The Project Gutenberg EBook of L'Histoire de France raconte par les
Contemporains (Tome 2/4), by Louis Dussieux

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Title: L'Histoire de France raconte par les Contemporains (Tome 2/4)
       Extraits des Chroniques, des Mmoires et des Documents
       originaux, avec des sommaires et des rsums chronologiques

Author: Louis Dussieux

Release Date: December 24, 2013 [EBook #44504]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'HISTOIRE DE FRANCE, TOME 2 ***




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et n'a pas t harmonise.




    L'HISTOIRE

    DE FRANCE

    RACONTE PAR LES CONTEMPORAINS.

    EXTRAITS

    DES CHRONIQUES, DES MMOIRES ET DES DOCUMENTS

    ORIGINAUX,

    AVEC DES SOMMAIRES ET DES RSUMS CHRONOLOGIQUES,

    PAR

    L. DUSSIEUX,

    PROFESSEUR D'HISTOIRE A L'COLE DE SAINT-CYR.

    TOME SECOND.

    PARIS,

    FIRMIN DIDOT FRRES, FILS ET Cie, LIBRAIRES,

    IMPRIMEURS DE L'INSTITUT, RUE JACOB, 56.

    1861.

    Tous droits rservs.




    L'HISTOIRE

    DE FRANCE

    RACONTE PAR LES CONTEMPORAINS.




TYPOGRAPHIE DE H. FIRMIN DIDOT.--MESNIL (EURE).



    LES GRANDS FAITS
    DE
    L'HISTOIRE DE FRANCE
    RACONTS PAR LES CONTEMPORAINS.



ORIGINES DE LA LANGUE FRANAISE.


Le celtique fut la premire langue parle en de de la Loire, dans
cette portion de pays o se forma plus tard la _langue d'oil_, dont
l'un des dialectes, celui de l'le de France, est enfin devenu notre
langue franaise..... Aprs la conqute de la Gaule par Csar,.....
l'empereur Auguste fit une nouvelle division de la Gaule, lui donna
une administration et une organisation toutes romaines. Ds lors le
latin s'introduisit et se rpandit insensiblement dans les Gaules pour
l'administration, la justice, les lois, les institutions politiques,
civiles et militaires, la religion, le commerce, la littrature, le
thtre et tous les autres moyens dont Rome savait si habilement se
servir pour imposer sa langue aux nations, comme elle leur imposait le
joug de sa domination. Dj, du vivant de Cicron, ainsi qu'il nous
l'apprend lui-mme, la Gaule tait pleine de marchands romains; et il
ne se faisait pas une affaire que quelque Romain n'y participt. Mais
ce qui dut le plus puissamment contribuer  la propagation de la
langue latine, ce fut le besoin o se trouvrent les Gaulois de
recourir au magistrat romain pour obtenir justice; car toutes les
causes se plaidaient en latin, et une loi expresse dfendait au
prteur de promulguer un dcret en aucune autre langue qu'en langue
latine.

L'empereur Claude, n  Lyon, lev dans les Gaules, affectionna
toujours la province o il avait pass son enfance, et c'est  lui que
toutes les villes gauloises durent le droit de cit, qui rendait leurs
citoyens aptes  tous les emplois et  toutes les dignits de
l'empire. Ainsi l'ambition, l'intrt, la ncessit des relations
journalires avec l'administration romaine, tout porta les Gaulois 
se livrer  l'tude de la langue latine, surtout avec un protecteur
tel que Claude, qui n'admettait pas qu'on pt tre citoyen romain si
l'on ignorait la langue des Romains: au point qu'un illustre Grec,
magistrat dans sa province, s'tant prsent devant lui et ne pouvant
s'expliquer en latin, non-seulement Claude le fit rayer de la liste
des magistrats, mais il lui enleva jusqu' son droit de citoyen. A
partir du rgne de ce prince, la langue latine fit de tels progrs
dans les Gaules que, peu d'annes aprs, Martial se flicitait d'tre
lu  Vienne, mme par les enfants. Dj, ds le temps de Strabon, les
Gaulois n'taient plus considrs comme des _Barbares_, attendu que la
plupart d'entre eux avaient adopt la langue et la manire de vivre
des Romains.

Bientt des coles de grammaire et de rhtorique s'tablirent de
toutes parts. Je dois citer parmi les plus clbres celles de
Toulouse, de Bordeaux, d'Autun, de Trves et de Reims. Ces coles ne
tardrent pas  obtenir une rputation telle que des empereurs mme y
envoyrent tudier leurs enfants. Crispe, fils an de Constantin,
ainsi que Gratien, firent leurs tudes  Trves; Dalmace et
Annibalien, petit-fils de Constance Chlore, vinrent suivre un cours
d'loquence  Toulouse. De ces acadmies latines sortirent des
crivains remarquables, dont purent se glorifier  la fois et la Gaule
qui les avait vus natre, et Rome dont ils enrichirent la littrature.
Tels furent Cornlius Gallus, Trogue Pompe, Ptrone, Lactance,
Ausone, Sidoine Apollinaire et Sulpice Svre.

Les lieux o un peuple nombreux se runissait pour assister aux
reprsentations de la scne taient encore autant d'coles o les
Gaulois venaient se familiariser avec la langue et les chefs-d'oeuvre
de la littrature latine. Partout s'levrent des thtres, des
cirques, des amphithtres, dont quelques-uns,  moiti dtruits, font
encore aujourd'hui l'objet de notre admiration.

Enfin, l'tablissement du christianisme contribua puissamment 
rpandre l'usage du latin; la religion naissante l'avait adopt comme
tant la langue littraire dominante dans tout l'Occident; elle y
devint l'interprte naturel des nouvelles doctrines et un moyen
efficace d'assurer leur propagation. Aussi l'invasion des Barbares
n'arrta pas la diffusion de la langue des Romains; ses progrs
continurent mme aprs la chute de leur empire, et Rome chrtienne
acheva par les prdications de la foi ce que Rome paenne avait
commenc par ses lois, par ses institutions, par la puissante
influence de sa littrature et de sa civilisation.

Tels furent les moyens par lesquels la langue latine se rpandit
non-seulement dans l'Italie et dans les Gaules, mais encore en
Espagne, en Illyrie, dans le nord de l'Afrique, et, plus ou moins,
dans toutes les provinces de l'Empire. Ce ne furent donc point
quelques troupes romaines qui implantrent le latin dans notre pays,
comme certains auteurs se le sont imagin. Nous devons toutefois
reconnatre que l'incorporation des soldats gaulois dans les lgions
romaines ne dut pas tre,  cet effet, une des moins heureuses
combinaisons de la politique des empereurs. C'est, du reste, par de
semblables moyens que notre langue franaise se propage chaque jour de
plus en plus dans nos provinces mridionales, dans la Bretagne et dans
l'Alsace.

Avant la fin du quatrime sicle, le latin tait, surtout dans les
villes, la langue usuelle des hautes classes de la socit, et des
femmes elles-mmes. C'est en latin que saint Hilaire de Poitiers
entretenait correspondance avec Albra, sa fille; Sulpice Svre avec
Claudia, sa soeur, et Bassule, sa belle-mre; c'est galement en latin
que saint Jrme correspondait avec deux dames gauloises, Hdbie et
Algasie. Ce mme saint Jrme nous donne  entendre que les Gaulois
surpassaient les Romains eux-mmes dans leur propre langue par la
fcondit et le brillant du style.

Le peuple, et particulirement celui des campagnes, n'eut pas d'abord
le mme intrt que les classes suprieures  rechercher la
connaissance du latin; il lui tait d'ailleurs fort difficile
d'apprendre une langue aussi diffrente de la sienne; pour lui, il n'y
avait ni matres, ni coles de grammaire et de rhtorique. Ce ne fut
que lorsqu'il entendit parler de toutes parts autour de lui la langue
de Rome, qu'il s'avisa d'essayer  la bgayer, stimul dans cette
entreprise par ce dsir vaniteux qui pousse toujours les gens des
classes infrieures  vouloir imiter ceux qu'ils voient au-dessus
d'eux;  ce mobile vint s'en joindre un autre encore puissant, leur
intrt, qui enfin se trouvait en jeu, par la ncessit de communiquer
journellement avec les puissants et les riches qui avaient laiss le
celtique dans un ddaigneux oubli, et ne connaissaient plus d'autre
langue que celle qui convenait  un citoyen romain.

Les paysans gaulois firent alors pour le latin ce que font aujourd'hui
pour le franais les paysans de l'Alsace, de la Bretagne et ceux de
nos provinces mridionales, qui, de jour en jour et de plus en plus,
s'vertuent  comprendre et  parler notre langue littraire.....
L'histoire vient  l'appui des inductions tires de la nature des
circonstances. Dans la seconde moiti du deuxime sicle, saint Irne
est forc d'apprendre le celtique pour faire entendre la parole
vanglique au peuple de Lyon. Dans le troisime, une druidesse,
voulant adresser  l'empereur Alexandre Svre quelques paroles
prophtiques, en est rduite  s'exprimer en celtique, au risque de
voir sa prdiction frapper inutilement les oreilles de l'empereur,
s'il ne se trouve auprs de lui quelque Gaulois pour la lui traduire.
Mais ds la fin du quatrime sicle, l'homme du peuple n'a plus besoin
d'interprte, il parle lui-mme le latin, et ce qu'il en sait lui
suffit pour se faire comprendre. On ne peut exiger de lui ni un style
fort correct, ni une prononciation bien pure, car l'usage fut son seul
prcepteur, et chez lui l'attention a continuellement  lutter contre
les habitudes de sa langue maternelle. Sulpice Svre, qui crivait 
cette poque, introduit dans un de ses dialogues un homme d'assez
humble condition, n dans le nord de la Gaule; cet homme, interrog
sur les vertus de saint Martin, hsite  parler latin, de crainte que
son langage rustique ne blesse les oreilles dlicates de ses
auditeurs, habitants de l'Aquitaine, pays o la langue latine tait en
usage depuis plus longtemps qu'elle ne l'tait dans la Celtique et
dans la Belgique. Un des interlocuteurs, nomm Posthumianus,
impatient des hsitations du personnage, s'crie avec humeur:
Parle-nous celtique ou gaulois, pourvu que tu nous parles de saint
Martin[1]. Ce passage remarquable nous montre un homme du peuple qui
parle le latin; mais comme, d'aprs son propre aveu, il l'estropie 
la faon des gens de la campagne, Posthumianus est port  penser
qu'il s'expliquera plus aisment en se servant du celtique, qu'il juge
devoir tre sa langue habituelle. Le mme passage prouve qu'au
quatrime sicle le celtique tait encore en usage dans certaines
contres de la Gaule, du moins parmi le peuple. Le tmoignage de
Sulpice Svre se trouve confirm par ceux d'Ausone[2], de
Claudien[3], et de saint Jrme[4]; ce dernier assure avoir trouv
chez les Trvires  peu prs la mme langue que celle qui tait parle
parmi les Gaulois tablis en Galatie.

  [1] _Sulpice Svre_, dialogue 1er, chap. 26.

  [2] _Ausone_, De claris urbibus, 14; collect. Pisaur., t. V, p.
  123.

  [3] _Claudien_, pigr. De mulabus Gallicis; d. Panckoucke, t.
  II, p. 418.

  [4] _Saint Jrme_, Comm. epist. ad Galatas, liv. II, Proem.

Au cinquime sicle, nous retrouvons encore la vieille langue des
Gaulois, mais c'est dans les montagnes de l'Auvergne, et, l mme,
elle est abandonne par la haute classe de la socit et rduite 
n'tre plus qu'un patois populaire. C'est ce qu'on est en droit de
conclure d'une lettre de Sidoine Apollinaire, vque de Clermont[5].
Je suis loin de prtendre que le celtique et disparu de toutes les
autres contres de la Gaule, mais je pense qu' cette poque il se
trouvait relgu dans les pays montagneux ou dans ceux qui taient
loigns des principaux centres de population et des grandes voies de
communication des Romains.

  [5] Dans cette lettre Sidoine flicite Ecdicius de ce que, grce
   lui, l'aristocratie de l'Auvergne se dbarrasse enfin de la
  rudesse du langage celtique. (Lib. III, epist. 3.)

Tel tait l'tat du langage dans la Gaule, lorsque, de toutes parts,
elle fut envahie par les nations germaniques: au midi par les
Wisigoths,  l'est par les Burgondes et au nord par les Franks. Ces
derniers, les seuls dont nous ayons  nous occuper, apportrent une
troisime langue dans les provinces situes en de de la Loire. Cette
langue tait le _tudesque_ ou _totisque_, mots drivs de _teut_,
_teod_, dnomination collective par laquelle se dsignaient eux-mmes
tous les peuples de race germanique. On devrait donc comprendre, sous
le nom de _tudesque_, tous les idiomes de la Germanie; mais cette
dsignation, restreinte par un usage fort ancien, ne s'applique qu'aux
idiomes des _Teuts_ occidentaux, c'est--dire au _francique_, usit
chez les Franks, et  l'_allmanique_, usit chez les Allmans.

Avant de passer le Rhin, les Franks taient une confdration de
diverses tribus occupant le territoire compris entre l'Elbe, le Rhin,
le Mein et la mer du Nord. Le _francique_ devait se composer  cette
poque d'autant de dialectes qu'il y avait de tribus confdres; mais
dans la Gaule, tous ces dialectes paraissent s'tre fondus dans trois
dialectes principaux, usits parmi les conqurants entre le Rhin et la
Loire. Au nord tait le _ripuaire_,  l'ouest le _neustrien_, et 
l'est l'_ostrasien_.

Les Ripuaires et les Ostrasiens se trouvaient sur les confins de la
Germanie, dont ils n'taient spars que par le Rhin, et leur
population se grossissait sans cesse de nouvelles bandes germaniques
qui passaient le fleuve pour venir s'associer  leur fortune. Dans
l'un et l'autre pays, le latin disparut entirement comme langue
usuelle, soit que les Gallo-Romains eussent t extermins en grand
nombre par les barbares, soit, ce qui est plus probable, qu'ils
eussent t refouls par eux dans l'ouest et dans le midi. Au latin
succda le tudesque, qui, diversement modifi, s'est perptu jusqu'
nos jours dans les patois de la rive gauche du Rhin, chez les
descendants des Ripuaires et des Ostrasiens.

Il n'en fut pas de mme dans la Neustrie, ou du moins dans la plus
grande partie, celle qui s'tendait de la Scarpe  la Loire, et de la
Meuse  l'Ocan. Les Franks Saliens qui s'tablirent dans cette
contre taient les plus loigns du Rhin, et n'avaient que peu de
relations avec les peuples germaniques qui habitaient de l'autre ct
du fleuve, tandis qu'ils se trouvaient mls aux populations
gallo-romaines, de beaucoup suprieures en nombre aussi bien qu'en
civilisation et en culture intellectuelle de tout genre. Aussi, quoi
qu'il pt en coter  l'orgueil et  l'insouciante rudesse des
vainqueurs, ils se virent contraints par la force des circonstances 
apprendre la langue des vaincus, dont ils adoptrent galement la
religion et l'administration. Le pote Fortunat, profitant sans doute
du privilge potique de l'hyperbole, loue Charibert, roi de Paris, de
ce qu'il parle le latin mieux que les Romains eux-mmes, et il
s'merveille de l'loquence qu'il lui suppose dans sa langue
maternelle[6]. Le mme pote attribue galement  Chilpric une
connaissance toute particulire de la langue latine[7]; mais Grgoire
de Tours se montre moins flatteur  son gard. Ce prince avait compos
un ouvrage en prose sur la Trinit et deux livres de posie. L'vque
historien condamne sa thologie comme hrtique et sa posie comme
transgressant toutes les rgles de la versification latine. Ses
vers, dit-il, ne sauraient se tenir sur leurs pieds; des syllabes
brves il en a fait des longues, et des longues il en a fait des
brves[8]. Si ce roi frank, malgr ses prtentions d'crivain, ne fut
point un habile latiniste, on peut se figurer ce que devait tre le
gros de la nation. Les Germains avaient conserv dans les Gaules
l'amour de la vie indpendante qu'ils menaient en Germanie; ils se
trouvaient mal  l'aise dans l'enceinte des villes, et prfraient le
sjour de la campagne. Ils construisirent  la faon germanique, et
principalement sur le bord des forts, des espces de hameau dont les
uns taient nomms _fara_ et les autres taient appels _ham_. Avec de
telles habitations et une pareille manire de vivre, les Franks se
trouvrent ncessairement dans un contact journalier et dans des
relations habituelles avec les campagnards gallo-romains. Ceux-ci
furent les seuls professeurs de langue qu'eurent tous ces barbares,
bien moins amoureux d'tudes laborieuses et de culture intellectuelle
que de pillage, de jeu, de chasse, de bonne chre et de dbauches de
toute sorte. Ils apprirent de pareils matres un latin ml de
celtique que, de leur ct, ils altrrent encore davantage par
l'introduction d'un grand nombre de mots tudesques. Les habitants des
villes, qui se piquaient encore de parler le latin avec quelque
puret, ddaignaient ce jargon n dans les campagnes, qu'ils
dsignaient sous le nom de _langue rustique_.

  [6] Fortunat, lib. VI, carm. 4; Hist. Franc. Script. t. II, p.
  506.

  [7] Fortunat, lib. IX, ad Chilpericum regem; mme recueil, p.
  520.

  [8] Grg. de Tours, liv. VI, ch. 46.

Cependant les Franks de la Neustrie conservrent longtemps entre eux
l'usage du francique dans leurs familles, dans les camps, dans les
armes, dans les assembles o les vainqueurs dcidaient du sort des
vaincus. Aussi cette langue fut-elle parle non-seulement par Clovis
et par ses fils, mais encore par plusieurs de ses successeurs.
Toutefois le tudesque disparut peu  peu de la Neustrie par la fusion
des Franks avec les Gallo-Romains. Les tnbres qui couvrent
l'histoire de cette poque ne me permettent gure de prciser le temps
o cette fusion s'est opre; cependant on peut conjecturer avec assez
de vraisemblance qu'elle tait dj fort avance ds les commencements
du septime sicle. Elle se manifeste dans le sicle suivant par
l'antagonisme des Ostrasiens et des Neustriens: les premiers
reprsentaient l'lment germanique, les seconds reprsentaient
l'lment gallo-romain. Les Neustriens eurent d'abord l'avantage dans
cette lutte; mais les Ostrasiens, conduits par Charles Martel,
l'emportrent enfin. La Neustrie eut  subir une nouvelle invasion
germanique qui eut pour consquence, quelques annes aprs,
l'avnement de la dynastie ostrasienne des Carolingiens.

Charlemagne, le hros de la race carolingienne, avait appris plusieurs
langues trangres, et parlait le latin avec facilit, ainsi que le
rapporte son historien ginhard; mais le francique tait sa langue
maternelle. Il eut toujours une prdilection toute particulire pour
le rude mais nergique idiome de ses pres, au point qu'il entreprit
de composer lui-mme une grammaire francique. Il donna des noms
tudesques aux vents et aux mois, et voulut qu'on recueillt
soigneusement tous les chants populaires et toutes les anciennes
posies qui clbraient les exploits des guerriers germaniques dans
leur langue nationale. Le francique fut galement la langue usuelle de
Louis le Dbonnaire, bien qu'il parlt le latin avec autant de
facilit. Il ordonna de traduire les vangiles en tudesque, et c'est
probablement  lui que nous devons la version du moine Otfrid, qui est
parvenue jusqu' nous.

Le _latin rustique_, ainsi que je l'ai dit, tait, dans la Neustrie,
l'idiome qui servait aux relations des Gallo-Romains avec les Franks;
il fut un moyen de rapprochement entre les deux races, et devint peu 
peu la langue gnrale de la nation. Son extension se trouva favorise
par l'abandon complet o taient tombes les tudes, et par
l'insouciance des esprits pour les chefs-d'oeuvre dj langue latine.
Le clerg lui-mme contribua puissamment  le propager; car beaucoup
d'ecclsiastiques ne connaissaient que ce latin vulgaire, et tous
taient obligs de s'en servir pour faire entendre leurs instructions
au peuple. Au commencement du septime sicle nous trouvons le latin
rustique employ  composer des chants populaires; il nous est mme
parvenu quelques vers d'une de ces chansons qui clbrait la victoire
remporte par Clotaire II sur les Saxons. Ce latin tait si bien
devenu la langue usuelle du peuple, que cette chanson volait de bouche
en bouche, et que les femmes s'en servaient pour excuter des
danses[9].

  [9] Hildegar, _Vie de saint Fraron_; in Mabillon, Acta SS.
  Ordinis S. Bened. soeculum II, p. 617.

    De Clotaire il faut chanter, le roi des Franks,
    Qui alla combattre la nation des Saxons, etc.

La rime remplace la mesure; les solcismes sont nombreux; le latin
est transform:

    De Chlothario est canere, rege Francorum,
    Qui ivit pugnare, in gentem Saxonum....

    (L. D.)

Dans l'origine, le latin rustique ne diffrait gure du latin
littraire que par la violation de quelques rgles grammaticales, par
quelques vices de prononciation, par le mlange d'un certain nombre de
mots et de tournures celtiques et tudesques. Mais des altrations
plus profondes et plus radicales dcomposrent insensiblement ce latin
populaire, au point qu'au septime sicle il put tre considr comme
un nouvel idiome, entirement distinct de l'ancienne langue latine 
laquelle il devait son origine. La nouvelle langue fut appele
_romane_, parce qu'elle tait l'idiome propre des vaincus,  qui l'on
donnait le nom de Romains par opposition aux conqurants issus de _la
noble race des Franks_.

La premire mention de la langue romane que l'histoire nous ait
conserve remonte au milieu du septime sicle; elle nous a t
transmise par l'auteur anonyme de la vie de saint Mummolin, qui
succda  saint loi comme vque de Noyon, honneur qu'il dut
principalement  la connaissance toute particulire qu'il avait de la
langue romane et de la langue tudesque. Il tait, en effet, fort
important  cette poque qu'un vque st parler l'un et l'autre de
ces idiomes, afin de pouvoir lui-mme instruire, dans leur propre
langue, les populations appartenant aux deux races diffrentes qui
occupaient les Gaules, ainsi que le prescrivit formellement plus tard
le troisime concile de Tours. Aussi voyons-nous que plusieurs
ministres de la religion se rendirent capables de s'acquitter de ce
double devoir. On peut citer entre autres saint Adalard, abb de
Corbie, qui vivait vers la fin du huitime sicle. Grard, abb de
Sauve-Majeure, qui fut son disciple, dit en parlant de lui: S'il
employait la langue vulgaire, c'est--dire la romane, vous eussiez cru
qu'il n'en savait pas d'autre; si c'tait le tudesque, son discours
avait plus d'clat; mais dans aucune langue sa parole n'tait aussi
facile que lorsqu'il s'exprimait en latin.

Il nous reste quelques vestiges de la langue romane de la fin du
huitime sicle; on les trouve dans les litanies qui se chantaient 
cette poque dans le diocse de Soissons[10].

  [10] Aprs avoir rcit les litanies, le choeur invoquait la
  protection du ciel en faveur du pape Adrien Ier et de l'empereur
  Charlemagne;  chaque invocation, le peuple qui se trouvait dans
  l'glise, rpondait: TU LO JUVA, _aide-le_.

Le milieu du sicle suivant nous offre le premier monument important
de cette langue qui soit parvenu jusqu' nous; c'est le serment que
Louis le Germanique fit  Charles le Chauve en 842. La langue du
dixime sicle nous est connue par une _cantilne_ en l'honneur de
sainte Eulalie, et celle du onzime, par les lois que Guillaume le
Conqurant donna aux Anglais, aprs avoir soumis leur pays[11]. Ce
n'est qu' partir du douzime sicle que les productions littraires
de la langue romane du nord devinrent assez nombreuses et assez
considrables.

  [11] Et par la chanson de Roland, de Throulde. (L. D.)

Avant de prononcer le serment dont je viens de parler, Louis le
Germanique et Charles le Chauve harangurent leur arme, chacun dans
l'idiome particulier usit chez son peuple, Louis en tudesque, et
Charles en langue romane. Voil donc un fils de Louis le Dbonnaire,
c'est--dire un petit-fils de Charlemagne, oblig de parler la langue
des vaincus pour se faire entendre de ses sujets. C'est que la
position dans laquelle il se trouvait tait bien diffrente de celle
de son pre et de son aeul. Ces deux princes commandant  la
Germanie,  la Gaule et  l'Italie, rsidaient sur les bords du Rhin,
au milieu des Germains, leurs compatriotes, auxquels leur maison
devait son lvation et sa gloire. Ainsi, leur origine, le pays qu'ils
habitaient, les gens qui les entouraient, tout concourait  ce que le
tudesque ft la langue usuelle des empereurs. Mais Charles le Chauve,
rduit  la possession de la Neustrie, se trouva jet au milieu de
populations qui ne parlaient, qui ne comprenaient que le roman, et qui
avaient le tudesque en aversion[12]; aussi fut-il contraint d'adopter
la langue romane, la seule qui pt le mettre en rapport avec la nation
 laquelle il commandait. A plus forte raison cette langue dut-elle
tre parle par les rois qui lui succdrent[13].

  [12] Cette aversion tait telle que la seule diffrence de
  langage occasionnait parfois des rixes sanglantes entre les gens
  de langue romane et ceux de langue tudesque. Charles le Simple,
  petit-fils de Charles le Chauve, s'tant rendu sur les bords du
  Rhin pour avoir une confrence avec Henri l'Oiseleur, des jeunes
  gens qui taient  la suite des deux princes furent, _selon
  l'habitude de ceux des deux pays_, tellement choqus de
  s'entendre parler les uns roman, les autres tudesque, qu'ils
  commencrent par s'insulter de la manire la plus violente, et
  finirent par fondre les uns sur les autres, l'pe  la main, si
  bien qu'il y en eut plusieurs de tus. (_Richer_, d. de M. J.
  Guadet, t. I, p. 48.)

  [13] La diffrence de langue qui existait entre les Neustriens et
  les Ostrasiens tait tellement marque au neuvime sicle (888),
  que les premiers taient appels Franks latins, et les seconds
  Franks Teutons (_Chronique anonyme_, dans le recueil des Histor.
  de France, t. VIII, p. 231).

Toutefois le tudesque ne disparut pas compltement de la cour; les
Carolingiens en perpturent, sinon l'usage habituel, du moins
l'intelligence parmi les principaux officiers de leur maison[14]. Tout
semblait leur en faire  la fois un devoir et une ncessit, les
traditions, le souvenir de leur origine, leurs mariages frquents avec
des princesses de sang germanique, leur rsidence habituelle  Laon,
ville situe dans le voisinage des pays allemands de la Lorraine
infrieure, et enfin la participation active et continuelle que les
princes germaniques prirent sous cette dynastie  tous les troubles,
 tous les dmls,  toutes les guerres,  tous les traits qui
eurent lieu dans le royaume. Aussi, ceux qui s'adonnaient au maniement
des affaires publiques attachaient-ils une grande importance  la
connaissance du tudesque. Mais, ds le milieu du neuvime sicle, les
personnes qui possdaient pleinement l'usage de cet idiome taient
devenues si rares dans le royaume, que Loup, abb de Ferrire, l'un
des principaux ministres de Charles le Chauve, fut oblig d'envoyer en
Allemagne des jeunes gens de son monastre, auxquels il jugeait 
propos de faire apprendre la langue qui tait la plus ncessaire aux
relations politiques[15].

  [14] Les rois carolingiens taient trangers  la France, et
  parlaient une langue trangre; on comprend trs-bien ce que nous
  dit Richer, qu'on les chassa comme trangers, en 987, quand on
  donna la couronne  un roi national, franais, Hugues Capet. (L.
  D.)

  [15] _Loup de Ferrire_, epist. XII, 844. Dans le recueil de dom
  Bouquet, VII, 488.

On ne sera donc pas tonn de voir que, dans le sicle suivant, Louis
d'Outre-Mer comprenait le tudesque beaucoup mieux que le latin. Au
synode d'Engelheim, o ce roi et l'empereur Othon Ier se trouvaient
runis, on produisit une lettre du pape Agapet, relative aux disputes
qui s'taient leves entre Artalde, archevque de Reims, et Hugues,
son comptiteur; comme cette lettre tait crite en langue latine, on
fut oblig de la traduire en tudesque, afin d'en donner connaissance
aux deux princes.

Mais les circonstances qui avaient maintenu l'intelligence de l'idiome
des Franks dans la maison royale des Carolingiens avaient cess
d'exister sous les rois de la troisime race, et Hugues Capet, le
premier d'entre eux, bien qu'issu du sang germanique, tait tout aussi
compltement ignorant du langage de Charlemagne qu'il l'tait de celui
d'Auguste. Les gens qui l'entouraient n'entendaient pas plus que
lui-mme l'idiome de la Germanie. Aussi,  partir de cette poque, les
princes d'Allemagne qui dsiraient entretenir des relations avec la
cour de France furent obligs d'avoir recours  des ambassadeurs qui
connussent la langue romane[16].

  [16] _Chron. monast. S. Michaelis_, dans le recueil de D.
  Bouquet, X, 286.

Le roman dut principalement sa formation aux altrations successives
que le peuple fit subir  la langue latine[17]. Ces altrations,
partout les mmes quant aux procds gnraux, durent nanmoins, ds
l'origine, diffrer par certaines nuances, selon le pays o se forma
le nouvel idiome. Dans la suite, ces diffrences, accrues et
multiplies par le temps, en vinrent  se dessiner plus nettement, et
 se circonscrire avec plus de prcision,  la faveur du
fractionnement que le systme fodal fit prouver  tout le territoire
du royaume.

  [17] Le franais est donc n du latin dfigur d'abord par les
  idiomes celtiques et plus tard pntr d'lments germaniques.
  (L. D.)

Si dans le douzime, le treizime et le quatorzime sicle on et
voulu tenir compte de toutes les varits que prsentait la _langue
d'oil_[18], selon les divers pays o elle tait en usage, on et pu
diviser cette langue en autant de dialectes qu'il y avait de
bailliages dans la France septentrionale; mais, en ne tenant compte
que des caractres gnraux les plus marqus, on arrivait 
reconnatre autant de dialectes diffrents que l'on comptait de
provinces en de de la Loire. Chacune des capitales de ces provinces
devenait un centre dont l'influence se faisait sentir sur tout le
pays qui en dpendait, et les habitants de la mme province se
piquaient plus ou moins de modeler leur langage sur celui que l'on
parlait  la cour du duc ou du comte qui les gouvernait. De la sorte,
chaque idiome provincial tendait  une certaine uniformit, et la
_langue d'oil_ pouvait se diviser en dialecte de la Picardie, de
l'Artois, de la Flandre, de la Champagne, de la Lorraine, de la
Franche-Comt, de la Bourgogne, du Nivernais, de l'Orlanais, de la
Touraine, de l'Anjou, du Maine, de la Haute-Bretagne, de la Normandie
et de l'Ile-de-France. Il est important de remarquer que celui-ci
tait spcialement dsign sous le nom de _franais_, par opposition
au picard, au normand, au bourguignon, etc.

  [18] L'idiome roman du nord de la France reut le nom de _langue
  d'oil_, et l'idiome roman du midi celui de _langue d'oc_. On
  pense que la _langue d'oil_ et la _langue d'oc_ ont t ainsi
  appeles de la manire d'noncer l'affirmation. En effet, on se
  servait pour cela de _oil_ (oui) dans le nord, et de _oc_ dans le
  midi.

Par l'avnement de la maison des ducs de France  la couronne des
Carolingiens, le _dialecte franais_ partagea la fortune de cette
maison, et prit de jour en jour une supriorit marque sur les autres
dialectes, comme la nouvelle royaut ne tarda pas  tablir sa
suprmatie sur tous les feudataires du royaume. La cour de France
tait devenue, pour les seigneurs du Nord, le modle et l'cole de la
galanterie, de la courtoisie et des belles manires; la langue parle
dans la maison royale tait l'expression naturelle de ces dbuts de la
civilisation et de la politesse. Aussi, ds le douzime sicle, il
n'tait plus permis  un seigneur normand, picard ou bourguignon, de
se prsenter  la cour de France sans qu'il st s'exprimer en
_franais_, non plus qu' un trouvre, dsireux de quelque clbrit,
de composer ses ouvrages en un autre dialecte[19]. A partir de cette
poque, l'idiome de l'Ile-de-France se propagea de plus en plus, 
l'aide des circonstances qui ne cessrent de lui tre favorables et
des moyens puissants que surent employer les rois pour fonder l'unit
franaise. Au treizime sicle, ce fut par l'extension du domaine de
la couronne; au quatorzime, par l'accroissement de l'autorit des
Captiens, l'organisation de la justice royale, celle du parlement de
Paris et de la grande chancellerie; au quinzime, par l'tablissement
d'une administration fiscale, d'une organisation militaire, par
plusieurs autres institutions, ainsi que par la faveur accorde 
l'imprimerie naissante; au seizime sicle enfin, par des ordonnances
formelles prescrivant l'usage exclusif du _franais_ dans tous les
actes publics ou privs, de quelque nature qu'ils pussent tre[20].

  [19] Romans ne histoire ne plat
  Aux Franoys, se ilz ne l'ont fait.

    (_Aymon de Varennes_, trouvre du XIIe sicle.)

  [20] Franois Ier prescrivit l'usage exclusif du franais dans
  les actes publics et les actes privs, par trois ordonnances
  successives.

Ds lors le franais acquit une telle importance et obtint une telle
prminence sur les autres dialectes de la langue d'oil, que ceux-ci,
rduits  l'tat de patois[21] ddaigns, furent relgus dans les
campagnes, o ils s'teignent de nos jours dans les derniers rangs de
la population, semblables  de faibles rejetons touffs par les
vigoureuses racines d'un arbre puissant qui naquit avec eux au pied du
mme tronc.

  [21] Langages de pays, _lingu patrienses_. (L. D.)

    A. DE CHEVALLET, _Origine et formation de la langue franaise_,
    t. 1, prolgomnes.

   Albin d'Abel de Chevallet naquit en 1812 et est mort en 1858. Son
   excellent ouvrage, qui forme 3 volumes in-8, a eu deux ditions;
   la premire lui a valu, en 1850, un prix  l'Institut; et la
   seconde en a obtenu un autre en 1858.




SERMENT DE LOUIS LE GERMANIQUE[22].


Pro Deo amur et pro Christian poblo et nostro commun salvament, d'ist
di in avant, in quant Deus savir et podir me dunat, si salvarai-eo
cist meon fradre Karlo, et in adjudha, et in cadhuna cosa, si cum om
per dreit son fradra salvar dist, in o quid il mi altresi fazet; et ab
Ludher nul plaid nunquam prindrai qui, meon vol, cist meon fradre
Karle in damno sit.

   Pour l'amour de Dieu, et pour notre commun salut et celui du
   peuple chrtien, de ce jour en avant, autant que Dieu me donnera
   savoir et pouvoir, ainsi sauverai-je ce mien frre Charles, et en
   aide et en chacune chose, ainsi comme on doit par devoir sauver
   son frre, pourvu qu'il en fasse de mme pour moi; et de Lothaire
   je ne prendrai jamais aucun accord qui, de ma volont, soit au
   prjudice de ce mien frre Charles.

  [22] Ce serment fut prononc quand Charles le Chauve et Louis le
  Germanique s'allirent contre Lothaire, en 842.


SERMENT DES SOLDATS DE CHARLES LE CHAUVE.

Si Lodhwigs sagrament qu son fradre Karlo jurat, conservat, et Karlus
meos sendra, de suo part, non lostanit, si io returnar non l'int pois,
ne io, ne ceuls cui eo returnar int pois, in nulla ajudha contra
Lodhuwig nun li vi er.

   Si Louis conserve le serment qu'il jure  son frre Charles, et
   si Charles mon seigneur, de sa part, ne le tient pas, si je ne
   puis l'en dtourner, ni moi, ni aucun que je pourrai en
   dtourner, en nulle aide contre Louis je ne lui serai.




CANTILNE EN L'HONNEUR DE SAINTE EULALIE[23].


    Buona pulcella fut Eulalia,
    Bel avret corps, bellezour anima.
    Voldrent la veintre li Deo inimi,
    Voldrent la faire diavle servir.
    Elle n'out eskoltet les mals conseillers,
    Qu'elle Deo raneiet chi maent sus en ciel,
    Ne por or, ned argent, ne paramenz,
    Por manatce regiel ne preiemen;
    Ne ule cose non la pouret oncque pleier.
    La polle sempre non amast lo Deo menestier;
    E por o fut presente de Maximiien,
    Chi rex eret a cels dis sovre pagiens.
    El li enortet dont lei nonque chielt,
    Qued elle fuiet lo nom christien.
    Ell' ent adunet lo suon element,
    Melz sostendreiet les empedementz,
    Qu'elle perdesse sa virginitet.
    Por o s' furet morte a grand honestet.
    Enz en l'fou la getterent com arde tost.
    Elle colpes non avret, por o no s' coist.
    A ezo ne s' voldret concreidre li rex pagiens;
    Ad une spede li roveret tolir lo chief.
    La domnizelle celle kose non contredist;
    Volt lo seule lazsier si ruovet Krist.
    In figure de colomb volat a ciel.
    Tuit oram que por nos degnet preier
    Qued avuisset de nos Christus mercit
    Post la mort, et a lui nos laist venir,
    Par souue clementia.


_Traduction littrale._

    Eulalie[24] fut une bonne jeune fille,
    Beau corps avait, plus belle me.
    Veulent la vaincre les ennemis de Dieu,
    Veulent la faire servir le diable.
    Elle n'et cout les mauvais conseillers (_qui lui disaient_)
    Qu'elle renit Dieu qui demeure l-haut au ciel,
    Ni pour or, ni argent, ni parures,
    Par menaces royales, ni prires;
    Ni aucune chose ne la pourrait jamais ployer.
    Le gouvernement n'aima pas toujours le service de Dieu;
    Et pour cela fut prsente  Maximien,
    Qui tait roi,  ces jours, sur les paens.
    Il l'exhorte  ce dont elle ne se soucie jamais,
    Qu'elle fuie le nom chrtien.
    Avant qu'elle abandonne le sien lment (_principe_),
    Mieux soutiendrait les tortures,
    Qu'elle perdit sa virginit.
    Pour cela elle est morte  grand honneur.
    Dedans le feu la jetrent, afin qu'elle brlt vite.
    Elle n'avait pas de pchs, pour cela elle ne cuit (_brla_) pas.
    A cela ne se voulut fier le roi paen;
    Avec une pe il ordonna de lui enlever la tte.
    La demoiselle cette chose ne contredit;
    Veut le sicle (_le monde_) laisser si le Christ l'ordonne.
    En forme de colombe vole au ciel.
    Tous nous prions que pour nous elle daigne prier
    Qu'ait merci (_piti_) de nous le Christ
    Aprs la mort, et  lui nous laisse venir
    Par sa clmence.

  [23] C'est la plus ancienne pice de vers en langue d'oil que
  l'on connaisse. Elle est du dixime sicle.

  [24] Sainte Eulalie, vierge de Barcelone, fut martyrise 
  Barcelone au troisime sicle, par les ordres du gouverneur
  Dacien.




LA RELIGION D'ODIN

(_Religion des Franks, des Saxons et des Northmans_).


La religion du Nord est d'origine asiatique. Les travaux de la science
moderne sur les antiquits religieuses des peuples septentrionaux, et
sur celle des Indiens et des Perses, ont enfin mis dans tout son jour
cette importante vrit, sur la trace de laquelle on s'tait trouv
amen depuis longtemps. Dsormais il n'y a plus  cet gard aucun
doute. La mythologie d'Odin est un retentissement lointain des
mythologies savantes de l'Orient. Mais, bien que le fond de cette
mythologie soit incontestablement asiatique, sa forme altre par
l'effet d'une longue indpendance, par les variations du gnie
instinctif des peuples, par les changements de rsidence, par les
vnements particuliers de l'histoire, est profondment empreinte
d'une originalit toute septentrionale et vritablement autochthone.
Il faut dire aussi que cette religion ne nous est connue par aucun
systme suivi, et que l'on est oblig, pour la comprendre, d'en
recomposer la mtaphysique d'aprs des rcits et des chants, dans
lesquels cette mtaphysique est presque compltement efface par
l'exubrance du symbole potique, et qui ne sont eux-mmes que des
fragments. Ces monuments nous reprsentent peut-tre fidlement les
croyances scandinaves, telles qu'elles se peignaient dans l'esprit du
vulgaire; mais il est certain qu'ici comme chez tous les peuples, il
faut percer l'enveloppe fabuleuse pour pntrer jusqu' la pense
initiative des instituteurs de la religion.

L'Edda de Snorron[25], rsum authentique de traditions dont nous ne
possdons plus textuellement qu'un petit nombre, sera notre guide
principal dans l'expos que nous allons entreprendre. L'auteur suppose
que Gylf, roi des anciens Goths, frapp de ce que l'on raconte de la
grandeur des Ases, se rend, sous un nom suppos,  Asgard, pour en
juger par lui-mme; l, dans un palais magique, au milieu d'une cour
nombreuse, il aperoit, assis sur des trnes, trois princes, nomms,
le premier Har, ce qui signifie le Sublime; le second Jafnhar, l'gal
du Sublime; le dernier Thridie, le Troisime: il les interroge.

  [25] On distingue les Eddas en: Edda potique et Edda prosaque
  ou de Snorron. L'Edda potique est un recueil d'anciens chants
  scandinaves, rassembls  la fin du onzime sicle, en Islande,
  par Soemund Sigfusson; le recueil contient une quarantaine de
  pomes, dont la Volu-Spa et le Hava-Mal sont les plus
  importants.--L'Edda de Snorron a t compose en Islande, au
  commencement du treizime sicle; c'est un trait de mythologie
  et de science potique divis en trois parties: les lgendes
  (commentaire trs prcieux des anciens mythes scandinaves); le
  vocabulaire potique; les rgles de la prosodie scandinave.

Gangler commena ainsi son discours: Quel est le plus ancien et le
premier des Dieux? Har rpond: Nous l'appelons ici Alfader; mais dans
l'ancienne Asgard il a douze noms: Alfader (le Pre universel),
Hervian (le Seigneur), Nikar (le Sombre), Nikuder (le dieu de l'Ocan),
Fiolner (celui qui fait beaucoup), Ome (le Bruyant), Biflid (l'Agile);
Vidrer (le Magnifique), Svidrer (celui qui extermine), Svider (celui
qui cause l'incendie), Oske (le Matre des morts), Falker
(l'Heureux)--Gangler demande: Quel est ce dieu? Quel est son pouvoir?
Qu'a-t-il fait pour manifester sa gloire? Har rpond: Il vit toujours;
il gouverne l'univers, et les petites choses comme les grandes.
Jafnhar ajoute: Il a cr le ciel et la terre. Thridie poursuit: Il a
fait plus; il a fait les hommes et leur a donn une me qui doit
vivre, et qui ne s'anantira pas, mme quand le corps se sera dissous:
tous les bons habiteront avec lui dans un lieu nomm l'Ancien; mais
les mauvais iront vers Hla, et de l dans le Niflheim.

Ce passage est extrmement important par l'ide claire et leve qu'il
nous donne en un instant du principe suprme de la religion
Scandinave. Voil bien le pre et le destructeur, celui qui cre et
celui qui extermine, l'auteur unique des hommes et des dieux,
l'ternel Brahma: c'est ce dieu excellent de la Germanie, dont parle
Tacite: Regnator omnium Deus, ctera subjecta atque parentia. Comme
dans la mythologie orientale, il parat au commencement, puis il
s'efface, laissant agir ce qui procde de lui, et ne reparat plus
qu' l'heure de la consommation du monde.

Il est assez difficile de dcider avec certitude si ce dieu suprme
tire absolument l'univers du nant, car aucun des chants qui nous sont
rests ne s'explique sur ce point d'une manire prcise. La premire
chose qui se dcouvre dans l'histoire de la cration, selon les
Scandinaves, est un immense abme, peut-tre co-ternel  Dieu, dans
lequel les principes contraires sont disposs chacun dans une rgion
distincte: les uns, que l'on pourrait regarder comme les principes
passifs, l'eau, le froid, l'inerte, l'obscur, sont au Nord; les
autres, qui sont les principes actifs, le feu, le mouvement, la
chaleur, la lumire, sont au Sud. La premire de ces deux rgions est
nomme le Niflheim, la seconde le Muspelheim: l'une est l'enfer,
l'autre le paradis. A la frontire de ces deux rgions, et par la
combinaison des effluves contraires que la vertu divine en fait
sortir, se produit la masse habitable de l'univers, figure dans le
langage potique par un gant nomm Ymer. De cette masse, par des
causes qu'il serait peut-tre tmraire de prtendre analyser sous le
voile pais dont la mythologie scandinave les enveloppe, naissent de
bons et de mauvais gnies, auxquels le Crateur suprme semble
abandonner, sans s'en occuper davantage, l'administration de
l'univers. C'est  ces dieux secondaires, que remonte directement la
cration de Aske et de Emla, principe sacr du genre humain, et ce
sont eux qui composent, pour ainsi dire,  eux seuls toute la
religion. Chacun peut aisment reconnatre les intimes rapports de
cette cosmogonie avec la cosmogonie de l'Inde, mais plus
particulirement encore avec celle de la Perse. Il n'est pas besoin
d'insister ici l-dessus; et il vaut mieux rentrer dans notre sujet
spcial en essayant de donner par quelques citations une ide plus
tendue de l'esprit particulier de la mythologie scandinave. Voici le
dbut de l'une des odes antiques les plus prcieuses que le Nord nous
ait conserves: elle est connue dans la tradition sous le nom de
Volu-Spa ou chant de la prophtesse, et parat compose d'une suite
de lambeaux emprunts  des pomes cosmogoniques encore plus anciens;
ce qui explique son obscurit.

Que toutes les divines cratures, grandes et petites, fassent
silence! Vous voulez que je rcite les loges antiques du fils de
Heimdall, et ce que je sais de plus ancien sur les hommes de Valfodur.
Je me souviens des gants ns au matin, chez lesquels je me suis
instruite autrefois. On tait au matin des sicles lorsque Ymer parut:
il n'y avait ni sable, ni mer, ni vents rafrachissants; la terre ne
se trouvait nulle part, et le ciel n'existait point dans la hauteur.
Un abme immense tait dans l'espace, et la verdure n'existait point.
Avant que les fils de Bore qui btirent Midgard eussent lev les
tables, le soleil clairait du ct du midi les pierres du palais. Le
soleil ignorait o tait sa demeure; les toiles ignoraient o elles
devaient tablir leur sige; la lune ignorait le lieu de sa force:
Mais alors les dieux prirent place au suprme tribunal et
considrrent ces choses. Ils donnrent des noms  la nuit et  la
lune dcroissante; ils en donnrent au matin, au midi, et au soir,
afin que l'on comptt la suite des annes.--Enfin, les Ases puissants
et dignes d'amour, quittant cette troupe, vinrent en un lieu, et l
ils trouvrent sur le rivage les deux malheureux, Aske et Emla, privs
de toute force, n'ayant pas d'me, n'ayant pas de raison: ils
n'avaient ni sang, ni parole, ni beaut. Odin leur donna l'me, Honer
la raison, Lodur le sang et la beaut.

Voil avec ce majestueux laconisme, si ordinaire dans tout ce qui
porte le cachet de la posie sacerdotale, le rcit de l'enfantement du
monde. Les mots, dans ces vers mystrieux, ne sont pour ainsi dire que
les clairs par lesquels les ides ensevelies dans la nuageuse
profondeur trahissent leur prsence. Les fables recueillies par
Snorron et qui composent le fond de la seconde Edda sont heureusement
plus explicites, et nous permettront de pntrer plus avant dans le
dtail de ces mythes. Gangler demande o habitait le gant Ymer, et
quelle tait sa nourriture; Har lui rpond: Aprs que le souffle qui
venait du Midi eut fondu les exhalaisons de la glace et en eut form
des gouttes (le principe de Ymer), il en forma une vache. Quatre
fleuves de lait coulaient de ses mamelles, et elle nourrissait Ymer.
La vache se nourrissait  son tour en lchant les pierres couvertes de
sel et de gele. Le premier jour qu'elle lcha ces pierres, il en
sortit des cheveux d'homme; le second jour, une tte; le troisime, un
homme entier, qui tait dou de beaut, de force et de puissance. On
le nomma Bure; c'est le pre de Bore qui pousa Byzla, fille du gant
Baldorn. De ce mariage sont ns trois fils, Odin, Vili et V. Et c'est
notre croyance qu'Odin gouverne avec ses frres le ciel et la terre,
que le nom d'Odin est son vrai nom, et qu'il est le plus puissant de
tous les dieux. Gangler demande si les deux races vivaient entre
elles avec amiti. Har rpond: Bien au contraire; les fils de Bore
turent Ymer, et il coula tant de sang de ses blessures, que tous les
gants y furent noys  l'exception d'un seul nomm Bergelmer, qui se
sauva avec tous les siens. C'est par lui que s'est conserve la race
des puissances de la Gele. Gangler demande: Que firent alors les
fils de Bore que vous nommez les dieux? Har rpond: Ce n'est pas une
petite chose  dire. Ils tranrent le corps de Ymer au milieu de
l'abme et ils en firent la terre; l'eau et la mer furent formes de
son sang, les montagnes de ses os, les pierres de ses dents. Ayant
fait le ciel de son crne, ils le posrent sur la terre. Aprs cela
ils allrent prendre des feux dans le Muspelheim, et les placrent
dans l'abme, afin qu'ils clairassent la terre. De l les jours
furent distingus et les annes comptes. Gangler s'crie: Voil
certainement de grandes oeuvres et une vaste entreprise! Har
continue, et dit: La terre est ronde, et autour d'elle est place la
profonde mer. Les rivages ont t donns aux gants, et sont leur
demeure. Mais plus avant sur la terre, dans un espace galement
loign de tous cts de la mer, les Dieux ont bti un rempart contre
les gants, avec les sourcils d'Ymer, et ils ont nomm cette enceinte,
Midgard. Mais, dit Gangler, d'o viennent les hommes qui habitent 
prsent le monde? Har rpond: Les fils de Bore, se promenant un jour
sur le rivage, trouvrent deux morceaux de bois flottant. Ils les
prirent et en firent un homme et une femme. Le premier leur donna
l'me et la vie; le second, la raison; le troisime, l'oue, la vue,
la voix, des habillements et un nom. On appelle l'homme Aske et la
femme Emla. C'est d'eux qu'est descendu le genre humain,  qui une
demeure a t donne prs de Midgard. Les fils de Bore btirent
ensuite dans le milieu la ville d'Asgard o demeurent les dieux et
leurs familles. C'est l qu'est situ le palais d'Odin, nomm la
terreur des peuples. Lorsque Odin s'y assied sur son trne sublime, il
dcouvre tous les pays, voit les actions des hommes et comprend tout
ce qu'il voit. Sa femme est Frigga, fille de Fiorgun. De ce mariage
est descendue la famille des Dieux. C'est pourquoi Odin est appel le
pre universel. La terre est sa fille et sa femme. Il a eu d'elle
Asa-Thor, son premier n. La force et la valeur suivent ce dieu: c'est
pourquoi il triomphe de tout ce qui vit.

Il me semble que l'on ne peut gure douter qu'Ymer ne reprsente dans
cette fable les forces dsordonnes du chaos, _rudis indigestaque
moles_. La vache produite par le souffle de l'ternel Midi est le
principe de la fcondit qui, tout en nourrissant le chaos, fait
natre le principe crateur dsign sous le nom de Bore. De l'union de
ce principe avec une fille de la race d'Ymer, emblme de la matire,
sort enfin la trinit scandinave, Odin, Vili et V. Et remarquons ici
comme un point de la plus haute importance le trait dcisif, confirm
par l'Edda de Snorron, que la Volu-Spa nous donne de cette trinit, 
l'endroit de la cration du genre humain: c'est la premire personne
ou Odin qui confre l'me, la seconde qui confre la raison, la
troisime qui confre la forme et l'existence du corps. A cette
trinit appartient le gouvernement immdiat du ciel et de la terre.
Prs de ces divers principes subsiste, comme les mauvais anges dans la
mythologie des Perses ou les Titans dans celles des Grecs, la race des
gants. C'est par un combat contre ces puissances fatales, dans lequel
Odin et ses frres demeurent vainqueurs, que commence l'histoire du
monde. Les gants sont repousss aux confins de la terre habitable; un
rempart est lev contre leurs efforts destructeurs; le genre humain
prend naissance.

On ne s'attend point que nous entrions ici dans le dtail de la
gnalogie et des attributs de toutes les divinits du ciel
scandinave. Snorron y place, comme dans l'Olympe grec, douze divinits
principales.

Ce sont des personnifications analogues  celles que l'on rencontre
dans toutes les mythologies. Thor, le premier n d'Odin, est le dieu
de la guerre; Balder, le second, est le dieu de la bont et de la
misricorde; Brage prside  l'loquence; Tyr  la prudence militaire;
Hoder  la richesse; Niord, de la race des gants, mais lev ds son
enfance chez Odin, est le matre de la mer; de lui sont ns Frey, le
dieu de la pluie, et Freya, desse de l'amour, bien diffrente de
Frigga, pouse d'Odin et desse de la terre, la _herta_ germanique.
Les autres desses sont Saga, l'histoire; Eyra, la mdecine; Gfyone,
la chastet; Nossa, fille de Freya, la parure; Vara, la bonne foi,
spcialement en ce qui concerne l'amour; Snotra, la prudence; enfin,
nous mentionnerons encore les Walkyries, qu'Odin envoie dans les
combats pour choisir les hros et les amener  sa table: ce sont elles
qui prsident aux coupes et aux festins. Quant aux mauvais gnies,
nous nous contenterons de dire un mot de Loki, qui est l'Ahrimane du
Nord et le pre des principes qui doivent finir par triompher du
monde: Hla, la mort; Fenris, la destruction; le serpent de Midgard,
qui enserre le monde, et qui est peut-tre la corruption. Loki, dit
l'Edda, est appel le calomniateur des dieux, l'artisan de la fraude,
l'opprobre des dieux et des hommes. Il est fils du gant Farbante et
de Laufeya. Loki est beau et bien fait, mais il a l'esprit mchant,
lger, infidle. Il surpasse tous les hommes dans l'art de la ruse et
de la tromperie. Sa femme se nomme Signie; il a eu d'elle Nare et
plusieurs autres fils. Il a eu de la gante Angerbode trois autres
enfants: l'un est le loup Fenris; le second le grand serpent de
Midgard; le troisime la Mort.--La lutte continuelle des dieux et de
Loki, et les ruses innombrables de ce dernier, sont le sujet sur
lequel l'inpuisable imagination des Skaldes s'est le plus exerce. De
toutes ces fables, la seule qui nous paraisse importante est celle qui
nous reprsente Balder, le dieu de la charit et de la misricorde,
tu par mgarde, sur les instigations perfides de Loki, par l'aveugle
Hothur. Loki, malgr ses subterfuges finit par tre vaincu et
enchan dans une caverne d'o il ne sortira qu'au dernier jour. Au
surplus toutes ces fables, except peut-tre cette dernire, sont
videmment postrieures  l'poque primitive de la thologie, et le
caprice des potes y a eu bien plus de part que la mtaphysique.

Enfin le dernier jour arrive. L'quilibre qui subsistait dans la
cration entre les principes contraires est rompu. Le dieu suprieur
lui-mme, comme dans la thologie orientale, rentre en scne pour
prter main-forte  la destruction. Les principes secondaires sont
tus les uns par les autres. Tout s'anantit, mais bientt aussi tout
renat sous une forme nouvelle. _Magnus ab integro sclorum nascitur
ordo._ D'effroyables dsordres qui se manifestent sur la terre o
l'harmonie des socits et celle de la nature commencent  se
troubler, sont le signal de la venue de ces jours terribles, et aprs
la tuerie des hommes arrive celle des dieux. Les derniers restes de la
cration se dissipent dans les flammes envoyes du midi par Surtur (le
Noir), le Brahm scandinave. Afin de donner une ide plus prcise de
cette grande et sublime prophtie, nous citerons en les traduisant
littralement, d'aprs le latin de Rsnius, les propres paroles de la
Volu-Spa:

Au del de nos jours, moi, fille puissante d'Odin, j'aperois le
crpuscule des Dieux.

Garm aboie devant l'antre horrible de Gnip; les chanes sont rompues;
Frco se prcipite. Les frres combattent et se tuent les uns les
autres; on crache sur la parent. Il fait dur dans le monde: grands
adultres: ge de dcadence: ge d'pe: les boucliers se brisent: ge
de tempte, ge de frocit. Jusqu' ce que le monde soit dtruit,
aucun homme n'pargnera un autre homme.

Les fils de Mimir (les flots de l'Ocan) jouent entre eux. Les
rameaux s'enflamment. Heimdall sonne  grand bruit dans sa trompe.
Odin consulte la tte de Mimir. L'arbre antique rsonne. Les gants
sont dlivrs. Le frne d'Igdrasil (le symbole du monde) frmit
d'horreur. Garm aboie devant l'antre horrible de Gnip; les chanes
sont rompues; Frco se prcipite.

Que se passe-t-il chez les Ases? Que se passe-t-il chez les Alfes? Le
monde des gants est plein de bruit. Les Ases tiennent conseil. Les
nains gmissent devant les ouvertures des rochers. Surtur (le Noir)
vient du Midi avec son glaive; l'pe est blouissante comme le
soleil. Les rochers se brisent; les dieux sont pouvants; les hommes
foulent le chemin de Hla (de la mort); le ciel se fend.

Odin engage le combat avec le loup, et la blanche Freya s'oppose 
Surtur. Mais le mari de Frigga succombe. Alors Vidar, le puissant fils
d'Odin, prt  combattre l'animal funbre, de sa main tendue le
frappe au coeur de son pe, vengeant ainsi la mort de son pre. Il
s'avance, le fils gracieux de Hlodymia, et il renverse vaillamment le
serpent de Midgard; mais il recule de neuf pas, empoisonn par le
funeste serpent.

Le soleil devient noir; la terre entre dans la mer; les brillantes
toiles se dtachent du ciel; le feu se rpand sur l'antique difice;
la flamme dvorante s'lve jusqu'au ciel. Garm aboie devant l'antre
de Gnip; les chanes seront rompues; Frco se prcipitera.

Mais la consommation suprme  peine termine, une nouvelle cration
recommence: les diverses puissances qui avaient prsid  la cration
antrieure, tout en se rsorbant dans la puissance ternelle, ont
laiss aprs elles des germes qui reprennent vie  leur place.
coutons encore la Vola.

Elle voit enfin sortir du sein de la mer une terre entirement
couverte de verdure. Elle voit les cascades se prcipiter, et
au-dessus d'elles planer l'aigle qui guette les poissons dans les
montagnes. Les Ases se runissent dans les plaines d'Ida, et
conversent ensemble sur la destruction du monde et les anciens runes
d'Odin.

On retrouve dans le gazon les antiques tables d'or. Les champs
produisent d'eux-mmes les fruits. L'adversit disparat. Balder
revient. Balder et Hotker s'tablissent en paix dans le palais d'Odin.
Comprenez-vous? Sais-je encore quelque chose? Un palais couvert d'or,
plus brillant que le soleil, s'lve sur le Giml: les bons y font
leur demeure et y jouissent pendant les sicles du bien
suprme............. Pour prendre ide en un instant de la morale
particulire  un peuple, il suffit d'examiner quelles sont, chez ce
peuple, les conditions du paradis et celles de l'enfer. En jugeant les
Scandinaves d'aprs cette maxime, il n'est pas difficile de
reconnatre que la valeur militaire formait chez eux le fond essentiel
de la vertu: La valeur, comme le dit un guerrier germain dans Tacite,
est le seul bien de l'homme: Dieu se range du ct du plus fort. Le
palais d'Odin s'ouvrait  tous les guerriers morts avec courage sur le
champ de bataille. Conduits par les Walkyries, les brillantes desses
de la mle, et enlevs sur des chevaux rapides, ces glorieux
trpasss venaient aussitt s'installer parmi les immortels du
Valhalla. Cinq cent quarante portes spacieuses suffisaient  peine au
mouvement continuel des hros, se pressant pour entrer ou pour sortir,
aux abords de cette ruche cleste. Il ne pouvait donc y avoir qu'une
seule crainte pour l'homme intrpide: la crainte de ne pas mourir sur
le champ de bataille. Cette mort sur le champ de bataille tait la
plus prcieuse rcompense qu'un noble coeur pt attendre. Loin
d'interrompre la vie, elle la prolongeait en la couronnant. Voyons
dans le chant de mort de Haquin, fils de Harald, de quelle manire se
peignait la mort aux yeux des combattants, et nous comprendrons
combien, loin de la redouter, ils devaient y aspirer avec nergie:

Allons, dit la Walkyrie au hros, poussons nos chevaux au travers de
ces mondes tapisss de verdure, qui sont la demeure des dieux. Allons
annoncer  Odin qu'un roi va le visiter dans son palais.--Enfin, le
roi Haquin s'approche, et sortant du combat, il est encore dgouttant
de sang. A la vue d'Odin, il s'crie: Ah! que ce dieu me parat svre
et terrible!--Le dieu Brage rpond: Venez, vous qui ftes l'effroi des
plus illustres, venez vous runir  vos huit frres: les hros qui
habitent ici seront en paix avec vous, et vous vous abreuverez de
bire dans la compagnie des immortels.--Mais le prince valeureux
s'crie: Je veux toujours garder mon armure: il faut qu'un guerrier
conserve avec soin sa cuirasse et son casque, et il est dangereux de
quitter sa lance un instant!

Quel aplomb dans la mort! Il suffisait, chez les Scandinaves, pour
avoir le droit de redresser ainsi la tte en entrant dans l'empire
funbre, de s'y trouver convoqu par le fer sanglant des batailles. On
conoit aisment tout ce qu'une aussi vive persuasion devait inspirer
d'intrpidit et d'indomptable valeur. La mort confre par la main
d'un ennemi constituait pour ces fanatiques adorateurs d'Odin un
sacrement suprme: elle tait  leurs yeux comme un autre baptme de
sang, mais ayant seul qualit pour ravir les mes dans les flicits
du Valhalla, et quiconque tait sorti pacifiquement de la vie, quelque
clat que cette vie en son temps et jet dans la guerre, les portes
du cleste palais demeuraient inexorablement fermes par la loi du
destin. D'autres mondes, les mondes mlancoliques de Hla, s'ouvraient
pour ces infortunes victimes de la mort. La croyance  cet gard
tait si formelle, qu'au dire des potes, c'tait dans un de ces
mondes que le dieu Balder lui-mme, aprs sa mort, avait t contraint
de descendre. Quant aux lches, l'affreux sjour du Nifflheim tait
pour eux. Frapps d'infamie pendant leur vie, souvent mme, comme le
rapporte Tacite au sujet des Germains, touffs dans la boue par leurs
frres d'armes, ils allaient, leur dernire heure venue, expier leur
crime dans un enfer de glace et de venin. Lchet, courage, voil
quels taient, chez les Scandinaves, les deux ples fondamentaux du
vice et de la vertu; et chez un peuple o la guerre semblait tre la
fin essentielle de l'individu comme de la socit, cela ne pouvait
manquer d'tre ainsi.

On ne saurait croire  quel point cette morale, toute dirige vers la
guerre, avait port chez les Scandinaves le mpris de la mort.
L'instinct naturel avait t compltement ananti. Au lieu de redouter
la mort comme un mal, on la dsirait et on la recevait comme un bien.
Cet hrosme inspir aux Scandinaves par le sentiment de
l'immortalit, parat avoir profondment tonn les Romains, qui ne
connaissaient que celui qui provient du dvouement  la chose
publique. Ce courage tait pour eux une nigme ainsi que celui des
premiers chrtiens. Ils tressaillent de joie dans un combat, dit
Valre-Maxime, en pensant qu'ils vont sortir de la vie d'une manire
si glorieuse; ils se lamentent dans les maladies de la crainte d'une
fin honteuse et misrable. Il s'agissait pour ces guerriers de bien
plus grandes choses encore que la gloire et la honte: il s'agissait de
peines ou de rcompenses ternelles. Lucain avait mieux compris le
secret de leur valeur. La mort, disait-il, est pour eux le passage 
une longue vie dans un autre univers. Ils sont heureux de leur erreur
ces peuples que regarde le ple! Ils ignorent la plus redoutable de
toutes les craintes, celle de la mort. De l, cette hardiesse  se
prcipiter sur les piques; de l ces mes toujours prtes  la mort,
et cette persuasion qu'on ne saurait avoir que de lches mnagements
pour la vie, puisqu'elle doit renatre. Il me parat hors de doute
que c'est cette croyance si forte qui a dcid la ruine de l'empire
romain. Des armes o il n'y a que l'honneur militaire, quelque
puissant qu'on l'y suppose, peuvent-elles rsister  des armes mises
en mouvement par la religion? Ce sont vraiment l les pes du
Seigneur; leur mobile est souverain. Aussi me semble-t-il tout  fait
superficiel de chercher  expliquer, comme on le fait ordinairement,
par des considrations toutes temporelles, le dmembrement de l'empire
romain. La religion y a jou un plus grand rle peut-tre que la
politique et la stratgie. C'est elle qui a dcid toutes les
victoires en jetant dans les balances du combat ses palmes
immortelles.

Ce point est,  mon avis, si important, que je crois pouvoir y
insister, en citant ici, d'aprs une ancienne chronique du Nord, la
_Jomswikinga Saga_, un exemple qui montre, mieux qu'aucun discours ne
pourrait le faire, combien la crainte qu'inspire naturellement la mort
 tous les hommes tait compltement abolie chez les guerriers
scandinaves. Sept jeunes guerriers, appartenant  la colonie de
Jomsburg, fonde par Harald  la dent bleue, sur la cte mridionale
de la Baltique, accabls par le nombre dans un combat, et saisis
malgr leurs efforts dsesprs, furent condamns par leur vainqueur 
avoir la tte coupe. Cette condamnation fut reue par eux avec la
mme joie qu'une dlivrance. Le premier qui fut men au supplice se
contenta de dire avec un calme parfait: Pourquoi ne m'arriverait-il
pas la mme chose qu' mon pre? Il est mort; je mourrai. Le guerrier
qui devait trancher la tte au second lui ayant demand ce qu'il
pensait  la vue de la mort, il rpondit: qu'il connaissait trop bien
les lois de son pays pour qu'aucune parole marquant la crainte pt
sortir de sa bouche. A cette mme question, le troisime rpliqua:
Je me rjouis de mourir glorieusement, et je prfre cette mort  une
vie infme comme la tienne. Le quatrime fit une rponse plus longue:
Je reois, dit-il, la mort de bon coeur, et ce moment m'est agrable.
Je te prie seulement de me trancher la tte le plus promptement que tu
pourras, car c'est une question que nous avons souvent agite 
Jomsburg que de savoir si l'on conserve encore quelque sentiment quand
la tte est coupe. C'est pourquoi je vais prendre ce couteau dans ma
main: aprs avoir t dcapit, si je le porte contre toi, ce sera un
signe que je n'ai pas entirement perdu le sentiment; si je le laisse
tomber, ce sera une preuve du contraire. Ainsi hte-toi de terminer ce
diffrend. Le cinquime mourut en raillant les ennemis. Le sixime
pria le bourreau de le frapper de face: Je me tiendrai immobile,
dit-il, et tu observeras si je donne quelque signe de frayeur, si je
cligne seulement les yeux; car nous sommes faits  ne pas remuer, mme
quand on nous donne le coup de la mort. Le septime tait un jeune
homme dans la fleur de l'ge et d'une rare beaut. Interrog sur ce
qu'il pensait de la mort: Je la reois volontiers, rpondit-il avec
noblesse; j'ai rempli les plus grands devoirs de la vie, et j'ai vu
mourir tous ceux  qui il ne m'est plus permis de survivre. Toutes
ces rponses sont admirables.

On conoit qu'avec de pareilles ides de la mort il ne pouvait gure y
avoir chez les Scandinaves d'obstacle au suicide. Il tait naturel que
les guerriers, empchs par leurs blessures ou par leur ge d'aller
quter dans les combats une mort bienheureuse, cherchassent  se
frayer par quelque fin intrpide un autre chemin vers le ciel. Odin
lui-mme, en s'ouvrant la poitrine, dans sa vieillesse, avec le fer de
sa lance, leur avait donn l'exemple. Aussi le suicide tait-il
gnralement en honneur chez eux. Il existait en Sude une montagne
escarpe du haut de laquelle se prcipitaient ceux qui voulaient
terminer leur vie; on la nommait, dit Mallet, la salle d'Odin, parce
qu'elle tait en quelque sorte le vestibule du palais de ce dieu. En
Islande, il y en avait galement une destine au mme usage. C'est l
qu'on se rend, dit une ancienne saga, quand on est afflig et
malheureux. Nos anctres, mme sans attendre les maladies, partaient
de l pour aller chez Odin.

Enfin, sans vouloir entrer dans l'histoire du culte des Scandinaves,
j'ajouterai seulement que les sacrifices humains se trouvaient en
harmonie parfaite avec cette morale sanguinaire, et en taient en
quelque sorte la consquence. Puisque la mort tait une chose si
agrable aux dieux, on ne pouvait manquer de la faire intervenir,
comme un lment essentiel, dans les hommages qu'on leur rendait. Dans
les derniers temps cet abus, augmentant sans cesse, tait devenu
excessif. Les temples s'taient transforms en boucheries humaines. On
immolait, selon ce que rapporte l'vque de Merseburg dans sa
chronique, jusqu' quatre-vingt-dix-neuf victimes  la fois. On
baignait de sang le temple et les idoles, et on en arrosait mme le
peuple. Pour plaire aux Dieux, avec de si abominables principes, on ne
reculait pas mme devant le crime. Tantt les rois immolaient leurs
sujets, tantt les sujets leurs rois. Le premier roi de Vermelande fut
brl en l'honneur d'Odin  cause d'une disette. Plusieurs fois, selon
le tmoignage des chroniques, des rois, pour obtenir la victoire,
offrirent  Odin le sang de leurs enfants. Ds que l'inhumanit a mis
le pied dans la morale, elle y renverse tout.

Les lches n'taient cependant pas les seuls habitants du Nifflheim,
On y trouvait aussi, et la Volu-Spa est parfaitement explicite sur ce
point, tous les autres morts qui s'taient rendus coupables envers la
socit durant leur vie: les parjures qui dtruisent le principe de la
confiance entre les hommes; les adultres qui y dtruisent celui du
mariage; les assassins qui dtruisent celui de la paix entre les
enfants de la mme patrie. Mais le domaine de la criminalit ne
s'tendait point au del de ces bornes. La duret de coeur et
l'horrible frocit ne poussaient pas plus vers l'enfer que le
dvouement et la mansutude n'levaient vers le ciel. N'tait-ce pas
chez les Scandinaves qu'avait t invent ce dogme trange, et dont on
chercherait vainement ailleurs l'analogue, la mort de Balder, dieu de
la misricorde, tu par Honer, dieu, selon toute vraisemblance, de la
force brutale, entran, malgr les efforts impuissants d'Odin et de
Frigga, dans la profondeur des enfers, et destin  renatre un jour
pour tablir sur la terre renouvele son clatant royaume?

Quelle loquente prophtie de l'avenir, et chez un peuple duquel on se
serait si peu cru en droit de l'attendre! Mais aussi quel dur symbole
de l'impitoyable morale du prsent! Ni charit, ni humanit, ni
merci; la misricorde avait disparu mme du sein des Dieux! Nations
terribles, sans avoir besoin de connatre les secrets de votre
histoire, j'assignerais volontiers l'poque  laquelle ce Balder a
quitt votre Olympe pour s'clipser dans l'obscurit des enfers.
N'est-ce point  celle o Dieu, voulant faonner de longue main contre
Rome un glaive bien tremp, enleva votre germe  la terre d'Asie pour
l'endurcir et l'adapter  l'excution de ses sanglants dcrets, en le
dveloppant par une ducation svre dans les contres inhospitalires
du Nord? On vit,  l'heure du jugement, ce que valait ce glaive,
fabriqu parmi les glaces du Septentrion, loin de toutes les saintes
tideurs que le souffle de la charit met dans l'me des hommes,
aiguis par l'ange exterminateur sur les pierres du tombeau o vous
aviez fait descendre le dieu de la piti. Mais dans ce mme temps, au
midi, par d'incroyables moyens, la Providence vous prparait aussi la
rsurrection de ce divin Balder, afin de vous le rendre, sous le nom
de Christ, votre mission acheve, alors qu'il conviendrait  ses plans
d'arrter le torrent de vos colres, et de vous appeler  de nouveaux
services. Quelle grandeur dans ce dogme sauvage de la mort et de la
rsurrection de Balder; et quel trait de lumire fait tomber sur la
moralit du destin le rapprochement du mythe et de l'histoire!

    J. REYNAUD, _Encyclopdie nouvelle_, article _Scandinaves_.




CHANT DE MORT DE LODBROG[26].

865.


Nous avons frapp de nos pes, dans le temps o, jeune encore,
j'allais vers l'Orient apprter aux loups un repas sanglant, et dans
ce grand combat o j'envoyai au palais d'Odin tout le peuple de
Helsinghie. De l nos vaisseaux nous portrent  Yfa, o nos lances
entamrent les cuirasses, o nos pes rompirent les boucliers.

  [26] Pirate Northman pris et mis  mort par lla, roi de
  Northumberland.

Nous avons frapp de nos pes, le jour o j'ai vu des centaines
d'hommes couchs sur le sable, prs d'un promontoire anglais; une
rose de sang dgouttait des pes; les flches sifflaient en allant
chercher les casques: c'tait pour moi un plaisir gal  celui de
tenir une belle fille  mes cts sur le mme sige.

Nous avons frapp de nos pes, le jour o j'abattis ce jeune homme,
si fier de sa chevelure, qui ds le matin poursuivait les jeunes
filles et recherchait l'entretien des veuves. Quel est le sort d'un
homme brave, si ce n'est de tomber des premiers? Celui qui n'est
jamais bless mne une vie ennuyeuse, et il faut que l'homme attaque
l'homme ou lui rsiste au jeu des combats.

Nous avons frapp de nos pes. Maintenant j'prouve que les hommes
sont esclaves du destin et obissent aux dcrets des fes qui
prsident  leur naissance. Jamais je n'aurais cru que la mort dt me
venir de cet lla, quand je poussais mes planches si loin  travers
les flots et donnais de tels festins aux btes carnassires. Mais je
suis plein de joie en songeant qu'une place m'est rserve dans les
salles d'Odin, et que l bientt, assis au grand banquet, nous boirons
la bire dans de larges crnes.

Nous avons frapp de nos pes. Si les fils d'Asslanga[27] savaient
les angoisses que j'prouve, s'ils savaient que des serpents venimeux
m'enlacent et me couvrent de morsures, ils tressailliraient tous et
voudraient courir au combat; car la mre que je leur laisse leur a
donn des coeurs vaillants. Une vipre m'ouvre la poitrine et pntre
jusqu' mon coeur; je suis vaincu; mais bientt, j'espre, la lance
d'un de mes fils traversera les flancs d'lla.

  [27] Asslanga tait la femme de Lodbrog.

Nous avons frapp de nos pes dans cinquante et un combats. Je doute
qu'il y ait parmi les hommes un roi plus fameux que moi. Ds ma
jeunesse j'ai vers le sang et dsir une pareille fin. Envoyes vers
moi par Odin, les desses m'appellent et m'invitent. Je vais, assis
aux premires places, boire la bire avec les Dieux. Les heures de ma
vie s'coulent mais c'est en riant que je mourrai[28].

  [28] _Aug. Thierry_, Histoire de la conqute de l'Angleterre par
  les Normands, t. I, p. 112, d'aprs _Mallet_, Hist. du Danemark.




FRAGMENT DU POME D'ABBON, LE SIGE DE PARIS PAR LES NORTHMANS.

(_Sige de la tour du Chtelet_).

885.


tablie sur le milieu du cours de la Seine et au centre du riche
royaume des Franks, Lutce, tu t'es proclame toi-mme la grande
ville, en disant: Je suis la cit qui, comme une reine, brille
au-dessus de toutes les autres. Tu frappes, en effet, les regards par
un port plus beau qu'aucun autre. Quiconque porte un oeil d'envie sur
les richesses des Franks te redoute; une le charmante te possde; le
fleuve entoure tes murailles, il t'enveloppe de ses deux bras, et ses
douces ondes coulent sous les ponts qui te terminent  droite et 
gauche; des deux cts de ces ponts, et au del du fleuve, des tours
protectrices te gardent. Dis-le donc toi-mme, superbe cit, de
quelles funrailles ne t'ont pas remplie les Danois, cette race amie
de Pluton, dans le temps o le pontife du Seigneur, le grand et cher
Gozlin, ton bienfaisant pasteur, gouvernait ton glise!......

Des libations de ton sang furent rpandues par ces barbares monts sur
sept cents vaisseaux  voiles et d'autres plus petits navires,
tellement nombreux qu'on ne pouvait les compter; ceux-ci le vulgaire
les nomme barques. Le gouffre profond de la Seine en tait tellement
rempli, que ses ondes disparaissaient sous ces btiments dans un
espace de plus de deux lieues; on cherchait avec tonnement dans quel
antre se cachait le fleuve; il ne paraissait plus; le sapin, le chne,
l'orme et l'aune humide couvraient entirement sa surface.

Le lendemain du jour o ces vaisseaux touchrent le pied de la ville,
l'illustre pasteur de Paris voit arriver dans son palais Sigefroi,
roi, mais de nom seulement; celui-ci cependant commandait  ses
compagnons. Flchissant la tte devant le pontife, il lui parla en ces
termes: Gozlin, prends piti de toi-mme et de ton troupeau; si tu ne
veux prir, prte, nous t'en conjurons, une oreille favorable  nos
paroles. Permets que nous puissions seulement traverser cette cit;
nous ne toucherons nullement  ta ville; nous nous efforcerons de
conserver  toi et  Eudes tous vos biens. A cet Eudes, comte
respect, roi futur, et qui bientt allait devenir le pre du royaume,
tait remise la garde de Paris. Cependant le pontife du Seigneur
rpond  Sigefroi par ces paroles, o respire la plus entire
fidlit: Cette cit nous a t confie par l'empereur Charles, qui,
aprs Dieu, le roi et le dominateur des puissances de la terre, tient
sous ses lois le monde presque tout entier. Il nous l'a confie, non
pour qu'elle caust la perte du royaume, mais pour qu'elle le sauvt
et lui assurt une inaltrable tranquillit; que si par hasard la
dfense de ces murs et t commise  ta foi, comme ils l'ont t  la
mienne, ferais-tu ce que tu prtends juste de t'accorder, et
qu'ordonnerais-tu de faire?--Si je le fais, que ma tte, rpliqua
Sigefroi, soit condamne  prir sous le glaive et  servir enfin de
pture aux chiens! Cependant si tu ne cdes  nos prires, nos camps
lanceront sur toi leurs traits et leurs dards empoisonns ds que le
soleil commencera son cours; quand cet astre le finira, ils te
livreront  toutes les horreurs de la faim; et cela, ils le feront
chaque anne.

Il dit, part, et presse la marche de ses compagnons. A peine l'aurore
se dissipe que ce chef les entrane au combat. Tous se jettent hors de
leurs navires, courent vers la tour[29], l'branlent violemment par
leurs coups jusque dans ses fondements, et font pleuvoir sur elle une
grle de traits. La ville retentit de cris; les citoyens se
prcipitent; les ponts tremblent sous leurs pas; tous volent et
s'empressent de porter secours  la tour. Ici brillent par leur valeur
le comte Eudes, son frre Robert, et le comte Ragenaire; l se fait
remarquer le vaillant abb Ebble, neveu de l'vque. Le prlat est
lgrement atteint d'une flche aigu; Frdric, guerrier  son
service, dans la fleur de l'ge, est frapp du glaive; le jeune soldat
prit; le vieillard, au contraire, guri de la main de Dieu, revient 
la sant. Beaucoup des ntres voient alors leur dernier jour; mais
eux, de leur ct, font aux ennemis de cruelles blessures. Ils se
retirent enfin, emportant une foule de Danois  qui reste  peine un
souffle de vie....... La tour ne prsentait plus rien de sa forme
primitive et complte; il ne lui restait que des fondements bien
construits et des crneaux assez bas; mais, pendant la nuit mme qui
suivit le combat, cette tour, revtue dans toute sa circonfrence de
fortes planches, s'leva beaucoup plus haut, et une nouvelle citadelle
en bois, d'une fois et demie plus grande, fut pour ainsi dire pose
sur l'ancienne. Le soleil donc et les Danois saluent en mme temps et
de nouveau la tour. Ceux-ci livrent aux fidles d'horribles et cruels
combats. De toutes parts les traits volent, le sang ruisselle; du haut
des airs, les frondes et les pierriers dchirants mlent leurs coups
aux javelots. On ne voit rien autre chose que des traits et des
pierres voler entre le ciel et la terre. Les dards percent et font
gmir la tour, enfant de la nuit, car, comme je l'ai dit plus haut,
c'est la nuit qui lui donna naissance. La ville s'pouvante; les
citoyens poussent de grands cris; les clairons les appellent  venir
tous sans retard secourir la tour tremblante. Les Chrtiens combattent
et s'efforcent de rsister par la force des armes. Parmi nos
guerriers, deux, plus courageux que les autres, se font remarquer:
l'un est comte, l'autre abb. Le premier, le victorieux Eudes, qui
jamais ne fut vaincu dans aucun combat, ranime l'ardeur des siens et
rappelle leurs forces puises; sans cesse il parcourt la tour et
crase les ennemis. Ceux-ci tchent de couper le mur  l'aide de la
sape; mais lui les inonde d'huile, de cire, de poix mles ensemble;
elles coulent en torrents d'un feu liquide, dvorent, brlent et
enlvent les cheveux de la tte des Danois, en tuent plusieurs et en
forcent d'autres  chercher un secours dans les ondes du fleuve. Les
ntres alors s'crient tout d'une voix: Malheureux brls, courez
vers les flots de la Seine; tchez qu'ils vous fassent repousser une
autre chevelure mieux peigne. Le vaillant Eudes extermina un grand
nombre de ces barbares.

  [29] Sans doute la tour du Grand-Chtelet, construction romaine.

Mais le second de ces braves, quel tait-il? C'tait l'abb Ebble, le
compagnon et le rival en courage de Eudes. D'un seul javelot il perce
sept Danois  la fois, et ordonne, par raillerie, de les porter  la
cuisine. Nul ne devance ces guerriers au combat, nul n'ose se placer
au milieu d'eux, nul mme ne les approche et n'est  leur ct; tous
les autres cependant mprisent la mort et se conduisent vaillamment.
Mais que peut une seule goutte d'eau contre des milliers de feux? Les
braves fidles taient  peine forts de deux cents hommes, et les
ennemis, au nombre de quarante mille, car il est constant qu'on en
comptait quarante mille, renouvelant les uns aprs les autres leurs
attaques sur la tour.....


    ABBON, _Sige de Paris_, livre I, traduction de M. Guizot.

   Abbon, tmoin oculaire du sige de Paris, tait moine de l'abbaye
   de Saint-Germain des Prs. Son pome est une histoire fort exacte
   de ce sige mmorable; il le rdigea entre les annes 896 et 898
   et mourut en 922 ou 923. (Extrait de la notice sur Abbon par M.
   Guizot.)




LA FODALIT.

_La justice et le fief.--Expos historique de la justice
seigneuriale._


_L'origine de la justice seigneuriale[30] remonte aux institutions
romaines._--Les feudistes sont fort diviss d'opinion sur l'origine
des institutions seigneuriales; les uns les rattachent  la
lgislation romaine, les autres les font dcouler des usages
introduits par les peuples de race germanique. Les premiers n'ont
considr que les droits de justice; les seconds se sont proccups du
rgime des fiefs; le plus grand nombre a perdu de vue la distinction
qui spare ces deux espces d'institutions. On reconnatra par ce qui
va suivre que si l'organisation fodale doit la naissance  des
vnements et  des besoins ns de la conqute et postrieurs 
l'tablissement de la domination des peuples germains, d'un autre ct
l'origine des justices seigneuriales et de leurs attributions est
toute romaine.

  [30] La justice seigneuriale ne consistait pas dans le droit de
  juger. On verra qu'il s'agit d'autre chose, et qu'il faut prendre
  garde de se laisser tromper par la ressemblance des noms.

_Assujettissements du territoire des Gaules; divisions des produits:
census, reditus._ Aprs une rsistance longue et opinitre  la
puissance et  l'habilet des gnraux de Rome, la Gaule avait t
subjugue, rduite  l'tat de pays conquis et soumise 
l'organisation provinciale, qui n'tait elle-mme que la conqute
exploite, rgle et systmatise. Cet tat de choses a dur prs de
cinq sicles, et, pendant cette poque d'oppression et de spoliation
rgulire, le peuple vaincu n'a pas cess de manifester, par ses
rvoltes, ses plaintes et sa haine contre ses matres, l'existence
d'un joug tranger pesant sur sa tte. Vainement honor du nom de
citoyen romain, l'habitant des Gaules fut toujours asservi; les
thories lgales qui concernaient la proprit provinciale sont
profondment empreintes du caractre de sujtion et d'infriorit.

Le systme auquel la proprit du sol fut soumise n'est pas nettement
dtermin dans les lois qui le rgissaient. Nous savons cependant que
le territoire de la Gaule tait divis en deux portions, dont les
lments taient pars et dont nous ne connaissons pas exactement la
topographie. L'une de ces portions tait plus particulirement
approprie au peuple romain, et portait le nom de terres fiscales;
l'autre tait laisse  la proprit prive; les terres de cette
dernire espce se nommaient _agri_, _prdia_ (champs), et leurs
propritaires _possessores_ (possesseurs).

Quel que ft le principe du droit attribu  ces derniers, soit qu'on
les considrt comme de simples fermiers de la Rpublique, soit que
l'normit des redevances ait fait supposer ce caractre  la
proprit qui leur tait laisse, toujours est-il certain que les
produits de la terre taient diviss en deux parts: l'une dvolue au
trsor public, sous le nom de _tributum_ ou _census_ (tribut ou cens),
l'autre appartenant au possesseur et nomme _reditus_ (revenu, rente).

La double redevance impose aux produits de la culture tait
naturellement exige du cultivateur, qui en tait le premier
dtenteur; celui-ci, sous le nom gnral de _colon_, avait aussi sur
le sol un droit mal dfini et qu'il nous est difficile d'apprcier; ce
n'tait pas prcisment la proprit, mais assurment c'tait un des
lments de ce droit; dont la plus grande part appartenait au
_possesseur_. Les conditions des colons taient d'ailleurs varies, et
leurs espces fort diverses.

_Des judices_ (juges) _et de leur administration_.--La perception des
redevances tait confie  une foule d'officiers publics nomms
_comites_ (comtes), _vicarii_ (vicaires), _exactores_ (exacteurs),
_procuratores_ (procureurs), tous ayant en mme temps quelque part 
l'administration gnrale de la province, et mme  celle de la
justice; ces officiers taient dsigns sous la dnomination gnrique
de _judices_ (justiciers ou juges); leur pouvoir s'appelait
_judiciaria potestas_ (pouvoir justicier); l'ensemble des redevances
qu'ils faisaient acquitter s'appela plus tard _justici_ (justices).

Les _judices_ percevaient la redevance fiscale et en rendaient compte
au trsor; cependant les obligations des cultivateurs taient telles
qu'elles ne pouvaient pas toutes tre verses dans une caisse. De ce
nombre taient une multitude de services corporels, ou de fournitures
de travaux, d'entretien, de rparations, de transports et autres de
cette nature, qui ne devaient tre employs que pour le service
public, mais que le _judex_ (justicier) exploitait  son usage, et
dont il n'avait point de compte  rendre.

L'administration des officiers chargs du recouvrement des
contributions tait, en consquence, une source de dplorables abus;
les lois sont remplies de dispositions dont l'objet est de les
rprimer, et qui servent aujourd'hui  nous en rvler l'existence.
Dans tous les temps, le gouvernement des proconsuls n'avait t qu'une
odieuse dprdation. Depuis Cicron jusqu'aux Pres de l'glise, tous
les crivains tiennent  cet gard le mme langage. La perception des
redevances provinciales n'est pour la plupart des _exacteurs_ qu'une
occasion de fortune; aux charges publiques ils ajoutent une multitude
d'obligations dans leur intrt priv. C'est dans le tableau de leur
administration qu'on reconnat clairement le caractre de la
domination romaine; il est impossible d'y voir autre chose que
l'exploitation de la conqute et la spoliation successive des peuples
vaincus.

Aussi l'histoire de ces temps dsastreux, qui pendant tant d'annes
ont pes sur le malheureux sol de la Gaule, n'est qu'un long rcit de
luttes et d'intrigues dans lesquelles les plus puissants mettent leur
force au service de leur avidit, pour arracher au pouvoir des
fonctions qui leur permettront le pillage  l'aide des lois et de
l'autorit. La cause de toutes les guerres intestines, le moyen des
ambitieux, c'est la convoitise et la distribution des places
auxquelles toujours une part des recouvrements de l'impt se trouve
attache.

_Premiers effets de la conqute barbare; continuation des judices
(justiciers); de la part royale._--Avant l'avnement des rois de race
germaine, l'administration romaine tait depuis longtemps livre aux
mains des barbares; l'Italie n'tait plus seule  fournir les
exacteurs des provinces, la plupart d'entre eux taient possesseurs
dans les lieux mmes qu'ils exploitaient; pour ceux-ci l'action
fiscale tait bien plus profitable et les abus bien plus faciles. Ce
sont encore les lois qui nous l'apprennent en s'efforant d'empcher
les _judices_ (justiciers) d'appliquer  la culture de leurs terres, 
la construction de leurs difices, au transport et  la vente de leurs
denres, les redevances et les obligations tablies dans l'intrt
public.

Aussi, lorsque le pouvoir suprme tomba aux mains des rois franks, ce
fut  peine si les populations s'en aperurent. Les excs des
gouverneurs taient ports aux dernires limites de la tyrannie. Les
supplices les plus atroces taient devenus les moyens lgaux et
accoutums de leurs perceptions. L'esclavage et la fuite chez les
Barbares taient les dernires ressources auxquelles les
_possesseurs_ s'efforaient d'avoir recours, et les lois non moins que
les prposs du fisc employaient toute leur puissance pour y mettre
obstacle.

Au surplus, rien ne fut chang dans l'administration publique; les
officiers reurent les mmes noms et les mmes fonctions; les
_comites_, les _vicarii_, les _judices_ (comtes, vicaires, justiciers)
continurent  se rpandre sur le territoire et  poursuivre les
habitants de leurs exactions.

Sous Clovis et ses successeurs, comme sous Thodose et ses
successeurs, la lgislation qui rgit le sol et ses produits en divisa
les bnfices en deux grandes parts, l'une qui fut autrefois celle du
peuple romain, perue depuis par les empereurs, et conservant la
dnomination de _census_ (cens), _fonctiones public_ (revenus
publics); l'autre, dsigne sous le nom de _reditus_ (rente),
appartenant  la proprit prive. La premire livre  l'exploitation
des officiers publics, l'autre souvent viole et anantie par
l'avidit fiscale, au profit de ces mmes officiers.

Dans ce systme, il existait deux sortes de biens ou deux lments de
richesse. La premire[31] se rattachait au droit de conqute, au droit
du plus fort, c'tait le _prmium belli_ (la rcompense de la guerre).
La seconde[32] tait le bnfice de la possession du sol. Ces deux
espces de fortune existaient simultanment, bien distinctes,
profondment spares par une lgislation essentiellement
systmatique, et plus encore par une habitude de cinq sicles,
nergiquement introduite dans les ides du droit et de son exercice.

  [31] Les revenus publics.

  [32] La rente.

Le premier objet de la convoitise des chefs de bandes qui envahirent
le territoire des provinces gauloises fut la _part fiscale_. C'tait
la plus nette, la plus facilement saisissable, et peut-tre aussi la
plus voisine de leurs ides qui ne comportaient que la proprit
mobilire. C'tait aussi celle dont l'appropriation tait la plus
aise. Son propritaire lgal, le fisc romain, tait dtruit; c'tait
le bien du vaincu, et le pouvoir public passant aux mains des
vainqueurs entranait naturellement avec lui la disposition de tout ce
qui lui appartenait.

D'ailleurs la plupart des chefs germains avaient appris, soit en
servant dans l'arme romaine, soit par leur contact avec les officiers
de cette arme, quel devait tre l'objet de leur ambition et quels
bnfices pouvait produire l'exploitation des charges de comtes,
d'exacteurs, et de toutes les fonctions de _judices_ (justiciers).

Ce fut donc principalement dans la distribution des charges de cette
espce que consista la part de la conqute et les lots de butin que se
firent les chefs de bandes germaines, ou qu'ils attriburent  leurs
principaux infrieurs.

L'attribution des fonctions tait une vritable dvolution de produits
et de bnfices matriels; outre les abus au moyen desquels les
fonctionnaires s'enrichissaient, ils recevaient une forte part des
redevances qu'ils taient chargs de toucher; cette part s'levait
ordinairement au tiers; ils ne devaient compte que des deux autres
tiers au fisc royal; c'est cette dernire portion que les lois de
l'poque appelaient _pars regia_ (la part royale).

_Disparition de la part royale; immunits; ventes de terres censuelles
aux immunistes._--Les premiers efforts des comtes tendirent 
conserver leurs fonctions essentiellement amovibles; dans les premiers
temps de la conqute, de nouveaux comtes succdent  chaque instant
aux prcdents, soit pour mauvaise gestion, soit par suite des
changements dans la personne des rois et des distributeurs des
charges.

A mesure que le pouvoir royal s'affaiblit, leurs fonctions avancent
vers l'inamovibilit. La puissance de Charlemagne suspend leur
progrs, qui reprend bientt sa marche sous ses successeurs et atteint
rapidement l'hrdit. En mme temps, la part du fisc s'amoindrit et
finit par disparatre avec le pouvoir royal.

Cette extinction du droit fiscal dans les produits qui lui
appartenaient se rattache  plusieurs causes.

La premire consiste dans les _immunits_. Sous la domination romaine,
les militaires, les anciens magistrats, les grands et puissants
propritaires (_potentes_), taient affranchis de certaines
obligations publiques, sinon de toutes. Dj les lois des empereurs
nous apprennent qu'il tait fait de ces exemptions de graves abus au
prjudice du trsor imprial. D'abord la faveur et l'intrigue en
multipliaient singulirement le nombre. Ensuite les petits
propritaires parvinrent  profiter de l'immunit en vendant leur
domaine  l'immuniste, qui le leur restituait immdiatement  titre de
fermage perptuel ou d'usufruit hrditaire[33]. Pour prix de sa
protection, l'acheteur se rservait une redevance moindre que la part
fiscale. Il gagnait  cette convention, le possesseur aussi; le trsor
seul y perdait, puisque la terre censuelle passait dans la catgorie
des possessions affranchies.

  [33] C'tait l le but des _patrocinia_. Voy. t. 1, p. 207 et
  223.

Cet usage se perptua sous les rois germains. Le nombre des immunistes
devint de jour en jour plus grand; presque tous les tablissements
ecclsiastiques jouirent d'une immunit plus ou moins tendue, et la
part fiscale leur fut expressment donne pour l'entretien des glises
ou de leurs couvents. La vente des proprits censuelles aux
possesseurs d'immunits fut de plus en plus usuelle et prit le nom de
_recommandation_. Il semble,  voir le nombre immense de conventions
de cette espce qui nous ont t conserves, que les terres soumises
au cens fiscal durent promptement disparatre.

_Des honores (honneurs) et de la conversion des produits fiscaux en
biens de cette nature._--A cette cause d'appauvrissement du trsor
s'en joignait une autre. Sous la domination romaine, certaines
fonctions taient accompagnes ou suivies de l'attribution viagre
d'une portion des produits fiscaux. Les cens de telle localit, ou les
produits de tel tribut, par exemple, le page d'un pont ou les
redevances d'un village, soit en travaux corporels, soit en fruits, en
nature, taient abandonns  celui qui sortait de charge, ou au
particulier que l'empereur voulait rcompenser. Les personnes pourvues
de cette dlgation des revenus fiscaux s'appelaient _honorati_
(honors).

L'attribution partielle du cens public se multiplia sous les rois
germains; il parat mme que de nombreux lments du fisc reurent
cette destination perptuelle. On les retrouve  chaque instant dans
les monuments de cette poque, sous le nom de _fiscus_ (fisc), _munus_
(rcompense), _honor_ (honneur).

Celui qui jouissait d'un _honor_ (honneur) en percevait tout le cens
et n'en rendait rien _ad partem regiam_ ( la part royale).

Les comtes, les _judices_ (justiciers) et autres collecteurs du tribut
tendirent constamment  convertir leur perception molumente en une
perception absolue, c'est--dire que les fonctions devinrent entre
leurs mains des _honneurs_, dans le sens qui vient d'tre expliqu.
Dj cette rvolution tait  peu prs complte, lorsqu'ils obtinrent
des derniers rois de la seconde race l'hrdit de ces charges
devenues des _honneurs_. Alors l'autorit royale dpouille,
non-seulement des revenus de la part fiscale, mais encore du pouvoir
d'en disposer, se trouva rduite aux seuls produits dont elle s'tait
rserv la perception directe. Ce ne fut plus qu'une puissance de mme
nature que celle des comtes infrieurs, et, pour dominer plus tard sur
cette dernire, elle dut exploiter d'autres causes et d'autres
vnements.

_Esprit de la conqute barbare; son accomplissement._--La rvolution
qui remplaa les rois de la premire race par ceux de la seconde, et
celle qui fit tomber ceux-ci devant l'immense anarchie des dixime et
onzime sicles, que l'on est convenu d'appeler institutions fodales,
ont t diversement expliques et caractrises. Il n'entre pas dans
mon sujet d'essayer la critique des systmes successivement adopts;
je ferai seulement observer que, dans la plupart, on n'a pas assez
tenu compte de l'tat lgal des pays soumis  la domination nouvelle
des hommes du Nord, et du caractre mme de cette domination.

Il ne faut pas perdre de vue que les Gaules, depuis l'envahissement de
Csar jusqu' celui de Clovis, n'ont pas cess d'exister  l'tat de
pays conquis. Sous le nouveau gouvernement, les choses n'ont pas
chang; le sol gaulois, tributaire d'une puissance trangre, a
continu de l'tre; vaincu sous la domination romaine, il a encore t
vaincu sous la domination des Barbares; pill sous la premire, il a
t pill sous la seconde; du premier au dixime sicle, il n'a pas
cess d'avoir d'autres matres que les propritaires lgitimes, et de
satisfaire  des exactions spoliatrices, dans un intrt qui n'tait
pas le sien.

Mais entre la premire et la seconde conqute il existe une diffrence
essentielle: l'une a t accomplie au nom et au profit d'un matre
unique, le peuple romain et plus tard l'empereur; l'autre a t
excute par des bandes armes, commandes par des chefs divers, sans
lien commun autre que l'intrt du moment, ou l'influence toute
matrielle du plus puissant.

Ainsi, tandis que les rsultats de la conqute romaine convergeaient
vers un mme objet et tendaient  se runir dans une mme main, ceux
de la conqute barbare devaient, par la nature mme de leur cause, se
diviser et s'parpiller comme les lments qui les produisaient.

Aussi lorsque les rois de la premire race s'attribuaient la puissance
impriale et s'efforaient d'en maintenir les institutions
traditionnelles, ils se plaaient en dehors des vnements auxquels
ils devaient leur position. C'tait une lutte qu'ils levaient contre
la ralit et dans laquelle ils devaient succomber.

L'objet de la conqute barbare, comme celui de la conqute romaine,
tait le butin, la richesse, les biens de ce monde; mais le barbare
agissait individuellement; le chef de bande pillait et envahissait
pour lui et pour les siens; l'appropriation personnelle, et non
l'accroissement de son pays ou l'honneur de sa patrie, tait son but,
et ce but de toutes les intentions actives devait tre atteint.

Lors donc qu'aprs avoir triomph des rsistances rattaches 
l'impulsion que la domination romaine avait imprime aux vnements,
les chefs d'arimanie, les hommes puissants par le nombre de leurs
vassaux, parvinrent  raliser l'esprit de l'envahissement et  lui
rendre son caractre vritable et primitif, le butin se trouva divis
comme l'arme victorieuse; il devint patrimoine et proprit prive,
comme il devait l'tre; les cens, les tributs, les obligations
imposes aux vaincus, les redevances et les vexations de toutes
sortes, cres par l'avidit romaine et le gnie fiscal de la plus
rapace des nations, eurent le sort du vase de Soissons; cette richesse
saisissable, et depuis longtemps dvolue au conqurant tranger, se
fixa dans les mains de matres hrditaires et la conqute fut
accomplie.

_L'impt romain, tomb dans le domaine priv des comtes barbares, a
form la justice seigneuriale._--Une fois tombe dans le domaine
priv, cette portion des revenus du sol n'en sortit plus; elle
s'accrut ou diminua suivant que celui auquel elle se trouva dvolue
fut puissant ou faible; mais jamais elle ne cessa d'tre distincte de
la part du propritaire; en un mot, l'appropriation particulire du
census (_cens_), loin d'oprer sa confusion avec le _reditus_
(revenu), l'en spara plus profondment.

Ainsi la part de la conqute, de l'envahissement et de la force,
constitue par l'invasion romaine, recueillie et patrimonialise par
l'invasion barbare, a form dans la richesse particulire un lment
propre et permanent; cet lment, maintenu par la puissance et
l'nergie de l'intrt priv, a dur jusqu' la grande rvolution de
1789 qui, aprs dix-huit sicles d'oppression, a rendu au sol sa
libert premire.

Le systme de droits et de produits dont l'historique vient d'tre
sommairement trac, constituait ce que sous le rgime seigneurial on
nommait la _justice_, expression dont le sens est bien loign de
celui qu'on lui prte aujourd'hui.


_Expos historique du fief._

_Des potentes (puissants) sous la domination romaine._--A ct du
_census_ (cens) et des _fonctiones public_ (fonctions publiques)
recueillis par l'agent du fisc romain, puis par la justice barbare,
taient les _reditus_, les revenus, profits de la proprit du sol et
attribus au _possessor_ (propritaire). Ces droits ont aussi leur
histoire. On a vu les premiers engendrer la _justice_; ceux-ci ont
form le _fief_.

Les lois de Thodose et de Justinien distinguent deux espces de
_possesseurs_, les petits et les grands. Les premiers sont
_exercs_[34] par les curiales, les seconds le sont par les _prsides_
(prsidents) des provinces, et mme en certains cas par l'empereur,
lorsque leur rsistance est  craindre pour le prses ( prsident)
lui-mme[35].

  [34] C'est--dire que: l'impt est lev sur eux par...., ou bien
  qu'il est soumis  l'exaction de tel exacteur.--L'exaction est la
  leve de l'impt. Aujourd'hui le sens de ce mot a chang et veut
  dire: abus, violence dans la leve de l'impt.

  [35] Code Thodosien, liv. 12.

Ces grands propritaires, dont la puissance peut balancer celle des
grands officiers, et contre laquelle vient se briser celle du curiale,
sont dsigns sous le nom de _potentes, potentiores_ (puissants).

Leur influence est indique, sous un autre rapport, comme galement
redoutable  l'autorit publique.

Les empereurs ont d, par des dits rpts, dfendre que les
_puissants_ prissent des plaideurs sous leur _protection_ ou
plaassent sous leur nom des proprits qui ne leur appartenaient
pas[36]. Ces lois et les monuments de cette poque nous montrent les
petits propritaires se rfugiant  l'abri des grands, plaant leurs
biens et leurs personnes sous leur nom et sous leur autorit; c'est ce
que nous avons dj vu  l'gard des _immunits_. Le possesseur d'un
petit domaine, incapable de rsister aux exactions des officiers
publics, le livrait  l'_immuniste_, pour partager les avantages de
l'immunit, ou au riche, pour profiter de sa puissance.

  [36] Code Justinien, liv. 2, tit. 14 et 15.

_De l'influence des potentes sous les rois germains._--L'influence des
_potentes_ (puissants), loin de diminuer sous la domination barbare,
dut s'accrotre, car la cause en tait dans la faiblesse du pouvoir
suprme, plus chancelant encore aux mains des rois germains que dans
celles des empereurs. Aussi, non-seulement les _potentes_
continuent-ils de figurer dans les actes lgislatifs, mais encore leur
puissance parat lgitime; il semble que c'est un fait auquel le
pouvoir public se rsigne; l'autorit les accepte, et les ordres des
rois barbares, s'adressant  ceux qui gouvernent, comprennent parmi
eux les _potentes_, sans autre dsignation[37].

  [37] Mais les vques ou les _potentes_ qui possdent dans
  d'autres rgions....--Si quelqu'un a spoli un puissant....

Quelle que soit la puissance de Charlemagne et la force des
institutions qu'il tablit, l'autorit de ses officiers doit flchir
comme celle des empereurs romains devant l'influence des _potentes_,
et c'est  lui qu'il doit rserver le jugement des affaires dans
lesquelles ils sont intresss: Que le comte de notre palais sache
bien qu'il ne doit pas s'immiscer sans notre ordre dans les causes des
_potentes_ (puissants), et qu'il ne doit se mler que des affaires
judiciaires des pauvres et des gens peu puissants[38]. Il redoute
leur indpendance  ce point qu'il refuse de leur confier mme
l'administration de ses biens personnels; en parlant du choix des
intendants de ses domaines, il dit: Ne faites pas des maires ou
intendants des _potentes_ (puissants), mais choisissez plutt des
hommes de mdiocre importance parce qu'ils seront fidles[39].

  [38] Capitulaire de 812.

  [39] Capitulaire _de villis_, 812.

_Du patrociniat et de la recommandation._--C'tait  la proprit que
les _potentes_ (puissants) devaient leur puissance sous la domination
romaine. Les _potentes_, dit Cujas, sont ceux qui sont puissants par
leurs richesses et leur influence, et qui sont difficiles  attaquer
en justice. Dans toute organisation sociale, celui qui peut disposer
d'une grande richesse jouira toujours d'une influence et d'une
autorit devant lesquelles le principe d'galit devra flchir,
quelques attentives que soient les lois,  en prserver
l'administration de la justice. Sous le gouvernement des rois
barbares, la richesse territoriale perdit de l'influence morale
qu'elle est naturellement appele  exercer dans des institutions
rgulires, mais elle regagna sous un autre rapport et pour une autre
cause.

Les historiens nous reprsentent les nations germaines constitues en
bandes armes, sous le commandement d'un chef lu; les liens qui
rattachent les membres de la bande  son chef sont des prsents, des
dons, qui servent de cause  la fidlit et au service du premier
envers le second.

Le commandant reoit, dans les crits romains, le nom de _senior_
(seigneur); son droit sur ses affids celui de _senioratus_
(sniorat); ceux-ci sont nomms _arimanni vassi_ (vassaux arimans).

Cette organisation de la bande rencontra sur le territoire romain
l'usage ou la tendance du _patrociniat_; une grande similitude de
moyens et d'objet dut bientt confondre ces deux modes d'associations.

Les lois des Visigoths, dans la rdaction desquelles la langue latine
subit moins que dans le nord l'influence des expressions teutoniques,
rendit le mot _sniorat_ par le mot _patrocinium_ (patronage,
patrociniat); le _senior_ (seigneur) fut  ses yeux le _patronus_
(patron). Si quelqu'un a donn des armes  celui qu'il a sous son
patronage, qu'elles restent entre les mains de celui  qui elles ont
t donnes; mais si celui-ci se choisit un autre patron, il aura la
libert de le faire, mais il devra rendre au patron qu'il quitte tout
ce qu'il aura reu de lui[40].

  [40] Loi des Wisigoths, V, tit. 3, 1.

Le sniorat ou le patrociniat eut donc deux moyens: le premier,
drivant des usages germaniques, consista dans la donation que fit le
puissant (_potens_) de terres dpendantes de son domaine; cette
donation se fit  titre de _bnfice_ (_jure beneficio_); moyennant
cette attribution, le donataire fit partie de la bande; il eut droit 
la protection du _senior_, du _patronus_ (seigneur, patron); il dut 
celui-ci la fidlit et le service[41].

  [41] Il devenait _vassus_, vassal, c'est--dire homme de guerre
  dans la bande, dans l'arimannie.

Le second fut la _recommandation_ et la continuation de la mesure
vainement interdite par les empereurs romains[42]. Le petit
propritaire, incapable de se dfendre contre le double pillage des
exacteurs publics et des _potentes_ voisins, fit choix de l'un d'eux
et le constitua son _patron_, lui livrant sa _proprit_ pour la
recevoir immdiatement  titre de _bnfice_, aux mmes charges et
conditions que le _vassus_ (vassal).

  [42] Le patrociniat.

_Du sniorat; de ses conditions; du fief._--Je ne suivrai point ici
les diverses vicissitudes au travers desquelles le sniorat s'tablit
et comment se constitua le pouvoir fodal; il me suffira de rappeler
que la constitution du _patrocinium_ (patronage) comportait deux
lments: d'abord la richesse qu'il avait pour condition essentielle
de maintenir et d'accrotre; ensuite, et surtout lorsque la puissance
publique s'vanouit, la force arme. Le seigneur devait donc s'assurer
du produit et des soldats.

Ce fut le double objet des concessions ou des retenues bnficiaires:
toutes comportent de la part du bnficier, soit qu'il tienne sa terre
d'une attribution gratuite et directe, soit qu'elle lui soit retourne
par la voie de recommandation, l'obligation ou d'un cens en argent, en
nature, ou en travaux, ou celle d'un service personnel, le plus
souvent militaire. Les terres de la premire condition furent
qualifies _in censu_ ( cens), celles de la seconde furent dites _in
feodo_ ( fief). Plus tard, la charge dtermina le nom de la
concession; les terres donnes _in censu_ ( cens) furent dites
_censives_ ou _terres censuelles_; celles qui furent assujetties au
service militaire furent nommes _feuda_ (fiefs), possessions
fodales. Le terme de _bnfice_[43] fut supprim dans les actes et
remplac par celui qui dsignait la catgorie particulire de la
possession.

  [43] L'expression _beneficia militaria_ (bnfices militaires) a
  servi d'intermdiaire au terme _feuda_ (fiefs) qui ne se trouve
  pour la premire fois que dans les actes du neuvime sicle.

   CHAMPIONNRE, _De la Proprit des Eaux courantes_..... ouvrage
   contenant l'expos complet des institutions seigneuriales, 1 vol.
   in-8. Paris, 1846[44].

  [44] Nous ne saurions trop recommander  ceux de nos lecteurs
  dsireux de pntrer dans la constitution du moyen ge, curieux
  de se rendre compte de l'tat de la France avant la rvolution,
  et des causes de cette rvolution, nous ne saurions trop leur
  recommander la lecture et l'tude du livre de Championnire, qui
  le premier a compris les origines de la fodalit, son
  organisation, la lutte des rois du moyen ge contre les
  _Justiciers_, enfin qui a vraiment clair de la plus vive
  lumire toutes ces parties si obscures de notre histoire.




LE PLAID[45] DE KIERZY.

877.


Dcid  sa seconde descente en Italie, ce fut dans la vue d'assurer
en son absence le maintien de son pouvoir et le repos de ses tats,
que Charles le Chauve tint au mois de juillet de l'anne 877 ce fameux
plaid de Kierzy, o l'on croit gnralement que fut dcide et admise
comme loi l'hrdit des dignits, des offices publics, ou de ce qui
fut depuis nomm les fiefs...

  [45] Plaid, _placitum_; assemble.

L'objet du plaid tait d'arrter toutes les mesures que l'absence de
l'empereur allait rendre ncessaires pour le bon ordre de ses tats.
Il s'agissait:

1 De dsigner ceux de ses leudes, comtes, vques ou abbs, qui
assisteraient son fils dans le gouvernement du pays;

2 D'excuter certaines mesures dj convenues pour l'expulsion des
Normands et pour empcher leur retour;

3 De prvenir ou de faire cesser toute guerre qui viendrait  clater
dans quelque partie du royaume;

4 De rgler divers cas gnraux d'administration et de police;

5 D'tablir le mode d'aprs lequel il serait pourvu aux offices qui
viendraient  vaquer durant l'expdition;

6 De recommander ce qui se recommandait toujours pour la forme, mais
au fait toujours en vain, c'est--dire le maintien des honneurs et des
privilges des glises.

Les articles relatifs  ces divers objets sont au nombre de 33 en
tout, et susceptibles d'tre divises en deux sries.

La premire srie comprend les neuf premiers articles, rdigs tous
sous forme de propositions faites par le roi  ses leudes
ecclsiastiques et laques. Ils sont tous accompagns d'une rponse
des leudes nonant leur acceptation, leur refus ou leur opinion sur
la chose propose.

La deuxime srie est compose des vingt-quatre articles subsquents,
lesquels n'tant point formellement soumis  l'acceptation des leudes,
ne sont accompagns d'aucune rponse, d'aucune observation de ceux-ci,
et sont censs avoir force de loi par le seul fait de la volont
royale dont ils sont l'expression.

Parmi les articles de cette dernire srie, quelques-uns portent des
traces si vives encore des moeurs et des passions primitives des
Franks ou des Germains, qu'ils ont plutt l'air d'avoir t crits le
lendemain de la conqute franque que la veille d'une expdition
religieuse et politique en Italie. Tels sont, par exemple, le
trente-deuxime et le trente-troisime; ils sont tous les deux
relatifs  la chasse. Le premier dtermine avec prcision quelles sont
celles des forts royales o le fils et le successeur dsign de
Charles le Chauve ne pourra chasser d'aucune manire; celles o il ne
pourra chasser qu'en passant et o il lui est interdit de chasser des
sangliers; celles, au contraire, o il ne chassera que des sangliers;
celles enfin o il pourra tout chasser, btes fauves et sangliers. Le
deuxime est peut-tre plus curieux encore: il prescrit au garde ou
chef des forts royales de tenir un compte exact de toutes les btes
fauves et de tous les sangliers que son fils aura pris ou tus  la
chasse.

Aprs ces observations gnrales prliminaires, il me sera plus facile
de donner une ide de ceux des articles de ce fameux plaid qui, ayant
le plus de rapport avec la situation de la Gaule franque  cette
poque, peuvent aider le plus  s'en faire une ide.

ART. 3. Le roi, qui a dj dsign et choisi ceux de ses leudes qu'il
dsire avoir pour conseillers dans son expdition, propose aux leudes
prsents au plaid de vouloir bien,  ces conseillers choisis par lui,
en adjoindre quelques autres de leur propre choix.

A cette proposition, les leudes, dclinant toute responsabilit sur le
fait de l'expdition, rpondent qu'ils n'ont rien  ajouter ni 
changer  ce que le roi a fait de son chef  cet gard.

ART. 4. Cet article consiste tout en questions sur divers points
dlicats relatifs (dans la pense du roi) aux troubles et aux
dfections du pass, et sur lesquels le roi rclame des garanties pour
le temps de son absence. Voici ces questions en rsum:

Comment, durant notre absence, pouvons-nous tre sr que notre royaume
ne sera troubl par personne?

Comment tre sr de notre fils et de vous?

Enfin quelles garanties notre fils obtiendra-t-il de vous, et vous de
lui, pour que vous puissiez vous fier les uns aux autres?

A ces questions les leudes font de longues rponses, toutes plus ou
moins vasives, dont je ne puis donner que la substance.

Et d'abord, pour les garanties que le roi parat dsirer sur le compte
de son fils: C'est vous, disent-ils au roi, qui avez lev votre fils
et devez savoir jusqu' quel point vous pouvez compter sur lui: nous
n'y pouvons rien et n'avons rien  y voir.

Quant aux garanties exiges des leudes, ceux-ci rpondent qu'il existe
entre eux et le roi, sur tous les faits passs, des arrangements, des
conventions, des promesses auxquelles ils sont rsolus  s'en tenir,
et qui sont une garantie suffisante de leur conduite ultrieure.

Enfin, ils promettent d'tre fidles  son fils, pourvu que celui-ci
maintienne les engagements de son pre envers eux.

ART. 7. Dans le cas, dit le roi, o nos neveux, imitant les exemples
de leur pre[46], viendraient nous assaillir durant notre voyage ou
notre retour, ou machineraient quelque chose de funeste contre notre
royaume ou contre nous, comment sera-t-il lev des troupes pour leur
rsister?

  [46] Il veut parler des trois fils de Louis le Germanique.

_Rponse des leudes._--Si quelqu'un de vos neveux vous attaque en
chemin ou vous suscite quelque obstacle en Italie, il dpend de vous
d'avoir des troupes et des secours qui vous accompagnent dans ce
royaume, ou qui aillent, aprs votre dpart,  votre aide[47].

  [47] Les rponses des leudes sont en gnral empreintes d'un
  caractre de mcontentement. Ds l'poque du plaid de Kierzy, ou
  bien peu de temps aprs, les leudes qui y avaient assist
  entraient dans la conspiration qui fit revenir d'Italie Charles
  le Chauve.

Viennent maintenant les articles que j'ai eus particulirement en vue,
ceux relatifs aux offices et aux honneurs. Sur ceux-l je dois
m'tendre davantage et tout regarder de plus prs. Voici d'abord
l'article 8 fidlement traduit:

Si avant notre retour quelques honneurs viennent  vaquer, comment en
sera-t-il dispos?

Avant de rapporter la rponse des leudes sur cette question, il y a
quelques observations  faire.

Cette question est simple, prcise et gnrale; elle s'applique
indistinctement  toutes les espces d'honneurs ou d'offices,  ceux
de l'ordre civil comme  ceux de l'ordre ecclsiastique. C'est dans
ces termes gnraux que la question est soumise aux leudes.
Maintenant, il est peut-tre assez trange que la rponse de ceux-ci
soit une rponse particulire, restreinte aux cas de vacance des
archevchs, vchs et abbayes; rponse prescrivant le mode de
pourvoir au remplacement provisoire du dignitaire dcd jusqu'au
retour du roi, auquel est rserv le pourvoi dfinitif.

Ne pourrait-on pas souponner qu' une question gnrale les leudes
avaient fait une rponse gnrale aussi, mais qu'ils avaient propos,
sur la manire de pourvoir aux offices vacants de l'ordre civil et
politique, quelque mesure qui n'tait point dans les vues de Charles,
et qu'elle avait t rejete. Quoi qu'il en soit, ce n'est que dans
l'article 9 de la premire srie du capitulaire de Kierzy qu'il s'agit
de la manire de pourvoir aux comts qui viendraient  vaquer durant
l'absence du roi.

Je crois devoir donner de cet article, non un simple rsum, mais une
traduction exacte; on en sentira facilement la raison.

Si (durant notre absence) il vient  mourir un comte dont le fils
soit avec nous (dans notre expdition), que notre fils, conjointement
avec nos autres fidles, choisisse parmi les amis et les proches (du
dcd) quelqu'un qui de concert avec les officiers du comt et
l'vque, administre le comt jusqu' ce que le fait nous soit
annonc.--Si ce comte dcd a un fils encore petit, que ce fils,
conjointement avec les officiers du comt et l'vque dans le diocse
duquel il demeure, gouverne le comt (vacant) jusqu' ce que nous
soyons informs.--Si le comte dcd n'a point de fils, que notre fils
 nous, avec nos leudes, dsigne quelqu'un qui, conjointement avec les
officiers du comt, gouverne ce comt jusqu' ce que nous en
ordonnions.--Et que personne ne se fche s'il nous plat de donner ce
mme comt  quelque autre que celui qui l'aura jusque-l
administr.--Il sera fait de mme pour nos vassaux.

Cet article est le dernier de la premire srie, c'est--dire de ceux
qui ayant t rdigs sous forme de propositions prsentes aux
leudes, sont suivis de la rponse et des observations de ceux-ci. Or,
voici l'apostille qui vient  la suite de ce neuvime article: Les
autres articles (subsquents) n'ont pas besoin de rponse, parce
qu'ils ont t rgls et dcids par votre sagesse. Cette apostille
semble impliquer qu'il fut fait par les leudes  ce neuvime article,
tout comme aux prcdents, une rponse qui aurait t supprime,
probablement parce qu'elle ne convenait pas au roi.

Voici encore l'article 10 littralement traduit:

Si, aprs notre dcs, quelqu'un de nos fidles voulant, pour l'amour
de Dieu et de nous, renoncer au monde, avait un fils ou tel autre de
ses proches, capable de service public, qu'il lui soit permis de lui
transmettre ses honneurs de la manire qui lui conviendra le mieux.

Maintenant, y a-t-il, dans les dispositions cites ou indiques du
capitulaire de Kierzy, quelque chose qui puisse tre pris pour une
concession de l'hrdit des offices, des dignits politiques? Il n'y
a pas moyen de l'affirmer; il y a plus, le contraire y est clairement
nonc: dans tous les cas prvus comme exigeant ou comportant le
remplacement provisoire d'un comte dcd, le roi se rserve
expressment la nomination dfinitive; et pour prvenir toute
surprise, toute incertitude  cet gard, il dclare et justifie
d'avance la libert qu'il se rserve de nommer dfinitivement aux
comts vacants d'autres hommes que ceux qui y auraient t nomms
provisoirement.

La question n'est pourtant pas tout  fait dcide par l. Dans tout
ce que j'ai dit des capitulaires de Kierzy, j'ai suivi le texte
gnralement accrdit de ces capitulaires[48], surtout quant  ce qui
concerne l'article 9, article fondamental dans la question dont il
s'agit ici; mais il existe de cet article 9 un autre texte qui,
rapproch de celui que j'ai suivi, prsente des variantes remarquables
et se prtant mieux  l'opinion accrdite qui prtend voir dans le
capitulaire de Kierzy le principe de l'hrdit des grands offices.
Voici de quoi il s'agit.

  [48] _Baluze_, Capit. II, p. 259.

