The Project Gutenberg EBook of Mmoires De Luther crits Par Lui-Mme, by 
Martin Luther and Jules Michelet

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Title: Mmoires De Luther crits Par Lui-Mme
       traduits et mis en ordre par M. Michelet

Author: Martin Luther
        Jules Michelet

Release Date: January 7, 2014 [EBook #44617]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MMOIRES DE LUTHER ***




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    Additions et claircissemens ont t numrots de a1  a79.
    Les Renvois qui dans l'original sont regroups  la fin du
    livre, ont ici t numrots conscutivement de r1  r225 et
    copis sous le paragraphe auquel ils se rapportent. Additions
    et renvois ont t signals dans le texte.




                                MMOIRES
                               DE LUTHER




                        IMPRIMERIE DE DUCESSOIS,
                        Quai des Augustins, 55.




                                MMOIRES

                               DE LUTHER


                          CRITS PAR LUI-MME,


                        TRADUITS ET MIS EN ORDRE
                            PAR M. MICHELET,
      PROFESSEUR A L'COLE NORMALE, CHEF DE LA SECTION HISTORIQUE
                        AUX ARCHIVES DU ROYAUME,

                              suivis d'un
                  Essai sur l'Histoire de la Religion,
                           ET DES BIOGRAPHIES
           DE WICLEFF, JEAN HUSS, RASME, MLANCHTON, HUTTEN,
                               ET AUTRES
                     PRDCESSEURS ET CONTEMPORAINS
                               DE LUTHER.


                             TOME DEUXIME.


                                 PARIS.

                           CHEZ L. HACHETTE,
                  Libraire de l'Universit de France,
                        RUE PIERRE-SARRAZIN, 12.

                                  1837




MMOIRES

DE LUTHER


LIVRE III.

1529-1546.




CHAPITRE PREMIER.

1529-1532.

    Les Turcs. Danger de l'Allemagne.--Augsbourg, Smalkalde. Danger
    du protestantisme.


Luther fut tir de son abattement et ramen  la vie active par les
dangers qui menaaient la Rforme et l'Allemagne. Lorsque ce _flau de
Dieu_, qu'il attendait avec rsignation comme le signe du Jugement,
fondit en effet sur l'Allemagne, lorsque les Turcs[a1] vinrent camper
devant Vienne, Luther se ravisa, appela le peuple aux armes, et fit
un livre contre les Turcs, qu'il ddia au landgrave de Hesse. Le 9
octobre 1528 il crivit  ce prince, pour lui exposer les motifs qui
l'avaient dcid  composer ce livre. Je ne puis me taire, dit-il;
il est malheureusement parmi nous des prdicateurs qui font croire au
peuple qu'on ne doit point s'occuper de la guerre des Turcs; il y en a
mme d'assez extravagans pour prtendre, qu'en toutes circonstances,
il est dfendu aux chrtiens d'avoir recours aux armes temporelles.
D'autres encore, qui regardant le peuple allemand comme un peuple de
brutes incorrigibles, vont jusqu' dsirer qu'il tombe au pouvoir des
Turcs. Ces folies, ces horribles malices, sont imputes  Luther et
 l'vangile, comme, il y a trois ans, la rvolte des paysans, et en
gnral tout le mal qui arrive dans le monde. Il est donc urgent que
j'crive  ce sujet, tant pour confondre les calomniateurs, que pour
clairer les consciences innocentes sur ce qu'il faut faire contre le
Turc...

Nous avons appris hier que le Turc est parti de Vienne pour la
Hongrie, par un grand miracle de Dieu. Car aprs avoir livr
inutilement le vingtime assaut, il a ouvert la brche par une mine en
trois endroits. Mais rien n'a pu ramener son arme  l'attaque, Dieu
l'avait frappe de terreur; ils aimaient mieux se laisser gorger
par leurs chefs que de tenter ce dernier assaut. On croit qu'il s'est
retir ainsi de peur des bombardes et de notre future arme; d'autres
en jugent autrement. Dieu a manifestement combattu pour nous cette
anne. Le Turc a perdu vingt-six mille hommes, et il a pri trois mille
des ntres dans les sorties. J'ai voulu te communiquer ces nouvelles,
afin que nous rendions grces et que nous priions ensemble. Car le
Turc, devenu notre voisin, ne nous laissera pas ternellement la paix.
(27 octobre 1529.)

L'Allemagne tait sauve, mais le protestantisme allemand n'en tait
que plus en pril. L'irritation des deux partis avait t porte au
comble par un vnement antrieur  l'invasion de Soliman. Si l'on
en croit le biographe catholique de Luther, Cochlus, que nous avons
dj cit, le chancelier du duc George, Otto Pack, supposa une ligue
des princes catholiques contre l'lecteur de Saxe et le landgrave de
Hesse[r1]; il apposa  ce prtendu projet le sceau du duc George, puis
livra ces fausses lettres au Landgrave qui, se croyant menac, leva
une arme et s'unit troitement  l'lecteur[a2].

  [r1] Cochlus, 171.

Les catholiques et surtout le duc George[a3] se dfendirent vivement
d'avoir jamais song  menacer l'indpendance religieuse des princes
luthriens; ils rejetrent tout sur le chancelier qui n'avait fait
peut-tre que divulguer les secrets desseins de son matre. Le docteur
Pack[a4], captif volontaire du Landgrave,  ce que je pense, est
jusqu' prsent accus d'avoir form cette alliance des princes. Il
prtend se tirer d'affaire  son honneur, et fasse Dieu que cette trame
retombe sur la tte du rustre qui en est, je crois, l'auteur, sur celle
de notre grand adversaire, tu sais de qui je parle (le duc George de
Saxe). (14 juillet 1528.)

Cette ligue des princes impies, qu'ils nient cependant, tu vois quels
troubles elle a excits; pour moi, je prends la froide excuse du duc
George pour un aveu[r2]. Dieu confondra ce fou enrag, ce Moab qui dresse
sa superbe au-dessus de ses forces. Nous prierons contre ces homicides;
assez d'indulgence. S'ils ourdissent encore quelque projet, nous
invoquerons Dieu, puis nous appellerons les princes pour qu'ils soient
perdus sans misricorde.

  [r2] Ukert, 216.

Bien que tous les princes eussent dclar ces lettres fausses, les
vques de Mayence, Bamberg, etc., furent tenus de payer cent mille
cus d'or, comme indemnit des armemens qu'avaient faits les princes
luthriens. Ceux-ci ne demandaient pas mieux que de commencer la
guerre. Ils se comptaient et sentaient leurs forces. Le grand-matre
de l'ordre Teutonique avait scularis la Prusse[a5], les ducs de
Mecklembourg et de Brunswick, encourags par ce grand vnement,
avaient appel des prdicateurs luthriens (1525). La Rforme dominait
dans le nord de l'Allemagne. En Suisse et sur le Rhin, les Zwingliens,
chaque jour plus nombreux, cherchaient  se rapprocher de Luther.
Enfin au sud et  l'est, les Turcs, matres de Bude et de la Hongrie,
menaaient toujours l'Autriche et tenaient en chec l'Empereur. A
son dfaut le duc George de Saxe, et les puissans vques du nord,
s'taient constitus les adversaires de la Rforme. Une violente
polmique s'tait engage depuis long-temps entre ce prince et Luther.
Le duc crivait  celui-ci[r3]: Tu crains que nous n'ayons commerce
avec les hypocrites, la prsente te fera voir ce qui en est. Si nous
dissimulons dans cette lettre, tu pourras dire de nous tout ce que tu
voudras; sinon, il faudra chercher les hypocrites l o l'on t'appelle
un prophte, un Daniel, l'aptre de l'Allemagne, l'vangliste... Tu
t'imagines peut-tre que tu es envoy de Dieu vers nous, comme ces
prophtes  qui Dieu donna mission de convertir les princes et les
puissans. Mose fut envoy  Pharaon, Samuel  Sal, Nathan  David,
Isae  Ezchias, saint Jean-Baptiste  Hrode, nous le savons. Mais
parmi tous ces prophtes nous ne trouvons pas un seul apostat. Ils ont
tous t gens constans dans leur doctrine, hommes sincres et pieux,
sans orgueil, sans avarice, amis de la chastet...

  [r3] Luther Werke, t. IX, 231.

Nous ne faisons pas non plus grand cas de tes prires ni de celles des
tiens; nous savons que Dieu hait l'assemble de tes apostats... Dieu a
puni par nous Mnzer de sa perversit; il pourra bien en faire autant
de Luther, et nous ne refuserons pas d'tre encore en ceci, son indigne
instrument...

Non, reviens plutt, Luther, ne te laisse pas mener plus long-temps
par l'esprit qui sduisit l'apostat Sergius: l'glise chrtienne ne
ferme pas son sein au pcheur repentant... Si c'est l'orgueil qui t'a
perdu, regarde ce fier manichen, saint Augustin, ton matre, dont tu
as jur d'observer la rgle: reviens comme lui, reviens  ta fidlit
et  tes sermens, sois comme lui une lumire de la Chrtient... Voil
les conseils que nous avons  te donner pour le nouvel an. Si tu t'y
conformes, tu en seras ternellement rcompens de Dieu et nous ferons
tout ce qui est en notre pouvoir pour obtenir ta grce de l'Empereur.
(28 dcembre 1525.)

_Mmoire_ de Luther contre le duc George[a6] qui avait intercept
une de ses lettres, 1529[r4]... Quant aux belles dnominations que le duc
George me donne, misrable, sclrat, parjure et sans honneur, je
n'ai qu' l'en remercier; ce sont l les meraudes, les rubis et les
diamans dont les princes doivent m'orner en retour de l'honneur et
de la puissance que l'autorit temporelle tire de la restauration de
l'vangile...

  [r4] _Ibid._ t. IX, 297.

... Ne dirait-on pas que le duc George ne connat pas de suprieur?
Moi, hobereau des hobereaux, dit-il, je suis seul matre et prince,
je suis au-dessus de tous les princes de l'Allemagne, au-dessus de
l'Empire, de ses lois et de ses usages. C'est moi que l'on doit
craindre,  moi seul que l'on doit obir; ma volont doit faire loi en
dpit de quiconque pensera et parlera autrement.--Amis, o s'arrtera
la superbe de ce Moab[a7]? Il ne lui reste plus qu' escalader le ciel, 
espionner, punir les lettres et les penses jusque dans le sanctuaire
de Dieu mme. Voil notre petit prince, et avec cela il veut tre
glorifi, respect, ador!  la bonne heure, grand merci!

En 1529, l'anne mme du trait de Cambrai et du sige de Vienne par
Soliman, l'Empereur avait convoqu une dite  Spire[a8]. (15 mars.) On y
dcida que les tats de l'Empire devaient continuer d'obir au dcret
lanc contre Luther en 1524, et que toute innovation demeurerait
interdite jusqu' la convocation d'un concile gnral. C'est alors que
le parti de la Rforme clata[a9]. L'lecteur de Saxe, le margrave de
Brandebourg, le landgrave de Hesse, les ducs de Lunebourg, le prince
d'Anhalt, et avec eux les dputs de quatorze villes impriales, firent
contre le dcret de la dite une protestation solennelle, le dclarant
injuste et impie. Ils en gardrent le nom de _protestans_.

Le landgrave de Hesse sentait la ncessit de runir toutes les sectes
dissidentes pour en former un parti redoutable aux catholiques de
l'Allemagne; il essaya de rconcilier Luther avec les sacramentaires[a10].
Luther prvoyait bien l'inutilit de cette tentative.

Le landgrave de Hesse nous a convoqus  Marbourg pour la
Saint-Michel, afin de tenter un accord entre nous et les
sacramentaires... Je n'en attendais rien de bon; tout est plein
d'embches, je le vois bien. Je crains que la victoire ne leur reste,
comme au sicle d'Arius. On a toujours vu de pareilles assembles tre
plus nuisibles qu'utiles... Ce jeune homme de Hesse est inquiet et
plein de penses qui fermentent. Le Seigneur nous a sauvs, dans ces
deux dernires annes, de deux grands incendies qui auraient embras
toute l'Allemagne. (2 aot 1529.)

Nous avons reu du landgrave une magnifique et splendide hospitalit.
Il y avait l OEcolampade, Zwingli, Bucer, etc. Tous demandaient la
paix avec une humilit extraordinaire. La confrence a dur deux jours;
j'ai rpondu  OEcolampade et  Zwingli en leur opposant ce passage:
_Hoc est corpus meum_; j'ai rfut toutes leurs objections. En somme,
ce sont des gens ignorans et incapables de soutenir une discussion.
(12 octobre 1529.)

Je me rjouis, mon cher Amsdorf, de te voir te rjouir de notre synode
de Marbourg; la chose est petite en apparence, mais au fond trs
importante. Les prires des gens pieux ont fait que nous les voyons
confondus, morfondus, humilis.

Toute l'argumentation de Zwingli se rduisait  ceci: que le corps ne
peut tre sans lieu ni dimension. OEcolampade soutenait que les Pres
appelaient le pain un signe, que ce n'tait donc pas le corps mme...
Ils nous suppliaient de leur donner le nom de frres. Zwingli le
demandait au Landgrave en pleurant. Il n'y a aucun lieu sur la terre,
disait-il, o j'aimerais mieux passer ma vie qu' Wittemberg... Nous
ne leur avons pas accord ce nom de frres, mais seulement ce que la
charit nous oblige  donner mme  nos ennemis... Ils se sont en tout
point conduits avec une incroyable humilit et douceur. C'tait, comme
il est visible aujourd'hui, pour nous amener  une feinte concorde,
pour nous faire les partisans, les patrons de leurs erreurs... O rus
Satan! mais Christ qui nous a sauvs est plus habile que toi. Je ne
m'tonne plus maintenant de leurs impudens mensonges. Je vois qu'ils ne
peuvent faire autrement, et je me glorifie de leur chute. (1er juin
1530.)

Cette guerre thologique de l'Allemagne remplit les intermdes de la
grande guerre europenne que Charles-Quint soutenait contre Franois
Ier et contre les Turcs. Mais dans les crises les plus violentes de
celle-ci, l'autre se ralentit  peine. C'est un imposant spectacle
que celui de l'Allemagne absorbe dans la pense religieuse, et prs
d'oublier la ruine prochaine dont semblaient la menacer les plus
formidables ennemis. Pendant que les Turcs franchissaient toutes les
anciennes barrires et que Soliman rpandait ses Tartares au-del de
Vienne, l'Allemagne disputait sur la transsubstantiation et sur le
libre arbitre. Ses guerriers les plus illustres sigeaient dans les
dites et interrogeaient les docteurs. Tel tait le flegme intrpide de
cette grande nation, telle sa confiance dans sa force et dans sa masse.

La guerre des Turcs et celle des Franais, la prise de Rome et la
dfense de Vienne, occupaient tellement Charles-Quint et Ferdinand, que
les protestans avaient obtenu la tolrance jusqu'au prochain concile.
Mais en 1530, Charles-Quint, voyant la France abattue, l'Italie
asservie, Soliman repouss, entreprit de juger le grand procs de la
Rforme. Les deux partis comparurent  Augsbourg. Les sectateurs de
Luther, dsigns par le nom gnral de _protestans_, voulurent se
distinguer de tous les autres ennemis de Rome, dont les excs auraient
calomni leur cause, des zwingliens rpublicains de la Suisse, odieux
aux princes et  la noblesse, des anabaptistes surtout, proscrits comme
ennemis de l'ordre et de la socit. Luther, sur qui pesait encore la
sentence prononce  Worms, qui le dclarait hrtique, ne put s'y
rendre; il fut remplac par le savant et pacifique Mlanchton, esprit
doux et timide comme rasme, dont il restait l'ami malgr Luther.

L'lecteur amena du moins celui-ci le plus prs possible d'Augsbourg,
dans la forteresse de Cobourg.[a11][a12] De l Luther pouvait
entretenir avec les ministres protestans, une active et facile
correspondance. Le 22 avril il crit  Mlanchton: Je suis enfin
arriv  mon Sina, cher Philippe, mais de ce Sina je ferai une Sion,
et j'y lverai trois tabernacles, l'un au psalmiste, l'autre aux
prophtes, l'autre enfin  sope (dont il traduisait alors les fables).
Rien ne manque pour que ma solitude soit complte. J'ai une vaste
maison, qui domine le chteau, et les cls de toutes les chambres. A
peine y a-t-il trente personnes dans toute la forteresse, encore douze
sont des veilleurs de nuit, et deux autres des sentinelles toujours
postes sur les tours. (22 avril.)

_A Spalatin_ (9 mai): Vous allez  Augsbourg, sans avoir pris les
auspices, et ne sachant quand ils vous permettront de commencer.
Moi, je suis dj au milieu des comices, en prsence de magnanimes
souverains, devant des rois, des ducs, des grands, des nobles,
qui confrent avec gravit sur les affaires de l'tat, et d'une
voix infatigable remplissent l'air de leurs dcrets et de leurs
prdications. Ils ne sigent point enferms dans ces antres et ces
royales cavernes que vous appelez des palais, mais sous le soleil;
ils ont le ciel pour tente, pour tapis riche et vari, la verdure des
arbres sous lesquels ils sont en libert, pour enceinte, la terre
jusqu' ses dernires limites. Ce luxe stupide de l'or et de la soie
leur fait horreur; tous, ils ont mmes couleurs, mme visage. Ils sont
tous galement noirs, tous font la mme musique, et dans ce chant sur
une seule note, l'on n'entend que l'agrable dissonnance de la voix des
jeunes se mlant  celle des vieux. Nulle part je n'ai vu ni entendu
parler de leur Empereur; ils mprisent souverainement ce quadrupde
qui sert  nos chevaliers; ils ont quelque chose de meilleur, avec
quoi ils peuvent se moquer de la furie des canons. Autant que j'ai pu
comprendre leurs dcrets, grce  un interprte, ils ont dcid, 
l'unanimit, de faire la guerre, pendant toute cette anne,  l'orge,
au bl et  la farine, enfin  ce qu'il y a de mieux parmi les fruits
et les graines. Et il est  craindre qu'ils ne soient presque partout
vainqueurs, car c'est une race de guerriers adroits et russ, galement
habiles  butiner par force ou surprise. Moi, oisif spectateur, j'ai
assist avec grande satisfaction  leurs comices. L'espoir o je suis
des victoires que leur courage leur donnera sur le bl et l'orge,
ou sur tout autre ennemi, m'a rendu le fidle et sincre ami de ces
_patres patri_, de ces sauveurs de la rpublique. Et si par des
voeux je puis les servir, je demande au ciel que dlivrs de l'odieux
nom de corbeaux, etc. Tout cela n'est qu'une plaisanterie, mais une
plaisanterie srieuse et ncessaire pour repousser les penses qui
m'accablent, si toutefois elle les repousse. (9 mai.)

Les nobles seigneurs qui forment nos comices courent ou plutt
naviguent  travers les airs[a13]. Le matin, de bonne heure, ils s'en
vont en guerre, arms de leurs becs invincibles, et tandis qu'ils
pillent, ravagent et dvorent, je suis dlivr pour quelque temps de
leurs ternels chants de victoire. Le soir, ils reviennent triomphans;
la fatigue ferme leurs yeux, mais leur sommeil est doux et lger
comme celui d'un vainqueur. Il y a quelques jours j'ai pntr dans
leur palais pour voir la pompe de leur empire. Les malheureux eurent
grand'peur; ils s'imaginaient que je venais dtruire leur industrie. Ce
fut un bruit, une frayeur, des visages consterns!!! Quand je vis que
moi seul je faisais trembler tant d'Achilles et d'Hectors, je battis
des mains, je jetai mon chapeau en l'air, pensant que j'tais bien
assez veng si je pouvais me moquer d'eux. Tout ceci n'est point un
simple jeu, c'est une allgorie, un prsage de ce qui arrivera. Ainsi
devant la parole de Dieu l'on verra trembler toutes ces harpies qui
sont maintenant  Augsbourg, criant et romanisant. (19 juin.)

Mlanchton transform  Augsbourg en chef de parti, ayant  batailler
chaque jour avec les lgats, les princes, l'Empereur, se trouvait fort
mal de cette vie active qu'on lui avait impose. Plusieurs fois il fit
part de ses peines  Luther, qui, pour toute consolation, le tanait
rudement[a14]:

Vous me parlez de vos travaux, de vos prils, de vos larmes, et moi,
suis-je donc assis sur des roses? est-ce que je ne porte pas une part
de votre fardeau? Ah! plt au ciel que ma cause ft telle qu'elle
permt les larmes! (29 juin 1530.)

Dieu rcompense selon ses oeuvres le tyran de Salzbourg qui te fait
tant de mal! Il mritait de toi une autre rponse, telle que je la lui
aurais faite peut-tre, telle qu'il n'en a jamais entendu de semblable.
Il faudra qu'ils entendent, je le crains, cette parole de Jules Csar:
_Ils l'ont voulu_...

Tout ce que j'cris est inutile, parce que tu veux, selon ta
philosophie, gouverner toutes ces choses avec ta raison, c'est--dire
draisonner avec la raison. Va, continue de te tuer  cette chose, sans
voir que ta main ni ton esprit ne peuvent la saisir, qu'elle ne veut
pas de tes soins. (30 juin 1530.)

Dieu a mis cette cause dans un certain lieu que ne connaissait point
ta rhtorique ni ta philosophie. Ce lieu, on l'appelle la foi; l
toutes choses sont inaccessibles  la vue; quiconque veut les rendre
visibles, apparentes et comprhensibles, celui-l ne gagne pour prix
de son travail que des peines et des larmes, comme tu en as gagn.
Dieu a dit qu'il habitait dans les nues, qu'il tait assis dans les
tnbres. Si Mose avait cherch un moyen d'viter l'arme de Pharaon,
Isral serait peut-tre encore en gypte... Si nous n'avons pas la
foi, pourquoi ne pas chercher consolation dans la foi d'autrui; car
il y en a ncessairement qui croient, si nous ne croyons pas? Ou bien,
faut-il dire que le Christ nous a abandonns, avant la consommation des
sicles? S'il n'est pas avec nous, o est-il en ce monde, je vous le
demande? Si nous ne sommes point l'glise ou une partie de l'glise, o
est l'glise? Est-ce Ferdinand, le duc de Bavire, le pape, le Turc et
leurs semblables? Si nous n'avons la parole de Dieu, qui donc l'aura?
Toi, tu ne comprends point toutes ces choses; car Satan te travaille
et te rend faible. Puisse le Christ te gurir! c'est ma sincre et
continuelle prire. (29 juin.)

Ma sant est faible... Mais je mprise cet ange de Satan qui vient
souffleter ma chair. Si je ne puis lire ni crire, au moins je puis
penser et prier, et mme me quereller avec le diable; ensuite dormir,
paresser, jouer et chanter. Quant  toi, mon cher Philippe, ne te
macre point pour cette affaire qui n'est point en ta main, mais en
celle d'Un plus puissant  qui personne ne pourra l'enlever. (31
juillet.)

Mlanchton croyait qu'il tait possible de rapprocher les deux partis;
Luther comprit de bonne heure qu'ils taient irrconciliables. Dans le
commencement de la Rforme, il avait souvent rclam les confrences
et les disputes publiques; il lui fallait alors tout tenter, avant
d'abandonner l'esprance de conserver l'unit chrtienne; mais sur
la fin de sa vie, ds le temps mme de la dite d'Augsbourg, il se
prononait contre tous ces combats de parole, o le vaincu ne veut
jamais avouer sa dfaite.

(26 aot 1530.) Je suis contre toute tentative faite pour accorder
les deux doctrines; car c'est chose impossible,  moins que le pape ne
veuille abolir sa papaut. C'est assez pour nous d'avoir rendu raison
de notre croyance et de demander la paix. Pourquoi esprer de les
convertir  la vrit?

_A Spalatin._ (26 aot 1530.) J'apprends que vous avez entrepris une
oeuvre admirable, de mettre d'accord Luther et le pape. Mais le pape ne
le veut pas, et Luther s'y refuse; prenez garde d'y perdre votre temps
et vos peines. Si vous en venez  bout, pour suivre votre exemple, je
vous promets de rconcilier Christ et Blial.

Dans une lettre du 21 juillet il crivait  Mlanchton: Vous verrez si
j'tais un vrai prophte quand je rptais sans cesse qu'il n'y avait
point d'accord possible entre les deux doctrines, et que ce serait
assez pour nous d'obtenir la paix publique.

Ces prophties ne furent pas coutes; les confrences eurent lieu,
et l'on demanda aux protestans une profession de foi. Mlanchton la
rdigea, en prenant l'avis de Luther sur les points les plus importans.

A Mlanchton. J'ai reu votre apologie, et je m'tonne que vous me
demandiez ce qu'il faut cder aux papistes. Pour ce qui est du prince,
et de ce qu'il faut lui accorder si quelque danger le menace, c'est une
autre question. Quant  moi, il a t fait dans cette apologie plus
de concessions qu'il n'tait convenable; et s'ils les rejettent, je
ne vois pas que je puisse aller plus loin,  moins que leurs raisons
et leurs livres ne me paraissent meilleurs qu'ils ne m'ont sembl
jusqu' cette heure. J'emploie les jours et les nuits  cette affaire,
rflchissant, interprtant, discutant, parcourant toute l'criture;
chaque jour augmente ma certitude et me confirme dans ma doctrine.

(20 septembre 1530.) Nos adversaires ne nous cdent pas un poil; et
nous, il ne faut pas seulement que nous leur cdions le canon, les
messes, la communion sous une espce, la juridiction accoutume; mais
encore il faudrait avouer que leurs doctrines, leurs perscutions, tout
ce qu'ils ont fait ou pens, a t juste et lgitime, et que c'est 
tort que nous les avons accuss. C'est--dire qu'ils veulent que notre
propre tmoignage les justifie et nous condamne. Ce n'est pas l
simplement nous rtracter, mais nous maudire trois fois nous-mmes.

... Je n'aime pas que dans cette cause vous vous appuyiez de mes
opinions. Je ne veux tre ni paratre votre chef; quand mme l'on
interprterait cela  bien, je ne veux pas de ce nom. Si ce n'est point
votre propre cause, je ne veux pas qu'on dise que c'est la mienne, et
que je vous l'ai impose. Je la dfendrai moi-mme, s'il n'y a que moi
qui la soutienne.

Deux jours avant, il avait crit  Mlanchton: Si j'apprends que les
choses vont mal de votre ct, j'aurai peine  m'empcher d'aller voir
cette formidable range des dents de Satan. Et quelque temps aprs:
J'aurais voulu tre la victime sacrifie par ce dernier concile,
comme Jean Huss a t  Constance celle du dernier jour de la fortune
papale.[a15] (21 juillet 1530.)

La profession de foi des protestans fut prsente  la dite[a16] et lue
par ordre de Csar devant tout l'Empire, c'est--dire devant tous
les princes et les tats de l'Empire. C'est une grande joie pour
moi d'avoir vcu jusqu' cette heure, que je voie Christ prch par
ses confesseurs devant une telle assemble, et dans une si belle
confession. (6 juillet.)

Cette confession tait signe de cinq lecteurs, trente princes
ecclsiastiques, vingt-trois princes sculiers, vingt-deux abbs,
trente-deux comtes et barons, trente-neuf villes libres et impriales.
Le prince lecteur de Saxe, le margrave George de Brandebourg, Jean
Frdric-le-Jeune, landgrave de Hesse; Ernest et Franois, ducs de
Lunebourg; le prince Wolfgang de Anhalt; les villes de Nuremberg et de
Reutlingen, ont sign la confession..... Beaucoup d'vques inclinent 
la paix, sans s'inquiter des sophismes d'Eck et de Faber. L'archevque
de Mayence est trs port pour la paix[a17]; de mme le duc Henri de
Brunswick, qui a invit familirement Mlanchton  dner, l'assurant
qu'il ne pouvait nier les articles touchant les deux espces, le
mariage des prtres, et l'inutilit d'tablir des diffrences entre les
choses qui servent  la nourriture. Les ntres avouent que personne
ne s'est montr plus conciliant dans toutes les confrences que
l'Empereur. Il a reu notre prince non-seulement avec bont, mais avec
respect. (6 juillet.)

L'vque d'Augsbourg, le confesseur mme de Charles-Quint, taient
favorablement disposs pour les luthriens. L'Espagnol disait 
Mlanchton qu'il s'tonnait qu'en Allemagne on contestt la
doctrine de Luther sur la foi, que lui il avait toujours pens de mme
sur ce point (relation de Spalatin sur la dite d'Augsbourg)[r5].

  [r5] _Ibid._ t. IX, 414.

Quoi qu'en dise ici Luther des douces dispositions de Charles-Quint,
il termina les discussions en sommant les rforms de renoncer  leurs
erreurs sous peine d'tre mis au ban de l'Empire. Il sembla mme prt 
employer la violence et fit un instant fermer les portes d'Augsbourg.

Si l'Empereur veut faire un dit, qu'il le fasse; aprs Worms aussi il
en fit un[a18]. coutons l'Empereur puisqu'il est l'Empereur, rien de plus.
Que nous importe ce rustre qui veut se poser comme Empereur (il parle
du duc George)? (15 juillet 1530.)

Notre cause se dfendra mieux de la violence et des menaces, que de
ces ruses sataniques que j'ai craintes, surtout jusqu' ce jour...
Qu'ils nous rendent Lonard[a19], Keiser et tant d'autres, qu'ils ont si
injustement fait mourir[a20]. Qu'ils nous rendent tant d'mes perdues par
leur doctrine impie; qu'ils rendent toutes ces richesses qu'ils ont
prises avec leurs trompeuses indulgences et leurs fraudes de toute
espce. Qu'ils rendent  Dieu sa gloire viole par tant de blasphmes;
qu'ils rtablissent dans les personnes et dans les moeurs, la puret
ecclsiastique, si honteusement souille. Que dirais-je encore? Alors
nous aussi nous pourrons parler _de possessorio_. (13 juillet.)

L'Empereur va ordonner simplement que toutes choses soient rtablies
en leur tat, que le rgne du pape recommence, ce qui excitera, je le
crains, de grands troubles pour la ruine des prtres et des clercs.
Les villes les plus puissantes, Nuremberg, Ulm, Augsbourg, Francfort,
Strasbourg et douze autres, rejettent ouvertement le dcret imprial,
et font cause commune avec nos princes. Tu as entendu parler de
l'inondation de Rome, de celle de Flandre et de Brabant. Ce sont des
signes envoys de Dieu, mais les impies ne peuvent les comprendre. Tu
sais encore la vision des moines de Spire. Brentius m'crit qu' Bade
on a vu dans les airs une arme nombreuse, et sur le flanc de cette
arme un soldat qui brandissait une lance d'un air triomphant, et qui
passa la montagne voisine et le Rhin. (5 dcembre.)

La dite fut  peine dissoute, que les princes protestans se
rassemblrent  Smalkalde et y conclurent une ligue dfensive,
par laquelle ils devaient former un mme corps (31 dcembre). Ils
protestrent contre l'lection de Ferdinand au titre de roi des
Romains. On se prpara  combattre[a21]; les contingens furent fixs:
on s'adressa aux rois de France, d'Angleterre et de Danemark. Luther
fut accus d'avoir pouss les protestans  prendre cette attitude
hostile[a22].

Je n'ai point conseill, comme on l'a dit, la rsistance 
l'Empereur[a23]. Voici mon avis comme thologien[a24]: Si les juristes
montrent par leurs lois que cela est permis, moi je leur permettrai
de suivre leurs lois. Si l'Empereur a tabli dans ses lois, qu'en
pareil cas on peut lui rsister, qu'il souffre de la loi que lui-mme a
faite... Le prince est une personne politique; s'il agit comme prince,
il n'agit pas comme chrtien, car le chrtien n'est ni prince, ni
homme, ni femme, ni aucune personne de ce monde. Si donc il est permis
au prince, comme prince, de rsister  Csar, qu'il le fasse selon son
jugement et sa conscience. Quant au chrtien, rien ne lui est permis;
il est mort au monde. (15 janvier 1531.)

En 1531, Luther crit un mmoire contre un petit livre anonyme
imprim  Dresde, dans lequel on reprochait aux protestans de s'armer
en secret et de vouloir surprendre les catholiques, pendant que ceux-ci
ne songeaient, disait-on, qu' la paix et  la concorde[r6].

  [r6] _Ibid._ t. IX, 459.

... On cache soigneusement d'o ce livre vient, personne ne doit le
savoir. Eh bien! je le veux donc ignorer aussi. Je veux avoir le rhume
pour cette fois et ne pas _sentir_ le maladroit pdant. Cependant
j'essaierai toujours mon savoir-faire et je frapperai hardiment sur le
sac: si les coups tombent sur l'ne qui s'y trouve, ce ne sera pas ma
faute; ce n'est pas  lui, c'est au sac, que j'en voulais.

Qu'il soit vrai ou non que les luthriens se prparent et se
rassemblent, cela ne me regarde pas, ce n'est pas moi qui le leur ai
ordonn ni conseill; je ne sais pas ce qu'ils font ou ce qu'ils ne
font pas; mais puisque les papistes annoncent par ce livre qu'ils
croient  ces armemens, j'accueille ce bruit avec plaisir et je me
rjouis de leurs illusions et de leurs alarmes; j'augmenterais mme
volontiers ces illusions, si je le pouvais, rien que pour les faire
mourir de peur. Si Can tue Abel, si Anne et Caphe perscutent Jsus,
il est juste qu'ils en soient punis. Qu'ils vivent dans les transes,
qu'ils tremblent au bruit d'une feuille, qu'ils voient partout le
fantme de l'insurrection et de la mort, rien de plus quitable.

... N'est-il pas vrai, imposteurs, que lorsqu' Augsbourg les ntres
prsentrent leur confession de foi, un papiste a dit: Ils nous donnent
l un livre crit avec de l'encre; je voudrais, moi, qu'on leur
rpondt avec du sang?

N'est-il pas vrai que l'lecteur de Brandebourg et le duc George de
Saxe, ont promis  l'Empereur de fournir cinq mille chevaux contre les
luthriens?

N'est-il pas vrai qu'un grand nombre de prtres et de seigneurs
ont pari qu'avant la Saint-Michel, c'en serait fait de tous les
luthriens?

N'est-il pas vrai que l'lecteur de Brandebourg a dclar publiquement
que l'Empereur et tout l'Empire s'emploieraient corps et biens pour
arriver  ce but?...

Croyez-vous que l'on ne connaisse pas votre dit? que l'on ignore
que par cet dit toutes les pes de l'Empire sont aiguises et
dgaines, toutes les arquebuses charges, toute la cavalerie lance,
pour fondre sur l'lecteur de Saxe et son parti, pour tout mettre 
feu et  sang, tout remplir de pleurs et de dsolation? voil votre
dit, voil vos entreprises meurtrires scelles de votre sceau et
de vos armes, et vous voulez que l'on appelle cela de la paix, vous
osez accuser les luthriens de troubler le bon accord? O impudence, 
hypocrisie sans bornes!... Mais je vous entends: vous voudriez que les
ntres ne s'apprtassent point  la guerre dont leurs ennemis mortels
les menacent depuis si long-temps, mais qu'ils se laissassent gorger
sans crier ni se dfendre, comme des brebis  l'abattoir. Grand merci,
mes bonnes gens! Moi, prdicateur, je dois endurer cela, je le sais
bien, et ceux  qui cette grce est donne doivent l'endurer galement.
Mais que tous les autres en feront de mme, je ne puis le garantir aux
tyrans. Si je donnais publiquement ce conseil aux ntres, les tyrans
s'en prvaudraient, et je ne veux point leur ter la peur qu'ils ont
de notre rsistance. Ont-ils envie de gagner leurs perons en nous
massacrant? qu'ils les gagnent donc avec pril comme il convient  de
braves chevaliers. gorgeurs de leur mtier, qu'ils s'attendent du
moins  tre reus comme des gorgeurs...

.... Que l'on m'accuse, ou non, d'tre trop violent, je ne m'en soucie
plus[a25]. Je veux que ce soit ma gloire et mon honneur dsormais,
que l'on dise de moi comme je tempte et svis contre les papistes.
Voil plus de dix ans que je m'humilie et que je donne de bonnes
paroles. A quoi tant de supplications ont-elles servi? A empirer le
mal. Ces rustres n'en sont que plus fiers.--Eh bien! puisqu'ils sont
incorrigibles, puisqu'il n'y a plus espoir d'branler leurs infernales
rsolutions par la bont, je romps avec eux, je les poursuivrai de mes
imprcations, sans fin ni repos, jusqu' ma tombe[a26]. Ils n'auront
plus jamais une bonne parole de moi; je veux qu'on les enterre au bruit
de mes foudres et de mes clairs.

Je ne puis plus prier sans maudire. Si je dis, _Que ton nom soit
sanctifi_, il faut que j'ajoute: Maudit soit le nom des papistes et de
tous ceux qui te blasphment! Si je dis, _Que ton royaume arrive_, je
dois ajouter: Maudits soient la papaut et tous les royaumes qui sont
opposs au tien! Si je dis, _Que ta volont soit faite_, je dis encore:
Maudits soient et prissent les desseins des papistes et de tous ceux
qui te combattent!... Ainsi je prie ardemment tous les jours, et avec
moi tous les vrais fidles de Jsus-Christ... Cependant je garde encore
 tout le monde un coeur bon et aimant, et mes plus grands ennemis
eux-mmes le savent bien.

Souvent la nuit, quand je ne puis dormir, je cherche dans mon lit,
avec douleur et anxit, comment on pourrait encore dterminer les
papistes  la pnitence avant le jugement terrible qui les menace. Mais
il semble que cela ne doit pas tre. Ils repoussent toute pnitence
et demandent  grands cris notre sang. L'vque de Saltzbourg a dit
 matre Philippe,  la dite d'Augsbourg: Pourquoi disputer si
long-temps? Nous savons bien que vous avez raison. Et un autre jour:
Vous ne voulez pas cder, nous non plus, il faut donc qu'un parti
extermine l'autre. Vous tes le petit et nous le grand: nous verrons
qui aura le dessus. Jamais je n'aurais cru qu'on pt dire de telles
paroles.




CHAPITRE II.

1534-1536.

    Anabaptistes de Munster[a27].


Pendant que les deux grandes ligues des princes sont en prsence,
et semblent se dfier, un tiers s'lve entre deux, pour l'effroi
commun des deux partis. Cette fois, c'est encore le peuple, comme dans
la guerre des paysans, mais un peuple organis, matre d'une riche
cit. La _jacquerie_ du Nord, plus systmatique que celle du Midi,
produit l'idal de la dmagogie allemande du seizime sicle, une
royaut biblique, un David populaire, un messie artisan. Le mystique
compagnonnage allemand intronise un tailleur.

L'entreprise du tailleur fut hardie, mais non absurde. L'anabaptisme
avait de grandes forces. Il n'clata que dans Munster; mais il tait
rpandu dans la Westphalie, dans le Brabant, la Gueldre, la Hollande,
la Frise, et tout le littoral de la Baltique jusqu'en Livonie.

Les Anabaptistes formulrent la maldiction que les paysans vaincus
avaient jete sur Luther. Ils dtestrent en lui l'ami de la noblesse,
le soutien de l'autorit civile, le _remora_ de la Rforme. Quatre
prophtes, deux vrais et deux faux; les vrais sont David et Jean de
Leyde; les faux, le pape et Luther, mais Luther est pire que le pape.


_Comment l'vangile a d'abord pris naissance  Munster, et comment il y
a fini aprs la destruction des anabaptistes[r7]. Histoire vritable
et bien digne d'tre lue et conserve dans la mmoire (car l'esprit des
anabaptistes de Munster vit encore), dcrite par Henricus Dorpius de
cette ville._ Nous nous contenterons de donner un extrait de ce prolixe
rcit:

  [r7] _Ibid._ t. II, 391, 199.

La rforme commena  Munster en 1532, par Rothmann, prdicateur
luthrien ou zwinglien. Elle y eut un si grand succs, que l'vque
cdant  l'intercession du landgrave de Hesse, accorda aux vangliques
six de ses glises. Plus tard, un garon tailleur, Jean de Leyde, y
apporta la doctrine des anabaptistes, et la propagea dans quelques
familles. Il fut aid dans son oeuvre par un prdicateur nomm
Hermann Stapraeda, de Moersa, anabaptiste comme lui. Bientt leurs
assembles secrtes devinrent si nombreuses, que les catholiques et les
rforms en furent galement alarms, et chassrent les anabaptistes
de la ville. Mais ceux-ci revinrent plus hardis; ils intimidrent le
conseil, et l'obligrent de fixer un jour o il y aurait discussion
publique dans la maison commune, sur le baptme des enfans. Dans
cette discussion, le pasteur Rothmann passa du ct des anabaptistes,
et devint lui-mme un de leurs chefs... Un jour, un autre de leurs
prdicateurs se met  courir dans les rues, en criant: Faites
pnitence, faites pnitence, amendez-vous, faites-vous baptiser, ou
Dieu va vous punir! Soit crainte, soit zle religieux, beaucoup de
gens qui entendirent ces cris, se htrent de demander le baptme.
Alors les anabaptistes remplissent le march en criant: Sus aux
paens qui ne veulent pas du baptme! Ils s'emparent des canons, des
munitions, de la maison de ville, et maltraitent les catholiques et
les luthriens qu'ils rencontrent. Ceux-ci se forment en nombre et
attaquent les anabaptistes  leur tour. Aprs divers combats sans
rsultat, les deux partis prouvrent le besoin de se rapprocher, et
convinrent que chacun serait libre de professer sa croyance. Mais les
anabaptistes n'observrent point ce trait; ils crivirent sous main
 tous ceux de leur secte qui taient dans les villes voisines pour
les faire venir  Munster. Quittez ce que vous avez, crivaient-ils;
maisons, femmes, enfans, laissez tout pour venir  nous. Tout ce que
vous aurez abandonn, vous sera rendu au dcuple... Quand les riches
s'aperurent que la ville se remplissait d'trangers, ils en sortirent
comme ils purent, n'y laissant de leur parti que les gens du bas
peuple. (carme de l'anne 1534.)

Les anabaptistes, enhardis par leur dpart et par les renforts qui leur
taient arrivs, dposrent aussitt le conseil de ville qui tait
luthrien, et en composrent un d'hommes de leur parti.

Quelques jours plus tard, ils pillrent les glises et les couvens, et
coururent la ville en tumulte, arms de hallebardes, d'arquebuses et de
btons, criant comme des furieux: Faites pnitence, faites pnitence!
et aprs: Hors la ville, impies! hors la ville, ou l'on vous assomme!
Ainsi ils chassrent sans piti tout ce qui n'tait pas des leurs.
Ni vieillard ni femme enceinte, ne fut except. Un grand nombre de
ces pauvres fugitifs tombrent entre les mains de l'vque, qui se
prparait  assiger la ville. Sans avoir gard  ce qu'ils n'taient
point du parti des anabaptistes, il les fit emprisonner; beaucoup
d'entre eux furent mme cruellement mis  mort.

Les anabaptistes tant matres de la ville, leur prophte suprme, Jean
de Matthiesen, ordonna que tout le monde mt son avoir en commun, sans
rien cler, sous peine de la vie. Le peuple eut peur et obit. Les
biens des fugitifs furent saisis de mme. Ce prophte dcida encore
que l'on ne garderait aucun autre livre que la Bible et le Nouveau
Testament. Tous les autres qu'on put trouver furent brls dans la cour
de la cathdrale. Ainsi le voulait le Pre du ciel, disait le prophte.
On en brla au moins pour vingt mille florins.

Un marchal ferrant ayant parl injurieusement des prophtes, toute la
commune est assemble sur le march, et Jean Matthiesen le tue d'un
coup de feu. Peu aprs, ce prophte court tout seul hors la ville, une
hallebarde  la main, criant que le Pre lui a ordonn de repousser les
ennemis. Il avait  peine pass la porte qu'il fut tu.

Jean de Leyde lui succda comme prophte suprme, et il pousa sa
veuve. Il releva le courage du peuple abattu par la mort de son
prdcesseur. A la Pentecte, l'vque fit donner l'assaut, mais il
fut repouss avec grande perte. Jean de Leyde nomma douze fidles
(parmi lesquels se trouvaient trois nobles) pour tre les anciens dans
Isral... Il dclara aussi que Dieu lui avait rvl des doctrines
nouvelles sur le mariage; il discuta avec les prdicateurs, qui,
enfin, se rangrent  son avis et prchrent trois jours de suite
sur la pluralit des femmes. Un assez grand nombre d'habitans se
dclarrent contre la nouvelle doctrine, et firent mme prisonniers les
prdicateurs avec l'un des prophtes; mais bientt ils furent obligs
de les relcher, et quarante-neuf d'entre eux prirent.

A la Saint-Jean de l'anne 1534, un nouveau prophte, auparavant
orfvre  Warendorff, assembla le peuple, et lui annona qu'il avait eu
une rvlation d'aprs laquelle Jean de Leyde devait rgner sur toute
la terre, et occuper le trne de David jusqu'au temps o Dieu le Pre
viendrait lui redemander le gouvernement... Les douze anciens furent
dposs et Jean de Leyde proclam roi.

Plus les anabaptistes prenaient de femmes, plus l'esprit de libertinage
augmentait parmi eux; ils commirent d'horribles excs sur des jeunes
filles de dix, douze et quatorze ans. Ces violences barbares, et les
maux du sige irritrent une partie du peuple. Plusieurs souponnaient
Jean de Leyde d'imposture et songeaient  le livrer  l'vque. Le roi
redoubla de vigilance et nomma douze ducs chargs de maintenir la ville
dans la soumission (jour des Rois 1535). Il promit  ces douze chefs
qu'ils rgneraient  la place de tous les princes de la terre, et il
leur distribua d'avance des lectorats et des principauts. Le noble
landgrave de Hesse est seul except de la proscription; ils esprent,
disent-ils, qu'il deviendra leur frre... Le roi dsigna le jour de
Pques comme l'poque o la ville serait dlivre.

... L'une des reines ayant dit  ses compagnes qu'elle ne croyait pas
conforme  la volont de Dieu qu'on laisst ainsi le pauvre peuple
mourir de misre et de faim, le roi la conduisit au march avec ses
autres femmes, lui ordonna de s'agenouiller au milieu de ses compagnes
prosternes comme elle, et lui trancha la tte. Les autres reines
chantrent: _Gloire  Dieu au haut des cieux!_ et tout le peuple se
mit  danser autour. Cependant il n'avait plus  manger que du pain
et du sel! Vers la fin du sige, la famine fut si grande que l'on y
distribuait rgulirement la chair des morts; on n'exceptait que ceux
qui avaient eu des maladies contagieuses. A la Saint-Jean de l'anne
1535, l'vque apprit d'un transfuge, le moyen d'attaquer la ville avec
avantage. Elle fut prise le jour mme de la Saint-Jean, et, aprs une
rsistance opinitre, les anabaptistes furent massacrs. Le roi, ainsi
que son vicaire et son lieutenant, fut emmen entre deux chevaux, une
chane double au cou, la tte et les pieds nus... L'vque l'interpella
durement sur l'horrible dsastre dont il tait cause; il lui rpondit:
Franois de Waldeck (c'tait son nom), si les choses avaient t  mon
gr, ils seraient tous morts de faim, avant que je t'eusse livr la
ville.

Nous trouvons beaucoup d'autres dtails intressans dans une pice
insre au second volume des oeuvres allemandes de Luther (dition
de Witt.) sous le titre suivant: _Nouvelle sur les anabaptistes de
Munster_[r8].

  [r8] _Ibid._ t. II, 328.

... Huit jours aprs que l'assaut a t repouss par les anabaptistes,
le roi a commenc son rgne en s'entourant d'une cour complte, 
l'gal d'un prince sculier. Il a institu des matres de crmonies,
des marchaux, des huissiers, des matres de cuisine, des fourriers,
des chanceliers, des orateurs (_redner_), des serviteurs pour la table,
des chansons, etc.

Une de ses femmes a t leve au rang de reine, et elle a galement
sa cour  elle. C'est une belle et noble femme de Hollande, marie
auparavant  un autre prophte qui a t tu devant Munster et de qui
elle est encore enceinte.

Le roi a en outre trente et un chevaux couverts de draps d'or. Il
s'est fait faire des habits prcieux en or et en argent avec les
ornemens de l'glise. Son cuyer est par comme lui de vtemens
superbes pris de ces ornemens, et il porte en outre des bagues d'or; de
mme la reine avec ses vierges et ses femmes.

Lorsque le roi, dans sa majest, traverse la ville  cheval, des pages
l'accompagnent: l'un porte  son ct droit la couronne et la Bible,
l'autre une pe nue. L'un d'eux est le fils de l'vque de Munster. Il
est prisonnier et il sert le roi dans sa chambre.

Le roi a de mme dans sa triple couronne surmonte d'une chane d'or
et de pierreries, la figure du monde perce d'une pe d'or et d'une
pe d'argent. Au milieu du pommeau des deux pes se trouve une petite
croix sur laquelle est crit: _Un roi de la justice sur le monde_. La
reine porte les mmes ornemens.

En cet appareil le roi se rend trois fois par semaine au march, o
il monte sur un sige lev qu'on a fait exprs. Le lieutenant du roi,
nomm Knipperdolling, se tient une marche plus bas, puis viennent les
conseillers. Celui qui a affaire au roi s'incline deux fois, se laisse
tomber  terre  la troisime, et expose ensuite ce qu'il a  dire.

Un mardi ils ont clbr la sainte Cne dans la _cour du dme_; ils
taient  table au nombre de prs de quatre mille deux cents. Trois
plats furent servis:  savoir du bouilli, du jambon et du rti; le roi
et ses femmes et tous leurs domestiques servirent les convives.

Aprs le repas, le roi et la reine prirent du gteau de froment,
le rompirent et en donnrent aux autres, disant: Prenez, mangez et
annoncez la mort du Seigneur. De mme ils prirent une cruche de vin,
disant: Prenez, buvez-en tous et annoncez la mort du Seigneur.

Les convives rompirent de mme des gteaux, et se les prsentrent
les uns aux autres en prononant ces paroles: Frre et soeur, prends
et mange. De mme que Jsus-Christ s'est dvou pour moi, de mme je
veux me dvouer pour toi; et de mme que dans ce gteau les grains de
froment sont joints, et que les raisins ont t unis pour former ce
vin, de mme nous aussi nous sommes unis. Ils s'exhortaient en mme
temps  ne rien dire de frivole, ni qui ft contraire  la loi du
Seigneur. Ensuite ils remercirent Dieu, d'abord par des prires, et
puis par des cantiques, surtout par le cantique: _Gloire  Dieu au
haut des cieux!_ Le roi et ses femmes, avec leurs serviteurs, se mirent
 table galement, ainsi que ceux qui revenaient de la garde.

Quand tout fut fini, le roi demanda  l'assemble s'ils taient tous
disposs  faire et  souffrir la volont du Pre. Ils rpondirent
tous: _Oui_. Puis le prophte Jean de Warendorff se leva, et dit: Que
Dieu lui avait ordonn d'envoyer quelques-uns d'entre eux pour annoncer
les miracles dont ils avaient t tmoins. Le mme prophte ajouta
que, selon l'ordre de Dieu, ceux qu'il nommerait devaient se rendre
dans quatre villes de l'Empire, et y prcher... On donna  chacun un
fenin d'or de la valeur de neuf florins avec de la monnaie ordinaire
pour le voyage, et ils partirent le soir mme.

La veille de Saint-Gall, ils parurent dans les villes dsignes,
faisant grand bruit, et criant: Convertissez-vous et faites pnitence,
car la misricorde du Pre est  sa fin. La cogne frappe dj la
racine de l'arbre. Que votre ville accepte la paix, ou elle va prir.
Arrivs devant le conseil des quatre villes, ils tendirent leurs
manteaux par terre, et y jetrent les susdites pices d'or, en disant:
Nous sommes envoys par le Pre pour vous annoncer la paix. Si vous
l'acceptez, mettez tout votre bien en commun; si vous ne voulez pas
faire cela, nous protesterons devant Dieu avec cette pice d'or,
et nous prouverons par elle que vous avez rejet la paix qu'il vous
envoyait. Il est arriv maintenant, le temps annonc par tous les
prophtes, ce temps o Dieu ne voudra plus souffrir sur la terre que
la justice; et quand le roi aura fait rgner la justice sur toute la
face de la terre, alors Jsus-Christ remettra le gouvernement entre les
mains du Pre.

Alors ils furent mis en prison et questionns sur leur croyance, leur
vie, etc... (Suit l'interrogatoire.) ... Ils disaient qu'il y avait
quatre prophtes, deux vrais, et deux faux; que les vrais, c'taient
David et Jean de Leyde, et les faux, le pape et Luther. Luther,
disaient-ils, est pire encore que le pape. Ils tiennent aussi pour
damns tous les autres anabaptistes, quelque part qu'ils se trouvent.

... Dans Munster, disaient-ils, les hommes ont communment cinq, six,
sept ou huit femmes, selon leur bon plaisir[1]. Mais chacun est oblig
d'habiter d'abord avec l'une d'entre elles, jusqu' ce qu'elle soit
enceinte. Ensuite, il peut faire comme il lui plat. Toutes les jeunes
filles qui ont pass douze ans doivent se marier...

  [1] L'un des interrogs dit que le roi en avait cinq. D'aprs
  une autre relation, le nombre en serait mont  la fin jusqu'
  dix-sept.

... Ils dtruisent les glises et toutes maisons consacres  Dieu...

... Ils attendent  Munster des gens de Groningue et d'autres contres
de la Hollande. Eux venus, le roi se lvera avec toutes ses forces, et
subjuguera la terre entire.

Ils tiennent aussi qu'il est impossible de bien comprendre l'criture
sans que des prophtes l'aient explique. Quand on discute avec eux
et qu'ils en viennent  ne pouvoir justifier leur entreprise par
l'criture, ils disent que le Pre ne leur donne pas de s'expliquer
l-dessus. D'autres rpondent: Le prophte l'a dit par l'ordre de Dieu.

Il ne s'en trouva aucun qui voult se rtracter, ni qui acceptt sa
grce  ce prix. Ils chantaient et remerciaient Dieu qui les avait
jugs dignes de souffrir pour son nom.

Les anabaptistes somms par le landgrave de Hesse de se justifier
relativement au roi qu'ils s'taient donn, lui rpondirent (janvier
1535)[r9]: Que les temps de la restitution annoncs par les livres
saints taient arrivs, que l'vangile leur avait ouvert la prison de
Babylone, et qu'il fallait  prsent rendre aux Babyloniens selon leurs
oeuvres; qu'une lecture attentive des prophtes, de l'Apocalypse,
etc., montrerait videmment au Landgrave si c'tait d'eux-mmes qu'ils
avaient institu un roi, ou bien par l'ordre de Dieu, etc.

  [r9] _Ibid._ t. II, 365.

Suit la convention qui fut arrte l'an 1533, entre l'vque de
Munster et cette ville par l'entremise des conseillers du Landgrave:
... Les anabaptistes envoyrent au landgrave de Hesse leur livre _De
restitutione_. Il le lut avec indignation et ordonna  ses thologiens
d'y rpondre et d'opposer particulirement aux anabaptistes neuf
articles qu'il dsigna. Dans ces articles il leur reproche entre autres
choses: 1 de faire consister la justice non pas dans la foi seule,
mais dans la foi et les oeuvres ensemble; 2 d'accuser injustement
Luther de n'avoir jamais enseign les bonnes oeuvres; 3 de dfendre le
libre arbitre.

Dans le livre _De restitutione_, les anabaptistes divisaient toute
l'histoire du monde en trois parties principales. Le premier monde,
disent-ils, celui qui exista jusqu' No, fut submerg par les eaux. Le
second, celui dans lequel nous-mmes nous vivons encore, sera fondu et
purifi par le feu. Le troisime sera un nouveau ciel et une nouvelle
terre, habits par la justice. C'est ce que Dieu a dsign par l'arche
sainte dans laquelle il y avait le vestibule, le sanctuaire et le
saint des saints... La venue du troisime monde sera prcde d'une
restitution et d'un chtiment universels. Les mchans seront tus,
le rgne de la justice prpar, les ennemis du Christ jets  bas, et
toutes choses restitues. C'est ce temps qui commence maintenant.

_Entretien ou discussion qu'Antoine Corvinus et Jean Kymeus ont eue 
Bverger avec Jean de Leyde, le roi de Munster[r10]._--Quand le roi
entra dans notre chambre avec l'escorte qui l'avait tir de sa prison,
nous le salumes d'une manire amicale et l'invitmes  s'asseoir prs
du feu. Nous lui demandmes comment il se portait et s'il souffrait
dans sa prison. Il rpondit qu'il souffrait du froid et se sentait
mal au coeur, mais qu'il devait tout endurer avec patience, puisque
Dieu avait ainsi dispos de lui. Peu--peu, toujours en lui parlant
amicalement, car on ne pouvait rien obtenir de lui d'une autre manire,
nous arrivmes  parler de son royaume et de sa doctrine, de la manire
qu'il suit:

  [r10] _Ibid._ t. II, 376.

PREMIER POINT DE L'INTERROGATOIRE.--_Les ministres._ Cher Jean,
nous entendons dire de votre gouvernement des choses extraordinaires
et horribles. Si elles sont telles qu'on le dit, et malheureusement
cela n'est que trop vrai, nous ne pouvons concevoir comment il vous
est possible de justifier une semblable entreprise par la sainte
criture...

_Le roi._ Ce que nous avons fait et enseign, nous l'avons fait
et enseign avec bon droit, et nous pouvons justifier toute notre
entreprise, nos actions et notre doctrine devant Dieu et  qui il
appartient.

_Les ministres_ lui objectent que dans l'criture il n'tait question
que d'un rgne spirituel de Jsus-Christ: Mon royaume n'est pas de ce
monde, a-t-il dit lui-mme.

_Le roi._ J'entends trs bien ce que vous dites du royaume spirituel
de Jsus-Christ et je n'attaque nullement les passages que vous citez.
Mais vous devez savoir distinguer le royaume spirituel de Jsus-Christ,
lequel se rapporte aux temps de la souffrance, et duquel aprs tout ni
vous ni Luther vous n'avez une juste ide, et l'autre royaume, celui
qui, aprs la rsurrection, sera tabli dans ce monde pendant mille
ans. Tous les versets qui traitent du royaume spirituel de Jsus-Christ
ont rapport au temps de la souffrance, mais ceux qui se trouvent dans
les prophtes et dans l'Apocalypse et qui traitent du royaume temporel,
doivent tre rapports au temps de la gloire et de la puissance que
Jsus-Christ aura dans le monde avec les siens.

Notre royaume de Munster a t une image de ce royaume temporel du
Christ; vous savez que Dieu annonce et dsigne beaucoup de choses par
des figures. Nous avions cru que notre royaume durerait jusqu' la
venue du Seigneur, mais nous voyons  prsent qu'en ce point notre
entendement a failli et que nos prophtes ne l'ont pas bien compris
eux-mmes. Dieu nous en a, dans la prison, ouvert et rvl la
vritable intelligence...

Je n'ignore pas que vous rapportez communment au royaume spirituel du
Christ ces passages et d'autres semblables, qui pourtant doivent, sans
aucun doute, tre entendus du royaume temporel. Mais qu'est-ce que ces
interprtations spirituelles, et  quoi servent-elles, si rien ne doit
se raliser un jour?... Dieu a cr le monde principalement pour se
complaire dans les hommes auxquels il a donn un reflet de sa force et
de sa puissance.

_Les ministres_ ... Et comment vous justifierez-vous quand Dieu vous
dira au jugement dernier: Qui t'a fait roi? Qui t'a ordonn de rpandre
dans le monde de si effroyables erreurs, au grand dtriment de ma
parole?

