Project Gutenberg's Le Tour de l'Espagne en Automobile, by Pierre Marge

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Title: Le Tour de l'Espagne en Automobile
       Etude de Tourisme

Author: Pierre Marge

Release Date: December 29, 2013 [EBook #44543]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE TOUR DE L'ESPAGNE EN AUTOMOBILE ***




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    LE TOUR
    DE L'ESPAGNE
    en Automobile




DU MME AUTEUR:


   =Voyage en Dalmatie, Bosnie-Herzgovine et Montngro.=--Lyon,
   1905. A. Rey et Cie, diteurs.

   =Les Lacs italiens.=--Lyon, 1906. Waltener et Cie, diteurs.

   =Un voyage  Constantinople.=--Lyon, 1907. Waltener et Cie,
   diteurs.




PARIS TYP. PLON NOURRIT ET Cie, 8, RUE GARANCIRE.--12599.


[Illustration: LA FORT DE PALMIERS D'ELCHE]




    PIERRE MARGE

    LE TOUR
    DE L'ESPAGNE
    EN AUTOMOBILE

    ETUDE DE TOURISME

    _Ouvrage illustr de gravures dans le texte et hors texte
    d'aprs des photographies de l'auteur_

    [Illustration]

    PARIS
    LIBRAIRIE PLON
    PLON-NOURRIT et Cie, IMPRIMEURS-DITEURS
    8, RUE GARANCIRE--6e

    1909




Tous droits de reproduction et de traduction rservs pour tous pays.

Published 16 July 1909.

Privilege of copyright in the United States reserved under the Act
approved March 3d 1905 by Plon-Nourrit et Cie.




_A mon ami Adrien Pondeveaux, au compagnon de route, charmant et
dvou, ces lignes sont ddies._

    Pierre MARGE.




LE TOUR DE L'ESPAGNE EN AUTOMOBILE


Thophile Gautier, dans son _Voyage en Espagne_, a dit: Il faut
visiter les pays dans leur saison violente; l'Espagne en t, la
Russie en hiver.

Si tel est l'avis de l'minent crivain, qui fit en effet son voyage
en t, ce n'est certes pas celui de maints officieux qui, apprenant
que je partais pour la vieille Ibrie au mois d'aot, n'ont pas
manqu de me dire:

--Mais vous tes fou d'aller en Espagne en t; sachez que la chaleur
y est torride, insupportable.

--Qu'importe, nous nous vtirons lgrement, ai-je rpondu.

--Vous attraperez des insolations.

--Nous nous coifferons de larges panamas!

--Apprenez que dans ce pays les htels sont d'une salet repoussante,
vous serez dvors par les petites btes.

--Nous emporterons de la poudre insecticide!

--Les chemins y sont affreux, vous casserez votre automobile, vous ne
pourrez achever votre voyage.

--Les mauvaises routes me connaissent, mon auto ne se cassera pas et
duss-je aller doucement, je passerai partout et finirai parfaitement
mon voyage, ai-je encore reparti de l'air le plus tranquille.

C'est incroyable ce qu'avant chaque dpart pour un de mes longs
voyages en automobile j'ai trouv de gens--auxquels je ne demandais
rien du tout--qui se sont chargs de me prdire mille difficults. On
dirait franchement que ceux qui restent aimeraient obliger  rester
ceux qui partent.

Et chaque fois que je mettais ces conseilleurs obligeants au pied du
mur, leur profonde science s'vanouissait subitement. L'un d'eux me
disait:

--Dans le sud de l'Espagne vous ne pourrez pas passer, il n'y a point
de routes et sur les rivires point de ponts.

Moi qui avais dj, sur place mme, pris tous mes renseignements, je
rpondis:

--Ah! bah! vous y tes all?

--Non, mais on m'a dit!......

Malgr les sinistres avis qui m'taient donns sur le sort qui nous
attendait en Espagne, je n'en continuais pas moins  faire tous mes
prparatifs et j'aspirais, avec une impatience fbrile, au moment
de me jeter dans cet ocan de dangers qui m'tait si gracieusement
promis. Je ne me dissimulais pas que c'tait un voyage dur et
difficile que nous allions entreprendre, mais cette difficult
sollicitait nos mes ardentes de touristes; c'tait du vrai sport
que nous allions faire, et puis, quels beaux pays, quelles contres
curieuses nous attendaient!

Les renseignements minutieux que j'avais pris sur les lieux au moyen
des correspondants que je possde dans la Pninsule, les dtails
abondants que j'avais obtenus du _Royal Automobile Club d'Espagne_,
dont je tiens  louer ici la si courtoise obligeance, m'avaient
dmontr qu'en t seulement on peut parcourir la totalit des routes
espagnoles. Enfin je suis de l'avis de Thophile Gautier: on doit
voir le pays au moment o toutes leurs caractristiques se trouvent
runies; la chaleur en est une de l'Espagne, si je ne m'abuse.
L'Espagne sans chaleur n'est plus l'Espagne. Donc je choisis le mois
d'aot  dessein.

Inutile de dire que je fis mes prparatifs avec des prcautions
infinies. Je dcidai de partir sur ma 100 chevaux La Buire afin
d'avoir toujours quelques bons chevaux de rserve dans les endroits
difficiles. J'emportais un arsenal de pices de rechange, un magasin
d'approvisionnements divers, une colline de carbure, une fondrire
de graisse, un lac d'huile. Un garde-manger bien garni tait capable
d'assurer nos estomacs contre tous les risques de jene pendant au
moins vingt repas... on ne sait jamais o l'on sera oblig de faire
tape et je me rappelais certaine nuit passe jadis sans dner au
sommet du Vlbit en Dalmatie! Enfin une vritable bibliothque,
contenant guides, cartes et plans, devait suppler aux indications
qui pouvaient tre absentes sur les routes espagnoles.


    Dimanche, 11 aot 1907.

Une claire fanfare me rveille et le soleil non moins clair me tire
de mon lit.

Nous tions arrivs la veille au soir dans cette cit de Montpellier,
toute gaie et si vibrante...

Les fentres de nos chambres donnent sur le quartier gnral; c'est
une sonnerie de clairons qui m'a rveill. En m'habillant je vois le
gnral Bailloud sortir du quartier pour aller faire une promenade
 cheval: le Midi est calme maintenant et le commandant du corps
d'arme qui avait, hier encore,  rprimer l'meute menaante, peut 
prsent prendre quelque repos.

Bien qu'il ne soit encore que 7 heures du matin, le soleil darde
des rayons dignes d'clairer les tropiques. Il va faire joliment
chaud aujourd'hui; tant mieux, notre entranement n'en sera que plus
complet pour supporter les chaleurs d'Espagne qu'on m'a annonces.
Diable! Mais nous n'y sommes pas encore en Espagne. Et si,  mesure
que nous descendrons dans le Sud, le thermomtre monte d'une manire
tant soit peu proportionnelle, nous serons trs certainement rtis 
point avant d'arriver  Tarifa.

A 8 heures trois quarts nous quittons Montpellier par une excellente
route. Il y a quelques annes j'tais venu par ici et je me souviens
d'une dplorable voirie; il y a donc grand progrs, tant mieux!

La mer bientt apparat au loin sur la gauche, son bleu fonc tranche
vigoureusement sur l'azur lgrement embrum du ciel dj surchauff.
La route est borde de grands arbres, platanes et ormes dont
l'ombrage nous sert  propos et sous lesquels rgne une opportune
fracheur. Mes compagnons de bord me flicitent d'avoir fait planter
l ces bienheureux vgtaux. Ils me demandent si j'ai fait planter
aussi des arbres au bord des routes d'Espagne!...

_Pzenas_ est traverse sans arrt; cette cit ne se signale gure 
l'attention du public que parce qu'elle a l'honneur d'tre la patrie
de tous les commis voyageurs en vins.

La campagne est peu accidente,  peine quelques ondulations et ce
ne sont que vignobles  droite,  gauche, en avant, en arrire. La
plante de No rgne en souveraine absolue ici; tant que l'oeil peut
voir, il ne distingue que les flots verts d'une mer de vignes.

_Bziers_ est une ville anime, gaie et toute blanche qui, vivant de
la vigne, surgit tout  coup au milieu des pampres. Du ct sud la
ville s'tage sur une colline couronne par son antique cathdrale,
l'effet est trs pittoresque.

Un peu aprs Bziers on traverse le canal du Midi, qui depuis des
annes ronge son ambition de faire communiquer un ocan avec une mer
et qui, en attendant de porter des cuirasss, porte des quantits de
barques charges de tonneaux.

_Narbonne_:  midi, l'auto s'arrte devant l'htel de la Dorade,
o nous allons djeuner. Narbonne! Marcellin Albert, le docteur
Ferroul, que faites-vous maintenant? Il y a un mois seulement que
se droulait ici la sanglante pope de la Vigne en rvolte. A
voir cette cit si calme, cette ville  l'air mort, ces habitants
tranquilles, on ne dirait pas qu'hier le sang coulait dans les rues
et qu'un formidable soulvement des vignerons faillit renverser le
gouvernement de la Rpublique!

La tte pleine de ces souvenirs, nous nous mmes  table. Je ne sais
si ces ides tragiques nous coupaient l'apptit ou si rellement
la cuisine de l'htel de la Dorade tait dtestable, mais trs
vridiquement nous fmes un bien pitre repas.

Aprs djeuner, nous constatons avec terreur que le soleil chauffe
de plus en plus; ce ne sont plus des rayons, mais bien des jets
de plomb fondu que cet astre cruel verse sans discontinuer sur
nos malheureuses ttes. En route cependant, et cherchons dans le
mouvement de l'auto l'air qui manque totalement ici!

On passe non loin de _la Nouvelle_, le port de Narbonne. On sait que
Narbonne, au temps des Romains, capitale de la Gaule narbonnaise,
tait aussi l'un des principaux ports de la Mditerrane; au
quatorzime sicle, son port s'tant ensabl, la ville perdit
sa qualit maritime. Depuis, elle a cherch, par la cration de
ce nouveau port,  ressaisir quelques bribes de sa prosperit
d'autrefois, mais hlas! sans y parvenir.

A gauche la mer, les tangs.

Au loin une vapeur lgre, une imprcise ligne bleutre qui se
dessine et se fixe peu  peu  mesure qu'on avance: ce sont les
_Pyrnes_.

La terre est rouge, les maisons sont rouges, les chvres, d'une
espce particulire, sont rouges, les chiens, les chats, rouges. Tout
est rouge ici, sauf la route qui est diablement blanche!

_Perpignan_, que nous effleurons seulement, nous apparat assez
insignifiante. La vieille ville, situe au bord de la _Tt_, a
cependant un certain air pittoresque. Elle est entoure de grands
ombrages sous lesquels les indignes viennent narguer l'irritant
soleil de leur pays.

Puis une route troite et dtestablement entretenue nous rapproche
de plus en plus des Pyrnes; les vastes plaines de ce matin ont
fait place aux collines et aux ondulations qui font pressentir les
hautes montagnes dans lesquelles nous allons entrer tout  l'heure.
La monotonie est maintenant remplace par l'intrt qu'on rencontre
toujours dans les pays montagneux.

A partir de _Prades_, on sent qu'il y a quelque chose de chang dans
les moeurs et dans les gens; les habits, les types, ne sont plus
ceux que nous avons l'habitude de voir, on dirait que nous voyons
un nouveau peuple; c'est l'Espagne qui se rapproche et ces types
inconnus doivent avoir quelque chose d'espagnol!

_Villefranche-de-Conflent_ est un vrai spcimen de petite ville
du moyen ge avec ses triples murailles trs bien conserves, ses
troites maisons, ses tours, son chteau; assise au fond d'une gorge
trangle, o coule la Tt, elle forme un spectacle extrmement
curieux.

A partir d'ici nous sommes en pleines montagnes, au milieu des
Pyrnes. La valle va se resserrant  mesure que s'lve la route
aux flancs des monts; parfois on a des chappes sur les hauts
sommets des Pyrnes; c'est ainsi que subitement on voit apparatre
et disparatre le _Canigou_ majestueux. La grande chaleur de tantt
a disparu et maintenant la brise frache des sommets nous caresse
dlicieusement.

_Montlouis_, qui fut capitale de l'ancienne _Cerdagne franaise_,
est une insignifiante petite ville malgr la haute situation qu'elle
prtend occuper parce qu'elle est  1 610 mtres d'altitude! Elle est
domine par sa forteresse, sans grande valeur stratgique.

On passe ensuite dans un endroit qui s'appelle le _col de la Perche_
(1 577 mtres) on ne sait trop pourquoi car il ne ressemble en rien
 un col. Mais on est ici sur les hauts plateaux, la vue peut
maintenant s'tendre au loin et l'on aperoit admirablement la chane
des Pyrnes.

_Bourg-Madame_[1] est le dernier village franais. C'est ici que sont
les douanes, franaise en de du pont sur _la Raour_, espagnole
aprs le pont. Nous comptions coucher  Puycerda; impossible, la
douane espagnole est dj ferme. Nous nous rpandons dans l'unique
htel de Bourg-Madame, l'_htel Salvat_, qui est d'une simplicit
que je qualifierai de patriarcale, parce que ce qui y fut mis 
notre disposition, chambres et nourriture, tait dans un tat
de perfectionnement qu'on ne pourrait retrouver qu'en remontant
jusqu'aux anciens peuples pasteurs.

  [1] MONTPELLIER--BOURG-MADAME: 263 kilomtres.--J'indique les
  distances kilomtriques tape par tape. Les chiffres que je
  publie sont rigoureusement exacts: ils ont t contrls jour par
  jour au moyen d'un compteur kilomtrique vrifi lui-mme trs
  souvent. Les distances sont comptes du centre de la ville de
  dpart au centre de la ville d'arrive pour plus d'exactitude.
  En Espagne ce contrle prsentera un trs rel intrt, car les
  cartes de ce pays sont souvent errones.


    Lundi, 12 aot.

De l'autre ct de la frontire, tout prs, _Puycerda_ dresse sa
silhouette escarpe d'ancienne ville fortifie. C'est la capitale de
la _Cerdagne espagnole_.

Les formalits douanires pour l'entre provisoire des automobiles en
Espagne sont ce que je connais de plus long, de plus compliqu et de
plus exasprant. D'abord le bureau du receveur n'ouvre qu' partir
de 9 heures le matin ( l'heure espagnole, en retard d'environ vingt
minutes sur l'heure franaise) et s'empresse de se fermer  midi;
il est vrai qu'en revanche, le soir, il rouvre  3 heures et reste
gnreusement ouvert jusqu' 5 heures et demie. Vous voyez combien
le pauvre touriste doit faire un calcul de justesse pour viser et
traverser la frontire juste pendant les courts instants durant
lesquels elle se trouve ouverte.

Ignorant ces dtails, nous avions, par suite d'un effort tout  fait
inaccoutum, quitt nos lits depuis 6 heures du matin, car nous
aurions voulu arriver pour djeuner  Barcelone; ce fut donc sans
peine et avec une ponctualit digne du meilleur chronomtre, qu' 9
heures prcises nous arrtmes l'auto devant le bureau du receveur;
mais nous ignorions encore autre chose, c'est que, si l'heure
espagnole retarde sur l'heure franaise, les fonctionnaires espagnols
retardent d'au moins autant sur l'heure espagnole. Oh! nous n'tions
pas au bout de nos surprises et notre ducation de voyageurs en
Espagne avait encore grandement  apprendre pour tre parfaite. A 9
heures et demie, le receveur arriva d'un pas mesur et digne, comme
il sied  la fiert espagnole: il daigna ouvrir immdiatement son
guichet.

Les formalits commencrent, elles durrent une heure!

Savez-vous combien j'ai d consigner entre les mains de ces douaniers
voraces? _Deux mille trente francs et soixante et dix centimes_; la
voiture fut taxe pour dix-sept cent cinquante francs et le surplus
servit de caution pour les pneus de rechange  raison de trois francs
soixante-quinze centimes le kilogramme. Tout habitu que je suis aux
normits des douanes de tous les pays, j'avoue que je fus alors
quelque peu estomaqu devant un pareil chiffre.

Il fallut bien payer, et  10 heures et demie, nous quittions
Puycerda, libres de porter nos humanits o bon nous semblerait dans
ce curieux pays d'Espagne, dont nous avions franchi, enfin, toutes
les barrires.

Eh bien! pas du tout, d'autres barrires devaient s'lever devant
nous;  peine avions-nous commenc  monter sur la croupe des
Pyrnes, que soudain un criteau portant ce simple mot _Obstaculo_
et quelques mtres aprs une chane tendue en travers de la route
nous obligent  stopper encore; moyennant six pesetas remises  un
gardien hargneux qui nous remit gnreusement un reu et qui nous
expliqua que cette somme tait destine  l'entretien de la route,
nous emes la joie de voir s'abaisser l'_obstaculo_.

La route, de cration rcente, monte en nombreux virages et pendant
plus de 20 kilomtres, jusqu'au _col de Tosas_ (1 800 mtres),
d'o l'on a une ravissante vue sur cette partie des Pyrnes. Sur
le versant qui regarde la France, les grands bois de sapins, les
prairies, les ruisseaux donnent au paysage une douceur infinie;
du ct espagnol, l'aspect est triste et sauvage, les flancs des
montagnes sont abrupts et dnuds, d'normes blocs de rochers
dtachs des crtes encombrent les lits des torrents  peu prs  sec.

Le col pass, on est dfinitivement en Espagne, on descend en longs
lacets vers la _Catalogne_. La route est assez bonne, son seul dfaut
est d'tre trs poussireuse.

_Ribas_, o nous arrivons  midi pour djeuner. La _Posada Rotlat_
est une petite auberge trs propre, mais la chre y est espagnole,
c'est--dire maigre et peu soigne; on nous y servit un vin noir,
pais  couper au couteau et actique, qui et t mieux  sa place
dans la salade; il est vrai que dans celle-ci il y avait du vinaigre
qui et fort bien pu passer pour du vin! On nous apporta aussi un
certain saucisson noir et dur, fait avec je ne sais quelles choses
innommables, sur lequel s'moussrent mes dents et mon apptit. Mais
les fruits, surtout les raisins d'Espagne, oh! combien excellents!

Aprs cette ville, la route devient mauvaise, cahoteuse et trs
poussireuse; le chemin de fer n'arrive encore que jusqu' Ripoll
et de Ribas  Ripoll, l'important charroi de cette rgion minire
et agricole se fait par la route qu'il dfonce dplorablement. J'ai
eu toutes les peines du monde pour dpasser une antique diligence
attele de sept mules dont la vive allure soulevait plus de poussire
qu'en France dix autos.

Voici maintenant _Ripoll_, point terminus actuel d'un chemin de
fer venant de Barcelone; aussi aprs, la route redevient bonne. Le
paysage, toujours trs grandiose, va s'abaissant progressivement.

Jusqu'ici mules, mulets, chevaux et bourricots sont d'une humeur
charmante: pas ombrageux du tout, ils regardent sans crainte passer
l'auto; est-ce que cela durera?

Curieux contraste: hier soir, en France, les maisons et les gens
sentaient l'Espagne; aujourd'hui, en Espagne, tout a l'air franais;
il est vrai que nous sommes en Catalogne et que les Catalans sont
pour le moins autant franais qu'espagnols.

_Vich_ nous apparat au commencement de la grande plaine qui prcde
la mer; c'est une petite ville d'une dizaine de mille habitants,
sans grand intrt en dehors d'un beau clotre gothique et d'une
bibliothque capitulaire riche en nombreux manuscrits.

Une route passablement cahoteuse court  travers la plaine sans souci
des rivires qui n'ont pas de ponts. Nous dmes ainsi passer quatre
gus; il est vrai que ces rivires n'avaient point d'eau non plus.
La route cesse totalement au bord des gus et l'on se fraye comme on
peut un passage au milieu du sable et des cailloux.

Pendant les 7  8 derniers kilomtres avant Barcelone, la route n'est
plus une route, c'est une pole  marrons; les trous et les ornires,
les bosses et les cailloux occupent la totalit du sol sur lequel
on ne trouverait pas la plus petite partie plate; malgr l'allure
extrmement rduite  laquelle nous marchons, la voiture saute et
cahote et mes passagers de l'arrire dansent une sarabande chevele.
Avec cela une poussire intense que nous soulevons en nuages
compacts semble vouloir complter l'apothose de notre entre dans la
capitale de la Catalogne.

Aprs avoir travers des faubourgs sales, fourmillants de marmaille,
nous entrons dans une ville qui a extrmement grand air. Une suite de
larges places et de beaux boulevards bords de riches maisons nous
amnent  la _Plaza Catalua_ o se trouve l'htel que nous avons
choisi. Il tait exactement 6 heures du soir lorsque nous descendmes
de voiture et que nos talons frapprent pour la premire fois les
pavs de _Barcelone_[2].

  [2] BOURG-MADAME--BARCELONE: 168 kilomtres.--_Route_: assez
  bonne dans les Pyrnes jusqu' Ribas. Trs mauvaise de Ribas
   Ripoll. Excellente de Ripoll  Vich. Mdiocre aprs Vich et
  horrible pendant les 8 derniers kilomtres avant Barcelone.

L'_Hotel Gran Continental_ o nous descendmes est dans une des
meilleures situations, au centre de la ville, sur la grande et belle
place de Catalogne et  l'angle de la _Rambla_; cet htel est luxueux
et cher, mais d'une propret douteuse.

Aprs une complte toilette et des ablutions rptes pour nous
dbarrasser de la poussire et nous rafrachir, nous allmes faire
un copieux dner  _la Maison Dore_, tablissement trs chic de
la plaza Catalua, o l'on mange d'excellente cuisine franaise,
puis nous voil prenant possession de Barcelone par une premire
reconnaissance pdestre autant que digestive.

Barcelone, c'est Marseille, c'est Gnes, mais en plus beau, plus
vaste, plus grandiose. Cette ville a normment grand air, ses rues
sont belles, ses magasins sont luxueux, ses places immenses et
abondamment plantes de palmiers et de gros platanes, elles sont
animes et gaies. Je suis enthousiasm par Barcelone! Les tramways,
trs nombreux, sont lgants et commodes, ils filent rapidement et
sont toujours pleins. Les voitures de place sont propres et trs bien
atteles. Enfin il y a dj une ligne d'autobus, qui grimpent les
boulevards comme des mtores.

Mais ici nulle couleur locale: Barcelone est une ville absolument
moderne qui ne change pas l'habitu de Paris ou de Lyon. N'taient la
langue espagnole et surtout le catalan qui rsonnent  nos oreilles
inhabitues, nous nous croirions encore en France, tellement est
franaise l'allure gnrale de cette belle ville et de ses habitants.


    Mardi, 13 aot.

Barcelone est entirement traverse par une succession rectiligne
de beaux boulevards qui s'appellent tous _Rambla_, de leur nom de
famille, mais dont le prnom change presque tous les 100 mtres. La
Rambla prend sur les quais du port, devant le monument de Christophe,
traverse toute la vieille ville, passe sur la plaza Catalua et va
se perdre dans la banlieue. La Rambla, comme son nom l'indique,
parat-il, en espagnol, serait l'ancien lit d'un torrent dessch
qu'on aurait combl et dont on aurait fait la jolie artre actuelle.
C'est l que se concentre le principal de l'animation de la grande
ville, c'est de l que partent les rues aux beaux magasins, c'est
sous ses grands arbres qu'une foule toujours renouvele va se
prserver des ardeurs du soleil catalan, c'est sur la Rambla que
journellement se tient cet interminable march aux fleurs dans lequel
les promeneurs circulent au milieu des parfums.

Des boulevards, larges et bien tracs, entourent toute l'ancienne
ville; ils ont aussi un nom gnrique et un nom propre; leur nom
gnrique est _Ronda_, terme qui rappelle celui des Ring de Vienne et
qui, en effet, sert  dsigner un mme objet. Les Rondas de Barcelone
sont, comme les Ring de Vienne, les anciens fosss d'enceinte
combls et transforms en boulevards lorsque la ville, en plein
dveloppement, se trouva trop  l'troit dans ses anciennes limites.

La _Cathdrale_ est un bel difice gothique; malheureusement tous
les sicles contriburent  sa construction, en sorte que l'difice
est un mlange un peu trop disparate de genres et de styles. L'effet
produit n'en est pas moins grandiose et impressionnant; en rsum,
la cathdrale de Barcelone est un des beaux monuments catholiques de
l'Espagne, pays o les catholiques ont construit beaucoup, souvent
trs grand, mais rarement beau. Elle est accompagne d'un clotre du
plus pur gothique de toute beaut.

Nous avons fait une agrable promenade dans les _Parque y Jardines de
la Ciudadela_, vastes jardins publics trs ombrags qui renferment
une intressante collection d'animaux sauvages; et nous sommes
revenus en passant le long des quais du port. Le _Port_ de Barcelone
est vaste et commode, sa superficie est suprieure  celle du port de
Marseille et presque gale  celle de Gnes; il y rgne toujours une
trs intense animation produite par la foule de navires qui viennent
y apporter leur tonnage.

A 4 heures du soir l'auto tait amene devant l'htel et nous
quittions Barcelone. La route, ds la sortie de la ville, est
fabuleuse, invraisemblable, jamais je n'avais rien vu de pareil:
c'est une succession ininterrompue de trous noys par la poussire
dans lesquels l'auto plonge en aveugle, saute et s'agite comme un
navire balanc par les lames furieuses au milieu de la tempte. A
moins de vouloir rompre le chssis, on est oblig d'avancer  une
allure que ne dsavouerait aucune tortue; de la premire vitesse
ralentie au maximum, et malgr cela des dbrayages et des coups de
freins  chaque pas. Enfin nous avanons tellement doucement que de
temps en temps j'prouve l'horrible mortification de me voir dpasser
par des attelages de mules: pour une 100 chevaux, c'est vraiment
dplorable! Est-ce que les conseilleurs obligeants auraient eu, pour
une fois, raison? J'enrage! Enfin, nous verrons bien.

L'pouvantable chemin dure ainsi pendant environ 20 kilomtres,
jusqu'au del de _Molins de Rey_, et je constaste qu'il nous fallu
2 heures pour faire ce trajet, soit une moyenne de 10 kilomtres 
l'heure.

Puis, subitement, la route se fait bonne, excellente mme par
endroits et restera telle jusqu' Tarragone.

On est assez loign de la mer qu'on ne voit que par aperus
lointains. Voici quelques montagnes, une _sierra_ couverte de
vastes forts de pins maritimes; la route monte dans la sierra,
l'on tournoie dans les airs sur de larges virages, la route grimpe
dru mais les innombrables chevaux de notre attelage ne font qu'en
rire, car, librs dsormais sur un sol excellent, ils courent pour
rattraper le temps perdu. La vue s'tend trs jolie du haut de ces
montagnes qu'on ne tarde pas  redescendre.

C'est maintenant _Villafranca del Panades_, au bas de la sierra,
ville sale dont le nom indique sans nul doute qu'elle est dans la
panade; qu'on me pardonne ce mot quelque peu risqu, mais je n'ai
pu le retenir, il peint trop bien l'aspect dlabr de cette triste
ville. Et cependant ce pays est riche et cultiv.

Dans la plaine, dsormais, la route file au milieu de vignobles 
perte de vue; puis en rase campagne, on passe sous un superbe arc
romain qui annonce la proximit de l'antique Tarragone. Un peu plus
loin, tout au bord de la route nous nous arrtons pour admirer le
tombeau des Scipions, vaste tombeau romain, trs bien conserv, qui
servirait de spulture aux deux frres Scipion tombs  Anitorgis.
C'est une imposante construction d'une dizaine de mtres de hauteur
et sur la faade de laquelle il reste une sculpture fort nette encore
reprsentant deux captifs.

Quelques kilomtres encore et nous faisons notre entre dans
_Tarragone_[3]. Sur un beau boulevard ombrag de grands arbres, la
faade accueillante et sympathique de la _Fonda de Paris_ runit tous
nos suffrages: nous descendons ici et nous avons bien fait, car nous
avons trouv un htel propre et bien tenu.

  [3] BARCELONE--TARRAGONE: 97 kilomtres.--_Route_: pouvantable
  de Barcelone  Molins de Rey. Bonne ensuite jusqu' Tarragone.


    Mercredi, 14 aot.

Levs de grand matin, nous commenons immdiatement la visite de
la ville. A travers un ddale de petites rues troites et o le
soleil ne doit jamais descendre, nous gagnons la _Cathdrale_. La
cathdrale de Tarragone et son superbe clotre sont parmi les plus
beaux types de style roman que j'aie jamais vus; je ne saurais
trop conseiller aux touristes qui viendront  Tarragone d'aller y
faire au moins une courte visite. L'glise est sombre et austre,
on se sent rellement l dans le lieu des prires et des prires
espagnoles, c'est--dire les plus ferventes de toutes; comme dans
toutes les glises d'Espagne, l pas de chaises ni de prie-Dieu,
on s'agenouille sur les froides dalles; les femmes s'y tendent
les bras en croix et baisent dvotieusement le sol. A ct, le
clotre est une espce d'antichambre, un promenoir riant et clair
et tournant autour d'un _patio_ rempli de verdure, dans lequel on
vient se reposer des prires et de la contrainte du lieu saint.
Le clotre de Tarragone est beau entre tous, ses fines arcades 
nervures sont comme ariennes et semblent suspendues au plafond
plutt que le supporter; de riches fresques ornent ses murs et l'une
d'elles est particulirement curieuse: c'est la _Procesion de las
ratas_, la procession des rats, qui reprsente une dvote troupe de
rats procdant gravement  l'enterrement de quelques chats, exemple
charitable bien digne d'tres plus civiliss; mais voil que la mort
des chats n'tait qu'une ruse de guerre et que soudain les cadavres
ressuscitent et dvorent leurs trop complaisants fossoyeurs.

Aprs la cathdrale nous allons voir les _Murailles cyclopennes_.
L'antique _Tarraco_ tait une ville ibrienne dj florissante aux
temps des conqutes carthaginoise et romaine; ses primitifs habitants
l'avaient entoure d'une formidable ceinture de murailles qui existe
encore aujourd'hui sur prs de 3 kilomtres de long. Les Romains, les
Wisigoths, puis les Arabes exhaussrent et consolidrent ensuite ces
murailles, de sorte qu'aujourd'hui leur base seule est ibrienne,
ainsi qu'on le constate aisment en voyant les normes blocs de roc
assembls sans ciment qui constituent le pied des murs.

Tarragone est sur une hauteur dominant la mer, mais ses maisons
descendent jusqu'au port, qui est grand et bien abrit. Des quais,
en se retournant, on a une trs jolie vue de la ville btie en
amphithtre.

Notre htel est situ  ct d'une caserne et cette concidence m'a
permis de constater que les soldats espagnols n'taient nullement
ennemis du confortable; devant le corps de garde il y a toute
une collection de chaises, de fauteuils, de rocking-chairs dans
lesquels officiers, sous-officiers et soldats se prlassent d'un air
absolument satisfait.

A 9 heures du matin nous quittions le nouvel asile des Pres
chartreux expulss de France, et soit dit en passant, il nous a t
impossible de dcouvrir exactement le lieu de la retraite o ils
fabriquent maintenant la Tarragone; c'est, parat-il, dans un
btiment trs quelconque, vers le port.

La route est bonne et nous filons  50  l'heure. La campagne alterne
en riches cultures, vignes et oliviers et en landes dsertes o ne
croissent que genivre, bruyres, alos et palmiers nains. A mesure
qu'on avance, la flore se fait plus mridionale; les champs sont
bords d'arbousiers aux grandes gousses, de cactus et d'alos.

_Hospitalet_ est un petit village group auprs d'une grande btisse
 quatre tours, qui fut jadis un refuge pour les plerins et dont la
masse noire se dcoupe nettement au bord de la mer sur le bleu des
flots.

La route maintenant se fait accidente: elle monte et redescend
continuellement la croupe des montagnes qui viennent mourir  la mer;
elle est bonne, mais coupe de dangereux caniveaux trs saillants
et sur lesquels se racle parfois le ventre de l'auto; il faut aller
lentement et prudemment. Mais le paysage est grandiose; le chemin
tournoie sans cesse au milieu des montagnes arides animes seulement
de rares bergers au milieu de leurs troupeaux, le regard s'tend
parfois sur la mer sans limites et sur la droite se dcoupent de
hautes montagnes dont les cimes lgrement embrumes sont un signe
de la chaleur qui s'appesantit sur nos ttes. C'est trs curieux,
il fait chaud, trs chaud, mais nous ne souffrons nullement de
la chaleur: abrits sous le tendelet de la voiture, constamment
rafrachis par la brise de la mer, nous bravons sans peine et soleil
et chaleur.

Nous pntrons dans le large delta de l'_Ebre_, contre fertile et
admirablement irrigue par le fleuve, dont les eaux sont constamment
puises et dverses dans les champs par des roues lvatoires. Ces
roues lvatoires sont un reste de la civilisation mauresque: les
Arabes taient d'habiles agronomes et pendant leur occupation toute
l'Espagne tait arrive  un degr de fertilit inconnu aujourd'hui.
Leurs roues lvatoires sont simples autant qu'ingnieuses;
imaginez-vous une grande roue munie de palettes comme une roue de
moulin, dont le bas trempe dans le lit du fleuve ou d'un canal
amenant l'eau du fleuve; en outre de ses palettes la roue porte sur
tout son pourtour des godets ou simplement des pots de terre destins
 contenir l'eau  lever. Le courant du fleuve fait tourner la roue
au moyen de ses palettes et celle-ci en mme temps lve ses pleins
godets d'eau qu'elle dverse en haut dans les conduites destines
 l'irrigation des champs dont le niveau est au-dessus de celui du
fleuve.

C'est au milieu de cette riche campagne que nous trouvons la ville
de _Tortosa_. Il est 11 heures et nous nous arrtons  la _Fonda de
Europa_ pour djeuner. L'extrieur de cette auberge n'est nullement
engageant, aussi sommes-nous agrablement surpris en pntrant
dans la salle  manger qui est propre, o il rgne une dlicieuse
fracheur et o nous mangeons de trs bonnes choses. On nous avait
prdit des htels sales et une cuisine repoussante... ma foi
jusqu'ici l'impression est plutt favorable.

Nous avons fait en djeunant de consciencieuses tudes sur les vins
d'Espagne; pour ma part je les trouve trs bons, mais un peu trop
riches et ma prfrence reste encore acquise aux vins de France. J'ai
remarqu ici une curieuse faon de boire le vin assez employe dans
ce pays; on sert sur la table des carafes de vin de forme trange:
un ventre trs arrondi surmont de deux longs goulots, un large
qui sert  remplir la carafe et un autre qui se termine en pointe
effile et par lequel les Espagnols se versent directement le vin
dans le gosier, manire peu gracieuse de boire, mais qui a l'avantage
de supprimer le verre; il faut pour boire ainsi se livrer  une
gymnastique particulire qui doit demander un certain apprentissage;
je n'ai pas essay de me servir de cet instrument, de peur de me
verser le vin partout ailleurs que dans la bouche.

Nous nous sommes munis  Tortosa d'_alcarazas_ que nous emporterons
dans la voiture pour avoir constamment de l'eau frache  notre
disposition; ce sont des poteries en terre poreuse qui ont la facult
de rafrachir l'eau dont on les remplit par un phnomne d'osmose et
d'auto-vaporation. Ces alcarazas sont partout employes en Espagne,
les paysans en emportent aux champs, les tables des cafs en sont
garnies, on en trouve dans les chambres des htels, on ne conoit pas
d'autre manire de contenir l'eau potable et il est certain que leur
action est trs efficace et que ces rcipients fournissent toujours,
mme en plein soleil, une eau parfaitement frache.

Aprs une courte sieste, nous repartons  3 heures. Pour gagner
la campagne il faut tourner et retourner dans les petites rues
tortueuses de Tortosa, et pour arriver  trouver notre chemin
nous avons d nous faire escorter par un indigne sans les sages
conseils duquel je crois bien que nous ne serions jamais sortis de
ce labyrinthe et que nous y tournerions jusqu' la consommation des
sicles.

En quittant la ville on traverse l'Ebre sur un large pont. La route
continue  tre bonne mais  chaque instant on rencontre des torrents
et mme de larges rivires qu'il faut passer  gu; il est vrai que
tous sont  peu prs  sec. Tant par ces gus que par l'tat gnral
de la route, je suis convaincu que mon voyage, qui n'est qu'un jeu
en cette saison, se trouverait  peu prs impraticable  toute autre
poque.

Voici un village grouillant de population, c'est _Uldecona_. Nous
rencontrons maintenant de la couleur locale tant que nous avions pu
en souhaiter; les types se sont profondment modifis et portent
dsormais nettement marque l'empreinte sarrazine, les vtements sont
tout autres, les maisons ont une architecture jusqu'alors inconnue;
nous voil dans un pays rellement nouveau pour nous, nous ouvrons de
grands yeux, avides de ne rien perdre de tout ce qu'ils voient. Nous
approchons, en effet, de l'ancien royaume arabe de Valence et une
borne nous indique bientt que nous venons de quitter la province de
Tarragone pour entrer dans celle de Castellon.

_Vinaroz_, est un joli petit port, bien pos au bord de l'eau, aux
maisons blanches, aux toits en terrasses: l'air tout  fait oriental.

_Benicarlo_: une trs vieille ville reste ce qu'elle tait il y a
plus de mille ans, c'est--dire arabe. Maisons basses et blanches
 terrasses, murs bien crpis derrire lesquels lvent la tte
quelques gracieux palmiers; toute la population, basane, noire, est
sur les portes; la marmaille est fourmilire, elle saute, piaille
et s'accroche  toutes les saillies de l'auto pour mieux nous faire
cortge. Je suis sr qu' un moment donn nous avons ainsi transport
dans le village quinze  vingt passagers supplmentaires; nous ne
pmes nous en dbarrasser qu'en les cinglant  coups de lanires 
tour de bras. Avec cela la population nous est trs sympathique,
les visages sourient  notre passage, la curiosit intense que nous
veillons nous montre que par ici il doit passer bien peu de voitures
automobiles. Le costume pittoresque des Valenciens se porte encore:
_sombrero_  larges bords, foulard sous le chapeau, chemise noire,
caleons de toile large et flottant ou pantalon noir se terminant au
genou par des flots d'toffe.

En sortant de la ville nous rencontrons une file de voitures qui
rentrent avant la nuit, elles sont toutes atteles de mules; c'est
un affolement gnral  l'apparition de l'auto: la file entire fait
demi-tour comme  l'entente d'un commandement admirablement excut,
puis tout se sauve au triple galop avant que nous ayons eu le temps
de revenir de notre stupeur. Cet affolement des animaux joint  la
curiosit des hommes nous confirme dans notre ide que la circulation
automobile doit tre encore bien peu importante dans cette rgion.

La vgtation change  mesure que nous avanons; elle se signale
maintenant par deux individus nouveaux: le palmier et l'oranger que
nos yeux de septentrionaux sont surpris de voir pousser en pleine
terre au bord de la route comme de vulgaires pommiers.

Le crpuscule se fait court  mesure que nous descendons dans le sud.
La nuit nous surprend tout  coup, une trentaine de kilomtres avant
Castellon; comme nous ne savons pas quel htel nous attend l-bas et
qu'il fait une nuit admirable, nous dcidons de camper en plein air
comme une troupe de bohmiens. Le garde-manger de la voiture nous
fournit le menu d'un excellent repas: thon  l'huile, sardines aux
tomates, truites de Norvge, perdreau truff; un excellent vin que
nous avons achet  Tortosa, l'eau glace des alcarazas et, s'il vous
plat, du champagne forment la partie liquide d'un repas que n'et
pas dsavou Lucullus, mon excellent collgue. Malheureusement le
dessert manquait et j'enrageais d'avoir commis un aussi impardonnable
oubli, lorsque nous nous souvnmes que notre campement tait
tabli au milieu des vignes: quelques minutes aprs de savoureux
raisins compltaient notre table, d'autant plus savoureux qu'ils
furent marauds. Les coffres de la voiture fournirent encore
tout un assortiment de couvertures, de plaids, de manteaux, de
plerines, qui furent rapidement transforms en matelas, draps,
oreillers et couvertures et sous le ciel toil nous nous endormmes
tranquillement, non loin du petit village d'_Oropesa_[4].

  [4] TARRAGONE--OROPESA: 188 kilomtres.--_Route_: assez bonne,
  mais souvent poussireuse. Caniveaux dangereux et plusieurs gus
  entre Tarragone et Tortosa.


    Jeudi, 15 aot.

Un superbe lever du soleil sur la mer, toute proche, nous tire de nos
lits de plume o nous avions dormi sans la plus petite interruption.

Nous partons  7 heures du matin, aprs un dlicieux djeuner dont
les vignes d'alentour firent encore les frais. On a bien raison de
dire que dans le crime il n'y a que le premier pas qui cote: hier
nous hsitmes avant de commettre notre premier vol... aujourd'hui
cela nous parut tout naturel; du reste, vous voyez, j'avoue cela
maintenant avec le cynisme d'un criminel endurci. Il ne nous manquait
plus que cela pour tre de vrais bohmiens: nous voil complets 
prsent!

La route est bonne, le temps est exquis, nous filons joyeusement au
milieu de vignobles immenses qui s'maillent maintenant de rouge,
de bleu, de blanc; ce sont des vendangeurs et des vendangeuses qui
cueillent le raisin; ma conscience bourrele me suggre que notre vol
est connu et que tous ces gens-l se dpchent d'enlever leurs fruits
pendant qu'il en reste encore.

Un crochet de la route dans les rochers et la mer maintenant vient
dferler  nos pieds. Au paysage calme de la riche campagne a succd
tout  coup un petit coin de rocs et de vagues extrmement sauvage,
puis c'est  nouveau les cultures riantes qui reprennent sans
interruption.

Dans une jolie baie, au bord d'une plage de sable fin, voil
_Benicassim_, qui s'tale coquettement comme une baigneuse
nonchalamment couche au soleil aprs le bain. Benicassim, quel nom
bien arabe! La ville ne dment pas son nom, car ses petites maisons
carres, resplendissantes de blancheur, qui sont groupes autour de
son dme aux _azulejos_ brillants, lui donnent un aspect absolument
mauresque.

Dcidment la curiosit des populations augmente dans des proportions
gigantesques; l'auto est signal du plus loin que puissent apercevoir
les habitants du pays et aussitt tous les indignes accourent faire
la haie sur notre passage.

A _Castellon de la Plana_ notre arrive bouleversa littralement la
ville; nous crmes un instant qu'il y avait une meute et nous emes
toutes les peines du monde  nous persuader que tout ce monde, toute
cette agitation, tout ce bruit taient le rsultat de notre prsence.
Un caf ouvert malgr l'heure encore matinale, nous permit de nous
arrter dans cette ville pour nous rafrachir un peu et surtout pour
tudier toute cette curieuse population. Un cercle compact se forma
aussitt autour de la voiture, on faillit prendre d'assaut le caf o
nous nous tions rfugis; non, quand j'y repense je crois toujours
avoir devant les yeux un tableau de guerre civile. Et cependant toute
pense belliqueuse tait bien loin de ces gens-l, car j'ai rarement
vu des populations qui nous fussent aussi sympathiques que celles de
toute la cte mditerranenne de l'Espagne; ces Espagnols sont polis
 l'extrme mais sans tre obsquieux, ils sont fiers mais affables,
c'est un peuple agrable mais combien ngligent des choses de la vie:
figs dans leur contemplation ternelle, arabes ils sont rests.

Que d'enfants! que d'enfants! il ne faut pas venir me raconter que
l'Espagne se dpeuple; non, la chose n'est pas possible avec une
aussi prodigieuse quantit de moutards.

En sortant de Castellon nous constatons avec peine que la route est
devenue subitement excrable; les trous, les abominables trous de
Barcelone ont rapparu et la poussire couvre le chemin d'une couche
digne des mauvaises routes d'Italie. Allons! reprenons la premire
vitesse et les perptuels dbrayages! Avec un peu de philosophie
et beaucoup de patience, nous finirons bien par arriver  Valence!
Tout de mme les cantonniers sont rellement trop ngligents dans ce
satan pays; je voudrais bien en tenir un en ce moment; ce que je
le flanquerais avec plaisir le nez le premier dans sa poussire. Et
a n'est pas assez de la mauvaise route, voil, que le soleil s'en
mle et qu'il nous arrose de rayons  fondre l'acier, peu  peu nous
cuisons, d'imposantes cascades coulent de nos fronts, de nos nez sur
les tapis de la voiture cependant que nos gosiers altrs remplacent
incessamment cette eau par des appels dsesprs aux alcarazas.

Pour nous distraire de notre martyre, nous examinons avec intrt
la campagne que nous parcourons; des orangers  perte de vue; nous
sommes au milieu du pays des oranges, des belles Valence qu'en
hiver les marchands ambulants clament dans nos rues de France. Le
pays des oranges d'Espagne commence  Benicarlo, o nous passmes
hier, et finit  _Dnia_, au sud de Valence; ce jardin des orangers
s'appelle _la Plana_ au nord, _la Ribera_ au milieu et _la Marina_
au midi. Les oranges de la Plana sont les moins bonnes, elles ont
un got acide qui nuit  leur qualit; il s'en exporte cependant de
grandes quantits, sur Marseille principalement. Celles de la Ribera
sont beaucoup plus fines et plus douces; elles se vendent surtout 
Liverpool. La Marina produit les meilleures; ses arbres donnent en
outre d'abondantes moissons de feuilles et de fleurs dont on extrait
parfum, essences, boissons.

Les files d'orangers s'alignent perpendiculairement  la route et
s'en vont loin, loin, loin, parallles, interminables. En cette
saison les oranges ne sont pas mres encore; on distingue dans le
feuillage de petits fruits verts qui seront dans quelques mois
les pommes d'or dlicieuses. Parfois cependant nous apercevons de
grosses oranges, bien jaunes, qu'on a laisses sur l'arbre pour un
usage spcial sans doute; car c'est une singulire particularit de
l'orange de pouvoir rester sur l'arbre plusieurs mois encore aprs sa
complte maturit, alors que les autres fruits en gnral tombent ou
se desschent.

Ces fruits si doux qui nous viennent en France envelopps dans de
dlicats papiers de soie et dont nous nous rgalons en hiver,
c'est donc sur ces arbres-l qu'on les rcolte, ces arbres
qu'irrvrencieusement nous couvrons en passant d'une abondante
couche de poussire!

_Sagonte_, surmonte de sa colline aux murailles crneles, apparat
au bord du _Palancia_. Cette ville est un squelette aux maisons
dcharnes qui ne rappelle que par le souvenir hlas! l'antique
mtropole des Ibres, la _Saguntum_ des Romains, dont la rsistance
acharne aux armes d'Annibal est reste clbre  tout jamais.
C'est la _Murviedro_ des Espagnols, nom qui descend de l'ancienne
appellation mauresque signifiant vieilles murailles. Romains de
Scipion, Carthaginois d'Annibal, o tes-vous? Y avait-il autant de
poussire ici de votre temps?

