The Project Gutenberg EBook of Les belles-de-nuit, Tome II, by Paul Fval

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Title: Les belles-de-nuit, Tome II
       ou les anges de la famille

Author: Paul Fval

Release Date: January 7, 2014 [EBook #44613]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES BELLES-DE-NUIT, TOME II ***




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    Au lecteur:

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    typographiques videntes ont t corriges. La liste de ces
    corrections se trouve  la fin du texte.

    Une table des matires a t ajoute.




                                  LES
                            BELLES-DE-NUIT.




                      IMPRIMERIE DE G. STAPLEAUX.




                                  LES

                             BELLES-DE-NUIT

                                   OU

                        LES ANGES DE LA FAMILLE


                                 PAR

                              Paul Fval.


                                TOME II


                               BRUXELLES.

                MELINE, CANS ET Cie, LIBRAIRES-DITEURS.

                   LIVOURNE.                LEIPZIG.
                  MME MAISON.           J. P. MELINE.

                                  1850




DEUXIME PARTIE.

LE MANOIR.

(SUITE.)




III

MYSTRES.


La partie grave et discrte de l'assemble, qui se respectait trop pour
prendre part  la danse, commenait  trouver le bal monotone et long.
Les commrages languissaient, parce qu'on avait dj mdit de tout le
monde. L'vanouissement de Blanche fit  l'ennui naissant une diversion
tout agrable et vint raviver l'entretien.

Ce cercle respectable se composait de trois vicomtes, qui avaient t
des hommes  succs dans leur jeunesse au temps des tats de Bretagne,
d'une demi-douzaine de bourgeois qu'on avait laisss se dcrasser et
mettre un _de_ au-devant de leurs noms, parce qu'ils avaient mille cus
de rente, et d'un nombre  peu prs gal de dames antiques, portant,
avec une solennit impossible  dcrire, le ridicule orgueilleux de
leur toilette et la laideur choisie de leurs visages.

On remarquait surtout trois petites personnes, toutes trois galement
jaunes, sches, roides et vtues de robes de soie violette d'une
anciennet incontestable. Bien qu'elles fussent encore clibataires,
aux environs de la cinquantaine, ce qui dprcie, elles donnaient le
ton  la _socit_, parce que leur talent de mdire tait hors ligne,
et que chacun de leurs coups de langue emportait net le morceau. Leurs
rivales elles-mmes, madame la chevalire de Kerbichel, pouse de
l'adjoint au maire de Glnac, et madame Claire Lebinihic, jeune veuve
 peine ge de quarante-cinq ans, autour de laquelle soupiraient les
trois vicomtes, taient forces de reconnatre la supriorit des
demoiselles Baboin-des-Roseaux-de-l'tang.

Il faut dire qu'elles avaient tout pour elles. L'ane, mademoiselle
Amarante, chantait, en s'accompagnant de la guitare, l'ariette lgre;
la seconde, mademoiselle glantine, la tremblante romance; la
troisime, mademoiselle Hlose, attaquait, toujours avec la guitare,
le grand morceau de caractre.

A cause de cela, le jeune M. de Pontals,  qui tout tait permis parce
qu'il tait l'hritier de son pre, les avait surnommes en masse les
trois Grces, et en dtail _l'Ariette_, _la Romance_, et _la Cavatine_.

Elles avaient un petit frre, M. Numa Baboin-des-Roseaux-de-l'tang,
qui se tenait un peu  l'ombre de leur gloire, mais qui, nanmoins,
passait pour un fort agrable joueur de reversi.

Quand Madame, aide de l'oncle Jean, eut emmen Blanche, l'imposante
runion se rassit. Ses membres se regardrent durant quelques secondes
en silence.

--Voil dj deux fois que la pauvre petite demoiselle se trouve mal
aujourd'hui!... dit le pre Chauvette, qui seul, parmi tout ce monde
aigre et roide, reprsentait l'lment charitable.

--Je ne voudrais rien dire d'inconvenant, murmura madame Claire
Lebinihic, mais c'est tout  fait comme cela que j'tais la premire
anne de mon mariage.

Les trois Grces baissrent les yeux. Les trois vicomtes eurent un
sourire trs-grillard.

--Avez-vous remarqu, reprit l'adjoint, chevalier de Kerbichel,
hobereau taill en Hercule et qui portait de jolies petites boucles
d'oreilles, avez-vous remarqu comme le fils Pontals a fait des yeux
au Robert de Blois quand mademoiselle est tombe?

--C'est un joli garon!... rpliqua la Romance.

--Un franc mauvais sujet! appuyrent l'Ariette et la Cavatine en
donnant  ce mot une acception toute flatteuse.

--Ce que je voudrais bien savoir, reprit la Romance, c'est le sentiment
de M. de Penhol sur les assiduits du fils Pontals auprs de madame
Lola...

Le cercle entier sourit.

--Madame Lola!... madame Lola!... rpta la chevalire de Kerbichel,
ces cratures ont des noms  elles.

--Quant  cela, madame, repartit la Romance qui se crut attaque dans
son doux nom d'glantine, tout le monde n'est pas forc de s'appeler
Suzon ou Fanchette, comme les filles du commun!...

Madame de Kerbichel s'appelait Fanchon. Le cercle rit encore, except
le chevalier-adjoint, qui secoua le tabac de son jabot d'un air
mortifi.

--Tout cela n'empche pas, reprit l'Ariette, qu'il se passe de drles
de choses dans cette maison!... Les matres font les honneurs, Dieu
sait comme!... Voici madame partie; o est monsieur?

--En confrence avec le marquis de Pontals, rpondit le frre Numa.

--En bonne conscience, voulut dire le pre Chauvette, on peut bien
avoir des affaires...

Mais personne n'avait la simplicit d'accorder la moindre attention au
pauvre matre d'cole.

--Toujours avec le marquis! poursuivit l'Ariette.

--Et avec l'homme de loi! ajouta la Cavatine.

--Ah! dit la Romance d'un ton capable, des gens bien informs
prtendent que Penhol file un mauvais coton, pour parler comme les
gens du peuple... Il emprunte sans cesse de l'argent au marquis, et
l'homme de loi le Hivain sait des choses qui tonneraient bien du monde!

--C'est que la Lola aime trop les dentelles! dit l'un des vicomtes.

--Et les cachemires, ajouta un second vicomte.

--Et les diamants, ajouta le troisime vicomte.

--Et tout cela cote de l'argent! fit observer madame Claire Lebinihic:
rien que mon chle de noces, qui n'tait pas de l'Inde pourtant, valait
cent cinquante cus...

--Et puis tant de charges! reprit la chevalire de Kerbichel; c'est la
maison du bon Dieu que ce manoir!... On y mange et on y boit toute la
journe... Je vous demande un peu si ce n'est pas de la folie que de
nourrir  rien faire ce grand garon de Roger de Launoy?

--Et ce barbouilleur qui est venu de Paris pour mettre du rouge et du
bleu sur les murailles? dit la Romance.

--Permettez, chre soeur, interrompit le frre Numa qui tait mchant,
lui aussi, quand il pouvait; ces deux messieurs ne sont pas si
compltement inutiles que vous voulez bien le dire.

--A quoi servent-ils, s'il vous plat?

--A quoi?... Je n'en sais rien... mais si vous me demandiez  qui...

--Ah! ah! s'crirent  la fois glantine, Hlose et Amarante,
enchantes de l'esprit de leur frre; voil qui est adorable!

Et comme une partie du cercle ne comprenait point, la Romance ajouta en
baissant pudiquement ses paupires jaunes et dpouilles:

--Mon frre veut dire qu'ils servent aux deux petites filles de l'oncle
Jean...

Tonnerre d'applaudissements des vicomtes; gros rires de l'assemble en
choeur. Le mot valait bien cela.

--Ah! mademoiselle!... mademoiselle!... commena le bon matre d'cole
avec reproche.

Mais sa voix fut couverte par celle du chevalier-adjoint de Kerbichel,
qui avait l'intelligence lente et qui riait toujours aprs coup.

Numa Baboin-des-Roseaux-de-l'tang, allch par le succs qu'il venait
d'obtenir, dsira un nouveau triomphe.

--Pourriez-vous me dire, mesdames, demanda-t-il d'un air innocent, si
c'est  madame de Penhol ou  sa fille que M. Robert de Blois _fait
attention_?

--A la fille, rpondit la chevalire de Kerbichel.

--A la mre, ripostrent les vicomtes.

--En vrit, ceci est une question, dit gravement la Romance. Je ne
sais pas si vous avez vu comme moi que M. Robert de Blois changeait
certains signes avec Madame pendant la contredanse?...

--J'ai vu cela, dit Kerbichel.

--Moi aussi!

--Moi aussi!

--Et avez-vous remarqu la manire dont Madame a repouss M. de Blois
quand celui-ci a voulu relever Blanche vanouie?

Tout le monde rpondit affirmativement.

La Romance poursuivit en baissant la voix et en prenant cet air timide
qui annonait toujours quelque mchancet noire:

--Quand on repousse ainsi un homme, c'est qu'on le connat beaucoup...
beaucoup!... beaucoup!!...

--C'est juste... dit avec goguenardise la partie masculine de
l'assemble.

--Comme mademoiselle glantine sait ces choses-l! murmura la
chevalire de Kerbichel, qui avait une vengeance  exercer.

--En outre, reprit la Romance, comment expliquer ce mouvement si
brusque, sinon par un petit grain de jalousie?...

--C'est vrai!... opina derechef l'assemble convaincue; c'est pourtant
vrai!...

Le pauvre matre d'cole n'essaya pas mme de protester, tant il se
sentait faible contre le sentiment gnral.

--Ainsi va le monde! reprit encore la Romance; M. de Penhol achte
des cachemires  la Lola... il fait peindre son manoir du haut en bas
pour la Lola... il plante des salons de verdure, il tend de soie les
vieilles chambres que ses pres habitaient bien toutes nues!... Pendant
ce temps-l madame s'ennuie... Elle est bien conserve au moins!...

--Elle est encore trs-jolie femme!

--Que faire quand on est dlaisse?... Elle remarque un beau
cavalier... Mon Dieu, je n'affirme rien!... Ce n'est pas moi, Dieu
merci, qui voudrais faire des cancans sur une famille riche et
respectable... mais je dis que si cela tait... Enfin, soyons de bon
compte, tout est possible! Il ne faudrait pas tre trop svre 
l'gard de la pauvre dame...

--Ma foi non, rpliqurent les vicomtes, Penhol ne l'aurait pas
vol!...

Le bal se poursuivait, mais languissant et triste dsormais. Diane et
Cyprienne, qui tout  l'heure gayaient si franchement la fte, ne
pouvaient plus cacher leur tristesse. Elles essayaient encore pourtant,
et semblaient s'exciter mutuellement  sourire.

A chaque instant leurs yeux inquiets se tournaient vers l'entre du
salon de verdure.

On et dit qu'elles restaient l maintenant  contre-coeur, et qu'une
mystrieuse tche les appelait loin du bal.

L'annonce de l'accident arriv  Blanche de Penhol avait franchi
l'enceinte du jardin et produit plus d'effet encore, peut-tre, sur
l'aire que dans le salon de verdure. La danse rustique avait fini;
tandis que le feu de joie teignait ses dernires lueurs, jeunes gars
et jeunes filles s'taient rassembls en cercle autour des vieillards,
assis  la porte de la ferme.

Il n'y avait plus, sur le milieu de l'aire, que M. Blaise, qui se
promenait les mains dans ses poches et affectait de ne point vouloir
mler son importante personne  toute cette populace.

On parlait bas dans le groupe des paysans, justement  cause de M.
Blaise, qui passait pour avoir l'oreille fine.

Le pre Graud tenait le centre du groupe et interrogeait un petit
garon qui venait de sortir du jardin, o il avait servi des
rafrachissements aux htes de Penhol.

--Conte-nous ce que tu as vu, petit Francin, disait le bon aubergiste
du _Mouton couronn_.

--Tout le monde regardait la Lola, rpondit l'enfant. Quelle belle
fille tout de mme! Je ne sais pas ce qu'elle a autour de son cou qui
brille comme des charbons allums... mais les dames et les messieurs
disaient qu'il y avait l de quoi racheter la Fort-Neuve!... Tout d'un
coup la petite demoiselle a cri... j'ai regard comme les autres, et
je l'ai vue couche par terre... Il n'y avait auprs d'elle que M.
de Blois... Quand il a voulu la relever, oh! si vous aviez vu Madame
arriver sur lui!... j'ai cru qu'elle allait l'trangler...

--Elle n'a rien dit? demanda le pre Graud.

--Non fait!... mais on voyait bien qu'elle avait son ide... C'est M.
de Blois, bien sr, qui a fait du chagrin  l'Ange!...

Un menaant murmure courut parmi les paysans.

Le pre Graud passa le revers de sa main sur son front.

--Oui... oui... pensa-t-il tout haut, cet homme-l est le malheur de
Penhol!... Et c'est moi qui lui ai enseign le chemin du manoir!...
Qu'auriez-vous fait, vous autres? ajouta-t-il avec brusquerie en
s'adressant aux vieux mtayers qui l'entouraient. Il arriva chez moi...
il me parla de l'an... voyez-vous, on ne devine pas ces choses-l,
bien sr qu'il a connu notre M. Louis quelque part!... Quand il me dit
qu'il tait l'ami de Penhol, moi je lui aurais donn le dernier cu de
ma bourse!...

Il mit sa tte grise entre ses deux mains, et poussa un gros soupir.

--Allons, allons, pre Graud, dit le fermier du Port-Corbeau, les
temps sont mauvais pour nos matres, mais a pourra revenir... Et quant
 ce qui est de vous, tout le monde sait bien que vous tes un bon
coeur!... Penhol est riche, aprs tout!...

--Riche?... interrompit l'aubergiste de Redon; si vous saviez!...

Les mtayers se rapprochrent curieusement.

Mais le vieux Graud n'en voulait point dire davantage.

--C'est moi qui lui ai montr le chemin du manoir! rpta-t-il, comme
si cette ide l'et poursuivi sans cesse; c'est moi!... coutez!...
avant de monter jusqu' la ferme, je suis entr tantt chez Benot
Haligan, qui est bien prs de mourir... car tous ceux qui aiment
Penhol s'en vont les uns aprs les autres!... le pauvre Benot a le
_grolet_[1] sur sa paillasse. Ce n'est pas d'hier qu'il a dit pour la
premire fois que l'Ange et les deux filles de Jean de Penhol feraient
trois pauvres _belles-de-nuit_, avant le dris de l'hiver qui vient...
Il m'a dit encore, poursuivit le pre Graud en baissant la voix
davantage, que notre M. Louis reviendrait quelque jour... mais qu'il
reviendrait trop tard!

  [1] Le rle de la mort.

Le pre Graud se tut, et il se fit un silence autour de lui.

Chacun avait le coeur serr. Cette fte, commence dans la joie,
s'achevait morne et lugubre.

La plupart des paysans rassembls dans l'aire n'avaient pas donn
grande attention jusqu'alors aux vagues menaces qui pesaient sur la
maison de Penhol; mais, ce jour-l, personne ne doutait: on sentait en
quelque sorte le malheur planer au-dessus du manoir.

Les jeunes gars oubliaient de parler d'amour  leurs promises, et le
tonneau de cidre, encore plein aux trois quarts, ne couronnait plus de
mousse petillante la grande cuelle qui, dans ces sortes d'occasions,
faisait si joyeusement d'ordinaire le tour de l'assemble.

Un seul fidle restait auprs du tonneau, un pauvre diable maigre comme
un clou, qui buvait avec acharnement, couch tout de son long dans la
poussire.

Personne ne daignait lui parler, pas mme l'Endormeur, bien que le
pauvre diable ft sa vieille connaissance, l'ex-uhlan Bibandier.

Bibandier fumait sa pipe en philosophe et semblait se soucier assez peu
du mpris gnral. Il fumait et buvait comme s'il se ft engag  vider
tout seul le grand tonneau de cidre.

Dans le groupe rassembl  la porte de la ferme, ce fut le petit
Francin qui rompit le silence.

--M. Blaise!... dit-il tout  coup.

Le domestique de Robert de Blois s'avanait en effet  pas compts vers
le groupe des paysans.

--Eh bien, mes enfants!... cria-t-il de loin, ne boit-on plus  la
sant du roi et de M. le maire?

Personne ne rpondit. Le pre Graud s'tait redress.

--Petit Francin, murmura-t-il rapidement, retourne au jardin... Tu
viendras nous dire s'il y a du nouveau...

Puis il ajouta en se tournant vers les vieux mtayers assis  ses cts:

--Vous autres, j'aurai  vous parler aprs la veille... Il ne sera pas
dit que personne n'a fait un pas ou donn un cu pour sauver Penhol!...

Blaise entrait dans le cercle tenant  la main la grande cuelle pleine.

Le petit Francin remontait en courant vers le jardin du manoir.

La partie grave de l'assemble tait en ce moment matresse du terrain.
Les trois demoiselles Baboin-des-Roseaux-de-l'tang et les autres
membres de la socit avaient quitt leurs postes pour envahir le
gazon, occup nagure par les danseurs. L'orchestre chmait. Quelques
gens aviss voyaient venir avec effroi le moment o glantine, Hlose
et Amarante allaient demander leur redoutable guitare, sous prtexte
de ranimer la fte. L'espoir secret que nourrissaient ces aimables
personnes de faire entendre, savoir: Amarante son ariette, glantine sa
romance, et la jeune Hlose son grand morceau d'opra, leur donnait
des airs un peu moins revches et les empchait surtout d'invectiver
trop aigrement les Penhol, qui abandonnaient ainsi leurs htes au beau
milieu de la soire.

Il n'y avait plus, en effet, dans le salon de verdure, aucun
reprsentant de la famille. Le matre du manoir tait toujours dans son
appartement; Madame n'avait point reparu, non plus que l'oncle Jean.
Enfin Cyprienne et Diane, qui avaient prsid si longtemps  la danse,
s'taient clipses tout  coup et avec une sorte de mystre, puisque
leurs cavaliers eux-mmes les avaient cherches en vain parmi la foule.

tienne et Roger avaient dsert  leur tour le salon de verdure, pour
explorer sans doute les alles du jardin.

C'taient maintenant Robert de Blois et Lola qui, en qualit
d'habitants ordinaires du manoir, faisaient les honneurs.

Le jardin tait illumin, comme nous l'avons dit, d'un bout  l'autre,
et l'on n'y et pas trouv un endroit pouvant servir de cachette.

tienne et Roger avaient quitt le bal sans se prvenir mutuellement.
Ils se rencontrrent face  face au dtour d'une alle.

tienne tait tout pensif. Les cheveux de Roger taient baigns de
sueur.

Il s'arrta, essouffl, devant le peintre.

--Tu ne les as pas rencontres? lui demanda-t-il vivement.

--Non, rpliqua tienne.

--Je vais chercher encore, dit Roger qui voulut reprendre sa course.

Le jeune peintre l'arrta.

--Tu ne les trouveras pas... dit-il; tandis que tu cherchais  gauche,
moi je cherchais  droite... A nous deux nous avons parcouru tout le
jardin... Elles n'y sont pas.

--Alors o sont elles?

--Je ne sais.

L'agitation de Roger de Launoy semblait crotre  chaque instant.
tienne, au contraire, restait calme, bien que sa voix si gaie
d'ordinaire et un vague accent de tristesse.

--O sont elles?... rpta Roger; mon Dieu, tout cela est bien trange!

--trange!... interrompit tienne en souriant; pourquoi?... Nous
doivent-elles compte de leurs actions?

--Tu n'aimes pas, toi!... murmura Roger.

Le peintre garda le silence; mais sa main serra plus fortement le bras
de son ami.

--Moi, j'aime, reprit Roger, comme un pauvre fou!... Quand je suis
auprs d'elle, je ne sais plus qu'admirer et croire... Son sourire est
si pur, et on voit si bien son coeur sur son visage... J'ai honte de
mes soupons.

--Tu as donc des soupons?... demanda tout bas tienne.

Roger baissa les yeux et ne rpondit pas tout de suite.

--Que sais-je?... s'cria-t-il enfin en appuyant sa main contre son
front mouill de sueur. Je ne suis pas fou, et je ne rvais pas... j'ai
vu...

Il hsita.

--Qu'as tu vu?... demanda tienne.

Et comme Roger se taisait encore, il ajouta d'un accent triste et lent:

--Tu peux parler... j'ai vu, moi aussi, bien des choses!

Roger le regarda avec une sorte d'effroi. On et dit qu'il avait gard
un vague espoir de s'tre tromp, et qu'il redoutait par-dessus tout la
certitude.

--Je ne parle pas de Cyprienne, rpondit le peintre; mais Diane a un
secret... Il y a longtemps que je le sais.

--Et ce secret?...

--J'ai confiance, parce que j'aime... Jamais je n'ai cherch  le
surprendre.

--Oh!... s'cria Roger, parce que j'aime, moi, je me dfie!... C'est
tout mon bonheur et tout mon espoir!... Si je pensais que Cyprienne en
aimt un autre!

Il s'arrta, et reprit avec amertume:

--Mon Dieu! cette ide-l me vient souvent... Et comment ne me
viendrait-elle pas?... Tu dis que tu as vu bien des choses!... Mais il
y a voir et voir... Ce que j'ai vu, moi, est tellement trange, que
j'hsite  le confier mme  mon meilleur ami. Et pourtant, poursuivit
Roger aprs avoir attendu une question qui n'tait point venue, cela me
pse trop sur le coeur!... Te souviens-tu, tienne, de cette soire que
nous passmes  parler d'elles au bord du marais, de l'autre ct de
Glnac?... L'heure nous surprit... Quand nous rentrmes au manoir, le
souper tait fini depuis longtemps, et tout le monde dormait... Nous le
croyions du moins... Nous prmes chacun sans bruit le chemin de notre
chambre.

La lampe du grand corridor tait teinte... Il me semblait entendre
devant moi un bruit de pas lgers et timides... Je m'avanai les bras
tendus, touchant des deux cts les murs du corridor...

Le bruit avait cess  mon approche... Je croyais m'tre tromp,
lorsque je sentis sous mes doigts deux coiffes de toile qui glissrent
au premier contact, et que je ne pus retrouver dans l'ombre. Les pas
se faisaient entendre de nouveau, lgers et rapides, dans la partie du
corridor que je venais de parcourir. On fuyait... mais au moment o
ma main s'tait referme, une des coiffes de toile avait laiss son
attache entre mes doigts... Et je riais, tout en ouvrant la porte de ma
chambre, parce que je me disais: J'ai l de quoi savoir laquelle des
servantes de Penhol va courir la nuit le guilledou!

J'allumai ma chandelle, et je reconnus le petit ruban de soie bleu que
j'avais vu dans la journe  la coiffe de Cyprienne...

Roger de Launoy se tut, attendant videmment une parole d'tonnement;
mais le peintre ne parla point.

Il demeurait pensif et la tte incline.

--Eh bien?... dit Roger.

--Est-ce tout ce que tu as vu? demanda froidement tienne.

Roger tait presque dsappoint du peu d'effet produit par son histoire.

--N'est-ce pas assez?... s'cria-t-il.

--Ce n'est rien.

--Tu as vu quelque chose de plus extraordinaire?

--Tu en jugeras, rpondit le peintre.

--Alors il faut parler.

--Tout  l'heure... continue.

--coute donc encore, reprit Roger. Quelques jours aprs, je revenais
de Redon  pied... C'tait  la hauteur du bourg de Bains, au milieu
de la lande... il faisait clair de lune... J'entendais au loin sur
la bruyre le galop de deux chevaux... Je ne prenais point garde, et
je poursuivais ma route... Au moment o les deux chevaux passaient
prs de moi lancs  pleine course, je levai la tte... Les deux
chevaux taient monts par des femmes... Je criai: Diane! Cyprienne!
Nulle voix ne me rpondit. Je voulus courir; mais les deux femmes se
perdaient dj dans l'ombre, et le pas de leurs chevaux s'touffait au
loin sur la lande.

--Il tait tard? demanda tienne.

--Onze heures du soir.

--Et ce jour-l, les Pontals n'taient-ils pas  Redon?...

Roger se frappa le front.

--Tu m'y fais songer! s'cria-t-il, les Pontals taient  Redon!

--Mais tait-ce bien elles?... dit le peintre.

--Tu vas voir!... Il n'y avait pas possibilit de les rejoindre...
Aprs avoir fait quelques pas en courant comme un fou, je repris le
chemin de Penhol. En arrivant au bac, je demandai au vieux Benot si
quelqu'un avait pass l'eau dans la soire.

Il me rpondit:

--Personne.

Cela me fit grand bien... Je crus avoir rv... Pourtant, une fois
arriv au manoir, il me restait des doutes... Au lieu de gagner mon lit
tout de suite, je me dirigeai, sans trop avoir la conscience de ce que
je faisais, vers la chambre de Diane et de Cyprienne...

Je collai mon oreille  la serrure. On n'entendait aucun bruit.

Elles dorment peut-tre, me disais-je... Ma pauvre Cyprienne!... Je
suis un misrable fou!...

Et cependant, ma main s'appuyait malgr moi sur le bouton de la porte.
La porte s'ouvrit. Je reculai d'abord, effray de mon action...

Puis mon regard se glissa dans la chambre. Les rayons de la lune
tombaient d'aplomb sur les deux petits lits blancs, qui taient vides.

--Est-ce tout?... demanda tienne, tandis que Roger passait le revers
de sa main sur son front o perlaient des gouttes de sueur.

--Si c'est tout!... murmura Roger; mais que veux-tu de plus?

--Je crois en elles... dit le peintre.

--Moi aussi! moi aussi! s'cria Roger; je crois en elle... Je l'aime
tant!... Quand je la vois sourire  mes cts, je ne doute plus... Il
me semble que j'ai fait un rve douloureux et impossible... Mais quand
je me retrouve seul, face  face avec moi-mme, je me souviens, et je
souffre!... Bien des fois j'ai t sur le point de parler et d'implorer
une explication... mais elle paraissait me deviner... Son regard
souriait, se reposait sur moi si calme et si pur!... Je sais bien que
je n'oserai jamais l'interroger!

Tout en causant, ils marchaient le long des alles du jardin. Ils
s'loignaient d'instinct du salon de verdure, o les htes de Penhol
taient toujours rassembls. Roger allait la tte basse et l'air
constern; tienne portait sur son visage qui voulait sourire les
traces d'une motion contenue. Peut-tre se faisait-il plus fort qu'il
ne l'tait rellement.

--Ce que tu as vu est trange, dit-il enfin, ce que j'ai vu est plus
trange encore... Ce mystre qui les entoure, j'aurais pu le percer
peut-tre... mais je ne l'ai pas voulu... Moi aussi, j'ai rencontr
une fois Diane et Cyprienne dans les corridors du manoir au milieu
de la nuit... J'tais cach par la saillie d'une embrasure: elles ne
m'apercevaient point... Je les vis traverser sans bruit la galerie...
Elles dpassrent ta chambre, la chambre de Penhol, et je crus
qu'elles allaient entrer chez Madame... Mais elles dpassrent aussi la
porte de Madame... Il n'y a rien au del, sinon l'appartement occup
par M. Robert de Blois.

--C'tait chez lui qu'elles se rendaient?... demanda Roger vivement.

--Je ne sais... rpliqua le peintre. La galerie fait un coude... Elles
disparurent.

--Et tu ne les suivis pas?...

--Je ne les suivis pas.

--Ce Robert, qu'elles font semblant de mpriser et de dtester! murmura
Roger de Launoy.

--Elles mprisent aussi, elles dtestent les deux Pontals, dit tienne
dont la voix baissa involontairement, et pourtant je les ai vues
s'introduire au chteau aprs minuit sonn!

--Au chteau de Pontals?... s'cria Roger stupfait.

--Au chteau de Pontals... La nuit tait sombre, cette fois, et je ne
les aurais pas reconnues si je n'avais entendu la douce voix de Diane
sur la lisire de la fort.

--Aide-moi, disait-elle.

Elles s'approchrent toutes deux de la muraille du parc. Cyprienne
s'appuya des deux mains contre le mur, et, avec son secours, Diane
franchit la clture.

--Aprs?... fit Roger, dont le souffle haletait.

--Je revenais de la Gacilly,  cheval, rpliqua le peintre, mon coeur
battait et mon front brlait... Mais je ne suis pas comme toi, Roger,
et je n'aurais jamais ouvert la porte de la chambre des filles de Jean
de Penhol... J'enfonai les perons dans le ventre de mon cheval, qui
m'emporta au travers des taillis...

--Oh!... fit Roger; tu n'aimes pas! tu n'aimes pas!

--Si Diane de Penhol n'est pas ma femme, rpliqua le peintre, je ne
me marierai jamais... Il ne m'arrivait pas souvent autrefois de songer
 l'avenir... maintenant j'y pense toujours, parce que l'avenir, c'est
elle... Tu es rassur quand tu les vois sourire, Roger; moi, si un
doute pouvait me venir, il me viendrait en ces moments... Mais que
de fois, parmi la joie feinte, que de fois j'ai surpris des larmes
dans les yeux de Diane!... C'est un coeur vaillant et fort contre la
souffrance!... Sous cette frle beaut de jeune fille, j'ai devin le
courage d'un homme... Ces larmes furtives qui me serrent le coeur, je
les bnis et je les admire... Oh! que Diane garde son secret!... Au
fond d'une me comme la sienne, il ne peut y avoir que de nobles lans
et de saintes penses!...

La tte de Roger ne se relevait point. Il gardait le silence.

--Chacun dans le pays sait cela, reprit le peintre, les plus pauvres
comme les plus riches. Il y a un grand malheur sur la maison de
Penhol... Dieu se sert parfois du faible courage d'un enfant pour
combattre la force des mchants...

tienne s'interrompit brusquement, et sa voix, qui tait lente et
rveuse, se fit brve tout  coup et dcide.

--Et puis, que m'importe tout cela? s'cria-t-il. Je faisais un songe
charmant... Le rveil est venu... Que Diane soit ceci ou cela, un ange
ou une pcheresse, je la verrai demain pour la dernire fois.

--Que dis-tu l?... demanda Roger en tressaillant.

Ils taient arrivs sur la terrasse qui bordait la rampe descendante
au passage de Port-Corbeau. Ils s'arrtrent d'un commun accord, et le
peintre s'accouda contre la balustrade de pierre.

--Ce matin, reprit-il, M. Robert de Blois, qui parat tre maintenant
le matre au manoir, m'a pay mes travaux et m'a fait entendre qu'on
n'avait plus besoin de moi.

--Mais Penhol!... s'cria Roger, qui saisit la main de son ami; tu
aurais d voir Penhol.

--J'ai vu Penhol, rpliqua tienne, dont l'accent mlancolique prit
une nuance d'amertume, et je pars demain pour Paris...

Au moment o le jeune peintre prononait ces derniers mots, un faible
cri se fit entendre au pied de la terrasse.

Les deux amis se penchrent en mme temps sur la balustrade et virent
deux formes blanches se glisser entre les chtaigniers des taillis.

--Ce sont elles! s'cria Roger.

Il voulut s'lancer, mais tienne le retint de force.

--Tu restes..., dit-il; tu es heureux!... Crois-moi, veille sur elles
pour les protger, et non pas pour les pier!




IV

MRE ET FILLE.


C'tait la chambre de l'ange de Penhol: un petit lit entour de
rideaux blancs, dont la mousseline transparente laissait voir dans la
ruelle une image de la sainte Vierge, orne d'un laurier-fleur bnit,
quelques siges brods par Madame et reprsentant des sujets enfantins
et gracieux, de jolies estampes de pit le long des lambris, et dans
une bibliothque mignonne, en bois de rose, des livres du premier ge.

Dans ce rduit si frais,  peine pressentait-on la jeune fille.
C'tait l'enfant qui se montrait encore, l'enfant candide et
insouciante.

Quelque chose disait que cette couche calme ignorait jusqu' ces
rves vagues qui bercent,  quinze ans, le sommeil de la vierge. Tout
tait riant, mais froid. L'enfant se jouait, heureuse, au seuil de la
pubert. Elle tardait  natre femme.

Et encore ce qui souriait dans cette chambre gentille, ce qui tait
frais, gracieux, coquet, n'appartenait pas  Blanche toute seule.
C'tait Marthe de Penhol qui avait orn avec amour la retraite de
son enfant. Elle tait redevenue jeune  penser pour sa fille; et si
parfois un peu d'espoir consolait la tristesse de sa nuit solitaire,
c'est qu'elle songeait qu'entre ces rideaux blancs son doux ange
dormait, ignorant  la fois les angoisses du prsent et les menaces de
l'avenir.

Chacun, si malheureux qu'il soit, possde aussi, au fond de son coeur,
une sorte d'asile o abriter sa pense. Il est toujours un coin de
l'me o Dieu clment laisse un rayon d'espoir.

Marthe de Penhol souffrait. Autour d'elle, les menaces s'accumulaient.
Son pauvre coeur, bless depuis des annes, saignait. Pour elle, le
pass n'avait que des regrets amers, le prsent que navrant martyre,
l'avenir... hlas! il y avait l de si cruelles tortures, que mieux
valait fermer les yeux, et attendre comme le condamn  qui la suprme
piti de la loi met un bandeau sur la vue...

C'tait quelques instants aprs l'accident qui avait troubl le bal,
au salon de verdure. Le bon oncle Jean, Madame et Blanche venaient
d'arriver dans la chambre de cette dernire.

Blanche tait ple encore, et semblait prte  perdre de nouveau ses
sens.

Madame, qui l'avait assise dans une bergre, l'entourait de ses bras.
La pauvre femme essayait de sourire, mais il y avait sur son visage un
dcouragement mortel.

L'oncle Jean s'tait arrt au seuil de la porte. L'effort qu'il avait
fait pour soutenir la jeune fille avait ramen sur sa joue les mches
lgres et blanches de sa chevelure. La mlancolie douce, qui tait
d'ordinaire sur ses traits, faisait place  une profonde dsolation.

Il regardait les deux femmes, et ses yeux taient humides.

L'vanouissement tout seul ne pouvait avoir produit ces motions
poignantes, et derrire le hasard de cet vnement, il devait y avoir
bien d'autres douleurs anciennes et caches.

Blanche renversait sur le dos de la bergre sa tte charmante, dont les
contours dlicats et purs semblaient taills dans de l'albtre.

--Ce ne sera rien..., murmura Madame d'une voix qui voulait tre gaie,
mais o se devinaient les sanglots contenus; o souffres-tu, ma pauvre
enfant?...

Blanche porta sa main  sa ceinture.

--J'touffe!... dit-elle.

Sous le sourire forc de Madame, il y eut un tressaillement d'angoisse.

Elle rpta pourtant d'un accent morne et bris.

--Ce ne sera rien!...

Puis elle se tourna vers l'oncle Jean qui s'appuyait, immobile, au
montant de la porte, et lui fit signe de se retirer.

Le vieillard sortit aussitt sans mot dire. A travers la porte
referme, on entendit un instant le bruit de ses sabots dans le
corridor.

Il allait d'un pas lent et la tte courbe. Quand il passait devant
l'une des fentres, et que les lumires rpandues dans le jardin
arrivaient jusqu' lui, on aurait pu le voir presser son front de ses
deux mains tremblantes.

Blanche tait seule avec sa mre. Ce n'tait pas  cause de la prsence
de l'oncle que Madame se forait  sourire, car son regard devint plus
caressant encore.

--Soulve-toi un peu, murmura-t-elle; ta robe est peut-tre trop
serre.

--Oh! non..., dit l'Ange; tu sais bien, mre, qu'on a largi ma robe il
y a quelques jours...

--Qu'importe! si tu souffres.

--Ce n'est pas cela, ce n'est pas cela, rpliqua la jeune fille, qui se
rvoltait navement contre l'vidence; je grandis, bonne mre... mais
en quatre jours ma taille n'a pas pu changer... N'as-tu point eu cette
maladie quand tu tais jeune fille?

La paupire de Madame se baissa; elle ne rpondit point.

--Mon Dieu! reprit Blanche en appuyant ses deux mains contre sa
poitrine oppresse, je crois que tu as raison, mre... mon corset
m'touffe!... Si cela continue, il faudra me faire faire des robes 
coeur comme madame l'adjointe... Je suis bien malheureuse!

--Petite folle! dit Madame, il faut bien souffrir un peu pour devenir
une grande et belle demoiselle.

--Mes cousines Diane et Cyprienne sont grandes... elles sont bien
jolies... et je ne les ai jamais vues souffrir ainsi...

--C'est que tu ne te souviens pas, ma pauvre Blanche!

La jeune fille poussa un soupir o son enfantine coquetterie avait
plus de part que les lancements de son mal. Elle fit effort pour se
soulever  demi, et Madame, passant derrire elle, dtacha les agrafes
de sa robe.

Dans cette position o elle ne pouvait tre vue, Marthe de Penhol ne
se contraignit plus. Ce sourire, retenu pniblement, qui clairait
nagure sa figure, faisait place  une tristesse morne et dcourage.

