Ds
qu'elle n'avait plus d'argent, elle lui en envoyait demander par des
commissionnaires  figure patibulaire, et il en donnait. Une fois il
refusa, le soir mme elle arriva elle-mme, ivre, et il eut toutes les
peines du monde  la renvoyer. En somme, elle savait qu'il avait t
l'amant de Mme Sauvresy, elle le menaait, c'tait un chantage
organis. Je tiens de lui l'histoire de tous les soucis qu'elle lui
donnait, il me disait qu'il ne se dbarrasserait d'elle qu'en la faisant
enfermer, mais le moyen lui rpugnait.

--La dernire entrevue date-t-elle de loin?

--Ma foi! rpondit le docteur Gendron, tant en consultation  Melun, il
n'y a pas trois semaines, j'ai aperu  la fentre d'un htel le comte
et sa pronnelle, mme  ma vue il s'est retir vivement.

--Alors, murmura l'agent de la Sret, plus de doute...

Il se tut. Guespin entrait entre deux gendarmes.

En vingt-quatre heures, le malheureux jardinier du Valfeuillu avait
vieilli de vingt ans. Il avait les yeux hagards, et ses lvres crispes
taient bordes d'cume. Par moments la contraction de sa gorge
trahissait la difficult qu'il prouvait  avaler sa salive.

--Voyons, lui demanda le juge d'instruction, tes-vous revenu  des
sentiments meilleurs?

Le prvenu ne rpondit pas.

--tes-vous dcid  parler?

Une convulsion de rage secoua Guespin de la tte aux pieds, ses yeux
lancrent des flammes.

--Parler, fit-il d'une voix rauque, parler! Pourquoi faire?

Et aprs un de ces gestes dsesprs de l'homme qui s'abandonne, qui
renonce  toute lutte comme  toute esprance, il s'cria:

--Que vous ai-je fait, mon Dieu! pour me torturer ainsi? Que voulez-vous
que je vous dise? Que c'est moi qui ai fait le coup? Est-ce l ce que
vous voulez? Alors, oui, c'est moi! Vous voil contents. Coupez-moi
maintenant la tte, mais faites vite, je ne veux pas souffrir.

Une morne stupeur accueillit cette dclaration de Guespin. Quoi, il
avouait!...

M. Domini eut au moins le bon got de ne pas triompher, il resta
impassible, et cependant cet aveu le surprenait au-del de toute
expression.

Seul, M. Lecoq, bien que surpris, ne fut pas absolument dcontenanc. Il
s'approcha de Guespin, et lui tapant sur l'paule:

--Allons, mon camarade, lui dit-il d'un ton paternel, ce que tu nous
racontes est absurde. Penses-tu que monsieur le juge d'instruction a
quelque motif secret de t'en vouloir? Non, n'est-ce pas? Supposes-tu que
j'ai intrt  ta mort? Pas davantage. Un crime a t commis, nous
cherchons le coupable. Si tu es innocent, aide-nous  trouver celui qui
ne l'est pas. Qu'as-tu fait de mercredi  jeudi matin?

Mais Guespin persistait dans son enttement farouche, stupide.
Enttement de l'idiot et de la bte brute.

--J'ai dit ce que j'avais  dire, fit-il.

Alors M. Lecoq, changea de ton, de bienveillant qu'il tait, il se fit
svre, se reculant comme pour mieux juger de l'effet qu'il allait
produire sur Guespin...

--Tu n'as pas le droit de te taire, entends-tu, reprit-il. Et quand mme
tu te tairais, imbcile, est-ce que la police ne sait pas tout. Ton
matre t'a charg d'une commission, n'est-ce pas, mercredi soir. Que
t'a-t-il donn? Un billet de mille francs?

Le prvenu regardait M. Lecoq d'un air absolument stupide.

--Non, balbutia-t-il, c'tait un billet de cinq cents francs.

Comme tous les grands artistes, au moment de leur scne capitale,
l'agent de la Sret tait vraiment mu. Son surprenant gnie
d'investigation venait de lui inspirer cette combinaison hardie qui, si
elle russissait, lui assurait le gain de la partie.

--Maintenant, demanda-t-il, dis-moi le nom de cette femme.

--Je ne le sais pas, monsieur.

--Tu n'es donc qu'un sot? Elle est petite, n'est-ce pas! assez jolie,
brune et ple, avec des yeux trs grands.

--Vous la connaissez donc? fit Guespin d'une voix tremblante d'motion.

--Oui, mon camarade, et si tu veux savoir son nom pour le dire dans tes
prires, elle s'appelle Jenny Fancy.

Les hommes vraiment suprieurs en quelque spcialit que ce soit,
n'abusent jamais mesquinement de leur supriorit; l'intime satisfaction
qu'ils prouvent  la voir reconnue leur est une suffisante rcompense.

M. Lecoq jouissait donc doucement de sa victoire pendant que ses
auditeurs s'merveillaient de sa perspicacit. C'est qu'en effet une
srie de rapides calculs lui avait rvl, non seulement la pense de
Trmorel, mais encore les moyens qu'il avait d employer pour arriver 
ses fins.

Chez Guespin, la colre faisait place  un tonnement immense. Il se
demandait, et on suivait sur son front l'effort de sa rflexion, comment
cet homme avait pu tre inform d'actions qu'il avait tout lieu de
croire secrtes.

Mais dj l'agent de la Sret tait revenu  son prvenu.

--Puisque je t'ai appris le nom de la femme brune, lui demanda-t-il,
explique-moi donc comment et pourquoi le comte de Trmorel t'a remis un
billet de cinq cents francs.

--C'est au moment o j'allais partir, monsieur le comte n'avait pas de
monnaie, il ne voulait pas m'envoyer changer  Orcival, je devais
rapporter le reste.

--Et pourquoi n'as-tu pas rejoint tes camarades chez Wepler, aux
Batignolles?

Pas de rponse.

--Quelle commission devais-tu faire pour le comte?

Guespin hsita. Ses yeux allaient de l'un  l'autre des auditeurs; du
juge d'instruction au pre Plantat, du docteur  l'agent de Corbeil, et
sur tous les visages il lui semblait dcouvrir une expression d'ironie.

Il eut la pense que tous ces gens se moquaient de lui, qu'on lui avait
tendu un pige et qu'il y tait tomb. Il crut que ses rponses venaient
d'empirer sa situation. Aussitt, un affreux dsespoir s'empara de lui.

--Ah! s'cria-t-il, s'adressant  M. Lecoq, vous m'avez tromp, vous ne
saviez rien, vous avez plaid le faux pour savoir le vrai. J'ai t
assez simple pour vous rpondre et vous allez retourner toutes mes
paroles contre moi.

--Quoi? vas-tu draisonner de nouveau?

--Non, mais j'y vois clair et vous ne me reprendrez plus. Maintenant,
monsieur, je mourrais plutt que de dire un mot.

L'agent allait chercher  le rassurer, il ajouta avec un enttement
idiot:

--Je suis d'ailleurs aussi fin que vous, allez, je ne vous ai dit que
des mensonges.

Ce revirement subit du prvenu n'tonna personne. S'il est des prvenus
qui, une fois enferms dans un systme de dfense, n'en sortent pas plus
qu'une tortue de sa carapace, il en est d'autres qui,  chaque nouvel
interrogatoire, varient, niant aujourd'hui ce qu'hier ils affirmaient,
inventant le lendemain quelque pisode absurde qu'ils dmentiront
encore.

C'est donc vainement que M. Lecoq essaya de faire sortir encore Guespin
de son mutisme; vainement que M. Domini,  son tour, essaya de lui tirer
quelques paroles.  toutes les questions il avait pris le parti de
rpondre:

--Je ne sais pas.

L'agent de la Sret s'impatienta  la fin.

--Tiens, dit-il au prvenu, je t'avais pris pour un garon d'esprit et
tu n'es qu'un sot. Tu crois que nous ne savons rien? coute-moi: Le soir
de la noce de Mme Denis, au moment o tu te disposais  partir avec
tes camarades, lorsque tu venais d'emprunter vingt francs au valet de
chambre, ton matre t'a appel. Aprs t'avoir recommand un secret
absolu, secret que tu as gard, c'est une justice  te rendre, il t'a
pri de quitter les autres domestiques  la gare et d'aller jusqu'aux
_Forges de Vulcain_ lui acheter un marteau, une lime, un ciseau  froid
et un poignard. Ces objets, tu devais les porter  une femme. C'est
alors que ton matre t'a donn ce fameux billet de cinq cents francs, en
disant que tu lui rendrais le reste  ton retour le lendemain. Est-ce
cela?

Oui, c'tait cela, on le voyait dans les yeux du prvenu. Cependant il
rpondit encore:

--Je ne me rappelle pas.

--Alors, poursuivit M. Lecoq, je vais te conter ce qui est arriv
ensuite. Tu as bu, tu t'es sol, si bien que tu as dissip en partie le
reste du billet qui t'avait t confi. De l, tes terreurs quand on t'a
mis la main dessus, hier matin, avant qu'on t'ait dit un mot. Tu as cru
qu'on t'arrtait pour dtournement. Puis, quand tu as su que le comte
avait t assassin dans la nuit, te rappelant que la veille tu avais
achet toutes sortes d'instruments de vol et de meurtre, songeant que tu
ne sais ni l'adresse ni le nom de la femme  qui tu as remis le paquet,
convaincu qu'on ne te croirait pas si tu expliquais l'origine de
l'argent trouv dans ta poche, au lieu de songer aux moyens de prouver
ton innocence, tu as eu peur, tu as cru te sauver en te taisant.

Il est certain que la physionomie du prvenu changeait  vue d'oeil.
Ses nerfs se dtendaient; ses lvres tout  l'heure crispes se
desserraient. Son esprit s'ouvrait  l'esprance. Mais il rsista.

--Faites de moi ce que vous voudrez, dit-il.

--Eh! que veux-tu que nous fassions d'un idiot comme toi? s'cria M.
Lecoq dcidment en colre. Je commence  croire que tu es un mauvais
gars. Un bon sujet comprendrait que nous voulons le tirer d'un mauvais
pas et il nous dirait la vrit. C'est volontairement que tu vas
prolonger ta prvention. Tu apprendras ainsi que la plus grande finesse
est encore de dire ce qui est. Une dernire fois, veux-tu rpondre?

De la tte Guespin fit signe que non.

--Retourne donc en prison et au secret, puisque tu t'y plais, conclut
l'agent de la Sret.

Et ayant cherch de l'oeil l'approbation du juge d'instruction:

--Gendarmes, dit-il remmenez le prvenu.

Les derniers doutes du juge d'instruction s'taient dissips comme le
brouillard au soleil. Pour tout dire, il ressentait une certaine peine
d'avoir si mal trait l'agent de la Sret. Au moins essaya-t-il de
rparer autant qu'il tait en lui sa duret passe.

--Vous tes un homme habile, monsieur, dit-il  M. Lecoq. Sans parler de
votre perspicacit si surprenante qu'elle pourrait passer pour un don de
seconde vue, votre interrogatoire de tout  l'heure est un
chef-d'oeuvre en son genre. Recevez donc mes flicitations, sans
prjudice de la rcompense que je me propose de demander pour vous  vos
chefs.

L'agent de la Sret,  ces compliments, baissait les yeux avec des airs
de vierge. Il regardait tendrement la vilaine femme de la bonbonnire,
et sans doute, il lui disait:

Enfin, mignonne, nous l'emportons, cet austre magistrat qui dteste si
fort l'institution dont nous sommes le plus bel ornement, fait amende
honorable; il reconnat et loue nos utiles services.

Et tout haut il rpondit:

--Je n'accepte, monsieur, que la moiti de vos loges, permettez-moi
d'offrir l'autre  monsieur le juge de paix.

Le pre Plantat voulut protester.

--Oh! fit-il, pour quelques renseignements! Sans moi vous arriviez quand
mme  la vrit.

Le juge d'instruction s'tait lev. Noblement, mais non sans un certain
effort, il tendit la main  M. Lecoq qui la serra respectueusement.

--Vous m'pargnez, monsieur, lui dit-il, de grands remords. Certes,
l'innocence de Guespin aurait t tt ou tard reconnue; mais l'ide
d'avoir retenu un innocent en prison, de l'avoir harcel de mes
interrogatoires, aurait longtemps tourment ma conscience et troubl mon
sommeil.

--Dieu sait cependant que ce pauvre Guespin n'est gure intressant,
rpondit l'agent de la Sret. Je lui en voudrais cruellement si je
n'tais certain qu'il est plus d' moiti fou.

M. Domini eut un tressaillement.

--Je vais faire lever son secret aujourd'hui mme, dit-il,  l'instant.

--Ce sera certes un acte de charit, fit M. Lecoq, mais la peste soit de
l'entt. Il lui tait si facile de simplifier ma tche! J'ai bien pu,
en effet, le hasard m'aidant, reconstituer les faits principaux, trouver
l'ide de la commission, souponner l'intervention d'une femme; je ne
saurais, n'tant pas sorcier, deviner les dtails. Comment miss Fancy
est-elle mle  cette affaire? Est-elle complice? n'a-t-elle fait que
jouer un rle dont elle ignorait l'intention? O s'est-elle rencontre
avec Guespin, o l'a-t-elle entran? Il est vident que c'est elle qui
a gris le pauvre diable pour l'empcher d'aller aux Batignolles. Il
faut que Trmorel lui ait cont quelque fable. Laquelle?

--Je crois, moi interrompit le juge de paix, que Trmorel ne s'est pas,
pour si peu, mis en frais d'imagination. Il aura charg Guespin et Fancy
d'une commission sans leur donner la moindre explication.

M. Lecoq rflchit une minute.

--Peut-tre avez-vous raison, monsieur, dit-il enfin. Il fallait
cependant que Fancy eut des ordres particuliers pour empcher Guespin
d'avoir un alibi  fournir.

--Mais, fit M. Domini, cette Fancy nous expliquera tout.

--J'y compte bien, monsieur, et j'espre bien qu'avant quarante-huit
heures, je l'aurai retrouve et expdie  Corbeil sous bonne escorte.

Il se leva sur ces mots, et alla prendre sa canne et son chapeau qu'il
avait, en entrant, dposs dans un coin.

--Avant de me retirer... dit-il au juge d'instruction.

--Oui, je sais, interrompit M. Domini, vous attendez le mandat d'arrt
du comte Hector de Trmorel.

--En effet, rpondit M. Lecoq, puisque maintenant monsieur le juge pense
comme moi qu'il est vivant.

--Je ne le crois pas, j'en suis sr.

Et rapprochant son fauteuil de son bureau, M. Domini se mit  libeller
cet acte terrible qui s'appelle un mandat d'arrt.


DE PAR LA LOI,

      NOUS,

     Juge d'instruction prs le tribunal de premire instance de
     l'arrondissement, etc. Vu les articles 91 et 94 du Code
     d'instruction criminelle,

     Mandons et ordonnons,  tous agents de la force publique d'arrter
     en se conformant  la loi, le nomm Hector de Trmorel, etc., etc.

Lorsqu'il eut termin:

--Tenez, dit-il, en remettant le mandat  M. Lecoq, et puissiez-vous
russir bientt  retrouver ce grand coupable.

--Oh! il le retrouvera, s'cria l'agent de Corbeil.

--Je l'espre, du moins. Quant  dire comment je m'y prendrai, je n'en
sais rien encore, j'arrterai mon plan de bataille cette nuit.

L'agent de la Sret prit alors cong de M. Domini et se retira suivi du
pre Plantat. Le docteur Gendron restait avec le juge pour s'entendre
avec lui au sujet de l'exhumation de Sauvresy.

M. Lecoq allait sortir du palais de justice, lorsqu'il se sentit tirer
par la manche. Il se retourna, c'tait l'agent de Corbeil qui venait lui
demander sa protection, le conjurant de le prendre avec lui, persuad
qu'aprs avoir servi sous un si grand capitaine, il serait lui aussi
trs fort. M. Lecoq eut bien du mal  s'en dbarrasser.

Enfin, il se trouvait seul dans la rue avec le vieux juge de paix.

--Il se fait tard, lui dit le pre Plantat, vous serait-il agrable de
partager encore mon modeste dner et d'accepter ma cordiale hospitalit?

--Ce m'est un vrai chagrin, monsieur, de vous refuser, rpondit M.
Lecoq, mais je dois tre ce soir  Paris.

--C'est que, reprit le vieux juge de paix--et il hsitait--c'est que
j'aurais vivement dsir vous parler, vous entretenir...

--Au sujet de Mlle Courtois, n'est-ce pas?

--Oui, j'ai un projet, et si vous vouliez m'aider...

M. Lecoq serra affectueusement les mains du pre Plantat.

--Je vous connais depuis bien peu d'heures, monsieur, dit-il, et
cependant je vous suis dvou autant que je le serais  un vieil ami.
Tout ce qu'il me sera humainement possible de faire pour vous tre
agrable ou utile, je le ferai.

--Mais o vous voir, car aujourd'hui on m'attend  Orcival.

--Eh bien! demain matin,  neuf heures, chez moi, rue Montmartre, n...

--Merci! merci mille fois, j'y serai.

Et, arrivs  la hauteur de l'htel de la _Belle-Image_, ils se
sparrent.




XXIV


Neuf heures venaient de sonner  Saint-Eustache et on entendait encore
la grosse cloche du carreau des halles, lorsque le pre Plantat arriva
rue Montmartre et s'engagea dans l'alle obscure de la maison qui porte
le n...

--M. Lecoq? demanda-t-il  une vieille femme occupe  prparer le mou
du djeuner de trois normes matous qui miaulaient autour d'elle.

La portire le toisa d'un air  la fois surpris et goguenard.

C'est que le pre Plantat, lorsqu'il est habill, a beaucoup plus l'air
d'un vieux gentilhomme que la tournure d'un ancien avou de petite
ville. Or, bien que l'agent de la Sret reoive beaucoup de visites de
tous les mondes, ce ne sont pas prcisment les vieillards du faubourg
Saint-Germain qui usent son cordon de sonnette.

--M. Lecoq, rpondit enfin la vieille, c'est au troisime, la porte
faisant face  l'escalier.

Le juge de paix d'Orcival le gravit lentement, cet escalier, troit, mal
clair, glissant, rendu presque dangereux par ses recoins noirs et sa
rampe gluante.