Et la route continue lamentablement troue comme une cumoire pendant
que nous sautons comme des carpes dans une pole et que les ressorts
plaintivement clament leurs malheurs sur des notes tantt graves,
tantt aigus.

La campagne qui nous entoure est un vritable jardin dont le sol
rouge, irrigu par un systme de canaux intelligemment disposs, est
couvert de riches cultures, d'arbres verts et de fleurs; c'est la
_huerta_ de Valence.

Enfin! voici au loin des dmes couverts d'azulejos resplendissants,
c'est Valence; notre supplice touche  sa fin. De Castellon  Valence
il y a 68 kilomtres de route absolument dfonce sur laquelle,
tout en tant pouvantablement cahot, on ne peut avancer  plus de
15 kilomtres  l'heure. Je vous prie de croire que c'est long, 68
kilomtres faits  cette allure et dans ces conditions.

Il est midi. Nous pntrons dans _Valence_[5] en franchissant sur
un pont le rio _Turia_,  sec, comme une rivire espagnole qui se
respecte. Cela me rappelle que ce matin, parmi les gus que nous
avons passs, il y avait celui du rio _Secco_, encore plus  sec bien
entendu pour ne pas faire mentir son nom! Puis on passe sous la porte
dite _Torres de Serranos_, colossale porte flanque de deux normes
tours en briques qui donnent  la ville un aspect fodal.

  [5] OROPESA--VALENCE: 90 kilomtres.--_Route_: bonne d'Oropesa 
  Castellon, pouvantable de Castellon  Valence.

  C'est autour de Valence que j'ai trouv les routes les plus
  mauvaises de toute l'Espagne.

Nous descendons au _Grand-Htel_, calle de San Vincente; nous y
trouvons des chambres trs propres, une cuisine tout simplement
exquise. Il rgne dans la salle  manger une fracheur dlicieuse
qui caresse voluptueusement nos pidermes saturs de soleil et
de poussire; ces Espagnols s'entendent admirablement  disposer
l'intrieur de leurs maisons pour qu'il y fasse toujours frais. Avec
quelles dlices, ds notre entre  l'htel, malgr soif et faim,
nous sommes-nous dlasss dans l'agrable chose qu'est toujours mais
qu'tait surtout en la circonstance: un bain.

Les autos sont rares  Valence. Ce que 'a t compliqu pour loger
notre voiture! Ici pas de garages; seulement un mcanicien rparateur
dont la boutique est archipleine avec une motocyclette et une de
Dion de 3 chevaux. Je russis enfin  dnicher une remise dans
laquelle notre voiture ne put pntrer qu'en lui faisant faire un
rtablissement sur une grosse pierre qui obstruait l'entre.

Valence, la _Valencia del Cid_, a conserv un cachet mauresque trs
marqu. Ville dj prospre au temps des Ibres, puis sous les
Romains et sous les Wisigoths, elle fut conquise par les Maures
en 714; elle devint, en 1021, la capitale d'un royaume sarrazin
indpendant, le royaume de Valence, qui comprenait toute la contre
depuis l'embouchure de l'Ebre au nord jusqu' Almria au sud. Les
Sarrazins lui donnrent le summum de sa grandeur; pendant cinq
sicles Valence fut l'un des grands centres de la civilisation arabe
et l'heure de la dcadence ne sonna pour elle, comme hlas! pour la
plupart des villes des Maures, que lorsqu'elle eut t dfinitivement
conquise par les catholiques. Les Arabes furent chasss de Valence
en l'an 1238 par Jacques Ier d'Aragon. Pendant la longue re de
domination mauresque  Valence il faut cependant placer un court
intrim catholique, clbre dans les fastes espagnoles, la conqute
temporaire de Valence par le Cid.

_Rodrigue de Bivar_, le valeureux chevalier _Le Cid Ruy Diaz
Campeador_, fut lev  la cour du roi Don Ferdinand Ier, roi de
Castille et de Lon (1017-1057). La lgende rapporte  la gloire
du Cid de nombreux exploits dont il aurait t le hros dj sous
le rgne de ce prince; le vieux roi Ferdinand avait fini par le
prendre comme unique conseiller, ce qui avait soulev contre le Cid
de redoutables haines issues des jalousies des courtisans. Ce roi
don Ferdinand, au lieu de laisser ses tats  l'an de ses fils,
les partagea en trois parts qu'il attribua  chacun de ses enfants,
dans la pense louable mais maladroite de mieux pacifier l'Espagne
catholique. L'an, don Sanche, eut la Castille, la Navarre et
l'Estramadure; le second, don Alphonse, fut mis  la tte de Lon et
des Asturies; enfin le troisime, don Garcie, eut pour sa part la
Galice et une partie du Portugal[6].

  [6] _Chronique du Cid_; Sville, 1548.

Une pareille distribution, au lieu de pacifier les tats du vieux
roi, y dchana au contraire, ds sa mort, de terribles guerres.
Les trois frres, qui voulaient chacun la totalit des tats de
leur pre, se livrrent maintes batailles  la suite desquelles don
Sanche, l'an, qui avait l'appui du bras invincible du Cid, rduisit
 l'tat de vassalit le royaume de don Garcie et s'empara de celui
de don Alphonse, qui fut oblig de s'enfuir et ne trouva un refuge
qu'auprs du roi maure de Tolde, Ali Maynon.

Le roi don Sanche ayant t assassin pendant qu'il faisait le sige
de Zamora en 1077, don Alphonse quitta les Sarrazins, qui l'avaient
toujours bien trait, pour monter sur le trne de Castille et de
Lon. La noblesse de Castille souponnait don Alphonse d'avoir
tremp dans le meurtre de son frre et le courageux Cid ne craignit
pas d'exprimer publiquement ce soupon au nouveau roi, de sorte
que celui-ci fut contraint de jurer solennellement en l'glise de
Sainte-Agathe  Burgos qu'il tait innocent de toute participation 
ce meurtre, mais il en garda dsormais une dure rancune contre le
Cid, rancune qui, en maintes occasions, fut habilement exploite par
les courtisans contre le valeureux chevalier.

Le serment prt, le Cid se rangea compltement du ct du roi et
mit sa brave pe  son service. Il se signala alors par de nombreux
combats glorieux que don Alphonse paya bientt par la plus noire
ingratitude. Sous prtexte que le Cid, revenant d'une expdition,
avait pill sur les territoires du roi de Tolde, l'ancien protecteur
de don Alphonse, celui-ci, habilement circonvenu par ses courtisans,
le bannit de son royaume.

Le Cid partit avec de nombreux chevaliers, dcids  suivre sa
fortune, et une arme de plusieurs milliers d'hommes. Il laissa 
Bivar sa femme dona Chimne et ses filles. C'est maintenant que
s'ouvre la carrire la plus brillante du chevalier lgendaire.

Le Cid exil rsolut de se tailler un royaume  la pointe de son pe
et soit par les armes, soit par la trahison et la ruse qui taient
ses moyens de prdilection, il russit, en effet,  conqurir sur les
Maures un vritable empire. Il vainquit le roi maure de Saragosse
qui fut contraint de se dclarer son vassal; il dfit les troupes
arabes du roi de Dnia; il vainquit et fit mme prisonnier le comte
de Barcelone don Raymond sur lequel il conquit sa fameuse pe
_Colada_. Dans ses chevauches, le Cid vainquit encore les troupes
du roi d'Aragon, assigea et enleva de nombreux chteaux mauresques,
razzia maintes villes arabes et porta sa gloire et ses richesses  un
si haut point que le roi don Alphonse ne put lui tenir rigueur plus
longtemps et, soit par reconnaissance pour le Cid qui, aprs chaque
nouvelle victoire, lui donnait une marque de vassalit, soit plutt
parce qu'il avait besoin d'une aussi redoutable pe, lui accorda
pardon et honneurs.

Le Cid allait bientt porter sa gloire  son apoge. Il vint mettre
le sige devant Valence. Aprs dix mois de sige acharn il s'en
empara... Mais j'aime mieux laisser la parole  l'historien arabe[7]:

Il entra dans Valence l'an 488[8], en usant de fraude selon sa
coutume. Cette terrible calamit frappa comme un incendie toutes les
provinces de la pninsule et couvrit toutes les classes de la socit
de douleur et de honte. La puissance de ce tyran alla toujours en
croissant, de sorte qu'il pesa sur les contres basses et sur les
contres leves, et qu'il remplit de crainte les nobles et les
roturiers. Quelqu'un m'a racont l'avoir entendu dire dans un moment
o ses dsirs taient trs vifs et son avidit tait extrme: Sous
un Rodrigue[9] cette pninsule a t conquise: mais un autre Rodrigue
la dlivrera.--Parole qui remplit les coeurs d'pouvante et qui fit
penser aux hommes que ce qu'ils craignaient et redoutaient arriverait
bien tt. Pourtant cet homme, le flau de son temps, tait par son
amour pour la gloire, par la prudente fermet de son caractre et par
son courage hroque, un des miracles du Seigneur.

  [7] _Ibn Bassam, la Dakhirah_: trad. de M. Dozy.

  [8] L'an 488 de l'hgire ou l'anne 1087 de notre re.

  [9] C'est sous le roi goth Rodrigue de Tolde que les Maures
  firent leur apparition en Espagne.

En vritable souverain, le Cid s'installa dans l'Alcazar et depuis
lors Valence s'appela Valencia del Cid.

Pour en terminer avec notre hros, j'ajouterai qu'aprs son
entre dans Valence il envoya un message au roi don Alphonse pour
lui annoncer que lui et sa nouvelle conqute se mettaient  sa
disposition. Il fit venir auprs de lui dona Chimne, sa femme, et
ses filles et s'apprta  rgner en vrai roi. Mais d'autres combats
lui taient rservs: un roi maure du Maroc, avec une arme forte de
plus de deux cent mille hommes vint par mer mettre le sige devant
Valence pour la reprendre aux infidles.

Aprs maints combats, le roi marocain fut repouss avec de grandes
pertes et fut contraint de regagner honteusement ses vaisseaux. Ce
fut au cours de ces batailles que le Cid conquit sa seconde et plus
fameuse pe: _Tizona_. Les Maures du Maroc revinrent quelques annes
aprs en nombre plus considrable; le Cid les dfit et les obligea de
nouveau  regagner leurs vaisseaux.

Le lgendaire hros devait remporter la victoire mme aprs sa
mort. Surpris par la maladie et sentant sa fin proche il donna ses
derniers ordres  dona Chimne et  ses plus fidles lieutenants,
leur annona que dans peu de jours il aurait cess de vivre et qu'il
voulait que son corps ft embaum pour conserver le plus longtemps
possible aprs sa mort l'apparence de la vie; il leur apprit qu'il
avait reu avis qu'une arme marocaine, plus puissante encore que
les premires, tait en route pour venir assiger Valence, et qu'il
voulait que sa prsence et son nom, bien que mort, leur servissent 
remporter encore une fois la victoire. Il donna minutieusement toutes
ses instructions pour que sa dernire ruse russt. Puis il mourut
laissant sa femme seule devant la redoutable perspective d'une
formidable invasion arabe.

La mort du Cid fut tenue absolument secrte. En effet, quelques jours
aprs une immense flotte apparut devant Valence, il en descendit
des nues d'Arabes, commands par trente-six rois et une reine, dit
la lgende, qui vinrent battre les remparts de la ville comme les
flots de la mer. Suivant les ordres du hros dfunt, celui-ci, arm
de pied en cap, son pe Tizona  la main, ayant sur les joues de
fausses couleurs de vie, fut solidement assujetti sur son cheval de
bataille et les troupes castillanes furent conduites au combat par
leur macabre chef. Il tait crit que le Cid, vivant ou mort, verrait
toujours la victoire lui sourire: les Marocains furent disperss
et leur flotte les remporta encore plus vite qu'elle ne les avait
apports.

Mais la mort du Cid ne pouvait tre tenue longtemps cache;
sans l'aurole de gloire du hros qui entranait ses troupes 
la victoire et qui pouvantait les soldats arabes, la situation
devenait intenable pour sa veuve dans cette Valence que les Maures
s'acharnaient  vouloir reprendre. Sans coup frir, immdiatement
aprs la bataille, dona Chimne et tous les catholiques vacuaient
la ville et se retiraient en Castille, toujours accompagns de
l'invincible chevalier port par son cheval _Babieca_[10].

  [10] En 1909.

Qu'on me pardonne cette longue digression sur le Cid, mais le hros
lgendaire est si peu connu en gnral que j'ai cru bien faire en
puisant aux vieilles chroniques espagnoles les dtails les plus
intressants de sa glorieuse carrire. Peut-tre la lgende a-t-elle
grossi ou embelli nombre de ses exploits, mais il est dmontr que sa
vie fut  peu prs telle que je viens de la tracer  grands traits
d'aprs des documents authentiques.

Et puisque je n'ai pas encore quitt ce sujet, je demande la
permission de dire comment le Cid choisit et baptisa son fameux
cheval de bataille. Le Cid demanda un jour  son parrain, un clerc
du nom de Peyre Pringos, de lui faire don d'un des nombreux poulains
qu'il possdait en ses prairies. Celui-ci ayant accd  sa demande,
Rodrigue entra dans le parc o se trouvaient les juments et leurs
poulains; il les passait tous sans fixer son choix lorsqu'avisant un
poulain galeux et fort laid, il dit  son parrain:

Je veux celui-ci.--Son parrain s'cria: _Babieca_ (_imbcile_)! vous
avez mal choisi.--Mais le Cid rpondit: celui-ci sera bon cheval et
aura nom _Babieca_. Et en effet ce cheval fut bon et fortun, et sur
lui Mon Cid vainquit depuis en plusieurs batailles ranges[11].

  [11] _Chronique du Cid_, chap. 11.

Aprs l'vacuation de la ville par les Castillans, les Maures en
reprirent possession et pour deux sicles encore Valence participa au
rayonnement de l'admirable civilisation arabo-espagnole.

Dans la soire, nous nous sommes rendus  l'_Alameda_, o nous avons
vu s'agiter tout ce que Valence compte d'lgances. Toute ville
espagnole, grande ou petite, a son _alameda_: c'est la promenade
publique, boulevard ou place, toujours copieusement ombrage, o la
population oisive se donne rendez-vous un peu avant le coucher du
soleil. L'Alameda de Valence est extrmement vaste: 800 mtres de
long; elle s'tend en dehors de la ville, de l'autre cot du rio
Turia, qu'on traverse pour s'y rendre, sur le Pont _del Real_, longue
construction  dix arches d'origine mauresque.

A la tombe de la nuit nous remarqumes que tous les quipages se
dirigeaient vers un endroit commun, nous fmes prendre au ntre la
mme direction et aprs avoir suivi une trs longue avenue borde
d'ombrages, nous nous trouvmes au _Grao_, le port de Valence.

C'est aujourd'hui le 15 aot, il y a fte au Grao, fte religieuse,
fte de la Vierge. Nous avons le plaisir d'assister  une de ces
curieuses processions espagnoles pour lesquelles se dploie un luxe
inou. Ce n'est pas une file ininterrompue de prtres et de cierges,
de bannires et de clercs; non, la procession est compose de toute
une srie de sous-processions, de processions partielles, qui se
promnent indpendamment sur des itinraires souvent diffrents
et qui ne se trouvent runies qu'au dpart et qu' l'arrive. On
voit passer la Sainte Vierge, grandeur naturelle, vtue d'habits
d'une richesse fabuleuse, couche sur des coussins de soie et
d'or et porte sur un splendide palanquin. Elle est prcde,
suivie, entoure de cierges et de lampions si nombreux, si grapps
qu'on dirait des arbres lumineux qui dambulent. Et cependant un
dtachement de soldats suit, avec tambours qui battent une marche
lente et triste.

_Villanueva del Grao_ est un port tout  fait moderne, sr et
bien amnag; c'est de l que partent pour tous les pays d'Europe
mandarines, oranges, citrons et raisins.

Il y a une trs jolie plage au Grao; d'lgants bains de mer y sont
installs et nous vmes la mer fourmillante de baigneurs.

De retour  Valence, aprs un dner dlicat  l'htel, nous allmes
nous installer dans un caf de la _calle de la Paz_, la nouvelle et
la plus belle rue de la ville, et nous regardmes dfiler devant
nous les Valenciennes, jolies sous la mantille. Les hommes sont ici
vtus comme en France, et, ma foi, presque toutes les femmes aussi;
il y a trs peu de mantilles, et c'est regrettable, car une femme est
toujours plus jolie sous cette gracieuse coiffure que sous le chapeau.


    Vendredi, 16 aot.

Valence a un air bien spcial avec ses nombreux clochers brillant au
soleil et mlant au bleu du ciel le bleu de leurs azulejos.

La cathdrale s'lve sur un emplacement qui supporta successivement:
un temple romain, une glise wisigothe, une mosque arabe. La
plupart des cathdrales espagnoles a t la rsultante d'une
pareille succession sur un mme emplacement. C'est un assez bel
difice de style gothique du quatorzime sicle. Le clocher ou _Tour
du Miguelete_ est extrmement original; une grosse tour trapue,
octogone, basse, qui semble dtache d'un rempart du moyen ge; au
sommet du clocher s'agite rgulirement _le Miguelete_, la cloche
de Saint-Michel qui sonne les heures d'irrigation de la huerta.
C'est que cette huerta, la richesse de la ville et du pays, tient
une grande place dans la vie des Valencins. Tous les jeudis, devant
la principale porte de la cathdrale, en plein air sur la place,
sige le _Tribunal de las Aguas_, vieille institution mauresque
qui subsiste encore de nos jours et qui est charge de rgler tous
les diffrends issus de l'irrigation de la huerta. Il y a peu
d'eau en Espagne; or dans la campagne de Valence on en tire tout
le parti possible, c'est une valeur prcieuse, d'o contestations,
rglementations. Les Maures avaient admirablement utilis le peu
d'eau de l'Espagne et su fertiliser tout ce pays; les Valencins ont
le mrite d'avoir conserv ces traditions et maintenu leur contre
dans le mme tat de prosprit. Hlas! bien peu de villes d'Espagne
ont eu la mme intelligence!

Un des plus beaux monuments de Valence est la _Lonja de la Seda_,
le Palais de la Soie, construit sur l'emplacement de l'ancien
Alcazar arabe. C'est du gothique le plus lgant, le plus pur, le
plus harmonieux qui se puisse voir. A l'intrieur,--la salle de la
Bourse,--il y a un hall immense support par une srie de colonnes
aussi sveltes qu'infiniment hautes, qui est surprenant de hardiesse
et d'harmonie. Nous sommes rests l  admirer, bouche be, surpris
autant que charms devant pareille merveille.

Non loin se trouve une des portes de la ville appele _les Torres de
Cuarte_; deux normes tours encadrent la porte et forment un ensemble
assez approchant des Torres de Serranos[12].

  [12] Autre porte de Valence, par laquelle nous entrmes hier.

Nous passmes sous cette porte pour aller visiter le _Jardin
Botanique_ o se trouvent runies une grande quantit d'essences
rares des pays chauds. Mais quel entretien dplorable, quelle
nonchalance vraiment espagnole! Les arbres ne sont jamais monds,
les feuilles sches couvrent le sol, la plupart des tiquettes sont
effaces, illisibles ou absentes. L'Espagne et les Espagnols sont ce
que je trouve de plus rapproch des Turcs et de la Turquie sous le
rapport du fatalisme et du laisser-aller. Ces peuples ont horreur du
geste inutile et pour eux les gestes qui peuvent procurer propret,
commodit ou confort sont superflus!

En rsum, Valence est une ville assez jolie, agrable, curieuse
surtout, dont j'ai conserv bon souvenir et o je retournerai
volontiers. Il y fait chaud, mais la brise de mer et les excellentes
boissons glaces, _bebidas helladas_, rafrachissent trs
suffisamment l'extrieur et l'intrieur du corps des habitants et des
touristes. Car il faut avouer que les Valencins sont admirablement
outills pour se procurer la jouissance qui rsulte naturellement
de la chaleur: boire trs frais quand on a bien chaud, qu'y a-t-il
de meilleur? Certains tablissements ne dbitent que des boissons
glaces. C'est effrayant ce que nos corps, transforms en ponges,
absorbaient de bebidas helladas: _limon_, _naranja_, _fresa_,
_grosella_, _frambuesa_, _pina_, _zarzaparilla_, _bresquilla_,
_azahar_, _agraz_, _nectarsoda_.

C'est  Valence que j'ai commenc  tre frapp par la lumineuse
clart du ciel espagnol. Au milieu de la journe la lumire est si
intense qu'elle semble pntrer tout, tout est lumineux, blanc; on
dirait mme que l'ombre n'existe pas, les reflets sont tellement
puissants qu'ils jettent de la clart dans les ombres et que l o il
devrait y avoir du noir on voit quand mme du blanc. Le bleu du ciel
est si ple qu'il parat blanc; ce dernier point est celui qui m'a
le plus frapp: le ciel est si irradiant de lumire qu'il semble ne
faire qu'un avec le soleil.

Ce n'est qu'en plein t videmment qu'on peut voir cela et je
m'applaudis encore d'avoir choisi cette poque pour faire mon voyage.

Il n'y a de rellement trs chaudes que les heures qui avoisinent
midi; nous en avons fait l'exprience hier en arrivant  Valence. Je
ne veux pas dire que cela soit absolument insupportable, non; abrits
sous la capote et le tendelet de l'auto, nous pourrions affronter
toutes les chaleurs, mais pour notre plus grand bien-tre, nous avons
dcid de voyager dsormais autant que possible le soir.

C'est pourquoi nous ne quittons Valence aujourd'hui qu' 6 heures
aprs midi.

En sortant de la ville, la route est  peu prs aussi mauvaise que
pour y entrer, mais cela dure moins; au bout d'une vingtaine de
kilomtres on peut enfin rouler sans trop de secousses.

A la tombe de la nuit l'auto est arrt sur un des accotements du
chemin et les provisions sont extraites des coffres de la voiture. Ce
festin est vraiment charmant. Nos apptits, tout de suite acclimats
 la chaleur de ce pays, se donnent libre carrire au milieu des
provisions de toutes sortes que nous avons emportes.

Nous reprenons notre marche en avant dans une lumineuse nuit; on
distingue le paysage comme en plein jour!

_Alberique_ est traverse au milieu d'un concours de peuple immense
que la clart de nos phares luisant de loin a rassembl sur notre
passage et qui nous acclame sympathiquement. Dieu! que ces petites
villes de la campagne de Valence sont donc peuples!

Plus loin, la route franchit le _rio Jucar_, important cours d'eau
dont la masse scintille aux rayons de la lune. Puis la plaine a
disparu. Nous entrons dans une rgion montagneuse que nous ne
quitterons plus jusqu' Alicante.

Nous voulons gagner Jativa pour y coucher, mais Jativa est sur une
autre route et n'est unie  celle que nous suivons en ce moment que
par un petit chemin; il faut ouvrir l'oeil et soigneusement scruter
ces nocturnes parages afin de ne pas manquer la bifurcation. Sans un
complaisant indigne que notre bonne toile nous a fait interroger 
propos, nous l'aurions rate  tous les coups, cette bifurcation qui
est tratreusement cache derrire un groupe de maisons et qui ouvre
l'accs d'un minuscule chemin que nous n'aurions jamais souponn
d'aller jusqu' Jativa. Allons! pour tre si petit, ce chemin n'en
est pas plus mauvais et ferait rougir de honte la route de Castellon
si elle pouvait venir se comparer  lui; nous roulons  belle allure
entre deux haies trs rapproches, lorsque soudain notre susdit
chemin fait un plongeon au fond d'une rivire qui a de l'eau,--_le
rio Montesa_,--et saute brusquement sur l'autre rive; l'auto, docile,
avait plong dans un grand claboussement d'eau, et mes passagers
s'taient trouvs de l'autre ct du rio avant d'avoir pu se douter
de ce qui venait de se passer.

Encore quelques kilomtres et c'est _Jativa_.

Nous arrivons ici au milieu d'une fte, d'une vraie fte espagnole
compose de lumires qui illuminent la nuit et de ptards qui
dchirent les oreilles. Par les portes ouvertes, inondant les rues de
clarts, nous apercevons des _patios_ clairs  giorno o s'agitent
des escadrons de danseurs et de joueurs. De grands _casinos_, non
moins brillamment clairs, sont remplis d'une foule joyeuse et
bariole. Des places de plus en plus brillantes de lumires sont
noires d'une multitude qui entoure des baraques et divers jeux. On
n'a pas ide d'une pareille fte en France: Jativa est une ville de
dix mille mes environ, la fte au milieu de laquelle nous venons de
tomber ne pourrait trouver d'gales que celles de nos plus grandes
villes, et encore!

Les maisons projettent la lumire par toutes leurs ouvertures; on
dirait que chacune d'elles est une succursale de la fte gnrale.
Voyons si la _fonda_ sera aussi brillante et surtout accueillante.

Il est minuit, nous ne dsirons que des lits.

Eh bien! des lits il n'y en a point; ou plutt il n'y en a plus! Par
suite de l'affluence d'trangers venus ici pour la fte, les deux
fondas sont dj archipleines... des gens y ont fait leurs lits sur
les billards!

Nous finissons par dnicher une _posada_ dans laquelle on nous offre
les lits demands. Incrdules, nous allons nous assurer par nos
propres yeux que ces lits ne sont pas des chimres. Hlas! trois fois
hlas! nos lits sont de simples matelas poss sur la terre dure et
sale, au milieu d'une curie o ronflent dj une trentaine de gens
qui ne sentent ni la rose ni le jasmin. La posada espagnole est  la
fonda ce que l'auberge de France est  l'htel, et avec quelque chose
en moins encore.

Jativa, dans le tourbillon de sa fte, n'est pas assez accueillante
pour nous et malgr l'heure avance nous dcidons de nous priver de
l'hospitalit mitige de la posada et de continuer jusqu' Alcoy,
ville distante d'ici d'environ 50 kilomtres.

L'me pleine de ressentiment, nous quittons Jativa dont la masse
sombre et troue de lumires clatantes nous apparat maintenant
accroupie au pied d'un norme rocher couronn d'un chteau aux
murailles crneles. Quelque temps la route tournoie dans la montagne
et nous montre l'inhospitalire ville qui continue son ironique fte.

Jativa a le triste honneur d'avoir t le berceau de la trop clbre
famille des Borgia; il est vrai qu'elle s'est rachete ensuite en
donnant le jour  Joseph Ribera, surnomm l'Espagnolet, l'un des
meilleurs peintres de l'Espagne, sinon le meilleur par sa science du
dessin.

La route qui va de Jativa  Alcoy est tout simplement parfaite: sol
trs bon, fort peu de poussire et, bien que serpentant sans cesse
dans la Sierra, pourvue de larges et excellents virages. D'aprs ce
qui m'a t donn de voir jusqu'ici en Espagne, si les routes sont
gnralement trs mauvaises aux abords des grandes villes, elles sont
fort praticables partout ailleurs; elles sont toujours d'une largeur
considrable, un bon tiers plus larges que nos routes franaises, et
filent en ligne droite, vitant les virages inutiles, trouant souvent
les collines par une profonde tranche qui supprime une monte ou
en attnue la pente. Dans les pays de montagne o les virages ne se
peuvent viter, ceux-ci sont toujours soigneusement tablis et d'un
rayon bien plus grand que chez nous. J'ai vu souvent des routes virer
 pic au-dessus du vide, sur des murs de soutnement qui doivent
coter horriblement cher,  seule fin d'avoir un tournant plus large.
Hormis l'entretien qui laisse toujours, peu ou prou,  dsirer,
j'ai constat que les routes espagnoles taient les mieux tablies
de toutes celles que j'ai parcourues jusqu'ici. Mais que de cahots
pourraient tre supprims avec un meilleur entretien!

Nous sommes arrivs  _Alcoy_[13]  3 heures du matin.

  [13] VALENCE--ALCOY: 115 kilomtres.--_Route_: trs mauvaise de
  Valence  Albrique. Mdiocre d'Albrique  Jativa (un gu).
  Bonne de Jativa  Alcoy.

Cette ville est construite bizarrement sur des roches, le long d'un
ravin escarp, dans un amphithtre de roches. Avant de pouvoir
entrer dans la ville par le pont qui passe sur le ravin, on est
oblig de la contourner compltement: les lumires brillent dans la
nuit, toujours, et l'on n'entre pas; on croit qu'on va la dpasser
quand, enfin, la route fait un brusque crochet pour prendre le pont
librateur.

Nous ignorions o se trouvait la fonda quand nous avismes la petite
lanterne clignotante d'un _sereno_ que nous interrogemes et qui
obligeamment, son lourd trousseau de clefs  la main, nous prcda
sur la grande place de la ville o nous attendait la _Fonda del
Commercio_. Bien qu'il n'y ait aucune fte en ce moment  Alcoy,
l'affluence y est grande: l'hte s'excusa de ne pouvoir nous donner
que de minuscules chambres au quatrime tage. Cela nous dmontra du
moins qu' Alcoy, les immeubles ont une hauteur toute moderne.

[Illustration: ALCOY]


    Samedi, 17 aot.

Nous avons dormi  poings ferms dans nos petites botes leves.

Alcoy semble accroche sur ses roches; il n'y a pas une de ses rues
qui ne soit en pente, et quelles pentes! Au fond de son ravin coule
le _Rio Serpis_ dont le cours rgulier fait marcher de nombreuses
usines: fabriques d'allumettes, de papier  cigarettes, de drap, de
couvertures, et surtout de ce papier de soie dans lequel se plient
les belles valences.

C'est une ville trs moderne qu'on est tout surpris de trouver au
fond de cette sierra rocailleuse et strile. Les maisons sont hautes
et bien bties, les fontaines nombreuses, les jardins publics coquets
et pleins d'animation. C'est un gros centre industriel qui compte
plus de 30 000 habitants.

L'htel de cette ville continue  nous faire voir les auberges
espagnoles sous un jour trs honorable: nos chambres taient petites
mais absolument propres; nous venons de djeuner d'exquise faon.

Aprs une journe trs bien employe  visiter la ville, nous nous
mettons en route pour Alicante  4 heures du soir.

La manire de voyager que nous avons inaugure hier est dcidment la
meilleure. En partant  la fin de la journe, au moment o les rayons
du soleil ne frappent plus qu'obliquement, nous jouissons d'une
agrable temprature et nous roulons jusqu'au bout de l'tape fixe.
De cette faon nous pouvons tre obligs de marcher un peu la nuit,
mais la lune et les toiles rivalisent pour nous clairer et nous
faire voir distinctement le paysage.

Nous avons remarqu que les soires sont beaucoup plus fraches que
les matines. Il y a le soir,  partir de 4 heures, une agrable
brise qui est pure jouissance. Le matin, aussitt que le soleil est
lev, la chaleur commence.

Tout de suite en sortant d'Alcoy, la route, trs bien construite
et bonne comme sol, s'lve en lacets dans la _Sierra de Vivens_.
Elle serpente dans des montagnes arides et blanches qui ont un grand
cachet de sauvagerie. Mais voici que le soleil se cache derrire
de gros nuages et qu'il fait frais; puis le brouillard s'lve et
pendant plusieurs kilomtres nous roulons dans une mer de brumes.
Comme c'tait agrable, aprs les chaleurs de ces jours derniers!
Ce dlicieux brouillard, qui se dposait sur nos personnes en fines
gouttelettes froides, nous faisait une impression exactement
semblable  celle qu'on prouve en savourant une boisson glace. Nous
avions mme presque froid, par instants. Je me rappelle qu'alors
nous avons rencontr sur le chemin une compagnie de promeneurs; les
femmes avaient,--comme toutes les Espagnoles--des ventails; eh bien!
 1000 mtres d'altitude, dans le brouillard froid, ces Espagnoles
s'ventaient!

Le brouillard s'est dissip mais la route monte toujours, nous
atteignons ainsi le _Col de la Carrasquetta_, d'o l'on a une trs
belle vue sur cette rgion de montagnes.

L'on redescend maintenant aux flancs de la sierra par des lacets
sans nombre. Au loin l'on distingue la mer, mais  mesure qu'on s'en
rapproche, celle-ci se cache derrire les collines dplumes qui
couvrent Alicante.

_Jijona_,  droite de la route, apparat avec toutes ses maisons
tages sur le pied de la montagne et groupes autour d'un vieux
chteau maure. Devant elle s'tend une riche campagne o poussent des
oliviers par lgions innombrables. L'on traverse le bas de la ville
qui parat importante et assez riche.

Dans cette rgion les montagnes sont absolument nues, sans aucune
vgtation, mais les plaines paraissent trs fertiles et sont bien
cultives.

En approchant d'Alicante,  cause du plus grand charroi, la route se
fait moins bonne.

Enfin l'on dbouche subitement au bout du quai d'_Alicante_[14],
jusque-l compltement cache par des collines. La brusque apparition
de la mer et de la ville mauresque aux blanches maisons plates et aux
immenses palmiers fait une surprise vive et agrable.

  [14] ALCOY--ALICANTE: 53 kilomtres.--_Route_: assez bonne (un
  peu poussireuse).

Il est 5 heures et demie du soir.

Nous avons choisi l'_Hotel Reina Victoria_, tout neuf, rcemment
ouvert par une socit franco-espagnole qui se propose d'en monter
de semblables dans toutes les grandes villes d'Espagne. Comme htel,
voil le modle du genre, on ne pourrait trouver mieux en France,
ni mme en Suisse. Il est extrmement confortable, muni de tous les
perfectionnements les plus modernes, trs propre, le service y est
parfait et par-dessus tout il est plac dans une admirable situation,
le long de ce quai de palmiers qui nous enchanta ds notre arrive.
Ajoutez  cela qu'on y mange d'excellente cuisine et, si l'on veut,
en plein air, sous les palmiers, devant la mer bleue.

Le grand quai d'Alicante, plant d'une quadruple range de palmiers,
est le lieu de promenade des habitants; c'est l qu'au dclin du
jour on les voit en foule compacte se promener, s'asseoir, couter la
musique militaire qui joue dans un grand kiosque et boire des bebidas
helladas dans les nombreux cafs ou cercles.

Aprs notre dner nous avons naturellement t aussi sous les
palmiers faire tout ce qu'y faisaient les indignes. Nos ttes
d'trangers taient l'objet de tous les regards; nos regards avaient
encore plus  faire pour dvisager tous ces types curieux.

J'ai fait deux remarques importantes au cours de cette promenade: 1
j'ai t frapp par la grande quantit d'aveugles qui circulent ici
en vendant des billets de loterie. Pourquoi tant d'aveugles? Je ne
sais. Quant aux billets de loterie, c'est une fureur en Espagne; on
en vend partout: au caf, au bureau de tabac, chez le perruquier,
dans la rue, partout on est importun par des gens qui veulent
absolument vous vendre de ces billets, qui, chose fabuleuse, doivent
tous gagner le gros lot; 2 la grande distraction des lgants qui
passent leur temps assis  des terrasses de cafs, sans prendre
aucune consommation, est de faire cirer leurs souliers toutes les
demi-heures, mme s'ils n'ont pas fait un seul mouvement entre deux
cirages!

Les femmes en mantille sont dj un peu plus nombreuses ici qu'
Valence. Heureusement! Elles sont si jolies ainsi. Toutes manient
leur invitable ventail. L'ventail fait partie de l'organisme
fminin en Espagne: toutes les Espagnoles de toutes les classes,
depuis les plus nobles jusqu'aux plus pauvres, ont un ventail dont
elles ne se sparent jamais, dont elles jouent toujours. A l'glise,
elles prient avec ferveur, elles sont  genoux sur la pierre froide,
elles se prosternent et baisent la terre, mais en mme temps elles
ne cessent de s'venter; qu'il fasse chaud, qu'il fasse froid, elles
s'ventent... nous l'avons constat hier au sommet de la Sierra;  la
promenade, au caf o elles vont plus librement qu'en France, chez
elles, partout, elles s'ventent. Et quelle dextrit! Quel doigt!
L'ventail, comme un papillon, s'ouvre, se ferme, s'agite, se penche,
vole du sein  la tte, de la bouche aux yeux, ne reste pas une
minute en repos.


    Dimanche, 18 aot.

Alicante m'a plu normment.

C'est une ville gaie et anime o il fait chaud, mais avec le
temprament d'une continuelle brise de mer. Ce doit tre un dlicieux
sjour d'hiver pour les malades.

[Illustration: LE QUAI D'ALICANTE]

La ville s'tend au bord de la mer entre des collines jaunes et nues
et la quadruple range de dattiers de son grand quai. Ses maisons
sont blanches, avec toits et terrasses; cela lui donne un air
mauresque et le sang arabe qu'on peroit circuler dans les veines de
la plupart de ses habitants achve l'impression et nous fait voir
l'Espagne au temps des Maures.

Les hommes ont le teint basan, les cheveux noirs, le nez smite et
les dents blanches, visibles dans un perptuel sourire: l'air trs
arabe.

Les femmes ont des corps onduleux et souples, sont gnralement de
taille moyenne, ont de grands yeux noirs mourants, mais sont toutes
fardes outrageusement.

L'on a une vue d'ensemble trs russie de la ville en allant se
promener au bout de la jete du port: on voit alors toutes ses
blanches maisons derrire la raie verte des palmiers et le fond du
tableau est form par les collines jaune uni domines par le chteau
de _Santa-Barbara_. Tout ce spectacle se dtache avec la vigueur
particulire  ces climats sur le ciel presque blanc, tranchant avec
le bleu sombre de la mer.

Les raisins d'Alicante sont les plus exquis: le _muscat_ et
_malvoisie_ sont des fruits divins. Les vins, si clbres, qu'ils
produisent sont succulents, mais chauds, chauds!

A 4 heures et demie, l'auto est l qui bourdonne devant l'htel; il
nous faut partir. C'est avec regret que je dis adieu  Alicante.
Jamais je ne dirai assez combien cette ville m'a plu; je ne sais
quand j'y reviendrai, mais je sais bien que j'y reviendrai!

Les environs immdiats d'Alicante au sud sont arides et dsols.
C'est un dsert de sable, de dunes et des montagnes peles. Cette
dsolation ne manque pas de charme ni de posie;  cette heure
du jour, le soleil  son dclin colore en rose ple tous les
vallonnements de ce pays, qui prend alors des allures irrelles de
rve.

La route, mdiocre d'abord, se fait bonne aprs quelques kilomtres,
mais pour rester toujours trs poussireuse.

A mesure qu'on s'loigne la vgtation rapparat: ce sont d'abord
quelques vignes, puis oliviers, mriers et figuiers montrent leurs
pauvres feuilles blanchies par le rissolant soleil et la poussire.

Tout  coup, c'est un enchantement! A l'horizon une vaste fort,
mais une fort  l'aspect bizarre et inhabituel; en s'approchant,
on reconnat des palmiers. C'est la grande fort d'Elche. Quelques
instants aprs l'auto pntre au milieu des gants du dsert apports
l du fond de l'Afrique par les Maures, il y a plus d'un sicle. La
route traverse la fort dont les arbres immenses nous entourent de
toutes parts. Leurs fts interminables s'lancent gracieusement vers
le ciel et leurs ttes altires sont, comme dit le proverbe arabe:
dans le feu du ciel pendant que leurs pieds baignent dans l'eau
bienfaisante.

Ce sont tous des palmiers-dattiers dont l'abondante rcolte enrichit
la rgion. Au milieu de la fort s'lvent d'endroit en endroit de
blanches maisons arabes  toit plat, qui,  cette heure, se teintent
de rose. Un vritable coin d'Afrique!

Les innombrables canaux qui amnent l'eau aux palmiers sont bords de
cotonniers et de grenadiers. La route elle-mme est suivie par deux
haies de grenadiers dont les fruits savoureux nous annoncent la ville
merveilleuse que nous verrons dans quelques jours.

[Illustration: ELCHE]

_Elche_ s'lve au milieu de la fort africaine; c'est elle-mme
une ville africaine dont l'aspect est entirement arabe et dont les
habitants ont le type mauresque singulirement accus. Ses petites
maisons carres  minuscules fentres semblent arraches de quelque
paysage d'Afrique; ses glises elles-mmes avec leurs coupoles
tincelantes d'azulejos ressemblent  des mosques. Il est juste
d'ajouter que la plupart d'entre elles sont effectivement d'anciens
temples mahomtans et que les autres ont t construites dans le mme
style, tellement les gots de la civilisation mauresque s'taient
puissamment implants dans ce pays.

La grande fort cesse un peu aprs Elche, mais le pays reste riche et
bien cultiv. Les palmiers, moins serrs, ne sont plus fort, mais
forment des groupes gracieux qui se dtachent sur l'horizon avec une
nettet surprenante. C'est incroyable ce qu'en ce pays de lumire les
moindres dtails du paysage tranchent avec vigueur sur le ciel.

_Crevillente_ est un village qui--si la chose est possible--a un
air encore plus arabe qu'Elche. Son groupe de maisons mauresques
tages sur une petite colline au bord d'un rio abrupt et dessch,
les majestueux palmiers qui l'entourent et se penchent gracieusement
au-dessus des terrasses comme pour y surprendre les bats des femmes
des harems, qui, hlas! ont disparu, sa population bronze  en tre
presque noire, et hurlante, et grouillante: tout cela, n'est-ce pas
l'Afrique?

Puis, toujours des palmiers et des palmiers.

La route, bien que couverte d'une paisse couche de poussire, est
excellente et l'on roule vite sous les arbres  dattes tonns de
voir passer une voiture mcanique l o dfilrent jadis de brillants
cavaliers maures.

On arrive ainsi  _Orihuela_, ville importante btie au milieu d'une
huerta dont la fcondit fut de tous temps proverbiale; quand je dis
une ville, c'est par respect pour ses 30 000 habitants, car rien ne
rappelle la ville ici, ou tout au moins la ville  l'europenne;
c'est un ramassis de maisons agglomres sans ordre sur une vaste
tendue, presses troitement les unes contre les autres pour se
faire de l'ombre et au milieu desquelles nous dmes chercher notre
chemin pendant plus d'une demi-heure. C'est un rseau inextricable de
rues tournant sans cesse. Il nous fallut faire monter un gamin sur
l'auto pour nous tirer d'embarras.

Le crpuscule est venu brusquement pendant nos recherches. Il est
tout  fait nuit lorsque nous nous retrouvons en rase campagne.
C'est l'heure du dner. Nous tablissons notre campement sous le
dme majestueux d'un groupe de grands palmiers, au milieu des alos
aux feuilles redoutables, et nous dnons joyeusement dans un cadre
africain, tels les membres d'une caravane saharique dans une oasis.
Ne riez pas, la comparaison ne me parat nullement risque; pour
qu'elle ft tout  fait exacte, il suffirait simplement de supposer
que les 100 chevaux de notre auto se sont transforms en autant de
chameaux. Cela ferait mme une trs respectable caravane!

Aprs dner, sous un lumineux clair de lune, nous filions sur l'tape
fixe pour le coucher.

Nous arrivions bientt  _Murcie_[15] o l'_Hotel Universal_ nous
ouvrit ses portes. Cet htel est bon, les chambres y sont vastes et
propres, on y mange bien; il est trs cher, comme tous les htels
d'Espagne, mais comme dans tous les htels d'Espagne on a le droit de
discuter et de rabattre ce qui dpasse son corchement normal. C'est
une grande btisse situe sur la place _San-Francisco_ et au bord de
la _Segura_, rivire qui arrose Murcie avec de l'eau!

  [15] ALICANTE--MURCIE: 84 kilomtres.--_Route_: assez bonne, mais
  poussireuse.


    Lundi, 19 aot.

Nous sommes dans la ville rpute comme la plus chaude de toute
l'Espagne: cependant, quand nous descendons de nos chambres, vers 9
heures du matin, nous trouvons la temprature supportable, bien que
le soleil brille dans tout son clat au ciel sans nuages. Dire qu'il
fait frais serait assurment de l'exagration, mais en dfinitive, on
peut trs bien se faire  ce climat. Ds qu'on est  l'ombre on est
parfaitement bien, surtout qu'on se met naturellement aussi le plus
prs possible de boissons glaces qui vous aident  faire la nique 
Phbus. Par exemple, celui-ci se rattrape vigoureusement lorsqu'on
est oblig de s'exposer  ses coups; en plein midi, ses rayons sont
de vritables morsures.

Bravant les rigueurs de l'astre du jour, nous allons faire une
promenade dans la ville.

Une grande _cathdrale_  faade rococo frappe tout d'abord nos
regards; son clocher est une haute tour de 146 mtres de haut qui
se voit de trs loin dans le pays et dont la forme et l'allure trs
spciales caractrisent la ville. Murcie se reconnat de loin, comme
Florence, par son clocher.

Nous avons t ensuite dans la vieille glise de l'_Ermita de Jsus_
pour y voir les fameuses sculptures sur bois, la principale curiosit
de Murcie. Ce sont de curieux groupes de statues de bois sculpt
et peint qu'on promne dans la ville pour les processions de la
semaine sainte et qui ont leur domicile habituel dans les diffrentes
chapelles de l'Ermita de Jsus. Dans toute l'Espagne on fait avant
Pques de trs grandes processions qui sont de longs dfils
d'emblmes, bannires, cierges et lampions, et surtout de statues
habilles figurant des scnes du Nouveau Testament. Les statues sont
gnralement de trs grande valeur et celles de Murcie sont les plus
remarquables de toute l'Espagne. Elles sont horriblement lourdes;
l'une d'elles, la Cne, Jsus et ses douze aptres et la table autour
de laquelle ils sont assis, pse plus de 1 000 kilogrammes; elle
exige vingt-huit hommes robustes pour la porter  la procession.
Les riches familles de Murcie rivalisent alors de zle pour orner
 grands frais la sainte table qui doit parcourir les rues de leur
ville: les fruits les plus exquis et les plus rares, les viandes les
plus succulentes, les ptisseries et les gteaux les plus compliqus
sont dposs devant Jsus et devant ses disciples; le poids de tous
ces mets surcharge encore les paules des porteurs; il est vrai qu'il
est d'usage que ceux-ci, aprs la dislocation de la procession, se
partagent entre eux les succulentes victuailles, ce qui fait que,
malgr le poids et la fatigue, les habitants de Murcie se battent
pour avoir l'honneur de porter la sainte Cne.

C'est tonnant ce qu'on peut obtenir comme effet sculptural avec
le bois: une douceur dans les traits, un moelleux, une vrit qu'
mon avis, on retrouve bien plus difficilement dans le marbre. Ces
sculptures tant peintes, l'effet est encore plus saisissant,
puisque les deux arts, sculpture et peinture se trouvent runis dans
la mme oeuvre.