Dans le texte des capitulaires de Baluze, les trente-trois articles du
plaid de Kierzy sont suivis d'un appendice qui en est un extrait
sommaire, un abrg en quatre articles seulement. Ce fut (d'aprs les
renseignements des anciens diteurs des capitulaires) Charles le
Chauve lui-mme qui fit extraire ces quatre articles des trente-trois
autres dont ils faisaient partie, et qui, les tenant pour les plus
importants de tous, voulut qu'il en ft donn au plaid une seconde
lecture et comme une notification  part. Or, l'article 9 de l'acte
entier du plaid de Kierzy est l'un des quatre (le 3e) rpts dans
l'appendice dont il s'agit; et il y est rpt avec des variantes que
je ne puis me dispenser de faire connatre. Voici donc ce second texte
de ce mme article 9, traduit en entier aussi fidlement que possible:

S'il vient  mourir (durant notre absence) un comte de ce royaume,
dont le fils soit avec nous (dans notre expdition), que notre fils,
conjointement avec nos fidles, choisisse parmi les plus amis ou les
plus proches du comte, quelques personnes qui, de concert avec les
officiers du comt et avec l'vque dans le diocse duquel se trouvera
le comt vacant, administrent ce comt jusqu' ce que nous soyons
informs du fait, afin que nous fassions honneur au fils du comte
dcd, qui se trouvera avec nous, des honneurs de son pre.

Si le comte dfunt a un fils encore petit, que ce fils, conjointement
avec les officiers du comt et l'vque du diocse dans lequel est
situ le comt, administre le comt jusqu' ce que la nouvelle de la
mort du comte nous parvienne, et qu'en vertu de notre concession, son
fils soit honor de ses honneurs.

Dans le reste de l'article les deux textes sont exactement conformes,
et je n'ai aucun besoin d'y revenir; mais il faut bien, bon gr mal
gr, revenir un instant  la question qui semblait tout  l'heure
dcide  l'aide du premier texte; elle ne l'est plus, ou parat
devoir l'tre en sens inverse d'aprs le nouveau texte. Il faut
d'abord reconnatre que ce second texte, formant un sens plus complet
et plus logique que le premier, semble devoir lui tre prfr. Or
cela reconnu, il est certain que dans l'article cit, Charles le
Chauve semble manifester l'intention d'lire aux comts vacants les
fils  la place des pres. Mais il n'y a, dans cette intention, dans
cette disposition, rien qui puisse tre pris pour une loi nouvelle,
absolue, gnrale; rien qui puisse tre considr comme un principe
nouveau d'action politique. La prtendue loi de Charles le Chauve
n'est autre chose que la reconnaissance, que l'expression pure et
simple d'un fait ds lors trs-commun et qui tendait  devenir
gnral. Partout o les comtes avaient t favoriss par les localits
ou s'taient trouvs tre des hommes de capacit et d'nergie,
partout, dis-je, ces comtes s'taient appropri leurs comts. Il est
vrai que ceux de leurs fils qui leur succdaient leur succdaient
parfois en vertu d'une lection, d'une confirmation, d'une concession
royale; mais il est vrai aussi qu'en gnral cette concession, cette
confirmation tait de pure forme, d'autant plus aisment accorde par
les rois que ceux auxquels ils l'accordaient en avaient rellement
moins besoin. L'article cit du plaid de Kierzy, de quelque manire
qu'on l'entende et dans quelque texte qu'on le prenne, ne faisait que
reconnatre ce qui existait  cet gard, sans rien changer dans le
prsent, sans rien empcher dans l'avenir. Ce n'tait certes pas une
disposition si vague, jete comme par incident entre une multitude de
dispositions accidentelles relatives  une expdition imprudente, qui
pouvait rgir la dislocation des conqutes carlovingiennes. Cette
dislocation commence d'une manire violente, devait continuer et
s'achever de mme,  mesure que la force politique ne de ces
conqutes achverait de se perdre.

    FAURIEL, _Histoire de la Gaule Mridionale_, t. IV, p. 374.




LES SARRASINS EN PROVENCE.

889-975.


Vingt pirates partis d'Espagne sur un frle btiment, et se dirigeant
sur les ctes de Provence, furent pousss par la tempte dans le golfe
de Grimaud, autrement appel golfe de Saint-Tropez, et dbarqurent au
fond du golfe sans tre aperus. Autour de ce bras de mer s'tendait
au loin une fort qui subsiste en partie, et qui tait tellement
paisse que les hommes les plus hardis avaient de la peine  y
pntrer. Vers le nord tait une suite de montagnes s'levant les unes
au-dessus des autres, et qui, arrives  une distance de quelques
lieues, dominaient une grande partie de la basse Provence. Les
Sarrasins envahirent pendant la nuit le village le plus rapproch de
la cte, et, massacrant les habitants, se rpandirent dans les
environs. Quand ils furent arrivs sur les hauteurs qui couronnent le
golfe du ct du nord, et que de l leur regard s'tendit d'un ct
vers la mer et de l'autre vers les Alpes, ils comprirent tout de suite
la facilit qu'un tel lieu devait leur offrir pour un tablissement
fixe. La mer leur ouvrait son sein pour recevoir tous les secours dont
ils auraient besoin; la terre leur livrait passage dans des contres
qui n'avaient pas encore t pilles et o il n'avait t pris aucune
mesure de dfense. L'immense fort qui environnait les hauteurs et le
golfe leur assurait une retraite au besoin.

Les pirates firent un appel  tous leurs compagnons qui parcouraient
les parages voisins; ils envoyrent demander du secours en Espagne et
en Afrique; en mme temps ils se mirent  l'ouvrage, et en peu
d'annes les hauteurs furent couvertes de chteaux et de forteresses.
Le principal de ces chteaux est nomm par les crivains du temps
_Fraxinetum_, du nom des frnes qui probablement occupaient les
environs. On croit que _Fraxinetum_ rpond au village actuel de la
Garde-Frainet, qui est situ au pied de la montagne la plus avance du
ct des Alpes..... Quand les travaux furent termins, les Sarrasins
commencrent  faire des courses dans le voisinage. Ils n'eurent garde
d'abord de s'loigner du centre de leurs forces; mais bientt les
seigneurs les associrent  leurs querelles particulires. Ils
aidrent  abattre les hommes puissants; ensuite, se dbarrassant de
ceux qui les avaient appels, ils se dclarrent les matres du pays;
en peu de temps une grande partie de la Provence se trouva expose 
leurs ravages. La terreur devint bientt gnrale; le plat pays tant
dvast, les Sarrasins s'avancrent vers la chane des Alpes[49].....

  [49] Nous ne pouvons reproduire la totalit de ce savant et
  curieux mmoire: nous dirons donc en rsum que les Sarrasins
  occuprent le mont Cenis et le mont Saint-Bernard, devinrent les
  matres de tous les passages des Alpes, et de l pillrent le
  Dauphin, le Pimont, le Montferrat, le Valais, la Suisse, les
  Grisons, la Savoie, la Maurienne, la Ligurie; qu'ils prirent et
  saccagrent Turin, Marseille, Aix, Sisteron, Gap, Embrun, Gnes,
  Frjus, Toulon, Grenoble, etc., gorgeant, corchant vifs les
  habitants, et dvastant tellement le pays, que les loups en
  devinrent  peu prs les matres.

Hugues, devenu comte de Provence, s'tait rendu en Italie pour y
disputer la couronne du royaume de Lombardie. Les cris de ses sujets
l'ayant enfin rappel de ce ct des Alpes, il annona l'intention de
chasser entirement les Sarrasins. Il s'agissait de s'emparer d'abord
du chteau Fraxinet,  l'aide duquel les Sarrasins se maintenaient en
relation avec l'Espagne et l'Afrique, et d'o ils dirigeaient leurs
expditions dans l'intrieur des terres. Comme il fallait que ce
chteau ft attaqu par mer et par terre, Hugues envoya demander une
flotte  l'empereur de Constantinople, son beau-frre; il demandait
aussi du feu grgeois, l'arme alors la plus efficace pour combattre
les flottes sarrasines.

En 942, la flotte grecque jeta l'ancre dans le golfe de Saint-Tropez;
en mme temps Hugues accourut avec une arme. Les Sarrasins furent
attaqus avec la plus grande vigueur; leurs navires et tous leurs
ouvrages du ct de la mer furent dtruits par les Grecs. De son ct,
Hugues fora l'entre du chteau et obligea les barbares  se retirer
sur les hauteurs voisines. C'en tait fait de la puissance des
Sarrasins en France; mais tout  coup Hugues apprit que Branger, son
rival  la couronne d'Italie, qui s'tait enfui en Allemagne, se
disposait  venir lui disputer le trne. Alors, ne songeant plus aux
maux qui pesaient sur ses malheureux sujets, il renvoya la flotte
grecque, et maintint les Sarrasins dans toutes les positions qu'ils
occupaient,  la seule condition que, s'tablissant au haut du grand
Saint-Bernard et sur les principaux sommets des Alpes, ils fermeraient
le passage de l'Italie  son rival..... Ds ce moment les Sarrasins
montrrent encore plus de hardiesse qu'auparavant, et l'on dut croire
qu'ils taient tablis pour toujours dans le coeur de l'Europe.
Non-seulement ils pousrent les femmes du pays, mais ils commencrent
 s'adonner  la culture des terres. Les princes de la contre se
contentrent d'exiger d'eux un lger tribut; ils les recherchaient
mme quelquefois. Quant  ceux qui occupaient les hauteurs, ils
donnaient la mort aux voyageurs qui leur dplaisaient, et exigeaient
des autres une forte ranon. Le nombre des chrtiens qu'ils turent
fut si grand, dit Liutprand, que celui-l seul peut s'en faire une
ide, qui a inscrit leurs noms dans le livre de vie......

Vers l'an 960, les Sarrasins furent chasss du mont Saint-Bernard.
L'histoire ne nous a pas conserv les dtails de cet vnement.......
En 965, ils furent chasss du diocse de Grenoble. Les vques de
cette ville s'taient retirs  Saint-Donat, du ct de Valence. Cette
anne, Isarn, impatient de reprendre possession de son sige, fit un
appel aux nobles, aux guerriers et aux paysans de la contre; et,
comme les Sarrasins occupaient les cantons les plus fertiles et les
plus riches, il fut convenu que chaque guerrier aurait sa part des
terres conquises,  proportion de sa bravoure et de ses services.
Aprs l'expulsion des Sarrasins de Grenoble et de la valle du
Graisivaudan, le partage eut lieu, et certaines familles du Dauphin,
telles que celle des Aynard ou Montaynard, font remonter l'origine de
leur fortune  cette espce de croisade...... Tous ces succs
annonaient que les affaires des Sarrasins allaient en dclinant, et
ne faisaient qu'irriter davantage le dsir qui se manifestait de tous
les cts d'en tre tout  fait dlivr. En 968, l'empereur Othon
annona l'intention de se dvouer  une entreprise si patriotique;
mais il mourut sans avoir rempli sa promesse, et il fallut que les
Sarrasins se portassent  un nouvel attentat, pour que les peuples se
dcidassent  en faire eux-mmes justice.

Un homme s'tait rencontr, qui jouissait d'une considration
universelle; il suffisait de le nommer pour attirer le respect des
nations et des rois. C'est saint Mayeul, abb de Cluny, en Bourgogne.
Telle tait la rputation qu'il avait acquise par ses vertus, qu'on
songea un moment  le faire pape. Mayeul s'tait rendu  Rome pour
satisfaire sa dvotion aux glises des saints et pour visiter
quelques couvents de son ordre. A son retour, il s'avana par le
Pimont, et rsolut de rentrer dans son monastre par le mont Genvre
et les valles du Dauphin. En ce moment, les Sarrasins taient
tablis entre Gap et Embrun, sur une hauteur qui domine la valle du
Drac, en face du pont d'Orcires. A l'arrive du saint au pied de la
chane des Alpes, un grand nombre de plerins et de voyageurs, qui
depuis longtemps attendaient une occasion favorable pour franchir le
passage, crurent qu'il ne pouvait pas s'en prsenter de plus heureuse.
La caravane se met donc en route; mais, parvenue sur les bords du
Drac, dans un lieu resserr entre la rivire et les montagnes, les
barbares, au nombre de mille, qui occupaient les hauteurs, lui lancent
une grle de traits. En vain les chrtiens, presss de toutes parts,
essaient de fuir; la plupart sont pris, entre autres le saint;
celui-ci est mme bless  la main en voulant garantir la personne
d'un de ses compagnons.

Les prisonniers furent conduits dans un lieu cart; la plupart tant
de pauvres plerins, les barbares s'adressrent au saint, comme au
personnage le plus important, et lui demandrent quels taient ses
moyens de fortune. Le saint rpondit ingnument que, bien que n de
parents fort riches, il ne possdait rien en propre, parce qu'il avait
abandonn toutes ses possessions pour se vouer au service de Dieu;
mais qu'il tait abb d'un monastre qui avait dans sa dpendance des
terres et des biens considrables. L-dessus, les Sarrasins, qui
voulaient avoir chacun leur part, fixrent la ranon de lui et du
reste des prisonniers  1,000 livres d'argent, ce qui faisait environ
80,000 francs de notre monnaie actuelle. En mme temps, le saint fut
invit  envoyer le moine qui l'accompagnait  Cluny, pour apporter
la somme convenue. Ils fixrent un terme pass lequel tous les
prisonniers seraient mis  mort.

Au dpart du moine, le saint lui remit une lettre commenant par ces
mots: Aux Seigneurs et aux frres de Cluny, Mayeul, malheureux captif
et charg de chanes; les torrents de Blial m'ont entour, et les
lacets de la mort m'ont saisi[50]. A la lecture de cette lettre,
toute l'abbaye fondit en larmes. On se hta de recueillir l'argent qui
se trouvait dans le monastre; on dpouilla l'glise du couvent de ses
ornements; enfin l'on fit un appel  la gnrosit des personnes
pieuses du pays, et on parvint  runir la somme exige. Elle fut
remise aux barbares un peu avant le terme fix, et tous les
prisonniers furent mis en libert...... La prise de saint Mayeul eut
lieu en 972. Cet vnement causa une sensation extraordinaire; de
toutes parts les chrtiens, grands et petits, se levrent pour
demander vengeance d'un pareil attentat.

  [50] 2e Livre des _Rois_, ch. 22, v. 5.

Il y avait alors aux environs de Sisteron, dans le village des Noyers,
un gentilhomme appel Bobon ou Beuvon, qui dj plus d'une fois avait
signal son zle pour l'affranchissement du pays. Profitant de
l'enthousiasme gnral, et ralliant  lui les paysans, les bourgeois,
en un mot tous les hommes amis de la religion et de la patrie, qui
voulaient prendre part  la gloire de l'entreprise, il fit construire
non loin de Sisteron, un chteau situ en face d'une forteresse
occupe par les Sarrasins. Son intention tait d'observer de l tous
leurs mouvements et de profiter de la premire occasion pour les
exterminer. Dans l'ardeur de son zle pieux, il avait fait voeu 
Dieu, s'il venait  bout de chasser les barbares, de consacrer le
reste de sa vie  la dfense des veuves et des orphelins. En vain les
Sarrasins essayrent de le troubler dans ses efforts; toutes leurs
tentatives furent inutiles. La montagne o s'levait le chteau occup
par les Sarrasins se nommait _Petra impia_, et s'appelle encore dans
le langage du pays _Peyro impio_. Peu de temps aprs, le chef des
Sarrasins de la forteresse ayant enlev la femme de l'homme prpos 
la garde de la porte, celui-ci, pour se venger, offrit  Bobon de lui
en faciliter l'entre. Une nuit, Bobon se prsenta avec ses guerriers
et entra sans obstacle. Tous les Sarrasins qui voulurent rsister,
furent passs au fil de l'pe; les autres, y compris le chef,
demandrent le baptme.......

Le Dauphin tait libre; la Provence ne pouvait tarder  l'tre aussi.
Il est bien  regretter que l'histoire ne nous ait presque rien
transmis sur un vnement aussi intressant. On sait seulement qu' la
tte de l'entreprise tait Guillaume, comte de Provence.....Guillaume
se faisait chrir de ses sujets par son amour de la justice et de la
religion. Faisant un appel aux guerriers de la Provence, du
Bas-Dauphin et du comt de Nice, il se disposa  attaquer les
Sarrasins, jusque dans Fraxinet. De leur ct, les Sarrasins qui se
voyaient poursuivis dans leurs derniers retranchements, runirent
toutes leurs forces et descendirent de leurs montagnes en bataillons
serrs. Il parat qu'un premier combat fut livr aux environs de
Draguignan, dans le lieu appel Tourtour, l o il existe encore une
tour qu'on dit avoir t leve en mmoire de la bataille. Les
Sarrasins ayant t battus, se rfugirent dans le chteau fort. Les
chrtiens se mirent  leur poursuite. En vain les barbares opposrent
la plus vive rsistance; les chrtiens renversrent tous les
obstacles. A la fin, les barbares, tant presss de toutes parts,
sortirent du chteau pendant la nuit et essayrent de se sauver dans
la fort voisine. Poursuivis avec vigueur, la plupart furent tus ou
faits prisonniers, le reste mit bas les armes.

    REINAUD, _Invasions des Sarrasins en France_, p. 158.




ROLLON.

912-931.

L'archevque de Rouen Francon porte  Rollon les propositions de paix
du roi Charles le Simple.


Rollon, dit-il, Dieu veut accrotre tes honneurs et ton baronnage. En
peines et en malice tu as us ta vie; et tu as vcu des larmes
d'autrui et du pillage d'autrui; maint homme tu as ruin et rduit en
servage, et rduit par pauvret mainte femme  la dbauche, et enlev
chteaux et lgitime hritage. Tu ne prends souci de ton me pas plus
qu'une bte sauvage; tu iras en enfer en triste compagnie vou aux
peines ternelles, qui n'ont jamais de soulagement; de vivre
longuement, tu n'as aucune sret; change ta mchante vie, donne un
autre cours  ton courage, entre dans la chrtient et fais hommage au
roi. Apprends  vivre en paix, et laisse reposer ta rage; ne dtruis
pas son royaume, car tu lui fais grand outrage. Il a une fille jolie,
qui est de haut parage; il te la veut donner en mariage, et tu auras
pour dot tout le pays maritime depuis l'Eure jusqu' la mer. Ainsi tu
vivras de tes rentes sans brigandage; tu auras maint bon chteau fort
et maint bon manoir; il n'en sera que mieux pour ton lignage[51].
Accorde une trve de trois mois, sans faire de dommage; mais tu n'iras
plus piller, ni  la voile ni  la rame; on te donnera de bons otages
pour la sret du trait; Auras-tu honte d'pouser la fille du roi?

  [51] Postrit.

       *       *       *       *       *

Rollon entendit ce discours, qui lui fit beaucoup de plaisir. Par le
conseil de ses vassaux, il accorda la trve; Rollon entendit le
trait; chacun le garantit. Au terme fix, Rollon assembla son monde
et le Roi manda  Saint-Clair tous ses barons. Rollon fut en de de
l'Epte, et le Roi au del, et avec lui le duc Robert, qui dsirait la
paix. Le plaid fut men  bien et l'affaire se termina. Rollon devint
l'homme (le vassal) du Roi et ses mains lui donna. Quand il dut baiser
le pied, il ne voulut pas se baisser; il tendit la main en bas, leva
le pied au Roi,  sa bouche le tira et renversa le Roi; tous en rirent
assez, et le Roi se releva. Il lui donna sa fille et la Normandie
devant tout le monde; il voulut lui donner encore la Flandre, mais
Rollon refusa; c'est pauvre terre, dit-il, jamais il n'y aura
abondance. Il demanda la Bretagne, et le Roi la lui donna, et ordonna
 Brenger et  Alain[52] de lui faire hommage; chacun, sans mensonge,
lui jura fidlit. Le Roi partit alors, et Rollon s'en alla, le duc
Robert avec lui, qui conduisit la dame.

  [52] Comtes de Bretagne.

       *       *       *       *       *

Francon, l'archevque, baptisa le duc Rollon; le duc Robert fut son
parrain et l'appela Robert. Quand Rollon fut baptis il pousa sa
femme, la fille au roi de France, ce qui confirma la paix. Grande fut
la joie et longtemps elle dura. Neuf cent et douze ans taient
accomplis et passs depuis que Dieu naquit de la Vierge en Bethlem,
quand Francon rgnra Rollon par le baptme, et qu'il traita avec le
roi de France  Saint-Clair. Les noces furent splendides; quand ils
furent maris, splendides furent les ftes qui furent prpares. Qui
voulut venir aux noces y fut bien trait. Rollon pria et sermona tous
ses hommes, les fit tous baptiser et les combla d'honneurs; 
plusieurs il donna villages, chteaux et cits, donna champs, donna
rentes, donna moulins et prs, donna bois, donna terres, donna grands
hritages, selon leurs bons services et selon leur mrite, selon leur
noblesse et selon leur ge. Tous en Normandie fixs et possesseurs de
fiefs, ils sont tous rcompenss selon leur volont; Rollon les a
levs et les a beaucoup aims; il les a bien rcompenss selon leurs
dsirs, pour l'avoir suivi et avoir quitt leur patrie. Rollon se fit
servir avec honneur et richesse, et dans sa maison il sut vivre
grandement.

       *       *       *       *       *

Il aima la paix, la chercha et la fit tablir. Par toute la Normandie
il fit crier et publier qu'il n'y ait homme si hardi qui ost en
attaquer un autre, brler maison ou ville, ni voler, ni piller, ni
blesser un homme, ni tuer, ni assassiner, ni battre, ni frapper
quelqu'un debout ni par terre, trahir un autre homme par embche ou
guet-apens; ni qu'on ose voler, ni tre complice d'un voleur. Car le
complice doit tre puni avec le voleur; le supplice de l'un, l'autre
le doit partager. Celui qui fera flonie, s'il le peut prendre, il n'y
aura gentilhomme qui tienne, il le fera honnir et expier son crime par
le feu ou la potence. Rollon fut grand justicier, il fit parler
beaucoup de lui. Il faisait rompre larrons et voleurs, crever les
yeux, brler ou couper les pieds et les poings; selon le crime il
faisait punir chacun. Il fit crier dans les bourgs, dans les villes et
dans les marchs, que tout homme qui a charrue et veut cultiver la
terre ait la scurit et la paix pour labourer; il n'aura pas besoin
d'ter le fer de sa charrue ni de le cacher sous le sillon, ni de
l'emporter chez lui, par crainte de larron, ni par crainte d'tre
vol; il n'aura besoin d'enlever ni son soc, ni son coutre, ni ses
harnois, car il n'y aura personne qui les ose toucher. Et si on les
lui a vols et qu'il ne les puisse retrouver, le duc, de ses deniers,
lui en fera donner le prix, et le paysan pourra bien racheter soc et
coutre.

A Longueville il y avait un paysan qui avait six beaux boeufs en avant
de sa charrue. Femme avait pous; ne sais s'il avait un enfant. Mais
la femme avait les mains crochues[53]; elle et pris un chaperon
rabattu, si on ne l'et bien gard; si bien alla ce mtier, qu'elle
faisait follement, que la fin en fut mauvaise, et voici ce qui arriva.
Un jour, comme d'habitude, le paysan laboura, et  l'heure de dner 
la maison rentra;  la charrue il laissa harnois, soc et couteau. Ne
veut rien emporter, se fiant en la paix et  ce que le duc, s'il les
perd, les rendra. La femme au paysan, pendant qu'il mangeait, vint 
la charrue, prit les fers et les cacha. Quand celui-ci revint au champ
et les fers ne trouva, de tous cts il les chercha. Il fit venir sa
femme, et la pressa vivement, si elle n'a pas les fers, de dire qui
les a. La femme tait avide, elle cacha et nia. Le paysan vint 
Rouen, et rclama ses fers; Rollon en eut piti, et lui donna cinq
sols. Celui-ci revint  la maison apportant ses deniers. Bnie soit,
dit la femme, la main qui nous a fait gagner cela; vous avez vos cinq
sols, et voyez vos fers l. Elle se baissa vers lui et les lui montra
sous le banc. Folle fut qui vola, et folle qui cacha. C'est la vrit,
et Dieu le dit, et la chose est prouve: N'est chose si cache qui ne
soit rvle, ni action si secrte qui ne soit dcouverte. Chaque
bonne action doit tre rcompense, et toute flonie doit tre punie.
Tant furent les fers cherchs et tant demands, tant furent tourments
les hommes de la contre, et par l'preuve du feu et par l'preuve de
l'eau, que l'on connut la vrit. Ne peut la flonie tre longtemps
cache. La paysanne fut prise et au duc Rollon mene. Elle avoua tout,
et fut convaincue. Il fit prendre et amener devant lui le paysan.
Quand il fut devant lui: Sais-tu, dit-il, dis-moi, si ta femme ne
vola rien depuis qu'elle est avec toi, et si elle est coutumire
d'tre de mauvaise foi?--Oui, sire, dit-il, je ne dois pas
mentir.--Par ma foi, dit Rollon, je te crois bien; par ta bouche mme
tu as prononc ta sentence; avec elle tu seras pendu; assez tu as dit
pourquoi; toi-mme, as fait ton jugement; gale loi, gale peine, gal
mal vous attend. Egal jugement ont le voleur et le complice. La femme
fut pendue et son mari pareillement.

  [53] Elle vous aurait vol votre chapeau sur la tte.

Par cet acte et par d'autres Rollon fut craint fortement. A honneur et
 joie il vcut bien longuement. Il n'eut pas d'enfant de Gisle,
qu'il pousa premirement; la dame mourut sans enfants. Alors Rollon
pousa Pope[54], qu'il garda longtemps. Longue-pe, son fils, tait
de belle jeunesse; il tait d'une belle venue et de bon jugement; il
pouvait porter des armes et ne doutait de rien. Rollon le fit son
hritier, par le conseil des siens. Brenger et Alain, de qui dpend
la Bretagne, et les riches Normands, il manda secrtement;  chacun il
donna tant et promit tant d'avantages, qu'ils devinrent sans
difficult les hommes[55] de son fils; chacun fit  Guillaume hommage
et serment. Depuis que le duc Guillaume a recueilli le duch, et
depuis qu'il a eu les hommages des barons que j'ai dit, Rollon
gouverna encore cinq ans et maintint la paix. Les hommes de son duch
qui l'avaient servi, il les amena et les convertit au service de Dieu.
Ainsi vint  sa fin, comme tout homme qui vieillit de labeur et de
peines qui l'ont affaibli. Mais jamais sa mmoire ni son jugement ne
lui firent dfaut. A Rouen il tomba malade, et  Rouen il mourut. En
bon chrtien il sortit de ce monde, bien confess et ayant avou ses
pchs. Dans l'glise Notre-Dame[56], du ct du midi, les clercs et
les laques ont enseveli son corps; le tombeau y est et l'pitaphe
aussi qui raconte ses faits et comment il vcut.

  [54] Fille de Brenger, comte de Bessin.

  [55] Vassaux.

  [56] La cathdrale de Rouen.

   ROBERT WACE, _le roman de Rou_ (Rollon), _et des ducs de
   Normandie_. (Vers 1869  2061.) Trad. par L. Dussieux.

   Robert Wace naquit dans l'le de Jersey au commencement du
   douzime sicle et mourut en Angleterre vers 1184. Il termina, en
   1160, son _Roman de Rou_, pour la composition duquel il suivit
   les chroniques de Dudon de Saint-Quentin et de Guillaume de
   Jumiges pour les temps anciens. Le roman s'arrte en 1106. Ce
   pome compte 16,547 vers. C'est le monument le plus curieux qui
   nous reste de la langue et de l'histoire des Normands sous la
   domination de leurs ducs. On en doit une bonne dition  M. Fr.
   Pluquet, 2 vol. in-8, Rouen, 1827.




LECTION DE HUGUES CAPET.

987.


Sur ces entrefaites, Charles, qui tait frre de Lothaire et oncle
paternel de Louis, alla  Reims trouver le mtropolitain, et lui parla
ainsi de ses droits au trne: Tout le monde sait, vnrable pre,
que, par droit hrditaire, je dois succder  mon frre et  mon
neveu. Car bien que j'aie t cart du trne par mon frre, cependant
la nature ne m'a refus rien de ce qui constitue l'homme; je suis n
avec tous les membres sans lesquels on ne saurait tre promu  une
dignit quelconque. Il ne me manque rien de ce qu'on a coutume
d'exiger avant tout de ceux qui doivent rgner, la naissance et le
courage qui fait oser. Pourquoi donc, puisque mon frre n'est plus,
puisque mon neveu est mort et qu'ils n'ont laiss aucune descendance,
pourquoi suis-je repouss du territoire que tout le monde sait avoir
t possd par mes anctres? Mon frre et moi avons survcu  notre
pre; mon frre possda tout le royaume et ne me laissa rien. Sujet de
mon frre, je n'ai point combattu avec moins de fidlit que les
autres; je n'ai rien eu, je puis le dire, de plus cher que son salut.
Maintenant, repouss et malheureux,  qui puis-je mieux m'adresser
qu' vous, lorsque tous les appuis de ma race sont teints? A qui
aurai-je recours, priv d'une protection honorable, si ce n'est 
vous? Par qui, sinon par vous, serai-je rintgr dans les honneurs
paternels? Plaise au ciel que les choses se passent d'une manire
convenable pour moi et pour ma fortune! Repouss, que pourrais-je tre
autre chose qu'un spectacle pour ceux qui me verraient? Laissez-vous
toucher par un sentiment d'humanit, soyez compatissant pour un homme
prouv par tant de revers.

Lorsque Charles eut termin ses plaintes, le mtropolitain, ferme dans
sa rsolution, lui rpondit ce peu de mots: Tu t'es toujours associ
 des parjures,  des sacrilges,  des mchants de toute espce, et
maintenant encore tu ne veux pas t'en sparer; comment peux-tu, avec
de tels hommes et par de tels hommes, chercher  arriver au souverain
pouvoir? Et comme Charles rpondait qu'il ne fallait pas abandonner
ses amis, mais plutt en acqurir d'autres, l'vque se dit en
lui-mme: Maintenant qu'il ne possde aucune dignit, il s'est li
avec des mchants dont il ne veut en aucune faon abandonner la
socit; quel malheur ce serait pour les bons s'il tait lu au
trne! Enfin, il rpondit  Charles qu'il ne ferait rien sans le
consentement des princes, et il le quitta.

Charles perdant l'espoir de rgner, s'en retourna en Belgique, en
proie au dcouragement. Au temps fix, les grands de la Gaule, qui
s'taient lis par serment, se runirent  Senlis. Lorsqu'ils se
furent forms en assemble, l'archevque, de l'assentiment du duc,
leur parla ainsi: Louis, de divine mmoire, ayant t enlev au monde
sans laisser d'enfants, il a fallu s'occuper srieusement de chercher
qui pourrait le remplacer sur le trne, pour que la chose publique ne
restt pas en pril, abandonne et sans chef. Voil pourquoi
dernirement nous avons cru utile de diffrer cette affaire, afin que
chacun de vous pt venir ici soumettre  l'assemble l'avis que Dieu
lui aurait inspir, et que de tous ces sentiments divers on pt
induire quelle est la volont gnrale. Nous voici runis; sachons
viter par notre prudence, par notre bonne foi, que la haine n'touffe
la raison, que l'affection n'altre la vrit. Nous n'ignorons pas
que Charles a ses partisans, lesquels soutiennent qu'il doit arriver
au trne que lui transmettent ses parents. Mais si l'on examine cette
question, le trne ne s'acquiert point par droit hrditaire, et l'on
ne doit mettre  la tte du royaume que celui qui se distingue
non-seulement par la noblesse corporelle, mais encore par les qualits
de l'esprit, celui que l'honneur recommande, qu'appuie la magnanimit.
Nous lisons dans les annales, qu' des empereurs de race illustre
que leur lchet prcipita du pouvoir, il en succda d'autres tantt
semblables, tantt diffrents; mais quelle dignit pouvons-nous
confrer  Charles, que ne guide point l'honneur, que l'engourdissement
nerve, enfin qui a perdu la tte au point de servir un roi tranger, et
de se msallier  une femme prise dans l'ordre des vassaux? Comment le
puissant duc souffrirait-il qu'une femme sortie d'une famille de ses
vassaux devnt reine et domint sur lui? Comment marcherait-il aprs
celle dont les pres et mme les suprieurs baissent le genou devant lui
et posent les mains sous ses pieds? Examinez soigneusement la chose et
considrez que Charles a t rejet plus par sa faute que par celle des
autres. Dcidez-vous plutt pour le bonheur que pour le malheur de la
rpublique. Si vous voulez son malheur, crez Charles souverain; si
vous tenez  sa prosprit, couronnez Hugues, l'illustre duc. Que
l'attachement pour Charles ne sduise personne; que la haine pour le duc
ne dtourne personne de l'utilit commune; car si vous avez des blmes
pour le bon, comment louerez-vous le mchant? Si vous louez le mchant,
comment mpriserez-vous le bon? Eh! quels sont ceux que menace la
Divinit elle-mme, par ces paroles: Malheur  vous qui dites que le
mal est bien; qui donnez aux tnbres le nom de lumire et  la lumire
le nom de tnbres.--Donnez-vous donc pour chef le duc, recommandable
par ses actions, par sa noblesse et par ses troupes, le duc en qui vous
trouverez un dfenseur non-seulement de la chose publique, mais de vos
intrts privs. Grce  sa bienveillance, vous aurez en lui un pre.
Qui en effet a mis en lui son recours et n'y a point trouv protection?
Qui, enlev aux soins des siens, ne leur a pas t rendu par lui?

Cette opinion proclame et accueillie, le duc fut, d'un consentement
unanime, port au trne, couronn  Noyon le 1er juin par le
mtropolitain et les autres vques, et reconnu pour roi par les
Gaulois, les Bretons, les Normands, les Aquitains, les Goths, les
Espagnols et les Gascons. Entour des grands du royaume, il fit des
dcrets et porta des lois selon la coutume royale, rglant avec succs
et disposant toutes choses. Pour mriter tant de bonheur, et excit
par tant d'vnements prospres, il se livra  une grande pit.
Voulant laisser avec certitude aprs sa mort un hritier au trne, il
voulut se concerter avec les princes, et lorsqu'il eut tenu conseil
avec eux, il envoya d'abord des dputs au mtropolitain de Reims,
alors  Orlans, et lui-mme alla le trouver ensuite pour faire
associer au trne son fils Robert. L'archevque lui ayant dit qu'on ne
pouvait rgulirement crer deux rois dans la mme anne, il montra
aussitt une lettre envoye par Borel, duc de l'Espagne citrieure,
prouvant que ce duc demandait du secours contre les Barbares. Il
assurait que dj une partie de l'Espagne tait ravage par l'ennemi,
et que si dans l'espace de dix mois elle ne recevait des troupes de la
Gaule, elle passerait tout entire sous la domination des Barbares.
Il demandait donc qu'on crt un second roi, afin que si l'un des deux
prissait en combattant, l'arme pt toujours compter sur un chef. Il
disait encore que si le roi tait tu et le pays ravag, la division
pourrait se mettre parmi les grands, les mchants opprimer les bons,
et par suite la nation entire tomber en captivit.

   RICHER, _Histoire_, liv. 4. (Trad. de M. Guadet, dans la
   collection des documents publis par la Socit de l'histoire de
   France.)

   Richer, moine de Reims, crivit son histoire de 995  998; elle
   comprend la priode de temps qui s'coule de 888  998. Richer
   avait tudi aux coles de Reims, les plus importantes de la
   France  cette poque; il y fit de fortes tudes et devint un
   homme trs-savant. Son histoire est un des ouvrages les plus
   remarquables parmi ceux de nos anciens annalistes. Le manuscrit
   autographe de Richer a t dcouvert en 1833, dans la
   bibliothque de Bamberg, par M. Pertz, qui en a donn une
   trs-bonne dition. M. Guadet l'a reproduite dans l'dition qu'il
   a publie pour le compte de la Socit de l'histoire de France;
   mais il y a ajout une excellente traduction et de
   trs-prcieuses notes et dissertations.




ARRESTATION DE CHARLES DE LORRAINE PAR ADALBRON.

991.


Lorsque Adalbron connut parfaitement les habitudes de Charles et des
siens, et qu'il fut sr de n'tre souponn de personne, il machina
diverses ruses, et pour rentrer en possession de la ville et pour
livrer au roi Charles captif. Il avait souvent des entretiens avec
celui-ci, l'assurant toujours plus de son dvouement; il offrit mme
de se lier par un serment formel, s'il le fallait. Il employa tant
d'astuce et d'adresse qu'il jeta un voile pais sur sa dissimulation,
au point qu'une nuit, dans un souper o il se montrait trs-gai,
Charles, qui tenait une coupe d'or o il avait fait tremper dans du
vin, du pain coup en morceaux, la lui prsenta aprs y avoir bien
rflchi, et lui dit: Puisque, d'aprs les dcrets des pres, vous
avez sanctifi aujourd'hui des rameaux verts; puisque vous avez
consacr le peuple par vos saintes bndictions; que vous nous avez
offert  nous-mmes l'eucharistie; comme le jour de la passion de
Notre-Seigneur et sauveur Jsus-Christ approche, je vous offre,
mprisant les propos de ceux qui nient qu'on doive se fier  vous, ce
vase convenable  votre dignit, avec le vin et le pain en morceaux.
Buvez ce qu'il contient, en signe de fidlit  ma personne; mais s'il
n'est pas dans vos rsolutions de garder votre foi, abstenez-vous, de
crainte de rappeler l'horrible personnage du tratre Judas. Adalbron
rpondit: Je recevrai la coupe, et je boirai volontiers ce qu'elle
contient! Charles poursuivit aussitt, en disant: Vous devez
ajouter: et je garderai fidlit. Il but et ajouta: Et je garderai
fidlit; qu'autrement je prisse avec Judas! Il profra encore
devant les convives plusieurs autres imprcations semblables. La nuit
approchait qui devait voir les larmes et la trahison. On se disposa 
aller prendre du repos et  dormir pendant la matine. Adalbron, qui
nourrissait son projet, enleva du chevet de Charles et d'Arnoul,
pendant qu'ils dormaient, leurs pes et leurs armes, et les cacha
dans des lieux secrets; puis, appelant l'huissier, qui ignorait son
stratagme, il lui ordonna de courir vite chercher quelqu'un des
siens, promettant de garder la porte pendant ce temps. Lorsque
l'huissier fut sorti, Adalbron se plaa lui-mme sur le milieu de la
porte, tenant son pe sous son vtement. Bientt, aid des siens,
complices de son crime, il fit entrer tout son monde. Charles et
Arnoul reposaient alourdis par le sommeil du matin. Lorsqu'en se
rveillant ils aperurent leurs ennemis runis en troupe autour d'eux,
ils sautent du lit et cherchent  se saisir de leurs armes, qu'ils ne
trouvent pas. Ils se demandent ce que signifie cet vnement matinal.
Mais Adalbron leur dit: Vous m'avez rcemment enlev cette place, et
m'avez forc de m'en exiler; maintenant, nous vous chassons  votre
tour, mais d'une autre manire, car je suis rest mon matre, mais
vous, vous passerez au pouvoir d'autrui. Charles rpondit: O vque,
je me demande avec tonnement si tu te souviens du souper d'hier!
Est-ce que le respect de la divinit ne t'arrtera pas? N'est-ce donc
rien que la force du serment? n'est-ce rien que l'imprcation du
souper d'hier? Et disant cela, il se prcipite sur l'vque: mais les
soldats arms enchanent sa furie, le poussent sur son lit et l'y
retiennent; ils s'emparent aussi d'Arnoul, et confinent les deux
prisonniers dans la mme tour, qu'ils ferment avec des clous, des
serrures et des barres de bois, et o ils placent des gardes. Les cris
des femmes et des enfants, les gmissements des serviteurs, frappent
le ciel, pouvantent et rveillent les citoyens dans toute la ville.
Tous les partisans de Charles se htent de s'enfuir, ce qu' peine
mme ils peuvent excuter; car tout au plus taient-ils sortis,
lorsque Adalbron ordonna de s'assurer  l'instant de toute la ville,
afin de saisir tous ceux qu'il regardait comme opposs  son parti. On
les chercha, mais on ne put les trouver. Il fut fait une exception en
faveur d'un fils de Charles, g de deux ans, de mme nom que son
pre, lequel fut except de la captivit. Adalbron envoya promptement
des dputs au roi, alors  Senlis, pour lui mander que la ville
nagure perdue tait reconquise, que Charles tait pris avec sa femme
et ses enfants, ainsi qu'Arnoul, qui s'tait trouv parmi les ennemis;
il l'engage  venir  l'instant avec tous ceux qu'il pourra runir;
qu'il ne mette aucun retard  rassembler son arme; qu'il envoie des
dputs  tous ceux de ses voisins auxquels il a confiance, afin
qu'ils viennent au plus tt; qu'il se hte d'arriver mme avec peu de
monde.

   RICHER, _Histoire_, liv. 4. (Traduction de M. Guadet.)




RVOLTE DES PAYSANS DE NORMANDIE.

997.


Le duc Richard II, dit le Bon, n'avait encore gure rgn, quand dans
le pays s'leva une guerre qui dut faire grand mal  la terre. Les
paysans et les vilains, ceux des bocages et ceux des champs, pousss
par je ne sais quelle mauvaise ide, par vingt, par trente et par
cent, tinrent plusieurs conciliabules. Ils ont pourparl en secret et
plusieurs l'ont jur entre eux que jamais par leur volont ils
n'auront seigneur ou avou. Les seigneurs ne leur font que du mal, ils
ne peuvent avoir avec eux raison, ni profit de leurs labeurs; chaque
jour est jour de grandes douleurs, de peine et de fatigue; l'an
dernier tait mauvais, et pire encore est cette anne. Tous les jours
leurs btes sont prises pour les aides et les corves; il y a tant de
plaintes contre eux et de procs, et impts nouveaux et anciens,
qu'ils ne peuvent avoir la paix pendant une heure; tous les jours ils
sont cits en justice; il y a tant de prvts[57] et de bedeaux[58],
et tant de baillis vieux et nouveaux, qu'ils ne peuvent avoir la paix
une heure; on les impose plus qu'ils n'en peuvent; ils ne peuvent se
dfendre en justice; chacun veut avoir cependant son salaire. De force
on prend leurs btes, ils ne peuvent ni se tenir ni se dfendre, ils
ne peuvent s'en garantir; il leur faut dguerpir de leurs terres. Ils
ne peuvent avoir nulle garantie contre les seigneurs et leurs
sergents[59]; ils ne respectent aucune convention; et souvent encore
on les appelle fils de chienne. Pourquoi nous laissons-nous faire du
mal? Mettons-nous  l'abri de leur mchancet; nous sommes hommes
comme ils sont; tels membres avons comme ils ont; et nous avons le
corps aussi grand, et nous pouvons souffrir autant; il ne nous faut
que du coeur seulement. Allions-nous par serment, et dfendons nos
biens et nos personnes, et tous ensemble tenons-nous bien; et s'ils
nous veulent guerroyer, nous avons bien contre un chevalier trente ou
quarante paysans, dispos et bons au combat. Ils seraient bien faibles,
si  vingt ou trente garons de belle jeunesse, ils ne pouvaient se
dfendre contre un en l'attaquant tous ensemble, avec massues et
grands pieux, et flches et gourdins, et arcs, et haches et
hallebardes; et avec des pierres, celui qui n'aura pas d'armes. Avec
le grand nombre que nous avons, contre les chevaliers nous nous
dfendrons. Alors nous pourrons aller aux bois, couper des arbres et
prendre  notre choix; prendre dans les viviers le poisson, et dans
les forts la venaison. En tout nous ferons nos volonts, dans les
bois, sur l'eau et dans les prs. Par ces dires et par ces paroles, et
par autres encore plus folles, ils ont tous approuv ce projet, et
ils se sont tous jur que tous ensemble se soutiendront et ensemble se
dfendront. Ils ont lu, je ne sais qui ni quand, des plus habiles et
des mieux parlants, qui partout le pays iront et les serments
recevront. Ne peut tre longtemps cache parole  tant de gens porte,
soit par homme, ou par sergent, soit par femme ou par enfant, soit par
ivresse, ou par colre; assez tt le duc Richard out dire que les
vilains faisaient commune, et voulaient dtruire les justices[60], 
lui et aux autres seigneurs qui ont vilains et vavasseurs. Auprs de
Raoul, son oncle[61], il envoya, et cette affaire lui raconta. Le
comte d'vreux tait trs-vaillant, et savait beaucoup de choses.
Sire, dit-il, soyez en paix, laissez-moi les paysans, et n'en remuez
jamais les pieds; mais envoyez-moi vos troupes, envoyez-moi vos
chevaliers. Et Richard lui dit: Volontiers. Donc il envoya en
plusieurs lieux ses espions et ses courriers. Raoul alla si bien
piant, et par espions s'enqurant, qu'il atteignit et surprit les
vilains qui tenaient leurs parlements et prenaient les serments[62].
Raoul fut fort en colre; il ne veut pas les mettre en jugement; il
les rendit tous tristes et dolents. A plusieurs il fit arracher les
dents; les autres il les fit empaler, arracher les yeux, les poings
couper,  tous il fit brler les jarrets; il lui importe peu qu'ils
s'en plaignent. Il en fit brler d'autres tout vifs, et d'autres
furent arross de plomb fondu; il les traita tous ainsi. Ils taient
hideux  regarder. Depuis ils ne furent vus dans aucun lieu qu'ils ne
fussent bien connus. La commune en demeura l; depuis les vilains ne
firent rien de semblable; ils se sparrent tous de ceux qui l'avaient
organise, par la peur de leurs amis qu'ils virent dfaits et
maltraits. Et les plus riches d'entre eux le payrent, et par leur
bourse s'acquittrent. On ne laissa rien  prendre de tout ce qu'on
put les ranonner. Et les seigneurs leur firent autant de procs
qu'ils purent.

  [57] Chargs par le seigneur de recouvrer les droits.

  [58] Agents infrieurs chargs de la police.

  [59] Valets, serviteurs.

  [60] Droits et abus seigneuriaux.

  [61] Raoul comte d'Evreux.

  [62] Les paysans des divers comts de la Normandie s'entendirent
  pour former des conventicules, dans lesquels ils dcidrent
  qu'ils vivraient  leur guise et qu'ils se gouverneraient selon
  leurs propres lois, soit dans les forts, soit auprs des eaux,
  et sans tenir compte des droits anciens. Pour faire ratifier ces
  dcisions, chacune des assembles de ce peuple en fureur nomma
  deux dputs chargs de se rendre  une assemble gnrale tenue
  au milieu du pays et qui devait tout confirmer. Ds que le duc
  fut inform de ces vnements, il envoya aussi le comte Raoul et
  un grand nombre de chevaliers, afin de combattre la frocit des
  paysans et de dissoudre leur assemble. Raoul accomplit sa
  mission, s'empara de tous les dputs et de quelques autres
  hommes, leur fit couper les pieds et les mains et les renvoya
  ainsi mutils chez eux, afin que la vue de ce qui leur tait
  arriv dtournt les autres de pareilles entreprises. Ayant vu
  cela, les paysans renoncrent  leurs assembles et retournrent
   leurs charrues. (_Guillaume de Jumiges._)

    ROBERT WACE, _le Roman de Rou_. (Traduit par L. Dussieux.)




GRANDE FAMINE EN EUROPE. ANTHROPOPHAGES.

1027-1029.


La famine commena  dsoler la terre, et le genre humain fut menac
d'une prochaine destruction[63]. Le temps devint si mauvais que l'on
ne put trouver le moment pour faire les semailles ou pour faire la
moisson, surtout  cause des eaux qui inondaient les champs. Il
semblait que les lments bouleverss se faisaient la guerre, et
cependant ils ne faisaient qu'obir  la vengeance de Dieu, qui
punissait la mchancet des hommes. Toute la terre fut inonde par
des pluies continuelles,  ce point que pendant trois ans on ne
trouva pas un sillon bon  ensemencer. Au moment de la moisson, les
mauvaises herbes et l'ivraie couvraient les champs. Le boisseau de
grains, dans les terres o il avait le mieux russi, ne produisait que
le sixime de cette mesure. Ce flau vengeur commena d'abord en
Orient, ravagea la Grce, puis l'Italie, se rpandit dans les Gaules,
puis dans l'Angleterre. Tous les hommes en ressentirent galement les
atteintes. Les grands, les hommes de condition moyenne et les pauvres,
tous avaient la bouche affame et la pleur sur le front. Car la
violence des grands avait enfin cd  la disette gnrale. Quiconque
avait  vendre quelque chose pour manger pouvait en demander le prix
le plus excessif et tait toujours sr de le recevoir sans difficult.
Presque partout on vendait le boisseau de grain 60 sous d'or;
quelquefois le sixime de boisseau s'achetait 15 sous d'or. Quand on
eut mang les btes et les oiseaux et que cette ressource fut puise,
la faim continua  se faire sentir, et pour l'apaiser, il fallut
dvorer des cadavres ou toute autre nourriture aussi horrible; ou bien
encore, pour chapper  la mort, on dracinait les arbres dans les
bois, on arrachait l'herbe des ruisseaux; mais tout tait inutile, car
Dieu seul est le refuge contre la colre de Dieu. Hlas, le
croira-t-on, les fureurs de la faim firent reparatre ces exemples de
frocit, si rares dans l'histoire, et les hommes mangrent la chair
des hommes. Le voyageur, attaqu sur la route, tombait sous les coups
des assaillants qui dchiraient ses membres, les rtissaient et les
dvoraient. D'autres, fuyant leur pays pour fuir aussi la famine,
recevaient l'hospitalit, et leurs htes les gorgeaient la nuit pour
les manger. Quelques-uns prsentaient  des enfants un oeuf, un fruit,
et les attiraient  l'cart pour les dvorer. En beaucoup d'endroits
on dterra les cadavres pour servir  ces tristes repas. Enfin ce
dlire, cette rage, alla au point que la bte tait plus en sret que
l'homme, car il semblait que ce ft une coutume dsormais tablie de
manger de la chair humaine. Un sclrat osa mme en taler au march
de Tournus[64], pour la vendre cuite, comme celle des animaux. Il fut
arrt et ne nia point; on le garrotta et on le brla. Un autre alla
pendant la nuit voler cette mme chair qu'on avait enterre; il la
mangea et fut brl de mme.

  [63] De 987  1066, il y eut quarante et un ans de famine et
  d'pidmies.

  [64] Sur la Sane, prs de Mcon.

Il y a, prs de Mcon dans la fort de Chtenay, une glise isole,
consacre  saint Jean. Un misrable avait bti prs de l une
chaumire o il gorgeait la nuit ceux qui lui demandaient
l'hospitalit. Un homme y vint un jour avec sa femme et s'y reposa;
mais en regardant dans les coins de la chaumire il vit des ttes
d'hommes, de femmes et d'enfants. Troubl et ple, il veut sortir,
quoique son hte cruel s'y oppose et s'efforce de le retenir; mais la
crainte de mourir lui donnant des forces, le voyageur parvient  se
sauver avec sa femme et court en toute hte  la ville. Il fait
connatre au comte Othon et  tous les autres habitants cette horrible
dcouverte. Aussitt on envoie un grand nombre d'hommes pour s'assurer
du fait; ils s'y rendent en toute hte et trouvent cette bte froce
dans son repaire avec quarante-huit ttes d'hommes qu'il avait gorgs
et dvors. Conduit  la ville, il fut jet au feu. Nous avons assist
nous-mme  son supplice.

On essaya, dans cette province, d'un moyen auquel nous ne croyons pas
qu'on ait jamais pens ailleurs. Bien des gens mlangeaient avec ce
qu'ils avaient de farine ou de son une terre blanche semblable 
l'argile, et en faisaient du pain pour calmer leur faim cruelle.
C'tait le seul espoir qu'ils eussent d'chapper  la mort, et le
succs ne rpondait pas  leurs voeux. Les visages taient ples et
dcharns, la peau se tendait et s'enflait, la voix devenait faible et
imitait le cri plaintif des oiseaux expirants. Il y avait tant de
morts qu'on ne pouvait plus les enterrer, et les loups, allchs
depuis longtemps par l'odeur des cadavres, commencrent  s'attaquer
aux hommes. Comme on ne pouvait donner  chaque mort une fosse
particulire,  cause de leur grand nombre, alors les gens craignant
Dieu se mirent  ouvrir des fosses, appeles communment charniers, o
l'on jetait cinq cents cadavres, et quelquefois plus quand la fosse
tait assez grande. Ils gisaient l, confondus et mls, demi-nus,
souvent mme sans aucun linceul. Les carrefours, les fosss dans les
champs, servaient aussi de cimetires.

D'autres fois, des malheureux ayant entendu dire que certaines
provinces taient moins rigoureusement traites, quittaient leur pays,
mais ils mouraient sur les routes. Cette terrible famine svit pendant
trois ans, en punition des pchs des hommes. On sacrifia aux besoins
des pauvres les ornements des glises et les trsors qui taient
destins  cet emploi; mais la juste vengeance du ciel n'tait pas
encore satisfaite, et dans beaucoup d'endroits les trsors des glises
furent insuffisants pour le secours des pauvres. Souvent aussi, quand
ces malheureux, puiss par la faim, trouvaient de quoi manger, ils
enflaient aussitt et mouraient.

    RAOUL GLABER, _Chronique_. (Traduit par L. Dussieux.)

   Raoul Glaber ou le Chauve, moine de moeurs assez mauvaises,
   mourut probablement dans le monastre de Cluny; il ddia au
   clbre abb de Cluny, Odilon, sa chronique, qu'il parat avoir
   compose en 1047.




CONQUTE DE L'ANGLETERRE PAR LES NORMANDS.

1066.


I. _douard roi d'Angleterre dsire lguer son royaume  son parent
Guillaume duc de Normandie._

Le roi douard avait bien vcu, et son rgne fut long; mais, et cela
l'affligeait, il n'avait pas d'enfant, ni de proche parent, qui aprs
lui pt avoir son royaume et le conserver. Il pensa  part lui, quand
il mourrait qui de son royaume hriterait. Il pensa et dit souvent
qu'au duc Guillaume, son parent, qui tait le meilleur de sa famille,
il voudrait donner son hritage. Robert son pre l'avait nourri[65] et
Guillaume l'a bien servi. Tout le bien qu'il a reu, il le doit 
cette famille. Quelque beau semblant qu'il ft aux autres, il n'aime
nul homme autant. Pour l'honneur d'une bonne parent, avec laquelle il
a t lev, et  cause de la valeur de Guillaume, il le veut faire
hritier de son royaume. Il y avait en sa terre un snchal qui
s'appelait Harold; c'tait un noble vassal; pour sa valeur et sa
bont, il avait dans le royaume grande puissance; c'tait l'homme le
plus fort du pays. Il tait puissant par ses vassaux et par ses amis;
il avait l'Angleterre en sa garde, comme doit l'avoir un snchal. Par
son pre il tait Anglais, et par sa mre, Danois. Githa, sa mre
tait Danoise; elle tait trs-noble dame; sa soeur fut la mre du roi
Kanut; la mre de Harold tait la femme de Godwin, et sa fille dith
fut reine. Harold tait le favori de son roi qui avait sa soeur pour
femme.

  [65] douard le Confesseur tait fils du roi Ethelred, pendant le
  rgne duquel les Danois avaient conquis l'Angleterre en 1013.
  Chass d'Angleterre, douard s'tait rfugi en Normandie et y
  avait vcu jusqu'en 1041 que la domination danoise fut dtruite.


II. _Harold va en Normandie._

Quand son pre fut mort, il voulut passer en Normandie pour dlivrer
les otages[66], dont il avait trs-grand piti. Il prit cong du roi
douard, et le roi douard le dtourna bien et lui dfendit et le
conjura de ne pas aller en Normandie et de ne pas parler au duc
Guillaume, parce qu'il pourrait tre facilement pris au pige, car
Guillaume tait trs-rus. S'il voulait avoir ses otages, qu'il y
envoyt d'autres messagers. J'ai trouv cela crit; mais un autre
livre me dit que le Roi lui ordonna d'aller auprs du duc Guillaume,
son cousin, pour lui assurer qu'il aura le royaume d'Angleterre aprs
sa mort.

  [66] Godwin, puissant seigneur et redout du roi Edouard, avait
  t oblig, en 1052, de livrer son neveu et un de ses fils en
  otages  Edouard, et celui-ci les avait confis  Guillaume.

Je ne sais pas cette circonstance; mais nous trouvons l'une et l'autre
crite. Quelque besogne qu'il chercht, quelque chose qu'il voult
faire, Harold se mit en chemin, quoi qu'il pt lui en arriver aprs.
Aventure qui doit tre, on ne peut empcher qu'elle ne soit; et chose
qui doit advenir ne peut manquer, quoi qu'on fasse. Harold fit
prparer deux nefs, et  Bodeham[67] entra en mer. Je ne saurais vous
dire qui se trompa, ou qui gouvernait sur la mer, ou si le vent
tourna trop, mais je sais bien qu'il alla mal; jusqu'en Ponthieu il
lui fallut cingler; il ne put retourner en arrire et il ne put pas se
cacher l. Un pcheur du pays qui avait t en Angleterre, et avait
souvent vu Harold, l'a pi et reconnu au visage et  la parole. Au
comte de Ponthieu Guy il alla dire en particulier qu'il le fera
beaucoup gagner s'il le veut accompagner; qu'il lui donne vingt livres
seulement, il lui en fera gagner cent; car tel prisonnier il lui
livrera qui lui donnera pour ranon cent livres ou plus. Le comte l'a
assur qu'il fera  sa volont; et celui qui a dsir le gain lui
montre Harold. Ils le mnent  Abbeville. Harold, par un affid manda
au duc de Normandie comment il est arriv en Ponthieu, lui qui venait
d'Angleterre vers lui, mais qui n'a pu venir droit au port. Il devait
venir auprs de lui en ambassade, mais il ne prit pas le bon chemin.
Le comte de Ponthieu l'avait pris et sans raison l'a mis en prison; il
le priait de le dlivrer, s'il le pouvait, et lui promettait de faire
tout ce qu'il voudrait. Guy garda Harold avec grand soin; 
Beaurain[68] il l'envoya pour l'loigner du duc Guillaume.

  [67] Bosham, village prs de Chichester; c'tait alors un port
  trs-frquent.

  [68] Ville sur la Canche.

Le duc pensa que s'il le tenait, il en ferait bien son affaire. Il
promit et offrit tant au comte, il le menaa tant et tant le flatta,
que Guy rendit Harold au duc et que le duc se saisit de Harold. Et le
duc lui a fait avoir le long de la rivire d'Eaulne un beau manoir.
Guillaume tint Harold plusieurs jours, comme il devait,  grand
honneur,  maint beau tournois il le fit aller trs-noblement; chevaux
et armes lui donna, et en Bretagne le mena quand il dut combattre les
Bretons. Pendant ce temps le duc lui a parl si bien, que Harold lui
a promis de lui livrer l'Angleterre quand le roi douard mourra; et,
s'il veut, il prendra pour femme Adle, une fille qu'il a, et il s'y
engagera par serment si le duc le demande. Guillaume y consentit. Pour
recevoir ce serment Guillaume fit assembler un parlement. A Bayeux, on
a coutume de dire qu'il fit assembler un grand conseil; il fit
demander toutes les reliques et les runit en un endroit; il en
remplit toute une cuve, puis d'un drap de soie les fit couvrir afin
que Harold ne le st et ne les vt pas; on ne les lui montra pas et on
ne lui en parla pas. Dessus, on mit un reliquaire, le meilleur qu'il
put choisir et le plus prcieux qu'il put trouver; je l'ai entendu
nommer oeil de boeuf[69]. Quand Harold tendit la main dessus, la main
trembla, la chair frmit, puis il jura et promit, comme un homme qui
affirme, qu'il prendra Adle, la fille du duc, et qu'il cdera
l'Angleterre au duc. En cela il fera tout son pouvoir, selon sa force
et son savoir, aprs la mort d'douard, s'il vit encore. Que vraiment
Dieu lui aide, et les reliques qui sont l! Plusieurs disent: que Dieu
lui octroie d'accomplir son serment! Quand Harold eut bais le
reliquaire, et qu'il se fut lev sur ses pieds, vers la cuve le duc le
mne, et le fait rester le long de la cuve; on te le drap qui avait
tout cach, et il montre  Harold sur quels corps saints il a jur.
Harold s'pouvanta beaucoup des reliques qu'il lui montra.

  [69] Petite bote en forme d'oeil de boeuf.

Quand Harold eut prpar son voyage, il prit cong du duc Guillaume;
et Guillaume l'a invit et pri de tenir sa parole. Puis au dpart il
l'a bais au nom de la foi et de l'amiti qui les unit. Harold repassa
la mer facilement, et vint sans encombre en Angleterre.


III. _Mort d'douard; il choisit Harold pour successeur._

Le jour vint qui ne peut manquer o chacun doit finir par mourir; le
roi douard mourut. Il et t bien aise que Guillaume et son
royaume; mais Guillaume est trop loin et tarde trop  venir, et
douard ne peut reculer son trpas. douard tait malade du mal dont
il devait mourir; il tait prs de mourir et dj bien affaibli.
Harold assembla ses parents, manda amis et autres gens, dans la
chambre du roi entra et avec lui mena ceux qui lui convinrent. Un
Anglais parla d'abord, comme Harold le lui avait command: Sire,
dit-il, nous avons grand deuil[70] de ce que nous allons vous perdre;
de cela nous sommes effrays, nous craignons fort d'en devenir fous.
Nous ne pouvons prolonger votre vie ni changer votre mort contre une
autre, chacun doit mourir pour soi, un homme ne peut mourir pour un
autre. Nous ne pouvons vous sauver de la mort; vous ne pouvez chapper
 la mort;  la poussire doit la poussire revenir. Il ne nous reste
aprs vous nul hritier de vous qui nous soutienne. Vieil homme
tes-vous dj;..... vous avez vcu une pose[71], et vous n'avez pas
eu d'enfant, fils ou fille, ni autre hritier qui puisse vous
remplacer, qui nous garde et nous maintienne, et devienne roi par
descendance. Partout le pays les Anglais pleurent et crient que si
vous leur faites dfaut, ils sont perdus; ils croient ne plus avoir
jamais la paix et je crois qu'ils disent vrai; car certes sans roi
nous n'aurons la paix, et nous n'aurons de roi que par vous. Donnez
votre royaume de votre vivant  tel qui assurera la paix aprs vous.
Que Dieu ne permette, et qu'il ne lui plaise jamais, que nous ayons un
roi qui ne nous maintienne pas en paix. Un royaume est mauvais et vaut
peu ds que justice et paix y manquent... Ceux-ci[72] sont les
meilleurs de votre royaume, tous les meilleurs de vos amis; tous vous
sont venus prier, et vous devez bien leur accorder leur demande. Nous
vous voyons partir sitt avec peine, sauf que vous allez possder
Dieu. Ici tous viennent aujourd'hui vous demander que Harold soit roi
de ce pays. Nous ne savons mieux vous conseiller et vous ne pouvez
mieux faire. Ds qu'il eut nomm Harold, par la chambre les Anglais
crient qu'il a bien parl et bien dit, et que le roi le devait croire.
Sire, disent-ils, si tu ne le fais, plus de notre vie n'aurons la
paix. Alors le roi s'est assis sur son lit et a tourn vers les
Anglais son visage: Seigneurs, dit-il, vous savez bien que j'ai donn
mon royaume aprs ma mort au duc de Normandie; et ce que je lui ai
donn, l'ont aucuns de vous jur. Donc, dit Harold qui tait debout,
quoique vous ayez fait, sire, octroyez-moi que je sois roi et que
votre terre soit mienne. Harold, dit le roi, tu l'auras, mais je sais
bien que tu mourras; si j'ai jamais bien connu le duc et les barons
qui sont avec lui et le grand nombre de guerriers qu'il peut lever,
rien, fors Dieu, ne t'en pourra garder. Harold dit que, quoi qu'en
dise le roi, il en fait son affaire et qu'il ne craint ni Normand ni
autre. Alors se tourna le Roi et dit (je ne sais s'il le fit de bon
coeur): Maintenant fassent les Anglais duc ou roi Harold ou un autre,
je l'octroie.

  [70] Douleur.

  [71] Longtemps.

  [72] Il montre les assistants.

    ROBERT WACE, _Roman de Rou_. (Traduit par L. Dussieux.)


IV. _Expdition de Guillaume en Angleterre._

Tout  coup on apprit d'une manire certaine la nouvelle que
l'Angleterre venait de perdre son roi douard et que Harold avait pris
sa couronne. Avant que le peuple ait rien dcid par l'lection, et le
jour mme o l'on ensevelissait le roi, pendant que tout le peuple
tait plong dans la douleur, ce cruel Anglais, ce tratre s'empara du
trne aux applaudissements de quelques amis, et Stigand[73], priv du
saint ministre par les anathmes du pape, lui donna un sacre
illusoire. Guillaume tint conseil avec les siens et rsolut de venger
son injure par les armes; malgr l'avis de plusieurs qui lui
objectaient que l'entreprise tait trop difficile et au-dessus des
forces de la Normandie, il voulut reprendre de force l'hritage dont
on le dpouillait.

  [73] L'archevque de Cantorbry.

Il serait trop long de dire de quelle manire on s'y prit pour
construire et armer les vaisseaux, pour les fournir de vivres et de
tout ce qui est ncessaire  la guerre, et quel zle les Normands
dployrent en faisant ces prparatifs. Guillaume apporta aussi tous
ses soins  assurer le gouvernement et la scurit de la Normandie
pendant son absence. Un grand nombre de chevaliers trangers vinrent
grossir son arme, attirs par la rputation de gnrosit du duc et
par la justice de sa cause. Il avait dfendu le pillage et il nourrit
 ses frais 50,000 soldats et chevaliers pendant un mois qu'il fut
retenu par les vents  l'embouchure de la Dive; il satisfit  toutes
les dpenses de son arme, mais il ne permit pas de prendre la plus
petite chose. Les troupeaux des paysans continurent  patre dans les
champs avec autant de sret que si ces champs eussent t sacrs;
les bls attendaient la faucille du moissonneur, respects par
l'orgueilleux ddain du chevalier et par les fourrageurs. L'homme
faible et dsarm voyageait librement en chantant sur son cheval, et
voyait sans peur toutes ces bandes armes.

Alors sigeait sur la chaire de Saint-Pierre de Rome le pape
Alexandre, le plus digne d'tre obi et consult par l'glise
catholique, car ses rponses taient toujours justes et utiles. Le duc
demanda au Pape sa protection; et lui ayant donn avis de l'expdition
qu'il prparait, le Pape lui donna la bannire et l'approbation de
Saint-Pierre, afin qu'il attaqut son ennemi avec toute confiance....

Enfin la flotte entire, rassemble avec tant de soins, fut pousse
par le vent, de l'embouchure de la Dive et des ports voisins, o elle
avait si longtemps attendu un vent favorable, vers le port de
Saint-Valery. Ni le retard occasionn par les vents, ni les naufrages,
ni la retraite de beaucoup d'hommes timides qui lui avaient jur
fidlit, ne purent abattre le duc; plein de confiance dans le succs,
il s'abandonna  la protection divine, et lui adressa ses voeux, ses
prires et ses offrandes. Voulant lutter contre l'adversit par la
prudence, il cacha autant qu'il le put la mort de ceux qui avaient
pri dans les temptes, et les fit enterrer secrtement, et il vint au
secours de la misre des autres en augmentant les distributions de
vivres. Il sut par ses discours ranimer ceux qui dsespraient ou qui
avaient peur. Toujours retenu par des vents contraires, il supplia le
ciel de lui en accorder de favorables, et il fit porter hors de
l'glise le corps du bienheureux Valery, trs-aim de Dieu. Toute son
arme assista  cette pieuse crmonie. Enfin, le vent si longtemps
attendu souffla, et tous, de la voix et du geste remercirent le
ciel, et tous, s'excitant  l'envi et en tumulte, quittent la terre
avec hte et se prparent avec ardeur  commencer leur voyage
dangereux. Il y a une si grande prcipitation, que l'un appelle un
soldat, l'autre son compagnon, et que la plupart, oubliant vassaux,
compagnons et tout ce qui peut leur tre ncessaire, ne songent qu'
partir au plus vite pour ne pas rester sur le rivage. Le duc, plus
empress que les autres encourage et blme ceux qui se htent le
moins. Craignant qu'ils n'abordent avant le jour au rivage et dans un
port ennemi ou peu connu, Guillaume ordonna par la voix du hraut que
quand les vaisseaux seront en pleine mer, ils s'arrtent pendant la
nuit et jettent l'ancre jusqu' ce que l'on voie un fanal au haut de
son mt; alors le son de la trompette donnera le signal du dpart...
Dans la nuit, aprs cette halte, les vaisseaux levrent l'ancre. Le
navire que montait le duc, courant avec plus d'ardeur  la victoire,
eut bientt, par sa rapidit, dpass le reste de la flotte, rpondant
par la vitesse de sa marche  l'impatience de son chef. Au lever du
soleil, un rameur reut l'ordre de regarder du haut du mt s'il voyait
venir les autres vaisseaux; il rpondit qu'il ne voyait rien autre
chose que le ciel et la mer. Le duc fit alors jeter l'ancre, et pour
empcher que ses gens ne s'abandonnassent  la crainte et  la
tristesse, plein de courage et de gat, comme dans une salle de son
palais, il prit un repas abondant o le vin ne manquait pas, et assura
que bientt le reste de la flotte rejoindrait, conduit par la main de
Dieu, sous la protection de qui il s'tait plac... Le rameur ayant
regard une seconde fois dit qu'il voyait venir quatre vaisseaux; et
la troisime fois, il annona qu'il en voyait un si grand nombre, que
les mts innombrables et presss les uns contre les autres,
semblaient une fort. Nous laissons  deviner en quelle joie se
changea l'esprance du duc, et combien il remercia du fond du coeur la
bont de Dieu. Pousse par un bon vent, la flotte entra sans
rencontrer d'obstacle dans le port de Pevensey.

   GUILLAUME DE POITIERS, _Vie de Guillaume le Conqurant_. (Traduit
   par L. Dussieux.)

   Guillaume de Poitiers, chapelain de Guillaume le Conqurant et
   l'un des hommes les plus instruits de son temps, est aussi l'un
   des meilleurs historiens du moyen ge; il a crit en latin la vie
   de Guillaume le Conqurant, qui se trouve traduite dans la
   collection Guizot.


V. _Bataille d'Hastings._

Des deux cts on se dispose  la bataille. Les Anglais avaient pass
toute la nuit  chanter et  boire. Encore ivres le matin, ils
marchent cependant  l'ennemi sans hsiter; tous,  pied, arms de
leur hache  deux tranchants, dfendus par un rempart de boucliers,
serrs les uns contre les autres, ils forment un mur impntrable.
Dans cette journe, cet ordre de bataille les aurait sauvs, si les
Normands, selon leur coutume, n'avaient par une fuite simule disjoint
ces masses compactes. Le roi Harold, aussi  pied, se tenait avec ses
frres auprs de son tendard, afin que dans ce pril commun et gal
pour tous, personne ne pt penser  fuir.

Au contraire, les Normands avaient consacr toute la nuit  se
confesser de leurs fautes; le matin ils s'taient fortifis en
recevant le corps et le sang du Sauveur. Ils attendirent de pied ferme
le choc des ennemis. Guillaume avait arm d'arcs et de traits le
premier corps de bataille compos de fantassins; les cavaliers
venaient aprs, disposs en ailes spares. Le duc, avec un visage
serein, s'cria d'une voix haute que Dieu favoriserait sa cause comme
la plus juste. Comme il demandait ses armes, ses serviteurs, dans leur
empressement, lui mirent sa cuirasse de travers; il la replaa en
riant: Ainsi, dit-il, votre valeur redressera mon duch en royaume.
Puis, il entonna la chanson de Roland pour enflammer les coeurs des
guerriers, et la mle commena aux cris de: Dieu aide[74]; on se
battait avec acharnement, nul ne cdait des deux cts, et la journe
s'avanait. Guillaume s'en aperut, et fit signe aux siens de lcher
pied par une fuite simule. A la vue de cette feinte droute, les
Anglais rompirent leurs rangs; ils crurent qu'ils gorgeraient
aisment ces fuyards, et coururent  leur perte. Les Normands font
volte-face, chargent les Anglais, et les mettent en fuite  leur tour.
Ceux-ci russissent  s'emparer d'une hauteur, et tandis que les
Normands, accabls de chaleur, gravissent opinitrment la colline,
ils les rejettent dans le terrain creux, leur relancent sans se
fatiguer leurs propres traits, les accablent de pierres, et en font un
grand carnage. Un retranchement, poste favorable et vivement souhait,
est emport par eux, et l ils massacrent tant de Normands, que le
foss, combl par les cadavres, tait de niveau avec la plaine. La
victoire hsita  se dcider pour l'un ou l'autre parti, tant que
l'me et le corps d'Harold ne furent point spars. Celui-ci, non
content d'animer les siens, faisait bravement l'office de chevalier;
il frappait les ennemis qui venaient  sa porte: nul ne l'approchait
impunment; fantassin ou cavalier, il l'abattait d'un seul coup. Quant
 Guillaume, il encourageait ses soldats par ses cris, courait au
premier rang et ne cessait de se jeter au plus pais de la mle. Dans
cette journe, pendant qu'il se portait partout, furieux et les dents
serres, il eut trois chevaux de choix tus sous lui. Ceux qui
veillaient sur sa personne avaient beau l'engager tout bas  se
mnager, son courage magnanime fut infatigable, jusqu' ce que Harold,
perc  la tte d'un coup de flche, eut succomb et eut livr par sa
mort la victoire aux Normands. Il gisait tendu  terre, quand un
Normand lui mutila la cuisse avec son pe; acte de lchet pour
lequel Guillaume nota cet homme d'infamie, et le dgrada du rang de
chevalier. La droute des Anglais dura jusqu' la nuit. La nuit venue,
les Normands, comme nous l'avons montr, purent se dire compltement
vainqueurs. Dans ce combat, sans aucun doute, la main de Dieu protgea
le duc Guillaume; expos ce jour-l  tant de prils, il ne perdit pas
une goutte de sang. Aprs cet heureux succs, Guillaume eut soin de
faire ensevelir ses morts avec honneur, et permit aux ennemis de
rendre aux leurs les mmes devoirs, sans tre inquits. La mre
d'Harold ayant redemand le corps de son fils, il le rendit sans
ranon, quoiqu'elle lui et fait offrir une forte somme. Le cadavre
fut enseveli dans l'abbaye de Waltham, qu'Harold avait construite sur
ses propres biens, en l'honneur de la sainte croix, et o il avait des
chanoines sculiers. Cette journe, qui changea la face de
l'Angleterre et o tant de sang fut vers, avait t annonce par une
grande comte d'un rouge sanglant et  longue queue, qui apparut au
commencement de cette anne-l.

  [74] Le cri de guerre des Normands tait _Diex ae!_ Dieu aide!

    MATTHIEU PARIS, _Grande Chronique_. (Trad. par Huillard-Brholles.)

   La clbre chronique appele _Historia Major Anglorum_, est
   l'oeuvre de plusieurs moines de Saint-Albans, en Angleterre.
   Roger de Wendover est l'auteur prsum de la chronique jusqu'en
   1234; Matthieu Paris, moine de Saint-Albans, homme fort instruit
   et jouissant d'une grande considration, rdigea la chronique de
   1235  1259. Il est aussi l'auteur d'un grand nombre d'autres
   ouvrages. M. Huillard-Brholles a publi, en 1840, une excellente
   traduction de la grande chronique, en 9 vol. in-8, prcdes
   d'une introduction de M. le duc de Luynes.


VI. _Couronnement de Guillaume; conqute de l'Angleterre._

L'an du Seigneur 1067, le duc de Normandie, Guillaume, entra  Londres
au milieu de l'enthousiasme du clerg et du peuple et des acclamations
de la foule qui le saluait roi. Il fut couronn le jour de la Nativit
de N. S. per Eldred, archevque d'York; car il ne voulut pas tre
consacr par l'archevque de Cantorbry Stigand, qui ne tenait pas
lgitimement cette haute dignit. Puis les seigneurs lui prtrent
hommage, lui jurrent fidlit; et aprs avoir reu des otages, il se
vit bien assur sur son trne et redout de tous ceux qui avaient eu
des prtentions au souverain pouvoir. Il rduisit villes et chteaux,
leur imposa des gouverneurs de sa main, et fit voile vers la Normandie
avec les otages et d'immenses trsors. Otages et trsors furent
renferms dans des forteresses et sous bonne garde. Puis, il revint
promptement en Angleterre pour rcompenser ses compagnons normands,
ceux qui l'avaient aid dans la plaine d'Hastings  conqurir le
territoire, et pour leur distribuer largement les terres et les
possessions des Anglais dpouills; le peu qui resterait  ceux-ci
devait tre frapp d'un servage ternel. Ce partage irrita les nobles
du pays. Les uns se rfugirent auprs du roi d'cosse Malcolm; les
autres gagnrent les lieux dserts et les forts, et dans la vie
farouche qu'ils y menaient troublrent maintes fois la scurit des
Normands.... Dans ce mme temps, le roi Guillaume mit le sige devant
la ville d'Oxford, qui lui rsistait. Ce fut l que du haut des murs,
un des assigs mettant  l'air la partie infrieure de son corps, fit
entendre en drision des Normands un sale bruit. Cet affront
transporta de colre Guillaume, qui s'empara facilement de la ville.
De l il marcha sur York, qu'il dtruisit presque entirement, aprs
en avoir fait prir les habitants par le fer ou dans les flammes. Ceux
qui purent chapper  ce dsastre se rfugirent en cosse auprs du
roi Malcolm, qui accueillait volontiers tous les Anglais proscrits, 
cause de Marguerite, soeur d'Edgar[75], qu'il avait pouse. Il
s'autorisait de cette union pour dvaster par le pillage et l'incendie
les provinces qui bornent l'Angleterre. C'est pourquoi Guillaume
rassembla un corps nombreux de gens de guerre et de fantassins, se
dirigea vers les comts du Nord, fit raser champs, villes, bourgades,
lieux fortifis, livra au feu toute plantation, et cela surtout dans
les provinces maritimes, tant  cause de sa colre, que parce que le
bruit courait que le roi danois Knut allait arriver; il voulait que
sur le bord de la mer ce brigand et ce pirate ne pt trouver aucune
subsistance. Le roi Malcolm vint alors se mettre sous la main de
Guillaume et faire sa soumission. Ensuite Guillaume, ayant rduit les
villes et les chteaux, et leur ayant donn des gouverneurs  lui,
passa en Normandie, emmenant les otages anglais et un immense butin;
mais revenu peu de temps aprs en Angleterre, il distribua largement
les possessions et les terres des Anglais  ses compagnons d'armes,
et  ceux qui avaient combattu avec lui  la bataille d'Hastings. Le
peu qui resta aux nationaux fut soumis  un ternel servage. Alors
Edgar, neveu d'douard et lgitime hritier du trne, quitta
l'Angleterre; il serait trop long d'numrer par leur nom les vques,
les clercs et tous les autres gens illustres qui partagrent cette
fuite.

  [75] Edgar tait neveu d'douard et lgitime hritier du trne
  d'Angleterre.

    MATTHIEU PARIS, _Grande Chronique_. (Trad. par Huillard-Brholles.)


VII. _Violences des Normands en Angleterre._

Guillaume donna de grandes richesses et de grands honneurs  Eustache
de Boulogne, Robert de Mortain, Guillaume d'vreux, Robert d'Eu,
Geoffroy fils de Rotrou comte de Mortagne, et  bien d'autres
seigneurs que je ne puis nommer individuellement. Ce fut ainsi que les
trangers devenaient les matres des biens des Anglais, dont on tuait
cruellement les fils, ou qui taient obligs de s'enfuir pour toujours
dans les pays voisins. On dit que le roi recevait chaque jour, des
seuls revenus qu'il tirait de l'Angleterre, la somme de 1060 livres
sterling, 30 sous et 3 oboles, sans compter ce qu'il recevait en
prsent ou pour le rachat des crimes, et les nombreuses taxes qui
grossissaient sans cesse son trsor. Guillaume fit faire des
recherches exactes dans son royaume, pour savoir au juste de quoi se
composait le fisc au temps du roi douard. Il donna des terres  ses
chevaliers, et s'arrangea de telle sorte qu'il devait y en avoir
toujours 60,000 dans le royaume prts  excuter rapidement les ordres
du roi. Les Normands, devenus les matres d'immenses richesses
rassembles par d'autres, perdaient toute mesure, et devenus
prodigieusement orgueilleux, tuaient sans piti les gens du pays que
la justice de Dieu avait punis de leurs crimes. Les filles les plus
nobles devenaient le jouet des cuyers les plus mprisables. Les
femmes de la plus haute naissance taient plonges dans l'affliction,
et, prives des consolations de leurs maris ou de leurs amies,
aimaient mieux mourir que de supporter une pareille existence. De
misrables parasites, gonfls d'orgueil, s'tonnaient de leur nouvelle
puissance et croyaient avoir le droit de faire tout ce qu'ils
pouvaient vouloir.

    ORDERIC VITAL, _Histoire de Normandie_, liv. IV.

   Orderic Vital, n en 1075 en Angleterre, mourut vers 1150 
   l'abbaye de Saint-Evroul en Ouche, en Normandie. Son histoire
   commence  l're chrtienne et finit en 1141. Cette chronique a
   t traduite en entier par M. Dubois dans la collection Guizot.


VIII. _Mme sujet._

L'an du Seigneur 1085, alors que les Normands avaient accompli sur la
nation des Anglais les terribles dcrets de Dieu, alors qu'on aurait
eu peine  trouver dans tout le royaume un seul homme puissant qui ft
de race anglaise; que tous taient plongs dans l'effroi et courbs
sous l'esclavage, et que le nom d'Anglais tait devenu un titre
humiliant, le royaume d'Angleterre eut  souffrir une foule d'impts
injustes et de coutumes excrables. Plus les principaux indignes
s'efforaient de faire triompher le bon droit, plus la violence
s'appesantissait. Ceux qu'on appelait les justiciers taient les
premiers auteurs de toutes les injustices. Celui qui s'emparait d'un
cerf ou d'un chevreuil avait les yeux crevs, et on ne trouvait
personne qui s'oppost  de pareilles lois; car ce roi farouche aimait
les btes sauvages comme un pre aime ses enfants. Enfin, par un
caprice tyrannique, il exigea qu'on rast des bourgades o vivaient
des familles, des glises o l'on se livrait  la prire, afin de
donner libre carrire aux cerfs et au gibier. La tradition raconte que
trente milles et plus de terrain labourable furent rduits en fort
pour servir d'asile aux btes fauves[76].

  [76] Guillaume cra une immense garenne entre Salisbury et la
  mer. Le mot _garenne_, driv du germain _waren_, dfense, avait
  la mme signification que _fort_ (de _foresta_, _forestella_);
  au lieu de garenne on employait le mot _defens_. On dsignait
  sous ces noms divers: garenne, dfens, fort, rivires en garenne
  ou dfensables, les lieux o le seigneur s'tait rserv le droit
  de chasse ou de pche, aussi bien sur ses terres que sur celles
  de ses sujets. D'immenses rgions furent rserves  la chasse et
   la pche du roi et de ses officiers, comme pour la chasse des
  seigneurs; ces rgions taient peuples d'animaux sauvages, avec
  dfense, sous les peines les plus dures, de les tuer. Bientt
  toute culture disparaissait, le sol devenait strile, se couvrait
  de bois et de broussailles, bref devenait fort ou garenne. Les
  grands espaces peupls de loups, ours, buffles, cerfs, et
  destins aux chasses royales taient des forts; les petits
  espaces peupls de chevreuils, livres, lapins, et plus faciles 
  tablir sur les terres seigneuriales, taient les garennes. Pour
  l'tablissement des unes ou des autres, on chassait des
  populations entires de leurs terres. Saint Louis et ses
  successeurs dfendirent par leurs ordonnances l'tablissement de
  garennes nouvelles. (_Voy._ CHAMPIONNIRE, _des Eaux courantes et
  des Institutions seigneuriales_.)

   MATTHIEU PARIS, _la Grande-Chronique_, traduction de M.
   Huillard-Brholles, t. I, p. 46.




PHILIPPE 1er POUSE BERTRADE, FEMME DU COMTE D'ANJOU.

1092.


Vers cette poque, des dsordres honteux clatrent dans le royaume de
France. Bertrade, comtesse d'Anjou[77], craignait que son mari ne la
traitt comme il avait trait les deux prcdentes et redoutait de se
voir rpudie comme une vile concubine. Pleine de confiance dans sa
noblesse et dans sa beaut, elle dpcha  Philippe, roi des Franais,
un fidle serviteur pour lui faire connatre ses projets; elle ne
voulait pas tre rpudie et devenir un objet de mpris; pour cela,
elle tait rsolue  abandonner la premire son mari et  en prendre
un autre. Le roi voluptueux, averti des projets de cette femme
coquette, consentit au crime et la reut avec joie lorsqu'elle vint en
France aprs avoir quitt son mari. Alors il rpudia sa pieuse
femme[78], qui lui avait donn deux enfants, Louis et Constance, et il
pousa Bertrade, qui avait demeur environ quatre ans avec Foulques,
comte d'Anjou. Odon, vque de Bayeux, consacra cette dtestable
union; et le roi adultre lui donna en rcompense de ce funeste
service les glises de la ville de Mantes, qu'il possda quelque
temps.

  [77] Femme du comte Foulques le Rchin. Ce surnom signifie d'une
  humeur difficile. Foulques avait pous, avant Bertrade, deux
  femmes dont il se spara sous prtexte de parent.

  [78] Berthe, fille de Florent Ier duc de Hollande ou des Frisons.

Aucun autre vque de France n'avait voulu faire cette conscration
impie. Tous, voulant suivre rigoureusement les rgles ecclsiastiques,
prfrrent plaire  Dieu qu'aux hommes, et tous, ayant horreur de
cette honteuse union, la frapprent d'anathme d'un commun accord.
Ainsi l'impudente courtisane abandonna le comte adultre pour vivre
jusqu' la mort avec le roi adultre. O douleur! L'horrible crime de
l'adultre fut consomm sur le trne du royaume de France. Ainsi
furent produites entre deux puissants rivaux des causes de trouble et
de guerre. Mais Bertrade, par son adresse apaisa leur ressentiment,
et sut par son esprit les rconcilier et les faire asseoir  la mme
table dans un splendide banquet, o elle les servit l'un et l'autre
avec grce et  leur satisfaction.

Le pape Urbain envoya en France des lgats du sige des aptres. Il
tana le roi perverti; il le blma d'avoir rpudi son pouse lgitime
et de s'tre uni, malgr la dfense de Dieu,  une femme adultre.
Mais Philippe, endurci dans le crime, repoussa les avis des prlats
qui l'exhortaient  changer de vie, et resta plong dans les impurets
de l'adultre, et eut de sa concubine deux fils, Philippe et Florus.
Durant prs de quinze ans, pendant les pontificats d'Urbain et de
Pascal, le roi fut interdit, ne porta jamais la couronne et ne clbra
aucune crmonie royale; partout o il arrivait, aussitt que le
clerg en tait inform, les cloches cessaient de sonner et les clercs
de chanter; le deuil tait public et le culte n'tait plus clbr
qu'en particulier tant que le roi excommuni restait dans le diocse.
Cependant les vques dont il tait suzerain lui avaient permis, 
cause de sa dignit royale, d'avoir un chapelain qui lui disait la
messe en particulier ainsi qu' ses gens.

    ORDERIC VITAL, _Histoire de Normandie_, liv. 8.




POURQUOI PIERRE L'ERMITE PRCHA LA CROISADE.

1095.


Un prtre nomm Pierre, qui tait n  Amiens et avait d'abord t
ermite, entreprit de persuader les chrtiens d'aller au secours de
Jrusalem; il prcha d'abord la croisade dans le Berry et fit entendre
ensuite par toute la France ses discours pleins d'ardeur. Entran
par sa parole, vques, abbs, clercs et moines, laques les plus
nobles, princes de divers royaumes, tout le peuple, les purs aussi
bien que les impurs, les assassins, les voleurs, les parjures, enfin
tous ceux qui taient chrtiens, les femmes mme, tous pousss par la
volont de faire pnitence rsolurent d'aller en terre sainte. Il faut
dire pourquoi Pierre l'ermite se mit  prcher ce voyage et comment il
devint le chef des plerins.

Pierre s'tait rendu, quelques annes auparavant,  Jrusalem pour y
faire ses prires. Il avait vu s'accomplir dans le spulcre du Sauveur
des faits tellement abominables qu'il fut rempli d'horreur et de
tristesse et qu'il supplia Dieu de punir les auteurs de ces impits.
Indign de ces crimes, il demanda au patriarche de Jrusalem comment
il laissait souiller les lieux saints par les paens et les impies;
pourquoi il leur permettait de drober les offrandes des fidles;
pourquoi il tolrait que le saint spulcre ft chang en un lieu de
scandale, que les chrtiens fussent battus, les plerins dpouills et
vexs de toutes faons. A ce discours, le vnrable patriarche
rpondit pieusement: O chrtien fidle, tu brises par tes paroles
notre coeur paternel; ma force et ma puissance ne sont pas plus
grandes que celles d'une fourmi devant la force de nos ennemis. Il
faut sans cesse racheter la vie par des tributs ou prir dans les
supplices; nos dangers deviendront plus grands si les chrtiens, grce
 toi, ne viennent nous dlivrer. Pierre lui rpondit: Pre
vnrable, je comprends et je reconnais maintenant combien sont
faibles les chrtiens qui habitent ici et quelles perscutions vous
font subir les paens. Aussi, pour vous dlivrer et purifier les lieux
saints, j'irai, avec l'aide de Dieu, s'il veut m'accorder un retour
heureux, j'irai parler au Pape, aux plus puissants rois, aux ducs, aux
comtes, aux seigneurs; je leur dirai quel est votre esclavage et
quels maux vous supportez. Le temps est venu de leur faire connatre
tout cela.

Puis, la nuit venue, Pierre retourna prier au saint spulcre, et
s'endormit, fatigu de ses veilles et de ses prires. Il vit en songe
J.-C. dans toute sa majest, qui parla ainsi  l'humble crature:
Pierre, lve-toi, et va trouver le patriarche; il te donnera comme
signe de notre alliance des lettres scelles du sceau de la sainte
croix. Va au plus vite dans ton pays; fais-y connatre les
humiliations qui affligent notre peuple et les lieux saints; excite
les fidles  venir purifier Jrusalem et  y rtablir les saints
offices. Les portes du paradis seront ouvertes aux lus.

La vision disparut aprs cette rvlation digne du Seigneur, et Pierre
se rveilla. Au point du jour, aprs tre sorti du temple, il alla
raconter au patriarche l'apparition du Seigneur, et le pria de lui
donner, comme signe de sa mission divine, des lettres scelles du
sceau de la croix. Le patriarche y consentit, et en les prparant lui
rendit des actions de grces. Pierre se hta de revenir dans son pays
pour remplir sa mission. Il traversa la mer, non sans crainte,
dbarqua  Bari et se rendit  Rome. Il fit connatre  l'Apostole[79]
la mission que Dieu et le patriarche lui avaient donne et les
insultes que les paens commettaient envers les lieux saints et les
plerins. L'Apostole couta ce discours avec attention et bonne
volont, et promit d'obir aux ordres et aux volonts de Dieu.

  [79] Au Pape.

    ALBERT D'AIX, _Histoire des Croisades_, livre Ier.

   Albert d'Aix, chanoine d'Aix-la-Chapelle, contemporain de la
   premire croisade, ne fit pas partie de l'expdition, mais
   recueillit avec beaucoup de soins tous les lments de son
   histoire, qui est la meilleure relation que l'on ait de la
   premire croisade. Son histoire s'arrte en 1120.




CONCILE DE CLERMONT.

1095.


Aussitt que le pape Urbain fut arriv sur le sol de notre pays, les
habitants des villes, des bourgs et des campagnes l'accueillirent avec
joie et se portrent en foule  sa rencontre, car personne ne se
souvenait d'avoir entendu dire que le Pape ft jamais venu visiter ces
contres. L'anne 1095 s'approchait de sa fin, lorsque le Pape
convoqua un concile, en fixant le lieu de sa runion dans la ville des
Arvernes, qui a chang de nom et qui s'appelle maintenant Clermont,
illustre par Sidoine, le plus loquent des vques. Ce concile fut
d'autant plus populaire que chacun tait dsireux de contempler le
visage et d'couter les paroles d'un aussi grand personnage et qu'on
n'avait pas l'habitude de voir; aussi, indpendamment des vques et
des abbs qui sigrent sur les bancs les plus levs, au nombre de
quatre cents environ, selon quelques personnes qui les comptrent,
tous les hommes lettrs de la France entire et des comts qui en font
partie arrivrent  Clermont, et l'on vit ce pape tout intelligent
prsider l'assemble avec une gravit calme, une politesse mesure,
et, pour parler comme Sidoine, rpondre avec une loquence persuasive
 toutes les objections qu'on lui faisait. Cet homme trs-illustre
couta avec une grande bont, qui fut bien remarque, les
interminables discours de ceux qui soutenaient devant lui leurs
procs, et il eut toujours soin de traiter tout le monde galement et
de ne faire d'autres distinctions que celles exiges par la loi de
Dieu.

Le roi Philippe (Ier) tait alors dans la trente-septime anne de son
rgne; il avait rpudi Berthe, sa femme lgitime, pour pouser
Bertrade, femme du comte d'Anjou. Le Pape n'hsita pas  excommunier
le roi des Franais, repoussa les sollicitations des grands aussi bien
que les plus riches prsents, et ne se laissa point intimider par la
considration qu'il se trouvait en ce moment dans l'intrieur du
royaume. Comme il l'avait rsolu avant de venir en France, et parce
que c'tait le principal but de son voyage, le Pape fit  tous ceux
qui assistaient au concile[80] un long discours dans lequel il fit
connatre ses projets, mais dont aucun de ceux qui l'entendirent ne
conserva le souvenir complet. Son loquence tait aide par sa science
littraire, et il parlait en latin[81] avec la facilit d'un avocat
qui parle sa langue maternelle[82]. Lorsque le Pape eut fini son
discours, il donna l'absolution, par le pouvoir de saint Pierre, 
tous ceux qui feraient le voeu d'aller en terre sainte, et la confirma
en vertu de son autorit apostolique. Il tablit ensuite un signe qui
devait faire connatre ceux qui auraient pris cette bonne rsolution,
et qui leur servirait en quelque sorte comme de ceinture de
chevaliers. Il voulait marquer ceux qui allaient combattre pour Dieu
du sceau de la Passion du Seigneur, et il leur ordonna de coudre sur
leurs habits ou leurs manteaux, un morceau d'toffe coup en forme de
croix. Le Pape dcida en outre que, si aprs avoir pris cette marque
distinctive, ou aprs avoir fait son voeu publiquement, quelqu'un
renonait  cette bonne intention en cdant  de coupables regrets ou
aux prires de ses parents, il serait excommuni pour toujours, 
moins que, se repentant, il n'accomplt le voeu qu'il aurait
honteusement refus d'accomplir. En mme temps le Pape menaa de
l'excommunication tous ceux qui pendant trois ans seraient assez
impies pour faire du mal aux femmes, aux enfants, et aux biens de ceux
qui feraient partie de l'expdition. Enfin le Pape confia le soin de
diriger l'entreprise  un homme digne des plus grands loges, l'vque
du Puy (Adhmar de Monteil).

  [80] Aprs avoir termin les affaires ecclsiastiques, le Pape
  alla sur une grande place, car aucun difice n'aurait pu contenir
  tous ceux qui venaient l'couter. (_Robert le moine._)

  [81] Il est bien peu probable cependant que le Pape ait fait son
  discours en latin.

  [82] Nous supprimons le long discours du Pape, qui est rapport
  d'une manire diffrente par chaque auteur du temps.

    GUIBERT DE NOGENT, _Histoire de la Croisade_, livre II.

   Guibert de Nogent, abb de N.-D. de Nogent-sous-Coucy, dans le
   diocse de Laon, naquit en 1053 et mourut en 1124. Il a crit une
   histoire de la premire croisade sous le titre de: _Gesta Dei per
   Francos_, des mmoires sur sa vie, et divers ouvrages religieux.




LA TRVE DE DIEU.

1096.

   L'archevque de Rouen, Guillaume, runit en concile,  Rouen, ses
   suffragants qui adoptrent unanimement les dcisions du concile de
   Clermont, et laissrent  la postrit l'acte suivant.


Le saint concile a ordonn que la trve de Dieu sera strictement
observe depuis le dimanche avant le commencement du jene jusqu' la
seconde frie[83] au lever du soleil, aprs l'octave de la Pentecte,
et depuis la quatrime frie avant l'Avent du Seigneur, au coucher du
soleil, jusqu' l'octave de l'piphanie; et pendant toutes les
semaines de l'anne, depuis la quatrime frie, au coucher du soleil,
jusqu' la seconde frie au lever du soleil; il en sera de mme
pendant toutes les ftes de la Vierge Marie et leurs vigiles, et
pendant toutes les ftes des Aptres et leurs vigiles; de sorte que
nul homme ne pourra en attaquer un autre, ni le blesser, ni le tuer,
ni prendre btail ou butin.

  [83] _Frie_, de _feria_, fte; _jours fris_, jours de fte,
  jours sacrs. Autrefois toute la semaine de Pques tait fte
  par une ordonnance de Constantin; ainsi on appela chacun de ces
  jours _fries_. Le Dimanche tait la premire frie; le lundi la
  seconde, etc. On s'accoutuma  appeler les jours des autres
  semaines 1re, 2e, 3e frie, etc.

Il a t de plus ordonn que toutes les glises et leurs dpendances,
les moines et les clercs, les religieuses et les femmes, les plerins
et les marchands, et leurs serviteurs, les boeufs et les chevaux de
labour, les laboureurs conduisant charrue ou herse et les chevaux qui
leur servent  herser, les hommes se rfugiant auprs de leurs
charrues, les terres des saints et le revenu des clercs, jouiraient
d'une paix perptuelle, afin que jamais, quel que soit le jour, on ne
vienne les attaquer, les prendre, les dpouiller ou leur faire aucun
dommage.

Il a t de plus ordonn que tous hommes gs de douze ans et
au-dessus feraient le serment suivant et qu'ils observeraient en
entier la trve de Dieu, telle qu'elle est dtermine prcdemment.
Je jure qu' l'avenir je garderai fidlement cet tablissement de la
trve de Dieu, comme elle est indique ici, et que j'assisterai mon
vque ou mon archidiacre contre tous ceux qui ne voudraient pas la
jurer ou l'observer; de sorte que si l'un ou l'autre me disent de
marcher contre ces hommes, je ne me sauverai pas et je ne me cacherai
pas; au contraire, je le suivrai avec des armes et je l'aiderai contre
eux de tout mon pouvoir, de bonne foi, sans mauvais dessein et selon
ma conscience: que Dieu et les saints me soient donc en aide!

Le saint concile a encore dcid que l'excommunication serait lance
contre tous ceux qui refuseraient de faire ce serment ou qui
enfreindraient la trve de Dieu, et contre ceux qui communiqueraient
avec eux, aussi bien que contre les prtres qui les admettraient  la
communion ou  la sainte messe. On a frapp de la mme peine les
faussaires, les voleurs, les recleurs et ceux qui se runissent dans
les chteaux pour se livrer au brigandage, aussi bien que les
seigneurs qui leur donneraient asile. En vertu de l'autorit
apostolique et de la ntre, nous dfendons que l'on fasse aucun
service chrtien dans les domaines de ces seigneurs.

    ORDERIC VITAL, _Histoire de Normandie_, liv. 9.




PRPARATIFS ET DPART DES PREMIERS CROISS.


Aussitt que fut termin le concile de Clermont, qui s'tait tenu dans
le mois de novembre, vers l'octave de la Saint-Martin, il s'leva un
grand mouvement par toute la France; quand quelqu'un avait
connaissance des ordres du Pape, aussitt il allait prier ses voisins
et ses parents d'aller dans _la voie de Dieu_, car on dsignait ainsi
l'expdition projete. Les comtes et les chevaliers taient dsireux
de faire ce voyage, mais les pauvres eux-mmes furent bientt
enflamms d'un zle si ardent que, sans examiner leur pauvret ou la
convenance de quitter maison, vignes et champs, ils se mirent 
vendre leurs biens  vil prix comme s'il se ft agi de se racheter de
la plus dure captivit le plus vite possible. Il rgnait  cette
poque une disette gnrale, et les riches eux-mmes manquaient de
bl; quelques-uns d'entre eux ne pouvaient pas en acheter. Les pauvres
gens essayaient de manger la racine des herbes sauvages, et le pain
tant trs-cher, tchaient de trouver de nouveaux aliments pour le
remplacer. Les hommes les plus puissants taient menacs de la misre
qui frappait tout le monde....; les avares, toujours insatiables, se
rjouissaient de circonstances qui donnaient satisfaction  leur
cruelle avidit, et en regardant leur bl conserv depuis longtemps,
ils supputaient ce qu'ils allaient gagner  vendre ces grains...
Chacun conservait prcieusement ses provisions pendant cette famine;
mais lorsque le Christ inspira  ces multitudes innombrables le dsir
de partir volontairement pour l'exil, l'argent du plus grand nombre
reparut aussitt, et ce qui se vendait trs-cher quand tous restaient
en repos, se vendit  vil prix quand tous voulurent entreprendre ce
voyage. On se htait tellement pour achever ses prparatifs, que l'on
vit vendre sept brebis pour cinq deniers, et cela peut servir
d'exemple de la diminution subite et inattendue de toutes les
marchandises. Le manque de grains se changea aussi en abondance, et
chacun, tout occup de rassembler de l'argent, vendait ce qu'il
pouvait, non pas  sa valeur, mais au prix qu'en offrait l'acheteur,
afin de n'tre pas le dernier  aller dans la voie de Dieu. On vit
alors ce fait extraordinaire que chacun achetait cher et vendait bon
march; en effet, dans cet empressement, on achetait cher ce qu'il
fallait emporter pour les besoins du voyage, et on vendait  vil prix
tout ce qui devait fournir l'argent ncessaire  ces dpenses. Ce
qu'ils n'auraient pas livr malgr la prison et la torture, ils le
donnaient maintenant pour quelques cus.

Mais voici une chose aussi tonnante. Quelques-uns de ceux qui
n'avaient pas encore rsolu de prendre part au voyage se moquaient
d'abord de ceux qui vendaient ainsi leurs biens  vil prix, et
disaient qu'ils seraient malheureux pendant le voyage et encore bien
plus en revenant; puis le lendemain, saisis  leur tour par la mme
ide, ils vendaient pour quelques cus leurs biens, et s'en allaient
avec ceux dont ils s'taient moqus. Les enfants, les vieilles femmes
se prparaient aussi pour partir, et les jeunes filles et les
vieillards les plus casss. Ils savaient bien qu'ils ne combattraient
pas, mais ils espraient tre martyrs; et ils couraient avec joie
au-devant de la mort. Ils disaient aux jeunes gens: Vous combattrez
avec l'pe, nous gagnerons le Christ par nos souffrances. Ils taient
si ardents de possder Dieu, que Dieu, qui favorise quelquefois les
plus vaines entreprises, sauva beaucoup de ces simples d'esprit, 
cause de leurs bonnes intentions.

On voyait alors des choses bien extraordinaires et fort risibles: des
pauvres ferraient leurs boeufs comme des chevaux, les attelaient  des
chariots sur lesquels ils mettaient quelques provisions et leurs
enfants, qu'ils emmenaient ainsi avec eux; et ces petits, quand ils
apercevaient un chteau ou une ville, de demander aussitt si c'tait
Jrusalem......

Pendant que les grands, obligs d'employer beaucoup de monde pour
prparer leur dpart, perdaient ainsi beaucoup de temps, les pauvres
suivaient en grand nombre Pierre l'ermite et lui obissaient comme 
un matre. J'ai su que cet homme, n  Amiens, je crois, avait d'abord
t ermite; nous le vmes plus tard parcourant les villes et les
bourgs et prchant partout, entour par le peuple, accabl de
prsents et entendant clbrer sa saintet par de si grandes louanges,
que je ne crois pas que personne ait jamais reu de pareils honneurs.
Il tait fort gnreux et distribuait volontiers ce qu'on lui avait
donn. Il rtablissait la paix dans les mnages dsunis et entre tous
ceux qui taient brouills. Il paraissait quelque chose de divin dans
tous ses actes et dans toutes ses paroles, et il excitait une telle
admiration qu'on allait jusqu' arracher les poils de son mulet pour
les conserver comme des reliques. Il tait vtu d'une tunique de laine
qu'il recouvrait d'un long manteau de bure; il avait les bras et les
pieds nus; il ne mangeait presque pas de pain; il se nourrissait de
poisson et buvait du vin.

    GUIBERT DE NOGENT, _Histoire des Croisades_, livre II.




DPART DES CROISS.


Quelle douleur, que de soupirs, que de lamentations dans la famille,
lorsqu'un mari quittait sa femme qui lui tait chre, ses enfants, ses
biens, un pre, une mre, des frres, des parents! Mais ceux qui
rpandaient tant de larmes sur des amis qui allaient s'loigner,
sentaient leur douleur s'adoucir, en pensant que c'tait pour Dieu que
les plerins renonaient  leurs biens, et que ces biens leur seraient
rendus au centuple. Alors, le mari fixait  son pouse l'poque du
retour. Il lui promettait de revenir dans trois ans, s'il vivait, et
la recommandant  Dieu, il l'embrassait tendrement. Mais celle-ci
craignait de ne plus revoir son poux, et succombant sous le poids de
sa douleur, elle tombait  terre presque sans vie; elle pleurait son
ami qu'elle perdait vivant, comme s'il tait dj mort. Mais lui,
semblable  un homme qui n'aurait pas connu la piti, quoique son
coeur en ft plein, ne se laissait pas toucher par les larmes de sa
femme ou de ses enfants, et malgr sa profonde motion, il montrait
une me ferme, et partait. La tristesse tait pour ceux qui restaient,
et la joie pour ceux qui partaient.

    FOUCHER DE CHARTRES, _Histoire des Croisades_.

   Foucher de Chartres, chapelain de Baudoin comte d'Edesse et roi
   de Jrusalem, puis chanoine du Saint-Spulcre, vivait encore en
   1127. Il assista  la premire croisade.




CHANT COMPOS A L'OCCASION DE LA 1re CROISADE PAR GUILLAUME IX, COMTE
DE POITIERS[84].


J'ai la volont de faire un chant, et je choisirai le sujet qui cause
ma peine. Je ne serai plus attach au Poitou ni au Limousin.

  [84] N en 1071, mort en 1122. Guillaume de Poitiers est le plus
  ancien troubadour dont les oeuvres nous soient parvenues.

Je m'en irai en exil outre-mer; je laisserai mon fils en guerre, en
grande crainte et en pril, et ses voisins l'inquiteront.

Mon loignement de la seigneurie du Poitou m'est trs-pnible; je
laisse  la garde de Foulques d'Anjou ma terre et son cousin.

Si Foulques d'Anjou et le Roi, de qui je relve, ne lui prtent
assistance, la plupart des seigneurs qui verront un faible jouvenceau
ne manqueront pas de lui nuire.

S'il n'est trs-sage et vaillant, les tratres Gascons et les
Angevins l'auront bientt renvers quand je serai loign de vous.

Fidle  l'honneur et  la bravoure, je me spare de vous; je vais
outre-mer aux lieux o les plerins implorent leur pardon.

Adieu brillants tournois, adieu grandeur et magnificence, et tout ce
qui attachait mon coeur; rien ne m'arrte, je vais aux champs o Dieu
promet la rmission des pchs.

Pardonnez-moi, vous tous, mes compagnons, si je vous ai offenss;
j'implore mon pardon; j'offre mon repentir  Jsus, matre du ciel; je
lui adresse  la fois ma prire et en roman et en latin.

Trop longtemps je me suis abandonn aux distractions mondaines, mais
la voix du Seigneur se fait entendre; il faut comparatre  son
tribunal; je succombe sous le poids de mes iniquits.

O mes amis! quand je serai en prsence de la mort, venez tous auprs
de moi, accordez-moi vos regrets et vos encouragements. Hlas! J'aimai
toujours la joie et les plaisirs, soit quand j'tais chez moi, soit
quand j'en tais loign.

J'abandonne donc joie et plaisirs, le vair, le gris et le
sembellin[85].

  [85] Habillement des barons.




MASSACRE DES JUIFS.


La mme anne que Pierre l'ermite et Godescalc taient partis avec
leurs armes, des troupes innombrables de plerins partirent de
France, d'Angleterre, de Flandre et de Lorraine. Entrans par
l'amour de Dieu, et portant le signe de la croix, ces plerins
arrivaient de tous cts, chargs d'armes, de vivres et d'objets de
toute sorte qui leur taient ncessaires pour faire le voyage de
Jrusalem; ces bandes venues de tous les pays et de toutes les villes
se runissaient et formaient de grandes troupes parmi lesquelles on se
livrait  tous les excs; des femmes et des filles parties pour le
voyage de Jrusalem commettaient aussi les mmes dsordres.

Je ne sais si ce fut par la volont de Dieu ou par une erreur de leur
esprit que ces plerins se conduisirent si cruellement contre les
juifs tablis dans toutes les villes, et qu'ils les massacrrent,
surtout en Lotharingie[86], disant qu'il fallait commencer par l leur
expdition et la guerre contre les ennemis de la religion. Le massacre
commena d'abord  Cologne; on attaqua les quelques juifs qui y
demeuraient; on les blessa et on les tua sans piti; on dtruisit
leurs maisons et leurs synagogues, puis les plerins se partagrent le
butin. Deux cents juifs, effrays de ces cruauts, se sauvrent
pendant la nuit et arrivrent  Neuss en bateau; mais des plerins les
rencontrrent, les massacrrent tous, et s'emparrent de tout ce
qu'ils emportaient.

  [86] Le royaume de Lotharingie ou de Lorraine, s'tendait entre
  le Rhin et la Meuse.

Aprs, les plerins, en nombre considrable, se remirent en route,
selon leur voeu, et arrivrent  Mayence. Un seigneur trs-considrable
de ce pays, le comte micon, tait dans cette ville avec une nombreuse
troupe d'Allemands et attendait l'arrive des autres plerins. Les juifs
de Mayence, ayant appris le massacre de ceux de Cologne et craignant le
mme sort, essayrent de se sauver en se rfugiant auprs de l'vque
Rothard, et confirent  sa garde leurs trsors, comptant que sa
protection leur serait utile puisqu'il tait vque de la ville.
L'vque cacha avec soin l'argent que les juifs lui donnrent  garder;
il les plaa sur une grande terrasse pour les empcher d'tre vus par le
comte micon et par sa troupe et les sauver, son palais tant l'asile le
plus sr pour eux. Mais micon et les siens se dcidrent  aller
attaquer le lendemain matin les juifs qui taient enferms dans ce lieu
lev et dcouvert; ils enfoncrent les portes, assaillirent les juifs 
coups de flches et de lances, en turent sept cents qui ne purent se
dfendre contre un ennemi trop nombreux; ils massacrrent les femmes et
les enfants. Les juifs voyant que les chrtiens gorgeaient jusqu'
leurs enfants, sans piti pour leur ge, prirent les armes, mais pour
massacrer eux-mmes leurs femmes, leurs mres et leurs soeurs, et, ce
qui est horrible  dire, les mres coupaient la gorge  leurs enfants,
aimant mieux les tuer que de les laisser massacrer par les chrtiens.

Un petit nombre de juifs chappa au massacre en se faisant donner le
baptme, bien plus pour ne pas tre tus que par le dsir de devenir
chrtien; puis micon et toute cette bande innombrable d'hommes et de
femmes, chargs de butin, continurent leur voyage pour Jrusalem, se
dirigeant vers la Hongrie.

    ALBERT D'AIX, _Histoire des Croisades_, livre I.




PRISE DE JRUSALEM.

1099.


Le jour fix pour combattre tant arriv, on commena l'assaut. Avant
de raconter ce qui se passa, je veux cependant mentionner ce fait.
Beaucoup de personnes et moi-mme pensons qu'il y avait dans la ville
au moins 60,000 hommes en tat de combattre, sans compter les femmes
et les enfants, dont le nombre tait extraordinaire. Les ntres, 
notre avis, n'taient pas plus de 12,000 hommes en tat de combattre;
notre arme comptait encore beaucoup d'hommes faibles et pauvres, mais
ne renfermait pas, je crois, 1,300 chevaliers. Nous disons cela afin
que vous sachiez que quand on entreprend au nom du Seigneur une grande
ou une petite affaire, on ne l'entreprend pas en vain, et la suite de
ce rcit le prouvera clairement.

Aussitt que les ntres attaqurent les murs et les tours de
Jrusalem, ils reurent une grle de pierres et de flches lances par
les machines et les pierriers. Les serviteurs de Dieu ne se
dcouragrent pas, parce qu'ils avaient rsolu de mourir ou de se
venger en ce jour de leurs ennemis. Rien n'annonait encore que la
victoire se dcidt. Pendant que les ntres approchaient des murs
leurs machines, les assigs lancrent, outre les pierres et les
flches, du bois et de la paille avec du feu; puis ils jetrent sur
les machines des matires enflammes, afin d'arrter par le feu ceux
que le fer des assigs ou les hautes murailles ou les fosss profonds
de la ville n'arrteraient pas. On se battit ce jour-l depuis le
lever jusqu'au coucher du soleil, et si vigoureusement que je ne crois
pas qu'on ait jamais mieux fait. Nous prions encore le Dieu
tout-puissant, notre matre et notre guide, lorsque la nuit vint
augmenter nos craintes et celles de l'ennemi. Les Sarrasins
craignaient que les chrtiens ne s'emparassent de la ville pendant la
nuit, ou tout au moins ne comblassent les fosss, ce qui leur
permettrait de s'emparer plus facilement le lendemain des murailles;
les ntres craignaient que les Sarrasins ne parvinssent  brler les
machines qu'on avait approches au pied des murs. Aussi veilla-t-on de
part et d'autre, et le travail comme l'inquitude empchrent de
dormir les combattants..... Des deux cts on fit les plus grands
efforts pendant cette nuit. Le matin venu, les ntres, pleins
d'ardeur, poussrent leurs machines au pied des murailles; mais les
Sarrasins en avaient un si grand nombre qu'ils en opposaient neuf ou
dix  chacune des ntres et que nos attaques taient sans
rsultat...... Nos machines brises par les pierres lances par
l'ennemi, et nos soldats succombant aux fatigues, il ne nous restait
que la misricorde de Dieu, toujours invincible et qui se manifeste
toujours au moment ncessaire. Vers midi, les ntres taient en
dsordre, tant taient grands et leur fatigue et leur dsespoir;
quelques-uns disaient dj qu'il fallait enlever les machines qui
taient en partie brles ou brises, lorsqu'un chevalier, arrivant de
la montagne des oliviers et couvert d'un bouclier, accourut et appela
les ntres pour entrer dans la ville. Nous n'avons jamais pu savoir
quel tait ce chevalier. Alors les ntres sortant de leur langueur,
courent aux murailles avec des chelles et des cordes; quelques-uns
lancent des flches embrases sur les matelas remplis de coton qui
recouvraient les retranchements que les Sarrasins avaient levs
devant la tour en bois du duc de Lorraine; le feu prit  ces matelas
et fit sauver les dfenseurs du retranchement. Alors Godefroi et les
siens firent tomber sur la muraille la claie qui recouvrait la partie
antrieure et suprieure de la tour, et s'en servant comme d'un pont
ils s'lancrent avec audace pour entrer dans la ville. Tancrde et
Godefroi entrrent les premiers dans Jrusalem et y versrent une
prodigieuse quantit de sang; les autres montrent  leur suite, et
les Sarrasins ne purent les empcher.

Il faut encore que je raconte une chose tonnante. Pendant que
Jrusalem tait prise par les Franais, les Sarrasins combattaient
encore contre les gens du comte de Toulouse, comme si la victoire
n'tait pas douteuse pour eux. Mais comme les ntres taient matres
des murailles et des tours, on put voir ds lors un admirable
spectacle. Des Sarrasins taient frapps de mort, ce qui tait pour
eux le sort le plus doux; d'autres percs de flches taient obligs
de se jeter du haut des tours; d'autres encore, aprs de longues
souffrances, taient jets dans le feu et brls. Les rues et les
places de la ville taient couvertes de monceaux de ttes, de pieds et
de mains. Les fantassins et les chevaliers ne marchaient que sur des
cadavres. Tout cela n'est rien auprs de ce qui se passa dans le
temple de Salomon[87], o les Sarrasins clbraient les crmonies de
leur culte; si nous disions la vrit sur ce qui s'y passa on ne
voudrait pas nous croire. Nous dirons seulement que dans le temple et
dans le portique de Salomon, on marchait  cheval dans le sang
jusqu'aux genoux du cavalier et jusqu' la bride du cheval[88]. Juste
et admirable jugement de Dieu, qui voulut que ce lieu ft lav par le
sang de ceux qui si longtemps l'avaient sali par leurs blasphmes. La
ville tant ainsi pleine de cadavres et de sang, quelques Sarrasins se
rfugirent dans la tour de David, et ayant obtenu la vie sauve du
comte de Toulouse, ils lui rendirent cette citadelle[89].

  [87] La mosque d'Omar.

  [88] On versa une si grande quantit de sang humain que les mains
  et les bras, spars des corps, nageaient dans le temple, et
  ports par le sang  et l allaient s'unir  d'autres corps, de
  sorte qu'on ne savait pas  quel cadavre appartenaient les
  membres qui venaient se joindre  un cadavre mutil. (_Robert le
  moine_, Hist. de la 1re croisade, liv. IX.)

  [89] L'humanit du comte de Toulouse parut si trange aux croiss
  qu'ils l'accusrent de s'tre laiss gagner  prix d'or par les
  malheureux qu'il avait sauvs.

Aprs la prise de la ville, il fut beau de voir avec quelle dvotion
les plerins allaient au spulcre du Seigneur, applaudissant, pleins
de joie et chantant un cantique d'allgresse. Ils adressaient  Dieu
vainqueur et triomphant des louanges que l'on ne peut raconter. Ce
jour nouveau, cette joie nouvelle et ternelle, l'achvement de cette
entreprise et l'accomplissement des voeux du peuple, donnaient lieu 
des paroles nouvelles et  un cantique nouveau. Ce jour,  jamais
clbre dans les sicles  venir, transforma notre douleur et nos
fatigues en joie et en transports d'allgresse.

    RAIMOND D'AGILES, _Histoire des Francs qui ont pris Jrusalem_.

   Raimond d'Agiles tait chanoine du Puy en Velay; il suivit  la
   croisade son vque, le fameux Adhmar, et devint pendant
   l'expdition le chapelain du comte de Toulouse. Il mourut
   probablement en terre sainte vers 1099.




MME SUJET.


Le duc Godefroi et ceux qui taient avec lui sur la partie suprieure
de la machine jetaient de grandes quantits de traits et de pierres
sur les assigs et repoussaient ceux qui essayaient de dfendre
encore la muraille. D'autres chrtiens,  l'aide de trois mangonneaux,
frappaient sans relche ceux qui venaient dfendre la muraille.
Pendant ce temps, deux frres, nomms Ludolf et Engilbert,
s'aperurent que les ennemis commenaient  faiblir et  reculer
devant la grle de pierres qui les accablait de tous cts; comme ils
taient prs du mur, dans l'tage du milieu de la machine, ils en
sortirent, lancrent des arbres en avant sur le mur, et s'lancrent
les premiers dans la ville, et repoussrent ceux qui taient encore
sur les murailles. Voyant cela, Godefroi et son frre Eustache se
htrent de descendre de l'tage suprieur de la machine et de courir
au secours de Ludolf et d'Engilbert. Alors, tous les plerins,
transports de joie du triomphe de leurs chefs, dressrent leurs
chelles contre les murs, et s'lancrent pour pntrer dans la ville.

Les Sarrasins, voyant les murailles occupes et les chrtiens se
rpandre dans la ville, furent saisis d'pouvante et se sauvrent, la
plupart cherchant un refuge dans le palais de Salomon, trs-grand et
solide difice. Mais les Franais les poussrent vigoureusement la
lance et l'pe dans les reins et arrivrent avec les fuyards aux
portes du palais, massacrant sans relche les paens. Quatre cents
chevaliers envoys par le roi de Babylone[90] avaient longtemps
parcouru la ville, appelant les habitants aux armes ou les secourant 
l'occasion; voyant les Sarrasins en pleine droute, ils se sauvrent
au plus vite vers la tour de David. Les chrtiens les poursuivirent si
vivement que les Sarrasins eurent  peine le temps d'entrer dans la
tour, laissant leurs chevaux tout brids et sells  la porte; les
chrtiens s'en emparrent. Pendant ce temps, des plerins s'avancrent
contre une des portes de Jrusalem, et ayant bris les serrures et
fait sauter les barres de fer, ouvrirent un passage  la foule des
chrtiens. On se pressa si violemment  cette porte pour entrer, que
les chevaux, dit-on, touffs et inonds de sueur, mordaient ceux qui
les entouraient, malgr les efforts de leurs cavaliers. Seize hommes
furent renverss et crass sous les pieds des chevaux; des mulets et
des hommes prirent dans cette presse. Une autre colonne de plerins
pntra par la brche que le blier avait faite dans la muraille avec
sa tte de fer, s'lana en poussant de grands cris, vers le palais de
Salomon, et arrivant au secours de ceux qui s'y taient ports les
premiers, massacra sans piti tous les Sarrasins qui se trouvaient
dans cet immense palais. Le sang coula en si grande quantit qu'il
forma des ruisseaux dans la cour royale, et que les hommes y
trempaient leurs pieds jusqu'aux talons. Les Sarrasins essayrent en
vain d'chapper au massacre et de repousser les chrtiens; ils en
turent cependant une assez grande quantit.

  [90] D'gypte.

En avant des portes du palais, on trouve la citerne royale, si grande
et si profonde qu'elle ressemble  un lac; elle est couverte d'une
toiture soutenue par des colonnes de marbre. Beaucoup de Sarrasins
s'taient rfugis sous l'escalier qui conduit au bord de l'eau; les
uns furent jets  l'eau et noys, les autres furent tus sur
l'escalier en combattant les chrtiens...... Les chrtiens sortirent
du palais aprs y avoir massacr 10,000 Sarrasins; ils passrent
ensuite au fil de l'pe les troupes de paens qu'ils rencontrrent se
sauvant dans les rues; on tuait les femmes qui s'taient rfugies
dans les tours du palais ou sur d'autres points levs; les enfants,
enlevs au sein de leurs mres ou dans leurs berceaux, taient pris
par les pieds et lancs, de sorte que leurs ttes se brisaient contre
les murailles ou sur le seuil des portes. D'un ct, on tuait les
Sarrasins  coups d'pe; d'un autre  coups de pierres; ni l'ge, ni
le rang ne leur faisait viter la mort. Si un chrtien occupait le
premier une maison ou un palais, il en devenait le matre et de tout
ce qui y tait renferm, meubles, grains, huile, vin, argent, habits;
bientt la ville tout entire fut  eux.