La robe de Blanche portait en effet les traces du travail de la
couturire; mais ce n'tait pas une fois seulement, comme elle le
croyait, qu'on avait largi sa robe. Trois plis manquaient derrire son
corsage, trois plis, dfaits un  un, et les deux premiers  son insu,
par la propre main de sa mre.

Les agrafes, dtaches, laissaient voir maintenant le corset. Entre les
baleines du corset, il y avait un large espace vide.

--Fais vite, mre... j'touffe..., murmurait l'Ange dont la respiration
devenait de plus en plus pnible.

Les doigts de Madame tremblaient, tandis qu'elle cherchait 
dbrouiller le noeud du lacet.

--Vite! oh! vite! je t'en prie..., disait la jeune fille haletante.

Les mains de Madame, maladroites et comme engourdies, serraient le
noeud au lieu de le lcher. Plus elle s'efforait, plus le filet de
soie s'enchevtrait en des noeuds nouveaux et inextricables.

Elle saisit une paire de ciseaux sur la chemine et trancha le lacet.

Les flancs de l'Ange bondirent, dbarrasss de la pression qui les
tranglait. Elle poussa un cri de bien-tre.

Le corset, dtendu, s'tait retir  droite et  gauche, et cachait
maintenant ses baleines jusque sous l'toffe de sa robe.

--Oh! tu avais raison, mre, dit Blanche soulage tout  coup; c'tait
ce vilain corset qui me faisait souffrir... Il me semble,  prsent,
que je suis dans le paradis!

Elle respirait avec dlices.

L'oeil de Madame se fixait avidement sur les reins de sa fille, o les
plis de la chemise demeuraient aplatis et colls en quelque sorte  la
chair, endolorie par la rcente pression des baleines. Puis son regard
mesura l'cartement des deux parties du corset, comme si elle et voulu
se rendre compte de la force soudaine qui les avait spares.

Tout  l'heure, lorsque sa robe tait encore agrafe, Blanche gardait
la taille d'une jeune fille; mais cette apparence de juvnile finesse
tait due tout entire au moule lastique qui modelait ses reins.

Le moule tait bris; la taille de Blanche apparaissait dforme.

Les yeux de Madame se levrent au ciel; une larme roula sur sa joue. On
et dit qu'une pense odieuse et toujours combattue entrait malgr elle
dans son me.

--Que fais-tu donc l, mre?... demanda Blanche.

Madame essuya vivement sa paupire humide, et spara doucement les
beaux cheveux blonds de l'Ange pour lui mettre sur le front un baiser,
rempli d'ardent amour.

--Je te disais bien, ma fille, murmura-t-elle, que ce ne serait rien...
Les jeunes filles ont comme cela des malaises tranges... Il n'y faut
plus songer.

Blanche lui rendait ses caresses, et disait:

--Bonne mre!... c'est toi, toujours toi qui me guris et me
consoles!... Sans toi, quand ces souffrances me prennent, j'aurais peur
de mourir!

--Mourir!... rpta Marthe de Penhol, qui s'assit auprs d'elle et
l'attira sur ses genoux.

--Si tu savais!... reprit l'Ange; autrefois, durant ma petite enfance,
j'tais souvent malade... mais cela ne ressemblait point  ce que
j'prouve aujourd'hui... Tout  coup quelque chose tressaille en moi:
mon souffle s'arrte et le coeur me manque...

Elle s'arrta pour cacher sa tte charmante dans le sein de sa mre, et
ajouta tout bas:

--Oh! quelquefois j'ai peur... grand'peur!

Le regard de Madame se perdait dans le vide. Les paroles de l'Ange
glissaient sur son esprit inattentif. Elle n'coutait pas.

Pendant le court silence qui suivit, le rouge et la pleur se
succdrent plusieurs fois sur sa joue. A deux ou trois reprises, elle
ouvrit la bouche comme si une question se ft presse sur sa lvre.

Elle n'osait pas.

Au bout de quelques secondes, elle serra sa fille contre sa poitrine
avec une sorte de brusquerie. Un effort soudain qu'elle fit sur
elle-mme donna une apparence de gaiet vive  sa physionomie.

--Causons!... dit-elle. Te voil comme autrefois sur mes genoux,
Blanche!... Te souviens-tu que tu aimais  t'endormir ainsi tous les
soirs?

--On est si bien auprs de ton coeur!... murmura l'Ange en fermant ses
paupires  demi, et en reposant sa prunelle limpide sur les yeux de sa
mre.

--Avant de t'endormir, poursuivit Madame, tu me disais tout ce que tu
avais fait dans la journe... En ce temps-l, tu n'avais pas de secret
pour moi...

--En ai-je donc  prsent?... demanda Blanche tonne.

L'hsitation de Madame devint plus forte. videmment, elle voulait
interroger, et quelque scrupule arrtait ses questions au passage.

--Je ne sais..., dit-elle pourtant; les jeunes filles aiment  faire du
mystre...

--Moi j'aime  tre auprs de toi, interrompit l'Ange qui souriait,
candide comme la Vrit mme; j'aime  te montrer mon me... Je ne
pourrais pas plus te cacher ma conscience qu' Dieu.

Cette fois, ce fut une vraie joie qui brilla sur le visage de Marthe de
Penhol. Elle poursuivit en tenant sa bouche contre la joue de Blanche
et en coupant chaque parole par un baiser:

--Je te crois... Est-ce qu'il pourrait en tre autrement?... Ne sais-tu
pas combien je t'aime?... Et cependant...

Elle s'interrompit... un nuage avait pass dj sur sa joie.

--Et cependant?... rpta Blanche en se jouant.

Mon Dieu! mon Dieu! pensait Madame dont la srnit d'emprunt cachait
mal son angoisse revenue; faites que je me sois trompe, et doublez le
fardeau de mes autres douleurs!...

--Je voulais dire, reprit-elle tout haut, qu'il n'y a pas de ta faute,
ma pauvre Blanche... Les enfants ne savent pas voir clair au fond de
leur propre coeur... Je me souviens du temps o j'tais  ton ge...

--Que tu devais tre belle et aime!... murmura Blanche, qui regardait
Madame avec l'admiration de son amour filial.

--J'tais comme toi, Blanche, moins jolie que toi, et j'avais perdu ma
mre... Oh! il me semble que si j'avais eu ma mre auprs de moi comme
tu as la tienne, ma pauvre enfant chrie... il me semble que ma vie et
t autrement... Mais que vais-je dire l? se reprit-elle en retrouvant
dans son courage la force de sourire encore; je te ferais croire que je
suis malheureuse!

Blanche, qui s'tait redresse un instant avec inquitude, posa de
nouveau sa tte paresseuse sur le sein de sa mre. En ce moment o sa
souffrance faisait trve, elle subissait l'effet des fatigues de la
journe. Ses paupires battaient appesanties, et le sommeil effleurait
dj son beau front.

Madame voyait cela, et pourtant elle ne pouvait russir  formuler
enfin la question qui tait toujours sur sa lvre.

Pour quiconque aurait pu observer  nu cette me brise par une suprme
angoisse, la scne, si calme en apparence, aurait pris un caractre
terrible et  la fois souverainement touchant.

Sur cette douce enfant qui s'endormait, souriante, il y avait une
fatalit mystrieuse. Madame avait devin un secret funeste, une chose
cruelle, inattendue, accablante, une chose extraordinaire jusqu'
paratre impossible.

Mais dans le pass de Marthe de Penhol, il y avait un mystre du
mme genre, qui la faisait crdule, et pouvait lui donner foi 
l'impossibilit...

Elle avait dout d'abord, cependant. Comment ne pas douter en face
de cette pure et radieuse innocence? La candeur de l'Ange parlait en
quelque sorte plus haut que l'vidence elle-mme.

Ds que venait le doute bienfaisant, Madame l'accueillait avec ardeur.
Elle esprait; ses craintes lui paraissaient alors insenses. Puis
ses propres souvenirs revenant en aide  l'vidence, elle croyait de
nouveau et retombait au plus profond de son dcouragement...

Et, depuis quelques jours, sa vie se passait en ces alternatives.
Toutes ses autres souffrances faisaient trve; toutes ses autres
craintes se taisaient...

En ce moment, l'vidence reprenait ses droits. Marthe de Penhol venait
de voir et de toucher, pour ainsi dire. Mais, au-devant de la vrit
dure et implacable, se plaait le tranquille visage de l'enfant; ce
front calme tait comme le miroir sans tache o se refltait une me
ignorante de tout mal.

La question qui se pressait depuis si longtemps sur la lvre de Madame
aurait mis fin sans doute  son incertitude, mais Madame ne trouvait
point de paroles pour la formuler  son gr. La pudeur des mres est,
entre toutes les pudeurs, la plus dlicate et la plus timide. Et
parfois, en interrogeant, on enseigne...

Marthe cherchait.

Les beaux yeux bleus de l'Ange disparaissaient presque sous ses
paupires alourdies.

--Ne vas-tu pas retourner  la danse?... demanda tout  coup Madame,
qui affecta un redoublement de gaiet.

En mme temps, elle ouvrit ses bras comme pour inviter Blanche  se
lever.

La jeune fille s'appuya, plus paresseuse, contre le sein de sa mre.

--Je suis si lasse!... murmura-t-elle.

--Autrefois, quand il s'agissait d'un bal, tu avais beau tre lasse, tu
ne le disais pas!...

--J'tais une enfant!... rpliqua Blanche.

--Cela ne t'amuse donc plus?

Blanche rouvrit  demi les yeux.

--Oh! si... toujours! rpondit-elle.

--Parmi les jeunes gens qui sont  Penhol, reprit Madame dont la voix
trembla lgrement, quoi qu'elle pt faire, lequel aimes-tu le mieux?

Blanche ne rpondit pas tout de suite; puis elle rpta lentement:

--Parmi ceux qui sont  Penhol?...

--Oui.

--Je ne sais pas...

Madame prenait courage,  mesure qu'elle avanait dans cet
interrogatoire, entam avec tant de crainte.

--Voyons! poursuivit-elle, est-ce Roger de Launoy?

--J'aime bien Roger.

--Est-ce tienne Moreau?

--Il est bon... mais...

--Est-ce M. Alain de Pontals?

--Non... Il a l'air orgueilleux et mchant.

--Est-ce M. Robert de Blois? demanda encore Madame en baissant la voix
involontairement.

Blanche rouvrit les yeux tout  fait, et la regarda d'un air tonn.

--Oh!... fit-elle avec reproche; quelle ide!... M. Robert de Blois!

Madame respira et la baisa. Un instant encore, elle oublia le rcent
tmoignage de ses yeux.

--Eh bien! reprit-elle entre deux caresses, tu ne veux pas me dire qui
tu aimes le mieux?

--Celui que j'aime le mieux n'est pas  Penhol, rpondit l'Ange dont
la joue devint toute rose; depuis que mon cousin Vincent est sur la
mer, je pense  lui souvent et je le regrette... J'ai bien tort de le
regretter, ajouta-t-elle d'un air fch, car il ne m'a pas mme dit
adieu avant de partir!...

Madame tait devenue tout  coup rveuse; ses soupons ne s'taient
jamais ports de ce ct. Ses souvenirs, veills brusquement, lui
montrrent la ple figure de Vincent avec ses grands yeux toujours
fixs sur Blanche.

Un instant, elle demeura muette et le coeur serr.

--Vincent!... murmura-t-elle sans savoir qu'elle parlait. T'es-tu
trouve quelquefois seule avec lui, ma fille?

Blanche se prit  rire.

--Je me trouvais seule avec lui tous les jours, rpondit-elle.

--Tous les jours!... rpta machinalement Marthe de Penhol. Et te
disait-il parfois qu'il t'aimait, Blanche?

--Il n'osait pas...

--Il ne te l'a jamais dit?

--Jamais.

Un instant, Madame avait entrevu l'explication du mystre, mais le
mystre devenait plus impntrable que jamais, car Blanche ne pouvait
pas mentir.

Et  mesure que l'interrogatoire avanait, Madame sentait mieux la
difficult de le pousser plus loin.

Jusqu'alors, Blanche n'avait rien devin des motifs qui dictaient ces
questions, faites sur un ton de gaiet lgre; mais un mot de plus
allait peut-tre la mettre en veil.

Et pourtant il fallait savoir...

--Pauvre Vincent! dit Madame cherchant une transition au hasard; voil
bien longtemps que nous n'avons eu de ses nouvelles!

--Oh! oui, soupira Blanche; cinq mois!... c'est bien long!

Elle avait compt les mois. Madame l'examina  la drobe. Son joli
visage restait tranquille et s'imprgnait  peine d'une lgre teinte
de mlancolie.

On ne pouvait point s'y tromper, si le coeur de Blanche battait
plus doucement au nom de Vincent de Penhol, c'tait une prfrence
d'enfant, une tendresse nave et insouciante. Cela pouvait changer
plus tard et devenir un autre sentiment; mais ce n'tait pas encore de
l'amour.

--Tu vois bien, dit Madame en passant ses doigts parmi les ondes
soyeuses des cheveux de l'Ange, tu avais un secret que je ne savais
pas!...

--Si j'avais su que c'tait un secret, rpondit Blanche que reprenait
le sommeil, je te l'aurais confi bien vite.

Madame hsita encore une fois; puis un incarnat lger vint teindre sa
joue, tandis qu'elle murmurait cette dernire question:

--Et d'autres que Vincent ne t'ont-ils pas dit qu'ils t'aimaient?

--Si d'autres que Vincent me l'avaient dit, rpliqua Blanche, je me
serais fche.

--De sorte que tu n'as pas d'autre secret?

--Non, mre.

Les yeux de l'Ange s'taient ferms tout  fait. Les regards de Madame
tombaient sur elle, plus tendres et plus maternels, tandis qu'elle la
berait doucement contre son coeur, comme un enfant qu'on veut endormir.

Pendant quelques secondes que dura le silence, la pense de Marthe de
Penhol sommeilla au contact du sommeil de sa fille. Elle retardait le
plus qu'elle pouvait, la pauvre femme, le rveil trop prochain de sa
conscience.

--Mre, balbutia Blanche sans ouvrir les yeux et de cette voix lente
des gens qui s'endorment, je me suis trompe... J'ai un secret... je
vais te le dire... je ne sais pas pourquoi je ne te l'ai pas dit plus
tt... C'tait vers le printemps de cette anne... Il faisait chaud
comme aujourd'hui et je m'tais endormie, vers le soir, dans le berceau
qui est au bout du jardin... M'coutes-tu, mre?...

Madame s'tait redresse inquite, attentive. Elle ne rpondit  la
demande de l'enfant que par la pression plus forte de ses bras.

Blanche poursuivit:

--Je fis un rve bien effrayant, va!... Il me semblait qu'il y avait
un homme l, prs de moi, qui me serrait de toute sa force contre
sa poitrine... J'touffais... je sentais son souffle brlant sur ma
bouche... M'coutes-tu, mre?...

La pleur de Marthe de Penhol tait devenue livide; ses yeux grands
ouverts et fixes exprimaient une angoisse profonde.

L'enfant poursuivait de sa voix paresseuse et tranquille:

--C'est drle les rves!... Je savais bien que je dormais... et
pourtant, je ne pouvais pas m'veiller... Il se passait en moi quelque
chose d'trange, et je n'ai jamais rien prouv de semblable, ni
auparavant, ni depuis... Mais voil qui est plus trange encore!...
Quand je m'veillai enfin, je ne saurais trop dire si c'tait la suite
de mon rve... je crus voir vritablement un homme qui s'enfuyait sous
la charmille...

--Et tu le reconnus?... demanda Marthe d'une voix sourde.

--Non... seulement, comme je retournais au chteau, je rencontrai sur
mon chemin M. Robert de Blois...

--Robert de Blois!... rpta Madame, dont l'oeil tincela d'un feu
sombre.

--C'est tonnant, n'est-ce pas? dit encore Blanche, dont la paupire
s'ouvrit  demi pour se fermer aussitt.

Son souffle se fit entendre rgulier et plus bruyant.

Elle dormait.

Mais elle en avait dit assez; Marthe de Penhol n'avait plus rien 
apprendre.

Un instant elle demeura comme atterre; puis, par un mouvement
instinctif et violent, sa main tremblante tta et pressa les flancs de
l'Ange qui gmit dans son sommeil.

--Perdue!... dit-elle prononant pour la premire fois ce mot qui
tait depuis si longtemps au fond de sa pense; perdue comme moi!...
innocente comme moi!... Qu'ai-je fait, mon Dieu! pour tre punie jusque
dans mon enfant?

Elle souleva l'Ange entre ses bras et l'tendit, toujours endormie, sur
le lit.

Puis elle se laissa choir dans un fauteuil et couvrit son visage de ses
deux mains.

Elle demeura longtemps ainsi. Ses yeux taient secs et brlants, des
sanglots dchiraient sa poitrine.

--Mon Dieu!... mon Dieu!... pronona-t-elle enfin d'une voix touffe;
il y a bien longtemps que je souffre!... Vous m'avez pris mon bonheur
ds le jour de ma jeunesse, et je n'ai point murmur!... J'ai vu
votre main s'appesantir sur la maison de Penhol; j'ai vu l'trangre
s'asseoir  ma place; j'ai senti la mortelle menace suspendue au-dessus
de ma tte, et je n'ai point murmur encore!... Mais ma fille, mon
Dieu! ma fille!...

Ses larmes jaillirent au travers de ses doigts...

--Ma fille, rpta-t-elle avec garement; contre ce dernier coup je
suis trop faible!... Ayez piti de moi, mon Dieu, car je suis une
pauvre abandonne... Pas une voix amie pour me consoler!... pas une
main pour me dfendre!...

Il lui sembla, en ce moment, qu'un double soupir rpondait  sa
plainte. Elle ouvrit les yeux.

Cyprienne et Diane,  genoux  ses cts, couvraient ses deux mains de
baisers.




V

DIANE ET CYPRIENNE.


Au manoir de Penhol, Cyprienne et Diane n'taient pas traites tout 
fait comme les filles de la maison. Elles taient bien de la famille,
mais on laissait entre elles et leur cousine Blanche une distance si
grande, qu'elles ne pouvaient point se croire places sur le mme degr
de l'chelle sociale.

Blanche tait l'hritire, la vritable mademoiselle de Penhol. Bien
rarement dsignait-on par ce titre les deux filles de l'oncle Jean,
que les paysans nommaient les petites demoiselles, et la _socit_
simplement _les petites_.

L'oncle Jean lui-mme avait contribu  trancher plus profondment la
ligne qui sparait ses filles de leur cousine. Ds leur enfance, il
les avait habitues  regarder le berceau de Blanche avec une sorte de
respect. Il n'avait point voulu qu'elles s'habillassent comme Blanche,
et jamais il ne leur avait permis de porter d'autre costume que celui
des paysannes du Morbihan.

Il y avait bien longtemps que l'oncle Jean vivait  la charge de ses
parents de la branche ane. Autrefois, dans sa jeunesse, il avait
port l'pe et il avait t, disait-on, un fier soldat; mais tandis
qu'il se battait  l'autre bout de la France, les gens trop zls qui
reprsentaient la rpublique dans le district de Redon vendaient 
l'encan son modeste hritage.

Quand il tait revenu au pays, il avait trouv un asile chez le vieux
commandant de Penhol, pre de Louis et de Ren. Depuis lors, il
n'avait plus quitt le manoir.

C'tait un coeur bon et tendre, possdant d'instinct toutes les
dlicatesses. Le souvenir reconnaissant du bienfait tait en lui une
religion. Il donna la premire place de ses affections aux deux fils de
son bienfaiteur.

Et s'il leur fit une part ingale, ce fut  son insu et malgr lui.
Louis avait une me si grande et si noble! Son absence laissait un vide
si profond dans le coeur de tous ceux qui l'avaient connu!...

Avant d'tre soldat, l'oncle Jean avait t un pauvre jeune
gentilhomme,  peine plus riche que l'unique fermier de son pre. Il ne
savait pas grand'chose, et la seule ducation qu'il avait pu donner 
ses filles se rduisait  ce double principe, rgle fondamentale de sa
propre vie: _Adorez Dieu; aimez Penhol!_

Cyprienne et Diane aimaient Penhol comme elles adoraient Dieu.
C'tait un dvouement passionn, inaltrable, sans bornes, qui avait
ses racines aux premiers jours de leur enfance et qui,  mesure que
s'coulaient les annes, grandissait, loin de faiblir.

Tout ce qui portait le nom de Penhol leur tait cher et sacr. Elles
respectaient le matre, tout en connaissant mieux que personne les
misres de sa nature et les fautes de sa vie; elles avaient pour
Blanche une tendresse protectrice et comme maternelle. Quant  Madame,
elles allaient bien au del des prescriptions de leur pre; elles
l'adoraient  l'gal de Dieu.

Madame semblait bien loin de rpondre par une tendresse gale  l'amour
expansif et  la fois respectueux que lui portaient Cyprienne et Diane.
Elle tait bonne et douce pour elles comme pour tout le monde: voil
tout. Et mme un observateur clairvoyant aurait pu distinguer chez
elle, vis--vis des deux jeunes filles, une nuance de froideur qui
n'tait point dans sa nature.

Cela tait d'autant plus trange que Marthe traitait l'oncle Jean comme
un pre, et prenait  tche de le ddommager des brusqueries souvent
brutales du matre de Penhol.

Mais Marthe avait pour sa fille un amour exclusif sans doute. En ce
coeur plein il ne restait plus de place pour un sentiment secondaire.

Diane et Cyprienne ne se plaignaient point. C'taient toujours le
mme empressement et la mme ardeur. On et dit parfois, tant elles
gardaient de courage  aimer Madame, malgr sa froideur inflexible, on
et dit qu'elles pensaient que cette froideur tait feinte.

Elles avaient  peine connu leur mre, qui tait morte peu de temps
aprs leur naissance. Enfants, elles avaient t libres et mme un peu
abandonnes; jeunes filles, elles taient libres encore. Personne, au
manoir, ne s'avisait de contrler leurs actions. L'oncle Jean avait
en elles une pleine confiance. Le matre de Penhol n'exigeait rien
d'elles sinon parfois, le soir,  des intervalles de plus en plus
rares, quelques-unes de ces anciennes chansons bretonnes qu'elles
disaient en s'accompagnant de leurs harpes. Madame semblait affecter
de ne leur demander jamais compte de leur conduite.

Elles allaient et venaient, toujours seules, ou en compagnie d'tienne
et de Roger, qui passaient leurs jours  les poursuivre et qui ne les
trouvaient pas toujours, car l'existence de Diane et de Cyprienne avait
son ct mystrieux.

Elles n'avaient point de compagne de leur ge. Rien ne les appelait ici
plutt que l; rien ne les retenait au manoir, si ce n'est le dsir de
faire compagnie  Blanche, qui les aimait tendrement pour tout l'amour
qu'elles lui tmoignaient.

Elles taient les idoles des bonnes gens du pays, entre Redon et
Carentoir. On aimait Blanche, mais il y avait trop de respect dans
la tendresse qu'on lui portait. On ne la voyait pas assez souvent ni
d'assez prs, tandis qu'il ne se passait gure de journe sans que
les gens des villages voisins eussent occasion de saluer Diane et
Cyprienne. Et Dieu sait qu'ils les saluaient de bon coeur, les chres
filles, malgr leur costume de paysanne.

On les rencontrait le jour; et quelques-uns disaient que, la nuit
aussi, quand la lumire de la lune glissait, ple, sur la lande
solitaire...

Mais c'taient l des contes de veilles, o le fantastique et
l'impossible entraient  forte dose.

Ce qui tait bien certain, c'est qu'elles taient bonnes comme leur
pre, le meilleur des hommes, et comme leur dfunte mre, dont tout le
monde se souvenait; c'est qu'elles taient plus jolies que les anges
qu'on voyait sourire dans les tableaux de la paroisse; c'est qu'enfin
elles ressemblaient, au dire des vieillards,  ce fils an de Penhol,
beau et vaillant comme les hros des traditions antiques.

En revanche, Cyprienne et Diane n'avaient point su trouver grce
auprs de la _socit_. Le chevalier et la chevalire de Kerbichel,
les trois vicomtes, madame veuve Claire Lebinihic, les demoiselles
Baboin-des-Roseaux-de-l'tang, leur jeune frre Numa et autres notables
les tenaient au plus bas de leurs ddains. La Romance, l'Ariette et
la Cavatine dclaraient,  qui voulait les entendre, que ces petites
mendiantes, n'ayant ni sou ni maille, taient la honte du pays.

Elles dansaient comme des effrontes avec leurs jupes de cinq sous et
leurs bonnets ronds! Elles montaient  cheval et galopaient comme des
garons! Elles raclaient de la harpe, enfin,  la grce de Dieu, et
criaillaient de vieilles, vieilles chansons d'avant le dluge!

Haine d'artistes...

Les deux soeurs en avaient soulev de plus graves qui se taisaient et
qui attendaient. L'homme de loi le Hivain, surnomm Macrocphale, les
abhorrait pour cause; M. Robert de Blois et son domestique Blaise les
dtestaient cordialement; il n'y avait pas jusqu'au puissant marquis de
Pontals qui n'et contre elles une aversion bien dcide.

De tout cela elles ne s'inquitaient point trop en apparence. Elles
continuaient leur vie solitaire, et qu'on aurait pu croire occupe
 quelque oeuvre mystrieuse, si la frivolit de leur ge et leur
inaltrable gaiet n'avaient repouss bien loin ce soupon.

On les voyait, en effet, toujours joyeuses, comme si leur conscience
et souri sur la sereine beaut de leurs jeunes visages.

tienne seul et Roger avaient pu voir parfois, en des occasions bien
rares, leurs fronts soucieux...

Elles avaient alors  peu prs dix-huit ans. Toutes deux taient de ces
natures qu'il faut expliquer, parce qu'on ne les devine point. Malgr
leur extrme jeunesse, elles portaient un masque attach solidement. Ce
masque, c'tait leur gaiet mme.

Au temps o nous les avons vues, dans le salon de Penhol, poursuivre
avec Roger de Launoy leur causette enfantine, leur gaiet vive et
franche n'avait rien d'emprunt. La famille tait heureuse alors.
Madame avait bien quelque peine cache; le matre montrait bien parfois
des inquitudes et des soupons inexplicables, mais, en somme, le
seul mal que connussent les htes du manoir tait l'ennui monotone et
austre.

Maintenant tout avait bien chang! A ce calme plat de la vie
campagnarde, o l'existence est une longue apathie et o l'on arrive
 la vieillesse avant d'avoir vcu, avait succd comme une sourde
tempte.

Au dehors, il n'en paraissait trop rien. C'est  peine si quelques
symptmes vagues laissaient deviner aux bonnes gens d'alentour la
mortelle fivre qui minait la race de Penhol.

Au dedans mme, tous ne comprenaient pas galement la gravit du mal.
Mais Cyprienne et Diane avaient surpris, par hasard d'abord, puis par
l'effet de leur volont, des secrets terribles.

Elles voyaient, engage auprs d'elles, une lutte tnbreuse dont le
rsultat devait tre la ruine et le dshonneur de Penhol...

D'un ct se runissaient, ligus par l'intrt, Robert de Blois,
matre le Hivain, le vieux marquis de Pontals et d'autres allis
subalternes, tous gens actifs et pres  la cure, tous habiles,
audacieux et forts des avantages dj remports.

De l'autre, le matre de Penhol et Madame. Le matre n'avait jamais
t un esprit bien robuste; mais ces trois annes pesaient sur lui
comme un demi-sicle. Il n'tait plus que l'ombre de lui-mme. Le peu
d'nergie qu'il avait autrefois s'tait use par le dcouragement
et aussi par des habitudes d'ivresse, o il s'tait jet lchement,
comme en un refuge contre l'amertume de ses penses. Marthe de Penhol
tait, au contraire, un coeur haut et vaillant. Au premier moment,
elle s'tait place de front entre le matre et ses ennemis; mais,
 un instant donn, un coup mystrieux avait soudainement bris sa
rsistance. On et dit que son courage tait tomb devant quelque
talisman irrsistible. Elle ne se dfendait plus.

De sorte que les coups des ennemis ligus contre Penhol tombaient sur
un adversaire sans armes. La ruine avanait, avanait...

Il tait mme trange que le combat pt durer encore, et la chute de
la maison de Penhol et t consomme depuis longtemps si une main
mystrieuse, inconnue galement aux vainqueurs et aux vaincus, n'tait
venue retarder plus d'une fois le dnoment fatal du drame.

Cyprienne et Diane s'vertuaient dans l'ombre. Elles taient jeunes,
isoles; elles ignoraient la vie; mais, sous leur beaut gracieuse, il
y avait un courage viril.

Elles travaillaient, infatigables et alertes,  une tche qui et
pouvant des hommes forts.

Elles devinaient la haine qui s'envenimait autour d'elles; les conseils
ne leur avaient point manqu; car une voix prophtique, en qui elles
avaient confiance, leur avait souvent dit que la mort tait au bout de
ce combat dsespr.

La mort pour elles, si jeunes, si charmantes! Pour elles, qui
commenaient  aimer!...

Elles allaient foulant aux pieds toutes craintes.

Parfois,--quelle jeune fille n'a ses heures o le rve chri vient
caresser l'me et l'amollir?--parfois Diane entrevoyait l'avenir bien
heureux avec tienne, Cyprienne avec Roger; la faiblesse de la femme
prenait le dessus durant un instant; une larme glissait entre les cils
baisss de leurs beaux yeux. Mais cela durait peu; elles s'embrassaient
silencieusement, et ce baiser voulait dire: Pauvre soeur, tu es comme
moi, tu l'aimes, et tu n'auras pas le temps d'tre  lui.

Vous les eussiez vues alors, muettes et pensives, les bras entrelacs,
la tte incline...

Quand elles se redressaient, il y avait sur leurs fronts d'enfants une
intrpidit calme et sereine. Elles s'taient comprises; il fallait
combattre et combattre seules, car elles aimaient dj trop pour mler
Roger ou tienne  ces sourdes batailles o il s'agissait de mort.

Et, eussent-elles aim cent fois davantage, l'ide ne leur serait point
venue d'abandonner la tche commence.

D'ailleurs, il y avait des moments o elles espraient la victoire.
Et que de joie alors! Avoir sauv le matre qui avait t bon pour
leur enfance et qui donnait sa maison  leur vieux pre sans asile!
Avoir sauv Madame qui se mourait  souffrir d'une angoisse inconnue,
Madame, leur profond et tendre amour! Avoir sauv Blanche enfin, la
pauvre enfant, le doux ange de Penhol, sur qui planait aussi la menace
commune!

Quand ces espoirs venaient, elles ne voyaient plus le monceau
d'obstacles qu'il fallait soulever, et leur coeur, ivre, bondissait
d'allgresse par avance.

C'tait cela qui les soutenait. Le courage, si grand qu'on pt le
supposer, n'aurait point suffi; il fallait les illusions et l'esprance.

Et ici leur ignorance complte de la vie, et la simplicit qui leur
montrait au loin une route ouverte au travers de l'impossible, taient
puissamment aides par la nature romanesque de leur esprit.

Tout, depuis leur enfance, avait accru cette prdisposition qu'elles
avaient  compter avec le merveilleux.

Elles taient de ce pays o les traditions sont de beaux contes de
fes, et o les imaginations tristes et potiques tchent sans cesse
 soulever le voile qui recouvre les choses surnaturelles. Leurs
premires nuits avaient t berces par ces tranges rcits qui
pouvantent et charment les chaumires bretonnes. Nul enseignement
raisonn n'avait arrach ces germes qui, au contraire, avaient grandi
dans la libre solitude o s'tait passe leur enfance. Elles avaient
appris  lire dans les vieux livres de la bibliothque du manoir, qui
se composait presque entirement d'anciens pomes et de romans oublis
dans la poudre. Benot Haligan les avait tenues bien souvent sur ses
genoux, toutes petites qu'elles taient, et leur avait rcit, avec
sa voix profonde et son mlancolique sourire, les tranges lgendes
qui emplissaient sa mmoire. Enfin, il n'y avait pas jusqu'au souvenir
vivace, laiss dans le pays par leur oncle, l'an de Penhol, qui
n'et affect bizarrement leurs jeunes esprits.

On parlait de sa disparition mystrieuse, et l'on en parlait sans
cesse. Pour Diane et Cyprienne, c'tait l encore un roman, mais un
roman rel qui les touchait de prs, et leur servait de pont, en
quelque sorte, pour arriver  croire tout ce que disaient les vieux
livres de la bibliothque.

A mesure que les annes taient venues, leur foi s'tait nanmoins
modifie. L'lment intelligent et juste qui tait en elles avait fait
peu  peu la part de l'impossible et de l'absurde, mais l'amour du
merveilleux avait surnag.

Et par un singulier travail de leur pense, cette tendance, dsormais
indestructible en elles, s'tait dtourne des vieilles fables pour
arranger miraculeusement le prsent inconnu.

Il tait un lieu au monde qui leur apparaissait de loin, environn
d'un radieux prestige. Elles y rvaient la nuit et le jour. Elles le
voyaient  travers ce prisme ferique qui montrait jadis aux crdules
matelots de l'Espagne les prodiges de l'Eldorado. Ce lieu, c'tait
Paris.

On ne saurait dire prcisment d'o leur taient venues les ides
qu'elles se faisaient de Paris. Elles les avaient prises  et l,
rcoltant d'un ct un renseignement, de l'autre un mensonge. Elles
avaient cout d'abord les bonnes gens des environs, pour qui la
grande ville tait un pays plus lointain et plus invraisemblable que
l'Amrique, au temps de Christophe Colomb. Elles avaient interrog
la bibliothque, dont les bouquins, un peu plus avancs, leur
fournissaient des dtails tels quels. En outre, parmi les hobereaux
du voisinage, il en tait jusqu' deux ou trois qui se vantaient avec
orgueil d'avoir pass quinze jours, en leur vie, dans la capitale du
monde civilis.

Or les hobereaux qui ont fait le grand voyage ont une manire  eux
d'exagrer leurs impressions et d'enluminer la vrit.

Cyprienne et Diane en auraient pu apprendre bien plus long auprs de
Robert de Blois et des deux Pontals, mais une rpulsion nergique les
loignait de ces derniers, et Robert, qu'elles taient forces de voir
tous les jours, prenait plaisir  entasser fables sur fables.

Il en tait un peu de mme d'tienne Moreau, le jeune peintre. Certes,
ce n'tait point chez lui mauvais vouloir ou amour du mensonge, mais,
ds qu'il s'agissait de Paris, le regard des deux soeurs brillait et
s'animait; tienne les voyait couter avec une attention si passionne,
qu' son insu sa verve s'chauffait. Les couleurs du tableau
changeaient sous sa parole jeune et vive. Il aimait Paris, lui aussi,
et son souvenir avait des yeux de vingt ans. Malgr lui, la ralit
disparaissait sous un brillant manteau de posie.

Tant de notions diverses se mlaient et s'amoncelaient dans la mmoire
de Diane et de Cyprienne. Elles n'en oubliaient aucune, et les
gardaient jalousement au dedans d'elles-mmes comme un trsor cher.

Elles n'avaient nul moyen de distinguer le vrai du faux. Aussi loin que
pussent se porter leurs regards, nul point de comparaison n'existait
autour d'elles.

La plus grande ville qu'il leur et t donn de voir tait Redon, cit
de deux mille mes.

Il fallait que leur imagination bondt par-dessus toutes choses
connues, pour arriver  l'ide de Paris, et c'est justement dans ces
conditions particulires que l'imagination enivre s'exalte et peut
largir  l'infini l'horizon des rves.

Paris tait pour elles l'enfer et le paradis; tous les miracles y
devenaient possibles.

C'tait le grand trsor du monde, o chacun venait puiser,  proportion
de sa force, de son gnie ou de sa beaut.

Ce qu'on demandait en change  la beaut, au gnie ou  la force,
elles n'en savaient rien, elles n'avaient jamais song  s'en
instruire. Leurs yeux s'blouissaient  contempler ce magique royaume
de la gloire et de la richesse.

Bien souvent elles songeaient au bonheur de ceux qui pouvaient
lutter et vaincre dans cette arne splendide. L, on devenait riche,
puissant; on pouvait approcher du roi, dont elles entendaient parler
avec une religieuse emphase, et dont le pouvoir leur semblait gal 
celui d'un dieu.

On y arrivait pauvre; on en ressortait charg d'or...

Et leurs mains frmissaient d'envie  la pense de cet or conquis,
non pas pour elles, les pauvres enfants, mais pour Penhol, que
n'oubliaient jamais leurs mes dvoues...

Hlas! il y avait si loin de Glnac jusqu' Paris! Et puis, il aurait
fallu abandonner leur tche, dserter le poste qu'elles s'taient
assign, quitter leur vieux pre, et Madame, et l'Ange, qu'elles
devaient dfendre et protger.

C'tait impossible!

Pourtant elles y songeaient sans cesse, car,  leur ge, l'impossible
n'arrte jamais le dsir; elles nourrissaient avec amour de folles
ides qui leur semblaient tre le comble de la sagesse; sur des bases
navement insenses, elles btissaient de beaux plans raisonnables.