Il rflchissait  la singularit de la dmarche qu'il allait tenter.
Une ide lui tait venue, il ne savait pas si elle tait praticable, et
dans tous les cas il lui fallait les conseils et le concours de l'homme
de la prfecture. Il allait tre forc de dvoiler ses plus secrtes
penses, de se confesser pour ainsi dire. Le coeur lui battait.

La porte en face, au troisime tage, ne ressemble pas  toutes les
autres portes. Elle est de chne plein, paisse, sans moulures, et
encore consolide par des croisillons de fer, ni plus ni moins que le
couvercle d'un coffre-fort. Au milieu, un judas est pratiqu, garni de
barreaux entrecroiss  travers lesquels on passerait  peine le doigt.

On jurerait une porte de prison, si la tristesse n'en tait gaye par
une de ces gravures qu'on imprimait autrefois rue Saint-Jacques, colle
au-dessus du guichet. Elle reprsente, cette gravure aux couleurs
violentes, un coq qui chante, avec cette lgende: _Toujours vigilant_.

Est-ce l'agent qui a placard l ses armes parlantes? Ne serait-ce pas
plutt un de ses hommes?

Les portes de droite et de gauche sont condamnes, on le voit.

Aprs un examen qui dura plus d'une minute et des hsitations rappelant
celles d'un lycen  la porte de sa belle, le pre Plantat se dcida
enfin  presser le bouton de cuivre de la sonnette.

Un grincement de verrous rpondit  son appel. Le judas s'ouvrit et, 
travers le grillage troit, il distingua la figure moustachue d'une
robuste virago.

--Vous demandez? interrogea cette femme, d'une belle voix de basse.

--M. Lecoq.

--Que lui voulez-vous?

--Il m'a donn rendez-vous pour ce matin.

--Votre nom, votre profession?

--M. Plantat, juge de paix  Orcival.

--C'est bien, attendez.

Le judas se referma et le vieux juge attendit.

--Peste! grommelait-il, n'entre pas qui veut  ce qu'il parat chez ce
digne M. Lecoq.

 peine achevait-il de formuler cette rflexion que la porte s'ouvrit,
non sans un certain fracas de chanes, de targettes et de serrures.

Il entra, et la virago, aprs lui avoir fait traverser une salle 
manger n'ayant pour tout meubles qu'une table et six chaises,
l'introduisit dans une vaste pice, haute de plafond, moiti cabinet de
toilette, moiti cabinet de travail, claire par deux fentres prenant
jour sur la cour, garnies de forts barreaux trs rapprochs.

--Si monsieur veut prendre la peine de s'asseoir, fit la domestique,
Monsieur ne tardera pas  venir; il donne des instructions  un de ses
hommes.

Mais le vieux juge de paix ne prit pas de sige; il aimait bien mieux
examiner le curieux endroit o il se trouvait.

Tout un ct du mur tait occup par un portemanteau o pendaient les
plus tranges et les plus disparates dfroques. L taient accrochs des
costumes appartenant  toutes les classes de la socit, depuis l'habit
 large revers, dernire mode, orn d'une rosette rouge, jusqu' la
blouse de laine noire du tyran de barrire. Sur une planche, au-dessus
du portemanteau, s'talaient sur des ttes de bois une douzaine de
perruques de toutes nuances.  terre, taient des chaussures assorties
aux divers costumes. Enfin, dans un coin, se voyait un assortiment de
cannes assez complet et assez vari pour faire rver un collectionneur.

Entre la chemine et la fentre se trouvait une toilette de marbre blanc
encombre de pinceaux d'essences et de petits pots renfermant des opiats
et des couleurs: toilette  faire plir d'envie une dame du Lac. L'autre
pan de mur tait garni par une bibliothque remplie d'ouvrages
scientifiques. Les livres de physique et de chimie dominaient. Enfin le
milieu de la pice tait pris par un vaste bureau sur lequel
s'empilaient, depuis des mois, sans doute, des journaux et des papiers
de toute nature.

Mais le meuble, c'est--dire l'ustensile le plus apparent et le plus
singulier de cette pice tait une large pelote de velours noir en forme
de losanges suspendue  ct de la glace.

 cette pelote, quantit d'pingles  tte fort brillante taient
piques, de faon  figurer des lettres dont l'assemblage formait ces
deux noms: HECTOR-FANCY.

Ces noms, qui resplendissaient en argent sur le fond noir du velours
tiraient les yeux ds la porte et attiraient les regards de toutes les
parties de la pice. Ce devait tre l le mmento de M. Lecoq. Cette
pelote tait charge de lui rappeler  toute heure du jour les prvenus
qu'il poursuivait. Bien des noms sans doute avaient tour  tour brill
sur ce velours, car il tait fort raill.

Sur le bureau, une lettre inacheve tait reste ouverte; le pre
Plantat se pencha pour la lire, mais il en fut pour ses frais
d'indiscrtion, elle tait chiffre.

Cependant le vieux juge de paix avait termin son inspection, lorsque le
bruit d'une porte qui s'ouvrait le fit se retourner.

Il se trouvait en face d'un homme de son ge,  peu prs,  figure
respectable, aux manires distingues, un peu chauve, portant lunettes 
branches d'or et vtu d'une robe de chambre de lgre flanelle claire.

Le pre Plantat s'inclina.

--J'attends ici M. Lecoq... commena-t-il.

L'homme aux lunettes d'or clata de rire, joyeusement, franchement,
frappant les mains l'une contre l'autre.

--Quoi! cher monsieur, disait-il, vous ne me reconnaissez pas? Mais
regardez-moi donc, c'est moi, c'est bien moi, M. Lecoq.

Et pour convaincre le juge de paix, il ta ses lunettes.

 la rigueur, ce pouvait tre l'oeil de M. Lecoq, ce pouvait tre
aussi sa voix. Le pre Plantat tait abasourdi.

--Je ne vous aurais pas reconnu, dit-il.

--C'est vrai je suis un peu chang, tenue de bureau. Hlas! que
voulez-vous, le mtier!...

Et avanant un fauteuil  son visiteur:

--J'ai mille excuses  vous demander, poursuivit-il, pour les formalits
de l'entre de ma maison. C'est une ncessit qui ne m'amuse gure. Je
vous ai dit  quels prils je suis expos; ces dangers me poursuivent
jusque dans mon domicile officiel. Tenez, la semaine dernire, un
facteur du chemin de fer se prsente porteur d'un paquet  mon adresse.
Janouille--c'est ma bonne-- laquelle dix ans de Fontevrault ont
cependant donn un fier nez, ne se doute de rien et le fait entrer. Il
me prsente le paquet, j'allonge la main pour le prendre, pif! paf! deux
coups de pistolet clatent. Le paquet tait un revolver envelopp de
toile cire, le facteur tait un vad de Cayenne serr par moi l'an
pass. Ah! je dois une fire chandelle  mon patron pour cette
affaire-l.

Il contait cette affreuse aventure d'un ton dgag, comme la chose la
plus naturelle du monde.

--Mais en attendant qu'un mauvais coup russisse, reprit-il, se laisser
mourir de faim serait niais.

Il sonna, la virago parut aussitt.

--Janouille, lui dit-il,  djeuner, vite deux couverts et du bon vin
surtout.

Le juge de paix avait bien du mal  se remettre.

--Vous regardez ma Janouille, poursuivait M. Lecoq. Une perle, cher
monsieur, qui me soigne comme son enfant et qui pour moi passerait dans
le feu. Et forte, avec cela. J'ai eu bien du mal, l'autre matin, 
l'empcher d'trangler le faux facteur. Il faut dire que j'ai pris la
peine de la trier, pour mon service, entre trois ou quatre mille
rclusionnaires. Elle avait t condamne pour infanticide et incendie.
C'est  cette heure la plus honnte des cratures. Je parierais que
depuis trois ans qu'elle est  mon service, elle n'a pas seulement eu la
pense de me voler un centime.

Mais le pre Plantat n'coutait que d'une oreille distraite, il
cherchait le moyen de couper court aux louanges de Janouille, trs
justes peut-tre, mais dplaces  son avis, et de ramener l'entretien
aux faits de la veille.

--Je vous drange peut-tre un peu matin, M. Lecoq? commena-t-il.

--Moi! vous n'avez donc pas vu mon enseigne?... Toujours vigilant! Tel
que vous me voyez, j'ai dj fait dix courses ce matin et taill de la
besogne  trois de mes hommes. Ah! nous n'avons gure de morte saison
nous autres! Mme je suis all jusqu'aux _Forges de Vulcain_ chercher
des nouvelles de ce pauvre Guespin.

--Et que vous a-t-on appris?

--Que j'avais devin juste. C'est mercredi soir,  dix heures moins le
quart, qu'il a chang un billet de cinq cents francs.

--C'est--dire que le voil sauv?

--Ou  peu prs. Il le sera tout  fait quand nous aurons retrouv miss
Jenny Fancy.

Le vieux juge de paix ne put dissimuler un mouvement de contrarit.

--Ce sera peut-tre bien long, fit-il, bien difficile?

--Bast! pourquoi cela? Elle est sur ma pelote, nous l'aurons,  moins de
jouer de malheur, avant la fin de la journe.

--Le croyez-vous, vraiment?

-- tout autre qu' vous, monsieur, je rpondrais: J'en suis sr. Songez
donc que cette crature a t la matresse du comte de Trmorel, un
homme en vue, un prince de la mode. Quand une fille retombe au ruisseau,
aprs avoir, comme on dit, bloui pendant six mois tout Paris de son
luxe, elle ne disparat pas tout  fait comme une pierre dans la vase.
Quand elle n'a plus un ami, il reste des cranciers qui la suivent, qui
l'observent, guettant le jour o de nouveau la fortune lui sourira. Elle
ne s'inquite pas d'eux, elle croit qu'ils l'oublient: erreur! Il est
telle marchande  la toilette que je connais, dont la cervelle est tout
ensemble le Vapereau et le Bottin du monde galant. Elle m'a souvent
rendu des services, la digne femme. Nous irons, si vous le voulez bien,
la trouver aprs djeuner et en deux heures elle nous aura l'adresse de
cette miss Fancy. Ah! si j'tais aussi sr de pincer Trmorel.

Le pre Plantat eut un soupir de satisfaction. Enfin, la conversation
prenait la direction qu'il dsirait.

--Vous pensez donc  lui? demanda-t-il.

--Si j'y pense, s'cria M. Lecoq, que ce doute fit bondir sur son
fauteuil, mais voyez donc ma pelote! Je ne pense absolument, exactement
qu' ce misrable depuis hier. Il est cause que je n'ai pas ferm
l'oeil de la nuit. Il me le faut, je le veux, je l'aurai.

--Je n'en doute pas, fit le juge de paix, mais quand?

--Ah! voil. Peut-tre demain, peut-tre seulement dans un mois, cela
dpend de la justesse de mes calculs, de l'exactitude de mon plan.

--Quoi! votre plan est fait?

--Et arrt, oui, monsieur.

Le pre Plantat tait devenu l'attention mme.

--Je pars, reprit l'agent de la Sret, de ce principe qu'il est
impossible  un homme accompagn d'une femme de se drober aux
investigations de la police. Ici, la femme est jeune, elle est jolie et
elle est enceinte; trois impossibilits de plus.

Ce principe admis, tudions le comte de Trmorel.

Est-ce un homme d'une perspicacit suprieure? Non, puisque nous avons
vent ses ruses. Est-ce un imbcile? Non, puisque ses manoeuvres ont
failli prendre des gens qui ne sont pas des sots. C'est donc un esprit
moyen auquel son ducation, ses lectures, ses relations, les
conversations quotidiennes ont procur une somme de connaissances dont
il tirera parti.

Voil pour l'esprit. Nous connaissons le caractre: mou, faible,
vacillant, n'agissant qu' la dernire extrmit. Nous l'avons vu ayant
en horreur les dterminations dfinitives, cherchant toujours des biais,
des transactions. Il est port  se faire des illusions,  tenir ses
dsirs pour vnements accomplis, enfin il est lche.

Et quelle situation est la sienne? Il a tu sa femme, il espre avoir
fait croire  sa mort, il enlve une jeune fille, il a en poche une
somme qui approche et peut-tre mme dpasse un million.

Maintenant, tant donns la situation, le caractre et l'esprit d'un
homme, peut-on, par l'effort de la rflexion, en raisonnant sur ses
actions connues, dcouvrir ce qu'il a fait en telle ou telle
circonstance?

Je crois que oui, et j'espre vous le prouver.

M. Lecoq s'tait lev et arpentait son cabinet de travail ainsi qu'il a
coutume de le faire, toutes les fois qu'il expose et dveloppe ses
thories policires.

--Voyons donc, poursuivit-il, comment je dois m'y prendre pour arriver 
dcouvrir la conduite probable d'un homme dont les antcdents, le
caractre et l'esprit me sont connus? Pour commencer je dpouille mon
individualit et m'efforce de revtir la sienne. Je substitue son
intelligence  la mienne. Je cesse d'tre l'agent de la Sret, pour
tre cet homme, quel qu'il soit.

Dans notre cas, par exemple, restant moi, je sais fort bien ce que je
ferais. Je prendrais de telles mesures que je dpisterais tous les
dtectives de l'univers. Mais j'oublie M. Lecoq pour deviner le comte
Hector de Trmorel.

Recherchons donc quels ont d tre les raisonnements d'un homme assez
misrable pour voler la femme de son ami et laisser ensuite empoisonner
cet ami sous ses yeux. Nous savons dj que Trmorel a longtemps hsit
avant de se rsoudre au crime. La logique des vnements, que les
imbciles appellent la fatalit, le poussait. Il est certain qu'il a
envisag le meurtre sous toutes ses faces, qu'il en a tudi les suites,
qu'il a cherch tous les moyens de se soustraire  l'action de la
justice. Toutes ses actions ont t combines et arrtes longtemps 
l'avance, et ni la ncessit immdiate ni l'imprvu n'ont troubl ses
rflexions.

Du moment o le crime a t dcid dans son esprit, il s'est dit: Voici
Berthe assassine; grce  mes mesures on me croit tu aussi; Laurence
que j'enlve crit une lettre o elle annonce son suicide; j'ai de
l'argent, que faut-il faire?

Le problme, je le crois du moins, est bien pos ainsi.

--Oui, parfaitement, approuva le pre Plantat.

--Naturellement, Trmorel a d choisir entre tous les systmes de fuite
dont il avait ou parler, ou qui se prsentaient  son imagination,
celui qui lui semblait le plus sr et le plus prompt. A-t-il song 
s'expatrier? C'est plus que probable. Seulement, comme il n'est pas
dnu de sens, il a compris que c'est  l'tranger surtout qu'il est
malais de faire perdre sa piste. Qu'on quitte la France pour viter le
chtiment d'un dlit; rien de mieux. Passer la frontire pour un crime
port sur les cartels d'extradition est tout simplement une norme
absurdit.

Vous imaginez-vous un homme et une femme gars dans une contre dont
ils ne parlent pas la langue? Aussitt, ils sont signals  l'attention,
observs, remarqus, suivis. Ils ne font pas un achat qui ne soit
comment, il n'est pas un de leurs mouvements qui chappe  la curiosit
des dsoeuvrs.

Plus on va loin, plus le danger d'tre pris augmente. Veut-on franchir
l'Ocan et gagner cette libre Amrique, o les avocats pillent leurs
clients? Il faut s'embarquer, et du jour o on a mis le pied sur les
planches d'un navire, on peut se considrer comme perdu. Il y a dix-neuf
 parier contre vingt qu'au port d'arrive on trouvera un agent arm
d'un mandat d'amener.

Notez que je parle seulement pour mmoire de la police du pays o on se
rfugie, laquelle cependant a toujours l'oeil ouvert sur les
trangers.

 Londres mme, je me fais fort de retrouver en huit jours un Franais,
 moins toutefois qu'il ne parle assez purement l'anglais pour se dire
citoyen du Royaume-Uni. Telles ont t les rflexions de Trmorel. Il
s'est souvenu de mille tentatives avortes, de cent aventures
surprenantes racontes par les journaux et trs certainement il a
renonc  l'tranger.

--C'est clair, s'cria le pre Plantat, c'est net, c'est prcis. C'est
en France que nous devons chercher les fugitifs.

--Oui, monsieur, oui, rpondit M. Lecoq, vous l'avez dit. Examinons donc
o et comment on peut se cacher en France. Sera-ce une province? Non,
videmment.  Bordeaux, qui est un de nos plus grands centres, on
regarde passer l'homme qui n'est pas de Bordeaux. Les boutiquiers des
fosss de l'Intendance qui flnent sur le pas de leur magasin, se
disent: Eh! connaissez-vous ce monsieur-l?

Pourtant il est deux villes o on peut passer inaperu: Marseille et
Lyon. Mais elles sont fort loignes, mais il faut risquer un long
voyage. Et rien n'est si dangereux que le chemin de fer depuis
l'tablissement du tlgraphe lectrique. On fuit, c'est vrai, on va
vite, c'est positif, mais en entrant dans un wagon on se ferme toute
issue, et jusqu' l'instant o on descend, on reste sous la main de la
police. Trmorel sait tout cela aussi bien que nous. cartons donc
toutes les villes de province. cartons aussi Lyon et Marseille.

--Impossible, en effet, de se cacher en province!

--Pardon, il est un moyen. Il s'agit simplement d'acheter loin de toute
ville, loin du chemin de fer, quelque proprit modeste et d'aller s'y
tablir sous un faux nom. Mais ce moyen excellent est fort au-dessus de
la porte de notre homme, et son excution ncessite des dmarches
prparatoires qu'il ne pouvait risquer, surveill comme il l'tait par
sa femme.

Ainsi le champ des investigations utiles se rtrcit singulirement.
Nous laissons de ct l'tranger, la province, les grandes villes, la
campagne; reste Paris. C'est  Paris, monsieur, que nous devons chercher
Trmorel.

M. Lecoq s'exprimait avec l'aplomb et la certitude d'un professeur de
mathmatiques sorti de l'cole Normale, qui, debout devant le tableau
noir, la craie  la main, dmontre victorieusement  ses lves que deux
lignes parallles, indfiniment prolonges, ne se rencontreront jamais.

Le vieux juge de paix coutait, lui, comme n'coutent pas les coliers.
Mais dj il s'habituait  la lucidit surprenante de l'agent de la
Sret et il ne s'merveillait plus. Depuis vingt-quatre heures qu'il
assistait aux calculs et aux ttonnements de M. Lecoq, il saisissait le
mcanisme de ses investigations et s'appropriait presque le procd. Il
trouvait tout simple qu'on raisonnt ainsi. Il s'expliquait  cette
heure certains exploits de la police active qui jusqu'alors lui avaient
sembl tenir du prodige.

