Project Gutenberg's L'Illustration, No. 0057, 30 Mars 1844, by Various

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Title: L'Illustration, No. 0057, 30 Mars 1844

Author: Various

Release Date: December 20, 2013 [EBook #44473]

Language: French

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*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 0057, 30 ***




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L'ILLUSTRATION,
JOURNAL UNIVERSEL

Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un an, 30 fr.
Prix de chaque N, 75 c.--La collection mensuelle br., 2 fr. 75.

N 57. Vol III.--SAMEDI 30 MARS 1844.
Bureaux, rue de Seine, 33.

Ab. pour les Dp.--3 mois, 9 fr.--6 mois, 17 fr.--Un an, 32 fr.
pour l'tranger.     --   10       --     20       --    40



SOMMAIRE.

Pajol et Briqueville. _Portrait de Pajol._--Histoire de la
Semaine.--Congrs central d'Agriculture de 1844 et Concours
d'Horticulture.--Courrier de Paris. _Une Sortie du Thtre-Italien._--La
Polka. _Gravure et Musique._--Le Dernier des Commis Voyageurs. Roman par
M. ***. Chapitre I. Un Relais.--Petits Pomes du Nord. L'Ile.--Salon de
1844. (2e article, _Vue de Menton, Monaco_), _par M. Lon Fleury;
Gaucher de Chtillon dfendant l'entre d'une rue du faubourg de
Munich_, (1250), par _M. Karl Girardet; le Retour du Routier, par M.
Canon._--Thtres. Opra-Comique. La Sirne, opra en 3 actes se MM.
Scribe et Aubert. _Une Scne du 2e acte._--Carthagne des Indes.
Souvenir de l'Expdition dirige par le contre-amiral de Mackau en 1831.
_Carthagne des Indes rue de la Mer._--Le Diable  Paris. _Quatre
Gravures par Gavarni._--Bulletin bibliographique.--Les Patineurs en
Chambre. _Caricature._--Amusements des Sciences. _Deux
Gravures._--Rbus.



Pajol.--Briqueville.

Il y a huit jours nous n'avons pu qu'enregistrer la mort toute rcente
de Briqueville et de Pajol. Mais, en annonant la double perte que le
pays venait de faire, nous avons dit que nous rendrions, nous aussi,
hommage aux deux vieux soldats dont les cercueils runissaient dans ce
mme moment, et leurs compagnons d'armes, restes glorieux et mutils
d'un temps hroque, et une gnration nouvelle prouvant par son aspect
qu'elle saurait se montrer digne de ses pres, si la France avait 
faire appel  son courage. C'est  titre d'hommage, en effet, que nous
venons parler de ces illustres morts, citer leurs noms, avec la liste de
leurs actions, suffisent  leur loge.

Pajol tait n le 3 fvrier 1772,  Besanon. Sa famille appartenait 
la robe et s'y tait distingue; lui-mme faisait son droit quand clata
la rvolution de 89. Sa vocation fut plus forte que la direction
paternelle: il entra au service comme volontaire  dix-huit ans, et fut
nomm sous-lieutenant dans le rgiment de Saintonge en 1791. Un an
aprs, le 30 septembre 1792, il entre le premier dans Spire, o il est
grivement bless  la main gauche. Il marche nanmoins sur Worms, par
ordre de Custine; part d'Ebersheim dans la nuit du 13 octobre, avec cent
fantassins, longe les montagnes, s'empare de Neustadt, de Turkeim et
d'Alsey, et arrive devant Mayence avant la cavalerie. Cette place
capitule le 21; il continue sa marche sur Francfort, o il entre encore
le premier. Dtach ensuite avec le corps du gnral Mouchard sur
Limburg, il contribua avec sa petite troupe au succs que le gnral
remporta sur les Prussiens 8 novembre 1792. Le 6 janvier suivant,  la
bataille d'Hochheim, Pajol se comporta d'une manire si brillante que
Custine l'attacha  son tat-major. Le 8 avril, dans une sortie de nuit,
il s'empare, quoique bless d'un biscaen, de la redoute de Biebrich. En
1794, nomm aide de camp de Klber, sous lequel il va se perfectionner
dans l'art militaire, il se distingue  la bataille de Marchienne (18
juin),  celle de Fleurus, au combat du Mont-Patisel,  la prise de la
Montagne de Fer,  la bataille d'Esneux,  celle de la Roer. Dans toutes
ces affaires, et particulirement au sige de Maaestricht, confi 
Klber, le capitaine Pajol donna tant de preuves de valeur, qu'il reut
une de ces missions peu prodigues  cette poque, celle d'aller
prsenter  la Convention nationale un fourgon de drapeaux ennemis.
Klber se l'attacha comme aide de camp.

[Illustration: Le lieutenant gnral comte Pajol, d'aprs le ciseau de
M. Etex.]

Il nous faudrait citer toutes les affaires o les armes de Klber,
d'Hoche, de Jourdan, se trouvaient l'une aprs l'autre engages, si nous
voulions suivre Pajol, qui en fit successivement partie, dans toutes ses
actions d'clat. Au passage de Lahn, frapp d'une balle au ventre, il
poursuivit sa route jusqu' ce que son cheval tombe mort: alors
seulement force lui fut de se faire panser. A Altenkirken, 'chargeant
avec le colonel Richepanse l'arrire-garde ennemie, il prend vingt
pices de canon et fait quatre mille prisonniers. Richepanse passe
gnral et Pajol major. Devant Francfort, puis  Ostrach, ses chevaux
sont tus sous lui. A Liettingen, il se prcipite le premier dans les
rangs de la cavalerie ennemie, est hach de coups de sabre, et, sur le
point d'tre pris, saute sur un cheval dmont et rejoint le sixime de
hussards.

Ce rgiment est envoy en Suisse rejoindre l'arme de Massna. A
Wintherthourn, il venait encore de culbuter des escadrons ennemis par
une charge excute avec un entranement que l'illustre gnral en chef
admira, lorsque le cheval de Pajol est tu, et qu'il se trouve seul et
entour d'ennemis. Son rgiment revient sur ses pas, le dlivre. Pajol
monte un cheval de prise, reprend le commandement, et retourne avec ses
braves hussards faire un carnage nouveau et un grand nombre de
prisonniers. Massna le nomma colonel.

On le voit ensuite passer et se distinguer  l'arme d'Italie, puis 
l'arme du Rhin; mriter un sabre d'honneur  la bataille de Neubourg,
tre appel pour l'expdition d'Angleterre, et partir bientt pour la
campagne d'Autriche.

A Ulm,  Loben,  Austerlitz, il se couvrit de gloire: Napolon, aprs
cette dernire bataille, le nomma gnral de brigade, il fit les
campagnes de Prusse et de Pologne, son nom se rattache  toutes les
grandes remontres: Friedland, Peissing, Ratisbonne, o il fit deux mille
prisonniers: Kekmuhl, o il eut deux chevaux tus; Vienne, Lobau,
Essling, Nesselbach, Wagram.

Le 7 aot 1812, l'Empereur le fit lieutenant gnral pour avoir, 
Kalou, se dtachant avec cent hommes seulement, braves comme lui, fait
vingt-trois lieues en huit heures de nuit, pour aller,  cette distance
de l'arme, enclouer tout un pt d'artillerie ennemie, en faire sauter
les caissons, et ramener douze cents chevaux et quatre cents
prisonniers.

Dans la campagne comme dans la retraite de Russie, il est partout. Le 9
septembre  Mojask il a le bras droit cass par une balle, et son
cheval est tu. Il n'en poursuit pas moins l'ennemi jusqu' Moskou, o
il entre des premiers.

Les services qu'il rendit  cette poque, bien glorieuse encore mais
fatale, de notre histoire militaire, sont sans nombre. Napolon ne
craignit pas de dire devant tout son tat-major qu'il n'avait plus de
gnral de cavalerie que Pajol; que celui-l savait non-seulement se
bien battre, mais ne pas dormir, se bien garder, et n'tre jamais
surpris. En avant de Leipsick, il conduisait trois divisions  la
charge.

Son cheval reut dans le poitrail un obus qui, en clatant, fit sauter
le gnral  plus de vingt pieds en l'air, lui cassa le bras et lui
fractura plusieurs ctes. Laiss d'abord pour mort sur un champ de
bataille o s'entre-choquaient. 20,000 chevaux, il y serait demeur sans
l'intrpidit et le dvouement d'un de ses aides de camp et de quelques
officiers qui vinrent l'enlever et le faire porter  l'ambulance, o il
commena  donner quelque signe de vie. Si Pajol en revient, dit
l'empereur, il ne doit plus mourir. Il en revint cependant, et le bras
encore en charpe, il prit,  deux mois de l, le commandement en chef
de l'arme d'observation de la Seine, de l'Yonne et de l'Oing, bientt
aprs,  Montereau, il fit des prodiges de valeur dans cette affaire si
admirablement conue, mais dont le retard du duc de Bellune fit avorter
les rsultats, qui devaient tre immenses. L'Empereur le nomma
grand-croix de la Lgion-d'Honneur, en disant: Si tous mes gnraux
m'avaient servi comme Pajol, l'ennemi ne serait pas en France. A la fin
de cette journe il eut encore son cheval tu; sa chute rouvrit ses
blessures, et la nouvelle de l'abdication de Napolon le trouva sur son
lit de douleur.

Dans les cent-jours il fut nomm pair de France, se surpassa en audace
et en bravoure  Charleroi,  Fleurus, protgea la retraite de Waterloo
et revint sous Paris protester si nergiquement contre toute ide de
capitulation, que le prince d'Eckmuhl lana contre lui un ordre
d'arrestation. Pajol se retira au del de la Loire, et, le 7 aot 1815,
fut, sur sa demande, mis  la retraite.

Ce soldat hroque qui tait habitu  presque toujours commander les
avant-gardes, qui avait djou toutes les surprises de l'ennemi et qui
passait, aprs l'illustre marchal dont il avait pous la fille, le
marchal Oudinot, pour l'officier gnral qui avait reu le plus de
blessures; ce soldat hroque ne fut pas, sous la restauration, un
citoyen moins dvou  la libert, moins courageux pour sa dfense.
Membre de l'_Association des Amis de la libert de la presse_, dont
faisaient partie MM. de Broglie, Garrot, Gvaudan, il vint, lui aussi,
rendre compte  la justice d'avoir pens qu'il fallait assurer des
liberts au pays auquel on ne pouvait plus donner la gloire.

Quand le peuple se leva en juillet, Pajol fut des premiers  montrer son
uniforme. Il tait  la tte et prit le commandement de cet immense flot
de combattants qui se rpandit de Paris  Rambouillet, pour dterminer
le dpart de Charles X, et attaquer au besoin les troupes qui l'avaient
suivi. Il fut immdiatement aprs appel au commandement de la premire
division militaire, et pendant treize annes se montra pour le
gouvernement nouveau dvou comme il savait l'tre, sans rserve, mais
sans flatterie, parce qu'il avait t  cette noble cole o, en tant
le plus brave, un militaire tait sr d'tre le meilleur courtisan. En
octobre 1842, son commandement, lui lut inopinment retir. Le coup qui
le frappait lui semblait injuste; il refusa toute compensation, et, bien
pauvre, rentra dans cette retraite qu'il avait dj, sous la branche
ane, noblement subie pendant quinze ans. Un cruel accident est venu
l'y frapper, et Pajol, qui avait survcu  tant de blessures, a succomb
cette fois, en s'criant avec, amertume: Encore si c'tait un boulet
qui m'et bris les os, j'aurais t favoris jusqu' la fin de ma vie.
Elle se serait teinte au service de la France.

Si ferme, si indomptable dans les luttes militaires, Pajol, dans les
relations de la vie, tait d'une douceur, d'une facilit que dans une
me moins aimante on appellerait de la faiblesse. Il ne laisse que son
nom et des traditions de gloire  ses deux fils, qu'il adorait. La
douleur publique dont ils ont t tmoins aura rendu la leur moins
amre. Ils ont entendu un ancien ministre de la guerre exprimer sur la
tombe de leur pre le regret que la dignit de marchal ne lui et point
t accorde. C'tait  la fois dans la bouche du brave et loyal gnral
Cubires comme un reproche et comme un repentir. L'injustice ne
s'tendra pas jusqu' eux, et l'on ne refusera pas  ces deux officiers
les occasions de prouver qu'ils sont dignes d'tre les fils de Pajol,
les petits-fils d'Oudinot.

Trois jours auparavant, les devoirs funbres avaient t rendus par les
mmes reprsentants de l'ancienne arme et par la chambre des dputs
presque tout entire,  un homme dont la carrire militaire, commence
beaucoup plus tard, a jet un clat brillant, quoique rapide, et fut, 
quelque distance de l, suivie d'une carrire parlementaire aussi pure
que la premire. Briqueville tait n  Rennes, le 23 janvier 1785,
d'une famille noble, originaire de cette partie de la Normandie qui
confine  la Bretagne. C'tait une de ces natures brillantes, vives,
spirituelles, franches, chevaleresques, que l'amour de la gloire
lectrise, mais jamais sans leur faire perdre de vue le sentiment de la
justice et le souvenir de leurs autres devoirs. Le plus grand de nos
capitaines modernes, aprs Napolon, Massna, que nous venons de voir
tout  l'heure distinguer et avancer Pajol, distingua aussi plus tard et
s'attacha Briqueville comme aide de camp. Le jeune officier fit avec son
gnral les campagnes d'Espagne et de Portugal. A l'ouverture de
l'expdition de Russie, il fut attach  la maison militaire de
l'Empereur. Officier d'ordonnance de Napolon  la bataille de la
Moskowa, il ne quitta pas le champ de bataille pendant cette longue et
sanglante journe, et ce fut lui qui conduisit  la redoute du
Mont-Sacr, avec le prince Eugne, la colonne de voltigeurs qui s'empara
de cette redoutable position. Le bulletin de la bataille ayant attribu
ce fait d'armes aux cuirassiers commands par le gnral Caulincourt,
Briqueville protesta contre cette assertion du Bulletin devant Napolon
lui-mme, et sans craindre de l'irriter.--Dans la retraite il fit partie
du corps du marchal Ney, fut grivement bless, puis prsent 
l'Empereur par le prince de la Moskowa comme l'un des officiers qui lui
avaient t le plus utiles. De nouveaux et clatants services rendus par
lui  Dresde lui acquirent dfinitivement les bonnes grces de
l'Empereur. Il reut le commandement d'un escadron des lanciers rouges
de la garde, et comporta vaillamment  la dfense d'Anvers, sous les
ordres du gnral Carnot. Aprs l'abdication de Napolon, en 1814,
charg  Calais du soin d'escorter Louis XVIII  Paris, combl des
caresses du roi, s'tant attir la faveur de madame, la duchesse
d'Angoulme, il remplit sa mission jusqu'au chteau de Saint-Ouen. L,
retrouvant le reste de son rgiment rang en bataille devant les avenues
du chteau, il s'avana vers le gnral Colbert, colonel de ce rgiment,
et lui dit: Gnral, j'ai reu l'ordre d'escorter jusqu'ici S. M. le
roi Louis XVIII. Je crois avoir rempli ma mission fidlement et
honorablement. Mon devoir accompli, mes affections et ma conscience me
prescrivent de me retirer. Recevez ma dmission.

En 1815, nomm colonel de dragons, il vit son rgiment mis  l'ordre de
l'arme  Ligny. Il eut la douleur de ne pouvoir faire entendre ses
conseils au marchal dans le corps d'arme duquel il tait plac, et
qu'il poussa vainement, comme le firent tant d'autres,  marcher sur le
canon de Waterloo. S'tant replis sur Paris, o une partie de l'arme
ennemie les suivit imprudemment, et, plus tmrairement encore, traversa
la Seine, Briqueville fut charg par le brave Exelmans d'enfoncer avec
son rgiment, entre Svres et Versailles, une colonne de cavalerie
prussienne qui s'y tait avance. Il s'engagea de sa personne au plus
fort de la mle, fit prouver une perte considrable  l'ennemi, mais
demeura sur le champ de bataille, cribl de blessures, le poignet  demi
abattu et la tte horriblement entr'ouverte par trois coups de sabre qui
firent longtemps dsesprer de sa vie. La conduite d'Exelmans et de
Briqueville, si elle et trouv des imitateurs, et chang bien
probablement la face des vnements; mais l'heure des trahisons avait
sonn de nouveau, et ceux qui devaient dfendre la France ne songeaient
plus qu' capituler en son nom et  leur profit.

Briqueville, dont les blessures avaient puis le corps, mais avaient
laiss entiers le coeur et l'nergie, fut envoy en 1827, par le
dpartement de la Manche,  la chambre des dputs. On se rend compte du
bonheur avec lequel il dut salue la rvolution de juillet et le retour
du drapeau qui l'avait conduit  la victoire. Il se trouva bientt rang
de nouveau dans l'opposition, mais s'il avait particulirement la
sympathie et l'affection personnelles des hommes de cette opinion, il
tait entour de l'estime et du respect de chacun de ses collgues, 
quelque fraction de la chambre qu'ils appartinssent. C'est avec
vnration qu'on l'a vu, il y a six semaines, malade, mourant, se
traner  la tribune pour y appuyer la proposition qu'il avait faite de
runir aux cendres de Napolon celles de l'ami fidle de l'empereur, de
son hroque compagnon d'exil, de Bertrand. Epuis par son motion et
par cet effort, Briqueville, au sortir de cette sance, s'alita pour ne
plus se relever. Il est mort proccup uniquement de ce qui avait t la
foi, le culte de sa vie entire, et les derniers mots prononcs par lui
dans ses rves d'agonie ont t ceux de l'ancienne devise: _Gloire et
Patrie!_

Nous aurions voulu pouvoir reproduire sur la mme page les traits de ces
deux hommes auxquels viennent d'tre rendus, au milieu du deuil public,
les derniers devoirs. Mais le portrait de Briqueville n'existe qu'aux
lieux loigns o sa famille va faire transporter ses restes. Nous
n'avons pu retarder l'expression de nos regrets, et le buste de Pajol,
oeuvre remarquable du ciseau d'Etex, est seul offert par nous
aujourd'hui  une douloureuse sympathie.



Histoire de la Semaine.

La Chambre a continu  entendre dans ses bureaux la lecture et 
autoriser le dveloppement en sance publique de propositions nouvelles.
La premire en date est celle de M. de Saint-Priest, qui provoque une
rforme postale. Il laisse la taxe de toute lettre simple, n'ayant pas
plus de 40 kilomtres  franchir, au taux fix aujourd'hui, celui de
deux dcimes; mais pour toute lettre  une destination au del de cette
distance, et quelle que soit celle qui sera  parcourir, M. de
Saint-Priest demande la taxe fixe de trois dcimes. Il demande de plus
que le poids d'une lettre simple soit lev de six  dix grammes. La
proposition renferme quelques autres dispositions pour les lettres
crites  leurs familles par des sous-officiers, soldats et marins, et
pour les envois d'argent n'excdant pas cinquante francs. C'est
aujourd'hui 30 que cette proposition doit tre dveloppe et sa prise en
considration mise aux voix. La majorit des bureaux en a autoris la
lecture, parce qu'ils ont pens que soit par l'initiative d'un dput,
soit par celle du gouvernement, il y avait, pour nous servir d'une
expression qui a eu nagure un grand retentissement de navet, quelque
chose  faire, et que, ne ft-il pas irrprochable, le projet de M. de
Saint-Priest aurait l'avantage de mettre l'administration en demeure de
se prononcer. Nous aurons donc  revenir sur ce sujet. La question de la
rforme, postale est d'ailleurs une de celles que nous nous sommes
promis d'exposer et d'examiner.

C'est galement aujourd'hui que M. Chapuys de Montlaville doit lire les
dveloppements de sa proportion relative  l'abolition du timbre pour
les journaux et crits priodiques. Six bureaux l'y ont autoris, et
comme une mesure de ce genre se rsume en un article tendant  un but
nettement dtermin et ne saurait prsenter de difficults de dtail, en
autoriser la lecture, c'est,  moins d'une inexplicable contradiction en
approuver l'esprit et en vouloir la mise en vigueur. Quelques membres de
la Chambre, tout en reconnaissant la ncessit d'une rforme sur ce
point la voudraient moins complte, moins radicale; ils proposeront de
substituer  la suppression du timbre sa rduction. C'est une
demi-mesure n'offrant pas,  beaucoup prs, les avantages de celle que
provoque M. Chapuys de Montlaville, mais prfrable cependant  l'tat
de choses actuel. On parat avoir bien compris,  la Chambre, que les
journaux les plus rpandus aujourd'hui, et payant pour timbre les droits
les plus forts, n'ont rien  gagner  sa suppression, car la concurrence
les forcera  faire profiter les abonns de cette diffrence; ils
verront au contraire la gent abonnable leur tre dispute par une foule
de concurrents dont l'ensemble des lois fiscales les dbarrasse
aujourd'hui. Toutes les couleurs, toutes les nuances politiques pourront
compter des dfenseurs, et c'est par le talent qu'il faudra conserver
les lecteurs qu'aujourd'hui on arrive  avoir, dans une certaine
proportion du moins, par la runion de capitaux considrables. Les
dputs qui songent  substituer une diminution de timbre  la
suppression demande par M. Chapuys de Montlaville sont ceux qui ont,
pour les ressources du Trsor, une sollicitude fort louable sans doute,
mais qui s'veille  tort en cette circonstance. Le timbre des journaux,
dduction faite des frais de perception, ne produit gure que 2,5000,000
francs; or, comme chaque journal sortant de Paris acquitte un droit de
poste de 14 francs 60 centimes, toute mesure qui abaissera sensiblement
le prix de l'abonnement multipliera les abonns, et par consquent le
produit de la direction gnrale des postes. Tout doit porter  croire
que l'lvation de ce produit compenserait immdiatement l'abolition du
droit de timbre, ou rendrait du moins presque inapprciable la
diminution dans les revenus du Trsor.