Les statues polychromes de Murcie sont l'oeuvre du sculpteur espagnol
_Zarcillo_, du dix-huitime sicle, l'un des matres de la sculpture
espagnole et le premier dans son genre.

Le _Malecon_ est la principale promenade de la ville: c'est une vaste
esplanade qui longe la Segura, d'o l'on a une merveilleuse vue sur
la fertile huerta qui entoure Murcie, mais o l'absence d'ombrage
se fait rellement par trop sentir et nous fait fuir avant que nos
yeux se soient tout  fait rassasis du beau spectacle qui leur tait
offert.

N'en dplaise  ses dtracteurs, l'Espagne est un pays o l'on
voit de belles choses. Cette cte mditerranenne, que nous
suivons presque depuis la frontire, est admirable, l'intrt y
est constamment soutenu. Barcelone, Tarragone, Tortosa, Valence,
Alicante, Murcie, toutes ces villes sont curieuses, intressantes,
originales; les pays qui les sparent possdent un aussi puissant
attrait. Depuis notre entre en Espagne notre curiosit n'a pas eu un
instant de repos, nos yeux n'ont pas cess de regarder; ce qu'on voit
dans ce pays est nouveau, le spectacle se renouvelle constamment, on
ne se lasse jamais.

Touristes, mes frres, allez visiter la cte mditerranenne
d'Espagne!

Et cependant, c'est bien la rgion la moins visite. Pourquoi?
Je n'en sais rien. Je ne sais pourquoi on semble ignorer comme 
dessein une aussi belle, aussi riche, aussi intressante contre.
Quand un voyageur a vu Madrid, Burgos, Sville, Cordoue et Grenade,
il s'imagine avoir vu toute l'Espagne et prcipitamment retourne
en France. Je tiens  dclarer que les rgions que nous parcourons
depuis notre entre sont dignes, autant que n'importe quelle autre,
d'veiller l'admiration des touristes et je prsume qu'aucune autre
ne peut prsenter un intrt aussi soutenu.

Dans un fiacre orn d'un opportun parasol, nous avons t ensuite
faire un tour dans la banlieue remplie de jardins aux plantes
exotiques; une quantit de petites maisons carres au milieu de la
verdure, derrire des murs tout blancs... il en sort l'invitable
marmaille, mais ici avec une particularit bien frappante: garons
et filles jusqu' l'ge d'au moins dix ans sont, pour la plupart,
absolument nus... on se croirait chez les sauvages. Sans aucune
espce de honte, a circule dans sa tenue adamite; il est vrai qu'ils
ont la peau tellement roussie par le soleil que leur nudit semble
presque un particulier accoutrement.

Nous sommes rentrs en ville en passant devant la _Plaza de Toros_,
vaste construction de briques en forme d'arnes romaines.

A 4 heures du soir, nous quittons Murcie, bien  l'abri du soleil,
sous la capote entirement dploye.

On traverse la huerta par une belle route bien entretenue et plante
de grands beaux platanes sous lesquels l'ombre est complte. Au bout
d'un certain nombre de kilomtres les ombrages cessent, la route
reste bonne mais surcharge de poussire. Cette poussire empche
de marcher bien vite, et c'est un vritable regret, car ces routes
espagnoles, si droites, si larges, si plates, permettraient de folles
vitesses si leur entretien tait tant soit peu meilleur. Lorsque
l'Espagne aura pris la dtermination de recharger ses routes au
cylindre  vapeur et que ses cantonniers travailleront un peu plus
longtemps chaque jour, son admirable rseau de routes deviendra le
plus beau champ qu'on puisse rver pour les courses d'automobiles.

Nous traversons _Totana_ sous un soleil brlant; nos gosiers sont
desschs par la poussire. Une espce de garon de caf traverse la
rue devant l'auto, portant des verres de limonade  la neige sur un
plateau; stopper, descendre, enlever plateau et verres des mains du
garon ahuri est l'espace d'un clair et avant que le pauvre homme
soit revenu de sa stupeur les bienheureuses boissons glaces taient
dj au trfonds de nos estomacs.

A partir de Totana, la poussire devient rellement indiscrte; il
y en a tellement qu'elle nous envahit dans la voiture, les roues en
soulvent des tourbillons compacts qui obscurcissent le soleil. Je
crois bien qu'en ce moment nous sommes en train de battre le record
de toutes les poussires!

On passe  gu de nombreux et larges cours d'eau... de poussire,
devrais-je dire, car l'eau y est remplace par une profondeur de
cette sale poudre dans laquelle la voiture s'enfonce jusqu'aux
moyeux. Ce sont bien de vritables passages  gu dans lesquels la
poussire joue tous les rles de l'eau.

La belle huerta de Murcie est finie; par ici c'est la campagne aride
et dessche. Les palmiers ont  peu prs disparu faute d'eau;
la route est borde de haies normes de figuiers de Barbarie aux
feuilles difformes armes de mille petites pointes. Ces plantes
grasses portent des fruits savoureux que nous gotons avec
plaisir. Mais il faut prendre quelques prcautions pour ne pas
faire connaissance avec la morsure de leurs aiguilles; l'un de mes
passagers, trop press de goter ces fruits, en fit la cuisante
exprience.

D'immenses champs de ces figuiers de Barbarie s'tendent le long de
la route; on fait une vritable culture de cet arbre bizarre dont les
fruits donnent lieu  un assez important trafic.

La vigne et l'olivier rsistent avec une louable tnacit; tous deux
conservent une large place dans la culture de ces terres.

Voici des jardins, voici une nouvelle huerta, de la verdure, de
grands palmiers et, au milieu, feriquement tage sur la pente d'une
colline que domine un grand chteau mauresque, traverse par le _rio
Guadalantin_, _Lorca_, importante ville maure de 60 000 habitants.

Cette Lorca, cette ville sauvage qui, avec son paysage, semble
dtache de la terre d'Afrique et apporte ici, nous est apparue
au milieu d'un coucher de soleil colorant le firmament de toutes
les couleurs de l'arc-en-ciel fondues en nuances irrelles, qui
sembleraient impossibles si on ne les avait vues. Le ciel tait bleu,
vert, violet, amthyste, par larges tranches successives auxquelles
succdaient en se rapprochant du soleil des jaunes, des roses, des
grenats d'une chaleur de ton impossible  dcrire; au centre, le fier
chteau mauresque se dtachait sur l'incendie d'un rouge d'apothose.

Plus loin, au del de la campagne  nouveau dpouille, voil
enfin _Puerto de Lumbreras_, petit village que nous guettions
soigneusement, parce que c'est ici que bifurque notre route. A
gauche, nous irions sur Almria;  droite c'est la route que nous
prenons, c'est la direction de Grenade.

Notre nouvelle route, excellente, pntre dans les sierras.

Mais il est nuit, il faut dner. La rgion sauvage o nous sommes
conviendra admirablement pour y tablir notre camp.

Vous vous demandez sans doute pourquoi nous prenions aussi souvent
nos repas en pleine campagne, au lieu de nous arrter dans les
auberges des villes que nous traversions. Cette question est
parfaitement juste et je vais y rpondre.

Nous avions pour cela deux raisons: la premire tait que, souvent,
nous ne trouvions pas sur notre chemin des villes assez civilises
pour que leurs fondas ou posadas puissent nous inspirer grande
confiance et nous voulions, si possible, garder la bonne opinion que
nous nous tions faite jusque-l des htels espagnols. La seconde
raison tait moins premptoire; aprs y avoir got, cette vie de
bohmiens, ces campements en plein air, avaient acquis pour nous un
tel charme que nous ne pouvions plus nous en passer. Ah! si nous
avions t ainsi moins bien que dans les htels, il est probable
que ce got aurait bientt disparu, mais sous ce ciel si pur, avec
les dlicieuses et abondantes provisions que nous avions emportes
dans la voiture, munis d'eau toujours frache dans nos alcarazas,
que pouvions-nous dsirer de mieux et quel htel et pu mieux nous
satisfaire?

Nous avons tabli notre campement sur un petit monticule qui domine
la route; la table.. oui, nous avons une table et un service
complet... la table, dis-je, est dresse, l'argenterie et le cristal
(tout a en aluminium) tinclent aux lumires dverses par les
lanternes de l'auto et chacun prend part au festin.

Des muletiers qui passent avec leurs _recuas_ de mules en chantant de
lentes mlopes au rythme arabe s'interrompent brusquement, ahuris au
spectacle qui s'offre  leur vue, s'arrtent quelques instants, puis
reprennent leur chemin en hochant la tte, pas trs srs d'avoir bien
vu et se croyant sous le coup d'une hallucination.

Les choses les meilleures doivent avoir une fin, surtout les dners
en plein air lorsqu'on a encore une assez longue route  faire et
qu'on ne sait ce que vous rserve le chemin inconnu. A nouveau donc,
les explosions de l'auto troublrent le silence de ces lieux dserts
et nous reprmes notre route.

Longtemps, on ctoie un large torrent  sec dans un paysage aride et
dsert; peu  peu la route se met  monter, insensiblement d'abord,
puis par rampes qui se font plus fortes  mesure qu'on avance. On a
abandonn le torrent dessch, on tourne et retourne dans les bas
chelons des sierras aux maigres vgtations.

Nous passons ainsi  _Velez Rubio_ et nous montons toujours. A la
chaleur de tout  l'heure a fait place une douce fracheur: Ah! qu'il
fait bon rouler ainsi dans la nuit claire!

Nous voici enfin en _Andalousie_. A Velez Rubio nous avons dj
reconnu un notable changement dans les costumes des gens et remarqu
les grilles ouvrages et bombes des fentres. Peu aprs cette ville
on entre dans un paysage grandiose et sauvage: la route suit la
valle du _Chirivel_, borne  droite et  gauche par deux hautes
sierras dont les sommets se dcoupent nettement sous la lumire de
la lune; ce sont,  droite, la _sierra de Cullar_,  gauche, la
_sierra de las Estancias_. Longtemps, on file ainsi entre les grandes
montagnes, sans rencontrer me qui vive, en plein dsert et l'on va
vite, car la route est bonne et la lune claire la campagne comme
s'il faisait jour.

La route si bonne que nous suivons est toute nouvelle, trop nouvelle,
car elle n'est pas entirement acheve: brusquement elle cesse en
plein dsert. Perplexe, je descends de voiture, je vais inspecter le
sol:  la bonne route qui a fini l fait suite un mauvais chemin sur
lequel on peut cependant rouler; notre carte dtaille nous confirme
la chose par une ligne pointille qui prend un peu avant Cullar de
Baza et qui continue assez longtemps aprs. En avant donc sur le
mauvais chemin! En palier celui-ci peut encore passer, mais voici
que lui prend la fantaisie de descendre, alors il ne descend pas, il
tombe et nous tombons avec lui au milieu d'une espce de village de
troglodytes, dans lequel il y a autant d'habitations creuses dans le
roc et dans la terre que de maisons. Ce village est _Cullar de Baza_.

Cullar de Baza est bien le village le plus sauvage que j'aie jamais
vu, au milieu d'une rgion dsertique, au fond d'un pays perdu;
c'est  peine si ses habitants ont l'air d'tre civiliss. Eh! bien,
Cullar de Baza est clair  la lumire lectrique! Dans la suite,
il m'a t donn de remarquer trs frquemment qu'en Espagne et
plus particulirement en Andalousie, la province cependant sauvage
par excellence, on fait un emploi presque gnral de la lumire
lectrique. Je dirai mme qu'on en abuse tellement que, dans le plus
petit village, on voit une profusion de lampes  ampoules qui brlent
toute la nuit, dans les rues et dans les maisons. Et pourtant les
chutes d'eau sont rares; dans presque tous les cas, cette lectricit
doit tre faite avec des machines  vapeur et coter fort cher.

Le vieux chemin continue tant bien que mal, surtout mal. Mais ses
fantaisies sont nombreuses. Voici d'abord un caniveau, mais un
caniveau si profond qu'il barre compltement la route; tout le monde
descend et chacun se met au travail; les uns vont chercher des
pierres, les autres de la terre, moi je m'occupe  combler le fcheux
canal  l'endroit o devront passer les roues, enfin, aprs une
demi-heure de labeur, nous franchissons ce mauvais pas.

A peine 100 mtres plus loin, voil le chemin qui plonge dans une
rivire qui a de l'eau. Prudemment, je vais reconnatre le gu: il y
a 50  60 centimtres d'eau, nous pourrons passer. Le chemin descend
 pic la berge de la rivire, disparat sous l'eau, rapparat pour
regrimper  pic l'autre berge. C'est une chute dans l'eau suivie
d'une escalade; a produit un certain effet, surtout en pleine nuit.
La lune vient de se cacher!

Un peu plus loin autre caniveau d'un nouveau genre. Imaginez-vous
une tranche creuse au milieu du chemin, avec deux rebords pour
maintenir l'eau; la tranche a 20 centimtres de profondeur et les
deux dos d'ne chacun 30 centimtres de haut. Quand les roues avant
sont descendues dans le caniveau la tlerie infrieure de l'auto
touche sur les rebords et sous peine d'avaries graves il est tout
 fait impossible d'avancer. Il fallut reculer et se remettre au
travail une seconde fois, creuser le sol, abattre les rebords,
combler la tranche et a n'allait pas vite, car nous n'avions pas
affaire  de la terre meuble, mais bien  du remblai durci, aussi
rsistant que la pierre. Au bout de plus d'une demi-heure nous
passmes enfin.

Puis ce sont des montes et des descentes qui varient entre 20 et 25
pour 100, des virages invraisemblables, des endroits o le chemin
se perd dans la lande et semble finir l. C'est la vieille route
espagnole dans toute son horreur, la route d'il y a cinquante ans,
dcrite par Thophile Gautier et heureusement  peu prs disparue
aujourd'hui. Nous n'avons trouv, en effet, que deux exemples de ces
chemins en Espagne, et sur de courts trajets.

Voici enfin la dernire farce que nous rservait le vieux chemin: il
arrive au bord du confluent d'une srie de cinq ou six petits rios
qui, par leur runion forment _la Guadiana menor_; ces divers rios
non encore runis tiennent un espace de terrain considrable, presque
un kilomtre. Vous croyez peut-tre que le chemin se serait dtourn
un peu pour traverser d'un bloc tous les rios, aprs le confluent,
c'est--dire par un gu de largeur normale? Pas du tout, la route
vous plante l au bord du premier rio et il faut les traverser tous
successivement... les rares charrettes adoptent chacune un itinraire
diffrent au milieu de ce ddale, il y a plus de vingt traces de
roues, laquelle suivre? Il faut s'engager au petit bonheur et
circuler en aveugles au milieu des sables, de l'eau, des broussailles
et de la boue. On finit par atteindre la terre ferme aprs s'tre
cru perdu vingt fois. Mais l, o est le chemin? Naturellement nous
n'avons pu arriver juste  l'endroit o il reprend... il faut donc le
chercher le long de la berge. Enfin, le voil, plus de 100 mtres
en amont, quelques sauts encore dans le sable et nous roulons sur le
sale chemin, qui nous semble un lit de roses  ct des lits des rios.

Non loin, la nouvelle route reprend. Depuis quelques kilomtres je
l'apercevais sur notre gauche, mais inacheve, impraticable encore,
et ce qui m'avait le plus chagrin, c'est que pendant nos errements
dans les lits des rios, j'avais entrevu un instant un magnifique pont
en construction qui lui est destin. Enfin ce pont et cette route,
bientt achevs, viteront aux automobilistes qui passeront dans
quelque temps la dsagrable traverse des sources de la Guadiana
Menor!

Dsormais en bonne route, nous atteignons rapidement _Baza_, l'tape:
il est une heure du matin.

_Baza_ est une petite ville d'environ dix mille habitants; le
choix du gte sera vite fait, il n'y a qu'une auberge: _la fonda
Granadina_. Voil enfin une vritable auberge andalouse, sale,
simple, rudimentaire, o l'on mange mal et o l'on dort encore moins
bien. On nous coucha dans des chambres o pendant une bonne partie
de la nuit se livra une bataille acharne entre les membres de notre
caravane, d'une part, et d'autre part les puces de l'htel que
nous prtendions dloger. La victoire, longtemps dispute, resta
finalement entre les... pattes des puces.

Ah! j'allais oublier de parler de la remise qu'on mit  notre
disposition pour loger l'auto; elle tait vaste, la porte en tait
haute et large, mais au milieu de l'ouverture il y avait une pierre,
scelle dans le sol, haute de plus de 30 centimtres, l'auto dut
passer la nuit dehors, devant la porte de sa remise!

Je me souviendrai longtemps de Baza[16].

  [16] MURCIE--BAZA: 176 kilomtres.--_Route_: assez bonne en
  gnral, mais extrmement poussireuse de Murcie  Puerto de
  Lumbreras. Bonne de Puerto de Lumbreras  Cullar de Baza.
  Vieille route dangereuse pendant 6  7 kilomtres aprs Cullar,
  caniveaux, deux grands gus. Bonne en arrivant  Baza.


    Mardi, 20 aot.

Notre sommeil avait t rudimentaire, notre djeuner de midi tout
aussi rudimentaire. Les puces avaient fait court le premier, le
second tait immangeable. On nous servit une _tortilla_ (omelette)
aux champignons, qui tait certainement trs proche parente des
omelettes emplumes de don Quichotte, et une viande assez semblable
 celle que j'avais vu ptrir lentement par les lions du jardin
zoologique de Barcelone.

Nous avons quitt sans regrets cet inhospitalier pays,  3 heures du
soir.

Ds la sortie de Baza la route s'lve vivement au flanc d'une
montagne calcaire totalement aride. La vue embrasse la petite ville
noye dans son oasis au milieu d'une plaine dsole. Puis on atteint
les hauts plateaux sur lesquels on roule longuement; ces rgions
leves sont aussi arides que la plaine d'o nous avons surgi. La
route se poursuit, assez bonne, en ligne gnralement droite, faisant
seulement de temps en temps de longs crochets pour descendre dans
d'troites valles o se rfugie la seule vgtation de ces lieux.
A peu prs pas de maisons, sauf dans la roche quelques cavernes
habites par des gitanos.

On descend enfin dans la large valle o coule le _rio Guadix_. Le
paysage change brusquement d'aspect, d'aride et jaune il devient
verdoyant et cultiv, de dsert il se fait habit.

_Guadix_, au bord de la rivire du mme nom, est joliment tage
au pied des hautes sierras dans sa verdoyante valle. Chaque fois
que dans ces rgions on rencontre de la verdure, on la trouve plus
frache, plus verte qu'ailleurs par suite du contraste avec la
dsolation des dserts d'o l'on sort.

Guadix compte environ 10 000 habitants. La route ne pntre pas dans
la ville, qu'elle laisse  mi-coteau mais qu'on aperoit longtemps
surmonte de son _Alcazaba_ mauresque.

De Guadix  Grenade la route moderne n'existe pas encore, c'est
l'ancienne route des diligences avec sa menace perptuelle du
terrible imprvu. Cette route nous a donn beaucoup de mal et si tous
les kilomtres avaient t sems d'autant de difficults que celles
que nous avons d vaincre pendant les 10  12 qui ont suivi Guadix,
il nous aurait fallu plusieurs jours pour franchir les 55 kilomtres
qui sparent cette ville de Grenade.

Tant qu'on se trouve dans la valle du rio Guadix, la route est
barre  chaque pas par de larges et profonds caniveaux servant 
l'arrosage des campagnes. Tous ces caniveaux, ou mieux ces fosss
qui traversent le chemin, sont difficiles  franchir; l'un d'eux,
qui se trouvait au sommet d'une vritable arte, nous a d'abord paru
infranchissable et, en effet, aux premires tentatives l'insuccs fut
complet: le volant du moteur buttait contre l'arte. Il nous fallut
travailler comme cette nuit aprs Cullar de Baza, mais nous nous
tions munis d'une pioche; ce ne fut qu'aprs une heure de travaux
savants de terrassements qu'il nous fut possible de passer de
l'autre ct de l'obstacle.

Nous trouvmes encore deux autres fosss qui exigrent des travaux du
mme genre.

Nous avons rencontr ensuite une large rivire qu'il fallut passer 
gu, mais ce gu avait cela de bien spcial qu'au lieu de traverser
le lit du cours d'eau, il le suivait en longueur, si bien que nous
suivmes ainsi le fil de l'eau, pendant prs d'un kilomtre. L'auto
n'tait plus une voiture, mais bien un lgant yacht qui naviguait en
un fleuve et qui se balanait gracieusement au gr des vagues. Enfin
notre navigation prit fin et nous remontmes sur l'autre rive.

On atteint alors une contre absolument dsole: des montagnes de
terres ou de calcaire rougetre, nues, o ne poussent que quelques
rares figuiers de Barbarie et d'o la vie semble s'tre compltement
retire. Eh bien! non, cette rgion est cependant peuple: de tous
cts on n'aperoit que des trous dans les parois des montagnes et de
ces trous le bruit de l'auto fit sortir une nue de sauvages, grands
et petits, mles et femelles; c'taient des _gitanos_. J'arrtai
ma voiture dans cet trange endroit; en un clin d'oeil nous fmes
entours d'un grand nombre d'exemplaires de cette race dont on ne
connat gure les origines, qui s'est essaime sur divers points
d'Europe, qui est reste troitement groupe sur chacun de ces points
d'lection et qui s'est garde intacte de tout mlange de sang
tranger.

Ce sont de beaux humains, tous trs bronzs; les hommes ont un air
mle, les femmes de splendides yeux qui font plaisir  voir. Ils
n'taient nullement farouches, leurs relations avec nous pendant
notre courte entrevue furent essentiellement cordiales. Mais l'odeur
particulire  leur race flaire dsagrablement  nos narines
septentrionales: nous les quittmes.

Ces gitanos des cavernes sont une des grandes curiosits de
l'Espagne; plus tard on nous en montra dans la banlieue de Grenade,
mais les plus intressants de tous sont ceux que nous venions de
voir, dans ce paysage sauvage, dans ce coin ignor, au fond des
montagnes.

Nous sommes dans _la sierra de Jarana_. Aprs avoir t navigateurs
nous nous transformons en aronautes: l'auto, comme un ballon bien
plus que comme une voiture, s'lve rapidement le long des murailles
abruptes qui forment les flancs de cette sierra. La comparaison
est juste: sur cette route invraisemblable qui monte presque sans
interruption  25 pour 100, on ne peut dire qu'on roule, tellement
on a une impression nette d'ascension; on s'lve littralement
dans les airs, on se sent soulev verticalement, on monte, on monte,
on monte. Mais les caniveaux ont heureusement disparu, le sol de la
route est excellent, la machine s'lve en ronronnant comme un gros
bourdon.

Jusqu' Grenade, absence complte d'agglomrations notables, c'est le
dsert des hautes sierras, c'est la nature grandiose et sauvage dans
toute l'acception du mot. Comme le soleil disparaissait derrire une
arte vive en lanant mille rayons dors, j'arrtai l'auto et nous
descendions nous installer dans les rocs pour dner. L'inpuisable
garde-manger de la voiture assura de faon aussi parfaite que
d'habitude le menu de ce repas; au dessert, plusieurs bouteilles
de champagne lancrent aux chos des montagnes leurs joyeuses
dtonations, trs certainement inhabituelles en ces lieux dsols qui
semblent appartenir  l'empire de la Mort.

Cette traverse des grandes sierras du sud produit un effet
saisissant... au clair de lune l'impression est plus frappante
encore! Aprs dner, notre marche reprise, nous voil escaladant
de nouveau et toujours escaladant. La route procde comme les
kangourous, par bonds. Le sol est heureusement parfait, il le sera
jusqu' Grenade. On suit d'troites valles, trs encaisses entre
des parois  pic; suivant les caprices du chemin, on est tantt
 mi-hauteur, tantt dans le fond du gouffre avec l-haut, tout
l-haut, un tout petit coin du ciel bleu, ou bien on s'accroche au
sommet des -pic pendant que dans le trou noir gronde sourdement
le torrent. Il y a de l'eau par l, toujours de l'eau dans ces
hautes montagnes, il fait frais, il fait bon. De temps en temps, sur
notre gauche, une coupe dans les falaises qui laisse voir un grand
triangle de ciel pingl d'toiles ou l'un des sommets de la _sierra
Nevada_ avec son diadme de neiges ternelles.

Une fois la route prouve le besoin de changer de ct: vite elle se
prcipite au fond du ravin, traverse  gu le torrent et regrimpe au
flanc de l'autre paroi. Ce gu, bien qu'en plein t, avait encore
beaucoup d'eau... il doit tre absolument impossible de passer l
aprs la moindre pluie.

Enfin voici la descente sur Grenade. Mon Dieu! que ces anciens
Espagnols qui construisirent cette ancienne route aimaient donc les
pentes raides! Ce n'est plus une route, c'est une chelle. Ah! il
ne faut pas longtemps pour tre vid des hauteurs o nous venons
d'voluer, dans la ville des derniers rois maures! Il tait 10 heures
du soir lorsque, trouvant enfin un sol horizontal, un joli boulevard
tout neuf, nous stoppions  _Grenade_[17] devant l'_Htel de Paris_.

  [17] BAZA--GRENADE: 104 kilomtres.--_Route_: bonne de Baza 
  Guadix. Aprs Guadix dangereux caniveaux et deux gus. Excellente
  dans la sierra de Jarana, mais pentes ultra-rapides et un gu.

L'Htel de Paris est neuf, il est situ dans un quartier neuf comme
lui, mais tout prs du centre de la ville. Il donne sur un agrable
boulevard et s'adosse  l'immense cathdrale des rois catholiques.
Il est parfait sous tous les rapports, sauf pour ce qui concerne
le service. Ah! pour le service, n'oublions pas que nous sommes en
Andalousie et que les Andalous sont les gens les plus fainants
de la terre! En arrivant devant l'htel, la foule des domestiques
accourt... et regarde mon mcanicien descendre nos bagages de la
voiture; l'un d'eux, complaisant, lui indique o il faut les dposer;
enfin, comme je m'impatiente, le mme, toujours aimable, me suggre
que je pourrais bien aider un peu  mon mcanicien! Je n'ai pas eu la
force de me fcher.


    Mercredi, 21 aot.

Le premier mouvement que fait le touriste en arrivant  Grenade est
d'aller visiter l'_Alhambra_. Ce fut aussi ce que nous fmes avant
toute autre chose.

Le voyageur qui a entendu proclamer maintes fois les splendeurs de
l'Alhambra est bien surpris de constater que ce palais, dont les
merveilles ont t compares aux feriques descriptions des _Mille
et Une Nuits_, a l'air extrieurement d'un vieux chteau fort se
dressant au sommet d'une colline boise.

Cette grosse forteresse aux murs jaunes, qui sont comme dors par
le soleil et les ans, qui n'a--vue de la ville--que le mrite
de couronner pittoresquement sa colline, est intrieurement une
merveille de dcoration pousse aux dernires limites de la finesse
et du got. C'est un crin grossier cachant la plus riche et la plus
belle collection de pierres prcieuses!

Il y a malheureusement peu de gens qui connaissent l'Alhambra. Car
il n'y a gure plus d'un demi-sicle qu'on a commenc  lui rendre
la justice qui lui tait due et qu'un courant dfinitif d'attention
s'est port sur le monument le plus prcieux qui nous reste de la
civilisation arabe, la plus puissante et la plus dveloppe qu'ait
jamais connue la chaude Ibrie.

Les maisons de la ville s'arrtent au pied d'une colline aux flancs
couverts de verdure et dont le sommet, tal en large plateau, est
entirement occup par l'_Alhambra_. D'un ct la pente s'incurve
en un troit vallon rempli de grands arbres et remonte aussitt 
l'autre colline supportant _les Tours Vermeilles_. Du ct qui longe
la valle du _Darro_ la paroi est  peu prs  pic: les murs du
palais arabe bordent immdiatement le prcipice et dominent de trs
haut toute la ville. De Grenade on aperoit toujours l'Alhambra sur
sa colline et suivant l'endroit de la ville o l'on se trouve, on a
une vue diffrente du pittoresque palais. De l-haut on jouit d'une
admirable vue sur Grenade.

C'est par le vallon ombreux qui se cache entre la colline de
l'Alhambra et celles des Tours Vermeilles qu'on monte au palais des
califes.

De la _plaza Nueva_ part une troite rue, _la calle de Gomeres_, dont
la pente roide, entre de curieuses maisons  balcons grills, conduit
 la Porte des Grenades (_Puerta de las Granadas_). Cette porte doit
son nom  trois grenades sculptes  sa partie suprieure; elle fut
difie par les catholiques. Elle produit grand effet, car, ds
qu'on a franchi son seuil, on dbouche dans la verdure et les frais
ombrages qui remplissent le vallon. Ici, c'est un enchantement pour
le voyageur qui, hier, traversait d'arides et brlants dserts, et
se trouve subitement dans cette oasis.

La fracheur rgne constamment sous ces ombrages; les arbres qui,
serrs, croissent dans le val, ont t jusqu'au niveau des collines
chercher leur part de soleil, de sorte qu'ils s'lvent  de
prodigieuses hauteurs et procurent au promeneur, en mme temps que la
fracheur, un calme et un silence absolus. Des ruisseaux innombrables
courent rapides sur la pente et bruissent dans leurs rigoles de
cailloux pointus. Des feuilles, de la verdure, de l'ombre, de l'eau
 profusion dans un pays torride, voil le cadre qu'avaient cr les
roi maures pour entourer leur palais. De toutes parts on voit jaillir
des sources murmurantes, l'eau coule sans cesse sous la feuille...
mais je crois que je me rpte... non, je raconte ce que j'ai vu.

On arrive ainsi devant la fontaine de Charles-Quint, qui est un trs
gracieux difice Renaissance construit par _Pedro Machuca_, le mme
artiste qui rigea la porte des Grenades sous laquelle nous avons d
passer tout  l'heure. L'empereur hispano-germanique affectionnait,
parat-il, bien fort l'Alhambra, car nous verrons ses traces  chaque
pas. Il voulait embellir et amnager pour lui-mme l'ancien sjour
des princes maures. Sa sollicitude ne produisit malheureusement pas
toujours d'heureux effets et les merveilles arabes eussent gagn 
rester uniques et pures en leur splendeur.

Nous voici maintenant  ct des murailles de l'Alhambra; laissant 
gauche _la Porte de la Justice_, grande tour d'aspect compltement
fodal, qui fut construite sous le sultan Abdul Hadjiadj en 1348
et qui tait la porte extrieure du palais sous laquelle les rois
maures auraient rendu la justice, nous arrivons sur _la Plaza de las
algives_, devant la faade du palais mauresque.

Au milieu de la place il y a un large puits communiquant avec
des citernes et auprs duquel un prpos vend aux touristes le
traditionnel verre d'eau de l'Alhambra: cette eau, glace, est
effectivement d'un got trs agrable.

En fait de palais arabe, la premire chose qui frappe les regards
en arrivant sur cette place est la faade imposante du palais de
Charles-Quint. L'empereur qui, comme je l'ai dit, affectionnait
l'Alhambra, voulut s'y construire un palais  lui. Pour cela, il
dmolit une partie--heureusement peu importante--des dpendances
arabes et fit difier un vaste btiment carr. Le palais de
Charles-Quint n'est pas  sa place ici, il jure, il choque. Il faut
cependant avouer qu'excut suivant les admirables lignes de la
renaissance italienne, il constitue un pur chef-d'oeuvre de got,
de force et d'harmonie. L'intrieur est dispos en immense cour
circulaire, borde d'une lgante colonnade, au milieu de laquelle
devaient se donner des tournois et surtout des courses de taureaux.
Il est inachev, la toiture manque. Ce fut encore le mme Pedro
Machuca qui fournit les plans du palais, mais le principal artisan en
a t le grand artiste qui avait nom _Alonso Berruguete_.

La faade du palais arabe se remarque  peine. Les habitations
mauresques n'avaient aucune dcoration extrieure: des murs nus,
crpis, sans fentres; tout le luxe tait rserv pour l'intrieur,
toutes les ouvertures donnaient sur les lgants patios. Quand on
pntre, l'impression, plus subite, n'en est que plus forte.

D'minents crivains ont fait de l'Alhambra de Grenade des
descriptions aprs lesquelles il n'y a rien  dire. Lisez surtout
Thophile Gautier et vous connatrez le palais aussi bien que moi.
Aprs eux, aprs lui surtout, je ne me permettrais pas d'en essayer
une nouvelle description, si timide puisse-t-elle tre. Mais je
voudrais dire cependant ce que j'ai prouv en parcourant cette
succession de merveilles.

C'est d'abord la _Cour des Myrtes_ avec son immense bassin pour
le bain des odalisques: les odalisques devaient obligatoirement
savoir nager, car le bassin a 4 mtres de profondeur. L'eau verte
chatoie dans le marbre et les myrtes qui l'entourent verdissent
encore l'eau de leurs reflets. C'est la clbre _Cour des Lions_
avec son entourage de fluettes colonnettes de marbre; au milieu,
la Fontaine des Lions produit un effet bizarre. Je trouve que ces
lions ressemblent un peu trop  des chiens: ce sont des sculptures
d'origine phnicienne qui furent trouves par les Arabes dans des
fouilles et adaptes par eux telles quelles  leur fontaine.

Autour de ces cours, des arcs arabes, finement cisels, travaills
avec une quantit de dtails et de minuties qui tiennent du prodige,
 jour comme de la dentelle, donnent accs en des salles de ferie.

La _Salle des Abencrages_, la _Salle de la Justice_, la _Salle
des Ambassadeurs_, dans la grosse _Tour de Comares_, la _Salle des
Deux-Soeurs_, les diffrentes salles des bains, l'ancienne mosque,
la _Salle de los Mocarabes_, le _Mirador de la Favorite_ avec ses
trois dlicieuses fentres d'o l'on a une si admirable vue sur
Grenade, tout en bas, _le Boudoir de la Reine_,... tout cela est d'un
palais de fes.

[Illustration: ALHAMBRA DE GRENADE, COUR DES MYRTES]

Ciselures de stuc et de marbre, fines arabesques, mosaques aux
tons d'mail inimitables, porcelaines vernies aux chaudes nuances
fondues, bois sculpts et incrusts de nacre, plafonds travaills
en microscopiques dtails, alvoles, pendentifs, pltres ajours et
brods  l'infini, couleurs vives qui semblent peintes d'hier, bleu,
rouge, or, tout ce que la riche imagination arabe a pu produire dans
les contes des _Mille et Une Nuits_ se trouve reproduit l en une
ralit qui tient du songe.

On croirait visiter un muse d'orfvrerie.

L'Alhambra est un palais de dentelles... une fte de la dentelle dans
le ciel!

C'est le summum de la civilisation arabe, non pas la civilisation
forte et vigoureuse de la conqute, mais le gnie sensuel, recherch
et brillant de l'apoge qui prcde la dcadence; c'est l'expression
du dernier clat, toujours plus vif, d'un peuple qui va dchoir.

Au bout de l'troite pointe qui termine la colline de l'Alhambra
au-dessus de la ville s'lve l'ancienne citadelle arabe:
l'_Alcazaba_, d'o l'on a la vue d'ensemble de Grenade la plus
russie. On tourne le dos au palais, la ville se droule comme
un plan en relief, en avant,  droite et  gauche. L'extrmit
effile de la colline o nous sommes entre comme un peron au
coeur de la cit. A notre gauche, le val ombreux par lequel nous
sommes monts ici; il est barr  son extrmit infrieure par une
muraille crnele, mauresque, aux tons fauves de pain dor, qui relie
l'Alcazaba aux Tours Vermeilles et qui est perce de la Porte des
Grenades. A gauche toujours, de l'autre ct du vallon, s'lve une
nouvelle colline qui s'avance en pointe comme la ntre au-dessus
des maisons et dont le bout est couronn par les Tours Vermeilles,
_Torres Bermejas_, grande construction mauresque, ancien chteau
fort. Au-del, descendant et s'talant ensuite dans la plaine, la
foule des maisons du quartier d'_Antequeruela_, construit par les
Maures qui se rfugirent  Grenade aprs la chute des autres empires
arabes d'Espagne. A notre droite, d'abord  pic nous surplombons
l'troite valle o coule le _rio Darro_, la rivire bienfaisante
de Grenade dont les eaux drives plus haut dans les montagnes et
canalises alimentent fontaines et ruisselets de l'Alhambra et de
la ville; de l'autre ct de la rivire, nouvelle colline couverte
de maisons: l'_Albaycin_, l'ancienne ville mauresque. Enfin, devant
nous, domine par la masse lphantesque de la cathdrale, la ville
de la plaine, la Grenade proprement dite, dont les maisons se soudent
 droite  celles de l'Albaycin et  gauche  celles d'Antequeruela.

Tout cela, si prs, apparat nettement  nos yeux, les rues dcoupent
les pts de maisons qui ressortent en relief, les places ombrages
tranchent en vert au milieu du rouge des toitures, le rio Darro,
couvert sur un long parcours, disparat avant la _plaza Nueva_ pour
ne rapparatre qu'aprs l'_Alameda_ et bientt se jeter dans le _rio
Gnil_ mergeant de sa verdoyante valle.

Grenade est admirablement situe au pied des derniers contreforts
des hautes sierras du sud, dont les cimes neigeuses et les rivires
toujours vives lui assurent en tous temps une agrable fracheur.
Devant elle s'tend une vaste plaine, _la Vga_, riche et fertile,
grande oasis au seuil du dsert andalou.

La fertilit de la Vga est artificiellement entretenue par une
irrigation bien comprise, bienfait posthume des Maures disparus.
Comme dans les campagnes de Valence, d'Alicante, de Murcie, comme
dans toutes les riches huertas qui entourent les villes de la cte
mditerranenne, l'irrigation des terres est rgle mthodiquement
 son de cloche. La Tour du Guet, _Torre de la Vela_, situe dans
l'Alcazaba, porte  son sommet une norme cloche de 12 tonnes, la
_Campana de la Vela_, qui sonne les heures d'irrigation de la Vga.

Derrire l'Alhambra, aprs une lgre dpression, sur les pentes plus
leves qui montent au _Silla del Moro_[18] s'lve le tout gracieux
_Palais du Gnralife_[19]. C'tait une rsidence d't des sultans
et surtout des sultanes. C'est l que la lgende place les amoureux
rendez-vous de la favorite de Boabdil, le dernier des rois maures.
La dcoration intrieure du Gnralife rappelle les splendeurs des
salles de l'Alhambra, mais ici tout est plus coquet, plus mignard,
c'est l'lgante maison de campagne et non plus l'imposant et
fastueux palais officiel. Des fentres finement ciseles procurent
une vue inoubliable: l'abme du ravin du Darro, l'Albaycin, les
collines perces de trous de gitanos, Grenade et ses incomparables
maisons  miradores, au loin l'immense Vga, voil ce qu'on voit 
ses pieds avec la nettet caractristique de l'atmosphre andalouse.
Et sur la gauche, en se penchant un peu, on dcouvre l'Alhambra qui,
un peu en contre-bas, apparat en entier sur sa colline.

  [18] minence que couronne une ancienne mosque transforme en
  chapelle.

  [19] En arabe _Djennat al Rif_ ou maison de l'Architecte.
  Ce palais aurait t construit par l'un des architectes de
  l'Alhambra pour son usage personnel, puis aurait fait retour  la
  couronne.

Mais le grand charme, le charme reposant et doux, du Gnralife est
procur par ses jardins. N'oublions pas que nous sommes ici dans
une maison de campagne o les arbres et les plantes doivent jouer
le premier rle. Le parc et les jardins sont encore, parat-il,
tels qu'ils taient au temps des Maures; en parcourant les grandes
alles ombreuses, des bouffes de souvenirs de lgende vous montent
au cerveau...  chaque tournant on s'attend  voir apparatre la
silhouette gracieuse d'une odalisque, la tte entoure de gaze, ou la
forte carrure d'un Maure bronz et barbu sous le burnous blanc. Tout
ce que l'imagination mauresque a pu rver en matire de jardins s'est
donn ici librement carrire: alles bordes de vritables murailles
de cyprs, de carrs de buis taills comme de la pierre, escaliers
sculpts, grottes, rocailles, terrasses, immense bassin reposant sous
les fleurs et les jets d'eau entre-croiss, cascades, infinie varit
de plantes rares et d'arbres prcieux couvrant de leur ombre calme ce
sjour de la paix et du repos le plus raffin.

Au cours de la promenade dans ces mandres on passe devant une
petite grotte o bruissent vivement des eaux bouillonnantes: c'est
l'arrive des eaux captes par les Maures dans la sierra pour le
bien-tre de ces lieux.

Notre visite  l'Alhambra et au Gnralife avait dur des heures
et des heures. Nous ne pouvions quitter ces palais de rve, si
dissemblables de ce que nous avions connu jusqu'ici dans nos
diffrents voyages mais si charmants, si coquets, si frles et si
menus. Il nous fallut cependant redescendre  Grenade que nous ne
connaissions pas encore et o nous avions beaucoup  voir.

Confortablement installs dans un landau tran par deux vigoureux
petits chevaux andalous, nous avons t parcourir les ruelles
tortueuses de l'Albaycin. C'est la Grenade primitive; l'Albaycin vit
ds la plus haute antiquit un village couronner son fate; d'abord
ibre, puis romain, il est aujourd'hui  peu prs dmontr que ce
village s'appelait _Garnata_, d'o est venu Grenade, connaissance
qui fait disparatre la lgende donnant aux Maures le parrainage
de la ville; on a, en effet, longtemps prtendu que les Arabes
l'avaient ainsi baptise pour la premire fois par suite de la
vague ressemblance que prsentent avec les quartiers ouverts d'une
grenade les trois collines de l'Albaycin, de l'Alhambra et des Tours
Vermeilles. Il est certain que pour une me quelque peu potique,
la ville, avec ses toits rouges, sa verdure et ses trois collines
vives aux flancs roses, rappelle assez  l'esprit une grenade que la
maturit vient de faire clater; malheureusement cette comparaison
arrive trop tard, puisque la ville s'appelait dj ainsi  une poque
o rien ne pouvait justifier le rapprochement.

C'est aussi sur l'Albaycin que s'tablirent d'abord les Arabes, c'est
l que leurs premiers princes eurent leur palais, car ce ne fut que
plus tard qu'ils construisirent l'Alhambra. C'est dans l'Albaycin que
l'aristocratie mauresque habita constamment; ce fut donc aussi la
vritable Grenade des Maures.

L'Albaycin est encore, sur plusieurs cts, entour par les anciens
murs arabes et conserve des quantits de maisons difies au temps
des califes et qu'on reconnat de suite  leur architecture typique.
On dirait que ces maisons ont t construites hier: ce climat tout de
soleil, o l'humidit n'arrive jamais  saturer compltement l'air,
est essentiellement conservateur; les maisons ne disparaissent qu'
la condition qu'on les dmolisse; pour dmolir il faut travailler et
l'on sait que l'Andalou professe pour le travail la plus religieuse
des horreurs. Le soleil dore les vieilles constructions et leur donne
des tons chauds, des vivacits de couleurs dont on ne peut se faire
une ide; sous ses perptuels rayons les maisons les moins solides
durent ternellement. Aussi voit-on nombre de villes et de villages
espagnols qui paraissent de construction assez rcente, qui cependant
ont l'air absolument arabe et qui arabes sont rellement, car ce sont
les maisons des anciens Maures que le soleil a si bien conserves
jusqu' nous.

Derrire l'Albaycin, un chemin passant devant la _Plaza de toros_
conduit au _couvent de la Chartreuse_, clbre par la richesse inoue
de sa dcoration, mais aussi par le mauvais got qui y prsida.

En voyageurs consciencieux nous nous fimes conduire auprs des
gitanos qui habitent des cavernes parmi les figuiers de Barbarie, au
flanc de la colline qui borde le Darro en remontant aprs l'Albaycin.
Ces gitanos de Grenade, civiliss, apprts, habitus  recevoir
les trangers, sont en somme assez peu intressants; ce sont des
bohmiens de foire. Ceux que nous visitmes aprs Guadix, dans la
Jarana, libres et sauvages, vivant encore comme il y a des sicles,
taient autrement curieux.

A la fin de la journe nous nous rpandmes dans la ville, au moment
o la circulation se fait intense et o l'on peut le mieux faire ses
petites observations.

La Grenade moderne, la ville des rois catholiques, s'tend dans la
plaine au bas des trois collines. Son centre est autour de l'immense
cathdrale; c'est l que sont les rues les plus animes, le milieu du
mouvement qui va aussi s'tendant au sud dans les beaux quartiers et
les promenades qui bordent le rio Gnil.

J'ai dit que deux rivires, qui ont toujours de l'eau, arrosent
Grenade: le _rio Darro_ dont les flots, souvent bien rduits par les
nombreux emprunts qu'on leur fait, coulent dans l'troit ravin qui
spare les collines de l'Alhambra et de l'Albaycin et le rio _Gnil_
qui longe la ville sans y pntrer. Le Gnil est un vritable torrent
des neiges qui s'alimente sans cesse  la blanche couronne de la
sierra Nevada.

La promenade lgante et anime de Grenade se fait sur la _Carrera
du Gnil_  laquelle fait suite l'_Alameda_ ou promenade d'hiver
et que prolongent les beaux ombrages qui sont au bord du Gnil: le
_paseo del Salon_ et le _paseo de la Bomba_. C'est une suite de lieux
charmants o l'oeil peut s'exercer sans cesse. A 5 heures du soir,
assis  la terrasse d'un lgant caf situ sur la carrera du Gnil,
devant d'excellentes bebidas de naranja  la neige, nous pouvons 
loisir admirer la beaut du coup d'oeil que prsente alors Grenade:
la haute _sierra Nevada_ (montagne neigeuse) dresse  l'horizon son
imposante barrire; dans la transparence si pure du ciel andalou elle
parat toute proche, elle semble dominer immdiatement la ville, on
pourrait presque, croit-on, en toucher les reliefs avec la main;
les filets de neige de ses sommets se colorent en rose aux derniers
rayons du soleil... Quel dlicieux contraste de voir de la neige
en ces pays brlants! Si nous abaissons nos regards, le spectacle
autour de nous n'est pas moins curieux: toute la population grenadine
circule  prsent sur la promenade; les sveltes Andalouses passent
gracieuses, sans chapeaux, un seul oeillet rouge sang dans leur
chevelure noire, au milieu du front ou sur la tempe. Les hommes n'ont
gure plus du costume national que le _sombrero_  bords plats, noir
ou gris; quelques toreadors, ou mieux _toreros_ comme on doit dire
ici, passent fringants en leurs petites vestes qui s'arrtent aux
aisselles; avec leurs petites tresses de cheveux ils ont des allures
effmines de belltres et se redressent comme des conqurants.
Les Andalous ne portent gnralement pas la barbe, leurs figures
entirement rases, au poil noir qui veut toujours transparatre,
leurs pommettes trs saillantes, leur donnent des airs simiesques
assez cocasses.