Mais ce que M. Lecoq appelait un champ d'investigations restreint lui
paraissait encore l'immensit.

--Paris est grand, observa-t-il.

L'agent de la Sret eut un magnifique sourire.

--Dites immense, rpondit-il, mais il est  moi. Paris entier est sous
la loupe de la rue de Jrusalem comme une fourmilire sous le microscope
du naturaliste.

Cela tant, me demanderez-vous, comment se trouve-t-il encore  Paris
des malfaiteurs de profession?

Ah! monsieur, c'est que la lgalit nous tue. Nous ne sommes pas les
matres, malheureusement. La loi nous condamne  n'user que d'armes
courtoises contre des adversaires pour qui tous les moyens sont bons. Le
Parquet nous lie les mains. Les coquins sont habiles, mais croyez que
notre habilet est mille fois suprieure.

--Mais, interrompit le pre Plantat, Trmorel est dsormais hors-la-loi,
nous avons un mandat d'amener.

--Qu'importe? le mandat me donne-t-il le droit de fouiller sur-le-champ
les maisons o j'ai lieu de supposer qu'il s'est rfugi! Non. Que je me
prsente chez un des anciens amis du comte Hector, il me jettera la
porte au nez. En France, monsieur, la police a contre elle non seulement
les coquins, mais encore les honntes gens.

Toutes les fois que par hasard M. Lecoq aborde cette thse, il s'emporte
et en arrive  des propositions tranges. Son ressentiment est profond
comme l'injustice. Avec la conscience d'immenses services rendus, il a
le sentiment d'une sorte de rprobation qui l'exaspre.

Par bonheur, au moment o il tait le plus anim, un brusque mouvement
le mit en face de la pelote. Il s'arrta court.

--Diable! fit-il, j'oubliais Hector.

Le pre Plantat, lui, tout en subissant, faute de pouvoir faire
autrement, le dbordement d'indignation de l'homme de la prfecture, ne
pouvait cesser de penser  l'assassin, au sducteur de Laurence.

--Vous disiez, fit-il, que c'est  Paris que nous devons chercher
Trmorel.

--Et je disais vrai, monsieur le juge de paix, rpondit M. Lecoq d'un
ton plus calme. J'en suis venu  cette conclusion que c'est ici,
peut-tre  deux rues de nous, peut-tre dans la maison voisine, que
sont cachs nos fugitifs. Mais poursuivons nos calculs de probabilits.

Hector connat trop bien son Paris pour esprer se dissimuler une
semaine seulement dans un htel ou mme dans une maison meuble. Il sait
que les garnis--l'htel _Meurice_ aussi bien que l'auberge de la
_Limace_--sont l'objet d'une surveillance toute spciale et sont dans la
main de la prfecture. Ayant du temps devant lui, il a trs certainement
song  louer un appartement dans quelque maison  sa convenance.

--Il a fait, il y a environ un mois ou un mois et demi, trois ou quatre
voyages  Paris.

--Alors, plus de doute. Il a retenu sous un faux nom un appartement, il
a pay un terme d'avance, et aujourd'hui il est bien chez lui.

 cette affirmation de l'agent de la Sret, la physionomie du pre
Plantat exprima un dcouragement affreux.

--Je ne sens que trop, monsieur, dit-il tristement, que vous tes dans
le vrai. Mais alors, le misrable n'est-il pas perdu pour nous?
Faudra-t-il donc attendre qu'un hasard nous le livre? Fouillerez-vous
une  une toutes les maisons de Paris!

Le nez de l'agent de la Sret frtilla sous ses lunettes d'or, et le
juge de paix, qui avait observ que ce ptillement tait bon signe,
sentit renatre toutes ses esprances.

--C'est que j'ai beau me creuser la tte...

--Pardon, interrompit M. Lecoq, Trmorel ayant lou un appartement, a
d, n'est-il pas vrai, s'occuper de le meubler.

--videmment.

--Et de le meubler somptueusement, qui plus est. D'abord parce qu'il
aime le luxe et qu'il a de l'argent; ensuite parce qu'enlevant une jeune
fille il ne peut la faire passer de la riche maison de son pre dans un
galetas. Je gagerais volontiers qu'ils ont un salon aussi beau que celui
du Valfeuillu.

--Hlas! que nous importe!

--Peste! cher monsieur, cela nous importe fort comme vous l'allez voir.
Voulant beaucoup de meubles, et de beaux meubles, Hector ne s'est pas
adress  un brocanteur. Il n'avait le temps ni d'acheter rue Drouot, ni
de courir le faubourg Saint-Antoine. Donc il est all simplement trouver
un tapissier.

--Quelque tapissier  la mode...

--Non, il aurait risqu d'tre reconnu et il est clair qu'il s'est
prsent sous un faux nom, sous celui qu'il a donn  l'appartement. Il
a choisi quelque tapissier habile et modeste, il a command, s'est
assur que tout serait livr  une poque fixe et a pay.

Le juge de paix ne put retenir une exclamation de joie, il commenait 
comprendre.

--Ce marchand, poursuivait M. Lecoq, a d garder le souvenir de ce riche
client qui n'a pas marchand et qui a pay comptant. S'il le revoyait,
il le reconnatrait.

--Quelle ide! s'cria le pre Plantat hors de lui, vite, bien vite,
procurons-nous des portraits de Trmorel, des photographies, envoyons un
homme  Orcival.

M. Lecoq eut ce fin sourire qui lui monte aux lvres, chaque fois qu'il
donne une nouvelle preuve d'habilet.

--Remettez-vous, monsieur le juge de paix, dit-il, j'ai fait le
ncessaire. Hier, pendant l'enqute, j'avais gliss dans ma poche trois
cartes du comte. Ce matin, j'ai relev sur le Bottin le nom et l'adresse
de tous les tapissiers de Paris et j'en ai fait trois listes.  cette
heure, trois de mes hommes ayant chacun une liste et une photographie,
vont de tapissier en tapissier, demandant: Est-ce vous qui tes le
tapissier de ce monsieur? Si l'un d'eux rpond: Oui, nous tenons
l'homme.

--Et nous le tenons! s'cria le pre Plantat, ple d'motion.

--Pas encore, ne chantons pas victoire. Il se peut qu'Hector ait eu la
prudence de ne pas aller en personne chez le tapissier. En ce cas nous
sommes distancs. Mais non! il n'aura pas eu cette prudence...

M. Lecoq s'interrompit. Pour la troisime fois, Janouille, entrouvrant
la porte du cabinet, criait de sa belle voix de basse:

--Monsieur est servi!...

C'est un remarquable cordon bleu que Janouille, l'ancienne
rclusionnaire, le pre Plantat s'en aperut ds les premires bouches.
Mais il n'avait pas faim et il ne pouvait prendre sur lui de se forcer 
manger. Il lui tait impossible de songer  autre chose qu' ce projet
qu'il voulait soumettre  M. Lecoq, et il ressentait cette oppression
douloureuse qui prcde l'excution d'un acte auquel on ne se rsout
qu' regret.

En vain l'agent de la Sret, qui est un grand mangeur comme tous les
hommes d'une activit dvorante, s'efforait d'gayer son hte; en vain
il remplissait son verre d'un bordeaux exquis, prsent d'un banquier
dont il a retrouv le caissier qui tait all prendre l'air de
Bruxelles.

Le vieux juge de paix restait silencieux et triste, ne rpondant que par
monosyllabes. Il s'encourageait  parler et intrieurement combattait le
puril amour-propre qui le retenait au dernier moment. Il ne croyait
pas, en venant, qu'il aurait ces hsitations qu'il taxait d'absurdes. Il
s'tait dit: J'entrerai et je m'expliquerai. Mais voil qu'il tait
pris de ces pudeurs irrflchies qui embarrassent un vieillard oblig de
confesser ses faiblesses  un jeune homme et qui font monter le rouge 
son front.

Redoutait-il donc le ridicule? Non. Sa passion d'ailleurs tait bien
au-dessus d'un sarcasme ou d'un sourire ironique. Et que risquait-il?
Rien. Est-ce que ce policier auquel il n'osait plus confier ses secrtes
penses ne les avait pas devines? N'avait-il pas su lire dans son me
ds les premiers instants, et plus tard ne lui avait-il pas arrach un
aveu. Il rflchissait ainsi lorsque le timbre de l'entre retentit.

--Monsieur, vint dire Janouille, un agent de Corbeil nomm Goulard
demande  vous parler. Dois-je ouvrir?

--Oui, et fais-le entrer ici.

On entendit le fracas des verrous et de la chane de la porte, et
aussitt Goulard parut dans la salle  manger.

L'agent, cher  M. Domini, avait endoss ses plus beaux habits, pass du
linge blanc et arbor son col de crin le plus haut. Il tait respectueux
et raide, comme il convient  un ancien militaire qui a appris au
rgiment que le respect se mesure  la raideur.

--Que diable viens-tu chercher ici, lui demanda brutalement M. Lecoq, et
qui s'est permis de te donner mon adresse?

--Monsieur, rpondit Goulard, visiblement intimid par cette rception
daignez m'excuser, je suis envoy par M. le docteur Gendron pour
remettre cette lettre  monsieur le juge de paix d'Orcival.

--En effet, dit le pre Plantat, j'ai, hier soir, pri Gendron de me
faire connatre par une dpche le rsultat de l'autopsie, et ne sachant
 quel htel je descendrais, je me suis permis de lui demander de me
l'adresser chez vous.

M. Lecoq, aussitt, voulut rendre  son hte la lettre que venait de lui
remettre Goulard.

--Oh! ouvrez-la, fit le juge de paix, il n'y a aucune indiscrtion...

--Soit, rpondit l'agent de la Sret, mais passons dans mon cabinet.

Et appelant Janouille:

--Tu vas, lui dit-il, faire djeuner ce gaillard-l. As-tu mang ce
matin?

--J'ai tu le ver, monsieur, simplement.

--Alors, donne un bon coup de dent en m'attendant, et bois une bouteille
 ma sant.

Renferm de nouveau dans son cabinet avec le pre Plantat:

--Voyons un peu, fit l'agent de la Sret, ce que nous dit le docteur.

Il brisa le cachet et lut:



      Mon cher Plantat,

     Vous m'avez demand une dpche, autant vous griffonner en toute
     hte une vingtaine de lignes que je vous fais porter chez notre
     sorcier...

--Oh! murmura M. Lecoq s'interrompant, M. Gendron est trop bon, trop
indulgent, en vrit!

N'importe, le compliment lui allait au coeur. Il reprit:

     ... Ce matin  trois heures, nous avons procd  l'exhumation du
     corps de ce pauvre Sauvresy. Certes, plus que personne je dplore
     les circonstances affreuses de la mort de ce digne et excellent
     homme, mais d'un autre ct, je ne puis m'empcher de me rjouir de
     cette occasion unique et admirable qui m'est offerte d'exprimenter
     srieusement et de dmontrer l'infaillibilit de mes papiers
     sensibiliss...

--Maudits savants! s'cria le pre Plantat indign, ils sont tous les
mmes.

--Pourquoi? Je m'explique trs bien le sentiment involontaire du
docteur. Puis-je n'tre pas ravi lorsque je rencontre un beau crime?

Et, sans attendre la rplique du juge de paix, il poursuivit la lecture
de la lettre:

     L'exprience promettait d'tre d'autant plus concluante que
     l'aconitine est un des alcalodes qui se drobent le plus
     opinitrement aux investigations et  l'analyse.

     Vous savez comment je procde? Aprs avoir fait chauffer fortement
     dans deux fois leur poids d'alcool les matires suspectes, je fais
     couler doucement le liquide dans un vase  bords peu levs dont le
     fond est garni d'un papier sur lequel je suis parvenu  fixer mes
     ractifs. Mon papier conserve-t-il sa couleur? Il n'y a pas de
     poison. En change-t-il? Le poison est constant.

     Ici, mon papier, d'un jaune clair, devait, si nous ne nous
     trompions pas, se couvrir de taches brunes, ou mme devenir
     compltement brun.

     D'avance, j'avais expliqu l'exprience au juge d'instruction et
     aux experts qui m'taient adjoints.

     Ah! mon ami, quel succs! Aux premires gouttes d'alcool, le
     papier est devenu subitement du plus beau brun fonc. C'est vous
     dire que votre rcit tait de la dernire exactitude.

     Les matires soumises  mon examen taient littralement satures
     d'aconitine. Jamais, dans mon laboratoire, oprant  loisir, je
     n'ai obtenu des rsultats plus dcisifs.

     Je m'attends  voir,  l'audience, contester la sret de mon
     exprimentation, mais j'ai des moyens de vrification et de
     contre-expertise tels, que je confondrai certainement tous les
     chimistes qu'on m'opposera.

     Je pense, mon cher ami, que vous ne serez pas indiffrent  la
     lgitime satisfaction que j'prouve...

La patience du pre Plantat tait  bout.

--C'est inou, s'cria-t-il d'un ton furieux, oui, c'est incroyable, sur
ma parole. Dirait-on que c'est dans son laboratoire qu'a t vol ce
poison qu'il cherche dans le cadavre de Sauvresy? Que dis-je? Ce cadavre
n'est plus pour lui que la matire suspecte. Et dj il se voit  la
Cour d'assises discutant les mrites de son papier sensibilis.

--Il est de fait qu'il a raison de compter sur des contradicteurs.

--Et en attendant il s'exerce, il exprimente, il analyse du plus beau
sang-froid; il continue son abominable cuisine, il fait bouillir, il
filtre, il prpare ses arguments!...

M. Lecoq tait bien loin de partager la colre du juge de paix. Cette
perspective de dbats acharns lui souriait assez. D'avance il se
figurait quelque terrible lutte scientifique, rappelant la dispute
clbre d'Orfila et de Raspail, des chimistes de province et des
chimistes de Paris.

--Il est certain, pronona-t-il, que si ce lche gredin de Trmorel a
assez de tenue pour nier l'empoisonnement de Sauvresy, ce qui sera son
intrt, nous assisterons  un superbe procs.

Ce seul mot: procs, mit brusquement fin aux longues irrsolutions du
pre Plantat.

--Il ne faut pas, s'cria-t-il, non, il ne faut pas qu'il y ait de
procs.

L'incroyable violence de ce pre Plantat, si calme, si froid, si matre
de soi habituellement, parut confondre M. Lecoq.

Eh! eh! pensa-t-il, je vais tout savoir.

Puis,  haute voix, il ajouta:

--Comment, pas de procs?

Le pre Plantat tait devenu plus blanc que son linge, un tremblement
nerveux le secouait, sa voix tait rauque et comme brise par des
sanglots.

--Je donnerais ma fortune, reprit-il, pour viter des dbats. Oui, toute
ma fortune et ma vie par-dessus le march, bien qu'elle ne vaille plus
grand-chose. Mais comment soustraire ce misrable Trmorel  un
jugement? Quel subterfuge imaginer? Seul, M. Lecoq, seul vous pouvez me
conseiller en cette extrmit affreuse o vous me voyez rduit, seul
vous pouvez m'aider, me tendre la main. S'il existe un moyen au monde
vous le trouverez, vous me sauverez...

--Mais, monsieur... commena l'agent de la Sret.

--De grce, coutez-moi, et vous me comprendrez. Je vais tre franc,
sincre comme je le serais vis--vis de moi-mme, et vous allez vous
expliquer mes irrsolutions, mes rticences, toute ma conduite en un mot
depuis hier.

--Je vous coute, monsieur.

--C'est une triste histoire. J'tais arriv  cet ge o le sort d'un
homme est, dit-on, fini, lorsque tout  coup la mort m'a pris ma femme
et mes deux fils, toute ma joie, toutes mes esprances en ce monde. Je
me trouvais seul en cette vie plus perdu que le naufrag au milieu de la
mer, sans une pave pour me soutenir. Je n'tais qu'un corps sans me,
lorsque le hasard m'a fait venir m'installer  Orcival.

 Orcival, j'ai vu Laurence. Elle venait d'avoir quinze ans, et jamais
crature de Dieu ne runit tant d'intelligence, de grces, d'innocence
et de beaut.

Courtois tait mon ami, bientt elle devint comme ma fille. Sans doute,
je l'aimais ds ce temps-l, mais je ne me l'avouais pas, je ne voyais
pas clair en moi.

Elle tait si jeune, et moi j'avais des cheveux blancs. Je me plaisais 
me persuader que mon affection tait celle d'un pre, et c'est comme un
pre qu'elle me traitait. Ah! qui dira les heures dlicieuses passes 
couter son gentil babil et ses naves confidences. Lorsque je la voyais
courir dans mes alles, piller les roses que j'levais pour elle,
dvaster mes serres, j'tais heureux, je me disais que l'existence est
un beau prsent de Dieu. Mon rve alors tait de la suivre dans la vie,
j'aimais  me la reprsenter marie  un honnte homme la rendant
heureuse, et je restais l'ami de la femme aprs avoir t le confident
de la jeune fille. Si je m'occupais de ma fortune, qui est considrable,
c'est que je pensais  ses enfants, c'est pour eux que je thsaurisais.
Pauvre, pauvre Laurence.

M. Lecoq paraissait mal  l'aise sur son fauteuil, il s'agitait
beaucoup, il toussait, il passait son mouchoir sur sa figure, au risque
d'effacer sa peinture. La vrit est qu'il tait bien plus mu qu'il ne
le voulait laisser paratre.

--Un jour, poursuivit le pre Plantat, mon ami Courtois me parla du
mariage de sa fille et du comte de Trmorel. Ce jour-l je mesurai la
profondeur de mon amour. Je ressentais de ces douleurs atroces qu'il est
impossible de dcrire. Ce fut comme un incendie qui a longtemps couv et
qui tout  coup, si on ouvre une fentre, clate et dvore tout. tre
vieux et aimer une enfant! J'ai cru que je deviendrais fou. J'essayais
de me raisonner, de me railler,  quoi bon! Que peuvent contre la
passion, la raison ou les sarcasmes. Vieux cladon ridicule, me
disais-je, ne rougis-tu pas, veux-tu bien te taire! Je me taisais et je
souffrais. Pour comble, Laurence m'avait choisi pour confident; quelle
torture! Elle venait me voir pour me parler d'Hector. En lui, elle
admirait tout et il lui paraissait suprieur aux autres hommes,  ce
point que nul ne pouvait mme lui tre compar. Elle s'extasiait sur sa
hardiesse  cheval, elle trouvait ses moindres propos sublimes. J'tais
fou, c'est vrai, mais elle tait folle.

