Project Gutenberg's L'Illustration, No. 2501, 31 Janvier 1891, by Various

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Title: L'Illustration, No. 2501, 31 Janvier 1891

Author: Various

Release Date: December 26, 2013 [EBook #44519]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, 31 JAN 1891 ***




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L'ILLUSTRATION

_Prix du Numro: 75 centimes_
SAMEDI 31 JANVIER 1891
49e Anne--N 2501.


[Illustration: LE VOYAGE D'EXPLORATION AU TIBET DU PRINCE HENRI
D'ORLANS ET DE M. BONVALOT. En marche sur les hauts plateaux.--D'aprs
des photographies de M. le prince Henri d'Orlans.]



[Illustration: Courrier de Paris]

La mort du prince hritier de Belgique a t un deuil pour Paris. A la
premire reprsentation de _Thermidor_, le Prsident de la Rpublique
n'a pas occup son avant-scne et la baignoire du duc d'Aumale est
reste vide. Elle tait mme mlancolique  voir cette unique baignoire
grille, dans cette salle brillante, tincelante, toute pare. Une
grande premire s'il en ft.

Une grosse affaire ce _Thermidor_, et qui a mis en mouvement toute la
curiosit artistique et toute la passion politique. Aprs quelque cent
ans, on ne peut, parat-il, parler de la Terreur sur un thtre sans
tre accus d'attentat  la Rpublique. Nous a-t-on assez racont depuis
des mois  propos du comdien Labussire, hros de la pice de M.
Sardou, l'arrestation des comdiens franais coupables d'avoir jou
_Pamla_, une pice qu'on trouvait alors anti-civique! Ma parole, il se
trouverait encore des gens capables de dcrter d'accusation les
artistes qui ont reu et jou _Thermidor_.

Je ne plaisante pas, je constate. Pour les fanatiques de la politique,
un homme qui crit un article, un livre ou une pice dsagrables 
leurs ides, est aussi coupable qu'Eyraud et que Fouroux et on ne
demanderait pour lui aucune commutation de peine.

--La grce de Fouroux! La grce d'Eyraud!

Je ne vois que des entrefilets de ce genre dans les journaux. Il parat
qu'on doit gracier Eyraud  cause de sa famille. Avait-il song  la
famille de l'huissier Gouff quand il ne le graciait pas? On va aussi,
je pense, demander la grce de ce Wladimiroff que me parat un joli type
d'amoureux moderne. Il n'a pas fait bonne figure devant ses juges, le
hros du drame de Ville-d'Avray. Ce Chambige slave--pardon, j'insulte
Chambige--n'a pas du tout conquis le public et surtout le public
fminin. Or,  la Cour d'assises comme au thtre, il faut avoir pour
soi les femmes.

--Cherchez la femme, dit la police.

--Entranez la femme, disent l'auteur dramatique et l'avocat.

Et il ne l'a pas entrane du tout, la femme, ce M. Wladimiroff! Il
s'tait content de la tuer dans la personne de Mme Dida.

Ces assassins _par amour_ (ainsi s'intitulent-ils), sont d'ailleurs bien
curieux. Ils jurent: 1 de tuer l'objet aim; 2 de se tuer aprs. Mais,
aprs avoir accompli la premire partie de leur tche, ils reculent
gnralement devant la seconde.

Or, c'est cette seconde partie qui est la plus difficile  accomplir. Il
est assez facile de dire  une malheureuse: Mourons ensemble, veux-tu?

Et, par amour de la phrase, l'autre rpond aussi sans difficult: Oui,
mourons ensemble!

Elle ajoute mme quelquefois, tant romanesque:

--Avec joie, mon ador, avec joie!

Mais quand l'amoureux, l'Antony, le _Werther  deux_, a ajout: Viens
avec moi dans l'ternit, et press la gchette d'un pistolet, quand la
femme est tombe, qu'Antony se trouve en face d'un cadavre, soudain il
rflchit, Antony, il hsite, il trouve, avec une rapidit au moins
gale  celle qu'il a mise  pousser la dtente, il dcouvre brusquement
que la vie, cette guenille, a encore d'aimables lambeaux et le pistolet
qu'il dirige contre lui-mme est tenu d'une main beaucoup moins ferme
que celui qu'il a braqu sur la victime.

Et il vit, Antony, ou du moins il voudrait bien vivre! Mais les
gendarmes s'en mlent, et aussi ces vilains juges d'instruction que les
assassins de profession--qui mprisent volontiers les assassins par
amour--appellent, dans leur argot, les _curieux_.

Des curieux qui ne sont pas des fervents de la _curiosit_, c'est--dire
de la collection, comme ce Champfleury dont on vend les livres, les
bibelots, les faences et les autographes, cette semaine. Vente trs
intressante, car Champfleury tait un amasseur de documents, un
chasseur de curiosits.

Comme ce Trublet dont on a dit:

        Il compilait, compilait, compilait...

on pourrait dire de lui:

        Il entassait, entassait, entassait...

Assiettes rvolutionnaires, posies de la priode rvolutionnaire,
posies de la priode romantique, bouquins intressants, lithographies
de Daumier, dessins de Gavarni, Champfleury enfouissait tout dans son
cabinet de Svres o la mort est entre, prenant et dispersant toutes
ces collections pour la plus grande joie des autres curieux.

M. Paul Eudel a crit une bien jolie prface pour le catalogue de cette
vente. Il raconte des gamineries de Champfleury, qui tait rest un
_mystificateur_, comme Labussire, et aussi des anecdotes qui montrent
le flair du dnicheur d'objets d'art.

--Je ne suis pas srieux, disait Champfleury, il y a assez de gens
srieux sans moi.

Et, dit M. Eudel, il ajoutait de ce ton tranard qui lui tait
personnel:

--Je me suis bien amus dernirement. Dans la rue Geoffroy-Marie, au
sige de la Socit des gens de lettres, se trouvait sur le mur cette
indication au bas de l'escalier:

        Sauvage Allant et Cie
         l'entresol.

Cela m'agaait toujours lorsque je passais devant cette adresse. Aussi,
un beau jour, je n'ai pu rsister  la tentation, il me fallut gratter
une partie de l'inscription, et on lit  prsent:

        Sauvage....................
         l'entresol.

Plaisanterie de vieux gamin. Mais il y a l tout un caractre et toute
une poque.

Voici le chercheur maintenant:

Un jour, chez une brocanteuse du boulevard Saint-Michel,
Champfleury--j'emprunte encore l'anecdote  M. Eudel--aperoit parmi un
lot de vieilles faences une porcelaine siamoise qui lui parat
merveilleuse. Il la marchande. La vendeuse ne veut pas en dire le prix.

--Je vous en donne cinq cents francs!

La marchande en et peut-tre demand vingt ou trente. Elle dit alors
qu'elle rflchira. Champfleury s'en va. La bonne femme s'en va offrir
a et l sa porcelaine siamoise et, ne trouvant pas d'acqureur, la
porte de guerre lasse  Champfleury, qui l'achte et la place au muse
de Svres.

Quelque temps aprs, des ambassadeurs siamois de passage  Paris
viennent visiter le muse. Champfleury, trs fier, leur montre le vase
qu'il a achet.

--Ce cloisonn! dit un des ambassadeurs. Mais c'est l une pice des
plus rares, un morceau de choix. Du onzime sicle. Il serait dj
prcieux chez nous.

--Et  combien l'estimez-vous?

--Mais, dit le Siamois, il vaut bien de quinze  vingt mille francs!

Comment la marchande apprit-elle la visite et le propos de
l'ambassadeur? Je l'ignore. Mais elle l'apprit, cria, tempta, parla de
procs. On l'avait trompe. Elle demandait la rsiliation de la vente.
Elle alla clabauder chez des dputs, nos matres. On parla
d'interpellation. Le ministre alors transigea. On offrit  la marchande
un groupe de Svres qu'elle accepta et qu'elle vendit. Mais l'histoire
prouve que, comme tout bon chien de chasse, aux curiosits Champfleury
avait _du nez_.

Il avait aussi des amis. On le voit  la liste de ses correspondants.

Des amis et des plus hupps. Ce Wagner, dont on clbre le gnie sur
tous les tons et dont on rclame le rpertoire sur la scne de l'Opra
comme on demanderait le Messie, Richard Wagner, Champfleury le dfendit,
le loua un des premiers.

On trouvera--ou l'on a trouv, car c'est vendu maintenant--parmi les
autographes de Champfleury des lettres fort intressantes relatives aux
rptitions du _Tannhauser_ et,  la date du 16 mars 1870--quatre mois
avant la guerre--Richard Wagner crivait de Lucerne  Champfleury, en
franais, une lettre o il lui parle de ses _esprances favorites_  lui
Wagner, la fusion de l'esprit franais et de l'esprit germanique.

Et quelques mois aprs le matre-musicien insultait niaisement Paris
assig et crivait son Choeur des rats.. Mais, en mars, il disait:

Vous savez que j'ai toujours eu l'ide de l'rection  Paris d'un
thtre international o seraient donnes, dans leur langue, les grandes
oeuvres des diverses nations. _Seule la France, et Paris en
particulier_, saurait relier en un faisceau des productions htrognes
en apparence, dont la connaissance exacte est, selon moi, indispensable
au dveloppement intellectuel et moral d'un peuple. Parmi les oeuvres
franaises qui devraient tre donnes sur cette scne exceptionnelle,
trs indpendante des intrts du jour, celles de Mhul tiendraient une
premire place...

Richard Wagner se rclamant d'un gnie franais, voil _un comble_!

Bien intressante aussi certaine lettre de Gustave Courbet  Champfleury
date du lendemain de la guerre d'Italie et o le peintre, abandonnant
son _Combat de cerfs_, qu'il vient d'achever, crit  son ami:

Enfin, voici du trs scabreux. Je finis l'_Amour et Psych_ que vous
connaissez, avec de lgres additions. Ensuite j'ai envie de leur faire
un tableau de la guerre, soit le cimetire de Solfrino ou autre tuerie
au second plan, puis, au premier plan, deux de _leurs soldats_ qui se
distinguent le plus dans ce genre d'exercice: un turco et un zouave. Ces
deux btes fauves courraient comme deux vampires emportant avec eux des
ttes d'Autrichiens au bout de leurs bayonnettes, puis des dpouilles,
le tout au crpuscule; les dents du ngre claireraient la campagne.

Eh bien, voil un homme qui ne saurait tre souponn--comme
David--d'avoir mis son talent au service de la gloire militaire. Il
n'aime vraiment pas la guerre, Gustave Courbet, mais il a une manire de
la faire har qui sent dj son _Ode  la Colonne_.

Dans une autre lettre Courbet dit  Champfleury qu'il n'aime pas
l'empire, qu'il veut la France libre (et il a raison); mais il ajoute:
Autrement, si je ne considre que moi-mme, ce gouvernement fait mon
affaire admirablement, il me donne l'orgueil d'tre une personnalit!

Comme les lettres intimes clairent un caractre! Je ne penserai plus 
Courbet sans songer  ces deux petites missives-l.

Mais je m'aperois que je vous ai peu parl de Paris. C'est qu' Paris
il n'y a rien de nouveau, si ce n'est la fin de ce froid noir qui nous
attristait et dsolait--quand il ne les tuait pas--les pauvres diables.

La presse a fait acte d'union en oubliant l'odieuse, 'absurde, l'inique
politique, et en se rconciliant pour un jour dans une oeuvre de
charit. Sans distinction d'opinion, elle a ouvert une souscription
publique. Mais le souscripteur le plus important c'est (jusqu'ici) le
soleil qui s'est inscrit ds la premire liste et comme suit:

_Tous mes rayons de soleil. Total: La sant._

On lui a fait le meilleur accueil.

Rastignac.



NOTES ET IMPRESSIONS

On a vu de mauvaises institutions corriges dans la pratique par la
sagesse des hommes, et de bonnes rendues impuissantes par leurs
passions.
                                                           Paul Janet.

                                *
                               * *

Si nous mettions d'un ct tous nos sourires, de l'autre toutes nos
larmes, nous aurions un climat limousin, ou les jours de pluie
remportent de beaucoup sur les jours de soleil.
(_Revue flibrenne._)

                                                   L'abb Joseph Roux.

                                *
                               * *

La diffrence qu'il y a entre une longue vie et un bon dner, c'est que,
dans un bon dner, les douceurs viennent  la fin.
                                                      R.-L. Stevenson.
                                *
                               * *

Il est rare qu'une ide juste et gnreuse ne rencontre pas un homme de
coeur pour la raliser.
                                                         Jules Rochard.

                                *
                               * *

Pourquoi parler de vrit en histoire? Il y a autant de vrits
historiques que d'esprits qui se tournent vers le pass: autant de
Thermidors que de Sardous.
                                                        Maurice Barrs.

                                *
                               * *

Ce n'est pas crer le mal que de le voir, et il faut le voir pour y
porter remde.
(_Questions actuelles._)
                                                        Paul Deschanel.

                                *
                               * *

Il n'y a pas de misres humaines avec lesquelles un homme d'esprit ne
plaisante et ne joue, tant qu'il n'en est pas lui-mme atteint.

                                *
                               * *

Laissez-nous nous moquer un peu des mdecins quand nous nous portons
bien: ils prennent assez leur revanche quand nous sommes malades.
                                                         G.-M. Valtour.



COMMENT LE FROID A CESS SUR L'EUROPE

Quelle loi mtorologique rgit les saisons? Voil une question qui nous
est adresse de toutes parts et  laquelle nous aimerions pouvoir
rpondre. Si la connaissance du temps est encore  ses dbuts et
infiniment loigne des certitudes qui font la gloire de l'astronomie,
ce n'est pas une raison pour dsesprer d'arriver jamais  aucun
rsultat, et c'est au contraire une raison de plus pour ne ngliger
aucune circonstance--surtout lorsqu'elles sont importantes--d'tudier la
question et de faire faire un pas en avant  la mtorologie. Peut-tre
les remarques suivantes contribueront-elles  avancer un peu la solution
du problme.

Les cyclones qui ont t observs rcemment aux tats-Unis et qui ont
travers l'Atlantique pour aborder l'Europe par l'cosse ont t lis
d'une manire tout  fait directe et trs troite au changement subit du
temps et  la cessation du froid sur toute l'Europe. Il y a certainement
l une relation de cause  effet.

Quand l'Europe est sous le coup de froids rigoureux comme ceux qui ont
svi du 26 novembre au 20 janvier, l'atmosphre qui pse sur elle est,
contrairement  nos impressions nerveuses, plus lourde que celle qui
accompagne la pluie et les temptes. Le baromtre se tient aux environs
de 770 millimtres.

Les minima thermomtriques correspondent  ces maxima baromtriques.
C'est ce qu'on appelle le rgime anticyclonique, baromtre lev, vents
du nord et de l'est, froids plus ou moins intenses. Ce rgime est
dtruit par l'arrive des dpressions atmosphriques. Le vent tourne 
l'ouest, le baromtre baisse, le dgel et les pluies arrivent, et
parfois mme un temps de printemps, chaud et magnifique, comme celui de
dimanche et lundi derniers, o le soleil a t plus chaud et plus
brillant que dans bien des journes de mai. Le contraste a t subit et
pourrait tre considr comme fantastique si la variabilit de notre
climat ne nous y avait accoutums de tout temps.

[Illustration: Carte baromtrique du 20 janvier.]

[Illustration: Carte thermomtrique du 20 janvier.]

Pour bien nous rendre compte de cet tat de choses, comparons entre
elles deux journes montrant bien ce contraste. Choisissons celles des
20 et 21 janvier. Voici d'abord la carte baromtrique et la carte
thermomtrique de la premire. On a runi par une mme courbe les points
qui ont la mme pression baromtrique, et, pour la seconde carte,
galement par une mme courbe ceux qui ont la mme temprature. Il est
visible, sur la premire de ces deux cartes, que la haute pression de
770 millim. s'tend de Brest  Paris, Belfort, Lyon, Toulouse, Madrid,
et celle de 765 m. de Portsmouth  Hambourg, Prague, Munich, Gap,
Barcelone. Les hautes pressions rgnent galement sur la Russie. Les
faibles pressions, infrieures  760mm, commencent  se marquer sur
l'Irlande, l'cosse, la mer du Nord et la Norvge; je dis commencent,
parce que la veille et les jours prcdents les hautes pressions
dominaient l comme sur le reste de l'Europe.

Eh bien, ce jour-l, 20 janvier, dernier jour du froid, on voit par la
carte thermomtrique que toute l'Europe tait dans le froid, 
l'exception des les britanniques. La courbe de zro part de Trbizonde
pour passer par Belgrade, Florence, la Corse, Barcelone, Cordoue,
Lisbonne et remonter par le Portugal jusqu' Londres et Christiania. La
courbe de 5 au-dessous de zro passe par Turin, Cette, Bayonne, Nantes,
Bruxelles, Copenhague. La courbe de 10 de froid enveloppe une partie de
la France et la Suisse, de Lyon  Berne et  Belfort. La veille, le
froid svissait plus fort encore  l'est de la France: -15, -20 et
-25.

Voil l'tat anticyclonique: froids rigoureux et haute pression.

Comment ce froid a-t-il cess?

Tout d'un coup, par l'accentuation de la dpression baromtrique qui
commenait la veille.

[Illustration: Carte baromtrique du 21 janvier.]

[Illustration: Carte thermomtrique du 21 janvier.]

Voyez la carte du 21: les fortes pressions ont t loignes vers l'est
jusqu'en Prusse, et une dpression considrable, un vaste cyclone tourne
ayant son centre sur la mer du Nord. Le vent souffle de l'ouest, le
dgel et la pluie arrivent et l'Europe entire a pass subitement du
froid au chaud. La courbe de zro au lieu d'entourer la France,
l'Espagne, et tout l'ouest du continent, monte de Marseille  Bruxelles,
la courbe de 5 au-dessus de zro monte d'Alicante  Tours et au Havre.
Les froids sont refouls sur la Russie, ce qui est normal. Mme rgime
le lendemain 22, le dgel et la pluie continuent. Le 23, _la France
entire est  gauche de la courbe de zro, c'est--dire dans la
chaleur_. Un nouveau cyclone ayant son centre au nord de l'cosse
accentue encore le changement de rgime. Le 24, la courbe de zro va de
Trente  Prague, Berlin et Copenhague! Nous reproduisons aussi la carte
de ce jour, car elle est vraiment stupfiante pour ceux qui savent la
lire et la comparer aux prcdentes. Il en est de mme le 25: _l'Europe
presque entire est  gauche de la courbe de zro_: cyclone sur la
Sude.

[Illustration: Carte thermomtrique du 24 janvier.]

Il nous a paru intressant de mettre ces faits sous les yeux de nos
lecteurs. L'hiver a cess par l'arrive d'une srie de cyclones, qui
tous ont pass au nord des les britanniques. La question de
pronostiquer la fin des hivers reviendrait donc  celle de pronostiquer
l'arrive des cyclones, l'arrive des dpressions baromtriques,
l'arrive du vent d'ouest. Lors mme que le cyclone amnerait des
temptes de neige (ce qui est du reste arriv cette anne), le
changement de rgime n'en serait pas moins probable.