Des _gitanas_ aux corps souples de btes se faufilent dans la foule,
exerant mille commerces: bonne aventure, billets de loterie, botes
d'allumettes, menus objets permis ou prohibs et laissent aprs elles
l'cre odeur de leur race.

Firement camps sur leur selle, des jeunes gens chics se promnent 
cheval. Les chevaux andalous sont admirables: petits, vigoureux mais
sveltes, longue queue et longue crinire, la tte fire, l'oeil de
feu, toujours piaffant, toujours caracolant ils ne font pas mentir
leur race; ils sont les descendants non dgnrs de ces chevaux
fougueux que les Maures amenrent avec eux d'Arabie.

Et dans le brouhaha de la foule qui circule, un cri, incessamment
rpt, domine le bruit: _agua! agua!_ ce sont les marchands d'eau.
Eh! oui, d'eau. Dans toute l'Espagne, mais surtout en Andalousie,
c'est un commerce trs intense, on ne peut faire un pas sans
rencontrer un marchand d'eau et l'entendre pousser son cri. Il y en
a de toutes les espces, depuis le plus pauvre qui transporte son
liquide dans une alcaraza et qui n'a qu'un seul verre pour toute sa
clientle, jusqu'au ngociant fastueux qui porte sur ses paules un
grand rcipient de fer-blanc enjoliv de moulures de cuivre et qui a
une ceinture toute garnie de verres comme une cartouchire. Il y en a
mme qui poussent le luxe jusqu' faire porter leur matriel par un
grave bourricot.

Tout ce monde se promne ou reste dans les cafs jusqu' une heure
trs avance de la nuit. Je n'ai jamais vu de pays o l'on se coucht
aussi tard qu'en Andalousie; dans les villages que nous avons
traverss en pleine nuit, nous avons toujours rencontr,  n'importe
quelle heure, une foule de gens qui flnaient;  Grenade c'est encore
pire; il est vrai que dans la journe la sieste est gnrale pendant
plusieurs heures.


    Jeudi, 22 aot.

Pour prouver une seconde fois le plaisir que procure la visite de
l'Alhambra, ce matin nous remontions au palais merveilleux difi par
les souverains nassrides.

Nous avons recommenc notre visite cour par cour, salle par salle,
n'omettant aucun dtail, nous arrtant  toutes les beauts et cela
nous a paru plus magnifique encore qu'hier.

Que de patience il a fallu  ces artistes arabes pour composer les
dessins enchevtrs et compliqus des moules avec lesquels ils
imprimrent dans les pltres encore frais des murs les dlicats
ornements que nous admirons aujourd'hui! Combien de temps de labeur
lent et minutieux reprsentent ces stucs fouills et ajours comme
de la dentelle! Et ces marbres fins de la sierra Nevada dont ils
ont tir ces colonnettes divines et ces chapiteaux, ces arcs, ces
galeries dignes d'un palais cleste!

Et encore, tout cela est considrablement dlabr. Songez que la
restauration et l'entretien de ce prcieux monument n'ont commenc
qu'au sicle dernier. L'Alhambra charme non seulement par ses
merveilles encore existantes, mais aussi par l'vocation de celles
qui ont disparu et qu'on aime  se reprsenter par la pense. Je
revois le palais aux temps arabes, lorsque toutes les peintures
taient encore fraches, quand les ors scintillaient aux murs et
aux plafonds, quand les fontaines jaillissaient dans les salles et
dans les cours, quand de riches tentures, de lourds cuirs de Cordoue
ornaient les murs  hauteur d'homme, quand d'pais tapis d'Orient, de
fins coussins de soie dissimulaient les dallages de marbre, quand une
infinit de lampes de cuivre, d'argent ou d'or clairaient les salles
en brlant des huiles parfumes... Cela a exist; en douterait-on,
que ce qui reste dmontre l'existence du pass disparu. Non,
l'imagination arabe ne trouvait pas que dans l'irrel de ses contes
les brillantes descriptions qui souvent nous laissrent incrdules,
ces choses ont rellement exist ici et la plus fastueuse description
des _Mille et Une Nuits_ ou des _Mille et Un Jours_ peut parfaitement
correspondre  ce qu'tait l'Alhambra de Grenade au temps de sa
splendeur.

Dans la salle des Deux Soeurs--qui doit son nom  deux grandes dalles
de marbre de son sol, exactement semblables--on voit l'admirable
_Vase de l'Alhambra_, grande poterie arabe du quatorzime sicle qui
est surtout remarquable par les dessins maills qui l'ornementent.
Ces dessins reprsentent des figures d'animaux. Ainsi, malgr la
dfense formelle du Coran de reprsenter des figures anims, les
derniers Arabes d'Espagne ne craignaient pas d'aller  l'encontre des
commandements du redoutable Livre Saint. C'tait un signe certain
d'affaiblissement de la forte religion qui avait amen la conqute
de l'Espagne par les Maures et cet affaiblissement prludait 
l'expulsion prochaine.

Grenade n'apparut que trs tard dans l'histoire des Maures. On sait
que les Arabes s'emparrent de l'Espagne en l'an 711, aprs avoir
dfait _Rodrigue_, ledernier roi wisigoth. Toute la pninsule
arabise obit pendant trois sicles au seul calife rsidant 
Cordoue. En 1031 l'unit s'croula tout d'un coup et l'Espagne
mauresque fut partage en une quantit de petits royaumes obissant
 des califes distincts. Grenade, comme les autres grandes villes,
devint aussi capitale d'un royaume arabe. Dans le courant du
mme onzime sicle, de nouveaux Arabes venant du Maroc, les
_Almoravides_, rtablirent pour un court temps l'unit mauresque de
l'Espagne avec Sville pour capitale. Cette unit ne dura gure, de
nouvelles dissensions favorisrent la _reconqute_ castillane et
peu  peu, morceau par morceau, l'Espagne chappa aux Arabes pour
retourner entre les mains de ses anciens propritaires, les Goths ou
mieux les Castillans, qui depuis des sicles attendaient dans les
montagnes du Nord l'occasion favorable pour chasser les envahisseurs.
En 1250 les catholiques avaient reconquis toute l'Espagne, sauf
le seul royaume de Grenade qui devint alors le refuge de tous les
Maures fuyant leurs foyers dtruits. Pendant deux sicles et demi
le royaume de Grenade brilla du plus vif clat; c'est pendant
cette priode, sous la dynastie des souverains nassrides, que
Grenade parvint  l'apoge de sa civilisation. Ce sont eux qui
construisirent l'Alhambra. Hlas! la destine de Grenade devait tre
la mme que celle de toutes les autres capitales arabes d'Espagne.
Les dissensions intrieures, les luttes des partis furent la cause
de sa chute plus encore que la force ou le courage des armes
catholiques. Le dernier roi maure, Boabdil, le Petit Roi (_el Rey
chico_), descendant dgnr des anciens Arabes, fut contraint de
remettre la ville aux rois catholiques Ferdinand et Isabelle en 1492.
Boabdil et les derniers Arabes d'Espagne retournrent au Maroc d'o
taient venus sept sicles auparavant leurs pres conqurants... Ils
emportaient avec eux le bonheur et la civilisation de l'Espagne!

Aprs les musulmans, les catholiques. Allons visiter la _cathdrale_.
Ce colossal monument fut commenc en 1523, c'est--dire trs peu
de temps aprs la prise de Grenade. Il comprend rellement trois
parties distinctes: le _Sagrario_, lev sur l'emplacement de la
grande mosque des Maures, la _Capilla Real_ (la chapelle royale)
qui renferme deux superbes mausoles, celui des rois catholiques
(_los reyes catolicos_) Ferdinand et Isabelle et celui de Philippe
le Beau et de Jeanne la Folle, et enfin la _cathdrale_ proprement
dite. Ces trois difices ne forment extrieurement qu'un seul tout;
intrieurement ils communiquent ensemble, mais des grilles obligent
 sortir chaque fois pour rentrer par de nouvelles portes, car il y a
trois sacristains et par suite trois trennes!

L'impression que j'ai retire de ma visite  la cathdrale est la
suivante: avec le temps, l'argent et les matriaux qu'on a employs
 lever cet difice, on aurait pu, en Italie ou en France, faire un
admirable chef-d'oeuvre; ici on n'est arriv qu' faire quelque chose
de colossal, d'norme, de fantastiquement grand, mais du plus insigne
mauvais got!

Toute la soire nous avons err dans les rues en qute
d'observations. Les maisons  troites fentres munies de grilles 
gros barreaux recourbs dans lesquels on peut se loger comme en une
cage, leurs miradores placs sur les toits et o l'on doit tre si
bien pour contempler les belles nuits toiles de l'Andalousie, leurs
frais patios entr'aperus de la rue au fond de l'ombre mystrieuse
des couloirs; les allures conqurantes des Andalous sous le sombrero,
la grce et la souplesse des femmes avec leurs chles  franges,
leurs grands peignes et leurs mantilles; tout cela est d'un peuple
rellement diffrent du ntre.

Mais ici comme partout la couleur locale se perd. On voit de
nouvelles rues o toutes les maisons semblent apportes de France
et nombre de Grenadines cachent leurs beaux cheveux noirs sous des
chapeaux encore plus normes que ceux de nos compatriotes!


    Vendredi, 23 aot.

Tout a t rgl et prpar hier soir, car nous partons de grand
matin.

Que ces Espagnols sont donc voleurs! On a dit beaucoup de mal du
climat, des routes et des htels d'Espagne, autant de lgendes
qu'il convient de dissiper, mais ce qui est incontestable, c'est la
voracit avec laquelle les commerants de ce pays se jettent sur les
malheureux trangers qui ont quelque chose  leur acheter ou quelque
service  leur demander.

A Valence on nous a demand 50 pesetas pour poser douze rivets  la
tlerie de l'auto. A Murcie nous avons contraint l'htelier  nous
rabattre 25 pesetas sur sa note qui s'levait  110 pesetas. Enfin
ici, dans une boutique ayant vaguement l'allure d'un garage, on m'a
demand 108 pesetas pour avoir bras un tube d'chappement et fourni
pour icelui quelques mtres de cordelette d'amiante. J'ai rabattu 48
pesetas sur cette fantastique note et j'estime avoir pay 40 pesetas
de trop. Aprs ce rglement amiable, j'ai cru devoir, dans son propre
intrt, mettre le patron de la boutique en garde contre de pareilles
exagrations qui ne pouvaient encourager les trangers  venir
visiter son beau pays. L'animal m'a rpondu textuellement ceci: Je
ne compte pas sur les trangers pour manger mon pain!... La voil
bien la fiert espagnole!

Il fait encore nuit, il est 4 heures du matin, l'auto dmarre
doucement et file dans les vieilles rues pour sortir de la ville.

Adieu Grenade!

Nous roulons dans la Vga sur une trs bonne route borde d'arbres;
de temps en temps des ruisseaux qui brillent sous les rayons blancs
de la lune nous rappellent que nous sommes dans un pays bni o il y
a encore de l'eau.

La lune lentement se couche, sa face est pleine d'horribles grimaces,
on dirait une sorcire qui traverse les airs pour se rendre  quelque
Sabbat, l-bas dans les monts dsols. L'aube va paratre. La crte
de la Nevada s'est couverte de sang et bientt le globe lumineux en
jaillit irradiant d'or le manteau de pourpre de la montagne.

Le pays s'accidente, l'auto ronronne en escaladant allgrement les
premiers chelons de _la sierra del Anuar_; derrire nous la riche
Vga tale au jour naissant sa luxuriante vgtation et nous lui
lanons un dernier adieu, ainsi qu' la Nevada, ainsi qu' Grenade
qui se perd, loigne, dans les brumes de l'aurore.

_Alcala la Real_, avec ses maisons que le soleil a uniformment
teintes en ocre brillant, apparat au sommet d'une colline pointue.
Nous passons dans le bas quartier qui, peu  peu, s'veille;
de graves petits nes andalous entourent une vieille fontaine
renaissance orne d'un immense bas-relief et boivent, boivent sans
se soucier de l'automobile qui s'est arrte derrire eux. Ces nes
d'Espagne m'ont toujours vivement intress; ce sont des sages entre
les sages; leur philosophie inpuisable les accompagne sans cesse
dans leur modeste et pnible carrire. Soumis  leur matre parce
qu'ils savent que toute rvolte serait vaine et rudement chtie, ils
s'arrangent pour prendre ce qu'il y a de meilleur dans leur vie de
pauvres _burros_ et pour ne faire que le travail le plus strictement
ncessaire. Vous ne les verrez jamais s'effrayer au passage de
l'auto: ce serait faire une srie de mouvements qu'ils ont reconnus
parfaitement inutiles et qu'ils laissent  ces grandes btes de mules
ou  ces cervels de chevaux. Ils s'en vont tout droit, de leur
petit pas menu, par le chemin le plus court, ne s'arrtant que pour
happer un chardon qui leur a paru sympathique ou pour goter un peu
au chargement qu'ils ont sur les paules si celui-ci est comestible.
Quand on les voit trottiner avec leurs petites mines graves, on
suppose, avec quelque raison, qu'ils mditent sur la manire
d'effectuer avec le moins de fatigue le travail exig.

Depuis que nous avons quitt la Vga, une seule culture dfile devant
nos yeux lasss par cette uniformit; l'olivier, rien que l'olivier
aux feuilles tristes, toujours l'olivier  l'ombre transparente.
Des champs de l'arbre  huile s'tendent  perte de vue, descendent
au fond des ravins, escaladent les collines, en rangs bien aligns,
comme des bataillons en manoeuvre.

_Priego_, au milieu des vallons couverts d'oliviers, ne prsente rien
de bien remarquable, si ce n'est que l'on commence  s'apercevoir
d'un notable changement dans le caractre des habitants. Jusqu'ici
nous n'avions travers que des populations sympathiques, mme dans
l'Andalousie de Grenade. Nous pntrons  prsent dans la vritable
Andalousie: pauvre, sale, hargneuse et sauvage. Les mules elles-mmes
se font ici plus mchantes et peureuses!

Aprs des dtours sans nombre dans _la sierra de Cabra_, on arrive
 la petite ville de _Cabra_, sur le _rio Cabra_... quel pays de
chvres!

Depuis Grenade jusqu'ici la route a t excellente, parfaite, unie
comme un billard. C'est que toute cette rgion renferme quelque peu
d'eau. En somme, si les routes d'Espagne ne sont pas toujours trs
remarquables, si ce n'est par la poussire, cela provient surtout du
manque d'eau. Si nos meilleures routes franaises traversaient des
pays sur lesquels il ne tombe pas une goutte de pluie pendant huit
mois sur douze, des pays o rgne constamment une intense chaleur,
des pays qui n'ont point d'eau pour effectuer les rechargements, je
ne leur donnerais pas deux ans pour devenir exactement semblables aux
plus mauvaises routes de par ici.

A partir de Cabra le chemin devient cahoteux et plein de poussire.

Voici _Aguilar_ dont les maisons blanches renvoient en lueurs
aveuglantes les brlants rayons du soleil. Des paysans en
pittoresques costumes andalous rentrent des champs, des enfants nus
piaillent aux portes, des femmes en jupes rouges et en corsages
enjolivs jettent des couleurs crues sur le blanc des murs. Costumes
d'un autre ge, habitations d'il y a plusieurs sicles. C'est
l'Espagne des campagnes et des villages qu'il faut voir. Dans les
grandes villes, la vie, les moeurs, les costumes deviennent de jour
en jour plus semblables  ceux des autres villes d'Europe. Mais dans
la campagne tout s'est attard dans les anciens usages; l seulement
on peut contempler une humanit pittoresque qui donne l'ide de
l'Espagne de jadis.

Nous voil dans la rgion dsole qui entoure Cordoue: de la terre,
de la terre rouge  perte de vue et une chaleur sche de four 
chaux. Aussi loin que l'oeil peut voir sur le pays ondul, on
n'aperoit plus un seul arbre.

_Fernan Nunes_, curieux village de petites maisons blanches qui se
sont ranges des deux cts de la route comme pour nous regarder
passer avec les yeux de leurs troites fentres grilles.

D'ici  Cordoue la route est trs mauvaise et d'une allure jusque-l
inconnue: des cailloux pars sur le sol dur, jets  et l comme
exprs, fuyant sous les roues, s'chappant comme des balles, frappant
sur la tlerie avec des dtonations de pistolet. A mesure qu'on
avance ils se font plus nombreux et plus presss, bientt c'est une
couche paisse comme un empierrage tout frais, mais ici permanent.
Les pneus sont  rude preuve, les artes vives des pierres les
incisent, les dchiquettent, on sent avec douleur qu'ils s'en
vont par petits morceaux. Lorsqu'en France nous avons  traverser
un de ces lits de cailloux frais que les ingnieurs mettent si
gracieusement  notre disposition sur toute la largeur du chemin,
il n'est pas d'injures que nous ne profrions ni de plaintes que
nous n'exhalions; ici il faut ainsi rouler des kilomtres et des
kilomtres et toute plainte serait superflue.

Aprs l'ascension d'une dernire colline de terre, la route
plonge dans une vaste plaine. Au loin un mince fil d'argent: _le
Guadalquivir_, une large tache blanche tout au bord: _Cordoue_[20].

  [20] GRENADE--CORDOUE: 185 kilomtres.--_Route_: trs bonne
  jusqu' Cabra. Trs mauvaise en approchant de Cordoue.

On arrive au bord du fleuve juste en face de la vieille mtropole
religieuse des Maures, de la ville sainte qui essaya de supplanter La
Mecque et qu'Allah punit si cruellement en l'abandonnant aux mains
des _ghiaours_ catholiques. On traverse le Guadalquivir sur un pont
dfendu par une ancienne porte fortifie, _la Calahorra_. Ce pont fut
construit par les Arabes, c'est un ouvrage monumental de plus de 200
mtres de long, de seize arches, assis sur des fondements romains.
Cordoue fut, en effet, une ville romaine importante, capitale de la
province d'Espagne Ultrieure; elle donna le jour au pote Lucain et
aux deux Snques.

Mais je m'aperois que je m'arrte bien longtemps sur le pont du
Guadalquivir. Notre auto y fit aussi une station prolonge malgr la
chaleur accablante de midi. C'est que du milieu du fleuve on jouit de
la plus belle vue panoramique de la ville.

De l'autre ct du Guadalquivir, Cordoue s'aligne le long de la rive.
Au premier plan l'immense mosque, surmonte du clocher et du dme de
la cathdrale, additions catholiques;  ct d'elle, et  sa gauche,
la porte de la ville. _Puerta del Puente_, porte du Pont: deux
colonnes doriques leves au seizime sicle sur l'emplacement de
l'ancienne porte arabe (la _Bib Alcantara_), juste en face du pont.
A droite et  gauche les maisons arabes qui suivent les rivages et
montent insensiblement la pente douce sur laquelle s'tage la ville.

A gauche, dans le lit du fleuve, plusieurs moulins arabes sont encore
assez bien conservs.

Vue ainsi, Cordoue est entirement arabe; rien ne rappelle en elle
notre civilisation. Ses maisons troitement enchevtres ne laissent
percevoir aucune rue, aucune artre de quelque largeur. Cordoue est
reste fige dans sa forme d'il y a mille ans, Cordoue ne possde
que d'troites ruelles; autour de la ville seulement on peut trouver
des promenades et quelques boulevards. Connaissant ce dtail, nous
ne nous sommes pas risqus  introduire notre longue voiture dans le
labyrinthe des ruelles; laissant la porte du Pont aux pitons et aux
_burros_, nous remontons la rive du fleuve le long des murs de la
mosque et en contournant la ville nous finissons par dcouvrir une
rue un peu plus large que les autres qui nous amne devant l'_htel
Suisse_, signal partout comme le meilleur de Cordoue.

C'est aujourd'hui que nous avons constat la temprature la plus
leve jusqu'ici. Pour une fois que nous avons fait exception  la
rgle que nous nous tions fixe de ne pas voyager au milieu de la
journe, nous avons bien russi! Nous sommes arrivs  l'htel 
midi, bouillants de chaleur, ruisselants d'eau et n'aspirant qu'
remplacer par de frais liquides les pertes prouves par notre
vaporation prolonge. Notre couvert est mis dans un _patio_ bien
ar, le menu est fort convenable, mais pas de glace! Pourquoi?
L'hte, la bouche en coeur, nous rpond que la glace qui se consomme
 Cordoue est amene une fois par jour de Sville par le train;
or, aujourd'hui, le train n'est pas arriv, Cordoue n'aura pas de
glace; c'est abasourdissant! Voil une ville de 50 000 mille mes
qui possde la temprature sngalienne que l'on sait, elle n'a
mme pas une machine  glace, elle fait venir sa glace de Sville,
c'est--dire de 150 kilomtres, et si le train reste en panne,--ce
qui arrive en Espagne,--ou si le glacier de Sville manque le dpart,
tout le monde est oblig de boire chaud pendant vingt-quatre heures.

Cordoue est une ville morte au centre d'un pays dfunt.

Jadis la campagne qui l'environne, _la Campina_, admirablement
irrigue par les Maures, tait fertile et verdoyante; c'est
aujourd'hui un dsert o l'on ne voit que quelques maigres champs de
bl, pas un arbre, pas un brin de verdure et qui doit sa strilit
aux chrtiens comme Cordoue leur doit sa dcadence, sa ruine.

Il y a mille ans, Cordoue tait arabe. Ville sainte qui mrita le
nom de La Mecque d'Occident, capitale de toute l'Espagne mauresque,
mtropole de l'rudition arabe o accouraient les tudiants de tous
les points d'Europe, au centre d'un pays dont la fertilit tait
alors proverbiale, Cordoue devint en l'an 1000 la premire ville
d'Europe et la plus peuple: 300 000 habitants.

En 1236 les catholiques _reconquistadores_ mirent fin  sa brillante
fortune. Plus fanatiques, plus maladroits surtout que les Arabes,
les Castillans ne surent utiliser le prcieux instrument qui venait
de leur choir. Les Maures avaient autrefois respect la croyance
des chrtiens vaincus; les chrtiens vainqueurs ne surent tolrer
l'islam, et l'Inquisition eut bientt fait de purger la ville et
la campagne de ceux qui avaient apport la richesse, de ceux qui
l'emportrent avec eux.

Aprs le dpart des Arabes, Cordoue meurt subitement,... cadavre elle
est encore aujourd'hui. Elle a actuellement environ 50 000 habitants
qui se perdent dans son grand squelette comme un corps trop maigre en
un trop vaste habit.

Jamais je n'ai t frapp aussi vivement qu'ici par les proprits
conservatrices du climat espagnol. La Cordoue d' prsent est
exactement celle d'il y a mille ans, ses maisons sont celles qui
furent construites par les Maures, ses rues troites et tortueuses
sont les mmes que parcouraient les Arabes au temps des califes. Les
Arabes d'autrefois, s'ils sortaient de leur tombe aprs dix sicles,
reconnatraient leur ville, rentreraient dans leurs maisons, comme
s'ils en taient sortis d'hier seulement.

Et pourquoi Cordoue se serait-elle modifie? Il n'y a que deux causes
de transformation pour les villes: l'humidit destructrice et la
pioche des dmolisseurs. Ici l'humidit n'existe pas: les maisons
peuvent se conserver intactes indfiniment. Pourquoi dmolir si
l'on n'a pas  reconstruire? Les nouveaux quartiers sont le propre
des villes qui se dveloppent; ici, au contraire, il y a dj trop
de maisons pour le nombre des habitants, point n'est besoin d'en
construire de nouvelles.

Cordoue offre un bien triste spectacle: on n'y voit gure que des
maisons inhabites et des mendiants. C'est  croire que tous ses
habitants mendient; ils nous suivaient en troupe compacte, tendant
la main;  chaque carrefour nous tions assaillis par de nouvelles
supplications, souvent nous devions carter des bras qumandeurs
qui nous barraient littralement le chemin. J'ai vu des gens trs
proprement vtus me demander _cinco centimos_.

Mais Cordoue a sa mosque, qui vaut toute une ville.

L'exquise fleur de l'art arabe, bien que dtriore par le champignon
chrtien pouss en son milieu, n'en est pas moins encore une des
merveilles du monde.

La grande mosque de Cordoue est l'expression de la civilisation
arabe, vigoureuse et croyante, comme l'Alhambra de Grenade est le
rsultat de cette mme civilisation, devenue raffine et sceptique.

C'est un asile, vaste comme la religion de Mahomet, o la
demi-obscurit et la fracheur invitent au repos et  la prire.
Une fort infinie de gracieuses colonnes continuant la fort
d'orangers et de palmiers du dlicieux patio qui la prcde. C'est
l'panouissement de l'art arabe dans toute son uniforme beaut.
C'est une heureuse union de la lgret, du got et de la grce avec
l'immensit. C'est la comprhension si nette qu'avaient les Arabes de
tout ce qui touche  l'embellissement de la vie.

L'difice est bti, parat-il, d'aprs la mme ide que celle
qui prsida  la construction des mosques gyptiennes. C'est
la simplicit mme, des rangs de colonnes galement distantes,
symtriquement disposes, suivant la longueur comme dans le sens de
la largeur. Ces colonnes, runies entre elles par des arcs arabes
allant rgulirement de l'une  l'autre, supportent un plafond
uniforme: plat et en bois prcieux richement incrust  l'origine,
remplac par d'horribles votes depuis la domination castillane. On
conoit qu'un pareil monument n'a pas de limites, qu'il peut tre
incessamment agrandi. C'est ce qui eut lieu pour la grande mosque
de Cordoue; elle fut construite en plusieurs fois par les califes
omyades, sans que les parties ajoutes successivement altrent en
rien l'harmonie gnrale.

Il y a l des colonnes de tous les styles et de toutes les formes. Il
y en a de tous les matriaux: porphyre, marbres de diverses nuances,
jaspe, granit, vert antique. Cette diversit, loin de nuire, ajoute
encore au charme qui se dgage de la fort de pierres.

Les deux _mibrabs_ qui subsistent sont deux purs chefs-d'oeuvre.
Le dernier en date reprsente l'arc arabe parfait, il est orn de
mosaques inapprciables. L'autre est une fine dentelle dont les
sculptures sur stuc rappellent assez certains ornements de l'Alhambra.

On met  jour, en ce moment, des chapelles latrales dont les fines
ciselures, jusque-l caches sous un dplorable pltras, semblent
tenir plus du tissu que de la pierre, tellement elles sont lgres,
ariennes... on dirait qu'en soufflant dessus on va les voir osciller.

Soit qu'on s'attarde aux dtails, soit qu'on se plaise  contempler
la perspective unique au monde de toutes les colonnes allant se
perdre dans l'obscurit mystrieuse des profondeurs, on ne peut
s'arracher au charme qui vous treint dans cet ancien temple de
l'islam.

Je crois qu'on y resterait des journes entires si l'on n'en tait
chass par la horde sale et puante des mendiants et des sacristains
qui en ont fait leur tanire.

Malgr l'enthousiasme qu'on ressent  voir cette chose admirable,
l'impression qu'il me semble que tout le monde prouverait, comme je
l'ai prouve, est un vague sentiment de tristesse. Et qui ne serait
attrist au spectacle du vandalisme qui a fait trouer les plafonds,
dtruire les arcs gracieux, abattre les fines colonnades du milieu de
la mosque pour y encastrer une cathdrale colossale et de mauvais
got? D'un mauvais got plus frappant encore par la lourde richesse
dont l'glise est orne et la simple beaut de ce qui reste de la
mosque.

Beaucoup de gens ont cri  la profanation en voyant  Grenade le
palais de Charles-Quint lev sur la colline de l'Alhambra  la place
d'une partie du palais des rois Maures. Je ne partage pas absolument
leur avis, d'abord parce que le palais de l'Empereur est de l'art
le plus pur, ensuite parce qu'il n'a eu le tort de dtruire qu'une
faible partie des btiments mauresques dont la disparition n'a
nullement nui  la beaut de ceux qui restent.

Mais  Cordoue, c'est bien une vritable profanation qui eut lieu,
un acte de pure barbarie qui a fait dtruire  jamais l'harmonie
du chef-d'oeuvre d'une civilisation qui n'est plus. Et ce mme
Charles-Quint, auquel l'autorisation de construire la cathdrale
au milieu de la mosque avait t surprise, contemplant un jour
l'irrparable, dit ceci aux chanoines atterrs: Si j'avais su ce
que vous vouliez faire, vous ne l'auriez pas fait, car ce que vous
construisez l se trouve partout et ce que vous aviez auparavant
n'existe nulle part dans le monde.


    Samedi, 24 aot.

La seule animation de Cordoue s'est rfugie au _Paseo del Gran
Capitan_, promenade ainsi nomme en souvenir du fameux gnral
Gonzalve de Cordoue, qui s'empara du royaume de Naples en 1495
et que ses compatriotes, les Espagnols, surnommrent le _Grand
Capitaine_. C'est un grand et large boulevard plant d'orangers et
de palmiers, bord de cafs, de cercles et d'htels. Les habitants
de Cordoue viennent, le plus nombreux possible, s'y promener aux
heures fraches de la soire et s'y multiplient de leur mieux afin de
faire croire que leur ville est encore habite! On y rencontre des
Andalouses... bien moins jolies qu' Grenade et des Andalous qui ont
ici des faces patibulaires et qu'on s'tonne de ne pas voir arms
d'escopettes et de _navajas_!

La chaleur lourde d'hier s'est rsolue cette nuit en un orage
bienfaisant, une abondante pluie a rafrachi l'atmosphre et
maintenant que le ciel a repris sa puret accoutume, on n'a point
trop chaud; allons, le climat de l'Espagne n'est pas si terrible
qu'on le prtend en France!

L'htel Suisse nous sert un djeuner exquis. Il y a de la glace!...
Il parat que le train de Sville est arriv aujourd'hui! L'autre
lgende franaise reprsentant les htels espagnols comme au-dessous
de tout ne se vrifie toujours pas.

A 4 heures du soir, en route pour Sville.

Il faut redescendre au bord du Guadalquivir, retraverser le vieux
pont des Arabes, refaire pendant une quinzaine de kilomtres la route
par laquelle nous sommes arrivs hier. En haut des collines nues qui
forment de ce ct le bord de la valle du grand fleuve andalou,
nous trouvons la bifurcation de la route de Sville. C'est toujours
l'affreux chemin empierr, plus mauvais encore que celui d'hier.
Avec un peu d'eau cette route si large pourrait tre excellente,
malheureusement il n'y en a point, le Guadalquivir est trop loin.
Les cailloux restent ternellement en suspens, les charrettes,
trop rares, ne peuvent les enfoncer et se contentent d'y creuser
de profondes ornires... Les ornires dans les cailloux, c'est une
affaire bien particulire, je vous prie de le croire! Il y a 40
kilomtres comme cela, en premire vitesse tout le temps.

On rencontre trs peu de voitures. En Andalousie, on va
principalement  cheval,  mule ou  ne. Les chevaux andalous
sont trs beaux, ils forment avec leurs cavaliers de fort jolies
silhouettes.

Et l'on va, montant et descendant d'ternels mamelons grills par le
soleil. Pas un arbre, la terre rouge sans cesse et  perte de vue. Au
printemps le sol se couvre de quelques moissons, le reste du temps
c'est le spectacle dsolant du vide infini.

_La Carlota_, le dernier village de la province de Cordoue, maisons
basses et blanches rgulirement alignes le long du chemin.

On passe ensuite dans la province de Sville; aussitt la route
devient bonne. Du haut d'une colline, voici qu'on distingue une ville
toute blanche: c'est _Ecija_, qu'on a surnomme _la pole  frire de
l'Andalousie_; c'est dire que le soleil doit y tre particulirement
caressant!

La ville-pole s'tend au bord du rio Gnil qui vient de Grenade,
qui a beaucoup d'eau et qui fait tourner plusieurs moulins arabes
bien conservs; mais elle est situe au fond d'une vritable
cuvette de collines rouges dont les flancs dnuds lui renvoient
consciencieusement tous les rayons solaires; elle a tout ce qu'il
faut pour frire!

La ville est confite dans son anciennet, mais pas comme Cordoue;
ce n'est pas un cadavre, elle est coquette et anime. Ses basses
maisons, aux fentres munies de grilles ouvrages comme autant de
petits chefs-d'oeuvre, sont serres les unes contre les autres;
ses rues, larges de deux pas, ne laissent pas aller les rayons du
soleil jusqu'au sol... Elles se dfendent de leur mieux. Toutes les
murailles sont peintes de blanc ou de couleurs claires et riantes.
Une quantit de clochers effils, hauts, pointus, semblables  des
minarets, dpassent les toits, s'lancent vers le ciel.

Une population pittoresque, qui a conserv une bonne partie des
anciens costumes andalous, circule ou sjourne dans les rues troites
o nous avons juste la place de passer avec notre voiture.

Aprs, on se retrouve dans la campagne sauvage.

_Luisiana_ est un pauvre _pueblo_ autour duquel ne poussent que
de chtifs palmiers nains dans l'immensit des champs o pturent
comme ils peuvent de grands troupeaux de taureaux de combat. Ces
brutes lvent la tte  notre approche et nous regardent passer
avec des airs ahuris. Qui sait? La mort de l'un d'eux nous servira
peut-tre de spectacle dans quelques jours. Nous les voyons l bien
tranquilles; dans l'arne ils seront furieux et fous!

La route escalade une haute colline rouge, derrire le sommet de
laquelle se cache _Carmona_. Aprs un dernier virage, l'auto, lance
comme une balle, se rue dans la ville apparue tout  coup; c'est
une vritable surprise: du dsert on a saut dans la vie. La ville
tait rellement embusque au dernier tournant de la route, son
apparition inopine nous a fait peur. Un coup de frein et les chevaux
assagis passent sous une belle porte, au del de laquelle s'agite une
population compacte et remuante.

_Carmona_ est une vieille ville: au temps des Romains elle s'appelait
_Carmo_. A peu de distance des constructions actuelles, on a
dcouvert une importante ncropole romaine renfermant une grande
quantit de tombeaux, bien conservs, trs intressants  visiter.
Elle fut aussi une ville arabe florissante; avec son alcazar
mauresque, sa tour carre qui ressemble  la Giralda de Sville, ses
maisons basses, elle a conserv, comme tant de ses soeurs, un air
absolument arabe, une allure de famille, les traits des anctres.

On sort de Carmona en passant sous un portique mauresque trs bien
conserv et trs grandiose.

Nous trouvons alors une route, oh! une route comme on n'en voit
qu'en approchant des grandes villes. C'est Sville qui s'annonce:
poussire, ornires et trous, il nous reste une quarantaine de
kilomtres  faire l-dedans. Bah! je rduis considrablement
l'allure et nous n'en sommes pas moins gais pour cela.

De misrables villages s'allongent de temps en temps au bord de la
route; ils ont toujours et toujours l'air arabe. Quelle puissante
empreinte les Maures ont laisse sur cette Espagne! A chaque instant
on s'attend  voir sortir des Arabes des maisons et s'pandre dans
les petites rues en troupe bariole et remuante. C'est que ces
villages, ces maisons mystrieuses, ces votes sombres, ces fentres
troites et rares ont t crs par eux et pour eux.

Le Maure a t le cerveau le plus puissant qui habita la pninsule
aprs les Romains. Il fut surtout l'tre le mieux adapt au pays et 
son climat. Il disposa l'Espagne  son usage: son gnie plane encore
au-dessus de son ancien sjour.

L'Espagne fut arabe.

Le Maure parti, son empreinte resta ternelle; tout resta lui: les
villes, les maisons, mme les usages et mme les habitants chez
lesquels son sang se reconnat encore.

L'Espagne est reste arabe.

Au moment o le soleil se couchait avec la clrit qui le
caractrise  cette latitude, nous traversions _Alcala de Guadaira_,
petite ville o semblent s'tre donn rendez-vous tous les meuniers
de l'Andalousie. Je crois bien qu'il y a un moulin dans chacune des
maisons; on entend de toutes parts un continuel ronron de cylindres
crasant les grains.

C'est ici que prend la route qui va sur Cadix, la route que nous
viendrons chercher bientt.

Dans la nuit, complte maintenant, nous roulons et sautons dans les
trous de la route. Le compteur marque 143 kilomtres; nous sommes
donc tout prs de _Sville_. En effet, voici venir au-devant de nous
quelque chose de trs clair; c'est un tramway, et lectrique,
s'il vous plat! Un long boulevard solitaire, puis des maisons
de banlieue, sales et clairsemes, de grands boulevards clairs,
anims, des boulevards de grande ville, une rue, une large place
plante de luxuriants palmiers et sur laquelle une foule intense,
smillante, bruyante, s'agite autour d'un kiosque  musique; une
autre rue, troite celle-l, laissant  peine passer la voiture, et
enfin nous stoppons devant l'_Htel de Madrid_[21].

  [21] CORDOUE--SVILLE: 149 kilomtres.--_Route_: trs mauvaise
  dans la province de Cordoue, bonne ensuite jusqu' Carmona,
  dtestable de Carmona  Sville.

Cet htel, rput l'un des meilleurs de la ville, est vaste et
luxueux. Les chambres en sont peu confortables, la cuisine y
est assez bonne; le service, fait par un personnel andalou, est
dtestable. Un grand patio, plant de beaux palmiers entourant une
fontaine, o l'on prend agrablement son caf en rvassant dans des
fauteuils d'osier, est toujours doucement ar, comme tous les patios
espagnols; c'est l un secret que je n'ai jamais pu pntrer, que
cette brise frache qui vous caresse toujours dlicieusement dans
les patios, mme en plein midi. Une salle  manger de style arabe 
colonnettes et  ciselures sur stuc qui rappelle l'Alhambra voque
aux estomacs les dlices des festins mauresques, mais la mine
renfrogne des garons qui circulent autour des tables et leurs
inattentions indlicates vous enlvent rapidement le supplment
d'apptit qui tait rsult de cette vision.


    Dimanche, 25 aot.

Grenade, c'est l'Andalousie pittoresque, Cordoue l'Andalousie sale et
Sville l'Andalousie riche.

Sville reprsente la grande cit, remuante, gaie, bruyante. Elle est
commerante et industrielle. Sa situation au bord du Guadalquivir,
que le flux de l'Ocan rend navigable jusque-l pour les navires,
en fait aussi une ville maritime. Des rues animes, de vastes
boulevards, beaucoup de places, de belles promenades bien ombrages,
d'immenses jardins publics o les palmiers et les orangers poussent
avec l'exubrance de ce climat, de l'eau en abondance, en font un
agrable sjour au milieu du dsert andalou.

Ce n'est plus la ville d'autrefois morte aujourd'hui, comme Cordoue,
c'est  la fois la cit de jadis et la ville du prsent, c'est la
ville maure qui a rsist au dissolvant catholique et qui, pleine de
vigueur, a su rester capitale.

C'est  Sville que les traditions et les costumes nationaux se
sont le mieux conservs. Ici est le foyer de la tauromachie: Sville
a mme cr une cole de Toreros. Nulle part en Espagne plus qu'
Sville on n'a le got du clinquant et du geste matamore; mieux qu'en
tout autre endroit, on a ici le spectacle de la vritable Espagne
_flamenco_.

Le mot _flamenco_ a voulu dsigner tout ce que le caractre espagnol
a rcolt de bizarre dans le mariage du sang goth avec le sang maure.
Flamenco, c'est la frnsie du peuple, c'est la passion du clinquant,
du cri, de la bestialit; c'est _la folie espagnole_. Flamenco sont
les courses de taureaux, les danses populaires, les dhanchements
obscnes aux castagnettes et aux tambourins; flamenco les combats de
coqs, la vantardise et les fanfaronnades, et les danses des gitanas,
et les oeillades des cigarires, et les effets de torse des toreros,
tout cela est flamenco!

Cette disposition particulire de caractre est gnrale chez
l'Espagnol, mais elle est porte  son degr le plus lev chez
l'Andalou. Ce dernier forme le peuple le plus pittoresque qui se
puisse voir, mais de loin surtout; de prs, c'est une population
sale, fainante et dsagrable, dont on a vite assez.

Les Andalous ont un aspect et une dmarche caractristiques. Tous
sous le sombrero national, leur maigreur, leur ventre rentrant et
leurs fesses jetes en arrire, leur figure entirement rase, en
font la copie exacte des toreadors que nous avons tous vus en France
aux courses de taureaux..., c'est qu'aussi la majorit des toreros
sont Andalous.

Les Svillannes sont gnralement petites et vives; grands yeux noirs
qu'elles ne tiennent pas dans leurs poches; petits pieds, corps
souple, dmarche onduleuse; beaucoup de brunes, elles portent leurs
cheveux colls aux tempes. Celles qui n'ont pas encore arbor le
chapeau circulent en cheveux avec la mantille ou bien seulement un
oeillet rouge ou un ruban de couleur vive au milieu du front ou sur
la tempe. Elles sortent surtout le soir, aprs les heures brlantes;
dans la journe elles restent paresseusement dans le dlicieux patio
que possde toute maison d'Andalousie.

Le _patio_ est le centre de la vie dans ces pays chauds. C'est une
cour mnage au milieu de la maison; dalle de marbre, entoure de
colonnes supportant une galerie vitre qui longe le premier tage,
elle communique avec toutes les pices du rez-de-chausse. Un
velarium protge le patio des rayons du soleil, un jet d'eau coulant
dans une vasque centrale le rafrachit, des plantes exotiques
l'gayent. Un couloir le fait communiquer avec la rue o une grille
 jour, souvent de trs belle serrurerie, n'empche pas les regards
des passants de pntrer dans ce frais intrieur. C'est une cour qui
est surtout un appartement, un appartement commun o l'on se tient la
plus grande partie du temps.

L'origine de Sville est ancienne. Ville ibre, puis romaine, elle
devrait, d'aprs la lgende, son nom actuel au souvenir d'une
aventure arrive  Jules Csar. Quittant l'antique Hispalis (nom
primitif de Sville) pour se rendre  Rome, Csar trouva au sortir
de la ville une vieille femme en haillons qui l'arrta et qui, se
disant sybille, l'adjura  grands cris de ne pas aller dans la ville
ternelle o l'attendait le poignard de l'assassin. Jules Csar
passa outre, mais quand il fut tomb sous les coups de Brutus, on se
souvint de la prophtie et l'on donna  la ville le nom de _Civitas
Sibill_, ville de la Sybille, d'o serait venu Sville.

Sville fut conquise par les Maures en 712; elle participa en
premire ligne  leur brillante civilisation et fut mme quelque
temps capitale de l'Espagne arabe, aprs le dmembrement du califat
de Cordoue. Elle retomba au pouvoir des catholiques en l'an 1248,
mais des vnements heureux la prservrent de la ruine qui s'tait
appesantie sur la plupart des cits arabes aprs la reconqute.
Elle fut assez longtemps rsidence de la cour qui y entretint ainsi
un mouvement et un commerce qui lui furent profitables. Enfin la
dcouverte de l'Amrique amena d'immenses richesses dans son port qui
pour longtemps fut l'un des plus florissants de l'Europe.

Comme Grenade a son Alhambra et Cordoue sa Mosque, Sville a son
Alcazar.

L'_Alcazar_ de Sville n'est pas un aussi prcieux monument de
la civilisation arabe, car il fut en grande partie refait par
les Castillans; il n'en est pas moins oeuvre authentique, ses
restaurations tant le fait d'artistes arabes employs dans ce but
par les princes catholiques. Le roi lgendaire de Sville, _Pierre
le Cruel_ (1350-1369), fut le principal restaurateur de l'Alcazar;
son successeur Henri II[22] contribua aussi pour beaucoup  la
rdification de l'ancien palais des rois maures. Enfin Isabelle
la Catholique, puis Charles-Quint continurent et terminrent les
travaux, toujours avec le concours des Maures et de leurs derniers
descendants espagnols.

  [22] Henri II ou _Henri de Transtamare_ tait le demi-frre de
  Pierre Ier le Cruel. Avec l'appui des Franais de Duguesclin, il
  russit  s'emparer du trne de Castille sur lequel Pierre avait
  largement mrit son surnom par des cruauts sans nombre. Henri
  de Transtamare vainquit son frre qui, dans la bataille, perdit 
  la fois la couronne et la vie.

L'extrieur, comme pour tous les palais mauresques, est celui d'une
forteresse. Rien n'veille l'ide des splendeurs de l'intrieur,...
les jardins, les fameux jardins eux-mmes, sont entours de trs
hautes murailles.

A l'intrieur c'est un peu la mme chose que ce que nous avons vu 
l'Alhambra, mais plus homogne, car c'est un palais et non une srie
de palais juxtaposs comme l'Alhambra. Ici les travaux sont mieux
conservs mais moins harmonieux, moins fins: on sent que c'est plutt
de la copie d'art que de l'art proprement dit.

Les clbres jardins de l'Alcazar, ces lieux enchants o se
plaisaient les califes et leurs favorites, ont t profondment
modifis par Charles-Quint. Ils n'en sont pas moins encore un sjour
qui donne une ide de ce que pourrait tre le Paradis de Mahomet.

Nous errmes longtemps dans ces _dlices des rois mau-au-au-res_.
Orangers aux fruits d'or, longs boulevards de myrtes odorants, alles
de buis taills comme le marbre, interminables palmiers portant
l-haut, tout l-haut, des quantits de grappes de dattes qui seront
mres en novembre, bananiers, eucalyptus, cactus, verveines, rosiers
et caroubiers, alles ombreuses, fontaines jaillissantes, kiosques de
repos, tout est conu, excut, russi, pour le plaisir des yeux, le
repos du corps, la satisfaction des sens.

Si l'Alcazar reprsente le style mudjar dcadent[23], la
_cathdrale_ est du gothique dans toute sa puissante beaut. Cette
fois, voil une oeuvre catholique espagnole qui est de bon got.
C'est simple et gracieux et cependant gigantesque; la cathdrale
de Sville est un des plus vastes difices gothiques religieux qui
soient au monde. L'intrieur de l'immense nef, surmonte d'une
coupole norme, si norme qu'elle s'croula plusieurs fois, est
pleine d'ombre mystrieuse; la lumire y arrive ple et tamise
par d'troits vitraux qui sont de pures merveilles. Les courbes
gracieuses des arcs gothiques qui surmontent les larges colonnes vont
se perdre dans l'obscurit du sommet formant comme un ciel brumeux
et imprcis au-dessus du choeur de la _capilla mayor_. Il faudrait
des heures et des heures pour voir comme il le mrite l'intrieur de
cette cathdrale qui est un vritable et prcieux muse de peinture
et de sculpture.