M. Monier de la Sizeranne avait galement vu six bureaux autoriser la
lecture d'une proposition dpose par lui, et tendante  modifier
l'article du rglement de la Chambre qui exige, bien vainement la
plupart du temps, la prsence de la moiti au moins des membres, pour
que les dlibrations sur les articles des projets de loi soient
valides. Il n'y aurait donc rien eu de chang par le fait, si cette
proposition avait t adopte; seulement ce qui est une irrgularit
tolre serait devenu un tat de choses rgulier et irrprochable.
L'inexactitude ne pse pas assez  la conscience de messieurs les
dputs pour les en dtourner; mais, de cette faon, leurs derniers
scrupules, si tant est qu'il en eussent, auraient t levs. La moiti
plus un des membres de la Chambre n'et plus t ncessaire que pour les
votes sur l'ensemble des lois. La proposition n'a pas t prise en
considration.

MM. Saint-Marc Girardin, d'Haussonville, Agnor de Gasparin, Sahune,
Saint-Aulaire et Ribouet, ont dpos une autre proposition ayant pour
but de rgler l'admission et l'avancement des fonctionnaires dans les
diverses branches de l'administration publique. On demandait depuis
longtemps une charte administrative; celle que rclament les honorables
membres que nous venons de nommer devrait avoir pour base les conditions
suivantes: 1 Nul ne sera appel  l'emploi le moins lev d'un service
public, s'il ne justifie d'un brevet ou diplme universitaire dont la
nature et le degr seront dtermines d'aprs le service, ou s'il n'est
pourvu d'un diplme administratif spcial, dlivr aprs examen, et
suivant un programme appropri  la nature du service. Tous les ans, le
nombre des emplois prsums devoir vaquer, et le nombre des diplmes
administratifs  dlivrer pour rendre apte auxdits emplois sera
dtermin  l'avance pour chaque service. 2 Une ordonnance royale
dterminera les emplois et fonctions pour lesquels il devra tre dress
un tableau d'avancement. Ce tableau comprendra le tiers des employs ou
fonctionnaires de chaque service. Nul ne recevra de l'avancement s'il
n'a rempli pendant un an au moins, et dans le mme service, l'emploi
immdiatement infrieur, et s'il n'est port sur le tableau
d'avancement. 3 Un tiers au plus des nominations pourra tre fait en
dehors de ces conditions pour les fonctions publiques qui seront
dtermines par une ordonnance royale. 4 Ces dispositions ne
s'appliqueront pas aux fonctions de ministre, ambassadeur,
sous-secrtaire d'tat, secrtaire gnral d'un ministre, procureur
gnral  la Cour de cassation, procureur gnral  la Cour royale,
prfet de police.

Enfin, M. Garnier-Pags a prsent, sur la conversion des rentes, une
proposition qui reproduit purement et simplement le projet de loi vot
en 1840 par la chambre des dputs, et repouss par la chambre des
pairs.

Nous souhaitons  toutes ces propositions un sort meilleur que celui qui
est bien probablement rserv  la proposition de MM. Lacrosse, Leyrand
et Gustave de Beaumont contre la corruption lectorale. Nous avons dit
avec quelle unanimit la lecture en avait t autorise, quel embarras
on avait montr pour en combattre timidement la prise en considration.
Quand il s'est agi de nommer la commission qui aura  l'examiner et  en
faire un rapport  la Chambre, un seul membre favorable  la proposition
a t nomm; les huit autres commissaires se sont, dans leurs bureaux,
prononcs contre elle.

La chambre des dputs a vot la foi du recrutement, qui ne sera gure
que la reproduction de celle de 1832. L'exprience de M. le marchal
Soult, dont on est si dispos, si naturellement habitu  tenir un grand
compte  la Chambre dans tout ce qui touche  l'organisation de l'arme,
n'a pu cette fois protger efficacement son projet, le projet
d'aujourd'hui, car il tait en contradiction flagrante avec celui que
l'illustre marchal avait prsent en 1841, et la Chambre n'avait pas
l'explication de ce changement d'ides. Dans l'ancien projet il faisait
passer le contingent entier sous le drapeau, et, renvoyant les soldats
dans leurs foyers  la cinquime anne de la dure du service port 
huit ans, il tait ainsi mis  mme de constituer ce qui existe en
plusieurs pays, mais ce que nous n'avons pas en France, une rserve
forte, exerce, srieuse en un mot. Dans le nouveau projet, et
malheureusement malgr les pressantes et justes observations qui ont t
faites, ce n'est pas sur ce point qu'ont port les changements
introduits par la Chambre; dans le nouveau projet la facult continue 
tre donne au gouvernement de n'appeler sous le drapeau qu'une partie
du contingent, et de laisser l'autre dans ses foyers  titre de rserve,
s'il est bien permis de donner ce nom  des hommes qui n'ont jamais
form les rangs et mani le fusil. Mais, tout en abandonnant le but si
dsirable qu'il s'tait propos en 1841, M. le ministre de la guerre
demandait que le temps du service ft port  huit ans, augmentation de
charges que rien ne justifiait plus. La chambre a repouss cette
disposition; elle a consenti toutefois  ce que le service ne comptt
dsormais qu' partir du 1er juillet seulement, au lieu de compter du
1er janvier; voil la seule innovation, et peut-tre un tel rsultat
n'est-il pas assez important, le rsultat n'est-il pas assez tranch,
pour ne pas faire regarder comme perdu le temps qu' deux reprises on a
consacr  la rvision de notre loi d'organisation militaire.

Le ministre franais labore pniblement des projets qui arrivent,
aprs de longs dbats,  n'tre qu'une nouvelle dition,  peine
corrige, de la lgislation dj existante, le ministre anglais prouve
de son ct des checs qui le placent dans une situation trs-fausse,
sans donner toutefois victoire complte  ses adversaires. Le ministre
de l'intrieur, sir James Graham, avait prsent  la chambre des
communes un projet de loi qui codifiait, en les modifiant, tous les
rglements antrieurs sur le travail des enfants dans les manufactures,
et rduisait notamment  six heures et demie, pour les enfants de neuf 
treize ans, le temps quotidien de travail, qui jusque-l tait de huit
heures. Cependant sa sollicitude sur les femmes, que le lgislateur
n'avait pas song encore  protger, le projet disposait qu'aucune femme
au-dessous de dix-huit ans ne pourrait travailler plus de douze heures
par jour. La proposition semble devoir tre adopte  une grande
majorit, bien que cependant elle trouvt des adversaires qui faisaient
observer qu'il y avait une sorte d'injustice relative  rglementer
ainsi certaines industries, quand on laisse les autres dans une complte
indpendance;  limiter le travail dans les manufactures de coton, de
laine, de fil et de soie, et  n'appliquer aucune espce de rgle aux
poteries, aux forges, aux fabriques de quincaillerie, de bonneterie, de
mercerie et autres tablissements. Mais lord Ashley, connu par une
philanthropie clbre, a demand par amendement qu'on allt plus loin
que le voeu du ministre, et qu'on rduisit le travail, pour les jeunes
femmes,  dix heures. Cet amendement, auquel se runis les adversaires
du cabinet, a t d'abord adopt 179 voix contre 170; mais ensuite il a
t entran dans le vote de l'article du projet lui-mme. Le ministre
a demand l'ajournement de la discussion pour se remettre de la secousse
et prendre un Parti.

En Espagne, on ne s'amuse ni  faire des lois, ni  en crire. Les
journaux de ce pays nous donnent de longs et mis dtails sur l'entre
triomphale de la reine Christine Madrid. Ils nous annoncent aussi que
son chambellan, Munoz, vient d'tre nomm duc de Rianzars et grand
d'Espagne de premire classe. Nous lisons  ct de cela, dans _la
Verdad_: L'excution des conspirateurs de Barcelone a eu lieu hier avec
une solennit extraordinaire. La congrgation du sang, avec le
Saint-Christ, a assist  l'excution, qui a eu lieu sous les yeux d'une
foule immense. Quatre hommes ont t fusills.

Un mouvement a clat dans les Calabres. A Cosenza, le peuple a attaqu
le palais de l'intendant et les casernes de la prison. On s'est battu
aux cris de _A bas le gouvernement! Vive la constitution!_ Du ct de la
population, il y a trois morts et un assez grand nombre de blesss. La
troupe beaucoup plus maltraite; elle a perdu trente hommes et un
capitaine. Le roi Ferdinand a ordonn des mesures pour prvenir les
progrs de l'insurrection dans les Calabres, pour surveiller en mme
temps la Sicile, dont l'tat et les dispositions sont pour lui une cause
permanente d'inquitudes.

Un sultan vient d'oprer dans son empire une rforme montaire.
L'mission de la nouvelle monnaie a commenc le 1er de mars, et le
balancier frappait nuit et jour.--Si l'on en croit la _Gazette
d'Augsbourg_, le prince hospodar de la Moldavie procderait tout
autrement. Il aurait dtourn du denier public une somme de trois
millions de piastres, et la grande fermentation rgnerait  Jassy.

Le mme journal, faisant allusion  la promesse qui avait t faite  la
France, que les fortifications leves en Belgique contre notre
frontire  l'aide du tribut lev sur nous en 1815 par la
sainte-alliance, seraient rases, la Belgique tant devenue pays neutre,
promesse consigne dans le discours de la couronne prononc en 1831, 
l'ouverture de la session, le journal imprime, sous la rubrique de
Londres, la note suivante; Dans ces derniers temps, le ministre
franais a de nouveau demand que les cinq forteresses belges fussent
rases. Le ministre belge a t de cet avis. Lord Aberdeen, inform de
cette dcision, a rpondu avec beaucoup de rserve. Le noble lord
s'excuse sur les frais normes que coterait cette opration. Il ne
rflchit pas que cette excuse quivaut presqu' un consentement, si la
France voulait payer les frais. Le roi de Hollande a formellement
refus, et il est probable que l'Autriche, la Russie et la Prusse
refuseront aussi; et c'est sur quoi lord Aberdeen compte, lorsqu'il
montre envers la France une complaisance que l'on ne peut prendre au
srieux. Enfin, au dire du _Mercure de Souabe_, nous ne serions srieux
en ce moment dans aucune de nos transactions diplomatiques; car le roi
de Prusse, dont l'Angleterre nous aurait amens  accepter la mdiations
pour les rclamations qu'elle exerce contre nous relativement aux pertes
qu'elle prtend avoir prouves  Portendie, aurait prononc contre la
France.

La ville de Raguse, que des secousses de tremblement de terre avaient
dj pouvante l'automne dernier, vient de nouveau d'tre jete dans la
terreur pat une catastrophe semblable. La population a fui de la ville,
et l'on s'est mis  construire hors de ses murs, des baraques pour y
loger ses habitants pauvres.

M. Gabriel Delessert, prfet de police, vient d'tre lev  la dignit
de pair de France. Ce magistrat s'est montr ddi  ceux des intrts
de la rue qui lui sont confis, et des fonctions o son devoir est
souvent d'tre rigoureux. Il a su faire reconnatre la justice et son
impartialit. Ce choix honorera la patrie.

La chambre du Luxembourg vient de perdre M. le gnral comte
d'Ambrugeat, qui avait plus d'une fois pris une part active aux
discussions sur les lois d'organisation militaire.--La Cour de
cassation a galement vu la mort lui enlever un de ses membres les plus
honorables, M. Fabvier, ancien procureur gnral prs la Cour de Nancy.



Congrs central d'Agriculture de 1844.

CONCOURS D'HORTICULTURE.

En 1843, un certain nombre de cultivateurs et de producteurs de laines
se runirent  Senlis pour dlibrer spcialement sur les besoins de
cette branche de l'industrie agricole. L'assemble, avant de se sparer,
mit le voeu que tous les ans et lieu un congrs d'Agriculture, o l'on
agiterait toutes les questions relatives  l'agronomie et  la
production agricole. Par suite de cette dcision, le congrs central
d'Agritore de 1844 a tenu dernirement ses comices  l'orangerie du
Luxembourg, sous la prsidence de M. le duc Decazes.

Dans le but d'acclrer le travail, une commission permanente, compose
de pairs, de dputs, de membres du conseil gnral d'Agriculture, avait
d'avance divis toutes les questions que le congrs aurait  discuter en
deux grandes catgories, celle des _besoins et intrts gnraux_, celle
des _besoins et intrts spciaux_. Par suite de cette division
pralablement arrte, ds le premier jour plusieurs commissions se sont
formes pour s'occuper d'un grand nombre de questions dont nous citerons
seulement les plus importantes. Ainsi elles ont trait de l'enseignement
agricole, du crdit foncier, des irrigations, du morcellement de la
proprit. La question des crales, celle des vins, celle des lames,
des graines olagineuses, des bestiaux, des chevaux, des sels, prpares
dans ces commissions, ont tour  tour t soumises aux discussions du
congrs.

Assurment ces runions sont pour ceux qui les composent un plaisir fort
innocent; elles ont cependant  nos yeux un inconvnient que nous devons
signaler, parce qu'il n'est pas sans gravit: c'est de gner, d'entraver
l'action du gouvernement, qui trouvera sur ses pas la coalition de ces
intrts prohibitionnistes, toutes les fois qu'il voudra prsenter 
l'approbation des Chambres une loi qui aurait pour but d'abaisser nos
tarifs et de faciliter, par l'accroissement des changes, le double
essor de la production et de la consommation. Les hommes les plus
influents de ces congrs par leur position sociale ou politique, pairs,
dputs, membres des conseils gnraux, se trouvent moralement engags 
soutenir de nouveau, dans les assembles lgislatives dont ils font
partie, les doctrines restrictives qu'ils ont fait prvaloir dans ces
congrs agricoles, ou tout du moins  priver l'administration suprieure
de l'appui qu'elle aurait eu droit d'attendre de leurs lumires. Des
hommes honorables et dont la rapacit, prouve dans des fonctions
importantes, ne saurait tre rvoque en doute, engagent ainsi
quelquefois au service de l'erreur une volont qui ne devrait servir que
les intrts de la vrit et des doctrines dont la pratique peut seule
donner au pays le degr de force et de richesse qui lui manque encore.

De l'agriculture proprement dite  l'horticulture, la transition est
facile, on pourrait mme dire qu'elle est naturelle. Aussi, quelques
jours aprs que les agronomes eurent quitt le Luxembourg, les
jardiniers, ou pour mieux dire les horticulteurs, car il n'y a plus de
jardiniers comme il n'y a plus d'apothicaires, les premiers ayant t
remplacs par les horticulteurs comme les seconds par les pharmaciens,
les horticulteurs, disons-nous, ont pris possession de l'orangerie du
Luxembourg et y ont apport toutes leurs merveilles, merveilles d'autant
plus remarquables que rarement on avait vu une saison plus
malencontreuse pour la culture des fleurs.

Aussi tous les visiteurs de cette exposition printanire du _Cercle
horticole_ ont-ils admir les beaux camlias et les magnifiques
rhododendrons de M. Maillet, les jacinthes de M. Tripet-Leblanc, les
roses de M. Roblin et de M. Margottin. M. Jacques, jardinier du roi a
Neuilly, avait envoy une fort jolie collection de plantes de printemps,
parmi lesquelles les muguets et les primevres figuraient au premier
rang. M. Martine avait expos, de son ct, des plantes trangres
nouvellement introduites en France et qui paraissaient pour la premire
fois dans nos expositions horticoles.

Nous avons parl du M. Paillet, a qui le jury a dcern un prix
d'honneur fond en faveur de celui qui exposerait les plantes  la fois
les plus nombreuses, les plus varies, les plus rares et les plus
intressantes, ce sont les termes du programme. A ct de M. Paillet,
qu'on peut regarder avec raison comme le vainqueur de ce concours, sont
venus se placer MM. Cels frres, dont le nom se rattache depuis
longtemps  tous nos progrs dans l'horticulture. Les plantes tropicales
qu'ils avaient envoyes  cette exposition faisaient, et  juste titre,
l'admiration de tous les connaisseurs. Une place  part doit tre donne
 M. Modeste Gurin, de Belleville qui a t rcompense par le jury pour
ses plantes de serre tempre. Rien de plus gracieux, de plus beau que
les sujets qu'il avait envoys au Luxembourg.

La mme distinction a t accorde aux bruyres de M. Rousseau et aux
azales de M. Souchet fils, de Ragoulet. Ce dernier y avait d'autant
plus de droits qu'il ne s'tait pas seulement occupe de la culture des
fleurs. Lui seul avait envoy des fruits, des fraises de primeur.

Les lgumes, cet autre produit de nos jardins, brillaient par leur
absence, sauf cependant les haricots. Les personnes qui sont friands de
ce lgume n'apprendront sans doute point sans intrt qu'un horticulteur
de Batignolles en avait expos cent vingt-quatre varits.

Parmi les objets qui peuvent tre regards comme appartenant plus
spcialement  l'industrie horticole, on remarquait surtout les poteries
de M. Follet, ces vases si gracieux qui imitent toutes les formes, celle
du vase trusque, de la lampe, du candlabre, et que leur beaut comme
leur lgance appelle  figurer bientt dans tous les appartements.

Cette exposition horticole est la premire qui ait encore eu lieu cette
anne 1844. A ce titre on lui devait dans l'_Illustration_ une mention
toute particulire. Bien plus, sous une apparence assez futile, ces
exhibitions cachent un but plus lev, plus positif. Dans une ville
comme la capitale de la France, le commerce des fleurs est loin d'avoir
atteint ses dernires limites. Non-seulement il est susceptible de
grands dveloppements encore, mais il peut s'lever aux proportions
d'une branche d'industrie aussi intressante que lucrative. A Gand, dont
la population ne dpasse pas 100,000 individus, il se fait annuellement,
en fleurs, pour plus de trois millions d'affaires. Pourquoi Paris, dix
fois plus grand, dix fois plus peupl que la capitale de la Flandre
occidentale, ne donnerait-il pas lieu  un commerce trois  quatre fois
plus considrable?



Courrier de Paris.

Nous avons eu, depuis quelques jours,  pleurer plus d'un mort
regrettable; les uns ont laiss aprs eux, comme le lieutenant gnral
comte Pajol, le souvenir d'une vie clatante; tout le pompeux et bruyant
cortge des grandes existences et des grandes renommes les a suivis et
accompagns jusqu' la tombe; les drapeaux flottants, les tristes
fanfares, le roulement lugubre des tambours voils, les croix et les
cordons, les faisceaux, l'escorte militaire, la longue file des voitures
armories, et la foule se pressant au passage de ces splendeurs
terrestres si voisines du nant.--Les autres, pour avoir vcu avec moins
de bruit, pour tre morts avec plus de modestie, n'en laissent pas moins
une mmoire douloureuse et chre, o revit tout l'honneur d'une
existence marque par la distinction du talent et par la puret du
caractre.--Ainsi presqu'en mme temps que le brillant et hroque
gnral de l'empire, un homme modeste, un simple artiste, frapp
subitement, rendait le dernier soupir. Sans doute, sa dpouille mortelle
n'a pas reu les splendides tmoignages qui ornent les trpas fameux,
mais il y avait dans les regrets profonds et nombreux qui se pressaient
autour du cercueil de l'artiste, dans l'attestation que les loges et
les larmes de ses amis et de sa famille donnaient de sa vie laborieuse,
honorable, intelligente, et de sa bont, je ne sais quoi de plus
touchant et de plus dsirable que toutes les magnificences possibles.

L'homme ainsi pleur avait t un des artistes les plus distingus de
l'empire et de la restauration, et jusqu'en ces dernires annes,
Jacques (Nicolas), peintre en miniature, avait conserv sa rputation en
mme temps que toute la vigueur et toute la finesse de son talent:
privilge que ne gardent pas toujours, dans l'ge avanc, les artistes
nagure les plus forts et les plus habile; au temps de la jeunesse et de
la maturit! Dcadence prmature qui a jet la dsolation dans plus
d'une me de peintre ou de pote! ruines douloureuses! spectacle
attristant du corps survivant  l'esprit, de l'oubli prcdant le
silence de la tombe! cruel et amer regret d'un talent vaincu par la
vieillesse, que du moins Nicolas Jacques n'a pas ressenti.

Il tait n  Nancy en 1780. Des revers de fortune l'obligrent 
quitter sa famille de bonne heure et  chercher ailleurs un sort plus
favorable. A treize ans, Jacques arriva  Paris, sans appui, sans
argent;  treize ans, remarquez-le bien, c'est--dire dans un ge encore
tout voisin de l'enfance, Jacques puisa dans son malheur et dans
l'honntet de ses sentiments naturels, une force et une rsolution qui
de l'adolescent tirent un homme; dj son got pour la peinture s'tait
veill; il en suivit la pente, et par je ne sais quel heureux coup de
fortune, le pauvre enfant parvint  entrer dans l'atelier de David. L,
il tudia avec ardeur sous l'oeil du matre, et le matre le distingua
bientt. David rvait pour Jacques la brillante renomme du peintre
d'histoire.

Les tudes persvrantes, les remarquables progrs de l'lve semblaient
promettre de justifier bientt ce rve bienveillant par une heureuse
ralit; mais la pauvret tait l qui frappait tous les matins au
chevet du jeune artiste; la ple pauvret lui conseilla de quitter les
songes et les horizons infinis, pour se borner  une partie de l'art
moins clatante, mais plus propice aux bourses dsertes et aux affligs.
Jacques quitta la grande toile pour la miniature.

Isabey lui donna des leons, Isabey, le peintre lgant des fins visages
et des gazes lgres; Jacques devint bientt l'gal de ce matre et
partagea son crdit et son succs Les clbrits de ce temps guerrier
allrent ainsi d'Isabey  Jacques, du pinceau de Jacques au pinceau
d'Isabey; rois, reines, hros de la victoire et de la guerre, hrones
de la grce et de la beaut. Jacques eut affaire  toutes les renommes
de cet ge hroque, aux plus redoutables comme aux plus charmants; pas
un doux nom, pas un nom illustre ne manque  l'honneur de son pinceau:
Josphine, Hortense, la princesse Borghse, Bernadotte, le grand duc et
les princesses de Bade, Cherubini, mademoiselle Mars, dont Jacques a
laiss un admirable portrait, qui lui valut, en 1810, la grande mdaille
d'or impriale. Que sais-je encore? Cuvier, madame de Lavalette, le
gnral Foy, Benjamin constant, les princes de la branche ane, les
princes de la maison d'Orlans, mademoiselle Rachel; et, ici mme, les
lecteurs de _l'Illustration_ ont pu voir un portrait de l'amiral
Dupetit-Thouars reproduit d'aprs une excellente miniature du
regrettable artiste.