Nous venons de parler de la cessation de l'hiver. Est-il vraiment
termin, comme nous aimerions le croire? Le froid reviendra-t-il? Si les
hautes pressions baromtriques reparaissent, la mme srie de froids ne
peut-elle recommencer, le vent du nord-est souffler de nouveau et glacer
l'Europe entire?

Quelle est la cause immdiate du froid?

On pourrait croire que c'est cet impitoyable vent du nord-est, qui nous
arrive de Russie et de Sibrie, o le thermomtre descend si souvent
au-dessous de 30 degrs de glace; mais il importe encore ici d'analyser
la question. Or, prcisment aux dates des plus grands froids, tels que
le 10 dcembre 1879 et la priode du 17 au 20 janvier derniers dont nous
avons mis les cartes thermomtriques sous les yeux de nos lecteurs, le
froid ne va pas en augmentant dans la direction d'o vient le vent; il
est, au contraire, moins fort en Russie qu'en France. Ce n'est donc pas
le vent du nord-est qui nous apporte le froid.

Pourtant les grands froids concident toujours avec ce courant polaire.

Mais ils s'accentuent sur place, sur la France mme. Pourquoi?

Si l'atmosphre n'existait pas, la chaleur reue du Soleil ne serait pas
conserve un seul instant  la surface de notre plante, le sol ne
s'chaufferait jamais et resterait constamment gel, parce que la Terre
vogue au sein d'un espace absolument froid, dont la temprature est de
273 degrs au-dessous de zro.

Si l'atmosphre tait trs rarfie, comme celle qui existe au-dessus
des hautes montagnes, notre plante serait galement couverte de glaces
ternelles.

Quel est l'lment qui, dans l'atmosphre, est le plus efficace pour
conserver la chaleur reue du Soleil? Ce n'est ni l'oxygne, ni l'azote:
c'est la vapeur d'eau. Une molcule de vapeur d'eau est 18,000 fois plus
efficace pour conserver la chaleur qu'une molcule d'air sec. Grce 
cette facult prcieuse, l'atmosphre agit comme une vritable serre et
emmagasine la chaleur solaire reue, l'empche de rayonner du sol et
d'aller se perdre dans l'espace glac.

Eh bien! le courant du nord-est, arrivant des continents, est le plus
sec de tous les courants atmosphriques. Pendant le rgime des hautes
pressions, c'est lui qui rgne. L'air est sec. Il peut avoir plus
d'paisseur. Peu importe. Il n'a pas la proprit de conserver la
chaleur. Cette chaleur reue est, d'ailleurs, bien faible en dcembre et
janvier. Les jours sont courts, et les rayons solaires glissent
obliquement sans pouvoir chauffer le sol. La terre se refroidit,
d'autant plus compltement que l'atmosphre qui la recouvre est plus
froide elle-mme et surtout plus sche. L'hiver pourrait revenir--moins
glacial naturellement--si les hautes pressions revenaient elles-mmes.

Telle est l'explication qui nous semble la plus probable de l'origine
comme de la fin des grands froids dans nos climats.

Camille Flammarion.



[Illustration: COMDIE-FRANAISE.--Thermidor drame en quatre actes, de
M. Victorien Sardou.--La scne entre Labussire (Coquelin) et le
Pourvoyeur, au 1er acte.]


[Illustration: COMDIE-FRANAISE.--Thermidor, drame en quatre actes,
de M. Victorien Sardou.--Fabienne (Mme Bartet) quittant la Conciergerie
pour marcher  l'chafaud (4me acte).]



LA MORT DU ROI KALAKAUA

[Illustration: LE ROI DAVID KALAKAUA]

Le souverain de l'archipel hawaen, qui vient de mourir  San-Francisco
o il s'tait rendu pour rtablir sa sant compromise, tait n le 16
novembre 1836; il avait cinquante-quatre ans, et rgnait depuis quinze
ans.

Cette mort, qui en tout autre temps et pass inaperue du public, peut
avoir de graves consquences et prcipiter des vnements que tous ceux
qui sont au courant des choses de l'Ocanie sentent prochains. Depuis
vingt ans, deux grandes successions sont ouvertes, et l'Europe se les
dispute: l'Ocanie d'une part, l'Afrique de l'autre. Les terres riches
et fertiles que baigne l'Ocan Pacifique veillent les convoitises des
grandes puissances. La race indigne qui les peuple s'teint lentement
au contact de la civilisation. La France, l'Angleterre et l'Allemagne
ont pris pied sur cette insulaire partie du monde, dont la superficie
habitable dpasse celle de l'Europe; solidement assises, la France 
Tahiti, aux Marquises,  la Nouvelle Caldonie, l'Angleterre en
Australie,  la Nouvelle-Zlande et dans la Nouvelle-Guine, l'Allemagne
sur la terre de l'empereur Guillaume et dans l'archipel Bismarck, elles
attendent les vnements. Elles ne sont pas seules. De San-Francisco,
reine du Pacifique, les tats-Unis surveillent la Polynsie et ont dj
fait du tropical royaume hawaen une station maritime et une dpendance
commerciale de la grande Rpublique, dont 2,100 milles marins la
sparent. Ses missionnaires ont civilis ces les, ses colons les ont
peuples, ses capitaux en ont dvelopp les ressources, ses lignes de
paquebots ont reli l'archipel au continent, son commerce l'enrichit, et
Honolulu, capitale du royaume, est devenue la Nice ocanienne des
valtudinaires et des millionnaires les tats du Pacifique.

Si le gouvernement amricain hsite devant une annexion plus complte,
si ses hommes d'tat reculent devant la tentation de fonder, en dehors
du continent, un tat nouveau, il n'en est pas de mme des colons
amricains tablis dans l'archipel, des fils de colons qui y sont ns,
et qui verraient dans cette annexion un retour  leur nationalit, une
source de fortune, une plus-value de leurs terres, de grands dbouchs
assurs  leurs produits, une immigration importante. Depuis un
demi-sicle, l'histoire du royaume hawaen est celle de la lutte sourde
soutenue par l'lment indigne contre les tendances annexionnistes des
colons amricains.

                                *
                               * *

Ml  cette lutte, appel  y prendre part pendant de longues annes, 
des titres divers, mais surtout comme ministre des affaires trangres
du royaume, l'auteur de ces lignes a beaucoup connu le roi Kalakaua. Son
histoire vaut d'tre dite; elle est peut-tre le prologue d'vnements
graves.

Je revois encore, sigeant  la Chambre Haute o l'appelait son rang, le
souverain qui vient de mourir. C'tait alors un jeune homme de
vingt-cinq ans, srieux, appliqu, de vie irrprochable. Le regard,
intelligent et doux, avait ce quelque chose de rveur particulier aux
races d'closion rapide et force. Sa naissance et son rang le
dsignaient  de hautes situations, mais rien alors ne faisait prvoir
qu'il dt un jour occuper la premire. Le roi Kamhamha IV rgnait; la
reine Emma lui avait donn un fils, le prince de Hawa, et, en cas de
mort de cet enfant, le trne revenait au prince Lot, frre du roi. David
Kalakaua ambitionnait alors le ministre de l'Intrieur, gnralement
dvolu  un chef indigne, et s'y prparait en tudiant  fond le
mcanisme administratif.

Cependant les vnements se prcipitaient. Le 27 aot 1862 le prince de
Hawa mourait, emport en huit jours. Le 30 novembre 1863 Kamhamha IV
succombait  une attaque d'asthme et son frre lui succdait sous le nom
de Kamhamha V.

Lui-mme devait mourir jeune; il s'teignit subitement, le 11 novembre
1872, jour o il atteignait sa quarante-deuxime anne. Avec lui
finissait la dynastie des Kamhamhas. Les Chambres se runirent pour
dsigner un nouveau souverain. Deux candidats se mirent sur les rangs.
En premire ligne venait le prince William Lunalilo, cousin du roi,
arrire-petit-fils, par les femmes, de Kamhamha Ier et g de
trente-trois ans; en seconde ligne, David Kalakaua. Aucune loi
n'excluait les femmes du trne et la reine Emma pouvait tre lue, mais
elle se refusa  toutes les sollicitations, invitant ses partisans 
donner leurs voix au prince William. Il fut nomm  une grande majorit.

Elev par les missionnaires amricains, il avait reu d'eux des ides
librales avances. Avec la naissance et les dons extrieurs d'un
prince, il avait les instincts et les convictions d'un radical. Elu roi,
il apportait sur le trne ces contradictions. Il n'tait pas mari;
invit par le parlement  dsigner son successeur il s'y refusa
nettement, allguant que, n'tant pas convaincu de l'excellence de la
forme monarchique, il ne se reconnaissait pas le droit de faire un roi;
il laissait donc  ses sujets, lui mort, et mme de son vivant, toute
libert d'exprimer leurs prfrences et de lui retirer, s'ils le
dsiraient, le mandat qu'il tenait d'eux. Il et t plus logique de ne
pas le solliciter, mais il ne devait pas le garder longtemps. Le 3
fvrier 1874 il mourait aprs un rgne de treize mois.

David Kalakaua restait seul, et le 12 fvrier, malgr l'opposition
malencontreuse de la reine Emma qui, cette fois, consentait  se mettre
sur les rangs pour faire chouer sa candidature, les chambres runies
l'appelaient au trne par un vote presque unanime de 30 voix sur 45. Il
y apportait des qualits srieuses, un vif dsir de maintenir
l'autonomie hawaenne, mais une volont vacillante qui n'tait pas  la
hauteur du rle que lui imposaient les circonstances. Elles taient
difficiles. La conclusion d'un trait de rciprocit avec le cabinet de
Washington enrichissait les planteurs hawaens auxquels il donnait le
monopole de l'coulement de leurs sucres sur le march de San Francisco;
mais il mettait le royaume dans une dpendance troite des tats-Unis.
La dnonciation du trait pouvait le ruiner; l'annexion assurait 
jamais sa prosprit: aussi tait-elle plus que jamais ardemment dsire
des planteurs, des capitalistes, des propritaires du sol. En change
des faveurs octroyes, le gouvernement amricain demandait la cession de
l'embouchure de la rivire de la Perle, prs de Honolulu, pour y tablir
un dpt de charbon et une station navale. C'tait la premire main
mise, la premire alination partielle du territoire national, et les
indignes ne s'y trompaient pas. Entre les avantages offerts et les
concessions demandes, le roi hsitait, cherchant  gagner du temps,
mcontentant partisans et adversaires du trait.

Puis, les thories rpublicaines de son prdcesseur avaient affaibli le
prestige de la royaut. Dsireux de le rehausser, Kalakaua s'entourait
d'hommes connus pour leur opinions autoritaires, essayant de remonter un
courant qui l'emportait, de gouverner en dehors des Chambres;
l'agitation croissait, dgnrant en rvolte. Les colons s'armrent et,
impuissant  conjurer la tempte, le roi dut subir les conditions qu'ils
lui imposrent: renvoi de son Cabinet, nouvelle Constitution, choix de
ses ministres limit aux chefs du mouvement. Le 6 juillet 1887, le roi,
contraint et forc, signait une Constitution qui lui enlevait une partie
de ses prrogatives, et le 29 novembre de la mme anne, sous la
pression de ses nouveaux ministres, il ratifiait le trait de
rciprocit renouvel pour sept ans en change de la cession de
l'embouchure de la Perle.

Cette cession portait  son comble l'irritation des indignes; ils
voyaient, en outre, dans la dchance partielle du roi une atteinte aux
droits de leur race. Ils se groupaient autour de leur souverain,
annonant hautement l'intention de lui restituer ses pouvoirs. Des
hommes rsolus et ambitieux se mettaient  la tte des mcontents. Le
roi tait en sympathie avec eux, mais il n'osait ni avouer hautement ses
partisans ni dsavouer ses ministres. Aussi, quand l'insurrection
clata, elle n'aboutit qu' une inutile effusion de sang. David Kalakaua
resta neutre, retir dans sa maison de campagne, pendant que ses
adhrents se faisaient tuer  Honolulu.

Rduit  un rle de plus en plus effac, il ne fit plus,  partir de ce
jour, que rgner sans gouverner. Sa sant tait atteinte, et quand ses
mdecins, inquiets, recommandrent un sjour de quelques mois sous un
climat moins dbilitant que celui des les, il accepta l'offre du
gouvernement amricain, qui mettait  sa disposition la frgate
Charleston, portant le pavillon de l'amiral Brown, commandant l'escadre
du Pacifique. Il s'embarqua le 25 novembre 1890, et le 3 dcembre
dernier dbarquait  San-Francisco, o les honneurs royaux lui taient
rendus. Les troupes, l'escortrent jusqu'au Palace-Htel, prpar pour
le recevoir, et la population de la ville lui fit l'accueil le plus
sympathique. Peu de jours aprs son arrive, il s'alitait et mourait le
20 janvier.

Nous donnons ci-dessus, en mme temps que le portrait du roi dfunt,
celui de la reine Kapiolini, sa veuve, qu'il avait pous en 1860, et
dont il n'avait pas eu d'enfant.

                                *
                               * *

Aux termes de l'article de la Constitution rglant l'ordre de succession
au trne, sa soeur, la princesse Liliuokalani, ne le 2 septembre 1833,
et marie  un Amricain, M. J. O. Dominis, devient reine des les
Hawa.

Une lourde tche lui incombe. Dans cet ocan Pacifique sur lequel
l'Europe dborde, anxieuse d'agrandir son domaine colonial, l'Amrique
s'tend, plus soucieuse d'une souverainet de fait que d'une suzerainet
de nom. Dans l'archipel hawaen la race blanche se multiplie et
s'enrichit, la race indigne dcrot, victime de ses aspirations 
s'assimiler une civilisation meurtrire pour le sauvage. Et cependant,
pour qui le connat, ce peuple a mrit de vivre. Docile  l'impulsion
europenne, il a rpudi ses dieux, ses traditions superstitieuses, ses
instincts belliqueux, sa barbare fodalit, son autocratie tyrannique.
Il a adopt les ides, les coutumes, les moeurs, la religion, les lois,
non de ses vainqueurs, mais de ses ans. Par son climat, par la
fertilit de son sol, par son tonnante richesse, le royaume hawaen est
la perle de la Polynsie, perle de grand prix, dont la possession
donnera  la puissance qui l'occupera la clef de l'ocan Pacifique du
nord, l'unique tape entre l'Amrique et l'Asie. Une femme saura-t-elle,
pourra-t-elle dfendre l'archipel contre les convoitises trangres, et,
sur les dbris d'une race en dcroissance rapide, maintenir
l'indpendance nationale?

C. de Varigny.


[Illustration: LA REINE KAPIOLINI]



LES THTRES

Comdie-Franaise: _Thermidor_, drame en quatre actes, de M. Victorien
Sardou.

Ds l'aube deux pcheurs ont pris leurs places accoutumes sur les
trains de bois de l'le Louviers. Aux regards inquiets qu'ils jettent
autour d'eux, il est facile de se rendre compte qu'ils ne sont pas venus
l pour goter la fracheur du matin et pour suivre leurs lignes au
courant du fleuve. Un jeune officier descend l'escalier qui mne de la
berge au lavoir. Le plus g des pcheurs, qui a nom Labussire, le
reconnat, c'est Martial Hugon, qui autrefois lui a sauv la vie au
rgiment de Savoie-Carignan, o ils se sont connus soldats l'un et
l'autre. Assez mauvais soldat avant de devenir mdiocre comdien,
Labussire allait porter la main sur son suprieur, lorsque Martial l'a
empch de commettre un acte d'indiscipline qui perdait le pauvre
diable.

Depuis, sa vie s'est trane on ne sait trop o, comme il lui plat de
le dire. Quant  Hugon, le voici commandant d'artillerie, il apporte 
la Convention les drapeaux de Fleurus. Qui l'amne  cette place et 
cette heure matinale? Un roman d'amour. Il y a un an, il rencontrait
dans les environs de Paris une religieuse novice chasse du couvent des
Ursulines de Compigne. La malheureuse, mourante de faim et de froid,
grelottait les pieds dans la neige. Elle avait nom Fabienne Lecoulteux,
pas de parents, pas d'asile. Martial l'a conduite chez une de ses tantes
 lui; bientt les jeunes gens se sont aims et se sont jur de
s'appartenir l'un  l'autre. Le cri de la patrie en danger a retenti;
Martial, qui tait de ceux de Jemmapes et du camp du Grand-Pr, a t
bless, et est demeur trois longs mois prisonnier  Anvers; il a t
ensuite un des soldats de Fleurus, le voil  Paris. Sa parente est
morte; la maison est vide: qu'est devenue Fabienne?

D'aprs quelques indices elle doit habiter ce quartier. On l'aurait vue
mme  ce lavoir. Peut-tre cette matine de juillet, le 9 Thermidor,
lui rendra-t-elle sa bien-aime, et Labussire, qui donne la rplique 
un ami retrouv, le met au courant de ce Paris, dans lequel Martial
rentre laissant la Rpublique glorieuse  la frontire. L-bas, c'est le
triomphe, ici c'est la terreur.

Cependant, les laveuses qui sont arrives depuis quelques instants
poussent des cris furieux, et poursuivent en hurlant  l'eau!  l'eau!
une jeune femme qui ne trouve de refuge que dans les bras de Martial.
Les mgres l'ont condamne  la faon dont le tribunal rvolutionnaire
agit avec ceux qu'il accuse: elle n'a pas rpondu  leurs propos; c'est
une ci-devant. Martial cherche en vain  la dfendre contre ces femelles
t contre ces sans-culottes accourus  la rescousse, lorsque l'apparition
d'un pourvoyeur arrte cette meute. Cet agent sinistre de la police
de Robespierre met la main sur Fabienne, il la ferait conduire en
prison, et de l  la mort sans autre forme de procs, si Labussire ne
tirait de sa poche une carte qu'il fait passer sous les yeux de l'agent
de police lequel s'incline avec force excuses devant une autorit
suprieure.

Voil le premier acte du Thermidor de M. Sardou. Il est charmant, des
plus intressants dans une exposition, vive, attachante et chaleureuse,
d'un drame qui va se drouler dans une des plus terribles journes de la
Rvolution.

Labussire qui a pris  tche de sauver son ami Martial et Fabienne avec
lui, les conduit l'un et l'autre chez le sans-culotte Brillon, un gros
bonnet de la section, lequel a pour femme la citoyenne Jacqueline,
costumire au petit thtre Mareux. Brave femme, cette Jacqueline, et
prte  rendre service mme  un ci-devant.

Seul avec Fabienne et Martial, Labussire s'explique. Il est employ au
comit de salut public. Oui. Comment est-il arriv l? Aprs son
expulsion du thtre Mareux, un jeune auteur, Pixrcourt, l'a
recommand au chef du bureau des dossiers, Fabien Pillet, qui lui a
donn une place modeste auprs de lui. C'est Labussire qui met en ordre
ces dossiers accusateurs qu'on rclame au moment o les victimes sont
envoyes au tribunal rvolutionnaire. L, ce brave garon a trouv moyen
d'tre utile aux pauvres gens. Lui aussi, il a ses protgs; il exerce
subrepticement un droit de grce au pril de sa tte, il anantit les
accusations: ces papiers il les rduit en pte dans un baquet pendant la
nuit et, aux premires heures du matin il va, accompagn d'un petit
employ, son complice, les jeter en boules dans la Seine.