  [23] Les Espagnols ont appel _style mudjar_ la forme de l'art
  arabe qui fleurit encore pendant de longues annes aprs la
  reconqute catholique.

Extrieurement, la masse norme semble un peu lourde, mais  son ct
la _Giralda_ produit un effet si superbe!

La Giralda est un ancien minaret arabe devenu clocher catholique.
Jadis la grande mosque de Sville talait ses splendeurs sur
l'emplacement o s'rige aujourd'hui la cathdrale; seule, la tour
du muezzin fut conserve par les Castillans qui ornrent son sommet
d'une statue de la Foi, mobile sur un pivot, formant girouette
(_giraldillo_) et qui a donn son nom  la tour. La Giralda est
le plus beau monument mauresque de Sville, elle date du douzime
sicle, au temps de la domination des _almohades_ de Barbarie. Elle a
prs de 100 mtres de haut et de trs loin dans la campagne signale
au voyageur la capitale de l'Andalousie.

Les soires sont dlicieuses  Sville. Si dans la journe, pendant
la grosse chaleur, on voit peu de monde dans les rues, ds que le
soleil commence  se coucher, Svillans et Svillannes s'empressent
de quitter leurs maisons et s'pandent sur les boulevards et sur
les places. La nuit tombe, on reste stupfait de voir l'animation
vraiment fabuleuse qui rgne sur tous les points importants de la
cit. Bien que Sville soit grande et peuple, on se demande d'o
peut bien sortir tout ce monde-l! Alors les musiques militaires ou
civiles commencent leurs concerts, les cinmatographes en plein air
crpitent et balbutient, chanteurs et chanteuses braillent sur des
estrades de planches, les castagnettes retentissent et les danses
commencent. Il faut avoir vu soi-mme pareille animation pour s'en
faire une exacte ide. Hier au soir, en arrivant, nous crmes qu'il
y avait fte  Sville; pas du tout, c'est tous les soirs de l'anne
comme cela!

_Majos_ et _Majas_ s'en vont cte  cte dans la foule crapuleuse
et hurlante. Svillans et Svillannes de marque, qui toute la
journe s'taient tenus calfeutrs dans la fracheur des patios,
arborent chapeaux et mantilles, montent dans leurs quipages et vont
interminablement faire la navette sur le _paseo de las Delicias_,
immense boulevard ombreux et toujours bien arros qui longe le
Guadalquivir depuis l'ancienne tour mauresque de l'Or jusqu'au parc
Marie-Louise.

Jusqu' une heure avance dans la nuit l'intense animation rgne
joyeuse et bourdonnante.


    Lundi, 26 aot.

Nous aurions vivement dsir visiter la fameuse Manufacture de Tabacs
de Sville. Nous apprmes avec regret que la visite n'tait pas
autorise en t, car alors, par suite de la chaleur, les cigarires
y travaillent  peu prs nues, motif qui ne fit qu'augmenter
singulirement les regrets de mon ami Adrien!

Dans la journe, les rues et les places les plus larges, et par suite
les plus exposes aux rayons du soleil, sont  peu prs dsertes.
Toute l'animation de Sville se concentre alors dans l'troite
_calle de las Sierpes_. C'est la rue des affaires, des banques, des
cafs et des cercles. Interdite aux voitures, couverte d'immenses
tentes ou _toldos_ allant d'une maison  l'autre et qui la protgent
compltement des rayons solaires, elle semble alors le rendez-vous
de tout Sville depuis le ngociant, le courtier, l'employ qui s'y
rendent pour leurs affaires, l'lgant dsoeuvr qui va au cercle, la
jolie Svillanne qui parcourt curieusement les magasins, le flneur
qui s'installe au caf, les toreros qui ne trouvent plus que l des
gens pour admirer leurs effets de torse et de fesses, les majas en
qute d'amoureux, les sauvages paysans andalous venus en leurs
retardataires mais si pittoresques costumes pour vendre quelque
rcolte, les vieilles dugnes fardes et horribles accomplissant
une louche commission, les cigarires qui toutes  la tche ne
sont retenues par aucune heure fixe  la manufacture, les gitanas,
les gamins et, par-dessus tout, les mendiants qui suivent toujours
la foule et enfin jusqu'aux touristes comme nous qui viennent
curieusement regarder ce peuple bigarr qui s'agite.

Ce qui frappa encore le plus les susdits touristes, c'est que tout
le monde se gratte, mais se gratte perptuellement... les habitants
de Sville doivent tre infests de petites btes! Les pauvres
touristes, sans doute par esprit d'imitation involontaire, finirent
par se gratter aussi!

Aprs un djeuner que je dois proclamer exquis, nous avons quitt
_l'Htel de Madrid_,  3 heures du soir. L'auto nous emporte
maintenant vers l'extrme-sud de l'Espagne: Cadix, Algsiras,
Gibraltar. Primitivement je comptais aller de Grenade  Malaga,
Gibraltar et Cadix, puis de l atteindre Sville, mais il me fallut
changer mon itinraire. A Grenade, j'appris en effet que la route
nouvelle n'tait pas encore acheve entre Malaga et Gibraltar et que
la vieille, la route aux surprises dont nous nous serions cependant
accommods, tait momentanment coupe irrmdiablement sur
plusieurs points. Je fus donc oblig de prendre le nouvel itinraire
suivant: Grenade, Cordoue, Sville, Cadix et Gibraltar pour revenir
ensuite de Gibraltar  Sville. Cela allongeait notre parcours de 200
kilomtres environ, mais sur le total nous n'en tions pas  cela
prs!

Il faut refaire jusqu' _Alcala de Guadaira_ la mauvaise route par
laquelle nous sommes arrivs. A Alcala, on prend  droite la route
royale de Madrid  Cadix; celle-ci est immdiatement meilleure,
quoique bien raboteuse encore.

On atteint assez rapidement _Utrera_, grand pueblo  l'air cossu,
mais dont la voirie est rellement trop insuffisante: on fait de
vritables plongeons successifs dans de grands trous situs bien au
milieu des rues. Mais ds la sortie de la petite ville on trouve une
route lisse comme un tapis o l'on roule vivement; il y a bien de
loin en loin quelques caniveaux, mais on peut rellement faire de la
vitesse.

Le pays, un vrai dsert, est longuement vallonn. On circule au
milieu des plantes dsertiques, on ne rencontre me qui vive, pas
le moindre village, pas mme des chemineaux. De temps en temps de
grandes _manadas_ de taureaux. Nous avons d traverser un de ces
troupeaux qui avait envahi la route; aucune des redoutables btes ne
manifesta d'hostiles intentions  notre gard. S'ils avaient voulu
cependant, leurs cornes effiles seraient entres dans le radiateur
comme dans du beurre!

En approchant de Jerez la route redevient dfonce, mais sur quelques
kilomtres seulement. Nous remarquons non sans surprise qu'il n'y a
pas normment de vignobles autour de la ville dont les caves sont
si clbres, des champs incultes surtout et beaucoup de figuiers de
Barbarie.

Nous traversons _Jerez_ sans nous y arrter; la ville, jolie et
riche, mrite une visite, aussi nous proposons-nous d'y faire tape
au retour.

Un peu aprs la sortie de la ville, on trouve un carrefour o de
nombreuse routes s'en vont dans toutes les directions sans qu'aucun
poteau indicateur puisse montrer la bonne; aprs nous tre renseigns
auprs d'indignes que la charitable Providence avait placs l tout
exprs, nous prenons franchement  gauche la direction de Cadix. Les
Espagnols de l-bas prononcent _Cadi_ avec une intonation nave qui
nous amusait beaucoup chaque fois que nous avions  les interpeller
pour demander notre chemin.

Toujours la campagne nue; aucun arbre ne vient rompre la monotonie
du dsert. On ne rencontre que quelques rares paysans monts sur de
petits _burros_, qu'ils excitent de leur continuel: _arrea, arrea_.
Sur la route trs bonne, l'auto glisse silencieuse et douce.

Sur la droite, le soleil vient de plonger sous l'horizon, laissant
derrire lui une lueur pourpre d'incendie; subitement c'est la nuit,
sans transition on a pass du jour  l'obscurit, de la lumire
clatante  la nuit sombre et sans lune.

Au morne silence de tout  l'heure a succd un vague grondement,
plutt un murmure, et des manations cres, mais agrables, nous
viennent par bouffes: c'est l'Ocan tout proche qui s'annonce.

Nous arrivons  l'entre d'une ville brillamment claire,
c'est _Puerto de Santa-Maria_: une ville toute en longueur, une
interminable rue resplendissante de lumires, trs anime, mais
encore plus mal pave; nous n'en finissons pas de traverser cette
ville sans fin et quand nous arrivons au bout, un habitant interrog
nous annonce que nous nous sommes tromps, et que pour aller 
Cadix, _Cadi_, il aurait fallu tourner  gauche avant l'entre de la
ville. Trs bien! il nous faut maintenant refaire en sens inverse
l'interminable rue aux pavs pointus parsems de trous, jusqu'au
commencement de la ville o nous trouvons effectivement la bonne
route.

_Puerto de Santa-Maria_ est une des villes curieuses et bien
spciales qui se sont tablies en couronne autour de la baie de
Cadix. C'est une ville importante de 20 000 habitants et riche de
caves qui sont presque aussi clbres que celles de Jerez. Elle est
situe au bord du _Rio Guadalete_ et  son embouchure dans l'Ocan,
ou mieux dans la baie de Cadix qui en est l'antichambre commode et
bien abrite. C'est une ville antique; ses habitants s'honorent de
descendre d'une colonie grecque qui vint s'tablir l plusieurs
centaines d'annes avant Jsus-Christ.

En sortant de la ville on traverse un grand pont sur le Guadalete,
d'o l'on dcouvre, le jour, toute la premire partie de la baie
de Cadix. Il fait nuit, mais si nous ne voyons pas la mer nous
apercevons au loin, au del des flots, une vaste illumination qui
semble suspendue dans les airs: c'est Cadix dans son le, au bout
de sa pointe. Oh! cela ne veut pas dire que nous sommes arrivs,
nous avons encore  contourner toute l'immense baie, puis  suivre
l'troite bande de terre au bout de laquelle Cadix est comme 
l'ancre en pleine mer; cela reprsente bien encore une heure ou deux
suivant l'tat de la route.

Celle-ci continue cependant toujours trs roulante.

_Puerto-Real_, autre ville, autre port de la baie dont les habitants
prtendent  une noblesse encore plus ancienne que celle de Puerto de
Santa-Maria. Les Romains l'appelaient le _Portus Gaditanus_. Malgr
leur antique descendance, les gens de cette ville entretiennent
dplorablement le pavage de leurs rues, ou bien est-ce respect des
oeuvres ancestrales et laissent-ils subsister religieusement les
travaux des Grecs et des Romains sans vouloir y toucher? Franchement
le pav de ce pueblo n'a pas d tre refait depuis de longues annes
avant Jsus-Christ! Il y a des trous o un enfant se tiendrait
cach, l'auto saute dedans pendant que geignent les ressorts et que
soupirent les pneus.

Aprs Puerto-Real la route devient mauvaise. Clich habituel: trous
et poussire.

En mer les lumires de Cadix scintillent toujours. Elles semblent
fuir; nous nous en loignons en effet; tant que nous n'aurons pas
atteint et contourn le fond de la baie, nous tournerons le dos 
notre but.

Enfin voici la bifurcation de la route qui continue sur Algsiras;
brusquement nous revenons  droite, nous passons au milieu de marais
salants aux manations violentes et caractristiques, traversons
un pont et quelques vieilles fortifications qui dfendaient jadis
l'_Isla de Leon_ dans laquelle nous sommes maintenant et voil les
lumires d'une nouvelle ville.

C'est _San-Fernando_ qui continue la srie des ports de la baie.
Ville de prs de 30 000 habitants, anime et bruyante et comme ses
soeurs trs brillamment claire.

Puis nous roulons sur l'troite jete qui relie Cadix  la terre
ferme. C'est une digue de prs de 15 kilomtres de long, battue des
deux cts par les flots de l'Ocan, et qui s'avance dans l'eau,
hardiment, jusqu' la petite le sur laquelle trne Cadix. L'Ocan
gronde autour de nous, ses vagues qui se heurtent dans la nuit
rejaillissent jusque sur la route. De temps en temps la blancheur de
quelques flots cumeux apparat dans les tnbres. Le vent du large
souffle par rafales humides. Nous avanons tout doucement sur un sol
horriblement dfonc, vers la ville de l'Ocan qui brille devant nous.

A notre arrive Cadix a l'air en fte comme toutes les villes
espagnoles du sud; ds la nuit venue, fte perptuelle, fte de la
fracheur, de l'air pur et de la nuit!

Il faut circuler dans un ddale interminable de minuscules rues dans
lesquelles deux voitures ne pourraient passer de front, que dis-je,
une seule voiture, la ntre, passe difficilement et l'on est oblig
de prendre toutes sortes de prcautions pour ne pas frotter les
garde-boue aux murailles.

On arrive cependant sur la _plaza de la Constitucion_, assez large et
ombrage, au milieu de laquelle se trouve l'_Htel de Cadix_ qui a eu
l'honneur de runir tous nos suffrages[24].

  [24] SVILLE--CADIX: 164 kilomtres.--_Route_: dtestable de
  Sville  Alcala; mdiocre d'Alcala  Utrera; trs bonne d'Utrera
   Puerto-Real, sauf pendant quelques kilomtres avant Jerez;
  mauvaise de Puerto-Real  Cadix.

Cet htel est simple, mais trs bon et nullement andalou quant
au service. Le patron et son personnel sont d'une complaisance
 laquelle nous n'tions plus habitus et qui nous surprend
agrablement.


    Mardi, 27 aot.

_Cadix_ est dans une situation unique et bien curieuse. Cette ville,
dont la fondation remonte  la plus haute antiquit puisque les
Phniciens en jetrent les premires bases plus de mille ans avant
Jsus-Christ, est construite sur un roc en plein Ocan; son troit
territoire n'est reli  la cte d'Espagne que par une mince et
longue jete o ne trouvent place que la route et le chemin de fer.
De tous cts l'Atlantique vient battre ses murailles de ses vagues
verdtres. L'troit espace dont les habitants disposaient les a
obligs, pour mnager la place,  construire en hauteur, ce qui a
fait que dans ce pays o l'on a l'habitude de ne voir que des maisons
aplaties, Cadix, avec ses maisons  multiples tages, s'est faite une
physionomie bien  elle. Toutes ses habitations n'en ont pas moins
tenu  conserver, plus que partout ailleurs, leurs patios et leurs
miradores, leurs patios o les heures du jour se passent nonchalantes
et fraches, leurs miradores d'o l'on contemple l'enchantement des
nuits toiles sur l'Ocan sans limites.

Cadix a encore un aspect spcial  cause de la peinture de toutes ses
maisons: jaune clair, rose ple, vert d'eau, au lieu de l'habituel
badigeon blanc.

Cadix est, qu'on la regarde de la terre ou de la mer, une ville qui
charme le regard: c'est une ville plaisante, pittoresque, jolie,
c'est un admirable coup d'oeil; aussi les Espagnols, voulant exprimer
son brillant aspect, l'ont-ils surnomme _la Taza de plata_, la tasse
d'argent.

Cette ville a une histoire curieuse, une histoire de hauts et de
bas, d'res de prosprit suivies de priodes de misre. Ce fut
toujours un entrept de marchands, riche quand le commerce allait
bien, malheureux ds que les changes se ralentissaient. On peut dire
encore que ce fut la ville des mtaux, car c'est au trafic de ceux-ci
qu'elle dut sa fortune. Les Phniciens la fondrent pour servir
d'entrept  l'argent et  l'tain qu'ils allaient chercher dans les
Gaules et jusqu'en Angleterre. Les Carthaginois, les Romains, qui
furent ensuite ses matres successifs, l'enrichirent par le mme
commerce; ils lui donnrent en plus la qualit de port de guerre et
y formrent de nombreuses flottes. Sous les empereurs romains, Cadix
tait parvenue  un degr de prosprit qui la classait parmi les
villes les plus riches de l'empire. Les invasions barbares, puis
l'arrive des Arabes ayant tari son commerce, Cadix est ruine et
dpeuple. On aurait pu croire sa ruine dfinitive; la dcouverte de
l'Amrique la galvanisa tout  coup. L'or des nouvelles possessions
espagnoles afflua bientt dans son port o l'amenaient sans cesse
les galions. Le commerce des mtaux prcieux qui l'avait fait natre
la ressuscita et l'amena rapidement  un degr de prosprit qu'elle
n'avait peut-tre pas connu lors de sa splendeur antique. La perte
progressive des colonies espagnoles diminua ensuite peu  peu son
trafic. Hier, l'Espagne se voyait enlever sa dernire colonie; Cadix
depuis lutte courageusement pour conserver quelques bribes de son
ancien commerce, mais malgr son aspect brillant c'est une ville qui
va toujours s'appauvrissant.

Le _Port_ est situ du ct de la baie de Cadix. Des grandes jetes,
o s'amarrent maintenant de trop peu nombreux navires, on a une fort
intressante vue sur la ville. Cadix, la jolie _ciudad_, a ainsi trs
grand air avec ses maisons bien construites et la belle architecture
de ses monuments qui se dtachent sur le ciel laiteux.

Une agrable promenade est celle qui consiste  faire entirement le
tour de la ville par le chemin qui court sur ses murailles. Cadix est
ceinte de murs pais qui baignent dans l'Ocan, de murs trs levs
au-dessus du flux et du reflux de la mare; on peut faire ainsi un
tour complet pendant lequel la vue profite d'un spectacle toujours
nouveau. A l'est on voit le port, la premire baie et les villes qui
reposent  ses bords: Rota, Puerto de Santa-Maria, Trocadero; au sud,
la seconde baie avec ses marais salants et les villes de Puerto-Real,
La Carraca, San Carlos et San Fernando et la longue jete qui, comme
un cble, amarre Cadix  la cte. A l'ouest, l'Ocan infini aux
flots d'meraude qui dferlent rgulirement sur la plage de sable.
Au nord enfin, la cte d'Espagne qui fuit en remontant et qui se
perd dans un horizon de lgres vapeurs, la cte qu'on suit par la
pense au del des limites de la vue jusqu'aprs le Guadalquivir,
plus loin, plus loin, vers ce centre de souvenirs qu'est l'embouchure
du _rio Tinto_ avec Palos et la Rabida: _Palos_, le petit port d'o
Christophe Colomb s'lana  la dcouverte du Nouveau Monde, _La
Rabida_, le couvent o l'illustre navigateur sjourna.

Au cours de notre circulaire promenade je dois mentionner la visite
que nous avons faite  la petite glise de _Santa Catalina_, situe
dans un ancien couvent de capucins. Nous allions y voir la toile
de Murillo, _le Mariage mystique de sainte Catherine_, la dernire
oeuvre du matre; Murillo travaillant  ce tableau tomba de son
chafaudage et mourut des suites de cette chute.

Pour rentrer djeuner  l'htel, nous avons parcouru les vieilles
petites rues qui entourent la cathdrale et o l'on voit un peuple
trs original. Les _gaditanes_ effrontes avec leurs grands chles 
franges, aux couleurs vives et brods de fleurs, sont gnralement
jolies au possible. Elles ne mentent pas  leur antique descendance;
Cadix, la _Gades_ romaine, pourvoyait Rome de danseuses clbres par
leur beaut et leur... dsinvolture.

Je recommande tout spcialement la cuisine de l'_Htel de Cadix_,
elle est dlicieuse et a le bienheureux mrite d'tre accompagne
d'une cave incontestablement suprieure. Un djeuner dans cet htel,
suivi d'un caf lentement sirot dans le frais patio, est un bienfait
des dieux! Il nous fallut cependant nous arracher aux dlices de
Cadix, notre me errante de voyageurs nous poussant toujours plus
loin. A 3 heures et demie, le chargement des bagages sur l'auto tant
achev, nous sortions de la place de _la Constitucion_ et par _le
Mle_ et la _Porte de Mer_ nous dbouchions sur la digue.

Arrivs ici hier aprs le coucher du soleil, nous emes le plaisir
d'admirer Cadix avec toutes ses lumires. Aujourd'hui, au grand jour
du lumineux soleil presque africain, la Tasse d'Argent scintille sous
les feux du ciel.

La jete traverse d'abord les flots de la mer: d'un ct l'Ocan
immense et de l'autre la double baie de Cadix. A mesure qu'on se
rapproche de la cte les flots s'loignent, puis les abords de
la digue se convertissent en marais salants dont les blancheurs
clatantes rflchissent le soleil. Il doit s'extraire de l des
quantits infinies de sel, car on en voit  perte de vue des deux
cts de la route, des piles et des piles, des tas, des pyramides de
7, 8, 10 mtres de hauteur qui semblent autant de blanches collines.
Une voie de chemin de fer serpente au milieu du prcieux rsidu de la
mer pour l'aller porter au loin.

Aprs avoir travers _San Fernando_, on atteint rapidement la
bifurcation o l'on prend la route d'Algsiras.

Tout de suite un obstacle srieux se dressa devant nous. Un rio
profond, ou plutt un canal allant rpandre l'eau de la mer dans les
marais salants, barre la route. Il y a bien un pont, mais un pont de
bateaux, dont le tablier mobile suit le niveau de l'Ocan, montant
avec le flux, descendant avec le reflux. Au moment o nous arrivons,
la mare est haute et le tablier est reli des deux cts  la rive
par des lignes brises  45; impossible de passer avec la longue
voiture dont l'empattement est trop grand et le ventre trop bas. Il
nous fallut attendre que la mare descendt un peu, puis au moyen
d'un savant assemblage de planches glisses sous les roues, nous
pmes franchir ce mauvais passage.

_Chiclana de la frontera_ est une vieille ville, sale, vilaine, mal
btie et encore plus mal pave que toutes celles que nous avions
traverses jusqu'ici. Comme plusieurs autres villes de la rgion,
elle doit son appellation de _de la frontera_,  ce qu' une poque
du moyen ge (quatorzime sicle) elle se trouva  la frontire des
derniers tats mauresques.

La route, qui tait mauvaise depuis Cadix, ira dsormais en
s'amliorant au point de devenir bientt tout  fait bonne, aussi
bonne que les routes de France. Qui et cru cela? Dans l'extrme
Sud de l'Espagne! Elle est longtemps borde de beaux eucalyptus
et traverse une rgion bien cultive, de vignobles surtout. Puis
elle rentre dans le dsert, dans la brousse de petits arbustes,
sans cultures, sans maisons, sans pueblos. De grands troupeaux
de taureaux, de chvres rousses, de moutons et de porcs noirs ou
marrons, paissent dans la lande, gards par des ptres  cheval.

Bien que pas trs loign, l'Ocan est invisible, cach derrire les
montagnes qui bordent la cte.

_Veger de la frontera_ est un village assez insignifiant, perch sur
sa roche et qu'vite la route. Ce pueblo n'a d'autre intrt que
d'tre situ non loin du clbre _cap Trafalgar_, o Nelson perdit
la vie dans le triomphe de sa victoire. Au pied du village, on
laisse  gauche la route qui va sur _Medina Sidonia_, on s'enfonce
dans une gorge troite o l'on traverse le _rio de l'Alamo_, puis
aprs une monte, on pntre au milieu d'une lande dserte et
grandiose.

Les rares humains que nous rencontrons ont l'air sauvage. Tout de
gris habills, vestes courtes et rondes, pantalons vass dans le
bas et garnis de lacets flottants, larges sombreros, presque tous 
cheval, on dirait des _gauchos_ des _pampas_ de l'Amrique du Sud;
ceux-l doivent sans doute venir d'ici, Espagnols aussi.

On passe non loin de la grande _lagune de la Janda_, que nous
trouvons  peu prs  sec. Le pays se fait de plus en plus dsert et
sauvage; cette rgion du Sud, cette fin extrme de l'Europe, a un
cachet de grandeur qui impressionne fortement: on se sent si petit au
milieu de ces solitudes!

Sur la route lisse, l'auto court avec une sorte de furie; sans m'en
douter j'ai rendu la main  mon puissant moteur qui en profite
pour fuir cette rgion sauvage. Une vritable griserie d'air et
de vitesse nous a tous gagns et nous savourons prement la joie
de nous sentir emports au milieu de ces landes inhabites et
sinistres. Inconsciemment, notre allure s'est accrue dans des
proportions inhabituelles: l'indicateur de vitesse, consult par
hasard, m'apprend tout  coup que nous marchons  90 kilomtres
 l'heure. Fcheuse imprudence dont nous n'allions pas tarder 
payer l'invitable consquence. A peine avais-je rduit normalement
notre vitesse qu'une brusque dtonation nous annonait la mort d'un
pneumatique.

La voiture est maintenant silencieuse au bord de la route: c'est
l'arrt en plein dsert; l'impression poignante de tout  l'heure
nous treint de nouveau, plus violemment encore. Nous sommes l
quatre, isols, livrs  nous-mmes, dans l'immensit vide,  des
kilomtres et des kilomtres de toute habitation, rellement sous
l'obsession de l'ide d'isolement, n'apercevant autour de nous que
des montagnes, de la terre et quelques maigres arbustes; pas un
homme, pas un tre vivant! Si l'auto venait  refuser tout service,
que ferions-nous? Que deviendrions-nous?...

Mais voici que le moteur a de nouveau rompu le silence par ses joyeux
ronrons. Sous l'effort vigoureux et adroit de mon mcanicien, le
bandage dtrior a vite t remplac par un neuf. Nous repartons
aprs un arrt de trois quarts d'heure  peine.

Les sommets de _la Sierra de la Luna_ se profilent devant nous dans
l'azur du ciel; le dsert se peuple de vgtaux civiliss: des
chnes-liges croissent sur les hauteurs. Une coupe de montagnes
qu'on traverse et nous arrivons au rivage: l'Ocan, _le dtroit de
Gibraltar_.

En suivant la cte nous gagnons _Tarifa_.

_Tarifa_ est la ville la plus mridionale de toute l'Europe; plus
bas, bien plus bas au sud qu'Alger. Pittoresquement tendue au bout
de son cap, elle est la sentinelle avance de l'Europe civilise en
face de l'Afrique sauvage dont la cte, la cte de Barbarie, est l
devant toute proche, visible  l'oeil nu. Tarifa est au milieu du
dtroit de Gibraltar, son phare rouge, qui claire ce corridor de la
navigation, voit  son pied les flots de la Mditerrane se marier
aux vagues de l'Ocan Atlantique.

Aprs Tarifa, la route s'engage dans une srie de lacets et s'lve
sur les pentes de la sierra; la nuit nous surprit brusquement dans
la monte, tout est noir maintenant, seule la route blanchit sous
l'clat des phares  actylne; dans les tournants, l'clairage
illumine quelques instants des pans de montagnes ou le feuillage
sombre des chnes verts. Tout  coup la descente commence, et en mme
temps apparaissent de nombreuses lumires, vives, ranges sur une
longue ligne, mais paraissant trs loin, trs loin. C'est Gibraltar
qui brille l-bas dans la nuit, au bout de sa pointe, de l'autre ct
de la baie d'Algsiras.

Nous descendons lentement une route aux dtours sans nombre, ayant
constamment les lumires de Gibraltar devant nous, de l'autre ct de
l'eau; le coup d'oeil est merveilleux, on dirait une illumination. Au
bas de la sierra, la route entre dans une ville qui parat sale et
dlabre: c'est _Algsiras_[25].

  [25] CADIX--ALGSIRAS: 122 kilomtres.--_Route_: mauvaise de
  Cadix  Chiclana, excellente de Chiclana  Algsiras.

Il est 8 heures et demie du soir, nous gagnons l'_Htel Reina
Christina_, situ quelque cent mtres en dehors de la ville, au
milieu d'admirables jardins descendant jusqu' la mer.


    Mercredi, 28 aot.

L'_Htel Reina Christina_ est cet htel qui abrita la troupe
nombreuse de diplomates venus ici l'hiver dernier pour participer 
la trop fameuse Confrence!

Il est tout neuf et parat reprsenter exactement le type de l'htel
moderne absolument parfait. Entour de la vgtation exotique d'un
immense parc, situ sur une lgre minence d'o l'on dcouvre
toute la baie, juste en face du roc de Gibraltar, il est construit
et agenc suivant les rgles du confort le mieux compris. Il est
compos de plusieurs corps de btiments disposs en toile et venant
se rejoindre au centre sur un cinquime au milieu duquel est rserv
un patio large et commode. Chacun des btiments est troit, afin
de ne comporter qu'un appartement et qu'un couloir en largeur: le
couloir derrire, les chambres en faade. Il n'y a qu'un seul tage
afin que toutes les chambres soient aussi bien situes les unes que
les autres. Toutes les chambres ont des balcons et celles des bouts
possdent une vritable vranda italienne avec colonnes de pierre
et toiture. Au rez-de-chausse une galerie couverte suit toutes les
faades et sert  abriter des rayons du soleil ou de la pluie tout
en permettant de jouir constamment de l'admirable spectacle qu'on
a de tous les points de cet htel modle. Si j'ajoute que tous les
perfectionnements qu'a pu faire natre l'amour du confortable le
plus recherch sont ici runis, que le service y est admirablement
fait, qu'une propret mticuleuse y est observe, que la cuisine en
est suprieure, j'aurai, je crois, fait la description de l'htel
rv par tous les voyageurs les plus difficiles, et cet htel, nous
l'avons trouv au fin fond de l'Espagne, ce pays o, parat-il, nous
ne devions pas pouvoir nous loger convenablement. Cet htel est tenu
par une Socit anglaise; son personnel est presque entirement
franais, car la direction n'a jamais pu mettre la main sur des
garons espagnols complaisants et polis.

La chambre dans laquelle on m'installa est celle qui fut occupe
durant la Confrence par le dlgu de l'Espagne, le duc d'Almodovar,
qui prsida le diplomatique cnacle.

Ce matin, avec le jour, changement a vue. Ds mon rveil, je me suis
prcipit  la fentre: merveilleux! Gibraltar est l devant nous, de
l'autre ct de la baie. La ville anglaise est allonge sur la base
de l'norme rocher qui semble un lion couch dans la mer et tourn
vers l'Europe. Le roc est une grosse montagne qui a plus de 400
mtres de haut; il est trou de casemates et d'embrasures comme un
nid de fourmis et tout hriss de canons.

La baie est trs jolie, trs verte; Algsiras fait face  Gibraltar.
La ville espagnole semble regarder jalousement sa rivale anglaise
qui est florissante et forte, tandis qu'elle vgte et se dlabre
lamentablement; mais Algsiras a eu sa Confrence!

Sur la droite, de trs hautes montagnes paraissent fermer le dtroit:
c'est la cte du Maroc, c'est l que nous irons demain.

Bien que l'empire chrifien soit en plein mouvement xnophobe, bien
que la France soit virtuellement en guerre avec le Maroc,--il y
a quelques jours seulement que Casablanca tait bombarde par la
flotte franaise et  l'heure actuelle les troupes du gnral Drude
combattent les Maures fanatiss,--nous esprons ne pas retrancher
de notre programme, Tanger, que nous nous tions promis de visiter.
Avant de partir on nous a prdit que nous ne pourrions pas dbarquer
 Tanger ou qu'en tous cas notre scurit y serait fort compromise.
Nous verrons bien.

Car le voyage  Tanger me parat le complment indispensable d'un
voyage en Espagne. Les Maures, chasss de la pninsule, s'en furent
d'o ils taient venus: en Barbarie, au Maroc. C'est donc  Tanger
qu'il faut aller voir les anciens Arabes d'Espagne. C'est l-bas
seulement que nous pourrons nous faire une ide dfinitivement exacte
des villes d'Espagne qu'ils construisirent pour eux, mais qu'ils
n'habitent plus.

En attendant nous allons consacrer notre journe d'aujourd'hui 
visiter Gibraltar.

Le bateau  vapeur qui fait le service de la baie met  peine une
demi-heure pour aller d'Algsiras  Gibraltar.

A mesure qu'on s'en approche, la montagne anglaise ressemble de plus
en plus  une norme bte couche. On dirait d'abord une le, mais de
tout prs on constate qu'elle tient  la terre ferme par une troite
bande, trs basse,  peine plus haute que les vagues. Le rocher
abrite une quantit infinie de canons et de travaux de dfense; on le
dit imprenable, surtout avec l'appui de la flotte anglaise.

_Gibraltar_ en elle-mme est une ville peu intressante.
L'architecture est insignifiante, les monuments nuls. Les rues en
sont trs propres: a c'est anglais; les magasins fort sales: voil
qui sent son espagnol! En effet, Gibraltar est une ancienne ville
espagnole, encore habite par beaucoup d'Espagnols. On y voit aussi
de trs nombreux visages britanniques, mais tous fonctionnaires ou
touristes.

La ville est grouillante de soldats anglais. La garnison en compte
six mille sur un total de vingt-cinq mille habitants!

On y rencontre beaucoup de Maures en costume indigne qui annoncent
la proximit du Maroc.

Le port de guerre est allong entre la ville et d'immenses jetes.
Il a l'air formidable; nous y vmes une quantit de grands cuirasss
anglais et parmi eux un croiseur franais, le _Du Chayla_, venu
s'approvisionner de charbon et se reposer un peu de la dure campagne
qu'il poursuit actuellement au Maroc pour y appliquer les rsultats
de la Confrence d'Algsiras!

A l'aspect de cette montagne farouchement fortifie, de cette ville
qui n'est qu'une vaste caserne et qu'un immense entrept militaire,
de ces batteries, de ces redoutes, de cet arsenal plein de bruit
et de mouvement et bourr d'approvisionnements et de montagnes de
charbon, de ce port enfin o la premire puissance navale du monde
peut runir ses imposantes flottes, on a l'impression de la place
forte de premier ordre, de la citadelle inexpugnable.

Et si l'on considre ensuite la situation de ce formidable
amoncellement de puissance militaire: au bout d'une pointe qui
s'enfonce comme une lame effile au coeur du dtroit,  quelques
kilomtres de la haute muraille de roches qui forme la rive
africaine, on comprend alors que Gibraltar est rellement la clef du
passage de l'Atlantique dans la Mditerrane, que sans l'assentiment
des Anglais aucun navire ne pourrait entrer dans le lac franais ou
en sortir!

Sur la grande montagne calcine croissent de maigres arbustes. Il
parat qu'ils servent d'abri  quelques singes sauvages, les seuls
reprsentants de cette gent en Europe. Pour les voir, nous avons t
faire une longue promenade dans les lieux qui leur sont rservs,
mais  mon grand regret, il m'a t impossible d'en apercevoir un
seul. Ces singes sont sous la protection des lois anglaises: une
partie de la montagne est leur domaine propre et il est interdit de
les tuer.

En revenant de Gibraltar on a une vue nouvelle de la baie: cette fois
c'est Algsiras qui en fait le fond, ses maisons forment une longue
ligne blanchtre entre la mer bleue et le vert sombre de la campagne;
cette opposition de couleurs ressort trs nettement sur un fond
gristre form par _la sierra de los Gazules_. Ce panorama est riant
et reposant, l'harmonie des nuances, les dentelures des montagnes
qui entourent la baie, la fracheur des rives garnies de vgtation,
le pittoresque du roc anglais et de la barrire marocaine, la
courbe gracieuse du rivage, tout cela forme un ensemble grandiose
et cependant intime dans lequel l'ide de sjour prolong s'veille
imprieuse et nonchalante. Tout ce beau tableau est parsem,
travers, noy de bleu: la mer pntre tout de ses mandres, le ciel
domine, ciel de cobalt, mer d'indigo.

La baie, le dtroit, Algsiras et Gibraltar, coup d'oeil inoubliable;
c'est une des plus belles choses que mes prgrinations de touriste
aient amenes devant mes yeux.

Le soir, des terrasses de l'htel Reina Christina, nous avons eu le
spectacle d'un curieux lever de lune au-dessus de Gibraltar. D'abord
on n'apercevait devant soi que la longue ligne de lumires de la
ville anglaise qui semblaient comme suspendues dans le vide, puis
peu  peu la lune apparut accompagne de sa douce lueur argente,
changeant le spectacle;  mesure que les rayons lunaires faisaient
plir les lumires humaines, un tableau sortait de l'obscurit, les
montagnes et les rives apparaissaient et la mer jusque-l invisible
scintillait sous le regard de la lune.


    Jeudi, 29 aot.

Il faut environ trois heures pour aller d'ici  Tanger. Dans la baie
peu profonde d'Algsiras les navires mouillent loin de la cte; il
nous fallut prendre une barque pour nous faire conduire  bord du
_Joaquim Pielago_, un sabot espagnol dansant mme sur la mer calme,
qui fait trois fois par semaine le service entre Cadix, Gibraltar,
Algsiras et Tanger.

Au dpart on voit d'une nouvelle faon les merveilles de cet
admirable coin de fin d'Europe: Algsiras, Gibraltar, la baie, le
rocher, les montagnes forment alors un tableau unique dont les yeux
ne peuvent se dtacher et en tous cas dont ils se souviendront
toujours.

Le bateau pntre dans le dtroit qui a l'air d'un large fleuve dont
les deux rives se distinguent trs nettement, un fleuve coulant entre
deux continents!

Jusqu'au _cap de Tarifa_ on suit de trs prs la cte espagnole qui
fuit vers le sud. La dernire ville d'Europe apparat vieille et
blanche sur sa pointe, entoure d'paisses murailles mauresques,
domine par le dme imposant de son glise, trs pittoresque.

Le bateau cingle alors droit vers l'Afrique. De la Mditerrane on
a pass dans l'Ocan, les courtes vagues se sont faites longues et
affadissantes, le coeur de bien des passagers se soulve maintenant
en mme temps que le navire! Ces parages sont toujours pnibles 
cause de la violence des vents qui s'changent entre les deux mers
et il est rare que les gens qui craignent tant soit peu le mal de mer
n'en soient pas atteints pendant cette traverse cependant si courte.
Autour de moi, je n'ai plus que des figures verdtres, des visages
navrs, des attitudes penches... au-dessus des bastingages! Tout ce
monde souffre sans qu'on y puisse remdier; je n'ai d'autre ressource
que de me rfugier dans une philosophique pipe!

Au fond d'une baie qui s'arrondit lgamment en forme de coupe
et dont les rives descendent doucement  la mer par une plage de
sable fin, tage en amphithtre, entoure de vieilles murailles
brches, couronne de sa Casbah, clatante de blancheur sur la
colline verte, _Tanger_ apparat  nos yeux ravis.

Lentement le bateau approche de cet endroit que nous dsirions si
impatiemment voir; on a le temps de se repatre de tous les dtails
de ce dcor africain qui, sorti de la brume de l'Ocan, grandit et se
prcise peu  peu sous les rayons tincelants du soleil d'or.

La mer est couverte d'embarcations qui s'approchent de nous  force
de rames et d'o monte une clameur. Ce sont des indignes qui
viennent nous chercher pour nous conduire  terre.

Tanger est un port arabe, c'est--dire tel que le fit la Nature,
sans travaux, sans amnagement aucun. Il est peu sr, peu profond
et nullement abrit. On construit une jete o les navires pourront
accoster, mais actuellement ils s'arrtent fort loin du rivage
et nous devons atterrir au moyen des embarcations marocaines qui
nous conduisent  un vieux mle de bois. Ce mle est lui-mme un
perfectionnement, car avant lui la dernire phase du dbarquement
se passait  califourchon sur les paules de porteurs ngres qui
vous extrayaient des barques, galopaient dans l'eau sale et vous
dposaient sur le sable. Le port actuel de Tanger n'est qu'une
vulgaire plage o l'eau vient en mourant et o les petites barques
elles-mmes ne peuvent aborder. Les marchandises se dchargent encore
 dos de ngres, procd primitif mais tonnamment pittoresque qui
est toujours accompagn d'un concert de cris et de vocifrations
indescriptible.

Sur le mle nous nous trouvons au milieu de la foule africaine
bariole et glapissante. Ce ne sont que visages de bronze; arabes,
bdouins et ngres qui crient, s'agitent, sautent, semblent
pileptiques mais ne font nulle besogne. Les couleurs des vtements
sont tellement vives que nos yeux en sont irrits: burnous blancs,
vert-pr, rouge sang, jaune canari, violet d'une crudit aveuglante.
Et de cette foule se dgage une odeur de fauve, cre et coeurante.
Oh! que c'est bien l'Afrique, l'Orient! Nos sens affins de
septentrionaux souffrent au contact de ces manifestations trop
violentes pour eux: les oreilles bourdonnent de hurlements, les yeux
cuisent de soleil et de couleurs trop vives, l'odorat s'irrite de
relents insupportables. On se sent pris de l'envie de taper sur ces
sauvages pour les faire taire.

Tanger, ville diplomatique du Maroc, possde deux ou trois htels
europens; le meilleur est l'_Htel Continental_, simple mais
confortable et trs bien tenu par des Anglais. Il domine le port et
ses fentres donnent une admirable vue sur la ville et sur la mer.

En quittant le port on ne peut pntrer en ville que par la _Porte
de la Mer_, forme de trois votes en forme d'arcs arabes, troites
et basses et sous lesquelles passe et s'crase tout le mouvement
maritime de Tanger. Puis on s'engage dans une ruelle troite,
roidement incline, durement pave o l'on n'avance qu'au milieu
d'une ternelle bousculade. Point de voitures, mais des hommes et des
nes lourdement chargs, les seconds seulement montent et descendent
sans cesse. Humains et btes vous bousculent et, si vous voulez
passer, il faut bousculer btes et hommes vous aussi. Impossible
de s'arrter, le flot s'y oppose, un ne vous pousse de la tte, un
autre ne vous accroche avec sa charge. Nous dmes ainsi avancer sans
trve dans les petites rues, jusqu' l'htel.

Nous sommes arrivs ici  midi. Notre premier travail fut
naturellement de djeuner, d'abord par habitude, ensuite pour ne
pas faillir  notre devoir de voyageurs consciencieux, et savoir
comment on mange en Afrique. Eh bien! on y mange fort bien,  l'Htel
Continental tout au moins. Une excellente cuisine vous y est servie
par un personnel maure en costume national, poli, prvenant et
silencieux.

Nous sommes les seuls voyageurs actuellement  Tanger. Il parat que
la guerre a non seulement arrt la venue des trangers, mais qu'une
sorte de panique s'est empare de la colonie europenne et que ceux
de ses membres que des intrts majeurs ne retenaient pas ici ont t
se mettre  l'abri de l'autre ct du dtroit. Notre arrive a donc
caus une certaine sensation, on a admir notre courage, et notre
amour-propre aidant nous ne sommes pas loin de nous considrer comme
des hros!

Des fentres de l'htel nous dcouvrons le port et ses mille barques;
de nombreux vapeurs sont mouills au milieu de la baie, et parmi
eux, les dominant du haut de son crasante majest de colosse, le
_Jeanne d'Arc_ qui nous protge de sa prsence contre le fanatisme
des Marocains en pleine bullition. Nous dominons juste la plage sur
laquelle s'agite et hurle la horde africaine, les travailleurs du
port qui font normment de bruit mais excessivement peu de travail.
Ces gens sont tonnants; ils ne peuvent faire le moindre mouvement
sans crier comme des possds, un sac qu'on dplace amne une dispute
interminable, une outre qu'on remplit est le prtexte de cris et
de gestes que nous ne voyons en France que pendant les meutes, un
bourricot qu'on charge entrane des discussions dont l'cho nous
parvient assourdissant; mais jamais ces querelles ne sont suivies
de coups, non, des cris seulement. Chaque cri est cause d'un arrt
dans la besogne; je n'ai jamais vu travailler aussi peu, mais je n'ai
jamais entendu crier autant.

A notre droite la ville toute blanche rverbre le soleil et renvoie
dans les cieux un faisceau de clart, comme la colonne de lumire qui
s'lverait, selon les musulmans, au-dessus de la mosque du Prophte
 Mdine.

Nous consacrons notre soire  une visite mticuleuse de Tanger. Nous
nous hissons sur des mules et, prcds d'un guide arabe au burnous
flottant, suivis d'un garde du corps indigne, nous voici trottant
dans les microscopiques rues. Oh! que voil bien la ville orientale
encore toute sauvage! Combien moins modernise que Constantinople!
Ici point de fard: ruelles troites et tortueuses, sales, sans aucune
voirie, maisons arabes dans toute leur simplicit et cette fois
peuples d'Arabes, de vrais Arabes  la face caractristique et dont
pas un n'a encore abdiqu le pittoresque costume national. Burnous et
turbans, tout le monde est ainsi vtu, sauf de trs rares Europens,
Espagnols pour la plupart et  moiti arabiss. Teint bronz des
Arabes, barbes hirsutes des juifs, femmes voiles et quantit de
ngres dont certains du plus magnifique noir.

Nos mules grimpent comme des chvres dans des ruelles qui sont des
escaliers irrguliers et dangereux. S'il nous fallait passer  pied
dans certains endroits je crois que nous y renoncerions... et puis
marcher dans un tas de choses innommables!

Et cependant Tanger est infiniment moins sale que les villes turques;
l'odeur infecte qui se dgage de toutes les rues de Stamboul n'existe
pas ici, ou tout au moins est fort attnue.

A force de grimper, les pieds agiles de nos mules nous portrent sur
la _Casbah_. C'est une place, situe au point culminant de la ville,
et qui est entoure des principaux monuments publics. Il y a l le
_palais du Sultan_, dlabr mais exquis de grce comme ce que nous
avons vu du style mauresque en Espagne, le _palais de Justice_, la
_prison_ o l'on nous prsenta un certain nombre d'_amis_ de Raisouli
qui mditaient sur l'instabilit de la fortune de leur patron en
tressant des ouvrages de paille et qui nous demandrent effrontment
de l'argent, le _palais de la Trsorerie_ dont l'intrieur est un
fouillis de sculptures sur stuc qui rappellent les merveilles de
l'Alhambra de Grenade, le _palais du Gouverneur_ devant lequel des
soldats chrifiens montaient la garde avec un air qui n'avait rien de
martial.

Tous ces monuments sont fort mal conservs; ils tombent en ruines,
leur dcoration a presque disparu. Par ce qu'il en reste on peut
cependant se rendre compte que les Maures de Barbarie taient
parvenus  un aussi haut degr de civilisation que leurs frres
d'Espagne. Ces difices sont contemporains de ceux de la Pninsule;
depuis, plus rien, la barbarie et les tnbres! Il semble que
l'expulsion des Maures d'Espagne ait t le signal de la dchance
de toute la race, de la dchance des Arabes qui taient rests au
Maroc comme de celle des Arabes qui fuyaient leur patrie perdue.
L'histoire nous donne ici un exemple frappant de cet ternel
recommencement dont elle est faite. Jadis les Maures civiliss
donnaient des leons de tolrance aux Castillans fanatiques, les
Arabes d'Espagne tolraient la religion catholique, les catholiques
au nom de la guerre sainte pourchassaient et exterminaient les
Maures. Aujourd'hui ce sont ces mmes Maures, redevenus barbares, qui
se sont fanatiss et qui dclarent la guerre sainte aux catholiques
civiliss et tolrants!