_Le roi._ Je rpondrai: Les prophtes de Munster me l'ont ordonn
comme tant votre volont divine, en preuve de quoi ils m'ont donn en
gage leur corps et leur me.

_Les ministres_ lui demandent ce qu'il en est des rvlations divines
qu'il aurait eues, dit-on, au sujet de son lvation  la royaut.

_Le roi._ Je n'ai pas eu de rvlation  ce sujet, seulement il m'est
venu des penses, comme s'il devait y avoir un roi  Munster, et que
moi je dusse tre ce roi. Ces penses m'branlrent et m'affligrent
profondment. Je priais Dieu de vouloir bien prendre en considration
mon inhabilet, et de ne point me charger d'un tel fardeau. Au cas o
il ne voudrait pas m'pargner cette peine, je le priais de me faire
dsigner par des prophtes dignes de foi et en possession de sa parole.
Je m'en tins l et n'en dis rien  personne. Mais quinze jours aprs un
prophte se leva au milieu de la commune et s'cria que Dieu lui avait
signifi que Jean de Leyde devait tre roi. Il annona la mme chose au
conseil, qui aussitt se conforma  ce qu'il disait, se dmit de son
pouvoir et me proclama roi avec toute la commune. Il me remit aussi le
glaive de la justice. C'est ainsi que je suis devenu roi.

DEUXIME ARTICLE.--_Le roi._ ... Nous ne nous sommes opposs 
l'autorit que parce qu'elle voulait nous interdire notre baptme et la
parole de Dieu. Nous avons rsist  la violence. Vous prtendez que
nous avons agi injustement en cela, mais saint Pierre ne dit-il pas
qu'on doit obir  Dieu plutt qu'aux hommes?... Vous ne rprouveriez
pas tout ce que nous avons fait, si vous saviez comment les choses se
sont passes...

_Les ministres._ Parez et justifiez vos actes, comme vous voudrez,
vous n'en serez pas moins ternellement des rebelles, coupables du
crime de lse-majest. Le chrtien doit souffrir et ne point rsister
au mchant. Quand mme tout le conseil se ft rang de votre parti
(ce qui n'a pas eu lieu), vous auriez d supporter la violence plutt
que de commencer un schisme, une sdition, une tyrannie pareils,
contrairement  la parole de Dieu,  la majest de l'Empereur,  la
dignit royale,  celle de l'lectorat et des princes et tats de
l'Empire.

_Le roi._ Nous savons ce que nous avons fait: Que Dieu soit notre
juge.

_Les ministres._ Nous aussi, nous savons sur quoi est fond ce que
nous disons. Que Dieu soit notre juge aussi.

TROISIME ARTICLE.--_Le roi._ ... Nous avons t assigs et dtruits
 cause de la parole divine; c'est pour elle que nous avons souffert
la faim et tous les maux, que nous avons perdu les ntres, et que nous
sommes tombs dans une si lamentable calamit! Ceux d'entre nous qui
sont encore en vie, mourront sans rsistance et sans plainte, comme
l'agneau qu'on immole...

CINQUIME ARTICLE.--Le roi dit qu'il a long-temps t de l'avis de
Zwingli, mais qu'il est revenu  croire en la transsubstantiation.
Seulement il n'accorde pas  ses interlocuteurs que celle-ci s'opre
aussi dans celui qui n'a pas la foi.

SIXIME ARTICLE.--_Les ministres._ ... Que voulez-vous donc faire
de Jsus-Christ, s'il n'a pas reu chair et sang de sa mre Marie?
Voulez-vous qu'il soit un fantme, un spectre? Il serait besoin
que notre Urbanus Regius ft imprimer un second livre pour vous
faire comprendre votre langue natale[2], sans cela vos ttes d'nes
rsisteront toujours  l'instruction.

  [2] Ceci se rapporte  l'interprtation du mot: n, _geboren_.

_Le roi._ Si vous saviez quelle consolation infinie est renferme dans
cette connaissance que Jsus-Christ, Dieu et fils du Dieu vivant, s'est
fait homme et a vers son sang, non pas celui de Marie, pour racheter
nos pchs (lui qui est pur de toute faute), vous ne parleriez pas
comme vous faites et vous ne trouveriez pas notre opinion si mauvaise.

SEPTIME ARTICLE sur la polygamie.--Le roi oppose aux ministres
l'exemple des patriarches. Les ministres se retranchent derrire
l'usage gnralement tabli dans les temps modernes, et dclarent
que le mariage est _res politica_. Le roi dit qu'il vaut mieux avoir
beaucoup d'pouses, que beaucoup de prostitues, et termine cet
entretien, comme le second, par ces mots: Que Dieu soit notre juge.

Quoique rdig par les prdicateurs, l'effet de cette discussion ne
leur est pas favorable. On ne peut s'empcher d'admirer la fermet,
le bon sens, et la modeste simplicit du roi de Munster, qui ressort
encore par la duret pdantesque de ses interlocuteurs.

Corvinus et Kymeus au lecteur chrtien:--Nous avons reprsent notre
entretien avec le roi -peu-prs mot pour mot, sans passer un seul de
ses argumens; seulement nous les avons mis en notre langage et poss
plus convenablement qu'il ne le faisait... Environ huit jours aprs,
il envoya vers nous pour nous prier de venir encore une fois traiter
avec lui... Nous discutmes de nouveau pendant deux jours; il se trouva
plus docile que la premire fois, mais nous n'avons vu en cela que le
dsir de sauver sa vie. Il dclara de son propre mouvement que si on le
prenait en grce, il voulait avec le secours de Melchior Hoffmann et
de ses reines, exhorter tous les anabaptistes, qui sont trs nombreux,
selon lui, dans la Hollande, le Brabant, l'Angleterre et la Frise, 
se taire dsormais,  obir, et mme  faire baptiser leurs enfans,
jusqu' ce que l'autorit s'arranget avec eux sur les affaires de
religion. ... Suit la nouvelle confession de foi de Jean de Leyde, par
laquelle il modifie quelques points de la premire. En exhortant les
anabaptistes  l'obissance, il n'entend qu'une obissance extrieure.
Il ne cde point sur le fond des doctrines, et veut qu'on laisse les
consciences libres. Quant  l'eucharistie, il dclare que tous ses
confrres sont zwingliens sur ce point, et que lui-mme il l'avait
toujours t, mais que dans sa prison Dieu lui a fait connatre ses
erreurs. Cette confession est signe en hollandais: _Moi, Jean de
Leyde, sign de ma propre main_.

Le 19 janvier 1536, Jean de Leyde, ainsi que Knipperdolling et
Krechting, son vicaire et son lieutenant, furent tirs de leurs
cachots[r11]. Le lendemain, l'vque leur envoya son chapelain pour
confrer avec chacun d'eux sparment, sur leurs croyances et sur
les actes qu'ils avaient commis. Le roi tmoigna du repentir et se
rtracta, mais les deux autres persistrent et ne s'avourent coupables
en rien... Le 22 au matin, toutes les portes de Munster furent fermes;
on ne laissa plus entrer ni sortir, et vers les huit heures, le roi,
dpouill jusqu' la ceinture, fut conduit sur un chafaud dress dans
le march. Deux cents fantassins et trois cents cavaliers se tenaient
auprs. L'affluence du peuple tait extrme. Il fut attach  un
poteau, et deux bourreaux le dchirrent tour--tour avec des tenailles
ardentes. Enfin l'un d'eux lui plongea un couteau dans la poitrine, et
termina ainsi l'excution qui durait depuis une heure.

  [r11] _Ibid._ t. II, 400.

Aux trois premiers coups de tenailles le roi ne laissa entendre aucun
cri, mais aprs il s'cria sans cesse, les yeux tourns au ciel: _O
mon Pre, ayez piti de moi!_ et il pria Dieu avec ardeur, pour la
rmission de ses pchs. Quand il se sentit dfaillir, il dit: _O mon
Pre, je remets mon esprit entre tes mains!_ et il expira.

Le cadavre fut jet sur une claie et tran devant la tour de
Saint-Lambert, o taient prpars trois paniers de fer. Arriv l, on
l'attacha avec des chanes dans l'un de ces paniers, et les paysans le
hissrent au haut de la tour, o il fut suspendu  un crochet.--Le
supplice de Knipperdolling et de Krechting fut le mme que celui du
roi. Ils persistrent jusqu' la fin dans tout ce qu'ils avaient dit.
Pendant l'excution ils n'invoqurent que le Pre, sans faire mention
du Christ, comme c'tait l'usage de leur secte. Ni l'un ni l'autre,
ne dit rien de remarquable: peut-tre leur silence tait-il la suite
des tourmens qu'ils avaient endurs dans la prison, car ils semblaient
dj plus morts que vifs. Leurs corps furent mis dans les deux autres
paniers de fer, et hisss par les paysans, l'un  la droite, l'autre
 la gauche du roi, mais plus bas de la hauteur d'un homme. Alors on
rouvrit les portes de la ville, et il y entra une grande foule de gens
venus trop tard pour voir l'excution[a28].

_Prface de Luther aux Nouvelles, sur les affaires de Munster[r12]._
Ah! que dois-je, et comment dois-je crire contre ou sur ces pauvres
gens de Munster! N'est-il pas visible que le diable y rgne en
personne, ou plutt qu'il y a l toute une bande de diables?

  [r12] _Ibid._ t. II, 332.

Reconnaissons pourtant ici la grce et la misricorde infinies de
Dieu. Aprs que l'Allemagne, par tant de blasphmes, par le sang
de tant d'innocens, a mrit une si rude frule, le pre de toute
misricorde ne permet pas encore au diable de frapper son vrai coup, il
nous avertit d'abord paternellement par ce jeu grossier que Satan fait
 Munster. La puissance de Dieu contraint l'esprit aux cent ruses  s'y
prendre d'abord avec gaucherie et maladresse, afin de nous laisser le
temps d'chapper par la pnitence, aux coups mieux calculs qu'il nous
rservait.

En effet, l'esprit qui veut tromper le monde ne doit pas commencer par
prendre des femmes, par tendre la main vers les honneurs et le glaive
royal, ou bien par gorger les gens; ceci est trop grossier. Chacun
s'aperoit que cet esprit ne veut autre chose que s'lever lui-mme et
opprimer les autres. Ce qu'il faut pour tromper, c'est de mettre un
habit gris, de prendre un air triste et piteux, de pencher la tte,
de refuser l'argent, de ne pas manger de viande; de fuir les femmes 
l'gal du poison, de repousser comme damnable tout pouvoir temporel, de
rejeter le glaive; puis de se baisser tout doucement vers la couronne,
le glaive et les cls, pour les ramasser et s'en saisir furtivement.
Voil qui pourrait russir, voil qui tromperait mme les sages, les
hommes tourns au spirituel. Ce serait l un beau diable,  plumes plus
belles que plumes de paon et de faisan.

Mais saisir la couronne si impudemment, prendre non-seulement une
femme, mais autant de femmes que dit le caprice et le plaisir. Ah!
c'est le fait d'un diablotin colier, d'un diable  l'A B C; ou bien
c'est le vritable Satan, le Satan docte et habile, mais garrott
par la main de Dieu de chanes si puissantes qu'il n'a pu agir plus
adroitement. C'est pour nous menacer tous et nous exhorter  craindre
ses chtimens, avant qu'il ne laisse le champ libre  un diable savant
qui nous attaquerait, non plus avec l'A B C, mais avec le vritable
texte, le texte difficile. S'il fait de telles choses comme diablotin
 l'cole, que ne pourrait-il faire comme diable raisonnable, sage,
savant, lgiste, thologien?

... Lorsque Dieu est en colre et qu'il nous prive de sa parole, nulle
tromperie du diable n'est trop grossire. Les commencemens de Mahomet
aussi furent grossiers; cependant, Dieu n'y mettant obstacle, il en est
sorti un empire damnable et infme, comme tout le monde sait. Si Dieu
ne nous et pas t en aide contre Mnzer, il se ft lev par lui un
empire turc, comme celui de Mahomet. En somme: nulle tincelle n'est si
petite, que Dieu y laissant souffler le diable, il n'en puisse sortir
un feu qui dvore le monde, et que personne n'teigne. La meilleure
arme contre le diable c'est le glaive de l'esprit, la parole de Dieu;
le diable est un esprit et il se moque des cuirasses, des chevaux et
des cavaliers.

Mais nos seigneurs vques et princes, ne veulent pas souffrir que
l'on prche l'vangile, et que, par la parole divine, l'on arrache
les mes au diable; ils pensent qu'il suffit d'gorger. De cette
manire ils prennent au diable les corps, ils lui laissent les mes;
ils russiront comme les Juifs, qui croyaient exterminer Christ en le
crucifiant.....

..... Ceux de Munster, entre autres blasphmes, parlent de la
naissance de Jsus-Christ, comme s'il ne venait pas (c'est leur
langage) de la semence de Marie et que cependant il ft de la semence
de David. Mais ils ne s'expliquent pas clairement. Le diable garde la
bouillie ardente dans la bouche et ne fait que grommeler: _mum, mum_,
voulant probablement dire pis. Toutefois ce que l'on comprend, c'est
que, d'aprs eux, la semence ou la chair de Marie ne pourrait pas nous
racheter. Eh bien! diable, grommle et crache tant que tu voudras, le
seul petit mot: _n_, renverse tout cela. Dans toutes les langues,
sur toute la terre, on appelle _n_ l'enfant de chair et de sang qui
sort des entrailles de la femme, et non autre chose. Or l'criture dit
partout que Jsus-Christ est _n_ de sa mre Marie, qu'il est son fils
premier n: ainsi Isae, Gabriel, et ailleurs: Tu seras enceinte en
ton corps, etc. Mon cher, _tre enceinte_ ne signifie pas: tre un
tuyau par lequel il coule de l'eau (selon les blasphmes de Maniche);
mais cela veut dire qu'un enfant est pris de la chair et du sang de sa
mre, qu'il est nourri en elle, qu'il y prend croissance, qu'il est 
la fin mis au monde.

L'autre proposition de ces gens, celle par laquelle ils condamnent
le baptme des enfans et en font une chose paenne, est de mme assez
grossire. Ils regardent comme mauvais tout ce que les impies ont et
donnent. Pourquoi donc alors ne tiennent-ils pas pour mauvais l'or,
l'argent et les autres biens qu'ils ont pris aux impies dans Munster.
Ils devraient faire de l'or et de l'argent tout neuf.....

Leur mchant royaume est si visiblement un royaume de grossire
imposture et de rvolte qu'il n'est pas besoin d'en parler. J'en ai
dj trop dit: Je m'arrte.[a29]




CHAPITRE III.

1536-1545.

    Dernires annes de la vie de Luther.--Polygamie du landgrave
    de Hesse, etc.


Les catholiques et les protestans runis un instant contre les
anabaptistes, n'en furent ensuite que plus ennemis[a30]. On parlait
toujours d'un concile gnral; personne n'en voulait srieusement. Le
pape le redoutait, les protestans le rcusaient d'avance.

On m'crit de la dite, que l'Empereur presse les ntres de consentir
 un concile, et qu'il se courrouce de leur refus. Je ne comprends pas
ces monstruosits. Le pape nie que des hrtiques comme nous puissent
avoir place  un concile: l'Empereur veut que nous consentions au
concile et  ses dcrets. C'est peut-tre Dieu qui les rend fous...
Mais voici sans doute leur folle combinaison. Comme jusqu' prsent
ils n'ont pu, sous le nom du pape, de l'glise, de l'Empereur, des
dites, rendre redoutable leur mauvaise cause, ils pensent maintenant
 se couvrir du nom de concile afin de pouvoir crier contre nous: que
nous sommes des gens tellement perdus et dsesprs que nous ne voulons
couter ni le pape, ni l'glise, ni l'Empereur, ni l'Empire, ni le
concile mme que nous avons tant de fois demand. Voyez l'habilet de
Satan contre ce pauvre sot de Dieu, qui aura sans doute de la peine
 se tirer de piges si bien dresss?... Non, c'est le Seigneur, qui
se jouera de ceux qui se jouent de lui. S'il nous faut consentir  un
concile ainsi dispos pour nous, pourquoi, il y a vingt-cinq ans, ne
nous sommes-nous pas soumis au pape, seigneur des conciles, et  toutes
ses bulles? (9 juillet 1545.)

Ce concile aurait pu resserrer l'unit de la hirarchie catholique,
mais non rtablir celle de l'glise. Les armes devaient seules
dcider[a31]. Dj les protestans avaient chass les Autrichiens du
Wurtemberg. Ils dpouillaient Henri de Brunswick, qui excutait 
son profit les arrts de la chambre impriale. Ils encourageaient
l'archevque de Cologne  imiter l'exemple d'Albert de Brandebourg, en
scularisant son archevch, ce qui leur et donn la majorit dans
le conseil lectoral. Cependant il y eut encore quelques tentatives
de conciliation. Des confrences s'ouvrirent  Worms et  Ratisbonne
(1540--1541)[a32]. Elles furent aussi inutiles que celles qui les
avaient prcdes. Luther ne s'y trouva point et donna mme peu
d'attention  ces disputes qui de jour en jour prenaient un caractre
plus politique que religieux.

Il ne m'est rien venu de Worms, si ce n'est ce que m'crit Mlanchton,
qu'il s'y est runi une telle multitude de doctes personnages de
France, d'Italie, d'Espagne et d'Allemagne, que dans aucun synode
pontifical on n'en pourra jamais voir un aussi grand nombre. (27
novembre 1540.)

J'ai reu des nouvelles de Worms. Les ntres procdent avec force et
sagesse, nos adversaires, comme gens sots et ineptes, n'usent que de
ruses et de mensonges. On croirait voir Satan lui-mme, quand se lve
l'aurore, courir  et l cherchant, sans pouvoir trouver, quelque
sombre repaire pour chapper  cette lumire qui le poursuit. (9
janvier 1541.)

Aprs une nouvelle confrence de thologiens des deux partis, on
voulut avoir l'opinion de Luther sur dix articles dont on tait
convenu. Notre prince apprenant que l'on venait directement  moi sans
s'adresser  lui, accourut avec Pontanus, et tous deux arrangrent la
rponse  leur faon[a33].

Quelques annes auparavant, cette intervention du prince aurait soulev
l'indignation de Luther. Ici il en parle sans colre, le dgot et la
lassitude commencent  s'emparer de lui. Il voit bien qu'en travaillant
 rtablir l'vangile dans sa puret primitive, il n'a fait que fournir
aux puissans du sicle les moyens de satisfaire leurs ambitions
terrestres, et qu'ils font chaque jour bon march de son Christ.

Notre excellent prince m'a donn  lire les conditions qu'il veut
proposer pour avoir la paix avec l'Empereur et nos adversaires. Je vois
qu'ils regardent toute cette affaire comme une comdie qui se joue
entre eux, tandis que c'est une tragdie entre Dieu et Satan, o Satan
triomphe et o Dieu est humili[a34]. Mais viendra la catastrophe o le
Tout-Puissant, auteur de cette tragdie, nous donnera la victoire. Je
suis indign qu'on se joue ainsi de si grandes choses[a35]. (4 avril
1541.)


Nous avons vu de bonne heure dans quelle triste dpendance la Rforme
s'tait trouve  l'gard des princes qui la protgeaient; Luther eut
le temps de voir les consquences o cette dpendance devait aboutir.
Ces princes, c'taient des hommes; il fallut les servir, non-seulement
comme princes, mais comme hommes, dans leurs caprices, dans les besoins
de leur humanit. De l, des concessions qui sans tre contraires aux
principes de la Rforme, semblrent peu honorables aux rformateurs.

Le chef le plus belliqueux du parti protestant, l'imptueux et
colrique landgrave de Hesse, fit reprsenter  Luther et aux ministres
que sa sant ne lui permettait pas de se contenter d'une femme. Les
instructions qu'il donna  Bucer[r13] pour ngocier cette affaire
avec les thologiens de Wittemberg, sont un curieux mlange de
sensualit, de craintes religieuses et de navet hardie.

  [r13] Bossuet en a donn le texte dans son histoire des
  _Variations de l'glise protestante_.--t. I, 328, 199.

Depuis mon mariage, crit-il, je vis dans l'adultre et la
fornication; et comme je ne veux point abandonner cette vie, je ne puis
m'approcher de la Sainte-Table; car saint Paul a dit que l'adultre ne
possdera pas le royaume des cieux. Il numre ensuite les raisons
qui le forcent  vivre ainsi. Ma femme, dit-il, n'est ni belle, ni
aimable; elle sent mauvais, elle boit, et mes chambellans savent bien
comment elle se comporte alors, etc.--Je suis d'une forte complexion,
les mdecins peuvent le tmoigner, souvent je vais aux dites
impriales. _Ubi laut vivitur et corpus curatur; quomodo me ibi
gerere queam absque uxore, cm non semper magnum gynceum mecum ducere
possim?..._ Comment puis-je punir la fornication et les autres crimes,
lorsque moi-mme je m'en rends coupable, lorsque tous pourraient me
dire: Matre, commence par toi... Si nous prenions les armes pour la
cause de l'vangile, je ne le ferais qu'avec une conscience trouble,
car je me dirais: Si tu meurs en cette guerre, tu vas au dmon... J'ai
lu avec soin l'Ancien et le Nouveau Testament, et je n'y ai trouv
d'autre remde que de prendre une seconde femme, car je ne puis, ni
ne veux changer la vie que je mne. Je l'atteste par-devant Dieu, ce
qu'Abraham, Jacob, David, Lamech et Salomon ont fait, pourquoi ne le
puis-je faire? Cette question de la polygamie avait t agite dj
dans les premires annes du protestantisme; on la trouvait partout
dans l'criture  laquelle la Rforme disait vouloir ramener le
monde. Les rformateurs considraient d'ailleurs le mariage _ut res
politica_, et sujette aux rglemens du prince. En prsence de cette
question, Luther recula d'abord; la chose lui rpugnait, mais il
n'osait condamner l'Ancien Testament. D'ailleurs la doctrine que le
Landgrave invoquait, tait prcisment celle que Luther avait adopte
en principe ds les commencemens de la Rforme, quoiqu'il ne conseillt
pas de la pratiquer; il avait crit en 1524: Il faut que le mari
soit certain par sa propre conscience et par la parole de Dieu, que
la polygamie lui est permise. ..... Pour moi, j'avoue que je ne puis
mettre d'opposition  ce qu'on pouse plusieurs femmes, et que cela
ne rpugne pas  l'criture sainte. Cependant je ne voudrais pas que
cet exemple s'introduist parmi les chrtiens,  qui il convient de
s'abstenir mme de ce qui est permis, pour viter le scandale et pour
maintenir l'_honestas_ que saint Paul exige en toute occasion. Il est
tout--fait indigne d'un chrtien de courir avec tant d'ardeur pour
son propre avantage jusqu'aux dernires limites de la libert, et de
ngliger pourtant les choses les plus vulgaires et les plus ncessaires
de la charit. Aussi je n'ai point voulu, dans mon sermon, ouvrir cette
fentre. (13 janvier 1524.)

La polygamie permise autrefois aux Juifs et aux gentils, ne peut,
d'aprs la foi, exister chez les chrtiens si ce n'est dans un cas
d'absolue ncessit, comme quand on est oblig de se sparer de sa
femme lpreuse, etc. Tu diras donc  ces hommes de chair que s'ils
veulent tre chrtiens, il leur faut matriser la chair et ne point lui
lcher la bride. S'ils veulent tre gentils, qu'ils le soient, mais 
leurs risques et prils. (21 mars 1527.)

Un jour Luther demanda au docteur Basilius si, d'aprs les lois, le
mari dont la femme aurait quelque maladie incurable, et serait, pour
ainsi dire, plus morte que vivante, pourrait tre autoris  prendre
une concubine. Le docteur Basilius ayant rpondu que dans certains
cas, cette permission serait probablement accorde, Luther dit: C'est
l une chose dangereuse, car si l'on admet les cas de maladie, l'on
pourrait venir chaque jour inventer de nouvelles raisons de dissoudre
les mariages. (1539).

Le message du Landgrave jeta Luther dans un grand embarras. Tout ce
qu'il y avait de thologiens protestans  Wittemberg, se runit pour
dresser une rponse; on rsolut de composer avec ce prince. On lui
accorda le double mariage, mais  condition que sa seconde femme ne
serait point reconnue publiquement. Votre Altesse comprend assez
d'elle-mme la diffrence qu'il y a d'tablir une loi universelle ou
d'user de dispense en un cas particulier pour de pressantes raisons.
Nous ne pouvons introduire publiquement et sanctionner comme par une
loi la permission d'pouser plusieurs femmes... Nous prions Votre
Altesse de considrer dans quel danger serait un homme convaincu
d'avoir introduit en Allemagne une telle loi, qui diviserait les
familles et les engagerait en des procs ternels..... Votre Altesse
est d'une complexion faible, elle dort peu; de grands mnagemens lui
sont ncessaires... Le grand Scanderbeg exhortait souvent ses soldats
 la chastet, disant qu'il n'y avait rien de si nuisible  leur
profession que le plaisir de l'amour... Qu'il plaise donc  Votre
Altesse d'examiner srieusement les considrations du scandale, des
travaux, des soins, des chagrins et des infirmits qui lui ont t
reprsentes... Si cependant Votre Altesse est entirement rsolue
d'pouser une seconde femme, nous jugeons qu'elle doit le faire
secrtement... Fait  Wittemberg, aprs la fte de saint Nicolas, de
l'an 1539[a36]. Martin LUTHER, Philippe MELANCHTON, Martin BUCER,
Antoine CORVIN, ADAM, Jean LENING, Justin WINTFERT, Dyonisius
MELANTHER.

C'tait une chose dure que de forcer Luther qui, comme thologien et
pre de famille, tenait  la saintet du mariage, de dclarer qu'en
vertu de l'Ancien Testament, deux femmes pouvaient s'asseoir avec leurs
jalousies et leurs haines au mme foyer domestique. Cette croix, il
la sentit douloureusement. Quant  l'affaire _macdonique_, ne t'en
afflige pas trop, puisque les choses en sont venues au point que ni
joie ni tristesse n'y peuvent rien. Pourquoi nous tuer nous-mmes?
pourquoi souffrir que la tristesse nous te la pense de celui qui a
vaincu toutes les morts et toutes les tristesses? Celui qui a vaincu le
diable et jug le prince de ce monde, n'a-t-il pas en mme temps jug
et vaincu ce scandale?... A leurs yeux, nos vertus sont des vices quand
nous n'adorons point Satan avec eux. Que Satan triomphe donc, et n'en
concevons ni chagrin, ni tristesse; mais rjouissons-nous en Christ,
qui brisera les efforts de tous nos ennemis. (18 juin 1540).

Il semble qu'il ait espr, pour viter ce scandale, l'intervention de
l'Empereur.

Si Csar et l'Empire le voulaient, comme ils seront forcs de le
vouloir, ils feraient bientt cesser par un dit ce scandale, afin que
cela ne puisse devenir pour l'avenir un droit ou un exemple.

Depuis cette poque, les lettres de Luther, comme celles de Mlanchton,
sont pleines de dgot et de tristesse[a37].

Quelqu'un demandant  Luther de l'appuyer par une lettre prs de la
cour de Dresde, Luther lui rpond qu'il a perdu tout crdit, toute
influence. Dans les lettres prcdentes, il se trouve parfois des
expressions amres contre cette cour. _Mundana illa caula._

J'assisterai  tes noces, mon cher Lauterbach, mais en esprit et par
la prire. Car que j'y aille de corps, ce n'est pas seulement la
multitude des affaires qui m'en empche, mais le danger d'offenser ces
mamelucks et la reine de ce royaume (la duchesse Catherine de Saxe?);
car qui n'est offens de la folie de Luther?

Tu me demandes, mon cher Jonas, de t'crire de temps  autre quelques
mots de consolation. Mais c'est moi plus que personne qui ai besoin
que tes lettres viennent rendre quelque vie  mon esprit, moi qui
comme Loth ai tant  souffrir au milieu de cette infme et satanique
ingratitude, de cet horrible mpris de la parole du Seigneur. Il faut
que je voie Satan possder les coeurs de ceux qui croient qu' eux
seuls sont rserves les premires places dans le royaume de Christ!

Les protestans commenaient dj  se relcher de leur svrit. On
rouvrait les maisons de dbauches. Il vaudrait mieux, dit Luther, ne
pas avoir chass Satan que de le ramener en plus grande force. (13
septembre 1540.)

Le pape, l'Empereur, le Franais, Ferdinand, ont envoy auprs du
Turc, pour demander la paix, une ambassade magnifique charge de riches
prsens. Et ce qu'il y a de plus beau, c'est que pour ne pas blesser
les yeux des Turcs, ils ont tous quitt le costume de leur pays, et se
sont pars de longues robes  la mode turque... J'espre que ce sont
les signes bienheureux de la fin imminente de toutes choses. (17
juillet 1745.)

_A Jonas._ Je te dis  l'oreille que j'ai de grands soupons qu'on
nous enverra seuls, nous autres luthriens,  la guerre contre le Turc.
Le roi Ferdinand a enlev de Bohme l'argent de la guerre, et a dfendu
qu'on ft partir un seul soldat. L'Empereur ne fait rien. Et si c'tait
leur dessein que nous fussions extermins par le Turc? (29 dcembre
1542.)

Rien de nouveau ici, sinon que le margrave de Brandebourg se fait une
mauvaise rputation par tout le monde au sujet de la guerre de Hongrie.
Ferdinand n'en a pas une meilleure. Je vois un concours de tant de
motifs et de trs vraisemblables, que je ne puis m'empcher de croire
que tout cela indique une horrible et funeste trahison. (26 janvier
1542.)

Je le demande, qu'arrivera-t-il enfin de cette horrible trahison des
princes et des rois? (16 dcembre 1543.)

Puisse Dieu nous venger des incendiaires (presque tous les mois il
parle d'incendies qui ont lieu  Wittemberg)! Satan a trouv un nouveau
moyen de nous tuer. On jette du poison dans le vin, du pltre dans le
lait[a38]. A Ina, douze personnes ont t empoisonnes dans du vin.
Peut-tre sont-elles mortes seulement pour avoir trop bu. Cependant
on assure qu' Magdebourg et  Northuse, on a trouv des marchands
vendant du lait empoisonn. (avril 1541.) Dans une des lettres
suivantes, il fait mention d'une histoire d'hosties empoisonnes.--A
Amsdorf,  l'occasion de la peste de Magdebourg. Ce que tu me mandes
de la frayeur que l'on a aujourd'hui de la peste, j'en ai fait aussi
l'preuve il y a quelques annes; et je m'tonne de voir que, plus se
rpand la prdication de la vie en Jsus-Christ, plus augmente dans le
peuple la peur de la mort, soit qu'auparavant, sous le rgne du pape,
un faux espoir de vie diminut pour eux la crainte de la mort, et que
maintenant la vritable esprance de vie tant mise devant leurs yeux,
ils sentent combien la nature est faible pour croire au vainqueur de
la mort, soit que Dieu nous tente par ces faiblesses et laisse prendre
 Satan, au milieu de cette frayeur, plus de hardiesse et de force.
Tant que nous avons vcu dans la foi du pape, nous tions comme des
gens ivres, endormis ou fous, prenant la mort pour la vie, c'est--dire
ignorant ce que c'est que la mort et la colre de Dieu. Maintenant que
la lumire a brill et que la colre de Dieu nous est mieux connue, la
nature est sortie du sommeil et de la folie. De l vient qu'ils ont
plus de peur qu'autrefois... J'ajoute et j'applique ici ce passage
du psaume LXXI: _Ne me rejetez pas dans le temps de ma vieillesse;
lorsque ma force succombera, ne m'abandonnez pas_. Car je pense que ce
temps suprme est la vieillesse du Christ et le temps de l'abattement,
c'est--dire que c'est le grand et dernier assaut du diable, comme
David, dans ses derniers jours, affaibli par l'ge, et t tu par
le gant, si Abisa ne ft venu  son aide... J'ai appris presque
toute cette anne  chanter avec saint Paul: _Quasi mortui et ecce
vivimus_. Et ailleurs: _Per gloriam vestram quotidi morior_. Et quand
il dit aux Corinthiens, _In mortibus frequenter_, ce n'a pas t chez
lui spculation ou mditation sur la mort, mais sentiment de la mort
elle-mme, comme s'il n'y avait plus d'esprance de vie. (20 novembre
1538.)

J'espre qu'au milieu du dchirement du monde, le Christ va hter son
jour et fera crouler l'univers, _Ut fractus illabatur orbis_. (12
fvrier 1538.)




LIVRE IV.

1530-1546.




CHAPITRE PREMIER.

    Conversations de Luther.--La famille[a39], la femme[a40],
    les enfans. La nature.


Arrtons-nous dans cette triste histoire des dernires annes de
la vie publique. Rfugions-nous, comme Luther, dans la vie prive;
asseyons-nous  sa table,  ct de sa femme, au milieu de ses enfans
et de ses amis; coutons les paroles graves du pieux et tendre pre de
famille[a41].


Celui qui insulte les prdicateurs et les femmes ne russira pas
bien[r14]. C'est des femmes que viennent les enfans par quoi se
maintient le gouvernement de la famille et de l'tat. Qui les mprise,
mprise Dieu et les hommes.

  [r14] Tischr. 241.

Le droit saxon est trop dur, lorsqu'il donne seulement  la veuve un
sige et une quenouille[r15]. Par le premier mot, il faut entendre
la maison; par le second, l'entretien, la subsistance. On paie bien un
valet. Que dis-je? on donne plus  un mendiant.

  [r15] _Ibid._ 315 _bis_.

Il n'y a point de doute que les femmes en mal d'enfant, qui meurent
dans la foi, sont sauves, parce qu'elles meurent dans la charge et la
fonction pour laquelle Dieu les a cres[r16].

  [r16] _Ibid._ 116.

C'est l'usage dans les Pays-Bas, que chaque nouveau et jeune prtre se
choisisse une petite fille qu'il tient pour sa fiance, et cela, pour
honorer le saint tat du mariage.

On disait  Luther[r17]: Si un prdicateur chrtien doit souffrir la
prison et la perscution pour l'amour de la parole, ne doit-il pas,
 plus forte raison, se passer du mariage? Il rpondit  cela: Il
est plus facile de supporter la prison que de brler: je l'ai prouv
moi-mme. Plus je macrais mon corps, plus je tchais de le dompter,
et plus je brlais. Quand on aurait le don de rester chaste dans le
clibat, on doit encore se marier pour faire dpit au pape... Si
j'tais mort  l'improviste, j'aurais voulu pour honorer le mariage,
faire venir  mon lit de mort une pieuse fille que j'aurais prise comme
pouse, et  laquelle j'aurais donn deux gobelets d'argent pour don de
noces et prsent de lendemain (morgengabe).

  [r17] _Ibid._ 312 _bis_.

Lettre  un ami qui lui demande conseil pour se marier[r18]: Si tu
brles, il faut prendre femme... Tu voudrais bien en avoir une, belle,
pieuse et riche. Trs bien, mon cher; on t'en donnera une en peinture,
avec des joues roses et des jambes blanches. Ce sont aussi les plus
pieuses; mais elles ne valent rien pour la cuisine ni pour le lit... Se
lever de bonne heure et se marier jeune, personne ne s'en repentira.

  [r18] _Ibid._ 313 _bis_.

Il n'est gure plus possible de se passer de femme que de boire ou de
manger[r19]. Conu, nourri, port dans le corps des femmes, notre
chair est  elles dans sa plus grande partie, et il nous est impossible
de nous en sparer tout--fait.

  [r19] _Ibid._ 315 _bis_.

Si j'avais voulu faire l'amour, il y a treize ans, j'aurais pris Ave
Schonfeldin, qui est aujourd'hui au docteur Basilius, le mdecin de
Prusse. Je n'aimais pas alors ma Catherine; je la souponnais d'tre
fire et hautaine; mais il a plu ainsi  Dieu; il a voulu que j'eusse
piti d'elle, et cela m'a fort bien tourn; Dieu soit lou!

La plus grande grce de Dieu est d'avoir un bon et pieux poux, avec
qui vous viviez en paix,  qui vous puissiez confier tout ce que vous
avez, mme votre corps et votre vie, et avec qui vous ayez de petits
enfans[r20]. Catherine, tu as un homme pieux qui t'aime, tu es une
impratrice. Grce soit rendue  Dieu!

  [r20] _Ibid._ 313.

Quelqu'un excusait ceux qui courent aprs les filles, le docteur Luther
rpondit: Qu'ils sachent que c'est mpriser le sexe fminin. Ils
abusent des femmes qui n'ont pas t cres pour cela. C'est une grande
chose qu'une jeune fille puisse toujours tre aime; le diable le
permet rarement... Elle disait bien, mon htesse d'Eisenach, quand j'y
tais aux coles: _Il n'est sur terre chose plus douce que d'tre aim
d'une femme_.

Au jour de la Saint-Martin, anniversaire de la naissance du
docteur Martin Luther, matre Ambrosius Brend vint lui demander sa
nice...[r21] Un jour qu'il les surprit dans un entretien secret, il
se mit  rire, et dit: Je ne m'tonne pas qu'un fianc ait tant  dire
 sa fiance; pourraient-ils se lasser jamais? Mais on ne doit point
les gner; ils ont privilge par dessus Droit et Coutume.--En la lui
accordant, il dit ces paroles: Monsieur et cher ami, je vous prsente
cette jeune fille telle que Dieu me l'a donne dans sa bont. Je la
remets entre vos mains; Dieu vous bnisse, de sorte que votre union
soit sainte et heureuse!

  [r21] _Ibid._ 316 _bis_.

Le docteur Martin Luther tait  la noce de la fille de Jean
Luffte[r22]. Aprs le souper, il conduisit la marie au lit, et dit
 l'poux, que d'aprs le commun usage il devait tre le matre dans
la maison... quand la femme n'y tait pas; et pour signe, il ta un
soulier  l'poux et le mit sur le ciel du lit, afin qu'il prt ainsi
la domination et le gouvernement.

  [r22] _Ibid._ 320.

Fais comme moi, cher compagnon, quand je voulus prendre ma Catherine,
je priai notre Seigneur, mais je priai srieusement. Fais-en autant, tu
n'as pas encore srieusement pri.

En 1541, Luther fut un jour extrmement gai et enjou  table[r23].
Ne vous scandalisez pas de me voir de si bonne humeur, dit-il  ses
amis, j'ai reu aujourd'hui beaucoup de mauvaises nouvelles et je viens
de lire une lettre trs violente contre moi. Nos affaires vont bien,
puisque le diable tempte si fort.

  [r23] _Ibid._ 264 _bis_.

Il riait du bavardage de sa femme, et lui demandait si, avant de
prcher si bien, elle avait dit un _Pater_. Si elle l'et fait, Dieu
lui aurait sans doute dfendu de prcher.

Si je devais encore faire l'amour, je voudrais me tailler dans la
pierre une femme obissante; sans cela je dsespre d'en trouver.

La premire anne du mariage, on a d'tranges penses[r24]. Si on
est  table, on se dit: Auparavant tu tais seul; aujourd'hui tu es 
deux (_Selbander_). Au lit, si l'on s'veille, on voit une autre tte
 ct de soi. Dans la premire anne, ma Catherine se tenait assise 
ct de moi quand j'tudiais, et comme elle ne savait que dire, elle me
demandait: Seigneur docteur, en Prusse, le matre-d'htel n'est-il pas
frre du margrave?

  [r24] _Ibid._ 313 _bis_.

Il ne faut pas mettre d'intervalle entre les fianailles et les
noces... Les amis mettent des obstacles, comme il m'est arriv avec
matre Philippe et pour le mariage d'Eisleben (Agricola). Tous mes
meilleurs amis criaient: Point celle-l, mais une autre.

Lucas Cranach l'an avait fait le portrait de la femme de
Luther[r25]. Lorsque le tableau fut suspendu  la muraille et que le
docteur le vit: Je veux, dit-il, faire peindre aussi un homme, envoyer
 Mantoue les deux portraits pour le concile, et demander aux saints
pres s'ils n'aimeraient pas mieux l'tat du mariage, que le clibat
des ecclsiastiques.

  [r25] _Ibid._ 314.

... Un signe certain que Dieu est ennemi de la papaut, c'est qu'il
lui a refus cette bndiction du fruit corporel (la gnration des
enfans...).

Quand ve fut amene devant Adam, il devint plein du Saint-Esprit
et lui donna le plus beau, le plus glorieux des noms; il l'appela
_Eva_, c'est--dire la mre de tous les vivans; il ne l'appela point
sa femme, mais la mre, la mre de tous les vivans. C'est l la gloire
et l'ornement le plus prcieux de la femme: elle est _Fons omnium
viventium_, la source de toute vie humaine. Cette parole est brve,
mais ni Dmosthnes ni Cicron n'aurait pu dire ainsi. C'est le
Saint-Esprit lui-mme qui parle ici par notre premier pre, et comme il
a fait un si noble loge du mariage, il est juste que nous couvrions et
cachions ce qu'il y a de fragile dans la femme[a42]. Jsus-Christ, le
fils de Dieu, n'a pas non plus mpris le mariage; il est lui-mme n
d'une femme, ce qui est un grand loge du mariage.

On trouve l'image du mariage dans toutes les cratures, non-seulement
dans les animaux de la terre, de l'air et des eaux, mais encore dans
les arbres et les pierres[r26]. Tout le monde sait qu'il est des
arbres, tels que le pommier et le poirier, qui sont comme mari et
femme, qui se demandent rciproquement, et qui prosprent mieux quand
ils sont plants ensemble. Parmi les pierres on remarque la mme chose,
surtout dans les pierres prcieuses, le corail, l'meraude et autres.
Le ciel est aussi le mari de la terre. Il la vivifie par la chaleur du
soleil, la pluie et le vent, et lui fait ainsi porter toutes sortes de
plantes et de fruits.

  [r26] _Ibid._ 312 _bis_.

Les petits enfans du docteur se tenaient debout devant la table[r27],
en regardant avec bien de l'attention les pches qui taient servies;
le docteur se mit  dire: Qui veut voir l'image d'une me qui jouit
dans l'esprance, la trouvera bien ici. Ah! si nous pouvions attendre
avec autant de joie la vie  venir!

  [r27] _Ibid._ 42 _bis_.

On amena au docteur sa petite fille Magdalena[r28], pour qu'elle
chantt  son cousin le chant qui commence ainsi: _Le pape invoque
l'Empereur et les rois, etc._ Mais elle ne le voulut point, quoique
sa mre l'en prit fort. Le docteur dit  ce sujet: Rien de bien par
force. Sans la grce, il ne rsulte rien de bon des oeuvres de la loi.

  [r28] _Ibid._ 124.

_Servez le Seigneur avec crainte et rjouissez-vous avec
tremblement[r29]._ Il n'y a pas l, pour moi, de contradiction. C'est
ce que mon petit Jean fait  l'gard de son pre. Mais je ne puis en
faire autant  l'gard de Dieu. Si je suis  ma table, et que j'crive
ou que je fasse autre chose, Jean me chante une petite chanson; s'il
chante trop haut et que je l'avertisse, il continue, mais en lui-mme
et avec quelque crainte. Dieu veut aussi que nous soyons toujours
gais, mais d'une gat mle de crainte et de rserve.

  [r29] _Ibid._ 10 _bis_.

Au premier jour de l'an[r30], un petit enfant du docteur pleurait et
criait, au point que personne ne pouvait le calmer: le docteur avec
sa femme en fut triste et chagrin une grande heure, ensuite il dit:
Tels sont les dsagrmens et les charges du mariage... C'est pour cela
qu'aucun des Pres n'a rien crit de remarquablement bon  ce sujet.
Jrme a parl assez salement, je dirais presque anti-chrtiennement,
du mariage, etc. Au contraire saint Augustin...

  [r30] _Ibid._ 314 _bis_.

Aprs qu'il eut jou avec sa petite Magdalena[r31], sa femme lui
donna le plus jeune de ses enfans, et il dit: Je voudrais tre mort 
l'ge de cet enfant; j'aurais bien renonc  tout l'honneur que j'ai
et que je puis obtenir encore en ce monde. Et comme l'enfant l'eut
sali, il dit: Oh! combien notre Seigneur doit en souffrir de nous plus
qu'une mre de son enfant!

  [r31] _Ibid._ 47.

Il disait  son petit enfant[r32]: Tu es l'innocent petit fou de
notre Seigneur, sous la grce et non sous la loi. Tu es sans crainte,
sans inquitude; tout ce que tu fais est bien fait.

  [r32] _Ibid._ 49 _bis_.

Les enfans sont les plus heureux[r33]. Nous autres vieux fous nous
nous tourmentons et nous affligeons par nos ternelles disputes sur
la parole. Est-ce vrai? Est-ce possible? Comment est-ce possible?
nous demandons-nous sans cesse... Les enfans, dans la simplicit et la
puret de leur foi, ont la certitude et ne doutent en rien de ce qui
fait leur salut... Pour tre sauvs, nous devons,  leur exemple, nous
en remettre  la simple parole. Mais le diable, pour nous empcher,
nous jette sans cesse quelque chose en travers. C'est pourquoi le mieux
c'est de mourir sans diffrer et de nous en aller vite sous terre.

  [r33] _Ibid._ 134.

Une autre fois que son petit enfant Martin prenait le sein de sa mre,
le docteur dit[r34]: Cet enfant, et tout ce qui m'appartient, est
ha du pape et du duc George, ha de leurs partisans, ha des diables.
Cependant tous ces ennemis n'inquitent gure le cher enfant, il ne
s'inquite pas de ce que tant et de si puissans seigneurs lui en
veulent, il suce gament la mamelle, regarde autour de lui en riant
tout haut, et les laisse gronder tant qu'ils veulent.

  [r34] _Ibid._ 134 _bis_.

Comme matre Spalatin et matre Lenhart Beier, pasteur de Zwickaw,
taient chez le docteur Martin Luther[r35], il jouait bonnement avec
son petit enfant Martin, qui babillait et caressait tendrement sa
poupe. Le docteur dit: Telles taient nos penses dans le Paradis,
simples et naves; innocentes, sans mchancet ni hypocrisie; nous
eussions t vritablement comme cet enfant quand il parle de Dieu et
qu'il en est si sr.

  [r35] _Ibid._ 45 _bis_.

Quels ont d tre les sentimens d'Abraham, lorsqu'il a consenti 
sacrifier et gorger son fils unique[r36]? Il n'en aura rien dit 
Sara. La chose lui et trop cot. Vraiment, je disputerais avec Dieu,
s'il m'imposait et m'ordonnait une telle chose. Alors la femme du
docteur prit la parole et dit: Je ne puis croire que Dieu demande 
personne qu'il gorge son enfant.

  [r36] _Ibid._ 47.

Ah, combien mon coeur soupirait aprs les miens, lorsque j'tais
malade  la mort dans mon sjour  Smalkalde. Je croyais que je ne
reverrais plus ma femme ni mes petits enfans[a43]; que cette sparation
me faisait de mal!... Il n'est personne assez dgag de la chair pour
ne pas sentir ce penchant de la nature. C'est une grande chose que le
lien et la socit qui unissent l'homme et la femme!

Il est touchant de voir comme tout ramenait Luther  des rflexions
pieuses sur la bont de Dieu, sur l'tat de l'homme avant sa chute,
sur la vie  venir[r37]. Ainsi une belle branche charge de cerises
que le docteur Jonas met sur table, la joie de sa femme qui sert des
poissons du petit tang de leur jardin, la simple vue d'une rose, etc.
Le 9 avril 1539, le docteur se trouvait dans son jardin et regardait
attentivement les arbres tout brillans de fleurs et de verdure[r38].
Il dit avec admiration: Gloire  Dieu qui de la crature morte fait
ainsi sortir la vie au printemps. Voyez ces rameaux, comme ils sont
forts et gracieux; ils sont dj tout gros de fruits. Voil une belle
image de la rsurrection des hommes. L'hiver est la mort et l't la
rsurrection. Alors tout revit, tout est verdoyant.

  [r37] _Ibid._ 42-43 _passim_.

  [r38] _Ibid._ 363.

Philippe et moi, nous sommes accabls d'affaires et d'embarras. Moi
qui suis vieux et _emeritus_, j'aimerais mieux maintenant prendre un
plaisir de vieillard dans les jardins,  contempler les merveilles
de Dieu dans les arbres, les fleurs, les herbes, les oiseaux, etc.;
c'est ce plaisir et ce loisir qui me reviendraient, si mes pchs ne
m'avaient mrit d'en tre priv par ces affaires importunes et souvent
inutiles. (8 avril 1538.)

Le 18 avril 1539, sur le soir, il y eut un orage trs fort, suivi
d'une pluie bienfaisante qui rendit la verdure  la terre et aux
arbres[r39]. Le docteur Martin dit en regardant le ciel: Voil
un beau temps! Tu nous l'accordes,  mon Dieu!  nous qui sommes si
ingrats, si pleins de mchancet et d'avarice. Tu es un Dieu de bont.
Ce n'est pas l une oeuvre de Satan; non, c'est un tonnerre bienfaisant
qui branle la terre et l'ouvre pour lui faire porter des fruits et
rpandre un parfum semblable  celui que rpand la prire du chrtien
pieux.

  [r39] _Ibid._ 423.

Un autre jour, sur la route de Leipzig, le docteur voyant la plaine
couverte de bls superbes, se mit  prier avec ferveur; il disait: O
Dieu de bont, tu nous donnes une anne heureuse! Ce n'est pas  cause
de notre pit; c'est pour glorifier ton saint nom. Fais,  mon Dieu,
que nous nous amendions et que nous croissions dans ta parole! Tout
en toi est miracle. Ta voix fait sortir de la terre, et mme du sable
aride, ces plantes et ces pis si beaux qui rjouissent la vue. O mon
pre, donne  tous tes enfans leur pain quotidien!

Supportons les difficults qui accompagnent nos fonctions, avec
galit d'me, et attendons secours du Christ[r40]. Considre, dans
ces violettes et ces penses que tu foules en te promenant sur la
lisire de nos jardins, un emblme de notre condition. Nous consolons
le peuple (?) lorsque nous remplissons l'glise; il y a l la robe
de pourpre, la couleur des afflictions, mais au fond la fleur d'or
rappelle la foi qui ne se fltrit pas.

  [r40] Lettre V, 726.

Un soir le docteur Martin Luther voyait un petit oiseau perch sur
un arbre et s'y posant pour passer la nuit[r41]; il dit: Ce petit
oiseau a choisi son abri et va dormir bien paisiblement; il ne
s'inquite pas, il ne songe point au gte du lendemain; il se tient
bien tranquille sur sa petite branche, et laisse Dieu songer pour lui.

  [r41] Tischr. 43 _bis_.

Vers le soir, vinrent deux oiseaux qui faisaient un nid dans le jardin
du docteur[r42]. Ils taient souvent effrays dans leur vol par ceux
qui passaient. Il se mit  dire: Ah! cher petit oiseau, ne fuis point,
je te souhaite du bien de tout mon coeur; si tu pouvais seulement me
croire! C'est ainsi que nous refusons de nous confier en Dieu, qui bien
loin de vouloir notre perte, a donn pour nous son propre fils.[a44]

  [r42] _Ibid._ 24 _bis_.




CHAPITRE II.

    La Bible.--Les Pres.--Les Scolastiques.--Le Pape.--Les
    Conciles.


Le docteur Martin Luther avait crit avec de la craie, sur le mur qui
se trouvait derrire son pole, les paroles suivantes (Luc, XVI): Qui
est fidle dans la plus petite chose, sera fidle dans la plus grande.
Qui est infidle dans le petit sera infidle dans le grand.

Le petit enfant Jsus (il le montrait peint sur la muraille), dort
encore dans les bras de Marie, sa mre[r43]. Il se rveillera un jour
et nous demandera compte de ce que nous avons fait.

  [r43] Tischred. 32, verso.

Luther se faisant un jour couper les cheveux et faire la barbe en
prsence du docteur Jonas, dit  celui-ci: Le pch originel est en
nous comme la barbe. On la coupe aujourd'hui, nous avons le visage
frais, et demain elle repousse et ne cesse de pousser jusqu' ce que
nous soyons sous terre. De mme le pch originel ne peut tre extirp
en nous; il remue tant que nous vivons. Nanmoins nous devons lui
rsister de toutes nos forces et le couper sans relche.

La nature humaine est si corrompue qu'elle n'prouve pas mme le
dsir des choses clestes. Elle est comme l'enfant nouveau-n  qui
l'on aurait beau promettre tous les trsors et tous les plaisirs de la
terre: il n'en a nul souci et ne connat que le sein de sa mre. De
mme, quand l'vangile nous parle de la vie ternelle que Jsus-Christ
nous a promise, nous sommes sourds  ses paroles divines, nous nous
engourdissons dans la chair, et nous n'avons que des penses frivoles
et prissables. La nature humaine n'a pas l'intelligence, pas mme le
sentiment, de ce mal mortel qui l'accable.

Dans les choses divines, le Pre est la _grammaire_, car il donne
les mots, il est la source d'o coulent les bonnes, pures et belles
paroles que l'on peut prononcer[r44]. Le Fils est la _dialectique_:
il donne la disposition, la manire de placer les choses dans un bel
ordre, de sorte qu'elles suivent et rsultent les unes des autres. Le
Saint-Esprit est la _rhtorique_: Il sait bien exposer, pousser les
choses et les tendre, donner la vie et la force, de manire  faire
impression et saisir les coeurs.

  [r44] _Ibid._ 69.

La Trinit se retrouve dans toute la cration. Dans le soleil, il y a
la substance, l'clat et la chaleur; dans les fleuves, la substance,
le cours et la puissance. De mme dans les arts. Dans l'astronomie,
le mouvement, la lumire et l'influence; dans la musique, les trois
notes _re_, _mi_, _fa_, etc. Les scolastiques ont nglig ces signes
importans, pour s'attacher  des niaiseries.

Le dcalogue est la _doctrina doctrinarum_[a45], le symbole
l'_historia historiarum_, le pater _oratio orationum_, les sacremens
_ceremoni ceremoniarum_[r45].

  [r45] _Ibid._ 112, verso.

On demandait au docteur Martin Luther si pendant la domination du pape,
les gens qui n'ont pas connu cette doctrine de l'vangile que nous
avons aujourd'hui, grce  Dieu, avaient pu tre sauvs[r46]. Il
rpondit: Je n'en sais rien;  moins que je ne pense que le baptme
a pu produire cet effet. J'ai vu beaucoup de moines auxquels on a
prsent la croix de Christ  leur lit de mort, comme c'tait alors
l'usage. Ils peuvent avoir t sauvs par leur foi en ses mrites et
ses souffrances.

  [r46] _Ibid._ 362.

Cicron est bien suprieur  Aristote dans sa morale[r47]. Cicron
tait un homme sage et laborieux qui a beaucoup fait et beaucoup
souffert. J'espre que notre Seigneur sera clment pour lui et pour
ceux qui lui ressemblent, quoiqu'il ne nous appartienne pas d'en parler
avec certitude. Que Dieu ne puisse faire des exceptions et tablir une
distinction entre les paens, c'est ce qu'on ne pourrait dire. Il y
aura un nouveau ciel et une nouvelle terre bien plus larges et plus
vastes que ceux d'aujourd'hui[a46].

  [r47] _Ibid._ 425.

On demandait  Luther si l'offens devait aller jusqu' demander pardon
 l'offenseur[r48]. Il rpondit: Non, Jsus-Christ ne l'a pas fait
lui-mme, il ne l'a pas command. Il suffit qu'on pardonne les offenses
dans son coeur, qu'on les pardonne, publiquement, s'il y a lieu, et
qu'on prie pour celui qui les a commises. J'tais moi-mme all une
fois demander pardon  deux personnes qui m'avaient offens, M. E. et
D. H. S. (matre Eisleben [Agricola] et le docteur Jrme Schurf?);
mais par hasard ni l'un ni l'autre ne fut chez lui, et depuis je n'y
suis pas retourn. Je remercie Dieu maintenant qu'il ne m'ait point
permis de faire comme je voulais.

  [r48] _Ibid._ 106.

Le docteur Martin Luther soupirait un jour en pensant aux perturbateurs
et aux sectaires qui mprisaient la parole de Dieu[r49]. Ah!
disait-il, si j'tais un grand pote, je voudrais crire un chant, un
pome magnifique sur l'utilit et l'efficacit de la parole divine.
Sans elle..... Pendant plusieurs annes je lisais la Bible deux fois
par an; c'est un grand et puissant arbre dont chaque parole est un
rameau, je les ai secous tous, tant j'tais curieux de savoir ce que
chaque branche portait, ce qu'elle pouvait donner, et j'en faisais
tomber chaque fois une couple de poires ou de pommes.

  [r49] _Ibid._ 11, verso.

Autrefois sous la papaut, on faisait des plerinages[a47] pour
visiter les saints[r50][a48]. On allait  Rome,  Jrusalem, 
Saint-Jacques de Compostelle, pour l'expiation de ses pchs.
Aujourd'hui nous pouvons faire des plerinages chrtiens dans la foi.
Quand nous lisons avec soin les prophtes[a49], les psaumes et les
vangiles, nous allons, non pas par la ville sainte, mais par nos
penses et nos coeurs, jusqu' Dieu. C'est l visiter la vritable
terre promise et le paradis de la vie ternelle.

  [r50] _Ibid._ 311.

Que sont les saints en comparaison du Christ[r51]? rien de plus que
les petites gouttes de la rose des nuits sur la tte de l'poux et
dans les boucles de sa chevelure.

  [r51] Cochlus, Vie de Luther, 226.

Luther n'aimait pas qu'on insistt sur les miracles. Il regardait ce
genre de preuves comme secondaire. Les preuves convaincantes sont
dans la parole de Dieu. Nos adversaires lisent la Bible traduite
beaucoup plus que les ntres. Je crois que le duc George l'a lue avec
plus de soin que tous ceux de la noblesse qui tiennent pour nous. Il
dit  quelqu'un: Pourvu que le moine achve de traduire la Bible, il
peut partir ensuite quand il voudra.

Le docteur Luther disait que Mlanchton l'avait forc de traduire le
Nouveau Testament.

Que nos adversaires s'emportent et fassent rage[r52]. Dieu n'a pas
oppos un mur de pierre aux vagues de la mer, ni une montagne d'acier.
Il a suffi d'un rivage, d'une digue de sable.

  [r52] Tischred. 447.

J'ai beaucoup lu la Bible dans ma jeunesse pendant que j'tais moine.
Mais cela ne servait  rien, je faisais simplement du Christ un Mose.
Maintenant nous l'avons retrouv, ce cher Christ. Rendons grce et
tenons-nous-y ferme, et souffrons pour lui ce que nous devons souffrir.

Pourquoi enseigne-t-on et observe-t-on les dix commandemens[r53]?
C'est que les lois naturelles ne se trouvent nulle part si bien
ranges et dcrites que dans Mose. Je voudrais mme qu'on lui ft
d'autres emprunts dans les choses temporelles, telles que les lois sur
la _lettre de divorce_, le jubil, l'anne d'affranchissement, les
dmes, etc. Le monde en serait mieux gouvern... C'est ainsi que les
Romains ont pris leurs Douze Tables chez les Grecs... Quant au sabbat
ou dimanche, ce n'est pas une ncessit de l'observer, et si nous
l'observons, nous devons le faire, non pas  cause du commandement de
Mose, mais parce que la nature aussi nous enseigne  nous donner de
temps en temps un jour de repos, afin qu'hommes et animaux reprennent
des forces, et que l'on aille entendre le sermon et la parole de Dieu.

  [r53] Luth. Werke, t. II, 16.