Ce long et persvrant succs, qui suivit Jacques dans tout le cours de
sa vie, ne fut que la juste rcompense d'un talent plein de conscience
et de dlicatesse: dans un genre o l'habilet tient trop souvent lieu
d'tude et de science, Jacques sut apporter les pures traditions du
dessin correct et savant; sa manire offrait une alliance exquise de la
svrit du got antique, restaur par David, avec la finesse et la
grce du pinceau d'Isabey.

Jacques ne fut pas seulement un remarquable artiste: il fut un excellent
homme, doux, bienveillant, amoureux de son art, plein de sentiments et
d'affections intimes, d'une rare modestie qui laissait aux autres le
soin de deviner tout ce qu'il valait; il avait gard ces traditions de
politesse exquise qui s'en vont de jour en jour et qu'il faut
regretter.--Jacques comptait,--bel loge!--beaucoup d'amis sincres; les
plus illustres artistes l'estimaient et l'aimaient; tous, amis et
artistes, lui ont donn un adieu triste et cordial; et tous
s'accordaient  dire, autour de sa tombe, qu'il tait difficile d'tre
plus regrettable et d'avoir t meilleur.--Et si l'on s'tonne que nous
ayons parl si longtemps d'un modeste peintre en miniature, nous
demanderons qui donc mrite mieux l'attention que ces hommes de probit
et de coeur qui ont fait leur situation et se sont levs par la lutte
et le travail; nous demanderons qui donc est plus digne d'tre lou, au
moment de la mort, que ces mes simples et candides qui ont employ leur
vie  prouver beaucoup de talent et  sembler, eux seuls, ne pas s'en
apercevoir.

Telle est la vie, tel est Paris; on quitte une tombe pour aller saluer
un berceau; on se dtourne d'une douleur et l'on rencontre un plaisir;
la couronne de fleurs riantes crot  ct de la couronne de deuil, et
le rire ctoie les larmes.

Nous voici au Thtre-Italien, c'est--dire dans la vie insouciante et
mondaine, dans la vie qui se croit ternelle parce qu'elle sourit et
qu'elle se pare de coquetterie et de plaisir. O mes frivoles
Parisiennes! de ces frais bouquets, combien seront encore parfums
demain? laquelle de ces guirlandes qui ornent votre front ne sera pas
fane? lequel de ces sourires, laquelle de ces jeunesses, laquelle de
ces beauts vivra dans dix ans?

Cependant nous n'entrons pas dans la salle; nous en sortons, au
contraire. La reprsentation vient de finir: Lablache et Grisi tent
leur rouge; Persiani a reu son onde, son dluge, son cataclysme de
_bravi_ et de couronnes. La toile est baisse, le lustre teint,
l'orchestre muet; l'ouvreuse met sa clef dans sa poche et empile ses
petits bancs, et la foule se retire lentement par les troits corridors
et les vastes escaliers.

[Illustration: La sortie du Thtre-Italien.]

La sortie du Thtre-Italien est une seconde reprsentation d'un genre
diffrent, mais plus vari, plus piquant, plus curieux que la vritable
comdie dont nous venons de voir la fin.--C'est  ce moment de la sortie
du Thtre-Italien qu'il est bon de prendre sa place, et de se donner la
rcration d'un intermde divertissant: que de fatuits plaisantes! que
de prtentions ridicules! que de douairires affectant des airs de
printemps! que de Thersytes qui prennent des attitudes d'Achilles! que
de Vulcains qui se croient des Mars et des Apollons! Mais  ct de
cette fantasmagorie grotesque, le pied fin, le regard vif et prompt, le
sourire enivrant, la jeunesse, la coquetterie, la beaut, les secrets
mystres, les coups d'oeil furtifs, le got exquis, la molle lgance,
toutes les grces et toutes les sductions dangereuses, rien n'y manque.
Cette foule charmante et pare s'abrite sous les hauts pristyles: les
diamants tincellent, les fleurs brillent de leur clat diapr et
rpandent leurs parfums; le velours, la soie, sont jets par une main
courtoise sur les blanches paules pour les garantir du froid et les
abriter; on s'agite, on se regarde, on s'interroge, on se donne de
charmantes petites poignes de main, souvent bien tratresses; on
s'extasie sur la cavatine de Grisi; on se pme d'admiration au nom de
Persiani; mille propos, mille riens, mille signes s'changent et
circulent;  demain!  ce soir! que vous tes jolie! quelle robe,
divine! bonsoir, cher! adieu, trs-chre! ne m'oubliez pas! oui! non! je
vous attends!... et tous les petits complots et les petits crimes qui se
prparent tout bas, pour le lendemain, et s'ourdissent  l'oreille.

Cependant le chasseur, le groom, le valet de pied, s'crient: Voil la
voiture de madame! Et madame passe d'un pied lger  travers la foule
qui s'entr'ouvre, et dit: Qui est-ce? La connaissez-vous? il me semble
que je l'ai dj vue quelque part! Mais dj madame est bien loin,
emporte par ses chevaux rapides. Ici, on se jette, dans le simple
fiacre, l dans l'humble citadine; plus loin, on tente le pav d'un pas
conome et prudent, et s'il n'est pas trop orn de boue ou de pluie, on
y risque sa chaussure; et ainsi, cette multitude disparat peu  peu,
les uns  pied, les autres  cheval; ceux-ci sur les coussins d'un
agrable quipage, ceux-l sur la semelle de leurs bottes et de leurs
souliers. Bientt tout est dit; on n'entend plus que les derniers
bruissements d'un fiacre retardataire, mourant peu  peu et s'loignant
sur le pav des rues voisines... Et soudain tout ce monde clatant a
disparu, tout le bruit merveilleux a cess, et le noir fantme du
Thtre-Italien rentre dans son silence, dans sa solitude et dans sa
nuit.

Puisque, nous en sommes aux cavatines, annonons le prochain retour 
Paris de madame Manuel Garcia; il y a dix-huit mois que madame Garcia
nous a quitts pour nos voisins de l'_entente cordiale_; depuis dix-huit
mois, l'heureuse cantatrice fait les dlices de Londres; ce nom de
Garcia porte bonheur! Ici, c'est la Russie qui s'y laisse prendre; l,
et de l'autre ct du dtroit, l'Angleterre s'y abandonne avec dlices;
madame Manuel Garcia a conquis  Londres des succs presque aussi
clatants que ceux obtenus  Saint-Ptersbourg par sa cousine Pauline
Garcia.

--Notre parti est pris; ds que madame Manuel Garcia sera de retour,
nous nous garderons bien de lui permettre de nous abandonner dsormais.

Assez de Londres comme cela! songez un peu  Paris, s'il vous plat,
madame.

On assure que M. Victor Hugo se prsente aux lections du neuvime
arrondissement pour remplacer M. Galis, dput dmissionnaire; encore un
pote qui dserterait la posie pour la politique; pourquoi cette
dsertion funeste? nous ne manquons pas de dputs: les dputs
pullulent: c'est une graine qui abonde et surabonde; elle pousse dans
tous les sillons, dans tous les chemins, sous tous les pavs! Mais la
graine de pote est rare. Pourquoi s'aventurer dans les champs
infertiles du Palais-Bourbon? cette graine fconde et prcieuse
fleurit-elle dans les railways et sous les locomotives? Non, elle y
meurt! Croyez-moi donc, pote, restez pote, et ne donnez pas un dmenti
 Dieu, qui vous a dou du plus beau don et du plus enviable!

M Pasquier, grand chancelier, a t dangereusement malade depuis deux
mois; ses amis avaient de l'inquitude; M. le chancelier annonce un bal
pour le courant du mois prochain, un grand bal politique bien entendu;
c'est un certificat de sant qu'il se donne.



[Illustration: partition musicale--Polka.]



Le dernier des Commis Voyageurs.

UN RELAIS.

Plaisantons pas, voyageurs; laissez-moi gouverner ma mcanique. La cte
est rapide, voyez-vous: nous tombons  pic sur Tarare.

--Conducteur, soyez calme! La mcanique, a me connat. J'ai vu prir le
sabot et natre la mcanique. Vous avez affaire  un routier.

--Possible, voyageur; mais une imprudence est vite commise. S'il
arrivait un accident, on me mettrait  pied.

--Conducteur, vous tes jeune: autrement votre mot serait sans excuse.
Vous ne connaissez donc pas le vieux troubadour, l'ancien des anciens...
Diable de palonnier, comme il s'emporte!

--Mais serrez donc le frein, voyageur; la pente nous gagne.

--C'est fait, conducteur; on ne prend pas le vieux troubadour en faute.
Voil! Nous allons nous insrer doucement dans Tarare. N'empche que
votre palonnier ne soit une pauvre bique. Dites donc, postillon?

--De quoi, m'sieur?

--Conseillez  votre matre, mon garon, de ne prendre des limousins que
pour l'arbalte. Au limon, toujours des normands ou des comtois, des
races carres; beaux poitrails, croupes normes: il n'y a que cela pour
tenir  la descente:

        Et vogue la berline,
        Qui porte mes amours.

Cette conversation, mle de chants, se passait sur l'impriale de l'une
des grandes messageries qui font le service entre Paris et Lyon par la
route du Bourbonnais. Le principal interlocuteur tait un petit homme
trapu, vigoureux, et dont la figure ronde et joviale exprimait cette
satisfaction qui nat d'une sant parfaite et d'un merveilleux estomac.
Les rides du visage accusaient une cinquantaine d'annes, mais des
annes lgrement portes et qui n'avaient nui ni  l'enluminure du
teint, ni  la vivacit de l'oeil, ni  la ptulance des allures. Le
buste tait puissant, le cou large, les cheveux gris et coups ras, le
nez un peu camard, l'oreille rouge, la denture encore belle, le front
court et sillonn. La force de la musculature et la richesse du sang
clataient chez ce sujet, et son florissant aspect donnait une grande
ide de l'harmonie de ses fonctions digestives.

C'est  Moulins, au milieu de la nuit, que l'on avait pris le nouvel
hte de l'impriale. Depuis qu'il s'y tait install, personne autour de
lui n'avait eu un instant de repos. La temprature tait froide et les
autres voyageurs auraient voulu se dfendre contre l'air extrieur 
l'aide des rideaux de cuir qui garnissaient leur demeure arienne.
Impossible: le nouveau venu les cartait avec une obstination
infatigable, et semblait avoir fait un pacte avec la bise. Il est vrai
qu'il avait pris ses prcautions: la houppelande double de peaux de
mouton, les bottes fourres, la casquette de loutre rabattue sur les
oreilles, et par-dessus tout cela le manteau bleu de ciel avec l'agrafe
en similor. Notre homme s'agitait, soufflait sous ces enveloppes,
coudoyant ses voisins ou les inquitant par des pitinements opinitres.
Dsormais,  ses cts, personne ne s'appartint plus; il semblait tre
le matre, le souverain de cette voiture. Son aplomb dominait le
conducteur, et les postillons avaient pris le parti de lui obir. A
chaque relais il mettait pied  terre, non sans fouler les orteils qui
se trouvaient sur son passage; puis,  peine remont, il allumait une
norme pipe allemande et infectait de fume les trois pauvres diables
que leur toile avait fait asseoir sur les mmes banquettes que lui.

Quand le jour parut, ce fut un autre mange. Dans le moindre bourg, dans
les hameaux mme, cet homme trouvait quelqu'un  apostropher, quelques
mots  changer.

Bonjour, pre Picard.

--Tiens! ah! c'est vous, troubadour?

--Oui, mon bonhomme, c'est moi; et la mre Picard, et les petits Picard,
comment tout ce monde-l se comporte-t-il:

--Trs-bien, troubadour,  souhait; faites honneur. Ah a! dgringolez
donc de votre perchoir; il y a le temps de se gargariser avec un peu de
fil-en-quatre.

--A la bonne heure! en voil une d'ide. Oh! le conducteur! oh! le
postillon, par ici! voil un homme gnreux qui rgale. En avant le
fil-en-quatre, et vive le pre Picard!

        Ah! comme on entrait
        Boire  son cabaret!

Quelques lieues plus loin, la scne variait. Du haut de son observatoire
notre remuant voyageur apercevait,  une certaine distance, un picier
sur le pas de sa porte, et s'improvisant un porte-voix  l'aide de ses
deux mains:

Pre Jaboulot, criait-il, combien vous reste-t-il de sacs de poivre du
dernier envoi de la maison Grabeause et compagnie?

--Quatre sacs, troubadour; de la vraie drogue, impossible de les vendre.

--Fouette, postillon, rpliquait le voyageur, en accompagnant ces mots
d'un geste qui exprimait  son interlocuteur lointain le regret de
n'avoir pu saisir et comprendre ses paroles.

Cet homme remplissait ainsi les grands chemins de son activit, et
menait  lui seul plus de bruit que tout le coche ensemble. Peu  peu le
conducteur s'tait vu forc de lui abandonner une partie de ses
attributions; il surveillait l'attelage, ajustait les traits, sonnait de
la trompette, faisait jouer la mcanique, prodiguait ses conseils aux
postillons, s'emparait du fouet et l'agitait d'une manire bruyante.
Quand ces ressources taient puises, il entamait son rpertoire de
chansons, et cherchait  justifier le surnom de _troubadour_ sous lequel
il paraissait fort connu et presque populaire dans la contre, l'assaut
du grave au doux, il puisa son _Branger_ pour en venir  des romances
couvertes d'une gaze beaucoup plus diaphane. Ses voisins semblaient
moins charms qu'impatients de cet exercice vocal; mais l'artiste n'en
continuait que de plus belle  les combler de refrains et de flonflons.
Probablement il s'inquitait peu des impressions de son auditoire; son
propre suffrage lui suffisait. De leur ct, ses compagnons avaient pris
le parti d'opposer  ce dbordement un silence et une rsignation
exemplaires, et cette patience ne se dmentit qu'au dernier tournant de
la descente qui aboutissait  la Grande-Rue de Tarare.

Monsieur, se hasarda alors  dire l'un des voyageurs, nous voici au
relais; si vous modriez les clats de votre voix? On va nous prendre
pour une meute.

Celui qui parlait ainsi tait un jeune homme de vingt-cinq ans, blond,
dlicat, presque imberbe, d'une physionomie douce et heureuse. Depuis
que le personnage qui rpondait au surnom de _troubadour_ avait fait
invasion dans le cabriolet, il s'tait appliqu  lui laisser tous ses
aises et  ne point gner ses mouvements. Pelotonn dans un coin, il
s'efforait d'occuper le moins d'espace possible, et se contentait de se
dfendre contre les carts d'une pantomime turbulente. Le troubadour
aurait d lui tenir compte de cette longue condescendance; cependant il
mit quelque aigreur dans sa rponse.

Jeune homme, lui dit-il, on pourrait croire que vous tes tranger  la
Charte constitutionnelle et aux lois du royaume.

--Mais, monsieur, il me semble...

--Au fait, vous tes jeune, et vous n'avez pas triomph en juillet pour
la dfense des lois:

        Au sein d'une masse profonde.
        Qui guide leurs drapeaux sanglants?
        Dessous une perruque blonde,
        C'est Lafayette en cheveux blancs.

--Encore une fois, monsieur...

--Deux minutes d'attention, jeune homme. Que dit la Charte, article 3:
Tout Franais a le droit de publier ses opinions; la censure ne pourra
jamais tre rtablie.

--Eh bien?

--Je publie mes opinions par la voie ou plutt par la voix des romances,
et vous attentez  ma libert individuelle, vous me ramenez aux mauvais
temps de la censure, en m'interpellant hors de propos.

--Cessez vos railleries, monsieur.

--Jeune homme, coutez votre ancien jusqu'au bout. Je suis Potard, le
fameux Potard, autrement dit le vieux troubadour, doyen des commis
voyageurs de l'picerie et de la droguerie lyonnaises. Il faut que ce
conducteur soit excessivement jeune pour ne pas connatre le pre
Potard, le vieux troubadour. De Lille en Flandre jusqu' Bayonne, tous
les conducteurs me connaissent; ils ont tous fum avec moi le calumet de
l'amiti et partag le petit verre de la sympathie. Il n'y a qu'un
Potard au monde comme il n'y a qu'un Napolon. Bon garon, viveur,
noceur, balochard mme, mais inflexible sur les principes:

        Plutt la mort que l'esclavage!
        C'est la devise des Franais.

--Mon Dieu, monsieur...

--Maintenant que je me suis dboutonn, jeune homme, que j'ai mis mon
coeur  jour, comme, si j'tais de verre,  votre tour pour les noms,
prnoms et qualits. A propos, j'oubliais d'ajouter que je voyage pour
les Grabeause et compagnie, rue du Bt-d'Argent; premire maison de
droguerie, ayant des relations dans les deux Indes: voil.

--Moi, monsieur, je me nomme Edouard Beaupertuis, et je reprsente la
maison de mon pre Beaupertuis et Blainval, articles chles, soieries et
nouveauts.

--Beaupertuis de la rue Caillou? tablissement connu, riches fabricants,
des gens qui travaillent avec leurs capitaux. Jeune homme, je vous en
flicite. Que ne parliez-vous plus tt? Les Beaupertuis, malpeste! c'est
du bon papier, premire valeur. On leur donne 500,000 francs de fortune,
haut la main. Touchez l, mon cher, touchez l!

On venait d'arriver au relais, et dj les voyageurs descendaient un 
un de la voiture; le conducteur dclara qu'il accordait trois quarts
d'heure pour le djeuner. L'htesse du Lion-d'Or se tenait, en tablier
blanc,  l'une des portires et invitait la compagnie  se rendre dans
la salle  manger. Edouard Beaupertuis eut beau faire, il ne put se
dbarrasser des treintes du pre Potard. Le vieux troubadour l'emmena
vers l'htellerie en chantant:

        Point de chagrin qui ne soit oubli
        Entre l'amour et l'amiti.

Jeune homme, ajoutait-il, vous dbutez dans la carrire des voyages; je
veux faire votre ducation. Vous me revenez, saprelotte, vous me
revenez! J'ai une lgion d'lves qui battent les grandes routes, et il
y a parmi eux des sujets qui me font honneur. Cependant, faut-il
l'avouer, le feu sacr n'y est plus. Pour caroller la pratique, je ne
dis pas; mais pour le coeur, pour l'amour de la patrie et surtout pour
la romance, il y a dchet, un cruel dchet. Vous parlez  ces
jouvenceaux de notre illustre Branger, Connais pas, qu'ils
rpliquent. Voil pourtant o nous en sommes: les grandes traditions se
perdent. Le commis voyageur aime mieux roucouler un air de _Robert le
Diable_ que _le Dieu des Bonnes Gens_; l'institution est en dcadence,
c'est tois:

        Le verre en main gament je me confie
        Au dieu des bonnes gens.

Le vieux troubadour tait trop expert en matire de grandes routes pour
pousser plus loin l'entretien. Le djeuner tait servi, et il fallait se
mettre  table sur-le-champ, sous peine de donner de l'avance aux autres
convives. Le pre Potard changea avec la servante un coup d'oeil
d'intelligence, choisit une place  porte des grosses pices, et ouvrit
la tranche devant un canard flanqu de navets. A peine avait-il
commenc les oprations, que le conducteur entra.

En voiture, messieurs! s'cria-t-il.

Un sourire effleura les lvres du troubadour.

Conducteur, dit-il, le jeu est vieux, trs vieux; rservez-le pour une
meilleure occasion. Avec le pre Potard, c'est peine perdue. Il y a
temps pour tout; songeons d'abord aux lgumes. Vous offrirai-je des
aiguillettes de ce palmipde, conducteur? Pristi! le drle se dfend
joliment. Il faut qu'il suit mort centenaire.

En mme temps, le commis voyageur de la maison Grabeause et compagnie
plongeait le couteau dans les entrailles de la bte, et le retirait avec
un morceau de papier embroch au bout de la lame.

Par exemple, s'cria-t-il, en voil une svre. Un canard savant! un
canard qui digre le papier et se nourrit d'criture! c'est du nouveau!

Cette dcouverte rpandit quelque tonnement parmi les convives; on
examinait  la ronde ce morceau de papier fix au bout du couteau, sans
pouvoir s'expliquer par quel hasard il se trouvait log dans le ventre
de l'animal. Le pre Potard semblait lui-mme fort intrigu, quand tout
 coup on le vit bondir sur sa chaise et se frapper le front;

J'y suis! je l'ai trouv! Passez-moi l'objet; nous allons rire. Je
parie que c'est ce farceur d'Alfred, de la maison Papillon et compagnie,
qui a mont le coup. Passez-moi l'objet, vous dis-je; je suis curieux de
voir cela.

Le couteau, aprs avoir fait le tour de la salle, se trouva de nouveau
entre les mains du vieux troubadour. Il en dtacha le papier et l'ouvrit
avec quelques prcautions. A peine eut-il jet les yeux dessus, que sa
physionomie s'anima.

Silence! messieurs, s'cria-t-il. Ceci vous reprsente un acte civil de
la plus haute importance: c'est l'extrait mortuaire concernant le
volatile ici tendu. L'pitaphe est courte, mais expressive: 2 fvrier.
Nous voici au 15; c'est donc treize jours pleins. Je ne m'tonne plus
que le dfunt soit si coriace; il passe peu  peu  l'tat de momie.
J'en ai vu au Louvre,  Paris, qui sont moins solides que celle-l. Il
est vrai que le canard est d'une conservation plus facile qui l'homme.

Les convives riaient  gorge dploye, et le papier accusateur circulait
encore une fois autour de la table.

C'est gal, ajouta le vieux troubadour, l'ide est jolie. J'en reviens
 dire qu'il n'y a qu'Alfred, de la maison Papillon, qui ait pu l'avoir.
Satan farceur, tu me rendras jaloux! A ce moment, le conducteur, qui
s'tait absent pendant quelques minutes, reparut  la porte de la salle
 manger.