Les commencements de l'histoire de Tanger et du Maroc sont
sensiblement les mmes que ceux de l'Espagne. La _Tingis_ romaine
faisait partie de la province d'Espagne Ultrieure, l'empire romain
s'tendait sur le Maroc actuel. Les dernires vagues des barbares
germaniques vinrent dferler jusque sur les ctes d'Afrique. Tanger
fut longtemps la possession des _Vandales_. Ce ne fut qu'au dbut
du huitime sicle que les Arabes du califat de Damas s'emparrent
du Maroc, c'est--dire quelques annes seulement avant de passer
en Espagne. L'invasion arabe, venue d'Orient, avait suivi la cte
mditerranenne d'Afrique, l'Ocan Atlantique lui opposa une
infranchissable barrire; les cavaliers du dsert taient parvenus 
l'extrme limite de l'Occident, ils appelrent le pays le _Maghreb
el Ahksa_ ou contre de l'Occident extrme; le nom moderne du Maroc
est donc d'origine arabe. Mais des flots d'Arabes venaient toujours
des dserts orientaux; les premiers arrivs, un instant arrts
par l'Ocan, reflurent sur l'Espagne o nous avons vu les restes
merveilleux de la civilisation  laquelle il parvinrent dans ce pays
si bien conforme  leurs gots et  leurs aptitudes. Les Arabes
d'Espagne furent chasss aprs sept sicles d'occupation, ceux du
Maroc sont rests, mais ne reprsentent plus  nos yeux que les
descendants dgnrs et sauvages des Maures puissants et cultivs
d'autrefois.

De l'une des portes de la Casbah on a une vue panoramique admirable
sur toute la blanche ville.

Nous avons fait ensuite une longue chevauche dans le rseau tournant
et compliqu des rues de Tanger. C'est absolument la ville arabe,
telle que nous l'avions vue maintes fois en Espagne, c'est Cordoue,
Orihuela, Elche, Lorca, c'est la ruche bourdonnante, mais ici les
abeilles remplissent encore les alvoles, tandis que l-bas les
frelons ont pris leur place.

Toutes ces petites rues sont extraordinairement troites, une voiture
n'y pourrait passer; il n'y a pas une seule voiture  Tanger, on n'y
voit que des chameaux faisant les transports de l'extrieur et des
nes philosophiques qui circulent dans les rues en secouant leurs
longues oreilles. Lorsque deux nes se rencontrent, bien souvent
l'espace est trop restreint pour leur permettre de se croiser, aucun
des conducteurs ne veut reculer, il s'ensuit un arrt prolong dans
la circulation, et il pleut des invectives. On n'arrive  rtablir
la circulation qu'en faisant entrer l'un des burros dans une alle,
voire dans une boutique.

Derrire la ville, au milieu d'une prairie dessche, s'tale le
camp de l'arme chrifienne: c'est un assemblage de tentes sales
et dchires qui furent jadis blanches, parmi lesquelles circulent
quelques chevaux tiques, malades, dforms et des soldats aux
uniformes en haillons. L'uniforme marocain, lorsqu'il est neuf, ne
manque pas d'clat: il est entirement d'un beau rouge; mais il est
rare de voir les soldats autrement que vtus de lambeaux dchirs,
sans boutons, maculs.

A 4 heures du soir, nous tions de retour  l'htel et de notre
fentre nous vmes les _muezzins_ appeler  grands cris les fidles 
la prire du haut des minarets carrs. Sur les terrasses blanches, de
nombreux musulmans ont tendu leur petit tapis, et face  La Mecque,
se prosternent longuement.

Tanger a prs de 80 000 habitants, se dcomposant en 25 000 Arabes,
20 000 Juifs, 20 000 Espagnols plus ou moins arabiss et un
assemblage htroclite d'individus appartenant  toutes les races;
parmi ces derniers, quelques Europens proprement dits, dont le
nombre tend  crotre tous les jours, mais encore totalement noys
dans la masse indigne. Les Franais et les Anglais sont en nombre
apprciable;  peu prs pas d'Allemands.

Il y a un quartier europen qui est minuscule: c'est le _Petit
Zocco_, espce de rue un peu plus large que les autres ou plus
exactement une place sur laquelle se trouvent les postes franaise,
anglaise et espagnole. On y voit quelques cafs et des magasins 
l'europenne, ce sont les seuls vestiges de notre civilisation qu'on
puisse voir  Tanger. C'est sur cette place que se rencontrent les
chrtiens, c'est le quartier des affaires.

Ce quartier europen est, en somme, surtout franais.

L'influence franaise est prpondrante  Tanger. L'Allemand,
malgr les efforts incessants de la politique impriale et malgr
la Confrence, y est  peu prs inconnu. Enfin, l'Anglais tient
avantageusement la seconde place, mais on sent une influence qui
dcrot  la suite d'un effort qui s'abandonne.

L'influence espagnole est de tout autre espce. C'est l'influence
du nombre plus que celle de la force. L'Espagne est prsente 
Tanger, parce qu'elle y a de nombreux enfants, son influence y est
la mme que celle qu'elle peut avoir, par exemple,  Oran, en pleine
colonie franaise. L'Espagnol semble ici plus prs du Maure que de
l'Europen, du sauvage que du civilis.

Nous apprenons  Tanger que les provinces du Sud viennent de
proclamer un nouveau sultan, _Muley-Hafid_, frre du Sultan rgnant.
Voil donc ce pays d'anarchie avec deux souverains! Abondance de
biens ne nuit pas. Mais les sultans sont-ils des biens pour le Maroc?

On nous informe aussi que les troupes franaises ont inflig aux
tribus marocaines une trs sanglante dfaite sous les murs de
Casablanca et que l'Islam y aurait perdu plusieurs milliers de ses
enfants.

Ces nouvelles, qui sont connues de tous les indignes de la ville et
de la campagne, ont produit ici une effervescence qui pourrait fort
bien prendre une tournure grave au moindre incident. Ce sont ces
craintes qui ont fait partir et qui font partir  prsent encore la
plupart des Europens.

Le Franais, en particulier, n'est point trop mal vu  Tanger.
La haine fanatique des musulmans englobe tous les trangers, et,
de la bouche mme des indignes, j'apprends que cette haine, ces
mouvements de fanatisme, ont pris toute leur acuit  la suite de la
malencontreuse Confrence d'Algsiras, qui a montr aux Marocains que
toutes les puissances d'Europe voulaient une part du gteau qu'est
leur pays. Devenir Franais comme leurs coreligionnaires algriens
passerait encore, mais tre partags, dchirs entre tous les pays,
offense outrageusement leur dignit, surtout qu'il y a pas mal de ces
pays, comme l'Allemagne par exemple malgr la dmonstration rcente
de son kaiser  Tanger, qui leur sont  peu prs inconnus.

Ce qui nous a sduit ici, c'est qu'on peut y tudier la cit
mauresque dans toute sa vrit. C'est ce que nous tions venus
chercher. Nous voulions voir les Arabes chez eux, aprs avoir
vu en Espagne les monuments et les villes de leur civilisation,
afin de pouvoir remplir exactement par la pense ces cadres vides
aujourd'hui. A Tanger, rien d'apprt ni de fard, tout ce qu'on voit
est vrai et nature. Tanger ignore encore ce que c'est que de vivre
de l'exploitation du touriste, l're conventionnelle dans laquelle
tout est montre et vernis pour l'oeil du voyageur n'est pas encore
rvolue. Mais tout porte  croire que ces temps ne sont pas loigns;
bientt le Maroc sera dfinitivement astreint  suivre les lois du
progrs, Tanger sera alors la grande porte de pntration dans le
pays; elle deviendra l'une des plus grandes villes de l'Afrique
mditerranenne et verra accourir la bande curieuse des touristes
cosmopolites.

Ces Arabes sont superbes. Jamais je n'avais vu d'hommes  l'allure
aussi fire. Marchant comme des princes, portant haut leur
tte altire, ils possdent une relle dignit, ils commandent
l'admiration. Et puis le burnous de couleur vive, au coquet capuchon,
est un costume si pittoresque et si crne! Les hommes maris portent
le turban blanc enroul autour du fez; les clibataires se coiffent
d'un simple fez rouge sans turban. Les _hadji_[26] ont le privilge
du turban vert.

  [26] _Hadji_ est le titre rserv aux seuls musulmans qui ont
  accompli le plerinage  La Mecque suivant les conditions
  prescrites par les saintes critures.

Notre guide, _Selam Tabla_, un jeune Arabe algrien, tait
aujourd'hui revtu d'un burnous amthyste, en soie; il tait
splendide  voir avec son intelligente tte  peine estompe de
l'ombre du capuchon.

Beaucoup d'Arabes paraissent trs intelligents. On ne peut en dire
autant des ngres et des Bdouins, qui semblent des brutes finies.

Dans les rues, sur le port, partout, le costume europen est trs
rare; la foule ne porte que le burnous et le fez.

Aprs notre dner nous avons fait une chose qui n'tait peut-tre
pas de la plus lmentaire prudence, mais qui eut pour nous un trs
vif intrt. Accompagns de notre guide arabe, prcds d'un autre
indigne porteur d'un fanal, nous avons t courir la ville en pleine
nuit. Il faut d'abord dire que, l'clairage des rues tant absolument
nul  Tanger, le porte-lanterne est  peu prs indispensable si l'on
veut entr'apercevoir quelque chose; malgr la vague lueur qui nous
prcdait, il nous arriva souvent de mettre le pied dans des choses
bizarres ou sur le ventre d'Arabes endormis au beau milieu de la rue.

Cette nocturne promenade n'avait que de trs lointains rapports avec
celles qu'on fait  pareille heure sur les boulevards de nos villes
de France, mais ce fut prcisment ce qui en fit tout le charme.
Comme dans l'Espagne du Sud, la population semble ne pas se dcider 
aller se coucher; jusqu' une heure avance de la nuit on voit les
rues grouillantes de monde; les indignes, qui eux n'ont pas besoin
de lanterne pour reconnatre leur chemin, circulent lentement dans la
nuit en conservant leur dmarche solennelle, leurs burnous clatants
sortent parfois brusquement de l'obscurit et jettent des couleurs
vives et surprenantes; beaucoup sont accroupis au pied des murailles
et causent entre eux ou chantent de lentes complaintes qui rappellent
les chiens aboyant  la lune; parfois d'une petite boutique borgne
sort un trait de lumire clairant un coin de rue qui apparat en un
tableau d'un pittoresque et d'un sauvage achevs. Les femmes voiles
passent silencieuses et rapides, de grosses ngresses guettent sur
des seuils louches des aubaines crapuleuses, les groupes souvent
nous lancent au passage des regards haineux et leurs faces rendues
encore plus mchantes par la nuit nous disent tout ce que ces gens-l
pensent des trangers abhorrs; enfin les chiens arabes qui ont
flair des _roumis_ nous clament les sentiments de leurs matres en
furieux abois!

Tanger est un vritable ddale de rues troites et tortueuses.
L'obscurit donne  ce fouillis inextricable un air sinistre de
labyrinthe mortel; qu'on se sent loin de notre civilisation! On est
perdu, isol au milieu de ce peuple qu'on sent hostile, dans cette
ville qu'on sait rebelle  nos moeurs et  notre race.

Ces ruelles ont des troitesses de couloirs, elles sont souvent
moins larges que les alles de nos maisons modernes, elles n'ont
pas 20 mtres sans un coude brusque, souvent elles passent sous de
mystrieuses votes et traversent des files entires de maisons;
alors il rgne l-dessous des odeurs horripilantes pour nos narines!
Si notre guide et notre claireur nous abandonnaient l, jamais nous
ne serions capables de retrouver notre chemin pour rentrer  l'htel!

Nous pntrons dans un caf-concert arabe. C'est une petite salle,
mais propre et coquette. Aux murs des tapis d'Orient et des carreaux
de porcelaine aux vives couleurs, sur le sol d'paisses nattes sur
lesquels on s'assied  la turque. On nous sert de petites tasses
de caf maure et du _hatschich_ dans de minuscules pipes. Bien
entendu, je fis l'exprience du hatschich; j'esprais que cette clef
des songes arabes me conduirait tout droit au Paradis de Mahomet,
mais  ma grande surprise je ne ressentis aucun changement dans mon
quilibre gnral. Je dois tre un fumeur trop endurci et la dose
n'tait sans doute point assez forte. C'est fcheux. Le Paradis
resta ferm pour moi et je ne pus contempler les dlicieuses _houris_
aux faces de lune!

Des musiciens arabes assis en cercle sur les nattes jouent de divers
instruments: violon, mandoline, guzla, instruments indignes  corde
de formes bizarres rendant des sons plaintifs, et surtout l'ternel
tambourin qui accompagne toutes les manifestations musicales des
Arabes. De cet assemblage sortait un concert baroque de notes
heurtes, tantt doux et attrist, tantt aigu et saccad. Le rythme
variait peu, mais il tait d'une cadence parfaite et produisait une
certaine sensation agrable. Ces musiciens jouaient tous trs juste.

Des Maures taient assis comme nous sur le sol autour des musiciens;
les uns coutaient gravement, d'autres jouaient impassiblement 
divers jeux, d'autres enfin, et toujours impertubablement, chantaient
pour accompagner la musique.

Nous portons ensuite nos personnes curieuses dans un autre concert
o l'on donnait des danses gyptiennes. Il y a l des chaises et des
tables; la salle est assez vaste, remplie d'un opaque brouillard
de fume de tabac au milieu duquel nous avons d'abord quelque
peine  discerner une nombreuse assemble d'Arabes, de ngres et
d'Hispano-marocains. Sur une estrade, trois musiciens misrables,
dont l'un aveugle, et trois juives tout de jaune vtues qui dansent
et chantent  tour de rle. Ces juives sont jeunes, grasses, flasques
et fanes; une paisse couche de pltre dissimule leurs faces, elles
dansent, dansent, pendant des heures, des motifs dans lesquels le
ventre joue le premier rle. C'est la danse du ventre dans toute sa
brutalit, dans sa dgotante obscnit. Que ces pauvres ventres
doivent tre fatigus le soir quand arrive l'heure du repos! Et
encore est-ce bien alors le repos pour eux?

Enfin malgr l'heure avance,--il est prs de minuit,--notre cortge,
toujours prcd de son porte-fanal et suivi de son guide, reprend
ses prgrinations nocturnes, pour aller voir danser des almes
mauresques. Il faut bien tout voir!

Par des rues encore plus tortueuses et plus sales, plus sombres et
plus odorantes, nous allons chez une vieille juive qui tient cette
spcialit. C'est une norme mgre, bouffie et fluctuante, qui
entre-bille une porte louche, parlemente longuement avec notre guide
et enfin nous introduit dans un taudis infect. Dans une chambre
troite et basse, aux murs sales, meuble de quelques chaises
boiteuses et d'un divan crasseux, deux belles filles maures de
l'intrieur, deux fleurs au milieu du fumier, excutrent devant nous
la danse arabe dans toute sa puret. C'taient deux enfants, quatorze
ans  peine, mais formes et femmes compltement. Elles taient bien
faites et jolies: jeunes corps souples et onduleux, peau blanche et
taille fine; leurs jambes taient un peu courtes et leur taille un
peu trop longue, c'est, je crois, le dfaut de la race arabe; leurs
gracieuses figures taient comme illumines par deux yeux noirs,
profonds, velouts, immenses!

A tour de rle, elles firent dfiler devant nos yeux toutes les
scnes lascives de cette danse arabe qui est la parodie de l'amour;
c'est encore la danse du ventre, non plus la danse sale et crapuleuse
que nous avions vue tout  l'heure dans un caf-concert, mais une
succession de tableaux gracieux, un peu sauvages, extrmement
sensuels. Celle qui ne danse pas accompagne de ses cris l'autre qui
s'agite et la vieille juive tape sur un tambourin en hurlant comme
une possde, pour marquer la cadence. Nos odalisques taient d'abord
revtues de costumes un peu dfrachis, mais qui furent somptueux;
quand la danse en fut  ses derniers tableaux, leur vtement tait
devenu beaucoup plus sommaire, rudimentaire mme. Il faut bien tout
voir!

Estimant avoir rempli suffisamment notre journe, nous avons ensuite
regagn l'htel en suivant docilement notre guide  travers le jeu
de patience des ruelles de Tanger, et nous nous sommes couchs la
conscience tranquille, avec le sentiment du devoir accompli.


    Vendredi, 30 aot.

Sous nos fentres, le port de Tanger avec sa horde hurlante. Nous
vmes charger du btail sur un vapeur  destination de Gibraltar.
Nos Africains empilaient les pauvres boeufs dans de grands bateaux
plats pour les conduire au steamer mouill dans la baie. On voyait
ces barques s'loigner, lentement remues par les rames indolentes
de quelques ngres, puis accoster le navire que les ruminants
regardaient de leur oeil doux et rsign. Pour grimper ceux-ci dans
leur maison flottante, antichambre de l'abattoir, les barbares
Marocains les attachaient par les cornes et les hissaient brutalement
suspendus ainsi par la tte. Ces pauvres btes s'agitaient perdument
dans le vide au bout de leur corde et meuglaient lamentablement,
pendant que dans la barque et sur le navire ngres et arabes
hurlaient.

Ce matin, nous allons faire une grande excursion hors de la ville.
On nous dit bien qu'il y a quelque danger, mais avec de bons guides,
nos armes et notre insouciance, il ne sera pas dit que nous nous
serons privs du plaisir de connatre cette campagne curieuse qui
entoure Tanger.

[Illustration: PANORAMA DE TANGER]

Nous voil de nouveau sur nos mules qui docilement nous emportent.
Ces animaux ont une grande sret de pied, leur allure est trs
douce, elles ne sont nullement rtives. Ce sont de prcieuses
montures.

Nous suivons la _rue des Chrtiens_, la plus belle et la plus anime;
a ne veut pas dire qu'elle soit bien large, mais enfin une voiture
pourrait y circuler, s'il y avait des voitures  Tanger! On passe 
ct de la _Grande Mosque_, dont l'accs est interdit aux infidles
que nous sommes; extrieurement, ce monument n'est remarquable que
par sa trs belle porte mauresque et son minaret trapu et carr, tout
reluisant de porcelaines aux vives couleurs. Le carrefour du _Petit
Zocco_, le coin europen, est au milieu de la rue des Chrtiens.

Nous sortons de la ville par la _porte de Fez_, gracieux arc arabe
dentel qui donne sur la place du march extrieur, le _Grand Zocco_.

Ce march est bien l'endroit le plus intressant de Tanger. On est
soudain au milieu de la foule africaine qui s'agite frntiquement,
de la foule en guenilles et qui sent mauvais, de la foule des
riches vtements mauresques et qui ne sentent gure meilleur.
L tous les types d'habitants du Maroc sont runis et l'on peut
consciencieusement faire une tude ethnographique.

On y voit des _Kabyles_  l'air farouche, arms d'un long fusil et
vtus du burnous blanc, des _Maures_  la face impassible qui se
drapent majestueusement dans de brillants burnous de couleur, des
_Juifs_ indignes barbus et tout de noir vtus, des _Bdouins_ 
demi sauvages et habills de bure, des ngres de l'Afrique centrale,
esclaves ou affranchis, dont la teinte va du chocolat au plus beau
noir d'bne, des femmes voiles, des ngresses horribles, des
enfants tout nus qui ressemblent  des singes, des Arabes nomades 
la tte semi-rase avec une courte tresse sur le sommet du crne, et
puis des quantits d'nes. Tout cela porte, sauf les nes, un _fez_
et des pantoufles.

Ce march est absolument arabe: on n'y voit que des Marocains, on n'y
vend que des produits du pays ou  l'usage des gens du pays. C'est l
qu'arrivent de l'intrieur les longues caravanes de chameaux.

La lgation allemande est situe sur le Grand Zocco. On y pntre
par une porte qui a normment de prtentions arabes, mais qui est
surtout rococo.

Un peu plus loin, nous passons  ct d'une jolie villa entoure de
jardins: c'est la lgation de France. Ces deux lgations sont en
dehors des murs de la ville, mais  quelques pas seulement de la
Porte de Fez; les htels des autres puissances sont en ville.

Nous voil maintenant sur la grande route de Fez. Oh! trs bien!
C'est une voie large comme nos chemins vicinaux, donc les voitures
y pourraient passer. Elle est luxueusement garnie d'une paisse
couche de sable fin, dans lequel nos mules enfoncent plus haut que
le boulet, donc les voitures n'y pourraient avancer! Mais cette
discussion sur les voitures est parfaitement superflue, car, je le
rpte,  Tanger, point de vhicules. Notre guide nous explique que
la magnificence marocaine qui a tendu cette couche de sable sur la
route de la capitale ne va pas au del d'une quinzaine de kilomtres.
Aprs, c'est la terre nue. En somme, cette route, malgr sa largeur,
est tout simplement une piste de chameaux.

Nous suivons longuement la route de Fez, puis nous nous engageons
dans d'troits chemins bords de haies de figuiers de Barbarie et
d'alos menaants qui nous conduisent  un village bdouin digne des
premiers ges de l'humanit. Imaginez-vous une collection de huttes
entirement faites de paille, sous lesquelles vivent de pauvres tres
en guenilles, aux faces bestiales, aux corps de bronze, mais dont les
airs superbes ne messiraient point  un empereur, ft-il allemand.
Les plus riches d'entre ces malheureux ornent les murailles de leurs
palais de matriaux de prix, tels que: vieilles ferrailles, cercle de
tonneaux, botes de sardines, parois de bidons de ptrole.

Des Bdouins passent incessamment, transportant de l'eau dans des
outres en peaux de chvre garnies encore de leurs longs poils et qui
semblent des animaux bizarres que ces hommes porteraient sur leurs
paules.

Les cultures qui avoisinent ce malheureux village se composent
de quelques vagues chaumes de crales et surtout de figuiers de
Barbarie.

Notre excursion se poursuivit longtemps dans la campagne marocaine,
en un pays trange, maill de villages aussi misrables que le
premier et o l'on ne rencontre que des tres qui sont loin,
bien loin de notre civilisation, et que des bourricots aussi
philosophiques que ceux d'Espagne.

Nous dmes enfin revenir sur nos pas, car nous approchions de la zone
rellement dangereuse, de la rgion habite par la puissante tribu
des _Andjeras_, les farouches amis de Raisouli, peuplade berbre,
sauvage et fanatique.

Nous gagnmes les bords de l'Ocan et revnmes  Tanger en suivant le
sable fin des dunes qui bordent la baie.

Le soir, nous remontions  bord du vapeur espagnol qui devait nous
ramener  Algsiras; il tait archiplein de passagers, derniers
Europens abandonnant Tanger, o l'effervescence semble crotre
sans cesse  la suite des multiples nouvelles alarmantes, vraies ou
fausses, arrives ce matin de Casablanca, de Fez et de Marrakech.

Un dernier coup d'oeil  la ville qui se noie dans le soleil. Un
grand nombre de ses maisons sont peintes en bleu clair; de loin
cette nuance qui se fond avec le bleu du ciel semble dteindre sur
toute la ville qui se colore d'azur. Au bord de l'eau des machines
fument et des hommes s'agitent, occups aux travaux du mle de pierre
qu'a entrepris une compagnie allemande pour faire de cette rade
actuellement inhospitalire un port sr et commode. C'est l'activit
europenne  ct de l'inertie africaine, contraste aigu! Enfin le
phare de Tanger, petit dicule dont je vis hier soir la lumire rouge
porter ses rayons  au moins... 100 mtres, symbolise le flambeau
mourant de la civilisation mauresque.

Un dernier adieu  Selam Tabla, notre guide arabe dont la mine fire
et l'allure de grand seigneur resteront toujours devant mes yeux, et
le _Joaquim Pielago_ nous emporte dans le dtroit en nous balanant
dsagrablement.

Au bout d'une traverse de deux heures et demie nous tions de retour
 Algsiras, o nous retrouvions nos chambres dans cet excellent
htel Reina Christina, o nous retrouvions aussi le ferique coup
d'oeil qu'on a de ce lieu trop ignor de ceux qui aiment les belles
choses. Car je ne dirai jamais assez le plaisir que j'ai prouv par
les yeux dans cette merveilleuse baie d'Algsiras, cette baie d'azur,
entoure de verdure, avec sa roche de Gibraltar. Nous restions des
heures entires en contemplation silencieuse devant ce tableau
si beau, si brillant de soleil. Et la nuit venue, le spectacle
changeait. Gibraltar brille alors de toutes ses lumires dans l'ombre
de sa montagne et la crte de celle-ci se dcoupe dans la nuit
lumineuse. Ce soir le spectacle fut plus beau encore: de nombreux
projecteurs anglais inondaient la mer de leurs feux mobiles, ceux-ci
traversaient quelquefois la baie et venaient clairer l'htel comme
en plein jour; les canons de Gibraltar tonnaient  de rguliers
intervalles, leurs lueurs se percevaient brusques et fugitives
et quelques instants aprs nous parvenaient leurs formidables
grondements.


    Samedi, 31 aot.

Il faut aujourd'hui quitter ces lieux enchanteurs pour continuer le
voyage. Aprs tre descendus incessamment au sud jusqu'ici, nous
allons dsormais remonter au nord.

A 2 heures de _la tarde_ nous quittions avec regrets l'htel Reina
Christina dont les beaux jardins se miraient dans les eaux de la
baie et, aprs avoir travers les rues sales d'Algsiras, l'auto
commenait  gravir les pentes de la sierra.

Nous faisons  l'envers la route qui nous avait amens. Venus la
nuit, nous repartons en plein jour, jouissant ainsi de deux tableaux
absolument diffrents. A mesure que la route s'lve on dcouvre un
panorama de plus en plus majestueux, la baie toute bleue s'arrondit
gracieusement, ses contours se prcisent, tout le pays apparat comme
sur une carte en relief. On voit le cirque de montagnes qui entoure
la baie, les bords verdoyants de la mer, les blanches maisons qui
maillent la cte, _Algsiras_, _San Roque_, _la_ _Linea de la
Concepcion_, _Gibraltar_ et son rocher et sa basse langue de terre
anglo-espagnole. Tout cela se distingue avec la nettet particulire
 l'atmosphre transparente des pays du Sud.

Bien que le soleil brille de tout son clat, la chaleur n'est
nullement dsagrable. Dans tout le sud de l'Espagne comme au nord
du Maroc, pourvu qu'on ne soit pas trop loign de la mer, on jouit
toujours d'une temprature modre; si le soleil est vif, ses rayons
sont constamment temprs par une douce brise.

La route serpente dans la sierra parmi les forts de chnes-liges.
Des torrents ont creus des lits abrupts aux flancs de la montagne;
l'eau, absente en cette saison, y est remplace par des tapis de
lauriers-roses dont les luxuriantes fleurs jettent des clairs de
joie dans le paysage un peu svre.

Longtemps on domine de trs haut le dtroit de Gibraltar. Ainsi vu,
il parat trs troit. Ce corridor de la navigation passe entre les
hautes montagnes des deux continents: _La sierra de Bullones_ en
Afrique, _la sierra de la Lune_, que nous parcourons, en Europe. Du
ct de la Mditerrane les ctes sont  pic et leur hauteur donne
au fleuve maritime des airs de gouffre, tandis que vers l'Ocan
les montagnes s'abaissent graduellement  mesure que les rives
s'cartent en forme de vaste entonnoir. Le dtroit ressemble  un
boulevard rempli d'animation, mais un boulevard de gants, o les
maisons sont de hautes montagnes, dont la chausse a une largeur qui
se compte par kilomtres et o les passants sont d'normes navires.
C'est l certainement l'un des points du globe o la navigation est
la plus intense: les bateaux se suivent et se croisent sans cesse,
leurs fumes tracent de longues tranes qui rayent l'atmosphre et
s'entremlent; grands paquebots, vapeurs marchands, lgers voiliers,
lourds cuirasss, croiseurs, petits torpilleurs qui semblent des
mouches, se succdent sans interruption.

On descend sur Tarifa qui apparat baigne de lumire parmi les alos
en fleurs, Tarifa qui s'avance au milieu des flots comme pour aller
donner  l'Afrique sauvage le salut de la vieille Europe.

Aprs Tarifa on ctoie quelque temps l'Ocan, puis on s'enfonce
dans l'intrieur des terres et c'est le dsert impressionnant, dj
parcouru, le dsert des vastes landes sauvages avec ses solitudes
coupes par instants d'immenses troupeaux de chevaux ou de btail
gards par les ptres  cheval.

Je ne redirai pas en dtail ce que nos yeux avides ont vu sur cette
route que j'ai dj dcrite  l'aller, et cependant elle traverse
des pays si diffrents de ceux que nous avons l'habitude de voir en
France, que nous prouvmes  la suivre un intrt aussi puissant que
la premire fois.

Aprs les dserts sauvages, ce sont les vignobles, les figuiers de
Barbarie, _Chiclana de la Frontera_, les marais salants et les piles
de sel, pyramides de Loth, c'est Cadix tincelant sous les derniers
rayons du soleil, la baie de Cadix et sa ceinture de coquettes
villes, puis c'est un autre dsert et enfin voil _Jerez_[27].

  [27] ALGSIRAS--JEREZ: 148 kilomtres.

Nous avions rsolu de faire tape dans cette ville o nous ne nous
tions pas arrts en allant. Nous nous sommes tablis  l'_Htel de
los Cisnes_; on y mange la vritable cuisine espagnole, des piments,
des tomates et du _puchero_, mais bien apprte et proprement servie.
C'est le meilleur htel de Jerez, les chambres en sont coquettes,
bien meubles et propres, aussi les puces qui y ont lu domicile
sont-elles vigoureuses et redoutables. Ces insectes excepts, l'htel
de los Cisnes serait parfait.

Jerez est l'une des plus riches parmi toutes les villes d'Espagne,
elle doit sa richesse, comme sa clbrit,  ses _bodegas_, ses
fameuses caves d'o elle exporte dans le monde entier ce vin que
les Anglais appellent le _Sherry_ et que nous dnommons _Xrs_ en
France. A vrai dire, ces dnominations sont purement gnriques,
car les vins de Jerez sont de crus nombreux et trs diffrents les
uns des autres, depuis les plus doux jusqu'aux plus secs, les vins
couleur de paille jusqu' ceux qui empruntent au caramel sa teinte
de vieil acajou. Les crus les plus clbres sont l'_Amontillado_, le
_Manzanilla_, le _Montilla_, secs et clairs, qui font les dlices
de la crapule de Sville, le _Moscatel_, le _Pedro Jimenez_, le
_Parajete_, le _Jerez_ proprement dit, qui sont des vins doux,
sirupeux, trs chargs en alcool et qui forment le noyau principal de
l'exportation de Jerez.

Les Anglais sont les plus notables clients des vins de Jerez. Ce
peuple en absorbe de si grandes quantits qu'il a trouv plus simple
d'tre son propre fournisseur, si bien que de trs nombreuses bodegas
de Jerez sont maintenant la proprit des maisons anglaises.

Les vins d'exportation, ou vins doux, possdent de 12  15 degrs
d'alcool, ils sont obtenus par exposition pralable des raisins 
l'action solaire avant fermentation; ils ont un parfum agrable qui
rappelle la noisette et possdent cette particularit de se foncer en
couleur en prenant des annes, contrairement  nos vins franais qui
plissent en vieillissant.

Cette ville sue la richesse: les maisons sont ornes et peintes de
frais, les magasins renferment des foules de choses chres, les
habitants promnent des habits somptueux, et des bijoux de Pruviens
ornent de grosses bedaines, chose trs rare en Espagne o les hommes
sont gnralement maigres; les cercles sont nombreux et leur luxe
clatant encadre une foule majestueuse de riches propritaires
auxquels viennent se mler les officiers de la garnison.

    Dimanche, 1er septembre.

Nous avions projet de rester  Jerez jusqu'au coucher du soleil,
mais l'homme propose... Une affiche aperue hier soir dans le patio
de l'htel nous fit modifier tous nos plans. Ce grand carr de
papier tentateur annonait pour aujourd'hui dimanche une _corrida
de toros_  Sville. Rien ne pouvait ds lors nous retenir ici;
nous rsolmes d'tre  Sville pour djeuner. Pensez donc! Voir
une course de taureaux en Espagne tait l'un des points importants
de notre programme, point que nous n'avions pu satisfaire jusqu'
prsent. Mais assister  cette course  Sville, la mtropole de la
tauromachie, sera un bonheur auquel nous n'aurions os prtendre.

A 8 heures du matin, nous disions adieu  la ville des bodegas
et ayant franchi le plus rapidement possible la partie du chemin
avoisinant Jerez, dfonce par les charrois vinicoles, nous roulions
 belle allure entre les haies de figuiers de Barbarie. Des paysans
procdaient  la cueillette des fruits barbels: au moyen de longs
roseaux dont l'extrmit est fendue en deux, ils saisissaient les
figues, et par une dlicate torsion les dtachaient de l'arbre aux
feuilles redoutables; ces fruits taient ensuite brosss avec des
balais de chiendent qui les dbarrassaient de leurs piquants et
chargs sur le dos des petits _burros_ qui, patiemment, attendaient
en broutant quelque chardon.

Voici les immenses _llanos_[28] o l'on roule sans fin, o l'on
n'aperoit  perte de vue que la lande en friches parseme de
palmiers nains, de pins-parasol et de maquis de chnes-houx.

  [28] _Llanos_ est un terme espagnol qui dsigne de vastes rgions
  incultes.

On retraverse _Utera_, _Alcala de Guadaira_ o l'on abandonne la
direction de Cordoue, on cahote dans l'horrible route dfonce qui
fait regretter plus vivement encore la route de tapis qu'on vient de
quitter.

Mais voici la Giralda qui dresse son lgante silhouette  l'horizon,
c'est _Sville_[29].

  [29] JEREZ--SVILLE: 107 kilomtres.

Accomplissant strictement notre horaire, il tait midi lorsque
l'auto s'arrtait devant l'_htel de Madrid_. Le personnel mit le
mme empressement  nous recevoir qu'il y a huit jours, c'est--dire
qu'aucun des garons ne daigna se dranger et qu'il fallut les clats
de nos voix colreuses pour les tirer  demi de leur somnolente
torpeur.

La course de taureaux est pour 5 heures du soir. A 4 heures nous
tions dj installs dans notre _palco de delantero de sombra_[30]
que nous avions retenue de Jerez par tlgramme.

  [30] Loge de pourtour couverte,  l'ombre.

La _Plaza de toros_ de Sville est un cirque immense qui peut
contenir quinze mille spectateurs. L'difice est bien construit et
ne manque pas d'un certain cachet architectural. Ses divers gradins
communiquent avec des galeries de dgagement, qui font tout le tour
du monument et par lesquels la foule peut s'couler vite et sans
confusion. L'arne, qui a 70 mtres de diamtre, peut donner libre
carrire aux courses les plus cheveles; taureaux, toradors et
chevaux semblent tout petits sur cette vaste esplanade bien pourvue
de sable fin et toujours convenablement arrose.

Les gradins se remplissent peu  peu avec un grand brouhaha. Les
places  l'ombre sont occupes les premires; lorsqu'elles sont
garnies, les derniers arrivants sont bien obligs de se contenter de
celles qui sont au soleil; on voit celles-ci se garnir  leur tour,
mais dans un ordre spcial: les retardataires choisissent toujours
les places les plus prs de l'ombre, c'est--dire celles qui seront
abandonnes les premires par le soleil, il en rsulte un arrangement
bizarre et d'abord incomprhensible. Mais dans un moment tout sera
garni.

A mesure que se peuple la vaste enceinte, le murmure de toutes ces
poitrines devient un sonore grondement dans lequel on a peine 
s'entendre, mais que domine cependant le cri perant: _agua, agua_,
des marchands d'eau.

A 5 heures moins un quart, tout est plein, garni, bond, places
au soleil comme places  l'ombre. L'amphithtre est noir de
monde. Chaque individu, homme ou femme, a son ventail et en
joue perdument: tous ces ventails en mouvement sur quinze
mille poitrines font un effet saisissant: on dirait qu'une nue
de papillons de couleurs vives et varies s'est abattue sur ce
grouillement humain, et bat des ailes, incessamment!

Les loges ou _palcos_ sont remplies de jolies Svillanes. Ah! c'est
ici qu'on peut encore le mieux les voir dans toute la grce de
leurs atours nationaux! Mantilles noires, blanches, noires  pois
blancs ou rouges, blanches  pois noirs, grands peignes, cheveux
noirs comme l'aile du corbeau, rubans ou fleurs rouges ornant de
dlicieuses tempes ou d'adorables fronts, grands chles aux vives
couleurs. La Svillane qui s'installe dans sa loge commence par
tendre son grand chle sur la balustrade de fer; toutes ces toffes
largement dployes sur les parois du cirque, tombant sur les gradins
infrieurs, ces toffes de couleurs vives, brodes  grands ramages,
font un superbe effet d'ornementation.

La course va commencer: le bourdonnement a subitement mont  son
plus haut diapason, puis tout s'est tu en un silence d'attente. Voici
le dfil des toreros aux costumes brillants, chatoyants, dors,
argents, tous de la plus grande richesse.

Je ne me permettrai certes pas de donner ici la description d'une
course de taureaux, d'autres plus autoriss que moi, simple touriste
narrateur, l'ont fait et mieux fait que je ne pourrais m'y employer,
mme en bien m'appliquant. Et puis, aujourd'hui, tout le monde
n'a-t-il pas vu une corrida?

Six splendides taureaux noirs furent mis  mort sous nos yeux. Ils
taient tous vigoureux et froces. Le peuple enthousiaste siffla ou
applaudit  divers coups, les taureaux et les toreros eurent tour 
tour leur part de sifflets et d'applaudissements sans qu'il nous ft
jamais bien possible de savoir au juste pourquoi. Il parat que la
tauromachie obit  des rgles fort compliques. Lorsqu'un coup me
paraissait beau j'tais tout surpris d'entendre conspuer le torador;
par contre, lorsque celui-ci paraissait enfoncer maladroitement son
pe dans l'encolure de la bte, j'tais confondu de l'entendre
applaudir frntiquement. Je ne suis dcidment pas _aficionado_.
Cependant, aprs avoir suivi trs attentivement les courses, je
parvins  me convaincre que la suprme adresse de l'_espada_ consiste
 faire mourir le taureau _lentement_, le plus lentement possible;
n'est-ce pas le comble de la frocit?

La quatrime course se termina par un coup qui est, parat-il, l'un
des plus estims des connaisseurs. L'espada, _Vicente Segura_, un
tout jeune homme, imberbe, presque un enfant, planta son pe avec
tant d'adresse dans le cou du taureau que celui-ci, hbt, n'ayant
plus que la force de se traner, suivit son vainqueur comme le
ferait un chien docile jusqu' l'endroit o il lui plut de le mener.
Segura le conduisit ainsi devant la loge du prsident de la course
et, l, la bte s'agenouilla devant l'homme pour expirer  ses pieds
dans une attitude de soumission. Alors l'enthousiasme de la foule
barbare ne connut plus de bornes, ce peuple assoiff de sang, avide
de souffrances, gris de frocit, poussa un unique hurlement sorti
de quinze mille poitrines. Les ventails, les chapeaux, les cannes,
des mantilles, des mouchoirs, des porte-cigares volrent dans l'arne
aux pieds de Segura, hommage frntique  l'adresse du vainqueur.
Celui-ci fut soulev par la foule en dlire qui avait envahi le
cirque et longtemps promen sur les paules de ces sauvages brutes.
De tous ces tres montait une odeur forte et cre, une odeur de
fauves en rut. Nous nous sentmes alors isols au milieu de tout ce
monde, nous emes l'impression d'tre seuls humains entours de btes
froces!


    Lundi, 2 septembre.

La route classique de Sville  Madrid passe par _Cordoue_,
_Valdepenas_, _Madridejos_, _Aranjuez_; les renseignements que
j'avais recueillis avant mon dpart de France  son sujet ne la
recommandaient nullement  mon choix et ce que j'en avais vu en
venant ici ne me donnait pas l'envie d'en tter sur la partie de
son parcours rpute la plus mauvaise, c'est--dire sur le plateau
castillan. Pour gagner Madrid, j'avais dcid de prendre une autre
route qui joint,  l'avantage d'tre convenablement bonne, celui de
passer dans des rgions peu connues de l'Espagne. Je veux parler de
la route qui, longeant d'assez prs la frontire de Portugal, passe
par _Merida_, _Trujillo_, _Talavera de la Reina_.

C'est cette route que nous allons suivre.

Nous quittons Sville, dfinitivement cette fois. A 9 heures du
matin, nous franchissions le Guadalquivir et sortions de la capitale
de l'Andalousie par le faubourg de _Triana_, peupl de gitanos et
garni de fabriques d'_azulejos_.

A 6 kilomtres de Sville, nous nous arrtions dans le petit village
de _Camas_ pour faire notre plein d'essence. Il y a l, en effet,
une raffinerie de ptrole et nous avons tenu  en profiter, car la
diffrence de prix qui en rsulte est considrable. Il faut dire
qu'en Espagne la vente de l'essence prsente des particularits
dignes du moyen ge. D'abord, il est interdit aux ngociants d'avoir
 l'intrieur des villes de grosses provisions de ce liquide
inflammable, de crainte d'incendie; chaque fois qu'une automobile
a besoin d'un important ravitaillement, il faut envoyer chercher
la provision ncessaire en dehors des barrires, d'o il rsulte
un supplment de 10 pesetas sur la facture pour payer la voiture
qui a t qurir les bidons. Ensuite, l'essence paye  l'entre de
chaque grande ville un droit d'octroi norme, insens, qui en double
gnralement la valeur; exemple:  Sville, l'essence vaut 1 pes. 25
le litre, en dehors de la ville on ne la paye plus que 0 pes. 60 le
litre. Enfin, en outre de ces deux supplments, on a gnralement
encore  subir celui qui rsulte du vol auquel le ngociant espagnol
rsiste si difficilement. Hier soir,  Sville, un droguiste ne
s'est-il pas avis de vouloir nous vendre son essence  raison de 2
pesetas 1/2 le litre; nous l'avons naturellement envoy promener avec
tous ses bidons.

Il y a trs heureusement  proximit de toutes les grandes villes,
soit des dpts d'essence, soit des raffineries o l'on peut
s'approvisionner facilement et  un prix raisonnable. A l'usine de
_Camas_ on nous fit payer 0 pes. 60 le litre.

Puisque je suis sur cette question de l'essence, je tiens  ajouter
encore quelques mots. Il est bon de s'inquiter soigneusement des
points de ravitaillement, car ceux-ci sont souvent fort loin les
uns des autres et pas toujours suffisamment approvisionns. Dans
certaines rgions les grandes villes sont clairsemes et dans les
petites le prcieux liquide est rare. Pour supplment de prcautions,
il me parat recommandable d'avoir toujours 30  40 litres de
rserve en bidons, en plus de ce que peut contenir le rservoir.
L'essence espagnole est gnralement de fort mauvaise qualit, trop
lgre surtout, elle oblige  modifier srieusement le rglage du
carburateur, et malgr cela son rendement est toujours dplorable.

Un peu plus loin, _Santiponce_ est un pauvre village qui offre
cependant un vif intrt, car tout  ct se voient les ruines de
l'ancienne ville romaine d'_Italica_.

La fondation d'Italica est attribue  Scipion l'Africain; cette
ville aurait eu ensuite, sous l'empire, une assez grande importance
et a donn le jour  trois empereurs romains: Trajan, Adrien et
Thodose. Ses ruines sont malheureusement trs rudimentaires, car
elles servirent fort longtemps de carrire  la Sville castillane;
par ce qu'il en reste cependant, on peut se rendre compte de l'tat
de perfection  laquelle la civilisation romaine tait parvenue en
Espagne. Pauvre Espagne! tu fus constamment le jouet des barbares!
Les Romains te dotrent de tous les bienfaits de leur admirable
civilisation; les Vandales et les Goths survenant te couvrirent de
tnbres. Les Arabes surent te galvaniser  nouveau et t'enrichir au
souffle de leur brillante culture. Il fallut pour ton malheur que
ces mmes Goths, mus en Castillans, longtemps refouls dans leurs
pres montagnes, revinssent en vainqueurs dtruire la splendeur de
ta rsurrection et t'entourer de cette obscurit dont, aujourd'hui
encore, tu as tant de peine  te tirer!

_El Ronquillo_, autre pueblo misrable qui tale au soleil ses
haillons et sa salet andalous!

La route tait trs mauvaise jusqu'ici: trous et poussire;  partir
de cette bourgade la voici qui s'amliore et qui bientt devient tout
 fait convenable.

On parcourt une rgion nue et dsole:  droite,  gauche, en avant,
en arrire, c'est la lande de terre uniformment rouge sur laquelle
ne poussent que de chtifs palmiers nains et quelques bruyres;
c'est un interminable vallonnement, une succession infinie de
croupes dnudes. Jamais jusqu'ici nous n'avions eu aussi nettement
l'impression de traverser un dsert. Le paysage n'est pas mme
grandiose, sa monotonie fatigue, son rouge perptuel irrite les
yeux. De temps en temps on aperoit une _estancia_, mais presque
toujours inhabite, tombant en ruines. C'est le spectacle de la
tristesse sous les rayons du joyeux soleil.

A mesure qu'on s'enfonce dans l'intrieur des terres incultes, la
chaleur augmente; aucun obstacle, rivires ou arbres, ne s'oppose aux
ardeurs du ciel en feu qui, blanc comme un four sidrurgique, dverse
sans cesse sur le sol calcin des torrent de mtal fondu. Il fait
rellement chaud aujourd'hui!

Par suite de nos arrts prolongs  Camas et  Santiponce, nous
n'avions fait encore que 60 kilomtres lorsque l'horloge du bord
marqua midi. L'auto fut rang le long de la route et nous tablmes
notre campement sous un bouquet de chnes verts rabougris. Le
djeuner, arros de boissons glaces, fut trouv exquis. Nous avions
achet  Sville des rcipients prcieux pour la conservation des
liquides frais, des bouteilles Thermos qui, par suite d'une
garniture faite avec un corps isolant, ont la proprit de garder les
boissons  la temprature qu'elles ont lorsqu'on les y introduit.
Notre collection de Thermos fut remplie ce matin  l'htel de vins
et d'eau mlangs de glace,  midi ces liquides taient encore
glacs. Bien mieux, les jours suivants nous emes l'occasion de
constater que ces prcieuses bouteilles pouvaient conserver leur
fracheur pendant une journe entire. Voil une petite invention que
je recommande vivement aux touristes qui entreprendront un voyage
dans les pays chauds; elle nous rendit de grands services sur les
plateaux brlants de l'intrieur de l'Espagne.