Mais on commence  trouver que le dsordre est trop grand au dpt et
ces dossiers disparus inquitent le chef de la police gnrale, Hron.

Fabienne tressaille  ce nom: elle le connat ce policier dont la femme
tait autrefois au service de la mre de Fabienne; elle a eu  implorer
sa protection; Hron ivre alors, comme toujours du reste, a voulu lui
faire payer le service demand, elle l'a repouss en le renversant et
s'est enfuie; ce qui s'est pass ensuite, Fabienne l'ignore, mais
Labussire le sait. Hron a fait grand bruit de cette histoire; il a
dclar qu'une chouanne, une nouvelle Charlotte Corday, avait tent de
tuer un nouvel ami du peuple. La haine de Hron poursuit Mlle
Lecoulteux; il n'y a plus, selon Labussire, qu' fuir Paris et 
gagner, le soir mme, la Belgique, et il va retenir leurs places  la
diligence.

Les deux amants restent seuls. Presse par la parole suppliante de
Martial, Fabienne lui avoue qu'elle ne peut plus, qu'elle ne doit plus
l'aimer. Elle croyait Martial perdu pour elle; elle a trouv un asile
parmi les Ursulines de Compigne; elle est devenue leur soeur, et c'est
entre les mains de Mgr de Bonneval qu'elle a prononc ses voeux. La loi
les a briss, ces voeux, rpond Martial. La jeune fille s'indigne 
cette parole. Martial la poursuit du souvenir de leur bonheur perdu, la
torture de son amour, de ses larmes, de ses dsirs, l'enflamme de sa
passion; il la reprend enfin  Dieu: il la ressaisit toute entire.
Fabienne partira avec lui quand il aura tout prpar pour le dpart. A
peine est-il dehors que des bruits se font entendre dans la rue. Les
pressentiments de Labussire ne l'avaient pas tromp. La foule hurle le
_a ira_ et des chansons obscnes pendant qu'on conduit  l'chafaud les
religieuses de Compigne. Au mme instant les agents de Hron font
irruption chez Jacqueline et Fabienne Lecoulteux, dont la retraite a t
dcouverte, est emmene  la Conciergerie.

Avec l'acte suivant, nous voici dans les bureaux du Comit de salut
public aux Tuileries. Labussire et son ami Martial apprennent l
l'arrestation de Fabienne, un envoy de Fouquier-Tinville apporte 
Labussire le dossier de la malheureuse fille, avec ordre de classer
toute suite l'affaire, afin que l'accuse comparaisse, le jour mme,
dans deux heures, devant le tribunal. Que faire? l'amour goste de
Martial n'hsite pas. Parmi cette foule de dossiers, le dossier d'une
femme est l et porte aussi le nom de Lecoulteux, il faut le prendre et
faire la substitution, on enverra immdiatement la malheureuse 
l'chafaud, c'est vrai, mais Fabienne sera sauve. Ce droit de mort sur
une inconnue effraye Labussire qui se rvolte d'abord et qui lutte
contre les prires et les larmes de son ami. Cette scne magistrale
marque le point culminant de l'oeuvre. La salle en a t profondment
mue.

Cependant Fabienne est enferme  la Conciergerie. Les deux amis sont
accourus vers elle. Les charrettes attendent, vont-elles partir? Les
municipaux excutent la sentence. La chute de Robespierre n'est pas
dfinitive. Demain on verra. Mais aujourd'hui, c'est la mort de
Fabienne, elle le sait, du reste, la pauvre crature, et dans un billet
elle a dit  Martial le dernier adieu. Les condamns dfilent entre la
haie faite par les gendarmes, sous les injures de la canaille. Fabienne
parat, les cheveux coups, prte pour la mort, lorsque Martial et
Labussire lui prsentent un papier. Elle n'a qu' signer.

La loi qui tue la femme l'pargne si elle dclare qu'elle va tre mre.
Cette noble fille se rvolte  l'ide de sauver sa vie par un mensonge
et par une honte et elle monte fire et vaillante  la mort. Martial
s'lance vers elle; un gendarme l'arrte, et, comme Martial fait
rsistance, le gendarme le tue d'un coup de pistolet.

Le succs, comme vous devez le penser, a t des plus grands, et la
Comdie-Franaise a tout fait pour l'assurer et par la beaut des dcors
et par les soins apports  la mise en scne. Quant aux trois comdiens
chargs des trois principaux rles de la pice, ils ont fait merveille.
Labussire c'est M. Coquelin, qui remplit ces quatre actes du feu de son
me et de toutes les ressources de son prodigieux talent. M. Marais, qui
joue Martial, a t trs chaleureusement applaudi. Mlle Bartet, si mue,
si touchante, a t acclame par toute la salle.

M. SAVIGNY.



NOS GRAVURES

_Thermidor_ est interdit, ou, pour tre plus exact, _suspendu_. Cette
interdiction, qui laisse entire l'apprciation de notre collaborateur
Savigny, dont l'article tait crit avant que la nouvelle ne fut connue,
ne peut qu'ajouter  l'intrt des gravures que nous consacrons  la
pice.

Notre premier dessin reprsente le dcor du premier acte. Il est d'un
aspect dlicieux. C'est le matin d'un beau jour d't. Nous sommes au
bord de la Seine. A droite, le quai vers lequel on monte par un escalier
de bois, un escalier tournant. A gauche, une le toute frache,
qu'ombragent des saules, que bordent des roseaux...

C'est l que se noue le drame. Dj Labussire (M. Coquelin) a arrach
Fabienne Lecoulteux (Mme Bartet),  la fureur des lavandires qui la
poursuivaient et elle va pouvoir fuir avec Martial Hugon (M. Marais)
lorsqu'attir par le bruit, un des pourvoyeurs de la guillotine descend
de la berge dans l'le. A sa vue, les lavandires reprennent courage...
Mais Labussire ne perd pas la tte; on pourrait presque, s'il ne
s'agissait d'un sujet aussi grave, dire qu'il ne perd par la carte...
Car il lui suffit de montrer au pourvoyeur sa carte civique pour que le
pourvoyeur s'incline respectueusement et lui demande pardon de l'avoir
interrog.

Notre deuxime gravure reprsente les dernires scnes du dernier acte.
Elles se droulent dans la cour de la Conciergerie. Fabienne n'a pas
voulu accepter le subterfuge qui lui tait offert pour tre sauve...
Elle dit un dernier adieu  celui qu'elle aime et marche d'un pas ferme
vers l'chafaud.

Encore un mot:

On sait avec quelle singulire ardeur M. Sardou suit les rptitions de
ses oeuvres, aucun dtail de mise en scne, de costume, ne lui chappe.
Le croquis ci-dessous nous montre le clbre acadmicien, coiff de son
bret lgendaire, communiquant ses observations  son principal
interprte, Coquelin, ce dernier dans le costume de son rle de
Labussire.

Ad. Ad.



[Illustration.]

[Illustration: Le pre de Deken. M. Bonvalot. Le prince Henri d'Orlans.
Les explorateurs du Tibet.]

[Illustration: Le voyage d'exploration au Tibet du prince Henri
d'Orlans et de M. Bonvalot.--Le transport des bagages.]

L'HIVER DE 1891.--L'Asile de nuit install dans le Palais des
Arts-Libraux, au Champ-de-Mars.

[Illustration: LA NEIGE EN ALGRIE.--Une rue de la ville haute, 
Alger.--Phot. Famin.]

[Illustration: LA NEIGE EN ALGRIE.--La place du Gouvernement,  Alger,
vue prise le 19 janvier.--Phot. Geiser.]



[Illustration: Les masques.]

Oh! les masques, oh! Allons, sortez de vos moules, faux nez et
postiches de tout genre, et, dans un divertissant dfil, montrez-nous
que la gaiet franaise est moins moribonde qu'on ne se l'imagine, et
surtout qu'on ne le dit!

Que de souvenirs joyeux, en effet, voque pour le lecteur la vue de tous
ces masques, et quelles bonnes histoires personnelles ne rappellent-ils
pas  chacun de nous? Dans notre souvenir ils s'agitent, s'animent, et,
de toutes les cavits de ces figures de carton blafardes ou rutilantes,
il se dgage un vague murmure sonore, cho de nos folies de vingt ans!

On a beau s'en dfendre, il reste de ces premires impressions comme une
griserie, et plus d'un, qui depuis longtemps ne se masque plus, hlas!
s'est surpris  vouloir, pour une fois au moins, recommencer.

De tous temps l'homme s'est masqu pour se moquer de l'homme.
Bacchanales grecques, saturnales romaines, fte des fous ou des
vendanges, procession du renard dans l'ancien temps, promenades du gant
Gayant, de la tarrasque, du boeuf gras plus prs de nous, le masque a
tout accompagn et a subi de nombreuses transformations. On le rencontre
pour la premire fois, d'une faon certaine, au thtre grec, o il avait
un double but: d'abord donner plus de vrit  la reprsentation du
personnage, ensuite renforcer par certains artifices la voix de
l'acteur.

Les masques antiques se divisaient en plusieurs catgories: masques de
vieillards, de jeunes hommes, d'esclaves et de femmes. Mais ce n'taient
pas l des masques dans l'acception que l'on donne aujourd'hui  ce mot,
ils ne comportaient aucune ide de dguisement.

Ces masques du thtre ancien se sont d'ailleurs perptus jusqu' une
poque peu loigne de nous. Polichinelle, le capitaine Matamore,
Arlequin enfin, en sont comme les derniers reflets.

De la scne, le masque ne tarde pas  passer  la ville, et cette mode
prend naissance en Italie,  Venise, o elle est une consquence toute
naturelle de son clbre carnaval.

Ds lors, tout le monde se masque, mais alors aussi commencrent les
abus; adopt pour favoriser la galanterie et les divertissements, le
masque servit bientt  faciliter les crimes.

Franois 1er, Charles IX et Henri III essayrent par de nombreuses
ordonnances de mettre fin  ces mfaits, mais inutilement.

De mme, bien plus tard, en 1789, le gouvernement crut devoir les
proscrire comme portant atteinte  la dignit humaine; malgr cela ils
n'en continurent pas moins  tre de toutes les ftes populaires et 
rire bravement au nez de la loi.

Mais l'poque moderne est arrive, le masque va se transformer
entirement.

Les premiers masques taient en bois ou en corce de bois, le cuir vint
ensuite; puis la cire. Le bois en tait souvent doubl de cuivre,
d'airain ou d'argent, surtout pour les masques de thtre, dans le but
d'augmenter la sonorit et la rsonance de la voix; ils taient en
quelque sorte l'exagration de la figure humaine dont ils essayaient
cependant de se rapprocher. Les masques de cuir durrent peu et ne
tardrent pas  tre remplacs par ceux de cire qui, eux-mmes, ne
durrent pas longtemps.

A notre poque diffrents lments servent  le fabriquer. On fait des
masques en toffe, en toile sans cire, ou en toile avec cire, en toile
mtallique. Les toffes employes sont: la percale, les toffes 
dessins, la satinette, le satin de toutes qualits et de toutes
couleurs, le velours, la dentelle, le tulle, les paillettes; mais le
plus gnralement le masque actuel est en carton.

On emploie pour cela quatre qualits de carton: le gris, le blanc, le
demi-fin; ainsi nomms, cela se comprend, d'aprs leurs qualits. On se
sert enfin de ce qu'on appelle le masque fort pour fabriquer les pices
exceptionnelles qui ont besoin d'offrir une plus grande rsistance.

Nous n'insisterons pas sur les manipulations que ncessite la
fabrication d'un masque: nous dirons simplement que la feuille de carton
plus ou moins ramollie par l'humidit est applique contre les parois
d'un moule, dont, une fois sche, elle doit reproduire l'empreinte:
cette manipulation exige beaucoup d'adresse et d'habitude et la
possession d'un matriel spcial, trs nombreux, puisqu'il faut autant
de moules que l'on veut faire de formes diffrentes de masques.

Chaque masque est ensuite plac, pour recevoir la couleur, sur un moule
en relief en carton fort.

On passe d'abord une couche de couleur chair claire, dlaye avec de la
colle de peau afin de donner de la raideur au carton. Cette premire
couche tant sche, on en passe une seconde dfinitive et nuance
suivant le caractre qu'aura le masque; ensuite, avec un tampon de
laine, on met du rouge au front, aux joues, au menton, etc.; les
sourcils, cils, barbes et moustaches sont peints avec des couleurs trs
fines dlayes dans de la gomme arabique: puis, sur le tout, on tend un
encollage  la colle de pte destine  empcher les taches, puis un
vernis  l'alcool.

Enfin, lorsque toutes ces oprations sont termines, on perce les yeux,
les narines, la bouche, avec des emporte-pices.

[Illustration.]

On rogne ensuite le tour du masque avec des ciseaux et il est prt 
tre vendu.

Ce rognage aprs coup demande quelques explications, car il est en
quelque sorte la caractristique du masque de fabrication franaise.

En France, en effet, la feuille de carton employe est toujours plus
grande que le moule, elle le dborde de un  deux centimtres et ce
bord, rabattu en avant; forme autour du masque un cran circulaire
protecteur qui empche la peinture et le vernis d'en salir l'intrieur,
lequel doit tre en contact avec la figure, et lorsque plus tard on le
dcoupera, la tranche de carton sera blanche et immacule. Il en est de
mme pour le perage des ouvertures aprs coup.

En gnral les trangers, les Allemands surtout, ngligent ces
prcautions, mesurent leur carton juste aux dimensions du moule,
dcoupent d'abord les ouvertures et peignent par-dessus. Ainsi les poils
du pinceau dbordent  l'intrieur du masque par la bordure et les trous
et en maculent l'intrieur et la tranche.

Toutes les fois donc que vous verrez de larges tranes de rouge chair
ou de noir sur les bords,  l'intrieur, ou autour des yeux et de la
bouche, toutes les fois que vous verrez un masque dont la tranche sera
colore, dites-vous: voil de la fabrication trangre, et n'achetez
pas,  moins que, la sueur aidant, vous n'aimiez  voir votre figure
transforme en arc-en-ciel aprs quelques instants de port.

Un mot maintenant sur le masque de cire. Il a pour base la toile fine et
un peu use qui, durcie au moyen de la colle de pte, se manipule comme
le carton, puis est plonge dans de la cire bouillante. Cette
manipulation dlicate se comprend facilement.

En rsum donc, carton et toile imprgne de cire, voil les principaux
lments des masques actuels, on n'en fait plus ni en peau, ni en bois,
ce dernier est exclusivement rserv aux macarons qui sont des motifs de
dcoration et n'ont rien  voir avec les masques.

Nous avons laiss  dessein pour la fin les masques en toffes, tels que
les loups et les dominos, parce que leur fabrication est un secret
franais jusqu' ce jour soigneusement gard, qui nous donne une relle
supriorit, et n'a pu encore tre ni imit ni surpris par l'tranger.

Il y a entre le loup et le domino une diffrence que peu de gens
connaissent et qui est cependant originale. Nous devons la signaler ici.

[Illustration.]

Le loup est rond ou plutt ovale; quant au domino, c'est un loup de
forme carre. Le loup dsigne la femme et le domino l'homme lorsque tous
deux sont dguiss, et lorsque la femme est dguise en homme elle doit
porter le loup de son sexe pour indiquer ce dguisement,  moins que,
pour complter la supercherie ou l'illusion, elle ne porte le domino.

De la fabrication au fabricant, il n'y a qu'un pas, franchissons-le:

Jusqu'en 1770, l'Italie en a eu le monopole, ses fabricants n'avaient
pas de rivaux; mais, peu  peu, la France s'est empare de cette
industrie, o l'Allemagne la suit et depuis cinq ou six ans environ
parat rivaliser avec elle, non sans rsultats.

Les fabricants sont d'ailleurs peu nombreux. On en compte 4  Paris, 2
en Belgique, 2 en Allemagne et 1 enfin en Grce, 9 en tout, pour le
monde entier.

Ces neuf fabricants vendent en moyenne, l'un dans l'autre, quatre
millions de masques par an. Dans ce chiffre Paris entre pour douze cent
mille environ, l'Allemagne pour le double, la Belgique et la Grce se
partagent le reste, et, chose curieuse, c'est  Paris mme que se
vendent le plus de masques allemands.

Veut-on savoir maintenant en quels pays s'coulent tous ces masques?

Dans le monde entier, mais principalement dans l'Amrique du Sud.

L Angleterre en consomme trs peu, la Russie quelques-uns  peine, la
Turquie par contre normment. L'Italie, que l'on croirait devoir tre
au premier rang, n'en fabrique plus et en consomme modrment; il en est
de mme pour l'Espagne, le Portugal, la Sude, la Norvge, la Suisse, la
Roumanie.

La Belgique et l'Allemagne naturellement se fournissent elles-mmes.
Quant  la Pologne, seule de tous les pays, elle n'en consomme pas.

L'Asie, enfin, n'est reprsente que par la Perse dont le souverain a
fait d'assez importantes commandes de masques  l'une des principales
maisons de notre place, mais pas du tout dans le but que l'on s'imagine.

Les masques entrent en effet en Perse dans le matriel scolaire. Ils
servent aux instituteurs  effrayer, en s'en affublant brusquement,
leurs lves paresseux ou dsobissants, qui doivent,  cette vue, cela
se conoit, pousser des cris... perants et revenir, esprons-le,  de
meilleurs sentiments.

Les masques ont eu, on le voit, toutes les gloires; cette fin morale et
instructive  laquelle on ne s'attendait pas fait qu'il leur doit tre
beaucoup pardonn. Et quel chemin parcouru par ce lger carton!

Quel est, maintenant, le prix du masque et quelles en sont les varits
actuelles?

[Illustration.]

[Illustration.]

Les prix en gros et en fabrique vont de deux centimes  six, sept et
huit francs la pice, suivant, bien entendu, les qualits, les genres et
la quantit. Le dtaillant les revend  son gr, il n'y a pas  cet
gard de limites ni de tarifs.

Quant aux varits, elles sont innombrables et dpendent du gnie
inventif du fabricant et de sa richesse en moules. Elles comprennent les
masques entiers, les demi-masques, et les pices postiches isoles.

Citons les principales, nous donnerons  ct quelques prix encore.
Parmi les masques entiers d'abord:

Les masques de carton pour enfants  4 francs la grosse et 35 centimes
la douzaine, puis ceux pour hommes  8 francs la grosse et 70 centimes
la douzaine, puis les masques-caricatures  oreilles garnis ou non de
crins, dont l'Alphonse et la vieille femme sont les types, qui se
vendent par douzaine de 6  15 francs; puis les masques de carton
fantaisie, comprenant les diables, monstres, pompiers, paysans, jockeys,
chinois, avec garnissage excentrique et coiffures mobiles, qui vont de 7
fr. 50  27 francs la douzaine; puis les caricatures proprement dites et
les types divers, vieux fonctionnaires  favoris et lunettes, malades
avec bandeaux et belles-mres avec des animaux sur le nez ( 18 francs
la douzaine de belles-mres), enfin les ttes d'animaux, girafe,
rhinocros, lphant, chameau, grand-duc, canard, autruche, phoque,
tortue, maquereau, rouget, livre, rat, avec crnes et mchoires
articuls, qui vont jusqu' 42 francs.

