Project Gutenberg's L'Illustration, No. 2506, 7 Mars 1891, by Various

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Title: L'Illustration, No. 2506, 7 Mars 1891

Author: Various

Release Date: January 5, 2014 [EBook #44589]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 2506, 7 ***




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L'ILLUSTRATION
SAMEDI 7 MARS 1891
49e Anne--N 2506.



[Illustration: THTRE DU GYMNASE.--Musotte, comdie en trois actes,
de MM. Guy de Maupassant et Jacques Normand Jean Martinel (M. Duflos)
arrivant chez Musotte (Mlle Raphale Sizos),--2e acte.]



[Illustration: COURRIER DE PARIS]

Je suis encore tout tourdi des vnements, dj lointains pourtant et
quasi oublis, de la semaine passe. Quel trange moment de notre
histoire! Je sais des millions de gens paisibles qui s'endorment, comme
moi, confiants dans la paix, le calme apparent, la raison, et qui sont
exposs  se rveiller au coup de clairon ou au coup de cornet  bouquin
d'une aventure.

Plus nous allons, plus la marche des choses appartient  quelques
personnalits tapageuses en qute d'un tremplin.

Oh! les tremplins! Le clown Lavater sautait, au Cirque, sept ou huit
chevaux sans tremplin aucun. Il faut des tremplins  nos affams de
renomme pour faire natre, consolider ou redorer leur gloire. Tremplin,
l'affaire de _Thermidor_. Tremplin, le voyage de l'impratrice Frdric.
La souveraine, qui a un peu trop travers Saint-Cloud et visit
Versailles comme une Anglaise voiture par l'agence Cook, est partie
sans avoir rencontr  Paris un autre sentiment que celui qu'on doit 
une femme, et seuls quelques _tremplinistes_ ont manifest. Nos peintres
n'iront pas  Berlin et, perdant le tremplin que donne toute exhibition
officielle, ont fourni un autre tremplin  ceux qui reprsentent les
justes susceptibilits de l'orgueil national. La moralit de l'aventure,
c'est que ceux qui se taisent payent pour ceux qui crient--mme en
France--et qu'en Alsace-Lorraine ils payent encore plus cher.

Le sentiment patriotique est, d'ailleurs, une de ces fierts auxquelles
il ne faut pas toucher. Il en est de mme de la morale. Elle est ou elle
n'est pas. Et voil que la Chambre des dputs, convaincue de la vrit
de ce prcepte, a condamn par un vote le pari mutuel aux courses.

Plus de paris, plus de jeu, plus de bookmakers, plus de courses! Au dire
de M. de Kergorlay et du prince de Sagan, c'est un effondrement, une
catastrophe. Comment les Courses vivront-elles si elles ne sont pas
alimentes par l'Argent? et si les Courses tombent ou sont suspendues
comme une pice qui dplat, comment nos haras pourront-ils subsister?
O notre cavalerie trouvera-t-elle des chevaux? Nous voil tributaires
de la Hongrie. Et cela parce qu'en vrit les bookmakers ont, comme on
dit, trop tir sur la corde et abus de la passion du jeu qui est une
des fivres de l'humanit.

Et non pas une fivre intermittente. Non. Elle est dans le sang.
L'enfant joue aux billes, le jeune homme aux cartes, les vieilles gens
aux dominos.

--Si l'on ne joue pas aux courses on jouera ailleurs, dit le prince de
Sagan, protestant contre le rle de la Chambre.

Les Courses, c'est la maison de jeu au soleil (ou  la pluie); c'est le
plein air du baccarat. Mieux vaut encore ce tapis vert que le tapis
franc des maisons louches. Mais quoi! il n'y a rien  dire contre un
vote appuy par la morale. La chambre, en bonne bourgeoise honnte, a
proscrit le jeu au Grand-Prix comme la police le proscrit elle-mme dans
les tables d'htes des horizontales vieillies. Ce n'est que le 8
mars--demain, dimanche--que la nouvelle loi sera applique. Il sera
curieux, le Grand-Prix de Paris de 1891, le Grand-Prix de Paris moral!

--Ce ne sera plus le Grand-Prix, ce sera le Grand-Prix Monthyon, disait
hier mon ami D...

                                    * * *

Un autre de mes amis, M. C..., m'a indiqu et ouvert un coin de Paris
qui et peut-tre fait reculer M. de Monthyon, mais qui est bien bien
curieux, tout  fait curieux.

Vous savez--si vous l'ignorez, je vous l'apprends--que depuis que Mlle
Rjane a pris des leons de Mlle Grille-d'gout--Mlle Grille, comme on
l'appelle familirement--plus d'une femme a eu la tte tourne par le
pas excentrique de _Ma Cousine_, le grand succs, le clou de l'oeuvre.
Tout aussitt, les danseuses des bals clbres sont devenues des
professeurs de pas tranges, et mon ami C... m'a prsent  la plus
classique de ces artistes.

Je vous la prsente. Dans une rue proche de la rue Brda, rue Clauzel,
un rez-de-chausse assez sombre. Au bout d'un couloir o je lis, coll
contre la loge du concierge, cet avis: _Les locataires sont pris de
donner leur nom au concierge quand ils rentreront pass minuit_--on
descend deux marches, et on se trouve devant une petite porte sur
laquelle est cloue une lithographie portant ce nom:

_Nini Patte-en-l'Air, danseuse excentrique_.

Le nom est original. La danseuse est intressante. Le seuil franchi, on
se trouve dans une chambre assez troite, tapisse d'affiches de
thtre, de photographies, de couronnes dores aux rubans orns
d'inscriptions--et une femme, jeune, au type mridional, Parisienne
pourtant, je pense, est l, donnant des leons  trois jeunes filles,
qui se destinent aux quadrilles du Jardin de Paris ou du Moulin Rouge.

Et ce ne sont pas des leons pour rire. Rien de plus srieux, je dirai
de plus tragique. Il s'agit de donner de l'lasticit aux muscles,
d'habituer les articulations  jouer librement, et, pour cela, l'lve
s'tend sur le tapis, allongeant son corps, et le professeur, lui
prenant le pied, ploie et reploie la jambe et arrive  la plier de telle
sorte, que le coup-de-pied touche le front de la patiente. Je dis
patiente, car je ne sais rien qui rappelle plus un supplice que cette
leon de danse excentrique. L'lve crie, qu'importe! C'est par de tels
exercices, o les os craquent, qu'on se prpare  ces quadrilles o les
amateurs applaudissent, fascins par les dislocations clowniques de ces
filles. Et comment d'un coup de pied lger,  peine perceptible, enlever
un chapeau sur la tte d'un monsieur, si l'on ne s'est pas soumise 
cette preuve qui donne l'impression d'une torture?

--Allons, _Brin d'Amour!_ Allons, _la Chinoise!_ En avant, _Chahut!
Chaos!_ Le tourniquet!

C'est Nini Patte-en-l'Air qui commande, et gravement et svrement,
comme un sergent instructeur parlant  des bleus.

Les lves tournent, lvent la jambe...

--Ce n'est pas a! souriez! Il faut sourire, ou le public croira 
l'effort!... Voyez!

Et elle prend sa jupe du bout des doigts, spirituelle, lgre, sa jambe
fine mergeant, le bas noir bien tir, d'un flot de dessous brods. La
jambe se lve avec une lgret de battement d'ailes, puis elle retombe,
et les pieds, des pieds d'Andalouse, prennent sur le tapis une pose
gracieuse, sans effort.

C'est le _Chahut_, comme dit Montrouge, le pasteur, dans _Miss Helyett_,
mais c'est  la fois gracieux et presque dcent.

--C'est ce que j'apprends, dans ce moment-ci,  une femme du monde, nous
dit Nini Patte-en-l'Air. Ce nom, qui l'a trouv?

--Une femme du monde?

--Oui. J'en ai beaucoup qui veulent apprendre la danse excentrique.

--Pourquoi? Pour les bals travestis? Pour jouer dans quelque comdie?

--Non. L'lve dont je vous parle, et qui est fort belle avec une bien
jolie jambe, me dit qu'elle veut faire une surprise  ses invits quand
elle donnera une soire.

Ainsi voil la mode. On prenait autrefois, sous l'empire, des leons de
Thrsa pour chanter: _Rien n'est sacr pour un sapeur_. On prend
aujourd'hui des leons de Grille-d'gout, quand on est Rjane, pour
jouer _Ma cousine_, et de Nini Patte-en-l'Air, quand on est charmante,
pour donner du piquant et du piment aux quadrilles de ses soires.

Elle cause de tout cela en philosophe, Nini Patte-en-l'Air. On croirait
entendre une de ces curieuses flegmatiques dont parle M. Arsne Houssaye
en ses Confessions. Le ct social de son rle lui chappe, mais quand
il s'agit de la danse son oeil s'allume.

--Je n'ai jamais eu de professeur, j'avais cela dans le sang. Quand je
danse, quand on fait cercle autour de moi, quand je tourne le bout du
pied  la hauteur du front, je suis heureuse, rien ne vaut a et l'on me
donnerait des millions pour renoncer  la danse que je renverrais les
millions et que je continuerais  danser!

Peut-tre y a-t-il quelque exagration dans ce mpris des richesses, 
la Snque. Et je ne veux pas insister sur la fivre et la joie que
donne la danse de Nini Patte-en-l'Air: nos mondaines se prcipiteraient
avec trop de facilit sur les traces de Mlle Chahut ou de Mlle Brin
d'Amour.

On les aura vues, sans nul doute, ces danseuses, sur quelque
char-rclame de la Mi-Carme, car les mascarades de la Mi-Carme sont
les seules traces du carnaval parisien. Pourquoi _Mi-Carme?_ C'est
_Mi-Carnaval_ qu'il faut dire. Ce jour-l, les vendeurs de dentifrices,
de corsets hyginiques ou de biberons perfectionns, joignent leurs
voitures ornes de pancartes aux chars de blanchisseuses promenant les
reines de lavoirs. Il y a comme un ressouvenir de la promenade
lgendaire du gant Gayant  travers les villes flamandes dans cette
exhibition de figures normes montrant leurs dents pour clbrer le
kalodant ou leurs mains pour pousser  la consommation du savon
Congolais. Le gant Gagnant et son fils Ch'tiot Binbin ont amus notre
enfance. Sa rclame commerciale appliques la mascarade divertit notre
ge mr, et il ne me dplat pas de voir des oripeaux sur le boulevard.
Cela rompt la monotonie des paysages parisiens.

Le Moyen-Age amricanis, voil ce qu'est la promenade des
gants-rclames. Le champ clos du temps pass remis  la mode, voil ce
qu'et t la rencontre de deux matres d'armes clbres. M. Mrignac et
M. Vigeant. On n'a parl pendant une semaine dans les salles d'armes, et
aussi dans les salons, que de cette affaire qui a t arrange, du
reste, et c'tait le mieux.

Mais quel bruit elle a fait!

--Ne pourrait-on pas avoir un _service_ comme pour une premire?
demandait l'autre matin Mme de B...

Le motif de la rencontre! Un refus, par M. Mrignac, de prendre M.
Vigeant pour juge du camp, dans un assaut.

Demande de rparation.

--Soit, rpond Mrignac, mais j'ai un assaut le 7. Je serai tout  vous
le dimanche 8.

--A dimanche!

C'est, non plus par les hrauts d'armes, mais par les hrauts de la
presse que les tournois s'annoncent. On ne sonne plus de la trompe! Un
petit article suffit et voil toute la curiosit veille. Deux matres
de l'escrime croisant le fer, Vigeant et Mrignac mettant flamberge au
vent, cela a du chic! Vigeant, justement, qui a un joli brin de plume au
bout de son fleuret, a publi un livre amusant comme un chapitre des
_Trois Mousquetaires_ et intitul: _Duels de matres d'armes_. Il y
compte les exploits de Jean-Louis, de Lafougre, de Soys, de Bertrand,
les lgendes de coups d'pes aussi fameux que ceux de d'Artagnan et de
Lagardre. Je m'imagine qu'il tenait  ajouter un chapitre  son livre
pour une dition prochaine. Montjoie et saint Denis! la chevalerie n'est
pas morte.

C'est, je crois, un coup contest, dans un assaut, qui a t cause de la
querelle. Le vieux Larribaud, un matre admirable, survivant du naufrage
de la _Mduse_, un jour que, dans un assaut, on lui contestait un coup,
s'interrompit, trempa le bout de son fleuret mouchet dans un encrier,
toucha en plein plastron son adversaire--un matre d'armes--et lui dit:

--Voil. C'est marqu  l'encre. Quand vous voudrez, ce sera marqu au
sang.

Vigeant aurait pu conter ce trait dans ses _Duels de matres d'armes_.

                                  * * *

La dmission de M. Paravey a fait beaucoup parler aussi, mais dans un
autre monde. On pousse beaucoup M. Carvalho pour la direction de
l'Opra-Comique. L'homme qui a tant fait pour l'art musical franais
serait  sa place  la tte du thtre. C'est un lutteur invaincu. Sa
femme, la grande artiste, donne des leons. Ils ont vendu leur galerie
de tableaux. Dignement, par un labeur acharn, ils gardent leur rang
dans le monde parisien. La presse, si injuste au lendemain de
l'incendie, rend justice  l'homme qui a rvl _Faust, Mireille, Romo
et Juliette, Carmen, le Passant_ de Paladilbe, la _Grand-Tante_ de
Massenet, tant d'autres oeuvres, gloire le notre cole franaise! Alors,
pourquoi avoir essay de l'craser nagure? Ah! c'est comme cela. Mais
ceux que la presse crase se relvent quand ils sont des forts.

--Si j'tais directeur de l'Opra-Comique, disait un jeune symboliste,
je ne jouerais que du Wagner, et j'ouvrirais par _Lohengrin!_

--Moi, rpondit un candidat trs parisien--trop parisien--je
commanderais un pome  Xandrof et je ferais chanter Kam-Hill, chanteur
fin de sicle, en habit rouge!

--Allons donc! fit B... Vous savez le mot de Fortunio?

--Non.

--_Kam-Hill, c'est le Maubant de la chansonnette!_

RASTIGNAC



LA VIE A ROME

LA BOURGEOISIE

Quand un Anglais voit deux Parisiens prorer et gesticuler au milieu de
la rue, ils lui font le mme effet de polichinelles qu' ces Parisiens
deux Napolitains ptulants et bavards. De mme nous semblons aussi
nonchalants et flneurs  nos voisins britanniques--lesquels d'ailleurs
sont jugs pareillement par leurs cousins yankees--que les Italiens le
paraissent  nos yeux. Un habitant de l'le de Laputa qui considrerait
la terre  vol d'oiseau prendrait New-York pour une maison de fous
furieux, dont Londres serait la section des agits moins dangereux,
tandis que Paris lui reprsenterait une agglomration de gens simplement
surexcits, et Rome le calme sjour des tempraments sains et
tranquilles.

C'est surtout sur les classes bourgeoises que porte cette observation,
car, je l'ai remarqu ici mme, le monde, au sens social du mot, est 
peu prs semblable partout, exception faite pour l'Amrique toutefois,
par le motif qu'il n'y existe pas.

Je n'apprendrai  personne que le _dolce farniente_ est un produit
ultramontain. Non pas que l'activit intellectuelle ne soit considrable
en Italie, la splendeur matrielle et morale du berceau de la
civilisation occidentale est l pour le prouver; mais elle s'panche
toute en paroles. Un Italien, en compagnie de qui je visitais ces
curieuses petites villes de l'Ombrie et de la Toscane, si surabondamment
pourvues de chefs-d'oeuvre en tout genre, et devant qui je m'tonnais
qu'avec tant et de si beaux modles sous les yeux l'art moderne de son
pays produise... ce qu'il produit, me rpondit avec beaucoup de raison:

--Hlas! c'est justement notre pass qui nous accable. Nous ne pouvons
pas refaire tout cela, n'est-ce pas? Alors mieux vaut nous contenter de
regarder en nous croisant les bras.

Plt  Dieu que cette sagesse et t suivie par les peintres dont la
dcoration d'une salle du palais public de Sienne, consacre  la
mmoire de Victor-Emmanuel, me suggrait cette rflexion!

                                  * * *

Ce qui est vrai pour les choses de l'art l'est pour toutes les autres,
et en particulier  Rome. Chez les rejetons des nourrissons de la louve,
fleurit haut et vivace l'orgueil de sortir d'aeux qui ont conquis le
monde. _Tu regere populos, Romane, memento!_... le Romain s'en
souvient parfaitement, mais il fait comme le fils d'un grand homme, qui
se garde de chercher  glaner dans le champ de lauriers qu'a moissonn
son pre. Au surplus, il n'y a plus de monde  conqurir, hormis le
continent noir que toutes les nations europennes s'arrachent par
lambeaux. Les Italiens envoient des colonnes expditionnaires  Massouah
pour faire comme les autres, et c'est pour cela aussi qu'ils cuirassent
de gros navires, qu'ils fondent des canons de 110 tonnes, qu'ils coulent
leur arme dans le moule germanique--amour-propre de jeune royaume
encore exalt par la vanit mridionale. Mais, au fond, ils se sentent
vieux comme le monde, et trouvent qu'aprs avoir tant fait, ils peuvent
se reposer.

Aprs la grandeur de la Rpublique romaine et la splendeur des Csars,
ce sont les guerres intestines et les agitations politiques, les crimes
et les intrigues, les conspirations et les socits secrtes, une
floraison prodigieuse d'art et d'intellectualit sous toutes ses formes,
qui ont puis leur sve. Maintenant ils se regardent vivre. Et, si Rome
est plus indolente encore que les autres grandes villes
italiennes--Naples except, qui de tout temps a lzard au soleil, sans
passions et sans dsirs--c'est que Rome ne se considre pas comme une
des villes de l'Italie, mais comme l'Italie mme. Devenue capitale d'un
tat fait de lambeaux pars depuis mille ans, il lui semble que les
faisceaux au chiffre glorieux S. P. Q. R. ont de nouveau soumis les
peuples. Elle a absorb et faite sienne la grandeur des rpubliques de
Gnes et de Venise, la richesse de la Lombardie, la magnificence de la
Toscane, et tout ce poids lui pse sur les paules. Elle contemple le
pass, elle jouit du prsent, elle attend l'avenir.