Puisque, dans ce sicle, on commence  restituer toutes choses, comme
si dj c'tait le jour de la restauration universelle, il m'est venu
dans l'esprit d'essayer si on ne pourrait pas aussi restituer Mose et
rappeler les rivires  leur source. J'ai eu soin d'abord de traiter
toutes choses le plus simplement du monde, et de ne pas me laisser
entraner aux explications mystiques, comme on les appelle... Je ne
vois pas d'autre raison pour que Dieu ait voulu former le peuple
juif par ces crmonies, sinon qu'il a vu le penchant du peuple  se
laisser prendre  ces choses extrieures. Afin que ce ne fussent pas
des fantmes vides et de purs simulacres, il a ajout sa parole pour y
mettre du poids et de la substance, de sorte qu'elles devinssent choses
srieuses et graves.

J'ai ajout  chaque chapitre de courtes allgories, non que j'en
tienne beaucoup de compte, mais afin de prvenir la manie de plusieurs
 traiter l'allgorie. Ainsi, dans Jrme, Origne et autres anciens
crivains, nous voyons une malheureuse et strile habitude d'imaginer
des allgories qui ramnent tout  la morale et aux oeuvres, tandis
qu'il faudrait tout ramener  la parole et  la foi. (avril 1525.)

Le _Pater noster_ est ma prire[r54]; c'est celle que je dis, et j'y
mle en mme temps quelque chose des Psaumes pour que les faux docteurs
soient confondus et couverts de honte[a50]. Le _Pater_ n'a aucune
prire qui lui soit comparable; je l'aime mieux qu'aucun psaume[3].

  [r54] Tischreden, 153.

  [3] C'est aussi ce que dit Montaigne dans ses _Essais_.

J'avoue franchement que j'ignore si je possde ou non le sens lgitime
des psaumes, bien que je ne doute pas de la vrit de celui que je
donne.--L'un se trompe en quelques endroits, l'autre en plusieurs; je
vois des choses que n'a pas vues saint Augustin; et d'autres, je le
sais, verront bien des choses que je ne vois pas.

Qui oserait prtendre que personne ait compltement entendu un
seul psaume? Notre vie est un commencement et un progrs, et non
une consommation; celui-l est le meilleur, qui approche le plus de
l'esprit. Il y a des degrs dans la vie et l'action, pourquoi n'y
en aurait-il pas dans l'intelligence? L'Aptre dit que nous nous
transformons de lumire en lumire.

Du _Nouveau Testament_. L'vangile de saint Jean est le vrai et pur
vangile, l'vangile principal, parce qu'il renferme le plus de paroles
de Jsus-Christ[r55]. De mme, les ptres de saint Paul et de saint
Pierre sont bien au-dessus des vangiles de saint Mathieu, de saint
Marc et de saint Luc. En somme, l'vangile de saint Jean et sa premire
ptre, les ptres de saint Paul, notamment celles aux Romains, aux
Galates, aux phsiens, et la premire de saint Pierre, voil les
livres qui te montrent Jsus-Christ, et qui t'enseignent tout ce qu'il
t'est ncessaire et utile de savoir, quand mme tu ne verrais jamais
d'autre livre.

  [r55] Ukert, 18.

Il ne regardait comme apostoliques ni l'ptre aux Hbreux, ni celle de
saint Jacques. Il s'exprime de la manire suivante sur celle de saint
Jude: Personne ne peut nier que cette ptre ne soit un extrait ou une
copie de la seconde ptre de saint Pierre; les mots sont presque les
mmes. Jude y parle des aptres comme leur disciple, et comme aprs
leur mort. Il cite des versets et des vnemens qu'on ne trouve nulle
part dans l'criture.

L'opinion de Luther sur l'Apocalypse est remarquable: Que chacun,
dit-il, juge de ce livre d'aprs ses lumires et son sens particulier.
Je ne prtends imposer  personne mon opinion: je dis tout simplement
ce que j'en pense. Je ne le regarde ni comme apostolique, ni comme
prophtique... Et ailleurs: Beaucoup de Pres ont rejet ce livre,
et chacun peut en penser ce que son esprit lui inspirera. Pour moi, je
ne puis me faire  cet ouvrage. Une seule raison suffirait pour m'en
dtourner: c'est que Jsus-Christ n'y est ador ni enseign tel que
nous le connaissons.

Des _Pres_[a51]. On peut lire Jrme pour l'tude de l'histoire:
quant  la foi et  la bonne vraie religion et doctrine, il n'y en a
pas un mot dans ses crits. J'ai dj proscrit Origne. Chrysostme n'a
point d'autorit chez moi. Basile n'est qu'un moine; je n'en donnerais
pas un cheveu. L'apologie de Philippe Mlanchton est au-dessus des
crits de tous les docteurs de l'glise, sans excepter Augustin.
Hilaire et Thophylacte sont bons. Ambroise aussi; il marche bien sur
l'article le plus essentiel, le pardon des pchs[r56].

  [r56] Tischreden, 383.

Bernard est au-dessus de tous les docteurs dans ses prdications;
mais, quand il dispute, il devient un tout autre homme; alors il
accorde trop  la loi et au libre arbitre.

Bonaventure est le meilleur des thologiens scolastiques.

Parmi les Pres, Augustin a sans contredit la premire place, Ambroise
la seconde, Bernard la troisime. Tertullien est un vrai Carlostad.
Cyrille a les meilleures sentences. Cyprien le martyr est un faible
thologien. Thophylacte est le meilleur interprte de saint Paul.

(Pour prouver que l'antiquit n'ajoute pas  l'autorit): Nous voyons
combien saint Paul se plaint avec douleur des Corinthiens et des
Galates. Parmi les aptres mmes, le Christ trouva un tratre dans
Judas.

Les livres que les Pres ont crits sur la Bible n'ont jamais rien de
concluant; ils laissent le lecteur suspendu entre le ciel et la terre.
Lisez Chrysostme, le meilleur rhteur et parleur de tous.

Il remarque que les Pres ne disaient rien de la justification par
la grce pendant leur vie, mais y croyaient  leur mort. Cela tait
plus prudent pour ne point encourager le mysticisme, ni dcourager les
bonnes oeuvres.

Les chers Pres ont mieux vcu qu'crit.

Il fait l'loge de l'histoire de saint piphane et des posies de
Prudence.

Augustin et Hilaire, entre tous, ont crit avec le plus de clart et
de vrit; les autres doivent tre lus _cum judicio_.

Ambroise a t ml aux affaires du monde, comme nous le sommes
aujourd'hui. Nous sommes obligs de nous occuper au consistoire
d'affaires de mariage plus que de la parole de Dieu...

On a nomm Bonaventure le sraphique, Thomas l'anglique, Scot le
subtil; Martin Luther sera nomm l'archi-hrtique.

Saint Augustin tait peint dans un livre avec un capuchon de moine.
Luther dit, en voyant cette image[r57]: Ils font tort au saint
homme, car il a men une vie commune, comme tout autre homme du pays;
il se servait de cuillers et de tasses d'argent; il n'a pas men une
vie  part comme les moines.

  [r57] _Ibid._ 98.

Macaire, Antoine, Benot, ont fait un grand et remarquable tort 
l'glise avec leur moinerie; et je crois que dans le ciel ils seront
placs bien plus bas qu'un citoyen, pre de famille, pieux et craignant
Dieu.

Saint Augustin me plat plus que tous les autres. Il a enseign une
pure doctrine, et soumis ses livres, avec l'humilit chrtienne,  la
sainte criture... Augustin est favorable au mariage; il parle bien
des vques qui taient les pasteurs d'alors, mais le temps et les
disputes des Plagiens l'ont aigri et lui ont fait mal... S'il et vu
le scandale de la papaut, il ne l'et certes pas souffert.

Saint Augustin est le premier pre de l'glise qui ait trait du pch
originel.

Aprs avoir parl de saint Augustin, Luther ajoute: Mais depuis que
j'ai compris Paul par la grce de Dieu, je n'ai pu estimer aucun
docteur; ils sont devenus tout--fait petits  mes yeux.

Je ne connais aucun des Pres dont je sois si ennemi que de saint
Jrme. Il n'crit que sur le jene, les alimens, la virginit, etc. Il
n'enseigne rien sur la foi, etc. Le docteur Staupitz avait coutume de
dire: Je voudrais bien savoir comment Jrme a pu tre sauv?


Les nominaux sont dans les hautes coles une secte  laquelle j'ai
aussi appartenu[r58]. Ils tiennent contre les thomistes, scotistes et
albertistes. Ils s'appellent eux-mmes occamistes. C'est la secte la
plus nouvelle de toutes, et aujourd'hui la plus puissante, nommment 
Paris.

  [r58] _Ibid._ 384.

Luther fait cas du _Matre des sentences_ de Pierre Lombard; mais il
trouve qu'en gnral les scolastiques donnaient trop peu  la grce,
trop au libre arbitre[a52].

Gerson seul, entre tous les docteurs, a fait mention des tentations
spirituelles. Tous les autres, Grgoire de Nazianze, Augustin, Scot,
Thomas, Richard, Occam, n'ont senti que les tentations corporelles. Le
seul Gerson a crit sur le dcouragement. L'glise,  mesure qu'elle
est plus ancienne, doit prouver de telles tentations spirituelles.
Nous sommes dans cet ge de l'glise.

Guillaume de Paris a aussi prouv quelque chose de ces tentations
spirituelles. Mais les scolastiques ne sont jamais parvenus  la
connaissance du catchisme. Le seul Gerson sert  rassurer et relever
les consciences... Il a sauv beaucoup de pauvres mes du dsespoir,
en amoindrissant et extnuant la loi, de manire toutefois que la loi
subsistt.--Mais Christ ne perce point le tonneau, il le dfonce. Il
dit: Tu ne dois point te confier dans la loi ni te reposer sur elle,
mais sur moi, sur le Christ. Si tu n'es pas bon, je le suis.

Le docteur Staupitz nous parlait un jour d'Andr Zacharias qui, 
ce qu'on prtend, a vaincu Jean Huss dans la dispute[r59]. Il nous
racontait que le docteur Proles, de Gotha, voyant dans un couvent
Zacharias peint avec une rose  son bonnet, dit  ce sujet: Dieu me
garde de porter une telle rose, car il a vaincu Jean Huss injustement,
et au moyen d'une bible falsifie. Il y a dans le XXXIVe chapitre
d'zchiel: _C'est moi qui vais visiter et punir mes pasteurs_; mais on
y avait ajout ces mots: _et non point le peuple_; ceux du concile lui
montrrent ce texte dans sa propre bible falsifie comme les autres, et
conclurent ainsi: Tu vois que tu ne dois point punir le pape, que Dieu
s'en charge lui-mme. Ainsi le saint homme a t condamn et brl.

  [r59] _Ibid._ 385.

Matre Jean Agricola lisait un crit de Jean Huss, plein d'esprit,
de rsignation et de ferveur, o l'on voyait comme dans sa prison il
souffrait le martyre des douleurs de la pierre, et se voyait rebut par
l'empereur Sigismond. Le docteur Luther admirait tant d'esprit et de
courage... C'est bien injustement, disait-il, que nous sommes appels
hrtiques, Jean Huss et moi...

Jean Huss est mort, non comme un anabaptiste, mais comme un
chrtien[r60]. On voit en lui la faiblesse chrtienne; mais en mme
temps s'veille dans son me la force de Dieu qui le relve. Le combat
de la chair et de l'esprit, dans le Christ et dans Huss, est doux et
aimable  voir... Constance est aujourd'hui une pauvre misrable ville.
Je crois que Dieu l'a punie... Jean Huss a t brl; et moi aussi,
je pense que je serai tu, s'il plat  Dieu. Il a arrach quelques
pines de la vigne du Christ, en attaquant seulement les scandales de
la papaut. Mais moi, docteur Martin Luther, je suis venu dans un champ
dj noir et bien labour, j'ai attaqu la doctrine du pape, et l'ai
terrass.

  [r60] _Ibid._ 386.

Jean Huss tait la semence qui doit mourir et tre enfonce dans la
terre, pour sortir ensuite, et crotre avec force[r61].

  [r61] _Ibid._ 127.

Luther improvisa un jour  table le vers suivant:

    Pestis eram vivens, moriens ero mors tua, Papa.

La tte de l'Anti-Christ, c'est  la fois le pape et le Turc[r62].
Le pape en est l'esprit, le Turc la chair.

  [r62] _Ibid._ 241.

C'est ma pauvre et infirme condition (pour ne point parler de la
justice de ma cause) qui a fait le malheur du pape[r63]. Si j'ai
dfendu ma doctrine contre tant de rois et d'empereurs, se disait-il,
comment craindrais-je un simple moine? S'il m'avait estim un ennemi
dangereux, il aurait pu m'touffer ds l'origine.

  [r63] _Ibid._ 249.

J'avoue que j'ai souvent t trop violent, mais jamais  l'gard de la
papaut. Il devrait y avoir contre celle-ci une langue  part dont tous
les mots fussent des coups de foudre.

Les papistes sont confondus et vaincus par les tmoignages de
l'criture[r64]. Dieu merci, je connais leur erreur sous toutes ses
faces, de l'_alpha_  l'_omga_. Cependant aujourd'hui mme qu'ils
avouent que l'criture est contre eux, la splendeur et la majest
du pape m'blouissent quelquefois et c'est avec tremblement que je
l'attaque...

  [r64] _Ibid._ 255.

Le pape se dit: Cderais-je  un moine qui veut me dpouiller de ma
couronne et de ma majest? Bien fou qui cderait[r65]. Je donnerais
mes deux mains pour croire en Jsus-Christ aussi fermement, aussi
srement, que le pape croit que Jsus-Christ n'est rien.

  [r65] _Ibid._ 259.

D'autres ont attaqu les moeurs des papes, comme rasme et Jean
Huss[r66]. Mais moi, j'ai renvers les deux piliers sur lesquels
reposait la papaut: les voeux et les messes particulires.

  [r66] _Ibid._ 192.


_Des Conciles._--Les conciles ne doivent point ordonner de la foi,
mais de la discipline[r67].

  [r67] _Ibid._ 371-76.

Le docteur Martin Luther levait un jour les yeux vers le ciel; il
soupira, et dit: Ah! un concile gnral, libre, et vraiment chrtien!
Dieu saura bien le faire; la chose est sienne; il connat et il a dans
sa main tous les conseils les plus secrets.

Lorsque Pierre-Paul Vergerius, lgat du pape, vint  Wittemberg, l'an
1533, et que je montai au chteau o il tait, il nous cita, et nous
somma d'aller au concile. J'irai, lui dis-je, et j'ajoutai: Vous autres
papistes, vous travaillez inutilement. Si vous tenez un concile, vous
n'y traitez point des sacremens, de la justification par la foi, des
bonnes oeuvres, mais seulement de babioles et d'enfantillage, comme de
fixer la longueur des habits, ou la largeur des ceintures des prtres,
ou la dimension de la tonsure, etc. Il se dtourna de moi, appuya sa
tte sur sa main, et dit  son compagnon: Celui-ci touche vraiment le
fond des choses, etc.

On demandait quand le pape convoquerait le concile. Il me semble,
dit le docteur Martin Luther, qu'il n'en sera rien avant le jugement
dernier. C'est alors que notre Seigneur Dieu tiendra lui-mme un
concile.

Luther conseillait de ne point refuser d'aller au concile, mais
d'exiger qu'il ft libre; si on le refuse, il n'y a pas de meilleure
excuse pour nous.


_Des biens ecclsiastiques[a53]._ Luther voudrait qu'ils fussent
appliqus  l'entretien des coles et des pauvres thologiens[r68].
Il dplore la spoliation des glises. Il prdit que les princes vont
bientt se disputer les dpouilles des glises. Le pape prodigue
maintenant les biens ecclsiastiques aux princes catholiques pour se
faire des amis et des allis.

  [r68] _Ibid._ 380.

Ce ne sont point tant nos princes de la confession d'Augsbourg qui
pillent les biens ecclsiastiques, c'est plutt Ferdinand, l'Empereur,
et l'archevque de Mayence. Ferdinand a ranonn tous les monastres.
Les Bavarois sont les plus grands voleurs des biens ecclsiastiques;
ils ont de riches abbayes. Mon gracieux seigneur et le Landgrave n'ont
que de pauvres monastres d'ordres mendians. On voulait  la dite,
mettre les monastres  la disposition de l'Empereur, qui y aurait
tabli ses gouvernemens militaires. Je donnai le conseil suivant:
_Il faut auparavant runir tous les monastres en un mme lieu. Qui
voudrait souffrir dans sa terre les gens de l'Empereur?_ Tout cela a
t pouss par l'archevque de Mayence.

Dans la rponse  la lettre o le roi de Danemarck lui demandait
ses conseils, Luther dsapprouve l'article de la runion des biens
ecclsiastiques  la couronne. Voyez, dit-il, au contraire notre
prince Jean Frdric, comme il applique les biens de l'glise 
l'entretien des pasteurs et des professeurs.

Le proverbe a raison: _Biens de prtres ne profitent pas_ (pfaffengut
raffengut)[r69]. Burchard Hund, conseiller de l'lecteur de Saxe, Jean,
avait coutume de dire: Nous autres de la noblesse, nous avons runi les
biens des clotres  nos biens nobles, et les biens des clotres ont
dvor les biens nobles, de sorte que nous n'avons plus ni les uns ni
les autres. Luther ajoute la fable du renard qui venge ses petits en
brlant l'arbre et les petits de l'aigle.

  [r69] _Ibid._ 60.

Un ancien prcepteur du fils de Ferdinand, roi des Romains, nomm
Severus, contait  Luther l'histoire du chien qui dfendait la viande
et qui pourtant, quand les autres la lui arrachaient, en prenait sa
part. C'est ce que fait maintenant l'Empereur, dit Luther, pour les
biens ecclsiastiques (Utrecht et Lige).


_Des cardinaux et des vques[a54]._ En Italie, en France, en
Angleterre, en Espagne, les vques sont ordinairement les conseillers
des rois; c'est qu'ils sont pauvres[r70]. Mais en Allemagne o ils sont
riches, puissans, et o ils ont une grande considration, les vques
gouvernent en leur propre nom.

  [r70] _Ibid._ 275.

Je veux mettre tous mes soins pour que les canonicats et les petits
vchs subsistent, de sorte qu'on puisse avec ce revenu tablir des
prdicateurs et des pasteurs dans les villes. Les grands vchs seront
sculariss.

Le jour de l'Ascension le docteur Martin Luther dna avec l'lecteur
de Saxe, et l'on rsolut que les vques conserveraient leur autorit,
 condition qu'ils abjureraient le pape. Nos gens les examineront, et
les ordonneront, par l'imposition des mains. C'est ainsi que je suis
vque  prsent.

Dans les disputes d'Heidelberg, on demandait d'o venaient les
moines[r71]. Rponse: Dieu ayant fait le prtre, le diable voulut
l'imiter; mais il fit la tonsure trop grande, de l les moines.

  [r71] _Ibid._ 271.

La moinerie ne se rtablira point aussi long-temps que l'article de la
justification restera pur[r72].

  [r72] _Ibid._ 272.

Autrefois les moines taient en si grande considration que le pape
les redoutait plus que les rois et les vques. Car ils avaient le
commun peuple dans leurs mains. Les moines taient les meilleurs
oiseleurs du pape[a55]. Le roi d'Angleterre a beau ne plus reconnatre
le pape pour le chef suprme de la chrtient. Il ne fait rien que
tourmenter le corps, en fortifiant l'me de la papaut. (Henri VIII
n'avait pas encore supprim les monastres.)




CHAPITRE III.

    Des coles et universits, et des arts libraux.


On doit tirer des coles des pasteurs qui difient et soutiennent
l'glise. Des coles et des pasteurs, cela vaut mieux que des conciles,
comme je l'ai dit dj.

J'espre que si le monde dure encore, les universits d'Erfurth et de
Leipzig se relveront et prendront des forces, pourvu qu'elles adoptent
la saine thologie,  quoi elles semblent dj disposes. Mais il
faut que quelques-uns s'endorment auparavant.--Je m'tonnais d'abord
qu'une universit et t fonde ici,  Wittemberg.--Erfurth est situ
au mieux pour cela: l il doit y avoir une ville, quand mme celle
qui existe serait brle, ce que Dieu veuille empcher. L'universit
d'Erfurth tait jadis si renomme, que toutes les autres en comparaison
taient considres comme de petites coles. Maintenant cette gloire et
cette majest ont disparu, et l'universit d'Erfurth est tout--fait
morte.

Autrefois, on avanait les matres, on les honorait; on portait devant
eux des flambeaux. Je trouve qu'il n'y a jamais eu en ce monde de joie
comparable  celle-l. C'tait aussi une grande fte quand on faisait
des docteurs. On allait  cheval autour de la ville; on s'habillait
avec plus de soin, on se parait. Tout cela ne se fait plus, mais je
voudrais bien que l'on ft revivre ces bonnes coutumes.

Malheur  l'Allemagne qui nglige les coles, qui les mprise et les
laisse tomber! Malheur  l'archevque de Mayence et d'Erfurth qui
pourrait d'un mot relever les universits de ces deux villes, et qui
les laisse dsoles et dsertes! Un seul coin de l'Allemagne, celui
o nous sommes, fleurit encore, grce  Dieu, par la puret de la
doctrine et la culture des arts libraux[a56]. Les papistes voudront
rebtir l'table, lorsque le loup aura mang les brebis.--La faute en
est  l'vque de Mayence, c'est un flau pour les coles et pour toute
l'Allemagne. Aussi en est-il dj justement puni. Il a sur son visage
une couleur de mort, comme de la boue mle de sang.

C'est  Paris, en France, que se trouve la plus clbre et la plus
excellente cole. Il y a une foule d'tudians, dans les vingt mille
et au-del. Les thologiens y ont  eux le lieu le plus agrable de
la ville, une rue particulire ferme de portes aux deux bouts; on
l'appelle la _Sorbonne_. Peut-tre,  ce que j'imagine, tire-t-elle ce
nom de ces fruits de cormiers (_sorbus_) qui viennent sur les bords
de la mer Morte, et qui prsentent au dehors une agrable apparence;
ouvrez-les, ce n'est que cendres au-dedans. Telle est l'universit de
Paris, elle prsente une grande foule, mais elle est la mre de bien
des erreurs. S'ils disputent, ils crient comme des paysans ivres, en
latin, en franais. Enfin on frappe des pieds pour les faire taire. Ils
ne font point de docteurs en thologie  moins qu'on n'tudie dix ans
dans leur sophistique et futile dialectique. Le rpondant doit siger
un jour entier et soutenir la dispute contre tout venant, de six heures
du matin  six heures du soir.

A Bourges en France, dans les promotions publiques de docteurs en
thologie qui se font dans l'glise mtropolitaine, on leur donne 
chacun un filet, apparemment pour qu'ils s'en servent  prendre les
gens.

Nous avons, grce  Dieu, des universits qui ont embrass la parole
de Dieu. Il y a encore beaucoup de belles coles particulires qui
se disposent bien, telles que Zwickaw, Torgaw, Wittemberg, Gotha,
Eisenach, Deventer, etc.


_Extrait du trait de Luther sur l'ducation._--L'ducation domestique
est insuffisante.--Il faut que les magistrats veillent  l'instruction
des enfans. tablir des coles est un de leurs principaux soins.
Les fonctions publiques ne doivent mme tre confies qu'aux plus
doctes.--Importance de l'tude des langues. Le diable redoute cette
tude, et cherche  l'teindre. N'est-ce pas par elle que nous avons
retrouv la vraie doctrine? La premire chose que Christ ait donne 
ses aptres, c'est le don des langues.--Luther se plaint de ce que,
dans les monastres, on ne sait plus le latin,  peine l'allemand.

Pour moi, si j'ai jamais des enfans, et que ma fortune me le permette,
je veux qu'ils deviennent habiles dans les langues et dans l'histoire;
qu'ils apprennent mme la musique et les mathmatiques. Suit un loge
des potes et des historiens.

Qu'on envoie au moins les enfans une heure ou deux par jour  l'cole;
qu'ils emploient le reste  soigner la maison et  apprendre quelque
mtier.

Il doit aussi y avoir des coles pour les filles.--On devrait fonder
des bibliothques publiques. D'abord des livres de thologie, latins,
grecs, hbreux, allemands, puis des livres pour apprendre la langue,
tels que les orateurs, les potes, peu importe qu'ils soient chrtiens
ou paens; les livres qui traitent des arts libraux et des arts
mcaniques; les livres de jurisprudence et de mdecine; les annales,
les chroniques, les histoires, dans la langue o elles ont t crites,
doivent tenir la premire place dans une bibliothque, etc.


_Des langues._--Les Grecs, compars aux Hbreux, ont bien de bonnes et
agrables paroles, mais n'ont point de _sentences_. La langue hbraque
est la plus riche; elle ne mendie point, comme le grec, le latin et
l'allemand. Elle n'a pas besoin de recourir aux mots composs.

Les Hbreux boivent  la source, les Grecs au ruisseau, les Latins au
bourbier.

J'ai peu d'usage de la langue latine, lev, comme je le fus, dans la
barbarie des doctrines scolastiques. (12 novembre 1544.)

Je ne suis point de dialecte particulier en allemand. J'emploie
la langue commune, de manire  tre entendu dans la haute et dans
la basse Allemagne. Je parle d'aprs la chancellerie de Saxe, que
tous suivent, en Allemagne, dans leurs actes publics, rois, princes,
villes impriales. Aussi, est-ce le langage le plus commun. L'empereur
Maximilien et l'lecteur Frdric de Saxe ont ainsi ramen les
dialectes allemands  une langue certaine. La langue des Marches est
encore plus douce que celle de Saxe.


_De la grammaire._--Autre chose est la grammaire, autre chose est la
langue hbraque. La langue hbraque, puis la grammaire positive, a
pri en grande partie chez les Juifs; elle est tombe avec la chose
mme, et avec l'intelligence, comme dit Isae (XXIX). Il ne faut donc
rien accorder aux rabbins dans les choses sacres; ils torturent et
violentent les tymologies et les constructions, parce qu'ils veulent
forcer la chose par les mots, soumettre la chose aux mots, tandis que
ce sont les choses qui doivent commander.

On voit de semblables dbats entre les Cicroniens et les autres
Latinistes. Pour moi, je ne suis ni latin, ni grammairien, encore moins
cicronien; cependant, j'approuve ceux qui aiment mieux prtendre  ce
dernier nom. De mme, dans la littrature sacre, j'aimerais  tre
simplement mosaque, davidique ou isaque, s'il se pouvait, plutt
qu'un Hbreu kumique, ou semblable  tout autre rabbin. (1537.)

Je regrette de n'avoir pas plus de temps  donner  l'tude des potes
et des rhteurs[a57]: j'avais achet un Homre pour devenir Grec. (29 mars
1523.)

Si je devais crire sur la dialectique, j'exprimerais tout en
allemand; je rejetterais tous ces mots trangers: _propositio_,
_syllogismus_, _enthymema_, _exemplum_...

Ceux qui introduisent de nouveaux mots, doivent aussi introduire
de nouvelles choses, comme Scot avec sa _ralit_, son _hiccit_;
comme les anabaptistes et les prdicateurs de troubles, avec leurs
_besprengung_, _entgrobung_, _gelassenheit_. Qu'on se garde donc de
tous ceux qui s'tudient  trouver des mots nouveaux et inusits.

Luther citait la fable de la cour du lion, et disait, qu'aprs la
Bible, il ne connaissait pas de meilleur livre que les _Fables d'sope_
et les crits de Caton; de mme que Donat lui semblait le meilleur
grammairien. Ce n'est point un seul homme qui a fait ces fables;
beaucoup de grands esprits y ont travaill  chaque poque du monde[a58].


_Des savans._--Avant peu d'annes, on manquera entirement de savans.
On aurait beau creuser pour en dterrer, rien ne servira; on pche trop
contre Dieu.

_A un ami_: Ne te laisse pas aller  la crainte que l'Allemagne ne
devienne plus barbare qu'elle ne l'a jamais t, par la chute des
lettres que causerait notre thologie. (29 mars 1523.)




CHAPITRE IV.

    Drames.--Musique.--Astrologie.--Imprimerie.--Banque, etc.


_Des reprsentations thtrales._--Luther ne dsapprouve point un
matre d'cole qui jouait les comdies de Trence. Il numre les
diverses utilits de la comdie. Si on s'abstenait de la comdie, parce
qu'il s'agit souvent d'amour, on n'oserait non plus lire la Bible.

--Notre cher Joachim m'a demand mon jugement sur ces reprsentations
d'histoires saintes, que blment plusieurs de vos ministres. Voici,
en peu de mots, mon opinion. Il a t command  tous les hommes de
rpandre et de propager le Verbe de Dieu, par tous les moyens, non pas
seulement par la parole, mais par critures, peintures, sculptures,
psaumes, chansons, instrumens de musique, comme dit le psaume: _Laudate
eum in tympano et choro, laudate eum chordis et organo_. Et Mose dit:
_Ligabis ea quasi signum in manu tu, eruntque et movebuntur inter
oculos tuos, scribesque ea in limine et ostiis doms tu_. Mose veut
que la parole se meuve devant les yeux, et comment cela se pourrait-il
faire mieux et plus clairement que par des reprsentations semblables,
mais graves et modestes, et non par des farces, comme autrefois
sous la papaut? De tels spectacles frappent les yeux du peuple, et
l'meuvent souvent bien plus que des prdications publiques. Je sais
que dans la basse Allemagne, o l'on a interdit la profession publique
de l'vangile, des drames, tirs de la Loi et de l'vangile, en ont
converti un grand nombre. (5 avril 1543.)


_De la musique._--La musique est un des plus beaux et des plus
magnifiques prsens de Dieu. Satan en est l'ennemi. Par elle on
repousse bien des tentations et de mauvaises penses. Le diable ne
tient pas contre.

Quelques-uns de la noblesse, et des courtisans, pensent que mon
gracieux seigneur pourrait pargner en musique trois mille florins par
an; et l'on dpense, en choses inutiles, trente mille florins.

Le duc George, le landgrave de Hesse, et l'lecteur de Saxe,
Jean-Frdric, entretenaient des chanteurs et des musiciens.
Aujourd'hui, c'est le duc de Bavire, l'empereur Ferdinand et
l'empereur Charles.

En 1538, 17 dcembre, Luther ayant des musiciens pour htes, et les
ayant entendus, dit avec admiration: Si notre Seigneur nous accorde de
si nobles dons dans cette vie mme, qui n'est qu'ordure et misre, que
sera-ce donc dans la vie ternelle? En voici un commencement.

Chanter est le meilleur exercice[a59]. Il n'a rien  voir avec le
monde... Aussi je me rjouis de ce que Dieu a refus aux paysans (_sans
doute aux paysans rvolts_), un don et une consolation si grande; ils
n'entendent point la musique, et n'coutent point la parole.

Il disait un jour  un joueur de harpe: Mon ami, joue-moi un air,
comme faisait David. Je crois que, s'il revenait aujourd'hui, il serait
bien tonn de trouver les gens si habiles.

Comment se fait-il pourtant que nous ayons tant de belles choses dans
le genre mondain, et que, dans le spirituel, nous n'ayons rien que de
froid et de mauvais (et il rptait quelques chansons allemandes). Pour
ceux qui mprisent la musique, comme font tous les rveurs et les
mystiques; je ne puis m'accorder avec eux.

... Je demanderai au prince qu'avec cet argent il tablisse une
musique. (avril 1541.)

Le 4 octobre 1530, il crit  Ludovic Senfel, musicien de la cour de
Bavire, pour lui demander de lui mettre en musique le: _In pace in id
ipsum_. L'amour de la musique m'a fait surmonter la crainte d'tre
repouss, lorsque vous verrez un nom qui vous est sans doute odieux.
Ce mme amour me donne aussi l'esprance que mes lettres ne vous
attireront aucun dsagrment. Qui pourrait, ft-il le Turc, vous en
faire un sujet de reproches?... Aprs la thologie, il n'y a aucun art
que l'on puisse mettre  ct de la musique.

Luther recommande  son ami Amsdorf, un peintre nomm Sbastien,
et ajoute: Je ne sais si vous aurez besoin de lui. Je dsirerais
cependant que ton habitation ft plus orne et plus lgante, 
cause de la chair  qui reviennent aussi quelques soins et quelques
recrations, lorsqu'elles sont sans pch et sans faute. (6 fvrier
1542.)


_Peinture[a60]._--Les pamphlets de Luther contre le pape, taient
presque toujours accompagns de gravures symboliques.--Quant 
ces trois furies, dit-il, dans l'explication d'une de ces gravures
satiriques, je n'avais autre chose dans l'esprit, lorsque j'en faisais
l'application au pape, que d'exprimer l'atrocit de l'abomination
papale par ces expressions les plus nergiques, les plus atroces de la
langue latine; car les Latins ignorent ce que c'est que Satan ou le
diable, comme l'ignorent aussi les Grecs et toutes les nations. (8 mai
1545.)

C'tait Lucas Cranach qui en avait fait les figures.--Luther crit:
Matre Lucas est un peintre peu dlicat. Il pouvait pargner le sexe
fminin en considration de nos mres et de l'oeuvre de Dieu. Il
pouvait peindre d'autres formes plus dignes du pape, je veux dire plus
diaboliques. (3 juin 1545.)

Je ferai tous mes efforts, si je vis, pour que le peintre Lucas
substitue  cette peinture obscne une image plus honnte. (15 juin.)

Luther professait pour Albert Drer une grande admiration. Lorsqu'il
apprit sa mort, il crivit: Il est douloureux sans doute de l'avoir
perdu. Rejouissons-nous cependant de ce que Christ, par une fin si
heureuse, l'a tir de cette terre de misres et de troubles, qui,
peut-tre bientt, sera dchire par des troubles plus grands encore.
Dieu n'a pas voulu que celui qui tait n pour un sicle heureux, vt
de si tristes choses; qu'il repose en paix avec ses pres. (avril
1528.)


_De l'astronomie et de l'astrologie._--Il est vrai que les astrologues
peuvent prdire l'avenir aux impies, et leur annoncer la mort qui les
attend, car le diable sait les penses des impies, et il les a en sa
puissance.

On fit mention d'un nouvel astronome, qui voulait prouver que c'est
la terre qui tourne, et non point le firmament, le soleil et la lune;
il en est de mme, disait-il, pour les habitans de la terre que pour
ceux qui sont dans un chariot ou dans un vaisseau, et qui croient
voir le rivage ou les arbres fuir derrire eux[4]. Ainsi va le monde
aujourd'hui; quiconque veut tre habile, ne doit pas se contenter de
ce que font et savent les autres. Le sot veut changer tout l'art de
l'astronomie; mais, comme le dit la sainte criture, Josu commanda au
soleil de s'arrter, et non  la terre.

  [4] Sans doute Copernic qui termina vers 1530 son livre
  _De orbium coelestium revolutionibus_, imprim, en 1543, 
  Nuremberg, avec une ddicace au pape Paul III. Ds 1540, une
  lettre de son disciple Rheticus fit connatre le nouveau
  systme.

Les astrologues ont tort d'attribuer aux toiles la mauvaise influence
qui appartient en effet aux comtes.

Matre Philippe tient fort  cela, mais il n'a jamais pu me
persuader. Il prtend que l'art est rel, mais qu'il n'y a point de
matre qui s'y entende.

Comme on montrait un horoscope au docteur Luther, il dit: C'est une
belle et agrable imagination, et qui plat  la raison. On va bien
rgulirement d'une ligne  l'autre... Il en est de l'astrologie comme
de l'art des sophistes, _de decem prdicamentis realiter distinctis_;
tout est faux et artificiel; mais dans cette oeuvre vaine et fictive,
il y a un admirable ensemble; dans tant de sicles et parmi tant de
sectes, thomistes, albertistes, scotistes, ils sont rests fidles aux
mmes rgles.

La science, qui a pour objet la matire, est incertaine. Car la
matire est sans forme, et dpourvue de qualits et proprits. Or,
l'astrologie a pour objet la matire, etc.

Ils avaient dit qu'il y aurait un dluge en 1524, et la chose n'arriva
qu'en 1525, poque du soulvement des paysans. Dj le bourgmestre
Hendorf avait fait monter au haut de sa maison un quart de bire pour y
attendre le dluge.

Matre Philippe disait que l'empereur Charles devait vivre jusqu'
quatre-vingt-quatre ans; le docteur Luther rpondit: Le monde ne
durera pas si long-temps. zchiel y est contraire. Si nous chassons
le Turc, la prophtie de Daniel est accomplie, et certainement le jour
du jugement est  la porte.

Une grande toile rouge, qui avait paru dans le ciel, et qui forma
ensuite une croix en 1516, reparut plus tard; mais alors, dit Luther,
la croix parut brise; car l'vangile tait obscurci par les sectes
et les rvoltes. Je ne trouve rien de certain dans de tels signes; ce
sont communment des signes diaboliques et trompeurs. Nous en avons vu
beaucoup ces quinze dernires annes.


_Imprimerie._--L'imprimerie est le dernier et suprme don, le _summum
et postremum donum_, par lequel Dieu avance les choses de l'vangile.
C'est la dernire flamme qui luit avant l'extinction du monde. Grce 
Dieu, elle est venue  la fin. _Sancti patres dormientes desiderrunt
videre hunc diem revelati Evangelii._

Comme on lui montrait un crit des Fugger, orn de lettres d'une forme
bizarre, que personne ne pouvait le lire, il dit: C'est une invention
d'hommes habiles et prvoyans. Mais c'est la marque d'une poque bien
corrompue. Nous lisons que Jules Csar employait de pareilles lettres.
On dit que l'Empereur, se dfiant de ses secrtaires, les fait crire,
dans les affaires les plus importantes, de deux manires qui se
contredisent; et ils ne savent point auxquels des deux crits il doit
mettre son sceau.


_Banque[a61]._--Un cardinal, vque de Brixen, tant mort fort riche 
Rome, on ne trouva point d'argent chez lui, mais seulement un petit
billet dans sa manche. Le pape Jules II se douta bien que c'tait
une lettre de change; il envoya sur-le-champ chercher le facteur
des Fugger,  Rome, et lui demanda s'il ne connaissait point cet
crit? Oui, rpondit-il, c'est la reconnaissance de ce que Fugger et
compagnie doivent au cardinal; cela fait trois cent mille florins. Le
pape demanda s'il pouvait lui payer tout cet argent. A toute heure,
rpondit l'autre. Le pape fit venir ensuite les cardinaux de France et
d'Angleterre, et leur demanda si leurs rois pourraient trouver en une
heure trois tonnes d'or? Ils rpondirent que non. Eh bien! dit-il, un
bourgeois d'Augsbourg peut le faire.

Fugger devant un jour donner au conseil d'Augsbourg l'estimation de
ses biens, il rpondit qu'il ne savait pas ce qu'il avait, car son
argent tait dans tout le monde, en Turquie, en Grce,  Alexandrie,
en France, en Portugal, en Angleterre, en Pologne, etc., mais qu'il
pouvait bien donner l'estimation de ce qu'il avait  Augsbourg.[a62]




CHAPITRE V.

    De la prdication.--Style de Luther.--Il avoue la violence de
    son caractre.


Oh combien je tremblais lorsque, pour la premire fois, il me fallut
monter en chaire[r73]! mais on me forait de prcher. Il fallait
d'abord prcher les frres...

  [r73] _Ibid._ 181.

J'ai bien, sous ce mme poirier o nous sommes, oppos au docteur
Staupitz quinze argumens contre ma vocation  la prdication. Je lui
dis enfin: Seigneur docteur Staupitz, vous voulez me tuer; je ne
vivrai pas trois mois. Il me rpondit: Eh bien! notre Seigneur a de
grandes affaires; on a besoin de gens habiles l-haut.

Je n'apporte gure de zle et d'ardeur  la distribution de mes
oeuvres en tomes; j'ai une faim de Saturne, je les voudrais tous
dvorer. Car il n'y a pas un de mes livres dont je sois satisfait, si
ce n'est peut-tre le _Trait du serf arbitre_ et le _Catchisme_. (9
juillet 1537.)

Je n'aime pas que Philippe assiste  mes leons ou prdications, mais
je mets la croix devant moi, et je me dis: Philippe, Jonas, Pomer, tous
les autres, ne font rien  la chose; et je m'imagine alors qu'il ne
s'est assis dans la chaire personne de plus habile que moi[r74].

  [r74] _Ibid._ 197.

Le docteur Jonas lui disait: Seigneur docteur, je ne puis du tout vous
suivre dans la prdication[r75].--Le docteur Luther rpondit: Je ne
le puis moi-mme, car souvent c'est ma propre personne ou quelque chose
de particulier qui me donne l'occasion d'un sermon, selon le temps,
les circonstances, les auditeurs. Si j'tais plus jeune, je voudrais
retrancher beaucoup dans mes prdications, car j'y ai mis trop de
paroles.

  [r75] _Ibid._ 113.

Je veux que l'on enseigne bien au peuple le Catchisme; je me fonde
sur lui dans tous mes sermons, et je prche aussi simplement que
possible[r76]. Je veux que les hommes du commun, les enfans, les
domestiques, me comprennent. Ce n'est point pour les savans que l'on
monte en chaire; ils ont les livres.

  [r76] _Ibid._ 116.

Le docteur Erasmus Alberus, prt  partir pour la Marche, demandait
au docteur Luther comment il fallait prcher devant le prince[r77].
Tes prdications, dit-il, doivent s'adresser, non aux princes, mais
au simple et grossier peuple. Si, dans les miennes, je songeais 
Mlanchton et aux autres docteurs, je ne ferais rien de bon; mais je
prche tout simplement pour les ignorans, et cela plat  tous. Si je
sais du grec, de l'hbreu, du latin, je le rserve pour nos runions
de savans. Alors nous en disons de si subtiles que Dieu mme en est
tonn.

  [r77] _Ibid._ 184.

Albert Drer, le fameux peintre de Nuremberg, avait coutume de dire
qu'il ne prenait aucun plaisir aux peintures charges de couleurs, mais
 celles qui taient faites avec le plus de simplicit. J'en dis autant
des prdications[r78].

  [r78] _Ibid._ 425.

Oh que j'eusse t heureux, lorsque j'tais au clotre d'Erfurt, si
j'avais pu une fois, une seule fois, entendre prcher un pauvre petit
mot sur l'vangile ou sur le moindre des psaumes[r79]!

  [r79] Luth. Werke, t. IX, 245.

Rien n'est plus agrable et plus utile au commun des auditeurs, que de
prcher la loi et les exemples[r80]. Les prdications sur la Grce
et sur l'article de la justification sont froides pour leurs oreilles.

  [r80] Tischreden, 182.

Parmi les qualits que Luther exige d'un prdicateur, il veut qu'il
soit beau de sa personne, et tel que les bonnes femmes et les petites
filles puissent l'aimer[r81].

  [r81] _Ibid._ 183.

Dans le _Trait sur les voeux monastiques_, Luther demande
pardon au lecteur de dire bien des choses qu'on a coutume de
taire[r82].--Pourquoi n'oser dire ce que le Saint-Esprit, pour
instruire les hommes, a dict  Mose? Mais nous voulons que nos
oreilles soient plus pures que la bouche du Saint-Esprit.

  [r82] Seckendorf, livre I, 202.

_A J. Brentius._ Je ne veux point te flatter, je ne te trompe pas, je
ne me trompe pas moi-mme, quand je dis que je prfre tes crits aux
miens. Ce n'est point Brentius que je loue, mais l'Esprit saint, qui
en toi est plus doux, plus tranquille; tes paroles coulent plus pures,
plus limpides. Mon style,  moi, inhabile et inculte, vomit un dluge,
un chaos de paroles; turbulent et imptueux comme un lutteur toujours
aux prises avec mille monstres qui se succdent; et si j'ose comparer
de petites choses aux grandes, il me semble qu'il m'a t donn quelque
chose de ce quadruple esprit d'lie, rapide comme le vent, dvorant
comme le feu, qui renverse les montagnes et brise les pierres;  toi,
au contraire, le doux murmure de la brise lgre et rafrachissante.
Une chose me console, c'est que le divin pre de famille a besoin, dans
cette famille immense, de l'un et de l'autre serviteur, du dur contre
les durs, de l'pre contre les pres, comme d'un mauvais coin contre de
mauvais noeuds. Pour purger l'air et rendre la terre plus fertile, ce
n'est point assez de la pluie qui arrose et pntre, il faut encore les
clats de la foudre. (20 aot 1530.)

Je suis loin de me croire sans dfaut; mais je puis au moins me
glorifier avec saint Paul, de ne pouvoir tre accus d'hypocrisie et
d'avoir toujours dit la vrit, peut-tre, il est vrai, un peu trop
rudement. Mais j'aime mieux pcher par la duret de mes paroles, en
jetant la vrit dans le monde, que de la retenir honteusement captive.
Si les grands seigneurs s'en trouvent blesss, qu'ils se mlent de
leurs affaires sans plus se soucier des miennes et de nos doctrines.
Est-ce que je leur ai fait quelque tort, quelque injustice? Si je
pche, ce sera  Dieu de me pardonner. (5 fvrier 1522.)

_A Spalatin._ Je ne puis nier que je ne sois plus violent qu'il ne
faudrait[a63]; mais ils le savaient, c'tait  eux de ne pas irriter le
dogue. Tu peux savoir par toi-mme combien c'est une chose difficile
que de modrer son feu et de contenir sa plume. Et voil pourquoi j'ai
toujours ha de paratre en public; mais plus je le hais, plus j'y suis
forc malgr moi. (fvrier 1520.)

Le docteur Luther disait souvent[r83]: J'ai trois mauvais chiens,
_ingratitudinem, superbiam et invidiam_ (l'ingratitude, l'orgueil et
l'envie). Celui qu'ils mordent est bien mordu.

  [r83] Tischreden, 105.

Si je meurs, les papistes verront quel adversaire ils ont eu en
moi[r84]. D'autres prdicateurs n'auront pas la mme mesure, la mme
modration. On l'a dj prouv avec Mnzer, avec Carlostad, Zwingli et
les anabaptistes.

  [r84] _Ibid._ 356.

Dans la colre mon temprament se retrempe, mon esprit s'aiguise, et
toutes les tentations, tous les ennuis se dissipent. Je n'cris et ne
parle jamais mieux qu'en colre[r85].

  [r85] _Ibid._ 145.

_A Michel Marx._ Tu ne saurais croire combien j'aime  voir mes
adversaires s'lever chaque jour davantage contre moi. Je ne suis
jamais plus superbe et plus audacieux que lorsque j'apprends que je
leur dplais. Docteurs, vques, princes, que m'importe? Il est crit:
_Tremuerunt gentes et populi meditati sunt inania. Adstiterunt reges
terr, et principes convenerunt in unum adverss Deum et adverss
Christum ejus._

J'ai un tel ddain pour ces satans, que si je n'tais retenu ici,
j'irais tout droit  Rome, en haine du diable et de toutes ces furies.

Il faut que j'aie de la patience avec le pape, avec mes disciples,
avec mes domestiques, avec Catherine de Bora, avec tout le monde, et ma
vie n'est autre chose que de la patience.




LIVRE V.




CHAPITRE PREMIER.

    Mort du pre de Luther, de sa fille, etc.


Il n'est pas d'alliance ni de socit plus belle, plus douce et
plus heureuse, qu'un bon mariage[r86]. C'est une joie de voir deux
poux vivre unis et en paix. Mais aussi, rien n'est plus amer et plus
douloureux que quand ce lien se dchire. Aprs cela vient la mort des
enfans. Cette dernire douleur je la connais, hlas!

  [r86] _Ibid._ 331.

--Je suis triste en t'crivant, car j'ai reu la nouvelle de la mort
de mon pre, ce vieux Luther, si bon et si aim. Et bien que par moi
il ait eu un si facile et si pieux passage en Christ, et que, dlivr
des monstres d'ici-bas, il repose dans la paix ternelle, cependant mes
entrailles se sont mues, car c'est par lui que Dieu m'a fait natre et
m'a lev.--Dans une lettre du mme jour  Mlanchton: ... Je succde
 son nom; voici maintenant que je suis pour ma famille le vieux
Luther. C'est mon tour, c'est mon droit de le suivre par la mort dans
ce royaume que Christ nous a promis  nous tous qui,  cause de lui,
sommes les plus misrables des hommes, et l'opprobre du monde... Je me
rjouis cependant qu'il ait vcu dans ce temps, et qu'il ait pu voir la
lumire de la vrit. Dieu soit bni dans tous ses actes, dans tous ses
desseins! (5 juin 1530.)

La nouvelle tant venue de Freyberg que matre Hausman tait mort,
nous la cachmes au docteur Luther, et lui dmes d'abord qu'il tait
malade, puis qu'il tait au lit, puis qu'il s'tait bien doucement
endormi dans le Christ[r87]. Le docteur se mit  pleurer bien fort,
et dit: Voici des temps bien prilleux; Dieu balaie son aire et sa
grange. Je le prie de ne pas laisser vivre long-temps aprs ma mort
ma femme et mes enfans. Il resta assis tout le jour; il pleurait
et s'affligeait. Il tait avec le docteur Jonas, matre Philippe
(Mlanchton), matre Joachim Camerarius, et Gaspard de Keckeritz, et,
au milieu d'eux, il tait assis, tout afflig et en larmes. (1538.)

  [r87] _Ibid._ 274.

Lorsqu'il perdit sa fille Magdalena, ge de quatorze ans, la femme du
docteur pleurait et se lamentait. Il lui dit: Chre Catherine, songe
pourtant o elle est alle. Elle a certes fait un heureux voyage. La
chair saigne, sans doute, c'est sa nature; mais l'esprit vit et se
trouve selon ses souhaits. Les enfans ne disputent point; comme on leur
dit, ils croient. Chez les enfans tout est simple. Ils meurent sans
chagrin ni angoisses, sans disputes, sans tentations de la mort, sans
douleur corporelle, tout comme s'ils s'endormaient.

Comme sa fille tait fort malade, il disait: Je l'aime bien! Mais, 
mon Dieu! si c'est ta volont de la prendre d'ici, je veux la savoir
sans regret auprs de toi. Et comme elle tait au lit, il lui disait:
Ma chre petite fille, ma petite Madeleine, tu resterais volontiers
ici auprs de ton pre, et tu irais pourtant volontiers aussi  ton
autre pre. Elle rpondit: Oui, mon cher pre, comme Dieu voudra.
Chre petite fille! ajouta-t-il, l'esprit veut, mais la chair est
faible. Il se promena en long et en large et dit: Oui, je l'ai aime
bien fort. Si la chair est si forte, que sera-ce donc de l'esprit.

Il disait entre autres choses: Dieu n'a pas donn depuis mille ans 
aucun vque d'aussi grands dons qu' moi; car on doit se glorifier des
dons de Dieu. Eh! bien, je suis en colre contre moi-mme de ce que je
ne puis m'en rjouir de coeur, ni rendre grce; je chante bien de temps
en temps  notre Seigneur un petit cantique, et le remercie un peu.

Eh bien! que nous vivions ou que nous mourions, _Domini sumus_ au
gnitif ou au nominatif. Allons, seigneur docteur, tenez ferme.

La nuit qui prcda la mort de Magdalena, la femme du docteur avait eu
un songe; il lui semblait voir deux beaux jeunes garons bien pars,
qui voulaient prendre sa fille et la mener  la noce[r88]. Lorsque
Philippe Mlanchton vint le matin dans le clotre, et demanda  la
dame: Que faites-vous de votre fille? elle lui raconta son rve. Il
en fut bien effray, et dit aux autres: Les jeunes garons sont les
saints anges qui vont venir pour mener la vierge  la vritable noce du
royaume cleste. Et en effet le mme jour elle mourut.

  [r88] _Ibid._ 360.

Lorsque la petite Magdalena tait  l'agonie et allait mourir, le pre
tomba  genoux devant son lit, pleura amrement, et pria Dieu qu'il
voult bien la sauver. Elle expira et s'endormit dans les bras de son
pre. La mre tait bien dans la mme chambre, mais plus loin du lit, 
cause de son affliction. Le docteur rptait souvent: Que la volont
de Dieu soit faite! ma fille a encore un pre dans le ciel. Alors
matre Philippe se mit  dire: L'amour des parens est une image de la
divinit imprime au coeur des hommes. Dieu n'aime pas moins le genre
humain que les parens leurs enfans. Lorsqu'on la mit dans la bire, le
pre dit: Pauvre chre petite Madeleine, te voil bien maintenant?
Il la regarda ainsi tendue, et dit: O cher enfant, tu ressusciteras,
tu brilleras comme une toile! Oui, comme le soleil!... Je suis joyeux
en esprit, mais dans la chair je suis bien triste. C'est une chose
merveilleuse de savoir qu'elle est certainement en paix, qu'elle est
bien, et cependant d'tre si triste.

Et lorsque le peuple vint pour aider  emporter le corps, et que,
selon le commun usage, ils lui disaient qu'ils prenaient part  son
malheur, il leur dit: Ne vous chagrinez pas, j'ai envoy une sainte
au ciel. Oh! puissions-nous avoir une telle mort! Une telle mort, je
l'accepterais sur l'heure!--Lorsque l'on chanta: Seigneur, qu'il ne
vous souvienne pas de nos anciens pchs! il ajouta: Non-seulement des
anciens, mais de ceux d'aujourd'hui. Car nous sommes avides, usuriers,
etc.; le scandale de la messe existe encore dans le monde!

Au retour, il disait entre autres choses: On doit s'inquiter du sort
de ses enfans, et surtout des pauvres filles. Je ne plains pas les
garons; un garon vit partout pourvu qu'il sache travailler. Mais le
pauvre petit peuple des filles doit chercher sa vie un bton  la main.
Un garon peut aller aux coles, et devenir un habile garon (ein
feiner man). Une petite fille ne peut en faire autant. Elle
tourne facilement au scandale et devient grosse. Aussi je donne bien
volontiers celle-ci  notre Seigneur.

_A Jonas._ La renomme t'aura, je pense, inform de la renaissance de
ma fille Madeleine au royaume du Christ; et bien que moi et ma femme
nous dussions ne songer qu' rendre de joyeuses actions de grces pour
un si heureux passage et une fin si dsirable, par o elle a chapp 
la puissance de la chair, du monde, du Turc et du Diable, cependant la
force +ts storgs+ est si grande que je ne puis le supporter
sans sanglots, sans gmissement, disons mieux, sans une vritable mort
du coeur. Dans le plus profond de mon coeur sont encore gravs ses
traits, ses paroles, ses gestes, pendant sa vie et sur son lit de mort;
mon obissante et respectueuse fille! La mort mme du Christ (et que
sont toutes les morts en comparaison?) ne peut me l'arracher de la
pense, comme elle le devrait.... Elle tait, comme tu sais, douce de
caractre, aimable et pleine de tendresse. (23 septembre 1542.)




CHAPITRE II.

    De l'quit, de la Loi.--Opposition du thologien et du juriste.


Il vaut mieux se gouverner _d'aprs la raison naturelle que d'aprs
la loi crite_, car la raison est l'me et la reine de la loi[r89].
Mais o sont les gens qui ont une telle intelligence? on en peut 
peine trouver un par sicle. Notre gracieux seigneur, l'lecteur
Frdric, tait un tel homme. Il y a eu encore son conseiller le
seigneur Fabian de Feilitsch, un lac, qui n'avait point tudi et
qui rpondait sur _apices et medullam juris_ mieux que les juristes
d'aprs leurs livres.--Matre Philippe Mlanchton enseigne les arts
libraux, de manire qu'il en tire moins de lumire qu'il ne leur en
prte lui-mme. Moi aussi, je porte mon art dans les livres, je ne
l'en tire point. Celui qui voudrait imiter les quatre hommes dont je
viens de parler, ferait aussi bien d'y renoncer; il faut plutt qu'il
apprenne et qu'il coute. De tels prodiges sont rares. La loi crite
est pour le peuple et l'homme du commun. La raison naturelle et la
haute intelligence sont pour les hommes dont j'ai parl.

  [r89] _Ibid._ 347.

Il y a un ternel combat entre les juristes et les thologiens; c'est
la mme opposition qu'entre la loi et la grce.

Le droit est une belle fiance, pourvu qu'elle reste dans son lit
nuptial[r90]. Si elle monte dans un autre lit et veut gouverner la
thologie, c'est une grande p...... Le droit doit ter sa barrette
devant la thologie.

  [r90] _Ibid._

_A Mlanchton._ Je pense comme autrefois sur le droit du glaive; je
pense avec toi que l'vangile n'a rien enseign ni conseill sur ce
droit, et que cela ne devait tre en aucune faon, parce que l'vangile
est la loi des volonts et des liberts, qui n'ont rien  faire avec
le glaive ou le droit du glaive. Mais ce droit n'y est pas aboli, il y
est mme confirm et recommand; ce qui n'a lieu pour aucune des choses
simplement permises.

Avant moi, il n'y a aucun juriste qui ait su ce qu'est le droit,
relativement  Dieu[r91]. Ce qu'ils ont, ils l'ont de moi. Il n'est
point mis dans l'vangile que l'on doive adorer les juristes. Si notre
Seigneur Dieu veut juger, que lui importent les juristes? Pour ce qui
regarde le monde, je les laisse matres. Mais dans les choses de Dieu
ils doivent tre sous moi. Mon psaume  moi, c'est celui-ci: _Rois
soyez chtis_, etc. S'il faut qu'un des deux prisse, prisse le
droit, rgne le Christ!

  [r91] _Ibid._ 402.

_Principes convenerunt in unum._ David le dit lui-mme, _contre son
fils se dresseront la puissance, la sagesse, la multitude du monde, et
il doit tre seul contre beaucoup, insens contre les sages, impuissant
contre les puissans_. Certes, c'est l une merveilleuse conduite des
choses. Notre Seigneur Dieu ne manque de rien que de gens sages, mais
derrire sonne le terrible _Et nunc, reges, intelligite; erudimini qui
judicatis terram_ (Comprenez maintenant,  rois; instruisez-vous, juges
de la terre).

Si les juristes ne prient point pour le pardon de leurs pchs et
n'acceptent point l'vangile, je veux les confondre, de sorte qu'ils
ne sachent plus comment se tirer d'affaire. Je n'entends rien au
droit, mais je suis seigneur du droit dans les choses qui touchent la
conscience.

Nous sommes redevables aux juristes d'avoir enseign et d'enseigner
au monde tant d'quivoques, de chicanes, de calomnies, que le langage
est devenu plus confus que dans une Babel. Ici, nul ne peut comprendre
l'autre, l, nul ne veut comprendre. O sycophantes,  sophistes, pestes
du genre humain. Je t'cris tout en colre, et je ne sais si, de
sang-froid, j'enseignerais mieux. (6 fvrier 1546.)

La veille d'un jour o on allait faire un docteur en droit, Luther
disait: Demain on fera une nouvelle vipre contre les thologiens.

On a raison de dire: _un bon juriste est un mauvais chrtien_. En
effet, le juriste estime et vante la justice des oeuvres, comme si
c'tait par l qu'on est juste devant Dieu. S'il devient chrtien, il
est considr parmi les juristes comme un animal monstrueux, il faut
qu'il mendie son pain, les autres le regardent comme sditieux.

Qu'on frappe la conscience des juristes, ils ne savent ce qu'ils
doivent faire. Mnzer les attaquait avec l'pe; c'tait un fou.

Si j'tudiais seulement deux ans en droit, je voudrais devenir plus
savant que le docteur C.; car je parlerais des choses, selon qu'elle
sont vritablement justes ou injustes. Mais lui, il chicane sur les
mots.

La doctrine des juristes n'est rien qu'un _nisi_, un _except_. La
thologie ne procde pas ainsi, elle a un ferme fondement.

L'autorit des thologiens consiste en ce qu'ils peuvent obscurcir
les universaux, et tout ce qui s'y rapporte. Ils peuvent lever et
abaisser. Si la Parole se fait entendre, Mose et l'Empereur doivent
cder.