En voiture, messieurs, dit-il.

--Ah! conducteur, s'cria le pre Potard en l'interrompant, vous
commencez  devenir fastidieux, mon cher. Bon pour des conscrits de
s'effaroucher; mais quand on a sur le dos trente-cinq ans de voyages, on
connat les rengaines Voyons, conducteur, nous ne sommes pas ici pour
faire les affaires de l'aubergiste; au contraire. Soyons calme, mon
camarade, et rinons-nous  fond le gosier; c'est trs-salubre.

        A boire,  boire,  boire!
        Nous quitterons-nous sans boire?
        Nous quitterons-nous sans boire un coup?

Bon gr, mal gr, il fallut que le conducteur en passt par ce que
voulait le pre Potard: le vieux troubadour s'emparait tout  fait du
commandement. Sur l'article de la nourriture, il tait d'ailleurs
inflexible; il voulait s'en donner dans toute la plnitude de son
apptit, et avec le calme d'un estomac sr de sa force. Toutes les
htelleries du Bourbonnais et de la Bourgogne le connaissaient: on le
savait implacable dans ses rancunes, mais fidle dans ses amitis.
L'aventure du canard tait arrive aux oreilles du matre de
l'tablissement; il comprit qu'il fallait touffer cette affaire, et
improviser une rparation. A l'instant la table fut couverte d'une
profusion de mets, et les plus fins, les plus recherchs, furent placs
devant le pre Potard, avec un petit beaujolais dont la couleur semblait
toute autre que celle du vin qui garnissait le reste de la table. Le
vieux troubadour comprit la porte de ces attentions, et s'empressa d'y
faire honneur. Il passa du vol-au-vent  la galantine, du veau aux
carottes au civet de livre, expdia un jeune poulet, et se prcipita
sur le fromage comme un homme  jeun. Il tait vraiment beau sur ce
champ de bataille, qu'il jonchait de dbris. Au milieu d'aussi furieux
coups de dent, il trouvait encore quelques mots  placer:

Dcidment, messieurs, le canard de tout  l'heure tait une erreur,
une pure erreur: l'hte doit y tre tranger; Alfred, de la maison
Papillon, aura tout fait. Voyez, ajouta-t-il, comme pour s'acquitter
d'une dette d'honneur, voyez comme on djeune ici. J'ai pass cent
trente fois au Lion-d'Or; toujours le mme service, toujours des
compotes de pommes et des meringuer, au dessert. Nulle part on ne
travaille le vol-au-vent comme dans cette maison; et puis, c'est
suprieurement garni: des quenelles, des crtes de coq, des champignons,
des truffes; on n'y pargne rien.

Pendant tout le temps que se prolongea cette scne, le conducteur se
tint sur le seuil de la porte, visiblement contrari, mais n'osant pas
persister dans ses fonctions de trouble-fte. Enfin, lorsque quarante
minutes se furent coules ainsi, il reprit timidement la parole:

Si nous montions en voiture, messieurs: nous avons trois heures de
retard.

--Adjug pour cette fois, conducteur, rpliqua le pre Potard; le temps
d'engloutir le pousse-caf, et nous sommes  vous.

Tout le monde se leva, et les comptes se rglrent. Le vieux commis
voyageur portait la main  la poche, quand l'aubergiste entra et le prit
 part:

Allons donc, troubadour, lui dit-il, vous voulez plaisanter.

--De quoi! pre Robineau: les bons comptes font les bons amis. Trois
francs pour tout le monde, quarante sous pour les copins: voil.

--Rien de rien, troubadour; vous m'avez sauv une tuile; c'est moi qui
vous dois du retour.

--En voiture, messieurs! cria de nouveau le conducteur.

La diligence s'branla, et cinq heures aprs elle entrait dans le
faubourg de Vaize, traversait la Sane, et venait dposer les voyageurs
sur la place des Terreaux.

Jeune Beaupertuis, dit alors le vieux troubadour  son compagnon de
route, sans adieu, n'est-ce pas? Voici mes divers domiciles: de huit 
dix heures du matin, au _caf Casati_; dans la journe, chez les
Grabeause; le soir, au _caf de la Perle_, entre neuf et minuit; chez
moi, jamais, place Saint-Nizier, maison du boulanger, au troisime, la
porte en face, disposez du pre Potard  la vie et  la mort. Il pleut,
je me sauve.

(_La suite au prochain numro_.)



Petits Pomes du Nord.

(Voir tome II, pape 43.)

L'LE.

Pendant des sicles les flots de la mer, sans redouter l'avenir,
coulaient en matres sur cet espace qui leur sera enlev; ils s'y
reposaient dans leur calme, ou ils s'y soulevaient et clataient en
temptes; et, dans leur insouciante domination, ils ne croyaient pas que
la terre vint un jour diviser leurs forces et interrompre la continuit
de l'empire.

Mais il vint un temps o la sonde, en plongeant dans ces espaces, y
sentit un fond inaccoutum. La terre s'tait souleve dans l'abme, et
les coraux, ces pierres vivantes, tendant leurs bras immenses comme des
serpents de marbre, s'entrelaaient autour de cette montagne naissante,
l'augmentaient de leurs replis et grandissaient avec elle.

C'est maintenant un cueil sous-marin, c'est un rocher qui est terrible
dans son adolescence. Si la turbulence des vents a dchir cette mer et
y a creus des vallons, il apparat pour la premire fois  la lumire
et il respire pour la premire fois l'air; frais dans le calme, c'est un
cueil cach  qui il faut des naufrages pour se faire connatre.

Voici que le rocher a grandi; dj sa jeune tte s'lve  la hauteur
des flots qui le couronnent de leur cume jalouse; mais lui, sans
s'occuper de cette rage impuissante, grandit toujours, les coraux
l'treignent dans leurs anneaux toujours croissants; ils s'y mlent, s'y
tendent, et dj ce n'est plus le rcif des mers, c'est une le
apparaissante, mais strile et sans vie.

Mais la vie n'est pas lente  apporter son esprit qui anime; la vie est
partout et dans tout; la vie, c'est l'air; elle presse tout de son
humide fcondit, car la nature a autant horreur de la mort que du vide.
Dj le rocher strile s'anime dans l'air qui le baigne et s'insinue
dans tous ses pores; ils s'entr'ouvrent aux rayons du soleil, et cet
astre les divise et les prpare.

Voici que la mer rejette de son sein les corps de ses enfants; leurs
dbris se mlent aux plantes qu'elle arrache  ses profondeurs, et ces
cadavres se mlent et se dissolvent sur le rocher. Dj il n'est plus
strile, car les vents ont aussi apport leurs tributs sur leurs ailes:
une poussire fconde a vol des terres lointaines et tombe: dans ces
dbris producteurs.

Les mousses naissent d'abord avec les lichens qui s'attachent  la terre
nouvelle, la serrent et la dfendent contre les sifflements des vents.
Enfin nat la premire fleur: la voil! la voil! Sa tige s'lance, son
bouton s'ouvre; elle nat la premire sur ce sol nouveau; l'or du soleil
se recueille dans son calice jaune; et elle, devenue mre, tressaillit
de joie parce qu'elle n'est plus strile et que ses flancs ont enfant.

Et puis elles naissent innombrables, les fleurs, depuis celle qui crot
et meurt oublie dans l'herbe, jusqu' ces fleurs orgueilleuses qui
relvent une tte orne d'un diadme aux mille couleurs; les arbres
naissent aussi, grandissent, et, immenses, tendent leurs cents bras
vers les cieux, et le soleil n'est dj plus le matre sans partage
d'une terre o ses rayons sont arrts.

L'Ile grandit avec sa vgtation et ses arbres; des myriades d'insectes
volent sur elle, et, comme des tincelles d'or et des meraudes animes,
elles jaillissent de tous ctes. On ne sait d'o elles viennent, mais on
les entend bruire sous l'herbe, bourdonner dans l'air et frmir dans le
feuillage, tandis que le serpent, dont la naissance et le destin sont un
mystre, glisse sans bruit, et que la tortue de mer vient reposer son
rocher mobile.

Cependant, dans cette corbeille fleurie, qui exhale ses parfums et
semble flotter sur l'onde, on n'entend encore que le sifflement du vent
qui frissonne dans les feuilles, et de vagues qui se brisent  l'entour
et enferment l'le d'une frange d'argent. Les arbres et les fleurs
grandissent silencieusement, et _le grand bruit de la vie_ n'a point
encore rsonn dans cette oasis nouvelle qui se berce dans le dsert de
l'Ocan.

Mais, si des contres loignes, des oiseaux se sont envols dans leurs
joyeux bats ou dans leur crainte et se sont gars  travers
l'immensit des airs, ils cherchent avec inquitude la terre qu'ils ont
quitte et qu'ils ne voient plus; ils volent, ils volent jusqu' ce que
leur apparaisse l'le nouvelle; les oiseaux, fatigus, viennent y
reposer leurs ailes; ils chantent leur repos. A ce premier chant de la
vie, l'le tressaille de joie.

Bien des ges se sont couls depuis l'instant o la mer sentit dans ses
profondeurs un rocher grandir et monter, jusqu' ce mur o, sur une le
verdoyante et parfume, les oiseaux d'une autre terre sont venus
s'abattre; elle est prte maintenant cette terre virginale et parce
comme une jeune fille qui palpite de vie et d'amour: des fleurs la
couronnent, des brises embaumes se jouent autour d'elle comme si des
soupirs s'exhalaient de sa poitrine. On dirait qu'elle attend un poux
ou un matre.

Le matre, le voil! C'est l'homme. Il vient sur ces grandes machines
qui dploient dans les airs leurs ailes blanches et gonfles. A la vue
de cette terre inconnue, il s'tonne, il consulte les cartes o il a
dessin le monde, il n'y rencontre pas d'le. Une croix funbre y
indiquait un cueil, mais l'cueil a disparu, et une terre verdoyante se
dploie  l'horizon; la proue s'y dirige, et la machine aile y vomit
des hommes.

L'le insense se rjouit, car elle dsirait l'homme, et elle
s'enorgueillit sous le retentissement de ses pas; elle soupirait aprs
cette conqute. Esclave heureuse, elle tremble d'amour sous ses matres;
l'insense! elle attendait avec impatience que l'homme vint se poser sur
ses rives fleuries avec la civilisation: elle ignorait ce que c'est que
l'homme, ce qu'est la civilisation.

L'homme! il descend ddaigneux sur cette terre et il dit: Elle est a
moi. Il y marche avec ses fureurs, son gosme, ses passions, son
avarice, avec sa haine pour ses frres; il trane avec lui comme une
atmosphre empoisonne. Les fleurs sont foules et meurent sous ses pas;
peut-tre quelque vengeance irrite sur les flots s'assouvit-elle tout
d'ahord dans le sang d'un camarade, ou,  dfaut de l'homme, la
destruction foudroyante part de ses mains; le coup retentit, et l'oiseau
tombe et meurt  ses pieds.

La civilisation! A peine a-t-elle pos le pied sur le sol, qu'il se
dessche; la virginit de l'le se fltrit; la civilisation, pareille 
un reptile, serpente sur cette terre neuve, et y laisse comme une trace
dsolante, des routes sches o la vie ne peut plus reparatre; elle
creuse les profondeurs pour y chercher l'or; ses cognes se lvent, et
les forts, sacres jusque-l, gmissent et tombent, et l'le
malheureuse, dpeuple de ses enfants, le sein dchir et fltri, pleure
et maudit l'homme qui lui commande et la civilisation qui la torture.



Salon de 1844.

( Deuxime article.--Voir t. III, p. 33.)

Le premier mot sur le Salon est celui-ci: Il n'y a rien de bien
remarquable!--C'est vrai, rpondez-vous. Cependant, le lendemain, vous
faites une seconde promenade, puis une troisime, enfin une quatrime;
et plus vous parcourez les galeries de l'exposition, plus vous tes
convaincu que votre premire impression tait trop peu rflchie, ainsi
que nous le disions dans notre prcdent article. Chaque jour vous
faites de nouvelles dcouvertes.

Le nombre de nos promenades au Salon est dj considrable, et nous
croyons qu'il suffit d'numrer les principaux tableaux qui mritent
d'tre remarqus, pour que le lecteur ait une ide de la valeur de
l'exposition.

Trois tableaux de M. Horace Vernet fixent l'attention gnrale; M. Tony
Johannot a des sries de sujets dlicatement traits; _l'Amour de l'or_,
de M. Couture, obtient un beau succs; les paysages de M. Mardiat sont
admirs; M. Saint-Jean a fait un chef-d'oeuvre: ses _Fruits et Fleurs_
achvent sa rputation; M. Ziegler a expos; M. Chasserian a dploy
beaucoup de talent dans son _Jsus au jardin des Oliviers_; M.
Philippoteaux est en progrs; MM. Henri Scheller, Louis Boulanger,
Papety, Lehmann, etc.; MM. Godin, Biard, Lepottevin, etc.; MM. Odier,
Coudre, Mozin, etc., ont expos, que faut-il donc de plus pour que le
Salon soit intressant? Quelques noms manquant  l'appel ne nous
empchent point de rpter que, en cherchant un peu les belles choses,
il est impossible de ne les pas rencontrer, car il y en a au Salon.

Ce qui fait ainsi douter presque tous les ans de l'exposition, c'est la
faiblesse des grands tableaux: et ces tableaux sont les plus apparents.
Les petites toiles, au contraire, si nombreuses, et parfois si
charmantes, chappent aux regards. Les petites toiles auront le succs
cette anne encore. L'art devient bourgeois; les grands seigneurs s'en
vont, et les tableaux doivent, dsormais orner des salons, et non des
galeries.

La peinture de genre et le paysage font aujourd'hui la gloire de notre
cole; les beaux tableaux d'histoire sont si rares! les tableaux
religieux sont si nombreux et si uniformes! Quant aux portraits, c'est
pure affaire de famille. On compte  peine dix portraits remarquables
par exposition.

Par ordre de grandeur, et un peu par ordre de mrite, nous citons le
premier, dans cet article, le tableau de M. Couder. _Les tats Gnraux_
de 1789 ont amen la Fdration de 1790; c'tait logique en politique:
M. Couder a agi de mme. _La Fdration de 1790_, cette imposante
solennit qui transforma pour ainsi dire le Champ-de-Mars en une
assemble nationale, devait trouver place dans les galeries de
Versailles. M. Couder a trait ce sujet avec une scrupuleuse exactitude,
une exactitude telle, que nous avons reconnu plus d'un groupe emprunt
aux gravures de Duplessis-Hertauts. On connat le sujet. L'arme et les
gardes nationales sont reprsentes  la crmonie par des fdrs qui
se rassemblent au Champ-de-Mars; et tous, en prsence de Louis XVI,
aprs la clbration de la messe, jurent de maintenir la constitution
dcrte par l'assemble nationale et sanctionne par le roi. La
Fdration est une solennit  part dans l'poque rvolutionnaire; et il
fallait se proccuper surtout de rendre avec le pinceau l'enthousiasme
gnral des Parisiens. Eh bien! le reproche le plus grave que nous
puissions adresser  M. Couder, c'est d'avoir donn plus de caractre 
la foule qu' ceux qui taient partie agissante dans la crmonie; de
telle sorte que son tableau semble reprsenter plutt une revue que la
fdration. Quoi qu'il en soit, les groupes innombrables de personnages
sont habilement disposs; les dtails du tableau sont charmants, mais
l'ensemble manque un peu d'harmonie; pour bien faire, il et fallu que
les terrains fussent aussi termins que les groupes de la foule; et,
telle qu'elle est, _la Fdration_ ne satisfait pas compltement.

De _la Fdration_ au _Baptme de Clovis_, la transition n'est pas si
extraordinaire qu'on pourrait le penser. A la fin du cinquime sicle,
Clovis, en recevant le baptme, implantait le christianisme et la
monarchie dans les Gaules;  la fin du dix-huitime, les fdrs
cimentaient par un serment le principe de l'union des peuples contre la
tyrannie. Le _Baptme de Clovis_, par M. Gigoux, a des qualits
suprieures; mais nous reprocherons  ce tableau d'tre, pour la
composition, tout  fait la contre-partie de celui de _la Fdration_ de
M. Couder. L'espace y manque, et on n'y voit pas assez de foule.
Pourquoi Clovis a-t-il tant de mauvaise grce  se baisser, et saint
Rmy si peu de dignit, lorsqu'il dit au roi des Francs, en le
Baptisant: Courbe la tte, fier Sicambre; adore ce que tu as bris, et
brise ce que tu as ador? Le costume des deux femmes, sur le premier
plan, est trop criard, trop thtral; ce n'est pas de la couleur, c'est
du rouge et du bleu. Nous sommes svres  l'gard de M. Gigoux, parce
qu'il est un de ceux dont la critique doit s'occuper, soit pour le
louer, soit pour le blmer.

Plusieurs peintres travaillent d'aprs un parti pris: leurs convictions,
inbranlables, les soutiennent dans la route o ils sont entrs. Tel est
M. Louis Boulanger, qui, par ses oeuvres prcdentes, a su conqurir un
rang trs-honorable parmi les artistes. Il n'a pas expos sa _Mort de
Messaline_, refuse l'anne dernire, mais sa _Notre-Dame de Piti_ est
excute dans le mme, style svre; la peinture de M. Louis Boulanger
gagne beaucoup en naturel. Comme composition, _Notre-Dame de Piti_
n'est pas irrprochable, mais la pose du Christ est belle, et le groupe
entier est consciencieusement tudi.

M. Louis Boulanger a expos deux beaux portraits.

Le parti pris est aussi le fait de M. Thodore Chassrian. Des tudes
srieuses, une entente savante de la composition ont tout d'abord fait
distinguer cet artiste, qui devrait se garder de l'exagration, et ne
pas rompre en visire avec certaines opinions gnralement reconnues sur
ce qu'on entend par le mot couleur. _Jsus au Jardin des Oliviers_ est
trait avec une connaissance rare des effets de composition. Jsus a de
la noblesse, et,--n'tait la robe noire que M. Chassrian lui fait
porter, contrairement aux traditions,--il soutiendrait la comparaison
avec plusieurs tableaux des peintres franais anciens. Les aptres
Pierre, Jacques et Jean sont-ils endormis ou frapps de la foudre? Le
terrain sur lequel a march Jsus-Christ s'lve trop
perpendiculairement, si bien que l'Homme-Dieu descend avec trop de
prcipitation. Ce sont l au reste des critiques de dtail. M. Chassrian
possde un talent vrai, svre et consciencieux; aucune de ses oeuvres
ne peut manquer d'tre apprcie. _Jsus au Jardin des Oliviers_, malgr
ses dfauts, est un tableau hors ligue.

M. Badin a peint un _Saint Germain, vque d'Auxerre_, o se remarquent
de grandes qualits; la tte du saint prlat a beaucoup de noblesse, et
les autres personnages du tableau sont bien peints. Ce tableau, dont les
lignes sont calcules pour une autre perspective, gagnerait  tre vu de
plus prs; il faut souhaiter que dans le nouvel arrangement qui a lieu
vers le milieu de l'exposition, M. Badin soit mieux trait par
l'administration du Muse.

Citons, au nombre des tableaux religieux les mieux russis, l_'Agonie du
Christ au jardin des Oliviers_, par M. Alexandre Cabanel, oeuvre
consciencieuse et habilement traite;--_Saint Sbastien secouru par les
saintes femmes_, tableau sign Michel Poussin. Quel nom terrible 
porter pour un artiste! Dj, l'anne dernire, M. Michel Poussin a
expos un _Samaritain_ qui promettait beaucoup pour l'avenir; son _Saint
Sbastien_ le place dsormais parmi les peintres de style. M. Antoine
Etex, notre grand sculpteur, a peint, lui aussi un _Saint Sbastien_
dont la couleur est assez bonne, et dont le dessin est mle et puissant.
Nous reparlerons de M. Etex  l'article des statuaires. L'_Apparition du
Christ  saint Jacques le Mineur_, par M. Eugne Goyet, est une oeuvre
faible et cependant consciencieuse, qui mrite d'tre remarque. _Saint
Martin de Tours obtenant par sa prire la rsurrection d'un mort_, de M.
Guerman-Bonn, atteste de grands progrs dans le talent de ce peintre,
que nous croyons appel  un bel avenir. Quant  la _Rsurrection du
Christ_, par M. Eugne Devra, nous ne pouvons la considrer comme une
oeuvre tout  fait srieuse. Rien n'est plus gracieux ni plus agrable
que l'_Archange saint Michel_, par M. Achille Devra. Ce tableau est le
pendant de la _Translation de la sainte case_, expose l'anne dernire.

Poursuivons notre route; occupons-nous encore des oeuvres de style. Le
_Portrait de madame la princesse de Belgiojoso_, par M. Henri Lehmann,
est le point de mire des critiques les plus acerbes, comme des loges
les plus pompeux.

Tel visiteur proclame cette toile un chef-d'oeuvre, tel autre rit de
piti en la regardant. Notre opinion est mixte, et nous dirons
franchement ce que nous pensons du portrait de madame de Belgiojoso; la
princesse, dont le corps est vu de profil, est vtue d'une draperie. Les
mains s'appuient comme il convient, sur les genoux; cependant on cherche
le bras sous la draperie de madame de Belgiojoso. Il n'y a rien, il n'y
a que des plis. Ce dfaut te de la vie  ce portrait. Pour ce qui est
de la ressemblance matrielle et morale,--qu'on me pardonne cette
pithte,--elle est frappante; madame la princesse de Belgiojoso a ce
regard  la fois perant et mlancolique, cette expression tout  fait
distingue o se rvle son got pour les travaux asctiques. L'auteur
de _l'Essai sur la doctrine catholique_ est ple et rveuse, et sa frle
constitution fait contraste avec la vigueur de son imagination, avec ses
convictions profondes. M. Lehmann aurait pu se montrer plus coloriste,
sans doute, en reproduisant les traits de madame la princesse de
Belgiojoso; il lui aurait t impossible de pousser plus loin le
sentiment,--redisons-le, la ressemblance morale.