--Saviez-vous, monsieur, quel misrable tait ce Trmorel?

--Hlas! je l'ignorais encore. Que m'importait  moi, cet homme qui
vivait au Valfeuillu! Mais du jour o j'ai su qu'il allait me ravir mon
plus prcieux trsor, qu'on allait lui donner ma Laurence, j'ai voulu
l'tudier. J'aurais trouv une sorte de consolation  le savoir digne
d'elle. Je me suis donc attach  lui, M. Lecoq, comme vous vous
attachez au prvenu que vous poursuivez. Que de voyages  Paris,  cette
poque o je voulais pntrer sa vie! Je faisais votre mtier; j'allais
questionnant tous ceux qui l'avaient connu, et mieux j'apprenais  le
connatre, plus j'apprenais  le mpriser. C'est ainsi que j'ai
dcouvert les rendez-vous avec miss Fancy, que j'ai devin ses relations
avec Berthe.

--Pourquoi n'avoir rien dit?

--L'honneur me commandait le silence. Avais-je le droit de dshonorer un
ami, de ruiner son bonheur, de perdre sa vie, au profit d'un amour
grotesque et sans espoir. Je me suis tu, me bornant  parler de Fancy 
Courtois qui ne faisait que rire de ce qu'il appelait une amourette.
Pour dix paroles hasardes contre Hector, Laurence avait presque cess
de venir me visiter.

--Ah! s'cria l'agent de la Sret, je n'aurais eu, monsieur, ni votre
patience ni votre gnrosit.

--C'est que vous n'avez pas mon ge, monsieur! Ah! je le hassais
cruellement ce Trmorel. En voyant trois femmes si diffrentes prises
de lui jusqu' en perdre la tte, je me disais: Qu'a-t-il donc pour
tre ainsi aim?

--Oui! murmura M. Lecoq, rpondant  une pense secrte, les femmes se
trompent souvent, elles ne jugent pas les hommes comme nous les jugeons.

--Que de fois, continuait le vieux juge de paix, que de fois j'ai song
 provoquer ce misrable,  me battre avec lui,  le tuer. Mais Laurence
n'aurait pas voulu me revoir. Pourtant, j'aurais parl peut-tre, si
Sauvresy n'tait tomb malade et n'tait mort. Je savais qu'il avait
fait jurer  sa femme et  son ami de s'pouser, je savais qu'une raison
terrible les forait  tenir leur serment, je crus Laurence sauve.
Hlas! elle tait perdue au contraire. Un soir, comme je passais le long
de la maison du maire, je vis un homme qui pntrait dans le jardin en
franchissant le mur. Cet homme c'tait Trmorel, je le reconnus
parfaitement. J'eus un mouvement de rage terrible, je me jurai que
j'allais l'attendre et l'assassiner; et j'attendis. Il ne ressortit pas
cette nuit-l.

Le pre Plantat avait cach son visage entre ses mains. Son coeur se
brisait au souvenir de cette nuit d'angoisses, passe tout entire 
attendre un homme pour le tuer.

M. Lecoq, lui, frmissait d'indignation.

--Mais ce Trmorel, s'cria-t-il, est le dernier des misrables. En vain
on chercherait une excuse  ses infamies et  ses crimes. Et vous
voudriez, monsieur, l'arracher  la Cour d'assises, le soustraire au
bagne ou  l'chafaud qui l'attendent!

Le vieux juge de paix fut un moment sans rpondre.

Ainsi qu'il arrive dans les grandes crises, entre toutes les ides qui
se pressaient tumultueuses dans son esprit, il ne savait laquelle
prsenter la premire. Les mots lui semblaient impuissants  exprimer
ses sensations. Il aurait voulu, en une seule phrase, traduire tout ce
qu'il ressentait comme il le ressentait.

--Que me fait Trmorel? dit-il enfin, est-ce que je me soucie de lui!
Qu'il vive ou qu'il meure, qu'il russisse  fuir ou qu'il finisse un
matin sur la place de la Roquette, que m'importe!

--Alors pourquoi cette horreur du procs?

--C'est que...

--tes-vous l'ami de la famille, tenez-vous au grand nom qu'il va
couvrir de boue et vouer  l'infamie?

--Non, mais je m'inquite de Laurence, monsieur, sa chre pense ne me
quitte pas.

--Mais elle n'est pas complice, mais elle ignore tout, tout nous le dit
et nous l'affirme, elle ignore que son amant a assassin sa femme.

--En effet, reprit le pre Plantat, Laurence est innocente, Laurence
n'est que la victime d'un odieux sclrat. Il n'en est pas moins vrai
qu'elle sera plus cruellement punie que lui. Que Trmorel soit envoy
devant la Cour d'assises, elle comparatra  ses cts, comme tmoin,
sinon comme accuse. Et qui sait si on n'ira pas jusqu' suspecter sa
bonne foi? On se demandera si vraiment elle n'a pas eu connaissance du
projet de meurtre, si elle ne l'a pas encourag. Berthe tait sa rivale,
elle devait la har. Juge d'instruction, je n'hsiterais pas, je
comprendrais Laurence dans mon accusation.

--Vous et moi aidant, monsieur, elle dmontrera victorieusement qu'elle
ignorait tout, qu'elle a t abominablement trompe.

--Soit! En sera-t-elle moins dshonore, perdue  tout jamais! Ne lui
faudra-t-il pas, quand mme, paratre  l'audience, rpondre aux
questions du prsident, raconter au public sa honte et ses malheurs? Ne
faudra-t-il pas qu'elle dise o, quand et comment elle a failli, qu'elle
rpte les paroles de son sducteur, qu'elle numre les rendez-vous?
Comprenez-vous qu'elle se soit rsigne  annoncer son suicide, au
risque de faire mourir de douleur toute sa famille? Non, n'est-ce pas?
Elle devra expliquer quelles menaces ou quelles promesses ont pu lui
faire accepter cette ide horrible qui, certes, n'est pas d'elle. Enfin,
pis que tout cela, elle sera force de confesser son amour pour
Trmorel.

--Non, rpondit l'agent de la Sret, n'exagrons rien. Vous savez comme
moi que la justice a des mnagements infinis pour les innocents dont le
nom se trouve compromis dans des affaires de ce genre.

--Des mnagements? Eh! la justice en pourrait-elle garder, quand elle le
voudrait, avec cette absurde publicit qu'on donne maintenant aux
dbats! Vous toucherez le coeur des magistrats, je le veux bien;
attendrirez-vous cinquante journalistes qui, depuis que le crime du
Valfeuillu est connu, taillent leurs plumes et prparent leur papier?
Est-ce que les journaux ne sont pas l, toujours  l'afft de ce qui
peut piquer et rvler la malsaine curiosit de la foule. Pensez-vous
que, pour nous plaire, ils vont laisser dans l'ombre ces scandaleux
dbats que je redoute et auxquels le grand nom et la situation du
coupable donneront un attrait immense? Est-ce qu'il ne runit pas, ce
procs, toutes les conditions qui assurent le succs des drames
judiciaires? Oh! rien n'y manque, ni l'adultre, ni le poison, ni la
vengeance, ni le meurtre. Laurence y reprsentera l'lment romanesque
et sentimental. Elle deviendra, elle, ma fille, une hrone de Cour
d'assises. C'est elle qui intressera, comme disent les lecteurs de la
_Gazette des Tribunaux_. Les stnographes diront si elle a rougi et
combien elle a vers de larmes. C'est  qui s'efforcera de dtailler au
plus juste sa personne et de dcrire ses toilettes et son maintien. Les
journaux la rendront plus publique que la fille des rues, chaque lecteur
aura quelque chose d'elle. Est-ce assez odieux? Et aprs l'horreur,
l'ironie. Les photographes assigeront sa porte, et si elle refuse de
poser, on vendra comme sien le portrait de quelque gourgandine. Elle
voudra se cacher, mais o? Quelles grilles, quels verrous peuvent mettre
 l'abri de l'pre curiosit? Elle sera clbre. Les limonadiers
ambitieux lui criront pour lui proposer une chaise  leur comptoir, et
les Anglais spleeniques lui feront offrir leur main par M. de Foy.
Quelle honte et quelle misre! Pour qu'elle ft sauve, M. Lecoq, il
faudrait qu'on ne pronont pas son nom. Je vous le demande: est-ce
possible? Rpondez.

Le vieux juge de paix s'exprimait avec une violence extrme, mais
simplement, sans ces phrases pompeuses de la passion, toujours
emphatique quoi qu'on prtende. La colre allumait dans ses yeux des
paillettes de feu, il tait jeune, il avait vingt ans, il aimait et il
dfendait la femme aime.

Comme l'agent de la Sret se taisait, il insista:

--Rpondez.

--Qui sait? fit M. Lecoq.

--Pourquoi chercher  m'abuser? reprit le pre Plantat. N'ai-je pas,
autant que vous, l'exprience des choses de la justice? Si Trmorel est
jug, c'en est fait de Laurence. Et je l'aime! Oui,  vous j'ose
l'avouer,  vous je laisse voir l'immensit de mon malheur, je l'aime
comme jamais je ne l'ai aime. Elle est dshonore, voue au mpris,
elle adore peut-tre ce misrable dont elle va avoir un fils,
qu'importe? Tenez, je l'aime mille fois plus qu'avant sa faute, car
alors je l'aimais sans espoir, tandis que maintenant...

Il s'arrta, pouvant de ce qu'il allait dire. Il baissait les yeux
sous le regard de l'agent de la Sret, rougissant de cet espoir honteux
et pourtant si humain qu'il venait de laisser entrevoir.

--Vous savez tout, maintenant, reprit-il d'un ton plus calme;
consentirez-vous  m'assister. Ah! si vous vouliez m'aider, je ne
croirais pas m'acquitter envers vous en vous donnant la moiti de ma
fortune, et je suis riche...

M. Lecoq l'arrta d'un geste imprieux.

--Assez, monsieur, dit-il d'un ton amer, assez, de grce. Je puis rendre
un service  un homme que j'estime, que j'aime, que je plains de toute
mon me, mais ce service je ne saurais le lui vendre.

--Croyez, balbutia le pre Plantat interdit, que je ne voulais pas...

--Si, monsieur, si, vous vouliez me payer. Oh ne vous dfendez pas, ne
niez pas. Il est, je ne le sais que trop, de ces professions fatales o
l'homme et la probit semblent compter pour rien. Pourquoi m'offrir de
l'argent? Quelle raison avez-vous de me juger vil  ce point qu'on
puisse acheter mes complaisances. Vous tes donc comme les autres, qui
ne sauraient se faire une ide de ce qu'est un homme dans ma position!
Si je voulais tre riche, plus riche que vous, monsieur le juge de paix,
je le serais dans quinze jours. Ne devinez-vous donc pas que je tiens
entre mes mains l'honneur et la vie de cinquante personnes? Croyez-vous
que je dis tout ce que je sais? J'ai l--et il se frappait le
front--vingt secrets que je vendrais demain, si je voulais, cent mille
francs pice, et ce serait donn.

Il tait indign, on le voyait, mais sous sa colre on sentait une
certaine rsignation dsole. Bien des fois il avait eu  repousser des
offres semblables.

--Allez donc, poursuivit-il, lutter contre un prjug tabli depuis des
sicles. Allez donc dire qu'un agent de la Sret est honnte, et il ne
peut pas ne pas l'tre, qu'il est dix fois plus honnte que n'importe
quel ngociant ou quel notaire, parce qu'il a dix fois plus de
tentations sans avoir les bnfices de son honntet. Dites cela, et on
vous rira au nez. Je puis, demain, ramasser d'un coup de filet
impunment, sans crainte, un million au moins. Qui s'en doute et qui
m'en sait gr? J'ai ma conscience, c'est vrai, mais un peu de
considration ne me dplairait pas. Lorsqu'il me serait si facile
d'abuser de ce que je sais, de ce qu'on a t contraint de me confier ou
de ce que j'ai surpris, il y a peut-tre quelque mrite  ne pas abuser.
Et que cependant demain, le premier venu,--un banquier vreux, un
ngociant convaincu de faillite frauduleuse, un chevalier d'industrie,
un notaire qui joue  la Bourse--se trouve forc de remonter le
boulevard avec moi, il se croira compromis. Un homme de la police, fi
donc! Console-toi, va, me disait Tabaret, mon matre et mon ami, le
mpris de ces gens-l n'est qu'une forme de la crainte.

Le pre Plantat tait constern. Comment, lui, un vieux juge dlicat,
plein de prudence et de finesse, avait-il pu commettre une si
prodigieuse maladresse? Il venait de blesser et de blesser cruellement,
cet homme si bien dispos pour lui, et dont il avait tout  attendre.

--Loin de moi, monsieur, commena-t-il, l'intention offensante que vous
me supposez. Vous vous tes mpris au sens d'une de ces phrases sans
signification prcise, qu'on laisse chapper sans rflexion et qui n'ont
aucune importance.

M. Lecoq se calmait.

--Soit. tant plus que les autres expos aux offenses, vous me
pardonnerez d'tre plus susceptible. Quittons ce sujet qui m'est pnible
et revenons au comte de Trmorel.

Le juge de paix se demandait s'il allait oser reparler de ses projets,
la dlicatesse de M. Lecoq qui le remettait sur la voie, le toucha
singulirement.

--Je n'ai plus qu' attendre votre dcision, dit-il.

--Je ne vous dissimulerai pas, reprit l'agent de la Sret, que vous me
demandez une chose bien difficile, et qui, de plus, est contre mon
devoir. Mon devoir me commande de rechercher M. de Trmorel, de
l'arrter et de le livrer  la justice; vous me priez, vous, de le
soustraire  l'action de la loi.

--C'est au nom d'une infortune que vous savez innocente.

--Une seule fois dans ma vie, monsieur, j'ai sacrifi mon devoir. Je
n'ai pas su rsister aux larmes d'une pauvre vieille mre qui embrassait
mes genoux en me demandant grce pour son fils. J'ai sauv ce fils et il
est devenu un honnte homme. Pour la seconde fois, je vais aujourd'hui
outrepasser mon droit, risquer une tentative que ma conscience me
reprochera peut-tre: je me rends  vos instances.

--Oh! monsieur, s'cria le pre Plantat transport, que de
reconnaissance!

Mais l'agent de la Sret restait grave, presque triste, il
rflchissait.

--Ne nous berons pas d'un espoir qui peut tre du, reprit-il. Je n'ai
pas deux moyens d'arracher  la Cour d'assises un criminel comme
Trmorel, je n'en ai qu'un seul; russira-t-il?

--Oui, oui, si vous le voulez.

M. Lecoq ne put s'empcher de sourire de la foi du vieux juge de paix.

--Je suis certes un habile agent, rpondit-il, mais je ne suis qu'un
homme et je ne puis rpondre des rsolutions d'un autre homme. Tout
dpend d'Hector. S'il s'agissait de tout autre coupable, je vous dirais:
Je suis sr. Avec lui, je vous l'avoue franchement, je doute. Nous
devons surtout compter sur l'nergie de Mlle Courtois. Elle est
nergique, m'avez-vous dit?

--Elle est l'nergie mme.

--Alors bon espoir. Mais teindrons-nous vraiment cette affaire?
Qu'arrivera-t-il quand on retrouvera la dnonciation de Sauvresy, qui
doit tre cache quelque part au Valfeuillu, et que Trmorel n'a pu
dcouvrir?

--On ne la retrouvera pas, rpondit vivement le pre Plantat.

--Croyez-vous?

--J'en suis sr.

M. Lecoq arrta sur le vieux juge de paix un de ces regards qui font
monter la vrit au front de ceux qu'on interroge, et dit simplement:

--Ah!

Et il pensait:

Enfin! je vais donc savoir d'o vient le dossier qui nous a t lu
l'autre nuit et qui est de deux critures diffrentes.

Aprs un moment d'hsitation.

--J'ai remis mon existence entre vos mains, monsieur Lecoq, dit le pre
Plantat, je puis bien vous confier mon honneur. Je vous connais, je sais
que, quoi qu'il arrive...

--Je me tairai, vous avez ma parole.

--Eh bien! le jour o j'ai surpris Trmorel chez Laurence, j'ai voulu
changer en certitude les soupons que j'avais et j'ai bris l'enveloppe
du dpt de Sauvresy.

--Et vous ne vous en tes pas servi!

--J'tais pouvant de mon abus de confiance. Puis, avais-je le droit de
ravir sa vengeance  ce malheureux qui s'tait laiss mourir pour se
venger?

--Mais vous l'avez rendue  Mme de Trmorel cette dnonciation.

--C'est vrai, mais Berthe avait un vague pressentiment du sort qui lui
tait rserv. Quinze jours  peu prs avant le crime elle est venue me
confier le manuscrit de son mari, qu'elle avait pris soin de complter.
Je devais briser les cachets et lire si elle venait  mourir de mort
violente.

--Comment donc, monsieur le juge de paix, n'avez-vous pas parl?
Pourquoi m'avoir laiss chercher, hsiter, ttonner...

--J'aime Laurence, monsieur, et livrer Trmorel c'tait creuser entre
elle et moi un abme.

L'agent de la Sret s'inclina.

Diable! pensait-il, il est fin, le juge de paix d'Orcival, aussi fin
que moi. Eh bien! je l'aime, et je vais lui donner un coup d'paule
auquel il ne s'attend pas.

Le pre Plantat brlait d'interroger M. Lecoq, de savoir de lui quel
tait ce moyen unique d'un succs relativement sr qu'il avait trouv
d'empcher le procs et de sauver Laurence. Il n'osait.

L'agent de la Sret tait alors accoud  son bureau, le regard perdu
dans le vide. Il tenait un crayon, et machinalement il traait sur une
feuille de papier blanc des dessins fantastiques. Tout  coup il parut
sortir de sa rverie. Il venait de rsoudre une dernire difficult; son
plan dsormais tait entier, complet. Il regarda la pendule.

--Deux heures! s'cria-t-il, et c'est entre trois et quatre heures que
j'ai donn rendez-vous  Mme Charman pour Jenny Fancy.

--Je suis  vos ordres, fit le juge de paix.

--Fort bien. Seulement, comme aprs Fancy nous aurons  nous occuper de
Trmorel, prenons nos mesures pour en finir aujourd'hui.

--Quoi! vous esprez ds aujourd'hui mener  bonne fin...