Le droit et les lois des Perses et des Grecs sont tombs en dsutude
et abolis. Le droit romain ou imprial ne tient plus qu' un fil[a64].
Car si un empire ou un royaume tombe, ses lois et ordonnances doivent
tomber aussi.

Je laisse le cordonnier, le tailleur, le juriste pour ce qu'ils sont.
Mais qu'ils n'attaquent point ma chaire!...

Beaucoup de gens croient que la thologie qui est rvle aujourd'hui,
n'est rien. Si cela a lieu de notre vivant, que sera-ce aprs notre
mort? En rcompense beaucoup d'entre nous sont gros de cette pense
dont ils accoucheront plus tard, que le droit n'est rien.

_Sermon contre les juristes, prch le jour des Rois._ Voil comme
agissent nos fiers juristes et chevaliers s-lois de Wittemberg... Ils
ne lisent point nos livres, les appellent catoniques (pour canoniques),
ne s'inquitent pas de notre Seigneur, et ne visitent point nos
glises[r92]. Eh bien! puisqu'ils ne reconnaissent point le docteur
Pomer pour vque de Wittemberg, ni moi pour prdicateur de cette
glise, je ne les compte plus dans mon troupeau.

  [r92] _Ibid._ 403.

Mais, disent-ils, vous allez contre le droit imprial. J'emm...e ce
droit qui fait tort au pauvre homme.

Suit un dialogue du juriste avec le plaideur  qui il promet pour dix
thalers de faire traner une affaire dix ans... Bonnes et pieuses gens
comme Reinicke Fuchs, dans le pome du Renard...

Bon peuple, veuillez agrer les motifs pour lesquels je veux tre
impitoyable envers les juristes[r93]... Ils vantent le droit
canonique, la m...e du pape, et le reprsentent comme une chose
magnifique, lorsque nous l'avons, avec tant de peine, repouss et
chass de nos glises... Je te le conseille, juriste, laisse dormir le
vieux dogue[a65]. Une fois veill, tu ne le ramnerais pas aisment 
la loge.

  [r93] _Ibid._ 407.

Les juristes se plaignent fort, et m'en veulent. Qu'y puis-je faire?
Si je ne devais pas rendre compte de leurs mes, je ne les chtierais
point. Il dclare pourtant ensuite[a66] qu'il n'a point parl des
juristes pieux.[a67]




CHAPITRE III.

    La Foi, la Loi.


_A Gerbellius_: Dans cette cohue de scandales, ne te dmens pas
toi-mme. Je te la rends pour te soutenir, l'pouse (la foi) que tu
m'as montre jadis; je te la rends vierge et sans tache. Mais ce qu'il
y a en elle d'admirable et d'inou, c'est qu'elle dsire et attire une
infinit de rivaux, et qu'elle est d'autant plus chaste qu'elle est
l'pouse d'un plus grand nombre.

       *       *       *       *       *

Notre rival, Philippe Mlanchton, te salue. Adieu, sois heureux avec
la fiance de ta jeunesse. (23 janvier 1523).

_A Mlanchton._ Sois pcheur, et pche fortement, mais aie encore
plus forte confiance, et rjouis-toi en Christ, qui est le vainqueur
du pch, de la mort et du monde. Il faut pcher, tant que nous
sommes ici. Cette vie n'est point le sjour de la justice; non, nous
attendons, comme dit Pierre, les cieux nouveaux et la terre nouvelle o
la justice habite.....

Prie grandement; car tu es un grand pcheur.

Je suis maintenant tout--fait dans la doctrine de la rmission des
pchs[r94]. Je n'accorde rien  la Loi ni  tous les Diables. Celui
qui peut croire en son coeur  la rmission des pchs, celui-l est
sauv.

  [r94] _Ibid._ 102.

De mme qu'il est impossible de rencontrer dans la nature le point
_mathmatique_, _indivisible_, de mme l'on ne trouve nulle part la
justice telle que la Loi la demande. Personne ne peut satisfaire 
la Loi entirement, et les juristes eux-mmes, malgr tout leur art,
sont bien souvent obligs de recourir  la rmission des pchs, car
ils n'atteignent pas toujours le but, et quand ils ont rendu un faux
jugement, et que le Diable leur tourmente la conscience, ni Barthole,
ni Baldus, ni tous leurs autres docteurs ne leur servent de rien. Pour
rsister, ils sont forcs de se couvrir de l'+epieikeia+,
c'est--dire de la rmission des pchs. Ils font leur possible pour
bien juger, et aprs cela il ne leur reste plus qu' dire: Si j'ai
mal jug,  mon Dieu, pardonne-le-moi.--C'est la thologie seule qui
possde le point mathmatique, elle ne ttonne pas, elle a le Verbe
mme de Dieu. Elle dit: Il n'est qu'une justice, Jsus-Christ. Qui vit
en lui, celui-l est juste.

La Loi sans doute est ncessaire, mais non pour la batitude, car
personne ne peut l'accomplir; mais le pardon des pchs la consomme et
l'accomplit[r95].

  [r95] _Ibid._ 128.

La Loi est un vrai labyrinthe qui ne peut que brouiller les
consciences, et la justice de la Loi est un minotaure, c'est--dire une
pure fiction qui ne nous conduit point  la batitude, mais nous attire
en enfer.

_Addition de Luther  une lettre de Mlanchton sur la Grce et la
Loi..._--Pour me dlivrer entirement de la vue de la loi et des
oeuvres, je ne me contente pas mme de voir en Jsus-Christ mon matre,
mon docteur et mon donateur, je veux qu'il soit lui-mme ma doctrine et
mon don, de telle sorte, qu'en lui je possde toute chose[r96]. Il
dit: Je suis le chemin, la vrit et la vie, non pas: Je te montre
ou je te donne le chemin, la vrit et la vie, comme s'il oprait
seulement ceci en moi, et que lui-mme il ft nanmoins en dehors de
moi...--Il n'est qu'un seul point dans toute la thologie: vraie foi
et confiance en Jsus-Christ[r97]. Cet article contient tous les
autres.--Notre foi est un soupir inexprimable. Et ailleurs: Nous
sommes nos propres geliers. (C'est--dire que nous nous enfermons dans
nos oeuvres, au lieu de nous lancer dans la foi[r98].)

  [r96] Tischreden, 133.

  [r97] _Ibid._ 140.

  [r98] _Ibid._ 147.

Le diable veut seulement une justice _active_, une justice que
nous fassions nous-mmes en nous, tandis que nous n'en avons qu'une
_passive_ et trangre qu'il ne veut point nous laisser[r99]. Si
nous tions borns  l'_active_, nous serions perdus, car elle est
dfectueuse dans tous les hommes.

  [r99] _Ibid._ 142.

Un docteur anglais, Antonius Barns, demandait au docteur Luther si les
chrtiens, justifis par la foi en Christ, mritaient quelque chose
pour les oeuvres qui venaient ensuite[r100]. Car cette question tait
souvent agite en Angleterre. Rponse: 1 Nous sommes encore pcheurs
aprs la justification; 2 Dieu promet rcompense  ceux qui font bien.
Les oeuvres ne mritent point le ciel, mais elles ornent la foi qui
nous justifie. Dieu ne couronne que les dons mmes qu'il nous a faits.

  [r100] _Ibid._ 144.

FIDELIS ANIM VOX AD CHRISTUM. _Ego sum tuum peccatum, tu mea justitia;
triumpho igitur securus_, etc.

Pour rsister au dsespoir, il ne suffit pas d'avoir de vains mots
sur la langue, ni une vaine et faible opinion; mais il faut qu'on
relve la tte, que l'on prenne une me ferme et que l'on se confie
en Christ contre le pch, la mort, l'enfer, la Loi et la mauvaise
conscience[r101].

  [r101] _Ibid._ 124.

Quand la Loi t'accuse et te reproche tes fautes, ta conscience te
dit: Oui, Dieu a donn la Loi et command de l'observer sous peine
de damnation ternelle; il faut donc que tu sois damn. A cela tu
rpondras: Je sais bien que Dieu a donn la Loi, mais il a aussi donn
par son fils l'vangile qui dit: Celui qui aura reu le baptme et qui
croira, sera sauv. Cet vangile est plus grand que toute la Loi, car
la Loi est terrestre et nous a t transmise par un homme; l'vangile
est cleste et nous a t apport par le Fils de Dieu.--N'importe, dit
la conscience, tu as pch et transgress le commandement de Dieu; donc
tu seras damn.--_Rponse_: Je sais fort bien que j'ai pch, mais
l'vangile m'affranchit de mes pchs, parce que je crois en Jsus, et
cet vangile est lev au-dessus de la Loi autant que le ciel l'est
au-dessus de la terre. C'est pourquoi le corps doit rester sur la
terre et porter le fardeau de la Loi, mais la conscience monter, avec
Isaac, sur la montagne, et s'attacher  l'vangile, qui promet la vie
ternelle  ceux qui croient en Jsus-Christ.--N'importe, dit encore la
conscience, tu iras en enfer; tu n'as pas observ la Loi.--_Rponse_:
Oui, si le ciel ne venait  mon secours; mais il est venu  mon
secours, il s'est ouvert pour moi; le Seigneur a dit: Celui qui sera
baptis et qui croira, sera sauv.

Dieu dit  Mose: Tu verras mon dos, mais non point mon
visage[r102]. Le dos c'est la Loi, le visage c'est l'vangile.

  [r102] _Ibid._ 125.

La Loi ne souffre pas la Grce, et  son tour la Grce ne souffre pas
la Loi. La Loi est donne seulement aux orgueilleux, aux arrogans,  la
noblesse, aux paysans, aux hypocrites et  ceux qui ont mis leur amour
et leur plaisir dans la multitude des lois. Mais la Grce est promise
aux pauvres coeurs souffrans, aux humbles, aux affligs; c'est eux que
regarde le pardon des pchs. A la Grce appartiennent matre Nicolas
Hausmann, Cordatus, Philippe (Mlanchton) et moi.

Il n'y a point d'auteur, except saint Paul, qui ait crit d'une
manire complte et parfaite sur la Loi, car c'est la mort de toute
raison de juger la Loi: l'esprit en est le seul juge. (15 aot 1530.)

La bonne et vritable thologie consiste dans la pratique, l'usage et
l'exercice. Sa base et son fondement, c'est le Christ, dont on comprend
avec la foi, la passion, la mort et la rsurrection. Ils se font
aujourd'hui, pour eux, une _thologie spculative_ d'aprs la raison.
Cette _thologie spculative_ appartient au diable dans l'enfer. Ainsi
Zwingle et les sacramentaires _spculent_ que le corps du Christ est
dans le pain, mais seulement dans le sens spirituel. C'est aussi la
thologie d'Origne. David n'agit pas ainsi, mais il reconnat ses
pchs et dit: _Miserere mei Domine!_

J'ai vu nagure deux signes au ciel. Je regardais par la fentre au
milieu de la nuit, et je vis les toiles et toute la vote majestueuse
de Dieu se soutenir sans que je pusse apercevoir les colonnes sur
lesquelles le Matre avait appuy cette vote. Cependant elle ne
s'croulait pas. Il y en a maintenant qui cherchent ces colonnes et
qui voudraient les toucher de leurs mains. Mais comme ils n'y peuvent
arriver, ils tremblent, se lamentent, et craignent que le ciel ne
tombe. Ils pourraient les toucher que le ciel n'en bougerait pas.

Plus tard je vis de gros nuages, tout chargs, qui flottaient sur ma
tte comme un ocan. Je n'apercevais nul appui qui les pt soutenir.
Nanmoins, ils ne tombaient pas, mais nous saluaient tristement et
passaient. Et comme ils passaient, je distinguai dessous la courbe
qui les avait soutenus, un dlicieux arc-en-ciel. Mince il tait
sans doute, bien dlicat, et l'on devait trembler pour lui en voyant
la masse des nuages. Cependant cette ligne arienne suffisait pour
porter cette charge et nous protger. Nous en voyons toutefois qui
craignent le poids du nuage, et ne se fient pas au lger soutien; ils
voudraient bien en prouver la force, et, ne le pouvant, ils craignent
que les nuages ne fondent et ne nous abment de leurs flots..... Notre
arc-en-ciel est faible, leurs nuages sont lourds. Mais la fin jugera de
la force de l'arc. _Sed in fine videbitur cujus toni._[a68] (aot 1530.)




CHAPITRE IV.

    Des novateurs: Mystiques, etc.


Le comment nous russit mal, c'est la cause de la ruine d'Adam.

Je crains deux choses: l'picurisme et l'enthousiasme, deux sectes
qui doivent rgner encore.

Otez le dcalogue, il n'y a plus d'hrsie. L'criture sainte est le
livre de tous les hrtiques[a69].

Luther nommait les esprits sditieux et prsomptueux, des saints
prcoces qui, avant la maturit, taient piqus des vers et au moindre
vent tombaient de l'arbre. Les rveurs (schwermer) sont comme les
papillons. D'abord c'est une chenille qui se pend  un mur, s'y fait
une petite maison, clot  la chaleur du soleil, et s'envole en
papillon. Le papillon meurt sur un arbre et laisse une longue trane
d'oeufs.

Le docteur Martin Luther disait au sujet des faux frres et hrtiques
qui se sparent de nous, qu'il fallait les laisser faire et ne pas s'en
inquiter; s'ils ne nous coutent point, nous les enverrons avec tous
leurs beaux semblans en enfer[r103].

  [r103] _Ibid._ 292.

Quand je commenai  crire contre les indulgences, je fus pendant
trois ans tout seul, et personne ne me tendait la main[r104].
Aujourd'hui ils veulent tous triompher. J'aurais bien assez de mal
avec mes ennemis sans celui que me font mes bons petits frres. Mais
qui peut rsister  tous? ce sont des jeunes gens tout frais, qui
n'ont rien fait jusqu'ici; moi je suis vieux maintenant, et j'ai eu de
grandes peines, de grands travaux. Osiander peut faire le fier; il a du
bon temps; il a deux prdications  faire par semaine et quatre cents
florins par an.

  [r104] _Ibid._ 193.

En 1521, il vint chez moi l'un de ceux de Zwickau, du nom de Marcus,
assez affable dans ses manires, mais frivole dans ses opinions et dans
sa vie[r105]. Il voulait confrer avec moi au sujet de sa doctrine.
Comme il ne parlait que de choses trangres  l'criture, je lui dis
que je ne reconnaissais que la parole de Dieu, et que, s'il voulait
tablir autre chose, il devait au moins prouver sa mission par des
miracles. Il me rpondit: Des miracles? ah! vous en verrez dans sept
ans. Dieu mme ne pourrait m'enlever ma foi. Il dit aussi: Je vois de
suite si quelqu'un est lu ou non.--Aprs qu'il m'eut beaucoup parl
du _talent_ qu'il ne fallait pas enfouir, du _dgrossissement_, de
l'_ennui_, de l'_attente_, je lui demandai qui comprenait cette langue.
Il me rpondit qu'il ne prchait que devant les disciples croyans et
habiles. Comment vois-tu qu'ils sont habiles? lui dis-je.--Je n'ai qu'
les regarder, rpondit-il, pour voir leur _talent_.--Quel _talent_, mon
ami, trouves-tu en moi par exemple?--Vous tes encore au premier degr
de la mobilit, me rpondit-il, mais il viendra un temps o vous serez
au premier de l'immobilit comme moi.--Sur ce, je lui citai plusieurs
textes de l'criture et nous nous sparmes. Quelque temps aprs, il
m'crivit une lettre trs amicale, pleine d'exhortations; mais je lui
rpondis: Adieu, cher Marcus.

  [r105] _Ibid._ 282.

Plus tard, il vint chez moi un tourneur qui se disait aussi prophte.
Il me rencontra au moment o je sortais de ma maison, et me dit
d'un ton hardi: Monsieur le docteur, je vous apporte un message
de mon Pre.--Qui est donc ton pre? lui dis-je.--Jsus-Christ,
rpondit-il.--C'est notre pre commun, lui dis-je; que t'a-t-il ordonn
de m'annoncer?--Je dois vous annoncer, de la part de mon pre, que Dieu
est irrit contre le monde.--Qui te l'a dit?--Hier, en sortant par la
porte de Koswick, j'ai vu dans l'air un petit nuage de feu; cela prouve
videmment que Dieu est irrit[a70]. Il me parla encore d'un autre
signe. Au milieu d'un sommeil profond, dit-il, j'ai vu des ivrognes
assis  table, qui disaient: Buvons, buvons; et la main de Dieu tait
au-dessus d'eux. Soudain l'un d'eux me versa de la bire sur la tte et
je m'veillai.--coute, mon ami, lui dis-je alors, ne plaisante pas
ainsi avec le nom et les ordres de Dieu; et je le rprimandai vivement.
Quand il vit dans quelles dispositions j'tais  son gard, il s'en
alla tout en colre et murmurant: Sans doute quiconque ne pense pas
comme Luther est un fou.

Une autre fois encore, j'eus affaire  un homme des Pays-Bas. Il
voulait disputer avec moi _jusqu'au feu inclusivement_, disait-il.
Quand je vis son ignorance, je lui dis: Ne vaudrait-il pas mieux que
nous disputassions sur quelques canettes de bire? Ce mot le fcha,
et il s'en alla. Le diable est un esprit orgueilleux; il ne saurait
souffrir qu'on le mprise.

Matre Stiefel vint  Wittemberg, parla secrtement avec le docteur
Luther, et lui montra son opinion en vingt articles, sur le jugement
dernier[r106]. Il pensait que le jugement aurait lieu le jour de
saint Luc. On lui dit de se tenir tranquille et de n'en point parler;
ce qui le chagrina fort. Cher seigneur docteur, dit-il, je m'tonne
que vous me dfendiez de prcher ceci, et que vous ne vouliez pas me
croire. Il est cependant sr que je dois en parler, quoique je ne le
fasse point volontiers. Le docteur Luther lui rpliqua: Cher matre,
vous avez bien pu vous taire dix ans sur ce sujet, pendant le rgne
de la papaut; tenez-vous encore tranquille pour le peu de temps qui
reste.--Mais ce matin mme, comme je me mettais en marche de bonne
heure, j'ai vu un arc-en-ciel trs beau, et j'ai pens  la venue du
Christ.--Non, il n'y aura point alors d'arc-en-ciel; d'un mme coup le
feu du tonnerre consumera toute crature. Un fort et puissant son de
trompette nous rveillera tous. Ce n'est pas avec le son du chalumeau
que l'on se fera entendre sur-le-champ  ceux qui sont dans la tombe.
(1533.)

  [r106] _Ibid._ 367.

Michel Stiefel croit tre le septime ange qui annonce le dernier
jour[a71]; il donne ses livres et ses meubles, comme s'il n'en avait
plus besoin.

Bileas est certainement damn, quoiqu'il ait eu de bien grandes
rvlations, pas moindres que celles de Daniel; car il embrasse
aussi les quatre empires[r107]. C'est un terrible exemple pour les
orgueilleux. Oh! humilions-nous.

  [r107] _Ibid._ 192.

Le docteur Jeckel est un compagnon de l'espce de Eisleben
(Agricola)[r108]. Il faisait la cour  ma nice Anna; mais je lui
dis: Cela ne doit point se faire, dans toute l'ternit! Et  la
petite fille: Si tu veux l'avoir, te-toi pour toujours de devant mes
yeux; je ne veux plus te voir ni t'entendre.

  [r108] _Ibid._ 287.

Le duc Henri de Saxe tant venu  Wittemberg, le docteur Martin Luther
lui parla deux fois contre le docteur Jeckel, et exhorta le prince 
songer aux maux de l'glise. Jeckel avait prch la doctrine suivante:
Fais ce que tu veux, crois seulement, tu seras sauv.--Il faudrait
dire: Quand tu seras _ren_, et devenu un nouvel homme, fais alors
ce qui se prsente  toi. Les sots ne savent point ce que c'est que
la foi... Un pasteur de Torgau vint se plaindre au docteur Luther
de l'insolence et de l'hypocrisie du docteur Jeckel, qui, par ses
ruses, avait attir  lui tous ceux de la noblesse, du conseil, et le
prince mme. Le docteur l'ayant entendu, frmit, soupira, se tut, et
se mit en prire; et le mme jour, il ordonna qu'on exiget d'Eisleben
(Agricola), qu'il ft une rtractation publique, ou qu'il ft
publiquement confondu.

Le docteur Luther faisant reproche  Jeckel de ce qu'ayant si peu
d'exprience, tant si peu exerc dans la dialectique et la rhtorique,
il osait entreprendre de telles choses contre ses matres et
prcepteurs, il rpondit[r109]: Je dois craindre Dieu plus que mes
prcepteurs; j'ai un Dieu aussi bien que vous... Le docteur Jeckel se
mit ensuite  table pour souper; il avait l'air sombre; et le docteur
Luther se curait les dents, ainsi que les convives venus de Freyberg.
Alors Luther se mit  dire: Si j'avais rendu la cour aussi pieuse
que vous le monde, j'aurais bien travaill, etc. Et Jeckel se tenait
toujours avec un air sombre, les yeux baisss, montrant, par cette
contenance, ce qu'il avait en esprit. Enfin Luther se leva, et voulut
sortir; Jeckel aurait encore bien voulu s'expliquer et discuter avec
lui; mais le docteur ne voulut plus lui parler.

  [r109] _Ibid._ 290.

_Des Antinomiens, et particulirement d'Eisleben
(Agricola)[r110]._--Ah! combien cela fait mal, quand on perd un bon
ami qu'on aimait beaucoup! J'ai eu cet homme-l  ma table; il a t
mon bon compagnon, il riait avec moi, il tait gai... et voil qu'il
se met contre moi!... Cela n'est point  souffrir. Rejeter la loi sans
laquelle il n'y a ni glise, ni gouvernement, cela ne s'appelle pas
percer le tonneau, mais le dfoncer.... C'est le moment de combattre...
Puis-je le voir s'enorgueillir pendant ma vie, et vouloir gouverner?...
Il ne suffit pas qu'il dise, pour s'excuser, qu'il n'a parl que du
docteur Creuziger et de matre Roerer. Le Catchisme, l'Explication
du dcalogue et la Confession d'Augsbourg, sont miens, et non point 
Creuziger ou  Roerer... Il veut enseigner la pnitence par l'amour
de la justice. Ainsi, il ne prche qu'aux hommes justes et pieux
la rvlation du courroux divin. Il ne prche pas pour les impies.
Cependant saint Paul dit: _La Loi est donne aux injustes_. En somme,
en tant la Loi, il te aussi l'vangile; il tire notre croyance du
ferme appui de la conscience, pour la soumettre aux caprices de la
chair.

  [r110] _Ibid._ 287.

Qui aurait pens  la secte des antinomiens[r111]?... J'ai surmont
trois cruels orages: Mnzer, les sacramentaires et les anabaptistes. Il
faudra donc crire sans fin! Je ne dsire pas vivre long-temps, car il
n'y a plus de paix  esprer. (1538.)

  [r111] _Ibid._ 288.

Le docteur Luther ordonna  matre Ambroise Bernd d'apprendre aux
professeurs de l'universit  ne point tre factieux,  ne point
prparer de schisme, et il dfendit que matre Eisleben ft lu
doyen... Dites cela  vos facultistes, et s'ils n'en font rien, je
prcherai contre eux. (1539.)

Le dernier jour de novembre, Luther tait en joie et en gat avec ses
cousins, son frre, sa soeur, et quelques bons amis de Mansfeld. On
fit mention de matre Grickel, et ils le priaient pour lui. Le docteur
rpondit: J'ai tenu cet homme-l pour mon plus fidle ami; mais il
m'a tromp par ses ruses, j'crirai bientt contre lui; qu'il y prenne
garde; il n'y a en lui aucune pnitence. (1538.)

J'ai eu tant de confiance en cet homme-l (Eisleben), que, lorsque
j'allai  Smalkalde, en 1537, je lui recommandai ma chaire, mon glise,
ma femme, mes enfans, ma maison, tout ce que j'avais de secret[r112].

  [r112] _Ibid._ 291.

Le dernier jour de janvier, 1539, au soir, le docteur Luther lut les
propositions qu'Eisleben allait soutenir contre lui; il y avait mis je
ne sais quelles absurdits de Sal et de Jonathas (J'ai mang un peu
de miel et c'est pour cela que je meurs). Jonathas, dit Luther, c'est
matre Eisleben qui mange le miel et prche l'vangile; Sal, c'est
Luther... Ah! Eisleben, es-tu donc un tel... Oh! Dieu te pardonne ton
amertume!

Si la Loi est ainsi renvoye de l'glise au conseil,  l'autorit
civile, celle-ci dira  son tour: Nous sommes aussi de fidles
chrtiens, la Loi ne nous regarde point. Le bourreau finira par en
dire autant. Il n'y aura plus que grce, douceur, et bientt caprices
effrns et sclratesse. Ainsi commena Mnzer.

En 1540, Luther donna un repas auquel assistrent les principaux
membres de l'Universit[r113]. Vers la fin du repas, quand tout le
monde fut en belle humeur, un verre  cercles de couleurs fut apport.
Luther y versa du vin et le vida  la sant des convives. Ceux-ci lui
rendirent son salut en vidant le verre chacun  son tour,  la sant de
leur hte. Quand ce fut le tour de matre Eisleben, Luther lui prsenta
le verre en disant: Mon cher, ce qui, dans ce verre, est au-dessus du
premier cercle, ce sont les dix commandemens; de l jusqu'au second,
c'est le _credo_; jusqu'au troisime c'est le _pater noster_; le
catchisme est au fond. Puis il le vida lui-mme, le fit remplir de
nouveau et le donna  matre Eisleben. Celui-ci n'alla point au-del du
premier cercle, il remit le verre sur la table et ne le put regarder
sans une espce d'horreur. Luther le vit, et il dit aux convives: Je
savais bien que matre Eisleben ne boirait qu'aux Commandemens, et
qu'il laisserait le _credo_, le _pater noster_ et le catchisme.

  [r113] _Ibid._ 129.

Matre Jobst tant  la table de Luther, lui montra des propositions
d'aprs lesquelles on ne devait point prcher la Loi, puisque ce n'est
pas elle qui nous justifie[r114]. Luther s'emporta et dit: Faut-il
que les ntres commencent de telles choses, mme de notre vivant.
Ah! combien nous devons honorer matre Philippe (Mlanchton), qui
enseigne avec clart et vrit l'usage et l'utilit de la Loi. Elle se
vrifie, la prophtie du comte Albert de Mansfeld qui m'crivait: _Il
y a derrire cette doctrine un Mnzer_. En effet celui qui dtruit la
doctrine de la Loi, dtruit en mme temps _politicam et oeconomiam_.
Si l'on met la Loi en dehors de l'glise, il n'y aura plus de pch
reconnu dans le monde: car l'vangile ne dfinit et ne punit le pch
qu'en recourant  la Loi. (1541.)

  [r114] _Ibid._ 124.

Si, au commencement, j'ai dans ma doctrine parl et crit si durement
contre la Loi, cela est venu de ce que l'glise chrtienne tait
charge de superstitions, sous lesquelles Christ tait tout--fait
obscurci et enterr[r115]. Je voulais sauver et affranchir de cette
tyrannie de la conscience les mes pieuses et craignant Dieu. Mais je
n'ai jamais rejet la Loi...[a72]

  [r115] _Ibid._ 125.




CHAPITRE V.

    Tentations: Regrets et doutes des amis, de la femme; Doutes de
    Luther lui-mme.


Matre Philippe Mlanchton dit un jour la fable suivante  la table du
docteur Martin Luther[r116]: Un homme avait pris un petit oiseau, et
le petit oiseau aurait bien voulu tre libre, et il disait  l'homme:
O mon bon ami, lche-moi, je te montrerai une belle perle qui vaut
bien des milliers de florins! Tu me trompes, dit l'homme. Oh non!
aie confiance, viens avec moi, je vais te la montrer. L'homme lche
l'oiseau, qui se perche sur un arbre et lui chante: _Crede parm, tua
serva, et qu perire, relinque_ (ne te confie pas trop, garde bien le
tien, laisse ce qui est perdu sans retour). C'tait en effet une belle
perle qu'il lui laissait.

  [r116] _Ibid._ 445.

Philippe me demandait une fois que je voulusse lui tirer de la Bible
une devise, mais telle qu'il ne s'en lasst point[r117]. On ne peut
rien donner  l'homme dont il ne se lasse.

  [r117] _Ibid._ 29.

Si Philippe n'et pas t si afflig par les tentations, il aurait des
ides et des opinions singulires[r118].

  [r118] _Ibid._ 195.

Le paradis de Luther est trs grossier. Il croit que, dans le nouveau
ciel et la nouvelle terre, il y aura aussi des animaux utiles[r119].
Je pense souvent  la vie ternelle et aux joies que l'on doit y
trouver, mais je ne puis comprendre  quoi nous y passerons le temps,
car il n'y aura aucun changement, aucun travail, ni boire, ni manger,
ni affaire; mais je pense que nous aurons assez d'objets  contempler.
Sur cela, Philippe Mlanchton dit trs bien: Matre, montrez-nous le
Pre; cela nous suffit.

  [r119] _Ibid._ 305.

Les paysans ne sont pas dignes de tant de fruits que porte la
terre[r120]. Je remercie plus notre Seigneur pour un arbre que
tous les paysans pour tous leurs champs. Ah! _domine doctor_, dit
Mlanchton, exceptez-en quelques-uns, tels qu'Adam, No, Abraham,
Isaac.

  [r120] _Ibid._ 52.

Le docteur Jonas disait  souper: Ah! comme saint Paul parle
magnifiquement de sa mort. Je ne puis pourtant le croire[r121].--Il
me semble aussi, dit le docteur Luther, que saint Paul lui-mme ne
pouvait penser sur cette matire avec autant de force qu'il parlait;
moi-mme, malheureusement, je ne puis sur cet article croire aussi
fortement que prcher, parler et crire, aussi fortement que d'autres
gens s'imaginent que je crois. Et il ne serait peut-tre pas bon que
nous fissions tout ce que Dieu commande, car c'en serait fait de sa
divinit; il se trouverait menteur, et ne pourrait rester vridique
dans ses paroles.

  [r121] _Ibid._ 137.

Un mchant et horrible livre contre la sainte Trinit ayant t publi
par l'impression, en 1532, le docteur Martin Luther dit[r122]: Ces
esprits chimriques ne croient pas que d'autres gens aient eu aussi des
tentations sur cet article. Mais pourquoi opposer ma pense  la parole
de Dieu et au Saint-Esprit (_opponere meam cogitationem verbo Dei, et
spiritui sancto_)? Cette opposition ne soutient pas l'examen.

  [r122] _Ibid._ 70.

La femme du docteur lui disait[r123]: Seigneur docteur, d'o vient
que sous la papaut nous priions si souvent et avec tant de ferveur,
tandis qu'aujourd'hui notre prire est tout--fait froide, et nous
prions rarement? Le docteur rpondit: Le diable pousse sans cesse
ses serviteurs  pratiquer diligemment son culte.

  [r123] _Ibid._ 150.

Le docteur Martin Luther exhortait sa femme  lire et couter avec soin
la parole de Dieu, particulirement le psautier[r124]. Elle rpondit
qu'elle l'coutait suffisamment, et en lisait chaque jour; qu'elle
pourrait mme, s'il plaisait  Dieu, en rpter beaucoup de choses.
Le docteur soupira et dit: Ainsi commence le dgot de la parole de
Dieu. C'est le signe d'un mal futur. Il viendra de nouveaux livres, et
la sainte criture sera mprise, jete dans un coin, et comme on dit:
sous la table.

  [r124] _Ibid._

Luther demandait  sa femme si elle aussi croyait qu'elle ft sainte?
Elle s'en tonna, et dit: Comment puis-je tre sainte, je suis une
grande pcheresse. Il dit alors: Voyez pourtant l'horreur de la
doctrine papale, comme elle a bless les coeurs et proccup tout
l'homme intrieur. Ils ne sont plus capables de rien voir, hors la
pit et la saintet personnelle et extrieure des oeuvres que l'homme
mme fait pour soi.

Le _Pater noster_ et la foi, me rassurent contre le diable[r125].
Ma petite Madeleine et mon petit Jean prient en outre pour moi, ainsi
que beaucoup d'autres chrtiens... J'aime ma Catherine, je l'aime plus
que moi-mme, car je voudrais mourir plutt que de lui voir arriver du
mal  elle et  ses enfans; j'aime aussi mon Seigneur Jsus-Christ qui,
par pure misricorde, a vers son sang pour moi; mais ma foi devrait
tre beaucoup plus grande et plus vive. O mon Dieu! ne juge point ton
serviteur[r126]!

  [r125] _Ibid._ 135.

  [r126] _Ibid._ 140.

Ce qui ne contribue pas peu  affliger et tenter les coeurs, c'est que
Dieu semble capricieux et changeant. Il a donn  Adam des promesses et
des crmonies, et cela a fini avec l'arc-en-ciel et l'arche de No.
Il a donn  Abraham la circoncision,  Mose des signes miraculeux, 
son peuple la Loi; mais au Christ, et par le Christ, l'vangile, qui
est considr comme annulant tout cela. Et voil que les Turcs effacent
cette voix divine, et disent: Votre loi durera bien quelque temps, mais
elle finira par tre change. (Luther n'ajoute aucune rflexion.)




CHAPITRE VI.

    Le diable.--Tentations.


Une fois, dans notre clotre  Wittemberg, j'ai entendu distinctement
le bruit que faisait le diable. Comme je commenais  lire le psautier,
aprs avoir chant matines, que j'tais assis, que j'tudiais et que
j'crivais pour ma leon, le diable vint et fit trois fois du bruit
derrire mon pole, comme s'il en et tran un boisseau. Enfin, comme
il ne voulait point finir, je rassemblai mes petits livres et allai me
mettre au lit... Je l'entendis encore une nuit au-dessus de ma chambre
dans le clotre; mais comme je remarquai que c'tait le diable, je n'y
fis pas attention et me rendormis.

Une jeune fille qui tait l'amie du vieil conome  Wittemberg, se
trouvant malade, il se prsenta  elle une vision comme si c'et t
le Christ sous une forme belle et magnifique; elle y crut et se mit 
prier cette figure[r127]. On envoya en hte au clotre chercher le
docteur Luther. Lorsqu'il et vu la figure, qui n'tait qu'un jeu et
une singerie du diable, il exhorta la fille  ne pas se laisser duper
ainsi. En effet, ds qu'elle eut crach au visage du fantme, le diable
disparut, la figure se changea en un grand serpent qui courut  la
fille et la mordit  l'oreille, de sorte que le sang coula. Le serpent
s'vanouit bientt. Le docteur Luther vit la chose de ses propres yeux,
avec beaucoup d'autres personnes. (L'diteur des Conversations ne dit
point tenir cette histoire de Luther.)

  [r127] _Ibid._ 92, verso.

Un pasteur des environs de Torgau se plaignait  Luther que le
diable faisait la nuit, un bruit, un tumulte et un renversement
extraordinaires dans sa maison, qu'il lui cassait ses pots et sa
vaisselle de bois, lui jetait les morceaux  la tte, et riait ensuite.
Il faisait ce mange depuis un an, et ni sa femme, ni ses enfans ne
voulaient plus rester dans la maison[r128]. Luther dit au pasteur:
Cher frre, sois fort dans le Seigneur, ne cde point  ce meurtrier
de diable. Si l'on n'a point invit et attir cet hte chez soi par
ses pchs, on peut lui dire: _Ego auctoritate divin hic sum pater
familias et vocatione coelesti pastor ecclesi_; mais toi, diable, tu
te glisses dans cette maison comme un voleur et un meurtrier. Pourquoi
ne restes-tu pas dans le ciel? Qui t'a invit ici?

  [r128] _Ibid._ 208.

_Sur une possde._ Puisque ce diable est un esprit jovial, et
qu'il se moque de nous tout  son aise, il nous faut d'abord prier
srieusement pour la jeune fille qui souffre ainsi  cause de nos
pchs. Ensuite il faut mpriser cet esprit et s'en rire, mais ne
pas aller l'prouver par des exorcismes et autres choses srieuses,
parce que la superbe diabolique se rit de tout cela. Persvrons dans
la prire pour la jeune fille et dans le mpris pour le diable, et
enfin, avec la grce du Christ, il se retirera. Il serait bon aussi
que les princes voulussent rformer leurs vices, dans lesquels cet
esprit malin nous montre qu'il triomphe. Je te prie, puisque c'est une
chose digne d'tre publie, de t'informer exactement de toutes les
circonstances; pour carter toute fraude, assure-toi si les pices
d'or que cette fille avale sont de vraies pices d'or, et de bon aloi.
Car j'ai t jusqu' prsent obsd de tant de fourberies, de ruses,
de machinations, de mensonges, d'artifices, que je ne me prte plus
aisment  rien croire que je n'aie vu faire et dire. (5 aot 1536.)

Que ce pasteur n'ait pas la conscience trouble de ce qu'il a enseveli
cette femme qui s'tait tue elle-mme, si toutefois elle s'est tue.
Je connais beaucoup d'exemples semblables, mais je juge ordinairement
que les gens ont t tus simplement et immdiatement par le diable,
comme un voyageur est tu par un brigand. Car, lorsqu'il est vident
que le suicide n'a pu avoir lieu naturellement, quand il s'agit d'une
corde, d'une ceinture ou (comme dans le cas dont tu me parles) d'un
voile pendant et sans noeud, qui ne tuerait pas mme une mouche, il
faut croire, selon moi, que c'est le diable qui fascine les hommes et
leur fait croire qu'ils font toute autre chose, par exemple une prire;
et cependant le diable les tue. Nanmoins le magistrat fait bien de
punir avec la mme svrit, de peur que Satan ne prenne courage pour
s'introduire. Le monde mrite bien de tels avertissemens, puisqu'il
picurise et pense que le dmon n'est rien. (1er dcembre 1544.)

Satan a voulu tuer notre prieur, en jetant sur lui un pan de mur. Mais
Dieu l'a miraculeusement sauv. (4 juillet 1524.)

Les fous, les boiteux, les aveugles, les muets sont des hommes
chez qui les dmons se sont tablis. Les mdecins qui traitent ces
infirmits, comme ayant des causes naturelles, sont des ignorans qui ne
connaissent point toute la puissance du dmon. (14 juillet 1528.)

Il y a des lieux dans beaucoup de pays, o habitent les
diables[r129]. La Prusse a grand nombre de mauvais esprits. En
Suisse, non loin de Lucerne, sur une haute montagne, il y a un lac
qu'on appelle l'tang de Pilate; le diable y est tabli d'une manire
terrible. Dans mon pays, il y a un tang situ de mme. Si l'on y
jette une pierre, il s'lve un grand orage, et tout le pays tremble 
l'entour. C'est une habitation de diables qui y sont prisonniers.

  [r129] _Ibid._ 212.

Le diable a emport  Sussen, le jour du vendredi saint, trois cuyers
qui s'taient vous  lui.(1538.)

Un jour de grand orage, Luther disait: C'est le diable qui fait ce
temps-l; les vents ne sont autre chose que de bons ou de mauvais
esprits. Le diable respire et souffle[r130].

  [r130] _Ibid._ 219.

Deux nobles avaient jur de se tuer l'un l'autre (du temps de
Maximilien). Le diable ayant tu l'un d'eux dans son lit avec l'pe
de l'autre, le survivant fut amen sur la place publique. On enleva
la terre couverte par son ombre, et on le bannit du pays. C'est ce
qui s'appelle _mors civilis_. Le docteur Grgoire Bruck, chancelier de
Saxe, fit ce rcit  Luther.

Suivent deux histoires de gens avertis d'avance qu'ils seraient
emports par le diable, et qui, _quoiqu'ils eussent reu le saint
sacrement, et qu'ils fussent gards avec des cierges par leurs amis_
en prires, n'en furent pas moins emports au jour et  l'heure
marqus[r131]. Il a bien crucifi notre Seigneur lui-mme. Mais,
pourvu qu'il n'emporte pas l'me, tout va bien.

  [r131] _Ibid._ 214.

Le diable promne les gens dans leur sommeil de ct et d'autre, de
sorte qu'ils font toute chose comme s'ils veillaient[r132]. Autrefois
les papistes, comme gens superstitieux, disaient que de tels hommes
devaient ne pas avoir t bien baptiss, ou qu'ils l'avaient peut-tre
t par un prtre ivre.

  [r132] _Ibid._ 213.

Aux Pays-Bas et en Saxe, un chien monstrueux sent les gens qui doivent
mourir, et rde autour[r133]...

  [r133] _Ibid._ 221.

Les moines conduisaient chez eux un possd[r134]. Le diable qui
tait en lui, dit aux moines: O mon peuple, que t'ai-je fait! _Popule
meus, quid feci tibi?_

  [r134] _Ibid._ 222.

On racontait  la table de Luther qu'un jour, dans une cavalcade de
gentilshommes, l'un d'eux s'tait cri en piquant des deux: Au diable
le dernier! Comme il avait deux chevaux, il en lcha un; et celui-ci,
restant le dernier, le diable l'emporta avec lui dans les airs[r135].
Luther dit  cette occasion: Il ne faut pas convier Satan  notre
table. Il vient sans avoir t pri. Tout est plein de diables autour
de nous; nous-mmes, qui veillons et qui prions journellement, nous
avons assez affaire  lui.

  [r135] _Ibid._ 205.

Un vieux cur, faisant un jour sa prire, entendit derrire lui le
diable qui voulait l'en empcher, et qui grognait comme aurait fait
tout un troupeau de porcs[r136]. Le vieux cur, sans se laisser
effrayer, se retourna et lui dit: Matre diable, il t'est bien advenu
ce que tu mritais; tu tais un bel ange, et te voil maintenant un
vilain porc. Aussitt les grognemens cessrent, car le diable ne peut
souffrir qu'on le mprise... La foi le rend faible comme un enfant.

  [r136] _Ibid._ 205.

Le diable redoute la parole de Dieu. Il ne la peut mordre; il s'y
brche les dents.

Un jeune vaurien, sauvage et emport, buvait un jour avec quelques
compagnons dans un cabaret. Quand il n'eut plus d'argent, il dit
que s'il se trouvait quelqu'un qui lui payt un bon cot, il lui
vendrait son me. Peu aprs, un homme entra dans le cabaret, se mit 
boire avec le vaurien, et lui demanda s'il tait vritablement prt
 vendre son me. Celui-ci rpondit hardiment oui, et l'homme lui
paya  boire toute la journe. Sur le soir, quand le garon fut ivre,
l'inconnu dit aux autres qui taient dans le cabaret: Messieurs, qu'en
pensez-vous? si quelqu'un achte un cheval, la selle et la bride ne lui
appartiennent-elles pas aussi? Les assistans s'effrayrent beaucoup 
ces mots, et ne voulurent d'abord pas rpondre, mais, comme l'tranger
les pressait, ils dirent  la fin: Oui, la selle et la bride sont
aussi  lui. Aussitt le diable (car c'tait lui), saisit le mauvais
sujet et l'emporta avec lui  travers le plafond, de sorte que l'on n'a
jamais su ce qu'il est devenu.

Une autre fois, Luther raconta l'histoire d'un soldat, qui avait dpos
de l'argent chez son hte, dans le Brandebourg[r137]. Cet hte,
quand le soldat lui redemanda son argent, nia d'avoir rien reu. Le
soldat furieux se jeta sur lui, et le maltraita, mais le fourbe le fit
arrter par la justice et l'accusa d'avoir viol la _paix domestique_
(_hausfriede_). Pendant que le soldat tait en prison, le diable vint
chez lui et lui dit: Demain tu seras condamn  mort et excut. Si tu
me vends ton corps et ton me, je te dlivre. Le soldat n'y consentit
point. Alors le diable lui dit: Si tu ne veux pas, coute au moins
le conseil que je te donne. Demain, quand tu seras devant les juges,
je me tiendrai prs de toi, en bonnet bleu avec une plume blanche.
Demande alors aux juges qu'ils me laissent plaider ta cause, et je te
tirerai de l. Le lendemain, le soldat suivit le conseil du diable, et
comme l'hte persistait  nier, l'avocat en bonnet bleu lui dit: Mon
ami, comment peux-tu ainsi te parjurer? L'argent du soldat se trouve
dans ton lit, sous le traversin. Seigneurs chevins, envoyez-y et vous
verrez que je dis vrai. Quand l'hte entendit cela, il s'cria avec un
gros jurement: Si j'ai reu l'argent, je veux que le diable m'enlve
sur l'heure. Mais les sergens envoys  l'auberge trouvrent l'argent
 la place indique, et l'apportrent devant le tribunal. Alors l'homme
au bonnet bleu dit en ricanant: Je savais bien que j'aurais l'un
des deux, le soldat ou l'aubergiste. Il tordit le cou  celui-ci et
l'emporta dans les airs.--Luther, ayant cont l'histoire, ajouta qu'il
n'aimait pas qu'on jurt par le diable, comme faisaient beaucoup de
gens, car, disait-il, le mauvais drle n'est pas loin; l'on n'a pas
besoin de le peindre sur les murs pour qu'il soit prsent.

  [r137] _Ibid._ 205.

Il y avait  Erfurth deux tudians, dont l'un aimait si fort une jeune
fille, qu'il en serait devenu bientt fou[r138]. L'autre, qui tait
sorcier, sans que son camarade en st rien, lui dit: Si tu promets de
ne point lui donner un baiser et de ne point la prendre dans tes bras,
je ferai en sorte qu'elle vienne te trouver. Il la fit venir en effet.
L'amant, qui tait un beau jeune homme, la reut avec tant d'amour, et
il lui parlait si vivement, que le sorcier craignait toujours qu'il ne
l'embrasst; enfin il ne put se contenir. A l'instant mme elle tomba
et mourut. Quand ils la virent morte, ils eurent grand'peur, et le
sorcier dit: Employons notre dernire ressource. Il fit si bien, que
le diable la reporta chez elle, et qu'elle continua de faire tout ce
qu'elle faisait auparavant dans la maison; mais elle tait fort ple et
ne parlait point. Au bout de trois jours, les parens allrent trouver
les thologiens, et leur demandrent ce qu'il fallait faire. A peine
ceux-ci eurent-ils parl fortement  la fille, que le diable se retira
d'elle; le cadavre tomba raide avec une grande puanteur[a73].

  [r138] _Ibid._ 215.

Le docteur Luc Gauric, le sorcier que vous avez fait venir d'Italie,
m'a souvent avou que son matre conversait avec le diable[r139].

  [r139] _Ibid._ 216.

Le diable peut se changer en homme ou en femme pour tromper, de telle
manire qu'on croit tre couch avec une femme en chair et en os, et
qu'il n'en est rien; car, suivant le mot de saint Paul, le diable est
bien fort avec les fils de l'impit[r140]. Comme il en rsulte
souvent des enfans ou des diables, ces exemples sont effrayans et
horribles. C'est ainsi que ce qu'on appelle le _nix_, attire dans l'eau
les vierges ou les femmes pour crer des diablotins. Le diable peut
aussi drober des enfans; quelquefois dans les six premires semaines
de leur naissance, il enlve  leur mre ces pauvres cratures pour en
substituer  leur place d'autres, nomms _supposititii_, et par les
Saxons, _kilkropff_.

  [r140] _Ibid._ 216.

Il y a huit ans, j'ai vu et touch moi-mme  Dessau un enfant qui
n'avait pas de parens, et qui venait du diable. Il avait douze ans, et
tait tout--fait conform comme un enfant ordinaire. Il ne faisait que
manger, et mangeait autant que quatre paysans ou batteurs en grange. Il
faisait aussi tous ses besoins. Mais quand on le touchait, il criait
comme un possd; s'il arrivait quelque accident malheureux dans la
maison, il s'en rjouissait et riait; si, au contraire tout allait
bien, il pleurait continuellement. Je dis aux princes d'Anhalt avec
qui j'tais: Si j'avais  commander ici, je ferais jeter cet enfant
dans la Moldau, au risque de m'en faire le meurtrier. Mais l'lecteur
de Saxe et les princes n'taient pas de mon opinion. Je leur dis
alors de faire prier Dieu dans l'glise pour qu'il enlevt le dmon.
On rpta ces prires tous les jours pendant une anne, et aprs ce
temps l'enfant mourut. Quand le docteur eut racont cette histoire,
quelqu'un lui demanda pourquoi il aurait voulu jeter cet enfant 
l'eau. C'est, rpondit-il, que les enfans de cette espce ne sont autre
chose,  mon sens, qu'une masse de chair, sans me. Le diable est
bien capable de produire de ces choses; tout ainsi qu'il anantit les
facults des hommes, quand il les possde corporellement, de manire 
leur enlever la raison et  les rendre sourds et aveugles pour quelque
temps, de mme il habite dans ces masses de chair et est lui-mme
leur me.--Il faut que le diable soit bien puissant pour tenir ainsi
nos esprits prisonniers. Origne, ce me semble, n'a pas assez compris
cette puissance; autrement il n'aurait point pens que le diable pourra
obtenir grce au Jugement dernier. Quel horrible pch de se rvolter
ainsi sciemment contre son Dieu, son crateur!

En Saxe, prs de Halberstadt, il y avait un homme qui avait un
_kilkropff_. Cet enfant pouvait puiser sa mre et cinq autres femmes
en les ttant, et il dvorait outre cela tout ce qu'on lui prsentait.
On donna  l'homme le conseil de faire un plerinage  Holckelstadt,
de vouer son _kilkropff_  la Vierge Marie, et de le faire bercer en
cet endroit. L'homme suivit cet avis, et il emporta son enfant dans
un panier; mais, en passant sur un pont, un autre diable, qui tait
dans la rivire, se mit  crier: _Kilkropff! kilkropff!_ L'enfant, qui
tait dans le panier, et qui n'avait jamais encore prononc un seul
mot, rpondit: Oh! oh! oh! Le diable de la rivire lui demanda ensuite:
O vas-tu? L'enfant du panier rpondit: Je m'en vais  Holckelstadt, 
notre Mre bien-aime, pour me faire bercer. Le paysan, trs effray,
jeta l'enfant et le panier dans la rivire; sur quoi les deux diables
se mirent  s'envoler ensemble. Ils crirent: Oh! oh! oh! firent
quelques cabrioles l'un par-dessus l'autre et s'vanouirent.

Luther, en sortant un dimanche de l'glise du chteau o il avait
prch, rencontra un landsknecht qui s'adressa  lui, se plaignant des
tentations continuelles qu'il avait  essuyer de la part du diable,
disant qu'il venait souvent  lui et le menaait de l'enlever dans les
airs. Pendant qu'il parlait ainsi, le docteur Pomer, qui passait par
ce chemin, s'approcha aussi de lui et aida Luther  le consoler. Ne
dsesprez pas, lui disaient-ils, car malgr ces tentations du diable,
vous n'tes point  lui. Notre Seigneur Jsus-Christ a aussi t tent
par lui, mais il l'a surmont par la parole de Dieu. Dfendez-vous de
mme par la parole de Dieu et par la prire. Luther ajouta: Si le
diable te tourmente et te menace de t'emmener, rponds-lui: Je suis
 Jsus-Christ, qui est mon Seigneur; c'est en lui que je crois, et
c'est auprs de lui que je serai un jour. Il a dit lui-mme qu'aucune
puissance ne pourra enlever les chrtiens de sa main. Pense plutt
 Dieu qui est au ciel qu'au diable, et cesse de t'effrayer de ses
ruses. Je sais bien qu'il serait fort aise de t'enlever, mais il ne le
peut. Il est comme le voleur qui voudrait bien mettre la main sur le
coffre-fort du riche; la volont ne lui manque pas, mais le pouvoir.
De mme Dieu ne permettra pas au diable de te faire du mal. coute
fidlement la parole divine, prie avec ferveur, travaille, ne sois pas
trop souvent seul, et tu verras que Dieu te dlivrera de Satan et te
conservera dans son troupeau.

Un jeune ouvrier, marchal ferrant de son tat, prtendait tre
poursuivi par un spectre  travers toutes les rues de la ville.
Luther le fit venir chez lui et l'interrogea en prsence de plusieurs
personnes doctes. Le jeune homme disait que le spectre qui le
poursuivait lui avait reproch comme un sacrilge d'avoir communi sous
les deux espces, et qu'il lui avait dit: Si tu retournes dans la
maison de ton matre, je te tords le cou. C'est pourquoi il n'tait
pas rentr depuis plusieurs jours. Le docteur, aprs l'avoir beaucoup
interrog, lui dit: Prends garde, mon ami, de ne pas mentir. Crains
Dieu, coute sa parole avec attention; retourne chez ton matre, fais
ton travail, et si Satan revient, dis-lui: Je ne veux pas t'obir.
Je n'obirai qu' Dieu qui m'a appel  ce mtier: je resterai ici 
mon travail, et un ange mme viendrait, que je ne m'en laisserais pas
dtourner.

Le docteur Luther, devenu plus g, prouva peu de tentations de la
part des hommes; mais le diable, comme il le reconnat lui-mme,
allait promener avec lui dans le dortoir du clotre; il le vexait
et le tentait. Il avait un ou deux diables qui l'piaient, et s'ils
ne pouvaient parvenir au coeur, ils saisissaient la tte et la
tourmentaient[r141][a74].

  [r141] _Ibid._ 222.

... Cela m'est arriv souvent[r142]. Quand je tenais un couteau
dans les mains, il me venait de mauvaises penses; souvent je ne
pouvais prier, et le diable me chassait de la chambre. Car nous autres
nous avons affaire aux grands diables qui sont docteurs en thologie.
Les Turcs et les papistes ont de petits diablotins qui ne sont point
thologiens, mais seulement juristes.

  [r142] _Ibid._ 220.

Je sais, grce  Dieu, que ma cause est bonne et divine; si Christ
n'est point dans le ciel et Seigneur du monde, alors mon affaire est
mauvaise[r143]. Cependant le diable me serre souvent de si prs dans
la dispute, qu'il m'en vient la sueur. Il est ternellement irrit,
je le sens bien, je le comprends. Il couche avec moi plus prs que ma
Catherine. Il me donne plus de trouble qu'elle de joie... Il me pousse
quelquefois: La Loi, dit-il, est aussi la parole de Dieu; pourquoi
l'opposer toujours  l'vangile?--Oui, dis-je  mon tour; mais elle
est aussi loin de l'vangile que le ciel l'est de la terre, etc.

  [r143] _Ibid._ 224.

Le diable n'est pas,  la vrit, un docteur qui a pris ses
grades[a75], mais du reste il est bien savant, bien expriment[r144].
Il n'a pourtant fait son mtier que depuis six mille ans. Si le diable
est sorti quelquefois des possds, lorsqu'il tait conjur par les
moines et les prtres papistes, en laissant aprs lui quelque signe, un
carreau cass, une fentre brise, un pan de mur ouvert, c'tait pour
faire croire aux gens qu'il avait quitt le corps, mais en effet pour
possder l'esprit, pour les confirmer dans leurs superstitions.

  [r144] _Ibid._ 202.

Au mois de janvier 1532, Luther tomba dangereusement malade. Le mdecin
le crut menac d'une attaque d'apoplexie[r145]. Mlanchton et Rorer,
assis prs de son lit, ayant parl de la joie que la nouvelle de sa
mort causerait sans doute aux papistes, il leur dit avec assurance: Je
ne mourrai pas encore, je le sais certainement. Dieu ne confirmera
point  prsent l'abominable papisme par ma mort. Il ne voudra point
aprs celle de Zwingli et d'OEcolampade, accorder aux papistes un
nouveau sujet de triomphe. Satan, il est vrai, ne songe qu' me
tuer; il ne me quitte d'un pas. Mais ce n'est pas sa volont qui
s'accomplira: ce sera celle du Seigneur.

  [r145] Ukert, t. I, 320.

Ma maladie, qui consiste dans des vertiges et autres choses, n'est
point naturelle; ce que je puis prendre ou faire ne me sert  rien,
quoique j'observe avec soin les conseils de mon mdecin[r146].

  [r146] Tischreden, 210.

En 1536, il maria  Torgau le duc Philippe de Pomranie  la soeur de
l'lecteur[r147]. Au milieu de la crmonie, l'anneau nuptial chappa
de sa main et roula par terre. Il eut un mouvement de terreur, mais se
rassura aussitt en disant: coute, diable, cela ne te regarde pas,
c'est peine perdue, et il continua de prononcer les paroles de la
bndiction.

  [r147] Ukert, t. I, 322.

Pendant que le docteur Luther causait  table avec quelques-uns, sa
femme sortit et tomba en dfaillance[r148]. Lorsqu'elle revint 
elle, le docteur lui demanda quelles penses elle avait eues. Elle
raconta comme elle avait prouv des tentations toutes particulires
qui sont les signes certains de la mort, et qui frappent au coeur
plus srement qu'une balle ou une flche... Celui qui prouve de
telles tentations, dit-il, je lui donnerai un bon conseil, c'est de
penser  quelque chose de gai, de boire un bon coup, de jouer et de
prendre quelque passe-temps, ou bien de s'attacher  quelque occupation
honorable. Mais le meilleur remde, c'est de croire en Jsus-Christ.

  [r148] Tischreden, 229.

Quand le diable me trouve oisif et que je ne pense point  la parole
de Dieu, alors il me fait venir un scrupule, comme si je n'avais pas
bien enseign, comme si c'tait moi qui eusse renvers et dtruit
les autorits, et caus par ma doctrine tant de scandales et de
troubles[r149]. Mais quand je ressaisis la parole de Dieu, alors j'ai
gagn la partie. Je me dfends contre le diable et je dis: Qu'importe
 Dieu tout le monde, quelque grand qu'il puisse tre? Il en a tabli
son Fils seigneur et roi. Si le monde veut le renverser du trne,
Dieu le bouleversera et le mettra en cendre; car il dit lui-mme:
C'est mon fils, vous devez l'couter. Maintenant,  rois, apprenez;
disciplinez-vous, juges de la terre (l'_erudimini_ de la Vulgate est
moins fort).

  [r149] _Ibid._ 8.

Le diable s'efforce surtout de nous arracher du coeur l'article de la
rmission des pchs. _Quoi!_ dit-il, _vous prchez ce qu'aucun homme
n'a enseign dans tant de sicles! si cela dplaisait  Dieu?_...

La nuit, quand je me rveille, le diable vient bientt, dispute avec
moi et me donne d'tranges penses, jusqu' ce que je m'anime et que je
lui dise: Baise mon c..! Dieu n'est pas irrit comme tu le dis[r150].

  [r150] _Ibid._ 218.

Aujourd'hui, comme je m'veillai, le diable vint, voulut disputer,
et il me disait: Tu es un pcheur[r151].--Je rpliquai: Dis-moi
quelque chose de nouveau, dmon; je savais dj cela... J'ai assez
de pchs rels, sans ceux que tu inventes...--Il insistait encore:
Qu'as-tu fait des clotres dans ce monde?--A quoi je rpondis: Que
t'importe? Tu vois bien que ton culte sacrilge subsiste toujours.

  [r151] _Ibid._ 220.

Un jour que l'on parlait  souper du sorcier Faust, Luther dit
srieusement[r152]: Le diable n'emploie pas contre moi le secours
des enchanteurs. S'il pouvait me nuire par l, il l'aurait fait depuis
long-temps. Il m'a dj souvent tenu par la tte; mais il a pourtant
fallu qu'il me laisst aller. J'ai bien prouv quel compagnon c'est
que le diable; il m'a souvent serr de si prs que je ne savais si
j'tais mort ou vivant. Quelquefois il m'a jet dans le dsespoir au
point que j'ignorais mme s'il y avait un Dieu, et que je doutais
compltement de notre cher Seigneur. Mais avec la parole de Dieu, etc.

  [r152] _Ibid._ 12.

Le diable me fait regarder la loi, le pch et la mort. Il me prsente
cette trinit, et s'en sert pour me tourmenter[r153].

  [r153] _Ibid._ 220.