Personne ne s'arrte devant _Bienfaisance, Vertu du Riche, et
Rsignation, vertu du Pauvre_, par M. Adolphe, sans tre, frapp des
progrs de cet artiste. Une jeune femme passe; un malheureux vieillard
est l, prs d'elle, ayant un enfant sur ses genoux. L'enfant regarde la
Belle dame avec une l'expression  demi douloureuse et  demi
souriante. Elle a piti de ceux qui souffrent, et va leur donner
l'aumne. Cette composition est large, et surtout gracieuse, qualit qui
se rencontre rarement dans un tableau. La couleur est bonne: le dessin
est pur. Le _Dernier Regret_ et les trois gracieux portraits exposs par
M. Alophe attestent aussi ses progrs notables.

[Illustration: Vue de Menton (Monaco), par M. Lon Fleury.]

Ce que nous avons dit de M. Alophe, nous l'appliquerons  M. Edouard
Dubufe. Ds ses premiers ouvrages, nous osions prdire des succs  ce
jeune peintre; _la Prire du Matin_ nous donne raison. C'est une
charmante scne de famille au quinzime sicle, o les costumes
clatants du moyen ge sont rendus avec une grande habilet, il y a
quelque harmonie dans l'assemblage des couleurs les plus varies;
seulement, toutes les ftes se ressemblent un peu,--dfaut capital,
quand il s'agit d'un tableau de petite dimension,--_Bethsabe_, du mme
peintre, est une belle tude: M. Edouard Dubufe fera bien de continuer
dans ce genre, il recevra la rcompense due  ses efforts.

Tous les sujets sont bons en peinture lorsque l'excution est bonne;
aussi M. Saint-Jean, modeste peintre de fleurs, a-t-il obtenu une
rputation immense, et qui s'accrot chaque anne. Les tableaux de M.
Saint-Jean sont des chefs-d'oeuvre. Ses _Fruits et Fleurs prs d'un
bas-relief_ ne dmentent pas ses travaux passs; l'art y est pouss
jusque dans ses dernires limites; le peintre fait preuve d'habilet:
son dessin est irrprochable, sa couleur est aussi belle que nature; la
composition, enfin,--car la composition a plus d'importance qu'on ne le
croit gnralement dans un tableau de fleurs,--est intelligente au
dernier point. M. Saint-Jean procde comme il convient pour rester  la
hauteur de la clbrit qu'il s'est acquise; il n'expose qu'un tableau
par an, mais ce tableau ne manque jamais de faire sensation parmi les
connaisseurs. M. Saint-Jean est devenu l'gal de nos anciens peintres de
fleurs: nul plus que lui ne sait donner de l'intrt  un genre si
restreint en lui-mme, nul ne sait mieux disposer un tableau, et relever
encore le principal par les accessoires. Un mot cependant, une seule
observation: que M. Saint-Jean se garde d'une certaine teinte jaune qui
enlve du brillant  ses reflets: elle pourrait, par la suite, nuire 
l'ensemble de ses tableaux.

[Illustration: Gaucher de Chtillon dfendant l'entre d'une rue du
faubourg de Minich (1230), par M. Karl Girardet.]

Deux paysagistes nous semblent placs sur la mme ligne, et possder un
talent gal pour copier la nature: ce sont MM. Lon Fleury et Jules
Coignet. Le premier, dans sa Vue des bords de la Marne aux environs de
Saint-Maur, et dans sa _Vue de Menton_ (principaut de Monaco), que
l'Illustration donne  ses lecteurs, a dploy de rares qualits. La
_Vue de Menton_, principalement, est pleine d'intrt et de charme. Le
second, M. Jules Coignet, n'est pas rest au-dessous de sa rputation
dans ses vues d'_Italie_ et des _Temples de Pstum_.

Versailles met l'esprit de nos peintres  la torture; il n'est pas un
d'entre eux qui ne fasse son tableau de bataille. Celui-ci parvient 
bien s'acquitter de la tche qu'il a entreprise; celui-l, n'ayant pas
russi, s'excuse en allguant son peu d'aptitude pour les compositions
guerrires. Les peintres d'imagination ne manquent jamais de s'en tirer
 leur honneur, et tel est M. Karl Girardet.

Sous le numro 793, M. Karl Girardet a peint un beau fait d'armes du
temps des croisades: Gaucher de Chtillon dfend seul l'entre d'une rue
dans le faubourg de Minich.

On le voyait, dit Michaud, tantt fondre sur les infidles, les
disperser, les abattre; tantt se retirer pour arracher les flches dont
il tait hriss; il retournait ensuite au combat. Le reste de
l'arrire-garde tait encore  quelque distance; personne ne paraissait;
les Sarrasins, au contraire, arrivaient en foule.

Le peintre a suivi scrupuleusement le rcit de l'historien, et les
quelques lignes que nous avons mises sous les yeux du lecteur suffisent
pour expliquer le tableau de M. Karl Girardet, o l'on remarque beaucoup
de mouvement, une brillante couleur, et une grande facilit d'ajustement
et d'excution.

_La Porte latrale de la Mosque de El-Moyed, au Caire_, du mme
peintre, est une charmante tude d'aprs nature; M. Karl Girardet a
peint aussi,--en collaboration avec son frre,--_la Famille gyptienne
priant sur le tombeau d'un parent_, tableau auquel nous reprocherons de
n'tre pas assez triste, mais dont les accessoires surtout sont traits
de main de matre.

M. Louis Canon a expos le _Retour du Routier_, que nous reproduisons.
Ce ravissant petit tableau est  la fois une scne de moeurs et un
paysage. Peinture pleine d'esprit et de naturel, peinture sans
prtention, et par cela mme fort agrable. M. Louis Canon a devant lui
un bel avenir, et le paysage-genre n'a pas de plus intelligent
interprte.

M. Sebron, dans sa _Vue du chteau de Neuilly_, s'est efforc de rendre,
avec le plus d'exactitude possible, un effet de clair de lune; il a
triomph de la difficult. La _Vue intrieure de la Chapelle
Saint-Georges,  Windsor_, est une page importante. Cet intrieur est le
meilleur du Salon de cette anne.

[Illustration: Le Retour du Routier, par M. Louis Canon.]

M. Jules Jacob nous a fait un Conte charmant; sa _Satisfaction_ suffit 
la ntre. Des fruits bien peints compltent dignement son
exposition.--M. Victor Robert, dont la _Conversion de saint Paul_ prouve
les tudes srieuses, se rvle plus encore peintre habile dans une
toile historique; _Le Velay ravag par guerre, la famine et la peste en
l'an 1586_.--M. Charles Malankiewicz a fait preuve de talent dans son
_Dpart de Wilna_, lors de la guerre de 1812.--M. Eugne Ginain a deux
tableaux qui mritent d'tre vus: _Marche sur Mdah_, et _des Cavaliers
arabes acceptant du lait dans le dsert._

C'est ici le lieu de recommander aux amateurs qui, en visitant le Salon,
aiment  y rencontrer quelques tableaux propres  mouvoir leur gaiet
et  reposer leur esprit, d'entrer dans la galerie de bois; ils
s'arrteront un instant devant la _Rsurrection de Notre-Seigneur
Jsus-Christ_. Ils contempleront l'oeuvre dlicieuse de M. Lpaulle; et
puis,  gauche, beaucoup plus loin, ils riront devant _Un bal donn 
l'Htel-de-Ville sous l'Empire_. Ce tableau n'est pas sign, je crois;
mais tout le monde vote  l'auteur anonyme des remerciements, et nous
surtout, pauvres critiques extnus de fatigues, car le bal en question
nous repose en moins de quelques minutes, nous le bnissons; grce  lui
nous redevenons frais et dispos en quittant les galeries du Louvre.



Thtre de l'Opra-Comique.

_La Sirne_, opra-comique en trois actes, paroles de M, Scribe, musique
de M. Auber.

C'est une histoire fort complique que celle de cette sirne, et il me
faudrait, pour la raconter avec clart dans tous ses dtails, faire un
livre plus gros que le pome de M. Scribe, plus gros peut-tre que la
partition de M. Auber. Quelle besogne pour moi et pour vous, lecteur!
Rassurez-vous, je ne mettrai pas votre patience  une si terrible
preuve.

La sirne de l'Opra-Comique n'a pas une queue de poisson, comme celle
de la Fable... Hlas! je suis forc d'avouer qu'elle n'a pas non plus
les attraits merveilleux de ses devancires, ni la voix tendue, sonore,
puissante qui leur a fait une si grande rputation. Tout dgnre.

Le monde, de qui l'ge avance les ruines,
devient chaque jour moins fertile en beauts sduisantes et en sopranos
miraculeux. A cela prs, la sirne d'aujourd'hui remplit toutes les
conditions de son emploi. Malheur aux _dilettanti_ qui, en traversant
les Abbruzzes, prtent l'oreille  ces chants mystrieux et perfides qui
les attirent vers des dfils sans issue, vers des gorges abruptes,
peuples de voleurs, et inaccessibles aux gendarmes!

[Illustration: Thtre de l'Opra-Comique, _la Sirne_, acte 2e--La
sirne, mademoiselle Lavoye.--Bolbaja, M. Henry.--Scipion, M. Audrait.]

La sirne en question est soeur de Marco Tempesta, chef de
contrebandiers, et bien digne de son terrible nom. Ce Tempesta fait  la
douane de Sa Majest le roi des Deux-Siciles une guerre acharne; il
inonde tout le march de Naples de marchandises anglaises de premier
choix; il fait aux fournisseurs brevets du gouvernement une concurrence
ruineuse; il vend  moiti prix du tabac qui n'est point frelat, du
rhum de la Jamaque d'une qualit suprieure. Que voulez-vous que
devienne le commerce lgal et patent du pays?

Le duc de Popoli, gouverneur des Abbruzzes, a promis  Sa Majest de la
dlivrer de ce flau; mais Marco Tempesta brave les douaniers et se
moque des sbires, et si, parfois, il lui arrive quelque malheur, il
trouve toujours le moyen de prendre sa revanche. Un jour, par exemple,
les agents du duc lui saisissent pour vingt-cinq mille piastres de
marchandises. Qu'arrive-t-il? A quelque temps de l toute la vaisselle
plate de sa seigneurie disparat, et le Popoli reoit en change une
quittance en bonne forme des vingt-cinq mille piastres.

Une autre fois, c'est un convoi tout entier qui est surpris en rade et
enlev, aprs un combat sanglant, par le capitaine Scipion, officier de
la marine royale et commandant de la tartane l'_Etna_. Le convoi ne vaut
pas moins de cinq cent mille piastres. Voil, pour le coup, nos gens
ruins de fond en comble. Mais Marco Tempesta a plus d'un tour dans son
bissac.

Il vient, par une nuit bien noire, demander l'hospitalit au signor
Bolbaja, propritaire d'une petite habitation isole au milieu des
Abbruzzes. Bientt arrive le duc de Popoli, qui a reu d'une main
inconnue un rendez-vous pour la mme heure et dans le mme lieu. Le duc
est gras, vieux, laid et sot; avec ces qualits-l, on est toujours sr
de son mrite. Il s'attend  voir arriver en ce lieu recul une des plus
belles femmes de la cour. C'est l du moins ce qu'il rvle en toute
confiance au sieur Scoppetto, qu'il trouve l, et qui fut son valet de
chambre  l'poque o sa vaisselle plate lui fut enleve si subtilement.
Ce Scoppetto n'est en effet que Marco Tempesta lui-mme.

Au lieu d'une jolie femme, le duc ne trouve qu'une lettre  son adresse,
signe _la Sirne_, et contenant  peu prs ce qui suit;

Vous avez succd au titre et aux biens de votre frre an, mort _ab
intestat_. Mais il existe un fils lgitime de ce frre, lequel n'aurait
qu' se prsenter pour vous dpouiller de tout. Il ignore jusqu'
prsent sa naissance et ses droits; mais, moi, j'ai entre les mains les
titres authentiques qui les tablissent. A qui voulez-vous que je
remette ces titres? A lui ou  vous? Si vous aimez mieux que ce soit 
vous, venez en personne  tel endroit de la fort; ils vous seront
donns en change des cinq cent mille piastres que vous devez  Marco
Tempesta.

Oh! oh! dit judicieusement le duc, il parat que c'est  Marco Tempesta
que j'ai affaire.

--Quel parti prendra Votre Excellence? dit Scoppetto.

--J'irai.

--A merveille!

--Mais je n'irai pas seul. J'aurai avec moi cinquante carabiniers qui,
lorsque mon drle paratra, feront feu sur lui de cinquante cts  la
fois. De cette faon, j'aurai les papiers, et je garderai les piastres.

--Diable! dit tout bas Scoppetto, qui n'est pas mdiocrement
embarrass.

Un danger plus pressant le menace. Popoli reoit du chef de la police le
signalement trs-exact du fameux contrebandier. Le cas est grave.
Heureusement, le duc a la tte la plus lgre dont l'Opra-Comique ait
jamais gratifi un homme en place. Au lieu du lire cette pice
importante, il la laisse l, et va se promener. Scoppetto s'en empare et
la dtruit. Pour la remplacer, il ne sera pas en peine.

Le mme toit sert de refuge  un jeune officier de marine, lequel est
justement ce vaillant capitaine Scipion, commandant de _l'Etna_, dont
l'intrpidit a t si funeste  Marco Tempesta et  sa bande. Marco
fait  la hte un nouveau signalement o le capitaine est reprsent
trait pour trait. Eh! eh! dit le duc  son retour, voil mon homme: il
n'y a plus qu' le prendre. J'ai donn mes ordres; mes soldats seront
bientt au lieu du rendez-vous. Il ne tardera pas probablement  s'y
rendre lui-mme.

Scipion y arrive bientt, en effet, le plus innocemment du monde: c'est
la voix mystrieuse qui l'y attire. Cette voix, inconnue  tous, il a
cru la reconnatre, et il ne s'est pas tromp: c'est celle d'une jeune
fille qu'il aime, et qui _le paie, de retour_, comme on dit 
l'Opra-Comique. Le voyez-vous, lecteur, dans la gravure qui accompagne
cet article, errant  travers ces rochers et ces prcipices, et se
rapprochant par degrs de cette habitation souterraine d'o partent les
sons qui l'enchantent? Il ne tarde pas  en trouver l'entre; mais de
nouveaux prils l'y attendent: Il y trouve Marco Tempesta et la troupe
furieuse qui a jur sa mort. Comment il chappe  leurs coups, comment
il pouse celle qu'il aime, comment il redevient, au moment o il y
pense le moins, duc de Popoli et millionnaire, comment, enfin, Marco
Tempesta, aprs avoir repris sur le gouverneur de la Calabre les cinq
cent mille piastres, et mme _quelque chose de plus_, met en dfaut
sbires, carabiniers et soldats de marine, s'empare de la tartane du
capitaine dont il a fait la fortune, et s'en va je ne sais o vivre en
honnte homme du fruit de ses conomies, voil ce que je vous laisse 
deviner, lecteur, ou plutt, ce que je vous engage  aller voir. Il y a
l des scnes vives et piquantes, et mille tours de passe-passe peu
vraisemblables parfois, mais toujours rjouissants. Il y a l des rles
trs-amusants et trs-bien remplis: celui de Marco, d'abord, dont M.
Roger s'acquitte  merveille; celui du l'impresario Bolbaja, qui a fait
sa fortune dans les arts, non en les cultivant, mais en les exploitant;
celui du gouverneur du la Calabre, dont la sotte fatuit est la plus
rcrative du monde. Il y a l, enfin, tout le savoir-faire de M.
Scribe, heureusement inspir cette fois, et tout ce que la riche
imagination de M. Auber sait mettre dans une partition de chants
gracieux et d'lgantes harmonies.

Tous les morceaux du nouvel opra, sans exception, sont agrables.
Quelques-uns attestent une habilet souveraine et une facilit
d'invention dont aucun musicien parvenu  l'ge de M. Auber n'a donn
l'exemple depuis Gluck et Haydn. Il y a des couplets o sont exposs les
bruits populaires touchant les vocalisations mystrieuses de la sirne,
qu'on doit signaler spcialement aux oreilles qui savent entendre. La
mlodie, trs-originale par elle-mme, y est releve par un
accompagnement imitatif plein d'effets vigoureux et de combinaisons
instrumentales que Beethoven ne dsavouerait pas. L'air avec choeur
chant par M. Roger, au dbut du second acte, renferme l'un des plus
beaux _andante_ qu'on ait jamais crits pour le thtre de
l'Opra-Comique. Le duo qui suit cet air est conduit et dialogu avec
une extrme habilet, trs-mlodieux d'ailleurs et d'une exquise
lgance. Il y a encore dans cet acte un trio chant par Bolbaja,
Scipion et Marco Tempesta, dont le style est d'une grande lvation, et
o la disposition des voix atteste la main d'un matre. Les deux finals
du premier et du deuxime acte brillent par les mmes qualits et
produisent un effet puissant. En gnral, M. Auber parat s'tre
attach, dans cet ouvrage,  lever son style,  agrandir les
proportions de ses mlodies,  augmenter l'intensit des masses vocales.
Il est un peu moins sautillant qu'autrefois, moins vif, moins coquet
peut-tre; mais il est plus simple, plus ferme, plus largement musical;
en un mot, il dploie un clat et une vigueur qui rappellent les plus
belles pages de la _Muette de Portici_.



Carthagne des Indes.

SOUVENIR DE L'EXPDITION DIRIGE PAR LE CONTRE-AMIRAL DE MACKAU EN 1834.

Dans un coin retir de la mer des Antilles, au nord-est du golfe de
Darien, s'lve une ville jadis florissante, aujourd'hui dcrpite et 
moiti dserte. Cette ville, c'est Carthagne des Indes, qui, durant
deux cents ans, fut la Venise du Nouveau-Monde, la reine de l'Amrique
mridionale et l'entrept de ses trsors. Vis--vis d'elle, de l'autre
ct du golfe, est situe Porto-Bello, que Colomb nomma ainsi  cause de
l'incomparable beaut du son havre. C'est  ces deux sentinelles postes
aux abords du Chili et du Prou, que la jalouse Espagne avait confi la
garde de son Eldorado. C'est dans leurs rades crneles de chteaux
forts, qu'abordaient ces larges galions aux flancs gonfls d'or, qui
portaient jusqu' cinq cent mille piastres et qu'escortaient  leur
retour des flottes nombreuses, pour les dfendre contre les attaques des
flibustiers. Ceux-ci guettaient ces riches convois, s'attachaient  leur
suite avec l'opinitret du requin, les couvant d'un oeil avide, et si
quelque traneur s'en dtachait, si la tempte dispersait ces lourdes
masses, aussitt les vautours de l'Ocan fondaient sur le navire en
dtresse et le pillaient, aprs avoir gorg l'quipage jusqu'au dernier
homme.

Don Pedro de Heredia ayant fait voile d'Espagne avec deux caravelles et
un galion mont par une centaine d'aventuriers hardis, toucha, en 1533,
 un port de la _Costa-Firma_, appel alors _Calamari_ (Terre des
Ecrevisses). Il nomma cet endroit _Cartagena_,  cause de sa
ressemblance avec le port du Carthagne un Espagne. Ayant dbarqu, le
capitaine espagnol construisit quelques huttes et jeta les fondements
d'un fort. Il fit des incursions dans l'intrieur et trouva les
naturels, qui se dfendirent vigoureusement avec leurs lances
empoisonnes. Il fus mit en fuite jusqu' une grande ville, o il fut
attaqu de nouveau par une multitude d'indiens (_Turbbacos_). Un village
situ  quatre lieues de Carthagne, dans les terres, porte encore ce
nom. Carthagne ne tarda pas  devenir, par son admirable situation et
la sret de son mouillage, un point trs-important. Elle lut rige un
vch par Clment VII, en 1534; sa cathdrale date de cette poque.
L'inquisition y tablit son tribunal en 1610. Avant la dernire
rvolution, elle possdait dix confrries de moines et un collge de
jsuites.

Gorges d'or et d'argent, Porto-Bello et Carthagne restrent trop
longtemps en butte  la convoitise des nations rivales de l'Espagne,
pour que les formidables remparts qui armaient ces deux cits, fussent
toujours un abri suffisant contre les attaques de l'ennemi. Porto-Bello
fut prise neuf fois et Carlagune sept fois, en comprenant dans ce
nombre les deux siges qu'elle subit durant la guerre de l'indpendance.
En 1544, quelques aventuriers franais s'emparrent de la ville
naissante. En 1585, le capitaine Drake, expdi par la reine Elisabeth
pour venger l'arrestation de tous les navires anglais dans les ports
espagnols, attaqua Carthagne par terre et par mer, avec 2,300 marins.
Il l'enleva, la garda six semaines, en brla une partie et ranonna le
reste pour une somme de 100,000 piastres.

Dix ans aprs, le pirate Baal saccagea de nouveau Carthagne. En 1695,
M. du Pointis, capitaine de vaisseau et gouverneur des tablissements
franais de Saint-Domingue, se joignit au chef de flibustiers Durasse
pour attaquer de concert la ville espagnole. Ducasse fournit douze cents
hommes, et l'on promit  ses aventuriers une part gale dans le butin 
celle des troupes du roi. Sept vaisseaux, onze frgates et plusieurs
autres btiments transportrent  la cte ferme plus de six mille de ces
terribles ennemis auxquels jusqu'alors rien n'avait pu rsister.
Boca-Chica fut vigoureusement assailli, et le fort capitula le
lendemain. Les habitants espraient s'pargner les horreurs du sige en
payant une ranon; mais ils ne connaissaient pas leurs impitoyables
vainqueurs. La division se mit parmi ceux-ci; les flibustiers ayant
accus M. de Pointis de leur donner une trop petite part dans le butin,
le commandant franais fit de vains efforts pour satisfaire ces
intraitables condottieri; rien ne put assouvir leur soif de rapine, et
M. de Pointis, rebut, prit le parti de s'loigner, aprs avoir fait
porter  son bord une somme de huit  neuf millions de piastres que lui
payrent les habitants. Pendant quatre jours, cent dix mulets ne
cessrent de charrier l'or, de la ville au rivage. Carthagne, aprs le
dpart de M. de Pointis, resta livre aux flibustiers, qui s'en
donnrent  coeur joie, offrant pour toute alternative le massacre et
l'incendie ou le paiement d'une somme de cinq millions. Les Espagnols
parvinrent  runir encore cette valeur; mais le partage fit clater de
nouvelles dissensions parmi les flibustiers, et le dbat se prolongeant
se ft sans doute termin par un troisime impt et le sac de la ville
puise, si l'arrive dans ces parages d'une flotte anglaise et
hollandaise n'et coup court au conflit. Les aventuriers se
rembarqurent, ayant chacun pour sa part mille cus comptant, sans
comprendre les noirs et les marchandises d'un prix inestimable qui
furent enleves et dont on fit plus tard la rpartition (1).