--Certainement. C'est dans notre mtier surtout que la rapidit est
indispensable. Il faut des mois souvent pour rattraper une heure perdue.
Nous avons chance, en ce moment, de gagner Hector en vitesse et de le
surprendre; demain il serait trop tard. Ou nous l'aurons dans
vingt-quatre heures, ou nous devrons changer nos batteries. Chacun de
mes trois hommes a une voiture attele d'un bon cheval; en une heure,
ils doivent avoir termin leur tourne chez les tapissiers. Si j'ai
raisonn juste, d'ici  une heure, deux heures au plus, nous aurons
l'adresse et alors nous agirons.

Tout en parlant, il retirait d'un carton une feuille de papier timbre 
ses armes--un coq chantant avec la devise: _Toujours vigilant_--et
rapidement il traait quelques lignes:

--Tenez, dit-il au pre Plantat, voici ce que j'cris  un de mes
lieutenants:


      Monsieur Job,

     Runissez  l'instant mme six ou huit de nos hommes, et allez 
     leur tte attendre mes instructions chez le marchand de vin qui
     fait le coin de la rue des Martyrs et de la rue Lamartine.

--Pourquoi l-bas, et non ici, chez vous?

--C'est que nous avons intrt, cher monsieur,  viter les courses
inutiles. L-bas, nous sommes  deux pas de chez Mme Charman et tout
prs de la retraite de Trmorel, car le misrable a lou son appartement
dans le quartier de Notre-Dame-de-Lorette.

Le vieux juge de paix eut un geste de surprise.

--Qui vous fait supposer cela? demanda-t-il.

L'agent de la Sret sourit, comme si la question lui eut sembl nave.

--Vous ne vous rappelez donc pas, monsieur? rpondit-il, que l'enveloppe
de la lettre adresse par Mlle Courtois  sa famille pour annoncer
son suicide, portait le timbre de Paris, bureau de la rue Saint-Lazare?
Or, coutez bien ceci: En quittant la maison de sa tante, Mlle
Laurence a d se rendre directement  l'appartement lou et meubl par
Trmorel, dont il lui avait donn l'adresse et o il lui avait promis de
la rejoindre le jeudi matin. C'est de cet appartement qu'elle a crit.
Pouvons-nous admettre qu'il lui soit venu  l'ide de faire jeter sa
lettre dans un autre quartier que le sien? C'est d'autant moins probable
qu'elle ignore quelles raisons terribles a son amant de craindre des
recherches et des poursuites. Hector a-t-il t assez prudent assez
prvoyant pour lui indiquer cette ruse? Non, car s'il n'tait pas un
sot, il lui aurait recommand de dposer cette lettre ailleurs qu'
Paris. Donc, il est impossible que cette lettre n'ait pas t porte 
un bureau voisin de l'appartement.

Si simples taient ces rflexions que le pre Plantat s'tonnait de ne
les point avoir faites. Mais on ne voit jamais bien clair dans une
affaire o on est puissamment intress, la passion brouille les yeux
comme la chaleur d'un appartement les lunettes. Avec son sang-froid il
avait perdu en partie sa perspicacit. Et son trouble tait immense; il
lui semblait que M. Lecoq prenait de singuliers moyens pour tenir sa
promesse.

--Il me semble, monsieur, ne put-il s'empcher de remarquer, que si vous
dsirez soustraire Hector  la Cour d'assises, les hommes que vous
runissez vous embarrasseront bien plus qu'ils ne vous seront utiles.

Dans le regard aussi bien que dans le ton du juge de paix, M. Lecoq crut
dmler un certain doute qui le choqua.

--Vous dfieriez-vous de moi, monsieur? demanda-t-il.

Le pre Plantat voulut protester.

--Croyez, monsieur...

--Vous avez ma parole, reprit M. Lecoq, et si vous me connaissiez mieux,
vous sauriez que je la dgage toujours quand je l'ai donne. Je vous ai
affirm que je ferais tous mes efforts pour sauver Mlle Laurence, je
les ferai. Mais n'oubliez pas que je vous ai promis mon concours et non
le succs. Laissez-moi donc prendre les mesures que je crois opportunes.

Ce disant, sans s'occuper de l'air tout  fait dcontenanc du juge de
paix, il sonna pour appeler Janouille.

--Tiens, lui dit-il, voici d'abord une lettre qu'il s'agit de faire
porter de suite  Job.

--Je vais la porter moi-mme.

--Du tout. Tu vas, toi, me faire le plaisir de rester ici sans bouger,
pour attendre les hommes que j'ai envoys en tourne ce matin.  mesure
qu'ils se prsenteront, tu les enverras au rapport chez le marchand de
vins de la rue des Martyrs. Tu sais, au coin, en face de l'glise. Ils y
trouveront bonne et nombreuse compagnie.

Il donnait ses ordres, et en mme temps il quittait sa robe de chambre,
endossait une longue redingote noire et assujettissait solidement sa
perruque.

--Monsieur rentrera-t-il ce soir? demanda Janouille.

--Je ne sais.

--Et si on vient de l-bas?

L-bas, pour un homme du mtier, c'est toujours la maison, la
prfecture de police.

--Tu diras, rpondit-il, que je suis dehors pour l'affaire de Corbeil.

M. Lecoq tait prt. Vritablement il avait l'air, la tournure, la
physionomie et les faons d'un respectable chef de bureau d'une
cinquantaine d'annes. Des lunettes d'or, un parapluie, tout en lui
exhalait un parfum on ne peut plus bureaucratique.

--Maintenant, dit-il au pre Plantat, htons-nous.

Dans la salle  manger, Goulard, qui avait fini de djeuner attendait au
port d'armes le passage de son grand homme.

--Eh bien! mon garon, lui demanda M. Lecoq, as-tu dit deux mots  mon
vin? comment le trouves-tu?

--Dlicieux, monsieur, rpondit l'agent de Corbeil, parfait,
c'est--dire un vrai nectar.

--T'a-t-il, ragaillardi, au moins?

--Oh! oui, monsieur.

--Alors, tu pars nous suivre  quinze pas et tu monteras la garde devant
la porte de la maison o tu nous verras entrer. J'aurai probablement 
te confier une jolie fille que tu conduiras  M. Domini. Et ouvre
l'oeil; c'est une fine mouche, fort capable de t'enjler en route et
de te glisser entre les doigts.

Ils sortirent et derrire eux Janouille se barricada solidement.




XXV


Avez-vous besoin d'argent?

Voulez-vous un habillement complet  la dernire mode, une calche 
huit ressorts ou une paire de bottines? Vous faudrait-il un cachemire de
l'Inde, un service de porcelaine ou un bon tableau pas cher? Est-ce un
mobilier que vous souhaitez, de noyer ou de palissandre, ou des
diamants, ou des draps, ou des dentelles, ou une maison de campagne, ou
votre provision de bois pour l'hiver?

Adressez-vous  Mme Charman, 136, rue Notre-Dame-de-Lorette, au
premier au-dessus de l'entresol, car elle tient tout cela et mme
d'autres articles encore qu'il est dfendu de considrer comme
marchandise. Si, homme, vous avez quelque garantie  lui prsenter, ne
ft-ce qu'un traitement saisissable, si, femme, vous tes jeune, jolie
et point farouche, Mme Charman se fera un plaisir de vous obliger 
raison de deux cents pour cent d'intrt.

 ce taux elle a beaucoup de pratiques et n'a pourtant pas encore fait
fortune. C'est qu'elle est forcment trs aventureuse, qu'il y a
d'normes pertes, s'il y a de prodigieux profits, et que souvent ce qui
est venu par la flte s'en va par le tambour. Puis, ainsi qu'elle se
plat  le dire, elle est trop honnte. Et c'est vrai, au moins, qu'elle
est honnte: elle vendrait sa dernire chemise brode plutt que de
laisser protester sa signature.

Personne, d'ailleurs, moins que Mme Charman ne ressemble  cette
horrible grosse femme  voix rauque,  geste cynique, charge de bagues
et de chanes d'or, qui est le type de la marchande  la toilette.

Elle est blonde, mince, douce, ne manque pas d'une certaine distinction
et porte invariablement, t comme hiver, une robe de soie noire. Elle
possde un mari, assure-t-on, mais personne jamais ne l'a vu, ce qui
n'empche pas que sa conduite est, au dire de son portier, au-dessus du
soupon.

Si honorable cependant que soit la profession de Mme Charman, elle a
eu plus d'une fois affaire  M. Lecoq, elle a besoin de lui et le craint
comme le feu.

Aussi accueillit-elle l'agent de la Sret et son compagnon--qu'elle
prit pour un collgue, bien entendu--un peu comme un surnumraire
accueillerait son directeur venant le visiter.

Elle les attendait.  leur coup de sonnette, elle accourut au-devant
d'eux jusque dans son antichambre, gracieuse, respectueuse, le sourire
aux lvres. Elle disputa  sa bonne l'honneur de les faire passer dans
son salon, elle leur avana les meilleurs fauteuils et mme leur offrit
quelques rafrachissements.

--Je vois, chre madame, commena M. Lecoq, que vous avez reu mon petit
mot.

--Oui, monsieur, ce matin de trs bonne heure, j'tais mme encore au
lit.

--Trs bien. Et avez-vous t assez complaisante pour vous inquiter de
ma commission?

--Ciel! M. Lecoq, pouvez-vous bien me demander cela, quand vous savez
que j'aimerais  passer dans le feu pour vous! Je m'en suis occupe 
l'instant mme, je me suis leve tout exprs.

--Alors vous avez dcouvert l'adresse de Plagie Taponnet, dite Jenny
Fancy.

Mme Charman crut devoir dessiner la plus gracieuse de ses rvrences.

--Oui, monsieur, oui, rpondit-elle, soyez satisfait. Si j'tais femme 
me faire valoir hors de propos, je pourrais vous dire que j'ai eu un mal
infini  me procurer cette adresse, que j'ai couru tout Paris, que j'ai
dpens dix francs de voitures, je mentirais.

--Au fait, au fait, insista M. Lecoq.

--La vrit est que j'ai eu le plaisir de voir miss Jenny Fancy
avant-hier.

--Vous plaisantez.

--Pas le moins du monde. Et mme,  ce propos, laissez-moi vous dire que
c'est une bien brave et bien honnte personne.

--Vraiment!

--C'est comme cela. Imaginez-vous qu'elle me devait quatre cent
quatre-vingt francs depuis plus de deux ans. Naturellement, comme bien
vous pensez, j'avais mis un P sur cette crance et je n'y songeais plus
gure. Mais voil qu'avant-hier, ma Fancy m'arrive toute pimpante, qui
me dit: J'ai fait un hritage, Mme Charman, j'ai de l'argent et je
vous en apporte. Et elle ne plaisantait pas, elle avait plein son
porte-monnaie de billets de banque, et j'ai t paye intgralement.

Et comme l'agent de la Sret se taisait, elle ajouta avec une
conviction profonde et attendrie:

--Bonne fille, va! Digne crature!...

 cette dclaration de la marchande, M. Lecoq et le pre Plantat avaient
chang un coup d'oeil. La mme ide leur venait  tous deux en mme
temps.

Cet hritage annonc par miss Fancy, tous ces billets de banque, ne
pouvaient tre que le prix d'un grand service rendu par elle  Trmorel.
Cependant l'agent de la Sret voulut avoir des renseignements plus
positifs.

--Dans quelle position tait cette fille avant cette succession?
demanda-t-il.

--Ah! monsieur, dans une position affreuse, allez. Depuis que son comte
l'a quitte et qu'elle a mang son saint-frusquin dans les modes, elle a
t toujours en dgringolant. Une personne que j'ai vue si comme il
faut, autrefois. Aprs cela, vous savez, quand une femme a des peines de
coeur! Tout ce qu'elle possdait elle l'a mis au clou ou vendu loque 
loque. Dans ces derniers temps elle frquentait la plus mauvaise
socit, elle buvait de l'absinthe, m'a-t-on dit, et mme elle n'avait
plus rien  se mettre sur le dos. Quand elle recevait de l'argent de son
comte, car il lui envoyait encore, elle le dpensait en parties avec des
femmes de rien du tout, au lieu de s'acheter de la toilette.

--Et o demeure-t-elle?

--Tout prs d'ici, dans une maison meuble de la rue Vintimille.

--Cela tant, fit svrement M. Lecoq, je m'tonne qu'elle ne soit pas
ici.

--Ce n'est pas ma faute, allez, cher monsieur, si je sais o est le nid,
j'ignore o est l'oiseau. Elle tait dniche, ce matin, lorsque ma
premire demoiselle est alle chez elle.

--Diable! mais alors... c'est fort contrariant, il faudrait me la faire
chercher bien vite.

--Soyez sans inquitude. Fancy doit rentrer avant quatre heures et ma
premire l'attend chez son concierge avec ordre de me l'amener ds
qu'elle rentrera, sans mme la laisser monter  sa chambre.

--Attendons-la donc.

Il y avait un quart d'heure environ, que M. Lecoq et le pre Plantat
attendaient, lorsque tout  coup Mme Charman, qui a l'oreille trs
fine, se dressa.

--Je reconnais, dit-elle, le pas de ma premire demoiselle dans
l'escalier.

--coutez, dit M. Lecoq, puisqu'il en est ainsi, arrangez-vous de faon
 ce que Fancy croie que c'est vous qui l'avez envoye chercher; mon ami
et moi aurons l'air de nous trouver ici par le plus grand des hasards.

Mme Charman rpondit par un geste d'assentiment:

--Compris! fit-elle.

Dj elle faisait un pas vers la porte, l'agent de la Sret la retint
par le bras.

--Encore un mot, ajouta-t-il, ds que vous verrez la conversation
engage entre cette fille et moi, ayez donc l'obligeance d'aller
surveiller vos ouvrires dans votre atelier. Ce que j'ai  dire ne vous
intressant pas du tout.

--C'est entendu, monsieur.

--Mais vous savez, pas de tricherie; je connais, pour l'avoir utilis,
le petit cabinet de votre chambre  coucher, d'o on ne perd pas un
tratre mot de ce qui se dit ici.

La premire demoiselle ouvrit la porte du salon, il y eut un grand
frou-frou de robe de soie glissant le long de l'huisserie, et miss Jenny
Fancy parut dans sa gloire.

Hlas! ce n'tait plus cette frache et jolie Fancy qui avait aim
Hector, cette provocante Parisienne aux grands yeux, tour  tour
langoureux ou enflamms, au fin minois,  la mine veille. Une seule
anne l'avait fltrie, comme un t trop chaud fane les roses, et avait
sans retour dtruit sa fragile beaut, beaut de Paris, beaut du
diable. Elle n'avait pas vingt ans et il fallait l'oeil d'un
connaisseur pour reconnatre qu'elle avait t charmante, autrefois,
quand elle tait jeune.

Car elle tait vieille comme le vice, ses traits fatigus et ses joues
flasques disaient les dsordres de sa vie, ses yeux cercls de bistre
avaient perdu leurs grands cils et dj rougissaient et clignotaient; sa
bouche avait une lamentable expression d'hbtude, et l'absinthe et les
refrains obscnes avaient bris les notes si claires de sa voix.

Elle tait en grande toilette, avec une robe neuve, clatante et tache,
une immense cloche de dentelle et un chapeau invraisemblable. Pourtant
elle avait l'air misrable. Enfin, elle tait outrageusement
maquille, toute barbouille de rouge, de blanc et de bleu, de carmin
et de crme de perles.

Elle paraissait fort en colre.

--Voil une ide! s'cria-t-elle ds le seuil sans songer  saluer
personne, cela a-t-il le sens commun de m'envoyer chercher ainsi,
presque de force, par une demoiselle qui est de la dernire insolence?

Mais Mme Charman s'tait lance vers son ancienne cliente, l'avait
embrasse bon gr mal gr, et la pressait sur son coeur.

--Comment, chre petite, disait-elle, vous vous fchez lorsque je
comptais que vous alliez tre ravie et me remercier bien gentiment.

--Moi! pourquoi?...

--Parce que, belle mignonne, j'ai voulu vous rserver une bonne
surprise. Ah! je ne suis pas ingrate, moi. Vous tes venue hier rgler
votre petit compte, je veux aujourd'hui mme vous en rcompenser.
Allons, vite, souriez, vous allez profiter d'une occasion magnifique,
j'ai en ce moment du velours en grande largeur...

--C'tait bien la peine de me dranger!...

--Tout soie, ma chre  trente francs le mtre. Hein! est-ce assez
inou, assez invraisemblable, assez...

--Eh! je me soucie bien de votre occasion! Du velours au mois de
juillet, vous moquez-vous de moi?

--Laissez-moi vous le montrer.

--Jamais. On m'attend pour aller dner  Asnires.

Elle allait se retirer en dpit des efforts trs sincres de Mme
Charman, qui se proposait peut-tre de faire d'une pierre deux coups, M.
Lecoq jugea qu'il tait temps d'intervenir.

--Mais je ne me trompe pas, s'cria-t-il avec des mines de vieux
roquentin moustill, c'est bien miss Jenny Fancy que j'ai le bonheur de
revoir.

Elle le toisa d'un air moiti fch, moiti surpris, en disant:

--Oui, c'est moi! Aprs?

--Quoi! vous tes oublieuse  ce point! Vous ne me reconnaissez pas?

--Non, pas du tout.

--J'tais cependant un de vos admirateurs, ma belle enfant, et j'ai eu
le plaisir de djeuner chez vous quand vous demeuriez prs de la
Madeleine; c'tait du temps du comte.

Il retira ses lunettes, comme pour en essuyer les verres, mais en
ralit pour lancer un regard furibond  Mme Charman qui, n'osant
rsister, battit discrtement en retraite.

--J'tais assez bien avec Trmorel autrefois, reprit M. Lecoq. Et  ce
propos, y a-t-il longtemps que vous n'avez eu de ses nouvelles?

--Je l'ai vu il y a huit jours.

--Tiens, tiens, tiens! Alors vous connaissez son horrible affaire.

--Non. Qu'y a-t-il donc?

--Vrai, vous ne savez pas? Vous ne lisez donc pas les journaux? Mais
c'est une abominable histoire, ma chre enfant, et on ne parle que de
cela dans Paris depuis quarante-huit heures.

--Dites vite.

--Vous savez qu'aprs son plongeon il a pous la veuve d'un de ses
amis. On le croyait fort heureux en mnage. Pas du tout, il a assassin
sa femme  coups de couteau.

Miss Fancy plit sous sa couche paisse de peinture.