Le diable nous a jur la mort, mais il mordra dans une noix
creuse[r154].

  [r154] _Ibid._ 362.

La tentation de la chair est petite chose; la moindre femme dans
la maison peut gurir cette maladie[r155]. Eustochia aurait guri
saint Jrme. Mais Dieu nous garde des grandes tentations qui touchent
l'ternit! Alors on ne sait point si Dieu est le diable, ou si le
diable est Dieu. Ces tentations ne sont point passagres.

  [r155] _Ibid._ 318.

Si je tombe en penses qui ne touchent que le monde ou la maison, je
prends un psaume ou quelques mots de Saint-Paul, et je dors par-dessus;
mais celles qui viennent du diable me cotent davantage; je ne puis
m'en tirer qu'avec quelque bonne farce[r156].

  [r156] _Ibid._ 226.

Le grain d'orge a beaucoup  souffrir des hommes[5]. D'abord on le
jette dans la terre pour qu'il y pourrisse; ensuite, quand il est mr,
on le coupe, on le bat en grange et on le sche, on le fait cuire pour
en tirer de la bire, et le faire avaler aux ivrognes[r157]. Le
lin est aussi martyr  sa manire. Quand il est mr, on l'arrache,
on le rouit, on le sche, on le bat, on le teille, on le srance, on
le file, on le tisse, on en fabrique de la toile pour en faire des
chemises, des souquenilles, etc. Quand celles-ci sont dchires, l'on
en fait des torchons, ou l'on y met des empltres pour tre appliques
sur les plaies, les abcs; l'on en fait des mches, ou bien on les
vend au papetier qui les broie, les dissout, et en fait du papier. Ce
papier sert  crire,  imprimer,  faire des jeux de cartes; enfin il
est dchir et employ aux plus vils usages. Ces plantes, ainsi que
d'autres cratures qui nous sont trs utiles, ont beaucoup  souffrir;
les chrtiens bons et pieux ont de mme beaucoup  endurer des mchans
et des impies.

  [5] Voyez la belle ballade anglaise sur le martyre de
  _Barleycorn_.

  [r157] _Ibid._ 216.

Quand le diable vient me trouver la nuit, je lui tiens ce
discours[r158]: Diable, je dois dormir maintenant; car c'est le
commandement et l'ordre de Dieu que nous travaillions le jour, et que
nous dormions la nuit. S'il m'accuse d'tre un pcheur, je lui dis pour
lui faire dpit: _Sancte Satane, ora pro me!_ ou bien: _Medice, cura te
ipsum_.

  [r158] _Ibid._ 227.

Si vous prchez celui qui est tent, il vous faut tuer Mose et le
lapider. Si au contraire il revient  lui et oublie la tentation, qu'on
lui prche la loi. _Alioqui afflicto non est addenda afflictio._

... La meilleure manire de chasser le diable, si on ne peut le faire
avec les paroles de la sainte criture, c'est de lui adresser des mots
piquans et pleins de moquerie.

On peut consoler les gens affligs de tentations en leur donnant 
manger et  boire; mais le remde ne russirait pas pour tous, surtout
pour les jeunes gens[r159]. Pour moi qui suis vieux, un bon coup
pourrait chasser les tentations et me faire dormir un somme.

  [r159] _Ibid._ 231.

La meilleure mdecine contre les tentations, c'est de parler d'autre
chose, de Marcolphe, d'Eulenspiegel, et d'autres farces de ce genre,
etc.--Le diable est un esprit triste, la musique le fait fuir bien
loin[r160].

  [r160] _Ibid._ 238.


Le morceau important qu'on va lire est en quelque sorte le rcit de la
guerre opinitre que Satan aurait faite  Luther pendant toute sa vie.

_Prface du docteur Martin Luther, crite par lui avant sa
mort[r161]._--Quiconque lira avec attention l'histoire ecclsiastique,
les livres des saints Pres, et particulirement la Bible, verra
clairement que depuis le commencement de l'glise les choses se sont
toujours passes de la mme manire. Toutes les fois que la Parole
s'tait fait entendre et que Dieu s'tait rassembl un petit troupeau,
le diable s'est bien vite aperu de la lumire divine, et s'est mis
 siffler, souffler, tempter de tous les coins, essayant de toutes
ses forces s'il pourrait l'teindre. On avait beau boucher un ou deux
trous, il en trouvait un autre, soufflait toujours et faisait rage. Il
n'y a encore eu aucune fin  cela, et il n'y en n'aura pas jusqu'au
jour du Jugement.

  [r161] Luth. Werke, t. II, 1.

Je tiens qu' moi seul (pour ne point parler des anciens) j'ai essuy
plus de vingt ouragans, vingt assauts du diable. D'abord j'ai eu contre
moi les papistes. Tout le monde, je crois, sait  peu prs combien de
temptes, de bulles et de livres le diable a lchs par eux contre moi,
de quelle faon lamentable ils m'ont dchir, dvor, mis  rien. Il
est vrai que moi-mme je soufflais quelque peu contre eux; mais cela ne
servait de rien; les enrags soufflaient encore plus, et vomissaient
feu et flammes. Il en a t ainsi jusqu' ce jour sans interruption.

J'avais un instant cess de craindre cette tempte du diable,
lorsqu'il se fit jour par un nouveau trou, par Mnzer et sa rvolte
qui faillit m'teindre la lumire. Le Christ bouche encore ce trou-l,
et le voil qui par Carlostad casse des carreaux  ma fentre, le
voil qui mugit et tourbillonne, au point de me faire croire qu'il
allait emporter lumire, cire et mche  la fois. Mais Dieu fut en
aide  sa pauvre lumire; il ne permit point qu'elle ft teinte.
Alors vinrent les sacramentaires et les anabaptistes, qui brisrent
portes et fentres pour en finir de cette lumire, et qui la mirent de
nouveau dans le plus grand danger. Dieu merci, leur volont fut trompe
galement.

D'autres encore ont tempt contre les anciens matres, contre le pape
et contre Luther  la fois, tels que Servet, Campanus..... Quant  ceux
enfin qui ne m'ont point assailli publiquement par des livres imprims,
mais dont il m'a fallu essuyer en particulier les crits et discours
remplis de venin, je ne les mettrai pas ici en ligne de compte. Il
me suffit de montrer que j'ai d apprendre par exprience (je n'en
voulais pas croire les histoires) que l'glise, pour l'amour de sa
chre Parole, de sa bienheureuse lumire, ne peut avoir de repos, mais
qu'elle doit attendre incessamment de nouvelles temptes du diable,
comme cela s'est vu depuis le commencement.

Et quand je devrais vivre encore cent ans, quand j'aurais apais les
temptes d'autrefois et d'aujourd'hui, quand je pourrais encore apaiser
celles qui viendront, je vois clairement que cela ne donnerait pas
le repos  nos descendans, aussi long-temps que le diable vivra et
rgnera. C'est pourquoi je prie Dieu de m'accorder une petite heure
d'tat de grce; je ne demande pas de rester en vie plus long-temps.

Vous qui viendrez aprs nous, priez Dieu aussi avec ferveur, pratiquez
assidument sa parole, conservez bien la pauvre chandelle de Dieu; car
le diable ne dort ni ne chme, et il ne mourra pas non plus avant le
jugement dernier. Toi et moi, nous mourrons, et quand nous serons
morts, lui il n'en restera pas moins tel qu'il a toujours t, toujours
temptant contre l'vangile...

Je le vois de loin qui gonfle ses joues  en devenir tout rouge, qui
souffle et qui fait fureur; mais notre Seigneur Jsus-Christ, qui, ds
le commencement, lui a donn un coup de poing sur cette joue gonfle,
le combat maintenant encore, et le combattra toujours. Il ne peut pas
en avoir menti, quand il dit: Je serai auprs de vous jusqu' la fin
du monde, et Les portes de l'enfer ne prvaudront pas contre mon
glise; et dans saint Jean: Mes brebis ne priront jamais; personne
ne les arrachera de ma main; et dans saint Mathieu, X: Tous les
cheveux de votre tte sont compts; c'est pourquoi ne craignez pas ceux
qui tuent le corps.

Nanmoins, il nous est command de veiller et de garder sa lumire
tant qu'il est en nous. Il est dit: _Vigilate_; le diable est un lion
rugissant qui tourne autour et qui veut nous dvorer. Tel il tait
quand saint Pierre disait cela, et tel il sera encore jusqu' la fin du
monde.....

(Luther revient ensuite  parler du secours de Dieu sans lequel tous
nos efforts seraient vains, et il continue ainsi:) Toi et moi nous
n'tions rien il y a mille ans, et cependant l'glise a t sauve sans
nous: elle l'a t par celui de qui il est dit: _Heri et hodi_. De
mme  prsent ce n'est pas nous qui conservons l'glise, car nous ne
pouvons atteindre le diable qui est dans le pape, les sditieux et les
mauvaises gens; elle prirait sous nos yeux, et nous-mmes avec elle,
n'tait quelqu'autre qui conserve tout. Il nous faut laisser faire
celui de qui nous lisons: _Qui erit, ut hodi_.....

C'est une chose lamentable de voir notre orgueil et notre audace
aprs les terribles et honteux exemples de ceux qui, dans leur vanit,
avaient cru que l'glise tait btie sur eux. Comment a fini ce Mnzer
(pour ne parler que de ce temps), lui qui pensait que l'glise ne
pouvait exister s'il n'tait l pour la porter et la gouverner? Et
tout rcemment encore, les anabaptistes n'ont-ils pas t pour nous
un avertissement assez terrible pour nous rappeler combien un diable
plus subtil encore est prs de nous, combien nos belles penses sont
dangereuses, et comme il est ncessaire (selon le conseil d'Isae) que
nous regardions dans nos mains quand nous ramassons quelque chose, pour
voir si c'est Dieu ou une idole, si c'est de l'or ou de l'argile?

Mais tous ces avertissemens sont perdus; nous vivons en pleine
scurit. Oui, sans doute le diable est loin de nous; nous n'avons rien
de cette chair, qui tait mme en saint Paul, et dont il ne pouvait
se dfendre malgr tous ses efforts (Rom. VII). Nous, nous sommes des
hros, nous n'avons pas  nous mettre en peine de la chair et de la
pense; nous sommes de purs esprits, nous tenons captifs la chair et
le diable  la fois, et tout ce qui nous vient dans la tte, c'est
immanquablement inspiration du Saint-Esprit; aussi cela tourne-t-il si
bien  la fin que le cheval et le cavalier se cassent le cou.

Les papistes, je le sais, me diront ici: Eh bien! tu le vois; c'est
toi-mme qui te plains des troubles et des sditions? Qui en est
cause, si ce n'est toi et ta doctrine? Voil le bel artifice par
lequel ils pensent renverser de fond en comble la doctrine de Luther.
Il n'importe! Qu'ils calomnient, qu'ils mentent tant qu'ils voudront;
il faudra bien qu'ils se taisent. D'aprs ce grand argument, tous les
prophtes auraient t galement des hrtiques et des sditieux,
car ils furent tenus pour tels par leur propre peuple; comme tels ils
furent perscuts, et la plupart mis  mort.

Jsus-Christ lui-mme, notre Seigneur, fut oblig de s'entendre dire
par les Juifs, et en particulier par les pontifes, les pharisiens,
les scribes, etc., par ceux qui taient les plus hauts en pouvoir,
qu'il avait le diable en lui, qu'il chassait les diables par d'autres
diables, qu'il tait un samaritain, le compagnon des publicains et des
pcheurs. Il fut mme  la fin condamn  mourir sur la croix comme
blasphmateur et sditieux. Lequel d'entre les prophtes, disait saint
tienne aux Juifs qui allaient le lapider, lequel vos pres n'ont-ils
pas perscut et tu? Et vous, leurs descendans, vous avez vendu et tu
le juste dont ces prophtes avaient annonc la venue.

Les aptres et les disciples n'ont pas t plus heureux que leur
matre; les prdictions qu'il leur avait faites se sont accomplies...

S'il en est ainsi, et l'criture en fait foi, pourquoi donc nous
tonner de ce que nous aussi qui, dans ces temps terribles, prchons
Jsus-Christ et nous reconnaissons pour ses fidles, nous soyons,  son
exemple, perscuts et condamns comme hrtiques, comme sditieux?
Que sommes-nous  ct de ces gnies sublimes, clairs par le
Saint-Esprit, orns de tant de dons admirables, et dous d'une foi si
forte?

N'ayons donc pas honte des calomnies et des outrages dont nos
adversaires nous poursuivent. Que tout cela ne nous effraie point.
Mais regardons comme notre plus grande gloire de recevoir du monde le
mme salaire que ds le commencement tous les saints en ont reu pour
leurs fidles services. Rjouissons-nous en Dieu de ce que nous aussi,
pauvres pcheurs et gens mpriss, nous avons t jugs dignes de
souffrir l'ignominie pour le nom du Christ...

Les papistes, avec leur grand argument, ressemblent  un homme qui
dirait que si Dieu n'avait pas cr de bons anges, il n'y aurait pas eu
de diables; car c'est des bons anges que ceux-ci sont venus. De mme,
Adam accusa Dieu de lui avoir donn une femme, car si Dieu n'avait
pas cr Adam et ve, ils n'auraient pas pch. Il rsulterait de ce
beau raisonnement que Dieu seul ft pcheur, et qu'Adam et ses enfans
fussent tous purs, pieux et saints.

Il est sorti de la doctrine de Luther beaucoup d'esprits de trouble et
de rvolte, disent-ils. Donc la doctrine de Luther vient du diable.
Mais saint Jean dit aussi (I, 2.): Ils sont sortis d'entre nous, mais
ils n'taient point des ntres. Judas tait parmi les disciples de
Jsus-Christ; donc (d'aprs leur argument), Jsus-Christ est un diable.
Jamais hrtique n'est sorti d'entre les paens; ils sont tous venus de
la sainte glise chrtienne; l'glise serait donc l'ouvrage du diable.

Il en fut de mme de la Bible sous le pape; on l'appelait publiquement
un livre d'hrtiques, et on l'accusait de prter appui aux opinions
les plus condamnables. Encore aujourd'hui ils crient: L'glise,
l'glise, contre et par-dessus la Bible! Emser, l'homme sage, ne sut
mme trop dire s'il tait bon que la Bible ft traduite en allemand;
peut-tre ne savait-il pas non plus s'il tait bon qu'elle et t
jamais crite en hbreu, en grec ou en latin; elle et l'glise ne sont
pas en trop bon accord.

Si donc la Bible, le livre et la parole du Saint-Esprit, a de telles
choses  endurer d'eux, pourquoi nous, ne supporterions-nous pas  plus
forte raison qu'ils nous imputent toutes les hrsies et les sditions
qui clatent? L'araigne tire son poison de la belle et aimable rose o
l'abeille ne trouve que miel; est-ce la faute de la fleur, si son miel
devient du poison dans l'araigne?

C'est, comme dit le proverbe: Chien qu'on veut battre a mang du
cuir, ou, comme dit finement sope: La brebis que le loup veut
manger a troubl l'eau, quoiqu'elle soit au bas du courant. Eux, qui
ont rempli l'glise d'erreur et de sang, de mensonge et de meurtre,
ce ne sont pas eux qui ont troubl l'eau. Nous, nous rsistons aux
sditions et aux erreurs des hrtiques, et c'est nous qui l'avons
trouble. Eh bien! loup, mange, mange, mon ami, et qu'un os te reste
au travers du gosier... Ils ne peuvent faire autrement; tel est le
monde et son Dieu. S'ils ont appel Belzbut le matre de la maison,
traiteront-ils mieux les serviteurs? Et si la sainte criture est
appele un livre d'hrtiques, comment nos livres pourraient-ils tre
honors? Le Dieu vivant est notre juge  nous tous; il mettra un jour
tout cela au clair, si nous devons en croire ce livre d'hrtiques,
qu'on appelle la sainte criture, qui tant de fois en a tmoign.

Veuille Jsus-Christ, notre Dieu bien-aim et le gardien de nos mes
qu'il a rachetes par son sang prcieux, conserver son petit troupeau
fidle  sa sainte parole, afin qu'il augmente et croisse en grce, en
lumire, en foi. Puisse-t-il daigner le soutenir contre les tentations
de Satan et du monde, et prendre enfin en piti ses gmissemens
profonds et l'attente pleine d'angoisses dans laquelle il soupire vers
l'heureux jour de la glorieuse venue de son Sauveur, en sorte que
les fureurs et les morsures meurtrires des serpens cessent enfin, et
que pour les enfans de Dieu commence la rvlation de la libert et
batitude qu'ils esprent et qu'ils attendent en patience. Amen. Amen.




CHAPITRE VII.

    Maladies.--Dsir de la mort et du jugement.--Mort, 1546.


Le mal de dents et le mal d'oreilles sont bien cruels; j'aimerais
mieux la peste et le mal franais[r162]. Lorsque j'tais  Cobourg,
en 1530, je souffrais d'un bruit et d'un sifflement dans les oreilles:
c'tait comme du vent qui me sortait de la tte... Le diable est pour
quelque chose l-dedans.

  [r162] Tischreden, 356.

Il faut manger et boire du vin quand on est malade. Il se traita
ainsi  Smalkalde, en 1537.

Un homme se plaignait de la gale; Luther lui dit[r163]: Je voudrais
bien changer avec vous; je vous donnerais dix florins de retour.
Vous ne savez pas combien c'est une chose pnible que le vertige.
Aujourd'hui je ne puis lire de suite une lettre entire, pas mme deux
ou trois lignes du Psautier. Le bourdonnement recommence dans les
oreilles, au point que souvent je suis prs de tomber sur mon banc. La
gale, au contraire, est chose utile, etc.

  [r163] _Ibid._ 357.

Aprs avoir prch  Smalkalde, et dn ensuite, il prouva les
douleurs de la pierre[a76], et pria avec ardeur[r164]: O mon Dieu, mon
seigneur Jsus! tu sais avec quel zle j'ai enseign ta parole. _Si
est pro glori nominis tui_, viens  mon secours; sinon, ferme-moi les
yeux. _Ego moriar inimicus inimicis tuis._ Je meurs dans la haine de ce
sclrat de pape, qui s'est lev au-dessus du Christ. Et il composa 
l'instant, sur ce sujet, quatre vers latins.

  [r164] _Ibid._ 362.

Ma tte est si variable et si faible que je ne puis rien crire ni
lire, surtout  jeun. (9 fvrier 1543. Voyez aussi le 16 aot.)

Je suis faible et fatigu de vivre, et je songe  dire adieu au monde,
qui est maintenant tout au malin. Que le Seigneur m'accorde une bonne
heure et un heureux passage. Amen. (14 mars.)

_A Amsdorf._--Je t'cris aprs souper, car  jeun je ne puis sans
danger jeter les yeux sur un livre; je m'tonne fort de cette maladie,
et ne sais si c'est un soufflet de Satan ou si ce n'est que faiblesse
de nature. (18 aot 1543.)

Je crois que ma vritable maladie, c'est la vieillesse, ensuite la
violence des travaux et des penses, mais surtout les coups de Satan;
c'est ce dont toute la mdecine du monde ne me gurira pas[a77]. (7
novembre 1543.)

_A Spalatin._--Je t'avoue que, dans toute ma vie et dans toutes les
affaires de l'vangile, je n'ai jamais eu d'anne plus trouble que
celle qui vient de finir. J'ai une terrible affaire avec les juristes,
au sujet des mariages clandestins; ceux que j'avais cru devoir tre
de fidles amis de l'vangile, je trouve en eux des ennemis cruels.
Penses-tu que ce ne soit pas pour moi un supplice, je te le demande,
mon cher Spalatin? (30 janvier 1544.)

Je suis paresseux, fatigu, froid, c'est--dire vieux et inutile. J'ai
achev ma route; reste seulement que le Seigneur me runisse  mes
pres, et rende  la pourriture et aux vers ce qui leur appartient.
Me voil rassasi de vie, si cela peut s'appeler de la vie. Prie
pour moi, afin que l'heure de mon passage soit agrable  Dieu, et 
moi salutaire. Je ne m'occupe plus de l'Empereur et de l'Empire, que
pour les recommander  Dieu dans mes prires. Le monde me semble tre
venu  sa dernire heure et avoir vieilli comme un vtement, selon
l'expression du psalmiste; voici l'heure qu'il en faut changer. (5
dcembre 1544.)

Si j'avais su au commencement que les hommes fussent si ennemis de
la parole de Dieu, je me serais tu certainement et tenu tranquille.
J'imaginais qu'ils ne pchaient que par ignorance[r165].

  [r165] _Ibid._ 6.

Il disait une fois[r166]: La noblesse, les bourgeois, les paysans,
je dirais presque tout homme, pense connatre beaucoup mieux l'vangile
que le docteur Luther ou que saint Paul mme. Ils mprisent les
pasteurs, ou plutt le Seigneur et Matre des pasteurs...

  [r166] _Ibid._ 5.

Les nobles veulent gouverner, et cependant ils ne peuvent rien
comprendre. Le pape sait et peut gouverner par le fait. Le plus petit
papiste est plus capable de gouverner que dix des nobles qui sont  la
cour, ne leur en dplaise.

On disait un jour  Luther que, dans l'vch de Wurtzbourg, il y avait
six cents riches cures qui taient vacantes[r167].--Il ne rsultera
rien de bon de tout cela, dit-il. Il en sera de mme chez nous, si
nous continuons de mpriser la parole de Dieu et ses serviteurs... Si
je voulais devenir riche, je n'aurais qu' ne point prcher... Les
visiteurs ecclsiastiques demandaient aux paysans pourquoi ils ne
voulaient point nourrir leurs pasteurs? eux qui pourtant entretenaient
des gardeurs de vaches et de porcs. Oh! rpondirent-ils, nous avons
besoin d'un berger; nous ne pourrions pas nous en passer. Ils
croyaient pouvoir se passer de pasteurs.

  [r167] _Ibid._ 5, verso.

Luther prcha dans sa maison, pour ses enfans et tous les siens, le
dimanche, pendant six mois, mais il ne prchait point dans l'glise.
Je le fais, dit-il au docteur Jonas, pour acquitter ma conscience et
remplir mon devoir de pre de famille. Mais je sais et je vois bien que
la parole de Dieu ne sera pas plus considre ici que dans l'glise.

C'est vous qui prcherez aprs moi, docteur Jonas, songez-y et
acquittez-vous-en bien[r168].

  [r168] _Ibid._ 195, verso.

Il sortit un jour de l'glise, indign de ce que l'on causait[r169].
(1545.)

  [r169] _Ibid._ 189, verso.

Le 16 fvrier 1546, Luther disait qu'Aristote n'avait crit aucun
meilleur livre que le cinquime des _Ethica_; qu'il y donnait cette
belle dfinition: _Quod justitia sit virtus consistens in mediocritate,
pro ut sapiens eam determinat_[r170]. [Cet loge de la modration est
trs remarquable dans la dernire anne de Luther.]

  [r170] _Ibid._ 414.

Le chancelier du comte de Mansfeld qui revenait de la dite de
Francfort, dit  la table de Luther,  Eisleben, que l'Empereur et
le pape procdaient brusquement contre l'vque de Cologne, Herman;
et songeaient  le chasser de son lectorat[r171]. Alors il parla
ainsi: Ils ont perdu la partie; ils ne peuvent rien faire contre nous
avec la parole de Dieu et la sainte criture; _ergo volunt sapienti,
violenti, astuti, practic, dolo, vi et armis pugnare_. Que dit 
cela notre Seigneur? Il voit bien qu'il est un pauvre colier, et il
dit: Qu'allons-nous devenir mon fils et moi?... Pour moi, quand ils me
tueraient, il faut auparavant qu'ils mangent ce que... J'ai un grand
avantage; mon seigneur s'appelle _Schefflemini_; c'est lui qui dit:
_Ego suscitabo vos in novissimo die_; et il dira alors: Docteur Martin,
docteur Jonas, seigneur Michel Coelius, venez  moi; et il vous nommera
tous par vos noms, comme le Seigneur Christ dit dans saint Jean: _Et
vocat eos nominatim_. Eh bien! soyez donc sans peur.

  [r171] _Ibid._ 19.

Dieu a un beau jeu de cartes qui n'est compos que de rois, de
princes, etc.[r172] Il bat les cartes, par exemple le pape avec
Luther; et ensuite il fait comme les enfans, qui, aprs avoir tenu
quelque temps les cartes en vain, se lassent du jeu, et les jettent
sous la table.

  [r172] _Ibid._ 32, verso.

Le monde est comme un paysan ivre[r173]. Si on le remet en selle
d'un ct, il tombe de l'autre. On ne peut le secourir de quelque faon
qu'on s'y prenne. Le monde veut appartenir au diable.

  [r173] _Ibid._ 448, verso.

Luther disait souvent que s'il mourait dans son lit, ce serait une
grande honte pour le pape[r174]. Vous tous, pape, diable, rois,
princes et seigneurs, vous devez tre ennemis de Luther, et cependant
vous ne pouvez lui faire mal. Il n'en a pas t de mme pour Jean Huss.
Je tiens que depuis cent ans, il n'y a pas eu un homme que le monde
hat plus que moi. Je suis aussi ennemi du monde; je ne sais rien _in
tot vit_  quoi j'aie plaisir; je suis tout--fait fatigu de vivre.
Que notre Seigneur vienne donc vite, et m'emmne. Qu'il vienne surtout
avec son jugement dernier, je tendrai le cou; qu'il lance le tonnerre
et que je repose... Ensuite, il se console de l'ingratitude du monde,
par l'exemple de Mose, de Samuel, de saint Paul, du Christ.

  [r174] _Ibid._ 449.

Un des convives dit que si le monde subsistait cinquante ans, il
viendrait encore bien des choses[r175]. Luther rpondit: A Dieu ne
plaise! ce serait pis que par le pass. Il s'lverait encore bien des
sectes qui sont aujourd'hui caches dans le coeur des hommes. Vienne
donc le Seigneur! qu'il coupe court  tout cela avec le jugement
dernier; car il n'y a plus d'amlioration.

  [r175] _Ibid._ 295.

Il fera si mauvais  vivre sur la terre, que l'on criera de tous
les coins du monde: Bon Dieu! viens avec le jugement dernier[r176]. Et
comme il tenait en main un chapelet d'agates blanches, il ajouta: O
Dieu! veuille que ce jour vienne bientt. Je mangerais aujourd'hui ce
chapelet pour que ce ft demain.

  [r176] _Ibid._ 15.

On parlait  sa table, des clipses et de leur peu d'influence sur
la mort des rois et des grands[r177]. Le docteur rpondit: Il est
vrai, les clipses ne veulent plus produire d'effet; je pense que notre
Seigneur en viendra bientt aux effets vritables, et que le Jugement
en finira bientt avec tout cela. C'est ce que je rvais l'autre jour,
comme je m'tais mis  dormir aprs midi, et je disais dj: _In pace
in id ipsum requiescam seu dormiam_. Il faut bien que le Jugement
arrive; car, que l'glise papale se rforme, c'est chose impossible;
le Turc et les juifs ne se corrigeront pas non plus. Il n'y a aucune
amlioration dans l'Empire; voil maintenant trente ans qu'on assemble
toujours les dites sans dcider rien... Je pense souvent, quand je
rflchis en me promenant,  ce que je dois demander dans mes prires
pour la dite. L'vque de Mayence ne vaut rien, le pape est perdu. Je
ne vois d'autre remde que de dire: Notre Pre, que votre rgne arrive!

  [r177] _Ibid._ 304. verso.

Pauvres gens que nous sommes! nous ne gagnons notre pain que par nos
pchs[r178]. Jusqu' sept ans, nous ne faisons rien que manger,
boire, jouer et dormir. De l jusqu' vingt et un ans, nous allons
aux coles trois ou quatre heures par jour; nous suivons nos caprices,
nous courons, nous allons boire. C'est alors seulement que nous
commenons  travailler. Vers la cinquantaine, nous avons fini, nous
redevenons enfans. Ajoutez que nous dormons la moiti de notre vie. Fi
de nous! sur notre vie, nous ne donnons pas mme la dme  Dieu; et
nous croirions avec nos bonnes oeuvres mriter le ciel! Qu'ai-je fait,
moi? J'ai babill deux heures, mang pendant trois, rest oisif pendant
quatre. _Ah! Domine, ne intres in judicium cum servo tuo._

  [r178] _Ibid._ 46.

Aprs avoir dtaill toutes ses souffrances  Mlanchton: Plaise 
Christ d'enlever mon me dans la paix du Seigneur. Par la grce de
Dieu, je suis prt et dsireux de partir. J'ai vcu et achev la course
que Dieu m'avait marque... Que mon me fatigue de si longue route,
monte maintenant au ciel. (18 avril 1541.)

Je n'ai pas le temps de beaucoup crire, mon cher Probst, car je suis
accabl par l'ge et les fatigues, _alt, kalt, ungestalt_, comme on
dit; cependant le repos ne m'est pas encore permis, obsd comme je
le suis par tant de raisons, tant de ncessits d'crire. J'en sais
plus que toi sur les fatalits de ce sicle. Le monde menace ruine:
cela est certain, tant le diable se dchane, tant le monde s'abrutit.
Il ne reste qu'une seule consolation, c'est que ce jour est proche.
On est rassasi de la parole de Dieu, le monde en prend un singulier
dgot. Il s'lve moins de faux prophtes. Pourquoi susciterait-on
de nouvelles hrsies, quand on a pour la parole un mpris picurien?
L'Allemagne a t, et elle ne sera jamais ce qu'elle a t. La noblesse
ne pense qu' demander, les villes ne songent qu' elles-mmes (et avec
raison); voil le royaume divis avec soi-mme, qui a d tenir tte
 cette arme de dmons dchane dans l'arme turque. Nous ne nous
soucions gure de savoir si Dieu est pour nous ou contre nous; nous
devons triompher par notre propre force des Turcs et des dmons, et de
Dieu et de toutes choses. Tant est grande la confiance et la scurit
insenses de l'Allemagne expirante! Et cependant nous autres que
ferons-nous ici? Les plaintes sont vaines, les pleurs sont vains. Il ne
vous reste qu' dire cette prire: Que ta volont soit faite. (26 mars
1542.[6])

  [6] Il semble qu'on retrouve ces tristes penses dans le beau
  portrait de Luther mort, qui se trouve dans la collection du
  libraire Zimmer  Heidelberg; ce portrait exprime aussi la
  continuation d'un long effort.

Je vois chez tout le monde une cupidit indomptable, et c'est un des
signes qui me persuade que le dernier jour est proche; il semble que
le monde dans sa vieillesse et son dernier paroxisme, tombe en dlire,
comme il arrive quelquefois aux mourans. (8 mars 1544.)

Je crois que nous sommes cette trompette suprme qui prpare et
devance la venue du Christ. Ainsi, quelque faibles que nous soyons,
quelque petit son que nous fassions entendre devant le monde, nous
sonnons fort dans l'assemble des anges du ciel, qui reprendront aprs
nous et se chargeront d'achever. Amen. (6 aot 1545.)

Dans les dernires annes de sa vie, ses ennemis rpandirent plusieurs
fois le bruit de sa mort. Ils y ajoutrent les circonstances les
plus extraordinaires et les plus tragiques. Pour les rfuter, Luther
fit imprimer en 1545, en allemand et en italien, un crit intitul:
_Mensonges des Welches sur la mort du docteur Martin Luther_.

Je l'ai dit d'avance au docteur Pomer[r179]: celui qui aprs ma mort
mprisera l'autorit de cette cole et de cette glise, celui-l sera
un hrtique et un pervers. Car c'est d'abord ici que Dieu a purifi sa
parole et l'a de nouveau rvle... Qui pouvait quelque chose, il y a
vingt-cinq ans? Qui tait de mon ct, il y a vingt et un ans?

  [r179] _Ibid._ 416.

Je compte souvent et j'approche de plus en plus des quarante annes au
bout desquelles, je pense, tout ceci doit prendre fin. Saint Paul n'a
prch que quarante ans. De mme le prophte Jrmie et saint Augustin.
Et lorsque furent coules les quarante annes pendant lesquelles on
avait prch la parole de Dieu, elle a cess de se faire entendre, et
une grande calamit est venue ensuite.

La vieille lectrice,  la table de laquelle il se trouvait, lui
souhaitait quarante ans de vie[r180]. Je ne voudrais point du
paradis, dit-il,  condition de vivre quarante ans.... Je ne consulte
pas les mdecins. Ils ont arrang que je devais vivre encore un an; je
ne veux point rendre ma vie triste, mais, au nom de Dieu, manger et
boire ce qu'il me plat.

  [r180] _Ibid._ 361-2.

Je voudrais que nos adversaires me tuassent, car ma mort serait plus
utile  l'glise que ma vie[r181].

  [r181] _Ibid._ 147.

16 fvrier 1546[r182]: Comme on parlait beaucoup de mort et de
maladie  la table de Luther, pendant son dernier voyage  Eisleben, il
dit: Si je retourne  Wittemberg, je me mettrai dans la bire et je
donnerai  manger aux vers un docteur bien gras. Deux jours aprs il
mourut  Eisleben.

  [r182] _Ibid._ 362.

Impromptu de Luther sur la fragilit de la vie[r183].

    Dat vitrum vitro Jon (vitrum ipse) Lutherus,
      Se similem ut fragili noscat uterque vitro.

  [r183] _Ibid._ 358.

Nous laissons ces vers en latin, ils auraient perdu leur mrite dans
une traduction.

Billet crit par Luther  Eisleben, deux jours avant sa mort: Personne
ne comprendra Virgile dans les _Bucoliques_, s'il n'a t cinq ans
pasteur.

Personne ne comprendra Virgile dans les _Gorgiques_, s'il n'a t
cinq ans laboureur.

Personne ne peut comprendre Cicron dans ses _Lettres_, s'il n'a t
durant vingt ans ml aux affaires d'un grand tat.

Que personne ne croie avoir assez got des saintes critures, s'il
n'a pendant cent annes gouvern les glises, avec les prophtes lie
et lise, avec Jean-Baptiste, Christ et les aptres.

    Hanc tu ne divinam neida tenta,
    Sed vestigia pronus adora.

Nous sommes de pauvres mendians. Hoc est verum, 16 februarii, anno
1546.

Prdiction du rvrend pre le docteur Martin Luther, crite de sa
propre main, et trouve aprs sa mort dans sa bibliothque, par ceux
que le trs illustre lecteur de Saxe, Jean Frdric Ier, avait charg
de la fouiller[r184].

  [r184] Opera latina, Iena, 1612, Ier vol. aprs la table des matires.

Le temps est arriv auquel, selon l'ancienne prdiction, doivent
venir aprs la rvlation de l'Antichrist, des hommes qui vivraient
sans Dieu, chacun selon ses dsirs et ses illusions. Le pape tait
un dieu au-dessus de Dieu, et maintenant tous veulent se passer de
Dieu, surtout les papistes. Les ntres, maintenant qu'ils sont libres
des lois du pape, veulent encore l'tre de la loi de Dieu, ne suivre
que des mobiles politiques, et ne les suivre encore que selon leurs
caprices.--Nous nous figurons qu'ils sont bien loin ceux dont on a
prdit de telles choses; ils ne sont autres que nous-mmes.--Il y en a
parmi ceux-ci, qui dsirant le jour de l'homme, ont commenc  chasser
de l'glise le dcalogue et la Loi. Parmi eux se trouvent matre
Eisleben (Agricola), contre lequel, etc.--Je ne suis pas inquiet des
papistes; ils flattent le pape par haine pour nous, et pour devenir
puissans, jusqu' ce qu'ils soient formidables au pauvre pape.... Je
sens une grande consolation, quand je vois les adulateurs du pape lui
tendre des embches plus terribles que moi-mme, qui suis son ennemi
dclar. Il en est de mme chez nous: les ntres me donnent plus
d'affaires et de prils que toute la papaut, qui dsormais ne pourra
rien contre nous. Tant il est vrai que si un empire doit se dtruire,
c'est plutt par ses propres forces. Celui de Rome

    Mole ruit su....
    ... Corpus magnum populumque potentem
    In sua victrici conversum viscera dextr.

Vers la fin de sa vie, Luther prit en dgot le sjour de Wittemberg.
Il crivit  sa femme, en juillet 1545, de Leipzig o il se trouvait:
Grce et paix, chre Catherine! Notre Jean te racontera comment nous
sommes arrivs. Ernst de Schonfeld nous a trs bien reus  Lobnitz,
et notre ami Scherle encore mieux ici. Je voudrais bien m'arranger de
manire  ne plus avoir besoin de retourner  Wittemberg. Mon coeur
s'est refroidi pour cette ville, et je n'aime plus  y rester. Je
voudrais que tu vendisses la petite maison, avec la cour et le jardin;
je rendrais  mon gracieux seigneur la grande maison dont il m'a fait
prsent, et nous nous tablirions  Zeilsdorf. Avec ce que je reois
pour salaire, nous pourrions mettre notre terre en bon tat, car je
pense bien que mon seigneur ne refusera pas de me le continuer, du
moins pour cette anne, que je crois fermement devoir tre la dernire
de ma vie. Wittemberg est devenu une vritable Sodome, et je ne veux
pas y retourner. Aprs-demain je me rendrai  Mersebourg, o le comte
George m'a vivement pri de venir. J'aimerais mieux passer ainsi ma
vie sur les grandes routes, ou  mendier mon pain, que de tourmenter
mes pauvres derniers jours par la vue des scandales de Wittemberg, o
toutes mes peines et toutes mes sueurs sont perdues. Tu peux faire
savoir ceci  Philippe et  Pomer, que je prie de bnir la ville en mon
nom. Pour moi, je ne peux plus y vivre.

Il ne fallut rien moins que les instantes prires de ses amis, de toute
l'acadmie et de l'lecteur, pour le faire renoncer  cette rsolution.
Il revint  Wittemberg le 18 aot.

Luther ne put mourir tranquille; ses derniers jours furent employs 
la tche pnible de rconcilier les comtes de Mansfeld, dont il tait
n le sujet[a78]. Huit jours de plus ou de moins, crit-il au comte
Albrecht, en lui promettant de se rendre  Eisleben, huit jours de
plus ou de moins, ne m'arrteront pas, quoique je sois bien occup
d'ailleurs. Je pourrai me coucher dans le cercueil avec joie, quand
j'aurai vu auparavant mes chers seigneurs se rconcilier et redevenir
amis. (6 dcembre 1545.)

(De Eisleben.) _A la trs savante et trs profonde dame Catherine
Luther, ma gracieuse pouse._ Chre Catherine! nous sommes bien
tourments ici, et nous ne serions pas fchs de pouvoir retourner chez
nous. Cependant il nous faudra, je pense, rester encore une huitaine
de jours. Tu peux dire  matre Philippe qu'il ne fera pas mal de
corriger sa _postille_ sur l'vangile, car, en l'crivant, il ne savait
gure pourquoi le Seigneur, dans l'vangile, appelle les richesses
des pines. C'est ici l'cole o l'on apprend ces choses. La sainte
criture menace partout les pines du feu ternel, cela m'effraie et me
rend de la patience, car je dois faire tous mes efforts, Dieu aidant,
pour mener la chose  bonne fin... (6 fvrier 1546.)

_A la gracieuse dame Catherine Luther, ma chre pouse, qui se
tourmente beaucoup trop._ Grce et paix dans le Seigneur. Chre
Catherine! tu devrais lire saint Jean et ce que le Catchisme dit de
la confiance que nous devons avoir en Dieu. Tu te tourmentes vraiment
comme si Dieu n'tait pas tout-puissant, et qu'il ne pt produire de
nouveaux docteurs Martin par dixaines, si l'ancien se noyait dans la
Saale ou prissait d'une autre manire. J'ai Quelqu'un qui a soin de
moi, mieux que toi et les anges vous ne pourriez jamais faire. Il
est assis  la droite du Pre tout-puissant. Tranquillise-toi donc.
Amen... J'avais aujourd'hui l'intention de partir _in ir me_; mais le
malheur o je vois mon pays natal, m'a encore retenu. Le croirais-tu?
je suis devenu lgiste? Cependant cela ne servira pas  grand'chose.
Il vaudrait mieux qu'ils me laissassent thologien. Il serait grand
besoin pour eux d'humilier leur superbe. Ils parlent et agissent comme
s'ils taient des dieux, mais je crains bien qu'ils ne deviennent des
diables, s'ils continuent ainsi. Lucifer aussi a t prcipit par son
orgueil, etc... Fais voir cette lettre  Philippe, je n'ai pas eu le
temps de lui crire sparment. (7 fvrier 1546.)

_A ma douce et chre pouse, Catherine Luther de Bora._ Grce et paix
dans le Seigneur. Chre Catherine! Nous esprons retourner chez vous
cette semaine, si Dieu le veut. Il a montr la puissance de sa grce
dans cette affaire. Les seigneurs se sont accords sur tous les points,
 l'exception de deux ou trois, entre autres sur la rconciliation des
deux frres, les comtes Gebhard et Albrecht. Je dnerai aujourd'hui
avec eux, et je tcherai de les faire redevenir frres. Ils ont crit
l'un contre l'autre avec beaucoup d'amertume, et ne se sont encore
rien dit pendant les confrences.--Du reste, nos jeunes seigneurs sont
pleins de gat; ils vont en traneaux avec les dames, et font sonner
les clochettes de leurs chevaux. Dieu a exauc nos prires.

Je t'envoie des truites, dont la comtesse Albrecht m'a fait
prsent. Cette dame est bien heureuse de voir renatre la paix dans
sa famille... Le bruit court ici que l'Empereur s'avance vers la
Westphalie, et que le Franais enrle des landsknechts, de mme
que le Landgrave, etc. Laissons-les dire et forger des nouvelles:
nous attendrons ce que Dieu voudra faire. Je te recommande  sa
protection.--Martin LUTHER. (14 fvrier 1546.)

Luther tait arriv le 28 janvier  Eisleben, et quoique dj malade,
il assista aux confrences jusqu'au 17 fvrier. Il prcha aussi quatre
fois, et rvisa le rglement ecclsiastique du comt de Mansfeld. Le
17, il fut si malade que les comtes le prirent de ne pas sortir. Au
souper, il parla beaucoup de sa mort prochaine, et quelqu'un lui ayant
demand si nous nous reconnatrions les uns les autres dans l'autre
monde, il rpondit qu'il le pensait. En rentrant dans sa chambre avec
matre Coelius et ses deux fils, il s'approcha de la croise et y resta
long-temps en prires. Ensuite il dit  Aurifaber qui venait d'arriver:
Je me sens bien faible, et mes douleurs augmentent. On lui donna un
mdicament, et on tcha de le rchauffer par des frictions. Il adressa
quelques mots au comte Albrecht, qui tait venu aussi, et se mit sur
un lit de repos en disant: Si je pouvais seulement sommeiller une
petite demi-heure, je crois que cela me soulagerait. Il s'endormit
en effet, et ne se rveilla qu'une heure et demie aprs, vers onze
heures. En se rveillant, il dit aux assistans: Vous voil encore
assis  ct de moi, ne voulez-vous pas aller reposer vous-mmes? Il
se remit alors  prier, et dit avec ferveur: _In manus tuas commendo
spiritum meum; redemisti me, Domine, Deus veritatis_. Il dit aussi aux
assistans: Priez tous, mes amis, pour l'vangile de notre Seigneur,
pour que son rgne s'tende, car le concile de Trente et le pape le
menacent grandement. Il dormit ensuite jusque vers une heure, et quand
il se rveilla, le docteur Jonas lui demanda comment il se trouvait. O
mon Dieu! rpondit-il, je me sens bien mal. Mon cher Jonas, je pense
que je resterai ici,  Eisleben, o je suis n. Il marcha pourtant
un peu dans la chambre et se remit sur son lit de repos, o on le
couvrit de coussins. Deux mdecins et le comte avec sa femme arrivrent
ensuite. Luther leur dit: Je meurs, je resterai ici,  Eisleben; et
le docteur Jonas lui ayant exprim l'espoir que la transpiration le
soulagerait peut-tre, il rpondit: Non, cher Jonas, c'est une sueur
froide et sche, le mal augmente. Il se remit alors  prier, et dit:
O mon pre! Dieu de notre Seigneur Jsus-Christ, toi le pre de toute
consolation, je te remercie de m'avoir rvl ton fils bien-aim, en
qui je crois, que j'ai prch et reconnu, que j'ai aim et clbr,
et que le pape et les impies perscutent. Je te recommande mon me, 
mon Seigneur Jsus-Christ! Je quitterai ce corps terrestre, je vais
tre enlev de cette vie, mais je sais que je resterai ternellement
auprs de toi. Il rpta encore trois fois: _In manus tuas commendo
spiritum meum; redemisti me, Domine veritatis_. Soudain il ferma les
yeux, et tomba vanoui. Le comte Albrecht et sa femme, ainsi que les
mdecins, lui prodigurent leurs secours pour le rendre  la vie. Ils
n'y parvinrent qu'avec peine. Le docteur Jonas lui dit alors: Rvrend
pre, mourez-vous avec constance dans la foi que vous avez enseigne?
Il rpondit par un oui distinct, et se rendormit. Bientt il plit,
devint froid, respira encore une fois profondment, et mourut.

Son corps fut transfr dans un cercueil d'tain,  Wittemberg, o
il fut inhum le 22 fvrier avec les plus grands honneurs. Il repose
dans l'glise du chteau, au pied de la chaire. (Ukert I, p. 327, sqq.
_Extrait de la relation de Jonas et de Coelius._)

_Testament de Luther, dat du 6 janvier 1542._--Je soussign, Martin
Luther, docteur, reconnais avoir, par les prsentes, donn comme
douaire  ma chre et fidle pouse Catherine, pour qu'elle en jouisse
toute sa vie, comme bon lui semblera: la terre de Zeilsdorf, telle que
je l'ai achete et fait disposer depuis; la maison _Brun_ que j'ai
achete sous le nom de Wolf; les gobelets et autres choses prcieuses,
telles que bagues, chanes, mdailles en or et en argent, de la valeur
de mille florins environ.

J'ai fait ceci, premirement parce qu'elle a toujours t ma pieuse
et fidle pouse, qui m'a aim tendrement, et qui, par la bndiction
du ciel, m'a donn et lev cinq enfans heureusement encore en vie.
Secondement, pour qu'elle se charge de mes dettes, montant  quatre
cent cinquante florins environ, au cas o je ne pourrais les acquitter
avant ma mort. Troisimement, et surtout, parce que je ne veux pas
qu'elle soit dans la dpendance de ses enfans, mais plutt que les
enfans dpendent d'elle, l'honorent et lui soient soumis, comme Dieu
l'a command; car j'ai vu bien souvent comme le Diable excite les
enfans, mme les enfans pieux,  dsobir  ce commandement, surtout
quand les mres sont veuves, que les fils ont des pouses, et les
filles des maris. Je pense, au reste, que la mre sera la meilleure
tutrice de ses enfans, et qu'elle ne fera pas usage de ce douaire au
dtriment de ceux qui sont sa chair et son sang, de ceux qu'elle a
ports sous son coeur.

Quoi qu'il puisse advenir d'elle aprs ma mort (car je ne puis limiter
les desseins de Dieu), j'ai cette confiance qu'elle se conduira
toujours comme une bonne mre envers ses enfans, et qu'elle partagera
consciencieusement avec eux ce qu'elle possdera.

En mme temps, je prie tous mes amis d'tre tmoins de la vrit et
de dfendre ma chre Catherine, s'il allait arriver, comme il serait
possible, que de mauvaises langues l'accusassent de garder pour elle
quelque somme d'argent cache, et de ne pas en faire part aux enfans.
Je certifie que nous n'avons ni argent comptant, ni trsor d'aucune
espce. En cela rien d'tonnant, si l'on veut considrer que nous
n'avons eu d'autre revenu que mon salaire et quelques prsens, et que
cependant nous avons bti, et port les charges d'un grand mnage. Je
regarde mme comme une grce particulire de Dieu, et je l'en remercie
sans cesse, que nous ayons pu y suffire, et que nos dettes ne soient
pas plus considrables........

Je prie aussi mon gracieux seigneur, le duc Jean-Frdric, lecteur,
de vouloir bien confirmer et maintenir le prsent acte, quoiqu'il
ne soit pas fait dans la forme demande par les gens de loi. Martin
LUTHER. _Sign_ MLANCHTON, CRUCIGER et BUGENHAGEN, comme tmoins.[a79]




ADDITIONS

ET

CLAIRCISSEMENS.


    [a1] Page 1, ligne 7.--_Les Turcs..._

Luther crut voir d'abord dans les Turcs un secours que Dieu lui
envoyait. Ce sont, dit-il, les ministres de la colre divine, 1526.
(_Proeliari adversus Turcas, est repugnare Deo, visitanti iniquitates
nostras per illos._)--Il ne voulait point que les protestans
s'armassent contre eux pour dfendre les papistes, car ceux-ci ne
valent pas mieux que les Turcs.

Il dit dans la prface qu'il mit  un livre du docteur Jonas, que
les Turcs galent les papistes, ou les surpassent plutt, dans les
choses que ceux-ci regardent comme essentielles au salut, tels que
les aumnes, les jenes, les macrations, les plerinages, la vie
monastique, les crmonies et les autres oeuvres extrieures, et que
c'est pour cette raison que les papistes ne parlent pas du culte des
mahomtans. Il prend occasion de ceci pour lever au-dessus de ces
pratiques mahomtanes ou romanistes, la religion pure du coeur et de
l'esprit, enseigne par l'vangile.


Ailleurs, il fait un parallle entre le pape et le Turc, et conclut
ainsi: S'il faut combattre le Turc, il faut aussi combattre le
pape.--Cependant quand il vit les Turcs menacer srieusement
l'indpendance de l'Allemagne, il exprima plusieurs fois le dsir
qu'on entretnt une arme permanente sur les frontires de la Turquie,
et rpta souvent que tout ce qui portait le nom de chrtien devait
implorer Dieu pour le succs des armes de l'Empereur contre les
infidles.

Luther exhorta l'lecteur, dans une lettre du 29 mai 1538,  prendre
part  la guerre qui se prparait contre les Turcs. Il l'engagea 
oublier les querelles intestines de l'Allemagne, pour tourner ses
armes contre l'ennemi commun.

Un homme digne de foi, qui avait t en ambassade chez les Turcs,
dit un jour  Luther que le sultan lui avait demand quel homme
tait Luther, et de quel ge, et qu'ayant appris qu'il avait environ
quarante-huit ans, il disait: Je voudrais qu'il ne ft pas si g; il a
en moi un gracieux seigneur, dites-le-lui bien. Que Dieu me prserve
de ce gracieux seigneur, s'cria Luther, en faisant le signe de la
croix. (Tischreden, p. 432, verso.)


    [a2] Page 3, ligne 25.--_Le Landgrave... se croyant menac,
    leva une arme..._

Luther, dans une lettre au chancelier Brck, dit, en parlant des
prparatifs de guerre du Landgrave: Une pareille agression de la
part des ntres, serait la plus grande honte pour l'vangile. Ce ne
serait point une rvolte de paysans, mais une rvolte de princes,
qui prparerait  l'Allemagne les maux les plus terribles. Satan ne
dsire rien autant. (mai 1528.) Il crivit plusieurs lettres dans le
mme sens  l'lecteur.--Cependant il est quelquefois tent de lcher
lui-mme la bride au Landgrave. Ayant lu une lettre de Mlanchton,
qui tait au _Colloque_, il dit: Ce que Philippe crit, cela a des
pieds et des mains, de l'autorit et de la gravit. Il dit des choses
importantes en peu de mots; je conclus de sa lettre que nous avons
la guerre....... Le lche de Mayence fait tout le mal. Ils devraient
nous donner une prompte rponse. Si j'tais le Landgrave, je tomberais
dessus, je prirais ou je les exterminerais, puisque dans une affaire
si juste, ils ne veulent pas nous donner la paix. (Tischreden, p. 151.)


    [a3] Page 26, ligne 3.--_Le duc George..._

Ce prince se montra de bonne heure oppos  la Rforme. Ds l'anne
1525 (22 dcembre), Luther avait crit au duc pour le prier instamment
de renoncer  ses perscutions contre la nouvelle doctrine. ... Je me
jette  vos pieds pour vous supplier de cesser enfin vos entreprises
impies. Non que je craigne le prjudice qui en pourrait rsulter pour
moi, car je n'ai plus qu' perdre ce misrable corps de chair que
dans tous les cas la terre va bientt recevoir. Si je recherchais
mon avantage, je ne devrais rien tant dsirer que la perscution. On
a vu comme elle m'a servi jusqu'ici au-del de toute attente. Si je
prenais plaisir  rendre votre Grce malheureuse, je l'exciterais de
toutes mes forces  continuer ses violences; mais c'est mon devoir de
songer au salut de votre Grce et de la supplier  genoux de cesser ses
criminelles offenses envers Dieu et sa parole...


    [a4] Page 4, ligne 3.--_Le docteur Pack..._

Mon cher Amsdorf, voici Otton Pack, pauvre exil que j'offre  ta
misricorde; il sera plus en sret  Magdebourg que chez moi; je
craindrais que le duc George ne me fort de le remettre entre ses
mains. (29 juillet 1529.)


    [a5] Page 5, ligne 1.--_Le grand-matre de l'ordre Teutonique
    avait scularis la Prusse..._

Lorsque je parlai la premire fois au prince Albert, comme il me
consultait sur la rgle de son ordre, je lui conseillai de mpriser
cette rgle stupide et confuse, de prendre femme et de rduire la
Prusse  une forme politique, en principaut ou en duch. Philippe,
partageait cette opinion, et donnait le mme conseil... Cela pourrait
s'excuter aisment, si le peuple de Prusse et les grands unissaient
leurs prires pour qu'il ost l'entreprendre; il aurait ainsi un motif
ncessaire et puissant de faire ce qu'il dsire.... C'est  toi avec
Speratus, Amandus et les autres ministres, d'y amener le peuple, de
l'enflammer, de l'animer pour qu'il invoque la main de Dieu, afin qu'au
lieu de cette abominable principaut hermaphrodite, qui n'est ni laque
ni ecclsiastique, il dsire et rclame une principaut vritable.--Je
voudrais persuader la mme chose  l'vque ***; lui aussi, il cderait
 nos raisons, si le peuple le pressait de ses prires. (4 juillet
1524.)

Il y avait six mois alors que cet vque prchait ouvertement la
rforme. Ainsi, crivait Luther en avril 1525, pendant le fort de
la guerre des paysans, l'vangile court  pleine course et  pleines
voiles en Prusse, o il n'tait pas appel, tandis que dans la haute et
basse Allemagne, o il est venu et entr de lui-mme, on le blasphme
avec fureur. (T. II, p. 649.)


    [a6] Page 6, ligne 25.--_Le duc George..._

Prie avec moi le Dieu de misricorde, pour qu'il convertisse le duc
George  son vangile, ou que, s'il n'en est pas digne, il soit tir de
ce monde. (27 mars 1526.)

Luther crivit  l'lecteur, au sujet de ses querelles avec le duc
George (31 dcembre 1528): ... Je prie votre Grce lectorale de
m'abandonner entirement  la dcision des juges, au cas o le duc
George le demanderait, car il est de mon devoir d'exposer ma tte
plutt que de faire prouver le moindre prjudice  votre Grce.
Jsus-Christ, je l'espre, me donnera les forces ncessaires pour
rsister tout seul  Satan.


    [a7] Page 7, ligne 14.--_O s'arrtera la superbe de ce Moab..._

Le duc George tait, aprs tout, un perscuteur assez dbonnaire.
Ayant chass de Leipzig quatre-vingts luthriens, il leur accorda la
permission de garder leurs maisons, d'y laisser leurs femmes et leurs
enfans, et mme d'y venir trois fois par an au temps des foires.--Dans
une autre circonstance, Luther ayant conseill aux protestans de
Leipzig de rsister aux ordres de leur duc, celui-ci se contenta de
prier l'lecteur de Saxe d'interdire  Luther toute communication avec
ses sujets. (Cochlus, p. 230.)


    [a8] Page 7, ligne 23.--_Dite  Spire..._

Quelque temps aprs cette dite, Luther crivit la consultation
suivante: D'abord il serait bon que notre parti,  l'exclusion des
zwingliens, parlt pour lui seul.

En second lieu, qu'on crivt  l'Empereur, et que les bienfaits
du prince (l'lecteur de Saxe), envers l'glise et l'tat, fussent
amplifis, clbrs, etc. Il faudrait rappeler: 1 Qu'il a fait
enseigner, de la manire la plus pure, le Christ et sa foi, comme on ne
l'a jamais enseign depuis mille ans; qu'il a aboli une foule d'abus et
de monstruosits nuisibles  l'glise et  l'tat, comme les marchs de
messes, les abus des indulgences, les violences de l'excommunication,
et tant d'autres choses qui leur ont paru  eux-mmes intolrables, et
dont la noblesse a exig l'abolition  Worms.

2 Qu'il a rsist aux sditieux,  ceux qui violaient les images et
les glises.

3 Que la dignit impriale a t par lui honore, glorifie,
rforme, plus qu'on ne l'avait fait en plusieurs sicles.

4 Que nous avons fait et support les plus grandes choses contre les
partisans de Mnzer, pour sauver la majest et la paix publique.

5 Que c'est nous, et non d'autres, qui avons rprim les
sacramentaires; que sans nous les papistes eussent t crass.

6 Que nous avons de mme rprim les anabaptistes.

7 Qu'en outre, nous avons touff les mauvais germes que de mchantes
gens avaient rpandus en divers endroits sur la sainte Trinit, sur la
foi du Christ, etc. Je parle d'rasme, d'Egranus et de leurs pareils.
(mai 1529.)


    [a9] Page 7, ligne 28.--_Le parti de la Rforme clata..._

Luther essaya encore de retenir les siens; le 22 mai 1529, il crivit
 l'lecteur pour le dissuader d'entrer dans aucune ligue contre
l'Empereur, et l'exhorter  s'en remettre  la protection divine. Dans
une lettre  Agricola, il approuva la conduite prudente de l'lecteur
 l'gard de l'Empereur: Notre prince a bien fait de reconnatre un
seigneur dans une ville trangre, et de n'avoir point cherch  tre
le matre, comme il aurait pu le faire. Christ a dit: _Si vous tes
perscut dans une ville, fuyez dans une autre_; et encore: _Sortez de
cette maison_. Ainsi je pense que notre prince, comme un membre qui ne
peut se sparer du corps, ne devait point rompre avec Csar. Mais par
son silence il a comme fui dans une autre ville, il est sorti de cette
maison. (30 juin 1530.)


    [a10] Page 8, ligne 11.--_Le Landgrave essaya de rconcilier
    Luther et les sacramentaires..._

Au landgrave de Hesse. Grce et paix en Jsus-Christ. Srnissime
seigneur! j'ai reu la lettre par laquelle votre Altesse veut bien
m'engager  me rendre  Marbourg, pour confrer avec OEcolampade et les
siens, au sujet de nos opinions sur le saint Sacrement. Je ne saurais
cacher  votre Altesse que je mets peu d'espoir dans une pareille
confrence, et que je doute qu'on en voie sortir la paix et l'union.
Nanmoins il faut rendre grce  votre Altesse, de la sollicitude
qu'elle montre en cette affaire, et je suis dispos, pour ma part, 
me rendre au lieu dsign, bien que je regarde cette dmarche comme
inutile. Je ne veux pas laisser non plus  nos adversaires la gloire de
pouvoir dire qu'ils aiment plus que nous la paix et la concorde. Mais
je vous prie humblement, gracieux prince et seigneur, de vouloir bien,
avant que nous nous runissions, vous informer s'ils sont disposs 
cder quelque point de leurs doctrines, autrement je craindrais fort
que le mal ne ft qu'empirer par cette confrence, et que le rsultat
ne ft prcisment le contraire de ce que votre Altesse recherche si
loyalement et si srieusement. A quoi servirait-il de se runir et de
discuter, si les deux parties arrivaient avec la rsolution de ne cder
en quoi que ce ft?... (23 juin 1529.)