[Note 1: P. de Ciga de Lon. _Cronica del Peru: De la Fundacion de la
ciudad de Cartago_.--Ulloa. _Relacion de Viage_.]

Une violente pidmie et la msintelligence entre les chefs de
l'entreprise, firent chouer l'expdition du l'amiral Vernon, un
1744--Carthagne, bloque en 1815, par terre et par mer, par Morillo,
subit toutes les horreurs du la famine, et se rendit faute de vivres.
Les rpublicains, sous les ordres de Bolivar, la reprirent
dfinitivement en 1821.

Ce fut en octobre 1834, qu'une division de cinq navires de guerre,
commande par le contre-amiral du Mackau, se rendit  Carthagne pour
obtenir rparation du l'outrage fait  notre pavillon, en la personne de
M. A. Barrot, notre consul en cette ville. On se figurerait
difficilement, dans notre monde civilis,  quel point les peuples de
l'Amrique du Sud portent l'ignorance des moindres notions touchant les
puissances de l'Europe et le rang qu'elles occupent dans l'chelle
sociale. Les ides les plus fausses se sont accrdites chez eux  cet
gard, et ont contribu au dveloppement d'une fatuit nationale qui n'a
gure d'analogue que parmi les habitants du cleste empire de la Chine.
Cet aveugle orgueil est sans cesse aliment par les discours pompeux des
reprsentants, les proclamations emphatiques des journaux. A les
entendre, nul peuple de l'univers ne serait assez os pour entrer en
lice avec eux. C'est seulement de cette faon qu'il est possible
d'expliquer les burlesques ddains et les airs de matamore que les
agents du la France et de l'Angleterre ont eu plusieurs fois  subir de
la part des Colombiens, Mexicains, Argentins et autres peuplades
semblables, dont l'arme se compose de cinq ou six mille hommes sans
solde ni chaussure, et qui ont deux golettes pour toute flotte.

L'_Atalante_, que montait l'amiral, appareilla de la rade des
Trois-Hets,  la Martinique, le 28 aot; la brise tait si faible que la
frgate fut oblige de se faire remarquer par ses canots, et
_l'Endymion_ borda ses avirons de galre. Douze jours aprs, on
dcouvrit la Poppa, haute colline calcaire qui domine Carthagne. La
chaleur tait suffocante, et vers le soir le ciel s'illumina, dans
toutes les directions, d'clairs si frquents que l'air paraissait dans
un embrasement perptuel; la mer rayonnait de lueurs profondes, l'cume
qui s'ouvrait devant le navire, le sillage qui tournoyait derrire lui,
jetaient des flammes; des ondes de lumire se prolongeaient jusqu'aux
limites de l'horizon. Au milieu de cette nuit lumineuse, de ces vagues
flamboyantes, de potiques Argonautes eussent sans doute rv
d'effrayants prodiges surgissant pour entraver notre marche: mais la
science a tout glac, et le navigateur indiffrent ne voyait ici qu'une
atmosphre sature d'lectricit et des mollusques phosphorescents
peuplant les abmes du l'Ocan.

Le lendemain matin, une nue de petits oiseaux au plumage jaune et gris
s'abattit sur la frgate. Le pont et le grement en furent couverts
comme d'une grle. L'quipage s'amusa  les chasser, sans y gagner une
notable addition  son djeuner. Bientt les plages basses de la cte
ferme montrrent  l'horizon leur lisr d'un vert ple. Rien n'est
triste  l'oeil comme ce cordon monotone de mangles qui ourle le rivage
plat et marcageux de l'Amrique du Sud, depuis les falaises abruptes du
Sainte-Marthe jusqu' Porto-Bello. Cette portion du continent, due aux
alluvions de la Magdalena, n'offre pour limite aux yeux qu'une ligne
imperceptible. Une eau trouble, un air empest de miasmes malsains, une
temprature dvorante, accueillent le voyageur sur cette plage
inhospitalire. Quelques huttes parses entoures du pirogues,
l'extrieur hve et malpropre de la race qui les habite, annoncent assez
que ces parages sont vous  la misre et  la fivre.

Quand la division arriva devant Carthagne, le 11 septembre, un grain
violent couvrait la ville de son manteau de plomb. Nous voguions sous un
ciel resplendissant, tandis que les difices nous apparaissaient a
travers un rseau de pluie. Ce fut pour nous un spectacle d'un effet
tout fantastique que celui de cette antique et clbre cit surgissant 
travers les frmissements de l'orage, avec ses tours, ses coupoles, ses
miradors, les milliers de clochetons qui hrissent ses terrasses
bizarrement chafaudes et la sombre ceinture de ses remparts, dont la
vague turbulente assigeait la base. Les maisons, imposantes de vtust
ou radieuses de blancheur, semblaient de loin toutes des palais; on et
dit,  leur aspect oriental, les cits feriques des Mille et Une Nuits,
bties d'or et d'argent et flottant sur les nuages. Mais  mesure que la
brise nous rapprochait et que le ciel s'claircissait, je voyais pice 
pice s'crouler le prestige. Ces demeures fastueuses taient lzardes
de haut en bas par les tremblements de terre, et ces fortifications si
fameuses, dsertes,  demi ruines, semes de canons rongs par la
rouille, n'offraient plus que le fantme de la colossale puissance qui
les rigea.

Lorsqu'on aborde Carthagne des Indes par l'est, on est loin encore de
la rade admirable qui rendit cette ville clbre entre tous les ports de
l'univers. Situe sur une le de sable, fendue dans sa longueur par un
canal, une mince langue de terre coupe par un foss et un pont-levis la
rattache seule au continent.

Cette ville, avec son paisse armure de remparts et de citadelles,
constituerait, si elle tait bien dfendue, l'une des plus fortes
positions qu'on connaisse. A sa gauche, en regardant la mer, s'tend la
rade, vaste bassin d'au moins deux lieues de longueur, entour de terres
basses et prserv des assauts de l'Ocan par une le ronde et
montueuse, nomme Tierra-Bomba. Cette le ne contient qu'un village de
lpreux, et ses pentes, hrisses d'une verdure sauvage, sont presque
partout incultes et dsertes. A quelque distance que l'oeil pntre dans
la campagne, il ne dcouvre aucune de ces riches habitations ceintes
d'une large nappe de cultures varies, qui dcorent pompeusement les
perspectives des Antilles. Partout les mangles envahissent le sol.
Quelques champs de riz et de mas, des huttes recouvertes en feuilles de
palmier, peuples d'hommes affams et d'enfants mendiants, un aspect
plus dsol enfin que ne l'offrait certainement ce pays lorsque les
Espagnols y mirent le pied pour la premire fois, tel est l'affligeant
spectacle que prsentent les rivages du plus beau port de la Colombie.
La libert ressemble aux liqueurs de feu, qui donnent des forces 
l'Europen sobre et actif, tandis qu'elles abrutissent et tuent l'Indien
sauvage qui en fait un usage drgl.

Deux passes introduisent dans la baie: l'une, la plus large, est voisine
de la ville et se nomme _Boca-Grande_; elle a t obstrue  dessein par
une estacade et de longs bateaux qu'on a couls en travers. Les grandes
pirogues venant du Rio-Magdalena peuvent seules y passer. La seconde et
la plus petite entre, _Boca-Chica_, est situe  la pointe oppose de
Tierra-Bomba. C'est par l qu'entrent les navires, et ils ne doivent le
faire qu'avec des prcautions ultimes et la sonde en main,  cause des
nombreux bancs de sable qui font varier le fond subitement de dix 
quatre brasses, et qui rendent ncessaire l'assistance d'un pilote
expriment.

Deux forts bien arms, situs vis--vis l'un de l'autre, dfendent cette
entre, qu'il serait dangereux et difficile de forcer. Malgr l'espce
de neutralit existante entre les deux nations, nous avions affaire  de
si tranges htes, que l'amiral jugea  propos d'ordonner le branle-bas
de combat  bord de _l'Atalante_ et du brick. Nous passmes si prs de
terre qu'on aurait pu y jeter une pierre sans effort, et si la fantaisie
avait pris aux Colombiens de faire feu des deux bords, la position des
navires et pu devenir trs-critique; mais nos prudents adversaires
n'eurent garde de se commettre avec une aussi rude jouteuse que le
paraissait une frgate de soixante; ils se bornrent  la hler, en
criant: _Ho de la corveta!_

Nous n'tions gure qu' quelques toises de ces ddaigneux ennemis, et
ils ne pouvaient se mprendre sur la force de notre btiment. Aussi nous
les laissmes se rjouir de leur spirituelle plaisanterie, et la frgate
pntra en louvoyant avec lenteur jusqu'au centre de la baie, o elle
mouilla pacifiquement  prs d'une lieue de la ville.

Nous trouvmes l _l'Astre_, frgate de 44, qui attendait l'amiral
depuis une vingtaine de jours. On esprait  chaque instant une rponse
dfinitive de Santa-F de Bogota, capitale de la Colombie, situe  deux
cents lieues dans les montagnes de l'intrieur, et avec laquelle les
communications sont longues et difficiles. Elles se font ordinairement
par la rivire de la Madeleine, qu'il faut remonter, la majeure partie,
 la _palanca_, c'est--dire avec des perches,  cause des tourbillons,
des bas-fonds, des obstacles de tous genres qui rendent cette navigation
prilleuse. L'excessive chaleur, le supplie continuel des moustiques,
des privations sans nombre, achvent de rendre ce trajet insupportable
aux Europens peu familiariss avec la temprature meurtrire de
l'quateur.

Heureux celui qui en rchappe! On y meurt de la fivre dans la
proportion d'un sur cinq.

On devait s'attendre que l'arrive de la division  Carthagne
activerait la lenteur naturelle ou prmdite des ngociations.
Nanmoins, comme un sjour prolong devenait indispensable pour le
voyage et le retour du courrier de Bogota, cette inaction force
fournissait aux curieux et aux observateurs une prcieuse occasion
d'tudier ces rgions peu frquentes. Malheureusement l'attitude
semi-hostile que l'on tait oblig de garder jusqu'au rtablissement des
relations amicales entre la Nouvelle-Grenade et la France, mettait
obstacle  la libert de nos rapports avec les habitants. L'amiral avait
recommande  tout le monde une extrme rserve, et cette retenue, comme
de raison, piquait la curiosit. D'autre part, deux corvettes, _la
Nride_ et _l'Hrone_, vinrent augmenter la station. Elles mouillrent
en dehors de la rade, bloquant la face septentrionale de la ville, qui
se serait trouve prise entre deux feux  la moindre manifestation de
mauvaise humeur. Cet effectif de cinq navires de guerre, d'environ 190
bouches  feu, constituait un dploiement de forces assez imposantes
pour maintenir la population dans des limites respectueuses  notre
gard.

Afin de concilier la prudence avec la curiosit d'artiste qui me
dvorait, je partais chaque jour avant le lever du soleil sur le canot
des provisions vulgairement nomm _poste aux choux_: je me faisais
dposer  terre, et grce aux facilits que me procurrent quelques
connaissances que je fis dans la ville, je pris l'habitude d'y passer la
journe pour ne rentrer que le soir  bord.

Des les premiers pas dans Carthagne on se sent saisi de la mlancolie
qui appesantit son sceau de plomb sur cette morne cit. Une population
jaune et macie, des femmes aux yeux creux et ardents, aux lvres pales
et sans sourire, des ngresses en haillons, circulent paresseusement
dans les rues taciturnes. L'on passe entre de hautes maisons grises
pareilles  des prisons, perces d'immenses portes  battants massifs,
et de fentres grilles d'normes balustres en bois.

 et l apparaissent quelque arabesque lgantes, quelque poutrelle
dlicatement sculpte, o s'panouissent des fleurons dignes de
l'Allambra sous une crote de chaux grossire. Des rues troites, sans
pavs, dans lesquelles la pluie sjourn par flaques entre les amas de
sable, sont bordes, d'un ct par les murailles lzardes d'un couvent
abandonn, de l'autre par un cordon de petites baraques sans fentres,
recouvertes en tuiles ou en chaume, qui laissent voir, par la porte
constamment ouverte, tout ce que la misre et la paresse peuvent
enfanter de plus repoussant. Les bouges sordides fourmillent d'enfants
nus, d'hommes en pantalons dchirs, de femmes dbrailles,
quelques-unes belles, toutes sales sans exception. Ce sont les _morenos_
de la basse classe, comme on appelle les mtis issus du mlange des
croles espagnols et des Indiens de race cuivre. La principale
industrie des hommes consiste  tresser des chapeaux et  rouler le
tabac; les femmes vgtent en vendant de mauvais fruits et des cigares
pires encore, et le trafic auquel elles se livrent le reste du temps
n'est gure plus lucratif,  en juger par leur extrieur misrable.
L'indolence de ce peuple est incroyable; c'est la fainantise espagnole
greffe sur l'apathie indienne; pourtant il se dit libre, mais sa
libert, comme celle du ngre, c'est l'oisivet; aussi c'est  douter 
jamais de l'avenir des races amricaines du Sud.

Ces pauvres femmes dguenilles ont report, faute de mieux, tout le
soin de leur coquetterie sur leur chevelure, qu'elles ont magnifiquement
paisse et d'un noir lustr clatant. Un rencontre des filles pieds nus,
vtues d'une jupe rapice et montrant  travers une chemise en loques
leurs pauls rondes et dores, dont la nudit ne les inquite gure;
leurs fronts se dressent gracieusement pars de larges bandeaux relevs
comme ceux de l'Hlne de Canova, ou lisss  rendre jaloux le plus
habile coiffeur de Paris. Elles compltent cet ornement par une fleur
rouge fiche au coin de l'oreille et un haut peigne cisel auquel
s'accroche quelque lambeau de cotonnade bleue en guise de mantille.
Ainsi drapes, ces malheureuses se pavanent avec fiert, agitant un
ventail de feuille de platanier, se balancent  la porte de leurs
taudis, sur leur butaca, en pinant de la harpe de Macaraybo ou raclant
la _banza_ pour accompagner les cantilnes plaintives qu'elles
inventent. Le type fier de la race se rvle pourtant dans ces cratures
dgrades; l'on est frapp de la grce de leurs gestes, de la noblesse
antique que trahissent l'attitude et le pli du vtement misrable qui
les couvre; enfin l'on se sent mu par l'accent triste de leur chants
monotones et pleins de langueur, qu'interrompt  et l un cri guttural.
C'est toujours l'Espagne ardente, et hautaine jusque sous les haillons.

Dans les beaux quartiers, les maisons sont gnralement bien
construites, spacieuses, et annoncent l'opulence des temps o elles
furent bties. Plusieurs htels neufs se sont levs, surtout auprs de
la porte d'Imama; mais leurs petits balcons de fer, les croises
triques  volets verts, toute cette mesquine lgance de nos jours
fait ressortir, par son contraste, l'imposante svrit des htels
massifs du sicle de Philippe II. Quelques-uns portent encore les
profondes cicatrices creuses par les tremblements de terre, entre
autres par celui qui renversa Caraccas; mais, solides comme des donjons,
ils ont rsist.

L'intrieur des appartements ne contient,  l'instar des habitations
croles, que fort peu de meubles. Quelques consoles, une arme de
chaises, dont la lourde structure et les dorures de mauvais got
trahissent l'origine anglo-amricaine, enfin les indispensables
_butacas_, ou grands fauteuils  balanoire, reproduits sous cent formes
diverses, depuis les proportions colossales jusqu' l'infiniment petit,
composent le seul ornement des grandes salles. Les murs sont enduits
d'un pais badigeon  la chaux, et pour plafond on a la charpente des
toits. Un ample balcon fait, au premier tage, le tour du logis, et
c'est l qu'au retour de la messe la _nina de la casa_ va s'installer
pour s'venter, lorgner les passants et se dandiner le reste du jour.
Les escaliers sont immenses et en pierre; les cours, larges, entoures
d'arcades, foisonnent d'hibiscus et de lauriers-roses ombrageant une
_algibe_ ou citerne qui reoit l'eau des pluies par les gouttires des
terrasses. Presque toutes les _azoteas_ sont jalonnes de grands vases
de pierre, dont l'effet de loin est trs-pittoresque. La rverbration
du soleil est si forte sur les murs blanchis  la chaux des difices,
qu'on est oblig, pour radoucir, de les peindre de diverses couleurs, ce
qui donne aux quartiers neufs un air arlequin d'assez mauvais got. Le
temps a sauv les anciennes demeures de ce laid barbouillage, en les
dcorant des teintes austres de la vtust, que le soleil du tropique
rchauffe de ses tons cuivrs.

Carthagne renferme plus de vingt-quatre glises, ou _capillas_, dont
plusieurs, malgr les pillages et les dvastations de la guerre civile
et trangre, dploient encore quelque richesse. A San-Juan de Dios se
voit une chaire magnifique toute, en marbre, prcieux don d'un pape. La
chapelle de Santo-Domingo est un chef-d'oeuvre d'lgance et de
ciselure; c'est un de ces dlicieux fruits de l'art espagnol, o
l'austrit religieuse de l'Occident se pare des caprices potiques de
l'architecture orientale. La magnificence fabuleuse du seizime sicle
s'est plu  dcorer ce rduit mystique, qu'une faible lueur dcoulant de
la pointe du dme claire vaguement. Des degrs de porphyre conduisent 
l'autel; l prient des saints d'argent massif, et la madone, sous un
dais appuy par des colonnes torses incrustes, s'y montre en robe de
velours galonne, avec une couronne d'amthystes. On est merveill, au
sortir des rues dsoles, blouissantes de soleil, de trouver cet asile
de calme, d'obscurit et de fracheur. Le repos du corps prpare la
srnit de l'aine, et le contraste rend plus touchante cette perptuit
inviole du sanctuaire, au seuil duquel se sont arrtes les
rvolutions.

Comme toutes les villes tropicales, Carthagne est dserte durant le
jour; on n'y rencontre gure,  cette heure, que des ngres, dont le
crne pais brave les feux meurtriers du soleil, quelques courtiers de
commerce rfugis sous les portiques des places, et des sentinelles
vtues de leur disgracieux uniforme de toile blanche, les bras croiss,
le cigare  la boucle, assises  l'ombre du rempart,  quelques pas d'un
fusil rouill. Au coin des carrefour o vont s'abattre par troupes les
_gallinazos_ ce vautour de la petite espce, oiseau sordide connu au
Mexique sous le nom de _zepilote_,  Cuba, sous celui d'_aura_,  la
Jamaque, sous celui de _cariote-crow_. Il est remarquable qu'on ne le
rencontre que sur le continent et dans les Grandes-Antilles. Je n'en ai
jamais aperu  la Martinique, ni  la Guadeloupe, ni  Saint-Thomas, ni
mme  Porto-Rico. On dirait que la malpropret espagnole attire ces
oiseaux, qui ne vivent que de charognes, et semblent avoir  Carthagne
l'entreprise du nettoyage de la ville. Aussi sont-ils considrs par les
habitants comme fort utiles, et un des officiers de la division faillit
se faire une mauvaise affaire pour avoir tir sur l'un d'eux. Ils se
sont tellement multiplis, qu'on ne peut marcher dix pas sans les
rencontrer sur son chemin, tantt faisant bruire au-dessus de votre tte
leurs grandes ailes noires de sinistre augure, tantt voletant,
sautelant sur leurs pattes grles au milieu de la rue, fondant ensemble
avec voracit sur quelque animal putrfi et s'en disputant les
lambeaux. Ils abondent aux environs des boucheries, guettant
sournoisement, pour se jeter sur l'tal, l'absence du matre, qui se
contente de les loigner  coups de pied ou avec un bton.

Mais quand vient le soir, la ville ressuscite comme par enchantement;
les fentres s'ouvrent et rsonnent de rires et de mlodies; les balcons
se peuplent de jeunes filles, les paules et les bras nus. Derrire
chaque grillage brille une paire d'yeux noirs en embuscade. Les lions de
la ville, vtus  la dernire mode, de fines _chupas_ de coutil et du
_panama_ orn d'un ruban noir, se rpandent par les rues  pied ou
monts sur de jolis petits coursiers croles d'origine andalouse. Ils
s'arrtent aux fentres et entament avec leurs _novias_, ou promises,
ces dialogues publiquement intimes, ces intrigues en pleine rue, qui
donnent une physionomie si curieuse aux villes espagnoles. Les _banzas_
bourdonnent aux portes; les volantes, ou cabriolets dcouverts,
parcourent les carrefours, chargs, comme des corbeilles, de femmes
nu-tte et vtues de couleurs tranches, souriant, saluant de l'oeil, de
la main, de l'ventail, appelant la connaissance de la veille par son
petit nom, avec une familiarit gracieuse qui charme tout d'abord
l'tranger nourri dans la dfiance crmonieuse de la socit
europenne. L'amour est la grande affaire dans ces pays fainants; aussi
abrge-t-on le plus possible la route qui y mne.

Carthagne se galvanise ainsi d'une vie factice pendant trois ou quatre
heures; puis,  peine la nuit tombe, tout retombe dans le silence.
Chacun rentre chez soi de bonne heure, et sauf les _tertulias_, ou
runions accidentelles, dans lesquelles la soire se prolonge en dansant
quelques valses et contredanses, la ville reprend pour dix-huit ou vingt
heures son immobilit morne.