Et, comme elles avaient entendu dire que l'art tait un sr moyen de
vaincre dans ce grand tournoi, si confus et si brillant  leur pense,
elles quittaient leurs couches bien souvent ds l'aube pour se glisser
dans le salon de Penhol, et chercher avec ardeur sur leurs petites
harpes des accords nouveaux...

Pauvres filles! Les provinces sont pleines d'aspirations pareilles,
avec moins de candeur ignorante et quelques notions de plus sur les
mystres de la vie parisienne.

Et les cent routes qui dbouchent dans la ville immense amnent chaque
jour bien des vierges, entranes par l'ardent et vague espoir. Elles
sont belles, jeunes; l'avenir est vaste; la vie sourit au-devant
d'elles. Combien vont rester mortes sur le champ de bataille! combien
vont retourner sur leurs pas, brises, avec la honte sur le front et
dans le coeur!

Au village, les mres ont raison quand elles disent tremblantes et
ples:

Paris est un monstre qui dvore les jeunes filles.

Mais les mres parlent en vain, depuis que le monde est monde...

       *       *       *       *       *

Cyprienne et Diane taient entres sans bruit dans la chambre de
l'Ange; elles venaient s'informer et savoir si l'accident du bal
n'avait pas eu de suites.

Elles ne virent rien d'abord en dpassant le seuil, parce que la
chambre tait claire seulement par les reflets de l'illumination du
dehors; mais, tandis qu'elles s'avanaient sur la pointe des pieds,
elles avaient entendu la respiration pnible et oppresse de Madame.

Elles s'taient arrtes auprs du fauteuil o Marthe de Penhol
s'tait laisse choir, aprs avoir dpos Blanche endormie sur son lit.
Marthe se croyait seule et ne retenait point les paroles dsoles qui
tombaient de sa bouche parmi ses sanglots.

Cyprienne et Diane avaient leurs yeux pleins de larmes. Elles
coutaient, navres, n'osant ni se retirer, ni arracher Madame  sa
rverie douloureuse.

Elles s'taient mises  genoux, et ce fut seulement lorsque Madame se
dcouvrit le visage qu'elles annoncrent leur prsence en mettant leurs
lvres sur ses mains ples et froides.

Le premier mouvement de Marthe de Penhol fut tout entier  l'effroi.

Elle tressaillit, et poussa un cri touff.

--Y a-t-il longtemps que vous tes ici?... murmura-t-elle; ai-je
parl?...

Les deux filles de l'oncle Jean serraient ses mains contre leur coeur.

--Dieu nous garde de surprendre vos secrets, madame! rpondit Diane
d'une voix douce et triste; nous avons entendu seulement que vous
disiez: Je suis seule... je n'ai personne pour me dfendre et pour
m'aimer!... Mon Dieu, mon Dieu! vous ne pensez jamais que nous sommes
l! nous, qui vous aimons tant!... nous, qui voudrions donner notre vie
pour vous!...




VI

UN COIN DU VOILE.


Diane et Cyprienne fixaient sur Madame leurs yeux humides. Leur me
tout entire tait dans ce regard.

Il y avait, au contraire, sur le visage de Marthe de Penhol, de
l'hsitation et de la contrainte. Et quiconque aurait assist  cette
scne, sans connatre le fond du coeur de Marthe, se ft demand
assurment pourquoi tant de froideur obstine chez cette femme si
gnreuse et si bonne, vis--vis de deux pauvres enfants qui semblaient
implorer chaque jour,  genoux, un peu de sa tendresse.

Que Marthe prfrt son enfant  elles, on ne pouvait s'en tonner,
mais elle aimait l'oncle Jean; pourquoi ce front svre et glac chaque
fois que les filles du bon vieillard s'approchaient d'elle?

Ce ne pouvait tre un pur caprice. Les bonnes langues de la _socit_
disaient bien que Madame tait jalouse et qu'elle enrageait, suivant
l'expression des trois Grces Baboin, de voir les _petites mendiantes_
surpasser en beaut l'hritire de Penhol. Mais le moyen de souponner
un sentiment si bas dans l'me haute et digne de Marthe!...

Il y avait de quoi, pourtant, tre jalouse. L'Ange de Penhol mritait
bien son nom. Impossible de rver une figure plus virginale et plus
cleste. Mais, dans la rgularit mme de ce visage exquis, un peu de
monotonie s'engendrait. L'ensemble de ses traits mignons rvlait une
langueur paresseuse qui se retrouvait dans la dmarche, dans la pose,
partout. Le piquant, d'ailleurs, pouvait manquer  sa physionomie trop
douce, dont les lignes se fondaient, effaces, sous les masses de cette
chevelure blonde, ple et presque divine aurole qui donnait au front
de l'enfant une srnit uniforme et inaltrable.

Chez les filles de l'oncle Jean, au contraire, tout tait mouvement,
vie, force, jeunesse. Leurs tailles sveltes et souples avaient une
lasticit pleine de vigueur. C'taient les vierges robustes et
hardies, qui pouvaient s'asseoir d'un bond sur la croupe nue des
chevaux du pays et courir, franchissant haies et palissades, sans
autre frein que la sauvage crinire de leurs montures. C'taient aussi
les vierges timides, vives  sourire et promptes  rougir, moqueuses
parfois, aimantes toujours, fougueuses  chercher le plaisir et
ardentes  poursuivre le mystre inconnu de la vie.

Romanesques et gaies  la fois, sensibles  l'excs et fermes pourtant
 l'occasion comme des hommes courageux; de bonnes filles avec cela,
simples, franches, le coeur sur la main, et dignes pourtant quand il
le fallait: de vraies Penhol, ma foi! sachant redresser leurs ttes
fires et mettre je ne sais quel ddain victorieux dans leurs jolis
sourires...

Et si vous les eussiez vues, que d'lgance vritable et choisie sous
leurs petits costumes de paysannes! Malgr leurs jupes courtes et leurs
souliers  boucles, malgr les petits bonnets ronds, sans rubans ni
dentelles, qui avaient peine  retenir la richesse prodigue de leurs
chevelures, il tait bien impossible de se mprendre. C'taient des
demoiselles! O avaient-elles pris cette grce noble et aise, ce
charme indicible qui se respire comme un parfum et qu'on ne peut point
dfinir, ces _manires_, pour emprunter encore une fois le langage des
trois demoiselles Baboin? On ne savait.

Il fallait fermer les yeux ou avouer qu'elles taient adorables, et que
jamais jeunes filles n'avaient possd plus de franches sductions,
plus d'entranements chastes, plus de brillant, plus de piquant, plus
de nafs pouvoirs d'ensorceler les coeurs.

Et cependant, il n'y avait point foule de soupirants autour d'elles.
Roger aimait Cyprienne; tienne aimait Diane: c'tait tout. Les autres
jeunes gens de la contre taient de braves gaillards qui voulaient
pouser _quelques sous_, pour vivre et vieillir, en honntes crustacs,
dans les gros souliers de leurs aeux. Nulle part, en ce monde, ft-ce
dans la Chausse-d'Antin ou dans le quartier de la Banque, ft-ce mme
dans ces ruelles du vieux Paris o moisit l'usure crochue, on ne compte
si bien qu'aux champs.

Le spectacle de la belle nature lve l'me et dtourne des mariages
d'amour. Chlo avait des rentes; Estelle tait une hritire. Sans
cela, Nmorin ni Daphnis ne leur eussent point fait la cour. C'est la
civilisation qui a trouv le roman. Les sauvages ne marchandent-ils
pas, quand il s'agit d'pouser, comme s'il tait question de se donner
une jument ou douze chvres?

Or Cyprienne et Diane ne possdaient pas un pouce de terre au soleil.
Elles n'taient point le fait des jeunes messieurs de Glnac, de Bains
ou de Carentoir, qui pouvaient dcemment demander mieux...

Dans tout ce que nous venons de dire, nous avons toujours parl
d'elles collectivement; cependant, il y avait entre elles de grandes
diffrences. Elles se ressemblaient bien coeur pour coeur; mais leur
visage et leur esprit n'taient point pareils.

Diane tait plus grande que sa soeur, plus srieuse et peut-tre plus
belle. Ses beaux cheveux, d'un chtain fonc, se bouclaient autour d'un
front fier et pensif, qui prenait un rayonnement de grce irrsistible
au moindre sourire. Ses grands yeux bruns, que la gaiet faisait si
doux, rvaient souvent et perdaient dans le vide leur regard voil. Il
y avait dans ses traits, parmi les indices d'une simplicit presque
enfantine, une intelligence vive et forte, et surtout une volont
virile.

Cyprienne rflchissait moins, et riait davantage. Elle avait de
ces yeux, d'un bleu obscur, qui petillent et rjouissent la vue. Sa
physionomie exprimait la gaiet jointe  une ptulance fougueuse.

Quand on les voyait spares, l'oeil saisissait entre elles une
ressemblance trs-frappante; quand elles se trouvaient l'une prs
de l'autre, cette ressemblance disparaissait, et l'on s'tonnait de
chercher en vain ce qu'on avait cru voir. C'est qu'elles taient, en
quelque sorte, et nous l'avons dit dj, spares par un type commun
duquel se rapprochait, par des cts divers, l'un et l'autre de leurs
jolis visages. Et l'on ne pouvait les comparer  ce type qui n'existait
plus...

Agenouilles, comme elles l'taient en ce moment, aux deux cts du
fauteuil de Madame, l'esprit aurait cherch naturellement dans les
beaux traits de Marthe de Penhol ce lien mystrieux dont nous parlons;
mais Marthe ne ressemblait  aucune des deux soeurs: elle n'tait
Penhol que par alliance.

Diane et Cyprienne tenaient toujours ses mains presses contre leur
poitrine. Madame gardait le silence; ses yeux restaient baisss; sa
froide contrainte ne l'abandonnait point.

--Nous serions si heureuses de nous dvouer pour vous! reprit Diane.

--Mourir!... vous dvouer!... murmura Marthe de Penhol; ce sont des
ides tranges que vous avez l, mes filles!...

Elle ajouta en essayant de donner  sa voix un accent de plaisanterie:

--On dirait que vous vous croyez dans quelqu'un de ces vieux chteaux
o les flons chevaliers de vos romans enchanent et torturent de
pauvres victimes...

--Nous vous voyons si souvent pleurer!... interrompit Diane.

Madame retira sa main.

--Vous tes curieuses, mes filles, dit-elle avec scheresse, et je
trouve que vous voyez trop de choses!

Cyprienne rougit, blesse. Le front de Diane devint ple.

--Il faut nous pardonner, dit-elle d'un ton soumis; quand vous
tes triste, il nous semble que votre souffrance est  nous... Ah!
que n'tes-vous heureuse, madame! nous vous laisserions tout votre
bonheur!...

L'motion commena  percer sous la froideur de Marthe; son regard
glissa, malgr elle, entre ses paupires demi-closes, et partagea entre
les deux jeunes filles une oeillade furtive.

Diane et Cyprienne n'osaient point relever les yeux. Le joli front de
Cyprienne se teignait encore de ce rouge vif qui monte du coeur froiss
au visage. La figure de Diane n'exprimait que respect et douceur.
Mais quelle que ft la diffrence de leurs impressions prsentes, le
dvouement gal et profond qui tait au fond de leur me se lisait 
travers la rancune enfantine de Cyprienne comme sur la belle patience
de Diane.

Cyprienne n'avait point parl encore; Diane, qui devinait sur sa lvre
mutine un mot de reproche prt  s'lancer, l'arrta du geste et reprit:

--Si nous nous trompons, madame, et Dieu le veuille, je vous en prie,
ne soyez pas fche contre nous!...

Tandis qu'elles avaient les yeux baisss, Marthe de Penhol se pencha
au-dessus d'elles et les baisa toutes deux. Elles tressaillirent;
Cyprienne ne put retenir un petit cri de joie.

--Pauvres enfants!... dit Marthe, je ne suis pas fche contre vous...
mais, croyez-moi, jouissez en paix des plaisirs de votre ge...
Parfois, les annes insouciantes et bonnes sont bien courtes pour nous
autres femmes!... Qui sait si demain vous ne commencerez pas  penser
et  souffrir?... Jusque-l, pauvres enfants, n'essayez pas de deviner
une peine que vous ne pourriez point soulager... L'heure viendra pour
vous comme pour toutes, mes filles, ajouta-t-elle plus tristement;
pourquoi la devancer?... Avez-vous donc tant de hte de souffrir?...

--Nous vous aimons, madame..., rpondit Diane.

Marthe retira celle de ses mains que tenait la jeune fille pour la
porter lentement  son front, comme on fait quand la migraine aigu et
lourde accable le cerveau.

--Nous vous aimons, rpta Diane, et,  cause de cela, l'heure est
venue dj pour nous de penser et de souffrir.

Ses paupires ne se baissaient plus, et ses grands yeux humides se
relevaient sur Marthe de Penhol.

Cyprienne laissait dire Diane, parce qu'il lui semblait que c'tait son
propre coeur qui parlait. Elle se sentait trop tourdie pour risquer
une parole devant cette pauvre femme que l'excs de son malheur rendait
ombrageuse et dfiante, mais elle enviait tout bas le rle de sa soeur,
et se payait de son silence, la petite jalouse, en tenant ses lvres
colles sur la main de Madame.

Celle-ci n'avait pas voulu soutenir le regard de Diane, qui tait une
muette question.

--Vous me croyez donc bien malheureuse?... murmura-t-elle en baissant
les yeux  son tour.

Et comme Diane tardait  rpondre, cette fois Cyprienne rpta tout bas:

--Oh oui! bien malheureuse!...

Madame lui retira sa main.

--Qui vous a dit cela? demanda-t-elle en retrouvant son accent de
scheresse.

La pauvre Cyprienne rougit, et demeura muette.

--Vous m'piez!... reprit Madame; j'ai cru dj m'en apercevoir plus
d'une fois... Je vous dfends de m'pier!

Une larme roula sur la joue de Cyprienne.

Diane regardait toujours Madame avec ses grands yeux tristes et doux.

--Si vous m'aimez, poursuivit Marthe qui changea encore de ton, je vous
en prie, mes filles, ne cherchez pas  savoir!...

--Oh! madame! madame!... interrompit Cyprienne baigne de pleurs, vous
voulez donc nous ter jusqu' la possibilit de vous dfendre?...

Marthe se redressa plus inquite.

--Et Blanche! continua Cyprienne qui ne voyait plus les signes de sa
soeur; notre pauvre ange! Hlas!... a-t-on besoin d'pier, madame,
quand tout ici menace et parle de malheur?

Marthe jeta un coup d'oeil furtif vers le lit o Blanche sommeillait
paisiblement.

--Savez-vous donc quelque chose? pronona-t-elle d'un ton si bas que
les deux jeunes filles eurent peine  l'entendre, quelque chose sur
Blanche de Penhol?...

--Oui..., rpondit Cyprienne.

--Non!... rpliqua Diane d'un accent qui avait quelque chose
d'imprieux.

Cyprienne arrta au passage les paroles qui allaient s'chapper de sa
lvre. Les deux soeurs s'aimaient trop pour qu'il n'y et pas entre
elles galit parfaite; nanmoins,  cause de cette tendresse mme,
Cyprienne reconnaissait volontiers la prudence suprieure de Diane, et
ne refusait jamais de se laisser guider par elle.

Lorsque Cyprienne se laissait emporter par la fougue tourdie de sa
nature, un mot de Diane suffisait toujours pour la retenir.

L'attention de Madame tait cependant excite vivement. Elle attendait,
les yeux fixs sur Cyprienne. Comme celle-ci gardait le silence, Marthe
tourna vers Diane son regard o il y avait une dfiance mle de
reproche.

--Votre soeur allait m'avouer la vrit..., dit-elle; vous tes experte
aux belles protestations, Diane... mais il ne faut pas toujours vous
croire.

Cyprienne, qui tait toujours  genoux, se dressa sur ses pieds, le
rouge au front. Ses jolis sourcils se froncrent.

--Oh!... dit-elle en contenant sa voix, si une autre que vous, madame,
accusait ma soeur de mensonge...

Marthe de Penhol eut comme un sourire  voir l'lan de cette ardente
affection.

--J'ai tort..., murmura-t-elle, et vous avez raison de vous aimer, mes
filles.

Elle tendit ses mains aux deux soeurs. Cyprienne s'tait dj remise 
genoux.

La dlicate intelligence de Diane lui disait qu'il fallait nanmoins
une explication  ce _oui_ et  ce _non_, tombs en mme temps de ses
lvres et de celles de sa soeur.

--Comme le visage de notre ange est beau dans son sommeil! dit-elle en
couvrant sa jeune cousine d'un regard ami et tendrement protecteur.
Nous n'avons pas le droit de dire que nous l'aimons autant que vous,
madame, puisque vous tes sa mre... Mais Cyprienne qui se tait
maintenant, timide, sait parler mieux que moi, quand nous sommes seules
toutes deux... Combien de fois a-t-elle souhait que Dieu ft deux
parts de notre avenir!... et que, pour notre chre Blanche, il pt
garder toutes les joies et tout le bonheur!... Vous demandiez tout
 l'heure si nous savions quelque chose sur elle... Ma soeur vous a
rpondu oui... C'est que notre oreille entend de bien loin ds que l'on
prononce le nom de Blanche!... Oh! croyez-nous, madame, ce n'est point
curiosit vaine... quand on parle de l'Ange ou de sa mre, c'est notre
coeur qui coute... Nous ne savons rien, sinon ce qui se dit chez les
pauvres mtayers des alentours et dans le salon mme de Penhol...

--Et que dit-on? demanda Madame.

--On dit que l'Ange est une belle jeune fille, douce et bonne comme le
nom qui lui fut donn... mais on parle de mystrieux malheurs suspendus
au-dessus de sa tte... On rpte tout bas que les mauvais jours sont
venus pour la race de Penhol... On raille au salon, dans les fermes on
s'attriste, car les bonnes gens se souviennent de tous les bienfaits
rpandus sur le pays par la main de Penhol, depuis nos grands aeux
qui possdaient toute la contre, jusqu' notre oncle Louis, que Dieu
protge dans son exil!

--L'avenir n'appartient  personne..., murmura Madame; mais, dans le
prsent, ne dit-on pas que la fille de Ren de Penhol est heureuse et
riche?

Diane secoua la tte lentement et garda le silence.

--Rpondez!... reprit Madame; je vous en prie... et je le veux!

--Ce sont de vagues bruits, rpliqua enfin Diane. On dit que l'avenir
assombrit dj le prsent; on dit que Blanche est en effet aujourd'hui
heureuse et riche... du moins on est bien sr qu'elle l'tait hier...
mais on se demande si elle le sera demain...

Marthe tait ple. Sa voix trembla lorsqu'elle demanda encore:

--Et sur quoi se fondent tous ces bruits, ma fille?

--Au salon, personne ne le dit, repartit Diane; dans les fermes, on
rpte que le jour o les trangers sont entrs au manoir fut un jour
de maldiction et de malheur!...

--Ce qui se passe ici est-il donc dj la fable du pays? murmura
Marthe, tandis que la honte mettait un fugitif incarnat  sa joue.

--Nous sommes vos nices, madame, rpondit la jeune fille; chacun nous
parle avec respect  cause de vous... On se borne  nous dire que cet
homme et cette femme sont la cause de tout le mal... C'est elle qui
entrane le matre  sa ruine... C'est lui qui a ramen au manoir
l'ennemi mortel de nos pres... Pontals, dont le fils parle dj comme
s'il tait possesseur des biens de Penhol.

Diane s'arrta. Madame sembla hsiter et faire sur elle-mme un effort
pnible.

--Et le nom de cet homme, dit-elle en baissant les yeux, n'est-il
jamais prononc, que vous sachiez, en mme temps que mon nom?...

--Au salon, peut-tre... Chez les anciens vassaux de Penhol, qui donc
oserait joindre le nom d'un homme dtest comme un dmon au nom de la
femme que tous vnrent  l'gal d'une sainte?

Une autre question se pressait sur les lvres de Madame. Diane la
devina, et rpondit  voix basse:

--Je n'ai jamais rien entendu moi-mme  ce sujet... mais Cyprienne...

Madame se tourna vivement vers cette dernire.

--Ce sont des menteurs!... s'cria la jeune fille; des menteurs et des
mchants!... Je n'ai pas bien compris leurs paroles, mais voici ce
qu'ils disaient:

--Le matre de Penhol ne peut rien refuser  M. Robert, et M. Robert
veut que l'Ange de Penhol soit sa femme...

Jusque-l, je comprenais bien, mais ils disaient encore:

--Madame est dans le mme cas que le matre, elle ne peut pas dire
non... Pourtant, comme elle est fire et que les femmes bravent tout
quelquefois quand il s'agit de leur enfant, M. Robert s'est arrang
pour que Marthe de Penhol ne pt faire autre chose que de mettre dans
sa main la main de mademoiselle Blanche.

--C'est donc bien lui!... murmura Madame sans savoir qu'elle parlait.

Ses yeux taient fixes, et ses mains froides tremblaient dans les mains
des deux jeunes filles.

Elle se leva brusquement et s'approcha du lit de Blanche.

Un instant elle contempla le visage tranquille et pur de l'enfant, qui
semblait sourire.

--Venez!... dit-elle d'une voix brve et sourde.

Cyprienne et Diane s'avancrent obissantes.

--A genoux!... reprit Marthe.

Les deux soeurs s'agenouillrent.

Marthe dit encore:

--Priez!...

Puis elle ajouta avec exaltation:

--Priez du fond du coeur et comme vous n'avez jamais pri en votre
vie!... Vous dites que vous m'aimez... vous dites que vous voudriez
donner pour moi votre sang et votre bonheur!... Eh bien! priez Dieu
qu'il prenne votre bonheur et votre sang pourvu que ma fille soit
heureuse!

Diane et Cyprienne joignirent leurs mains et rptrent du fond du
coeur la prire que leur dictait Madame.

Celle-ci appuyait son front baign de sueur contre la couverture de son
lit, et murmurait dans ses sanglots dchirants:

--Tout pour elle, mon Dieu!... Tout pour elle!... Ayez piti de mon
enfant!...

Quand elle se releva, ses yeux taient secs, et un rouge vif colorait
son visage. Diane et Cyprienne l'examinaient  la drobe avec
inquitude. Il leur semblait voir dans ses yeux une sorte d'garement.

Elle contemplait toujours Blanche, mais froidement, comme si elle n'et
point su ce qu'elle faisait.

--Votre vie, dit-elle enfin d'une voix change, votre sang et votre
bonheur!... Tout pour elle!... Pourquoi cela?...

--Parce qu'elle est votre fille..., murmura Cyprienne.

--Ma fille!... rpta Marthe qui semblait ne plus comprendre.

--Parce qu'elle est adore, ajouta Diane tristement, et qu'on ne nous
aime pas!...

Marthe jeta sur elles tour  tour un regard si trange et si brlant,
que les deux jeunes filles tressaillirent jusqu'au fond de l'me.

--On ne vous aime pas?... pronona Marthe d'un accent plaintif et doux:
c'est vrai!... pauvres enfants, on ne vous aime pas!...

Un sourire indfinissable vint se jouer autour de sa lvre. Elle les
attira vers elle d'abord tout doucement; puis, d'un geste plein de
vhmente passion, elle les pressa toutes deux contre sa poitrine
haletante.

--Oh!... oh!... fit-elle en couvrant de baisers leurs fronts unis.

Puis, sa voix clatant malgr elle:

--On ne vous aime pas!... s'cria-t-elle avec folie, on ne vous aime
pas, vous!... Oh! mon Dieu! m'avez-vous faite assez malheureuse!...

Diane et Cyprienne demeuraient muettes d'tonnement. Elles ouvraient
de grands yeux pour regarder Madame, dont la joue se couvrait d'une
rougeur ardente et dont l'oeil tait de feu.

Dans leur surprise, il y avait de la frayeur et aussi de vagues espoirs.

Elles sentaient battre avec violence le sein de Madame, dont les bras
tremblaient.

--coutez-moi!... reprit Marthe, le moment est venu... Il faut tout
vous dire!... Sait-on qui est la plus aime des trois filles de
Penhol? coutez!... coutez!... Les yeux de la pauvre femme ont
pleur; son coeur a saign! Quand vous dormez, voyez-vous parfois votre
mre en songe?...

Diane cherchait  comprendre. Cyprienne coutait comme on suit un rve.

Avant qu'elles pussent rpondre, Madame reprit encore d'une voix plus
sourde et en perdant son regard plus troubl dans le vide:

--Pauvre femme!... pauvre mre!... coutez!...

Elle s'interrompit; sa bouche resta entr'ouverte. Les deux jeunes
filles, qui attendaient, la sentirent chanceler. Son visage se couvrit
tout  coup d'une pleur livide.

Les jeunes filles n'eurent que le temps de la soutenir. Elle
s'affaissa, faible et prive de mouvement, entre leurs bras.

Diane et Cyprienne la dposrent sur un sige. Elle n'avait point perdu
le souffle, mais on et dit une morte, tant son corps immobile tait
glac.

Durant quelques minutes, les deux filles de l'oncle Jean s'empressrent
autour d'elle. Au bout de ce temps, la poitrine de Madame se souleva
en un long soupir; ses yeux tombrent sur Diane et Cyprienne qui
interrogeaient avec effroi son visage.

--Vous voil!... dit-elle, pourquoi n'tes-vous pas  danser?...

Sa voix tait calme et froide.

Les deux jeunes filles ne savaient que rpondre.

--Le bal est-il donc fini dj?... reprit Marthe.

Il y avait entre sa froideur prsente et la fivre qui l'emportait
nagure un contraste trange. videmment, elle ne se souvenait plus...

Diane fit effort pour oser. Elle prit la main de Madame et la baisa
respectueusement.

--Il y a longtemps que nous sommes ici..., murmura-t-elle; nous
parlions de vous, madame, et du danger qui menace votre fille...

Marthe sourit d'un air incrdule.

--Nous parlions de cela!... rpta-t-elle; un danger pour Blanche!...
Qui donc serait assez cruel pour s'attaquer  une pauvre enfant?

Elle se tourna vers le lit de l'Ange, dont le sommeil paisible n'avait
point t troubl.

--Des dangers!... rpta-t-elle en touchant du doigt la joue de Diane
avec un sourire protecteur et distrait, les jeunes filles se font comme
cela des ides!... Allez rire et danser, mes enfants... Il n'y a de
malheurs et de mystres que dans vos petites ttes folles!... Voici
notre Blanche gurie... Allez dire l-bas aux musiciens de jouer leur
air le plus joyeux... Puisque Penhol donne bal, il faut que ses htes
s'amusent!




VII

SOUS LA TOUR-DU-CADET.


Cyprienne et Diane venaient de quitter la chambre de l'Ange. Elles
marchaient cte  cte, sans se parler, le long des corridors
du manoir. Il ne faisait pas un souffle d'air au dehors, et les
illuminations du jardin restaient intactes. Des fentres de la galerie,
on pouvait voir les longues lignes de lumire qui marquaient les alles
et le cercle plus brillant du salon de verdure.

On entendait, dans cette dernire direction, comme un bruit sourd de
casseroles fles, domin par des cris dchirants et insenss. C'tait
mademoiselle Hlose Baboin-des-Roseaux-de-l'tang, la Cavatine, qui
chantait son grand morceau d'opra avec accompagnement de guitare.

En coutant ces prodigieuses clameurs, un tranger n'aurait pas manqu
de concevoir des ides sinistres et de penser  quelque attentat commis
dans le voisinage; mais les deux filles de l'oncle Jean ne pouvaient
point s'y mprendre; elles connaissaient trop la voix de la plus jeune
et de la plus timide des Grces Baboin.

Au lieu d'obir  l'injonction de Madame, en rentrant dans le jardin
pour gagner le bal, elles descendirent l'escalier menant  la cour.
Les domestiques taient tous dans l'aire; la cuisine et l'office se
trouvaient dserts. Diane et Cyprienne sortirent du chteau, sans tre
aperues, par la porte de la cour.

Cette issue donnait sur le seul chemin praticable aux voitures, et
pouvant conduire du Port-Corbeau  Penhol. Il descendait la monte en
zigzag, pour luder la pente, et coupait en dix endroits diffrents le
taillis de chtaigniers.

Diane et Cyprienne suivirent le chemin qui longeait d'abord, pendant
une centaine de pas, cette robuste et gothique muraille, aboutissant
d'un ct  la Tour-du-Cadet, et, de l'autre, servant de terrasse aux
jardins de Penhol.

Elles marchaient lentement, perdues qu'elles taient dans leurs
rflexions. Aucune d'elles n'avait rompu encore le silence.

Elles songeaient  ce qui venait de se passer dans la chambre de
l'Ange. Bien des fois dj, elles avaient surpris la douleur de
Marthe de Penhol; mais qu'il y avait loin de ce qu'elles avaient vu
jusqu'alors  ce qu'elles venaient d'entendre et de voir! Qu'il y avait
loin des larmes de Madame, silencieuses et rsignes,  ce transport
subit,  ces paroles fivreuses,  ce dlire!

Et ces paroles entendues, que signifiaient-elles?...

Qu'y avait-il au fond de ce mystrieux dsespoir, dont l'objet apparent
n'tait plus ni le danger de Blanche, ni la ruine prochaine de
Penhol?...

Un instant, elles avaient pu croire que cette angoisse fougueuse se
rapportait  elles, Diane et Cyprienne. N'tait-ce pas en les pressant
contre son coeur avec ivresse que Marthe avait prononc ces bizarres
paroles?

Les pauvres enfants, qui mendiaient chaque jour  genoux quelque
distraite caresse, avaient pu se croire un instant adores  l'gal de
Blanche elle-mme!

Mais ce n'avait t qu'un instant. Aprs cet ardent baiser qui les
avait runies sur le sein palpitant de Marthe, quel froid sourire et
quels mots glacs! Bien qu'elles fussent habitues  l'indiffrence,
il leur semblait qu'on les avait congdies, cette fois, avec plus de
ddain encore qu' l'ordinaire.

Que croire? Cyprienne avait beau mettre son esprit  la torture, elle
cherchait en vain. Diane elle-mme perdait l'effort de son esprit
clairvoyant et subtil  vouloir soulever le voile.

Parfois, elle croyait entrevoir le mot de l'nigme; mais c'tait une
chose si invraisemblable, si impossible!...

Diane repoussait la supposition accueillie; elle retombait au plus
profond de ses doutes, et se retrouvait en face du problme insoluble.

Que croire? Rien, hlas! sinon que Madame, outre les douleurs qu'elles
avaient dj devines, avait une autre torture plus mystrieuse encore,
et qu'il ne fallait point esprer de gurir!...

Elles allaient la tte penche; leurs mains s'taient unies  leur
insu, et bien qu'elles ne se parlassent point, leurs penses se
rpondaient.

Au moment o elles arrivaient sous la partie des anciennes
fortifications qui servait maintenant de terrasse aux jardins du
manoir, elles s'arrtrent toutes deux d'un mouvement brusque et
commun.

Elles prtrent l'oreille.

Des voix se faisaient entendre sur la terrasse, et quelques mots
descendaient jusqu' elles.

Elles relevrent la tte. La saillie de la muraille leur cachait les
illuminations du jardin; mais les mille feux allums le long des alles
mettaient un rayonnement dans l'atmosphre paisse et lourde. Il y
avait comme un fond lumineux derrire la ligne noire de la terrasse.

Sur ce fond, Cyprienne et Diane virent se dtacher deux ttes connues.
C'taient tienne et Roger qui poursuivaient l leur conversation
entame dans le jardin.

Nous savons que les noms des deux filles de l'oncle Jean revenaient
bien souvent dans leur causerie. Diane et Cyprienne ne pouvaient saisir
le sens des paroles, mais elles entendaient leurs noms prononcs, et
toutes deux restaient.

Elles taient bien jeunes. A l'ge qu'elles avaient, il faut peu de
chose pour faire diversion aux proccupations les plus graves.

A se voir ainsi, par hasard, aux coutes, la gaiet naturelle de
leur caractre revenait au galop. Quand c'tait Roger qui parlait,
un sourire se jouait autour des jolies lvres de Cyprienne; quand la
voix d'tienne se faisait entendre, la charmante figure de Diane
s'clairait  son tour.

Elles aimaient toutes deux; peut-tre aimaient-elles bien plus qu'elles
ne le croyaient elles-mmes.

Il y avait dj plusieurs minutes qu'elles taient l, coutant et
tchant de relier en se jouant les lambeaux de phrases qui tombaient
jusqu' elles, lorsque tienne et Roger s'accoudrent sur la balustrade
de la terrasse. Les deux jeunes filles se rapprochrent davantage de
la muraille et se cachrent parmi les touffes d'pines et de houx qui
en masquaient les fondements. Dans cette nouvelle position, elles
pouvaient tout entendre.

Aussi, lorsque tienne annona son dpart pour Paris, un cri
d'tonnement douloureux s'chappa de la poitrine de Diane.

Ce cri fut entendu par tienne et Roger, qui se penchrent vivement en
dehors de la balustrade; mais dj les deux jeunes filles se perdaient
derrire les branches du taillis.

Diane courait, entranant maintenant sa soeur  travers les pousses
des chtaigniers. On aurait pu croire qu'elle avait un but qu'il lui
fallait atteindre  tout prix. Et pourtant elle ne savait pas o elle
allait.

Cyprienne la suivait en silence.

En quelques minutes, le taillis fut travers. Les deux soeurs se
trouvaient de l'autre ct de la maison, au bout de l'antique muraille
et sous la Tour-du-Cadet, dont les crneaux  jour surplombaient
au-dessus de leurs ttes.

Diane s'arrta, essouffle. Elle porta la main  son front brlant,
puis  son coeur qui battait douloureusement.

--As-tu entendu?... murmura-t-elle.

--J'ai entendu, rpondit Cyprienne; ma pauvre soeur!...

Elle voulut lui prendre la main; Diane se jeta dans ses bras en
pleurant.

--Demain..., disait-elle parmi ses larmes, dans quelques heures, je
l'aurai vu pour la dernire fois!... Oh! sait-on comme on aime?... Hier
j'aurais cru pouvoir sourire en parlant de son dpart!...

--Si tu lui disais de rester..., murmura Cyprienne, il resterait.

Diane garda le silence. Un instant, les deux soeurs se tinrent encore
embrasses; puis Diane se redressa tout  coup. Elle essuya ses yeux o
restaient quelques pleurs.

--Non, non! dit-elle; je ne lui demanderai pas de rester!... Autour
de nous il n'y a que malheur... Ce malheur est  nous, qui sommes
les filles de Penhol; pourquoi le faire partager  ceux que nous
aimons?... Qu'il parte, dt-il m'oublier!... Si Dieu exauce mes
prires, il sera bien heureux...

Tandis qu'elle parlait, sa belle tte intelligente et pensive
s'inclinait sur sa poitrine. Il y avait dans sa voix un accent de
tristesse profonde. Elle sentait aujourd'hui, pour la premire fois
peut-tre, qu' son insu son coeur s'tait donn tout entier.

Cyprienne faisait un retour sur elle-mme, et songeait en frmissant
que Roger pourrait partir aussi  son tour.

Elle cherchait en vain quelque bonne parole d'esprance et de
consolation. Ce fut Diane qui rompit le silence. Sa voix tait change.
Une fermet grave remplaait la mlancolie de tout  l'heure.

--Nous ne sommes pas ici pour nous occuper de nous-mmes, dit-elle.
tienne est jeune et fort... l'avenir s'ouvre devant lui: que Dieu
l'assiste!... Auprs de nous, il y a des faibles  protger et 
dfendre... Songeons  Penhol, ma soeur, et htons-nous... car quelque
chose me dit que l'heure mortelle approche...

Cyprienne serra la main de sa soeur contre son sein.

--Tu l'aimes, pourtant!... murmura-t-elle; je t'en prie, cherchons un
moyen de le retenir!...

--Cherchons un moyen de sauver Penhol!... rpondit Diane dont les
grands yeux se levaient au ciel avec une rsignation anglique;
cherchons un moyen de sauver Madame et de sauver la pauvre Blanche!

Le lieu o elles se trouvaient en ce moment formait l'extrme sommet de
la colline. Vers l'orient, au del de la Tour-du-Cadet, il n'y avait
rien qu'une rampe rocheuse descendant  la lande. Entre cette rampe et
le chemin qui longeait la muraille, une sorte de gurite demi-ruine,
protgeant une poterne, se collait aux fondements de la tour. En cet
endroit, le taillis plus touffu faisait  la gurite un impntrable
abri de verdure.

Comme la vue tait magnifique de ce point culminant, on avait mnag,
sous les chtaigniers, une troite esplanade, o rgnait un banc de
gazon.

Les vieux paysans se souvenaient que le commandant de Penhol aimait
particulirement ce site. Bien souvent, durant les beaux soirs de
l't, on le voyait jadis monter la route abrupte, appuy sur le bras
de son fils Louis, le favori de sa vieillesse. Ils disparaissaient tous
les deux derrire l'pais rempart de feuillage, et ceux qui passaient
alors dans le chemin pouvaient entendre la voix grave du vieux marin,
enseignant  l'an de sa maison les nobles sentiments qui avaient
guid sa propre vie.