Pendant que les chrtiens entraient dans la ville, et donnaient
carrire  toute leur fureur en massacrant les paens dans le palais
et dans les rues et en pillant les maisons, Tancrde se dirigeait
vivement vers le temple et y entrait aprs avoir bris les serrures.
Aid par ceux qui l'avaient suivi, il arracha une prodigieuse quantit
d'or et d'argent qui recouvrait les colonnes et les murailles de
l'enceinte intrieure, et employa deux jours  enlever les trsors que
les Turcs avaient rassembls pour dcorer le temple. On dit que deux
Sarrasins, sortis de la ville pendant le sige, avaient rvl 
Tancrde, pour obtenir la vie sauve, la place o il trouverait ce
trsor. Au bout de deux jours, Tancrde sortit du temple avec ses
richesses, et les partagea avec Godefroi. Ceux qui ont vu ce monceau
d'or et d'argent disent que six chameaux ou mulets auraient  peine
suffi pour le porter..... Pendant que Tancrde, domin par l'avarice,
allait piller le temple, pendant que tous les princes dpouillaient
les Sarrasins et s'emparaient de leurs demeures, et pendant que le
peuple faisait au palais de Salomon un affreux massacre des paens, le
duc Godefroi, ne prenant part  aucun massacre, dposait ses armes, se
couvrait d'un vtement de laine, et, accompagn de trois de ses
compagnons, Baudry, Adelbold et Stabulon, sortait hors de la ville,
les pieds nus, suivait humblement l'enceinte extrieure, rentrait par
la porte qui est devant la montagne des Olives, et venait au spulcre
de N.S.J.C., fils du Dieu vivant, pleurer, prier et rendre grces 
Dieu qui lui avait permis de voir se raliser ses plus ardents dsirs.
.....Le duc sortit ensuite du sanctuaire du spulcre du Seigneur,
plein de joie de la victoire qu'il venait de gagner, et rentra dans
son logement pour s'y reposer. Toute l'arme se reposait aussi du
carnage; et pendant cette nuit, Jrusalem, la cit du Dieu vivant et
notre mre, ayant t rendue  ses enfants par une grande victoire,
les chrtiens accabls de fatigue se livrrent  un profond sommeil.

Le sixime jour de la semaine, le 15 juillet, le comte Raimond de
Toulouse, entran par l'avarice, reut une grande somme d'argent et
laissa partir sans leur faire de mal les chevaliers sarrasins qu'il
assigeait dans la tour de David, o ils s'taient retirs; mais il
s'empara de leurs armes, de leurs vivres, de leurs dpouilles, et
garda pour lui la forteresse elle-mme. Le lendemain matin, jour du
sabbat, trois cents Sarrasins qui s'taient retirs pour chapper au
massacre, sur la partie la plus leve du palais de Salomon,
supplirent qu'on leur accordt la vie; n'osant se fier  personne et
se voyant exposs  toute sorte de dangers, ils ne se dcidrent 
quitter leur retraite que quand ils virent la bannire de Tancrde
leve devant eux comme gage de la protection qu'ils imploraient. Ce
gage ne les sauva pas cependant; des chrtiens indigns de ce pardon,
entrrent en fureur et les massacrrent tous. Tancrde, qui tait
plein d'orgueil, fut irrit de l'affront qu'il venait de recevoir, et
sa colre ne se serait pas calme sans une vengeance terrible qui
risquait de jeter la discorde dans l'arme, si les hommes sages ne
fussent parvenus  le calmer par leurs conseils. Jrusalem, lui
dirent-ils, a t conquise malgr les plus grandes difficults et
malgr la mort d'un grand nombre des ntres; aujourd'hui elle est
arrache au joug du roi de Babylone et des Turcs; gardons-nous de la
perdre par cupidit, par mollesse ou par piti pour l'ennemi; il ne
faut pas pargner les prisonniers et les paens qui sont encore dans
la ville. Car si le roi de Babylone venait nous attaquer avec une
forte arme, nous serions attaqus au dedans comme au dehors, et nous
serions vaincus. Il est ncessaire aujourd'hui de tuer sans retard
tous les Sarrasins et paens prisonniers qui doivent tre rachets ou
qui sont dj rachets  prix d'or, de peur que leurs machinations et
leurs complots ne nous attirent quelques malheurs.

On approuva cet avis, et le troisime jour aprs la victoire les chefs
de l'arme firent connatre leur rsolution. Aussitt les chrtiens
s'arment et se prparent  anantir la race misrable des paens qui
avaient survcu aux premiers vnements. Les uns furent tirs de
prison et eurent la tte coupe; les autres furent gorgs dans les
rues ou sur les places,  mesure qu'on les rencontrait, et tous aprs
avoir rachet leur vie en donnant une ranon ou en obtenant grce de
la piti des chrtiens. Les jeunes filles et les femmes taient tues
ou lapides, et les plerins n'pargnaient ni l'ge ni le rang ni mme
les femmes enceintes. Craignant la mort et frappes de terreur  la
vue de cette boucherie, les femmes et les filles se jetaient vers les
plerins pendant qu'ils massacraient, les serraient dans leurs bras
pour sauver leur vie ou se roulaient par terre en les suppliant de les
pargner, en pleurant et en se lamentant. Les petits enfants, voyant
la triste fin de leurs parents, augmentaient l'horreur de ces scnes
par leurs cris horribles et leurs larmes amres. Mais c'tait
inutilement qu'on implorait la piti et la misricorde des chrtiens;
leur me tait si compltement livre  la passion du carnage, qu'ils
turent tout et que pas un enfant  la mamelle, de l'un ou de l'autre
sexe, ne fut pargn. On dit que toutes les places de Jrusalem furent
couvertes de monceaux de cadavres d'hommes, de femmes et
d'enfants[91].

  [91] Orderic Vital (liv. IX) nous apprend que les croiss firent
  brler cette masse de cadavres, dont l'aspect tait horrible et
  l'odeur insupportable, et qu'ils purgrent ainsi Jrusalem par le
  feu.

    ALBERT D'AIX, _Histoire des Croisades_, livre VI.




LOUIS LE GROS.

1101.


Louis, ce jeune hros, gai, gagnant tous les coeurs par une bont que
quelques-uns prenaient pour simplicit, tait  peine arriv 
l'adolescence, qu'il tait dj pour le royaume de son pre un
dfenseur redoutable et courageux; il pourvoyait aux besoins des
glises, et, ce qu'on avait nglig longtemps, il protgeait la
scurit des laboureurs, des ouvriers et des pauvres.

Vers cette poque, il s'leva entre le vnrable Adam, abb de
Saint-Denis, et le seigneur de Montmorency, Bouchard, des discussions
qui s'envenimrent et arrivrent  un tel degr d'irritation que,
l'esprit de rvolte rompant tous les liens de la foi et de l'hommage,
les deux partis en vinrent aux armes et se combattirent par la guerre
et l'incendie. Le seigneur Louis ayant appris ce qui se passait, en
fut indign, et contraignit Bouchard  comparatre au chteau de
Poissy devant le roi son pre, pour s'en remettre  son jugement.
Bouchard ayant t condamn ne voulut pas se soumettre  la
condamnation prononce contre lui, et se retira en libert; mais il
eut bientt  subir tous les maux que la majest royale a droit
d'infliger  des sujets rebelles. En effet, le jeune et beau prince
l'attaqua aussitt lui et ses adhrents, Mathieu, comte de Beaumont,
et Drogon, seigneur de Mouchy-le-Chteau, hommes violents et
belliqueux qu'il avait gagns  sa cause. Louis dvasta les terres de
Bouchard, dtruisant les maisons et les petits forts,  l'exception du
chteau, ravagea le pays par le feu, la famine et le fer, et comme les
rebelles persistaient  vouloir se dfendre dans le chteau, il en fit
le sige avec ses troupes et les Flamands de son oncle Robert, comte
de Flandre. Il contraignit ainsi Bouchard  se soumettre, le courba
sous le joug de sa volont, et termina tout  son avantage la querelle
qui avait caus ces troubles.

Louis attaqua aussi Drogon, seigneur de Mouchy-le-Chteau, parce qu'il
avait pris part  cette guerre et pour d'autres raisons, surtout 
cause des dommages qu'il avait fait prouver  l'glise de Beauvais.
Drogon avait quitt son chteau, sans toutefois s'en loigner
beaucoup, afin de pouvoir s'y rfugier promptement en cas de besoin.
Il marcha avec des archers et des arbaltriers  la rencontre du
prince; mais le jeune guerrier l'attaqua et le battit si compltement
qu'il ne lui fut pas possible de fuir et de se renfermer dans son
chteau sans tre suivi de prs. Louis se jeta vers la porte au milieu
des gens de Drogon, reut et donna mille coups de l'pe qu'il maniait
habilement, entra dans le chteau, s'y maintint malgr les efforts de
l'ennemi, et ne s'en retira qu'aprs l'avoir entirement brl avec
les approvisionnements de tout genre qu'il contenait. Le hros tait
anim d'une telle ardeur qu'il ne pensa pas  se garantir de
l'incendie, qui fit courir un grand danger  son arme et  sa
personne, et qui lui laissa pendant longtemps un grand enrouement.

    SUGER, _Vie de Louis le Gros_, traduit par L. Dussieux.

   Suger, abb de Saint-Denis, ministre de Louis VI et de Louis VII,
   naquit en 1081, et mourut en 1151. Son ouvrage principal est la
   vie de Louis le Gros, remarquable morceau d'histoire; il a encore
   compos un trait sur son administration du monastre de
   Saint-Denis, une histoire de Louis VII, reste inacheve; on a
   aussi de lui un certain nombre de lettres.




BATAILLE DE BRENNEVILLE OU BRENMULE.

1119.

   Louis le Gros soutenait Guillaume Cliton, fils du duc de
   Normandie, Robert Courte-Heuse; il voulait lui rendre son
   hritage, la Normandie, dont il avait t dpouill par Henri, roi
   d'Angleterre.


Le roi Louis tait revenu  la hte en Normandie, avec quelques braves
chevaliers. Le 20 aot, le roi Henri, aprs avoir entendu la messe 
Noyon sur Andelle, commena une expdition, ne sachant pas que le roi
de France se trouvt alors aux Andelys; il s'avanait donc avec une
belle arme, faisant couper les moissons par les mains barbares de ses
soldats et ordonnant de transporter les monceaux de gerbes,  l'aide
des chevaux, au chteau de Lions. Le roi avait plac quatre chevaliers
en observation sur la montagne de Verclive pour avertir des dangers
qui pouvaient se prsenter. Ils virent des chevaliers avec leurs
casques et leurs bannires se dirigeant vers Noyon, et ils en
prvinrent aussitt le roi.

Pendant ce temps-l, le roi Louis sortait des Andelys avec son arme;
il se plaignit  ses chevaliers, et  plusieurs reprises, de ce qu'il
ne pouvait rencontrer le roi d'Angleterre en rase campagne. Il ne
savait pas que son adversaire tait si prs; aussi marchait-il  la
hte sur Noyon avec une brillante compagnie de chevaliers, esprant
entrer le jour mme dans ce chteau par suite d'une trahison. Mais les
vnements furent bien diffrents, et la victoire ne se montra pas
favorable aux orgueilleux qui dsiraient la guerre; elle trompa et mit
en fuite celui qui esprait jouir des gloires du triomphe....

Prs de la montagne de Verclive, le pays est sans obstacle et offre
une grande plaine, appele par les habitants plaine de Brenmule[92].
Le roi Henri y vint avec 500 chevaliers anglais, revtit son armure et
plaa ses escadrons bards de fer. Leurs rangs comptaient ses deux
fils Robert et Richard, illustres chevaliers, trois comtes, Henri
d'Eu, Guillaume de Varennes et Gautier Giffard. Plusieurs seigneurs
accompagnaient le belliqueux roi; on peut les comparer aux Scipions,
aux Marius et aux Catons, parce que, comme l'a prouv la suite de
l'affaire, ils taient aussi distingus par leur prudence que par leur
prouesse. L'tendard tait confi  douard de Salisbury, brave
chevalier qui avait dj fourni de nombreuses preuves de sa valeur et
d'un courage indomptable. Aussitt que le roi Louis aperut l'ennemi,
qu'il dsirait rencontrer depuis si longtemps, il appela auprs de sa
personne 400 chevaliers qui se trouvaient  sa porte, et leur ordonna
de combattre bravement pour l'indpendance de la France et la justice,
et aussi pour ne pas laisser dchoir la gloire des Franais. Guillaume
Cliton se prpara  combattre pour dlivrer son pre, Robert, de la
dure captivit qu'il subissait et pour reprendre son hritage. Mathieu
comte de Beaumont, Osmond de Chaumont, Guillaume de Garlande, chef de
l'arme franaise, Pierre de Maulle, Philippe de Monbray et Bouchard
de Montmorency se prparrent au combat. Quelques Normands, parmi
lesquels se trouvaient Guillaume Orpin et Baudry de Bray, s'taient
joints aux Franais. Tous, pleins d'une orgueilleuse confiance, se
rassemblrent dans la plaine de Brenmule et se disposrent  se battre
bravement contre les Normands.

  [92] Et non pas de Brenneville, comme on le dit toujours.

Les Franais engagrent l'action et donnrent avec vigueur les
premiers coups; mais chargeant en dsordre, ils furent bientt rompus,
vaincus et obligs de tourner le dos. Richard, fils du roi Henri,
combattait avec cent chevaliers bien monts; le reste de l'arme,
compos de gens de pied, combattait dans la plaine sous le
commandement du roi. Quatre-vingts chevaliers aux ordres de Guillaume
Crpin chargrent d'abord les Normands; mais leurs chevaux ayant t
tus, ils furent entours et pris. Ensuite, Godefroy de Srans et les
autres seigneurs du Vexin attaqurent avec vigueur et forcrent 
reculer tout le corps de bataille; mais bientt, les hommes de Henri,
prouvs par de nombreux combats, reprirent courage et firent
prisonniers Bouchard, Osmond, Aubry de Mareuil et bien d'autres qui
avaient t jets  bas de leurs chevaux. Alors les Franais dirent 
leur roi: Quatre-vingts de nos chevaliers qui ont commenc le combat,
ne reviendront pas; les ennemis sont plus forts et plus nombreux que
nous. Bouchard, Osmond et bien d'autres vaillants chevaliers sont
pris; nos bataillons, rompus, ont perdu beaucoup de monde.
Retirez-vous, Sire, nous vous en prions, car il pourrait nous arriver
un malheur irrparable.

Louis se dcida alors  la retraite, et prit le galop accompagn de
Baudry Dubois. Pendant ce temps, les Anglais, vainqueurs, s'emparrent
de cent quarante chevaliers, et poursuivirent les autres jusqu'aux
Andelys. Ceux qui s'taient avancs sur une seule route avec orgueil
se sauvrent avec confusion par plusieurs chemins dtourns. Guillaume
Crpin tait, comme nous l'avons dit, cern avec les siens; il aperut
le roi Henri, pour lequel il avait une grande haine; il fondit sur lui
au milieu des combattants et lui dchargea sur la tte un rude coup
d'pe. Le casque garantit la tte du prince, et aussitt Roger, fils
de Richard, attaqua et renversa l'agresseur audacieux, le prit, et,
tout en le tenant sous lui, empcha que les amis du roi ne le
tuassent, car ils l'entouraient et voulaient venger leur roi. Beaucoup
de gens le menacrent, et Roger eut fort  faire pour le sauver.
C'tait un acte audacieux et criminel que de lever le bras et de
frapper avec l'pe sur une tte que le saint chrme avait sacre et
qui portait la couronne pour le plus grand bien des peuples, qui
chantaient la louange de Dieu pour lui tmoigner leur reconnaissance.

Dans cette bataille livre entre deux rois, et o combattirent prs de
neuf cents chevaliers, j'ai remarqu qu'il n'y en eut que trois de
tus. En effet, ils taient entirement couverts de fer, et ils
s'pargnaient les uns les autres, soit par la crainte de Dieu, soit 
cause de la fraternit d'armes; aussi cherchaient-ils bien plus 
prendre les fuyards qu' les tuer. Il est vrai que les guerriers
chrtiens n'taient pas altrs du sang de leurs frres, et qu'ils se
contentaient de se rjouir de la juste victoire que Dieu leur
accordait, et de combattre pour le bien de l'glise et le repos des
fidles.

Le brave Guy, Osmond, Bouchard, Guillaume Crpin et beaucoup d'autres
furent faits prisonniers; les chevaliers qui retournaient 
Noyon-sur-Andelle les y conduisirent. Noyon est  trois lieues des
Andelys. Dans ce temps-l, tout ce pays tait dsert,  cause de la
violence de la guerre. Tout  coup les princes se rassemblent au
milieu de cette plaine, puis on entendit les cris effrayants des
combattants, le bruit des armes qui s'entrechoquaient, et on vit
tomber les plus nobles barons.

Le roi des Franais, fuyant seul, se perdit dans la fort, et
rencontra par hasard un paysan qui ne le connaissait pas. Le roi le
pria avec instance de lui enseigner le chemin qui conduisait aux
Andelys, et lui fit, sur la foi du serment, la promesse des plus
grandes rcompenses pour l'engager  lui servir de guide. Dtermin
par l'appt de cette rcompense, le paysan conduisit aux Andelys le
roi, trs-effray, soit de rencontrer des voyageurs qui pouvaient le
trahir, soit d'tre poursuivi par l'ennemi et d'tre fait prisonnier.
Enfin le paysan, ayant vu venir des Andelys, au-devant du roi, la
garde de ce prince, mprisa la somme qu'on lui donna, maudit sa
btise, et s'affligea beaucoup de voir combien il perdait pour ne pas
avoir su quel tait celui qu'il avait sauv.

Le roi Henri acheta vingt marcs d'argent l'tendard du roi Louis, au
soldat qui l'avait pris, et le conserva comme tmoignage de la
victoire que Dieu lui avait accorde; mais il renvoya au roi Louis son
cheval avec sa selle, son mors et tout son harnais, comme il convenait
 un roi.

    ORDERIC VITAL, _Histoire de Normandie_, liv. XII.




LE COMTE DE FLANDRE EST ASSASSIN. LOUIS LE GROS PUNIT LES MEURTRIERS.

1127-1128.


Je me propose de raconter ici l'acte le plus noble que le seigneur
Louis ait fait depuis sa jeunesse jusqu' la fin de sa vie; mais, pour
ne pas fatiguer le lecteur, j'en ferai un court rcit, bien qu'il ft
ncessaire d'entrer dans de longs dtails, et je dirai ce qu'il a
fait, sinon comment il l'a fait. Le fameux et trs-puissant comte
Charles, fils du roi de Danemark[93] et de la soeur de la grand'mre
du roi Louis[94], avait succd, par suite de sa parent, au brave
comte Baudouin[95]; il gouvernait le comt populeux de Flandre avec
fermet et habilet, et se montrait le protecteur de l'glise de Dieu,
libral, charitable et ami de la justice. Quelques hommes puissants
par leurs richesses, quoique d'une naissance obscure et mme servile,
voulaient lui ravir la dignit qu'il possdait selon le droit, et
chasser la branche de la maison de Flandre,  laquelle il appartenait.
Il les avait cits en jugement devant sa cour, comme il devait le
faire; mais ces hommes, c'est--dire le prvt de l'glise de Bruges
et les siens, orgueilleux et tratres, avaient ourdi de noirs complots
contre lui. Un jour que le comte tait  Bruges, il alla le matin 
l'glise de Dieu, et, prostern sur le pav, il priait tenant un livre
de prires. Soudain, Bouchard, neveu du prvt et vrai assassin, entre
avec des sclrats de son espce et d'autres complices de son crime
dtestable, et vient tratreusement se placer derrire le comte, qui
priait et adressait  Dieu toutes ses penses. Le misrable tire sans
bruit son pe du fourreau et en touche lgrement le cou du comte,
qui tait alors prostern, afin de le faire redresser, et qu'ainsi il
s'offrt sans dfense  l'pe de l'assassin; puis, l'impie frappe
l'homme pieux, et ce serf criminel tranche d'un seul coup la tte de
son seigneur. Tous les complices de ce crime excrable, altrs du
sang du comte, se jettent sur son corps comme des chiens enrags, et
dchirent avec une joie atroce le cadavre de cette victime innocente;
ils se vantent audacieusement d'avoir pris part au crime; puis,
ajoutant encore  leur sclratesse, et aveugls par leur mchancet,
ils assassinrent tous ceux des chtelains et des plus nobles barons
du comte qu'ils purent surprendre, soit dans l'glise, soit dans le
chteau, les tuant sans qu'ils fussent prts  mourir, ni confesss.
Je crois toutefois qu'il a t utile  ces malheureux d'avoir t
ainsi tus,  cause de leur fidlit  leur seigneur et pendant qu'ils
priaient dans l'glise, parce qu'il est crit: O je te trouverai, je
te jugerai. Cependant les cruels assassins du comte l'enterrrent
dans l'glise mme, de peur qu'on ne le pleurt et qu'on ne
l'ensevelt au dehors avec honneur, et que sa vie glorieuse et sa
mort, plus glorieuse encore, ne portassent ses peuples fidles  le
venger. Puis, transformant la maison de Dieu en une caverne de
voleurs, ces misrables s'y retranchrent, ainsi que dans le palais du
comte, qui touchait l'glise; ils y rassemblrent des vivres et s'y
prparrent  se dfendre et  dominer de l tout le pays.

  [93] Canut IV.

  [94] Adle, fille de Robert le Frison.

  [95] Le comte Charles le Bon tait neveu du comte Baudouin.

En apprenant un crime si odieux, les barons flamands, qui n'y avaient
pas pris part, furent saisis d'horreur; ils firent  leur seigneur des
obsques o leurs larmes cartrent tout soupon de trahison, et
dnoncrent le crime au roi Louis, et non pas seulement au roi, mais
 tout l'univers, o ils en rpandirent la nouvelle. Conduit par son
amour pour la justice et par son amiti pour un prince de son sang, 
punir cette horrible perfidie, Louis, sans se laisser arrter par la
guerre que lui faisaient le roi d'Angleterre et le comte Thibaut,
entra furieux dans la Flandre, et fit les plus grands efforts de
courage et d'activit pour dtruire avec la dernire rigueur les
excrables auteurs du meurtre.

Il tablit d'abord Guillaume le Normand, fils du comte Robert de
Normandie, comte de Flandre, parce que ce pays lui revenait par les
droits du sang; puis, arriv  Bruges, sans se laisser arrter par la
crainte de s'avancer dans ce pays si plein de cruauts, ni par celle
d'avoir  combattre contre la branche de la maison de Flandre qui
s'tait souille par une telle flonie, il enferma et assigea les
assassins dans l'glise et la tour; il empcha qu'ils ne reussent des
vivres, il les rduisit  ceux qu'ils avaient rassembls, mais que
dj la main de Dieu frappait de corruption et dont ils n'osaient se
servir. Aprs avoir souffert pendant quelque temps de la faim, des
maladies et du fer des assigeants, ces misrables abandonnrent
l'glise et ne conservrent que la tour, esprant qu'elle les
sauverait; mais bientt ils dsesprrent de sauver leur vie, et leurs
chants de victoire se changrent en cris de douleur, et leurs voix,
d'abord si hautes, ne firent plus entendre que des soupirs. Alors le
plus coupable de la bande, Bouchard, se sauva, du consentement de ses
compagnons; il esprait quitter le pays, mais il ne russit pas, 
cause de l'normit de son crime; arriv dans le chteau de l'un de
ses amis, il y fut arrt sur l'ordre du roi. On lui infligea un
supplice rigoureux; li sur une roue leve, il fut livr  la
voracit des corbeaux et des oiseaux de proie; ses yeux furent
arrachs; on le pera d'un millier de flches et de javelots, et aprs
sa mort on le jeta dans un gout.

Berthold, le chef du crime commis sur le comte, essaya aussi de
s'enfuir; il erra quelque temps sans tre trop poursuivi; puis il
revint pouss par son orgueil, et dit: Qui suis-je donc et qu'ai-je
donc fait? Pris et livr au roi, il fut condamn  une mort horrible;
on le pendit  une fourche avec un chien; quand on frappait le chien,
l'animal furieux lui mordait la figure, et quelquefois mme, ce qui
fait horreur  dire, le couvrait de ses ordures. Ainsi termina sa
honteuse vie, ce Berthold, le plus misrable des misrables. Tous les
autres, que le seigneur Louis bloquait dans la tour, furent contraints
de se rendre aprs avoir beaucoup souffert, et furent jets les uns
aprs les autres du haut de la tour, et devant leurs parents, se
brisrent la tte. Un d'eux, Isaac, s'tait cach dans un monastre et
s'tait fait tondre pour viter la mort: on le dgrada de sa qualit
de moine, et on le pendit.

Aprs son triomphe  Bourges, le roi se porta rapidement sur Ypres,
chteau trs-fort, pour punir aussi Guillaume le Btard, fauteur de ce
perfide complot. Guillaume le Btard envoya des messagers aux gens de
Bruges, et les gagna  son parti par ses menaces et ses caresses; mais
pendant qu'il marchait contre le seigneur Louis avec trois cents
hommes d'armes, une partie de l'arme du roi l'attaqua, et l'autre
partie, se dirigeant par un chemin de traverse, entra dans le chteau
par une autre porte, et s'en empara. Matre de ce chteau fort, le roi
enleva ses biens  Guillaume, l'exila de Flandre, et condamna
justement  ne rien possder en Flandre l'homme qui avait cherch 
devenir le matre de la Flandre par un crime. Ce pays ainsi lav et en
quelque sorte rebaptis par ces divers chtiments et par une copieuse
effusion de sang, et le comte Guillaume le Normand bien tabli, le roi
revint en France, victorieux par l'aide de Dieu.

    SUGER, _Vie de Louis le Gros_.




SUGER.


En mme temps que Suger gouvernait son abbaye il commandait aussi dans
le palais du roi, et remplissait ces doubles fonctions de manire que
les affaires ne l'empchaient pas d'accomplir les devoirs du
monastre, et que le monastre ne l'empchait jamais d'assister aux
conseils du prince. Celui-ci avait pour lui la vnration que l'on a
pour un pre et le respectait comme un matre,  cause de l'lvation
et de la sagesse de ses conseils. Quand il arrivait, les prlats se
levaient par respect et lui donnaient la premire place. Chaque fois
qu' la prire du roi les vques s'assemblaient pour dlibrer sur
des affaires importantes de l'tat, c'tait toujours  lui qu'ils
remettaient le soin de parler en leur nom; ils n'avaient garde
d'ajouter quelque chose  ses paroles, comme dit Job, quand les flots
de son loquence taient tombs sur eux goutte  goutte. Les cris des
orphelins et les plaintes des veuves arrivaient par lui aux oreilles
du roi; il intervenait toujours, et commandait quelquefois pour eux.
Quel est l'opprim ou l'homme ayant  se plaindre d'une injustice qui
n'ait pas trouv en lui un protecteur, si toutefois sa cause tait
juste. Chaque fois qu'il rendit un jugement, il ne s'carta jamais de
l'quit, ne tint jamais compte des personnes, ne se laissa pas
sduire par des prsents et ne se fit pas donner toujours la
rtribution qui lui tait due. Qui ne serait pas plein d'admiration
pour son esprit, inaccessible  la cupidit, humble dans la
prosprit, calme au milieu des agitations du monde et devant les
prils, et  coup sur bien plus ferme qu'un si faible corps ne
semblait pouvoir le supporter?

Les ennemis de ce grand homme lui ont fait reproche de la bassesse de
sa naissance; mais ces aveugles et ces insenss ne pensent donc pas
que c'est un plus grand loge, et qu'il est plus glorieux pour lui
d'avoir anobli les siens que d'tre issu de parents nobles.... C'est
l'me qui fait les nobles, et chez Suger l'me tait videmment telle.

Quand le poids des affaires de l'tat reposait sur lui, jamais une
affaire, publique ou prive, ne lui fit ngliger le service de Dieu.
Soit qu'il clbrt l'office au milieu de ses religieux ou avec ses
domestiques, il ne se contentait pas, comme font certaines gens,
d'entendre chanter les psaumes, mais il tait le premier  psalmodier
 haute voix o  rciter les leons. J'ai souvent admir en lui que
sa mmoire conservait si bien tout ce qu'il avait appris dans sa
jeunesse, que personne ne pouvait lui tre compar pour les pratiques
et les prires monastiques; on aurait cru qu'il ne savait et qu'il
n'avait jamais appris autre chose: cependant il tait si instruit dans
les tudes librales, que quelquefois il dissertait avec une
prodigieuse subtilit sur des sujets de dialectique ou de rhtorique,
et plus volontiers sur des questions de thologie qu'il avait tout
spcialement tudies. Il tait en effet si vers dans la connaissance
des Saintes critures, que jamais il n'hsitait  faire une rponse
prcise, quel que ft le point sur lequel on l'interrogeait. La sret
de sa mmoire ne lui avait pas permis d'oublier mme les potes
profanes; aussi rcitait-il vingt et trente vers d'Horace, pourvu
qu'ils continssent quelque chose d'utile. Avec une telle finesse
d'esprit et une si bonne mmoire, ce qu'il avait une fois saisi ne
pouvait plus lui chapper.

Est-il besoin de rappeler ce que chacun sait, que de son temps il n'y
eut pas un plus grand orateur? Dans le fait, Suger tait, suivant le
mot de Caton, un homme de bien habile  bien parler. Il avait une
telle grce d'locution en latin et dans sa langue maternelle, que
quand on l'entendait, on croyait qu'il lisait et non pas qu'il parlait
d'abondance. Il tait si familier avec l'histoire, que pour quelque
roi ou prince des Franais qu'on lui nommt, il en racontait tous les
actes avec rapidit et sans hsiter. Il a crit dans un bel ouvrage
l'histoire du roi Louis le Gros; il commena aussi la vie du fils de
ce mme Louis, mais la mort l'empcha de terminer ce dernier ouvrage.
Personne ne connaissait mieux et ne pouvait raconter plus exactement
tous les faits de ces deux rgnes, que celui qui avait vcu dans
l'intimit de ces deux rois, qui n'eurent rien de secret pour lui, et
sans l'avis duquel ils ne firent aucune entreprise, et en l'absence de
qui leur palais semblait vide. Il est constant qu' partir du moment
o Suger fut admis dans les conseils du prince jusqu' sa mort le
royaume fut dans une prosprit continuelle, tendit largement ses
limites, triompha de ses ennemis et parvint  un haut degr de
splendeur. Mais  peine fut-il mort que le sceptre de la France
ressentit gravement les inconvnients d'une telle perte; et on le voit
aujourd'hui, que ce grand conseiller manque, priv du duch
d'Aquitaine[96], l'une de ses plus importantes provinces.

  [96] Par le divorce de Louis VII, le duch d'Aquitaine resta
  entre les mains d'Elonore, duchesse d'Aquitaine.

    GUILLAUME, _Vie de Suger_.

   Guillaume, moine de Saint-Denis, avait t le secrtaire et le
   confident de Suger. Quelques annes aprs la mort de Suger,
   Guillaume composa,  la prire d'un autre moine, nomm Geoffroy,
   une biographie trs-curieuse du grand abb.




LA COMMUNE DE LAON.

1112.


La ville de Laon depuis longtemps tait accable d'un si grand
malheur, que personne n'y craignait Dieu ni aucun matre, et que
chacun, selon sa puissance et son caprice, remplissait la rpublique
de meurtres et de brigandages. Les choses en taient venues  ce point
que si le roi venait  Laon, lui qui, comme souverain, avait le droit
d'exiger le respect d  sa dignit, lui-mme tait aussitt vex dans
ce qui lui appartenait; quand on conduisait, matin et soir, ses
chevaux  l'abreuvoir, on les enlevait violemment aprs avoir accabl
ses gens de coups. On avait pris l'habitude de traiter les clercs
eux-mmes avec mpris; on n'pargnait ni leurs personnes, ni leurs
biens. Mais que dire du sort des gens du peuple? Aucun laboureur ne
pouvait entrer dans la ville ou mme en approcher, sans tre,  moins
d'un sauf-conduit bien en rgle, jet en prison et oblig de payer
ranon, ou bien cit en jugement sans raison.

Citons pour exemple un fait que l'on regarderait comme impie s'il se
ft pass chez les barbares, et cela au jugement mme de ceux qui ne
reconnaissent aucune loi. Le samedi les paysans quittaient leur
campagne, et venaient  Laon pour acheter au march; les gens de la
ville faisaient alors le tour de la place, portant dans des corbeilles
ou dans des cuelles des chantillons de lgumes, de grains ou de
toute autre denre, comme s'ils eussent voulu en vendre. Ils les
offraient  celui qui avait envie d'acheter de tels objets. Aprs que
l'acheteur s'tait engag  payer le prix convenu, le vendeur lui
disait: Viens chez moi voir et examiner ce que je te vends. L'autre
allait, et quand ils taient arrivs jusqu'au coffre o tait la
marchandise, l'honnte vendeur levait le couvercle, disant 
l'acheteur: Mets la tte et les bras dans le coffre, et tu verras que
toute cette marchandise est bien semblable  l'chantillon que je t'ai
montr sur la place. Lorsque l'acheteur avait saut sur le bord du
coffre et qu'il y tait suspendu sur le ventre, la tte et les paules
dans le coffre, l'honnte vendeur, qui tait derrire, soulevait
l'imprudent paysan par les pieds, le lanait dans le coffre, et,
laissant tomber le couvercle aussitt, le tenait dans cette prison
jusqu' ce qu'il ait pay sa ranon. Ces actes et bien d'autres du
mme genre se passaient dans la ville. Les grands et leurs gens
volaient et faisaient le brigandage publiquement et  main arme; il
n'y avait de scurit pour quiconque se trouvait dans les rues pendant
la nuit; on tait arrt, fait prisonnier ou gorg.

Le clerg et les grands voyant ce qui se passait et tchant par tous
les moyens d'extorquer de l'argent aux hommes du peuple, leur firent
offrir par des dputs de leur octroyer, moyennant une bonne somme, la
permission d'tablir une commune. Or, voici ce qu'on entendait par ce
nom excrable et nouveau. Tous les habitants soumis  l'obligation de
payer un certain cens devaient une seule fois dans l'anne payer 
leur seigneur les obligations ordinaires de la servitude; et s'ils
commettaient quelque acte contraire  la loi, ils pouvaient se
racheter par une amende lgalement fixe. A cette condition, ils
taient entirement affranchis de toutes les autres exactions qu'on a
coutume d'imposer aux serfs.

Les hommes du peuple saisirent cette occasion de se racheter d'une
foule de vexations, et donnrent de grandes sommes d'argent  ces
avares, dont les mains taient comme autant de gouffres qu'il fallait
toujours remplir; devenus plus accommodants par cette pluie d'or, ils
promirent aux gens du peuple, par serment, de respecter les
conventions que l'on venait de faire. Aprs que le clerg, les grands
et le peuple se furent ainsi associs pour la protection commune,
l'vque de Laon, Gaudry[97], revint d'Angleterre apportant beaucoup
d'argent; furieux contre ceux qui avaient tabli un tel changement
dans le gouvernement de la ville, il ne voulut pas d'abord y rentrer;
mais on lui offrit bientt de fortes sommes d'or et d'argent; ses
discours emports se calmrent, il jura de respecter les droits de la
commune qui avait t tablie sur le modle de celles de Noyon et de
Saint-Quentin. Des dons considrables faits par les gens du peuple
engagrent aussi le roi  confirmer et  jurer la commune par serment.

  [97] Ce Gaudry venait d'tre nomm vque,  la sollicitation du
  roi d'Angleterre; il n'tait pas dans les ordres, et avait
  jusqu'alors men la vie de soldat.

Mais qui pourra raconter les dissensions qui s'levrent lorsque,
aprs avoir reu les prsents du peuple et fait tant de serments, ces
mmes hommes s'efforcrent de renverser ce qu'ils avaient jur de
maintenir et essayrent de rduire  leur condition primitive les
serfs mancips et affranchis de toutes les violences du joug. Les
grands et l'vque taient pleins d'envie contre les bourgeois; si un
homme du peuple tait cit en jugement, non par la volont de Dieu,
mais par le caprice du juge, pour dire le vrai, et condamn, on lui
ravissait tout son avoir jusqu' la ruine complte.

Les hommes chargs de frapper les monnaies, sachant bien qu'en donnant
de l'argent ils se feraient facilement pardonner leurs prvarications,
altrrent les monnaies  tel point, qu'une foule de personnes furent
rduites  la dernire misre. Ils fabriqurent en effet avec du
cuivre le plus vil des pices qu' force d'artifices ils faisaient
paratre, pour un moment, plus brillantes que l'argent. Le peuple,
ignorant et tromp, changeait contre ces pices ce qu'il avait de
prcieux ou quelque chose ayant de la valeur. Quant au seigneur
vque, des prsents le dcidaient  supporter patiemment de tels
excs; il s'ensuivit que non-seulement dans le pays de Laon, mais bien
plus loin encore, beaucoup de gens furent ruins. L'vque se trouva
enfin dans l'impuissance bien mrite de conserver ou de rformer sa
monnaie, dont il avait si mchamment favoris l'altration; alors il
ordonna que les oboles d'Amiens, autre monnaie trs-corrompue,
auraient cours dans la ville de Laon. Ne parvenant pas davantage 
obtenir que les bourgeois conservassent ces espces, il ordonna enfin
que l'on frapperait de nouvelles pices, sur lesquelles on
reprsenterait un bton pastoral, pour remplacer son effigie. Mais on
se moqua de ces pices, en secret cependant, et on les rejeta, car
elles taient au-dessous de la monnaie la plus dtestable. Chaque fois
que l'on mettait de nouvelles espces, on rendait des dits par
lesquels il tait dfendu de dcrier les monnaies  l'effigie de
l'vque; il rsultait de ces dfenses des occasions continuelles de
traner devant la justice les gens du peuple accuss d'avoir mal parl
des actes de l'vque; cette opposition servait de prtexte pour
augmenter le cens et pour multiplier les exactions. Le principal
agent de cette affaire tait un moine, compltement dshonor, nomm
Thierry et venu de Tournay, o il tait n. Il avait apport de
Flandre des lingots d'argent avec lesquels il faisait de mauvaise
monnaie de Laon, qu'il faisait circuler dans tout le pays. A l'aide de
prsents, il captait la bienveillance des riches; il introduisit dans
le pays mensonge, parjure et pauvret, et en chassa vrit, justice et
richesse. Aucune guerre, aucun pillage, aucun incendie ne firent plus
de ravages dans cette province, et cela dans le temps mme o Rome
aimait le plus  se gorger de la bonne et ancienne monnaie de Laon.

L'vque recommena bientt contre un autre Grard ce qu'il avait fait
en secret contre Grard de Crcy[98], et donna alors une preuve
publique de sa cruaut. Ce Grard tait maire ou dixainier, je ne sais
pas au juste lequel des deux, de paysans appartenant  l'vque;
l'vque le hassait plus que tout autre[99]; il parvint  s'emparer
de lui, le jeta dans une prison du palais piscopal, et pendant la
nuit il lui fit arracher les yeux par un ngre de sa domesticit. Ce
crime le couvrit de honte et fit renatre les bruits sur l'assassinat
du premier Grard. Et cependant tout le monde, clerg et peuple,
savait que les canons du concile de Toulouse, si je ne me trompe,
ordonnent aux vques, comme aux prtres, de s'abstenir de donner la
mort et de prononcer un jugement emportant la peine de mort ou la
perte d'un membre. Le roi apprit la nouvelle de ce crime; je ne sais
si le saint-sige en eut connaissance, mais ce qui est sr, c'est que
le pape suspendit l'vque de ses fonctions, et je crois que ce fut
pour cette raison. Cependant, quoique suspendu, il poussa l'iniquit
jusqu' faire la ddicace d'une glise, puis il partit pour Rome,
apaisa le pape par ses paroles et par d'autres moyens de persuasion,
et revint ayant recouvr tout son pouvoir sur nous.

  [98] Grard, seigneur de Crcy, que l'vque avait fait
  assassiner.

  [99] Parce qu'il tait favorable  un ennemi de l'vque.

Dieu, voyant que matres et sujets taient tous coupables de la mme
sclratesse, laissa clater ses jugements; il permit que les
mauvaises passions qui se dveloppaient depuis longtemps fissent
explosion. L'vque fit donc venir auprs de lui quelques clercs et
quelques grands de la ville, et rsolut de dtruire,  la fin du
carme et pendant les saints jours de la passion de Notre-Seigneur, la
commune qu'il avait jure et qu'il avait fait jurer au roi par ses
prsents. Il pria le roi de venir pour les offices de ce temps, et la
veille du vendredi-saint, c'est--dire le jour de la Cne du Seigneur,
il excita le roi  se parjurer. Dans ce jour o Gaudry devait
consacrer le trs-glorieux chrme, avec lequel sont oints les vques,
il n'entra mme pas dans l'glise; il complotait avec les gens du roi
les moyens de dcider le prince  dtruire la commune et  rtablir
les choses dans l'tat primitif. Les bourgeois, qui craignaient leur
ruine, promirent au roi et  ses gens 400 livres ou plus, je ne sais
pas au juste; mais l'vque et les grands engagrent le roi  se
mettre de leur ct, et lui promirent 700 livres. Le roi Louis (le
Gros), fils de Philippe, tait tellement remarquable de sa personne
qu'il semblait cr pour la majest du trne; brave  la guerre,
prompt en affaires, inbranlable dans l'adversit, bon en toute autre
chose, il mrite le blme parce qu'il tait trop accessible aux hommes
vils et corrompus par l'amour de l'or. La cupidit du roi le fit
s'entendre avec ceux qui lui promettaient la plus forte somme. Il
consentit, malgr ce qu'il devait  Dieu,  ce que ses serments et
ceux de l'vque et des grands fussent viols et dclars nuls, sans
respecter ni l'honneur ni la solennit des jours saints. Cette mme
nuit le roi, redoutant le trouble que son injustice soulevait dans le
peuple, voulut coucher dans l'intrieur du palais piscopal, et partit
au point du jour. Alors l'vque dclara aux grands qu'ils pouvaient
se regarder comme dgags de l'engagement de payer au roi une si forte
somme, et qu'il les dlivrerait de toutes leurs promesses: Jetez-moi,
leur dit-il, dans la prison royale si je ne tiens pas la parole que je
vous donne, et forcez-moi de payer ranon.

La violation des traits qui avaient tabli la commune de Laon
exaspra les bourgeois; tous ceux qui avaient des fonctions cessrent
de les remplir: savetiers et cordonniers fermrent leurs choppes; les
aubergistes et les cabaretiers n'exposrent aucune marchandise; tous
savaient que dornavant l'ardeur des matres pour le pillage ne
respecterait plus aucune proprit. En effet, l'vque et les grands
se mirent  rechercher la fortune d'un chacun; et ils voulurent que
chaque bourgeois payt pour la destruction de la commune, autant qu'il
avait pay pour son tablissement. Tout ce que je viens de raconter se
passa le vendredi saint; ce qui suit eut lieu le samedi saint; et
c'est ainsi que les mes se disposrent par l'homicide ou le parjure 
recevoir le corps et le sang de Notre-Seigneur Jsus-Christ. L'vque
et les grands pendant les jours saints n'taient occups que des
moyens  l'aide desquels ils pourraient enlever au peuple tout ce
qu'il possdait. Du ct du peuple, une rage de bte froce, et non
pas la colre, soulevait les petites gens, et ils rsolurent et
jurrent tous ensemble de tuer l'vque et ses complices. Quarante
d'entre eux, dit-on, firent ce redoutable serment; mais leur projet
transpira. Matre Anselme[100] en eut connaissance, et le soir du
samedi saint, il fit dire  l'vque, qui allait se coucher, de ne pas
venir aux matines, parce qu'on le tuerait si on le voyait; mais
l'vque, stupide plus qu'on ne peut le dire, s'cria: Fi donc, de
telles gens me tueraient! Cependant, tout en parlant de ces gens avec
un mpris affect, il n'osa pas aller aux matines ni venir dans
l'glise.

  [100] Homme, dit Guibert de Nogent, qui par sa science dans les
  lettres et par la puret de ses moeurs tait la lumire de toute
  la France. Il s'tait oppos  l'lection de Gaudry.

Le lendemain il donna ordre  ses gens et  quelques soldats de cacher
des pes sous leurs vtements et de marcher derrire lui lorsqu'il
suivrait son clerg  la procession. Pendant qu'elle dfilait, il y
eut un peu de dsordre, comme cela arrive quand il y a beaucoup de
foule; en ce moment, un bourgeois, sortant de dessous une vote et
croyant que l'on commenait  excuter le meurtre jur, se mit  crier
 plusieurs reprises, comme pour donner le signal: Commune, commune!
Mais parce que c'tait une bonne fte, ces cris restrent sans effet,
mais ils donnrent des soupons au parti oppos. Aussi, quand l'vque
eut clbr l'office de la messe, il fit venir des terres de l'vch
un grand nombre de paysans; les uns furent chargs de dfendre les
tours de l'glise, les autres de bien garder le palais; il devait
cependant bien peu compter sur ces hommes, car ils savaient bien que
l'argent promis au roi par l'vque serait certainement pay par eux.

La coutume  Laon est que le second jour aprs Pques le clerg aille
en procession faire une station  l'glise de Saint-Vincent. Les
bourgeois rsolurent de mettre  excution ce jour-l leurs projets,
qui avaient t dcouverts la veille; mais ils ne le firent pas,
parce qu'ils ne savaient pas que tous les grands taient avec
l'vque. Comme on tait dj arriv au troisime jour aprs Pques,
l'vque, rassur, renvoya les paysans qu'il avait chargs de dfendre
les tours et son palais et qu'il avait forcs d'y vivre  leurs frais.

Le cinquime jour aprs Pques, dans l'aprs-midi, l'vque
s'occupait, avec l'archidiacre Gauthier, de fixer les sommes qu'il
voulait faire payer aux bourgeois, quand tout  coup il se fait un
grand bruit dans la ville, o le peuple criait: Commune, commune!
Des bandes de bourgeois arms d'pes, de haches  deux tranchants,
d'arcs, de cognes, de massues et de lances, envahissent l'glise de
la sainte Vierge-Marie, et entrent dans le palais piscopal. A cette
nouvelle, les grands, qui avaient promis  l'vque de venir le
secourir en cas de besoin, arrivrent de tous cts. Le chtelain
Guinimar, noble vieillard, de belle tournure et de moeurs pures,
s'empressa d'accourir, et traversa l'glise en courant, n'ayant pour
toutes armes que sa pique et son bouclier. A peine fut-il entr dans
le vestibule du palais, qu'il reut  la tte un coup de hache, qui
lui fut lanc par Raimbert, qui avait t son compre; il fut le
premier des grands qui fut tu. Quelque temps aprs, Raynier, qui
avait pous une de mes cousines, arriva au palais; et au moment o il
cherchait  pntrer dans la chapelle piscopale, il reut un coup de
lance par derrire, et tomba; son corps fut brl peu aprs, depuis la
ceinture jusqu'aux pieds, dans l'incendie du palais. Un troisime,
Adon, ardent en paroles et  l'action, mais qui  lui seul ne pouvait
lutter contre la foule des assaillants, fut attaqu au moment o il
allait entrer dans le palais; il se dfendit avec vigueur, de la lance
et de l'pe, tua trois de ceux qui l'attaquaient, et monta sur une
table qui se trouvait dans la cour; mais comme il tait couvert de
blessures, et surtout aux genoux, il tomba sur la table et se dfendit
encore longtemps, donnant de rudes coups  ceux qui l'assigeaient en
quelque sorte. A la fin, son corps puis fut travers d'une flche
lance par un homme du peuple, et bientt aprs rduit en cendres
pendant l'incendie qui dtruisit le palais piscopal.

La populace insolente attaquait l'vque au milieu des clameurs les
plus affreuses. Le prlat, aid de quelques soldats, se dfendit de
son mieux en jetant des pierres et des flches sur les assaillants;
comme autrefois, il se montrait brave et ardent au combat. Ne pouvant
esprer de repousser l'attaque du peuple, il prit les habits de l'un
de ses domestiques, se sauva dans le cellier, et s'y cacha dans un
tonneau dont un fidle serviteur boucha l'ouverture; Gaudry s'y
croyait en sret. Les bourgeois courant partout cherchaient o il
pouvait tre, l'appelant coquin et non pas vque; ils saisirent un de
ses domestiques, mais ils ne purent rien en savoir; un autre leur
indiqua par un perfide signe de tte o tait son matre; alors, se
ruant dans le cellier, ils firent des trous partout et dcouvrirent
enfin leur victime.

Il y avait un certain Teudegaud, sclrat consomm, serf de l'glise
de Saint-Vincent; il avait t longtemps prpos par Enguerrand de
Coucy  la recette du page au pont de Sourdes; il pillait souvent les
malheureux voyageurs, les dpouillait et les jetait ensuite dans la
rivire, afin de ne pas avoir  craindre leurs plaintes. Dieu seul
sait combien il commit de pareils crimes. Compter ses vols et ses
brigandages n'est possible  personne. Il portait sur son ignoble
visage, si je puis m'exprimer ainsi, l'empreinte des iniquits sans
nombre de son coeur. Disgraci par Enguerrand, il s'tait jet
aveuglment dans le parti de la commune de Laon; et comme autrefois
il n'avait eu piti ni pour moine, ni pour clerc, ni pour tranger, ni
pour l'ge, ni pour le sexe, il prit pour lui le soin de tuer
l'vque. Chef du complot qui s'excutait, il s'efforait de dcouvrir
la retraite du prlat, pour lequel il avait une haine qui dpassait
celle de tous ses complices.

Ces gens cherchaient donc l'vque dans chaque tonneau, Teudegaud
s'tant arrt devant la tonne o s'tait rfugi le malheureux
Gaudry, il en fit enlever l'ouverture. Tous demandrent qui tait
cach l, et Teudegaud le frappa d'un bton; mais le malheureux vque
ne pouvait desserrer ses lvres glaces de terreur, et  peine put-il
rpondre: C'est un malheureux prisonnier. L'vque avait coutume
d'appeler Teudegaud, en se moquant et  cause de sa figure de loup,
Isengrin, nom que quelques gens donnent ordinairement au loup; aussi
le brigand dit  l'vque: Ah! c'est donc le seigneur Isengrin qui
est cach dans ce tonneau. Gaudry, qui, bien que pcheur, tait
cependant l'oint du Seigneur, fut tir du tonneau par les cheveux,
accabl de coups et tran au grand jour dans le cul de sac du clotre
des clercs, devant la maison du chapelain Godefroi. Le malheureux
supplia ces furieux d'avoir piti de lui; il leur promet qu'il ne sera
plus leur vque; il s'engage  leur donner de grosses sommes d'argent
et  quitter le pays; on ne lui rpond que par des injures. Un d'eux,
nomm Bernard de Bruyres, lve sa hache et fait sauter la cervelle de
la tte de cet homme sacr, quoique pcheur; avant qu'il soit tomb,
un autre conjur lui assne un coup qui lui coupe la figure en
travers; alors il rend l'me. Mais, non assouvis, ses meurtriers lui
brisent les os des jambes et le criblent de blessures. Teudegaud,
voyant l'anneau pastoral au doigt de celui qui tout  l'heure tait
encore vque, essaye de le prendre, et y trouvant difficult, il
coupe avec l'pe le doigt du pauvre mort et prend l'anneau. Enfin, le
cadavre de Gaudry est dpouill de ses vtements et jet nu dans un
coin, devant la maison de son chapelain; les passants lancent
d'ignobles railleries sur ce corps tendu dans la rue, et le couvrent
de terre, de pierres et de boue.

Une partie de la populace furieuse se prcipita vers la maison de
Raoul, matre d'htel de l'vque; c'tait un homme petit, mais d'une
me hroque. Il avait revtu son casque et une bonne armure, et se
prparait  rsister avec nergie; mais quand il vit ses ennemis si
nombreux, il eut peur qu'ils ne missent le feu  sa maison, alors il
jeta ses armes, s'avana dsarm au milieu d'eux, et implora leur
piti au nom de la croix; mais Dieu s'tait retir de lui: aussi on le
renversa et on le tua sans piti.

Ce fut de la maison du trsorier, qui, par une simonie vidente, tait
en mme temps archidiacre, que le feu de l'incendie s'tendit en
rampant jusque sur l'glise. Les murs de la cathdrale avaient t
splendidement dcors de tentures et de tapisseries en l'honneur des
ftes qu'on clbrait en ce moment; aussitt qu'elles furent atteintes
par le feu, des voleurs s'emparrent de quelques-unes des tentures de
drap; les tapisseries furent brles. Les plaques d'or qui dcoraient
l'autel, les tombeaux des saints, l'espce de cintre qui les recouvre
et qu'on appelle couvercle, tout devint la proie des flammes. Un des
plus nobles clercs, qui s'tait cach sous un de ces couvercles et
n'osait en sortir de peur de tomber au milieu des bourgeois, se vit
bientt entour par les flammes; il courut alors vers le sige
piscopal, cassa avec le pied le chssis vitr qui l'entourait, sauta
en bas et s'chappa.

Le crucifix de Notre-Seigneur, richement dor et orn de pierreries,
et accompagn d'un vase de saphir plac sous les pieds de la sainte
image, fut compltement fondu; il avait beaucoup perdu de sa valeur
quand on le retira des dcombres.

Il est utile de raconter ce qui arriva aux femmes des grands pendant
cette horrible sdition. L'pouse d'Adon, voyant son mari qui se
prparait  marcher au secours de l'vque, au premier signe de la
rvolte, comprit qu'une mort prochaine menaait son mari; elle le pria
de la pardonner si par hasard il avait  se plaindre d'elle. Tous deux
se tinrent longtemps serrs dans les bras l'un de l'autre, en
sanglotant, et se donnrent le triste baiser d'un dernier adieu, cette
femme disant  son mari: Pourquoi m'abandonnes-tu ainsi  la fureur
des bourgeois? Adon lui prit la main, et la passa sous son bras
gauche, tenant toujours sa lance de l'autre ct; il ordonna  son
intendant de l'accompagner et de porter son bouclier; mais celui-ci,
qui tait du nombre des conjurs, non-seulement ne suivit pas son
matre, mais le poussa rudement par derrire, en l'injuriant et en
mconnaissant l'autorit de celui dont il tait le serf et qu'il
venait de servir  table quelques instants auparavant. Adon parvint
cependant  protger sa femme contre les sditieux, et la cacha dans
la demeure d'un portier de l'vque; mais cette malheureuse femme,
quand le palais piscopal fut attaqu et incendi, se sauva sans
savoir o elle se rfugierait. Des femmes de bourgeois, qu'elle avait
offenses, la prirent, la battirent et lui enlevrent ses vtements;
elle prit alors un habit de religieuse, et se sauva  l'aide de ce
dguisement dans le monastre de Saint-Vincent.

Quant  ma cousine, aprs le dpart de son mari, abandonnant tout le
mobilier de sa maison et n'emportant que la robe qui la couvrait, elle
escalada le mur qui entourait son verger, et se rfugia dans la cabane
d'une pauvre femme qui lui fit bon accueil. Bientt aprs, voyant
l'incendie se dvelopper, cette infortune se jeta sur la porte que la
vieille avait ferme par dehors, brisa  coups de pierre la serrure,
se revtit de l'habit de religieuse d'une de ses parentes, s'enveloppa
d'un voile, et crut qu'elle pourrait trouver un asile dans le
monastre; mais, s'apercevant que le feu tait  ce couvent, elle
revint sur ses pas, et se cacha dans une maison encore plus loigne
du centre de la ville. Ayant appris le lendemain que ses parents la
cherchaient, elle alla vers eux, mais elle apprit alors la mort de son
mari, et son dsespoir se changea en une vritable fureur. D'autres
femmes, par exemple l'pouse et les filles de Guinimar, se cachrent
dans les retraites les plus misrables; plusieurs autres firent de
mme.

L'archidiacre Gautier tait, avons-nous dit, avec l'vque lorsqu'on
attaqua le palais; comme il avait toujours jet de l'huile sur le feu,
il sauta par une fentre dans le verger, escalada le mur, se sauva par
des chemins de traverse au milieu des vignes, la tte nue, et gagna le
chteau de Montaigu. Les bourgeois, qui ne le trouvaient pas, disaient
en se moquant de lui, que la peur l'avait fait sauver dans les gouts.
L'pouse de Roger, seigneur de Montaigu, qui se nommait Hermengarde,
tait ce jour-l  la ville, parce que son mari avait succd, je
crois,  Grard dans les fonctions de chtelain de l'abbaye;
Hermengarde et la femme de Raoul, matre d'htel de l'vque, se
couvrirent d'habits de religieuse, et se rfugirent dans le monastre
de Saint-Vincent. Le fils de Raoul,  peine g de six ans, ne fut
pas si heureux: un homme l'emportait sous son manteau pour le sauver,
lorsqu'un de ces mchants rebelles le rencontra, le fora de lui
montrer ce qu'il tenait cach sous sa cape et tua le pauvre enfant
dans les bras mmes du fidle serviteur.

Pendant le jour de la rbellion, et toute la nuit qui suivit, clercs,
femmes et tous autres fuyards s'chapprent au travers des vignes; on
n'hsitait pas  revtir les hommes d'habits de femme, et les femmes
d'habits d'homme. Le feu faisait de tels progrs et le vent jetait les
flammes avec tant de force sur le monastre de Saint-Vincent, que les
moines craignaient avec raison de voir l'incendie consumer tout ce
qu'ils possdaient. Pour ceux qui s'taient rfugis dans le
monastre, ils taient pleins de terreur, comme si les pes fussent
dj sur leur tte.

Gui, l'archidiacre et trsorier, ne se trouva pas par bonheur  Laon
quand clata la rvolte; il tait all, avant les ftes de Pques, 
Sainte-Marie de Versigny, pour y faire ses dvotions; aussi les
meurtriers dploraient spcialement son absence.

L'vque et les principaux seigneurs massacrs, les bourgeois
attaqurent les maisons de tous ceux qui vivaient encore. Pendant
toute la nuit ils bloqurent la maison de Guillaume, fils de cet
Haduin qui, loin de comploter la mort de Grard, avait t ds le
matin prier  l'glise avec ce malheureux qu'on allait assassiner. Les
rebelles employaient toutes leurs forces  jeter bas les murs de sa
maison, en se servant du feu, de pioches, de haches et de crocs; les
assigs rsistaient nergiquement, mais enfin Guillaume fut oblig de
se rendre. Par un miracle du Tout-Puissant, les bourgeois ne lui
firent aucun mal, et se contentrent de le mettre aux fers, et
cependant ils le hassaient plus que tout autre. Ils se conduisirent
de mme avec le fils de ce chtelain. Il y avait chez ce Guillaume un
jeune homme, appel aussi Guillaume, qui tait domestique de l'vque
et qui prit une part active  la dfense de cette maison. Quand les
bourgeois l'eurent prise, quelques-uns lui demandrent s'il savait si
l'vque tait mort ou non; il leur dit qu'il ne le savait pas; enfin,
une partie des insurgs avait massacr l'vque, les autres avaient
enlev d'assaut le palais et ne savaient pas ce qui s'tait pass
ailleurs. En allant  et l, ils rencontrrent enfin le cadavre de
Gaudry, et ordonnrent  Guillaume de leur dire  quel signe ils
pourraient reconnatre si le corps qui tait tendu par terre tait
celui de l'vque. La tte et le visage de ce malheureux taient
tellement cribls de blessures et dfigurs, qu'on ne distinguait plus
aucun de ses traits. Le jeune Guillaume leur dit: Quand l'vque
vivait, il me souvient qu'il se plaisait  raconter des faits de
guerre, pour lesquels il eut toujours trop de penchant, pour son
malheur; il disait souvent qu'un jour, dans un simulacre de combat, au
moment o mont sur son cheval il attaquait en plaisantant un
chevalier, celui-ci le blessa avec sa pique au dessous du cou, vers le
gosier. Ils cherchrent alors, et trouvrent en effet la cicatrice.

L'abb de Saint-Vincent, Adalbron, ayant appris la mort de l'vque,
voulut aller  l'endroit o l'on avait commis le crime; il renona 
ce projet, parce qu'on l'assura que s'il osait se montrer au peuple
furieux, il serait infailliblement tu comme l'vque. Tous ceux qui
furent tmoins de ces troubles assurent que le jour o ils
commencrent ne fit qu'un avec le jour suivant, qu'il n'y eut pas de
nuit entre les deux journes, et que nulle apparence d'obscurit ne
fit croire que le soleil s'tait couch. Quand je leur disais que
c'tait la clart des flammes qui en avait t la cause, ils
affirmaient, ce qui tait vrai, que ds le premier jour l'incendie
avait t arrt. Un fait certain, c'est que le feu fit de tels
ravages dans le monastre des filles du Seigneur, que plusieurs
religieuses furent entirement brles.

Tous ceux qui passaient prs du cadavre de l'vque, tendu par terre,
ne manquaient pas de jeter dessus quelque ordure et de l'accabler
d'injures et de maldictions; personne ne pensait  l'enterrer. Matre
Anselme, qui le jour de l'meute s'tait bien cach, supplia le
lendemain les rebelles de permettre qu'on donnt la spulture 
Gaudry, qui, aprs tout, avait port le titre et les insignes
d'vque. Ils y consentirent, mais avec peine. Le corps de l'vque,
trait avec autant de mpris qu'on en aurait eu pour un chien, tait
rest tendu dans la poussire et tout nu. Anselme le fit relever,
couvrir d'un drap et porter  Saint-Vincent. On ne saurait dire
quelles insultes et quelles menaces on prodigua  ceux qui firent les
funrailles de l'vque, et quelles injures outrageantes furent
adresses  son corps. Quand le corps fut arriv  l'glise, on ne fit
aucune des prires et des crmonies prescrites pour l'enterrement,
non pas d'un vque, mais du dernier des chrtiens. On jeta son
cadavre dans une fosse  moiti creuse; on le pressa tellement sous
une planche si troite que le ventre faillit crever. Ceux qui lui
donnaient la spulture n'taient pas bien disposs pour lui, et les
assistants les poussaient encore par leurs discours  traiter ces
restes aussi indignement que possible. Le jour de son enterrement, les
moines de Saint-Vincent ne clbrrent pour lui aucune messe dans leur
glise; que dis-je ce jour-l? il en fut de mme pendant longtemps, et
ces religieux tremblaient pour ceux qui taient venus leur demander
un asile aussi bien que pour eux-mmes.

On vit peu de temps aprs, ce qui est bien triste  raconter, la femme
et les filles du chtelain Guinimar, malgr leur grande naissance,
obliges d'emporter elles-mmes son cadavre dans une charrette, que
les unes tranaient et que les autres poussaient. Quelque temps aprs,
on retrouva dans quelque coin la partie infrieure du corps de
Raynier, dont le feu avait dtruit la partie suprieure; ces dbris
furent mis sur une planche entre deux roues, et emmens ainsi par un
paysan de ses terres et une jeune fille noble de sa famille. On montra
 l'enterrement de ces deux hommes beaucoup plus de compassion qu'
celui de l'vque; ainsi, comme le dit le livre des Rois, le jugement
de Dieu leur fut favorable, afin que leur mort ft un objet de piti
pour tous les hommes honntes. En effet, ils ne s'taient jamais
montrs mchants dans aucune circonstance, et ils n'avaient pas
pactis avec les assassins de Grard. On ne parvint que longtemps
aprs ces journes de rvolte et d'incendie  retrouver quelques
dbris du corps d'Adon, et on les enveloppa dans un petit morceau de
drap jusqu'au moment o l'archevque de Reims vint  Laon pour
purifier l'glise. Ce prlat tant all au monastre de Saint-Vincent,
clbra d'abord une messe solennelle pour la mmoire de l'vque et de
ceux de son parti qui avaient t tus. Ce mme jour, on enterra
plusieurs victimes de l'insurrection, et la vieille mre du matre
d'htel Raoul apporta son corps et celui de son fils, tu encore
enfant; on plaa sur la poitrine du pre le cadavre de l'enfant, on
leur donna sans beaucoup de crmonie la spulture.

Le sage et vnrable archevque, aprs avoir fait placer plus
convenablement les restes de quelques-uns des morts, et clbr la
messe en mmoire de tous, et au milieu des sanglots de leurs parents,
suspendit un instant l'office divin pour parler sur ces abominables
institutions de communes, o l'on voit, contre toute justice et tout
droit, les serfs secouer la lgitime autorit de leurs seigneurs.
Serviteurs, dit l'archevque, l'aptre[101] a crit que vous soyez
soumis respectueusement  vos matres; et pour que les serviteurs ne
puissent justifier leurs rvoltes par la duret et l'avarice de leurs
matres, coutez encore ces autres paroles de l'aptre: Soyez soumis
non-seulement aux matres bons et doux, mais mme  ceux qui sont durs
et mchants. Aussi les canons lancent-ils l'anathme contre ceux qui,
sous prtexte de religion, excitent les serviteurs  dsobir  leurs
matres ou  s'enfuir en quelque lieu que ce soit, et  plus forte
raison  leur rsister par la force. Aussi c'est ce principe qui fait
qu'on ne doit recevoir ni dans la clricature, ni dans les ordres
sacrs, ni dans aucun ordre de moines, que des hommes libres; et si on
reoit par hasard un serf, on ne doit pas le garder contre la volont
de son matre lorsqu'il le rclame. L'archevque fit valoir souvent
ces raisons dans les discussions qui eurent lieu soit devant le roi,
soit dans les assembles publiques. Mais en parlant de ces faits nous
avons drang l'ordre du rcit; il faut revenir maintenant  la suite
des vnements.

  [101] ptre de Saint-Pierre, ch. 2, v. 18.

Les bourgeois avaient enfin rflchi sur le nombre et l'horreur des
crimes qu'on venait de commettre; ils commenaient  avoir peur, et
craignaient le jugement du roi. Cela produisit que ces hommes, au lieu
de chercher un remde  leurs malheurs, ajoutrent un nouveau mal 
leurs maux anciens; ils se dcidrent d'appeler  leur secours, pour
les dfendre contre la vengeance du roi, Thomas de Coucy[102]. Ce
Thomas ds sa jeunesse dtroussait les pauvres et les plerins; il
avait contract plusieurs mariages incestueux, et il tait parvenu 
une grande puissance, bien dangereuse pour tous les faibles. La
frocit de ce Thomas est tellement incroyable dans notre sicle, que
quelques gens mme des plus cruels sont plus avares du sang de vils
bestiaux que Thomas ne l'est du sang des hommes. Il n'est pas
satisfait de tuer avec l'pe et de commettre son crime tout d'un
coup, comme font les autres; il soumet ses victimes  d'horribles
supplices. S'il voulait forcer les prisonniers, de quelque rang qu'il
fussent,  se racheter, il les pendait par les pouces ou par d'autres
parties du corps, et leur chargeait les paules d'une grosse pierre
pour augmenter encore leur poids; et se promenant au-dessous de ces
malheureux, s'ils refusaient de payer ce qu'il exigeait, il les
frappait avec fureur  coups de bton jusqu' ce qu'ils cdassent ou
qu'ils mourussent dans d'affreuses souffrances.

  [102] Seigneur de Marle.

Personne ne sait combien il a fait mourir de gens dans ses cachots par
la faim, la pourriture et les tortures. Il y a deux ans, il allait sur
la montagne de Soissons secourir quelqu'un contre les paysans
rvolts; trois de ces paysans se cachrent dans une caverne; il
arriva  l'entre, enfona sa lance dans la bouche de l'un de ces
hommes, et le fer traversant le corps tout entier sortit par le
fondement. Il tua ensuite les deux autres. Un jour, un de ses
prisonniers ne pouvant marcher,  cause d'une blessure, Thomas lui
demanda pourquoi il ne s'en allait pas; et sur sa rponse qu'il ne
pouvait pas le faire, attends, dit Thomas, tu vas marcher plus vite.
Alors il saute  bas de son cheval, et coupe les pieds  ce pauvre
homme, qui en mourut incontinent. A quoi sert-il d'ailleurs de
raconter de pareilles abominations? Nous allons avoir  en raconter
bien d'autres. Revenons donc  notre sujet.

Tel tait l'homme que les bourgeois, pour complter leurs malheurs,
mirent  leur tte, et dont ils implorrent la protection pour les
dfendre contre le roi, et auquel ils firent un joyeux accueil quand
il entra dans la ville. Aprs qu'il eut cout leurs demandes, il tint
conseil avec les siens sur ce qu'il devait faire, et tous lui
rpondirent qu'il n'avait pas assez de forces pour dfendre une telle
ville contre le roi. Thomas lui-mme n'osa pas annoncer cette dcision
 ces bourgeois frntiques, tant qu'il tait dans la ville; il les
engagea donc  sortir et  venir dans un champ, et il leur dit que
quand ils seraient l, il leur ferait connatre sa dcision. A un
mille de la ville, il leur dit: Laon est la tte du royaume; je ne
suis pas en tat de dfendre cette ville contre le roi; si vous le
redoutez, suivez-moi dans ma terre, vous trouverez en moi un
dfenseur. Consterns par ces paroles, mais troubls par le souvenir
de leurs crimes, les bourgeois, croyant voir dj le roi  leurs
trousses, suivirent Thomas. Teudegaud, l'assassin de l'vque, qui
quelque temps auparavant frappait de l'pe les lambris et les votes
de l'glise de Saint-Vincent et sondait les cellules des moines pour y
trouver quelque fugitif  tuer, et qui, portant  son doigt l'anneau
de l'vque, se posait comme le chef de la ville, Teudegaud n'osa
revenir en ville avec ses complices, et alla aussi dans la seigneurie
de Thomas. On doit dire cependant que Thomas dlivra plusieurs
prisonniers, entre autres Guillaume fils de Haduin, qui tait rest
tranger au meurtre de Grard.

Cependant la renomme rpandit bientt parmi les serfs et les paysans
du voisinage de Laon la nouvelle que la ville tait presque dserte;
aussitt ils se soulvent, envahissent cette ville abandonne, et
s'emparent des maisons que l'on ne dfend point. Gui[103] et
Enguerrand[104] apprirent bientt que Thomas avait abandonn Laon et
emmen le peuple avec lui; ils allrent  la ville, et trouvrent les
maisons vides d'habitants, mais non de richesses; ils pillrent
l'argent, les vtements et les provisions de toutes espces qu'ils
trouvrent. Les paysans de Montaigu, de Pierrepont, de La Fre taient
arrivs avant les gens de Coucy et avaient dj mis la ville au
pillage; ils avaient emport des masses de butin, et cependant ceux
qui vinrent aprs se vantaient qu'ils avaient tout trouv intact. Le
vin et le bl ne valaient pas plus  leurs yeux qu'une de ces choses
que l'on trouve par terre par hasard; ces pillards n'avaient pas
l'ide d'emporter ces denres; ils les gaspillaient  tort et 
travers. Puis des querelles clatrent entre eux pour le partage du
butin; tout ce que les petits avaient pris leur fut enlev par les
grands; si deux hommes en rencontraient un troisime isol, ils le
dpouillaient; enfin l'tat de la ville tait vraiment lamentable. Les
bourgeois qui avaient suivi Thomas avaient, avant de partir, dtruit
et brl les maisons des clercs et des grands qui taient leurs
ennemis. Maintenant c'tait le tour des grands chapps au massacre;
ils enlevaient des maisons des bourgeois migrs vivres, meubles,
gonds et verroux.

  [103] Gendre du suivant.

  [104] Seigneur de Coucy et pre de Thomas de Coucy.

Il n'y avait pas de sret mme pour un moine; s'il voulait entrer ou
sortir de la ville, il courait le risque qu'on lui volt son cheval,
qu'on le dpouillt de ses vtements et de rester absolument nu. Les
innocents et les coupables s'taient rfugis au monastre de
Saint-Vincent avec leurs richesses. Combien de fois,  mon Dieu, ceux
qui en voulaient  la personne de ces malheureux, plus encore qu'
leurs trsors, menacrent-ils les religieux de leurs pes! C'est ce
que fit Guillaume, fils de Haduin. Dans ce moment, il trouva un homme,
son compre, auquel il avait promis sret pour sa vie et ses membres,
et qui sur cela s'tait livr  lui de bonne foi. Mais Guillaume,
oubliant que le Seigneur l'avait sauv de la mort, permit aux
serviteurs de Guinimar et de Raynier, que l'on avait tus dans
l'insurrection, de prendre cet homme et de le faire prir; le fils du
susdit chtelain fit alors attacher le malheureux par les pieds  la
queue d'un cheval, et bientt sa cervelle s'chappa de toutes parts;
puis on le porta au gibet. Il s'appelait Robert, surnomm le mangeur;
il tait riche, mais honnte homme. On pendit l'intendant d'Adon, dont
j'ai parl plus haut, qui s'appelait, je crois, verard, et qui,
mauvais serviteur, trahit son matre le jour mme o il venait de
manger avec lui. Beaucoup d'autres prirent dans les supplices. Il
serait d'ailleurs impossible de raconter en dtail les violences
cruelles que l'on exera des deux cts sur les auteurs comme sur les
victimes de cette sdition.

    GUIBERT DE NOGENT, _Mmoires sur sa vie_.




CHARTE DE LA COMMUNE DE LAON.

_tablissement de la paix._

1128.


Au nom de la sainte et indivisible Trinit, Amen. Louis, par la grce
de Dieu, roi des Franais[105], voulons faire connatre  tous nos
fidles, tant futurs que prsents, le suivant tablissement de paix
que, de l'avis et du consentement de nos grands et des citoyens de
Laon, nous avons institu  Laon, lequel s'tend depuis l'Ardon
jusqu' la Futaie, de telle sorte que le village de Luilly et toute
l'tendue des vignes et de la montagne soient compris dans ces
limites:

1 Nul ne pourra sans l'intervention du juge arrter quelqu'un pour
quelque mfait, soit libre, soit serf. S'il n'y a point de juge
prsent, on pourra sans forfaiture retenir (le prvenu) jusqu' ce
qu'un juge vienne, ou le conduire  la maison du justicier, et
recevoir satisfaction du mfait selon qu'il sera jug.

2 Si quelqu'un a fait, de quelque faon que ce soit, quelque injure 
quelque clerc, chevalier ou marchand, et si celui qui a fait l'injure
est de la ville mme, qu'il soit cit dans l'intervalle de quatre
jours, vienne en justice devant le maire et les jurs, et se justifie
du tort qui lui est imput, ou le rpare selon qu'il sera jug. S'il
ne veut pas le rparer, qu'il soit chass de la ville, avec tous ceux
qui sont de sa famille propre (sauf les mercenaires, qui ne seront pas
forcs de s'en aller avec lui, s'ils ne le veulent pas), et qu'on ne
lui permette pas de revenir avant d'avoir rpar le mfait par une
satisfaction convenable.

  [105] Louis VI.

S'il a des possessions, en maisons ou en vignes, dans le territoire de
la cit, que le maire et les jurs demandent justice de ce malfaiteur
ou aux seigneurs (s'il y en a plusieurs) dans le district desquels
sont situes ses possessions, ou bien  l'vque, s'il possde un
alleu; et si, assign par les seigneurs ou l'vque, il ne veut pas
rparer sa faute dans la quinzaine, et qu'on ne puisse avoir justice
de lui, soit par l'vque, soit par le seigneur dans le district
duquel sont ses possessions, qu'il soit permis aux jurs de dvaster
et de dtruire tous les biens de ce malfaiteur.

Si le malfaiteur n'est pas de la cit, que l'affaire soit rapporte 
l'vque; et si, somm par l'vque, il n'a pas rpar son mfait dans
la quinzaine, qu'il soit permis au maire et aux jurs de poursuivre
vengeance de lui comme ils le pourront.

3 Si quelqu'un amne sans le savoir dans le territoire de
l'tablissement de paix un malfaiteur chass de la cit, et s'il
prouve par serment son ignorance, qu'il remmne librement le dit
malfaiteur, pour cette seule fois; s'il ne prouve pas son ignorance,
que le malfaiteur soit retenu jusqu' pleine satisfaction.

4 Si par hasard, comme il arrive souvent, au milieu d'une rixe entre
quelques hommes, l'un frappe l'autre du poing ou de la paume de la
main, ou lui dit quelque honteuse injure, qu'aprs avoir t convaincu
par de lgitimes tmoignages, il rpare son tort envers celui qu'il a
offens, selon la loi sous laquelle il vit, et qu'il fasse
satisfaction au maire et aux jurs pour avoir viol la paix.

Si l'offens refuse de recevoir la rparation, qu'il ne lui soit plus
permis de poursuivre aucune vengeance contre le prvenu, soit dans le
territoire de l'tablissement de paix, soit en dehors; et s'il vient 
le blesser, qu'il paye au bless les frais de mdecin pour gurir la
blessure.

5 Si quelqu'un a contre un autre une haine mortelle, qu'il ne lui
soit pas permis de le poursuivre quand il sortira de la cit, ni de
lui tendre des embches quand il y rentrera. Que si,  la sortie ou 
la rentre, il le tue ou lui coupe quelque membre, et qu'il soit
assign pour cause de poursuite ou d'embches, qu'il se justifie par
le jugement de Dieu. S'il l'a battu ou bless hors du territoire de
l'tablissement de paix, de telle sorte que la poursuite ou les
embches ne puissent tre prouves par le tmoignage d'hommes dudit
territoire, il lui sera permis de se justifier par serment. S'il est
trouv coupable, qu'il donne tte pour tte et membre pour membre, ou
qu'il paye pour sa tte ou selon la qualit du membre un rachat
convenable  l'arbritage du maire et des jurs.

6 Si quelqu'un veut intenter contre quelque autre une plainte
capitale, qu'il porte d'abord sa plainte devant le juge dans le
district duquel sera trouv le prvenu. S'il ne peut en avoir justice
par le juge, qu'il porte au seigneur dudit prvenu, s'il habite dans
la cit, ou  l'officier dudit seigneur, si celui-ci habite hors de la
cit, plainte contre son homme. S'il ne peut en avoir justice ni par
le seigneur ni par son officier, qu'il aille trouver les jurs de la
paix, et leur montre qu'il n'a pu avoir justice de cet homme, ni par
son seigneur ni par l'officier de celui-ci; que les jurs aillent
trouver le seigneur, s'il est dans la cit, et sinon son officier, et
qu'ils lui demandent instamment de faire justice  celui qui se plaint
de son homme; et si le seigneur ou son officier ne peuvent en faire
justice ou le ngligent, que les jurs cherchent un moyen pour que le
plaignant ne perde pas son droit.

7 Si quelque voleur est arrt, qu'il soit conduit  celui dans la
terre de qui il a t pris; et si le seigneur de la terre n'en fait
pas justice, que les jurs la fassent.

8 Les anciens mfaits qui ont eu lieu avant la destruction de la
ville, ou l'institution de cette paix, sont absolument pardonns, sauf
treize personnes, dont voici les noms: Foulques, fils de Bomard; Raoul
de Capricion; Hamon, homme de Lebert; Payen Seille; Robert; Remy Bunt;
Maynard Dray; Raimbauld de Soissons; Payen Hosteloup; Anselle
Quatre-Mains; Raoul Gastines; Jean de Molriem; Anselle, gendre de
Lebert. Except ceux-ci, si quelqu'un de la cit, chass pour
d'anciens mfaits, veut revenir, qu'il soit remis en possession de
tout ce qui lui appartient et qu'il prouvera avoir possd et n'avoir
ni vendu ni mis en gage.

9 Nous ordonnons aussi que les hommes de condition tributaire payent
le cens, et rien de plus,  leurs seigneurs, et s'ils ne le payent pas
au temps convenu, qu'ils soient soumis  l'amende suivant la loi sous
laquelle ils vivent. Qu'ils n'accordent que volontairement quelque
autre chose  la demande de leurs seigneurs; mais qu'il appartienne 
leurs seigneurs de les mettre en cause pour leurs forfaitures et de
tirer d'eux ce qui sera jug.

10 Que les hommes de la paix, sauf les serviteurs des glises et des
grands qui sont de la paix, prennent des femmes dans toute condition
o ils pourront. Quant aux serviteurs des glises qui sont hors des
limites de cette paix, ou des grands qui sont de la paix, il ne leur
est pas permis de prendre des pouses sans le consentement de leurs
seigneurs.

11 Si quelque personne vile et dshonnte insulte, par des injures
grossires, un homme ou une femme honnte, qu'il soit permis  tout
prud'homme de la paix, qui surviendrait, de la tancer, et de rprimer,
sans mfait, son importunit par un, deux ou trois soufflets. S'il est
accus de l'avoir frapp par vieille haine, qu'il lui soit accord de
se purger, en prtant serment, qu'il ne l'a point fait par haine, mais
au contraire pour l'observation de la paix et de la concorde.

12 Nous abolissons compltement la mainmorte[106].

  [106] Droit fodal en vertu duquel les serfs ne pouvaient pas
  disposer de leurs biens.

13 Si quelqu'un de la paix, en mariant sa fille, ou sa petite-fille,
ou sa parente, lui a donn de la terre ou de l'argent, et si elle
meurt sans hritier, que tout ce qui restera de la terre ou de
l'argent  elle donn retourne  ceux qui l'ont donn ou  leurs
hritiers. De mme si un mari meurt sans hritier, que tout son bien
retourne  ses parents, sauf la dot qu'il avait donne  sa femme.
Celle-ci gardera cette dot pendant sa vie, et aprs sa mort la dot
mme retournera aux parents de son mari. Si le mari ni la femme ne
possdent de biens immeubles, et si, gagnant par le ngoce, ils ont
fait fortune et n'ont point d'hritiers,  la mort de l'un toute la
fortune restera  l'autre. Et si ensuite ils n'ont points de parents,
ils donneront deux tiers de leur fortune en aumnes pour le salut de
leurs mes, et l'autre tiers sera dpens pour la construction des
murs de la cit.

14 En outre, que nul tranger, parmi les tributaires des glises ou
des chevaliers de la cit, ne soit reu dans la prsente paix sans le
consentement de son seigneur. Que si par ignorance quelqu'un est reu
sans le consentement de son seigneur, que dans l'espace de quinze
jours il lui soit permis d'aller sain et sauf, sans forfaiture, o il
lui plaira, avec tout son avoir.

15 Quiconque sera reu dans cette paix, devra, dans l'espace d'un an,
se btir une maison ou acheter des vignes, ou apporter dans la cit
une quantit suffisante de son avoir mobilier, pour pouvoir satisfaire
 la justice, s'il y avait par hasard quelque sujet de plainte contre
lui.

16 Si quelqu'un nie avoir entendu le ban de la cit, qu'il le prouve
par le tmoignage des chevins, ou se purge en levant la main en
serment.

17 Quant aux droits et coutumes que le chtelain prtend avoir dans
la cit, s'il peut prouver lgitimement, devant la cour de l'vque,
que ses prdcesseurs les ont eues anciennement, qu'il les obtienne de
bon gr; s'il ne le peut, non.

18 Nous avons rform ainsi qu'il suit les coutumes par rapport aux
tailles[107]. Que chaque homme qui doit les tailles paye, aux poques
o il les doit, quatre deniers; mais qu'il ne paye en outre aucune
autre taille;  moins cependant qu'il n'ait hors des limites de cette
paix quelque autre terre devant taille,  laquelle il tienne assez
pour payer la taille  raison de la dite possession.

  [107] Impts levs par les seigneurs sur les biens des serfs.

19 Les hommes de la paix ne seront point contraints  aller au
plaid[108] hors de la cit. Que si nous avions quelque sujet de
plainte contre quelques-uns d'eux, justice nous serait rendue par le
jugement des jurs. Que si nous avions sujet de plainte contre tous,
justice nous serait rendue par le jugement de la cour de l'vque.

  [108] En latin, _placitum_, assises, tribunal; d'o _plaider_ et
  ses drivs.

20 Que si quelque clerc commet un mfait dans les limites de la
paix, s'il est chanoine, que la plainte soit porte au doyen et qu'il
rende justice. S'il n'est pas chanoine, justice doit tre rendue par
l'vque, l'archidiacre ou leurs officiers.

21 Si quelque grand du pays fait tort aux hommes de la paix, et,
somm, ne veut pas leur rendre justice, si ces hommes sont trouvs
dans les limites de la paix, qu'eux et leurs biens soient saisis, en
rparation de cette injure, par le juge dans le territoire de qui ils
auront t pris, afin que les hommes de la paix conservent ainsi leurs
droits et que le juge lui-mme ne soit pas priv des siens.

22 Pour ces bienfaits donc et d'autres encore, que par une bnignit
royale nous avons accorde  ces citoyens, les hommes de cette paix
ont fait avec nous cette convention, savoir: que, sans compter notre
cour royale, les expditions et le service  cheval qu'ils nous
doivent, ils nous fourniront trois fois dans l'anne un gte, si nous
venons dans la cit; et que si nous n'y venons pas, ils nous payeront
en place 20 livres.

23 Nous avons donc tabli toute cette constitution, sauf notre droit,
le droit piscopal et ecclsiastique, et celui des grands qui ont
leurs droits lgitimes et distincts dans les confins de cette paix; et
si les hommes de cette paix enfreignaient en quelque chose notre
droit, celui de l'vque, des glises et des grands de la cit, ils
pourraient racheter sans forfaiture, par une amende, dans l'espace de
quinze jours, leur infraction.

   _Ordonnance de Louis VI_, traduite du latin par M. GUIZOT, dans
   son _Cours de l'histoire de la civilisation en France_.




PRISE D'DESSE PAR ZENGUI, SULTAN DE MOSSOUL.

1145.


Zengui parut devant desse[109] un mardi 28 de novembre. Son camp fut
dress prs de la porte des Heures, vers l'glise des Confesseurs.
Sept machines furent leves contre la ville. Dans ce danger, les
habitants, grands et petits, sans excepter les moines, accoururent sur
les remparts, et combattirent avec courage; les femmes mmes s'y
rendirent, apportant aux guerriers des pierres, de l'eau et des
vivres. Cependant l'ennemi avait creus sous terre jusqu' la ville;
les assigs creusrent aussi de leur ct, et pntrant dans la mine
oppose, y turent les travailleurs. Mais dj deux tours taient
entirement mines. Comme elles taient prs de s'crouler, Zengui le
fit savoir aux assigs en disant: Prenez deux hommes d'entre nous en
otage; vous enverrez deux des vtres, et ils se convaincront par
eux-mmes de l'tat des choses. Il vaut mieux vous rendre, et ne pas
attendre d'tre soumis de force et d'tre extermins. Cet avis fut
mpris. Celui qui commandait dans desse pour les Francs, attendant
d'un moment  l'autre l'arrive de Josselin et du roi de Jrusalem,
rejeta avec ddain la proposition de Zengui. Alors l'ennemi mit le
feu aux poutres qui soutenaient les tours, et elles s'croulrent. Au
bruit qui en retentit, les habitants et les vques accoururent sur la
brche pour arrter l'ennemi. Mais pendant qu'ils dfendaient cet
endroit, les Turcs trouvrent les remparts dgarnis et forcrent la
ville. Alors les habitants quittrent la brche et coururent  la
citadelle. A partir de ce moment, quelle bouche ne se fermerait,
quelle main ne reculerait d'effroi, si elle voulait raconter ou
dcrire les malheurs qui durant trois heures accablrent desse. On
tait au samedi 3 de janvier. Le glaive des Turcs s'abreuva du sang
des jeunes, des vieux, des hommes, des femmes, des prtres, des
diacres, des religieux, des religieuses, des vierges, des poux, des
pouses. Hlas! chose horrible  dire, la ville d'Abgare, ami du
Messie[110], fut foule aux pieds pour nos pchs! O dplorable
condition humaine! Les pres restrent sans piti pour leurs enfants,
les enfants pour leurs pres; les mres furent insensibles pour le
fruit de leurs entrailles; tous couraient au haut de la montagne vers
la citadelle. Quand les prtres en cheveux blancs, qui portaient les
chsses des saints martyrs, virent luire les signes du jour de colre,
du jour dont un prophte a dit: J'prouverai le courroux cleste parce
que j'ai pch, ils s'arrtrent tout court, et ne cessrent
d'adresser leurs voix  Dieu jusqu' ce que le glaive des Turcs leur
et t la parole. Plus tard, on retrouva leurs corps en habits
sacerdotaux teints de sang. Il y eut cependant quelques mres qui
rassemblrent leurs enfants autour d'elles, comme la poule appelle ses
petits, et qui attendirent de prir tous ensemble par l'pe, ou
d'tre  la fois mens en servitude. Ceux qui avaient couru vers la
citadelle n'y purent entrer. Les Francs qui la gardaient refusrent
d'ouvrir les portes, et attendirent que leur chef, qui tait  la
brche, ft revenu. Il arriva enfin, mais trop tard, et lorsque des
milliers de personnes avaient t touffes aux portes. En vain
voulut-il s'ouvrir un chemin; il ne put passer outre,  cause des
cadavres entasss sur son passage, et fut tu  la porte mme d'un
coup de flche. Enfin Zengui, touch des maux qui accablaient desse,
ordonna de remettre l'pe dans le fourreau. L'vque Basile avait t
garrott par les Turcs, tran nu et sans chaussure. Zengui le vit, et
se sentit du respect pour lui; il lui demanda qui il tait. Quand il
sut que c'tait le mtropolitain, il lui fit donner des habits, et le
conduisit  sa tente. Ensuite, il lui fit des reproches de ce qu'on
n'avait point, par une prompte soumission, sauv ce peuple infortun.
L'vque rpondit: C'est la divine Providence qui te rservait une si
grande conqute, afin de rendre ton nom grand et illustre parmi les
rois, et pour que nous autres misrables nous pussions contempler la
face de notre matre, sans crainte, car nous n'avons point viol de
parole, nous n'avons point enfreint de serment. Zengui fut touch de
ces paroles, et reprit: C'est bien rpondu,  mtropolite! oui, Dieu
et les hommes honorent ceux qui gardent leurs serments et qui sont
fidles  leur foi jusqu' la mort. La garnison de la citadelle se
rendit deux jours aprs, et se retira la vie sauve. Les Turcs
massacrrent tous les Francs qu'ils purent atteindre, mais ils
respectrent les Syriens et les Armniens.

  [109] desse, comme le remarque Ibn-Alatir (l'historien de
  Zengui), avait acquis sous la domination des Francs une grande
  puissance. Les chrtiens avaient envahi presque tout le nord de
  la Msopotamie, portant leurs courses dans les lieux loigns
  comme dans les lieux proches..... Tout ce pays appartenait 
  Josselin. C'est par ses conseils que les Francs se dirigeaient;
  ils l'avaient choisi pour chef de leurs armes,  cause de son
  courage et de son adresse. Depuis longtemps, Zengui voulait
  prendre desse; il fit mine de se porter d'un autre ct;
  Josselin sortit de la ville pour l'attaquer; alors Zengui se
  porta aussitt contre la ville. (_Bibliothque des Croisades_, t.
  4; _Chroniques arabes_, traduites par M. Reinaud.)

  [110] Abgare, roi d'desse, qui,  ce que rapporte Eusbe, se
  trouvant infirme, crivit  Jsus-Christ, et en reut une rponse
  favorable. (_Note de M. Reinaud._)

   ABOULFARAGE, traduit par M. Reinaud, dans le 4e vol. de la
   _Bibliothque des Croisades_, p. 73.

   Alboulfarage, clbre historien et mdecin, de la secte des
   chrtiens jacobites, naquit  Malatia, en Armnie, en 1226, et
   mourut en 1286. Il est auteur d'une chronique universelle, qu'il
   crivit d'abord en langue syriaque et qu'il refit ensuite, avec
   d'importants changements, en langue arabe.




LOUIS VII PREND LA CROIX[111].

1146.

   Coment le roy Loys fist parlement  Vezelay et fist preschier la
   croiserie de la Saincte Terre. Et comment il prist la croix, et 
   l'exemple de luy la prisrent plusieurs barons et prlas, et mains
   autres.


En celluy an mesme avint trop grant meschief  toute crestient, en la
terre d'oultre-mer, au royaume de Jhrusalem; car les Turcs
s'esmeurent  trop grant force et prisrent une noble cit qui a nom
Roches[112], qui estoit en la main des crestiens. Mais ce ne fut pas
sans grant perte et sans grant dommaige et occision de leurs gens. Et
pour la prise de celle cit s'enorgueillirent  merveilles et
menacirent  occire tous les crestiens de celle contre. La nouvelle
de celle douleur vint en France jusques au roy Loys. Et pour l'amour
du saint Esperit, dont il estoit inspir, eut moult grant douleur de
ceste msaventure, si comme il monstra depuis; car pour cette besongne
assembla-il en cest an grant parlement au chasteau de Vezelay. L fit
venir les archevesques, les vesques et les abbs et grant partie des
barons de son royaume; l fu saint Bernard abb de Clervaux et
prescha-il, luy et les vesques, de la croiserie de la Saincte Terre
de promission, o Jhsucrist conversa corporellement, tant comme il
fu en ce monde et y receupt mort au gibet de la croix pour la
rdemption de son peuple.

  [111] La traduction des mots difficiles  comprendre qui se
  rencontrent dans ces documents en vieux franais, se trouvera
  dans le Glossaire  la fin du volume.

  [112] _Edesse_, en latin _Rohes_.

Lors se croisa le roy tout le premier, et aprs luy la royne Alinor
sa femme. Et quant les barons qui l estoient assembls virent ce, si
se croisrent tous ceulx qui cy sont nomms: Alphons le conte de
Saint-Gille, Thierry le conte de Flandres, Henri fils le conte
Thibault de Blois, qui lors vivoit, le conte Guy de Nevers, Regnault
son frre, le conte de Tonnoire, le conte Robert, frre du roy, Yves
le conte de Soissons, Guillaume le conte de Pontieu, et Guillaume le
conte de Garente, Archambault de Bourbon, Enguerrant de Coucy,
Geuffroy de Rencon, Hue de Lisignien, Guillaume de Courtenay, Rgnault
de Montargis, Ytier de Toucy, Ganchier de Monjay, rard de Bretueil,
Dreue de Moncy, Manassiers de Buglies, Anseau du Tresnel, Garin son
frre, Guillaume le Bouteiller, Guillaume Agillons de Trie, et
plusieurs autres chevaliers et merveilles de menues gens. Des prlas,
se croisrent Symon vesque de Noyon, Godeffroy vesque de Lengres,
Arnoul vesque de Lisieux, Hbert l'abb de Saint-Pre-le-Vif-de-Sens,
Thibault l'abb de Saincte-Coulombe, et maintes autres personnes de
saincte glyse.

En ce mesme termine se croisa Conrat l'empereur d'Allemaigne et son
nepveu Ferry duc de Saissongne, qui depuis fu empereur, quant il
orent la msaventure de la terre d'oultre-mer. Et Ams se croisa, le
conte de Morienne, oncle du roy Loys, et plusieurs autres nobles
barons de grant renomme.

Aprs ces choses ainsi faites, Ponce l'honorable abb de Vezelay fonda
une glyse en l'honneur de saincte croix, au lieu de celle saincte
prdicacion, pour l'honneur et pour la rvrence de la croix que le
roy et les barons avoient illec prise, tout droit au pendant du
tertre, entre Ecuen et Vezelay, en laquelle Nostre-Seigneur a depuis
monstr mains appers miracles. Tout l'an entier porta le roy la croix,
de l'une Pasques jusques  l'autre et oultre jusques  la
Penthecouste, ainsi qu'il meust oultre-mer.

    _Les Grandes Chroniques de Saint-Denis._

   C'est sous le rgne de Philippe le Bel que l'on commena 
   rdiger en Franais, d'aprs les vieilles chroniques latines
   rassembles et conserves  l'abbaye de saint Denis, l'histoire
   de France connue sous le nom de _Grandes Chroniques de France,
   selon que elles sont conserves en l'glise de Saint-Denis_. On
   en donna une nouvelle dition pendant le rgne de Charles V, et
   on les continua jusqu' la fin de la vie de ce roi, qui prit une
   part importante  la rdaction de l'histoire de son rgne et de
   celui de son pre. C'est  cette poque que fut fix le texte des
   Grandes Chroniques, que les copies s'en multiplirent et que ce
   livre devint un monument historique national. Les Grandes
   Chroniques s'arrtent  la fin du rgne de Charles VII. M. Paulin
   Paris a donn en 1836 une excellente dition des _Grandes
   Chroniques_ (6 vol. in-12), d'aprs le beau manuscrit de Charles
   V, que possde la Bibliothque impriale.




CROISADE DE LOUIS VII.

_Bataille du Mandre._

1148.


La route que le Roi devait prendre pour aller d'phse  Laodice suit
le fleuve du Mandre, qui coule entre des montagnes escarpes; il est
large et profond, mme quand il n'y a pas de crue, et en ce moment il
tait fort grossi par des pluies abondantes. Le Mandre arrose une
valle assez large, et ses deux rives prsentent l'une et l'autre un
chemin facile  une troupe nombreuse. Les Turcs s'tablirent sur ces
deux rives, esprant accabler de flches notre arme, inquiter sa
marche et dfendre les gus du fleuve; s'ils taient battus, ils
savaient qu'ils pouvaient se retirer dans les montagnes. Quand nous
arrivmes en ces lieux, nous vmes que les Turcs occupaient les
montagnes, que d'autres qui taient dans la plaine se prparaient 
harceler l'arme, et que d'autres enfin taient rassembls sur l'autre
rive, pour nous disputer le passage du fleuve. Le roi mit alors les
bagages et les malades au centre de l'arme, plaa les hommes d'armes
en avant, en arrire et sur les flancs, s'avana ainsi en sret, mais
ne fit que peu de chemin en deux jours; les Turcs nous suivaient sur
notre flanc, et retardaient notre marche en nous harcelant bien plus
qu'en combattant, car ils se htaient de fuir, mais ils taient
ardents  nous poursuivre. Comme nous tions continuellement et
insolemment harcels par eux et qu'ils nous chappaient sans cesse en
fuyant promptement, le roi, ne pouvant les obliger ni  le laisser en
repos ni  combattre, se dcida  passer le Mandre. Comme il ne
connaissait pas les gus et que les Turcs gardaient les passages,
c'tait une entreprise pleine de dangers. Le second jour de la marche,
vers midi, une partie des Turcs se porta  la suite de notre arme, et
le reste sur le fleuve,  un point o nous pouvions facilement entrer
dans l'eau, mais o nous devions trouver des difficults pour en
sortir et les attaquer. Alors, ils envoyrent trois des leurs lancer
des flches sur les ntres, et au moment o nous tirions nos arcs, les
deux troupes ennemies poussrent de grands cris, et leurs missaires
s'enfuirent. Aussitt les illustres comtes Thierry de Flandre et
Guillaume de Mcon se jetrent  leur poursuite, franchirent une rive
escarpe, au milieu d'une grle de flches, et mirent en droute les
Turcs plus vite que je ne puis le dire; pendant ce temps, et tout
aussi heureusement, le roi se lanant de toute la vitesse de son
cheval contre les Turcs qui attaquaient l'arrire-garde, les
dispersa, et obligea de fuir dans les gorges des montagnes ceux qui
avaient d'assez bons chevaux pour chapper  sa poursuite. Nos deux
attaques avaient compltement russi; les deux rives du fleuve et les
montagnes taient couvertes de morts. Un mir fut pris et amen au
roi, qui l'interrogea et le fit tuer... En continuant la route que
nous suivions, nous approchions des limites des territoires des Grecs
et des Turcs, mais les uns et les autres taient nos ennemis. Les
Turcs, pleurant leurs morts, firent appel aux peuples des environs
pour venir se venger de nous et nous attaquer en plus grand nombre;
mais nous entrmes le troisime jour  Laodice, ne craignant pas
leurs insolents projets... Le gouverneur de Laodice, soit qu'il et
peur du roi  cause du crime qu'il avoit commis[113], soit qu'il
voult nous nuire d'une autre manire, fit sortir de la ville tout ce
qui pouvait nous tre utile, et ne voulant pas employer une ruse dj
connue, il prpara une autre trahison aussi funeste. Ce misrable
savait que de Laodice  Satalie, o nous ne parvnmes qu'aprs quinze
jours de marche, il ne nous serait pas possible de trouver des vivres,
et que nous devions ds lors mourir de faim si nous ne parvenions pas
 nous en procurer  Laodice; il fit donc enlever de la ville toutes
les provisions qui s'y trouvaient et obligea les habitants  en
sortir... On rsolut d'aller  la recherche des habitants qui
s'taient enfuis dans les gorges des montagnes, de faire la paix avec
eux et de les ramener ainsi que leurs provisions; mais ce projet ne
put s'excuter qu'en partie. On trouva bien les habitants, mais ils ne
voulurent pas revenir, et, aprs avoir perdu toute une journe, on
sortit de Laodice, ayant toujours les Grecs et les Turcs prs de nous
en avant et en arrire de l'arme. Les montagnes que nous traversions
taient encore couvertes du sang des Allemands[114], et nous avions
devant nous les mmes ennemis qui les avaient massacrs. Le roi,
clair par le sort de ceux qui l'avaient prcd, et dont il voyait
les cadavres, mit son arme en bataille.

  [113] Il avait livr une partie de l'arme de l'empereur Conrad
  aux Turcs, et avait partag les dpouilles avec les Turcs.

  [114] L'arme de Conrad avait pri presque tout entire en Asie
  Mineure par les coups des Turcs, par la trahison des Grecs et par
  la faim.

Vers le milieu de notre seconde journe de marche, nous arrivmes
devant une montagne trs-haute et bien difficile  franchir. Le roi
voulait employer toute la journe  la traverser et tait dcid  ne
pas s'y arrter pour dresser ses tentes. Ceux qui arrivrent les
premiers, Geoffroy de Rancogne et l'oncle du roi, Jean de Maurienne,
ne trouvant pas d'obstacles et oubliant le roi, qui veillait sur
l'arrire-garde, franchirent la montagne et dressrent leurs tentes de
l'autre ct, pendant que le reste de l'arme tait encore loin. Cette
montagne tait escarpe et rocheuse; il fallait la gravir par une
pente trs-roide; sa cime semblait toucher les cieux, et un torrent
qui coulait dans le fond de la valle semblait toucher l'enfer. Tout
le monde s'amoncela sur le mme point, se pressant, s'arrtant et
oubliant les chevaliers qui taient en avant; les btes de somme
tombaient du haut des rochers et entranaient dans leur chute jusqu'au
fond de l'abme tous ceux qu'elles rencontraient. Des blocs de rocher
qui se dplaaient occasionnaient aussi de grands malheurs, et ceux
des ntres qui se dispersaient pour trouver de meilleurs chemins
couraient le risque de tomber ou d'tre entrans par les autres.

Les Turcs et les Grecs lanaient des flches pour empcher ceux qui
taient tombs de se relever; puis ils se runirent pour attaquer
cette foule en dsordre, se rjouissant de ce qu'ils voyaient, car ils
espraient en tirer un grand avantage avant la nuit. Le jour
finissait, et le dfil se remplissait de plus en plus des dbris de
notre arme. Excits par ces premiers succs, nos ennemis, plus
audacieux, attaquent notre corps d'arme, car ils ne craignent plus
l'avant-garde et ne voient pas encore l'arrire-garde. Ils frappent
donc et tuent, et le pauvre peuple, sans armes, tombe ou fuit comme un
troupeau de moutons. L'immense clameur qui s'leva jusqu'aux cieux
arriva aussi aux oreilles du roi; il fit alors tout ce qu'il pouvait,
mais le ciel ne lui envoya d'autre secours que la nuit, qui mit
quelque terme  nos maux. Pendant ce temps, en ma qualit de moine, je
ne pouvais que prier Dieu ou encourager les autres  se bien battre;
on m'envoya auprs de l'avant-garde: je dis ce qui se passait. Tous,
consterns, coururent  leurs armes, et voulurent revenir en arrire;
mais l'pret des lieux et les ennemis qui s'taient ports au devant
d'eux les empchaient d'avancer. Pendant ce temps, le roi tait seul
au milieu de ce danger avec quelques barons; il n'avait auprs de lui
ni chevaliers solds ni cuyers arms d'arcs, car il ne s'tait pas
prpar pour traverser ces dfils, et il avait t convenu qu'on ne
les passerait que le lendemain. Le roi, oubliant sa propre vie pour
sauver ceux que l'ennemi tuait en foule, franchit les derniers rangs,
et lutta vigoureusement contre les Turcs, qui attaquaient avec
acharnement le corps du milieu; il combattit avec la plus grande
tmrit contre ces infidles, cent fois plus forts que lui et qui de
plus avaient tout l'avantage du terrain; les chevaux en effet, sur ce
terrain en pente ne pouvaient pas courir, et comme il tait
impossible de charger vivement, les coups taient moins assurs; les
ntres frappaient de leurs lances avec vigueur, mais sans tre aids
par la course de leurs chevaux, et pendant ce temps l'ennemi lanait
ses flches  l'abri des arbres et des rochers.

Cependant les ntres, dgags par le roi, se retiraient avec leurs
bagages, abandonnant le roi et les barons, exposs  tout le danger.
Si Dieu ne nous en avait donn l'exemple, nous dplorerions que les
matres se fissent tuer pour sauver leurs serviteurs. Les plus belles
fleurs de la France prirent dans ce combat avant d'avoir port leurs
fruits dans la ville de Damas. Ce rcit me fait pleurer amrement et
gmir du plus profond de mon coeur. Un homme sage trouvera cependant
une consolation en pensant que le souvenir de leur courage durera
autant que le monde, et qu'tant morts avec une foi ardente et
purifis de leurs erreurs, ils ont obtenu la couronne du martyre. Ils
combattent donc, et chacun d'eux, pour venger au moins sa mort, tue
tout autour de lui des masses d'ennemis; mais les Turcs reviennent
sans cesse et toujours plus nombreux; ils tuent les chevaux, qui
aidaient au moins les chevaliers  supporter le poids de leur armure.
Obligs ainsi de combattre  pied, les chevaliers revtus de leur
armure se prcipitent au plus pais de l'ennemi, o ils se noient
comme dans la mer; puis, spars les uns des autres, ils sont bientt
tus et dpouills.

Au milieu de cette mle, l'escorte du roi, peu nombreuse, mais
illustre, se spara de sa personne; quant  lui, il conserva son
courage de roi, et, agile et vigoureux, il saisit les branches d'un
arbre que Dieu avait mis l pour son salut, et s'lana sur le haut
d'un rocher. Les ennemis, en grand nombre, coururent  sa poursuite
pour le faire prisonnier; d'autres, plus loigns, l'accablaient de
leurs flches. Mais Dieu permit que sa cuirasse rsistt aux flches,
et il put dfendre son rocher, avec son pe rouge de sang, en coupant
les mains et les ttes d'un grand nombre de Turcs. Convaincus qu'il
serait difficile de le prendre et ne sachant pas  qui ils avaient
affaire, craignant aussi que de nouveaux combattants n'arrivassent 
son secours, les Turcs renoncrent  attaquer le roi, et allrent
enlever les dpouilles du champ de bataille.

Le gros de l'arme, qui s'avanait avec les bagages, n'avait pas fait
beaucoup de chemin, car plus il arrivait de monde, plus la marche de
cette foule, au milieu des dfils, devenait difficile et lente. Le
roi, aprs avoir chemin quelque temps  pied, rejoignit l'arme,
remonta  cheval, et continua sa route par une soire obscure. Enfin,
les chevaliers de l'avant-garde arrivrent tout haletants; lorsqu'ils
virent le roi seul, couvert de sang et harass de fatigue, ils
gmirent, comprenant ce qui s'tait pass sans avoir besoin de le
demander, et pleurrent amrement la mort des compagnons du roi, qui
taient plus de quarante. Cependant ceux qui survivaient taient
encore nombreux et pleins de courage; mais la nuit tait venue, et
l'autre cot de la profonde valle tait couvert d'ennemis, de sorte
qu'il n'tait pas possible de les attaquer. Les chevaliers se
runirent vers la tente du roi, et au milieu de leur douleur ils
avaient la consolation de voir leur seigneur sain et sauf. Personne ne
dormit pendant cette nuit, chacun attendant quelqu'un des siens, qu'il
ne devait plus revoir, ou accueillant avec joie ceux qui revenaient
dpouills et ne s'affligeant pas de ce qu'ils avaient perdu. Tout le
peuple disait que Geoffroy de Rancogne devait tre pendu pour ne pas
avoir suivi les ordres du roi; le peuple aurait voulu que l'on pendt
galement l'oncle du roi, qui tait aussi coupable que Geoffroy; mais
Jean de Maurienne le sauva: tous deux taient coupables, mais comme on
ne pouvait punir l'oncle du roi, il tait impossible de condamner
l'autre.

Le jour du lendemain ayant paru, sans dissiper toutefois les tnbres
de notre tristesse, nous permit de voir les Turcs joyeux, couverts de
nos dpouilles et occupant les montagnes avec des forces
considrables. Les ntres, dpouills de leurs biens et pleurant leurs
compagnons morts, devinrent prudents, mais trop tard, se rangrent en
bon ordre et se tinrent sur leurs gardes... Dj la faim tourmentait
les chevaux qui n'avaient plus  manger depuis quelques jours qu'un
peu d'herbe; les vivres commenaient aussi  manquer aux hommes, et
nous avions  faire douze journes de marche. Les Turcs, comme les
btes froces dont la cruaut augmente quand elles ont got le sang,
nous harcelaient avec plus d'ardeur depuis qu'ils avaient commenc 
nous enlever du butin. Le matre du Temple, verard des Barres, d'une
grande pit et d'un courage qui servait de modle aux chevaliers,
rsistait avec ses frres  l'ennemi, dfendant vigoureusement ce qui
appartenait  eux et aux autres.

Le roi les imitait volontiers et voulait que toute l'arme suivt ce
noble exemple, parce qu'il savait que si les forces sont abattues par
la faim, le courage ranime les coeurs. Il fut donc dcid que, dans ce
pril, tout le monde s'unirait fraternellement avec les frres du
Temple, riches et pauvres jurant de ne point abandonner le camp et
d'obir ponctuellement aux matres qu'on leur donnerait. On reconnut
pour matre un nomm Gilbert, auquel on donna des adjoints, et Gilbert
mit sous les ordres de chacun d'eux cinquante chevaliers. Il leur fut
ordonn de rsister aux attaques des Turcs, qui nous harcelaient sans
relche, et d'obir  l'ordre de revenir sur-le-champ en arrire quand
ils auraient fait une certaine rsistance et qu'on les rappellerait.
On leur assigna la place qu'ils devaient occuper, afin que celui qui
devait tre au premier rang ne se trouvt pas au second, et qu'il n'y
et pas de dsordre. Ceux que la nature ou la mauvaise fortune de la
guerre avait mis  pied, beaucoup de nobles en effet ayant perdu leur
argent et leurs chevaux marchaient contre leur usage avec la
pitaille, furent placs  l'arrire-garde et arms d'arcs afin de
pouvoir riposter aux flches de l'ennemi. Le roi voulait se soumettre
 cette loi gnrale d'obissance; mais personne n'osa lui donner un
autre ordre que celui d'avoir avec lui un corps nombreux de
chevaliers, et, en sa qualit de matre et protecteur de tous, de se
porter avec ce corps au secours des points les plus faibles.

Nous marchmes en avant, suivant la rgle tablie; nous descendmes
des montagnes, joyeux d'entrer dans la plaine, et protgs par nos
dfenseurs, nous supportions sans prouver de perte les attaques de
nos insolents ennemis. Nous arrivmes  deux rivires loignes d'un
mille l'une de l'autre et trs-difficiles  traverser  cause des
marais profonds au milieu desquels elles coulaient. La premire tant
franchie, on attendit sur l'autre rive que l'arrire-garde et pass,
et pendant ce temps nous tirions de la vase les pauvres btes de somme
qui s'y enfonaient. Enfin les derniers chevaliers et la pitaille
passrent ple-mle avec les Turcs, mais sans prouver de perte, parce
qu'on se dfendait mutuellement et avec beaucoup de courage.

On se dirigea vers la seconde rivire, et il fallait passer entre deux
rochers, du haut desquels nous pouvions tre cribls de flches. Les
Turcs s'lancrent vers ces rochers, mais nos chevaliers s'tablirent
avant eux sur l'un des deux; les Turcs occuprent l'autre, mais notre
pitaille les en chassa tout de suite. Pendant qu'ils taient ainsi
jets en bas du rocher, quelques chevaliers pensrent qu'on pouvait
les tourner entre les deux rivires et leur couper la retraite. Le
matre leur en donna la permission, et ils attaqurent les Turcs; un
grand nombre pousss dans les marais y trouva  la fois la mort et un
tombeau. Pendant que les ntres, furieux, massacraient les fuyards et
les poursuivaient sans relche, la faim leur semblait moins vive et la
journe plus heureuse.

Les Turcs et les Grecs s'y prenaient de plusieurs manires pour nous
anantir, et, autrefois ennemis, ils s'taient runis dans ce but. Ils
emmenaient leur btail, brlaient et dtruisaient tout ce qu'ils ne
pouvaient pas emporter. Aussi nos chevaux, puiss de faim et de
fatigue, tombaient sur le chemin avec ce qu'ils portaient, tentes,
vtements, armes; nous brlions tous ces objets afin que l'ennemi ne
s'en empart point; on ne conservait que ce que les pauvres pouvaient
emporter. L'arme se nourrissait de chair de cheval et n'en manquait
pas; les chevaux qui ne pouvaient plus servir au transport servaient 
nourrir les hommes, et tous mangeaient de la chair de cheval, mme les
riches, qui y ajoutaient de la farine cuite sous la cendre. C'est
ainsi que les souffrances de la faim furent apaises, et grce  notre
association fraternelle, nous battmes quatre fois les Turcs; enfin 
force de soins et de prudence nous pmes arriver  Sattalie.

   ODON DE DEUIL, _Histoire de la Croisade de Louis VII_; traduit
   par L. Dussieux.

   Odon de Deuil, chapelain de Louis VII, accompagna le roi en
   Orient, et crivit l'histoire de son expdition. A son retour,
   il fut nomm abb de Saint-Denis, aprs la mort de Suger.




SIGE DE DAMAS.

1149.

   Coment la noble baronie des crestiens assegirent la cit de
   Damas par les jardins, dont il orent moult  faire.

Damas est la greigneur cit d'une terre qui a nom la Mendre Surie, qui
est appelle par autre nom la Fenice de Libane, dont le prophte dit:
Le chief de Surie, Damas, un sergent d'Abraham la fonda, qui estoit
appel Damas; de luy fu elle ainsi nomme. Elle siet en un plain de
quoy la terre est are[115], strile et brehaigne, s ce n'est tant
comme les gaigneurs[116] la font fertille et plentureuse, par un
fleuve qui descent de la montaigne, qu'il mnent par conduis et par
chaneaus, l o mestier est, devers la partie d'orient. s deux rives
de ce fleuve croist moult grant plent d'arbres qui portent fruit de
toutes manires. Si comme il fu jour et l'ost des crestiens fu arm
ainsi comme il estoit devis, de toutes leur gens ne firent que trois
batailles. Le roy d'oultremer (Baudouin) avoit la premire, pour ce
que ses gens savoient mieux le pays que les pellerins estranges qui y
estoient venus. La seconde fist le roy de France pour secourre, s
mestier fust,  ceux qui les premiers alloient. L'arrire garde fist
l'empereur et ceux qui de sa terre estoient. En celle manire s'en
allrent vers la cit, et estoit vers le soleil couchant celle part
dont nos gens venoient. Les jardins estoient devers bise qui durent
bien quatre lieues ou cinq, tous plains d'arbres si grans et si esps
que ce sembloit une grant forest, selon ce que chascun y a son jardin
clos de murs de terre: car en ce pays n'a mie plent de pierres. Les
sentiers y sont moult estrois d'un vergier  autre; mais il y a une
commune voye qui va  la cit o va  paine un homme atout son cheval
chargi de fruit. De celle part est la cit trop forte pour les murs
de pierres dont il y a tant et pour les ruisseaux qui cueurent par
trestous les jardins et pour les estroictes voyes qui sont bien
clouses de et del. Accord fu que par l s'en iroit tout l'ost vers
la cit pour deux choses: l'une ce fu que s les jardins estoient
pris, la ville seroit ainsi comme desclose et demie prise; l'autre si
fu qu'il y avoit l grant plent de fruis tous meurs par les arbres
qui grant mestier aroient en l'ost, et pour les eaues qui celle part
couroient, dont l'ost avoit bien mestier et pour les hommes et pour
les chevaux.

  [115] Aride.

  [116] Laboureurs.

Le roy Baudoin commanda que ses gens se missent dedens les jardins:
mais trop y eut grant force  aller par l; car derrire les murs de
terre, de et del des sentiers, y avoit grant plent de Turcs qui ne
finoient de traire par archires qu'il avoient faictes espessement,
et  ceux ne povoient avenir les nostres. Si en y avoit assez de ceux
qui se mettoient appertement en la voye contre eux et leur
deffendoient le pas, car tous ceux qui povoient armes porter
s'estoient mis hors et deffendoient  leur povoir que nos gens ne
guaignassent les jardins. Il y avoit de lieux en lieux bonnes
tournelles et haultes que les riches hommes de Damas y avoient fait
faire pour eux logier, s mestier estoit, quant il faisoient cueillir
leurs fruis; ycelles tours estoient lors moult bien garnies d'archiers
qui grant mal faisoient  nos gens. Et quant on passoit prs de ces
tournelles, on gettoit sur eux de grosses pierres; moult estoient 
grant meschief: souvent les froit-on de glaives par les archires des
murs de terre qui estoient de et del. Assez en occirent en celle
manire et hommes et chevaux, si que maintes fois se repentirent les
barons de ce que il avoient empris asseoir la ville, de celle part.

   Coment les nos gaaignirent les jardins et le fleuve  grant
   paine et chacirent les Turcs dedens la cit.

Grant despit en prist sur soy le roy Baudouin et tous les barons. Bien
virent qu'il ne pourroient en telle manire passer jusques  la ville,
sans trop grant dommaige. Lors se tournrent s costs de la voye et
commencirent  drompre et  abattre les murs de terre. Les Turcs
qu'il trouvrent dedens la closture de ces murs sourprisrent, si qu'il
ne les laissrent mie passer outre les autres murs, ainois en
occirent assez et mains en retindrent pris. Ainsi le firent les
nostres ne say en quans lieux.

Quant les Turcs, qui estoient espandus par les jardins, virent que les
nostres alloient ainsi abattant les murs et occiant la gent, trop
furent espovants; si s'en fouirent vers la ville. Les jardins
laissirent et s'en fouirent  grans routes dedens la cit. Lors
allrent les nostres tout  bandon[117] parmi les sentiers; mais les
Turcs s'estoient bien penss que les nostres auroient mestier de venir
au fleuve pour abreuver eux-mesmes et leurs chevaux: et pour ce, si
tost comme il s'apperceurent que la cit seroit assige de celle
partie, il garnirent moult bien la rive du fleuve d'archiers et
d'arbalestriers. De chevaliers y misrent assez pour garder que les
nostres n'approchassent du fleuve. Quant la bataille du roy Baudouin
eut presque pass tous les jardins, grant talent eut de venir au
fleuve qui couroit prs des murs de la cit; mais quant il
approchrent, bien leur fu contredicte l'eaue, et furent par force les
nostres rebouts arrire. Aprs se rallirent et emprisrent  gaigner
l'eaue; aux Turcs assemblrent et fu l'assault aspre et fier; mais les
nostres furent rebouts arrire. Le roy de France chevauchoit aprs 
tout sa bataille et attendoit pour secourre aux premiers quant mestier
en seroit et qu'il seroient las. L'empereur, qui venoit derrire,
demanda pourquoi il estoient arrests; et l'on luy dist que la
premire bataille s'estoit assemble aux Turcs qu'ils avoient trouv
hors de la ville.

  [117] _A bandon._ A qui mieux mieux.

Quant les Thiois orent ce, tantost se dsordonnrent et coururent
tous  desroy; et l'empereur mesme y fu; parmi la bataille le roy de
France passrent tous sans conroy jusques  tant qu'il vindrent aux
poignis sur l'eaue. Lors descendirent tous de sus leur chevaux et
misrent les escus devant eux, et tindrent les longues espes,
asprement coururent sus aux Turcs, si que il ne leur peurent rsister
et ne demoura gures qu'il laissirent l'eaue et se misrent dedens la
ville. L'empereur fist  celle venue un coup de quoy l'on doit 
toujours-mais parler; car un Turc le tenoit moult de prs qui estoit
arm de haubert. L'empereur fu  pi et tenoit en sa main une moult
bonne espe. Il fri le Turc entre le col et la senestre espaule, si
que le coup descendi parmi le pis au destre cost. La pice chi qui
emporta le col et la teste et le senestre bras. Les Turcs qui ce
virent ne s'arrestrent plus illec, ainois s'en fouirent en la ville.
Quant il racomptrent aux autres le coup qu'il avoient veu, il n'y eut
si hardi qui n'eust paour, si que tous furent dsesprs qu'il ne se
peussent tenir contre telles gens.

   Coment l'ost fu dlogi des jardins par le conseil d'aucuns
   princes desloyaux et traitres de Surie, qui firent entendant
   (entendre) qu'il prendroient la cit de l'autre part, dont elle
   n'avoit garde de assaut.