La prsence d'une division franaise, compose de tant de jeunes gens
actifs, avides de plaisir, aurait sans doute rveill la ville crole de
son mortel engourdissement; mais l'incertitude qui rgnait sur les
dispositions du gouvernement de la Nouvelle-Grenade, rendait les
communications contraintes et rares. Il tait d'ailleurs assez naturel
que la population ne vit pas d'un oeil favorable un rassemblement de
forces trangres aussi considrable, rsolu de forcer  coups de canon
la satisfaction qu'un ne pourrait obtenir par la voie de la
conciliation. Il en rsulta que nos excursions furent plus frquentes
dans les environs de la baie que dans la ville mme. Les terres basses
couvertes de mangles qui la bordent, n'offraient pas un sujet
d'exploration bien varie, mais la chasse y tait facile et le gibier
abondant. Les habitants, dissmins dans de rares villages ou dans
quelques huttes parses, ne donnaient point  craindre de collision
dangereuse; nous pouvions donc nous y promener en scurit.

Un matin notre canot, charg de chasseurs, se dirigea vers un point de
la baie appel _Cespico_. Deux ans auparavant, ce lieu tait le sjour
d'un Anglais nomm Woodhye, homme actif et industrieux, qui y tablit
une culture de riz, de tabac et de vivres. Soit jalousie ou vengeance,
il y fut assassin pendant la nuit avec toute sa famille, par ses
domestiques. Les meurtriers parvinrent  s'chapper; mais sur les
nergiques rclamations des consuls europens, un des coupables, qui
tait Amricain, fut atteint par la police, convaincu et pendu.
Nanmoins les trois autres, tous du pays, ne furent point arrts. Les
agents consulaires, principalement le ntre, protestrent avec force
contre la mollesse et la ngligence que la police montra dans la
poursuite de cette affaire. Ce fut l'une des premires causes de la
msintelligence qui clata entre les autorits municipales et M. Barrot.
Cette fcheuse disposition s'accrut au point qu' la suite d'un nouveau
dissentiment avecc l'un des alcades les plus influents de la ville,
celui-ci poussa la violence jusqu' faire arrter M. Barrot et le faire
conduire en prison. Celui-ci s'y rendit en grand uniforme, au milieu des
cris d'une populace ameute. Il n'en sortit que deux heures aprs sur
les reprsentations du consul anglais. Ce fut alors que M. Barrot
protesta nergiquement contre le traitement insultant dont il tait
victime, et qu'il se retira d'abord  la Jamaque sur la golette
franaise _la Rose_, puis  la Martinique, o il attendit l'issue des
ngociations qu' entama immdiatement le ministre franais. Celui-ci
demanda une rparation publique et la destitution de l'alcade qui avait
commis l'offense. Le gouvernement de la Nouvelle-Grenade trana les
choses en longueur; il vita de rpondre, fit les promesses vasives,
comptant sur l'loignement et le vicissitudes politiques pour lasser la
persvrance de la Franc. L'affaire dura ainsi prs d'un an; enfin,
cette fois, M. de Mackau venait  Carthagne arm des pouvoirs
ncessaires pour obtenir, de gr ou de force, la satisfaction exige, le
gouvernement franais lui laissant toute latitude  cet gard.

Le soleil ne paraissait point encore lorsque le canot que nous montions
se dtacha de la frgate. Un lger reflet orang pointait a l'orient et
nuanait du vert le plus pur l'azur perl de la nuit: le ciel nocturne
sem d'toiles tait aussi brillant que celui qu'clairait l'aurore: la
diffrence seule des teintes faisait pressentir le jour.

L'embarcation louvoya longtemps parmi les canaux qui serpentent entre
les lots chargs de mangles, et toucha le sable au fond d'une crique,
sous un massif de cocotiers dont les troncs tordus et inclins
trempaient dans la mer leurs palmes vernisses. Enseigne et aspirants,
la carabine  la main, se mirent aussitt en campagne, les uns
poursuivant les aigrettes blanche  la huppe duvete, les autres piant
les colibris les plus charmants qu'on puisse voir. Ils taient de cette
espce rare qu'on nomme rubis-meraude, ayant la tte verte et la
poitrine carlate; ils bourdonnaient en foule comme de grosses mouches
autour des fleurs, disparaissaient dans les calices et rjouissaient
l'air de l'clat sans pareil de leur plumage; quand ils traversaient un
rayon de soleil, on et dit de vritables pierreries ailes.

Je me trouvai bientt parmi les retardataires, n'ayant pour instrument
de carnage qu'un lourd mousqueton emprunt  la salle d'armes de la
frgate, et avec lequel je faisais aux oiseaux plus de peur que de mal.
Prs de l, quelques mousses et de jeunes timoniers Faisaient la guerre
 coups de pierre  une bande de perroquets qui se chamaillaient dans
les mangles; mais les russ oiseaux ne se laissaient pas approcher.

Je me dbarrassai avec joie au profit d'un des jeunes gens de l'inutile
mousqueton et de mon carnier, et je me mis  explorer la plage, en qute
de croquis. Un nuage passa: la pluie tomba assez vivement et me fora 
chercher un refuge dans une grande case en charpente, flanque de deux
pans de mur ruins; un _rancho_ ou chaumire s'levait auprs, entoure
d'une petite plantation d'ignames et de bananiers; un pais manguier
l'ombrageait; d'lgants papayers, au tronc grle,  la tte arrondie,
se dressaient a et l; une troupe de pintades caquetait entre les
jambes de deux pourceaux qui fouillaient le sol, et dans le feuillage
d'un cocotier voisin je voyais tinceler l'oeil d'un oiseau de proie qui
les guettait.

Assise sous un auvent dlabr qui couvrait la porte, une petite femme
brune et maigre, les cheveux flottants sur ses paules, tait occupe 
rouler des feuilles de tabac. Sitt qu'elle m'aperut et qu'elle comprit
que je cherchais un abri, elle se leva avec une vivacit peu commune
dans ce pays, et me fit accepter son escabeau. Elle m'invita ensuite 
prendre des rafrachissements, et mit sur une table,  ct de moi, des
oranges, des melons d'eau et des barbadines, s'excusant de la pauvret
de son accueil et ajoutant que son mari tait aux champs et ne tarderait
pas  rentrer.

[Illustration: La ville de Carthagne des Indes, vue de la mer.]

L'intrieur du rancho annonait un grand dnment: quelques filets
accrochs aux solives du toit, un fusil rouill et un machte dans un
coin; un hamac en pitre suspendu au frais entre les deux portes,
quelques tabourets grossiers, des ustensiles de mnage et une mauvaise
gravure de Notre-Dame-de-Guadeloupe colle  la cloison, formaient tout
l'ameublement de cette chaumire obscure, mais tenue assez proprement
pour une chambre colombienne. J'aperus pourtant au fond de
l'appartement un objet qui excita vivement ma surprise: au-dessous d'une
petite madone en cire colorie tait plac un berceau d'acajou recouvert
d'une moustiquaire de mousseline parfaitement blanche. Sous ce rempart,
qui le protgeait contre les incursions meurtrires des moustiques,
dormait un bel enfant d'une blancheur de lis, sous des draps dont la
finesse et la nettet taient dignes d'un hritier de bonne maison. Un
petit bonnet rose embobinait la face mignonne de ce petit tre dont
l'haleine gale, les lvres vermeilles, entr'ouvertes par un sourire,
annonaient le calme et la sant. Je me levai et contemplai avec
admiration la blancheur de lait, les doigts ross, les veines bleues
transparentes sous la peau satine de cet ange; les ruches de gaze
bouillonnant autour de son front, cet oreiller dlicat, tout cet
assemblage d'toffes fraches et moelleuses qui entouraient l'enfant
d'une aurole de luxe et de lumire, m'tonnrent tellement que je ne
pus retenir une exclamation.

ALEXANDRE DE JONNS.

(_La suite  un prochain numro._)



Le Diable  Paris (2).

(La premire livraison de cette nouvelle publication de l'diteur des
Animaux peints par eux-mmes, _paratra jeudi prochain, 5 avril._)

[Note 2: _Le Diable  Paris_,--_Paris et les Parisiens_.--Moeurs et
coutumes, caractres et portraits des habitants de Paris; tableau
complet de leur vie prive, publique, politique, artistique, littraire,
industrielle, etc., etc.; vues, monuments, difices publics et
particuliers, lieux clbrs et principaux aspects de Paris. Vignettes 
part avec lgendes, par Gavarni; vignettes dans le texte, par Bertall.
Chez Hetzel, rue Richelieu, 76. (30 centimes la livraison).]

Nous devons  l'indiscrtion du diable lui-mme, ou tout au moins 
celle de son diteur, de pouvoir donner  l'avance au public parisien
quelques dtails sur une publication nouvelle qui, ainsi que son titre
l'indique, l'intresse au plus haut point.

Grce  cette communication officieuse, nos lecteurs ne seront donc pas
pris en tratre. Qu'ils se tiennent pour avertis. _Le Diable est a
Paris_! ou s'il n'y est pas, c'est de bien peu qu'il s'en faut, car
jeudi, nous assure-t-on, il y sera.

Le diable  Paris? Qu'y vient-il faire? Dieu tout-puissant, Dieu juste
et misricordieux! Hlas! hlas!

Telles furent les exclamations que m'arracha l'annonce de cette grande
nouvelle, le diable  Paris!

Mais grce au ciel, ou plutt grce  l'enfer, je fus bientt rassur,
car je trouvai sur ma table le programme de ce futur voyage du _Diable 
Paris_, et la lecture de ce trs-curieux document dissipa mes craintes,
comme elle dissipera les vtres,  coup sr, ds qu'il sera devenu
public, si, malgr ce que j'ai l'honneur de vous dire, il vous arrivait
d'en conserver. Il paratrait, en effet, que le diable,  tout prendre,
n'est pas si noir qu'on veut bien le dire, et qu'il est avec lui aussi
des accommodements. D'ailleurs, si j'en crois mon ami Stahl, dont je
n'ai aucune raison de suspecter la vracit, Satan ne viendra pas en
personne  Paris. Il s'y fera reprsenter, comme un puissant, monarque
qu'il est, par un ambassadeur! Cet ambassadeur, ce n'est ni un duc ni un
prince, c'est mieux peut-tre, car c'est un diablotin fort agrable, le
favori, l'aide de camp de Satan, et son nom est Flammche, nom fort joli
et bien trouv pour un nom de diable.

[Illustration: Le Diable  Paris.]

Comment Flammche fit-il le voyage? Nul ne le sait. Mademoiselle
Lenormand elle-mme, si elle vivait encore, ne pourrait pas vous
l'apprendre. Ce qui est certain, c'est qu'un jour on l'aperut fumant
mlancoliquement une cigarette sur le boulevard de Gand. Pourquoi
fumait-il une cigarette? me demanderez-vous; parce qu'il aimait le
tabac. Pourquoi se montrait-il si mlancolique? parce que, comme votre
trs-humble serviteur, il tait devenu amoureux, amoureux fou, tellement
amoureux, qu'aprs avoir en vain remu ses notes et ses souvenirs, il ne
put rien tirer de son encrier,--qu'un billet doux.

Or, comme Flammche tait un diable honnte, il ne voulut pas manquer 
sa parole. Il s'occupa exclusivement de celle qu'il adorait, et il pria
des gens de lettres et des dessinateurs, dont il avait fait la
connaissance, de rdiger pour lui les notes promises  Satan. Tous,
crivains et artistes, s'empressrent de mettre gnreusement  sa
disposition, ceux-ci leur plume, ceux-l leur crayon.

A quelques jours de l une grande runion eut lieu, dans laquelle
Flammche exposa ce que Satan attendait de lui. Dix plans furent
proposs, dont le moins bon tait excellent; mais par cela mme le choix
devenait difficile, et, sur la proposition d'un des membres les plus
respects de l'assemble, il fut dcid que, pour sortir d'embarras, on
n'en suivrait aucun. Il se dit  cette occasion les choses les plus
ingnieuses et les plus senses contre les mthodes et contre les
classifications, qui alourdissent tout sans rien clairer, contre la
rgle enfin et contre la raison elle-mme.

[Illustration:

        _Riches qui me disiez: Travaille,
        J'eus bien des os de vos repas,
        J'ai bien dormi sur votre paille._
                                           Branger.
(Bohme, par Gavarni.)]

[Illustration: _Aprs le dbardeur, la fin du monde!_
(En carnaval, par Gavarni.)]

Paris est un thtre dont la toile est incessamment leve, dit
l'illustre crivain qui avait conclu contre les mthodes, et il y a
autant de manires de considrer les innombrables comdies qui s'y
jouent qu'il y a de places dans son immense enceinte. Que chacun de nous
le voie donc comme il pourra, celui-ci du parterre, celui-l des loges,
tel autre de l'amphithtre, il faudra bien que la vrit se trouve au
milieu de ces jugements divers. D'ailleurs souvent un beau dsordre...

--_Est un effet de l'art!_ cria l'assemble tout entire;--loin des
mthodes!

Un point fut ds lors rsolu, c'est que, comme garantie d'impartialit,
on prendrait pour devise ce mot d'un ancien:

Tu parleras pour;--tu parleras contre;--tu parleras sur.

Telle est, en abrg, l'histoire du livre piquant dont la premire
livraison est sur le point de paratre  la librairie Hetzel. Le
prospectus que nous avons sous les yeux range au nombre des amis du
diablotin Flammche toutes les clbrits littraires de notre poque,
MM. George Sand, de Balzac, Alfred de Musset, Alexandre Dumas, Charles
Nodier, Eugne Sue. Des crivains de toutes spcialits serviront tour 
tour d'auxiliaires  ces illustres marchaux de la littrature
contemporaine. De l'ouvrage auquel cette collaboration donnera bientt
naissance, nous ne devons rien dire encore, car il est indit. Nous nous
bornerons donc  emprunter les phrases suivantes au prospectus: Ce
n'est point une srie de physiologies uniformes que nous entendons
prsenter au lecteur, mais un tableau _vari, complet_ et dramatique de
la vie et des moeurs de l'habitant de Paris; une scne ouverte  tous
les genres, o toutes les conditions de la socit parisienne, tous les
temps, tous les lieux, tous les souvenirs, tous les dtails auront un
rle ou une place.

[Illustration: _On pense que les romans sont de mauvais livres, non pour
ce qu'ils ajourent  nos passions, mais pour ce qu'ils en tent._
(Chane des Dames, par Gavarni. )]

Pour peindre une physionomie aussi diverse que celle de ce monde
toujours nouveau, qui, de mme que Pnlope, dfait la nuit ce qu'il a
fait le jour, toutes les couleurs de la palette, toutes les formes nous
ont paru ncessaires. Il y a tel trait de Paris qu'une scne seule peut
rendre, tel autre qu'une page crite  la faon de La bruyre peut seule
exprimer; pour celui-ci, c'est une narration qu'il faut; pour celui-l,
c'est un dialogue, un conte, une nouvelle; pour cet autre, c'est un
pamphlet, voire une satire; pour quelques-uns enfin, pour beaucoup, ce
n'est rien de tout cela, rien de ce que la plume, mme la plus souple,
pourrait atteindre. C'est le crayon, et le crayon seul, qui doit
intervenir.

Il y a tel homme dont l'histoire est tout entire dans sa figure:
pourquoi donc, crire l o dessiner en dit davantage?--Nous donnerons
son portrait et sa biographie en deux lignes, et pour lui tout sera dit.
Il y a tel fait important qui se rvle d'une faon saisissante dans une
expression, dans un geste, dans un mot: Gavarni dessinera cette scne et
il dira ce mot, et cette vrit qui se serait perdue dans l'analyse
toujours un peu longue de l'crivain, son crayon minemment parisien,
pour ne pas parler de ses autres qualits, l'ajoutera comme un trait de
ressemblance de plus  notre tableau.

Les quatre gravures sur bois qui accompagnent cet article sont un
spcimen de celles qui paratront dans le _Diable  Paris_. Jamais
peut-tre Gavarni ne s'tait montr plus spirituel, plus fin, plus vrai,
plus distingu. Son talent semble grandir  chaque oeuvre nouvelle avec
sa rputation. Sa collaboration seule assurerait au _Diable  Paris_ un
immense succs. Mais n'oublions pas de rappeler cependant que notre
jeune caricaturiste Bertall est charg d'illustrer un nombre
considrable de pages dues  la plume de MM. George Sand, Balzac, Eugne
Sue, Alfred de Musset, Alexandre Dumas, Frdric Souli, Lon Gozlan,
Charles Nodier. P. J. Stahl, H. Monier, H. Rolle, E. Guinot, Albert
Aubert, Th. Gautier, L. Viardot, etc., etc.



Bulletin bibliographique.

_Macbeth_ et _Romo et Juliette_, tragdies de Shakspere, traduites en
vers franais par M. Emile Deschamps.--Au _Comptoir des
Imprimeurs-Unis_, quai Malaquais, 15.

M. Emile Deschamps rappelle dans sa prface l'histoire des tragdies de
Shakspere en France; il fait voir par combien de traducteurs, de
correcteurs et d'imitateurs ce barbare frott de gnie dut passer
avant d'tre accept par le got du public franais. Ds 1769, Ducis
avait fait reprsenter son imitation d'_Hamlet_; six ans aprs,
Letourneur publia cette excellente traduction des oeuvres de Shakspere
qui devait leur donner en France une grande popularit. Cependant nous
voyons encore, sous l'empire, les opinions tre fort partages sur
l'auteur de _Romo_; et, tandis que les partisans des nouvelles
doctrines littraires s'efforcent de hter sa rhabilitation, les
voltairiens purs persistent  le traiter de barbare. M. Charles Nodier,
qui vient de mourir, fut un des plus ardents admirateurs du pote
anglais; et, en 1801, il publia  Besanon _Quelques Penses sur
Shakspere_, avec cette pigraphe de Nicolas Bonneville, le traducteur
des Allemands:

        Gnie agreste et pur, qu'ils traitent de barbare.

Telle tait encore la dfaveur de Shakspere auprs du got franais, que
les esprits distingus qui apprciaient son gnie n'osaient cependant
donner de lui que des extraits, des penses dtaches.

M. Emile Deschamps,--et ce n'est pas l un de ses moindres titres
littraires et potiques,--acheva chez nous, avec l'aide de M. Alfred de
Vigny, cette difficile importation du gnie shaksperien: il entreprit la
traduction en vers de _Macbeth_ et de _Romo_. Shakspere ne pouvait
tre bien connu en France que lorsqu'il aurait t traduit par un pote;
la version littrale qui nous donne le sens est souvent loigne du ton
de l'auteur, et sous l'exactitude du traducteur s'efface la pense du
pote. Ce que j'ai surtout dsir, tent, dit m. Deschamps, c'est de
reproduire la posie et le langage de Shakspere, le ton plus encore que
le sens; car le sens d'un pote est quelquefois douteux. Le pote aurait
pu quelquefois avilir une autre pense que celle qui lui est venue; mais
comment aurait-il rendu et exprim cette pense?... Voil ce qui
constitue l'individualit du talent. La fidlit continuelle au ton en
donne la plus belle exactitude, la plus exquise ressemblance.... Nous
extrayons quelques vers de la belle scne du balcon, dans Romo, pour
montrer comment M. Deschamps est pass de la thorie  la pratique, et
comment il a su tre pote original, je dirai presque crateur, en
traduisant Shakspere.

                              JULIETTE.

        Sans ce voile des nuits qui couvre mon visage,
        Tu verrais se baisser mes yeux, mon bien-aim,
        Et rougir la pudeur sur mon front enflamm;
        Car tu m'as entendu rvler un mystre
        Don je croyais la nuit seule dpositaire.
        Ses ombres ont trahi le secret dc des voeux;
        Je voudrais bien pouvoir reprendre mes aveux;
        Je voudrais que ma bouche et t moins sincre;
        Mais loin ce vain dtour! nous est-il ncessaire?
        M'aimes-tu? Je ne sais, tu me rpondras: Oui.
        Et ce mot, tout mon coeur d'avance en a joui!...
        Ne fais point de serments, oh! non, je t'en conjure;
        Les serments d'un volage en feraient un parjure;
        Voil tout.--Romo, peut-tre trouves-tu
        Que pour me rendre a toi j'ai trop peu combattu.
        Eh bien! il m'est ais de prendre un front svre,
        Et de rpondre: non, si ton coeur le prfre;
        Autrement, mes aveux ont pour moi tant d'appas.
        Que pour le monde entier je ne les nierais pas.
        A vraiment, beau Montagu, vraiment je suis trop tendre;
        Les promesses d'aimer doivent se faire attendre;
        Oui... mais  Juliette ose te confier:
        L'excs de son amour peut la justifier
        Sous de feintes froideurs les dames de Vrone
        Cachent un peu d'amour qu'un grand art environne;
        Un peu d'amour, sans doute, est facile  cacher,
        Et, sans mourir, on peut du coeur se l'arracher;
        Mais moi, comprends-moi donc, et, dans ma bouche, excuse
        L'aveu fait  la nuit et qu'a surpris ta ruse.
        Tu vois mon coeur, pardonne, et ne va pas juger
        Que, pour tre si faible, il deviendra lger.

                                ROMEO.

        Ah! j'en prends  tmoin cette lune argente
        Qui te montre si blanche  ma vue enchante!...

Quelle traduction en prose, rendit jamais aussi fidlement la tendresse
nave et la vivacit potique de ces doux aveux? Ne fallait-il pas un
pote pour comprendre ici et pour faire passer dans notre langue le
divin langage de l'amoureuse Juliette? Et peut-on ensuite reprocher  M.
Deschamps de n'avoir pas rendu quelques expressions singulires de son
modle: _Jupiter se moque du parjure des amoureux... Mais adieu la
crmonie! (But farewell compliment!)_, et d'autres mois semblables que
le lecteur franais trouverait trangement placs dans la bouche de
Juliette?