Voil bien des mots pour dire que les Romains sont paresseux. C'est
qu'en effet ce n'est pas absolument de la paresse, et il leur dplat
fort qu'on emploie  leur endroit ce substantif dsobligeant.
L'interprtation de mon ami de tout  l'heure--un Romain--est vraiment
la bonne. Et puis il y en a une autre. L'autorit pontificale qui a pes
sur eux pendant tant de sicles n'a pas peu contribu  les endormir
dans une paix conventuelle que ne troublaient gure les bruits et les
agitations du dehors, soigneusement arrts comme des produits dangereux
aux frontires des tats de l'glise. Ils ne faisaient rien parce qu'ils
n'avaient rien  faire, parce que surtout ils ne pouvaient rien faire,
et la douce habitude leur en est reste.

                                  * * *

Trs ardente et trs intelligente pourtant, cette jeune bourgeoisie de
Rome capitale, mais point encore ronge par les inquitudes vagues, les
agitations nerves, les impatiences fivreuses, qui ruent la ntre au
pourchas de l'argent et des jouissances. N'tait que ces mots sont
devenus d'une irritante banalit, je dirais que si notre tat d'me doit
tre qualifi de fin de sicle, celui de la jeune Rome des classes
moyennes est, au rebours, tout  fait commencement de sicle. Je prfre
dire qu'elle est trs province, la province vivante d'autrefois.

Vivante, oui, mais pas de ce que le jargon du jour appelle la vie
intense. Reportez-vous au sicle dernier, dans une bonne ville de
parlement et d'universit, et considrez ce qu'y tait l'existence
bourgeoise: vous aurez  peu prs le tableau de celle de la Rome
contemporaine. La vie mondaine y est quasiment nulle. On vit chez soi et
de peu, n'tant point riche, la vanit italienne--allie  une aimable
simplicit--consacrant d'ailleurs aux dpenses extrieures tout ce que
ne dvore pas le strict ncessaire de l'existence. Payer ses
cigares--ces longs et minces virginias traverss d'une paille qu'on
enlve pour tablir un tirage permettant de fumer du bout des lvres
sans aspirer qu' peine--et sa tasse de caf ou sa _limonata_ chez
Aragno, constitue l'article le plus important du budget d'argent de
poche. Rentr chez soi, on avale un ample macaroni, arros d'un verre
d'eau, et on grignote des olives noires en dgustant une fiaschette de
vin blanc d'Orvito ou de Grotta-Ferrata.

C'est moins encore parcimonie que ddain de la bonne chre. Harpagon et
t heureux en ce pays o l'on ne mange que pour vivre, sans regarder 
ce qu'on a sur son assiette. On est sobre par got, et le climat
dprimant, sous ce ciel bas et chaud charg de langueur, a bientt
raison des substantiels apptits britanniques comme des raffinements du
gourmet franais. Les gens qui en voyage ont pour proccupation
principale la question des nourritures feront bien de ne point aller 
Rome: ils n'y trouveraient pas un restaurant o avoir un bon dner pour
leur argent, et l'unique diffrence qui existe entre les diverses
catgories de ces tablissements est le total du _conto_. En d'autres
pays il est rare que l'entretien de plusieurs hommes runis autour d'une
table ne tombe pas bientt sur les mrites compars des vins qu'ils ont
et mme qu'ils n'ont pas bus au cours de leurs expriences
gastronomiques. A Rome c'est trs srieusement qu'ils discutent la
qualit respective de l'eau de la fontaine de Trevi, qui vient des
cascades de Tivoli, et de celle de la fontaine Pauline, amene du lac de
Brasciano. Quant  _l'acqua acetosa_, sa nature gazeuse et sa saveur
lgrement piquante en font une boisson de luxe, le champagne des
Romains.

Paisibles dans leur intrieur, ils ne le sont pas moins au dehors. Les
affaires ne les occupent gure, l'amour davantage, le bavardage et la
flnerie remplissent le reste du temps. C'est  ces occupations
essentielles que s'emploient les heures passes sur le Corso. On parle
de tout et de rien, avec cette belle sonorit vocale, ronde, grave, un
peu lente, qui, en ce pays de dialectes, fait dire que le modle de la
langue italienne est: _la lingua toscana in bocca romana_. La
conversation est toujours vive, rarement banale, souvent spirituelle,
avec ce mlange de finesse trs subtile et de drlerie un peu grosse
propre  l'esprit italien. Pas de polissonneries: seulement une
jovialit lgrement grivoise rappelant celle de nos pres. Le
croira-t-on?--les Romains se scandalisent de certains produits de notre
littrature, tout comme les Anglais, de pudique renom. Par contre,
est-ce un effet de l'ducation ecclsiastique survivant  la lacisation
de l'tat?--ils se complaisent  ces plaisanteries d'un sel spcial
qu'on appelle en France les plaisanteries de cur. Le Romain,
d'ailleurs, s'amuse de peu, et rit comme un enfant de ces bouffonneries
d'un got incontestable, et pourtant drles en dpit qu'on en ait, par
leur simplicit bonne enfant, dont le genre tout particulier, class
sous le nom de _lazzi_, tait jadis fort got chez nous, o les avaient
importes les masques de la comdie italienne. Il est aussi certains
sujets intimes, bannis de nos conversations les plus libres, et qui ici
sont tolrs avec une impudeur dont la navet dsarme les plus svres.
Rien d'aussi variable, d'une nation  l'autre, que les chinoiseries de
la biensance. C'est ainsi que ce qui, dans les romans de M. Zola,
offense chez nous certaines dlicatesses, fait en Italie le meilleur de
son succs, tandis qu'on y est choqu par les cts prcisment
qu'apprcient en France les moins enthousiastes de ses lecteurs.

La bourgeoisie romaine est fort curieuse de littrature. Et comme, si
justement orgueilleuse qu'elle soit de ses gnies passs, qui ont
malheureusement trop dcourag les plumes modernes, on ne peut pas
toujours relire la _Divine comdie_ et _Jrusalem dlivre_, le _Prince_
de Machiavel et les sonnets de Ptrarque, comme, d'autre part,  partir
d'une certaine condition sociale, tout le monde y sait le franais, mme
ceux qui le parlent peu--et parmi les gens cultivs ils sont rares--nos
crivains sont ici fort connus, jugs avec discernement et gnralement
fort gots. Je n'aurais garde de prononcer des noms, crainte d'affliger
ceux que je ne citerais pas; toutefois, j'espre ne chagriner personne
en disant que Paul Bourget y est autant qu' Paris le romancier cher 
la jeune gnration. On y aime sa subtile apprciation des nuances les
plus fugitives et les plus attnues, sa sensibilit dlicate, la
fminit, la grce mue, l'lgance un peu languissante de sa manire.
De toutes les qualits dont est fait son talent si complet et si
complexe, ce sont celles releves comme des faiblesses par les critiques
austres ou grincheux qui vont le plus au coeur et  l'esprit de ses
lecteurs d'au-del des Alpes. Au surplus, l'hommage le plus flatteur que
puisse attendre le crateur d'un genre est rendu  notre charmant
psychologue par des imitations partie voulues, partie sincres, faites
avec beaucoup de talent. Et vous ne vous imaginez pas comme cela fait
bien, du Bourget en bel italien.

La posie surtout passionne cette jeunesse, et ce got trs vif pour une
manifestation intellectuelle aussi leve, joint  ce sentiment trs
juste de l'art qui est dans le sang de la race italienne, la prserve de
l'alourdissement d'esprit et de l'emptement dans les vulgarits de
l'existence qui est trop souvent chez nous le lot des milieux bourgeois.
Ils sont encore plus lettrs qu'artistes, et les potes  Rome trouvent
 qui parler. Je ne sais si l'on ne s'y intresse pas moins  la
politique qu'aux vers barbares de Josu Carducci, curieuse tentative
pour ressusciter en italien le mtre et le rhythme latins. Ils
s'occupent pourtant avec ardeur des affaires publiques, et, lors des
rcentes lections, le nombre des candidats a montr qu'en Italie, comme
dans certain pays voisin, un mandat de dput est maintenant tenu pour
le plus sr vhicule de toute ambition. Cela se doit attendre d'une
nation d'avocats--et il faut dire que tout le monde ici est avocat ou
fonctionnaire.

                                  * * *

J'ai peu parl des femmes de la bourgeoisie romaine: c'est qu'il y a peu
de chose  en dire. Leur vie est assez retire, comme l'est, en somme,
celle des homme, en dehors de la parlotte de la place Colonna, et les
joies de la famille n'ont pas d'histoire. En cela encore Rome est bien
ville de province. Je n'entends pas dire qu'on n'y aime point, bien au
contraire, c'est ici le pays de l'amour. Mais l'amour y est tout uni et
fort simple, nullement quintessenci ni subtil. On n'est pas toujours
vertueux, certes; mais on est rarement pervers. On lit les romans de
Bourget, on ne les vit pas. Les folies du carnaval fournissent
d'excellentes occasions de flirtation dont on profite largement. Que le
reste de l'anne la jeunesse romaine trouve moyen de s'amuser, c'est 
croire; mais ses plaisirs sont discrets, elle ne les affiche point. Que
peut-on demander de plus  une grande ville!

Marie-Anne de Bovet.



[Illustrations:
M. Mrignac fils.
M. Adolphe Rouleau.
M. Reynaud.
M. Ruz.]

L'ASSAUT DE RETRAITE DE MRIGNAC

[Illustration: M. Mrignac an.]

Le champion de l'escrime franaise, M. Paul Mrignac, donne aujourd'hui
son assaut de retraite. Dans toute la force de l'ge, et en pleine
vigueur, il renonce  tirer dornavant en sance publique, pour se
consacrer compltement  l'enseignement.

C'est M. Prvost qui, en cette occasion, doit tre son partenaire, et
lui donner la rplique; aussi tout ce qui tient un fleuret  Paris
s'occupe-t-il avec passion de cet vnement parisien, car c'en est un
vraiment que la rencontre de deux matres de cette force et de cette
rputation. Il est facile de prvoir ce qu'ils seront, l'un en face de
l'autre. M. Mrignac,  force de savoir, de prcision dans sa pointe,
par l'obissance instantane de son fer et la rapidit de son coup
droit, opposera ses fulgurantes attaques au jeu impeccable de Prvost.
Ce dernier, en effet, est un tireur dlicat, fin, qui a su, tout jeune
encore, conqurir une place superbe parmi les matres de l'escrime
franaise.

Grce aux photographies que Nadar a faites pour l'_Illustration_, nous
pouvons offrir d'avance au public la physionomie de quelques-uns des
assauts qui auront lieu dans cette sance.

Les couples sont ainsi forms:

Mrignac fils, gaucher de valeur et qui pourrait un jour rappeler
Gatechair par la finesse, tirera contre Ad. Rouleau, lve de son pre,
et un des meilleurs.

Le baron Louis de Caters, qui manie aussi habilement la plume que la
lame, et qui est un professionnel plutt qu'un amateur, donnera la
rplique  Rouvire, matre d'armes du Figaro.

Ruz, un fier jouteur, et Raynaud, un de nos plus fins fleurets.

Chevillard, le premier lve de Mrignac, et Vavasseur, le premier lve
de Prvost. Tous les deux d'une force incontestable et bien accoupls.
Le premier, jeu trs fin, trs jolie main, doigt remarquable. L'autre
tient de son matre la finesse et la correction.

MM. Sauze et le prince de Caraman-Chimay, Beretrot et Gaillard, Rue et
Thieriet. Enfin, pour couronner le tout, Mrignac et Prvost.

Abeniacar.

[Illustration: M. Prvost.]

[Illustrations:
M. Chevillard.
M. Vavasseur.
M. Rouvire.
Baron Louis de Taters.]



[Illustration: Essai de gurison de la tuberculose par la transfusion du
sang de chvre.]



LES PRDICATEURS DU CARME

On jene moins qu'autrefois, mais on prche autant. Il y a mme, depuis
quelques annes, un redoublement de zle apostolique de la part de
l'glise, et, dans le public qui se presse au pied de la chaire
chrtienne, un renouvellement de bienveillante curiosit. Pourquoi,
crivait un moraliste, un mauvais prdicateur mme est-il cout avec
plaisir par ceux qui sont pieux? C'est qu'il leur parle, de ce qu'ils
aiment. Mais vous qui expliquez la religion aux hommes de ce sicle, et
leur parlez de ce qu'ils ont aim peut-tre, ou de ce qu'ils voudraient
aimer, songez qu'ils ne l'aiment pas encore, et, pour le leur faire
aimer, ayez soin de bien parler. Il n'a jamais t plus ncessaire aux
sermonnaires catholiques de bien prcher. J'ai vu de mes yeux et entendu
de mes oreilles quelques-uns des prdicateurs justement renomms de ce
carme. Voici donc sur eux des notes toutes fraches o l'on trouvera,
sans passion d'aucune sorte, le tmoignage d'un enfant du sicle trs
respectueux qui cherche simplement a dire la vrit.

[Illustration: Mgr D'HULST]

C'est Mgr d'Hulst qui a succd dans la chaire de Notre-Dame au P.
Monsabr. Le souvenir de Lacordaire planait dj d'une manire un peu
gnante sur le P. Monsabr lui-mme. Il est peut-tre encore plus
dangereux pour Mgr d'Hulst qui n'a presque rien des dons ni des effets
de l'orateur vibrant. Et d'abord son extrieur, qui commande le respect,
ne s'impose pas tout de suite  l'attention. La figure est trs
distingue, mais froide, sans avoir ce rayonnement apostolique qui brle
les yeux d'un auditoire, sans que l'autorit ou la sduction du visage,
la noblesse ou la grce de l'attitude, la flamme ou la douceur du
regardaient une premire action, soudaine ou insinuante, sur ceux qui
regardent avant d'couter. La voix est claire, distincte, un peu sche.
On l'entend bien, elle ne pntre pas assez. C'est plutt la voix d'un
politique que d'un aptre, ou, en d'autres termes, d'un conducteur
d'hommes que d'un preneur d'mes; elle n'a rien, mme dans ses notes les
plus heureuses, qui domine, qui meuve ou qui apprivoise. Bonne pour
l'enseignement de la philosophie chrtienne et pour les allocutions
piscopales, elle rsonne, sans retentir, dans le grand vaisseau de la
mtropole. Le geste est rare, et, lui aussi, un peu maigre et un peu
troit. Sans doute, Mgr d'Hulst, qui n'est pas, qui ne veut pas tre un
orateur populaire, ne doit aimer ni les grands gestes ni les grandes
phrases; il ddaigne de demander  l'artifice les vibrations que sa
fiert mprise, et que la nature lui a refuses. Il a raison. Et
cependant une action plus ample et plus chaleureuse, une rhtorique plus
ardente ou moins svre, ne nuiraient ni  sa cause ni  son talent.

Le dimanche 15 fvrier Mgr d'Hulst a prch sur l'_unit de la morale
dans l'antiquit et dans les sicles chrtiens_. Dimanche 22, sur la
_rupture de l'unit et la crise de la morale_. L'auditoire de Notre-Dame
est un auditoire trs nombreux et trs recueilli, venu, on s'en aperoit
immdiatement, dans les dispositions les plus bienveillantes. Avec le P.
Monsabr, la foule tait moins choisie et plus agite, la curiosit
moins contenue et plus frmissante. Quand l'orateur dominicain se
dirigeait vers la chaire, on se pressait davantage pour le voir, et, de
rang en rang, on disait avec plus d'impatience: Le voil! L'auditoire
plus rserv de Mgr d'Hulst le regarde passer avec moins de dsordre et
semble l'couter avec moins de passion, ou du moins avec une passion
plus refoule. De temps en temps, tous les quarts d'heure  peu prs,
quand l'orateur se repose et reprend haleine, il y a bien, surtout au
milieu de la nef, un petit bourdonnement d'admiration: c'est la manire
d'applaudir dans les glises, comme vous savez; mais cet assentiment
pieux expire bientt. L'anne dernire, je m'en souviens, il tait plus
bruyant et plus prolong.

Le sujet mme qu'a choisi Mgr d'Hulst ne prte pas beaucoup  la grande
loquence pour un orateur qui ne se soucie pas avant tout d'tre
loquent, c'est--dire qui aime mieux convaincre son auditoire que
l'tonner. Ce qu'il y a de plus remarquable dans Mgr d'Hulst, ce qui
fait de lui un apologiste magistral de la foi chrtienne, un doctrinaire
de premier ordre, et, quand il le veut, quand il abandonne la dfense
pour l'attaque, un champion de l'glise et un polmiste des plus
vigoureux, c'est l'ordonnance et l'enchanement de son discours, la
trame serre de ses dductions dont il enveloppe ses adversaires comme
d'un filet, la logique imprieuse et claire, sinon la rigueur absolue de
ses arguments. On sent que ses ennemis les philosophes n'auront pas beau
jeu avec lui, et que, s'il ne les foudroie pas de son loquence, sa
thologie subtile et pressante essaiera de les emprisonner dans ses
raisons.

                                  * * *

[Illustration: LE R. P. FEUILLETTE]

Le R. P. Feuillette, dominicain, prche  la Madeleine. Vous n'tes pas
sans avoir remarqu que les dominicains sont aujourd'hui les plus
sympathiques des prdicateurs, comme, dans un autre ordre d'ides, les
soeurs de charit sont les plus populaires des religieuses. Vous vous
tes sans doute demand pourquoi. C'est que peut-tre, tout
simplement--et je livre mon ide pour ce qu'elle vaut  vos
rflexions--nous sommes devenus, avec le temps, de plus en plus libraux
et de plus en plus charitables. Le souvenir de Lacordaire, qui persiste
vaguement dans les foules, et,  plus forte raison, dans les classes
claires, comme un de ces bruits lointains dont on ne sait plus
l'origine, mais dont on entend encore les derniers murmures, la robe
blanche du frre prcheur, plus attrayante  l'oeil que la robe noire ou
mme le camail violet, ne sont pas, d'autre part, sans influence. Bien
des gens ignorent que le pape Grgoire IX, en 1233, confia le tribunal
de l'Inquisition, dont personne, je crois, ne voudrait plus, aux frres
prcheurs; mais bien des gens aussi, et dans le quartier de la Madeleine
particulirement, inclinent volontiers vers ce catholicisme libral,
attribu aux dominicains, dont Lacordaire a t jadis le reprsentant
orthodoxe, et La Mennais l'hrsiarque, si vous voulez. L'auditoire de
la Madeleine est, naturellement, un auditoire mondain, je ne veux pas
dire frivole. Entre la Madeleine et Saint-Pierre de Montrouge, par
exemple, il y a la mme diffrence qu'entre un htel de riche et une
cit ouvrire. Peut-tre mme serait-il paradoxal, mais ingnieux, de
faire le contraire de ce qu'on fait, pour tre sr d'un plein succs?
Envoyer un sermonnaire aristocratique  Montrouge et un prdicateur
populaire  la Madeleine, ne serait pas, je suppose, si maladroit 
l'glise, ni si oppos  l'esprit de l'vangile.