Le djeuner fut suivi d'une courte sieste aprs laquelle nous
repartions sur une route dsormais excellente.

Le dsert s'maille peu  peu de cultures. On sent la lutte entre
l'aridit et l'homme, mais ici l'homme a l'air de craindre joliment
la fatigue! Ce sont d'abord de noirs chnes-liges qui piquent
la terre carmine de taches sombres et dont les troncs corchs
rougeoient et paraissent saigner. Nous voyons passer leur prcieuse
corce emporte en d'normes chargements sur de lourdes voitures
dont les attelages de mules hargneuses serpentent sur la route et se
rebellent  notre vue.

Puis des terres laboures empitent sur les friches. Comme les chnes
dpouills, ces terres rouge vif semblent de sang. En Espagne la
terre est toujours rouge; dans notre long voyage nous ne vmes pas
d'autre couleur, mais toute la gamme du rouge y passe, depuis le rose
ple jusqu'au carmin le plus vif; ici c'est le rouge sang.

La rgion s'lve progressivement, les mamelons de tout  l'heure
sont devenus de grosses collines et les collines se sont faites
montagnes. La route monte aussi; par des lacets trs bien tudis
sur une pente douce, on arrive au sommet de la _sierra Morena_. La
vue qu'on a de ce point culminant est splendide; adieu, Andalousie!
Devant nos yeux se droule l'_Estramadure_, panorama svre, pays
sauvage et arrir.

En redescendant sur l'autre versant de la sierra on s'aperoit
que la contre n'a pas chang que de nom: les plantes exotiques
de l'Andalousie sont maintenant remplaces par des essences des
pays temprs: chnes, chtaigniers, peupliers; seuls l'olivier et
la vigne, universels, subsistent. C'est bien un tout autre pays
maintenant, les gens eux-mmes sont diffrents avec leurs mines
fires et leurs airs sauvages!

A _Los Santos_, petit village de mgres, d'tres rbarbatifs et
d'enfants tout nus, nous devons abandonner la route de _Badajoz_
qui oblique  l'ouest. Celle de _Mrida_, que nous voulons suivre,
prend au milieu du village, entre deux maisons, en une bifurcation
dissimule qu'on ne peut voir, que nous ne voyons pas et qu'il nous
faut regagner en marche-arrire au milieu de la populace carquille.

_Villafranca de los Barros_ dresse plus loin sur la droite sa
silhouette de bourgade importante domine par deux grandes glises,
dont l'une a un clocher qui voudrait ressembler  la Giralda de
Sville.

La route toute droite file au milieu d'une vaste plaine. Elle frle
en passant _Almendralejo_ qui, sur notre gauche, a l'air d'une petite
ville coquette o des bourgeois oisifs se promnent sur une jolie
Alameda. Elle nous montre sa plaza de toros, le monument obligatoire
sans lequel toute ville espagnole se croirait dshonore.

Voici maintenant une grande dpression au fond de laquelle serpente
un large fleuve: sur la rive oppose, au bout d'un grand pont,
en gradins sur la colline, s'lve une ville. Ce fleuve est la
_Guadiana_ et la ville _Merida_, l'antique mtropole romaine.

On traverse le pont qui fut difi par les Romains; il a plus de
700 mtres et soixante-quatre arches, c'est une oeuvre colossale
assez bien conserve. Puis on s'engage dans un rseau de rues sales
et infiniment petites grimpant en pentes aigus. La ville a l'air
misrable, ce qui nous donne de douloureuses apprhensions pour notre
coucher.

Nous dcouvrmes, en une troite ruelle, la _Fonda Diego Segura_ o
nous pmes cependant nous loger de faon  peu prs convenable et
o nous trouvmes une bonne remise pour l'auto, chose absolument
exceptionnelle dans ce pays de _galres_, de _tartanes_ et autres
vhicules apocalyptiques[31].

  [31] SVILLE--MERIDA: 194 kilomtres.--_Route_: trs mauvaise
  de Sville  El Ronquillo. Mdiocre aprs pendant quelques
  kilomtres. Excellente ensuite tout le temps jusqu' Mrida.


    Mardi, 3 septembre.

_Mrida_, qui compte  peine 10 000 habitants, est une ville 
demi morte aujourd'hui. Elle eut un temps de grande splendeur et
fut  son heure l'une des premires cits de toute l'Espagne. Sa
fondation remonte  l'an 23 avant notre re; c'tait l'_Augusta
Emerita_ des Romains, la capitale de la _Lusitanie_. Son importance,
ses richesses et sa puissance lui valurent le surnom de _Rome
Espagnole_. Les Wisigoths surent lui conserver sa prosprit et ce
fut sous leur empire qu'elle parvint au fate de sa fortune. Les
Arabes la trouvrent puissante lorsqu'ils s'emparrent de l'Espagne
et puissante la laissrent lorsqu'ils en furent chasss. Pour ne pas
faire exception  la rgle qu'ils semblaient s'tre inconsciemment
dicte et dont ils porteront ternellement le stigmate honteux, les
catholiques espagnols ne surent que dpeupler et couvrir de ruines
cette cit si longtemps prospre et dans laquelle ils avaient trouv
splendeur et richesses.

Depuis la reconqute Mrida dclina et tomba rapidement  l'tat de
pauvret o nous la voyons aujourd'hui. La ville actuelle ne couvre
plus qu'une faible partie de son ancien emplacement ainsi que le
dmontrent les nombreuses ruines qui l'entourent, tmoins encore
debout de ses beaux jours et tmoins accusateurs de l'incurie et de
la frocit castillanes.

C'est douloureusement impressionns par les penses que nous avait
suggres cet exemple frappant de grandeur et de dcadence qu' 10
heures du matin, sous un soleil de feu, nous quittions cette triste
ville.

[Illustration: MERIDA, AQUEDUC ROMAIN]

Sur la gauche les grandes arcades d'un aqueduc romain dressent leur
silhouette de squelette millnaire. La route suit d'abord une belle
range d'ombrages, mais bientt les arbres disparaissent et le soleil
peut  loisir nous craser de ses rayons. On file en ligne droite,
comme toujours en Espagne, sur les collines qui bordent la valle au
fond de laquelle, au loin, serpente le fil d'azur de la Guadiana.
Puis on aborde une plaine sans horizon o les kilomtres succdent
aux kilomtres au milieu des chnes verts parsems sur la terre rouge.

La route est extrmement pnible  la direction; elle est recouverte
d'une couche paisse d'un dsagrable cailloutis, moiti sable,
moiti pierrailles, dans lequel s'enfoncent les roues pendant qu'on
procde  la vitesse des tortues.

Puis la plaine se dplume, les arbres disparaissent totalement si
bien qu' midi, lorsque sonne l'heure du djeuner, nous constatons
avec regret qu'il est impossible de trouver le plus petit coin
d'ombre. En poursuivant notre route nous finissons par dcouvrir
un arbre, le seul de toute la plaine, sous lequel on dresse tant
bien que mal la table. L'ombre tutlaire de ce digne vgtal est
heureusement suffisante et nous le bnissons avec attendrissement,
car si loin que l'oeil puisse scruter la surface de la plaine
infinie, pas un seul de ses congnres ne peut tre aperu.

Peu de temps aprs avoir repris notre marche en avant, _Trujillo_
apparat au fond de la plaine brle. La petite ville se dresse
pittoresquement sur les flancs de son cne pointu domin par un vieux
chteau. C'est la patrie de _Franois Pizarre_, le _conquistadore_ du
Prou; la vieille _ciudad_ fut dmesurment riche aux jours dors de
l'Amrique espagnole, au temps o ses enfants, brigands conqurants,
infestaient le Nouveau-Monde et en rapportaient de folles fortunes.
C'est  prsent une ville pauvre et dlabre.

La route passe au pied de Trujillo et oblique ensuite vers la droite.
Elle sera dsormais excellente; finis les mauvais cailloux, l'auto
glisse silencieuse sur un sol absolument uni.

Finie aussi la vaste plaine; la rgion qu'on traverse est trs
accidente: des ravins aux parois abruptes et arides, trous par
endroits de larges tranches par lesquelles on a soudain de beaux
aperus sur un pays indfiniment vallonn. Du haut d'une sierra on
aperoit tout  coup la grande valle du _Tage_; c'est un changement
brusque comme celui d'un dcor de thtre, des tableaux heurts et
troits on passe sans transition aux vastes horizons. Le fleuve est
encore invisible, cach par des replis de terrain. Au nord la valle
est borde par la haute _Sierra de Gredos_.

Le Tage coule au fond d'un ravin dissimul au milieu de la large
valle. On ne l'aperoit qu'au moment de le franchir. Le fleuve, qui
vient de Tolde, roule des eaux verdtres et lentes qui rongent ses
rives abruptes. On le passe sur un pont monumental datant du seizime
sicle, deux hautes arches du sommet desquelles on a une fort belle
vue sur l'troit ravin.

Cette plaine o coule le Tage est triste et dserte. Encore un
coin d'Espagne o les friches sont plus nombreuses que les terres
cultives!

_Navalmoral de la Mata_ est une oasis de figuiers et d'oliviers au
milieu de ce dsert. A une trentaine de kilomtres au nord-ouest est
situ le monastre de _Yuste_, o se retira Charles-Quint aprs son
abdication.

Nous roulons toujours.

_Oropesa_ nous apparat  la lueur d'un superbe coucher de soleil;
ses maisons s'clairent de rouge comme  la rverbration d'un
colossal incendie.

Nous roulons encore.

La nuit nous surprend brusquement non loin de ce village. La ville la
plus rapproche est _Talavera_, assez loin cependant et, ignorant ce
que nous y pourrions trouver comme auberge, nous dcidons de camper 
la belle toile.

Nous choisissons l'emplacement de notre camp avec les plus grands
soins: un espace plat au bord de la route, entour de plusieurs
grands arbres, fait l'affaire. D'abondantes conserves fournies par
les coffres de la voiture, du pain et des oeufs achets  Navalmoral,
du vin et de l'eau conservs glacs dans les bouteilles Thermos
ont compos un menu qui fut vite expdi par nos robustes apptits.
Puis en fumant tranquillement pipes ou cigarettes, nous causions;
nous fmes amens  remarquer la trs curieuse concidence qui fait
qu'aujourd'hui nous avons tabli notre camp pour la nuit non loin
d'un village appel Oropesa, alors qu'il y a environ trois semaines
nous passmes dj une premire nuit  la belle toile sur les bords
de la Mditerrane,  proximit d'un autre village qui s'appelait
aussi Oropesa.

Il ne faudrait pas croire que passer une nuit en plein air, l't, en
Espagne, soit un tour de force: sous ce climat si doux, c'est chose
trs naturelle et nullement dsagrable.

Nos effets de campement fournirent les lments de lits moelleux...
relativement, mais cependant assez confortables. Nous nous
endormmes au sein d'une de ces inoubliables nuits espagnoles, nuits
de posie, de parfums et d'toiles.


    Mercredi, 4 septembre.

Ce fut le soleil qui nous tira de nos lits improviss o nous avions
consciencieusement dormi.

Aprs une sommaire toilette et un court djeuner nous levmes le camp
 8 heures.

Je m'aperus bientt que mon moteur avait perdu un cylindre; la
rupture d'une petite bielle d'allumage tait la cause de cette
abstention. La rparation ne pouvait s'effectuer sur la route, car
il fallait un outillage pour faire une pice nouvelle. Nous tions
encore pour le moins  150 kilomtres de Madrid... tant pis! nous les
ferons avec trois cylindres seulement. En cette occasion j'apprciai
vivement le gros moteur que notre voiture portait en ses flancs, car,
effectivement, il nous mena tranquillement jusqu' Madrid avec ses
trois cylindres, sans mme sembler s'apercevoir que le quatrime ne
fournissait plus sa quote-part de travail et mme,--il avait pris des
habitudes andalouses,--qu'il se faisait traner par les autres.

En monte comme en plaine nous filons  notre allure habituelle comme
si rien n'tait chang.

_Talavera de la Reina_ est situe non loin des bords du Tage, dont
les eaux entretiennent autour de ses murs une intressante verdure.

Nous voil en Castille.

Les habitants semblent polis et accueillants; ils nous renseignent
volontiers et nous regardent d'un oeil sympathique. Cela nous
change d'avec les farouches indignes d'Estramadure qui hier nous
accueillaient  coups de pierres, tout comme si nous avions t
en France! O ai-je lu que les Castillans sont peuple sauvage et
dsagrable? La chose, en tous cas, n'est pas exacte pour cette
partie de la Nouvelle-Castille.

Le _sombrero_  bords plats des Andalous est remplac ici par un
chapeau plus caractristique encore; il ressemble  celui des
gauchos de l'Amrique du Sud: large tour muni d'un rebord vertical
haut de deux ou trois doigts, orn de clous dors, de broderies ou
de rubans... ce chapeau rappelle le turban. Les paysans portent
une double culotte dont l'une, extrieure, est fendue en deux et
ressemble  un tablier. Ils ont de larges ceintures noires.

On traverse une contre trs giboyeuse: perdrix et tourterelles
se promnent sur la route et ne s'envolent que sous les roues de
l'auto. Des nues de grosses alouettes s'enlvent des champs en
lanant au ciel leurs notes joyeuses.

La route traverse _Navalcarnero_, aux rues dplorablement paves, et
continue toujours bonne au milieu d'une campagne nue o l'on ne voit
que des chaumes de crales.

A partir de _Villaviciosa_ on sent que la grande ville approche: le
charroi augmente, les cavaliers se font plus nombreux, on croise
incessamment des _recuas_ de mules, le sol de la route se fait de
moins en moins bon.

On aperoit enfin _Madrid_ qui se dveloppe nettement bien en face de
soi. La capitale est construite sur un plateau qui domine le ravin
verdoyant du _Manzanars_. En avant, dans une admirable situation,
surplombant sur le flanc du plateau, bien en vidence, la grande
masse du Palais-Royal. Ainsi vue, Madrid offre un fort joli panorama.

On passe le pont sur le Manzanars qui coule tranquillement sous les
ombrages et l'on gravit la pente au sommet de laquelle s'tale la
grande ville. L'auto glisse  travers les voitures et les tramways
lectriques qui fourmillent sur la _Puerta del Sol_ et, tout surpris
de se retrouver dans une ville qui ressemble  nos grandes cits de
France, vient s'arrter dans une rue garnie de beaux magasins, devant
l'htel que nous avons choisi.

L'_Htel de Embajadores_ est situ en plein centre de Madrid, dans
un quartier anim et luxueux. Il a de grandes prtentions, mais
sa cuisine et ses chambres sont fort mdiocres. Nous pensmes un
instant  dmnager, mais nous finmes par y rester en apprenant que
nous trouverions certainement deux ou trois autres htels o nous
pourrions payer encore plus cher, mais o nous ne serions pas mieux!
Le niveau des htels de Madrid est certainement trs bas. N'importe,
hier nous couchions  la belle toile, ce soir nous serons dans des
lits, de vrais lits, avec de vrais draps et probablement aussi de
vraies puces[32].

  [32] MERIDA--MADRID (deux tapes): 334 kilomtres.--_Route_:
  mdiocre de Mrida  Trujillo. Bonne de Trujillo  Navalmoral.
  Trs bonne de Navalmoral  Madrid, sauf pendant les 15 derniers
  kilomtres qui sont trs mdiocres.


    Jeudi, 5 septembre.

Le coeur de _Madrid_, le point o l'on sent de la faon la plus
intense toutes les pulsations de la grande ville, est la _Puerta del
Sol_.

La Puerta del Sol ou _Porte du Soleil_ doit tre une porte, puisque
son nom l'indique, et cependant ce n'est pas une porte parce que
c'est une place. C'est l que convergent toutes les artres de cette
ville si bien trace qui est la capitale de l'Espagne, c'est l qu'on
remarque le plus de monde, de voitures, de tramways, de vie, de
mouvement. Cette place est situe  l'endroit o s'levait jadis une
ancienne porte de la ville, la Porte du Soleil, ainsi nomme parce
que de ce point culminant on contemplait les incroyables effets des
couchers du soleil sur les horizons infinis de Castille.

Madrid tait autrefois un simple fort arabe plac au-dessus du
plateau en sentinelle vigilante. Avec le pays environnant la
forteresse tomba entre les mains des catholiques au onzime sicle.
Ceux-ci se rassemblrent peu  peu autour du vieux fort; un village
d'abord, puis une petite ville s'levrent modestement. Longtemps
l'insignifiante Madrid vgta sur son coteau dans l'ignorance des
hautes destines qui lui taient rserves.

Le pays tait alors bois et fertile, de nombreuses rivires
arrosaient continuellement la plaine. Mais l comme partout,
l'imprvoyance et l'incurie des Castillans exercrent leurs
abominables ravages: les environs se dboisrent rapidement, les
rivires se tarirent presque toutes, les champs retombrent en friche
et la petite ville ne tarda pas  se trouver,--comme la capitale
l'est encore aujourd'hui,--au milieu d'un vaste dsert.

On ne saurait trop le dire, car on ne le sait gnralement pas
assez, aux temps ibres, carthaginois, romains, wisigoths, puis
arabes, l'Espagne tait un beau pays, fertile, bien cultiv, couvert
de grands bois, de vertes prairies, arros de nombreux cours d'eau
jamais  sec. Les catholiques du moyen ge dtruisirent tout cela.
De mme qu'ils ruinaient ou mutilaient les admirables monuments des
civilisations antrieures pour difier  la place leurs monstrueuses
cathdrales, de mme ils ne surent conserver les aqueducs romains,
les canaux arabes qui apportaient aux villes et aux campagnes la
richesse et la vie. Bien plus, ils dboisrent totalement leur beau
pays, tuant la poule aux oeufs d'or et, pour quelques bnfices
immdiats, prparant des sicles de misre. Avec les Arabes la
richesse foncire de l'Espagne a disparu et si les neuf diximes
de la Pninsule sont aujourd'hui un dsert, c'est aux catholiques
destructeurs qu'on le doit.

Sera-t-il jamais possible de rparer le mal qu'ils ont fait et
pourra-t-on redonner  ce malheureux pays sa richesse de jadis? Il
faudra des centaines d'annes d'efforts soutenus et de dpenses
normes pour recouvrir les collines de leurs bois, pour ramener la
fertilit dans les plaines et l'eau dans les rivires. On ne refera
jamais les monuments arabes disparus!

Lors de la conqute arabe, les catholiques, refusant de se soumettre
 leur domination, se rfugirent dans les montagnes inaccessibles du
nord. Leur me et leur religion se moulrent sur leur rude existence
de montagnards et d'ternels combattants. Ils n'abandonnrent jamais
l'ide de revanche et finirent par chasser les Maures de leur pays.
Leur religion et leur caractre se ressentirent toujours de la
vie farouche qu'ils avaient mene pendant des sicles en attente
fanatique de restauration aux terres de leurs anctres. Matres enfin
du pays, ils ne surent qu'exterminer les derniers reprsentants
de la religion musulmane, que dtruire fanatiquement les prcieux
ouvrages arabes qui donnaient la richesse aux campagnes et que jeter
 terre les admirables monuments qui proclamaient si haut la gloire
d'une religion ennemie. Leur seule manifestation cratrice se rvla
dans l'dification de ces cathdrales, sombres comme leur religion,
normes comme leur fanatisme.

Madrid passa un beau jour du rang de pauvre petite ville  celui de
capitale d'un grand tat. Rien cependant ne pouvait lui faire prvoir
cet honneur. Situe sur de hauts plateaux et proche de la sierra
de Guadarrama, elle est trs froide l'hiver; au milieu d'un dsert
infertile et sans eau, elle est brlante l't; elle tait place sur
une rivire insignifiante; elle n'avait aucun pass politique. Ce fut
prcisment cette dernire raison qui la fit choisir par Philippe II.
Ce prince voulait une capitale indpendante pour l'Espagne unifie;
les capitales des anciens royaumes: Burgos, Sarragosse, Valladolid,
Sville, Cordoue, Grenade, Valence, devaient tre cartes comme trop
particularistes et pas assez centrales: Tolde, situe au milieu
du royaume, mais o le clerg tait tout-puissant, plus puissant
que le roi, ne pouvait non plus tre choisie. Philippe II cra sa
capitale de toutes pices; il inventa Madrid, il dcrta que cette
ville serait dsormais _seule_ capitale, seule cour, _unica corte_.
Ds lors la ville se dveloppa rapidement. Aujourd'hui, Madrid nous
apparat comme une belle cit, bien construite, ayant ses rues larges
et bien traces, de belles places, de grands boulevards, de beaux
jardins, une ville moderne en un mot, mais  laquelle il manque,
hlas! cet intrt de curiosit qui se dgage des villes anciennes et
ce charme de pittoresque que produisent leurs vieux monuments.

Les maisons de Madrid sont  peu prs toutes en briques; elles sont
hautes, propres, trs rgulirement construites; elles manquent de
style, se ressemblent toutes, elles ont l'uniformit dcevante de la
nudit.

Les grandes rues aboutissent  la Puerta del Sol, qui semble une
toile aux multiples rayons et o elles dversent leur animation en
un flot sans cesse renouvel.

L'habitant de Madrid est agrable, mieux habill, plus comme il
faut que celui d'aucune autre ville espagnole, mme de Barcelone.
Les beaux attelages y sont nombreux et pleins de got, ils portent
souvent de jolies citadines en mantilles et sous la mantille aussi
jolies que les Svillanes. Les Madrilnes sont petites, gracieuses et
gaies, pas plus que les Andalouses elles ne tiennent leurs yeux dans
leur poche; elles ont le teint ple, trs blanc et exagrent encore
cette blancheur par un abondant emploi du maquillage.

La capitale de l'Espagne, malgr sa belle ordonnance, serait d'un
bien mdiocre intrt pour le visiteur si elle ne possdait l'un
des plus beaux muses de peinture de toute l'Europe. Le _Muse du
Prado_ renferme une collection unique de chefs-d'oeuvre; c'est un
vritable sanctuaire de l'Art o une srie de rois,  commencer
par Charles-Quint, se sont efforcs de collectionner les toiles
des grands matres espagnols et trangers de la Renaissance,
chefs-d'oeuvre de Velasquez, de Murillo, de Zurbaran, du Greco, de
l'Espagnolet et de Goya, ces quelques gnies qui assumrent  eux
seuls la lourde tche de rsumer pendant des sicles l'inspiration
artistique de tout un peuple, chefs-d'oeuvre du Titien, de Vronse,
de Raphal, de Fra Angelico, d'Andrea del Sarto, de Rubens, de
Van Dick, de Van der Weyden, d'Albert Durer, de Claude Lorrain,
de Poussin, du Corrge, ces artistes trangers, dont la gloire
rayonnante vint planer jusque sur le ciel de l'Espagne.

Il y a malheureusement beaucoup de toiles mdiocres ou d'un
intrt moindre, mais l'oeil est instinctivement attir par les
chefs-d'oeuvre qui arrtent au passage.

On y voit une trs grande quantit de _Velasquez_; c'est le roi de ce
muse, qui possde la plupart de ses chefs-d'oeuvre. Le grand artiste
avait une science du coloris qui n'a peut-tre jamais t dpasse.
Ses paysages, ses tableaux d'histoire, de mythologie, de genre, font
un effet surprenant. J'avoue, par contre, n'avoir nullement got
ses fameux portraits,  l'exception cependant des petits tableaux de
Philippe III et de Philippe IV, qui sont des merveilles du genre. Il
a fait une lgion de portraits de rois, d'infants et d'infantes, de
princes et de princesses, de bouffons et de ministres, isols ou en
groupes,  pied ou  cheval, qui ont une rputation norme et qui ne
m'ont rien dit du tout... Les figures sont horriblement fardes de
blanc et de rouge, ses princesses ont des airs de pierreuses, ses
chevaux sont bizarres, faux d'allures et de proportions. Certaines de
ses princesses sont si outrageusement fardes que les fleurs rouges
qui ornent leur coiffures semblent faites du carmin de leurs joues
qui aurait dteint sur leurs cheveux tombants.

_Murillo_, impeccable, lui dispute la premire place; on pourrait
la lui accorder sans conteste si tous ses chefs-d'oeuvre taient
runis ici. Le Muse du Prado n'en possde malheureusement qu'une
trop faible partie. Il y a plusieurs Immacule Conception toutes
de la mme manire qui sont extraordinaires de couleur et de puret
anglique.

_L'Espagnolet_ (Ribera) est reprsent par beaucoup d'admirables
toiles, mais surtout par sa Madeleine dans le dsert dont on
n'arrive pas  dtacher les yeux, tellement l'expression est vraie et
l'clairage parfait.

Enfin le peintre plus moderne, puisqu'il n'est mort que le sicle
dernier, l'tre bizarre et fantasque, le mordant critique et
l'artiste surabondant qu'tait _Goya_, est prsent dans tous les
coins et recoins du muse. Ses cartons satiriques, ses tableaux aux
clairages surprenants et aux figures grimaantes sont fort connus
aujourd'hui et en font un vritable type. Il s'lve parfois  des
hauteurs surprenantes dans l'art pur et ses deux tableaux de la
Maja reprsentent le plus beau portrait de femme, le plus beau
corps de volupt qu'on puisse admirer.

Dans la soire nous avons t faire une promenade au _Buen Retiro_,
l'ancienne rsidence champtre des rois d'Espagne, aujourd'hui
transform en parc public, o les brillants quipages viennent
circuler nombreux dans les larges alles et sous les beaux ombrages.


    Vendredi, 6 septembre.

Nous partons ce matin pour Tolde. Nous y allons en chemin de fer,
d'abord parce que l'auto a besoin d'une rparation destine  lui
faire retrouver son quatrime cylindre et surtout parce que nous
tenons  faire connaissance avec les chemins de fer espagnols sur
lesquels nous avons entendu conter tant de lgendes.

Eh bien! oui, les chemins de fer de ce pays ne mentent nullement 
leur rputation. Comme wagons et locomotives reprsentez-vous le
matriel franais d'il y a trente ans, avec la salet espagnole
en plus. Nous avons mis 2 heures et demie par train express pour
couvrir les 70 kilomtres qui sparent Tolde de Madrid, et nous
sommes arrivs exactement  l'heure indique! Plusieurs fois j'ai
chronomtr la marche du train: mes rsultats ont vari entre 25 et
30 kilomtres  l'heure!

_Tolde_ est une vieille ville morte. Aux temps mauresques son pass
fut brillant comme celui de Cordoue; comme celle de Cordoue sa
dchance fut cruelle depuis l're catholique. Il y avait autrefois
200 000 habitants dans cette ville, qui en compte  peine 25 000
aujourd'hui.

Tolde forme un tableau minemment pittoresque. Imaginez-vous un
rocher circulaire,  pic sur les trois quarts de sa circonfrence
et sur cette mme longueur baignant dans les flots profonds et
verdtres du _Tage_. La ville, encore entoure de ses anciens murs
wisigoths et mauresques, s'tale sur le rocher que surmontent la
masse imposante de l'Alcazar et le haut clocher de la cathdrale.
C'tait bien la position rpute  juste titre inexpugnable au moyen
ge. Plusieurs ponts  hautes arches enjambent l'abrupt ravin du Tage
et font communiquer la ville avec l'extrieur. Ces ponts remontent
aux poques hroques, on voit encore les bastions crnels et les
redoutes qui en dfendaient l'entre.

Les curiosits capables d'allcher le touriste y sont nombreuses,
aussi, ds notre arrive, commenmes-nous  parcourir en bon ordre
les petites rues tortueuses et odorifrantes de l'ancienne cit arabe.

Pour nous rendre  la manufacture d'armes nous traversmes ainsi
toute la ville; on se serait cru encore  Tanger, mais les Arabes
manquent. Ils sont remplacs ici par de nombreux mendiants. Ces
mendiants espagnols sont imprieux, se drapent avec fiert dans leurs
sordides loques et semblent avoir conscience de leur force, la force
du nombre, car ils sont lgion.

Obsds par le souvenir des fines lames de Tolde puis en maintes
lectures, nous ne voulions pas venir ici sans les voir de nos propres
yeux. J'avoue que j'avais rang ces lames au rang des mythes et je
fus trs surpris, en visitant la _Manufacture d'Armes de Tolde_,
d'en voir fabriquer en grande quantit et de constater que leur
trempe tait toujours au niveau de leur fameuse rputation; je fis
mme l'acquisition d'une pe si flexible et si bien trempe qu'on
peut l'enrouler comme un cerceau.

A ct de la fabrique d'pes part le chemin qui mne au _Pont
Saint-Martin_, difice solide datant du treizime sicle, qui enjambe
le Tage d'une courbe gracieuse. Au pied de ce pont la lgende place
_le bain de Florinde_; cette Florinde, surnomme _la Cava_, tait
fille d'un seigneur important de Tolde, un Wisigoth de marque, le
comte Julien; le roi Rodrigue avait son chteau au bord du fleuve,
il vit un certain jour _la Cava_ prenant son bain; la fille du comte
Julien tait pare de sa seule nudit, elle tait jeune et belle, le
roi avait les doux instincts des barbares de ce temps. Ce beau corps
lui fit envie, il s'en empara, il s'en servit! Lorsqu'il apprit son
dshonneur, le pre de la belle Cava entra dans une colre comme
savaient seuls en prendre les chevaliers d'alors. A cette poque
trouble de barbarie, les sentiments de patriotisme taient  peu prs
aussi dfinis que dans les mes vermoulues de nos antimilitaristes
actuels; le comte Julien ne trouva qu'un moyen de vengeance: il
pactisa avec les infidles, il appela  son aide la horde arabe
dont les flots tumultueux commenaient  dferler sur les ctes
d'Espagne. Et les Arabes vinrent, ils envahirent le pays, dfirent le
roi Rodrigue, prirent Tolde. Ainsi finit le dernier roi wisigoth de
l'Espagne, ainsi commena la puissance mauresque: c'tait en 711.

Si la lgende nous apprend comment les Arabes s'emparrent de Tolde,
elle nous rapporte galement comment les catholiques la reprirent
trois sicles plus tard. Lorsque don Alphonse, qui fut ensuite le
roi Alphonse VI de Castille, se fut enfui du monastre de _Safagun_
o son frre le roi Sanche le retenait prisonnier, il se rfugia 
Tolde auprs du roi maure _Ali-Maynon_ qui gnreusement lui accorda
asile et protection. Pendant son sjour  la cour arabe don Alphonse
tudia soigneusement les moyens de dfense de Tolde et russit  en
surprendre le point faible. Devenu plus tard roi de Castille  la
mort de don Sanche, Alphonse VI, accompagn du Cid, paya aux Arabes
sa dette de reconnaissance en s'emparant de la ville (1085)[33].

  [33] Chronique espagnole du _Cid_.

Ainsi donc ce fut par la trahison de l'un des leurs que les
catholiques furent chasss de Tolde; ce fut encore par tratrise
qu'ils la reprirent. A chaque pas l'histoire espagnole nous montre
ceux-ci sous un jour singulirement dfavorable, tandis qu'au
contraire nous voyons toujours apparatre les Arabes avec une
attitude pleine de loyaut, de grandeur et d'intelligence.

_San Juan de los Reyes_ est situe non loin de la manufacture
d'armes. Cette glise fut construite par les rois catholiques
Ferdinand et Isabelle et devait leur servir de spulture. On sait
qu'ils modifirent plus tard leurs intentions funbres et qu'ils se
firent enterrer  Grenade, sur le thtre de leur principal exploit.
Bien que trop orn, trop mivrement sculpt, trop garni d'enjolivures
arabes qui dtonent dans la svrit d'un temple du catholicisme
espagnol, cet difice n'en est pas moins pourvu d'une certaine grce
et d'une lgance lgre qui font plaisir aux yeux.

La _cathdrale_, au contraire, est svre et gothique. Elle est
vaste, de lignes assez pures bien qu'on y rencontre tous les
genres du gothique, depuis le style austre et pur de nos grandes
cathdrales franaises jusqu'aux genres flamboyant, fleuri et
baroque. L'intrieur est gt par les habituelles enluminures
espagnoles et tout effet de perspective y est supprim par le choeur
pos au beau milieu de la nef entre de hautes murailles suivant
l'usage de ce pays. D'aprs une habitude non moins espagnole, toutes
les chapelles latrales sont fermes par de lourdes grilles  pais
barreaux de fer qui les font ressembler  autant de cages de btes
fauves.

Comme ces grandes cathdrales d'Espagne sont tristes, lugubres,
angoissantes! Ah! c'est que le catholicisme fut ici une religion
d'pouvante, de tortures et de sang. Les catholiques vainqueurs
furent incapables d'un effort autre que celui de la bataille ou de
la torture; ils se renfermrent dans une vie de renoncement et de
contemplation; ils contemplrent le sang rpandu par les inquisiteurs
et par... les toradors. La foi catholique, qui chez tant de peuples
fut la source de toute lumire, ne fut en Espagne qu'un instrument
de haine et de destruction. La Renaissance fut presque partout un
rayon divin; ici elle se manifesta pour montrer l'impuissance des
catholiques.

Dans bien des villes ceux-ci ont jou le rle d'oiseaux parasites,
nichant dans les nids des dpossds. Le culte catholique s'tablit
souvent dans les mosques, mais souvent en les dtriorant.

A Tolde plusieurs sanctuaires des anciennes religions servirent aux
prires des vainqueurs.

_Santa Maria la Blanca_ est une ancienne synagogue du onzime sicle.
Extrieurement on dirait une grange, l'intrieur est une fte
d'architecture arabe: c'est petit et simple, mais combien dlicates
sont les fines dentelures de l'ornementation, gracieuses ces colonnes
et ces arcs tout blancs! C'est un intrieur de lumire et de grce,
un diamant resplendissant dans sa gangue grossire.

Les juifs semblent avoir joui  Tolde d'une immunit qu'on ne
rencontre nulle part ailleurs en Espagne. Ils eurent un temps le
droit d'y vivre au grand jour, de prier leur Dieu, de construire des
temples. Il paratrait que cette tolrance tenait,  ce que rapporte
la lgende,  ce fait que la tribu juive de Tolde, tablie dans
cette ville mme au temps des Romains, aurait t la seule  ne pas
approuver la mort du Christ.

_San Benito_ est encore une ancienne synagogue transforme en
glise; on l'appelle aussi la _Synagogue del Transito_. Elle fut
construite sous la domination castillane au temps de Pierre le
Cruel et convertie en glise sous Ferdinand le Catholique, aprs
l'expulsion des juifs. L'extrieur de l'difice est absolument nul,
mais l'intrieur est en style mudjar gracieux et lgant.

La chapelle de _Santo Cristo de la Luz_ est  son tour une ancienne
mosque arabe devenue sanctuaire catholique. C'est l que le
premier service divin fut clbr aprs la prise de la ville par
les Castillans. Son nom de _la Luz_, _la lumire_, provient d'une
lgende: lorsque Ferdinand VI et le Cid firent leur entre solennelle
dans la ville aprs l'expulsion des Maures, le cheval du Cid
s'agenouilla devant la mosque et refusa d'avancer plus loin; on
abattit le mur devant lequel _Babieca_ faisait sa gnuflexion et l'on
y trouva une cavit renfermant un crucifix et une lampe chrtienne
brlant encore depuis trois sicles. L'ex-mosque est toute petite
mais gracieuse au possible.

La chapelle est entoure d'un petit jardin de figuiers et de
grenadiers communiquant avec les corridors intrieurs de la _Puerta
del Sol_, l'une des anciennes portes fortifies de Tolde. On peut
monter jusqu'au sommet des crneaux de cette porte et l'on dcouvre
un admirable panorama de la ville moyengeuse avec ses vieilles
murailles, ses antiques ponts, ses portes crneles, ses ruelles
troites. Ces monuments d'un ge qui n'est plus, conservs et dors
par le soleil d'Espagne, la situation escarpe de la ville dominant
une plaine nue o l'on ne distingue que les mandres du Tage
scintillant  la lumire, donnent  Tolde un aspect curieux qu'il
est impossible d'oublier.

Nous avons djeun  l'_Htel de Castille_ tabli dans un palais
superbe et tout neuf. Dtail  noter: il fait une chaleur accablante
et il n'y a pas de glace  cet htel, o du reste les gens sont aussi
peu complaisants qu'en Andalousie et vous corchent comme ils le
feraient de vulgaires lapins, ou mieux et en vrais hteliers, comme
de simples chats!

A Tolde il y a en tout quatre voitures de place, deux avec chevaux
et deux avec mules. Au moment de regagner la gare qui est dans la
plaine, trs loin, l'hte nous apprend d'un air souriant qu'elles
sont toutes retenues. Nous dmes aller  pied, entours d'une escorte
de mendiants, au hasard des ruelles invraisemblablement troites et
odorant l'eau de Javel.

Le train, aussi lent qu' l'aller, nous ramena  Madrid en nous
promenant dans l'aride plaine o l'on voit, par endroits seulement,
quelque verdure au hasard de la rencontre du Tage en ses sinueux
contours[34].

  [34] La route de MADRID  TOLDE a 68 kilomtres. Elle a t
  parcourue en automobile en 1904 par M. le comte de Chabannes
  qui l'a trouve gnralement bonne, sauf pendant les quelques
  kilomtres qui avoisinent la capitale. #/


    Samedi, 7 septembre.

Ce matin, comme je flnais dans les rues de Madrid, de nombreuses et
flamboyantes boutiques de perruquiers me rappelrent que nous tions
dans la patrie de Figaro. Dcid  tout connatre je me hasardai dans
l'une d'entre elles.

L'artiste capillaire auquel je confiai ma prcieuse tte avait
au front la marque du gnie. Il explora longtemps du regard le
champ,--assez clairsem,--sur lequel il allait porter ses coups,
puis, n'coutant plus que sa bravoure, il se jeta hardiment dans
la mle. Ah! ce fut un bien beau travail. Quels soins! Quelle
conscience du fini! Il coupa mes cheveux un  un. Lorsqu'un poil
tait tomb sous l'clair de son acier il s'emparait du suivant,
faisant mentalement un calcul compliqu par lequel, tant donne la
longueur du cheveu tondu et celle du cheveu  tondre, il dterminait
la quantit qu'il devait abattre, puis il fermait bravement ses
ciseaux. Cela dura deux petites heures! Aprs ce fut le tour de
ma barbe: comme pour les cheveux, ce Michel-Ange du rasoir opra
poil par poil, mais avec cet agrment qu'entre l'ablation de
chaque poil, il se croyait oblig, pour la plus grande perfection
du travail, d'aiguiser son rasoir. Cela demanda un certain temps.
Enfin on apporta l'armet de Mambrin plein d'eau, un enfant me colla
cet appareil sous le menton, l'chancrure me serrant fortement
l'oesophage et l'habile homme daigna me laver lui-mme avec un
blaireau. Puisqu'il m'avait lav, je crus qu'il m'essuierait aussi,
mais j'attendis vainement, car il parat que ce perfectionnement dans
nos habitudes franaises ne va pas jusque-l... Je dus m'essuyer
moi-mme.

Nous avons t visiter le _Palais Royal_, vaste, imposant, bien
ordonn, admirablement situ au-dessus d'un coup d'oeil unique,
mais d'une architecture assez quelconque. On monte au premier tage
par un splendide escalier d'honneur et l'on pntre dans les salons
d'apparat o le cristal et l'or tincellent de toutes parts. On y
remarque une profusion inoue de marbres trs beaux et de toutes les
varits, les meubles et les tentures sont d'une extrme richesse,
mais fort dfrachis.

La _Chapelle Royale_ fait partie des btiments royaux; elle est trs
orne et surtout trs dore, mais ces dorures ne produisent pas l le
mauvais effet qu'on remarque dans la plupart des glises espagnoles;
il y a dans ce sanctuaire une harmonie de proportions et une sobrit
de lignes qui charment l'oeil, il y a grand luxe, mais cette fois
luxe de bon got.

Sur _la place d'Armes_ situe devant le Palais s'lve le muse de
l'_Armeria_, o l'on visite une trs intressante collection des
armes et armures de l'Espagne de tous les ges.

A 4 heures du soir l'auto, tout propre d'une minutieuse toilette,
stationnait devant l'htel de Embajadores et, ronflant gaiement, nous
emportait dans les rues animes de la capitale, puis sur les routes
dsertes. Nous allons coucher  l'_Escurial_.

La route sort de Madrid au bas du Palais Royal devant la gare du
Nord; elle suit longuement la _promenade de la Florida_, dont les
grands arbres touffus entretiennent une douce fracheur mme au coeur
de l't. Puis on franchit le pont sur le _Manzanars_. J'ai lu
vingt fois des plaisanteries varies sur cette pauvre rivire; les
uns disent que Madrid est situ sur une rivire sans eau; d'autres,
que l't on doit arroser le lit du Manzanars pour l'empcher de
dgager trop de poussire; certains, que cette rivire est l'un des
principaux boulevards de la capitale. Ces plaisanteries pourraient
passer pour fort drles si elles n'taient absolument fausses.
D'abord le Manzanars n'arrose pas la capitale elle-mme, il passe en
dehors de la ville, au bas des jardins royaux; ensuite le Manzanars
a de l'eau, toujours de l'eau et de l'eau courante. Je l'ai vu tel en
plein t, aprs huit mois de scheresse, et s'il est une poque o
il aurait pu justement tre  sec, c'est bien  celle-l. Ce n'est
videmment pas un fleuve navigable, ce n'est mme pas une grande
rivire, c'est un ruisseau toujours vif entre deux rives de verdure.

La route quitte les ombrages et traverse une rgion cultive de
crales et d'oliviers. Elle atteint bientt les premiers contreforts
de la _sierra de Guadarrama_ dont les sommets levs se dessinent
 l'horizon;  partir de l elle monte, monte sans cesse jusqu'
l'Escurial.

L'_Escurial_ est form de deux villages et d'un clbre monastre.
L'_Escorial de Abajo_ ou l'Escurial le bas est l'ancien village
et l'_Escorial de Arriba_ ou l'Escurial le haut, de cration bien
postrieure, est maintenant un agrable sjour estival fort got des
Madrilnes qui viennent dans les douces brises de la sierra chapper
 la fournaise de Madrid.

L'Escorial de Arriba est aujourd'hui une petite ville de plus de
5 000 habitants, toute coquette et pare. Sa situation en pleine
montagne, ses nombreux ombrages, sa fracheur sont trs agrables. En
cette saison il y rgne une animation considrable: on se croirait 
Madrid sur la Puerta del Sol, mais avec plus de laisser-aller; ici la
morgue espagnole, aux champs, se relche.

L'htel Reina Victoria o nous comptions descendre n'est pas encore
achev et nous le regrettons vivement, car par celui d'Alicante nous
connaissons le bien-tre que le voyageur trouve dans les htels de
la socit franco-espagnole. Nous nous sommes rabattus sur la _Fonda
Miranda_, qui est simple mais excellente et o l'hte est d'une
complaisance tout  fait recommandable. Le soir  dner on m'a servi
un jambon de la Manche cuit au vin blanc et au sucre, qui est un
manger digne des dieux, j'en ai repris quatre fois et aujourd'hui
encore,  son souvenir, l'eau m'en revient  la bouche[35].

  [35] MADRID--L'ESCURIAL: 48 kilomtres.--_Route_: bonne.


    Dimanche, 8 septembre.

S'il est un monument qui fut dcri sur tous les tons, on peut dire
que c'est par excellence le palais-monastre de l'_Escurial_.
On dirait que tous les Franais qui ont visit l'Espagne et qui,
comme moi, ont prouv la dangereuse manie de faire connatre leurs
impressions, ont tenu  rivaliser de mauvais compliments  son gard.

Les uns ont crit qu'il est plac au milieu d'un aride dsert;
rien n'est plus faux: assis au pied de la sierra de Guadarrama, 
mi-hauteur de l'un des chelons de la montagne, dans une position
admirable d'o l'on dcouvre une vaste plaine d'un ct et les
crtes de la sierra de l'autre, il est entour de beaux ombrages et
le pays qu'on voit se drouler devant soi est couvert d'arbres et
de cultures. Ce n'est pas sans raison que les habitants de Madrid
ont choisi ce coin charmant et plein de fracheur, o l'air est
excellent, pour venir y passer les mois caniculaires.

D'autres ont redit que ce monument est sans caractre, sans got,
sans architecture. A mon humble avis, je trouve que ce monastre a un
trs rel cachet de grandeur et qu'il fait prouver une impression
forte au touriste qui le visite pour la premire fois. C'est de
la bonne et belle architecture; en tous cas, c'est certainement
ce que nous avons vu de plus beau jusqu'ici en Espagne en fait
d'architecture catholique.

On est saisi d'un singulier sentiment en parcourant les cours et les
votes de ce monastre lev par le roi Philippe II, en suite d'un
voeu fait par lui  saint Laurent  la bataille de Saint-Quentin.
On prouve comme du respect pour ce prince qui fut le premier de
l'Europe, qui gouverna la si puissante, la plus puissante Espagne,
qui difia ce monument colosse, qui le dota d'une glise  faire
plir bien des cathdrales, qui prpara un panthon royal d'une
splendeur blouissante, qui joignit un palais au monastre et qui,
dans cette titanesque construction, ne se rserva que trois pauvres
petites chambres pour tout appartement.

L'_glise de l'Escurial_, encastre au milieu des btiments, fait
assez  l'intrieur l'effet d'une mosque turque. La coupole immense
repose sur quatre normes piliers. Elle est le centre d'une croix
forme par les deux nefs. C'est l'glise la plus lgante que j'aie
vue en Espagne; elle a un cachet de simple grandeur auquel nous
n'tions pas habitus.

Le _Panthon_, situ en crypte sous l'glise, est entirement de
marbre. C'est une des choses les plus riches et les plus belles qu'on
puisse voir en ce genre. Il y a l une profusion insense de marbres
prcieux de toutes natures et de toutes couleurs. De sobres reliefs
en bronze dor rehaussent encore la richesse de ce sjour funbre.

Le _Panthon des Rois_ ne contient plus qu'une seule place vacante;
elle est rserve au jeune roi actuel, Alphonse XIII, au _petit roi_,
comme ils disent ici. Le premier roi qui y fut inhum est le grand
Charles-Quint, dont l'aurole glorieuse a travers tant de sicles,
de cet homme que l'histoire semble avoir plac bien au-dessus des
hommes, et dont je me suis trouv l si prs,  pouvoir lui serrer
la main! Le sarcophage qui vient immdiatement aprs le sien est
celui de Philippe II, son fils, le plus grand roi de l'Espagne,
le fondateur de l'Escurial. C'est une pice circulaire situe
immdiatement sous le matre-autel de l'glise. C'est un lieu qui ne
peut tre videmment rserv qu'aux grands de la terre, tellement il
respire la majest et la richesse.