La mmoire du commandant de Penhol tait vnre comme celle d'un
saint. D'anne en anne, lorsqu'on faisait des coupes dans le taillis,
on respectait toujours les quelques chtaigniers groups autour de la
gurite. Les chtaigniers taient devenus de grands arbres, dont les
troncs robustes s'lanaient bien au-dessus de la barrire de verdure
qui entourait toujours leurs pieds.

Depuis la mort du commandant, le matre actuel du manoir semblait,
en vrit, craindre tout ce qui rappelait la mmoire du temps pass.
Pas une seule fois peut-tre il n'tait venu visiter ce lieu, o il
aurait revu les images unies de son pre mort et de son frre absent.
Le passage qui conduisait de la route au banc de gazon disparaissait
maintenant,  demi bouch par les broussailles et les pousses du
taillis.

En revanche, on aurait pu remarquer un autre passage, pratiqu dans la
direction oppose, et donnant sur un petit sentier  pic qui descendait
au bord de l'eau.

La Tour-du-Cadet se dressait immdiatement au-dessus de la cabane de
Benot Haligan, le passeur. C'tait Benot Haligan qui avait pratiqu
ce sentier  travers les taillis, en venant presque chaque soir
s'agenouiller  la place occupe jadis par son vieux matre.

Benot trouvait l ce qu'il aimait: une nature grande et sombre, des
souvenirs tristes et des penses de mort.

Maintenant que la maladie et la vieillesse le clouaient  son grabat,
ce qu'il regrettait le plus au monde, c'tait l'heure qu'il passait
tous les soirs, autrefois,  genoux au pied de la Tour-du-Cadet.

Cyprienne et Diane venaient de percer l'enceinte de feuillage. Elles
taient assises sur le banc de gazon.

--Dieu m'est tmoin, disait Cyprienne, que je n'ai jamais eu la pense
de reculer!... mais nous sommes trop faibles, ma pauvre soeur, et ils
sont trop puissants... Un instant j'ai cru que nous avions russi  les
effrayer en faisant courir le bruit du retour de notre oncle Louis...
L'amour que tout le pays porte  l'an de Penhol est si grand!...
Ils se sont arrts; ils ont hsit durant quelques jours... Hlas!
notre oncle Louis n'est pas revenu, et ils ont oubli leur pouvante...
Que faire dsormais?... Nous avons puis toutes nos ressources! Nos
efforts ont pu retarder un peu le coup qui menace Penhol... mais,
 mesure que nous dtruisons une arme prte  le frapper, une arme
nouvelle est forge... d'autres piges se tendent... et deux pauvres
enfants comme nous peuvent-ils dfendre toujours l'homme qui ne se
dfend pas lui-mme?...

--Ce sont des gens habiles, rpliqua Diane avec amertume; ils ont
commenc par empoisonner son coeur et par aveugler son intelligence!...
Puis on lui a pris sa force... Chaque soir, on l'assoit  une table de
jeu, entre cette crature sans me qu'il aime d'une passion insense,
et le flacon d'eau-de-vie qui va lui enlever le reste de sa raison!...
Ils sont l, les lches! rangs autour de cette proie facile... Oh!
quand je vois le front de Penhol se rougir, son oeil s'teindre et
sa voix trembler en mlant les cartes dloyales, il me semble que la
justice de Dieu nous abandonne!

--Quand je vois cela, moi, s'cria imptueusement Cyprienne, je pense
que, si j'tais homme, il n'y aurait dj plus autant de misrables
autour de ce tapis vert!... Pourquoi notre frre Vincent a-t-il quitt
le manoir?...

--Si notre frre est heureux, reprit Diane, que le ciel soit bni! N'y
a-t-il pas ici assez de coeurs  souffrir?... Ma soeur, il vaut mieux
que nous soyons seules dans cette lutte... et s'il ne nous fallait que
des bras forts et des coeurs vaillants, n'aurions-nous pas tienne et
Roger?

Cyprienne baissa la tte.

--Oui... oui..., murmura-t-elle; il vaut mieux que nous soyons
seules... tienne et Roger voudraient combattre  visage dcouvert,
et nous savons trop que ces hommes ne reculeraient pas devant
l'assassinat...

Elle baisa Diane au front et reprit avec une sorte de gaiet:

--Pardonne-moi, ma soeur... Tu sais bien que je suis brave, malgr mes
instants de faiblesse!...

--Je sais que tu es un coeur dvou, ma pauvre Cyprienne, rpondit
Diane qui lui rendit son baiser avec une tendresse de mre; je sais que
tu es prte  donner ta vie pour ceux que nous aimons... toi si jeune
et si belle!... toi qui pourrais tre heureuse avec le mari de ton
choix!... coute!... il nous reste bien peu de chances de vaincre... et
ce que nous faisons toutes deux, une seule pourrait le faire... Si tu
m'aimais bien... si tu tais toujours ma petite soeur chrie...

--Je te laisserais seule en face de ces maudits, n'est-ce pas?...
s'cria Cyprienne indigne; je tcherais de fermer les yeux pour ne
point voir que tu meurs  la peine!...

--N'est-ce pas assez d'une victime?... murmura Diane.

Cyprienne lui ferma la bouche d'un geste o la colre et la tendresse
se mlaient  doses presque gales.

--Si c'est assez d'une victime, ma soeur, dit-elle, tienne part,
tienne vous aime... Que n'allez-vous avec lui  Paris?...

Elle passa son bras autour de la taille de sa soeur.

--Non, non!... se reprit-elle, oh! non! ne m'abandonne pas!... Que
ferais-je sans toi?... Mais ne me parle plus de fuir, quand tu restes,
je t'en prie!...

Diane l'attira contre son coeur.

--Je ne t'en parlerai plus, dit-elle; pardonne-moi... Je t'aime tant et
j'aurais tant de joie  te voir heureuse!... Et puis, tu ne sais pas,
ma pauvre soeur! on commence  nous combattre comme si nous tions des
hommes!... S'ils allaient te tuer avant moi!...

--Me tuer?... rpta Cyprienne.

--Hier, dans notre chambre, poursuivit Diane, je t'ai ferm la bouche
au moment o tu allais me rendre compte de ta soire... moi-mme je ne
t'ai rien dit de ce que j'avais fait... c'est que notre chambre n'est
plus  nous, ma soeur!... Nous sommes pies  notre tour... et dans
le corridor qui mne aux appartements de Penhol, j'avais entrevu la
figure de Blaise qui nous suit comme notre ombre.

--En te voyant garder le silence, dit Cyprienne, j'ai pens que tu
n'avais pas russi.

--Je n'ai pas chou... Matre le Hivain tait  son bureau... Je crois
savoir dans quel casier de son secrtaire sont les papiers qui peuvent
perdre Penhol.

--Alors, il faut y retourner ce soir; car je sais, moi, qu'ils
redoublent d'obsession auprs de Penhol, et que c'est tout au plus
s'il pourra rsister un jour encore!...

--J'y retournerai, dit Diane.

--Pas toi!... s'cria vivement Cyprienne; c'est  mon tour!

--Puisque je sais o sont les papiers...

Cyprienne appuya sa joue contre l'paule de sa soeur, et reprit  voix
basse:

--Crois-tu donc que je ne t'ai pas devine?... Il y a l un danger plus
grand que de coutume... et tu veux encore l'affronter toute seule!...
C'est toi qui penses pour nous deux, ma soeur... Dans la guerre que
nous faisons, je ne suis qu'un soldat, et tu es le capitaine...
Laisse-moi au moins ma part de travail!

La tte de Diane, qui s'inclinait pensive, se redressa en ce moment, et
sa voix prit un accent de gaiet.

--Soit!... dit-elle, mon petit soldat!... Tu pousseras ce soir une
reconnaissance jusque dans le camp ennemi... Je sais que tu es brave
comme la poudre, mais il faut bien pourtant te prvenir... Hier,
dans une escarmouche pareille  celle que tu vas engager, ton pauvre
capitaine a eu de rudes assauts  soutenir... Tu n'exagres en rien,
quand tu parles de bataille, ma soeur... Cette nuit, on m'a tir deux
coups de fusil, et j'ai eu mon cheval tu sous moi!

Diane sentit sa soeur tressaillir entre ses bras; ce n'tait pas de la
crainte.

Au contraire, le coeur imptueux de la jeune fille s'exaltait  ce
danger nouveau.

--Et tu voulais y retourner toute seule!... s'cria-t-elle.

Puis elle reprit avec ptulance:

--Sais-tu?... Je prendrai ce soir les pistolets de Roger, toi, ceux
d'tienne, et les lches qui ont tir sur toi verront beau jeu!...

Diane souriait. Mais au bout de quelques minutes, elle secoua la tte
et poursuivit d'un ton plus grave:

--A ce genre de combat, ma pauvre soeur, nous ne serions pas les plus
fortes... ce qu'il nous faut, c'est de l'adresse et l'aide de Dieu...

Cyprienne ne rpliqua point, mais on pouvait voir qu'elle renonait
avec chagrin  l'ide de faire le coup de pistolet.

--Et toi, reprit Diane, qu'as-tu fait hier?

--Ce que nous faisons chaque soir tour  tour, rpondit Cyprienne.
J'ai jou mon rle d'apparition... J'ai dit  Penhol, d'une voix de
fantme, qu'un bon gnie veillait sur sa maison, et qu'il fallait
rsister avec courage... Mais Penhol n'a plus de force... Il ne sait
que trembler et fermer ses oreilles!... C'est malgr lui qu'il faudra
le sauver... Quant  ceux qui l'entourent, acharns  sa perte, ils
triomphent, ma soeur... Ils se voient au bout de leur peine... et je
les entendis hier se dire entre eux que cette nuit mme Penhol leur
abandonnerait le dernier morceau de pain de sa femme et de son enfant!

--Le manoir?...

--Il a vendu la semaine dernire ce qui restait des biens donns en
partage  notre oncle Louis... Il n'a plus rien que le manoir!...
Et  l'heure o nous parlons, ils sont sans doute autour de lui...
Robert, Pontals et cette femme qui l'a ensorcel!... Ils l'obsdent,
ils le menacent de ces papiers qui sont entre leurs mains une arme si
terrible!...

Diane se leva.

--Ces papiers, il nous les faut, dit-elle, dussions-nous rester cette
fois sur la place... Partons, ma soeur!

Cyprienne tait toujours prte quand on parlait d'agir. Les deux
jeunes filles descendirent ensemble le sentier roide et difficile qui
conduisait au bord de l'eau.

A mesure qu'elles descendaient, une sorte de chant rauque et lugubre
arrivait jusqu' leurs oreilles. Quand elles commencrent  dcouvrir,
au travers du taillis, la lueur faible qui sortait de la loge de Benot
Haligan, elles reconnurent la voix et le chant.

C'tait le vieux passeur lui-mme qui psalmodiait lentement et avec
peine les versets du _De profundis_.

Diane et Cyprienne continurent leur route. Au moment o elles
passaient devant la loge, la voix du vieillard, teinte et creuse,
interrompit son chant pour prononcer leurs noms.

Cyprienne hsita.

--Ma soeur, dit-elle, quand je vois cet homme, et que j'entends ses
sombres menaces, je n'ai plus de courage...

--Il a servi fidlement Penhol, rpliqua Diane, et tout le monde
l'abandonne...

La voix casse du vieillard se reprit  chanter; mais ce n'tait plus
le _De profundis_.

Il disait:

    C'est bien vous qu'on voit sous les saules:
              Blanches paules,
    Sein de vierge, front gracieux
              Et blonds cheveux...

Ce chant, que nous avons entendu tomber si doux des lvres de Cyprienne
et de Diane enfants, prenait, en passant par la bouche du vieillard,
des modulations funbres.

Le bras de Cyprienne frissonnait sous celui de sa soeur.

--Il est seul et il souffre..., dit Diane; entrons...

       *       *       *       *       *

Au sommet de la colline, tout prs de l'endroit o les deux jeunes
filles s'asseyaient nagure, deux hommes s'arrtaient au pied des
chtaigniers.

Si les deux soeurs avaient tard une minute, elles n'auraient point
descendu la monte, parce qu'elles auraient entendu les nouveaux venus
prononcer  voix basse, dans une conversation anime, le nom de Madame
et celui de Ren de Penhol.




VIII

MAITRE LE HIVAIN.


Les deux hommes qui venaient de s'arrter au bout de la muraille
gothique sous la Tour-du-Cadet sortaient de l'appartement de Ren de
Penhol.

C'taient matre Protais le Hivain, surnomm Macrocphale, homme de loi
des bourgs de Bains et de Glnac, et M. le marquis de Pontals.

Tandis que l'on dansait dans le salon de verdure, une partie s'tait
engage, suivant la coutume, chez le matre de Penhol.

C'tait vers le tomber du jour, une heure environ avant que le feu de
joie ft allum sur l'aire. Robert de Blois tait l, en ce moment,
ainsi que Lola, les deux Pontals et matre le Hivain.

La partie avait lieu dans la chambre  coucher de Penhol, comme si
l'on avait voulu en faire mystre au commun des htes du manoir.

Un grand luxe rgnait maintenant dans l'appartement du matre.
L'ameublement tout neuf tait  la dernire mode de Paris. Trois
ans auparavant, si nous avions pntr dans cette chambre simple et
modestement orne, nous y eussions trouv les portraits du commandant
de Penhol, de Louis enfant et de Marthe.

Maintenant, il n'y avait plus qu'un seul portrait dans un cadre
splendide: c'tait celui de Lola.

Derrire le lit, une porte s'ouvrait, signale plutt que masque par
d'clatantes draperies de velours; c'tait la porte de la chambre de
Lola.

videmment, on ne prenait mme plus la peine de dissimuler. Le dsordre
avait pris droit de bourgeoisie au manoir, et Penhol, se faisant comme
un bouclier de sa lourde apathie, ne s'inquitait point de savoir si sa
conduite tait un scandale ou passait inaperue.

Il tait le matre. Sa dgradation avoue s'abritait derrire cette
grande et belle autorit du chef de la famille, qui avait servi jadis
l'austre vertu de ses anctres.

Il tenait le jeu contre M. Robert de Blois, auprs de qui s'asseyaient
les deux Pontals. A sa droite, la charmante Lola, en costume de bal,
s'tendait paresseusement dans une bergre;  sa gauche, matre Protais
le Hivain, portant sur son nez coupant et long de rondes lunettes de
fer, suivait le jeu d'un oeil avide.

Pontals et son fils s'abstenaient de tout conseil. L'homme de loi, au
contraire, prodiguait les siens avec une remarquable gnrosit.

Quant  Lola, elle ne quittait sa pose nonchalante que pour emplir de
sa jolie main, couverte de bagues, un verre plac sur la table  ct
de Penhol.

Et Penhol buvait! buvait!

Ces trois annes avaient pes sur lui d'une faon vritablement
extraordinaire. Bien qu'il et  peine trente-huit ans, c'tait dj un
vieillard; son paisse chevelure blonde avait blanchi entirement; son
front s'tait rid: sa haute taille s'tait courbe. Il n'y avait plus
ni volont ni intelligence dans son regard teint et stupfi par une
ivresse de chaque jour.

A peine aurait-on pu reconnatre dans cette figure bouffie et ple,
que tachaient  et l d'ardentes piqres, les mles traits de Ren de
Penhol.

L'effet produit sur sa nature morale par ce laps de temps si court
tait du reste plus dsastreux encore. Certes, le matre de Penhol
n'avait jamais t un esprit d'lite; mais il possdait du moins
autrefois une part de cette vaillance nergique qui tait comme
l'hritage de sa race.

A prsent, plus rien. De cet homme jeune et fort, que nous avons vu
jadis bondir dans le chaland vermoulu de Benot, et braver, sur ce pont
frle, la violence de l'orage, il ne restait qu'une manire de cadavre,
un vieillard impotent et lourd, sans force ni pense.

L'eau-de-vie, l'amour et le jeu, ces trois choses dont une seule suffit
 exalter l'homme, pouvaient  peine, runies, galvaniser sa morne
inertie.

Il tenait ses cartes d'une main tremblante et comme engourdie. A mesure
que la partie avanait, des gouttes de sueur plus grosses coulaient
dans les rides de son front, et les taches rouges qui marbraient sa
face livide s'allumaient plus brillantes.

En face de lui Robert, souriant et calme, causait avec les Pontals,
intresss sans doute dans sa partie.

Le jeune comte Alain de Pontals tait un assez joli garon, qui ne
se cachait point trop pour lancer du ct de Lola des oeillades
suffisamment significatives.

Son pre, le marquis, tait un petit vieillard: cheveux blancs comme
neige, oeil vif, sourire bon et spirituel. A juger l'homme seulement
par les dehors, ce devait tre le plus aimable marquis du monde.

Les gens qui regardent de trs-prs, et prtendent voir mieux que le
vulgaire, auraient peut-tre dcouvert, sous son avenant sourire, un
petit fonds de scheresse et de moquerie. Mais c'tait peu de chose,
et d'ailleurs quelque lgre nuance de scepticisme voltairien s'allie
merveilleusement, comme on sait,  la riante bienveillance de ces vieux
gentilshommes.

Ce qui dominait dans la physionomie du marquis, c'taient la finesse et
la bont. Ce devait tre un homme souverainement adroit, et sa bonhomie
devait empcher son adresse d'tre dangereuse.

Ses ennemis, et il en avait bien peu d'avous  cause de ses soixante
mille livres de rente, prtendaient qu'il tait plus fin encore qu'il
n'en avait l'air, mais que sa bonhomie ne valait pas le diable.

C'taient des jaloux peut-tre. En tout cas, dans ce pays patriarcal,
o l'estime publique est en raison directe de la somme porte au
bordereau du percepteur, la mdisance n'avait pas beau jeu contre M.
le marquis de Pontals.

La _socit_ le reconnaissait pour roi. Il possdait l'estime claire
du chevalier adjoint et de la chevalire adjointe de Kerbichel; il
avait l'admiration des trois vicomtes, pris de madame veuve Claire
Lebinihic; les trois Grces Baboin-des-Roseaux-de-l'tang auraient
volontiers employ le reste de leur jeunesse  chanter ses louanges 
l'univers avec accompagnement de guitare.

Ce qui, du reste, aurait milit srieusement en sa faveur auprs
de tout homme non prvenu, c'tait l'empressement mis par lui 
terminer cette longue haine qui avait spar jadis le manoir et le
chteau. Pontals s'tait prt vraiment de bien bonne grce  cette
rconciliation; l'entremise du jeune M. Robert de Blois s'tait borne
 une simple dmarche aprs laquelle M. le marquis, quoique le plus
g, le plus riche et le plus haut titr, avait fait immdiatement les
premiers pas.

Depuis le rapprochement, Penhol, au su de tout le monde, avait profit
plus d'une fois de sa bonne volont. Cet excellent marquis montrait une
obligeance inpuisable. Pour n'en donner qu'un exemple et fournir d'un
seul coup la preuve de sa bienveillante dlicatesse, nous dirons qu'il
avait t jusqu' renoncer au titre de maire de Glnac pour donner  la
vanit de Penhol cette satisfaction envie.

Il y avait bien une heure que la partie engage durait. Les enjeux
taient lourds, et l'on jouait argent sur table. Penhol perdait.

Entour comme il l'tait, d'un ct par Macrocphale qui avait tout
juste la probit d'un homme de loi campagnard, de l'autre par une femme
ayant droit au titre d'aventurire, son malheur constant aurait pu
n'tre point naturel. Lola tait admirablement place pour faire des
signes, et la longue figure de matre Protais le Hivain pouvait dire
bien des choses.

Mais le jeune M. Robert de Blois n'en tait pas  user de ces fraudes
lmentaires. C'tait un gentilhomme! S'il trompait, il y mettait du
moins une grce charmante et une habilet de premier ordre.

Penhol ne pouvait souponner ces mains loyales, toujours  dcouvert,
et qui battaient les cartes avec une nonchalante aisance.

D'ailleurs, Dieu sait que le jeune M. de Blois ne se montrait gure
empress de jouer. Ce n'tait jamais lui qui entamait la partie, et il
fallait chaque jour que Penhol prit, mais prit srieusement, pour
que le jeune M. de Blois voult bien consentir  lui gagner ses doubles
louis.

Ce gain constant le fatiguait au lieu de lui tre agrable, tant il
avait de gnreux dsintressement. Chaque fois qu'il tait contraint
par le sort  empocher l'argent du matre, il ne pouvait retenir les
marques de sa mauvaise humeur.

Penhol, lui, s'obstinait avec l'enttement sombre du joueur dpouill.
Depuis trois ans il avait perdu des sommes normes. Il voulait les
regagner. Sur ce tapis avaient pass tour  tour les fermes, les
moulins, les forts qui composaient l'hritage de son pre. Il
prtendait rompre la veine funeste et reconqurir tout cela.

Chaque jour son espoir se brisait contre l'arrt inflexible du sort,
mais rien ne tue l'espoir tenace du joueur.

Penhol revenait le lendemain s'asseoir  la mme place que la veille.
Sa main avide et tremblante interrogeait avidement l'oracle toujours
contraire. Il perdait. Durant quelques heures, il restait l le feu
dans la poitrine et la sueur au front, jusqu' ce que Robert, mu de
compassion, le tendre et bon jeune homme, lui refust une dernire
revanche!

Robert venait de gagner une partie et Penhol cherchait au fond de
sa poche, tout  l'heure pleine, les quelques pices d'or qui lui
restaient.

--Je donnerais vingt louis pour vous voir gagner cette partie, dit le
jeune M. Robert, un bonheur comme le mien ne se conoit pas et finit
par tre fatigant!...

Penhol tendit son verre, que Lola s'empressa de remplir.

--On dit qu'on ne peut pas tre heureux  la fois au jeu et en
amour..., murmura le fils de Pontals en fixant sur le matre un regard
o il y avait de la moquerie.

Le marquis lui fit un signe de svre reproche.

--Moi, j'ai beau parier pour M. de Blois, dit-il avec la bonhomie
douce qui distinguait ses manires, tous mes voeux sont pour mon ami
Penhol... C'est une veine comme on n'en a jamais vu!... Drangez un
peu votre chaise, vicomte; on dit que ces choses-l changent le sort.

Penhol fit glisser sa chaise sur le parquet avec cette docilit
superstitieuse et stupide du joueur vaincu dont la tte se perd.

Ses sourcils taient froncs violemment; sa respiration s'embarrassait
dans sa poitrine. Il ne prononait pas une parole.

Le vieux marquis, non content d'avoir donn  son hte un gnreux
conseil, changea les deux bougies de place, et drangea un peu la table.

Grce  ces manoeuvres classiques, il tait bien difficile, on en
conviendra, que la veine ne ft pas coupe comme avec un rasoir.

Penhol perdit encore.

Le vieux marquis joignit les mains avec dcouragement.

--C'est folie de lutter quand le diable s'en mle!... murmura-t-il.

Penhol cependant fouillait dans sa poche, o il n'y avait plus rien.

--Trente louis sur parole!... dit-il d'une voix creuse et sonore.

C'tait le premier mot qu'il et prononc depuis une heure.

Les deux Pontals et M. de Blois changrent un rapide regard.

--coutez, Penhol, rpliqua Robert, vous savez bien que je ne voudrais
pas vous refuser... je jouerais contre vous des millions sur parole...
mais, dans ce moment, ce serait vous voler votre argent... Nous
resterions l jusqu' demain que vous perdriez toujours!

--Trente louis! rpta Penhol dont la main tremblante serrait
machinalement son verre plein d'eau-de-vie.

Robert mla les cartes avec une rpugnance visible.

Au moment o Penhol coupait, un domestique entr'ouvrit la porte de la
chambre.

--On attend M. le maire, dit-il, pour allumer le feu de joie.

--Qu'on attende!... voulut rpondre Penhol.

Mais Robert et les deux Pontals s'taient levs dj.

Quand le matre vit son adversaire lui chapper ainsi, son front
s'empourpra, et sa lvre blme trembla de colre.

Sa langue paissie balbutia des reproches inintelligibles.

Robert et Pontals le prirent chacun par un bras, tandis que Lola
s'clipsait avec le jeune vicomte Alain.

Matre le Hivain remettait ses lunettes de fer au fourreau.

--Allons, allons, Penhol!... disait cependant le marquis de cet accent
paternel qu'on prend avec les enfants rvolts, ne voulez-vous pas
faire crier toute la paroisse?... Prenez une demi-heure pour remplir
votre devoir... et, aprs cela, parbleu! nous vous donnerons votre
revanche...

--Puisque vous tes un enrag!... ajouta Robert qui l'entrana au
dehors.

Avant de sortir, il avait fait signe  matre le Hivain de ne pas
s'loigner.

Les paysans attendaient dans l'aire. Le feu de joie fut allum  l'aide
d'une torche bleue fleurdelise, et il y eut le nombre convenable de
salves d'acclamations parmi les ptards.

Pendant que la flamme montait, tortueuse et bleutre, le long des
fagots amoncels, Penhol, qui avait jet sa torche, errait dans la
foule et cherchait en vain ses partenaires. De tous cts les paysans
le saluaient respectueusement, et il ne les voyait point.

Quand le brave pre Graud du _Mouton couronn_ vint  son tour lui
tirer sa rvrence, le matre lui demanda d'un air absorb:

--N'as-tu point vu M. Robert de Blois?

Puis il se dtourna sans attendre la rponse du vieil aubergiste qui
secoua la tte en murmurant:

--Cet homme l'a ensorcel!... Et c'est moi qui lui ai montr le chemin
du manoir!...

A dfaut de Robert et des Pontals, qui se faisaient maintenant
invisibles, Penhol rencontrait partout sur ses pas matre Protais le
Hivain. Celui-ci se tenait  distance respectueuse, mais il ne perdait
jamais de vue Ren de Penhol et semblait attendre l'occasion de
l'aborder.

--O sont-ils?... o sont-ils?... lui cria enfin Ren  bout de
patience.

Macrocphale s'approcha aussitt.

--Je pense que M. le vicomte veut parler de ces messieurs..., dit-il.
Sans doute qu'ils auront attendu M. le vicomte dans sa chambre...

--C'est vrai!... dit Ren, allons-y!

L'homme de loi lui prsenta son bras, sur lequel Ren appuya sa marche
lourde et pnible. En passant devant le salon de verdure, il s'arrta,
et un murmure sourd gronda dans sa gorge. L'orchestre jouait une
hongroise que Lola dansait la tte sur l'paule d'Alain de Pontals.

--Elle aimerait mieux tre avec vous que l, M. le vicomte!... murmura
Macrocphale; partout o vous n'tes pas, la pauvre jeune dame a l'air
de s'ennuyer!

--Parlez-vous vrai?... demanda Penhol.

--Regardez plutt!

Ceci tait audacieux, car Lola semblait tre aux anges. Mais Ren eut
un vague sourire, et reprit, content, le chemin de sa chambre.

Dans sa chambre, il ne trouva ni Pontals ni Robert de Blois.

--Ils vont venir..., dit Macrocphale en installant Ren dans son
fauteuil avec les soins empresss d'un valet de chambre. S'il m'tait
permis de parler ainsi, je dirais: Ils ne viendront que trop tt!...
Bon Jsus! ces hommes-l vous ont-ils gagn de l'argent, Penhol!

--Donnez-moi mon verre, M. le Hivain, dit Penhol au lieu de rpondre,
il faudra bien que la veine change un jour ou l'autre!...

--Si j'tais fe ou sorcier, s'cria Macrocphale dont le laid visage
grimaait le dvouement, il y aurait longtemps que la veine aurait
chang!... Voyez-vous, Penhol, je ne sais pas faire de grandes
phrases, moi, mais je n'aime que vous parmi les gentilshommes du
pays... Et, aussi vrai que Dieu est Dieu, je me ferais hacher en mille
morceaux pour votre service!

--Ils ne viendront donc pas! murmura Penhol.

L'homme de loi s'assit sur le coin d'une chaise, tout auprs de lui.

--Avant qu'ils viennent, reprit-il, nous pourrions bien causer un peu
d'affaires.

Une expression d'effroi et de rpugnance invincible se peignit sur le
visage de Ren.

--Non... non! rpliqua-t-il, pas aujourd'hui!

--C'est que nous sommes bien bas!...

--Qu'y faire?... murmura Ren avec fatigue. Allez-vous me rappeler
encore ce qui a t fait? Je sais bien qu'un jour venant je n'aurai pas
d'autre ressource qu'un coup de pistolet  travers le crne...

--Un jour venant, rpta l'homme de loi d'un ton qui voulait dire: Ce
jour-l est plus proche que vous ne pensez.

Puis il ajouta doucereusement:

--Ce qui est fait est fait, Penhol, et je ne vous parlerai point des
signatures fausses... Ne craignez rien; personne ne nous coute!... Je
voulais vous demander seulement s'il vous reste beaucoup d'argent sur
le prix de la fort de Quintaine.

La tte de Penhol se pencha sur sa poitrine.

--Oh! la veine!... la veine!... murmura-t-il en crispant ses doigts
autour des bras de son fauteuil, je viens de perdre mon dernier louis!

--Et pourtant vous voulez jouer encore?

--Je veux gagner!

--Mais si vous perdez?

--Je veux gagner! vous dis-je, s'cria le matre en se redressant
tout  coup. Blanche de Penhol est-elle faite pour mendier son pain,
monsieur?... Je veux regagner mes forts, mes tangs, mes mtairies!...
et avec cela tous les biens que Pontals a vols  mon pre!...

--Je donnerais mon bras droit pour que cela pt arriver, Penhol!...
Mais si vous n'avez plus d'argent...

--Il faut vendre!... Aussi bien Lola veut faire venir de Rennes une
nouvelle parure...

--Vendre!... rpta l'homme de loi, qui se fit une mine plus allonge
encore que de coutume: pour vendre, il faut avoir.

Ren tressaillit et le regarda en face.

--Qu'est-ce  dire? s'cria-t-il; n'ai-je donc plus rien?

--Si fait..., rpliqua Macrocphale, M. le vicomte possde encore son
manoir de Penhol, quitte de toute hypothque.

--Et avec cela?...

--Rien..., repartit tout bas Macrocphale.

Penhol demeura un instant immobile et muet. On et dit un homme
foudroy. Puis il se couvrit le visage de ses deux mains.

--Le manoir de Penhol, reprenait cependant l'homme de loi, est une
magnifique proprit; nous en trouverions assurment un bon prix... et
je suis sr que M. le marquis de Pontals...

--Jamais! interrompit Ren avec angoisse. C'est ici qu'est mort mon
pre... Jamais!

--Ce n'est pas moi qui donnerais  M. le vicomte le conseil de vendre
le manoir, poursuivit Macrocphale en prtant  sa voix une expression
plus humble et plus insinuante; mais, ayant l'honneur d'tre le conseil
de M. le vicomte, je me permettrai de lui faire observer que le manoir
est pour lui une lourde charge... Avec une habitation si belle, il
faudrait des rentes...

--Et je n'en ai plus! murmura Penhol.

--Pas beaucoup, s'il faut parler franchement... D'un autre ct, comme
vous le disiez tout  l'heure, la veine peut changer... et avec des
fonds...

Penhol laissa retomber ses deux mains sur ses genoux. La douleur
profonde qu'il ressentait rveillait son apathie. La torture avait
trouv un coin vif au fond de son coeur engourdi.

Ces trois ans couls passaient comme une vision rapide au-devant de
ses yeux.

--J'tais heureux..., pensait-il tout haut, j'tais riche... le nom de
mon pre restait pur... Oh! Haligan disait-il vrai?... Cet homme est-il
venu pour me prendre le salut de mon me et la vie de mon corps?...

--Une observation qu'il est important de faire, poursuivait l'homme de
loi, c'est que toutes les ventes, consenties par vous jusqu' ce jour,
sont conditionnelles et frappes d'une clause de rmr... Dans le
cas o vous feriez une nouvelle affaire avec le marquis... ou avec un
autre... on pourrait obtenir des conditions pareilles.

--Le terme du rmr est-il le mme pour tout ce que j'ai alin?
demanda Penhol.

--Le mme... Il finit au 1er novembre de la prsente anne.

--Et nous sommes  la fin d'aot! repartit Penhol.

--En deux mois et onze jours, on peut faire bien des choses, M. le
vicomte!... Dans le cas o il vous plairait de mettre en vente le
manoir, je pourrais tter Pontals ce soir mme.

Ren de Penhol ne rpondit point tout de suite. Quand il prit enfin
la parole, ce fut tte haute et d'une voix ferme. Il semblait qu'une
tincelle de son ancienne nergie se ft rveille en lui.

--Je vous dfends de me reparler jamais de cela!... dit-il. Je ne sais
pas ce que Dieu dcidera de mon sort, mais la maison o ma fille unique
est ne ne sera jamais vendue par mon fait.

--Bien parl!... s'cria Macrocphale avec un brusque attendrissement;
ah! vous tes un vrai gentilhomme, Penhol, et nous verrons, j'en suis
bien sr, la fin de tout ceci!

--Laissez-moi!... dit le matre.

Macrocphale se leva aussitt pour obir. Mais avant de quitter la
chambre, il eut le temps de dire encore:

--Si vous saviez comme cela me fend le coeur, chaque fois qu'un des
domaines de Penhol passe comme cela en des mains trangres... Je n'ai
rien  dire contre Pontals, Dieu merci, ni contre personne... mais je
suis, avant tout, le serviteur et l'ami de Penhol... Et si j'avais des
trsors, je saurais bien  quoi les employer!...

Il fit un salut respectueux, et prit cong du matre, qui tait retomb
dans son immobilit stupfie.

Au bas du perron, donnant sur le jardin, il rencontra Robert de Blois,
qui l'attendait sans doute, et qui passa vivement son bras sous le sien.

--Eh bien! roi des habiles, demanda Robert, qu'avons-nous fait?

Matre le Hivain hocha la tte.

--Heu! heu! fit-il, on ne vend pas comme cela sa dernire chemise sans
gronder quelque peu!

--Il accepte, en attendant?

--Il refuse.

--Diable!... grommela Robert, a nous retarde encore!... Avez-vous bien
fait tout ce que vous avez pu?

Macrocphale prit un accent pntr.

--M. de Blois, dit-il, on n'est pas matre de ces choses-l... Je ne
vous connais que depuis trois ans, mais je vous aime comme si vous
tiez mon propre fils!...

--Je suis bien reconnaissant..., rpliqua Robert.

L'homme de loi l'interrompit.

--Je voudrais que vous me missiez  l'preuve!... dit-il. Aussi vrai
que Dieu est Dieu, je me ferais hacher en mille pices pour votre
service! Je n'ai rien  dire contre Penhol ou contre Pontals... mais
il n'y a pas  balancer: votre intrt avant tout... voil ma rgle.

--En temps et lieu, matre le Hivain, dit Robert, vous verrez que vous
n'avez pas eu affaire  un ingrat... Pour commencer, ds demain je
consulterai votre exprience sur quelques petites contestations qui
pourraient bien nous diviser, Penhol et moi, dans l'avenir.

--A vos ordres, mon cher M. Robert.

--Mais pour revenir  l'affaire qui nous occupe, vous ne voyez pas la
possibilit...?

--Par moi, non, rpondit Macrocphale.

--Alors il faut employer les grands moyens, n'est-ce pas?

--C'est mon avis... et s'il m'tait permis de vous donner un conseil...

--Cela vous est permis, pardieu! M. le Hivain.

Depuis quelques minutes, tout en suivant la conversation, Robert
rflchissait. En ce moment il semblait sourire  une excellente ide.

--Le conseil que je me permettrais de vous donner, poursuivit l'homme
de loi, serait celui-ci... La charmante madame Lola possde sur Penhol
un pouvoir sans bornes...

--M. le Hivain, interrompit Robert, vous tes un observateur
extrmement spirituel... Lola nous a dj servis, la chre fille,
presque autant que le jeu et l'eau-de-vie!... Mais aujourd'hui j'ai
mieux que cela encore!

--Mieux que cela?... rpta Macrocphale d'un air galamment incrdule.

Robert ta son bras de dessous le sien.

--On est bien mal ici pour parler d'affaires, reprit-il; veuillez
chercher M. le marquis de Pontals, et allez m'attendre avec lui
quelque part o l'on puisse causer sans tmoins.

--Du ct de la Tour-du-Cadet, si vous voulez?...

--Soit!... La place est excellente, et vous ne m'y attendrez pas
longtemps... Avant une demi-heure, vous pourrez juger ce que vaut mon
moyen.

Robert avait une figure triomphante.

Ils se sparrent.

L'homme de loi descendit l'alle qui menait au salon de verdure pour
chercher le marquis de Pontals, et Robert de Blois monta lestement le
perron du manoir.

Au lieu d'entrer dans la chambre du matre de Penhol, dont la porte
se prsentait la premire dans le corridor, il se dirigea vers
l'appartement de Madame.




IX

RENDEZ-VOUS.


Le marquis de Pontals et matre Protais le Hivain arrivaient sous la
Tour-du-Cadet pour attendre Robert de Blois, qui leur avait assign ce
rendez-vous.

La soire tait dj fort avance, et le salon de verdure, dsert tour
 tour par tous ceux qui pouvaient diriger la fte, restait dcidment
en proie aux trois Grces Baboin-des-Roseaux-de-l'tang, qui se
passaient de main en main la redoutable guitare, et faisaient boire,
jusqu' la lie, aux convives dcourags, le calice de leur antique
rpertoire.