Le P. Feuillette, que son auditoire parat goter beaucoup, non
seulement comme prtre, mais comme homme--cela n'est pas si
indiffrent!--est un prdicateur trs agrable, et, ce qui ne gte rien,
trs habile. Il a une grande habitude de la prdication; il en a le don,
le got et l'art. Je dirais, si j'osais me servir de cette expression
profane, qu'il sait bien son mtier, et qu'il le fait bien. Au vrai,
pourquoi ce prtre loquent n'aurait-il pas le droit de mettre toutes
ses ressources au service de son ministre et d'employer tout son talent
au service de sa foi? Le P. Feuillette est donc agrable  voir et 
entendre. Il est, comme on dit, bien de sa personne. Sa voix n'est ni
trs forte ni trs limpide; ce n'est  coup sr ni une voix de velours,
ni une voix de tonnerre; mais il articule trs bien, il parle lentement,
avec une prcaution adroite, et l'abondance de son geste vient en aide
autant qu'il est possible et ncessaire  la fragilit de son organe. Il
n'a pas l'air de savoir que la sympathie de son public le soutient, mais
il s'en doute; il ne cesse pas de faire appel  son attention, et quand
il s'arrte, de loin en loin, il ne hait pas de se sentir encourag.
Sans coquetterie, mais sans inexprience, il ne sollicite point, mais il
ne fuit pas non plus ces encouragements, et, lorsqu'il le juge  propos,
il leur laisse tout le temps de se produire.

                               * * *

[Illustration: LE R. P. GARDET]

Un autre dominicain, le R. P. Gardet, prche  Sainte-Clotilde.
L'orateur est grand, un peu maigre; il a des lunettes; mais il a aussi
une jolie main, pour souligner sa parole, toujours lgante, et un joli
organe, pour la rendre plus attrayante encore et plus persuasive. Ou je
me trompe fort, ou le P. Gardet, qui est assez jeune, doit tre une des
esprances de son ordre, et son nom, moins connu actuellement que celui
du P. Monsabr ou du P. Feuillette, ne tardera pas  se rpandre. Sa
modestie ne s'offensera pas, je l'espre, de cet loge mrit, s'il lui
tombe sous les yeux. Il aura toujours la ressource de me rpondre ce que
Massillon rpondit  un auditeur qui venait de lui adresser des
compliments: Ce que vous me dites l, le diable me l'avait dj dit
avant vous. Le public de Sainte-Clotilde ressemble beaucoup  celui de
la Madeleine. C'est le mme monde, ou  peu prs; c'est par suite la
mme attitude, et la mme disposition d'esprit et d'me. C'est un public
croyant, en gnral, sympathique  la personne et  l'enseignement
religieux du prdicateur, mais dont la foi est une foi moderne, un peu
endormie, et assez oublieuse, en temps ordinaire, de l'idal vanglique
que le prdicateur du carme a mission de lui rappeler.

                                  * * *

[Illustration: L'ABB PERRAUD]

Je n'ai pu entendre l'abb Perraud, chanoine d'Autun, frre de Mgr
Perraud, vque d'Autun et membre de l'Acadmie franaise, prcher 
Saint-Roch que mercredi soir  8 heures et demie. Ces confrences du
soir, rserves surtout aux hommes, mais o les femmes peuvent venir, et
o elles viennent, sont trs suivies. En raison de l'heure, et peut-tre
de l'auditoire, elles n'ont pas tout  fait le caractre des grands
sermons du dimanche o il doit y avoir plus de solennit; elles sont
intimes et familires. Si j'ai bien compris l'intention et l'accent de
l'abb Perraud, ces confrences sont de vritables causeries du soir
auxquelles se laisse aller sans apparat, sinon sans tude, un excellent
prtre, qui ne cherche pas trop  bien parler, et qui veut moins
prciser le dogme dans des esprits un peu loigns du catchisme, que
rveiller la religion dans des mes restes pieuses, malgr
l'incertitude de leur foi et l'intermittence de leurs pratiques.

L'abb Perraud est un homme charmant, plein d'une onction vraie o l'on
ne sent rien de fade, ni de mielleux, plein d'une candeur et d'une
simplicit tout vangliques, qui doivent agir sur ceux mmes qu'il ne
persuade pas et lui faire un ami inconnu de l'auditeur dont il n'a point
modifi les convictions. Sa figure respire et sa voix exprime une
charit parfaite. On entre tout de suite en communication, sinon en
accord, avec lui. Je lui ai entendu louer, sans embarras, la puret
morale d'un paen, Cicron, et la fiert morale d'un protestant, Ernest
Naville. Ce libralisme, moins rare que ne le croient les esprits forts,
mais qui n'en est pas pour cela moins mritoire, m'a vivement touch.
L'abb Perraud nous a parl doucement, posment, pendant prs d'une
heure, sans faire une phrase qui vist  tre une phrase, des devoirs de
l'homme, devoirs envers Dieu, envers la famille, la patrie et
l'humanit. Ce n'est pas, me direz-vous, un sujet bien neuf. Eh! mon
Dieu, non, et l'abb Perraud lui-mme ne le pense pas; c'est une leon
de philosophie morale faite par un prtre, mais trs bien faite, je vous
assure, trs pntrante et trs persuasive. Les patriotes de
profession--et il y en a--ne parlent pas tous de la patrie avec autant
de chaude simplicit que l'abb Perraud. J'ai entendu, en diffrents
endroits, bien des philanthropes; je n'en sais gure, non plus, pour
parler mieux que lui, plus dignement et plus fortement, de nos devoirs
humanitaires. J'ignore et je n'ai pas  chercher si ces confrences de
Saint-Roch opreront des conversions nombreuses. Ce que je puis dire et
ce que je tiens  dire, c'est qu'elles sont intressantes et salutaires,
en tout tat de cause, comme de pures homlies dont la puret mme est
dj un premier rafrachissement.

                                     * * *

[Illustration: L'ABB BRETTES]

L'abb Brettes, le prdicateur de Saint-Thomas-d'Aquin, est un
sermonnaire assez color. Sa voix est pleine et sonore, un peu grasse et
un peu molle par moments, du moins pour mon got, mais qui ne manque ni
de charme, quand elle s'adoucit, ni d'clat, quand elle s'lve. Sa
parole est abondante et image, un peu familire quelquefois et un peu
lche, mais agrable, en somme, et dont l'impression, sans tre
ineffaable, n'est pas dplaisante. Il prchait sur la transfiguration
de Jsus o il montrait le symbole de la transformation mme du chrtien
par la pnitence, la prire et le recueillement. Il avait pris pour
texte ces lignes empruntes au chapitre XVI, l de l'vangile selon
Saint-Mathieu: Jsus, ayant avec lui Pierre, Jacques et Jean, les mena
 l'cart sur une haute montagne, et il se transfigura en leur prsence.
Son visage parut resplendissant comme le soleil, et ses vtements
devinrent blancs comme la neige. C'tait un beau sujet et un beau
texte, trop beau peut-tre, car on s'attend  tre bloui. Un peu de la
posie religieuse d'un Chteaubriand ou d'un Lamartine n'aurait pas nui,
en pareil cas, au sermon de l'abb Brettes. Mais c'est l probablement
un voeu trop profane! Le devoir d'un chrtien n'est pas d'tre lettr,
mais d'tre attentif et soumis, ce qui n'est pas la mme chose.

Un correspondant aimable m'envoie de Versailles des notes utiles sur le
R. P. Ollivier qui prche l-bas dans la vieille glise btie par
Mansard. Le P. Ollivier est un moine robuste, carr d'paules, dont la
figure pleine et massive respire la force. On sait que la parole
familire et mordante de ce sermonnaire plantureux effarouche et va mme
jusqu' scandaliser de bonnes mes qui ont les oreilles timides. Les
expressions nergiques ne l'pouvantent pas. C'est ainsi qu'il appellera
le dvotisme une hystrie religieuse. Il ne craint pas de s'attaquer
aux ultra-catholiques, plus intolrants et plus vtilleux que l'glise
elle-mme, et il s'crie: J'irai au but, comme un boulet de canon. Rien
ne m'arrtera dans ce que je crois tre ma tche. Tant pis pour ceux que
j'atteins en passant! J'imagine que cette loquence en boulet de canon
ferait plus plaisir  sainte Barbe qu' saint Jean Chrysostome; mais il
parat que, lorsqu'il le veut, cet orateur foudroyant et tonitruant est
le plus tendre, le plus suave et le plus vanglique des missionnaires.

                                      * * *

[Illustration: LE R. P. OLLIVIER]

Vous avez certainement entendu parler des sermons contradictoires de
Saint-Pierre de Montrouge qui sont un des attraits, et parfois, par la
faute de l'auditoire, mais aussi de l'institution, un des scandales de
la prdication, durant ce carme. Vous savez que pendant qu'il y a en
chaire un prdicateur, en bas, au banc-d'oeuvre, devant la chaire, un
contradicteur, bienveillant du reste, un prtre galement, se lve pour
rpliquer, et dveloppe, ou plutt prsente de brves objections. Vous
avouerai-je que cette coutume nouvelle qui me fait penser malgr moi aux
runions publiques n'a pas le don de me plaire, et que je la trouve
dplace et dangereuse: dplace, parce qu'elle dnature l'glise o
elle se produit et la transforme en une salle quelconque de discussion;
dangereuse, parce qu'elle trouble le lieu saint, et, par consquent, le
compromet, en paraissant offrir  des malveillants ou  des mal appris
une occasion plus ou moins justifie de faire du tapage!

J'ai essay, dans ces lignes rapides, de donner une ide sommaire, et 
peu prs juste, comme toutes les ides sommaires, du prsent Carme. Je
voudrais n'avoir irrit ni attrist personne, respect toutes les
opinions, mnag mme, ce qui est encore plus dlicat, tous les
amours-propres. Un prtre ne pouvait se charger de cette besogne, et un
laque est toujours incomptent. Ceux dont la foi aurait t par hasard
blesse excuseront notre bonne foi--et prieront pour nous.

Henri Chantavoine.



LA MI-CARME AU LAVOIR

[Illustration: Les derniers coups de battoir.]

Depuis qu'est dfunt le pauvre carnaval, la journe qui n'en tait que
l'ombre a pris les proportions d'un vnement. A nous les grelots de la
folie, pour la mi-carme! Et les voix qui poussent cet appel joyeux sont
de rudes voix, et les gars qui veulent s'en fourrer jusque-l des
joies bruyantes, sont de rudes gars, et leurs compagnes de plaisir ne
sont pas des poules mouilles. Tout les lavoirs sont en l'air, garons
et blanchisseuses ont rsolu de se divertir; ils y vont avec le mme
entrain qu' leur ouvrage.

Dans l'atmosphre cre de la coulerie,  travers le bue qui monte de la
cuve, et la pluie de gouttelettes d'eau distille retombant des
poutrelles du toit; tout le long de la grande salle o s'alignent les
baquets, o gicle l'eau chaude; au plein du travail, quand les brosses
frottent nergiquement;  l'heure du djeuner sur le pouce, on sentait,
ces jours derniers qu'il se passait quelque chose. Il s'agissait d'lire
un roi et une reine. Que de comptitions, que de diplomatie, que de faux
fuyants! Donner sa voix, n'est pas une petite affaire. Dj quand il est
question d'un dput... donc pour un roi!

Enfin! il a bien fallu aboutir. Du reste, au lavoir comme ailleurs, il
est des personnalits qui s'imposent. Au parlement, on dit de certains
de nos reprsentants qu'ils sont ministrables: il y a des rois de race
dans le savon et la lessive. Ici, c'est le patron de l'tablissement, un
bon gros qui ne refoulera pas sur le question des litres--toute gloire
se paye!--l on s'arrtera  un garon de coulerie, jarret infatigable
et, dit-on, un coeur d'or. Reste la reine. Branche ane ou branche
cadette? La forte commre qui tiendra tte au roi, premier modle, ou la
jeune femme plus dlure qui formera un joli couple, avec l'lu genre
numro deux? Si ce sont les vieux partis qui l'emportent, si l'on plaide
la cause de la raison, en convenant qu'il faut se faire reprsenter par
quelqu'un ayant de la tenue alors nous aurons le duo solennel,
redingote et robe de soie noire,  peine un bouquet, et un grand cordon
en bandoulire. Les freluquets--la partie un peu antique du lavoir
traite ainsi la jeunesse--abordent plus aisment le costume.

Les dames s'habillent chez elles, et arrivent rgulirement en retard
pour produire leur effet; quant aux garons, aprs bien des
ttonnements, ils ont lou un tas de dfroques chez le fripier voisin,
et, finalement, malgr leurs prodiges d'inventions, on les verra
apparatre en Porthos barbus, en mignons Henri III glabres, en
mousquetaires d'oprette horriblement tragiques. L'habillage ne va pas
sans difficults. On peut enlever un paquet de linge gros comme une
maison  la force du poignet, et n'avoir que des notions vagues sur
l'art d'agrafer le pourpoint de soie et de velours. Attention!... Est-ce
bien de ce ct que a s'enfile? Ah! les bons clats de rire, lorsque le
camarade fait craquer son maillot et ne se retrouve plus dans les
fanfreluches! Tout s'arrange nanmoins, et vite au coup de l'trier: A
la tienne!... A la ntre!

[Illustration: La transformation des buandiers.]

[Illustration: Grands seigneurs accomplis.]

--Silence! messieurs, la Reine!

Parfaitement. C'est elle. C'est Louison, la laveuse; une gaillarde qui
vous manie un drap tremp,  tour de bras, et ne craint pas de rivale
quand il s'agit d'changer un mot leste, voire un horion. Oui, c'est
Louison, et ce n'est pas Louison. Louison en falbalas! Passer du
cotillon relev sur les hanches, du tablier en toile d'emballage, des
sabots, du fichu jet ngligemment sur les paules,  une Marie Stuart
de satin, couverte de perles, de broderies, et avec un diadme dans les
cheveux au lieu d'un peigne cass au cours d'une bagarre! On s'y fait.
La reine sait rester bonne fille! Peu  peu le cortge se complte, le
char est  la porte, tout garni de drapeaux et de feuillages, les
chevaux piaffent; un mouvement dans la foule: c'est le lavoir qui
envahit le vhicule. En passant, la reine, agace que tant de monde la
regarde sous le nez, a laiss tomber de sa bouche souveraine un: Tas
d'imbciles! On dirait qu'ils n'ont jamais rien vu! trs accentu.

Le char est parti au grand trot, les cors emplissent l'air de leurs
clatantes fanfares, les gamins suivent en criant, les curieux
s'amassent, le boulevard envahi reprsente une mer humaine. Cinq cent
mille spectateurs attendent cinquante ou soixante chars! Et l'on est
content, et l'on rit  qui mieux mieux! Parce que les grandes penses,
les rflexions amres ont besoin d'tre coupes de temps en temps par un
vent de folie. C'est humain.

Autrefois les chars se rpandaient par la ville  leur gr. On a voulu
cette fois les runir en cortge officiel et stimuler le zle des
organisateurs par une distribution de primes.

Ce sera-t-il plus gai, tant plus beau? C'est  voir. Mais on ne
s'ennuiera pas tout de mme ce jour-l dans le monde des lavoirs. Aprs
la promenade, banquet, toasts nombreux au roi et  la reine; aprs le
banquet, bal; aprs le bal, les hutres et la soupe  l'oignon pour se
rconforter. Vingt-quatre heures de sommeil par l-dessus, et il n'y
paratra plus.

Et comme me disait un Charles IX convaincu de qui je sollicitais des
explications: On se tient admirablement, oui, monsieur, rien n'est plus
difficile que d'avoir son plumet. La preuve, c'est que quand on l'a, on
l'gare--en mme temps que sa coiffure!

'tait un farceur!

Edmond Renoir,

[Illustration: La reine et son cortge.]



QUESTIONNAIRE

N 15.--Lettres d'Amour.

Quels sont les Grandes Amoureuses et les Amants clbres qui ont crit
les plus belles Lettres d'amour?

(14 juin 1890.)

RPONSES

Si les vers adresss aux Muses terrestres peuvent tre considrs comme
des messages d'amour, on pourrait en citer par milliers. Il en est
d'assez peu connus, qui dorment dans des Albums ou des Anthologies. Je
pourrais en composer un bouquet, je n'en dtacherai qu'une fleur:

        L'me pleine d'amour et de mlancolie.
        Et couch sous des fleurs et sous des orangers.
        J'ai montr ma blessure aux deux mers d'Italie
        Et fait dire ton nom aux chos trangers.

Ces vers pourraient tre signs Lamartine ou Alfred de Musset. C'est une
strophe de _La Belle Vieille_, de Maynard. Ces vers ont trois
sicles.--Lecteur de l'Illustration.

C'est une remarque au moins singulire que les muses terrestres des
grands potes taient maries, et aucun ne fait allusion dans ses vers 
son rival lgitime. Dante seul a suivi l'exemple de _Batrix_. Vrai,
imagine-t-on _Madame Dante_?

Le Tasse, prisonnier, exil, erre de ville en ville, toujours suivi par
le fantme d'_Elonore_.

_Laure_ avait une ribambelle d'enfants et faisait trs bon mnage avec
son mari; la muse des sonnets de Ptrarque tait une poule couveuse,
l'aigle a bien mrit les honneurs du Capitole.--Une Oie de Toulouse.