Le fleuve et les jardins eurent nos gens gaigns tout  dlivre[118].
Lors tendirent leur pavillons entour la cit. Grant doutance eurent
les Sarrasins en toutes manires; si montrent sus les murs et
regardrent l'ost qui trop estoit beau, quant il fu logi. Bien se
pensrent que si grans gens avoient bien povoir de conquerre leur
ville. Paour eurent moult grant qu'il ne fissent aucune saillie
soudainement par quoy il entrassent dedens et les occissent tous. Pour
ce prisrent conseil entre eux, et fu accord que par toutes les rues
de la ville de celle partie o le sige estoit, l'en mist de bonnes
barres de gros bois en plusieurs lieux. Pour ce le firent que s les
nostres se mettoient dedens, tandis comme il entendroient  copper les
barres, que les Turcs s'en peussent aller par les portes et mener 
sauvet leur femmes et leur enfans. Bien sembloit qu'il n'eussent mie
couraige de la ville deffendre moult longuement, s'il estoient 
meschief, quant il s'atournoient j  fouir. Assez estoit lgire
chose de faire si grant fait que de prendre la cit de Damas, s
Nostre-Seigneur y eust voulu ouvrer. Mais pour les pchs de la
crestient et pour ce, par aventure, qu'il destinast celle grant chose
 faire et acomplir par autres gens en aucun temps, souffrit que la
malice au dable, qui cueurt tousjours et est preste  mal, destourba
celle haute besongne. Mains Sarrasins y avoit j qui avoient trouss
toutes les choses qu'il prtendoient  emporter quant il
s'enfuiroient. Mais les plus saiges de la cit se pourpensrent que
des barons de la terre[119] y avoit mains qui estoient de trop grant
convoitise; bien cogneurent que les cuers des crestiens qui l
estoient assembls ne vaincroient-il mie par bataille; pour ce
voulurent essayer  vaincre les cuers d'aucuns par avarice. Si
envoyrent  ces gens leur avoir, qui est moult grant, et leur
promisrent et bien leur asseurrent que ainsi le feroient comme il
leur promettoient, s'il povoient tant faire que le sige se partist
d'illec. Bien est vrai que ces barons furent de la terre de Surie;
mais leur lignaiges, n leur noms, n les terres que il tenoient ne
nomme pas l'ystoire[120], espoir, pour ce qu'il y avoit encore de leur
hoirs qui pour rien ne l'ussent souffert. Ces barons qui avoient
empris le mestier Judas de pourchascier la trason contre
Nostre-Seigneur vindrent  l'empereur et au roy de France et au roy de
Jhrusalem, qui moult les croient, et leur disrent que ce n'avoit pas
est bon conseil d'assiger la cit par devers les jardins, car elle y
estoit plus forte  prendre que de nulle autre partie: pour ce disrent
qu'il requeroient  ces grans seigneurs et leur louoient en bonne foy
que avant qu'il gastassent l leurs peines et perdissent leur temps,
il feroient l'ost remuer et asseoir la cit en ce cost qui estoit
tout droit contre celluy qu'il avoient assis. Car, si comme il
disoient, s parties de la ville qui sont contre orient et contre midi
n'avoit n jardin n arbre qui destourber les pust  venir l, le
fleuve n'y couroit mie qui fust fort  gaigner. Les murs estoient
illec bas et fbles, si qu'il n'y convenoit j engins  drecier,
ainois pourroit bien estre pris de venue.

  [118] Sans rserve aucune.

  [119] Des barons du royaume de Jrusalem.

  [120] L'histoire des croisades par Guillaume de Tyr, dont les
  chroniques de saint-Denis suivent le rcit.

Quant les princes et les autres barons les orent ainsi parler, bien
cuidirent qu'il le dissent en bonne foy et en bonne entencion. Si
les creurent et firent crier parmi l'ost que tous se deslogeassent et
suivissent les barons qu'il leur nommrent. Les traitres se misrent
devant; tout l'ost menrent prs de la ville jusques  tant qu'il
furent en la partie de quoy il savoient de vray qu'elle n'avoit garde
d'assaut, et o l'ost avoit plus grant souffrete de toutes choses, si
qu'ils ne pourroient illec longuement demourer. L demourrent les
barons et les princes, et firent l'ost logier tout entour. Si n'eurent
gures demour en celle place qu'il s'apperceurent certainement que
trahis estoient et que par grant malice les avoit-on fait illec venir:
car il avoient perdu le fleuve, de quoy si grant plent de gens ne se
povoient passer, et aussi les fruis des jardins dont il avoient assez
aise et dlit.


Coment l'ost des Crestiens, vilainement tra, laissa le sige de Damas
pour la grant souffraite qu'il orent de vivres.

Viande commena du tout  faillir en l'ost, si que tous en eurent
grant souffrete, et mesmement les plerins des estranges terres: car
il n'en povoit point venir de Surie, et ceux en estoient povrement
garnis pour ce que on leur avoit fait entendant que la cit seroit
prise o il en trouveroient assez. Car elle ne se pourroit tenir en
nulle maniere, ce disoit-on: pour ce ne se voulurent-il gure chargier
de viandes. Quant il se virent en tel point que toutes choses leur
failloient qui mestier leur avoient, trop furent courroucs et
esbahis, n ne s'entremirent oncques d'assaillir la ville, car ce eust
est paine perdue, et aussi de retourner en la place o il se
logirent premirement n'eust pas est lgire chose: car sitost comme
il furent partis, les Turcs issirent hors hastivement illec, et tant
y firent de barres de fors bois esps et longs, o ils misrent si
grant plent d'archiers et d'arbalestriers que ce eust est plus
lgire chose de prendre une fort cit que de demourer illec. Du
demourer en la place savoient-il de voir que ce ne povoit estre, car
il ne povoient avoir n  boire n  mengier. Pour ce parlrent
ensemble le roy de France et l'empereur, et dirent que ceux de la
terre en la foy desquels et en la loyaut il avoient mis leur corps et
leur hommes pour la besongne Jhsucrist, les avoient trahis trs
desloyaument et les avoient amens en ce lieu o il ne povoient faire
le profit de crestient n leur honneur. Pour ce s'accordrent tous
qu'il s'en retournassent d'illec et bien se gardassent dsormais de
trason.

En telle manire s'en partirent les deux plus haulx hommes et les plus
puissans de crestient qui riens n'y firent  celle fois qui fust
proffitable n honnorable  Dieu n au sicle. Moult commencirent 
desplaire  ces grans hommes les besongnes de la Saincte Terre, n
riens ne vouldent puis entreprendre. La menue gent de France disoient
tout en appert aux Suriens que ce ne seroit bonne chose de conquerre
les cits; car nis les Turcs y valoient mieux qu'il ne faisoient.
Jusques au temps que celle chose fust ainsi avenue demouroient
volentiers les gens de France et assez lgirement au royaume de
Jhrusalem et mains grans biens y avoient fais. Mais depuis ce temps
ne peurent estre si d'accord  ceux du pays comme il estoient devant;
et quant il venoient aucunes fois en pellerinage si s'en
retournoient-il au plus tost qu'il povoient.

   Coment il fu enquis diligeamment par qui ceste trason fu faite;
   et coment toute la baronie fu mal encouragi vers ceux de Surie
   qui ceste grant flonnie avoient pourchaci.

Pluseurs gens se misrent maintes fois en enqueste de demander aux
saiges hommes qui avoient est  celle besongne pour savoir
certainement coment et par qui celle trason avoit est faicte et
pourparle. Celluy mesmes qui ceste hystoire fist[121] le demanda
plusieurs fois  maintes gens du pays: diverses raisons en rendoit-on.
Les uns disoient que le conte de Flandres fut plus achoisonn[122] de
ceste chose que nul autre, non pas pour ce qu'il en sceust rien n
qu'il consentist la trason, car si tost comme il vit que les jardins
de Damas estoient gaingns et le fleuve pris par force, bien luy fu
avis que la cit ne se tendroit pas longuement. Lors vint  l'empereur
et au roy de France et au roy Baudouin, et leur pria moult doucement
qu'il luy donnassent celle cit de Damas quant elle seroit prise et
conquise. Ce mesme requist-il aux barons de France et d'Allemaigne qui
bien s'y accordrent, car bien leur promettoit que bien la garderoit
et loyaument et bien guerroieroit leur ennemis.

  [121] Guillaume de Tyr.

  [122] _Achoisonn_, inculp, souponn.

Quant les barons de Surie l'orent dire, grans courroux en eurent et
grant desdaing de ce que le haut prince qui tant de terre avoit en son
pays et estoit l venu en pellerinage vouloit ores gaingner en celle
manire l'un des plus nobles et riches membres du royaume de Surie.
Mieux leur sembloit, s le roy Baudouin ne la retenoit en son demaine
que l'un d'eux la dust avoir. Car il sont tousjours en contens et en
plais aux Sarrasins, et quant les autres barons retournent en leurs
pays, il ne se meuvent, car il n'ont riens ailleurs. Et pour ce qu'il
leur sembloit que celluy voulsist tollir le fruit de leur travail,
plus bel leur estoit que les Turcs la tenissent encore qu'elle fust
donne au conte de Flandres. Pour ce destourber s'accordrent  la
trason faire. Les autres disoient que le prince Raymont d'Antioche,
qui trop estoit malicieux, puisque le roy de France se fu parti de luy
par mal[123], ne cessa de pourchascier  son povoir coment lui
rendroit ennui et destourbier de son honneur. Pour ce manda aux barons
de Surie qui estoient ses acointes, et leur pria de cuer qu'il missent
toute la paine qu'il pourroient  destourber la louenge et le pris du
roy, si qu'il ne fist chose qui honnorable fust. Par sa prire
avoient-il ce pourchasci.

  [123] Raimond tait l'oncle de la reine lonore, femme de Louis
  VII, qui accompagna le roi en Terre Sainte; il fut souponn
  d'avoir pour sa nice un amour qui fut la premire cause du
  divorce de Louis VII.

Les tiers dient la chose ainsi comme vous ostes premirement, que par
grant avoir que les Turcs donnrent aux barons fu celle desloyaut
faicte.

Grant joye eut en la cit de Damas quant virent ainsi en aller si
grant gent qui contre eux estoient assembls. Encontre ce tout le
royaume de Jhrusalem en fu courrouci et desconfort. Et quant ces
grans hommes s'en furent partis, si fu assign un grant parlement o
assemblrent tous les haus barons et les meneurs. L fu dit que bonne
chose seroit qu'il fissent un grant fait dont Nostre-Seigneur fust
honnour et par quoy l'on parlast d'eux  toujours-mais en bien. Illec
fu ramentu que la cit d'Escalonne (Ascalon) estoit encore au pouvoir
des mescrans, qui soit au milieu du royaume, si que s l'on la
vouloit assiger, de toutes pars pourroient venir viandes en l'ost,
pour quoy ce seroit lgre chose de prendre la ville, qui longuement
ne se pourroit tenir contre si grans gens. Assez fu parl entre eux de
celle chose. Mais rien n'en fu accord, pour ce qu'il y avoit
destourbeurs qui mieux s'en amoient retourner que assiger cits en
Surie. Si n'estoit mie de merveilles s les estranges pellerins de
France et d'Allemaigne avoient perdu le talent de bien faire en la
terre, quant il voient ceux du pays mesme qui Dieu et eux-mesmes
avoient trahi, et le commun proffit destourb et empeschi, si comme
il apparut devant Damas. Il sembloit que Nostre-Seigneur ne voulsist
rien faire de sa besongne par ses gens, et se dpartist le parlement
ains que nulle riens y eut empris.

   _Les grandes Chroniques de Saint-Denis_, dites par M. Paulin
   Paris.




PHILIPPE-AUGUSTE CHASSE LES JUIFS DE FRANCE.

1181-1182.


Il y avait alors un grand nombre de juifs qui demeuraient en France.
Depuis bien des annes la libralit, des Franais et la longue paix
du royaume les y avaient attirs en foule de toutes les parties du
monde. Ils avaient entendu vanter la valeur de nos rois contre leurs
ennemis, et leur douceur envers leurs sujets; et sur la foi de la
renomme, ceux d'entre les juifs qui, par leur ge et par leurs
connaissances des lois de Mose, mritaient de porter le titre de
docteurs rsolurent de venir  Paris. Aprs un assez long sjour, ils
se trouvrent tellement enrichis, qu'ils s'taient appropri prs de
la moiti de la ville, et qu'au mpris des volonts de Dieu et de la
rgle ecclsiastique, ils avaient dans leurs maisons un grand nombre
de serviteurs et de servantes ns dans la foi chrtienne, mais qui
s'cartaient ouvertement des lois de la religion du Christ, pour
judaser avec les juifs. Et comme le Seigneur avait dit par la bouche
de Mose, dans le Deutronome[124]: Tu ne prteras pas  usure  ton
frre, mais  l'tranger, les juifs, comprenant mchamment tous les
chrtiens sous le nom d'trangers, leur prtrent de l'argent  usure;
et bientt dans les bourgs, dans les faubourgs et dans les villes,
chevaliers, paysans, bourgeois, tous furent tellement accabls de
dettes, qu'ils se virent souvent expropris de leurs biens. D'autres
encore taient gards sur parole dans les maisons des juifs  Paris,
et dtenus comme dans une prison. Philippe, roi trs-chrtien, en
tant inform, avant de prendre une rsolution, fut mu de piti; il
consulta un ermite nomm Bernard: c'tait un saint homme, un bon
religieux, qui vivait dans le bois de Vincennes; et c'est d'aprs son
conseil que le roi libra tous les chrtiens de son royaume des dettes
qu'ils avaient contractes envers les juifs,  l'exception d'un
cinquime qu'il se rserva.

  [124] Chap. XXIII, v. 19, 20.

Enfin, pour comble de profanation, toutes les fois que des vases
ecclsiastiques consacrs  Dieu, comme des calices ou des croix d'or
et d'argent, portant l'image de Notre Seigneur Jsus-Christ crucifi,
avaient t dposs entre leurs mains par les glises,  titre de
caution, dans des moments d'une ncessit pressante, ces impies les
traitaient avec si peu de respect, que ces mmes calices, destins 
recevoir le corps et le sang de Notre Seigneur Jesus-Christ, servaient
 leurs enfants pour y tremper des gteaux dans le vin et pour y boire
avec eux... Comme les juifs craignaient alors que les officiers du roi
ne vinssent fouiller leurs maisons, un d'entre eux qui demeurait 
Paris, et qui avait reu en nantissement quelques meubles d'glise,
tels qu'une croix d'or enrichie de pierreries, un livre d'vangiles
orn avec un art infini des pierres les plus prcieuses, quelques
coupes d'argent et autres, cacha tout cela dans un sac, et poussa
l'impuret jusqu' le jeter ( douleur!) dans le fond d'une fosse o
il dchargeait tous les jours son ventre. Bientt une rvlation
divine en donna connaissance aux chrtiens, qui les trouvrent dans
cet endroit; et aprs avoir pay au roi, leur seigneur, le cinquime
de la dette, ils allrent pleins de joie reporter avec honneur ces
ornements sacrs  l'glise qui les avait engags. On pourrait donner
avec raison  cette anne le nom de jubil; car de mme que dans
l'ancienne loi tout retournait librement  son premier matre l'anne
du jubil, et que toutes les dettes taient acquittes, de mme aussi,
grce  l'dit du roi trs-chrtien, qui abolit les crances, tous les
chrtiens du royaume de France se virent  jamais libres des dettes
qu'ils avaient contractes envers les juifs.

L'an 1182 de l'incarnation de Notre Seigneur, dans le mois d'avril, le
srnissime roi Philippe-Auguste rendit un dit qui donnait aux juifs
jusqu' la Saint-Jean suivante pour se prparer  sortir du royaume.
Le roi leur laissa aussi le droit de vendre leur mobilier jusqu'
l'poque fixe, c'est--dire la fte de saint Jean. Quant  leurs
domaines, tels que maisons, champs, vignes, granges, pressoirs, et
autres immeubles, il s'en rserva la proprit, pour lui et ses
successeurs au trne de France. Quand les perfides juifs eurent appris
la rsolution du monarque, quelques-uns d'entre eux, rgnrs par les
eaux du baptme et par la grce du Saint-Esprit, se convertirent 
Dieu et persvrrent dans la foi de Notre Seigneur Jsus-Christ. Le
roi, par respect pour la religion chrtienne, fit rendre  ces
nophytes tous leurs biens, et leur accorda une entire libert.
D'autres, fidles  leur ancien aveuglement et contents dans leur
perfidie, cherchrent  sduire par de riches prsents et par de
belles promesses les princes de la terre, les comtes, barons,
archevques et vques, voulant essayer si  force de conseils, de
remontrances et de promesses brillantes, leurs protecteurs ne
pourraient pas branler les volonts irrvocables de Philippe. Mais le
Dieu de bont et de misricorde, qui n'abandonne jamais ceux qui
esprent en lui, et qui se plat  humilier ceux qui prsument trop de
leur puissance, avait vers du haut du ciel les trsors de sa grce
dans l'me du roi, l'avait claire des lumires du Saint-Esprit,
chauffe de son amour, et fortifie contre toutes les sductions des
prires et des promesses de ce monde... Les juifs infidles, voyant le
peu de succs de leurs dmarches, et ne pouvant plus compter sur
l'influence des grands, qui leur avait toujours servi jusque alors 
disposer  leur gr de la volont des rois, ne virent pas sans
tonnement la magnanimit et l'inbranlable fermet du roi Philippe,
et en furent interdits et comme stupfaits. Ils s'crirent dans leur
admiration: _Scema, Israel_; c'est--dire: coute, Israel, et
commencrent  vendre tout leur mobilier, car le temps approchait o
ils allaient tre contraints  sortir de toute la France, et ils
savaient que rien ne pouvait reculer le terme qui leur tait prescrit
par l'dit royal. Ils se mirent donc, en excution de cet dit, 
vendre leur mobilier avec une promptitude surprenante, car pour leurs
proprits foncires, elles furent toutes dvolues au domaine royal.
Les juifs ayant donc vendu leurs effets, en emportrent le prix pour
payer les frais de leur voyage, sortirent du pays avec leurs femmes,
leurs enfants et tout leur train, l'an du Seigneur 1182, au mois de
juillet, la troisime anne du rgne de Philippe-Auguste.

   RIGORD, _Vie de Philippe-Auguste_, traduite par M. Guizot, dans
   la Collection des Mmoires relatifs  l'histoire de France depuis
   la fondation de la monarchie franaise jusqu'au treizime sicle.

   Rigord, moine de Saint-Denis et historien assez habile, commena
   en 1190  crire l'histoire de Philippe-Auguste; il n'a conduit
   son ouvrage que jusqu' l'anne 1207. Il eut pour continuateur
   Guillaume le Breton.




BATAILLE DE TIBRIADE OU DE HITTIN.

4 juillet 1187.

Saladin bat les chrtiens et fait prisonnier le roi de Jrusalem, Guy
de Lusignan.


Le samedi matin les musulmans sortirent de leur camp en ordre de
bataille; les Francs s'avanaient aussi, mais dj affaiblis par la
soif qui les tourmentait. De part et d'autre l'action commena avec
fureur. La premire ligne musulmane lana une nue de flches
semblable  une nue de sauterelles. Les flches firent un grand
ravage parmi les cavaliers chrtiens. L'infanterie chrtienne, s'tait
branle pour se porter vers le lac et y faire de l'eau; aussitt
Saladin courut se placer sur son passage, animant les musulmans de la
voix et du geste. Tout  coup un des jeunes mameloucks du sultan,
emport par son ardeur, s'lana sur les chrtiens, et fut tu aprs
des prodiges de bravoure. Les musulmans s'avancrent pour venger sa
mort, et firent un grand carnage des infidles. Bientt il n'y eut
plus pour les chrtiens d'espoir de salut. Le comte de Tripoli essaya
de se frayer un passage. Taki-Eddin, neveu du sultan, tait plac en
face; quand il vit le comte s'avancer en dsespr, il fit ouvrir les
rangs, et le comte se sauva avec sa suite[125]. L'arme chrtienne
tait alors dans une situation horrible. Comme le sol o elle
combattait tait couvert de bruyres et d'herbes sches, les musulmans
y mirent le feu et allumrent un vaste incendie. Ainsi la fume, la
chaleur du feu, celle du jour et celle du combat, tout se runit
contre les chrtiens. Ils furent si consterns, que peu s'en fallut
qu'ils ne demandassent quartier. A la fin, voyant qu'il n'y avait plus
de salut, ils fondirent sur les musulmans avec tant d'imptuosit, que
sans le secours de Dieu on n'aurait pu leur rsister. Cependant 
chaque attaque ils perdaient du monde et s'affaiblissaient; enfin, ils
furent entours de toutes parts et repousss jusqu' une colline
voisine, prs du hameau de Hittin. L ils essayrent de dresser
quelques tentes et de se dfendre. Tout l'effort du combat se porta de
ce ct. Les musulmans s'emparrent de la grande croix que les
chrtiens appellent la vraie croix, et dans laquelle se trouve un
morceau de celle sur laquelle ils prtendent que fut attach le
Messie[126]. La perte de cette croix leur fut plus sensible que tout
le reste; ds lors ils se regardrent comme perdus. Le roi n'et
bientt plus autour de lui sur la colline que 150 cavaliers des plus
braves. Afdal tait alors auprs du sultan son pre. J'tais,
disait-il lui-mme dans la suite,  ct de mon pre quand le roi des
Francs se fut retir sur la colline; les braves qui taient autour de
lui fondirent sur nous et repoussrent les musulmans jusqu'au bas de
la colline. Je regardai alors mon pre, et j'aperus la tristesse sur
son visage. Faites mentir le diable! cria-t-il aux soldats en se
prenant la barbe. A ces mots, notre arm se prcipita sur l'ennemi, et
lui fit regagner le haut de la colline; et moi de m'crier: Ils
fuient, ils fuient! Mais les Francs revinrent  la charge, et
s'avancrent de nouveau jusqu'au pied de la colline, puis furent
repousss encore une fois; et moi de m'crier derechef: Ils fuient,
ils fuient! Alors mon pre me regarda, et me dit: Tais-toi, ils ne
seront vraiment dfaits que lorsque le pavillon du roi tombera. Or,
il finissait  peine de parler que le pavillon tomba. Alors mon pre
descendit de cheval, se prosterna devant Dieu, et lui rendit grces en
versant des larmes de joie.

  [125] Les auteurs chrtiens disent que la fuite du comte Raymond
  tait concerte avec l'ennemi.

  [126] Les musulmans ne veulent pas croire que Jsus-Christ soit
  mort sur la croix. Ils disent qu'au moment o les Juifs allaient
  le faire mourir, Dieu envoya un de ses anges pour l'appeler au
  ciel, et mit  sa place un homme du commun, qui fut crucifi pour
  lui (Cf. REINAUD, _Description du Cabinet de M. le duc de
  Blacas_, t. I, p. 181).

  Voici comment Emad-Eddin, qui se trouvait prsent  la bataille,
  raconte la prise de la vraie croix. La grande croix fut prise
  avant le roi, et beaucoup d'impies (de chrtiens) se firent tuer
  autour d'elle. Quand on la tenait leve, les infidles (les
  chrtiens) flchissaient les genoux et inclinaient la tte. Ils
  disent que c'est le vritable bois o fut attach le Dieu qu'ils
  adorent. Ils l'avaient enrichie d'or fin et de pierres brillantes;
  ils la portaient les jours de grande solennit, et lorsque leurs
  prtres et leurs vques la montraient au peuple, tous
  s'inclinaient avec respect. Ils regardaient comme leur premier
  devoir de la dfendre; celui qui l'aurait abandonne ne pouvait
  plus jouir de la paix de l'me. La prise de cette croix leur fut
  plus douloureuse que la captivit de leur roi. Rien ne put les
  consoler de cette perte. Ils l'adorent; elle est leur Dieu; ils se
  prosternent devant elle, et l'exaltent dans leurs cantiques. En la
  possdant, ils croient jouir de tous les biens de la terre; ils la
  rachteraient volontiers de leur propre sang; ils espraient par
  son moyen obtenir la victoire. (_Note de M. Reinaud_).

Voici comment le pavillon du roi tomba. Quand les Francs retirs sur
la colline attaqurent les musulmans avec tant de furie, c'est qu'ils
souffraient horriblement de la soif et qu'il voulaient s'ouvrir un
passage. Se voyant repousss, ils descendirent de cheval, et
s'assirent par terre. Alors les musulmans montrent sur la colline,
et renversrent la tente du roi. Tous les chrtiens qui s'y trouvaient
furent faits prisonniers. On remarquait dans le nombre, outre le roi,
le prince Geoffroy, son frre, Renaud, seigneur de Carac, le seigneur
de Gbail, le fils de Honfroi, le grand-matre des Templiers, et
plusieurs Hospitaliers et Templiers. En voyant le nombre des morts on
ne croyait pas qu'il y et des prisonniers; et en voyant les
prisonniers, on ne croyait pas qu'il y et des morts. Jamais les
Francs, depuis leur invasion en Palestine, n'avaient essuy une telle
dfaite. Moi-mme, un an aprs, je passai sur le champ de bataille, et
j'y vis les ossements amoncels; il y en avait aussi d'pars  et l,
sans compter ce que les torrents et les animaux carnassiers avaient
emport sur les montagnes et dans les valles.

   IBN-ALATIR, traduit par M. Reinaud dans la _Bibliothque des
   Croisades_, t. IV, p. 194.

   Ibn-Alatir, historien arabe fort distingu, naquit en 1160 et
   mourut en 1233. Il fut attach  Zengui, prince de Mossoul et
   d'Alep, et  Saladin; il a vu les vnements qu'il raconte.
   Ibn-Alatir est auteur d'une _Histoire des Atabeks_ et d'une
   _Chronique complte_.




AUTRE RCIT DE LA BATAILLE DE TIBRIADE.


L'historien Emad-Eddin[127], qui se trouva  cette bataille, remarque
avec tonnement que tant que les cavaliers chrtiens purent se tenir 
cheval ils restrent intacts; car ils taient couverts de la tte aux
pieds d'une sorte de cuirasse tissue d'anneaux de fer qui les mettait
 l'abri des coups; mais ds que le cheval tombait, le cavalier tait
perdu. Cette bataille, ajoute l'auteur, se livra un samedi. Les
chrtiens taient des lions au commencement du combat, et ne furent
plus  la fin que des brebis disperses. De tant de milliers d'hommes,
il ne s'en sauva qu'un petit nombre. Le champ de bataille tait
couvert de morts et de mourants. Je traversai moi-mme le mont Hittin;
il m'offrit un horrible spectacle. Je vis tout ce qu'une nation
heureuse avait fait  un peuple malheureux. Je vis l'tat de ses
chefs: qui pourrait le dcrire? Je vis des ttes tranches, des yeux
teints ou crevs, des corps couverts de poussire, des membres
disloqus, des bras spars, des os fendus, des cous taills, des
lombes briss, des pieds qui ne tenaient plus  la jambe, des corps
partags en deux, des lvres dchires, des fronts fracasss. En
voyant ces visages attachs  la terre et couverts de sang et de
blessures, je me rappelai ces paroles de l'Alcoran: l'infidle dira:
Que ne suis-je poussire? Quelle odeur suave s'exhalait de cette
terrible victoire!

  [127] Emad-Eddin ou Imad-Eddin, secrtaire de Saladin et
  historien fort important, naquit  Ispahan, en 1125, et mourut en
  1201. Il a compos une histoire des guerres de Saladin, sous le
  titre de: _clair de Syrie_, et un ouvrage sur la prise de
  Jrusalem par Saladin.

Aprs ces rflexions qui montrent le got arabe, l'auteur prsente un
autre tableau: Les cordes des tentes, dit-il, ne suffirent pas pour
lier les prisonniers. J'ai vu trente  quarante cavaliers attachs 
la mme corde; j'en ai vu cent ou deux cents mis ensemble et gards
par un seul homme. Ces guerriers, qui nagure montraient une force
extraordinaire et qui jouissaient de la grandeur et du pouvoir,
maintenant le front baiss, le corps nu, n'offraient plus qu'un aspect
misrable. Les comtes et les seigneurs chrtiens taient devenus la
proie du chasseur, et les chevaliers celle du lion. Ceux qui avaient
humili les autres l'taient  leur tour; l'homme libre tait dans
les fers; ceux qui accusaient la vrit de mensonge et qui traitaient
l'Alcoran d'imposture taient tombs au pouvoir des vrais croyants.

Aprs la bataille, Saladin se retira dans sa tente, et fit venir
auprs de lui le roi Guy avec les principaux prisonniers. Il voulut
que le roi s'asst  ses cts; et comme ce prince tait press par la
soif, il lui fit apporter de l'eau de neige. Le roi, aprs avoir bu,
prsenta le vase  Renaud; aussitt Saladin s'cria: Ce n'est pas moi
qui ai dit  ce misrable de boire; je ne suis pas li envers lui. En
effet, suivant la remarque de Kemal-Eddin, la coutume tait chez les
Arabes de ne jamais tuer un prisonnier auquel on avait offert  boire
et  manger. Or, dj deux fois Saladin avait fait voeu de tuer
Renaud, s'il l'avait jamais entre ses mains; la premire, lorsque
celui-ci fit mine d'attaquer La Mecque et Mdine; la seconde, quand il
enleva la caravane en pleine paix. Le sultan se tourna donc vers
Renaud, et lui reprocha d'un air terrible ses attentats; puis,
s'avanant vers lui, il lui dchargea un coup d'pe. A son exemple,
les mirs se jetrent sur Renaud, et lui couprent la tte. Le tronc
alla tomber aux pieds du roi. A cette vue, le roi devint tout
tremblant; mais Saladin se hta de le rassurer, et promit de respecter
sa vie.

Kemal-Eddin rapporte que ce qui avait le plus irrit Saladin contre
Renaud, c'est que quand ce dernier enleva injustement la caravane
musulmane, il disait  ces malheureux, par forme de raillerie,
d'invoquer Mahomet pour voir s'il viendrait  leur secours, et que le
sultan lui dit en cette occasion: Eh bien! que t'en semble? n'ai-je
pas assez veng Mahomet de tes outrages? Ensuite, ajoute Kemal-Eddin,
il proposa  Renaud de se faire musulman; celui-ci s'y refusa, disant
qu'il aimait mieux mourir.

Ensuite le sultan fit conduire  Damas le roi et les seigneurs qui
taient captifs avec lui. A l'gard des Templiers et des Hospitaliers,
Ibn-Alatir rapporte que le prince runit tous ceux qu'il avait entre
les mains, et leur fit couper la tte. Il ordonna aussi  tous ceux de
son arme qui avaient de ces religieux entre les mains de les faire
mourir; puis, jugeant que les soldats ne seraient pas assez gnreux
pour faire ce sacrifice, il promit cinquante pices d'or pour chaque
Templier et Hospitalier qu'on lui cderait. Deux cents de ces
guerriers qu'on lui amena furent aussitt dcapits. Ce qui le porta 
cette excution, c'est que les Templiers et les Hospitaliers faisaient
comme par tat la guerre  l'islamisme, et qu'ils taient ses plus
cruels ennemis. Aussi Aboulfarage dans sa chronique syriaque, met-il
en cette occasion ces paroles dans la bouche de Saladin: Puisque
l'homicide, quand il peut tourner au bien de la religion, leur parat
une chose si douce, faisons-les mourir  leur tour. Saladin manda
galement  son lieutenant  Damas de faire mettre  mort tous les
chevaliers qui seraient dans cette ville, qu'ils lui appartinssent ou
qu'ils appartinssent  des particuliers. Ce qui fut excut.

On lit dans Emad-Eddin, tmoin oculaire, que pendant le massacre des
chevaliers, Saladin tait assis le visage riant, et que les chevaliers
avaient l'air abattu. L'arme musulmane tait range en ordre de
bataille et les mirs placs sur deux rangs. Quelques-uns des
excuteurs, ajoute l'auteur, couprent la tte des prisonniers avec
une adresse qui leur mrita des loges; plusieurs cependant se
refusrent  ce ministre, d'autres en chargrent leurs voisins. Avant
de les gorger, on leur proposait d'embrasser l'islamisme, ce qui fut
accept par un trs-petit nombre.

Telle est la manire dont les auteurs arabes racontent la bataille de
Tibriade. Le compilateur des _Deux Jardins_ rapporte plusieurs
lettres qui furent crites en cette occasion. On lisait dans une de
ces lettres, envoye  Bagdad, que sur 45,000 hommes dont se composait
l'arme chrtienne, il en avait chapp  peine mille; et qu'un pauvre
soldat musulman, ayant un prisonnier entre les mains, l'changea
contre une paire de sandales, afin, disait-il, qu'on st dans la suite
que le nombre des prisonniers avait t si grand qu'on les vendait
pour une chaussure.

Une autre de ces lettres commenait ainsi: Quand nous passerions le
reste de notre vie  remercier Dieu de ce bienfait, nous ne pourrions
nous acquitter dignement. Une troisime s'exprimait de la sorte:
Non, la victoire que je vous annonce n'a point eu de pareille. Je
vais vous en retracer succinctement une petite partie; car de vouloir
vous en dire seulement la moiti, cela serait impossible. L'auteur de
la lettre, poursuivant son rcit, raconte avec le plus grand
sang-froid les dtails les plus horribles. Aprs avoir dit qu' Damas
les prisonniers chrtiens se vendaient au march  trois pices d'or
l'un, et que vu leur trop grand nombre on avait pris le parti de
joindre ensemble les maris, les femmes et les enfants, il ajoute qu'il
n'tait pas rare de rencontrer dans les rues des ttes de chrtiens
exposes en guise de melons. C'est qu'en Syrie, comme dans certaines
villes d'Italie, on est dans l'usage d'exposer les melons coups par
le milieu, sur des espces de chevalets, en forme de pyramides, et il
parat que les dvots musulmans avaient imagin d'acheter des
prisonniers pour leur couper la tte, et de donner ainsi ces ttes en
spectacle.

    REINAUD, _Bibliothque des Croisades_, t. IV, p. 196.




PHILIPPE-AUGUSTE FAIT PAVER LA CIT DE PARIS.

1186.


Aprs ce que le roy fu retourn en la cit de Paris, il sjourna ne
sai quans jours. Une heure alloit par son palais pensant  ses
besongnes, comme celluy qui estoit curieux de son royaume maintenir et
amender. Il s'appuya  une des fenestres de la sale  la quelle il
s'appuyoit aucune fois pour Saine regarder et pour avoir rcracion de
l'air: si avint en ce point que charrettes que l'en charioit parmi les
rues esmeurent et touillrent si la boue et l'ordure dont elles
estoient plaines que une pueur en yssi si grant qu' paine la povoit
nul souffrir; si monta jusques  la fenestre o le roy estoit appui.
Quant il senti celle pueur qui estoit si corrompue, il s'en tourna de
celle fenestre en grant abominacion de cuer.

Pour celle raison conut-il en son courage  faire une euvre grant et
somptueuse, mais moult ncessaire, et telle que tous ses devanciers ne
l'osrent oncques emprendre n commencier, pour les grans cousts qui 
celle euvre aferoient. Lors fist mander le prvost et les bourgeois de
Paris, et leur commanda que toutes les rues et les voies de la cit
feussent paves de grs gros et fors, soigneusement et bien. Pour ce
le fist le roy qu'il vouloit oster la matire du nom de la cit
qu'elle avoit eu anciennement de ceux qui la fondrent; car elle fu
appele en ce temps par son premier nom Lutesce, qui vaut autant 
dire comme ville plaine de boue et boueuse. Et pour ce que les
habitans qui en ce temps estoient avoient horreur du nom, qui estoit
lais, luy changirent ce nom et l'appellrent ville de Paris, en
l'honneur de Paris l'ainsn fils le roy Priant de Troye; car, si
comme l'en treuve, il estoient descendus de celle ligne. Il ostrent
le nom tant seulement, mais le bon roy osta la cause et la matire du
nom, quant il la fist atourner si que pueur n corruption n'y pust
demourer.

   _Les Grandes Chroniques de Saint-Denis_, dites par M. Paulin
   Paris.




SALADIN PREND JRUSALEM.

1187.


Jrusalem, dit Ibn-Alatir, tait alors une ville trs-forte.
L'attaque eut lieu par le ct du nord, vers la porte d'Amoud ou de la
Colonne. C'est l qu'tait le quartier du sultan. Les machines furent
dresses pendant la nuit, et l'attaque eut lieu le lendemain (20
rgeb). Les Francs montrrent d'abord une grande bravoure. De part et
d'autre cette guerre tait regarde comme une affaire de religion. Il
n'tait pas besoin de l'ordre des chefs pour exciter les soldats; tous
dfendaient leur poste sans crainte; tous attaquaient sans regarder en
arrire. Les assigs faisaient chaque jour des sorties et
descendaient dans la plaine. Dans une de ces attaques, un mir de
distinction ayant t tu, les musulmans s'avancrent tous  la fois,
et comme un seul homme, pour venger sa mort, et mirent les chrtiens
en fuite; ensuite ils s'approchrent des fosss de la place, et
ouvrirent la brche. Des archers posts dans le voisinage repoussaient
 coups de traits les chrtiens de dessus les remparts, et
protgeaient les travailleurs. En mme temps on creusait la mine;
quand la mine fut ouverte, on y plaa du bois; il ne restait qu' y
mettre le feu. Dans ce danger, les chefs des chrtiens furent d'avis
de capituler[128]. On dputa les principaux habitants  Saladin, qui
rpondit: J'en userai envers vous comme les chrtiens en usrent avec
les musulmans quand ils prirent la ville sainte, c'est--dire que je
passerai les hommes au fil de l'pe, et je rduirai le reste en
servitude; en un mot je rendrai le mal pour le mal. A cette rponse,
Balian[129], qui commandait dans Jrusalem, demanda un sauf-conduit
pour traiter lui-mme avec le sultan. Sa demande fut accorde; il se
prsenta  Saladin, et lui fit des reprsentations. Saladin se
montrant inflexible; il s'abaissa aux supplications et aux prires.
Saladin demeurant inexorable, il ne garda plus de mnagement et dit:
Sachez,  sultan, que nous sommes en nombre infini, et que Dieu seul
peut se faire une ide de notre nombre. Les habitants rpugnent  se
battre parce qu'ils s'attendent  une capitulation, ainsi que vous
l'avez accorde  tant d'autres. Ils redoutent la mort et tiennent 
la vie, mais si une fois la mort est invitable, j'en jure par le Dieu
qui nous entend, nous tuerons nos femmes et nos enfants, nous
brlerons nos richesses, nous ne vous laisserons pas un cu. Vous ne
trouverez plus de femmes  rduire en esclavage, d'hommes  mettre
dans les fers. Nous dtruirons la chapelle de la Sacra et la mosque
Alacsa, avec tous les lieux saints. Nous gorgerons tous les
musulmans, au nombre de 5,000, qui sont captifs dans nos murs. Nous ne
laisserons pas une seule bte de somme en vie. Nous sortirons contre
vous, nous nous battrons en gens qui dfendent leur vie. Pour un de
nous qui prira, il en tombera plusieurs des vtres. Nous mourrons
libres ou nous triompherons avec gloire. A ces mots, Saladin consulta
ses mirs, qui furent d'avis d'accorder la capitulation. Les
chrtiens, dirent-ils, sortiront  pied, et n'emporteront rien sans
nous le montrer. Nous les traiterons comme des captifs qui sont 
notre discrtion, et ils se rachteront  un prix qui sera dtermin.
Ces paroles satisfirent entirement Saladin. Il fut convenu avec les
chrtiens que chaque homme de la ville, riche ou pauvre, payerait pour
sa ranon 10 pices d'or, les femmes 5, et les enfants de l'un et
l'autre sexe 2. Un dlai de quarante jours fut accord pour le
payement de ce tribut. Pass ce terme, tous ceux qui ne se seraient
pas acquitts seraient considrs comme esclaves. Au contraire, en
payant le tribut on tait libre sur-le-champ et l'on pouvait se
retirer o l'on voulait. A l'gard des pauvres de la ville, dont le
nombre fut fix par approximation  18,000, Balian s'obligea  payer
pour eux 30,000 pices d'or. Tout tant ainsi convenu, la ville sainte
ouvrit ses portes, et l'tendard musulman fut arbor sur ses murs. On
tait alors au vendredi 24 de rgeb (commencement d'octobre
1187)[130].

  [128] La capitulation fut hte par la dcouverte d'une
  conspiration dans l'intrieur de la ville. Les chrtiens grecs,
  appels _melkites_, ou royalistes, qui formaient la plus grande
  partie de la population de Jrusalem, s'entendirent avec Saladin
  pour lui livrer la ville et massacrer les Francs. Ils furent
  trs-fchs d'avoir t prvenus dans l'accomplissement de leurs
  projets par la capitulation. Les melkites ou royalistes portaient
  ce nom parce que leur doctrine tait celle des empereurs de
  Constantinople, leurs anciens rois; leur religion tait presque
  semblable  celle des Latins; mais la haine des races en faisait
  deux peuples ennemis. (_Note rdige d'aprs une savante note de
  M. Reinaud._)

  [129] Balian, fils de Basran, seigneur de Ramlah, patriarche de
  Jrusalem.

  [130] Il rsulte de l que Jrusalem fut prise en quatre jours.
  On ne peut s'expliquer un fait si singulier que par ce qui a t
  dit de la conspiration des chrtiens Melkites. (_Note de M.
  Reinaud._)

Saladin fit ensuite, avec ses troupes, son entre dans Jrusalem.
Emad-Eddin rapporte que ce jour fut pour les musulmans comme un jour
de fte. Le sultan fit dresser hors de la ville une tente pour y
recevoir les flicitations des grands, des mirs, des sophis et des
docteurs de la loi. Il s'y assit d'un air modeste et avec un maintien
grave. La joie brillait sur son visage, car il esprait tirer un grand
honneur de la conqute de la ville sainte. Les portes de sa tente
restrent ouvertes  tout le monde, et il fit de grandes largesses.
Autour de lui taient les lecteurs, qui rcitent les prceptes de la
loi, les potes qui chantent des vers et des hymnes. On lisait les
lettres du prince qui annonaient cet heureux vnement; les
trompettes les publiaient; tous les yeux versaient des larmes de joie;
tous les coeurs rapportaient humblement ces succs  Dieu; toutes les
bouches clbraient les louanges du Seigneur.

Une foule de savants et de dvots taient accourus des contres
voisines pour tre tmoins de la prise de Jrusalem. L'historien
Emad-Eddin, qui depuis quelque temps tait malade  Damas, rapporte
lui-mme qu' la premire nouvelle du sige de Jrusalem, il ne se
sentit plus de mal et accourut en toute hte pour prendre part  la
joie commune. Il arriva le lendemain de la capitulation. Comme il
passait pour tre fort loquent, ses amis se pressrent autour de lui
pour lui demander des lettres qu'ils voulaient envoyer  leurs parents
et  leurs amis. Le premier jour il en crivit soixante-dix[131].

  [131] Une chose qui, suivant les auteurs arabes, contribua
  beaucoup  augmenter l'enthousiasme des musulmans, c'est que le
  jour o Jrusalem se rendit tait justement l'anniversaire de
  celui o,  les en croire, Mahomet monta miraculeusement au ciel,
  conduit par l'ange Gabriel. (_Note de M. Reinaud._)

Pendant ce temps, les chefs des chrtiens vacuaient la ville.
Ibn-Alatir cite d'abord une princesse grecque, qui menait dans
Jrusalem la vie monastique, et  qui Saladin permit de se retirer
avec sa suite et ses richesses. Telle tait sa douleur, suivant
l'expression d'Emad-Eddin, que les larmes coulaient de ses yeux comme
les pluies descendent des nuages. On vit ensuite paratre la reine de
Jrusalem, dont le mari tait alors captif entre les mains du sultan,
et qui alla le rejoindre  Naplouse; puis s'avana la veuve de Renaud,
seigneur de Carac, dont le fils tait aussi prisonnier. La mre en se
retirant demanda la libert de son fils; le sultan y mit pour
condition qu'on lui livrerait Carac. Comme cette condition ne fut pas
remplie, sa demande fut rejete. Enfin, on vit sortir le patriarche,
emportant avec lui les richesses des glises et des mosques.

Le patriarche avait enlev tous les ornements d'or et d'argent qui
couvraient le tombeau du Messie. Voyant qu'il emportait ces richesses,
l'historien Emad-Eddin dit au sultan: Voil des objets pour plus de
200,000 pices d'or; vous avez accord sret aux chrtiens pour leurs
effets, mais non pour les ornements des glises. Laissons-les faire,
rpondit le sultan; autrement ils nous accuseraient de mauvaise foi.
Ils ne connaissent pas le vritable sens du trait. Donnons-leur lieu
de se louer de la bont de notre religion. En consquence, on
n'exigea du patriarche que 10 pices d'or, comme pour tous les autres.

Les chrtiens qui taient en tat de payer sortirent successivement de
la ville. On avait plac aux portes des gens chargs de recevoir le
tribut. Ibn-Alatir se plaint de la cupidit des mirs et de leurs
subalternes, qui, au lieu de remettre cet argent au sultan, en
dtournrent une partie  leur profit. S'ils s'taient conduits
fidlement, dit-il, le trsor et t rempli. On avait estim le
nombre des chrtiens de la ville en tat de porter les armes 
60,000, sans compter les femmes et les enfants. En effet, la ville
tait grande et la population s'tait accrue des habitants d'Ascalon,
de Ramla et des autres villes du voisinage. La foule encombrait les
rues et les glises, et l'on avait peine  se faire place. Une preuve
de cette multitude, c'est qu'un trs-grand nombre payrent le tribut
et furent renvoys libres. Il sortit aussi 18,000 pauvres, pour
lesquels Balian avait donn 30,000 pices d'or; et pourtant il resta
encore 16,000 chrtiens qui faute de ranon furent faits esclaves.
C'est un fait qui rsulte des registres publics et sur lequel il ne
peut pas rester d'incertitude. Ajoutez  cela qu'un grand nombre
d'habitants sortirent par fraude, sans payer le tribut. Les uns se
glissrent furtivement du haut des murailles  l'aide de cordes;
d'autres empruntrent  prix d'argent des habits musulmans, et
sortirent sans rien payer. Enfin, quelques mirs rclamrent un
certain nombre de chrtiens comme leur appartenant, et touchrent
eux-mmes le prix de leur ranon[132]. En un mot, ce ne fut que la
moindre partie de cet argent qui entra au trsor.

  [132] Pour entendre ce fait, il faut savoir que les chrtiens
  d'Orient de toutes les communions taient et sont encore en usage
  d'aller en plerinage  Jrusalem. Il tait donc facile  ceux
  des mirs qui possdaient des fiefs de dire que certains
  chrtiens taient de leurs sujets, et que c'tait par hasard
  qu'ils se trouvaient  Jrusalem. Emad-Eddin cite le prince de
  Haram et d'desse qui sous ce prtexte se fit remettre jusqu'
  mille chrtiens, qu'il disait tre des Armniens d'Edesse. Le
  prince d'lbir sur l'Euphrate en rclama pour sa part cinq
  cents. (_Note de M. Reinaud._)

Il avait t stipul que les chrtiens laisseraient en sortant leurs
chevaux et leurs armes; aussi la ville s'en trouva remplie. Emad-Eddin
rapporte sur ce mme sujet que les chrtiens vendirent en partant
leurs meubles et leurs effets; mais ce fut  si bas prix qu'ils
semblaient les donner. Les chrtiens en sortant avaient la libert
d'aller o ils voulaient; les uns se rendirent  Antioche et 
Tripoli, d'autres  Tyr; quelques-uns en gypte, o ils s'embarqurent
 Alexandrie pour les pays d'Occident. Au rapport de l'historien des
patriarches d'Alexandrie, Saladin montra en cette occasion les gards
et les sentiments les plus gnreux. Il donna aux fugitifs une escorte
qui les protgea sur toute la route; ceux, entre autres, au nombre de
cinq cents, qui se rendirent  Alexandrie furent dfrays de toute
dpense. Comme en ce moment il ne se trouvait pas  Alexandrie de
navire qui pt les emmener, ils attendirent une occasion favorable.
Leur sjour en gypte fut de plus de six mois. Saladin voulut qu'on
fournt  tous leurs besoins, et paya mme le prix de leur voyage,
afin, disait-il, qu'ils s'en allassent contents. D'aprs son ordre, le
gouverneur d'Alexandrie et ses agents se montrrent pleins d'attention
pour eux et en eurent soin jusqu' leur entier embarquement[133].

  [133] Ces dtails, si honorables pour Saladin, se trouvent
  presque mot pour mot dans la chronique de Bernard le trsorier.
  (_Note de M. Reinaud._)

A l'gard des chrtiens qui restrent  Jrusalem, particulirement de
ceux du rite grec, qui ne furent nullement inquits, on lit dans
Emad-Eddin qu'ils conservrent leurs biens  condition de payer, outre
la ranon commune  tous, un tribut annuel. Quatre prtres latins
seulement eurent la facult de demeurer pour desservir l'glise du
Saint-Spulcre et furent exempts du tribut. Quelques zls
musulmans, poursuit l'auteur, avaient conseill  Saladin de dtruire
cette glise, prtendant qu'une fois que le tombeau du Messie serait
combl et que la charrue aurait pass sur le sol de l'glise, il n'y
aurait plus de motif pour les chrtiens d'y venir en plerinage; mais
d'autres jugrent plus convenable d'pargner ce monument religieux,
parce que ce n'tait pas l'glise, mais le calvaire et le tombeau qui
excitaient la dvotion des chrtiens, et que lors mme que la terre
et t jointe au ciel, les nations chrtiennes n'auraient pas cess
d'affluer  Jrusalem.

    REINAUD, _Bibliothque des Croisades_, t. 4, p. 206.




SIGE ET PRISE DE SAINT-JEAN D'ACRE PAR LES CROISS.

1191.

   Saladin s'tait empar de Saint-Jean d'Acre en 1187; en 1189, les
   chrtiens vinrent mettre le sige devant la ville; au printemps
   de 1191, Philippe-Auguste et Richard Coeur de Lion vinrent se
   runir aux assigeants.


La saison devint favorable; la mer fut praticable, et de part et
d'autre les guerriers se mirent en mouvement. Saladin vit
successivement arriver ses troupes de leurs quartiers d'hiver. Les
chrtiens reurent aussi de grands secours, entre autres le roi de
France, dont ils nous menaaient depuis longtemps; il arriva un samedi
20 avril. C'tait un roi grand en dignit, trs-considr, et des
premiers parmi les princes francs; en arrivant il prit le commandement
de l'arme. Il n'amena dans cette expdition que six gros vaisseaux
chargs d'hommes et de vivres. Il avait avec lui un grand faucon
blanc, d'un aspect terrible et rare dans son espce; je n'en ai jamais
vu de plus beau. Le roi aimait beaucoup ce faucon, et lui faisait des
caresses; mais un jour cet oiseau s'tant envol de sa main, s'enfuit
dans la ville, d'o on l'envoya au sultan; en vain le roi offrit 1,000
pices d'or pour le racheter; sa demande fut refuse. Cet vnement
nous parut de bon augure, et nous causa beaucoup de joie. Peu de temps
aprs, l'arme chrtienne reut le comte de Flandre, appel Philippe,
un des plus puissants seigneurs d'Occident. Ds lors les attaques
recommencrent avec fureur. Le mardi 9 de gioumadi premier, pendant
que le sultan tait encore  Karouba, dans ses quartiers d'hiver, les
chrtiens s'avancrent contre la ville. Saladin accourut avec toutes
ses forces pour faire diversion; ensuite il renvoya ses troupes dans
leurs quartiers; pour lui, il s'arrta dans la plaine, sous une tente,
o il fit le soir sa prire et o il se reposa. J'tais en ce moment
auprs de lui. Tout  coup on vient lui dire que l'ennemi tait
retourn  l'assaut: alors il fait revenir son arme, et lui fait
passer la nuit sous les armes; il resta lui-mme avec elle, et ne la
quitta pas de toute la nuit. Cependant l'attaque ne discontinuait pas;
Saladin se dcida  faire camper de nouveau son arme sur la colline
d'Aadia, en face de la ville. Le lendemain, il harcela les chrtiens,
marchant lui-mme  la tte de ses braves. Quand l'ennemi vit une
telle ardeur, il craignit d'tre forc dans ses retranchements, et
cessa ses attaques contre la ville.

Cependant la garnison tait dans un tat pitoyable; l'ennemi ne lui
laissait pas de repos, et visait surtout  combler les fosss: dans
cette vue, il y jetait tout ce qui lui tombait sous la main, sans
excepter les cadavres et les charognes; on assure mme qu'il y jetait
ses malades avant qu'ils eussent expir. La garnison, pour faire face
 tant d'attaques diverses, tait oblige de se partager en plusieurs
corps: les uns descendaient dans les fosss, o ils dpeaient avec un
couteau les cadavres; d'autres enlevaient avec des crocs ces membres
dchirs et les remettaient  une troisime division, qui allait les
jeter dans la mer; une autre partie tait occupe du service des
machines, une autre de la garde des remparts. La vrit est que la
garnison eut  supporter tous les genres de fatigue. Les chefs ne
cessaient de nous crire pour se plaindre de leurs maux, qui taient
tels qu'il n'en existe peut-tre pas d'autre exemple, et qui semblent
d'abord au-dessus des forces humaines; cependant, ils se rsignaient 
leur sort persuads que Dieu est propice aux patients. La guerre ne
discontinuait ni de jour ni de nuit. Les chrtiens attaquaient la
ville, et le sultan attaquait les chrtiens; autant les chrtiens
mettaient d'ardeur  tourmenter la garnison, autant il en mettait 
les tourmenter eux-mmes. Il montra en cette occasion une constance
extraordinaire. Un jour, un dput s'tant prsent au nom des Francs
pour entrer en pourparler, il lui fit rpondre que les Francs eussent
 dire ce qu'ils voulaient, que pour lui il n'avait besoin de rien.
Tel tait l'tat des choses quand le roi d'Angleterre arriva.

Ce roi tait d'une force terrible, d'une valeur prouve, d'un
caractre indomptable; dj il s'tait fait une grande rputation par
ses guerres passes; il tait infrieur pour la dignit et la
puissance au roi de France, mais il tait plus riche que lui, plus
brave, et d'une plus grande exprience dans la guerre. Sa flotte se
composait de vingt-cinq gros navires remplis de guerriers et de
munitions. Il s'empara en chemin de l'le de Cypre. Il arriva devant
Acre un samedi 8 de juin.

Ce nouveau renfort inspira une grande joie  l'ennemi. Les Francs se
livrrent en cette occasion  de bruyantes rjouissances, et la nuit
ils allumrent de grands feux. Ces feux taient faits pour nous
effrayer, car ils montraient par leur grand nombre celui de nos
ennemis. Depuis longtemps les chrtiens attendaient le roi
d'Angleterre, mais nous savions par les transfuges qu'ils suspendaient
leurs projets d'attaque jusqu' son arrive, tant ils estimaient son
habilet et son courage. Le fait est que sa prsence fit une vive
sensation chez les musulmans; ds lors ils commencrent  tre remplis
de frayeur et de crainte. Cependant, le sultan reut encore ce coup
avec rsignation; il se soumit avec religion  la volont de Dieu; et
d'ailleurs celui qui met sa confiance en Dieu, qu'a-t-il  redouter?
Dieu ne lui suffit-il pas, et ne peut-il pas se passer de tout le
reste?

La flotte anglaise rencontra sur son passage un gros navire musulman
charg de vivres et de provisions, et se rendant de Bryte au port
d'Acre; ce vaisseau, quoique cern de toutes parts, fit une longue
rsistance, et parvint mme  brler un navire chrtien; mais enfin,
ne pouvant lutter plus longtemps ni se sauver  force de voiles, vu
que le vent tait tomb, le commandant, nomm Yacoub ou Jacques, homme
brave et bon guerrier, fit ouvrir le vaisseau  grands coups de hache,
et tout fut englouti; il ne se sauva de l'quipage qu'un seul homme,
que les chrtiens envoyrent  la garnison d'Acre pour l'instruire de
ce dsastre. Cette nouvelle nous causa  tous une grande tristesse;
pour le sultan, il reut cette preuve avec sa patience ordinaire, et
se rsigna  la volont de Dieu, persuad que Dieu ne laisse pas sans
rcompense ceux qui lui sont fidles. Heureusement, le jour mme, Dieu
nous envoya un sujet de consolation. L'arme chrtienne avait
construit une machine  quatre tages, dont le premier tait en bois,
le second en plomb, le troisime en fer et le quatrime en airain;
cette machine dominait par sa hauteur les remparts d'Acre; dj elle
tait  une distance d'environ cinq coudes des murs, du moins  en
juger  la simple vue. La garnison tait dans l'abattement; tous
pensaient  se rendre, lorsque Dieu permit que cette machine prt feu.
A ce spectacle nous nous livrmes  la joie, et nous rendmes  Dieu
de vives actions de grces.

Cependant les assauts ne discontinuaient pas. A mesure que la
garnison se voyait attaque, elle frappait du tambour, et les ntres y
rpondaient; c'tait le signal de l'assaut; l'arme montait aussitt 
cheval et faisait diversion. Au milieu de juin, elle fora les
retranchements des chrtiens, ce qui procura quelque repos  la ville.
Il se livra alors un combat terrible, qui dura jusqu' midi, et les
deux armes ne se retirrent que de lassitude. En ce moment le soleil
tait ardent et la chaleur si forte que plusieurs en eurent le
vertige.

Quatre jours aprs, nous entendmes de nouveau le bruit du tambour;
les soldats prirent les armes, et se prcipitrent sur le camp des
chrtiens; aussitt les Francs revinrent dfendre leur camp, en
poussant de grands cris, et surprirent quelques musulmans dans leurs
tentes. Cependant l'ennemi, furieux qu'on et os forcer son camp,
sent son ardeur s'allumer; il sort avec imptuosit, cavalerie et
infanterie, et s'avance contre nous comme un seul homme. Heureusement,
les musulmans tinrent bon. Cette journe fut pouvantable; les
musulmans firent preuve d'une constance inoue. Enfin l'ennemi, tonn
de tant de bravoure, arrt par une rsistance dont l'ide seule fait
frmir, envoya demander  traiter. Il vint de sa part un dput qui
fut men  Malek-Adel[134]; il tait charg d'une lettre du roi
d'Angleterre, par laquelle ce roi sollicitait une entrevue avec le
sultan; mais Saladin fit rpondre que les rois ne s'abouchaient pas si
lgrement; qu'il fallait d'abord se mettre d'accord; qu'il serait
indcent, aprs avoir eu une entrevue et avoir bu et mang ensemble,
de rompre de nouveau et de recommencer la guerre. S'il veut avoir une
entrevue avec moi, ajouta-t-il, il faut avant tout que la paix soit
faite. Rien n'empche en attendant qu'un interprte ne nous serve de
mdiateur et transmette les paroles de l'un et de l'autre. Une fois
d'accord, il nous sera, s'il plat  Dieu, trs-facile de nous
aboucher ensemble. Les jours suivants la guerre continua. A tout
instant nous recevions des lettres de la garnison qui se plaignait des
travaux et des horribles fatigues qu'elle avait  supporter depuis
l'arrive du roi d'Angleterre. Sur ces entrefaites, ce roi tomba
malade, et pensa mourir. Vers le mme temps, le roi de France fut
bless; cet accident procura quelque relche  la ville.

  [134] Frre et successeur de Saladin.

   BOHA-EDDIN, traduit par M. Reinaud, dans la _Bibliothque des
   Croisades_, t. IV, p. 302[135].


_Suite du mme sujet._


Une autre cause qui favorisa les musulmans, ce furent les divisions
qui s'levrent dans l'arme chrtienne. Il y avait alors deux
prtendants au royaume de Jrusalem; l'un tait le roi Guy, fait
prisonnier  la bataille de Tibriade; l'autre le marquis de Tyr[136].
La femme du roi Guy[137], laquelle tait fille ane d'Amaury, ancien
roi de Jrusalem, et tait cense runir en sa personne l'autorit
royale, tant morte, la querelle s'aigrit davantage. Cet vnement est
ainsi racont par Emad-Eddin: Il tait d'usage chez les Francs de la
Palestine qu' la mort du roi le trne passt  son fils, ou, 
dfaut d'enfant mle,  ses filles, par ordre de primogniture; or, 
la mort du dernier roi, le trne s'tant trouv vacant, l'autorit
avait pass  la femme de Guy, fille ane du roi Amaury; c'est en
qualit de mari de la princesse que Guy avait t reconnu roi. La
reine tant morte sans enfants, le trne devait appartenir  sa soeur
cadette[138], pouse de Honfroy[139], mais sur ces entrefaites le
marquis de Tyr, qui convoitait le trne, enleva la femme de Honfroy,
sous prtexte qu'un tel mari n'tait pas digne du trne, et l'pousa
lui-mme. Cette union fut consacre par les prtres, bien que la
princesse ft alors enceinte; ds lors le marquis de Tyr fut reconnu
roi de la Palestine. Le roi d'Angleterre seul fit des difficults.
Honfroy et le roi Guy le mirent dans leurs intrts; et alors le
marquis, effray, s'enfuit  Tyr. En vain les chrtiens, qui faisaient
beaucoup de cas des talents du marquis, lui crivirent pour l'engager
 revenir; il s'y refusa.

  [135] Boha-Eddin, historien arabe, n  Mossoul, en 1145, mort en
  1232. Il fut attach  Saladin, qui le nomma cadi de Jrusalem.
  Boha-Eddin est auteur d'une _Histoire de la vie de Saladin_.

  [136] Conrad de Montferrat, qui devint roi de Jrusalem en 1192.

  [137] Sibylle.

  [138] Isabelle.

  [139] Honfroy, seigneur de Montreal, conntable du royaume de
  Jrusalem.

Cependant le roi d'Angleterre tait toujours malade. Boha-Eddin
remarque que cette maladie du roi fut une grande faveur de Dieu; car
la brche tait alors considrable et la ville  toute extrmit.
L'arme et la garnison taient dans l'abattement; tous les jours les
chrtiens imaginaient quelque nouveau genre d'attaque; tous les jours
ils essayaient de quelque nouveau pige; aussi Saladin, tait-il en
proie  une grande inquitude. Dans ce danger, il se hta d'crire de
tous cts pour solliciter du secours. Depuis quelque temps il n'avait
plus crit au calife de Bagdad, soit qu'il et reconnu l'inutilit de
ses dmarches prcdentes, soit qu'il se crt dsormais hors de
danger; il rompit alors le silence, et adressa au calife la lettre
suivante, qui nous a t conserve par le compilateur des
_Deux-Jardins_.

Votre serviteur a toujours le mme respect pour vous, mais il se
lasse et s'ennuie d'avoir  tout instant  vous crire sur nos
ennemis, dont la puissance s'accrot sans cesse et dont la mchancet
n'a plus de bornes. Non! jamais les hommes n'avaient vu ni entendu un
tel ennemi qui assige et est assig, qui resserre et est resserr,
qui  l'abri de ses retranchements ferme l'accs  ceux qui voudraient
s'approcher, et fait manquer l'occasion  ceux qui la cherchent. En ce
moment, les Francs ne sont gure au dessous de 5,000 cavaliers et de
100,000 fantassins; le carnage et la captivit les ont anantis, la
guerre les a dvors, la victoire les a dlaisss; mais la mer est
pour eux, la mer s'est dclare pour les enfants du feu[140]. De
vouloir dfinir le nombre des peuples qui composent l'arme chrtienne
et les langues barbares qu'ils parlent, cela serait impossible;
l'imagination mme ne saurait se le reprsenter. On dirait que c'est
pour eux que Motenabbi a fait ce vers:

   L sont rassembls tous les peuples avec leurs langues diverses;
   aux interprtes seuls est donn de converser avec eux.

  [140] Ceci s'adresse aux chrtiens, qui dans l'opinion de Saladin
  taient ncessairement prdestins au feu de l'enfer, et pour
  lesquels cependant la mer se montrait secourable, malgr l'ancien
  proverbe qui dit que _le feu et l'eau ne vont point ensemble_.
  (_Note de M. Reinaud._)

C'est au point que lorsque nous faisons un prisonnier, ou qu'un
d'entre eux passe de notre ct, nous manquons d'interprtes pour les
entendre; souvent l'interprte  qui on s'adresse renvoie  un autre,
celui-ci  un troisime, et ainsi de suite. La vrit est que nos
troupes sont lasses et dgotes; elles ont vainement tenu bon
jusqu' l'puisement des forces; elles sont demeures fermes jusqu'
l'affaiblissement des organes. Malheureusement les guerriers qu'on
nous envoie, venant de fort loin, arrivent le dos bris, en moins
grand nombre qu'ils ne sont partis, et la poitrine oppresse par ennui
de cette guerre; en arrivant, ils voudraient partir, et ils ne parlent
que de leur retour. Tant de faiblesse inspire une nouvelle audace 
nos dtestables ennemis; ces ennemis de Dieu imaginent tous les jours
quelque nouvelle malice. Tantt ils nous attaquent avec des tours,
tantt avec des pierres; un jour c'est avec les dbabs[141], un autre
avec les bliers; quelques fois ils sapent les murs; d'autres fois ils
s'avancent sous des chemins couverts, ou bien ils essayent de combler
nos fosss, ou bien encore ils escaladent les remparts. Quelques fois
ils montent  l'assaut, soit de jour, soit de nuit; d'autres fois ils
attaquent par mer, monts sur leurs vaisseaux. Enfin voil qu'
prsent, non contents d'avoir lev dans leur camp un mur de terre,
ils se sont mis en tte de construire des collines rondes en forme de
tours, qu'ils ont tayes de bois et de pierres; et lorsque cet
ouvrage a t conduit  sa perfection, ils ont creus la terre par
derrire et l'ont jete en avant, l'amoncelant peu  peu, et
s'avanant vers la ville les uns  la suite des autres, jusqu' ce
qu'ils se trouvent maintenant  une demi-porte de trait. Jusqu'ici le
feu et les pierres avaient prise sur leurs tours et leurs palissades
de bois; mais  prsent comment entamer avec les pierres ou consumer
avec le feu ces collines de terre qui sont  la fois un rempart pour
les hommes et un abri pour les machines.

  [141] Grand difice de bois, qui pouvait contenir un grand nombre
  de guerriers; il tait revtu de grandes plaques de fer et
  marchait sur des roues, recevant le mouvement de l'intrieur;
  cette machine tait munie d'un blier. (_Bibl. des Croisades_, t.
  4, p. 291.)

Les lettres de Saladin ne produisirent pas de grands effets, et les
musulmans ne se montrrent pas fort zls  le seconder. A cet gard,
le trait qui lui fut le plus sensible lui vint de son neveu
Taki-Eddin. On lit dans Emad-Eddin que ce prince, ayant reu en fief
quelques villes de Msopotamie, essaya d'agrandir ses domaines aux
dpens de ses voisins; ce qui obligea les princes de la contre  se
tenir sur leurs gardes, et ce qui fut cause qu'ils n'envoyrent pas
cette anne au Sultan autant de troupes que par le pass. Saladin fut
trs-indign de cet excs d'ambition; il lui parut trange que tandis
que les chrtiens se montraient si acharns contre l'islamisme son
neveu songet  ses intrts particuliers. Aussi quand il reut la
nouvelle de cette conduite, il la traita d'oeuvre du diable.

Sur ces entrefaites, il arriva au camp un nouveau dput chrtien,
demandant  parler  Saladin. Boha-Eddin rapporte que Malek-Adel et
Afdal, fils du sultan, eurent une entrevue avec le dput: N'a pas
qui veut, lui dirent-ils, la facult d'approcher du sultan; il faut
avant tout solliciter son agrment. Cependant Saladin y consentant;
on lui prsenta le dput, qui lui donna le salut du roi d'Angleterre,
et dit: Mon matre dsire avoir une entrevue avec vous; si vous
voulez lui accorder un sauf-conduit, il viendra vous trouver et vous
instruire lui-mme de ses volonts;  moins que vous n'aimiez mieux
choisir dans la plaine un lieu situ entre les deux armes, o vous
puissiez traiter ensemble de vos intrts. Le sultan rpondit: Si
nous avons une confrence, il ne comprendra pas mon langage, ni moi le
sien; autant vaut recourir  l'intermdiaire d'un ambassadeur.
Cependant le dput insistant, il fut convenu que l'entrevue aurait
lieu entre le roi et Malek-Adel; mais les jours suivants le dput ne
parut plus. Le bruit courut que le roi d'Angleterre avait t dissuad
par les princes chrtiens d'aller au rendez-vous, sous prtexte qu'il
se compromettrait; on ajoutait mme que le roi de France, qui avait de
l'autorit sur le prince, lui en avait fait dfense expresse. Ce ne
fut que quelque temps aprs que le dput du roi d'Angleterre revint
pour dmentir ces bruits; il avait ordre de dclarer que le roi se
conduisait par ses volonts, et non d'aprs celles des autres. Je
gouverne, disait le roi, et ne suis pas gouvern; si j'ai manqu au
rendez-vous, c'est  cause de ma maladie. Ensuite le dput, qui au
fond venait pour demander diffrentes choses dont son matre avait
besoin dans sa maladie, poursuivit ainsi: C'est la coutume entre nos
rois de se faire des prsents, mme en temps de guerre; mon matre est
en tat d'en faire qui sont dignes du sultan: me permettez-vous de les
apporter? Vous seront-ils agrables, venant par l'entremise d'un
dput? A quoi Malek-Adel rpondit: Le prsent sera bien reu,
pourvu qu'il nous soit permis d'en offrir d'autres en retour. Le
dput reprit: Nous avons amen ici des faucons et d'autres oiseaux
de proie qui ont beaucoup souffert dans le voyage et qui se meurent de
besoin; vous plaira-t-il de nous donner des poules et des poulets pour
les nourrir? Ds qu'ils seront rtablis, nous en ferons hommage au
sultan.--Dites plutt, repartit Malek-Adel, que votre matre est
malade, et qu'il a besoin de poulets pour se remettre. Au reste, qu'
cela ne tienne; il en aura tant qu'il voudra; parlons d'autre chose.
Mais l'entretien n'alla pas plus loin. Quelques jours aprs, le roi
d'Angleterre renvoya au sultan un prisonnier musulman, et Saladin
remit au dput une robe d'honneur. Ensuite le roi envoya demander des
fruits et de la neige, qui lui furent accords.

Boha-Eddin rapporte que le but de ces frquentes ambassades de la part
du roi tait surtout de connatre l'tat et les dispositions des
troupes musulmanes, et que le sultan n'en tait pas fch, afin de
savoir aussi ce que pensaient les chrtiens. Pendant ce temps,
poursuit Boha-Eddin, les machines de l'ennemi ne cessaient de battre
la ville; bientt la garnison ne suffit plus  la dfense des
remparts; quelquefois les soldats passaient plusieurs jours et
plusieurs nuits de suite sans dormir et sans prendre de repos; les
chrtiens au contraire, se relevaient les uns les autres. Le Ier
juillet, ils tentrent un assaut gnral; dans cette vue, ils se
partagrent en plusieurs corps, et s'branlrent, cavalerie et
infanterie. Aussitt le sultan fit prendre les armes  ses troupes, et
se porta contre le camp ennemi pour faire diversion. Ce jour-l il y
eut un engagement terrible; le sultan courait  cheval d'un rang 
l'autre, semblable  une lionne qui a perdu ses petits, en criant: O
musulmans, musulmans! et ayant les yeux mouills de larmes. Toutes
les fois que ses regards venaient  tomber sur la ville, il se
reprsentait les maux qui accablaient la garnison; il pensait aux
souffrances des soldats;  cette ide, son ardeur s'allumait, et il
renouvelait le combat. Il passa toute cette journe sans manger et ne
prit qu'une potion qu'avait ordonne le mdecin. Pour moi, remarque
Boha-Eddin, je ne pus rsister  tant de fatigues, et je quittai le
sultan pour m'enfermer dans ma tente sur la colline d'Aadia, d'o je
pouvais tout voir. Le combat ne cessa qu' la nuit.

Sur ces entrefaites, continue Boha-Eddin, nous remes de la
garnison une lettre ainsi conue: Nous sommes dans le dernier tat de
faiblesse; nous ne pouvons tenir plus longtemps; demain 2 juillet, si
vous ne venez  notre secours, nous ngocierons pour nos vies; nous
abandonnerons la ville; nous tcherons de sauver nos ttes. Cette
nouvelle, poursuit Boha-Eddin, tait la plus fcheuse possible; nous
en fmes tous accabls. Il y avait alors dans Acre l'lite des
guerriers de la Palestine, de la Syrie, de l'gypte et de tous les
pays musulmans; on y remarquait les plus braves mirs de l'arme et
les plus illustres hros de l'islamisme. A la lecture de cette lettre,
le sultan ressentit une affliction qu'il n'avait jamais prouve; on
craignit mme pour sa vie; et cependant il ne cessait de louer Dieu et
de tout prendre en patience. Dans ce danger, il se dcida, pour
procurer du repos  la ville,  attaquer le camp ennemi. Au point du
jour, il fit battre le tambour; toute l'arme prit les armes,
cavalerie et infanterie, et l'assaut commena; mais le sultan fut mal
second. Une partie de l'infanterie chrtienne s'tait place derrire
ses retranchements, ferme comme un mur, et il ne fut jamais possible
de l'entamer. J'ai ou dire  l'un de ceux qui parvinrent jusqu'au
camp ennemi, qu'il vit un chrtien, lequel du haut des retranchements,
et ayant  ses cts des hommes qui lui fournissaient des traits et
des pierres, repoussait les assaillants; sa constance tait
extraordinaire; dj il tait atteint de plus de cinquante traits ou
coups de pierre, sans que rien pt lui faire lcher pied; nous n'en
fmes dlivrs que par un pot de naphte qui le brla entirement. Un
autre m'a assur avoir vu une femme qui se battait comme les hommes.
Le combat dura jusqu' la nuit.

Pendant cette attaque, il s'en livrait une autre du ct de la ville.
Dj les chrtiens taient parvenus jusque sur l'avant-mur, et ils
allaient forcer la dernire barrire, lorsqu'ils perdirent six de
leurs braves les plus illustres. Cet accident ralentit leur courage,
et Saf-Eddin-Maschtoub, commandant de la ville, en profita pour
ngocier. Il se prsenta au roi de France, et lui dit: Vous savez que
la plupart des villes de ce pays que nous occupons, nous les avons
prises sur vous; nous les pressions de toutes nos forces, mais du
moment que les habitants demandaient la vie, nous la leur accordions,
et nous les laissions aller en libert; accordez-nous  votre tour les
mmes conditions, et nous abandonnerons Acre. Le roi rpondit: Ceux
dont vous me parlez, aussi bien que vous, vous tes mes esclaves et
mes serviteurs; commencez par vous rendre, et je verrai ce que j'ai 
faire. A ces mots, Maschtoub ne put retenir son indignation. Nous ne
rendrons pas la ville, s'cria-t-il, vous n'entrerez pas que nous ne
soyons tus, et aucun de nous ne prira qu'il n'ait tu cinquante des
vtres. En disant ces mots, il se retira.

Mais quand il fut de retour dans la ville, la frayeur s'empara des
esprits; plusieurs s'enfuirent la nuit dans une barque. Ibn-Alatir dit
que les uns prirent dans la traverse et s'en allrent  la _demeure
ternelle_; les autres arrivrent sains et saufs auprs du sultan.
Saladin fut trs-irrit de cette dsertion; si l'on en croit
Emad-Eddin, il ta, dans sa colre,  ces lches mirs, les terres et
les bnfices militaires qu'il leur avait donns, et par cette
svrit il en engagea quelques-uns  retourner  leur poste. Mais
dj l'effet tait produit; les habitants se trouvaient au dernier
degr de l'abattement, et la mme crainte se communiqua  l'arme.
Aussi le lendemain, quand le sultan ramena ses troupes au combat,
elles refusrent d'en venir aux mains, prtendant que c'tait
inutilement compromettre l'honneur de l'islamisme. Cependant le roi
d'Angleterre, ayant envoy trois hommes pour demander de la neige et
des fruits, obtint ce qu'il dsirait.

Tout--coup, dans la nuit du samedi 5 du mois, les Francs, au rapport
de Boha-Eddin, entendirent un grand bruit qui leur fit croire qu'une
nouvelle arme venait d'entrer dans la ville; l-dessus ils prirent
les armes, comme pour marcher au combat. Le mme bruit fut entendu de
l'arme musulmane, et les soldats s'branlrent aussi. C'tait une
fausse alerte, et ce bruit extraordinaire avait t occasionn par
l'arrive subite de quelques cavaliers habills de vert dans la ville.
Un chrtien s'avanant sous les remparts, cria  un soldat de la
garnison qui tait en sentinelle: Par ta foi, dis-moi combien il en
est entr. Je les ai vus; ils taient  cheval et habills de vert;
ils n'taient gure au-dessous de mille[142].

Le lendemain, poursuit Boha-Eddin, nous remes une nouvelle lettre
de la garnison, ainsi conue: Nous avons tous jur de mourir; nous
nous ferons tuer plutt que de nous rendre; ils n'entreront pas tant
que nous serons en vie; seulement faites diversion et empchez
l'ennemi de nous attaquer. Telle est notre rsolution. Gardez-vous de
cder; pour nous, notre parti est pris.

  [142] L'auteur arabe veut parler d'une lgion d'anges qui taient
  descendus du ciel pour venir au secours de la ville.

Le fait est que les jours suivants les chrtiens n'attaqurent pas la
ville; ils envoyrent faire de nouvelles propositions, aimant mieux,
disaient-ils, entrer sans effusion de sang, et demandant que tous les
prisonniers chrtiens fussent mis en libert, et que toutes les villes
de la Palestine et de la Phnicie qu'ils avaient perdues leur fussent
rendues. Mais Saladin ne voulut pas accepter ces conditions; il
offrit la ville seule avec ce qu'elle contenait, non compris la
garnison; il offrit encore de rendre le bois du crucifiement (la vraie
croix), ce qui fut refus.

Ibn-Alatir dit de plus que Saladin proposa de rendre un prisonnier
chrtien pour chaque musulman qui se trouverait dans la ville. Sur le
refus des Francs, ajoute-t-il, le sultan crivit aux soldats de la
garnison de sortir le lendemain tous ensemble, et de s'ouvrir un
passage  travers l'arme chrtienne; il leur enjoignit de suivre les
bords de la mer et de se charger de tout ce qu'ils pourraient
emporter, promettant de son ct d'aller  leur rencontre avec ses
troupes et de favoriser leur retraite. Les assigs se disposrent 
vacuer la ville; chacun mit  part ce qu'il voulait sauver.
Malheureusement ces prparatifs durrent jusqu'au jour; et les
chrtiens, prvenus du projet, occuprent toutes les issues. Quelques
soldats montrent sur les remparts et agitrent un drapeau; c'tait le
signal de l'attaque. Saladin se prcipita aussitt sur le camp des
chrtiens pour faire diversion, mais tout fut inutile; les chrtiens
firent  la fois face  la garnison et  l'arme du sultan. Tous les
musulmans taient en larmes; Saladin allait et venait, animant ses
guerriers; peu s'en fallut mme qu'il ne fort le camp ennemi;  la
fin, il fut repouss par le nombre.

La ville tait alors ouverte de toutes parts et rduite  la dernire
extrmit. Le vendredi suivant, 17 du mois, la garnison, au rapport de
Boha-Eddin, envoya un nageur au sultan, avec une lettre qui annonait
l'tat horrible o elle se trouvait et l'impossibilit de tenir plus
longtemps. Aussitt Saladin se disposa  tenter un dernier effort; il
assembla son conseil, et aprs lui avoir expos le malheureux tat de
la ville, il proposa de renouveler le combat. Les avis furent
partags; mais pendant qu'on dlibrait, on vit tout--coup arborer
sur les murs l'tendard et les bannires des Francs; en mme temps, un
grand cri s'leva du ct de l'arme chrtienne. On tait alors vers
l'heure de midi. Les musulmans en furent accabls; ils demeurrent un
instant comme frapps de stupeur; on et dit qu'ils avaient l'esprit
gar; ensuite ils clatrent en gmissements et en sanglots; tous les
coeurs prirent part  la douleur commune,  proportion de leur foi et
de leur pit; tous les musulmans s'affligrent de cette perte par
esprit de religion. Pour moi, poursuit Boha-Eddin, je restai tout ce
temps l auprs de Saladin; il paraissait plus affect qu'une mre qui
a perdu son fils unique et fondait en larmes; je lui offris des
consolations analogues  la circonstance; je l'exhortai  songer
plutt aux moyens de sauver Jrusalem et la Palestine.

L'historien Emad-Eddin, qui tait aussi  l'arme, tmoigne galement
que les musulmans lorsqu'ils virent planter l'tendard des chrtiens
sur les remparts furent tous dans l'affliction. Nous ignorions
encore, dit-il, comment la ville avait t prise et  quelles
conditions. Ainsi le dcret de Dieu eut son effet. Les consolations
taient faibles et l'esprance fuyait loin de nous. Quand la nuit fut
venue, le sultan s'enferma dans sa tente, livr  de noires penses.
Le lendemain nous allmes le trouver; il tait triste et inquiet de
l'avenir; nous essaymes de le consoler; nous lui dmes: Cette ville
tait une de celles que Dieu avait prises, et elle est retombe au
pouvoir de ses ennemis. J'ajoutai: La loi n'a pas pri pour une ville
perdue; il faut avoir en Dieu la mme confiance.

Voici comment Ibn-Alatir raconte la prise d'Acre. Quand Maschtoub,
dit-il, vit l'tat dsespr de la ville et l'impossibilit de la
dfendre, il alla traiter avec les Francs. Il fut convenu que les
habitants et la garnison sortiraient en libert avec leurs biens,
moyennant la somme de 200,000 pices d'or, la libert de 2,500
prisonniers chrtiens, dont 500 d'un rang lev, et la restitution de
la croix du crucifiement; de plus, Maschtoub promit 10,000 pices d'or
pour le marquis de Tyr, et 4,000 pour ses gens; il fut accord un
certain dlai pour le payement de l'argent et la remise des
prisonniers. Tout tant ainsi convenu, les deux partis jurrent
l'excution du trait, et les Francs entrrent dans la ville.

    REINAUD, _Bibliothque des Croisades_, t. 4, p. 302.




LA QUATRIME CROISADE.

_Foulques de Neuilly prche la croisade._

1198.

Sachez que 1198 ans aprs l'incarnation de Notre-Seigneur, au temps
d'Innocent III, apostole de Rome, de Philippe roi de France et de
Richard roi d'Angleterre, il y eut un saint homme en France qui avait
nom Foulques de Neuilly. Ce Neuilly est situ entre Lagny-sur-Marne et
Paris; et il tait prtre et tenait la paroisse de la ville. Et ce
Foulques, dont je vous parle, commena  parler de Dieu par toute la
France et les autres pays d'alentour, et Notre-Seigneur fit maints
miracles en sa faveur. Sachez que la renomme de ce saint homme alla
si loin qu'elle vint  l'apostole de Rome Innocent; et l'apostole
envoya en France et ordonna  cet homme de bien qu'il prcht la
croisade sous son autorit; et aprs il envoya un de ses cardinaux,
matre Pierre de Capoue crois, et fit savoir par lui l'indulgence
telle que je vous la dirai. Tous ceux qui se croiseraient et feraient
le service de Dieu pendant un an  l'arme seraient quittes de tous
les pchs qu'ils avaient faits et dont ils se seraient confesss.
Parce que ces indulgences taient aussi grandes, beaucoup s'en mut le
coeur des gens, et beaucoup se croisrent parce que l'indulgence tait
si grande[143].

  [143] Nous donnons ici comme spcimen du langage du commencement
  du treizime sicle un chapitre de Ville-Hardouin non traduit:

  Sachiez que mille cent quatre vinz et dix-huit ans aprs
  l'incarnation nostre seingnor Jsus-Christ, al tens Innocent III,
  apostoille de Rome, et Philippe roy de France, et Richart roy
  d'Engleterre, ot un saint home en France, qui ot nom Folques de
  Nuillis. Cil Nuillis siest entre Lagny sor Marne et Paris; et il
  re prestre, et tenoit la parroiche de la ville. Et cil Folques
  dont je vous di comena  parler de Dieu par France et par les
  autres terres entor, et nostre sires fist maint miracles por luy.
  Sachiez que la renome de cil saint home alla tant, qu'elle vint 
  l'apostoille de Rome Innocent; et l'apostoille envoya en France,
  et manda al prod'om que il empreschast des croiz par s'autorit;
  et aprs y envoya un suen chardonal, maistre Ferron de Chappes
  croisi; et manda par luy le pardon tel come vos dirai. Tuit cil
  qui se croiseroient et feroient le service Dieu un an en l'ost
  seroient quittes de toz les pechiez qu'ils avoient faiz, dont il
  seroient confs. Porceque cil pardons fu issi granz, si s'en
  esmeurent mult le cuers des genz, et mult s'en croisirent
  porceque le pardons re si grans.


_Les croiss franais envoient des dputs  Venise._

1201.

Les barons tinrent un parlement  Soissons pour savoir quand ils
voudraient partir et quel chemin ils devraient suivre. Pour cette fois
ils ne purent s'accorder, parce qu'il leur sembla qu'il n'y avait pas
encore assez de croiss. Mais dans le second mois de l'anne ils
tinrent une nouvelle assemble  Compigne,  laquelle furent tous
les comtes et les barons qui avaient pris la croix. Maint conseil y
fut pris et donn. Mais la rsolution fut qu'ils enverraient les
meilleurs messagers qu'ils pourraient trouver et auxquels ils
donneraient plein pouvoir de faire toutes choses.

De ces messagers, Thibaut le comte de Champagne et de Brie en envoya
deux; et Baudouin le comte de Flandre et Hainaut, deux; et Louis le
comte de Blois, deux. Les messagers du comte Thibaut furent Geoffroy
de Ville-Hardoin, le marchal de Champagne, et Miles de Brabant; et
les messagers du comte Baudouin furent Conon de Bthune et Alard
Macquereau; et les messagers du comte Louis, Jean de Friaise et
Gautier de Gandonville. A ces six les barons remirent entirement
leurs affaires; et on convint qu'ils leur donneraient bonnes chartes
scelles de leurs sceaux, qu'ils tiendraient ferme toutes les
conventions que les six feraient par tous les ports de mer ou autres
lieux o ils iraient. Alors partirent les six messagers, comme vous
avez entendu, et ils prirent conseil entre eux, et ils s'accordrent
qu'ils croyaient trouver  Venise plus grande quantit de vaisseaux
que dans nul autre port. Et ils chevauchrent  si grande journe
qu'ils y arrivrent la premire semaine de carme.

Le duc de Venise, qui s'appelait Henri Dandole et tait sage et preux,
les reut avec honneur, lui et les autres gens. Et quand ils
baillrent les lettres de leurs seigneurs, ils s'merveillrent
beaucoup de l'affaire pour laquelle ils taient venus en ce pays. Les
lettres taient de crance, et les comtes disaient qu'on crt leurs
messagers comme eux-mmes et qu'ils tiendraient ce qu'ils feraient. Et
le duc leur rpond: Seigneurs, j'ai vu vos lettres. Nous avons bien
reconnu que vos seigneurs sont les plus hauts princes qui soient sans
couronne; et ils nous mandent que nous croyions ce que vous nous
direz et que nous tenions pour ferme ce que vous ferez. Or, dites ce
qui vous plaira. Alors les messagers rpondirent: Sire, nous voulons
que vous runissiez votre conseil, et devant lui nous vous dirons ce
que vous mandent nos seigneurs, demain, s'il vous plat. Et le duc
leur rpondit qu'il leur accordait rpit jusqu'au quatrime jour,
qu'alors il aurait assembl son conseil et qu'ils pourraient dire ce
qu'ils demandaient.

Ils attendirent que ft venu le quatrime jour qu'il leur avait dit.
Ils entrrent au palais, qui tait trs-riche et beau, et trouvrent
le duc et son conseil dans une chambre, et les messagers dirent de la
manire qui suit: Sire, nous sommes venus  toi de la part des hauts
barons de France, qui ont pris le signe de la croix pour venger
l'injure de Jsus-Christ et pour conqurir Jrusalem, si Dieu le veut
permettre; et parce qu'ils savent qu'aucuns peuples n'ont autant de
puissance que vous et votre nation, ils vous prient, pour Dieu, que
vous ayez piti de la terre d'outre-mer, et que pour venger l'injure
de Jsus-Christ vous leur fournissiez des vaisseaux.--En quelle
manire? fait le duc.--En toutes les manires, font les messagers, que
vous leur voudrez proposer ou conseiller, pourvu qu'ils y puissent
satisfaire.--Certes, fait le duc, ils nous ont demand une grande
chose, et il semble qu'ils entreprennent une grosse affaire; nous vous
rpondrons d'aujourd'hui en huit jours, et ne vous tonnez pas si le
terme est long, car il est convenable de bien rflchir  une si
grande chose.

Au terme que le duc leur avait donn, ils revinrent au palais. Je ne
puis vous raconter toutes les paroles qui furent dites alors, mais la
fin de cette discussion fut telle: Seigneurs, fit le duc, nous vous
dirons ce que nous avons dcid, si nous pouvons le faire accepter
par notre conseil et le peuple du pays, et vous examinerez si vous
pouvez l'accepter. Nous vous fournirons de bateaux plats pour passer
quatre mille cinq cents chevaux et neuf mille cuyers, et de navires
pour quatre mille cinq cents chevaliers et vingt mille sergents 
pied; et pour tous ces chevaux et ces hommes, il sera convenu que la
flotte portera des vivres pour neuf mois,  la condition que l'on
donnera pour le cheval quatre marcs d'argent, et pour l'homme deux. Et
toutes les conventions que nous devisons, nous les tiendrons pendant
un an  compter du jour que nous partirons du port de Venise pour
faire le service de Dieu et de la chrtient, en quelque lieu que ce
soit. La somme totale que vous aurez  payer se monte  85,000 marcs.
Et nous vous promettons que nous mettrons en mer cinquante galres
pour l'amour de Dieu, en convenant que, tant que durera notre
association, de toutes les conqutes que nous ferons par mer ou par
terre, nous en aurons la moiti et vous l'autre. Or, consultez-vous,
et voyez si vous pouvez accepter ces propositions.

Les messagers s'en vont, et disent qu'ils parleraient ensemble et
qu'ils feront rponse le lendemain. Ils se consultrent et parlrent
entre eux pendant la nuit; ils s'accordrent pour accepter les
propositions, et le lendemain ils vinrent devant le duc, et dirent:
Sire, nous sommes prts  accepter votre convention. Et le duc dit
qu'il en parlerait  son peuple, et que ce qui serait dcid il le
leur ferait savoir. Le lendemain, qui tait le troisime jour, le duc,
qui tait trs-sage et preux, manda son grand conseil, et le conseil
tait de quarante hommes des plus sages du pays. Par son bon sens et
son esprit, qui tait net et bon, il les amena  louer et  vouloir
l'arrangement. Puis il en fit venir cent, puis deux cents, puis
mille, tant que tous l'approuvrent et consentirent; puis il en
assembla au moins dix mille dans la chapelle de Saint-Marc, la plus
belle qui soit, et il leur dit d'entendre la messe du Saint-Esprit et
qu'ils prient Dieu pour qu'ils les conseillt sur la demande que les
messagers venaient faire; et ils le firent bien volontiers.

Quand la messe fut dite, le duc fit dire aux messagers qu'ils
demandassent humblement  tout le peuple s'il voulait faire cette
convention. Les messagers vinrent  l'glise; ils y furent beaucoup
regards par maintes gens qui ne les avaient pas encore vus. Geoffroy
de Ville-Hardouin, le marchal de Champagne, prit la parole, du
consentement et de la volont des autres messagers; il leur dit:
Seigneurs, les barons de France les plus hauts et les plus puissants
nous ont envoys auprs de vous; ils vous crient misricorde: prenez
piti de Jrusalem, qui est en servage de Turcs; et pour Dieu veuillez
les accompagner pour venger l'injure de Jsus-Christ; ils vous ont
choisis parce qu'ils savent que nulle nation n'a autant de puissance
sur mer que vous; ils nous ont command de nous jeter  vos pieds et
de ne nous relever que quand vous aurez promis d'avoir piti de la
terre sainte d'outre-mer.

Alors les six messagers s'agenouillent  leurs pieds, pleurant
beaucoup; et le duc et tous les autres s'crirent tous  une voix,
levant leurs mains en l'air, et dirent: Nous l'octroyons, nous
l'octroyons! Il y eut alors si grand bruit et si grande noise qu'il
semblait que la terre s'croulait. Et quand cette grande noise fut
apaise, le bon duc de Venise, qui tait trs-sage et preux, monta au
pupitre, parla au peuple, et leur dit: Seigneurs, voyez l'honneur que
Dieu vous a fait, qui est que la meilleure nation du monde a laiss
toutes les autres pour venir requrir votre compagnie et accomplir
cette importante entreprise d'aller au secours de Notre-Seigneur.
Des paroles bonnes et belles que dit le duc, je ne puis tout raconter.
Ainsi finit la chose, et les chartes furent dresses le lendemain.


_Les croiss arrivent  Venise._

1202.

Une grande partie des plerins tait dj arrive  Venise. Le comte
de Flandre Baudouin y tait dj arriv et beaucoup d'autres; mais la
nouvelle leur vint que beaucoup de plerins s'en allaient par d'autres
chemins vers d'autres ports; ils en furent trs-contraris, parce
qu'ils ne pourraient plus excuter la convention ni payer la somme
qu'ils devaient aux Vnitiens. Aprs avoir tenu conseil entre eux, ils
envoyrent de bons messagers au-devant des plerins et de Louis comte
de Blois et de Chartres, qui n'taient pas encore arrivs, pour les
exhorter, leur crier misricorde et leur dire qu'ils eussent piti de
la terre sainte d'outre-mer, et que nul preux ne pouvait prendre un
autre passage que celui de Venise.

A ce message furent lus le comte Hugues de Saint-Pol et Geoffroy de
Ville-Hardouin, le marchal de Champagne, qui chevauchrent jusqu'
Pavie. Ils y trouvrent le comte Louis en grande compagnie de bons
chevaliers et de braves gens. Par leurs remontrances et leurs prires,
ils dcidrent assez de gens de venir  Venise qui s'en allaient 
d'autres ports par d'autres chemins. Pourtant beaucoup de bonnes gens
partirent de Plaisance qui s'en allrent en Pouille par d'autres
chemins. De ceux-l furent Villain de Neuilly, qui tait un des bons
chevaliers du monde, Henri d'Ardillires, Renard de Dampierre, Henri
de Longchamp, Gilles de Trasegnies, homme-lige de Baudouin comte de
Flandre, qui lui avait donn cinq cents livres du sien pour aller avec
lui au voyage. Avec eux s'en allrent grande compagnie[144] de
chevaliers et de sergents, dont les noms ne sont pas crits. Grand fut
le dcroissement de ceux de l'arme qui allaient  Venise, et il
advint grande msaventure, ainsi que vous pourrez le voir plus loin.

  [144] Grant plant.

Mais le comte Louis et d'autres barons s'en allrent  Venise, et
furent reus  grand'fte et  grand'joie; ils se logrent dans l'le
Saint-Nicolas avec les autres croiss. L'arme tait bien belle et de
braves gens; jamais nul homme n'en vit une plus belle et plus
nombreuse. Les Vnitiens leur donnrent abondamment, comme on tait
convenu, tout ce qui tait ncessaire aux chevaux et aux hommes; et
les navires qu'ils appareillrent taient si beaux et si riches, que
jamais nul chrtien n'en vit de plus beaux et de plus riches; et il y
avait de vaisseaux, de galres et de vissiers (bateaux plats) trois
fois plus qu'il n'en fallait pour ce qu'il y avait d'hommes en
l'arme. Ha! quel grand dommage ce fut quand les autres qui allrent
aux autres ports ne vinrent pas ici! La chrtient et t bien
rehausse et la terre des Turcs abaisse! Les Vnitiens accomplirent
trs-bien toutes leurs conventions et firent mieux encore; et ils
sommrent les comtes et les barons de tenir leurs engagements et de
payer l'argent convenu, tant prts de faire voile.

On chercha dans l'arme le prix du transport, et il y avait assez de
gens qui disaient qu'ils ne pouvaient pas payer leur passage, et les
barons en recevaient ce qu'ils pouvaient donner. Quand ils eurent
demand et qut, il se trouva qu'on tait bien loin de la somme
ncessaire; alors les barons les runirent, et leur dirent:
Seigneurs, les Vnitiens ont fort bien accompli leurs engagements, et
mme au del; mais nous ne sommes pas assez de monde pour pouvoir
payer le passage, et cela par l'absence de ceux qui sont alls aux
autres ports. Pour Dieu! que chacun donne de son bien autant qu'il
faudra pour que nous puissions payer le prix convenu; en tout il vaut
mieux que nous donnions tout notre avoir que de faire manquer
l'entreprise et de perdre ce que nous y avons dj dpens et de
manquer  nos conventions; et si cette arme retourne en arrire, le
secours d'outre-mer est perdu. Alors il y eut grande discorde parmi
la plupart des barons et des autres plerins, qui disaient: Nous
avons pay notre passage; s'ils veulent nous mener, nous nous en irons
volontiers; et s'ils ne le veulent pas, nous nous disperserons et nous
irons  d'autres ports. Ils parlaient ainsi parce qu'ils auraient
voulu que l'arme se disperst. Les autres disaient: Mieux
aimons-nous y dpenser tout notre avoir et aller pauvres  l'arme que
de la laisser rompre, car Dieu nous le rendra bien quand il lui
plaira.

Alors le comte de Flandre commena  bailler tout ce qu'il avait et
tout ce qu'il put emprunter, et le comte Louis, et le marquis de
Montferrat, et le comte Hugues de Saint-Pol, et ceux qui se tenaient
de leur parti; alors vous eussiez vu porter beaucoup de belle
vaisselle d'or et d'argent  l'htel du duc pour faire le payement. Et
quand ils eurent pay, il manqua du prix convenu 34,000 marcs
d'argent. Et de cela furent trs-joyeux ceux qui les avaient mis en
dfaut, en ne voulant rien donner; ils croyaient bien alors que
l'arme allait se rompre et se dpecer. Mais Dieu, qui conseille ceux
qui sont privs de conseils, ne le veut pas permettre.

Alors le duc parla  son peuple, et leur dit: Seigneurs, ces gens ne
nous peuvent plus payer, et tout ce qu'ils nous ont pay, nous l'avons
gagn en vertu des conventions qu'ils ne peuvent plus tenir; mais
notre droit ne saurait aller jusque l: nous et notre pays en
recevrions grand blme. Demandons-leur plutt un service. Le roi de
Hongrie nous a pris Zara en Dalmatie, qui est une des plus fortes
villes du monde; jamais elle ne sera reprise par les forces que nous
avons, si ces gens ne nous aident. Demandons leur qu'ils aient  la
conqurir, et nous leur donnerons pour les 30,000 marcs d'argent
qu'ils nous doivent un rpit jusqu' ce que Dieu nous permette de les
conqurir ensemble eux et nous. Ainsi fut ce service demand aux
barons, et trs-contraris furent ceux qui auraient voulu que l'arme
se rompt; cependant on accorda ce que demandaient les Vnitiens.

Alors on tint une assemble, un dimanche, dans l'glise Saint-Marc.
C'tait une grande fte; y fut le peuple du pays, et la plupart des
barons et des plerins. Avant que la grand'messe comment, le duc de
Venise, qui s'appelait Henri Dandole, monta au pupitre, parla au
peuple, et leur dit: Seigneurs, vous tes associs avec la plus brave
nation du monde et pour la plus grande affaire que jamais on
entreprit: Je suis vieux et faible, j'aurais besoin de repos et je
suis embarrass de mon corps; mais je vois que nul ne vous saurait
gouverner et conduire comme moi, qui suis votre seigneur. Si vous
vouliez permettre que je prisse le signe de la croix pour aller avec
vous et vous conduire, et que mon fils demeurt  ma place pour
conserver l'tat, j'irais vivre ou mourir avec vous et avec les
plerins. Quand ceux-ci entendirent ces paroles, ils s'crirent tout
d'une voix: Nous vous prions pour Dieu que vous l'accordiez et que
vous le fassiez et que vous vous en veniez avec nous.

Il y eut alors grande compassion dans le peuple du pays et chez les
plerins, et mainte larme pleure, de ce que cet homme de bien, qui
avait si belle occasion de rester  Venise, montrait tant de courage;
car il tait vieux, et quoiqu'il et les yeux encore beaux, il n'y
voyait goutte, parce qu'il avait perdu la vue par une plaie qu'il
reut  la tte. Ah! combien lui ressemblaient peu ceux qui taient
alls dans d'autres ports pour esquiver le pril. Alors le duc
descendit du pupitre, alla devant l'autel, et se mit  genoux en
pleurant, et ils lui cousirent la croix sur un grand chapeau de coton,
parce qu'il voulait que le peuple la vt. Et les Vnitiens
commencrent  se croiser  foison en ce jour. Nos plerins eurent
bien grande joie et bien grande compassion de cette croix,  cause du
bon sens et de la prouesse que le duc avait en lui. Ainsi fut crois
le duc, comme vous l'avez entendu. Alors il commena  livrer les
navires, les galres et les vissiers aux barons pour s'embarquer.


_Alexis demande du secours aux Vnitiens._

Maintenant coutez une des plus grandes merveilles et des plus grandes
aventures que vous ayez jamais entendues. A ce temps, il y eut un
empereur  Constantinople qui s'appelait Isaac, et qui avait un frre
appel Alexis, qu'il avait rachet de prison des Turcs. Icelui Alexis
s'empara de son frre l'empereur, et lui arracha les yeux de la tte,
et se fit empereur par la trahison que vous venez d'entendre. Il le
tint longtemps en prison et un sien fils qui s'appelait Alexis. Ce
fils s'chappa de prison et s'enfuit sur un vaisseau jusque dans une
ville sur la mer qui s'appelle Ancne. De l il alla auprs de
Philippe d'Allemagne, qui avait pous sa soeur. De l il vint 
Vrone en Lombardie, et hbergea dans la ville, et trouva assez de
plerins qui s'en venaient  l'arme. Ceux qui l'avaient aid 
s'chapper et qui taient avec lui lui dirent: Sire, voici une arme
 Venise prs de nous, compose de la plus brave nation et des
meilleurs chevaliers du monde qui vont outre-mer. Va leur crier
misricorde; qu'ils aient piti de toi, de ton pre, qui tes
dshrits si injustement; et s'ils te voulaient aider, tu feras tout
ce qu'ils demanderont. J'ai espoir qu'il leur en prendra piti. Et il
dit qu'il le fera bien volontiers et que ce conseil est bon.

Il envoya donc ses messagers; il en envoya au marquis Boniface de
Montferrat, qui tait le sire de l'arme, et aux autres barons. Et
quand les barons les virent, ils en furent trs-tonns, et leur
rpondirent: Nous entendons bien ce que vous dites. Nous enverrons
quelques-uns de nous au roi Philippe avec votre matre, qui va vers
lui. S'il nous veut aider  recouvrer la terre d'outre-mer, nous
l'aiderons  conqurir son royaume, que nous savons avoir t enlev 
tort  lui et  son pre.


_Les croiss  Zara._

1202.

On rpartit les navires et les bateaux entre les barons. Ha Dieu! que
de bons destriers on y mit! et quand les navires furent chargs
d'armes et de viandes, et de chevaliers et de sergents, les cus
furent rangs le long des bords des navires et sur les poupes, ainsi
que les bannires, dont il y en avait tant de belles. Et sachez qu'ils
portrent sur les vaisseaux plus de trois cents pierriers, et
mangonneaux, et quantit d'engins qui sont ncessaires pour prendre
villes. Jamais plus belle flotte ne partit d'aucun port.

La veille de la Saint-Martin ils arrivrent devant Zara en Dalmatie,
et virent la cit ferme de hauts murs et de hautes tours; malaisment
on demanderait ville plus belle, plus forte et plus riche. Quand les
plerins la virent, ils s'merveillrent beaucoup, et se dirent les
uns aux autres: Comment pourrait tre prise de force pareille ville,
si Dieu lui-mme ne le fait? Les premiers vaisseaux vinrent devant la
ville, y jetrent l'ancre, et attendirent les autres. Le lendemain
matin, par un jour beau et trs-clair, arrivrent toutes les galres,
et les bateaux et les autres navires qui taient arrirs. Ils prirent
le port par force, rompirent la chane, qui tait trs-forte, et
descendirent  terre, si bien que le port fut entre eux et la ville.
Alors vous eussiez vu sortir des vaisseaux maints chevaliers et maints
sergents, tirer des bateaux maints bons destriers, et mainte riche
tente, et maint pavillon. Ainsi se logea l'arme, et Zara fut assig
le jour de la Saint-Martin. A ce moment n'taient pas encore arrivs
tous les barons, car encore n'tait pas venu le marquis de Montferrat,
qui tait rest en arrire pour affaire qu'il avait. tienne du Perche
demeura malade  Venise, ainsi que Matthieu de Montmorency. Quand ils
furent guris, Matthieu de Montmorency s'en vint auprs de l'arme 
Zara; mais tienne du Perche ne fit pas si bien, car il dguerpit de
l'arme, et s'en alla sjourner en Pouille. Avec lui s'en alla Rotrou
de Montfort, et Ives de la Valle, et maints autres qui en furent
beaucoup blms et qui passrent au printemps en Syrie.

Le lendemain de la Saint-Martin, ceux de Zara sortirent, et vinrent
parler au duc de Venise, qui tait en sa tente; ils lui dirent qu'ils
rendraient la ville et tous leurs biens  discrtion, leur vie
restant sauve. Le duc leur dit qu'il ne ferait ce trait, ni un autre,
sans se consulter avec les comtes et les barons, et qu'il irait leur
en parler. Pendant que le duc confrait avec eux, ceux dont on vous a
parl prcdemment, qui voulaient rompre l'arme, dirent aux
messagers: Pourquoi voulez-vous rendre votre ville? Les plerins ne
vous attaqueront pas, vous n'avez rien  craindre d'eux; si vous
pouvez vous dfendre des Vnitiens, vous tes sauvs. L-dessus ils
envoyrent l'un d'entre eux, qui s'appelait Robert de Boves, qui alla
aux murs de la ville et leur parla de la mme manire. Alors
rentrrent les messagers dans la ville, et le trait en demeura l.

Pendant ce temps le duc de Venise tait venu vers les comtes et les
barons, et leur avait dit: Seigneur, les habitants veulent rendre
leur ville  discrtion, en conservant la vie sauve; je ne veux faire
ce trait ni un autre, sinon par votre avis. Les barons lui
rpondirent: Sire, nous vous approuvons, et mme nous vous prions de
faire ce trait. Et il dit qu'il le ferait. Puis ils s'en
retournrent tous ensemble au pavillon du duc pour faire le trait, et
ils trouvrent que les messagers s'en taient alls par les conseils
de ceux qui voulaient rompre l'arme. Et alors se leva un abb des
Vaux de Cernay, de l'ordre de Citeaux, qui leur dit: Seigneurs, je
vous dfends, de par l'apostole de Rome, d'attaquer cette ville, car
elle est peuple de chrtiens, et vous tes plerins. Et quand le duc
entendit cela il en fut trs-irrit, et dit aux comtes et aux barons:
Seigneurs, je tenais cette ville  ma discrtion, et vos gens me
l'ont enleve, et vous tiez convenu que vous m'aideriez  la prendre,
et je vous somme de le faire.

Alors les comtes et les barons et ceux qui taient de leur parti se
runirent, et dirent: Ceux qui ont empch de conclure le trait ont
fait un grand outrage, et il ne se passe pas jour qu'ils ne se donnent
beaucoup de peine pour dissoudre l'arme. Or, nous serons honnis si
nous n'aidons pas  la prendre. Ils vinrent vers le duc, et lui
dirent: Sire, nous vous aiderons  prendre la ville en dpit de ceux
qui vous ont empch de l'avoir. Ainsi fut prise la rsolution. Et au
matin ils allrent s'tablir devant les portes de la ville, et y
dressrent leurs pierriers, leurs mangonneaux et les autres engins,
dont ils avaient grand nombre; du ct de la mer, ils dressrent les
chelles sur les vaisseaux. Alors ils commencrent  lancer des
pierres contre les murs et les tours de l ville. Cette attaque dura
bien cinq jours, aprs quoi ils mirent leurs trancheurs  une tour, et
ceux-ci commencrent  trancher le mur. Quand ceux de dedans virent
cela, ils demandrent un trait, tout semblable  celui qu'ils avaient
refus par le conseil de ceux qui voulaient rompre l'arme.

Ainsi la ville se rendit  discrtion au duc de Venise, la vie sauve
assure aux habitants. Alors vint le duc auprs des comtes et des
barons, et leur dit: Seigneurs, nous avons conquis cette ville par la
grce de Dieu et par la vtre. L'hiver est venu, et nous ne pouvons
partir d'ici avant Pques, car nous ne trouverions pas  vivre autre
part, tandis que cette ville est riche et garnie de tous biens.
Partageons-la entre nous; nous en prendrons la moiti, et vous
l'autre. Ainsi comme il fut dit, il fut fait. Les Vnitiens eurent la
partie vers le port o taient les navires, et les Franais eurent
l'autre.


_Le prince de Constantinople envoie des dputs  Zara._

Des messagers du roi Philippe et du prince de Constantinople tant
arrivs d'Allemagne, les barons et le duc s'assemblrent dans un
palais o le duc tait log. Alors les messagers dirent: Seigneurs,
le roi Philippe et le fils de l'empereur de Constantinople, qui est le
frre de sa femme, nous envoient vers vous. Le roi vous dit: Je vous
enverrai le frre de ma femme, et je le mets en la main de Dieu, qui
le garde de la mort, et en la vtre. Puisque vous vous tes consacrs
au service de Dieu, du droit et de la justice, vous devez rendre leur
hritage, si vous le pouvez,  ceux qui en sont privs injustement. Le
prince vous fera le trait le plus avantageux qui fut jamais, et vous
donnera la plus grande aide pour conqurir la terre d'outre-mer. Tout
d'abord, si Dieu permet que vous le remettiez en son hritage, il
mettra tout l'empire de Romanie[145] sous l'obdience de Rome, dont il
faisait partie jadis. Aprs, il sait que vous avez mis votre bien dans
cette guerre et que vous tes pauvres; aussi il vous donnera 200,000
marcs d'argent, et la nourriture  tous ceux de l'arme, petits et
grands. Il ira en personne avec vous en gypte, ou enverra, si vous
croyez que cela sera mieux, dix mille hommes  sa solde. Et il vous
fera ce service pendant un an; et pendant toute sa vie il tiendra cinq
cents chevaliers en terre d'outre-mer qui la garderont, et ceux-ci
seront encore  sa solde. Seigneurs, font les messagers, nous avons
plein pouvoir pour traiter sur ces conditions, si vous voulez garantir
celles qu'on vous demande. Et sachez que jamais on n'offrit  personne
trait si avantageux. H! n'aurait pas grande envie de conquter qui
refuserait cela. Les barons rpondirent qu'ils en parleraient entre
eux, et une assemble fut convoque pour le lendemain. Quand ils
furent ensemble, on s'occupa de ces propositions.

  [145] L'empire romain d'Orient, l'empire grec.

L on parla de part et d'autre. L'abb des Vaux de Cernay, qui tait
de l'ordre de Cteaux, et ceux qui voulaient rompre l'arme dirent
qu'ils n'accepteraient pas la proposition; que ce serait faire la
guerre  des chrtiens, et qu'ils n'taient pas disposs  cela; mais
qu'ils voulaient aller en Syrie. L'autre partie leur rpondit: Beaux
Seigneurs, en Syrie vous ne pouvez rien faire, et vous le voyez bien
par ceux mmes qui nous ont dguerpis et se sont en alls par d'autres
ports. Sachez que ce sera par l'Egypte ou par la Grce que la terre
sainte sera recouvre, si jamais elle l'est. Et si nous refusons ce
trait, nous serons honnis  toujours.

Ainsi tait en discorde l'arme; et ne vous tonnez pas si les laques
taient en querelle, puisque les moines blancs de Cteaux taient
aussi en discorde. L'abb de Los, qui tait un saint homme et fort
sage, et les autres abbs qui taient de son avis, priaient et
suppliaient pour que, par l'amour de Dieu, l'arme ne se rompt pas et
qu'on acceptt la proposition, car c'tait le meilleur moyen pour
recouvrer la terre d'outre-mer. L'abb des Vaux, au contraire, et ceux
de son parti prchaient aussi souvent, et disaient que c'tait
mauvais, qu'il fallait aller en Syrie et y faire ce qu'on pourrait.

Alors Boniface, le marquis de Montferrat, et Baudouin le comte de
Flandres, et le comte Louis, et le comte Hugues de Saint-Pol, et ceux
de leur parti, vinrent, et dirent qu'ils feraient cette convention,
parce qu'ils seraient honnis s'ils ne la faisaient pas. Ils s'en
allrent  l'htel du duc, et furent alors mands les messagers, et
jurrent le trait tel que vous l'avez vu prcdemment, et par serment
et par chartes scelles...... et on fixa l'poque de l'arrive du
prince de Constantinople, et ce fut  la quinzaine aprs Pques.


_Les croiss envoient des dputs au Pape._

Les barons consultrent ensemble, et dcidrent qu'ils enverraient 
Rome des messagers auprs de l'apostole, parce qu'il leur savait
mauvais gr de la prise de Zara. Ils choisirent pour messagers deux
chevaliers et deux clercs, qu'ils savaient tre bons pour ce message.
Des deux clercs, l'un fut Nivelon l'vque de Soissons, et matre Jean
de Noyon, qui tait chancelier du comte de Flandre; les deux
chevaliers furent Jean de Friaise et Robert de Boves. Les messagers
jurrent sur les saints livres qu'ils feraient le message loyalement
et en bonne foi et qu'ils reviendraient  l'arme.

Trois d'entre eux tinrent bien leur serment, et le quatrime mal, et
ce fut Robert de Boves; car il fit le message du plus mal qu'il put,
se parjura et s'en alla en Syrie auprs des autres de son parti. Mais
les autres firent bien, dirent leur message comme l'avaient ordonn
les barons, et dirent  l'apostole: Les barons vous demandent pardon
de la prise de Zara, l'ayant fait comme ce qu'ils pouvaient faire de
mieux par la faute de ceux qui taient alls  d'autres ports, et sans
quoi ils n'auraient pu rester runis; et sur cela, ils vous demandent
comme  leur bon pre que vous leur donniez vos commandements, qu'ils
sont prts  excuter. L'apostole rpondit aux messagers qu'il savait
bien que par la faute des autres ils avaient t obligs de mal faire,
qu'il en avait compassion; aprs, il donna aux barons et aux plerins
la bndiction et l'absolution comme  ses enfants, et leur commanda
et les pria de conserver l'arme runie, car il savait bien que sans
cette arme ne pouvait tre fait le service de Dieu. Il donna plein
pouvoir  Nivelon, l'vque de Soissons, et  matre Jean de Noyon de
lier et dlier les plerins jusqu' ce qu'un cardinal ft venu joindre
l'arme.


_Les croiss vont  Corfou._

Le carme tant venu, les plerins prparrent leurs vaisseaux pour
partir  la Pque. Quand les nefs furent charges, le lendemain de la
Pque, les plerins se logrent hors de la ville sur le port, et les
Vnitiens firent abattre la ville, et les tours et les murs........
Alors commencrent  partir les vaisseaux et les bateaux, et il fut
convenu qu'ils iraient prendre port  Corfou, qui est une le de
Romanie, et que les premiers attendraient les derniers jusqu' ce
qu'ils fussent tous runis; et ainsi firent-ils. Mais avant que le duc
et le marquis partissent du port de Zara, arriva Alexis, le fils de
l'empereur Isaac de Constantinople, que Philippe, roi d'Allemagne,
leur avait envoy, et il fut reu avec grande joie et beaucoup
d'honneurs. Le duc lui donna galres et vaisseaux, tant qu'il en
voulut; puis ils partirent du port de Zara, eurent bon vent, et
arrivrent  Durazzo, dont les habitants rendirent volontiers la ville
 leur seigneur, quand ils le virent, et lui firent serment de
fidlit. Partis de l, ils vinrent  Corfou, et trouvrent l'arme
qui tait campe devant la ville et qui avait tendu tentes et
pavillons, et qui avait sorti les chevaux des bateaux pour les
reposer. Aprs qu'ils eurent appris que le fils de l'empereur de
Constantinople tait arriv, vous eussiez vu maint brave chevalier et
maint bon sergent aller  sa rencontre et conduire maint beau
destrier. Ils l'accueillirent avec beaucoup de joie et d'honneurs,
puis il fit tendre sa tente au milieu de l'arme,  ct de celle du
marquis de Montferrat,  la garde de qui le roi Philippe l'avait
confi. Ils sjournrent pendant trois semaines en cette le, qui est
trs-riche et plantureuse.


_Les croiss arrivent  Constantinople._

   Aprs avoir relch  Andros et  Abydos, les croiss se dirigent
   sur Constantinople.

Ils partirent tous ensemble du port d'Abydos. Vous eussiez pu voir
alors le bras de Saint-Georges[146] couvert et comme fleuri de nefs et
de galres, et c'tait merveille de regarder ce beau spectacle. Ils
remontrent le bras de Saint-Georges jusqu' Saint-tienne, abbaye qui
est  trois lieues de Constantinople, et alors ils virent cette ville
dans tout son ensemble. Les matelots jetrent l'ancre. Vous pouvez
savoir que beaucoup admirrent Constantinople, qui ne l'avaient jamais
vue et qui ne pouvaient pas croire qu'une si grande ville pt se
trouver dans tout le monde. Quand ils virent ces murs levs, et ces
belles tours dont la ville tait enclose tout autour  la ronde, et
ces riches palais, et ces hautes glises dont le nombre tait tel
qu'on ne pourrait le croire si on ne les voyait pas de ses yeux, et la
longueur et la largeur de la ville, on vit bien que de toutes les
autres elle tait la souveraine. Et sachez qu'il n'y avait homme si
hardi  qui le coeur ne frmit, et ce ne fut pas sans raison, car
jamais si grande affaire n'avait t entreprise depuis que le monde
tait cr.

  [146] Les Dardanelles.

Alors descendirent  terre les comtes et les barons et le duc de
Venise, et ils tinrent leur assemble  l'abbaye de Saint-tienne. L
fut donn et pris maint avis. Toutes les paroles qui furent dites
alors, ce livre ne vous les contera pas, mais  la fin du conseil le
duc de Venise se leva, et dit: Seigneurs, je connais mieux que vous
l'tat de ce pays, car j'y ai t autrefois. Vous avez entrepris
l'affaire la plus difficile et la plus prilleuse qu'on ait jamais
entreprise; aussi convient-il que l'on aille sagement. Sachez que si
nous dbarquons, le pays est grand et tendu, et que nos gens sont
pauvres et privs de vivres; alors ils se rpandront par le pays pour
chercher de la nourriture; or, le pays est trs-peupl; quoi que nous
fassions, nous perdrions de nos hommes, et nous n'avons pas besoin
d'en perdre, car nous avons bien peu de soldats pour ce que nous
voulons faire. Il y a ici prs des les[147] que vous pouvez voir
d'ici, qui sont habites, cultives en bl et remplies de vivres.
Allons y prendre port, et recueillons les bls et les vivres du pays.
Et quand nous les aurons recueillis, allons devant la ville, et nous
ferons ce que Dieu nous inspirera. Car plus srement guerroie celui
qui a vivres que celui qui n'en a pas.

  [147] Les les des Princes.

Les comtes et les barons s'accordrent  cet avis, et tous s'en
allrent  leurs vaisseaux et s'y reposrent cette nuit. Et au matin,
qui tait le jour de la fte de monseigneur saint Jean-Baptiste en
juin, on hissa les bannires et les gonfanons sur les chteaux de
poupe des vaisseaux, et les cus furent disposs sur le bord des
navires; chacun regardait ses armes, dont il allait avoir bientt
besoin pour se dfendre.

Les mariniers lvent les ancres et laissent les voiles au vent aller,
et Dieu leur donna bon vent, tel qu'il leur convenait; aussi
passrent-ils devant Constantinople et si prs des murs et des tours
qu'on tira sur plus d'un vaisseau. Il y avait tant de gens sur les
murs et sur les tours, qu'il semblait qu'il n'y et rien autre chose.
Ainsi Dieu empcha de suivre la rsolution qui avait t prise le soir
prcdent d'aller aux les, comme si chacun n'en avait jamais entendu
parler. Et maintenant ils filent sur la terre ferme aussi droit qu'ils
peuvent, et ils prirent terre devant un palais de l'empereur
Alexis[148], dans un lieu appel Chalcdoine, vis--vis
Constantinople, sur l'autre rive du bras, du ct de la Turquie. Ce
palais tait un des plus beaux et des plus agrables que les yeux
puissent regarder,  cause de toutes les dlices qui conviennent  un
homme et qu'il doit y avoir en maison de prince.

  [148] Alexis III, dit l'Ange, frre d'Isaac l'Ange, auquel il
  avait fait crever les yeux.

Les comtes et les barons descendirent  terre, et s'hbergrent dans
le palais et autour de la ville, et plusieurs dressrent leurs tentes.
Alors on sortit les chevaux hors des bateaux, et les chevaliers et les
sergents furent mis  terre avec toutes les armes, si bien qu'il ne
resta sur les vaisseaux que les mariniers. La contre tait belle et
riche et plantureuse en tous biens, et couverte de meules de bl qui
avaient t moissonnes dans les champs; tant que chacun en voulut
prendre, il en prit. Ils sjournrent encore le lendemain en ce
palais; et le troisime jour Dieu leur donna bon vent, et les
mariniers levrent l'ancre et dressrent les voiles au vent. Ils
allrent ainsi  une lieue au-dessus de Constantinople,  un autre
palais de l'empereur Alexis, qui tait appel le Scutaire[149]; l on
ancra tous les btiments de la flotte. La chevalerie qui tait
hberge au palais de Chalcdoine marcha par terre, ctoyant
Constantinople, et alla aussi camper  Scutari.

  [149] Scutari.