Pontals et l'homme de loi causaient en suivant le sentier qui menait 
la tour.

--Il avait l'air sr de son affaire?... demandait le vieux marquis.

Macrocphale haussa ses paules pointues et fit une grimace de ddain.

--a ne doute de rien, vous savez! rpliqua-t-il. Parce que a sait
faire sauter la coupe et pcher le roi en brouillant les cartes,
a se croit un homme bien habile!... Ah! M. le marquis, sans le
dvouement profond que je vous porte, je ne resterais pas une minute
de plus dans toutes ces affaires-l... Ce Robert, voyez-vous, est un
aventurier de bas tage, et je n'aime que les gens comme il faut...
Vous, par exemple, M. le marquis, et le jeune M. Alain... voil des
gentilshommes!... Ah! je vous parle franchement, je ne m'inquite gure
plus de ce Robert que de Penhol lui-mme!... Mais quant  ce qui vous
regarde, je me ferais hacher en mille pices pour votre service!

Le vieux marquis l'coutait avec son sourire bonhomme, et prenait de
tout cela juste ce qu'il fallait.

--Je sais que vous tes un ami sr, M. le Hivain, dit-il, vous tes
en outre un homme de beaucoup de sens, et je crois que vous avez des
ides trs-justes sur M. Robert de Blois... Mais nous avons encore
besoin de lui jusqu' la fin de cette affaire... Quand il en sera
temps (il mit sa main sur l'paule de Macrocphale), soyez sr que je
saurai faire la part de mes vrais amis... Il y a dans le pays bien des
gens qui ne vous valent pas et qu'on regarde comme des gros bonnets,
matre le Hivain... Viennent les vnements que nous prparons, je vous
promets, moi, que vous aurez plus d'un jaloux entre Redon et Carentoir!

Ces paroles taient douces comme miel aux longues oreilles de
Macrocphale; il coutait et faisait d'avance le gros dos en songeant 
son importance prochaine.

--Mais il faut d'abord que Penhol disparaisse..., reprit le marquis en
baissant la voix; je vous parle franc, comme vous voyez... Il ne s'agit
pas de lui enlever la moiti de sa fortune... les deux tiers, les trois
quarts... les quatre-vingt-dix-neuf centimes!... Il faut qu'il soit
forc de fuir et qu'on n'entende plus jamais parler de lui: sans cela,
rien de fait!

Macrocphale se frotta les mains.

--A la bonne heure!... s'cria-t-il, j'aime  voir comprendre les
affaires de cette faon-l!... a s'appelle au moins trancher dans le
vif!... Eh bien! M. le marquis, nous marchons, que diable!... Il me
semble que nous sommes bien prs de notre but!

Ils arrivaient au bout de la route et touchaient  ces grands
chtaigniers derrire lesquels Diane et Cyprienne abritaient nagure
leur causerie. Pontals s'arrta.

--Plus bas!... fit-il en jetant un regard inquiet autour de lui. C'est
ici que Robert doit venir?

--Ici mme.

--Est-on bien  l'abri des oreilles indiscrtes?...

--A moins de choisir le beau milieu de la lande de Renac ou le
centre des marais, je ne connais pas de meilleur endroit pour causer
tranquillement d'affaires... La muraille est haute; d'un autre ct
le taillis s'loigne tout exprs pour nous enlever la chance d'tre
couts... Derrire nous, la route est dcouverte.

--Mais devant nous?... fit Pontals en montrant du doigt le massif de
chtaigniers.

Macrocphale se prit  sourire.

--C'est diffrent! rpliqua-t-il avec l'intention vidente de faire une
bonne plaisanterie; derrire ces arbres-l, il pourrait bien se trouver
quelque revenant aux coutes.

--Que voulez-vous dire?

--Je demande pardon  M. le marquis de parler avec cette lgret en
sa prsence... Le fait est qu'il y a l un espace de quelques pieds
carrs o le plus vaillant gars des bourgs voisins n'oserait pas
pntrer aprs la nuit tombe, parce que le vieux commandant de Penhol
_y revient_...

--C'est gal... dit Pontals: excs de prudence ne nuit jamais... et je
voudrais voir...

--a peut se faire.

Macrocphale, toujours complaisant, carta de la main les branches de
chtaigniers qui bouchaient l'entre du massif et se fraya un passage.

--Veuillez vous donner la peine d'entrer, M. le marquis, dit-il,
puisque vous n'avez pas peur des revenants.

Il disparut derrire l'enceinte de verdure, et Pontals le suivit.

La nuit tait noire. Sous les chtaigniers, le feuillage touffu rendait
l'obscurit encore plus profonde. Sans cette circonstance, l'homme de
loi et Pontals auraient pu voir qu'ils taient trs-ples tous les
deux et qu'ils avaient l'air assez peu rassurs.

Malgr l'ombre paisse, on distinguait vaguement la gurite et le banc,
couvert d'herbe longue.

--Comme on se cacherait ici!... murmura le marquis d'une voix
lgrement mue.

--Oh! oh! repartit Macrocphale en tchant de prendre un accent
fanfaron, il me semble que votre voix tremble! Soyez tranquille!... le
vieux Penhol est bien mort... et du diable si les vivants ont l'ide
de venir visiter son boudoir!...

Une feuille sche vint  bruire sous le pied du marquis. Matre Protais
le Hivain s'interrompit pour pousser un petit cri de frayeur.

--Avez-vous entendu?... demanda-t-il en retenant son souffle.

Pontals avait reconnu que l'esplanade et la gurite taient galement
dsertes.

--Ma foi! reprit l'homme de loi honteux de son alerte, j'ai cru... il
m'a sembl... Au fait, mon mtier n'est pas d'tre brave!... Maintenant
que nous avons bien dment inspect les lieux, M. le marquis, je vote
pour que nous retournions sur la voie publique.

--Et n'est-il pas possible, demanda Pontals, d'arriver ici par un
autre passage que la route?

--Regardez plutt! rpondit Macrocphale, une muraille de trente pieds
et des rampes  pic!... Je propose de lever la sance.

Il carta de nouveau les branches et poussa un long soupir de bien-tre
quand il revit le ciel au-dessus de sa tte. C'tait un esprit fort.

Pontals visita une dernire fois tous les recoins de l'enceinte de
verdure, et repassa sur la route  son tour.

Le Hivain avait retrouv sa vaillance.

--A part les revenants, dit-il, il y a pourtant un homme qui aime  se
cacher dans ce trou noir comme le fond de mon critoire.

--Qui a?

--Le vieux fou de Benot Haligan, l'ancien passeur du bac de
Port-Corbeau... Mais je pense bien qu'il n'y montera plus, car il est
 l'agonie... Ah! M. le marquis! tout de mme, ce que c'est que de
nous!... Quand le vieux commandant venait s'asseoir l, sur son banc de
gazon, il tait le chef d'une famille puissante... A prsent, le pauvre
Protais le Hivain ne voudrait pas changer de place avec le matre de
Penhol!...

--Le pauvre Protais le Hivain, dit M. de Pontals, sera bientt en
position de ne changer son sort contre celui de personne... Mais
parlons un peu du prsent... Depuis que ces misrables enfants sont
venues dans mon propre chteau de Pontals enlever,  dix pas de moi,
dans ma chambre, ces papiers que je n'aurais pas donns pour cinquante
mille cus, je ne sais plus bien au juste quelles sont nos armes contre
Penhol...

Matre le Hivain cligna de l'oeil.

--Il nous en reste de bonnes!... rpliqua-t-il; chaque fois que Penhol
a vendu une pice de terre appartenant  l'an, il lui a fallu faire
un faux de plus... C'est pour cela que j'ai morcel les ventes et
multipli les contrats.

--Vous tes un homme d'or!...

--Je connais assez passablement mon tat!... et, sans parler d'autre
chose, il m'a fallu, dans le principe, une certaine triture, que
j'oserai dire assez rare, pour constituer cet aventurier de Robert qui
arrivait un pied chauss et l'autre nu, pour le constituer, dis-je,
en quelques semaines, crancier de Penhol pour une somme assez
importante! Il est vrai que ce coquin de Robert avait attaqu l'affaire
avec un entrain admirable... Si vous l'aviez vu lorsqu'il arriva au
manoir, il y a trois ans, avec son domestique Blaise!... Pour ma part,
j'aurais fait serment qu'il tait millionnaire!... Et puis, il avait
deux jolies cordes  son arc, cet homme-l: le roi de carreau et la
dame de coeur!...

Macrocphale se mit  rire.

--Vous sentez bien, reprit-il, que je veux parler de la Lola. Ce
Robert est un gaillard aprs tout... Il a beaucoup faibli depuis
qu'il a quelque chose  perdre... mais le jour o il redeviendrait un
aventurier sans feu ni lieu, je ne voudrais pas me frotter  lui!...
Franchement, M. le marquis, Penhol chass, vous ne serez pas encore
matre du manoir.

--En temps et lieu j'aurai recours  vos excellents conseils, mon bon
ami, rpliqua Pontals. Je ne me donne pas, hlas! pour un diplomate
bien habile!... Sans vous, je serais certainement rest en chemin...
Mais revenons aux titres qui sont en votre possession... Vous les tenez
en lieu de sret, j'espre?

--Ma maison n'est pas si forte, ni si bien garde peut-tre que le beau
chteau de Pontals... rpondit Macrocphale avec suffisance; nanmoins
on fait de son mieux!... Et je vous rponds des pices corps pour
corps... Eh! eh! les petites rdent autour de chez moi comme autour
de chez vous... Ce sont des diables incarns que ces enfants-l!...
Avant de souponner leur savoir-faire, et alors que je n'tais pas
encore sur mes gardes, je les ai laisses plus d'une fois se moquer de
moi... Elles m'ont vol bien des obligations souscrites par Penhol...
Et, sans leurs manoeuvres, la chose n'aurait pas dur si longtemps...
Mais ma maison est arme en guerre, maintenant... Et je ne pense pas
qu'elles veuillent goter une seconde fois du plat qu'on leur a servi
pas plus tard que hier soir.

--J'ai entendu parler d'un coup de fusil... commena Pontals.

--Deux coups de fusil!... dont l'un a port bien prs du but... car on
a trouv un cheval couch sur la lande avec une balle dans la tte.

--Ce sont des moyens bien violents, matre le Hivain! Et si l'on
m'avait consult...

--M. le marquis, je crois avoir droit de prtendre  la rputation
d'homme prudent... Nos landes cachent assez de bandits pour qu'un
honnte propritaire ait un peu le droit d'armer ses gens... La loi
est dure, mais positive... Quiconque s'avise de forcer une serrure
peut s'attendre  trouver, derrire la porte, le matre de la maison
prt  dfendre son bien... Si nous passons  la question d'utilit,
poursuivit-il en prenant le ton d'un avocat qui plaide, je n'aurai pas
de peine  tablir, par des raisons impossibles  rvoquer en doute,
qu'entre tous les obstacles qui nous barrent le chemin, ces deux
petits dmons sont  la fois les plus gnants et les plus dangereux...
J'aimerais mieux avoir affaire  une demi-douzaine d'hommes... Ne vous
y trompez pas: elles savent tous nos secrets aussi bien que nous-mmes,
et si le hasard leur donnait quelque jour un appui, je vous promets que
nous aurions, tous tant que nous sommes, bien du fil  retordre!

--Je ne dis pas... cependant...

--coutez!... Je suis l'ennemi dclar des moyens violents dans les
cas ordinaires... mais dans la circonstance prsente, M. le marquis,
soyez bien persuad que c'est votre intrt seul qui m'anime... Vous
avez dpens trois ans de votre vie et des sommes normes pour arriver
 un but parfaitement lgal... Il se trouve que vos adversaires
vous attaquent et m'attaquent, moi, votre conseil, par des moyens
inqualifiables... Je ne sors pas de la lgalit, mais je prends l'arme
la plus extrme que la loi puisse donner  un citoyen, et je m'en sers!

Pontals gardait le silence.

--Quand je dis: Je m'en sers, reprit Macrocphale, j'emploie une
figure, car je n'ai pas tir le coup moi-mme... Je ne connais point le
maniement du fusil... Mais Robert de Blois, je dois vous en prvenir,
veut aller beaucoup plus loin que cela!... Les petits dmons le
tourmentent nuit et jour... Elles entrent dans sa chambre ferme par le
trou de la serrure!... Elles s'affublent en fantmes et vont prvenir
Penhol de tout ce que nous mditons contre lui... Elles s'agitent,
elles dfont tout ce que nous faisons... et Robert est dcid  prendre
l'offensive.

--S'il a un expdient convenable... dit Pontals en cherchant ses mots,
un biais... vous m'entendez?... quelque chose d'adroit et de sr...

Il s'interrompit pour prter vivement l'oreille. On entendait un bruit
de pas sur la route, dans la direction de l'entre du manoir.

Pontals et l'homme de loi s'loignrent un peu de la route battue,
afin de se mettre  l'cart derrire les premires branches du taillis.

Les pas approchaient; on put bientt distinguer dans l'ombre deux
personnes qui s'avanaient lentement.

--C'est lui, dit Pontals.

--Avec une femme... rpliqua l'homme de loi.

--Lola, sans doute?

Macrocphale avana la tte en dehors des branches pour mieux voir.

--Non pas!... dit-il d'un accent tonn, c'est madame de Penhol!...

       *       *       *       *       *

Quand Robert et la femme qui l'accompagnait furent arrivs tout auprs
de la Tour-du-Cadet, quelques mots de leur entretien parvinrent
jusqu'aux oreilles de Pontals et de matre le Hivain.

C'tait bien Marthe de Penhol. Malgr l'obscurit, on ne pouvait
plus s'y mprendre. Elle donnait le bras  Robert, qui la soutenait
cavalirement et marchait d'un pas de parade.

Quand Marthe parlait, Pontals et l'homme de loi n'entendaient qu'un
murmure; quand, au contraire, le jeune M. de Blois fournissait la
rplique, ils ne perdaient pas une parole. La voix de Robert tait
haute, gaillarde, et dnotait beaucoup de bonne humeur.

--Belle dame, disait-il en ce moment, Penhol n'a pas t plus heureux
ce soir que d'habitude... C'est tonnant! le sort ne se lasse pas de
perscuter ce pauvre ami!... Avant de mettre le feu  la pile de fagots
qu'on a brle dans l'aire, Penhol avait perdu sa dernire pice de
vingt francs... Vous devriez user de votre influence, belle dame, pour
le gurir de cette dtestable passion!

--Il y a trois ans, rpondit Marthe, on ne pouvait pas perdre plus d'un
louis d'or dans sa soire au jeu que jouait le matre de Penhol...

--Ah! ah! fit Robert, les choses ont donc bien chang!... Au jeu que
joue Penhol, rien n'est plus ais que de perdre maintenant dans sa
soire une bonne mtairie ou quelques arpents de futaie...

--Quel ton!... murmura Pontals. Il y a dans ce Robert du maraud et du
grand seigneur!

--Mais comment diable Madame consent-elle  se promener avec lui, en ce
lieu et  cette heure?... rpliqua matre le Hivain.

Marthe avait rpondu quelques mots d'une voix faible et brise.

Robert reprit:

--Ne m'accusez pas, belle dame!... Je lui ai dit vingt fois qu'il avait
l deux vices pitoyables... On peut aimer  jouer et  boire... mais il
joue comme une dupe et boit comme un charretier!

Tout en parlant, Robert jetait ses regards  droite et  gauche; il
cherchait videmment quelque auditeur invisible.

--Je ne veux point vous cacher, belle dame, poursuivit-il, que je vous
ai entrane jusqu'ici pour parler un peu d'affaires d'intrt... Mais,
auparavant, permettez-moi de vous demander si l'indisposition de la
chre demoiselle Blanche n'a pas eu de suites fcheuses?

Robert put sentir le bras de Madame tressaillir sous le sien.

--Qu'avait-elle donc?... demanda-t-il encore.

Marthe cessa de marcher, ses jambes chancelaient.

--Ce qu'elle avait?... pronona-t-elle d'une voix pnible et sourde, ne
le savez-vous pas?...

Robert hsita un instant; puis il rpondit d'un ton dlibr, mais
peut-tre au hasard:

--Ma foi! belle dame, je crois bien que je m'en doute.

Marthe arracha brusquement son bras qui s'appuyait nagure  celui de
M. de Blois.

--Ah!... fit-elle d'un ton si trange que Robert se pencha pour
examiner son visage.

Mais la nuit tait trop noire pour qu'il ft possible de rien
distinguer sur une physionomie.

Marthe ne disait plus rien, elle restait immobile, les bras tombants et
la tte courbe. On entendait sa respiration courte et pnible.

Robert sentait vaguement qu'il y avait l encore un mystre. Il avait
envie d'interroger, mais, pour une confidence d'une certaine espce,
les oreilles qu'il supposait ouvertes sous le feuillage pouvaient bien
tre de trop...

--Chre dame, s'cria-t-il, je suppose, d'aprs votre geste, que vous
tes trs en colre... Il n'y a vraiment pas de quoi... Un de ces
jours, je veux avoir avec vous un entretien au sujet de mademoiselle
votre fille...

--Tout de suite! interrompit Madame avec vivacit, au nom du ciel,
monsieur!...

--Belle dame, vous me voyez dsol de vous refuser... Ce n'est
vritablement pas le moment... Et, si vous le permettez, je vais vous
parler du motif de notre entrevue...

--Ah !... grommelait Macrocphale derrire les branches du taillis,
est-ce qu'il faudrait ajouter foi, par hasard,  ce que disent les
Baboin et les Kerbichel?... Est-ce qu'il y aurait srieusement quelque
chose entre Madame et ce Robert?...

--Pour pcher, rpliqua Pontals, il n'y a rien de tel que les
saintes... Mais vous, qui avez l'oreille plus jeune que moi, matre le
Hivain, entendez-vous ce qu'ils disent?

--J'entends Robert... Et Dieu me pardonne s'ils ne parlent pas de tout,
except de la vente du manoir!

Comme s'il avait pu entendre ce reproche, le jeune M. de Blois abordait
justement  cet instant le chapitre de la vente, et la rponse de
Madame tant probablement un refus, il reprenait, sans abandonner son
accent de politesse aise et lgrement railleuse:

--Belle dame! je ne m'attendais pas  cela! j'avais absolument compt
sur vous... Je ne sais pas si vous avez remarqu un fait assez bizarre:
depuis trois ans que vous me devez toute sorte de gratitude, je ne vous
ai pas demand le moindre service!

--N'est-ce pas assez, murmura Marthe, de m'avoir ferm la bouche alors
que je voyais un abme au devant des pas de mon mari?...

--Ceci, c'est du silence... un bon office purement ngatif!... Pour
tout ce qui exigeait un effort quelconque, je me suis toujours
adress  cette pauvre Lola... Voyons! pour une fois que je mets votre
obligeance  contribution, allez-vous me repousser?

Pontals et le Hivain entendirent ce murmure faible qui annonait la
rponse de Madame.

C'tait encore un refus, sans doute, car Robert laissa chapper
une exclamation d'impatience. Nanmoins il ne se fcha pas encore.
Il reprit le bras de Madame, et continua son plaidoyer en revenant
lentement sur ses pas, le long de la route dj parcourue.

Dans ce mouvement, ils s'loignaient tous deux du marquis et de l'homme
de loi, qui ne pouvaient mme plus saisir le sens des paroles de Robert.

--C'est un fin matois tout de mme!... dit Macrocphale. Il aura su
prendre la pauvre femme dans quelque pige diabolique!...

--Oui... oui, pensa tout haut Pontals, c'est un homme habile  la
faon des intrigants de comdie... Il a comme cela une douzaine de fils
qu'il fait mouvoir assez artistement... C'est un fanfaron d'astuce...
un bachelier s tours de passe-passe!... Les hommes de bon sens comme
vous et moi, matre le Hivain, laissent aller les choses, attendent
l'occasion, et dament le pion souvent  ces brillants joueurs de
gobelets!...

--Belle dame, disait Robert en revenant une seconde fois sur ses pas,
c'est un projet arrt... vous aurez beau vous dbattre... il faut que
cela soit fait ce soir!

La voix de Marthe tait suppliante.

--C'est la dernire ressource de ma pauvre enfant! murmurait-elle.
Monsieur!... monsieur, ayez piti de nous!...

--Je le voudrais, mais c'est impossible... Une dernire fois,
consentez-vous?

--Vous savez bien que je ne le puis pas!

Robert s'arrta; il touchait presque  l'arbre qui servait d'abri 
Pontals et  l'homme de loi.

Ceux-ci le virent mettre la main  sa poche et en retirer un objet de
petite dimension, dont l'obscurit les empcha de connatre la nature.

C'tait un portefeuille. Robert l'approcha des yeux de Marthe, qui se
couvrit le visage de ses mains.

--Il est pnible d'en venir  ces extrmits, madame, poursuivit Robert
en baissant la voix, mais c'est vous seule qui m'y forcez,  tout
prendre!... Pourtant, vous savez bien ce que je puis contre vous!...

Il frappa sur le maroquin du portefeuille. Marthe demeurait immobile.

--Voyons! reprit Robert, ne me contraignez pas  faire un coup
d'clat!... Vous savez si j'ai t discret durant ces trois annes...
Ne soyez pas plus cruelle que moi envers vous-mme... Si vous continuez
 me refuser, malgr ma rpugnance qui est grande, je me dciderai
 faire usage de cette arme... Si vous consentez, comme je l'espre
encore, vous pouvez compter, autant que par le pass, sur ma discrtion
 toute preuve!

Madame hsita encore durant un instant. La nuit cachait l'angoisse
mortelle qui tait sur son visage.

--Je ne puis pas vous rsister, monsieur... dit-elle enfin d'une voix 
peine intelligible, ce que vous ordonnerez, je le ferai!

--A la bonne heure! s'cria gaiement Robert qui remit le portefeuille
dans sa poche; avec une femme d'esprit on a toujours de la ressource...

Puis il ajouta en parlant comme un acteur  la cantonade:

--Hol... n'y a-t-il personne ici?

Matre le Hivain sortit de sa cachette.

A sa vue, Marthe se recula effraye.

--J'ai l'honneur de vous prsenter mon trs-humble respect, madame,
dit Macrocphale de son ton le plus doucereux, je n'ai rien entendu;
et quand mme j'aurais entendu, ajouta-t-il en se penchant  l'oreille
de Marthe, humilie et tremblante, ne savez-vous pas que vous avez en
moi un serviteur fidle qui se ferait hacher en mille pices pour votre
service?...

--Matre le Hivain, dit Robert, vous allez avoir la bont de suivre
madame de Penhol au manoir... vous entrerez avec elle dans la chambre
de son mari qui, sur sa demande, vous remettra un pouvoir crit de
vendre le manoir et ses dpendances.

Il baisa la main de Madame d'une faon toute galante et ajouta:

--Faites vite, s'il est possible, matre le Hivain... Je vous attends!




X

PRDICTIONS.


Diane et Cyprienne taient dj depuis quelques instants dans la loge
du passeur du Port-Corbeau. A leur entre, Benot avait cess de
chanter; il s'tait soulev sur le coude, afin de saluer avec respect
les filles de Penhol.

Depuis lors, il restait immobile sur son grabat, les yeux fixes et
tourns vers les solives enfumes qui composaient la charpente de sa
loge.

A le voir ainsi, hve et dcharn, la joue creuse, la bouche
entr'ouverte, on aurait cru dj qu'il n'tait plus de ce monde,
d'autant mieux qu'il avait plac lui-mme sur sa poitrine le crucifix
de bois noir qui garde contre les influences du malin esprit la couche
froide des trpasss.

Une chandelle de rsine, mince et fumeuse, tait fiche dans la
muraille  son chevet, un peu en arrire du lit; ses traits amaigris
s'clairaient  revers, et les saillies osseuses de son visage jetaient
des ombres profondes.

Cyprienne tait toute ple et tremblait  le regarder.

La lumire de la rsine n'clairait gure que le grabat et un billot
de bois sur lequel reposait un pot d'eau bnite avec son goupillon. Le
reste de la chambre se perdait dans une demi-obscurit d'o sortaient
 et l, quand la rsine crpitante jetait une flamme plus vive, les
misrables objets qui composaient le mobilier du passeur.

Au dehors l'air tait lourd; dans la loge on respirait  peine:
l'atmosphre se chargeait de ces miasmes tides et froids qui semblent
exhaler l'agonie.

Diane se tenait debout auprs du lit de Benot Haligan.

Cyprienne s'tait assise un peu  l'cart, et mlait un breuvage dans
une petite cuelle de faence.

--Eh bien! Benot... disait Diane, vous ne voulez pas nous rpondre, ce
soir?... Nous vous avons entendu chanter tout  l'heure, pourquoi vous
taisez-vous maintenant?

Le vieillard ne rpliqua point. Sa respiration, d'ordinaire bruyante et
pnible, tait si faible en ce moment, qu'on ne l'entendait plus.

--Ma soeur... ma soeur, murmurait Cyprienne effraye, allons chercher
le vicaire... Nous sommes peut-tre dans la chambre d'un mort!...

Aucun mouvement du vieux passeur ne protesta contre cette crainte. Il
restait toujours tendu, la bouche et les yeux ouverts, les bras en
croix sur sa poitrine, pareil  ces statues couches qu'on voit sur les
anciennes tombes.

--Benot... mon pauvre Benot! reprit Diane, vous savez bien que
nous vous aimons... pourquoi nous effrayer ainsi? Nous sommes venues
bien tard ce soir, mais il n'y a pas de notre faute... Benot,
rpondez-nous, je vous en prie!

Mme silence. Cyprienne avait du froid dans les veines, et ses jambes
chancelaient sous le poids lger de son corps.

Diane s'approcha davantage du chevet de Benot et reprit encore:

--Vous aviez soif, peut-tre, et vous n'avez pas pu vous lever pour
boire; pauvre homme!... Vous nous avez appeles... L'heure o nous
venons d'ordinaire s'est passe, et vous avez cru que nous vous avions
oubli!...

Toujours le mme silence. Seulement, la flamme de la rsine se prit 
trembler, et les dplacements de l'ombre et de la lumire mirent une
espce de vie factice sur le visage morne du vieillard.

Cyprienne,  bout de courage, eut la pense de s'enfuir. Diane, au
contraire, fit un pas de plus vers le chevet du passeur, et saisit son
bras, afin de lui tter le pouls.

Au contact des doigts de la jeune fille, Benot eut un tressaillement
faible. Un soupir s'exhala de ses lvres dcolores, et ses paupires
battirent comme si le charme qui le tenait enchan se ft rompu tout 
coup.

--Le feu de joie a bien brl, dit-il en fermant ses yeux avec fatigue,
j'ai vu sa lueur rouge  travers la porte de ma loge... C'est un joyeux
jour, jeunes filles!... On danse sur l'aire et l'on danse dans le
jardin de Penhol!... Le pauvre Benot reste seul... Il met trop de
temps  mourir!

Diane prit l'cuelle des mains de Cyprienne et la lui prsenta. Benot
secoua la tte en signe de refus.

--J'ai vu le temps, continua-t-il, o Penhol venait dire adieu  ses
serviteurs mourants... Alors, tout ce qui tait bon et noble, Penhol
n'oubliait jamais de le faire... Mais il y a une autre agonie que celle
du corps, et je n'en veux pas au fils de mon matre...

--Buvez, rpta Diane, cela vous soulagera.

--Il n'y a qu'une chose au monde qui puisse me soulager, rpliqua le
vieillard dont les traits fltris eurent presque un sourire; c'est
d'entendre votre voix douce auprs de mon oreille, Diane de Penhol...
Il y avait un homme que j'aimais plus qu'un pre n'aime son fils
unique et ador... A mesure que j'avance vers mon dernier jour, les
yeux de mon esprit voient mieux et plus loin... Il n'est pas mort...
il reviendra peut-tre quand il ne sera plus temps! Mes filles, vous
avez ses grands yeux de feu et vous avez son bon coeur... Quand je vais
tre l-haut  la porte du paradis, avant de parler pour moi-mme, je
prierai pour lui et pour vous...

Sa voix s'animait peu  peu, et sa tte renverse parmi les longues
mches de ses cheveux gris semblait prte  quitter l'oreiller.

--Non!... non!... reprit-il rpondant aux paroles qu'il avait entendues
nagure, alors qu'il restait immobile et comme mort; non, je ne suis
pas fch contre vous, mes filles... Je savais que vous viendriez
encore aujourd'hui... mais demain...

Il s'arrta.

--Nous vous promettons de venir... voulut dire Diane.

Le passeur se souleva lentement et avec effort; il parvint  se mettre
sur son sant.

--Approchez ici toutes deux, poursuivit-il d'une voix plus lente et
toute pleine d'motion; que je vous voie encore une fois, ma belle
Diane... et vous, ma jolie Cyprienne... douces fleurs du manoir!... Oh!
oui, si l'an de Penhol tait revenu, le vieux sang aurait eu encore
de beaux jours!... Mais il tarde... il tarde!... Je crois que Dieu ne
veut pas!...

Il rejeta en arrire ses grands cheveux gris. Ses yeux commenaient 
briller au milieu de sa face ple, sillonne de rides profondes.

Les deux soeurs l'coutaient avec une attention mue.

--Je vois bien des choses! poursuivit encore le vieillard. Pourquoi
faut-il que ma volont soit strile? Enfants, si vous ne venez plus,
demain je serai seul... car tout le monde a dlaiss mon lit de
souffrance... Dieu m'aura pris ma dernire joie sur la terre!

--Mais nous viendrons, interrompit Diane.

Et Cyprienne ajouta en essayant de sourire:

--Ne faut-il pas bien que je vienne prparer votre tisane, bon pre
Benot? moi, qui suis votre mdecin!

--Pour ce qui est de moi, rpondit le passeur, je n'ai besoin de rien,
mes filles... abandonn ou non, mes heures sont comptes... La faim,
la soif et la maladie ne pourront pas me tuer, puisque Dieu a marqu
la manire dont je dois mourir... Je sais le nombre des jours qui me
restent  vivre... C'est bien long!... Cyprienne de Penhol, vous qui
vouliez aller chercher tout  l'heure le prtre pour dire sur moi la
prire des trpasss, vous vous en irez avant moi, ma fille.

Cyprienne, tremblante, baissait la tte. Elle tait habitue  croire
les paroles du vieillard comme autant d'oracles.

--Ne dites pas cela!... murmura Diane, vous savez bien que nous avons
besoin de tout notre courage!...

Mais Benot Haligan semblait cder  un pouvoir irrsistible. Ce
n'tait plus le mme homme. Sa taille s'tait redresse; son visage
s'inspirait; une flamme trange brlait au fond de ses yeux caves.

--Et vous aussi, Diane de Penhol!... continua-t-il. Toutes deux...
toutes deux ensemble!... Ne m'interrompez plus, car ce moment de force
que Dieu me rend sera court, et quand je vais me taire, ce sera pour
longtemps!... Je suis seul... je n'ai ni fils ni fille... Je n'aime
personne en ce monde, si ce n'est vous et l'absent... depuis soixante
et dix ans que dure ma vie, je suis un pauvre homme... Et pourtant j'ai
amass un petit trsor qui est enfoui au pied du grand aune qui baigne
ses branches dans la rivire et auquel j'attachais mon bac, au temps o
je pouvais encore passer l'eau... coutez bien ceci, car nulle crature
humaine n'est infaillible, et peut-tre mes prophties sont-elles les
rves d'un vieil homme qui se meurt... Dieu le veuille, enfants, Dieu
le veuille!...

Sous l'aune, il y a cent pices de six livres, enfermes dans un pot
de grs... Je les ai mises l une  une, et il m'a fallu bien des
annes de fatigue!...

Alors que Penhol tait heureux et riche, je comptais donner mon
argent aux prtres, aprs ma mort, afin qu'il ft dit des messes pour
le repos de mon me, et aussi pour les bleus que j'ai tus sur la lande
pendant la guerre.

Depuis que Penhol est pauvre, ne m'interrompez pas, je sais ce que je
dis! ses serviteurs n'ont plus le droit de penser  eux-mmes.

Je me disais: Mon argent sera pour Madame, pour l'absent, qui
reviendra peut-tre et qui n'aura plus de patrimoine, ou pour les
filles de Jean de Penhol...

Mettez ceci dans votre mmoire, car je ne vous en reparlerai plus...
Quoi qu'il arrive, que je sois vivant ou mort, que ce soit aujourd'hui
mme ou dans dix ans, vous tes mes hritires, et les cent pices de
six livres sont votre bien...

Cyprienne et Diane avaient des larmes dans les yeux.

--Pauvre bon pre Benot!... dirent-elles en mme temps.

Le vieillard souriait d'un sourire amer et triste.

--Ne me remerciez pas, reprit-il,  moins que vous ne veuillez suivre
mon conseil.

--Quel conseil?...

--Aujourd'hui,  l'heure mme o je vous parle... dites-moi adieu pour
l'ternit, et sans prendre le temps de remonter au manoir, allez
chercher l'argent qui est sous l'aune... Quand vous l'aurez, vous
passerez l'eau et vous vous enfuirez, mes filles, aussi loin que la
terre pourra porter vos pas.

Diane et Cyprienne secourent la tte.

--Et notre pre?... murmurrent-elles en mme temps. Et Madame... et
l'Ange?...

--Que peut faire un pauvre vieillard contre la volont de Dieu?...
pensa tout haut Benot Haligan.

Puis il garda quelques instants le silence, les bras croiss sur sa
poitrine et les yeux au ciel.

Diane et Cyprienne se tenaient par la main. Leurs charmants visages,
qu'clairait faiblement la lumire tremblante de la rsine, exprimaient
une rsignation mlancolique.

Toutes deux avaient une foi gale aux paroles prophtiques du passeur;
toutes deux croyaient  cette annonce d'une mort violente et prochaine.
Elles donnaient leurs mes  Dieu, et ne voulaient point fuir.

Le sacrifice tait consomm au fond de leur coeur, sans faste et avec
un calme pieux. Elles regardaient en face le martyre.

Au bout de quelques secondes, Benot reprit comme en se parlant 
lui-mme:

--Mon Dieu! pourquoi montrez-vous l'avenir  ceux qui sont trop faibles
pour prvenir le malheur ou le combattre?... Depuis que cet homme mit
le pied sur mon bac, par un soir d'orage... depuis qu'un clair me
montra pour la premire fois sa figure, une voix s'est leve au fond
de ma conscience... Il y a trois ans que mes rves me le montrent, la
nuit, le jour, dans la veille et dans le sommeil... et je vois toujours
la mme chose... Malheur!... rien que malheur!...

Un peu de sang remonta  sa joue plie; ses yeux brillrent davantage.

--Oh! si j'avais encore les bras d'un homme!... s'cria-t-il, mais je
ne suis plus qu'un cadavre!... Il est arriv par un dris, le soir
o le moulin des Houssaies fut emport par l'inondation... Il est
arriv avec les dsastres et avec la tempte... C'est un dris qui
l'emportera, un dris et une tempte!... Mais avant ce jour-l, il
prendra la vie de plus d'un et de plus d'une au manoir de Penhol!...
De toutes les douces filles du manoir, il fera des belles-de-nuit...
et cette heure-l est bien proche, Diane!... bien proche, Cyprienne!
Je regardais ce soir le beau soleil d'automne descendre derrire la
colline... et je me disais: Les filles de Jean de Penhol sont jeunes,
belles, aimes... Demain, le soleil reviendra clairer ma cabane... O
seront,  cette heure, les filles de Jean de Penhol?

Cyprienne et Diane frissonnrent.

--Quoi?... sitt que cela!... pronona Diane  voix basse.

--Le marais est profond, murmura le passeur, et bien que les eaux
soient basses, il y a de quoi noyer deux pauvres enfants au tournant de
la _Femme-Blanche_!...

Cyprienne mit sa tte sur le sein de Diane, qui la pressa en silence
contre son coeur.

--Aprs cela, poursuivit Benot Haligan, l'esprit du mal sera matre
au manoir... Pauvre Marthe!... comme je la vois pleurer en appelant sa
fille!...

--Blanche aussi!... dit Diane qui n'avait point pleur sur elle-mme et
qui eut une larme pour le sort de l'Ange.

--Et Penhol!... s'cria le passeur en agitant les mches mles de sa
chevelure, et Penhol... Oh! qui donc va-t-il tuer?...

Les yeux du vieillard devinrent sanglants, et sa voix s'embarrassa dans
sa gorge.

--Penhol!... reprit-il en cherchant un fantme dans le vide, piti!...
c'est votre frre!...

Ses bras retombrent sur la couverture.

--Je l'avais dit... poursuivit-il avec puisement, son corps et son
me!...

Il s'affaissa lourdement et ne parla plus.

Cyprienne et Diane restaient frappes de terreur.

Durant quelques minutes un silence lugubre rgna dans la loge; puis une
tincelle sembla se rallumer dans l'oeil teint du vieillard.

--coutez... dit-il d'une voix brve et basse. coutez!...

Son geste commandait le silence, comme s'il et cherch  saisir un
son faible et lointain.