Parmi les demi-masques nous trouvons deux varits de nez: les nez
fantastiques de 30 centimtres et les nez monstrueux de 40 centimtres
de longueur; du fantastique qui est le moins au monstrueux qui est le
plus, il y a 9 francs d'cart, plus de la moiti (9  18 francs la
douzaine), mais cela ne fera jamais reculer un vritable amateur.

Le nez est, on le sait, un organe orgueilleux et entreprenant, aussi le
prix de cet organe peut-il s'lever jusqu' 30 francs. Mais aussi, quel
nez pour ce prix!

Les masques en cire et en toile renferment peu de varits, leur prix
varie de 7  42 francs la douzaine. Ceux en toile mtallique comportent
aussi trs peu de modles.

[Illustration.]

Les dominos et les loups mritent de nous arrter un instant. Les plus
vulgaires sont en carton et cotent de 7  51 francs la grosse, suivant
qu'ils sont avec ou sans barbettes cousues. Quant aux autres, ceux dont
la fabrication est un secret, leurs prix varient suivant l'toffe et
suivant la barbette: en percale, l fr. 50  4 fr. 25 la douzaine; en
satinette, 2.75  4.75; en satin, 2.50  30 francs pour les loups, de
2.75  42 fr. pour les dominos; le prix le plus lev des dominos en
velours est de 36 francs.

De ces deux grandes varits, masques pleins et demi-masques, c'est la
premire qui se vend en grande proportion le plus.

                                *
                               * *

Il nous reste, pour terminer cette numration des types de masques, 
parler des grosses ttes, dont deux spcimens, l'enfant qui pleure et
l'enfant qui rit, forment le frontispice de nos dessins.

Cet article, malgr son prix relativement lev, se vend bien.

Il n'y en a pas moins de 150 varits diffrentes, dont la nomenclature
est  elle seule tout un catalogue, et dont les prix flottent entre 4 et
10 francs la pice, toujours, bien entendu, pris en fabrique et en gros.

Voici les noms techniques de quelques-unes des plus remarquables parmi
les grosses ttes: Coq du village, Donneur d'eau bnite, Eunuque,
Fluxionneux, Guenon coiffe, Hyacinthe, Invalide  la tte de bois,
Juge, Maquignon, Mascotte, Nez piqu, Polyte, Pamphile, Paulus,
Rochefort, Ramollot, Shah de Perse, Sauvage du Brsil, etc. C'est dans
cette catgorie que se trouvent tous les animaux: Blaireaux, Chouettes,
Castors, Grue, Grenouille, Ane, Cheval, Dindon, Tigre, Veau, Elphant,
etc., etc., et toutes les nationalits: Chinois, Japonais, Anglais,
Russes, Turcs, Persans, Allemands, etc., Cinghalais, enfin, et Javanais,
souvenirs de notre dernire Exposition Universelle.

Inutile de dire que les ngres y sont brillamment reprsents par cinq
modles:

Le Ngre, tout court, le Ngre  turbans, le Ngre planteur, la Ngresse
 perles et la Ngresse  madras.

Le monde entier est reprsent dans cette collection, depuis le Kroumir
jusqu'au Zoulou, sauf le Franais cependant dont le type national est de
ne pas en avoir, mais dont quelques spcimens locaux sont nanmoins
reproduits: Alsacienne, Auvergnat et Normand.

Si nous ajoutons  cette nomenclature la mention des ttes  doubles
faces, dites janus, nous aurons compltement pass en revue les masques
dont la gamme grotesque ou humoristique commence au nez d'un sou pour
finir  la double face, rserviste d'un ct et rosire de l'autre, au
prix de 10 fr. la pice.

Parmi les dessins que nous donnons aujourd'hui, le lecteur reconnatra
facilement, reproduits d'aprs les modles originaux, les diffrents
masques dont nous avons parl.

[Illustration.]

Sur la premire page il trouvera: en tte, l'enfant qui pleure et celui
qui rit, au-dessous d'eux un masque  barbe, un glabre, un diable, un
idiot, puis l'Alphonse au-dessus de l'Anglais et du monstre, et dans un
cartouche deux masques d'acteurs anciens.

La deuxime nous prsente en groupe trois masques anciens et trois
Japonais facilement reconnaissables, puis toute une pantomime en cinq
Pierrots.

Pierrot 1er montre sa langue  Pierrots 2 et 3, tonns de la trouver si
mauvaise. Conclusion: administration par une main secourable de 50
grammes d'huile de ricin  Pierrot transform en malade. Le page se
termine par un macaron de femme japonaise, portrait de belle-mre
probablement  en juger par sa mine, et par le fameux masque de guerre
du clbre Shogun Yeyas Minamoto, lgendaire au Japon et qui se trouve
dans toutes les panoplies.

La troisime page est un rsum de l'histoire des btes et de celle des
races et contient deux types bien connus de masques, vrais ceux-l,
d'acteurs modernes, Daubray d'abord, puis Lassouche, l'inoubliable
crateur du genre qui porte son nom, et, comme en une vision, Sarah
Bernhardt, Coquelin, Daudet, enfin Dumas.

La quatrime page dbute par deux caricatures, puis une bonne femme, un
clown, un yankee, un monocle, Pierrot, et Jules Ferry: ce dernier,
parat-il, a toujours du succs. Cette page se termine par une scne
reprsentant la peinture des masques.

Un mot encore, et nous aurons tout dit.

Ce n'est gure que depuis l'anne dernire que le commerce du masque a
paru un peu reprendre  Paris; la capitale a sembl se rveiller d'une
longue torpeur. L'interdiction de la procession du boeuf gras avait
port le coup suprme  l'industrie qui nous occupe en supprimant la
dernire mascarade, la dernire rjouissance officielle que la promenade
des blanchisseuses, elle aussi d'ailleurs tombe en dsutude, n'avait
pu remplacer.

Aussi le cri des fabricants de masques tait-il: Le rtablissement du
boeuf gras ou la mort!

Il est heureusement arriv jusqu'aux oreilles de nos diles! le peuple
leur demandait et du pain et des masques, ils ont sagement fait d'y
consentir.

Terminons en constatant avec une satisfaction vidente d'amour-propre
que l'homme est avant tout un animal judicieux et polic; il a de tout
temps aim  rglementer mme ses folies:  ce titre le masque ne devait
pas chapper  la vigilante attention du lgislateur.

De tous temps aussi des ordonnances sont intervenues, dfendant,
autorisant, rautorisant les masques et les mascarades; celles encore en
vigueur de nos jours sont la loi du 24 aot 1790 et l'ordonnance de
police du 25 fvrier 1825 qui arment les corps municipaux contre la
licence et les ptulances de la gent masque.

En voici les articles principaux:

Dfense avec le masque de porter bton ou pe;

Dfense de paratre masqu avant ou aprs certaines heures;

Dfense de prendre des dguisements de nature  troubler l'ordre public
ou de blesser la dcence:

Dfense de profrer sous le masque des mots grossiers ou injurieux;

Dfense de jeter des corps trangers dans les voitures ou dans les
maisons Tout masque doit se conformer aux injonctions de l'autorit.

La perptration d'un crime sous le masque constitue une circonstance
aggravante.

Nous en avons fini avec l'histoire des masques: puissent-ils cette anne
encore ne pas mentir  leur joyeuse rputation!

Hacks.



L'HIVER DE 1891.--Le dglaage de la Seine au moyen de la mlinite.
(Voir l'article page 120.)

[Illustration: Trac de la rigole destine  recevoir le cordeau
dtonnant de mlinite.]

[Illustration: Dvidage du cordeau.]

[Illustration: Le placement des ptards.]

[Illustration: Jonction de deux bouts du cordeau.]

[Illustration: L'HIVER DE 1891.--La traverse de l'Escaut: un vapeur se
frayant un passage  travers les glaces.]

[Illustration: L'HIVER DE 1891.--L'embcle de l'Escaut,  Hoboken
(Belgique). D'aprs les photographies de M. H. Colon, d'Anvers.]



LE PRINCE BAUDOUIN

C'est une tradition de la famille des d'Orlans que le mois de janvier
est pour elle une poque nfaste: il semble que les Saxe-Cobourg aient,
par alliance, hrit de cette lgende familiale, car janvier a marqu
pour eux plus de deuils que de joies. Il y a vingt-deux ans, le 27
janvier, mourait le jeune comte de Hainaut, l'hritier prsomptif du
trne de Belgique, le successeur de droit de son pre le roi Lopold II.
L'an dernier, le 1er janvier, le palais de Laecken brlait de fond en
comble et il s'en fallut de peu que la jeune princesse Clmentine n'y
laisst la vie. Enfin, il y a quelques jours, le 23 janvier,  1 heure
trois quarts du matin, mourait, en quelques heures, emport par une
pneumonie ague accompagne d'endocardite et d'hmorrhagie rnale, le
prince Baudouin, fils an du comte et de la comtesse de Flandre, neveu
du roi, par consquent, et son successeur dsign, le frre de S. M.
Lopold II ayant manifest le voeu de ne lui point ventuellement
succder.

Le prince Baudouin de Saxe-Cobourg tait n le 3 juin 1869. Il avait
donc vingt-un ans et sept mois. Il tait entr le Ier mai 1881  l'cole
militaire o le roi l'avait prsent en personne.

[Illustration: LE PRINCE BAUDOUIN DE FLANDRE D'aprs une photographie de
M. Gunther,  Bruxelles.]

Le jeune prince sortit de l'cole aprs avoir suivi les deux annes de
cours de la 35e promotion de ce qu'on appelle, en Belgique, les armes
simples, c'est--dire de la prparation  la cavalerie et 
l'infanterie. Le 5 mai 1886 le roi nommait son neveu sous-lieutenant au
rgiment de grenadiers et le 3 juin 1889 le prince passait au rgiment
de carabiniers avec le grade de capitaine. Un arrt royal tait
prpar, qui le nommait major  un rgiment de ligne en garnison 
Anvers, lorsque la mort l'a surpris. Il semble que ce soit lors d'une
reconnaissance en service de campagne, opre par le prince il y a trois
semaines aux environs de Bruxelles par le temps ultra-rigoureux qui a
rgn, qu'il a contract le germe de l'affection mortelle qui l'a
emport d'une faon presque foudroyante: ce n'est qu' 5 heures du soir,
le 23 de ce mois, que ses mdecins, les docteurs Rommelaere, Mulier et
Mlisont estimaient que l'tat de l'auguste malade tait grave--et la
mme nuit le prince mourait! La famille royale de Belgique a t
cruellement prouve ces temps derniers: tous les enfants du comte et de
la comtesse de Flandre ont t assez srieusement malades et, encore
aujourd'hui, la soeur ane du prince Baudouin, la princesse Henriette,
est  peine convalescente: aussi lui a-t-on laiss ignorer le plus
longtemps possible la mort de son frre qu'elle adorait et qui l'avait
soigne avec un dvouement sans pareil. Et il a fallu que Mme la
comtesse de Flandre--admirable de dvouement et de courageuses
rsignation--allt pendant quatre jours de la couche funbre de son fils
au lit de sa fille, oblige de quitter ses habits de deuil et de se
composer un visage!

Le prince Baudouin tait dj trs aim, trs populaire: c'tait une
nature essentiellement sympathique. Il tait prpar au rle auguste
qu'il devait jouer et avec lui la tradition des rois belges de coeur et
d'me--suivant une expression heureuse de Lopold II--tait assure de
durer.

Le portrait que nous donnons de lui est le plus rcent qui ait t fait.
Nous donnons galement une vue de la chambre mortuaire: le prince, dont
les traits ne sont nullement altrs, est couch, en grande tenue de
carabiniers, sur son lit de mort que des mains pieuses ont couvert de
fleurs.

Georges du Bosch.

[Illustration: LA MORT DU PRINCE HERITIER DE BELGIQUE.--L'exposition du
corps.--D'aprs un croquis de notre correspondant, M. Heins.]



L'DUCATION DES PEAUX-ROUGES

Peut-on civiliser les Indiens nomades de la Prairie amricaine?

Entre New-York et San-Francisco, cette question indiscrte m'a valu les
drles de rponses suivantes:

--Faire la toilette de ces btes puantes! s'est rcrie en minaudant une
suave miss de Boston. Voil bien de vos ides franaises!

--Enseigner la Bible aux brutes rouges! Mais, monsieur, nous y perdons
nos peines sans nul profit, m'a dit un fameux pasteur de Chicago.

--Civiliser les diables rouges! Pourquoi pas? Eux comme les autres!

Et le riche dbitant de whiskey de Cheyenne-City me fit voir un
malheureux Chochne titubant ainsi qu'un ilote, au mpris de la loi qui
dfend de vendre de l'eau-de-feu aux _Pupilles de la Rpublique_.

--Regardez! me dit mister Smith, notable picier de Denver. Les voil
qui commencent  mordre  la rclame!

Son doigt pointait vers l'tiquette: Cirage de Smith, colle au dos d'un
guerrier sioux, dgnr, sans le savoir, en homme-sandwich, la rise
des gamins.

--Civiliser! A quoi bon? avoua cyniquement un snateur de Washington.
Cela ne paie pas.

De l'Atlantique au Pacifique, 49 millions de citoyens, composant la
nation amricaine, ont trouv commode cette dernire opinion, formule
par les aventuriers, spculateurs en terres et rdeurs de frontires:

--Une corde, une branche de sapin dans un coin de la Sierra. C'est
assez. Les cartouches sont chres...

Aussi, des potiques hros de la lgende de Cooper et de Chateaubriand,
il ne va bientt plus rester aux tats-Unis que ces statuettes en bois
polychromes, qui remplacent dans les grandes villes nos civettes
parisiennes,  l'entre des dbits de tabac...

Pour l'honneur de ses compatriotes, un brave soldat de l'arme
amricaine, le capitaine Pratt, est en train de dmontrer qu'il y avait
quelque chose de mieux  faire des Indiens que de les dtruire.

Pris d'admiration pour l'hrosme des Cheyennes qu'il avait la consigne
d'exterminer, le capitaine Pratt obtint qu'une douzaine de jeunes
prisonniers, chapps au carnage, seraient admis  l'institution de
Hampton, en Virginie, o l'on donne une ducation sommaire aux fils des
affranchis noirs.

J'ai visit Hampton. C'est de l'obligeance du capitaine Pratt que je
tiens ces notes.

En quel tat ils arrivrent, les prisonniers cheyennes! Mains lies,
ignorants du sort qui les attendait, dsesprs, prts  la rvolte ou
au suicide...

En trois mois ils furent mconnaissables; soumis, disciplins, calmes,
confiants. On voulut, au bout d'un an, les renvoyer  leur tribu;
presque tous demandrent comme faveur de rester. Le capitaine Pratt
recueillit de modestes souscriptions qui suffirent au maigre budget de
ses protgs. Puis il demanda une enqute d'o sortit une petite
subvention du dpartement de la guerre.

L'oeuvre tait fonde. Un soir, les Cheyennes de Hampton entendirent
avec tonnement le cri de leur tribu. Un parti d'indiens pacifiques
s'abattit sur l'institution. C'taient des Cheyennes de l'agence
Saint-Augustin. On les reut avec du th, du caf, des
rafrachissements. On les habilla, on les dgrossit, on les distribua
dans les ateliers. Ce nouvel essai russit assez bien pour qu'on fit
venir un troisime convoi de 49 garons Sioux Criss, Maudans et Gros
Ventre, avec 9 fillettes de 9  18 ans.

Trs curieuse la rencontre des nouveaux avec les anciens. Les uns,
dguenills, farouches, silencieux, dfiants. Les autres  demi
civiliss dj; propres, bien vtus, qui commencrent les compliments et
flicitations de bienvenue avec l'emphase de la prairie. Les dfiances
tombrent. Un ancien dit  un nouveau: Viens, mon frre, je te
montrerai le chemin. Et ce fut fini.

Les dbuts se firent  ttons. De livre point; rien que de la musique,
de la marche en cadence, des soins de propret, les premiers exercices
de la rgle scolaire. On passa aux leons de choses,  l'enseignement
par la vue, le toucher; tableau noir et craie, dessins, croquis, cartes,
peintures, reliefs en bois: en pltre, etc. Ces intelligences sauvages
s'clairrent de lueurs inconnues, qui, pntrant doucement les crnes
pais, rveillaient les cerveaux engourdis, portaient le jour dans les
tnbres de leur pauvre esprit, stupfait d'abord, bientt amus  des
notions des sensations nouvelles.

Mais la dcouverte charmante, exquise, merveilleuse pour le jeune Indien
des deux sexes fut la page crite ou imprime, le papier qui parle.
L'imagination, don atavique de la race prenant son essor, l'tude devint
une passion chez les petits Peaux-Rouges. Si je ne savais pas lire et
crire quand je retournerai  la tribu, disait un jeune brave, mon
peuple se rirait de moi.

On leur apprit  lire dans les histoires illustres: Robinson Cruso et
autres. Quelle motion! me dit le capitaine. Quel religieux silence
pendant les commentaires! Avec une subtilit admirable, nos petits
sauvages comprenaient tout--et devinaient le reste; mme le sens
abstrait et moral des choses. Pendant ma visite, les enfants se mirent 
causer trop haut dans la classe. Le professeur demanda: Qui parle
ainsi? Chaque lve dsigna son voisin. Le professeur alors expliqua la
laideur du mensonge, citant l'exemple de Washington enfant qui ne
pouvait se rsoudre  mentir. Puis, brusquement: Qui de vous veut tre
George Washington? Deux garons se levrent aussitt et dirent  la
fois: C'est moi qui ai parl.

Moins ais fut, pour les petites filles, de saisir le sens figur d'un
verset d'hymne mthodiste:

_Rsistez  la tentation: chaque victoire vous fera plus forte pour une
autre victoire._

Deux heures aprs avoir chant ces paroles, la petite Fleur-de-Fraise
courut  la matresse. Et d'un air triomphant: Moi, victoire! moi,
victoire! Louisa Tte-de-Taureau fche.--Elle _grande tentation_.
Alors, moi je tape. _Moi victoire!_

Au jardin de l'institution, des collgiens yankees, rencontrant un jour
les petites Indiennes, leur posrent mille questions saugrenues:
Comment t'appelles-tu? Sais-tu parler _amricain_? Es-tu sauvage?

Impatiente, la petite Feuille-Verte regarda dans les yeux l'un des
auteurs de cette inconvenance: Je ne parle pas _amricain_, et je suis
trs sauvage.

Ds le troisime mois d'cole, ce petit monde est dj sensible  tout
ce qui rappelle sa condition. La petite Grce entend une exclamation
chappe  un visiteur. Elle court  la matresse: Le _gentleman_ a dit
nous sommes de _pauvres tres_. Est-ce que nous sommes _si pauvres que
cela_, dites!