--Est-ce possible balbutia-t-elle.

Elle disait: Est-ce possible! mais si elle tait trs mue,  coup sr
elle n'tait pas extrmement surprise, M. Lecoq le remarqua fort bien.

--C'est si possible, rpondit-il, qu' cette heure il est en prison,
qu'il passera en Cour d'assises et que trs certainement il sera
condamn.

Le pre Plantat observait curieusement Jenny. Il s'attendait  une
explosion de dsespoir,  des cris,  des pleurs,  une lgre attaque
de nerfs pour le moins. Erreur.

Fancy en tait venue  dtester Trmorel. Parfois, elle, si impatiente
de mpris jadis, elle sentait le poids de ses hontes, et c'est Hector
que, bien injustement, elle accusait de son ignominie prsente. Elle le
hassait bassement, comme hassent les filles, lui souriant quand elle
le voyait, tirant de lui le plus d'argent possible, et lui souhaitant
toutes sortes de malheurs.

Loin de fondre en larmes, Jenny Fancy eut un clat de rire stupide.

--C'est bien fait pour Trmorel, dit-elle; pourquoi m'a-t-il quitte;
c'est bien fait pour elle aussi...

--Comment pour elle aussi?

--Bien sr! Pourquoi trompait-elle son mari, un charmant garon? C'est
elle qui m'a enlev Hector. Une femme marie et riche! Hector n'est
qu'un misrable, je l'ai toujours dit.

--Franchement, c'tait aussi mon avis. Quand un homme, voyez-vous, se
conduit comme Trmorel s'est conduit avec vous, il est jug.

--N'est-ce pas?

--Parbleu! Aussi ne suis-je pas surpris de sa conduite. Car, sachez-le,
avoir assassin sa femme est le moindre de ses crimes. Ne voil-t-il pas
qu'il essaye de rejeter son meurtre sur un autre.

--Cela ne m'tonne pas.

--Il accuse un pauvre diable, innocent, dit-on, comme vous et moi, et
qui cependant sera peut-tre condamn  mort faute de pouvoir dire o il
a pass la soire et la nuit de mercredi  jeudi.

M. Lecoq avait prononc cette phrase d'un ton lger, mais avec une
lenteur calcule, afin de bien juger de l'impression qu'elle produirait
sur Fancy. L'effet fut si terrible qu'elle chancela.

--Savez-vous quel est cet homme demanda-t-elle d'une voix tremblante.

--Les journaux disent que c'est un pauvre garon qui tait jardinier
chez lui.

--Un petit, n'est-ce pas? maigre, trs brun avec des cheveux noirs et
plats?

--Prcisment.

--Et qui s'appelle..., attendez donc... qui s'appelle... Guespin.

--Ah a, vous le connaissez donc?

Miss Fancy hsitait. Elle tait fort tremblante, on voyait qu'elle
regrettait de s'tre tant avance.

--Bah! fit-elle enfin, je ne vois pas pourquoi je ne dirais pas ce que
je sais. Je suis une honnte fille moi, si Trmorel est un coquin, et je
ne veux pas qu'on coupe le cou d'un pauvre diable qui est innocent.

--Vous savez donc quelque chose?

--Dites donc que je sais tout, et c'est bien simple, allez. Il y a de
cela une huitaine de jours, mon Hector, qui soi-disant ne voulait plus
me revoir, m'crit pour me donner un rendez-vous  Melun. J'y vais, je
le trouve et nous djeunons ensemble. Alors voil qu'il me raconte qu'il
est bien ennuy, que sa cuisinire se marie, mais qu'un de ses
domestiques est si amoureux d'elle, qu'il est capable d'aller faire du
scandale  la noce, de troubler le bal et mme de tenter un mauvais
coup.

--Ah! il vous a parl de la noce!

--Attendez donc. Mon Hector semblait trs embarrass ne sachant comment
viter le bruit qu'il prvoyait. C'est alors que je lui conseillai
d'loigner ce domestique pour ce jour-l. Il rflchit un moment et me
dit que j'avais une bonne ide.

J'ai trouv un moyen, ajouta-t-il; le soir de la noce, je ne
prviendrai ce drle de rien, mais je le chargerai d'une commission pour
toi en lui laissant supposer qu'il s'agit d'une affaire que je veux
cacher  ma femme. Toi, tu te dguiseras en femme de chambre et tu iras
l'attendre dans un caf de la place du Chtelet, entre neuf heures et
demie et dix heures et demie du soir. Pour qu'il te reconnaisse, tu te
placeras  la table la plus proche de l'entre  droite, et tu auras 
ct de toi un gros bouquet, il te remettra un paquet, et alors tu
l'inviteras  prendre quelque chose, tu le griseras, s'il se peut, et tu
le promneras  travers Paris jusqu'au lendemain.

Miss Fancy s'exprimait difficilement, hsitant, triant ses mots,
cherchant, on le voyait,  se rappeler les termes mmes de Trmorel.

--Et vous, interrompit M. Lecoq, vous, une femme spirituelle, vous avez
cru  cette histoire de domestique jaloux?

--Pas prcisment, mais je m'imaginais qu'il y avait quelque matresse
sous jeu, et je n'tais pas fche de l'aider  tromper la femme que je
dteste et qui m'a fait du tort.

--Ainsi vous avez obi.

--De point en point, et tout est arriv comme Hector l'avait prvu. 
dix heures prcises mon domestique arrive, il me prend pour une bonne et
me remet le paquet. Naturellement, je lui offre un bock, il accepte et
m'en propose un autre que j'accepte galement. Il est trs comme il
faut, ce jardinier, aimable et poli; je vous assure que j'ai pass une
excellente soire avec lui. Il sait un tas d'histoires toutes plus
drles les unes que les autres...

--Passons, passons... Qu'avez-vous fait ensuite?

--Aprs la bire nous avons bu des petits verres--il avait ses poches
pleines d'argent, ce jardinier--et aprs les petits verres, encore de la
bire, puis du punch, puis du vin chaud.  onze heures il tait dj
trs gris et parlait de me mener aux Batignolles danser un quadrille.
Moi je refuse et je lui dis qu'tant galant il ne peut se dispenser de
venir me reconduire chez ma matresse qui demeure au haut des
Champs-lyses. Nous voil donc sortis du caf et allant de marchands de
vins en marchands de vins tout le long de la rue de Rivoli. Bref, sur
les deux heures du matin, ce pauvre diable tait tellement ivre qu'il
est tomb comme une masse sur un banc prs de l'Arc-de-Triomphe, qu'il
s'y est endormi et que je l'y ai laiss.

--Et vous, qu'tes-vous devenue?

--Moi, je suis rentre chez moi.

--Qu'est devenu le paquet?

--Ma foi! je devais le jeter  la Seine, mais je l'ai oubli; vous
comprenez, j'avais bu presque autant que le jardinier, surtout au
commencement... si bien que je l'ai rapport chez moi o il est encore.

--Mais vous l'avez ouvert?

--Comme bien vous pensez.

--Que contient-il?

--Un marteau, deux autres outils et encore un grand couteau.

L'innocence de Guespin tait dsormais vidente, toutes les prvisions
de l'agent de la Sret se ralisaient.

--Allons, fit le pre Plantat, voil notre client tir d'affaire, reste
 savoir...

Mais M. Lecoq l'interrompit. Il savait dsormais tout ce qu'il dsirait,
Jenny n'avait plus rien  lui apprendre, il changea de ton subitement,
quittant la voix de miel du galantin pour la voix sche et brutale de
l'homme de la prfecture.

--Ma belle enfant, dit-il  miss Fancy, vous venez en effet de sauver un
innocent, mais ce que vous venez de me conter, il faut aller le rpter
au juge d'instruction de Corbeil. Seulement comme vous pourriez vous
garer en route, je vais vous donner un guide.

Il alla  la fentre, l'ouvrit, et apercevant, sur le trottoir en face,
l'agent de M. Domini, se souciant peu de compromettre Mme Charman, il
cria  pleine voix:

--Goulard, eh! Goulard, monte un peu ici.

Revenant alors  miss Fancy si trouble, si pouvante, qu'elle n'osait
ni questionner ni se mettre en colre:

--Dites-moi, lui demanda-t-il, combien Trmorel vous a pay le service
que vous lui avez rendu?

--Dix mille francs, monsieur, mais ils sont bien  moi, je vous jure, il
me les promettait depuis longtemps pour me remettre  flot, il me les
devait...

--C'est bon, c'est bon! on ne vous les enlvera pas.

Et lui montrant Goulard qui entrait:

--Vous allez, lui dit-il, conduire ce monsieur chez vous en sortant
d'ici. Vous prendrez le paquet que vous a remis Guespin et vous partirez
de suite pour Corbeil. Surtout, ajouta-t-il d'une voix terrible, pas
d'enfantillage, ou gare  moi.

Au bruit qui se faisait dans le salon, Mme Charman arriva juste 
temps pour voir sortir Fancy escorte de Goulard.

--Qu'y a-t-il, grand Dieu! demanda-t-elle tout plore,  M. Lecoq.

--Rien, chre dame, rien qui vous regarde du moins. Et sur ce, au revoir
et merci, nous sommes fort presss.




XXVI


Quand M. Lecoq est press, il marche vite. Il courait presque, en
descendant la rue de Notre-Dame-de-Lorette, qui est la rue de Paris
qu'on pave le plus souvent, si bien que le pre Plantat avait toutes les
peines du monde  le suivre.

Tout en htant le pas, proccup des mesures qu'il avait  prendre pour
assurer le succs de ses desseins, il poursuivait un monologue dont le
juge de paix, de-ci et de-l, saisissait quelques bribes.

--Tout va bien, murmurait-il, et nous russirons. Il est rare qu'une
campagne commenant si bien ne se termine pas heureusement. Si Job est
chez le marchand de vins, si un de mes hommes a russi dans sa tourne,
le crime du Valfeuillu est rgl, tois, arrang dans la soire, et dans
huit jours personne n'en parlera plus.

Arriv au bas de la rue, en face de l'glise, l'agent de la Sret
s'arrta court.

--J'ai  vous demander pardon, monsieur, dit-il au juge de paix
d'Orcival, de vous traner ainsi  ma suite et de vous condamner  faire
mon mtier, mais outre que votre assistance pouvait m'tre fort utile
chez Mme Charman, elle me devient absolument indispensable maintenant
que nous allons nous occuper srieusement de Trmorel.

Aussitt, ils traversrent le carrefour et entrrent chez le marchand de
vins tabli au coin de la rue des Martyrs.

Debout derrire son comptoir d'tain, occup  verser dans des litres le
contenu d'un norme broc, le patron ne sembla pas mdiocrement tonn de
voir s'aventurer dans sa boutique deux hommes qui paraissaient
appartenir  la classe leve de la socit. Mais M. Lecoq, comme
Alcibiade, est partout chez lui et parle la langue technique de tous les
milieux o il pntre.

--N'avez-vous pas chez vous, demanda-t-il au marchand de vins, une
socit de huit ou dix hommes qui en attendent d'autres.

--Oui, monsieur, ces messieurs sont arrivs il y a une heure environ.

--Ils sont dans le grand cabinet du fond? n'est-ce pas?

--Prcisment, monsieur, rpondit le dbitant devenu subitement
obsquieux.

Il ne savait pas prcisment quel personnage l'interrogeait, mais il
avait flair quelque agent suprieur de la prfecture de police.

Ds lors, il ne fut point surpris de voir que ce monsieur si distingu
connaissait, comme lui-mme, les tres de sa maison et ouvrait sans
hsitation la porte du cabinet indiqu. Dans ce compartiment du fond,
spar des autres par une simple cloison de verre dpoli, dix hommes 
tournures varies buvaient en maniant des cartes.

 l'entre de M. Lecoq et du pre Plantat, ils se levrent
respectueusement et ceux qui avaient conserv leur coiffure, chapeau ou
casquette, la retirrent.

--Bien, M. Job, dit l'agent de la Sret  celui qui paraissait le chef
de la troupe, vous tes exact, je suis content. Vos six hommes me
suffiront amplement, puisque je vois l mes trois commissionnaires de ce
matin.

M. Job s'inclina, heureux d'avoir satisfait un matre qui n'est pas
prodigue de tmoignages d'approbation.

--Vous allez m'attendre ici encore une minute, reprit M. Lecoq, mes
instructions dpendront du rapport que je vais entendre.

S'adressant alors  ses envoys:

--Lequel de vous, demanda-t-il, a russi?

--Moi, monsieur, rpondit un grand garon  face blme,  petites
moustaches chtives, un vrai Parisien.

--Encore toi, Plot, dcidment, mon garon, tu as de la chance.
Suis-moi dans le cabinet  ct, mais auparavant dis au patron de nous
donner une bouteille et de veiller  ce que personne ne vienne nous
dranger.

Bientt les ordres furent excuts, et aprs avoir fait asseoir le pre
Plantat, M. Lecoq poussa lui-mme le lger verrou du cabinet.

--Parle, maintenant, dit-il  son homme, et sois bref.

--Donc, monsieur, j'avais en vain montr ma photographie  une douzaine
de ngociants, lorsque rue des Saints-Pres un des bons tapissiers du
faubourg Saint-Germain, nomm Rech, l'a reconnue.

--Rapporte-moi ce qu'il t'a dit, mot pour mot, s'il se peut.

--Ce portrait, m'a-t-il dit, est celui d'un de mes clients. Ce client
s'est prsent chez moi, il y a un mois environ, pour acheter un
mobilier complet--salon, salle  manger, chambre  coucher, et le
reste--destin  un petit htel qu'il venait de louer. Il n'a rien
marchand, ne mettant au march qu'une condition, c'est que tout serait
prt, livr, en place, les rideaux et les tapis poss,  trois semaines
de l, c'est--dire, il y a eu lundi dernier huit jours.

-- combien montaient les acquisitions?

-- dix-huit mille francs qui ont t pays moiti d'avance, moiti le
jour de la livraison.

--Qui a remis les fonds, la seconde fois?

--Un domestique.

--Quel nom a donn ce monsieur au tapissier?

--Il a dit s'appeler M. James Wilson, mais M. Rech m'a dit qu'il n'avait
pas l'air d'un Anglais.

--O demeure-t-il?

--Les meubles ont t ports dans un petit htel, rue Saint-Lazare,
n..., prs de la gare du Havre.

La figure de M. Lecoq, assez soucieuse jusqu'alors, exprima la joie la
plus vive. Il prouvait l'orgueil si lgitime et si naturel du capitaine
qui voit russir les combinaisons qui doivent perdre l'ennemi. Il se
permit de taper familirement sur l'paule du vieux juge de paix en
prononant ce seul mot:

--Pinc!...

Mais le Plot secoua la tte.

--Ce n'est pas sr, dit-il.

--Pourquoi?

--Vous le pensez bien, monsieur, l'adresse m'tant connue, ayant du
temps devant moi, je suis all reconnatre la place, c'est--dire le
petit htel.

--Et alors?

--Le locataire s'appelle bien Wilson, mais ce n'est pas l'homme au
portrait, j'en suis sr.

Le juge de paix eut un geste de dsappointement, mais M. Lecoq ne se
dcourageait pas si vite.

--Comment as-tu des dtails? demanda-t-il  son agent.

--J'ai fait parler un domestique.

--Malheureux! s'cria le pre Plantat, vous avez peut-tre veill les
soupons!

--Pour cela, non, rpondit M. Lecoq, j'en rpondrais; Plot est mon
lve. Explique-toi, mon garon.

--Pour lors, monsieur, l'htel reconnu, habitation cossue, ma foi! Je me
suis dit: Voici bien la cage, sachons si l'oiseau est dedans. Mais
comment faire? Par bonheur, et par le plus grand des hasards, j'avais
sur moi un louis; sans hsiter, je le glisse dans le canal qui conduit
au ruisseau de la rue, les eaux mnagres de l'htel.

--Puis tu sonnes?

--Comme de juste. Le portier--car il y a un portier--vient m'ouvrir, et
moi de mon air le plus vex je lui raconte qu'en tirant mon mouchoir de
poche, j'ai laiss tomber vingt francs et je le prie de me prter un
instrument quelconque pour essayer de les rattraper. Il me prte un
morceau de fer, il en prend un de son ct, et en moins de rien nous
retrouvons la pice. Aussitt, je me mets  sauter, comme si j'tais le
plus heureux des hommes et je le prie de se laisser offrir un verre de
n'importe quoi, en manire de remerciement.

--Pas mal!

--Oh! M. Lecoq, ce truc est de vous, mais vous allez voir le reste, qui
est de moi. Mon portier accepte, et nous voil les meilleurs amis du
monde, buvant un verre de bitter dans un dbit qui est en face de
l'htel. Nous causions gaiement, quand tout  coup je me baisse comme si
je venais d'apercevoir,  terre, quelque chose de surprenant, et je
ramasse quoi? la photographie que j'avais laisse tomber et que j'avais
un peu abme avec mon pied. Tiens! dis-je, un portrait! Mon nouvel
ami le prend, le regarde et n'a pas l'air de le reconnatre. Alors, pour
tre plus sr, j'insiste et je dis: Il est trs bien ce monsieur, votre
matre doit tre dans ce genre, car tous les hommes bien se
ressemblent. Mais il rpond que non, que l'homme du portrait a toute sa
barbe, tandis que son matre est ras comme un abb. D'ailleurs,
ajoute-t-il, mon matre est Amricain, il nous donne les ordres en
franais, c'est vrai, mais Madame et lui causent toujours en anglais.

 mesure que parlait le Plot, l'oeil de M. Lecoq redevenait brillant.

--Trmorel parle anglais, n'est-ce pas? demanda-t-il au pre Plantat.

--Trs passablement, et Laurence aussi. Cela tant, notre piste est bien
la bonne, car nous savons que Trmorel a coup sa barbe le soir du
crime. Nous pouvons marcher...

Cependant le Plot, qui s'attendait  des loges, paraissait quelque peu
dcontenanc.

--Mon garon, lui dit l'agent de la Sret, je trouve ton enqute trs
jolie, une bonne gratification te le prouvera. Ignorant ce que nous
savons, tes dductions taient justes. Mais revenons  l'htel, tu dois
avoir le plan du rez-de-chausse?

--Certes, monsieur, et aussi du premier. Le portier, qui n'tait pas
muet, m'a donn quantit de renseignements sur ses matres qu'il ne sert
pourtant que depuis deux jours. La dame est affreusement triste et ne
fait que pleurer.

--Nous le savons. Le plan, le plan...