--coutez!... rpta-t-il pour la troisime fois, n'entendez-vous pas
qu'on parle de vous l-haut, sous la Tour-du-Cadet?

Les deux soeurs le regardrent tonnes. La distance qui sparait la
loge de la tour tait telle qu'il et fallu crier bien fort pour se
faire entendre de l'une  l'autre.

--Ils sont l!... poursuivit cependant Benot, les assassins lches et
avides!... Fuyez!... fuyez, mes filles!... Il en est temps encore!

Et comme Cyprienne et Diane restaient immobiles, Benot poursuivit
lentement:

--Ils sont l, vous dis-je!... Si vous ne voulez pas fuir, allez du
moins apprendre le sort qu'ils vous rservent!...

Il y avait dans l'accent du passeur une conviction si profonde que
Cyprienne et Diane ne songrent plus  la distance qui les sparait de
la tour.

Elles s'lancrent au dehors comme s'il leur et suffi de sortir pour
entendre ces voix qui prononaient leur arrt.

Au dehors, le silence rgnait. L'atmosphre pesante laissait immobile
le feuillage du taillis. Les deux soeurs commencrent  gravir le
sentier  pic qui conduisait  la Tour-du-Cadet.

Elles ne se rendaient nul compte de leur action, et leur esprit
restait tout entier aux funbres penses que Benot Haligan venait
d'voquer en elles.

Mais, comme elles approchaient du haut de la monte, Diane s'arrta
tout  coup et serra fortement le bras de Cyprienne.

Benot Haligan ne les avait point trompes. Elles entendaient plusieurs
voix sous la Tour-du-Cadet, et il leur sembla saisir de loin leurs
noms, rpts  diverses reprises.




XI

CONCILIABULE.


Cyprienne et Diane taient  une vingtaine de pas du banc de gazon,
o elles s'taient assises nagure, avant de descendre chez Benot
Haligan. Elles franchirent sans bruit et avec prcaution la faible
distance qui les sparait de la Tour-du-Cadet, car elles ne savaient
encore si les voix se faisaient entendre en de ou au del de
l'enceinte de verdure.

L'enceinte tait vide comme elles l'avaient laisse, mais les
interlocuteurs invisibles n'taient maintenant spars d'elles que par
les basses branches des chtaigniers.

Les deux jeunes filles cartrent doucement les rameaux, et mirent
leurs ttes entre le feuillage. Elles ne virent rien d'abord, mais le
son des voix les guidait, et  force d'interroger l'obscurit, elles
aperurent trois ombres qui s'agitaient  quelques pas d'elles.

Elles reconnurent M. le marquis de Pontals, Robert de Blois, et
Blaise, le domestique de ce dernier.

C'tait Blaise qui avait prononc  plusieurs reprises le nom des deux
soeurs.

_L'Endormeur_ n'tait plus tout  fait le joyeux coquin que nous avons
vu  l'auberge de Redon. Il avait attendu trois ans  l'office, tandis
que son camarade Robert, dit _l'Amricain_, se prlassait superbement
au salon. Cette longue attente lui avait fait le caractre hargneux et
l'humeur acaritre. Il avait pris en outre les vices de l'antichambre,
car on n'est pas valet en vain, mme pour la montre. Blaise s'tait
fait insolent, mchant, important, menteur, et il tait rest voleur.

Point n'est besoin de dire qu'il dtestait son prtendu matre. Il
dtestait en outre Pontals,  cause de sa fortune; il dtestait
l'oncle Jean, que ses gros sabots et sa pauvret n'empchaient
point de s'asseoir  la table des gentilshommes; il dtestait
Penhol, Madame, la _socit_ tout entire, depuis les trois Grces
Baboin-des-Roseaux-de-l'tang, jusqu'au plus mince des trois vicomtes;
il dtestait les domestiques, qui avaient l'impudente prtention de ne
lui devoir qu'un mdiocre respect, les paysans qui ne le saluaient pas
assez bas, et matre le Hivain qui l'accablait pourtant de politesse et
de sourires.

Malgr cette misanthropie universelle, il vivait bien, et ne se
laissait point trop aller  la tristesse. C'tait un gros garon,
assez rond toujours, et ses aversions envieuses ne se haussaient point
jusqu' la haine, except une pourtant. M. Blaise, comme il fallait
l'appeler, avait cru remarquer trop souvent les jolis yeux de Diane et
de Cyprienne fixs sur lui avec moquerie. Ces petites filles avaient
eu le front de railler plus d'une fois sa fire importance! Il les
hassait par prfrence  tous et du fond de son coeur.

Malgr sa mauvaise humeur et les dispositions hostiles o il
s'entretenait  l'gard de son prtendu matre, Blaise faisait sa
besogne en conscience. Sa besogne, bien entendu, n'tait point celle
d'un valet ordinaire; il avait mission d'observer, d'couter aux portes
et d'espionner, ce dont il s'acquittait  merveille.

En somme, c'tait dans son intrt qu'il travaillait, car une fois la
bataille gagne, M. Blaise comptait bien se reposer sur ses lauriers.

Il y avait dj quelques minutes qu'il avait rejoint Robert de Blois et
M. le marquis de Pontals.

Le fruit de ses observations de la journe tait sans doute plus
important que d'habitude, car Blaise avait pris une physionomie grave
et ce ton imposant qu'on emploie pour annoncer les grandes nouvelles.

--Eh bien, ami Blaise... avait dit d'abord Robert en l'abordant,
savons-nous quelque chose de bon?

Blaise hocha la tte avec lenteur.

--Nous savons quelque chose... rpondit-il, nous savons mme beaucoup
de choses... mais nous ne savons rien de bon!

--Qu'y a-t-il donc?

--Il y a que vous allez un train de tortue, M. Robert, et que, pendant
ce temps-l, votre partie pourrait bien se gter.

--Expliquez-vous!...

--Ma foi! j'ai entendu aujourd'hui tant d'histoires que je ne sais par
o commencer... Avez-vous pens quelquefois que ce serait une furieuse
danse, si les gars de Glnac et de Bains prenaient un beau jour leurs
btons,--car ils n'auraient pas mme besoin de leurs fusils,--pour
venir dfendre Penhol malgr lui, et le dlivrer de notre compagnie?

--Quelle ide!

--Comme vous dites, c'est une ide!... Je ne me vante pas de l'avoir
eue tout seul...

--Il vous resterait toujours le chteau de Pontals, mon cher M. de
Blois, dit le marquis; vous ne doutez pas, je l'espre, du plaisir que
j'aurais  vous offrir l'hospitalit.

Robert salua. Blaise reprit:

--Pontals est un bien beau chteau!... et si l'on y mettait le feu,
les murs resteraient debout, car ils sont en bonne pierre de taille...

--Le feu? balbutia le marquis: qui vous fait parler ainsi?

--C'est encore une ide... une ide qui n'est pas de moi...

--Est-ce qu'il y aurait quelque complot?... demanda Pontals d'une voix
altre.

--Oui, M. le marquis... rpliqua Blaise avec ce sang-froid de comdien
qui ouvre toutes grandes les oreilles du parterre, il y a un complot...
et si vous ne vous dpchez pas, je parierais contre vous pour les bons
gars de Glnac et de Bains!

Pontals essaya de sourire.

--Vous voulez nous effrayer, mon cher M. Blaise.... murmura-t-il.

--Voyons! dit Robert. Il ne s'agit pas de parler en nigmes!

--Je vais tcher de me faire comprendre... Je vous ai dit bien souvent:
Prenez garde aux filles de l'oncle en sabots!... Elles vous joueront
quelque mchant tour. Vous rpondiez: Ce sont des enfants!... Eh
bien! ces enfants-l ont soulev contre vous une vritable arme...
Si vous aviez entendu, comme moi, ce qui se disait tout  l'heure sur
l'aire, pendant le feu de joie!... Vous avez mis Penhol bien bas, mais
son nom a encore un prestige, car jeunes gens et vieillards parlent de
mourir pour lui comme d'une chose toute simple!... Ils savent vaguement
ce qui se passe... Ils prononcent votre nom, M. le marquis, le vtre,
M. Robert, et celui de Lola, qu'ils voudraient mettre en pices... Pour
en connatre si long, il faut qu'on les ait endoctrins... Et qui a pu
se charger de ce soin, sinon ces maudites enfants?...

--C'est vrai... dit Robert.

Pontals gardait le silence.

--J'ai fait de mon mieux pour vous en dbarrasser, reprit Blaise,
mais on ne m'aide pas... Pour en revenir aux lourdauds de Glnac et
de Bains, c'est, ma foi, une affaire srieuse!... Vous les connaissez
aussi bien que moi, M. de Pontals... Si une fois l'ide de nous faire
un mauvais parti se fourre dans leurs grosses ttes chevelues, du
diable si la justice et les gendarmes pourront nous protger!

--Bah!... fit Robert, il y a longtemps qu'ils grondent...

--Ce soir, ils faisaient mieux que gronder... Ils ont un chef
maintenant... notre ancienne connaissance, M. Robert... le vieux
Graud du Mouton couronn... Et ce chef-l m'a l'air de n'tre que le
lieutenant d'un personnage invisible...

--Qui serait?... demanda Robert.

--Peut-tre ces deux petits diables, les filles de l'oncle en sabots,
rpliqua Blaise.

C'tait en ce moment que Cyprienne et Diane se glissaient  pas de loup
derrire les chtaigniers.

Blaise poursuivait:

--Le pre Graud parle d'elles avec un respect trange... Il a l'air
d'attacher  leur aide une sorte de vertu surnaturelle... Mais
peut-tre y a-t-il encore un autre chef...

--Qui donc?... demandrent en mme temps Robert et Pontals.

Les deux jeunes filles taient tout oreilles; aucune parole ne leur
chappait dsormais.

--Ils parlent  mots couverts, rpondit Blaise dont la voix baissa
involontairement, on voit qu'ils font allusion  une nouvelle toute
rcente et incertaine encore... Mais j'ai devin leur esprance et j'ai
peur que l'absent ne soit de retour.

Pontals et Robert tressaillirent comme si leur corps et prouv un
choc matriel.

Derrire le feuillage, Cyprienne et Diane cherchaient  modrer les
battements de leurs coeurs. C'taient elles qui avaient rpandu dans
le pays, au hasard et comme suprme ressource, la fausse nouvelle du
retour de Louis de Penhol. Et pourtant, cette nouvelle, rpte par
des bouches ennemies, faisait natre en elles une vague esprance.

L'motion qu'elles ressentaient au nom de l'an de Penhol leur
faisait presque oublier qu'elles-mmes avaient invent le mensonge de
son retour.

--S'il allait revenir!... Voil dj deux fois que j'entends parler de
cela!... murmura Pontals.

--D'aprs ce qu'on dit de l'homme, ajouta Robert, il ne s'agirait plus
de plaisanter... Ce serait une autre histoire que les petites filles
ou que le vieux gargotier de Redon, ameutant contre nous cinq ou six
douzaines de balourds!... Vous l'avez connu, vous, M. le marquis?

--Je l'ai connu, rpliqua Pontals. C'tait alors un enfant... S'il
n'a pas chang, que Dieu nous garde de le rencontrer jamais face 
face!...

--Bah!... s'cria Blaise, est-il donc assez fort pour nous faire peur
avec son ombre?... Vous voil tout dconcerts d'avance!... C'est
peut-tre un faux bruit... Si l'homme en question tait de retour, et
qu'il ft aussi terrible que vous le dites, nous aurait-il laisss
poursuivre paisiblement notre besogne?... Allons, messieurs, j'ai mes
petits intrts dans l'affaire... Ma voix compte au chapitre, bien que
je sois votre humble valet... Vous avez trop tard; il faut rparer
d'un seul coup le temps perdu!

--Nous avons devanc votre conseil, ami Blaise, rpondit Robert. Dans
quelques minutes, M. de Pontals sera propritaire du manoir de Penhol.

--Vous avez la signature?

--Nous l'attendons.

Blaise se frotta les mains.

--Bien jou, cette fois! s'cria-t-il, le meilleur levier ne peut pas
grand chose sans point d'appui... Une fois que Penhol n'aura plus chez
nous un pouce de terre, les paysans rflchiront... Pour un gentilhomme
 moiti ruin, on se dvoue encore... Mais pour un mendiant...

--D'ailleurs, Penhol ne pourra rester au pays... ajouta Pontals.

--Avec les faux, dit Robert, nous l'enverrons au bout du monde!

--Et une fois le matre parti, poursuivit Pontals, tout ira sur des
roulettes... Nous n'aurons plus  craindre les filles de l'oncle Jean,
d'abord, et c'est un point  considrer. Ensuite, ce pre Graud, qui
fait le mchant, s'est ruin lui-mme,  force de prter de l'argent 
Penhol... En achetant quelques crances, on aura bon march de lui...
Que Penhol signe ce soir, et je rponds du reste!

Diane et Cyprienne coutaient. Mille penses se croisaient, confuses,
dans leur esprit. En face de cette ruine prochaine et invitable, elles
avaient la volont de lutter encore, mais elles sentaient leurs mains
trop faibles et sans armes.

Que faire? L'ide leur venait de courir au manoir et de se placer
au-devant du matre. Mais il n'tait plus temps dj sans doute...

Elles restaient l, indcises et comme ananties par le dcouragement.

--Il y a pourtant une personne au manoir, disait en ce moment Robert,
qui ne partira pas... et  ce propos, M. de Pontals, je dsire avoir
deux mots d'explication avec vous... Votre fils est fort assidu auprs
de Blanche.

Blaise haussa les paules en apart.

--Cela me dplat, continua Robert d'un ton sec et presque imprieux.

Pontals lui tendit la main.

--Mon excellent ami, dit-il avec cordialit, je voudrais avoir  vous
donner des preuves d'affection plus grandes... Soyez certain que mon
fils sera rprimand svrement... Il saura, une fois pour toutes,
qu'entre lui et vous, mon cher M. de Blois, je n'hsiterais pas un seul
instant... Ceci pos, m'est-il permis de vous demander ce que vous
comptez faire de mademoiselle de Penhol?

--Je l'aime... rpliqua Robert, je l'pouserai peut-tre...

Blaise clata de rire.

--Un bon parti!... s'cria-t-il, mais il me semble que j'entends venir
la signature...

Un bruit de pas se faisait en effet sur la route, et l'instant d'aprs
on vit arriver matre Protais le Hivain.

--Enfin!... s'crirent nos trois compagnons.

Et Pontals ajouta:

--L'acte est-il bien en rgle?

Macrocphale ta son chapeau et tira de sa poche un mouchoir  carreaux
de taille considrable, afin de tamponner la sueur qui mouillait son
front pointu. videmment, il avait fourni la course  toutes jambes.

--Parlez donc!... dit Robert impatient, s'est-il bien dbattu?

Un soupir s'chappa de la poitrine de l'homme de loi. Personne ne prit
encore d'inquitude, tant on se croyait sr du rsultat, d'aprs la
promesse de Madame.

Macrocphale regarda tour  tour ses trois interlocuteurs.

--Parler!... grommela-t-il en faisant aller ses yeux de Blaise 
Pontals, sais-je s'il faut parler comme cela devant tout le monde?...

--Eh bien?... fit Robert.

--M. le marquis... commena Macrocphale.

--Matre le Hivain, interrompit schement Pontals, du moment que M.
Robert de Blois vous dit de parler, cela suffit... M. de Blois et moi
nous ne faisons qu'un!... voil vingt fois que je vous le rpte!...

--A la bonne heure, M. le marquis... C'est juste!... voil vingt fois
que vous me le dites!... je vais parler.

L'homme de loi cessa d'essuyer son front et poussa un second soupir.

--Diable d'homme!... diable d'homme!... dit-il d'un ton lamentable,
il a encore un poignet, savez-vous,  vous casser la tte comme une
noisette!... Vous demandez s'il s'est dbattu!... il m'a mme battu! et
trs-grivement!...

--Et l'acte? demanda le trio.

--Il m'a donn un coup de poing dans la poitrine... un trs-fort coup
de poing!... Il m'a pris par les paules avec brutalit... il m'a lanc
dans l'escalier, au risque de commettre un meurtre sur ma personne!...

--Pauvre M. le Hivain!... Mais l'acte?... l'acte?...

--L'acte?... rpta Macrocphale en dpliant de nouveau son vaste
mouchoir, j'aurais voulu vous y voir! Je vous dis qu'il est enrag ce
soir, et qu'il n'y a rien  faire!...

Les trois compagnons se regardrent. Aucun d'eux n'avait compt sur ce
rsultat.

Cyprienne et Diane se serraient la main en silence et remerciaient Dieu
de tout leur coeur.

Ce fut Pontals qui se remit le premier.

--Ainsi, dit-il, Penhol a refus de signer?...

--Formellement!

--Et Madame?... demanda Robert avec menace. M'aurait-elle tromp?

--Madame a fait ce qu'elle a pu... mais il est fier comme Artaban,
ce soir, et ne veut rien entendre!... Je ne l'avais jamais vu comme
cela!... On dirait qu'il ne comprend plus du tout sa situation, ou que
le diable lui a donn les moyens d'y faire face!...

--Le retour de l'an... murmura Pontals; peut-tre en sait-il plus
long que nous  cet gard?

Robert frappa du pied.

--Ah! il ne veut pas signer!... pronona-t-il d'une voix touffe par
la colre. Tant pis pour lui!...

--Ds le premier mot que j'ai voulu risquer, reprit Macrocphale, il
m'a ferm la bouche... Dieu lui-mme, a-t-il dit deux ou trois fois,
s'oppose  ce que Penhol vende la terre de son nom!

--Encore ces diables incarns! s'cria Blaise; je savais bien que
j'oubliais de vous dire quelque chose!... Ce n'est pas que Dieu qui
s'oppose  la vente du manoir... Ce sont tout bonnement les petites
filles!... Elles profitent du moment o Penhol,  moiti ivre, chaque
soir, tombe comme une masse entre ses draps, pour venir jouer  son
chevet le rle d'apparitions...

--Toujours elles!... gronda Robert qui cherchait sur qui dcharger sa
rage sourde.

--C'est donc cela!... reprit Macrocphale. Voil bien des fois que
Penhol me parle de visions et d'ordres venus d'en haut...

Cyprienne et Diane se tenaient serres l'une contre l'autre; elles
avaient des larmes de joie dans les yeux. Chacune des paroles qu'elles
entendaient retentissait au fond de leur coeur et voulait dire:
Enfants, vous avez sauv Penhol!...

Tandis qu'elles triomphaient, les pauvres enfants, laissant aller leurs
mes  l'espoir, un mot vint les frapper comme un coup de massue.

C'tait Robert qui parlait.

--A tout prix, disait-il d'une voix brve et rsolue, il faut que ces
petites filles meurent!

--S'il s'agit d'un assassinat, murmura Pontals, je me retire.

--M. le marquis, on se passera de vous!

--Si l'on dpasse les bornes de la lgalit, dit  son tour
Macrocphale, je m'abstiens.

--Monsieur l'homme de loi, on se privera de vos services!... Mais il ne
sera pas dit que deux misrables enfants nous auront impunment barr
la route! O est Bibandier?

Cette question s'adressait  Blaise.

--Auprs de la tonne de cidre, rpondit le domestique; il boit  la
sant du roi.

--Peut-on toujours compter sur lui?

--Je le laisse jener depuis trois ans, rpliqua Blaise, pour le tenir
en haleine... Il est maigre et affam comme un bon chien de chasse.

Robert se retourna vers Pontals.

--M. le marquis, dit-il, chacun de nous, cette nuit, doit avoir
sa part de besogne... Il faut que tout soit fait demain matin, car
il y a comme un menaant mystre autour de nous, et peut-tre nous
repentirions-nous toute notre vie d'avoir perdu quelques heures dans
les circonstances o nous sommes... Je me charge des petites filles.

--O les trouverez-vous? demanda Pontals.

--Bibandier est un limier de premier ordre, rpondit Blaise.

--Quant  vous, M. le marquis, reprit Robert, vous vous chargerez de
Penhol... Matre le Hivain, les faux sont-ils toujours chez vous?

--Toujours, rpliqua Macrocphale; seulement, depuis que les petits
dmons rdent, la nuit, autour de chez moi, j'ai t le portefeuille
du tiroir o je l'avais serr, pour l'enfouir sous les carreaux de mon
cabinet de travail... Drangez mon fauteuil et enlevez une toile, vous
avez la chose!

Cyprienne et Diane, qui retenaient leur souffle pour couter mieux,
changrent un signe de muette intelligence.

--Rien n'est perdu, alors, reprit Robert, et je vous rponds, moi, que
nous aurons cette nuit la signature de Penhol!... Matre le Hivain va
nous rapporter les pices... Quand Penhol verra qu'on lui met sous la
gorge comme un pistolet prt  faire feu les faux commis par lui, nous
verrons bien s'il rsistera!

--En route, M. le Hivain! dit Pontals, nous jouons notre dernire
partie!

Diane et Cyprienne avaient quitt leur poste d'observation. Elles
tombrent dans les bras l'une de l'autre.

--Ma soeur, dit Diane tout bas, il faut que nous soyons avant eux  la
maison de M. le Hivain... nous savons maintenant o sont les papiers
qui menacent Penhol!

--Allons bien vite!... murmura Cyprienne.

Elles changrent un dernier baiser; puis Diane dit encore d'un ton de
rsignation simple et douce:

--Ma soeur, nous allons risquer notre vie... si l'une de nous deux
meurt, l'autre continuera la tche commence... si nous mourons toutes
deux, nous prierons Dieu l-haut pour Penhol!...

Diane s'lana la premire dans le sentier conduisant au bord de l'eau
et s'y laissa glisser sans bruit; mais au moment o Cyprienne allait
descendre  son tour, le pan de sa robe s'accrocha aux piquants d'une
touffe de ronces.

L'toffe se dchira. Les deux jeunes filles prcipitrent leur fuite.

Robert, Pontals et leurs deux compagnons se sparaient, lorsque le
bruit lger produit par la robe dchire vint jusqu' leurs oreilles.

--Avez-vous entendu?... dit Macrocphale.

Personne ne rpondit.

Pontals, Robert et Blaise s'taient lancs dj de l'autre ct du
rempart de verdure.

L'enceinte fut fouille en un clin d'oeil; elle tait vide.

--Il y avait quelqu'un l, pourtant! dit Pontals d'une voix altre.

Blaise battait son briquet de fumeur et Macrocphale ouvrait la petite
lanterne qui clairait sa marche dans les bas chemins, quand il
regagnait son logis aprs la nuit tombe.

La lanterne s'alluma. Nos quatre compagnons virent d'abord leurs
propres visages plis et bouleverss par la peur.

Puis chacun d'eux fit l'examen des moindres recoins de l'enceinte.

--Il n'y a rien, dit Macrocphale, qui venait de regarder dans la
gurite; et ce lieu est sans issue.

--Ce sera quelque livre, commena Blaise.

Mais la voix de Pontals l'interrompit.

--Voici une issue! dit-il; un vritable sentier qui descend  la
rivire!...

Il ajouta en se penchant vivement pour ramasser quelque chose:

--Qu'est-ce que cela?

Les trois autres se rapprochrent. Pontals tenait  la main un lambeau
de la robe de Cyprienne, qui tait rest attach aux pines du buisson
de ronces.

Tout le monde reconnut l'toffe. Il y eut un silence constern.

--J'avais tort!... dit enfin Pontals d'une voix basse et brve, et
vous avez raison, M. de Blois... Elles en savent trop long dsormais...
Il faut qu'elles meurent, n'importe o ni comment... qu'elles meurent
cette nuit mme!

--Il y a dix  parier contre un, dit Robert, qu'elles sont  la maison
de matre le Hivain...

--En avant! s'cria Blaise; sans sortir des bornes respectables
de la lgalit, nous allons leur faire faire connaissance avec le
Bibandier!...




XII

PETITS DMONS.


Robert et Pontals se dirigrent ensemble vers la rivire, non point
par le petit sentier  pic o venaient de s'engager les jeunes filles,
mais par la route qui longeait les anciennes fortifications.

Pendant ce temps-l, matre le Hivain remontait en toute hte au
manoir, pour avoir la clef du bac, et Blaise retournait  l'aire, afin
de trouver Bibandier.

Bibandier allait bien encore quelquefois se promener solitairement
sur la lande ou dans les sentiers de la Fort-Neuve, quand les nuits
taient sans lune, mais il n'y mettait plus le mme coeur qu'autrefois.
Il avait laiss dans les taillis de Bains son arme de manches  balai
habills en brigands; son chien tait mort de faim depuis longtemps; et
s'il continuait lui-mme  mener son mtier de rdeur, c'tait vocation
irrsistible, car jamais le hasard ne l'avait pay de ses peines.

Que faire en un pays o les poches ne contiennent que des gros sous, et
o les btons sont des massues?

Bibandier avait d esprer un instant un sort meilleur en voyant deux
de ses camarades intimes occuper une bonne position dans le pays; mais
Robert et Blaise l'avaient systmatiquement tenu  distance, et le
pauvre diable n'avait jamais pu rclamer trop haut, parce que le bagne
de Brest est un bercail incessamment ouvert, o les brebis gares
comme lui rentrent au premier mot.

Il se taisait. Peut-tre n'en pensait-il pas moins. Cependant, c'tait
un coquin assez dbonnaire, et la rancune qu'il gardait  ses anciens
camarades n'atteignait pas des proportions bien tragiques.

D'ailleurs, on n'tait pas sans lui faire entrevoir de temps  autre un
meilleur avenir. Bien qu'il ne connt pas en dtail ce qui se passait
 Penhol, il pouvait voir, comme tout le monde, qu'une lutte tait
engage. On pouvait avoir besoin de lui, et alors il faudrait bien lui
donner sa part de l'aubaine...

En attendant, Blaise lui jetait  et l une pice blanche pour
l'empcher de s'impatienter trop fort, et M. de Blois lui avait fait
obtenir, par son crdit, une petite position officielle.

Bibandier tait fossoyeur de la paroisse de Glnac, aux appointements
fixes de douze francs par an, plus le casuel.

Mais, malgr les fivres du marais et deux mdecins qui s'taient
tablis depuis peu  la Gacilly, la mort ne donnait gure au bourg de
Glnac. Le pauvre Bibandier tait maigre  faire compassion.

Blaise le trouva, comme il l'avait annonc, sous le tonneau de cidre
qu'on avait mis en perce dans un coin de l'aire. Bibandier tait couch
paresseusement dans la poussire; sa tte reposait sur une de ses
mains, et l'autre tenait une cuelle demi-pleine. Sa figure longue, et
dont les teintes ternes tiraient sur le gris, s'empourprait lgrement;
son oeil cave veloutait son regard; il y avait dans sa physionomie un
repos content et parfait.

Il restait l depuis le matin, buvant tout seul et voyant la vie
couleur de rose. C'tait son jour de fte. Il ne buvait ainsi,  sa
soif, qu'une fois tous les ans.

Au premier mot que Blaise lui glissa tout bas dans l'oreille, il quitta
sa pose nonchalante et se dressa d'un bond sur ses pieds. On et pu
le voir alors dans toute la longueur de sa taille, avec ses membres
tiques et osseux ballottant dans un vtement de futaine trop large, et
qui n'avait plus que la corde.

--Oh! oh!... dit-il avec gaiet; il s'agit des chers petits anges!...
a me parat trs-faisable!

Il y avait tant de joyeuse humeur dans son accent, et l'expression de
son visage restait si dbonnaire, que Blaise ne put s'empcher de lui
dire:

--Me comprends-tu bien?

--Parfaitement!... rpliqua Bibandier sans rien perdre de sa
tranquillit sereine; quand quelque chose dmange, on se gratte, mon
fils... c'est tout simple... L'Amricain en est-il?

--C'est lui qui monte le coup.

--Bonne affaire! moi je n'ai pas encore travaill dans ce genre-l...
mais chacun gagne sa vie comme il peut... pas vrai?

On et dit que Blaise s'tait attendu  plus de rsistance, car il
regardait Bibandier d'un oeil surpris et mme un peu inquiet.

Celui-ci parut comprendre ce que Blaise avait dans l'esprit. Il emplit
l'cuelle et la lui prsenta d'un geste cordial.

--On peut se dboutonner ici, dit-il en montrant du doigt le groupe des
paysans qui se pressaient autour du pre Graud  la porte de la ferme;
voil deux heures qu'ils oublient le tonneau pour couter les sornettes
du vieux gargotier de Redon!... Bois un coup, l'Endormeur!... Je savais
bien que Robert et toi, vous en viendriez l quelque jour, et je vous
attendais.

Son regard, qui prit une nuance de mlancolie, tomba sur la futaine
use de sa veste.

--J'avais grand besoin de me refaire!... reprit-il, grand besoin!...
L'Amricain et toi, vous n'avez pas t gentils avec un vieux
camarade... Mais on ne peut pas payer celui qui ne fait rien...
pas vrai?... Je dis donc que je suis content d'avoir l'occasion de
travailler pour vous...

--Voil un brave garon!... s'cria Blaise; sois tranquille... Tu seras
pay comme il faut!

--Quant  a, rpliqua Bibandier, je ferai mon prix moi-mme en temps
et lieu... Tu dis que c'est press, mon fils? Eh bien, partons!

Blaise ne bougea pas; son regard exprimait toujours la mme dfiance.

Le fait est qu'il tait difficile d'accorder les paroles de Bibandier
avec l'expression de douceur patiente qui tait sur son pauvre visage,
maigre, ple et dfait. Il semblait  Blaise que son vieux camarade
souriait aussi par trop dbonnairement en parlant de meurtre.

--Ah ! reprit-il d'un ton d'hsitation, es-tu bien sr de ne pas
faiblir?... Elles sont si jeunes... si jolies!...

--a ne me fait rien... rpondit l'ancien uhlan; chacun pour soi!... Je
ne dis pas que je me servirais volontiers du couteau avec de pauvres
chrubins comme a!... J'espre bien qu'on me laissera la libert de
m'y prendre  ma guise?

--Carte blanche!... pourvu que ce soit fait.

--a sera fait, mon bonhomme... et proprement!

--Viens donc, dit Blaise, qui se mit en marche.

Bibandier but une dernire cuelle de cidre, et n'eut besoin pour le
rejoindre que d'allonger un peu le pas de ses grandes jambes.

Chemin faisant, Blaise lui expliqua plus en dtail ce qu'on attendait
de lui; Bibandier, tout en coutant, fredonnait avec sa voix de
basse-taille un air  roulades. Plus d'une fois, avant d'arriver au
Port-Corbeau, Blaise s'arrta court pour lui dire:

--Du diable si je te comprends, mon vieux! Moi qui n'ai pas le coeur
tendre, je ne pourrais pas chanter  l'heure qu'il est!

--C'est que tu manges tous les jours, toi!... rpliquait Bibandier
doucement et le sourire aux lvres; si tu avais t trois ans  mon
rgime, tu m'en dirais des nouvelles!

Et cela tait dit si bonnement! C'tait de la quintessence de
frocit...

En approchant du passage, Bibandier coupa la parole  Blaise, qui
continuait ses instructions.

--Voil qui est entendu!... dit-il; l'affaire des petites est rgle,
et tu seras content de moi... Quant aux dpenses de l'entreprise...
c'est deux mouchoirs et quelques bouts de corde... Mais l'Amricain
n'est pas seul!... Qui diable avons-nous l?

Devant le bac, dont l'amarre tait dj dtache, trois hommes se
tenaient en effet debout.

M. de Blois seul avait le visage dcouvert; les deux autres cachaient
soigneusement leurs figures sous les larges bords de leurs chapeaux de
paysans.

Bibandier, qui tait toujours d'excellente composition, fit semblant
de ne pas les reconnatre.

Il salua respectueusement Robert, et entra le premier dans le bac.

--Je connais un peu les habitudes des chers petits anges, murmura-t-il;
je les rencontre souvent au clair de lune, quand je me promne, la
nuit, pour ma sant... Elles auront pass l'eau dans leur batelet, qui
doit tre amarr l-bas sous les saules.

Robert s'tait rapproch de Blaise.

--Eh bien?... demanda-t-il tout bas.

--Un coeur de pierre!... rpliqua le gros garon. Dur comme une lame de
poignard!... Je ne le croyais pas si fort que cela!

--Tant mieux!... dit Robert.

Bibandier s'tait empar de la perche du passeur. Au lieu de se diriger
vers la route de Redon, qui lui faisait face, il remonta un peu le
courant, pour gagner un rideau de saules qui baignaient leurs basses
branches dans la rivire.

A l'aide de sa perche, il carta le grle feuillage et finit par
rencontrer, aprs deux ou trois tentatives inutiles, un objet qui sonna
contre le bois de sa gaffe.

--Qu'est-ce que je disais? s'cria-t-il joyeusement; perchez un peu,
s'il vous plat, M. Blaise, pendant que je vais voir l-dessous.

Il abandonna la gaffe en effet, et gagna le bout du chaland qui passait
sous les saules. On entendit un lger bruit, puis on vit un petit
bateau qui s'en allait  la drive le long du bord, du ct du marais.

Bibandier, qui reparut au mme instant, regarda fuir la barque et dit
avec un gros rire bonasse:

--Quand les petits chrubins voudront repasser l'eau... c'est elles qui
seront bien attrapes!

Chacun pensa sur le chaland que Bibandier valait son pesant d'or...

       *       *       *       *       *

Il y avait dix minutes environ que Diane et Cyprienne avaient travers
l'Oust, au moyen du batelet trouv par Bibandier sous les saules.

En quittant leur cachette, au pied de la Tour-du-Cadet, elles se
doutaient bien que le bruit de la robe dchire avait trahi leur
prsence et qu'on allait les poursuivre: mais elles avaient de
l'avance, parce que Pontals et ses compagnons ne pouvaient parvenir
 l'autre rive qu' l'aide du bac, dont la clef tait au manoir.
En outre, le sentier qu'elles suivaient les conduisait en quelque
sorte d'un saut jusqu'au bord de l'eau, tandis que la route commune
ncessitait un long dtour.

Ce n'tait pas la premire fois que les deux filles de l'oncle Jean
couraient un danger prochain et terrible; mais en ces moments leurs
forces semblaient grandir avec le pril. Cyprienne semblait lutter
avec un enthousiasme fougueux qu'exaltait la pense du martyre; Diane
demeurait plus calme et se dvouait de sang-froid.

Elles avaient entendu l'entretien des ennemis de Penhol. Elles
savaient que leur sexe et leur jeunesse ne les dfendraient point
contre la colre de ces hommes. Elles n'espraient point de quartier.

Mais loin de s'arrter devant la menace entendue, elles y puisaient un
nouveau courage. Dans leur vaillance virile, un sentiment d'orgueil
enfantin s'levait. On les craignait! On prenait, pour les combattre,
les mmes armes qu'on et employes contre des hommes! Elles taient
fires.

N'avaient-elles pas entendu tomber de ces bouches ennemies l'aveu de
leur puissance? Sans elles, pauvres jeunes filles, Penhol aurait
succomb depuis longtemps!...

Leur coeur battait de joie et non point de frayeur, car la lutte
n'avait pas t strile. Grce  l'effort de leurs bras d'enfants,
Ren, Madame et l'Ange restaient en quilibre au bord du prcipice.

La ruine qui menaait toujours n'tait pas encore accomplie; et,
d'aprs ce qu'elles venaient d'entendre, il ne restait  Pontals et 
Robert qu'une seule arme contre la rsistance tardive de Penhol.

Mais c'tait une arme cruelle, qui suspendait sur la tte de Ren
l'infamie en mme temps que le malheur. Des faux! il y avait des
faux!... C'tait sans doute le rsultat de quelque obsession perfide;
mais les pices existaient, et ce n'tait plus seulement la misre qui
menaait Penhol!

Il y avait longtemps dj que Cyprienne et Diane avaient surpris le
secret de ces fausses signatures, arraches  l'ivresse quotidienne
de Ren. Elles en avaient reconquis et dtruit une partie, en
s'introduisant, la nuit, au chteau de Pontals. L'autre portion,
dpose chez l'homme de loi, avait dfi jusqu'alors toutes leurs
tentatives.

Mais elles savaient maintenant l'endroit prcis o se trouvaient les
papiers. Avec l'aide de Dieu, si on leur donnait le temps d'agir, elles
pouvaient encore sauver Penhol.

Diane dtacha d'une main ferme l'amarre du bateau, cach parmi les
glaeuls, sous la loge de Benot Haligan, et Cyprienne saisit la perche.

L'Oust n'tait pas dborde, mais elle coulait  pleines rives et
laissait couvertes les parties basses du marais. Tout en perchant, les
deux jeunes filles entendaient, parmi le silence de la nuit, le bruit
sourd et continu, produit par le tournant de Trmeul. Dans l'ombre,
les vapeurs qui se suspendent au-dessus du gouffre rayonnaient une
lueur faible et ple. Elles voyaient au loin le gigantesque fantme de
la Femme-Blanche qui se balanait et planait sur les eaux tranquilles
du marais.

Derrire elles, au-dessus des taillis de chtaigniers, les jardins de
Penhol gardaient leur illumination brillante; la fte n'tait pas
finie; quelques accords, jets par l'orchestre campagnard, arrivaient,
par bouffes, jusqu' leurs oreilles.