Helose.--On n'a que Trois Lettres d'Hlose  Ablard. Les deux
premires offrent le tableau de l'amour dans la solitude; la troisime
est un Trait de la vie monastique. Elles n'ont eu qu'une seule dition,
en 1616, et elles n'ont t compltement et littralement traduites que
de nos jours par le Bibliophile Jacob. Elles sont crites dans le latin
obscur et mystique du moyen-ge, mais son style est fier et doux;
l'amour y parle un si clair et si beau langage, en passant par son me,
quelles en sont dores, comme pour nimber d'une aurole le front de
l'Abbesse du Paraclet.--Un Rat de BIBLIOTHQUE.

Les Amants du Paraclet seront immortels, tant qu'il y aura un coeur
d'homme qui battra en lisant les Lettres d'Hlose. Elles sont dans le
souvenir de tous ceux qui aiment et dans la mmoire de tous ceux qui
pensent. Leurs noms resteront unis sur la pierre de leur tombeau
gothique, mouille par les larmes de tous les amants malheureux. Qui
oserait dsunir ce que Dieu, la Nature et l'Amour avaient joint par les
liens merveilleux du coeur et de l'intelligence? Comme Antoine et
Cloptre, ils ont scell le pacte des _Insparables dans la
mort_.-Carmen.

Hlose est sans remords, elle ne veut pas se repentir. Elle conjure
Ablard au nom du Dieu auquel il s'est consacr, de son Dieu  elle, qui
ne dfend pas l'amour  ses cratures et ne la punira pas du sien. Elle
l'adjure de lui rpondre, de venir, au nom de tout ce qu'il lui doit. Le
feu qui dvore la vestale fait pleuvoir des gerbes d'tincelles sur le
papier; sa main frmit en traant les caractres; son coeur bouillonne
sous la robe aux plis droits, qui la brle comme la Tunique de Djanire:
Que sa main gauche soit sur ma tte et que sa droite m'embrasse.--Sic.

Les Lettres d'Ablard sont une indigeste compilation ou on ne trouverait
pas une page  citer, en dehors du court rcit de ses amours. C'est un
rhteur emphatique et creux,  la froide loquence, qui se noie dans la
controverse des textes et la chicane thologique des commentaires, dont
il a nourri sa mmoire et meubl se tte.

Que rpond Ablard  l'appel d'Hlose? Aprs une absence et un silence
de treize annes, il lui envoie un sermon sur 38 Sentences des Livres
saints. Son amour,  lui, est un incendie qu'il teint avec de l'encre,
et il jette de l'eau bnite sur le brasier d'Hlose. Quelle douche, mon
pre! Elle crit encore une fois; mais  cette troisime Lettre, le
chant d'amour a cess, la voix expire, la bouche se ferme, et l'amour
brille encore comme une lampe funbre dans l'ombre du sanctuaire. Il est
inutile, je pense, de parler de la troisime ptre au Paraclet du moine
de Saint-Gildas; ce prcheur sempiternel aurait mis un ange en
colre.--Clergyman.

J'ai t occup toute la matine d'Hlose et d'Ablard. Elle disait:
_J'aime mieux tre la matresse de mon philosophe que la femme du plus
grand roi du monde._

Et je disais, moi: Combien cet homme fut aim!

Diderot.--_Lettres  Mlle Volland_.

Marianna, _la Religieuse portugaise_--Ces lettres eurent un tel succs
de vogue qu'elles donnrent naissance  un genre de littrature
pistolaire o la passion s'talait toute nue, les Portugaises, je ne
parlerai pas des _Rponses_ supposes; elles sont sans doute moins
banales et moins ridicules que celles de Bouton de Chamilly. De beaux
esprits s'ingnirent  composer des suites, comme les _Lettres d'une
Dame portugaise_, ou l'aventure se dnoue par un mariage des amants avec
dispense de Rome. Ces imitateurs ressemblent assez  des maons qui
ajusteraient des bras en pltre  la Vnus de Milo. Toutefois ces
Portugaises offrent des modles de la correspondance du temps et
permettent de comparer l'appel dsespr de Marianna, qui crit avec le
sang de son coeur, et les petits cris plaintifs des poupes qui trempent
leur plume de cygne ou d'oie dans l'eau bnite de rose.

        Ariane, ma soeur, de quelle amour blesse.
        Vous mourtes aux bords o vous ftes laisse.

Un Rat de Bibliothque.

Ce n'est qu'au commencement du sicle qu'on a dcouvert le nom de
Marianna, seulement connue sous le voile mystrieux de la Religieuse
portugaise; mais on ne sait d'elle que ce qu'on en voit dans ses Cinq
lettres. Elles sont enivrantes, et son cri d'amour sort des dernires
profondeurs de l'me humaine. Que serait-ce donc si on pouvait lire les
Lettres originales, dont on n'a qu'une traduction froide et dcolore!
cependant elle ne semble pas trop enjolive, et si elle n'est pas
littralement fidle, on y retrouve,  dfaut de la couleur, le dessin
de la pense et le mouvement du style.

Marianna a tout donn, corps et me. Dieu et l'honneur, dans sa belle
folie, avec joie, sans regret, sans remords. Son amour a d'abord rsist
 la sparation, l'absence, l'abandon, l'indiffrence, l'oubli, le
ddain, le mensonge et la trahison. Enfin, la pauvre me finit par
comprendre que son amant est un officier belltre, sot, imbcile,
ignorant, vaniteux, vantard et infatu; et tel est le brevet de btise
en bonne forme que Saint Simon dcerne  ce vainqueur qui, ds son
retour en France, au mois de Janvier 1669, a fait de ses Lettres comme
un trophe de gloire. C'est une chose triste  dire; mais s'il l'avait
aime, si seulement il avait t discret, elles seraient ignores,
perdues.--S. S.

Tant que l'arme a t dans la blessure, Marianna a aim la douleur et
ador le bourreau, mais aprs l'avoir arrache de dsespoir, son me n'a
plus que du mpris pour la fausse idole, et la plaie de l'amour sera
cicatrise plus vite que celle de l'orgueil fminin.

Aimer, c'est du soleil, et har, c'est de l'ombre.

Elle s'aperoit qu'elle n'aime plus, et que l commence le vritable
malheur. Voil le seul reproche de Marianna adress  son amant: _Vous
m'tiez moins cher que ma passion._--Lady Love.

C'est l'amour de la femme avec tous ses mirages et ses illusions
dcevantes. Au premier coup d'archet, elle saisit le coeur: _Considre,
mon amour,_ etc. Le dernier le dchire.

Elle dut apprendre, en 1677, le mariage de Bouton de Chamilly avec une
demoiselle du Bouchet, d'une singulire laideur, de naissance commune et
riche hritire, qui avait de l'esprit et le fit avancer. Marianna sans
doute tait gurie; cette fois, elle tait venge.--Julie.

Mlle de Lespinasse.--Les 180 Lettres de Mlle de Lespinasse au comte de
Guibert, les seules qui ont chapp au nant, sont d'inimitables
chefs-d'oeuvre du gnie fminin. Elle a l'me d'une aiglonne dans un
corps de gaze; elle est femme, amoureuse, jalouse, vindicative,
artificieuse, fourbe et tratresse.

Femme, ce nom suffit sans un torrent d'injures.

Elle pense, parle et agit comme un homme; elle crit, aime et hait comme
une femme. Elle a du gnie plein la tte et de l'amour plein le coeur;
elle est l'amie de ses fidles et l'amante de ses favoris.

C'est la Nouvelle Hlose en action, mais sans fleurs de rhtorique et
sans homlies sur la vertu. Pas d'emphase, pas de dclamation; son me
est exalte, son coeur possd, ses sens en vibration. La passion vient
de la nature, elle coule  pleins bords comme un ruisseau capricieux et
changeant dans sa course vagabonde.--Die.

D'Alembert ne rgna jamais sur son coeur; elle eut toujours un favori
prfr; mais, s'il ne fut pas seul, il tait inamovible et de
fondation. Elle s'est joue de lui aussi cruellement qu'Agns d'Arnolphe
et Anglique de Georges Dandin. Il y a d'abord eu _Taaf_, noble
irlandais, dont on sait peu de chose; puis le marquis de _Mora_, jeune
gentilhomme espagnol; enfin le comte de Guibert, colonel de la lgion
corse, militaire crivain. Elle trahit... D'Alembert avec Mora, puis les
deux ensemble avec Guibert.--Kara.

Doit-on donner le nom de Lettres d'amour  ses lettres  Guibert, o le
fantme de Mora jette son ombre morose sur toutes les pages? c'est un
long cri d'absolu dsespoir, arrach par le remords de sa trahison,
l'anathme d'une passion criminelle, d'un amour maudit dans les affres
d'une lente agonie. _Je dteste, j'abhorre la fatalit qui m'a force
d'crire ce premier billet._

Il y a l un double phnomne magntique,  la rencontre de deux tres
chargs d'lectricit contraire, dont la combinaison s'opre avec un
coup de foudre... Elle a beau se dbattre, elle est saisie dans
l'engrenage et y passe tout entire, corps et me. Elle est sollicite,
entrane par un attrait fatal, une force invisible qui s'empare d'elle
comme le bourreau. Son me est empoisonne, et le philtre mortel pntre
dans les veines jusqu' la source vitale. Elle n'aime pas Guibert, et
lui demande l'ivresse de l'oubli. Dans cette lutte tragique, elle
appelle la mort comme une dlivrance. Guibert, fatigu de cette longue
plainte, se marie. La femme ressuscite, et elle le condamne  l'entendre
jusqu' la fin.

Aprs le mariage de Guibert avec Mlle de Courcelles, les Lettres de Mlle
de Lespinasse sonnent faux comme le glas d'une cloche brise. Tout ce
que l'amour trahi et l'orgueil bless peuvent inspirer de jalousie
froce et de haine froide  une amante, elle l'invente et le fait. Le
reptile droule avec lenteur ses anneaux dans sa poitrine et la mord au
coeur. La vengeance, le mets des dieux et des femmes, est un art peu
connu. Elle le possde comme un virtuose matre de son instrument, elle
en joue sur la harpe du coeur avec une douceur infernale et des caresses
flines; on ne voit que le satin des mains blanches dont les ongles
griffent les cordes. Agonisante, elle lui fait boire le breuvage d'eau
bnite empoisonne. L'_loge de Catinat_ n'a pas le prix acadmique, et
La Harpe a le fauteuil. Quand le rideau tombe sur la funbre comdie,
elle gote enfin le charme de la mort, venge de Guibert, mais non
pardonne par d'Alembert. Pauvre ami! Pendant qu'il crit son oraison
funbre: _Aux mnes de Mlle de Lespinasse_. Guibert compose l'_loge
d'lisa. Tragedia-Comedia_.--Un Psychologue.

(_A suivre._) Charles Joliet.



NOTES ET IMPRESSIONS

La justice et la misricorde de Dieu sont deux parallles qui peuvent
s'unir par une scante appele le repentir.
                                              Lacordaire.

                              * * *

Les mathmatiques rgissent le monde, mais elles le rgissent sans
l'amuser.
                                              De Tilly.

                              * * *

Un homme de valeur ne garde cette valeur qu' la condition de persister,
sans faiblir, dans son instinctif mpris de l'opinion publique.

(_Journal_, t. V.)
                                              De Goncourt.

                              * * *

La certitude de la paix--je ne dis pas la paix--engendrerait avant un
demi-sicle une corruption et une dcadence plus destructives de l'homme
que la pire des guerres.

                                              Melchior de Vogue.

                              * * *

On ne donne la paix qu'aux rsolus et aux forts.

                                               Jules Claretie.

                              * * *

Ce qu'il y a de plus difficile au monde, c'est d'aimer le bien que font
nos ennemis.

                                               G. Tourade.

                              * * *


Il fut un temps o les btes parlaient; aujourd'hui elles crivent.

                                               Aurlien Scholl.

                              * * *

Ce qui rend un peu suspects les hommages  la vieillesse, c'est que
notre vnration pour elle augmente  mesure que nous en approchons.

(_Le Gaulois._)
                                               X...

                              * * *

La vrit doit s'offrir  tous, comme la lumire du jour, sans s'imposer
 personne; chaque conscience s'ouvre  son heure pour la recevoir.

                              * * *

Le monde est le mieux approvisionn des thtres; la comdie, le drame,
n'y font jamais relche.

                                                G.-M. Valtour.



L'EXPOSITION UNIVERSELLE DE CHICAGO EN 1893

[Illustration: Le palais du gouvernement fdral.]

[Illustration: Plan de la partie principale de l'Exposition, 
Jackson-Park.]

[Illustration: L'Exposition de la Marine.]

[Illustration: CHICAGO.--Vue  vol d'oiseau de la ville et des
diffrents emplacements de l'Exposition universelle.]

L'EXPOSITION DE CHICAGO EN 1893

Les merveilles de notre Exposition de 1989 sont encore prsentes au
souvenir de tous. On se rappelle certainement que l'une des impressions
les plus gnralement ressenties fut celle-ci: Il sera de longtemps
impossible de faire mieux L'Amrique a relev cette sorte de dfi;
c'est le pays de toutes les audaces--souvent heureuses, il faut le
reconnatre--et le gouvernement fdral des tats-Unis vient d'arrter
officiellement les dtails de l'Exposition universelle qui doit s'ouvrir
 Chicago en 1893.

Il ne faut pas douter un instant que les Amricains n'aient en vue
l'ambition de faire grand, trs grand mme, et d'tonner le vieux monde
par la mise en oeuvre de leur gnie si puissant et si original.

Les dtails qui nous sont parvenus, et que nous sommes les premiers 
publier, rappellent un peu, dans leur ensemble, les dispositions
adoptes pour notre Exposition. L'excution du plan a t confie par un
acte du congrs  une socit constitue au capital de 5 millions de
dollar, soit 25 millions de francs, et le gouvernement fdral
contribuera pour une part d'un million et demi de dollars.

Quand il s'est agi de dterminer l'emplacement de l'Exposition, l'on
s'est trouv en prsence de trs srieuses difficults. Quoique la ville
de Chicago occupe une trs vaste superficie, on n'a pu y trouver un
espace de terrain, d'un seul tenant, suffisant  renfermer toutes les
installations projetes et l'on a d se dcider  fractionner
l'Exposition sur deux emplacements principaux.

D'ailleurs, pour se faire une ide de la ville de Chicago, il faut jeter
un coup d'oeil sur la vue  vol d'oiseau que nous en donnons ici et qui
reprsente seulement la partie centrale de la ville sur une tendue de
16 kilomtres environ, alors que l'tendue totale est de prs du double,
soit 32 kilomtres, en bordure sur le lac Michigan.

A gauche et  droite de cette vue panoramique, on peut remarquer deux
vastes emplacements; Jackson Park d'un ct, Lake Front Park de l'autre.

Jackson Park contiendra les palais des divers tats de l'Union, le
pavillon du gouvernement, la galerie des machines, l'industrie des
transports, de l'lectricit, le travail des femmes, etc., etc. Nous
donnons, d'ailleurs, un plan dtaill de cette partie de l'Exposition.

A Jackson Park, on runira comme annexe le Washington Park qui
contiendra tout ce qui est relatif  l'agriculture et  l'lve du
btail.

A Park Front Park, on runira les Beaux-Arts et les diverses
distractions de l'Exposition.

Washington Park et Jackson Park existent dj depuis longtemps et sont
des promenades magnifiques fort bien entretenues par la ville. Leur
superficie totale est d'environ 3,000 acres, soit environ 1,200
hectares.

Front-Lake Park est de cration plus rcente: il date de 1873.

On voit donc que les deux parties de l'Exposition seront distantes d'une
douzaine de kilomtres, mais les Amricains ne sont pas gens 
s'mouvoir pour si peu. Ces deux parties seront mises en constante
communication par les cars, par les trains du chemin de fer de
l'Illinois et par les _ferry-boats_ (bacs  vapeur) du lac Michigan. Il
n'en cotera que 5 cents (0 fr. 25), comme d'ailleurs d'un point
quelconque de la ville.

Le palais du gouvernement fdral recevra les expositions des divers
ministres et administrations du pouvoir central de Washington, guerre,
intrieur, justice, postes et tlgraphes, etc., etc.

Ce btiment, entirement construit en fer, briques et verre, formera un
vaste hall de 105 mtres sur 126; il sera domin par une coupole de 36
mtres de diamtre sur 45 mtres d'lvation.

Mais une des constructions les plus originales de l'Exposition sera
certainement l'exposition de la marine, figure par le fac-simil 
grandeur naturelle d'un des nouveaux garde-ctes cuirasss actuellement
en construction pour la marine des tats-Unis.

Ce pseudo-cuirass sera, non pas  flot, mais baign dans le lac; on
le construira sur pilotis, et le navire paratra comme accost le long
de la jete qui prolonge la 59e rue, au coin nord-est de Jackson Park
(voir le plan).

Cette construction mesurera environ 105 mtres de long sur 20 de large.
Le pont s'lvera au-dessus de la flottaison de 3 m. 60, et sera domin
de 2 m. 40 par un rduit central cuirass. Un pont de manoeuvre
surmontera encore de 2 mtres ce rduit, et supportera les embarcations,
passerelles, etc.

Un mt militaire de 20 mtres de hauteur supportera deux hunes munies de
canons-revolvers.

La carcasse de ce navire sera forme d'une charpente de fer et
supportera des pans de briques jointes au ciment hydraulique. Les flancs
seront couverts de tles paisses figurant les plaques de blindage, et
tout, d'ailleurs, sera dispos pour donner une illusion complte.
L'armement reproduira des modles en bois peint et bronz en
trompe-l'oeil de 4 canons de 13 pouces, de 4 de 6 pouces, de 20 canons 
tir rapide, de 2 mitrailleuses Gattling et de 6 tubes lance-torpilles.
C'est exactement l'armement adopt par la marine pour les garde-ctes
cuirasss actuellement en construction.

L'intrieur du navire sera amnag comme celui d'un vrai navire de
guerre, et sera habit par un quipage assez nombreux pour excuter
certaines manoeuvres. Les hommes porteront des uniformes rappelant tous
ceux qui ont t ports dans la marine nationale depuis la guerre de
l'indpendance.

On y verra aussi un trs intressant muse qui contiendra des souvenirs
de la guerre de scession, des tableaux de batailles navales, des
portraits de marins clbres de l'Union, etc.

Enfin, ce navire, qui portera le nom d'_Illinois_, survivra 
l'Exposition et doit servir de navire-cole pour les marins des
Grands-Lacs qui y seront appels en priodes d'instruction, au lieu
d'tre rpartis, comme on le fait actuellement, sur les divers navires
de la flotte.