Ds le troisime mois aussi, les petites filles parlent amricain 
leurs poupes. Peut-tre, pour elles, sont-ce des bbs ples, qui ne
comprennent pas l'indien; ou encore se trouvent-elles enhardies, la
poupe ne relevant pas leurs fautes de grammaire.

Pour consacrer le succs de son oeuvre, le capitaine Pratt obtint de
convoquer  Hampton une assemble des principaux chefs. Ils arrivrent
des rserves, sous la conduite des agents. J'ai eu le rare spectacle
de cette crmonie touchante.

Qu'on se figure une vingtaine de chefs, superbes sous leurs costumes de
guerre, les mocassins orns de scalps yankees, coiffes de plumes
d'aigle, chargs de ftiches et de peintures de guerre--tout l'attirail
enfin du rpertoire romantique. Et pour les recevoir, range en ordre,
la petite troupe de leurs enfants, transforms en misses et gentlemen
amricains. Le contraste tait saisissant.

Pauvre Loup, chef des Gros-Ventre, trouva le fils de son propre frre,
Corne-Dure, dans l'atelier de peinture, affubl d'un tablier de toile et
badigeonnant de rouge vif des seaux de bois.

Le triomphe muet de l'artiste n'avait d'gal que l'orgueilleuse
admiration du chef et de ses compagnons, dignes et silencieux.

Fils de l'toile se fit conduire vers sa fille, la considra quelques
secondes sans une parole. Puis, tirant de dessous la couverture carlate
qui le drapait une petite cordelette, il l'agita sous les yeux de la
fillette avec deux minuscules mocassins, et traa en l'air des zigzags
hiroglyphiques. L'enfant poussa deux ou trois clats de rire joyeux et
fondit en larmes attendries.

L'interprte nous expliqua cette pantomime qui donnait  l'lve de
Hampton des nouvelles de sa petite soeur, encore au berceau quand son
an avait quitt le _wigwam_ paternel, et aujourd'hui grande de deux
pieds,--longueur de la corde.

Aprs un sjour de vingt-quatre heures les chefs partirent, enchants de
leur visite, et allrent conter  leurs gens les merveilles dont ils
avaient t les tmoins.

Le rsultat de cette heureuse tentative fut un vote du Congrs crant 
Carlisle, Pennsylvanie, un second collge indien dans les baraques d'un
vieux fort dress sur l'emplacement o Benjamin Francklin, et avant lui
William Penn, conclurent des traits d'amiti avec les peaux Rouges.

Carlisle devint en peu de temps un second Hampton o l'on lve des
enfants pris dans toutes les tribus amricaines.

On y compte, en ce moment, 190 lves dont 57 filles. Toutes les
professions industrielles, tous les mtiers manuels, l'agriculture, ont
dans ces enfants des apprentis studieux qui deviennent d'habiles
ouvriers. Les filles tissent la laine, font les habits. Virginia, fille
de l'Ours-qui-grogne, chef de Kiowas, envoya l'hiver dernier  son pre
une chemise de toile qu'elle avait taille, cousue, lave et repasse.
Des petites Sioux l'ont imite dernirement. Un jeune cordonnier a, de
mme, envoy  son pre une paire de bottes de sa faon.

Enfin, Samuel, jeune Paunie, publie le _Journal de l'cole_ qu'il crit
et compose lui-mme, tandis que deux autres font la copie du
_Radle-Keatah-Toh, Etoile du Matin_, organe mensuel de Carlisle. Rien de
curieux, pour un chroniqueur parisien, comme le spectacle des confrres
 peau-rouge corrigeant leurs preuves, avant de tirer le journal qui
est trs soigneusement rdig, me dit le capitaine, et aussi habilement
imprim que bien des feuilles de chez nous.

Dtail intressant: les caractres employs sont ceux de l'alphabet
invent par l'Indien Sequoyah, fils d'une Chrokie et du fameux trappeur
franais, Louis Gueste.

L'exprience de Hampton et de Carlisle prouve que l'Indien est capable
d'ducation.

Les enfants indiens sont pareils aux ntres, quelques-uns d'une
intelligence trs vive, d'autres  l'entendement pais. La moyenne
pourtant est des plus remarquables. Le got des arts mcaniques, celui
du dessin, leur sont naturels. Toutes les qualits suprieures de la
race sont respectes par l'ducation. Les petits Indiens sont courageux
au physique et au moral, gnreux, fiers, sensibles, pleins
d'observation, de finesse et de sentiments dlicats. Mais ils restent
ombrageux, d'une timidit invtre avec les blancs.

Quant  l'impression cause dans les tribus indiennes par la visite des
chefs  Hampton et Carlisle, une lettre, entre des centaines que possde
le capitaine Pratt, en donnera l'ide.

Ma chre fille.--Je t'envoie mon portrait. Tu vois que je porte mon
habit de guerre. Mais je vais porter celui des hommes ples. Je veux
essayer de vivre comme un blanc. Ainsi tu n'as rien  craindre de moi.
Je veux que tu apprennes et que tu sois bonne fille. Nous sommes fiers
de toi; mais ce sera plus encore quand tu reviendras.

L'agent m'a dit que j'irais te voir. Je veux t'acheter une chane d'or
et avoir ta face en porcelaine (photographie). Tout notre peuple btit
des maisons et va cultiver des fermes. Je t'ai toujours aime; cela me
rend heureux de savoir que tu apprends. Je fais crire mon frre, la
Grande-toile, pour moi. Si je pouvais lire et crire, je serais bien
heureux. Ton pre: L'Aigle-Noir.

P. S.--Pourquoi me demandes-tu des mocassins? Je t'ai envoye l-bas
pour tre comme une fille ple et porter des souliers.

Nous voil loin de la rponse faite par le sachem Saponi, il y a cent
ans, au commissaire anglais. Celui-ci offrait au chef indien d'emmener
son fils et sa fille pour les faire lever en Angleterre: Leur
enseignerez-vous mieux que moi, dit-il,  tanner le daim,  scalper un
ennemi? Donnez-moi plutt vos fils, je les lverai dans mon wigwam, et
j'en ferai des hommes.

Un grand chef Sioux, Queue Tachete, avait  Hampton plusieurs enfants.
Il vint les voir, et trouva que son fils an n'avait plus besoin
d'interprte auprs des Amricains. Il prit peur et emmena tous ses
enfants avec lui. Dans sa tribu on voulut le dposer. Si l'cole est
mauvaise, pourquoi y as-tu laiss nos enfants? demandrent-ils. Quand
ils surent le motif de son action, un chef dit: La Queue-Tachete va si
souvent dans la tente du Grand-Pre (_le prsident  la Maison Blanche_)
qu'il a appris  _parler double_, comme les Yankee, pour mentir comme
eux.

Les meilleurs lves de Hampton et de Carlisle sont renvoys dans les
tribus pour y faire de la propagande, mais la plupart prfrent revenir
habiter auprs de l'cole pour exercer leur mtier. Et peu  peu, par la
frquentation des deux sexes, on voit,  l'ge de la pubert, sous
l'influence de l'ducation, s'veiller au coeur des jeunes sauvages les
premires tendresses naves de l'amour civilis.

Le capitaine Pratt m'a donn  lire la confidence qu'il avait reue d'un
amoureux comanche.

Longtemps pass dans Territoire Indien, moi chasser, moi faire la
guerre. _Moi, pas penser aux filles_. Alors, toi, capitaine, tu me
conduis  Hampton. J'apprends parler amricain. Tout le monde bon pour
moi. Moi j'tudie, moi j'apprends! travailler. L beaucoup de filles
belles et bonnes.

_Mais moi, pas penser aux filles_. Alors moi je tche faire bien. Je
travaille fort. Tu m'envoies territoire indien chercher filles et
garons indiens.

J'ai amen quinze. Je vois tout mon peuple, tous mes vieux amis. _Mais
moi, pas penser aux filles_.

Mais Laura, elle, pense. Elle me dit elle sera une femme pour moi. Je
l'amne vers toi  Carlisle.

Elle apprend parler amricain. Elle tudie, elle coud. Maintenant le
pre de Laura parti aux terres de chasse du Grand-Esprit (mort). Moi,
je! pense, je pense tout le jour, je pense toute la nuit: qui va prendre
soin de Laura? Et aprs, je pense: moi je travaillerai  Carlisle. Je
travaillerai fort et je prendrai soin de Laura.

Laura! Une comanche du nom de Laura! N'est-ce pas la fin de tout?

Voici maintenant un Ptrarque peau-rouge, tel qu'il se peint lui-mme
dans une lettre d'amour(!) tombe aux mains d'un surveillant d'atelier.

Miss... j'ai dit: je t'aime. J'ai besoin t'crire.

Quand je te donne une lettre, j'ai besoin tu rpondes vite. Cela fait
mon coeur joyeux, ma _soeur en l'cole_. Quand je parle, je ne dis pas
un mensonge.

Mon coeur est vrai. Toujours je t'aime d'amiti, toujours je t'aime
d'amour. Je suis sincre. Ma pense est droite. _J'ai besoin toujours
nous rions l'un  l'autre_. Quand nous sommes ensemble toujours nous
vivons heureux. Je pense; c'est bien comme cela. Toi penses, toute
seule, et aprs, dis-moi ta pense. Je veux te dire encore une chose: ne
parle pas au Renard Gris. Cela me fait triste. Encore une chose; quand
j'cris pour toi, ne dis rien. Si on voit la lettre, on m'emmne loin.
Je ne te vois plus. Je suis triste, triste dans mon coeur. Ne montre
rien.

Je veux te dire une seule chose: toujours je t'aime d'amiti, toujours
je t'aime d'amour. _Mon coeur donne une poigne de mains avec toi. _

Aprs cette lettre, qui osera dire qu'on ne peut civiliser les Indiens?

Mais l'Amricain prfre les tuer...

Jehan Soudan.



[Illustration.]

LA MODE

Les rceptions sont rares, en ces mois frileux, et quelques dners
seuls, trs lgants, permettent aux jeunes femmes d'arborer les
toilettes du soir, prmisses de la saison. On a dn chez la duchesse de
Gramont, on a dn chez la baronne Alphonse de Rothschild, on a dn
chez la duchesse de la Torre, on a dn chez Mme Standish, et la fleur
des lgantes, rassemble autour de ces tables aristocratiques, a
affirm son got pour le velours clair, que relvent les broderies
byzantines et les fourrures prcieuses. Fourreaux directoire--auxquels
Thermidor va nous ramener, dit-on, tout  fait--robes Henri II et robes
Louis XIV, aux revers somptueusement doubls, qui retournent mollement
sur la trane, ou fantaisies originales, sans style voulu, qui mlangent
les poques, sans souci d'en dgager aucune ligne spciale, et font une
harmonie de toutes pices, glanes au gr du caprice.

Worth, toujours l'arbitre suprme du got fminin, parat, cette anne,
se soucier peu d'un style unique. Le Henri II domine,  coup sr, dans
ses crations, et fait le fond, si l'on peut dire, de ses costumes,
mais, amalgam volontiers de Louis XIII, de Louis XIV, de Louis XV mme,
comme dans cette jolie toilette de dner que portait nagure l'une des
trs belles et aristocratiques mondaines que la mort a rapidement
emportes, ces derniers temps: je veux parler de la comtesse de
Villeneuve.

Le corsage est dcollet  peine, la manche arrte seulement au coude.
Car, par cette temprature surtout, dont la rudesse inaccoutume exige
de la part de toute femme dlicate tant de prcautions, la robe de
dner, sauf pour les dners officiels ou de trs grande crmonie chez
de hauts personnages, n'est point essentiellement dcollete. La
demi-peau lui suffit, la richesse des toffes supplant en cette
occasion  l'chancrure du corsage. Donc, corsage demi-dcollet, en
satin vert malachite,  basque Louis XV, encadr autour des paules par
une dentelle d'or qui s'applique, devant, aux petits revers  la
Robespierre, tout doubls de satin lilas de Parme. La manche collante,
en satin lilas avec engageante de dentelle d'or, embote le coude
qu'elle dgage. De gros bouillons nous, en satin malachite, forment
paulire, tandis qu'un corselet de velours pense embote la taille,
arrt de ct, sous le corsage ouvert en veste, pour reparatre
derrire et se nouer en longs bouts tombants sur la jupe,  trane
droite, de satin vert double de satin lilas, qui se retourne selon le
got Louis XIII, dgageant un jupon  panneaux, que runissent entre eux
des agrafes passementes d'or: ce jupon, en satin lilas, reposant
lui-mme sur un autre jupon de satin crme, aperu  travers
l'chancrure des panneaux. Des pierreries au corsage et dans les cheveux
compltent cette toilette, un peu complique, mais de trs grande
allure.

Une autre toilette trs remarque est de satin bouton d'or, toute
cloute d'or, les clous formant de grosses pastilles parpilles. La
robe est tout unie, genre directoire, le corsage presque entirement
dcollet en rond sur une chemisette de crpe bleue ple. Des draperies
de crpe azur, enroules au haut du bras, l'enveloppent jusqu'au-dessus
du coude, appuyes  un fin bracelet de satin, incrust d'or et de
turquoises. Les mmes broderies, en agrafe aux paules, et en
bandelettes, dans les cheveux  la grecque.

Toutes ces toilettes, apparues aux dners, conviennent  merveille  la
tenue d'opra, la soire s'achevant volontiers  l'acadmie musicale
lorsque qu'aucune attraction ne l'occupe chez les matres de maison.

Elles ne sont pas mme dplaces,  la condition de n'tre pas trop
surcharges de bijoux, dans une loge, au samedi de l'Opra-Comique, ou
mme au mardi des Franais, quoique le chapeau trs habill soit
infiniment mieux appropri aux abonnements de ces deux thtres. Mais on
ne peut pas toujours rentrer pour changer de toilette. Et un petit
collet Henri II, en velours clair, tout brod d'or et de pierreries et
bord de plumes, que l'on garde sur les paules, en attnue l'excessive
lgance.

La coiffure qui convient  la plupart est la coiffure  la grecque, plus
ou moins releve d'aigrettes, de turbans ou de bandelettes. Beaucoup de
plumes, plus encore d'or, des bijoux  profusion; peu de fleurs, la
saison rigoureuse ne leur tant point propice, le tout en sommet, sur le
chignon, un peu en arrire.

Violette.



[Illustration. LE CARNAVAL DE NICE.--Les bannires et le char de la
Presse.]

[Illustration: LE CARNAVAL DE NICE.--La socit musicale de
Vichy.--D'aprs des documents communiqus par le comit des ftes.]

[Illustration: LE CARNAVAL DE NICE EN 1891.--Le cortge
gargantualesque.--D'aprs des documents communiqus par le comit des
ftes.]

[Illustration: Le char chinois.]

[Illustration: La contre-basse.]



[Illustration: HISTOIRE DE LA SEMAINE.]

La Semaine parlementaire.--La Chambre a eu  s'occuper  deux reprises
diffrentes de questions qui concernent l'Afrique. C'est un sujet qui
reviendra souvent au cours des dbats parlementaires, car, en attendant
le moment assez loign o les possessions qu'elles ont sur le continent
noir soient, pour les puissances, une source de richesse, elles sont et
resteront longtemps une cause de conflits.

En premier lieu, c'est de la navigation sur le Niger qu'il a t
question. Nous avons racont les divers incidents du voyage effectu par
M. Mizon et les difficults qu'il a rencontres de la part de la Socit
anglaise du Niger. M. le prince d'Aremberg a voulu avoir, sur ce point,
des dclarations prcises du ministre des affaires trangres. Il a
rappel que M. Mizon a t attaqu et bless pendant qu'il remontait un
des affluents du fleuve et de plus que l'agent gnral de la Socit
anglaise avait notifi  notre compatriote qu'il pourrait continuer son
voyage sur la rivire, mais qu'on ne lui permettrait pas de dbarquer
sur ses rives.

Or, l'article 26 de l'acte de Berlin assure la libert de navigation 
tous les pavillons sur le Niger et ses affluents; le gouvernement
anglais est donc tenu de contraindre la Compagnie du Niger,  laquelle
il a accord une sorte de charte,  respecter les stipulations de cet
acte international.

Le ministre des affaires trangres a rpondu qu'il n'y avait aucun
doute  cet gard. L'ambassadeur de la Rpublique  Londres a fait au
sujet de cette affaire des observations amicales au gouvernement
britannique, qui a aussitt envoy des ordres pour que la Compagnie du
Niger laisst notre compatriote, M. Mizon, poursuivre son voyage en
toute libert.

L'incident a t clos aprs cette dclaration.

L'autre dbat portait sur la Tripolitaine. On sait qu'il existe en
Italie un parti--et on a toute sorte de bonnes raisons de penser que
c'est le parti du gouvernement--qui s'est attach  surexciter en toutes
circonstances les susceptibilits du pays, en faisant croire que la
France n'attend qu'une occasion de mettre la main sur la Tripolitaine. A
plusieurs reprises le gouvernement franais a pris soin de dmentir de
la faon la plus catgorique les nouvelles fantaisistes rpandues  ce
sujet dans la pninsule. La presse italienne revient cependant  la
charge, et cela se comprend. Comment le gouvernement italien pourrait-il
justifier les armements qu'il impose au pays, s'il n'entretenait cette
ide qu'un danger le menace  tout instant et que, par consquent, il
doit tre toujours en tat de dfendre ses intrts? Voil pourquoi il
est bon que notre gouvernement saisisse de son ct toute occasion de
rtablir sur ce point la vrit, et fasse justice d'allgations que son
silence pourrait accrditer.

C'tait l l'objet de la question que M. Pichon a adresse au ministre
des affaires trangres. M. Ribot a rpondu avec finesse et nettet et
mme avec une pointe de spirituelle ironie qui lui ont valu les
applaudissements de toute la chambre. Rappelant les sentiments de
sympathie que M. Crispi a rcemment attests envers la France, il a dit
que le premier ministre du roi Humbert devait,  coup sr, tre plus
attrist que nous des polmiques toujours hostiles de la presse de son
pays.

Le ministre ne s'en est pas tenu l et a replac la question sur son
vritable terrain, en affirmant l'accord complet qui existe entre la
France et la Turquie en ce qui concerne la Tripolitaine. Il ne faut pas
oublier en effet que cette province fait partie intgrante de l'empire
ottoman, et que le sultan est le seul souverain avec lequel nous ayons 
nous entendre pour tout ce qui concerne nos rapports et nos intrts
dans cette rgion de l'Afrique. Il est donc singulier de voir la presse
italienne en proie  ces inquitudes, manifestement artificielles, alors
que le gouvernement ottoman, loin d'prouver aucune motion, entretient
avec nous les relations les plus cordiales.

--M. Richard a interrog le ministre des travaux publics au sujet du
chauffage des wagons de 2e et 3e classes. On sait que les compagnies de
chemins de fer ne sont pas tenues par leur cahier des charges de faire
chauffer ces voitures sur les lignes de banlieue; mais sur les
rclamations du public, le gouvernement avait fait esprer qu'une
amlioration, conforme  l'humanit, serait apporte  cette situation.
Aprs un dbat assez agit et assez confus, on est arriv  cette
conclusion, que les voitures dont il s'agit seraient chauffes l'anne
prochaine. Fort heureusement, le dgel est survenu sur ces entrefaites.