Le _Panthon des Infants et des Prince royaux_ est tout en marbre
blanc. Il est rparti entre des galeries entirement immacules et
brillantes: votes, sol, murailles, tout scintille.

La masse norme du monastre domine la plaine; fait avec le granit
de la sierra, sa couleur s'identifie avec celle de la montagne et
l'oeuvre des hommes se confond de loin avec celle de Dieu. La
croyance populaire a voulu comparer la forme de ce monument avec
celle d'un gril,  cause du martyre de son saint patron. En ralit,
le supplice de saint Laurent n'est rappel que par un gril sculpt
sur la faade principale du monastre et il faudrait beaucoup de
complaisance pour retrouver dans la disposition des btiments un
rapprochement exact avec cet ustensile de cuisine.

La principale faade de l'Escurial, dans laquelle on a voulu exagrer
la simplicit, manque videmment de charme, mais les autres faces,
avec leurs hautes tours pointues et leurs lignes si pures, sont
admirables. On est saisi d'une respectueuse crainte en regardant
la faade qui domine jusqu' Madrid, du haut de ses 1 000 mtres
d'altitude.

Sur ce sjour du recueillement et de la prire, l'me de Philippe
II semble planer ternellement, me froce et fanatique qui
n'existait que pour la gloire de l'glise, me sombre et dtache des
jouissances du monde, synthtisant admirablement le caractre des
catholiques espagnols.

Aprs notre longue visite  l'Escurial, nous nous sommes remis en
route  10 heures du matin. Pour rejoindre la grande route de Madrid
 Valladolid, on suit pendant 10 kilomtres un excellent chemin qui
longe la sierra et qui aboutit au petit village de _Guadarrama_.

L on trouve la grande route qui est large et parfaitement bonne; en
sortant du village, elle commence tout de suite  gravir les pentes
escarpes de la _sierra de Guadarrama_. Cette monte est terriblement
dure; on s'lve avec rapidit sur les flancs de la haute chane,
au milieu de bois de chnes et de pins. Le regard s'tend sur la
plaine que rien ne limite jusqu' l'horizon. C'est un des plus beaux
spectacles d'Espagne.

Au sommet de la sierra, sur un grand socle de granit, au bord de la
route, se dresse fier et majestueux le _Lion de Castille_. Derrire
nous, la Nouvelle-Castille et Madrid et, devant nous, longuement
ondule, la Vieille-Castille.

On redescend le versant nord de la sierra parmi des bois touffus de
pins et de sapins; la pente parat moins raide de ce ct.

Et l'on roule de nouveau dans la plaine.

Laissant  droite la route de _Sgovie_, nous atteignons bientt
_Villacastin_, petite ville aux maisons dlabres et branlantes. Une
auberge sale et misrable ne nous inspire nullement confiance. Nous
nous bornons  nous y pourvoir de pain et de raisins et, quelques
kilomtres plus loin dans la campagne, nous djeunons  l'ombre de
quelques arbres avec les provisions du bord.

La route se poursuit ensuite toujours trs bonne. Laissant  gauche
la direction d'Avila, nous glissons doucement au milieu d'un pays
perptuellement ondul.

Une bande de quinze grands vautours, runis au bord du chemin,
s'effrayent  l'apparition de l'auto et s'envolent aprs deux ou
trois sauts maladroits pour pouvoir dvelopper leurs interminables
ailes. Je n'avais jamais vu de ces volatiles en libert. Dieu! qu'ils
sont vilains avec leur long cou pel, leurs ailes qui semblent des
loques de mendiants et leur collerette ridicule! Ceux-ci taient
normes;  terre leur tte se trouvait  la hauteur de celle d'un
enfant de quinze ans.

Un peu plus loin, nous traversmes une nombreuse troupe d'oies
sauvages, autres btes fort grosses qui s'enfuyaient en trottant des
deux cts de la route.

_Olmedo_ est une vieille ville en ruines qui ne remplit plus ses
murailles dlabres et dont l'air cadavrique effraye mme la route,
qui fait un lger coude pour l'viter.

A partir de _Mojados_, le chemin se fait un peu moins bon: il y a des
cailloux pars sur le sol, comme dans certaines routes du sud.

On franchit le _Douro_, qui roule ses eaux paresseuses et jaunes dans
un foss de terre glaise.

Vers 5 heures du soir, nous faisions notre entre dans cette bonne
ville de _Valladolid_ o, entours d'une marmaille en guenilles, nous
nous arrtions devant l'_Htel de France_[36].

  [36] L'ESCURIAL--VALLADOLID: 153 kilomtres.--_Route_: trs bonne
  de l'Escurial  Mojados, passable de Mojados  Valladolid.

Cet htel n'a qu'un seul mrite, c'est qu'on y parle le franais.
M. le comte de Chabannes, qui y a log il y a trois ans, nous l'a
dpeint comme sale et... habit; il n'a pas chang depuis. On y
fournit gratuitement des cheveux dans le potage et des puces dans les
chambres.


    Lundi, 9 septembre.

_Valladolid_ fut clbre au temps de la reconqute catholique, car
alors elle servit de rsidence prfre aux rois de Castille et de
Lon.

C'est ici que _Cervants_ habita longtemps; c'est l qu'en 1506
mourut Christophe Colomb. On montre encore les maisons respectives de
ces deux grands hommes.

Cette vieille ville s'est considrablement modernise. Elle possde
beaucoup de maisons neuves, mais de ces maisons espagnoles comme on
en voit tant  Madrid, hautes de quatre ou cinq tages, en briques,
d'une architecture mdiocre et qui, avec leurs balcons vitrs,
paraissent toutes semblables.

Elle a de belles rues, de jolies places, une longue _Alameda_ et de
grands jardins. Elle cherche  copier Madrid.

Avant de repartir nous avons t visiter le _muse du collge de
Santa-Cruz_, qui renferme de trs intressantes sculptures sur bois,
dues aux matres espagnols _Berruguete_, _Hernandez_ et _Jean de
Juni_. Je tiens  citer une descente de croix impressionnante de
douleur et un cadavre dont on voit les chairs dessches se dcollant
des os, l'paule disjointe, le ventre trou montrant les viscres,
le corps couvert des immondes animaux de la putrfaction, oeuvre
frappante de ralisme. Ce mme muse renferme galement les stalles
du couvent de _San-Benito_ qui sont de vraies merveilles de sculpture.

La sortie de la ville pour gagner la route de Burgos est chose
absolument complique. Nous dmes prendre un guide pour nous mettre
dans la bonne voie.

Enfin  neuf heures du matin nous roulions dans la triste campagne
sur une route assez mdiocre. Quelques collines grises, totalement
nues, se dressent d'un air morose au milieu de la plaine.

Aprs _Cabezon_ on franchit la rivire qui arrose Valladolid, la
_Pisuerga_, sur un pont monumental fort ancien. Puis on longe le
_canal de Castille_ qui, thoriquement, doit servir  la navigation
si l'on s'en rapporte  ses longues cluses, mais qui ne sert en ce
moment qu'aux seules grenouilles, car il est  sec et ne contient que
de la boue.

On laisse  gauche la route qui se dirige sur _Palencia_ et de suite
le chemin devient bon.

_Torquemada_, patrie du trop fameux grand inquisiteur d'Espagne, est
une ex-ville devenue village qui s'tend le long de la Pisuerga et
ne manque pas de pittoresque. On retraverse ici cette rivire sur un
interminable pont dispos en peron de navire.

Nous nous arrtons  midi pour djeuner au bord d'un petit canal
ombrag de grands saules. Ce sera notre dernier repas en plein air,
car nous nous trouverons dsormais dans des rgions civilises qui
assureront  nos palais difficiles tous les mets qu'ils pourront
dsirer. Nos provisions sont du reste  peu prs puises et le
repas de ce jour va leur porter le dernier coup. En voici le menu:
filets d'anchois, oeufs durs, museau de boeuf, quenelles de volaille,
cailles au foie gras et fruits. Comme de juste, ce dernier djeuner
fut copieusement arros par nos dernires bouteilles de champagne.

Et maintenant en une plaine aride et dsole nous roulons. Le paysage
est sinistre, c'est la morne tristesse, la tristesse des couleurs,
des choses et des gens. Tout l-bas, une aiguille semble sortir du
sol, c'est le sommet de la cathdrale de Burgos qui se hausse pour
regarder au loin, c'est _Burgos_ qui se cache dans un trou au milieu
de la plaine lugubre. On dirait que la ville a horreur de voir la
dsolation qui l'environne et, comme elle peut, se dissimule derrire
quelques collines. Seule la haute tour surveille l'immensit dserte.

En approchant on dcouvre enfin les maisons qui se groupent
craintives autour de la masse protectrice de l'asile divin.

L'auto file tout droit  la _cathdrale_. Cette grande masse gothique
est bien, trs bien! C'est lgant et majestueux, c'est de l'art
vrai, du beau gothique, bien qu'hlas! un peu trop panoui. Nous
pntrons. Voil une cathdrale vraiment belle! La nef centrale,
barre au milieu, comme toujours, par la malencontreuse muraille du
choeur, s'lve lgante et fire et semble se perdre dans les airs.
La dcoration est trs riche et cependant ne choque pas les yeux...
Sculptures fouilles, art sachant parler  l'me.

Il faudrait des journes entires pour visiter comme elle le mrite
la cathdrale de Burgos. Hlas! nous ne disposions que d'heures! Nous
dmes nous hter pour parcourir toutes ses merveilles et souvent nous
faire violence pour nous arracher  des contemplations prolonges.

Dans la premire chapelle en entrant  droite, un sacristain tire une
ficelle, un voile s'carte et l'on a devant soi le fameux _Christ du
Burgos_, frappant de naturel; on dirait un vritable cadavre hier
encore en vie; la peau est de vraie peau, les cheveux sont de vrais
cheveux; ce ralisme est si exact que le vulgaire prtend que ce
Christ est un cadavre empaill.

A gauche dans le transept on voit le prestigieux _escalier de la
coronnerie_, digne, d'aprs Thophile Gautier, de conduire au palais
le plus blouissant et qui conduit tout simplement  la porte
donnant sur la _rue de Fernand Gonzals_, plus leve de 10 mtres
que le sol de la cathdrale.

La _Capilla Mayor_ est entoure d'une couronne de chapelles dont
chacune est digne d'attention. Les principales sont celles de
_Santiago_ qui sert d'glise paroissiale et du _Conntable_ o
sont enterrs dans de superbes mausoles le conntable _don Pedro
Hernandez de Velasco, comte de Haro_ et sa femme _dona Mencia de
Mendoza_.

Une porte en bois sculpt d'un art merveilleux donne accs dans un
beau clotre, du gothique le plus pur. Ce clotre communique avec
l'ancienne sacristie dans laquelle on fait voir _le coffre du Cid_;
c'est une norme malle cercle de fer et munie d'un luxe inusit de
serrures et de cadenas qu'on a accroche bien haut contre l'un des
murs de la salle. Voici quelle est la lgende de ce fameux coffre:
on sait que le Cid, don Ruy Diaz de Bivar, tait originaire de
Burgos, ou plus exactement du village de _Bivar_, situ non loin de
cette ville; c'est  Burgos que la tradition du hros national s'est
conserve la plus vivace, c'est Burgos qu'il habitait lorsqu'il
fut banni par le roi Alphonse VI. Oblig de partir en exil, le
Cid s'occupa  armer et  quiper cette arme avec laquelle il
devait accomplir tant de hauts faits et aussi tant de rapines et
qui, plus tard, devait lui donner le royaume de Valence. Comme il
n'avait pas assez d'argent, il envoya qurir deux juifs de la ville
nomms _Vidas_ et _Rachel_ et leur tint ce langage: Amis, je n'ai
jamais rencontr chez vous que de bons services, et vous chez moi,
autant que je l'ai pu. Voici que le Roi m'ordonne de sortir de ses
royaumes, ce que j'ai l'intention de faire. Mais je me trouve dans
un grand embarras; les coffres o sont enferms mes trsors n'tant
pas assez lgers pour que je les emporte, j'ai donc voulu les laisser
entre vos mains, et je vous serais trs reconnaissant si, sur ce
gage, vous me prtiez un peu d'argent, car je vous en sais, grces
 Dieu, bien pourvus. Alors le Cid fit apporter deux coffres trs
grands, et compltement recouverts de cuir, avec des ferrures et
quatre gros cadenas pour chacun. Quatre hommes n'auraient pu soulever
un de ces coffres: ils avaient t remplis de sable, de telle sorte
cependant que rien ne pt en sortir. Le Cid les leur remit en leur
disant de voir ce qu'ils pouvaient lui prter. Or comme les deux
juifs taient fort riches et qu'ils avaient grande confiance en la
parole du Cid, ils lui donnrent avec plaisir _cent marcs d'or et six
cents d'argent_, puis lui firent signer des lettres par lesquelles
il leur tait permis, s'ils n'avaient pas t pays au bout d'un
an, d'ouvrir les coffres et de vendre tout ce qu'ils renfermaient;
aprs avoir obtenu leur suffisance, ils devaient envoyer au Cid le
surplus[37]. Avant l'anne rvolue le Cid, nageant dans l'or de ses
razzias, avait rembours les deux juifs qui avaient prt sur du
sable une somme colossale pour ces temps. On voit qu'un seul des
deux coffres est parvenu jusqu' nous; il rpond exactement  la
description de la lgende.

  [37] Chronique espagnole du _Cid_.

Du clotre on pntre aussi dans la _salle Capitulaire_, o l'on
voit un tableau du _Greco_, _le Christ  l'agonie_, treignant de
douleur poignante. Quelle peinture sombre et combien diffrente de
nos matres italiens ou franais. Cela me rappelle combien dj
j'avais t frapp en visitant le muse de Madrid par cette ide
que les quelques peintres espagnols que leur art amena au niveau
de l'ternit ont su tre la trs fidle expression du caractre
national; l'Espagnol, mme dans ses plus folles joies, reste sombre
et austre; mme dans les oeuvres les plus riantes de Velasquez, de
Murillo, de Ribera, du Greco, de Zurbaran, de Goya, on sent comme une
arrire-pense de sauvagerie, de duret, de tristesse et de gravit.

Avant de quitter Burgos, je me suis rendu  la poste pour retirer mon
courrier. Mais,  surprise, le guichet est ferm, bien qu'il ne soit
que 4 heures de l'aprs-midi. Un criteau m'apprend que cet animal
quinteux ne daigne s'ouvrir que deux heures par jour: de 9  10
heures le matin et de 5  6 heures le soir! Bien que nous soyions en
Espagne et que j'aie appris  ne m'y tonner de rien, je la trouvais
cependant trop forte... je dus repartir sans avoir pu prendre mes
lettres, parmi lesquelles certaines taient peut-tre fort presses!

Pas encore assez modernise, plus assez ancienne, Burgos est une
ville insignifiante: on dirait une sous-prfecture franaise
vieillote et triste. Mais toute la ville s'efface et disparat
dans l'ombre gigantesque de l'difice chrtien; Burgos, c'est la
cathdrale.

Nous voil maintenant sur une belle route borde de grands arbres des
pays temprs: des arbres qui donnent une ombre vritable et touffue
et non plus l'ombre transparente des oliviers que nous connaissions
seule depuis des semaines.

La campagne a chang d'aspect, la verdure est moins rare, les champs
cultivs sont devenus chose commune, mais la terre est toujours rouge.

La route s'est insinue en un dfil troit  l'air sauvage et
impressionnant: un torrent rapide, le _rio Oroncillo_, s'est creus
un passage  mme la montagne et les hommes profitrent ensuite de
l'oeuvre de la nature en faisant passer par ce couloir la route et
plus tard la voie ferre: rivire, route et rails sont troitement
serrs les uns contre les autres au fond du sombre dfil. Nous
sommes dans les _gorges de Pancorbo_, jadis clbres par les exploits
des brigands espagnols qui y dvalisaient impunment les malheureux
voyageurs, clbres aussi par les combats que s'y livrrent Franais
et Anglais au temps de Napolon Ier.

A la sortie des gorges on dbouche dans la valle de l'Ebre que
l'on traverse  _Miranda de Ebro_. Hlas! nous ne retrouvons pas
sans quelque mlancolie cette vieille connaissance. Elle est ici
prs de sa source; nous la vmes pour la premire fois  ct de
son embouchure,  Tortosa, il y a un mois, lorsqu'au dbut de notre
voyage nous avions devant nous cinq semaines d'imprvu et de vie
errante, lorsque gais et allgres nous entreprenions  peine notre
longue tourne au pays des Arabes. Aujourd'hui nous voil prs de la
fin de nos joies, sur la route du retour, les yeux pleins des choses
que nous avons vues, pittoresques, curieuses, nouvelles et le coeur
un peu serr  l'ide que cette dlicieuse existence va se terminer,
bientt.

_Miranda_ est une petite ville sale et enfume, entoure de
vieilles murailles et qui n'a plus gure d'importance que parce que
bifurcation de deux grandes lignes de chemin de fer.

Au del le pays s'accidente de nouveau. Avec la nuit tombante nous
pntrons dans un ddale de monts et de vaux o la route serpente,
sinistrement. D'endroits en endroits, des croix lugubres marquent
les lieux o jadis les brigands assassinrent maint voyageur; nous
ne pouvons hlas! goter la forte impression qu'on ressentait jadis
en ces parages par la terreur des brigands; ceux-ci n'existent plus
en Espagne. Mais si! De l'ombre un bandit a surgi qui agite une
loque rouge et nous intime l'ordre d'arrter, srement pour nous
demander la bourse ou la vie. Erreur, la bandit est une femme qui,
au nom des autorits, nous rclame 5 pesetas pour l'entretien de la
route et nous remet en change un reu parfaitement en rgle. Depuis
notre entre en Espagne, depuis l'_obstaculo_ de Puycerda, c'est la
premire fois que nous avons  acquitter un droit quelconque de page.

Une descente, au bas des lumires brillent dans la nuit; c'est
_Vitoria_ o nous pntrons  8 heures[38].

  [38] VALLADOLID--VITORIA: 233 kilomtres.--_Route_: mdiocre de
  Valladolid  la bifurcation de Palencia. Passable ensuite jusqu'
  Burgos. Bonne de Burgos  Vitoria.

L'_Htel de Quintanilla_ a la rputation d'tre le meilleur de
Vitoria; son extrieur est trs engageant. En ralit il est d'une
propret douteuse et le service y est baroquement fait par un
escadron de jeunes bonnes tourdies et mal complaisantes. Nous y
avons mal dn, mal dormi, mal djeun.

    Mardi, 10 septembre.

_Vitoria_ a l'air trs moderne. C'est cependant une trs ancienne
ville dont la fondation par les Wisigoths remonte au sixime
sicle. Elle oublie volontiers son ancienne origine dans sa hte
de ressembler aux cits du vingtime sicle et, pour faire montre
de maisons de clinquant, laisse abattre les dernires pierres de
monuments anciens qui pourraient faire sa gloire. Il ne reste  peu
prs rien d'intressant  voir dans cette ville, aussi l'avons-nous
quitte sans aucun regret ce matin, vers 9 heures, pendant que dans
l'loignement se perdaient peu  peu ses maisons aux balcons vitrs
qui, sous les rayons du soleil, jetaient des feux de diamant.

La route, qui est tout  fait bonne, court en un paysage mouvement
et pittoresque. Voici la verdure compltement revenue: on voit de
l'eau constamment, des rivires qui glissent sans bruit dans l'herbe,
et le long de la route des fontaines, oui, des fontaines!

Quelques prairies tapissent de leurs velours d'meraude le fond des
vallons. Ce sont les premires prairies que nous voyons en Espagne...
au moment d'en sortir... prs de la frontire! Cela me rappelle
qu'avant notre dpart on m'avait prdit que nous aurions toutes
sortes d'ennuis dans ce pays, par le fait des animaux qui encombrent
les routes pour aller le matin au pr ou le soir en revenir. Des prs
en Espagne! Oh! la dlicieuse plaisanterie!

Voici un nouveau page: trois pesetas pour pntrer dans la province
de _Navarre_. C'est un peu cher, car nous ne roulons que quelques
kilomtres sur son territoire, et bientt franchissons la frontire
de la province de _Guipuzcoa_. Il y a bien l encore un autre
page, mais j'ignore quel est son tarif, pour l'excellente raison
qu'ayant aperu trop tard le signal d'arrt, je brlai cyniquement
la politesse au garde courrouc qui, longtemps, nous fit des gestes
dsesprs avec de longs bras de quadrumane, en nous lanant toutes
les amnits que lui fournit son vocabulaire basque, idiome sonore et
mystrieux.

Un peu avant _Idiazabal_ on traverse en lacets et en rampes multiples
une rgion montagneuse sauvage et dlicieusement boise. Ce n'est
plus le paysage espagnol, c'est la France qui s'approche, c'est un
avant-got des Pyrnes.

On passe ensuite dans une charmante valle o coule le _rio Oria_.

_Tolosa_ est sur cette rivire: petite ville mi-ancienne, mi-moderne,
moiti tranquille, moiti anime par les nombreuses usines qui
l'entourent.

Bientt aprs, la brise nous apporte les manations salines de
l'Ocan qui n'est pas loin, mais qui se cache derrire les montagnes
de la cte.

Un tunnel monumental fait passer la route sous la colline qui
supporte le Parc et le Chteau du Roi et _Saint-Sbastien_, la ville
nouvelle, la station de l'lgance espagnole, s'arrondit autour de
sa petite baie ferme. Le site est admirable, la plage de sable fin
borde gracieusement le lac tranquille o s'battent de nombreux
baigneurs et l'horizon est ferm par une barrire de rocs heurts
entre lesquels une petite troue laisse seule apercevoir l'Ocan
infini. De grands htels de carton, qui semblent honteux de mirer
incessamment leurs faces blafardes dans les flots verts, abritent la
foule bourdonnante des dsoeuvrs espagnols qui viennent ici voir et
se faire voir.

Nous djeunmes  l'_Htel Continental_, le premier d'entre tous ces
caravansrails du chic o l'on paie cher, mais o l'on est bouscul
par la cohue, tellement la foule irraisonnante, avec ivresse, vient
o l'on vient, parce qu'on y vient!

De la terrasse de l'htel on dcouvre la baie. En prenant mon caf,
je cherchais  me reprsenter ce dlicieux endroit avant que la mode
y ait amen le tourbillon du monde lgant: le bassin tait solitaire
alors, seule la petite ville basque, tranquille, se souriait finement
dans l'eau, les montagnes vertes descendaient doucement vers le
rivage, amollissant de douceur la sauvagerie des rocs sur lesquels
l'Ocan se brise avec un fracas cumant. Cela devait tre alors un
des plus beaux coins de la terre.

La route serpente ensuite le long de la cte, tantt  l'intrieur
des terres, tantt avec de beaux aperus de l'Ocan dont les grandes
vagues sont bordes de franges blanches. Le chemin n'a plus sa svre
solitude des contres dsertiques; sans cesse sillonn d'quipages et
d'autos, il est bourdonnant dans un perptuel nuage de poussire.

_Irun_, puis la petite rivire de la _Bidassoa_ qui marque la
frontire entre l'Espagne et la France. On longe un instant ses bords
de verdure et l'on passe  ct de la fameuse petite _le_ historique
_des Faisans_, au milieu de laquelle un monument commmore tant de
crmonies importantes des relations franco-espagnoles[39].

  [39] L'_Ile des Faisans_, ou _le de la Confrence_, est
  territoire neutre au milieu du lit de la Bidassoa entre la France
  et l'Espagne. Elle a servi de thtre aux vnements historiques
  suivants: en 1464 entrevue de Louis XI, roi de France, et de
  Henri IV, roi de Castille; en 1526 adieux de Franois Ier 
  ses fils qui le remplaaient en captivit; en 1615 fianailles
  d'Anne d'Autriche avec Louis XIII, roi de France, et d'Isabelle
  de France avec Philippe IV, roi d'Espagne; en 1659 conclusion du
  trait des Pyrnes et fianailles de Louis XIV, roi de France,
  avec Marie-Thrse d'Espagne.

_Bhobie_ est le village frontire: douane espagnole. C'est l que
je fus encore une fois longuement ptri entre les mains calleuses de
l'administration rapace et que j'eus la douleur de me voir retenir le
montant des droits sur l'un de mes bandages de rechange qui, mort en
cours de route, avait reu sa spulture en terre espagnole et dont
il m'aurait fallu traner le cadavre aprs moi pour avoir droit au
remboursement.

Nous franchmes le pont international sur la Bidassoa au bout duquel
la silhouette connue d'un gendarme franais nous annona la patrie
retrouve, puis la douane franaise, et nous roulions sur le sol de
France.

_Saint-Jean-de-Luz_, au fond d'une jolie baie, nous a paru tre une
ville gaie et agrable. C'est un lieu de sjour o l'on a une vue
splendide sur l'Ocan.

Les habitants de cette rgion ont un oeil vif, une dmarche hardie,
un air fier qui font plaisir  voir; ils ont une grande ressemblance
avec les Espagnols des provinces que nous avons traverses ce matin,
leurs frres de race, _basques_ comme eux.

Aprs _Bidart_ nous avons laiss  droite la grand'route de Bayonne
car nous voulions voir Biarritz, situe tout prs sur la cte.

_Biarritz_ est la grande plage  la mode, la rivale franaise de
Saint-Sbastien. La plage espagnole doit sa vogue  la faveur royale,
Biarritz est ne de la prdilection de la cour franaise sous le
second Empire. C'est ici une grande baie ouverte, une large plage aux
vagues sans cesse renaissantes, la vue libre sur l'immensit.

Nous voulions coucher ici, mais l'affluence y tant encore plus
grande qu' Saint-Sbastien, il nous fut absolument impossible de
trouver le moindre gte. Nous parcourmes longtemps les rues animes
et la grande plage o s'battaient snobs et dsoeuvrs et lorsque
nous nous remmes en route, je n'eus pas un regret pour cette
cit qui a pouss  la manire des champignons sous les effluves
humides des embruns, mais o du moins les pltras des htels, placs
sur un rivage quelconque, n'ont pas eu le tort de dshonorer un
chef-d'oeuvre de la nature comme pour la plage espagnole.

_Bayonne_ est tout prs. Nous y arrivmes  7 heures du soir et
descendmes au _Grand Htel_, qui mrite tout au plus l'tiquette
passable[40].

  [40] VITORIA--BAYONNE: 167 kilomtres.--_Route_: excellente.

Cette ville est l'ancienne capitale des _Basques_. C'est un gentil
petit port assis au bord de l'_Adour_, qui coule large et profond,
 quelques kilomtres de son embouchure. Son site charmant, ses
vieilles maisons, ses petites rues et son air espagnol la rendent
trs intressante.

Les _Basques_ sont un peuple curieux et nigmatique. Ce sont les
descendants, conservs  peu prs sans mlange, des habitants
prhistoriques de l'Ibrie; leur origine est inconnue, leur langue,
qui ne ressemble  aucune de celles qui se parlent en Europe, fait
encore le dsespoir des savants qui ne savent  quelle souche la
rattacher. Ils se trouvent actuellement runis dans un espace assez
troit,  cheval sur la frontire franco-espagnole et dissmins en
France dans l'ancienne province de _Navarre_, en Espagne, dans les
provinces de _Guipuzcoa_, de _Navarre_, d'_Alava_ et de _Viscaye_.
Dans leur langue bizarre, tellement bizarre que certains philologues
y ont trouv des ressemblances grammaticales avec le chinois, ils
se dnomment _euskaldunac_, qui se traduit en franais par _gens
adroits_. Et en effet,  les voir proprement habills de leur
costume rouge et bleu, coquettement coiffs de leur traditionnel
bret, petits, maigres, agiles et fiers, on a bien l'impression de
gens adroits et courageux qui, tantt par ruse, tantt par bravoure
et toujours par fiert, ont su se conserver eux-mmes depuis les
temps prhistoriques, ddaignant les mariages avec les autres
populations, rsistant en leurs inaccessibles montagnes  toutes les
tentatives d'assimilation violente. Avec la marche victorieuse de
la civilisation, leur petit peuple s'est trouv noy dans la masse
des deux grands tats voisins, ils furent obligs de reconnatre des
suzerains, mais ils restrent eux-mmes, basques quand mme. Une
bonne moiti d'entre eux ne voulut supporter le joug et migra en
masse vers les contres libres de l'Amrique, d'o, qui sait? leurs
anctres prhistoriques taient peut-tre venus.

       *       *       *       *       *

Je n'abuserai pas plus longuement de la patience des lecteurs qui ont
bien voulu me suivre jusqu'ici. Je les remercie pour l'attention
qu'il m'ont prte. Si ma longue narration les a fatigus, je rclame
humblement leur indulgence.

J'espre cependant qu'ils me sauront quelque gr de leur avoir fait
connatre ce qu'on peut voir en Espagne dans un voyage en automobile,
que les tableaux que j'ai placs sous leurs yeux ne leur auront pas
dplu et que s'ils sont tents,  mon exemple, de parcourir les
routes de l'Ibrie, les renseignements que j'ai runis dans cet
ouvrage pourront leur tre de quelque utilit.

Ah! les routes d'Espagne! Quel mal n'en a-t-on pas dit?

Je n'ai pu malheureusement les rhabiliter compltement, car il y a
encore beaucoup  faire pour les adapter  la locomotion mcanique,
mais j'espre que mon rcit pourra,--pour sa faible part,--contribuer
 dtruire la lgende qui les rprsente comme impraticables.

Je crois avoir montr qu'on peut fort bien faire un intressant
voyage en automobile en Espagne... mieux, dans toute l'Espagne,
puisque nous en avons parcouru toutes les rgions, du Nord au Midi,
de l'Est  l'Ouest, sur les ctes de la Mditerrane comme sur les
bords de l'Ocan, au centre, dans les plaines et sur les montagnes!

Voici le rsum des observations que j'ai faites sur les routes
espagnoles telles que je les retrouve sur mes notes de voyage.

Les routes royales d'Espagne sont toujours trs larges,--gnralement
plus larges que celles de France,--et sont entretenues sur toute leur
largeur, c'est--dire sans banquettes ou bas-cts. On pourra faire
remarquer que le prix du terrain tant moins lev en Espagne qu'en
France, nos voisins n'ont pas fait un sacrifice aussi lev qu'on
pourrait le croire pour ouvrir leurs principales artres; le fait est
exact, mais il n'en est pas moins vrai que le cot de construction
au kilomtre est d'autant plus lev que la voie est plus large, et
de ce ct l'on ne peut nier que les Espagnols ont fait preuve d'un
vritable luxe.

Les travaux d'amnagement ont t conus et excuts avec un souci de
la perfection et une ampleur de vues qu'on est surpris de rencontrer
dans ce pays, si arrir cependant pour tant de choses.

En plaine la route est gnralement rectiligne, les coudes brusques
sont  peu prs inconnus, les changements de direction sont  angle
trs obtus, tout parat sacrifi  la ligne droite. Les dclivits
inutiles sont soigneusement vites, souvent au prix de travaux
importants. Si une colline de faible importance se prsente,
une tranche saigne les flancs de celle-ci et la route conserve
son horizontale ou ne marque qu'une trs faible pente. Un ravin
survient-il? La route le franchit sur un remblai en palier. C'est
en Espagne que j'ai vu les routes se rapprocher le plus des profils
des chemins de fer. La voie _large, droite, plate_, telle est la
caractristique des routes d'Espagne dans les pays de plaine ou de
moyen vallonnement.

En montagne les pentes sont souvent fort raides, les virages
nombreux, mais ces derniers sont tracs avec un soin parfait, leur
rayon est toujours aussi large que le permet la nature des lieux et
l'on a frquemment effectu d'importants travaux d'art pour rendre
les tournants plus larges encore.

Les ponts sont bien faits. Sur certains points, trs nombreux je dois
le confesser, ils manquent encore, mais l'on voit que les Espagnols
travaillent constamment  en construire et l'on peut prvoir que
d'ici quelques annes cette lacune aura totalement disparu.

Les caniveaux sont assez rares. J'ai constat qu'on les remplaait
peu  peu par des ponceaux. Dans certaines provinces il y a encore
de trs dangereux dos d'ne, mais sur ce point aussi l'effort
d'amlioration s'exerce: on les supprime ou on les amliore.

Les bornes kilomtriques existent sur presque toutes les routes
royales[41]; sur quelques-unes on remarque mme des bornes
hectomtriques. Les poteaux indicateurs sont rares, je dois l'avouer;
ils sont gnralement placs aux carrefours o il y en a le plus
besoin et, en somme, avec une carte sous les yeux, on peut fort bien
se tirer d'affaire. Le Royal Automobile Club d'Espagne commence 
faire poser lui-mme des poteaux indicateurs tant pour les distances
que pour signaler les dangers: descentes rapides, tournants brusques,
caniveaux, etc.

  [41] Je borne mes renseignements aux routes royales qui
  correspondent  nos routes nationales. Les chemins secondaires
  sont, eux, gnralement fort mauvais en Espagne.

Depuis quelques annes l'Espagne semble travailler avec acharnement
 l'amlioration de ses routes principales. On saisit  chaque pas
des traces de cet effort. Les vieilles routes espagnoles, tant de
fois dcrites et dcries avec juste raison, les vieilles routes
espagnoles qu'on semble seules connatre en France, ont  peu prs
disparu. Sur quelques rares points... en Andalousie principalement...
le vieux chemin des coches antiques se droule encore dans toute
son horreur. Ces points sont heureusement devenus fort rares, mais
alors il faut se mfier et avancer trs prudemment, car les obstacles
surgissent  chaque pas.

Les principaux dangers de ces anciennes routes sont, non pas leur sol
qui est gnralement fort bon, mais les caniveaux invraisemblables,
les dos d'nes aux allures de collines, les virages brusques, les
pentes effrayantes, et par-dessus tout les gus, o toute trace de
chemin se perd dans l'eau ou dans le sable. Mais, je le rpte, il
reste fort peu de ce vieux rseau: sur 4 000 kilomtres que nous
venons de parcourir, nous n'avons gure rencontr que 200 kilomtres
de vieilles routes.

Si les grandes routes d'Espagne sont fort bien tablies, on ne peut
malheureusement en dire autant de leur entretien. Malgr que de
nombreuses et lgantes maisons de cantonniers (_peones camineros_)
se succdent le long des routes royales, celles-ci apparaissent dans
un tat de dlabrement qui fait peine  voir et qui jure avec leur
construction grandiose.

Autour des grandes villes, et dans un rayon qui varie suivant
l'importance de celles-ci, les routes prsentent un aspect dont ne
peut se faire une ide le voyageur qui ne les a vues de ses propres
yeux[42]. Barcelone, Valence et Sville et aussi Cordoue dtiennent
le record des routes pouvantables. Autour de ces villes l'automobile
descend au-dessous du rang de la plus mauvaise charrette, tellement
les trous et la poussire en rduisent l'allure et en rendent la
marche inconfortable. Pour les trois premires ce sont la poussire
l't, l'hiver la boue et les trous profonds toujours qui font des
routes quelque chose comme des _moyens de non-communication_,  tel
point qu'un certain nombre d'attelages prfrent circuler  travers
champs plutt que d'affronter le chaos innommable qui ment  son
titre et  son but. Vous devez voir d'ici la figure que fait une
automobile ou, mieux, ses passagers l dedans! Pour Cordoue c'est
autre chose: sur les routes de _la Campina_ point de poussire ni de
boue... des cailloux aigus en couches paisses, un empierrage ternel!

  [42] Il faut compter de 20  60 kilomtres de routes dfonces
  par le charroi autour de chaque grande ville.

Dans les provinces les plus sches, notamment sur les bords
de la Mditerrane, la poussire atteint parfois des hauteurs
invraisemblables[43] et devient une vritable gne tant pour la
rapidit de la marche que pour les poumons des voyageurs.

  [43] J'ai mesur jusqu' 40 centimtres de poussire sur la route
  de Murcie  Lorca.

Sur les plateaux du centre de l'Espagne les cailloux, que n'a pu
fixer au sol un arrosage absent, se promnent librement sur le chemin
au grand dtriment des pneumatiques.

Si toutefois l'on fait la balance,--en exceptant les parties que
je viens d'numrer on trouve une trs relle majorit de routes
passables, bonnes et excellentes,--on arrive  une moyenne de
qualit trs prsentable et ne justifiant nullement l'ide que nous
nous faisons en France des routes espagnoles. Nous gnralisons
trop volontiers, nous Franais, et pour quelques parties de routes
vraiment mauvaises qu'on rencontre en Espagne, nous avons lgrement
conclu que toutes les voies de communication de ce pays taient
impraticables.

Ceux qui ont parl de l'Espagne jusqu'ici nous ont dpeint les
anciennes routes,--aujourd'hui disparues,--s'ils sont venus au temps
antique des diligences, ou s'ils ont visit ce pays depuis l'poque
des chemins de fer, ils n'ont pu se faire une ide des routes que par
le peu qu'ils en ont parcouru autour des grandes villes, c'est--dire
l o elles sont toujours mauvaises, les plus mauvaises! La
conclusion rsultant de leurs rcits tait facile  tirer: l'Espagne
possde les routes les plus mauvaises du monde. C'est en visitant
ce pays en automobile qu'on peut se rendre compte de la parfaite
fausset de cette ide. Je serais bien heureux d'avoir pu contribuer
 faire rendre aux routes espagnoles la justice qui leur est due. A
ceux qui les calomnient, l'automobile aura rpondu en les faisant
connatre sous leur vritable jour, en les montrant suffisamment
adaptes  la locomotion nouvelle. Je souhaite que cette connaissance
puisse dterminer un vritable mouvement de tourisme vers ce pays
si capable d'exciter la curiosit, ce pays qui renferme tant de
merveilles de la nature et des hommes!

Touristes, allez visiter l'Espagne! Vous ne regretterez ni votre
temps ni vos peines.

Heureux touristes qui partirez pour le pays au ciel d'azur, vous
aurez devant vous d'adorables journes de joie et d'admiration!

Vous contemplerez les monuments uniques de la civilisation
arabo-espagnole, qui fut  son heure  la tte de toutes les autres,
qui brilla d'un incomparable clat et  laquelle la ntre doit tant
de choses.

Curieusement aussi vous tudierez les monuments des autres
civilisations qui se partagrent les temps de la Pninsule. Ces
pierres vous feront suivre pas  pas les luttes formidables qui
constituent l'histoire de cet tat.

Vous verrez ce pays et ses habitants si diffrents du ntre et de
nous-mmes. Vous admirerez ce ciel si blanc et cette mer si bleue et
ces nuits profondes d'toiles et de rve!

Vous irez de la curiosit  l'tonnement, de l'tonnement 
l'admiration, de l'admiration  l'enthousiasme et vous reviendrez
enchants et ravis, mais regrettant d'avoir attendu si longtemps pour
voir ce pays que nous ignorons trop, nous Franais, et qui possde
tant de choses capables d'intresser notre me de latins.

Les motions fortes que vous aurez prouves, les spectacles
merveilleux que vous aurez admirs laisseront en vous un imprissable
souvenir.

       *       *       *       *       *

Par ce milieu de septembre nous traversmes toute la France pour
regagner notre foyer. Le brouillard obscurcissait le ciel et noyait
l'auto dans un voile opaque lorsque rapidement nous roulions dans les
sauvages forts du massif Central.

Il y avait plus d'un mois que nous tions partis joyeux et avides
de grand air! Mlancoliques ds lors,  la fin du voyage, nous
regrettions notre belle libert d'errants... mais au del de la brume
des froides montagnes nos yeux voyaient toujours luire le soleil d'or
d'Andalousie!

    Lyon, le 23 mars 1908.

[Illustration]




INDEX ALPHABTIQUE


    A

    Aguilar, 125

    Alamo (rio del), 169

    Albaycin, 105, 109

    Alberique, 55

    Alcala de Guadaira, 142, 155

    Alcala la Real, 123

    Alcarazas, 27

    Alcazar de Sville, 148

    Alcoy, 59

    ALGSIRAS, 172

    Alhambra de Grenade, 96, 115

    ALICANTE, 64

    Almendralejo, 228

    ANDALOUSIE, 83

    Antequeruela, 105

    Anuar (sierra del), 122

    Azulejos, 37


    B

    BARCELONE, 16

    Basques (les), 283, 284

    BASQUES (provinces), 284

    Bayonne, 284

    Baza, 88

    Bhobie, 282

    Benicarlo, 29

    Benicassim, 33

    Berruguete (Alonso), 101, 268

    Bziers, 6

    Biarritz, 283

    Bidart, 283

    Bidassoa (la), 281

    Boissons glaces, 53

    Bourg-Madame, 10

    Bullones (sierra de), 210

    BURGOS, 270


    C

    Cabezon, 269

    Cabra (rio), 125

    Cabra (sierra de), 125

    Cabra, 125

    CADIX, 156, 161

    Camas, 221

    Campina (la), 130

    Canal de Castille, 269

    Carmona, 140

    Carrasquetta (col de la), 63

    CASTELLON de la PLANA, 34

    CASTILLE (Vieille), 265

    CASTILLE (Nouvelle), 236

    CATALOGNE, 13

    Cervants, 267

    Chiclana de la Frontera, 167

    Chirivel (rio), 83

    Christophe Collomb, 165

    Cid (le), 40, 272

    CORDOUE, 127

    Courses de taureaux, 216

    Crevillente, 71

    Cullar de Baza, 84

    Cullar (sierra de), 84


    D

    Darro (rio), 105, 112

    Denia, 36

    Douanes, 11, 282

    Douro (rio), 267


    E

    Ebre (l'), 26

    Ecija, 138

    Elche, 69

    Escorial de Abajo, 259

    Escorial de Arriba, 259

    Escurial (l'), 259

    Espagnolet (l'), 245

    Estancias (sierra de las), 84

    ESTRAMADURE, 227


    F

    Faisans (le des), 281

    Fernan Nunez, 126

    Flamenco, 145


    G

    Gnralife, 107

    Gnil (rio), 106, 112, 139

    GIBRALTAR, 176

    Gibraltar (dtroit de), 180, 210

    Giralda de Sville, 151

    Gitanos, 92

    Gonzalve de Cordoue, 136

    Goya, 246

    Grao (le) de Valence, 49

    Gredos (sierra de), 233

    GRENADE, 96

    Guadalantin (rio), 80

    Guadalete (rio), 158

    Guadalquivir (rio), 127

    Guadarrama, 265

    Guadarrama (sierra de), 265

    Guadiana (rio), 228

    Guadiana Menor (rio), 87

    Guadix, 90

    Guadix (rio), 90


    H

    Hospitalet, 25

    Huerta de Valence, 37


    I

    Idiazabal, 279

    Italica, 223

    Irun, 281


    J

    Janda (laguna de la), 169

    Jarana (sierra de), 93

    JATIVA, 56

    JEREZ, 156, 212

    Jijona, 63

    Jucar (rio), 55


    L

    La Carlota, 138

    La Marina, 35

    La Nouvelle, 7

    La Plana, 35

    La Rabida, 165

    La Ribera, 35

    Leon (isla de), 160

    LORCA, 80

    Los Santos, 227

    Luisiana, 140

    Luna (sierra de la), 171


    M

    Machuca (Pedro), 99

    MADRID, 237, 256

    Manzanars (rio), 237, 258

    MERIDA, 228

    Miranda de Ebro, 276

    Mojados, 266

    Molins de Rey, 20

    Montesa (rio), 56

    Montlouis, 9

    MONTPELLIER, 4

    Morena (sierra), 227

    Mosque de Cordoue, 132

    MURCIE, 73

    Murillo, 165, 245


    N

    NARBONNE, 6

    Navalcarnero, 237

    Navalmoral de la Mata, 233

    Nevada (sierra), 113


    O

    Olmedo, 266

    Oranges, 35

    Oria (rio), 280

    Orihuela, 72

    Oroncillo (rio), 275

    Oropesa (province de Castellon), 32

    Oropesa (province de Tolde), 233


    P

    Palancia (rio), 37

    Palos, 165

    Pancorbo (gorges de), 276

    Pages, 12, 277

    Perche (col de la), 9

    PERPIGNAN, 8

    Pzenas, 6

    Pisuerga (rio), 269

    Pizarre (Franois), 232

    Prades, 8

    Prado (muse du), 244

    Priego, 124

    Processions, 49, 74

    Puerto de Lumbreras, 81

    Puerto Real, 159

    Puerto de Santa Maria, 157

    Puycerda, 10


    R

    Ribas, 13

    Ripoll, 14

    Ronquillo (el), 224

    Routes, 58, 221, 286


    S

    Sagonte, 37

    Saint-Jean de Luz, 282

    Saint Sbastien, 280

    San Fernando, 160

    Santiponce, 223

    Secco (rio), 38

    Segura (rio), 73

    Serpis (rio), 61

    SVILLE, 142, 216

    Silla del Moro (le), 107


    T

    Tage (le), 232

    TANGER, 181

    TALAVERA de la REINA, 236

    TARIFA, 171, 211

    Tarifa (cap de), 180

    TARRAGONE, 22

    Tt (la), 8

    Tinto (rio), 165

    TOLDE, 247

    Toldos, 153

    TOLOSA, 280

    Torquemada, 269

    TORTOSA, 26

    Tosas (col de), 13

    Totana, 78

    Triana (faubourg de), 221

    TRUJILLO, 232

    Turia (rio), 38


    U

    Uldecona, 29

    Utrera, 155


    V

    VALENCE, 38

    VALENCE (province de), 29

    VALLADOLID, 267

    Vega (la), 106

    Veger de la Frontera, 168

    Velasquez, 244

    Velez Rubio, 83

    VICH, 15

    Villacastin, 265

    Villafranca de los Barros, 228

    Villafranca del Panads, 21

    Villaviciosa, 237

    Villefranche de Confient, 9

    Vins, 212

    Vinaroz, 29

    VITORIA, 277

    Vivens (sierra de), 62


    Y

    Yuste (Monastre de), 233


    Z

    Zarcillo, 74




PARIS

TYPOGRAPHIE PLON-NOURRIT ET Cie

RUE GARANCIRE, 8





End of Project Gutenberg's Le Tour de l'Espagne en Automobile, by Pierre Marge

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electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

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effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
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property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
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of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
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LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
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in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
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WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

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If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
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provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

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that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation information page at www.gutenberg.org


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at 809
North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887.  Email
contact links and up to date contact information can be found at the
Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit www.gutenberg.org/donate

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit:  www.gutenberg.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For forty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     www.gutenberg.org

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including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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