Dans une consultation qui nous reste sur le mme sujet, et que l'on
attribue gnralement  Luther, il exprime le dsir que quelques
papistes, hommes graves et instruits, assistent  la confrence comme
tmoins.

A sa femme. Grce et paix en Jsus-Christ. Cher seigneur Catherine!
Apprenez que notre confrence amicale de Marbourg est finie, et que
nous sommes d'accord en tout point, si ce n'est que nos adversaires
persistent  ne voir que du pain dans l'Eucharistie, et  n'admettre
qu'une prsence spirituelle de Jsus-Christ. Aujourd'hui le Landgrave
nous parlera encore une fois, pour tcher de nous unir ou de nous
porter du moins  nous reconnatre pour frres et membres du mme
corps. Il y travaille avec ardeur. Nous leur accordons la paix et
la charit, mais nous ne voulons pas de ce nom de frres. Demain ou
aprs-demain, je pense, nous partirons pour nous rendre au Voigtland,
o l'lecteur nous a appels.

Dis  Pommer que les meilleurs argumens de Zwingli ont t: _Que le
corps ne peut exister sans espace, et que, par consquent, le corps
du Christ n'est pas dans le pain_, et le meilleur d'OEcolampade:
_Que le saint Sacrement est un signe du corps du Christ_. Dieu les a
vraiment aveugls; ils n'ont su que nous rpondre.--Adieu. Le messager
me presse. Priez pour nous. Nous sommes bien portans et vivons comme
les princes. Embrasse pour moi Leinette (Madeleine) et le petit Jean.
Le jour de saint Franois. Votre dvou serviteur, Martin LUTHER. (4
octobre 1529.)

Luther crivit au landgrave de Hesse dans une autre lettre (20 mai
1530), au sujet de ses tentatives de conciliation: ... J'ai support
de si grands dangers et de si longs tourmens pour ma doctrine, que
certes j'ai lieu de dsirer de n'avoir pas travaill en vain. Ce n'est
donc point par haine ou par orgueil que je leur rsiste; il y a bien
long-temps que j'aurais adopt leur doctrine, Dieu, mon Seigneur, le
sait, s'ils avaient pu m'en montrer la vrit; mais les raisons qu'ils
donnent sont trop faibles pour que j'y puisse engager ma conscience...


    [a11] Page 11, ligne 18.--_L'lecteur amena..._

Il partit de Torgaw le 3 avril, et arriva  Augsbourg le 2 mai. Sa
suite se composait de cent soixante chevaux. Les thologiens qu'il
avait avec lui furent Luther, Mlanchton, Jonas, Agricola, Spalatin
et Osiander. Luther, excommuni et mis au ban de l'Empire, resta 
Cobourg. (Ukert, t. I, p. 232.)


    [a12] Page 11, ligne 19.--_L'lecteur amena Luther le plus prs
    possible d'Augsbourg._

Je suis sur les confins de la Saxe,  moiti chemin entre Wittemberg
et Augsbourg. Il y aurait eu trop de danger pour moi dans cette
dernire ville. (juin 1530.)


    [a13] Page 13, ligne 22.--_Les nobles seigneurs qui forment nos
    comices..._

Ma rsidence est maintenant au milieu des nuages, dans l'empire des
oiseaux. Sans parler de la foule des autres oiseaux, dont les chants
confus feraient taire une tempte, il y a prs d'ici un certain bois
tout peupl, de la premire  la dernire branche, de corbeaux et de
corneilles. Du matin au soir, et quelquefois pendant toute la nuit,
il y a l une crierie si infatigable, si incessante, que je doute
qu'en aucun lieu du monde tant d'oiseaux se soient jamais runis. Pas
un qui se repose un instant; bon gr mal gr, il faut les entendre,
vieux et jeunes, mres et filles, glorifier  qui mieux mieux, par
leurs croassemens, le nom de corbeaux. Peut-tre, par ces chants si
harmonieux, veulent-ils faire descendre doucement le sommeil sur mes
paupires; avec la grce de Dieu, j'en ferai cette nuit l'exprience.
C'est une noble race d'oiseaux, et, comme tu le sais, fort utiles
au monde. Il me semble, en les voyant, que j'ai sous les yeux toute
l'arme des sophistes et des Cochleistes, runis de toutes les parties
du monde, afin que j'apprcie mieux leur sagesse et leur doux langage,
et que je voie  mon aise ce qu'ils sont et ce qu'ils peuvent pour
le monde de l'esprit et pour le monde de la chair. Jusqu' ce jour,
personne n'a entendu philomle, et cependant le coucou, qui annonce et
accompagne son chant, s'enorgueillit magnifiquement dans la gloire de
sa voix. De la rsidence des corbeaux. (22 avril 1530.)


    [a14] Page 14, ligne 23.--_Luther le tanait rudement..._

Quelquefois cependant il comptit  ses douleurs. Vous avez confess
Christ, offert la paix, obi  Csar, souffert les injures, puis les
blasphmes. Vous n'avez point rendu le mal pour le mal; enfin vous
avez dignement travaill  la sainte oeuvre de Dieu, comme il convient
 des saints; rjouissez-vous donc dans le Seigneur. Assez long-temps
vous avez t contrists par le monde. Regardez et levez la tte, votre
rdemption approche. Je vous canoniserai comme de fidles membres de
Christ; que faut-il de plus  votre gloire? (15 septembre 1530.)


    [a15] Page 19, ligne 15.--_J'aurais voulu tre la victime
    sacrifie par ce dernier concile, comme Jean Huss..._

Plaise  Dieu que nous soyons dignes d'tre brls ou gorgs par lui
(par le pape.) Cependant si nous ne mritons pas de rendre tmoignage
par notre sang, implorons du moins Dieu pour qu'il nous accorde cette
grce de tmoigner par notre vie et nos paroles que Jsus-Christ est
seul notre Seigneur, et que nous l'adorerons dans tous les sicles des
sicles. Amen. (T. II des oeuvres latines, p. 270.)


    [a16] Page 19, ligne 19.--_La profession de foi des
    protestans..._

A la dite d'Augsbourg, le duc Guillaume de Bavire, qui tait fort
oppos  la doctrine vanglique, ayant dit au docteur Eck: Peut-on
renverser cette opinion par l'criture sainte? Non, dit-il, mais par
les Pres. L'vque de Mayence se mit  dire: Voyez! nos thologiens
nous dfendent joliment! Les luthriens montrent leur opinion dans
l'criture, et nous la ntre hors de l'criture. Le mme vque disait
alors: Les luthriens ont un article auquel on ne peut contredire,
quand mme tous les autres ne vaudraient rien; c'est celui du mariage.
(Tischreden, p. 99.)


    [a17] Page 20, ligne 10.--_L'archevque de Mayence est trs
    port pour la paix..._

Luther, pour l'exhorter  montrer des sentimens pacifiques, lui avait
crit une lettre qui se terminait ainsi: Je ne puis cesser de penser 
la pauvre Allemagne, si malheureuse, si abandonne, si mprise, vendue
 tant de tratres en mme temps. C'est ma chre patrie; je dsirerais
tant la voir heureuse! (6 juillet 1530, de Cobourg.)


    [a18] Page 21, ligne 7.--_Si l'Empereur veut faire un dit,
    qu'il le fasse; aprs Worms aussi il en fit un..._

Luther a conscience de sa force. Si j'tais tu par les papistes,
ma mort protgerait nos descendans, et ces btes froces en seraient
peut-tre plus cruellement punies que je ne voudrais moi-mme. Car, il
y a quelqu'un qui dira un jour: _O est ton frre Abel?_ Et celui-l
les marquera au front, et ils erreront fugitifs par toute la terre...
Notre race est maintenant sous la protection du Seigneur, puisqu'il est
crit: Je ferai misricorde jusqu' la millime gnration  ceux qui
m'ont aim. Et moi je crois  ces paroles. (30 juin 1530.)

Si j'tais tu dans une meute papiste, j'emmnerais  ma suite
un grand nombre d'vques, de prtres, de moines, si bien que tous
diraient: Le docteur Martin Luther est conduit au spulcre avec une
grande procession; certes, c'est un grand docteur, au-dessus de tous
vques, prtres, moines; aussi faut-il qu' son enterrement, ils
aillent avec lui, tendus sur le dos. C'est ainsi que nous ferions
ensemble notre dernier voyage. (1531. Cochlus, p. 211. Extrait du
livre de Luther intitul: _Avis aux Allemands_.)

Les catholiques, lui disait-on, vous reprochent plusieurs fausses
interprtations dans votre traduction de l'criture. Il rpondit: Ils
ont encore de trop longues oreilles, et leur _hihan! hihan!_ est trop
faible pour juger une traduction du latin en allemand... Dis-leur que
le docteur Martin Luther veut qu'il en soit ainsi, et qu'un papiste et
un ne c'est la mme chose.

    _Sic volo, sic jubeo, sit pro ratione voluntas._

(Passage cit par Cochlus, 201, verso.)


    [a19] Page 21, ligne 15.--_Qu'ils nous rendent Lonard
    Keiser..._

Non-seulement le titre de roi, mais celui de Csar lui est bien
mrit, puisqu'il a vaincu celui dont le pouvoir ne trouve point
d'gal sur la terre. Ce n'est pas seulement un prtre, c'est un
souverain pontife et un vritable pape, celui qui a offert ainsi son
corps en sacrifice  Dieu. Avec juste raison l'appelait-on Lonhard,
c'est--dire force du lion; c'tait un lion fort et intrpide. (22
octobre 1527.)

_A Hausmann._ Je pense que tu auras vu l'histoire de Gaspard Tauber,
le nouveau martyr de Vienne, qui a t dcapit et brl dans cette
ville pour la parole de Dieu. Il en est arriv autant  un libraire de
Bude, en Hongrie, qu'on a brl au milieu de ses livres. (12 novembre
1524.)

Il y avait  Vienne des partisans de la nouvelle doctrine.
Lorsqu'aprs la dite d'Augsbourg le cardinal Campeggio entra dans
la ville avec le roi Ferdinand, on habilla un petit homme de bois en
cardinal, on lui attacha au cou des indulgences et le sceau du pape, et
on le mit sur un chien qui avait  la queue une vessie de porc pleine
de pois. On fit courir ce chien  travers toutes les rues. (Tischr.,
p. 251.)


    [a20] Page 21, ligne 16.--_Qu'ils nous rendent Keiser et tant
    d'autres qu'ils ont fait injustement mourir..._

Si l'on en croyait Cochlus, Luther se serait montr perscuteur  son
tour. En 1532, un luthrien s'tant loign de ses opinions, Luther le
fit enlever et conduire  Wittemberg, o il fut emprisonn; un procs
fut commenc. Comme on ne trouva pas de charges suffisantes, il fallut
le relcher. Mais il fut toujours depuis sourdement perscut par les
luthriens. (Cochlus, p. 218.)


    [a21] Page 22, ligne 22.--_On se prpare  combattre..._

Cependant on craignait tant de part et d'autre l'issue de la lutte,
que, contre toute probabilit, la paix se maintint. J'admire ce
miracle de Dieu, que tant de menaces soient alles en fume. Tout le
monde en effet croyait qu'au printemps claterait en Allemagne une
guerre atroce. (juin 1531.)

La crainte d'un nouveau soulvement des paysans contribuait 
entretenir les intentions pacifiques des princes. Les paysans, crit
Luther, recommencent  s'assembler. Une soixantaine d'entre eux ont
cherch  surprendre la nuit le chteau de Hohenstein. Tu vois que
malgr la prsence de l'Empereur, il faut prendre des prcautions
contre cette rvolte; que serait-ce si les papistes commenaient la
guerre? (19 juillet 1530.)


    [a22] Page 22, ligne 25.--_Luther fut accus d'avoir pouss les
    protestans  prendre cette attitude hostile..._

Bien loin de l, il avait ds 1529 dissuad l'lecteur d'entrer dans
aucune ligue dirige contre l'Empereur... Nous ne saurions approuver
une pareille alliance; s'il en rsultait quelque malheur, peut-tre
mme la guerre ouverte, tout retomberait sur notre conscience, et nous
aimerions mieux tre dix fois morts que d'avoir  nous reprocher du
sang vers pour l'vangile. Nous sommes ceux qui devons souffrir, comme
dit le prophte, ceux qui ne doivent pas se venger eux-mmes, mais
tout remettre entre les mains de Dieu... Je supplie donc humblement
votre Grce lectorale de ne pas se laisser abattre par ce danger.
Nous allons lever nos prires  Dieu; mais nos mains doivent rester
pures de sang et de crime. S'il arrivait (contre mon opinion) que
l'Empereur allt jusqu' me rclamer moi ou mes amis, nous irions,
sous la protection de Dieu, comparatre devant lui, plutt que de
causer prjudice  votre Grce lectorale, comme je l'ai plusieurs
fois dclar  votre auguste frre, feu l'lecteur Frdric.... (18
novembre 1529.)


    [a23] Page 22, ligne 28.--_Rsistance  l'Empereur..._

Dans le livre des _Propos de table_ (p. 397, verso et suiv.) Luther
parle plus explicitement: Ce n'est point pour la religion que l'on
combattra. L'Empereur a pris les vchs d'Utrecht et de Lige; il a
offert au duc de Brunswick de lui laisser prendre Hildesheim. Il est
affam et altr des biens ecclsiastiques; il les dvore. Nos princes
ne le souffriront pas; ils voudront manger avec lui. Alors on en
viendra  se prendre aux bonnets. (1530.)

J'ai souvent t interrog par mon gracieux seigneur, sur la question
de savoir ce que je ferais si un voleur de grand chemin, un meurtrier,
venait m'attaquer. Je rsisterais, dans l'intrt du prince dont je
suis sujet et serviteur; je puis tuer le voleur, mettre le couteau
sur lui, et mme ensuite recevoir les sacremens. Mais si c'est pour
la parole de Dieu, et comme prdicateur, que l'on m'attaque, je dois
souffrir et recommander la vengeance  Dieu. Aussi je ne prends point
de couteau en chaire, mais sur la route. Les anabaptistes sont des
coquins dsesprs, ils ne portent aucune arme et se vantent d'une
grande patience.

(1536.) Comme je parlais pour la paix, le landgrave de Hesse me
disait: Seigneur docteur, vous conseillez trs bien; mais quoi? Si nous
ne suivons pas vos conseils?

(1539.) Luther rpond sur la question du droit de rsistance que,
selon le droit public, le droit naturel et la raison, la rsistance
 l'autorit injuste est permise. Il n'y a de difficult que dans le
domaine de la thologie.

La question n'et pas t difficile  rsoudre au temps des aptres,
car toutes les autorits taient alors paennes et non chrtiennes.
Mais maintenant que tous les princes sont chrtiens ou prtendent
l'tre, il est difficile de conclure, car un prince et un chrtien sont
les plus proches parens.--Qu'un chrtien puisse se dfendre contre
l'autorit, il y a l matire  de grandes rflexions.--... Au fond,
c'est au pape que j'arrache l'pe, et non  l'Empereur.

Il rsume ainsi lui-mme les argumens qu'il et pu adresser aux
Allemands, s'il et fait une exhortation  la rsistance:

1. L'Empereur n'a ni droit ni puissance pour ordonner cela; c'est
chose certaine, s'il l'ordonne, on ne doit point lui obir. 2. Ce
n'est pas moi qui excite le trouble, je l'empche et je m'y oppose.
Qu'ils voient s'ils n'en sont pas les auteurs, lorsqu'ils ordonnent ce
qui est contre Dieu. 3. Ne badinez pas tant. Si vous faites boire le
fou (narren Luprian), prenez garde qu'il ne vous crache au visage. Il
est, d'ailleurs, assez altr, et ne demande pas mieux que de boire
son sol. 4. Eh bien! vous voulez combattre; courbez vos ttes pour
recevoir la bndiction. Ayez bon succs! Dieu vous donne joyeuse
victoire! Moi, docteur Martin Luther, votre aptre, je vous ai parl,
je vous ai avertis, comme c'tait mon devoir!

Il dit encore ailleurs: Vous mprisez ma doctrine. Vous voulez prendre
le Luther dans ses paroles, comme faisaient les Pharisiens au Christ.
Mais si je voulais (je ne le veux point), j'aurais une glose pour
vous embarrasser; je dirais que cette rsistance n'est point contre
l'Empereur, mais contre Dieu. D'un autre ct: qu'un politique, un
citoyen, un sujet, n'est pas un chrtien, que ce n'a pas t la pense
de Christ de dtruire les droits, la police et le gouvernement du
monde. Rends  Dieu ce qui est  Dieu, et  Csar ce qui est  Csar.
N'obis point dans ce qui est contre Dieu et sa parole.

Je condamne la rvolte au pril de mon corps, de ma vie, de mon
honneur et de mes biens. Je voudrais bien vous arrter et vous retenir.
Si vous commencez, je me tairai et prirai avec vous. Vous irez en
enfer au nom de tous les diables, et moi au ciel au nom du Christ. Ils
veulent abuser de notre doctrine, mais ils verront du moins qu'elle
n'est point errone en soi.

... Tuer un tyran n'est pas chose permise  l'homme qui n'est dans
aucune fonction publique, car le cinquime commandement dit: Tu ne
dois pas tuer. Mais si je surprends un homme prs de ma femme ou de
ma fille, quoiqu'il ne soit point un tyran, je pourrai fort bien le
tuer. _Item_, s'il prend par force  celui-ci sa femme,  l'autre sa
fille, au troisime ses terres et ses biens, que les bourgeois et
sujets s'assemblent, ne sachant plus comment supporter sa violence et
sa tyrannie, ils pourront le tuer, comme tout autre meurtrier ou voleur
de grand chemin. (Tischr., p. 397, verso, sqq.)

Le bon et vraiment noble seigneur Gaspard de Kokritz m'a demand, mon
cher Jean, que je t'crivisse mon jugement sur le cas o Csar voudrait
faire la guerre  nos princes, au sujet de l'vangile. Serait-il alors
permis aux ntres de rsister et de se dfendre? J'avais dj crit
mon opinion sur ce sujet, du vivant du duc Jean. Aujourd'hui il est un
peu tard pour me demander mon avis, puisqu'il a t dcid parmi les
princes qu'ils peuvent et veulent rsister et se dfendre, et qu'on
ne s'en tiendra pas  mon dire... Ne fortifie pas le bras des impies
contre nos princes; laisse le champ libre  la colre et au jugement de
Dieu; ils l'ont cherch jusqu' ce jour avec fureur, avec rire et avec
joie. Cependant intimide les ntres par cet exemple, que les Machabes
ne suivirent pas ceux qui voulaient se dfendre contre Antiochus, mais
que dans la simplicit de leur coeur ils se laissrent plutt tuer.
(8 fvrier 1539.)

Dans son livre _De seculari potestate_, ddi au duc de Saxe, il dit:
En Misnie, en Bavire et en d'autres lieux, les tyrans ont promulgu
un dit pour qu'on ait  livrer partout aux magistrats les Nouveaux
Testamens. Si les sujets obissent  l'dit, ce n'est pas un livre,
qu'ils remettent au pril de leur salut, c'est Christ lui-mme qu'ils
livrent aux mains d'Hrode. Cependant, si on veut les enlever par
la violence, il faut le souffrir; on ne doit point rsister  la
tmrit.--Les princes sont du monde, et le monde est ennemi de Dieu.

On ne doit pas obir  Csar s'il veut faire la guerre  notre parti.
Le Turc n'attaque pas son Alcoran, l'Empereur ne doit pas davantage
attaquer son vangile. (Cochlus, p. 210.)


    [a24] Page 22, ligne 30.--_Voici mon avis..._

L'lecteur avait demand  Luther s'il serait permis de rsister 
l'Empereur les armes  la main. Luther rpondit ngativement, en
ajoutant seulement: Si cependant l'Empereur, non content d'tre
le matre des tats des princes, allait jusqu' exiger d'eux de
perscuter, de mettre  mort, ou de chasser leurs sujets pour la
cause de l'vangile, les princes convaincus que ce serait agir contre
la volont de Dieu, devront lui refuser l'obissance; autrement ils
violeraient leur foi et se rendraient complices du crime. Il suffit
qu'ils laissent faire l'Empereur, qui aura  en rendre compte, et
qu'ils ne dfendent pas leurs sujets contre lui. Plus loin il dit,
en parlant de la guerre civile: Quel carnage et quelles lamentations
couvriraient alors la terre allemande! Un prince devrait mieux aimer
perdre trois fois ses tats, ou mourir trois fois, que d'tre la cause
de si horribles bouleversemens, ou seulement d'y consentir. Quelle
conscience pourrait le supporter! Le diable verrait cela avec plaisir;
Dieu veuille nous en prserver  jamais! (6 mars 1530.)


    [a25] Page 26, ligne 8.--_Que l'on m'accuse ou non d'tre trop
    violent..._

L'lecteur avait rprimand Luther au sujet de deux crits
(_Avertissement  ses chers Allemands_, et _Gloses sur le prtendu
dit imprial_) qu'il trouvait trop violens. Luther lui rpondit
(16 avril 1531) qu'il n'avait fait que repousser les attaques plus
violentes encore de ses ennemis, et qu'il serait injuste de lui imposer
silence lorsqu'on laissait tout dire  ses adversaires... Il m'a
t impossible de me taire plus long-temps dans cette affaire qui me
concerne plus que tout autre. Si je gardais le silence devant une telle
condamnation publique de ma doctrine, ne serait-ce pas l'abandonner, la
renier? Plutt que de le souffrir, je braverais la colre de tous les
diables, celle du monde entier, sans parler de celle des conseillers
impriaux.--On dit que mes deux crits sont tranchans et bien affils;
l'on a raison: je ne les ai pas non plus faits pour tre doux; le seul
regret que j'aie c'est qu'ils ne soient pas plus tranchans encore. Si
l'on considre la violence de mes adversaires, l'on sera forc d'avouer
que j'ai t trop bnin... Tout le monde crie contre nous; l'on
vocifre les calomnies les plus odieuses; et moi, pauvre homme, j'lve
la voix  mon tour, et voil que personne n'aura cri que Luther... En
somme, tout ce que nous disons et faisons est injuste, quand mme nous
ressusciterions les morts; tout ce qu'ils font, eux, est juste, quand
mme ils noieraient l'Allemagne dans les larmes et dans le sang.


    [a26] Page 26, ligne 16.--_Eh bien! puisqu'ils sont
    incorrigibles..... je romps avec eux._ ...

Toujours jusqu' prsent (1534), particulirement  la dite
d'Augsbourg, nous avons humblement offert au pape et aux vques de
recevoir d'eux la conscration et l'autorit spirituelle, et de les
aider  conserver ce droit; ils nous ont toujours repousss. Et s'il
arrive un jour, pour la conscration sacerdotale, ce qui est arriv
pour les indulgences,  qui sera la faute. J'ai offert aussi de me
taire sur les indulgences si l'on voulait se taire sur ce que j'avais
crit; ils n'ont pas voulu, et aujourd'hui il n'y a plus assez de
mpris par tout le monde pour les indulgences; indulgences, lettres
papales, sceaux briss gisent  terre. Ainsi disparatra le pouvoir de
consacrer et le chrme et les tonsures, de sorte qu'on ne reconnatra
plus o est l'vque, o est le prtre. (Cochlus, p. 245, extrait du
_De angulari miss_, Luth., op. lat., VII, p. 220.)


    [a27] Page 28, ligne 3.--_Anabaptistes._

Il y avait dj long-temps qu'ils remuaient en Allemagne. Nous avons
ici une nouvelle espce de prophtes, venus d'Anvers, qui prtendent
que l'Esprit saint n'est autre chose que le gnie et la raison
naturelle. (27 mars 1525.)

Il n'y a rien de nouveau, sinon que l'on dit que les anabaptistes
augmentent et se rpandent de tous cts. (28 dcembre 1527.)

La nouvelle secte des anabaptistes fait d'tonnans progrs; ce sont
des gens qui mnent une vie d'excellente apparence, et qui meurent avec
grande audace par l'eau ou par le feu. (31 dcembre 1527.)

Il y a beaucoup de troubles en Bavire.... il ne me semble pas 
propos que tu les livres aux magistrats; ils se livreront eux-mmes, et
alors le conseil les bannira de la ville. Je vois partout la tradition
de Mnzer, sur la perdition future des impies et le rgne des justes
sur la terre. C'est ce que prophtise Cellarius dans un livre qu'il
vient de publier; cet esprit est un esprit de rvolte. (27 janvier
1528.)

Le 12 mai 1528 il crit  Link: Tu as vu, je pense, mon
_Antischwermerum_ et ma dissertation sur la bigamie des vques. Le
courage des anabaptistes mourans, ressemble  celui des donatistes
dont parle Augustin, ou  la fureur des juifs dans Jrusalem dvaste.
Les saints martyrs, comme notre Lonard Keiser, meurent avec crainte,
humilit, et en priant pour leurs bourreaux; l'opinitret de ceux-ci
au contraire, lorsqu'ils vont  la mort, semble augmenter avec
l'indignation de leurs ennemis.


    [a28] Page 51, ligne 2.--_Excution..._

_Extrait d'un ancien livre de chant des anabaptistes._ Les paroles
d'Algrius sont des miracles: Ici, dit-il, les autres gmissent et
pleurent, et moi j'y ressens de la joie. Dans ma prison, l'arme du
ciel m'apparat; je ne sais combien de martyrs habitent avec moi tous
les jours. Dans la joie, dans les dlices, dans l'extase de la grce,
je vois le Seigneur sur son trne.

Mais ta patrie, lui disaient-ils, tes amis, tes parens, ta profession,
peux-tu les quitter volontiers? Il dit aux envoys: Nul homme ne me
bannit de ma patrie; elle est aux pieds du trne cleste, l o mes
ennemis deviendront mes amis pour chanter le mme cantique.

Mdecins, artistes, ouvriers, ne peuvent ici-bas russir; qui ne
reconnat la force de Dieu, n'a qu'une force aveugle. Les juges
furieux le menacrent du feu. Dans la puissance des flammes, dit
Algrius, vous reconnatrez la mienne. (Wunderhorn, t. I.)


    [a29] Page 55.--_Fin du chapitre..._

Les passages suivans de Ruchat (Rformation de la Suisse), font bien
connatre le bizarre enthousiasme des anabaptistes. L'an 1529, neuf
anabaptistes furent saisis  Ble, et mis en prison. On les fit venir
devant le snat, et on appela aussi les ministres pour confrer avec
eux. D'abord OEcolampade leur expliqua en deux mots le symbole des
aptres et celui de saint _Athanase_, et leur reprsenta que c'tait
l la vritable et indubitable foi chrtienne, que Jsus-Christ et ses
aptres avaient prche. Ensuite le bourgmeistre, Adelbert Meyer, dit
aux anabaptistes, qu'ils venaient d'entendre une bonne explication de
la foi chrtienne, et que, puisqu'ils se plaignaient des ministres,
ils devaient prsentement parler  coeur ouvert et exposer hardiment
ce qui leur faisait de la peine. Mais il n'y en eut pas un seul qui
lui rpondt un mot, ils se contentrent de se regarder les uns les
autres. Alors le premier huissier de la chambre dit  l'un d'eux,
qui tait tourneur de sa profession: D'o vient que tu ne parles
pas prsentement, aprs avoir tant jas ailleurs, dans la rue, dans
les boutiques, et dans la prison? Comme ils gardaient encore le
silence, Marc Hedelin, chef des tribus, s'adressa au principal de ces
gens-l, et lui dit: Que rponds-tu, frre,  ce qui t'a t propos?
L'anabaptiste lui rpondit: Je ne vous reconnais point pour frre.
Comment? lui dit ce seigneur. Parce, dit l'autre, que vous n'tes
point chrtien. Amendez-vous premirement, corrigez-vous, et quittez la
magistrature. En quoi penses-tu donc, lui dit Hedelin, que je pche
tant? Vous le savez bien, lui rpondit l'anabaptiste.

Le bourgmeistre prit la parole, lui ordonna de rpondre avec modestie
et avec douceur, et le pressa vivement de parler sur la question dont
il s'agissait. Sur quoi il rpondit: Qu'il ne croyait pas qu'un
chrtien pt tre dans une magistrature mondaine, parce que celui qui
combat avec l'pe, prira par l'pe: Que le baptme des enfans est du
diable, et une invention du pape; on doit baptiser les adultes, et non
les petits enfans, selon l'ordre de Jsus-Christ.

OEcolampade entreprit de le rfuter, avec toute la douceur possible,
et de lui faire voir, que les passages qu'il avait cits, avaient un
autre sens, comme tous les anciens docteurs en faisaient foi. Mes
chers amis, dit-il, vous n'entendez pas l'criture sainte et vous
la maniez fort grossirement. Et comme il allait leur montrer le
vritable sens de ces passages, l'un d'entre eux, qui tait meunier,
l'interrompit, le traitant de sducteur, qui caquetait beaucoup,
et dit: Que ce qu'il avait l allgu contre eux, ne faisait rien
au sujet. Qu'ils avaient entre les mains la pure et propre parole
de Dieu, et qu'ils voulaient s'y attacher toute leur vie, que le
Saint-Esprit parlait maintenant par lui. Il s'excusait en mme temps
de ne pas parler loquemment, disant qu'il n'avait pas tudi, qu'il
n'avait t dans aucune universit, et que ds sa jeunesse il avait ha
la sagesse humaine, qui est pleine de tromperies. Qu'il connaissait
bien la ruse des scribes, qui cherchaient perptuellement  offusquer
les yeux des simples. Aprs quoi il se mit  crier et  pleurer,
disant: Qu'aprs avoir ou la parole de Dieu, il avait renonc  sa
vie drgle; et que maintenant que par le baptme il avait reu le
pardon de ses pchs, il tait perscut de chacun, au lieu que dans
le temps qu'il tait plong dans toutes sortes de vices, personne ne
l'avait chti, ni mis en prison, comme on faisait prsentement. Qu'on
l'avait enferm dans la tour, comme un meurtrier; quel tait donc son
crime? etc. La confrence ayant dur jusqu' l'heure du dner, le snat
se leva.

Aprs dner, le snat s'tant rassembl, les ministres entrrent en
confrence avec les anabaptistes, au sujet de la magistrature. Et
comme l'un d'eux eut donn des rponses assez satisfaisantes sur les
questions qu'on lui avait proposes, cela fit chagrin aux autres,
de ce qu'il n'tait pas ferme dans leur doctrine. C'est pourquoi
ils l'interrompirent. Laisse-nous parler, lui dirent-ils, nous qui
entendons mieux l'criture; nous pourrons mieux rpondre sur ces
articles, que toi, qui es encore un novice, et qui n'es pas capable de
dfendre notre foi contre les renards. Alors le tourneur entrant en
dispute, soutint que saint Paul (_Rom. XIII_) parlant des puissances
suprieures, n'entend point les magistrats, mais les suprieurs
ecclsiastiques. OEcolampade lui nia cela, et lui demanda en quel
endroit de la Bible il le trouvait, et comment il le prouverait?
L'autre lui dit: Feuilletez aussi tout l'Ancien et le Nouveau
Testament, et vous y trouverez que vous devez recevoir une pension;
vous avez meilleur temps que moi, qui suis oblig de me nourrir du
travail de mes mains, pour n'tre  charge  personne. Cette saillie
fit un peu rire les assistans. OEcolampade leur dit: Messieurs, il
n'est pas temps maintenant de rire: si je reois de l'glise mon
entretien et ma nourriture, je puis prouver par l'criture, que cela
est raisonnable: ainsi ce sont l des discours sditieux. Priez plutt
pour la gloire du Seigneur, afin que Dieu amollisse leurs coeurs
endurcis et les claire.

Aprs plusieurs autres discours, comme le temps de se lever
approchait, il y en eut un, qui n'avait rien dit de tout le jour,
qui se mit  hurler et  pleurer. Le dernier jour est  la porte,
disait-il, amendez-vous, la cogne est dj mise  l'arbre; ne
noircissez donc pas notre doctrine sur le baptme. Je vous en prie,
pour l'amour de Jsus-Christ, ne perscutez pas les gens de bien.
Certainement le juste juge viendra bientt, et fera prir tous les
mchans.

Le bourgmeistre l'interrompit pour lui dire qu'on n'avait pas besoin
de cette lamentation; qu'il devait raisonner sur les articles dont il
tait question. Il voulut continuer sur le mme ton, mais on ne le lui
permit pas. Enfin le bourgmeistre justifia la conduite du snat, 
l'gard des anabaptistes: il reprsenta qu'on les avait arrts, non
pas  cause de l'vangile, ni  cause de leur bonne conduite, mais 
cause de leurs drglemens, de leur parjure et de leur sdition. Que
l'un d'eux avait commis un meurtre; un autre avait enseign qu'on ne
doit point payer les dmes: un troisime avait excit des troubles,
etc. Que c'tait pour ces crimes qu'on les avait saisis, jusqu' ce
qu'on et dcid quel traitement on leur ferait, etc.

Dans ce moment, l'un d'entre eux se mit  crier: Mes frres, ne
rsistez point au mchant. Quand mme l'ennemi serait devant votre
porte, ne la fermez pas. Laissez-les venir, ils ne peuvent rien faire
contre nous, sans la volont du Pre, puisque nos cheveux sont compts.
Je dis bien plus: il ne faut pas mme rsister  un brigand dans un
bois. Ne croyez-vous pas que Dieu ait soin de vous? On lui imposa
silence. (Ruchat, _Rforme suisse_, II, p. 498.)

_Autre dispute._--Le ministre zwinglien leur parla amiablement et
avec douceur, leur remontrant que, s'ils enseignaient la vrit, ils
avaient tort de se sparer de l'glise, et de prcher dans les bois,
et dans d'autres lieux carts. Ensuite il leur exposa en peu de mots
la doctrine de l'glise. Un des anabaptistes l'interrompit, pour lui
dire: Nous avons reu le Saint-Esprit par le baptme, nous n'avons
pas besoin d'instruction. Un des seigneurs dputs leur dit: Nous
avons ordre de vous dire, qu'on veut bien vous laisser aller sans autre
chtiment, pourvu que vous quittiez le pays et que vous promettiez
de n'y plus revenir,  moins que vous ne vous amendiez. L'un des
anabaptistes lui rpondit: Quel ordre est-ce-l? le magistrat n'est
point matre de la terre pour nous ordonner de sortir ou d'aller
ailleurs. Dieu a dit: Habite le pays. Je veux obir  ce commandement,
et demeurer dans le pays o je suis n, o j'ai t lev, et personne
n'a le droit de s'y opposer. Mais on lui fit bientt prouver le
contraire. (Ruchat, t. III, p. 102.)

On vit  Ble un anabaptiste nomm _Conrad in Gassen_, qui profrait
des blasphmes tranges, par exemple: Que Jsus-Christ n'tait point
notre Rdempteur; qu'il n'tait point Dieu, et qu'il n'tait point
n d'une Vierge. Il ne faisait aucun cas de la prire, et comme on
lui reprsentait que Jsus-Christ avait pri sur la montagne des
Oliviers, il rpondait avec une brutale insolence: Qui est-ce qui l'a
ou? Comme il tait incorrigible, il fut condamn  avoir la tte
tranche.--Cet impie fanatique me fait souvenir d'un autre de nos
jours, qui a sduit certaines personnes de notre voisinage, il y a
quelques annes, en leur persuadant qu'il ne fallait user ni de pain
ni de vin. Et comme on lui objectait un jour  Genve, que le premier
miracle de Jsus-Christ avait t de changer l'eau en vin, il rpondit:
Que Jsus-Christ tait encore jeune dans ce temps-l, et que c'tait
une petite faute qu'il fallait lui pardonner. (Ruchat, _Rforme
suisse_, t. III, p. 104.)

La Rforme, ne dans la Saxe, avait promptement gagn les bords du
Rhin, et tait alle, remontant le fleuve, s'associer dans la Suisse au
rationalisme vaudois; elle osa mme passer dans la catholique Italie.
Mlanchton, qui entretenait correspondance habituelle avec Bembo et
Sadolet, tous deux secrtaires apostoliques, fut d'abord beaucoup plus
connu que Luther des rudits italiens. C'est  lui qu'on rapportait la
gloire des premires attaques contre Rome. Mais la rputation de Luther
grandissant avec l'importance de sa rforme, il apparut bientt aux
Italiens comme le chef du parti protestant. C'est  ce titre qu'Altieri
lui crit en 1542 au nom des glises protestantes du nord-est de
l'Italie:

Au trs excellent et trs intgre docteur et matre dans les saintes
critures, le seigneur Martin Luther, notre chef (princeps) et notre
frre en Christ, les frres de l'glise de Venise, Vicence et Trvise.

Nous avouons humblement notre faute et notre ingratitude, pour avoir
tard si long-temps  reconnatre ce que nous te devions  toi qui nous
as ouvert la voie du salut... Nous sommes exposs  toute la rage de
l'Antichrist, et sa cruaut augmente de jour en jour contre les lus
de Dieu... Errans, disperss, nous attendons que vienne le fort du
Seigneur... Vous que Dieu a plac  la garde de son troupeau, jusqu'
sa venue, veillez, nous vous en supplions, chassez les loups qui nous
dvorent... Sollicitez les srnissimes princes de l'Allemagne qui
suivent l'vangile, d'crire pour nous au snat de Venise, afin de
modrer et de suspendre les mesures violentes que l'on prend contre le
troupeau du Seigneur,  la suggestion des ministres du pape.... Vous
savez quel accroissement ont pris ici vos glises; combien est large
la porte ouverte  l'vangile... travaillez donc encore pour la cause
commune. (Seckendorf, lib. III, p. 401.)

Charles-Quint contribua lui-mme  rpandre dans la pninsule le nom et
les doctrines de Luther, en appelant sans cesse dans cette contre de
nouvelles bandes de landsknechts, parmi lesquels se trouvaient beaucoup
de protestans. On sait que George Frundsberg, le chef des troupes
allemandes du conntable de Bourbon, jurait d'trangler le pape avec la
chane d'or qu'il portait au cou.--L'auteur d'une histoire luthrienne
rapporte qu'un de ces Allemands se vantait de manger bientt un morceau
du pape (_ut ex corpore pap frustum devoret_). Il ajoute qu'aprs
la prise de Rome plusieurs hommes d'armes changrent une chapelle en
curie, et firent des bulles du pape une litire pour leurs chevaux,
puis, se revtant d'habits sacerdotaux, ils proclamrent pape un
landsknecht qui, dans son consistoire, dclara faire abandon de la
papaut  Luther. (Cochlus, p. 156).--Luther fut mme solennellement
proclam. Un certain nombre de soldats allemands s'assemblrent un
jour dans les rues de Rome, monts sur des chevaux et des mules. Un
d'eux, nomm Grunwald, remarquable par sa taille, s'habilla comme le
pape, se mit sur la tte une triple couronne, et monta sur une mule
richement caparaonne; d'autres s'taient habills en cardinaux, avec
une mitre sur la tte, et vtus d'carlate ou de blanc, suivant les
personnages qu'ils reprsentaient. Ils se mirent ainsi en marche au
bruit des tambours et des fifres, entours d'une foule innombrable,
et avec toute la pompe usite dans les processions pontificales.
Lorsqu'ils passaient devant quelques maisons o se trouvait un
cardinal, Grunwald bnissait le peuple. Il descendit ensuite de sa
mule, et les soldats, le plaant sur un sige, le portrent sur leurs
paules. Arriv au chteau Saint-Ange, il prend alors une large coupe
et boit  la sant de Clment, et ceux qui l'environnent suivent son
exemple. Il prte ensuite serment  ses cardinaux, et ajoute qu'il les
engage  rendre hommage  l'Empereur comme  leur lgitime et unique
souverain; il leur fait promettre qu'ils ne troubleront plus la paix
de l'Empire par leurs intrigues, mais que, suivant les prceptes de
l'criture et l'exemple de Jsus-Christ et des aptres, ils demeureront
soumis au pouvoir civil. Aprs une harangue dans laquelle il rcapitula
les guerres, les parricides et les sacrilges des papes, le prtendu
pontife promit solennellement de transfrer, par voie de testament,
son autorit et sa puissance  Martin Luther. Lui seul, disait-il,
pouvait abolir tous ces abus et rparer la barque de saint Pierre, de
sorte qu'elle ne ft plus le jouet des vents et des flots. levant
alors la voix, il dit aux assistans: Que tous ceux qui sont de cet
avis, le fassent connatre en levant la main. Aussitt la multitude
des soldats leva la main en s'criant: _Vive le pape Luther!_ Toute
cette scne se passait sous les yeux de Clment VII. (Macree, Rf. en
Italie, p. 66-7.)

Les ouvrages de Zwingli tant crits en langue latine, circulaient plus
facilement en Italie que ceux des rformateurs du nord de l'Allemagne,
qui n'crivaient point toujours dans la langue savante et universelle.
Cette circonstance est sans doute une des causes du caractre que prit
la rforme italienne, particulirement dans l'acadmie de Vicence,
o naquit le socinianisme. Cependant les livres de Luther passrent
de bonne heure les Alpes. Le 14 fvrier 1519, le premier magistrat
lui crit: Blaise Salmonius, libraire de Leipzig, m'a prsent
quelques-uns de vos traits; comme ils ont eu l'approbation des
savans, je les ai livrs  l'impression, et j'en ai envoy six cents
exemplaires en France et en Espagne. Ils se vendent  Paris, et mes
amis m'assurent que mme, dans la Sorbonne, il y a des gens qui les
lisent et les approuvent. Des savans de ce pays dsiraient aussi depuis
long-temps voir traiter la thologie avec indpendance. Calvi, libraire
de Pavie, s'est charg de faire passer une grande partie de l'dition
en Italie. Il nous promet mme un envoi de toutes les pigrammes
composes en votre honneur par les savans de son pays. Telle est la
faveur que votre courage et votre habilet ont attire sur vous et sur
la cause de Christ.

Le 19 septembre 1520, Burchard Schenk crit de Venise  Spalatin:
J'ai lu ce que vous me mandez du seigneur Martin Luther; il y a dj
long-temps que sa rputation est arrive jusqu' nous, mais on dit par
la ville qu'il se garde du pape! Il y a deux mois, dix de ses livres
furent apports dans notre ville, et aussitt vendus... Que Dieu le
conduise dans la voie de la vrit et de la charit. (Seckendorf, p.
115.)

Quelques ouvrages de Luther pntrrent mme dans Rome, et jusque
dans le Vatican, sous la sauve-garde de quelque pieux personnage
dont le nom remplaait en tte du livre celui de l'auteur hrtique.
C'est ainsi que plusieurs cardinaux eurent  se repentir d'avoir lou
hautement le _Commentaire sur l'ptre aux Romains_, et le _Trait sur
la justification_ d'un certain cardinal Fregoso, qui n'tait autre que
Luther. Il en advint de mme pour les _Lieux communs_ de Mlanchton.
(Maccree, Rforme italienne, p. 39.)

Je m'occupe, dit Bucer dans une lettre  Zwingli, d'une interprtation
des psaumes. Les instances de nos frres de la France et de l'Allemagne
intrieure, me dcident  les publier sous un nom tranger, afin
que les libraires puissent les vendre. Car c'est un crime capital
d'introduire dans ces deux pays des livres qui portent nos noms. Je me
donnerai donc pour un Franais, et je ferai paratre mon livre sous le
nom d'Aretius Felinus.--Il ddia ce livre au Dauphin. (Lugduni
iii idus julii anno MDXXIX.)


    [a30] Page 56, ligne 5.--_Les catholiques et les protestans
    runis un instant contre les anabaptistes..._

Pour repousser les reproches des catholiques qui attribuaient aux
prdicateurs protestans la rvolte des anabaptistes, les Rforms
de toutes les sectes cherchrent encore une fois  se runir. Une
confrence eut lieu  Wittemberg (1536). Bucer, Capiton et plusieurs
autres s'y rendirent au mois de mai, pour confrer avec les thologiens
saxons. La confrence dura du 22 au 25, jour o fut signe la _Formule
de concorde_ rdige par Mlanchton. Le 28, Luther et Bucer prchrent
 Wittemberg, et proclamrent l'union qui venait de se conclure entre
les deux partis. (Ukert, I, 307.)

Avant de signer la formule de concorde, Luther voulut qu'elle ft
approuve explicitement par les rforms de la Suisse, de peur,
dit-il, que par des rticences, cette _Concorde_ ne donne lieu dans la
suite  des discordes encore plus fcheuses. (janvier 1535.) Cette
approbation fut donne. Les Suisses, crit-il au duc Albert de Prusse,
les Suisses, qui jusqu'ici n'taient pas d'accord avec nous sur la
question du saint Sacrement, sont en bon chemin; Dieu veuille ne pas
nous abandonner! Ble, Strasbourg, Augsbourg, Berne et plusieurs autres
villes, se sont ranges de notre ct. Nous les recevons comme frres,
et nous esprons que Dieu finira le scandale, non pas  cause de nous,
car nous ne l'avons pas mrit, mais pour glorifier son nom et faire
dpit  cet abominable pape. La nouvelle a beaucoup effray ceux de
Rome. Ils sont dans la terreur et n'osent assembler un concile. (6 mai
1538.)

Dans le mme temps, des ngociations taient entames avec Henri,
duc de Brunswick, pour le rattacher aux doctrines luthriennes, mais
elles restrent sans rsultat.--Le 23 octobre 1539, Luther crivit
 l'lecteur pour lui annoncer que les ngociations avec les envoys
du roi d'Angleterre taient galement infructueuses. La lettre est
signe de Luther, de Mlanchton, et de plusieurs autres thologiens de
Wittemberg.


    [a31] Page 57, ligne 25.--_Les armes seules pouvaient
    dcider..._

Le docteur Jean Pommer m'a dit une fois qu' Lubeck, dans la maison
de ville, on avait trouv dans une vieille chronique, une prophtie
d'aprs laquelle en l'an 1550, il s'lverait dans l'Allemagne un grand
tumulte  cause de la religion; et que, lorsque l'Empereur s'en serait
ml, il perdrait tout ce qu'il avait. Mais je ne crois point que
l'Empereur commence la guerre pour la cause du pape; la guerre cote
trop d'argent.

L'diteur Aurifaber ajoute que Charles-Quint, dans sa retraite de
Saint-Just, avait fait tendre les murs d'une vingtaine de tapisseries
qui reprsentaient les principales actions de son rgne; qu'il aimait
 se promener en les regardant, et que, lorsqu'il s'arrtait devant
celle qui reprsentait la prise de l'lecteur de Saxe  Muhlberg, il
soupirait et disait: Si je l'eusse laiss tel qu'il tait, je serais
rest tel que j'tais. (Tischred., p. 6.)--Ce mot que l'diteur a
l'air de ne pas comprendre, peut-tre  dessein, est fort raisonnable;
car rien ne fut plus funeste  Charles-Quint que d'avoir donn
l'lectorat au jeune Maurice.


    [a32] Page 58, ligne 7.--_Ratisbonne..._

Je veux devancer tes lettres et te prdire ce qui se passe 
Ratisbonne mme. Tu as t appel par l'Empereur, il t'a dit de songer
aux conditions de la paix. Toi, tu lui as rpondu en latin, tu as
fait tout ce que tu as pu, mais tu es rest au-dessous d'un si grand
sujet. Eck, selon son habitude, a vocifr: Trs gracieux Empereur, je
prtends prouver que nous avons raison et que le pape est la tte de
l'glise. Voil votre histoire. (25 juin 1541.)


    [a33] Page 59, ligne 3.--_Notre prince... accourut avec
    Pontanus et tous deux arrangrent la rponse  leur faon..._

La cour cherchait  exercer une sorte de contrle, de haute
surveillance sur les ouvrages mme de Luther. En 1531, il avait crit
un livre intitul: _Contre l'hypocrite de Dresde_, sans en avoir fait
part  l'lecteur; il lui fallut s'en excuser auprs du chancelier
Brck.

... Si mes petits ouvrages, dit-il, taient envoys  la cour, avant
de paratre, ils y rencontreraient tant de critiques et de censures
qu'ils ne paratraient jamais, et, s'ils paraissaient, nos ennemis
souponneraient chaque fois une foule de gens d'y avoir pris part.
De cette manire, l'on sait et l'on voit qu'ils sont tout uniment de
Luther; et c'est  lui seul de s'en justifier.

Dans une autre circonstance plus srieuse, il eut encore  lutter
contre l'intervention de la cour. Albert, archevque de Mayence, avait
fait mettre  mort l'un de ses officiers, nomm Schanz, contrairement
aux lois, et  en croire la voix publique, par haine personnelle.
Luther lui adressa  cette occasion deux lettres pleines d'indignation.
Il commenait ainsi la premire (31 juillet 1535): Je ne vous cris
plus, cardinal, dans l'espoir de changer votre coeur profondment
perverti. C'est une pense  laquelle j'ai renonc. Je vous cris
pour satisfaire  ma conscience devant Dieu et les hommes, et ne
pas approuver, par mon silence, l'acte horrible que vous venez de
commettre. Dans ce qui suit, il l'appelle cardinal d'enfer, et le
menace du bourreau ternel qui viendra lui demander compte du sang
vers. Dans la seconde lettre (mars 1536), il dit: L'crit ci-joint
vous fera voir que le sang de Schanz ne se tait pas en Allemagne comme
dans les appartemens de votre Grce lectorale, au milieu de vos
courtisans. Abel vit en Dieu et son sang crie contre les meurtriers!...
J'ai reconnu par la lettre de votre Grce  Antoine Schanz que vous
allez jusqu' accuser sa famille d'tre cause de sa mort. J'ai vu et
entendu raconter mainte sclratesse de cardinal, mais je n'aurais
jamais cru que vous fussiez une si cruelle et impudente vipre pour
railler encore les malheureux, aprs cette abominable, cette infernale
action!... J'ai recueilli les derniers cris de Schanz, au moment de sa
dtresse, ses dernires protestations contre la violence, lorsque votre
Saintet lui fit arracher les dents pour tirer de lui un faux aveu;
je publierai ces paroles, et Dieu aidant, votre Saintet dansera une
danse qu'elle n'a jamais danse!... Si Can sait dire: _Suis-je fait
pour garder mon frre?_ Dieu sait aussi lui rpondre: _Sois maudit sur
la terre..._ Je vous recommande  Dieu, dit-il  la fin de la lettre,
si toutefois le chapeau de sang (le chapeau rouge de cardinal) vous
laisse dsirer de lui tre recommand.

L'lecteur de Saxe et le duc Albert de Prusse, parens du cardinal,
trouvrent trop violent l'crit dont Luther parlait dans cette lettre.
Ils lui firent dire qu'il attaquait l'honneur de la famille dans la
personne de l'archevque, et lui commandrent d'user de mnagemens.
Luther n'en publia pas moins son crit quelque temps aprs.


    [a34] Page 59, ligne 18.--_Ils regardent toute cette affaire
    comme une comdie..._

Ds le commencement des confrences, Luther avait prvu qu'elles ne
mneraient  rien. Il se dfiait mme de la fermet de Bucer et du
landgrave de Hesse. Il dit dans une lettre au chancelier Brck: Je
crains que le Landgrave ne se laisse entraner trop loin par les
papistes, et qu'il ne veuille nous entraner avec lui. Mais il nous a
dj suffisamment tiraills et je ne me laisserai plus mener par lui.
Je reprendrais plutt tout le fardeau sur mes paules, et je marcherais
seul,  mes risques et prils, comme dans le commencement. Nous savons
que c'est la cause de Dieu; c'est lui qui nous a suscits, qui nous a
conduits jusqu'ici, il saura bien faire triompher sa cause. Ceux qui ne
voudront pas nous suivre, n'ont qu' rester en arrire. Ni l'Empereur,
ni le Turc, ni tous les Dmons ensemble, ne pourront rien contre cette
cause, quoi qu'il en puisse advenir de nous et de ce corps mortel.--Je
m'indigne qu'ils traitent ces affaires comme des affaires mondaines,
des affaires d'Empereur, de Turcs, de princes, dans lesquelles on
puisse transiger  volont, avancer ou reculer. C'est une cause dans
laquelle Dieu et Satan combattent avec tous leurs anges. Ceux qui ne le
croient pas, ne peuvent pas la dfendre. (avril 1541.)


    [a35] Page 59, ligne 24.--_Je suis indign qu'on se joue ainsi
    de si grandes choses..._

Je vais  Haguenau; je verrai de prs ce formidable Syrien, ce
Behemoth dont se rit, au psaume II, l'habitant du ciel... Mais ils ne
comprendront point ce rire, jusqu'au moment o finira ce chant funbre:
Vous prirez dans la route, quand se lvera sa colre, parce qu'ils
ont refus un baiser au Fils (peribitis in vi, cum exarserit
ira ejus, quia Filium nolunt osculari).--Amen, amen, que cela
arrive. Ils l'ont mrit, ils l'ont voulu. (2 juillet 1540.)


    [a36] Page 64, ligne 15.--_Fait  Wittemberg..._

On trouve dans les _Propos de table_, p. 320:

Le mariage secret des princes et des grands seigneurs est un vrai
mariage, devant Dieu; il n'est pas sans analogie avec le concubinat
des patriarches. (Ceci expliquerait la consultation en faveur du
Landgrave.)


    [a37] Page 65, ligne 19.--_Depuis cette poque, les lettres de
    Luther, comme celles de Mlanchton, sont pleines de dgot et
    de tristesse._

L'ingratitude des hommes, c'est le cachet d'une bonne oeuvre; si nos
efforts plaisaient au monde,  coup sr ils ne seraient point agrables
 Dieu. (6 aot 1539.)

La tristesse et la mlancolie viennent de Satan; c'est pour moi une
chose sre. Dieu n'afflige, ni n'effraie, ni ne tue; il est le Dieu
des vivans. Il a envoy son fils unique, pour que nous vivions par
lui, pour qu'il surmonte la mort. C'est pourquoi l'criture dit: Soyez
contens et joyeux, etc. (Tischreden, p. 205, verso.)

_Sur la tristesse._--Vous ne pouvez empcher, disait un sage, que les
oiseaux ne volent au-dessus de votre tte; mais vous empcherez qu'ils
ne fassent leurs nids dans vos cheveux. (19 juin 1530.)

Jean de Stockhausen avait demand  Luther des remdes contre les
tentations spirituelles et la mlancolie. Luther lui conseilla dans
une lettre d'viter la solitude et de fortifier sa volont par une vie
active, laborieuse. Il lui recommanda, outre la prire, la lecture du
livre de Gerson: _De cogitationibus blasphemi_. (27 novembre 1532.)

Il donna des conseils semblables au jeune prince Joachim d'Anhalt,
La gat, dit-il, et le bon courage (en tout bien et tout honneur)
sont la meilleure mdecine des jeunes gens, disons mieux, de tous les
hommes. Moi-mme qui ai pass ma vie dans la tristesse et les penses
sombres, j'accepte aujourd'hui la joie partout o elle se prsente,
je la recherche mme. La joie criminelle vient de Satan, il est vrai,
mais la joie qu'on trouve dans le commerce d'hommes honntes et pieux,
celle-l plat au Seigneur..... Montez  cheval, allez  la chasse avec
vos amis, amusez-vous avec eux. La solitude et la mlancolie sont un
poison; c'est la mort des hommes, et surtout des hommes jeunes. (26
juin 1534.)

Mlanchton raconta un jour  la table de Luther la fable suivante:
Un paysan traversant une fort, rencontra une caverne o se trouvait
un serpent. Une grande pierre roule devant, empchait l'animal d'en
sortir. Il supplia le paysan d'enlever la pierre, lui promettant la
plus belle rcompense. Le paysan se laissa tenter, dlivra le serpent,
et lui demanda le prix de sa peine. A quoi le serpent rpondit qu'il
allait lui donner la rcompense que le monde donne  ses bienfaiteurs,
qu'il allait le tuer. Tout ce que le paysan put obtenir par ses
supplications, fut qu'ils remettraient leur diffrend au jugement du
premier animal qu'ils rencontreraient. Ce fut d'abord un vieux cheval
qui n'avait plus que la peau et les os. Pour toute rponse, il dit:
J'ai consum tout ce que j'avais de force au service de l'homme; pour
rcompense, il va me tuer, m'corcher. Ils rencontrrent ensuite un
vieux chien que son matre venait de rouer de coups; ce nouvel arbitre
donna mme dcision. Le serpent voulait alors tuer son bienfaiteur.
Celui-ci obtint qu'ils prendraient un nouveau juge, et que la sentence
de ce dernier serait dcisive. Aprs avoir march quelques pas, ils
virent venir  eux un renard. Ds que le paysan l'aperut, il invoqua
son secours, et lui promit tous ses poulets, s'il rendait une dcision
favorable. Le renard ayant entendu les parties, dit qu'avant de
prononcer, il fallait remettre toutes choses dans leur premier tat;
que le serpent devait retourner dans la caverne pour entendre le
jugement. Le serpent consentit, et, ds qu'il y fut, le paysan boucha
le trou de son mieux. Le renard vint la nuit suivante prendre les
poulets qui lui taient promis; mais la femme et les valets du paysan
le turent. Mlanchton ayant fini ce conte, le docteur dit: Voil
bien l'image de ce qu'on voit dans le monde. Celui que vous avez sauv
de la potence vous fait pendre. Si je n'avais d'autre exemple, je
n'aurais qu' penser  Jsus-Christ qui, aprs avoir rachet le monde
entier du pch, de la mort, du diable et de l'enfer, fut crucifi par
les siens mmes. (Tischreden, p. 56.)

Les plaisanteries, les jeux de mots qui se rencontrent si souvent
dans les lettres des annes prcdentes, ont disparu dans celles-ci;
la correspondance de Luther devient triste; c'est  peine si on le
voit sourire une seule fois; le rcit grotesque d'une expdition
militaire de quelques bourgeois contre des brigands, peut tout au plus
le drider: Voici encore une nouvelle victoire de Kohlhase (fameux
brigand dont la vie est raconte dans un curieux roman historique); il
a pris et enlev un riche meunier. Sitt que nous avons su la chose,
nous nous sommes courageusement prcipits  travers les campagnes,
pas trop loin cependant de nos murailles, et comme il convient  des
saints Christophes en peinture ou  des saints Georges de bois, nous
avons effray les nues de quelques coups de fusil... Nous avons fait
transporter dans la ville nos bois, nos arbres, de peur que, la nuit,
Kohlhase n'en fasse un pont pour passer nos petits fosss. Nous sommes
tous des Hectors et des Achilles, ne craignant personne, bien que nous
soyons seuls et sans ennemis.


    [a38] Page 67, ligne 25.--_Poison..._

En 1541, un bourgeois de Wittemberg, nomm Clmann Schober, suivit
Luther l'arquebuse  la main, dans l'intention probable de le tuer. Il
fut arrt et puni. (Ukert I, 323.)


    [a39] Page 71, ligne 4.--_Famille..._

_A Marc Cordel._ Comme nous en sommes convenus, mon cher Marc, je
t'envoie mon fils Jean, afin que tu l'emploies  exercer des enfans
dans la grammaire et la musique, et en mme temps, pour que tu
surveilles et corriges ses moeurs... Si tes soins prosprent pour ce
fils, tu en auras, de mon vivant, deux autres... Je suis en travail
de thologiens, mais je veux enfanter aussi des grammairiens et des
musiciens. (26 aot 1542.)