--En bas, nous avons une large et haute vote pave, pour le passage des
voitures. De l'autre ct de la vote est une assez grande cour,
l'curie et la remise, sont au fond de la cour.  gauche de la vote est
le logement du portier.  droite est une porte vitre donnant sur un
escalier de six marches, qui conduit  un vestibule sur lequel ouvrent
le salon, la salle  manger et deux autres petites pices. Au premier se
trouvent les chambres de Monsieur et Madame, un cabinet de travail,
un...

--Assez! interrompit M. Lecoq, mon sige est fait.

Et se levant brusquement, il ouvrit la porte de son compartiment et
passa, suivi de M. Plantat et du Plot, dans le grand cabinet. Comme la
premire fois, tous les agents se levrent.

--M. Job, dit alors l'agent de la Sret  son lieutenant, coutez bien
l'ordre. Vous allez, ds que je serai parti, rgler ce que vous devez
ici. Puis, comme il faut que je vous aie sous la main, vous irez tous
vous installer chez le premier marchand de vins qu'on trouve  droite,
en remontant la rue d'Amsterdam. Dnez, vous avez le temps, mais
sobrement, vous entendez.

Il tira de son porte-monnaie deux louis, qu'il plaa sur la table en
disant:

--Voil pour le dner.

Puis il sortit, aprs avoir recommand  Plot de le suivre de trs
prs. Avant tout, M. Lecoq avait hte de reconnatre par lui-mme
l'htel habit par Trmorel. D'un coup d'oeil il jugea que les
dispositions intrieures taient bien telles que le disait Plot.

--C'est bien cela, dit-il au pre Plantat, nous avons la position pour
nous. Nos chances sont  cette heure de quatre-vingt-dix sur cent.

--Qu'allez-vous faire? demanda le vieux juge de paix que l'motion
gagnait  mesure qu'approchait le moment dcisif.

--Pour le moment, rien, je ne veux agir que la nuit venue. Ainsi,
ajouta-t-il presque gaiement, puisque nous avons deux heures  nous,
faisons comme nos hommes, je sais justement dans ce quartier,  deux
pas, un restaurant o on dne fort bien, allons dner.

Et sans attendre la rponse du pre Plantat, il l'entrana vers le
restaurant du passage du Havre. Mais au moment de mettre la main sur le
bouton de la porte, il s'arrta et fit un signe. Plot aussitt
s'approcha.

--Je te donne deux heures, lui dit-il, pour te faire une tte que ne
reconnaisse pas le portier de tantt et pour manger une bouche. Tu es
garon tapissier. File vite, je t'attends dans ce restaurant.

Ainsi que l'avait affirm M. Lecoq, on dne trs bien au restaurant du
Havre. Le malheur est que le pre Plantat ne put en juger. Plus que le
matin encore, il avait le coeur serr, et avaler une seule bouche lui
et t impossible. Si seulement il et connu quelque chose des projets
de son guide! Mais l'agent de la Sret tait rest impntrable, se
contentant de rpondre  toutes les questions:

--Laissez-moi faire, fiez-vous  moi.

Certes, la confiance de M. Plantat tait grande, mais plus il
rflchissait, plus cette tentative de soustraire Trmorel  la Cour
d'assises lui paraissait prilleuse, hrisse d'insurmontables
difficults, presque insense. Les doutes les plus poignants
assigeaient son esprit et le torturaient. C'tait sa vie, en somme, qui
se jouait, car il s'tait jur qu'il ne survivrait pas  la perte de
Laurence, rduite  confesser, en plein tribunal, et son dshonneur et
son amour pour Hector.

M. Lecoq essaya bien de presser son convive, il voulait le dcider 
prendre au moins un potage et un verre de vieux bordeaux; bientt il
reconnut l'inutilit de ses efforts et prit le parti de dner comme s'il
et t seul. Il tait fort soucieux, mais jamais l'incertitude du
rsultat poursuivi ne lui a fait perdre une bouche. Il mangea
longuement et bien, et vida lestement sa bouteille de Loville.
Cependant, la nuit tait venue, et dj les garons commenaient 
allumer les lustres. Peu  peu la salle s'tait vide, et le pre
Plantat et M. Lecoq se trouvaient presque seuls.

--Ne serait-il pas enfin temps d'agir? demanda timidement le vieux juge
de paix.

L'agent de la Sret tira sa montre:

--Nous avons encore prs d'une heure  nous, rpondit-il, pourtant je
vais tout prparer.

Il appela le garon et demanda, en mme temps qu'une tasse de caf, ce
qu'il faut pour crire.

--Voyez-vous, monsieur, poursuivait-il, pendant qu'on s'empressait de le
servir, l'important pour nous est d'arriver jusqu' Mlle Laurence 
l'insu de Trmorel. Il nous faut dix minutes d'entretien avec elle et
chez elle. Telle est l'indispensable condition de notre succs.

Le vieux juge de paix s'attendait probablement  quelque coup de thtre
immdiat et dcisif, car cette dclaration de M. Lecoq sembla le
consterner.

--S'il en est ainsi, fit-il avec un geste dsol, autant renoncer 
notre projet.

--Pourquoi?

--Parce que bien videmment Trmorel ne doit pas laisser Laurence seule
une minute.

--Aussi ai-je song  l'attirer dehors.

--Et c'est vous, monsieur, si perspicace d'ordinaire qui pouvez supposer
qu'il s'aventurera dans les rues! Vous ne vous rendez donc pas compte de
sa situation en ce moment. Songez qu'il doit tre en proie  des
terreurs sans bornes. Nous savons, nous, qu'on ne retrouvera pas la
dnonciation de Sauvresy, mais il l'ignore, lui. Il se dit que peut-tre
ce manuscrit a t retrouv, qu'on a eu des soupons et que dj sans
doute il est recherch, poursuivi, traqu par la police.

M. Lecoq eut un sourire triomphant.

--Je me suis dit tout cela, rpondit-il, et bien d'autres choses encore.
Ah! trouver un moyen de dbusquer Trmorel n'tait pas ais. Je l'ai
cherch longtemps, mais enfin je l'ai trouv, juste comme nous entrions
ici. Dans une heure, le comte de Trmorel sera au faubourg
Saint-Germain. Il va m'en coter un faux c'est vrai, mais vous
m'accorderez bien des circonstances attnuantes. D'ailleurs, qui veut la
fin, veut les moyens.

Il prit la plume et, sans quitter son cigare, rapidement, il crivit:


      Monsieur Wilson,

     Quatre des billets de mille francs que vous m'avez donns en
     paiement sont faux; je viens de le reconnatre en les remettant 
     mon banquier. Si avant dix heures vous n'tes pas chez moi pour
     vous expliquer  ce sujet, j'aurai le regret de faire parvenir ce
     soir mme une plainte  monsieur le procureur imprial.

     RECH.



--Tenez, monsieur, fit M. Lecoq en passant sa lettre au pre Plantat,
comprenez-vous!

D'un coup d'oeil le vieux juge de paix eut lu, et il ne put retenir
une exclamation de joie qui fit retourner tous les garons.

--Oui, dit-il, oui, en effet, il sera pris au reu de cette lettre,
d'une pouvante qui triomphera de toutes ses terreurs. Il se dira que
parmi les billets remis en paiement il a pu s'en glisser de faux sans
qu'il s'en soit aperu, il se dira qu'une plainte dpose au Parquet
provoquera une enqute, qu'il lui faudra prouver qu'il est bien M.
Wilson et qu'alors il est perdu.

--Ainsi vous croyez qu'il sortira?

--J'en suis sr,  moins qu'il ne soit devenu fou.

--Nous russirons donc, je vous le rpte, car je viens de surmonter le
seul obstacle srieux.

Il s'interrompit brusquement. La porte du restaurant s'tait entrouverte
et par l'entrebillement un homme avait pass la tte et l'avait retire
aussitt.

--Voici mon homme, fit M. Lecoq, en appelant le garon pour solder
l'addition, sortons, il doit nous attendre dans le passage.

Dans la galerie, en effet, un jeune homme vtu comme les ouvriers
tapissiers attendait, tout en paraissant flner le long des boutiques.
Il avait de longs cheveux bruns et les moustaches et les sourcils du
plus beau noir. Certes, le pre Plantat ne reconnut pas le Plot. M.
Lecoq qui a l'oeil plus exerc, le reconnut bien, lui, et mme il
parut assez mcontent.

--Mauvais, grommela-t-il, lorsque l'ouvrier tapissier le salua,
pitoyable. Crois-tu donc, mon garon, qu'il suffise, pour se dguiser,
de changer la couleur de sa barbe? Regarde-toi un peu dans cette glace
et dis-moi si l'expression de ta figure n'est pas absolument celle de
tantt? Ton oeil et ton sourire ne sont-ils pas les mmes? Puis, vois,
ta casquette est bien trop de ct, ce n'est pas naturel, et ta main ne
s'enfonce pas assez crnement dans ta poche.

--Je tcherai, monsieur, de faire mieux une autre fois, rpondit
modestement le Plot.

--Je l'espre bien, mais enfin, pour ce soir, le concierge de tantt ne
te reconnatra pas, et c'est tout ce qu'il faut.

--Et maintenant que dois-je faire?

--Voici tes instructions, dit Lecoq rpondant au Plot, et surtout ne va
pas te tromper. D'abord, tu vas retenir une voiture ayant un bon cheval.
Tu iras ensuite chez le marchand de vins chercher un de nos hommes qui
t'accompagnera jusqu' l'htel de M. Wilson. Arriv l, tu sonneras, tu
entreras seul et tu remettras au concierge la lettre que voici en disant
qu'elle est de la plus haute importance et trs presse. Ta commission
faite, tu te mettras, ainsi que ton agent, en embuscade devant l'htel.
Si M. Wilson sort, et il sortira, ou je ne suis plus Lecoq, ton
compagnon viendra immdiatement me prvenir. Quant  toi, tu
t'attacheras  M. Wilson et tu ne le perdras pas de vue. Il prendra
certainement une voiture, tu le suivras avec la tienne, en ayant la
prcaution de monter sur le sige  ct du cocher. Et ouvre l'oeil,
c'est un gaillard fort capable de s'esquiver pendant la course par une
des portires et de te laisser courir aprs une voiture vide.

--C'est bien, du moment que je suis prvenu...

--Silence donc, quand je parle. Il ira probablement chez le tapissier de
la rue des Saints-Pres, cependant je puis me tromper. Il se peut qu'il
se fasse conduire  une gare de chemin de fer quelconque, et qu'il
prenne le premier train venu. En ce cas tu monteras dans le mme wagon
que lui et tu le suivras partout o il ira; en ayant soin toutefois de
m'expdier une dpche ds que tu le pourras.

--Oui, monsieur, trs bien; seulement si je dois prendre un train...

--Quoi? Tu n'as pas d'argent?

--Prcisment.

--Alors--M. Lecoq sortit son portefeuille--prends ce billet de cinq
cents francs, c'est plus qu'il n'en faut pour entreprendre le tour du
monde. Tout est-il bien entendu?

--Pardon... si M. Wilson revient purement et simplement  son htel, que
devrai-je faire?

--Laisse-moi donc finir. S'il rentre, tu reviendras avec lui et, au
moment o sa voiture s'arrtera devant l'htel, tu donneras deux
vigoureux coups de sifflet. Puis tu m'attendras dans la rue, en ayant
soin de garder ta voiture que tu prteras  Monsieur, s'il en a besoin.

--Compris! fit le Plot, qui s'loigna en courant.

Rests seuls, le pre Plantat et l'agent de la Sret commencrent 
arpenter lentement la galerie. Ils taient graves, silencieux comme on
l'est toujours au moment dcisif d'une partie; on ne parle pas autour
des tables de jeu.

Tout  coup, M. Lecoq tressaillit, il venait d'apercevoir son agent 
l'extrmit de la galerie. Si vive tait son impatience qu'il courut 
lui:

--Eh bien?

--Monsieur, le gibier est lanc et Plot le _file_.

-- pied ou en voiture?

--En voiture.

--Il suffit. Rejoins tes camarades et dis-leur de se tenir prts.

Tout marchait au gr des dsirs de M. Lecoq, et il se retournait
triomphant vers le vieux juge de paix, lorsqu'il fut frapp de
l'altration de ses traits.

--Vous trouveriez-vous indispos, monsieur! demanda-t-il, tout inquiet.

--Non, mais j'ai cinquante-cinq ans, M. Lecoq, et  cet ge il est des
motions qui tuent. Tenez, au moment de voir mes voeux se raliser, je
tremble, je sens qu'une dception serait ma mort. J'ai peur, oui, j'ai
peur... Ah! que ne puis-je me dispenser de vous suivre!

--Mais votre prsence est indispensable, monsieur, sans vous, sans votre
aide, je ne puis rien.

-- quoi vous serai-je bon?

-- sauver Mlle Laurence, monsieur.

Ce nom, ainsi prononc, rendit au juge de paix d'Orcival une partie de
son nergie.

--S'il en est ainsi!... fit-il.

Dj il s'avanait rsolument vers la rue, M. Lecoq le retint.

--Pas encore, disait-il, pas encore; le gain de la bataille, monsieur,
dpend de la prcision de nos mouvements. Une seule faute et toutes mes
combinaisons chouent misrablement et je suis forc d'arrter et de
livrer  la justice le prvenu. Il nous faut dix minutes d'entretien
avec Mlle Laurence, mais non beaucoup plus, et il est absolument
ncessaire que cet entretien soit brusquement interrompu par le retour
de Trmorel. tablissons donc nos calculs. Il faut  ce gredin trente
minutes pour aller rue des Saints-Pres o il ne trouvera personne;
autant pour revenir; mettons quinze minutes perdues; en tout une heure
et quart. C'est encore quarante minutes de patience.

Le pre Plantat ne rpondit pas, mais Lecoq comprit qu'il lui serait
impossible de rester si longtemps debout, aprs les fatigues de la
journe, mu comme il l'tait et n'ayant rien pris depuis la veille. Il
l'entrana donc dans un caf voisin et le fora de tremper un biscuit
dans un verre de vin. Puis, sentant bien que toute conversation serait
importune  cet homme si malheureux, il prit un journal du soir et
bientt parut absorb par les nouvelles d'Allemagne.

La tte renverse sur le dossier de la banquette de velours, l'oeil
perdu dans le vide, le vieux juge de paix repassait dans son esprit les
vnements de ces quatre annes qui venaient de s'couler. Il lui
semblait que c'tait hier que Laurence, encore enfant, venait courir sur
la pelouse de son jardin et ravager ses rosiers. Comme elle tait jolie,
dj, et quelle divine expression avaient ses grands yeux! Puis, du soir
au matin, pour ainsi dire, comme une rose que fait panouir une nuit de
juin, la jolie enfant tait devenue la radieuse jeune fille. Mais timide
et rserve avec tous, elle ne l'tait pas avec lui. N'avait-il pas t
son vieil ami, le confident de ses petits chagrins et de ses innocentes
esprances. Combien elle tait candide et pure; quelle divine ignorance
du mal!...

Neuf heures sonnrent, M. Lecoq dposa son journal sur la table.

--Partons, dit-il.

Le pre Plantat le suivait d'un pas plus assur, et bientt, accompagns
des hommes de M. Job, ils arrivrent devant l'htel occup par M.
Wilson.

--Vous autres, dit M. Lecoq  ses agents, vous attendrez pour entrer que
j'appelle, je vais laisser la porte entrouverte.

Au premier coup de sonnette, la porte s'ouvrit et le pre Plantat et
l'agent de la Sret s'engagrent sous la vote. Le concierge tait sur
le seuil de sa loge.

--M. Wilson? demanda M. Lecoq.

--Il est absent.

--Je parlerai  madame, alors.

--Elle est absente aussi.

--Trs bien! seulement, comme il faut absolument que je parle  Mme
Wilson, je vais monter.

Le concierge s'apprtait  une vive rsistance, mais M. Lecoq ayant
appel ses hommes, il comprit  qui il avait affaire et, plein de
prudence, il se tut.

L'agent de la Sret posta alors six de ses hommes dans la cour, dans
une position telle qu'on pt aisment les apercevoir des fentres du
premier tage, et ordonna aux autres d'aller se placer sur le trottoir
en face, leur recommandant d'observer trs ostensiblement la maison.

Ces mesures prises, il revint au concierge.

--Toi, mon brave, commanda-t-il, attention. Quand ton matre qui est
sorti, va rentrer, garde-toi bien de lui dire que la maison est cerne
et que nous sommes l-haut; un seul mot te compromettrait
terriblement...

Si menaant taient l'air et le ton de M. Lecoq, que le portier frmit,
il se vit au fond des plus humides cachots.

--Je suis aveugle, rpondit-il, je suis muet.

--Combien y a-t-il de domestiques dans l'htel?

--Trois, mais ils sont sortis.

L'agent de la Sret prit alors le bras du pre Plantat et le tenant
fortement:

--Vous le voyez, monsieur, dit-il, tout est pour nous. Venez, et au nom
de Mlle Laurence, du courage!




XXVII


Toutes les prvisions de M. Lecoq se ralisaient. Laurence n'tait pas
morte, sa lettre  sa famille n'tait qu'une odieuse tromperie. C'tait
bien elle, qui sous le nom de Mme Wilson habitait l'htel o venaient
de pntrer le pre Plantat et l'agent de la Sret.

Comment la belle et noble jeune fille tant aime du juge d'Orcival en
tait-elle venue  ces extrmits affreuses? C'est que la logique de la
vie, hlas! enchane fatalement les unes aux autres toutes nos
dterminations. C'est que souvent une action indiffrente, peu
rprhensible en elle-mme, peut tre le point de dpart d'un crime.
Chacune de nos rsolutions nouvelles dpend de celles qui l'ont
prcdes et en est la consquence mathmatique, en quelque sorte, comme
le total d'une addition est le produit des chiffres poss.

Malheur  celui qui, pris au bord de l'abme d'un premier vertige, ne
fuit pas au plus vite sans dtourner la tte; c'en est fait de lui.
Bientt, cdant  une attraction irrsistible, il s'approche bravant le
pril, son pied glisse, il est perdu. Vainement revenu au sentiment de
la ralit il fera, pour se retenir, d'incroyables efforts, il n'y
parviendra pas;  peine russira-t-il  retarder sa chute dfinitive.
Quoi qu'il fasse et qu'il tente, il roulera plus bas, toujours plus bas,
jusqu' ce qu'il arrive au fond, tout au fond du gouffre.