Tel est, dans ses grandes lignes, l'ensemble du projet de l'Exposition
amricaine.

Un mot maintenant sur les personnes qui auront  assumer la direction
gnrale de cette vaste entreprise:

Le prsident de la Socit est M. Thomas Wetherell Palmer, snateur de
l'tat de Michigan, et qui a pris une part trs active  tous les grands
travaux de son pays.

La direction gnrale de l'Exposition a t remise  M. le colonel
Georges R. Davis, ancien officier de l'arme fdrale, qui a pris une
part trs brillante aux principaux faits de la guerre de scession.

[Illustration: LE COLONEL G.-R. DAVIS Directeur gnral de l'Exposition
universelle de Chicago.]

[Illustration: M. T.-W. PALMER Prsident du comit de l'Exposition de
Chicago.]



[Illustration: THTRE DE L'ODON.--Passionnment, comdie en quatre
actes, de M, Albert Delpit. La scne d'explications entre Mistress
Vivian (Mlle Melcy) et Edmond Sorbier (M. Dumny), au 4e acte.]



[Illustration: HISTOIRE DE LA SEMAINE]

La semaine parlementaire.--_Le jeu aux courses._--La Chambre a eu 
dlibrer cette semaine sur une question qui passionne--et qui
passionnera longtemps encore, croyons-nous--la population parisienne
principalement, et presque autant les populations des dpartements. Il
s'agit du jeu aux courses. On sait l'origine du dbat:

A la suite de la circulaire de M. Goblet, interdisant le pari  la cote,
l'administration a autoris les organisateurs de courses  laisser
s'tablir sur leurs hippodromes un genre de pari, dit le pari mutuel, 
cette condition qu'un prlvement de 2% serait opr sur les recettes,
au profit d'oeuvres de bienfaisance. On croyait  cette poque que ce
prlvement donnerait des ressources assez considrables, mais non au
point qu'elles deviendraient un embarras pour le ministre qui aurait la
responsabilit d'en effectuer la rpartition. Or, il se trouve que les
recettes provenant de cette source ont pris des proportions telles,
qu'elles constituent un vritable budget nouveau. M. Constans n'a pas
voulu rester seul charg de l'administrer, et il a demand  la Chambre
d'examiner la question, de la rgler par une loi spciale et de confier
 une commission le soin de contrler l'application de cette loi.

Mais il y avait l un danger. En fait, en entrant dans cette voie, la
Chambre reconnaissait implicitement la lgalit du jeu, puisqu'elle
consacrait, par une disposition vote dans les formes parlementaires,
une recette provenant du jeu. Aussi s'est-il trouv, aussi bien dans la
majorit rpublicaine que sur les bancs de la droite, un grand nombre de
dputs qui ont vivement protest: M. de Lamarzelle, M. Ernest Roche, M.
Michou, notamment, ont parl dans les termes les plus vigoureux contre
le projet soumis au parlement.

M. Constans est alors mont  la tribune, non pour justifier la loi,
mais pour bien prciser la porte qu'aurait le vote de la Chambre, si
cette loi tait rejete. Il a dit que sur la question de principe il ne
peut pas exister de doute, la loi elle-mme dterminant l'opinion que le
gouvernement doit avoir sur le jeu. Mais, a ajout le ministre, toute la
question se rsume  ceci, que le pari mutuel existe et que, s'il est
maintenu, il faut le rgulariser. Si la Chambre ne le maintient pas, le
gouvernement prendra toutes les mesures ncessaires pour faire cesser le
jeu. En d'autres termes, il n'y aura plus ni pari mutuel ni bookmakers
sur le champ de courses.

La majorit n'a pas recul devant cette dclaration catgorique, et, par
338 voix contre 149, elle a dcid qu'elle ne passerait pas  la
discussion des articles.

Mais on trouve encore une fois ici la preuve que, dans bien des cas, les
moeurs sont plus fortes que les lois. Ceux-l mmes qui, un instant
auparavant, n'avaient pas voulu violer par leur vote un des principes
essentiels de notre lgislation, l'interdiction du jeu sous toutes ses
formes, ont fait auprs du ministre les instances les plus pressantes
pour que le _statu quo_ fut maintenu, c'est--dire pour qu'il considrt
leur vote comme nul et non avenu.

C'est qu'en effet le vice du jeu, et particulirement celui qui s'exerce
aux courses, est malheureusement enracin au coeur de nos populations,
en sorte que l'application rigoureuse de la loi causerait un
mcontentement gnral dans toutes les classes de la socit. Si l
tait toute la difficult, on pourrait engager le gouvernement  braver
des colres momentanes dans un grand intrt de moralit publique, mais
les partisans du jeu aux courses font valoir d'autres arguments d'une
relle valeur. Ils soutiennent, ce qui est vrai, que la suppression des
paris quivaut  la suppression des courses, au grand dtriment de notre
levage national et de toutes les industries qui s'y rattachent,
lesquelles ont droit  la sollicitude des pouvoirs publics.

L'administration s'est donc mise, en cette circonstance, dans un cas
embarrassant; mais on peut donner raison, avec peu de chances de se
tromper,  ceux qui ont prvu ds le lendemain du vote que, en dpit de
la loi et de toute rglementation, le jeu subsistera sous une forme ou
sous une autre.

--Au Snat, l'interpellation de M. Dide sur la situation de l'Algrie a
donn lieu  un trs important dbat. Il rsulte de l'ensemble des
discours prononcs que les Arabes, loin d'tre assimils  notre race,
sont tout au plus soumis. Tous ceux qui ont visit notre magnifique
possession de l'Afrique du Nord en rapportent en effet cette impression.
Il y a l encore beaucoup  faire, et la commission rclame par la
Chambre haute pour tudier toutes les questions qui se rattachent  la
mise en valeur de notre belle colonie a une lourde tche  remplir.

L'Allemagne. Le _Moniteur officiel_ de l'empire allemand a publi une
note ainsi conue:

Le ministre d'Alsace-Lorraine a pris aujourd'hui, 28 fvrier, la
dcision suivante:

A partir de mardi 3 mars 1891  huit heures du matin, l'ordonnance du
22 mai 1888 relative  l'obligation des passe-ports devra tre applique
dans toutes ses dispositions; en particulier, tous les adoucissements se
rapportant  la circulation sur les chemins de fer avec des billets pris
pour traverser le pays d'une frontire  l'autre sont supprims.

C'est l videmment la rponse faite par le gouvernement allemand  la
rsolution prise par les peintres franais de s'abstenir de toute
participation  l'Exposition de Berlin. Ainsi donc, c'est sur les pays
annexs que retombent les consquences de l'incident qui vient de se
produire. C'est l un coup que nous devons ressentir vivement, bien
qu'il ft prvu, car c'est une douleur pour nous de voir les populations
d'Alsace-Lorraine frappes uniquement parce qu'on sait qu'elles ont
conserv l'me franaise, et pour des faits o elles ne sont pour rien.

Et maintenant, sur qui doivent peser les responsabilits? Il est dlicat
de se prononcer, mais le sentiment gnral est qu'on a eu tort
d'accentuer outre mesure la signification que devait avoir la
participation des peintres franais  l'Exposition de Berlin. Il tait
excessif, pour faire russir cette ngociation, de charger la mre de
l'empereur d'une vritable ambassade. Certes, la veuve de l'empereur
Frdric a t traite par la population parisienne avec courtoisie et
respect. Elle se plat  le reconnatre elle-mme, et ce serait lui
faire injure que de supposer un instant qu'elle pt apporter, dans ce
dbat qui divise deux peuples puissants, un autre tmoignage que celui
des faits. Mais ce qui est vrai, c'est que sa prsence prolonge a
vivement mu la population parisienne qui a pens que, grce 
l'Exposition de Berlin, on voulait engager notre pays plus qu'il n'tait
ncessaire, et l'opinion a agi de tout son poids, dans une question o
les artistes eux-mmes taient diviss.

L'opinion, sur certains points--et toujours, il ne faut pas manquer de
le dire, en dehors de la prsence de l'Impratrice--s'est manifeste
d'une faon un peu chaude. Mais, dans un pays o la discussion est
libre, on ne saurait s'en tonner et on ne peut demander  deux millions
d'hommes d'agir en diplomates. Au surplus, faut-il leur donner la
conduite des diplomates comme un modle  suivre? Ils ont fait en cette
circonstance assez triste figure et ils sortent de l'aventure quelque
peu malmens. Ils en sont rduits  constater des faits qu'ils auraient
d prvoir. Ils ont commis des imprudences dont le public, dans sa
simplicit, a su fort heureusement se garer. Les artistes franais ont
expos dans plusieurs villes d'Allemagne; ils auraient pu, peut-tre,
exposer  Berlin, si les choses avaient t menes avec discrtion. Or,
ce sont prcisment ceux chez qui la discrtion devrait tre une qualit
de mtier qui ont voulu transformer leur participation en manifestation
de cordialit, alors qu'elle devait rentrer tout, simplement dans la
catgorie des relations ncessaires entre deux peuples qui ne sont pas
en guerre.

La foule a t, cette fois, plus clairvoyante que ceux qui sont chargs
de la conduire.

La question gyptienne.--De temps  autre quelques faits nouveaux
viennent rappeler que la question gyptienne est toujours ouverte et, en
mme temps, qu'elle est plus loigne que jamais de recevoir une
solution. En dernier lieu, le gouvernement anglais a dcid la
roccupation de Tokar, qu'il considre comme une position stratgique
ncessaire  ses oprations, et, dans un autre ordre d'ides, il a
autoris le juge Scott, conseil judiciaire du gouvernement gyptien, 
proposer et  faire prvaloir dans l'administration de la justice une
rforme qui constituerait l'limination  peu prs complte de la
France, jusqu'ici reprsente, sinon prpondrante, dans la composition
des tribunaux mixtes. Il y aurait donc l, par une voie dtourne, la
violation d'un acte international consenti par toutes les puissances
intresses. Sur ces entrefaites, M. Labouchre a prsent  la Chambre
des communes une motion tendant  mettre le gouvernement britannique en
demeure de faire connatre enfin le terme qu'il compte fixer  son
occupation en gypte. Sans se faire d'illusion sur la porte et la
sincrit de l'opposition que le cabinet de Londres rencontre  ce sujet
dans le parlement--car, au fond, l'vacuation de l'gypte n'est dsire
par personne de l'autre ct de la Manche--il est intressant de
constater que, une fois de plus, le chef du Foreign office a fait une
rponse dilatoire, de laquelle il rsulte ce qu'on savait dj,
c'est--dire que l'Angleterre se trouve bien en gypte et n'a nullement
l'envie d'en sortir.

Il est probable que ces incidents donneront lieu  de nouvelles
dclarations de la part du gouvernement franais, car notre reprsentant
au Caire, M. d'Aubigny, a t appel par le ministre, videmment pour
lui fournir les claircissements ncessaires. L'affaire viendra donc
encore une fois  la tribune de la Chambre.

Au Dahomey.--L'attitude du roi Behanzin, qui reste toujours plus que
suspecte malgr la correction qu'il apporte dans ses relations avec les
autorits franaises, commande la plus grande attention. Nous avons
parl des marchs qu'il a dj passs avec des maisons allemandes et
anglaises dans le but de munir ses soldats de fusils  tir rapide, car
on dirait que le premier effet de la civilisation importe en Afrique a
t de donner aux ngres eux-mmes cette fivre d'armements  outrance
qui est, depuis longtemps, la maladie de l'Europe. Nous ferons donc bien
de prendre nos prcautions, afin d'tre prts dans le cas d'un retour
offensif.

A ce point de vue le projet que M. Viard, un ancien explorateur du
Dahomey, va mettre  excution, doit tre signal. M. Viard va procder
 l'tablissement d'un wharf qui sera construit  Kotonou, dans un
intrt commercial, mais qui en mme temps pourra rendre de rels
services si une nouvelle expdition dans le pays tait ncessaire.

Ce wharf, en effet, assurera d'une faon constante, sur la cte du
Bnin, les oprations maritimes que la difficult de franchir les barres
rend toujours dangereuses, et facilitera, par consquent, le
dbarquement rapide de nos troupes, alors que, jusqu'ici, ce
dbarquement pouvait tre indfinitivement retard par l'tat de la mer.

Le wharf en question aura trois cents mtres de longueur sur quarante de
largeur et dpassera la barre de plus de cent mtres. Il sera pourvu
d'une double voie ferre et de grues fixes de diverses puissances. M.
Viard espre pouvoir mettre, dans un an environ, ce prcieux outillage 
la disposition du commerce et des autorits militaires.

Les Arts industriels au Salon du Champ-de-Mars.--La Socit nationale
des Beaux-Arts se propose d'apporter  son rglement, en ce qui concerne
les oeuvres exposes, une modification qui constituerait une rforme
importante.

Jusqu'ici les expositions artistiques ne comprenaient que les tableaux,
les statues, l'architecture et la gravure. Les organisateurs du Salon du
Champ-de-Mars pensent que ce programme n'est pas assez large et que, en
dehors de ceux qui cultivent ces branches, en quelque sorte classiques,
de l'art, il en est d'autres qui contribuent pour une large part 
l'illustrer et dont la place est marque auprs des peintres, des
sculpteurs ou des architectes. C'tait l'avis des grands matres du
pass et, pour n'en citer qu'un, Bernard Palissy, qui prenait
modestement pour titre: _ouvrier de terre et inventeur des rustiques
figulines_, passait et mritait de passer pour un des grands artistes de
son temps. La Socit nationale veut reprendre les traditions de la
grande poque et faire revivre le principe de l'unit de l'art qui la
caractrisait. Elle estime que les cramistes, les verriers, les
mailleurs, les orfvres, les ferronniers, sont les gaux, dans certains
cas, des peintres ou des sculpteurs et doivent, par consquent,
participer aux mmes privilges, partager les mmes rcompenses.

Le comit est donc d'avis que leurs oeuvres doivent tre exposes au
mme titre que les autres. Mais, seules, les pices originales, signes
de l'artiste qui les aura faites, seront reues, sans nom de la maison 
laquelle elles appartiennent, afin d'loigner tout soupon de rclame.
Les trois sections du jury se runiront pour les juger.

Une commission compose de MM. Dalou, Dubois, Cazin et Roll, est charge
d'tudier le rglement spcial qui doit s'appliquer  l'art industriel
et prparer sa fusion avec les Beaux-Arts. C'est l une tche assez
dlicate, tant donns les progrs accomplis par le procd industriel,
si perfectionn aujourd'hui qu'il se confond souvent avec l'art
lui-mme. Nous n'en sommes plus au temps, en effet, o il fallait, pour
certains travaux, que la main de l'ouvrier ft une main d'artiste. Il y
a l un cueil, mais les rnovateurs du Salon du Champ-de-Mars sont
assez expriments pour faire la dmarcation ncessaire et, s'ils y
russissent, ils auront consacr un principe juste.



Ncrologie.--M. Auguste Cadet, ancien conseiller municipal de Paris,
ancien dput de la Seine.

M. Octave Blanqui, fils du clbre conomiste, attach  la rsidence
gnrale de Tunisie.

M. Franois Carquet, ancien snateur rpublicain de la Savoie.

Le docteur Reveille, ancien mdecin en chef des hpitaux de Nmes.

M. Corbon, snateur inamovible.

Le docteur Georges Treille, mdecin-inspecteur du corps de sant des
colonies.

M. Elphge Boursin, littrateur.

M. Reiset, ancien directeur des Muses nationaux.

M. Fortun du Boisgobey, romancier, membre de la Socit des gens de
lettres.

Le marquis San-Carlos de Pedroso, chambellan de la reine d'Espagne.

M. Bhic, ancien ministre.



LES LIVRES NOUVEAUX

_Xavire_, par Ferdinand Fabre. 1 vol. in-12, 3 fr. 50 (bibliothque
Charpentier).--Cela ne s'analyse pas: il faut lire cette ravissante
idylle. Idylle, est-ce bien le mot? car elle finit par un drame sombre,
l'histoire si frache de la gracieuse enfant des Cvennes. Mais quel
plaisir de la suivre par les chtaigneraies, au bord des ruisseaux, dans
les sentiers caillouteux, avec le doux Landry, le fils  M. le matre,
l'innocente Xavire, si pure qu'on la prendrait pour une sainte, la
sainte Philomne de Champlong. Car nous sommes  Champlong, dans la
paroisse du bon abb Fulchran, une vieille connaissance que nous aimons
toujours  retrouver. Il a fort  faire, le pauvre abb, pour protger
les deux enfants, car ils ont bien les plus abominables parents qui se
puissent voir, Landry, son pre Landrinier, et Xavire, sa mre Benote
Ouradou, deux veufs qui voudraient se remarier ensemble, la femme par
amour, l'homme par avidit; et, comme les biens de Benote sont 
Xavire, le monstre n'hsitera pas  se dbarrasser de l'enfant... Mais
pourquoi dflorer cette histoire? Laissons parler monsieur le neveu,
qui nous la raconte si bien, dans son style large et pur, si puissant
dans sa simplicit.
                                                              L. P.


_Sous la Croix du Sud_, par Jean Dargne. 1 vol. in-12, 3 fr. 50.
(Librairie de la Nouvelle Revue, 18, boulevard Montmartre.)--C'est un
roman bien fait pour nous instruire, car il se passe  la Nouvelle, et
nous initie  l'existence de la colonie. Administration militaire et
civile, surveillants, colons et forats, nous les voyons vivre... et
s'amuser, car il apparat bien, d'aprs les pages vcues du livre de M.
Jean Dargne, que c'est  peu de chose prs le paradis sur terre que la
Caldonie. Une existence de rentiers sur la Marne, dclare un notaire
qui a vit la rclusion et obtenu les travaux forcs en effrayant 
l'audience les bourgeois du jury. La gamelle est bonne et jamais
l'argent ne manque, dclare un assassin satisfait, qui a des rendez-vous
d'amour. Nous recommandons cette lecture aux lgislateurs,
criminalistes, administrateurs pnitentiaires, colonisateurs, etc. Ils
verront si cela rpond bien  l'idal de la justice et aux intrts
mmes de la socit. Mais l n'est pas tout le livre de M. Dargne, car
c'est, nous l'avons dit, un roman, un roman caldonien, dont les hros
sont fort mls, mais qui se termine bel et bien par un mariage entre un
substitut et la fille d'un dport.