Quand elles touchrent le bord oppos, nul mouvement ne se faisait
remarquer encore du ct du bac, qui allait s'branler bientt pour les
poursuivre.

Elles sautrent lestement sur la rive, et au lieu de prendre la route
de Redon, qui les et conduites  la maison de matre le Hivain, elles
se dirigrent, en courant, vers le marais.

Dans l'immense prairie, o se droulaient de toutes parts d'troits
filets d'eau, on apercevait un mouvement confus au milieu des tnbres:
c'taient les troupeaux de Glnac et de Saint-Vincent qui erraient en
libert sur le pturage commun.

Tout en courant sur l'herbe courte et unie comme un tapis, Cyprienne et
Diane appelaient doucement:

--Mignon!... Bijou!...

Leurs voix se perdaient dans la nuit. Quelques moutons effrays
prenaient la fuite sur leur passage, et les oies, veilles,
allongeaient le cou pour jeter leurs cris plaintifs et discordants.

Les deux jeunes filles appelaient toujours...

Au bout de deux ou trois minutes, un pitinement sourd se fit entendre
au loin sur le gazon. L'instant d'aprs Bijou et Mignon, deux jolis
petits chevaux demi-sauvages, arrtaient leur galop et restaient
immobiles, la fume aux naseaux et les jarrets tendus.

Diane et Cyprienne s'lancrent  cru sur leurs dos. En quelques
secondes, elles eurent regagn le temps perdu  courir sur le marais.

Bijou et Mignon taient deux vrais bretons, noirs tous deux, robustes
d'encolure, trapus de formes et pouvant soutenir durant des heures
leur galop rude et vif.

Ils allaient cte  cte, d'une ardeur gale. La voix des jeunes filles
les excitait sans cesse, et leur course perant droit devant soi, 
travers champs, landes et haies, ressemblait  un tourbillon.

Diane et Cyprienne, excellentes cavalires, ne s'inquitaient point
des obstacles de la route; quand il y avait un foss large  franchir
d'un bond, elles plongeaient leurs petites mains blanches dans la dure
crinire des bretons; quand il fallait traverser un taillis, elles se
couchaient presque sur leurs chevaux et passaient rapides, comme des
flches, au travers du fourr.

Sur la lande rase elles se redressaient.

--Hope! Mignon! hope! Bijou!

Elles caressaient doucement le cou dj baign de sueur de leurs
montures.

Les deux chevaux, lancs  fond de train, dvoraient l'espace...

Si quelque paysan les et rencontres, glissant comme deux traits dans
la nuit, il se ft sign sans doute avec terreur, en recommandant son
me  Dieu. Et, aprs la terreur passe, il se serait vant jusqu'au
jour de sa mort d'avoir vu, par une nuit d'automne, les fes se rendant
au sabbat!

Vraiment, c'tait une course trange. Les chevaux noirs disparaissaient
dans les tnbres; on n'et pu voir que deux jeunes filles,  la taille
svelte et comme arienne, entranes par une force mystrieuse. Elles
semblaient glisser, assises sur un nuage rapide. C'taient bien des
fes lgres et gracieuses. L'oeil ne pouvait les suivre. L'aile du
vent les emportait et laissait flotter derrire elles les boucles
molles de leurs longs cheveux.

--Hope! Bijou!... hope! Mignon!...

Il y a une grande lieue de pays entre Port-Corbeau et le bourg de
Bains. Quelques minutes avaient suffi  ce trajet. Cyprienne et Diane
descendirent de cheval, laissant Bijou et Mignon sur la lisire de la
lande.

Matre Protais le Hivain occupait une maison isole qui s'levait 
cent pas en avant de l'unique rue du bourg.

Pour acqurir cette proprit, il lui avait fallu susciter bien
des discordes dans les campagnes voisines, ruiner bien des pauvres
cultivateurs et jeter plus d'un orphelin sur la paille. Mais c'taient
l sa vocation et son plaisir. Matre le Hivain tait, en fait de
chicane, un vritable artiste. On peut dire que la vue seule de sa
figure jaune et dmesurment longue donnait aux paysans la fantaisie de
plaider.

Cyprienne et Diane avaient dj rd bien souvent autour de sa
maison, mais la vigilance ruse de l'homme de loi avait tromp
jusqu'alors toutes leurs tentatives. Aujourd'hui, elles avaient deux
chances nouvelles pour arriver  leur but: d'abord elles savaient
o trouver les papiers, ensuite le domestique de matre le Hivain
qui, d'ordinaire, faisait bonne garde, tait en ce moment  fter la
Saint-Louis de l'autre ct de l'eau, dans l'aire du fermier de Penhol.

En donnant cette vacance  son domestique, matre le Hivain avait
compt sur l'effet du coup de fusil tir la veille au bord de la lande,
et aussi sur le bal qui devait assurment retenir au manoir les deux
filles de l'oncle Jean.

Il n'y avait pour dfendre sa maison, ce soir-l, qu'une servante
septuagnaire, assiste par un chien de garde accabl de vieillesse.

La bonne femme et le chien dormaient sans doute d'un profond sommeil,
sur la foi des gros verrous qui fermaient toutes les ouvertures, car
les deux soeurs purent escalader les murailles du jardin sans veiller
le moindre mouvement dans la maison.

Du ct du jardin, les fentres n'avaient point de contrevents. En un
clin d'oeil,  l'aide d'une chelle que leurs jolies mains eurent bien
de la peine  dresser contre le mur de la maison, Cyprienne et Diane
furent dans le cabinet de travail de l'homme de loi.

Elles battirent son propre briquet, et allumrent sa propre lampe.

Il et fallu les voir en ce moment, animes par la course qu'elles
venaient de fournir et par la joie vive du premier succs! Leurs
joues se coloraient d'un incarnat charmant: leurs yeux petillaient
d'impatience et de dsir; un sourire espigle se jouait dj autour de
leurs lvres fraches, tant elles se croyaient sres du triomphe!

Leur gaiet d'enfant tait revenue. Le moment avait beau tre solennel,
puisqu'il s'agissait en dfinitive du sort de toute une famille aime;
il y avait dans la nature mme de leur acte quelque chose d'trange et
de gaillard qui loignait toute ide tragique.

Elles riaient en descellant les carreaux du cabinet.

Leur recherche ne fut pas longue. Sous le fauteuil mme o Macrocphale
ruminait chaque soir ses consultations diaboliques, il y avait un trou
creus au couteau, qui renfermait un petit carnet crasseux.

La vue de ce carnet fit battre bien fort le coeur de Diane et de
Cyprienne. Elles ne songeaient plus  rire. C'tait l le salut de
Penhol.

Elles restrent un instant  genoux, levant au ciel leurs yeux humides,
afin de remercier Dieu.

Elles songeaient  Madame et  la pauvre Blanche...

Mais le temps pressait. Diane serra le portefeuille dans son sein, et
toutes deux redescendirent l'chelle.

La vieille femme et le vieux chien dormaient toujours comme des
bienheureux. C'tait une russite complte.

--Hope! Bijou!... hope! Mignon!...

Comme elles avaient toutes deux le coeur lger en reprenant la route
parcourue! Comme elles caressaient gaiement le cou de leurs petits
chevaux! Comme elles taient heureuses!

--Tiens... dit Diane tandis que Mignon franchissait un large foss,
c'est l qu'on a tir sur moi hier... Le corps du pauvre Cabry est
encore au fond du trou!...

La course ne se ralentit point, mais elles se penchrent toutes deux;
leurs bras s'enlacrent et leurs joues s'unirent dans l'ombre.

--C'est la dernire fois que tu seras expose  un danger pareil, ma
petite soeur, s'cria Cyprienne; ils sont vaincus!...

--Et qui sait? ajouta Diane; peut-tre y a-t-il dans ce portefeuille de
quoi rendre  Penhol la fortune qu'on lui a vole?...

Elles taient  moiti chemin dj. Diane arrta tout  coup le galop
de son cheval.

--J'y pense!... reprit-elle. Ils doivent nous attendre sur cette
route!...

--Je voudrais bien savoir lequel d'entre eux, rpliqua Cyprienne que la
victoire rendait fanfaronne, est capable de barrer la route  Bijou?

--S'ils ont des armes?

--Nous leur passerons sur le corps!

--Et s'ils nous guettaient au passage du Port-Corbeau?...

Cyprienne arrta son cheval  son tour.

--Ce n'est pas pour moi que j'ai peur... reprit Diane; mais maintenant
nous avons  garder un trsor.

--Eh bien! remontons jusqu'aux Houssaies... Nous passerons sur le pont
du moulin.

L'avis tait bon. Les deux soeurs changrent aussitt de direction et
se mirent  galoper vers les Houssaies.

Mais il se trouva que d'autres avaient eu la mme ide qu'elles, car
en arrivant au bord de l'eau, elles virent que la tte du pont tait
occupe par deux hommes, en qui elles crurent reconnatre Robert de
Blois et M. le marquis de Pontals.

--Prenons du champ, dit Cyprienne que rien n'effrayait, et passons.

--Essayons plutt de passer  Port-Corbeau, rpliqua Diane; il sera
toujours temps de revenir ou de mettre nos chevaux  la nage...

La course recommena le long de la rivire.

Quand elles arrivrent au passage du bac, il y avait  peine trois
quarts d'heure qu'elles avaient enfourch pour la premire fois leurs
vaillants petits chevaux.

Il n'tait pas tout  fait minuit, et le jardin de Penhol montrait
toujours, au haut de la colline, ses illuminations intactes. La fte en
avait encore au moins pour une bonne heure.

Rien de suspect n'apparaissait, cette fois, sur la rive. Les deux
soeurs rendirent la libert  Bijou et  Mignon, qui regagnrent en
caracolant leur lit de gazon. Elles pensaient que bien leur en avait
pris de ne point tenter le passage au pont des Houssaies, car ici aucun
obstacle ne leur barrait la route.

--Allons! dit Cyprienne en descendant vers les saules, nous voici  bon
port... et nous aurons encore le temps de danser une contredanse...

Diane carta les branches du saule...

Comme elle ouvrait la bouche pour lancer quelque gaie repartie, trois
hommes, couchs dans l'herbe haute qui croissait au bord de l'eau, se
dressrent tout  coup sur leurs pieds.

Les deux jeunes filles eurent  peine le temps de pousser un cri, tant
on mit de presse  leur nouer solidement des mouchoirs sur la bouche...




XIII

DEUX PIERRES.


M. le marquis de Pontals tait un homme prudent, qui n'avait aucun
got pour les aventures. C'tait uniquement par ncessit qu'il s'tait
joint  l'expdition de cette nuit. M. de Blois et lui traitaient en
effet de puissance  puissance, et du moment que M. de Blois se mettait
 l'oeuvre, Pontals ne pouvait point reculer.

C'tait la premire fois qu'il se livrait ainsi. Jusqu'alors il
s'tait toujours tenu derrire Robert, contribuant volontiers aux frais
de la guerre, mais ne combattant jamais en personne.

Cela lui allait mieux.

Et, en vrit, il aurait regard sans doute comme un imposteur
quiconque lui aurait annonc, le matin mme, les vnements de cette
soire. Lui, le marquis de Pontals, propritaire de soixante mille
livres de rente, jouant au loup-garou dans les taillis et bravant la
cour d'assises comme un malheureux!...

Mais les circonstances entranent, et l'homme le plus habile, engag
dans certaines entreprises, doit jouer le tout pour le tout  un moment
donn.

Cela ne veut point dire que Pontals, en passant la rivire de l'Oust
avec ses quatre compagnons, ne ft des rflexions assez chagrines. Il
et vid sa bourse, sans doute, de grand coeur, pour tre transport
tout  coup entre les murailles de son chteau. On peut penser mme
que, malgr le dsir ancien et passionn qu'il avait de dtruire la
vieille influence des Penhol et de se mettre  leur place, il n'aurait
point engag la bataille s'il avait prvu, ds le principe, les dangers
de cette nuit.

Maintenant, il tait trop avanc pour reculer. Le pril tait en
arrire comme en avant, et les chances de salut se trouvaient tout
entires du ct du crime.

Une fois qu'on eut pris terre de l'autre ct de l'eau, Bibandier fut
choisi tout d'une voix pour diriger les oprations. Ce n'est point
droger que de servir sous les ordres d'un glorieux gnral. Pontals
tait marquis, Robert se disait gentilhomme, et Bibandier n'tait qu'un
simple chapp de bagne; mais l'histoire est pleine de ces exemples, o
l'on voit des princes cder le commandement  de vaillants officiers de
fortune.

Bibandier se montra tout de suite  la hauteur de son autorit
nouvelle. Son premier soin fut de se raviser au sujet du petit bateau
qui avait servi au passage des deux filles de l'oncle Jean.

--Nous allons avoir besoin de ce joujou, dit-il en saisissant la perche
du bac.

Et il se mit  courir le long de la rive jusqu' ce qu'il et atteint
le batelet, entran par le courant. Il s'accrocha au moyen de sa
perche et l'amarra, au-dessous de la route de Redon,  l'un de ces
mmes saules qui avaient servi de refuge  Robert et  Blaise, la nuit
de leur arrive  Penhol.

Puis il revint vers sa troupe tranquillement et sans se presser.

--La petite barque allait tout droit vers le trou de la
_Femme-Blanche_, grommela-t-il; on n'aura besoin que de se laisser
mener...

--Ah ! dit Robert, il faut prendre un parti... Elles doivent avoir de
l'avance, et nous aurons de la peine  les rattraper!...

--Les rattraper!... rpta le uhlan; il faudrait de meilleures jambes
que les ntres... Si vous les aviez vues comme moi courir la nuit sur
la lande... Hope! Bijou!... hope! Mignon!... Ce sont de jolies petites
filles tout de mme!...

--Mais qu'allons-nous faire?

Bibandier tira de sa poche sa pipe et son briquet.

--Voulez-vous vous allumer, M. Robert?... dit-il; nous avons joliment
le temps d'en fumer une.

--Il ne s'agit pas de plaisanter..., commena M. de Blois d'un ton
imprieux.

D'un seul coup sec et merveilleusement ajust, l'ancien uhlan mit le
feu  son amadou; puis il atteignit sa pipe toute charge et l'alluma
en faisant claquer savamment ses lvres.

Pontals avait piteuse mine derrire les bords de son grand chapeau.
La froide impertinence de ce drle, comme il l'appelait au fond de son
coeur, ne lui prsageait rien de bon. Matre le Hivain songeait  sa
maison dvaste.

Blaise s'approcha de Robert, qui frappait du pied avec impatience.

--Si vous ne le laissez pas marcher  sa guise, dit-il tout bas, nous
n'en ferons rien cette nuit.

--Qu'il s'explique au moins!

--Quant  a, dit Bibandier en s'appuyant sur l'herbe, on va te faire
un programme, Amricain!

Robert tressaillit. Il y avait bien trois ans qu'on ne lui avait
donn ce nom, et depuis le mme espace de temps, le pauvre Bibandier
affectait en toute circonstance, vis--vis de lui, le plus profond
respect.

L'ancien uhlan reprit, tandis que Blaise riait sous cape de la
dconvenue de son matre:

--Il n'y a donc de sage ici que l'Endormeur et moi!...

Blaise cessa de rire.

--Monsieur l'homme de loi, poursuivit Bibandier, qui se croit si bien
cach derrire son chapeau de paille, pourrait vous dire que, dans un
procs, le client ne donne pas de conseil  son avocat!...

La figure de Macrocphale s'allongea notablement. Le marquis tremblait
d'avoir t reconnu  son tour.

Mais Bibandier, soit qu'il ignort vritablement le nom de son
quatrime compagnon, soit qu'il et fantaisie d'pargner Pontals,
reprit presque aussitt:

--Quant  l'autre, je ne puis pas parler, n'ayant pas l'avantage de
le connatre... Ah ! ne te fais pas de mal, Amricain; voil le
programme des oprations, comme disait Bonaparte: attendre et faire le
mort!

--Et pendant ce temps, dit Macrocphale, on va piller mon domicile!...

--Exactement, pre la Chicane!

--Et les pices seront enleves!... ajouta Robert.

--a me parat vraisemblable, mon fils.

--coute, dit Robert qui voulut essayer de l'autorit; on t'a promis
de te payer grassement, mais cela ne te donne pas droit d'insolence...
Fais ta besogne, ou va-t'en!

--O a?... demanda Bibandier tout doucement;  Redon?... Dire  M. le
procureur du roi ce qui se passe ici?... Amricain, tu ne m'en crois
pas capable!... Que diable! on est plat comme une galette aujourd'hui
pour devenir insolent demain comme un bureaucrate. Tu sais bien que
c'est la vie!... Voyons, ajouta-t-il en changeant de ton, sommes-nous
donc des enfants, M. Robert? Mettons que j'aie eu tort, et veuillez
recevoir mes trs-humbles excuses... Entre gentilshommes, ma foi! on
ne peut faire davantage.

Il se leva et tendit, avec une grce trs-noble, sa main, que Robert
n'osa pas repousser.

--Ainsi, poursuivit-il, voici une affaire arrange!... l'honneur est
satisfait!... Maintenant, parlons de choses srieuses... Si nous tions
dans un pays civilis, o l'on ne fait qu'une route pour aller d'un
endroit  un autre, je vous dirais: Marchons et poursuivons nos petits
anges, l'pe dans les reins... Mais d'ici au bourg de Bains, il y a
une diable de lande, o plus de cent routes se mlent et se croisent...
nous aurons beau nous sparer et prendre chacun notre sentier: il y a
dix  parier contre un que les petites passeront entre nos doigts comme
des anguilles!

--C'est vrai, dit Blaise.

Et, de fait, le raisonnement tait si rigoureusement juste, que
personne n'y put trouver d'objection.

--Vous auriez pu vous expliquer tout de suite!... grommela seulement
Robert.

--Je pourrais relever cette parole, rpliqua Bibandier avec gravit,
mais je sacrifie une susceptibilit lgitime  l'intrt de tous...
Il est donc bien entendu que donner la chasse aux petites serait une
nerie... Reste  savoir comment nous les pincerons... Je crois avoir
rsolu le problme d'avance en vous disant: Attendons.

--Mais si elles passent la rivire ailleurs?... objecta Macrocphale.

--Bonne ide!... Ailleurs, cela veut dire au moulin des Houssaies, car
il n'y a pas d'autre passage... Eh bien! l'Amricain et ce monsieur que
je n'ai pas l'honneur de connatre peuvent prendre leurs jambes  leur
cou et aller garder le pont des Houssaies.

--C'est cela!... s'cria Pontals ravi d'avoir un prtexte pour
s'loigner du lieu probable de l'action; M. de Blois, je suis  vos
ordres.

--Et si elles viennent l-bas... demanda Robert, nous leur barrerons le
passage?

--Du tout!... rpliqua Bibandier; vous vous rangerez bien poliment,
parce que vous aurez eu le temps d'enlever cinq ou six planches du
pont... et que la rivire est large et profonde au moulin des Houssaies.

Pontals avait froid jusqu' la moelle des os, malgr l'touffante
chaleur de la soire.

Robert le prit par le bras, et ils remontrent le cours de l'eau 
grands pas.

--Cinq ou six planches au moins!... plutt six que cinq!... leur
cria de loin le bon fossoyeur, car Bijou et Mignon sautent comme des
chvres!...

Pontals et Robert se perdaient dj dans la nuit.

--Nous autres, dit Bibandier en conduisant ses deux camarades vers
les saules, en faction, s'il vous plat!... Faites comme moi, M.
Blaise; prparez votre mouchoir... Vous, pre la Chicane, vous tes
spcialement charg des cordes... et maintenant, du silence!

Ils taient couchs tous les trois dans l'herbe.

En combinant la partie de son plan relative au pont des Houssaies,
Bibandier avait compt sans l'tonnante vitesse des deux petits
chevaux. Pontals et Robert en taient encore  dclouer la premire
planche, lorsqu'ils entendirent sur la lande le galop de Bijou et de
Mignon. Ils se relevrent, irrsolus, et vinrent  la tte du pont,
sans savoir ce qu'ils allaient faire.

Leur vue seule arrta les deux jeunes filles, qui dirigrent leur
course vers le bac.

Pontals et Robert quittrent alors leur poste pour les suivre de loin.

Quand ils arrivrent  Port-Corbeau, ils trouvrent la besogne bien
avance. Cyprienne et Diane, un billon sur la bouche et garrottes
solidement toutes les deux, taient au fond du petit bateau.

Bibandier tenait en main la perche.

--Ah! ah!... dit-il en prouvant les cordes qui liaient les jambes et
les bras des deux jeunes filles, voil qui est proprement fait, et vous
savez tablir un noeud, pre la Chicane!

--Avaient-elles les pices?... demanda vivement Robert.

--Certainement... certainement!... rpliqua Bibandier; ah! avec des
petits anges comme a, on ferait sa fortune  Paris... a passe par le
trou d'une serrure.

--Donne-moi les pices!... dit encore Robert.

Bibandier le repoussa tranquillement.

--On ne compte pas les manger, tes pices, mon bonhomme!...
murmura-t-il; mais il faut que les choses se fassent avec rgularit...
Je rendrai mes comptes quand tout sera fini... D'ici l, patience!

--Je veux que tu me donnes ces papiers, rpta Robert d'un ton
imprieux.

--Le roi dit: Nous voulons... grommela l'ancien uhlan; moi, je veux
que tu me laisses tranquille!... Et si tu ne me laisses pas tranquille,
ajouta-t-il en redressant sa taille longue et maigre, je te plante l,
mon fils... tu achveras la besogne  ta fantaisie!...

--N'insistez pas!... murmura Pontals  l'oreille de Robert; cet homme
veut quelques louis de plus; on les lui donnera.

--Maintenant, messieurs, dit Bibandier, faites-moi le plaisir de me
souhaiter bon voyage... Je vais partir.

--Pas seul!... s'cria Robert, qui concevait de vagues soupons; il
faut que Blaise au moins vous accompagne!

Blaise fit la grimace dans son coin, mais il n'eut pas mme la peine de
refuser.

--Le petit bateau ne porterait pas quatre personnes..., objecta
Bibandier sans rien perdre du calme singulier, ml d'une nuance de
moquerie, qu'il gardait depuis le commencement de l'aventure; je veux
bien noyer mon prochain, mais le suicide rpugne  mes principes.

Il entra dans la barque et mit un soin scrupuleux  carter les deux
jeunes filles, de droite et de gauche, pour pouvoir manoeuvrer sans
leur faire de mal.

--Les deux petits chrubins seront l comme dans leur lit! dit-il en
donnant au fond de l'eau son premier coup de perche.

Personne, parmi les quatre complices du crime, ne pouvait se dfendre
d'un serrement de coeur. Tous les yeux se fixaient, par une sorte de
fascination, sur les deux pauvres enfants couches dans le bateau.
La gaiet du uhlan assombrissait encore le caractre atroce de cette
scne.

Diane et Cyprienne taient tendues sur le dos, les bras lis en croix.

La lune, qui perait maintenant  et l les nuages dchirs, montrait
la grce exquise de leurs tailles et leurs ples figures, o se lisait
la rsignation du martyre.

Bibandier seul restait parfaitement  son aise en face de ce navrant
spectacle.

--Messieurs, dit-il, tandis que le bateau s'branlait, je vais vous
donner un dernier bon conseil... La fte se continue l-haut... Allez
faire, croyez-moi, un petit tour de bal... Il est toujours agrable, le
cas chant, de pouvoir tablir un _alibi_.

Ce terme de palais et de bagne sonna comme une menace aux oreilles
des trois complices, qui se dirigrent en silence vers le bac; mais
Bibandier les rappela tout  coup.

--Encore un service, s'il vous plat! dit-il; j'oubliais d'embarquer
deux pierres, pour empcher les petites de remonter sur l'eau...

Une sueur froide pera sous les cheveux de Pontals.

Ce fut Macrocphale qui apporta les deux pierres; il pensa se trouver
mal en regagnant le bac.

Bibandier quitta enfin la rive et se laissa driver au fil de l'eau, en
chantant une de ces chansons lentes et tristes qui mesurent le travail
des forats  la fatigue.

La lune s'tait leve tout  fait et mettait des nuances argentes  la
colonne de vapeur suspendue au-dessus du tournant de Trmeul.

La _Femme-Blanche_ semblait grandir et osciller lentement au-dessus du
gouffre.

Durant quelques minutes, les quatre compagnons virent la petite barque
glisser sur l'eau calme du marais.

Puis elle disparut dans les longs plis de vapeur qui formaient le
vtement de la _Femme-Blanche_.




XIV

PAUVRES FILLES!


Robert de Blois, le marquis de Pontals et leurs deux compagnons
remontaient au manoir de Penhol. Ils marchaient en silence. De temps
en temps l'un d'eux se retournait, comme malgr lui, pour jeter un
furtif regard vers le marais o la _Femme-Blanche_ se dressait aux
rayons de la lune.

Il leur semblait our de loin le clapotement sinistre et sourd du
tournant de Trmeul.

Dans le taillis qui couvrait tout le versant de la colline, une route
tait perce pour conduire  la loge de Benot Haligan. Les quatre
complices traversrent cette route  cinquante pas au-dessus de la
pauvre cabane du vieillard. Ils entendirent Benot Haligan qui chantait
de sa voix creuse et tremblante la prire de l'agonie.

Ils pressrent leur marche en frmissant.

Comme ils arrivaient  la porte du manoir, Robert s'arrta et releva
brusquement la tte.

--C'tait ncessaire!... dit-il  voix basse; et d'ailleurs, ce qui est
fait est fait!... Prenons le dessus, messieurs, et ne rentrons pas au
manoir avec des figures d'enterrement!

--C'est juste, dit Blaise.

Et Macrocphale ajouta:

--On ne peut rien contre les faits accomplis... Je chargerai la vieille
Yvonne, ma servante, de prier pour elles tous les soirs... Et je suis
bien sr que M. le marquis de Pontals sacrifiera volontiers une
vingtaine d'cus pour faire dire des messes...

Pontals essuya la sueur de son front.

--Je donnerai vingt louis  l'glise de Glnac!... balbutia-t-il,
cinquante louis  l'glise de Redon!... cent louis  l'glise de
Rennes!...

--Ma foi! dit l'homme de loi navement, si elles ne sont pas contentes
avec cela!...

Robert et Blaise ne purent s'empcher de rire. L'impression lugubre
tait en partie secoue, et comme, en dfinitive, aucun des quatre
complices ne se repentait vritablement, ils n'eurent pas grand'peine 
rappeler sur leurs visages le calme souriant qui convenait  ce jour de
fte.

Ils se sparrent, afin de rentrer dans le bal par diffrents cts.

La danse s'tait ranime au salon de verdure. Jeunes gens et jeunes
filles prenaient leur revanche. On se ddommageait de la longue heure
d'ennui qu'on avait prouve  entendre les gmissements des trois
Grces Baboin-des-Roseaux-de-l'tang. Au moment de finir, le bal
retrouve presque toujours ainsi une gaiet plus vive. A la ville,
l'orchestre redouble de verve et d'entrain;  la campagne, les danseurs
cabriolent, battent des mains et crient;  la Courtille, vers cette
heure consacre, o l'allgresse atteint son plus chaud paroxysme, on
brise les verres, on se poche les yeux et on marche sur la tte...

Les musiciens de Glnac jouaient comme des possds. Ils avaient
entonn cette gigue interminable, connue sous le nom de _bal breton_,
et qui peut drouler jusqu' cent cinquante figures diverses, suivant
la renomme. Danseurs et danseuses, enlevs par les cahots de cette
musique nationale, bondissaient avec enthousiasme. On se mlait, on
se choquait, on tombait sur le gazon avec de grands clats de rire.
C'tait charmant!

Et les invits de Penhol ne pouvaient plus se plaindre d'tre
abandonns par leurs htes. Le matre, il est vrai, ne s'tait pas
montr de la soire, mais Madame avait reparu, apportant de bonnes
nouvelles de l'Ange.

Elle prsidait  la fte maintenant, assise auprs de Jean de Penhol.
Sa figure tait bien ple, mais l'effort qu'elle faisait gardait  ses
traits rguliers et nobles une apparence de srnit.

Il n'y avait de triste que la partie respectable de l'assemble. Ces
dames et ces messieurs avaient regagn leur coin, et prsentaient
un aspect de plus en plus maussade. L, toutes les figures taient
refrognes, tous les yeux se chargeaient de sommeil.

Le chevalier adjoint et la chevalire adjointe de Kerbichel,
madame veuve Claire Lebinihic et les trois vicomtes restaient sous
l'impression produite par les talents des trois Grces Baboin. De
priodiques billements faisaient le tour du cercle. Les trois Grces
Baboin, de leur ct, regardaient avec haine la danse victorieuse et ne
pouvaient cacher leur dtestable humeur. L'Ariette avait eu, en effet,
peu de succs; la Romance tait tombe  plat, et la Cavatine, plus
malheureuse encore, en achevant la srie de glapissements dplorables
qu'elle appelait son _grand air_, avait pu constater que le salon de
verdure s'tait chang en solitude. Seul, le petit frre Numa l'avait
coute jusqu'au bout, comme c'tait son rigoureux devoir.

Dans ces dispositions, la galerie tait un peu moins loquace que
nagure, mais aussi son venin tait plus pais et plus cre: chaque
coup de langue tait une morsure.

On allait des grands aux petits; tout le monde avait son paquet; on
assassinait ceux qu'on n'avait pas daign piquer au commencement de la
soire.

Personne n'a t sans remarquer que la province, si prude et si
peu charitable, ne choisit pas toujours ses expressions parmi les
plus chties, lorsqu'il s'agit de calomnier ou de mdire. Quand la
conversation arrive  un certain degr, quand les dents grincent, quand
les langues s'aiguisent, la province est comme le latin qui, _dans
les mots, brave l'honntet_, et il n'est point rare d'entendre des
locutions trs-tmraires tomber alors des bouches les plus vnrables.

En ce moment, la socit faisait de la calomnie lgre. Elle allait de
l'un  l'autre, donnant  Lola, par exemple, qui s'affichait avec le
jeune Pontals, des pithtes extrmement caractristiques, dchirant
un peu sur Penhol absent, et risquant sur Madame des hypothses devant
lesquelles une valetaille insolente et assurment recul. Ensuite on
passait  l'Ange, pour retomber sur quelqu'un des couples occups 
danser le bal breton. Puis on se demandait quelle vie menaient ces deux
petites dvergondes, Cyprienne et Diane, qui taient absentes depuis
plus de deux heures!

Et c'tait, ma foi, trs-significatif. On avait vu disparatre presque
en mme temps qu'elles ces deux grands fainants de Robert et d'tienne.

Les trois Grces Baboin changeaient,  ce sujet, avec la chevalire
adjointe de Kerbichel, des observations d'une philosophie si avance,
que le chevalier adjoint et les trois vicomtes avaient envie de rougir.

Une chose bizarre, c'est que ces deux grands garons d'tienne et de
Roger taient revenus sans les petites! La Romance expliquait cela en
disant que ces demoiselles avaient d friper un peu leurs toilettes,
pendant deux heures de promenade...

--Et dranger leurs coiffures..., ajoutait l'Ariette.

L'aigre Cavatine enchrissait.

Et la charitable assemble se laissait arracher quelques hargneux
applaudissements.

tienne et Roger taient rentrs ensemble dans le bal  peu prs
en mme temps que Robert de Blois, M. le marquis de Pontals et
Macrocphale.

Tandis que ces derniers affectaient de se saluer en passant, comme
gens qui ne se sont pas vus depuis longtemps dj, tienne et Roger
parcouraient d'un regard triste les groupes anims des danseurs.

Leur recherche s'tait inutilement prolonge, et en revenant au salon
de verdure, ils avaient l'espoir d'y retrouver Cyprienne et Diane.

--Elles ne sont pas l!... dit Roger avec un gros soupir. Deux heures
d'absence au milieu d'un bal!...

La physionomie d'tienne tait mlancolique et pensive.

--Nous ne les reverrons pas ce soir... murmura-t-il, et il faut que je
sois  Redon demain avant le jour... Je ne pourrai pas lui faire mes
adieux... Veux-tu te charger auprs d'elle de mon dernier message?

--Avant de partir, rpliqua Roger, tu peux encore la voir...

Le jeune peintre secoua la tte.

--Ce serait un moment cruel... dit-il, les heures de repos sont pour
elles courtes et rares... Pourquoi les troubler?... Et puis, au moment
de la sparation, je serais faible peut-tre... Quand tu la verras,
Roger, tu lui diras que je l'aimais... que je n'aimerai jamais une
autre femme en ma vie... et qu'au prix de tout mon bonheur, je la
voudrais voir heureuse...

Sa voix tremblait. Il y avait dans son accent une sensibilit profonde
qui faisait contraste avec ses habitudes d'insouciance et la gaiet
leste de sa philosophie parisienne.

Roger lui serra la main.

--Je lui dirai que tu es le plus loyal garon qui soit au monde!...
rpondit-il. Je lui dirai que tu as la fortune peut-tre au bout de
tes pinceaux... et que, si Dieu bnit ton travail, tu reviendras en
Bretagne afin de la prendre pour femme.

Les yeux d'tienne taient humides.

--Merci! murmura-t-il.

--Nous sommes jeunes!... reprit Roger avec un sourire mu, et Dieu est
bon... peut-tre que nous serons heureux tous ensemble quelque jour!...

Pendant qu'ils causaient ainsi, Pontals, Robert et l'homme de loi
parcouraient le bal, et soutenaient leur rle de gaiet force. Blaise
servait des rafrachissements, afin de faire acte de prsence.

Au moment o Roger prononait ces dernires paroles, pleines d'espoir
souriant et de foi dans l'avenir, la figure de Bibandier sortit de
l'ombre,  quelques pas derrire lui.

Le maigre visage du uhlan tait couvert de pleur; ses yeux roulaient,
hagards, et ses cheveux mls se hrissaient sur son crne.

Les deux jeunes gens ne le voyaient point; par contre, les complices
qui guettaient son arrive l'aperurent tous  la fois.

Le sourire contraint de Robert et de Pontals se glaa sur leurs
lvres. Macrocphale aurait voulu fuir, et Blaise faillit laisser
tomber le plateau qu'il tenait  la main.

Il leur semblait  tous que le bal entier devait voir  nu leur
dtresse et deviner ce que signifiait l'apparition de ce visage livide
du uhlan, qui se montrait  demi derrire l'une des portes du salon de
verdure.

Cette apparition ne dura, d'ailleurs, qu'un instant. Lorsque les
quatre complices s'enhardirent  jeter vers la porte un second regard,
Bibandier avait dj disparu.

Il prit une des alles du jardin au hasard et se dirigea vers un
berceau dsert.

Sur son passage, sans savoir ce qu'il faisait, il teignait les
lampions, comme si la lumire et bless sa vue.

L'obscurit se fit ainsi autour du berceau o Bibandier s'arrta.

Il n'attendit pas longtemps. Une minute s'tait  peine coule que les
quatre complices arrivrent l'un aprs l'autre.

Personne n'osait interroger.

--Eh bien!... dit Bibandier d'une voix touffe, vous ne me demandez
pas mon histoire?

Il y avait quelque chose d'trange et de solennel dans l'motion
suprme de ce bandit sans coeur, qui avait conserv si longtemps, en
face du crime, sa froide et cynique gaiet.

En ce moment, tout son corps tremblait, il semblait prt  dfaillir.

--Que vous est-il donc arriv?... demanda enfin Robert.

Bibandier s'appuya chancelant contre le treillage du berceau.

--Elles sont mortes!... dit-il. Elles taient bien belles toutes
deux!... Maintenant elles sont mortes!...

--Et personne ne vous a vu?... demanda Macrocphale.

--Mortes!... rpta le uhlan qui mit sa tte entre ses mains; tandis
que je chantais en les conduisant vers le trou, elles me regardaient
toutes deux avec leurs yeux angliques... Je les vois encore... se
reprit-il en frissonnant... leurs pauvres jolis corps couchs sur la
planche...

Il s'arrta; sa voix s'embarrassait dans sa gorge.

Les quatre complices l'coutaient immobiles; une sueur froide leur
baignait le front.

--Quelqu'un n'a-t-il pas demand, reprit-il sans relever la tte, si
personne ne m'avait vu?...

--Moi... balbutia le Hivain.

--Un homme m'a vu... rpondit Bibandier, et il vous a vus aussi, tous
tant que vous tes!...

--Qui est cet homme?... demandrent les quatre complices d'une seule
voix.

Bibandier garda le silence.

Puis il reprit, comme en se parlant  lui-mme:

--J'avais promis! il fallait en finir... quand j'ai soulev la premire
dans mes bras, l'autre s'est agite au fond du bateau et j'ai vu ses
grands yeux se remplir de larmes... Elles ne pouvaient point parler,
mais leurs regards se cherchaient... J'ai eu piti!... j'ai rapproch
leurs deux visages et leurs bouches ont pu s'unir encore une fois.
Puis je leur ai mis au cou les deux pierres que M. le Hivain m'avait
donnes...