Quand l'empereur Alexis vit cela, il fit aussi sortir son arme de
Constantinople et la campa sur l'autre rive du bras, en face des
croiss; il fit dresser les tentes, afin qu'ils ne puissent dbarquer
malgr lui. L'arme des Franais sjourna l pendant neuf jours,
durant lesquels ceux qui avaient besoin de vivres en firent provision,
et c'taient tous ceux de l'arme. Pendant ce sjour, une compagnie de
braves gens sortit du camp pour garder l'arme et empcher qu'on ne
vnt la surprendre, et les fourriers explorrent le pays. De cette
compagnie fut Eudes le Champenois de Champlite, Guillaume son frre,
Ogier de Saint-Chron, Manasss de Lille, et un comte de Lombardie qui
tait de la maison du marquis de Montferrat; ils avaient bien avec eux
quatre-vingts braves chevaliers. Ils aperurent des tentes au pied
d'une montagne, au moins  trois lieues du camp; c'tait le grand-duc
de l'empereur de Constantinople, qui avait avec lui au moins cinq
cents chevaliers grecs. Quand les ntres les virent, ils se
partagrent en quatre batailles et dcidrent qu'ils les iraient
attaquer. Quand les Grecs les aperurent, ils disposrent leurs gens
et leurs batailles, se rangrent devant les tentes, et nous
attendirent; mais les ntres les chargrent vigoureusement. Grce 
Dieu, notre Seigneur, cette mle ne dura qu'un peu; les Grecs
tournrent le dos, et furent ainsi dconfits  la premire rencontre.
Les ntres leur donnrent la chasse pendant une grande lieue. Ils
gagnrent l assez de chevaux, roussins, palefrois et mulets, tentes
et pavillons et bien d'autres objets; puis ils revinrent au camp, o
ils furent bien accueillis, et partagrent le butin comme ils
devaient.


_Les croiss assigent Constantinople et rtablissent Isaac._

1203.

   L'empereur ayant fait sommer les croiss d'avoir  se retirer,
   les croiss le somment  leur tour de rendre le trne  son
   neveu. Puis ils font leurs prparatifs pour attaquer
   Constantinople.

Le jour fut arrt auquel ils devaient remonter sur les vaisseaux pour
ensuite dbarquer, et vivre ou mourir. Et sachez que ce fut
l'entreprise la plus incertaine qui fut jamais. Alors les vques et
les clercs parlrent au peuple, l'engagrent  se confesser et  faire
leur testament, car ils ne savaient pas quand Dieu les appellerait 
lui; et on le fit par toute l'arme bien volontiers et avec beaucoup
de pit. Le jour fix arriva; alors les chevaliers sortirent des
vaisseaux tout arms, les heaumes lacs et les chevaux scells; les
autres gens, qui n'avaient pas tant d'importance pour le combat,
restrent  bord, et les vaisseaux furent disposs pour l'attaque. La
matine fut belle un peu aprs le lever du soleil.

L'empereur Alexis nous attendait sur l'autre rive avec une grande
arme. On sonna les trompettes, et chaque galre remorqua un bateau
pour que le passage se ft plus vite. Personne ne demande qui doit
aller le premier, mais qui peut arriver arrive. Les chevaliers sortent
des bateaux, se jettent  la mer jusqu' la ceinture, tout arms et
l'pe  la main, ainsi que les braves archers, les braves sergents et
les braves arbaltriers. Les Grecs firent grand semblant de vouloir
combattre; mais quand ce vint aux lances baisses, ils tournent le
dos, s'enfuient et nous abandonnent le rivage, et sachez que jamais on
ne dbarqua plus bravement. Alors on commence  ouvrir les portes des
palandres et  jeter les ponts dehors,  faire sortir les chevaux, et
les chevaliers commencent  monter  cheval, et les batailles
commencent  se ranger comme elles devaient le faire.

Le comte de Flandre chevaucha  la tte de l'avant-garde, les autres
batailles aprs lui, chacune  son rang; ils allrent jusqu'au camp de
l'empereur Alexis, qui s'en tait retourn  Constantinople,
abandonnant tentes et pavillons, et l nos gens firent assez de
butin. L'avis de nos barons fut de camper sur le port, devant la
tour de Galata, o venait s'attacher la chane qui partait de
Constantinople[150]; et sachez que cette chane fermait l'entre du
port de Constantinople. Les barons virent bien que s'ils ne prenaient
la tour de Galata et s'ils ne rompaient cette chane, ils taient
perdus. Aussi pendant la nuit ils tablirent leur camp devant la tour,
dans la Juiverie[151], o il y avait ville bonne et riche. Ils firent
faire bonne garde pendant la nuit. Le lendemain, ceux de la tour de
Galata et ceux de Constantinople qui arrivaient  leur secours sur des
barques attaqurent les ntres; ils coururent aux armes. Jacques
d'Avesnes accourut avec sa compagnie  pied; il fut rudement attaqu
et frapp au visage d'un coup d'pe qui le mit en danger de mourir;
un sien chevalier mont  cheval, qui s'appelait Nicolas de Jaulain,
vint bravement au secours de son seigneur, et sa belle conduite fut
trs-approuve. Les cris se firent entendre dans le camp, et nos gens
arrivant de tous cts, repoussrent si vivement les Grecs, qu'il y en
eut pas mal de tus et de pris, et que beaucoup, au lieu de rentrer
dans la tour, se sauvrent dans les barques, et l il y en eut assez
de noys. Ceux qui se sauvrent vers la tour furent poursuivis de si
prs par les ntres qu'ils ne purent refermer la porte; il y eut 
cette porte une grande mle; on enleva la tour aprs avoir pris et
tu beaucoup des leurs.

  [150] Cette chane, tendue entre Constantinople et la tour de
  Galata, fermait entirement l'entre du port de Constantinople.

  [151] Le quartier des Juifs.

Ainsi furent pris le chteau de Galata et le port de Constantinople.
Fort rjouis en furent ceux de l'arme, et ils en lourent Notre-Dame,
et ceux de la ville fort abattus. Le lendemain on fit entrer dans le
port les vaisseaux, les nefs, les galres et les palandres. Alors ceux
de l'arme tinrent conseil pour savoir quelle chose ils pourraient
faire, s'ils attaqueraient la ville par mer ou par terre. Les
Vnitiens furent d'avis que l'on dresst les chelles sur les
vaisseaux et que l'assaut ft donn par mer. Les Franais dirent que
sur mer ils ne pourraient pas si bien faire comme ils savaient, et
qu'ils s'en acquitteraient bien mieux par terre quand ils auraient
leurs chevaux et leurs armes. On dcida  la fin que les Vnitiens
attaqueraient par mer et les Franais par terre. Ils sjournrent l
quatre jours.

Le cinquime jour toute l'arme prit les armes, et les batailles
chevauchrent, suivant l'ordre convenu, jusqu'en face du palais de
Blaquerne; et la flotte s'avana jusqu'au fond du port, l o un
fleuve se jette en la mer, que l'on ne peut passer que sur un pont de
pierre. Les Grecs avaient coup le pont, mais les barons firent
travailler l'arme tout le jour et toute la nuit pour rtablir le
pont. Ainsi le pont fut remis en tat ds le matin, et les batailles
sous les armes. Elles chevauchrent les unes aprs les autres, selon
l'ordre donn; elles s'avancrent contre la ville, et pas un de la
ville n'en sortit pour marcher  leur rencontre. Et ce fut
grand'merveille, car pour un qu'il y avait dans l'arme, il y en avait
bien deux cents dans la ville.

Alors les barons dcidrent que l'on camperait entre le palais de
Blaquerne et le chteau de Bohmond[152], qui tait une abbaye close
de murs, et l'on tendit les tentes et les pavillons. Et ce fut une
fire chose  voir, que l'arme ne put assiger qu'une seule des
portes de Constantinople, qui avait bien trois lieues de front du ct
de la terre! Les Vnitiens, qui taient sur la mer, dans les
vaisseaux, dressrent les chelles, les mangonneaux et les pierriers,
et disposrent trs-bien leur attaque; et les barons commencrent la
leur du ct de terre, avec pierriers et mangonneaux. Sachez qu'ils
n'taient gure en repos, qu'il n'y avait heure de nuit ou de jour que
l'une des batailles ne ft sous les armes, devant la porte, pour
garder les machines et repousser les sorties. Les assigs ne
cessaient d'attaquer ou par cette porte ou par d'autres; et ils nous
tenaient si serrs que, six ou sept fois par jour, il fallait que
toute l'arme prt les armes, et que l'on ne pouvait pas aller
chercher des vivres  plus de quatre portes d'arbalte du camp; ils
taient peu approvisionns, si ce n'est de farine. Ils avaient peu de
chair sale et de sel, et point de viande frache, si ce n'est celle
des chevaux que l'on tuait. Sachez que toute l'arme n'avait de vivres
que pour trois semaines, et qu'elle tait en grand danger, car jamais
tant de gens ne furent assigs par un si petit nombre.

  [152] _Le Cosmidium_, abbaye de Saint-Cme et Saint-Damien.

Ils s'avisrent alors d'une bonne invention, qui tait d'entourer le
camp de fortes barrires et de bonnes palissades; ds lors ils furent
plus forts et plus en sret. Les Grecs leur faisaient de si
nombreuses attaques, qu'ils ne leur laissaient aucun repos; ceux de
l'arme les remettaient en arrire vertement; et chaque fois que les
Grecs faisaient une sortie ils taient battus...

Ce pril et ces efforts durrent prs de dix jours, jusqu' ce qu'un
jeudi matin tout fut prt pour l'assaut; les Vnitiens se prparrent
aussi du ct de la mer. On divisa ainsi les attaques: trois des
batailles devaient garder le camp, et quatre iraient  l'assaut. Le
marquis Boniface de Montferrat garda le camp, du ct de la campagne,
avec la bataille des Champenois et des Bourguignons et Matthieu de
Montmorency; le comte Baudouin de Flandre alla  l'assaut avec ses
gens, Henri son frre, le comte Louis de Blois, le comte de Saint-Pol
et les leurs, et ils dressrent deux chelles contre une barbacane
auprs de la mer. Le mur tait garni d'Anglais et de Danois[153];
l'assaut fut fort, bon et dur; de vive force les chevaliers montrent
sur les chelles et les sergents, et s'emparrent du mur; ils
n'taient monts que quinze sur le mur et combattaient de la hache et
de l'pe; ceux du dedans reprirent courage, les repoussrent fort
laidement et en prirent deux qui furent conduits devant l'empereur
Alexis, qui en fut trs-joyeux. Ainsi finit l'assaut du ct des
Franais, et il y en eut assez de blesss et de navrs, ce qui les
rendit furieux. De son ct, le duc de Venise ne s'oubliait pas, car
tous ses vaisseaux avaient t rangs sur une seule ligne, longue de
trois arbaltres; ils s'approchrent du rivage  toucher les murs et
les tours; alors vous eussiez vu les mangonneaux lancer des pierres,
et les traits d'arbalte voler, et ceux de dedans dfendre
vigoureusement les murs et les tours; et les chelles qui taient sur
les vaisseaux s'approcher si prs des murs qu'en plusieurs endroits on
se frappait  coups de lance et d'pe, et le vacarme tait si grand
qu'il semblait que la terre et la mer se fondaient. Mais les galres
ne savaient o aborder.

  [153] Qui composaient la garde varangue des empereurs grecs.

Vous auriez pu voir l'incroyable prouesse du duc de Venise, qui tait
un vieillard et qui n'y voyait goutte, et qui cependant tait tout
arm sur la proue de sa galre, avec le gonfanon de Saint-Marc
par-devant lui, et criait aux siens qu'ils le missent  terre ou bien
qu'il en ferait justice; si bien qu'ils firent aborder la galre et
portrent par-devant lui le gonfanon de Saint-Marc  terre. Quand les
Vnitiens voient le gonfanon de Saint-Marc  terre et la galre de
leur seigneur qui avait abord devant eux, chacun se tint pour
dshonor, et tous courent au rivage, sortent des vaisseaux, vont 
terre  qui mieux mieux; alors vous eussiez vu assaut merveilleux. Et
Geoffroy de Ville-Hardouin le marchal de Champagne, qui a crit ce
livre, atteste ce que plus de quarante lui ont affirm, qu'ils virent
le gonfanon de Saint-Marc de Venise flotter sur l'une des tours, sans
que l'on st qui l'y avait plant; or, voyez l'trange miracle! Ceux
de dedans s'enfuirent, et dguerpirent des murs; et les assigeants
entrent dans la ville  qui mieux mieux, si bien qu'ils prennent
vingt-cinq tours et les garnissent de leurs gens. Alors le duc prend
un bateau et envoie un message aux barons de l'arme pour leur faire
assavoir qu'il avait pris vingt-cinq tours, et qu'ils fissent ce qu'il
fallait pour qu'on ne les reprt pas.

Les barons taient si joyeux qu'ils ne pouvaient croire que ce ft
vrai; les Vnitiens commencent  leur envoyer chevaux et palefrois, de
ceux qu'ils avaient pris dans la ville. Mais quand l'empereur Alexis
vit qu'ils taient entrs dans la ville, il commena  envoyer contre
eux ses gens  grand'foison; les Vnitiens voyant qu'ils ne pourront
rsister, mirent le feu entre eux et les Grecs; le vent soufflait
contre eux, et le feu devint si grand que les Grecs ne pouvaient voir
les ntres; alors ils se retirrent dans les tours qu'ils avaient
prises.

Alors l'empereur Alexis de Constantinople sortit de la ville, avec
toutes ses forces, par d'autres portes,  une lieue au moins de notre
arme. Et il sortait tant de gens qu'il semblait que ce ft tout le
monde. Il ordonna ses batailles, et chevaucha vers notre arme; quand
les Franais les virent, ils sautent sur leurs armes de toutes parts.
Henri, frre du comte Baudouin de Flandre, faisait le guet ce jour-l,
avec Matthieu de Valincourt et Baudouin de Beauvoir et leurs troupes.
A l'endroit o ils taient camps, l'empereur Alexis avait rassembl
force troupes qui sortaient par trois portes pour attaquer, pendant
qu'il attaquerait le camp d'un autre ct. Alors sortirent les six
batailles qui avaient t ordonnes; elles se rangrent devant les
barrires, les sergents et les cuyers,  pied, derrire les croupes
des chevaux, les archers et les arbaltriers devant eux; et ils
formrent une bataille de leurs chevaliers  pied, dont il y avait
bien deux cents qui n'avaient plus de cheval; et ils se tinrent ferme
devant les barrires, et ce fut affaire de bon sens plutt que d'aller
attaquer dans la plaine ceux qui avaient si grand foison de soldats,
qu'ils auraient t noys au milieu d'eux.

Il semblait que toute la campagne ft couverte de batailles, et les
Grecs venaient  petits pas et bien en ordre. Ce paraissait bien
tmraire d'attendre avec six batailles les soixante batailles des
Grecs, dont la plus petite tait bien plus forte que pas une des
ntres. Mais les ntres taient ranges de telle manire que l'on ne
pouvait venir les attaquer que par devant. L'empereur Alexis
s'approcha si prs que l'on tirait les uns sur les autres. Quand le
duc de Venise apprit ce qui se passait, il fit retirer ses gens des
tours qu'il avait prises, et dit qu'il voulait vivre ou mourir avec
les plerins; il s'en vint donc au camp avec tout ce qu'il put
rassembler de troupes, et descendit lui-mme tout des premiers 
terre. Les batailles des plerins et des Grecs restrent longtemps en
face les unes des autres, les Grecs n'osant pas les attaquer, et les
plerins ne voulant pas s'loigner des barrires. Quand l'empereur
Alexis vit cela, il commena  retirer ses gens, puis il les rallia et
s'en alla. Alors l'arme des plerins chevaucha  petits pas  leur
suite, et les batailles des Grecs se retirrent jusqu' un palais
appel Philopas. Sachez que jamais Dieu ne tira personne d'un plus
grand danger, comme il fit ceux de notre arme en ce jour; sachez
aussi qu'il n'y avait homme si hardi qui n'et grand'joie. L'empereur
Alexis rentra dans la ville, et ceux de l'arme rentrrent dans leur
camp, o ils se dsarmrent, las et fatigus; et ils mangrent un peu,
et burent un peu, car ils avaient peu de vivres.

Or, coutez les miracles de Notre-Seigneur! Cette nuit, l'empereur
Alexis prit dans son trsor tout ce qu'il put emporter, et s'enfuit
avec ceux qui voulurent le suivre et abandonna la ville. Ceux de la
ville furent d'abord tout bahis, puis ils allrent  la prison o
tait l'empereur Isaac, qui avait les yeux arrachs; ils le revtirent
des ornements impriaux, l'emportrent au palais de Blaquerne, le
firent asseoir sur le trne, et lui obirent comme  leur seigneur.
Puis ils envoyrent, de l'avis de l'empereur Isaac, des messagers 
l'arme qui apprirent au fils de l'empereur Isaac et aux barons que
l'empereur Alexis s'tait enfui et qu'ils avaient rtabli sur le trne
l'empereur Isaac. Quand le prince eut appris cette nouvelle, il en
informa le marquis de Montferrat, qui convoqua les barons; quand ils
furent rassembls dans le pavillon du fils de l'empereur Isaac, il
leur raconta cette nouvelle. Quand ils l'apprirent, il n'est pas
ncessaire de dire quelle fut leur joie, car jamais plus grande joie
ne fut donne  personne, et tous remercirent pieusement Dieu, qui
les avait si tt secourus, et de si bas o taient leurs affaires les
avait releves si haut. Et pour cela peut-on bien dire que  qui Dieu
veut venir en aide, nul homme ne peut nuire.

Alors on commena  se prparer et  s'armer par toute l'arme, parce
qu'ils n'avaient pas grande confiance dans les Grecs. Cependant les
messagers commencrent  sortir, un ou deux ensemble, qui racontaient
la mme nouvelle. L'avis des barons, des comtes et du duc de Venise
fut d'envoyer des messagers savoir l'tat des affaires, et si ce qu'on
leur avait dit tait vrai, pour requrir le pre de garantir les
promesses que son fils avait faites, sans quoi ils ne laisseraient pas
le fils entrer dans ville. On choisit pour messagers: Matthieu de
Montmorency, Geoffroy de Ville-Hardouin le marchal de Champagne et
deux Vnitiens. Les messagers furent conduits jusqu' la porte,
laquelle leur fut ouverte; ils mirent pied  terre. Les Grecs avaient
rang les Anglais et les Danois avec leurs haches depuis la porte
jusqu'au palais de Blaquerne. L, les messagers trouvrent l'empereur
Isaac si richement vtu, qu'en vain on demanderait un homme plus
richement vtu; et l'impratrice sa femme, soeur du roi de Hongrie,
qui tait trs-belle, tait  ct de lui; il y avait tant de
seigneurs et de dames qu'on ne pouvait remuer le pied, si richement
pars qu'on ne peut l'tre davantage; et tous ceux qui avaient t le
jour d'avant contre lui taient le lendemain  sa volont.

Les messagers vinrent devant l'empereur. L'impratrice et tous les
autres seigneurs leur firent de grands honneurs. Les messagers dirent
qu'ils voulaient parler  l'empereur en particulier, de la part de son
fils et des barons de l'arme; il se leva et entra dans une chambre o
il ne mena avec lui que l'impratrice, son chambellan, son drogman et
les quatre messagers. Du consentement des autres messagers, Geoffroy
de Ville-Hardouin le marchal de Champagne parla  l'empereur Isaac:
Sire, tu vois le service que nous avons fait  ton fils et comme nous
avons tenu nos conventions; il ne peut entrer dans cette ville avant
qu'il ne se soit acquitt des conventions qu'il a avec nous. Il vous
mande, comme votre fils, que vous donniez garantie au trait, selon la
forme et la manire qu'il l'a fait avec nous.

Quel est le trait? fit l'empereur.--Tel que je vais vous le dire,
rpondit le messager: Tout au premier chef, remettre tout l'empire de
Romanie sous l'obissance de Rome, dont il s'est spar jadis;
ensuite, donner 200,000 marcs d'argent  ceux de l'arme, et vivres
pour un an aux petits et aux grands; mener dix mille hommes sur ses
vaisseaux et  ses frais pendant un an; et entretenir dans la Terre
Sainte,  ses frais et pendant toute sa vie, cinq cents chevaliers qui
garderont le pays. Telle est la convention que votre fils a faite avec
nous, par serment et par chartes scelles, et sous la garantie du roi
Philippe d'Allemagne, votre gendre. Nous voulons que vous confirmiez
ce trait.

Certes, fit l'empereur, la convention est importante, et je ne vois
pas comment on pourra l'excuter. Pourtant, vous l'avez si bien servi,
et moi et lui, que si on vous donnait tout l'empire vous l'auriez bien
gagn. Aprs bien des paroles, la fin fut que le pre donna la
garantie par serment et charte  sceau d'or, laquelle fut remise aux
messagers. Alors ils prirent cong d'Isaac, retournrent  l'arme et
dirent aux barons qu'ils avaient fait la besogne.

Alors les barons montrent  cheval, et amenrent  grand'joie le
prince  son pre; les Grecs ouvrirent la porte de la ville, et le
reurent  grand'joie et  grand'fte. La joie du pre et du fils fut
grande parce qu'ils ne s'taient pas vus depuis longtemps, et parce
que d'une si grande pauvret et d'un si grand exil ils taient relevs
si haut, d'abord par la grce de Dieu, ensuite par le secours des
plerins. La joie fut grande aussi dans Constantinople et dans l'arme
des plerins, de l'honneur et de la victoire que Dieu leur avait
donns. Le lendemain, l'empereur pria les comtes et les barons, et son
fils mme, d'aller camper au del du port, vers le Stnon, parce que
s'ils demeuraient en la ville, ce serait cause de mle entre eux et
les Grecs, et que la cit pourrait bien en tre dtruite; et ils lui
dirent qu'ils l'avaient si bien servi de mainte manire, qu'ils ne lui
refuseraient aucune chose dont il les prierait. Ils s'en allrent donc
camper autre part, et sjournrent en repos dans un pays abondant en
bonnes vivres.

Vous pouvez croire que beaucoup de plerins allrent voir
Constantinople, et ses riches palais, et ses hautes glises, et les
grandes richesses qu'elle renferme en si grande quantit. Des
reliques, il est inutile d'en parler, parce qu'il y en avait alors
dans la ville autant que dans le reste du monde. Les Grecs et les
Franais taient trs-unis, et changeaient marchandises et autres
biens. Il fut dcid, du commun avis des Franais et des Grecs, que le
nouvel empereur serait couronn  la fte de monseigneur saint Pierre;
ainsi fut dit et ainsi fut fait. Il fut couronn avec magnificence,
comme l'on faisait pour les empereurs  cette poque. Aprs, il
commena  payer ce qu'il devait aux croiss, et ils le rpartirent
entre ceux de l'arme; on rendit  chacun ce qu'il avait pay aux
Vnitiens pour son passage. Le nouvel empereur alla voir souvent les
barons  l'arme, et les honora autant qu'il le pouvait faire; et il
devait bien le faire, car ils l'avaient assez bien servi.

Un jour l'empereur vint secrtement au logis du comte Baudouin de
Flandre, o furent mands le duc de Venise et les principaux
seigneurs, et il leur dit: Seigneurs, je suis empereur par Dieu et
par vous, et vous m'avez rendu plus grand service que jamais gens
aient rendu  un chrtien. Sachez que beaucoup de gens me font beau
visage qui ne m'aiment gure, et les Grecs ont grand dpit de ce que
par votre aide je suis rentr dans mon hritage. Le temps approche que
vous devez vous en aller, et votre association avec les Vnitiens ne
dure que jusqu' la fte de Saint-Michel. Pendant ce peu de temps, je
ne puis excuter le trait. Sachez que si vous m'abandonnez, les
Grecs, qui me hassent  cause de vous, m'enlveront l'empire et me
tueront. Mais faites une chose que je vais vous dire: demeurez
jusqu'au mois de mars, et je prolongerai d'un an votre association, je
payerai aux Vnitiens ce qu'elle vous cotera, et je vous donnerai ce
dont vous aurez besoin jusqu'aux pques prochaines. A l'aide de ce
dlai, j'aurai mis mes affaires au point que je ne pourrai reperdre
l'empire; je payerais ce que je vous dois, au moyen du revenu de
toutes mes provinces, j'aurais prpar ma flotte pour partir avec
vous, selon le trait, et vous auriez tout l't pour camper  votre
loisir.

Les barons lui dirent qu'ils en parleraient sans lui; ils savaient
bien que ce qu'il disait tait vrai, et que c'tait ce qu'il y avait
de mieux  faire pour l'empereur et pour eux; mais ils rpondirent
qu'ils ne pouvaient rien faire sans le consentement de toute l'arme,
qu'ils en parleraient  ceux de l'arme et lui feraient savoir ce
qu'ils auraient rsolu. L'empereur s'en retourna  Constantinople, et
ils convoqurent pour le lendemain une assemble  laquelle furent
mands tous les barons, tous les capitaines de l'arme et la plus
grande partie des chevaliers; on leur transmit la proposition de
l'empereur, telle qu'elle avait t faite.

Il y eut alors une grande discussion dans l'arme, comme il y en avait
eu maintes fois entre ceux qui voulaient que l'arme se rompt, parce
qu'il leur semblait que l'expdition durait trop longtemps. Ceux qui
avaient voulu,  Corfou, rompre l'arme, sommrent les autres de tenir
leur serment: Donnez-nous, dirent-ils, les vaisseaux comme vous
l'avez jur, car nous voulons aller en Syrie. Et les autres leur
criaient merci, et disaient: Seigneur, pour l'amour de Dieu, ne
dtruisez pas l'honneur que Dieu nous a fait. Si nous attendons
jusqu'en mars, nous laisserons cet empire en bon tat, et nous nous en
irons pourvus d'argent et de vivres; alors nous irons en Syrie, nous
courrons en gypte; notre association avec les Vnitiens durera
jusqu' la Saint-Michel et de la Saint-Michel jusqu' Pques, et parce
qu'ils ne pourront pas nous quitter pendant l'hiver, la conqute de la
Terre Sainte sera facilite. Il n'importait  ceux qui voulaient
rompre l'arme ni du meilleur ni du pire, mais de rompre l'arme. Mais
ceux qui voulaient la conserver travaillrent tant qu'avec l'aide de
Dieu l'affaire fut mene  bien, que les Vnitiens prolongrent d'un
an leur association, et que l'empereur leur donna tout ce qu'ils
demandrent. Les plerins renouvelrent aussi l'association avec eux
pour un an, comme ils l'avaient fait autrefois; et ainsi fut la
concorde et la paix rtablie dans l'arme.


_Incendie de Constantinople._

Aprs, par le conseil des Grecs et des Franais, l'empereur sortit de
Constantinople avec une grande arme pour soumettre  sa domination le
reste de l'empire. Une partie des barons alla avec lui; les autres
restrent pour garder le camp... Pendant que l'empereur Alexis tait 
cette expdition, il arriva une grande msaventure  Constantinople;
une mle commena entre les Grecs et les Latins, et je ne sais
lesquels mirent mchamment le feu dans la ville. Le feu fut si grand
et si horrible que l'on ne put l'teindre ni l'apaiser. Quand les
barons de l'arme qui taient de l'autre ct du port virent le feu,
ils furent tout dolents et en eurent grand'piti, car ils voyaient ces
hautes glises et ces riches palais s'crouler, et ces rues marchandes
livres aux flammes, et ils n'y pouvaient rien faire. L'incendie
commena au quartier qui est prs le port et s'tendit  travers le
plus pais de la ville jusqu' l'glise de Sainte-Sophie, et dura huit
jours, sans qu'on puisse l'teindre; et le feu avait bien une lieue de
front.

De la perte des biens et des richesses qui furent dtruites je ne
pourrais vous dire, ni des hommes, femmes et enfants dont il y eut
grand nombre de brls. Tous les Latins qui demeuraient 
Constantinople, de quelque pays qu'ils fussent, n'osrent plus y
rester; ils prirent leurs femmes et leurs enfants et tout ce qu'ils
purent sauver; ils montrent sur des barques et des vaisseaux, et
traversrent le port devant les plerins; ils n'taient pas peu, car
il y en avait bien quinze mille, grands et petits. Alors les Franais
et les Grecs se brouillrent, et ils ne furent plus si unis comme ils
l'avaient t auparavant. Ne sachant  qui s'en prendre, ils
s'accusaient les uns les autres.


_La guerre recommence contre les Grecs aprs le retour d'Alexis._

L'empereur croyant avoir bien rtabli ses affaires, et n'avoir plus
besoin des plerins, devint orgueilleux avec les barons et avec ceux
qui lui avaient fait tant de bien. Il n'allait plus les voir 
l'arme, comme il avait eu coutume de le faire. Les barons envoyrent
auprs de lui pour le prier de faire le payement de ce qu'il leur
devait d'aprs les conventions; il les mena de rpit en rpit, et leur
faisait de temps en temps de petits payements tout chtifs, puis  la
fin il ne paya plus rien. Le marquis Boniface de Montferrat, qui
l'avait servi plus que les autres et qui tait bien avec lui, allait
le voir souvent, le blmait des torts qu'il avait, et lui rappelait
les grands services qu'on lui avait rendus. L'empereur le menait par
rpit, et ne tenait aucune de ses promesses. Enfin, les barons virent
clairement qu'il n'avait que mauvaise volont; alors ils tinrent une
assemble avec le duc de Venise, et dirent qu'ils voyaient bien que
l'empereur ne tiendrait aucune de ses conventions, qu'il ne leur
disait jamais la vrit, et qu'il fallait envoyer bons messagers pour
le sommer d'excuter les traits et lui rappeler les services qu'on
lui avait rendus; que s'il promettait de tenir ses engagements, on
devait accepter sa parole, sinon, les messagers devaient le
dfier[154].

  [154] Lui dclarer la guerre.

On nomma pour ce message Conon de Bthune, Geoffroy de Ville-Hardouin
et Miles de Provins; le duc de Venise envoya trois barons de son
conseil. Les messagers montrent sur leurs chevaux, l'pe ceinte, et
chevauchrent ensemble jusqu'au palais de Blaquerne. Sachez qu'ils
allaient  grand pril et  grande aventure,  cause de la trahison
qui est ordinaire aux Grecs. Ils descendirent de cheval  la porte,
entrrent dans le palais et trouvrent l'empereur Alexis et l'empereur
Isaac assis sur deux trnes,  ct l'un de l'autre; prs d'eux tait
l'impratrice, qui tait femme de l'un, belle-mre de l'autre et soeur
du roi de Hongrie, belle dame et bonne. Il y avait grande compagnie de
seigneurs, et la cour leur sembla bien tre celle d'un riche prince.

De l'avis des autres messagers, Conon de Bthune, qui tait trs-sage
et savait bien parler, prit la parole. Sire, nous sommes venus vers
toi de par les barons de l'arme et de par le duc de Venise, afin de
te dire qu'ils te rappellent qu'ils t'ont fait empereur, comme ton
peuple le sait et comme l'vidence le montre. Vous leur avez jur, ton
pre et toi, d'excuter un trait que vous avez fait avec eux et que
vous avez scell de vos sceaux. Vous ne l'avez pas excut comme vous
l'auriez d. Ils vous ont somm maintes fois, et nous vous sommons
devant tous vos barons, que vous teniez la convention qui est entre
vous et eux. Si vous le faites, tant mieux. Et si vous ne le faites
pas, sachez que dornavant ils ne vous tiennent plus pour seigneur, ni
pour ami, mais qu'ils prendront ce que vous leur devez par toutes les
manires qu'ils pourront; et ils vous mandent qu'ils ne feront de mal
 vous et aux autres tant qu'ils ne vous auront pas dfi, qu'ils ne
feront pas de trahison, parce qu'on n'a pas coutume d'en faire dans
leur pays. Entendez bien ce que nous vous avons dit, et vous vous
dciderez comme il vous plaira.

Les Grecs furent prodigieusement surpris de ce dfi, qu'ils tenaient
pour un grand outrage, et dirent que jamais nul n'avait t si hardi
d'oser venir dfier l'empereur de Constantinople dans son palais.
L'empereur Alexis fit mauvais semblant aux messagers, et bien d'autres
qui maintes fois leur avaient fait bon visage. Le bruit fut trs-grand
dans le palais pendant que les messagers s'en retournrent, arrivrent
 la porte et remontrent sur leurs chevaux. Quand ils furent en
dehors de la porte, il n'y eut aucun d'eux qui ne ft fort joyeux et
fort surpris d'avoir chapp  un grand danger; car il s'en fallut de
peu qu'ils ne fussent tous pris et tus.

Ils revinrent  l'arme, et racontrent aux barons ce qu'ils avaient
fait. Alors la guerre commena, et forfit qui put forfaire, et par
terre et par mer. En maintes occasions se combattirent les Francs et
les Grecs; mais jamais, Dieu merci, ils ne combattirent, que les Grecs
n'y perdissent plus que les Francs. Cette guerre dura longtemps jusque
dans le coeur de l'hiver. Alors les Grecs imaginrent une grande ruse;
ils prirent dix-sept grands navires, les emplirent de bois, de fagots,
d'toupes, de poix et de tonneaux, et attendirent que le vent ft
favorable. Une nuit,  minuit, ils mirent le feu aux vaisseaux,
laissent les voiles aller au vent, et le feu montait si haut qu'il
semblait que toute la terre brlt. Le vent poussa ces vaisseaux sur
ceux des plerins; alors l'alarme se rpand dans le camp, et de toutes
parts on court aux armes.

Les Vnitiens courent  leurs vaisseaux et tous ceux qui en avaient,
et on commence  les mettre vivement en sret; et Geoffroy le
marchal de Champagne, qui dicta cet ouvrage, tmoigne que jamais
personne ne fit mieux sur mer que les Vnitiens firent en cette
occasion; ils sautrent sur leurs galres et dans les barques des
vaisseaux, prenant avec des crocs les vaisseaux enflamms et les
tirant de vive force hors du port; et les lanant dans le courant du
dtroit, ils les laissaient aller brler emports par le courant. Il
tait venu tant de Grecs sur le rivage qu'on ne put les compter; leurs
cris taient si grands qu'il semblait que terre et mer s'abmaient; et
ils montaient dans des barques et tiraient sur ceux des ntres qui se
garantissaient du feu, et il y en eut de blesss.

Aussitt que les chevaliers de l'arme entendirent le cri d'alarme,
ils s'armrent tous, et les batailles sortirent du camp, chacune selon
l'ordre, craignant que les Grecs ne les vinssent attaquer, et ils
demeurrent dans cette angoisse jusqu'au jour. Mais par l'aide de
Dieu, les ntres ne perdirent rien autre qu'un vaisseau pisan qui
tait plein de marchandises et qui fut brl. Le reste des vaisseaux
fut en grand pril cette nuit d'tre brl; les ntres alors auraient
tout perdu, ne pouvant plus s'en aller ni par terre, ni par mer.


_Les Grecs renversent Alexis._

Sur ces entrefaites, les Grecs, qui taient en guerre avec les Francs,
voyant que la paix tait rompue pour longtemps, rsolurent de trahir
Alexis. Il y avait un Grec qui tait mieux avec lui que tous les
autres et qui l'avait engag  faire la guerre plus que tout autre. Ce
Grec s'appelait Murzuphle[155]. De l'avis et du consentement des
conjurs, un soir,  minuit, que l'empereur Alexis dormait en sa
chambre, ceux qui devaient le garder, parmi lesquels tait Murzuphle,
le prirent dans son lit et le jetrent en prison. Murzuphle chaussa
les brodequins de pourpre, de l'avis des autres, et se fit empereur;
aprs ils le couronnrent  Sainte-Sophie. Voyez donc si jamais plus
horrible trahison a t faite par aucunes gens.

  [155] [Greek: Mourzouphlos], dont les sourcils ne sont pas
  spars.

Quand l'empereur Isaac apprit que son fils tait pris et Murzuphle
couronn, il eut si grand'peur qu'il lui prit une maladie qui ne dura
pas longtemps, et il mourut. L'empereur Murzuphle fit deux ou trois
fois empoisonner le fils qu'il tenait en prison, mais il ne plut pas 
Dieu qu'il mourt; aprs, il le fit trangler; et quand il eut t
trangl, il fit dire partout qu'il tait mort de sa bonne mort, et le
fit ensevelir honorablement, comme empereur, et mettre en terre, et
fit grand semblant qu'il en avait dplaisir. Mais meurtre ne peut tre
cach. Bientt il fut su clairement des Grecs et des Franais que le
meurtre avait t fait comme je viens de vous le raconter; alors les
barons et le duc de Venise tinrent une assemble,  laquelle
assistrent les vques, tout le clerg et les lgats de l'apostole.
Ils remontrrent aux barons et au peuple que celui qui avait commis
pareil meurtre n'avait pas droit de possder l'empire, et que tous
ceux qui taient d'accord avec lui taient aussi coupables que lui;
qu'outre cela ils s'taient soustraits  l'obissance de Rome. C'est
pourquoi nous vous disons, fit le clerg, que la guerre est juste; et
si vous avez bonne intention de conqurir le pays et de le mettre sous
l'obissance de Rome, auront les indulgences que l'apostole a
accordes tous ceux qui mourront aprs s'tre confesss. Sachez que
cette chose fut d'un grand confort aux barons et aux plerins. Grande
fut la guerre entre les Francs et les Grecs; et elle ne diminua pas,
augmenta au contraire, et il y avait peu de jours que l'on ne
combattt par terre ou par mer...


_Prise de Constantinople._

1204

Ceux de l'arme s'tant assembls tinrent conseil pour savoir ce qu'il
y avait  faire; les avis dbattus, on dcida que si Dieu leur
accordait d'entrer dans la ville de force, que tout le butin qu'ils
feraient serait apport et partag en commun; et que s'ils devenaient
matres de la ville, ils nommeraient six Franais et six Vnitiens qui
jureraient sur les Saintes critures de choisir pour empereur celui
qu'ils croiraient tre le plus capable de bien gouverner. Celui qui
serait nomm empereur aurait le quart de toute la conqute, en dedans
de la ville et en dehors, avec les palais de Blaquerne et de Bucolon;
les trois autres quarts devaient tre rpartis, une moiti aux
Vnitiens, et l'autre moiti aux Franais. Alors on prendrait douze
des plus sages de l'arme des plerins et douze des Vnitiens,
lesquels rpartiraient les fiefs et les honneurs[156] entre les
barons, et fixeraient quel service[157] ils devraient  l'empereur
pour leurs terres. On jura cette convention, et qu' la fin de mars
dans un an, pourrait s'en aller qui voudrait, et que ceux qui
resteraient dans le pays seraient tenus de servir l'empereur. Ainsi
fut faite la convention et jure, et excommunis tous ceux qui la
violeraient.

  [156] Les revenus, les impts.

  [157] Service militaire; nombre d'hommes  fournir, et nombre de
  jours de service par an.

Cela fait, les vaisseaux furent prpars et remplis de vivres. Le
jeudi d'aprs la mi-carme, toute l'arme monta sur les vaisseaux, et
les chevaux furent mis dans les palandres. Chaque bataille eut sa
flottille, et toutes furent ranges  ct l'une de l'autre; on
spara les vaisseaux d'avec les galres et les palandres, et ce fut
merveilleux  voir. La ligne des assaillants avait bien demi-lieue de
long. Le vendredi matin, la flotte bien range s'approcha de la ville
et commena l'attaque avec vigueur. On dbarqua en maint endroit, et
on alla jusqu'aux murs de la ville; en maint endroit aussi, les
chelles et les vaisseaux s'approchrent de si prs des murailles que
ceux qui taient sur les murailles et les tours s'entre-frappaient 
coups d'pe avec ceux qui taient sur les chelles.

Cet assaut rude et vigoureux dura bien jusque vers l'heure de
none[158]; mais, pour nos pchs, les plerins furent repousss, et
ceux qui avaient dbarqu furent obligs de remonter sur les
vaisseaux. Sachez bien que les plerins perdirent plus ce jour-l que
les Grecs, et les Grecs en furent tout joyeux. Une partie des
vaisseaux se retira du lieu de l'attaque; d'autres jetrent l'ancre si
prs de la ville qu'ils continurent  se servir de leurs pierriers et
de leurs mangonneaux.

  [158] Trois heures aprs midi.

Sur le soir, les barons et le duc de Venise s'assemblrent dans une
glise, au del du lieu o ils taient camps.... Ils dcidrent que
le lendemain, qui tait un samedi, et pendant toute la journe du
dimanche, ils prpareraient tout pour un nouvel assaut, qui serait
livr le lundi; il fut rsolu qu'on accouplerait deux par deux les
navires sur lesquels seraient places les chelles, afin que deux
vaisseaux pussent attaquer une tour, et cela parce qu'ils avaient vu
qu'un vaisseau attaquant seul une tour, ceux qui la dfendaient
taient plus nombreux que ceux du vaisseau. Aussi tait-ce un bon avis
que deux chelles feraient beaucoup plus d'effet contre une tour
qu'une seule. Comme il fut convenu, il fut fait; et ils se prparrent
pendant le samedi et le dimanche.

L'empereur Murzuphle tait venu camper avec toutes ses forces devant
la partie de la ville attaque, et avait tendu ses tentes carlates.
Le lundi tant arriv, les ntres qui taient sur les vaisseaux
prirent les armes; ceux de la ville commencrent  les craindre plus
que devant; les ntres s'tonnrent aussi de voir tant de monde sur
les murs et sur les tours. Cependant l'assaut commena rude et
furieux; chaque vaisseau attaquait devant lui. Le cri de la bataille
fut si grand qu'il semblait que la terre s'abmt. L'attaque durait
depuis longtemps, lorsque Notre-Seigneur fit lever le vent qu'on
appelle Bore, qui bouta les vaisseaux sur le rivage plus qu'ils
n'taient auparavant. Alors deux nefs qui taient lies ensemble, dont
l'une avait nom _La Plerine_, et l'autre _Le Paradis_, approchrent
si prs d'une tour, l'une d'un ct, l'autre de l'autre, si comme Dieu
et le vent les menrent, que l'chelle de _La Plerine_ s'alla joindre
contre la tour. Aussitt un Vnitien et un Franais, nomm Andr
d'Urboise, entrrent dans la tour, suivis de beaucoup d'autres, et
ceux de la tour sont battus et se sauvent.

Quand les chevaliers qui taient sur les palandres virent cela, ils
dbarquent, dressent leurs chelles au pied du mur, et montent de vive
force; ils s'emparrent bien de quatre tours; d'autres, sur les
vaisseaux, attaquent  qui mieux mieux, enfoncent trois portes,
entrent dans la ville et montent  cheval. Ils chevauchent droit sur
le camp de l'empereur Murzuphle, qui avait rang ses batailles devant
ses tentes. Lorsque les Grecs virent venir les chevaliers, ils se
sauvrent, et l'empereur s'enfuit par les rues jusqu'au chteau de
Bucolon. Alors vous auriez vu tuer les Grecs, prendre chevaux,
palefrois, mules et mulets, et toute espce de butin. Il y eut l tant
de morts et de blesss qu'il n'tait gure possible de les compter.
Une grande partie des seigneurs grecs se rfugirent  la porte de
Blaquerne. La nuit commenait  tomber, et les ntres, fatigus de la
bataille et de l'occision, se runirent dans une grande place qui
tait dans Constantinople; ils dcidrent qu'ils camperaient au pied
des tours et des murs qu'ils avaient conquis, ne croyant point avoir
raison de la ville avant un mois, tant il y avait de fortes glises,
de palais et de peuple.

Ils camprent donc devant les murs et devant les tours, prs de leurs
vaisseaux; le comte de Flandre Baudouin s'hbergea dans les tentes
carlates de l'empereur Murzuphle, qu'il avait abandonnes toutes
tendues; son frre Henri alla devant le palais de Blaquerne, et
Boniface le marquis de Montferrat, avec ses gens alla s'tablir devant
le plus pais de la ville. Ainsi fut campe l'arme, comme vous l'avez
entendu, et Constantinople prise le lundi de Pques fleuries. Cette
nuit, les ntres, qui taient trs-fatigus, se reposrent; mais
l'empereur Murzuphle ne se reposa gure. Il rassembla son monde en
disant qu'il allait attaquer les Francs, mais il ne le fit pas; au
contraire, il chevaucha par d'autres rues le plus loin des Franais
qu'il put, arriva  la porte Dore, par o il se sauva et dguerpit de
la ville. Aprs lui, s'enfuirent tous ceux qui purent; et de tout cela
ne savaient rien ceux de l'arme.

Pendant cette nuit, du ct o campait Boniface le marquis de
Montferrat, je ne sais quelles gens, craignant que les Grecs ne les
vinssent attaquer, mirent le feu entre eux et les Grecs, et la ville
commena  s'allumer durement; elle brla toute cette nuit et le
lendemain jusqu'au soir. Ce fut le troisime feu en Constantinople
depuis que les Francs taient venus dans ce pays; et il brla plus de
maisons qu'il n'y en a dans les trois plus grandes villes du royaume
de France. La nuit acheve, vint le jour, qui tait le mardi matin;
alors tous les ntres s'armrent, chevaliers et sergents, et chacun se
rendit  sa bataille, croyant avoir  livrer plus grand combat que les
prcdents, parce qu'ils ne savaient pas le premier mot de la fuite de
l'empereur; et ce jour ils ne trouvrent personne qui leur ft oppos.

Le marquis de Montferrat Boniface chevaucha toute la matine droit
vers Bucolon; quand il y fut arriv, on le lui rendit,  condition de
la vie sauve pour ceux qui taient dedans. L on trouva les plus
grandes dames du monde, qui s'taient retires dans ce chteau; c'est
l qu'on trouva la soeur du roi de France qui avait t
impratrice[159], et la soeur du roi de Hongrie, qui avait t aussi
impratrice, et quantit de princesses. Du trsor qui tait en ce
palais, il n'est pas  propos de parler, car il y avait tant de
richesses qu'on ne pouvait ni en voir la fin ni les compter. En mme
temps que ce palais tait rendu au marquis Boniface de Montferrat, on
rendait celui de Blaquerne  Henri, frre de Baudouin, comte de
Flandre, la vie sauve aussi  ceux qui taient dedans; on y trouva un
trsor qui n'tait pas moins grand que celui de Bucolon.

  [159] Agns, soeur de Philippe-Auguste, qui avait t femme des
  empereurs Alexis le jeune, Andronic Comnne et Thodore Branas.

Chacun fit occuper par sa troupe le chteau qu'on lui avait rendu et
fit garder le butin. Les autres, qui s'taient rpandus dans la ville,
pillrent et firent un tel butin que nul ne vous pourrait dire la
quantit d'or et d'argent, de vaisselle, de pierres prcieuses, de
velours, de draps de soie, de fourrures d'hermine, et de toutes les
autres richesses qui furent prises, et bien assure Geoffroy de
Ville-Hardouin, le marchal de Champagne, que depuis la cration du
monde on ne gagna tant  la prise d'une ville.

Chacun prit le logement qui lui plut, il y en avait assez pour cela;
ainsi s'hbergea l'arme des plerins et des Vnitiens, et grande fut
la joie de la victoire que Dieu leur avait donne, au moyen de
laquelle ceux qui taient en pauvret taient maintenant en richesse
et en dlices. Ils ftrent la Pque fleurie et la grande Pque aprs,
dans cette joie que Dieu leur avait donne. Et bien ils en durent
louer Notre-Seigneur, car ils n'avaient pas plus de 20,000 hommes dans
toute l'arme, et par son aide ils avaient pris une grande ville,
peuple de 400,000 hommes ou plus, et la mieux fortifie. Alors on
fit crier par toute l'arme, de par le marquis de Montferrat, qui en
tait le chef, et de par les barons et le duc de Venise, d'apporter
et de runir tout le butin, comme on l'avait jur sous peine
d'excommunication; et on choisit trois glises pour le dposer, et on
y mit bonne garde de Franais et de Vnitiens, des plus loyaux que
l'on put trouver. Alors chacun commena  apporter le butin et  le
mettre en commun.

Les uns apportrent bien, et mal les autres, pousss par convoitise
qui est la racine de tous maux, et les convoiteux commencrent ds
lors  retenir bien des choses, et Notre-Seigneur commena  les moins
aimer.... Le butin fut donc runi et partag par moiti entre les
Franais et les Vnitiens, comme cela avait t convenu. Sachez que
quand ils eurent fait les parts, les Franais payrent de la leur
50,000 marcs aux Vnitiens, et qu'ils se partagrent entre eux plus de
100,000 marcs. Jamais on n'aurait rien vu de si glorieux, si on et
fait ce que l'on avait dit et qu'on n'et rien dtourn; sachez aussi
que l'on fit justice de ceux qui furent convaincus d'avoir retenu
quelque chose, et qu'il y en eut pas mal de pendus. Le comte de
Saint-Pol fit pendre un sien chevalier, l'cu au col, convaincu
d'avoir retenu quelque chose. Beaucoup d'autres de l'arme, petits ou
grands, dtournrent une partie du butin, mais ce fut mal acquis. Vous
pourrez bien savoir que grand fut le butin, car sans la part des
Vnitiens et sans ce qui fut dtourn, les ntres eurent plus de
500,000 marcs d'argent et plus de 10,000 chevaux. Ainsi fut donc
rparti le butin de Constantinople, comme vous l'avez entendu.


_Baudouin, comte de Flandre, nomm empereur._

1204.

Ensuite les barons tinrent une assemble, et demandrent  toute
l'arme ce qu'elle voulait faire touchant ce qui avait t dcid
entre eux; ils parlrent tant qu'ils furent obligs de se runir une
seconde fois, pour lire les douze qui devaient faire l'lection. Et
comme c'tait un grand honneur que d'tre nomm  l'empire de
Constantinople, il y eut beaucoup de prtendants; mais la grande lutte
fut entre le comte de Flandre Baudouin et le marquis de Montferrat
Boniface; de ces deux, toute l'arme disait que l'un serait empereur.
Quand les gens sages de l'arme, qui tenaient autant  l'un qu'
l'autre, virent cela, ils parlrent entre eux, et dirent: Seigneurs,
si on lit l'un de ces deux puissants hommes, l'autre aura un tel
dpit qu'il emmnera toute l'arme, et ainsi se pourra perdre la
conqute, aussi bien que manqua se perdre celle de Jrusalem quand ils
lurent Godefroi de Bouillon, le comte de Toulouse ayant eu un tel
dpit qu'il sollicita les barons et tous ceux de l'arme d'abandonner
la Terre Sainte; il s'en alla tant de monde qu'ils restrent bien peu,
et que si Dieu ne les et soutenus, la Terre Sainte et t perdue.
Nous devons nous garder que chose pareille ne nous advienne; tchons
de les retenir tous les deux, et que Dieu ayant donn l'empire  l'un,
l'autre en soit content. Pour cela, que l'empereur donne  l'autre
toute la terre qui est en Asie de l'autre ct du canal avec l'le de
Crte, dont il lui fera foi et hommage; ainsi nous pourrons les
retenir tous les deux. Comme il fut dit, il fut fait, et les deux
prtendants y consentirent volontiers. Vint le jour que le parlement
lut les douze, six d'une part, et six de l'autre, qui jurrent sur
les vangiles qu'ils liraient  bien et  bonne foi celui qui aurait
le plus de droit et qui serait le meilleur pour gouverner l'empire.
Les douze lus se rassemblrent au jour convenu dans le riche palais
o logeait le duc de Venise, l'un des plus beaux du monde.

L il y eut si grande runion de gens que c'tait merveille, chacun
voulant voir qui serait lu. Les douze qui devaient faire l'lection
ayant t mands, furent mis en une belle chapelle qui tait dans le
palais; leur conseil dura jusqu' ce qu'ils furent tombs d'accord, et
ils chargrent de porter la parole Nivelon, l'vque de Soissons, qui
tait l'un des douze; ils sortirent, et vinrent l o taient tous les
barons et le duc de Venise. Or vous pouvez savoir qu'il fut regard
par beaucoup d'hommes dsireux de connatre l'lection. L'vque leur
dit: Seigneurs, nous nous sommes accords, par la permission de Dieu,
 faire un empereur, et vous avez tous jur que vous tiendriez pour
empereur celui que nous aurions choisi, et que si quelqu'un voulait y
contredire vous lui viendriez en aide; nous vous nommerons l'lu, 
l'heure que Jsus-Christ est n; c'est le comte Baudouin de Flandre et
de Hainaut. Il s'leva un cri de joie dans le palais, et on l'emmena
 l'glise, le marquis de Montferrat avant tous les autres, et qui lui
rendit tout l'honneur qu'il put. Ainsi fut lu empereur le comte
Baudouin de Flandre et de Hainaut, et le jour de son couronnement fix
 trois semaines aprs Pques.

   GEOFFROY DE VILLE-HARDOUIN, _De la Conqute de Constantinople_.
   (Trad. par L. Dussieux.)

   Geoffroy de Ville-Hardouin, marchal de Champagne, et l'un des
   principaux acteurs de la quatrime croisade, mourut vers 1213.
   Ses mmoires, une des plus charmantes oeuvres d'histoire de notre
   littrature, s'tendent de 1198  1207.




LA PRISE DE CONSTANTINOPLE RACONTE PAR LES GRECS.


Mais parce que la reine des villes devait subir le joug de la
servitude et que Dieu nous voulait retenir avec le frein et le mors,
nous qui nous tions chapps de notre devoir, deux soldats qui
taient sur une chelle vis--vis du Ptrion, s'abandonnrent  la
fortune et se hasardrent de sauter dans une tour, d'o ayant chass
la garnison, ils levrent la main en signe de joie et de confiance
pour animer leurs compagnons. A l'heure mme, un cavalier nomm Pierre
qui avait une taille de gant, dont le casque paraissait aussi grand
qu'une tour, et qui semblait capable de mettre seul en fuite toute une
arme, entra par la porte qui tait au mme endroit. Tout ce qu'il y
avait de personnes de qualit autour de l'empereur, et  leur exemple
toute l'arme, ne purent supporter la prsence ni les regards de ce
seul cavalier, et eurent recours  une fuite honteuse, comme 
l'unique asile de leur lchet. tant donc sortis par la porte Dore,
qui est du ct de terre, ils se retirrent chacun o ils purent, et
plt  Dieu qu'ils se fussent prcipits au fond de l'enfer.

Les ennemis, ne trouvant plus de rsistance, firent tout passer au fil
de l'pe, sans distinction d'ge ni de sexe. Ne gardant plus de rang,
et courant de tous cts en dsordre, ils remplirent la ville de
terreur et de dsespoir. Ayant mis le feu, sur le soir, au quartier
qui est du ct d'orient, ils brlrent toutes les maisons qui taient
depuis le monastre d'vergte jusqu'au quartier du Drungaire, et se
camprent auprs du monastre de Pantepopte, aprs avoir pill la
tente de l'empereur et avoir pris le palais de Blaquerne.

Murzuphle, courant par les rues, fit son possible pour rallier ses
gens; mais comme ils taient emports par le tourbillon du dsespoir,
ils n'eurent point d'oreilles pour couter ses ordres ni ses
remontrances. Pour achever le rcit de cette triste aventure, les
habitants employrent le reste du jour, et toute la nuit suivante, 
serrer sous terre leurs richesses, et il y en avait quelques-uns qui
taient d'avis de s'enfuir.

Quand l'empereur vit que la peine qu'il prenait ne servait de rien, il
eut peur d'tre pris et d'tre mis comme un excellent mets sur la
table des Italiens, et s'tant enferm dans le grand palais, il mit
sur une barque Euphrosine, veuve de l'empereur Alexis, et sa fille
Eudocie, de laquelle il tait perdument amoureux, et se retira
lui-mme, aprs avoir rgn deux mois et seize jours.

Aprs son dpart, deux jeunes princes fort sages et fort courageux,
Thodore Ducas et Thodore Lascaris, disputrent ensemble de la
possession de l'empire comme d'un vaisseau battu par la tempte et qui
servoit de jouet  la fortune. Ils entrrent tous deux dans la grande
glise, o ils parurent gaux, parce qu'il n'y avoit personne pour
juger de leur mrite. Lascaris ayant t nanmoins prfr par le
clerg, il refusa les marques de la dignit impriale, et tant venu
avec le patriarche au Milion, il anima le peuple par ses promesses et
par ses caresses  faire quelque rsistance, et exhorta les gardes 
prendre les armes, en leur remontrant que si l'empire passait  une
nation trangre ils ne recevraient pas un plus favorable traitement
que les habitants, et que bien loin de conserver leur solde ni leur
rang, ils seraient rduits  la condition de simples soldats. Mais le
peuple n'tant point touch de ses remontrances, et les gardes ne
promettant de servir qu'autant qu'ils seraient pays, et les Italiens
ayant paru  l'heure mme, en armes, il fut contraint de se sauver.

Lorsque les ennemis virent que personne ne se prsentait pour les
combattre, que les chemins s'aplanissaient sous leurs pieds, que les
rues s'largissaient pour leur donner passage, que la guerre tait
sans danger et les Romains sans rsistance, que par un bonheur
extraordinaire on venait au-devant d'eux avec la croix et les images
du Sauveur pour les recevoir comme en triomphe, la vue de cette troupe
suppliante n'amollit point leur duret et n'apaisa point leur fureur.
Au contraire, tenant leurs chevaux, qui taient accoutums au tumulte
de la guerre et au son de la trompette, et ayant leurs pes nues, ils
se mirent  piller les maisons et les glises. Je ne sais quel ordre
je dois tenir dans mon rcit, ni par o je dois commencer, continuer
et achever le rcit des impits que ces sclrats commirent. Ils
brisrent les saintes images qui mritent l'adoration des fidles; ils
jetrent les reliques sacres des martyrs en des lieux que j'ai honte
de nommer; ils rpandirent le corps et le sang du Sauveur. Ces
prcurseurs de l'Antchrist, ces auteurs des profanations qui doivent
prcder son arrive, prirent les calices et les ciboires, et aprs en
avoir arrach les pierreries et les autres ornements, ils en firent
des coupes  boire. Ils dpouillrent Jsus-Christ, et jetrent ses
vtements au sort, comme les Juifs les y avaient jets autrefois. Il
ne manqua rien  leur cruaut que de lui percer le ct pour en tirer
du sang. On ne saurait songer sans horreur  la profanation qu'ils
firent de la grande glise; ils rompirent l'autel qui tait compos de
diverses matires trs-prcieuses et qui tait le sujet de
l'admiration de toutes les nations, et en partagrent entre eux les
pices; ils firent entrer dans l'glise des mulets et des chevaux pour
emporter les vases sacrs, l'argent cisel et dor qu'ils avaient
arrach de la chaire, du pupitre et des portes, et une infinit
d'autres meubles; et quelques-unes de ces btes tant tombes sur le
pav qui tait fort glissant, ils les percrent  coups d'pe et
souillrent l'glise de leur sang et de leurs ordures.

Une femme charge de pchs, une servante des dmons, une prtresse
des furies, une boutique d'enchantements et de sortilges, s'assit
dans la chaire patriarcale, pour insulter insolemment  Jsus-Christ,
elle y entonna une chanson impudique et dansa dans l'glise. On
commettait toutes ces impits avec le dernier emportement, sans que
personne fit paratre la moindre modration.

Aprs avoir exerc une rage si dtestable contre Dieu, ils n'avaient
garde d'pargner les femmes honntes, les filles innocentes et les
vierges qui lui taient consacres. Il n'y avait rien de si difficile
que d'adoucir l'humeur farouche de ces barbares, que d'apaiser leur
colre, que de gagner leur affection. Leur bile tait si chauffe
qu'il ne fallait qu'un mot pour la mettre en feu; c'tait une
entreprise ridicule que de vouloir les rendre traitables, et une folie
que de leur parler avec raison. Ils tiraient quelquefois le poignard
contre ceux qui rsistaient  leurs volonts. On n'entendait que cris,
pleurs, gmissements, dans les rues, dans les maisons et dans les
glises. Les personnes illustres par leur naissance paraissaient dans
l'infamie; les vieillards vnrables par leur ge, dans le mpris; les
riches, dans la pauvret. Il n'y avait point de lieu qui ne ft sujet
 une rigoureuse recherche, ni qui pt servir d'asile.

O Dieu, que d'affliction, que de misre! Quand est-ce que ces malheurs
nous avaient t prdits par le frmissement de la mer, par
l'obscurcissement du soleil, par le changement de la lune en sang, par
le drglement du cours des astres? Nous avons vu l'abomination de la
dsolation dans le lieu saint, nous y avons entendu des paroles
artificieuses de la prostitue, et nous y avons t tmoin des autres
profanations si contraires  la saintet de notre religion. Voil une
partie des crimes que les nations d'Occident ont commis contre le
peuple de Jsus-Christ. Ces barbares n'ont us d'humanit envers
personne; ils n'ont rien pargn, ils ont tout pris et tout enlev.
Voil donc ce que nous promettait ce hausse-col dor, cette humeur
fire, ces sourcils levs, cette barbe rase, cette main prte 
rpandre le sang, ces narines qui ne respirent que la colre, cet oeil
superbe, cet esprit cruel, cette prononciation prompte et prcipite.
Ou plutt, c'est ce que vous nous promettiez, vous qui voulez passer
pour savants, pour sages, pour fidles, pour sincres, pour justes,
pour vertueux, et pour plus pieux et religieux observateurs des
commandements de Dieu que nous autres Grecs. Je parle srieusement et
sans railler. Car quel commerce y a-t-il entre la lumire et les
tnbres? Ce que j'ai  ajouter est encore plus important. Vous vous
tiez chargs de la croix, et vous nous aviez jur, et sur elle et sur
les saints vangiles, que vous passeriez sur les terres des chrtiens
sans y rpandre de sang. Vous nous aviez dit que vous n'aviez pris les
armes que contre les Sarrasins, et que vous ne les vouliez tremper que
dans leur sang. Vous aviez promis de demeurer chastes pendant le temps
que vous porteriez la croix, comme des soldats enrls sous les
enseignes du Sauveur. Il est vident cependant que bien loin de
dfendre son tombeau, vous outragez les fidles qui sont ses membres.
Bien loin de porter la croix, vous la profanez et vous la foulez aux
pieds. Pendant que vous faites profession d'aller chercher une perle
prcieuse, vous jetez dans la boue la perle prcieuse du corps
adorable de notre Dieu. Les Sarrasins en ont us avec moins d'impit.
Quand ils taient matres de Jrusalem, ils traitaient les Latins avec
quelque sorte de douceur, ils ne violaient point la pudeur de leurs
femmes, ils n'emplissaient point de corps morts le spulcre du
Sauveur, ils ne changeaient point cette source de rsurrection et de
vie en une cause de chute et de mort. Ils ne leur faisaient ressentir
ni le fer, ni le feu, ni la faim, ni la nudit, et se contentant d'un
lger impt qu'ils levaient par tte, ils les laissaient dans la
jouissance paisible de tout le reste de leurs biens. Mais ces peuples
si affectionns  la gloire du Sauveur et qui font profession de notre
religion, nous ont trait, de la manire que j'ai rapporte, bien que
nous ne leur eussions fait aucune injure...

Le jour de la prise de la ville, ces brigands ayant pill les maisons
o ils taient logs, demandrent aux matres o ils avoient cach
leur argent, usant de violences envers les uns, de caresses envers les
autres, et de menaces envers tous, pour les obliger  les dcouvrir.
Ceux qui taient si simples que d'apporter ce qu'ils avaient cach
n'taient pas traits avec plus de douceur que les autres. Ils
ressentaient les mmes effets de l'orgueil et de la cruaut de leurs
htes. Ceux qui commandaient parmi nous ayant laiss la libert de
sortir  ceux qui le dsireraient, on voyait des troupes d'habitants
qui s'en allaient envelopps de mchants manteaux, avec des visages
ples et dfigurs, avec des yeux rouges, et qui versaient plutt du
sang que des larmes. Les uns regrettaient leur argent, les autres ne
croyant pas que leur argent mritt d'tre regrett, pleurrent
l'enlvement de leurs filles, la mort de leurs femmes, ou quelque
autre perte semblable.

Pour dire quelque chose de ce qui m'arriva en cette triste journe,
plusieurs de mes amis se retirrent en ma maison, parce qu'elle tait
btie sous une galerie qui la rendait fort sombre. Ma grande maison du
quartier de Storacius, qui tait enrichie d'une infinit d'ornements,
avait t consume par le second incendie. L'autre, o je demeurais
alors, avait une entre secrte dans la grande glise; mais il n'y
avoit point de secret qui pt chapper  la curiosit de nos ennemis,
et la saintet du lieu ne nous servit de rien pour nous garantir de
leur fureur. En quelque endroit qu'on se cacht, on toit pris et
emmen. J'avais retir un Vnitien avec sa femme et ses enfants, qui
me servit fort utilement. Bien qu'il ne ft que marchand, il prit les
armes comme un soldat, et feignant d'tre des ennemis et parlant avec
eux en leur langue, il dfendit longtemps ma porte. Mais enfin ne
pouvant plus rsister  la multitude, qui entrait en foule, et
principalement aux Franais, qui se vantaient de ne rien craindre que
la chute du ciel, il nous conseilla de nous sauver, de peur d'tre
chargs de chanes et d'avoir le dplaisir de voir nos filles violes
en notre prsence. Marchant donc sous la conduite de ce fidle
dfenseur, comme si nous eussions t ses prisonniers, nous allmes
vers les maisons des Vnitiens qui taient de nos amis. Lorsque nous
fmes arrivs au quartier qui toit chu aux Franais, nous fmes
abandonns par nos valets, qui s'cartrent lchement de ct et
d'autre, et obligs de porter nous-mmes nos enfants, qui ne pouvaient
encore marcher. Nous partmes un samedi, cinquime jour de la prise.
L'hiver approchait et ma femme tait grosse, de sorte qu'il me
semblait que c'tait un accomplissement de la parole par laquelle le
Sauveur nous avertit de prier Dieu que notre fuite n'arrive point en
hiver, ni au jour du sabbat, et de la prdiction par laquelle il
prononce malheur sur les femmes qui seront enceintes ou nourrices.
Plusieurs de nos parents et de nos amis s'tant joints  nous aussitt
qu'ils nous eurent aperus, nous marchmes tous ensemble, et nous
rencontrmes des gens de guerre assez mal arms. Les uns avaient de
longues pes pendues  leurs chevaux, les autres des poignards
attachs  leur ceinture. Les uns taient chargs de butin, les autres
fouillaient leurs prisonniers pour voir s'ils ne cachaient point un
bon habit sous un mchant, ou s'ils n'avaient point d'argent. D'autres
regardaient de belles femmes avec les mmes yeux que s'ils eussent d
en jouir  l'heure mme. Nous mmes celles que nous avions au milieu
de nous, comme au milieu d'une bergerie, et nous les avertmes de
salir avec de la terre ces visages qu'elles embellissaient autrefois
avec du fard, de peur que l'clat de leur teint n'attirt les yeux des
spectateurs curieux, n'allumt le dsir et n'excitt la fureur des
ravisseurs cruels qui croyaient avoir le droit de faire tout ce que
permet la licence de la guerre. Ayant le coeur serr de douleur, nous
levions les mains au ciel, nous frappions nos poitrines et nous
priions Dieu qu'il lui plt de nous prserver de la violence de ces
btes cruelles. Comme nous tions prs de passer par la porte Dore,
un barbare impie et violent enleva, proche l'glise de Saint-Mocius
martyr, la fille d'un magistrat, comme un loup enlve une brebis. Le
pre, accabl de vieillesse et de maladie, fit en mme temps un faux
pas et tomba dans la boue, d'o se tournant vers moi, qui ne lui
pouvais servir que d'un appui aussi faible que celui du figuier, et
m'appelant par mon nom, il me conjura de l'assister. Je suivis donc le
ravisseur, m'criant contre sa violence, et joignant  mes cris des
gmissements lamentables et des gestes propres  exciter la piti.
J'implorai le secours des soldats qui passaient et qui pouvaient
entendre quelques mots de notre langue; je leur pris les mains et leur
fis des caresses. Enfin j'en touchai si fort quelques-uns qu'ils me
promirent de venger ce rapt. Je les menai donc  la maison o le
ravisseur avait enferm la fille et o il se tenait  la porte pour
repousser ceux qui auraient envie d'y entrer. Je leur dis, en le leur
montrant avec le doigt: Voil le coupable qui a viol en plein jour
l'ordonnance par laquelle vous avez dfendu de toucher aux femmes
maries, aux jeunes filles, aux vierges consacres  Dieu, et que vous
avez fait le serment d'observer. Dfendez-nous contre cette violence,
par l'autorit de vos lois et par la force de vos armes. Soyez
sensibles aux larmes, qui coulent de mes yeux, puisque Dieu mme s'y
laisse toucher, et que la nature nous les a donnes pour exciter de
la compassion et pour obtenir de l'assistance. Que si vous avez des
enfants, je vous conjure par ces prcieux gages de vos mariages, par
le tombeau du Sauveur, et par le respect que vous avez pour ses
commandements qui dfendent aux chrtiens de faire aux autres ce
qu'ils ne voudraient pas qu'on leur ft, de ne pas mpriser ma prire.
J'animai de telle sorte ces gens de guerre par ces paroles qui
m'taient venues sur-le-champ  la bouche, qu'ils me promirent de me
rendre la fille qui avait t enleve. Le ravisseur, transport
d'amour et de colre, se moquait d'abord de leur demande; mais quand
il vit qu'ils agissaient srieusement et qu'ils le menaaient de le
faire pendre, il rendit la fille, que le pre fut ravi de revoir.
S'tant donc lev, il continua avec nous le voyage. Ds que nous fmes
hors de la ville, chacun commena  remercier Dieu de sa protection,
ou  dplorer son malheur, comme il le trouva  propos. Pour moi, je
me prosternai  terre, et je me plaignis aux murailles de ce qu'elles
demeuraient seules insensibles aux calamits publiques et de ce
qu'elles se tenaient debout, au lieu de se fondre en larmes. Qu'est-il
besoin, leur disois-je, que vous subsistiez, depuis que toutes les
choses pour la conservation et la dfense desquelles vous avez t
bties ont t dtruites par le fer et par le feu[160]?... Aprs avoir
tir ces paroles du fond d'un coeur inond de douleur, nous
continumes notre chemin, et en marchant nous rpandmes nos larmes
comme une semence... Les paysans et les derniers du peuple nous
chargeaient de confusion et d'opprobre, et au lieu de tirer de
l'exemple de notre disgrce une instruction de modration et de
sagesse, ils se rjouissaient de notre malheur, et ils disaient, par
un horrible renversement d'esprit, que la pauvret et la nudit o
nous tions rduits toient une galit pleine d'quit et de justice.

  [160] Nous supprimons presque tout ce discours de Nictas aux
  murailles; c'est une oeuvre de rhteur, pleine de mauvais got,
  et crite aprs coup.

Quelques-uns d'entre eux ayant rachet  vil prix le bien qu'ils
savaient que les trangers avaient vol  leurs concitoyens, disaient,
en levant les mains et les yeux au ciel: Dieu soit lou de nous avoir
fourni un moyen si ais et si commode de nous enrichir. Ils n'avaient
pas encore log les Latins dans leurs maisons, et ils ne savoient pas
que ces peuples rpandent autant de vin que de bile, et qu'ils
traitent les Grecs avec le dernier mpris. Ils s'enrichissaient
encore, par un commerce impie des choses saintes, en achetant, en
revendant les vases et les ornements, comme s'ils eussent cess
d'appartenir  Dieu depuis qu'ils avaient t arrachs de ses temples
par des mains sacrilges.

Les ennemis ne songeaient qu' se divertir, mais d'un divertissement
grossier et injurieux, qui ne tendoit qu' tourner en ridicule nos
faons d'agir. Ils se revtaient, non par ncessit, mais par
bouffonnerie, de robes peintes, et les portaient dans les rues. Ils
mettaient nos coiffures de toile sur la tte de leurs chevaux, et leur
attachaient au cou les cordons que nous laissons pendre le long du
dos. Quelques-uns tenaient en leurs mains du papier, de l'encre et des
critoires, pour nous railler, comme si nous n'eussions t que des
scribes et des copistes. Ils passaient des jours entiers  table, o
les uns se traitoient fort poliment, et les autres ne mangeaient,
selon la coutume de leur pays, que du boeuf bouilli, du lard sal avec
de l'ail, de la farine de fves, et une sauce fort piquante. En
partageant le butin, ils ne mirent point de diffrence entre les
choses sacres et les profanes; mais ils les employrent galement 
tous leurs usages, jusqu' s'asseoir sur les images du Seigneur.

   NICTAS, _Annales_.--Traduites par le prsident Cousin dans son
   _Histoire de Constantinople_, 1673.

   Nictas, surnomm Choniate parce qu'il tait n  Chone en
   Phrygie, occupa de hautes fonctions  Constantinople; il mourut
   en 1218. Les Annales qu'il a crites s'tendent de 1118  1204.
   Malgr le mauvais got et l'emphase qui caractrisent les oeuvres
   des crivains du Bas-Empire, les Annales de Nictas, en ce qui
   concerne l'histoire de la quatrime croisade, sont un document
   fort utile et exact.




_Discours de Nictas sur les monuments dtruits ou mutils par les
croiss en 1204._


Les Latins ouvrirent les tombeaux des empereurs qui ornaient le grand
temple; ils enlevrent avec une avidit effrne les richesses qui s'y
trouvaient, les perles, les pierres prcieuses, les diamants, trsors
respects depuis tant de sicles; il outragrent le corps de
l'empereur Justinien, que le temps avait pargn, et le dpouillrent
de ses vtements funbres. Ainsi, ils ne firent grce ni aux vivants
ni aux morts; ils dchirrent en lambeaux le magnifique voile du grand
temple, tissu d'or et d'argent pur, estim plusieurs millions. A ce
brigandage succdrent bientt de nouveaux dsordres; l'avidit des
Latins les fit recourir aux statues de bronze, qu'ils firent fondre
pour les convertir en monnaies; la Junon d'airain, statue colossale
qui ornait le forum de Constantin, fut brise et fondue la premire:
un char attel de quatre chevaux put  peine en transporter la tte
jusqu'au palais de l'empereur. Le beau Pris qui prsentait  Vnus la
pomme, source d'une fatale discorde, fut renvers de sa base. Ils
n'pargnrent pas davantage cette pyramide leve qui dominait sur
toutes les colonnes disperses de la ville. Qui n'et admir les
bas-reliefs dont cette pyramide tait orne! L'artiste y avait
reprsent tous les oiseaux qui saluent le printemps de leurs chants
harmonieux. On y voyait tous les travaux du cultivateur, les
instruments du labourage, les meubles simples de la ferme, les brebis
blantes, les agneaux bondissants; une mer immense s'tendait au loin;
elle tait peuple d'une foule innombrable de poissons, dont les uns
tombaient dans les filets des pcheurs; d'autres chappaient de leurs
mains, et, se prcipitant dans les flots, recouvraient leur libert.
Des Amours nus deux  deux, trois  trois, exprimaient la joie
foltre, en luttant ou en se jetant des pommes. Sur le sommet lev de
cette pyramide tait une statue de femme que les vents faisaient
tourner dans tous les sens, et qui pour cette raison, tait appele
_Anmodulion_. On condamna aussi aux fourneaux la statue hroque et
colossale du _Taurum_, que quelques-uns croyaient tre celle de Josu,
parce que le cavalier, tendant la main vers le soleil  son couchant,
semblait lui ordonner de s'arrter. D'autres disent que c'tait
Bellrophon, car, libre comme Pgase, du cavalier qu'il portait, le
cheval volait sans frein dans la plaine, battant l'air de ses ailes,
en mme temps qu'il frappait la terre de ses pieds. Une tradition
fabuleuse rapportait que sous l'ongle du pied gauche tait cache la
figure d'un homme de la faction verte, ou d'un habitant de l'Occident,
ou d'un Bulgare. Du reste, il tait impossible de voir l'objet qu'il
cachait, tant ce pied tait troitement uni  la base; quand on eut
mis le cheval en pices pour le fondre, on ne trouva qu'un cachet
envelopp d'un drap de laine. Les Latins, sans chercher  connatre
le sens des caractres qu'il portait, le jetrent au feu avec les
autres dbris de la statue.

Les Latins, qui n'apprciaient pas ce qui tait beau, n'pargnrent
pas davantage les autres statues de l'hippodrome; tous les autres
monuments de l'antiquit furent dtruits; les mdailles, que leurs
inscriptions rendaient prcieuses, furent vendues; et ils se
distriburent comme des pices de monnaie les pices rares qu'on avait
recueillies  grands frais.

Dans ce grand dsastre prit l'Hercule Trihesprus, ce colosse,
chef-d'oeuvre de sculpture, qu'on voyait dans le Cophius; il tait
couvert de la peau d'un lion; l'immobilit de l'airain n'empchait pas
qu'on ne vt ses yeux anims par la fureur; ses paules n'taient
point charges d'un carquois; il n'avait plus dans ses mains ni son
arc ni sa massue; mais, flchissant la jambe gauche jusqu'aux genoux,
il appuyait sur son coude sa main gauche, qu'il tenait leve pour
soutenir sa tte, oppresse par la douleur; le fils de Jupiter
dplorait sa destine, il maudissait les travaux qu'Euryste, abusant
des dons de la fortune, lui imposait dans sa fureur jalouse; sa large
poitrine, ses fortes paules, sa chevelure paisse, ses bras nerveux,
les muscles qui dessinaient ses reins, sa haute stature, tout tait
fait, je le pense, d'aprs la vraie mesure attribue  Hercule par
Lysimaque. Cette statue de bronze fut son premier et son dernier
ouvrage dans ce genre. Telle tait l'immensit de cette statue, que le
cordon qui mesurait un de ses pouces pouvait facilement ceindre un
homme, et que la taille des hommes les plus grands galait  peine la
circonfrence de la cuisse du colosse. Les Latins ne respectrent pas
ce symbole de la force humaine, eux qui cependant se l'attribuent par
excellence et qui mettent la force au-dessus de tout.

Ils firent fondre encore l'ne charg qui marchait en ruant, et le
conducteur qui le suivait; ce groupe avait t plac par Auguste dans
la ville d'Actium (que les Grecs appellent Nicopolis) en mmoire d'une
aventure arrive au monarque. On rapporte que ce prince allant
reconnatre l'arme d'Antoine, rencontra un paysan avec son ne, qui
lui indiqua le camp de son comptiteur; Auguste l'ayant interrog sur
son nom, le paysan rpondit qu'il s'appelait _Nicon_ (heureux), et son
ne _Nicandre_ (vainqueur), et qu'il portait des provisions  l'arme
de Csar. Les Latins livrrent encore aux flammes la truie ou la louve
qui allaita Rmus et Romulus. Ainsi furent dtruits les monuments les
plus vnrables de l'antiquit et transforms en viles pices de
monnaie. Il en est de mme de l'homme qui combattait un lion; de
l'hippopotame dont le derrire se terminait en queue cailleuse; de
l'lphant qui agitait sa trompe; des sphinx dont la forme est tout 
la fois celle d'une femme gracieuse et d'un monstre horrible;
quelques-uns de ces monstres, dployant leurs ailes, semblaient dfier
les oiseaux au vol rapide. Je n'oublierai point le cheval indompt,
dont l'oreille droite, la bouche frmissante et les bonds, signes de
sa joie et de sa fiert, annonaient l'indpendance; l'horrible
Scylla, femme gigantesque, dont l'attitude menaante exprimait la
force et la frocit; de ses flancs entr'ouverts sortaient les
monstres qui se prcipitrent sur le vaisseau d'Ulysse, pour dvorer
ses compagnons infortuns. On voyait encore dans l'hippodrome un aigle
d'airain, ouvrage d'Apollonius de Thyane, et le plus bel instrument de
ses prestiges. Quand cet homme clbre vint  Byzance, les Grecs, dont
le territoire tait infest de serpents, le prirent de les dlivrer
de ce flau. Le philosophe, ayant invoqu les plus puissants dmons
dans une orgie, fit placer au haut d'une colonne, aprs la
clbration de ses mystres sacrilges, un aigle dont l'aspect,
semblable au chant des sirnes, enchanait tous ceux qui jetaient les
yeux sur lui. Un serpent que cet aigle tenait dans ses serres
s'efforait vainement d'arrter son essor, en l'enveloppant des replis
de son corps tortueux, et en s'lanant pour atteindre les ailes du
roi des airs; serr dans les griffes de l'oiseau, le monstre, gonfl
de venin, semblait moins lutter contre lui que s'assoupir de
lassitude, tandis que l'aigle, avant de clbrer sa victoire par des
cris de triomphe, faisait un dernier effort pour enlever son ennemi
dans les airs; la joie qui brillait dans ses yeux et l'agonie du
monstre annonaient aux spectateurs tonns quelle serait l'issue du
combat; en voyant le serpent ainsi abattu, on esprait que l'aigle,
ddaignant de se repatre de cette vile proie, laisserait tomber le
cadavre du monstre, qu'il effrayerait ainsi ceux qui dsolaient
Byzance et les forcerait de fuir dans leurs antres secrets. Cet
ouvrage offrait encore une merveille; on voyait sur les plumes de
l'aigle un cadran qui, lorsque le ciel n'tait pas couvert de nuages,
indiquait les heures du jour  ceux qui connaissaient ces caractres.

Que dirai-je de la statue d'Hlne, de la perfection de sa taille, de
l'albtre de ses bras et de son sein, de sa jambe parfaite, de cette
Hlne qui conduisit toute la Grce sous les murs de Troie?
N'avait-elle pas adouci les froces habitants de la Laconie? Tout
tait possible  celle dont les regards enchanaient tous les coeurs;
ses vtements taient sans apprt, mais si ingnieusement arrangs
qu'ils laissaient voir ses belles formes au travers d'une tunique
lgre, de son voile, de sa couronne et des tresses de ses cheveux. Sa
chevelure, attache seulement  la hauteur du cou, flottait au gr
des vents, et retombait jusqu'aux pieds en tresses ondoyantes. Sa
bouche, entr'ouverte comme le calice d'une jeune fleur, semblait
offrir un passage aux tendres accents de sa voix, et le doux sourire
de ses lvres remplissait d'une motion dlicieuse l'me du
spectateur. Jamais il ne sera possible d'exprimer et la postrit
cherchera vainement  sentir et  peindre la grce rpandue dans cette
statue divine. Mais,  fille de Tindare, chef-d'oeuvre des amours,
mule de Vnus, o est la toute-puissance de tes charmes? Pourquoi
n'en fais-tu pas sur ces barbares l'aimable usage que tu en faisais
autrefois? Les destins t'ont-ils condamne  brler du feu dont tu
consumas tant de coeurs? Les descendants d'ne ont-ils voulu te
condamner aux flammes que tu allumas dans Ilion?.... On voyait sur le
pidestal une jeune femme d'une taille admirable, dont la chevelure
tait releve sur le front avec beaucoup de grce; elle tait place
de manire qu'on pouvait y atteindre avec la main; la sienne, d'une
blancheur d'albtre, soutenait un cheval par un de ses pieds avec
autant d'aisance que si c'et t un fuseau; le cavalier tait robuste
et dans une attitude guerrire; le cheval dressait ses oreilles comme
s'il et entendu le son de la trompette; il semblait se prcipiter en
avant avec fureur; ses pieds suspendus en l'air, ses yeux pleins de
feu, son col lev, annonaient l'ardeur des combats.

Au del de cette statue, proche de la borne orientale des courses, on
voyait des statues, trophes des vainqueurs. D'un signe de la main,
ils commandaient au conducteur de ne pas lcher les rnes auprs de la
borne, mais de faire tourner les chevaux et de les presser de
l'peron, afin que, se trouvant plus tt au del du terme, ils
obligeassent leurs rivaux  prendre un plus grand dtour; alors
ceux-ci, malgr la rapidit de leurs coursiers, devaient rester en
arrire et perdre la couronne.

Un spectacle plus intressant, et le plus curieux de tous par sa
perfection, car je n'ai pas l'intention de tout dcrire, s'offrait
encore dans l'hippodrome: c'tait un animal en forme de boeuf plac
sur un norme pidestal; il tait difficile d'assigner la race de cet
immense animal; il en touffait entre ses dents un autre, dont le
corps tait si couvert d'cailles, qu'on ne pouvait le toucher
impunment. On croyait que l'un de ces monstres tait un basilic et
l'autre un aspic; quelques uns pensaient que l'un tait un hippopotame
et l'autre un crocodile; tous les deux, vaincu et vainqueur, se
donnaient mutuellement la mort; celui qu'on prenait pour un basilic,
infect de la tte aux pieds du venin de son adversaire, tait d'un
vert livide, couleur que donnait  son sang la fermentation du poison
qui s'y tait mlang; ses genoux ne pouvaient plus le supporter, et
l'on voyait bien qu'il se serait tendu  terre si les jambes qui lui
servaient d'appui ne l'eussent soutenu par leur masse. L'autre animal,
bris sous la dent de son ennemi, remuait  peine sa queue venimeuse;
il ouvrait sa gueule et marquait les terribles efforts qu'il faisait
pour chapper de cette horrible prison; mais c'tait vainement, car
ses pieds, son dos et la partie de son corps  laquelle tenait sa
queue taient absolument enferms dans l'norme mchoire du vainqueur;
l'avantage tait donc gal de part et d'autre; ils combattaient avec
autant de succs et prissaient ensemble.

   NICTAS, _Discours sur les monuments dtruits ou mutils par les
   croiss_.--Trad. par Michaud dans la _Bibliothque des
   Croisades_, 3e vol., p. 425.




LA CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS.

1208.


Vous avez tous entendu comment l'hrsie, que le Seigneur maudisse!
s'tait si fort propage qu'elle avait en son pouvoir tout
l'Albigeois, le Carcassais, le Lauraguais, et dans la plus grande
partie du pays, de Bziers  Bordeaux, tant que va le chemin, il y
avait une multitude d'hommes de cette croyance et de cette secte; et
qui dirait plus ne mentirait pas. Lorsque le saint pape de Rome et le
reste du clerg virent cette grande folie se rpandre plus fort que de
coutume et crotre de jour en jour, chaque ordre y envoya prcher
quelqu'un des siens; et l'ordre de Cteaux, qui eut la seigneurie de
cette mission, y manda  diverses fois de ses hommes. L'vque d'Osma
en tint concile; et les autres lgats confrrent avec ceux de
Bulgarie, l-bas,  Carcassonne, o il y eut grande assemble. Avec
tous ses barons s'y trouva le roi d'Aragon, lequel en sortit aussitt
qu'il eut entendu et reconnu le fait de l'hrsie, et il en envoya ses
lettres  Rome. Mais, Dieu me bnisse! je ne puis autrement dire,
sinon que les hrtiques ne font pas plus de cas des sermons que d'une
pomme gte. Cinq ans, ou je ne sais combien, cette gent gare se
conduisit de mme, ne voulant pas se convertir, de quoi sont morts
maints grands personnages, et ont pri des foules de peuple, et bien
d'autres encore en priront avant que la guerre finisse. Il n'en peut
tre autrement.

Il y avait dans l'ordre de Cteaux une abbaye voisine de Lerida, et
que l'on nommait le Poblet, et dans cette abbaye un digne homme qui en
tait abb, lequel pour son savoir, montant de grade en grade, d'une
autre abbaye nomme Granselve, o il avait t d'abord, fut amen au
Poblet, en fut lu abb, et puis en troisime lieu fut fait abb de
Cteaux, tant Dieu l'aima! Ce saint homme s'en alla avec les autres,
par la terre des hrtiques, leur prchant de se convertir; mais plus
il les priait, plus ils se raillaient de lui et le tenaient pour sot.
Ce fut l le lgat auquel le pape donna tout pouvoir d'abattre partout
la gent mcrante.

Cet abb de Cteaux, que Dieu aimait tant et qui avait nom frre
Arnaud, le premier en tte des autres, tantt  pied, tantt  cheval,
s'en va disputant contre les flons mcrants d'hrtiques. Il s'en va
les pressant vivement de ses paroles; mais ceux-ci ne prennent aucun
souci des prcheurs et n'en font pas le moindre cas. Cependant Pierre
de Chteauneuf[161] est aussi venu vers Saint-Gilles en Provence, sur
son mulet amblant; il excommunie le comte de Toulouse, parce qu'il
soutient les routiers, qui vont pillant le pays. Et voil qu'un des
cuyers du comte, qui en avait grande rancune et voulait se rendre
dsormais agrable  son seigneur, tue le lgat en trahison; passant
derrire lui, il le frappe au dos de son tranchant pieu et s'enfuit
sur son cheval courant vers Beaucaire, d'o il tait et o il avait
ses parents. Mais avant de rendre l'me, levant les mains au ciel,
Pierre prie Dieu, en prsence de tous, de pardonner  ce flon cuyer
son pch. Il rendit l'me aprs cela  l'aube paraissant, et l'me
s'en alla au Pre tout-puissant. On ensevelit le corps  Saint-Gilles
avec maints cierges allums et maints _Kyrie eleison_ que les clercs
chantrent.

  [161] Lgat du pape Innocent III, assassin  Saint-Gilles, en
  1208.

Quand le pape sut, quand lui fut dite la nouvelle que son lgat avait
t tu, sachez qu'elle lui fut dure. De la colre qu'il en eut, il
se tint la mchoire, et se mit  prier saint Jacques, celui de
Compostelle, et saint Pierre, qui est enseveli dans la chapelle de
Rome. Quand il eut fait son oraison, il teignit le cierge. Et l
devant lui viennent alors frre Arnaud, l'abb de Cteaux, matre
Milon, parlant latin, et les douze cardinaux, tous en un cercle. L
fut prise la rsolution qui excita cette bourrasque dont tant d'hommes
devaient prir fendus par les entrailles, dont mainte belle demoiselle
et mainte noble dame devaient rester sans robe ni manteau. De par del
Montpellier jusqu' Bordeaux, le concile ordonne de dtruire tout ce
qui lui dsobira.

Cependant l'abb de Cteaux, qui tenait la tte penche, s'est lev
sur ses pieds contre un pilier de marbre, et dit au pape: Seigneur,
par saint Martin! nous faisons de tout cela trop de paroles et trop
grand bruit; faites faire et crire vos lettres en latin, comme bon
vous semblera, et je me mets aussitt en route pour les porter en
France et partout le Limousin, en Poitou, en Auvergne et jusqu'en
Prigord. Proclamez les indulgences ici, dans les confins de ce pays
jusqu' Constantinople et dans tout pays chrtien: qu' celui qui ne
se croisera pas il soit interdit de boire du vin, de manger sur nappe,
matin ni soir, et de vtir tissu de chanvre ou de lin; et que s'il
meurt, il ne soit pas enseveli autrement qu'un chien. Tous finissent
par s'accorder  ces paroles et au conseil qui leur est donn.

Quand l'abb de Cteaux, l'honorable personnage, qui fut ensuite lu
archevque de Narbonne, le meilleur et le plus honnte clerc qui porta
jamais tonsure, a donn ce conseil, nul ne profre un mot, si ce n'est
le pape, qui, faisant marri visage, dit  l'abb: Frre, va-t'en 
Carcassonne et  Toulouse la Grande, qui est assise sur la Garonne;
tu mneras l'host[162] des croiss contre la flonne gent. Pardonne
aux fidles leurs pchs, au nom de Jsus-Christ, et prie-les,
exhorte-les de ma part  chasser les hrtiques d'entre ceux dont la
foi est saine. Et voil que l'abb s'apprte  partir sur l'heure de
none; il sort de la ville chevauchant et peronnant. Avec lui partent
l'archevque de Tarragone, l'vque de Lerida et celui de Barcelone,
celui de Maguelone, devers Montpellier, et d'autres encore d'outre les
ports d'Espagne, celui de Pampelune, ceux de Burgos et de Terrasone;
tous ceux-l s'en vont avec l'abb.

  [162] L'arme.

L'abb est mont  cheval aussitt qu'ils ont pris cong. Il s'en va 
Cteaux, o, selon la coutume, tous les moines blancs portant tonsure
taient runis en chapitre gnral,  la Sainte-Croix, qui se fte l
en t. Voyant tout le monastre, il chante la messe; et la messe
finie, il se met  prcher. Il dit, il rapporte les paroles du
concile, et montre  chacun sa bulle scelle, comme lui et les autres
l'ont  et l partout montre. Cependant, aussi loin que s'tend la
sainte chrtient, en France et dans tous les autres royaumes, les
peuples se croisent ds qu'ils apprennent le pardon de leurs pchs,
et jamais, je pense, ne fut fait si grand host que celui fait alors
contre les hrtiques et les ensabbats. Alors se croisrent le duc de
Bourgogne, le comte de Nevers et maints autres seigneurs. Je ne
parlerai point de ce que cotrent d'orfroi et de soie les croix
qu'ils se mirent du ct droit sur la poitrine; je ne tiens pas compte
de leurs armures, de leurs montures, de leurs enseignes, ni de leurs
chevaux vtus de fer. Dieu ne fit jamais latiniste ou clerc si lettr,
qui de tout cela pt raconter la moiti ni le tiers, ou crire les
noms des prtres et abbs assembls dans l'host qui va camper sous
Bziers, hors des murs, dans la campagne.

Quand le comte de Toulouse, les autres barons et le vicomte de Bziers
ont appris que la croisade se prche et que les Franais se croisent,
ne pensez pas qu'ils s'en rjouissent. Ils en sont forts dolents,
comme dit la chanson.

   _Histoire de la Croisade contre les Albigeois_, crite en vers
   provenaux par un pote contemporain, traduite et publie par
   Fauriel, 1 vol. in-4, 1837. (Collection des documents indits
   sur l'histoire de France)[163]

  [163] Cet important pome historique a t compos de 1208 
  1219, par un troubadour demeur inconnu. L'auteur raconte les dix
  annes de la croisade; orthodoxe et hostile aux hrtiques, il
  dcrit en gmissant les violences des croiss et la destruction
  de la nationalit provenale, dont il fait connatre les moeurs,
  les institutions et la civilisation.



LA PRISE DE BZIERS.

1209.


Le vicomte de Bziers ne cesse, nuit ni jour, de fortifier sa terre.
Il tait homme de grand coeur; aussi loin que s'tende le monde, il
n'y avait point de meilleur chevalier, plus preux, plus libral, plus
courtois, ni plus avenant. Il tait le neveu du comte Raymond[164], le
fils de sa soeur, et bon catholique; je vous en donne pour garants
maint clerc et maint chanoine mangeant en rfectoire, et beaucoup
d'autres. Il tait tout jeune, bien voulu de tous, et les hommes de sa
terre, ceux dont il tait le seigneur, n'avaient de lui dfiance ni
crainte; ils jouaient avec lui, comme s'il et t leur gal; mais
ses chevaliers et ses autres vassaux, qui en tour, qui en chteau,
maintenaient les hrtiques. Ils furent pour cela extermins et occis
avec dshonneur, et le vicomte lui-mme en mourut en grande douleur,
et par cruelle mprise, dont ce fut grand dommage. Je ne le vis jamais
qu'une seule fois, alors que le comte de Toulouse pousa dame
lonore, la meilleure et la plus belle reine qu'il y ait en terre
chrtienne ou paenne, et dans le monde entier, si loin qu'il
s'tende, jusqu' la grande mer. Je n'en dirais jamais tant de bien,
ni tant de louange, qu'il n'y ait en elle encore plus de mrite et de
valeur; et je reviens  mon sujet.

  [164] Comte de Toulouse.

Lorsque le bruit arrive au vicomte de Bziers que l'host des croiss
est en de de Montpellier, il monte sur son cheval de guerre, et il
entre  Bziers, un matin,  l'aube, quand il n'tait pas encore jour.
Les bourgeois de la ville, les jeunes et les vieux, les petits et les
grands, apprenant qu'il est arriv, tt et vite s'en viennent  lui.
Il leur recommande de se dfendre avec force et bravoure, et leur
promet qu'ils seront bientt secourus. Je m'en irai, dit-il, par la
route battue, l-haut  Carcassonne, o je suis attendu. Sur ces
paroles il est sorti en grande hte; les juifs de la ville l'ont suivi
de prs; les autres demeurent marris et dolents. L-dessus l'vque de
Bziers, ce grand prud'homme, entra dans la ville, et aussitt qu'il
fut descendu  l'glise cathdrale, o sont maintes reliques, il fit
assembler tous les habitants; et quand ils sont assis, il leur conte
que l'host des croiss est en marche, et les exhorte  se soumettre
avant qu'ils ne soient vaincus, pris ou tus, et qu'ils n'aient perdu
leur bien et leur avoir. S'ils se soumettent, tout ce qu'ils ont pu
perdre leur sera sur-le-champ rendu; s'ils ne veulent le faire, ils
resteront dpouills  nu, et de glaive d'acier moulu taills, sans
autre demeure.

Quand l'vque a expliqu sa raison, quand il leur a dit et expliqu
sa mission, il les prie de nouveau de s'accorder avec le clerg et les
croiss, avant d'tre passs au fil de l'pe. Mais ce parti, sachez,
n'agre point  la majorit du peuple. Ils se laisseront, disent-ils,
noyer dans la mer sale avant d'accepter cette proposition; et
personne n'aura du leur un denier vaillant, pour qu'ils changent leur
bonne seigneurie pour une autre. Ils ne s'imaginent pas que l'host des
croiss puisse durer au sige, et qu'avant quinze jours il ne soit pas
tout parti; car il occupe bien une grande lieue de long, et tient 
peine dans les grands chemins et les sentiers. Et quant  leur ville,
ils se la figurent si forte, si bien ferme et close tout  l'entour,
qu'en un mois entier les assigeants ne l'auraient pas force. Mais,
comme dit Salomon  la sage reine d'Orient, de ce qu'a projet un fou,
il se fait trop en une fois. Quand l'vque voit que la croisade est
en mouvement, et que ceux de Bziers ne prisent pas plus son sermon
qu'une pomme pele, il est remont sur la mule qu'il avait amene, et
s'en va  la rencontre de l'host qui est en marche. Ceux qui sortirent
avec lui sauvrent leur vie, et ceux qui restrent dans la ville le
payrent cher. Aussi vite qu'il peut, sans demeure aucune, l'vque
rend compte de sa mission  l'abb de Cteaux et aux autres barons de
l'arme, qui l'coutent attentivement. Ils tiennent ceux de Bziers
pour gent folle et forcene, et voient bien que pour eux s'apprtent
les douleurs, les tourments et la mort.

C'tait la fte que l'on nomme la Madeleine, quand l'abb de Cteaux
amne le grand host des Croiss, qui tout entier campe  l'entour de
Bziers, sur le sable. C'est alors que redoublent pour ceux de dedans
le mal et le pril; car jamais l'host de Mnlas,  qui Pris enleva
Hlne, ne dressa tentes si nombreuses  Mycnes, devant le port, ni
si riches pavillons, de nuit, par le serein, que celui des Franais et
du comte de Braine, l sous Bziers. Il n'y eut baron en France qui
n'y ft sa quarantaine. Oh! la mauvaise trenne qu'il fit aux
habitants de la ville, celui qui leur donna le conseil de sortir en
plein jour et d'escarmoucher frquemment toute la semaine! Car sachez
ce que faisait cette gent chtive, cette gent ignare et folle plus que
baleine. Avec les bannires de grosse toile blanche qu'ils portaient,
ils allaient courant devant les croiss, criant  toute haleine; ils
pensaient leur faire pouvantail, comme on fait  des oiseaux en champ
d'avoine, en huant, en braillant, en agitant leurs enseignes, le
matin, ds qu'il fait clair.

Quand le roi des ribauds les vit ainsi escarmoucher, braire et crier
contre l'host de France, et mettre en pices et  mort un crois
franais, aprs l'avoir de force prcipit d'un pont, il appelle tous
ses truands, il les rassemble en criant  haute voix: Allons les
assaillir! Aussitt qu'il a parl, les ribauds courent s'armer chacun
d'une masse, sans autre armure. Ils sont plus de quinze mille, tous
sans chaussure; tous, en chemise et en braies, ils se mettent en
marche, tout autour de la ville, pour abattre les murs; ils se jettent
dans les fosss, et se prennent les uns  travailler du pic, les
autres  briser,  fracasser les portes. Voyant cela, les bourgeois
commencent  s'effrayer; et de leur ct, ceux de l'host crient: Aux
armes, tous! Vous les auriez vus alors s'avancer en foule contre la
ville, et de force repousser des remparts les habitants, qui,
emportant leurs enfants et leurs femmes, se retirent  l'glise et
font sonner les cloches, n'ayant plus d'autre refuge.

Les bourgeois de Bziers voient contre eux venir, et en grande hte
s'armer les Franais de l'host, tandis que le roi des ribauds les
assaille, et que ses truands de toutes parts remplissent les fosss,
brisent les murs et forcent les portes; ils sentent bien en eux-mmes
qu'ils ne peuvent rsister, et se rfugient au plus vite dans la
cathdrale. Les prtres et les clercs vont se vtir de leurs
ornements, font sonner les cloches comme s'ils allaient chanter la
messe des morts, pour ensevelir corps de trpasss; mais ils ne
pourront empcher qu'avant la messe dite les truands n'entrent dans
l'glise; ils sont dj entrs dans les maisons; ils forcent celles
qu'ils veulent; ils en ont large choix, et chacun d'eux s'empare
librement de ce qui lui plat. Les ribauds sont ardents au pillage;
ils n'ont point peur de la mort; ils tuent, ils gorgent tout ce
qu'ils rencontrent. Ils amassent et font de tous cts grand butin;
ils en seraient riches  jamais, s'ils pouvaient le garder; mais il
leur faut bientt l'abandonner; les barons de France s'en emparent sur
eux, qui l'ont fait.

Les barons de France, ceux de vers Paris, clercs et laques, marquis
et princes, entre eux sont convenus qu'en tout chteau devant lequel
l'host se prsenterait, et qui ne voudrait point se rendre avant
d'tre pris, les habitants fussent livrs  l'pe et tus, se
figurant qu'aprs cela ils ne trouveraient plus personne qui tnt
contre eux,  cause de la peur que l'on aurait pour avoir vu ce qui en
advint  Montral,  Fanjeaux et aux environs. Et si ce n'et t
cette peur, jamais, je vous en donne ma parole, les hrtiques
n'auraient t soumis par la force des croiss. C'est pour cela que
ceux de Bziers furent si cruellement traits. On ne pouvait leur
faire pis, on les gorgea tous; on gorgea jusqu' ceux qui s'taient
rfugis dans la cathdrale; rien ne put les sauver, ni croix, ni
crucifix, ni autel. Les ribauds, ces fous, ces misrables, turent
les clercs, les femmes, les enfants; il n'en chappa, je crois, pas un
seul. Que Dieu reoive leurs mes, s'il lui plat, en paradis, car
jamais, depuis le temps des Sarrasins, si fier carnage ne fut, je
pense, rsolu ni excut. Aprs cela, les goujats se rpandent par les
maisons, qu'ils trouvent pleines et regorgeant de richesses. Mais peu
s'en faut que, voyant cela, les Franais n'touffent de rage; ils
chassent les ribauds  coups de bton, comme mtins, et chargent le
butin sur les chevaux et les roussins qui sont l, dehors,  patre
l'herbe.

Le roi des ribauds et les siens, qui se tenaient pour fortuns et
riches  jamais de l'avoir qu'ils avaient pill, se mettent 
vocifrer quand les Franais les en dpouillent. A feu!  feu!
s'crient-ils, les sales bandits. Et voil qu'ils apportent de grandes
torches allumes; ils mettent le feu  la ville, et le flau se
rpand. La ville brle tout entire en long et en travers. Sitt que
l'on s'aperoit du feu, chacun fuit  l'cart; tout brle alors, les
maisons et les palais; et dans les palais, les armures, mainte cotte,
maint heaume et maint jambard, qui avaient t faits  Chartres, 
Blaye,  desse. Il y prit force riche bagage qu'il fallut
abandonner. Brle aussi fut la cathdrale, btie par matre Gervais;
de l'ardeur de la flamme elle clata et se fendit par le milieu, et il
en tomba deux pans.

Grand et merveilleux et t, seigneurs, le butin qu'auraient eu de
Bziers les Franais et les Normands; et ils en auraient t pour
toute leur vie enrichis, si ce n'et t le roi des ribauds et les
chtifs vagabonds qui brlrent la ville et y massacrrent les femmes,
les enfants, les vieux, les jeunes, et les prtres messe chantants,
vtus de leurs ornements, l haut, dans la cathdrale. Les croiss
sont rests trois jours dans les prs verdoyants, et le quatrime ils
partent tous, sergents et chevaliers, par la plaine, o rien ne les
arrte, et les enseignes leves qui flottent au vent.

   _Histoire de la Croisade contre les Albigeois_, traduite par
   Fauriel.




LE VICOMTE DE BZIERS PRIS PAR TRAHISON.

   Aprs la destruction de Bziers, les croiss marchent sur
   Carcassonne, o tait le vicomte de Bziers; mais ils sont
   repousss dans plusieurs assauts.


Le lgat voyant qu'il ne pouvait s'emparer de Carcassonne par assaut
ou autrement, imagina une grande ruse, qui tait d'envoyer un des
siens vers le vicomte, pour traiter avec lui de quelque arrangement et
aussi pour prendre connaissance de l'tat dans lequel tait la ville;
ce qui fut fait. L'homme qu'on envoya au vicomte tait adroit, et sa
parole tait propre  accomplir de pareils actes. Il s'en alla 
Carcassonne, demandant une entrevue avec le vicomte pour affaire qui
lui devait tre avantageuse. Aussitt que le vicomte apprit qu'il y
avait  la porte de la ville un gentilhomme accompagn d'au moins
trente autres, de noble mine, il vint et sortit escort de trois cents
hommes bien arms. Le seigneur envoy par le lgat et ses gens lui
firent bon accueil et force salutations; et les saluts termins, ledit
seigneur dit au vicomte qu'il dplorait beaucoup ce qui lui arrivait;
qu'il tait son parent et trs-proche, que c'tait la vrit et qu'il
le jurait; qu'en consquence il tait trs-fch de son infortune, et
qu'il voudrait qu'il conclt un accommodement avec le lgat; que
toutefois il lui donnait le conseil, s'il pouvait avoir du secours,
qu'il se htt de le faire venir sans dlai, car le lgat et les
barons taient pleins de mauvais vouloir contre lui et ne dsiraient
que sa destruction; il promettait cependant de faire tout ce qu'il
pourrait pour rtablir la paix. Ainsi parla avec ruse ledit seigneur
gentilhomme. Le vicomte y ajouta une foi entire, comme je vais le
raconter, et ce fut une folie.

Or, l'histoire dit que le gentilhomme sut persuader le vicomte par ses
discours pleins de ruse et de fourberie,  ce point que le vicomte lui
dit que s'il voulait en prendre le soin, il lui remettrait la conduite
de son affaire et qu'il lui donnerait carte blanche; car le vicomte
tait trs-affect de voir l'tat auquel tait rduite la cit. Si
les seigneurs et princes, dit-il, veulent me donner sret pour que je
puisse aller dans leur camp leur parler et leur exposer les choses
telles qu'elles sont, je crois que nous tomberons d'accord. Et
l'autre lui rpondit: Seigneur vicomte, quoique je ne sois pas
autoris, je vous promets et jure par ma foi d'homme noble, que si
vous voulez venir dans le camp, comme vous me le disiez, je vous
mnerai et ramnerai sain et sauf, si vous ne vous accommodez pas, et
que votre personne et vos biens ne courront aucun danger. Il le
promit et le jura de cette manire, et le vicomte y consentit, ce qui
fut une grande folie, et pour l'autre une grande perfidie que cette
trahison.

Ainsi donc et sans plus de dlibration, le vicomte, aprs avoir parl
 ses gens, partit en belle et noble compagnie, arriva au camp et
entra dans la tente du lgat, o taient en ce moment rassembls tous
les princes et seigneurs. Tous furent bien tonns de le voir. Le
vicomte les salua, comme il le savait faire, et les salutations
rendues, il exposa son affaire, dit qu'il n'avait jamais t, pas plus
que ses prdcesseurs, du parti des hrtiques, que jamais ni lui ni
les siens ne les avaient protgs et ne s'taient associs  leur
folie, mais qu'ils avaient toujours obi  la sainte glise et  ses
ordres; que s'il y avait en ce moment quelques infractions, la faute
en tait  ses officiers, auxquels son pre avait,  sa mort, laiss
la garde et le gouvernement du pays; qu'il ne savait pas pourquoi on
voulait le dpossder de son hritage et lui faire une guerre aussi
acharne; enfin qu'il consentait  se remettre, lui et sa terre, entre
les mains de l'glise, et qu'il demandait  tre entendu dans une
dfense contradictoire.

Quand le vicomte eut parl, le lgat prit  part les seigneurs et les
princes, qui taient innocents et ignoraient toutes ces perfidies. Ils
convinrent ensemble que le vicomte resterait prisonnier jusqu' ce que
la ville ft en leur pouvoir, dont le vicomte et les gens de sa suite
furent bien attrists, et non sans raison.

  [165] Cette chronique, imprime dans le t. 3 de l'Histoire du
  Languedoc de Dom Vaissette, s'tend de 1202  1219.

   _Chronique languedocienne sur la guerre des Albigeois_[165],
   traduite par L. Dussieux.




SIMON DE MONTFORT DEVIENT COMTE DE BZIERS.

1209.

   Aprs la conqute de la vicomt de Bziers, les croiss se
   rassemblent pour se donner un chef.


L'abb de Cteaux n'oublie point, sachez, ce qu'il doit faire; il leur
a chant la messe du Saint-Esprit, et prch comment Jsus-Christ vint
au monde; puis il leur dit que dans la contre par les croiss
conquise il veut qu'il y ait tout de suite pour gouverneur un
seigneur d'lite. Il propose au comte de Nevers de l'tre; mais
celui-ci n'y veut  aucun prix consentir; le comte de Saint-Pol non
plus, qui fut lu ensuite. Ils disent que si longtemps qu'ils puissent
vivre, ils ont assez de terre, dans le royaume de France, o naquirent
leurs pres, et n'ont aucune envie de la terre d'autrui. Et l'on
croirait que dans tout l'ost il n'y a pas un baron qui ne se tienne
pour trahi s'il accepte cette terre.

Mais l, dans ce conseil, dans ce parlement, il y avait un puissant
seigneur, vaillant et preux, hardi, bon guerrier, sage et bien appris,
bon chevalier, libral, brave et avenant, doux, franc, affable et de
bonne intention. Il tait rest longtemps l-bas, outre-mer[166], dans
un fort chteau, distingu l comme partout. Il tait seigneur de
Montfort et de la terre qui en dpend, et comte de Leicester, si la
geste ne ment pas. C'est lui que tous se mettent  prier de prendre la
vicomt tout entire, et tout le surplus du pays de la gent mcrante.
Seigneur, lui dit l'abb de Cteaux, pour Dieu le tout puissant,
acceptez la seigneurie qui vous est offerte; bons garants vous en
seront Dieu et le pape, et aprs eux, nous et tout le monde. Nous
vous serons en aide toute notre vie.--Ainsi ferai-je, dit le
comte,  cette condition que les barons qui sont ici me jureront
qu'en besoin urgent de dfense ils viendront tous,  mon appel, me
secourir.--Nous vous le promettons loyalement, disent tous les
barons; et l-dessus, le comte vite et rsolment accepte la vicomt,
la terre et le pays.

  [166] En Angleterre.

   _Histoire de la Croisade contre les Albigeois_, traduite par
   Fauriel.




PORTRAIT DE SIMON DE MONTFORT.


Nous mettrons ici ce que nous avons reconnu nous-mme dans le noble
comte de Montfort. Et d'abord nous dirons qu'il tait d'illustre
naissance, d'un grand courage et trs-habile  manier les armes. De
plus, et pour faire connatre son extrieur, il tait de haute taille;
sa chevelure tait belle, sa figure noble, son aspect imposant; il
tait haut d'paules, large de poitrine, gracieux, agile et ferme, vif
et lger dans ses mouvements, tel enfin que personne, mme un ennemi,
n'aurait pu trouver quelque chose, mme de minime,  reprocher  sa
personne. Pour parler de choses plus importantes, il tait loquent,
affable et doux, de relations agrables, d'une grande austrit de
moeurs, modeste, sage, ferme en ses desseins, prvoyant dans le
conseil, juste, persvrant dans les affaires de la guerre, prudent,
et cependant ardent pour entreprendre et infatigable pour achever,
tout entier vou au service de Dieu.

O sage lection des princes, acclamations judicieuses des plerins,
qui ont charg un homme si fidle de dfendre la foi et qui ont donn
le premier rang  un homme si bien fait pour soutenir la rpublique
universelle et la trs-sainte affaire de Jsus-Christ contre les
hrtiques pestifrs. Il fallait, en effet, que l'ost du Dieu des
armes ft command par un homme comme celui-ci, orn de la noblesse
de la naissance, de la puret des moeurs et des vertus de la
chevalerie, tel enfin que ce ft un bonheur qu'on le plat  la tte
de tous les autres pour la dfense de l'glise menace, afin que par
sa protection s'affermt l'innocence chrtienne, et que la tmrit de
la mchante hrsie ne pt esprer que son erreur excrable resterait
impunie. Bref, ce Simon de Montfort fut envoy par le Christ, vraie
montagne de force, au secours de son glise, qui menaait de faire
naufrage, pour la sauver de l'acharnement de ses ennemis.

   PIERRE DES VAUX DE CERNAY, _Histoire des Albigeois_, trad. par L.
   Dussieux.

   Pierre des Vaux de Cernay tait moine dans l'abbaye des Vaux de
   Cernay et neveu de Gui, abb de cette abbaye, puis vque de
   Carcassonne. Il suivit son oncle  la croisade contre les
   Albigeois  laquelle il prit part comme prdicateur. Il fut
   trs-dvou  Simon de Montfort, pour lequel il est plus que
   partial. La chronique de Pierre des Vaux de Cernay est un
   document fort curieux pour l'histoire, et peint vivement les
   moeurs et l'esprit des croiss.




PRISE DE LAVAUR.

1211.


Les croiss ont pris la ville. Il y eut bien quatre cents hrtiques
de la race impure de brls en un bcher, qui jeta grandes flammes.
Don Amrigatz ft pendu avec maints autres chevaliers; on en pendit
quatre-vingts comme on fait les larrons, et on les exposa sur des
fourches, l'un d'un ct, l'autre de l'autre. Dame Giraude fut prise
criant, pleurant, braillant, et jete dans un puits, o elle fut
couverte de pierres, chose dont on eut grande horreur. Mais les autres
dames, un Franais courtois et gai les fit dlivrer toutes en
vritable preux. Dans la ville fut captur maint destrier noir et bai,
mainte riche armure de fer qui choit aux croiss, grande quantit de
bl, de vin, de drap, de beaux vtements, dont ils sont joyeux.

A Raymond de Salvagnac, un riche marchand, natif de Cahors, puissant
et opulent bourgeois, le comte de Montfort doit l'immense butin.
C'tait lui qui maintenait la croisade et lui avait prt l'argent
ncessaire[167], recevant ensuite en payement du drap, du vin et du
bl. Tout le butin de Lavaur lui fut mis devant et donn.

  [167] Pour payer la solde de l'arme permanente que Montfort
  avait organise et avec laquelle, bien plus qu'avec l'aide des
  plerins et des croiss, il fit la conqute du midi.

   _Histoire de la Croisade contre les Albigeois_, traduite par
   Fauriel.




SIGE ET BATAILLE DE MURET.--SIMON DEVIENT COMTE DE TOULOUSE.

1213-1215.


Le bon roi d'Aragon, sur son bon cheval de guerre, est venu sous
Muret, y a plant son oriflamme et y a mis le sige avec maints
puissants vavasseurs, qu'il a amens et tirs de leurs fiefs. Il y a
amen la fleur des braves de Catalogne, et une foule de puissants
guerroyeurs de l'Aragon, qui pensent bien ne trouver nulle part de
rsistance, ni aucun homme de guerre qui ose s'attaquer  eux. Il
envoie  Toulouse dire au mari de sa soeur[168] de venir le joindre
avec tous ses barons, avec son ost et ses hommes de guerre. Il annonce
qu'il est prt  rendre au comte de Comminges ou  ses parents tous
leurs fiefs; aprs quoi, il marchera rapidement et de force sur
Bziers; et de Montpellier  Rocamador, il ne laissera pas, en chteau
ou en tour, un seul crois qu'il ne fasse mourir de triste et male
mort. Le preux comte de Toulouse, quand il apprend cela, ne diffre
point; il va droit au Capitole.

  [168] Pierre II avait donn une de ses filles au jeune Raymond,
  fils du comte de Toulouse.

Au Capitole s'en va le comte, duc et marquis. Il dit et annonce que le
roi d'Aragon est arriv; qu'il a amen ses forces, et dj entrepris
un sige; que l-bas devant Muret ses tentes sont dresses, et qu'il
a, avec son ost, resserr les Franais dans la ville. Portons-y nos
pierriers, dit-il, et tous nos arcs turquois; quand Muret sera pris,
nous marcherons en Carcassais, et si Dieu le permet, nous reprendrons
le pays.--Seigneur comte, lui rpondent les capitouls, tout est bien
si nos amis peuvent terminer l'entreprise comme ils l'ont commence.
Mais les Franais sont en toutes choses durs et terribles; ils ont de
fiers courages, des coeurs de lion, et sont fortement courroucs de ce
qu'il soit si mal advenu de ceux de Pujols, que nous leur avons
maltraits et tus. Conduisons-nous donc de manire  n'tre point
tromps. L-dessus les courtois corneurs de la ville s'en vont
cornant l'ost; ils crient: Que tous aient  sortir en armes et munis
de tout, pour aller tout droit  Muret, o se trouve le roi d'Aragon.
Et voil sortir, par les ponts, tout le peuple de la ville, chevaliers
et bourgeois. Rapidement et d'un trait, ils sont arrivs devant Muret,
o ils devaient perdre leur bagage, tant de belles armures et tant
d'hommes courtois, dont ce fut grand dommage, si Dieu et ma foi me
sont en aide; et le monde entier en valut moins.

Le monde entier en valut moins, sachez-le de vrai; exil et dtruit en
fut le paradis, honnie et dchue toute la chrtient. Mais coutez,
seigneurs, et entendez comment la chose se passa. A Muret, en bon
point, sont le roi d'Aragon, le comte de Saint-Gilles avec tous ses
barons, avec les bourgeois et la communaut de Toulouse. Ceux-ci
ajustent et dressent les pierriers et battent Muret tout alentour et
de tous cts, si fort que dans la ville neuve ils sont entrs tous
ensemble, et ont press de telle sorte les Franais qui s'y
trouvaient, qu'ils sont tous entrs dans le chteau. Et voil un
messager qui arrive, qui s'avance vers le roi: Seigneur roi d'Aragon,
sachez pour vrai que les hommes de Toulouse ont si bien fait qu'ils
ont, si vous le permettez, pris la ville; ils ont assailli les
maisons, abattu les tages; et de telle sorte pourchass les Franais,
qu'ils se sont tous rfugis dans le chteau. Quand le roi entend la
nouvelle, il n'en est pas content. Vite il se rend auprs des consuls
de Toulouse, et leur recommande en personne de laisser en paix les
hommes de Muret. Nous ferions, dit-il,  les prendre, grande folie;
car il m'est venu des lettres, lettres scelles, m'annonant que don
Simon de Montfort doit entrer demain en armes dans Muret; et quand il
y sera entr et enferm, et que mon cousin Nugnez sera arriv ici,
nous assigerons alors la ville de tous cts, et prendrons les
Franais et tous les croiss,  leur grand dommage, qui ne sera plus
rpar; et le paradis alors sera partout remis en splendeur. Mais si
nous prenions maintenant ceux qui sont dans Muret, Simon s'enfuirait
par les autres comts, et les dlais seraient doubls  le poursuivre.
Ainsi donc, le mieux est de nous accorder tous et de les laisser
entrer; aprs cela, les ds sont  nous, et nous ne les lcherons
point que la partie ne soit gagne. Faites dire cela aux vtres.

Et l dessus les damoiseaux des Capitouls vont dire au conseil
principal de la milice de faire  l'instant de Muret sortir l'ost
communal, de ne plus y trancher palissade ni barrire, mais d'y
laisser toute chose entire et debout; d'enjoindre  chacun par tout
ce qu'il y a de cher de retourner aux tentes, parce qu'ainsi
l'ordonne le bon roi d'Aragon au coeur imprial. Don Simon,
disent-ils, doit arriver  Muret avant le soir, et il aime mieux le
prendre l qu'ailleurs. Les hommes de Toulouse, quand ils entendent
cet ordre, sortent tous ensemble et s'en vont  travers les tentes,
chacun  son poste; l, ils se mettent tous  manger et  boire, les
petits et les grands; et  peine avaient-ils mang qu'ils virent le
long d'un coteau le comte de Montfort venir avec sa bannire, lui et
beaucoup d'autres Franais tous  cheval. La rivire resplendit des
pes et des heaumes, comme s'ils taient de cristal; et je vous dis,
par Saint-Marceau! que jamais en si petite troupe l'on ne vit tant de
braves. Ils entrent  Muret  travers le march, et s'en vont, en
vrais barons,  leurs albergues[169], o ils trouvent du pain, du vin
et de la viande. Le lendemain, ds qu'ils aperurent le jour, le bon
roi d'Aragon et tous les autres chefs se rassemblent en parlement,
hors des tentes, dans un pr. L se trouvent le comte de Toulouse et
celui de Foix, le comte de Comminges au coeur bon et loyal, Hugues le
Snchal, avec beaucoup d'autres barons, les bourgeois de Toulouse et
tous leurs officiers. Le roi parle le premier.

  [169] Auberges.