Le docteur Jonas avait dit un jour que la maldiction de Dieu sur les
enfans dsobissans, s'tait accomplie dans la famille de Luther; le
jeune homme dont il parlait tait toujours malade et souffrant. Le
docteur Luther ajouta C'est la punition due  sa dsobissance. Il
m'a presque tu une fois, et, depuis ce temps, j'ai perdu toutes les
forces de mon corps. Grce  lui, j'ai compris le passage o saint Paul
parle des enfans qui tuent leurs parens, non par l'pe, mais par la
dsobissance. Ils ne vivent gure, et n'ont pas de bonheur... O mon
Dieu! que le monde est impie, et dans quels temps nous vivons! Ce sont
les temps dont Jsus-Christ a dit: Quand le fils de l'homme viendra,
croyez-vous qu'il trouvera de la foi et de la charit? Heureux ceux
qui meurent avant de voir des temps pareils. (Tischreden, p. 48.)


    [a40] Page 71, ligne 4.--_La femme..._

La femme est le plus prcieux des trsors. Elle est pleine de grces
et de vertus; elle garde la foi.

--Le premier amour est violent, il nous enivre et nous enlve la
raison. L'ivresse passe, les mes pieuses conservent l'amour honnte;
les impies n'en conservent rien.

--Mon doux Seigneur! si c'est ta volont sainte que je vive sans
femme, soutiens-moi contre les tentations; sinon, veuille m'accorder
une bonne et pieuse jeune fille, avec laquelle je passe doucement
ma vie, que j'aime et dont je sois aim en retour. (Tischreden, p.
329-31.)


    [a41] Page 71, ligne 8.--_Asseyons-nous  sa table..._

Il y tait toujours entour de ses enfans et de ses amis, Mlanchton,
Jonas, Aurifaber, etc., qui l'avaient soutenu dans ses travaux.
Une place  cette table tait chose envie.--J'aurais volontiers,
crit-il  Gaspard Muller, reu Kgel au nombre de mes pensionnaires,
pour diffrentes raisons; mais le jeune Porse de Jna allant bientt
revenir, la table sera pleine, et je ne puis pourtant congdier mes
anciens et fidles compagnons. Si cependant il se trouve plus tard une
place vacante, comme cela pourrait arriver aprs Pques, je ferai avec
plaisir ce que vous dsirez,  moins que _le seigneur_ Catherine, ce
que je ne pense pas, ne veuille nous refuser sa grce. (19 janvier
1536.) _Dominus Ketha_, c'tait le nom qu'il donnait souvent  sa
femme. Il commence ainsi une lettre qu'il lui crit le 26 juillet 1540:
A la riche et noble dame de Zeilsdorf[7], madame la _doctoresse_
Catherine Luther, domicilie  Wittemberg, quelquefois se promenant 
Zeilsdorf, ma bien-aime pouse.

  [7] Nom d'un village prs duquel Luther possdait une petite
  terre.


    [a42] Page 77, ligne 8.--_Mariage..._

Le mariage, que l'autorit approuve et qui n'est point contre la
parole de Dieu, est un bon mariage, quel que soit le degr de parent.
(Tischreden, page 321.)

Il blmait fort les juristes qui, contre leur propre conscience,
contre le droit naturel, divin et imprial, maintenaient comme valables
les promesses secrtes de mariage. On doit laisser chacun s'arranger
avec sa conscience. On ne peut forcer personne  l'amour.

Les dots, prsens de lendemain, biens, hritages, etc., ne regardent
que l'autorit. Je veux les lui renvoyer, afin qu'elle en charge
ses gens, ou qu'elle dcide elle-mme. Nous sommes pasteurs des
consciences, non des corps ou des biens. (Tischreden, p. 315)

Consult dans un cas d'adultre, il dit: On doit les citer et ensuite
les sparer. De tels cas regardent proprement l'autorit, car le
mariage est une chose temporelle. Il n'intresse l'glise qu'en ce qui
touche la conscience. (Tischreden, p. 322.)

L'an 1539, 1er fvrier, il disait: Quoique les affaires relatives aux
mariages nous obligent tous les jours d'tudier, de lire, de prcher,
d'crire et de prier, je me rjouis que les consistoires soient
tablis, surtout pour ce genre d'affaires... On trouve beaucoup de
parens, particulirement des beaux-pres qui, sans raison, dfendent
le mariage  leurs enfans. L'autorit et les pasteurs doivent y voir,
et favoriser les mariages, mme contre la volont des parens, selon
les diverses occurrences... Les enfans doivent citer  leurs parens
l'exemple de Samson. Nous ne sommes plus au temps de la papaut, o
l'on suivait la loi contre l'quit. (Tischreden, p. 322.)


    [a43] Page 81, ligne 12.--_Ma femme et mes petits enfans..._

Durant la dite d'Augsbourg, il crivit  son fils Jean: Grce et paix
 toi, en Jsus-Christ, mon cher petit enfant. Je vois avec plaisir
que tu apprends bien et que tu pries sans distraction. Continue, mon
enfant, et, quand je reviendrai  la maison, je te rapporterai quelque
belle chose.

Je sais un beau et riant jardin, tout plein d'enfans en robes d'or,
qui vont jouant sous les arbres avec de belles pommes, des poires,
des cerises, des noisettes et des prunes; ils chantent, ils sautent,
et sont tout joyeux; ils ont aussi de jolis petits chevaux avec des
brides d'or et des selles d'argent. En passant devant ce jardin, je
demandais  l'homme  qui il appartient, quels taient ces enfans? Il
me rpondit: Ce sont ceux qui aiment  prier,  apprendre, et qui sont
pieux. Je lui dis alors: Cher ami, j'ai aussi un enfant, c'est le
petit Jean Luther; ne pourrait-il pas aussi venir dans ce jardin manger
de ces belles pommes et de ces belles poires, monter sur ces jolis
petits chevaux, et jouer avec les autres enfans? L'homme me rpondit:
S'il est bien sage, s'il prie et apprend volontiers, il pourra aussi
venir, le petit Philippe et le petit Jacques avec lui; ils trouveront
ici des fifres, des timbales et autres beaux instrumens pour faire
de la musique; ils danseront et tireront avec de petites arbaltes.
En parlant ainsi, l'homme me montra, au milieu du jardin, une belle
prairie pour danser, o l'on voyait suspendus les fifres, les timbales,
et les petites arbaltes. Mais il tait encore matin, les enfans
n'avaient pas dn, et je ne pouvais attendre que la danse comment.
Je dis alors  l'homme: Cher seigneur, je vais vite crire  mon cher
petit Jean, afin qu'il soit bien sage, qu'il prie et qu'il apprenne,
pour venir aussi dans ce jardin; mais il a une tante Madeleine qu'il
aime beaucoup, pourra-t-il l'amener avec lui? L'homme me rpondit:
Oui, ils pourront venir ensemble, faites-le-lui savoir. Sois donc
bien sage, mon cher enfant; dis  Philippe et  Jacques de l'tre
aussi, et vous viendrez tous ensemble jouer dans ce beau jardin.--Je
te recommande  la protection de Dieu. Salue de ma part la tante
Madeleine, et donne-lui un baiser pour moi. Ton pre qui te chrit.
Martin LUTHER. (19 juin 1530.)


    [a44] Page 84.--_Fin du chapitre..._

Dieu sait tous les mtiers mieux que personne. Comme tailleur, il fait
au cerf une robe qui lui sert neuf cents ans sans se dchirer. Comme
cordonnier, il lui donne une chaussure qui dure encore plus long-temps
que lui. Et ne s'entend-il pas  la cuisine, lui qui par le feu du
soleil fait tout cuire et tout mrir. Si notre Seigneur vendait les
biens qu'il donne, il en ferait passablement d'argent; mais parce qu'il
les donne gratis, on n'en tient pas compte. (Tischr., p. 27.)

Ce passage bizarre et un assez grand nombre d'autres, nous montrent
dans Luther le modle probable d'Abraham de Sancta Clara. Au
dix-septime sicle, on n'imitait plus que les dfauts de Luther.


    [a45] Page 87, ligne 15.--_Le dcalogue..._

Me voil devenu disciple du dcalogue. Je commence  comprendre que le
dcalogue est la dialectique de l'vangile, et l'vangile la rhtorique
du dcalogue; Christ a tout ce qui est de Mose, mais Mose n'a pas
tout ce qui est de Christ. (20 juin 1530.)


    [a46] Page 88, ligne 9.--_Il y aura un nouveau ciel, une
    nouvelle terre..._

Le grincement de _dents dont parle l'vangile_, c'est la dernire
peine qui suivra une mauvaise conscience, la dsolante certitude d'tre
 jamais spar de Dieu. (Tischr., p. 366.) Ainsi Luther semble avoir
une ide plus spirituelle de l'enfer que du paradis.


    [a47] Page 89, ligne 10.--_Autrefois on faisait des
    plerinages..._

A Jean de Sternberg, en lui ddiant la traduction du psaume CXVII: ...
Si je vous ai nomm en tte de ce petit travail, ce n'a pas seulement
t pour attirer l'attention des gens qui mprisent tout art et tout
savoir, mais aussi pour tmoigner qu'il y a encore des gens pieux parmi
la noblesse. La plupart des nobles sont aujourd'hui si insolens et si
dpravs, qu'ils excitent la colre du pauvre homme... S'ils voulaient
tre respects, ils devraient avant tout respecter eux-mmes Dieu
et sa parole. Qu'ils continuent de vivre ainsi dans l'orgueil, dans
l'insolence, dans le mpris de toute vertu, et ils ne seront bientt
plus que des paysans; ils le sont dj, quoiqu'ils portent encore le
nom de nobles et le chapeau  plumes... Ils devraient cependant se
souvenir de Mnzer...

... Je souhaite que ce petit livre, et d'autres qui lui ressemblent,
touchent votre coeur, et que vous y fassiez un plerinage plus utile au
salut, que celui que vous avez fait autrefois  Jrusalem. Non que je
mprise ces plerinages; j'en ferais moi-mme bien volontiers, si je
pouvais, et j'aime toujours  en entendre parler; mais je veux dire
que nous ne les faisions pas dans un bon esprit. Quand j'allai  Rome,
je courus comme un fou  travers toutes les glises, tous les couvens;
je crus tout ce que les imposteurs y avaient jamais invent. J'y dis
une dizaine de messes, et je regrettais presque que mon pre et ma mre
fussent encore en vie. J'aurais tant aim  les tirer du purgatoire
par ces messes et autres bonnes oeuvres! On dit  Rome ce proverbe:
Heureuse la mre dont le fils dit la messe la veille de la Saint-Jean!
Que j'aurais t aise de sauver ma mre!

Nous faisions ainsi, ne sachant pas mieux; le pape tolre ces
mensonges. Aujourd'hui, Dieu merci, nous avons les vangiles,
les psaumes, et autres paroles de Dieu; nous pouvons y faire des
plerinages plus utiles, y visiter et contempler la vritable terre
promise, la vraie Jrusalem, le vrai paradis. Nous n'y marchons pas sur
les tombeaux des saints et sur leurs dpouilles mortelles, mais dans
leurs coeurs, dans leurs penses et leur esprit... (Cobourg, 29 aot
1530.)


    [a48] Page 89, ligne 13.--_Pour visiter les saints._

Les saints ont souvent pch, souvent err. Quelle fureur de
nous donner toujours leurs actes et leurs paroles pour des rgles
infaillibles! Qu'ils sachent, ces sophistes insenss, ces pontifes
ignares, ces prtres impies, ces moines sacrilges, et le pape avec
toute sa sequelle.... que nous n'avons pas t baptiss au nom
d'Augustin, de Bernard, de Grgoire, au nom de Pierre ni de Paul, au
nom de la bienfaisante facult thologique de la Sodome (Sorbonne) de
Paris, de la Gomorrhe de Louvain, mais au nom du seul Jsus-Christ
notre matre. (_De abrogand miss privat._ Op. lat. Lutheri, Witt.,
II, 245.)

Les vritables saints, ce sont toutes les autorits, tous les
serviteurs de l'glise, tous les parens, tous les enfans qui croient en
Jsus-Christ, qui ne commettent point de pch, et qui accomplissent,
chacun dans sa condition, les devoirs que Dieu leur impose.
(Tischreden, 134, verso.)

Luther croit peu aux lgendes des saints, et dteste surtout celles des
anachortes. ... Si l'on a fait quelque excs du ct du boire ou du
manger, on peut l'expier avec le jene et la maladie...

La lgende de saint Christophe est une belle posie chrtienne. Les
Grecs qui taient des gens doctes, sages et ingnieux, ont voulu
montrer ce que doit tre un chrtien (_christoforos_, qui porte le
Christ). Il en est de mme du chevalier saint George. La lgende de
sainte Catherine est contraire  toute l'histoire romaine, etc.


    [a49] Page 89, ligne 16.--_Les prophtes._

Je sue sang et eau pour donner les prophtes en langue vulgaire. Bon
Dieu! quel travail! comme ces crivains juifs ont de la peine  parler
allemand. Ils ne veulent pas abandonner leur hbreu pour notre langue
barbare. C'est comme si Philomle, perdant sa gracieuse mlodie, tait
oblige de chanter toujours avec le coucou une mme note monotone.
(14 juin 1528.)--Il dit ailleurs qu'en traduisant la Bible, il mettait
souvent plusieurs semaines  chercher le sens d'un mot. (Ukert, II, p.
337.)

A Jean Frdric, duc de Saxe, en lui envoyant sa traduction du prophte
Daniel. ... Les historiens racontent avec loge que le grand Alexandre
portait toujours Homre sur lui et le mettait mme la nuit sous sa
tte: combien serait-il plus juste que le mme honneur, ou un plus
grand encore, ft rendu  Daniel par tous les rois et princes de la
terre! Ils ne devraient pas le mettre sous leur tte, mais le dposer
dans leur coeur, car il enseigne des choses bien plus hautes. (fvrier
ou mars 1530.)


    [a50] Page 92, ligne 10.--_Psaumes..._

A l'abb Frdric, de Nuremberg, en lui ddiant la traduction du psaume
CXVIII: ... C'est mon psaume  moi, mon psaume de prdilection. Je
les aime bien tous; j'aime toute l'criture sainte, qui est toute ma
consolation et ma vie; cependant je me suis attach particulirement
 ce psaume, et j'ai en vrit le droit de l'appeler mien. Il a aussi
bien mrit de moi; il m'a sauv de mainte grande ncessit d'o ni
Empereur, ni rois, ni sages, ni saints, n'eussent pu me tirer. C'est
mon ami, qui m'est plus cher que tous les honneurs, toute la puissance
de la terre. Je ne le donnerais pas en change, si l'on m'offrait tout
cela.

Mais, dira-t-on, ce psaume est commun  tous; personne n'a le droit
de le dire sien. Oui, mais le Christ est bien aussi commun  tous, et
pourtant le Christ est mien. Je ne suis pas jaloux de ma proprit; je
voudrais la mettre en commun avec le monde entier... Et plt  Dieu que
tous les hommes revendiquassent ce psaume comme tant  eux! Ce serait
la querelle la plus touchante, la plus agrable  Dieu, une querelle
d'union et de charit parfaite. (Cobourg, 1er juillet 1530.)


    [a51] Page 94, ligne 12.--_Des Pres..._

Ds le commencement de l'anne 1519, il crivait  Jrme Dngersheim
une lettre remarquable sur l'importance et l'autorit des Pres de
l'glise. L'vque de Rome est au-dessus de tous par sa dignit. C'est
 lui qu'il faut s'adresser dans les cas difficiles et dans les grandes
ncessits. J'avoue cependant que je ne saurais dfendre contre les
Grecs cette suprmatie que je lui accorde.

Si je reconnaissais au pape le pouvoir de tout faire dans l'glise,
je devrais, comme consquence de cette doctrine, traiter d'hrtiques,
Jrme, Augustin, Athanase, Cyprien, Grgoire et tous les vques
d'Orient qui ne furent pas tablis par lui ni sous lui. Le concile
de Nice ne fut pas runi par son autorit; il n'y prsida ni par
lui-mme, ni par un lgat. Que dirai-je des dcrets de ce concile? Les
connat-on bien? Sait-on lesquels d'entre eux il faut reconnatre?...
C'est votre coutume  toi et  Eck, d'accepter les paroles de tout
le monde, de modifier l'criture par les Pres, comme s'il fallait
plutt croire en eux. Pour moi, je fais tout autrement. Comme Augustin
et saint Bernard, en respectant toutes les autorits, je remonte des
ruisseaux jusqu'au fleuve qui leur donne naissance.--Suivent plusieurs
exemples des erreurs dans lesquelles les Pres sont tombs. Luther
les critique en philologue, montrant qu'ils n'ont pas compris le
texte hbreu. De combien d'autorits Jrme n'abuse-t-il pas contre
Jovinien? Augustin contre Plage?--Ainsi Augustin dit que ce verset de
la Gense: Faisons l'homme  notre image, est une preuve de la Trinit,
mais il y a dans le texte hbreu: Je ferai l'homme, etc.--Le Matre
des sentences a donn un bien funeste exemple en s'efforant de faire
accorder les paroles de tous les Pres. Il rsulte de l que nous
devenons la rise des hrtiques, quand nous nous prsentons devant eux
avec ces phrases obscures ou  double sens. Eck se fait le champion de
toutes les opinions diverses et contraires. C'est l-dessus que roulera
notre dispute. (1519.)

--J'admire toujours comment aprs les aptres, Jrme a pu mriter le
nom de Docteur de l'glise, Origne celui de Matre des glises... On
ne pourrait faire un seul chrtien avec leurs livres... tant ils sont
sduits par la pompe des oeuvres. Augustin lui-mme ne vaudrait pas
davantage, si les Plagiens ne l'avaient rudement exerc, et contraint
de dfendre la foi. (26 aot 1530.)

--Celui qui a os comparer le monachat au baptme tait compltement
fou; c'tait plutt une bche qu'une bte. Eh! quoi, crois-tu donc
Jrme, lorsqu'il parle d'une manire si impie contre Dieu, lorsqu'il
veut qu'immdiatement aprs soi-mme, ce soient ses parens que l'on
considre le plus? couteras-tu Jrme, tant de fois dans l'erreur,
tant de fois dans le pch? croiras-tu un homme enfin, plutt que
Dieu lui-mme? Va donc, et crois avec Jrme qu'il faut passer sur le
corps  ses parens pour fuir au dsert. (Lettre  Severinus, moine
autrichien; 6 octobre 1527.)


    [a52] Page 97, ligne 19.--_Les Scolastiques..._

Grgoire de Rimini a convaincu les scolastiques d'une doctrine pire
que celle des plagiens... Car bien que les plagiens pensent que l'on
peut faire une bonne oeuvre sans la grce, ils n'affirment pas qu'on
puisse sans la grce obtenir le ciel. Les scolastiques parlent comme
Plage, lorsqu'ils enseignent que sans la grce on peut faire une
bonne oeuvre, et non une oeuvre mritoire. Mais ils enchrissent sur
les plagiens, en ajoutant que l'homme a l'inspiration de la droite
raison naturelle  laquelle la volont peut se conformer naturellement,
tandis que les plagiens avouent que l'homme est aid par la loi de
Dieu. (1519.)


    [a53] Page 102, ligne 14.--_Biens ecclsiastiques..._

Luther crivit au roi de Danemarck (2 dcembre 1536), pour approuver la
suppression de l'piscopat, et pour engager ce prince  faire un bon
usage des biens ecclsiastiques, c'est--dire (comme il l'crivait le
18 juillet 1529 au margrave George de Brandebourg),  les appliquer 
des fondations d'coles et d'universits.

L'Empereur dissimule, et cependant il prend, il dvore les vchs,
Utrecht, Lige, etc. Ceux de la noblesse devraient y prendre garde. Je
me suis durement travaill pour que les fondations ecclsiastiques et
les possessions des princes abbs ne fussent point disperses, mais
conserves aux pauvres de la noblesse. Malheureusement cela n'aura pas
lieu. (Tischreden, p. 351.)


    [a54] Page 104, ligne 7.--_Des cardinaux et vques..._

Matre Philippe louait devant le docteur Luther la haute intelligence
et l'esprit rapide du cardinal, vque de Saltzbourg, Mathieu Lang. Il
disait qu'en 1530, il s'tait trouv six heures avec lui  Augsbourg,
et qu'ils avaient caus de la religion. Le cardinal lui avait dit  la
fin: Mon cher _domine Philippe_, nous autres prtres, nous n'avons
encore jamais rien valu. Nous savons bien que votre doctrine est bonne;
mais ignorez-vous donc que jusqu'ici on n'a jamais rien pu gagner sur
les prtres? Ce n'est pas vous qui commencerez. Ce cardinal tait
fils d'un messager d'Augsbourg. Son pre tait d'une bonne et ancienne
famille, mais rduit  l'tat de serviteur par sa pauvret.--Ce fut
le premier cardinal qu'il y ait eu en Allemagne. Appuy par sa soeur,
il se fit connatre  la cour de Maximilien, fut ensuite envoy 
Rome auprs du pape, et plus tard nomm coadjuteur de l'vch de
Salzbourg. (Tischreden, p. 272.)

J'ai, jusqu'ici, pri pour cet vque, _categoric, affirmativ,
positiv_, de coeur, pour que Dieu voult le convertir. J'ai essay
aussi par crit de l'amener  la pnitence. Maintenant je prie pour
lui _hypothetic_ et _desperabund_... Celui-l n'est point _frater
ignoranti, sed maliti_.

Il m'a souvent crit amicalement, et m'a fait esprer qu'il prendrait
femme, comme je lui en avais donn le conseil par crit.

Il s'est moqu de nous jusqu' la dite d'Augsbourg. L, j'ai appris 
le connatre. Cependant il veut encore tre mon ami au point qu'il me
rclame pour arbitre dans l'affaire de... (Tischreden, p. 274.)

A la dite d'Augsbourg, l'vque de Saltzbourg disait: Il y a quatre
moyens pour rconcilier les deux partis: ou que nous cdions ou qu'ils
cdent; or, ni les uns ni les autres n'en veulent rien faire; ou bien
encore, il faut que l'on oblige d'autorit un des partis  cder, et
comme il en doit rsulter un grand soulvement, reste le quatrime
moyen, savoir: qu'un parti extermine l'autre, et que le plus fort mette
le plus faible dans le sac. Voil de beaux plans d'unit pour un
vque chrtien. (Ibidem, p. 19.)


    [a55] Page 105, ligne 8.--_Moines..._

Les seuls mendians sont diviss en sept partis ou ordres, et les
mineurs  leur tour en sept espces de mineurs. Toutes ces sectes, le
trs saint pre les nourrit et les entretient lui-mme, tant il a peur
qu'elles ne viennent  s'unir. (Lettre  la dite de Prague, 15 juillet
1522.)


    [a56] Page 107, ligne 22.--_Un seul coin de l'Allemagne,
    celui o nous sommes, fleurit encore par la culture des arts
    libraux..._

Luther crivit  l'lecteur, le 20 mai 1530, pour relever son courage
et le consoler des chagrins que lui causait la Rforme: Voyez comme
Dieu a fait clater sa grce et sa bont dans les tats de votre
Altesse! n'est-ce pas l que son vangile a le plus de ministres pieux
et fidles, ceux qui l'enseignent avec le plus de puret, de zle et de
fruit? Vous voyez grandir autour de vous toute une jeunesse aimable, de
bonnes moeurs et qui sera bientt savante dans la sainte criture. Cela
me ravit le coeur de voir nos jeunes enfans, garons et petites filles,
connatre mieux aujourd'hui Dieu et le Christ, avoir une foi plus pure
et savoir mieux prier, qu'autrefois toutes les coles piscopales et
les couvens les plus clbres.

Cette jeunesse vous a t accorde comme un signe de faveur et de
misricorde divine. Dieu vous dit en quelque sorte: Cher duc Jean, je
te confie mon plus prcieux trsor; sois le pre de ces enfans. Je veux
que tu les gouvernes, que tu les protges; sois le jardinier de mon
paradis, etc.

Le duc ne parat pas avoir tenu grand compte de cette recommandation,
car Luther dit dans plusieurs de ses lettres qu'il y avait  Wittemberg
grand nombre d'tudians qui ne vivaient gure que de pain et d'eau.


    [a57] Page 112, ligne 4.--_Je regrette de n'avoir pas plus de
    temps  donner  l'tude des potes et des orateurs...._

_A Wenceslas Link de Nuremberg._ Si cela ne vous donne pas trop de
peines, mon cher Wenceslas, je vous prie de faire rassembler pour moi
tous les dessins, livres, cantiques, chants de Meistersanger et bouts
rims, qui auront t composs en allemand et imprims cette anne chez
vous; envoyez-en autant que vous en pourrez trouver. Je dsirerais
vivement les avoir. Nous savons ici composer des ouvrages latins; mais
pour les livres allemands, nous ne sommes que des apprentis. Toutefois,
avec l'ardeur que nous y mettons, j'espre que nous russirons bientt
de manire  vous satisfaire. (20 mars 1536.)


    [a58] Page 112, ligne 23.--_Ce n'est point un seul homme qui a
    fait ces fables..._

En 1530, Luther traduisit un choix des fables d'sope. Dans la prface
il dit qu'il n'y a peut-tre jamais eu d'homme de ce nom, et que ces
fables ont vraisemblablement t recueillies de la bouche du peuple.
(Luth. Werke IX, 455.)


    [a59] Page 116, ligne 13.--_Chanter est le meilleur exercice..._

Heine, _Revue des deux Mondes_, 1er mars 1834: Ce qui n'est pas moins
curieux et significatif que ces crits en prose, ce sont les posies
de Luther, ces chansons qui lui ont chapp dans le combat et dans la
ncessit. On dirait une fleur qui a pouss entre les pierres, un rayon
de la lune qui claire une mer irrite. Luther aimait la musique, il a
mme crit un trait sur cet art, aussi ses chansons sont-elles trs
mlodieuses. Sous ce rapport, il a aussi mrit son surnom de Cygne
d'Eisleben. Mais il n'tait rien moins qu'un doux cygne dans certains
chants o il ranime le courage des siens, et s'exalte lui-mme jusqu'
la plus sauvage ardeur. Le chant avec lequel il entra  Worms, suivi
de ses compagnons, tait un vritable chant de guerre. La vieille
cathdrale trembla  ces sons nouveaux, et les corbeaux furent
effrays dans leurs nids obscurs,  la cime des tours. Cet hymne, la
Marseillaise de la rforme, a conserv jusqu' ce jour sa puissance
nergique, et peut-tre entonnerons-nous bientt dans des combats
semblables ces vieilles paroles retentissantes et bardes de fer:

    Notre Dieu est une forteresse,
    Une pe et une bonne armure;
    Il nous dlivrera de tous les dangers
    Qui nous menacent  prsent.
    Le vieux mchant dmon
    Nous en veut aujourd'hui srieusement,
    Il est arm de pouvoir et de ruse,
    Il n'a pas son pareil au monde.

    Votre puissance ne fera rien,
    Vous verrez bientt votre perte;
    L'homme de vrit combat pour nous,
    Dieu lui-mme l'a choisi.
    Veux-tu savoir son nom?
    C'est Jsus-Christ,
    Le seigneur Sabaoth.
    Il n'est pas d'autre Dieu que lui,
    Il gardera le champ, il donnera la victoire.

    Si le monde tait plein de dmons,
    Et s'ils voulaient nous dvorer,
    Ne nous mettons pas trop en peine,
    Notre entreprise russira cependant.
    Le prince de ce monde,
    Bien qu'il nous fasse la grimace,
    Ne nous fera pas de mal.
    Il est condamn,
    Un seul mot le renverse.

    Ils nous laisseront la parole,
    Et nous ne dirons pas merci pour cela:
    La parole est parmi nous
    Avec son esprit et ses dons.
    Qu'ils nous prennent notre corps,
    Nos biens, l'honneur, nos enfans.
    Laissez-les faire,
    Ils ne gagneront rien  cela;
    A nous restera l'empire.


    [a60] Page 117, ligne 25.--_Peinture..._

Le docteur parla un jour de l'habilet et du talent des peintres
italiens. Ils savent imiter la nature si parfaitement, dit-il,
qu'indpendamment de la couleur et de la forme convenables, ils
expriment encore les gestes et les sentimens de manire  faire croire
que leurs tableaux sont choses vivantes.--La Flandre suit la trace de
l'Italie. Ceux des Pays-Bas, et surtout les Flamands ont l'esprit
veill, ils ont aussi de la facilit pour apprendre les langues
trangres. C'est un proverbe que si l'on portait un Flamand dans un
sac  travers l'Italie ou la France, il n'en apprendrait pas moins la
langue du pays. (Tischreden, p. 424 verso.)


    [a61] Page 122, ligne 3.--_Banque..._

Il dit dans son trait _de Usuris_: J'appelle usuriers ceux qui
prtent  cinq et six pour cent. L'criture dfend le prt  intrt;
on doit prter de l'argent comme on prte un vase  son voisin. Les
lois civiles mme dfendent l'usure. Ce n'est pas faire acte de charit
que d'changer une chose avec quelqu'un en gagnant sur l'change; c'est
voler. Un usurier est un voleur digne de la potence. Aujourd'hui, 
Leipsig, celui qui prte cent florins en reoit au bout d'une seule
anne quarante pour l'intrt de son argent.--On ne doit pas observer
les promesses faites aux usuriers; ils ne peuvent tre admis aux
sacremens ni ensevelis en terre sainte.--Voici le dernier conseil que
j'aie  donner aux usuriers; ils veulent de l'argent, de l'or; eh bien!
qu'ils s'adressent  quelqu'un qui ne leur donnera pas dix ou vingt
pour cent, mais cent pour dix. Celui-l a de quoi satisfaire  leur
avidit; ses trsors sont inpuisables; il peut donner sans s'appauvrir
(Oper. lat. Luth. Witt. t. VII, p. 419-37.)

Le docteur Henning proposait cette question  Luther: Si j'avais
amass de l'argent, que je ne voulusse pas en disposer, et qu'un homme
vnt me prier de le lui prter; pourrais-je en bonne conscience lui
rpondre: Je n'ai point d'argent?--Oui, dit Luther, on peut le faire
en conscience. C'est comme si on disait: Je n'ai point d'argent dont
je veuille disposer... Christ, en ordonnant de donner, ne dit pas de
donner  tous les prodigues et dissipateurs... Dans cette ville, il
n'y a personne de plus ncessiteux que les tudians. La pauvret y est
grande  la vrit, mais la paresse encore plus... Je ne veux point
ter le pain de la bouche  ma femme et  mes enfans pour donner  ceux
 qui rien ne profite (Tischred. p. 64).


    [a62] Page 122,  la fin du chapitre IV.

On peut attacher  la fin de ce chapitre diverses paroles de Luther sur
les papes, les rois, les princes.

Il n'y a jamais eu de plus rus trompeur sur la terre que le pape
Clment (Clment VII)[r185]. C'est qu'il tait de Florence, etc.

  [r185] Tischreden, 243.

Le pape Jules, deuxime du nom, tait un homme excellent pour le
gouvernement et la guerre[r186]..... Lorsqu'il apprit que son arme
avait t battue  Ravenne, il blasphma Dieu dans le ciel; il lui
disait: Au nom de mille diables, es-tu donc devenu si bon Franais?
est-ce ainsi que tu protges ton glise? Il tourna les yeux vers la
terre, et dit: Saints Suisses, priez pour nous! Et il envoya aussitt
le cardinal de Saltzbourg, Mathieu Lang, pour traiter avec l'empereur
Maximilien.

  [r186] _Ibid._ 242.

Si j'avais t de ce temps-l, on m'aurait fait venir  Paris avec
grand honneur, mais j'tais encore trop jeune et Dieu ne le voulait
point, de crainte que l'on ne penst que c'tait la puissance du roi de
France, etc.[r187]

  [r187] _Ibid._ 243.

Le pape Jules II, un homme plein d'audace et d'habilet, un
vrai diable incarn, avait dfinitivement rsolu de rformer les
Franciscains[r188]. Mais ils recoururent aux rois et aux princes, les
firent agir et envoyrent au pape quatre-vingt mille couronnes. Le pape
dit: Comment rsister  des gens si bien cuirasss?

  [r188] _Ibid._ 269.

L'an 1532, l'astrologue Gauric raconta au margrave de Brandebourg,
Joachim, que, comme on faisait  Clment VII le reproche d'tre btard,
il rpondit: Et Jsus-Christ? Ds-lors le Margrave devint favorable 
Luther.[r189]

  [r189] _Ibid._ 341.

Lorsque ceux de Bruges tenaient prisonnier l'empereur Maximilien, et
voulaient lui couper la tte, ils crivirent au snat de Venise pour
demander conseil[r190]. Les Vnitiens rpondirent: _Homo mortuus
non facit guerram_... Les Vnitiens firent faire une farce contre
Maximilien. Le doge paraissait d'abord, puis venait le Franais
qui avait une poche au ct; il y prenait des couronnes (pices de
monnaie), et les couronnes dbordaient la poche. Derrire venait
l'Empereur, peint en habit gris, avec un petit cor de chasse. Il avait
aussi une poche, mais quand il y mettait la main, les doigts passaient
 travers.--Les Florentins en firent autant. Ils reprsentrent le
Franais assis sur un sige perc, et.... de l'argent. L'empereur
Maximilien ramassait. Mais ils ont eu depuis une bonne leon. Le
petit-fils de l'empereur Maximilien, l'empereur Charles, leur a bien
appris  vivre. Dieu applique volontiers aux orgueilleux le verset que
l'on chante au Magnificat: _Deposuit patentes de sede_.

  [r190] _Ibid._ 448.

L'empereur Maximilien disait[r191]: Si on mettait du sang des
princes d'Autriche et de Bavire bouillir ensemble dans un pot, on le
verrait en mme temps sauter dehors.

  [r191] _Ibid._ 343.

On dit que l'empereur Maximilien partit un jour d'un clat de rire;
il en avoua la cause le lendemain[r192]. Je riais, dit-il, de voir
que Dieu a confi le gouvernement spirituel  un ivrogne de prtre,
comme le pape Jules, et le gouvernement temporel  un chasseur de
chamois, comme je suis.

  [r192] _Ibid._ 184, verso.

Dans le chteau de Prague l'on voit toute la suite des _portraits des
rois_. Ferdinand est le dernier, et il n'y a plus de place. Il en est
de mme dans la salle ronde du chteau de Wittemberg. Cela ne signifie
rien de bon.

L'empereur Maximilien disait: L'Empereur est bien le roi des rois, car
les princes de l'Empire font tout ce qu'ils veulent; le roi de France
est celui des nes, les siens excutent tout ce qu'il commande; le
roi d'Angleterre est le roi des hommes, car ils lui obissent et ils
l'aiment.

Maximilien demandait  un de ses secrtaires comment il fallait
traiter un serviteur qui le volait; et comme l'autre rpondait qu'il
tait juste de le pendre: Nous n'en ferons rien, dit l'Empereur en lui
frappant sur l'paule, nous avons encore besoin de vos services.

Aprs l'lection de l'empereur Charles, l'lecteur de Saxe demanda au
seigneur Fabian de Feilitzsch, son conseiller, s'il lui plaisait qu'on
et lu empereur le roi d'Espagne[r193]. Cet homme sage rpondit: Il
est bon que les corbeaux aient un vautour.

  [r193] _Ibid._ 53.

On lisait dans un vieux livre cette prophtie: L'empereur Charles
soumettra toute l'Europe, rformera l'glise; sous lui, les ordres
mendians et les sectes seront anantis.

La nouvelle vint qu'Antonio de Leyva et Andr Doria avaient conseill
 l'Empereur d'aller en personne contre le Turc et de ne point emmener
son frre; car, disaient-ils, il n'a point de bonheur[r194]. En
effet, Ferdinand est trop fin et trop rflchi; il n'agit que par
conseil et dlibration, jamais par impulsion divine.--L'Empereur
devient malheureux; il ne sait pas profiter de l'occasion; il perd
aujourd'hui Milan.

  [r194] _Ibid._ 349.

Le roi de France aime les femmes[r195]... Au contraire, l'Empereur
passant par la France en 1544, trouva aprs un grand festin une belle
et noble vierge dans son lit, que le roi de France y avait fait
conduire. L'Empereur la renvoya honorablement chez ses parens.

  [r195] _Ibid._ 349, verso.

L'Empereur n'a appel  son couronnement que des princes et seigneurs
italiens et espagnols, qui ont port devant lui les drapeaux et les
armes des lecteurs. J'avais touch cela dans un petit livre, mais
l'lecteur en a fait acheter tous les exemplaires.

Le roi de France dpense autant d'argent en trahison que pour ses
armes. Aussi, dans sa guerre contre le pape Jules et Venise, il a
dissip vingt mille hommes avec quatre mille.

Tant que le Franais a eu des hommes de guerre allemands, il a obtenu
la victoire. Ce sont en effet les meilleurs; ils se contentent de leur
solde et protgent le peuple. Aussi Antonio de Leyva conseilla, en
mourant,  l'Empereur de s'attacher ses soldats allemands; que s'il les
perdait, ce serait fait de lui; car ils tenaient tous ensemble comme un
seul homme.

Aprs la dfaite de Franois Ier  Pavie, Luther crivait: Que le roi
de France soit de chair ou autre chose, je ne me rjouis pas de le voir
vaincu et pris. Vaincu, cela se peut souffrir, mais captif, c'est une
monstruosit... Peut-tre l'heure du royaume de France est-elle venue,
comme cet autre le disait de Troie: _Venit summa dies et ineluctabile
fatum....._ Ce sont,  ce qu'il me semble, des signes qui annoncent
le dernier jour du monde. Ces signes sont plus graves qu'on ne serait
tent de le croire... Il n'y a qu'une chose qui me fait plaisir,
c'est de voir frustrs les efforts de l'Anti-Christ, qui commenait 
s'appuyer sur le roi de France. (mars 1525.)

(Fvrier 1537). Le roi de France est persuad que chez nous autres
luthriens, il n'y a plus ni mariage, ni autorit, ni glise, ni rien
de tout ce qu'on regarde comme sacr. Son envoy, le docteur Gervais,
nous l'a assur positivement. Mais d'o vient cela? certainement de ce
qu'on ne laisse pntrer en ce pays, non plus qu'en Italie, aucun crit
des ntres, et que le sclrat de Mayence, ainsi que ses pareils, y
envoient toutes les calomnies qui se dbitent contre nous.

Nous avons ici un Franais, Franois Lambert, qui tait il y a deux
ans prdicateur apostolique, comme on les appelle parmi les mineurs, et
qui vient de prendre pour femme une des ntres: il espre mieux vivre
dans le voisinage de la France ( Strasbourg)... Il gagnera sa vie 
traduire en franais mes ouvrages allemands. (4 dcembre 1523.)

Les rois de France et d'Angleterre sont luthriens pour prendre, point
pour donner. Ils ne cherchent point l'intrt de Dieu, mais le leur.

Sept universits ont approuv le divorce du roi d'Angleterre; mais
nous autres de Wittemberg et ceux de Louvain, nous avons soutenu le
contraire, eu gard aux circonstances particulires,  la longue
cohabitation,  l'existence d'une fille, etc.[r196]

  [r196] _Ibid._ 348.

Quelques-uns qui avaient reu des crits d'Angleterre annoncrent
comment le roi s'tait spar de l'vangile[r197]. Je suis charm,
dit Luther, que nous soyons quitte de ce blasphmateur. J'ai seulement
regret de voir que Mlanchton ait adress ses plus belles prfaces aux
plus mchantes gens.

  [r197] _Ibid._ 348, verso.

Le duc George de Saxe disait qu'il ne forcerait personne  communier
sous une espce, mais que ceux qui voulaient le faire autrement,
devaient sortir du pays[r198].

  [r198] _Ibid._ 265.

Lorsque le duc George dclara au duc Henri de Saxe, son frre, qu'il
ne lui laisserait ses tats qu' condition d'abandonner l'vangile, il
rpondit: Par la vierge Marie (c'tait le mot ordinaire de sa Grce),
avant que je consente  renier mon Christ, j'irai avec ma Catherine,
un petit bton  la main, mendier par le pays[r199]. Je voudrais
que l'Empereur ft pape le duc George; les vques supporteraient sa
rforme encore moins que la mienne. Il rduirait l'vque de Mayence 
quatorze chevaux, etc.

  [r199] _Ibid._

Le duc George a suc le sang bohmien avec le lait de sa mre, fille
du roi de Bohme, Casimir[r200]. Il aurait fini par s'arranger avec
l'lecteur Frdric pour frapper les vques, les abbs, etc. Il est
de sa nature ennemi du clerg. Mais les lettres et les flatteries
de l'Empereur, du pape, des rois d'Angleterre et de France, l'ont
tellement enfl, que, etc...

  [r200] _Ibid._ 313, verso.

Lorsque le duc George voyait son fils Jean  l'agonie, il le consolait
en lui rappelant l'article de la justification par la foi en Christ,
et l'exhortait  ne regarder que le Sauveur, sans se reposer sur ses
oeuvres ni sur l'invocation des saints[r201]. Alors, l'pouse du duc
Jean, soeur du landgrave Philippe de Hesse, dit au duc George: Cher
seigneur et pre, pourquoi ne laisse-t-on pas prcher publiquement
cette doctrine dans le pays?--Ma chre fille, rpondit-il, on la
doit enseigner seulement aux mourans, mais point aux gens en sant.
(1537.)--Ce duc Jean avait t oblig par son pre de jurer une haine
ternelle  la doctrine luthrienne, et il l'avait fait connatre au
docteur Luther par le vieux peintre Lucas Cranach.

  [r201] _Ibid._ 142, verso.

Leipsig tait la capitale et la rsidence du duc George. Aussi les
protestans, surveills de prs par le duc, n'y pouvaient faire de
nombreux proslytes, et Luther en marque souvent son dpit par sa
colre contre cette ville.

Je hais, dit-il, ceux de Leipsig comme je ne hais rien sous le soleil,
tant il y a l d'orgueil, d'arrogance, de rapacit et d'usure. (15 mai
1540.)

Je hais cette Sodome (Leipsig), sentine des usures et de tous les
maux. Je n'y entrerais qu'autant qu'il le faut pour arracher Loth. (26
octobre 1539.)

L'lectorat de Saxe est pauvre et rapporte peu. Si l'lecteur n'avait
pas la Misnie, il ne pourrait entretenir quarante chevaux; mais il
a des tributs de princes et seigneurs, des droits de sauf-conduit,
des douanes, des rentes, etc... Sa Grce lectorale a cd, pour de
l'argent, les rgales, entre autres le droit de grce.

L'lecteur Frdric tait conome[r202]. Il savait bien remplir ses
caves et ses greniers de grains et d'autres denres. On compte neuf
chteaux qu'il a fait btir, et cependant il lui restait toujours assez
d'argent; c'est qu'il suivait le bon conseil que son fou lui avait
donn. Un jour, qu'il se plaignait de manquer d'argent, le fou lui dit:
Fais-toi percepteur. Il exigeait des comptes svres de ses serviteurs.
Quand il venait dans un de ses chteaux, il mangeait, buvait, se
faisait donner du fourrage comme un hte ordinaire, et payait tout
comptant. Par l il tait  ses gens l'occasion de s'excuser, en
disant: On a tant consomm de choses, quand le prince est venu!

  [r202] _Ibid._ 451, verso.

L'lecteur Frdric-le-Sage disait  Worms, en 1521: Je ne trouve
point d'glise romaine dans ma croyance; mais une commune glise
chrtienne, je l'y trouve.

Ce mme prince avait, dit Mlanchton, prs de Wittemberg un cerf
apprivois, qui, pendant bien des annes, allait, au mois de septembre,
dans la fort voisine, et revenait exactement en octobre. Lorsque
l'lecteur fut mort, le cerf partit et l'on ne le revit plus.

En 1525, l'lecteur Jean de Saxe me demanda s'il devait accorder aux
paysans leurs douze articles[r203]. Je le dtournai entirement d'en
approuver un seul.

  [r203] _Ibid._ 152.

Le duc Jean disait en 1525, en apprenant la rvolte des paysans: Si
le Seigneur veut que je reste prince, que sa volont soit faite, mais
je puis aussi tre un autre homme.

Luther blme la patience de ce prince, qui avait appris des moines, ses
confesseurs,  supporter la dsobissance de ses gens.

Il disait  Luther: Mon fils, le duc Ernest, m'a crit une lettre
latine pour me demander  courir un cerf. Je veux qu'il tudie; il sera
toujours  mme d'apprendre  laisser pendre deux jambes sur un cheval.

Le mme prince avait toujours pour sa garde six nobles jeunes garons,
qui restaient dans sa chambre et qui lui lisaient la Bible six heures
par jour. Sa Grce lectorale s'endormait quelquefois, mais il n'en
citait pas moins  son rveil quelques belles paroles qu'il avait
remarques et retenues.--Pendant la prdication il tenait prs de lui
des crivains, et lui-mme de sa propre main recueillait les paroles
de la bouche du prdicateur.

Lorsque Ferdinand fut lu roi des Romains  Cologne, le jeune duc
Jean-Frdric y fut envoy pour protester de la part de son seigneur et
pre. Ds qu'il eut excut ses ordres, il repartit au grand galop, et
comme il avait  peine pass la porte, on envoya des gens pour courir
aprs lui et le prendre. (1531.)

On dit que l'Empereur a fait entendre, aprs avoir lu notre
_Confession et apologie_, qu'il voulait que l'on enseignt et que l'on
prcht dans le mme sens par tout le monde[r204]. Le duc George
aurait dit aussi qu'il savait trs bien qu'il y avait beaucoup d'abus
 rformer dans l'glise, mais qu'il ne voulait pas de cette rforme,
quand elle venait d'un moine dfroqu.

  [r204] _Ibid._ 353.

La dernire fois que l'lecteur Jean alla  la chasse, tout le gibier
lui chappait. Les btes ne voulaient plus le reconnatre pour matre,
c'tait un prsage de sa mort. (1532.)

Le duc Jean-Frdric, qui a t si bien pill et dpouill par ceux de
la noblesse, a appris  ses dpens  les connatre.

L'lecteur Jean-Frdric est naturellement colre, mais il sait 
merveille dompter son courroux.--Il aime  btir et  boire; il est
vrai qu'un si grand corps doit tenir plus qu'un petit.--Il donne par
an mille florins pour l'universit; pour le pasteur, deux cents, avec
soixante boisseaux de froment; de plus soixante florins  cause des
leons publiques. Il envoya une fois cinq cents florins  Luther sur
les fonds d'une abbaye pour marier quelque pauvre religieuse.

Quoique le docteur Jonas l'y engaget, Luther refusa de demander
 l'lecteur une nouvelle visitation des glises[r205]. Il a
soixante-dix conseillers qui crient  le rendre sourd. Ils lui disent:
Quel bon conseil peut donner le scribe? contentons-nous de prier Dieu
qu'il dirige le coeur du prince.

  [r205] _Ibid._ 354.

_Du landgrave Philippe de Hesse._--Le Landgrave est un pieux,
intelligent et joyeux seigneur; il maintient une bonne paix dans
sa terre, qui n'est que pierres et forts; de sorte que les gens y
peuvent voyager et commercer sans crainte... Le Landgrave est un
guerrier, un Arminius, petit de sa personne, mais, etc. Il consulte
et suit aisment les bons conseils; la rsolution une fois prise, il
excute promptement.--L'Empereur lui a offert, pour lui faire quitter
l'vangile, la possession paisible du comt de Katzenellenbogen, et
le duc George l'aurait fait  ce prix son hritier... Il a une tte
hessoise; il ne peut se reposer, il faut qu'il ait quelque chose 
faire... C'tait une grande audace de vouloir, en 1528, envahir les
possessions des vques; et 'a t un acte plus grand d'avoir rtabli
le duc de Wurtemberg et chass le roi Ferdinand de ce pays. Moi et
Mlanchton, nous fmes appels  cette occasion  Weimar, et nous
employmes toute notre rhtorique  empcher sa Grce de rompre la paix
de l'Empire... Il en devint tout rouge et s'emporta. Cependant c'est
une me tout--fait loyale.

Dans le colloque de Marbourg, en 1529, sa Grce vint avec un petit
habit, de sorte que personne ne l'aurait reconnu pour le Landgrave; et
cependant, il tait occup de grandes penses. Il consulta Mlanchton,
et lui dit: Cher matre Philippe, dois-je souffrir que l'vque de
Mayence me chasse par violence mes prdicateurs vangliques? Philippe
rpondit: Si la juridiction du lieu appartient  l'vque de Mayence,
votre Grce ne peut l'empcher. Permis  vous de conseiller, rpondit
le Landgrave, mais je n'agirai pas moins.

A la dite d'Augsbourg, en 1530, le landgrave dit publiquement aux
vques: Faites la paix, nous vous le demandons. Si vous ne la faites
point et qu'il me faille descendre de mes montagnes, j'en saisirai au
moins un ou deux.

Dieu a jet le Landgrave au milieu de l'Empire. Il a autour de lui
quatre lecteurs et le duc de Brunswick; et il les fait tous trembler.
C'est que le commun peuple lui est attach. Avant de rtablir le duc
de Wurtemberg, il tait all en France, et le roi de France lui avait
prt beaucoup d'argent pour la guerre.

Si le Landgrave s'enflamme une fois...! C'est ce qui nous est arriv,
 moi et  matre Philippe, lorsque nous le dtournions humblement et
faiblement de la guerre; Qu'arrivera-t-il si je souffre vos conseils
et si je n'agis point?--C'est un miracle de Dieu. Le Landgrave est
un prince peu puissant, cependant on le redoute; c'est un hros. Il
a renvoy les vques au choeur... Les Saxons et ceux de la Hesse,
lorsqu'ils sont en selle, sont de vrais cavaliers. Les cavaliers des
hautes terres (du midi de l'Allemagne) ne sont que des danseurs. Dieu
nous conserve le Landgrave..... Dieu nous prserve de la guerre! les
gens de guerre sont des diables incarns. Je ne parle pas seulement des
Espagnols, mais aussi des Allemands.

Aprs la dite de Francfort, en 1539, environ neuf mille soldats
d'lite furent rassembls autour de Brme et de Lunebourg pour tre
employs contre les tats protestans[r206]. Mais l'lecteur de Saxe
et le landgrave de Hesse leur firent parler par le chevalier Bernard
de Mila, leur donnrent de l'argent comptant et les attirrent  eux.
Ensuite mourut subitement le duc George, etc.

  [r206] _Ibid._ 156.

Le _landgrave de Hesse_ et de Thuringe, Louis-le-Fameux, tait un
seigneur dur et colrique. Il tait tenu prisonnier par l'vque de
Hall, il sauta par une fentre du haut du chteau et du rocher dans
la Sals, nagea, s'aida d'un tronc d'arbre et chappa. Il svissait
toujours cruellement contre ses sujets. Sa femme s'avisa de lui servir
de la viande un vendredi saint, et comme il n'en voulait pas manger;
elle lui dit: Cher seigneur, vous craignez ce pch, lorsque vous en
faites tous les jours de plus grands et de plus horribles. Mais elle
fut oblige de s'enfuir et de quitter ses enfans. Au moment de son
dpart,  minuit, elle baisa son enfant qui tait encore au berceau,
le bnit, et, dans un transport d'amour maternel, elle le mordit  la
joue[8]. Accompagne d'une jeune fille, elle descendit par une corde
du chteau de Wartbourg, tout le long du prcipice. Son matre-d'htel
l'attendait avec un chariot, et la conduisit secrtement 
Francfort-sur-le-Mein.--Quand ce landgrave mourut, on l'affubla d'un
habit de moine, ce qui faisait beaucoup rire tous ses chevaliers.

  [8] Luther appelle _Louis_ ce landgrave, qui s'appelait
  effectivement _Albert-le-Dnatur_, et vivait en 1288. Sa
  femme, Marguerite tait fille de l'empereur Frdric II; son
  fils est Frdric I, dit le _Mordu_.

En Italie, les hpitaux sont bien pourvus, bien btis[r207]. On
y donne une bonne nourriture; il y a des serviteurs attentifs et de
savans mdecins. Les lits et les habits sont trs propres; l'intrieur
des btimens orn de belles peintures. Aussitt qu'un malade y est
amen, on lui te ses habits en prsence d'un notaire qui en dresse une
note et une description exacte pour qu'ils lui soient bien gards. On
le revt d'un sarreau blanc, on le met dans un lit bien fait et dans
des draps blancs; on ne tarde pas  lui amener deux mdecins, et les
serviteurs viennent lui apporter  manger et  boire dans des verres
bien propres, qu'ils touchent du bout du doigt. Il vient aussi des
dames et matrones honorables qui se voilent pendant quelques jours pour
servir les pauvres, de sorte qu'on ne sait point qui elles sont, et
elles retournent ensuite chez elles.--J'ai vu aussi  Florence que les
hpitaux taient servis avec tous ces soins; de mme les maisons des
enfans-trouvs, o les petits enfans sont nourris au mieux, levs,
enseigns et instruits. Ils les ornent tous d'un costume uniforme, et
en prennent le plus grand soin.

  [r207] _Ibid._ 145.

Je ne manque point de drap, mais je ne puis me dcider  me faire
faire des culottes[r208]. Les miennes ont t raccommodes quatre
fois, et le seront encore. Les tailleurs ne font rien de bon et
prennent trop cher. Cela va bien mieux en Italie; les tailleurs ont une
corporation particulire qui ne fait que des culottes.

  [r208] _Ibid._ 424.

En Espagne, pour les couches de l'impratrice, trente hommes se sont
fouetts jusqu'au sang, afin de lui obtenir un heureux enfantement,
deux mme en sont morts, et cependant la mre ni le foetus n'ont pu
tre dlivrs. Qu'a-t-on fait de plus chez les paens? (14 aot 1539.)

En Italie et en France, les curs sont gnralement des nes[r209].
Si on leur demande: _Quot sunt sacramenta?_ ils rpondent:
_Tres_.--_Qu?_ Rponse: Le goupillon, l'encensoir et la croix.

  [r209] _Ibid._ 281, verso.

En France, il y a eu tant de superstition, que les serfs et serviteurs
voulaient pour la plupart se faire moines[r210]. Il fallut que le roi
dfendt la moinerie. La France est abme dans la superstition. Les
Italiens de mme sont ou superstitieux ou picuriens. C'est un propos
commun en Italie, quand ils vont  l'glise de dire: Allons au prjug
populaire.

  [r210] _Ibid._ 271, verso.

Lorsque je vis Rome, je tombai  genoux, levai les mains au ciel et
dis[r211]: Salut, sainte Rome, sanctifie par les saints martyrs et
par leur sang qui y a t vers...; mais elle est maintenant dchire,
_und der teufel hat den papst, seinen dreck, darauss geschissen_.--Cent
ans avant Jsus-Christ, Rome avait quatre millions de citoyens; peu
aprs, neuf millions; certes, cela devait faire un peuple, si toutefois
la chose est vraie.--A Venise, trois cent mille feux;  Erfurt,
dix-huit mille murs  feu (murs mitoyens);  Nuremberg,  peine la
moiti.--Rome n'est plus qu'une charogne et un tas de cendres..... Les
maisons sont aujourd'hui o taient les toits de l'ancienne Rome; telle
est l'paisseur des dcombres, qu'il y en a la hauteur de deux lances
de landsknecht[9]. Rien n'y est  louer que le consistoire et la cour
de Rote, o les affaires sont instruites et juges avec beaucoup de
justice.

  [r211] _Ibid._ 442.

  [9] Voyez le _Voyage de Montaigne_.

Le docteur Staupitz avait entendu dire  Rome, en 1511, que d'aprs
une vieille prophtie, un ermite s'lverait sous le pape Lon X, et
attaquerait la papaut; or, les augustins s'appellent aussi ermites.

Je ne voudrais pas, pour cent mille florins, ne pas avoir vu Rome;
je me serais toujours inquit si je ne faisais pas injustice au
pape.--Il rpte trois fois ces paroles.

Il y avait en Italie un ordre particulier, qui s'appelait _les Frres
de l'ignorance_[r212]. Ils devaient jurer de ne rien savoir et de ne
vouloir rien apprendre. Tous les moines mritent le mme nom.

  [r212] _Ibid._ 269, verso.

Un soir,  la table de Luther, il se trouvait un vieux prtre qui
racontait beaucoup de choses de Rome[r213]. Il y tait all quatre
fois et y avait offici pendant deux ans. Quand on lui demanda
pourquoi il y tait all si souvent, il rpondit: La premire fois
j'y cherchais un filou, la seconde je le trouvais, la troisime je
l'emportais avec moi, et la quatrime je l'y rapportais et le plaais
derrire l'autel de Saint-Pierre.

  [r213] _Ibid._ 442, verso.

Christoff Gross, qui avait t long-temps  Rome, trabant du pape,
parla beaucoup des pays par o l'on va vers la Terre-Sainte, de
l'Aragon et de la Biscaye[r214]. Ils ont pour signe du baptme une
petite cicatrice au nez, juste sous les yeux.

  [r214] _Ibid._ 441, verso.

Les cossais sont la nation la plus fire; beaucoup se sont rfugis
en Allemagne,  Erfurth et  Wurtzbourg; ils n'admettent personne
comme moine dans leurs couvens. Les cossais sont mpriss des autres
nations, comme les Samaritains par les Juifs.

Les Anglais ont t chasss de France aprs leur dfaite  Montlhri,
entre Paris et Orlans[10].--Ils ne laissent personne  Calais,  moins
qu'il ne parle anglais dans tant d'heures.

  [10] Il est inutile de relever les erreurs grossires dont
  fourmille ce chapitre.

La peste rgne toujours en Angleterre[r215].--L'Angleterre est un
morceau de l'Allemagne.--Les langues danoise et anglaise sont du saxon,
c'est--dire du vritable allemand, tandis que la langue de l'Allemagne
suprieure n'est point la vraie langue allemande.--La Souabe et la
Bavire sont hospitalires; au contraire la Saxe.--Luther prfre le
dialecte de la Hesse  tous les autres de l'Allemagne, parce que les
Hessois accentuent les mots comme s'ils chantaient.

  [r215] _Ibid._ 440, verso.


_Diversit des langues._--Supriorit de l'allemande: elle fait sentir
que les Allemands sont gens plus simples et plus vrais. Au contraire,
c'est un proverbe: les Franais crivent autrement qu'ils ne parlent,
et parlent autrement qu'ils ne pensent.--L'allemand se rapporte au
grec. Le latin est sec, il n'a pas de lettres doubles.--Finesse des
Saxons et bas Allemands; ils sont pires que les Italiens, quand ils
adoptent les ides de l'Italie.--Les habitations et l'aspect des
pays changent ordinairement dans l'espace d'un sicle. Il y a peu
d'annes que la Hesse, la Franconie, la Westphalie, n'taient qu'un
dsert. Au contraire, autour de Halle, d'Halberstadt, et chez nous,
on fait jusqu' trois milles sans trouver rien que bruyres, tandis
qu'autrefois il y avait des terres cultives. Dieu aura t la
fertilit au pays, pour punir les habitans.

Nous sommes de bons compagnons, nous autres Allemands, nous buvons,
nous mangeons, nous cassons nos vitres, nous perdons en une soire
cent, mille florins ou plus, et nous oublions _le Turc_ qui, en trente
jours, peut tre avec sa cavalerie lgre  Wittemberg.


En France, chacun a son verre  table.--Les Franais se prservent de
l'air; s'ils suent, ils se couvrent, s'approchent du feu, se mettent
au lit; sans cela ils auraient la fivre. Deux personnes dansent  la
fois, les autres regardent; au contraire en Allemagne.--Les prtres
d'Italie et de France ne savent pas mme leur langue.


Dans mon voyage sur le Rhin, je voulus dire la messe, mais un
prtre me dit[r216]: Vous ne le pouvez: nous suivons ici le rit
ambroisien.

  [r216] _Ibid._ 166.

George Foegeler, chancelier du margrave, disait que dans la Bavire
il y avait plus de cent vingt-cinq cures vacantes, parce qu'on ne
pouvait trouver aucun ecclsiastique[r217].