                                                              L. P.


_Du Havre  Marseille par l'Amrique et le Japon_, par M. Lon de
Tinseau. 1 vol. in-18, 3 fr. 50 (Calmann-Lvy).--On pense bien qu'il
n'est pas sans agrment de suivre un guide comme M. Lon de Tinseau, et
je crois qu'il est bien inutile de le recommander aux lecteurs de
l'_Illustration_. Ils s'embarqueront sans hsiter  sa suite sur le
paquebot la _Normandie_, qui les conduira directement  New-York. De l
ils visiteront, en compagnie de l'aimable touriste, Boston, Montral,
Qubec, le Niagara, Chicago, Vancouver... Hang-ha, Hong-Kong, Sagon...
Aden, Suez, Alexandrie... Marseille enfin! quittant tour  tour le
paquebot pour le sleeping-car, et le rail pour la mer. En tout 42,473
kilomtres. Cela en vaut la peine, d'autant plus que si on veut voir le
monde, il faut se presser. C'est l'auteur qui le dit et aprs exprience
faite: Htez-vous, le rail dtruit plus srement une poque et un
aspect que ne le faisait jadis une invasion de barbares. Les chemins de
fer ne seraient-ils qu'une des formes de la barbarie? Je me le suis,
pour ma part, souvent demand, et voil qui semblerait me donner raison.


_Inconvenances sociales_, par Zed, 1 vol. in-12, 3 fr. 50. (Ernest Kolb,
diteur, 8, rue Saint-Joseph).--Trs amusant, ce journal d'un vieux
garon prenant l'une aprs l'autre toutes nos conventions sociales et
s'efforant de nous dmontrer l'inconvenance... des convenances qu'il
est le moins permis d'oublier. Tout y passe: le mariage, la politesse,
la biensance, la morale, la pudeur, la modestie, le point d'honneur, le
chic, la toilette, le thtre, voire les opinions politiques; et, au
fond de tout, le terrible philosophe mondain nous montre l'hypocrisie
grimaante et... triomphante. Et le plus curieux de l'affaire, c'est que
cette diatribe de pince-sans-rire n'est pas toujours si paradoxale
quelle en a l'air et que le vieux garon qu'est Zed nous fait entendre,
sous couleur de plaisanterie, pas mal de vrits. Inutile d'ajouter que
cela ne changera rien aux choses, de quoi Zed ne prendra d'ailleurs
point de mlancolie, n'ayant pas pris pour mission de rformer
l'univers.


_Les desserts gaulois_, par Octave Pradels (librairie Marpon et
Flammarion.) C'est un recueil de contes et de monologues joyeux, et rien
n'est plus amusant que ces rcits, dont quelques-uns font dj la joie
des banquets artistiques et littraires de Paris. Les illustrations de
Fraipont soulignent spirituellement les joyeusets de ce livre de
dessert par excellence.



NOS GRAVURES

[Illustration: M. ARMAND BHIC D'aprs une photographie de la maison
Walry.]

MUSOTTE

M. de Maupassant n'est pas dans le livre l'homme aux grandes
complications romanesques: il lui faut, dans une tude serre, un sujet
limit. Il est, comme Mrime, le matre de la nouvelle. Elle suffit 
son champ d'observation, et il la remplit avec une incontestable
supriorit sur les crivains qui l'entourent. Nous n'avions pas 
attendre de lui au thtre une comdie  larges dveloppements: aussi
bien _Musotte_ est-elle, moins qu'un drame, une pice, ou, pour mieux
parler, une histoire raconte avec tact, avec got et dans les
proportions les plus justes.

Au premier acte nous assistons aux premires heures de bonheur de Jean
Martinel et de sa femme Gilberte. La crmonie vient de finir, et ils
vont partir soit pour la Suisse, soit pour l'Italie, lorsqu'une lettre
est remise  M. Martinel, l'oncle de Jean. C'est un mdecin, le Dr
Pellerin, qui l'a signe. Elle lui apprend une triste nouvelle dont le
docteur n'ose pas faire part directement  Jean: Musotte va mourir, elle
laisse un fils g de quelques mois. Cet enfant est de Jean Martinel, et
la mre supplie Jean de venir pour qu'elle puisse lui dire un dernier
adieu. S'il tarde d'une heure, il ne sera plus temps. M. Martinel fait
part de cette lettre  son beau-frre qui, comme lui, n'hsite pas, du
reste. Cote que cote, le devoir, ou plutt la piti, plus forte que ce
devoir, est l. Il faut que Jean aille o le pass l'appelle.

Bonne fille, du reste, que cette pauvre Musotte, qui, le talent du
peintre grandissant, a compris qu'elle ne pouvait pas devenir Mme
Martinel. Jean s'est mari. Musotte n'a rien dit, elle a cach mme 
son amant qu'elle tait enceinte.

Jean arrive chez Musotte. Celle-ci est tendue sur son lit de mort,
ayant le berceau de l'enfant auprs d'elle, sous son regard; elle fixe
les yeux sur cette porte par laquelle doit entrer Jean. Le voici enfin.
La pauvre fille lui dit adieu en rappelant, par un dernier effort de la
vie, les bonheurs passs, en faisant appel aux souvenirs des jours
heureux, en le bnissant pour cette dernire minute donne  celle qui
va mourir et surtout en lui confiant cet enfant qui n'aura pour soutien
dans le monde que la piti de Jean et en lui faisant promettre de ne pas
l'abandonner. Puis le dlire s'empare de la pauvrette et la voil qui
rve follement de l'avenir; elle retombe et le docteur Pellerin qui
l'assiste n'a plus qu' constater qu'elle est morte.

C'est cette scne si touchante que reproduit notre gravure.

Tout ce second acte est crit avec une telle adresse qu'il vite les
redites du sujet, et avec une motion si juste, si vraie, tellement en
dehors des rengaines de thtre, que la salle en a t profondment
impressionne. Le succs de larmes a donc t des plus grands. Au
troisime acte, Jean Martinel a rejoint la famille de sa femme, anxieuse
de savoir le rsultat de cette fugue est chez Musotte. Un conseil tenu
sur la question entre le beau-pre, Lon son fils, l'oncle Martinel et
la vieille tante de Ronchard, qui pour, qui contre l'enfant. Jean
Martinel est dcid pourtant  tenir sa promesse. Mais que dcidera en
tout ceci Gilberte? que fera l'pouse abandonne, outrage par le pass?
Gilberte a le coeur haut, elle pardonne: l'me de la jeune femme va plus
loin encore que le pardon; Gilberte se substitue  celle qui vient de
mourir, et l'enfant trouve une mre qui, en l'adoptant, rendra plus
facile et plus doux le devoir de Jean Martinel.

La pice est joue  merveille par M. Raphal Duflos, qui fait Jean
Martinel, par MM. Noblet, Nertann et Lon Nol. Mme Sizos est bien
touchante dans le rle de Musotte, et Mlle Darlaud bien jolie dans celui
de Gilberte; Mme Pasca joue le personnage de Mme de Ronchard, et Mme
Desclauzas celui de Flache.



LA TRANSFUSION DU SANG DE CHVRE

La transfusion du sang, aussi souvent essaye qu'abandonne sans
rsultats scientifiques acquis, vient d'tre encore une fois
exprimente; non plus celle de l'homme  son semblable cette fois, mais
bien celle autrement audacieuse de l'animal  l'homme. Le docteur
Bernheim transfuse du sang de chvre  des phtisiques.

Dcrivons, d'abord, l'opration:

Une chvre saine et adulte est couche sur une table d'oprations 
bascule, aux anneaux de laquelle elle est fortement attache de faon 
empcher tout mouvement. Le ligotage est ainsi fait que le cou de
l'animal, dont la partie infrieure a t soigneusement rase sur le
ct libre, soit lgrement tendu.

Dans cette position on aperoit alors trs nettement des battements
isochones qui soulvent les tguments: c'est l'artre carotide primitive
de l'animal qui bat.

Une incision est faite  la peau  ce niveau, et,  cause de la
rtraction de cette dernire, une norme plaie rouge apparat l ou le
bistouri a pass; en cartant les tissus avec le manche de l'instrument
on dcouvre alors la carotide. Une ligature qui y est jete, et un peu
plus bas une pince  compression, interceptent un espace dans lequel le
vaisseau est ouvert et dans l'ouverture est glisse une canule.

Un tube en caoutchouc trs fin de la grosseur de l'artre en part, qui 
son autre extrmit aboutit  une seconde canule.

C'est fait: la chvre est amorce, si on peut s'exprimer ainsi.

L'animal est, d'ailleurs, absolument calme et tranquille, il n'a pas
souffert, et, l'opration termine, il retournera tranquillement  son
table.

Pendant ce temps la malade s'est assise sur un coussin plac  terre au
pied de la table, elle a tendu l'un de ses bras band de caoutchouc
au-dessus du coude afin de faire saillir les veines; la mdiane
cphalique, en effet, gonfle, apparat bien.

Un petit coup de bistouri, un jet de sang noir aussitt arrt par
l'introduction dans l'ouverture bante de la deuxime canule qui termine
le tube de caoutchouc, la femme non plus n'a presque rien senti.

La bande de caoutchouc est alors rapidement enleve, en mme temps que
la pince  compression, et le sang de la chvre passe librement et
directement dans le corps du malade, la carotide de l'animal jouant le
rle de pompe foulante, la veine du patient celle de pompe d'aspiration.
Un aide suit sur la montre et compte les secondes, et en une minute 150
 200 grammes de sang ont t transfuss. La malade est alors panse
comme aprs une saigne ordinaire.

Pourquoi, maintenant, injectera l'homme du sang de chvre?

L est en ralit l'originalit de ce nouvel essai. Jusqu'ici les
transfusions avaient t faites de l'homme  l'homme, et l'on n'avait
pas os aller plus loin, la tentative actuelle montre qu'on peut le
faire, et la chvre a t choisie, parce qu'elle est, avec le chien, le
seul animal domestique reconnu rfractaire  la tuberculose. C'est donc
ce sang qu'il faut de prfrence injecter  l'homme phtisique.

L'opration est en gnral bien supporte. Quant  ses rsultats, il
faut esprer qu'on en aura avant qu'elle soit abandonne, et, en tous
cas, on peut dire d'elle comme de toutes les mthodes nouvelles: il faut
se dpcher de s'en servir pendant quelle gurit.



PASSIONNMENT

Mistress Maud Vivian, dont la beaut est triomphante, est une Anglaise
qui  Paris tient le haut du pav dans les salons. Elle est veuve et
trs riche; son mari, sir Vivian, lui a laiss en testament vingt-cinq
mille livres sterling, elle mne grand train avec ses premires
ressources augmentes par les habilets de la dame: voil ce que le
monde sait de mistress Vivian; mais ce que nous apprendrons bien vite,
c'est que l'argent de Rixens, un agent de change, soutient seul le luxe
de cette aventurire. Comme la baronne d'Ange du _Demi-Monde_, Vivian a,
en outre de ce banquier qui assure les besoins de sa vie, un amour qui
l'occupe plus agrablement: elle est aime d'un jeune homme du monde,
Edmond Sorbier, pris d'elle  ce point qu'il a rsist  toutes les
instances qu'un ami de sa famille, M. Lafaurie, a faites auprs de lui
pour lui faire pouser sa nice, Genevive Coraize, une charmante jeune
fille, trs riche, orpheline  laquelle M. Lafaurie, son tuteur, s'est
dvou. Genevive est maintenant en ge d'tre marie et Lafaurie qui
touche  peine  la cinquantaine serait bien aise, son devoir accompli
auprs de Genevive, serait bien aise de se marier, lui aussi. Il est
passionnment amoureux de Vivian qu'il a rencontre de par le monde et
il s'est mis en tte de l'pouser. C'est ce qu'il explique  Edmond
Sorbier, qui,  la suite d'une conversation avec M. Lafaurie, flaire
quelque mensonge de la part de Vivian.

Les origines de sa matresse, en ce qui concerne la naissance et la
fortune, ne lui paraissent plus aussi nettes. Il part pour l'Angleterre;
il se renseigne, l'enqute n'est pas longue. Maud Vivian n'est autre
qu'une coquette, qui ne doit l'argent dont elle vit scandaleusement qu'
de trs riches protecteurs. Indign d'tre dupe, il chasse Vivian qui
jure de se venger.

Cette vengeance, elle l'a sous la main. Edmond Sorbier va pouser
Genevive. Cependant qu'on prpare la fte des fianailles, et qu'on
n'attend plus que l'arrive de l'oncle Lafaurie, une lettre arrive:
Lafaurie revient, il s'est mari  Naples, il emmne dans sa famille sa
femme qui n'est autre que Maud Vivian, laquelle rentre dans la maison
avec toute l'autorit que lui donne la situation de son mari.

C'est la guerre que Maud apporte, et, comme Sorbier sent son ancienne
matresse capable de tout, il lui enjoint avec menaces de ne pas toucher
 Genevive, ne serait-ce que par un mot, ou par une allusion au pass.

Le mariage se fait; et cette vipre de Maud imagine de mettre sous les
yeux de la jeune femme une lettre passionne que lui a adresse
autrefois Edmond; mais Genevive, prvenue par son mari contre de
pareils procds, laisse passer une telle infamie. La Maud en est pour
ses frais de mchancets, car M. Lafaurie est revenu lui-mme de son
aveuglement pour cette crature. Il ne peut chasser l'aventurire de sa
maison; mais il a recours au divorce et Maud se retire de ce milieu
d'honntes gens.

La comdie de M. Albert Delpit, dont notre dessin reproduit une des
scnes les plus belles, celle du 4e acte, entre Maud. Edmond Sorbier et
Genevive, est fort bien interprte par MM. Dumny, Calmettes, Paul
Reney, Mme Melcy et Mlle Dieudonn.



ARMAND BHIC

Ces jours derniers est mort un homme qui avait t ml, au cours de sa
longue et laborieuse carrire,  toutes les grandis affaires o
l'industrie nationale tait engage comme aux affaires politiques, et
qui disparat laissant  tous le souvenir d'une belle et loyale
existence de travailleur. Ne en 1809, Bhic entra tout jeune dans
l'administration des finances. A l'ge de vingt et un ans, il fit la
campagne d'Afrique comme payeur de l'arme. Il passa ensuite 
l'inspection des finances. Elu dput d'Avesnes en 1846, reprsentant du
peuple  l'Assemble lgislative de 1849, il passa ensuite au Conseil
d'tat o il demeura jusqu'en 1851. Il n'tait pas rentr dans la
politique depuis plus de dix ans, il tait simplement conseiller gnral
des Bouches-du-Rhne, quand Napolon III le nomma ministre de
l'agriculture, du commerce et des travaux publics. Il resta quatre ans
ministre et, en 1867, quand il quitta le pouvoir, il fut nomm
grand-officier de la Lgion d'honneur. En 1876, il fut lu snateur de
la Gironde.



NOTRE SUPPLMENT EN COULEURS

Nous continuons la srie de reproductions artistiques en couleurs que
nous avons entreprise en tenant plus compte du dsir de nos lecteurs que
des difficult sans nombre au-devant desquelles nous allions. Il suffit
de jeter un coup d'oeil sur les gravures que nous donnons en supplment
pour mesurer le chemin parcouru depuis les premiers essais.

_Fleurs d'hiver._--Rien de plus touchant que ce tableau du trs habile
peintre Paul Baudouin. L'unique personnage, une jeune fille vtue d'une
robe sombre, les paules recouvertes d'un fichu de deuil, tte nue
malgr la bise, cherche  faire argent de son mimosa dpays dans cette
atmosphre glace: fleurs de Nice et fleur parisienne!

_Une paire d'amies._--Autre tableau des plus gracieux, de Pinchart
celui-l. La chevrette favorite s'tait sans doute permis de foltrer
dans un endroit loign du parc o elle se sentait  l'aise. Mais sa
jeune matresse ne l'entend pas de cette oreille; elle a entrepris de
faire rentrer la vagabonde au bercail. Celle-ci, une fois rattrape, se
rsigne, et berce mollement dans les bras de l'enfant, on devine  sa
physionomie paterne qu'elle se laisserai volontiers dorloter longtemps.

_En carnaval._--Quatre dlicieuses frimousses du peintre-n des enfants
et en scnes familires, notre prcieux collaborateur Adrien Marie. Sur
le balcon en fer richement travaill d'une demeure princire, les
bambins, dsireux de voir passer les masques, se sont installs, dernier
poupon, qu'on a t oblig de jucher sur un tabouret, jusqu' un petit
marquis de dix ans, et  une soubrette rieuse qui sera demain une
demoiselle.

_La leon de dessin._--Scne d'intrieur compose par M. Adrien Marie
dune faon charmante, comme toujours. La dessin est un prtexte  tudes
de belles toffes, de tapis, de coussins, et d'armes o miroitent les
tons les plus dlicats.



[Illustration.]

ANIE

Roman nouveau, par HECTOR MALOT

Illustrations d'MILE BAYARD

Voir nos deux derniers numros.

VI

Jusqu' minuit Barincq resta au piano, et sans relche joua, avec
l'nergie et l'entrain d'un musicien de profession qui cherche  faire
ajouter une gratification  son cachet:  l'entendre, on pouvait croire
qu'il n'avait pas d'autre souci que le plaisir de ses invits et cela
mme tait relev avec des commentaires o la sympathie manquait.

--Il fait trs bien danser, M. Barincq.

--Avec un brio tonnant...

--Surtout pour la circonstance.

--Mme Barincq m'a dit qu'il aimait tendrement son frre.

--La pense de l'hritage fait oublier celle du frre.

Cependant, dans les courts instants de repos qui coupaient les danses,
son visage s'allongeait, ses lvres s'abaissaient, et quand Anie le
regardait elle lisait dans ses yeux la sombre proccupation qui, plus
d'une fois, lui eut fait oublier son rle si elle ne le lui avait
rappel en posant simplement sa main sur le piano; alors il frappait
bruyamment quelques mesures comme s'il se rveillait et se remettait 
jouer jusqu' ce qu'un nouveau repos laisst retomber le poids de cette
proccupation sur son coeur.