M. Emile Deschamps, au plus fort de la rvolution romantique, avait
conu le dessein, non-seulement de traduire Shakspere, comme il a fait,
mais de l'introduire encore sur la scne franaise. C'tait dans cette
audacieuse intention qu'il avait d'abord traduit _Macbeth_ et _Romo_;
il avait, pour cette seconde pice, accept la collaboration de M.
Alfred de Vigny, qui partageait ses sympathies shaksperiennes. Mais le
mauvais succs d'_Othello_, que l'auteur de _Chatterton_ avait arrang
pour la scne, dissuada M. Deschamps de son premier projet. Il se
contenta donc de traduire Shakspere au lieu de le faire jouer, et alors
il relit son _Macbeth_ et son _Romo_, voulant dsormais en donner une
traduction toute littraire et beaucoup plus littrale au point de vue
des lecteurs et des bibliothques, et non plus du thtre et des
spectateurs.

C'est cette seconde traduction que publie M. Emile Deschamps; c'est 
celle-l que son nom demeurera attach, et nous pensons que ce doit tre
tout profit pour le traducteur; car, en se rapprochant de Shakspere, il
emprunte  son modle une plus grande part de son immortel gnie.

A. A.


_Les Chants du Soir_, par Chri Pauffin; 1 vol. in-18.--Paris, 1844.
Royer. 3 fr. 50.

Malgr l'indiffrence et l'antipathie de la gnration actuelle pour les
vers, les versificateurs continuent  publier une foule innombrable de
_soupirs, de chants du matin ou du soir, de larmes, de fleurs des bois,
de voix de l'me_, etc. Ces volumes que voit souvent natre et mourir la
mme semaine sont lus, trs-religieusement lus par leur auteur, ses amis
ou sa famille; mais le public ne les ouvre jamais. Les malheureuses
victimes du bon got et de la raison du dix-neuvime sicle vont
s'criant partout, dans leur dsespoir, que la posie est morte;
quelques critiques, tromps par ces faux rapports intresss, ont mme
pouss des cris de dtresse et appel l'humanit au secours de la
littrature menace. Toutes ces vaines clameurs ne nous causent aucune
alarme srieuse. Vienne un vrai pote, et nous ne craignons pas de nous
tromper en lui prdisant d'avance un succs gal  celui qu'ont obtenu
de nos jours encore Lamartine, Victor Hugo, Branger.

Parmi les nouveaux recueils de vers qui portent dj la date de 1844,
_les Chants du Soir_ mritent sans contestation une mention honorable.
L'auteur, M. Chri Pauffin, se distingue de tous ses mules en posie
par des qualits particulires. Il est vraiment inspir, et son
inspiration lui donne une verve bien rare aujourd'hui. S'il chante,
comme il dit, c'est parce qu'il prouve le besoin d'exprimer les
penses qui meuvent son me, les sentiments dont son coeur est plein,
les rveries auxquelles s'abandonne son imagination. Rien n'est factice
dans ce volume; c'est l son principal mrite. Peut-tre la forme
n'est-elle pas toujours irrprochable, mais le fond est bon, voil
l'essentiel; il ne s'agit plus maintenant que d'amliorer ses produits.
Avec du temps, de l'attention, du travail et de la persvrance, M.
Chri Pauffin russira, nous n'en doutons pas,  obtenir une autre anne
une rcolte, sinon plus abondante, du moins meilleure. Qu'il prfre
dsormais la qualit  la quantit; qu'il soit plus concis, plus chaste
parfois, plus correct, et nous n'aurons que des loges  lui donner.
Aujourd'hui il nous est impossible de laisser passer, sans les relever,
des ngligences semblables  celles-ci:

        Le foltre zphyr de temps en temps le berce,
        Un rayon de la lune en passant le caresse.

Ces deux mots, _berce_ et _caresse_, n'ont jamais rim et ne rimeront
jamais ensemble.

Les _Chants du Soir_ se divisent en trois parties. La premire,
intitule _Chants hroques_, contient quinze ou seize pices de vers
ayant pour titre: _la Princesse Marie, l'Empereur, Fnelon,
Marie-Antoinette, Bailly, Charlotte Corday, Ney, Cambronne, Brune,
Girodet, Victor Hugo._ On y remarque de nobles sentiments exprims
souvent avec bonheur; mais nous prfrons les posies intimes de la
seconde partie, _les Larmes_. M. Chri Pauffin n'est jamais mieux
inspire que lorsqu'il nous raconte les douleurs de sa vie, lorsqu'il
paie un honorable tribut de regrets  la mmoire de sa mre, de son
pre, de sa femme. Parmi les pices remarquables de cette seconde
partie, nous citerons l'lgie suivante, intitule la Mort d'un jeune
Enfant:

              A la tombe finit la peine.
        Ils disaient; Il mourra vers l'automne prochaine.
              L'enfant, en proie  ses douleurs,
        piait, attentif, leur sinistre langage,
        Et, comme il se mourait, il crut a ce prsage;
              Et se prit  verser des pleurs.

        Par de tendres baisers parfois sa pauvre mre
        Ranimait dans son coeur une vie phmre;
        Elle lui rptait: Non, tu ne mourras pas.
        Et si l'enfant parlait de l'automne prochaine,
        La mre rpondait, en montrant le vieux chne:
        Les feuilles ne tomberont pas.

        Et sur le sein de sa mre chrie,
        L'enfant cherchait en vain  retrouver la vie,
        Exhalant sa douleur en des soupirs confus,
        Et l'enfant, qui voyait sa mre gmissante,
        Lui rptait souvent d'une voix innocente:
        Mes cris te font pleurer, je ne me plaindrai plus.

        Mais l'automne approchait; sur la triste nature
              Dj le soleil plissait,
        A demi dpouill de sa verte parure,
              Le chne antique jaunissait,
        Ma mre, dit l'enfant, la feuille dj tombe,
        Mais pourquoi parlaient-ils de douleur et de tombe?
        Je crois qu'ils se trompaient; mes mains sont moins cuisantes;
        Mets ta main sur mon coeur, il bat moins fort, ma mre;
        Rassure-toi, je sais qu'ils ont dit  mon pre
              Que je vivrai jusqu'au printemps.

        La mre cependant dvorait tant d'alarmes;
              Elle se cachait pour gmir,
        Lorsqu'un soir il lui dit: Mre, sche tes larmes,
        Viens, viens, que je t'embrasse avant de m'endormir.
        Mais le sommeil fut long, le matin fut terrible;
        La mre, en s'veillant, le pressa dans ses bras,
        L'appela, le baisa; l'enfant fut immobile,
        Et la mre disait: Il ne me rpond pas.

               On la plaignit, la pauvre mre:
            On partageait sa douleur et ses maux;
            Mais le passant, sous une croix de pierre,
            Bientt aperut deux tombeaux.

Les _Mlanges potiques_, qui forment la troisime partie des _Chants du
Soir_, se composent, comme leur titre l'indique, d'un certain nombre de
pices de vers, entirement diffrents par le fond et par la forme. Nous
citerons encore trois strophes de celle que M. Chri Pauffin a ddie 
son ruisseau.

        Petit ruisseau, va murmurant,
        Promne doucement ton onde;
        Petit ruisseau bien transparent.
        Ton eau pure est parfois fconde.

        Serpente et prolonge, ton cours
        Parmi les fleurs ou les ruines!
        Petit ruisseau, coule toujours,
        Arrose mme les pines.

        Petit ruisseau, le jour viendra
        Qu'inondant la vieille prairie,
        Le grand fleuve t'emportera;
        Ainsi mes chants, ainsi ma vie!


_Sances et Travaux de l'Acadmie des Sciences morales et
politiques.--Compte rendu_ par MM. Loiseau et Verg, sous la direction
de M. Mignet, secrtaire perptuel de l'Acadmie. Paraissant les mois
par cahier de 4  5 feuilles au moins, et formant chaque anne 2 forts
volumes avec une table gnrale des matires.--20 fr. par an, pour
Paris; 22 fr. 50 c., pour les dpartements; 25 fr., pour
l'tranger.--Bureaux, rue des Poitevins, 6.

Il y a bientt trois annes que MM. Loiseau et Verg ont entrepris de
publier mensuellement le compte rendu exact, complet et en quelque sorte
officiel des travaux de l'Acadmie des sciences morales et politiques:
cette publication leur imposait une tche honorable et utile, mais
entoure de difficults srieuses; htons-nous de dite qu'ils l'ont
accomplie jusqu' ce jour avec un discernement et un zle que la faveur
publique a su reconnatre. Il est vrai qu'ils ont trouv un concours
efficace dans l'Acadmie elle-mme, qui, sentant toute l'importance d'un
recueil destin  rpandre au loin ses travaux, l'a pris sous sa
protection spciale, en permettant qu'il part sous ses auspices;
ajoutons que l'illustre secrtaire perptuel de cette savante compagnie
a bien voulu en accepter la direction.

C'est ainsi que, grce  la collaboration du nos publicistes et de nos
hommes d'tat les plus minents, qui, tous ou presque tous, ont leur
place  l'Acadmie, la publication de MM. Loiseau et Verg n'a pas tard
a conqurir, en France et  l'tranger, les suffrages des savants et de
tous ceux qui se vouent au culte des sciences morales et politiques.
Depuis lors son succs s'tend et s'affermit tous les jours. Dj le
compte rendu de l'Acadmie forme une collection trs-importante; c'est
une sorte d'encyclopdie  laquelle les plus belles intelligences de
notre temps viennent apporter tour  tour le tribut de leurs lumires et
de leurs travaux, dans ces diverses sciences que M. le comte Portalis
dfinissait nagure et si justement _les matresses branches des
connaissances humaines_. Pour la philosophie, MM. Cousin, Damiron et de
Rmusat; MM. Guizot, Thiers, Mignet et Michelet, pour la morale; MM.
Rossi, Passy, de Tocqueville, de Beaumont et Blanqui, pour l'conomie
politique; et, enfin, pour la lgislation, MM. Portalis, Troplong et
Dupin; tels sont, pour ne pas les nommer tous, les hommes dont les
communications viennent enrichir les livraisons mensuelles du compte
rendu de l'Acadmie.

L'Acadmie des Sciences morales et politiques, cette institution dont la
France peut tre fire, car elle nous appartient en propre, et les
trangers nous l'envient, compte aujourd'hui dans son sein presque
toutes les notabilits parlementaires. C'est un terrain neutre o elles
viennent se runir, sans acception de partis, et dans des vues purement
scientifiques; tout accs est rigoureusement ferm aux coteries et aux
passions politiques. L se discutent chaque semaine, sans
arrire-pense, avec bonne foi, et toujours dans un but d'application
pratique, les questions les plus considrables de notre temps: hier, la
libert d'enseignement; aujourd'hui, la rforme pnitentiaire. Ces
hommes, que nous voyons si diviss ailleurs et engags dans des luttes
ardentes au sein de nos assembles politiques, viennent demander  la
philosophie,  la morale,  la lgislation,  l'histoire et  l'conomie
politique, des enseignements profitables et des applications salutaires.
Ils s'tudient  propager le got et la culture de ces sciences qui ne
sont en ralit que l'exprience applique  l'tude de l'homme et des
socits civiles, et  leur imprimer, autant que possible, cette unit
de direction et cette harmonie de doctrine qui peuvent seules les porter
au plus haut degr de perfection. C'est ainsi que l'Acadmie comprend sa
mission, et qu'elle contribue puissamment  l'amlioration morale et au
bien-tre matriel des socits.

Il ne nous serait pas possible, sans excder les limites que nous devons
nous prescrire, de jeter mme un rapide coup d'oeil sur tous les
mmoires et documents runis dans les quatre premiers volumes du compte
rendu; le nombre en est considrable; la critique pourrait signaler
plusieurs communications peu dignes assurment du figurer dans une
collection qui doit tre, ce nous semble, exclusivement rserve  des
travaux d'une vritable valeur. MM. Loiseau et Verg ont donne droit de
cit  certains mmoires qu'il et t de bon got d'laguer de leur
recueil; peut-tre les exigences acadmiques leur serviraient-elles
d'excuse; mais,  notre sens, ils ne sauraient tre trop svres dans
l'admission des mmoires qu'ils croient devoir publier; cette svrit,
nous la leur demandons dans l'intrt mme de la dignit du corps savant
dont ils sont les organes. A cte de ces travaux vraiment nuls et
insignifiants, nous aimons  nous reporter aux communications fort
intressantes de MM. Mignet, Cousin, Portalis et Troplong, sur divers
points de philosophie, d'histoire et de lgislation. La section
d'conomie politique est dignement reprsente dans les livraisons du
compte rendu par MM. Hippolyte Passy et Blanqui, auxquels MM. Loiseau et
Verg ont emprunt des travaux d'une grande porte, et qui suffiraient 
eux seuls au succs de leur recueil Le compte rendu de l'Acadmie publie
rgulirement chaque mois: 1 un bulletin exact et dtaill de toutes
les sances; 2 le texte ou au moins l'analyse trs-dveloppe des
mmoires et autres travaux communiqus  l'Acadmie; 3 les rapports sur
les ouvrages prsentes et sur les concours annuels, les discours
prononcs aux sances publiques et les notices biographiques lues par M.
le secrtaire perptuel; 4 enfin, les discussions qui s'engagent entre
les membres de l'Acadmie dans le cours des sances ordinaires. Le
rsum de ces discussions presque toujours improvises est,  coup sr,
la partie la plus difficile de la lche que MM. Loiseau et Verg se sont
impose; jusqu' ce jour, ils ont su l'accomplir avec un tact et une
mesure qui mritent tous nos loges.

L.


_Albums sur les Expositions de Peinture_, annes 1840, 1841, 1842, 1843
et 1844. Prface, par M. le baron Taylor; texte, par MM. Augustin
Challamel et Wilhelm Tenant.--Paris. Challamel.--Le Salon de 1844 28
fr. papier blanc; 32 fr. papier de Chine.

Depuis vingt annes, l'art de la peinture a subi, en France, une immense
rvolution. Les grandes toiles deviennent de plus en plus rares. Les
artistes ont cess de travailler exclusivement pour des difices ou pour
des palais. Ce ne sont plus seulement les rois et les grands seigneurs
qui achtent des collections de tableaux. Chaque bourgeois un peu riche
a son muse. Or, comme les galeries de la classe moyenne n'ont jamais de
proportions monumentales, la plupart des peintres ont d, par ncessit
plus encore que par got, renoncer  la grande peinture religieuse et
historique, et composer des tableaux aux de genre ou des paysages qui
pussent trouver facilement une place dans les salons de leurs
acqureurs. Qu'en rsulte-t-il? Autrefois, un grand tableau justement
renomm ornait un difice public ou priv, dont l'entre n'tait jamais
interdite, soit au public, soit aux artistes: aujourd'hui,  peine le
salon est-il ferm, une foule de petits chefs-d'oeuvre disparaissent
sans qu'il soit possible de retrouver leurs traces, sans que leur
possesseur jaloux permette  son plus ardent admirateur d'en tudier la
couleur et la composition.

La publication entreprise depuis plusieurs annes par M. Challamel a eu
pour but, nous n'en doutons pas, de remdier en partie  ces graves
inconvnients. Tous les tableaux, toutes les sculptures qui ont attir
au salon l'attention des vrais connaisseurs, M. Challamel les reproduit
dans ses albums sur les expositions du peinture. Des artistes habiles
sont chargs de les dessiner, de les lithographier et de les graver. Un
texte explicatif, rdig par deux jeunes crivains de got et de talent,
accompagne chaque planche. Ces albums, commencs en 1840, et continus
depuis avec un succs toujours croissant, formeront un jour une curieuse
histoire de l'art de la peinture et de la sculpture au dix-neuvime
sicle. Jugs  un point de vue moins srieux, ils composent la plus
charmante collection de dessins qui puisse orner la table d'un salon
lgant ou les rayons d'une bibliothque d'lite.



Les Patineurs en chambre.

[Illustration.]

On est quelquefois condamn  se contenter des semblants  dfaut de la
ralit. Les soldats font la guerre dans des champs labours; ils y
cueillent des pommes de terre, n'ayant plus de lauriers  cueillir sur
les champs de bataille. Les chasseurs parisiens chassent  tir et 
courre dans des potagers o, pour cent sous d'entre, on leur lche un
lapin de garenne lev dans un tonneau. On a tabli, il y a quelques
annes, une cole de natation pour l'hiver dans une grande baignoire qui
reoit l'eau de la pompe  feu du Gros-Caillou; quand on sortait de
cette cole et qu'on tombait par hasard dans la rivire, o tait sr de
se noyer.

Mais voici le plus beau; voyez cette chambre dont la tapisserie
reprsente pour le moins un paysage des ctes de la mer Glaciale: c'est
une cole de patin fonde au troisime tage sur un parquet parfaitement
cir, mais mal tabli sur ses solives. Vous voyez ce qui en arrive; le
plancher crve, et qui est  plaindre? Les patineurs? Non; les
locataires du deuxime tage. Heureusement, ce deuxime tage est occup
par un tripot, et le patin qui tombe d'en haut va venger sur le front
des joueurs la loi qui interdit la roulette et le trente et quatre.

Avant de louer un appartement, informez-vous si vous n'aurez pas sur
votre tte une cole de patin ou un professeur de polka. Je ne connais
rien de plus ennuyeux, si ce n'est ma voisine, vieille femme atteinte
d'insomnie qui, ayant commenc ses tudes de piano aprs la
cinquantaine, a d se contenter d'apprendre une seule valse qu'elle
pianote toutes les nuits jusqu' deux heures du matin; ou mon voisin de
gauche, qui pratique plusieurs instruments sur lesquels il imite le cri
de divers animaux, le canard sur la clarinette, et l'oie sauvage sur le
cornet  pistons. Ce jeune homme n'est pas encore dcor; mais il le
sera, il est dj employ  la liste civile.



SOLUTION DES QUESTIONS PROPOSES DANS LE CINQUANTE-CINQUIME NUMERO.

I. Il suffit de placer un morceau de plomb sur une enclume, et de le
battre, avec un marteau de fer,  coups redoubls, pour que la
compression et la percussion dgageant de la chaleur tout  fait
semblable  celle d'un foyer, on voit le mtal s'chauffer, entrer en
fusion et couler.

La chaleur dveloppe par le frottement est bien connue de toutes les
personnes qui ont occasion de voir fonctionner des machines  grande
vitesse. Mais l'effet de ce genre le plus tonnant, sans contredit, est
celui que les sauvages savent si bien mettre  profit pour allumer le
feu  l'aide de deux morceaux de bois sec frotts rapidement l'un contre
l'autre.

Il n'est pas jusqu' la glace elle-mme dont le frottement contre le fer
ne donne lieu  un dveloppement de chaleur qui contribue singulirement
 en hter la fusion. Aussi est-il beaucoup plus facile qu'on ne
pourrait le croire au premier aperu, de frayer passage au travers d'un
port profondment gel,  un navire qui veut gagner le large.
L'opration du sciage de la glace russit fort bien, et d'autant mieux
que la vitesse imprime  la scie est plus considrable.

II. Prenez un pais canon de fusil dont vous aurez bouch la lumire,
introduisez-y du marbre ou de la craie en poudre, bourrez soigneusement
jusqu'il la gueule et vissez sur celle-ci un obturateur solide et
fermant hermtiquement, de manire que les lments les plus volatils ne
puissent pas s'exhaler de l'intrieur du fusil. Soumettez alors le canon
 une chaleur gradue jusqu'au rouge blanc; puis, aprs l'avoir retir
du feu, laissez-le refroidir trs-lentement et  l'abri de tout
mouvement. Lorsque le refroidissement sera complet, ouvrez le tube, vous
y trouverez du calcaire  structure saccharode tout  fait semblable 
celle du marbre, au lieu du calcaire pulvrulent que vous y aviez plac.

Cette curieuse exprience s'explique par la compression norme 
laquelle le carbonat calcaire est soumis pendant sa cuisson. Si cette
cuisson avait lieu  l'air libre, l'acide carbonique se dgagerait, et
le rsidu serait de la chaux vive Mais, dans un espace ferm, il n'y a
qu'une faible partie du gaz qui se dgage, et la fusion de la substance
s'opre bien avant que la dcomposition se soit un peu tendue.

Le lecteur saisira de suite l'importance d'un pareil rsultat pour
discuter l'origine et la formation de certaines couches cristallines qui
entrent dans la composition de l'corce du globe.

[Illustration.]

III. Supposons d'abord qu'il s'agisse d'une bricole simple (figure 1).
Imaginez que du point M, centre de la bille qu'il faut frapper, vous
abaissiez Mm perpendiculaire  la bande, de telle sorte que cette
perpendiculaire soit divise par la bande en deux parties gales.
Joignez le point m au centre N de votre bille. Le point D, o cette
dernire droite rencontre la bande, est prcisment celui o il faut que
votre bille aille la frapper pour venir ensuite tomber de bricole sur la
bille M.

S'agit-il d'un bricole, double (fig. 2 ), la solution sera tout  fait
analogue. Du centre M de la bille  frapper, vous abaisserez sur la
bande BC, qui doit tre frappe en dernier lieu, la perpendiculaire Mm
partage en deux parties gales par cette bande; du point m une autre
perpendiculaire mq sur la bande qui doit tre frappe la premire, ou
plutt sur son prolongement, de manire que le milieu P soit sur ce
prolongement mme. Vous tirerez enfin la droite qN, qui dterminera le
point o la bille N doit frapper la bande DC pour se rflchir contre la
bande BC, et aller frapper la bille M aprs cette double rflexion.

[Illustration.]

Ces deux solutions sont fondes sur le principe de l'galit entre
l'angle d'incidence avant le choc et l'angle de rflexion aprs le choc.
Nous avons dj eu occasion d'appliquer le mme principe, qui est vrai
aussi en ce qui concerne le trajet d'un rayon lumineux qui frappe un
miroir. Nous y reviendrons dans une des questions suivantes.



Rbus.

EXPLICATION DU DERNIER RBUS:

Pendant le carme, l'on fait maigre, mais on s'en porte mieux.

[Illustration: nouveau rbus.]






End of Project Gutenberg's L'Illustration, No. 0057, 30 Mars 1844, by Various

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