Le roi parle le premier, car il sait bien parler. Seigneurs, leur
a-t-il dit, coutez ce que je veux vous apprendre. Simon vient
d'entrer l, et ne peut chapper. Je n'ai besoin de vous informer
d'autre chose sinon qu'il y aura bataille avant le soir; ainsi donc,
songez tous  bien commander, et sachez donner et frapper les grands
coups; et quand les Franais seraient dix fois plus nombreux, nous les
feront reculer. Le comte de Toulouse se prit ensuite  discourir:
Seigneur roi d'Aragon, si vous voulez m'couter, je vous dirai mon
sentiment de ce qu'il faut faire. Faisons autour des tentes dresser
des barrires, de sorte que nul homme  cheval n'y puisse entrer. Et
si les Franais viennent pour nous assaillir, nous les ferons navrer
par nos arbaltes; et quand ils tourneront la face, nous pourrons les
poursuivre, et de la sorte les dconfire tous.--Cela ne me parat
dj point bien, dit Michel de Luzian, que le roi d'Aragon ait ouvert
cette triste dlibration; mais vous faites pis, seigneur comte, vous
qui, ayant de vastes terres, vous laissez par couardise dshriter.
Seigneur, dit alors le comte, je ne propose plus rien. Faites ce que
vous voulez; et avant qu'il ne fasse nuit, nous verrons bien qui sera
le dernier  lever le camp. L-dessus on crie aux armes, et tous se
vont armer; ils s'en vont peronnant jusqu'aux portes de la ville,
contraignent tous les Franais  s'y enfermer, et lancent leurs pieux
 travers la porte. De sorte que ceux de dedans et ceux de dehors
bataillent sur le seuil, se jettent lances et dards, et
s'entrefrappent  grands coups, qui des deux cts font couler le sang
tellement que vous en verriez la porte devenue toute vermeille. Ceux
de dehors ne pouvant entrer dans la ville, s'en retournent tout droit
 leur tentes; et les voil tous ensemble assis  dner. Mais Simon de
Montfort fait alors, dans Muret, crier par toutes les albergues de
seller les chevaux et de leur mettre leur bardes[170] sur le dos, afin
de voir s'ils pourront prendre au pige ceux de dehors. Il ordonne que
tout le monde se runisse  la porte de Salas; et quant ils sont tous
dehors, il se prend  discourir: Seigneurs barons de France, je ne
sais vous dire autre chose, sinon que nous sommes tous venus ici nous
mettre en pril. Je n'ai fait, toute cette nuit, que rflchir; et mes
yeux n'ont pu ni dormir ni reposer. Or, voici ce qu'en rflchissant
j'ai trouv: Il nous faut suivre ce chemin, et marcher droit aux
tentes, comme pour livrer bataille. S'ils sortent, rsolus  nous
tenir tte, et si nous ne pouvons les chasser de leurs tentes, il ne
nous reste qu' nous enfuir tout droit  Hautvillar.--Faisons-en
l'essai, dit le comte Baudouin; et si l'ennemi sort, pensons  bien
tailler; mieux vaut mourir glorieusement que vivre en mendiant.
L-dessus, l'vque Folquet se prend  leur donner la bndiction, et
Guillaume de la Barre se met  leur tte. Il en fait trois corps de
bataille, l'un  l'autre chelonns; il fait avec le premier corps
marcher toutes les bannires, et ils vont droit aux tentes.

  [170] Ornements de cheval, bts.

Ils s'en vont droit aux tentes,  travers le marais, bannires
dployes et pennons flottants; d'cus, de heaumes dors  or battu,
de hauberts et d'pes reluit toute la prairie. Quand le bon roi
d'Aragon les aperoit, il les attend avec un petit nombre de
compagnons; mais tous accourent aussi les hommes de Toulouse, sans
couter nullement le roi ni le comte, sans savoir de quoi il s'agit,
jusqu'au moment o les Franais sont l, qui s'lancent tous l o le
roi tait inconnu. Je suis le roi! s'crie-t-il; mais on ne l'entend
pas; il est si cruellement frapp et bless, que son sang a coul
jusqu' terre et qu'il tombe l tendu mort. Les autres, qui le
voient, se tiennent pour perdus. Qui fuit , qui fuit l; personne ne
se dfend; les Franais les poursuivent, les exterminent et leur font
si rude guerre, que celui qui leur chappe vivant se croit sauv par
miracle. Le carnage dura jusqu'au Rivet. Ceux de l'ost de Toulouse
rests aux tentes taient l tous ensemble, comme hommes perdus,
lorsque don Dalmace d'Entoisel s'est lanc dans l'eau en criant: Au
secours! grand mal nous est arriv, le bon roi d'Aragon est abattu et
mort! et avec lui sont morts tant d'autres barons que jamais perte si
grande ne sera rpare. Parlant ainsi, il est sorti de l'eau de la
Garonne; et aussitt tous les hommes de Toulouse, les principaux, les
moindres, ont couru tous ensemble vers la rivire; ceux-l la passent
qui peuvent; mais beaucoup restent en de, et l'eau, qui roule comme
torrent, en a englouti plusieurs. Dans le camp est rest tout le
bagage, et grande en retentit la perte par le monde; et ce fut aussi,
de maint homme, qui resta l mort tendu, grand dommage.

Grands furent le dommage, la douleur et la perte, lorsque le roi
d'Aragon resta sous Muret mort et sanglant, avec grand nombre d'autres
barons; et grande fut la honte qui en revint  toute la chrtient et
 tout le monde. Les hommes de Toulouse, ceux qui se sont sauvs de l
o sont rests tant d'autres, tristes et dolents, rentrent  Toulouse
dans leurs maisons. Mais Simon de Montfort, allgre et joyeux, s'est
empar du camp, o il a trouv force dpouilles, dont il va dictant et
assignant les diverses parts. Quant au comte de Toulouse, triste et
soucieux, il dit secrtement  ceux du Capitole de faire aussi bien
qu'ils pourront, et qu'il s'en ira, lui, se plaindre au pape que Simon
de Montfort, par ses menes discourtoises, l'a chass de sa terre et
accabl de douleurs poignantes comme glaive. Et l dessus, il sort de
sa terre avec son fils. Les hommes de Toulouse, chtifs et contraints,
s'accordent avec don Simon, lui jurent fidlit, et se soumettent
loyalement  l'glise. Le cardinal envoya alors  Paris dire au fils
du roi de France de venir en toute hte. Et le prince est venu
allgrement et empress; ils entrent, les croiss et lui,  Toulouse,
occupent la ville et les albergues, et s'tablissent joyeusement dans
les cours. Supportons cela, disent les hommes de la ville, supportons
en paix tout ce que Dieu veut; car Dieu, qui est notre sauveur, pourra
nous secourir. Cependant le fils du roi de France, qui consent  mal,
don Simon, le cardinal et Folquet tous ensemble, proposent en secret
de saccager toute la ville, puis d'y mettre le feu ardent. Mais don
Simon rflchit que le parti est dur et terrible; que s'il dtruit la
ville, ce sera  son dommage; qu'il vaut mieux pour lui en avoir tout
l'or et tout l'argent. Ils s'arrtent enfin  ce parti, que les fosss
de la ville soient combls, et que tout homme pouvant la dfendre
n'ait pour cela ni arme ni armure; que toutes les tours, les
fortifications et les murs soient abattus et rass jusqu'aux
fondements. Cela fut convenu, et la sentence en fut porte. Don Simon
de Montfort resta en possession du pays et de toutes les autres terres
qui en dpendaient. Ainsi  force de fausses prdications sont
dpouills de leurs hritages le comte de Toulouse et ses amis, et le
fils du roi retourne en France.

   _Histoire de la Croisade contre les Albigeois_, traduite par
   Fauriel.




LE COMTE DE TOULOUSE RENTRE DANS TOULOUSE.--MASSACRE DES FRANAIS.

1217.

   A la suite d'un complot contre Simon, le comte de Toulouse est
   rappel par les habitants de Toulouse; il sort de sa retraite, et
   se dirige sur cette ville accompagn de quelques chevaliers.


Quand ils aperoivent la ville, il n'y en a pas un d'eux de si ferme
courage que l'eau du coeur ne lui remplisse les yeux. Vierge,
impratrice du ciel, dit en lui-mme chacun d'eux, rendez-moi le lieu
o j'ai t lev. Vivant ou enseveli, j'aime mieux tre l que
d'aller plus longtemps par le monde honni et perscut. Au sortir de
l'eau, ils sont entrs dans les prairies, enseignes dployes, pennons
flottants. Aussitt que ceux de la ville ont entendu le signal
convenu, ils accourent tous au comte, comme si c'tait un ressuscit;
et, quand il entre sous les portes votes, tout le peuple y arrive,
les grands et les petits, les hommes et les femmes, les pouses et les
maris; chacun s'agenouille devant lui, et lui baise les vtements, les
pieds, les jambes, les bras, les mains, avec des larmes de joie
joyeusement accueillies; c'est la joie elle-mme qui revient en graine
et en fleur. Nous l'avons maintenant, se disent-ils l'un  l'autre;
nous avons Jsus-Christ, nous avons notre toile du matin revenue en
splendeur; nous avons notre bon et sage seigneur. Parage et courtoisie
taient morts; les voil restaurs, vivants et florissants, et notre
lignage  jamais remont en puissance. Ils se sentent le coeur si
brave et si anim, que chacun d'eux s'arme de bton ou de pierre, de
lance ou de dard poli, de couteaux fourbis; et tous se rpandent par
les rues, tailladant, tranchant et faisant boucherie des Franais
qu'ils peuvent atteindre dans la ville, criant: Toulouse! Le jour
est venu o de Toulouse sera chass son faux seigneur avec toute son
espce, et o sera extirpe sa mchante racine! Dieu protge enfin
droiture; le comte, qui avait t trahi, a repris tant de coeur
qu'avec peu de compagnons il a recouvr Toulouse.

Le comte a recouvr Toulouse, sa ville tant dsire. Mais il n'y a
plus dans cette ville ni tour, ni salle, ni galerie, ni haut mur, ni
bretche, ni crneau, ni porte, ni portier, ni guette, ni clture, ni
haubert, ni armure, ni une arme entire. Cependant ses habitants ont
reu le comte avec tant d'allgresse que chacun, dans son coeur, croit
avoir reu olivier. Toulouse! crient-ils, nous vaincrons maintenant
que Dieu nous a rendu notre vrai seigneur, et si nous manquons d'armes
et d'argent, nous n'en conquerrons pas moins le pays et son loyal
hritier. C'est par l'audace, le courage et la fortune que chacun se
doit dfendre dans cette guerre dcisive. Ils s'arment, qui de pique
ou de masse, qui de bton de pommier; et dans toutes les rues s'lve
un cri, un signal de mort. De ceux des Franais qu'il rencontrent ils
font boucherie et carnage; les autres s'enfuient prcipitamment au
chteau Narbonnais[171], poursuivis de clameurs et de coups. Du
chteau sortent alors maints vaillants chevaliers, en armure complte
et en cotte  double maille; mais ils ont telle frayeur de ceux de la
ville, que pas un d'eux n'peronne et ne donne ni ne reoit un coup.

  [171] Chteau des comtes de Toulouse.

La comtesse de Montfort, pleine de souci, tait pour lors hors de la
salle, sous la vote du noble palais. Elle appelle don Gervais, don
Lucas, don Garnier, don Thibaut de Neuville, et d'eux s'enquiert en
hte de ce qui arrive. Barons, dit-elle, quels sont donc ces routiers
qui m'enlvent la ville? qui a commis ce mfait?--Dame, dit don
Gervais, qui est-ce, sinon le comte Raymond qui reprend Toulouse?
Celui que je vois s'avancer le premier, c'est Bernard de Comminges; je
connais bien son enseigne et celui qui la porte. Avec eux sont aussi
Roger Bernard, le fils de Raymond Roger; don Raymond d'Aspel, le fils
de don Fortaner; les chevaliers faidits, les lgitimes seigneurs du
pays, et tant d'autres, plus de mille autres encore. Puisque Toulouse
les aime, les dsire et les accueille, ils vont troubler tout le pays,
et nous allons recevoir la rcompense et le salaire du misrable tat
o nous les avons rduits. La comtesse, quand elle l'entend, bat ses
deux mains l'une contre l'autre. Quoi! dit-elle, et j'tais si
heureuse hier! Dame, dit Lucas, ne perdons pas le temps; envoyons
tout de suite au comte une lettre par un messager qui puisse lui
expliquer ce pril mortel, afin que, s'il se peut, il fasse sa paix
avec la Provence et vienne tout de suite  notre secours, lui et ses
compagnons, prenant  tout prix des hommes de guerre et des servants 
la solde; que le messager lui dise que pour peu qu'il tarde, il n'y
aura plus de remde, car il est arriv ici tout nouvellement un
nouveau seigneur, qui de toute sa terre ne lui laissera pas un
recoin. La comtesse appelle aussitt un servant expert, qui va plus
vite trottant que nul autre homme. Ami, va-t'en porter au comte de
cuisantes paroles; va lui dire qu'il est en danger de perdre Toulouse,
son fils et sa femme; et que s'il tarde tant soit peu  repasser par
de Montpellier, il ne trouvera plus son fils ni moi vivants; que si,
perdant Toulouse ici, il cherche l-bas  conqurir la Provence, il
fait oeuvre d'araigne, oeuvre de moins d'un denier. Le servant a
recueilli les paroles, et s'est mis en chemin.

Cependant les hommes de Toulouse ont occup la ville, et sur la grande
place, prs du mur batailler, ils lvent des lices, des barrires,
des murs de traverse, des chafauds, des postes d'archers, des
ouvertures obliques, derrire lesquels on puisse tre  l'abri des
flches lances par les archers du chteau. Et jamais, dans aucune
ville, on ne vit si nobles ouvriers; car l travaillent les comtes et
tous les chevaliers, les bourgeois, les bourgeoises, les riches
marchands, les hommes et les femmes, les changeurs, les petits
garons, les petites filles, les servants et les courtiers. Qui porte
pic ou pelle, et qui polon lger; chacun a le coeur empress 
l'oeuvre, et tous prennent part aux guets de nuit. Il y a dans toutes
les rues des lumires aux chandeliers. Les tambours accompagnent les
clats des trompettes. Transportes de vraie joie, les femmes et les
filles font des ballades et des danses sur des airs allgres.
Cependant le comte et les autres chefs dlibrent ensemble; ils ont
nomm des capitouls, dont il y a grand besoin pour gouverner la ville
et rtablir les affaires; et pour dfendre les droits du comte, ils
ont lu un viguier, bon, vaillant, sage et d'agrables faons. L'abb
et le prvt ont rendu chacun leur glise, dont la faade et le
clocher ont t bien fortifis. Mais, tandis que le comte s'tablit de
la sorte dans son lieu natal, voici ses pires ennemis, don Guyot[172],
don Guy son oncle[173], et les autres chefs qui chevauchent pour
batailler contre lui, le vendredi de bon matin, au tranchant du fer et
de l'acier. Dieu veuille le dfendre!

  [172] Fils de Simon.

  [173] Frre de Simon.

Dieu veuille dfendre le comte! car le temps est venu o il est
accueilli avec amour  Toulouse, et o parage et courtoisie doivent
tre  jamais restaurs. Mais don Guyot et don Guy arrivent
courroucs, avec leurs belles compagnies de guerre, suivies de leurs
bagages. Don Alard et don Foucault, sur leurs chevaux  beaux crins,
bannires dployes et gonfanons dresss, marchent sur Toulouse par
les chemins frquents; derrire eux viennent des heaumes, des cus
orns d'or battu, aussi nombreux, aussi serrs que s'il en tait
tomb une pluie, et toute la plaine reluit de hauberts et d'enseignes.
Au val de Montolieu, l o les murs sont abattus, Guy de Montfort crie
aux siens, qui bien l'entendent: A terre! francs chevaliers! Et il
est obi. Au son des trompettes, chaque cavalier a mis pied  terre,
et tous, rangs en bataille et les pes nues, se sont violemment
jets dans les rues, brisant et forant tous les obstacles. Les hommes
de ville, jeunes et vieux, chevaliers et bourgeois, ont soutenu leur
attaque. Le vaillant et bon peuple, le peuple aim et bien voulu de
son chef, a durement combattu pour les repousser; et les servants, les
archers, ont tendu leurs arcs contre eux, et se sont entremls  eux,
donnant et recevant des coups. Mais les Franais ont redoubl de
hardiesse, et ils enlvent d'abord les barrires et les barricades,
pntrent en combattant dans l'intrieur de la ville et y mettent le
feu en un instant. Mais ceux de Toulouse l'teignent avant qu'il ne se
soit tendu. L-dessus accourt,  travers la foule, Roger Bernard avec
toute sa troupe, qu'il commande et conduit, ranimant les courages
partout o il est reconnu. Don Pierre de Durban,  qui appartient
Montagut, lui porte sa bannire, dont la vue les enflamme. Il descend
de cheval, et se place sur un lieu lev, criant et nommant Toulouse
et Foix! Et l o ils se montrent, l tombent, poignent et taillent
les pieux, les masses et les pes moulues, les dards, les flches
menues, les pierres, drus et serrs comme si c'tait une pluie. Du
haut des maisons sont lances des tuiles tranchantes qui brisent les
heaumes, les panaches et les cus, les mains et les bras, les jambes
et les poitrines. Ceux de la ville ont de tant de manires attaqu les
autres, ils les ont si fortement assaillis de coups, de cris, de
vacarme, qu'ils les ont faits, de courageux, perdus et craintifs. Ils
leur ont coup toute entre et tout passage, et les mnent tous  la
fois, fuyant, vaincus, battus, se dfendant mal et ne sachant o
recourir. Enfin, ceux de Toulouse ont tellement redoubl de courage et
de vigueur, qu'ils les ont hors de la ville jets, recrus[174] et
accabls, montant et se rfugiant tous droit au jardin de
Saint-Jacques, derrire lequel ils se sont retirs. Mais il est rest
dans la ville des Franais tendus morts; il y est rest deux des
corps d'hommes et de chevaux, de quoi faire longtemps vermeils la
terre et le marais. Bernard de Comminges a fait oeuvre de bon
capitaine; c'est lui qui, avec sa bonne compagnie de braves aviss, a
tenu et dfendu les dbouchs et les passages du ct du chteau o se
trouvait le bagage de l'ennemi. Louange et gloire lui en soient
rendues! Seigneurs, se prend  dire don Alard aux Franais, je vous
vois accabls. Qui a pu, bons chevaliers, nous malmener de la sorte?
Oh! comme voil la France honnie et notre renom perdu! Nous voici
vaincus par des vaincus! Il vaudrait mieux, pour nous, tre morts ou
n'tre pas ns, que d'avoir t ainsi traits par des gens dsarms.
Ainsi se sont retirs les Franais, except ceux qui sont rests
trans ou pendus dans la ville, aux cris de te Vive Toulouse! notre
salut est arriv! notre bonheur a commenc!

  [174] Harasss.

   _Histoire de la Croisade contre les Albigeois_, traduite par
   Fauriel.




SIGE DE TOULOUSE, MORT DE SIMON DE MONTFORT, LES CROISS LVENT LE
SIGE.

1218.

   Simon de Montfort,  son arrive  Toulouse, a commenc le sige
   de la ville, que les habitants ont fortifie. Aprs un an
   d'efforts, Simon tente un dernier assaut; il a construit une
   machine de guerre appele gate, que les Toulousains veulent
   brler.


Jamais pour gate qu'il y ait au monde vous ne perdrez la ville, dit
Roger Bernard, et si on l'amne ici, ici vous la dtruirez; car il y
aura entre les ennemis et nous une mle o il sera tellement frapp
d'pes, de masses et de tranchants, que de sang et de cervelles nous
nous ferons des gants aux mains.--Ainsi ferez-vous, seigneur, dit
Bernard de Casnac; pour le moment, ne vous effrayez de chose aucune
que vous voyiez. Laissez venir la gate, sa tour et ses flches; plus
ils la pousseront, plus srement vous la leur prendrez, et si elle
vient jusqu'aux lices, vous la brlerez elle et eux.--Seigneurs, dit
Estoul de Linar, croyez-moi en ceci, et si vous m'en croyez, vous n'y
faillirez pas. Faisons dans cette lice de bonnes murailles, qui soient
longues, hautes et avec de grands crneaux, tels qu'ils battent les
fosss et les palissades; rsistez-leur alors de toutes parts; de
quelques stratagmes qu'ils usent, vous ne craindrez rien; et s'ils
viennent vous attaquer, vous les occirez tous.--Vous suivrez ce
conseil, dit Dalmace de Creissil, il est bon et sage; et vous n'y
faillirez point. Mais il y a grand et urgent besoin de vous mettre
tous ensemble  l'oeuvre. L-dessus les clairons et les cors sonnent
leurs fanfares; et chacun court aux cordes, chacun tend les
trbuchets. Les serviteurs des Capitouls, portant leurs btonnets,
font dlivrer les vivres, les prsents, les largesses. La foule
apporte force pelles, pics et outils, et rien ne reste en arrire, ni
levier, ni coin, ni marteau, ni pieu, ni pole, ni chaudire, ni cuve.
On commence les ouvrages, les portes et les guichets; les chevaliers
et les bourgeois apportent les briques; les dames et les demoiselles,
les petits garons, les petites filles, les petits et les grands, vont
et viennent chantant ballades, chansons et versets. Mais de dehors
contre eux tirent frquemment les pierriers, les arcs et les frondes;
ils lancent des pierres et des carreaux, qui de dessus leur tte
abattent cruches et graux, leur dchirent manches et coiffures, et
leur passent entre les jambes, les pieds et les mains; mais ils ont le
coeur si vaillant et si brave, que nul ne s'pouvante.

Cependant le comte de Montfort a rassembl ses cavaliers, les plus
vaillants et les mieux prouvs du sige; il a muni sa gate de bonnes
dfenses  fortes clefs, et l il a log ses compagnies de cavaliers,
bien couverts de leurs armures, et les heaumes lacs, tandis que fort
et vite on pousse la gate. Mais ceux de la ville sont bien appris de
guerre; ils tendent, ils montent les trbuchets, placent sur les
frondes les grands blocs de roche taills, qui, les cordes lches,
volent imptueux et frappent tellement la gate sur le devant et sur
les flancs, aux portes, aux votes, aux cerceaux entaills dans le
bois, que les clats en volent de tous cts, et que maints de ceux
qui la poussent en sont renverss. Et par toute la ville les habitants
s'crient d'une voix: Par Dieu! dame fausse gate, vous ne prendrez
pas souris ici. Et le comte de Montfort est si dolent et courrouc,
qu' haute voix il s'crie: Dieu! pourquoi me hassez-vous? Seigneurs
et cavaliers, poursuit-il, considrez cette msaventure, et comme je
suis enchant en ce moment, que ni l'glise ni tout le savoir des
lettrs ne me servent de rien, que l'vque ne peut m'aider, ni le
lgat me seconder, que vaillance m'est inutile, ma bravoure chose
vaine, et que ni armes, ni sens, ni largesse ne me prservent d'tre
par le bois ou la pierre accabl. Je me croyais assez sr de bonne
aventure pour prendre la ville avec cette gate; mais je ne sais
maintenant plus quoi dire ni quoi faire.--Seigneur comte, dit
Foulques, pourvoyez-vous d'autre chose, car cette gate ne vaut
dsormais pas trois ds; et je ne vous tiens point pour sage de la
pousser si avant, car je crains fort que vous ne la perdiez avant
qu'elle s'en retourne en arrire.--Don Foulques, rpond le comte,
croyez-moi en cela, que par sainte Marie dont Jsus-Christ est n, ou
je prendrai Toulouse avant que huit jours ne se passent, ou je serai,
 la prendre, occis et martyris.

Cependant dans Toulouse est convoqu le conseil des hommes de la ville
et des magistrats, des chevaliers et des bourgeois prudents et
discrets. L l'un dit  l'autre: Il est dsormais bien temps que
cette ville soit la ntre ou celle de nos adversaires. Alors, du
milieu des assistants, car il est gracieux parleur, parle, discourt et
raisonne matre Bernard, qui est n  Toulouse et des bien
endoctrins: Seigneurs, francs chevaliers, dit-il, coutez-moi s'il
vous plat: Je suis du Capitole, et notre consulat se tient le jour et
la nuit prt et dispos  excuter et  remplir vos volonts......
Nous serons d'accord sur cela, que puisque la partie est engage entre
le dedans et le dehors, elle ne peut finir que l'un des joueurs ne
soit mat, et qu'au gr de la Sainte Vierge, fleur de chastet, ntres
ou leurs ne soient la terre et le comt. Par la trs-sainte Croix! et
sage ou folle que soit la chose, nous marcherons contre la gate, si
vous marchez les premiers. Si vous ne le faites point, le bourg et la
cit sont rsolus d'y aller ensemble; et il sera sur la gate frapp
tant de coups, que la place restera de sang et de cervelles jonche.
Ou nous mourrons tous ensemble, ou nous vivrons avec honneur. Car
mieux vaut mort honore que lche vie.--Nous voici prts, rpondent
les barons. Que le fait soit en bonne aventure entrepris, de faon
que, s'il plat  Jsus-Christ, vous et nous ensemble allions brler
la gate. Nous irons attaquer la gate, c'est l ce qu'il nous faut
faire; et nous la prendrons ensemble, vous et nous galement, car de
tout temps parage[175] et Toulouse furent pairs entre eux.

Pendant toute la nuit leur crot le dsir de combattre, et  l'aube du
jour ils descendent tous par les escaliers des murs. Arnaud de
Vilamur, le redoutable guerrier, fait armer et disposer les meilleurs
chevaliers, les bonnes compagnies de guerre, les braves  la solde,
qui garnissent les lices, les fosss, les soliers[176], de bons arcs
de main, et d'arbaltes tournoyes, de traits, de flches et de pieux
aigus. Don Escot de Linar,  la tte des travailleurs, en dehors des
murs,  gauche de la ville, fait mettre en dfense les escaliers, les
galeries, les embrasures, les passages et les chemins d'entre. Les
hommes de la ville et les seigneurs auxiliaires, quand ils sont
ensemble, conviennent qu'ils attaqueront la gate de concert.

  [175] Noblesse.

  [176] Le haut des maisons; lieu haut, vu du soleil.

Don Bernard de Casnac, qui est vaillant et beau parleur, les exhorte,
les enseigne et leur parle sciemment: Hommes de Toulouse, voici vos
adversaires, ceux qui ont tu vos frres, vos fils, et vous ont donn
tant de soucis. Si vous les dtruisez, vous serez heureux. Je sais
les coutumes des Franais fanfarons; ils ont le corps couvert de
cottes et de fins doubliers, mais ils n'ont aux jambes rien de plus
que leurs chaussiers. Si donc vous les visez et les frappez l fort et
dru, au dpartir de la mle, il y restera de leur chair.--Et ce
sera bonne justice, rpondent-ils.--Nous avons de nombreux compagnons,
se disent-ils ensuite l'un  l'autre.--Nous en avons de reste ici,
rpond Hugues de la Motte, mais c'est  recevoir et  rendre les coups
que le compte doit tre entier. Et les voil qui descendent dehors,
par les escaliers, qui entrent dans les places, qui occupent le
terrain autour des fosss, criant: Toulouse! Le brasier de la guerre
est allum! Mort, Mort! il n'en peut tre autrement.

Du ct oppos, les reoivent les Franais criant: Montfort,
Montfort! vous en aurez menti cette fois. L o ils se rencontrent,
l taillent largement les pes, les lances et les armes d'acier
tranchant; l s'entrechoquent et se combattent les heaumes de Bavire.
A ceux de la ville Armand de Homagne adresse un propos: Frappez,
nobles enfants; songez  la dlivrance, songez que parage doit tre
aujourd'hui affranchi du pouvoir de ses adversaires.--Vous aurez dit
vrai, lui rpondent-ils. Et l-dessus redoublent le bruit, les cris
et les coups tranchants des bourgeois de la ville et de ceux du
Capitole... Mais ceux de la ville ont le dessus. De l'intrieur des
palissades, ils tiennent ferme contre ceux de dehors, les blessent,
rabattent leurs aigrettes, leurs ornements d'or; et telle de ceux-ci
devient la dtresse, qu'ils n'en peuvent plus souffrir le pril ni le
tourment. Ils abandonnent l'attaque des fortifications; mais plus
loin, sur les destriers, recommence le combat mortel avec un tel jeu
d'pes, que les pieds, les poings et les bras volent par quartiers,
et que de sang et de cervelles la terre est vermeille.

Sur la rivire combattent de mme les servants et les nautonniers, et
dans la plaine,  Montolieu, le carnage est complet. Don Bartas a
piqu de l'peron jusque sous la vote de la porte, lorsque arrive au
comte un cuyer criant: Seigneur comte de Montfort, vous semblez par
trop endurant, par trop bonhomme de saint; de quoi vous recevez
aujourd'hui grand dommage. Les hommes de Toulouse ont dfait vos
chevaliers, vos bonnes troupes, vos meilleurs guerriers  la solde.
L-bas sont morts Guillaume, Thomas, Garnier, don Simonet du Caire, et
bless y est Gautier. Don Pierre de Voisin, don Aymar, don Raynier
tiennent encore  la bataille et protgent les hommes arms de targes.
Mais pour peu que durent pour nous la dtresse et la mort, vous
n'aurez jamais la seigneurie de cette terre. A ces paroles le comte
soupire et tremble, il devient triste et noir, et dit: Mon sacrifice
est fait. O Jsus, roi de droiture, faites de moi aujourd'hui un mort
en terre, ou que je sois vainqueur! Cela dit, il envoie  ses hommes
de guerre, aux barons de France et  ceux  sa solde l'ordre de venir
tous ensemble sur leurs coursiers arabes vers Montolieu; et il en
arrive bien soixante mille, en tte desquels tous le comte s'lance le
premier imptueusement avec son porte-enseigne, don Sicard de Montaut,
don Jean de Berzy, don Foulques, don Riquier, aprs lesquels vient la
grande foule des porte-bourdons[177]. Les cris, le signal des
trompettes et des cors, le sifflement des frondes, le choc des
pierriers, ressemblent  un ouragan,  une tempte,  des tonnerres,
dont tremblent la ville, la rivire et la grve. Ceux de Toulouse sont
pris alors d'une telle pouvante, que plusieurs sont abattus dans les
fosss du chemin. Mais ils ont bientt repris courage; ils sortent de
nouveau  travers les jardins et les vergers; les servants et les
archers ressaisissent la place; et l des flches menues et des gros
traits, des pierres arrondies et des grands coups  plein, telle des
deux cts est la chute qu'elle semble vent, pluie ou cours de
torrent. De l'amban gauche, un archer lance une flche qui frappe  la
tte le destrier du comte Guy si fort qu'elle lui entre  moiti dans
la cervelle. Et quand le cheval se retourne, un autre archer, de son
arc garni de corne, lance une autre flche, qui atteint don Guy au
ct gauche, tellement que l'acier lui est rest dans la chair nue, et
que son flanc et son braguier[178] sont vermeils de sang. Le comte de
Montfort vient alors  son frre, qu'il aimait fort; il descend 
terre profrant des paroles amres: Beau-frre, fait-il, mes
compagnons et moi, Dieu nous a pris en haine, il protge les routiers;
et pour votre blessure, je me ferai frre de l'Hpital. Tandis que
don Guy converse et se lamente, il y a dans la ville un pierrier,
oeuvre de charpentier, qui de Saint-Sernin, de l o est le cormier,
va tirer sa pierre. Il est tendu par les femmes, les filles et les
pouses. La pierre part, elle vient tout droit o il fallait; elle
frappe le comte Simon sur son heaume d'acier d'un tel coup, que les
yeux, la cervelle, le haut du crne, le front et les mchoires en sont
crass et mis en pices. Le comte tombe  terre mort, sanglant et
noir.

  [177] Plerins.

  [178] Haut de chausses.

    _Histoire de la Croisade contre les Albigeois_, traduite par Fauriel.




AMAURY, FILS DE SIMON DE MONTFORT, EST NOMM COMTE.

1218.


A Toulouse est entr un messager qui leur a racont la nouvelle de la
mort de Simon; et par toute la ville est alors telle allgresse, que
tous courent aux glises, allument les cierges sur tous les
candlabres, et s'crient de joie que Dieu est misricordieux; qu'il a
remis parage en clart et le fera dsormais triompher; que le comte,
qui tait pervers et tueur d'hommes, est mort sans pnitence, parce
qu'il frappait du glaive. Mais les cors, les trompettes, les cris de
la joie commune, les carillons, les voles et le chant des cloches,
les tambours, les tympans, les grles clairons, font retentir la ville
et les places. Ds lors par tous les sentiers est lev le sige qui
avait t mis outre l'eau et qui occupait toute la grve; mais les
assigeants y laissrent nanmoins sommiers et bagages, pavillons et
tentes, harnais et deniers; et les hommes de la ville en eurent
plusieurs de prisonniers.

A tous ceux de la ville, la mort de Simon fut une heureuse aventure,
qui claira ce qui tait obscur, qui fit renatre la lumire, restaura
parage et mit orgueil en terre. Les trompettes, les clairons, les
cors, le son des cloches, et la joie cause par cette pierre qui a
frapp le comte, enhardissent les coeurs, les volonts et les forces.
Chacun se rend avec ses armes sur la place, et tous vont faire de la
gate un feu que rien n'teignit. Toute la nuit et tout le jour la
ville est en rjouissance; et dehors, ceux au sige frmirent et
soupirrent.

Mais ds que le jour devient clair et l'air riant, le cardinal de Rome
et les autres puissants barons, l'vque[179] et l'abb[180] portant
crucifix, dlibrrent ensemble dans la vieille salle. Le cardinal
parle le premier, de manire que chacun l'entend: Seigneurs barons de
France, coutez ce que j'ai  vous dire: grand mal et grand dommage,
grand chagrin et grande dtresse nous sont venus de cette ville et de
nos ennemis. Nous voici par la mort du comte en tel embarras, que nous
avons perdu toute vigueur; je m'merveille fort que Dieu ait consenti
 telle chose, et ne nous ait point laiss le vaillant comte, 
l'glise et  nous. Mais, puisque le comte est mort, que personne ne
perde le temps; faisons tout de suite comte son fils, don Amaury, qui
est homme pieux et sage, portant bon et noble coeur. Donnons-lui la
terre que son pre a conquise. Que par tous pays aillent les
prdicateurs et les sermons s'il le faut ici tous ensemble, comme le
comte y est mort. Nous manderons aussi en France au bon roi notre ami
de nous envoyer l'an prochain son fils Louis, afin de dtruire la
ville et qu'il n'y soit jamais plus bti.--Seigneurs, dit
l'vque[181], je ne vous contredirai en rien. Que le seigneur pape,
qui aimait notre comte et l'avait lu, le mette en la mme spulture
o saint Paul est enseveli, et qu'il le proclame corps saint, car il a
obi  l'glise, car il est vraiment saint et martyr, j'en suis
garant. Jamais, en ce monde, comte ne faillit moins que lui; et depuis
que Dieu endura le martyre et fut mis en croix, il ne voulut et ne
souffrit jamais une aussi grande mort que celle du comte; jamais Dieu
ni sainte glise n'auront meilleur ami que lui.--Seigneur, dit le
comte de Soissons, je vous reprends  bon droit, pour que la sainte
Eglise n'ait pas de votre dire mauvais renom; ne le nommez pas
sanctissime, car nul ne mentit jamais si fort que celui qui l'appelle
saint, lui qui est mort sans confession. Mais s'il aima et servit bien
la sainte glise, priez Dieu et Jsus-Christ de ne point chtier l'me
du dfunt. Chacun dans son coeur approuva le discours. Don Amaury est
mis en possession de toute la terre, le cardinal la lui livra, et le
bnit ensuite.

  [179] Folquet, vque de Toulouse.

  [180] De Saint-Sernin.

  [181] De Toulouse.

   _Histoire de la Croisade contre les Albigeois_, traduite par
   Fauriel.




LEVE DU SIGE DE TOULOUSE.

1218.

   Aprs avoir nomm Amaury comte de Toulouse, les croiss ont
   encore tent de s'emparer de Toulouse et ont t repousss avec
   perte.


Ils restrent aprs cela quelques jours si paisibles, qu'il n'y eut
entre eux ni combat ni victoire. Mais il ne tarde pas  tre pris un
autre parti; le cardinal de Rome, l'vque prsent et les autres
seigneurs s'assemblent secrtement. L, Guy de Montfort parle, et dit
en confidence: Seigneurs barons, ce sige n'est pour nous que
dommage, et cette entreprise ne me plat ni ne me convient plus
dsormais. Nous y perdons tous, corps, parents et chevaux, comme y est
dj mort mon frre, qui seul tenait la ville en crainte. Si nous
n'abandonnons pas ce sige, notre savoir y faillira. Seigneurs, dit
Amaury, ayez gard  moi, que vous avez fait comte tout rcemment. Si
j'abandonne ainsi honteusement ce sige, l'glise en vaudra moins et
moi je ne serai rien; l'on dira par tout pays que plein de vie je
suis las de guerroyer, et que la mort de mon pre m'est sortie de
l'esprit.--Amaury, dit don Alard, vous ne songez pas maintenant que
toute votre milice est d'avis et pense que si vous poursuivez ce
sige, la honte sera plus grande. Vous pouvez bien le savoir: ceux qui
taient vaincus sont victorieux; et jamais vous ne vtes une autre
ville gagner aprs avoir perdu. Les habitants reoivent chaque jour
des bls et du froment, de la viande et du bois qui les maintiennent
gais et joyeux, tandis que vont croissant pour nous le chagrin, le
pril et la dtresse: et il ne semble pas que vous soyez si riche que
vous puissiez tenir ce sige encore longtemps.--Seigneurs, dit
l'vque, je suis  cette heure si dolent, que jamais du reste de ma
vie je ne pourrai tre joyeux. Le cardinal rpond avec chagrin et
colre: Seigneurs, levons donc le sige; mais je vous suis bon garant
que partout sera prche la croisade, et qu' la Pentecte viendra
infailliblement ici le fils du roi du France; et nous aurons alors
tant d'hommes, que les fruits, les feuilles et les herbes des champs
ne suffiront pas  les nourrir, et que l'eau de Garonne leur semblera
piment. Nous dtruirons la ville; et ceux qui sont dedans seront tous
livrs  l'pe; telle est ma sentence. Alors le sige est lev
prcipitamment; et le jour de Saint-Jacques, qui est clair, sain et
beau, ils mettent le feu et la flamme  toutes leurs constructions et
au merveilleux chteau; mais soudain et sur l'heure par les hommes de
la ville il fut teint. Les Franais partent, mais ils laissent l
tendus maints morts; d'autres sont perdus et leur comte leur manque;
et au lieu d'autre butin, ils emportent son corps  Carcassonne.

   _Histoire de la Croisade contre les Albigeois_, traduite par
   Fauriel.




MORT DU COMTE DE TOULOUSE.--AMAURY DE MONTFORT CDE SES DOMAINES AU
ROI DE FRANCE.

1222-1224.


En 1222, le comte de Toulouse mourut, de mort subite, sans pouvoir
parler; mais, conservant encore sa mmoire et sa connaissance, il
tendit les mains vers l'abb de Saint-Sernin, dom Jourdain, qui
accourait vers lui, et fit un geste de dvotion; puis, les frres
hospitaliers de Saint-Jean tant arrivs et posant sur lui un pole
avec la croix, il l'embrassa, et mourut aussitt. On porta son corps
dans leur maison, mais il ne fut point enseveli, parce qu'il tait
excommuni, et encore aujourd'hui le garde-t-on priv de spulture,
comme on le voit. Son fils, aprs avoir fait la paix avec l'glise et
le roi de France, produisit vainement des tmoins devant le pape, afin
de prouver qu'il avait donn des signes de repentir; il ne put obtenir
la permission d'ensevelir son pre...

Le comte Amaury ne pouvait pas maintenir le pays, n'ayant pas assez
d'argent pour solder des hommes de guerre et les retenir; de sorte que
soixante chevaliers franais le quittrent pour revenir en France. Or,
le comte de Toulouse ayant t  leur rencontre au del de Bziers,
ceux-ci lui livrrent armes et chevaux de guerre  la condition de
pouvoir se retirer sur leurs palefrois en toute sret et sans autre
ranon. Mais le comte de Toulouse, les regardant dj comme en son
pouvoir, ne voulut point consentir  cet arrangement. Alors, nos
Franais aimrent mieux tenter la fortune que de se laisser vaincre
honteusement et garrotter; ils coururent aux armes, nommrent l'un
d'eux comme chef du combat, auquel ils devaient obir en tout; et
sachant bien qu'un choc donn d'ensemble procure la victoire, ils ne
forment qu'une seule troupe, et faisant filer devant les valets et les
btes de somme, ils rsistent aux attaques acharnes de l'ennemi;
puis, saisissant le moment, ils se retournent, chargent les
assaillants, les mettent en droute, les poursuivent avec vigueur, en
tuent un grand nombre, parmi lesquels Bernard d'Audiguier, brave
chevalier du comtat d'Avignon, qui portait les armes du comte de
Toulouse. Vainqueurs de leurs nombreux ennemis et croyant avoir tu le
comte lui-mme, nos chevaliers revinrent glorieusement en France,
faisant honneur aux armes franaises et bien dignes en effet d'honneur
et de gloire.

Deux ans s'tant passs au milieu des alternatives de la guerre, le
comte Amaury, voyant l'inconstance des gens de ses terres et que peu 
peu ils passaient tous  l'ennemi, cda ses domaines  l'illustre roi
de France Louis VIII, et le fit son successeur  tous ses droits.

   _Chronique de Guillaume de Puy-Laurens_, traduite par L.
   Dussieux.

   Guillaume de Puy-Laurens vivait  la fin du treizime sicle, et
   fut chapelain du comte Raymond VII. Sa chronique va du
   commencement de la croisade jusqu'en 1272; elle est imprime dans
   le t. V. de la Collection des historiens franais de Duchesne.




_Trait de Paix entre saint Louis et Raymond VII, comte de Toulouse._

12 avril 1229.


Dans ce trait, Raymond dclare d'abord qu'ayant soutenu la guerre
pendant longtemps contre l'glise romaine et contre son trs-cher
seigneur le roi de France, et que dsirant de tout son coeur d'tre
rconcili  l'glise et de demeurer dans la fidlit et le service du
roi, il avait fait tous ses efforts, soit par lui-mme, soit par des
personnes interposes, pour parvenir  la paix; qu'elle avait t
conclue de la manire suivante, et qu'il promet entre les mains de
Romain, cardinal de Saint-Ange, lgat du saint-sige apostolique, qui
reoit sa promesse au nom de l'glise romaine, d'en observer
fidlement tous les articles.

Raymond promet ensuite: 1 d'tre fidle et obissant au roi et 
l'glise, et de leur demeurer attach jusqu' la mort; de combattre
les hrtiques, leurs croyants, fauteurs et recleurs, dans les terres
que lui et les siens possdaient et possderaient, sans pargner ses
proches, ses parents, ses vassaux, ses amis; de purger entirement le
pays d'hrsie, et d'aider  purger celui qui appartiendrait au roi;

2 De faire une prompte justice des hrtiques manifestes, et de les
faire rechercher exactement, ainsi que leurs fauteurs, par ses
baillis, suivant l'ordre du lgat; et pour faciliter cette recherche,
de payer pendant deux ans deux marcs d'argent, et dans la suite un
marc,  chacun de ceux qui prendraient un hrtique condamn comme
coupable par l'vque diocsain, ou par ceux qui auraient pouvoir de
le juger; et quant  ceux qui n'taient pas hrtiques manifestes, ou
leurs fauteurs, de suivre les ordres de l'glise et du lgat;

3 De garder la paix et de la faire garder dans tous ses domaines,
d'en chasser les routiers et de les punir; de protger les glises et
les ecclsiastiques; de les maintenir dans leurs droits, immunits et
privilges; de faire respecter par ses sujets le pouvoir des chefs; de
garder et faire garder les sentences d'excommunication; d'viter les
excommunis de la manire qu'il est marqu dans les canons; de
contraindre ceux qui demeureraient un an excommunis  rentrer dans
l'glise par la confiscation de leurs biens jusqu' ce qu'ils eussent
fait une satisfaction convenable; de faire observer toutes ces choses
par ses baillis; de punir ces officiers s'ils taient ngligents; de
n'en instituer aucun qui ne ft catholique; d'exclure les juifs et
ceux qui taient nots d'hrsie des charges publiques;

4 De restituer prsentement les biens et les droits des glises et
des ecclsiastiques; savoir, ceux qu'ils possdaient avant l'arrive
des croiss et dont il paratrait qu'ils avaient t dpouills; et
quant aux autres, d'ester  droit[182] soit devant les ordinaires,
soit devant le lgat, ses dlgus et ceux du saint-sige.

5 De payer ou faire payer les dmes  l'avenir; de ne pas permettre
que les chevaliers et autres laques en possdassent, mais de les
faire rendre aux glises, et de remettre entre les mains de personnes
sres la somme de 10,000 marcs d'argent pour rparer les maux qui
avaient t causs aux glises et aux ecclsiastiques, laquelle somme
serait distribue proportionnellement par ceux que le lgat
commettrait;

6 De payer outre cela  l'abbaye de Cteaux 2,000 marcs d'argent, qui
seraient employs en fonds de terre pour servir  l'entretien des
abbs et des frres durant le chapitre gnral; 500 marcs  l'abbaye
de Clairvaux; 1,000 marcs  celle de Grandselve; 300  celle de
Belleperche, et autant  celle de Candeil, tant pour leurs btiments
et en rparation des dommages qu'il leur avait causs, que pour le
salut de son me; de payer de plus 6,000 marcs d'argent pour tre
employs aux fortifications et  la garde du chteau Narbonnais de
Toulouse et des autres places qu'il remettra au roi et que le roi
gardera pendant dix ans pour sa sret et celle de l'glise; et enfin
de payer ces 20,000 marcs d'argent dans l'espace de quatre ans, 5,000
marcs tous les ans;

7 De payer encore quatre autres mille marcs d'argent pour entretenir
pendant dix ans quatre matres en thologie, deux en droit canonique,
six matres s arts et deux rgents de grammaire qui professeraient
ces sciences  Toulouse;

8 De prendre la croix des mains du lgat, aussitt que ce prlat lui
aurait donn l'absolution, d'aller servir ensuite outre-mer pendant
cinq annes conscutives contre les Sarrasins, pour l'expiation de ses
pchs, et de partir pour ce plerinage dans l'intervalle du passage
qui devoit se faire depuis le mois d'aot prochain jusqu'au mois
d'aot de l'anne suivante;

9 De traiter en amis et de ne pas inquiter ceux de ses sujets qui
s'taient dclars pour l'glise, pour le roi et pour les comtes de
Montfort et leurs adhrents,  moins qu'ils ne fussent hrtiques; 
condition que l'glise et le roi traiteraient de mme ceux qui
s'taient dclars contre eux en sa faveur, except ceux qui ne
consentiraient pas  ce trait;

10 Le roi faisant attention  notre humiliation, dit ensuite le comte
Raymond, et esprant que je persvrerai constamment dans la dvotion
envers l'glise et dans la fidlit envers lui, voulant me faire
grce, donnera en mariage, avec la dispense de l'glise, ma fille, que
je lui remettrai,  l'un de ses frres[183]; et il me laissera tout
le diocse de Toulouse, except la terre du marchal (de Lvis), que
ce dernier tiendra en fief du roi. Aprs ma mort, Toulouse et son
diocse appartiendront au frre du roi qui aura pous ma fille et 
leurs enfants, et s'il n'y en avait pas de ce mariage, ou si ma fille
meurt sans enfants, ils appartiendront au roi et  ses successeurs, 
l'exclusion de mes autres enfants, en sorte qu'il n'y aura que les
enfants du frre du roi et de ma fille qui y auront droit.

  [182] Comparatre en justice personnellement. (_Stare in
  judicio._)

  [183] Jeanne, fille de Raymond VII, pousa en effet, en 1241,
  Alfonse, comte de Poitiers, frre de saint Louis; elle succda en
  1249  son pre; son mari mourut en 1271; elle mme mourut en
  1272 sans enfants; en vertu des conventions imposes  son pre,
  ses tats, c'est--dire le comt de Toulouse, furent runis  la
  couronne de France.

11 Le roi me laissera l'Agnois, le Rouergue, la partie de
l'Albigeois qui est en de du Tarn, du ct de Gaillac, jusqu'au
milieu de la rivire, et le Quercy, except la ville de Cahors, les
fiefs et les autres domaines que le roi Philippe, son aeul, possdait
dans ce dernier pays au temps de sa mort. Si je meurs sans enfants ns
d'un lgitime mariage, tous ces pays appartiendront  ma fille qui
pousera l'un des frres du roi et  leurs hritiers; de telle sorte
cependant que j'exercerai mon autorit de plein droit, comme un
vritable seigneur, sauf les conditions susdites; tant sur la ville et
le diocse de Toulouse que sur les autres pays dont on vient de
parler, et que je pourrai  ma mort faire des legs pieux suivant les
usages et les coutumes des autres barons de France. Le roi me laissera
toutes ces choses, sauf le droit des glises et des ecclsiastiques.

12 Je laisse Vrefeil et le village de Las Bordes avec leurs
dpendances  l'vque de Toulouse et au fils d'Odon de Lyliers,
conformment au don que le feu roi Louis, de bonne mmoire, pre du
roi, et le comte de Montfort leur en ont fait;  condition toutefois
que l'vque de Toulouse me rendra les devoirs auxquels il toit tenu
envers le comte de Montfort, et l'autre ceux auxquels il s'toit
oblig envers le feu roi. Toutes les autres donations faites soit par
le roi, soit par le feu roi son pre, soit par les comtes de Montfort,
seront nulles et n'auront aucun effet dans les pays qui me resteront.

13 J'ai fait hommage-lige et prt serment de fidlit au roi,
suivant la coutume des barons du royaume de France, pour tous les pays
qui me sont laisss. J'ai cd prcisment au roi et  ses hritiers 
perptuit tous mes autres pays et domaines situs en de du Rhne,
dans le royaume de France, avec tous les droits que j'y ai. Quant aux
pays et domaines qui sont au-del du Rhne dans l'Empire[184], avec
tous les droits qui peuvent m'y appartenir, je les ai cds
prcisment et absolument  perptuit  l'glise romaine entre les
mains du lgat.

  [184] Le marquisat de Provence, qui comprenait le comtat
  Venaissin.

14 Tous les habitants de ces pays qui en ont t chasss par
l'glise, par le roi et par les comtes de Montfort, ou qui se sont
retirs d'eux-mmes, seront rtablis dans leurs biens,  moins qu'ils
ne soient hrtiques condamns par l'glise, except nanmoins dans
les biens qui peuvent leur avoir t donns par le roi, par le feu roi
son pre et par les comtes de Montfort. Que si quelques-uns de ceux
qui demeureront dans les pays qui me sont laisss, spcialement le
comte de Foix et les autres, ne veulent pas se soumettre aux ordres de
l'glise et du roi, je leur ferai une guerre continuelle, et je ne
conclurai avec eux ni paix ni trve sans le consentement de l'glise
et du roi. Les domaines qu'on prendra sur eux me resteront, aprs que
j'aurai ras toutes les places fortes,  moins que le roi ne voult
les garder lui-mme pendant dix ans, pour sa sret et celle de
l'glise, aprs l'acquisition que j'en aurai faite; et il les
retiendra alors pendant ce temps-l avec leurs revenus.

15 Je ferai dtruire entirement les murs de la ville de Toulouse et
combler les fosss, suivant les ordres et la volont du lgat.

16 J'en ferai de mme de trente villes ou chteaux, savoir: de
Fanjaux, Castelnau d'Arri, Bcde, Avignonet, Puylaurens, Saint-Paul
et Lavaur (dans le Toulousain); de Rabastens, Gaillac, Montaigu et
Puycelsi (en Albigeois); de Verdun et Castelsarrasin (dans le
Toulousain); de Moissac, Mautauban et Montcuc (en Quercy); d'Agen et
Condom (en Agnois); de Saverdun et d'Hauterive (dans le Toulousain);
de Casseneuil, Pujol et Auvillar (en Agnois); de Peyrusse (en
Rouergue); de Laurac (dans le Toulousain) et de cinq autres, suivant
la volont du lgat. Les murailles et les fortifications de ces places
ne pourront tre rtablies sans la permission du roi. Je ne pourrai
lever ailleurs de nouvelles forteresses, mais il me sera permis de
btir de nouvelles villes non fortifies dans les domaines qui me
resteront, si je le juge  propos. Que si quelqu'une des places dont
on doit abattre les murs appartient  mes vassaux, et s'ils s'opposent
 leur dmolition, je leur dclarerai la guerre, et je ne ferai ni
paix ni trve avec eux sans le consentement de l'glise et du roi,
jusqu' ce que ces murs soient entirement dtruits et les fosss
combls.

17 J'ai jur et promis au lgat et au roi d'observer de bonne foi
toutes ces choses et de les faire observer par mes vassaux et sujets.
J'obligerai les habitants de Toulouse et tous ceux des pays qui me
sont laisss  jurer de les garder soigneusement, et on ajoutera dans
leur serment qu'ils s'emploieront efficacement pour m'obliger  les
garder; en sorte que si je contreviens  tous ou  quelqu'un de ces
articles, ils seront aussitt dlis du serment de fidlit qu'ils
m'ont prt, que je les dlie ds maintenant de la fidlit et de
l'hommage qu'ils me doivent et de toute autre obligation, et qu'ils
adhreront  l'glise et au roi. Si je ne me corrige dans l'espace de
quarante jours, depuis que j'aurai t averti, et si je refuse de
subir le jugement de l'glise dans les matires qui la regardent, et
celui du roi dans celles qui le concernent, tous les pays qu'on me
laisse tomberont en commise[185] en faveur du roi; et je serai dans le
mme tat que je suis maintenant par rapport  l'excommunication et
soumis  tout ce qui a t statu contre moi et contre mon pre dans
le concile gnral de Latran et depuis.

  [185] _Commise_, confiscation.

18 Mes sujets et vassaux ajouteront encore dans leurs serments,
qu'ils aideront l'glise contre les hrtiques, leurs croyants, leurs
fauteurs et leurs recleurs, et contre tous ceux qui seront contraires
 l'glise, pour l'hrsie et le mpris de l'excommunication, dans les
pays qui me sont laisss; qu'ils serviront le roi contre tous ses
ennemis; et qu'ils ne cesseront de leur faire la guerre jusqu' ce
qu'ils soient soumis  l'glise et au roi.

19 Ces serments seront renouvels de cinq ans en cinq ans, suivant
l'ordre du roi.

20 Pour l'excution de tous ces articles je remettrai entre les mains
du roi le chteau Narbonnais, qu'il gardera pendant dix ans, et qu'il
pourra fortifier s'il le juge  propos. Je lui remettrai aussi les
chteaux de Castelnau d'Arri, de Lavaur, de Montcuc, de Penne
d'Agnois, de Cordes, de Peyrusse, de Verdun et de Villemur; il les
gardera pendant dix ans; et je payerai tous les ans 1,500 livres
tournois pour la garde pendant les cinq premires annes,
indpendamment des 6,000 marcs dont on a dj parl. Les autres cinq
annes, le roi les fera garder  ses dpens, s'il juge  propos de les
tenir encore en sa main durant ce temps-l. Le roi pourra dtruire les
fortifications de quatre de ces chteaux, savoir: de Castelnau d'Arri,
Lavaur, Villemur et Verdun, si cela lui plat et  l'glise, sans
prjudice de la somme marque pour la garde. Mais les rentes et les
revenus, et tout ce qui dpend du domaine dans ces chteaux,
m'appartiendront; et le roi en fera garder les forteresses  ses
dpens avec le chteau de Cordes. J'y tiendrai des baillis qui ne
soient pas suspects  l'glise et au roi, pour rendre la justice et
faire la recette de mes revenus. Au bout de dix ans, le roi me rendra
les forteresses de ces chteaux et celui de Cordes, sauf les
conditions susdites, et suppos que j'aie rempli mes obligations
envers l'glise et le roi. Je livrerai au roi le chteau de Penne
d'Albigeois, d'ici au 1er d'aot, pour qu'il le garde pendant dix ans
avec tous les autres; et si je ne puis le lui remettre dans cet
intervalle, je l'assigerai et ne cesserai de faire la guerre  ceux
qui l'occupent jusqu' ce que je l'ai soumis, sans que cela retarde
mon dpart pour le pays d'outre-mer; et si je ne puis le prendre dans
un an, j'en ferai donation ou aux Templiers, ou aux Hospitaliers, ou
enfin  d'autres religieux; et si on ne trouve aucuns religieux qui
veuillent en accepter la donation, il sera entirement dtruit.

21 Le roi dcharge les habitants de Toulouse et tous les peuples du
pays qui m'est laiss de tous les engagements qu'ils avaient
contracts soit envers lui et envers le roi son pre, soit envers les
comtes de Montfort, ou autres pour eux, des peines et de la commise
auxquelles ils s'taient soumis, s'ils revenaient jamais sous mon
obissance ou celle de mon pre; et il les dlie, autant qu'il est en
lui, du serment qu'ils lui avaient prt.

   Raymond ayant fait serment d'observer fidlement tous ces
   articles, fut introduit dans l'glise de Notre-Dame de Paris, par
   le lgat, qui, l'ayant conduit au pied du grand autel, lui donna
   l'absolution de son excommunication, et  tous ceux de ses allis
   qui toient prsents. C'toit un spectacle digne de compassion,
   dit Guillaume de Puylaurens, de voir un si grand homme, aprs
   avoir rsist  tant de nations, tre conduit jusqu' l'autel, en
   chemise, en haut de chausses et nu-pieds.

   DOM VAISSETTE, _Histoire gnrale de Languedoc_, in-folio, 1737,
   t. 3, p. 370.




L'INQUISITION TABLIE A TOULOUSE.

1229.


Innocent III fut  peine mont sur la chaire de saint Pierre, que
l'archevque d'Auch l'ayant inform des progrs que les hrtiques
faisaient dans la Gascogne et les pays voisins, il exhorta ce prlat,
le 1er d'avril de l'an 1198,  agir vivement de concert avec ses
suffragants pour les faire chasser du pays, de crainte qu'ils
n'achevassent de l'infecter, et  recourir pour cela, s'il tait
ncessaire, aux armes des princes et des peuples. Il crivit, le 21 du
mme mois, une lettre circulaire aux archevques d'Aix, Narbonne,
Auch, Vienne, Arles, Embrun, Tarragone et Lyon,  leurs suffragants,
et aux princes, barons, comtes et peuples du pays, pour leur notifier
qu'ayant appris que les Vaudois, Cathares, Patarins et autres
hrtiques, rpandaient leur venin dans ces provinces, il avait nomm
frre Raynier, personnage d'une vie exemplaire, puissant en oeuvres et
en paroles, et frre Guy, homme craignant Dieu et appliqu aux oeuvres
de charit, pour commissaires contre ces hrtiques. Il les prie de
procurer  ces deux religieux tous les secours dont ils auraient
besoin, et de les aider de tout leur pouvoir, soit  ramener les
sectaires, soit  les chasser s'ils refusaient de se convertir. Il
enjoint en mme temps  ces prlats de recevoir et d'observer
inviolablement tous les statuts que frre Raynier ferait contre les
hrtiques, avec promesse de les confirmer lui-mme. Il leur ordonne
enfin de faire garder les sentences d'excommunication que ce
commissaire prononcerait contre les contumaces. Outre cela, ajoute
Innocent, nous ordonnons aux princes, aux comtes et  tous les barons
et grands de vos provinces, et nous leur enjoignons, pour la rmission
de leurs pchs, de traiter favorablement ces envoys et de les
assister de toute leur autorit contre les hrtiques; de proscrire
ceux que frre Raynier aura excommunis; de confisquer leurs biens, et
d'user envers eux d'une plus grande rigueur s'ils persistent  vouloir
demeurer dans le pays aprs leur excommunication. Nous lui avons donn
plein pouvoir de contraindre les seigneurs  agir de la sorte soit par
l'excommunication, soit en jetant l'interdit sur leurs terres. Nous
enjoignons aussi  tous les peuples de s'armer contre les hrtiques
lorsque frre Raynier et frre Guy jugeront  propos de le leur
ordonner; et nous accordons  ceux qui prendront part  cette
expdition pour la conservation de la foi la mme indulgence que
gagnent ceux qui visitent l'glise de Saint-Pierre de Rome ou celle de
Saint-Jacques. Enfin nous avons charg frre Raynier d'excommunier
solennellement tous ceux qui favoriseront les hrtiques dnoncs, qui
leur procureront le moindre secours, ou qui habiteront avec eux, et de
leur infliger les mmes peines.

Frre Raynier et frre Guy taient deux religieux, de l'ordre de
Cteaux. Ils furent les premiers qui exercrent dans la province les
fonctions de ceux qu'on nomma depuis inquisiteurs. Ainsi c'est
proprement  cette commission qu'on doit rapporter l'origine de
l'inquisition qui fut tablie dans le pays contre les Albigeois, et
qui passa dans la suite dans les provinces voisines et dans les pays
trangers...

Le lgat Pierre de Colmieu clbra  Toulouse, au mois de novembre
1229, un concile auquel se trouvrent les archevques de Narbonne, de
Bordeaux et d'Auch et un grand nombre d'vques et d'autres prlats,
le comte de Toulouse, les autres comtes et barons du pays, le snchal
de Carcassonne, et deux consuls de Toulouse, l'un de la cit et
l'autre du bourg. Ces derniers ayant fait serment sur _l'me de toute
la communaut_ d'observer les articles de la paix, le comte Raymond et
les seigneurs l'approuvrent, en prtrent un semblable, et tout le
pays suivit leur exemple. On fit ensuite quarante-cinq canons, dans le
prambule desquels le cardinal de Saint-Ange s'exprime de la manire
suivante: Quoique divers lgats du saint-sige aient fait plusieurs
statuts contre les hrtiques, leurs fauteurs ou recleurs, pour
conserver la paix dans le diocse de Toulouse, la province de Narbonne
et les diocses et les pays voisins, et pour le bien du pays; faisant
cependant attention que ces provinces, aprs avoir t longtemps
dsoles, sont actuellement pacifies, comme par miracle, par le
consentement et la volont des grands, nous avons jug  propos
d'ordonner, du conseil des archevques, des vques, des prlats, des
barons et des chevaliers, ce que nous avons jug ncessaire pour
purger du venin de l'hrsie un pays qui est _comme nophyte_, et pour
y conserver la paix. Ce concile de Toulouse fut donc une assemble
mixte, et les canons qu'on y dressa manrent de l'autorit des deux
puissances.

Plusieurs de ces canons regardent l'tablissement de l'inquisition
dans le pays pour la recherche des hrtiques. On y ordonna, en effet,
que les vques dputeraient dans chaque paroisse un prtre et deux ou
trois laques de bonne rputation, lesquels feraient serment de
rechercher exactement tous les hrtiques et leurs fauteurs, de
visiter pour cela toutes les maisons depuis le grenier jusqu' la
cave, et tous les souterrains o ils pouvaient se cacher, et de les
dnoncer ensuite aux ordinaires[186], aux seigneurs des lieux et 
leurs officiers pour les punir svrement. On ordonne ensuite la
confiscation des biens, et on statue d'autres peines contre ceux qui
leur permettraient dornavant d'habiter dans leurs terres. Pour ne pas
confondre cependant l'innocent avec le coupable, on dfendit de punir
personne comme hrtique,  moins qu'il n'et t jug tel par
l'vque ou par un ecclsiastique qui en et le pouvoir. On permet 
toute sorte de personnes de faire partout la recherche des hrtiques,
et on donne ordre aux baillis des lieux de prter main forte pour
cette recherche; avec autorit au bailli du roi de procder dans les
domaines du comte de Toulouse, et au comte et aux autres, dans les
domaines du roi. On statue que les hrtiques _revtus_, qui s'taient
convertis, n'habiteraient pas les lieux suspects d'hrsie o ils
demeuraient auparavant, mais dans des villes catholiques; que, pour
preuve qu'ils dtestaient leurs anciennes erreurs, ils porteraient
deux croix sur la poitrine, l'une  droite, l'autre  gauche, d'une
couleur diffrente de celle de leurs habits, et qu'ils ne pourraient
tre admis aux charges publiques, ni tre capables des effets civils,
sans une dispense particulire du pape ou de son lgat _a latere_. On
appelait croiss pour le fait d'hrsie ceux qui taient ainsi
condamns  porter des croix. Il est ordonn ensuite que les autres
hrtiques qui ne se seraient pas convertis de leur propre mouvement,
mais par la crainte des peines, seroient renferms et nourris aux
dpens de ceux qui possderaient leurs biens, avec ordre  l'vque,
s'ils n'avaient rien, de pourvoir  leur subsistance. Il est enjoint
aux hommes depuis quatorze ans et au-dessus, et aux femmes depuis
l'ge de douze ans, de renoncer par serment  toutes sortes d'erreurs,
de promettre de garder la foi catholique, de dnoncer et de poursuivre
les hrtiques, et de renouveler ce serment tous les deux ans. On
dclara suspects d'hrsie tous ceux qui ne se confesseraient pas et
ne communieraient pas trois fois l'an. On dfendit aux laques d'avoir
chez eux des livres de l'Ancien et du Nouveau Testament, except le
Psautier, le Brviaire ou les Heures pour l'office divin, qu'il
n'tait pas mme permis de garder traduits en langue vulgaire; on fut
oblig de faire cette dfense, qu'on trouve ici pour la premire fois,
afin d'empcher l'abus que les hrtiques faisaient des livres saints.

  [186] _Ordinaire_, en jurisprudence canonique, signifie
  l'archevque, vque ou autre prlat qui a la juridiction
  ecclsiastique dans un territoire.

Les canons suivants prescrivent d'autres mesures pour extirper
l'hrsie du pays, y entretenir la paix et pourvoir  la sret
publique; ils dfendent de construire de nouvelles forteresses et de
relever celles qui taient dtruites; ils maintiennent les glises et
les ecclsiastiques dans leurs immunits et privilges; font dfense
de payer la taille aux clercs, except  ceux qui toient marchands ou
maris, et de lever de nouveaux pages. On ordonna de plus de se
liguer actuellement par serment contre les ennemis de la foi et de la
paix, nommment contre Guillaume seigneur de Pierre-Pertuse, qui
occupait le chteau de Puylaurens dans le pays de Fenouilldes, et
Nairaut d'Aniort, qu'on dclara excommunis s'ils ne se soumettaient
quinze jours aprs l'expiration de la trve qui leur avait t
accorde. On dfendit aux barons, chtelains, chevaliers, citoyens ou
bourgeois et paysans, de s'engager par serment dans aucune autre
ligue, sous peine d'une amende proportionne  leur condition. Enfin
il est ordonn  tous les juges de rendre la justice gratis, et de
publier tous les ans ces statuts dans les provinces aux Quatre-Temps
de l'anne. Ce sont l les principaux canons de ce concile de
Toulouse, durant lequel l'vque de cette ville dfraya la plupart des
prlats qui y assistrent.

C'est donc  ce concile qu'il faut attribuer l'tablissement fixe et
permanent du tribunal de l'inquisition. On en commena aussitt les
procdures, et le cardinal-lgat fit examiner durant l'assemble tous
ceux qui taient les plus suspects. Pour y mieux russir, il fit
rhabiliter par le concile Guillaume de Solier, hrtique revtu, qui
s'tait converti volontairement, afin de se servir de son tmoignage
contre ses complices. Cette recherche, ou _inquisition_, fut tablie
en telle sorte que les vques entendirent chacun sparment un
certain nombre de tmoins, que Foulques, vque de Toulouse, leur
administra; et aprs avoir reu leurs dpositions, ils en remirent les
actes entre les mains de ce prlat, pour les conserver et y avoir
recours en cas de besoin; ils expdirent ainsi cette affaire beaucoup
plus vite. On entendit d'abord ceux qui taient rputs catholiques,
et ensuite ceux dont la foi tait plus suspecte; mais ces derniers
convinrent ensemble de ne rien rvler qui pt leur causer du
prjudice; aussi cette procdure fut-elle entirement inutile.
Quelques-uns, plus prudents, prvoyant qu'ils seraient dnoncs,
prvinrent les informations, s'avourent coupables, et demandrent
pardon au lgat, qui leur fit grce. Il la refusa aux autres, et les
ayant forcs  comparatre, ils furent traits durement. Enfin,
quelques autres eurent recours aux voies de droit, et demandrent
qu'on leur dclart les noms de ceux qui avaient dpos contre eux,
afin d'examiner s'ils n'avoient pas quelque sujet de rcusation et
s'ils n'taient pas de leurs ennemis. Ils suivirent le lgat jusqu'
Montpellier pour l'engager  leur accorder cette demande; mais ce
prlat, craignant que les accuss n'entreprissent sur la vie de leurs
dlateurs, luda leurs instances et leur fit voir seulement en gnral
la liste de tous les tmoins; or, comme ils ignoraient ceux qui les
avaient chargs, ils n'osrent en rcuser aucun en particulier, se
dsistrent de leurs poursuites et se soumirent enfin  ses ordres.

1232. Le pape Grgoire IX inform que plusieurs hrtiques de la
province, aprs avoir abjur leurs erreurs, les avoient reprises,
crivit au roi et le pria d'avertir Raymond, comte de Toulouse, de
n'avoir aucun commerce avec eux; et sous prtexte que les vques
taient dtourns par diverses occupations, il commit, au mois
d'avril de l'an 1233, aux frres Prcheurs[187] l'exercice de
l'inquisition contre les hrtiques, dans le Toulousain et le reste du
royaume, et spcialement dans les provinces de Bourges, Bordeaux,
Narbonne, Auch, Vienne, Arles, Aix et Embrun, avec pouvoir de procder
par sentence contre les accuss. Il recommanda les frres Prcheurs 
tous les prlats du royaume, aux comtes de Toulouse et de Foix et 
tous les autres comtes, vicomtes, barons et snchaux de France, et 
tous les barons d'Aquitaine, les priant de favoriser ces religieux
dans l'excution de leur commission. En consquence, l'vque de
Tournay, lgat du saint-sige, tablit  Toulouse deux religieux de
l'ordre de Saint-Dominique, savoir: frre Pierre Cellani et frre
Guillaume Arnaldi, qui furent les premiers inquisiteurs de leur ordre
dans cette ville. Il en tablit de mme dans chacune des principales
villes o ils avaient des couvents, comme  Montpellier, Carcassonne,
Cahors, Alby, etc. Depuis ce temps-l, ces religieux rigrent en
France, mais surtout  Toulouse et  Carcassonne, un tribunal, qui a
dur pendant plusieurs sicles, et auquel ils firent citer
non-seulement tous ceux qui leur furent dnoncs comme hrtiques ou
suspects d'hrsie, mais encore tous ceux qui toient accuss de
sortilge, de magie, de malfice, de judasme, etc. Ils suivirent une
procdure qui leur toit propre dans les divers jugements qu'ils
rendirent; et ou ils livrrent les accuss au bras sculier pour tre
brls vifs, ou ils les condamnrent  tre renferms pour toujours
dans des prisons particulires, ou, enfin, ils se contentrent de leur
imposer des pnitences laborieuses, suivant qu'ils toient plus ou
moins coupables. L'usage de renfermer dans une prison perptuelle
ceux qui toient convaincus d'hrsie ou les relaps fut alors tabli
dans le pays. Entre les hrtiques qui furent pris  Toulouse, on se
saisit de leur principal chef, nomm _Vigorosus de Baconia_, qui fut
brl vif.

  [187] Ou Dominicains.

   DOM VAISSETTE, _Histoire gnrale de Languedoc_, t. 3, p. 395.




LA CROISADE D'ENFANTS.

1212-1213.


L'expdition d'outre-mer entreprise vers 1212, et compose d'enfants,
si elle n'est pas un des vnements les plus marquants de l'histoire
des croisades, n'en parat pas un des moins extraordinaires...

Il parat que les croiss appartenaient  deux nations et formrent
deux troupes qui suivirent une route oppose. Les uns, partis de
l'Allemagne, traversrent la Saxe, les Alpes, et arrivrent jusqu'aux
bords de la mer Adriatique; la France fournit les autres; et ceux-ci,
rassembls aux environs de Paris, traversrent la Bourgogne et
arrivrent  Marseille, lieu de leur embarquement.

Les prestiges, les fascinations, l'annonce de prodiges, furent
employs pour soulever cette jeunesse et la mettre en mouvement. On
rapportait, selon Vincent de Beauvais[188], que le Vieux de la
Montagne, qui avait coutume d'lever des _Arsacides_ depuis l'ge le
plus tendre, retenait deux clercs captifs, et ne leur accorda la
libert que lorsqu'ils lui eurent promis de lui ramener de jeunes
garons de la France. L'opinion tait donc que ces enfants, tromps
par de fausses visions et sduits par les promesses des deux clercs,
se revtirent du signe de la croix.

  [188] _Speculum historicum._

Le promoteur de la croisade en Allemagne tait un certain Nicolas,
Allemand de nation. Cette multitude d'enfants s'tait persuade, dit
Bizarre[189],  l'aide d'une fausse rvlation, que la scheresse
serait telle cette anne que les abmes de la mer se trouveraient 
sec; et elle tait venue  Gnes dans l'intention de se rendre 
Jrusalem en suivant le lit aride de la Mditerrane.

  [189] _Hist. Genuens._

La composition de ces troupes rpondait parfaitement  ces moyens de
sduction. On y voyait des enfants de tout ge, de toute condition,
mme de tout sexe; quelques-uns n'avaient pas plus de douze ans; ils
se mettaient en route des villes et des villages, sans chefs, sans
guides, sans aucune provision, ayant la bourse vide. En vain leurs
parents, leurs amis, cherchaient  les retenir, en leur montrant la
folie d'une telle expdition; la captivit dans laquelle on les
condamnait redoublait leur ardeur; brisant les portes, ou s'ouvrant
une issue  travers les murs, ils parvenaient  s'chapper et allaient
rejoindre leurs bandes respectives. Si on les interrogeait sur le but
de leur voyage, ils rpondaient qu'ils allaient visiter les lieux
saints[190]. Quoiqu'un plerinage commenc sous de semblables
auspices, marqu de toutes sortes d'excs, dt tre un objet de
scandale plutt que d'dification, il y eut des gens assez peu senss
pour y voir un effet de la toute-puissance de Dieu; des hommes, des
femmes quittrent leurs maisons et leurs champs, et se joignirent aux
troupes vagabondes, croyant suivre la voie du salut; d'autres leur
fournirent de l'argent et des vivres, pensant aider des mes inspires
de Dieu et guides par les sentiments d'une vive pit. Le pape,
instruit de leur marche, dit en gmissant: Ces enfants nous
reprochent d'tre plongs dans le sommeil, tandis qu'ils volent  la
dfense de la Terre Sainte. Si des hommes prvoyants, parmi le
clerg, blmaient ouvertement cette expdition, on donnait
l'incrdulit et l'avarice pour motif de leurs censures; et afin
d'viter le mpris public, la sagesse tait condamne au silence.

  [190] Le nombre de ces enfants s'leva  plus de 50,000.

Cependant l'vnement fit voir que tout ce que l'homme entreprend sans
raison n'obtient point une heureuse issue; et bientt, dit l'vque
Sicard[191], cette multitude disparut tout entire. Mais il faut
soigneusement distinguer ici le sort des croiss allemands et
franais; quoiqu'une partie de ceux-ci ait pu se diriger vers
l'Italie.

  [191] _Chronic._, apud Muratori, t. 7.

Il suffisait de porter le signe de la croix pour tre admis dans la
croisade; si la surveillance des princes et des prlats, dans les
expditions diriges par la puissance ecclsiastique et sculire, ne
parvenait point  en carter les hommes de mauvaises moeurs, quelle
espce, de gens ne devait point recler une runion forme sans aucun
soin, et dont la plupart des membres fuyaient, comme l'enfant
prodigue, la maison paternelle, pour se livrer sans contrainte  leurs
penchants vicieux? Aussi, le rcit de Godefroi le Moine[192] ne
doit-il point nous tonner, lorsqu'il rapporte que des voleurs se
mlrent parmi les plerins allemands et disparurent aprs les avoir
dpouills de leurs bagages et des dons que les fidles leur
distribuaient. Un de ces voleurs ayant t reconnu  Cologne, termina
ses jours sur la potence. A ce premier malheur se joignit une foule de
maux, rsultat ncessaire de l'imprvoyance des croiss. La fatigue
d'une longue route, la chaleur, le besoin, en moissonnrent une grande
partie. De ceux qui arrivrent en Italie, les uns se dispersrent dans
les campagnes, et, dpouills par les habitants, ils furent rduits en
servitude; d'autres, au nombre de sept mille, se prsentrent devant
Gnes. D'abord le snat leur permit de sjourner six ou sept jours
dans la ville; mais, rflchissant ensuite sur l'inutilit de leur
entreprise, craignant qu'une telle multitude n'apportt la disette,
apprhendant surtout que Frdric, qui tait alors en rbellion contre
le saint-sige et en guerre avec Gnes, ne profitt de cette
circonstance pour exciter quelque tumulte, il ordonna aux croiss de
s'loigner de la ville. Cependant une opinion reue du temps de
Bizarre tait que la rpublique accorda le droit de cit  plusieurs
de ces jeunes Allemands, distingus par l'clat de leur naissance; ils
acquirent par la suite une telle considration qu'ils entrrent dans
l'ordre des patriciens; et c'est d'eux, ajoute le mme historien, que
tirent leur origine plusieurs familles encore existantes de nos jours,
parmi lesquelles on distingue la maison des Vivaldi. Les autres,
reconnaissant trop tard leur erreur, reprirent la route de leur pays;
et ces croiss, qu'on avait vus s'avancer par troupes nombreuses, en
rptant des chants propres  les animer, revinrent isolment,
dpouills de tout, marchant les pieds nus, prouvant les angoisses de
la faim, et servant de drision  la population des villes et des
campagnes.

  [192] _Annales_, apud Freh. collect.

Les croiss de France prouvrent un sort  peu prs semblable: une
faible partie revint; le reste prit dans les flots ou devint un objet
de spculation pour deux ngociants de Marseille. Hugues de Fer et
Guillaume Porc, c'taient leurs noms, faisaient avec les Sarrasins un
grand commerce, dont la vente des jeunes garons formait une branche
considrable. L'occasion d'un trafic avantageux ne pouvait tre plus
favorable; ils offrirent donc aux plerins qui arrivrent  Marseille
de les transporter en Orient, sans aucune rtribution, donnant  cet
acte de gnrosit la pit pour motif. Cette proposition fut accepte
avec joie, et sept vaisseaux chargs de ces plerins vogurent vers
les ctes de Syrie. Au bout de deux jours de navigation, lorsque les
btiments taient parvenus en face de l'le Saint-Pierre, prs la
Roche-du-Reclus, une tempte violente s'leva, et la mer engloutit
deux de ces navires et tous les passagers qu'ils portaient. Les cinq
autres parvinrent  Alexandrie, et les jeunes croiss furent tous
vendus aux Sarrasins ou  des marchands d'esclaves[193]. Le calife en
acheta quarante pour sa part, qui tous taient dans les ordres, et les
fit lever avec soin, dans un lieu spar; douze autres prirent
martyrs, n'ayant point voulu renoncer  la religion. Aucun d'eux, au
dire d'un des clercs levs par le calife, et qui recouvra par la
suite sa libert, n'embrassa le culte de Mahomet; tous, fidles  la
religion de leurs pres, la pratiqurent constamment dans les larmes
et dans la servitude. Hugues et Guillaume, ayant form plus tard le
projet d'assassiner Frdric, furent dcouverts, et prirent d'une
mort honteuse, ainsi que trois Sarrasins leurs complices, trouvant
dans cette fin misrable le juste salaire de leur trahison.

  [193] _Chronique_ d'Albert des Trois-Fontaines.--Thomas de
  Champr, _Lib. de Apibus_, lib. 2, c. 3.--Roger Bacon, _Opus
  majus_.--Jacob de Vorag., _Chronic. Genuens._, ap. Muratori, t.
  9.--Albert de Stade, etc. Le commerce des enfants tait pratiqu
  ouvertement par les Grecs et les Vnitiens.

Par la suite, le pape Grgoire IX fit lever une glise dans l'le de
Saint-Pierre, en l'honneur des naufrags, et institua douze canonicats
pour la desservir. On montrait encore du temps d'Albric le lieu o
avaient t ensevelis les cadavres que la mer avait rejets sur ses
bords.

Quant aux croiss qui survcurent  tant de calamits et restrent en
Europe, le pape ne voulut pas les relever de leurs voeux, 
l'exception toutefois de quelques vieillards ou infirmes; le reste fut
oblig de s'acquitter du plerinage dans l'ge de maturit, ou le
racheta par des aumnes.

   JOURDAIN, _Lettre  M. Michaud_, dans _l'Histoire des Croisades_,
   t. 3, p. 605.




MME SUJET.

1213.


Dans le cours de cette mme anne, pendant l't qui suivit, une chose
trange et inoue se passa en France. Possd par l'ennemi du genre
humain, un enfant, vritablement enfant par son ge, et d'une
naissance tout  fait obscure, se mit  parcourir les villes et les
chteaux du royaume de France, comme s'il et t inspir de Dieu; il
chantait en mesure dans le langage franais: Seigneur Jsus-Christ,
rends-nous ta sainte croix; et il ajoutait plusieurs autres
invocations. Lorsque les autres enfants de son ge le voyaient et
l'entendaient, ils le suivaient en foule. On et dit que les prestiges
du diable leur faisaient perdre la tte; ils abandonnaient pres,
mres, nourrices et amis, et se mettaient  chanter la mme chose, et
sur le mme ton que leur chef. On ne pouvait les garder sous clef (ce
qui est tonnant  dire), et les prires de leurs parents n'avaient
aucun effet sur eux; rien ne russissait  les empcher de suivre leur
guide vers la mer Mditerrane, comme s'ils allaient la traverser; ils
s'avanaient processionnellement en chantant et en modulant leur
refrain; aucune ville ne pouvait les contenir, tant ils taient
nombreux. Leur chef tait plac sur un char orn de draperies; il
tait entour de ses compagnons arms et psalmodiant. La multitude de
ces enfants tait telle, qu'ils s'crasaient les uns les autres en se
pressant. Celui d'entre eux qui pouvait emporter quelques brins ou
quelques fils arrachs aux vtements de leur chef, se regardait comme
heureux. Mais enfin, le vieil imposteur, Satan, fit si bien, qu'ils
prirent tous sur la terre ou sur la mer.

   MATTHIEU PARIS, _Grande Chronique_, traduite par M.
   Huillard-Brholles, t. 2, p. 483.




BATAILLE DE BOUVINES.

Rcit d'un historien Franais.

1214.


L'an de l'Incarnation du Seigneur 1214, pendant que le roi Jean
exerait ses fureurs dans le pays de l'Anjou, l'empereur Othon, gagn
par argent au parti du roi Jean, rassembla une arme dans le comt de
Hainaut, dans un village appel Valenciennes, dans le territoire du
comte Ferrand. Le roi Jean envoya avec lui,  ses frais, le comte de
Boulogne, le comte de Salisbury, Ferrand lui-mme, le duc de Limbourg,
le duc de Brabant, dont ledit Othon avait pous la fille, et beaucoup
d'autres grands et comtes d'Allemagne, de Hainaut, de Brabant et de
Flandre. Dans le mme temps, le roi Philippe, quoique son fils et
avec lui dans le Poitou la plus grande partie de ses troupes,
rassembla une arme, se mit en marche, le lendemain de la fte de
sainte Marie-Madeleine, d'un chteau appel Pronne, entra de vive
force sur le territoire de Ferrand, le traversa en le dvastant 
droite et  gauche par des incendies et des ravages, et s'avana ainsi
jusqu' la ville de Tournay, que les Flamands avaient, l'anne
prcdente, prise par fourberie et considrablement endommage. Mais
le roi, y ayant envoy une arme avec frre Garin et le comte de
Saint-Paul, l'avait promptement recouvre.

Othon vint avec son arme vers un chteau appel Mortain (ou
Mortagne), loign de six milles de Tournay, et qui, aprs que cette
ville eut t recouvre, avait t pris d'assaut et dtruit par ladite
arme du roi. Le samedi aprs la fte de saint Jacques, aptre et
martyr du Christ, le roi proposa de les attaquer; mais les barons l'en
dissuadrent, car ils n'avaient d'autre route pour arriver vers eux
qu'un passage troit et difficile. Ils changrent donc de dessein, et
rsolurent de retourner sur leurs pas et d'envahir les frontires du
Hainaut par un chemin plus uni et de ravager entirement cette terre.
Le lendemain donc, c'est--dire le 27 juillet, le roi quitta Tournay
pour se diriger vers un chteau appel Lille, o il se proposait de
prendre du repos avec son arme pendant cette nuit-l. Le mme matin,
Othon s'loigna avec son arme de Mortain. Le roi ne savait pas et ne
pouvait croire qu'ils vinssent derrire lui. C'est pourquoi le vicomte
de Melun s'carta de l'arme du roi avec quelques cavaliers arms  la
lgre, et s'avana vers le ct d'o venait Othon. Il fut suivi d'un
homme trs-brave, d'un conseil sage et admirable, prvoyant avec une
grande habilet ce qui peut arriver, Garin, l'lu de Senlis, que j'ai
nomm plus haut le frre Garin, car il tait frre profs de l'hpital
de Jrusalem, et alors, quoique vque de Senlis, n'avait pas cess de
porter comme auparavant son habit de religieux. Ils s'loignrent donc
de plus de trois milles de l'arme du roi jusqu' ce qu'ils fussent
arrivs dans un lieu lev, d'o ils purent voir clairement les
bataillons des ennemis s'avancer prts  combattre. Le vicomte restant
quelque temps en cet endroit, l'vque se rendit promptement vers le
roi, lui dit que les ennemis venaient rangs et prts  combattre, et
lui rapporta ce qu'il avait vu, les chevaux couverts de chevaliers et
les hommes d'armes  pied marchant en avant, ce qui marquait
videmment qu'il y aurait combat. Le roi ordonna aux bataillons de
s'arrter; et ayant convoqu les grands, les consulta sur ce qu'il y
avait  faire. Ils ne lui conseillrent pas beaucoup de combattre,
mais plutt de s'avancer toujours.

Les ennemis tant arrivs  un ruisseau qu'on ne pouvait facilement
traverser, le passrent peu  peu, et feignirent, ainsi que le crurent
quelques-uns des ntres, de vouloir marcher vers Tournay. Le bruit
courut donc parmi nos chevaliers que les ennemis se dirigeaient vers
Tournay. L'vque tait d'un avis contraire, proclamant et affirmant
qu'il fallait ncessairement combattre ou se retirer avec honte et
dommage. Cependant les cris et les assertions du plus grand nombre
prvalurent. Nous nous avanmes vers un pont nomm Bouvines, plac
entre un endroit appel Sanghin et la ville de Cisoing. Dj la plus
grande partie de l'arme avait pass le pont, et le roi avait quitt
ses armes; mais il n'avait pas encore travers le pont, ainsi que le
pensaient les ennemis, dont l'intention tait, s'il l'et travers, ou
de tuer sans piti ou de vaincre, comme ils l'auraient voulu, ceux
qu'ils auraient trouvs en de du pont. Pendant que le roi, un peu
fatigu des armes et du chemin, prenait un lger repos sous l'ombre
d'un frne, prs d'une glise fonde en l'honneur de saint Pierre,
voil que des messagers envoys par ceux qui taient aux derniers
rangs, et se htant d'accourir promptement vers lui, annoncrent avec
de grands cris que les ennemis arrivaient et que dj le combat tait
presque engag aux derniers rangs; que le vicomte [de Melun] et les
archers, les cavaliers et hommes de pied arms  la lgre, ne
soutenaient leur attaque qu'avec la plus grande difficult et de
grands dangers, et qu'ils pouvaient  peine arrter plus longtemps
leur fureur et leur imptuosit. A cette nouvelle, le roi entra dans
l'glise, et adressant au Seigneur une courte prire, il ressortit
pour revtir de nouveau ses armes, et le visage anim, et avec une
joie aussi vive que si on l'et appel  une noce, il saute sur son
cheval. Le cri de: Aux armes, hommes de guerre! aux armes! retentit
partout dans les champs, et les trompettes rsonnent; les cohortes qui
avaient dj pass le pont reviennent sur leurs pas. On rappelle
l'tendard de Saint-Denis, qui devait dans les combats marcher  la
tte de tous; et comme il ne revient pas assez vite, on ne l'attend
pas. Le roi, d'une course rapide, se prcipite vers les derniers
rangs et se place sur le premier front de la bataille, o personne ne
s'lance entre lui et les ennemis.

Les ennemis voyant le roi, contre leur esprance, revenu sur ses pas,
frapps, je crois, comme de stupeur et d'pouvante, se dtournrent
vers le ct droit du chemin par lequel ils venaient, et, s'tendant
vers l'occident, s'emparrent de la partie la plus leve de la
plaine, et se tinrent du ct du nord, ayant devant les yeux le
soleil, plus ardent ce jour-l qu' l'ordinaire. Le roi dploya ses
ailes du ct contraire, et se tint du ct du midi avec son arme qui
s'tendait sur une ligne dans l'espace immense de la plaine, en sorte
qu'ils avaient le soleil  dos. Les deux armes se tinrent ainsi
occupant  peu prs une mme tendue, et spares l'une de l'autre par
un espace peu considrable. Au milieu de cette disposition, au premier
rang tait le roi Philippe, aux cts duquel se tenaient Guillaume des
Barres, la fleur des chevaliers; Barthlmy de Roye, homme sage et
d'un ge avanc; Gautier le jeune, homme prudent et valeureux et sage
conseiller; Pierre de Mauvoisin, Grard Scropha, tienne de Longchamp,
Guillaume de Mortemar, Jean de Rouvray, Guillaume de Garlande, Henri
comte de Bar, jeune d'ge, vieux d'esprit, distingu par son courage
et sa beaut, qui avait succd en la dignit et en la charge de comte
 son pre, cousin germain du roi rcemment mort, et un grand nombre
d'autres, dont il serait trop long de rapporter les noms, tous hommes
remarquables par leur courage, depuis longtemps exercs  la guerre,
et qui pour ces raisons avaient t spcialement placs pour la garde
du roi dans ce combat. Du ct oppos se tenait Othon au milieu des
rangs pais de son arme, qui portait pour bannire un aigle dor
au-dessus d'un dragon attach  une trs-longue perche dresse sur un
char.

Le roi, avant d'en venir aux mains, adressa  ses chevaliers cette
courte et modeste harangue: Tout notre espoir, toute notre confiance
sont placs en Dieu. Le roi Othon et son arme, qui sont les ennemis
et les destructeurs des biens de la sainte glise, ont t excommunis
par le seigneur Pape; l'argent qu'ils emploient pour leur solde est le
produit des larmes des pauvres et du pillage des glises de Dieu et
des clercs. Mais nous, nous sommes chrtiens; nous jouissons de la
communion et de la paix de la sainte glise; et quoique pcheurs, nous
sommes runis  l'glise de Dieu, et nous dfendons selon notre
pouvoir les liberts du clerg. Nous devons donc avec confiance nous
attendre  la misricorde de Dieu, qui malgr nos pchs nous
accordera la victoire sur ses ennemis et les ntres. A ces mots, les
chevaliers demandrent au roi sa bndiction; ayant lev la main, il
invoqua pour eux la bndiction du Seigneur; aussitt les trompettes
sonnrent, et ils fondirent avec ardeur sur les ennemis, et
combattirent avec un courage et une imptuosit extrmes.

En ce moment se tenaient en arrire du roi, non loin de lui, le
chapelain qui a crit ces choses et un clerc. Ayant entendu le son de
la trompette, ils entonnrent le psaume: _Bni soit le Seigneur qui
est ma force, qui instruit mes mains aux combats_, jusqu' la fin;
ensuite: _O Dieu, levez-vous_, jusqu' la fin; et: _Seigneur, le roi
se rjouira dans votre force_, jusqu' la fin; et ils les chantrent
comme ils purent, car les larmes s'chappaient de leurs yeux, et les
sanglots se mlaient  leurs chants. Ils rappelaient  Dieu, avec une
sincre dvotion, l'honneur et la libert dont jouissait son glise
par le pouvoir du roi Philippe, et le dshonneur et les outrages
qu'elle souffrait et souffre encore de la part d'Othon et du roi Jean,
par les dons duquel tous ces ennemis, excits contre le roi[194],
osaient dans son royaume attaquer leur Seigneur. Le premier choc ne
fut pas du ct o se trouvait le roi; car avant qu'il en vnt aux
mains on combattait  l'aile droite,  droite du roi, sans qu'il le
st, je crois, contre Ferrand et les siens. Le premier front des
combattants tait, comme nous l'avons dit, tendu en ligne droite, et
occupait dans la plaine un espace de quarante mille pas. L'vque
tait dans cet endroit, non pour combattre, mais pour exhorter les
hommes d'armes et les animer pour l'honneur de Dieu, du royaume et du
roi, et pour leur propre salut; il voulait exciter surtout le
trs-noble Eudes duc de Bourgogne, Gaucher comte de Saint-Paul, que
quelques-uns souponnaient d'avoir quelquefois favoris les ennemis, 
raison de quoi il dit lui-mme  l'vque que ce jour-l il serait un
bon tratre. Matthieu de Montmorency, chevalier plein de valeur, Jean
comte de Beaumont, beaucoup d'autres braves chevaliers, et en outre
cent quatre-vingts chevaliers de la Champagne, tous ces combattants
avaient t rangs dans un seul bataillon par l'vque, qui mit aux
derniers rangs quelques-uns qui taient  la tte et qu'il savait de
peu de courage et d'ardeur. Il plaa sur un seul et premier rang ceux
de la bravoure et de l'ardeur desquels il tait sr, et leur dit: Le
champ est vaste, tendez-vous en ligne droite  travers la plaine, de
peur que les ennemis ne vous enveloppent. Il ne faut pas qu'un
chevalier se fasse un bouclier d'un autre chevalier, mais tenez-vous
de manire que vous puissiez tous combattre comme d'un seul front. A
ces mots, ledit vque, d'aprs le conseil du comte de Saint-Paul,
lana en avant cent cinquante hommes d'armes  cheval pour commencer
le combat, afin qu'ensuite les nobles chevaliers trouvassent les
ennemis un peu troubls et en dsordre.

  [194] La coalition vaincue  Bouvines est la premire coalition
  organise et solde par l'Angleterre contre la France. On voit
  que cette pratique des Anglais n'est pas nouvelle (L. D.).

Les Flamands, qui taient les plus ardents au combat, s'indignrent
d'tre attaqus d'abord par des hommes d'armes et non par des
chevaliers. Ils ne bougrent pas de leur place; mais les ayant
attendus, ils les reurent vigoureusement, turent les chevaux de
presque tous, les accablrent d'un grand nombre de blessures, mais
n'en blessrent que deux  mort, car c'taient de trs-braves hommes
d'armes de la valle de Soissons, et ils combattaient aussi bien 
pied qu' cheval.

Gautier de Ghistelle et Buridan, d'un merveilleux courage et comme
incapables de crainte, rappelaient aux chevaliers les faits de leurs
compagnons, aussi peu troubls que s'il se ft agi de quelque jeu
guerrier. Aprs avoir renvers quelques-uns de ces hommes d'armes, ils
les laissrent de ct et s'avancrent en plaine, ne voulant, comme
s'il se ft agi de quelque exercice d't, combattre qu'avec des
chevaliers. Quelques chevaliers de la troupe de Champagne, d'une
valeur aussi grande que la leur, en vinrent aux mains avec eux. Leurs
lances brises, ils tirrent leurs pes et redoublrent les coups;
mais Pierre de Remi tant survenu avec ceux qui taient dans le mme
bataillon, Gautier de Ghistelle et Buridan furent emmens par force
prisonniers. Ils avaient avec eux un chevalier nomm Eustache de
Maquilin, qui vocifrait avec un grand orgueil: _Mort aux Franais!
Mort aux Franais!_ Les Franais l'entourrent, et l'un d'eux l'ayant
saisi, et prenant sa tte entre son coude et sa poitrine, arracha son
casque de sa tte; un autre lui fourrant un couteau entre le menton et
la cuirasse par le gosier et la poitrine, le fora de subir avec
horreur la mort dont il menaait  grands cris les Franais. Sa mort
et la prise de Gautier et Buridan accrurent l'audace des Franais; et
comme certains de la victoire, rejetant toute crainte, ils firent
usage de toutes leurs forces.

Gaucher, comte de Saint-Paul, avec une lgret gale  celle d'un
aigle qui fond sur des colombes, suivit les hommes d'armes envoys,
comme nous l'avons dit, par l'vque. A la tte de ses chevaliers
qu'il avait choisis excellents, il pntra au milieu des ennemis et
traversa leurs rangs avec une agilit merveilleuse, donnant et
recevant un grand nombre de coups, tuant et abattant indiffremment
hommes et chevaux, et ne prenant personne; il revint ainsi  travers
une autre troupe d'ennemis et en enveloppa un trs-grand nombre comme
dans un filet. Il fut suivi avec une aussi grande imptuosit par le
comte de Beaumont, Matthieu de Montmorency avec les siens, le duc de
Bourgogne lui-mme, entour d'un grand nombre de braves chevaliers, et
la troupe de Champagne. L s'engagea des deux cts un combat
admirable. Le duc de Bourgogne, trs-corpulent et d'une complexion
flegmatique, fut jet  terre, et son cheval fut tu par les ennemis.
On se pressa autour de lui, et les bataillons des Bourguignons
l'entourrent. On lui amena un autre cheval; le duc, relev de terre
par les mains des siens, monte sur son cheval, agite son pe dans sa
main, dit qu'il veut venger sa chute, et se prcipite avec fureur sur
les ennemis. Il n'examine pas qui se prsente  lui, mais il venge sa
chute sur tous ceux qu'il rencontre, comme si chacun d'eux avait tu
son cheval. L combattait le vicomte de Melun, qui faisait des
prodiges de valeur, ayant dans son bataillon de trs-braves
chevaliers. De mme que le comte de Saint-Paul, il attaqua les ennemis
d'un ct, les enfona, et revint  travers leurs rangs par un autre
ct. L, Michel de Harmes, dans un autre bataillon, eut son bouclier,
sa cuirasse et sa cuisse transpercs par la lance d'un Flamand, et
demeura clou  sa selle et  son cheval, en sorte que lui et le
cheval tombrent  terre. Hugues de Malaunaye fut renvers  terre,
ainsi que beaucoup d'autres dont les chevaux furent tus, et qui se
relevant avec force, combattirent aussi vigoureusement  pied qu'
cheval.

Le comte de Saint-Paul, fatigu des coups qu'il avait reus comme de
ceux qu'il avait ports, s'loigna un peu de ce carnage, et prit un
lger repos. Ayant le visage tourn vers les ennemis, il vit un de ses
chevaliers entour par eux. Comme il n'y avait aucun accs vers lui
pour le dlivrer, quoiqu'il n'et pas encore repris haleine, pour
pouvoir traverser avec moins de danger le bataillon serr des ennemis,
il se courba sur le cou de son cheval, qu'il embrassa de ses deux
bras, et, pressant son cheval des perons, il fondit sur le bataillon
des ennemis et parvint  travers leurs rangs jusqu' son chevalier.
L, se redressant, il tira son pe, dispersa merveilleusement tous
les ennemis qui l'entouraient; et ainsi par une audace ou une tmrit
admirable, et  son grand pril, il dlivra son chevalier de la mort,
et s'chappant des mains des ennemis, il se retira dans son bataillon.
Ceux qui en avaient t tmoins affirmrent qu'il avait t un moment
en un tel danger que douze lances  la fois l'avaient frapp sans
pouvoir cependant ni abattre son cheval ni l'enlever de dessus la
selle. Aprs s'tre un peu repos, il se prcipita de nouveau au
milieu des ennemis avec ses chevaliers, qui avaient pris haleine
pendant ce temps-l.

La victoire ayant pendant quelque temps voltig d'une aile douteuse
d'un ct  l'autre, comme ce combat si anim durait dj depuis
trois heures, tout le poids de la bataille tourna enfin contre Ferrand
et les siens; alors, accabl de blessures et renvers  terre, il fut
emmen prisonnier avec un grand nombre de ses chevaliers. Presque
expirant de la fatigue d'un si long combat, il se rendit
principalement  Hugues de Maroil et  Jean son frre; tous les autres
qui combattaient dans cette partie de la plaine furent tus ou pris,
ou chapprent par une honteuse fuite aux Franais qui les
poursuivaient.

Pendant ce temps arrivrent avec la bannire de Saint-Denis les
lgions des communes[195], qui s'taient avances presque jusqu'aux
maisons. Elles accoururent le plus promptement possible vers l'arme
du roi, o elles voyaient la bannire royale, qui se distinguait par
les fleurs de lis et que portait ce jour-l Galon de Montigny,
chevalier trs-valeureux, mais peu fortun. Les communes tant donc
arrives, principalement celles de Corbeil, d'Amiens, de Beauvais, de
Compigne et d'Arras, pntrrent dans les bataillons des chevaliers
et se placrent devant le roi lui-mme. Mais ceux de l'arme d'Othon,
qui taient des hommes d'un courage et d'une audace extrmes, les
repoussrent incontinent vers le roi, et les ayant un peu disperses
parvinrent presque jusqu'au roi. A cette vue, les chevaliers qui
taient dans l'arme du roi marchrent en avant, et laissant derrire
eux le roi, pour lequel ils concevaient quelque crainte, s'opposrent
 Othon et aux siens, qui, dans leur fureur teutonique, ne cherchaient
que le roi seul. Pendant qu'ils taient devant et arrtaient par leur
admirable courage la fureur des Teutons, des hommes de pied
entourrent le roi et le jetrent  bas de son cheval avec des
crochets et des lances minces; et s'il n'et t protg par la main
de Dieu et par une armure incomparable, ils l'eussent certainement
tu. Un petit nombre de chevaliers qui taient rests avec lui, ledit
Galon, qui abaissant souvent sa bannire demandait du secours, et
surtout Pierre Tristan, qui descendant lui-mme de son cheval se jeta
au-devant des coups qui menaaient le roi, renversrent, dispersrent
et turent ces hommes de pied; et le roi lui-mme se relevant plus
vite qu'on ne l'esprait, sauta sur un cheval avec une tonnante
lgret.

  [195] Les communes qui avaient leurs milices  Bouvines sont
  celles de: Noyon, Montdidier, Montreuil, Soissons, Bruyres,
  Hesdin, Cerny, Crpy en Laonnais, Craonne, Vesly, Corbie,
  Compigne, Roye, Amiens, Beauvais, Corbeil, Arras.

On combattit donc des deux cts avec un courage admirable, et un
grand nombre d'hommes de guerre furent renverss. Devant les yeux
mmes du roi fut tu tienne de Longchamp, chevalier valeureux et
d'une fidlit intacte, qui reut un coup de couteau dans la tte par
la visire de son casque; car les ennemis se servaient d'une espce
d'arme tonnante et inconnue jusqu' prsent; ils avaient de longs
couteaux minces et  trois tranchants, qui coupaient galement de
chaque tranchant depuis la pointe jusqu' la poigne, et ils s'en
servaient en guise d'pe. Mais, par l'aide de Dieu, les pes des
Franais et leur infatigable courage l'emportrent. Ils repoussrent
toute l'arme d'Othon, et parvinrent jusqu' lui, au point que Pierre
de Mauvoisin, chevalier plus puissant par les armes, en quoi il
surpassait tous les autres, que par la sagesse, saisit son cheval par
la bride; mais comme il ne pouvait le tirer del foule dans laquelle
il tait press, Grard Scropha lui frappa la poitrine d'un couteau
qu'il tenait nu dans la main. N'ayant pu le blesser,  cause de
l'paisseur des armures impntrables qui dfendent les chevaliers de
notre temps, il ritra son coup; mais ce second coup porta sur la
tte du cheval, qui la portait droite et leve. Le couteau, pouss
avec une force merveilleuse, entra par l'oeil du cheval dans sa
cervelle. Le cheval bless  mort se cabra et tourna la tte vers le
ct d'o il tait venu. Ainsi l'empereur montra le dos  nos
chevaliers et s'loigna de la plaine, quittant et abandonnant au
pillage l'aigle avec le char. A cette vue, le roi dit aux siens: Vous
ne verrez plus sa figure d'aujourd'hui. Il tait dj un peu en
avant, lorsque son cheval s'abbatit; on lui amena aussitt un cheval
frais; il le monta et se mit  fuir promptement. Dj en effet il ne
pouvait plus soutenir davantage la valeur de nos chevaliers, car deux
fois le chevalier des Barres l'avait tenu par le cou; mais il lui
avait chapp par la vitesse de son cheval et par le grand nombre de
ses chevaliers qui pendant que leur empereur fuyait combattaient
merveilleusement, au point qu'ils renversrent  terre le chevalier
des Barres, qui s'tait avanc plus que les autres. Gautier le jeune,
Guillaume de Garlande, Barthlemy de Roye, et d'autres qui taient
avec eux, dont les lances brises et les pes toutes sanglantes
attestaient la bravoure, tant, dit-on, des hommes prudents, ne
jugrent pas bon de laisser loin d'eux le roi, qui les suivait d'un
pas gal; c'est pourquoi ils ne s'taient pas autant avancs que le
chevalier des Barres, qui, dmont et entour d'ennemis, se dfendait
selon sa coutume avec une admirable valeur. Cependant, comme un homme
seul ne peut rsister  une multitude, il et t pris ou tu si
Thomas de Saint-Valery, homme brave et fort  la guerre, ne fut
survenu avec sa troupe, compose de cinquante chevaliers et deux mille
hommes de pied. Il dlivra le chevalier des Barres des mains des
ennemis, ainsi que me l'a racont quelqu'un qui y tait.

Le combat se ranima. Bernard de Hostemale, trs-brave chevalier, le
comte Othon de Tecklenbourg, le comte Conrad de Dortmund et Grard de
Randeradt, avec d'autres chevaliers trs-valeureux, que l'empereur
avait choisis spcialement,  cause de leur minente bravoure, pour
tre  ses cts dans le combat, combattaient pendant que l'empereur
fuyait, et renversaient et blessaient les ntres. Cependant les ntres
l'emportrent, car les deux comtes ci-dessus nomms furent pris, ainsi
que Bernard et Grard; le char fut mis en pices, le dragon bris, et
l'aigle, les ailes arraches et rompues, fut port au roi. Le comte de
Boulogne ne cessa pas de combattre depuis le commencement de la
bataille, et personne ne put le vaincre. Ledit comte avait employ un
artifice admirable; il s'tait fait comme un rempart d'hommes d'armes
trs-serrs sur deux rangs, en forme de tour,  l'instar d'un chteau
assig, o il y avait une entre comme une porte par laquelle il
entrait toutes les fois qu'il voulait reprendre haleine ou quand il
tait press par les ennemis; et il eut souvent recours  ce moyen.

Le comte Ferrand et l'empereur lui-mme, comme nous l'avons ensuite
appris des prisonniers, avaient jur de ngliger tous les autres
bataillons pour s'avancer vers celui du roi Philippe, et de ne point
dtourner leurs chevaux qu'il ne fussent parvenus vers lui et ne
l'eussent tu, parce que si le roi (Dieu nous en prserve) et t tu
ils espraient triompher plus facilement du reste de l'arme. C'est 
cause de ce serment qu'Othon et son bataillon ne combattirent qu'avec
le roi et son bataillon. Ferrand voulut commencer  s'avancer vers
lui; mais il ne le put, parce que, comme on l'a dit, les Champenois
lui fermrent le chemin. Renaud comte de Boulogne, ngligeant tous les
autres, parvint au commencement du combat jusqu'au roi; mais comme il
tait prs de lui, respectant, je crois, son seigneur, il s'loigna et
combattit avec Robert comte de Dreux, qui n'tait pas loin du roi,
dans un bataillon trs-pais. Mais Pierre comte d'Autun, parent du
roi, combattait vigoureusement pour lui, quoique son fils Philippe, 
douleur! parent, du ct de sa mre, de la femme de Ferrand, ft dans
le parti des ennemis du roi; car les yeux de ces ennemis taient
aveugls  un tel point qu'un grand nombre d'entre eux, quoiqu'ils
eussent dans notre parti leurs frres, leurs beaux-frres, leurs
beaux-pres et leurs parents, sans respect pour leur seigneur sculier
et sans crainte de Dieu, n'en osaient pas moins, dans une guerre
injuste, attaquer ceux qu'ils taient tenus, au moins par le droit
naturel, de respecter et de chrir.

Ce comte de Boulogne, quoiqu'il se battt ainsi avec bravoure, avait
beaucoup conseill de ne pas combattre, connaissant l'imptuosit et
la valeur des Franais. C'est pourquoi l'empereur et les siens le
regardaient comme tratre, et l'eussent mis dans les fers s'il n'et
consenti au combat. Comme ce combat s'engageait, on rapporte qu'il dit
 Hugues de Boves: Voil ce combat que tu conseillais et dont je
dissuadais. Tu fuiras comme un lche, tandis que moi, je combattrai,
au pril de ma tte, et je serai pris ou tu. A ces mots, il s'avana
vers le lieu du combat qui lui tait destin, et se battit, ainsi
qu'on l'a dit, plus longtemps et plus vaillamment qu'aucun de ceux qui
taient prsents.

Cependant les rangs du parti d'Othon s'claircissaient, pendant que
lui-mme, et un des premiers, tait en fuite. Le duc de Louvain, le
duc de Limbourg, Hugues de Boves, et d'autres, par centaines, par
cinquantaines et par troupes de diffrents nombres, s'abandonnrent 
une honteuse droute. Cependant le comte de Boulogne, combattant
encore, ne pouvait s'arracher du champ de bataille quoiqu'il ne ft
aid que de six chevaliers qui ne voulant pas l'abandonner
combattirent avec lui jusqu' ce qu'un homme d'armes, Pierre de
Tourrelle, d'une bravoure extraordinaire, dont le cheval avait t tu
par les ennemis et qui combattait  pied, s'approcha dudit comte, et
levant la couverture du cheval, lui enfona son pe dans le ventre
jusqu' la garde. Ce qu'ayant vu un chevalier du comte, il saisit la
bride et l'entrana malgr lui hors du combat. Ils furent poursuivis
par les deux frres Quenon et Jean de Condune, braves chevaliers, qui
renversrent le chevalier du comte, dont le cheval tomba aussitt en
cet endroit. Le comte demeura ainsi renvers, ayant la cuisse droite
sous le cou de son cheval dj mort, position dont on ne put qu'
grand'peine le tirer. Survinrent Hugues et Gautier Desfontaines et
Jean de Rouvray. Pendant qu'ils se disputaient entre eux pour savoir 
qui appartiendrait la prise du comte, arriva Jean de Nivelle avec ses
chevaliers. C'tait un chevalier haut de taille, trs-beau de figure,
mais en qui le courage et le coeur ne rpondaient nullement  la
beaut du corps, car dans cette bataille il n'avait encore de tout le
jour combattu avec personne. Cependant il se disputait avec les autres
qui retenaient le comte prisonnier, voulant par cette proie s'attirer
quelque louange; et il l'et emport si l'vque ne ft arriv. Le
comte l'ayant reconnu se rendit  lui, et le pria seulement de lui
sauver la vie. Un certain garon, fort de corps et d'un grand courage,
nomm Comot, tant en cet endroit, avait tir son pe, et enlevant au
comte son casque, lui avait fait une trs-forte blessure  la tte, et
pendant que les chevaliers se disputaient, comme on l'a dit, il voulut
lui plonger son couteau dans les parties infrieures; mais comme ses
bottes taient cousues  la cotte de sa cuirasse, il ne put trouver
d'endroit pour le blesser. Le comte s'effora de se relever, mais
ayant vu non loin de l Arnoul d'Oudenarde, chevalier trs-valeureux,
se hter avec quelques cavaliers de venir  son secours, il feignit de
ne pouvoir se soutenir sur ses pieds, et retombant de lui-mme par
terre, il attendit qu'on vnt le dlivrer. Mais ceux qui taient l,
le frappant de coups  plusieurs reprises, le forcrent, bon gr mal
gr, de monter sur un roussin. Arnoul et ceux qui l'accompagnaient
furent pris.

Pendant que tous les cavaliers ou s'taient chapps par la fuite du
champ de bataille, ou taient pris ou tus, et qu'ainsi les flancs de
l'arme d'Othon demeuraient  nu au milieu de la plaine, restaient
encore de trs-valeureux hommes d'armes  pied, les Brabanons et
d'autres, au nombre de sept cents, que les ennemis avaient placs
devant eux comme un rempart. Le roi Philippe le Magnanime, voyant
qu'ils tenaient encore, envoya contre eux Thomas de Saint-Valery,
homme noble, recommandable pour sa vertu et tant soit peu lettr.
tant bien mont, quoiqu'il ft dj un peu fatigu de combattre  la
tte des fidles hommes de sa terre, montant au nombre de cinquante
cavaliers et de deux mille hommes de pied, il fondit sur eux avec une
grande imptuosit et les massacra presque tous. Chose merveilleuse,
lorsque aprs cette victoire Thomas compta le nombre des siens, il
n'en trouva de moins qu'un seul, qu'on chercha aussitt et qu'on
trouva au milieu des morts. Il fut port dans le camp. Dans l'espace
de peu de jours, des mdecins gurirent ses blessures et le rendirent
 la sant. Le roi ne voulut pas que les siens poursuivissent les
fuyards pendant plus d'un mille,  cause du peu de connaissance qu'ils
avaient des lieux et de l'approche de la nuit, et de peur que par
quelque hasard les hommes puissants retenus prisonniers ne
s'chappassent ou ne fussent arrachs des mains de leurs gardes.
C'tait surtout cette crainte qui le tourmentait. Ayant donc donn le
signal, les trompettes sonnrent le rappel, et les bataillons
retournrent au camp remplis d'une grand joie.

   GUILLAUME LE BRETON, _Vie de Philippe-Auguste_, traduite par M.
   Guizot, dans la Collection des Mmoires relatifs  l'histoire de
   France depuis la fondation de la monarchie franaise jusqu'au
   treizime sicle, 30 vol. in-8.

   Guillaume Le Breton, chapelain de Philippe-Auguste, est un
   historien de quelque mrite, qui continua l'histoire de
   Philippe-Auguste par Rigord. Il est aussi l'auteur d'une
   chronique en vers latins, _La Philippide_, consacre  l'histoire
   de Philippe-Auguste. Guillaume Le Breton naquit de 1165  1170 et
   mourut aprs 1226.




BATAILLE DE BOUVINES.

Rcit d'un historien anglais.


A cette poque, l'arme du roi d'Angleterre, qui guerroyait en
Flandre, se livrait  ses dvastations avec tant de succs, qu'aprs
avoir ravag plusieurs provinces elle pntra sur le territoire du
Ponthieu et le dsola avec une fureur impitoyable. Ceux qui faisaient
partie de cette expdition taient de vaillants hommes, fort
expriments dans la guerre, tels que Guillaume comte de Hollande,
Regnauld ancien comte de Boulogne, Ferrand comte de Flandre, et Hugues
de Boves, intrpide chevalier, mais cruel et superbe, qui svissait
contre ce malheureux pays avec tant de rage qu'il n'pargnait ni la
faiblesse des femmes ni l'innocence des petits enfants. Le roi Jean
avait tabli pour marchal de cette arme Guillaume comte de
Salisbury; les chevaliers anglais qui l'accompagnaient devaient
combattre sous ses ordres et les autres hommes d'armes recevoir une
solde prise sur le fisc. Cette arme tait renforce par Othon,
empereur des Romains, qui lui donnait aide et faveur, et par les
troupes que le duc de Louvain et de Brabant avait pu rassembler; tous
ensemble s'acharnaient sur les Franais avec une gale fureur. Lorsque
la nouvelle de ces dsastres fut parvenue aux oreilles de Philippe roi
de France, il fut saisi de douleur; car il craignait de n'avoir pas
assez de troupes pour suffire  la dfense de cette partie du
territoire, ayant envoy rcemment en Poitou, avec une arme
nombreuse, son fils Louis pour rprimer les incursions hostiles du roi
d'Angleterre. Cependant, quoiqu'il se rptt souvent  lui-mme ce
proverbe vulgaire: Celui qui s'occupe  la fois de plusieurs choses a
le jugement moins net pour chacune, il n'en runit pas moins une
grande arme, compose de comtes, de barons, de chevaliers et
sergents, de cavaliers et fantassins, et des communes[196] de ses
villes et cits. Accompagn de ces forces, il se prpara  marcher 
la rencontre de ses adversaires. En mme temps il recommanda aux
vques, aux moines, aux clercs et aux religieuses de rpandre les
aumnes, d'adresser des prires  Dieu et de clbrer les divins
mystres pour la conservation de son royaume. Ces dispositions tant
prises, il partit avec son arme pour combattre ses ennemis.

  [196] _Communes_ pour milices des communes.

Le dit roi ayant appris que ses adversaires s'taient avancs  main
arme jusqu'au pont de Bouvines, sur le territoire du Ponthieu,
dirigea de ce ct ses armes et ses tendards. Lorsqu'il fut arriv au
pont susdit, il passa la rivire (de Marque) avec toute son arme, et
se dcida  camper dans ce lieu. En effet, la chaleur tait extrme,
car le soleil est trs-ardent au mois de juillet. Aussi les Franais
prirent-ils position prs de la rivire, dont le voisinage tait
prcieux pour les hommes et pour les chevaux. Ils arrivrent audit
fleuve un jour de samedi, vers le soir; et aprs avoir dispos sur la
droite et sur la gauche les chariots  deux et  quatre chevaux, ainsi
que les autres vhicules qui avaient transport les vivres, les armes,
les machines et tous les instruments de guerre, cette arme plaa de
tous cts ses sentinelles et passa la nuit en ce lieu.

Le lendemain matin, lorsque les chefs de l'arme du roi d'Angleterre
furent instruits de l'arrive du roi de France, ils s'empressrent de
tenir conseil, et dcidrent unanimement qu'une bataille en plaine
serait livre aux ennemis; mais comme ce jour-l tait un dimanche,
les plus sages de l'arme et surtout Regnauld ancien comte de
Boulogne, dclarrent qu'il tait peu sant de livrer bataille dans
une si grande solennit, et de souiller un si grand jour par
l'homicide et l'effusion de sang humain. L'empereur Othon se rangea 
cet avis, et dit aussi qu'il ne se rjouirait jamais de remporter la
victoire un dimanche. A ces paroles, Hugues de Boves s'emporta en
imprcations, appela le comte Regnault excrable tratre, et lui
reprocha les terres et les vastes possessions qu'il avait reues de la
munificence du roi d'Angleterre. Il ajouta que si l'on diffrait de
livrer bataille ce jour-l, ce serait un dommage irrparable, qui
retomberait sur le roi Jean, et qu'on avait toujours lieu de se
repentir quand on n'avait pas saisi l'occasion favorable. Le comte
Regnauld rpondit  Hugues, en lui disant d'un air indign: Le jour
d'aujourd'hui prouvera que c'est moi qui suis fidle et que c'est toi
qui es un tratre; car en ce jour de dimanche je combattrai pour le
roi jusqu' la mort, si besoin en est, tandis qu'en ce mme jour tu
montreras, en prenant la fuite  la vue de toute l'arme, que tu n'es
qu'un excrable tratre. Ces paroles injurieuses provoques par les
paroles semblables de Hugues de Boves aigrirent les esprits et
rendirent la bataille invitable. L'arme courut aux armes, et se
rangea audacieusement en bataille. Lorsque tous se furent arms, les
allis se divisrent en trois corps: le premier avait pour chefs le
comte de Flandre Ferrand, le comte de Boulogne Regnauld et le comte de
Salisbury Guillaume[197]; le second tait conduit par Guillaume comte
de Hollande et par Hugues de Boves avec ses Brabanons; le troisime
corps de bataille se composait des soldats allemands, commands par
l'empereur romain Othon. Dans cet ordre de bataille, ils marchrent
lentement  l'ennemi, et parvinrent jusqu'aux bataillons franais.

  [197] Frre naturel du roi Jean.

Le roi Philippe voyant que ses adversaires dployaient leurs troupes
pour une bataille en plaine, fit briser le pont qui tait sur les
derrires de son arme, afin que si par hasard quelques-uns de ses
soldats essayaient de prendre la fuite, ils ne pussent s'ouvrir un
passage qu' travers les ennemis eux-mmes. Le roi resta dans ses
lignes, aprs avoir rang ses troupes dans l'espace resserr entre les
chariots et les bagages, et l il attendit le choc de ses adversaires.
Enfin les trompettes sonnrent des deux cts, et le premier corps de
bataille, o taient les comtes dont nous avons parl, se prcipita
avec tant de violence sur les Franais qu'en un moment il rompit leurs
rangs et pntra jusqu' l'endroit o se tenait le roi de France. Le
comte Regnauld, qui avait t dshrit et chass par lui de son
comt, l'ayant aperu, dirigea sa lance contre lui, le jeta  terre et
s'effora de le tuer en le frappant de son pe. Mais un chevalier,
qui avec beaucoup d'autres avait t commis  la garde du roi, se jeta
entre lui et le comte, et reut le coup mortel. Les Franais voyant
leur roi dans ce pril accoururent promptement  son secours, et une
troupe nombreuse de chevaliers le replaa, quoique avec peine, sur son
cheval. Alors la bataille s'engagea de tous cts; les pes
brillrent en tombant comme la foudre sur les ttes couvertes de
casques, et la mle devint furieuse. Cependant les comtes dont nous
avons parl, ainsi que le corps de bataille qu'ils commandaient, se
trouvant trop loigns de leurs compagnons, s'aperurent qu'ils
avaient perdu tout moyen de se dgager; d'o il advint qu'une partie
de leurs soldats, ne pouvant supporter les forces suprieures des
Franais, fut accable sous le nombre, et que les comtes susdits, avec
la plupart des leurs, furent pris et chargs de chanes, aprs avoir
dploy la plus louable valeur et tu un grand nombre d'ennemis.

Pendant que ces choses se passaient autour du roi Philippe, les comtes
de Champagne, du Perche et de Saint-Paul, ainsi que beaucoup d'autres
seigneurs du royaume de France, attaqurent  leur tour les deux
autres corps de bataille, et mirent en fuite Hugues de Boves ainsi que
tous ses mercenaires rassembls de ct et d'autre. Tandis qu'ils
prenaient lchement la fuite, les Franais les poursuivirent  la
pointe de l'pe jusqu'au poste qu'occupait l'empereur. Alors tout
l'effort de la bataille se concentra sur ce point. Les chevaliers
franais l'entourrent, et tchrent ou de le tuer ou de le forcer 
se rendre. Mais lui, arm d'une sorte d'pe aiguise d'un seul ct,
et en forme de grand couteau, qu'il brandissait  deux mains,
assnait sur les ennemis des coups terribles. Tous ceux qu'il
atteignait restaient tourdis ou tombaient sur le sol eux et leurs
chevaux. Les ennemis, craignant de s'approcher de trop prs, turent
sous lui trois chevaux  coups de lance. Mais toujours le louable
courage de ses compagnons le replaait sur un nouveau cheval, et il
reparaissait plus anim encore  bien se dfendre. Enfin les Franais
le laissrent aller sans l'avoir vaincu, et il se retira avec les
siens du champ de bataille sain et sauf comme ses soldats.