Et sa pense tait toujours la mme: ne trouverait-il pas un moyen pour
partir par le train du matin, et parmi ces gens qu'il amusait n'en
dcouvrirait-il pas un  qui il pourrait emprunter le prix de son voyage
en Barn?

Vers minuit le petit prodige, qui ne dansait pas, mais prenait plaisir 
voir danser, s'endormit, et sa mre, l'ayant tendue sur une chaise
longue dans l'atelier d'Anie, voulut relayer Barincq au piano; il eut
alors la libert d'approcher ceux dont il n'avait pu jusqu' ce moment
tter que de loin la bourse en mme temps que la bonne volont.

Malheureusement il avait toujours t d'une timidit paralysante pour
demander quoi que ce ft, et les conditions dans lesquelles il devait
risquer sa tentative la rendaient presque impossible pour lui: parmi ces
gens il n'avait pas un ami, et il s'en trouvait mme dont il ignorait le
nom; comment s'adresser  eux, leur expliquer ce qu'il dsirait, les
toucher?

A la fin, il se dcida pour la femme d'un inventeur de papiers
pharmaceutiques avec laquelle il se croyait en assez bons termes, pour
avoir maintes fois rendu des services au mari  l'_Office
cosmopolitain_: riche maintenant, elle avait connu la misre assez
durement pour que sa fille en ft rduite pendant dix ans  chanter dans
les plus humbles cafs-concerts, et cela, s'imaginait-il, devait la
rendre douce aux misres des autres; d'ailleurs, qu'taient cent francs
pour elle!

Dcid  risquer son aventure avec elle, il la conduisait dans le hall,
et l, pendant qu'elle dgustait,  petites gorges, une tasse de
chocolat, que Barnab lui avait servie, avec une hsitation qui
tranglait ses paroles, il exposa sa demande.

Mais, prcisment parce qu'elle connaissait la misre, elle avait acquis
un flair d'une rare subtilit pour deviner au premier mot ce qui devait
tourner  l'emprunt: comment! ce prtendu hritier en tait rduit 
risquer une demande embarrasse quand il pouvait parler haut?
Certainement, il y avait l-dessous quelque chose de louche. A ct de
l'hritier lgitime il y a bien souvent le lgataire choisi. Il
convenait donc d'tre sur ses gardes.

Il avait  peine parl de son frre qu'elle l'arrta:--Vraiment, c'tait
hroque d'avoir la force de faire danser ses amis en un pareil moment.
Quel courage! quelle force! Elle l'avait examin au piano, et, en voyant
ses efforts pour se contenir, elle avait eu les larmes aux yeux. Ce
n'tait certainement pas elle qui, comme certaines personnes,
s'tonnerait qu'on pt s'amuser en des circonstances si cruelles.

Ainsi encourag, il avait sans trop de circonlocutions abord la
question d'argent; alors elle avait montr un vrai chagrin:--Quelle
malchance de n'avoir que quelque menue monnaie dans sa bourse!
Heureusement cela pouvait se rparer, s'il voulait bien venir chez elle
vers midi, elle se serait alors entendue avec son mari, et ils se
feraient un plaisir de mettre  sa disposition toutes les sommes dont il
pouvait avoir besoin; si elle fixait midi, c'est que son mari,
souffrant, ne se levait qu'aprs onze heures et demie.

Comme il avait eu soin de dire qu'il partait  neuf heures du matin, la
dfaite tait assez claire pour qu'il ne pt pas insister; il avait
remerci, et, le chocolat aval, il l'avait ramene dans le salon, se
demandant  qui, maintenant, s'adresser.

Il tournait et retournait cette question les yeux perdus dans le vague,
quand Barnab, qui circulait de groupe en groupe son plateau  la main,
lui fit un signe pour le prier de venir dans la cuisine; il le suivit.

L'embarras de Barnab tait si manifeste, qu'il craignit quelque
accident.

--Qu'est-ce qui vous manque? Avez-vous cass quelque chose?

--La grande carafe, mais ce n'est pas de a qu'il s'agit.

--Alors?

--Voil la chose: par ce que j'ai entendu, sans couter, il paratrait
que vous tes dans les arias pour votre voyage. Si ce n'est que a, je
peux mettre demain matin deux cents francs  votre disposition, et avec
plaisir, monsieur Barincq, croyez-le; quand tout le monde sera parti,
j'irai les chercher et vous les apporterai.

Les larmes lui montrent aux yeux; avant qu'il eut domin son motion,
Barnab s'tait sauv son plateau  la main.

Quand il reprit sa place au piano, ceux des invits qui s'taient
tonns qu'il pt si bien les faire danser se dirent que, dcidment, la
joie d'hriter tait scandaleuse: on pleure son frre, que diable! ou
tout au moins les convenances exigent qu'on ne se rjouisse pas
publiquement de sa mort.

Maintenant il n'avait plus qu'un souci: faire sa valise  temps pour ne
pas manquer le train de neuf heures, car il ne pouvait pas compter sur
sa femme qui, morte de fatigue quand les derniers danseurs partiraient
au soleil levant, n'aurait plus de forces que pour se mettre au lit.

Vers trois heures du matin on voulut bien encore le remplacer, et il
monta  son cabinet o, aprs avoir retir habit et gilet, il atteignit
une vieille valise en cuir, qui ne lui avait pas servi depuis quinze
ans. En quel tat allait-il la trouver? Elle tait bien poussireuse,
durcie, une courroie manquait, la clef tait perdue; mais enfin elle
pouvait encore aller tant bien que mal.

Comme il ne devait rester  Ourteau que le temps strictement ncessaire
 l'enterrement de son frre, il ne lui fallait que peu de linge; une
chemise, des mouchoirs, une cravate blanche; mais il lui fut difficile
de trouver une chemise  peu prs mettable, et encore dut-il recoudre
tous les boutons de celle sur laquelle son choix s'arrta. Heureusement
son habit, son gilet et son pantalon avaient t rpars en vue de la
soire, ils seraient dcents pour conduire le deuil: il n'entrerait
point en misrable dans la vieille glise o, en son enfance, il
occupait prs de son pre et de son frre la place d'honneur, et
n'aurait point  rougir de sa pauvret sous les regards curieux de ses
amis de jeunesse.

C'est dans le monde o les bals se suivent et s'enchanent qu'on arrive
tard et qu'on part tt; dans celui o les occasions de s'amuser ne
reviennent pas tous les soirs, on profite gloutonnement de celles qui se
prsentent, on arrive de bonne heure et l'on ne s'en va plus. Il en fut
ainsi pour les invits de Mme Barincq; quand le soleil se leva ils
dansaient encore; il fallut pour les chasser le froid et la dure lumire
du matin qui ne respecte rien; d'ailleurs, la faim se faisait sentir
plus encore que la fatigue, et depuis deux heures Barnab, qui avait
vid les bouteilles et les soupires, gratt l'os du jambon, racl
l'assiette au beurre, n'offrait plus que du sirop de groseille noy
d'eau, ce qui tait tout  fait insuffisant.

Enfin,  six heures le hall fut vide et le pre, la mre et la fille se
trouvrent seuls en face l'un de l'autre, tandis que dans la cuisine
Barnab se prparait  partir.

--Allons nous coucher, dit Mme Barincq, nous avons bien gagn quelques
heures de bon sommeil.

Barnab s'approcha de Barincq:

--Je reviens dans un quart d'heure, dit-il discrtement, le temps
d'aller et de revenir.

Mais, bien qu'il et parl  mi-voix, Mme Barincq l'avait entendu.

--Pourquoi Barnab veut-il revenir? demanda-t-elle  son mari.

Il et prfr que cette question ne lui ft pas adresse, mais il ne
pouvait pas ne pas y rpondre, il dit donc ce qui s'tait pass, sa
demande, le refus qui l'avait accueillie, l'invention de Barnab.

Mme Barincq leva au ciel ses mains tremblantes d'indignation.

--Emprunter  un domestique! s'cria-t-elle, il ne manquait plus que a.

--Barnab s'est conduit en ami, dit Anie en tchant d'intervenir.

--Ne vas-tu pas dfendre ton pre? s'cria Mme Barincq; tu ferais bien
mieux de lui demander comment il compte rendre cet argent.

Sans attendre que cet appel  l'intervention de sa fille et produit un
effet, elle se tourna vers son mari:

--Et quand veux tu partir? demanda-t-elle.

--A 9 heures 30.

--Ce matin?

--Je n'ai que juste le temps pour arriver demain  l'heure de
l'enterrement.

--Et tu nous laisses au milieu de ce dsordre, sans personne pour nous
aider? comment allons-nous nous en tirer? je suis morte de fatigue.

--Pour cela, maman, ne t'inquite pas, dit Anie, je n'irai pas 
l'atelier aujourd'hui et avant ce soir tout sera mis en tat.

--Si tu prends le parti de ton pre, je n'ai plus rien  dire. Adieu.

Sans un mot de plus elle quitta le hall pour monter au premier tage.

--N'emportes-tu rien? demanda Anie lorsqu'elle fut seule avec son pre.

--J'ai fait une valise cette nuit et l'ai descendue: je vais mettre mon
habit dedans et serai prt  partir.

--Sans djeuner?

--Barnab m'a dit qu'il ne restait rien.

--Je vais te faire du caf; pendant ce temps, la porteuse de pain
arrivera.

Comme elle se dirigeait vers la cuisine, il l'arrta:

--Tu ne vas pas allumer le feu, habille comme tu l'es?

--Ma robe n'a plus grand'chose  craindre, dit-elle en se regardant.

En effet, elle tait en lambeaux, dchire aux entournures et surtout 
la taille par les doigts gros des danseurs.

--Elle a le feu  craindre, dit-il.

--Eh bien, je me dshabille et reviens tout de suite.

--Tu ferais mieux de te coucher.

--Crois-tu que je suis fatigue pour une nuit passe  danser? A mon ge
cela serait honteux.

Quand elle redescendit, elle trouva son pre, qui avait revtu ses
vtements de tous les jours, en train de boucler sa valise. Vivement
elle alluma un feu de braise et mit dessus une bouillotte d'eau; puis
elle ouvrit la porte du jardin.

--O vas-tu? demanda-t-il.

--J'ai mon ide.

Elle revint presque aussitt tenant d'un air triomphant un oeuf dans
chaque main.

--Il me semblait bien avoir entendu les poules chanter, dit-elle; au
moins tu ne partiras pas  jeun, deux oeufs frais, une bonne tasse de
caf, te remettront un peu des fatigues de cette nuit, d'autant plus
dures pour toi qu'elles s'ajoutaient  ton chagrin. Pauvre pre, je
t'assure que je t'ai plaint de tout mon coeur, et que plus d'une fois je
me suis reproch le supplice que je t'imposais en te faisant jouer ces
airs de danse qui exaspraient ta douleur.

--Au moins t'es-tu amuse?

--Je devrais te dire oui, mais cela ne serait pas vrai.

--Tu as prouv quelque dception?

Elle hsita un moment, non parce qu'elle ne comprenait pas  quelle
dception son pre faisait allusion, mais parce qu'elle avait une
certaine honte  rpondre.

--J'ai t demande en mariage plus de dix fois depuis hier soir,
dit-elle enfin avec un demi-sourire.

--Eh bien?

--Eh bien, sais-tu  qui ces demandes s'adressaient?

--A toi, bien sr.

--A moi ta fille, non;  moi l'hritire de mon oncle, oui; sur une
parole de maman, mal entendue ou mal comprise, on s'est, imagin que la
fortune de mon oncle allait nous revenir, et chacun a voulu prendre
rang.

--Et si ce qu'on s'est imagin se ralisait?

--As-tu des raisons pour le croire?

--Le croire, non; l'esprer, oui; car je ne peux pas admettre que
Gaston, malgr notre rupture, ne t'ait rien laiss par son testament,
toi, sa nice, contre qui il n'avait aucun grief.

--Mais s'il n'a pas fait de testament?

--Alors ce ne serait pas une part quelconque de sa fortune qui te
reviendrait, ce serait de cette fortune entire que nous hriterions.

--Que cela soit, je te promets que ce ne sera pas un seul de mes
prtendants de cette nuit que j'pouserai; les vilains bonshommes,
hypocrites et plats!


VII

En entrant dans la gare d'Orlans, aprs une course d'une heure et demie
faite  pied, sa valise  la main, il vit le rapide de Bordeaux partir
devant lui.

Autrefois, quand de Paris il retournait au pays natal, c'tait ce train
qu'il prenait toujours; une voiture l'attendait  la gare de Puyo, et
de l le portait rapidement  Ourteau o il arrivait assez  temps
encore pour passer une bonne nuit dans son lit.

Maintenant, au lieu du rapide, l'omnibus; au lieu d'un confortable
compartiment de premire, les planches d'un wagon de troisime; au lieu
dune voiture en descendant du train, les jambes.

Son temps heureux avait t celui de la jeunesse, le dur tait celui de
la vieillesse, la ruine avait fait ce changement.

Il et pu, lui aussi, mener la vie tranquille du gentilhomme campagnard
sans soucis dans son chteau, honor de ses voisins, cultivant ses
terres, levant ses btes, soignant son vin, car il aimait comme son
frre les travaux des champs, et mme plus que lui, en ce sens au moins
qu' cette disposition se mlait un besoin d'amliorations qui n'avait
jamais tourment son an, plus homme de tradition que de science et de
progrs.

Avec une origine autre que la sienne, il en et t probablement ainsi,
et, comme ils n'taient que deux enfants, ils se fussent trouvs assez
riches, la fortune paternelle galement partage entre eux, pour mener
cette existence chacun de son ct: l'an sur la terre patrimoniale, le
jeune dans quelque chteau voisin. Mais, bien que sa famille ft fixe
en Barn depuis assez longtemps dj, elle tait originaire du pays
basque, et comme telle fidle aux usages de ce pays o le droit
d'anesse est toujours assez puissant pour qu'on voie communment les
puns ne pas se marier afin que la branche ane s'enrichisse par
l'extinction des autres.

Elevs dans ces principes ils s'taient habitus  l'ide que l'an
continuerait le pre, avec la fortune du pre, dans le chteau du pre,
et que le cadet ferait son chemin dans le monde comme il pourrait; cela
tait si naturel pour eux, si lgitime, que ni l'un ni l'autre, le
dpouill pas plus que l'avantag, n'avait pens  s'en tonner. A la
vrit ils savaient qu'une loi qu'on appelle le Code civil prohibe ces
arrangements, mais cette loi, bonne pour les gens du nord, n'avait
aucune valeur dans le pays basque; et Basques ils taient, non Normands
ou Bourguignons, pas mme Barnais ou Gascons!

D'ailleurs cette perspective de vie laborieuse n'avait rien pour
effrayer le cadet, ou contrarier ses gots qui ds l'enfance s'taient
affirms tout diffrents de ceux de son an. Tandis que pour celui-l
rien n'existait en dehors des chevaux, de la chasse, de la pche, lui
tait capable de travail d'esprit et mme de travail manuel; s'il aimait
aussi la chasse et la pche, elles ne le prenaient pourtant pas tout
entier; il lisait, dessinait, faisait de la musique, au collge de Pau
il couvrait ses livres, ses cahiers et les murailles de bonshommes, et 
Ourteau pendant les vacances il construisait des mcaniques ou des
outils qui par leur ingniosit merveillaient son pre, son frre,
aussi bien que les gens du village qui les voyaient.

N'tait-ce pas l l'indice d'une vocation? Pourquoi ne la suivrait-il
pas? Pourquoi n'utiliserait-il pas les dispositions dont la nature
l'avait dou?

A quinze ans pendant les grandes vacances, tout seul, c'est--dire sans
les conseils d'un homme du mtier et en se faisant aider seulement par
le marchal-ferrant du village il avait construit une petite machine 
vapeur qui, pour ne pouvoir rendre aucun service pratique, n'en tait
pas moins trs ingnieuse et rvlait des aptitudes pour la mcanique.
Il est vrai qu'elle cotait vingt ou trente fois plus cher qu'une du
mme genre qu'et construite un mcanicien de profession; mais  cela
quoi d'tonnant, c'tait un apprentissage.

Il est assez rare que l'esprit de recherches et de dcouvertes se
spcialise: inventeur, on l'est pour tout, les petites et les grandes
choses, on l'est spontanment, en quelque sorte sans le vouloir, et cela
est vrai surtout quand ds la jeunesse on n'a pas t rigoureusement
enferm dans des tudes dlimites.

Il en avait t ainsi pour lui. Au lieu de le diriger, son pre l'avait
laiss libre; et puisqu'il paraissait galement bien dou pour le
dessin, la mcanique, la musique, qu'importait qu'il tudit ceci plutt
que cela? Plus tard il choisirait le chemin qui lui plairait le mieux,
et il n'y avait pas de doute qu'avec ses aptitudes il ne trouvt au bout
la fortune et peut-tre mme la gloire.

Sans tudes pralables qui l'eussent guid, sans relations qui l'eussent
soutenu, sans camaraderies officielles qui l'eussent pouss, aprs des
annes de luttes, de dceptions, d'efforts inutiles, de fivre, de
procs, c'tait la ruine qu'il avait trouve.

Cependant ses dbuts avaient t heureux; pendant ses premires annes 
Paris, tout ce qu'il avait essay lui avait russi, et quelques-unes de
ses inventions simplement pratiques, sans aucunes vises  la science,
avaient eu assez de vogue pour qu'il pt croire qu'elles lui
constitueraient de jolis revenus tant que durerait la validit de ses
brevets.

Il n'avait donc qu' marcher librement et  suivre la voie ouverte: il
tait bien l'homme que l'enfant annonait.

C'est ce qu'a sa place un autre et fait sans doute; mais il y avait en
lui du chercheur, du rveur, l'argent gagn ne suffisait pas  son
ambition, il lui fallait plus et mieux.

A la mort de son pre, son frre et lui, fidles  la tradition, avaient
rgl leurs affaires de succession, non d'aprs la loi franaise mais
d'aprs l'usage basque, c'est--dire en respectant le droit d'anesse
qui supprimait tout partage entre eux de l'hritage paternel: l'an
avait gard le chteau avec toutes les terres patrimoniales, le cadet
s'tait content de l'argent et des valeurs qui se trouvaient dans la
succession; l'an prendrait le nom de Saint-Christeau et le
transmettrait  ses enfants quand il se marierait; le cadet se
contenterait de celui de Barincq qu'il illustrerait, s'il pouvait. Cela
s'tait fait d'un parfait accord entre eux, sans un mot de discussion,
comme il convenait aux principes dans lesquels ils avaient t levs,
aussi bien qu' l'affection qui les unissait. Pour l'an, il tait tout
naturel qu'il en ft ainsi. Pour le cadet qui avait des millions dans la
tte, quelques centaines de mille francs taient des quantits
ngligeables.