  [r217] _Ibid._ 184.

Dans la Bohme, il y a environ trois cents cures vacantes, de mme
chez le duc George.

La Thuringe avait autrefois un sol trs fertile en grain,
surtout autour d'Erfurt; mais maintenant elle est frappe de
maldiction[r218]. Le bl y est plus cher qu' Wittemberg. C'est ce
que j'ai vu, il y a un an, lorsque j'tais  Smalkald; ils n'avaient
qu'un mauvais pain noir... Ils ont de telles vendanges qu'on pourrait
donner la pinte pour trois liards; si elles taient moiti moins
bonnes, ils seraient trs riches; mais maintenant ils donnent le vin
pour le tonneau.

  [r218] _Ibid._ 62.

L'lectorat de Saxe a eu douze couvens de moines dchaux, mineurs,
cinq de prcheurs, moines de saint Paul et carmlites, et quatre
d'augustins[r219]. Voil seulement pour les moines mendians qui,
aujourd'hui se dissipent d'eux-mmes.--Alors, un Anglais qui se
trouvait  table chez le docteur, se mit  dire qu'en Angleterre,
il n'y avait gure de milles carrs d'Allemagne, o l'on ne trouvt
trente-deux clotres de moines mendians.

  [r219] _Ibid._ 269.

Le vieil lecteur de Brandebourg, Joachim, disait une fois au duc de
Saxe Frdric[r220]: Comment pouvez-vous, vous autres princes de
Saxe, frapper de la monnaie si forte? Nous y avons gagn trois tonnes
d'or (en renvoyant une monnaie infrieure dans la Saxe).

  [r220] _Ibid._ 61, verso.

La princesse de A. (Anhalt), venant  Wittemberg, se rendit chez
Luther, et insista vivement pour discuter avec lui, quoiqu'il ft
malade et que ce ft  une heure indue. Il s'excusa en lui disant:
Noble dame, je suis rarement bien portant dans toute l'anne; je
souffre presque toujours ou du corps ou de l'esprit. Elle lui
rpondit: Je le sais, mais nous, nous ne pouvons pas non plus vivre
tous dans la pit. Le docteur lui dit alors: Vous autres de la
noblesse, cependant, vous devriez tous tre pieux et irrprochables,
car vous tes peu, vous formez un cercle troit. Nous, gens du
commun et des basses classes, nous nous corrompons par la multitude;
nous sommes en grand nombre, il n'est donc pas tonnant qu'il y
ait si peu de gens pieux parmi nous. C'est chez vous, personnes
nobles et illustres, que nous devrions trouver des exemples de
pit, d'honntet, etc. Et il continua de lui parler sur ce ton.
(Tischreden, p. 341, verso.)

Luther avait dans sa maison et  sa table un Hongrois, nomm Mathias
de Vai. De retour en Hongrie, il y prcha, et fut accus par un
prdicateur papiste devant le moine George, frre du Vayvode, alors
gouverneur et rgent  Bude. Le moine George fit apporter deux tonneaux
de poudre sur le march, et dit: Si l'un de vous deux prche la bonne
doctrine, asseyez-vous dessus, j'y mettrai le feu; nous verrons lequel
des deux restera vivant. Le papiste refusa, Mathias s'lana sur un
des tonneaux. Le papiste et les siens furent condamns  payer quatre
cents florins de Hongrie, et  entretenir pendant un certain temps deux
cents hommes d'armes. Mathias eut la permission de prcher l'vangile.
(Tischr., p. 13.)

Un seigneur hongrois, nomm Jean Huniade, se trouvant  Torgau, comme
ambassadeur du roi Ferdinand auprs de l'lecteur Jean-Frdric, pria
celui-ci de faire venir Luther pour qu'il pt le voir et lui parler.
Luther y vint;  table, l'ambassadeur dit qu'en Hongrie les prtres
donnaient la communion tantt sous une, tantt sous deux espces,
et qu'ils prtendaient que la chose tait indiffrente. Rvrend
pre, ajouta-t-il, en s'adressant  Luther, me permettez-vous de vous
demander ce que vous pensez de ces prtres? Le docteur rpondit
qu'il les regardait comme de mprisables hypocrites, Car, dit-il,
s'ils taient bien convaincus que la communion sous deux espces est
d'institution divine, ils ne pourraient continuer de la donner sous une
seule.

Luther cacha le dpit que la question de l'ambassadeur lui avait caus,
et quelque temps aprs, il se tourna vers lui, en disant: Seigneur,
j'ai rpondu  ce que votre Grce me demandait. Me permettra-t-elle de
lui faire une question  mon tour? L'ambassadeur le lui permettant,
il continua: Je suis tonn que vos pareils, les conseillers des rois
et des princes, qui savent bien que la doctrine de l'vangile est la
vritable, ne laissent pas de la perscuter de toutes leurs forces. Me
pourriez-vous dire d'o cela vient? A ces mots, Andr Pflug, l'un des
convives, voyant l'embarras du seigneur hongrois, interrompit Luther et
parla vivement d'autre chose, de sorte que le seigneur fut dispens de
rpondre. (Tischr., p. 148.)


Le chapitre des _Propos de table_ o se trouve runi tout ce que Luther
a dit sur les Turcs, est fort curieux comme peinture des alarmes
qu'prouvaient alors toutes les familles chrtiennes. Chaque mouvement
des barbares est marqu par un cri de terreur. C'est la mme scne que
celle de Goetz de Berlichingen, o le chevalier ne pouvant agir, se
fait rendre compte par les siens du combat qui a lieu dans la plaine,
et qu'ils contemplent du haut d'une tour; c'est la mme anxit d'un
pril toujours croissant, et qu'on est dans l'impuissance d'viter ou
de combattre.

Le Turc ira  Rome, et je n'en suis pas trop fch, car il est crit
dans le prophte Daniel, etc.[r221] Une fois le Turc  Rome, le
Jugement dernier n'est pas loin.

  [r221] _Ibid._ 432.

Le Christ a sauv nos mes; il faudra qu'il sauve aussi nos corps; car
le Turc va donner un bon coup  l'Allemagne[r222]. Je pense souvent 
tous les maux qui vont suivre, et il m'en vient la sueur... La femme du
docteur s'cria: Dieu nous prserve des Turcs! Non, reprit-il, il faut
bien qu'ils viennent et qu'ils nous secouent comme il faut.

  [r222] _Ibid._ 432.

Qui m'et dit que je verrais en face l'un de l'autre les deux
empereurs, les rois du Midi et du Septentrion[r223]?... Oh! priez,
car nos gens de guerre sont trop prsomptueux, ils comptent trop sur
leur force et sur leur nombre. Cela ne peut pas bien finir. Et il
ajoutait: Les chevaux allemands sont plus forts que ceux des Turcs; ils
peuvent les renverser; ceux-ci sont plus lgers, mais plus petits.

  [r223] _Ibid._ 436.

Je ne compte point sur nos murs, ni sur nos arquebuses, mais sur le
_Pater noster_[r224]. C'est l ce qui battra les Turcs; le dcalogue
n'y suffit pas.

  [r224] _Ibid._ 436, verso.

Luther dit qu'aprs avoir depuis long-temps dsir de connatre
l'Alcoran, il en trouva enfin une mauvaise version latine de 1300,
et qu'il la traduisit en allemand, afin de mieux faire connatre
l'imposture de Mahomet[r225]. Dans son Instruction tire de
l'Alcoran, il prouve que ce n'est point Mahomet qui est l'Anti-Christ
(car l'imposture, dit-il, est trop visible en celui-ci), mais plutt
le pape avec son hypocrisie.--Il y a trois ans qu'un moine du pays
des Maures vint ici. Nous disputmes avec lui par l'intermdiaire d'un
interprte, et comme il fut confondu en tous points par la Parole de
Dieu, il dit  la fin: C'est l une bonne croyance.

  [r226] _Ibid._ t. II. 402.

Les juifs,  titre de juifs et d'usuriers, taient fort mal avec Luther.

Nous ne devons pas souffrir les juifs parmi nous. On ne doit ni boire
ni manger avec eux.--Cependant, dit quelqu'un, il est crit que les
juifs seront convertis avant le Jugement...--Et il est crit aussi, dit
la femme de Luther, qu'il n'y aura qu'une bergerie et un berger.--Oui,
chre Catherine, dit le docteur. Mais cela s'est dj accompli, lorsque
les paens ont embrass l'vangile. (Tischr., p. 431.)

Si j'tais  la place des seigneurs de **, je ferais venir ensemble
tous les juifs, et je leur demanderais pourquoi ils appellent Christ
un fils de p..., et sainte Marie une coureuse. S'ils parvenaient  le
prouver, je leur donnerais cent florins; sinon je leur arracherais la
langue. (Tischr., p. 431, verso.)


    [a63] Page 127, ligne 24.--_Je ne puis nier que je ne sois
    violent..._

rasme disait: Luther est insatiable d'injures et de violences; c'est
comme Oreste furieux. (Erasm., Epist. non sobria Luther.)


    [a64] Page 142, ligne 9.--_Le droit imprial ne tient plus qu'
    un fil..._

Cependant Luther le prfrait encore au droit saxon.

Le docteur Luther parlant de la grande barbarie et duret du droit
saxon, disait que les choses iraient au mieux si le droit imprial
tait suivi dans tout l'Empire. Mais l'opinion s'est tablie  la cour,
que le changement ne pouvait se faire sans grande confusion et grande
dvastation. (Tischreden, page 412.)


    [a65] Page 143, ligne 17.--_Je te le conseille, juriste, laisse
    dormir le vieux dogue..._

Dans son avant-dernire lettre  Mlanchton (6 fvrier 1546), il dit
en parlant des lgistes: O sycophantes,  sophistes,  peste du genre
humain!... Je t'cris en colre, mais je ne sais si, de sang froid, je
pourrais mieux dire.


    [a66] Page 143, ligne 24.--_Juristes pieux..._

Il souhaite qu'on amliore leur condition.

Les docteurs en droit gagnent trop peu et sont obligs de se faire
procureurs. En Italie, on donne  un juriste quatre cents ducats ou
plus par an; en Allemagne, ils n'en ont que cent. On devrait leur
assurer des pensions honorables, ainsi qu'aux bons et pieux pasteurs
et prdicateurs. Faute de cela, ils sont obligs pour nourrir leurs
femmes et leurs enfans, de s'occuper de l'agriculture et des soins
domestiques. (Tischreden, page 414.)


    [a67] Page 143.--_Fin du chapitre._

Au comte Albrecht de Mansfeld, au sujet d'une affaire de mariage: Les
paysans, les gens grossiers qui ne recherchent que la libert de la
chair, les lgistes qui dcident toujours contre la foi, m'ont rendu
si las, que j'ai rejet dcidment le fardeau des affaires de mariages,
et que j'ai dit  plusieurs de faire, au nom de tous les diables, ce
qu'il leur plaira: _Sinite mortuos sepelire mortuos_. Le monde veut le
pape! qu'il l'ait, s'il n'en peut tre autrement. Tous les lgistes
tiennent pour lui. Je ne sais vraiment si, moi mort, ils auront le
courage d'adjuger,  mes enfans, le nom de Luther et mes guenilles! Ils
jugent toujours d'aprs le droit papal. A qui la faute? A vous autres
seigneurs, qui les rendez trop fiers, qui les soutenez dans tout ce qui
leur plat de dcider, qui opprimez les pauvres thologiens, quelque
raison qu'ils puissent avoir... (5 octobre 1536.)

Il faudrait dans un pays deux cents pasteurs contre un juriste.
Nous devrions, en attendant, changer en pasteurs les juristes et les
mdecins. Vous verrez que cela viendra. (Tischreden, page 4, verso.)


    [a68] Page 151, _fin du chapitre_.

Discussion confidentielle entre Mlanchton et Luther. (1536.)

MLANCHTON trouve probable l'opinion de saint Augustin, qui soutient
que nous sommes justifis par la foi, par la rnovation, et qui, sous
le mot de rnovation, comprend tous les dons et les vertus que nous
tenons de Dieu[11]. Quelle est votre opinion? demanda-t-il  Luther.
Tenez-vous, avec saint Augustin, que les hommes sont justifis par la
rnovation, ou bien par imputation divine?--LUTHER rpond: Par la
pure misricorde de Dieu.--MLANCHTON propose de dire que l'homme
est justifi _principaliter_ par la foi, _et mins principaliter_
par les oeuvres, en sorte que la foi rachte l'imperfection de
celles-ci.--LUTHER. La misricorde de Dieu est seule la vraie
justification. La justification par les oeuvres n'est qu'extrieure;
elle ne peut nous dlivrer ni du pch ni de la mort.--MLANCHTON. Je
vous demande ce qui justifie saint Paul et le rend agrable  Dieu,
aprs sa rgnration par l'eau et l'esprit?--LUTHER. C'est uniquement
cette rgnration mme. Il est devenu juste et agrable  Dieu par
la foi, et par la foi il reste tel  jamais.--MLANCHTON. Est-il
justifi par la seule misricorde, ou bien l'est-il _principalement_
par la misricorde, et _moins principalement_ par ses vertus et
ses oeuvres?--LUTHER. Non pas. Ses vertus et ses oeuvres ne sont
bonnes et pures que parce qu'elles sont de saint Paul, c'est--dire
d'un juste. Une oeuvre plat ou dplat, est bonne ou mauvaise, 
cause de la personne qui la fait.--MLANCHTON. Mais vous enseignez
vous-mme que les bonnes oeuvres sont ncessaires, et saint Paul qui
croit, et qui en mme temps fait les oeuvres, est agrable  Dieu
pour cela. S'il faisait autrement il lui dplairait.--LUTHER. Les
oeuvres sont ncessaires, il est vrai, mais c'est par une ncessit
sans contrainte, et toute autre que celle de la Loi. Il faut que le
soleil luise, c'est une ncessit galement; cependant ce n'est pas
par suite d'une loi qu'il luit, mais bien par nature, par une qualit
inhrente et qui ne peut tre change: il est cr pour luire. De mme
le juste, aprs la rgnration, fait les oeuvres, non pour obir 
quelque loi ou contrainte, car il ne lui est pas donn de loi, mais
par une ncessit immuable.--Ce que vous dites de saint Paul, qui,
sans les oeuvres, ne plairait pas  Dieu, est obscur et inexact, car
il est impossible qu'un croyant, c'est--dire un juste, ne fasse ce
qui est bien.--MLANCHTON. Sadolet nous accuse de nous contredire
en enseignant que la foi seule justifie, et en admettant nanmoins
que les bonnes oeuvres sont ncessaires.--LUTHER. C'est que les faux
frres et les hypocrites, faisant semblant de croire, on leur demande
les oeuvres pour confondre leur fourberie...--MLANCHTON. Vous dites
que saint Paul est justifi par la seule misricorde de Dieu. A cela
je rplique que si l'obissance ne venait s'ajouter  la misricorde
divine, il ne serait point sauv, conformment  la parole (I. Cor.
IX): Malheur  moi, si je ne prchais pas l'vangile!--LUTHER. Il
n'est besoin de rien ajouter  la foi; si elle est vritable, elle est
 elle seule efficace toujours et en tout point. Ce que les oeuvres
valent, elles ne le valent que par la puissance et la gloire de la foi,
qui est, comme le soleil, resplendissante et rayonnante par ncessit
de nature.--MLANCHTON. Dans saint Augustin, les oeuvres sont incluses
en ces mots: _Sol fide_.--LUTHER. Quoi qu'il en soit, saint Augustin
fait assez voir qu'il est des ntres, quand il dit: Je suis effray,
il est vrai, mais je ne dsespre pas, car je me souviens des plaies
du Seigneur. Et ailleurs, dans ses Confessions: Malheur aux hommes,
quelque bonne et louable que leur vie puisse tre, s'ils ne sollicitent
la misricorde de Dieu...--MLANCHTON. Est-elle vraie, cette parole:
La justice est ncessaire au salut?--LUTHER. Non pas dans ce sens,
que les oeuvres produisent le salut, mais qu'elles sont les compagnes
insparables de la foi qui justifie. C'est tout de mme qu'il faudra
que je sois l en personne lorsque je serai sauv.

  [11] Mlanchton fait remarquer que saint Augustin n'exprime
  pas cette opinion dans ses crits de controverse.

J'en serai aussi, dit l'autre qu'on menait pour tre pendu, et qui
voyait les gens courir  toutes jambes vers le gibet... La foi qui
nous est donne de Dieu rgnre l'homme incessamment et lui fait
faire des oeuvres nouvelles, mais ce ne sont pas les oeuvres nouvelles
qui font que l'homme est rgnr... Les oeuvres n'ont pas de justice
par elles-mmes aux yeux de Dieu, quoiqu'elles ornent et glorifient
accidentellement l'homme qui les fait... En somme, les croyans sont
une cration nouvelle, un arbre nouveau. Toutes ces manires de dire
usites dans la Loi, telles que: Le croyant _doit_ faire de bonnes
oeuvres, ne nous conviennent donc plus. On ne dit pas: Le soleil _doit
luire_, un bon arbre _doit_ porter de bons fruits, trois et sept
_doivent_ faire dix. Le soleil luit par sa nature, sans qu'on le lui
commande; le bon arbre porte de mme ses bons fruits; trois et sept
ont de tout temps fait dix; il n'est pas besoin de le commander pour
l'avenir.

Le passage suivant est plus exprs encore. Je pense qu'il n'y a point
de qualit qui s'appelle foi ou amour, comme le disent les rveurs et
les sophistes, mais je reporte cela entirement au Christ, et je dis
_mea formalis justitia_ (la justice certaine, permanente, parfaite,
dans laquelle il n'y a ni manque, ni dfaut; celle qui est comme elle
doit tre devant Dieu), cette justice c'est le Christ, mon seigneur.
(Tischr., p. 133.)

Ce passage est un de ceux qui font le plus fortement sentir le rapport
intime de la doctrine de Luther avec le systme d'identification
absolue. On conoit que la philosophie allemande ait abouti  Schelling
et  Hegel.


    [a69] Page 152.

Les papistes se moquaient beaucoup des quatre nouveaux vangiles. Celui
de Luther, qui condamne les oeuvres; celui de Kuntius, qui rebaptise
les adultes; celui d'Othon de Brunfels, qui ne regarde l'criture
que comme un pur rcit cabalistique, _surda sine spiritu narratio_;
enfin, celui des mystiques (Cochlus, p. 165.) Ils auraient pu y
joindre celui du docteur Paulus Ricius, mdecin juif, qui fit paratre,
pendant la dite de Ratisbonne, un petit livre o Mose et saint Paul
montraient, dans un dialogue, comment toutes les opinions religieuses
qui excitaient tant de disputes pouvaient tre concilies.


    [a70] Page 155, ligne 6.--_J'ai vu dans l'air un petit nuage de
    feu... Dieu est irrit..._

La comte me donne  penser que quelque malheur menace l'Empereur et
Ferdinand. Elle a tourn sa queue d'abord vers le nord, puis vers le
sud, dsignant ainsi les deux frres. (oct. 1531.)


    [a71] Page 156, ligne 24.--_Michel Stiefel croit tre le
    septime ange..._

Michel Stiefel, avec sa septime trompette, nous prophtise le jour du
jugement pour cette anne, vers la Toussaint. (26 aot 1533.)


    [a72] Page 162, _fin du chapitre_.

Il se moque de l'importance donne aux crmonies extrieures dans
une lettre  George Duchholzer, ecclsiastique de Berlin, qui lui
avait demand son avis sur la rforme rcemment introduite dans le
Brandebourg: ..... Pour ce qui est de la chasuble, des processions et
autres choses extrieures que votre prince ne veut pas abolir, voici
mon conseil: S'il vous accorde de prcher l'vangile de Jsus-Christ
purement et sans additions humaines, d'administrer le baptme et la
communion tels que Christ les a institus, de supprimer l'adoration
des saints et les messes des morts, de renoncer  bnir l'eau, le
sel et les herbes, de ne plus porter les saints-sacremens dans les
processions, enfin s'il n'y fait chanter que des cantiques purs de
toute doctrine humaine: faites les crmonies qu'il demande,  la garde
de Dieu, portez une croix d'or ou d'argent, une chape, une chasuble
de velours, de soie, de toile et tout ce que vous voudrez. Si votre
seigneur ne se contente pas d'une seule chape ou chasuble, mettez-en
trois, comme le grand prtre Aaron qui mettait trois robes l'une sur
l'autre, toutes belles et magnifiques. Si sa Grce lectorale n'a pas
assez d'une seule procession que vous ferez avec chant et tintamarre,
faites-la sept fois, comme Josu et les enfans d'Isral allrent sept
fois autour de Jricho en criant et sonnant des trompettes. Et pour
peu que cela amuse sa Grce lectorale, elle n'a qu' ouvrir elle-mme
la marche, et danser devant les autres, au son des harpes, des
timbales et des sonnettes, comme fit David devant l'arche du Seigneur
 Jrusalem; je ne m'y oppose point. Ces choses, quand l'abus ne s'y
mle point, n'ajoutent, n'tent rien  l'vangile. Mais il faut se
garder d'en faire des ncessits, des chanes pour la conscience. Si
seulement je pouvais en venir l avec le pape et ses adhrens, ah!
que je remercierais Dieu! Vraiment, si le pape me cdait ce point, il
pourrait me dire de porter je ne sais quoi, que je le porterais pour
lui faire plaisir..... Pardonnez-moi, mon cher ami, de vous rpondre
si brivement aujourd'hui; j'ai la tte si faible, qu'il m'en cote
d'crire... (4 dcembre 1539.)


    [a73] Page 177, ligne 18.--_Elle tomba raide..._

Une servante avait eu, pendant bien des annes un invisible esprit
familier qui s'asseyait prs d'elle au foyer, o elle lui avait fait
une petite place, s'entretenant avec lui pendant les longues nuits
d'hiver. Un jour la servante pria Heinzchen (elle nommait ainsi
l'esprit) de se laisser voir dans sa vritable forme. Mais Heinzchen
refusa de le faire. Enfin, aprs de longues instances, il y consentit,
et dit  la servante de descendre dans la cave, o il se montrerait.
La servante prit un flambeau, descendit dans le caveau, et l, dans un
tonneau ouvert, elle vit un enfant mort qui flottait au milieu de son
sang. Or, longues annes auparavant, la servante avait mis secrtement
un enfant au monde, l'avait gorg, et l'avait cach dans un tonneau.
(Tischreden, page 222, trad. d'Henri Heine. Voy. son bel article sur
Luther, _Revue des deux Mondes_, 1er mars 1834.)


    [a74] Page 182, ligne 15.--_Ils saisissaient la tte..._

L'ennemi de tout bien et de toute sant (le diable), chevauche
quelquefois  travers ma tte, de manire  me rendre incapable de lire
ou d'crire la moindre des choses. (28 mars 1532.)


    [a75] Page 183, ligne 9.--_Le diable n'est pas,  la vrit, un
    docteur qui a pris ses grades..._

C'est une chose merveilleuse, dit Bossuet, de voir combien
srieusement et vivement il dcrit son rveil, comme en sursaut, au
milieu de la nuit, l'apparition manifeste du diable pour disputer
contre lui. La frayeur dont il fut saisi, sa sueur, son tremblement
et son horrible battement de coeur dans cette dispute; les pressans
argumens du dmon qui ne laisse aucun repos  l'esprit; le son de sa
puissante voix; ses manires de disputer accablantes, o la question et
la rponse se font sentir  la fois. Je sentis alors, dit-il, comment
il arrive si souvent qu'on meure subitement vers le matin: c'est que le
diable peut tuer et trangler les hommes, et sans tout cela, les mettre
si fort  l'troit par ses disputes, qu'il y a de quoi en mourir, comme
je l'ai plusieurs fois expriment. (_De abrogand miss privat_, t.
VII, 222, trad. de Bossuet. Variations, II, p. 203.)


    [a76] Page 201, ligne 8.--_Aprs avoir prch  Smalkalde..._

Il crivit  sa femme sur cette maladie: ... J'ai t comme mort;
je t'avais dj recommande, toi et nos enfans,  Dieu et  notre
Seigneur, dans la pense que je ne vous reverrais plus; j'tais bien
mu en pensant  vous; je me voyais dj dans la tombe. Les prires et
les larmes de gens pieux qui m'aiment, ont trouv grce devant Dieu.
Cette nuit a tu mon mal, me voil comme ren... (27 fvrier 1537.)

Luther prouva une rechute dangereuse  Wittemberg. Oblig de rester
 Gotha, il se croyait prs de la mort. Il dicta  Bugenhagen, qui
tait avec lui, sa dernire volont. Il dclara qu'il avait combattu la
papaut selon sa conscience, et demanda pardon  Mlanchton,  Jonas et
 Cruciger des offenses qu'il pouvait leur avoir faites. (Ukert, t. I,
p. 325.)


    [a77] Page 202, ligne 2.--_Ma vritable maladie..._

Luther fut atteint de bonne heure de la pierre; cette maladie le
faisait cruellement souffrir. Il fut opr le 27 fvrier 1537.

Je commence  entrer en convalescence, avec la grce de Dieu, je
rapprends  boire et  manger, quoique mes jambes, mes genoux, mes os
tremblent, et que je me porte  peine. (21 mars 1537.)

Je ne suis, mme sans parler des maladies et de la vieillesse, qu'un
cadavre engourdi et froid. (6 dcembre 1537.)


    [a78] Page 215, ligne 10.--_Les comtes de Mansfeld..._

Il avait essay en vain de rconcilier les comtes de Mansfeld. Si l'on
veut, dit-il, faire entrer dans une maison un arbre coup, il ne faut
pas le prendre par la tte; toutes les branches l'arrteraient  la
porte. Il faut le prendre par la racine, et les branches plieront pour
entrer. (Tischreden, p. 355.)


    [a79] Page 222.--_A la fin du chapitre._

Nous runissons ici plusieurs particularits relatives  Luther.

rasme dit de lui: On loue unanimement les moeurs de cet homme; c'est
un grand tmoignage que ses ennemis mme n'y trouvent pas matire  la
calomnie. (Ukert, t. II, page 5.)

Luther aimait les plaisirs simples: il faisait souvent de la musique
avec ses commensaux et jouait aux quilles avec eux.--Mlanchton dit
de lui: Quiconque l'aura connu et frquent familirement, avouera
que c'tait un excellent homme, doux et aimable en socit, nullement
opinitre ni ami de la dispute. Joignez  cela la gravit qui convenait
 son caractre.--S'il montrait de la duret en combattant les ennemis
de la vraie doctrine, ce n'tait point malignit de nature, mais ardeur
et passion pour la vrit. (Ukert, t. II, p. 12.)


Bien qu'il ne ft ni d'une petite stature ni d'une complexion faible,
il tait d'une extrme temprance dans le boire et le manger. Je l'ai
vu tant en pleine sant, passer quatre jours entiers sans prendre
aucun aliment, et souvent se contenter, dans une journe entire, d'un
peu de pain et d'un hareng pour toute nourriture. (_Vie de Luther_,
par Mlanchton.)


Mlanchton dit dans ses OEuvres posthumes: Je l'ai souvent trouv,
moi-mme, pleurant  chaudes larmes, et priant Dieu ardemment pour le
salut de l'glise. Il consacrait, chaque jour, quelque temps  dire des
psaumes et  invoquer Dieu de toute la ferveur de son me. (Ukert, t.
II, p. 7.)


Luther dit de lui-mme: Si j'tais aussi loquent et aussi riche en
paroles qu'rasme, aussi bon hellniste que Joachim Camrarius, aussi
savant en hbreu que Forscherius, et aussi un peu plus jeune, ah! quels
travaux je ferais! (Tischreden, p. 447.)


Le licenci Amsdorf est naturellement thologien. Les docteur
Creuziger et Jonas le sont par art et rflexion. Mais moi et le docteur
Pomer, nous donnons peu de prise dans la dispute. (Tischreden, p. 425.)


A Antoine Unruche, juge  Torgau ... Je vous remercie de tout mon
coeur, cher Antoine, d'avoir pris en main la cause de Marguerite Dorst,
et de n'avoir pas souffert que ces insolens hobereaux enlevassent 
la pauvre femme le peu qu'elle a. Vous savez que le docteur Martin
n'est pas seulement thologien et dfenseur de la foi, mais aussi
le soutien du droit des pauvres gens qui viennent de tous cts lui
demander ses conseils et son intercession auprs des autorits. Il sert
volontiers les pauvres, comme vous faites vous-mme, vous et ceux qui
vous ressemblent. Tous les juges devraient tre comme vous. Vous tes
pieux, vous craignez Dieu, vous aimez sa parole; aussi Jsus-Christ ne
vous oubliera-t-il pas... (12 juin 1538.)


Luther crit  sa femme au sujet d'un vieux domestique qui allait
quitter sa maison: Il faut congdier notre vieux Jean honorablement;
tu sais qu'il nous a toujours servis loyalement, avec zle, et comme
il convenait  un serviteur chrtien. Combien n'avons-nous pas donn
 des vauriens,  des tudians ingrats, qui ont fait un mauvais usage
de notre argent? Il ne faut donc pas lsiner, dans cette occasion, 
l'gard d'un si honnte serviteur, chez lequel notre argent sera plac
d'une manire agrable  Dieu. Je sais bien que nous ne sommes pas
riches; je lui donnerais volontiers dix florins si je les avais; en
tous cas, ne lui en donne pas moins de cinq, car il n'est pas habill.
Ce que tu pourras faire de plus, fais-le, je t'en prie. Il est vrai
que la caisse de la ville devrait bien aussi lui donner quelque chose,
parce qu'il a fait toutes sortes de services dans l'glise; qu'ils
agissent comme ils voudront. Vois de quelle manire tu pourras avoir
cet argent. Nous avons un gobelet d'argent  mettre en gage. Dieu ne
nous abandonnera pas, j'en suis sr. Adieu. (17 fvrier 1532.)


Le prince m'a donn un anneau d'or; mais afin que je visse bien que
je n'tais pas n pour porter de l'or, l'anneau est aussitt tomb de
mon doigt (car il est un peu trop large). J'ai dit: Tu n'es qu'un ver
de terre, et non un homme. Il fallait donner cet or  Faber,  Eckius;
pour toi, du plomb, une corde au cou te conviendraient davantage. (15
septembre 1530.)


L'lecteur, tablissant une contribution pour la guerre des Turcs,
en avait fait exempter Luther. Il lui rpondit qu'il acceptait cette
faveur pour ses deux maisons, dont l'une (l'ancien couvent) lui cotait
beaucoup d'entretien sans rien rapporter, et dont l'autre n'tait pas
paye encore. Mais, continue-t-il, je prie votre Grce lectorale,
en toute soumission, de permettre que je contribue pour mes autres
biens. J'ai encore un jardin estim  cinq cents florins, une terre 
quatre-vingt-dix, et un petit jardin qui en vaut vingt. J'aimerais bien
 faire comme les autres,  combattre le Turc de mes liards,  ne pas
tre exclu de l'arme qui doit nous sauver. Il y en a dj assez qui ne
donnent pas volontiers; je ne voudrais pas faire des envieux. Il vaut
mieux qu'on ne puisse se plaindre, et que l'on dise: Le docteur Martin
est aussi oblig de payer. (26 mars 1542.)


A l'lecteur Jean. Grce et paix en Jsus-Christ. Srnissime
seigneur! j'ai long-temps diffr de remercier votre Grce des habits
qu'elle a bien voulu m'envoyer; je le fais par la prsente de tout mon
coeur. Cependant je prie humblement votre Grce de ne pas en croire
ceux qui me prsentent comme dans le dnment. Je ne suis dj que trop
riche selon ma conscience; il ne me convient pas,  moi, prdicateur,
d'tre dans l'abondance, je ne le souhaite ni ne le demande.--Les
faveurs rptes de votre Grce commencent vraiment  m'effrayer. Je
n'aimerais pas  tre de ceux  qui Jsus-Christ dit: Malheur  vous,
riches, parce que vous avez dj reu votre consolation! Je ne voudrais
pas non plus tre  charge  votre Grce, dont la bourse doit s'ouvrir
sans cesse pour tant d'objets importans. C'tait donc dj trop de
l'toffe brune qu'elle m'a envoye; mais, pour ne pas tre ingrat, je
veux aussi porter en son honneur l'habit noir, quoique trop prcieux
pour moi; si ce n'tait un prsent de votre Grce lectorale, je
n'aurais jamais voulu porter un pareil habit.

Je supplie en consquence votre Grce de vouloir bien dornavant
attendre que je prenne la libert de demander quelque chose. Autrement
cette prvenance de sa part m'terait le courage d'intercder
auprs d'elle pour d'autres qui sont bien plus dignes de sa faveur.
Jsus-Christ rcompensera votre me gnreuse: c'est la prire que je
fais de tout mon coeur. Amen. (17 aot 1529.)


Jean-le-Constant avait fait prsent  Luther de l'ancien couvent
des Augustins  Wittemberg.--L'lecteur Auguste le racheta de ses
hritiers, en 1564, pour le donner  l'universit. (Ukert, t. I, p.
347.)


_Lieux habits par Luther et objets qu'on a conservs de lui._--La
maison dans laquelle Luther naquit n'existe plus; elle fut brle
en 1689.--A la Wartbourg, on montre encore sur le mur une tache
d'encre que Luther aurait faite en jetant son critoire  la tte du
diable.--On a conserv aussi la cellule qu'il occupait au couvent de
Wittemberg, avec diffrens meubles qui lui appartenaient. Les murs de
cette cellule sont couverts de noms de visiteurs. On remarque celui de
Pierre-le-Grand crit sur la porte.--A Cobourg, l'on voit la chambre
qu'il habitait pendant la dite d'Augsbourg (1530).


Luther portait au doigt une bague d'or, maille, sur laquelle on
voyait une petite tte de mort avec ces mots: _Mori spe cogita_;
autour du chaton tait crit: _O mors, ero mors tua_. Cette bague est
conserve  Dresde, ainsi qu'une mdaille en argent dore, que la femme
de Luther portait au cou. Dans cette mdaille, un serpent se dresse
sur les corps des Isralites, avec ces mots: _Serpens exaltatus typus
Christi crucifixi_. Le revers prsente Jsus-Christ sur la croix avec
cette lgende: _Christus mortuus est pro peccatis nostris_. D'un ct
on lit encore: _D. Mart. Luter Caterin su dono. D. H. F._; et de
l'autre: _Qu nata est anno 1499, 29 januarii_.


Il avait lui-mme un cachet dont il a donn la description dans une
lettre  Lazare Spengler: Grce et paix en Jsus-Christ.--Cher
seigneur et ami! vous me dites que je vous ferais plaisir en vous
expliquant le sens de ce qu'on voit sur mon sceau. Je vais donc
vous indiquer ce que j'ai voulu y faire graver, comme symbole de ma
thologie. D'abord, il y a une croix noire avec un coeur au milieu.
Cette croix doit me rappeler que la foi au Crucifi nous sauve: qui
croit en lui de toute son me est justifi. Cette croix est noire
pour indiquer la mortification, la douleur par laquelle le chrtien
doit passer. Le coeur nanmoins conserve sa couleur naturelle; car la
croix n'altre pas la nature, elle ne tue pas, elle vivifie. _Justus
fide vivit, sed fide crucifixi._ Le coeur est plac au milieu d'une
rose blanche, qui indique que la foi donne la consolation, la joie et
la paix; la rose est blanche et non rouge, parce que ce n'est point
la joie et la paix du monde, mais celle des esprits: le blanc est la
couleur des esprits, et de tous les anges. La rose est dans un champ
d'azur, pour montrer que cette joie dans l'esprit et dans la foi est un
commencement de la joie cleste qui nous attend; celle-ci y est dj
comprise, elle existe dj en espoir, mais le moment de la consommation
n'est pas encore venu. Dans ce champ vous voyez aussi un cercle
d'or. Il indique que la flicit dans le ciel durera ternellement,
et qu'elle est suprieure  toute autre joie,  tout autre bien,
comme l'or est le plus prcieux des mtaux.--Que Jsus-Christ, notre
seigneur, soit avec vous jusque dans la vie ternelle. Amen. De mon
dsert de Cobourg, 8 juillet 1530.


A Altenbourg, l'on a conserv long-temps un verre de table dans lequel
Luther avait bu la dernire fois qu'il visita son ami Spalatin. (Ukert,
t. I, page 245 et suiv.)




RENVOIS DU TOME TROISIME.

 Renvoi  Page  ligne
    [r1]    3,    19. _Otto Pack._--Cochlus, 171.
    [r2]    4,    11. _Cette ligue._--Ukert, 216.
    [r3]    5,    15. _Tu crains que._--Luther Werke, t. IX, 231.
    [r4]    6,    24. _Mmoire de Luther._--_Ibid._ t. IX, 297.
    [r5]   20,    23. _L'Espagnol disait._--_Ibid._ t. IX, 414.
    [r6]   23,    14. _Luther crit._--_Ibid._ t. IX, 459.
    [r7]   29,    15. _Comment l'vangile._--_Ibid._ t. II, 391, 199.
    [r8]   35,    17. _Nouvelle sur les Anabaptistes._--_Ibid._
                       t. II, 328.
    [r9]   40,    20. _Les anabaptistes soumis._--_Ibid._ t. II, 365.
   [r10]   42,     4. _Entretien._--_Ibid._ t. II, 376.
   [r11]   49,    11. _Le 19 janvier._--_Ibid._ t. II, 400.
   [r12]   51,     3. _Prface de Luther._--_Ibid._ t. II, 332.
   [r13]   60,    14. _Les instructions._--Bossuet en a donn le texte
                       dans son histoire des _Variations de l'glise
                       protestante_.--t. I, 328, 199.
   [r14]   72,     3. _Celui qui insulte._--Tischr. 241.
   [r15]   72,     8. _Le droit saxon._--_Ibid._ 315 _bis_.
   [r16]   72,    14. _Il n'y a point de doute._--_Ibid._ 116.
   [r17]   72,    22. _On disait  Luther._--_Ibid._ 312 _bis_.
   [r18]   73,    11. _Lettre  un ami._--_Ibid._ 313 _bis_.
   [r19]   73,    20. _Il n'est gure plus possible._--_Ibid._ 315 _bis_.
   [r20]   74,     4. _La plus grande grce._--_Ibid._ 313.
   [r21]   74,    20. _Au jour de la._--_Ibid._ 316 _bis_.
   [r22]   75,     6. _Le docteur M._--_Ibid._ 320.
   [r23]   75,    18. _En 1541._--_Ibid._ 264 _bis_.
   [r24]   76,     4. _La premire anne._--_Ibid._ 313 _bis_.
   [r25]   76,    19. _Lucas Cranach._--_Ibid._ 314.
   [r26]   77,    19. _On trouve l'image._--_Ibid._ 312 _bis_.
   [r27]   78,     6. _Les petits enfans._--_Ibid._ 42 _bis_.
   [r28]   78,     3. _On amena._--_Ibid._ 124.
   [r29]   78,    20. _Servez._--_Ibid._ 10 _bis_.
   [r30]   79,     3. _Au premier jour._--_Ibid._ 314 _bis_.
   [r31]   79,    13. _Aprs qu'il eut._--_Ibid._ 47.
   [r32]   79,    21. _Il disait  son._--_Ibid._ 49 _bis_.
   [r33]   79,    25. _Les enfans sont les plus heureux._--_Ibid._ 134.
   [r34]   80,    10. _Une autre fois._--_Ibid._ 134 _bis_.
   [r35]   80,    19. _Comme matre._--_Ibid._ 45 _bis_.
   [r36]   81,     1. _Quels ont d tre._--_Ibid._ 47.
   [r37]   81,    17. _Il est touchant._--_Ibid._ 42-43 _passim_.
   [r38]   81,    24. _Le 9 avril 1539._--_Ibid._ 363.
   [r39]   82,    16. _Le 18 avril._--_Ibid._ 423.
   [r40]   83,    13. _Supportons._--Lettre V, 726.
   [r41]   83,    22. _Un soir._--Tischr. 43 _bis_.
   [r42]   84,     1. _Vers le soir._--_Ibid._ 24 _bis_.
   [r43]   85,    10. _Le petit enfant._--Tischred. 32, verso.
   [r44]   86,    23. _Dans les choses divines._--_Ibid._ 69.
   [r45]   87,    14. _Le dcalogue._--_Ibid._ 112, verso.
   [r46]   87,    18. _On demandait au docteur._--_Ibid._ 362.
   [r47]   88,     1. _Cicron._--_Ibid._ 425.
   [r48]   88,    12. _On demandait  Luther._--_Ibid._ 106.
   [r49]   88,    25. _Le docteur soupirait._--_Ibid._ 11, verso.
   [r50]   89,    11. _Autrefois._--_Ibid._ 311.
   [r51]   89,    21. _Que sont les saints._--Cochlus, Vie de Luther,
                       226.
   [r52]   90,    10. _Nos adversaires._--Tischred. 447.
   [r53]   90,    18. _Pourquoi enseigne-t-on?_--Luth. Werke, t. II, 16.
   [r54]   92,     8. _Le Pater noster._--Tischreden, 153.
   [r55]   93,     3. _L'vangile de saint Jean._--Ukert, 18.
   [r56]   95,    28. _Ambroise._--Tischreden, 383.
   [r57]   96,     7. _Saint Augustin._--_Ibid._ 98.
   [r58]   97,    11. _Les nominaux._--_Ibid._ 384.
   [r59]   98,    15. _Le D. Staupitz._--_Ibid._ 385.
   [r60]   99,    11. _Jean Huss._--_Ibid._ 386.
   [r61]   99,    26. _Jean Huss tait._--_Ibid._ 127.
   [r62]  100,     4. _La tte de l'antichrist._--_Ibid._ 241.
   [r63]  100,     6. _C'est ma pauvre condition._--_Ibid._ 249.
   [r64]  100,    18. _Les papistes._--_Ibid._ 255.
   [r65]  100,    28. _Le pape le dit._--_Ibid._ 259.
   [r66]  101,     6. _D'autres ont attaqu les moeurs._--_Ibid._ 192.
   [r67]  101,    10. _Des conciles._--_Ibid._ 371-76.
   [r68]  102,    14. _Des biens ecclsiastiques._--_Ibid._ 380.
   [r69]  103,    17. _Le proverbe a raison._--_Ibid._ 60.
   [r70]  104,     7. _En Italie._--_Ibid._ 275.
   [r71]  104,    26. _Dans les disputes._--_Ibid._ 271.
   [r72]  105,     3. _La moinerie._--_Ibid._ 272.
   [r73]  123,     4. _Oh! combien je tremblais._--_Ibid._ 181.
   [r74]  124,     9. _Je n'aime pas que Philippe._--_Ibid._ 197.
   [r75]  124,    14. _Le docteur Jonas lui disait._--_Ibid._ 113.
   [r76]  124,    24. _Je veux que l'on enseigne._--_Ibid._ 116.
   [r77]  125,     4. _Le docteur Erasmus Alberus._--_Ibid._ 184.
   [r78]  125,    16. _Albert Drer._--_Ibid._ 425.
   [r79]  125,    20. _Oh! que j'eusse t heureux._--Luth. Werke,
                       t. IX, 245.
   [r80]  125,    27. _Rien n'est plus agrable._--Tischreden, 182.
   [r81]  126,     3. _Parmi les qualits._--_Ibid._ 183.
   [r82]  126,     7. _Dans le trait._--Seckendorf, livre I, 202.
   [r83]  128,     4. _Le docteur Luther disait._--Tischreden, 105.
   [r84]  128,     8. _Si je meurs._--_Ibid._ 356.
   [r85]  128,    13. _Dans la colre._--_Ibid._ 145.
   [r86]  131,     4. _Il n'est pas d'alliance._--_Ibid._ 331.
   [r87]  132,    19. _La nouvelle tant venue._--_Ibid._ 274.
   [r88]  134,    12. _La nuit qui prcda la mort._--_Ibid._ 360.
   [r89]  138,     3. _Il vaut mieux._--_Ibid._ 347.
   [r90]  139,    13. _Le droit est une belle fiance._--_Ibid._ 273.
   [r91]  139,    28. _Avant moi, il n'y a eu._--_Ibid._ 402.
   [r92]  142,    22. _Voil comme agissent._--_Ibid._ 403.
   [r93]  143,    12. _Bon peuple, veuillez agrer._--_Ibid._ 407.
   [r94]  145,    11. _Je suis maintenant._--_Ibid._ 102.
   [r95]  146,     8. _La loi sans doute._--_Ibid._ 128.
   [r96]  146,    17. _Pour me dlivrer entirement._--Tischreden, 133.
   [r97]  147,     1. _Il n'est qu'un seul point._--_Ibid._ 140.
   [r98]  147.        _Luther en parlant._--_Ibid._ 147.
   [r99]  147,     8. _Le diable veut seulement._--_Ibid._ 142.
  [r100]  147,    15. _Un docteur anglais._--_Ibid._ 144.
  [r101]  148,     1. _Pour rsister._--_Ibid._ 124.
  [r102]  149,     8. _Dieu dit  Mose._--_Ibid._ 125.
  [r103]  153,     6. _Le docteur Martin Luther disait au
                       sujet._--_Ibid._ 292.
  [r104]  153,    11. _Quand je commenai  crire._--_Ibid._ 193.
  [r105]  153,    22. _En 1521, il vint chez moi._--_Ibid._ 282.
  [r106]  155,    27. _Matre Stiefel._--_Ibid._ 367.
  [r107]  156,    26. _Bileas._--_Ibid._ 192.
  [r108]  157,     4. _Le docteur Jeckel._--_Ibid._ 287.
  [r109]  158,     1. _Le docteur Luther faisant reproche._--_Ibid._ 290.
  [r110]  158,    19. _Des antinomiens._--_Ibid._ 287.
  [r111]  159,    15. _Qui aurait pens._--_Ibid._ 288.
  [r112]  160,     8. _J'ai eu tant de confiance._--_Ibid._ 291.
  [r113]  161,     1. _En 1540, Luther._--_Ibid._ 129.
  [r114]  161,    22. _Matre Jobst._--_Ibid._ 124.
  [r115]  162,    12. _Si au commencement._--_Ibid._ 125.
  [r116]  163,     4. _Matre Philippe dit._--_Ibid._ 445.
  [r117]  164,     4. _Philippe me demandait._--_Ibid._ 29.
  [r118]  164,     8. _Si Philippe n'et pas t._--_Ibid._ 195.
  [r119]  164,    11. _Le Paradis de Luther._--_Ibid._ 305.
  [r120]  164,    21. _Les paysans ne sont pas dignes._--_Ibid._ 52.
  [r121]  164,    28. _Le docteur Jonas._--_Ibid._ 137.
  [r122]  165,    14. _Un mchant et horrible._--_Ibid._ 70.
  [r123]  165,    22. _La femme du docteur._--_Ibid._ 150.
  [r124]  166,     2. _Le docteur exhortait sa femme._--_Ibid._
  [r125]  166,    22. _Le pater noster._--_Ibid._ 135.
  [r126]  166,    25. _J'aime ma Catherine._--_Ibid._ 140.
  [r127]  169,     3. _Une jeune fille._--_Ibid._ 92, verso.
  [r128]  169,     9. _Un pasteur._--_Ibid._ 208.
  [r129]  172,     5. _Il y a des lieux._--_Ibid._ 212.
  [r130]  172,    18. _Un jour de grand orage._--_Ibid._ 219.
  [r131]  173,     3. _Suivent deux histoires._--_Ibid._ 214.
  [r132]  173,    11. _Le diable promne._--_Ibid._ 213.
  [r133]  173,    18. _Aux Pays-Bas et en Saxe._--_Ibid._ 221.
  [r134]  173,    21. _Les moines conduisaient._--_Ibid._ 222.
  [r135]  173,    24. _On racontait  table._--_Ibid._ 205.
  [r136]  174,     8. _Un vieux cur._--_Ibid._ 205.
  [r137]  175,    14. _Une autre fois, Luther._--_Ibid._ 205.
  [r138]  176,    23. _Il y avait  Erfurth._--_Ibid._ 215.
  [r139]  177,    18. _Le docteur Luc Gauric._--_Ibid._ 216.
  [r140]  177,    21. _Le diable peut se changer._--_Ibid._ 216.
  [r141]  182,     9. _Le docteur Luther devenu plus g._--_Ibid._ 222.
  [r142]  182,    16. _Cela m'est arriv._--_Ibid._ 220.
  [r143]  182,    23. _Je sais, grce  Dieu._--_Ibid._ 224.
  [r144]  183,     9. _Le Diable n'est pas._--_Ibid._ 202.
  [r145]  183,    20. _Au mois de janvier 1532._--Ukert, t. I, 320.
  [r146]  184,     8. _Ma maladie qui consiste._--Tischreden, 210.
  [r147]  184,    13. _En 1536, il maria._--Ukert, t. I, 322.
  [r148]  184,    20. _Pendant que le docteur Luther._--Tischreden, 229.
  [r149]  185,     8. _Quand le diable me trouve._--_Ibid._ 8.
  [r150]  186,     1. _La nuit, quand je me rveille._--_Ibid._ 218.
  [r151]  186,     6. _Aujourd'hui comme je._--_Ibid._ 220.
  [r152]  186,    15. _Un jour que l'on parlait  souper._--_Ibid._ 12.
  [r153]  187,     1. _Le diable me fait regarder._--_Ibid._ 220.
  [r154]  187,     4. _Le diable nous a jur._--_Ibid._ 362.
  [r155]  187,     6. _La tentation de la chair._--_Ibid._ 318.
  [r156]  187,    13. _Si je tombe._--_Ibid._ 226.
  [r157]  187,    19. _Le grain d'orge a bien  souffrir._--_Ibid._ 216.
  [r158]  188,    15. _Quand le diable vient._--_Ibid._ 227.
  [r159]  189,     4. _On peut consoler._--_Ibid._ 231.
  [r160]  189,    10. _La meilleure mdecine._--_Ibid._ 238.
  [r161]  189,    19. _Prface du docteur._--Luth. Werke, t. II, 1.
  [r162]  200,     3. _Le mal de dents._--Tischreden, 356.
  [r163]  200,    12. _Un homme se plaignait._--_Ibid._ 357.
  [r164]  201,     8. _Aprs avoir prch._--_Ibid._ 362.
  [r165]  203,     3. _Si j'avais su._--_Ibid._ 6.
  [r166]  203,     8. _On disait une fois._--_Ibid._ 5.
  [r167]  203,    18. _On disait un jour._--_Ibid._ 5, verso.
  [r168]  204,    13. _C'est vous qui._--_Ibid._ 195, verso.
  [r169]  204,    15. _Il sortit un jour._--_Ibid._ 189, verso.
  [r170]  204,    17. _Le 16 fvrier._--_Ibid._ 414.
  [r171]  204,    23. _Le chancelier du comte._--_Ibid._ 19.
  [r172]  205,    16. _Dieu a un beau jeu._--_Ibid._ 32, verso.
  [r173]  205,    22. _Le monde._--_Ibid._ 448, verso.
  [r174]  205,    26. _Luther._--_Ibid._ 449.
  [r175]  206,    15. _Un des convives._--_Ibid._ 295.
  [r176]  206,    23. _Il sera si mauvais sujet._--_Ibid._ 15.
  [r177]  207,     3. _On parlait  table._--_Ibid._ 304. verso.
  [r178]  207,    23. _Pauvres gens._--_Ibid._ 46.
  [r179]  210,    17. _Je l'ai dit d'avance._--_Ibid._ 416.
  [r180]  211,     7. _La vieille lectrice._--_Ibid._ 361-2.
  [r181]  211,    15. _Je voudrais._--_Ibid._ 147.
  [r182]  211,    18. _16 fvrier 1546._--_Ibid._ 362.
  [r183]  211,    25. _Impromptu de Luther sur la fragilit._--_Ibid._
                       358.
  [r184]  212,    19. _Prdiction du Rvrend._--Opera latina, Iena,
                       1612, Ier vol. aprs la table des matires.
  [r185]  303,    23. _Il n'y a jamais eu._--Tischreden, 243.
  [r186]  304,     1. _Le Pape Jules IIe du nom._--_Ibid._ 242.
  [r187]  304,    12. _Si j'avais t._--_Ibid._ 243.
  [r188]  304,    17. _Le Pape Jules II, un homme._--_Ibid._ 269.
  [r189]  304,    23. _L'an 1532._--_Ibid._ 341.
  [r190]  305,     1. _Lorsque ceux de Bruges._--_Ibid._ 448.
  [r191]  305,    27. _L'empereur Maximilien._--_Ibid._ 343.
  [r192]  305,    22. _On dit que._--_Ibid._ 184, verso.
  [r193]  306,    22. _Aprs l'lection._--_Ibid._ 53.
  [r194]  307,     5. _La nouvelle vint._--_Ibid._ 349.
  [r195]  307,    14. _Les rois de France._--_Ibid._ 349, verso.
  [r196]  309,    17. _Sept universits._--_Ibid._ 348.
  [r197]  309,    23. _Quelques-uns qui avaient._--_Ibid._ 348, verso.
  [r198]  310,     3. _Le duc Georges._--_Ibid._ 265.
  [r199]  310,     7. _Lorsque le duc George dclara._--_Ibid._ 156.
  [r200]  310,    17. _Le duc George a suc._--_Ibid._ 313, verso.
  [r201]  310,    25. _Lorsque le duc George voyait._--_Ibid._ 142,
                       verso.
  [r202]  312,     6. _L'lecteur Frdric._--_Ibid._ 451, verso.
  [r203]  313,     3. _En 1525._--_Ibid._ 152.
  [r204]  314,     8. _On dit que l'empereur._--_Ibid._ 353.
  [r205]  315,     6. _Quoique le docteur Jonas._--_Ibid._ 354.
  [r206]  317,    21. _Aprs la dite._--_Ibid._ 156.
  [r207]  319,     4. _En Italie les hpitaux._--_Ibid._ 145.
  [r208]  320,     1. _Je ne manque point._--_Ibid._ 424.
  [r209]  320,    14. _En Italie et en France._--_Ibid._ 281, verso.
  [r210]  320,    18. _En France._--_Ibid._ 271, verso.
  [r211]  320,    25. _Lorsque je vis Rome._--_Ibid._ 442.
  [r212]  322,     1. _Il y avait en Italie._--_Ibid._ 269, verso.
  [r213]  322,     6. _Un soir  la table._--_Ibid._ 442, verso.
  [r214]  322,    15. _Christoff Gross._--_Ibid._ 441, verso.
  [r215]  323,     4. _La peste rgne toujours._--_Ibid._ 440, verso.
  [r216]  324,    21. _Dans mon voyage._--_Ibid._ 166.
  [r217]  324,    25. _George Siegeler._--_Ibid._ 184.
  [r218]  325,     5. _La Thuringe._--_Ibid._ 62.
  [r219]  325,    14. _L'lectorat de Saxe._--_Ibid._ 269.
  [r220]  325,    24. _Le vieil lecteur._--_Ibid._ 61, verso.
  [r221]  329.        _Le Turc ira  Rome._--_Ibid._ 432.
  [r222]  329,     7. _Le Christ a sauv._--_Ibid._ 432.
  [r223]  329,    15. _Qui m'et dit._--_Ibid._ 436.
  [r224]  329,    23. _Je ne compte point._--_Ibid._ 436, verso.
  [r225]  329,    27. _Luther dit qu'aprs._ Luth. Werke,.--_Ibid._
                       t. II. 402.


FIN DU TOME TROISIME.




TABLE DU TROISIME VOLUME.


  LIVRE III.--1529-1546                                               1

    CHAP. 1er. 1529-1532. Les Turcs.--Danger de
      l'Allemagne.--Augsbourg, Smalkalde.--Danger
      du protestantisme.                                              1

    CHAP. II. 1534-1536. Anabaptistes de Mnster.                    28

    CHAP. III. 1536-1545. Dernires annes de la vie de
      Luther.--Polygamie du landgrave de Hesse, etc.                 56


  LIVRE IV.--1530-1546                                               71

    CHAP. 1er. Conversations de Luther.--La famille, la femme,
      les enfans.--La nature.                                        71

    CHAP. II. La Bible.--Les Pres.--Les scolastiques.--Le pape.
      Les conciles.                                                  85

    CHAP. III. Des coles et universits et des arts libraux.      100

    CHAP. IV. Drames.--Musique.--Astrologie.--Imprimerie.--Banque,
      etc.                                                          114

    CHAP. V. De la prdication.--Style de Luther.--Il avoue la
      violence de son caractre.                                    123


  LIVRE V.                                                          131

    CHAP. 1er. Mort du pre de Luther, de sa fille, etc.            131

    CHAP. II. De l'quit, de la Loi.--Opposition du thologien
      et du juriste.                                                138

    CHAP. III. La foi; la loi.                                      144

    CHAP. IV. Des novateurs.--Mystiques, etc.                       152

    CHAP. V. Tentations.--Regrets et doutes des amis, de la femme;
      doutes de Luther lui-mme.                                    163

    CHAP. VI. Le diable.--Tentations.                               168

    CHAP. VII. Maladies.--Dsir de la mort et du jugement.--Mort,
      1546.                                                         200

    Additions et claircissemens.                                   223

    Renvois.                                                        353


FIN DE LA TABLE DU TOME TROISIME.




ERRATA.


    Page   2, ligne 12, au lieu de _regardent_, lisez _regardant_.
    Page   9, ligne 21, au lieu de _le mieux_, lisez _mieux_.
    Page  58, ligne 28, au lieu de _thologien_, lisez _thologiens_.
    Page 252, ligne 17, au lieu de _digamie_, lisez _bigamie_.
    Page 282, ligne 15, au lieu de _occurences_, lisez _occurrences_.
    Page 287, ligne 10, au lieu de _heureux la mre_, lisez _heureuse
                          la mre_.
    Page 308, ligne 10, au lieu de _de Pavie_, lisez _ Pavie_.
    Page 316, ligne  1, au lieu de _a t_, lisez _'a t_.
    Page 317, ligne 20, au lieu de _parle parle_, lisez _parle_.
    Page 327, ligne 22, au lieu de _demandez_, lisez _demander_.
    Page 328, ligne 13, au lieu de _ambarras_, lisez _embarras_.


       *       *       *       *       *


    Corrections:

    Pages  3, 353, 355:  Cochloeus remplac par Cochlus.
    Page  28: compagnonage remplac par compagnonnage (Le
                mystique compagnonnage allemand).
    Page  36: dor par d'or (trente et un chevaux couverts de
                draps d'or).
    Page  37: cent par cents (prs de quatre mille deux cents).
    Page  75: de de par de (Ne vous scandalisez pas de me voir).
    Page 139: barette par barrette (doit ter sa barrette devant
                la thologie).
    Page 209: rassassi remplac par rassasi (On est rassasi
                de la parole de Dieu).
    Page 222: sufffire par suffire (que nous ayons pu y suffire).
    Page 258: deux par d'eux (Que l'un d'eux avait commis un
                meurtre).
    Page 315: pomptement par promptement (il excute
                promptement).
    Page 339: Brandbourg par Brandebourg (rcemment introduite
                dans le Brandebourg).
    Page 340: tintamare par tintamarre (avec chant et tintamarre).
    Page 353 RENVOIS DU TOME TROISIME: il faut sans doute lire
                RENVOIS DU TOME DEUXIME.
    Page 360 (renvoi n 160): ajout _Ibid._
    Page 361 (renvoi n 176): au lieu de Il sera si mauvais il faut
                sans doute lire Il fera si mauvais; ajout _Ibid._
    Page 366 Table des matires: au lieu de TROISIME VOLUME et
                TOME TROISIME il faut sans doute lire DEUXIME
                VOLUME et TOME DEUXIME.





End of the Project Gutenberg EBook of Mmoires De Luther crits Par Lui-Mme, by 
Martin Luther and Jules Michelet

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MMOIRES DE LUTHER ***

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