Le conseil suprieur du travail.--

M. Jules Roche, ministre du commerce, vient d'instituer dans son
dpartement un Conseil suprieur du travail dont il a indiqu lui-mme
le caractre dans le rapport qu'il a adress  ce sujet au prsident de
la Rpublique.

Dans la pense du ministre, ce conseil sera essentiellement un
instrument d'tudes pour examiner les projets et pour prparer les
solutions sur lesquelles le parlement aura  se prononcer. Il est
destin  fournir d'une manire rapide et sre les renseignements
concernant les questions ouvrires, que l'on n'a pu obtenir jusqu'ici
qu'en ouvrant des enqutes longues et coteuses, enqutes dont les
rsultats n'ont pas rpondu, la plupart du temps,  l'effort dploy.

Afin de permettre  toutes les opinions de se produire, M. Jules Roche a
dcid que le Conseil serait compos pour un tiers de membres du
parlement et, en gnral, de personnes particulirement verses dans les
matires conomiques et sociales, et, pour les deux autres tiers, en
nombre gal, de patrons et d'ouvriers. Pour ces derniers, son choix
s'est port principalement sur des membres des conseils des prud'hommes,
secrtaires gnraux des syndicats, anciens dlgus, etc., c'est--dire
sur des ouvriers dj dsigns par leurs camarades, par consquent
possdant leur confiance et pouvant apprcier judicieusement les mesures
propres  amliorer la situation des travailleurs.

Socit nationale des Beaux-Arts.--

L'assemble gnrale de la Socit nationale des Beaux-Arts a eu lieu
vendredi dernier  l'Htel-Continental. M. Ren Billotte, secrtaire, a
donn lecture de la lettre par laquelle M. Meissonier se dmet de ses
fonctions de prsident, et annonc que la dlgation avait propos M.
Puvis de Chavannes pour le remplacer.

L'assemble a ratifi par ses acclamations la nomination de son nouveau
prsident.

M. Billotte a fait savoir ensuite que MM. Carolus Duran, Dalou et
Bracquemond ont t lus vice-prsidents par la dlgation; aprs quoi,
M. Dubufe a expos la situation actuelle et les projets de la Socit.

L'assemble a accueilli par des applaudissements l'annonce faite que le
jardin serait amnag pour l'exposition de sculpture et s'est spar
aprs un vote manifestant sa pleine confiance dans le nouveau prsident.

Le Conseil suprieur des colonies.--

Depuis plusieurs annes, le conseil suprieur des colonies ne s'tait
pas runi. M. Etienne, sous-secrtaire d'tat, vient de le convoquer
pour lui soumettre deux projets d'une relle importance.

L'un de ces projets concerne l'organisation politique et administrative
de la Martinique, de la Guadeloupe et de la Runion. L'expos des motifs
de la loi propose par le sous-secrtaire d'tat dit qu'il y a lieu
d'accorder, sans plus tarder, le rgime du droit commun  ceux de nos
tablissements d'Outre-Mer qui sont en situation d'en recueillir les
bnfices et dont l'tat social se rapproche le plus de celui de la
Mtropole. La Martinique, la Guadeloupe et la Runion sont donc tout
indiques pour fournir un type nouveau d'organisation coloniale et
chapper au rgime des dcrets, en vigueur jusqu'ici.

En vertu de cette nouvelle organisation, les gouvernements deviennent
les chefs actifs de toute l'administration; ils sont assists d'un
secrtaire gnral. Ils disposent des forces de terre et de mer et
peuvent, en cas de besoin, requrir les forces navales de passage dans
les eaux de leur gouvernement, le commandant en chef restant juge,
toutefois, de la suite qu'il convient de donner  ces rquisitions. Mais
il est expressment tabli que le caractre du gouverneur est
essentiellement civil, et qu'en aucun cas et sous aucun prtexte il ne
peut prendre le commandement des troupes.

L'autre projet prsent par M. Etienne est relatif  l'Indo-Chine. Il
fixe  Hano la rsidence du gouverneur gnral et supprime le conseil
suprieur de l'Indo-Chine. Un conseil du protectorat, dont feront partie
les hauts fonctionnaires au Tonkin et en Annam, et quelques-uns des
fonctionnaires annamites dsigns par le gouverneur gnral, sera
institu  Hano.

La reprsentation de Thermidor.

-Les beaux jours de _Rabagas_ sont revenus. Lundi dernier, un certain
nombre de spectateurs, ou plutt de manifestants, se sont mis en tte
d'empcher les comdiens du Thtre-Franais de continuer les
reprsentations de la pice de M. Sardou, _Thermidor_, en essayant de
couvrir la voix des acteurs par le bruit des sifflets et des hurlements
varis. On a mme t jusqu' jeter des sous sur la scne, et un de ses
projectiles a failli blesser M. Coquelin, qui est rentr, dit-on, dans
les coulisses fort surexcit. A la sortie, les manifestants qui ne
veulent pas qu'on touche  Robespierre, quelque peu malmen par
l'auteur, se sont organiss en tribunal rvolutionnaire et ont proclam,
au milieu de la rue, la condamnation sans appel, non seulement de
l'auteur, mais du directeur des Beaux-Arts, qui a autoris la pice, et
de M. Claretie qui l'a soumise au public.

On sait que devant la menace d'une interpellation, le gouvernement a
interdit les reprsentations de la pice. Esprons que ce n'est qu'une
suspension temporaire.



Ncrologie.--M. Alexandre, ancien prsident de chambre  la cour d'appel
de Paris.

M. le baron Portalis, conseiller-matre honoraire  la cour des comptes.

M. Garrigat, ancien dput et snateur.

M. Louis Dubief, inspecteur honoraire de l'Acadmie de Paris, ancien
directeur du collge Sainte-Barbe.

M. Durand, prsident du tribunal civil de Versailles.

M. Fabre de la Berrodire, ancien conseiller  la cour de Bordeaux.

M. le baron Le Guay, snateur de Maine-et-Loire.



SUR LA COTE D'AZUR

La saison sur le littoral est en pleine animation. Aprs les courses,
qui ont obtenu un succs immense, les grands concours internationaux de
tir aux pigeons mettent aux prises les premiers tireurs du monde,
accourus pour se disputer des prix importants. L'aimable et habile
organisateur du stand mongasque, M. Blondin, est oblig de se
multiplier pour rpondre  tous.

Ce ne sont pas d'ailleurs les distractions qui manquent: concerts
classiques et internationaux, reprsentations thtrales  sensation
sous la direction de M. Bias, bals, rceptions mondaines, attirent et
sollicitent de tous cts la foule des htes de marque en dplacement
sur le littoral qui jouit maintenant, aprs une clipse de quelques
jours, du bon soleil vivifiant auquel il doit sa rputation.

Les trangers circulent de tous cts sur les promenades, ombrelles
dployes, et les petites marchandes de fleurs ambulantes leur offrent
des bouquets de violettes.

Heureux pays qui ignore les horreurs du dgel dont nous subissons
maintenant les atteintes aprs deux mois de temprature sibrienne.

Ici on est tout  la joie, comme dans la polka de Farbach. A la
Jete-Promenade, le lieu  la mode, on vient de donner une premire
audition du _Salve Regina_ de M. de Basilewski. Hte fidle de Nice, M.
de Basilewski est l'un des vice-prsidents du comit des ftes. Sa
personnalit sympathique avait contribu  attirer  la Jete-Promenade
l'lite de la socit mondaine et cosmopolite.

Aussi est-ce devant une salle comble que le _Salve Regina_ de M. de
Basilewski a t interprt avec soli, chants et orchestre. M. Georges
Lamothe tenait l'orgue.

D'unanimes applaudissements ont consacr la rputation du compositeur
gentilhomme.

Et, comme succs oblige, la Jete-Promenade prpare une fte
d'inauguration gnrale qui sera un conte des Mille et une nuits en
action.

La Socit des rgates de Monaco, qui tient  bien faire les choses,
vient de prparer un programme qui satisfera les plus difficiles. Et
comme tout se passe en musique dans ce dlicieux pays, la Socit
musicale que prside M. Coudert sera de la fte. Aprs une aubade donne
 leurs Altesses Srnissimes, elle se fera entendre, le 6 fvrier, dans
un grand concert de charit qui aura lieu  trois heures de l'aprs-midi
sur le boulevard de la Condamine. Le soir une grande retraite aux
flambeaux partira du vieux Monaco, traversera la Condamine et s'arrtera
 Monte-Carlo.

Comme on le voit, on n'oublie jamais les pauvres sur le littoral, et, si
l'on tient  s'amuser, on tient  le faire en soulageant les malheureux.



[Illustration: NOS GRAVURES.]

LES EXPLORATEURS DU THIBET

Au moment o paratra notre numro, M. Bonvalot et le prince H.
d'Orlans entretiendront le public de la Socit de Gographie de Paris
de leur intressant voyage  travers le Thibet.

Dans l'_Illustration_ du 22 novembre 1890 nous avons dj donn une
carte indiquant assez exactement leur itinraire. Partis de Paris le 6
juillet 1889, ils sont rentrs  Marseille le 22 novembre 1890, avec le
Pre de Deken, le missionnaire belge qui a t leur compagnon de route.

Le point le plus important et le plus difficile de leur voyage tait
incontestablement la traverse des hauts plateaux du Thibet par le
chemin appel la _Petite route_, chemin inexplor avant eux.

Il nous a donc sembl intressant, ne pouvant suivre pas  pas les
explorateurs dans la route longue et dangereuse qu'ils ont parcourue, de
les prendre  ce moment-l.

Compltement envelopps dans leurs paisses fourrures, ils tranent
pniblement leur chevaux fatigus et essayent de dgourdir, par les
longues marches, leurs membres que le froid paralyse. Il le faut
absolument, car le froid, en effet,  ces hauteurs, est mortel, et le
mal de montagne fait rarement grce  ses victimes.

Les bagages indispensables qu'il avait fallu garder taient charris 
dos de buffles et escorts par des indignes.

Les portraits des trois voyageurs que nous publions ont t faits  leur
arrive en Chine, alors que les traces des fatigues et des privations
taient encore empreintes sur leurs visages.

M. Bonvalot et le prince Henri d'Orlans, qui a fait en cette occasion
ses dbuts avec une nergie morale et une force de rsistance assez
rares  son ge, rapportent du Thibet une collection ethnographique fort
intressante: des costumes, des armes, des ornements religieux, des
livres, etc.

Le prince d'Orlans a pris de son ct une srie nombreuse de vues
photographiques qui serviront bientt  l'illustration complte du rcit
de leur exploration. C'est parmi celles-ci que nous avons choisi les
documents publis dans ce numro.

Abeniacar.



L'ASILE DE NUIT
DU PALAIS DES ARTS-LIBRAUX

On sait  quel admirable lan de charit a donn lieu le rigoureux hiver
que, esprons-le du moins, nous avons fini de traverser. Pouvoirs
publics, Presse, initiative prive, ont rivalis de zle dans cette
pense commune: venir immdiatement au secours des malheureux, les
soustraire avant tout au froid en leur fournissant un abri et des
aliments.

C'est,  cette pense que rpond l'ouverture des asiles ou des refuges
de nuit.

Le plus vaste d'entre ceux-ci et dont l'installation est la plus
intressante est, sans contredit, celui du palais des Arts-Libraux.
Nous ne dcrirons pas l'immense hall, ou l'lgante cohue des heureux a
pass pendant notre inoubliable Exposition universelle de 1889, o la
foule des dshrits de la vie dfile en ce moment. A la suite d'une
entente intervenue entre le bureau du conseil municipal et M. Alphand,
directeur des travaux de Paris, le lundi 20 janvier, en quelques heures
 peine, tout tait prt pour recevoir les premiers qui se
prsenteraient: le lendemain, l'installation tait complte.

C'est vraiment un spectacle curieux. Partout aujourd'hui la lumire, la
chaleur, la vie, l ou hier encore s'tendait une succussion de
btiments sombres, froids et tristes. Trente braseros, brlant 250
hectolitres de coke par jour, et forms de grandes grilles coniques de
fer noir o le charbon grsille et flamboie, jettent une lueur pourpre
sur le grouillis humain qui les entoure et font paratre ple la flamme
des becs de gaz  plusieurs branches piqus dans le sol. Sur un des
cts, formant la cuisine, huit marmites contenant chacune 100 litres de
soupe fument sur leurs foyers, pendant qu'aligne sur les tables,
l'enfilade des gamelles fournies par le ministre de la guerre jette une
note claire dans le rouge et le noir du tableau.

A terre, contre les parois, bien serrs les uns contre les autres, des
couchages de soldats fournis aussi par la guerre, forms d'un matelas,
d'un drap et d'une couverture, sont prts  recevoir les htes que leur
amnera le hasard.

Au centre du hall, des espaces vides entours d'un filet reoivent les
dpts de charbon.

Voici comment fonctionne l'asile municipal du palais des Arts-Libraux.

Le directeur, M. Delourme, a sous ses ordres des surveillants fournis
par la prfecture de la Seine et pris dans le personnel des cimetires,
des marchs, des entrepts de vins; des hommes de corve provenant des
refuges municipaux ordinaires font le mnage, la cuisine, etc., sous la
surveillance d'infirmires prtes par l'Assistance publique; quant au
service d'ordre, il est fait, sous la direction de M. l'officier de paix
Montpellier, par la brigade du 7e arrondissement.

L'entre a lieu de 6  10 heures du soir. Chaque homme reoit en entrant
sa gamelle contenant un litre de soupe compose de 125 grammes de pain
et 100 grammes de lgumes, haricots, pois, riz, pommes de terre, etc.,
puis il va se coucher.

A sept heures du matin a lieu une nouvelle distribution de soupe et
l'asile est vacu pour le service du nettoyage et de l'arage,
l'assainissement ou la dsinfection.

Dans la matine, on laisse entrer qui veut pour se chauffer autour des
braseros.

A midi, troisime distribution.

La premire journe de son ouverture, l'asile a reu 151 pensionnaires,
la seconde journe 650, dont deux femmes et un enfant; puis ce nombre
s'est sans cesse accru: 1,827 et 21 femmes, puis 2,535 dont 53 femmes et
23 enfants. Pour ces deux dernires catgories, il va de soi qu'on a
fait des installations les sparant des hommes.

Qu'on ne s'inquite pas, la clientle peut augmenter, tout le monde sera
log. On compte  Paris, en temps ordinaire, 8,000 vagabonds ou
besogneux environ; ce chiffre s'lve actuellement  12,000 par jour.

Les dispositions sont prises, soit  l'Exposition, soit dans les autres
asiles, il y a place pour tous.

Le prix de revient sera, en moyenne, de 75 centimes par tte, tout
compris, ce qui lve la dpense- 10,000 francs environ par jour, soit
300,000 francs par mois.

Avec toutes les sommes fournies par le gouvernement et au train dont va
la souscription publique, on ne sera pas oblig de fermer de si tt. Les
secours sont arrivs aux malheureux pour longtemps.

Hacks.



LA NEIGE A ALGER

La neige  Alger! Cela a presque l'air d'un paradoxe, mais tout est
possible en ce singulier hiver. Elle a commenc  tomber srieusement le
19 janvier  une du matin et atteignait vingt-cinq centimtres au lever
du jour; les rues, les toits, tout en tait couvert, dans la ville haute
notamment, et sur la place du Gouvernement,  tel point que sur cette
dernire les amateurs ont pu lever un bonhomme de neige qui ne mesurait
pas moins de quatre mtres, presque la hauteur du socle de la statue du
duc d'Orlans.

L'impression produite sur la population musulmane a t indescriptible.
Les vieux bdouins se rappellent qu'en 1829, la veille de la prise
d'Alger, un tremblement de terre eut lieu, suivi d'une abondante chute
de neige. Mais elle n'eut pas la persistance de celle de cette anne.
Personne d'ailleurs n'y pensait plus.

La population, un moment interdite, en a vite pris son parti, on en a
fait un amusement, et pendant vingt-quatre heures Alger n'a eu rien 
envier  Nijni-Nowgorod ou  Pkin: on s'y est battu  coups de boules
de neige!



LE DGLAAGE DE LA SEINE

On sait que la Seine tait compltement prise depuis plusieurs semaines
en plusieurs points de son cours, notamment entre Asnires et Neuilly et
entre Bezons et Bougival. A l'arrive du dgel, il tait  craindre que
les glaons, s'amoncelant sur ces bancs de glace plus solides que ceux
d'amont, parce qu'ils taient forms moins rcemment, ne vinssent former
 ces endroits des barrages qui auraient amen des inondations
dsastreuses.

Pour viter ce danger, il a fallu pratiquer dans l'paisse et solide
couche de glace un chenal par ou le charriage pt s'couler, et ce sont
les troupes du gnie qui se sont charges de ce travail en y appliquant
les puissants engins explosifs dont elles disposent.

C'est leur manire de procder que nous avons fait dessiner spcialement
pour l'_Illustration_ et voici en quelque mots comment s'y prennent nos
braves sapeurs, que nous montrons oprant sur la Seine entre Asnires et
Neuilly.

Sous la direction d'un lieutenant, guid lui-mme par les avis des
ingnieurs de l'tat, les hommes font au milieu du fleuve, dans le sens
du courant, une sorte de rigole, profonde de quelques centimtres 
peine, et aussi longue que l'espace sur lequel il est pris. A mesure que
leur travail avance, d'autres y droulent un long cordeau dtonnant de
mlinite entoure d'tain. Derrire eux, le sergent dispose les ptards
de mlinite, 1 par mtre environ, ou 2 tous les 3 ou 4 mtres, suivant
l'paisseur de la glace; jusqu' 30 centimtres d'paisseur, on pose
simplement le ptard sur la glace; au-del de 30 centimtres, il est
plus sr de faire un trou  la pioche et de placer la mlinite
en-dessous. On runit les ptards au cordeau, et tout est prt pour
l'explosion.

Ce cordeau dtonnant brle avec une rapidit que l'on peut estimer  2
ou 3,000 mtres par seconde, aussi les sapeurs en droulent-ils autant
qu'il peuvent en garnir de ptards dans leur journe, c'est--dire
environ 3 kilomtres par atelier de douze hommes, et font-ils sauter le
tout en mme temps. Pour avoir le temps de se mettre  l'abri, 
l'extrmit du cordeau dtonnant ils joignent un bout d'amorce Bickford
qui met quelques minutes  brler.

Quant  l'effet de l'explosion, il diffre suivant que les ptards ont
t placs sur la glace ou en dessous. Dans le premier cas, la couche de
glace est comme crase l'un formidable coup de marteau; dans le second,
les projections ordinaires des clatements se produisent. Mais de toutes
faons le rsultat est le mme, il n'y a qu'un chenal d'ouvert au milieu
du fleuve, et cela suffit, puisque le but est uniquement de permettre
aux glaces de descendre librement au fil de l'eau.

Un bateau, que des chevaux tirent du bord par une longue corde, passe
enfin sur les dbris de l'explosion, et en facilite l'coulement.

Telle est la cause des dtonations que les riverains de la Seine ont pu
entendre, ces jours derniers, et dont se souviendront longtemps les
habitants de Bougival auxquels le dplacement de l'air, occasionn par
les vibrations de la glace, a, parat-il, bris quelques milliers de
carreaux.