Mais ces millions ne s'taient pas monnays comme il l'esprait, car 
mesure qu'il s'tait lev les ailes lui avaient pouss; par le travail,
l'apptit scientifique s'tait dvelopp, et les petites choses qui
avaient pu le passionner  ses dbuts lui paraissaient insignifiantes ou
mprisables maintenant. C'tait plus haut qu'il visait, plus haut qu'il
atteindrait, et, au lieu de s'enfermer dans le cercle assez troit o
l'ignorance autant que la prudence l'avaient pendant quelques annes
maintenu, il avait voulu en sortir. Puisqu'il avait russi alors qu'il
tait jeune, sans exprience, sans appuis, n'ayant que l'audace de
l'ignorance, pourquoi ne russirait-il pas encore, alors qu'on le
connaissait, et que par le travail il avait acquis ce qui tout d'abord
lui manquait?

A son grand tonnement, il n'avait pas tard  reconnatre l'inanit de
ces illusions.

D'o venait-il donc, celui-l qui ne sortant d'aucune cole se figurait
qu'on allait l'couter tout simplement par sympathie et parce qu'il
avait la prtention de dire des choses intressantes? Tenait-il au monde
officiel? De qui tait-il le camarade? Qui le recommandait? Il avait
gagn de l'argent avec des niaiseries; la belle affaire, en vrit!

Mais elles portaient tmoignage contre lui, ces niaiseries, et plus
elles lui avaient t productives, plus elles criaient fort contre son
ambition. Pourquoi voulait-il qu'on comptt avec lui, quand lui-mme ne
comptait que par l'argent gagn? Il voulait sortir du rang; on l'y
ferait rentrer.

Autant la monte avait t douce au dpart, quand il marchait au hasard
et  l'aventure, autant elle fut rude lorsqu'il eut la prtention de
prendre rang parmi les rguliers de la science, qui, s'ils ne lui dirent
pas brutalement: Vous n'tes pas des ntres, le lui firent comprendre
de toutes les manires!

Combien de banquettes d'antichambre avait-il frottes dans les
ministres!  combien d'huissiers importants avait-il souri! combien de
garons de bureau l'avaient rabrou! et quand, aprs des mois
d'audiences ajournes, on le recevait  la fin, combien de fois ne
l'avait-on pas cout avec des haussements d'paules, ou renvoy avec
des paroles de piti: Mais c'est insens, ce que vous nous proposez
l!

A ct des indiffrents qui ne daignaient pas l'entendre, il avait aussi
rencontr des aviss qui ne lui prtaient qu'une oreille trop attentive
ou des yeux trop clairvoyants; plus dangereux ceux-l; et ils le lui
avaient bien prouv en mettant habilement en oeuvre ce qu'ils avaient
qualifi d'insens.

Avec les rclamations, les procs, il tait descendu dans l'enfer, et
dsormais sa vie avait t faite d'attentes dans les agences, de visites
chez les avous, les agrs, les huissiers; de confrences avec les
avocats, de comparutions chez les experts, de fivres, d'exasprations,
d'anantissements aux audiences  Paris, en province, partout o on
l'avait tran.


VIII

A son arrive  Paris, tout occup de l'invention d'une boue lumineuse,
il avait t consulter un chimiste dont les livres qu'il avait
longuement travaills lui inspiraient confiance, et dont le nom faisait
autorit dans la science, Franois Sauval; et pendant assez longtemps il
avait poursuivi, sous la direction de celui-ci, une srie d'expriences
sur les matires  employer pour la production de l'clairage dans
l'eau. De l taient nes des relations entre eux, bienveillantes chez
le matre, trs attentif  sduire la jeunesse, respectueuses chez
l'lve, et quand il avait un conseil  demander ou un doute 
claircir, c'tait toujours  Sauval qu'il s'adressait.

Sauval tait chimiste parce que son grand-pre ainsi que son pre
l'avaient t, et parce que avec son sens juste de la vie il avait, tout
jeune, compris les avantages qu'il y avait pour lui  profiter du nom et
de l'autorit qu'ils s'taient acquis dans le monde scientifique, et 
se mettre en tat d'hriter des positions officielles qu'ils avaient
successivement occupes; mais, plus que chimiste encore, plus que
savant, il tait, bien qu'il s'en dfendit, un homme d'affaires
incomparable, devant qui l'agr le plus fin, l'avou le plus retors,
n'taient que des coliers.

En coutant d'une oreille complaisante les projets et les rveries de
Barincq, il avait sagement douch son ambition d'une main impitoyable,
et, avec l'exprience que lui donnaient son autorit et sa situation, il
lui avait prouv qu'il ne devait pas chercher  sortir de l'ordre de
recherches dans lequel il avait eu la chance de russir.

--Tenez-vous-en  l'industrie, ne cessait-il de lui rpter; gagnez de
l'argent, et, puisque vous n'avez pas pris ds le dpart le chemin qui
conduit au mandarinat scientifique, laissez la science aux mandarins.
Ah! si j'tais  votre place, et si j'avais vos aptitudes pour les
affaires, quelle fortune je ferais!--Faire fortune, gagner de l'argent,
tait le refrain de sa conversation; et, s'il est vrai que le mot qui
revient le plus souvent sur nos lvres soit celui qui nous donne la cl
de notre nature, on pouvait conclure en l'coutant qu'il tait un homme
d'argent. Cela surtout, avant tout et par-dessus tout, avec un but aussi
gnreux que touchant, qui tait de donner  chacune de ses cinq filles
un million en la mariant. Le type du savant, gauche, simple, maladroit,
timide ou rbarbatif, qui ne sort pas de son laboratoire, ignore le
monde, ne voit dans l'argent qu'un mtal ductile et mallable qui fond
vers 1000, et peut se combiner avec l'oxygne, n'tait nullement celui
de Sauval qui, au contraire, reprsentait mieux que tout autre le savant
aimable, lgant, homme du monde autant qu'homme d'affaires, assez
prudent pour ne pas se laisser exploiter par les industriels, et assez
habile pour les exploiter lui-mme par des procds perfectionns qui en
exprimaient jusqu' la dernire goutte la substance utilisable.

Toutes les positions officielles que l'tat peut donner, Sauval les
avait successivement occupes ou les occupait encore,  l'Institut
agronomique, au Conservatoire, aux Gobelins, au Musum,  l'cole
centrale,  la prfecture de la Seine,  la prfecture de police; de
plus il tait le directeur-conseil de nombreuses fabriques de produits
chimiques ou pharmaceutiques qui payaient de cette faon son influence;
mais, comme tout cela, si important qu'en ft le total cumul, n'tait
point encore assez gros pour son apptit, et ne pouvait pas lui gagner
les millions qu'il voulait, il les demandait  l'industrie en prenant
des brevets dans les branches de la chimie o il y a de l'argent 
gagner, celle des engrais et celle des matires colorantes.

Ces brevets il ne les exploitait pas lui-mme, retenu par sa situation,
mais il les cdait  des commerants,  des spculateurs que cette
situation prcisment blouissait, et qui se laissaient entraner par
l'espoir de produire avec rien quelque chose de valeur, tout comme les
dupes des anciens alchimistes espraient obtenir la transmutation des
mtaux. Comment n'eussent-ils pas subi le prestige de son nom qu'il
savait trs habilement faire tambouriner par les journaux! Ce n'tait
pas avec un pauvre diable d'inventeur qu'ils traitaient, mais avec un
savant dont les titres occupaient une longue suite de lignes dans les
annuaires; ce n'tait pas dans un galetas que les signatures
s'changeaient, mais dans un noble appartement donn par l'tat.

En conseillant  Barincq de gagner de l'argent, jamais Sauval ne lui
avait propos d'exploiter un de ses nombreux brevets; seulement ce qu'il
ne disait pas franchement il l'insinuait avec des finesses auxquelles on
ne pouvait pas ne pas se laisser prendre. Mais, feru de ses ides en
vrai inventeur qu'il tait, Barincq avait longtemps rsist  ses
avances: pourquoi acheter les dcouvertes des autres quand on en a
soi-mme  revendre? ce n'tait pas du manque d'ides qu'il souffrait,
mais bien de ne pouvoir pas faire accepter les siennes.

Cependant  la longue, exaspr par l'hostilit qu'il rencontrait,
dcourag par l'indiffrence qu'on lui opposait, cras par l'injustice,
il avait fini par se demander si ces ides, que tout le monde
repoussait, valaient rellement quelque chose; si on se les appropriait
quelquefois par d'adroites modifications, n'tait-ce pas parce qu'elles
manquaient d'une forte empreinte personnelle? Enfin, s'il ne russissait
en rien maintenant, n'tait-ce pas parce qu'il avait puis sa veine? Il
y a du joueur dans tout inventeur, et quel joueur ne croit pas  la
chance!

[Illustration.]

Si la sienne dclinait, celle de Sauval s'affirmait chaque jour
davantage,  ce point qu'il ne touchait pas  une chose sans la russir.
Dans ces conditions ne serait-ce pas pousser l'infatuation jusqu'
l'aveuglement que de s'obstiner dans ses luttes striles au lieu de
saisir l'occasion qui s'offrait  lui?

Bien souvent Sauval lui parlait d'expriences poursuivies depuis
longtemps dans son laboratoire, qui, le jour o elles aboutiraient,
seraient pour certaines matires extraites du goudron de houilles ce que
la dcouverte de Lighfoot avait t pour le noir d'aniline. Un jour, en
venant consulter Sauval, il aperut exposes en belle place des bandes
de calicot teintes en rouge, en ponceau, en jaune, en bleu, en violet.

--Je vois que ces chantillons vous intressent, dit Sauval qui avait
suivi ses regards; ils vous intresseront encore bien davantage quand
vous saurez que ces couleurs qui ont subi l'opration du vaporisage sont
pour quelques-unes aussi indestructibles que le noir d'aniline.

Sans tre chimiste de profession, et sans avoir tudi spcialement la
chimie des matires colorantes, Barincq savait cependant qu'on ne
possdait encore que le noir d'aniline qui fut indestructible, et que
les autres couleurs qu'on essayait d'extraire de la houille ne
prsentaient aucune solidit. En disant que la teinture de ces bandes de
calicot tait aussi indestructible que celle du noir d'aniline, Sauval
annonait donc une dcouverte considrable qui allait produire une
rvolution dans l'industrie des toffes, et apporter  son inventeur une
fortune norme.

--Croyez-vous que vous n'auriez pas mieux fait, mon pauvre Barincq, de
suivre cette voie pratique que je vous ouvrais, dit Sauval, plutt que
celle qui vous a men dans le bagne o vous vous dbattez? Ah! si au
lieu d'tre un savant, fils et petit-fils de savant, j'tais un
industriel, si au lieu d'tre enchan par ma situation j'tais libre,
quelle fortune je ferais! Tandis que je vais me laisser rouler, et
finalement dpouiller par des coquins qui se moqueront de moi. Que
n'ai-je un gendre dans l'industrie! Il y a des moments o, pensant 
l'avenir de mes filles, je me demande si je ne manque pas  mes devoirs
de pre en ne me dmettant pas de toutes mes fonctions pour exploiter
moi-mme mes brevets.

Ainsi engag, l'entretien tait vite arriv  une proposition pratique.

Au lieu de se dmettre de ses fonctions, Sauval cdait ses brevets 
Barincq, qui avait  ses yeux le plus grand mrite de n'tre point
commerant de profession, c'est  dire un exploiteur, et lui inspirait
toute confiance; par ce moyen, il assurait la fortune de ses filles, et,
d'autre part, il faisait celle d'un brave garon pour qui il avait
autant de sympathie que d'estime. Cette cession il la consentait aux
conditions les plus douces: quatre cent mille francs pour le prix des
brevets, et en plus, pendant leur dure, une redevance de dix pour cent
sur le montant brut de toutes les ventes des produits fabriqus; comme
ce qu'on vendait cent cinquante ou deux cents francs le kilogramme ne
coterait pas plus de trois ou quatre francs  fabriquer, il tait
facile de calculer ds maintenant les bnfices.

Barincq ne pouvait pas ne pas se laisser blouir par une affaire ainsi
prsente, pas plus qu'il ne pouvait pas ne pas se laisser toucher au
coeur par l'amiti dont son matre lui donnait une si grande preuve;
enfin, dcourag par ses dboires, il ne pouvait pas non plus ne pas
reconnatre que ce serait folie de s'obstiner dans ses rves creux, au
lieu d'accepter ces propositions gnreuses.

Il est vrai que pour les accepter il fallait pouvoir excuter les
conditions sous lesquelles elles taient faites, et ce n'tait pas son
cas: de son pre il avait reu environ deux cent mille francs et c'tait
son seul capital, car les grosses sommes que ses inventions lui avaient
rapportes jusqu' ce joui avaient t dvores par ses expriences ou
englouties dans ses procs: comment avec ces deux cent mille francs
payer les brevets et faire les fonds pour tablir une usine de
fabrication?

Ce qui tait une difficult, une impossibilit pour lui, n'tait rien
pour Sauval. Des spculateurs trouvs par lui achetrent les brevets de
Barincq, bon march, il est vrai, trop bon march, beaucoup au-dessous
de leur valeur relle, c'tait lui-mme qui le disait, mais ils
payeraient comptant, ce qui tait  considrer. En mme temps il le
marierait  une orpheline qui apporterait une dot de quatre cent mille
francs en argent. De plus, il lui ferait vendre dans les conditions les
plus favorables une fabrique de matires colorantes tablie depuis
longtemps, de telle sorte que, tout en organisant la fabrication des
produits crs par ses procds, on continuerait celle des anciens qui
ne seraient pas remplacs par les nouveaux; il donnerait son concours 
cette fabrication, et, pour l'en payer, sa redevance de dix pour cent
s'tendrait  toutes les ventes que ferait l'usine. Enfin il obtiendrait
d'une fabrique de produits chimiques, dans laquelle il tait intress,
un march par lequel cette fabrique s'engagerait  livrer, pendant dix
ans,  un prix trs au-dessous du cours, toutes les matires ncessaires
 la production des nouvelles couleurs.

C'tait le propre de Sauval de mener rondement tout ce qu'il
entreprenait; ce qui tenait, disait-il,  ce que, n'entendant rien aux
affaires, il ne se noyait pas dans les dtails. En trois mois les
brevets de Barincq furent vendus, ses procs abandonns, son mariage fut
fait, l'usine fut achete et l'on se trouva en tat de marcher;
l'industrie de la teinture, chauffe par les articles des journaux que
Sauval inspirait quand il ne les dictait pas, tait dans l'attente de la
rvolution annonce.

On marcha, en effet, mais, chose extraordinaire, les expriences si
concluantes, si admirables dans le laboratoire de Sauval, ne donnrent
pas industriellement les rsultats attendus: si les rouges prsentaient
une certaine solidit bien loigne cependant de l'indestructibilit du
noir d'aniline, les autres couleurs taient d'une extrme fugacit.

Cette chute terrible n'avait pas cras Sauval, et mme elle ne l'avait
nullement branl;  l'moi de Barincq il s'tait content de rpondre
qu'il fallait rester calme parce qu'il voyait clair, cette dception
n'tait rien. Il allait se mettre au travail comme il le devait,
puisqu'il s'tait engag  faire profiter la fabrique de tous les
dveloppements et de toutes les amliorations que ses brevets pouvaient
recevoir de ses recherches scientifiques, et avant peu ce lger accroc
serait rpar: il voyait clair. En attendant il n'y avait qu' continuer
la fabrication des anciens produits. Cela sauvait la situation, et
dmontrait combien il avait t sage de faire acheter cette vieille
usine au lieu d'en crer une nouvelle qui n'et pas eu de clientle.

Ce qu'il avait t surtout, c'tait avis pour ses intrts, puisque,
sur la vente des produits fabriqus d'aprs les anciens procds, il
touchait sa redevance: un peu de patience, ce n'tait plus maintenant
qu'une affaire de temps; le succs tait certain; encore quelques jours;
encore un seul.

Le temps avait march sans que les couleurs qui devaient bouleverser
l'industrie devinssent plus solides; on vendait du rouge; personne
n'achetait du ponceau, du bleu, du vert, du jaune; et, pendant que les
perfectionnements annoncs se faisaient attendre, la fabrique de
produits chimiques excutant son march continuait  livrer chaque jour
les matires ncessaires  la fabrication des nouvelles couleurs...
qu'on ne fabriquait pas, par cette raison qu'on ne trouvait pas  les
vendre.

La foi que le matre avait inspire  l'lve s'tait branle:  payer
la redevance de dix pour cent, le plus clair des bnfices raliss sur
la fabrication par les anciens procds s'en allait dans la caisse de
Sauval, et prendre chaque jour livraison de dix mille kilogrammes de
produits chimiques qu'il fallait revendre  perte, ou mme jeter 
l'got quand on ne trouvait pas  les vendre, conduisait  une ruine
aussi certaine que rapide.

Cependant Sauval, qui continuait  rester calme dans son stocisme
scientifique, et  voir trs clair, poursuivait ses recherches en
rptant son mme mot: Patience! encore un jour.

Ce jour coul, il en prenait un autre, puis un autre encore.

En rponse  ces demandes du matre, l'lve en avait formul deux  son
tour: ne plus payer la redevance; rsilier le march de la fourniture
des produits chimiques. Mais le matre n'avait rien voulu entendre:
puisqu'il donnait son temps et sa science, la redevance lui tait due;
puisqu'un march avait t conclu, il devait tre excut; s'il ne
connaissait rien aux affaires commerciales, il savait cependant, comme
tout galant homme, qu'on ne revient pas sur un engagement pris.

(A suivre)
                                                   Hector Malot.

[Illustration.]



[Illustration: FLEURS D'HIVER.]

[Illustration: EN CARNAVAL.]

[Illustration: LA LEON DE DESSIN.]

[Illustration: UNE PAIRE D'AMIES]







End of Project Gutenberg's L'Illustration, No. 2506, 7 Mars 1891, by Various

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