Le roi de France, joyeux d'une victoire si inespre, rendit grces 
Dieu, qui lui avait accord de remporter sur ses adversaires un si
grand triomphe. Il emmena avec lui, chargs de chanes et destins 
tre enferms dans de bonnes prisons, les trois comtes plus haut
nomms, ainsi qu'une foule nombreuse de chevaliers et autres. A
l'arrive du roi, toute la ville de Paris fut illumine de flambeaux
et de lanternes, retentit de chants, d'applaudissements, de fanfares
et de louanges, le jour et la nuit qui suivit. Des tapisseries et des
toffes de soie furent suspendues aux maisons; enfin ce fut un
enthousiasme gnral.

   MATTHIEU PARIS, _Grande Chronique_, traduite par M.
   Huillard-Brholles, t. 2, p. 516.




RVOLTE DES BARONS CONTRE LA REINE BLANCHE.

1226.


Coment les barons de France murmurrent contre le saint roy.

En celluy an meisme que l'enfant fut couronn, Hue le conte de la
Marche, et Pierre Mauclerc duc de Bretaingne, et Thibaut le conte de
Champaigne parlrent ensemble et commencirent  murmurer contre le
jeune roy; et distrent que tel enfant ne devoit pas tenir royaume, et
que celluy seroit moult fol qui  luy obiroit, tant comme il fust si
jeune. Lors firent aliances ensemble et promistrent que il
n'obiroient n  luy n  son commandement. Tantost qu'il se furent
dpartis, le duc de Bretaingne fist garnir deux fors chastiaux et
deffensables: l'un a nom Saint-Jacques de Buiron[198], et l'autre
Belesme. Le pre saint Loys les bailla  garder au duc de Bretaingne,
pour ce qu'il estoit fort et deffensable, quant il ala sur les
Albigeois.

  [198] Sans doute _Saint-James_, dans l'Avranchin,  quelques
  lieues de Pontorson. (_Note de M. Paulin Pris._)

Nouvelles vindrent au roy que le duc garnissoit ses forteresces et ses
chastiaux, et qu'il avoit en son aide le conte de la Marche et Thibaut
de Champaigne pour aler contre luy et pour luy grever. Si se conseilla
 sa mre et  ses barons: si luy fu lo qu'il alast hastivement
contre le duc, pour ce qu'il avoit premier garni ses chastiaux. Lors
manda chevaliers et sergens d'armes, et assembla grant ost pour aler
l, et se mistrent  voie pour aler droit  la charire de
Charcoy[199].

  [199] Je crois que c'est aujourd'hui le village de _Charc_, dans
  le _Saumurois_, prs de _Brissac_. (_Note de M. Paulin Pris._)

Avec le jeune roy estoit un cardinal de Rome qui estoit venu en France
de par le pape, et Phelippe conte de Bouloingne, oncle le roy, et
Robert conte de Dreux, qui estoit frre au duc[200]. Quant Thibaut le
conte de Champaigne vit l'ost de France venir l o il avoit[201] tant
bonne chevalerie et tant bonne gent, si se pensa que s'il se tenoit
longuement contre le roy que il luy en pourroit bien mescheoir; si se
parti de ses compagnons au point du jour, pour ce qu'il ne
l'apperceurent, et s'en vint au roy, et le pria qu'il luy voulsist
pardonner son mautalent, et que plus ne seroit contre luy.

  [200] Au duc de Bretagne.

  [201] O il se trouvait.

Le roy, qui estoit enfant et dbonnaire, le receut en grace et luy
pardonna son mautalent. Aprs il manda au duc et au conte de la Marche
qu'il venissent  son commandement ou qu'il venissent contre luy 
bataille: et il luy mandrent que volentiers feroient paix  luy, mais
que il leur donnast jour et lieu l o il pourroient parler de paix et
de concorde. Quant le roy eut o les messages, si leur assigna jour au
chastel de Chinon, et fist retourner son ost en France; et puis s'en
ala  Chinon, et l les attendit au jour qui estoit establi. Mais il
ne vindrent n ne contremandrent; si les fist semondre derechief;
oncques pour ce ne vindrent. La tierce fois furent semons et somms.
Lors parlrent ensemble le conte et le duc, et distrent que  ceste
fois ne pourroient venir  chief[202] du roy; si luy envoyrent
messages, et distrent que volentiers venroient parler  luy 
Vendosme, mais qu'il eussent saufaler et sauf-venir. Le roy leur
octroya; lors vindrent  Vendosme, et amendrent au roy de leur
outrage et de leur meffait, tout  sa volent. Le roy, qui fu jeune et
dbonnaire, leur octroya paix et amour; mais qu'il se gardassent de
mesprendre.

  [202] _Venir  chief._ Nous disons aujourd'hui: _venir  bout_.


Du descord qui fu entre les barons et le roy de France.

L'an aprs ensuivant, par le conseil Pierre Mauclerc, duc de
Bretaingne, et Hue le conte de la Marche, descort mut entre le roy et
les barons de France. Et maintenoient les barons contre le roy, que
la royne Blanche, sa mre, ne devoit point gouverner si grant chose
comme le royaume de France, et qu'il n'appartenoit pas  femme de
telle chose faire. Et le roy maintenoit contre ses barons qu'il estoit
assez puissant de son royaume gouverner, avec l'aide des bonnes gens
qui estoient de son conseil. Pour ceste chose murmurrent les barons,
et se mistrent en aguait comme il pourroient avoir le roy par devers
eux, et tenir en leur garde et en leur seigneurie.

Si comme le roy chevauchoit parmi la contre d'Orlians, il luy fut
annonci que les barons le faisoient espier pour prendre. Si se hasta
moult d'aler  Paris, et chevaucha tant qu'il vint  Montlehery.
D'illec ne se voult dpartir pour la doubtance des barons; si manda 
la royne, sa mre, que elle lui envoyast secours et aide
prochainement. Quant la royne o ces nouvelles, si manda tuit les plus
puissans hommes de Paris, et leur pria qu'il voulsissent aidier  leur
jeune roy: et il respondirent qu'il estoient aprests du faire, et que
ce seroit bon de mander les communes de France, si que il fussent tant
de bonnes gens que il peussent le roy jetter hors de pril. La royne
envoya tantost ses lettres par tout le pays, et si manda que l'on
venist en l'aide  ceux de Paris, pour dlivrer son fils de ses
ennemis. Et s'assemblrent de toutes pars  Paris les chevaliers
d'entour la contre et les autres bonnes gens.

Quant il furent tous assembls, il s'armrent et issirent de Paris 
banires desployes, et se mistrent au chemin droit  Montlehery. Si
tost comme il furent achemins, nouvelles en vindrent aux barons: si
se doubtrent forment de la venue de ces gens, et distrent entr'eux
qu'il n'avoient pas tel force de gent qu'il se peussent combatre 
eux. Si se dpartirent et s'en alrent chascun en sa contre. Et cil
de Paris vindrent au chastel de Montlehery; l trouvrent le jeune
roy, si l'en amenrent  Paris, tout rengis et serrs et appareillis
de combatre, s'il en fust mestier.

   _Les Grandes Chroniques de Saint-Denis_, dites et annotes par
   M. Paulin Pris.




COMMENT LA SAINTE COURONNE D'PINES ET GRANDE PARTIE DE LA SAINTE CROIX
ET LE FER DE LA LANCE VINRENT EN FRANCE.

1239.


Leroy vit que Dieu luy avoit donn paix en son royaume par l'espace de
quatre ans et de plus, et le laissoient ses anemis en repos. Si
n'oublia point les biens et les honneurs que Nostre-Seigneur luy fist:
car il fist et pourchascia tant vers l'empereur de Constantinoble, qui
lors estoit venu en France pour avoir secours contre ceux de Grce,
que il luy donna et octroya la saincte couronne d'espines[203] dont
Nostre-Seigneur fu couronn en sa passion et en son tourment.

  [203] Il ne faut pas, comme de pieux historiens mme l'ont fait,
  confondre la _couronne d'pines_ avec la tige qui l'avait
  fournie. Cette tige, ou _fust_, tait depuis longtemps garde 
  Saint-Denis, et passait pour un don des empereurs Charlemagne et
  Charles-le-Chauve. (_Note de M. Paulin Pris_)

Le roy envoya messages certains et sollempniex avec l'empereur de
Constantinoble, et fist aporter la saincte couronne en France. Quant
il sceut bien certainement qu'elle fu en son royaume, il ala encontre
jusques  la cit de Sens; l la receut  moult grant joie et en grant
dvocion, et la fist aporter jusques au bois de Vinciennes dels
Paris.

En l'an de grce mil deux cens trente et neuf, le vendredi aprs
l'Assumpcion Nostre-Dame, le roy vint tout nus pis et desceint, en sa
cote pure[204], et ses trois frres Robert, Alphons et Charles, et
aportrent les sainctes reliques honnourablement,  grant compaignie
de clergie et du peuple et des gens de religion, faisant grans
mlodies de doux chans et piteux. Et puis vindrent  procession
jusques  Nostre-Dame de Paris. A celle procession vindrent l'abb de
Saint-Denys et tout son couvent, revestus en chappes de soye, tenant
chascun un cierge ardent en sa main. Ainsi vindrent toutes les
processions chantans de Nostre-Dame jusques au palais le roy[205], et
entrrent en la chapelle o la saincte couronne fu mise.

  [204] _En sa cote pure_, c'est--dire sans manteau et sans armes.

  [205] Le palais du roi tait alors o est actuellement le palais
  de justice.

Aprs un petit de temps le roy entendi que l'empereur de
Constantinoble estoit en si grant povret qu'il avoit baill pour une
somme d'argent grant partie de la croix du fust o Nostre-Seigneur fu
crucifi et l'esponge en quoy il fu abreuv, et le fer de la lance de
quoy Longis le feri au cost. Si se doubta forment que telles reliques
ne fussent perdues par dfaut de paiement, si donna tant et promist 
l'empereur Baudouin que il s'accorda que le roy les dlivrast de l o
il estoient. Adont envoya le roy propres messages et fist tant que il
les dlivra de son trsor sans aide d'autrui; et les fist aporter
moult honnourablement en France,  grans processions d'archevesques,
d'vesques et de religieux,  Paris en sa chapelle; et les fist mettre
en une merveilleuse chasse d'or et d'argent et de pices prcieuses
ouvre tout entour, avec les autres reliques. En celle chapelle
establi le roy chanoines, chapelains et clers, qui jour et nuit font
le service Jhsucrist; et establi et ordena rentes et possessions dont
il peuvent estre souffisamment soustenus.

   _Les Grandes Chroniques de Saint-Denis_, dites et annotes par
   M. Paulin Pris.




GUERRE DE SAINT LOUIS CONTRE LE COMTE DE LA MARCHE ET HENRI III, ROI
D'ANGLETERRE.

1241-42.


Coment le conte de la Marche fu contre le roy.

Messire Hue conte de la Marche pensa bien que le roy mouveroit guerre
contre luy: si se mist en mer, et passa outre, et fist entendant au
roy Henry d'Angleterre que le roy de France le vouloit dshriter et
luy tollir la terre  tort et sans raison. Le roy manda tous ses
barons et tous les riches hommes qui tenoient de luy, et leur fist
monstrer par un frre meneur qui estoit sire et maistre de la court,
que on devoit mieux aler sus le roy de France que sus les Sarrasins en
la Terre Saincte, qui ainsi mauvaisement vouloit tollir la terre au
conte de la Marche sans cause et sans raison: et dist que par telle
manire et par telle mauvesti avoit le roy Jehan perdu Normandie, et
les barons d'Angleterre les forteresces et chastiaux qu'il y avoient;
et que moult devroient les barons d'Angleterre metre paine  recouvrer
la terre que leur devanciers tenoient ou avoient tenue.

Quant les barons et les chevaliers orent o la requeste le roy, si
distrent qu'il estoient tous prs de luy aidier, et que j ne luy
faudroient tant comme il pourroient durer. Le roy Henry fist faire ses
garnisons pour passer la mer et manda souldoiers en Allemaigne, en
Norve et en Danemarce; et manda  tous les barons qui luy
appartenoient qu'il venissent  lui et en son aide, et fist faire
grans garnisons de vins et de viandes et d'armes et de chevaux pour
passer oultre, et entra en mer  grant compaignie de chevaliers, et
eut bon vent qui le porta assez tost oultre. Quant il fu au port
arriv, la contesse sa mre ala encontre, et le baisa moult doucement
et luy dist: Biau doux fils, vous estes de bonne nature qui venez
secourre vostre mre et vos frres que les fils Blanche d'Espaigne
veullent trop malement dfouler et tenir soubs pis; mais s Dieu
plaist il n'ira pas si comme il pensent.

Ainsi demourrent une pice de temps ensemble. Le roy de France
assembla grant gent de son royaume, et tint grant parlement  Paris. A
ce parlement furent les pers de France; si leur demanda le roy que on
devoit faire de vassal qui vouloit tenir terre sans seigneur, et qui
aloit Contre la foy et contre l'ommage qu'il avoit tenu, luy et ses
devanciers? Et il respondirent que le seigneur devoit assener  son
fi comme  la seue chose. En nom de moy, dist le roy, le conte de la
Marche vuelt en celle manire terre tenir, laquelle est des fis de
France ds le temps au fort roy Clovis qui conquist toute Aquitaine
contre le roy Alaric, qui estoit paen, sans foy et sans crance, et
toute la contre jusques aux mons de Pirene.

Quant le roy ot tenu son parlement, il manda ceux qui savoient faire
engins pour jetter pierres et mangonniaux; et si manda charpentiers
pour faire chastiaux et barbacannes, pour plus prs traire et lancier
 ceux qui sont s chastiaux et s forteresces et s deffenses. Quant
le roy fu garni de tels gens, il assembla grant ost, et entra en la
terre au conte de la Marche,  si grant multitude  pi et  cheval
que la terre en estoit couverte.

Il assist premirement un chastel que l'en nomme Monstereul en
Gastine[206], et le prist par force en pou de temps. Puis s'en
retourna en la tour de Bergue[207], qui estoit forte de murs et bien
garnie de gent; ses tentes fist fichier, ses paveillons tendre; ses
perrires fist drecier, et aprs moult d'autres engins environ la
tour. Ceux qui dedens estoient se deffendirent forment et soustindrent
longuement l'assaut. Quant Franois virent qu'il se deffendoient si
bien et si longuement, si commencirent l'endemain plus fort 
assaillir et  lancier pierres et mangonniaux. Tant firent qu'il
conquirent la tour et grant plent d'armes et de vitaille dont elle
estoit moult bien garnie.

  [206] _La Gastine_, petite contre du Poitou.

  [207] _Bergue_, et mieux _Beruge_,  deux lieues de Poitiers. (
  _Note de M. Paulin Pris._)

Quant la tour fu prise, si se pourpensa le roy qu'elle avoit fait
moult de mal  sa gent et que encore les pourroit-elle bien grever et
nuire; si la fist abattre et jetter  terre jusques aux fondemens.
Tantost comme Monstereul et la tour de Bergue furent pris, le roy s'en
ala  un chastel que l'en appelle Fontenay[208]; si le tenoit Geffroy,
le sire de Lesignen, qui estoit en l'aide le conte de la Marche. Le
roy le fist asseoir, et fist traire et lancier  ceux qui dedens
estoient. Si fu pris par force avec un autre chastel que on appelle
Vovent[209].

  [208] Ce doit tre le _Fontenay_ plus tard surnomm l'_Abbatu_,
  et aujourd'hui seulement dsign sous le nom de _Rohan-Rohan_. Il
  est  deux lieues de _Fontenay-le-Comte_, au del de Niort.
  (_Note de M. Paulin Pris._)

  [209] Dans le Poitou, sur la rivire de Vende.


Coment l'en voult empoisonner le roy de France.

La femme au conte de la Marche[210] bien vit et apperut que le roi
avoit greigneur force que son baron. Si appella deux hommes qui
estoient ses sers, et leur dist en conseil et pria que en toutes
manires il fissent que il empoisonnassent le roy et tous ses frres;
et se il povoient ce faire, elle les feroit riches et leur donroit
grant terre. Cil s'accordrent  ce faire, et luy promistrent qu'il en
feroient tout leur povoir. Pour ce faire elle leur bailla venin tout
appareilli, que il ne convenoit que mettre en vin et en viandes, pour
tantost mettre  mort celluy qui en mengeroit.

  [210] Isabelle, veuve de Jean sans Terre.

Les sers se misrent  la voie, et vindrent en l'ost le roy de France;
si se commencirent  traire vers la cuisine du roy, et approuchirent
des viandes tant que ceux qui gardoient les viandes les orent pour
souspeonneux, si espirent qu'il vouloient faire et les prisrent tous
prouvs, si comme il vouloient jecter le venin s viandes du roy.

Quant il furent pris, on demanda que on en feroit, et le roy dist
qu'il eussent le guerredon et la desserte de leur prsent qu'il
apportoient; si furent mens aux fourches et pendus. Nouvelles
vindrent  la comtesse que ses deux sers estoient pris et avoient est
pendus, et qu'il avoient est pris tous prouvs de leur mauvaisti; si
qu'elle en fu moult couroucie, et prist un coutel et s'en vouloit
frir parmi le corps, quant sa gent lui ostrent; et quant elle vit
que elle ne povoit point faire sa volent, elle desrompi sa guimple et
ses cheveux, et mena tel deuil qu'elle en fu longuement au lit sans
soy reconforter.


Coment le roy prist pluseurs chasteaux.

Le roy de France vit que son ost estoit grant et bel et que gens luy
venoient de toutes pars en aide; si s'en ala  un chastel que on
appelle Fontenay, enclos de deux eaues[211], et si estoit avironn de
deux paires de murs et de hautes tours deffensables et bien garnies.
Il fist avironner et assaillir le dit chastel forment; mais ceux qui
dedens estoient se deffendirent vaillamment, et furent de si grant
prouesce que les Franois ne leur porent faire mal n de riens
empirier. Quant le roy vit la force du chastel et la prouesce d'eux,
si fist drcier une tour si haute de fust que ceux qui dedens estoient
povoient voir la contenance et la manire des gens du chastel; et
puis commencirent  lancier et  traire  eux, si qu'il en occistrent
assez.

  [211] Probablement _Fontenay-le-Comte_.

Quant ceux du chastel virent que ceux de la tour les grevoient si
forment, si se tindrent loing et jectrent feu grjois, si que ceux
qui dedens estoient s'en fouirent pour le pril o il estoient, car
toute la tour estoit embrase; et commencirent Franois  reculer. En
ce butin et assaut avint que un arbalestrier  tour trait un quarrel
et fry le conte de Poitiers au pi et le navra forment. Quant le roy
vit le coup, si fu moult forment courrouci et fist tantost l'assaut
recommencier plus fort que devant.

Lors alrent  l'assaut chevaliers et sergens, et assaillirent de
toutes pars, et boutrent le feu en la porte; et les autres montrent
sur les murs  eschieles, et les autres y montrent  cordes; si ne
porent plus ceux du chastel endurer, et fu le chastel pris et ceux qui
dedens estoient. Le fils au conte de la Marche fu pris, qui estoit
bastart, et quarante-et-un chevaliers et quatre-vingt sergens, et
pluseurs autres dont il y avoit assez. Grant partie des prisonniers
envoia le roy  Paris et les autres en prisons diverses parmi son
royaume, et fist abatre toute la forteresce du chastel et les murs
tresbuchier jusques en terre.

Aprs ce que Fontenay fu pris et conquis, le roy vint devant un autre
chastel qui est nomm Villiers[212]. Tantost que ceux de dedens se
virent avironns de ceux de l'ost, il furent esbahis si que il ne
porent mectre conseil en eux deffendre; si furent tous pris: iceluy
chastel estoit  Guy de Rochefort, qui estoit de l'aide au conte de la
Marche; pour ce le roy le fist tout abatre et jecter en un mont[213].

  [212] _Villers_,  deux lieues de Niort.

  [213] Monceau.

D'illec se parti le roy, et s'en ala  un autre chastel, que on
appelle Pre[214]. Ceux de dedens ne se mistrent oncques  deffense,
ains se rendirent tantost. D'illec s'en ala le roy  un autre chastel
que on nomme Saint-Jelas[215]; si comme l'en vouloit tendre tentes et
paveillons tout entour, ceux du chastel mandrent au roy qu'il les
prist  mercy, et il li rendroient le chastel; le roy le fist
volentiers, et les prist  mercy. Le roy retourna vers un chastel que
on nomme Betonne[216]; et tantost qu'il furent devant, il
commencirent  paleter et  lancier; si fu tantost pris. Moult fu le
roy lie de ce qu'il dfouloit ainsi ses anemis  sa volent, et luy
estoit bien avis que Nostre-Seigneur conduisoit son ost. Il se dparti
de Betonne, et vint  un autre chastel, que on appelle Mautal[217].
Ceux du chastel commencirent  lancier et  eux deffendre; mais pou
leur valut, car les Franois les avironnrent de toutes pars, si que
ceux du chastel ne sorent auxquels aler. Quant il se virent si
sourpris, si se rendirent sauves leur vies. Il avoit emmy le chastel
une forte tour bien deffensable, le roy commanda qu'elle fust abatue:
les mineurs alrent tant environ qu'elle fu enverse et mene au
nant. Le roy chevaucha oultre, et vint au chastel de Thori[218], qui
fu  Eblon de Rochefort: ceux qui au chastel estoient virent l'ost,
qui estoit plain de nobles combateurs, si sorent bien qu'il ne
pourroient longuement durer n soustenir la puissance le roy: si s'en
vindrent tous nus, sans armes encontre le roy et lui rendirent le
chastel, et tantt le roy le fist garnir de sa gent.

  [214] _Pre_ ou _Prahecq_, entre Niort et Melle.

  [215] _Saint-Jelas_ ou _Saint-Gelais_, village  deux lieues de
  Niort.

  [216] _Tonnay-Bautonne_, sur la rivire de ce nom, entre
  Rochefort et Saint-Jean-d'Angely.

  [217] _Matha_, sur la rivire d'Anteine, au sud de
  Saint-Jean-d'Angely.

  [218] _Thori_ ou _Thors_, village de Saintonge, prs de Matha.

D'illec se parti, et vint  un autre chastel que on appelle
Aucere[219], et y fist jecter pierres et mangonniaux, et le fist tout
raser  terre et tresbuchier. Et puis aprs chevaucha avant  tout son
ost tant qu'il fu prs d'un marais, et fist lever un pont: car l'ost
au roy d'Angleterre estoit illec prs, et estoit enclos et avironn de
grans fosss larges et parfons. Quant le pont fu drci, si cuidrent
passer Franois oultre; mais les anemis furent d'autre part qui leur
verent[220] l'entre. Si commencirent  paleter les uns contre les
autres. Le roy s'en tourna d'autre part vers Taillebourc, droit au
chastel Geffroy de Ranconne, qui siet sus une rivire que on nomme
Carente[221]. On ne loa pas au roy qu'il passast le pont qu'il avoit
fait faire et drcier; le roy fist tendre ses paveillons et drcier
sur la rivire. Quant le roy d'Angleterre vit l'ost le roy de France,
si se retraist arrires, luy et sa gent, le trait de deux arbalestres,
pour ce qu'il se doubta d'assembler au roy  celle fois; et si avoit
avecques luy le conte de Cornouaille et le conte de Lincestre, et le
prince de Gales,  tout grant plent de chevaliers et d'autre gent
appareillis  bataille.

  [219] _Aucere_ ou _Saint-Asserre_, en Saintonge,  deux lieues de
  Saintes.

  [220] _Ver_, dfendre, refuser.--Qui leur refusrent le passage.

  [221] Charente.

Quant les Franois apperurent l'ost des Anglois retraire arrires, si
envoirent cinq cens sergens hastivement pour passer au pont que le
roy avoit fait drcier, et avecques eux grant plent d'arbalestriers
et d'autres gens de pi. Le conte Richart vit que les Franois
passoient le pont sans contredit, si mist jus[222] ses armes, et s'en
vint vers eux, et leur monstra signe de paix, et leur pria qu'il le
fissent parler au conte d'Artois, pour les deux roys accorder
ensemble sans faire bataille. Mais le conte d'Artois n'y voult point
aler devant ce qu'il en eust congi de son frre le roy: quant le
conte Richart vit qu'il ne pourroit parler au conte d'Artois, il s'en
retourna vers l'ost au roy d'Angleterre.

  [222] _Mist jus_, mit bas.


De la bataille au roy de France contre le roy d'Angleterre.

Droitement le jour de la Magdaleine, le roy et son ost passrent la
rivire de Carente par le pont que le roy ot fait faire, et s'en
retourna arrires de Taillebourc par le conseil de sa gent. Tantost
comme il fu pass, les fourriers coururent vers Saintes en dgastant
tout ce que il trouvrent. Si comme les fourriers dgastoient tout
avant eux, un espie vint au conte de la Marche qui luy dit que les
fourriers au roy de France dgastoient tout le pays. Quant le conte
o ces nouvelles, il commanda  ses fils qu'il s'armassent et  tous
ses chevaliers, et ala contre les fourriers isnelement pour eux
desconfire. Le conte de Bouloigne[223] o dire que le conte de la
Marche venoit sur les fourriers; si se hasta moult de eux secourre, et
s'en vint droit au conte de la Marche: l fu le poingnis fort et
aspre, et l'abatis d'hommes  pi et  cheval. A ce premier poingnis
fu occis le chastelain de Saintes, qui portoit l'enseigne au conte de
la Marche. Franois, qui bien sorent que le conte de Bouloigne se
combatoit, se hastrent moult de luy aidier, et orent grant despit de
ce que le conte de la Marche les avoit premiers envas, si luy
coururent sus. Illec entrrent en champ les deux roys l'un contre
l'autre  tout leur povoir.

  [223] Alphonse, depuis roi de Portugal.

Lors fu l'occision grant et la bataille aspre et dure, si ne porent
plus les Anglois souffrir n endurer le fait de la bataille. Quant le
roy Henry vit sa gent fouir et apeticier, si fu trop durement
courouci et esbahi, si s'en tourna vers la cit de Saintes. Les
Franois virent les Anglois fouir et desrouter, si les enchacirent
moult asprement, et en occistrent en fuiant grant plent.

En cest estour furent pris vingt-et-deux chevaliers et trois clers
moult riches hommes et de grant renom, et furent pris cinq cents
sergents d'armes, sans la pitaille. Quant le roy ot eue victoire, il
fit rappeler sa gent qui trop asprement enchaoit les Anglois; lors
s'en retournrent les chevaliers par le commandement le roy.

Quant vint entour mienuit que tout le peuple se reposoit, le roy
d'Angleterre et le conte de la Marche s'en issirent de Saintes  tout
le remenant de leur gent, et firent entendant  ceux de la ville qu'il
aloient faire assaut aux Franois qui se reposoient; mais il
tournrent leur chemin droit  Blaives. L'endemain par matin que le
jour parut cler, ceux de Saintes virent que ceux qui leur devoient
aidier s'en estoient fouis, si s'en vindrent au roy, et luy rendirent
la cit de Saintes. En telle manire comme nous avons devis con quist
le roy grant partie de la terre au conte de la Marche, mais il y perdi
de bonnes gens et de bons chevaliers pour la grant chaleur du temps et
pour le soleil, qui moult estoit chaut. Regnaut le sire de Pons fu
tout espovent de la force le roy et de la victoire que Dieu luy ot
donne, si vint  luy en la ville de Coulombiers qui siet  un mille
de Pons, et fist hommage au conte de Poitiers devant les barons de
France.

En ce meisme jour vint  luy l'ainsn fils au conte de la Marche, et
s'agenouilla devant le roy et luy requist paix, qui fu faite en la
manire qui s'ensuit: C'est assavoir que toute la terre que le roy
avoit conquise sur le conte de la Marche demourast paisiblement au
conte de Poitiers, frre le roy, et du demourant le conte et sa femme
et ses enfants se mettroient du tout en tout en la mercy le roy; et
dlivreroit le conte trois chastiaux fors et bien garnis en ostage;
c'est assavoir Merplin[224], Crotay et Hascart, esquiels le roy avoit
ses garnisons et ses souldoiers aux cous dudit[225] conte. Pour ce
que ledit conte n'estoit point prsent  ces convenances entriner, le
roy reut son fils en ostage jusques  l'endemain que le dit conte
devoit venir.

  [224] _Merplin_ ou _Merpins_, auprs de Cognac, en Angoumois,
  aujourd'hui village au confluent du N et de la
  Charente.--_Crotay_. Le latin dit: _Crosantum._ Ce doit tre
  _Crosant_, sur la _Creuse_,  de peu distance de
  Guret.--_Hascart_ ou _Chastel-Achard_, comme le dit Guillaume de
  Nangis,  quatre lieues de Poitiers, et  deux de Vivonne. Ces
  trois chteaux, situs le premier dans le Poitou, le second dans
  la Saintonge et le troisime dans la Marche, permettaient au roy
  de France de tenir en chec les grands vassaux, qui de ce ct l
  taient toujours secrtement attachs  l'Angleterre. (_Note de
  M. Paulin Pris._)

  [225] _Coust_ (_Custus_), frais, dpens.

Quant le conte de la Marche sot comment le roy s'estoit accord, si
vint l'endemain faire ferme et estable ce que son fils avoit promis,
et amena avecques luy sa femme et ses enfans. Eux se agenouillrent
devant le roy, et luy crirent mercy, plains de souspirs et de larmes,
et luy commencirent  dire: Trs-doux roy dbonnaire, pardonne-nous
ton ire et ton mautalent, et ayes mercy de nous; car nous avons
mauvaisement ouvr et par orgueil,  l'encontre de toy; sire, selon la
grant franchise et la grant misricorde qui est en toy, pardonne-nous
nostre mesfait.

Le roy, qui vit le conte de la Marche si humblement crier mercy, ne
pot tenir son cuer en flonnie[226], ains fu tantost mu en piti. Si
fist lever le conte son cousin, et luy pardonna dbonnairement ce
qu'il avoit mesfait; et le conte de la Marche quicta au conte de
Poitiers tous les chastiaux et forteresces que le roy ayoit conquises
sur luy; et pour tenir les convenances, le roy tint les trois
chastiaux dessus dis en sa main; et le conte et sa femme et ses
enfants jurrent que il tiendroient les convenances sans jamais aler
encontre.

  [226] _Flonnie_, fiel, mauvais vouloir.

Quant la paix fu accorde, le roy retint l'ommage Regnaut sire de Pons
par devers soy, et l'ommage Geffroy de Lesignen et de Geffroy de
Ranconne. Ces choses furent acordes le jour de la Saint-Pierre,
premier jour d'aoust, que le roy jut s prs de Pons et tout son ost.
L'endemain par matin vindrent en l'ost le sire de Mirabel et le sire
de Mortaigne, qui avoient hostel et soustenu le roy d'Angleterre et
toute sa gent en sa premire venue quant il fu arriv. Ces deux
barons si firent hommage au roy de France et au conte de Poitiers, et
tous les autres barons du pays et toute la terre jusques  la rivire
de Gironde. Le roy d'Angleterre o dire  Blaives, o il estoit, que
le roy venoit sur luy; si fu si espovent qu'il s'en alrent luy et le
conte Richart  Bordeaux; car s'il feussent demours, il eussent est
pris: mais aucuns leur firent assavoir qui estoient du conseil au roy
de France. Lors se pourpensa le roy d'Angleterre coment il pourroit
faire paix au roy de France; si luy envoia messages et requist trves:
mais le roy ne luy voult point de legier octroier, devant qu'il en
fust pri des plus haus hommes de sa court qui aimoient moult le conte
Richart, pour ce que il leur avoit fait bont en la terre d'oultre
mer.

   _Les Grandes Chroniques de Saint-Denis_, dites et annotes par
   M. Paulin Pris.




SAINT-LOUIS PREND LA CROIX.

1243.

Coment le roy fu malade  Pontoise.


Tantost comme le roy ot nouvelles du pape et il voult mouvoir pour
aler  luy, une fort maladie le prist que les physiciens appellent
dissentere. Si fu le roy longuement malade de celle maladie en la
ville de Pontoise. La nouvelle ala par le pays que le roy estoit moult
griefment malade; si en furent tous couroucis, grans et petis. Les
prlas et les barons vindrent hastivement  Pontoise, et orent grant
piti du roy, qu'il trouvrent en si povre point. Il demourrent illec
une pice pour savoir que nostre sire en feroit; car il virent que la
maladie lui enforoit de jour en jour plus forment. Si ordenrent que
l'en priast Nostre-Seigneur, qui tout puet, qu'il voulsist donner
sant au roy. L'en fist mander par tous les glyses cathdraux que
l'en amonnestast le peuple de faire aumosnes; et fist-l'en (_fit-on_)
prires et processions. Oncques la maladie ne cessa d'enforcier tant
que on cuida certainement que le roy fust mort, et furent tous esmeus
parmi le pays et le palais, et commencirent tous  crier et  plourer
et  regreter leur seigneur, qui tant estoit preudomme et tant aimoit
les povres, et deffendoit le menu peuple des grans que nul outrage ne
leur fust fait, et vouloit que ainsi bien fust fait droit et raison
aux povres comme aux riches.

Nul ne pourroit penser comme le menu peuple de Paris en estoit
courouci forment; et disoient entr'eux: Sire Dieu, que voulez-vous
faire  votre peuple? pourquoy nous tollez-vous celuy qui nous gardoit
et deffendoit en paix, le souverain prince de toute bonne justice?
Lors laissirent tous les menestreus besoingnes  faire, et coururent
et hommes et femmes aux glyses et firent prires et oroisons, et
donnrent aumosnes aux povres en grant dvocion, que Nostre-Seigneur
voulsist ramener le roy en sant.

Ceste nouvelle courut par tout le pays tant que le pape Innocent le
sot (_le sut_), qui estoit  Lyon sur le Rosne, et luy dist-on aussi
comme certainement qu'il estoit trespass; si en fu moult dolent et
moult courouci; et n'estoit point merveille, car l'glyse de Rome
n'avoit autre deffendeur en la tempeste et en la douleur o elle
estoit contre l'empereur Federic.

Si comme ceste dolente nouvelle couroit parmi le pays, celuy qui
commande aux vens et  la mer et aux lmens, et les tourne quelle
part qu'il veut, fu esmeu de piti; car il voult que le roy fust
assouagi[227] de sa maladie, et si luy revint l'esperit. Ceux qui
estoient entour luy dirent que son esperit avoit est ravi. Quant il
fu revenu et il pot parler, il requist tantost la croix pour aler
oultre mer, et la prist dvotement. Le roy commena  assouagier, tant
que Nostre-Seigneur le mist en parfaicte sant. Moult devint aumosnier
et religieux aprs ceste maladie, et fu en moult grant dvocion de
secourre la terre d'oultre mer[228].

  [227] _Assouagier_, gurir, se calmer.

  [228] Il advint, ainsi que Dieu voulut, qu'une grande maladie
  prit le roi  Paris, dont il fut en tel danger, comme il le
  disait, que l'une des dames qui le gardaient voulait lui tirer le
  drap sur le visage et disait qu'il tait mort. Et une autre dame
  qui tait de l'autre ct du lit ne le voulut pas, mais disait
  qu'il avait encore l'me au corps. Pendant qu'il entendait la
  dispute de ces deux dames, Notre-Seigneur travailla en lui et lui
  envoya aussitt la sant, et il put parler. Il demanda qu'on lui
  donnt la croix; ainsi fit-on. Alors la reine sa mre entendit
  dire que la parole lui tait revenue et elle en eut la plus
  grande joie; mais quand elle sut qu'il s'tait crois, ainsi
  qu'il le contait lui-mme, elle eut autant de chagrin que si elle
  l'avait vu mort. (_Joinville._)

   _Les Grandes Chroniques de Saint-Denis_, dites et annotes par
   M. Paulin Pris.




CROISADE DE SAINT LOUIS EN GYPTE.

1248-1250.

Prise de Damiette par saint Louis, 1249.


Saint Louis, au rapport de Gmal-Eddin, tait un des plus puissants
princes de l'Occident; il tait roi de France. Le peuple de France,
ajoute-t-il, s'est rendu clbre entre toutes les nations des Francs.
Ce roi tait trs-religieux observateur de la foi chrtienne. Il
voulait conqurir la Palestine, et soumettre d'abord l'gypte. Il
tait accompagn de cinquante mille guerriers, et venait de passer
l'hiver dans l'le de Chypre. Il se prsenta sur la cte, prs de
l'embouchure de la branche du Nil qui passe  Damiette, un vendredi 4
juin 1249. Le sultan[229] tait alors camp  Aschmoun-Thenab, sur le
canal d'Aschmoun, non loin de Mansourah; c'est del qu'il avait
ordonn les prparatifs ncessaires. Il avait fourni Damiette de tout
ce qui pouvait mettre la place en tat de faire une longue rsistance;
des vivres et des provisions y avaient t amasss pour plus d'une
anne; une forte garnison en avait la dfense; on distinguait entre
autres les arabes Knamites, guerriers fameux par leur bravoure. De
plus, le lit du fleuve tait gard par des vaisseaux envoys du Caire.
Enfin, une arme formidable, sous la conduite de l'mir Fakr-Eddin,
occupait la cte o les chrtiens devaient aborder.....

  [229] Malek-Saleh-Neym-Eddin (ou l'toile de la religion).

Le roi de France, continue Gmal-Eddin, se mit en devoir d'aborder
sur la cte. On tait alors au samedi 5 juin. Il dbarqua avec toutes
ses troupes, et dressa son camp sur le rivage. La tente du roi tait
rouge. Il y eut ce jour-l un engagement entre les Francs et les
gyptiens, o plusieurs mirs musulmans furent tus. Le soir,
Fakr-Eddin repassa le Nil avec son arme, sur le pont qui tait en
face de Damiette; et sans s'arrter, il se rendit sur le canal
d'Aschmoun, auprs du sultan. Il rgnait alors une extrme
insubordination dans l'arme,  cause de la maladie du prince;
personne ne pouvait plus contenir les soldats. Les Knamites chargs
de dfendre Damiette, se voyant abandonns, quittrent prcipitamment
la ville, et se dirigrent aussi vers le canal d'Aschmoun; les
habitants suivirent cet exemple. Hommes, femmes, enfants, tous
s'enfuirent dans le plus grand dsordre, abandonnant les vivres et
les provisions; car ils se trouvaient sans dfense, et ils craignaient
d'prouver le mme sort que trente ans auparavant[230], sous le sultan
Malek-Kamel. En un moment Damiette se trouva dserte. Le lendemain
dimanche, les chrtiens ne voyant plus d'ennemis, passrent aussi le
Nil, et entrrent sans rsistance. Il n'y avait pas d'exemple d'un
vnement aussi dsastreux. A cette poque, ajoute Gmal-Eddin,
j'tais au Caire, chez l'mir Hossam-Eddin, gouverneur de la ville.
Nous apprmes le jour mme, par un pigeon, la prise de Damiette. Ce
malheur nous pntra tous de crainte et d'horreur; il nous sembla que
c'en tait fait de l'gypte, surtout  cause de la maladie du sultan.
La conduite de Fakr-Eddin et de la garnison fut en cette occasion
inexcusable; car la ville et pu tenir trs-longtemps. Dans l'invasion
prcdente, sous Malek-Kamel, Damiette tait sans garnison, sans
approvisionnements; et pourtant elle avait rsist pendant un an;
encore fallut-il pour la rduire le concours de la famine et de la
peste. Sa situation dans la guerre prsente tait bien plus favorable;
mme aprs la retraite de Fakr-Eddin, si les Knamites et les
habitants taient rests, s'ils avaient seulement tenu leurs portes
fermes, ils auraient arrt tous les efforts des Francs. Pendant ce
temps, l'arme serait revenue, et les Francs auraient t repousss.
Mais quand Dieu veut une chose, on ne peut l'empcher.

  [230] Lorsque la ville avait t prise par les Croiss, en 1219.

Le sultan fut si indign contre les Knamites, qu'il fit pendre tous
les chefs. Vainement, suivant Makrizi, ils firent des reprsentations;
vainement, dirent-ils: En quoi sommes-nous coupables? que
pouvions-nous faire, tant abandonns des mirs et de toute l'arme?
on n'couta pas leurs excuses; les chefs furent pendus, au nombre de
cinquante.

    REINAUD, _Bibliothque des Croisades_, t. 4, p. 448.




LETTRE DU COMTE D'ARTOIS SUR LA PRISE DE DAMIETTE.

1249.


A sa trs excellente et trs-chre mre Blanche, illustre reine de
France par la grce de Dieu, Robert comte d'Artois, son fils dvou,
salut, pit filiale et volont toujours soumise  la sienne.

Comme vous prenez beaucoup de part  notre prosprit,  celle des
ntres et aux bons succs du peuple chrtien, lorsque vous les
apprenez avec certitude, votre excellence se rjouira sans doute de
savoir que le seigneur notre frre et roi, la reine et sa soeur, et
nous aussi, jouissons, grce  Dieu, d'une parfaite sant. Nous
dsirons vivement que vous en ayez une semblable. Notre cher frre le
comte d'Anjou a encore sa fivre quarte, mais elle est moins forte
qu'auparavant. Le seigneur notre frre, les barons et les plerins,
qui ont pass l'hiver dans l'le de Chypre, montrent sur leurs
vaisseaux le soir de l'Ascension, au port de Limisso, afin de se
diriger contre les ennemis de la foi chrtienne. Aprs beaucoup de
travaux et de contrarits de la part des vents, ils arrivrent, sous
la garde de Dieu, le vendredi d'aprs la Trinit, et vers midi, sur la
cte, o ayant jet l'ancre, ils se rassemblrent sur le vaisseau du
roi pour dlibrer sur ce qu'il y avoit  faire. Comme ils virent
devant eux Damiette et le port gards par une grande multitude de
barbares, tant  pied qu' cheval, et l'embouchure du fleuve couverte
d'un grand nombre de vaisseaux arms, il fut rsolu que le lendemain
chacun dbarquerait avec le seigneur roi.

Le lendemain, l'arme chrtienne, abandonnant ses grands vaisseaux,
descendit sur ses galres et ses autres petits btiments. Pleins de
confiance dans la misricorde de Dieu et dans le secours de la croix
que le lgat portait auprs du roi, ils se portrent vers la terre
contre les ennemis, qui lanaient sur eux beaucoup de traits.
Cependant, comme les petits btiments,  cause du trop peu de
profondeur de la mer, ne pouvaient atteindre jusqu'au rivage, l'arme
chrtienne, laissant ses btiments sous la garde de Dieu, se jeta dans
les flots et prit terre, couverte de ses armes. Quoique la multitude
des Turcs dfendit le rivage contre les chrtiens, cependant, grce 
Notre-Seigneur Jsus-Christ, ceux-ci s'en rendirent matres sans
aucune perte et turent un grand nombre de cavaliers et de pitons, et
quelques uns, dit-on, d'un grand nom. Les Sarrasins se retirrent dans
la ville, qui tait trs-fortifie par le fleuve, par ses murs et par
de fortes tours; mais le Seigneur tout-puissant la livra le lendemain,
qui tait l'octave de la Trinit,  l'arme chrtienne, les Sarrasins
s'tant enfuis aprs l'avoir abandonne. Cela s'est fait par la seule
faveur de Dieu. Apprenez que ces mmes Sarrasins ont laiss cette
ville remplie de provisions de toutes espces et de machines de
guerre. L'arme chrtienne, aprs s'en tre abondamment pourvue, en a
encore laiss la moiti pour l'approvisionnement de la ville. Le roi,
notre seigneur, y a sjourn avec son arme, et pendant son sjour a
fait retirer des vaisseaux tout ce qui lui tait ncessaire. Nous
avons cru que nous resterions jusqu' la retraite des eaux du Nil, qui
devaient, disait-on, inonder le pays et qui auraient fait prouver des
pertes  l'arme chrtienne.

La comtesse d'Anjou a accouch dans l'le de Chypre, d'un beau garon
bien constitu, qu'elle y a laiss en nourrice.

Donn au camp de Jamas, l'an du Seigneur 1249, au mois de juin, la
veille de la Saint-Jean-Baptiste.

    Traduite par Michaud, dans l'_Histoire des Croisades_, t. 4, p. 552.




BATAILLE DE MANSOURAH.

1250.


Suivant Gmal-Eddin, les chrtiens taient rests (depuis juin 1249
jusqu' la fin de novembre)  Damiette occups  s'y fortifier.
Apprenant enfin la mort du sultan[231], ils se htrent d'avancer,
cavalerie et infanterie, et se mirent en marche vers Mansourah. On
tait alors  la fin de novembre. Leur flotte remonta le Nil, et
suivit tous leurs mouvements. Ils arrivrent d'abord  Farescour. A
cette nouvelle, l'mir Fakr-Eddin crivit au Caire pour appeler tous
les musulmans aux armes; la lettre contenait, entre autres choses, ces
paroles de l'Alcoran: Accourez, grands et petits, et venez combattre
pour le service de Dieu. Sacrifiez-lui vos biens, vos personnes; c'est
tout ce qui peut vous arriver de plus heureux. Cette lettre, ajoute
Gmal-Eddin, tait fort loquente; on y remarquait plusieurs passages
propres  encourager les musulmans  la guerre sacre. Les Francs, que
Dieu maudisse, y tait-il dit, sont venus envahir notre patrie; ils
dsirent s'en rendre matres. Il est du devoir des vrais croyants de
marcher tous contre eux et de les repousser. Cette lettre fut lue en
chaire, le vendredi suivant, en prsence de tout le peuple, et arracha
des larmes  tous les assistants. Bientt on vit arriver  Mansourah
une multitude innombrable de musulmans de la capitale et des
provinces. La mort du sultan et l'invasion de l'ennemi avaient rpandu
une terreur universelle. On tenait pour certain que si l'arme
gyptienne reculait seulement d'une journe, c'en tait fait de toute
l'gypte.

  [231] Malek-Saleh.

Au commencement de ramadan (3 dcembre) il s'engagea un premier
combat entre l'arme chrtienne et les avant-postes musulmans; un mir
et plusieurs soldats y souffrirent le martyre. Les Francs arrivrent
ensuite au lieu appel Scharmesah, quelques jours aprs  Baramoun, et
enfin sur le canal d'Aschmoun, en face de Mansourah. On tait alors au
13 de ramadan, et la consternation tait gnrale. Les chrtiens
camprent au mme endroit o ils s'taient placs trente ans
auparavant[232]; de son ct, l'arme musulmane tait rassemble 
Mansourah, occupant les deux rives du Nil; elle n'tait spare de
l'ennemi que par le canal d'Aschmoun. Les Francs s'entourrent d'abord
de fosss, de murs et de palissades; ils dressrent aussi leurs
machines, et les firent jouer contre ceux qui dfendaient la rive
oppose. Ils avaient leur flotte  porte sur le Nil. Pour la flotte
musulmane, elle tait aussi sur le Nil et avait jet l'ancre sous les
murs de Mansourah. On commena par s'attaquer  coups de traits et de
pierres, tant sur terre que sur le fleuve. Il ne se passait presque
pas de jours sans quelque combat; chaque fois un certain nombre de
chrtiens taient tus ou faits prisonniers; des braves de l'arme
musulmane allaient jusque dans leur camp et les enlevaient dans leurs
tentes; quand ils taient aperus, ils se jetaient  l'eau et se
sauvaient  la nage. Il n'y avait pas de ruse qu'ils ne missent en
oeuvre pour surprendre les chrtiens. J'ai ou dire que l'un d'eux
imagina de creuser un melon vert et d'y cacher sa tte; de manire
que, pendant qu'il nageait, un chrtien s'tant avanc pour prendre le
melon, il se jeta sur lui et l'emmena prisonnier. Vers le mme temps,
la flotte musulmane s'empara d'un navire chrtien mont par deux cents
guerriers. Un autre jour, dans le mois de janvier 1250, les musulmans
traversrent le canal, et attaqurent les chrtiens dans leur propre
camp; plusieurs d'entre les Francs perdirent la vie, d'autres furent
faits prisonniers; le lendemain il en arriva soixante-sept au Caire,
entre lesquels on remarquait trois templiers. Un autre jour, la flotte
musulmane brla un vaisseau chrtien.

  [232] En 1219.

Cependant le canal qui sparait les deux armes n'tait pas large, et
encore il offrait plusieurs gus faciles. Un mardi 8 fvrier, la
cavalerie chrtienne, conduite par un perfide musulman, passa  gu 
l'endroit nomm Salman, et se dploya sur l'autre rive. Ce mouvement
fut si subit, qu'on ne s'en aperut pas  temps; les musulmans furent
surpris dans leurs propres tentes. L'mir Fakr-Eddin tait alors au
bain. Aux cris qu'il entendit, il sortit prcipitamment et monta 
cheval; mais dj le camp tait forc, et Fakr-Eddin s'tant avanc
imprudemment, fut tu[233]. Dieu ait piti de son me! sa fin ne
pouvait tre plus belle. Il avait joui de l'autorit un peu plus de
deux mois[234].

  [233] On lit dans Makrizi un trait qui montre quel dsordre
  effroyable rgnait alors dans l'arme musulmane. Le bruit de la
  mort de Fakr-Eddin n'ayant pas tard  se rpandre, les
  mameloucks et une partie des mirs se dbandrent pour courir 
  sa maison et la piller. Ses coffres furent briss, l'argent fut
  enlev, les meubles et les chevaux emports; aprs quoi la maison
  fut livre aux flammes. (_Note de M. Reinaud._)

  [234] Fakr-Eddin avait t nomm rgent, aprs la mort du Sultan,
  en attendant l'arrive de son fils, qui tait gouverneur
  d'Edesse.

Cependant le frre du roi de France avait pntr en personne dans
Mansourah. Il s'avana jusque sur les bords du Nil, au palais du
sultan. Les chrtiens s'taient rpandus dans la ville. Telle tait la
terreur gnrale, que les musulmans, soldats et bourgeois, couraient 
droite et  gauche dans le plus grand tumulte; peu s'en fallut que
toute l'arme ne ft mise en droute. Dj les Francs se croyaient
assurs de la victoire, lorsque les mameloucks appels _giamdarites_
et _baharites_, lions des combats et cavaliers habiles  manier la
lance et l'pe, fondant tous ensemble et comme un seul homme sur eux,
rompirent leurs colonnes et renversrent leurs croix. En un moment ils
furent moissonns par le glaive ou crass par la massue des Turcs;
quinze cents d'entre les plus braves et les plus distingus couvrirent
la terre de leurs cadavres. Ce succs fut si prompt, que l'infanterie
chrtienne, qui dj tait parvenue au canal, ne put arriver  temps.
Un pont avait t jet sur le canal. Si la cavalerie avait tenu plus
longtemps, ou si toute l'infanterie chrtienne avait pu prendre part
au combat, c'en tait fait de l'islamisme; mais dj cette cavalerie
tait presque anantie; une partie seulement parvint  sortir de
Mansourah, et se rfugia sur une colline nomme Gdil, o elle se
retrancha. Enfin, la nuit spara les combattants. Cette journe devint
la source des bndictions de l'islamisme et la clef de son
allgresse. Lorsque l'action commena, un pigeon en apporta la
nouvelle au Caire. On tait alors dans l'aprs-midi. Le billet tait
adress  l'mir Hossam-Eddin, qui me le donna  lire; il tait ainsi
conu: Au moment o ce billet est crit, l'ennemi fond sur Mansourah;
on en est aux mains. Il ne contenait rien de plus. Ces paroles nous
frapprent tous de terreur; on regardait gnralement l'islamisme
comme perdu. A la fin du jour les fuyards commencrent  arriver du
camp; la porte de la Victoire, tourne de ce ct, resta toute la nuit
ouverte pour leur donner asile. Enfin, le lendemain, au lever du
soleil, nous remes l'heureuse nouvelle de la victoire des musulmans.
Aussitt le Caire et le vieux Caire se couvrirent de tapisseries; les
rues retentirent des marques de la joie publique; les coeurs se
livrrent  l'allgresse, et l'on commena  se rassurer sur l'issue
de cette guerre.

   GMAL EDDIN, traduit par Reinaud, dans la _Bibliothque des
   Croisades_, t. 4, p. 457.




SAINT LOUIS EST FAIT PRISONNIER.


Or je vous dirai comment le roi fut pris, ainsi que lui-mme me le
conta. Il me dit qu'il avait laiss sa bataille[235] et s'tait mis
lui et monseigneur Geoffroy de Sargines dans la bataille de
monseigneur Gauthier de Chtillon, qui faisait l'arrire-garde; et me
conta le roi qu'il tait mont sur un petit roncin[236], couvert d'une
housse de soie, et dit que derrire lui il ne demeura de tous
chevaliers et sergents que monseigneur Geoffroy de Sargines, lequel
mena le roi jusqu' Casel[237], l o le roi fut pris. Le roi me
conta que monseigneur Geoffroy de Sargines le dfendait contre les
Sarrasins, comme le bon valet dfend contre les mouches la coupe de
son seigneur; car toutes les fois que les Sarrasins l'approchaient, il
prenait son pe, qu'il avait mise entre lui et l'aron de sa selle,
la mettait sous son aisselle, et leur courait sus et les chassait d'
ct le roi; il mena ainsi le roi jusqu' Casel, o on le descendit en
une maison et o on le coucha au giron d'une bourgeoise de Paris,
comme tout mort, et ils croyaient que il ne devait pas voir le
soir[238]. L vint monseigneur Philippe de Montfort, qui dit au roi
qu'il avait vu l'mir[239], avec lequel il avait trait de la trve;
que s'il voulait, il irait vers lui pour refaire la trve de la
manire que les Sarrasins voudraient. Le roi le pria qu'il y allt et
qu'il le voulait bien. Il alla au Sarrasin; le Sarrasin avait t son
turban de sa tte et ta son anneau de son doigt pour assurer qu'il
tiendrait la trve. Pendant ce temps il advint un grand malheur  nos
gens; un tratre sergent, qui avait nom Marcel, commena  crier  nos
gens: Seigneurs chevaliers, rendez-vous, le roi vous le mande[240],
et ne faites pas occire le roi. Tous crurent que le roi leur avait
mand, et rendirent leurs pes aux Sarrasins. L'mir vit que les
Sarrasins amenaient nos gens prisonniers; il dit  monseigneur
Philippe qu'il ne convenait pas qu'il donnt trve  nos gens, car il
voyait bien qu'ils taient pris.

  [235] Corps d'arme, bataillon.

  [236] Petit cheval de selle pour les domestiques.

  [237] MM. Michaud et Poujoulat, dans leur dition de Joinville
  (_Collection des Mmoires pour servir  l'histoire de France
  depuis le treizime sicle jusqu' la fin du dix-huitime_)
  disent (t. I, p. 237) que les croiss appelaient tout village
  Casel; et que ce Casel doit tre le village de Baramoun, bti sur
  la rive droite du Nil,  trois ou quatre lieues de Mansourah.

  [238] Saint Louis tait alors trs-malade de l'pidmie qui avait
  dtruit son arme, et qui tait le scorbut et la dyssenterie.

  [239] L'amiral.

  [240] Ordonne; mandement, ordre.

    JOINVILLE, _Histoire de saint Louis_, traduite par L. Dussieux.




GAUTHIER DE CHATILLON.


Je ne veux pas oublier aucunes choses qui advinrent en gypte pendant
que nous y tions. Tout d'abord je vous dirai de monseigneur Gauthier
de Chtillon, qu'un chevalier, qui avait nom monseigneur Jean de
Monson, me conta qu'il vit monseigneur de Chtillon en une rue qui
tait au casel o le roi fut pris, et cette rue traversait tout droit
le casel; de sorte qu'on voyait les champs des deux extrmits. Dans
cette rue tait monseigneur Gauthier de Chtillon, l'pe au poing
toute nue; quand il voyait que les Turcs se mettaient dans cette rue,
il leur courait sus, l'pe au poing, et les chassait hors du casel;
et pendant la fuite que les Turcs faisaient devant lui, eux qui
tiraient aussi bien devant que derrire, ils le couvraient de flches.
Quand il les avait chasss hors du casel, il arrachait ces traits
qu'il avait sur lui, remettait sa cotte d'armes, levait les bras avec
son pe et criait: Chtillon! chevalier! o sont mes hommes? Quand il
se retournait, il voyait que les Turcs taient entrs par l'autre bout
du casel; il leur recourait sus, l'pe au poing, et les en chassait;
et ainsi fit par trois fois de la manire dessus dite.

Quand l'amiral des galres m'eut amen vers ceux qui avaient t pris
 terre, je m'enquis de monseigneur Gauthier  ceux qui avaient t
autour de lui; je ne trouvai personne qui pt me dire comment il avait
t pris, except monseigneur Jean Foninons, le bon chevalier, qui me
dit que pendant qu'on l'amenait prisonnier vers la Mansoure, il trouva
un Turc qui tait mont sur le cheval de monseigneur Gauthier de
Chtillon, et la croupire du cheval tait toute sanglante; il lui
demanda ce qu'il avait fait de celui  qui le cheval appartenait, et
le Turc lui rpondit qu'il lui avait coup la gorge, tout  cheval,
comme il paraissait  la croupire qui tait rougie de son sang.

    JOINVILLE, _Histoire de saint Louis_, traduite par L. Dussieux.




LETTRE DE SAINT LOUIS

_Sur sa captivit et sa dlivrance._

1250.


Louis, par la grce de Dieu, roi des Franais,  ses chers et fidles
prlats, barons, guerriers, citoyens, bourgeois, et  tous les autres
habitants de son royaume  qui ces prsentes lettres parviendront,
salut.

Pour l'honneur et la gloire du nom de Dieu, dsirant de toute notre
me poursuivre l'entreprise de la croisade, nous avons jug convenable
de vous informer tous qu'aprs la prise de Damiette, que
Notre-Seigneur Jsus-Christ, par sa misricorde ineffable, avait comme
par miracle livre au pouvoir des chrtiens, ainsi que vous l'avez
sans doute appris, de l'avis de notre conseil, nous partmes de cette
ville le 20 du mois de novembre dernier. Nos armes de terre et de mer
tant runies, nous marchmes contre celle des Sarrasins, qui tait
rassemble et campe dans un lieu qu'on nomme vulgairement Massoure.
Pendant notre marche, nous soutnmes les attaques des ennemis, qui
prouvrent constamment quelque perte assez considrable. Un jour,
entre autres, plusieurs de l'arme d'gypte, qui taient venus
attaquer les ntres, furent tous tus. Nous apprmes en chemin que le
soudan du Caire venait de terminer sa vie malheureuse; qu'avant de
mourir il avait envoy chercher son fils, qui restait dans les
provinces de l'Orient, et avait fait prter serment de fidlit en
faveur de ce prince  tous les principaux officiers de son arme, et
qu'il avait laiss le commandement de toutes ses troupes  un de ses
mirs, Fakr-Eddin. A notre arrive au lieu que nous venons de nommer,
nous trouvmes ces nouvelles vraies. Ce fut le mardi d'avant la fte
de Nol que nous y arrivmes; mais nous ne pmes approcher des
Sarrasins,  cause d'un courant d'eau qui se trouvait entre les deux
armes, et qu'on appelle le fleuve Thanis, courant qui se spare en
cet endroit du grand fleuve du Nil. Nous plames notre camp entre ces
deux fleuves, nous tendant depuis le grand jusqu'au petit. Nous emes
l quelques engagements avec les Sarrasins, qui eurent plusieurs des
leurs tus par l'pe des ntres, mais dont un grand nombre fut noy
dans les eaux. Comme le Thanis n'tait pas guable,  cause de la
profondeur de ses eaux et de la hauteur de ses rives, nous commenmes
 y jeter une chausse pour ouvrir un passage  l'arme chrtienne;
nous y travaillmes pendant plusieurs jours avec des peines, des
dangers et des dpenses infinies. Les Sarrasins s'opposrent de tous
leurs efforts  nos travaux; ils levrent des machines contre nos
machines; ils brisrent avec des pierres et brlrent avec leur feu
grgeois les tours en bois que nous dressions sur la chausse. Nous
avions presque perdu tout espoir de passer sur cette chausse,
lorsqu'un transfuge sarrasin nous fit connatre un gu par o l'arme
chrtienne pourrait traverser le fleuve. Ayant rassembl nos barons et
les principaux de notre arme le lundi d'avant les Cendres, il fut
convenu que le lendemain, c'est--dire le jour de Carme-prenant, on
se rendrait de grand matin au lieu indiqu pour passer le fleuve, et
qu'on laisserait une petite partie de l'arme  la garde du camp. Le
lendemain, ayant rang nos troupes en ordre de bataille, nous nous
rendmes au gu, nous traversmes le fleuve, non sans courir de grands
dangers, car le gu tait plus profond et plus prilleux qu'on ne
l'avait annonc. Nos chevaux furent obligs de passer  la nage, et il
n'tait pas ais de sortir du fleuve,  cause de l'lvation de la
rive, qui tait toute limoneuse.

Lorsque nous emes travers le fleuve, nous arrivmes au lieu o
taient dresses les machines des Sarrasins, en face de notre
chausse. Notre avant-garde ayant attaqu l'ennemi lui tua du monde,
et n'pargna ni le sexe ni l'ge. Dans le nombre, les Sarrasins
perdirent un chef et quelques mirs. Nos troupes s'tant ensuite
disperses, quelques-uns de nos soldats traversrent le camp des
ennemis, et arrivrent au village nomm Massoure, tuant tout ce qu'ils
rencontraient d'ennemis; mais les Sarrasins s'tant aperus de
l'imprudence des ntres, reprirent courage et fondirent sur eux; ils
les entourrent de toutes parts et les accablrent. Il se fit l un
grand carnage de nos barons et de nos guerriers religieux et autres,
dont nous avons avec raison dplor et dont nous dplorons encore la
perte. L nous avons perdu aussi notre brave et illustre frre le
comte d'Artois, digne d'ternelle mmoire. C'est dans l'amertume de
notre coeur que nous rappelons cette perte douloureuse, quoique nous
dussions plutt nous en rjouir, car nous croyons et esprons qu'ayant
reu la couronne du martyre, il est all dans la cleste patrie et
qu'il y jouit de la rcompense accorde aux saints martyrs. Ce
jour-l, les Sarrasins fondant sur nous de toutes parts et nous
accablant d'une grle de flches, nous soutnmes leurs rudes assauts
jusqu' la neuvime heure, o le secours de nos balistes nous manqua
tout  fait. Enfin, aprs avoir eu un grand nombre de nos guerriers et
de nos chevaux blesss ou tus, avec le secours de Notre-Seigneur nous
conservmes notre position, et nous y tant rallis, nous allmes le
mme jour placer notre camp tout prs des machines des Sarrasins. Nous
y restmes avec un petit nombre des ntres, et nous y fmes un pont de
bateaux pour que ceux qui taient au del du fleuve pussent venir 
nous. Le lendemain il en passa plusieurs qui camprent auprs de nous.
Alors les machines des Sarrasins ayant t dtruites, nos soldats
purent aller et venir librement et en sret, d'une arme  l'autre,
en passant le pont de bateaux. Le vendredi suivant, les enfants de
perdition ayant runi leurs forces de toutes parts, dans l'intention
d'exterminer l'arme chrtienne, vinrent attaquer nos lignes avec
beaucoup d'audace et en nombre infini; le choc fut si terrible de part
et d'autre, qu'il ne s'en tait jamais vu, disait-on, de pareil dans
ces parages. Avec le secours de Dieu, nous rsistmes de tous cts,
nous repoussmes les ennemis, et nous en fmes tomber un grand nombre
sous nos coups. Au bout de quelques jours, le fils du sultan, venant
des provinces orientales, arriva  Massoure. Les gyptiens le reurent
comme leur matre et avec des transports de joie. Son arrive redoubla
leur courage; mais depuis ce moment, nous ne savons par quel jugement
de Dieu, tout alla de notre ct contre nos dsirs. Une maladie
contagieuse se mit dans notre arme, et enleva les hommes et les
animaux, de telle sorte qu'il y en avait trs-peu qui n'eussent 
regretter des compagnons ou  soigner des malades. L'arme chrtienne
fut en peu de temps trs-diminue. Il y eut une si grande disette que
plusieurs tombaient de besoin et de faim, car les bateaux de Damiette
ne pouvaient apporter  l'arme les provisions qu'on y avait
embarques sur le fleuve, parce que les btiments et les pirates
ennemis leur coupaient le passage. Ils s'emparrent mme de plusieurs
de nos bateaux, et prirent ensuite successivement deux caravanes qui
nous apportaient des vivres et des provisions, et turent un grand
nombre de marins et autres qui en faisaient partie. La disette absolue
de vivres et de fourrages jeta la dsolation et l'effroi dans l'arme,
et nous fora, ainsi que les pertes que nous venions de faire, de
quitter notre position et de retourner  Damiette; telle tait la
volont de Dieu.

Mais comme les voies de l'homme ne sont pas dans lui-mme, mais dans
celui qui dirige ses pas et dispose tout selon sa volont, pendant que
nous tions en chemin, c'est--dire le 5 du mois d'avril, les
Sarrasins, ayant runi toutes leurs forces, attaqurent l'arme
chrtienne, et par la permission de Dieu,  cause de nos pchs, nous
tombmes au pouvoir de l'ennemi. Nous et nos chers frres les comtes
de Poitiers et d'Anjou, et les autres qui retournaient avec nous par
terre, fmes tous faits prisonniers, non sans un grand carnage et une
grande effusion de sang chrtien. La plupart de ceux qui s'en
retournaient par le fleuve furent de mme faits prisonniers ou tus.
Les btiments qui les portaient furent en grande partie brls avec
les malades qui s'y trouvaient. Quelques jours aprs notre captivit,
le soudan nous fit proposer une trve; il demandait avec instance,
mais aussi avec menaces, qu'on lui rendt sans retard Damiette et tout
ce qu'on y avait trouv, et qu'on le ddommaget de toutes les pertes
et de toutes les dpenses qu'il avait faites jusqu' ce jour, depuis
le moment o les chrtiens taient entrs dans Damiette. Aprs
plusieurs confrences, nous conclmes une trve pour dix ans, aux
conditions suivantes.

Le soudan dlivrerait de prison, et laisserait aller o ils
voudraient, nous et tous ceux qui avaient t faits captifs par les
Sarrasins depuis notre arrive en gypte, et tous les autres
chrtiens, de quelque pays qu'ils fussent, qui avaient t faits
prisonniers depuis que le soudan Kamel, aeul du soudan actuel, avait
conclu une trve avec l'empereur. Les chrtiens conserveraient en paix
toutes les terres qu'ils possdaient dans le royaume de Jrusalem au
moment de notre arrive. Pour nous, nous nous obligions  rendre
Damiette, et 800,000 besants[241] sarrasins pour la libert des
prisonniers et pour les pertes et dpenses dont il vient d'tre parl
(nous en avons dj pay 400), et  dlivrer tous les prisonniers
sarrasins que les chrtiens avaient faits en Egypte depuis que nous y
tions venus, ainsi que ceux qui avaient t faits captifs dans le
royaume de Jrusalem, depuis la trve conclue entre le mme empereur
et le mme soudan. Tous nos biens et ceux de tous les autres qui
taient  Damiette seraient, aprs notre dpart, sous la garde et la
dfense du soudan et transports dans le pays des chrtiens lorsque
l'occasion s'en prsenterait. Tous les chrtiens malades et ceux qui
resteraient  Damiette pour vendre ce qu'ils y possderaient auraient
une gale sret, et se retireraient par mer et par terre quand ils
voudraient, sans prouver aucun obstacle ou contradiction. Le soudan
tait tenu de donner un sauf-conduit jusqu'au pays des chrtiens 
tous ceux qui voudraient se retirer par terre.

  [241] Le besant valait 9 fr. 50.

Cette trve, conclue avec le soudan, venait d'tre jure de part et
d'autre, et dj le soudan s'tait mis en marche avec son arme pour
se rendre  Damiette et remplir les conditions qui venaient d'tre
stipules, lorsque, par le jugement de Dieu, quelques guerriers
sarrasins, sans doute de connivence avec la majeure partie de l'arme,
se prcipitrent sur le soudan, au moment o il se levait de table, et
le blessrent cruellement. Le soudan, malgr cela, sortit de sa tente,
esprant pouvoir se soustraire par la fuite; mais il fut tu  coups
d'pe en prsence de presque tous les mirs et de la multitude des
autres Sarrasins. Aprs cela, plusieurs Sarrasins, dans le premier
moment de leur fureur, vinrent les armes  la main  notre tente,
comme s'ils eussent voulu, et comme plusieurs d'entre nous le
craignirent, nous gorger nous et les chrtiens; mais la clmence
divine ayant calm leur furie, ils nous pressrent d'excuter les
conditions de la trve. Toutefois, leurs paroles et leurs instances
furent mles de menaces terribles; enfin, par la volont de Dieu, qui
est le pre des misricordes, le consolateur des affligs, et qui
coute les gmissements de ses serviteurs, nous confirmmes par un
nouveau serment la trve que nous venions de faire avec le soudan.
Nous remes de tous, et de chacun d'eux en particulier, un serment
semblable, d'aprs leur loi, d'observer les conditions de la trve. On
fixa le temps o l'on rendrait les prisonniers et la ville de
Damiette. Ce n'tait point sans difficult que nous tions convenus
avec le soudan de la reddition de cette place; ce ne fut pas encore
sans difficult que nous en convnmes de nouveau avec les mirs. Comme
nous n'avions aucun espoir de la retenir, d'aprs ce que nous dirent
ceux qui revinrent de Damiette, et qui connaissaient le vritable tat
des choses, de l'avis des barons de France et de plusieurs autres,
nous jugemes qu'il valait mieux pour la chrtient que nous et les
autres prisonniers fussions dlivrs au moyen d'une trve, que de
retenir cette ville avec le reste des chrtiens qui s'y trouvaient, en
demeurant nous et les autres prisonniers exposs  tous les dangers
d'une pareille captivit. C'est pourquoi au jour fix les mirs
reurent la ville de Damiette; aprs quoi, ils nous mirent en libert
nous et nos frres, et les comtes de Flandre, de Bretagne et de
Soissons, et plusieurs autres barons et guerriers de France, de
Jrusalem et de Chypre. Nous emes alors une ferme esprance qu'ils
rendraient et dlivreraient tous les autres chrtiens, et que suivant
la teneur du trait ils tiendraient leur serment.

Cela fait, nous quittmes l'Egypte, aprs y avoir laiss des personnes
charges de recevoir les prisonniers des mains des Sarrasins et de
garder les choses que nous ne pouvions emporter, faute de btiments de
transport suffisants. Arrivs ici, nous avons envoy en gypte des
vaisseaux et des commissaires pour en ramener les prisonniers, car la
dlivrance de ces prisonniers fait toute notre sollicitude, et les
autres choses que nous y avions laisses, telles que des machines, des
armes, des tentes, une certaine quantit de chevaux et plusieurs
autres objets; mais les mirs ont retenu trs-longtemps au Caire ces
commissaires, auxquels ils n'ont enfin remis que quatre cents
prisonniers, de douze mille qu'il y a en gypte. Quelques-uns encore
ne sont sortis de prison qu'en donnant de l'argent. Quant aux autres
choses, les mirs n'ont rien voulu rendre. Mais ce qui est plus odieux
aprs la trve conclue et jure, c'est qu'au rapport de nos
commissaires et des captifs dignes de foi qui sont revenus de ce pays,
ils ont choisi parmi leurs prisonniers des jeunes gens, qu'ils ont
forcs, l'pe leve sur leur tte, d'abjurer la foi catholique et
d'embrasser la loi de Mahomet, ce que plusieurs ont eu la faiblesse
de faire; mais les autres, comme des athltes courageux, enracins
dans leur foi et persistant constamment dans leur ferme rsolution,
n'ont pu tre branls par les menaces ou par les coups des ennemis,
et ils ont reu la couronne du martyre. Leur sang, nous n'en doutons
pas, crie au Seigneur pour le peuple chrtien; ils seront dans la cour
cleste nos avocats devant le souverain juge, et ils nous seront plus
utiles dans cette patrie que si nous les eussions conservs sur cette
terre. Les musulmans ont aussi gorg plusieurs chrtiens qui taient
rests malades  Damiette. Quoique nous eussions observ les
conditions du trait que nous avions fait avec eux et que nous
fussions toujours prts  les observer encore, nous n'avions aucune
certitude de voir dlivrer les prisonniers chrtiens ni restituer ce
qui nous appartenait.

Lorsqu'aprs la trve conclue et notre dlivrance, nous avions la
ferme confiance que le pays d'outre-mer occup par les chrtiens
resterait dans un tat de paix jusqu' l'expiration de la trve, nous
emes la volont et le projet de retourner en France. Dj nous nous
disposions aux prparatifs de notre passage; mais quand nous vmes
clairement, par ce que nous venons de raconter, que les mirs
violaient ouvertement la trve et, au mpris de leur serment, ne
craignaient point de se jouer de nous et de la chrtient, nous
assemblmes les barons de France, les chevaliers du Temple, de
l'Hpital, de l'ordre Teutonique, et les barons de Jrusalem; nous les
consultmes sur ce qu'il y avait  faire. Le plus grand nombre jugea
que si nous nous retirions dans ce moment et abandonnions ce pays, que
nous tions sur le point de perdre, ce serait l'exposer entirement
aux Sarrasins, surtout dans l'tat de misre et de faiblesse o il
tait rduit, et nous pouvions regarder comme perdus et sans espoir de
dlivrance les prisonniers chrtiens qui taient au pouvoir de
l'ennemi. Si nous restions, au contraire, nous avions l'espoir que le
temps amnerait quelque chose de bon, tel que la dlivrance des
captifs, la conservation des chteaux et forteresses du royaume de
Jrusalem, et autres avantages pour la chrtient, surtout depuis que
la discorde s'tait leve entre le soudan d'Alep et ceux qui
gouvernaient au Caire. Dj ce soudan, aprs avoir runi ses armes,
s'est empar de Damas et de quelques chteaux appartenant au souverain
du Caire. On dit qu'il doit venir en gypte pour venger la mort du
soudan que les mirs ont tu, et se rendre matre s'il le peut de tout
le pays.

D'aprs ces considrations, et compatissant aux misres et aux
tourments de la Terre Sainte, nous qui tions venus  son secours,
plaignant la captivit et les douleurs de nos prisonniers, quoique
plusieurs nous dissuadassent de rester plus longtemps outre-mer, nous
avons mieux aim diffrer notre passage et rester encore quelque temps
en Syrie, que d'abandonner entirement la cause du Christ et de
laisser nos prisonniers exposs  de si grands dangers. Mais nous
avons dcid de renvoyer en France nos chers frres les comtes de
Poitiers et d'Anjou, pour la consolation de notre trs-chre dame et
mre et de tout le royaume.

Comme tous ceux qui portent le nom de chrtien doivent tre pleins de
zle pour l'entreprise que nous avons forme, et vous en particulier,
qui descendez du sang de ceux que le Seigneur choisit comme un peuple
privilgi pour la conqute de la Terre Sainte, que vous devez
regarder comme votre proprit, nous vous invitons tous  servir celui
qui vous servit sur la croix en rpandant son sang pour votre salut;
car cette nation criminelle, outre les blasphmes qu'elle vomissait
en prsence du peuple chrtien contre le Crateur, battait de verges
la croix, crachait dessus et la foulait aux pieds en haine de la foi
chrtienne. Courage donc, soldats du Christ! armez-vous et soyez prts
 venger ces outrages et ces affronts. Prenez exemple sur vos
devanciers qui se distingurent entre les autres nations par leur
dvotion, par la sincrit de leur foi, et remplirent l'univers du
bruit de leurs belles actions. Nous vous avons prcds dans le
service de Dieu; venez vous joindre  nous. Quoique vous arriviez plus
tard, vous recevrez du Seigneur la rcompense que le pre de famille
de l'vangile accorda indistinctement aux ouvriers qui vinrent
travailler  sa vigne  la fin du jour, comme aux ouvriers qui taient
venus au commencement. Ceux qui viendront ou qui enverront du secours
pendant que nous serons ici obtiendront, outre les indulgences
promises aux croiss, la faveur de Dieu et celle des hommes. Faites
donc vos prparatifs, et que ceux  qui la vertu du Trs-Haut
inspirera de venir ou d'envoyer du secours soient prts pour le mois
d'avril ou de mai prochain. Quant  ceux qui ne pourront tre prts
pour ce premier passage, qu'ils soient du moins en tat de faire celui
qui aura lieu  la Saint-Jean. La nature de l'entreprise exige de la
clrit, et tout retard deviendrait funeste. Pour vous, prlats et
autres fidles du Christ, aidez-nous auprs du Trs-Haut par la faveur
de vos prires; ordonnez qu'on en fasse dans tous les lieux qui vous
sont soumis, afin qu'elles obtiennent pour nous de la clmence divine
les biens dont nos pchs nous rendent indignes.

Fait  Acre, l'an du Seigneur 1250, au mois d'aot.

   Traduit par Michaud, dans l'_Histoire des Croisades_, t. IV, p.
   559.




DOULEUR DE LA FRANCE EN APPRENANT CES NOUVELLES.


Lorsque ces funestes nouvelles furent parvenues  la connaissance de
la reine Blanche et des seigneurs de France, par le rapport de
quelques personnes qui revenaient des pays d'Orient, ceux-ci, ne
pouvant ni ne voulant y croire, ordonnrent que ces messagers fussent
pendus. Or, nous croyons que ce sont des martyrs manifestes. Mais
lorsqu'ils virent que ces rapports se multipliaient par de nouveaux
messagers, qu'ils n'osaient plus traiter de diseurs de rien,
lorsqu'ils virent des crits relatifs  tout cela, munis de sceaux et
signes convenus,  n'en pas douter, la France entire fut plonge dans
la douleur et dans la confusion; les hommes d'Eglise aussi bien que
les chevaliers se plaignaient, schaient de chagrin et ne voulaient
pas recevoir de consolation. De toutes parts, les pres et les mres
pleuraient la mort de leurs fils; les pupilles et les orphelins, de
ceux qui leur avaient donn la vie; les parents, de leurs parents; les
amis, de leurs amis. La beaut des femmes tait change par le
chagrin; les guirlandes de fleurs taient rejetes au loin; on
n'entendait plus de chansons; les instruments de musique taient
dfendus. Toutes les marques extrieures de la joie avaient fait place
au deuil et aux lamentations. Ce qui est pis encore, les hommes,
accusant le Seigneur d'injustice, semblaient perdre la raison dans
l'amertume de leur me et l'immensit de leur douleur, et
s'emportaient en paroles de blasphme qui sentaient l'apostasie ou
l'hrsie. Et la foi de plusieurs commena  vaciller. Venise, ville
trs-fameuse, et beaucoup de cits d'Italie, qui sont habites par des
demi-chrtiens, seraient tombes dans l'apostasie si elles n'eussent
t fortifies par les consolations de leurs vques et des saints
religieux, lesquels leur assuraient en vrit que ceux qui avaient t
tus rgnaient dj dans le ciel  titre de martyrs et ne voudraient
plus pour tout l'or du monde revenir dans la valle tnbreuse de
cette vie. Or, leurs paroles apaisaient l'emportement de quelques-uns,
mais non de tous.

   MATTHIEU PARIS, _Grande chronique_, traduction de M.
   Huillard-Brholles.




CHANT ARABE.

Compos aprs le dpart de saint Louis.


Quand tu verras le Franais[242], dis-lui ces paroles d'un ami
sincre:

Puisses-tu recevoir de Dieu la rcompense qui t'est dire pour avoir
caus la mort de tant de serviteurs du Messie.

Tu venais en gypte: tu en convoitais les richesses; tu croyais,
insens, que ses forces se rduiraient en fume.

Vois maintenant ton arme; vois comme ton imprudente conduite l'a
prcipite dans le sein du tombeau.

Cinquante mille hommes! et pas un qui ne soit tu, prisonnier ou
cribl de blessures!

Puisse le Seigneur t'inspirer souvent de pareilles ides! Peut-tre
Jsus veut-il se dbarrasser de vous!

Peut-tre le Pape est-il bien aise de ce dsastre; car souvent un
prtendu ami donne des conseils perfides.

En ce cas, prenez-le comme votre devin; faites comme s'il mritait
encore plus de confiance que Schak et Satih[243].

Et si le roi tait tent de venir venger sa dfaite, si quelque motif
le ramenait en ces lieux,

Dis-lui qu'on lui rserve la maison du fils de Lokman[244], qu'il y
trouvera encore et ses chanes et l'eunuque Sabih[245].

  [242] Le roi.--Le pote s'adresse  un ami qui est cens charg
  de remettre le chant  saint Louis.

  [243] Clbres devins arabes.

  [244] Qui lui avait servi de prison.

  [245] Qui avait t son gelier.

   Traduit par M. Reinaud, dans la _Bibliothque des Croisades_, t.
   IV, p. 474.




LA REINE A DAMIETTE.


Vous avez entendu les grandes perscutions que le roi et nous
souffrmes, auxquelles perscutions la reine n'chappa pas, ainsi que
vous l'entendrez ci-aprs. Car trois jours avant qu'elle accoucht lui
vinrent les nouvelles que le roi tait pris; desquelles nouvelles elle
fut si effraye, que toutes les fois qu'elle dormait en son lit, il
lui semblait que toute sa chambre ft pleine de Sarrasins, et elle
criait: Au secours! au secours! Et pour que l'enfant dont elle tait
grosse ne prt pas, elle faisait coucher devant son lit un vieux
chevalier, de l'ge de quatre-vingts ans, qui la tenait par la main.
Toutes les fois que la reine criait, il disait: Madame, n'ayez garde,
car je suis ici. Avant d'accoucher, elle fit sortir tout le monde,
except le chevalier, et s'agenouilla devant lui et lui requit un don,
et le chevalier le lui octroya par son serment; et elle lui dit: Je
vous demande, fit-elle, par la foi que vous m'avez donne, que si les
Sarrasins prennent cette ville, que vous me coupiez la tte avant
qu'ils me prennent. Et le chevalier rpondit: Soyez certaine que je
le ferai volontiers, car je l'avais dj bien pens que je vous
tuerais avant qu'ils nous aient pris.

La reine accoucha d'un fils, qui eut nom Jean; et l'appelait-on
Tristan pour la grande douleur pendant laquelle il tait n.

    JOINVILLE, _Histoire de saint Louis_, traduite par L. Dussieux.




LA REINE BLANCHE.


A Sayette[246] vinrent au roi les nouvelles que sa mre tait morte.
Il en mena si grand deuil que de deux jours on ne put lui parler.
Aprs cela, il m'envoya querir par un valet de sa chambre. Quand je
vins devant lui en sa chambre, o il tait tout seul, et qu'il me vit,
il tendit ses bras, et me dit: Ah! snchal, j'ai perdu ma
mre.--Sire, rpondis-je, je ne m'en tonne pas, car elle devait
mourir; mais je m'tonne que vous, qui tes un sage homme, ayez men
si grand deuil, car vous savez que le sage dit que la tristesse que
l'homme a au coeur ne lui doit point paratre au visage; car celui qui
le fait rend ses ennemis joyeux et ses amis malheureux. Il lui fit
faire de trs-beaux services en Terre Sainte; et aprs il envoya en
France un courrier charg de lettres de prires aux glises, pour
qu'on prit pour elle.

  [246] Ville de la Terre Sainte.

Madame Marie de Vertus, bien bonne dame et trs-sainte femme, me vint
dire que la reine avait beaucoup de chagrin, et me pria que j'allasse
vers elle pour la consoler. Et quand je vins l, je trouvai qu'elle
pleurait, et je lui dis que vrit dit celui qui dit qu'on ne doit pas
croire femme, car c'tait la femme que vous hassiez le plus, et vous
en avez tel chagrin! Et elle me dit que ce n'tait pas pour elle
qu'elle pleurait, mais pour le chagrin que le roi avait.

Les durets que la reine Blanche fit  la reine Marguerite furent
telles, que la reine Blanche ne voulait pas permettre que son fils ft
en la compagnie de sa femme, sinon le soir quand ils allaient coucher.
L'htel o le roi et la reine se plaisaient le plus  demeurer tait 
Pontoise, parce que la chambre du roi tait au-dessus de la chambre de
la reine. Ils avaient ainsi arrang leur affaire qu'ils allaient
causer dans un escalier qui descendait d'une chambre  l'autre; et ils
avaient si bien dispos leurs arrangements que, quand les huissiers
voyaient venir la reine dans la chambre du roi son fils, ils battaient
les portes avec leurs verges, et le roi s'en venait courant dans sa
chambre pour que sa mre l'y trouvt. Ainsi faisaient les huissiers de
la chambre de la reine Marguerite quand la reine Blanche y venait,
afin qu'elle y trouvt la reine Marguerite.

Une fois le roi tait  ct de la reine sa femme, qui tait en trop
grand danger de mort, parce qu'elle s'tait blesse d'un enfant
qu'elle avait eu. La reine Blanche vint l et prit son fils par la
main, et lui dit: Venez vous-en, vous ne faites rien ici. Quand la
reine Marguerite vit que la mre emmenait le roi, elle s'cria:
Hlas, vous ne me laisserez donc voir mon seigneur ni morte ni vive!
Et alors elle se pma, et l'on crut qu'elle tait morte; et le roi,
qui crut qu'elle se mourait, revint, et  grand'peine on la fit
revenir.

    JOINVILLE, _Histoire de saint Louis_, traduite par L. Dussieux.




LES PASTOUREAUX.

1251.

De la croiserie des Pastouriaus.


Une autre aventure avint en l'an de grce mil deux cens cinquante et
un au royaume de France. Car un maistre qui savoit art magique fist
convenant au soudan de Babiloine que il luy amenroit par force d'art
tous les jouvenceaux de l'aage de vingt et cinq ans, ou de trente ou
de seize, par tel convenant qu'il auroit de chascune teste quatre
besans d'or; et ces convenances furent faites au temps que le roy
estoit en Chipre; et fist au soudan entendant qu'il avoit trouv un
sort que le roy de France seroit desconfit, et seroit tenu et mis s
mains des Sarrasins.

Le soudan fu moult durement lie de ce qu'il luy disoit; car trop
durement doubtoit la venue du roy de France. Si luy pria moult qu'il
se penast d'accomplir ce qu'il promettoit, et luy donna or et argent 
grant foison, et le baisa en la bouche[247] en signe de moult grant
amour.

  [247] _Le baiser sur la bouche_ impliquait, dans le moyen ge,
  communaut de religion. (_Note de M. Paulin Pris._)

Ce maistre s'en parti de la terre d'oultre-mer et s'en vint en France.
Quant il fu en l'entre, si se pourpensa o et en quel partie il
jeteroit son sort; si s'en ala droit en Picardie, et prist une poudre
qu'il tenoit et la jecta contremont en l'air parmi les champs, en nom
de sacrifice que il faisoit au dable. Quand il ot ce fait, il s'en
vint aux pastouriaux et aux enfans qui gardoient les bestes, et leur
dist qu'il estoit homme de Dieu: Par vous, mes doux enfans, sera la
terre d'oultre-mer dlivre des anemis de la foy crestienne. Si tost
comme il orent sa voix, il alrent aprs luy et le commencirent 
suivir par tout o il vouloit aler; et tous ceux que il trouvoit se
metoient  la voie aprs les autres, si que sa compaignie fu si grant
que en moins de huit jours il furent plus de trente mille, et vindrent
en la cit d'Amiens, et fu la ville toute plaine de pastouriaux.

Ceux de la ville leur habandonnrent vins et viandes et quanqu'il
demandrent; et leur estoit avis que nulle plus sainte gent ne porroit
estre. Si leur demandrent qui estoit le maistre d'eux, et il leur
monstrrent et vint devant eux  tout une grant barbe, ainsi comme s
il fust homme de pnitence, et avoit le visage maigre et pasle.

Quant il le virent de telle contenance, si le prirent qu'il prist
hostieulx et leur biens tout  sa volent, et s'agenoillrent aucuns
devant lui tout ainsi comme s ce fust un corps saint; et luy
donnrent quanqu'il voult demander. D'illec se parti, et commena 
avironner tout le pays et  pourprendre tous les enfans de la contre,
tant qu'il furent plus de quarante mille.

Quant il se vit en si grant estat, si commena  preschier et 
despecier mariages, et reffaire tout  sa volent; et disoit qu'il
avoit povoir de absoudre de toutes manires de pchis. Quant les
clers et les prestres entendirent leur affaire, si leur furent
contraires, et leur monstrrent qu'il ne povoient ce faire; pour ceste
achoison les ot le maistre en si grant haine qu'il commanda aux
pastouriaux qu'il tuassent tous les prestres et les clers qu'il
pourroient trouver: ainsi s'en ala parmi la contre tant qu'il
vindrent  Paris.

La royne Blanche qui bien sot leur venue, commanda que nul ne fust si
hardi qui les contredist de riens; car elle cuidoit, ainsi comme
cuidoient les autres, que ce fussent bonnes gens de par
Nostre-Seigneur; et fist venir le grant maistre devant ly, et ly
demanda coment il avoit  nom: et il respondi que on l'appeloit le
maistre de Hongrie. La royne le fit moult honnourer et luy dona grans
dons. De la royne se parti, et s'en vint  ses compaingnons, qui bien
savoient sa mauvaisti, et si leur pria qu'il pensassent d'occire
prestres et clers quanqu'il en pourroient trouver; car il avoit la
royne si enchante et toute sa gent qu'elle tenoit moult bien  fait
quanqu'il feroient.

Tant monta le maistre en grant orgueil que il se revesti comme vesque
en l'glyse de Saint-Eustache de Paris, et prescha la mitre en la
teste comme vesque, et se fist moult honnourer et servir. Les autres
pastouriaux si alrent par tout Paris, et occirent tous les clers
qu'il y trouvrent; et convint que les portes de Petit pont fussent
fermes, pour la doubtance qu'il n'occissent les escoliers qui
estoient venus de pluseurs contres pour aprendre.

Quant ce maistre de Hongrie ot Paris plum de quanqu'il pot, si s'en
parti, et divisa ses pastouriaux en trois parties; car il estoient
tant qu'il n'eussent pas peu trouver ville qui les peust tous
hbergier n soustenir. Si en envoia une partie droit  Bourges, et
commanda  ceux qui les devoient conduire que quanqu'il pourroient
prendre et lever du pays, que il le prissent; et quant il auroient ce
fait, que il retournassent  luy au port de Marseille o il les
attendroit. Si se dpartirent en telle manire, et s'en ala une partie
droit  Bourges, et l'autre partie  Marseille.

Quant les clers de Bourges entendirent leur venue, si se doubtrent,
car l'en avoit bien racont qu'il faisoient moult de maux. Si alrent
parler  la justice et  ceux qui devoient la ville garder, et leur
dirent que telle esmeute et telle alle d'enfans et de pastouriaux
estoit trouve par grant malice, et par art de diable et par
enchantement; et se il vouloient mettre paine, il prendroient les
maistres des pastouriaux tous prouvs en mauvaisti et en cas de
larrecin.

Le prvost et le bailli s'accordrent  ce qu'il disoient, et furent
tous aviss de la besoingne. Les pastouriaux entrrent en Bourges et
s'espandirent parmi la ville; mais il n'y trouvrent oncques n clerc
n prestre; si commencirent  mener leur maitrises, ainsi comme il
avoient fait  Paris et s autres bonnes villes o il leur fu tout
abandonn  faire leur volent.

Quant les maistres des pastouriaux virent la gent obir  leur
volent, il commencirent  brisier coffres et huches, et  prendre or
et argent; et avec ce, il prisrent les jeunes dames et les pucelles,
et les vouldrent couchier avec eux. Tant firent que la justice qui
estoit en aguait de congnoistre leur contenance, apperceurent leur
mauvaisti. Si les prisrent et leur firent confesser toute leur
mauvaisti, et coment il avoient tout le pays enfantosm par leur
enchantemens. Si furent tous les grans maistres jugis et pendus, et
les enfans s'en retournrent tous esbahis, chascun en sa contre.

Le baillif de Bourges envoia deux messages et leur commanda qu'il
alassent de nuit et de jour  Marseille; qui portrent lettres au
viguier, squelles toute la mauvaisti au maistre de Hongrie estoit
contenue. Si fu tantost pris le maistre et pendus  unes hautes
fourches; et les pastouriaux qui aloient aprs luy s'en retournrent
povres et mandians.

   _Les Grandes Chroniques de Saint-Denis_, publies et annotes par
   M. _Paulin Pris_.



LE ROI D'ANGLETERRE A PARIS.

1254.


Le roi d'Angleterre Henri III tant venu  la noble maison de
religieuses qu'on appelle Fontevrault[248], s'y mit en prire sur les
tombes de ses prdcesseurs qui y avaient t enterrs. Puis, tant
venu au spulcre de sa mre, Isabelle, qui tait dans le cimetire, il
fit transfrer le corps dans l'glise, fit lever par-dessus un
mausole, et offrit, en ce lieu et en d'autres lieux de la mme
glise, de prcieuses toffes de soie, accomplissant ainsi ce
commandement du Seigneur: Honore ton pre et ta mre...

  [248] Clbre abbaye dans l'Anjou, prs de Saumur.

Se sentant malade, il alla semblablement  Pontigny, se mit pieusement
en prire sur la tombe et sur la chsse de saint Edmond, et recouvra
le bienfait de la sant. Il offrit donc en ce lieu des tapis et des
prsents prcieux et dignes d'un roi.

A la mme poque, comme le seigneur roi d'Angleterre dsirait
ardemment depuis longtemps voir le royaume de France, le seigneur roi
son beau-frre[249], la dame reine de France, soeur de la dame reine
d'Angleterre, les cits et les glises de France, les moeurs et
l'intrieur des Franais, et la trs noble chapelle du roi de France,
qui est  Paris, ainsi que les incomparables reliques qui y sont
gardes, il envoya au roi de France des dputs solennels et quand il
eut obtenu passage en toute bienveillance et scurit, il rassembla
son escorte et sa trs-noble compagnie, puis dirigea sa marche vers la
ville d'Orlans.

  [249] Saint Louis avait pous Marguerite de Provence, soeur
  d'lonore de Provence, femme de Henri III.

Le trs-pieux roi de France ordonna formellement aux seigneurs de sa
terre et aux citoyens des cits par lesquelles le roi d'Angleterre
devait passer de faire dblayer les rues des immondices, des souches
de bois et de tout ce qui pourrait blesser la vue, de suspendre
partout des tapis, des feuillages et des fleurs; de parer avec tous
les ornements qu'ils pourraient trouver les faades des glises et des
maisons; de le recevoir avec respect et allgresse, au bruit des
cantiques et des cloches,  la lueur des cierges, et revtus de leurs
habits de fte; d'aller  sa rencontre quand il viendrait, et de le
servir avec empressement pendant son sjour.

Or, le seigneur roi de France, instruit de l'arrive du seigneur roi
d'Angleterre, alla au devant de lui jusqu' Chartres. En se voyant ils
se prcipitrent dans les bras l'un de l'autre et se donnrent le
baiser. Ils se tmoignrent leur amiti par des salutations mutuelles
et par un change de paroles affables. Le seigneur roi de France
ordonna qu'on fournt libralement  ses frais des procurations[250]
opulentes et splendides au seigneur roi d'Angleterre, tant qu'il
serait dans son royaume; ce que le seigneur roi d'Angleterre accepta
volontiers en partie. Le roi avait en sa compagnie propre mille
chevaux magnifiques, monts par des personnages de marque, sans
compter les chariots et les btes de somme, ainsi que les chevaux
d'lite; le tout formant une multitude si nombreuse, que les Franais
taient stupfaits de cette nouveaut imprvue. En outre, pendant
toute la journe, et de jour en jour, la compagnie des deux rois
s'accrut immensment et merveilleusement, comme a coutume de le faire
un fleuve grossi par les torrents. En effet, la reine de France, avec
sa soeur la comtesse d'Anjou et de Provence, vint au-devant d'eux pour
trouver ses autres soeurs, la reine d'Angleterre et la comtesse de
Cornouailles, ainsi que le seigneur roi d'Angleterre, pour se
fliciter, se consoler mutuellement et se tmoigner leur amiti par
des salutations et des entretiens familiers. Or, leur mre, la
comtesse de Provence, nomme Batrix, tait prsente et pouvait se
glorifier, comme une autre Niob, en considrant ses enfants, car il
n'y avait pas dans le sexe fminin une seule mre au monde qui pt se
glorifier et se fliciter des nobles fruits de son ventre, comme elle
de ses filles.

  [250] _Procuration_, dans les titres ecclsiastiques, se dit des
  repas qu'on donne aux officiers qui viennent en visite dans les
  glises ou monastres, soit vques, archidiacres ou visiteurs.
  (_Dict. de Trvoux._)

Cependant les coliers de Paris, surtout ceux qui taient anglais de
nation[251], tant instruits de l'arrive de si grands rois et de si
grandes reines, et d'une foule de seigneurs incomparables,
suspendirent pour le moment leurs lectures et leurs disputations,
parce que c'tait une poque entirement consacre  la joie,
retranchrent quelque chose sur les portions communes de la semaine,
achetrent des cierges et des habits de fte, qu'on appelle
vulgairement cointises, se procurrent tout ce qui pouvait servir 
tmoigner leur joie, et allrent au-devant des nobles visiteurs, en
chantant, en portant des rameaux et des fleurs, des guirlandes et des
couronnes, et au son des instruments de musique. Or, le nombre de ceux
qui arrivaient et de ceux qui venaient  leur rencontre tait immense.
Jamais dans les temps passs on n'avait vu en France une aussi belle
fte, ni un si grand ou si solennel rassemblement que celui qui se
portait  la rencontre des arrivants. Les coliers et les citoyens
passrent tout ce jour-l, et la nuit et les jours suivants, dans la
joie, parcourant la ville, merveilleusement tapisse; ce n'taient que
chansons, que flambeaux, que fleurs, que cris d'allgresse, enfin
toutes les pompes de ce monde.

  [251] L'universit de Paris tait la plus clbre et la plus
  frquente de l'Europe; des coliers de toutes les nations
  venaient y tudier.

Lorsque les rois et ceux qui les servaient et les accompagnaient,
cortge dont le nombre aurait pu former une copieuse arme, furent
arrivs  Paris, et qu'une telle et si grande noblesse de l'Universit
de Paris fut venue au-devant d'eux, le roi de France se rjouit
beaucoup et rendit grces aux clercs des honneurs de toutes espces
qu'ils rendaient  ses htes. Puis le seigneur roi de France dit au
seigneur roi d'Angleterre: Ami, voici que la ville de Paris est  ta
disposition; o te plat-il de prendre ton logis? L est mon palais,
au milieu de la ville: s'il t'agre de t'y arrter, que ta volont
soit faite. Si tu prfres le Vieux-Temple, qui est hors la ville et
o le local est plus spacieux, ou bien tout autre endroit qui te
plaise davantage, tu n'as qu' vouloir. Le seigneur roi d'Angleterre
choisit pour htel le Vieux-Temple, parce que sa compagnie tait
nombreuse et qu'il y a dans ce mme Vieux-Temple des btiments
suffisants et convenables pour une nombreuse arme. En effet, quand
tous les Templiers d'en dea des monts se rendent aux poques et aux
termes fixs  leur chapitre gnral, ils trouvent l des logements
convenables. Or, il faut qu'ils reposent tous dans un seul palais, car
ils traitent de nuit leurs affaires dans le chapitre. Cependant,
quoiqu'il y et tant de logements dans l'intrieur du palais, la
compagnie du roi tait tellement nombreuse, que beaucoup furent forcs
de dormir  la belle toile, sans que les maisons voisines qui
s'tendaient du ct de la place qu'on appelle la Grve pussent
suffire  cette foule. Les chevaux furent placs hors des btiments,
dans les lieux qui parurent les plus propres  devenir des tables.

Le roi d'Angleterre ayant donc choisi le Vieux-Temple pour son logis,
ordonna que le lendemain de grand matin toutes les maisons du mme
palais, c'est--dire du mme Temple, fussent remplies de pauvres que
l'on ferait manger. Chacun de ces pauvres, quoique leur nombre ft
considrable, fut abondamment servi en viandes et en poissons avec le
pain et le vin.

Ce mme lendemain, tandis que les pauvres taient restaurs  la
premire et  la troisime heure, le seigneur roi d'Angleterre,
conduit par le roi de France, visita la trs-magnifique chapelle qui
est dans le palais mme du roi de France[252], ainsi que les reliques
qui s'y trouvent et qu'il honora par des prires et par des offrandes
royales. Il visita semblablement les autres lieux honorables de la
ville, pour y prier dvotement avec vnration, et il y laissa des
offrandes.

  [252] Aujourd'hui le Palais de Justice; il ne reste plus que la
  sainte chapelle et quelques parties de cet ancien difice.

Ce mme jour, le seigneur roi de France, comme il en tait convenu
d'avance, dna avec le seigneur roi d'Angleterre au susdit
Vieux-Temple, dans la grande salle royale, avec la nombreuse suite des
deux rois. Toutes les cours du palais taient remplies de gens qui
mangeaient, et il n'y avait ni  la porte principale, ni  aucune
entre, des huissiers ou des gardes pour carter ceux qui voulaient
prendre place; il y avait libre accs et repas abondant pour tous ceux
qui se prsentaient. Or, la multiplicit des mets de toutes espces
allait jusqu' pouvoir faire natre le dgot parmi les convives.
Aprs le festin, le seigneur roi d'Angleterre envoya aux seigneurs
franais, dans leurs htels, de superbes coupes en argent, des
fermoirs en or, des ceintures de soie, et d'autres prsents tels qu'il
convenait  un si grand roi d'en donner, et  de si nobles seigneurs
d'en recevoir gracieusement.

Jamais,  aucune poque dans les temps passs, mme du vivant
d'Assurus, d'Arthur ou de Charles, ne fut clbr un repas si
splendide et si nombreux; car on y remarqua d'une manire clatante la
fertile varit des mets, la dlicieuse fcondit des boissons,
l'empressement joyeux des serviteurs, le bel ordre des convives,
l'abondante libralit des prsents. Or, il y avait l des personnages
vnrables qui non-seulement n'ont pas de suprieurs dans le monde,
mais encore dont on ne pourrait trouver les gaux.

Or, le repas fut donn dans la grande salle royale du Temple, o l'on
avait suspendu de tous cts, selon la coutume d'outre-mer, autant de
boucliers qu'il en fallait pour couvrir les quatre murailles, et parmi
eux se trouvait le bouclier de Richard roi d'Angleterre. Aussi un
certain plaisant dit au seigneur roi d'Angleterre: Messire, pourquoi
avez-vous invit les Franais  venir dner et se rjouir avec vous
dans cette salle? Voici le bouclier du roi d'Angleterre Richard au
Grand-Coeur. Ils ne pourront manger sans avoir peur et sans trembler.
Mais laissons cela. Voici l'ordre dans lequel les convives taient
disposs. Le seigneur roi de France, qui est le roi des rois de la
terre[253], tant  cause de l'huile cleste dont il a t oint qu'
cause de son pouvoir et de sa prminence en chevalerie, s'assit au
milieu, ayant  sa droite le seigneur roi d'Angleterre et le seigneur
roi de Navarre[254]  sa gauche. Comme le seigneur roi de France
s'efforait de rgler les places autrement, de telle sorte que le roi
d'Angleterre ft assis au milieu et  la place la plus leve, le
seigneur roi d'Angleterre lui dit: Non pas, messire roi, prenez le
lieu le plus honorable, c'est--dire la place du milieu et la plus
leve; car vous tes mon seigneur et le serez, et vous en savez la
cause[255]. Alors le pieux roi de France reprit, mais  voix basse:
Plt  Dieu que chacun obtnt son droit sans tre ls; mais
l'orgueil des Franais ne le souffrirait pas. Or, laissons ce sujet.
Ensuite les ducs prirent place  la mme table, selon leurs dignits
et prminences; ils taient au nombre de vingt-cinq, et les personnes
qui taient assises aux places les plus leves se trouvaient
cependant mles aux ducs susdits. De plus, douze vques assistrent
 ce festin; ils taient placs avant certains ducs, et se trouvaient
cependant mls aux barons. On ne peut fixer le nombre des chevaliers
de renom qui prirent place  leur tour. Les comtesses taient au
nombre de dix-huit, parmi lesquelles il y avait deux soeurs des deux
reines susdites, savoir: la comtesse de Cornouailes, la comtesse
d'Anjou et de Provence, qui taient comparables  des reines, ainsi
que la comtesse Batrix, mre de toutes. Aprs le repas, qui fut
abondant et splendide, quoique ce ft un jour  poisson, le roi
d'Angleterre vint loger cette nuit-l dans le grand palais du seigneur
roi de France, qui est au milieu de la ville de Paris. En effet, le
seigneur roi de France l'exigea formellement, et dit en plaisantant:
Laissez-moi faire, car il convient que j'accomplisse tout ce qui est
courtoisie et justice; puis il ajouta en souriant: Je suis seigneur
et roi dans mon royaume, je veux donc tre le matre chez moi. Le roi
d'Angleterre alors se laissa conduire.

  [253] Comme on le voit, la supriorit des rois de France n'est
  pas conteste par l'historien anglais.

  [254] Thibaut V, dit le jeune, comte de Champagne et roi de
  Navarre; il avait pous Isabelle, fille de saint Louis.

  [255] Allusion  la paix que projetaient les deux rois, et en
  vertu de laquelle le roi d'Angleterre se reconnut vassal de saint
  Louis pour ses fiefs de Guyenne.

Quand le roi d'Angleterre eut travers un faubourg qu'on appelle la
Grve et ensuite un faubourg du ct de Saint-Germain l'Auxerrois,
puis aprs un grand pont[256], il considra l'lgance des btiments
qui dans la ville de Paris sont faits en chaux cuite, c'est--dire en
pltre, ainsi que les maisons  trois arceaux et  quatre tages ou
mme plus, aux fentres desquelles apparaissait une multitude infinie
de personnes des deux sexes; et une foule serre s'agglomrait et se
pressait  l'envi pour voir le roi d'Angleterre  Paris. Sa renomme
brilla du plus grand clat et fut porte aux nues par les Franais, 
cause de ses largesses et de ses prsents, de la libralit qui
convenait  ce jour-l, de l'abondance de ses aumnes, de la belle
ordonnance de sa compagnie, et enfin parce que le seigneur roi de
France s'tait uni par mariage  une soeur et le seigneur roi
d'Angleterre  l'autre soeur.

  [256] Sans doute le pont au Change.

Les rois de France et d'Angleterre restrent ensemble pendant huit
jours, se rcrant mutuellement par des entretiens longtemps dsirs.
Or, le pieux roi de France disait: N'avons-nous pas pous les deux
soeurs et nos frres[257] les deux autres? Tous les enfants, filles ou
garons, qui ont tir ou qui tireront naissance d'icelles seront comme
frres et soeurs. Oh! s'il y avait entre pauvres hommes pareille
affinit ou consanguinit, combien ils se chriraient mutuellement,
combien ils seraient unis du fond du coeur! Je m'afflige, le Seigneur
le sait, de ce que notre affection rciproque ne puisse tre
parfaitement d'accord en tout. Mais l'opinitret de mes barons ne se
soumet pas  ma volont; car ils disent que les Normands ne sauraient
pas observer pacifiquement leurs bornes ou leurs limites sans les
violer; et par ainsi tu ne peux recouvrer tes droits[258]. Mais
laissons ce sujet. Le seigneur roi d'Angleterre, en se sparant de la
prsence dudit roi de France, fut reconduit par lui l'espace d'une
journe de marche. Or, il fut reconnu, par un calcul certain, qu'il
avait rpandu en dpenses faites  Paris 1,000 livres d'argent, sans
compter les prsents inapprciables qu'il avait tirs de son trsor,
non sans le diminuer beaucoup. Cependant l'honneur du seigneur roi
d'Angleterre et de tous les Anglais ne fut pas mdiocrement exalt ni
faiblement augment.

  [257] Les comtes d'Anjou et de Cornouailles.

  [258] C'est--dire la Normandie, confisque par Philippe-Auguste.
  Saint Louis doutait de la justice de cette confiscation.

Un jour, tandis que les deux rois s'entretenaient, le roi de France
dit au roi d'Angleterre: Ami, combien douces tes paroles sont  mes
oreilles; rjouissons-nous en conversant ensemble, car peut-tre ne
jouirons-nous jamais une autre fois  l'avenir d'un entretien mutuel.
Puis il ajouta: Mon ami roi, il n'est pas facile de te dmontrer
quelle grande et douloureuse amertume de corps et d'me j'ai prouve,
par amour pour le Christ, dans mon plerinage; quoique tout ait tourn
contre moi, je n'en rends pas moins grces au Trs-Haut; car en
revenant  moi-mme, et en entrant et rentrant dans mon coeur, je me
rjouis plus de la patience que le Seigneur m'a donne par sa faveur
spciale, que s'il m'et accord l'empire du monde entier.

Lorsque les deux rois se furent avancs l'espace d'environ une journe
de marche, ils se sparrent l'un de l'autre, et, s'tant dtourns
quelque peu  l'cart sur le bord de la route, ils se dirent des
paroles secrtes et amicales. Le roi de France dit alors en soupirant:
Plt  Dieu que les douze pairs de France et le baronnage
consentissent  mon dsir[259]; nous serions certes des amis
indissolubles. Notre discorde est pour les Romains une excitation  se
dchaner et un sujet de s'enorgueillir. S'tant donc baiss et
embrasss rciproquement, ils se quittrent.

  [259] Qui tait de rendre au roi d'Angleterre une partie des
  conqutes de Philippe-Auguste, que saint Louis regardait comme
  injustement faites.

   MATTHIEU PARIS, _la Grande Chronique_, traduite par M.
   Huillard-Brholles.




DE CELUI QUI JURA VILAIN SERMENT.

1256.


Une fois avint que le roi chevauchoit parmi Paris; si o et entendi un
homme qui jura trop villainement de Dieu: si en fu le roy moult
courrouci en son cuer et commanda que il feust pris, et le fist
signer d'un fer bien chaut et ardant parmi la lvre de sa bouche, pour
ce que il eust perdurable mmoire de son pchi et que les autres
doubtassent  jurer villainement de leur crateur. Moult de gens
murmurrent contre le roy pour ce que cil estoit si laidement sign.
Le roy, qui bien entendit leur murmurement, ne s'en esmut de rien
contre eux, ainsois fu remembrant de l'Escripture, qui dit: Sire
Dieu, il te maudiront et tu les bniras. Si dist une parole qui bien
fu escoute: Je voudroie estre ainsi sign et en telle manire comme
celluy est, et jamais villain serement ne feust jur en mon royaume.
La sepmaine emprs que cil fu sign le roy donna aux povres femmes
lingires qui vendent viez peufres[260] et viez chemises, et aux
povres ferrons qui ne pevent avoir maisons la place d'entour les murs
des Innocents pour Dieu et en aumosne. Si en fu moult bni du
peuple[261].

  [260] Vieilles fripperies.

  [261] De l sans doute l'origine du nom des rues de la _Grande
  Fripperie et de la Ferronnerie_. (_Note de M. Paulin Pris._)

   _Les Grands Chroniques de Saint Denis_, publies et annotes par
   M. Paulin Pris.




LA PRAGMATIQUE SANCTION.

1269.


Malgr la bulle d'Alexandre IV qui dfendait toute sentence
d'excommunication ou d'interdit sur les terres de France, l'exemple de
l'Angleterre ne rassurait point entirement Louis IX sur la paix de
l'glise du royaume; car des vnements imprvus pouvaient pousser un
autre pontife  changer cette disposition. Le monarque rsolut donc de
fixer lui-mme par des statuts rguliers les limites de l'autorit
papale quant au temporel, et de proclamer  ce sujet son indpendance
absolue. Sa prsence en France et l'attitude de son parlement avaient
suffi jusque alors; mais ce frein chappait avec lui, et il sentit
encore plus la ncessit d'une manifestation nergique, quand Clment
IV, avant sa mort, dcida que tous les bnfices ecclsiastiques
seraient dsormais, comme toujours,  la disposition du saint-sige,
qui pourrait les confrer, vacants ou non vacants.

Ces sortes d'empitements de juridiction s'taient successivement
augments  chaque nouvelle croisade entreprise sons l'influence
papale, et Louis, le plus pieux des princes, mais aussi l'un des plus
clairs, en redoutait surtout l'abus  la veille d'une longue
absence[262]. Aussi, aprs de mres rflexions et avoir pris les
conseils de ses prud'hommes et l'avis du parlement, dont la plupart
des prlats du royaume faisaient partie, il se dcida  promulguer
l'ordonnance appele Pragmatique sanction. Cette ordonnance a t
considre depuis comme le premier acte fondateur des liberts de
l'glise gallicane, titre inconnu jusque alors, en les dclarant et
les expliquant. Elle tait ainsi conue:

  [262] Il allait partir pour la croisade de Tunis.

Louis, par la grce de Dieu, roi des Franais,  la perptuelle
mmoire de la chose;

Voulant pourvoir  la tranquillit des glises du royaume, 
l'augmentation du culte divin, au salut des mes, et dsirant obtenir
la grce et le secours du Tout-Puissant, sous la protection duquel
nous mettons notre royaume, avons par le prsent dit perptuel,
ordonn et ordonnons:

Premirement: que les prlats des glises de notre royaume, patrons
et collateurs ordinaires de bnfices jouiront pleinement de leurs
droits et conserveront leur juridiction, sans que Rome y puisse donner
aucune atteinte par ses rserves, par ses grces expectatives ou par
ses mandats;

Secondement: que les glises cathdrales ou abbatiales et autres
pourront faire librement leurs lections, qui sortiront leur plein et
entier effet;

Troisimement: que le crime de simonie, qui infecte l'glise, soit
entirement banni du royaume, comme une peste prjudiciable  la
religion;

Quatrimement: nous voulons que les promotions, collations,
provisions et dispositions des prlatures, dignits et autres
bnfices et offices ecclsiastiques de notre royaume se fassent
suivant la disposition du droit commun des sacrs conciles et les
ordonnances des anciens pres de l'glise;

Cinquimement: voulant empcher les exactions insupportables de la
cour romaine, qui se trouve malheureusement appauvrie, nous dfendons
de lever les sommes qu'elle a accoutum d'imposer sur les glises du
royaume, si ce n'est pour une cause pieuse, raisonnable et pressante,
et de notre exprs commandement et de celui des glises de France;

Siximement, enfin: approuvons et confirmons par les prsentes les
liberts franaises, immunits, prrogatives, droits et privilges
accords par les rois de France nos prdcesseurs, ou par nous, aux
glises, monastres, et aux personnes religieuses de notre royaume.

En tmoignage de quoi avons fait apposer notre sceau aux prsentes
lettres. Donn  Paris, en mars, l'an de Notre-Seigneur Jsus-Christ
1269.

   _Histoire de saint Louis_, par le marquis de Villeneuve-Trans, 3
   vol. in-8, 1839.--T. III, p. 361.




LETTRE DE SAINT LOUIS A MATHIEU, ABB DE SAINT-DENIS.

1270.


Louis, par la grce de Dieu, roi des Franais,  son cher et fidle
Mathieu, abb de Saint-Denis, salut et affection.

Nous vous avons annonc que nous nous tions embarqu  Aigues-Mortes
le 1er juillet, et que le lendemain nous avions mis  la voile pour
Tunis. Ayant abord en Sardaigne, sous la conduite de Dieu, nous
sommes rests quelques jours sur nos vaisseaux au port de Cagliari,
attendant les vaisseaux de nos barons et des autres croiss qui nous
suivaient. Aprs leur arrive, nous avons tenu conseil et rsolu de
nous diriger vers Tunis. Nous avons en consquence remis  la voile,
et nous avons abord au port de Tunis le jeudi d'avant la fte de
sainte Marie-Madeleine; le vendredi, nous avons pris terre sans aucun
obstacle. Aprs avoir fait dbarquer nos chevaux, nous nous sommes
avancs jusqu' l'ancienne ville qu'on nomme Carthage, et nous avons
dress notre camp devant cette ville. Nous avons avec nous notre frre
Alfonse, comte de Poitiers et de Toulouse, et nos enfants Philippe,
Jean et Pierre, notre neveu Robert comte d'Artois et nos autres
barons. Notre fille la reine de Navarre, les femmes des autres
princes, les enfants de Philippe et du comte d'Artois sont sur les
vaisseaux prs de nous; nous jouissons tous, grce  Dieu, d'une sant
parfaite. Nous vous annonons qu'aprs avoir pourvu  tout ce qui
tait ncessaire, nous avons, avec le secours de Dieu, emport
d'assaut la ville de Carthage, o plusieurs Sarrasins ont t passs
au fil de l'pe.

Donn au camp devant cette ville, le jour de la fte de saint Jacques
aptre, 1270 (25 juillet).

   Traduit par Michaud, _Histoire des Croisades_, t. 5, p. 537.




INSTRUCTIONS DE SAINT-LOUIS AU LIT DE MORT, ADRESSES A SON FILS
PHILIPPE LE HARDI[263].

1270.


Cher fils, pour ce que je dsire de tout mon coeur que tu sois bien
enseign en toutes choses, j'ai pens que tu recevrais plusieurs
enseignements de cet crit, car je t'ai ou dire aucunes fois que tu
retiendrais plus de moi que de tout autre.

  [263] Ces instructions ont t inscrites dans un registre de la
  Chambre des Comptes. Pour en faciliter la lecture, quelques
  expressions ont t rajeunies. (_Note de M. Michaud_). Nous
  reproduisons ici le texte donn par M. Michaud dans son _Histoire
  des Croisades_, t. V, p. 549.

Cher fils, je t'enseigne premirement que tu aimes Dieu de tout ton
coeur et de tout ton pouvoir, car sans cela nul ne peut rien valoir;
tu te dois garder de toutes choses que tu penseras devoir lui
dplaire, et qui sont en ton pouvoir, et spcialement tu dois avoir
cette volont que tu ne fasses pch mortel pour nulle chose qui
puisse arriver, et qu'avant tu souffrirais tous tes membres tre
hachs et ta vie enleve par le plus cruel martyre plutt que tu ne
fasses pch mortel avec connaissance.

Si Notre-Seigneur t'envoie aucune perscution ou maladie ou autre
chose, tu la dois souffrir dbonnairement, et l'en dois remercier et
savoir bon gr; car tu dois penser qu'il l'a fait pour ton bien, et tu
dois encore penser que tu l'as bien mrit, et plus encore s'il le
veut, pour ce que tu l'as peu aim et peu servi et pour ce que tu as
fait maintes choses contre sa volont.

Si Notre-Seigneur t'envoie aucune prosprit ou de sant de corps ou
d'autre chose, tu l'en dois remercier humblement, et tu dois prendre
garde que de ce tu ne te dcries, ni par orgueil, ni par autre tort,
car c'est grand pch que de guerroyer Notre-Seigneur de ses dons.

Cher fils, je t'enseigne que tu choisisses toujours confesseur de
sainte vie et suffisante science, par quoi tu sois enseign des choses
que tu dois viter et des choses que tu dois faire; et aies telle
manire en toi par laquelle tes confesseurs et amis t'osent hardiment
enseigner et reprendre.

Cher fils, je t'enseigne que tu entendes volontiers le service de
sainte glise; et quand tu seras  la chapelle, garde-toi d'oser
parler vaines paroles. Tes oraisons dis avec recueillement ou par
bouche ou de pense, et spcialement sois plus attentif  l'oraison
quand le corps de Notre-Seigneur sera prsent  la messe.

Cher fils, aie le coeur compatissant envers les pauvres et envers tous
ceux que tu penseras qui ont souffrance de coeur ou de corps, et
suivant ton pouvoir, soulage-les volontiers de consolations ou
d'aumnes; si tu as malaise de coeur, dis-le  ton confesseur ou 
tout autre que tu penses qui soit loyal ou qui te sache bien garder
secret; pour ce que tu sois plus en paix, ne fais que choses que tu
puisses dire.

Cher fils, aie volontiers la compagnie des bonnes gens avec toi, soit
de religion, soit du sicle, et esquive la compagnie des mauvais; aie
volontiers bons parlements avec les bons, et coute volontiers parler
de Notre-Seigneur en sermons; et en priv pourchasse volontiers les
pardons. Aime le bien en autrui et hais le mal, et ne souffre pas que
l'on dise devant toi paroles qui puissent attirer gens  pch.
N'coute pas volontiers mdire d'autrui ni nulle parole qui tourne 
mpris de Notre-Seigneur, ou de Notre-Dame, ou des saints. Telle
parole ne souffre sans en prendre vengeance; que si elle venoit de
clerc ou de si grande personne que tu ne puisses punir, fais-le dire 
celui qui pourrait en faire justice.

Cher fils, prends garde que tu sois si bon en toutes choses, que par
l il appert que tu reconnaisses les bonts et les honneurs que
Notre-Seigneur t'a faits, en telle manire que s'il plaisoit 
Notre-Seigneur que tu vinsses  l'honneur de gouverner le royaume, tu
fusses digne de recevoir la sainte onction dont les rois de France
sont sacrs.

Cher fils, s'il advient que tu parviennes au royaume, prends soin
d'avoir les qualits qui appartiennent aux rois, c'est--dire que tu
sois si juste que tu ne t'cartes de la justice, quelque chose qui
puisse arriver. S'il advient qu'il y ait querelle entre un pauvre et
un riche, soutiens de prfrence le pauvre au riche, jusqu' ce que tu
saches vrit; et quand tu la connatras, fais justice. S'il advient
que tu aies querelle contre autrui, soutiens la querelle de l'tranger
devant ton conseil; ne fais pas semblant d'aimer trop ta querelle,
jusqu' ce que tu connaisses la vrit; car ceux de ton conseil
pourraient craindre de parler contre toi, ce que tu ne dois pas
vouloir.

Cher fils, si tu apprends que tu possdes quelque chose  tort ou de
ton temps ou de celui de tes anctres, aussitt rends-le, toute grande
que soit la chose, en terre, deniers ou autre chose. Si la chose est
obscure, par quoi tu n'en puisses savoir la vrit, fais telle paix
par conseil de prud'hommes par quoi ton me et celle de tes anctres
soient du tout dlivres; et si jamais tu entends dire que tes
anctres aient restitu, mets toujours soin  savoir si rien ne reste
encore  rendre, et si tu le trouves, fais-le rendre aussitt pour la
dlivrance de ton me et de celle de tes anctres.