       *       *       *       *       *

Le surlendemain au matin, le bourg de Glnac vit une solennit.
C'tait une fte d'un genre bien diffrent. La petite glise avait son
portail tendu de noir, et les paysans, que nous avons vus rassembls
sur l'aire, autour du feu de joie de la Saint-Louis, s'chelonnaient,
tristes et silencieux, dans le cimetire.

On venait de dire la messe des morts sur deux cercueils, entours de
voiles blancs et orns de ces fraches fleurs qu'on jette, dernire
parure, sur la tombe des jeunes filles.

Nous eussions retrouv l tous les invits du manoir; mais la famille
n'tait reprsente que par un seul de ses membres, le vieil oncle
Jean, bien que le nom de Penhol et t prononc deux fois dans
l'oraison mortuaire.

Les cercueils fleuris contenaient les corps de Diane et de Cyprienne.

Ren, Madame et l'Ange avaient manqu  la messe funbre. Ce qui avait
caus plus de surprise encore, 'avait t de ne voir ni Roger de
Launoy, ni le jeune peintre tienne aux cts de l'oncle en sabots.

tienne et Roger, en ce moment, taient bien loin de Glnac. Ils
ignoraient tous les deux les vnements de la nuit de la Saint-Louis.

Voici ce qui leur tait arriv:

Vers le point du jour, quelques heures aprs la fin du bal, ils
avaient descendu l'escalier du manoir, afin de prendre la route de
Redon. Roger faisait la conduite  son ami.

En passant sous la fentre des deux jeunes filles, tienne s'arrta, et
Roger appela Cyprienne et Diane par leurs noms  plusieurs reprises.

Point de rponse.

--Elles dorment... dit tienne qui jeta sur son paule son petit paquet
de voyage et partit enfin  grands pas.

La route fut silencieuse entre les deux jeunes gens. A Redon, au moment
de monter en voiture, tienne dit  Roger en lui serrant une dernire
fois la main:

--coute... ce Robert te dteste presque autant que moi... et Penhol
n'est plus le matre... Si tu tais forc de quitter le manoir, quelque
jour, souviens-toi que je suis ton frre et que ma demeure, si petite
et si pauvre qu'elle soit, sera toujours assez grande pour nous abriter
tous deux.

La voiture partit pour Rennes, et Roger resta seul.

Les dernires paroles de son ami soulevaient en lui de vagues craintes,
mais il tait bien loin de penser, cependant, qu'il dt tre rduit
jamais  profiter de l'hospitalit offerte.

Comme il entrait  l'auberge du pre Graud pour djeuner, celui-ci
lui remit une lettre arrivant par exprs du manoir.

La lettre tait crite par M. Robert de Blois, et Ren de Penhol avait
mis au bas sa signature.

Cela s'tait fait le matin mme. Robert semblait avoir profit de la
courte absence du jeune homme pour lui porter ce coup plus  son aise.

C'taient quelques phrases sches et sentant la raillerie o l'on
disait  Roger, en substance, qu'il arrivait  l'ge d'homme, que les
voyages forment la jeunesse, et que c'tait piti de le voir croupir,
loin du monde, dans le petit bourg de Glnac.

Roger lisait cela le rouge au front. La forme de ce cong le rendait
plus cruel encore.

Se voir conduit froidement et avec moqueries, lui, le fils adoptif,
dont l'enfance avait t entoure de tendresse, lui, qu'on avait aim
pendant vingt ans!

Hlas! les pressentiments d'tienne se ralisaient bien vite...

Roger n'hsita pas; il avait le coeur fier, et le nom de Penhol tait
au bas de la lettre. Il fallait partir; mais Cyprienne...

Avant de quitter le pays pour toujours, sa premire ide fut de
retourner au manoir, afin de dire adieu  la pauvre fille dont il
emportait l'amour. Ce fut la crainte de se trouver face  face avec le
matre de Penhol qui l'arrta. Il s'enferma dans une des chambres du
_Mouton couronn_, et se mit  crire.

Le papier o courait sa plume fut mouill plus d'une fois de ses
larmes, et pourtant, parmi ses phrases dsoles, il y avait de
l'espoir, car il tait jeune et plein de courage.

Il parlait pour lui et pour tienne, dont il ne pouvait plus faire les
adieux de vive voix; il disait aux deux soeurs:

/#
    Nous vous aimons, nous travaillerons, nous reviendrons...
#/

Le pre Graud fut charg de porter la lettre que les deux pauvres
jeunes filles ne devaient pas lire, hlas! et Roger monta  cheval pour
courir aprs la voiture de Rennes.

Au lieu de remettre son message, le bon aubergiste s'agenouilla dans
l'glise de Glnac et pria pour les deux pauvres filles mortes...

En l'absence du matre de Penhol et de Madame, c'taient M. le marquis
de Pontals et Robert de Blois qui reprsentaient la famille en qualit
d'amis, car le pauvre oncle Jean, cras sous sa douleur trop lourde,
tait incapable de s'occuper de rien.

En cette circonstance, il fallait bien le reconnatre, le marquis,
Robert et mme M. le Hivain avaient tmoign  la famille une
affection empresse. Il n'y avait pas jusqu'au fossoyeur de la
paroisse, le pauvre Bibandier, qui n'et fait preuve d'un dvouement
trs-mritoire.

Les deux jeunes filles s'taient noyes dans le marais, on ne savait
trop comment. Les circonstances de leur fin restaient entoures d'un
vague mystre. On disait seulement qu'ayant voulu traverser l'Oust sur
un frle batelet, elles avaient t emportes par le courant jusqu' la
_Femme-Blanche_.

Le fossoyeur Bibandier avait retrouv sur le rivage, le lendemain
matin, des dbris de la barque, et c'tait lui qui avait donn l'veil.

Aprs une journe entire de recherches infructueuses, Pontals, matre
le Hivain, Robert de Blois et son domestique Blaise taient rests
seuls sur le lieu prsum de la catastrophe avec le fossoyeur Bibandier.

Ce dernier, disait-on, avait plong une grande partie de la nuit aux
environs du tournant et avait fini par repcher les deux corps. Du
moins avait-on trouv, le lendemain matin, deux cercueils dj clous 
la porte de l'glise.

Les actes de dcs avaient d se faire en famille, M. de Penhol tant
maire.

Quant au cur, c'tait un petit cousin du marquis de Pontals.

D'ailleurs, personne ne songeait  douter; le malheur n'tait que
trop vident! Chacun pleurait et priait autour de ces pauvres petits
cercueils que la terre allait sitt recouvrir.

S'il y avait des doutes parmi la foule sombre et consterne, ce n'tait
pas sur la mort elle-mme, mais bien sur les circonstances qui avaient
accompagn la mort.

Cyprienne et Diane savaient conduire un bateau sur le marais aussi bien
que pas un pcheur de macles. Elles taient habiles nageuses: comment
ne pas concevoir des soupons?

Plus d'un regard dfiant se fixait  la drobe sur Pontals et sur
Robert.

Il et suffi d'un mot peut-tre pour changer la douleur commune en
colre, et alors, malheur aux assassins! Mais ce mot, personne ne le
prononait. Il n'y avait point de preuves, et certes, le crime ne
pouvait point se lire sur les figures tranquilles du marquis et de M.
de Blois.

L'impression d'horreur, produite par la scne nocturne du Port-Corbeau,
avait eu dj le temps de s'effacer. En somme, ce meurtre tait
ncessaire, et s'ils frissonnaient encore en songeant aux dtails
repoussants de leur crime, en revanche, ils s'applaudissaient. La joie
compensait bien le remords.

Ils taient l, remplaant la famille; les paysans pouvaient voir sur
leurs physionomies, composes habilement, une tristesse recueillie et
calme.

Les soupons tombaient; d'ailleurs, parmi les paysans, ceux qui ne
rcitaient point la prire funbre taient occups tout entiers 
parler de la catastrophe et des pauvres enfants qu'on avaient vues,
l'avant-veille encore, si jeunes et si belles, ouvrir le bal de la
Saint-Louis.

Hommes et femmes chuchotaient  la porte de l'glise et, comme c'est
l'habitude des bonnes gens de Bretagne, chacun cherchait dans ses
souvenirs un prsage  cette mort funeste.

--Le vieux Benot l'avait bien dit!... murmurait-on, personne ne
voulait le croire, quand il rptait que les filles de Penhol seraient
trois belles-de-nuit avant le jour de sa mort... En voici deux dj!...

--Et la petite demoiselle Blanche est bien malade!...

--Elles _reviendront_, les chres filles!... reprenait une mnagre en
grenant son chapelet.

Une voix effraye s'leva au milieu du groupe et dit:

--Elles sont dj revenues!

Chacun tressaillit et se rapprocha.

C'tait le petit Francin qui avait parl. Il tait tremblant et tout
ple.

--Oui... oui... poursuivit-il en baissant les yeux, c'est moi qui ai
dit le premier _De profundis_ pour le salut de leurs mes... car je les
ai vues cette nuit... et j'ai bien reconnu qu'elles taient mortes.

Le pre Graud avait fendu la presse et tenait l'enfant par le bras.

--Tu les as vues?... balbutia-t-il.

Le petit paysan frmissait de tous ses membres.

--C'tait ce matin, une heure avant le jour... dit-il, j'allais
au marais chercher nos chevaux... j'ai vu quelque chose de blanc
qui se remuait au pied de l'aune o l'on amarre le grand bac de
Port-Corbeau... J'avais peur, mais j'ai pens tout de suite aux
demoiselles... Oh! je les ai bien reconnues!... Elles portaient les
mmes robes que le soir du bal!... Elles taient l toutes deux
agenouilles au pied de l'arbre, et il me semblait qu'elles creusaient
la terre... J'ai fait du bruit en me sauvant, et quand je me suis
retourn pour voir encore, elles avaient disparu...

On entamait la dernire hymne sous la porte de l'glise. Les paysans se
turent et mlrent leurs voix mues  celles des prtres.

La _socit_, qui avait occup durant le service la place d'honneur,
au-devant de l'autel, sortait  ce moment; la _socit_ causait ici
comme dans le salon de verdure.

--Pauvres chres filles!... gmissait l'ane des trois Grces Baboin;
qui aurait pens jamais cela?...

Elle essuya une larme entirement fictive.

--Ce que c'est que de nous!... soupira la Romance.

Madame veuve Claire Lebinihic regardait du coin de l'oeil les trois
vicomtes pour constater l'effet produit par sa toilette de deuil.

--Mesdames, dit gravement le chevalier adjoint de Kerbichel, c'est la
loi commune.

Le petit frre Numa fit observer ceci:

    Le pauvre en sa cabane o le chaume le couvre,
              Est sujet  ses lois;

Le chevalier adjoint interrompit:

    Et la garde qui veille aux barrires du Louvre
              N'en dfend pas nos rois!

--Ah! murmura la Cavatine, les hommes n'ont pas de coeur!... Au lieu de
pleurer comme nous autres femmes, ils citent des passages de Bossuet ou
de Voltaire...

La porte de l'glise s'ouvrit  deux battants, et le convoi sortit,
escort par les jeunes filles du bourg. Devant les cercueils, les
danseuses du bal de la Saint-Louis marchaient vtues encore de leurs
robes blanches.

L'oncle Jean, soutenu par le pre Chauvette, suivait le cortge, ainsi
que Pontals, Robert, matre le Hivain et Blaise.

--Prtez-moi votre flacon, ma chre demoiselle, dit la chevalire
adjointe  glantine Baboin-des-Roseaux-de-l'tang, j'ai bien peur de
me trouver mal!...

--Ma chre dame, rpliqua la Romance, il faut se faire une raison,
voyez-vous!... Dieu sait que mes soeurs et moi nous aimions les pauvres
petites plus que personne, mais  prsent tout est fini et le dsespoir
n'y fait rien!

--D'ailleurs... reprit la Cavatine passant des sanglots au commrage
par une habile tangente, faut-il beaucoup regretter la vie pour elles?

Toute la partie fminine de la _socit_ poussa en coeur un gros soupir.

--Hlas! reprit la Romance, elles n'taient pas heureuses!... C'est
au point que je ne me suis pas rvolte, comme j'aurais d le faire
peut-tre, quand on m'a parl de suicide...

La Romance pronona ces derniers mots discrtement et juste assez haut
pour que tout le monde pt les entendre.

--Oh!... mademoiselle!... se rcrirent les vicomtes.

Madame veuve Claire Lebinihic et la chevalire adjointe ouvraient les
yeux et les oreilles, flairant une mdisance de haut got.

La Romance baissa la voix davantage et leva ses regards au ciel.

--Je ne connais pas ces choses-l!... murmura-t-elle, mais on dit que
quand les jeunes filles ont t trompes...

--a arrive tous les jours!... interrompit madame Claire Lebinihic.

--Et voyez!... reprit la Romance encourage, voyez si Roger et ce
vagabond d'tienne ont os paratre  l'enterrement!...

On chercha des yeux les deux jeunes gens.

--C'est vrai!... dit un des vicomtes, je n'avais pas song  cela.

Et dans l'esprit de chacun la mmoire des deux filles de l'oncle Jean
fut ternie.

Le convoi atteignait la partie du cimetire o se trouvaient les
spultures des Penhol. Les trois Grces Baboin gardrent le silence,
contentes dsormais d'avoir jet quelques fleurs sur ces pauvres
tombes...

L'aspect du cimetire tait triste et morne, les chants faisaient
trve. Les paysans, muets et le rosaire  la main, se rangeaient autour
des deux fosses ouvertes.

Bibandier tait  son poste de fossoyeur.

Au moment o il tendait la main pour mettre le premier cercueil en
terre, un bras se posa au-devant de lui et le fit reculer.

En mme temps une clameur sourde, mle de surprise et d'pouvante,
courut dans le cercle des bonnes gens.

Entre le fossoyeur et les deux bires, une sorte de fantme, que sa
maigreur faisait paratre d'une taille dmesure, venait de se dresser,
sortant on ne sait d'o.

Il tait l si hve et si dcharn, que tous, en ce premier moment,
crurent que la terre s'tait ouverte pour lui livrer passage.

Puis un nom domina les murmures de la foule.

--Benot Haligan! disait-on, Benot le sorcier!

Le voir en ce lieu tait aussi trange assurment que de voir un vrai
spectre percer la terre.

Comment avait-il quitt le grabat o sa longue agonie le clouait depuis
des mois entiers? Quelle force mystrieuse l'avait aid  monter la
colline?...

Chacun, dans le cimetire, regardait avec stupfaction.

Benot se tenait droit et roide auprs des fosses. Son oeil cave se
fixa d'abord sur Bibandier, qui tourna la tte; puis sur Pontals,
Robert de Blois, matre le Hivain et Blaise, qui ne purent s'empcher
de baisser les yeux.

Aprs quelques secondes de silence, le vieux passeur courba lentement
sa haute taille et soupesa les deux bires l'une aprs l'autre.

Tandis qu'il se redressait, on vit autour de sa lvre fltrie une sorte
de sourire...

--Que Dieu prenne en piti ceux qui vivent et ceux qui sont morts!...
dit-il en croisant ses bras sur sa poitrine.

Il salua Jean de Penhol en l'appelant par son nom, et sortit du
cimetire. La foule lui fit un large passage.

En redescendant la colline, ses jambes amaigries chancelaient sous le
poids de son corps, mais il ne s'arrtait point. Il ne cessa de marcher
qu'en atteignant le rivage de l'Oust, au pied de l'aune o le grand bac
tait amarr.

Une fois l, il se mit sur ses genoux et approcha sa tte du sol qui
semblait avoir t remu frachement.

Ses mains rides se joignirent, et il se laissa choir, puis, sur
l'herbe en murmurant:

--Que Dieu et la Vierge les protgent!...

       *       *       *       *       *

Au cimetire, la fte funbre tait finie, et Bibandier, achevant son
office de fossoyeur, recouvrait de terre les tombes de Diane et de
Cyprienne...




XV

DEUX TOMBES.


On entendait jusque dans la chambre de l'Ange le son mtallique et
vibrant de la grande pendule du salon, qui sonnait lentement neuf
heures.

C'tait le soir de la messe funbre, dite  la paroisse de Glnac, pour
Diane et Cyprienne de Penhol.

La veille,  ce mme moment, la grande pendule du salon aurait bien
pu sonner pendant un quart d'heure sans que personne y prt garde, au
milieu des joyeux bruits de la fte. Mais c'tait du plaisir que les
htes de Penhol taient venus chercher au manoir; ils avaient fui
devant ce deuil qui s'tait gliss tout  coup parmi la joie promise.

Que faire en une maison mortuaire? Les htes de Penhol taient tous
partis jusqu'au dernier. A prsent, au lieu des gaies rumeurs du bal,
on avait le silence morne; au lieu de cette foule remuante et rieuse
qui animait les verts bosquets du jardin, la solitude; au lieu des
illuminations prodigues, les tnbres paisses et muettes.

On et dit une maison abandonne. Sur toute la faade du manoir on ne
voyait que deux lueurs faibles et perant  peine la soie des tentures;
une de ces lumires brlait chez Ren de Penhol, l'autre clairait la
chambre de l'Ange.

Madame tait assise au chevet de sa fille, dont les yeux alourdis par
les larmes venaient de se fermer depuis quelques minutes. Blanche
dormait d'un sommeil inquiet et plein de tressaillements. La douleur
qui l'avait navre durant tout le jour revenait sans doute en ses
rves, car la pauvre enfant se plaignait et gmissait dans son sommeil.

Blanche avait bien pleur; Cyprienne et Diane n'taient plus l, ses
deux cousines qu'elle aimait tant! La veille encore, elle enviait leur
sourire, et maintenant on les avait mises en terre. La pauvre Blanche
avait subi, durant toute la journe, cette douleur pleine d'tonnement
et d'effroi qui prend les enfants au premier aspect de la mort.

A son ge et quand on n'a pas vu encore s'en aller pour jamais une
personne chre, on ne croit pas tout de suite  l'ternelle sparation.
L'esprit repousse longtemps l'ide de la mort, et de vagues espoirs
s'obstinent au fond du coeur.

Blanche avait pens plus d'une fois dans la journe que tout cela tait
un songe funeste. Ds que ses paupires se fermaient, fatigues de
larmes, elle croyait voir les douces figures de ses cousines sourire 
son chevet.

Est-ce qu'on meurt ainsi toute jeune et toute belle? Est-ce que la
tombe peut s'ouvrir au seuil de la salle de bal?

Les yeux de l'Ange taient rouges et humides encore. Le sommeil l'avait
surprise, sans doute, au milieu d'une prire, car ses mains restaient
jointes sous sa couverture. Elle tait beaucoup plus change que le
soir de la Saint-Louis. La maladie ne pouvait point lui enlever son
exquise beaut, mais son visage portait les traces de la souffrance
physique et de l'affaiblissement.

Il n'en fallait pas tant d'ordinaire pour que l'oeil de Madame,
attentif et inquiet, ne quittt pas un seul instant les traits de sa
fille chrie. Mais aujourd'hui, Marthe de Penhol tenait ses regards
clous au sol et semblait oublier la prsence de l'Ange.

Elle n'entendait pas la plainte qui s'exhalait de la bouche de sa
fille; elle ne voyait point la pauvre enfant s'agiter sur son lit, et
plir parfois tout  coup aux lancements d'une douleur plus aigu.

La figure de Marthe semblait tre de pierre. Depuis la tombe du jour,
elle tait assise  la mme place. Elle n'avait pas fait un mouvement.

Ses yeux, fixs  terre, n'avaient point de pense. Le sang avait
abandonn compltement sa joue livide et comme morte.

Plusieurs fois avant de s'endormir, accable, Blanche lui avait adress
la parole. Point de rponse.

Et c'tait trange! Madame accueillait si avidement d'ordinaire chaque
mot tombant des lvres de sa fille!...

Elle n'entendait pas. Quand une torture trop poignante dchire l'me,
on devient insensible et sourd.

Mais quelle tait cette torture? Du vivant des filles de l'oncle Jean,
Marthe de Penhol tait bien froide envers elles. La mort des deux
pauvres enfants l'avait-elle donc change au point de mettre  la place
de sa froideur des regrets navrants et passionns?

Ou sa douleur avait-elle une autre cause?

Marthe tait seule, et nulle oreille amie ne s'ouvrait pour recevoir sa
confidence. Sa pense restait un secret entre elle et Dieu.

Quand le son de la pendule du salon arriva jusqu' son oreille, 
travers les murailles paisses, sa tte, qui se renversait au dossier
de son fauteuil, se pencha en avant, comme pour couter.

Elle compta jusqu' neuf: puis ses mains se croisrent froides et
blanches sur sa robe de deuil.

--Neuf heures!... murmura-t-elle d'une voix brve et altre; la
dernire fois qu'elles chantrent, l'heure sonna pendant le second
couplet... Je m'en souviens, c'tait neuf heures!

Elle s'arrta comme si son esprit et cout en songe une lointaine
mlodie.

Puis deux larmes brillrent dans ses yeux, jusqu'alors secs et brlants.

Elle se prit  dire lentement, et comme si elle n'avait point eu la
conscience de ses propres paroles, les derniers vers du chant des
_Belles-de-Nuit_:

    Cette brise, c'est ton haleine,
        Pauvre me en peine;
    Et l'eau qui perle sur les fleurs,
        Ce sont tes pleurs...

Un long soupir souleva sa poitrine.

--Toutes deux!... murmura-t-elle; s'il revient... que lui dirai-je?...

En ce moment, Blanche rendit une plainte plus distincte; Madame releva
les yeux sur elle. Mais son regard, au lieu de cet amour exclusif et
jaloux qui l'animait nagure lorsqu'elle contemplait l'Ange, exprima
une sorte de colre concentre.

--Mademoiselle de Penhol!... pronona-t-elle avec un sourire amer;
l'hritire!... Toutes les joies vous taient dues!... Tous les
respects... et tout l'amour!... Pour elles, rien!... taient-elles
moins belles ou moins bonnes?... Mon Dieu! mon Dieu! toutes mes
caresses taient pour l'une, et les autres souffraient, ddaignes...
les autres qui se dvouaient et qui mouraient pour moi!...

Ses sourcils taient froncs; son regard se fixait toujours, dur et
froid, sur Blanche endormie.

--Mademoiselle de Penhol!... rpta-t-elle avec une amertume
croissante; la fille de la maison!... Les autres s'asseyaient au bas
bout de la table... et n'tait-ce pas par charit qu'elles mangeaient
le pain du manoir?...

Elle se leva d'un mouvement brusque, et continua en s'adressant 
l'Ange, comme si la pauvre enfant et pu l'entendre:

--Vous leur aviez tout pris, vous!... leur place dans le monde... leur
hritage... jusqu'au sourire de leur mre!...

Une larme vint mouiller les cils baisss de Blanche qui rvait. La tte
de Madame se pencha sur sa poitrine.

--Jusqu'au dernier jour!... reprit-elle; oh!... il m'a fallu rester
auprs de votre lit, tandis que des trangers jetaient la terre bnite
sur leur tombe!... Abandonnes!... abandonnes depuis le berceau
jusqu' la mort!...

Elle se couvrit le visage de ses mains et garda le silence durant
quelques minutes; puis, se redressant tout  coup, elle dit avec un
lan de passion:

--Aprs la mort, du moins, on peut les aimer, je pense!... Dormez
heureuse, Blanche de Penhol... Pour la premire fois, je vais vous
abandonner, ma fille, afin de prier pour elles!...

Marthe oublia de mettre un baiser sur le front de sa fille. Elle
traversa la chambre  pas lents et s'engagea dans les corridors du
manoir, aprs avoir ferm la porte  double tour.

Elle ne rencontra ni valets ni matre sur son chemin. La maison
semblait dserte.

Une fois dehors, elle pressa le pas pour se diriger vers la paroisse de
Glnac, qui tait distante d'un grand quart de lieue.

Le temps tait lourd et accablant comme la veille; seulement une
brise tide soufflait par rafales et dchirait  et l le voile de
nuages qui couvrait le ciel. La lune se montrait par intervalles,
faisant sortir des tnbres les marais et les montagnes. Cela durait
une minute, et tout disparaissait, envahi de nouveau par la nuit
victorieuse.

Le long de la route solitaire, Marthe de Penhol chancela plus d'une
fois, car elle tait bien faible. Plus d'une fois elle s'arrta saisie
d'une sorte d'pouvante, parce qu'un rayon de lune glissant tout  coup
 travers les arbres lui montrait, couches sur l'herbe, deux enfants
immobiles et endormies dans leurs robes blanches...

D'autres fois, quand son regard se tournait vers le marais qui
s'tendait sur sa gauche  perte de vue, il lui semblait qu'une voix
triste murmurait  son oreille les mlancoliques paroles du chant
breton.

C'tait l'heure o les vierges mortes viennent pleurer la vie sous les
saules. Marthe apercevait comme des ombres vagues qui se mouvaient au
bord de l'eau. Pauvres belles-de-nuit!... Marthe tait une fille de la
Bretagne. Ses yeux se mouillaient de larmes, et ses bras s'tendaient
vers les saules.

Elle poursuivait sa route. Autour de son intelligence frappe il
y avait comme une brume. Ses penses flottaient, confuses. Elle se
surprenait  sourire au milieu de ses larmes, et ne trouvait plus la
fin de la prire commence...

Elle avait tant souffert!

Le cimetire de Glnac fait le tour de la petite glise, dont les
murailles indigentes et dcrpites s'lvent  mi-coteau, dominant
tout le passage que nous avons dcrit plus d'une fois. L'unique rue
du bourg descend tortueusement vers le marais et baigne ses dernires
maisons dans les grandes eaux, lorsque vient le _dris_. Le tournant
de Trmeul est situ sur la paroisse de Glnac, et la _Femme-Blanche_
a mis bien des fois en branle les cloches de la flche pointue et
bleue, pour sonner le glas des noys. Derrire l'glise il y a deux
grands ifs, si touffus qu'on ne voit point le ciel  travers leurs
branches. Ils dpassent en hauteur la croix de pierre qui marque, sur
la toiture, la place de l'autel. Les vieillards disent que les pres de
leurs grands-pres ont vu ces arbres hauts et touffus dj: ils ont des
sicles d'ge...

Entre les deux ifs, une balustrade en bois sparait du commun des
tombes un espace carr: c'tait la spulture de Penhol depuis qu'on
n'enterrait plus sous les dalles de l'glise.

Marthe entra dans l'enceinte o la lumire de la lune lui montra les
deux tombes toutes fraches et que nulle pierre ne recouvrait encore.

Marthe se mit  genoux entre les deux tombes, et demeura longtemps
immobile. L'air sentait l'orage: le vent commenait  se lever,
fouettant l'atmosphre pesante; le gras feuillage des ifs s'agitait
par intervalles, et la girouette de l'glise, tournant  ce souffle
incertain qui prcde la tempte, jetait dans la nuit sa plainte rauque.

Marthe n'entendait rien; seulement, quand le vent portait et que le
bruit sourd du tournant de Trmeul montait jusqu' elle, son corps
semblait prouver un choc soudain.

Elle savait que les cadavres des deux jeunes filles avaient t
retrouvs sous la _Femme-Blanche_.

Les minutes s'coulaient. Marthe restait toujours muette et sans
mouvement. Au bout d'un quart d'heure environ, elle rejeta en arrire
ses longs cheveux qui lui couvraient le visage, car elle tait sortie
tte nue. Sans l'ombre paisse projete par les deux ifs, on et pu
voir en ce moment sur ses traits un sourire tranquille et doux.

Sa douleur s'endormait en un rve...

--Diane!... dit-elle tout bas.

Et comme le silence rpondait seul  cet appel, Marthe se tourna vers
l'autre tombe.

--Cyprienne!... dit-elle encore.

Toujours le silence.

Marthe mit ses deux mains sur son coeur; un clair se faisait dans la
nuit de son intelligence.

--C'est donc bien vrai!... murmura-t-elle. Je ne verrai plus
leur sourire!... Elles sont l toutes deux dans la terre!...
M'entendent-elles?... Savent-elles comme je les trompais... et tout ce
qu'il y avait pour elles d'amour au fond de mon coeur?...

Elle joignit ses mains sur ses genoux; ses yeux ne pouvaient point
pleurer, mais dans sa voix brise il y avait des larmes.

--Pauvres enfants! reprit-elle; pauvres enfants chris!... Belles
mes qui viviez de dvouement et de tendresse! Elles se croyaient
ddaignes... Autour d'elles, il n'y avait que froideur... et jamais
une plainte!... Il y a deux jours encore, quand je les trouvai
agenouilles  mes cts comme deux anges consolateurs, elles me
parlrent de mourir pour moi... Et moi je n'eus que des paroles
de raillerie!... Oh! piti!... pardon!... je vous aimais! je vous
aimais!...

Des pleurs brlants inondaient maintenant sa joue, et des sanglots
soulevaient sa poitrine haletante.

--Je vous aimais!... poursuivit-elle en faisant signe de presser contre
son coeur une personne chre; Dieu le savait... Dieu voyait mes larmes
et connaissait mon martyre!... Oh! vous ne souffriez pas seules,
pauvres enfants!... Et maintenant que vous tes des saintes dans le
ciel, priez pour moi qui reste aprs vous  souffrir!...

Elle n'avait plus de voix. Le silence rgna dans le cimetire.

Quand Marthe reprit la parole, son accent tait doux et tout plein de
caresses.

--Dieu est bon..., dit-elle; je sens bien que je ne serai pas
longtemps sans vous revoir... Que de baisers quand nous serons toutes
ensemble!... Je ne me cacherai plus... Je vous montrerai mon me...
Nous aimer!... nous aimer!... ce sera notre joie dans le paradis!

Elle tressaillit et releva tout  coup sa taille affaisse.

--Blanche!... dit-elle, comme si une voix et murmur ce nom  son
oreille; c'est vrai... je l'avais oublie...

Puis elle ajouta avec amertume:

--Toujours elle entre vous et moi... Toujours!... Et vous l'aimiez,
pauvres martyres, cette enfant heureuse qui vous prenait ma
tendresse... Blanche!... oui, je suis sa mre... il faut que je veille
sur elle... et je n'ai pas le temps de rester avec vous!...

Avant de se relever, elle toucha de ses lvres la terre humide qui
recouvrait les deux tombes.

--Au revoir!... murmura-t-elle, je reviendrai demain.

Elle sortit du cimetire. Tandis qu'elle reprenait la route parcourue,
le vent, qui gagnait  chaque instant en violence, la frappait au
visage. Au bout de quelques minutes, l'espce de voile qui tait sur
son esprit se dchira. Durant l'heure qui venait de s'couler, elle
avait agi et parl comme en un rve. Maintenant elle se retrouvait tout
 coup en face de la ralit; la pense de sa fille envahissait de
nouveau son coeur.

Elle n'avait pas tout perdu, puisque Blanche lui restait, Blanche son
cher trsor!...

Si on lui et rappel l'amertume rcente de ses paroles, alors qu'elle
s'agenouillait entre les deux tombes, Marthe n'y aurait point voulu
croire.

Reprocher  l'enfant adore l'amour qu'on lui prodiguait, n'tait-ce
pas un blasphme?

Marthe pressait le pas.

Elle se disait que l'Ange se serait peut-tre rveille durant son
absence, et qu'elle aurait appel en vain.

Elle se voyait d'avance rentrant dans la chambre un moment dserte
et s'lanant vers le petit lit pour couvrir de baisers le front de
l'Ange.... de l'Ange qui souriait contente et gurie....

Oh! il y avait encore du bonheur dans sa misre!

Ces pauvres coeurs frapps prennent tout  l'extrme. Ils n'ont plus de
rgle parce que leur force est brise. On les voit passer du dsespoir
 l'allgresse, et tout sentiment chez eux semble exalt par une sorte
de fivre.

L'me de Marthe s'inondait de joie. Blanche tait tout pour elle en ce
moment. Toutes ses facults d'aimer se rattachaient  Blanche.

Le mme paysage triste tait toujours autour d'elle: la colline, tantt
ensevelie dans la nuit, tantt effleure par la lueur ple qui tombait
de la lune; le marais immense et plat, au milieu duquel se dressait
la fantastique figure de la _Femme-Blanche_, qui aurait d lui parler
encore des deux jeunes filles mortes...

Mais elle ne voyait plus avec les mmes yeux. Il lui semblait que la
nuit souriait au-devant de ses pas. Elle tait forte; sa marche ne
chancelait plus. Elle se htait, console, parce qu'elle voyait briller
au loin, sur la faade sombre du manoir, la lumire qu'elle avait
laisse dans la chambre de sa fille...

       *       *       *       *       *

Vers cette mme heure, un cavalier suivait la route de la Gacilly  une
demi-lieue de Redon.

Ce cavalier avait la mme pense que Madame, et son coeur joyeux
battait bien fort au souvenir de Blanche qu'il allait revoir.

C'tait Vincent de Penhol arrivant de Brest,  l'aide des pices d'or
que Berry Montalt, le nabab de Mascate, lui avait donnes.

Vincent avait pay le capitaine anglais et s'tait dirig vers
l'Ille-et-Vilaine, sans passe-port, au risque de tomber entre les mains
de la justice. Il tait si press de revoir Penhol!

Il poussait son cheval, et ne s'inquitait gure plus que Madame de
l'orage menaant, qui courbait dj les branches flexibles des taillis.

Comme il arrivait  la hauteur du bourg de Bains, dans ce mme chemin
creux o nous avons vu l'arme du uhlan Bibandier arrter jadis
Robert et Blaise, il entendit au-devant de lui le pas d'un cheval, et
l'instant d'aprs un cavalier passa au grand galop  son ct.

Vincent crut apercevoir confusment que le cheval portait un double
fardeau, un homme et une femme.

Cela ne le regardait point assurment, et pourtant son coeur se serra.

Sans se rendre compte de ce qu'il faisait, il appela le cavalier et le
somma de s'arrter.

Mais celui-ci avait dj disparu  un coude de la route. Vincent n'eut
point de rponse.

Un irrsistible instinct lui fit tourner la tte de son cheval; il fit
mme quelques pas en arrire, et la pense que l'inconnu tait beaucoup
mieux mont que lui put seule l'arrter.

Il continua sa route vers Penhol la tte basse et frapp par un
pressentiment triste qu'il ne pouvait point secouer...

       *       *       *       *       *

Madame venait de rentrer au manoir de Penhol. Les corridors taient
toujours dserts. Elle trouva la porte de l'Ange ferme  double tour
comme elle l'avait laisse.

Elle fit tourner vivement la clef dans la serrure et s'lana vers le
lit les bras tendus, le sourire aux lvres.

Le lit tait vide.

Madame ne perdit point son sourire.

--Petite mchante, murmura-t-elle, qui a voulu me punir de l'avoir
laisse seule un instant!...

Elle chercha en se jouant derrire les rideaux et sous les portires.

--Blanche!... appela-t-elle sans lever la voix, o es-tu?

Blanche ne rpondait pas.

Madame ouvrit les portes des cabinets et en fouilla les moindre recoins.

--Blanche!... rptait-elle d'une voix altre dj; ne cherche pas 
m'effrayer plus longtemps, ma fille... Si tu savais, je n'ai que trop
de raisons de craindre!... Blanche!... Blanche!... je t'en prie!...

Elle tremblait; mais elle souriait encore.

Tout  coup elle poussa un grand cri et se laissa choir sur ses deux
genoux.

Elle venait de voir la fentre ouverte et la tte d'une chelle dont
les derniers barreaux dpassaient le balcon...


FIN DU DEUXIME VOLUME.


       *       *       *       *       *


    TABLE DES MATIRES
    DU DEUXIME VOLUME.

    Deuxime partie.
    Le manoir.
    (Suite.)

     III  Mystres.                          1
      IV  Mre et fille.                    27
       V  Diane et Cyprienne.               47
      VI  Un coin du voile.                 67
     VII  Sous la Tour-du-Cadet.            87
    VIII  Matre le Hivain.                107
      IX  Rendez-vous.                     129
       X  Prdictions.                     149
      XI  Conciliabule.                    163
     XII  Petits dmons.                   183
    XIII  Deux pierres.                    205
     XIV  Pauvres filles!                  219
      XV  Deux tombes.                     245


    Corrections.

    Pages 3, 7, 14, 52: Babouin remplac par Baboin
                (Baboin-des-Roseaux-de-l'tang).
    Page   6: un remplac par une (une partie du cercle).
    Page  19: dsappoini  par dsappoint (Roger tait presque
                dsappoint).
    Page  51: Carentoire par Carentoir (entre Redon et Carentoir).
    Page  58: Halligan par Haligan (Benot Haligan les avait
                tenues).
    Page  62: tournois par tournoi (dans ce grand tournoi).
    Page 123: close par clause (frappes d'une clause de rmr).
    Page 129: atttendre par attendre (pour attendre Robert de
                Blois).
    Page 131: Carantoir par Carentoir (entre Redon et Carentoir).
    Page 133: une par un (un espace de quelques pieds carrs).
    Page 167: dcendre par dfendre (dfendre Penhol malgr lui).
    Page 171: queston par question (l'homme en question).
    Page 196: quant par quand (quand il fallait traverser un
                taillis).
    Page 237: a par as (Tu les as vues).





End of Project Gutenberg's Les belles-de-nuit, Tome II, by Paul Fval

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES BELLES-DE-NUIT, TOME II ***

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