Ainsi Trmorel n'avait rien de l'implacable caractre des assassins, il
n'tait que faible et lche; et cependant il avait commis d'abominables
crimes. Tous ses forfaits remontaient au premier sentiment d'envie qu'il
avait ressenti contre Sauvresy et qu'il n'avait pas pris la peine de
vaincre. Dieu a dit  la mer: Tu n'iras pas plus loin; mais il n'est pas
d'homme qui, brisant la digue de ses passions, sache o elles
s'arrteront.

Ainsi, le jour o Laurence, la pauvre enfant, prise de Trmorel,
s'tait laiss serrer la main en se cachant de sa mre, elle tait une
fille perdue. Le serrement de main l'avait amene  feindre le suicide
pour fuir avec son amant; il pouvait aussi bien la conduire 
l'infanticide.

Reste seule aprs le dpart d'Hector attir au faubourg Saint-Germain
par la lettre de M. Lecoq, la malheureuse Laurence s'efforait de
remonter le cours des vnements depuis une anne, Combien ils avaient
t imprvus et rapides! Il lui semblait qu'emporte dans un tourbillon,
elle n'avait pas eu une seconde pour se recueillir, pour ressaisir son
libre arbitre. Elle se demandait si elle n'tait pas le jouet d'un
cauchemar hideux et si elle n'allait pas se rveiller tout  l'heure, 
Orcival, dans sa blanche chambre de jeune fille.

tait-ce bien elle, qui tait l dans une maison inconnue, morte pour
tous, laissant une mmoire fltrie, rduite  vivre sous un nom
d'emprunt, sans famille dsormais, sans amis, sans personne au monde sur
qui appuyer sa faiblesse,  la merci d'un homme fugitif comme elle,
libre de briser demain les liens fragiles de la fantaisie qui le
retenaient aujourd'hui.

tait-ce bien elle, enfin, qui sentait un enfant tressaillir dans son
sein, qui allait tre mre et qui se trouvait rduite  cet excs de
misre de rougir de cette maternit qui est l'orgueil des jeunes femmes.

Mille souvenirs de son existence passe revenaient  sa mmoire, et
cruels comme des remords avivaient son dsespoir. Son coeur se fondait
en songeant  ses amitis d'autrefois,  sa mre,  sa soeur, aux
fierts de son innocence, aux joies pures du foyer paternel.

 demi renverse sur un divan du cabinet d'Hector, elle pleurait 
chaudes larmes, librement. Elle pleurait sa vie brise  vingt ans, sa
jeunesse perdue, ses radieuses esprances vanouies, l'estime du monde,
sa propre estime  elle-mme, qu'elle ne retrouverait jamais.

Tout  coup la porte du cabinet s'ouvrit avec bruit.

Laurence crut que c'tait Hector qui rentrait, et brusquement elle se
leva, passant son mouchoir sur ses yeux pour essayer de cacher ses
larmes.

Sur le seuil, un homme qu'elle ne connaissait pas--M. Lecoq--s'inclinait
respectueusement.

Elle eut peur. Tant de fois depuis deux jours Trmorel lui avait rpt:
On nous poursuit, cachons-nous bien qu'alors mme qu'il lui semblait
qu'elle n'avait plus rien  redouter, elle tremblait sans savoir
pourquoi.

--Qui tes-vous? demanda-t-elle d'un ton hautain, qui vous a permis de
pntrer jusqu'ici, que voulez-vous?

M. Lecoq est un de ces hommes qui ne laissent rien au hasard de
l'inspiration, qui prvoient tout, qui rglent les actions de la vie
comme les scnes du thtre. Il s'attendait  cette colre lgitime, 
ces questions, et il avait mnag son effet.

Pour toute rponse, il fit un pas de ct, dmasquant ainsi le pre
Plantat plac derrire lui.

En reconnaissant son vieil ami, Laurence prouva un si rude choc, qu'en
dpit de sa vaillance elle faillit se trouver mal.

--Vous, balbutia-t-elle, vous.

Le vieux juge de paix tait, s'il se peut, plus mu qu'elle encore.
tait-ce vraiment sa Laurence, qui tait l devant lui? Le chagrin avait
si bien fait son oeuvre qu'elle semblait vieille; ayant cess de se
serrer  risquer d'en mourir, sa grossesse tait trs apparente.

--Pourquoi m'avoir cherche? reprit elle. Pourquoi ajouter une douleur 
ma vie? Ah! je l'avais bien dit  Hector, qu'on n'ajouterait pas foi 
la lettre qu'il me dictait. Il est de ces malheurs contre lesquels la
mort seule est un refuge.

Le pre Plantat allait rpondre, mais M. Lecoq s'tait promis de mener
l'entretien.

--Ce n'est pas vous, madame, que nous cherchons, dit-il, mais bien M. de
Trmorel.

--Hector! et pourquoi, s'il vous plat?

Au moment de frapper cette malheureuse enfant, coupable seulement
d'avoir cru aux serments d'un misrable, M. Lecoq hsita. Et cependant
il est de ceux qui pensent que la vrit brutale est moins affreuse que
des mnagements cruels.

--M. de Trmorel, rpondit-il, a commis un grand crime.

--Lui!... vous mentez, monsieur.

L'agent de la Sret secoua tristement la tte.

--Je dis vrai, malheureusement, insista-t-il. M. de Trmorel a assassin
sa femme dans la nuit de mercredi  jeudi; je suis agent de police, et
j'ai ordre de l'arrter.

Il supposait que cette terrible accusation allait foudroyer Laurence et
la renverser. Il se trompait. Elle tait foudroye, mais elle restait
debout. Le crime lui faisait horreur, mais il ne lui paraissait pas
absolument invraisemblable, ayant compris la haine que Berthe inspirait
 Hector.

--Eh bien! soit, s'cria-t-elle, sublime d'nergie et de dsespoir,
soit, je suis sa complice, arrtez-moi.

Ce cri, qui paraissait arrach  la passion la plus folle, atterra le
pre Plantat, mais ne surprit pas M. Lecoq.

--Non, madame, reprit-il, non, vous n'tes pas la complice de cet homme.
D'ailleurs le meurtre de sa femme est le moindre de ses forfaits.
Savez-vous pourquoi il ne vous a pas pouse? C'est que de concert avec
Mme Berthe, qui tait sa matresse, il a empoisonn Sauvresy, son
sauveur, son meilleur ami. Nous en avons la preuve.

C'tait plus que n'en pouvait supporter l'infortune Laurence, elle
chancela et tomba mourante sur le canap.

Mais elle ne doutait pas. Cette terrible rvlation dchirait le voile
qui, jusqu'alors, avait pour elle recouvert le pass. Oui,
l'empoisonnement de Sauvresy lui expliquait toute la conduite d'Hector,
sa position, ses craintes, ses promesses, ses mensonges, sa haine, son
abandon, son mariage, sa fuite, tout enfin.

Pourtant, elle essayait encore, non de le dfendre, mais de prendre la
moiti de ses crimes.

--Je le savais, balbutia-t-elle, d'une voix brise par les sanglots, je
savais tout.

Le vieux juge de paix tait au dsespoir.

--Comme vous l'aimez, pauvre enfant, s'cria-t-il, comme vous l'aimez!

Cette douloureuse exclamation rendit  Laurence toute son nergie, elle
fit un effort et se redressa l'oeil brillant d'indignation:

--Moi l'aimer, s'cria-t-elle, moi!... Ah! tenez,  vous, mon seul ami
je puis expliquer ma conduite, car vous tes digne de me comprendre.
Oui, je l'ai aim; c'est vrai, aim jusqu' l'oubli du devoir, jusqu'
l'abandon de moi-mme. Mais un jour il s'est montr  moi tel qu'il est,
je l'ai jug, et mon amour n'a pas rsist au mpris. J'ignorais
l'assassinat terrible de Sauvresy, mais Hector m'avait avou que son
honneur et sa vie taient entre les mains de Berthe..., et qu'elle
l'aimait. Je l'ai laiss libre de m'abandonner, de se marier, sacrifiant
ainsi plus que ma vie  ce que je croyais son bonheur, et cependant je
n'avais plus d'illusions. En fuyant avec lui, je me sacrifiais encore.
Quand j'ai vu que cacher ma honte devenait impossible, j'ai voulu
mourir. Si je vis, si j'ai crit  ma malheureuse mre une lettre
infme, si en un mot, j'ai cd aux prires d'Hector, c'est qu'il me
priait au nom de mon enfant... de notre enfant.

M. Lecoq qui sentait que le temps pressait essaya une observation,
Laurence ne l'couta pas.

--Mais qu'importe! poursuivait-elle. Je l'ai aim, je l'ai suivi, je
suis  lui. La constance, voil la seule excuse d'une faute comme la
mienne. Je ferai mon devoir. Je ne saurais tre innocente quand mon
amant a commis un crime, je veux la moiti du chtiment.

Elle parlait avec une animation si extraordinaire que l'agent de la
Sret dsesprait de la calmer, lorsque deux coups de sifflet, donns
dans la rue, arrivrent jusqu' lui. Trmorel rentrait, il n'y avait
plus  hsiter, il saisit presque brutalement le bras de Laurence.

--Tout cela, madame, fit-il d'un ton dur, vous le direz aux juges, mes
ordres ne concernent que le sieur Trmorel. Voici, au surplus, le mandat
d'amener...

Il sortit  ces mots le mandat dcern par M. Domini et le posa sur la
table.

 force de volont, Laurence tait redevenue presque calme:

--Vous m'accorderez bien, demanda-t-elle, cinq minutes d'entretien avec
M. le comte de Trmorel.

M. Lecoq eut un tressaillement de joie. Cette demande, il l'avait
prvue, il l'attendait.

--Cinq minutes, soit, rpondit-il. Mais renoncez, madame,  l'espoir de
faire vader le prvenu, la maison est cerne; regardez dans la cour et
dans la rue, vous verrez mes hommes en embuscade. D'ailleurs, je vais
rester l, dans la pice voisine.

On entendit le pas du comte dans l'escalier.

--Voici Hector, fit Laurence, vite, bien vite, cachez-vous.

Et comme ils disparaissaient elle ajouta, mais non si bas que l'agent de
la Sret ne l'entendit:

--Soyez tranquilles, nous ne nous vaderons pas.

Elle laissa retomber la portire; il tait temps, Hector entrait. Il
tait plus ple que la mort, ses yeux avaient une affreuse expression
d'garement.

--Nous sommes perdus, dit-il, on nous poursuit. Vois, cette lettre que
je viens de recevoir, ce n'est pas l'homme dont elle porte la signature
qui l'a crite, il me l'a dit. Viens, partons, quittons cet htel...

Laurence l'crasa d'un regard plein de haine et de mpris, et dit:

--Il est trop tard.

Sa contenance, sa voix taient si extraordinaires que Trmorel, malgr
son trouble, en fut frapp et demanda:

--Qu'y a-t-il?

--On sait tout, on sait que vous avez assassin votre femme.

--C'est faux.

Elle haussa les paules.

--Eh bien! oui, c'est vrai, oui, c'est que je t'aimais tant!...

--Vraiment! Est-ce aussi par amour pour moi que vous avez empoisonn
Sauvresy?

Il comprit, qu'en effet, il tait dcouvert, qu'on l'avait attir dans
un pige, qu'on tait venu, en son absence, informer Laurence de tout.
Il n'essaya pas de nier.

--Que faire? s'cria-t-il, que faire?

Laurence l'attira vers elle, et, d'une voix frmissante, elle murmura:

--Sauvez le nom de Trmorel, il y a des armes ici.

Il recula, comme s'il et vu la mort elle-mme.

--Non, fit-il, non, je peux encore fuir, me cacher, je pars seul, tu
viendras me rejoindre.

--Je vous l'ai dj dit, il est trop tard, la police a cern la maison.
Et vous le savez, c'est le bagne ou l'chafaud.

--On peut se sauver par la cour.

--Elle est garde, voyez.

Il courut  la fentre, aperut les hommes de M. Lecoq et revint hideux
de terreur,  moiti fou.

--On peut toujours essayer, disait-il, en se dguisant...

--Insens! Il y a l, tenez, un agent de police, et c'est lui qui a
laiss sur le coin de cette table ce mandat d'arrt.

Il vit qu'il tait perdu sans ressources.

--Faut-il donc mourir! murmura-t-il.

--Oui, il le faut, mais, auparavant, crivez une dclaration de vos
crimes, on peut souponner des innocents...

Machinalement il s'assit, prit la plume que lui tendait Laurence, et
crivit:

Prs de paratre devant Dieu, je dclare que seul et sans complices
j'ai empoisonn Sauvresy et tu la comtesse de Trmorel ma femme.

Quand il eut sign et dat, Laurence ouvrit un des tiroirs du bureau o
se trouvaient des pistolets. Hector en saisit un, elle s'empara de
l'autre.

Mais comme  l'htel autrefois, comme dans la chambre de Sauvresy
mourant, Trmorel, au moment d'appuyer l'arme sur son front, sentit le
coeur lui manquer. Il tait livide, ses dents claquaient, il tremblait
au point qu'il faillit laisser chapper le pistolet.

--Laurence, balbutia-t-il, ma bien-aime, que vas-tu devenir?...

--Moi! j'ai jur que partout et toujours je vous suivrais.
Comprenez-vous?

--Ah! c'est horrible, dit-il encore. Ce n'est pas moi qui ai empoisonn
Sauvresy, c'est elle, il y a des preuves; peut-tre qu'avec un bon
avocat...

M. Lecoq ne perdait ni un mot, ni un geste de cette scne poignante.
Volontairement ou involontairement, qui sait? il poussa la porte qui fit
du bruit.

Laurence crut que cette porte s'ouvrait, que l'agent revenait, qu'Hector
allait tomber vivant aux mains de la police...

--Misrable lche! s'cria-t-elle en l'ajustant, tire ou sinon...

Il hsitait, le bruit se renouvela, elle fit feu. Trmorel tomba mort.

D'un geste rapide, Laurence ramassa l'autre pistolet et dj elle le
tournait contre elle, quand M. Lecoq bondit jusqu' elle et lui arracha
l'arme des mains.

--Malheureuse! s'cria-t-il, que voulez-vous?

--Mourir. Est-ce que je puis vivre, maintenant?

--Oui, vous pouvez vivre, rpondit l'agent de la Sret, et je dirai
plus, vous devez vivre.

--Je suis une fille perdue...

--Non. Vous tes une pauvre enfant sduite par un misrable. Vous tes
bien coupable, dites-vous, soit, vivez pour expier. Les grandes douleurs
comme la vtre ont leur mission en ce monde, mission de dvouement et de
charit. Vivez, et le bien que vous ferez vous rattachera  la vie. Vous
avez cd aux trompeuses promesses d'un sclrat, souvenez-vous, quand
vous serez riche, qu'il y a de pauvres filles honntes, forces de se
vendre pour un morceau de pain. Allez  ces malheureuses, arrachez-les 
la dbauche, et leur honneur sera le vtre.

M. Lecoq observait Laurence tout en parlant, et il s'aperut qu'il la
touchait. Pourtant ses yeux restaient secs et avaient un clat
inquitant.

--D'ailleurs, reprit-il, votre vie n'est pas  vous, vous tes mre.

--Eh! rpondit-elle, c'est pour mon enfant qu'il faut que je meure
maintenant, si je ne veux pas mourir de honte quand il me demandera qui
est son pre...

--Vous lui rpondrez, madame, en lui montrant un honnte homme, en lui
montrant un vieil ami, M. Plantat, qui est prt  lui donner son nom.

Le vieux juge de paix tait mourant; pourtant, il eut encore la force de
dire:

--Laurence, ma fille bien-aime, je vous en conjure, acceptez...

Ces simples mots, prononcs avec une douceur infinie, attendrirent enfin
la malheureuse jeune fille et la dcidrent. Elle fondit en larmes, elle
tait sauve.

M. Lecoq aussitt, s'empressa de jeter sur les paules de Laurence un
chle qu'il avait aperu sur un meuble, et passant le bras de la jeune
fille sous celui du pre Plantat:

--Partez, dit-il au vieux juge de paix, emmenez-la; mes hommes ont ordre
de vous laisser passer, et Plot vous cdera sa voiture.

--Mais o aller?

-- Orcival, M. Courtois est inform par une lettre de moi que sa fille
est vivante, et il l'attend. Allez! allez!

Rest seul, ayant entendu le roulement de la voiture qui emmenait
Laurence et le pre Plantat, l'agent de la Sret vint se placer devant
le cadavre de Trmorel.

Voil, se disait-il, un misrable que j'ai tu au lieu de l'arrter et
de le livrer  la justice. En avais-je le droit? Non, mais ma conscience
ne me reproche rien, c'est donc que j'ai bien agi.

Et courant  l'escalier, il appela ses hommes.

       *       *       *       *       *

       *       *       *       *       *




XXVIII


Le lendemain mme de la mort de Trmorel, La Ripaille et Guespin taient
remis en libert, et recevaient, l'un quatre mille francs pour s'acheter
un bateau et des filets  mailles rglementaires, l'autre dix mille
francs, avec promesse de pareille somme au bout d'un an, s'il allait
s'tablir dans son pays.

Quinze jours plus tard,  la grande surprise des badauds d'Orcival, qui
n'ont jamais su le fin mot de l'histoire, le pre Plantat pousait
Mlle Laurence Courtois et, le soir mme, les nouveaux poux partaient
pour l'Italie en annonant qu'ils y resteraient au moins un an.

Quant au pre Courtois, il vient de mettre en vente son beau domaine
d'Orcival, il se propose de s'tablir dans le midi, et est en qute
d'une commune ayant besoin d'un bon maire.

       *       *       *       *       *

Comme tout le monde, M. Lecoq aurait oubli cette affaire du Valfeuillu
reste fort obscure dans le public, n'tait que l'autre matin un notaire
est venu de sa personne lui apporter une lettre bien gracieuse de
Laurence et un gros cahier de papier timbr.

Ces paperasses n'taient autres que les titres de proprit de la jolie
habitation du pre Plantat  Orcival, telle qu'elle se poursuit et
comporte, avec meubles meublants, curie, remise, jardin, dpendances
diverses, et quelques arpents de prs aux environs.

-- prodige! s'cria M. Lecoq, je n'ai pas oblig des ingrats! Pour la
raret du fait, je consens  devenir propritaire.

FIN








End of the Project Gutenberg EBook of Le crime d'Orcival, by mile Gaboriau

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CRIME D'ORCIVAL ***

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