L'EMBACLE DE L'ESCAUT

Partout de mauvaises nouvelles arrivent des dbcles qui font sortir les
fleuves de leurs lits, qui emportent les ponts, qui noient les bas
quartiers des villes.

Dans cette rvolte gnrale des eaux fluviales, il semble que l'Escaut
ait t, dans tout son parcours, plus particulirement funeste aux
riverains. Cette singularit s'explique par la largeur du fleuve, par son
peu de profondeur relative, par la platitude des territoires qu'il
arrose.

Mais c'est surtout  l'embouchure du fleuve,  Anvers, que les
pripties de la dbcle ont t effrayantes.

Depuis des semaines, l'accumulation formidable des glaons avait
transform l'estuaire de l'Escaut en une vritable mer de glace. Par les
fentres de la vieille tour normande, aujourd'hui amnage en muse
historique, qui commande l'entre du fleuve et qui fait face  la
Tte-de-Flandre, le spectacle tait vraiment admirable.

A l'ordinaire, une sorte de bac  vapeur relie sur ces deux points les
voies ferres. Il transporte les voyageurs, les marchandises, les
animaux, sans interruption, d'une rive  l'autre. Depuis longtemps, il
avait d renoncer  son service. Des blocs de glace, dont quelques-uns
mesuraient jusqu' deux hectares de superficie, barraient l'entre du
fleuve. Quand une fissure accidentellement provoque entre les glaons
mettait un de ces blocs normes en route vers la mer, on voyait un petit
bateau, tout en fer, se dtacher du quai anversois et pointer  toute
vapeur vers la Tte-de-Flandre. Dans cette navigation prilleuse, le
_Tenace_ et l'_Infatigable_ ont t successivement dsempars. Le
premier de ces deux vapeurs, reprsent par la photographie de notre
correspondant, a eu son hlice brise; le second son avant dfonc par
une banquise.

La deuxime photographie est une preuve, prise au milieu mme du
fleuve, sur la glace,  vingt minutes d'Anvers, au point dit Hoboken.



LE CARNAVAL DE NICE

Au moment ou nous paraissons, le carnaval, le vrai carnaval est prt 
sortir ses bannires et ses chars dans sa ville de prdilection: nous
avons nomm Nice. Celui de cette anne sera particulirement
intressant, aussi avons-nous pens  en donner ds maintenant un
avant-got  nos lecteurs en leur en mettant sous les yeux les
principaux pisodes. Les noms, du reste, qui composent le comit
d'organisation des ftes, plac sous le patronage de l'administration
municipale, sont suffisamment loquents par eux-mmes. Faut-il en citer
quelques-uns? Dans le comit d'honneur: MM. l'amiral Duperr, les
gnraux de Vaulgrenant et des Garets, le prfet des Alpes-Maritimes,
etc.; et dans le comit administratif: le maire de Nice, M. de
Malaussna, MM. de Beauvine, le baron de Contes de Bucamp, de
Basilewski, Verany, et tant d'autres dont l'habilet et le zle n'ont
pas besoin d'tre stimuls.

Les ftes du carnaval dureront cette anne un peu plus que d'habitude.
Elles commenceront le 31 janvier pour se terminer le 10 mars. Le 31
janvier,  huit heures du soir, Carnaval XIX, roi de Nice pour quelques
jours, fera son entre solennelle, au son des fanfares, tandis que le
canon tirera des salves.

Voici l'ordre du cortge qui dfilera, on peut en tre sr, au milieu
d'une foule compacte.

Des gendarmes d'abord, en grande tenue, ouvrant la marche, puis un char
 feu, brillamment illumin, et jetant une clart vive sur les
polichinelles  cheval qui viennent ensuite. Prcde et suivie de
pompiers en tenue de gala, la musique du 161e de ligne.

Immdiatement aprs, une immense contre-basse dont les flancs reclent
une joyeuse musique jetant  tous les chos sa fanfare clatante.
Ensuite, la musique de Vichy, trs pittoresque; enfin le char de
Gargantua-Carnaval. Un gigantesque Carnaval,  la face enlumine, est 
califourchon sur un foudre. Le char est tir  vingt-sept chevaux.
Chaque cavalier a un attribut. C'est ainsi que nous aurons les radis,
les saucissons, les jambons, les ravioli, les escargots, les crevettes,
les tomates et les aubergines, la dinde aux marrons, les salades, les
melons, le fromage et les fruits. En un mot, tous les plats du repas
destin  Gargantua-Carnaval.

Derrire le char, les courtisans, c'est--dire des bouteilles au col
argent, au chef rutilant. Les chevaux sont mens par une nue de
marmitons ngres, aux costumes plus blancs que neige. Un char  feu, les
fanfares des 6e et 8e chasseurs alpins, la musique _La Lyre nioise_ et
le char des Chinois fermeront la marche, avec la gendarmerie  cheval.

N'oublions pas les bannires flottant au vent, et parmi les chars, celui
de la Presse qui nous touche particulirement.

Sur les cts du cortge, des soldats en bourgeron portent des tulipes
lumineuses.

Le cortge suivra l'avenue de la Gare, toute pavoise, arrivera  la
place Massna, puis se dirigera vers le Jardin public, et, aprs tre
pass devant la prfecture et la mairie, il reviendra, traversant les
principales rues,  son point de dpart, o il doit se disloquer.

WOISARD.



AUX PETITES SOEURS

NOUVELLE

Par REN BAZIN



I

Le pre Honor Le Bolloche, n'ayant plus d'ouvrage du tout, sortit de
l'apentis o il travaillait, fit trois pas dehors, et s'assit sur la
chaise qu'il venait de rempailler, car il tait, de son tat,
rempailleur de chaises. Il tendit d'abord sa jambe de bois, puis
l'autre, chercha du tabac dans son gousset, et, n'en trouvant pas, il se
sentit pauvre.

Pauvre, Le Bolloche l'avait toujours t, mais il ne s'en tait pas
toujours aperu, ce qui constitue, au fond, la vraie manire de ne pas
l'tre. A l'arme, par exemple, quand il tait sergent de zouaves, de
quoi manquait-il? Le plus bel homme du rgiment, la figure longue et
bronze, avec un nez bien droit d'arte, lgrement aplati et large  la
base, une barbiche qui et fait envie  plus d'un commandant-- cette
poque napolonienne o il y avait des commandants si dcoratifs--les
paules effaces, le cou tann et sillonn de ravins blancs, la poitrine
bombe, il jouissait de la considration de ses compagnons d'armes et
d'un traitement qui lui suffisait. Son livret ne portait, au passif, que
des punitions insignifiantes, pour quelques fortes bordes militaires 
des anniversaires glorieux, une poule chaparde  des Bdouins, deux ou
trois rparties trop vives  des chefs plus jeunes que lui: des misres.
L'actif tait superbe; cinq campagnes, tout ce qu'on pouvait avoir de
chevrons, une citation  l'ordre du jour, la mdaille militaire, un cor
de chasse de tir: la menue monnaie d'un gnral en chef. Plusieurs fois
il avait pass en triomphe dans des villes, sous des arceaux de
lauriers, marchant sur les fleurs, applaudi par les femmes au retour
d'Italie ou de Crime. On le mettait en avant, ces jours-l,  cause de
sa prestance, et de quelque blessure qu'il avait l'esprit de recevoir
aux bons moments et aux bons endroits: une balafre de sabre en pleine
tempe  Solfrino, et une balle dans le mollet  Malakoff. Le Bolloche
aimait la gloire. Les jeunes soldats, tout en l'admirant, le dotaient
aussi d'une humeur grincheuse. Mais les chefs, mieux informs sans
doute, le disaient seulement un peu haut d'honneur. Le ciel l'avait dou
d'une sant  toute preuve. Le Bolloche tait heureux.

Plus tard mme, atteint par la limite d'ge, selon son expression, et
sorti du rgiment, il avait rencontr quelque douceur dans cette vie
civile dont il mdisait journellement autrefois. Habitu  tre command
et entour, sa libert lui pesait, non moins que sa solitude. Encore
vert, d'ailleurs, et de galantes faons, il avait aisment trouv  se
marier. La femme n'tait pas toute jeune, mais lui commenait 
vieillir. Elle apportait, du reste, ce qui peut passer pour jeunesse aux
yeux de bien des gens, une dot, une petite maison btie dans un
bas-fond, au-del des octrois, et autour un pr de quelques ares ou pour
mieux dire deux bandes d'herbe en pente, traverses, l'hiver, par un
filet d'eau, dont il restait, l't, un marcage en rond, grand comme
une aire  battre.

Le voisinage des joncs qui poussaient la, l'ignorance de tout mtier,
une certaine adresse de main, furent causes que l'ancien soldat se mit 
rempailler des chaises. Il ne prenait pas cher. La pratique lui arrivait
abondamment du faubourg, o les enfants se chargeaient de lui donner de
l'ouvrage. Sa sant se maintenait. Et, plusieurs annes encore, Le
Bolloche n'eut pas lieu de se plaindre.

Bien au contraire, une joie lui vint, la plus vive qu'il et connue, et
de celles qui durent: un enfant. Il avait immensment souhait une
fille. Celle que sa femme lui donna tait rose, blonde et gaillarde. Le
Bolloche se reconnut tout de suite en elle. Ce fut une adoration
immdiate. Il voulut--bien que trs peu dvot--la porter lui-mme 
l'glise, et quand le cur lui demanda le nom sous lequel elle devait
tre baptise: Appelez-la Dsire, dit-il, car jamais je n'ai rien
dsir tant qu'elle.

Il prit soin d'elle, et l'leva plus encore que la mre. Toute petite,
avant mme ses premiers pas, elle se roulait dans l'apentis, tandis
qu'il travaillait. Elle riait, et il tait content. Si elle pleurait, il
avait des inventions incroyables pour la consoler, il la berait, il lui
chantait, comme une nourrice, des chansons qui n'ont que trois notes, de
celles qu'on entend dans les arbres, au temps des nids. A peine fut-elle
assez sage pour se tenir tranquille et assez forte pour plier un jonc,
il lui apprit  tresser des cages, des paniers, des bateaux qu'on allait
ensemble lancer sur la mare.

Puis l'amusement devint un art. Elle sut bientt ce que savait le pre,
et plus encore. Celui-ci n'en fut pas jaloux. Il lui confia les ouvrages
fins, qui demandaient une main agile, un peu de got et d'invention. Et
toutes les fois qu'une chaise bourgeoise, non pas grossirement jonce,
mais paille en belle paille de seigle, d'une ou de deux couleurs,
arrivait au logis, avec un sige  remplacer ou une blessure  fermer
seulement, Le Bolloche en chargeait Dsire.

Ainsi leve tendrement, entre trois personnes qui la choyaient 
l'envie,--car Le Bolloche avait retir chez lui sa trs vieille mre
aveugle,--il n'tait gure possible que l'enfant ne devnt pas aimable.
En effet, on n'aurait pu trouver, dans tout le faubourg et dans la
campagne voisine, une fille plus avenante. A quinze ans, on l'et prise
pour une femme dj. Elle tait grande, bien faite, rose de visage,
lgrement roussele. Ce n'est pas qu'elle et les yeux plus longs ou
plus larges qu'une autre, mais elle regardait tout droit, si franchement
qu'on devinait en elle un coeur tout simple. Elle riait volontiers, et
son rire demeurait dans la pense, comme une chose frache. Elle ne
portait pas de bonnet, un peu par conomie, beaucoup pour montrer ses
cheveux qui ondaient sur ses tempes en deux cheveaux d'or, et qu'elle
tordait par derrire,  la diable. Son got lui conseillait les robes
claires. Elle piquait souvent un brin de fuchsia rouge  sa casaque
d'indienne.

Pourvu qu'il pt la voir, ou seulement l'entendre prs de lui. Le
Bolloche ne trouvait rien  reprendre  la vie. Comme Dsire, pour
causer, ne s'arrtait pas de tordre la paille, ils bavardaient en
travaillant; comme elle tait dj d'un ge qui fait songer, ils
parlaient presque toujours d'avenir.

Ce fut  cette poque, prcisment, que l'preuve commena pour le pre
Le Bolloche. D'abord la blessure de sa jambe, qui n'avait jamais
totalement guri, s'envenima. Il eut beau jurer, la gangrne s'y mit.
Aprs des semaines de souffrance, il fallut couper la cuisse. Toute la
rserve du mnage s'en alla en honoraires de chirurgien, et en petites
fioles qui s'alignaient sur la chemine, vides, avec des tiquettes
rouges. Le malade ne dcolrait pas d'tre au lit, et de voir couler son
argent. Il fut une saison entire convalescent. Et, quand il reprit sa
place sous l'apentis, il constata bien vite qu'il avait perdu de son
corps beaucoup plus qu'il ne croyait, hlas! la souplesse, l'nergie,
cette vaillance de muscles enfin qui est la bonne humeur de nos membres.
Le mal l'avait us.

Dsire tait l, sans doute, chaque jour plus experte, pour gagner le
pain de la maison. Grce  l'activit de sa fille et  une lgre
augmentation de prix, Le Bolloche esprait que les trois femmes, l'ne,
les poules et la chatte, qui formaient le personnel confi  sa
sollicitude, ne ressentiraient point trop les suites de cet accident
qui, de simple bless, l'avait fait invalide. Il gagnerait moins
peut-tre, mais sa fille gagnerait un peu plus: le rsultat serait le
mme.

Il se trompait. Un second obstacle surgit, celui-l invincible. Ni le
pre ni la fille ne refusaient le travail; ce fut le travail qui
commena  manquer. D'une saison  l'autre, la diminution des commandes
se faisait plus sensible. Il y eut d'abord des heures de chmage, puis
des jours entiers. En vain Le Bolloche, avec son ne et sa charrette,
continua de parcourir, chaque samedi, les quartiers suburbains, et
d'envoyer aux fentres o fleurissent les graniums-lierres en ventail
et les oeillets en pyramides son cri traditionnel: Pailleur! pailleur
de chaises! De moins en moins son appel trouvait de l'cho. Et la
cause? Le progrs, l'envahissement du luxe qui, de proche en proche, des
chteaux aux maisons des bourgeois, et jusque dans les fermes, supplante
l'antique tradition, et,  la place des siges aux armatures massives
recouvertes de jonc, introduit les meubles lgers et  bon march sortis
des fabriques de Paris ou de Vienne. Triomphe du rotin, des fauteuils
d'toffe, des tresses d'alfa, des berceuses d'osier blanc, par lequel
les rempailleurs taient lentement vincs. Un mtier finissait.

Que d'autres ont disparu de la sorte! Combien d'humbles artisans ont
senti avec un tonnement dsespr l'outil tomber de leurs mains, et
l'tat appris aux jours d'enfance, l'tat qui avait honorablement nourri
le pre et leur avait suffi  eux-mmes une moiti de leur vie, devenir
ainsi progressivement hasardeux et ingrat! Est-il rien d'aussi dr?
Quelques-uns sans doute peuvent chercher un autre ouvrage. Mais les
vieux, pour qui le temps de l'apprentissage est pass, accrochs  ces
professions en ruines, n'ont plus qu' disparatre avec elles.

C'tait le cas du pre Le Bolloche. Le bonhomme le comprenait bien. Il
laissait les choses aller, avec cette arrire-rserve d'esprance que
nous avons, tant qu'elles vont encore. L'herbe commenait  envahir
l'atelier sous les bottes de seigle jaune qui pourrissaient par le pied.
Dans l'tang, les joncs et les roseaux, coups ras autrefois,
grandissaient, se gonflaient, montaient en quenouilles. Et comme,
ici-bas, la plupart de nos tristesses ont un envers de joie pour
quelqu'un, les fauvettes du quartier ne s'en plaignaient pas, n'ayant
jamais, ni leurs devancires, trouv au bord de la mare tant de duvet
pour leurs petits.

Il attendit jusqu'au bout, jusqu' ce que le dernier sou de leur pargne
 tous ft dpens.

Et voil que cette heure tait arrive. La grand-mre,--qui tenait les
comptes, de mmoire, bien entendu, et gardait la bourse,--en avait, le
matin mme, prvenu son fils. Il fallait prendre une rsolution, trouver
un expdient, car le pain du lendemain n'tait plus assur.

C'est  quoi le Bolloche rflchissait, sa longue face encore allonge
par la tristesse,  trois pas de l'apentis, un jour de printemps.

Pour tromper sa passion de fumeur, il aspira deux ou trois bouffes
d'air  travers le fourneau vide de sa pipe, et la premire ide qui lui
vint fut qu'il pourrait se priver de tabac. Il se sentait capable de ce
sacrifice. Mais il ne tarda pas  s'apercevoir que ce n'tait pas une
solution. Alors que faire? Envoyer Dsire en condition? Jamais il n'y
consentirait. Il aimerait mieux mendier son pain. Dire  la grand-mre:
Nous ne pouvons plus vous nourrir. Cherchez, demandez  l'assistance
publique... Allons donc! Est-ce qu'un enfant peut seulement penser 
cela? Vendre la maison? Il faudrait en louer une autre, et les loyers
avaient doubl, tripl, depuis que Le Bolloche habitait son coin de pr.
O serait l'avantage? Evidemment il n'y avait qu'un seul parti, dont sa
femme et lui avaient caus dj: ils partiraient tous deux, ils
laisseraient la maison  l'aeule qui tait trop vieille, et  Dsire
qui tait trop jeune et trop aime pour porter un tel deuil.

Partir! Quand il fut arriv  cette conclusion, Le Bolloche appuya son
coude sur sa bonne jambe et regarda lentement autour de lui, de ce
regard charg d'adieux qui dcouvre toujours quelque beaut nouvelle aux
choses les plus familires. Le pr o l'herbe renaissait, o les boutons
d'or chapps  l'ne commenaient  s'ouvrir, lui parut promettre une
fenaison abondante. Les haies qui, de trois cts, couraient autour,
n'avaient plus cet air souffreteux et dfrachi, ces troues lamentables
qu'elles offraient jadis. Bien pines, drues, tendues de fil de fer aux
endroits faibles, elles dfendaient la maison mieux qu'un mur. Et le mur
qui longeait la route, pour un peu moussu qu'il ft, tait encore solide
et d'aplomb. Le Bolloche avait souvent rv d'lever l, pour son
gendre, une maison semblable  l'autre qui tait  mi-pente. Ah! si le
mtier ne l'avait pas trahi! Quelle jolie vue on aurait eue des
fentres, sur la rue qui remonte vers l'octroi, claire au gaz, si gaie
le dimanche, si coquette avec ses cabarets peints de couleurs vives, ses
jeux de boules, ses charmilles et ses grands jardins tout roses de
pchers en fleurs!

A ce moment, Dsire apparut au haut du pr, venant de la ville. Le vent
l'avait un peu dcoiffe. Elle marchait, une main retombante le long de
sa hanche, l'autre passe au travers du sige dfonc d'une chaise qui,
pendue  son bras, l'enveloppait d'un disque ingal de rayons jaunes. La
jeune fille avait fait deux kilomtres pour trouver ce travail. Elle
arrivait sans se plaindre, contente mme, dans la lueur du couchant qui
tranait sur le pr. Et quand Le Bolloche la vit, il comprit mieux
encore que la sparation d'avec elle serait la plus dre de toutes, et
qu'auprs de celle-l les autres n'taient rien.