Sois bien diligent de faire garder en ta terre toutes manires de
gens, et spcialement les personnes de sainte glise; dfends qu'on ne
leur fasse tort ni violence en leurs personnes ou en leurs biens, et
je veux te rappeler une parole que dit le roi Philippe, un de mes
aeux, comme un de son conseil m'a dit l'avoir entendu. Le roi tait
un jour avec son conseil priv, et disaient ceux de son conseil que
les clers lui faisaient grand tort, et que l'on s'merveillait comment
il le souffrait. Il rpondit: Je crois bien qu'ils me font grand tort;
mais quand je pense aux honneurs que Notre-Seigneur me fait, je
prfre de beaucoup souffrir mon dommage que faire chose par laquelle
il arrive esclandre entre moi et sainte glise. Je te remmore ceci
pour que tu ne sois pas lger  croire autrui contre les personnes de
sainte glise. De telle faon les dois honorer et garder qu'ils
puissent faire le service de Notre-Seigneur en paix; ainsi
t'enseign-je que tu aimes principalement les gens de religion, et les
secoures volontiers dans leurs besoins; et ceux que tu penseras par
lesquels Notre-Seigneur est le plus honor et servi, ceux-l aime-les
plus que les autres.

Cher fils, je t'enseigne que tu aimes et honores ta mre, et que tu
retiennes volontiers et observes ses bons enseignements, et sois
enclin  croire ses bons conseils; aime tes frres et veuille toujours
leur bien et avancement, et leur tiens lieu de pre pour les enseigner
 tous biens; et prends garde que par amour pour qui que ce soit tu ne
dclines de bien faire ni ne fasses chose que tu ne doives.

Cher fils, je t'enseigne que tous les bnfices de sainte glise que
tu auras  donner, tu les donnes  bonnes personnes par grand conseil
de prud'hommes, et il me semble qu'il vaut mieux que tu donnes  ceux
qui n'ont rien et qui en feront bon emploi; si les cherche bien.

Cher fils, je t'enseigne que tu te dfendes, autant que cela te sera
possible, d'avoir guerre avec nul chrtien, et si l'on te fait tort,
essaye plusieurs voies pour savoir si tu ne pourras trouver moyen de
recouvrer ton droit avant de faire guerre, et aie attention que ce
soit pour viter les pchs qui se font en guerre. Et s'il advient
qu'il te la convienne faire, commande diligemment que les pauvres gens
qui n'ont fautes ou forfaits soient gards, que dommage ne leur vienne
ni par incendie ni par autre chose; car il te vaudrait encore mieux
que tu aies  craindre le malfaiteur, pour prendre ses villes ou ses
chteaux par force de sige; et garde que tu sois bien conseill avant
que tu meuves nulle guerre, que la cause soit beaucoup raisonnable et
que tu aies bien somm le malfaiteur et autant attendu comme tu le
devras.

Cher fils, je t'enseigne que les guerres et dbats qui seront en ta
terre ou entre tes hommes, tu te mettes en peine, autant que tu le
pourras, de les apaiser; car c'est une chose qui plat beaucoup 
Notre-Seigneur; et messire saint Martin nous a donn trs-grand
exemple, car il alla pour mettre concorde entre les clercs qui taient
en l'archevch, au temps qu'il savait par Notre-Seigneur qu'il devait
mourir; et il lui sembla que par l il mettait bonne fin  sa vie.

Cher fils, prends garde qu'il y ait bons baillis et bons prvts en ta
terre, et fais souvent prendre garde qu'ils fassent bien justice et
qu'ils ne fassent  autrui tort ni chose qu'ils ne doivent; de mme
ceux qui sont en ton htel, fais prendre garde qu'ils ne fassent
aucune injustice; car combien que tu dois har tout mal fait  autrui,
tu dois plus har le mal qui viendrait de ceux qui de toi reoivent le
pouvoir, que tu ne dois des autres; et plus dois garder et dfendre
que cela n'advienne.

Cher fils, je t'enseigne que tu sois toujours dvou  l'glise de
Rome et  notre saint pre le Pape, et lui portes respect et honneur,
comme tu le dois  ton pre spirituel.

Cher fils, donne volontiers pouvoir  gens de bonne volont qui en
sachent bien user, et mets grande peine  ce que les pchs soient
ts en ta terre, c'est--dire le vilain serment[264] en toutes choses
qui se fait ou dit  mpris de Dieu ou de Notre-Dame et des saints,
pchs de corps, jeux de ds, taverniers et autres pchs. Fais
abattre en ta terre, sagement et en bonne manire, les tratres  ton
pouvoir; fais-les chasser de ta terre et les autres mauvaises gens,
tant qu'elle en soit bien purge. Lorsque, par sage conseil de bonnes
gens, tu entendras quelque chose  bien faire, avance-les par tout ton
pouvoir; mets grand soin  ce que tu fasses reconnatre les bonts que
Notre-Seigneur t'aura faites et que tu l'en saches remercier.

  [264] Le blasphme.

Cher fils, je t'enseigne que tu mettes grande entente  ce que les
deniers que tu dpenseras soient en bon usage dpenss, et qu'ils
soient levs justement; c'est un sens que je voudrais que tu eusses
beaucoup, c'est--dire que tu te gardasses de folles dpenses et de
mauvaises prises, et que tous les deniers fussent bien pris et bien
employs; et ce sens t'enseigne Notre-Seigneur, avec les autres sens
qui te sont profitables et convenables.

Cher fils, je te prie que, s'il plat  Notre-Seigneur que je trpasse
de cette vie avant toi, que tu me fasses aider par messes et oraisons,
et que tu envoies par les congrgations du royaume de France pour leur
faire demander prire pour mon me, et que tu entendes  tous les
biens que tu feras, que Notre-Seigneur m'y donne part.

Cher fils, je te donne toute la bndiction que le pre peut et doit
donner  son fils, et prie Notre-Seigneur Dieu Jsus-Christ que par sa
grande misricorde et par les prires et par les mrites de sa
bienheureuse mre la vierge Marie, et des anges et des archanges, et
de tous saints et de toutes saintes, qu'il te garde et dfende que tu
ne fasses chose qui soit contre sa volont, et qu'il te donne grce de
faire sa volont, et qu'il soit servi et honor par toi; et
puisse-t-il accorder  toi et  moi, par sa grande gnrosit,
qu'aprs cette mortelle vie nous puissions venir  lui pour la vie
ternelle, l o nous puissions le voir, aimer et louer sans fin.
_Amen._

A lui soit gloire, honneur et louange, qui est un Dieu avec le Pre et
le Saint-Esprit, sans commencement et sans fin. _Amen._




SAINT LOUIS.

_Ses saintes paroles et ses bons enseignements._


Au nom de Dieu le Tout-puissant, moi Jean, sire de Joinville, snchal
de Champagne, fais crire la vie de notre saint Louis, ce que je vis
et entendis par l'espace de six ans que je fus en sa compagnie au
plerinage d'outre-mer et depuis que nous revnmes. Et avant que je
vous conte de ses grands faits et de sa chevalerie, je vous conterai
d'abord ce que je vis et entendis de ses saintes paroles et de ses
bons enseignements, pour qu'ils soient placs dans un ordre convenable
et pour difier ceux qui les entendront.

Ce saint homme aima Dieu de tout son coeur, et agit en consquence. Il
y parut bien en ce que, de mme que Dieu mourut pour l'amour qu'il
avait pour son peuple, il mit son corps en aventure de mort par
plusieurs fois pour l'amour qu'il avait pour son peuple, ce qu'il
pouvait bien viter s'il et voulu, comme vous l'entendrez ci-aprs.
L'amour qu'il avait pour son peuple parut  ce qu'il dit  son fils
an pendant une grave maladie qu'il eut  Fontainebleau: Beau fils,
fit-il, je te prie que tu te fasses aimer du peuple de ton royaume;
car vraiment j'aimerais mieux qu'un cossais vnt d'cosse et
gouvernt bien et loyalement le royaume, que tu le gouvernasses mal et
au su de tout le monde. Le saint aima tant la vrit, que mme aux
Sarrasins ne voulut-il pas mentir de ce qu'il tait convenu, ainsi que
vous l'entendrez ci-aprs. De la bouche il fut si sobre, que nul jour
de ma vie je ne l'ai entendu parler d'aucunes nourritures, comme font
maintes personnes riches; au contraire, il mangeait patiemment ce que
ses cuisiniers servaient devant lui. Il tait modr dans ses paroles;
car nul jour de ma vie je ne lui ai entendu mal dire de quelqu'un, ni
jamais nommer le diable, dont le nom est bien rpandu dans le royaume,
ce qui, je crois, ne plat pas  Dieu. Il trempait son vin par
modration, selon ce qu'il voyait que le vin le pouvait supporter. Il
me demanda en Chypre pourquoi je ne mettais pas de l'eau dans mon vin;
et je lui dis que les physiciens[265] me le faisaient faire, parce que
j'avais une grosse tte et un estomac froid et que je ne pouvais pas
m'enivrer. Et il me dit qu'ils me trompaient; car si je ne le trempais
dans ma jeunesse et si je le voulais faire dans ma vieillesse, les
gouttes et les maladies d'estomac me prendraient, et que jamais je
n'aurais sant; et si je buvais le vin tout pur en ma vieillesse, je
m'enivrerais tous les soirs, et que c'tait trop laide chose pour un
vaillant homme de s'enivrer.

  [265] Mdecins.

Il me demanda si je voulais tre honor en ce monde et avoir paradis 
la mort, et je lui dis oui, et il me dit: Donc, gardez-vous de ne
faire ni de dire  votre escient quelque chose que si tout le monde le
savait vous ne puissiez avouer et dire: J'ai fait cela, j'ai dit cela.

Il me dit que je me gardasse de dmentir ni de ddire quelqu'un de ce
qu'il dirait devant moi,  moins que je n'eusse pch ou dommage  en
souffrir; parce que des dures paroles naissent les mles dont mille
hommes peuvent mourir.

Il disait que l'on devait vtir et armer son corps de telle manire
que les prud'hommes de ce sicle ne pussent dire qu'on en ft trop et
les jeunes gens qu'on n'en ft pas assez. Il m'appela une fois, et me
dit: Je n'ose vous parler,  cause de l'esprit subtil que vous avez,
de chose qui touche  Dieu; et pour cela j'ai appel ces frres qui
sont ici, car je vous veux faire une demande. La demande fut telle.
Snchal, fit-il, quelle chose est Dieu? Et je lui dis: Sire, c'est si
bonne chose que meilleure ne peut tre. Vraiment, fit-il, c'est bien
rpondu; cette rponse que vous avez faite est crite dans ce livre
que je tiens en ma main. Or, vous demand-je, fit-il, lequel vous
aimeriez mieux, ou que vous fussiez lpreux ou que vous eussiez fait
un pch mortel? Et moi, qui jamais ne lui mentis, lui rpondis que
j'en aimerais mieux avoir fait trente qu'tre lpreux. Et quand les
frres s'en furent partis, il m'appela tout seul et me fit asseoir 
ses pieds, et me dit: Comment m'avez-vous dit hier? Et je lui dis que
je lui disais encore, et il me dit: Vous parlez comme un tourdi
emport; car il n'y a si vilaine lpre comme d'tre en pch mortel,
parce que l'me qui est en pch mortel est semblable au diable; par
quoi nulle lpre aussi laide ne peut tre. Et bien est vrai que quand
l'homme meurt, il est guri de la lpre du corps; mais, quand l'homme
qui a fait le pch mortel meurt, il ne sait pas et n'est pas certain
qu'il ait eu assez de repentir pour que Dieu lui ait pardonn; c'est
pourquoi il doit avoir grand'peur que cette lpre lui dure autant que
Dieu sera en paradis. Aussi, je vous prie, fit-il, autant que je puis,
que vous ayez  coeur, pour l'amour de Dieu et de moi, d'aimer mieux
que tout malheur arrive au corps, lpre ou toute autre maladie, que le
pch mortel vienne  votre me.

Il me demanda si je lavais les pieds aux pauvres le jour du grand
jeudi[266]. Sire, dis-je, en malheur, les pieds de ces vilains ne
laverai-je jamais. Vraiment, fit-il, ce fut mal dit; car vous ne devez
pas avoir en ddain ce que Dieu fit pour notre enseignement. Aussi, je
vous prie, pour l'amour de Dieu d'abord et pour l'amour de moi, que
vous vous accoutumiez  les laver.

  [266] Le jeudi saint.

Il aima tant toutes sortes de gens qui croyaient en Dieu et qui
l'aimaient, qu'il donna la conntable de France  monseigneur Gilles
le Brun, qui n'tait pas du royaume de France, parce qu'il avait
grande renomme de croire en Dieu et de l'aimer. Et je crois vraiment
que tel il tait.

Il faisait manger  sa table matre Robert de Sorbonne pour la grande
renomme qu'il avait d'tre prud'homme. Il arriva un jour qu'il
mangeait  ct de moi, et que nous parlions l'un  l'autre. Parlez
haut, fit-il; car vos compagnons croient que vous mdisez d'eux. Si
vous parlez, en mangeant, de choses qui doivent plaire, alors dites
haut; sinon, taisez-vous. Un jour que le roi tait en joie, il me dit:
Snchal, or dites-moi les raisons pourquoi prud'homme[267] vaut
mieux que bguin[268]? Alors commena la discussion de moi et de
matre Robert. Quand nous emes longtemps disput, il rendit sa
sentence, et dit ainsi: Matre Robert, je voudrais avoir le nom de
prud'homme et que je le fusse, et que tout le reste vous demeurt; car
prud'homme est si grande et si bonne chose, que mme au nommer il
emplit la bouche. Au contraire; disait-il, c'tait mauvaise chose de
prendre le bien d'autrui; car le mot rendre est si rude, que rien que
le nom corche la gorge par les R qui y sont, lesquels signifient les
rentes du diable, qui tire toujours en arrire vers lui ceux qui
veulent rendre le bien d'autrui. Et le diable le fait subtilement, car
il sduit tellement les grands usuriers et les grands voleurs, qu'il
leur fait donner  Dieu ce qu'ils devraient rendre. Il me dit ensuite,
que je disse au roi Thibaut, de sa part, qu'il prt garde  ce qu'il
faisait et qu'il n'encombrt son me pour les grandes sommes qu'il
donnait  la maison des frres prcheurs de Provins. Car les hommes
sages, tandis qu'ils vivent, doivent faire comme les bons excuteurs
de testament, qui d'abord rparent les torts faits par le dfunt et
rendent le bien d'autrui, et du reste du bien du mort font des
aumnes.

  [267] Homme sage et instruit.

  [268] Dvt.

Le saint roi fut  Corbeil  une Pentecte, et il y eut bien
quatre-vingts chevaliers. Le roi descendit aprs manger au pr qui est
au bas de la chapelle, et parlait  l'entre de la porte au comte de
Bretagne, le pre du duc d'aujourd'hui, que Dieu garde. L me vint
querir matre Robert de Sorbonne, et me prit par le corps de mon
manteau et me mena au roi, et tous les autres chevaliers vinrent aprs
nous. Alors je demandai  matre Robert: Matre Robert, que me
voulez-vous? Et il me dit: Je vous veux demander si le roi s'asseyait
en ce pr, et que vous alliez vous asseoir sur son banc plus haut que
lui, si on devrait vous en bien blmer? Et je lui dis que oui. Et il
me dit: Alors, vous tes donc  blmer quand vous tes plus noblement
vtu que le roi, car vous vous vtez de riches toffes, ce que le roi
ne fait pas. Et je lui dis: Matre Robert, sauf votre grce, je ne
suis pas  blmer si je me vtis de riches toffes; car cet habit
m'ont laiss mon pre et ma mre; mais vous faites  blmer vous, car
vous tes fils de vilain et de vilaine, et vous avez laiss l'habit de
votre pre et de votre mre, et vous tes vtu de plus riche camelin
que le roi ne l'est. Et alors je pris le pan de son surtout et celui
du roi, et je lui dis: Or, regardez si je dis vrai. Et alors le roi,
entreprit de dfendre matre Robert de paroles, de tout son pouvoir.

Aprs ces choses, mon seigneur le roi appela monseigneur Philippe son
fils[269], le pre du roi d'aujourd'hui[270], et le roi Thibaut, et
s'assit  la porte de son oratoire, et mit la main  terre, et dit:
Asseyez-vous ici bien prs de moi, pour que l'on ne nous entende pas.
Ah! Sire, firent-ils, nous n'oserions nous asseoir si prs, de vous,
et il me dit: Snchal, asseyez-vous ici. Et ainsi je fis, si prs de
lui, que ma robe touchait  la sienne; et il les fit asseoir aprs
moi, et leur dit: videmment vous avez fait grand mal quand vous, qui
tes mes fils, n'avez fait du premier coup tout ce que je vous ai
command; et gardez-vous que cela vous arrive jamais. Et ils dirent
que plus ils ne le feraient. Et alors il me dit qu'il nous avait
appels pour se confesser  moi de ce qu' tort il avait dfendu
Matre Robert contre moi. Mais, fit-il, je le vis si bahi qu'il avait
bien besoin que je l'aidasse; et toutefois ne vous en tenez pas  ce
que j'ai dit pour dfendre matre Robert; car, comme dit le snchal,
vous devez vous bien vtir et proprement, parce que vos femmes vous en
aimeront mieux et vos gens vous en priseront plus. Car, dit le sage,
on doit se parer en robes et en armes de telle manire que les
prud'hommes de ce sicle ne disent pas qu'on en fait trop, ni les
jeunes gens de ce sicle ne disent qu'on en fait peu.

  [269] Philippe III.

  [270] Philippe IV, le Bel.

Vous entendrez ci-aprs un enseignement qu'il me fit en mer, quand
nous revenions d'Outre-mer. Il advint que notre nef heurta devant
l'le de Chypre par un vent qui a nom _guerbin_, qui n'est pas un des
quatre matres vents[271]; et de ce coup que notre nef prit, les
nautoniers furent si dsesprs, qu'ils arrachaient leurs robes et
leur barbe. Le roi sortit de son lit tout dchauss, car c'tait la
nuit; sans autre vtement qu'une tunique, il alla se mettre en croix
devant le corps de Notre-Seigneur, comme quelqu'un qui n'attendait que
la mort. Le lendemain que cela nous arriva, le roi m'appela tout seul,
et me dit: Snchal, maintenant Dieu nous a montr une partie de son
pouvoir; car un de ses petits vents, dont on connat  peine le nom, a
failli noyer le roi de France, ses enfants, et sa femme et ses gens.
Or, saint Anselme dit que ce sont des menaces de Notre Seigneur,
comme si Dieu voulait dire: Je vous aurais bien fait mourir, si je
l'avais voulu. Sire Dieu, fait le saint, pourquoi nous menaces-tu? car
les menaces que tu nous fais, ce n'est pas pour ton profit ni pour ton
avantage; car si tu nous avais tous perdus, tu ne serais ni plus
pauvre ni plus riche. Donc ce n'est pas pour ton profit que tu nous as
fait cette menace, mais pour le ntre si nous savons en tirer
avantage. Nous devons donc, dit le roi, mettre  profit cette menace
que Dieu nous a faite, de telle manire que si nous sentons dans nos
coeurs et dans nos corps quelque chose qui dplaise  Dieu, nous
devons nous hter de l'ter, et nous devons nous efforcer de mme de
faire tout ce que nous croirons qui lui plaise; et si nous agissons
ainsi, Notre-Seigneur nous donnera plus de bien en ce sicle et en
l'autre que nous ne saurions dire. Et si nous ne le faisons ainsi, il
fera aussi comme le bon matre doit faire  son mauvais serviteur;
car, aprs la menace, quand le mauvais serviteur ne se veut amender,
le matre le frappe ou de mort ou d'autres peines graves qui sont
pires que la mort.--Ainsi y prenne garde le roi d'aujourd'hui[272],
car il a chapp  un danger aussi grand ou plus grand[273] que celui
o nous tions; qu'il s'amende de ses mfaits de telle sorte que Dieu
ne le frappe cruellement en sa personne ou en ses choses.

  [271] Les quatre matres vents sont ceux du nord, du sud, de
  l'est et de l'ouest. Le guerbin est le vent du sud-ouest.

  [272] Philippe le Bel.

  [273] A la bataille de Mons en Puelle.

Le saint roi s'effora de tout son pouvoir, par ses paroles, de me
faire croire fermement en la loi chrtienne que Dieu nous a donne,
ainsi que vous l'entendrez ci-aprs. Il disait que nous devions croire
si fermement les articles de la foi, que pour mort ou pour mal qui
arrivt au corps, nous n'ayons nulle volont d'aller  l'encontre par
parole ou par action. Et il disoit que l'ennemi[274] est si subtil que
quand les gens se meurent, il se travaille tant comme il peut pour les
faire mourir en quelque doute des points de la foi; car il voit qu'il
ne peut enlever  l'homme les bonnes oeuvres qu'il a faites, et que
s'il meurt dans la vraie foi, c'est une me perdue pour lui. Et pour
cela on doit se garder et se dfendre de ce pige et dire  l'ennemi,
quand il envoie telle tentation: Va-t'en, tu ne me tenteras pas au
point que je ne croie fermement tous les articles de la foi; et quand
tu me ferais trancher tous les membres, je voudrais vivre et mourir
dans cette croyance. Et celui qui fait ainsi triomphe de l'ennemi avec
le bton et les pes dont l'ennemi le voulait occire.

  [274] Le dmon.

Il disait que foi et croyance taient choses auxquelles nous devions
tre fermement attachs, encore que nous n'en fussions certains que
par ou-dire. L-dessus il me demanda comment mon pre s'appelait; et
je lui dis qu'il avait nom Simon. Et il me demanda comment je le
savais; et je lui rpondis que je croyais en tre certain et que je le
croyais fermement, parce que ma mre me l'avait tmoign. Donc,
reprit-il, vous devez croire fermement tous les articles de la foi,
desquels nous tmoignent les aptres, ainsi que vous l'entendez
chanter le dimanche au Credo.....

Le gouvernement du roi fut tel que tous les jours il entendait ses
heures chantes et une messe basse de _requiem_, et puis la messe du
jour ou des saints chante, s'il y avait lieu.

Tous les jours, aprs manger, il se reposait sur son lit, et quand il
avait dormi et repos, il priait dans sa chambre pour les morts avec
un de ses chapelains, avant d'entendre les vpres. Le soir il
entendait complies.

Un cordelier vint  lui au chteau d'Hyres, l o nous
abordmes[275]; et pour enseigner le roi, il dit en son sermon qu'il
avait lu la Bible et les livres qui parlent des princes
mcrants[276], et qu'il n'avait jamais trouv, soit chez les
chrtiens, soit chez les infidles, qu'aucun royaume se ft perdu ou
ait chang de matre autrement que par dfaut de justice. Or, fit-il,
que le roi qui s'en va en France y prenne garde, qu'il rende bonne et
prompte justice  son peuple; et que pour cela Notre Seigneur lui
permette de conserver son royaume en paix tout le cours de sa vie. On
dit que celui qui enseignait ainsi le roi est enterr  Marseille, o
Notre-Seigneur fait pour lui maint beau miracle. Il ne voulut demeurer
avec le roi, quelque prire qu'il lui ft, qu'une seule journe.

  [275] En revenant d'gypte.

Le roi n'oublia pas cet enseignement; il gouverna sa terre bien et
loyalement et selon Dieu, ainsi que vous l'entendrez ci-aprs. Il
avait rgl sa besogne de telle sorte que monseigneur de Nesle et le
bon comte de Soissons et nous autres qui tions autour de lui, quand
nous avions entendu nos messes, nous allions entendre les plaids[277]
de la porte, que l'on appelle maintenant les requtes. Et quand il
revenait de l'glise, il nous envoyait querir et s'asseyait au pied de
son lit, et nous faisait tous asseoir autour de lui, et nous demandait
s'il y avait quelqu'un  juger qu'on ne pt juger sans lui; nous les
lui nommions, et il les envoyait querir, et il leur demandait:
Pourquoi ne prenez-vous pas ce que nos gens vous offrent? Et ils
disoient: Sire, parce qu'ils nous offrent peu. Et le roi leur
rpondait: Vous devriez bien vous contenter de ce que l'on voudra
faire pour vous. Ainsi travaillait le saint homme de tout son pouvoir
comment il les mettrait en voie droite et raisonnable.

  [276] Non chrtiens.

  [277] Dbats, procs; plaidoyers.

Maintes fois il advint qu'en t il allait s'asseoir au bois de
Vincennes, aprs sa messe, et s'accotait  un chne et nous faisait
asseoir autour de lui. Et tous ceux qui avaient affaire venaient 
lui, sans empchement d'huissier ni d'autres. Alors il leur demandait
de sa bouche: Y a-t-il ici quelqu'un qui ait procs? Et ceux qui
avaient procs se levaient, et alors il disait: Taisez-vous tous, et
on vous jugera l'un aprs l'autre. Alors il appelait monseigneur
Pierre de Fontaines[278] et monseigneur Geoffroy de Villette[279], et
disait  l'un d'eux: Jugez-moi cette partie. Et quand il voyait
quelque chose  reprendre dans le discours de ceux qui parlaient pour
autrui, il le reprenait lui-mme. Je le vis plusieurs fois en t,
pour juger ses gens, venir au jardin de Paris, vtu d'une tunique de
camelot, d'un surtout de tirtaine[280] sans manches, un manteau de
cendal[281] noir autour du cou, trs bien peign, sans bonnet, et un
chapeau orn de plumes de paon blanc sur sa tte; et il faisait
tendre un tapis pour nous faire asseoir autour de lui. Et tout le
peuple qui avait affaire par devant lui se tenait debout autour de
lui, et alors il les faisait juger de la manire que je vous ai dit
qu'il faisait au bois de Vincennes.

  [278] Clbre jurisconsulte, qui fut bailli de Vermandois, puis
  conseiller au parlement.

  [279] Bailli de Tours eu 1261 et ambassadeur de France  Venise
  en 1268.

  [280] Tartan.

  [281] toffe de soie.

Je le revis une autre fois  Paris, l o tous les prlats de France
lui mandrent qu'ils voulaient lui parler, et le roi alla au palais
pour les entendre. L tait l'vque Gui d'Auxerre, fils de
monseigneur Guillaume de Mello; il parla au roi pour tous les prlats
en ces termes: Sire, ces seigneurs qui sont ici, archevques et
vques, m'ont dit que je vous dise que la chrtient se prit entre
vos mains. Le roi se signa, et dit: Or, dites-moi comment cela est?
Sire, fit-il, c'est parce qu'on prise si peu les excommunications
aujourd'hui, que les gens se laissent mourir excommunis et sans
absolution, et ne veulent pas faire satisfaction  l'glise. Ils vous
requirent, Sire, pour Dieu et parce que vous le devez faire, de
commander  vos prvts et  vos baillis que tous ceux qui demeureront
excommunis un an et un jour soient contraints par la confiscation de
leurs biens  se faire absoudre. A cela le roi rpondit qu'il
l'ordonnerait volontiers contre tous ceux dont on le ferait certain
qu'ils avaient tort. L'vque dit qu'il ne lui appartenait pas de
connatre de leurs causes. Et le roi lui rpondit qu'il ne les ferait
pas autrement, car ce serait contre Dieu et contre raison de
contraindre les gens  se faire absoudre quand les clercs leur
feraient tort. Et de cela, fit le roi, je vous en donne en exemple le
comte de Bretagne, qui tant excommuni a plaid sept ans contre les
prlats de Bretagne, et a tant fait que le pape les a condamns tous.
Donc, si j'avais contraint la premire anne le comt de Bretagne, 
se faire absoudre, j'aurais mfait envers Dieu et envers lui. Alors se
rsignrent les prlats; et oncques depuis n'ai entendu dire que
demande ait t faite des choses dessus dites.

La paix qu'il fit avec le roi d'Angleterre[282], il la fit contre la
volont de son conseil, lequel lui disait: Sire, il nous semble que
vous perdez la terre que vous donnez au roi d'Angleterre[283], parce
qu'il n'y a pas droit, car son pre l'a perdue par jugement. Et  cela
le roi rpondit qu'il savait bien que le roi d'Angleterre n'y avait
pas droit, mais qu'il avait raison pour la lui donner: car nos
femmes sont soeurs et nos enfants cousins germains; c'est pourquoi il
convient que la paix existe. Il y a grand honneur pour moi dans la
paix que je fais avec le roi d'Angleterre, parce qu'il est mon vassal,
ce qu'il n'tait pas auparavant.

  [282] En 1258,  Abbeville.

  [283] Une partie de l'Aquitaine.

La loyaut du roi put tre vue au fait de monseigneur de Trie, qui
remit au saint roi des lettres, lesquelles disaient que le roi avait
donn aux hritiers de la comtesse de Boulogne, qui tait morte
rcemment, le comt de Dammartin. Le sceau de la lettre tait bris,
si bien qu'il ne restait plus que la moiti des jambes de la figure du
sceau du roi et le marche-pied sur lequel le roi tenoit ses pieds. Il
nous le montra  tous qui tions de son conseil, pour que nous
l'aidassions de nos avis. Nous dmes tous, sans nul dbat, qu'il
n'tait pas tenu de mettre la lettre  excution. Alors il dit  Jean
Sarrasin, son chambellan, qu'il lui donnt la lettre qu'il lui avait
commande. Quand il tint l lettre, il nous dit: Seigneurs, voici le
sceau dont je me servais avant que j'allasse outre-mer, et voit-on
clair par ce sceau que l'empreinte du sceau brise est semblable au
sceau entier; pour quoi je n'oserais en bonne conscience retenir la
dite comt. Alors il appela monseigneur de Trie, et lui dit: Je vous
rends la comt.

    JOINVILLE, _Histoire de saint Louis_ (Traduite par L. Dussieux).




SAINT LOUIS.


De la grant sapience le roy de France.

Quant les barons de France entendirent le grant sens et la droicte
justice qui estoit au bon roy, si le doubtrent moult forment et luy
portrent honneur et rvrence, pour ce qu'il estoit de moult saincte
vie. Si ne fu puis nul homme qui osast aler contre luy en son royaume;
et s aucun estoit rebelle, tantost estoit humili son orgueil. En
ceste manire tint le roy son royaume en pais tout le cours de sa vie,
puis qu'il fu repairi de la terre d'Oultre-mer. Quant le roy savoit
aucun haut prince qui eust aucune indignation ou aucune male volent
contre luy, laquelle il n'osoit appertement monstrer, luy par son bon
sens le traioit  paix charitablement pour dbonnairet, et faisoit
amis de ses anemis en concorde et en paix. Et si comme l'escripture
dit: _Misricorde et piti gardent le roy, et dbonnairet ferme son
trne_, tout ainsi le royaume de France fu gard fermement et en piti
au temps du bon roy; car misricorde et vrit qu'il avoit tousjours
amies le gardrent. Es causes qui estoient tournes contre luy de ses
hommes et de ses subgis, le bon roy aleguoit tousjours contre luy.
Pour ce le faisoit que tous ceux qui estoient de son conseil et qui
devoient faire droit jugement pour luy ou contre luy, s causes menes
contre ses subgis, ne se declinassent de faire droit jugement, pour
la paour de luy. Il envoioit souvent enquesteurs sus ses prevosts et
sus ses baillis parmi le royaume, et quant l'en trouvoit chose qui
faisoit  amender, il faisoit tantost restablir le deffaut qui faisoit
 amender. Icel meisme faisoit-il souvent faire sus la mesnie de son
hostel, et faisoit punir ceux que l'en trouvoit coupables, selon ce
qu'il avoient desservi. Il se gardoit moult de dire vilaines paroles,
meismement de dtractions et de menonges. Pou ou nant maudissoit, n
j ne dist villenie  homme, tant fust de petit estat. Especiaulment
le roy se tenoit de jurer du tout en tout, en quelque manire que ce
fust: et quant il juroit, si disoit-il: _Au nom de moy_; mais un frre
meneur l'en reprist, si s'en garda du tout en tout, et ne jura
autrement fors tant qu'il disoit: _si est_, ou _non est_. L'en ne
povoit trouver homme, tant fust sage n lettr, qui si bien jugeast
une cause comme il faisoit, n qui donnast meilleure sentence n plus
vraie.


Coment le roy servoit les povres.

Chascun samedi avoit le roy acoustum de laver les pis aux povres en
secret lieu. Et estoit par nombre quatre les plus anciens et les plus
desfais que on peust trouver; si les servoit dvotement  genoux, et
leur essuyoit les pis d'une touaille, et puis les baisoit et leur
donnoit l'eaue pour laver leurs mains, et les faisoit asseoir au
mengier, et en propre personne il les servoit de boire et de mengier,
et souvent s'agenouilloit devant eux.

Aprs ce qu'il avoient mengi, il donnoit  chascun quatre sous. Et
s'il avenoit que aucune essoigne[284] le presist, qu'il ne peust faire
le service aux povres, il vouloit que son confesseur le fist ainsi
comme il le faisoit. Grant honneur portoit le roy  ses confesseurs,
dont il avenoit souvent que quant le roy se soit devant son
confesseur, et fenestre ou huis se dbatoient ou ouvroient pour la
force du vent, hastivement se levoit et l'aloit fermer, ou mettre en
tel point qu'elle ne fist noise  son confesseur. Si luy dist son
confesseur que il se souffrist de ce faire. Et il luy dist: Vous
estes mon chier pre, et je suy votre fils; par quoy je le doy faire.

  [284] Besoin, ncessit, affaire.

Coment le roy faisoit abstinence de son corps.

Le roy, du consentement la royne sa femme, se tenoit par tout l'avent
et par tout caresme, et par toutes les hautes vigiles, de couchier en
son lit. Et, aprs ce qu'il avoit receu le prcieux corps de
Nostre-Seigneur Jhsucrist, il s'en tenoit par trois jours. Il
vouloit que ses enfans qui estoient parcreus et en aage ossent
chacune journe matines, la messe et vespres, et compile hautement 
note, et vouloit qu'il fussent au sermon pour entendre la parole de
Dieu, et que il dissent chascun jour le service Notre-Dame, et qu'il
scussent lettre pour entendre les escriptures.

Quant il avoit soupp, il faisoit chanter complie, et puis retornoit
en sa chambre et faisoit ses enfans soir devant luy, et leur
monstroit bonnes exemples des princes anciens qui par convoitise
avoient est dcus, et les autres qui par luxure et par orgueil et
par tels vices avoient perdu les royaumes et leur seigneuries. Il
faisoit porter  ses enfans chapeaux de roses ou d'autres fleurs au
vendredi, en remembrance de la saincte couronne d'espines dont
Jhsucrist fu couronn le jour de sa saincte passion.


Coment le roy se confessoit.

A coustume avoit le roy de soy confesser tous les vendredis de l'an
dvotement et secretement. Tousjours aprs sa confession recevoit
discipline par la main de son confesseur de cinq petites chaiennes de
fer jointes ensemble que il portoit en une petite boiste d'ivoire en
une aumonire de soie. Telles boistes atout telles chaiennes
donnoit-il aucunes fois  ses privs amis pour recevoir autelle
discipline comme il faisoit. S'il avenoit que son confesseur luy
donnast trop petis cous, il luy faisoit signe qu'il ferist plus
asprement. Pour une haute feste il ne laissoit  prendre sa discipline
dessus dicte[285].

  [285] Guillaume de Nangis, que notre auteur traduit dans tous ces
  pieux dtails, ajoute ici: N ce ne fait pas  trespasser coment
  uns confessors que li rois ot devant frre Gefroi de Baulieu, il
  donnoit aspres et dures disciplines, en tele manire que sa char,
  qui tendre estoit, en estoit moult greve. Mais oncques li bons
  rois, tant come il vesqui, ne le voult dire; ainsois le dist
  aprs sa mort tout en jouant et en riant a frre Gefroi.

Longtemps porta le roy la haire  sa char toute nue; mais il la laissa
par le commandement de son confesseur, et pour ce qu'elle luy toit
trop grive: et portoit une couroie de haire: et pour ce qu'il la
laissa  porter, il commanda que son confesseur donnast chascun jour
aux povres quarante sous. A coustume avoit le roy de jeuner tous les
vendredis de l'an, n ne mangeoit char n sain[286] au mercredi. Et
toutes les vigiles de Nostre-Dame il jeunoit en pain et en eaue, et
aussi faisoit-il le vendredi benoist. Il ne goustoit de poisson n de
fruit les vendredis de caresme, et metoit tant d'eaue en son vin qu'il
ne sentoit que pou ou nant de vin.

  [286] _Sain_, Graisse.--Conserv dans _saindoux_.


Coment le roy fist plusieurs religions en France.

Ds le temps de s'enfance fu le roy piteux des povres et des
souffraiteux: il avoit acoustum par tout l o il estoit que six-vins
povres fussent pus[287] en son hostel; chascun jour en caresme
croissoit le nombre, et souvent estoit que le roy les servoit, et
metoit la viande devant eux, meismement[288] aux hautes vigiles des
festes sollempnels. Avec tout ce, il donna moult grans aumosnes et
larges aux povres hospitaux, aux povres maladeries et aux autres
povres colliges et aux povres qui plus ne povoient labourer par
viellesce ou par maladie: si que  paine povoit estre racont le
nombre des povres qu'il soustenoit. Dont nous poons bien dire que il
fu plus beneur que Titus l'empereur de Rome, dont l'istoire raconte
qu'il estoit tout forment courouci, le jour qu'il n'avoit largement
donn aux povres.

  [287] Repus, restaurs.

  [288] Surtout.

Ds le commencement que il vint  son royaume tenir, et il le sot
appercevoir, commena-il  difier plusieurs moustiers et maisons de
religions, entre lesquelles Royaumont fu l'une des belles et des
nobles. Il fist difier pluseurs maisons de frres Prescheurs et
Meneurs en pluseurs cits et chastiaux de son royaume; il fist
parfaire la maison Dieu de Paris[289], et celle de Pontoise, et celle
de Compigne et de Vernon, et leur donna grans rentes. Il fonda
l'abbaye Saint-Mahieu de Rouen, et fonda l'abbaye de Longchamp, o il
mist femmes de l'ordre des frres Meneurs. Il donna plain povoir  la
royne Blanche, sa mre, de fonder l'abbaye du Lis dels Meleun sur
Seine, et celle dels Pontoise que on nomme Maubuisson. Il fist faire
la maison des avugles dels Paris, pour mettre tous les povres avugles
de la ville, et leur fist faire une chapelle o il oient le service
Nostre-Seigneur. Il fist faire la maison de Chartreuse dels Paris, et
donna aux frres qui servoient ilec le souverain Crateur, rentes
souffisans. Et si fist faire une maison au chemin de Saint-Denys en
France qui fut nomme la maison des Filles Dieu. En celle maison fist
mettre une grant quantit de femmes qui par povret s'estoient mises
et abandonnes au pchi de luxure; et donna  la maison Dieu quatre
cens livres de rente pour la maison soustenir. Avec ce, il fist faire
pluseurs maisons de Beguines parmi son royaume, et leur fist moult de
graces pour leur vivre, et commanda que nulle n'en fust esconduite qui
vouldroit vivre chastement. Aucunes gens de son hostel murmurrent que
il faisoit si grans aumosnes, et luy distrent, car il ne s'en porent
tenir. Et il respondi: Je aime mieux que grans despens soient fais en
aumosnes pour l'amour de Dieu, que s vaines gloires de ce monde. N
j pour les grans despens que le roy faisoit en aumosmes, ne
laissoit-il  faire grans despens en son hostel chascun jour.
Largement et liement se contenoit le roy au parlement, et estoit sa
cour aussi largement servie comme elle fu oncques au temps de ses
devanciers.

  [289] L'Htel-Dieu.

Le roy amoit toutes gens qui entendoient  Dieu servir et qui
portaient habit de religion. Il fit grace aux frres Nostre-Dame du
Carme, et leur fist faire une maison sus Saine[290], et acheta la
place d'entour pour eux eslargir, et leur donna revestemens et
galices[291] et toutes choses qui sont convenables  Dieu servir et 
faire son office.

  [290] Sur la Seine.

  [291] Calices.

Aprs, il acheta la granche  un bourgeois de Paris et toutes les
appartenances et leur en fist faire un moustier dehors la porte de
Montmartre. Les frres des Sacs furent hbergis en une place sus
Saine par devers Saint-Germain-des-Prs qu'il leur donna; mais pou y
demourrent, car il furent quasss et abatus. Aprs qu'il furent
abatus, les frres de Saint-Augustin vindrent demourer en icelle place
pour ce qu'il estoient trop estroitement hbergis. Une autre manire
de frres vindrent au roy qui disoient qu'il estoient de l'ordre des
Blans Mantiaux, et luy requistrent qu'il leur aidast  ce qu'il
peussent avoir une place o il peussent demourer  Paris: et le roy
leur acheta une maison et la place entour dels la vielle porte du
Temple, assez prs des Tisserans, mais il furent abattus au concille
de Lyon, que Grgoire dizime fist.

Aprs revint une autre manire de frres qui se faisoient nommer les
Frres Saincte-Croix, et requistrent au roy qu'il leur aidast, et le
roy le fist moult volentiers; en une rue les hbergea qui estoit
appele le Quarrefour du Temple, et qui ores est nomme la rue
Saincte-Croix.

En ceste manire comme nous avons dit avironna le roy tout Paris de
gent de religion. Les congrgations de religieux visita souvent, et
leur requeroit en chapitre humblement  genoux que il priassent pour
luy et pour ses amis. Lesquelles humbles prires esmouvoient souvent
les gens qui entour luy estoient  faire bonnes oeuvres et de vivre
sainctement.


Coment le roy donnoit ses prouvendes[292].

Quant le roy donnoit aucuns bnfices qui appartenoient  sa
collacion, il faisoit enquerre s'il estoient bonnes personnes et de
dvote vie, sans luxure et sans orgueil et sans arrogance;
espciaulment quant vesque ou archevesque mouroit, l o il avoit sa
rgale, par le chancelier de Paris et par autres bonnes gens; et ceux
qui avoient bon renom avoient les prouvendes. Il ne donnoit nul
bnfice  clerc nul, tant fust lettr, qui eust autre bnfice et
autre prouvende, s'il ne rsignoit avant ceux que il tenoit; n ne
voult oncques donner n octroier bnfices n prouvendes, s il ne
eust certains tesmoins que il fust vague, et que celuy qui le
possdoit estoit mort. Tous les jours disoit le roy les Heures de
Nostre-Dame entre luy et son chapelain, et tout le service des Mors.
Et quand il disoit ses heures, si se gardoit de parler, se ne fust
aucun pour qui il ne le peust bien refuser[293].

  [292] Prbendes, bnfices.

  [293] A moins que ce ne ft pour quelqu'un  qui il ne pouvait
  refuser de parler.


Coment le roy envoioit ses lettres privement.

Une chose de mmoire digne devons bien raconter: il avint que le roy
estoit  Poissy secrtement avec ses amis; si dist que le greigneur
bien et la plus haulte honneur qu'il eust oncques en ce monde luy
estoit avenue  Poissy. Quant la gent l'orent ainsi parler, si se
merveillrent moult de quelle honneur il disoit, car il cuidoient
qu'il deust mieux dire que telle honneur luy fust avenue en la cit de
Rains, l o il fu couronn du royaume de France.

Lors commena le roy  sousrire, et leur dist que  Poissy lui estoit
avenue celle grant honneur; car il y avoit receu baptesme, qui est la
plus haulte honneur sus toutes autres. Quant le roy envoioit ses
lettres  ses amis secrtement, il metoit: _Loys de Poissy  son chier
ami, salut_. N ne se nommoit point roy de France. Si l'en reprist un
sien ami, et il respondi: Biaus ami, je suis ainsi comme le roy de la
fve, qui au soir fait feste de sa royaut, et l'endemain, par matin,
si n'a plus de royaut.

Le roy avoit une coustume que quant il estoit prs des malades, il
s'agenouilloit et leur donnoit sa bnion, et prioit Notre-Seigneur
que il leur en voulsist donner garison; et puis si les touchoit de ses
dois l o la maladie estoit, et faisoit le signe de la croix, en
disant les paroles de la puissance Nostre-Seigneur et de sa digne
vertu, aprs ce qu'il les avoit tenu et baisi. Selonc ce qu'il
appartient  la dignit royal, il les faisoit mengier  sa court et
leur faisoit  chascun donner de l'argent pour rler en leur contre.

   _Les Grandes Chroniques de saint-Denis_, dites et annotes par
   M. Paulin Pris.




INFLUENCE DE LA LITTRATURE ET DES ARTS DE LA FRANCE EN EUROPE AU
MOYEN AGE.


Littrature.

Lorsqu'au treizime sicle la littrature et l'art franais
dbordrent sur l'Europe, il semble en vrit que la France soit trop
petite pour contenir toute sa grandeur; et  ce moment la politique
franaise avec saint Louis avait autant de gloire et d'influence 
l'extrieur que nos architectes et nos potes. Alors aussi des
dynasties franaises rgnaient sur presque toute l'Europe, en
Portugal, en Castille, en Hongrie, en Pologne,  Constantinople, en
More,  Athnes, en Chypre, en Syrie,  Naples, c'est--dire dans
presque tous les tats du bassin de la Mditerrane, qui fut vraiment
alors un lac franais. Ces dynasties rpandaient dans leurs royaumes
les usages, les arts et la langue de la mre-patrie.

Parmi les causes si diverses qui contriburent  augmenter alors
l'influence de la France, il faut mentionner la renomme des grandes
abbayes et des coles de Cluny, de Clairvaux, de Prmontr, etc., o
les trangers venaient s'instruire dans les sciences sacres et puiser
le got de l'art gothique: la clbrit de l'universit de Paris[294],
cole suprme de toute l'Europe, o affluaient de tous les pays des
milliers d'tudiants, qui remportaient ensuite chez eux la
connaissance de notre littrature, de nos pomes de chevalerie et de
notre langue, qu'on appelait au temps de saint Louis _la parleure
commune  tous_.

  [294] Le chevaleresque Jean, roi de Bohme, mort si glorieusement
   Crcy (1346), avait envoy  Paris son fils, Charles, depuis
  empereur sous le nom de Charles IV, et cet enfant avait t lev
   la cour du roi de France, Charles le Bel, beau-frre de Jean.
  En 1347, Charles IV tablit l'universit de Prague sur le modle
  de celle de Paris; tous les savants qui en furent les premiers
  professeurs avaient fait leurs tudes  Paris.--_Schoell_, Cours
  d'hist. des tats europens, t. VIII, p. 79.

  Les universits de Vienne (1365), de Heidelberg (1386) et de
  Cologne (1389) furent galement tablies et organises sur le
  modle de l'universit de Paris. (_Schoell._)

Le franais, la langue d'ol, tait en effet parl dans toute l'Europe
et dans tout l'Orient, o il s'est conserv sous le nom de langue
franque[295]. Au treizime sicle, les seigneurs allemands avaient
autour d'eux gent franoise pour apprendre franois leurs fils et
leurs filles. Brunetto Latini, le matre du Dante, qui avait tudi 
Paris, composa en franais son Trsor, espce d'encyclopdie du
treizime sicle, parce que cette langue, disait-il, tait plus
commune  toutes gens que les autres.

  [295] Le franais se rpandit en Syrie pendant les croisades. Un
  grand nombre de Syriens apprirent cette langue parleure plus
  dlitable et plus commune de tos langaeges. (_Schoell_, ouvrage
  cit, t. III, p. 348).

Dante pensa d'abord  crire la Divine Comdie en franais, afin
qu'elle ft plus universellement connue. Il avait longtemps rsid 
Paris; il avait lu nos posies nationales, et s'en tait fort inspir.
M. Rathery[296], aprs une patiente comparaison des pomes de Dante et
du Roman de la Rose, de Jean de Meung, tablit que le pote florentin
a souvent imit et traduit quelquefois les vers du pote franais.

  [296] _Rathery_, Influence de l'Italie sur les lettres franaises
  depuis le treizime sicle jusqu'au sicle de Louis XIV, 1 vol.
  in-8, 1853, p. 25.

Une longue insouciance pour notre vieille gloire littraire nous a
laiss beaucoup d'erreurs  combattre et de droits  revendiquer. On
ne saurait croire avec quelle lgret des crivains du dernier
sicle, et mme du ntre, ont abandonn et trahi la cause de
l'originalit nationale dans un genre o il est si rare de crer.
Peut-tre s'imaginaient-ils avoir tout dit quand ils avaient rpt,
sans examen, quelque dicton puril contre la strilit franaise; et
ils oubliaient que la France avait fourni de sujets d'popes
l'Italie, l'Espagne, l'Allemagne, l'Angleterre, sans compter les
versions de nos pomes dans presque toutes les langues du nord et de
l'orient de l'Europe. De prtendus critiques, moins justes en France
pour nos potes qu'on ne l'tait hors de France, nous donnaient pour
des traducteurs, tandis que c'est nous qui tions traduits[297].

  [297] Instructions du Comit de la langue, de l'histoire et des
  arts de la France, par J.-V. Leclerc.

Notre vieille posie nationale, si gote des trangers au treizime
sicle, continua d'exercer son influence sur les littratures de
l'Europe pendant longtemps encore, jusqu'au moment o la France, au
seizime sicle, ddaigna son propre fonds littraire et rejeta ses
traditions; et  ce moment-l mme les grands potes de l'Italie
faisaient avec nos lgendes chevaleresques, l'Arioste son Roland
furieux, et le Tasse sa Jrusalem dlivre.

La langue et la littrature de la France ne furent pas seules adoptes
par les peuples trangers; il en fut de mme de nos usages, de nos
modes. Au milieu du onzime sicle, Sigefroi, abb de Goerz, dplorait
que la dcadence des anciens temps ait fait place  l'usage
ignominieux des Franais de se faire la barbe et de porter des habits
courts. Presque en mme temps, Godefroy de Bouillon recommandait aux
chevaliers allemands la socit des Franais pour polir leurs moeurs
et adoucir leur rudesse.


Architecture.

En mme temps que la langue, les posies, les moeurs et les modes mme
de la France taient universellement acceptes, l'architecture
franaise l'tait pareillement. Les trangers, qui venaient en si
grand nombre  l'universit de Paris, puisaient en France le got de
l'architecture franaise, qu'on appelle si improprement gothique.
Entre autres faits, il faut parler de ces tudiants sudois qui, en
1287, envoyaient en Sude TIENNE BONNEUIL, tailleur de pierre de
Paris, avec dix compagnons, pour aller faire la cathdrale d'Upsal,
et lui fournissaient l'argent ncessaire  son voyage.

Sans vouloir crire ici l'histoire de l'architecture gothique[298], il
est peut-tre utile de faire connatre les rsultats des travaux les
plus rcents sur l'origine de cette architecture. Il est parfaitement
certain aujourd'hui que l'architecture gothique a pris naissance en
France, dans l'ancienne Neustrie[299], qu'elle y a acquis son
dveloppement, et que de la France elle s'est rpandue dans les pays
voisins. En effet, l'art gothique procde de l'art roman; or,
certains monuments de l'Ile-de-France, de la Picardie et de la
Champagne, prsentent la transition entre les deux styles; on y
remarque un mlange, une fusion des deux systmes, tandis que partout
ailleurs, au contraire, il y a une brusque substitution d'un style 
l'autre. A coup sr, il ne faudrait pas d'autres preuves de l'origine
franaise, de la naissance en France de l'architecture gothique ou
ogivale; eh bien, ces monuments de transition de la France du nord
sont les plus anciens monuments  ogive, ce sont les plus
incontestablement dtermins, et leurs dates indiquent qu'ils sont
tous antrieurs  tous les autres monuments de style ogival construits
dans les autres pays de l'Europe.

  [298] Que la France ait invent l'ogive ou qu'elle l'ait
  emprunte  l'Orient, peu importe. Je n'ai pas  discuter ici
  cette question. L'ogive n'est qu'un dtail dans le monument
  gothique; et quand nous disons que le systme gnral de
  l'architecture des cathdrales de Paris et de Chartres est
  franais, personne ne soutiendra que c'est une copie d'un
  monument arabe.

  Les caractres gnraux de l'art gothique sont: l'emploi de
  l'arcade en ogive; le dveloppement des faades, des tours et des
  flches; l'agrandissement considrable des proportions de l'glise
  romane, dont le plan est modifi dans ses dtails, mais conserv
  dans l'ensemble; une ornementation toute particulire, d'une
  excessive richesse et d'une grande varit. La lgret et
  l'lvation des glises ogivales sont dues  un nouveau systme de
  votes, dans la construction desquelles les architectes du
  treizime sicle ont montr une habilet et une science
  trs-grandes, et  l'invention des contre-forts et des
  arcs-boutants.

  [299] Ile de France, Picardie, Champagne, Pays Chartrain,
  Snonais.

Le portail de Saint-Denis est de 1140; celui de Chartres est de 1145;
le choeur de Saint-Germain-des-Prs est de 1163, et celui de
Notre-Dame de Paris, de 1182. Hors de France, aux mmes dates, on
chercherait en vain des monuments aussi avancs dans ce style. C'est
seulement en France que rgne sans partage l'art ogival primitif[300],
et c'est l qu'ont t construits les plus anciens et les plus beaux
monuments gothiques, tels que les cathdrales de Soissons, de Laon, de
Noyon, de Sens, de Reims, d'Amiens, de Paris, de Chartres, de
Beauvais, etc., modles du genre, qui ont t imits dans tout le
reste de la France et en Europe. Les archologues et les architectes
anglais et allemands les plus instruits reconnaissent franchement que
l'architecture gothique est d'origine franaise. Il est actuellement
dmontr pour tous les esprits au courant de la science archologique
que les monuments gothiques de l'Allemagne, d'ailleurs si peu
nombreux, bien loin d'avoir servi de type  ceux de la France, sont
d'une poque postrieure  ceux-ci, qu'ils ont t copis d'aprs les
ntres, ou bien qu'ils ont t btis par des architectes
franais[301].

  [300] Le style gothique se subdivise en trois styles, qui
  correspondent  trois poques:

  Le style gothique primitif, ou ogival primitif, ou  lancettes, de
  1140  1300;

  Le style gothique rayonnant, de 1300  1400;

  Le style gothique fleuri ou flamboyant, de 1400  1550.

  Les monuments religieux les plus remarquables de la premire
  poque sont: les cathdrales de Paris, Reims, Chartres, Rouen,
  Amiens, Bourges, Beauvais, Noyon, Soissons, Laon, Sens, la
  Sainte-Chapelle de Paris, la basilique de Saint-Denis; c'est la
  plus belle priode de l'art ogival.

  Ceux de la seconde poque sont: Saint-Ouen de Rouen, Saint-Urbain
  de Troyes, le portail de l'glise de Saint-Antoine (Isre), etc.

  Ceux de la troisime poque sont: l'glise de
  Notre-Dame-de-l'pine, chef-d'oeuvre de l'architecture des
  quatorzime et quinzime sicles; le portail principal de la
  cathdrale de Rouen; la flche de la cathdrale de Strasbourg; la
  nef de la cathdrale de Nantes, etc.

  [301] Les plus grands et les plus connus parmi les architectes du
  treizime sicle, les matres de l'art, sont: ROBERT DE COUCY et
  JEAN D'ORBAIS, architectes de la cathdrale de Reims; PIERRE DE
  MONTEREAU, architecte de la Sainte-Chapelle de Paris; HUGUES
  LIBERGIER, architecte de Saint Nicaise de Reims; ROBERT DE
  LUZARCHES et THOMAS DE CORMONT, architectes de la cathdrale
  d'Amiens; JEAN DE CHELLES, architecte et sculpteur du portail
  mridional de Notre-Dame de Paris; JEAN LANGLOIS, architecte de
  Saint-Urbain de Troyes; ENGUERRAND LE RICHE, architecte de la
  cathdrale de Beauvais.

L'un de nos plus savants archologues, M. Flix de Verneilh, a mis
hors de doute ce point d'histoire fort important[302], que la
cathdrale de Cologne, bien loin d'tre le premier monument construit
en style gothique, le monument modle de tous les autres, est, au
contraire, un difice copi sur Notre-Dame d'Amiens et sur la
Sainte-Chapelle de Paris. Le dme de Cologne en effet n'a t commenc
qu'en 1248, tandis que Notre-Dame d'Amiens a t construite de 1220 
1288, et la Sainte-Chapelle de 1245  1248; voil pour les dates. Les
deux plans d'Amiens et de Cologne sont si ressemblants qu'on peut les
confondre; ils se couvrent l'un l'autre, et lorsque le plan de Cologne
s'loigne par hasard du plan d'Amiens, c'est pour suivre celui de
Beauvais. Le style, les dtails, les fentres, les contre-forts de
Cologne sont emprunts aux cathdrales d'Amiens, de Beauvais et  la
Sainte-Chapelle. Les faits sont tellement vidents, que presque tous
les archologues allemands les admettent et rejettent les thories
teutoniques de M. S. Boissere.

  [302] Dans le t. VII des _Annales archologiques_.

Il faut encore ajouter que parmi les preuves de l'origine allemande de
l'architecture gothique on a longtemps reproduit celle-ci. Il y avait,
soutenaient de profonds rudits allemands,  Notre-Dame-de-l'pine (en
Champagne) une inscription latine ainsi conue:

    Guichart Antonis. Col. Sacer. Nor. Actee;

et l'on en tirait la consquence qu'un prtre de Cologne, _Coloniensis
Sacerdos_, avait construit cette belle glise, et en outre que le dme
de Cologne tait le type du gothique. Il a t dmontr depuis, par M.
Didron, que l'inscription latine est une inscription en patois
champenois ainsi conue:

    Guichart Anthoine tos catre nos at fet,

et s'applique aux quatre piliers du rond-point de l'glise que ce
maon champenois rdifia _tous les quatre_ au quinzime sicle.

L'Allemagne, qui a prtendu un moment avoir invent le style ogival,
n'a que huit monuments gothiques, tous d'une poque postrieure aux
premiers monuments franais de ce style. L'glise de Wimpfen en Val,
btie de 1263  1278, est due  un architecte franais, auquel le
doyen de cette collgiale avait recommand de la construire en
ouvrage franais (_opere francigeno_). MATHIEU D'ARRAS commena en
1343 la cathdrale de Prague, qui fut acheve par un autre Franais,
PIERRE DE BOULOGNE, en 1386. Les deux tours occidentales de la
cathdrale de Bamberg, qui sont du second tiers du treizime sicle,
sont videmment copies sur celles de Notre-Dame de Laon, dont la date
est la fin du douzime sicle. La ressemblance est frappante; c'est le
mme style, ce sont les mmes tages et les mmes contreforts[303].

  [303] Je dois cette importante communication  mon ami M. Didron.

Les savants anglais les plus estimables reconnaissent eux-mmes,
disions-nous, que leur pays doit l'architecture gothique  la
France[304]. En effet, le premier difice de style ogival lev en
Angleterre est la cathdrale de Cantorbry (1174), et c'est un
architecte franais, clbre par ses travaux antrieurs, GUILLAUME DE
SENS, qui, aprs avoir t choisi au concours, construisit le choeur
de cette glise, absolument semblable par son plan, son style et son
ornementation aux glises gothiques de l'Ile-de-France[305].

  [304] Depuis le septime sicle l'Angleterre se servait de nos
  ouvriers; l'histoire de saint Benot, abb de Wirmouth et de
  Jarrow, dans le diocse de Durham, crite par Bde le Vnrable,
  nous apprend les faits suivants. Saint Benot, qui d'abord avait
  t moine  l'abbaye de Lrins, fit construire l'abbaye de
  Wirmouth; il vint lui-mme, en 675, chercher en Gaule des maons
  pour lui lever une glise de pierre,  la manire des Romains.
  Quand l'difice fut  peu prs termin, il fit venir des
  vitriers, ouvriers inconnus jusque alors en Angleterre; ils
  mirent des vitres aux fentres, et apprirent aux Anglais  faire
  des lampes et des vases en verre de toutes natures.

  [305] _Bulletin monumental_, t. XV, p. 303.

Le plus ancien monument construit dans le style appel par les Anglais
_early english_, la cathdrale de Lincoln, est encore l'oeuvre d'un
architecte franais[306]. Cette glise, rebtie de 1195  1200 par
les soins de l'vque saint Hugues de Bourgogne, a t construite par
un architecte de Blois, sur le modle de Saint-Nicolas de Blois,
incontestablement commenc en 1138.

  [306] Voyez _Parker_, Introduction to the study of the gothic
  architecture; Oxford et London, 1849, in-12, p. 101 et 211.

Ces glises, bties par nos maons ont servi de modles aux
architectes anglais pour le plan, le style et l'ornementation des
difices qu'ils ont levs plus tard, parmi lesquels l'abbaye de
Westminster (1264) a un aspect plus franais encore qu'aucun
autre[307].

  [307] Westminster a inspir  Walpole un curieux parallle de
  l'architecture gothique avec l'architecture rgulire.

  C'est une question, dit Walpole, qui n'est pas encore bien
  dcide de savoir si la noble ordonnance du plus magnifique
  temple de la Grce seroit capable de produire sur l'me la moiti
  de l'impression qu'y pourroient faire les beauts d'une superbe
  glise dans le got gothique?... En entrant dans l'glise de
  Saint-Pierre on est merveill de la grandeur de la dpense, et
  l'on se dit  soi-mme qu'elle n'a pu tre faite que par des
  princes puissants. En visitant celle de l'abbaye de Westminster,
  on n'est nullement occup de celui qui l'a fait btir; la saintet
  du lieu fait seule impression, et quoiqu'on n'y voye plus ni
  autels ni reliquaires, un catholique romain y trouveroit plustot
  un motif de conversion que dans tout cet appareil fastueux de
  dmes rguliers qu'on voit  Rome. Les glises gothiques sont
  faites pour inspirer la pit, les autres provoquent seulement
  l'admiration. Les Papes ont amass leurs richesses dans les
  grandes glises gothiques et les talent dans des temples  la
  grecque.

  Je n'eus certainement jamais dessein, en mettant ainsi les deux
  manires en opposition, de faire aucune comparaison des beauts
  raisonnes de l'architecture rgulire avec les licences effrnes
  de celle qu'on appelle gothique. Je crois nanmoins m'apercevoir
  que ceux qui ont bti dans ce dernier got toient plus verss
  dans la connoissance de leur art, qu'ils avoient un gnie plus
  tendu, plus de discernement et qu'ils savoient mieux garder les
  convenances que nous ne voulons l'imaginer....--_Walpole_,
  traduction manuscrite par Mariette; Bibl. impr. Mss. S. F., No
  1846: 3 vol. in-4. T. I, p. 126.

Le style ogival alla galement de France en Espagne. A la cathdrale
de Burgos, architecture et sculpture, tout est franais.

Une preuve qu'on imitait dans le quatorzime sicle,  Barcelone,
l'architecture du midi de la France, se retrouve dans l'glise de
Santa-Maria-del-Mar, dont la faade, leve en 1328, offre une
ressemblance surprenante dans ses principales dispositions avec la
faade de la cathdrale d'Arles en Provence.... L'architecture
mauresque n'eut aucune influence sur l'architecture religieuse de
l'Espagne, tandis que celle de la France se trouve partout[308].

  [308] Sur la marche de l'architecture en Espagne, par M.
  Passavent, dans _Deutsches Kunstblatt_, janvier 1852, nos 4  17.

M. Viollet-Leduc[309] cite un curieux document qui nous fait connatre
d'une manire prcise quelles taient les fonctions d'un architecte,
comment nos Franais s'y prenaient pour travailler  l'tranger et
comment ils taient traits. Le chapitre de la cathdrale de Grone
se dcida, en 1312,  remplacer la vieille glise romane par une
nouvelle, plus grande et plus digne. Les travaux ne commencrent pas
immdiatement, et on nomma les administrateurs de l'oeuvre, Raymond de
Viloric et Arnauld de Montredon. En 1316, les travaux taient en
activit, et on voit apparatre, en fvrier 1320, sur les registres
capitulaires, un architecte dsign sous le nom de Matre HENRY DE
NARBONNE. Matre Henri mourut, et sa place fut occupe par un autre
architecte, son compatriote, nomm JACQUES DE FAVARIIS; celui-ci
s'engagea  venir  Grone six fois l'an, et le chapitre lui assura un
traitement de 250 sous par trimestre.

  [309] Page 112 du T. I de son Dictionnaire raisonn de
  l'Architecture franaise.

La maison d'Anjou tablie  Naples fit pntrer l'architecture
franaise dans ses nouveaux domaines. Ce n'est pas seulement dans le
royaume des Deux-Siciles que l'on retrouve les traces de notre style,
mais bien aussi dans tout le reste de l'Italie. En 1300, HARDOUIN,
Franais de nation, commena l'glise de Sainte-Ptrone,  Bologne. Le
plus bel difice gothique de l'Italie, le dme de Milan, a t lev
par des Franais, PHILIPPE BONAVENTURE de Paris, JEAN MIGNOT et JEAN
CAMPANOSEN de Normandie (1388-1402); et  la fin du seizime sicle,
en pleine Renaissance, NICOLAS BONAVENTURE obtenait _au concours_ de
faire dans cette glise l'une des trois belles fentres du fond du
choeur. A Rome, un grand nombre d'difices sont construits dans un
style gothique italianis. La seule glise de style ogival pur est
Santa-Maria-sopra-Minerva; les grandes basiliques de Saint-Jean de
Latran, de Sainte-Marie-Majeure, de Saint-Pierre et de Saint-Paul[310]
appartiennent  ce style franco-italien dont nous venons de
parler[311].

  [310] Aujourd'hui dtruite.

  [311] Ces renseignements nous ont t communiqus par M. Didron.

La ville de Sienne tout entire, glises, palais, maisons, est
construite en style ogival pur. A Florence,  Viterbe,  Tivoli, le
nombre des difices gothiques est trs-considrable, et tmoigne de
l'influence que l'art franais exera alors en Italie.

L'Orient adopta aussi notre architecture aprs avoir t conquis par
nos armes.

Dans les annes 1204 et 1205, des Bourguignons, des Champenois, des
Flamands se dtournent de leur plerinage arm vers Jrusalem,
arrivent sous les murs de Constantinople, renversent un empire, en
fondent un autre, se distribuent en royaumes, en principauts, en
seigneuries de tout nom, les vastes lambeaux de ce monde ancien qui a
port la premire civilisation sur tous les rivages de la
Mditerrane, y introduisent nos moeurs rudes et honntes, notre
langue, nos lois; renverss sur un point, ces tats se recomposent
sur un autre, et pendant prs de deux sicles une nouvelle France
cherche son point d'appui dans les belles rgions de la Mditerrane;
la plus glorieuse partie de ce monde antique, le Ploponnse, devient
la proprit d'une famille de Champagne, les Ville-Hardouin, qui
donnent des codes, fondent des villes, maintiennent la tolrance entre
deux cultes jaloux, frappent monnaie[312].

  [312] _Buchon_, Recherches et matriaux pour servir  une
  histoire de la domination franaise aux treizime, quatorzime et
  quinzime sicles dans les provinces dmembres de l'empire grec,
  2 vol. grand in-8, 1840.

La Grce vit alors s'lever sur les points de son sol un grand nombre
d'difices gothiques ou en style byzantin modifi par le got
franais; on voit encore les ruines de ces glises ou de ces chteaux,
 Athnes,  Chalcis,  Bodonitza, en More. Chypre, l'ancien royaume
des Lusignan, est couverte de palais, de chteaux-forts et d'glises
gothiques, mais dont le style a t appropri, sur ce point comme
partout ailleurs, aux usages des hommes et aux exigences du climat.
Beyrouth, Sidon, Saint-Jean-d'Acre et les autres villes syriennes de
Ramla, d'Abou-Gosh et de Jrusalem conservent des monuments gothiques
que les Francs y ont btis aux temps glorieux de leur domination.

La ville de Rhodes est tout entire franaise. J'entrai, dit le
marchal de Raguse[313], avec une motion profonde dans cette ville,
dont les souvenirs sont faits pour toucher si vivement. Elle rappelle
 l'esprit des services rendus  la religion,  l'humanit,  la
civilisation; elle fut comme le boulevard de l'Europe, et tint en
chec les forces des barbares qui menaaient les plus beaux pays de la
chrtient. La gloire acquise par les chevaliers de Saint-Jean, au nom
de la religion, au nom de la patrie, fut une gloire tout europenne,
et surtout une gloire franaise, car le plus grand nombre des
chevaliers et les grands-matres dont les noms ont travers les
sicles avec le plus d'clat taient franais. Il y a trois cent
quinze ans que la fortune devint contraire  cet ordre illustre, et
qu'il fut oblig d'abandonner la conqute qu'il avait faite, aprs
l'avoir possde pendant deux cent douze ans (1308-1520). Les
souvenirs qu'il a laisss sont encore si prsents, qu'on pourrait
croire que c'est hier seulement qu'a cess sa puissance. La rue des
Chevaliers est intacte; la porte de chaque maison est orne des
cussons de ceux qui les ont habites les derniers. Cette rue est
silencieuse; quoique conserves, les maisons sont dsertes, et l'on se
croirait entour des ombres de ces hros. Les armes de France, les
nobles fleurs de lys se voient partout. C'est que la gloire et la
puissance de la France sont de tous les temps et de tous les lieux:
quelque lointain que soit le pays que parcourt un voyageur, quelle que
soit l'poque du moyen ge dont il tudie l'histoire, le nom de France
et ses souvenirs s'y trouvent toujours mls. Je parcourus cette rue
des Chevaliers avec un saint recueillement. Je reconnus les armes des
Clermont-Tonnerre et d'autres de nos plus anciennes et plus illustres
maisons.

  [313] Voyage du duc de Raguse, t. II, p. 245.

   L. DUSSIEUX, _Les Artistes franais  l'tranger_. (Ouvrage
   couronn par l'Acadmie des Inscriptions et Belles-Lettres, en
   1859).




GUERRE DE PHILIPPE III EN ARAGON.

1285.


Coment le roy Phelippe de France assembla grant ost pour aler au
royaume d'Arragon.

Assez tost aprs, en l'an de grace mil deux cens quatre vings et cinq,
Phelippe le roy de France assembla environ la Penthecouste  Thoulouse
si grant multitude de gent que c'estoit merveille  veoir; pour ce
qu'il vouloit entrer en Arragon, qui avoit t donn  Charles son
fils et octroie. S'entente estoit d'avoir tantost besoigni au royaume
d'Arragon, et puis de passer tout oultre au royaume d'Espaigne, pour
la grant injure que le roy Alphons, roy d'Espaigne, luy avoit faicte
de Blanche sa suer. Avec le roy ala messire Jehan Colet[314], cardinal
de Rome, et toute la noble chevalerie de France. Si fu l'ost moult
bien garnie par devers la mer de galies et de vitailles et de toutes
autres choses qui mestier leur avoient. Le roy laissa la royne Marie,
sa femme,  Carcassonne avec grant foison de nobles dames qui aloient
avec leur barons; si s'en ala  Narbonne, illec atendi tant que toute
sa gent fust assemble. Si fu command que tous ississent de Narbonne
et alassent tous arms  bannires desploies tous prests de combatre.
Si entrrent premirement en la terre au roy de Maillorgues, le frre
Pierre le roy d'Arragon, qui se tenoit  la partie au roy de France et
saincte glyse.

  [314] Cholet.

Si tost qu'il sot sa venue, si s'en vint contre le roy au plus
honnourablement qu'il pot, et envoia ses deux nepveus en la ville de
Perpignan, et leur fist feste et honneur. Au roy d'Arragon vindrent
messages en Secile o il estoit, et lui dnoncirent que le roy de
France venoit en son royaume d'Arragon  si grant gent que nul ne les
povoit nombrer n esmer; si dist  Constance qu'elle gardast bien le
prince de Salerne et sa terre, et il iroit deffendre son royaume
contre le roy de France. Il se mist en mer, si ot bon vent; si entra
en sa terre, et garni les entres par devers ses adversaires au mieux
qu'il pot. Quant Constance fu demoure, si se mist en moult grant
paine de garder la terre et le pays et de savoir la volent et le
couvine de ceux de Secile; si s'apparut bien que ceux de Secile se
rconciliassent volentiers  leur seigneur; lors se pourpensa qu'il
estoient plains de faulset et qu'il n'estoient point estables; si
fist metre le prince en une galie et l'envoia en Arragon o il fu
estroictement gard une pice de temps.


Coment la cit d'Elne fu destruicte.

Tant ala l'ost de France qu'il vindrent  Perpignan; si se conseilla
le roy par quelle part il entreroit mieux en Arragon. Si luy fu
conseill que son ost alast droit  Elne l'orgueilleuse, pour ce que
elle se tenoit  Pierre d'Arragon, et elle estoit et elle devoit estre
au roy de Maillorgues, et que l'en tournast celle part. Celle terre
est assise en la terre de Roussillon et en la contre. Quant le roy de
France sot que le roy d'Arragon avoit ainsi tollu et soustrait  son
frre celle terre, si commanda que l'on alast celle part. Ceux d'Elne
virent bien et aperceurent que l'ost venoit vers eux, si se traistent
aux portes et coururent aux murs et aux deffenses, et monstrrent
qu'il la vouloient tenir et deffendre. Tantost que le roy fu venu, il
fist faire commandement que l'en alast  l'assaut; ceux de dedens se
deffendirent bien et viguereusement, si que riens n'y perdirent celle
journe; mais l'endemain par matin les Franois coururent  l'assaut.
Quant ceux de la ville virent ce, si requistrent et demandrent au roy
qu'il leur donnast repis jusques  trois jours, tant qu'il eussent
parl ensemble, et qu'il fussent tous d'un accort: et puis si
livreroient la ville au roy et  son commandement. Le roy leur octroia
volentiers. Endementres que les trives duroient et qu'ils ne furent
point assaillis, il se mistrent au plus haut de la ville et mistrent
le feu sur une tour, si que le roy d'Arragon le peust veoir qui
n'estoit pas moult loing d'ilec; car il avoient esprance qu'il les
venroit secourir. Quant le roy apperceut leur barat, si commanda
tantost que on alast  l'assaut; le lgat sermonna et prescha aux
Franois et prist tous leur pchis sur luy qu'il avoient oncques fais
en toute leur vie, mais que il alassent sus les ennemis de la
crestient, bien et hardiement, et que il n'y espargnassent riens,
comme ceux qui estoient escommenis et dampns de la foy crestienne.

Quant les Franois orent ce, si crirent  l'assaut  pi et 
cheval, et jettrent et lancirent  ceux de dedens. Tant
approchirent des murs qu'il y furent: si drecirent les eschieles
contre mont, et hurtrent aux murs tant qu'il en firent tresbuchier
une grant pice et un grant quartier. Il brisirent les portes et
abatirent les murs en pluseurs lieux, si se boutrent ens de toutes
pars, et si commencirent  crier: _A mort!_ et  occire hommes et
femmes sans espargnier.

Quant le peuple de la cit se vit ainsi surpris, si commencirent 
courre vers la maistre tour ou glyse, o il cuidrent avoir garant:
mais riens ne leur valut, car les portes furent tantost brisies. Si
se frirent en eux les Franois et n'y espargnirent hommes n femmes,
n viel n jeune, que tout ne missent  mort, fors que un tout seul
escuier qui estoit nomm le bastart de Roussillon, qui monta haut sus
le clocher du moustier. Avec luy avoit ne scay quans compaignons qui
se deffendoient merveilleusement bien et asprement. Tantost commanda
le roy que il fust espargni, s il se vouloit rendre. Tantost il se
rendi et pria que l'en luy sauvast la vie. En celle manire fu la cit
destruicte, et le peuple afol et mort. Bien estoient ceux d'Elne
deceus et engigns qui s'estoient apuys  la art de seu[315] qui
faut[316] au besoing, et s'estoient en riens fis au roy d'Arragon.

  [315] A la branche de sureau.--On dit encore une _Hart_, pour
  indiquer la branche d'osier qui sert  lier un fagot.

  [316] Manque.


Coment Franois passrent les mons de Pirne.

Sitost comme la cit d'Elne fu destruicte, le roy et son ost se
mistrent tantost  la voie[317] pour aler vers les mons de
Pirne[318]. Adonc se conseillrent les barons l o il pourroient
plus lgirement passer les montaignes et  moins de pril: car les
montaignes estoient si hautes qu'il sembloit qu'elles se tenissent au
ciel; n au pas de l'cluse ne povoient-il riens faire n passer, qui
estoit le droit chemin qui peust entrer ens. Mais les Arragonnois
avoient mis au devant tonniaux tous plains de sablon et de gravelle et
de pierres grosses, si que en nulle manire les gens n'y povoient
passer fors en pril de mort. Et avec tout ce, ceux d'Arragon avoient
toutes leur tentes et leur paveillons tendus sus les montaignes, dont
il povoient appertement veoir l'ost des Franois: et moult bien
cuidrent que les Franois deussent passer par ce pas de l'Ecluse qui
tant est prilleux.

  [317] En route.

  [318] Les Pyrnes.

Si comme il estoient en grant pense qu'il feroient, le devant dit
bastart dist qu'il savoit bien un passage un pou loing de l'Ecluse par
o tout l'ost pourroit seurement passer sans nul pril. Le roy le sot:
si fist faire semblant  sa gent qu'il voulsissent passer par le pas,
si que ceux d'Arragon qui estoient sus les montaignes les peussent
voir: le roy prist avec luy de ses chevaliers et de ses gens d'armes,
et se mist au chemin avecques le bastart de Roussillon, et vindrent au
lieu que le bastart avoit nomm; si n'estoit l'ost que par une mille
loing.

Le bastart ala devant et le roy aprs, par une voie si estrange,
plaine d'espines et de ronces, qu'il sembloit que oncques homme n'y
eust al. Tant alrent  grant paine et  grans travaux qu'il vindrent
par dessus les montaignes, et par ilec firent passer tout l'ost sans
nul dommage, que ce sembloit bien que ce fust impossible. Ceux
d'Arragon qui le pas de l'Ecluse gardoient, regardrent par devers les
montaignes, si apperceurent l'ost de France qui j estoit au dessus,
si furent tous esbahis et orent si grant paour que il tournrent en
fuie, n n'en porent riens porter, tant se hastrent. Les Franois
vindrent  leur paveillons et prindrent quanqu'il trouvrent, et puis
tendirent leur tentes et leur paveillons au plus haut des montaignes;
mais de boire et de mengier orent-il assez pou. Si se tindrent illec
trois jours et se reposrent pour le grant travail qu'il avoient eu.
Si comme il orent pass ce pas et il se furent reposs, le roy
commanda que on alast droit  une ville que l'en nomme Pierre-Late. Il
approchirent de la ville; ceux qui bien les virent fermrent les
portes et firent semblant que il avoient grant volent de tenir contre
les Franois.

Tantost fu la ville assise et tendirent leur tentes le soir.
L'endemain fu accord qu'il assaillissent, pour ce que l'en disoit que
le roy d'Arragon estoit en la ville. Quant ceux de Pierre-Late virent
la grant puissance, si leur fu avis qu'il ne se pourroient tenir n
deffendre: si attendirent tant que l'ost des Franois fu acoisi, si
s'en issirent par devers les courtils environ mie nuit, et boutrent
le feu en la ville, pour ce qu'il vouloient que les biens qui
demouroient en la ville si fussent perdus et ars, et que les Franois
n'en peussent avoir prouffit n aucun amendement.

Les Franois virent le feu de leur tentes, si s'armrent ds
maintenant et vindrent courant l o le feu estoit. Si ne trouvrent
qui de riens leur fust  l'encontre: si prisdrent la ville et la
mistrent en la seigneurie et en la puissance du roy de France.
Endementres qu'il se contenoient ainsi, le roy de Navarre, le premier
fils au roy de France, assailli bien et asprement une ville qui a nom
Figuires, et la tint si court qu'il vindrent  sa mercy, et il les
envoia  son pre le roy de France pour en faire sa volent.


Coment le roy de France assist Gironne.

Quant Pierre-Late fu prise et Figuires, si fu command que on
chevauchast droit  une ville qui estoit nomme Gironne. L'ost
s'arrouta et errrent tant que il vindrent  un petit fleuve. Si ne
porent passer pour ce qu'il estoit creu des iaues qui descendoient des
montaignes. Si s'arrestrent ilec et demourrent trois jours. Quant il
fu descreu et apetici, si approchirent tant comme il porent de la
cit de Gironne. Quant ceux de la cit virent les Franois, si
boutrent le feu s forbours, et ardirent tout; pour ce le firent que
la cit fust plus fort et mieux deffensable contre ses ennemis. Les
Franois s'approchirent de la cit, et tendirent tentes et
paveillons, et avironnrent la ville de toutes pars. Par maintes fois
assaillirent la ville et souvent, et si n'y fourfirent oncques la
montance d'un festu, car la ville estoit trop merveilleusement fort,
et la gent qui dedens estoient se deffendoient trop merveilleusement
bien. Le chevetaine estoit nomm Raimon de Cerdonne, qui estoit
chevalier au conte de Foix et parent au chevalier du roy Raimon
Rogier. Cil deffendoit la ville si bien que tous les Franois le
tenoient  bon chevalier et  vaillant.

Le conte de Foix et Raimon Rogier aloient souvent parler en la cit 
Raimon de Cerdonne, et faisoient semblant qu'il y aloient pour le
prouffit le roy; mais ce ne pot-on savoir certainement, ains disoit le
commun de l'ost qu'il y aloient pour le prouffit de la ville. Le roy
de France vit bien que tous les assaus que l'en faisoit ne povoient de
riens empirier la ville, si fist aprester un engin si subtil et si bon
que il peust abatre les murs de la cit.

Quant l'engin fu fait, ceux de la ville espirent tant qu'il fu nuit,
et issirent de la cit et vindrent  l'engin et boutrent le feu
dedens. Quant l'engin fu embras, il jectrent dedens le maistre qui
l'avoit fait, pour ce qu'il ne vouloient mie qu'il en fist jamais un
autre tel. Quant le roy o ce, il en fu si trs-courouci qu'il jura
que jamais ne laisseroit le sige jusques  tant qu'il eust prins la
ville. Si comme il estoit devant la cit, laquelle il cuida affamer,
son ost commena  empirier, et  soustenir labour de chaut et de
pueur des charoignes parmi les champs mortes, et les mousches qui les
mordoient toutes plainnes de venin: si commencirent  mourir en l'ost
et hommes et enfans, et femmes et chevaulx; et l'air y devint si
corrompu que  paine y demouroit nul homme sain.

Pierre d'Arragon estoit en aguait repostment coment et en quelle
manire il porroit grever ceux qui aportoient le sommage[319] en
l'ost. Si advenoit souvent qu'il en venoit sans conduit, et tantost il
les prenoient et les metoient  mort et emportoient le sommage. Le
port de Rose estoit  trois milles de l'ost; l avoit le roy sa navie,
qui administroit l'ost de quanque il falloit pour vivre.

  [319] Les provisions.--Ce gui s'apporte  l'aide des btes de
  somme.


De la mort Pierre d'Arragon la veille de l'Assumption Nostre-Dame.

Pierre le roy d'Arragon estoit en moult grant aguait par quelle
manire et coment il peust soustraire et oster la vitaille qui venoit
du port de Rose au roy de France. Si avint un jour qu'il assembla sa
gent  pi et  cheval; et furent bien trois cens  cheval et deux
mille  pi, et s'en vint celle part o il cuidoit mieulx trouver le
sommage. Et se tint ilec repostment tant que il peust trouver ou
attendre ce que il queroit. Une espie apperceut bien tout son affaire
et son contenement, et s'en vint hastivement au connestable de France
qui avoit  nom Raoul d'Eu, et  Jehan de Harecourt, qui estoit
mareschal de l'ost, et leur dist la place et le lieu o il estoit en
aguait.

Quant il orent ce o, si prisrent avec eux le conte de la Marche et
bien jusques  cinq cens hommes arms de fer, et vindrent l o le roy
d'Arragon estoit en aguait. Quant il furent prs, si congnurent bien
que le roy d'Arragon avoit trop greigneur nombre de gent que il
n'estoient; et avec tout ce il ne cuidoient point n ne savoient que
le roy d'Arragon fust en la compaignie. Si ne sorent que faire, ou de
combatre ou de laissier, quant Mahieu de Roye, chevalier preux et
sage, leur dist: Seigneur, vez-l nos ennemis que nous avons
trouvs, et il est veille de l'Assumption Nostre-Dame, la doulce
vierge pucelle Marie, qui  la journe d'huy nous aidera; prenez bon
cuer en vous, car il sont escommenis et dessevrs de la compaignie de
saincte glyse; il ne nous convient point aler Oultremer pour sauver
nos mes, car cy les poons-nous sauver.

Adonc s'accordrent tous  ce qu'il disoit, et coururent sus  leur
ennemis moult firement. Si commena la besoigne fort et aspre, et
s'entredonnrent moult de grans coles. Le fais de la bataille chy
sur les Arragonnois; il tournrent en fuye; mais les Franois les
tindrent court et les enchacirent de prs: si en navrrent moult, et
en demoura au champ jusques  cent de mors, sans ceux qui furent
navrs en fuiant. Le roy Pierre fu navr  mort et ne pot estre prins
n retenu; car luy-meisme coupa les resnes de son cheval et se mist 
la fuie. Ne demoura guaires qu'il mourut de la plaie qui luy fu faite.
Les Franois se partirent du champ et s'en vindrent  leur tentes et
gardrent combien il leur failloit de leur gent; si trouvrent qu'il
n'en y avoit occis que deux tant seulement.

De ce furent-il moult lies et contrent au roy la manire et coment il
avoient ouvr, et quelle manire de gent il avoient trouv. Le roy en
fu moult merveilleusement lie, et mercia la doulce dame de l'onneur et
de la victoire que Nostre-Seigneur luy avoit donne  luy et  sa
gent; encore eust-il est plus lie s il eust sceu que le roy Pierre
eust est navr  mort.


Coment Gironne fu rendue.

Si comme le sige estoit devant Gironne, viande commena  apeticier 
ceux de la cit. Le conte de Foix et Raimon Rogier savoient bien tout
leur couvine et coment il leur estoit, et que il ne se povoient plus
tenir n durer. Si s'en vindrent au roy et luy distrent que, s'il luy
plaisoit, que on parlast  ceux de la cit et aux chevetains, savoir
mon s il se vouldroient rendre n venir  mercy. Le roy leur octroia
par le conseil de ses barons: si s'en alrent en la cit et entrrent
ens et contrent leur raison et qu'il queroient. Quant il orent parl
ensemble, le conte de Foix et Raimon Rogier vindrent au roy et luy
distrent de par ceux de la cit qu'il leur donnast trives jusques 
tant qu'il eussent mand au roy d'Arragon s'il les vendroit secourre
n deffendre; et s il ne leur vouloit aidier ou ne povoit, il luy
rendroient volentiers la cit, et se mettroient de tout en son
commandement. Le roy leur donna trives moult volentiers, et il
envoirent tantost au roy d'Arragon qu'il les venist secourre et
aidier, ou il les convenoit rendre la cit, n ne la povoient plus
tenir contre le roy de France, car il n'avoient de quoy vivre n de
quoy il feussent soustenus. Les messages trouvrent que le roy Pierre
estoit mort et pluseurs autres de ses nobles hommes; si en furent
moult esbahis et moult couroucis: arrire s'en retournrent et
contrent  Raimon de Cerdonne et  autres pluseurs barons, coment le
roy leur seigneur estoit mort, et de la bataille qu'il avoit faicte
contre les Franois, et avoit perdu tous les meilleurs chevaliers
qu'il eust jusques  cent.

Quant ceux de la cit sorent ces nouvelles, si mandrent au roy que
volentiers se rendroient sauves leurs vies, mais que ce fust en telle
manire qu'il emportassent tous leurs biens seurement et tous les
harnois et toutes leurs choses. Le roy, qui pas ne savoit la povret
de la vitaille qu'il avoient, s'i accorda par le conseil au conte de
Foix et Raimon Rogier.

Tantost comme la paix fu faicte et ordenne, les Franois entrrent
ens et regardrent  mont et  val coment il leur estoit: si ne
trouvrent point vitaille laiens dont il peussent vivre trois mois.
Par ce peut-on veoir appertement que le roy de France fu deceu et
trahy, dont le conte de Foix et Raimon Rogier furent trs faulx et
trs mauvais; car il savoient bien tout l'estat de la cit et coment
il leur estoit.


Du trpassement le roy Phelippe de France et de sa spulture.

Aprs ce que la cit fu rendue, le roy commanda que elle fust garnie
et enforcie de gent d'armes et de vitaille, car il avoit en propos de
soi yverner s parties de Thoulouse. Cecy fu lo au roy d'aucuns qui
guaires n'amoient son profit; et que il donnast congi  la greigneur
partie de sa navie qui estoit au port de Rose. Si comme pluseurs des
galies se furent parties, la gent et ceux d'environ coururent sus 
celles qui leur estoient demoures, et prisrent armes et quanqu'il y
avoit dedens, et firent grant bataille et fort contre les autres. Si
occistrent grant foison de Franois, et prisrent  force l'amirant des
galies, qui estoit nomm Enguerran de Baiole, noble chevalier et
vaillant; et Aubert de Longueval fu occis, chevalier esprov en armes
qui se mist trop avant sus les Arragonnois; car il se fioit s autres
chevaliers qui asss prs de luy estoient; mais le seigneur de
Harecourt, qui estoit mareschal de l'ost, le laissa occire pour ce
qu'il le haoit.

Quant la gent le roy virent et apperceurent qu'il ne pourroient pas
ilec longuement demourer, si rachatrent Enguerran une somme d'argent,
et puis boutrent le feu s garnisons, et embrasrent toute la ville
de Rose. Si comme il estoient au chemin et si comme il s'en aloient,
si grant ravine de pluie les prist que  paines se povoient-il
soustenir n  pi n  cheval, n'en leur paveillons ne povoient-il
demourer, tant estoient grevs. Le roy fu moult dolent et moult
courrouci de ce qu'il avoit pou ou noient fait en Arragon; car il luy
estoit bien advis qu'il deust avoir pris tout Arragon et toute
Espaigne,  ce qu'il avoit tant de bonne chevalerie et si avoit grant
peuple men avec luy: si fu moult pensis dont ce povoit venir, ou par
aventure, par mauvais conseil ou par fortune.

Ainsi qu'il estoit en telle pense, si chy en une fivre, si qu'il ne
pot chevauchier; et convint qu'il fust port en une litire. La fivre
crut et mouteplia si que pour l'air qui tant estoit desatremp et
plain de pluie, il luy engregea, et puis devint plus fort malade. Tant
alrent et chevauchirent qu'il vindrent au pas de l'Ecluse qui est
avironne toute de montaignes qui sont nommes les mons de Pirne.
Haut au dessus des montaignes estoient les Arragonnois qui estoient en
aguait coment il pourroient grever les Franois: quant aucun pou se
esloingnoient de l'ost ou dix ou douze, tantost leur couroient sus et
les occioient et ravissoient tout quanqu'il povoient tollir ou
trouver.

A grant douleur et  grant paine vindrent jusques  Perpignan; ilec
s'arrestrent pour reposer. Le roy Phelippe fu moult forment malade et
enferme; si ne voult point tant attendre qu'il perdist son sens et son
avis, si fist son testament comme bon chrestien et ordenna: aprs il
receut en grant devocion le sacrement de saincte glyse. Tantost comme
il ot eu toutes ses droictures, il rendi la vie et s'acquita du treu
de nature qui est une commune debte  toute crature. Les barons de
France furent moult dolens et moult couroucis de sa mort, car de jour
en jour courage et volent luy mouteplioit de bien faire et grever ses
ennemis. Nul ne pourroit penser la douleur que la royne sa femme ot
au cuer, n les plains n les larmes que elle rendi; tant mena grant
dueil et si longuement que  paine pot avoir remde de sa vie.

   _Les Grandes Chroniques de Saint-Denis_, dites et annotes par
   M. Paulin Pris.




PRISE DE SAINT-JEAN-D'ACRE PAR LES MUSULMANS.--DESTRUCTION DES
COLONIES CHRTIENNES.--FIN DES CROISADES.


1291.


Le sige d'Acre, dit Aboulmahassen, commena un jeudi au commencement
d'avril. On y vit combattre des guerriers de tous les pays. Tel tait
l'enthousiasme des musulmans que le nombre des volontaires surpassait
de beaucoup celui des troupes rgles. Plusieurs machines furent
dresses contre la ville; une partie provenait de celles qui avaient
t prises auparavant sur les Francs; il y en avait de si grandes,
qu'elles lanaient des pierres pesant un quintal et mme davantage.
Les musulmans firent des brches en diffrents endroits. Pendant le
sige, le roi de Chypre[320] vint au secours de la ville; la nuit de
son arrive, les assigs allumrent de grands feux en signe de joie;
mais il ne resta dans la place que trois jours; ayant vu l'tat
dsespr des assigs, il craignit de partager leurs prils, et se
retira. Cependant l'attaque ne discontinuait pas. Bientt les
chrtiens perdirent toute esprance; vers le mme temps, ils se
divisrent, et ds lors se trouvrent faibles. Pendant ce temps le
sige faisait toujours de nouveaux progrs; enfin, le vendredi 17 de
gioumadi premier (milieu de mai), au point du jour, tout tant prt
pour un assaut gnral, le sultan[321] monta  cheval avec ses
troupes; on entendit le bruit du tambour ml  des cris horribles.
L'attaque commena ds avant le lever du soleil; bientt les chrtiens
prirent la fuite et les musulmans entrrent l'pe  la main. On tait
alors vers la troisime heure du jour. Les chrtiens couraient vers le
port; les musulmans les poursuivaient, tuant et faisant des
prisonniers; bien peu se sauvrent. La ville fut livre au pillage;
tous les habitants furent massacrs ou rduits en servitude.

  [320] Henri II.

  [321] Kelaoun Sefeddin, sultan d'gypte et de Syrie.

Au milieu d'Acre s'levaient quatre tours appartenant aux Templiers,
aux Hospitaliers et aux Chevaliers Teutoniques; les guerriers
chrtiens se disposrent  s'y dfendre. Cependant, le lendemain
samedi, quelques soldats et volontaires musulmans s'tant ports
contre la maison des Templiers et une de leurs tours, ceux-ci
offrirent d'eux-mmes de se rendre. Leur demande fut accueillie; le
sultan leur promit sret; un drapeau leur fut donn comme sauvegarde,
et ils l'arborrent au haut de la tour; mais lorsque les portes furent
ouvertes, les musulmans, s'y jetant en dsordre, se disposrent 
piller la tour et  faire violence aux femmes qui s'y taient
rfugies; alors les Templiers refermrent les portes, et, tombant sur
les musulmans qui taient dans la tour, les massacrrent. Le drapeau
du sultan fut abattu, la guerre recommena. La tour fut assige en
rgle; on combattit tout le samedi. Le lendemain dimanche, les
Templiers ayant de nouveau demand  capituler, le sultan leur promit
la vie et la facult de se retirer o ils voudraient; ils descendirent
donc, et furent gorgs, au nombre de plus de deux mille; un gal
nombre fut retenu prisonnier; quant aux femmes et aux enfants qui
taient avec les Templiers, on les conduisit au pavillon du sultan. Ce
qui porta le sultan  ne point excuter sa parole, c'est que les
Templiers, non contents d'avoir d'abord massacr les musulmans qui
taient entrs dans la tour, avaient tu un mir charg d'aller
apaiser le tumulte, et coup les jarrets  toutes les btes de somme
qui taient dans la tour afin de les mettre hors de service; voil ce
qui avoit allum la colre du sultan. Cependant, ceux d'entre les
chrtiens qui tenaient encore, ayant appris le traitement fait  leurs
frres, rsolurent de mourir les armes  la main et ne voulurent plus
entendre parler de capitulation. Leur acharnement fut tel, que cinq
musulmans tant tombs entre leurs mains, ils les prcipitrent du
haut d'une des tours; enfin, lorsque la tour fut entirement mine et
que les chrtiens eurent t admis  se rendre, avec promesse de la
vie, les musulmans s'tant approchs pour en prendre possession, la
tour s'croula tout  coup, et ils furent tous ensevelis sous ses
ruines.

Quand le combat eut cess, le sultan fit mettre  part les hommes qui
avaient chapp au massacre, et on les tua tous jusqu'au dernier; le
nombre en tait fort grand. Ce qu'il y eut de plus admirable, c'est
que le Dieu trs-haut voulut que la ville ft prise un vendredi,  la
troisime heure, au mme instant o les chrtiens y taient entrs
sous le sultan Saladin.

   ABOULMAHASSEN, traduit par M. Reinaud dans la _Bibliothque des
   Croisades_, t. IV, p. 570.




GLOSSAIRE.


A.

   ABATIS, massacre, tuerie.

   ACHOISON, raison, motif.

   ACOINTES, familiers, qui sont en relation.

   ACOISI, en repos, endormi (_quietus_).

   ADONT, alors.

   AFROIENT (de _Afrir_), appartenaient, revenaient.

   AFOL, bless.

   AGUAIT, aguet, conspiration.--_Se mistrent en aguait_,
     conspirrent, complotrent.

   AINOIS, AINSOIS, mais, au contraire.

   AINS, avant.

   ALGUOIT CONTRE LUI, tournait la loi contre lui.

   ALER, aller, marcher, se soulever.

   AMENDEMENT, rparation, amlioration.

   AMOIT (de _amer_), aimait.

   ANEMI, pour ennemi.

   APETICIER, apetisser, diminuer.

   APPERS, apparents, vidents (_apertus_).

   APPERT (TOUT EN), tout haut, tout ouvertement.

   APPERTEMENT, ouvertement.

   ARCHIRE, meurtrire, crneau.

   ARDIRENT (de _ardre_, brler), brlrent (_ardere_).

   ARE, aride.

   AROIENT, auraient.

   ARROUTER (S'), se mettre en marche, se mettre en route.

   ARS (de _ardre_), brl.

   ASSEMBLER  QUELQU'UN, engager le combat avec quelqu'un.

   ASSNER , confisquer, saisir.--_Assner  son fi comme  la
     seue chose_; confisquer son fief comme chose sienne (au roi).

   ASSEOIR, assiger.

   ASSIS, ASSISE, assig, assige.

   ASSIST, assigea.

   ASSOUAGIER, soulager, gurir, se calmer.

   ATOURNER, prparer, disposer.

   ATOUT, avec.

   AUTELLE, telle, pareille.

   AVIRONNER, entourer, environner.


B.

   BABILOINE, Babylone (Le Caire).

   BARAT, trahison.

   BGUINES, espce de religieuses.

   BENEUR, heureux.

   BENOIST, saint, bni.

   BOUTER, mettre.

   BREHAIGNE, impuissant pour reproduire.

   BUTIN (p. 411), lisez _Hutin_.


C.

   CELLE, cette.

   CHAIENNE, chane.

   CHANEAUX, pluriel de chanel, canaux.

   CHAR, chair.

   CHARIRE, CARRIRE, route, chemin o passe un char.

   CHY (de _cheoir_), tomba.

   CHEVETAINE, capitaine (mme racine que le mot suivant).

   CHIEF, capitale (la tte, le chef, _caput_).

   COLE, coup sur le col.

   CONDUIT, escorte, conduite.

   CONROY, ordre, rang.

   CONTENEMENT, conduite.

   CONTENS, contestation, dispute.

   CONTREMONT, en haut, en remontant.

   CONVENANCE, CONVENANT, convention.

   CONVERSER, demeurer, habiter.

   COURTIL, jardin, verger.

   COUSTS, dpenses, frais, dpens (_custus_).

   COUVINE, disposition.

   CUER, coeur.

   CUEURT, court.

   CUEURENT, courent.

   CUIDA (de _cuider_, croire), il crut.

   CUIDIRENT, ils crurent.

   CUIDOIENT, ils croyaient.


D.

   DAMPNS, damns, rejets.

   DE, cette prposition, qui marque aujourd'hui le gnitif, ne
     s'employait pas autrefois: on disait _l'htel Dieu_, pour l'htel
     de Dieu;--_les fils Blanche_, pour les fils de Blanche;--_le
     service Jsus-Christ_, pour le service de Jsus-Christ;--_le pre
     saint Loys_, pour le pre de saint Louis;--_le palais le roy_,
     _l'oncle le roy_, _l'ost le roy_, pour le palais, l'oncle,
     l'arme du roi;--_le service Nostre-Seigneur_, pour le service de
     Notre-Seigneur;--_le consentement la royne_, pour le consentement
     de la reine;--_le frre Pierre_, le frre de Pierre, etc.

   DCEU, du, tromp, sduit.

   DCLINASSENT (NE SE), ne se dtournassent de.

   DEFFAUT, faute, dfaut, vice, abus.

   DFOULER, mpriser, jeter sous les pieds, abattre.

   DEISSENT (de dire), dissent.

   DIST (de _dire_), dit.

   DELS,  ct de.

   DLIT, joie.

   DLIVRE (TOUT ), compltement.

   DEMAINE, domaine.

   DSATREMP, malsain, dsorganis (_qui non habet temperantiam
     suam_).

   DESCEINT, qui a t sa ceinture (_decinctus_).

   DESCORD, DESCORT, diffrend, dsaccord, discorde.

   DESPECIER, rompre.

   DESPENS, dpenses.

   DESROY (A) en dsordre, en dsarroi, avec prcipitation.

   DESROMPI, arracha, dchira.

   DESROUTER, quitter la route, tre en droute.

   DESSERTE, rcompense, salaire.

   DESSEVRER, sparer.

   DESTOURBER, troubler, dranger, empcher.

   DESTOURBIER, drangement, trouble.

   DESTRE, droite (_dextra_).

   DTRACTION, mdisance, calomnie.

   DUST (de devoir), dt.

   DEVANT, avant.

   DEVERS (PAR), du ct de.

   DIENT (de dire), disent.

   DISTRENT (de dire), dirent.

   DONROIT (de donner), donnerait.

   DOUBTANCE, crainte, ce qu'on redoute.

   DOUBTER, redouter, craindre.

   DRECIER, dresser.

   DROICTURES, sacrements.

   DUREMENT, beaucoup, extrmement.


E.

   EMMY, EMMI, dedans, parmi.

   EMPIRIER, endommager, nuire.

   EMPRENDRE, entreprendre.

   EMPRIS, entrepris.

   EMPRISRENT, entreprirent.

   EN, on.

   ENCHACIER, ENCHASSIER, poursuivre.

   ENCONTRE, vers,  la rencontre.

   ENDEMENTRES, pendant que.

   ENFANTOSMER, ensorceler.

   ENFERME, malade, infirme.

   ENGIN, machine de guerre (_ingenium_).

   ENGIGN, tromp.

   ENGREGER, augmenter.

   ENQUESTEUR, inspecteur (_inquisitor_).

   ENS, dedans.

   ENTENDANT, _fit ou firent entendant_, fit ou firent entendre; le
     participe prsent est employ pour l'infinitif.

   ENTENTE, intention.--_S'entente_, son intention.

   ENTRINER, approuver, mettre  excution (_atum habere_).
     Approuver ces conventions (p. 417).

   ENTOUR, environ.

   ENVIRON, autour.

   ERRER, marcher, s'acheminer.

   S, dans les.

   ESMER, estimer, valuer (_Existimare_).

   ESPCIAULMENT, principalement, spcialement.

   ESPIE, espion.

   ESPOIR, peut-tre, vraisemblablement.

   ESSOIGNE, affaire (p. 486). _Que aucune essoigne le presist_,
     qu'une affaire l'empcht.

   ESTABLE, stable, sur qui on peut compter.

   ESTOUR, combat.

   ESTRANGES, trangers.


F.

   FAILLIR, manquer.

   FAILLOIT, manquait.

   FAIS, faix, poids, force.

   FEISSENT, fissent.

   FRI, FRY, frappa (de frir, _ferire_).

   FERIST (de _frir_), frappa.

   FERMEMENT, en scurit (_firmiter_).

   FERMER, affermir, assurer.

   FROIT (de _frir_), frappait.

   FICHIER, ficher, planter.

   FI, FIS, fief, fiefs.

   FIST-L-EN, fit-on--(pour: _l'on fit_).

   FORBOUR, faubourg.

   FORMENT, beaucoup, avec vigueur.

   FORS TANT, except, si ce n'est.

   FOURFIRENT (de _fourfaire_, forfaire), firent.

   FU, tait ou fut.

   FUIE, FUYE, fuite.

   FUST, ft, bois.


G.

   GAIGNEURS, laboureurs.

   GALIE, GALE, galre.

   GARANT, protection, garantie.

   GARNISONS, provisions.

   GENT, gens, personnes.

   GREIGNEUR, plus grand, plus grande.

   GREVE, meurtrie, froisse.

   GREVER, tre hostile.

   GRIVE, rude, pnible.

   GUERREDON, rcompense, salaire.

   GUIMPLE, guimpe.


H.

   HAIRE, cilice en crin ou en poil de chvre.

   HAUBERT, cotte de mailles.

   HAUTEMENT  NOTE,  haute voix et en musique.

   HOMME, vassal, qui a fait hommage.

   HOSTELER, loger, recevoir dans sa maison, dans son htel.

   HOSTIEULX, mesures de grains.

   HUE, Hugues.

   HUIS, porte.

   HUTIN, bagarre, tapage.

   HUY (_hodie_), aujourd'hui.


I.

   ICEL, ce, cela.

   ILEC, ILLEC, l.

   INDIGNATION, ddain, mpris.

   IRE, colre (_ira_).

   ISNELEMENT, promptement.

   ISSIRENT (de _issir_), sortirent.

   ISSISSENT (de _issir_), sortissent.


J.

   J, dj, jamais.

   JUT, tait camp (_jacebat_).--_Jut s prs_, tait camp dans
     les prs.


L.

   LABOUR, travail, fatigue (_labor_).

   LAIENS, LANS, l-dedans;--oppos  _cans_, ici.

   LARGEMENT, volontairement.

   LEGIER (DE), facilement, lgrement.

   LESIGNEN, Lusignan.

   LIE, joyeux.

   LIEMENT, avec plaisir.

   LIGNAGE, LIGNAIGE, famille, parent.

   LOA (de _loer_), conseilla.

   LO (de _loer_), conseill.

   LOER, conseiller (_laudare_).

   LOGI, camp, tabli, log.


M.

   MAILLORGUES, Mayorque.

   MALADERIE, maladrerie, hpital pour les lpreux.

   MALE, mauvais, mauvaise.

   MAUTALENT, mauvais vouloir, mcontentement.

   MAUVESTI, malice, mchancet.

   MEISME, mme.

   MEISMEMENT, mmement, surtout.

   MENDRE, moindre, petite, (p. 199), la petite Syrie (_Syria
     minor_).

   MENEUR, mineur.

   MERVEILLES, quantit tonnante, merveilleuse.

   MESCHEOIR, arriver malheur.

   MESCHIEF, malheur, msaventure.

   MESNIE, officiers, domestiques qui composent la maison d'un roi,
     la maison.

   MESPRENDRE, faire tort  quelqu'un, l'offenser.

   MESTIER, besoin.

   MEUST (de _mouvoir_, se mettre en mouvement pour aller faire la
     guerre), se mit en campagne.

   MISTRENT, mirent.

   MONTANCE, la valeur.

   MORT, mort, tu.

   MOULT, beaucoup (_multum_).

   MOUTEPLIER, augmenter, multiplier.

   MOUVEROIT (de _mouvoir_). _Voy._ MEUST.

   MUT, s'leva.


N.

   NAVIE, flotte.

   NAVRER, blesser.

   N, ni. (_Ne_ est une meilleure leon que _n_.)

   NANT, point.

   NIS, mme.

   NOIENT, NIENT, rien.

   NOISE, ennui, importunit, gne.


O.

   OCCIANT, tuant.--(de _occire_, tuer; _occidere_).

   OCCISTRENT, turent.

   OCTROIER, octroyer, permettre, accorder.

   O (de or, our, entendre; _audire_), entendit.

   ORENT, entendirent.

   OSSENT, entendissent.

   ONCQUES, jamais (_unquam_).

   ORDENER, ordonner, prescrire.

   ORENT, eurent.

   ORES, ORE,  prsent, maintenant.

   OST, arme (_hostis_).

   OT, eu.--_ot eu_, eut eu.

   OULTRE, au del, (p. 408) traverser la mer.

   OUVR, travaill.


P.

   PALETER, escarmoucher.

   PAOUR, peur.

   PARCRU, grand, dvelopp.

   PARDONNE, (p. 417). _Pardonne-nous ton ire et ton
     mautalent._--_Pardonner_ est pris ici dans un sens actif. La
     phrase signifie: Fais-nous grce de ta colre et de ton mauvais
     vouloir.

   PARFONS, profonds.

   PARLEMENT, assemble, confrence.

   PART, partie, ct (_pars_).--_Que l'on tournast celle part_, que
     l'on se diriget de ce ct.--_Que l'on alast celle part_, que
     l'on allt de ce ct.

   PAVILLON, tente.

   PENDANT.--_Tout droit au pendant du tertre_, sur le penchant du
   cteau.

   PENER (SE), s'efforcer.

   PERRIRE, pierrier, machine de guerre pour lancer des pierres.

   PERS, les pairs.

   PEUST (de _pouvoir_), pt.

   PHYSICIEN, mdecin.

   PICE (LA), le morceau, la pice (p. 202); toute cette partie,
     tout ce morceau du corps tomba.

   PICE (UNE), UNE PICE DE TEMPS, quelque temps, un instant.

   PITAILLE, troupes de pied.--La terminaison _aille_ est
     collective et exprime le peu de valeur des choses assembles et
     le mpris que l'on a pour elles: _valetaille_, _ferraille_,
     _canaille_.

   PIS, poitrine.

   PITEUX, pieux; plein de piti, compatissant, misricordieux;
     digne de piti, pitoyable.

   _Plain_, plaine.

   PLANT, PLENT, abondance, quantit.

   PLAIS, procs, assemble o l'on juge les procs.

   PLUM, pill.

   POIGNIS, POINGNIS, coups, combat, empoigne.

   POONS (de _pouvoir_), pouvons.

   PORENT (de _pouvoir_), purent.

   POT (de _pouvoir_), put (_potuit_).

   POU, peu.

   POURCHACI, machin, mdit, (p. 207).

   POURCHASCI  SON POUVOIR (p. 208), ne cessa de chercher autant
     qu'il tait en son pouvoir.

   POVOIENT (de _pouvoir_), pouvaient.

   POVOIR, pouvoir.

   POVRE, pauvre.

   PRESIST, empcht.

   PRINS, PRINSE, pris, prise.

   PRIS, rputation.

   PRISDRENT (de _prendre_), prirent.

   PRIVEMENT, en particulier, secrtement.

   PROMISTRENT, promirent.

   PROUESCE, valeur, courage, promesse.

   PUET, orthographe ancienne de peut; (_pueple_, peuple, _muette_,
     meutte).

   PUEUR (de _puer_), puanteur.

   PUIS, depuis.


Q.

   QUANQUE, autant que (_quantum_).

   QUANS, combien de (_quantos_).

   QUARREL, trait d'arbalte.


R.

   RALER, retourner, s'en aller.

   RAMEMTU, participe de _ramentevoir_, rappeler  la mmoire.

   RAVINE, dluge, grande quantit.

   RELIGIONS, couvents.

   REMDE, salut.

   REMEMBRANCE, souvenir.

   REMEMBRANT, se souvenant.

   REMENANT, le restant, le surplus.

   REPAIRI, revenu.

   REPOSTMENT, secrtement, en cachette.

   REQUISTRENT (de _requrir_), demandrent.

   S'EN RETOURNER EN, se retourner contre.

   RETRAIRE, retirer.

   RVRENCE, respect (_reverentia_).

   RIENS, chose (_res_).

   ROUTES, bandes.--_S'enfouirent  grans routes_; s'enfuirent par
     grandes troupes, par grandes bandes.


S.

   S. Cette lettre fut d'abord le signe constant du singulier; 
     l'poque o furent rdiges les Chroniques de Saint-Denis, l's au
     singulier n'est plus conserv que quelquefois et commence 
     devenir le signe du pluriel.

   SACS (FRRES DES), religieux vtus d'un habit grossier.

   SAILLIE, attaque.

   SAISSONGNE, Saxe (_Saxonia_).

   SAPIENCE, sagesse.

   SAVOIR MON, c'est--dire.

   SCUSSENT (de _savoir_), sussent.

   S, si. (_Se_ est une meilleure leon que _s_).

   SEMONDRE, assigner, convoquer.

   SEMONS (de _semondre_), assign, convoqu.

   SENESTRE, gauche.

   S'ENFANCE, pour: sa enfance, son enfance.

   SOIT, tait assis (_sedere_).

   SERS, serfs (_servus_).

   SEUE, sienne (_sua_).

   SIET, est plac, est situ (_sedet_).

   SIGNER, marquer.

   SIX-VINS, cent vingt (six fois vingt).

   SOLLEMPNIEX, solennels.

   SORENT (de _savoir_), surent.

   SOT (de _savoir_), sut.

   SOUFFRETE, SOUFFRET, SOUFFRAITE, disette; d'o _souffraiteux_,
     malheureux.

   SOULDOIER, SOUDOIER, mercenaire, soudard; homme de guerre  la
     solde de quelqu'un.

   SUBGIS, sujets.

   SURIE, Syrie.


T.

   TALENT, dsir, volont, rsolution.

   TENISSENT (de _tenir_), tinssent.

   TERMINE, terme, temps fix.

   THIOIS, TIOIS, Allemands, Teutons (_Theotisci_).

   TOLLIR, enlever. _Tollu_ (part. pass), enlev.

   TOUAILLE, serviette, essuie-mains.

   A TOUJOURS MAIS,  toujours.

   TRAIOIT (de _traire_), tirait.

   TRAIRE, tirer, lancer (_trahere_).

   TRAISTENT (SE) (de _se traire_, se rendre), se rendent.

   TRAIT (de _traire_), lana.

   TRESBUCHIER, TRBUCHER, renverser, dtruire.

   TRESPASSER, passer, omettre.

   TRESTOUS, tous, sans qu'il en manque.

   TREU, tribut.

   TUIT, tout, toute, tous, toutes (_Totus_).


V.

   VAGUE, vacant (_vacuus_).

   VASSAL, homme de guerre (_vassus_).

   VER, dfendre (_vetare_).

   VNISSENT (de _venir_), vinssent.

   VENIST (de _venir_), vint.

   VENROIENT, VENROIT (de _venir_), viendraient, viendrait.

   VENUE, rencontre.

   VOIR, voir.

   VESQUI (de _vivre_), vcut.

   VILLENIE, parole injurieuse.

   VITAILLE, vivres, victuaille.

   VOIR, vrai (de _verus_.) On prononait _veir_.

   VOLENT, volont.

   VOULDENT (de _vouloir_), veulent.

   VOULSIST (de _vouloir_), voult.

   VOULSISSENT (de _vouloir_), voulussent.

   VOULT, VULLT (de _vouloir_), veut (_vult_).




TABLE

DES MATIRES DU SECOND VOLUME.

LE MOYEN AGE.


                                                                  Pages.

    Origines de la langue franaise (_A. de Chevallet_)                1

    Serment de Louis le Germanique et des soldats de Charles
      le Chauve, 842                                                  19

    Cantilne en l'honneur de sainte Eulalie                          19

    La religion d'Odin (_J. Reynaud_)                                 21

    Chant de mort de Lodbrog, 865                                     40

    Le sige de Paris par les Normands, 885 (_Fragment du pome
      d'Abbon_)                                                       41

    La fodalit (_Championnire_)                                    46

    Le plaid de Kierzy, 877 (_Fauriel_)                               62

    Les Sarrasins en Provence, 889-975 (_Reinaud_)                    71

    Rollon, 912-931 (_Robert Wace_)                                   78

    lection de Hugues-Capet, 987 (_Richer_)                          84

    Arrestation de Charles de Lorraine, 991 (_Richer_)                88

    Rvolte des paysans de Normandie, 997 (_Robert Wace_)             91

    Grande famine en Europe.--Anthropophages, 1027-1029
      (_Raoul Glaber_)                                                94

    Conqute de l'Angleterre par les Normands, 1066
      (_Robert Wace_),

      _Guillaume de Poitiers_, _Matthieu Pris_,
      (_Ordric Vital_)                                               98

    Philippe Ier pouse Bertrade, 1092 (_Ordric Vital_)             114

    Pourquoi Pierre l'Ermite prcha la Croisade, 1095
      (_Albert d'Aix_)                                               116

    Concile de Clermont, 1095 (_Guibert de Nogent_)                  119

    La Trve de Dieu, 1096 (_Ordric Vital_)                         121

    Prparatifs et dpart des premiers croiss
      (_Guibert de Nogent_)                                          123

    Dpart des croiss (_Faucher de Chartres_)                       126

    Chant compos  l'occasion de la croisade
      (_Guillaume, comte de Poitiers_)                               127

    Massacre des juifs (_Albert d'Aix_)                              128

    Prise de Jrusalem, 1099 (_Raimond d'Agiles_)                    131

    Mme sujet (_Albert d'Aix_)                                      134

    Louis le Gros, 1101 (_Suger_)                                    140

    Bataille de Brenneville, 1119 (_Ordric Vital_)                  142

    Louis le Gros punit les assassins du comte de Flandre,
      1127-1128 (_Suger_)                                            147

    Suger (_Guillaume_)                                              151

    La commune de Laon, 1112 (_Guibert de Nogent_)                   154

    Charte de la commune de Laon, 1128                               177

    Prise d'desse par Zengui, 1145
      (_Aboulfarage_)                                                184

    Louis VII prend la croix, 1146
      (_Chroniques de Saint-Denis_)                                  187

    Bataille du Mandre, 1148 (_Odon de Deuil_)                      189

    Sige de Damas, 1149 (_Chroniques de Saint-Denis_)               199

    Philippe-Auguste chasse les juifs de France, 1181-1182
      (_Rigord_)                                                     209

    Bataille de Tibriade, 1187 (_Ibn-Alatir_)                       213

    Mme sujet (_Reinaud_, d'aprs les historiens arabes)            216

    Philippe-Auguste fait paver la cit de Paris, 1186
      (_Chroniques de Saint-Denis_)                                  221

    Saladin prend Jrusalem, 1187 (_Reinaud_,
      d'aprs les historiens arabes)                                 222

    Sige et prise de Saint-Jean-d'Acre par les croiss, 1191
      (_Boha Eddin_ et autres historiens arabes)                     229

    La quatrime croisade, 1198-1204
      (_Geoffroy de Ville-Hardouin_)                                 246

    La prise de Constantinople (_Nictas_)                           296

    Monuments dtruits par les croiss (_Nictas_)                   307

    La croisade contre les Albigeois, 1208
      (_Chronique provenale_)                                       314

    La prise de Bziers, 1209 (_Idem_)                               318

    Le vicomte de Bziers pris par trahison
      (_Chronique languedocienne_)                                   324

    Simon de Montfort devient comte de Bziers, 1209
      (_Chronique provenale_)                                       326

    Portrait de Simon de Montfort (_Pierre des Vaux de Cernay_)      328

    Prise de Lavaur, 1211 (_Chronique provenale_)                   329

    Bataille de Muret; Simon de Montfort devient comte de
      Toulouse, 1213-15 (_Idem_)                                     330

    Le comte de Toulouse rentre dans Toulouse; massacre des
      Franais, 1217 (_Idem_)                                        337

    Sige de Toulouse. Mort de Simon de Montfort. Les croiss
      lvent le sige de Toulouse, 1218 (_Idem_)                     344

    Amaury de Montfort nomm comte de Toulouse, 1218 (_Idem_)        351

    Leve du sige de Toulouse, 1218 (_Idem_)                        353

    Mort du comte de Toulouse. Amaury cde ses domaines au roi de
      France, 1222-1224 (_Guillaume de Puy-Laurens_)                 355

    Trait de paix entre saint Louis et Raymond VII, comte de
      Toulouse, 1229 (_Dom Vaissette_)                               356

    L'inquisition tablie  Toulouse, 1229 (_Dom Vaissette_)         365

    La croisade d'enfants, 1212-13 (_Jourdain_)                      373

    Mme sujet, 1213 (_Matthieu Pris_)                              378

    Bataille de Bouvines, 1214 (_Guillaume le Breton_)               379

    Mme sujet (_Matthieu Pris_)                                    396

    Rvolte des barons contre la reine Blanche, 1226
      (_Chroniques de Saint-Denis_)                                  401

    Comment la sainte couronne d'pines et grande partie de la
      sainte croix et le fer de la lance vinrent en France, 1239
     (_Chroniques de Saint-Denis_)                                   405

    Guerre de saint Louis contre le comte de la Marche et
      Henri III, roi d'Angleterre, 1241-1242
      (_Chroniques de Saint-Denis_)                                  407

    Saint Louis prend la croix, 1243 (_Idem_)                        418

    Croisade de saint Louis en gypte, 1248-1250 (_Reinaud_,
      d'aprs les historiens arabes)                                 420

    Lettre du comte d'Artois  la reine Blanche, sur la prise
      de Damiette, 1249                                              423

    Bataille de Mansourah, 1250 (_Gemal Eddin_)                      425

    Saint Louis est fait prisonnier, 1250 (_Joinville_)              429

    Gauthier de Chtillon (_idem_)                                   431

    Lettre de saint Louis sur sa captivit et sa dlivrance,
      1250                                                           432

    Douleur de la France en apprenant ces nouvelles
      (_Matthieu Pris_)                                             443

    Chant arabe sur la dfaite des Franais                          444

    La reine  Damiette (_Joinville_)                                445

    La reine Blanche (_Idem_)                                        446

    Les pastoureaux, 1251 (_Chroniques de Saint-Denis_)              448

    Le roi d'Angleterre  Paris, 1254 (_Matthieu Pris_)             452

    De celui qui jura vilain serment, 1256
      (_Chroniques de Saint-Denis_)                                  461

    La Pragmatique-sanction, 1269 (_Villeneuve-Trans_)               462

    Lettre de saint Louis  l'abb de Saint-Denis,
      sur la prise de Carthage, 1270                                 464

    Instructions de saint Louis  son fils, 1270                     466

    Saint Louis.--Ses saintes paroles et ses bons enseignements
      (_Joinville_)                                                  472

    Saint Louis (_Chroniques de Saint-Denis_)                        484

    Influence de la littrature et des arts de la France en Europe
      au moyen ge (_L. Dussieux_)                                   493

    Guerre de Philippe III en Aragon, 1285
      (_Chroniques de Saint-Denis_)                                  506

    Prise de Saint-Jean-d'Acre par les Musulmans. Fin des
      croisades, 1291 (_Aboulmahassen_)                              518

    Glossaire                                                        521

    TABLE DES MATIRES                                               529


FIN DE LA TABLE DU SECOND VOLUME.





End of the Project Gutenberg EBook of L'Histoire de France raconte par les
Contemporains (Tome 2/4), by Louis Dussieux

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'HISTOIRE DE FRANCE, TOME 2 ***

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