--Eh bien! dit-elle de son ton de bonne humeur, vous demandiez de la
besogne, en voil: une chaise comme vous les aimez,  rempailler en gros
jonc.

--Non, petite, rpondit tristement le bonhomme, j'ai fini tantt ma
dernire, et je suis assis dessus.

Elle approcha, sans comprendre ce qu'il voulait dire, s'tonnant
seulement qu'il ft sombre. D'habitude il tait joyeux quand elle tait
joyeuse. Qu'avait-il?

--Appelle ta mre, ajouta Le Bolloche, j'ai  lui parler.

Elle entra dans la maison, et la mre en sortit, toute petite sous son
norme bonnet blanc. Le Bolloche emmena sa femme au bord du ruisseau que
longeait un sentier. Il l'avertit de son projet, non pas rudement comme
il avait coutume de le faire quand il lui disait la moindre chose, mais
presque doucement, trs troubl qu'il tait lui-mme et hors de son
naturel. Dsire les regardait de loin. Elle les voyait cte  cte, lui
un peu pench, elle au contraire la taille cambre et la tte leve. Ils
parlaient bas. Malgr le calme du soir, on n'entendait que des
bourdonnements alterns et le grincement rgulier de la gaine de cuir o
s'enfonait la jambe coupe.

Quand ils rentrrent. Le Bolloche alla se placer en face de la
grand-mre, affaisse dans un fauteuil garni d'oreillers,  droite de la
chemine, et porta la main  son front, pour saluer, d'un geste familier
d'ancien soldat.

--Maman, dit-il, l'ouvrage ne va plus.

--C'est vrai, mon petit.

--Je mange encore beaucoup pour mon ge, continua Le Bolloche, plus que
je ne gagne. a ne peut durer: Il faut que je m'en aille avec Victorine.

La nonagnaire, toute alourdie qu'elle ft par l'immobilit, eut un
tressaillement. Elle essaya, d'un mouvement instinctif, d'ouvrir ses
yeux morts, qui n'taient plus qu'une fente mince dans l'enfoncement
rid de l'orbite.

--T'en aller, fit-elle, et o t'en irais-tu, Etienne?

Le Bolloche se dtourna  demi, comme si la grand-mre l'et rellement
regard et qu'il n'et pu supporter ce regard. Il rpondit, avec un peu
de confusion:

--Aux petites soeurs, Victorine prtend qu'on y est bien.

La vieille femme se souleva sur les bras de son fauteuil.

--C'est moi qui partirai, dit-elle, de ce mme ton rude qu'elle avait
transmis  son fils.

--Non, maman, non pas! Tu es trop bien habitue ici. Nous sommes plus
jeunes, nous autres, le chagrin ne nous tuera pas!

--C'est que, mon enfant, rien ne m'appartient ici, je suis chez...

--Chez toi, dit rapidement Le Bolloche.

Et cet homme, qui tait vieux aussi et infirme, eut, pour convaincre sa
mre, une inspiration de petit enfant. Il l'entoura de ses bras et lui
dit  l'oreille, avec un enjouement moiti voulu, moiti vrai:

--Maman, quand j'tais au rgiment, et que je faisais les cent coups, je
dpensais plus que mon prt, hein?

--Oui.

--Des cent sous, des dix francs par semaine. Qui est-ce qui payait?

--C'tait moi.

--T'ai-je rendu l'argent?

--Non.

--Alors tu vois bien que tu es chez toi, maman, puisque je te dois!

Elle resta un moment sans rien dire, puis elle reprit:

--Je veux bien. Seulement tu emporteras tes bardes et du meuble, pour ne
pas arriver l-bas comme un mendiant.

--Pourvu que tu aies ta suffisance, dit Le Bolloche, je ne demande pas
mieux.

La grand-mre ne rpondit plus. Le sacrifice tait accept. C'tait
fini.

Parmi les pauvres, les effusions de remerciements sont inconnues. Il n'y
en eut pas. L'aeule, qui avait les mains jointes sur la poitrine, les
souleva seulement par deux fois, pour montrer combien elle tait
touche.

Et ce fut tout.

Ils s'assirent pour souper, autour d'une salade dont le pr avait fait
les frais. Rendus tristes par la pense d'un changement si grand et si
prochain, ils ne se parlaient pas. A quoi bon? Le mme regret les
poignait tous. Ils avaient lutt jusqu'au bout. La misre tait la plus
forte. A quoi bon?

Cependant Le Bolloche remarqua que la grand-mre ne mangeait rien. Elle
remuait les lvres, comme si elle n'osait faire une question qui la
troublait. A plusieurs reprises, les mots s'arrtrent ainsi sur sa
bouche. Enfin, elle fit effort sur elle-mme, et d'une voix toute
angoisse:

--Etienne, dit-elle, est-ce que tu me laisseras Dsire?

Deux gros soupirs lui rpondirent oui.

Alors on aurait pu voir le visage de l'aeule, inexpressif et dtendu
comme tous ceux auxquels aucune impression n'arrive plus par les yeux,
s'clairer d'une lueur soudaine. La joie rompait la nuit de cette face
d'aveugle. Il semblait que l'me s'en tait approche, et souriait au
travers. En mme temps les deux poux regardaient Dsire du mme regard
morne. La place que la jeune fille tenait dans le coeur de tous se
montrait ainsi, sans phrase, plus loquemment que par des mots. Car un
enfant, cela se partage. Il n'en faut qu'un pour plusieurs vieux. Et
quand ces pauvres gens s'taient unis pour vivre sous le mme toit, la
mre, le fils, la bru, ce n'tait pas seulement leur petit patrimoine
qu'ils avaient mis en commun, ni le courage qui vient de l'un  l'autre
 ceux qui travaillent ensemble, ni la mutuelle assistance que leur
misre se prtait, c'tait encore, c'tait surtout la jeunesse de
Dsire.

Le souper achev, Le Bolloche se secoua un peu pour chasser cette
tristesse indigne d'un homme. Pendant que sa femme aidait la grand-mre
 se coucher, il entrana Dsire dehors, et se mit  se promener avec
elle dans la tideur de la nuit dj venue, depuis l'apentis qui
terminait la maison  droite jusqu'au clapier en treillage accol au mur
de gauche.

S'apercevant qu'elle avait les yeux rouges:

--Allons, dit-il, Dsire, a passera! Du courage! Regarde-moi, je ne
pleure pas. Et pourtant j'ai du regret de te quitter, va, surtout de te
quitter pas marie.

--Pourquoi donc?

--Parce que c'tait mon ide de te voir tablie. Nous t'aurions choisi
tous les deux ton mari, un ancien soldat comme moi... tandis que l-bas,
tu comprends...

Il n'acheva pas sa pense, et, croisant les bras, il s'arrta, les yeux
dans les yeux de sa fille:

--Dis-moi au moins, fit-il, avant que je ne parte, une chose que je
voudrais savoir?

Elle le regardait, elle aussi, de son regard franc o des clarts
d'toiles passaient.

--As-tu un amoureux? demanda le pre.

Cela parut drle  Dsire, qui rpondit en riant, malgr son chagrin:

--Mais non, pre, je n'ai personne.

--Au fait, tu ne sortais gure, et ils ne pouvaient pas te voir. S'ils
t'avaient vu, ceux qui sont en ge de chercher femme! Enfin, Dsire, si
tu es de mon sang, comme je le crois, tu n'pouseras qu'un ancien
soldat.

--Un ancien?

--Oh! il peut tre ancien sans tre vieux. Pourvu qu'il ait port les
armes et fait une campagne, cela me suffira, je serai content. Tout le
monde n'est pas mdaill comme moi.

--Sans doute.

--Pour le rgiment, je te laisse  peu prs le choix. Un zouave me
plairait mieux, naturellement. Mais tu peux aussi pouser un cavalier.
Il y a aussi de beaux petits dragons.

--Bien, rpondit la jeune fille, un zouave ou un dragon.

--Mme un chasseur  pied, reprit Le Bolloche. C'est un corps d'lite.
Mais pas un lignard, tu entends?

--Non.

--Surtout pas un civil! Quelle conversation aurais-je avec lui, quand je
le verrais? Rappelle-toi a, Dsire: si tu m'amnes un bleu qui n'ait
jamais servi, je refuse!

Il tait un peu solennel, disant cela, un bras tendu vers la ville. Cet
ancien sous-officier n'avait jamais pu se dfaire d'un certain penchant
au mlodrame. La solennit de ses formes ne tirait pas, d'ailleurs, 
consquence. Dsire ne l'ignorait point. Elle allait sans doute
rpondre non pour lui plaire. Mais voil que Le Bolloche, machinalement,
laissa ses yeux suivre la direction de son bras lev. Il aperut les
toits d'ardoise tags qui luisaient sous la lune comme des cailles
d'argent, la ligne montante des rverbres qui ne paraissaient que de
misrables points jaunes dans l'immensit bleue de la nuit, tout le
quartier qu'il parcourait si souvent depuis des annes. Derrire ces
fentres claires, que de gens il connaissait, tranquilles, assurs de
dormir demain dans la mme chambre o ils veillaient encore ce soir!
Cette pense lui fit mal.

Il se dtourna brusquement et dit:

--Rentrons, Dsire, voil le serein qui tombe.



II

Le lendemain, sur la route qui conduisait aux Petites Soeurs des
pauvres,  Jeanne Jughan, comme on disait dans le faubourg, l'ne
tranait le plus singulier chargement qui et jamais pes sur son bt de
misre. C'taient d'abord, sur le sige de la charrette basse, Le
Bolloche, en redingote marron, coiff de sa chchia de zouave, et sa
femme, dans sa meilleure robe de futaine  carreaux, les yeux mouills
derrire ses lunettes de corne; puis, juste sur la ligne des essieux,
une pyramide compose d'un coffre o se trouvaient les vtements moins
habills du mnage, d'une caisse perce de trous qu'habitait une famille
de lapins habitus au jour crpusculaire et, en couronnement, une
bourriche d'o sortaient en houppes blanches et noires, les plumes d'un
couple de poules de Barbarie, maintenu par des baguettes; enfin trois
pots de basilic, un gros flanqu de deux petits, luxuriants, arrondis,
superbes, amarrs par une corde sur le plancher du vhicule, terminaient
le chargement en poupe. Il y avait encore, entre les bonnes gens,  la
naissance des brancards, une petite chatte maigre et grise, compagne du
rempailleur et qui, de temps  autre, le long de la jambe de son matre,
frottait sa tte de vipre.

Tout cela s'en allait cahotant, les gens, les btes, les meubles, vers
la demeure o tant d'paves semblables les avaient prcds. Pour
arriver, il fallait trois quarts d'heure  pied, et une grande heure au
train de l'ne. Mais qu'importait  Le Bolloche? Il n'avait pas de hte
d'achever ce voyage-l. Il ne criait plus comme autrefois par les rues:
Pailleur, pailleur de chaises! Il n'tait plus rien dans le monde, pas
mme tresseur de jonc, et il le sentait cruellement. Quand il levait les
yeux, d'un ct ou de l'autre, vers les maisons de ses anciennes
pratiques, son sourire navr rpondait aux tonnements que provoquait
son quipage. Les petits garons riaient, pieds nus sur les seuils, les
grandes filles paraissaient aux fentres, et d'un mouvement d'paules,
tenant encore  brasses les paillasses qu'elles remuaient, se
penchaient pour voir,  la vole, ce qui se passait en bas. Ce
dmnagement leur paraissait drle, ils ne se doutaient pas du chagrin
de ces deux voyageurs. Encore la femme, plus douce de nature, se
rsignait-elle un peu. Mais l'homme avait une douleur violente. Il s'y
mlait chez lui beaucoup d'orgueil bless. L'ide de s'enfermer, lui qui
avait command une section, sous l'autorit d'une femme, d'une
religieuse surtout, l'irritait au plus haut point. Il en voulait par
avance  celle qui allait le recueillir. Et  mesure qu'il s'avanait
vers le terme de son voyage, son visage devenait plus rude, ses sourcils
se fronaient: il avait son grand air des jours de revue. Le Bolloche
entendait en imposer ds l'abord. On ne le prendrait pas pour un
fainant  bout de ressources, las de rouler et mendiant un asile, non,
srement; ni pour un homme sans caractre qu'on peut commander comme un
enfant. La premire nonne qui l'apercevrait ne s'y tromperait pas!

Enfin la route monta. Un moulin blanc se dressa vers la droite, et le
moulin touchait l'hospice. Avec une bande de pr qui les sparait, ils
occupaient tout le sommet de la colline. Les voyageurs s'arrtrent un
peu. En face, au bout du chemin, deux corps de btiments trs levs
s'avanaient en angle ouvert, masquant le reste de la maison, qui ne
montrait ainsi que ses deux bras tendus. Un mur d'enceinte tournait
autour et descendait la pente de l'autre ct. Des cmes d'arbres, aux
feuilles nouvelles, le dpassaient  et l. Toutes les fentres taient
ouvertes.

Le Bolloche poussa l'ne jusqu'au pied d'un perron, et attendit.

C'est l comme dans une ruche: on n'est jamais longtemps sans voir une
abeille sortir. Une cornette parut, et dessous une soeur toute petite,
toute jeune et toute brune.

--Que voulez-vous? demanda-t-elle.

--Celle qui commande ici, rpondit svrement Le Bolloche.

--Est-ce pour lui vendre quelque chose? La bonne mre est trs occupe,
voyez-vous, et si c'tait pour cela...

--Est-ce que j'ai l'air d'un marchand ambulant? rpondit Le Bolloche.
Vous n'y tes pas du tout, mademoiselle--il insista sur le mot, sachant
fort bien qu'il s'mancipait d'une tradition respectueuse--j'ai  lui
parler, une affaire  lui proposer, et mme une bonne affaire.

La soeur jeta un coup d'oeil rapide sur les voyageurs, le coffre, les
trois pots de basilic.

--Je comprends, dit-elle, mon petit bonhomme: je vais la chercher.

Et elle se dtourna si prestement qu'il ne put savoir si elle avait
disparu derrire le pilier de droite ou celui de gauche.

--Petit bonhomme, grommela-t-il, en voil une pronnelle, pour m'appeler
petit bonhomme!

Il se laissa glisser le long du marchepied, et se tint debout, les rnes
de corde passes autour du bras, la chchia impertinente pose en
arrire, un peu de ct.

Une ombre courut sur le vitrage cintr du clotre, et une autre soeur
parut au seuil de la porte, de taille moyenne, celle-l, mais si frle
qu'elle paraissait petite. Ses mains, quelle avait jointes sur sa robe
noire, taient blanches et transparentes. Il et t difficile de dire
son ge. Tous les traits de son visage trs fin s'taient encore
amenuiss par la fatigue et l'effort dvorant d'une me ardente. On n'y
voyait cependant pas une ride. Elle avait dans le regard quelque chose
d'enfantin, et en mme temps le sourire compatissant de celles qui ont
vcu. Sa coiffe cachait la couleur de ses cheveux. C'tait la bonne
mre, une grande dame qui gouvernait deux cents pauvres et soixante
religieuses d'un signe de ses doigts de nacre.

Elle considra un instant l'quipage arrt devant elle. Le coin de sa
bouche mince se souleva involontairement, par une surprise de sa nature
qui tait vive et enjoue dans le monde. Mais tout de suite la volont
rprima ce mouvement dsordonn. Et elle dit, de sa voix qui n'avait ni
timbre ni chant, mais trs douce pourtant:

--Vous venez pour entrer chez nous?

Le Bolloche, un peu dconcert, rpondit:

--Oui, madame, si vous avez de la place.

--Nous vous en ferons une, mon ami, et nous vous servirons de notre
mieux.

--D'ailleurs, je ne vous demande pas la charit, j'apporte mon mnage.

--Et jusqu' votre chat!

--Tout cela est  vous, reprit-il en dsignant d'un geste large l'ne,
la voiture et le chargement; je n'y mets que deux conditions.

[Illustration.]

--Lesquelles?

--Tout  l'heure, une de vos infrieures...

--Vous voulez dire une de nos soeurs?

--Oui. Je suis un ancien soldat, voyez-vous: pour moi, tout ce qui n'est
pas un suprieur est un infrieur. Eh bien! votre soeur m'a appel
petit bonhomme, je n'aime pas cela.

--Il faudra nous pardonner si nous recommenons, dit la soeur, sur le
visage de laquelle le mme sourire lger reparut: c'est un peu l'usage
chez nous.

--Et puis, je voudrais savoir si on a la libert de son opinion ici? Je
prfre vous le dire tout de suite, je ne crois pas  grand'chose, moi,
je ne suis pas dvot, je ne fais pas de mmeries. Et si on n'a pas la
libert de son opinion, je me remmne!

Le Bolloche disait cela de son plus grand air. Il s'aperut avec
tonnement que la soeur souriait pour tout de bon, d'un sourire si
panoui, si profond, si jeune, qu'il en perdit contenance.

Dame, fit-il, puisque c'est mon opinion!

--Ne craignez rien, rpondit-elle: nous avons plusieurs petits
bonshommes qui pensent comme vous.

Puis elle descendit le perron et vint donner la main, pour l'aider 
sortir de la voiture,  la mre Le Bolloche, tout effare des audaces de
son mari.

Celui-ci avait dj commenc  dteler l'ne.

--Conduisez-le  l'curie, dit la soeur, l-bas... oui, c'est cela...
tournez  gauche... devant vous, maintenant.

[Illustration.]

Autour de Le Bolloche s'tendaient de nombreux btiments de service,
porcherie, curie, poulailler, tables, et, sur la pente de la colline,
du ct oppos  celui de l'entre, un vaste champ de seigle avec des
cordons de pommiers nains. Dans les alles se promenait une population
lente, vote, casse, trbuchante, de vieillards. Il y avait autant de
bquilles que de jambes saines. Le vent maussade qui, l-haut, chassait
des nues fumeuses, aurait pu, se gner, coucher  terre ces pauvres
ruines humaines. En les regardant, Le Bolloche s'attendrit sur son
propre sort. Il dtela l'ne tristement, l'attacha devant une crche, et
le combla de foin. Toi, au moins, dit-il, tu ne souffriras pas.
Ensuite il se mit  dcharger la voiture, et, commenant par la
bourriche, il enleva les baguettes qui retenaient captifs le coq et la
poule. A peine sorti, le coq battit des ailes, et chanta. La poule se
frotta le bec aux touffes d'herbe de la cour, et picora, sans le moindre
trouble.

Le vieux Le Bolloche, qui avait en ce moment la comparaison triste, leva
les paules.

--Les btes, murmura-t-il, a ne s'aperoit de rien: ici, l-bas, tout
leur est gal.

Et, du revers de sa manche, il essuya une larme qu'heureurement personne
n'avait vu couler.

(_A suivre._)

Ren Bazin

[Illustration.]










End of the Project Gutenberg EBook of L'Illustration, No. 2501, 31 Janvier
1891, by Various

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, 31 JAN 1891 ***

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